Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0040, 2 Dcembre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0040, 2 Dcembre 1843

Author: Various

Release Date: May 17, 2012 [EBook #39719]

Language: French

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L'Illustration, No. 0040, 2 Dcembre 1843

L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

N 40. Vol. II.--SAMEDI 2 DCEMBRE 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'tranger.  --      10        --    20       --    40



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Cour du Banc de la Reine Dublin; Portrait de
l'impratrice du Brsil_.--Courrier de Paris.--Destruction des Monuments
historiques. _Ave de Saintes_.--Thtres. _Mlle Djazet dans la Marquise
de Carabas; Arnal en Berger dans l'Homme blas; Dix Caricatures sur la
Pri_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.)--L'Ame
errante. _Cinq Gravures_, par Tony Johannot.--Amliorations et Ouverture
des Voies publiques  Paris. _Plan de Paris avec indication des rues
nouvelles ou projetes_.--Musique. Je t'ai bien longtemps attendu;
romance; paroles de M. Henri Blaze; musique de M. Allyre.
Bureau.--Monument lev par les cossais  la mmoire des prisonniers
franais. _Gravure_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--_Corps de
garde et Plan de la place de la Bastille_.--Amusements des
Sciences.--Rbus.

Nota. Le portrait de la reine d'Espagne donn dans notre dernire
livraison tait tir du _Semenario pintoresco espaol._



Histoire de la Semaine.

Que les gens avides de politique prennent patience: l'ordonnance de
convocation des Chambres a paru au _Moniteur_: elles se runiront le 27
dcembre, et bientt les cris: _aux voix_; et _la clture!_ retentiront
aux oreilles qui ne connaissent pas de sons plus harmonieux.--En
attendant, Paris a eu  se dbattre sur des candidatures, et  se
passionner sur des noms propres. Quatre de ses arrondissements ont lu
de nouveau leurs mandataires au conseil municipal; opration srieuse,
car le bail est de neuf ans et non rsiliable, et neuf ans du budget de
Paris, c'est environ un demi-milliard, au bon emploi et  la meilleure
distribution duquel chaque lu est charg de veiller. Les lecteurs ont
ds le premier tour de scrutin, rlu  de fortes majorits tous les
hommes qui avaient prcdemment rendu des services notables dans les
fonctions qu'ils sollicitaient de nouveau. Il y a eu et il devait y
avoir, en effet, moins d'ensemble pour les dsignations nouvelles. Elles
ont port sur des hommes estims par leurs concitoyens, mais
gnralement peu connus en dehors de l'arrondissement qui les a choisis.
Un seul nom devait  des ides de rgnration sociale qui ne sont pas
encore prcisment celles de tout le monde,  une publication
quotidienne qui  une politique,  part, et  une polmique qui la sert
mal, une notorit qui a trouv d'abord les lecteurs indcis. Mais la
runion prparatoire a fait cesser l'loignement de beaucoup d'entre
eux, et au second tour de scrutin, ce nom, dj avantageusement plac le
premier jour, est sorti vainqueur de l'urne. C'est celui de M. Victor
Considrant, rdacteur en chef de la _Dmocratie Pacifique_. Auprs de
beaucoup d'lecteurs, l'adjectif aura demand et obtenu pardon pour le
substantif.

En Espagne, avant de se trouver un mari, la jeune reine, aujourd'hui
majeure, a d commencer par se chercher des ministres. M. Lopez a
persist dans son refus de rester aux affaires; M. Serrano seul a gard
le portefeuille du dpartement de la guerre. Le prsident du cabinet,
qui se retire aprs la majorit dclare de la reine, et aussi aprs la
cessation de ce que la lutte arme avait de plus ardent, ne s'est point
dissimul que pour arriver  quelques-uns de ces rsultats, qui
n'taient peut-tre pas tous galement utiles et qui auraient pu, on le
pense assez gnralement aussi, tre obtenus par d'autres moyens, il
s'tait cru forc trop de fois de mconnatre la constitution pour
pouvoir administrer sous elle et par elle, alors qu'il n'y avait plus de
prtexte pour se soustraire  son empire. M. Olozaga, qui a proclam
qu'il fallait rentrer dans la Charte, a t charg de composer un
cabinet et a rempli cette mission. Nous verrons si les progressistes lui
prteront l'appui qu'il a tmoign la confiance d'obtenir d'eux. En
Catalogne, le dsarmement de Barcelone s'est opr; les migrs de cette
ville y sont rentrs, et les travaux des fabriques ont commenc 
reprendre. Le capitaine-gnral de la province, aprs avoir prsid aux
mesures qui ont suivi la capitulation et la reddition de la ville, a d
aller lui-mme, suivi de six bataillons, prendre le commandement des
troupes qui bloquent encore le chteau de Fignires.--En Irlande,
O'Connell et ses coaccuss ont fait plaider la nullit de la procdure
suivie jusqu'ici contre eux. Leurs moyens, longuement dbattus, n'ont
pas t admis par les magistrats. Ayant demand un dlai de quatre
jours, qui leur a t refus, ils ont comparu en personne devant la cour
du banc de la reine et ont dclar, selon la formule anglaise, vouloir
plaider _non coupable_. La rflexion est alors venue que la liste du
jury n'tait pas dresse en stricte conformit avec les statuts; que ce
serait  coup sur l un nouveau moyen de nullit que les accuss ne
manqueraient pas d'invoquer: on s'est donc rsolu  leur accorder, au
lieu des quatre jours demands et refuss d'abord, jusqu'au 15 janvier,
jour dfinitivement fix pour le procs. La liste des jurs sera
renouvele le 1er janvier et soigneusement surveille par la dfense.
--Une ligue, qui ne proccupe pas le cabinet anglais moins que ne le
fait l'association irlandaise, c'est celle qui s'est forme sous le
titre d'_anti-corn-law-league_, pour la rforme radicale de la
lgislation sur les crales. Il est difficile d'essayer mme d'en finir
avec celle-ci par une proclamation contre des meetings. Dj elle est
parvenue  faire triompher dans deux lections rcentes deux candidats
qui adoptaient son programme;  l'lection qui vient d'avoir lieu 
Salisbury, elle n'a pas obtenu la majorit, mais elle en a approch, et
a atteint un chiffre dont l'opposition s'tait tenue bien loin
jusque-l. Le ministre croit pouvoir se tirer de tous ces embarras en
prsentant,  l'ouverture du Parlement, une loi pour dclarer illgale
toute association qui recueillera des fonds pour obtenir le rappel ou
tout autre acte de lgislature. Comme l'association contre les crales
est surtout une organisation recevant des fonds, elle succomberait,
rumine les autres, au moyen de l'acte qu'on espre ne pas se voir
refuser par le Parlement.--La Turquie a aussi ses crises ministrielles.
Le prsident du conseil de justice, Haliz-Pacha, a t destitu le 8
novembre, et a t remplac par le beau-frre du

[Illustration: Procs d'O'Connell.--Cour du banc de la reine,  Dublin.]

sultan Achmed-Fehti-Pacha. Ce nouveau ministre a t, pendant les
annes 1838 et 1839, ambassadeur de la Porte en France. C'est un homme
clair, qui passe pour humain, probe, et dvou aux intrts de la
civilisation. La _Gazette d'Augsbourg_ nous fait l'honneur de dire que
les griefs de la France et ses rclamations contre les actes
d'inhumanit du ministre disgraci ont amen la chute de Haliz-Pacha.
Toujours est-il que notre charg d'affaires  Constantinople, M. de
Bourqueney, a mis  faire parvenir cette nouvelle une diligence qui
prouve qu'il la considre comme un triomphe presque personnel. M. le duc
d'Aumale s'est rendu  Rome, puis  Naples, s'est embarqu ensuite pour
Malte, et doit maintenant tre descendu sur la cte d'Afrique, o il va
prendre le gouvernement de Constantine, qui ne doit tre, dit-on, que le
prlude pour lui du gouvernement gnral de l'Algrie. S'il a pris le
plus long pour se rendre  son poste, ce n'est pas,  ce qu'il parat,
uniquement par curiosit. On a pens que, dans la situation o notre
gouvernement se trouvait vis--vis de quelques prlats, un hommage
rendu, une visite faite au souverain pontife par un de nos princes,
serait un tmoignage de respect qui pourrait nous rendre Sa Saintet
favorable, et la dterminer  exercer son influence pour faire cesser un
conflit embarrassant. Voil pour la politique; mais elle n'aura jou
qu'un rle secondaire dans l'itinraire du prince, qu'une ngociation
plus sduisante et plus tendre a conduit  Naples. Le 4 septembre
dernier, une des soeurs du roi des Deux-Siciles, la princesse
Thrse-Christine-Marie a pous l'empereur du Brsil; le duc d'Aquila,
leur frre, dont le nom a t cart par des influences diplomatiques
dit la liste des prtendants de la jeune reine d'Espagne, le duc
d'Aquila vient de demander officiellement la main de la princesse
Jannuaria, soeur ane de l'empereur du Brsil et de la princesse de
Joinville; aujourd'hui, il n'est plus secret qu'un projet de mariage a
conduit dans cette cour d'amour M. le duc d'Aumale; mais les
correspondances ne sont pas d'accord, et tandis que les unes lui font
pouser la soeur du roi de Naples, de l'impratrice du Brsil et du duc
d'Aquila, les autres le marient  la fille du prince de Salerne, leur
cousine.

[Illustration: Thrse-Christine-Marie, impratrice du Brsil.]

Aprs les princes qui prennent femme, il y a les princes qui sont fort
embarrasss d'en avoir une. Le soi-disant duc de Normandie, Louis XVII,
plong, ainsi que sa nombreuse famille, dans la misre, voit se
continuer les dbats dont nous avons dj parl avec ses cranciers
anglais. Il s'est prsent devant la cour des dbiteurs insolvables, et
a requis sa libration. Il a dit avoir reu de France, de ses partisans,
depuis 1836, diverses sommes s'levant  250,000 francs. Ceci aura pu
paratre invraisemblable; mais dans toute la romanesque histoire de cet
homme, la vrit l'est par-dessus tout. Nous surprendrions trangement
nos lecteurs, si nous leur racontions tous les dtails qui nous ont t
communiqus sur le sjour en France de ce singulier prtendant, sur les
dvouements qu'il y a fait natre, sur les sommes considrables qui lui
ont t trs-spontanment remises, sur l'espce de cour qu'il avait
institue autour de lui, sur les aides-de-camp appoints qu'il s'tait
attachs, et qu'il avait pris dans la garde royale mme. Nous ne
renonons pas  en faire quelque jour le sujet d'un rcit trs-exact,
nous rsignant bien nanmoins  ce qu'il rencontre des incrdules. En
attendant que Louis XVII trouve un historiographe, il a trouv un
crancier impitoyable, qui est venu s'opposer  sa mise en libert. La
cour a remis  prononcer.

Il s'est form  Paris, au mois d'octobre 1839, grce aux efforts de
femmes pleines de vertus charitables, et avec l'appui d'un homme qui a
consacr une large part de sa vie  des actes utiles, un tablissement
appel l'_Asile-Ouvroir de Grando_, et destin  recueillir les jeunes
filles sduites et abandonnes qu'une faute a conduites soit  la
Maternit, soit  la maison de Lourcine. La dbauche, le crime peut-tre
attendraient la jeune mre  la porte de ces tablissements, que le
malheureux enfant, auquel elle venait de donner le jour, ne quitterait
que pour les Enfants-Trouvs. L'Asile-Ouvroir recueille ces infortunes
immdiatement aprs leurs couches. Elles y sont admises quand elles
n'ont pas atteint vingt-cinq ans, ge  partir duquel la faute ne peut
plus gure tre mise sur le compte de l'irrflexion; parfois il en est
qui ne comptent pas encore quinze annes. Elles y sont admises,  la
condition toutefois de prendre l'engagement de garder leur enfant et
d'en prendre soin. C'est la pense fondamentale de la maison, pense
morale et leve. Cet Asile ne compte encore que vingt-cinq lits. La
moyenne des lits occups est de dix-huit. Voici le mouvement de cet
tablissement en trois ans: 385 filles y sont entres venant de la
Maternit, des Cliniques et de Lourcine; sur ce nombre, 291 ont t
places par l'tablissement, 7 sont rentres chez leurs anciens matres,
35 ont t rconcilies avec leurs parents, 3 se sont maries, 35 ont
t renvoyes pour diffrentes causes, 2 sont dcdes, 12 se trouvaient
encore dans la maison au moment o ce relev tait fait. Toutes avaient
mis leur enfant, soit en nourrice, soit en sevrage. Il produit du
travail de ces pauvres filles sert  les vtir. Il est pourvu aux autres
dpenses de la maison par le produit de fondations et de collectes.--Au
Brsil, ou sait tirer un tout autre parti des pauvres mres et des
enfants. Voici des annonces que renfermaient les derniers journaux
parvenus en Europe: A vendre, une multresse, nourrice, ge de vingt
ans; elle a de trs-bon lait. Son premier enfant est g de quatre mois.
S'adresser rue de San-Pedre, 180. A vendre, une femme noire, qui est
accouche il y a six mois; elle est bonne pour tout faire. S'adresser
largo do Poco, 5. A vendre, une domestique; elle a du lait et un enfant
g de huit mois. Ou peut la prendre avec ou sans son enfant; elle est
sans dfaut. S'adresser rue de Roseria. A vendre, un petit multre g
de deux ans, trs-gentil, et qui ferait un joli cadeau de Nol.
S'adresser rue San-Lawis.

Tout se prpare dj pour que rien ne vienne faire ajourner la crmonie
d'inauguration du monument de Molire, fixe au 15 janvier prochain,
anniversaire de sa naissance. Les sculpteurs ont termine leurs oeuvres;
le fondeur achve la sienne. L'habile architecte, M. Visconti, aura tout
mis en place et tout encadr dans son monument pour l'poque dtermine.
Reste maintenant  arrter le crmonial, le programme de la solennit.
On dit que l'Institut, le conseil municipal, la commission des auteurs
dramatiques, la Comdie-Franaise, seront convoqus. La place de M. le
ministre de l'intrieur, qui a puissamment contribu  l'rection de ce
monument, en proposant aux Chambres et en obtenant d'elles un vote de
100,000 francs, y sera galement marque; mais, si nous sommes bien
informs, on se demanderait dj, au ministre, si une semblable
dmarche,  l'occasion d'un hommage clatant rendu  l'auteur du
_Tartufe_, ne prendrait pas dans ce moment un certain caractre
politique, et n'attirerait pas au pouvoir des attaques qu'il veut avant
tout conjurer:

La volont de Dieu soit faite en toutes choses!

Une glise se btit  Bon-Secours, prs de Rouen, en style gothique du
treizime sicle. M. Barthlemy, l'architecte, correspondant du Comit
historique des arts et monuments, en a dj termin le sanctuaire, le
choeur et une grande partie de la nef. On lve en ce moment-ci le
portail. Ce portail est perc de trois entres qui seront dcores de
sculptures aux tympans et  la voussure principale. Au tympan de la
porte centrale, en bas, on verra une foule de malheureux accabls
d'infirmits corporelles et morales venant implorer une statue de la
sainte Vierge, qui sera place sur un petit autel. C'est une digne
inscription pour une glise ddie  Marie, et qui porte le nom de
Bon-Secours. Le haut de ce tympan est rserv  Marie tenant l'enfant
Jsus, qu'encenseront deux anges agenouills. Les cordons de la voussure
seront peupls de neuf Choeurs des anges, des douze aptres et des
quatorze principaux prophtes. Au tympan de la porte gauche sera place
sainte Anne enseignant  lire  la jeune Vierge Marie; au tympan de la
porte droite, Marie honore par l'enfant Jsus et saint Joseph. Toutes
ces sculptures ont t confies  M. Duseigneur, qui a fait ses preuves
en statuaire chrtienne, et qui se propose de les traiter en style du
treizime sicle, comme est traite l'glise entire.--Tout le choeur de
la vieille glise Saint-Germain-des-Prs est en ce moment encombr
d'chafaudages et de tentures en toile. Les peintres sont occups 
peindre et  dorer entirement les votes et les murs de cette partie du
vieux monument. Ou sait qu' son origine, cette glise fut comble des
faveurs royales, et qu'elle tait entirement dore. De la le nom de
Saint-Germain-le-Dor qu'elle porta trs-longtemps.--M. Debret,
architecte, membre de l'Institut, vient de faire enlever la barbe et les
moustaches en pierre dont on avait affubl la figure d'une vierge Marie
qui occupe le portail occidental de la grande glise de Saint-Denis.
Depuis 1810, M. Debret est charg d'excuter dans cette abbatiale des
travaux immenses, mais qui touchent  leur fin en ce moment. C'est en
1810 qu'on avait donn  la sainte Vierge le caractre qui vient enfin
de lui tre rendu.--A l'tranger, les beaux-arts continuent  exercer et
 tendre leur empire. A Copenhague, le clbre sculpteur danois,
Thorwaldsen, membre correspondant de notre Institut, vient d'acheter la
statue colossale d'_Hercule_, destine  orner la faade du chteau de
Christianborg, rsidence du roi Christian VIII. Les statues d'Esculape,
de _Minerve_ et de _Nmesis_, que doit excuter ce grand artiste, dans
les mmes proportions, viendront successivement prendre place devant le
mme monument. A Constantinople, le sultan prend le got de la musique.
Un pianiste a t appel par lui, et la premire chanteuse de la cour de
Prusse a t reue et entendue par Sa Hautesse au palais de Topeapou.

Plusieurs journaux ont annonc avec de grands loges une mesure
administrative qui, suivant eux, s'laborerait dans les bureaux de
l'Htel-de-Ville et aurait pour but de donner une seule et mme
dnomination aux rues qui se font suite les unes aux autres; par
exemple, la rue Caumartin se continuerait du boulevard  la rue
Saint-Lazare en absorbant les rues Thiroux et Sainte-Croix-d'Autin; la
rue de la Monnaie irait du pont Neuf  Saint-Eustache. On dit cette
opration rclame par l'administration des postes: nous n'en croyons
rien. Ce que la poste peut demander, c'est la suppression des
dnominations multiples, qui doivent donner lieu  des erreurs
frquentes d'adresses et  des courses inutiles de la part des facteurs.
Mais il est possible  ceux-ci, quand une rue n'est pas par trop longue,
de trouver un destinataire dont le numro n'est pas indiqu; cela
deviendra inexcutable quand, par suite du systme qu'on voudrait voir
adopter, tous les noms des quais et des boulevards seront supprims et
qu'il n'y aura plus qu'un _quai de la Rive-Droite_ et qu'un _quai de la
Rive-Gauche_. Se retrouvera qui pourra dans une srie sans fin de
numros commenant  Bercy et finissant  Passy, et malheur  qui, ayant
affaire aux premiers ou aux derniers numros de cette srie, ignorera
dans quel sens elle se droule! En supprimant ainsi une foule de noms de
rues, on ferait disparatre des souvenirs historiques souvent curieux,
qu'il est bon de conserver, et l'on jetterait dans les dsignations de
proprits une confusion qui, plus tard, engendreront des milliers de
procs.

Les bandes de voleurs dfilent devant la cour d'assises. Malheureusement
pour les amateurs de ces sortes de dbats, ces messieurs se suivent et
se ressemblent. Il se passe aussi chez eux ce qui afflige les partis
politiques; les dfections y sont nombreuses. Les partis ont leurs
transfuges, les bandes leurs rvlateurs.--Les tribunaux sont aussi
saisis continuellement depuis quelque temps de plaintes en diffamation
portes par des actrices, qui accusent des journalistes d'avoir attaqu
leur vie prive. Personne ne sera tent de prendre la dfense des
crivains qui se permettraient de lches attaques contre des femmes.
Mais les artistes qui recourent  la justice doivent, avant de prendre
ce parti, faire leur examen de conscience. Il y a peu de jours que le
rdacteur d'un petit journal tait poursuivi par une de ces dames, comme
lui ayant contest les qualits requises pour reprsenter exactement
Jeanne d'Arc. L'artiste avait fait citer un tmoin. Celui-ci est appel.
Le prsident, M. Turbal, lui pose les questions d'usage: tes-vous
parent ou alli de la plaignante?--Non, monsieur le prsident.--La
connaissez-vous?--Oui, monsieur le prsident: j'ai t son amant pendant
cinq ans. La sincrit inattendue du tmoin a produit dans l'assemble
un effet difficile  dcrire.

L'arme a perdu le lieutenant-gnral d'artillerie baron de Corda;
l'administration, M. Dupin, ancien sous-prfet, conseiller d'tat
honoraire, pre des trois hommes qui ont, chacun de leur ct, travaill
 l'illustration de ce nom; l'Acadmie Franaise a vu mourir l'auteur
des pomes de _l'Enfant Prodigue_ et de _la Maison des Champs_, M.
Campenon. Le fauteuil qu'il occupait avait t successivement rempli par
Colleret, Boileau (Gilles), Montigny, Perrault, Rohan, Vaural, la
Condamine et Delille. Nous saurons bientt quels sont les aspirants 
cette succession. On cite ds  prsent MM. Sainte-Beuve et
Saint-Marc-Girardin.



Courrier de Paris.

Les ambitions littraires sont veilles; le pote, l'orateur,
l'historien, le critique, l'auteur de drames ou de comdies, sautent 
bas de leur lit, s'habillent prcipitamment, prennent un cabriolet 
l'heure et se mettent en course, de l'est  l'ouest et du midi au nord.
Un acadmicien vient de mourir! un fauteuil est vacant! qui succdera 
l'immortel dfunt? C'est moi, dit la comdie; moi, s'crient l'ode, le
roman, la tragdie, le cours de littrature, le feuilleton, et jusqu'
l'opra-comique: Je suis le plus spirituel, le plus profond, le plus
loquent, le plus sublime.

        Mes vers ont des beauts que n'ont pas tous les autres!
        Les Grces et Venus rgnent dans tous les ntres!
        Mon style a le tour libre et le beau choix des mots!
        On voit rgner chez moi l'ithos et le pathos!

Les trente-neuf immortels survivants n'ont qu'a bien se tenir; le mois
de dcembre sera rude pour leur immortalit. Ds le matin, au chant du
coq le candidat acadmique viendra heurter  leur porte: Qui frappe
ainsi?--Ayez piti d'un pauvre homme sans fauteuil: un fauteuil, s'il
vous plat! Votre voix, pour l'amour de Dieu! La charit, mon bon
immortel! L'acadmicien s'chappe par une porte secrte et gagne la
rue, se croyant libre de toute atteinte. Trois candidats l'attendent sur
le seuil de sa maison; trois autres, embusqus au coin d'une borne, se
jettent sur lui et lui dchargent leur candidature en pleine poitrine et
 bout portant. Le malheureux acadmicien,  peine remis de cette
brusque attaque, tombe, vingt pas plus loin, dans une escouade de
parents, d'amis et de clients du candidat, qui l'gorgent de plus belle.
C'est l'aeul, c'est le fils, c'est l'oncle, c'est la femme, la cousine,
le propritaire, le locataire, le portier. Vous lui donnerez, votre
voix, n'est-ce pas, mon cher monsieur? Car ce n'est pas assez du
candidat en personne,  infortuns acadmiciens! vous avez sur le dos
les petits-fils de leurs pres, les parents de leurs parents, les amis
de leurs amis, les voisins de leurs voisins et ce qui s'ensuit; si bien
qu'aprs toute lection acadmique, il y a presque toujours un ou deux
immortels d'enterrs dans l'anne. On attribue leur mort, les uns  la
vieillesse, les autres  une fivre, ceux-ci  la goutte, ceux-l  la
pleursie. Quelle erreur! Ils sont morts la plupart d'un mal que je
nommerai, en ma qualit de docteur illustre, indigestion de candidats.
Vert-Vert rendit le dernier soupir touff sous les drages; plus d'un
acadmicien a succomb sous les salutations, les sourires, les caresses,
les prires, les visites empresses, les coups de sonnette sans relche
et les supplications du candidat  l'Acadmie.

Le fauteuil aujourd'hui vacant est celui de M. Campenon, mort cette
semaine. L hritier littraire qui viendra s'y asseoir aprs lui n'aura
pas du moins la crainte, comme cela arrive, d'tre cras par le
souvenir et la gloire de son prdcesseur. Il y a vingt ans qu'on ne
parlait plus de M. Campenon, et du temps qu'on en parlait, son nom a
toujours march  petit bruit. Un seul jour M. Campenon se trouva mis en
lumire et causa quelque rumeur; mais ce fut moins par son talent doux
et modeste et par son caractre pareil  son talent, que par le fait
d'une circonstance particulire que nous dirons tout  l'heure.

Il tait n  Grenoble en 1775; aussi le premier voyage qu'entreprit sa
muse fut-il un voyage de Grenoble  Chambry, dans le got de Chapelle
et de Rachanmont. Campenon n'avait pas besoin d'aller chercher si loin
pour apprendre  rimer; on s'en mlait dans sa famille, et le pote
Lonard tait son oncle.

Rimant ainsi,  son loisir, quelques pices lgres, selon la mode du
temps, il finit par venir  Paris, dans ce Paris convoit par tous les
potes de province: la posie descriptive tait alors en pleine
floraison, et Delille y dominait en roi. Campenon, s'abritant sous cette
couronne de Delille, peu  peu glana quelques fleurs et quelques pis
dans les domaines du matre. De ce penchant de Campenon pour le genre
descriptif et bucolique rsulta une grande intimit entre les deux
potes; toutefois, Delille ne communiqua point  son ami l'clat de sa
veine et de sa fcondit. Tandis que le chantre des _Jardins_ semait
l'hmistiche  pleines mains, Campenon ourdissait lentement et
modestement ses vers. Aussi son bagage potique est-il des plus lgers;
on le porterait aisment sous le bras, sans fatigue, de Paris  Grenoble
et de Grenoble  Chambry. Deux petits pomes composent le plus fort de
ce bagage. L'un a pour titre; _L'Enfant Prodigue, l'autre_: La _Maison
des Champs_; ajoutez un projet de vers sur _Le Tasse_, que Campenon n'a
point achevs, et une vingtaine de pices fugitives dans le style de ce
quatrain adress  une femme:

                  Ce auteur doit, sur toutes choses
        Placer chaque sujet dans son lieu, dans son temps;
        Ainsi pour vous ma muse attendra le printemps,
        Et je vous chanterai dans la saison des roses.

Et avec cela vous connaissez tout mon Campenon.

Il n'en fallut souvent pas davantage pour entrer  l'Acadmie; mais
rarement on y entra  moins, il faut l'avouer. Le sobre Campenon se
prsenta cependant pour succder au plus prodigue des potes,  Delille,
et emporta la nomination. L'Acadmie, en le choisissant, se laissa
gagner par l'attrait de donner  Delille pour successeur un homme qu'il
avait aim de son vivant par l'espce d'analogie qu'il y avait dans les
gots potiques de l'un et de l'autre, quoique  une immense distance de
la part de Campenon, et enfin par l'esprit aimable de celui-ci, son
caractre doux et poli et son commerce plein d'amnit. L'agrment de
l'homme servit de passe-port au pote.

L'honnte Campenon avait eu beau chanter l'innocence des champs et
enseigner, comme le dit la prface de son pome,  l'homme sensible
possesseur d'une petite maison de campagne, l'art de se dlasser des
fatigues de la ville en poussant la bche et en portant l'arrosoir, et
d'entremler les lgumes aux fleurs et les arbres qui fournissent du
fruit  ceux qui donnent de l'ombrage, la malignit parisienne,
insensible  ces souvenirs d'ducation champtre, railla la candidature
de l'auteur de _La Maison des Champs_; on rptait de salon en salon ce
plaisant distique;

        Au fauteuil de Delille aspire Campenon:
        Son talent suffit-il pour qu'il s'y campe?--Non.

Il s'y campa cependant, malgr les pigrammes. Elu en 1813, sa rception
en sance publique n'eut lieu que dix-huit mois plus tard, en fvrier
1814. De grands vnement venaient d'tonner le monde et de changer la
face de l'Europe. Tout s'en ressentit, tout, jusqu' la rception de
Campenon.--Les circonstances en firent une affaire importante; les
passions politiques s'en mlrent; les partis y trouvrent un aliment;
dans cette sance acadmique, Campenon, ardent royaliste, reprsenta la
Restauration, rcemment victorieuse, et Rgnault de Saint-Jean-d'Angly,
charg de lui rpondre, le drapeau de l'Empire vaincu. L'affluence fut
immense, et les journaux du temps racontent que jamais de mmoire
acadmique, ou n'avait si bruyamment assig les portes et si
tumultueusement envahi les banquettes. Dans le compte-rendu insr au
_Journal des Dbats_, Fletz, flicite le rcipiendaire de cette foule
curieuse. On y remarquait un grand nombre d'trangers, dit-il, et
particulirement _beaucoup d'Anglais_ et _beaucoup d'Anglaises_. Triste
loge et douloureux cortge, derrire lequel l'oeil du citoyen devait
toujours voir les infortunes de la patrie!

Le rle de Campenon tait facile  remplir: il ne s'agissait que de
louer les Bourbons avec adoration, et de maltraiter l'Empereur abattu;
c'est ce qu'il fit. Rgnault de Saint-Jean-d'Angly, au contraire, avait
la lche prilleuse. Plac entre son pass, ses affections bien connues
et les ncessits du moment, il fallait qu'il mnageai le pouvoir
prsent sans compromettre son caractre, et tout en laissant percer le
fond de sa pense, il se tira du danger, non sans talent et sans
courage. Plus d'un mot dtourn, plus d'une phrase habile maintinrent la
dignit de l'orateur et les sentiments de l'homme politique. Rgnault
hasarda surtout une certaine distinction entre le _prince_ et la
_patrie_, qui lui attirrent le lendemain les vives attaques des
feuilles royalistes.

Aprs cette chaude, escarmouche, la gloire littraire, de Campenon
rentra dans la modestie et le silence; quant  Campenon lui-mme, il
tint de l'amiti de la Restauration plusieurs fonctions importantes,
l'une au ministre de l'instruction publique, l'autre  l'intendance des
menus-plaisirs. A propos de cette dernire faveur, il courut sur son
compte une pigramme qui se terminait par ces deux vers:

        Pour le placer dans les menus.
        On a consult ses ouvrages.

Une sant dlabre et les vnements de 1830 loignrent Campenon des
fonctions publiques. II y avait prs de quinze ans qu'il vivait  la
campagne entour d'amitis et d'affections. C'tait un homme d'un esprit
agrable aprs tout, et d'un aimable caractre.

--On nous annonce de tous cts des hommes de gnie et des prodiges 
foison. Ici un drame merveilleux intitul _Diegorias_; l une admirable
comdie en cinq actes et en vers dont la rputation court la ville
depuis huit jours sous le titre des _Btons flottants_. Ces deux
chefs-d'oeuvre en esprance ont excit, dit-on, l'enthousiasme de MM.
les comdiens ordinaires du roi, qui viennent de les accueillir  bras
ouverts. L'auteur du drame tonnant est un jeune homme jusqu'ici
parfaitement inconnu, et qui se nomme M. Sjour. Quant au pre de
l'admirable comdie, c'est bien un autre mystre: personne ne sait ni
d'o il vient, ni qui il est, ni comment il se nomme. Nous proposons le
mot de cette nigme aux esprits patients et sagaces qui devinent avec
tant de succs les rbus de _l'Illustration_.

Ce n'est pas assez du Thtre-Franais; l'Acadmie royale de Musique va
bientt avoir aussi son prodige; M. le marquis de Louvois en aura t le
pre et le tuteur. Dimanche dernier, le spirituel marquis a prt ses
salons  la mise au jour de la merveille; c'tait une exhibition 
huis-clos en attendant le grand clat public. Or, la merveille est un
opra en deux actes nomm _l'gyptienne_; on ne parle pas de l'auteur
des paroles; il n'est question que du compositeur qui a crit la
musique; il s'appelle Wilbach et chappe  peine  l'adolescence:
Wilbach n'a que dix-sept ans; une circonstance ajoute une douloureuse
motion  l'intrt qu'il inspire par son talent prcoce; Wilbach est
aveugle.

Plusieurs artistes, et des meilleurs, parmi eux Barroilhet, s'taient
mis  la disposition de M. le marquis de Louvois pour ce curieux essai.
Ce n'est donc pas l'excution habile qui devait manquer  l'oeuvre du
jeune maestro. Mais, htons-nous de le dire, l'oeuvre ne s'est pas
manqu  lui-mme; il a charm et surpris l'assemble; on peut croire
aux promesses d'un succs qui avait Meyerbeer et Halevy pour tmoins et
pour approbateurs L'Acadmie royale de Musique tait reprsente par M.
Lon Pillet, et l'Acadmie royale de Musique a battu des mains.--Le nom
de Wilbach a un air allemand qui pourrait faire croire que l'intressant
artiste arrive de Munich ou de Vienne. Qu'on ne s'y trompe pas; Wilbach
est de Montpellier; cela est toujours bon  constater d'avance, afin
qu'un jour l'Allemagne, ne le dispute pas  la France, pour peu que le
simple aveugle d'aujourd'hui devienne un aveugle grand homme. On ne sait
ce qui peut arriver.

--Il y a longtemps qu'on a dit de Paris qu'il conqurait le monde par
ses ides; on pourrait ajouter par ses vaudevilles et par ses
contre-danses. Le vaudeville parisien envahit l'univers; je ne sais plus
quel touriste raconte avoir assist, au fond de l'Asie,  la
reprsentation du _Nouveau Pourceaugnac_, de M. Scribe: il est clair
qu'avant peu le rpertoire du Gymnase et du Palais-Royal envahira la
Chine, et fera son entre  la cour du sublime empereur. Quant  la
propagande de la contre-danse, voici un fait qui en donne une preuve
particulirement remarquable: on assure, et cela _trs-srieusement,_
que S. M. Pomar, reine des les Marquises, voulant organiser pour cet
hiver un bal  grand orchestre, a fait faire des propositions A M.
Rosisio, un des Musards de la contre-danse; M. Rosisio se serait charg
de faire danser aux les Marquises, et, en tte,  la reine Pomar: _la
Lionne, la Saltimbanque_ et _les Hussards de la garde_; mais M. Rosisio
est l'Hippocrate du _Galop_: il a refus les prsents
d'Artaxerce-Pomar. M. Rosisio tient  ne faire galoper que sa patrie.

--Saint-Ptersbourg est de plus en plus conquis par les chanteurs
italiens: au moment o nous crivons, leur succs tient du dlire;
_Otello_ a dpass la fortune d'_il Barbier_; l'empereur se distingue
par son dilettantisme ardent, c'est de lui aussi qu'manent les gracieux
sourires et les rcompenses. Aprs cette reprsentation d'_Otello_,
outre ses compliments de satisfaction, il a envoy  Rubini une bague
d'meraude;  Tamburini une bague de saphir; 
Pauline-Viardot-Desdemona, des boucles d'oreilles en diamant. On aura
une ide de l'aristocratie de ce succs, quand ou saura que telle place
de balcon ou d'avant-scne cote 200 francs.

--Aprs six semaines de grave indisposition, mademoiselle Rachel se
prpare  rentrer au Thtre-Franais: elle jouera le rle de Monime.
Salut, chaste Monime! soyez la bien ressuscite, et surtout ne
recommencez pas!



De la Destruction des Monuments historiques.

Ou entend souvent des voix s'lever contre la centralisation et
prtendre que l'administration suprieure s'est rserv tous les
pouvoirs, et que les autorits locales et communales sont sans libert
de mouvement et d'action. Nous ne nous proposons pas d'examiner ici
jusqu' quel point ces plaintes sont fondes; mais ce que nous nous
trouverons dans la ncessit de constater, c'est que ces autorits usent
souvent bien mal du pouvoir, trop restreint selon elles, qui leur est
laiss, et que cette administration centrale, qu'on reprsente comme
matresse de tout, est la plupart du temps impuissante  empcher des
actes qu'elle dplore.

Depuis dix ans, les ministres qui se sont succd ont montr, pour la
conservation des monument historiques, une sollicitude qu'il serait
injuste de ne pas reconnatre. Des fonds ont t demands dans ce but
par les ministres de l'intrieur et accords par les Chambres; et il y a
deux ans, sur la proposition de l'honorable M. le comte de Sade, le
crdit prcdemment vot a t tout  coup doubl. Une commission des
monuments historiques prs du dpartement de l'intrieur a t forme;
un comit des arts et monuments a t adjoint un dpartement de
l'instruction publique; des restaurations intelligentes et nombreuses
ont t entreprises sous la surveillance d'un inspecteur-gnral; des
circulaires pressantes ont veill le zle des prfets, ont provoqu le
concours des maires; plusieurs prlats ont, par des lettres pastorales,
associ leurs efforts  ceux de l'administration; en un mot, rien n'a
t nglig pour que la France monumentale, successivement ravage par
les scrupules outrs d'un sentiment religieux peu clair, par la fureur
rvolutionnaire, et par un vandalisme rcrpisseur, ft enfin respecte
comme elle doit l'tre par une gnration dont la principale gloire
semble devoir tre de n'en mconnatre aucune. Ces intentions louables
et bien arrtes, les cabinets qui se sont succd ne s'en sont pas
dpartis un seul instant. Que voyons-nous cependant tous les jours? Dans
un rapport  M. le ministre de l'instruction publique, le comit
historique des arts et monuments s'est charg de rpondre  cette
question:

A quoi bon tout ce zle, y est-il dit, si, pendant que le comit
cherche  entourer de respect nos monuments,  les faire tudier et
dissquer, en quelque sorte, on mutile ces monuments, on les dgrade, on
les dtruit? Le ddain, qui regarde en piti les monuments appels
gothiques; la cupidit, qui spcule sur des matriaux abondants et de
bonne qualit; l'ignorance et le mauvais got, qui sont hors d'tat
d'apprcier une oeuvre d'art; la mode, qui ne trouve beau que ce qui est
blanc et uni; le temps, qui achve de miner des monuments gs ou
fragiles, sont autant de causes qui rasent du sol ou allrent dans leur
qualit une foule de monuments importants. Paris, la ville la plus
claire et la plus intelligente, a fait dmolir ou laiss ruiner,
depuis six ans, quatre glises intressantes  plus d'un titre:
Saint-Pierre-aux-Boeufs, Saint-Cme, Saint-Benoit et l'glise du collge
de Cluny. Or, Paris donne le ton  toute la France; aussi ne se
passe-t-il pas un mois, on pourrait dire une semaine, sans que l'on
entende tomber, sans que l'on ne voie mutiler quelque vieux monument
(_Bulletin du Comit_, I, 28). Et dans un second rapport (I, 39):
Prenez un monument d'une certaine importance historique, ou n'a rien
fait, malgr des rclamations motives, malgr des esprances qu'on
avait fait concevoir. On l'abat, taudis qu'il tait facile de le
conserver ou de le relever ailleurs; on rase le petit difice sans qu'on
l'ait dessin, et sans qu'une inscription rappelle qu'il tait l'unique
et dernier dbris d'un monument fameux. Ce dbris, c'est la tourelle
Saint-Victor; ce monument fameux, c'est l'abbaye elle-mme. Le comit
(I, 316) enregistre la dmolition, de l'glise des Clestins, prs de
l'Arsenal.

Chacune des pages du mme recueil renferme de vives rclamations contre
le projet de destruction de l'htel de La Trmouille, qui tait situ
rue des Bourdonnais, puis de trop justes dolances contre cet acte
barbare une fois qu'il a t consomm. On y rpond par la promesse de
faire rdifier ailleurs la tourelle Saint-Victor et celle qui ornait la
cour de l'htel de La Trmouille; mais les dbris de celle-ci
pourrissent  l'cole des Beaux-Arts, en plein air et sur une terre
humide, tandis qu'avec les matriaux de la tourelle Saint-Victor on a
bti un htel garni. Nous ne suffirions pas  citer tous les projets
vandales qui ont t conus, et dont un trop grand nombre ont t
excuts, malgr les rclamations les plus pressantes,  Sens, 
Bayonne, au Mans,  Besanon et dans presque toutes les villes de France
grandes et petites. Mais il n'en tait peut-tre pas une sur laquelle
plus de sollicitude se ft porte de la part des comits que la ville de
Saintes. Ses monuments romains, ses monuments gothiques offrent un gal
intrt et le plus curieux assemblage, et, parmi tous, son arc de
triomphe qui couronnait son vieux pont, avait t recommand. Plus d'une
fois nous voyons la preuve dans le _Bulletin officiel_, auquel nous
venons de faire des emprunts, que l'on se regardait comme fond  croire
au ministre que cet arc serait rpar et conserv. Hlas! tous les
plans de conservation se trouvent djous, toutes les esprances sont 
jamais dues. On dormait en paix rue de Grenelle-Saint-Germain, quand
on crivait de la Rochelle le bulletin funbre que voici:

Saintes est une des plus anciennes villes de France, et les monuments
qu'elle renferme attestent la puissance du peuple qui l'avait soumise.
Un arc de triomphe, plac au confluent de la Seugne et de la Charente,
laissait encore lire sur ses frises qu'il avait t lev en l'honneur
de Germanicus. Lorsque, sous les coups du temps et du fer dvastateur,
tout croulait autour de cet difice romain, seul il resta debout dans un
tat de conservation presque complet, et les Huns, les Vandales, les
Goths et les autres barbares qui tour  tour se rurent sur la
Saintonge, le respectrent. Aux ingnieurs du dix-neuvime sicle tait
rserv l'honneur de le faire dmolir. Depuis un mois on procde  cet
acte inqualifiable. Un architecte envoy de Paris, et uni n'avait pas le
temps de rester  Saintes, confia la surveillance des travaux  un
salari du gouvernement; celui-ci, qui avait des occupations
personnelles, recommanda  l'entrepreneur d'y faire attention. Cet
entrepreneur, qui a plusieurs chantiers, en laissa le soin  son
contre-matre, qui, ayant lui-mme des travaux  surveiller sur
diffrents points de la ville, s'en rapporta  un Limousin. Les pierres
ont donc t mises sans soin, sans prcaution, sur un chariot, et
transportes dans un pr voisin. L on les faisait basculer, et, en
roulant, elles allaient se heurter, se briser les unes contre les
autres. Pas une n'est reste, intacte, et le peu de sculptures qui
subsistaient sont mutiles, mconnaissables. La base de l'difice, qui
oppose trop de rsistance, est ouvert  l'aide de la poudre  canon:
qu'on juge maintenant de l'tat dans lequel se trouvent ces blocs aprs
l'explosion!

[Illustration: Saintes.--Arc de triomphe de Germanicus, rcemment
dmoli.]

Ce n'est pas tout: le conseil municipal a dcid que cet arc de
triomphe serait rdifi sur la route de Rochefort,  plus de cinq cents
mtres du lieu o il demeura plant pendant dix-sept sicles. Une
dputation a t, dit-on, envoye  cet effet  Mirambeau, prs de M. le
ministre de l'intrieur, pour le prier d'appuyer ce projet. En
attendant, les blocs de granit sont l gisants dans un pr et dans les
rues voisines.

M. l'architecte de Paris, de retour  Saintes, a paru peu satisfait de
la manire dont ces pierres ont t transportes. Il a l'intention de
les faire empiler et recouvrir d'un hangar, pour les protger contre les
injures de l'air et surtout des passants. Qu'il se hte donc, car dans
un mois, probablement, deux mtres d'eau les couvriront.

Si des pierres taient susceptibles de pourrir, nos descendants
pourraient les voir tomber en dcomposition avant qu'on et song  les
remettre  leur ancienne place. Le bruit court encore qu'on vient
d'acheter,  raison de 5 fr. pice, des tronons de colonnes romaines
provenant de la reconstruction d'un mur de l'hpital, pour remplacer les
morceaux casss ou dtruits dans la dmolition.

N'est-il donc nul moyen de faire que les efforts du ministre ne soient
pas compltement inutiles, que ses voeux formels ne soient pas
constamment mconnus?



Thtres.

[Illustration: Palais-Royal.--_La Marquise de Carabas_.--Mademoiselle
Djazet.]

_La Marquise de Carabas_ (PALAIS ROYAL.).--_L'Ombre; Louise Bernard_
(PORTE-SAINT-MARTIN).--_Les Moyens Dangereux_ (ODON).--_L'Italien et le
Bas-Breton; Manon_ (GYMNASE).--_L'Homme Blas_ (VAUDEVILLE).--_Stella_
(thtre de la GAIET).--_Piocheurs et Flneurs_. (VARITS).--Reprise
de _La Pri_. (OPRA).

La liste est longue, Dieu merci, et les thtres n'ont pas fait les
Harpagons cette semaine; ils sment la prose et les vers  pleines
mains, en vrais dissipateurs. Commenons par madame la marquise de
Carabas:  toute marquise tout honneur. La marquise, d'abord, n'est pas
du tout marquise; elle finit par la, il est vrai, mais elle dbute par
tre tout simplement Fauchette la meunire, Fauchette, par son air vif
et mutin, a fix un instant les regards de M. le marquis de Carabas;
aprs quoi M. le marquis a dlaiss Fauchette, se trouvant trop Carabas
pour pouser une si petite fille.--Il ne faut pas mpriser un plus petit
que soi; M. le marquis va nous le prouver tout  l'heure. Fauchette, en
effet, cette Fauchette ddaigne, le tire d'un trs-mauvais pas,
c'est--dire qu'elle le soustrait aux poursuites d'un terrible vicomte
de Merluchet, qui veut l'obliger  pouser sa soeur, la trs-laide et
trs-revche vicomtesse.

C'est moi qui suis la marquise de Carabas, dit Fauchette, arrivant
vtue comme une marquise; et la voil qui tranche de la matresse,
parle, ordonne, se livre au plaisir, et fait si bien qu'elle met en
droute les Merluchet; la bigamie tant un cas pendable, la vicomtesse
renonce au marquis, puisque voici la marquise.

Carabas, reconnaissant de ce bon tour, prend dcidment Fauchette pour
sa femme, dt l'ombre des Carabas en tressaillir dans leur
tombe.--Mettez la vive et piquante Djazet aux prises avec les
Merluchet, et vous aurez le secret du succs de ce vaudeville, dont les
auteurs sont MM. Bayard et Dumanoir.

Nous parlions d'ombre tout  l'heure, et nous ne savions en avoir une si
prs de nous; cette ombre est celle de la tendre Marie. Quoi donc! Marie
est morte? Oui, vraiment; elle s'est prcipite dans les flots par
dsespoir amoureux. Max, qui l'aimait, la pleure, et,  force de
pleurer, devient fou.--Ce blanc fantme qui glisse lgrement  travers
les sentiers et les arbres, cette apparition lgre que le pauvre Max
poursuit, vous avez dit: c'est l'ombre de Marie! Eh bien! c'est Marie
elle-mme; Marie a t sauve des flots, et, aprs mille aventures, elle
est revenue auprs de son cher Max, qui retrouve enfin Marie elle-mme
dans son ombre. Si Max n'tait pas fou, il y aurait de quoi le devenir;
mais attendu qu'il l'est bien rellement, il n'a rien de mieux  faire
que de recouvrer la raison et d'pouser Marie. Ainsi fait-il; puis on se
rjouit et l'un danse.--C'est la un trs-joli ballet-pantomime: l'Opra
n'aurait pas mieux fait. MM. Cogniard frres en sont les heureux
coupables.--Quelques jours avant, M. Dumas entrait en lice par _Louis
Bernard_.

Louise Bernard est une pauvre fille convoite par le roi Louis XV;
Louise a de l'honntet, et aime honntement un jeune officier; bien
entendu qu'au dnouement, les deux amants se runissent et se marient;
mais aprs combien de traverses, de dangers et de larmes!

Ce drame est des plus vulgaires; on a cependant nomm M. Alexandre
Dumas. M. Dumas ne craint plus de se compromettre.

Le Second-Thtre-Franais fait une grande consommation de vers et de
prose; c'est, sans contredit, le plus actif et le plus insatiable des
thtres de Paris; deux ou trois pices nouvelles suffisent  peine 
son apptit hebdomadaire. Il va sans dire que dans une production aussi
copieuse, il se trouve plus d'un mets vulgaire et mal assaisonn, que le
parterre, cet autre convive, rejette ddaigneusement. Tmoin _le
Despote_, petite comdie en deux actes, qui est morte au premier, et
_l'Htel d'Alban_, proverbe d'une conception si faible que le moindre
souffle l'a renvers. La petite comdie, qui a pour auteur M. Dumersan,
avait la prtention de fronder ces prtendus philosophes, grands ennemis
de la tyrannie, auxquels il ne faut qu'une occasion pour tre les plus
intraitables tyrans du monde; l'intention tait bonne; mais que faire
d'une intention, quand le got, l'invention et l'esprit font dfaut?
J'aime mieux,  la rigueur, _l'htel d'Alban_, de M. Deslandes; cela du
moins a quelque malice et le trait n'y manque pas absolument; mais la
thse en est tant soit peu suranne, malheureusement pour l'honneur du
gnie de M. Deslandes. Il s'agit, en effet, de railler le ridicule des
femmes auteurs; Molire a rendu l'entreprise bien difficile depuis _les
Femmes savantes_; Araminte et Blise ont pris la place et ne la
quitteront pas aisment.

Ces deux bluettes ne comptent gure. Un jeune homme, M. Lon Guillard,
petit-neveu de l'auteur d'_Oedipe  Colonne_, arrive aprs M. Deslandes
et Dumersan, annonant des prtentions beaucoup plus hautes; c'est d'une
comdie en cinq actes et en vers que M. Lon Guillard est le pre, ni
plus ni moins: le sujet est d'un honnte homme. M. Lon Guillard
s'attaque au vice,  l'intrigue, au trafic des opinions et des
sentiments. Il ne serait pas juste de dire que si comdie manque
d'-propos, et nous ne vivons pas prcisment dans un sicle de Curtius
et de Catons.

Fiervil est l'homme en qui sont incarns tous les vices et toutes les
cupidits que la verve de M. Guillard poursuit: l'or, les titres, le
pouvoir, voil les liens que ce Fiervil enfle; et croyez-vous que
Fiervil veuille les mriter honntement, par les voies permises? Non.
Fiervil est persuad qu'on ne devient riche, titr et puissant que par
la corruption, le mensonge, la mauvaise foi, l'intrigue, ce que M. Lon
Guillard appelle les moyens dangereux. Qui a raison de Fiervil ou de M.
Lon Guillard? L'histoire de notre temps nous dispense de le
dire.--Aussi le dnoment de la comdie de M. Guillard a-t-il paru
invraisemblable  beaucoup de gens. Fiervil, en effet, finit par tre
dupe et victime de ses tnbreuses manoeuvres; la fortune, la femme, la
puissance qu'il convoitait, lui chappent coup sur coup, au moment on il
se croyait le plus sr de les tenir; son infamie est dvoile; il en
reste pour sa courte honte, et c'est un honnte homme qui recueille les
biens que le malhonnte homme esprait. La leon est saine, nous ne
saurions trop l'approuver. Des vers pleins de nobles sentiments,
exprims avec vigueur, annoncent que M. Lon Guillard est un coeur
sincre, ennemi de la lchet morale et qui la fltrit de conviction;
c'est beaucoup pour un pote; il n'a manqu  M. Lon Guillard qu'un peu
moins de jeunesse et plus d'exprience de la scne, pour faire une
oeuvre tout  fait complte. Telle qu'elle est, le parterre a bien fait
de la distinguer et de l'applaudir.

D'o vient cet immense clat de rire? C'est Arnal qui parat; le rire
inextinguible, le rire olympien sert de cortge ordinaire  cet
original.--Cette fois, Arnal, qui a si souvent jou la passion, joue
l'ennui; Arnal n'est plus homme amoureux que vous avez vu se jeter, tte
baisse, aux pieds de la brune et de la blonde; Arnal est un homme
blas; le coeur d'Arnal est mort, Arnal n'aime plus rien: que
ferons-nous d'Arnal?

Il s'appelle Nantouillet. Or, Nantouillet est venu au monde afflig de
deux cent mille livres de rentes; de l vient qu' trente-deux ans,
Nantouillet s'ennuie, Nantouillet est blas: ni le bon vin, ni la bonne
chre, ni les beaux yeux, ni les beaux chevaux, ni les beaux chteaux,
ne sauraient divertir Nantouillet; voyage-t-il, il bille; demeure-t-il,
il bille encore; il bille toujours.

Si tu te mariais? lui dit-on,--Soit! Et Nantouillet arrte la premire
femme qui passe pour en faire sa femme. Celle-ci ou celle-l, qu'importe
 l'homme blas? Malheureusement ou heureusement, mademoiselle de
Canaries est en puissance d'amant, et quel amant! un butor, un manant,
un athlte; il saisit mon Nantouillet au collet, et voici nos deux
gaillards qui se battent et se prcipitent l'un et l'autre dans la
rivire. Quel homme blas, ft-il le plus blas du monde, ne se
sentirait pas mu d'un pareil plongeon?

Je vous assure que Nantouillet maintenant n'a plus le temps d'tre
blas; croyant avoir noy son rival, il passe son temps  se cacher, 
fuir les gendarmes,  se donner pour mort,  manger pain sec,  boire de
l'eau claire,  vivre enfin dans l'abstinence et les transes mortelles;
aprs quoi, s'apercevant que ce terrible rival n'est pas mort, il se
montre, reprend son nom et son bien, laisse l mademoiselle de Canaries,
pouse une nave petite fille qui l'aime, et se dclare radicalement
guri de sa maladie d'homme blas.

[Illustration: Arnal.]

Il y a beaucoup d'esprit comique, de traits burlesques et d'entrain dans
ce vaudeville de MM. Duvert et Lauzanne, et Arnal y joue de verve.

Ah! vous ne savez pas le latin, dit Sganarelle; eh bien! je vais vous
parler latin: _Hic, hc, hoc; cabricias, catalanust musa, la muse_. M.
de Kerkadeck sait l'italien  peu prs comme Sganarelle le latin; le
fond de sa langue est le bas-breton; cela n'empche pas Kerkadeck de
triompher d'un Italien, son rival en amour, de le faire prendre par son
excellent beau-pre pour un Bas-Breton renforc, et d'pouser
mademoiselle Anna Rompart  sa place. Des quiproquo plaisants roulant
sur le bas-breton et l'italien, ont fait runir cet agrable petit acte,
dont l'auteur est M. Armand Durantin.

Tout  l'heure la marquise de Carabas cachait Fauchette la meunire;
Manon, au contraire, cache une duchesse, la tendre et hardie duchesse de
Longueville, l'hrone de la fronde.

Poursuivie par les gens de Mazarin, madame de Longueville non-seulement
a pris ce nom grossier de Manon, mais elle en porte la simple jupe et
l'humble bavolet; le prince de Marsillac l'accompagne sous le titre et
le costume du sergent Bouton-d'Or. Recueillis chez un apothicaire de
Harfleur, Manon fait la cuisine, et Bouton-d'Or plaisante avec le garon
de boutique; et ainsi ils parviennent  s'chapper.

Nous les retrouvons  Paris; l, madame de Longueville continue ses
intrigues, et Marsillac est jaloux; un simple avocat de Harfleur est
cause de cette jalousie; tout dvou  madame de Longueville dans sa
fuite, il est devenu son secrtaire intime. Cependant il avait un amour
dans le coeur pour la fille d'un apothicaire; en la retrouvant  Paris,
notre honnte avocat revient  ses premires amours, et renonce  la
tendresse et  la faveur de la duchesse. Ce beau trait comble Marsillac
d'admiration: il promet au jeune avocat un sige de conseiller au
Parlement. Le Gymnase n'a pas mme pens  demander  M. le
garde-des-sceaux son avis sur cette promotion.

M. Jules de Premaray est le pre de cette duchesse de Longueville mle
de pharmacie.. La pharmacie, la duchesse et M. de Premaray ont russi
tous les trois.

Parlez-moi de Stella, c'est l une excellente fille; un beau jour, elle
prend des vtements masculins, s'aventure  pied  travers les pays les
plus sauvages, supporte le froid, la fatigue, la faim, s'expose  la
frocit des bandits, et pour quoi? pour aller dlivrer son pre qui
gmit depuis seize ans au fond d'un noir cachot; elle le dlivre, en
effet, mais au prix de quels dangers, de quelles souffrances et de
quelles terreurs! Le tratre Osborne, qui tenait aux fers ce pre
infortun, est exemplairement puni.

Stella fait couler des ruisseaux de larmes au boulevard du Temple.

Martial tait un piocheur, il devient; de flneur  mauvais sujet, il
n'y a que la main; donc, Martial se grise, casse les vitres et bat les
gens; mais le fond est bon: Martial se repent et redevient bon ouvrier
comme ci-devant; mademoiselle Antoinette opre cette mtamorphose et en
est la rcompense.

Si on russissait par les honntes intentions, ce vaudeville aurait
russi; mais il faut un peu d'esprit sur une bonne intention, comme il
faut des confitures et du beurre frais sur une tartine. MM. Duvert et
Lauzanne ont oubli la confiture.

[Illustration.]

Carlotta Grisi est revenue de son voyage de Londres, et avec Carlotta
revient _la Pri_. Ce charmant ballet a charm la perfide Albion.
Mademoiselle Grisi rapporte avec elle la preuve suivante de cet
enthousiasme britannique pour l'oeuvre de M. Thophile Gautier; prtez
l'attention  ces tableaux ravissants;

Ceci vous reprsente d'abord le seigneur Achmet, couch sur son ottomane
dans l'attitude d'un Ottoman qui s'amuse excessivement peu; selon
l'expression turque, le seigneur Achmet _s'embte_: la belle langue que
la langue turque!--Trois eunuques noirs cherchant  le distraire, lui
apportant, l'un une norme brioche, du moins je le suppose, surmonte de
trois petits pts; l'autre, une pipe et au fourneau pour allumer un
cigare de cinq sous; le troisime, une paire de bottes sur un plateau.
Mais Son Altesse est insensible  tous ces agrments, et a parfaitement
l'air de dire, toujours en langue turque: Je _m'embte_ et vous
_m'embtez!_

[Illustration.]

Puisque le cigare _regalia_ ne peut rien sur monseigneur, dit le
grand-vizir, offrons-lui des femmes ravissantes. En effet, voici venir
des bayadres et des almes un peu soignes; mais Achmet se conduit
connue un drle devant ce sexe charmant, et lui bille au nez,  se
dcrocher la mchoire. Enfin la Pri parat; vous voyez ses grces, sa
taille cambre, sa jambe et son pied mignon, son cou de cygne et sa
coiffure dans le dernier got. Achmet est ravi: il risque un oeil.

[Illustration.]

Ici l'horizon s'assombrit; le farouche sultan Mahomet tire  bout
portant un coup de son pistolet de poche sur une esclave rcalcitrante
qui s'enfuit du srail; l'esclave ne reoit pas la balle dans le visage,
au contraire.

[Illustration.]

La Pri se glisse dans le corps de cette infortune, comme on entre dans
un appartement vacant pour cause de mort subite; on appelle cette espce
de location, mtempsycose.

[Illustration.]

Cela fait, la Pri se livre avec Achmet  toutes sortes d'exercices plus
ou moins permis par le sergent de ville.

D'abord, elle se sauve dans la lune, croyant jouer un bon tour  Achmet;
mais Achmet, qui n'est pas borgne, la dcouvre  l'instant  cet tage
suprieur, et la montrant du doigt, lui crie; Coucou! Son jarret
tendu, sa mchoire entrouverte, sa main pose sur son coeur, expriment
agrablement sa satisfaction.

[Illustration.]

Plus loin, la Pri se permet les carts d'un pas de chle, qui ressemble
comme deux gouttes d'eau  l'air du _ballet des Pendus_. Achmet, surpris
par le terrible Mahomet en flagrant dlit de Pri, s'esquive adroitement
par la fentre; Mahomet tend les mains pour le saisir par les pieds,
seule partie d'Achmet

[Illustration.]

qui lui offre encore prise; cette situation donne  l'honorable sultan
la mine d'un cordonnier occup  prendre mesure  sa pratique.

Achmet, libre et apercevant la pointe des pieds de la Pri,

[Illustration.]

suspendue en l'air, s'abandonne  des dmonstrations de joie qui le
dforment beaucoup; mais l'amour excuse tout.

Que ne ferait-on pas, en effet, pour cet adorable minois de Pri que
voici, et pour cette taille de gupe?

[Illustration.]

Achmet, au comble du bonheur, ne se contient plus, et danse un pas de
clture, panache au vent, et toutes jambes dehors.

[Illustration.]

Vivent  jamais Achmet et la Pri!



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS. (Voir I, II, p. 26, 58, 105, 139 et 155.)

Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.

(Suite.)

--Ah! dit Mark sur le mme ton, vous y voil! rien autre, un esclave. Si
bien que lorsque cet homme tait jeune--n'ayez, donc pas l'air de le
regarder perdant que je vous parle--lorsqu'il tait jeune, il a reu une
balle dans la jambe, une balafre sur l'avant-bras; il a t marqu et
taillad au vif, sur tous ses membres, ni plus ni moins qu'un vritable
porc. Son corps a t dform  coup de fouet, son col corch par un
collier de fer; ses chevilles et ses poignets excoris gardent la marque
des lourds anneaux qu'ils ont longtemps ports. Comme je venais
d'aveindre mon dner, il s'est dpouill de son habit, et m'a dbarrass
de mon apptit par la mme occasion (1).

      [Note 1: Pour sauver Mark du reproche d'exagration, nous copions
      au hasard quelques-uns des avertissements prodigues sans pudeur
      dans les journaux amricains, et prcds habituellement d'une
      grossire gravure sur bois reprsentant un ngre marron, les mains
      enclaves dans des menottes, courb sous l'treinte d'un blanc qui
      le tient serr  la gorge.

En fuite, un enfant ngre d'environ douze ans; il porte autour du cou
un fort collier de chien, sur lequel est grav le nom de _de Lampert_.

Vingt-cinq dollars de rcompense pour qui me ramnera mon ngre Isaac;
il a au-dessus de l'oeil droit la cicatrice d'une blessure faite par un
coup de bton, et sur le dos, celle d'un coup de feu.

En fuite, un ngre du nom d'Arthur; il a une large cicatrice traversant
la poitrine et les deux bras, restes d'une estadilade faite au couteau.
Il aime fort  parler de la bont de Dieu.

En fuite, une jeune fille noire du nom de Marie; elle a une petite
cicatrice sur l'oeil gauche, plusieurs dents de la mchoire suprieure
arraches, et la lettre I marque au fer rouge sur sa joue, et sur son
front.

En fuite, une femme ngre et ses deux enfants. Peu de jours avant son
vasion je l'avais brle  la joue gauche avec un fer rouge, en
essayant de faire la lettre M.

Pour expliquer les dents arraches, les oreilles, des doigts, des mains
et des pieds coups, signalements habituels des malheureux fugitifs,
nous dirons que c'est un traitement qui se reproduit en cas de
mcontentement, de crainte d'vasion, ou lorsqu'une ngresse trop belle
inspire de la jalousie. Quant aux lettres marques au fer rouge, c'est
une simple mesure d'ordre. Du reste, les matres qui font couper une
main  leur esclave choisissent de prfrence la gauche, comme moins
agissante; de mme ils mnagent l'orteil en faisant couper les doigts de
pieds. Le nez et les oreilles paient aussi leur tribut de chair et de
sang aux propritaires d'esclaves. Nous pourrions en rapporter de
nombreux exemples en continuant  reproduire ces annonces, aussi
communes dans les journaux amricains, que celles des maisons  vendre
dans nos petites affiches; mais cette dgotante et barbare
rcapitulation fatiguerait nos lecteurs autant qu'elle nous a fatigus
nous-mmes.]

--Tout cela serait-il vrai? demanda Martin  son nouvel ami, rest
debout  ct de lui.

--Je n'ai nulle raison d'en douter, rpondit ce dernier, baissant les
yeux et secouant la tte. La chose se voit assez frquemment.

--Dieu vous bnisse! reprit Mark, je ne le sais que trop, moi, pour
avoir entendu l'histoire tout au long. Ce premier matre mourut; ainsi
fit le second, la tte ouverte d'un coup de hache par un autre esclave
qui, l'affaire faite, alla se noyer au plus vite. Puis, le pauvre noir,
celui qui est l, gagna un meilleur matre, et, en mettant sou sur sou,
au bout de nombre d'annes, il parvint  racheter sa libert, qui lui
fut cde au rabais, vu que ses forces dclinaient rapidement et qu'il
tait fort malade. Ce fut alors qu'il vint ici, o il travaille tant
qu'il peut, et conomise, de son mieux, afin de se passer une lgre
fantaisie avant de mourir, de se rgaler d'une petite emplette, un rien,
une bagatelle: sa fille seulement, sa propre fille qu'il voudrait
racheter... Voil tout! hurla Mark Tapley, qui s'exaltait de plus en
plus; et vive la libert! hourah! pour jamais!

--Paix donc, cria Martin lui mettant la main sur la bouche, trve  vos
folies. Ne pourriez-vous me dire ce qu'il fait l?

--Qui? l'homme? il attend nos bagages, pour les charrier sur sa
brouette, dit Mark; il serait venu un peu plus tard, mais j'ai voulu le
louer  l'avance,  prix raisonnable et de mon argent, afin qu'il me
tint compagnie, qu'il me mit en gat: aussi me voil joyeux comme
pinon. Ah! si j'tais assez riche pour passer contrat avec lui, et que
je pusse compter sur sa visite quotidienne, pour le regarder, l, tous
les jours,  mon aise; je deviendrais par trop jovial!

Il est fcheux d'lever des doutes sur la vracit de Mark, mais
l'expression de ses traits, il le faut avouer, donnait dans ce moment
mme un dmenti formel  sa dclaration de joie.

Le Seigneur vous vienne en aide, monsieur! poursuivit-il; mais ils sont
si passionns pour la libert, de ce ct-ci du globe, qu'ils rachtent,
la vendent, la portent avec eux, l'talent en plein march! Bref, ils en
sont si amoureux, qu'ils ne peuvent s'empcher de prendre avec elle
toutes sortes de liberts, et c'est l la raison du pourquoi.

--Fort bien, dit Martin, qui dsirait changer de sujet. Et maintenant
que vous en tes venu  conclusion. Mark, peut-tre me ferez-vous
l'honneur de m'couter. Vous trouverez sur cette carte l'adresse du lieu
o il faut porter nos effets; Pension bourgeoise de mistriss Pawkins.

--Pension bourgeoise de mistriss Pawkins? rpta Mark; allons, Cicron,
en avant!

--Est-ce l son nom? demanda Martin.

--C'est son nom, monsieur, rpliqua Mark; et, de dessous le
porte-manteau de cuir dont les reflet, de sa noire figure
obscurcissaient les ombres, le ngre acquiesa par une grimace et
descendit, clopin clopant, charg d'une portion des bagages, Mark Tapley
ayant pris les devants avec le reste.

Martin et son ami les suivirent jusqu' la porte d'en bas; et ils
allaient continuer leur promenade, quand l'Amricain arrta son
compagnon et lui demanda, en hsitant un peu, si l'on pouvait se fier au
jeune homme.

A Mark? oh! certainement on peut tout remettre  sa garde.

--Vous ne me comprenez pas.--Je crois plus prudent pour lui de venir
avec nous. C'est un brave garon qui dit son avis trop ouvertement.

--Au fait, rpliqua Martin en souriant, n'ayant jamais habit de
rpublique libre, il a pris l'habitude d'avoir son franc parler.

--Dcidment, il vaut mieux qu'il ne nous quitte pas, reprit
l'Amricain, il pourrait lui arriver malheur. Nous ne sommes pas ici
dans un tat  esclaves,  la vrit; mais, je l'avoue, non sans honte,
l'esprit de tolrance est chez nous beaucoup moins commun que ses
formes;  la moindre dissidence, notre modration les uns envers les
autres fait dfaut, et pour peu qu'il s'agisse d'trangers... Non,
rellement il est plus prudent qu'il nous suive.

En consquence, Mark fut rappel; Cicron et sa brouette s'acheminrent
d'un ct, et Martin et ses compagnons de l'autre.

Ils mirent deux ou trois heures  parcourir la ville, la considrant des
points de vue les plus avantageux, s'arrtant dans les principales rues
et devant les difices publics que M. Bevan leur faisait remarquer.
Enfin, comme la nuit s'approchait, Martin proposa de retourner prendre
le caf chez mistriss Pawkins. Mais sa nouvelle connaissance, qui
paraissait avoir  coeur de le conduire, ne ft-ce que pour une visite
d'une heure, chez un de ses amis log dans le voisinage, finit par
l'emporter. Las et fort dispos  dcliner la politesse, Martin n'osa
persister  mettre en avant qu'il n'tait pas connu de ceux auprs
desquels son compagnon dsirait si fort l'introduire. Une fois donc, en
sa vie,  tout hasard et sans que la chose tirt  consquence, Martin
se rsigna  faire cder sa volont  celle d'autrui; le consentement
mme fut donn de bonne grce, tant le voyage lui avait dj profit.

S'arrtant devant une maison fort propre, de mdiocre tendue, dont les
fentres, vivement claires, illuminaient la rue obscure, M. Bevan
frappa. La porte fut immdiatement ouverte par un Irlandais, tellement
Irlandais d'accent, de geste et de visage, qu'il semblait ne pouvoir
tre revtu que de haillons, et manquait aux prcdents,  son devoir, 
toute ide reue, en se prsentant, avec sa figure riante, bien couvert
d'un habit complet.

Mark fut laiss aux soins de cette espce de phnomne, ce n'tait rien
moins aux yeux de Martini, et M. Bevan, montrant le chemin  ce dernier,
l'introduisit dans le salon, dont les fentres gayaient et clairaient
la rue. L, il prsenta  ses amis: M. Chuzzlewit, gentilhomme tout
frais dbarqu d'Angleterre, dont il avait eu le plaisir de faire la
connaissance depuis peu. Accueilli avec la plus parfaite urbanit,
Martin, en moins de cinq minutes, se trouva tabli fort  l'aise au coin
du feu, et presque sur un pied d'intimit avec toute la famille.

Elle se composait de deux jeunes demoiselles--l'une ge de dix-huit
ans, l'autre de vingt,--toutes deux  taille dlies, toutes deux fort
jolies; de leur mre, plus ge, plus fltrie, qu' l'avis de Martin
elle n'aurait d tre; de leur grand'mre, petite vieille  l'air vif et
veill, qui semblait s'tre fait enterrer une premire fois pour
reparatre ensuite toute guillerette sur l'horizon: en outre, il y avait
le pre et le frre des deux jeunes miss: le premier, ngociant, le
second, encore tudiant au collge. Tous deux, par une certaine
cordialit de manires, rappelaient l'introducteur de Martin, auquel ils
ressemblaient un peu de visage, chose assez naturelle puisqu'ils taient
proches parents.

Martin n'avait pu s'empcher d'tablir la gnalogie  partir des jeunes
filles, vu qu'elles tenaient le premier rang dans ses penses,
non-seulement parce qu'elles taient, comme nous l'avons dit, fort
jolies, mais parce qu'elles portaient les plus attrayants petits
souliers du monde, et les bas de soie les plus fins et les mieux tirs;
avantages que leurs chaises berceuses dployaient de faon  tourner la
tte aux assistants.

Rien de plus agrable, sans doute, que d'tre commodment assis dans une
chambre bien close, meuble avec lgance, chauffe par un brillant
foyer, remplie de charmantes bagatelles, de dcorations ravissantes, y
compris quatre ensorcelants petits souliers le mme nombre de bas blancs
et soyeux, et, enfin,--pourquoi non?--les petits pieds, les fines jambes
dignes d'tre aussi gracieusement enchsse! Un rude passage dans le
Screw, une maussade station dans la pension bourgeoise de mistriss
Pawkins, avaient merveilleusement prpar Martin  contempler sa
nouvelle situation sous ce point de vue flatteur; en consquence, il
devint charmant, irrsistible, et, lorsque le th et le caf arrivrent,
escorts de confiture, de fruits confits et des plus miraculeux petits
gteaux du monde, l'Anglais, livr  toute sa vivacit d'esprit, avait
fait la conqute de la famille entire.

(La suite  un prochain numro.)



L'Ame errante

ILLUSTRATIONS PAR TONY JOHANNOT.

L'ME.

Quar tristis es, anima mea?

(_Ps. 12._)

En ce temps-l, une me fut cre en mme temps que des milliers
d'autres mes et jaillit de la pense incessamment fconde de Seigneur.

Mais tandis que les autres mes ses soeurs se rpandaient dans les
mondes, allant se mler et se fondre dans les tres auxquels elles
taient destines;

Que quelques-unes allaient animer des plantes et des soleils, que
d'autres restaient auprs de Dieu, divinement conserves dans les anges
qui chantent autour de son trne;

Que toutes enfin avaient leur mission, leur tre  qui elles pouvaient
s'unir, pour vivre leur vie d'union selon le dcret du Seigneur.

Elle seule n'avait point eue de destination, aucun tre ne l'attendait
dans son sein, aucune plante, aucun soleil ne l'appelaient  eux.

Elle tait solitaire, errante dans I'espace, et elle gmissait, la
pauvre me, ne sachant o se poser, o vivre.

Elle s'abattait inquite sur le calice des fleurs, croyant y trouver un
asile; mais les fleurs ne recueillaient que la rose, et n'avaient pas
de place pour elle.

Elle volait suppliante avec les oiseaux rapides, qui ne se souciaient
pas de son approche, car ils ne savaient ce que c'tait qu'une me.

Puis elle se rpandait autour des plantes, sur les soleils, sur les
hommes et les autres habitants du globe, et partout Elle sentait la
place occupe, le vase rempli.

Et dans son dsespoir elle remonta jusqu' Dieu, et lui dit:

O Seigneur! pourquoi m'as-tu cre, pourquoi m'as-tu faite immortelle,
puisque je serai toujours misrable, ne sachant  qui m'unir jusqu' la
fin des temps?

Pourquoi m'as-tu oublie lorsque tu dispensais  mes soeurs des
existences avec lesquelles elles peuvent s'allier?

Et moi, voil que je suis toujours errante et triste, implorant toute la
nature, et repousse par tous.

C'est en vain que j'offre en hommage mon immatrialit immortelle; tous
la rejettent: les plantes, qui ne pensent pas; les oiseaux insenss, qui
la ddaignent.

Et tous les hommes, ont leurs mes, et je n'ai pu trouver place avec eux.

J'allais aux enfants, croyant qu'ils n'avaient pas encore d'me; et elle
tait chez eux, et encore plus sublime.

J'allais aux insenss, et les insenss avaient leur me
divine;--j'allais aux mchants, tant j'tais malheureuse! et eux encore
avaient l'me que tu leur as donne.

Mais que devenir,  Seigneur! et pourquoi as-tu oubli ma destination
dans le monde?

Dieu, qui n'oublie rien, et qui a ses desseins impntrables dans tout,
sourit  la pauvre me, et exaua ses prires.

Il lui fut accord d'habiter tour  tour, et  son choix, dans les
grands hommes, dans les grandes intelligences; d'y remplacer pendant
quelques instants leur me, qui sommeillait et s'effaait  la venue; et
pendant le sjour de celle-ci.

Il lui fut donn de vivre ainsi avec eux, d'en retenir et d'en raconter
les souvenirs.

Et cette me ayant vcu quelques instant dans ces hommes, voici comme
elle redisait ses souvenirs.

...........................................

PAGANINI.

O I have suffered with... (Tempest.)

Il tait minuit quand j'arrivai; le grand artiste tait couch et
serrait un foulard rouge autour de sa tte; il venait de cacher avec un
grand soin, aprs les avoir diviss bien galement sur son crne, ses
longs cheveux noirs, qui ne parurent plus.

Puis il prit un miroir pour se contempler; je me vis avec lui, et je le
trouvai horriblement laid; car ses cheveux ayant disparu sous le
mouchoir de nuit, il ne sortait plus, de cette sphre livide et rouge
qu'un nez norme et recourb comme le bec d'un chat-huant.

Quand il se fut ainsi regard avec complaisance, il tendit ses longs
doigts sur sa tte, et dit: Trs-bien!

J'aurais clat de rire si j'avais eu des poumons, un larynx et un
palais autres que les siens; mais connue j'tais devenue l'me de
Paganini, je rptai srieusement dans son cerveau: TRS-BIEN!

Et, je dois le dire, la prodigieuse longueur des doigts de cet homme, et
la largeur de cette main qui avait press sa tte et sa marmotte de
soie, m'avaient remplie de stupeur, moi, me inaccoutume  de pareilles
monstruosits, et qui n'avais vu encore que de jolis doigts de rose et
des mains gracieusement dessines et sculptes par la nature.

Mais, horreur! savez-vous ce qui arriva?

L'abominable homme, il prit sur un guridon un vase, et l'ayant regard
avec des yeux hagards et enflamms, il but d'un trait une liqueur
coagule, sombre, pesante et comme morte.

Etait-ce du sang?

Non, monsieur; non, madame; c'tait pis encore, _de l'opium!_

De l'opium, cela vous fait sourire; ce n'est que de l'opium, n'est-ce
pas? Oh! ce n'est rien que de l'opium! une liqueur qui calme,
dites-vous, une liqueur qui endort doucement, n'est-il pas vrai, corps
gostes! mortels sans piti! qui ne songe qu' votre matire, et qui ne
gardez, pas une pense pour votre me!

Et savez-vous ce qui lui advient  cette me misrable, lorsque pour
vous assurer quelque doux songe, pour sentir une dlicieuse torpeur
s'insinuer dans vos veines, les alourdir agrablement, et oppresser
comme sous du plomb vos deux yeux affaiblis, vous buvez l'infernal
opium?

Savez-vous qu'alors l'me, qui ne sait pas dormir, s'agite au contraire
horriblement, qu'elle devient temptueuse comme la mer quand toutes les
puissances des vents la fouillent et la soulvent; qu'elle se roule et
se replie sur elle-mme comme une corde au feu; qu'alors l'enveloppe
troite de votre cerveau ne lui suffit plus; qu'elle en sort et en
jaillit de toutes parts; qu'elle se mle au monde entier, et qu'elle met
le monde en elle; qu'alors la sphre du soleil, ce cerveau de notre
univers, lui devient une prison qu'elle dchire galement; qu'elle va au
del, qu'elle s'lance jusqu'aux extrmits du monde, qui n'a pas
d'extrmits; qu'elle pense de Dieu, et qu'elle le voit en face; qu'elle
saisit l'esprit de Satan; qu'elle broie le paradis et l'enfer, l'espace
et la pense, les choses passes et l'avenir, et qu'elle jette tous ces
dbris dans elle, qui est comme une fournaise ardente, pour qu'ayant
fait de toutes ces choses une lave liquide et enflamme, elle la rpande
et la fasse, jaillir dans vos rves?

Voil ce que vous faites pour vos mes, buveurs d'opium.

Paganini, aprs avoir vid la tasse, posa sa tte sur l'oreiller et
ferma les yeux; puis, avant de s'endormir tout  fait, il eut une douce
crise de somnolence, qui, dans le vague de ses penses, contenait
mlangs un peu de mpris pour le jour qui venait de finir, quelques
souvenirs affaiblis d'amour, de l'orgueil, et comme une nuance
insaisissable de retour vers Dieu, car il ne fit pas d'autre prire.

Il dormit.

Et moi,  martyre! Je veillais dans l'effroi, car je sentais que les
rves fantastiques de l'opium allaient arriver et m'envahir.

A peine Paganini avait-il ferm les yeux du corps, que se dploya dans
son me une srie de spectacles tranges.

Ce fut d'abord la vie de l'immensit, de l'infini, l'espace sans fin et
remplis cependant par l'me en ce moment. Cet espace n'tait rempli que
d'ther et d'une lumire auprs de laquelle les rayons du soleil
n'eussent t que des tnbres; sans foyer, elle tait rpandue partout
galement et semblait comme en repos; mais ce repos tait une harmonie
sublime, divine, perceptible par je ne sais quel sens nouveau et divin
qui nat du sommeil; et Paganini, ravi dans ces illusions, aspirait ces
sons, nageait dans cette harmonie, s'panouissait, sans se rveiller,
sous cette suavit indicible, car cette harmonie tait Dieu lui-mme.

Bientt l'ther devint moins clatant de lumire, parce que les toiles
et les plantes s'y prcipitrent  la fois; elles se suivaient en
cadence, elles s'levaient ou s'abaissaient avec des sons dlicieux;
d'autres fois elles tombaient ensemble et jaillissaient en foule, et
c'tait alors comme une musique immense et retentissante qui ravissait
le coeur.

Ou bien une comte traversait d'un jet cet ordre d'harmonie, comme une
cleste dissonance.

Et les nuages qui montrent s'paissirent de plus en plus sur ce
magnifique spectacle; les toiles plus ples se voilrent et
disparurent, et l'espace rtrci fut rempli de vapeurs blanches et
dores; des formes lgres se dessinaient dans ces vapeurs, et firent
bientt apparatre en se condensant douze femmes belles et pures comme
des anges; elle taient nues jusqu' la ceinture, et les nuages sur
lesquels elles se reposaient se soulevaient comme une mousseline
vaporeuse, et les enveloppaient dans leurs plis.

Toutes les douze avaient des cheveux blonds et flottants, et une toile
de diamant ou de feu tincelait sur la ligne d'ivoire qui sparait leur
belle chevelure. On ne voyait pas leurs yeux, car leurs longues
paupires taient abaisses sur l'instrument que chacune soutenait.

C'tait un violon, un violon comme celui de Paganini; mais ce violon
semblait anim et vivre, press qu'il tait entre ce qu'il y a de plus
beau dans la femme: il tait soutenu sur le sein qui le soulevait,
appuy sur le cou, dont il remplissait le contour, et une joue rose et
brlante s'appliquait tendrement sur la table d'harmonie. Ainsi treint
avec la femme, l'instrument paraissait respirer et palpiter avec elle;
un bras moelleux comme un cou de cygne s'arrondissait sous le manche et
ramenait des doigts dlicats sur les cordes, tandis que l'autre bras,
aussi nu, promenait avec une grce inexprimable l'archet sur
l'instrument.

Toutes les douze jourent ensemble et  l'unisson un _adagio_ comme les
sraphins en soupirent devant le Seigneur.

C'tait un unisson, et cependant ce son unique engendrait une multitude
d'accords qui venaient bercer et enivrer les sens. Ces accords taient
saisissables et comprhensibles comme le son unique, tandis qu'ici-bas
il a fallu que cinquante sicles passassent avant qu'un homme apprit aux
oreilles, fermes jusqu' lui,  discerner le frle et presque
insaisissable accord que renferme le son dans une cloche retentissante.

Paganini, au milieu de ce rve, s'agitait dans son admiration.

Les femmes disparurent, et les nuages s'tant dissips, il n'y eut plus
de visible que l'Ocan immense.

Du milieu de la mer un gant se dressa: c'tait Paganini; et Paganini,
qui dormait, s'cria, dans son sommeil: C'est moi!

C'tait lui! il tenait dans son bras et appuy contre sa poitrine un
immense violon o se trouvaient tendues vingt-trois cordes d'or et une
vingt-quatrime uni n'tait pas de mtal, mais qui paraissait tre un
rayon de lumire.

Sa main gauche, sa large main tait comme divise en vingt-quatre doigts
qui s'panouissaient merveilleusement  son extrmit et se posaient
avec grce sur les vingt-quatre cordes; et sa main droite, grande comme
celle d'un gant, tenait cinq archets d'argent qui taient attachs 
chacun de ses doigts.

Il se fit un silence, et Paganini lanant  la fois ses cinq archets sur
les vingt-quatre cordes, un concert sublime fut entendu. Il semblait que
toutes les harmonies de la terre se fussent runies dans cet espace et
dans cet instant.

L'Ocan, comme une pdale, obissante, aidait de ses temptes la fureur
du musicien, ou, se calmant  son gr, n'avait plus qu'un lger
bruissement d'amour.

L'Ocan parut se glacer et devenir solide, le violon aux vingt-quatre
cordes s'vanouit avec un doux son dans les airs, et sur cet espace
monta, monta une construction circulaire qui tendait de plus en plus
ses cercles en les levant jusqu'au ciel.

Ce fut le Colyse de Rome; cent mille spectateurs taient prsents; tous
avaient pay mille francs pour s'asseoir sur ces bancs de porphyre, pour
couter le violon de Paganini.

Le grand artiste parut, il joua merveilleusement, et quand il eut fini,
il compta dans ses coffres cent millions pour cette soire.

Le Colyse, avec ses cercles de marbre, disparut  son tour. L'espace se
rtrcissait de plus en plus; dans une chambre o se trouvait un bureau
avec une grille et un rideau de taffetas vert, entra Paganini, qui remit
un paquet de billets de banque  un agent d'affaires afin d'en effectuer
le placement.

Ainsi avaient dcru les songes  mesure que s'affaiblissaient les effets
du breuvage fantastique. Les illusions s'imprgnaient de plus en plus de
l'humanit et de la matire, et, descendues si bas, elles cessrent; et
moi, pauvre me, puise de ces motions qu'il m'avait fallu subir, je
me reposai enfin, car le charme de l'opium n'agissait plus.

Je veillai donc sans penses et dans le calme jusqu'au jour. Quatre
heures s'coulrent ainsi sans songes et sans trouble, et lorsque
Paganini se rveilla au matin, il ne se souvint plus qu'il avait rv.

Sotte, nuit! s'cria-t-il en jetant loin de lui son foulard rouge et
soulevant les boucles tombantes de sa chevelure noire;  quoi me sert
donc cet opium, s'il ne me fait plus rver?

J'en doublerai la dose ce soir.

Ces mots me firent frmir.

Puis, aprs les avoir prononcs, le grand homme, le grand violon,
dis-je, entra dans la vie veille, dans la vie terrestre.

C'est  dgoter des grands hommes et des supriorits intellectuelles,
musicales, potiques, politiques et autres, que de les voir dans le
terrestre et au milieu des habitudes humaines.

C'est qu'en effet rien ne ressemble plus alors qu'un dbitant de tabac
qu'un empereur, et qu'on ne peut trouver de diffrence, en cet instant,
entre un artiste sublime et un marchand d'aiguilles.

Antonio, cria Paganini  son domestique qui entra, pourquoi mon feu
n'est-il point allum?

Je cherchais Paganini dans ces paroles.

Antonio, avez-vous t chez Slanh pour lui parler de mon habit? Il doit
savoir que je ne veux pas qu'il le double en soie; que diable! la soie
crie et a aussi sa musique, ajouta-t-il en riant, et je ne me soucie pas
d'avoir un semblable tnor pour faire une partie dans mes concerts.

Paganini paraissait se montrer; je l'attendais avec respect; mais il
retomba.

Antonio, avez-vous fait rparer ma lampe, la lampe de mon cabinet?....

Hlas! ce n'tait pas encore Paganini.

Et cependant c'tait Paganini; car dans cet homme comme dans tous, il y
a  ct du fantastique le rel, l'humanit auprs du Dieu, le corps
auprs de l'me.

Paganini djeuna. Jusque-l, j'avais cherch le grand et le sublime
artiste, et je ne l'avais trouv que dans cet clair que vous savez, 
propos de la manche de soie qu'il ne voulait pas entendre gmir et
chanter pendant que lui-mme chantait et gmissait.

Mais cet clair tait assez obscur, comme les lumires tnbreuses de
Milton.

Les heures s'coulaient; midi sonna, cette longue sonnerie de midi, sans
qu'aucun autre vnement eut clat dans cet homme, si ce n'est sa
toilette, son djeuner, et une certaine flnerie paresseuse voluptueuse
qui me plaisait assez,  moi, bonne me, toute fatigue du dlire opiac
de la nuit.

A une heure moins un quart, tandis que Paganini chauffait ses deux pieds
carts sur les chenets, et, je vous jure, sans penser  grand'chose (je
le sais bien, moi qui pensais avec lui), on frappa  la porte, et
Antonio introduisit le signor Caldi.

A ce nom de Caldi, Paganini se levant avec vivacit, je sentis un
soubresaut terrible, et je fus refoule, comme dans un tremblement de
terre, dans les dernires cavits de son cerveau.

Vous voici enfin, Caldi, s'cria-t-il d'une voix mue.

[Illustration.]

Je cherchais  part moi ce que pouvait tre cet homme. tait-ce le gnie
diabolique qui, disait-on, inspirait mon hte? ou bien le frre de la
femme qu'il avait assassine? ou son crancier impitoyable et acharn?
car son motion avait t si vive, qu'il fallait bien que ce ft quelque
chose d'extraordinaire.

Mais ce n'tait rien de cela, car Paganini n'avait point de gnie
diabolique  sa suite, n'avait jamais assassin personne, et tait un
homme rgl dans ses affaires, ayant un livre de compte avec les deux
colonnes _avoir_ et _dpenses_, et si loign d'tre tourment par ses
cranciers, qu'il avait en Italie des proprits  tre trente fois
lecteur en France, depuis l'abaissement du cens lectoral.

Qui donc tait cet homme dont la prsence excitait la tempte dans le
coeur du grand artiste?

C'tait un marchand de cordes de violon, ce qui me fut rvl par ces
paroles de Paganini:

Caldi, voyons vos cordes.

M. Caldi ouvrit gravement un long cylindre de fer-blanc, et dveloppant
un papier transparent et huil, il en tira une assez grande quantit de
cordes roules en cercles et attaches avec de petits noeuds roses, il
les parsema sur une table de marbre qui en fut jonche, et les remuant
avec un air de satisfaction marque: Voici, monsieur, dit-il, ce que
nous pouvons faire de plus parfait; vous ne trouverez, ni  Naples ni 
Bergame de pareilles cordes. Elles sont dignes de votre talent,
ajouta-t-il avec une rvrence o se trouvait autant du marchand que du
dilettante.

Hum! dit Paganini en lui lanant un sombre et ironique regard. Puis il
examina avec une attention scrupuleuse ce qui lui tait prsent, et
ayant mis de ct une vingtaine de ces cordes, il les jeta  terre avec
mpris en disant  Caldi:

C'est apparemment pour ficeler mes cahiers de musique, seigneur Caldi,
que vous m'avez si prcieusement choisi de semblables cordons.

--Oh! monsieur, dit Caldi en les ramassant avec soin. Et il les replaa
dans le papier huil de la bote de fer-blanc.

Cependant Paganini avait fait choix d'une douzaine de cordes qui lui
parurent bonnes; deux surtout taient sans dfaut, il les regarda avec
une sorte d'extase: Voil qui est parfait! voil qui est merveilleux!
dit-il; jamais cordes plus fines, plus vierges, plus pures, n'auront t
couches sur un chevalet; ce sont deux chefs-d'oeuvre.

--Et les dix autres, dit Caldi, qui, transport de plaisir  ces
complimente, esprait encore, en obtenir pour le reste de sa
marchandise.

Elles peuvent tre excellentes, mais j'ai besoin de les essayer.

Alors Paganini prit un violon suspendu prs de son secrtaire...

C'tait ce clbre _amati_ sur lequel il a fait tant de merveilles.

Je frmis de joie et d'inquitude en ce moment, car je touchais au but
que j'avais dsir en faisant invasion dans cet homme; il n'y avait plus
entre moi et la connaissance de son gnie qu'un instant de sparation.

Il contempla son violon avec le regard humide et caressant d'une mre
qui baise de ses yeux l'enfant qui presse sa mamelle; il semblait que ce
regard dit: Mon bon violon, mon cher, mon tendre _amati!_ Et il le
fit tourner voluptueusement dans ses mains immenses.

Puis, ayant dtach la premire cheville, il y noua une des dix cordes
du seigneur Caldi.

Il accorda son instrument, et aprs avoir pinc fortement et avec
scheresse la corde, il prit sou archet et tira un son...

Oh! alors je sentis le dieu autour de moi, et j'prouvai comme une
extase, ce que les dames auraient nomm un spasme.

O signor! bravissimo! bravissimo! s'cria Caldi dans le ravissement.

Et mon admiration intrieure et silencieuse tait  l'unisson de celle
du marchand de cordes.

Paganini tira un second son, et, hochant la tte, il dit: Elle n'est
point parfaite.

--Quoi! dit Caldi, dans le plus grand tonnement.

Quoi! pensai-je dans le plus grand tonnement.

Lorsqu'une jeune fille que la pulmonie dvore, chante avec l'nergie
brlante que lui donne cette maladie, la foule admire la puret
dlicieuse de sa voix; mais Rossini ou Corvisart disent: Hlas! sous
cette voix pure la mort est l qui se cache; car le son leur a rvl 
eux seuls l'ardente fivre qui couve dans la poitrine de la pauvre
enfant.

Il en tait de mme du grand artiste;  son oreille si dlicate, si
susceptible, la douleur cache sous ce son en apparence si pur se
manifestait.

Il rejeta la corde.

Il essaya un _la_, qu'il trouva trop clatant malgr l'enthousiasme de
Caldi.

Il le condamna encore.

Il essaya et repoussa galement cinq autres cordes que son
incomprhensible discernement trouvait trop faibles, ou trop sonores, ou
trop vibrantes, ou trop flexibles, ou trop mornes.

Les trois cordes qui restaient lui parurent bonnes.

Mais quand il eut repris les deux premires qu'il avait d'abord juges
parfaites, et qu'il les eut accordes sur son violon.

[Illustration.]

Oh! alors il les fit rsonner avec amour et fureur, il les fouettait
avec nergie, il les caressait et les berait en sons harmoniques, il en
tirait de ces sons violents qu'on et pris pour le tonnerre, ou de ces
vibrations oliennes qu'on croirait tre de la lumire  cause de leur
excessive et lgre tnuit.

Ces cordes taient parfaites comme il les avait pressenties, et les
ayant conserves avec les trois autres, il congdia M. Caldi.

Prs de la porte, M. Caldi se retourna vers lui: Mais vous n'avez pas
choisi du _sol_, signor?

--De _sol_, dit Paganini en souriant, en voici un que j'ai depuis quatre
annes et qui n'a pas son gal  Naples, dans toute l'Europe, et dans
votre boutique de fer-blanc, entendez-vous, M. Caldi? Tant que cette
bonne corde vivra, aucune autre ne viendra se coucher  sa place sur le
chevet d'ivoire de mon violon.

En parlant ainsi il caressait cette quatrime corde d'agent qui
rsonnait mollement sous ses doigts, comme un chien qui hurle tendrement
quand son matre lui presse la tte avec amiti.

[Illustration.]

Adieu donc, seigneur, mille respects et hommages d'admiration, dit
Caldi en fermant la porte.

--Bonjour, rpondit Paganini.

Et le sublime artiste demeura seul.

Je me flicitais de cet isolement, car je pensais bien qu'il allait
enfin essayer de sublimes prludes.

Mais il reprit son violon pour le suspendre prs de son secrtaire, et
s'enfonant dans une bergre, il saisit nonchalamment un livre; il
l'ouvrit, et lut.

C'tait le roman de Manzoni, _les Fiancs_. Il lut avec ravissement
quelques pages o tout ce qu'il y a de plus grand en ides religieuses
et de plus tendrement pur en amour tait merveilleusement dvelopp: son
coeur tait plein; son me, moi, son me, tait enivre et ardente; il
quitta le livre et songea.

Alors lui revinrent dans la pense son amour pour Dieu tant enfant, et
 la fois ses amours pour une femme adore, mlange de souvenirs qui
n'est point profane, mais vrai, mais permis, mais ordonn par le
Seigneur, qui a dit  l'homme: Je suis Dieu, aime-moi; voici la femme,
aime-la. Et il faisait apparatre dans sa pense cette femme cleste et
tant aime qu'il avait perdue, elle qui avait sem, dvelopp et agrandi
son gnie; elle pour qui il avait voulu tre sublime, pour qui il avait
voulu tre plus grand que les autres hommes; nous la contemplions
ensemble, moi son me avec lui, cette femme aux cheveux et aux yeux
noirs, au regard de feu et humide, au sein blanc et palpitant,  la
taille grande et svelte,  l'me noble et tendre, dlicieuse apparition
devant laquelle Paganini laissa tomber une larme, et je crois que je
pleurais aussi comme une me pleure.

Deux heures s'taient coules dans ces rveries dlicieuses. Je ne sais
quoi l'en fit sortir brusquement.

Paganini prit alors son registre de compte, et il additionna un total.
Barbare! indigne! quitter ton violon, ton Dieu, ton amour, ton amante,
pour aligner des chiffres!

Oh! croyez que je n'tait pour rien dans cette dtestable ide; il y
avait sans doute dans son cerveau un coin inconnu dans lequel je n'avais
pu pencher, et o demeurait retranche une pense d'avarice.

Il lit ses comptes, et comme s'il devait trouver dans ce travail une
inspiration, il saisit son violon et joua.

Mais ne croyez pas que ce qu'il joua alors fut admirable, non; car ce
n'tait ni la gloire, ni le gnie, ni moi, qui l'inspirions en cet
instant. L'argent seul avait ce privilge, il jouait sans but d'artiste,
sans motion, sans chercher  plaire, sans dsir de se plaire 
lui-mme. Ce n'tait plus de l'art, mais du mtier; il jouait pour faire
des tours de force, pour essayer des sauteries merveilleuses, des hiatus
inous d'instrument, pour dgourdir ses doigts, pour s'entretenir les
nerfs, pour s'assouplir les poignets, en un mot, afin qu'il ft _en
tat_.

Si vous alliez un matin chez cette sylphide qu'on nomme _Taglioni_, et
que vous la vissiez la main gauche appuye sur un dossier de fauteuil,
faisant de nombreux et rapides battements avec ses jambes qu'elle
exerce, cherchant  peine de la grce, mais sollicitant ainsi une
souplesse mcanique et surprenante.

Vous vous demanderiez: Est-ce donc elle que nous avons vue sur la
scne, si moelleuse, si voluptueuse et si pure, s'affaissant sur
elle-mme avec une grce si dlicieuse, se redressant comme le roseau
quand il se relve aprs avoir t courb par le vent, tendant
mollement ses bras arrondis qu'on prendrait pour des ailes, dansant avec
cette taille si lgre, ce cou si joliment balanc, ces yeux si tendres,
ces jambes si dlies, ces pieds qui effleurent le parquet  peine,
enfin avec cet ensemble si harmonieux, si enivrant, o tout respire la
volupt, l'amour, la grce et la puret?

Vous vous demanderiez: Est-ce elle?

Non, ce n'est pas elle en ce moment, lorsqu'elle est seule et s'applique
avec une peine infinie  redoubler les tressaillements nerveux de ses
pieds, qu'elle fait aussi du travail pour faire de l'art le soir. Il en
tait de mme de Paganini: un long temps s'coula sans qu'il n'y et
rien entre son violon et lui que ses doigts agiles et ses nerfs rapides;
mais pas une pense de gnie ou de coeur, rien que du mtier.

Il s'tait exerc, car c'est le mot, et c'tait son but. Aussi je
commenais  le prendre en mpris, cet homme de gnie, ce Paganini
d'enthousiasme et d'inspiration que j'avais vu jusque-l si vide de
gnie, d'inspiration et d'enthousiasme. Cela en vint  ce point que je
fus plus calme lorsque, aprs ces deux longues heures de sons sans
penses, il laissa le violon et alla dner.

Il mangea, je vous assure, d'assez grand apptit.

Sept heures sonnrent, et soudain je sentis dans tout son corps et dans
son coeur comme une irruption de gnie, de feu, d'enthousiasme,
d'entranement, de dlire. Il se leva prcipitamment; il y avait dans
lui un tumulte de penses, d'motion et d'orgueil, et tout cela avait
une voix intrieure que j'entendis seule, et qui disait ces mots:
Maintenant, la gloire!

Il tait retrouv, je le retrouvais, le Paganini de gnie, le Paganini
d'me, le Paganini de Dieu; c'tait lui, le feu l'animait et
l'embrasait; c'tait lui! et moi je nageais dans la joie et le dlire,
car l'me n'est heureuse que dans le feu du gnie; elle se meurt dans
les tres tides, dans les intelligences molles et plates, dans les
coeurs de glace. Il lui faut des flammes comme  la salamandre pour y
vivre; comme l'or et l'amiante, elle se rjouit et s'pure dans le feu.

Et lui s'tait aussi retrouv. Il marchait  pas prcipits et fermes,
le pav retentissait de sa dmarche assure. A voir culte taille
majestueuse, cette tournure bizarre et inspire, ceux qui ne le
connaissaient pas s'arrtaient en silence dans la ville, et se
demandaient: Quel est cet homme?

Moi qui les voyais penser, je m'criais, fire et sans pouvoir tre
entendue: C'est Paganini! Et ils poursuivaient leur chemin tonns et
se demandant encore: Quel est cet homme?

Cet homme s'approchait de l'Opra; les barrires tombaient avec respect.
Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts.
Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme
accoutum  ce culte, passait et montait jusque sur la scne. L, cach
derrire la toile du fond, il contemplait cette mosaque de ttes et
d'intelligences qui taient jetes comme un tapis noir au parterre,
comme des guirlandes parallles de fleurs aux loges et aux galeries. Il
entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce
tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente
d'un sublime plaisir.

Pour lui, avant de s'lancer dans cette arne, lui, ce lion de la fte,
retenu dans sa loge, il soulevait sa crinire d'bne, il flamboyait des
regards de feu sur ce monde, il cumait de gnie et de fureur, et se
cachait haletant et superbe.

Cependant l'orchestre, cet esclave  la seule tte et aux trois cents
bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aigus
qui s'abaissent et s'lvent sous l'archet et le souffle pour parvenir 
un mme accord.

Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'tablissait en mme temps
dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui
circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les coeurs
de respect et d'attente.

Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint
s'tant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut:

Paganini!

Il se glissa pour ainsi dire de derrire la porte et dveloppa bientt
son corps long et souple, surmont de cette figure ple aux cheveux
noirs et flottants, qui ressemblerait  celle du Christ, s'il ne s'y
trouvait pas quelque chose de celle de Satan.

Il quitta le fond du thtre, et s'avana, en se balanant mollement,
jusqu' la rampe allume.

A son aspect il y eut un mlange d'extase silencieuse et
d'applaudissement frntique dont on aurait pu distinguer le contraste.

Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondment plusieurs
saluts qui s'adressaient si bien  tout le monde, que chacun crut les
avoir reus pour soi et avoir t particulirement regard.

Moi qui tais derrire ce regard et qui en ressentais la porte, je vous
dirai ce que Paganini y mit de pense et d'me.

Il y avait dans ce regard, assn ainsi en masse sur tout ce peuple, une
fusion flamboyante d'orgueil, de ddain, de gnie, de honte, de mpris
et de grandeur. Ce regard disait  cette assemble qu'elle tait son
esclave, puisqu'elle venait se traner haletante pour entendre un de ses
soupirs; qu'elle tait son tyran, puisqu'elle s'tait arrog, avec une
pice d'argent, le droit de le juger et de l'couter; quelle tait
profane, puisqu'elle n'avait pas un seul gnie capable de comprendre
Paganini tout entier; qu'elle tait fantasque, ignorante et indigne,
pleine de fats venus l pour y avoir t; de jeunes filles arrives pour
tre vues, de rivaux de bas tage placs pour faire fermenter leur
jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux
dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de gnie et une foule
sans gnie; un Paganini qui se sent  lui seul plus grand que la masse.
Ce regard, rempli de ces penses, avait pourtant t si rapide qu'il
n'avait dur qu'un instant, et l'artiste ayant donn le signal 
l'orchestre, il leva trs-haut son archet et le fit retomber violemment
sur son violon, comme s'il y et port un coup de hache.

[Illustration.]

Alors tout fut commenc, non pas sa mlodie admirable, mais sou jeu,
mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments,
il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et
l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du
lion qui se rveille irrit et rugit.

Et aussitt aprs ce rveil du gnie, je sentis quelque chose de
mystrieux et d'trange; je ne sais ce qui s'opra, mais il me sembla
que je me matrialisais dans le violon, ou que le violon lui-mme
devenait immatriel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et
parler avec lui; nous nous tions fondus l'un dans l'autre, ou plutt
nous ne formions plus qu'une chose, un violon-me.

Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait compos.

[Illustration.]

Je ne sais vritablement, moi qui dois le savoir si c'tait sa mmoire
ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique
sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la
partition crite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut
point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun
doute ce qu'il avait compos, ce qui rpondait  la partition de
l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontan, de si
brlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce
pouvait tre la froide mmoire qui lui fournissait alors de telles
inspirations.

L'orchestre tait aussi mu et tremblant que l'esclave devant un matre.

Le public tait dans l'extase; il ressentait sympathiquement le gnie de
Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient
leurs coeurs se dilater et se fondre en dlicieuses motions, lorsque
l'archet, se balanant moelleusement sur les cordes, les faisait
tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupt; ou, au contraire,
lorsqu'il exprimait la guerre, la tempte, la fureur, la rage, alors on
eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents
grincer et rugir, et de lourds soupirs s'chapper douloureusement de
toutes les poitrines, comme s'il n'y et eu dans toute cette salle
qu'une seule me, qu'une seule chose, le violon.

Quant  Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-mme, dans un monde
intrieur, intime  lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon,
mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il
le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il
l'enfonait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui;
il voyait sans doute les sons s'en chapper comme des clairs, car ses
yeux ardents les suivaient fixs sur les cordes, qu'ils semblaient
opprimer de leurs regards. Jamais treintes d'amour n'ont t plus
vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncs dans des yeux
adors.

Et son archet, comme l'pe de l'ange, dardait des flammes et des rayons
sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies
enflammes, il s'en chappait des mlodies suaves connue des parfums de
l'Orient, il en partait des clairs retentissants comme ceux de Dieu. Et
d'autres fois, quand, aprs l'avoir fustig violemment, le grand artiste
cartait l'archet, il y avait encore aprs ces chants un son nouveau et
frle, que sa main gauche excitait en pinant les cordes, et qui
s'enfuyait rapide, pareil  ces tincelles que darde l'lectricit.

Aprs ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se
retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant
la mme et profonde rvrence.

Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans
l'couler, par galanterie si c'tait une femme, par piti si c'tait un
homme.

Quand,  midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une
bougie, vous cherchez, sa lumire, qui se noie dans le rayon du soleil:

Il en tait ainsi de l'artiste qui suivit Paganini.

Je crois mme qu'on l'applaudit, tmoignages qui se trompaient
eux-mmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excits la
musique du grand violon.

Il revint, et les acclamations se rurent encore sur sa venue pour le
remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grce de ce qu'il
allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il tait Paganini.

Cette fois sa pense paralysa trois cordes, n'ayant conserv que cette
bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il
allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Mose.

Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire
ces effets clestes que tu jetais  ce monde lorsque, les faisant
rsonner toutes  la fois, tu produisais  toi seul un concert
d'harmonie auquel chaque corde tait en mme temps appele?--Qui te
force  t'imposer ce martyre,  t'treindre dans cette gne? Pourquoi ce
caprice, homme de gnie?

Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est
un enseignement; c'est pour rvler aux hommes ce qui est enfoui dans
une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en
muler le trsor le plus incomprhensible de la musique. Ainsi Mose
frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la
corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de
mlodies.

C'est qu'il a appris  son violon et au monde ce que c'est que le _son
harmonique_.

Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et
que parvenu  l'approche du chevalet on s'crie comme Dieu  la mer: Il
n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et dj
il est plus loin, car le son harmonique l'enlve dans d'autres espaces,
lui donne d'autres vibrations o il puise en abondance et sans fin.

Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir
de la ntre; il a je ne sais quelle fluidit limpide, quelle tnuit
insaisissable, quelle suavit exquise, quel clat mystrieux, qui fait
qu'on hsite  le nommer un son, une lumire ou un parfum.

Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel
les coeurs des hommes, qui n'avaient pas jusqu' lui souponn de
pareils plaisirs. Il enlve sur un char de lumire toutes ces
intelligences coutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les
approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces clestes prestiges,
tous le regardent stupfaits de volupt et d'admiration, et se
demandent: O donc est le sraphin des cieux qui nous a vers comme une
rose dlicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu?

Il cessa encore, et vint un autre artiste qui laissa la foule se
reposer, tandis qu'il chantait librement je ne sais quoi.

Paganini reparut une troisime fois; il avait repris toutes ses cordes
et sa fureur, plus de dlices, plus de suavits, plus de ravissements
clestes;  prsent c'est l'Ocan qui va mugir et se soulever temptueux;
c'est la cration de la terre ou ses bouleversements affreux; c'est le
volcan qui s'allume et rejette les entrailles enflammes de la terre; ce
sont les dernires convulsions de l'univers lorsque le Seigneur
l'arrtera dans sa marche, et lui dira: Meurs!--Paganini ne veut rien
peindre de cela; mais il faut rappeler ces choses pour comprendre sa
furie merveilleuse lorsqu'il brandit son archet pour arriver au
grandiose, au terrible.

Alors toutes les cordes  la fois frmissaient, hurlaient sous les coups
redoubl de' ses doigts, qui tombaient presss comme la grle avec la
foudre. L'archet, de son ct, les dchirait, les irritait, les
entr'ouvrait, les corchait toutes vivantes, et se roulait sur elles
avec barbarie; elles s'criaient dans leur douleur... et tous ces cris
taient sublimes.

Lui, Paganini! dans son gnie et sa fureur, savourait ces blessures,
rugissait et se dbattait dans ce martyre du violon; il le pressait de
plus en plus, le frappait, le brisait, l'excitant dans ses angoisses...
et cette barbarie tait sublime.

Lui, l'orchestre, tait haletant, effray, suivant avec horreur, et
comme un seul corps, l'archet du matre... et cette horreur tait
sublime.

Lui, le peuple, la foule, pendait  cet archet, exalt, ravi dans son
effroi, bris d'motion, accabl d'enthousiasme, ne respirant point...
et cet effet tait sublime.

Et le concert se termina.

Paganini salua une dernire fois avec le sourire du gnie et de
l'orgueil satisfait; son triomphe illuminait de joie sa figure
extraordinaire, et tout le monde qui le voyait quitter la scne lui
jetait un dernier et unanime cri d'admiration, et se penchait tout d'une
masse vers lui comme pour se prcipiter  la fois  ses pieds, pour
toucher se mains et son archet sacrs.

Il disparut...

La foule s'coula; et bientt dans cette grande salle d'harmonie,
devenue dserte et silencieuse, tout fut teint et vide.

Lui regagna sa chambre, puis de cette soire de gloire et de plaisir;
il se lassa tomber sur un canap, presque vanoui et soupirant.

O mon grand!  mon beau!  mon sublime Paganini! m'criai-je au milieu
de ses penses; car j'tais si fire, si joyeuse, si grande avec lui!

La porte s'ouvrit; entra Antonio, tenant un vase et une lettre; Paganini
sortit brusquement de cet affaiblissement qui l'oppressait, saisit le
papier et le lut rapidement: 22,532 fr. de recette.

Il fit mettre le vase sur une table... c'tait de l'opium...

Ah!...  cette double vue, l'horreur me saisit... je brisai les chanes
qui me retenaient  lui, et sortis, effraye et le maudissant, du
cerveau de Paganini.



Amlioration et Ouverture des Voies publiques  Paris.

Quand on jette un coup d'oeil inattentif et rapide sur un plan de Paris,
on n'y distingue d'abord qu'un rseau de lignes confuses, diriges dans
tous les sens, se coupant sous tous les angles, ddale inextricable o
les rues, longues ou courtes, droites ou courbes, semblent parpilles
comme au hasard. Mais aprs un moment d'attention, ce chaos apparent se
rgularise peu  peu; l'oeil saisit sans peine et suit dans leur
dveloppement les grandes lignes qui divisent, comme autant d'artres
principales, ce tissu de rues et de carrefours. On voit alors rayonner
presque symtriquement autour des diffrents centres de circulation, les
routes, qui rpandent du coeur aux extrmits la vie et le mouvement de
la grande capitale.

Distribuer avec intelligence les principales voies de circulation, les
couper commodment et les relier entre elles de distance en distance par
des voies secondaires, les diriger de manire  rendre le chemin d'un
point  un autre aussi court que possible, calculer leur largeur suivant
leur importance relative, tel est le travail difficile qui constitue ce
qu'on appelle la voirie urbaine, et qui forme l'une des plus
considrables attributions de l'administration municipale parisienne.

Si l'on mettait toutes les rues de Paris au bout les unes des autres,
elles franchiraient la frontire et conduiraient presque jusqu' Turin,
puisqu'elles ont plus de soixante-douze myriamtres de dveloppement(2).
Il faut penser ensuite que ces cent quatre-vingt-dix lieues de rues sont
bordes de hautes maisons, et que pour largir seulement un mauvais
passage, redresser un coude incommode, rgulariser un carrefour
dangereux, il faut blesser les intrts de vingt propritaires, risquer
vingt procs, et dpenser en dernier rsultat beaucoup de cet argent que
les contribuables ne donnent qu'avec peine et avec la condition qu'on
l'conomisera le plus possible. Si l'on veut remplir cette condition,
quatre ou cinq grandes entreprises de voirie  la fois sont dj
beaucoup. Mais sur cette vaste tendue o tout le monde appelle des
amliorations presque sur tous les points  la fois, qu'est-ce que
quatre ou cinq amliorations  quarante lieues de distance l'une de
l'autre? Ajoutez  cela l'indiffrence ordinaire du Parisien pour tout
ce qui ne se trouve pas dans l'horizon du quartier qu'il habite, dans le
cercle de ses relations intimes, et sur le chemin de sa promenade ou de
ses affaires. Parlez  un habitant du Luxembourg de l'importance du
percement Laperche et du prolongement de la Ferme, il ouvrira de grands
yeux et vous demandera ce que c'est. Parlez de la rue Constantine  un
lgant de la Chausse-d'Autin, il vous rpondra que ce n'est
certainement pas dans le quartier de l'Europe, et qu'il s'en soucie fort
peu; qui sait mme s'il ne se trouverait pas d'honntes bourgeois
ignorant l'utilit de la rue Rambuteau?--Paris est tout un monde dans
lequel l'hmisphre de la rive droite ne s'inquite nullement de
l'hmisphre de la rive gauche; et l'un peut tre boulevers par une
comte de voirie administrative sans que l'autre s'en doute ou s'en
meuve.

      [Note 2: La largeur moyenne des rues de Paris est de 25 pieds (8
      m. 08 c.) dans les quartiers de la rive gauche, et de 26 pieds (8
      m. 74 c.) dans les quartiers de la rive droite.]

Sans exposer nos lecteurs  des courses transatlantiques de l'un ou
l'autre ct des ponts, nous les tiendrons dsormais au courant; et dans
ce but, nous mettons sous leurs yeux un petit plan de l'univers
parisien, sur lequel nous avons trac en lignes apparentes les
principales amliorations de la voie publique qui sont aujourd'hui, soit
en cours d'excution, soit en projet  l'tude.--_Rue Rambuteau_, rue
_de Seze_, prolongement de la rue _de la Ferme_, largissement immdiat
des rues _Saint-Nicolas_ et _Saint-Lazare_, projet des Halles, rue
_Laperche_ ou _Moncey_, rue _des Petits-Pres_, rue _Constantine_, rue
_Clotilde_, rue _Mayet_, rue _d'Amsterdam_, rue _Neuve-Saint-Jean_, etc.
La liste en est longue, comme on le voit, et le travail est grand; mais
Paris est plus grand encore: ces fragments dissmins dans tous les
quartiers sont comme perdus sur le plan gnral. Cependant quelques-unes
de ces entreprises sont considrables. Suivent encore ce ne sont pas les
plus longues qui sont les plus coteuses ou les plus difficiles. Aussi,
pour faire comprendre l'importance ou l'utilit de ces divers percements
ou largissements, quelques mots d'explication sont ncessaires. Ensuite
ces ouvertures de rues entirement nouvelles ne sont qu'une petite partie
des modifications apportes journellement  la voie publique par suite
du systme adopt par l'administration municipale.

Lorsque le vieux Paris a t construit, la largeur des rues rpondait
aux besoins de l'poque: la population tait assez restreinte, les
voilures taient presque mconnues. Aussi le Centre de Paris est-il
form de rues sinueuses, troites, sales, legs fcheux que la vnrable
antiquit a laiss  notre circulation moderne, cloaque dangereux qu'il
faut assainir et dblayer.

Aujourd'hui les rues sont classes en trois catgories, suivait
l'activit de la circulation qu'elles semblent appeles  recevoir. Les
unes doivent avoir 10 mtres de large, les autres 12 mtres, les
dernires 15 mtres. Toutes les rues qui rentrent dans l'une de ces
classes, et qui n'ont pas la largeur assigne, sont impitoyablement
frappes de reculement. On conoit tout ce que ce systme entrane de
vexations pour les propritaires forcs de dmolir leurs maisons, et de
dpenses pour l'administration, force de payer fort cher ce qu'elle
ajoute  la voie publique. En outre, cette classification n'est et ne
peut tre jamais que provisoire. Telle rue qui semblait de troisime
ordre; peut devenir tout  coup du premier par un vnement inattendu.
C'est ce qui arrive aujourd'hui pour la rue Saint-Nicolas. Il faut donc
recommencer sans cesse dmolir et aligner une seconde fois les
proprits qu'on a fait dmolir et aligner une premire: nouvelles
vexations, nouvelles dpenses.--Une autre consquence de ce systme de
dmolitions et de reconstructions partielles, c'est que dans le louable
motif d'largir et d'aligner les rues sur une ligne parfaitement droite,
on les rend aussi irrgulires que possible. On en voit un grand nombre
dont les maisons, avanant et reculent tour  tour, ne figurent pas mal
le contour extrieur d'une enceinte bastionne ou crnele, rceptacles
anguleux plus nuisibles qu'utiles peut-tre  la sret de la
circulation.

L'excution journalire de ces alignements partiels est en ralit la
partie la plus considrable des travaux administratifs de la voirie;
mais il est impossible de l'indiquer sur ce plan,  moins de mettre un
point sur chaque rue et sur chaque maison sujette  reculement.--Au
reste, quant aux grands travaux d'ensemble, l'administration actuelle,
nous le voyons par le trace de ses entreprises personnelles, n'a point
de systme spcial. Elle n'a fait, en grande partie, que rectifier,
suivre, ou complter les projets de ses devancires, qui toutes avaient
un systme bien tranch, et nettement marqu par leurs rentres.

Avant la Rvolution, dans les grands travaux, l'tat faisait tout:
tracs, percements, constructions; il concevait l'ide et l'excutait.
C'tait ainsi qu'il imprimait  ses oeuvres un cachet uniforme,
rprhensible quelquefois aux yeux de l'art, mais grandiose et
monumental, dont, il faut l'avouer, nous sommes loin d'approcher
aujourd'hui C'est ainsi que la rue Royale-Saint-Honor, que la place
Vendme, la place des Victoires, la place Royale, etc., furent
construites sur un plan architectural symtrique, entreprises que
l'industrie particulire et morceles et gaspilles. On peut en juger
par la continuation vraiment dsesprante de casernes disparates et de
grandes masures biscornues que nos propritaires contemporains ont
donne  cette majestueuse rue Royale-Saint-Honor, et par les ignobles
baraques difies en guise de vis--vis au nouvel Htel-de-Ville.

L'Empire, qui succda  ces traditions monumentales, sut en recueillir
une partie, et l'on reconnut le gnie et la main du grand homme dans ces
lignes hardies qui dcouprent Paris, larges comme la pense cratrice,
rectilignes comme l'esprit gomtrique qui atteint le but par le plus
cours chemin. La rue de Rivoli s'ouvrit d'un jet pour isoler les
Tuileries et runir le Louvre  la place de la Rvolution; le Carrousel
dblay aurait pu contenir les manoeuvres d'une arme; et des colonnades
du Louvre, isol de toutes parts et runi en mme temps  la demeure
impriale par de gigantesques galeries, s'lanait une immense voie
jusqu'aux colonnes de la barrire du Trne, qu'elle runissait ainsi 
l'arc triomphal de l'toile. En mme temps, les boulevards prolongeaient
leur ceinture de feuillage; le temple de la Gloire voyait le boulevard
Malesherbes se drouler jusqu'au jardin de Mousseaux, tandis que le
Trne envoyait le boulevard Mazas faire face au Jardin-des-Pantes et au
boulevard de l'Hpital. Les quais rectifi, largis, garnis de solides
parapets, supportant les ponts dbarrasss dsormais des ignobles
constructions qui les avaient obstrus jusque-l, ouvraient au centre de
la ville une ligne directe de circulation facile d'une extrmit 
l'autre.

L'Empire n'eut pas le temps de raliser entirement ces grandes penses.
La rue de la Paix, plusieurs parties des quais, les ponts, le Chtelet
les Tuileries, taient termins; mais le quartier Rivoli,  peine
bauch, s'arrta au milieu des planches. Le Carrousel,  demi dblay,
demeura inachev, encombr des masures qui le dshonorent encore
aujourd'hui. La grande rue impriale resta comme un rve d'une poque
fabuleuse; le boulevard Mazas fut oubli; le boulevard Malesherbes,
pris, abandonn et repris est encore aujourd'hui  se dbattre dans cet
tat douteux d'une existence conteste. La Restauration ttonna partout
et n'acheva rien.

[Illustration:

PLAN DE PARIS
INDIQUANT LES PERCEMENTS
DE RUES NOUVELLES.

Les rues traces en lignes noires sont celles dont l'ouverture est
projete ou en cours d'excution.]

Alors l'industrie prive, en l'absence d'initiative gouvernementale,
prit l'essor, et un nouveau systme parut. Ce fut le systme des
percements combins, excuts d'ensemble, des _quartiers neufs_. En
quelques annes, on en vit surgir une foule: quartier de Franois Ier,
quartier Beaujon, quartier de l'Europe ou de Tivoli, quartier de la
Nouvelle-Athnes, quartier Saint-Georges ou Lorette, quartier
Poissonnire ou Charles X, etc., etc. Ce ne furent partout que
spculations de terrains, morcellements, lotissements et percements.
Sans doute ce systme prsentait de grands avantages: d'abord celui de
combiner la direction des voies nouvelles dans un ensemble qui
facilitait la circulation; ensuite d'pargner l'argent des
contribuables, en laissant les dpenses d'excution  la charge des
compagnies concessionnaires et  l'industrie prive. Mais
qu'arriva-t-il? C'est que tout dgnra en spculations, en vritables
agiotages, ou les premiers et les plus aviss gagnrent, o les derniers
et les petits perdirent; c'est que les grosses compagnies, aprs avoir
ralis les bnfices, refusrent de remplir les charges; c'est que ces
plans si beaux, aprs avoir reu un commencement d'excution, aprs
avoir enseveli sous la boue, sous les planches et les dmolitions, des
jardins verdoyants et d'agrables rsidences, restrent en grande partie
sur le papier;--c'est que les terrains accumuls ainsi entre un petit
nombre de mains, et trop considrables pour tre couverts de
constructions par un seul propritaire qui spculait sur le capital sans
btir lui-mme, restrent en savanes, et paralysrent ces quartiers que
l'on avait espr crer d'un seul jet.--En sorte que l'on attend encore
aujourd'hui la ralisation complte des plans ordonnancs en 1825.

L'administration nouvelle a donc hrit  la fois des ides
monumentales de l'Empire et des spculations industrielles de la
Restauration. Il fallait terminer autant que possible les unes et les
autres; et si elle n'a pas fait encore tout ce qu'elle aurait pu et d
faire, elle a rempli activement une partie de sa tche. La ligne des
quais, qui touche  son terme, est une oeuvre colossale; la rue
Rambuteau est galement une cration utile et vaste; mais
l'administration a manqu d'adresse et de prvoyance pour le boulevard
Malesherbes. Elle a laiss la spculation particulire la devancer dans
les terrains vagues ou elle pouvait ouvrir le boulevard  peu de frais,
et o les rues Lavoisier et Homfort lui crent aujourd'hui de nouvelles
difficults pour une ligne indispensable qui s'excutera tot on tard, et
pour laquelle elle a pris des engagements srieux.

Au reste, on ne se fait pas une ide suffisante des tudes qu'exigent de
pareils travaux, et combien d'intrts bien loigns en apparence se
trouvent runis sur un seul point qu'il faut savoir dcouvrir. Prenons
pour exemple un des percements dont on s'occupe aujourd'hui, dont
l'etendue, est trs-restreinte, et dont on ne souponnerait peut-tre
pas au premier abord toute l'importance: le percement de la rue Moucey.
Plaons-nous un moment au Pont-Neuf. Toute la circulation que la rive
gauche y verse par son artre principale, la rue Dauphine, se dirige sur
la pointe Saint-Eustache, suit la rue Montmartre et le faubourg de ce
nom. Mais  Notre-Dame-de-Lorette deux voies se prsentent: l'une
trs-frquente encore, la rue Saint-Lazare, s'inflchit vers le sud, et
ramne la circulation par une courbe dsavantageuse au point o l'aurait
directement conduite la rue Saint-Honor; l'autre, c'est la rue
Notre-Dame-de-Lorette, lui donne une nouvelle issue vers le nord. On
connat aussi quelle a t la fortune rapide de cette rue, aussitt
aprs son ouverture. Au del, la place Saint-Georges, la rue de La
Bruyre, continuent cette ligne lgante et populeuse; mais l se trouve
un point d'arrt, et la rue Boursault n'a point de dbouch. La rue
Moncey doit le lui donner, en l'unissant  la rue de Berlin et  la rue
de Londres, qui la conduit  la barrire Mousseaux, et aux rues de
Madrid et de Lisbonne qui la dirigent vers les barrires du Courcelles
et du Roule. Cette ligne devient donc une artre principale de
circulation, et le percement seul de la rue Moncey mettra en
communication immdiate les barrires de Svres, de Vaugirard, d'Enfer,
etc., avec les barrires de Clichy, de Mousseaux et du Roule, en passant
par les halles, la Bourse et la place Saint-Georges.

Tous les projets actuels sont loin d'avoir cette utilit gnrale.
Beaucoup n'ont pour but que la mise en valeur des terrains enclavs, et
pour rsultat, souvent un mcompte du spculateur. Y avait-il un intrt
de circulation  l'ouverture de la rue Bachet-de-Jouy, sur les jardins
des htels de la rue de Varennes? Et lorsque aujourd'hui on ouvre une
nouvelle rue qui coupe la rue Vanneau, en bonne foi, comment songe-t-on
 faire concurrence  la circulation des rues Babylone et Plumet, o il
passe peut-tre cent pitons par jour? C'est percer des rues pour que
l'herbe y pousse. Il valait mieux les laisser en jardins. Nous en
dirions presque autant de la nouvelle voie que l'on trace entre la rue
du l'Universit et celle de Saint-Dominique.

On ne pourra certes pas faire ce reproche  la rue Rambuteau, qui,
coupant les plus populeux quartiers de Paris, va mettre en rapport
direct les halles et Saint-Eustache avec la place Royale. C'est sans
contredit un des percements les plus utiles qui aient t excuts
depuis longtemps, et il fait honneur  l'administration.

Ce percement aura pour complment la rgularisation des halles, projet
dont on s'occupe activement dans les bureaux.

Rien n'est encore arrt  ce sujet. Cette entreprise soulve les plus
importantes considrations d'conomie et d'ordre public. La question des
halles centrales est une des plus graves qu'il soit donn 
l'administration municipale de traiter.

Un autre percement que la circulation appelle vivement, c'est le
prolongement de la rue de la Ferme en face du dbarcadre Saint-Lazare.
L'immense affluence que les chemins de fer de Saint-Germain, de
Versailles et de Rouen amnent sur ce point, dj trs-frquent, rend
indispensable que des mesures soient prises d'urgence pour lui donner
une issue. Le projet trac sur notre plan est celui qui avait t adopt
primitivement par le conseil municipal; mais il a soulev des critiques
qui paraissent en partie fondes. La largeur de la voie publique parat
insuffisante au mouvement de la circulation: on se livre donc en ce
moment  une nouvelle tude.

C'est  cette occasion que l'on voit combien il est indispensable que
des vues d'ensemble prsident  ces travaux administratifs. Il est
vident aujourd'hui que la rue Saint-Lazare et ses aboutissants actuels
ne peuvent suffire  l'affluence qui s'y touffe; il faut donc  tout
prix lui ouvrir de nouveaux dbouchs. Eh bien! le percement Moncey la
dgagera d'une grande partie de la circulation Montmartre et
Saint-Georges, en lui donnant une ligne succursale, parallle au nord.
En mme temps, si l'on donne une issue directe aux tronons spars du
boulevard Malesherbes, toute la circulation de l'ouest, que la rue du
Rocher amne aujourd'hui rue Saint-Lazare et rue de l'Arcade, juste 
l'endroit o les dbarcadres crasent la population, trouvera un
dbouch direct et facile sur la Madeleine et les boulevards.

Dans ces environs de la Madeleine, la rue projete sur les terrains de
M. Grandmaison n'est qu'une spculation analogue  celle de la rue
Greffuthe, et  laquelle la circulation gnrale gagnera peu de chose.
La rgularisation de la rue de Seze n'est qu'un simple travail
d'agrment, et une satisfaction artistique donne  la ligne droite.

Nous ne prolongerons pas inutilement cette revue en dtaillant tous les
projets labors par les spculateurs, et dont la plupart ne verront
probablement pas le jour; tels que ceux d'une rue sur l'impasse Briare,
entre la rue Rochechouart et celle Neuve-Coquenard; de la rue projete
sur le passage Sandri; de la rue en prolongement de celle Chantereine,
sur le terrain des hospices; des rues Mansart et Rabelais, sur le
passage Saint-Pierre, huitime arrondissement, etc.--Ces percements
oprs sur les terrains de la Boule-Rouge ont t une spculation de
constructeurs, mais au moins ils ont assaini ce mauvais pt de masures.
Quant  ceux qui sont projets sur le nouveau Tivoli, nous ne leur
voyons aucune utilit, et le rsultat le plus clair est la destruction
du jardin que nous regrettons, car les jardins s'en vont de Paris tous
les jours.--La rue Mazagran, que l'on termine en ce moment, eut pu
devenir une oeuvre utile si le projet primitif et t excut dans son
ensemble et si la traverse du passage des Petites-curies, en
l'unissant  la rue Martel, lui et donn une importance relle.--Le
projet de rue dbattu entre la ville de Paris, les Messageries royales
et le Domaine, derrire les Petits-Frres, n'aurait encore qu'une
utilit secondaire.--Nous ne ferons qu'indiquer, pour le mme motif, les
percements projets ou en cours d'excution dans les onzime et douzime
arrondissements, la rue Clotilde, la rue Mayet, etc. Ils n'intressent
gure que les riverains et les propritaires des rues plus ou moins
abandonnes qui en sont voisines, sauf la continuation de la rue d'Ulm,
qui, se runissant  celle de la Sant, aurait une voie principale de
circulation et prendrait sous ce point de vue un caractre d'utilit
gnrale.--Quant au reste, un nous pardonnera de ne pas nous arrter sur
ces projets d'_intrt local_, qui ne fournissent rien  la discussion
des intrts gnraux.



[Partition musicale.]

        JE T'AI BIEN LONGTEMPS ATTENDU.

        ROMANCE
        Paroles de M. Henri Blaze.
        Musique de M. Allyre Bureau.

        Au joli mois de renouveau
        Et des pquerettes mignonnes
        Tous deux ensemble au bord de l'eau
        Nous devions tresser des couronnes
        Je l'ai bien longtemps attendu
        Hlas, hlas! Et tu n'es pas venu
        Nulle couronne n'est tresse.
        Et voil la saison passe
        Voil la saison passe.

        Que de fois tu m'avais promis
        De venir aux moissons prochaines
        Cueillir avec moi des pis
        De beaux pis mrs dans les plaines
        Je t'ai bien longtemps attendu
        Hlas hlas et tu n'es pas venu
        Nulle gerbe n'est amasse
        Et voil la saison passe
        Voil la saison passe.

        Tu m'avais promis bien souvent
        Encor de venir  l'automne
        Faire de l'herbe au petit champ
        Hlas maintenant l'herbe est jaune
        Le temps est pass, l'heure sonne
        Le bonheur s'est vanoui
        Viens sur ma tombe pauvre ami
        Si tu veux faire une couronne
        Si tu veux faire une couronne.

        Procds d'E. Duverger.



Monument lev par les cossais  la mmoire des Prisonniers Franais.

Il y a trente ans environ, quatre ou cinq mille prisonniers franais
furent _parqus_ au fond d'une petite valle des environs d'Edimbourg,
nomme Valleyfield. Ils y restrent du 2 mars 1811 au 2 juin 1814, et
trois cents y moururent. Le bassin de Valleyfield, entour de collines
boises, et arros par la rivire Esk, avait t transform en une
prison provisoire. Une forte grille en bois en faisait le tour; 
l'extrieur s'levaient, en face l'un de l'autre, deux vastes et solides
corps de garde dfendus par une nombreuse garnison; et des sentinelles,
les armes charges, veillaient nuit et jour de distance en distance.
L'intrieur se divisait en trois parties, comprenant deux casernes et un
hpital. Ce fut dans cet troit espace que nos malheureux compatriotes
passrent trois ans et trois mois, sans pouvoir en sortir, n'ayant
d'autres dlassements que le jeu; aussi quelques-uns d'entre eux
s'abandonnrent  leur passion pour le jeu avec une sorte de frnsie,
et vendirent pour la satisfaire tout ce qu'ils possdaient, mme leur
dernire chemise. Leur ration se composait, quatre jours par semaine, de
poisson et de pommes de terre, les trois autres jours on leur donnait du
boeuf et du mouton. L'uniforme de la prison tait jaune, mais la plupart
des prisonniers conservaient leurs uniformes avec le plus grand soin, et
ils s'en paraient les jours de ftes. Deux fois par semaine on leur
permettait de tenir une sorte de march dans l'intrieur de la prison;
les plus industrieux fabriquaient des tabatires avec des os sculpts,
ou des botes avec des brins de paille tresss, et ils ralisaient
souvent avec le produit de cette vente des bnfices considrables.
Lorsqu'ils obtinrent leur mise en libert, trois cents manqurent 
l'appel, qui taient morts de privations et de chagrin sur la terre
d'exil. Les habitants de Valleyfield et des environs ont lev
dernirement,  mmoire de ces prisonniers de guerre franais, le petit
monument que reprsente la gravure ci-jointe. La noble et touchante
inscription grave, sur ce monument, et dont nous donnons la traduction
littrale, nous dispense de tout commentaire:

[Illustration.]

                          THE MORTAL REMAINS
                       OF 300 PRISONERS OF WAR
                              WHO DIED
                        IN THIS NEIGHBOURHOOD
        BETWEEN THE 2ND OF MARCH 1811 AND THE 20TH JUNE 1814
                     ARE INTERRED NEAR THIS SPOT.

                 CERTAINS INHABITANTS OF THIS PARISH
                         DESIRING TO REMEMBER
                       THAT ALL MEN ARE BRETHERN
                                CAUSED
                      THIS MONUMENT TO BE ERECTED
                     AT VALLEYFIELD NEAR EDINBURG.

Les restes mortels de 300 prisonniers de guerre, qui sont morts dans ce
voisinage, entre le 2 mars 1811 et le 2 juin 1814, sont ensevelis prs
de ce lieu.

Quelques habitants de cette paroisse, dsirant rappeler que tous les
domines sont frres, ont fait lever ce monument  Valleyfield, prs
d'Edimbourg.



Bulletin bibliographique.

Bibliothque dramatique de M. de Soleinne; Catalogue rdig par P.-L.
Jacob, bibliophile. Tome I.--Paris, 1843. In-8.

Dans le dernier des excellents rapports qu'en sa qualit
d'inspecteur-gnral des monuments historiques, M Mrime adresse chaque
anne  M. ministre de l'intrieur, il dplore l'impuissance o le
gouvernement se trouve, faute de fonds suffisants vots par les Chambres,
d'acqurir les objets d'art d'un certain prix ou les prcieuses
collections qui sont mis en vente, et qu'on a ainsi le regret, la
douleur de voir passer  l'tranger ou tre dissmines. Jamais pareille
douleur ne put tre plus lgitime, regrets plus amers, qu'en voyant
annoncer la vente, article par article, d'une bibliothque toute
spciale et admirablement complte, qu'un homme clair, infatigable et
prt  tous les sacrifices, a pass sa vie entire  former dans un
temps dont les conditions ne se reproduiront jamais, pour qui aurait la
rsolution de consacrer sa vie et sa fortune  entreprendre la mme
oeuvre. Encore un peu, et il ne restera plus rien de l'espce de
monument qu'avait lev M. de Soleinne; il ne restera qu'une volont
mconnue, celle qu'il a maintes fois manifeste  ses amis, la volont
que sa collection ne ft pas disperse aprs sa mort; il ne restera enfin
que le Catalogue que nous allons examiner tout  l'heure, et qui, nous
le craignons bien, lui et paru aussi trange que la vente qu'il annonce
lui aurait sembl sacrilge.

Comment procde-t-on  cette vente et comment la famille de M. de
Soleinne, qui n'ignore pas sa volont constante et tant de fois par lui
exprime, a-t-elle pu se dterminer  prendre ce parti? C'est ce que le
rdacteur du Catalogue s'est charg d'expliquer et de justifier dans une
prface. Nous ne savons si c'est la faute de l'avocat ou celle de la
cause, mais, les explications nous ont paru bien peu satisfaisantes et
la justification bien incomplte. M. de Soleinne, y est-il dit, n'avait
point d'enfants, en et-il eu d'ailleurs, il ne leur et pas laisse la
libre disposition de sa bibliothque. En vrit, aprs cette
dclaration ou cet aveu, il fallait renoncer  esprer nous persuader que
des collatraux pussent consciencieusement se croire un droit que la
confiance d'un pre n'et point dlgu  un fils.

Il avait eu, reprend le rdacteur, le projet de lguer cette
bibliothque au Thtre-Franais et d'attacher une rente perptuelle
pour son entretien et pour sa continuation. C'tait l un projet favori
dont il fit part plus d'une fois  ses amis et a plusieurs secrtaires
du Thtre-Franais. Voila un dessein connu de la Famille, et un
dessein favori. Savez-vous pourquoi elle ne le respecte pas, et
pourquoi, au dire de la prface, M. de Soleinne, qui fut, comme chacun
sait, surpris par une mort foudroyante, ne l'a pas ralis? C'est que M.
le baron Taylor, _cet ardent rgnrateur de notre scne franaise_,
remit ses pouvoirs de commissaire-royal auprs du Thtre-Franais, et
qu'alors il ne pouvait plus y avoir, il n'y avait plus, sous la
surveillance d'un autre, de suffisantes garanties de bonne
administration. Que M. le rdacteur et que la famille au besoin se
rassurent! Celui qui crit ces lignes a beaucoup connu M. de Soleinne et
l'a vu beaucoup plus habituellement qu'eux, M. de Soleinne, qui
apprciait parfaitement les homme, n'a jamais pris au srieux
l'administration de M. le baron Taylor, et, mieux renseign que l'auteur
de cette prface, qui, pour le besoin de sa cause, lance des accusations
que rien ne justifie, il savait parfaitement, au contraire, que ce n'est
que depuis que M. le baron Taylor est pass  quelque autre
rgnration, que les archives de la Comdie ont t classes; que la
rentre du registre de La Grange, prte depuis quinze ans, a t
poursuivie et obtenue; que les registres de la Thorillire, qui n'en
sont jamais sortis, ont t soigneusement inventori et qu'enfin l'ordre
a commenc  succder au chaos. Voila ce que savait M. de Soleinne,
homme srieux et rflchi, qui ne se formait jamais une opinion sans
voir, et ne se prononait que sur ce qu'il savait.

Mais enfin, suivons la prface, M. de Soleinne, dit-elle, avait tourn
les yeux vers la Bibliothque du Roi. Il hsita un instant, en songeant
qu'elle reoit mauvaise compagnie; mais toutefois il persvra dans
cette intention,  condition que sa collection serait spare des autres
de local, d'administration et de destine.

Il attendait encore pour formuler ses dispositions testamentaires: il
voulait savoir d'abord si la Bibliothque du Roi ne serait pas
bouleverse dans un dmnagement gnral, et si on la mettrait du moins
 l'abri des chances d'incendie; il hsitait toujours  prendre une
dcision dfinitive et irrvocable... lorsqu'il fut frapp d'apoplexie
le 5 octobre 1842.

Croirait-on qu'aprs ses aveux que nous avons transcrits, aprs les
incroyables excuses que nous venons de rapporter, la prface a le
courage d'ajouter: Les hritiers de M. de Soleinne ont bien vivement
regrett qu'il n'et pas, dans un testament, dispos de cette prcieuse
collection; ils eussent voulu pouvoir se conformer au voeu de M.
Soleinne. En vrit, c'est l le langage d'une comdie de Molire dont
M. de Soleinne possdait plus d'un exemplaire. Nous comprenons l'avocat
d'un hritier venant dire: Notre parent est mort, sa fortune est 
nous. Il en voulait disposer, il ne l'a pas fait: nous entendons la
garder. C'est un langage franc et net; c'est le droit dans toute sa
force et dans toute sa sincrit, personne n'y trouverait rien 
reprendre. Mais vouloir nous faire croire  une douleur ainsi joue et
qu'il serait trop facile,  celui qui prtend la ressentir, de faire
cesser pour qu'on puisse la croire un seul instant sincre, en vrit
c'est faire bon march de son respect pour l'homme dont on hrite, et du
bon sens des lecteurs. Ouvrez-donc vos enchres sans fausse honte; nous
allons, nous, ouvrir le Catalogue.

Les premires lignes nous apprennent qu'il devait d'abord tre dress
par M. Merlin: mais ce libraire instruit et consciencieux a demand deux
annes pour faire ce travail, comme il fait tous ceux dont il se charge,
avec soin.. Dans l'impatience d'entendre retentir la voix du crieur
public et de voir s'allumer les chandelles du commissaire-priseur, on
s'est alors adress au bibliophile Jacob, qui, lui, n'a demand que six
mois pour fournir un catalogue et un plaidoyer de sa faon. L'oeuvre lui
a t adjuge. Le premier volume a dj paru, enrichi de notes qui,
suivant la modeste dclaration de leur auteur, ont t rdigs pour
servir de complment au _Nouveau Manuel du Libraire_, de M. Brunet.

Nous n'avons jamais lu les romans--de M. le bibliophile Jacob. C'est un
tort que nous confessons et qui est d'autant moins pardonnables qu'ils
portent sur leur faux titre: _Collection des chefs-d'oeuvre de l'Esprit
humain_; nous ne les avons jamais lus, mais nous sommes ports  croire
que l'auteur sera difficilement arriv  y faire preuve de plus
d'imagination qu'il en a montr dans ce Catalogue, qui peut laisser 
reprendre; sous le rapport de l'exactitude et de la rserve
bibliographiques, mas qui doit tre considr comme un livre  part sous
celui de l'invention.

Il y a quinze ans qu'un bibliophile acadmicien, procdant  la vente de
sa bibliothque, eut l'ide, pour donner du prix aux articles qui la
composaient, de faire suivre presque tous de petites notes ou il
dclarait chacun de ses volumes _unique_. Cela tait bien pardonnable;
il en cote de se sparer de ses livres, et, par ce moyen, on espre
qu'il en cotera plus encore  ceux qui les achteront. On eut la
cruaut dans un recueil, la _Revue franaise_, de signaler cet innocent
charlatanisme et d'indiquer les bibliothques diverses dans lesquelles
se trouvaient des frres de ces enfants _uniques_. Avec une collection
aussi rellement prcieuse que celle de M. de Soleinne, ce procd
n'tait pas rigoureusement ncessaire. On n'y a pas cependant
compltement renonc; mais un relev du genre de celui de la _Revue_
aurait peu d'attraits pour nos lecteurs.

Aiment-ils mieux la logique? Voici un exemple de celle du Bibliophile
Jacob. Page 119, n. 618, se trouve enregistre la rimpression d'une
_Moralit_ le seul exemplaire connu de l'dition primitive, achet six
sous sur un quai de Rouen par un cur normand, a t acquis avec
empressement, moyennant 800 fr., par la Bibliothque du Roi. _Le savant
M. Van Pruet vivait alors_ s'crie le rdacteur du Catalogue; ce qui
veut dire, vous le comprenez, que les conservateurs actuels sont des
ignorants qui ne sauraient pas apprcier un pareil trsor et se rsoudre
 un sacrifice pour le possder. Et plus, sans transition, le rdacteur
ajoute: Nous sommes le premier qui ayons mis des doutes sur
l'authenticit de cette dition; nous dduirons ailleurs les motifs de
ces doutes, pour dmontrer que l'exemplaire unique a t fabrique de nos
jours avec de vieux caractres, d'aprs un manuscrit. Mais, en vrit,
que devient donc dans ce cas la rflexion; Le savant M. Van Pruet
vivait alors! si vous ne lui faites jouer que le rle d'un niais qui
s'est laiss prendre l'argent de la Bibliothque, et que la science n'a
pas su,  votre avis, mettre en garde contre une mystification?

Ce Bibliophile Jacob nous disait tout  l'heure qu'il avait rdig ses
notes pour servir de complment au nouveau _Manuel du Libraire_ de M.
Brunet. Sa manire n'est cependant pas le moins du monde celle de ce
bibliographe. Ainsi il dit, lui, habituellement, comme  la page 254 n.
1150: _Nous croyons avoir ou-dire..._ ou, page 19, n. 124; _Je crois
avoir lu..._ ou, page 121, n. 632: _N'avons nous pas lu quelque
part?..._ Nous n'en savons rien du tout. Mais M. Brunet a l'habitude de
dire: On lit  telle page de tel ouvrage, etc. Cela est peut-tre un
peu positif mais il faut convenir aussi que c'est bien commode.

Le Bibliophile Jacob se borne  dire qu'il est le continuateur de M.
Brunet, qu'il enterre par l; c'est infiniment trop de modestie. Il
aurait pu ajouter: et de M. Barbier, car il est impossible de dpister
plus adroitement les anonymes qu'il ne le fait. Avec lui, il n'est pas de
voile qui ne se dchire, pas de paternit qui ne soit recherche, et
trouve. Quelquefois il attend l'avis de son lecteur auquel il demande
(p. 290, n. 1284): Ne faut-il pas attribuer cette tragdie 
mademoiselle F. Paschal? Quelquefois il est plus sr de son fait et il
vous dit (p. 134, n. 680): Si Villon n'a pas fait ces vers, il n'y a
que Clment Marot qui ait pu les faire. Vous avez le choix! mais ne
sortez pas de l. Comme encore (p. 34, n. 216); La traduction est
CERTAINEMENT ou de Jean Crespin, ou d'Antoine Chaudieu, ou de Thodore
de Beze. Ici vous avez, un peu plus de quoi vous retourner. L o il
vous donne latitude complte, c'est quand il vous dit, comme page 19, n.
124: Cette traduction doit tre de Nicolas Oresme (pourquoi pas!) ou de
Christine de Pisan (cela est possible), ou d'un autre. Cela est encore
plus vraisemblable. De mme page 134, n. 671: On peut croire que
l'diteur tait Barbazan ou quelque autre. Y a-t-il quelqu'un d'assez
hardi s'appelt-il La Palisse, pour soutenir le contraire?

Personne n'chappe aux distributions d'enfants trouvs par le
bibliophile Jacob. Molire lui-mme reoit le sien; page 262, n. 1180:
Nous croyons donc que cette pice est de Molire, et il s'agit de cinq
actes, par ma foi! Avis donc aux gens qui n'ont pas encore fait relier
leur exemplaire de Molire.

Vous savez qu'on n'avait jamais pu trouver que des signatures de
Molire; M. de Soleinne le croyait comme nous. Eh bien! pas du tout; le
Bibliophile Jacob n'a eu qu' mettre le nez dans cette bibliothque, o
M. de Soleinne n'avait bien su voir, pour dcouvrir aussitt une foule
d'autographes de notre premier comique; page 295, n. 1296, il en trouve
trois; page 251, n. 1147, il imprime en grandes majuscules: VOICI DONC
ENFIN UN AUTOGRAPHE DE MOLIRE. En vrit le Bibliophile Jacob nous
parat avoir entrepris de rgnrer la bibliographie comme l'a fait,
pour la Comdie Franaise, cet autre rgnrateur, M. Taylor.

Mais nous avons dpass l'espace qui nous tait accord. Nous n'avons
plus qu'un avis  donner  M. le Bibliophile Jacob. Dans le cas o la
famille de M. de Soleinne, pour charmer sa douleur, se dterminerait 
donner cette collet lion  la bibliothque de l'Arsenal, qui possde
dj la collection thtrale de M. de Paulmy, nous prvenons le
rdacteur de ce Catalogue qu'il doit viter une erreur dans l'adresse.
La bibliothque de l'Arsenal n'est pas, comme il le dit page XIV de la
prface, l'ancienne bibliothque du comte de Provence, mais celle du
comte d'Artois. Si ce n'est lui, c'est donc son frre. T.

_Le Livre des Mres de famille et des Institutrices sur l'ducation
pratique des Femmes_; par mademoiselle Nathalie DE LAJOLAIS; deuxime
dition. Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise.--Paris, 1843.
_Didier_. 1 vol. in-18. Prix; 3 fr. 50 c.

_Le livre des Mres de famille et des Institutrices sur l'ducation
pratique des Femmes_, dont la deuxime dition forme un joli volume
in-18, renferme cinq parties distinctes:

La _premire_ qui comprend vingt-trois chapitres traite des caractres
de certains penchants  peu prs communs  l'enfance, et de la manire
dont il faut redresser ou diriger ces penchants dfectueux.

La _seconde_, sous le titre d'_ducation physique_, tend  faire
ressortir la ncessit et les moyens de perfectionner les sens. Par ces
moyens, l'auteur entend: les soins de propret, l'observation des rgles
d'hygine, selon la nature du temprament, divers exercices corporels,
l'tude de la musique et du dessin, l'application de l'intelligence 
divers jeux usits dans les rcrations.

La _troisime_ entre dans tous les dtails de l'ducation
intellectuelle; elle indique le mode de culture le plus convenable,
c'est--dire le plus appropri  la nature et au degr d'intensit de
chaque facult. L'intelligence comprend: l'esprit, la mmoire
l'imagination, le jugement, la volont.

La _quatrime_ embrasse l'ducation de l'me. Aprs avoir prsent
l'analyse des facults innes, elle marque la direction qu'il faut
donner ncessairement  ces facults, qui sont: le sens moral, l'amour
du beau, le sentiment de l'infini, la raison ou l'amour du vrai, la
conscience ou le sentiment de la justice.--La religion, intimement lie
 l'ducation de l'me, fait la matire spciale d'un chapitre dans
cette quatrime partie.

La _cinquime_ et _dernire_ rsume tout ce qui a rapport directement 
l'instruction des femmes. L'instruction y est considre sous un double
point de vue: celui de l'instruction _essentielle_ et celui de
l'instruction _complte_ ou perfectionne.

Le chapitre de l'enseignement des sciences prsente chaque branche de
connaissances divise en deux parties distinctes, savoir: la science
_positive_, matrielle ou sensible, et la science _spculatrice_ ou
morale. Pour l'une, sont indiqus les bons livres lmentaires  mettre
entre les mains des enfants, les livres utiles aux mres et aux
institutrices, et la marche progressive  suivre dans l'enseignement;
pour l'autre est indique l'esprit dans lequel chaque connaissance doit
tre acquise, afin que toutes runies, les sciences convergent vers un
point d'unit propre  lever puissamment l'esprit et le coeur.

Dans le dernier chapitre du livre, les arts sont traits de manire  ce
que l'artiste et l'amateur puissent appliquer  leur travail ou  leur
tude spculative une mthode raisonne.

Le rapport lu par M. Jay  l'Acadmie Franaise, le 17 juin dernier, sur
les ouvrages les plus utiles aux moeurs, contenait le passage suivant:

Il me reste  vous faire connatre l'ouvrage que votre commission a
jug digne de partager le prix. C'est un livre sur l'ducation des
jeunes filles, par mademoiselle Nathalie de Lajolais. De grands esprits
se exercs sur ce sujet, qui intresse au plus haut point la socit et
ceux qui sont chargs de sa direction; Fnelon lui-mme est descendu des
hauteurs de son gnie pour traiter ce mme sujet avec la sagesse et
l'onction pntrante qui le caractrise. Mais la socit n'est pas
immobile: le temps amen dans les moeurs, dans les habitudes sociales,
des modifications invitables qui exigent de nouvelles tudes et de
nouvelles apprciations. Les principes gnraux restent les mmes; mais
l'application, les mthodes, subissent des transformations qu'il est
utile de suivre et de dterminer.

Tel a t le but de mademoiselle Nathalie de Lajolais. Ce n'est point
de la thorie, c'est de la pratique, et cette pratique est le fruit de
sa propre exprience; elle indique les moyens les plus propres  guider
les jeunes personnes des les premiers pas dans la vie intellectuelle, 
clairer leur esprit,  fortifier leur raison,  leur faire aimer les
devoirs de la religion, enfin  les rendre capables de surveiller un
jour elles-mmes un mnage, une jeune famille et de fixer le bonheur au
foyer domestique.

Je regrette que l'tendue du rapport dont votre commission m'a charg
ne me permette pas d'entrer dans plus de dtails sur l'ouvrage de
mademoiselle Nathalie de Lajolais. Le style est ce qu'il doit tre,
correct, naturel, et souvent gracieux. La rcompense que je vous propose
de lui dcerner ne sera de votre part qu'un acte de justice. X.

_Histoire de la Confdration suisse_; par JEAN DE MULLER, ROBERT
GLOUTZ-BLOZHEIM et J.-J. HOTTINGER, traduite de l'allemand, avec des
notes nouvelles, et continue jusqu' nos jours, par MM. CHARLES MONNARD
ET LOUIS VULHEMIN. Jusqu'ici 13 vol. in-8; l'ouvrage en aura 16.--Paris,
_Th. Ballincore_, diteur.

Le Franais est devenu touriste, et la Suisse est une des contres qu'il
prfre. Il visite et parcourt les profondes Valles, il gravit les
monts escarps, il franchit les cols sauvages, il s'arrte  Lausanne;
Lausanne la ville des oisifs et des lettres, la ville des heureux qui
savent l'tre par la contemplation rveuse ou le recueillement studieux.
J'tais donc Lausanne depuis quelques jours, et je me promenais, avec
l'obligeante permission du matre sous les ombrages magnifiques de
Mon-Repos, cette villa pour moi si bien nomme. J'achevais, dans ces
paisibles alles, la lecture du treizime volume de l'_Histoire suisse_,
qui en aura seize quand M. Monnard aura termin la part dont il s'est
charg, le volume que j'avais en main tait le dernier des trois que
nous devait son collaborateur M. Vulhemin. J'admirais que d'un centre
littraire si modeste ft sortie une oeuvre aussi considrable que celle
 laquelle ces deux savants ont consacr tant d'annes. Mais quel
appui, me disais-je, soutient cette vaste publication? Seize volumes
in-8 trs-compacts sur l'histoire d'un petit peuple. Muller,
Gloutz-Blozheim. Hottinger traduits tout entiers, puis trois volumes de
M. Vulhemin sur l'poque de la Rformation et des guerres de religion,
jusqu'en 1712, et trois volumes de M Monnard des cette poque jusqu'
nos jours! Et ces ouvrages sont trop srieux pour obtenir un succs de
fantaisie; ils ne peuvent s'adresser qu'aux lecteurs graves... Eh
bien! ces lecteurs se sont trouvs, et cette patriotique entreprise sera
conduite  bonne fin, et il viendra prochainement un jour o les
conservateurs de bibliothques dcouvriront avec peine, un exemplaire de
l'oeuvre monumentale qui fait honneur  la ville qui la voit
s'accomplir. Comme je me livrais  ces rflexions, je rencontrai au
dtour d'une alle un vieillard  la figure expressive; il y avait une
rare finesse dans sa bouche et dans son regard. Je le saluai, et,
encourag par un sourire bienveillant et quelques paroles pleines de
courtoisie, j'entrai en conversation. Nous fmes bientt sur le sujet
dont j'tais plein: le volume que je portais en fut l'occasion
naturelle. Aprs m'tre rpandu en loges sur la consciencieuse fidlit
des traducteurs, sur la science, le charme et l'originalit des trois
derniers volumes dont M. Vulhemin est l'auteur, je revins aux rflexions
que m'avait suggres l'importance mme de l'ouvrage. Que d'avances
ncessaires! quels gnreux sacrifies pour rendre possible une telle
publication. A qui, monsieur, les Suisses en sont-ils redevables? Le
vieillard ne rpondit rien  ma question et me dit en souriant: Venez
dner demain chez moi avec les auteurs.--Chez qui, monsieur, aurai-je
l'honneur de dner?--Chez. M. Perdonnet; ici,  Mon-Repos,  cinq
heures, et soyez exact, s'il vous plat. Le lendemain,  cinq heures
prcises, nous, tions  table, et je passai une des plus agrables
soires dont il me souvienne. Savoir, politesse, nobles sentiments,
admiration sincre pour les hommes que la France admire; avec cela une
profonde connaissance de la Suisse, un ton d'indpendance rpublicaine
sans jactance: voil ce que je trouvai dans la socit quelques hommes
d'lite que la France littraire fera bien de rclamer comme siens. Il y
a plaisir d'tre juste envers des htes si polis et si bienveillants. Je
reconnus bientt que le patron du grand ouvrage publi par MM Monnard et
Vulhemin tait M. Perdonnet lui-mme. Il me pardonnera de signaler ici
un acte de munificence claire, digne de servir d'exemple. Sans doute
le succs de l'entreprise limitera le service du riche  une avance de
fonds; mais sont-ils nombreux les riches qui veulent bien aller
jusque-l? Ce trait est une page pour le livre. L'histoire de la Suisse
a t souvent celle des gnreux sacrifices; et  celui de tout les
auteurs de leur temps, de leurs forces, de leur vies, sans attendre
d'autre prix que la reconnaissance de leurs concitoyens, il convient de
joindre celui de leur ami, qui les aide  mettre, en lumire des travaux
si dignes de l'attention de l'Europe.



[Illustration: Corps de garde de la Bastille.]

[Illustration: Plan de la place de la Bastille.]



Amusement des Sciences,

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS L'AVANT-DERNIER NUMRO.

I. La figure que nous donnons ici est la coupe longitudinale de la table
et de l'appareil employs pour maintenir le seau  l'tat d'quilibre.

[Illustration.]

A est la tablette qui forme le dessus de la table; CBD est le bton
auquel ou suspend le seau par son anse HF, de telle sorte que cette anse
soit incline et que le milieu du seau soit en dedans du rebord de la
table. GFE est un autre bton que l'on a coup d'une longueur telle
qu'en l'appuyant contre l'angle intrieur G du seau, contre son bord
suprieur F et contre une entaille pratique un E au-dessous du premier
bton CD, il maintienne l'axe, du seau vertical. Il est facile de voir
que ces dispositions donneront lieu  un quilibre parfait.

Car d'abord, en supposant l'anse I H maintenue dans la position incline
qu'on lui a donne, le seau, ayant son axe vertical, serait en
quilibre, et pour donner une fixit complte  cette position de l'anse
par rapport au seau, le bton G F E suffit videmment. Il ne reste donc
plus qu'une condition  remplir: c'est que le bton C D ne tende pas 
basculer ni  glisser le long de la table A. Or, on y a satisfait
videmment en ayant eu soin d'incliner assez le seau pour que son axe,
qui est vertical, ne tombe pas en dehors du bord de la table.

On peut excuter, d'aprs le mme principe, quelques autres tours du
mme genre.

Soit, par exemple, un crochet recourb DFG, comme on le voit sur la
gauche de notre figure, portant un poids G. Ce crochet ainsi charg sera
tenu en quilibre, si on pose au-dessous de son extrmit suprieure un
petit bton ou un bout de planche de telle sorte que la verticale,
passant par le point de suspension du poids G, tombe en dehors du rebord
de la table par rapport au point o pose le crochet. Ainsi, le petit
bton, qui, sans cela, aurait pu tomber, est maintenu par le poids mme
dont on le charge  l'aide du crochet.

On voit, dans ce qui prcde, la solution d'un problme de mcanique
applique, paradoxal en quelque sorte: Un corps tendant  tomber par
son propre poids, l'empcher de tomber, en y ajoutant un poids
prcisment du ct o il tend  tomber. Tout l'artifice consiste 
faire rellement agir le poids que l'on ajoute en sens contraire de
celui o il est ajoute.

II. Il est vident que pour que la chose soit possible, il faut que ces
femmes vendent au moins  deux diffrentes fois et  diffrents prix,
quoiqu' chaque fois elles vendent toutes ensemble au mme prix; car, si
celle qui avait le moins de perdrix en a vendu un trs-petit nombre au
prix le plus bas et qu'elle ait vendu le surplus au plus haut prix,
tandis que celle qui en avait le plus grand nombre en avait vendu la
plus grande partie au plus bas prix et n'a pu en vendre qu'un petit
nombre au plus haut, il est clair qu'elles auront pu faire des sommes
gales. Il s'agit donc de diviser chacun des nombres 10, 25, 30, en deux
parties telles que, multipliant la premire partie de chaque par le
premier prix, et la seconde par le second, la somme des deux produits
soit partout la mme.

Ce problme est indtermin et susceptible de dix solutions diffrentes.
Il est d'abord ncessaire que la diffrence des prix de la premire et
de la seconde vente soit un diviseur exact des diffrences 15, 20, 5,
des trois nombres de perdrix donns. Or, le moindre diviseur de ces
trois nombres est 5; c'est pourquoi les prix doivent tre 6 et 1
dcimes, ou 7 et 2 dcimes, ou 8 et 3 dcimes, etc.

En supposant que les deux prix soient 6 et l'on trouve sept solutions
diffrentes, comme on le voit dans le tableau suivant:

        Premire vente           Deuxime vente        Prod. lot.

        1re femme 4 perdrix  6 dec.  6 perdrix  1 dec. 30 dec.
        2e        1                  24                  30
        3e        0                  30                  30

        Ou bien:

        1re femme 5                   5                  35
        2e        2                  23                  35
        3e        1                  29                  35

        Ou bien:
        1re femme 6                   4                  40
        2e        3                  22                  40
        3e        2                  28                  40

        Ou bien:
        1re femme 7                   3                  45
        2e        4                  21                  45
        3e        3                  27                  45

        Ou bien:
        1re femme 8                   2                  50
        2e        5                  20                  50
        3e        4                  26                  50

        Ou bien:
        1re femme 9                   1                  55
        2e        6                  19                  55
        3e        5                  25                  55

        Ou bien:
        1re femme 10                  0                  60
        2e         7                 18                  60
        3e         6                 24                  60

Si l'on suppose que les deux prix soient 7 et 2, on aura encore les
trois solutions suivantes:

        Premire vente           Deuxime vente        Prod. lot.

        1re femme 8 perdrix  7 dec.  2 perdrix  2 dec. 60 dec.
        2e        2                  23                  60
        3e        0                  30                  60

        Ou bien:
        1re femme 9                   1                  65
        2e        3                  22                  65
        3e        1                  29                  65

        Ou bien:
        1re femme 10                  0                  70
        2e         4                 21                  70
        3e         2                 28                  70

Il serait inutile d'essayer 8 et 3 et tout autre nombre; on n'en
pourrait tirer aucune solution.

NOUVELLES QUESTIONS  RSOUDRE.

I. On demande combien de combinaisons comporte l'opration qu'on appelle
_donner_ au jeu de piquet.

II. On demande le nombre de manires dont il est possible que le sort
repartisse les membres de notre Chambre des Dputs dans les bureaux
dont se compose cette Chambre.

III. On demande: 1 un moyen certain de reconnatre les balances
frauduleuses, qui paraissent justes vides aussi bien que charges de
poids ingaux; 2 le principe sur lequel ces balances sont fondes; 3
une mthode certaine pour se faire donner un poids exact, quel que soit
l'tat de la balance employe.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.
Aprs l'Hymen, l'Amour s'enfuit.

[Illustration: PRENANT--nouveau rbus.]









End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0040, 2 Dcembre
1843, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0040, 2 DCEMBRE 1843 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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