The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19), by
Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: June 1, 2012 [EBook #39877]

Language: French

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                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




                 NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                           TOME QUINZIME




                                PARIS

                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                     A. LACROIX & Cie, DITEURS
                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1877

         Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




HISTOIRE

DE FRANCE




PRFACE


Je fais une histoire gnrale et non celle d'un rgne. Il m'a fallu
resserrer en un volume la priode qui s'tend de 1661  1690, priode
normment charge de faits et d'vnements, d'actes religieux et
politiques, d'oeuvres littraires. Forc d'abrger ou d'omettre une
infinit de dtails, j'ai d'autant plus srieusement examin, pes
leur importance relative. L'histoire ne doit pas dire seulement des
choses vraies, mais les dire dans la vraie mesure, ne pas les mettre
toutes  la fois sur le premier plan, ne pas subordonner les grandes
en exagrant les petites.

Apprciation difficile, en ce que les contemporains l'aident fort peu.
Au contraire, ils travaillent tous  nous tromper en cela. Chacun,
dans ses Mmoires, ne manque pas de mettre en saillie sa petite
importance, telle chose secondaire, qu'il a vue, sue ou faite.

Nous-mmes, levs tous dans la littrature et l'histoire de ce temps,
les ayant connues de bonne heure, avant toute critique, nous gardons
des prjugs de sentiment sur telle oeuvre ou tel acte dont la
premire impression s'est lie  nos souvenirs d'enfance. Nous savons
beaucoup de choses, mais fort ingalement. Tel dtail est pour nous
norme, et tel grand fait, appris plus tard, nous semble insignifiant.
Nous sommes contraris et dsorients quand _notre_ histoire, _nos_
anecdotes, certains mots de prdilection, tablis dans notre mmoire
depuis longues annes, sont rduits  leur valeur par l'histoire
srieuse. Les _on dit_, par exemple, d'une dame de province, qui voit
bien peu Versailles et le colore de son charmant esprit, nous sont
rests agrables et chers, bien plus que les rcits de ceux qui y
vivaient, qui voyaient et jugeaient; je parle des courageux Mmoires
de la grande Mademoiselle et de Madame, mre du Rgent.

C'est une oeuvre virile d'historien de rsister ainsi  ses propres
prjugs d'enfance,  ceux de ses lecteurs, et enfin aux illusions que
les contemporains eux-mmes ont consacres. Il lui faut une certaine
force pour marcher ferme  travers tout cela, en cartant les vaines
ombres, en fondant, ou rejetant mme, nombre de vrits minimes qui
encombreraient la voie. Mais s'il se garde ainsi, il a pour rcompense
de voir surgir de l'ocan confus la chane des grandes causes
vivantes.

Connaissance gnralement refuse aux contemporains qui ont vu jour
par jour, et qui, trop prs des choses, se sont souvent aveugls du
dtail. Ils ont vu les victoires, les ftes, les vnements officiels,
fort rarement senti la sourde circulation de la vie, certain travail
latent qui pourtant un matin clate avec la force souveraine des
rvolutions et change le monde.

       *       *       *       *       *

La grande prtention de ce rgne est d'tre un rgne politique. Nos
modernes ont le tort de le prendre au mot l-dessus. Le grand fatras
diplomatique et administratif leur impose trop. Une tude attentive
montre qu'au fond, dans les classes les plus importantes, la religion
prima la politique. Sous ce rapport, le rgne de Louis XIV, mme en
son meilleur temps, est une raction aprs l'indiffrence absolue de
Mazarin et les hardiesses de la Fronde.

La papaut remonta sous ce rgne. Elle tait fort dchue et un peu
oublie. Ranke l'a remarqu. Actif et influent au trait de Vervins
(1598), le pape est simple spectateur, non demand, non consult, au
trait de Westphalie (1648), et n'assiste mme plus au trait des
Pyrnes (1659); Mazarin lui ferme la porte. Louis XIV lui rend de
l'importance. Comme vque des vques, le roi toujours regarde Rome;
tantt pour, tantt contre, il s'en occupe toujours. Sous les formes
hautaines d'une demi-rbellion, le roi la sert dans le point dsir,
demand cent ans par l'glise, et frappe le grand coup d'tat manqu 
la Saint-Barthlemy.

       *       *       *       *       *

La place que la _Rvolution_ occupe dans le XVIIIe sicle est remplie
dans le XVIIe par la _Rvocation de l'dit de Nantes_, l'migration
des protestants et la Rvolution d'Angleterre, qui en fut le
contre-coup.

Tout le sicle gravite vers la _Rvocation_. De proche en proche on
peut la voir venir. Ds la mort d'Henri IV, la France s'y achemine.
Elle ne succde  l'Espagne qu'en marchant dans les mmes voies. Ni
Richelieu ni Colbert n'en peuvent dvier. Ils ne rgnent qu'en
obissant  cette fatalit et descendant cette pente.

La conqute de quelques provinces qui tt ou tard nous venaient
d'elles-mmes, l'tablissement d'un Bourbon en Espagne qui ne servit
en rien la France, ce n'est pas l le grand objet du sicle.--La
centralisation, si impuissante encore, un majestueux entassement
d'ordonnances (mal excutes) n'est pas non plus ce grand
objet.--Encore bien moins les petites querelles intrieures du
Catholicisme. Ds 1668, le Jansnisme apparat une impasse, une
opposition volontairement impuissante, beaucoup de bruit pour rien. La
clameur gallicane s'apaise encore plus aisment. Cette fire glise,
Bossuet en tte, au premier changement du roi, fait amende honorable 
Rome, se montrant ce qu'elle est, la servante de la royaut, rien
qu'une ombre d'glise qui s'humilie devant une ombre.

La Rvocation n'est nullement une affaire de parole. C'est une lourde
ralit, matriellement immense (effroyable moralement).

L'migration fut-elle moindre que celle de 1793? je n'en sais rien.
Celle de 1685 fut trs-probablement de trois ou quatre cent mille
personnes. Quoi qu'il en soit, il y a une grosse diffrence. La
France,  celle de 93, perdit les oisifs, et  l'autre les
travailleurs.

La Terreur de 93 frappa l'individu, et chacun craignit pour sa vie.
La Terreur de la Dragonnade frappa au coeur et dans l'honneur; on
craignit pour les siens. Les plus vaillants ne s'attendaient pas 
cela, et dfaillirent. C'est la plus grave atteinte aux religions de
la Famille qui ait t ose jamais. Elle eut l'aspect, trange et
inou, d'une jacquerie militaire ordonne par l'autorit, d'une guerre
en pleine paix contre les femmes et les enfants.

Les suites en furent choquantes. Le niveau gnral de la moralit
publique sembla baisser. Le contrle mutuel des deux partis n'existant
plus, l'hypocrisie ne fut plus ncessaire; le dessous des moeurs
apparut. Cette succession immense d'hommes vivants, qui s'ouvrit tout
 coup, fut une proie. Le roi jeta par les fentres; on se battit pour
ramasser. Scne ignoble. Ce qui resta, dura pour tout un sicle, c'est
l'existence d'un peuple d'lotes (gure moins d'un million d'hommes)
vivant sous la Terreur, sous la Loi des suspects.

       *       *       *       *       *

Le dplorable dnoment du rgne de Louis XIV ne peut cependant nous
faire oublier ce que la socit, la civilisation d'alors, avaient eu
de beau et de grand.

Il faut le reconnatre. Dans la fantasmagorie de ce rgne, la plus
imposante qui ait surpris l'Europe, depuis la solide grandeur de
l'empire romain, tout n'tait pas illusion. Nul doute qu'il n'y ait eu
l une harmonie qui ne s'est gure vue avant ou aprs. Elle fit
l'ascendant singulier de cette puissance qui ne fut pas seulement
redoute, mais autorise, imite. Rare hommage que n'ont obtenu
nullement les grandes tyrannies militaires.

Elle subsiste, cette autorit, continue dans l'ducation et la
socit par la grce, par le caractre lumineux d'une littrature
aimable et tout humaine. Tous commencent par elle. Beaucoup ne la
dpassent pas. Que de temps j'y ai mis! Les trente annes que je
resserre ici m'ont, je crois, cot trente annes.

Non que j'y aie travaill tout ce temps-l de suite. Mais, ds mon
enfance et toute ma vie, je me suis occup du rgne de Louis XIV. Ce
n'est pas qu'il y ait alors grande invention, si l'on songe  la
petite Grce (ce miracle d'nergie fconde),  la magnifique Italie,
au nerveux et puissant XVIe sicle. Mais que voulez-vous? C'est une
harmonie. Ces gens-l se croyaient un monde complet, et ignoraient le
reste. Il en est rsult quelque chose d'agrable et de suave, qui a
aussi une grandeur relative.

J'tais tout jeune que je lisais cet honnte Boileau, ce mlodieux
Racine; j'apprenais la fanfare, peu diversifie, de Bossuet.
Corneille, Pascal, Molire, La Fontaine, taient mes matres. La seule
chose qui m'avertit et me fit chercher ailleurs, c'est que ces
trs-grands crivains achvent plutt qu'ils ne commencent. Leur
originalit (pour la plupart du moins) est d'amener  une forme
exquise, des choses infiniment plus grandioses de l'Antiquit et de la
Renaissance.

Rien chez eux qui atteigne la hauteur colossale du drame grec, de
Dante, de Shakespeare ou de Rabelais.

       *       *       *       *       *

On a trs-justement vant le caractre littraire de l'administration
d'alors. Ses actes ont une lgance de style, une noblesse peu
communes. Tels diplomates crivent comme madame de Svign. Tout cela
est plein d'intrt, et je ne m'tonne pas de l'admiration passionne
avec laquelle mes amis ont publi ces documents. La valeur en est
trs-relle. Toutefois ne l'exagrons pas. Derrire cette pyramide
superbe des ordonnances de Colbert, derrire cette diplomatie si
vivante et si amusante de Lyonne, etc., il y a bien autre chose, une
puissance suprieure et souvent contraire,--le matre mme, son
temprament, son action personnelle qui, par moments, se jette,
brusque, sans mnagements, tout au travers des ides de Colbert, n'en
tient compte, parfois mme semble les ignorer. Exemple (1668): au
moment o le ministre organise laborieusement son grand systme
commercial et industriel, le roi, bien au-dessus de ces basses ides
mercantiles, crit en Angleterre, comme un Alexandre le Grand, que,
si les Anglais se contentent d'tre les marchands de la terre et de
le laisser conqurir, on s'arrangera aisment. Du commerce du monde,
les trois quarts aux Anglais et un quart  la France, etc. (_Ngoc.
de la succ. d'Esp._, Mignet, III, 63.)

On dira qu'il voulait tromper, amuser les Anglais. Erreur. Ce n'est
point une ruse. Et ce n'est une boutade. Sa conduite y est
consquente.

Leibnitz, jeune et crdule en 1672, s'imagine que le roi est un
politique, qu'on peut le dtourner de sa guerre de Hollande par la
facilit de conqurir en Orient. Il ne sait pas, ou ne veut pas savoir
ce que le roi et Louvois avaient dit: C'est une guerre religieuse.
Si elle et russi, elle commenait la croisade gnrale d'Angleterre
et d'Europe qu'esprait l'glise de France.

       *       *       *       *       *

La publication de la _Correspondance administrative_ nous a rendu un
grand service. Ce n'est qu'un spcimen (4,000 pages in-4). Les
matires les plus vastes y sont rduites  quelques pices. La grande
affaire du sicle, celle des protestants et de la Rvocation, n'y
occupe que peu de pages. Les introductions sommaires de l'diteur, M.
Depping, sont loin de suppler  la prodigieuse quantit de pices
qu'il a cartes. Cependant du peu qu'il donne on tire de grandes
lumires. Pour la premire fois, on a vu le dessous, on a pu passer
derrire cette colossale machine de Marly qui imposait tellement par
l'immensit de ses rouages. La machine, vue ainsi, reste grande,
certainement, mais plus grossire qu'on n'aurait cru. Ce sont
d'normes roues en bois, mal engrenes, dont les frottements sont fort
pnibles, qui gmit, qui crie, grince, qui souvent tournerait 
rebours si on n'y avait la main. Il faut qu' chaque instant elle
intervienne, cette main humaine, pour rajuster, refaire, faciliter,
pour forcer un obstacle qui arrterait. On voit mme que, de temps en
temps, il y a des parties de la machine qui ne vont plus; ou, si elles
vont, c'est qu'elles sont pousses, et quelqu'un travaille  leur
place. Le grand machinateur Colbert,  chaque instant, se fait machine
et roue. On souffre, on peine  voir que gnralement, sous cette
vaine montre d'une mcanique impuissante, l'agent rel c'est un homme
vivant.

Vu par devant et  bonne distance, cela fonctionne avec des effets
assez rguliers. On admire. On respecte. On se souvient de
Montesquieu, du noble effort de l'homme pour ressembler  Dieu qui
obit toujours  ce qu'il a ordonn une fois. De prs, c'est autre
chose. Rien de gnral, la loi est peu, l'administration est tout.
Dans l'administration mme, certaine volont violente intervient et
trouble la rgle d'exceptions fantasques. Variations d'autant plus
saisissantes qu'elles contrastent avec la pose des grands acteurs, la
redoutable gravit de Colbert, la majestueuse immobilit de Louis XIV.
Du centre immobile, ou cru tel, par l'irrgularit. Le gouvernail,
dans la main de Colbert, sous la main suprieure,  chaque instant
gauchit. C'est bien pis, aprs lui. Ds que le grand administrateur a
disparu, l'administration, dj surcharge, va s'emmlant de plus en
plus, elle tombe au dtail des rapports individuels, dans la
surprenante entreprise de _diriger_ la France, homme par homme,
_diriger_ non-seulement la conduite, mais l'me, la forcer de faire
son salut.

Qui tient trop, ne tient rien. Les grands objets chappent. On a trop
 faire des petits. Les moeurs de telle religieuse, ou telle lection
de couvent occupent plus que la paix de Ryswick. La succession
d'Espagne est une affaire: mais combien secondaire devant celle du
quitisme! Le testament de Charles II ne tient pas plus de place dans
les penses du roi de France que la rforme de Saint-Cyr et ses dames
clotres malgr elles, que le mortel combat de Bossuet et de Fnelon
pour madame de la Maisonfort.

       *       *       *       *       *

Il faut des procds trs-divers pour tudier ce rgne. Une fine
interprtation est ncessaire pour lire certains mmoires. Mais,
gnralement, c'est par une mthode simple, forte, disons mieux,
grossire, qu'on peut comprendre la matrialit du temps. Ne vous y
trompez pas. Il s'agit, avant tout, d'un homme, d'importance norme,
j'allais dire unique, qui, dans les choses dcisives, tranche, selon
son humeur et son temprament variable. Avec toute cette masse de
documents politiques, on se tromperait  chaque instant, si l'on
n'avait une boussole dans l'histoire minutieuse _et date
attentivement_ des rvolutions de la cour, mieux encore, dans le livre
d'or o, mois par mois, nous pouvons tudier la sant de Louis XIV,
raconte par ses mdecins, MM. Vallot, d'Acquin et Fagon.

L'immutabilit de la sant du roi est une fable ridicule. Il faut en
croire ces docteurs qui l'ont connu toute sa vie, et non pas
Saint-Simon, qui ne l'a vu que dans ses dernires annes o il tait
ossifi et ne changeait plus gure.

Nous sommes maintenant si cultivs, si raffins, que nous revenons
difficilement  l'intelligence de cette robuste matrialit de
l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre Europe actuelle,
c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut tudier cela. Du
moins pntrons-nous du journal des mdecins, livre admirable, dont le
positif intrpide n'attnue pas l'adoration. Le roi, de page en page,
est purg et chant. Imbibons-nous encore de la lgende de Dangeau, si
scrupuleux, si ponctuel  noter cette vie divine en tous ses
accidents. levons-nous, si nous pouvons, aux amours extatiques de
Lauzun pour son matre, lorsque disgraci il jure de ne plus se raser.
Mieux encore, comprenons les dvotions de La Feuillade, qui, de sa
statue, fit chapelle, voulut y mettre un luminaire. La Madone tait
dtrne.

Voil nos matres. Eux seuls font bien comprendre le rgne de Louis
XIV.

       *       *       *       *       *

Ce qui donne une ide bien forte de l'ascendant de terreur qu'exerait
ce Dieu en Europe, c'est la multitude de faits qu'on n'ose crire
pendant longtemps, mme hors de France, et qui ne se rvlent que fort
tard, vers la fin du rgne. Les souvenirs de la Fronde, qui l'avait
fait fuir de Paris, lui rendaient la presse odieuse. Il la mnagea
peu. Les faiseurs de brochures furent poursuivis  mort. En 94,
l'imprimeur d'un pamphlet est pendu, sans procs, sur un simple ordre
du lieutenant de police, et le relieur mme est pendu. Nombre de
personnes, pour la mme affaire, sont mises  la question et meurent 
la Bastille.

On savait que le roi _avait les bras longs_ hors de France, et faisait
enlever en pays neutres les gens qui parlaient mal ou qui agissaient
contre lui. L'enlvement de Marcilly en Suisse effraya tout le monde.
Celui du patriarche armnien Avedyk n'eut pas un moindre effet. On se
contait tout bas, portes fermes, le mystre du Masque de fer. La
fameuse cage de Saint-Michel, o Louis XI enferma La Balue, fut
occupe sous Louis XIV par l'auteur d'un pamphlet contre l'archevque
de Reims.

Non moins grande tait la terreur  la cour et tout prs du roi.

J'ai dit l'anxit o fut Madame (Henriette) pour certaines choses
imprudentes qui lui taient chappes, et comment on abusa de sa peur.
Cette timidit gnrale rend l'histoire de la cour obscure. La grande
Mademoiselle, et Madame, mre du Rgent, ont seules leur franc parler.
Saint-Simon vient trs-tard; on a tort de le citer pour les
commencements.

Comment remplir les graves lacunes que les mmoires nous laissent?
_Nullement avec les romanciers_, anecdotiers, les Bussy, les Varillas.
_Nullement avec les pamphltaires_; le peu qu'ils ont de vrai est ml
de beaucoup de faux. Il faut patiemment recueillir, rapprocher les
lueurs srieuses que l'histoire littraire et les correspondances
politiques donnent sur l'histoire intrieure de la cour. Il faut
surtout dater les moindres faits par mois, par jour, autant qu'on
peut. Le seul rapport de date peut aider  trouver le rapport de
causalit. Ce qui prcde dans le temps n'est pas toujours une
_cause_, mais  coup sr ce n'est pas un _effet_. Voil dj une
connaissance ngative, qui toutefois ouvre souvent un jour inattendu.

       *       *       *       *       *

Ce qui domine, au reste, toute mthode, toute critique, ce qui me
semble le point de vue suprieur et essentiel, c'est ce que j'ai dit
tout  l'heure pour un des aspects de ce temps, et qui est vrai pour
tous: c'est qu' l'exception de la machine bureaucratique, qui est sa
cration propre, il _achve et finit_ beaucoup de choses, mais _n'en
commence aucune_.

Louis XIV enterre un monde. Comme son palais de Versailles, il regarde
le couchant. Aprs un court moment d'espoir (1661-1666), les cinquante
ans qui suivent ont l'effet gnral du grand parc tristement dor en
octobre et novembre  la tombe des feuilles. Les vrais gnies
d'alors, mme en naissant, ne sont pas jeunes, et, quoi qu'ils
fassent, ils souffrent de l'impuissance gnrale. La tristesse est
partout, dans les monuments, dans les caractres; pre dans Pascal,
dans Colbert, suave en Madame Henriette, en La Fontaine, Racine et
Fnelon. La scurit triomphale qu'affiche Bossuet n'empche pas le
sicle de sentir qu'il a us ses forces dans des questions surannes.
Tous ont affirm fort et ferme, mais un peu plus qu'ils ne croyaient.
Ils ont tch de croire et y sont parvenus,  la rigueur, non sans
fatigue. Cet attribut divin (commun au XVIe sicle),  pas un n'est
rest: _La Joie!_ La joie, le rire des Dieux, comme on l'entendit  la
Renaissance, celui des hros, des grands inventeurs, qui voyaient
commencer un monde, on ne l'entend plus depuis Galile. Le plus fort
du temps, son puissant comique, Molire, meurt de mlancolie.

       *       *       *       *       *

Le sicle qui va suivre Louis XIV ne sera ni protestant ni catholique.
Les deux esprits en lutte au XVIIe, ayant fait leur suprme effort,
ds lors produiront peu dans la sphre religieuse.

Rome, ds 1607, sur le conseil de saint Franois de Sales, dfendit la
spculation, la discussion se rfugia dans le silence. Le rformateur
Saint-Cyran, sincre et vrai prophte, prdit que sa rforme ne
servirait de rien. Le gnie catholique suivit sa voie intime dans la
Direction (casuistique ou quitiste), voie sinueuse, obscure, mais
illumine  la fin par le duel de Bossuet et de Fnelon.

Le gnie protestant, thologico-politique,  travers les hommes et
les rvolutions, eut sa transformation dans Milton, Sidney, Jurieu,
Locke et la constitution de 1688. Heureux vnement pour toute
religion. Car la libert politique qui garde les autres liberts,
celle surtout de l'me religieuse, permet seule  cette me de
chercher librement son Dieu.

Donc, ainsi qu'un fruit mr, rejetant une  une ses enveloppes, finit
par dvoiler son noyau intrieur, ce sicle, vers la fin, rvle le
fond mystrieux que les deux grands partis couvaient.--L'un aboutit 
la dispute sur la direction mystique, la minorit ternelle de l'me
et la _mort de la volont_.--Et l'autre, se posant en face, donne
l'_appel  la volont_, le dogme du contrat social et la dclaration
des droits.

       *       *       *       *       *

Cet appel  la volont, nos protestants le firent en 1689. Ils
rclamrent les tats gnraux. Les _Lettres_ de Jurieu, les _Soupirs
de la France esclave_, ces livres qui feront toujours vibrer les
coeurs, n'ont pas un autre sens. On y dit que la rsolution
pouvantable d'une telle amputation ne pouvait pas se prendre sans
savoir de la France si elle voulait tre ainsi mutile. On y dit
qu'il ne s'agit pas seulement de faire rentrer les protestants, mais
de dlivrer les catholiques et de rendre  la nation la disposition de
ses destines.

Grande et notable diffrence entre les deux migrations. L'migr
royaliste, le Venden de 93, dans leurs vaillants efforts, que
rapportaient-ils? Rien du tout. Rien que nos vieilles misres. Le
despotisme us. L'migr protestant, s'il et eu ici un cho, s'il
n'et t dispers dans l'Europe par la jalousie des puissances, et
rapport la dlivrance commune.

Ce qu'il ne fit pour sa patrie, du moins il aida puissamment  le
faire pour le monde. La folie des prophtes qui ralisent  force de
prdire, le Mirabeau d'alors, Jurieu, la savante pe de Schomberg,
et, ce qui est bien plus, le brlant dvouement des ntres, tout cela
contribua directement et indirectement  la glorieuse rvolution
anglaise.

Je prie mes amis d'Angleterre de me permettre d'y insister un peu. Car
ce point a t trop lgrement indiqu par leurs historiens, mme par
l'illustre et regrett Macaulay. Nos rfugis donnrent  Guillaume et
leur vie et leur dernier sou pour la croisade des liberts communes.
Outre les rgiments qu'ils lui firent, ses sept cent trente-six
officiers taient Franais. Notre France n'tait pas absente au jour
o l'Angleterre crivit le grand mot moderne, le vrai droit divin, le
_libre contrat_.

Et ce droit promulgu dans la mesure prudente d'une nation politique,
les ntres l'universalisrent pour toute nation dans la gnralit
philosophique qui le rendait fcond et conduisait  l'appliquer. Ds
1689, Jurieu, contre Bossuet, posa le droit des peuples, en dfendant
la cause de l'Angleterre devant l'Europe. Locke, comme on sait,
n'crit qu'en 1690. Sidney (antrieur, il est vrai) n'tait pas
imprim. Dans la presse, Jurieu le devance.

De mme que Leibnitz et Newton trouvrent en mme temps le calcul de
l'infini, l'Anglais Sidney et le Franais Jurieu, chacun de son ct,
formulent le contrat social.




HISTOIRE

DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER

LE ROI ET L'EUROPE--FOUQUET--COLBERT

1661


L'Europe data, non sans raison, l'avnement du roi de la mort du
ministre (9 mars 1661), et observa curieusement quel serait le dbut
du rgne. Le premier acte put en donner l'augure, et faire prvoir la
grande rvolution qui devait en marquer la fin.

Entre les corps et les dputations qui vinrent complimenter le roi, il
fit fermer la porte aux ministres protestants, fit chasser de Paris
par un exempt le prsident Vignole, envoy de leur chambre de Castres.
Il leur renouvela la dfense de chanter les psaumes mme chez eux,
supprima leurs colloques, enfin autorisa les enfants  se dclarer
contre leurs pres. Les filles de douze ans, les garons de quatorze,
purent se dire catholiques, s'affranchir, lire domicile hors de la
maison paternelle. Ordre aux parents de n'y pas mettre obstacle et de
pensionner l'enfant converti, quelque part qu'il voult aller (24
mars).

Trois coups en quinze jours, le dernier trs-sensible. Tous les trois
taient demands d'avance par la dernire Assemble du clerg, qui
avait vot ces demandes ds le 6 octobre (1660) et les remit en mars.
Accord sans difficult. La banqueroute imminente que Mazarin lguait
au roi le rendait fort docile pour un corps si puissant, et le seul
riche, celui qu'on pouvait dire le grand propritaire de France, avec
qui il aurait si souvent  ngocier!

Le roi, _donn de Dieu_, tait fort impatiemment attendu du clerg.
D'autre part, le peuple misrable, excd des dix-huit annes de
l'interminable ministre, plaait un grand espoir de soulagement dans
son jeune roi. Il semblait que la France dt rajeunir. Ds le temps de
la Fronde, la blonde figure de cet enfant svre, quand on le mettait
 cheval pour un lit de justice, charmait la foule, faisait larmoyer
les bonnes femmes, comme celle d'un ange sauveur. Il n'avait pas douze
ans, que les visionnaires, Morin, Davenne et autres, lui adressaient
leurs rveries et le nommaient le bras de Dieu.

Plus tard, un demi-fou, un brlot des Jsuites, l'intime ami du
confesseur du roi, Desmarets, le promet aux dames dvotes comme un
vengeur suprme qui purgera l'Europe des Turcs, des Huguenots, surtout
des Jansnistes.

L'objet de cette grande attente, le roi n'en tait nullement tonn.
Il tait n en plein miracle; il tait le miracle mme, demand par
son pre, consacr par sa mre dans la fondation du Val-de-Grce,
form, nourri dans cette religion, hors de l'humanit  une distance
prodigieuse. Ses Mmoires, crits (ou du moins copis) de sa main,
tmoignent de sa conviction forte, paisible: il croyait Dieu en lui.

Cela ne s'est jamais vu au mme degr ni avant ni aprs. Comment
russit-on  oprer ce vrai miracle d'une foi si robuste, d'un tel
culte du moi? Nulle flatterie n'y aurait suffi. Il y fallut une chose,
en ralit grande et rare, l'assentiment public et l'universelle
esprance.

L'adoration peut faire un sot. Et, d'autre part, le plaisir et
l'empressement des femmes pouvaient faire un homme nerv. L'effet fut
autre. Il resta judicieux, haut, sec et dur, trs-froid. Tout cela lui
venant comme chose due, agit peu sur lui. L'orgueil le conserva, dans
sa forte mdiocrit. Mme en ses passions et ses plus grands
emportements, au fond, il ne se livrait gure.

Il avait encore une bonne chose pour rester ferme dans sa divinit,
une grande ignorance. S'il et su un peu, il aurait dout. Il et
hsit quelquefois. Mazarin y pourvut. Sauf quelques mots de l'Europe
au sujet du mariage, quelques conseils _in extremis_, il ne lui apprit
rien. Il dut se former lui-mme, et de ce que plus tard Colbert,
Louvois, lui dirent, il ne prit que ce qu'il voulait. De l cette
srnit, cette grce souveraine qu'il n'et eues jamais, s'il et su
les obstacles et les difficults relles, les frottements de la
machine. Dans ses instructions  son fils, il lui conseille de se fier
 Dieu, qui agira par lui, de savoir peu, et de trancher.

Mais ce qu'il sut trs-bien, grce  la pnurie o Mazarin l'avait
laiss dans son enfance, c'est qu'un roi qui voulait de l'argent
devait tenir les clefs de la caisse et se faire son propre intendant.
Cela lui donna une grande assiduit au conseil, et pour toute sa vie.

Lorsqu' la mort de Mazarin les ministres lui demandrent  qui
dsormais ils devaient s'adresser, il rpondit:  moi.

Dans cette dclaration, trs-populaire, du roi, tout le monde admira,
bnit la grandeur de courage qu'il tmoignait en prenant une telle
charge. Le surintendant des finances, Fouquet, en rit sous cape, ne
croyant pas  sa persvrance, et ne voyant pas derrire lui son
mortel ennemi, son successeur Colbert.

Les Colbert offraient le contraste d'une origine fort roturire et de
marchands, avec une grande bravoure, le courage militaire et
l'intrpidit d'esprit. Colbert eut trois fils tus sur le champ de
bataille, ou blesss. Ce courage, dans un des membres de la famille
(leur oncle, le conseiller Pussort), tournait  la frocit. Pour le
ministre, ceux qui le virent avouent n'avoir rencontr nulle part un
homme de tant de coeur, qui et un caractre si fort, mais si violent.

Un honnte homme tait sorti de la plus sale maison de France. Colbert
tait intendant de Mazarin. Il avait mani ses vols, en gardant les
mains nettes, trs-probe  l'gard de son matre. Du reste, il n'eut
pas du tout la tradition de Mazarin, mais plutt quelque chose de
l'me de Richelieu, son patron, son idole, et l'unique saint de son
calendrier.

Comment prit-il le roi? par deux choses trs-simples: 1 en lui
donnant dans la main plus d'argent qu'il n'en avait vu de sa vie; 2
en lui persuadant qu'il ferait tout lui-mme, lui montrant pices et
chiffres, du moins quelques calculs sommaires, qui lui firent croire
qu'il tenait tout.

La fortune de Mazarin, la plus grande qu'un particulier ait jamais
faite, tait de cent millions d'alors. Il y avait quinze millions en
espces, cachs dans des forteresses. Fouquet n'en dit rien, et
Colbert le dit. Le roi, en laissant  la famille la fortune apparente,
saisit la fortune cache, et se trouva un moment le seul riche des
rois de l'Europe.

Fouquet se croyait fort. Il tait aim de la reine mre, et il avait
gard sa premire place, celle de procureur gnral au Parlement. Il
ne pouvait tre jug que par ses collgues.

Fils d'armateurs bretons, ce jeune homme plein d'esprit et de feu
avait apport aux affaires le gnie paternel, les gots alatoires des
grands joueurs de mer, sur terre hardis pirates. Il comprit tout
d'abord le fin du gouvernement d'alors, qui tait une exploitation.
Prendre peu, c'tait hasardeux. Mais, en prenant beaucoup, on pouvait
se crer une police qui tiendrait tout, le roi et les ministres mme.
Police? parlons mieux, amiti avec les grands seigneurs, que lui,
Fouquet, _aiderait  soutenir leur rang_, et qui diraient ce qu'ils
verraient ou ce qu'ils auraient entendu. M. de Brancas avait eu de
Fouquet 600,000, M. de Richelieu 200,000, M. de Crqui 100,000 livres.
La Beauvais, dont les yeux, disons mieux, l'oeil unique, eut le
premier amour du roi et en qui il avait encore confiance pour ces
petites choses de jeunesse, eut aussi 100,000. Combien cotait 
Fouquet le beau Vardes, l'homme le plus couru des belles dames, le
mieux pos pour voir, savoir, pour tirer d'elles le secret des maris?

Avec tout cela Fouquet n'tait pas fort. Et, s'il se maintint sous
Mazarin, malgr Colbert, c'est que Mazarin ne pouvait le prendre qu'en
se prenant lui-mme, en ouvrant au grand jour le gouffre de la ruine
publique. Mme aprs Mazarin, la ruine de Fouquet, effrayant la
finance, aurait arrt la machine. On attendit l'poque principale des
rentres de l'impt, qui, dans ce royaume agricole, se faisaient aprs
la moisson.

Retard de quatre mois (de mai en septembre). Profitons-en pour
regarder l'Europe.

Sa situation favorise tonnamment le nouveau rgne. Nous aurons beau y
regarder, nous ne pourrons y dcouvrir le moindre obstacle qui puisse
arrter le jeune roi. Matre ici par l'effet d'une idoltrie
singulire, il le sera ailleurs par l'universel puisement.

L'Espagne n'est plus une puissance; c'est une proie. Elle ne parvient
pas seulement  arrter les Portugais, qui y entrent quand ils
veulent. La seule difficult pour envahir l'Espagne, c'est dsormais
de s'y nourrir. L'alouette ne traverse les Castilles qu'en portant
son grain.

Mais la Flandre n'en est pas l. Elle attend dsormais nos armes,
qu'elle entretiendra.

L'Empire soutiendra-t-il l'Espagne? la lassitude de la guerre de
Trente-Ans subsiste, et les solitudes qu'elle fit ne sont pas
repeuples. Le jeune empereur Lopold aura assez  faire et contre sa
Hongrie, et contre l'empire turc, galvanis par les deux Kiuperli.

Cet empire turc qu'on croit fini, le second Kiuperli le fait marcher
au Nord. Du dsert turc, il tire deux cent mille hommes pour envahir
le dsert de Hongrie. Voil l'effroi de Lopold. S'il pense 
l'Occident, ce sera tout au plus pour s'entendre avec le plus fort et
retenir part dans les vols.

O sont donc aujourd'hui les colosses du XVIe sicle, les
Charles-Quint, les Philippe II, les Soliman et les lisabeth? Et
l'Italie de Charles VIII, de Franois Ier, o est-elle?  quelle
profondeur maintenant, recule dans la mort, enterre deux fois,
oublie presque! Rome mme, la Rome de Jules II et de Sixte-Quint?
Plus dchue encore en Europe que solitaire en Italie.

Le pape rel, qu'on ne s'y trompe pas, et l'_vque des vques_,
c'est ce jeune roi de France. Bon danseur et beau cavalier,  ces
traits il est reconnu le pilier de l'glise. La Vallire, Montespan,
Fontanges, etc., n'y feront rien. Entre lui et le pape, c'est lui que
les Jsuites suivent et choisissent (1681). En le menant, ils furent
mens eux-mmes par l'entranement gnral, en le confessant
l'adorrent, et ne connurent gure d'autre Dieu. Rien, rien ne se
prsente qui puisse l'arrter en ce monde.

L'Angleterre moins qu'aucune chose, comme on va le voir tout 
l'heure.

En vrit, je ne vois sur le globe que l'imperceptible Hollande qui
pourrait le contrarier. Mais elle est gouverne par le parti
franais.

Avant que le roi ait rien fait, tous les rois vont lui cder la
prsance. Du plus lointain orient de l'Europe, la Pologne vient lui
faire hommage, implorer la sagesse du nouveau Salomon, le prier
d'arrter les Russes par son intervention, lui offrir la couronne
pour un Conti ou un Cond.




CHAPITRE II

MADAME--CHUTE DE FOUQUET--LA VALLIRE

1661


L'aurore du nouveau rgne, l'espoir illimit, vague, d'autant plus
charmant, qui s'attache aux commencements en toute chose, s'exprima
par l'apparition de madame Henriette, fille de la reine d'Angleterre
et soeur de Charles II. Elle pousa Monsieur, frre de Louis XIV, le
30 mars, vingt jours aprs la mort de Mazarin.

Elle avait t leve en France, tait toute Franaise, et pourtant 
son mariage,  son installation dans sa cour du Palais-Royal, puis 
Fontainebleau, elle produisit tous les effets de la plus douce
surprise. Ds ce jour, les gens de mrite sentirent qu'ils taient
vus, distingus, bien voulus, et par une personne qui sentait les
moindres nuances. Elle seule sut distinguer les hommes, dit la Fare,
et personne aprs elle. Molire, qui s'tablit alors au thtre du
Palais-Royal, reut le premier ce regard. Le charme d'Henriette n'est
nullement tranger aux caractres de femmes qu'il traa alors et plus
tard, surtout  celui de Lonor dans l'_cole des Maris_, d'Henriette
des _Femmes savantes_, etc.

Le roi ne fut pas le moins touch. Il l'avait ddaigne enfant: femme,
il la regretta.

Il faut remonter quelque peu pour comprendre la cour.

La famille de Mazarin tait un flau. Le bataillon de ses nices (fort
nombreuses) tait n, form, sous l'toile de la reine de Sude, qui
vint  Paris en leur temps. Le cynisme altier de Christine, ses
courses errantes et son dvergondage, comme d'un vaisseau sans
gouvernail, enfin le coup royal qu'elle frappa sur Monaldeschi, tout
cela les avait blouies, si bien qu'elles prenaient son costume, et
beaucoup trop ses moeurs. Une autre singularit de ces Mazarines,
c'est que leur frre,  l'instar des Conds, admirait, clbrait, les
charmes de ses soeurs, et vivait avec elles dans une peu difiante
union.

L'ane, Marie, sombre Italienne aux grands yeux flamboyants, avec un
esprit infernal et l'nergie du bas peuple de Rome, enveloppa un
moment le froid Louis XIV d'un tourbillon de passion. Elle et t
reine  coup sr si son oncle n'avait dcouvert son ingratitude: elle
travaillait dj  le perdre. Donc il maria le roi  l'infante
d'Espagne, qui toit une naine, replte, le cou court, la taille
entasse. La question restait tout entire avec un tel mariage. Marie,
que Mazarin voulait marier en Italie, croyait bien,  sa mort, qu'elle
resterait ici, reprendrait ascendant. Mais elle eut beau prier,
pleurer, se jeter  genoux, le roi confirma son exil.

Restait sa soeur Olympe, plus dangereuse encore, me et visage noirs,
qui n'en avait pas moins un attrait de malice. Elle avait t pour le
jeune roi comme une camarade; elle jouait la comdie avec lui, se
prtait  tout pour le prendre. En vain. Mais, marie, comtesse de
Soissons, au moins par l'adultre, les basses complaisances,
l'amusement d'un salon o elle attirait les plus belles, elle tenait
le roi prs d'elle, et il y venait tous les soirs. L'avnement
d'Henriette heureusement ta au roi le faible qu'il pouvait garder
pour Olympe. Il chargea le beau Vardes de l'en dbarrasser, de s'en
faire le galant. L'un semblait n pour l'autre; on n'et pas pu
trouver un couple plus pervers.

Henriette, au contraire, quelles qu'aient t les taches de sa vie,
tait d'une extrme bont, qui ne s'est plus retrouve en ce sicle.
La Montespan n'amusa que par la mchancet. Et madame de Maintenon eut
un sobre esprit ngatif, toute rserve, blmant sans blmer, qui
schait et strilisait. Henriette n'tait que bienveillance. Pour
briller, elle n'avait nul besoin de critique, ni mme de saillies.
Elle fut toute douceur et lumire, sympathique pour tous, bonne mme
pour ses ennemis.

 dix-huit ans, elle annonait une maturit singulire. Et, en effet,
elle avait dj travers une longue vie. Elle naquit d'un moment mu;
et il y paraissait. En pleine guerre, Charles Ier, le roi errant des
Cavaliers, rejoint  Exeter sa peu fidle pouse, qui avait tant
contribu  le perdre. N'importe, sans querelle, on s'embrasse pour la
dernire fois. De l notre Henriette, qui nat attendrissante, d'une
larme et du baiser d'adieu.

La mre accouche en pleine guerre, sous le canon, dans une place
assige, fuit avec un amant, se sauve en France. Le berceau reste en
gage aux mains des Puritains. Les exemples bibliques ne manquaient pas
pour les meurtres d'enfants. Cependant elle vit, et  deux ans va
rejoindre sa mre. C'tait aller d'une rvolution  une autre, du Long
Parlement  la Fronde, des batailles aux batailles, alterner les
misres. La cour de France fuit  son tour, et la reine d'Angleterre
est oublie au Louvre, souvent l'hiver sans pain ni bois. L'enfant
restait au lit, faute de feu.

Elle avait cinq ans en 1649, quand on dcapita l-bas son pre. Ici sa
mre, avec son bel Anglais (qu'elle pousa, dit-on), vivait fort mal:
battue, pille par lui, ds qu'il venait un peu d'argent. C'est toute
la moralit que la petite eut sous les yeux.

Les trois enfants, Charles II, Jacques, et Henriette bien plus jeune
qu'eux, vivaient ensemble, trs-unis. Le premier, qui n'eut jamais ni
coeur ni me, adorait pourtant sa petite soeur. Pour elle, elle
n'aima, je crois, jamais rien que ses frres, et ne vit jamais que
leur intrt, qui fut toute sa politique, toute sa morale. Jouet du
sort et des vnements, elle flottait et n'eut gure de foi que le
sentiment de famille. Elle faillit mourir un jour de la fausse
nouvelle que Jacques tait tu. Pour rtablir, affermir Charles II,
elle et voulu pouser le roi et donner  son frre l'appui de la
France. Mais elle ne fut jamais la femme matrielle qu'il fallait 
Louis XIV. Alors surtout elle tait maigre; il ne sentait pas sa
grce, ou, s'il en convenait, c'tait pour regarder la charmante
enfant, sage et douce, comme une relique, une sainte de chapelle. Ce
qu'il exprimait par un mot assez sec: J'ai peu d'apptit pour les
petits os des Saints-Innocents.

Henriette tait leve aux Visitandines de Chaillot, fondes par sa
mre, et diriges par mademoiselle de La Fayette, la divinit de Louis
XIII, laquelle (on l'a vu) avait esquiv le trne de France. Cette
dame, canonise vivante, couvrait de sa saintet un couvent
trs-mondain, un parloir trs-galant, et qui de plus tait un centre
politique, le foyer souterrain de la rvolution catholique
d'Angleterre. Belle expiation pour la veuve, non irrprochable, de
Charles Ier. L'instrument naturel de ce grand vnement pouvait tre
la jeune Henriette, si elle pousait au moins Monsieur, frre de Louis
XIV, et si elle gardait son jeune ascendant sur Charles II, qui
l'avait tant aime.

Charles II avait fait comme son grand-pre maternel Henri IV. Pour
rgner, il fit le saut prilleux. Il jura tout haut la foi
protestante, assurant tout bas la France et l'Espagne qu'il se
referait catholique, autrement dit roi absolu. Sous le prtexte du
mariage projet de sa soeur avec Monsieur, la reine d'Angleterre alla
le voir, le sommer de sa parole et le tenter par l'argent de Louis
XIV; sa mre venait le prier de rentrer dans les voies de Charles Ier,
dans le chemin de l'chafaud. Mais on n'espra le corrompre qu'en lui
menant son bijou, la dlicieuse Henriette. Innocente Marie Stuart,
dont on abusait pour la trahison.

La cour de France tentait le roi et tentait la nation. Au roi, on
proposait un mariage de Portugal, norme d'argent comptant.  la
nation, l'avantage de voler l'Espagne sur toutes les mers. Louis XIV
soldait une arme anglaise, auxiliaire du Portugal, contre son
beau-pre, le roi d'Espagne, dont la veille il venait de presser la
main.

Madame mut fort la cour d'Angleterre. Elle avait l'attrait singulier
de ceux qui ne doivent pas vivre; elle ressemblait plus au dcapit
qu' sa ptulante mre. (_Voy._ le petit portrait, si ple, de Charles
Ier qui est au Louvre.) C'tait l'ombre d'une ombre, comme une fleur
sortie du tombeau. Sur le vaisseau mme qui la ramena, de violentes
passions clatrent. La traverse fut longue, elle fut trs-malade et
dangereusement, presque  mourir. L'ambassadeur Buckingham, et
l'amiral qui la menait, se disputaient cette mourante, taient prs de
tirer l'pe. Elle se remit un peu enfin, aborda, et on put la marier.

Pour cette personne si frle, c'tait un bonheur d'avoir un mari comme
Monsieur, qui n'tait gure un homme, qui n'aimait pas les femmes, et
qui, selon toute apparence, sauverait  la sienne les fatigues de la
maternit. Jusqu' douze ou treize ans, on l'avait lev en jupe de
fille, et il avait l'air en effet d'une jolie petite Italienne. Il
avait beaucoup vcu chez la Choisy, femme d'un officier de sa maison,
dont le fils passa de mme sa jeunesse habill en fille, et comme
telle, accept des dames qui couchaient parfois avec elles cette
poupe, sans danger pour leur sexe.

Monsieur tait le plastron de son frre; le roi s'en moquait tout le
jour. La reine mre, dans leurs disputes, ne manquait pas de juger
pour l'an et de faire fouetter l'autre. Il eut le fouet jusqu'
quinze ans. Il faut voir dans Cosnac les efforts inutiles de ce bon
domestique pour en faire un homme. Il n'y russit pas. Madame se
trouva avoir une fille pour mari.

Monsieur avait vingt ans, Madame dix-sept. Mais il tait rest enfant.
Il passait tout le temps  se parer,  parer les filles de la reine,
ou ses jeunes favoris. Il reut bien Madame, mais comme un camarade
qui l'amuserait, sur qui il essayerait les modes. Il n'imaginait pas
avoir  lui dire autre chose. Il la montrait, voulait qu'on la trouvt
jolie, et pourtant, par moments, il craignait qu'elle ne le ft trop
et plus que lui, qu'elle ne lui enlevt ses petits amis, Guiche,
Marsillac et autres.

C'tait l sa seule jalousie. Quand il la vit admire, entoure, il
fut ravi, pensant que sa cour deviendrait la vraie cour royale. Mais
il le fut encore plus quand il vit le roi amoureux d'elle, pensant
qu'elle le protgerait, que par elle il aurait ce que ses favoris
voulaient et ce que refusait son frre, un apanage, comme avait eu
Gaston, la royaut du Languedoc.

La joie de Monsieur fut au comble, lorsqu' Fontainebleau il vit le
roi ne pouvoir plus se passer de Madame, arranger tout pour elle,
chasses, bals et parties, et la faire enfin la vraie reine. Il pensa
qu'il gouvernerait. Madame aussi n'en tait pas fche, et laissa
faire. Elle fut la desse, l'idole du lieu. Quelle que ft la lgret
de son ge, elle rflchissait; sa puissance sur le roi tait
justement ce que sa famille avait le plus dsir, ce qui assurait
Charles II sur ce trne branlant, sanglant, et tout chaud de Cromwell.
Elle servait son frre, le sauvait peut-tre dans l'avenir. Sa mre,
au couvent de Chaillot, pensait que Dieu se sert de tous moyens, et
que cet entranement du roi pourrait avoir de grandes consquences
pour la conversion de l'Angleterre et le triomphe de la religion.
Madame essaya plus tard de faire rompre son mariage. Mais je crois
que, du premier jour, elle le trouva fort ridicule, conut d'autres
penses. La jeune reine pouvait mourir; quoique son gros visage
d'enfant bouffi ne ft pas sans clat, elle venait d'une race
malsaine, d'un pre us (qui eut trente ou quarante btards), et les
enfants qu'elle eut, gnralement ne vcurent gure. Sa survivance
revenait  Madame incontestablement. Monsieur n'aurait fait nul
obstacle; il l'aurait quitte avec joie pour pouser le Languedoc et
trner l avec ses favoris.

La reine, quoique enceinte  ce moment, fut oublie tout  fait de
Louis XIV  Fontainebleau. Il s'occupa uniquement de sa belle-soeur.
Cette grande fort mystrieuse et coupe de rochers, isole, permet
peu l'tiquette. Leurs promenades solitaires duraient fort tard la
nuit, et jusqu'au jour (en juin). Madame, obissante, n'objectait
rien, ni l'opinion, ni sa sant. Le roi n'y pensait pas. Il eut toute
sa vie l'insensibilit de l'homme bien portant qui ne mnage en rien
les faibles. Le bon portrait du Louvre nous le donne, comme il tait,
jeune homme  cheveux bruns,  petites moustaches, l'air sec et
positif. Il a de sa mre une dlicatesse de teint trs-noble et peu
commune, mais la lvre autrichienne du grand mangeur, une bouche
dplaisante, sensuelle et lourde, et qui accuse aussi le mpris de
l'espce humaine.

Ce que Madame avait le plus  craindre, maladive et mal marie,
c'tait une grossesse qui la tuerait peut-tre ou confirmerait son
mariage. Tous tournaient autour d'elle, Buckingham surtout,
l'ambassadeur, fils de l'amant d'Anne d'Autriche, et le jeune comte de
Guiche qui professait un culte pour elle, culte thr pour un esprit.
Le roi tait jaloux de Guiche qui tait exactement de son ge, mais
bien plus agrable, et que Madame ne semblait pas har. Cela plus
qu'aucune autre chose dut le piquer, jaloux et absolu, comme il tait.
Sa vanit en jeu et tout bris pour un caprice, et pour tre le
matre. Madame, ds l'enfance, voyait en lui le roi, celui de qui
pouvait dpendre le sort de sa famille. Elle le dit elle-mme, elle
lui fut toujours soumise et seroit morte plutt que de dsobir en
aucune chose.

Le 23 juin, Charles II, pay, mari de la main de Louis XIV,
conformment  leur trait secret, consomma son mariage avec la
Portugaise; et le 27, le jour o la cour de Fontainebleau eut la joie
de cette nouvelle, la soeur de Charles II devint enceinte.

L'intime union des deux rois, si dangereuse  l'Angleterre, et
qui rendit la France si terrible  l'Europe, se resserra ainsi
de deux manires; mais bien aux dpens de Madame, qui redevint
trs-languissante. Elle ne dormait pas dans sa grossesse, sinon
 force d'opium. Elle tait toujours sur son lit. Mademoiselle
de Montpensier, qui l'y vit, lui trouva bien mauvaise mine, et
fut frappe de sa maigreur.

Madame de Motteville et Cosnac disent qu' la naissance des enfants de
Madame, c'tait le roi qui s'en rjouissait, et qu' leur mort, si
Monsieur n'en riait, tout au moins il n'en pleurait pas. Cela se vit
surtout  une couche o elle faillit prir; Monsieur s'en alla
s'amuser.

Madame par trois fois eut prise sur le roi, les premires fois par
l'amour, en dernier lieu par les affaires et par le besoin qu'il eut
d'elle pour influer sur Charles II.

Monsieur avait d'abord t ravi de l'importance nouvelle que lui
donnait sa femme. Mais on ne lui permit pas d'tre si froid: on le
fora d'tre jaloux. La reine mre, qui l'tait extrmement de Louis
XIV, fit crier Monsieur, cria elle-mme. Elle lui avait pass sa
vieille femme de chambre, une ngresse et autres; elle ne lui passa
pas Madame, dont l'ascendant et annul le sien. De toutes parts on
travailla. On rappela doucement au roi que la reine en serait
chagrine, et pourrait manquer son Dauphin. On lui rappela qu'il
venait d'tablir un conseil de conscience pour mieux rgler l'glise;
un tel amour allait-il bien avec ces prtentions d'austrit? Enfin,
ce qui agit mieux, on exalta le gnie de Madame: on fit entendre au
roi qu'une personne suprieure  ce point voudrait le gouverner, ou
que du moins on le croirait men par elle.

Cela le rendit bien pensif. Et, d'autre part, Madame eut peur du
bruit. Il fut convenu entre eux que le roi, pour aller chez elle,
ferait semblant d'tre pris d'une petite fille, la Vallire, que la
Choisy venait de donner  cette princesse. Il y eut un grand accord
pour cette affaire. Les complaisants habituels des plaisirs du roi
travaillrent dans le mme sens que la reine mre et les dvots, pour
le sparer de Madame. On poussa la Vallire, qui tait trs-nave: on
agit sur son coeur; on lui fit dcouvrir qu'elle aimait le roi. Puis,
le bouffon Roquelaure, brutalement, chez Madame, la mne au roi tout
droit, la dnonce, lui dit qu'elle est folle de lui. Le trait porte:
le roi la voit rougissante, perdue, abme dans sa honte; il devient
lui-mme amoureux.

Ce premier rgne de Madame avait dur trois mois (mai-juin-juillet).
En aot, la Vallire succda. Le 17, Fouquet invita toute la cour 
son chteau de Vaux. Il y eut une prodigieuse fte, un dner de six
mille personnes. Le chteau, premier type de ce que le roi fit plus
tard  Versailles, tait une merveille d'eaux jaillissantes, une
ferie. Fouquet, qui y mit des millions, comptait, selon toute
apparence, prendre son jeune roi dans cette maison de volupts, comme
Zamet eut chez lui Henri IV, et Montmorency Henri II.

Molire y donna les _Fcheux_. Fouquet lui-mme, par un auteur  lui,
en fit faire le prologue, o audacieusement on exaltait la _justice_
du roi. C'tait dire que Fouquet ne craignait rien pour lui. Le roi,
outr, voulait le faire arrter  l'heure mme. Sa mre s'y opposa,
et on sut le distraire par une puissante diversion.

Dans les _Fcheux_, le roi avait, dit-on, dict ou inspir la jolie
scne du chasseur. Le vrai fond de la fte de Vaux fut rellement une
chasse. La chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au
filet. La chasse de la Vallire pour la livrer au roi. Les
complaisants y travaillaient. La petite personne avait deux
singularits, trs-ravissantes, au dfaut de grande beaut, c'est
qu'il n'y en eut jamais une si amoureuse, et pourtant si pudique, si
craintive, si honteuse du mal (jusqu' risquer sa vie). Il fallut une
surprise. Vardes, Saint-Aignan et autres, dans le trouble de la fte,
sous je ne sais quel prtexte, l'attirrent; on la prit au pige (17
aot).

On devinait si bien ce grand mystre, que Fouquet, qui avait des gens
pour flairer tout, avait d'avance essay d'acheter la protection de la
future matresse. On en profita contre lui; on fit croire au roi, tout
mu d'elle  ce moment, que Fouquet avait l'insolence de vouloir tre
son rival, que peut-tre il l'tait dj. Il y avait une figure blonde
aux peintures d'un salon; on dit au roi que c'tait la Vallire; fable
absurde, mais sa fureur jalouse l'accepta sans difficult.

Pour perdre plus srement Fouquet, on le faisait trs-redoutable. Et
en cela on conseillait mal le roi pour sa dignit. On lui fit faire
des choses basses, ruser, mentir, conspirer contre son sujet. Fouquet
le voleur, au contraire, se conduisit en chevalier. Sur un mot qu'on
lui dit que le roi ne pouvait lui donner certaine distinction, s'il
gardait son ancienne place de procureur gnral au Parlement, il la
vendit, en tira un million, et le remit au roi, qui accepta.
Dissimulation honteuse, inutile. Le Parlement tait par terre et ne
pouvait se relever. La forteresse de Bellisle, que Fouquet avait
fortifie, n'et pas tenu pour lui. Lui-mme, en ses papiers, dit
qu'il ne pouvait que se sauver; et encore, o? il ne le savait pas. Il
et t livr, o qu'il allt. Nul tat ne l'aurait gard contre Louis
XIV. Le roi l'emmena jusqu' Nantes pour l'arrter (5 septembre). Il
et pu l'arrter partout.

On put voir, ce jour-l, qu'il y avait deux peuples en France. Celui
d'en haut, la cour, les belles dames et les beaux esprits, pleurrent
Fouquet. Mais le peuple d'en bas faillit le mettre en pices. Les
gardes eurent peine  le dfendre. Il avait mrit ces sentiments
divers. Sa police parat avoir t dirige par une dame Duplessis
Bellivre, qui lui achetait des femmes et des secrets, d'autre part,
par le protestant Plisson, que le roi employa plus tard  brocanter
des consciences. Il y avait dans ses pensions de gens de lettres des
choses surprenantes; il donnait, par exemple, 12,000 francs par an
(somme norme)  Scarron; tait-ce bien pour les beaux yeux du
cul-de-jatte? La trs-jeune madame Scarron, jolie, froide et discrte,
tenait l un salon ml o tous se rencontraient, et le vieux Paris de
la Fronde et des jeunes gens du nouveau rgne; elle-mme tait bien
chez les dames du parti dvot.

On trouva chez Fouquet de quoi le faire pendre, un plan de guerre
contre le roi, des ordres pour fondre des balles, des serments de
capitaines prts  lui, Fouquet. Sa dfense consistait  dire que
c'tait un vieux plan, fait, non contre le roi majeur et fort, mais
contre le roi alors sous Mazarin. Quant aux vols, tout ce qu'il
disait, c'est que Mazarin volait aussi. Non content de voler, il
aidait toute la finance  faire comme lui. Les financiers ne prtaient
plus  Mazarin, mais personnellement  Fouquet, qui se trouvait ainsi
l'emprunteur universel. Il prtait  l'tat, et pour se rembourser il
levait l'impt, et le versait dans sa propre caisse.

Effroyable gchis.  la banqueroute de 1648, Mazarin avait pay en
papiers dont on ne donnait pas dix pour cent, Fouquet et ses amis les
rachetaient  ce prix, et les mettant aux caisses publiques comme bons
et valables, gagnaient ainsi 90. Le Parlement montra une lenteur, une
mollesse coupables  juger un procs si clair, et il le finit
honteusement par un arrt de bannissement qui et laiss Fouquet libre
d'aller s'amuser  Venise et partout en Europe. La haine personnelle
de Colbert ne le permit pas.

Sans cette haine, on n'et pas fait justice. En frappant les petits
voleurs on aurait pargn le grand. Le roi garda Fouquet et l'enferma
 Pignerol jusqu' sa mort.

Les financiers taient un parti odieux, mais serr et compacte, qui
avait ses racines et  la cour et dans la haute bourgeoisie. Ils
avaient avec eux une classe plus intressante, les petits rentiers,
qui tait tout un peuple dans Paris. L'meute cependant n'tait pas 
redouter. Le danger tait qu'on n'agt sur le roi, qu'on ne lui ft
craindre les suites de mesures hardies que l'on allait prendre; mais
la violence de Colbert trouva un ferme point d'appui dans la sche
duret de son matre, dans ses besoins d'argent. La succession de
Mazarin avait fourni l't, que ferait-on l'hiver? Colbert se chargea
d'y faire face par une grande razzia sur la finance et les comptables.
La chambre de justice que l'on cra devait s'enqurir de leurs biens
et des sources de leur fortune, en remontant  Richelieu et jusqu'
l'anne 1635. Ordre de prouver en huit jours, sinon tout saisi dans un
mois. _Appel du roi au peuple_ dans toutes les chaires des glises,
pour qu'il dnonce les abus.

La chambre de justice envoie ses agents en province pour encourager,
_rassurer les dnonciateurs_. On frappe en haut, en bas.

Un Gungaud (puissante famille de Paris) est mis  la Bastille, un
financier pendu, des receveurs, des sergents mme. Les traits que
Fouquet avait faits pour l'tat, annuls et casss. Les rentes,
rognes par Mazarin, sont rduites encore par Colbert.

Et, ce qui fut trs-vexatoire, c'est qu'on chercha en remontant ceux
qui avaient gagn  certaines poques o l'tat remboursait, et qu'on
les obliget de restituer le gain fait par leurs pres ou par les
premiers possesseurs. Le roi crut faire grce  plusieurs en les
rduisant des deux tiers.

Paris fut trs-mu, mais gnralement la province, surtout le petit
peuple, salua _la Terreur_ de Colbert de ses applaudissements. La
vrification des dettes des villes, redoute des notables qui en
maniaient les fonds, causa une grande joie  ceux qui n'taient rien.
En Bourgogne particulirement, les tats et le Parlement, les
honorables bourgeois voulaient rsister  Colbert; il y eut meute,
mais contre eux. La _populace_, se choisissant pour chefs des
vignerons, des tonneliers, des savetiers, faillit tomber sur les
_dfenseurs des liberts provinciales_; elle prit les armes pour le
roi, qui protgea les notables  grand'peine.




CHAPITRE III

LE COMPLOT CONTRE MADAME--MORIN BRL VIF

1662-1663


On fait communment deux parts dans le rgne de Louis XIV: les belles
annes o, sous l'influence de Colbert, il se serait maintenu
indpendant des influences du clerg, et la mauvaise poque o il cda
sans rserve. Division arbitraire. Ds les premires annes, sauf un
moment trs-court, le roi fut l'instrument des rigueurs
ecclsiastiques. Ce que chaque Assemble du clerg avait vot et
demand au roi (en retour du don gratuit) fut, dans les intervalles
d'une Assemble  l'autre, exig de lui par les reprsentants qu'elles
avaient en permanence, lesquels suivaient la cour et ne la quittaient
pas. Les ministres du roi, Colbert et le Tellier, qu'il employait
sans faon aux services les plus bas, dans ses affaires d'amour,
n'avaient nulle action dans la haute sphre morale et religieuse. Le
roi, jeune alors, dpendait peu sans doute de son confesseur ridicule,
le P. Canard (Annat), connu par ses plates brochures (le _Rabat-joie_,
l'_trille du Pgase des Jansnistes_, etc.). Mais l'assesseur
d'Annat, son futur successeur, le dangereux P. Ferrier, savait bien
faire peser sur le roi le poids de tous ses entourages, d'une mre
dvote et malade, de la cour, de la ville, d'une cabale immense qui
dominait Paris.

L'archevch en tait le centre nominal. Mais le centre rel tait
dans les htels des saintes, dans les salons dvots de mesdames
d'Aiguillon, d'Albret et Richelieu (Anne Poussart), chez mesdames de
Gungaud et de Lamoignon, etc. Noblesse, robe et finances, tout
s'associait dans ces bonnes oeuvres. Ces dames charitables,
aveuglment zles, faisaient par charit des actes tranges, par
exemple des enlvements d'enfants, et cela dans l'htel du premier
prsident Lamoignon, qui avait la police du Parlement. Les dames
d'Aiguillon et Richelieu, qui n'avaient pas de famille ou la perdirent
bientt, taient tout entires, corps et biens, lances de toutes
leurs passions, de leur fortune immense, dans l'intrigue dvote, et ne
reculaient devant rien.

Ces dames, fort imaginatives et romanesques, tout aussi bien que les
mondaines, taient menes par le roman religieux. J'appelle ainsi, non
pas un narr d'aventures, mais le mange passionn, les alternatives
orageuses de la direction mystique. Elles lisaient peu la _Cllie_,
le _Cyrus_, les longs plerinages de _Tendre_, qui faisaient les
dlices des Prcieuses et de l'htel de Rambouillet. Mais elles-mmes
faisaient de bien autres voyages dans le champ des visions
allgoriques sous la direction pieuse et galante de Desmarets de
Saint-Sorlin, l'excellent ami des Jsuites. Du reste, les deux mondes
n'taient pas spars, autant qu'on pourrait croire. Aux parloirs des
couvents,  Chaillot, aux Carmlites de la rue du Bouloi, les
mondaines qui y donnaient des rendez-vous  leurs amants (_Voir_
madame de La Fayette) y rencontraient aussi les saintes, ngociaient
et tripotaient ensemble, une oreille  la grce, une oreille 
l'amour. Les profanes attendrissements, les faiblesses de coeur,
n'aidaient pas peu  prparer la sensibilit mystique, voie nouvelle
o entraient alors les Jsuites, trop faibles sur le champ de la
controverse.

Pascal venait de mourir, mais les _Provinciales_ vivaient. Les
Jsuites restaient frapps par deux choses incontestables: 1 Leur
Socit entire tait atteinte; chaque auteur cit par Pascal portait
l'approbation de la Socit. 2 Le monde voyait trop que Pascal, par
pudeur, les avait pargns, omettant le plus fort, leur servile
tolrance des choses sales, leur bassesse pour les avaler, enfin les
tendresses quivoques de la galanterie religieuse.

Il avait soigneusement vit cela, craignant d'branler la confession
et l'glise mme. C'est l qu'ils se rfugirent. Ils enfoncrent
prcisment au lieu qu'il leur avait laiss. Ils y trouvrent
l'_illuminisme_, l'anantissement moral, la mort voluptueuse qu'on
appela plus tard quitisme. C'tait un grand parti sous terre qui
gouvernait beaucoup de femmes, la plupart de ces grandes dames dvotes
dont j'ai parl. L'intendant de madame de Richelieu, l'acadmicien
Desmarets de Saint-Sorlin, tait, quoique laque, leur directeur  la
mode, et des salons son influence s'tendait aux couvents. Il s'offrit
aux Jsuites, mordit leurs ennemis, et devint l'ami le plus cher des
pres Annat, Ferrier, donc bien en cour et  l'archevch. Ses livres
les plus excentriques parurent arms et cuirasss des plus hautes
approbations.

Il n'y avait pas trente ans que le clbre capucin, le P. Joseph,
avait dnonc  Richelieu les _illumins_ dont les doctrines taient
celles de Desmarets. Le ministre controversiste aurait frapp; mais on
lui dit qu'en Picardie seulement il y en avait soixante mille. Il en
fut effray, et recula. Au fait, s'il et puni, o se serait-il
arrt? O commenait la culpabilit? Beaucoup rasaient l'abme ou y
avaient le pied. Tels allaient jusqu'au bout. Tels restaient  moiti
chemin. Tels, adversaires de ces doctrines, en prenaient parfois le
langage, s'garaient par moments aux bosquets de l'_pouse_ dans les
suavits ambigus, dangereuses, du Cantique des cantiques. (_V._
lettres de Bossuet  la veuve Cornuau.)

On dit et on rpte que ce sicle est toute convenance, toute
harmonie. Erreur. Les plus violentes dissonances y crient  chaque
instant. Le roi emploie Colbert pour l'accouchement de la Vallire et
pour l'allaitement du poupon. Il emploie le Tellier, son vieux et
important ministre, pour menacer la gouvernante des filles de la
reine, qui a os griller leurs fentres et les garder des visites
nocturnes du roi. Dans les choses religieuses, mmes dissonances,
effrontes. Desmarets contient dj Molinos. Il professe, sans dtour,
avec privilge du roi et l'autorisation de l'archevque, que, si l'me
sait s'anantir, _quoi qu'elle fasse, elle ne pche plus_. Dieu fait
tout, souffre tout en nous. S'il y a des troubles par en bas, l'autre
moiti l'ignore. Les deux parties, rarfies, finissent par se changer
en Dieu. Et Dieu habite alors avec les mouvements de la sensualit qui
sont tous sanctifis.

Desmarets ne s'en tenait pas  enseigner ces belles choses aux dames
du monde. Il les insinuait  ses colombes, les religieuses. Chose
bien grave, si l'on songe  l'tat maladif, dpendant, de ces pauvres
mes en qui l'enseignement du directeur n'est pas, comme chez les
dames, balanc par la varit des impressions de la vie active, par la
famille qui rappelle au devoir, au bon sens.

Ces doctrines n'taient pas nouvelles. Desmarets les avait seulement
pares de plates allgories et des grotesques fleurs du bel esprit du
temps. Matre chez madame de Richelieu et disposant de sa fortune, il
imprimait ses dangereuses sottises avec un luxe royal, de splendides
gravures. Monument singulier d'ineptie prtentieuse, impudente. Dans
ses _Dlices de l'esprit_, ce prince des sots spirituels donne
l'chelle des intelligences, s'tablit au sommet, et se charge de nous
faire monter.

Tel tait le grand homme du temps et la situation religieuse, quand le
jeune roi, qui voulait tablir partout la prsance de ses
ambassadeurs, fut insult  Rome dans la personne du sien (juin 1662).
Il en poursuivit la rparation avec une pret d'orgueil
extraordinaire. Et nulle satisfaction ne lui suffit. Le nonce envoy
ne fut pas reu. Le roi demanda le passage des Alpes pour faire
marcher des troupes sur Rome. Il se tint prt  saisir Avignon. Le
parlement de Paris et la Sorbonne firent des dclarations contre le
pouvoir illimit des papes.

Tout le parti dvot tait navr. Mais on savait trs-bien, par
l'histoire du pass, que les rois et les parlements ne manquaient
gure, dans ces brouilleries avec Rome, de donner quelque signe
trs-fort de leur orthodoxie. On pleura chez le roi. On lui montra
l'glise en deuil, et la ncessit de consoler la foi. Il ne fut pas
insensible  cela, et il frappa les protestants. Il avait dfendu
leurs petites assembles. Il dfendit la grande qui se faisait tous
les trois ans pour formuler leurs plaintes, et faire face aux attaques
des toutes-puissantes Assembles du clerg catholique.--Autre chose,
de consquence: les catholiques dbiteurs ont trois ans pour payer 
un crancier protestant; dlai fort lastique et qui peut s'allonger.
Le commerce ds lors est impossible aux protestants.

Mais ces perscutions n'avaient pas l'clat suffisant. On regrettait
l'poque o nos rois, en telle occurrence, raffermissaient la foi par
un grand acte populaire, un sacrifice expiatoire, un _exemple_ qui
avertt les _libertins_. Obtiendrait-on cela? L'dit de Nantes
couvrait les hrtiques. On ne brlait plus gure, sauf des sorciers.
Des esprits forts, le dernier brl fut Vanini en 1619. Depuis, la
cour en tait pleine. L'athe Bautru avait t agent trs-confident de
Richelieu; sous Mazarin il amusait de ses impits la dvote Anne
d'Autriche. Comment, aprs avoir endur tout cela, croire qu'on
reviendrait aux bchers?

Le parti des Jsuites en avait bon besoin pour se relever de Pascal,
faire peur aux Jansnistes. Mais le nerf et l'autorit morale leur
auraient trop manqu. Il y fallait deux choses, des fous pour allumer
le feu, et un fou  brler. Leurs amis, les Illumins, pouvaient
procurer l'un et l'autre. Une rare circonstance, c'est que le
Parlement, dsol de sa guerre au pape, tait prt  donner la main
aux Jsuites mmes, s'il le fallait, pour se laver de son impit et
glorifier la religion. Cela se fit ainsi. Cette chose norme, et
incroyable alors, s'excuta par ce triple concert. Le doux parti
mystique, la sainte cabale des bonnes dames, fit la chasse et prit la
victime; le Parlement brla; les Jsuites profitrent.

Il faut rendre  chacun selon ses oeuvres. La gloire en est  l'htel
de madame de Richelieu (Anne Poussart),  son intendant Desmarets, le
charmant directeur.

Il y avait, dans un grenier de l'le Saint-Louis, un voyant qui
s'appelait Simon Morin. Il voyait et prophtisait depuis vingt ans sur
le pav de Paris. Ses doctrines ne diffraient en rien de celles de
Desmarets. Comme lui, il croyait que le saint, l'homme ananti en
Dieu, se difie, donc _devient impeccable_. Dangereuse doctrine. Mais
il ne la portait pas, comme lui, jusqu'au fond des couvents, il ne
l'imposait pas  des filles enfermes, souffrantes, de molle
obissance, qui font voeu de ne pas vouloir. Il tait mari et avait
des enfants. Ses disciples taient des gens libres, deux prtres, deux
dames veuves (la Malherbe et la Chapelle), tous d'ge et de position 
se diriger librement.

Morin avait t perscut souvent, et souvent enferm, parfois  la
Bastille, et parfois aux fous de Bictre, souffrant en grande
patience, et favoris de plus en plus de clestes visions. Ses
penses, imprimes (1647), sont fort troubles, au total, d'un pauvre
esprit, mais simple et doux. Il a fait quelquefois de trs-beaux vers,
un sublime et profond: Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il
aime?

De plus en plus, il se sentit chang; il aperut que l'me de Jsus
tait devenue la sienne. Il commena  croire qu'on avait bien assez
longtemps pens  la mort du Christ et  l'_tat de grce_ o cette
mort nous appelle, que le nouveau Jsus peut faire un pas de plus et
mettre ici l'_tat de gloire_, autrement dit, le paradis.

Cette illusion messianique, qui revient souvent dans le Moyen ge et
que nous avons vue nagure dans l'honnte et trs-pur Messie polonais,
est chose naturelle  l'homme. Qu'on lui pardonne de sentir Dieu en
lui.

Trois mois avant la mort de Mazarin, Morin, voyant que le roi allait
rgner, crut de son devoir de lui notifier aussi son propre avnement
en sa qualit de Jsus. Il lui jeta dans son carrosse un opuscule
intitul: Avnement du Fils de l'homme. C'tait le moment o
Desmarets, dans ses Dlices de l'esprit, venait de se poser en
prophte, en rvlateur. Si Morin tait le Messie, il se voyait
subordonn, ne pouvait plus tre qu'lie, saint Jean, ou
Jean-Baptiste. Cela tait humiliant.

Lui-mme a racont la persvrance admirable, la trame habile de
mensonges, de perfidies, de faux serments, par lesquels il russit 
perdre le nouveau Messie, galant, surpassant l'aptre du diable,
Judas.

Par deux fois il lui jura qu'il tait son disciple, le salua Messie.
Morin le serra dans ses bras, contre son coeur, crut sentir son saint
Jean. Il lui dit tout, et des choses qui n'taient pas trop folles:
qu'il voyait venir le rgne enfin de Dieu le Pre, que le roi n'tait
pas celui qui ferait les oeuvres de Dieu, parce qu'il portait en lui
l'me de Mazarin. Ce mot fut un trait de lumire pour Desmarets. Il
vit par o il pouvait perdre son matre. Il fit causer les femmes en
son absence, et la dame Malherbe, interroge par lui, dit ce qu'il
dsirait: Que, si le roi ne se convertissait, _il faudrait qu'il
mourt_, et que Dieu agt par son fils. Desmarets n'en voulait pas
plus. Avec cela, il court aux Jsuites et au Parlement; il a trouv un
homme qui veut _que le roi meure_, et Morin est un Ravaillac (23 mai
1662).

Il y avait six ans  peine que le Parlement avait dj jug Morin, et
bien jug, le traitant comme fou. Il fallait obtenir que ce grand
corps se djuget, se dmentt, le dclart raisonnable, responsable
et digne du supplice. On y travailla fort longtemps. L'accusation
tait  deux tranchants; l'ide de rgicide qu'on y mlait, absurde et
sotte, la rendait pourtant redoutable. On n'osait y rpondre. Ceux qui
l'eussent trouve ridicule craignaient qu'on ne leur dt: Vous faites
bon march de la vie du roi.

Le roi tait judicieux. Il et empch cet acte hideux, s'il et eu
prs de lui quelqu'un qui l'avertt et lui ft voir la chose. Mais ses
ministres, en ce qui semblait toucher sa personne, n'eussent jamais
desserr les dents. Sa mre, bien moins; elle tait au fond de la
cabale. Les femmes pouvaient beaucoup sur le roi, quelque dur qu'il
ft pour celles qu'il aimait. Elles seules eussent pu,  tels moments,
glisser un mot d'humanit, faire un peu contre-poids  la frocit
dvote. C'est alors qu'on put voir combien la cabale gagnait  ce que
le roi n'et de matresse qu'une jeune sotte, timide  l'excs, perdue
dans son amour et ne sachant rien autre, ne voulant rien savoir, ne se
mlant de rien. Si le roi ft rest sous l'influence de Madame,
celle-ci aurait pu lui donner un conseil, lui parler au moins pour sa
gloire.

Lgre en galanterie, elle ne l'tait point en affaires. Elle y tait
sense, loyale. Par deux fois elle avait conseill trs-bien les deux
rois.

Dans l'affaire de Fouquet, elle dit  Louis XIV qu'il s'abaissait en
faisant  Fouquet l'honneur de le craindre, en allant  cent lieues
arrter un homme qu'on pouvait arrter ici (La Fayette).

Et, dans une autre affaire plus dlicate, quand Louis XIV racheta
Dunkerque aux Anglais, Madame crivit  son frre que cela le
perdrait dans l'opinion (Motteville). Ce rachat, utile  la France
sans doute, lui tait cependant funeste dans l'avenir. Il recommenait
la ruine, la dmolition des Stuarts, nos vrais agents en Angleterre et
nos instruments naturels. Ainsi Madame conseilla loyalement pour l'un
et pour l'autre.

Mais, au moment o nous sommes ici, on avait habilement spar le roi
et Madame, spar et brouill, occupant l'un de la Vallire et l'autre
du comte de Guiche.

Le roi craignait et dtestait l'esprit. Si la Vallire le retint, le
reprit, c'est que c'tait une pauvre fille, toute nature, toute
passion, tout orage, un jouet vivant dans ses mains. La chaleur du
sang plbien (elle n'tait gure noble par sa mre) fondit un moment
la glace royale. Il vit avec surprise tant d'amour, tant d'honntet,
de remords. Cela le charmait. Il prit got  ses larmes. Et il les
renouvelait sans cesse. Tantt c'taient des jalousies, feintes ou
vraies. Tantt des tyrannies. Plus elle tait pudique, plus elle
souffrait de blesser la reine ou Madame, sa matresse, plus le roi la
trouvait touchante et jolie de sa honte. Il avait avec elle des
rendez-vous furtifs. Mais, en mme temps, il la forait de paratre
avec une parure royale. Il l'entretenait des heures entires chez
Madame, dans un cabinet tout ouvert, prolongeant  dessein cette
situation cruelle, et le dplaisir de Madame, et le supplice de la
Vallire qui n'osait pas pleurer.

La situation de Madame tait fort triste. Nous la connaissons tout
entire par elle-mme. Elle a fait tout crire sous ses yeux par
madame de La Fayette, ses fautes mme, autant que la dcence le
permet. Ce sont celles qu'on peut attendre d'une princesse de dix-huit
ans, ne en pleine corruption, en pleine intrigue, n'ayant jamais eu
d'autre exemple, ni de culture que des romans, mais avec cela d'un
coeur doux et charmant et qui ne sut jamais har. Dans ce trs-beau
rcit, modeste, mais bien transparent, on voit les chutes de Madame,
mais en mme temps le noir complot qui se fit pour la faire tomber. Le
grand parti dvot, le tartufe de religion, lui avait fait perdre
crdit. Un tartufe d'amour l'humilia, faillit la faire mourir, un
moment l'annula, au moment mme o sa douceur et pu balancer prs du
roi la fureur du parti dvot.

Le triste et honteux mariage de Madame avec cette fille farde,
minaudire et coquette qu'on appelait Monsieur, constituait une lutte
bizarre, trangement immorale. Cela faisait deux petites cours
jalouses. Les jolis jeunes gens qu'aimait Monsieur devaient se
dcider. Son premier favori, Guiche, laissa Monsieur pour Madame. Plus
tard, un autre, le chevalier de Lorraine, opta contre Madame, prit
Monsieur, la honte et l'argent.

Quand le roi la quitta pour la Vallire, Madame, enceinte et triste,
se laissa consoler par une autre dlaisse, Olympe Mancini, celle que
le roi avait cde  Vardes. Ce don Juan espion, qui n'tait pas fort
jeune, clipsait tous les jeunes par l'agrment, l'adresse, les tours
de chat, les petites noirceurs. Olympe l'accepta, esprant par leur
ligue faire sauter la Vallire, abaisser, avilir Madame, et la rendre
impossible dans l'avenir.

Si on pouvait d'abord obtenir de la princesse qu'elle chasst la
Vallire, celle-ci, comme un livre perdu qui se rfugie dans les
jambes du chasseur, se ft laiss mener chez Olympe, qui l'aurait
acheve, gare, effare, et, de gr ou de force, jete dans quelque
affreux faux pas.

Madame tait bien autrement fine, d'ailleurs, si maladive, et (malgr
ses yeux pleins d'amour) peu amoureuse. Elle ne donnait gure prise.
Mais elle s'ennuyait, aimait  rire, surtout de Monsieur. On savait
tout cela par une certaine Montalais, une de ses filles, qui l'amusait
quand elle tait au lit, et qui tait en mme temps confidente de la
Vallire. La Montalais divertissait Madame surtout en lui parlant des
folies du duc de Guiche. Ce qui l'amusait dans l'affaire, c'est que
Monsieur y perdait Guiche et s'en dsesprait.

Guiche avait vu dans mademoiselle Scudry et ailleurs qu'un hros de
roman ne peut crire  la dame de ses penses moins de quatre lettres
par jour. La Montalais en lisait quelque chose  Madame, qui en avait
bientt assez et s'endormait, de sorte que, pour se faire lire, Guiche
assaisonna ses soupirs de ce qu'elle aimait bien mieux, de
plaisanteries sur Monsieur, enfin de traits hardis qui allaient au
ciel mme, au Dieu d'alors, au roi, jusqu' dire que c'tait un
fanfaron et un dieu de thtre. Madame tait un libre esprit et cette
impit l'amusait.

Mais dans les romans de l'poque, les hros n'crivent pas toujours.
Ils parlent, trouvent moyen de pntrer chez leur princesse sous mille
dguisements. Donc, un matin, la Montalais amne chez Madame une
diseuse de bonne aventure, fort embguine; c'tait Guiche.

Madame de La Fayette assure qu'il n'y avait amour ni d'un ct ni de
l'autre. Mais la chose tait  la mode. Lauzun allait partout suivant
la soeur de Guiche, dguis en vieille, en valet. Ici surtout on ne
pouvait gure penser  mal. Car Madame tait au plus bas; ses mdecins
disaient qu'elle n'avait pas beaucoup  vivre. Pour Guiche il n'y
voulait que le pril, la vanit d'avoir aim si haut. Jamais, en toute
sa vie, il ne fut amoureux que de lui-mme. Molire l'a pris tout vif
dans ce fat (du _Misanthrope_), l'homme si content de lui et si
futile, qui perd le temps  se mirer et cracher dans un puits.
Moquerie amre du puissant mle  ce sylphe de cour, aimable papillon
sans tte, qui ne fit rien que voltiger.

Cette folie n'eut pas moins un effet srieux. La Montalais la conte 
la Vallire, sous le secret. Mais celle-ci avait promis au roi de
n'avoir pas de secret. Elle est embarrasse. Comment trahir Madame?
comment cacher quelque chose au roi? Il vit qu'elle cachait quelque
chose. Elle refuse de le dire. Il est dans une colre pouvantable. La
Vallire, dsespre, veut mourir, s'enterrer au couvent de Chaillot.
Elle y court, mais on n'ose la recevoir. Elle reste au parloir couche
par terre, hors d'elle-mme. Le roi vient, en tire ce qu'il veut. Il
court en accabler Madame, toute malade qu'elle est, lui reproche
l'aventure de Guiche. Et l'on fait partir celui-ci.

Restaient ses lettres dangereuses, ses moqueries du roi. Madame
craignait plus que la mort qu'il n'en et connaissance. Vardes trouva
moyen de les avoir, et ds lors, Madame est  la discrtion de Vardes
et d'Olympe. Ils peuvent la perdre ou s'en servir. Ils la font d'abord
leur complice. Sous ses yeux, ils crivent une lettre anonyme  la
reine o on lui conte les amours du roi. Le hasard voulut que la
lettre parvint au roi mme. Il la montra  Vardes, qui accusa d'autres
personnes, que le roi chassa de la cour. Le roi avait confiance en
lui. Vardes lui disait chaque jour que le coeur de Madame tait tout 
son frre, qu'elle le conseillait contre nous. Mais il ne disait pas
que lui, Vardes, avait persuad  Madame que le roi ne l'aimait pas,
et qu'elle devait d'autant plus s'appuyer sur Charles II.

Chacun voyait la disgrce o Madame tombait, le froid mortel du roi.
Vardes, par d'ingnieuses calomnies, trouva moyen de l'isoler, de
faire partir tous ses amis. Alors, on put oser davantage contre elle.
On la tenait par ses lettres qu'elle et voulu ravoir. Vardes les
promet, mais si Madame les veut, c'est chez Olympe, dans cette maison
suspecte et ennemie, qu'il pourra les lui rendre. L'historien de
Madame n'en dit pas plus, ne donne pas les conditions du trait. Ce
qui prouve qu'elles furent dures et tranges, c'est l'insolence que
Vardes montra ds ce jour-l.

La vanit de Vardes fut impitoyable et froce, autant qu'Olympe
pouvait le dsirer. Pour lui, le succs en amour tait d'humilier et
de dsesprer. Toute sa vie se passait  cela. Nagure il avait
dsol, perdu, mis pour jamais en deuil la belle madame de Roquelaure,
qui n'en put relever. Plus tard,  cinquante ans, il sduisit une
demoiselle de vingt. Ce fut pour la briser de mme. Elle mourut de
dsespoir. On en fit une pice qui et d le rendre excrable. Ce fut
tout le contraire. Madame de Svign y pleura, mais en rit. Elle cache
mal son admiration pour un si charmant sclrat.

Ici, vraiment, la chose tait honteuse et douloureuse. C'tait la
perfidie, la mchancet calcule qui insultait, je ne dis pas la
princesse, mais la premire femme de France par la grce et l'esprit,
une personne si bonne et si douce. D'autant plus glorieux, Vardes
illustra la chose, fit voir qu'il disposait de Madame, la faisait
aller comme il voulait. Il lui donna rendez-vous au lieu le plus
public, au parloir de Chaillot, l'y fit attendre et ne daigna y venir.

Le roi, pendant ce temps, de plus en plus brouill avec Madame, las
par instants de la Vallire, tait revenu  une demoiselle de la Mothe
qu'Olympe voulait lui donner. C'tait sa proccupation pendant le
procs de Morin et la querelle de Rome. Mais il en eut encore une
autre. Au printemps de 1663, il prit la rougeole et fut un moment
trs-malade. Grand avertissement du ciel, bless sans doute de cette
guerre impie et des amours du roi. Lui-mme se crut prs de mourir,
prit peur, fut brusquement dvot,-- ce point qu'au lieu de crer un
conseil de rgence dans la ferme main de Colbert, il lchait tout, et
donnait le Dauphin au dvot prince de Conti, radoteur avant l'ge, qui
(dit l'vque Cosnac) avait les os gts et mourut de la syphilis.

Le Parlement avait beau jeu, dans cette dtente, pour faire un grand
coup de sa tte et se montrer terrible. On avait ri un peu de lui
depuis la Fronde. Mais il n'y eut plus de quoi rire. Les familles
parlementaires avaient t durement humilies par Colbert. Sa chambre
de justice avait frapp la dynastie des Gungaud (apparents
trs-haut dans la noblesse). L'un d'eux avait eu le dsagrment d'tre
condamn comme voleur, graci, mais en faisant amende honorable et
recevant sa grce  genoux. Grande douleur pour toute la robe, plus
encore au parti des saints, aux Gungaud, Albret, Richelieu,
Lamoignon, tous parents et amis. La magistrature avait vraiment besoin
de se relever par la terreur.

L'arrt avait t prononc ds le 20 dcembre 1662. Il ne fut confirm
que le 13 mars 1663, pendant la maladie du roi. Il tait tel: _Morin
brl vif_, deux prtres ses disciples aux galres, la dame Malherbe
fltrie, fouette sur l'chafaud, et fouette _nue_. Choquante
addition, inusite, qui tmoignait honteusement de la fureur des
juges. Morin n'en appela pas. Il avait toujours dit: Je ne demanderai
pas  Dieu _qu'il dtourne de moi ce calice_. La pauvre Malherbe
appela en vain.

Un demi-sicle s'tait coul depuis le bcher de Vanini, et il y
avait eu un grand changement dans les moeurs. Une si haute culture,
une cour si lgante, un monde si poli, l'excs mme et le ridicule de
la politesse amoureuse dans les livres  la mode (des Scudry et
autres), tout cela rejetait bien loin l'ide de ces horreurs du Moyen
ge. C'tait prcisment l'anne o un illustre voyageur commenait 
runir chez lui les savants, les observateurs, les _curieux de la
nature_. Glorieux berceau de l'Acadmie des sciences. Cette anne, le
grand Swammerdam, le Galile de l'infini vivant, fit  Paris l'honneur
insigne d'y apporter sa dcouverte, qui montrait la vie dans la vie,
l'atome organis contenant d'autres organismes, et cela sans fin, sans
repos, sans autres bornes que la faiblesse de nos sens et
l'imperfection de l'optique. Abme ouvert aux profondeurs de Dieu!

Morin tait un pauvre fanatique. Mais, dans la mort, il ne se montra
pas indigne des penseurs qui, avant lui, honorrent le bcher.
Giordano Bruno avait dit: Vous tremblez plus  dire la sentence que
moi  l'entendre. Et Vanini: Jsus sua du sang, et je meurs
intrpide. Morin se contenta de rpondre  l'insulte avec une ferme
douceur. L'Italien Mariani, qui tait alors  Paris, se trouvait l
(_Curiosits de la France_, Venise, 1676). La joie sauvage des juges
tait telle, telle leur ivresse du sang, que le prsident Lamoignon ne
put s'empcher de dire  cet homme qui allait mourir: Il n'tait pas
crit que le nouveau Messie dt passer par le feu.  quoi Morin
rpliqua, avec prsence d'esprit, par ce verset du Psaume XVI:
Seigneur, tu m'as prouv par le feu. Mais on n'a pas trouv
l'iniquit en moi. (14 mars 1663).




CHAPITRE IV

MOLIRE ET MADAME

1663-1665


Le roi se rtablit heureusement. Autrement la cruelle victoire gagne
par le parti dvot ne se ft pas arrte  la mort de Morin. L'homme
le plus en pril certainement tait Molire qui, dans une comdie
rcente, l'_cole des femmes_, s'tait moqu de l'enfer. Cette pice
avait t joue le 26 dcembre 1662, six jours aprs la premire
condamnation de Morin, mais elle eut un succs immense, et le plus
grand que l'on et vu depuis le _Cid_. Le public ne s'en lassait pas,
la demandait et redemandait avec fureur. Molire ne pouvait l'arrter,
sans paratre avoir peur et s'accuser lui-mme. On la joua des mois
entiers, on la joua en mars pendant l'excution. Chaque soir, cette
terrible comdie, qui blessait, disait-on, tout ce qui doit tre
respect, famille, morale, dcence, religion, revenait irriter les
haines, donner prtexte aux cabales qui poursuivaient Molire, dvots,
prcieuses, et savantasses, la fade littrature du temps.

La maladie du roi eut l'effet singulier que les beaux de la cour, les
jeunes et les brillants qui servaient et imitaient ses galanteries, se
portrent o le vent soufflait, glissrent  la dvotion. Ils
n'avaient pas l'audace de se faire brusquement dvots. Mais, comme
transition, ils aidrent les dvots, et se mirent  dblatrer contre
la pice impie. Ils n'en attaquaient pas encore l'impit, mais la
grossiret, l'indcence. L'lgance de cour affectait le dgot de
cette langue forte et hardie, de cette franche plaisanterie,
bourgeoise, si l'on veut, mais le vrai gnie de Paris, qui prenait sa
revanche et emportait Versailles. Les marquis s'indignrent. L'esclave
la Feuillade, ce chien qui voulut tre enterr comme un chien, aux
pieds du matre, brilla par sa colre. Il crut flatter le roi, et sans
doute aussi les dvots.

Grande surprise: le roi un matin est guri, et se lve. Il se retrouve
mieux portant que jamais, le mme, jeune et fort, gaillard, galant. Il
le prouve  l'instant. Le triomphe de la cabale, l'affreuse excution
avait eu lieu le 14 mars. Et le 19, la Vallire est enceinte. Elle
l'avait craint extrmement. Mais dans ce retour  la vie, le roi mit
de ct les mnagements et pour elle et pour l'opinion, brava tout, se
moqua de tout.

Il trouva fort mauvais qu'on ost critiquer une pice crite par un
homme de sa maison. Molire avait l'honneur d'tre valet de chambre
tapissier du roi. Il lui permit de se dfendre. De l la _Critique de
l'cole des Femmes_, o les marquis figurent de faon ridicule. Cela
plut fort au roi, qui, justement alors, tait excd des tourdis qui
l'entouraient, allaient sur ses brises.  ce point qu'une nuit,
allant chez une dame, il trouva que Lauzun l'avait prvenu et lui
fermait la porte au nez.

Donc, cette anne, 1663, il fit une Saint-Barthlemy des marquis, non
sanglante, bien entendu. Il mit Lauzun  la Bastille, avec ce mot:
Pour avoir plu aux dames.

Guiche s'tait sauv en Pologne. La Feuillade, comme on va voir,
partit aussi. Vardes, peu  peu dmasqu, commenait  tre connu du
matre, et il et fait une fin tragique, si Madame n'et t la
clmence mme.

Elle reprenait peu  peu prs du roi. Et, quoique les femmes maladives
eussent peu d'attrait pour lui, il l'avait fort admire, comme tout le
monde, aux bals de l'hiver. Sa danse tait une chose surprenante, dit
Cosnac; elle n'tait qu'esprit, et jusqu'aux pieds. La grossesse de
la Vallire fit de plus en plus mnager Madame chez qui elle tait, et
qui (sans le paratre) eut soin de sa rivale. Madame lui donna pour la
crise un pavillon solitaire et commode qui se trouvait dans le jardin,
vaste alors, du Palais-Royal. Les portes mystrieuses de ce jardin
permettaient les secours, les visites de mdecin, celles du roi
peut-tre. Mais cet tat touchant de la Vallire et ses souffrances le
reportaient cependant vers d'autres distractions. La nullit de sa
matresse lui faisait apprcier Madame, et il l'admirait de plus en
plus.

Elle fit une chose bien habile. Ce fut de se remettre au roi de tout,
de se fier  lui, de le prendre pour confident, j'allais dire,
confesseur. Elle lui mit en main ses relations. Le roi fut fort
touch. Il hat d'autant plus ces audacieux, ces tourdis, ces
tratres. Il ne faut pas s'tonner des attaques de Molire contre les
marquis.

Un hasard singulier se trouvait avoir uni les destines de Molire et
de Madame. Les triomphes de l'une furent les liberts de l'autre. Des
ddicaces de Molire, qui sont souvent des plaisanteries, une est fort
srieuse, attendrie, et elle est en tte de la pice bouffonne et
douloureuse o il dit son coeur mme, la torture de sa jalousie,
l'_cole des Femmes_, ddie  Madame. C'est son coeur qu'il met  ses
pieds.

Reprenons d'un peu haut, le mystre, sinon honorable, au moins cruel,
de la vie du grand homme.

Les _Fcheux_, faits pour la fte de Vaux et dont le roi avait,
disait-on, inspir une scne, montrrent Molire en grand crdit, et
firent de lui un personnage. Une de ses actrices, la Bjart, tait sa
matresse. Elle n'tait pas jeune. Elle pouvait prvoir qu'un homme
ainsi pos et dans la force du gnie, lui chapperait. Elle voulut
l'avoir pour gendre. Elle avait une jolie petite fille que Molire
aimait tendrement et comme un pre.

De qui tait-elle ne? dans le ple-mle de la vie de thtre, la
Bjart, trs-probablement, ne le savait pas bien au juste. Ce qui est
sr, c'est que l'anne 1645, o naquit la petite, tait celle o
Molire devint un des amants de la mre. En 1661, elle avait seize
ans, Molire quarante. Il l'avait leve. Que dirait le public de voir
changer les rles, de voir l'enfant, par lui rgente ou gronde,
devenir tout  coup madame Molire? La Bjart ne s'arrta pas  cela.
Sa cupidit l'emporta. Molire, dans la vie infernale de travail et
d'affaires qu'il menait  la fois, ne disputait gure avec elle. Il
avait plutt fait d'obir que de guerroyer. C'est un effet aussi de ce
violent et terrible mtier, lorsque (comme Shakespeare et Molire) on
est en mme temps auteur, acteur et directeur. On vit d'illusion, on
sait  peine si l'on veille ou l'on songe. tat bizarre qui jette
l'me aux hasards de la fantaisie.

Dans cette fte de Vaux, fatale  tant de gens, o la Vallire perdit
l'esprit, la ferie des eaux jaillissantes, nouvelle alors et inoue,
avait mis tout le monde hors du rel, dans le pays des rves, quand
d'une coquille qui s'ouvrit brusquement, vive et svelte jaillit la
naade, une enfant hroque, qui dit les vers Au plus grand roi du
monde. Beaucoup furent saisis et ravis, et Molire plus qu'un autre,
et il tcha de croire ce que la Bjart lui disait.

Le thtre n'est pas svre, et la cour l'tait moins. Les Conds, les
Nevers taient ouvertement amoureux de leurs soeurs. Le roi,
beau-frre de madame Henriette, passait pour son amant. Le mariage
trange de Molire ne pouvait dplaire  Madame. La chose tait
hardie, mais ne pouvait lui nuire en cour. Ces penses, peu morales,
agirent sur la Bjart et sur Molire peut-tre qui voulait plaire
pour tre fort, libre de tout dire au thtre, sous la protection de
Madame et du roi.

Ce qui porterait  croire que la Bjart savait Molire pre de
l'enfant, c'est qu'elle prtendait faire un mariage nominal, faire sa
fille pouse en titre et hritire, la retenir chez elle, et rester la
vraie femme. Arrangement ridicule que Molire supporta neuf mois, et
qu'il et support toujours. Mais la petite madame de Molire
n'entendait nullement rester  jamais sous sa mre. Elle rompit sa
chane, un matin, alla s'tablir dans la chambre de son mari, en prit
possession et l'obligea de la prendre au srieux.

Il en tait jaloux, mme avant. Il en a vers la douleur dans son
chef-d'oeuvre de l'_cole des Femmes_, l'oeuvre la plus personnelle
qui soit sortie de son gnie.

La _Critique_, plutt la dfense, qu'il en fit avec l'aveu du roi
(juin 1663) exaspra les marquis. La Feuillade, rencontrant Molire,
court  lui et l'embrasse, mais en lui frottant le visage contre ses
boutons de diamant, et rptant le mot attaqu de la pice: Tarte 
la crme! Molire, tarte  la crme! Faire cet affront  un homme du
roi dans le palais du roi, c'tait risquer beaucoup. La Feuillade fit
comme les autres; il partit comme volontaire dans les armes de
l'Empereur.

Les dvots aussi bien que les marquis taient en pleine droute. Le
roi frappa le pape (juillet), il saisit Avignon. Et il fit au clerg
une douleur plus amre encore. _Il dfendit les enlvements
d'enfants._ Il ordonna de rendre  leurs familles ceux qu'on tenait
dans les couvents (sept. 1663). Tout le parti, Jsuites et
Jansnistes, indiffremment, pleura et jena, prit le deuil et cria 
la perscution. Il se crut au temps de Diocltien. Les vques
allrent trouver le chancelier, lui dirent que c'tait une barbarie,
qu' cet horrible dit de tolrance _ils ne se soumettraient jamais_.

Mais d'o venait le mal? De ce que le roi certainement n'coutait plus
ses confesseurs. Et d'o venait cela? De ce que son retour  Madame le
brouillait avec eux. Tout le mal tait l. Comment l'en avertir, lui
inspirer du moins la crainte de l'opinion? Au temps du roi Robert, on
et procd hardiment par voie d'excommunication, et le roi, interdit,
exclu du monde et rejet des hommes, et mang seul avec ses chiens.
On fit ce qu'on pouvait; on frappa, non le roi, mais  ct du roi,
sur son Molire. Le petit monde du service, gens de la bouche, etc.,
dclarrent que leur conscience ne leur permettait pas de manger avec
ce valet de chambre comdien. Cela dit haut (et sans doute bas,
l'accusation d'inceste). Le roi fut tonn, irrit. En prsence de la
conscience, il s'arrta pourtant. Mais Molire fut veng. Le roi, par
une pension, l'adopta comme un homme  lui, et il le fit manger chez
lui dans sa propre chambre  coucher. Il y avait toujours une volaille
qu'on y mettait le soir, en cas qu'il et faim, et qu'on appelait son
_en cas_.

Il tait bien loin de quitter Madame. Elle avait rompu avec Guiche, et
elle avait hardiment charg le roi de la rupture. Il fut ravi, se crut
sr d'elle, et elle et tout son coeur.

Mais il tait sujet aux jalousies rtrospectives. Il avait fort
tourment la Vallire pour une vieille affaire d'un premier amour. De
plus en plus il hat Vardes pour Madame. C'est, je crois, pour ce
marquis de Vardes, pour Guiche, pour Marsillac, pour tous ceux qui
avaient aim, courtis, admir Madame qu'il prit par devant elle une
vengeance, la joie d'une pice o ils furent btonns de la forte main
de Molire.

Molire, s'il n'et agi pour la vengeance de son matre, n'et pas
hasard le prologue o le marquis dans l'antichambre fait le pied de
grue avec les valets, puis la formule dure qui est reste: _Le
marquis_ est aujourd'hui le plaisant de la comdie. Et, comme dans les
comdies anciennes, on voit toujours _un valet_ bouffon qui fait rire,
de mme maintenant il nous faut _un marquis_.

Jamais la cour ne fut plus bas, le roi plus haut, plus libre, plus
hardi, mprisant plus l'opinion. Cinq ou six jours aprs cette
flagellation de ses anciens amants, Madame devint enceinte (16 octobre
1663). Elle tait reine alors, et serait reste telle, si sa misrable
sant ne l'et anantie presque l'anne suivante.

La Vallire, avance alors dans sa grossesse, tait pourtant en
baisse. Elle accoucha (19 dc. 1663). Mais, bien loin que le roi
reconnt l'enfant, Colbert le fit prendre secrtement au pavillon
mystrieux du jardin et le fit baptiser sous un faux nom  une petite
glise de la rue Saint-Denis.

Fait trs-inaperu. On ne voyait que Madame et la guerre au pape. Le
roi, rellement, prparait une arme; il avertit le pape qu'on
marcherait sur Rome, si, le 15 fvrier, il n'avait pas cd. Il
devait, comme amende, rendre Castro  notre alli, le duc de Parme. Il
devait envoyer ses deux frres et deux cardinaux. Il avait fait pendre
des Corses; il dut de plus casser la garde corse, dclarer ce peuple
incapable de servir l'glise, enfin terniser le souvenir de
l'vnement par une pyramide qui rappellerait moins le crime des
Corses que l'humiliation du Saint-sige.

Le 12 fvrier, le pape s'humilia. Le 28, le roi et Madame, pour faire
pice au parti dvot, firent  Molire l'honneur d'tre parrain,
marraine, de son premier enfant. Solennelle justification de Molire?
Le roi et-il voulu tenir sur les fonds le fruit de l'inceste? _Siluit
terra._

Molire prparait autre chose. Il ne s'endormait pas. Ds que le nonce
et l'ambassade du pape furent  Paris, il eut audience du nonce, et
mit  ses pieds humblement l'bauche d'une pice qui s'appelait
_Tartufe_.

Molire avait observ que certaines gens, laques, sans caractre et
sans autorit, sous ombre de pit, se mlaient de _direction_, chose
impie et contraire  tout droit ecclsiastique. Ces intrus,
intrigants, hypocrites, usurpaient le spirituel, pour s'emparer du
temporel, autrement dit du bien des dupes.. (On a vu que Desmarets
tait intendant de madame de Richelieu, et disposait de tout chez
elle.) Rien ne pouvait servir la religion plus que de dmasquer ces
_directeurs laques_.

Le lgat fut difi, et vit bien qu'on l'avait tromp en disant que
les gens du roi taient ennemis de l'glise. Muni de son approbation,
Molire eut sans difficult celle des prlats ultramontains qui se
rglaient sur le lgat. La pice ne pouvait plus avoir pour ennemis
que de mauvais sujets suspects d'_illuminisme_, ou des gallicans
endurcis, des cuistres jansnistes. Molire expressment a fait
Tartufe _illumin_. Il dit  son valet Laurent: Priez Dieu que
toujours le ciel vous _illumine_. C'est dire que, dans les trois
degrs de la vie mystique (_l'asctisme_, _l'illumination et
l'union_), le valet est encore au second degr, _illuminatif_; mais
son matre est mont  la vie _unitive_; il est _uni_  Dieu, perdu en
Dieu, ainsi que Desmarets.

Molire, pour se rconcilier les courtisans et faire passer _Tartufe_,
avait fait (ou fait faire) la _Princesse d'lide_. La princesse _fille
des rois_, dans son intention, tait videmment Madame. Mais, par un
coup dsespr de la cabale, qui sans doute connaissait d'avance
_Tartufe_ et en craignait l'effet, il y eut un revirement. Deux
complots furent trams, l'un pour relever la Vallire, l'autre pour
perdre Madame. En haine de Madame, la simple fille, accepte de la
cour, mme des gens de la reine mre, est comme intronise aux ftes
de Versailles. Pour elle, on joue la _Princesse d'lide_ (8 mai 1664),
et les premiers actes du _Tartufe_ (12 mai). L, on obtient du roi ce
qu'on voulait; il ne trouve rien  dire  la pice, mais la dfend
_pour le public jusqu' ce qu'elle soit acheve_. Le prsident
Lamoignon, dit-on, travailla fort  cela. Il y avait intrt, comme
juge de Morin, et alli des dnonciateurs (de Desmarets-Tartufe).

L'autre complot pour perdre Madame eut pour agent le sclrat de
Vardes. Il voyait sur la tte planer la foudre. Il agit en cadence
avec la grande cabale. Il trompa Guiche encore et le fit crire 
Madame, mais crire chez lui, Vardes, qui remettrait la lettre. Il la
porta tout droit au roi, la lui montra, lui dit que Madame le
trahissait. Puis, se chargeant du rle du tentateur Satan, il porta la
lettre  Madame. Elle vit heureusement le pige et refusa la lettre.
Alors il se mit  pleurer, se roula  ses pieds, fit des serments
terribles de sa sincrit, pleurant  chaudes larmes de ce qu'elle
refusait de se mettre la corde au cou.

Sa rage fut telle qu'il ne put la contenir. Un mignon de Monsieur, le
chevalier de Lorraine, faisait la cour  une fille de Madame; Vardes
lui dit ce mot cynique: Pourquoi tant courir la servante? Allez plus
haut,  la matresse. Cela sera bien plus ais.

Un tel mot, d'un tel homme, avait grande porte. L'affront, endur de
Madame, l'et avilie, et auprs du roi mme.

Le matre qui se croyait si matre, dpendait fort pourtant du
ridicule, s'loignait des moqus.

Si Madame, cette fois, n'agissait, ils prenaient un ascendant
dfinitif; ils allaient tre sur le trne. (La Fayette.)

Mais voudrait-elle agir? Elle avait jusque-l pargn ses ennemis,
souffert et abrit la Vallire, leur pauvre instrument.

Elle avait si peu de fiel qu'on pouvait croire que, comme son
grand-pre Henri IV, elle ne sentait ni le bien ni le mal.

Elle agit cependant.

Elle obtint que le roi vnt chez elle  Villers-Cotterets. Elle y fit
venir Molire, qui, pour la seconde fois, joua _Tartufe_.

La cabale de la cour, qui tait chez Madame avec le roi, force de
subir son triomphe, avertit l'autre, la cabale dvote, qui fit une
chose dsespre. On employa la reine mre, fort malade  Paris.

On crivit au roi qu'elle s'tait trouve trs-mal. Il accourut.

La malade lui fit la grce inattendue de vouloir bien recevoir la
Vallire. Cela cota beaucoup  la reine mre, elle en eut honte et
remords, en rougit devant ses domestiques. Mais les dames de haute
pit et de grande vertu, telles que madame de Montausier, dclarrent
qu'elle avait bien fait. Et, ce qui est plus fort, on vint  bout de
le faire approuver de la jeune reine elle-mme.

Le roi ne resta pas prs de sa mre ni prs de la Vallire. L'attrait
de Madame tait grand dans les ftes d'automne, la saison harmonique
des grces maladives.

Elle tait devenue enceinte l'autre anne, 1663, au milieu d'octobre,
et elle avait accouch rcemment, en juillet 1664.

Cette fois encore, au mme moment, presque  l'anniversaire, au milieu
du mme mois d'octobre, elle eut le malheur d'tre enceinte, sans tre
remise encore, et au grand pril de sa vie.

Grossesse fcheuse en tous sens. Elle allait de nouveau tre souvent
agite, maigrir, plir, et baisser prs du roi.

Un beau champ pour ses ennemis, pour l'intrigue de Vardes, pour
l'entremetteuse Olympe. L'anne nouvelle arrivait menaante,
incertaine, et la cour doutait.

Molire ne douta pas. Si prudent, il fut intrpide, se dclara et
lana _Don Juan_ (15 fvrier 1665).




CHAPITRE V

MOLIRE ET COLBERT--DON JUAN--LES GRANDS JOURS

1665


Un portrait est au Louvre, un vigoureux tableau sans nom d'auteur. Il
illumine la petite salle o il est, comme une flamme. L'artiste, un
peintre secondaire, peut-tre, mais ce jour-l en face d'un tel
original, s'est trouv transform. Ce visage est celui d'un grand
rvlateur, et non pas moins celui d'un grand crateur, dont tout
regard tait un jet de vie.

La vigueur mle y est incomparable, avec un grand fond de bont, de
loyaut et d'honneur. Rien de plus franc ni de plus net. La lvre est
sensuelle et le nez un peu gros. Trait bourgeois que le peintre a cru
devoir ennoblir avec quelque peu de dentelle.  quoi bon? on n'y
songe pas. L'intensit de vie qui est dans cet oeil noir absorbe, et
l'on ne voit rien autre. On en sent la chaleur, elle brle  dix pas.

Ce portrait de Molire est plac  merveille, tout prs de celui du
Puget. Ce sont les deux moments du sicle. Dans le premier (l'homme de
quarante ans), c'est l'lan, le combat, mais c'est l'espoir encore.
Dans le second, hlas! bien vieux, une longue habitude de souffrir et
de voir souffrir, un attendrissement maladif, ont pliss et rid une
figure trop endolorie.

Est-ce un contraste avec Molire? En celui-ci, volcan qui se dvore,
la souffrance, pour tre au dedans, n'est pas moins transparente. Un
feu pre en ressort qui rougit la peau, mme au front. Tout mdecin
dirait: Voil un homme d'nergie redoutable, mais qui touche  la
maladie.

C'est la force, la force tendue de celui qui saisit un objet
trs-mobile, qui voit, surprend la vive occasion, aile, lgre et
sans retour. On dit parfois _fixer_ pour _regarder_. Ici, c'est
trs-bien dit. En regardant, il fixe. On sent que ses oeuvres
profondes ont apparu pourtant dans l'incident d'un jour. Telles,
impossibles avant, furent impossibles aprs. Exemple, le _Tartufe_.

Comparer Molire  Shakespeare, c'est insens. Shakespeare n'a pas
vcu dans la chambre d'lisabeth. Ce sublime rveur vivait dans son
propre thtre; quoique si occup, il eut les loisirs de la fantaisie.
Molire fut partag, tiraill, entre ses deux rles, mais avant tout
valet de chambre du roi, faisant le lit du roi, toujours sur ce
terrain de cour qui tait un champ de bataille, attrapant le prsent
de minute en minute, et devinant le lendemain.

Ce grand effort dura sept ou huit ans, et Molire y prit. Avant les
_Prcieuses_, improvisateur ambulant, il fait des canevas pour sa
troupe. Aprs le _Misanthrope_, c'est toujours un trs-grand artiste
ou un puissant bouffon. Mais ce n'est plus notre Molire, j'allais
dire, le Molire de la Rvolution, l'excuteur des hypocrites.

Revenons au _Festin de Pierre_,  _Don Juan_, au Tartufe d'amour. Ce
qui saisit dans cette fresque, brusque sur l'heure et pour l'heure
mme, c'est l'audace de l'-propos.

Les Italiens venaient de jouer dans leur langue cette vieille pice
espagnole. Molire se fit demander par sa troupe de faire un _Don
Juan_ franais. Hardi de ce prtexte, il intervint dans l'intrigue de
cour, et porta aux marquis le coup dcisif et terrible.

Molire y risquait tout; on ne pouvait savoir comment la crise
finirait. Madame, languissante de sa nouvelle grossesse, qui faillit
l'emporter, avait baiss, pli. Olympe remontait. Vardes, pour
l'insulte  Madame, n'avait eu de punition qu'une petite promenade 
la Bastille, o toute la cour, marquis et belles dames, alla le
visiter.

La pice ne fut pas bien reue. Le public fut de glace. Molire
persvra, la joua quinze fois, quinze fois de suite la fit subir aux
courtisans. On regardait le roi, on s'tonnait. Mais Molire, mieux
qu'eux tous, vt la pense du matre. Le 15 fvrier, il joua ce qui
dut se faire au 30 mars. Que Vardes tnt cour  la Bastille, cela ne
plaisait pas au roi. Qu'il triompht de sa disgrce et d'avoir outrag
deux trnes, c'tait exorbitant. Le roi tira de sa complice l'aveu de
leur lettre anonyme et de leurs calomnies qui allaient jusqu' nous
brouiller avec l'Angleterre. Vrai cas de lse-majest.

Colbert, ds l'anne prcdente, avait annonc une grande enqute
juridique qui se ferait par toute la France. Il et voulu que le roi,
imitant ses anctres, montt  cheval, prt l'pe de justice, ft en
personne sa royale chevauche contre les petits rois de province. Quoi
de meilleur, pour ouvrir cette grande scne de jugement, que de
frapper d'abord dans son palais, chez lui, sur _ses amis_, sur cette
cour flatteuse et moqueuse, sur le brouillon perfide qui s'tait jou
du roi mme?

La cour, contre Molire, admira don Juan, le trouva parfait
gentilhomme. Il ment, il trompe, dsespre celles qui l'aiment. 
merveille; les larmes, c'est l'aveu du succs. Il bat celui qui lui
sauve la vie... Mais c'est un paysan, on rit. Il est brave, c'est
l'essentiel, cela rachte tout. Brave contre l'enfer mme, et l'enfer
a beau l'engloutir, il n'est pas humili.

Donc, nul effet moral. Molire semblait manquer son coup. Il n'avait
pas os dgrader don Juan. Le roi mme ne l'et pas got. Il avait au
fond du faible pour la noblesse; malgr Colbert, il fit toute sa
Maison d'officiers nobles. Le don Juan escroc (du _Bourgeois
gentilhomme_), le don Juan espion, comme avait t Vardes, auraient
indispos le roi contre la pice. Molire, frappant moins fort, alla
bien mieux au but. L'intrt que la cour montra pour don Juan ne
pouvait qu'irriter le roi, et sa justice n'en fut que plus svre.

Le 30 mars, la main du Commandeur, cette main de pierre qui avait
mur, scell Fouquet dans le tombeau, serra Vardes, l'enleva  deux
cents lieues, le plongea au plus bas cachot d'une citadelle. Olympe
fut chasse de Paris; on ferma son salon d'intrigante et
d'entremetteuse.

Vardes resta l dix-huit mois, et n'en sortit que pour pourrir vingt
ans  Aigues-Mortes, vieux petit fort fivreux. Il ne s'en tira pas
tant que vcut Colbert. Pour en sortir, il fit d'incroyables efforts
et les dernires lchets. Ce qui le peint au vif, c'est qu'ayant
enfin obtenu sa grce, pour tre souffert  Versailles, il eut le tact
de se faire mpriser. Il vint sous les habits du temps o il avait
quitt la cour. On rit, le roi aussi et il fut dsarm. Sire, dit le
vieux bouffon, quand on dplat  Votre Majest, on n'est pas
malheureux seulement, mais ridicule.

Voil ce qui manque au don Juan de Molire pour tre vrai et
historique, la bassesse, la lchet. Les instructions de Colbert sur
les poursuites  faire contre les tyrans de province, ses enqutes,
nous en apprennent bien plus. L, don Juan, c'est le mangeur universel
du bien public, voleur hardi sur ses vassaux, apparent aux juges et
spculant sur les procs, etc.

L'ordonnance de 1662 pour liquider les dettes des villes, apurer les
comptes de ceux qui en maniaient les fonds, fut un effrayant coup de
tocsin pour les privilgis. Mazarin avait pris pour lui l'octroi des
villes, palpait leurs revenus; les notables, pour tout besoin
municipal, empruntaient  des conditions usuraires sans surveillance,
s'arrangeant en famille. Quand Colbert troubla ce bel ordre, un cri
immense de tous les _honntes gens_ de France monta au roi, et des
menaces mme. Et comme cela eut lieu dans une anne de famine, on
pensa faire sauter Colbert. Le petit peuple le soutint, se dclara
pour le ministre. Il eut sa rcompense. Colbert, en deux annes,
diminua la taille, l'impt des pauvres gens, de huit millions.

Une note brve, mais bien loquente, qu'il donne au roi, met en regard
l'norme changement qui se fit alors. En voici la substance:

_En septembre_ 1661, le revenu tait rduit  vingt et un millions, et
encore mang pour deux ans; _aujourd'hui_ (dcembre 1662), en seize
mois, il a augment de cinquante millions.--_Alors_, le roi payait
vingt millions d'intrts; _aujourd'hui_, pas un sou.--Alors, le roi,
dpendant des financiers, ne pouvait faire aucune dpense
extraordinaire; _aujourd'hui_, aprs son achat de Dunkerque, l'Europe
l'a vu si riche, qu'elle tremblait de lui voir acheter toutes les
places  sa convenance.--_Alors_, point de marine; elle tait ruine;
_aujourd'hui_, vingt-quatre vaisseaux viennent d'tre construits,
lancs; on a prpar des galres, etc. Sous cette protection, le
commerce multiplie ses vaisseaux.--_Alors_, l'art et l'clat, le luxe,
taient chez les ministres; _aujourd'hui_, chez le roi. Le roi n'avait
pas huit mille francs pour l'embellissement des maisons royales. Il
vient d'y mettre de deux  trois millions.

Ceci en dcembre 1662. C'est l'affermissement de Colbert. Il disposa
du roi. Mais cette force, norme  ce moment, eut pourtant un norme
obstacle dans l'troite union des privilgis. Les instructions que
Colbert donna pour son enqute nous apprennent quatre choses: 1 une
forte partie de la noblesse n'est pas noble, ou ne l'est que par
privilge des charges judiciaires, financires ou municipales; 2 les
vrais nobles, les seigneurs, ont impudemment cr et invent de tout
nouveaux droits fodaux que n'eurent jamais leurs pres; 3 les deux
noblesses, la noblesse d'pe avec la judiciaire ou municipale,
s'entendent pour reporter sur les pauvres le poids de l'impt, pour
dilapider les fonds des villes, pour acheter  vil prix les biens 
leur convenance; 4 enfin, tous, et nobles et notables, trouvent moyen
de faire des biens de l'glise un supplment de leur fortune, donnant
 leurs cadets oisifs et incapables les plus importants bnfices,
peuplant les couvents de leurs filles. De l, le zle ardent de la
noblesse pour l'glise, qui dispose de ce patrimoine immense de
l'oisivet.

Colbert, ayant le roi en haut, chercha la force en bas, par la rforme
des finances des villes, et celles de la justice. Il dfendit aux
villes d'emprunter, de se ruiner. Il rforma les juges, il rforma la
loi. Il eut la grande ide de promener en France la loi arme,
autrement dit le roi, qui jugerait le peuple par son conseil. Les
parlements eussent t suspendus,  ce moment, et Colbert avait de
mme svrement exclu Lamoignon et les parlementaires de la commission
charge de rformer les tribunaux. Mais tout cela tait trop haut,
trop fort. Cour, parlements, finance, tout travailla en dessous;
Colbert dut retomber  l'ide pauvre et routinire des commissions du
parlement qui tiendraient les _Grands jours_ dans les provinces du
centre.

Aux rudes pays d'Auvergne, de Forez, de Vlay un autre Moyen ge tait
revenu, mais bizarre, fantasque, et d'une frocit moqueuse. L, un
joyeux seigneur, autoris par trois ou quatre assassinats, se passait
toutes ses ides, celle, par exemple, de murer un homme tout vif, de
le tenir des mois dans son armoire, courb, ni assis ni debout. Un
autre ne tuait pas; il faisait tuer  petits coups par son fils,
enfant de dix ans. Le viol tait un jeu, et plus mme que du temps des
serves. La femme, moins passive, amusait par son dsespoir.

Une scne laide, c'tait le jour des noces. L'an du paysan, dit la
loi du Barn (d. 1842, p. 172), est cens le fils du seigneur, car il
peut tre de ses oeuvres. On exigeait toujours que la pauvre femme
tremblante montt au chteau, et on marchandait devant elle. C'tait
pour le seigneur le meilleur jour pour pressurer son paysan. Il tirait
parfois moiti de la dot.

Ce qui tait plus fort, c'est qu'ils faisaient la guerre au roi. Si la
justice se hasardait chez eux, c'tait d'incroyables fureurs. Une
assignation royale tait un outrage qu'on lavait dans le sang.

Trois huissiers s'taient mis ensemble pour aller assigner je ne sais
quel marquis du Forez. Il s'en tint offens  ce point, que, non
content de les mettre  la porte, il monta  cheval, les poursuivit
jusqu' la nuit; les rejoignant dans une auberge, il les tua tous
trois dans leur lit. Dix ans durant, il resta roi chez lui.

Le 31 aot 1665, les Grands jours sont annoncs pour tout le centre
du royaume (Auvergne, Bourbonnais, Nivernais, Forez, Beaujolais,
Lyonnais, Marche, Berri). L'anne suivante, mme chose dans les
montagnes du Midi (Vlay, etc.).

Tout cela annonc longtemps d'avance, de sorte que les coupables
eurent bien le temps de se cacher ou de dresser leurs batteries.

Il n'y eut jamais si grande attente, jamais si petit rsultat. Le
peuple s'tait fait de ces _Grands jours_ un rve merveilleux,
fantastique, apocalyptique, un vrai _Jugement dernier_, o les grands
seraient les petits. Plusieurs, par orgueil et bon coeur, offraient de
protger les nobles. Un paysan restant couvert en prsence d'un
seigneur, celui-ci lui jeta le chapeau par terre. Ramassez-le, lui
dit le paysan, ramassez-le; sinon, le roi vous coupera la tte aux
_Grands jours_. Le noble le ramassa.

Il n'y eut qu'un seigneur dcapit, fort peu d'excutions relles,
beaucoup sur le papier. Un d'eux, un meurtrier couvert de sang, brava
le jugement, et fut banni seulement. Effet admirable et charmant des
amitis et des amours pour humaniser la justice. Les dames de Clermont
se dvourent pour cette bonne oeuvre. La scne est jolie dans
Flchier. Les _chats fourrs_ n'y sont occups que de galanterie.
Pendant ces ennuyeux procs de gens absents, ils ne perdent pas leur
temps; ils riment des vers  Iris. Cela dura trois mois, temps plus
que suffisant pour attendrir les belles. En janvier, couronns de
roses, pleurs des dames auvergnates, ces vainqueurs revinrent 
Paris.

Tout pre frappe  ct, dit La Fontaine. Ce jugement du roi sur
les nobles fut si peu srieux, que tel des plus coupables, charg de
crimes horribles, rentra,  la faveur des guerres, et devint
lieutenant gnral des armes du roi.

L'accord des deux noblesses, les gards des gens de robe pour la
noblesse d'pe, parurent dans tout leur lustre. Colbert put voir le
peu qu'on pouvait attendre des parlementaires. Les rudes magistrats du
XVIe sicle n'existaient plus. Mme ceux de la Fronde, mls au parti
des Conds, avaient pris l'esprit de cour, les gots, les manires des
seigneurs. Ils vivaient aux belles _ruelles_, sigeaient peu (encore
en billant), jugeaient au caprice des dames, de leurs nobles amis.

Les intendants, ces commis dictateurs, crs par Richelieu, furent
l'instrument unique de Colbert. Administration, finances, travaux
publics, mouvements des troupes, mme affaires du clerg, tout passa
dans leurs mains. Ils dominrent les Gouverneurs, les Parlements. Sous
Colbert, ils prennent encore un pouvoir qu'ils n'eurent pas sous
Richelieu, le pouvoir judiciaire. Il ne leur manqua presque rien de
l'autorit illimite qu'eurent en 93 les Reprsentants en mission.
L'affaire de Fargues effraya toute la France. C'tait un Frondeur fort
coupable d'excs, de trahisons, mais cependant couvert par l'amnistie.
Il vivait richement, mais obscurment, oubli. Des courtisans gars 
la chasse, et bien reus par lui, croient le servir auprs du roi, et
louent son hospitalit. Le roi s'indigne: Quoi! Fargues vit encore!
si prs d'ici! Le roi et la reine mre font venir Lamoignon, qui
avait la police de Paris, pour faire plucher l'homme et lui trouver
un crime; s'il le trouve, il aura ses biens. Ainsi dit, ainsi fait.
Fargues, enlev, est livr  une commission de petits juges
d'Abbeville, sous l'intendant Machault; le tour est fait en un moment,
et Machault le condamne  mort. (_V. S.-Simon_, et le _Journal
d'Ormesson_, dans Chruel, II, 145.)

Ce monstrueux pouvoir des intendants n'tait balanc que par une
chose, leur mobilit. Colbert changeait souvent, et, au change, il ne
gagnait gure.

Il roulait dans le cercle d'un personnel trs-peu nombreux. Les petits
dictateurs, placs pour arrter partout les abus de la finance, de la
judicature, etc., qu'taient-ce en gnral? les fils ou les parents
des juges mmes et des financiers.

Ces commis souverains taient des rois tremblants. Ils redoutaient
Colbert, qui, dans mille affaires, les lanait contre les seigneurs,
les vques, etc. Mais, d'autre part, ils redoutaient ces puissances
locales, et surtout le clerg. Leur seul moyen pour calmer les
vques, c'tait d'agir contre les protestants.

Ils connaissaient le faible du ministre, sa passion, ses fureurs
impatientes, et, si je l'ose dire, sa frocit dans le bien.  ce
moment, il commenait l'oeuvre norme de sa Marine, une improvisation
subite et quasi rvolutionnaire, pousse avec la plus terrible
violence. Il ramassait de l'argent ou par menace, ou par prire. Il
ramassait des hommes pour ramer aux galres. Il en vint jusqu'
acheter des forats turcs, juifs, grecs, mme des catholiques. Nul
prsent ne lui tait plus agrable qu'un forat. Les intendants le
savent bien; ils poussent, pressent les tribunaux pour qu'ils fassent
plus de galriens. Trois lettres d'intendants (1662) tmoignent de
leur zle. Non contents d'exciter les juges, ils se mettent  juger
eux-mmes. Une louable mulation s'tablit entre eux et les procureurs
gnraux. Ceux-ci,  Bordeaux,  Toulouse, crivent au ministre la
_joie_ qu'ils ont d'augmenter les forats, parfois aussi la
_confusion_ qu'ils ont d'offrir au roi si peu de galriens. On prend
pourtant tout ce qu'on peut, des mendiants, des gens trouvs en
contravention pour le sel, des enfants de quinze ans, enfin, _des
huguenots qui, aux processions, gardent le chapeau sur la tte_ (26
juin 1662). Voil une mine excellente, et qui promet. On ne manquera
point de forats.




CHAPITRE VI

LE MISANTHROPE--LE ROI DFIE L'EUROPE, ATTAQUE L'EUROPE

1662-1666


Dans cette mme anne 1665, o les Grands jours marqurent l'apoge de
son nergie, Colbert retomba rudement. L'Assemble du clerg qui reste
onze mois en permanence s'ouvre et finit par les cris calculs d'une
furieuse douleur, des soupirs de colre, des larmes menaantes. Le
clerg pleure d'abord sur _les enfants rendus aux protestants_. Il
pleure les _prtres condamns_ aux Grands jours par des laques,
excuts (pour meurtres). Douleur conomique qui lui permet de garder
son argent, de refuser secours au roi. Il tient bon. C'est le roi qui
cde, pour avoir quelque chose. Il abandonne la rforme du clerg,
qu'avaient demande les Grands jours. Dfense aux juges laques
d'intervenir dans les affaires de prtres, _l'glise juge l'glise_;
cette maxime du Moyen ge n'est pas expressment crite, mais elle est
pratique. Le monde saint est dsormais ferm. Une dcence admirable
couvrira tout. Nul scandale ne rompra la noble harmonie de ce sicle.

Autre concession, immense, contre les protestants. Une dclaration
royale convertit en lois gnrales tous les arrts locaux rendus
contre eux depuis dix ans.

En vain l'lecteur de Brandebourg s'intressa pour eux. En vain
Colbert voulait les mnager dans l'intrt de ses crations
industrielles. Le roi donna de bonnes paroles  l'lecteur. Et, pour
Colbert, s'il put les protger dans le haut commerce et la grande
fabrique, il ne put empcher qu'on ne les exclt de tous les petits
mtiers (chose bien autrement importante). Exemple: les lingres de
Paris interdisaient l'aiguille aux pauvres protestantes et les
faisaient mourir de faim.

Le clerg avait dit, quant aux enfants enlevs, qu'il n'obirait point
au roi, et ne les rendrait pas. Il tint parole. Quand on essayait de
le faire, il ameutait son peuple de dvotes, ses mendiants, ses
marchands, etc.

Les malades protestants, au lit de mort, taient assaillis par les
moines. Pour arrter ce mal, on l'aggrava. Le moine ou le cur dut
attendre  la porte; mais le juge du lieu entrait au nom du roi,
demandait au malade _dans quelle foi il voulait mourir_. Scne
cruelle et souvent meurtrire; cette entre solennelle de l'homme de
la loi saisissait les malades; tel qui et rsist au prtre cdait au
juge, aux craintes qu'on lui donnait pour sa famille, mourait
dsespr, malgr lui catholique par autorit de justice.

La reine mre meurt en janvier 1666, en laissant  son fils une
dernire prire, celle d'exterminer l'hrsie. Le roi tait bon fils;
il avait par moments bless pourtant sa mre; d'autant plus dut-il
prendre  coeur cette dernire parole par laquelle elle crut expier
les faiblesses de sa vie. On ne lui demandait, du reste, que ce qu'il
dsirait lui-mme. L'extinction de l'hrsie en France, en Europe,
l'humiliation des protestants, surtout de la Hollande, la conversion
de l'Angleterre (sans doute  main arme), c'tait l'ambition
naturelle du chef du monde catholique, de l'hritier futur des rois
d'Espagne, du vrai successeur de Philippe II.

Chacun voyait venir la guerre, et la cour s'en rjouissait. Deux
hommes seuls,  ce moment, les plus grands  coup sr, Colbert,
Molire, s'attristent. Colbert adresse au roi ses premires plaintes
sur l'excs des dpenses. Il s'effraye de l'extension des couvents. Il
donne des primes  la population, une pension  qui a dix enfants.
Triste aveu de l'tat du pays, sous une prosprit factice.

Le grand esprit du sicle, celui qui, jour par jour, en crit la
formule, Molire, comme s'il lisait la France au sourcil fronc de
Colbert, donne cette anne le _Misanthrope_. Une pice infiniment
hardie (plus que _Tartufe_ peut-tre et plus que _Don Juan_). Car, si
Alceste gronde, c'est sur la cour, plus que sur Climne. Mais
qu'est-ce que la cour, sinon le monde du roi, arrang pour lui et par
lui? Ces mauvais choix pour les emplois publics qui rvoltent Alceste,
qui donc les fait, sinon le roi?

Le _Misanthrope_ fut jou chez Madame d'abord, et, je crois, fait pour
elle. Depuis un an, son influence avait pli encore. On avait cru
qu'elle mourrait presque avec la reine mre. La cabale avait imprim
en Hollande les _Amours de Madame et du comte de Guiche_. On stimulait
Monsieur; tantt il la perscutait pour qu'elle le protget auprs du
roi et qu'elle lui obtnt le Languedoc; tantt il faisait le jaloux 
froid, et lui faisait affront, pour qu'elle en crevt de dpit.
Enceinte aprs sa couche de 1664, elle tait fort souffrante, et
l'enfant mourut dans son sein (juillet 1665). Le pis, c'est qu'elle ne
pouvait plus accoucher de ce cadavre, qui ne vint que par lambeaux.
Monsieur, le mme jour, partit avec son monde, gaiement et  grand
bruit, tenant  constater que la chose ne le touchait gure. Le roi
fut convenable, mais il n'aimait pas les malades. Il tait
trs-flottant en cette anne (1666). Cependant la Vallire, accepte
de sa mre et du parti dvot, le reprenait toujours; elle redevint
enceinte.

Madame, clipse, un peu seule, languissait au Palais-Royal, lorsque
Molire osa lui donner cette fte, une pice d'opposition hardie, o
il a mis son coeur autant que dans l'_cole des femmes_. Il y mle la
cour, son mnage et sa jalousie, ses amours et ses haines. La prude
Arsino (la vraie soeur de Tartufe) est videmment de la pieuse
cabale. La sensible liante, qui triomphe  la fin, a la douceur
d'Henriette. Tous les visages taient reconnaissables. C'est ce qui
amusa le roi et lui fit supporter la pice. Il aimait  humilier ses
amis mmes. Lauzun fort en faveur, Guiche encore en disgrce, y
taient et firent rire. Le grand flandrin, qui perd le temps, etc.,
fut reconnu pour Guiche, le chevalier de Madame. Elle demanda grce
pour lui. Molire n'y voulut rien changer. Le roi probablement tenait
 ce passage. Molire aussi; au fond, le trait tait favorable 
Madame; il rpondait au libelle de Hollande, montrait le nant du
hros de ce tout romanesque amour.

Le roi,  la mort de sa mre, avait quitt Paris, vivait 
Saint-Germain ou  Fontainebleau, en attendant qu'il se ft un palais.
Colbert craignait ce coup. Il voyait venir la terrible et ruineuse
cration de Versailles (qu'on ne referait pas avec un milliard
d'aujourd'hui, dit justement M. Clment). Pour retenir le roi, Colbert
se fait maon. Il rebtit le Louvre, il augmente les Tuileries. Il
crit, pour le Louvre, un pamphlet contre Versailles. Le tout en vain.
Vers 1670 s'arrtent les travaux de Paris; Versailles ds lors absorbe
tout.

Paris parlementaire, Paris dvot, Paris railleur, Paris plein de
cabales, tous ces Paris divers taient insupportables au roi. Toute la
bourgeoisie parisienne avait encore le costume de Louis XIII, le noir
habit qu'adopta l'Angleterre puritaine. Choquant contraste, rbellion
visible, devant le costume de la cour, histori de cent couleurs,
pomponn de rubans, dentelles, surcharg du chapeau  plumes, et
grotesquement lonin par la vaste crinire dont le courtisan pare son
chef. Ces perruques, nagure destines  symboliser la sagesse des
magistrats, des gens en robe, qui, par la robe, avaient en bas une
large et majestueuse base, elles tonnent sur la tte lgre du
blondin  la mode, dont la jambe (un peu sche) offre un bien lger
pidestal  l'bouriffant difice. Merveilleuse pyramide, large d'en
haut, maigre d'en bas, qui, d'aprs toute loi mcanique, devrait faire
la culbute et marcher sur la tte. Mais tout est miracle en ce rgne.

L'Europe ne rit pas. Bruxelles admire, imite, malgr les Espagnols.
Puis, peu  peu, toutes les petites cours d'Allemagne, d'Italie. Paris
seul s'endurcit et rit. Ville irrvrencieuse. Toujours on y verra des
_ruelles_ critiques chez Ninon (dj mre), chez la toute jeune
Mancini, duchesse de Bouillon, parmi les chats, les singes, et toutes
sortes d'animaux malins qu'elle nourrit (entre autres, La Fontaine).
Un trs-mauvais esprit s'entretient l par les Chapelle, plus tard par
les Chaulieu, la socit impie du _Temple_.

Le carrousel fameux des Tuileries o le roi brilla  cheval a ferm
les ftes de Paris. Les triomphes de Versailles ont commenc en 1664
par une grande ferie de sept jours. Triomphe sans victoire, fte sans
but, donne, non pour la reine, et non pour la Vallire, une matresse
dj de trois annes, mais donne par le roi au roi. Louis XIV ftait
Louis XIV, essayait-l ce monde  part, une France royale et dore,
o il vcut comme hors de France, ne visitant plus le royaume (tant
chevauch par les Valois). L, vu des lus seuls, dieu solitaire de
l'Empire, il n'apparut plus aux mortels qu'aux jours o il lanait la
foudre.

Colbert tait terrifi. Il avait pris le pouvoir  une dangereuse
condition, c'tait de dire toujours au roi qu'il faisait tout, crait
tout, pouvait tout. Mais le roi l'avait cru, et, sr de sa divinit,
voil qu'il s'en allait d'un vol d'Icare se lancer dans les cieux.
Colbert suivrait comme il pourrait.

Le roi, par grandeur de courage, avait ouvert son rgne en dfiant
toutes les puissances. Il mprisait parfaitement les mnagements de
Mazarin. Richelieu mme, si fier, n'avait jamais brav ainsi le monde;
il fut trs-attentif  se crer des alliances, et il eut toujours la
moiti de l'Europe pour lui.

Quelle que soit mon estime pour les trs-beaux travaux qu'on a faits
sur ce rgne, je ne puis accorder que ceci soit une continuation de la
politique antrieure. J'y vois une dviation subite, tourdie,
violente. Le talent des agents franais, la dextrit de Lyonne,
l'homme de Mazarin, ne changent rien au fond des choses. Ils n'en
rendent pas plus raisonnable ce dfi qu'un roi de thtre lance 
toute l'Europe.--Impunment, ce semble, pour le premier moment, mais
en jetant partout des germes profonds de haine, en se crant d'infinis
obstacles pour l'avenir, en prparant, de bravade en bravade, la
honte, la banqueroute, et un tel amaigrissement de la France, qu'un
sicle ne put l'en relever.

La grande proie, vise par Mazarin, tait l'Espagne. Mais, en la
poursuivant, il fallait bien savoir ce qu'on voulait. Quelle que ft
sa misre, sa faiblesse actuelle, on ne pouvait oublier qu'il y avait
l la ruine d'une grande nation. Devait-on l'affaiblir encore, en
arracher des membres un  un, ou bien agir en bon parent, en hritier,
et se mettre en voie d'obtenir un jour toute la grande succession?
L'extinction probable de cette dynastie maladive en faisait prvoir
l'ouverture pour un terme peu loign.

Encore une fois, qu'tait Louis XIV? Gendre de Philippe IV, ou son
ennemi?

Sa conduite, visiblement double, fut extrmement irritante.

Un an  peine aprs son mariage avec l'infante, au mpris du trait,
il donne au Portugal une pe, un poignard, contre l'Espagne,
l'excellent gnral Schomberg et de bons officiers; il solde des
troupes anglaises pour envoyer aux Portugais et faire accabler son
beau-pre. Il l'humilie dans Londres, o il exige la prsance pour
son ambassadeur  main arme. Mazarin avait stipul l'galit des deux
couronnes. Louis XIV ne s'en contente plus, et, sur cette question
d'tiquette, il menace de rompre. Beau-pre et plus g, c'est le roi
d'Espagne qui cde; il envoie ses excuses  un gendre de vingt-trois
ans (1662).

Ces procds si violents n'empchent pas qu'en mme temps Louis XIV ne
veuille obtenir d'amiti l'annulation des renonciations de sa femme 
la couronne d'Espagne. Il se porte pour hritier et roi possible du
peuple qu'il vient d'outrager.

Il ngocia constamment en deux sens, contre l'Espagne et avec elle.
D'une part, il dtache d'elle la Hollande et les Suisses, leur demande
de ne pas garantir les provinces espagnoles. Il s'intitule dj duc de
Milan; il menace les Pays-Bas, il veut la Franche-Comt. Que Philippe
IV lui donne la Comt seulement et le fasse hritier (ventuel) de la
monarchie espagnole, il l'aidera contre la Hollande et l'Angleterre,
avec qui il vient de traiter. trange politique, double, violente,
indiffrente aux principes comme aux amitis. Il s'offre  tous,
menace ou corrompt tous, et semble avoir  tche de leur inculquer
bien qu'il n'y a aucun fond  faire sur la parole de la France, et que
son alli le plus intime en pourra craindre tout.

Il en est tout de mme pour les puissances maritimes, l'Angleterre, la
Hollande. Le roi agit  leur gard tout  la fois en ami et en ennemi.
Et ici, chez des peuples libres, le rsultat est grave. Dans l'un et
dans l'autre pays, il y avait un parti franais. La France, en peu
d'annes,  force d'imprudences, va anantir ce parti.

En 1662, lorsque le mariage de Madame semblait lier Louis XIV et
Charles II, lorsque celui-ci en Portugal faisait au profit de la
France la guerre contre l'Espagne, Louis XIV n'en irrite pas moins
l'orgueil anglais pour la question du pavillon. L'Angleterre, aprs la
Hollande, tait la plus grande puissance maritime, et ses vaisseaux
couvraient les mers. Louis XIV exige le salut de cette grande marine
pour la sienne, qui n'est pas encore. Question d'avenir, qu'on devait
ajourner. Une lettre violente et menaante du roi provoqua les
Anglais, humilia devant son peuple ce Charles II, instrument de la
France et qu'elle et d mnager  tout prix.

Mme anne, autre coup, qui rend l'Angleterre irrconciliable. Le
famlique et prodigue Charles II nous vend Dunkerque (1662).
Trs-importante acquisition, qui assurait notre frontire. Seulement
une telle vente perdait dans l'avenir le roi sur lequel notre cour
mettait tant d'esprance. Les Anglais surent ds lors qu'un Franais
(et un catholique) sigeait sur le trne d'Angleterre.

La mme politique, inconsquente et violente, tua en Hollande le parti
de la France. Le grand citoyen, Jean de Witt, tait Franais dans
l'intrt rel de sa patrie. Il y voyait grandir  l'horizon le jeune
Guillaume d'Orange, le pril futur de la rpublique, l'espoir du parti
militaire et antimaritime, que patronnaient fort les Anglais. Jean de
Witt alla loin dans son amiti pour la France, puisqu'elle obtint par
lui que, si elle faisait la guerre  l'Espagne, la Hollande ne
dfendrait pas les Pays-Bas espagnols, laisserait prendre sa barrire
naturelle de tant de places qui la couvraient. Grande et dangereuse
concession d'avenir pour laquelle de Witt obtint l'avantage prsent,
trs-doux au commerce hollandais, qu'on rduirait, pour ses vaisseaux,
les droits mis par Mazarin sur l'entre des navires trangers.

Louis XIV hassait la Hollande, et Colbert jalousait son norme
prosprit. Ni l'un ni l'autre ne sentait combien il tait important
pour nous de maintenir  la tte du pays de Witt et son gendre Ruyter,
l'immortel amiral, l'ennemi naturel des Anglais, autrement dit,
combien il importait de tenir divises les deux puissances maritimes
que la victoire du parti orangiste et runies. Si une telle union se
faisait, il tait facile  prvoir que la marine de Colbert, que
toutes ses crations, colonies, industrie, commerce, courraient de
grands hasards.

La Hollande achetait nos vins, nos eaux-de-vie, et les portait dans
tout le Nord. En change, elle nous donnait des draps, des toiles. Le
petit peuple de Hollande vivait de ces fabrications. La rude guerre
maritime que les Anglais, sans cause ni raison, commencrent par la
saisie des vaisseaux hollandais, gna fort le commerce de cette
rpublique, et, par suite, son industrie. Louis XIV la secourut
trs-faiblement. Il lui avait port le trs-sensible coup de frapper
de gros droits les draps et toiles, quarante livres par pice de drap!
Arrt dans la fabrication, chmage, etc. Le 13 juin, une grande
dfaite de la flotte hollandaise exaspra le peuple, fit crier  la
trahison.

Cette situation terrible n'effraya pas de Witt. Elle fit clater la
grandeur de son caractre. Ce politique, ce savant, cet lve de
Descartes, homme jusque-l de cabinet, monte sur la flotte. Mais la
mer est anglaise, elle le repousse  la cte. De Witt ne s'effraye
pas. Il repart aprs la tempte, entre dans la Tamise, et, sous les
batteries des Anglais, lui-mme, hardi pilote, fait tranquillement le
sondage des passes principales du fleuve. Menace redoutable d'invasion
qui avertissait les Anglais. Ils respectrent la flotte de Hollande,
n'acceptrent point la bataille. Et de Witt rentra en triomphe.

 ce moment, Louis XIV portait les derniers coups  son beau-pre,
Philippe IV. Ce prince infortun, souffrant de maladies cruelles
(paralysie, rtention d'urine, etc.) avait cd  l'insolence de son
gendre, dans l'espoir de trouver en lui un protecteur pour son fils au
berceau, le petit Charles, qui allait rester orphelin. Cependant son
abaissement ne lui avait pas profit. Louis XIV ne lui permettait pas
seulement d'entretenir ses fortifications des Pays-Bas, d'en complter
les garnisons. Par un luxe de perfidie qu'on ne peut expliquer, il
renouvelait  Madrid la vieille ide d'une croisade de la France et de
l'Espagne pour la conqute de l'Angleterre,--et cela au moment o le
roi d'Angleterre, en nous rendant Dunkerque, ne rvlait que trop 
quel point il tait Franais.

En 1665, ce qu'on avait longuement prpar arrive enfin et s'excute.
Schomberg, nos officiers franais, conduisant l'arme portugaise,
accablent celle d'Espagne  la bataille dcisive de Badajoz. Et
Philippe IV en meurt. L'Espagne et l'infant Charles restent aux mains
de la veuve, une Allemande, dirige par son confesseur, le Jsuite
autrichien Nithard. La veuve et Nithard ne font rien, ne prparent
nulle dfense. Et pourquoi? Ils ne pouvaient rien; en essayant
d'armer, ils n'auraient fait que provoquer Louis XIV. C'tait  lui,
poux de l'infante d'Espagne, de voir s'il voulait faire la guerre au
frre de sa femme, g de deux ans,  son propre neveu, son pupille
naturel, sans dfense, qui, contre ses coups, n'avait d'abri que son
berceau.  lui, hritier trs-probable de cet enfant malade,  lui de
voir s'il voulait outrager l'Espagne dans sa tombe, ce noble peuple,
dchu par ses fautes sans doute, mais aussi par sa grandeur mme, qui
l'avait puis, dispers par toute la terre.

Le mourant, en bon Espagnol, n'avait form qu'un voeu: que, si
l'Espagne devait recevoir un matre tranger, du moins ce ft un
matre faible qu'elle absorberait, assimilerait et ferait Espagnol.
Voil pourquoi il avait mari sa seconde fille  son cousin
d'Autriche, et sans lui faire faire de renonciation. Au contraire,
unie  la France, l'Espagne avait  craindre de se perdre. Cette
prfrence pour Lopold n'avait rien d'injurieux pour nous. On ne
voulait rien qu'exister. Mais, sous un roi si dur, si outrageusement
hautain pour ses parents (Philippe IV), pour ses amis (le roi
d'Angleterre), pour le vieux pape lui-mme, l'Espagne ne pouvait
qu'attendre la honte, l'anantissement.

Le prtexte de l'invasion fut ridicule. Dans une province des
Pays-Bas, il tait de droit civil qu'un des poux mourant, la
proprit de tous leurs fiefs passt  leurs enfants; le survivant
n'avait qu'un usufruit. Le but unique tait d'empcher ce survivant de
se remarier. Jamais cette coutume de Brabant n'avait t tendue aux
autres provinces, jamais elle n'avait eu de porte politique, n'avait
rgl la haute question de la souverainet des tats.

Louis XIV allgua, de plus, qu'il n'avait pas reu la dot d'argent
promise au mariage, qu'il voulait se payer en terres. Mais ne
fallait-il pas auparavant, entre parents, s'entendre et s'expliquer,
chercher un arrangement, tout au moins avertir et assigner le
dbiteur, un mineur, un enfant? Fallait-il employer pour contrainte le
fer et le feu, se mettre en garnisaire chez l'orphelin, et, pour ce
payement, l'gorger.

Du reste, Louis XIV ne dit point cela au moment naturel,  la mort de
Philippe IV. Au contraire, il rassura la veuve et Nithard. Il dupa
celui-ci, fut plus jsuite que le Jsuite. Il dit: Le jeune roi est
mon beau-frre. Je le protgerai, lui donnerai toutes les marques
d'amiti, de tendresse, qui sont en mon pouvoir.

Ds lors il prparait la guerre, et, par des ngociations habiles et
suivies par toute l'Europe, il assurait, compltait l'isolement de
l'orphelin.

Un portrait admirable, grav de la main de Nanteuil (_Bibl. de
Sainte-Genevive_), nous donne navement le roi d'alors. Il triomphe
de sa fausset, s'en flicite et s'en admire. Il cligne malicieusement
de l'oeil, semble dire: Ah! que je suis fin!

 quoi bon? je ne le vois pas. Il tait le seul fort. L'Espagne se
fiait  lui, tait comme  ses pieds. Pour un lger secours de recrues
allemandes qu'il lui avait permis de faire venir, l'ambassadeur
reconnaissant embrassa ses genoux. L'Angleterre, frappe de la peste,
de l'incendie de Londres, des intrigues papistes, de la guerre de
Hollande, n'en pouvait plus. Et cette dernire, gouverne par de Witt,
par le parti franais, coutait crdulement tout ce qu'il lui plaisait
de dire.

Ds avril 1667, il avait achet un  un les princes du Rhin pour
qu'ils ne secourussent pas l'Espagne. Il avait assur au Portugal un
subside annuel, norme,  condition qu'il ne ferait jamais la paix
avec l'orphelin de Madrid.

Mais le plus admirable, un vrai tour de Scapin, c'est la manire dont
il attrape et l'Angleterre et la Hollande. Il jure aux Hollandais
qu'il ne fera rien aux Pays-Bas sans eux, bien plus, que, s'unissant 
eux, il aidera leur amiral Ruyter  forcer la Tamise. Pendant ce
temps, la bonne vieille reine d'Angleterre a accommod les deux rois,
rgl la double trahison. Louis trahira la Hollande, aidera Charles
contre son peuple. Charles trahira l'Angleterre et laissera faire aux
Pays-Bas.

Le premier rsultat probable, c'tait que les Hollandais, livrs par
le roi leur ami, arrivant seuls au terrible rendez-vous de la Tamise,
seraient reints, crass; que les boulets anglais, travaillant pour
Louis XIV, les mettraient hors d'tat de se mler de nos affaires et
d'empcher notre conqute.

Tout tait prt. L'Espagne n'avait aucun moyen d'empcher rien.
Cependant, pour se moquer d'elle, le 1er mai, on la rassure; le 8, on
lui dclare la guerre (1667).




CHAPITRE VII

LA CONQUTE DE LA FLANDRE--MONTESPAN--AMPHYTRION

1667


La guerre de Flandre, pour la cour, c'est le moment joyeux du rgne de
Louis XIV, une amusante fte; c'est presque un tournoi de parade;
comme le fameux carrousel, le bal  cheval, donn devant les
Tuileries. Tous taient jeunes, tous taient gais; l'argent roulait
(la Fare). Avec la reine mre taient partis les vieux. Un horizon
s'ouvrait de conqutes plutt que de guerres, seulement de brillants
coups de main, de quoi conter aux dames. Scurit parfaite sous le
sage Turenne. Les dames aussi partirent bientt en guerre, par
carrosses, dans les grandes et commodes voitures dores, salons
roulants, o l'on riait, mangeait. C'est ce qui amusait le plus le
roi. Il suivait  cheval, entrait souvent dans ces carrosses, aimait 
voir manger, distinguait les belles mangeuses. Les petits accidents de
cette vie mobile, les dners, les couches, avaient aussi leurs
aventures. La conqute de Flandre en entrana une autre qui changea
toute la cour, et fut hardiment clbre par Molire dans
l'_Amphytrion_, l'imbroglio galant qui mit Jupiter chez Alcmne.

Le digne monument de cette agrable campagne est notre porte
Saint-Martin (quoique date d'une autre poque). Monument
hro-comique, bas, lourd, farci de vermicels, et tout empreint de la
grasse matrialit du moment. Cette masse sourit, gaye par la figure
unique du grand acteur qui couvre tout. L'art parat ici songer moins
 consacrer la gloire du roi que sa beaut et la perfection de ses
formes. Dans sa belle nudit classique, et grandi du cothurne, un
Hercule en perruque crase la Belgique, qui ne combattit point, et la
Hollande, qui le fit reculer.

Le danger n'tait pas fort grand en cette guerre. Le gouverneur
espagnol, homme de coeur, avait un fort bon gnral franais, Marsin,
mais point de troupes. Quand il avait voulu se fortifier, on l'avait
grond de Madrid. On lui avait fait honte d'avoir de telles penses
sur le roi trs-chrtien. Tout ce qu'il put, ce fut de raser les
petites places pour se concentrer dans les grandes. Mais il n'eut pas
le temps; on le surprit le marteau  la main.

Cependant Turenne avana avec une prudence excessive. Sa
responsabilit d'avoir l le roi en personne ajoutait encore  sa
circonspection naturelle. Le 2 juin, il prit Charleroi abandonn. Il
avait trente-cinq mille hommes; plus, deux corps d'arme le suivaient
de ct, vers le Rhin, vers la mer. Il occupait la route, fort libre,
de Bruxelles. Nos jeunes gens voulaient y aller. Turenne resta l
quinze jours, pour fortifier, disait-il, Charleroi, mais en ralit
pour savoir ce qui advenait de Ruyter. Attendait-il les Franais pour
passer? ou bien s'tait-il risqu seul?

La marine forme par Cromwell tait fort redoutable; elle avait tenu
tte aux Hollandais avec une extrme tnacit. Mais, d'autre part, de
Witt branlait; il avait besoin d'tre raffermi par un grand coup. S'il
renonait  cette attaque, il reculait, sur quoi? Sur la mauvaise
humeur de ce peuple muet, mais dangereux, sur la rvolution peut-tre.
Ruyter pensa que, puisque le vin tait tir, il fallait le boire, et
il se passa des Franais.

Nous avons son portrait au Louvre, du puissant pinceau de Jordaens.
OEuvre pantagrulique d'un burlesque sublime qui et enchant
Rabelais. C'est Gargantua en largeur, moiti baleine et moiti homme.
Ses gros yeux noirs, saillants sur son visage rouge, superbement
tann, lancent la vie  flots, une redoutable bonne humeur et la
contagion de la victoire.

C'est l'invincible et l'infaillible, c'est le pape de la mer. Dans le
tableau, il parle, et on entend le tonnerre de sa voix. Jordaens a d
le suivre, le prendre en plein combat, dans ses gaiets royales, quand
son me joyeuse emplissait une flotte, quand les boulets pleuvaient,
que les vaisseaux en feu sautaient autour de lui. Il lui fallait ces
grandes ftes, comme le bal qu'il donna aux Anglais en juin 1666; il
dura trois jours et trois nuits.

En juin 1667, il alla droit dans la Tamise, au jour dit, le 4 juin. Et
c'est justement cette ponctualit qui surprit les Anglais. Ils
croyaient qu'il n'irait pas seul. Il cassa comme un fil la chane qui
fermait la Medway, prit le fort de Sheerness, prit, brla des
vaisseaux, dtruisit ou enleva les magasins, remonta la Tamise vers
Londres. Les Anglais consterns eurent tout le temps de voir le
Hollandais se promener, boire sa bire et soigner ses poules; il y
tenait beaucoup et les avait toujours  bord; c'tait son amusement.

Il se trouva si bien dans la Tamise, qu'il ne voulait plus s'en aller.
Il restait  attendre pour voir si les Anglais se rveilleraient. Cela
dura plusieurs semaines. Cependant la Hollande faisait  l'Angleterre
des propositions honorables, tonnantes mme. Elle voulait calmer 
tout prix l'orgueil souffrant de sa rivale. Elle lui offrait de saluer
le pavillon anglais dans les mers anglaises. Partout ailleurs,
galit. On gardait ce qu'on avait pris des deux cts. L'Angleterre
accepta (31 juillet 1667). Elle tait furieuse, mais contre son roi
qui l'avait laiss humilier. Ce fut encore un coup fatal  notre roi
franais de Londres, donc  Louis XIV mme.

On pouvait croire que l'Espagne aux abois allait appeler  son aide
les deux puissances maritimes, s'ouvrir  elles plutt qu' son parent
perfide. Turenne n'eut nulle envie d'avancer. Il ne quitta point le
pays wallon, s'attacha aux frontires de la langue franaise, s'en
alla  gauche,  Tournai, qu'il prit (21-26 juin), enfin Douai (2-6
juillet).

Guerre sans guerre, o pourtant les Belges assurent que les troupes de
Louis XIV faisaient beaucoup d'excs. La Hollande intervint, proposa
sa mdiation (4 juillet), que le roi ne repoussa pas. Seulement il
voulait, outre la Flandre franaise, avoir la Franche-Comt et le
Luxembourg. Ce Luxembourg l'et men en Hollande.

Il y avait sept grandes semaines que le roi tait loin des dames. Il
se chargea de leur porter les drapeaux qu'on avait reus plutt que
pris, et il alla chercher la reine pour la montrer, rchauffer ses
nouveaux sujets, qui n'applaudissaient gure et faisaient triste mine.

Pour qui revenait-il? Pour la Vallire alors enceinte? En partant, il
l'avait installe  Versailles et fait duchesse en lgitimant ses
enfants. Pour une passion dont l'attrait avait t le mystre, ce
grand clat n'tait pas d'un bon signe.

Les habiles le voyaient flotter. La Choisy avait tout exprs fait
venir une jolie demoiselle qui ne russit pas. Les rieuses (la
Montespan) trouvrent moyen de rendre ridicule la pauvre provinciale.
Le roi n'osa l'aimer.

Avec un air si absolu, il dpendait beaucoup de l'opinion, suivait
celle de ses entourages. En ce moment, il avait pris de l'engouement
pour un fat, qui n'avait que trop d'influence sur lui.

Lauzun, un cadet de Gascogne, simple officier au rgiment de
Grammont; ses parents avaient perc par l'insolence. Il n'avait pas
les dons brillants de Vardes, ni aucun mrite solide; nul talent; on
le vit ds qu'il fut dans les hauts emplois. C'tait un petit homme
blondasse, vif, hardi et bien fait, de mauvaise mine, aigrefin, l'air
mchant. Il tait hargneux, provoquant, il marchait sur les femmes, et
son amour tait l'insulte. Il leur plut fort. Il est extraordinaire
en tout, dit Mademoiselle avec enthousiasme.

Il avait choisi pour emblme _une fuse_, pour aller au plus haut. Il
dplut; on le mit d'abord  la Bastille. L, notre homme songea et se
retourna en gascon. Ses amis le trouvrent dsespr, la barbe longue;
il la laisse pousser et ne la coupera pas que son matre n'ait
pardonn. Il va mourir si on ne lui pardonne. La comdie lui russit
et lui gagna le roi. Les valets l'ennuyaient, il aima mieux ce mchant
petit dogue qui mordait tout le monde, ne lchait qu'une main,
assaisonnait la bassesse par l'impertinence.

Le roi lui donne d'abord son rgiment de dragons, un joujou personnel
qu'il s'amuse  former lui-mme. Superbe occasion de dpense. Or,
Lauzun n'avait rien. Il fallait brusquer la fortune. Beaucoup de gens
trouvaient que la Vallire durait longtemps. Si l'on pouvait donner au
roi une matresse, la cour changeait, la pluie des grces allait se
dtourner. Lauzun vanta la Montespan. Cela n'avait pas grande chance.
Le roi la connaissait, la voyait tous les jours sans y faire
attention. Il l'avait connue demoiselle chez Madame, o elle fut
brouillonne, intrigante, se fit chasser. Elle avait pous Montespan,
homme d'esprit, petit-fils du bouffon Zamet, et elle en avait eu un
enfant. Elle avait dj vingt-sept ans. C'tait une fort belle
Poitevine, enjoue, grande et grasse. Son portrait ( Fontainebleau)
la reprsente assise, nourrissant de jolis enfants, dont l'un tette
avidement ses beaux seins pleins de lait. Eh bien, ces attributs
touchants, cette plnitude charmante de la seconde jeunesse, qui
clipse la premire, ici ne charment pas du tout. On ne la sent
vraiment pas mre. Pas un enfant n'irait  elle. Elle n'aimait point
les enfants, ni les siens mme, ni personne. Avec ce grand luxe de
chair, cette richesse de vie et de sang qui souvent donne au moins
certaine bont physique, une nature ingrate perce pourtant. Le
peintre, en appelant ce portrait-l _la charit_, a l'air de se moquer
de nous.

Elle a dit elle-mme qu'elle n'tait venue  la cour que dans le ferme
propos de se faire matresse du roi. Le roi jusque-l aimait trois
femmes trs-bonnes, la reine, Madame et la Vallire. Il craignait les
mchantes. La Montespan fut patiente, elle se fit d'abord accepter de
la reine en parlant mal contre la Vallire, puis de la Vallire
elle-mme, qui, craignant d'ennuyer le roi, aimait  avoir l cette
rieuse pour le divertir.

Jamais peut-tre on n'aurait russi sans une circonstance. La reine
attendait le roi  Compigne. Toute la cour y tait; madame de
Montespan couchait chez madame de Montausier, gouvernante des enfants
de France, sous l'abri et la clef de cette reine des Prcieuses,
prudence qui et fait honneur  une jeune demoiselle, et qui semblait
de luxe pour une dame qui allait vers trente ans.

Le roi, arrivant  Compigne, trouva que son appartement, voisin de
celui de la reine, tait pris par Mademoiselle. Chose bizarre dans une
cour tellement voue  l'tiquette, le roi de France ne savait o
coucher. Mais il ne fut pas difficile. Il logea dans une antichambre,
fort prs de l'appartement de madame de Montausier; il n'y avait rien
entre qu'un petit escalier. Cela tait ingnieux, et on irrita encore
la tentation en posant, par honneur, une sentinelle sur l'escalier;
mais le roi ne l'y laissa pas.

Madame de Montausier tait la dernire reprsentante des temps de
Louis XIII, des amours purs d'alors entre le roi et une sainte, des
amours fidles, patients; elle tait elle-mme cette fameuse Julie de
Rambouillet que le grave Montausier adora quinze annes sans se
presser, et dont la virginit clbre inspira tant de sonnets et tant
de madrigaux. Grand contraste avec l'ge nouveau, un roi jeune,
absolu, qui pouvait dire partout, comme Csar: _Veni, vidi, vici._ La
bonne dame pouvait deviner une invasion, une surprise militaire; ce
n'et pas t la premire. On se rappelle que la gouvernante des
filles de la reine fit griller leurs fentres et fut disgracie.
Madame de Montausier et pu tourner la clef, mais qu'aurait dit le
matre? Rien ne lui rsistait alors, toutes les places se rendaient 
lui.

En ralit, ce fut moins de la dame que de l'appartement, de
l'aventure, de la surprise, du mystre qu'il fut amoureux. La reine,
prcisment, couchait au-dessous; il ne fallait pas l'veiller, ni
madame de Montausier. Ce fut la grande sduction de la ruse d'avoir
pris domicile dans le logis de la vertu.

Ce temps et cette cour taient merveilleusement disciplins. Personne
ne s'tonna, on trouva naturel que le roi loget dans ce galetas. Il
s'y enfermait le jour, il y travaillait la nuit, disait-il, au grand
chagrin de la reine, qui s'inquitait pour sa sant, ne le voyant
venir coucher qu' quatre heures du matin.

Au bout de quelques jours, il l'emmena jusqu' La Fre, et lui-mme
tait en avant,  Guise, avec des troupes. Un bruit trange se rpand
chez la reine: la Vallire va arriver le lendemain. Elle est hors
d'elle-mme: ses dames se dsolent avec elle; madame de Montausier est
indigne de l'audace de cette fille. Madame de Montespan soupire, dit:
Dieu me garde d'tre la matresse du roi! si j'avais ce malheur, je
n'aurais pas l'effronterie de paratre devant la reine.

La Vallire arrive ds le soir. La reine, exaspre, dfend qu'on lui
donne  manger. Elle n'en avait gure besoin; la terrible nouvelle
l'avait frappe  Versailles, et elle avait vol, oubliant tout, la
reine, le bruit des convenances, n'ayant qu'une pense, le rejoindre,
mourir  ses pieds.

Bizarre vnement! Rvait-on? veillait-on? La Vallire audacieuse!...
Pour la connatre, il faut savoir qu'un soir, chez Madame, elle
faillit prir pour accoucher furtivement, qu'en effet elle accoucha
pendant que Madame tait  la messe, qu'elle ne fit semblant de
rien, veilla jusqu' minuit la tte dcouverte, risquant mille fois sa
vie.

Eh bien, cette fille craintive, la voici qui brave tout. La reine
dfend  son escorte de laisser partir personne avant elle, pour
parler au roi la premire. Mais la Vallire est en avant; d'une
hauteur elle a vu o tait l'arme, et elle y va  toutes brides. La
reine voit au loin ce carrosse lanc dans la poussire, et qui va
comme un tourbillon... Arrtez-la! arrtez-la! dit-elle. Mais elle a
trop d'avance, et elle arrive la premire.

Du reste, la pauvre reine et pu comprendre la vanit de ce dbat
entre elle et la Vallire. Le roi leur avait chapp. Tout le jour il
s'enfermait chez madame de Montausier, qui, je ne sais comment, 
chaque couche, logeait tout  ct de lui.

La Montespan trompait encore la reine par sa dvotion. Elle
l'difiait, l'amusait en lui contant les soins qu'elle prenait, sur la
route, des hospices et des hpitaux, d'un surtout d'orphelines. Elle
parlait, imitait les mines grotesques des petites Flamandes, les
contrefaisait une  une.

Rien de plus gai que ce voyage. C'est le moment qu'a pris le bon Van
der Meulen (voir au Louvre). Le grand carrosse dor contient toute la
carrosse des dames de Louis XIV. Celui-ci, magnifique (tout idal, ce
n'est pas un portrait), monte un gros blanc cheval normand; des
laquais de six pieds au moins, des Flamands  genoux. Le roi, bien
plus souvent, tait dans le carrosse,  rire avec la Montespan.

Le seul acte vraiment militaire de la campagne fut le sige de Lille,
o Marsin avait concentr tout ce qu'il avait de forces (aot), mais
il ne russit pas  armer,  entraner les habitants. Le roi, dj
trs-fort, fut fortifi par le retour du corps d'arme d'Allemagne.
Les Lillois redoutaient l'assaut, ils forcrent Marsin de se rendre
(28 aot 1667). Dans sa retraite, toute l'arme tomba sur lui, et
remporta un succs trop facile.

On fut fort tonn de voir le roi vainqueur s'arrter court. Turenne
tta Gand, et se retira. Dj il avait lev le sige de Deudermonde.
Qui faisait donc avorter la conqute, si facile, des Pays-Bas? L'offre
dsespre que l'Espagne fit aux Hollandais de leur mettre ses places
en main. La Hollande intervint. Charles II n'tait pas le matre de
seconder Louis XIV.

Il y eut un moment d'arrt. Le roi donna les rcompenses de la guerre.
 Lauzun, une charge princire, celle de colonel gnral des dragons,
et le gouvernement d'une grande province, le Berri.  M. de
Montausier, la place naturelle du plus honnte homme de France, celle
de gouverneur du Dauphin. Choix excellent. Tous lourent et sourirent.
Mais madame de Montausier devint ds lors malade, et plus malade
encore d'esprit.

Le mystre de Compigne n'tait plus un mystre. M. de Montespan,
esprit bizarre, loin de se rsigner, comme tant de maris patients,
s'emporta, souffleta sa femme, qui s'enfuit de chez lui. Ds lors, il
se dit veuf, il en porta le deuil. Il se promena par les rues dans un
carrosse drap de noir; aux quatre coins, des cornes pour panaches.
Incroyable insolence, que le roi et punie, si la dame n'et cru qu'il
valait mieux en rire. Elle avait fait un pas hardi. Elle avait lu
domicile chez sa grande amie la Vallire, qui n'osa l'conduire, et
ds lors ne fut plus chez elle. La rieuse effronte fut matresse de
tout, la Vallire sa servante. Situation cruelle, o les bats de
l'une taient assaisonns des pleurs de l'autre. La Montespan, du
reste, n'tait pas exclusive; loin de pleurer, elle riait, quand le
roi revenait  l'autre et consolait cette pleureuse.

Il manquait une chose  ces plaisirs, c'tait d'tre tals, mis sur
la scne. On joua la nuit de Compigne. Sans un ordre prcis, Molire
ne l'et jamais os. La chose tait barbare, elle navrait la reine et
la Vallire, et madame de Montausier, M. de Montespan, tant d'autres.
Molire n'et pas fait de lui-mme cette cruelle excution. Il y
dplore sa servitude. Que peut Molire-Sosie? Il sert et servira. Car
il n'a que son matre, et contre lui toute la cour; la vieille cour 
cause de _Tartufe_, et la jeune pour le _Misanthrope_. La ville
billait  son thtre, aimant mieux le divin Scaramouche, qui
justement revenait d'Italie. Il n'tait pas siffl, le roi n'et pas
souffert qu'on manqut  son domestique. Mais le ddain, un froid de
glace, depuis deux ans frappait ses pices. Ses propres acteurs
aigrement plaignaient son talent clips. Et sa jolie femme (adore de
ce sombre gnie souffrant), parmi les blondins, les marquis, lui
prodiguait les consolations dsolantes de la femme, des amis de Job.

Pour comble, l'autre fe dont l'amour douloureux le poursuivit jusqu'
la mort, la muse, l'art, ne lui laissait pas de relche. Il
s'acharnait  faire jouer _Tartufe_. C'est en vain qu'il avait cousu 
la pice, complte en trois actes (et plus forte ainsi), deux actes
qui font une autre pice pour l'apothose du roi. Le roi disait bien
qu'on jout, mais n'en donnait pas l'ordre crit. Lamoignon, si
docile, ici restait trs-ferme. Molire essayait tout, priait les
nouveaux dieux, esprait dans Alcmne. S'il se pouvait qu'aux heures
o Jupiter voit trouble, elle tirt de lui l'mancipation du
_Tartufe_!..

Voil le secret de Sosie, le salaire espr de la farce, des coups de
bton.

Il y a dans cette pice une verve dsespre. Dans tel mot (du
Prologue mme) une crudit cynique que les seuls bouffons italiens
hasardaient jusque-l, et qui, dans la langue franaise, tonne et
stupfie. Mais les dieux le voulaient ainsi. Ils voulaient, on le
voit, tre jous eux-mmes. Donc, on eut l'tonnant spectacle, la
prtendue victime de la fausse surprise expliquant la nuit de
Compigne, Alcmne navement contant  son mari les plaisirs qu'en
pouse consciencieuse elle a donns  Jupiter.

La vengeance de Molire pour la misre o on le fait descendre, c'est
que, s'il est battu, il n'en est pas un dans l'affaire qui n'ait aussi
sa part. Mercure-Lauzun est l  l'tat de valet. Tous avilis, la
vertu elle-mme, la lgende de l'amour pur, la fameuse Julie
(Montausier), qui, l-bas, ple au fond des loges, regarde, est
regarde. Elle en mourra deux ans aprs.

Au temps de Richelieu, Corneille avait pu dire: Que vous reste-t-il?
_moi_. Mais le tragique ici, c'est que ce _moi_, mme est en doute.

Je pense, donc je suis, disait alors Descartes. Dans le naufrage
restait l'intelligence pour affirmer la vie. Molire-Sosie dit:
_Suis-je?_... il me semble que je pense encore?

Rvlation cruelle sur la vie de l'acteur, qui sans cesse se nie, se
moque de lui-mme, pour se croire, se sentir, dans son masque, son
rle d'emprunt.

Mais tous taient acteurs, et tous taient Sosie. La foule dore des
imbciles qui riaient de son doute, en qui se sentait-elle vivre? en
elle? non. Mais dans ce masque, dans ce royal acteur qui seul _tait_
et le reste un nant.

Or, qu'tait donc ce masque, et ce roi d'avant-scne? Qu'on aurait
trouv peu de chose, si l'on et regard en lui!

Le pis, c'est que Sosie avoue que le dur argument de Mercure, le
bton, lui touche l'me, et qu'il commence  l'admirer. Misre, misre
profonde! contre la force injuste, de ne pas garder le mpris.




CHAPITRE VIII

GRANDEUR DU ROI--CRATIONS DE COLBERT--LE ROI ARRT PAR LA HOLLANDE

1668


La nuit, bonne amie de Mercure, complaisante aux larcins d'amour, non
moins obligeamment sert partout cet hiver la politique du roi. Pendant
qu'en haut il tonne et il foudroie, il est en bas dans l'ombre le
grand tentateur de l'Europe. Il offre tout  tous,  Charles II le
pouvoir absolu,  son comptiteur Lopold l'Espagne elle-mme, dont il
ne veut, dit-il, que les membres extrieurs. Notre envoy  Vienne
reoit du matre ce compliment d'tre un adroit fripon. Mais toute
cette adresse n'et rien fait sans l'argent. Nagure on avait achet
le confident de Philippe IV, et l'on va acheter celui de Lopold, pour
lui faire trahir son parent. C'est aussi par l'achat d'un tratre
qu'on eut la Franche-Comt.

Ds novembre 1667, le roi visait cette province. Neutre depuis
longtemps, elle n'avait point, ne voulait point de troupes. Elle se
glorifiait, n'tant point attaque, de se dfendre elle-mme. Elle
l'tait en ralit par la protection de ses voisins, les Suisses.

Il s'agissait d'endormir l'une et l'autre, la Suisse et la
Franche-Comt, la dugne et la pucelle. Ce fut comme la nuit de
Compigne. On choisit pour Mercure l'agent le plus srieux. Le grand
Cond, gouverneur de Bourgogne, ds longtemps en demi-disgrce, sans
emploi dans la guerre de Flandre, vivait, aigle sauvage, dans l'aire
de Chantilly, ou les montagnes de Dijon. Ce sombre personnage qui
tenait sa femme au cachot (et l'y tint mme aprs sa mort), tait le
dernier  coup sr dont on et attendu une joyeuse espiglerie. La
farce fut d'autant meilleure. Il menaa le gouverneur de la Comt,
comme s'il n'et voulu qu'en tirer de l'argent. En mme temps, on
achetait son bras droit et son confident, un abb de Watteville, qu'il
avait envoy aux Suisses pour s'assurer de leur secours. Ce bon
prtre, jadis pour une folie de jeunesse (rien qu'un assassinat),
avait pass aux Turcs, s'tait fait Turc, puis, graci et revenu, il
convoitait une position de prince, la coadjutorerie de l'archevch de
Besanon. Il en eut la promesse. Il endormit les Suisses qu'il tait
charg d'veiller. Sr de ne rencontrer personne, Cond avec quelque
mille hommes marche vers la frontire. Tout est prt, le roi peut
venir. Il part de Saint-Germain (2 fvrier 1668).

Superbe fut la mise en scne, et le dcorateur Lebrun, dans ses
emphatiques peintures, n'a pas d'effet plus grand, plus russi. Qu'on
se figure le roi, la foudre en main, dans ce noir tourbillon, roulant
par les frimas, dfiant et l'hiver et l'Europe... Il arrive, tout
cde, que dis-je? il est encore en route, et dj  Dijon, on lui
apporte les clefs de Besanon. Dle essaye de tenir. Le roi menace de
tout tuer; on se rend. Quatorze jours ont suffi pour prendre la
Franche-Comt.

Superbe tour d'escamotage. Tous furent blouis, et le roi lui-mme. Ce
n'taient pas seulement les trente-six villes conquises, des chteaux
innombrables, mais la nature vaincue, aussi bien que l'Espagne. Cond
subordonn et guid par le roi, comme Turenne l'avait t en Flandre.
Tout tait d  sa fortune,  ses victorieux auspices,  son heureux
gnie. Ils l'avouaient. Les savants mmes, les potes que Colbert lui
payait partout, ce grand concert des lettres qui le divinisait, de qui
s'inspirait-il! de lui. Il tait le hros et il tait la muse.
Despraux n'et rim sans lui. Molire, son domestique, vivait du roi,
ramassait ses paroles; il lui devait ses meilleurs scnes, et n'y
tait que pour la mise en oeuvre.

Puissance cratrice! un monde, une France nouvelle naissait de la
pense du roi. Le roi voulait, et Colbert crivait. Son ouvrier
Colbert, son commis, son boeuf de labour, le secrtaire de son gnie,
venait par un mortel travail de faire ce que le roi avait conu en se
jouant, une construction norme, inoue, de fantastique grandeur.

En cette cration multiple, tout se trouve  la fois. Les lois, les
instruments des lois, les choses avec les hommes, administration,
industrie, commerce, enfin, par dessus, la machine  faire marcher
tout (bien ou mal?), la bureaucratie.

_Les lois_ (1667, 1670). Des travaux immenses du XVIe sicle qui a
tout prpar, les commissions de Colbert tirent l'Ordonnance civile et
l'Ordonnance criminelle.

_Les voies de communication._ Le grand systme de nos routes royales
est commenc. La merveille du canal des deux mers est trouve par
Riquet, et en dix ans excute. Les douanes intrieures de province 
province sont supprimes, au moins pour la moiti de la France.

_Nos colonies_ rachetes aux particuliers qui s'en taient faits
souverains. Des compagnies de commerce cres. Hors une seule, ces
compagnies ne sont plus exclusives; on y entre en mettant des fonds.

_La marine_ se fait par enchantement. En quatre annes, 70 btiments;
en six, 194, dont 120 vaisseaux (1671). Mais, le plus fort, c'est la
marine vivante, le peuple des marins mis sous la main de l'tat. Cette
France obissante, en 1668, subit le rgime _des classes_, o le roi
dclare siens tous les matelots, pouvant les sommer  toute heure de
quitter le service lucratif du commerce pour le service dur et pauvre
des btiments de guerre.

Et,  ct de l'arme maritime, surgit de terre l'_arme
industrielle_. On ne peut nommer autrement l'organisation que Colbert
donne aux fabriques. Une France d'ouvriers en face de la France
agricole.

Quelle sera cette cration?  son premier essor (1664), on la
croirait rpublicaine. Colbert dans chaque ville veut que les
ngociants lisent, envoient deux dputs qui apportent leurs
observations. Tout litige entre le commerce et le fisc est jug par un
comit de trois ngociants et trois fermiers gnraux.

De toute l'Europe, Colbert appelle des industries nouvelles. Les
droits qu'il met, en 1664, sur les toiles et draps hollandais,
anglais, permettent aux ntres d'essayer ces grandes fabrications. Ces
droits doubls, en 1667, fermant tout  coup le pays aux produits
trangers, donnent un mouvement subit, violent, quasi fbrile 
l'industrie franaise. En 1669, la laine occupe 44,000 mtiers. Lyon
tout  coup devient norme, exporte des soieries pour 50 millions. Des
fortunes subites se font ici et l. Que sera-ce, quand l'industrie
aura gagn partout? quand la France, matresse des mers, ayant succd
 l'Espagne, converti, bris l'Angleterre,  la barbe du Hollandais,
exploitera les Indes, et, dans ses nouveaux ports de Brest, Rochefort,
Dunkerque, verra venir les galions? Mais qu'aura la Hollande? Ce qui
la fit jadis, le hareng saur et la morue.

Telle fut l'extraordinaire ivresse et la violente fivre qui tenaient
les plus fortes ttes, non le roi seulement, mais Colbert, mais la
France. Tout possible en paix et en guerre. L'administrateur de la
guerre, le jeune Louvois, face rouge et tte de feu, plus violent
encore que Colbert (et de famille apoplectique), brlait de lancer sur
l'Europe le char du roi, et, quoi qu'on oppost, rpondait de passer
dessus.

Quand Charles-Quint, aprs Pavie, Muhlberg, eut dans ses mains
Franois Ier et les chefs protestants, il mprisa l'Europe et eut
envie de l'empire turc. Quand Philippe II, aprs Lpante, voulut
conqurir l'Angleterre, il trouva que c'tait chose trop simple,
voulut conqurir la Baltique d'o partiraient ses flottes. Tel et plus
fier encore fut Louis XIV aprs cette surprise de deux provinces,
conqurant sans combat, et vainqueur sans victoire. Dans les trois ans
qui suivent, on le voit dsirer, embrasser je ne sais combien de
choses immenses et les plus divergentes:

1 _La succession d'Espagne._ Il en veut au moins le meilleur, le
moins us, comme la Flandre, en donnant l'os, l'Espagne  Lopold;

2 _L'lection d'Allemagne._ Ce Lopold tout jeune, moins g que lui
de quatre ans, le roi prtend lui succder, et il va tout  l'heure
acheter la voix de la Bavire pour la future lection;

3 _L'empire turc_ se conduit mal  notre gard, et trouve mauvais que
nos Franais, en Hongrie,  Candie, soit toujours pour ses ennemis. Le
roi (1670) va faire lever des plans de l'Archipel, s'emparer de ses
les peut-tre, du chemin de Constantinople;

4 Mais plus prs, les vrais mcrants, ce sont les protestants. Donc,
 eux la premire croisade. Toute la question est de savoir s'il faut
d'abord convertir l'_Angleterre_  main arme ou frapper _la
Hollande_.

Pour rsumer, le roi, mont comme  la pointe de cette cration
immense et subite de l'industrie et de la guerre, regardait la terre 
ses pieds, et se demandait seulement ce qu'il daignerait prendre. Il
se devait au monde, et, de ce qu'il tait roi de France, il ne
s'ensuivait qu'il dt refuser le bienfait de son gouvernement  tant
d'autres nations. C'est ce qu'exprime sa mdaille, o, sous son
emblme, un soleil, on lit: _Un pour plusieurs_ (royaumes).

Le roi rentrait  Saint-Germain dans ces hautes penses, quand
l'ambassadeur de Hollande lui notifia respectueusement ce qu'on appela
la _Triple alliance_, la ligue qui lui liait les mains. Son Charles II
l'avait lch. Il avait eu la main force par l'lan de l'Angleterre
qui se joignait aux Hollandais.

La Sude, notre fidle allie depuis quarante annes, nous lchait
galement.

On fut surpris. Tout trait, en Hollande, devait tre soumis aux
villes qui en dlibraient. Mais de Witt, pour brusquer la chose dans
ce pril, avait risqu sa tte. Il avait hardiment sign (23 janvier
1668).

Le curieux de l'affaire, c'est qu'elle semblait dirige contre
l'Espagne. On la menaait pour la protger. La Hollande lui parlait de
sa plus grosse voix. Au contraire, elle priait le roi, lui adressait
d'humbles demandes, le chapeau  la main. De Witt faisait entendre
qu'il tait tout Franais, mais qu'il ne pouvait plus arrter ce
peuple, qu'il lui chappait, qu'il agirait sans lui. Le roi chicanait
d'abord. Mais il se vit abandonn du Portugal mme qu'il venait
d'acheter par un subside norme. La reine, une Franaise, y avait fait
une rvolution, s'tait dmarie, remarie, avait pris le trne. Cette
Franaise elle-mme tourne le dos  la France, tend la main 
l'Espagne, son ennemie. Mais l'ennemi de tous, et celui que tous
craignent, c'est dsormais Louis XIV.

Le 2 mai 1668, il signe enfin la paix  Aix-la-Chapelle, et rend la
Franche-Comt.

Il gardait la Flandre franaise; la Hollande la gloire.

Elle triompha modestement par une simple mdaille, sans phrase, et
vraiment historique: Les lois sauves, les rois dfendus et
rconcilis, la paix conquise, la libert des mers.

Mais le monde malin imagina et rpta qu'une mdaille toute autre
avait t frappe,--hostile, hardie, vridique, aprs tout,--Josu et
le soleil: _Stetit sol_, il s'est arrt.




CHAPITRE IX

LA DBCLE DES MOEURS PUBLIQUES--DPOPULATION DE L'EUROPE MRIDIONALE

1668


La guerre est infaillible. On peut prvoir d'ici que cet orgueil
bouffi va crever en temptes, que la France, arrte dans son effort
pour se renouveler, rentrera dans la voie misrable o sont les tats
du Midi.

La guerre naturelle et fatale de la royaut catholique contre la
rpublique protestante, l'essor effrn des dpenses et la furie des
ftes, l'infamie triomphale des favorites et favoris, l'avnement de
madame de Montespan et du chevalier de Lorraine, la surprenante
soumission des confesseurs aux moeurs publiques, c'est le spectacle de
ce temps.

Ces brillantes annes, entre les chants de gloire de Molire, Quinault
et Lulli, sont comme un arc de triomphe qu'on croirait une porte de
cit populeuse, et qui ne conduit qu'au dsert.

On a dit que Colbert, si la guerre et Louvois ne l'avaient emport,
et soutenu la situation; que l'effort colossal de ce grand
rsurrectioniste,  force de crer, et dpass l'effort, non moins
grand, du roi, pour dtruire. Je ne le crois nullement. Sous les pieds
de Colbert, un terrain trs-mauvais devait toujours le faire crouler.
Il btissait sur quoi? sur les ruines de la moralit publique. Il cre
le travail ici et l par les primes normes que l'exclusion des
produits trangers donne  telle industrie. Mais le got gnral est 
l'oisivet et  la vie improductive. Du plus bas au plus haut, tout
regarde la cour. Qui peut, vit noblement. Colbert obtient, exige du
clerg la suppression de quelques ftes, et elles n'en sont pas moins
chmes. Il promet pension aux nobles qui auront dix enfants (plus
tard mme aux non-nobles); mais cela ne tente personne. Les familles
connues produisent de moins en moins; beaucoup finissent avec le
sicle. Exemple, les Arnauld, famille prolifique, nergique. Le
premier, l'avocat, sous Henri IV, _a vingt enfants_ (dix sont
d'glise, dont six religieuses qui meurent jeunes). Le second, Arnauld
d'Andilly, sous Louis XIII, _a quinze enfants_ (dont six religieuses
qui, la plupart, meurent jeunes). Le troisime, Arnauld de Pompone,
ministre de Louis XIV, _a cinq enfants_ (dont deux d'glise), tous
teints sans postrit. Notez que cette race vigoureuse s'est allie
en vain  la race non moins nergique,  l'hroque sang des Colbert.

Que sera-ce des autres familles, des bourgeois peu aiss, des pauvres?
Deux choses les strilisent:

1 _L'augmentation des dpenses._ Les objets fabriqus quintuplent de
valeur en un sicle; le bl n'enchrit pas; le propritaire est gn,
vend mal son bl, en produit peu. Famine de trois ans en trois ans. Et
cependant le luxe augmente; on veut briller, on craint les charges de
famille.

2 _La fluctuation morale_ d'un sicle intermdiaire qui nage entre
deux mes, l'ancienne et la nouvelle, tient l'homme ennuy, affadi. Il
ne tient point  se perptuer. Parmi ses pompes solennelles, l'ide
religieuse va dfaillant. Elle ne garde l'orgueil de la forme qu'en
abdiquant l'influence morale. Elle ne rgne qu' force d'obir aux
vices publics, ne vit que pour autoriser l'esprit de mort qui
l'emporte elle-mme.

La France est sur cette pente. Mais, pour voir o elle va, il faut
d'abord bien regarder les tats qui l'ont dj descendue, les deux
empires surtout qui portrent si haut le drapeau des religions du
Moyen ge, l'Espagne et la Turquie. Diffrents dans la vie, ils se
ressemblent dans la mort, et sont comme frres dans le tombeau. Une
mme chose les caractrise, la dpopulation.

Ds 1619, les Corts ont dit ce mot funbre: On ne se marie plus, ou,
mari, on n'engendre plus. Personne pour cultiver les terres... Il n'y
aura pas seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encore un sicle, et
l'Espagne s'teint.

Sous autre forme, mmes plaintes en Turquie. Un Turc des plus
vaillants, un des hros de la guerre de Candie, dj vieux, ne pouvait
rencontrer des femmes par les villes, sans s'crier: Le salut soit
sur vous, mes femmes, anges de la terre, fleurs de l'arbre
cleste!... Priez pour nous! que Dieu vous comble de ses grces. Car
vous enfantez des soldats. (Hammer.)

Ds cette poque, le srail prissait. Peu de femmes. On n'achetait
que des enfants; l'impt sur ce commerce fut supprim vers 1600. Les
quatre _ministres du diable_, vin, caf, tabac, opium, donnrent le
got des plaisirs solitaires, des ivresses non partages. De la
Turquie, les cafs se rpandent en Europe, en Angleterre, bientt en
France (1669). Avant la fin du sicle, l'ignoble tabagie a pntr
partout.

L'effort que Colbert fait ici pour relever la France, se fait l-bas
par moyens turcs. Un Albanais, cuisinier du sultan, Mohamed Kiuperli,
_homme doux_, dit l'histoire, fait un affreux hachis, trente-six mille
supplices en cinq ans. Il discipline les janissaires par
l'extermination, tue jusqu'aux parents du sultan. La cruaut des Turcs
redevient redoutable. Ils serrent Candie, ravagent la Hongrie.

Le fils du cuisinier, un savant, un guerrier, Ahmed Kiuperli, submerge
la Hongrie d'un dluge de Turcs et de Tartares, qui monte au nord, et
jusqu'en Silsie. C'est surtout pour faire des esclaves; quatre-vingt
mille filles et enfants en une campagne, tandis que les Barbaresques
en ramassent sur toutes les ctes. L'empire, sous ce vizir lettr,
retourne, par calcul,  ses barbaries primitives, les grandes razzias
d'enfants grecs pour le srail qui les donne  l'arme. Ahmed en une
fois fait deux mille pages du sultan.

La France, de plus en plus chef de la catholicit, de moins en moins
s'entend avec les Turcs. Nos volontaires, sous la Feuillade, brillent
 Saint-Gothard, o le Turc, repouss, n'en impose pas moins la paix 
l'Autriche, et le tribut  la Transylvanie (1664). Mme vnement en
Candie, o la Feuillade, Noailles, nos vaillants tourdis,
embarrassent les Vnitiens qu'ils viennent secourir. Ahmed triomphe
encore et achve de prendre Candie (1666). Ces succs, et ceux qu'il
aura sur la Pologne, n'empchent pas que la Turquie ne s'affaisse, ne
croule, par l'nervation de la race et sa strilit immonde. Les
casuistes turcs et le mufti lui-mme (Hammer) donnent l'exemple et le
prcepte. Le Coran est vaincu. Toutes les fastueuses rigueurs de
svrit musulmane sont inutiles. Un athe brl vif, la fermeture des
cabarets, la dfense du vin, ne relvent pas Mahomet. Kiuperli
lui-mme dlaisse sa rforme; dcourag, succombe. En dfendant le
vin, il mourra d'eau-de-vie (1676).

L'Espagne tait plus bas, beaucoup plus bas que la Turquie. Les
Kiuperli parvinrent  crer de grandes armes. L'Espagne, contre le
Portugal qui l'envahit, trouve  peine quinze mille invalides. La
Castille n'est qu'pines et ronces; dans la Vieille seulement, trois
cents villages abandonns, deux cents dans la Nouvelle, et deux cents
autour de Tolde. L'Estramadure est un grand pturage, habit des
seuls mrinos. Mille villages en ruine au royaume de Cordoue. La
Catalogne voit tous ses laboureurs fuir aux montagnes et devenir
brigands.

De saigne en saigne, l'Espagne s'est vanouie. Une fois un million
de juifs, puis deux millions de Maures, ou chasss ou dtruits. Et
l'migration d'Amrique (au calcul de M. Weiss), cote trente millions
d'hommes en un sicle!

Du reste, il suffisait de la vie noble pour annuler l'Espagne. Elle
tombe  six millions d'mes, dont un million sont nobles ou prtres.
Mais tout le pays devient noble. Le chevrier sauvage vit noblement sur
la bruyre; son fils noblement sera moine.

En 1619, les Corts demandent en vain (ce que voudrait Colbert en
1666) la rduction des couvents. Ils croissent, multiplient,
fleurissent de la dsolation gnrale. Les religieuses, surtout,
augmentent au XVIIe sicle.

Le mariage vaut la virginit; il devient infcond. On a vu le progrs
du docteur en strilit, du grand casuiste, le Diable, qui, dans ses
ftes du sabbat, avait enrl les sauvages populations du nord de
l'Espagne, des montagnes de France. Il est intressant de voir les
premiers Espagnols qui firent une science de la casuistique,
l'ingnieux Basque Navarro et le savant Sanchez, lutter encore pour la
gnration, sans laquelle tout finit  la fois, l'tat et l'glise.
Pour obtenir de l'poux que la famille dure et pour qu'on naisse
encore, ils subtilisent et se tourmentent, descendent aux plus
tranges complaisances, y plient l'pouse. En vain. Tout cela n'meut
gure le triste seigneur qui ne veut rien que finir noblement. Rien ne
gagnera l'Espagne que la strilit permise, l'autorisation de mourir.

Le brillant pamphlet de Pascal est loin de donner l'ide de cette
grande rvolution des moeurs europennes, loin de faire souponner
l'tonnante lasticit avec laquelle la casuistique s'accommoda aux
besoins de chaque peuple, cda selon les lieux, les temps.

Par exemple, en Pologne, ce qui pesait le plus  ce gnie fier et
mobile, ce cavalier sans frein, c'tait l'ternit du mariage, ses
empchements, ses servitudes. On le gagna par l. Tantt doux et
tantt svres, les Jsuites, parfois, dispensrent des vieux
empchements canoniques pour parent. Et parfois, au contraire, pour
favoriser les divorces, ils firent valoir ces empchements, rendirent
aux poux le service de trouver qu'ils taient parents. Les reines
leur livrrent les rois, et ceux-ci le royaume. Casimir fut Jsuite.
De l advint ce qu'on peut appeler le premier dmembrement. Les
Cosaques, perscuts par le clerg latin, renirent la Pologne et se
donnrent  la Russie.

Le mariage resta indissoluble en Italie, mais le mariage  trois. La
casuistique, ayant soulag le mari de tout devoir envers sa femme,
consola celle-ci en lui laissant un chevalier servant, mari plus
assidu qui sauvait l'autre de l'ennui de vivre avec elle. Ces unions
taient publiques; tous trois, confesss et absous, communiaient
ensemble aux grands jours. Elles devinrent lgales, furent stipules
dans les contrats. Un illustre vieillard de Gnes, un S., en 1840,
montrait un de ces actes parmi ses papiers de famille, acte notari au
dernier sicle: La noble demoiselle, ge de dix-huit ans, consent 
prendre tel, un mari de vingt-huit, mais il lui garantit par crit
qu'elle gardera son chevalier servant, qui en a trente-deux.

Ces languissantes Italiennes, dans leur oisivet, au lieu d'avoir un
singe, un petit chien, aimaient  traner aprs elles un homme-femme,
qui portait l'ventail ou donnait le mouchoir. Rien de plus froid.
L'ternel tte--tte se passait  biller. Mais le mari billait
aussi d'avoir  perptuit cette ombre insparable de sa femme,
presque toujours un cadet sans fortune, un parasite. Chaque famille
eut un enfant, sans plus. L'amour tait strile autant que le mariage.
Tout tait sec, la table maigre, avec des dehors fastueux. De rforme
en rforme, on fit la plus conomique, de supprimer la femme et ne
plus se marier. Plus de maison. Ils vivaient seuls dans leurs palais
dserts, avec quelques pages en guenilles.

Nos Franais n'allrent pas si loin. Pourquoi? Faut-il admettre que
Pascal rforma la casuistique, que les _Provinciales_ produisirent une
grande raction morale? Les Jansnistes disent: Avant Pascal, les
fameux manuels d'Escobar et de Busenbaum eurent quarante, cinquante
ditions; aprs Pascal, une seule. Vain triomphe, les choses n'en
vont pas moins leur train, et les Jsuites n'ont que faire d'imprimer.
Ces manuels deviennent inutiles, mais c'est parce qu'il sont dpasss.
Le pas nouveau, hardi, qui se fit depuis Escobar, clate dans la
pratique. Mais on n'crit plus presque rien. Et c'est seulement un
sicle aprs que la casuistique, dans son code italien, avoue
l'abandon des barrires qui, sous Escobar mme, dfendaient encore la
nature.

Les moeurs turques, italiennes, adoptes d'Henri III, moques sous
Henri IV, reprennent un peu sous Mazarin. L'opra italien (1644), ses
travestissements, les amusements de carnaval, ramnent ces scandales.
Les Conds et Contis n'y donnent que trop. Monsieur avec clat, ayant
contre sa femme son confesseur, le bon pre Zoccoli (1667).

Du reste, ces exemples eurent peu d'imitateurs. Les mornes plaisirs
gostes, leur somnolence, n'allrent jamais aux ntres. Ils ne
contentaient nullement le besoin de gaiet, de malice, qui est au fond
de ce peuple. La dbonnairet des casuistes alla plus loin que nos
pchs.

La femme reste la reine du plaisir, de l'intrigue. La vieille farce du
mari tromp, si populaire chez nos aeux, devient l'histoire
universelle, autorise d'en haut. Qui donc sera plus sage que le
victorieux roi de France? D'Amphitryon surgit un rire inextinguible.
Cette glorieuse apothose du cocuage par un cocu de gnie qui
s'excutait noblement, convertit tout le monde. Chacun sentit, gota
la moralit de la pice: Tout est divin, venant des dieux.

Ici c'est le contraire des romans de chevalerie, o l'infrieur, le
pauvre, le vassal, est favoris de la dame. Le mystre est plus
simple. L'amant, c'est le matre, le roi, celui de qui l'on attend
tout, celui chez qui l'on mange. Comment rsister  cela? Vivonne,
frre de la Montespan, montrant ses joues roses, rendait hommage  la
cuisine royale. Et, pour la grasse Alcmne, le secret de son coeur fut
le mot de Molire: Le vritable amphitryon, c'est l'amphitryon o
l'on dne.

Tout cela est fort gai, et le semblerait davantage s'il ne s'y mlait
point de larmes. Mais la farce n'amuse gure si elle n'en est
assaisonne. La Montespan et ennuy bien vite si elle n'et possd
la Vallire, n'et eu  piquer le souffre-douleur. Elle le sent si
bien, qu'elle ne permet pas que ce jouet chappe; elle la garde, elle
s'en sert, la prend pour femme de chambre, se fait coiffer par elle.
Bien plus, ils l'avilissent, ne la comptant pas plus qu'un petit chien
que le roi lui jette un jour avec rise.

Une autre chose qui amusait la cour, c'taient les cris, les plaintes
de M. de Montespan. Mais il passa toute mesure en allant faire vacarme
chez madame de Montausier, malade, et qui mourut bientt. Le roi,
alors, fit une chose nouvelle en France, qui jamais ne se vit, ni
avant ni aprs. Lui-mme, de sa main, crivit le divorce de M. et de
madame Montespan, envoya cet acte bizarre au Chtelet.

Il ne s'en tint pas l. Il en tira une honteuse vengeance, le fltrit
de l'argent qu'il le fora de prendre; il lui paya sa femme, le chassa
de Paris avec cent mille cus.

Partout mme spectacle. Du plus haut au plus bas, chacun avilit
bravement le faible et l'infrieur, qui avale ses larmes, tche de
rire, et fltrit  son tour quelqu'un plus bas encore, qui ne se
vengera pas. Cascade et cataracte de honte qui va de classe en classe,
de la cour  la ville, de la ville  la France, de la France aux
nations.

Le grand cho de la douleur, c'est celui qui, d'office, est charg de
faire rire. Molire tait malade, tout en faisant fortune, charg
d'affronts, d'argent et de soucis. L'_Avare_ n'avait pas russi. On ne
riait que des cocus et de la bastonnade. Il gardait pour lui seul ces
rles de gens battus. Est-ce  dire qu'il n'en sentt rien? _Georges
Dandin_ est douloureux. _Pourceaugnac_ est horrible. Vous n'avez qu'
considrer cette tristesse, ces yeux rouges et hagards, ce corps menu,
grle, noir... Hlas! c'tait Molire, et lui-mme faisait son
portrait.




CHAPITRE X

MORT DE MADAME

1667-1670


Madame avait beaucoup de l'esprit des Valois, le charme des deux
Marguerite. Cette fleur de l'ancienne France devait-elle refleurir par
elle? Verrait-on de nouveaux Valois briller prs de la forte (quelque
peu lourde) branche de Bourbon? C'tait un espoir de Louis XIV. On
croyait bien que l'unique enfant mle qu'ait eu Madame, le petit duc
de Valois, pourrait tre un Franois Ier. Il mourut au berceau.
Irrparable perte dont elle ne releva jamais bien. Les quatre annes
qu'elle vcut depuis furent une suite de maladies. Elle fut deux fois
encore enceinte, non sans danger; sa taille tait un peu tourne; ce
dfaut de conformation devait marquer de plus en plus.

Dans l't de 1667, elle fit une fausse couche, et reut en mme
temps deux trs-sensibles coups. Le roi qui vint de Flandre la voir,
la consoler, avait pris justement  ce moment une matresse, et la
plus odieuse, la mchante, la moqueuse, la Montespan. Ds l'hiver,
elle remplit tout de sa grosse personnalit. En mme temps, Monsieur,
subjugu et dcidment femme, eut un ami en titre, le chevalier de
Lorraine, son cavalier qui lui donnait le bras et le menait au bal, en
jupe, minaudant et fard.

Dsormais, c'est une autre cour. Et nous sommes tombs d'un degr. La
mdiocrit du roi, sa matrialit pesante apparaissent sans remde
dans l'objet de son choix. Le scandale du double adultre s'affiche
hardiment, effac par la honte d'un frre avili.

Avec ces moeurs grossires, le charme doux et fin de Madame n'avait
plus gure chance d'agir.  vingt-deux ans dj, elle dut chercher
l'influence par des moyens plus srieux. Elle avait confiance dans un
certain Gascon, Cosnac, son aumnier, vque de Valence, qui brlait
d'avoir le chapeau, et, pour cela, travaillait de son mieux  la
rendre ambitieuse. C'tait un homme laid,  mine basse, de beaucoup
d'esprit, de vigueur peu commune. Il lui fit entendre que peut-tre il
y avait encore moyen de relever Monsieur, de le tirer du bourbier. Les
deux poux, se rapprochant et s'appuyant de Charles II, auraient plus
de poids sur le roi. Pour cela, il fallait affermir Monsieur, et le
rendre un peu homme, le produire et le faire valoir. Madame entra dans
cette ide.  l'entre de la guerre de Flandre, elle crivit  Charles
II pour qu'il obtnt du roi que Monsieur commandt l'arme.

Je n'ai rien vu de plus comique que ce tableau de Monsieur allant en
guerre  la remorque du prtre qui le trane. Cosnac ne se mnage pas;
il va  la tranche pour que Monsieur y aille. Mais Monsieur dit qu'il
n'est pas confess...  cela ne tienne! on l'absout, on le pousse en
avant.

Vaines esprances des hommes! Un matin descend chez Monsieur son
chevalier de Lorraine. Monsieur redevient femme. Cosnac n'en peut plus
tirer rien. Il reste dans sa tente  se parer, farder, en quatre
miroirs.

Trois fois par jour, il va admirer le bel ami  la tte des troupes.
Pour comble, celui-ci est bless. C'est une gratignure, n'importe.
Monsieur en perd l'esprit. De retour  Villers-Cotterets, ne pouvant
parler d'autre chose, il se confie,  qui?  Madame, lui explique les
qualits du chevalier, la fait juge d'un si grand mrite.

Il n'y eut jamais chose plus trange. Sans honte ni respect humain, le
chevalier s'tablit au Palais-Royal, ordonna, rgla tout. Il
transforma Monsieur, et le rendit trs-violent. Lui-mme, depuis trois
ou quatre ans, il tait quasi mari avec une fille d'honneur de
Madame. Mais il rompit avec clat, et la fit chasser par Monsieur, qui
ne daigna pas mme en parler  sa femme. Monsieur lui enleva encore
son aumnier Cosnac, et le fit exiler. Ces coups d'tat montrrent ce
que pouvait le chevalier, terrifirent le palais, et Madame fut
abandonne, mme de ses serviteurs personnels. Son cuyer, son
capitaine des gardes, son matre d'htel, devinrent les agents
dvous du favori, et elle n'eut plus en eux que des espions.

Cette histoire d'Hliogabale en plein christianisme et dans ce sicle
lumineux, comment s'arrangeait-elle avec le confessionnal? Le roi
communiait aux grandes ftes devant la foule, et aurait trouv fort
mauvais que Monsieur s'abstnt, ou Madame. Son confesseur,  elle,
tait un moine, un rustre, un capucin, qui ne la gnait gure, et dont
la belle barbe figurait bien dans un carrosse pour imposer au peuple
(Montpensier).

Monsieur en avait un bien plus commode encore, le doux pre Zoccoli,
basse et plate punaise italienne, qui devint le complaisant, l'agent,
le valet du favori. Cela rvla le progrs qu'on avait fait en douze
ans depuis les _Provinciales_. Ce qu'et gn Escobar n'embarrassa
plus Zoccoli.

Quand on chassa la fille d'honneur (mai 1668), Madame craignit que le
chevalier,  qui Monsieur disait tout, n'et crit  sa matresse les
dangereux secrets que leur confiait Charles II. Elle arrta, ouvrit la
cassette de cette fille, et en tira quelques lettres. La cabale prit
peur. Madame vit venir le bon Jsuite, qui, les larmes aux yeux,
prchait la paix, vantait la paix. Il et voulu escamoter les lettres.
Mais Madame ne les avait plus: elle les avait mises en lieu de sret,
dans la poche de Cosnac qui partait pour son diocse.

Madame voyait bien une chose, c'est que le chevalier au fond n'avait
rien  craindre du roi. Le roi avait toujours trouv trs-bon que
Monsieur ft ridicule. Elle sentit qu'en cette lutte elle ne
reprendrait le roi que par les affaires d'Angleterre, par son frre
Charles II.

Celui-ci lui crit (c'est--dire, lui rpond), le 8 juillet 1668, que,
dans toute ngociation, elle aura toujours une part qui fera voir
combien il l'aime. En aot, il dit  notre ambassadeur: Madame
souhaite passionnment une alliance entre moi et la France, et, comme
je l'aime tendrement, je serai aise de faire voir tout ce que ses
prires peuvent sur moi.

Il avait, mme avant, encore en pleine guerre, puis en entrant dans la
Triple alliance, crit au roi qu'il tait entran, agissait malgr
lui. En ralit, tout le menait vers la France, et son besoin
d'argent, et l'ennui de son parlement, son caractre mme, son enfance
et ses souvenirs. Sa mre (et Saint-Alban, qu'elle avait pous)
voulait le refaire catholique, et de bonne heure, on y employa la
petite soeur. Celle-ci tait pousse encore de ce ct par Cosnac, son
vaillant vque, qui se voyait dj, bott, le chapeau rouge en tte,
descendre en Angleterre  la tte d'une arme franaise.

La facilit singulire avec laquelle ce peuple qu'on croyait si
obstin, avait chang au XVIe sicle, trompait au XVIIe. Madame ne
croyait pas trahir. Elle croyait faire la grandeur de son frre, et
celle du pays o elle tait ne.  l'Angleterre la mer,  la France la
terre. La premire, amie de Louis XIV, remplaant  la fois l'Espagne
et la Hollande, et t la reine du monde (si la France l'tait de
l'Europe.) Louis XIV disait expressment, contre les ides de
Colbert, qu'il laisserait le commerce aux Anglais, au moins pour les
trois quarts, _qu'il ne voulait que des conqutes_. (26 dcembre
1668.)

Mais il aurait fallu que la premire conqute ft l'Angleterre
elle-mme. Il en et cot des torrents de sang. Voil ce que Madame,
avec sa douceur, sa bont, ne voyait pas sans doute quand elle
s'engagea si loin dans les funestes voies de sa grand'mre Marie
Stuart. Elle n'en avait nullement la violence, mais quelque peu
l'esprit d'intrigue romanesque, et ce plaisir de femme d'avoir en main
un cheveau brouill pour en tirer le fil.

On sentait cependant si bien qu'il y faudrait une guerre que d'avance
Louvois disputait l'affaire  Madame. Turenne n'aurait pu, en restant
protestant, mener la nouvelle _Armada_. Il ne perdit pas un moment
pour se faire catholique, il s'instruisit, lut le livre crit  propos
par Bossuet, l'_Exposition de la foi_, ouvrage peu agrable  Rome,
mais, sous sa forme hautaine, bien combin pour baisser la barrire,
jeter un pont d'o passerait Turenne sur le rivage britannique.

Donc, ce bonhomme tudie  Paris, et son ancien lieutenant, le duc
d'York, tudie de son ct  Londres. Heureux coup de la Grce! Tous
deux sont clairs, convertis. L'effet fut immense. Turenne tait si
froid, si sage, si pesamment judicieux, que sa conversion sembla un
arrt du bon sens. En France, on dit partout que personne n'oserait
rester protestant, sans se couvrir de ridicule. En Angleterre, York et
ses Jsuites convertisseurs centralisent le parti papiste. Et Charles
II est entran si vite, que, devant ses ministres, il pleure de ne
pas tre encore catholique. Le seul, dans ce conseil, qui rsistt
encore, quoique secrtement papiste, Arlington, dut cder, et il
crivit  Madame qu'il lui appartenait, et ne lutterait plus contre
elle. Il fut dcid qu'on demanderait l'appui du roi de France (6 juin
1669).

Le vrai roi du moment tait le commis de la guerre, cette rouge figure
de Louvois, qui, occupant le roi de choses  sa porte, des dtails du
matriel, le menait comme il voulait. Il ne mnageait rien, ni Cond,
ni Turenne. Il ne tenait pas compte de Madame, si ncessaire! Il avait
adopt le chevalier de Lorraine. De sorte que ce petit garon, autre
Louvois dans le Palais-Royal, tte haute, ne voyait plus personne, ne
saluait plus, ne connaissait plus la matresse de la maison.

Madame avait pourtant ses lettres chez Cosnac, qui, quoique fort
malade, secrtement revient, les lui rend. Louvois le sait, l'arrte,
ne lui trouve plus rien, et il en est si furieux qu'en le renvoyant 
Valence il lui fit faire cent lieues sans respirer pour qu'il en
mourt en chemin. Le roi aussi tait fort irrit de ce retour de
l'exil. Madame agit finement. Sans agir elle-mme ni se servir des
lettres, elle fit savoir ici (par Charles II, sans doute) que
l'tourdi avait le secret de l'tat, jasait et bavardait. Louvois
l'abandonna et le roi le fit arrter.  ce moment, il tait dans la
chambre mme de Monsieur. On ne respecta pas ce sanctuaire. Tir des
bras de son matre plor, on le mena au chteau d'If, prison
trs-dure des criminels d'tat.

Monsieur donna la comdie  tout le monde. Pleurant et sanglotant
comme Orphe pour son Eurydice aux forts de la Thrace, il s'en alla
en plein hiver dans les bois de Villers-Cotterets. Madame en eut
piti. Elle n'attendait pas un chtiment si rigoureux. Elle le fit
allger, obtint qu'il pt envoyer de l'argent au cher ami, adoucir et
ouater sa cage.

Cependant le trait tait fait entre les deux rois. Louis XIV avait
subi des conditions exorbitantes d'argent, et une autre bien grave.
C'est que Charles II, converti, partagerait avec lui la conqute de la
Hollande, y enverrait un corps considrable, _garderait pour lui les
les hollandaises_, le vis--vis de l'Angleterre, avantage si norme
pour celle-ci, qu'il et rendu nationale l'odieuse alliance et
glorifi la trahison.

Deux points seuls restaient  traiter: 1 le dcider  commencer la
guerre avant la conversion, chose facile  obtenir; cette conversion
l'effrayait au moment de l'excuter; 2 ce qui tait plus difficile,
c'est de gagner sur lui qu'il envoyt trs-peu de troupes, trop peu
pour prendre et garder la part qu'on lui promettait. Louis XIV y mit
cent vingt mille hommes; Charles II en promit six mille, _que sa soeur
fit rduire  quatre_.

C'est la triste, honteuse, dplorable ngociation que le roi imposa 
Madame. Elle lui avait toujours obi (comme elle le dit elle-mme), et
elle lui obit encore en ce point, rendant son frre deux fois tratre
par l'abandon de la condition dernire qui attnuait sa trahison.

Tellement pesant, fatal, fut sur elle l'ascendant de Louis XIV. Elle
avait bien besoin de lui. Monsieur avait tant pleur, cri, prs du
roi, qu'il lui avait cd. Il le voyait comme fou, craignait quelque
esclandre de jalousie vraie ou fausse. Il lui donna la libert du
bien-aim, qui s'en alla en Italie. Mais Monsieur, criant de plus
belle pour qu'on le lui rendt, le roi se repentit, jura qu'il ne
reviendrait de dix ans. Fatal serment, qui jeta la cabale dans le
dsespoir. Ils l'attriburent  Madame, et, ds lors, dsirrent sa
mort. Elle ne vit plus autour d'elle que des visages sinistres et
s'effraya tellement, qu'elle eut l'ide de se rfugier en Angleterre
et de n'en jamais revenir.

Ds longtemps son frre l'avait demande. En mai 1670, le roi arrangea
ce voyage. Sous prtexte de visiter ses conqutes de Flandre, il
emmena la cour  Lille. Madame dit qu'elle voulait passer  Douvres et
voir son frre. Monsieur, qui et voulu tre de la partie, fut retenu,
en accusa Madame. Un jour, en ce voyage, la voyant alite, il
s'chappa, dit un mot menaant: Qu'on lui avait toujours prdit qu'il
serait remari.

Tout le monde envia ce voyage  Madame. On n'en connut gure
l'amertume (V. sa lettre  Cosnac). Le roi se fiait  elle, et ne s'y
fiait pas. Montrant grossirement qu'il doutait de son ascendant, il
lui donna une trange acolyte qui salit l'ambassade. C'tait un don de
roi  roi, une Basse Brette hardie et jolie, enfantine poupe  petits
traits, qu'il envoyait  Charles II. Madame devait la mener, la
chaperonner. Pour cet acte de prostitution, le roi avait achet la
petite, l'avait paye  sa famille, lui constituant une terre, et tant
par chaque btard qu'elle aurait de Charles II.

Madame endura tout. Elle esprait que son frre lui obtiendrait du
pape la cassation de son mariage. Elle serait reste prs de lui,
vraie reine d'Angleterre, et le gouvernant par les femmes. On se ligua
contre elle; il lui fallut revenir ici.

Elle y trouva deux choses, non-seulement Monsieur exaspr, envenim,
mais, ce qu'elle n'et pas attendu, le roi trs-froid. Il avait d'elle
ce qu'il voulait avoir. Il n'alla pas au-devant d'elle, comme on
l'avait pens. La cabale en fut enhardie.

Elle pleura beaucoup, se voyant si peu appuye. Monsieur l'emmena de
la cour, de son autorit d'poux, ne la laissa pas aller  Versailles.
Le roi aurait pu insister, mais il ne le fit point. Elle pleura encore
plus, se laissa conduire  Saint-Cloud. Elle tait seule, et tout
contre elle, sa fille mme, enfant de neuf ans; on avait russi  lui
faire dtester sa mre.

Il faisait chaud. Elle prit un bain qui lui fit mal, mais elle s'en
remit trs-bien, et fut passablement pendant deux jours, mangea,
dormit. Le 28 juin, elle demanda une tasse de chicore, la but, et, au
moment mme, rougit, plit, cria. Elle, toujours si patiente, elle
cda  l'excs de la douleur; ses yeux se remplirent de larmes, elle
dit qu'elle allait mourir.

On s'informa de l'eau qu'elle avait bue, et sa femme de chambre dit,
non pas l'avoir prpare, mais bien _l'avoir fait faire_. Elle en
demanda, en but elle-mme, mais cette eau n'avait-elle pas t change
dans le trajet?

tait-ce un cholra? comme on l'a dit. Les signes indiqus ne se
rapportent nullement  ce genre de maladies. Elle tait fort use,
pouvait mourir sans doute. Mais trs-visiblement la chose fut
acclre (comme dans l'affaire de Don Carlos); on aida la nature. Les
valets de Monsieur, qui taient bien plus ceux du chevalier de
Lorraine, comprirent que, dans l'union croissante des deux rois et le
besoin qu'ils auraient l'un de l'autre, Madame retrouverait prs de
Louis XIV un moment de tendresse et d'absolue puissance o le roi
ferait maison nette chez son frre et les chasserait. Ils
connaissaient la cour et devinrent que, si elle mourait, on voudrait
cependant maintenir l'alliance et qu'on toufferait la chose, qu'elle
serait pleure, non venge, qu'on respecterait _les faits accomplis_.

Ils s'taient bien gards de confier le secret  Monsieur, mme ils
avaient cru pouvoir l'loigner, l'envoyer  Paris; un hasard le
retint. Il fut tonn, dit qu'on lui donnt du contre-poison; mais on
perdit du temps  lui faire prendre de la poudre de vipre. Elle ne
demandait que l'mtique et les mdecins le lui refusrent
obstinment. Chose trange, le roi, qui vint et qui raisonna avec eux,
ne russit pas davantage  lui obtenir ce qu'elle voulait. Ils tinrent
 leur opinion. Ils avaient dit _colique_, _cholra_, n'en voulurent
dmordre.

taient-ils du complot? Non; mais, outre l'orgueil qui les empcha de
se dmentir, ils eurent peur d'en voir plus qu'ils n'auraient voulu,
de faire trs-mal leur cour, de trouver des preuves trop claires de
l'empoisonnement. L'alliance et t brise peut-tre, les projets du
roi, du clerg, pour la croisade hollandaise et anglaise, eussent t
 vau-l'eau. On ne l'aurait jamais pardonn aux mdecins. Ils furent
prudents et politiques.

On vit l une chose cruelle, c'est que cette femme aime de tous
n'tait pas fortement aime. Chacun s'intressait, allait, venait;
mais personne ne se hasarda, personne n'obit  sa dernire prire.
Elle voulait vomir, rejeter le poison, demandait l'mtique. Personne
n'osa lui en donner.

Mademoiselle, qui arriva avec toute la cour, ne trouva personne
afflig, Monsieur un peu tonn seulement. Elle la vit sur un petit
lit, chevele, la chemise dnoue, avec la figure d'une morte. Elle
sentait, voyait, jugeait tout, le progrs surtout de la mort. Voyez,
dit-elle, je n'ai plus de nez, il s'est retir. On vit qu'en effet il
tait dj comme celui d'un corps mort de huit jours. Avec tout cela,
on se tenait au mot des mdecins: Ce n'est rien. On tait
tranquille, et quelques-uns rirent mme. Mademoiselle en fut indigne,
et seule eut le courage de dire qu'au moins il fallait sauver l'me et
lui chercher un confesseur.

Les gens de la maison tenaient  point l'homme du lieu, le cur de
Saint-Cloud, srs qu' cet inconnu Madame ne dirait pas grand'chose;
une minute, en effet, suffit. Mademoiselle insista. Prenez Bossuet,
dit-elle, et, en attendant, M. le chanoine Feuillet.

Feuillet fut trs-habile, prudent comme les mdecins. Il obtint de
Madame qu'elle offrirait sa mort  Dieu, sans accuser personne. Elle
dit en effet au marchal de Grammont: On m'a empoisonne... _mais par
mgarde_. Elle montra une discrtion admirable et une parfaite
douceur. Elle embrassa Monsieur, et lui dit (par allusion 
l'arrestation outrageuse du chevalier) qu'elle ne lui avait jamais
manqu.

L'ambassadeur d'Angleterre tant venu, elle lui parla en anglais, lui
dit de cacher  son frre qu'elle ft empoisonne. L'abb Feuillet,
qui ne la quitta point, surprit le mot _poison_, l'arrta et lui dit:
Madame, ne songez plus qu' Dieu. Bossuet, qui arriva, continua
Feuillet, la confirma dans ces penses d'abngation et de discrtion.
De longue date, elle avait song  Bossuet pour ce grand jour. Elle
dit en anglais qu'on lui donnt aprs sa mort une bague d'meraude
qu'elle avait prpare pour lui.

Cependant, peu  peu, elle resta presque seule. Le roi tait parti,
fort mu, et Monsieur aussi en pleurant. Toute la cour s'tait
coule. Mademoiselle, trop touche, n'osait lui dire adieu. Elle
baissait trs-vite, sentit une envie de dormir, s'veilla brusquement,
appela Bossuet, qui lui donna le crucifix, qu'elle embrassa en
expirant. Il tait trois heures du matin, et la premire lueur de
l'aube (29 juin 1670).

Le roi, fort afflig, mais craignant que cette affliction n'altrt sa
sant, le jour mme prit mdecine. Il dit  Mademoiselle, qui vint le
voir: Voici une place vacante, ma cousine. La voulez-vous remplir?
Plaisanterie fort dplace; Mademoiselle et pu tre la mre de
Monsieur. Elle ne comprit pas, et dit: Vous tes le matre. Il avait
bien d'autres penses. Le soir mme, il parla  son frre de la
princesse de Bavire.

L'ambassadeur d'Angleterre voulut assister  l'ouverture du corps, et
les mdecins ne manqurent pas de trouver qu'elle tait morte du
_cholra-morbus_ (c'est le mot de Mademoiselle), qu'elle tait de
longue date gangrene, etc. Il n'en fut pas la dupe, ni Charles II,
qui, d'abord, indign, ne voulut pas recevoir la lettre que lui
crivit Monsieur. Mais c'et t se brouiller et refuser l'argent de
France. Il s'adoucit et fit semblant de croire les explications qu'on
donna.

Saint-Simon nous assure que le roi, avant de remarier son frre,
voulut savoir au vrai s'il tait un empoisonneur, qu'il fit venir
Furnon, le matre d'htel de Madame, et sut de lui que le poison avait
t envoy d'Italie par le chevalier de Lorraine  Beauveau, cuyer de
Madame, et  d'Effiat, son capitaine des gardes, mais que Monsieur
n'en savait rien. C'est ce matre d'htel qui l'a cont lui-mme, dit
Saint Simon,  M. Joly de Fleury, de qui je le tiens.

Rcit trop vraisemblable. Mais ce qui ne l'est pas, ce qu'on ne
voudrait pas croire, et qui cependant est certain, c'est que les
empoisonneurs eurent un succs complet, que, peu aprs le crime, le
roi permit au chevalier de Lorraine de servir  l'arme, le nomma
marchal de camp, le fit revenir  la cour. Comment expliquer cette
chose norme et outrageuse  la nature?

Le souvenir de Gaston, les embarras qu'un frre cadet pouvait donner,
l'utilit de le tenir trs-bas, avaient dirig jusque-l Louis XIV
(aussi bien que sa mre). Personne mieux que le chevalier n'aurait pu
avilir Monsieur, le tenir  l'tat de femme ridicule et dshonore.

Il tait revenu ici, et il devait tre prs de Monsieur dans ce grand
auditoire, le jour de l'oraison funbre, quand Bossuet, pour la
premire fois, trouva de vrais mots d'homme, celui de la lugubre nuit:
Madame se meurt! Madame est morte!--Et encore: L'et-elle cru, il y
a six mois?--Mais que de larmes et de sanglots, quand il dit ce mot,
trop compris: Madame fut _douce envers la mort_, comme elle l'tait
pour tout le monde.




CHAPITRE XI

PRLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE

1670-1672


Quatre ans avant que la guerre clatt (1668), le colrique Louvois
s'tait emport jusqu' dire: C'est un plan arrt; le roi dtruira
la religion prtendue rforme partout o ses armes la rencontreront.
Il parlait devant les envoys des protestants d'Allemagne.

En partant pour la guerre (1672), le roi dit froidement  peu prs la
mme chose: C'est une guerre religieuse.

Mot grave qu'adoptera l'histoire.

Les longs circuits diplomatiques qui prcdent cette guerre ne peuvent
faire illusion. Que cette guerre ait t politique et commerciale,
cela est secondaire; c'est l'affaire des ministres. Elle fut, dans la
pense suprme qui les menait, une guerre de vengeance et de
religion.

_Dieu-donn_ naquit pour cela, pour la croisade protestante de
Hollande (et d'Angleterre), et pour la croisade intrieure contre nos
protestants de France. Sa mre mourante le lui rappela.--Sauf le court
moment du Tartufe (le second rgne de Madame), o le parti dvot
s'attaque aux moeurs du roi, il fut toujours docile  ce parti,
accorda d'anne en anne toute perscution que lui demanda le clerg.

Le fils d'Anne d'Autriche fut (jeune et  tout ge) un catholique
littral et dpendant des pratiques de l'glise, donc dpendant du
confessionnal. Oblig de donner l'exemple aux grandes ftes, sans
s'amender, il s'acquittait par des concessions religieuses. Quand le
parti dvot, la reine-mre, acceptrent la Vallire, quand le vieux
confesseur, le P. Annat, fut de plus en plus dur d'oreille, sa surdit
lui fut paye comptant (2 avril 1666) par la dclaration qui permit au
clerg de _runir tous les arrts locaux rendus depuis dix ans contre
les protestants_, d'en compiler le futur code de la grande
perscution.

Les Jsuites eurent toujours prs du roi un homme bien choisi, sans
clat, souple et fort, infiniment tenace, des races montagnardes du
Midi de la France. Annat, Ferrier, taient deux hommes de Rodez, de ce
rude pays de l'Aveyron. Leur successeur, le P. la Chaise, si doux de
forme, et plus tenace encore, fut un montagnard du Forez. Dans cette
place, il fallait un homme qui cdt, mais non pas trop vite, qui
respectueusement exiget et obtnt.

La grce dcente de Madame, l'amour touchant de la Vallire,
ennoblirent les premires annes. Le matre s'astreignait au mystre
et respectait encore un peu les moeurs publiques. Mais, lorsqu'il ne
cacha plus rien, lorsque, rgulier chez la reine, non moins chez la
Vallire, il prit la Montespan et possda publiquement trois femmes
(quatre peut-tre), la besogne tait forte pour le nouveau confesseur,
le P. Ferrier. Elles communirent ensemble  Notre-Dame-de-Liesse, la
reine rcemment accouche, la Vallire grosse de six mois, la
Montespan dans les premiers troubles d'une grossesse qui n'aboutit
point. Cependant on ne pensait pas que les choses en restassent l.
Dans ce grand essor de conqutes o on voyait le roi, toutes rvaient
d'tre conquises. La Soubise se prsenta, jeune et blouissante, mais
mnagea la Montespan. Mademoiselle de Svign, fine et jolie, parut,
mais elle tait trop maigre (au grand chagrin de son cousin Bussy, qui
esprait cette gloire pour la famille). La pire, la Montespan,
vainquit par l'amusement et les rises grossires. Ce qu'on en conte
(les coussins de chiens envoys  l'glise, la chaise _de commodit_,
etc.) donne une trange ide du bon got de Louis XIV. Quand il
dfendit le mariage de Lauzun avec Mademoiselle, celui-ci, furieux
contre la Montespan, dont il avait fait la fortune et qui n'aidait pas
 la sienne, osa se cacher sous son lit, pier, couter. Et ce qu'il
entendit fut tel, qu'elle se crut perdue si le roi n'enfermait Lauzun.

La voir, aprs cela, trner  la table royale avec tous les diamants
de la couronne (_Svign_) devant la reine en larmes, la voir
communier triomphalement avec le roi, c'tait une honte pour
l'autorit ecclsiastique. Plus grande encore, de voir la reine subir
(pour son salut) l'indicible croix de l'avoir chez elle comme
surintendante de sa maison. Ainsi tout est pacifi, la reine ne pleure
plus. Le roi est dans une scurit admirable de conscience.  ce
moment (1670), il fait crire, crit, pour l'instruction du Dauphin,
le _miracle de son rgne_; il dit,  chaque ligne, que Dieu agit par
lui, et que Dieu est en lui. Monstrueuse infatuation, inexplicable, si
ses directeurs n'avaient accept comme expiation de sa vie prive la
ruine prochaine du protestantisme, le grand complot diplomatique, et
plus que toutes choses, la perfide bont qui abusa nos protestants,
endormit ceux de l'Europe.

 l'extrieur, le roi prit pour ambassadeurs en Angleterre, en
Hollande et en Sude, un protestant, un Jansniste, M. de Ruvigni et
M. de Pomponne.  l'intrieur, il amusa nos rforms par une
dclaration protectrice (fvrier 1669). Elle leur permettait de vivre
et de mourir: _de vivre_, de ne plus tre envoys aux prvts qui
pendaient d'abord, examinaient ensuite; _de mourir_, sans que le cur
vnt (sinon appel). On restreignit les enlvements d'enfants.

Vive indignation des vques  l'Assemble de 1670. Mais les Jsuites
savaient bien que penser.

Un homme n'tait pas dupe, et il courait le monde pour dmasquer Louis
XIV. C'tait le Rochelois fugitif Marsilly. En 1661, on avait mis hors
la Rochelle 300 familles, sans leur donner une heure; elles camprent
sous les pluies de novembre. Tels moururent, tels s'enfuirent, entre
autres celui-ci. C'tait un homme seul, mais de grande action, et qui
pouvait ce qu'il voulait. Il agit fortement en Sude, et jeta les
Sudois dans la ligue qui arrta le roi. En 1669, il tait en
Angleterre et il agissait sur le parlement. Il eut le tort de croire
qu'il gagnerait Charles II mme. Notre ambassadeur Ruvigni, l'homme de
confiance des glises rformes, beau-pre de lord Russell (le martyr
de la libert), fut ici mauvais protestant. Il eut le malheureux
succs de faire parler Charles II, qui ne lui cacha rien sur Marsilly.
Il l'aurait livr sans scrupule. Mais l'Angleterre a l-dessus des
prjugs gnants. Marsilly ne s'y fia pas et s'en alla en Suisse. On
le suivait de prs. On demanda  Turenne, qui tait encore protestant,
de trouver, d'envoyer trois solides officiers protestants qui iraient
 la chasse du fugitif. Ils lui inspirent confiance, l'invitent,
l'attirent dans un coin dsert des montagnes, le lient, l'apportent 
Paris.

Le procs fut fait avec soin. On n'y pargna, ni la question la plus
_exquise_, ni les plus mielleuses promesses, ni les visites pieuses
des bons ministres protestants qui l'engageaient  soulager sa
conscience,  ne pas se damner par son obstination. Il rpondait 
tout qu'il ne se sentait point coupable. Il savait bien qu'il tait
mort, et jugeait en homme de sens qu'on chercherait quelque supplice
pour le faire faiblir  sa fin. Faute de mieux, il prit un morceau de
verre qu'il avait trouv dans son cachot, et se fit une atroce
blessure (l'amputation des parties sexuelles), pensant chapper par
l'hmorrhagie. Sa pleur le trahit, on devina. Il n'y avait pas un
moment  perdre. Il fut sur-le-champ rou vif. Le roi, averti,
ordonna qu'il y et un ministre sur l'chafaud, pour qu'on vt qu'il
tait rou comme tratre, non comme protestant. Du reste, tout saign
qu'il tait, dj de l'autre monde, il tint ferme jusqu'au bout. Le
peuple de Paris, fait aux excutions et connaisseur aux choses de la
Grve, admira et n'aboya point, et beaucoup trent leur chapeau.

Un ministre accord  un protestant qui mourait, ce fut le dernier
mnagement du roi pour le parti. L'assemble du clerg qui ouvre
(1670) s'obstine  ne pas comprendre l'avantage qu'il y a d'amuser des
protestants en France, pour les accabler en Europe. Le roi mollit. La
perscution recommence. Les parlements y poussent; Rouen absout les
enlvements, et  Paris Lamoignon mme cache les enfants vols dans
son htel.  Pau, c'est pis, le parlement frappe de grosses amendes
les parents qui se plaignent.

On et voulu pousser les protestants  une paix fourre qu'on
mditait, une prtendue rconciliation des deux glises. Le converti
Turenne et le converti Plisson, quelques protestants politiques, y
travaillaient. On assurait que quarante-deux vques donnaient parole
de supprimer le culte des images, le purgatoire, etc., presque le
catholicisme, _pourvu que les protestants se soumissent_. Et, soumis
une fois, ayant perdu leurs garanties, on et dompt ce vil troupeau.

Pour les rendre dociles  ces douces paroles, on avait pris un moyen
rude; c'tait de les enfermer en France, de dfendre l'migration. Les
portes du royaume taient closes sur eux; quoi qu'on fit dsormais,
ils devaient rester et mourir. Leur soumission fut tonnante. Dans la
destruction de leurs temples (quatre-vingts rass dans un seul
diocse!), tout ce qu'ils faisaient, c'tait de s'assembler sur les
ruines et de prier pour le roi. Si l'on corrompait leurs ministres,
ils prenaient seulement parmi eux des lecteurs pour lire l'criture
sainte. Cette guerre de Hollande, qu'on disait hautement religieuse et
contre le protestantisme, les protestants ne se crurent pas dispenss
d'y servir.

Tout tait prt. Louis XIV, en quatre annes, avait achet la trahison
dans toute l'Europe. Pomponne russit en Sude par un trait d'argent.

Pour l'Empereur, on l'avait dj gagn contre sa famille, contre
l'Espagne. On le gagna contre l'Allemagne, en achetant sa neutralit;
on lui maria sa soeur, on gorgea son ministre. Puis, contre
l'Empereur, on acheta le Bavarois, qui (Lopold mourant) dut avoir un
morceau d'Autriche; le Dauphin pousait sa fille, et, lui, devait
voter pour le roi  la premire lection d'un Empereur.

Les princes du Bas-Rhin, jaloux de la Hollande, toujours en procs
pour leur fleuve, furent contre elle (comme la Prusse en 1832). Ils
armrent sottement pour se donner ce terrible voisin qui les et
dvors. L'vque de Munster, brigand de son mtier, loua sa bande au
roi. L'lecteur de Cologne le mit sur le Rhin mme, recevant garnison
franaise dans cette petite Neuss qui jadis arrta Charles le
Tmraire et dconcerta sa fortune.

Le seul lecteur de Mayence fut loyal, agit fidlement dans l'intrt
de l'Allemagne, voulut dtourner le danger. Le sultan avait mal reu
une ambassade hautaine du roi, et celui-ci tait fort irrit.
L'lecteur crut en profiter, et envoya ici le jeune Leibnitz avec un
trs-beau plan pour conqurir ce qu'il appelait la _Hollande
d'Orient_, l'gypte. Tout y tait prvu; ce vaste et beau gnie avait
tout embrass. Il n'y manquait qu'une chose, la chose essentielle, la
connaissance de la vraie situation religieuse, de la conscience du
roi, et des motifs intimes, suprieurs, qui dirigeaient tout. Le
moindre courtisan d'ici et pu dire  Leibnitz combien son ide tait
vaine. Cette guerre de Hollande tait le fonds du rgne mme, le drame
naturel o le nouveau Philippe II gravitait fatalement, aussi bien
que la guerre intrieure contre le protestantisme.




CHAPITRE XII

GUERRE DE HOLLANDE

1672


Ce fut plus qu'une guerre trangre. La Hollande tait France. Nos
rois l'avaient soutenue. Notre meilleur sang y avait pass. Nous y
tions plus que chez nous. On vivait ici, on pensait l-bas. Les
Hollandais parlaient franais. Dans les rues, les jardins d'Harlem, le
long des canaux de Rotterdam, nous n'entendions que notre langue, et
vous vous seriez cru dans votre pays, dans une France,--une France
libre, celle-ci, une France de sagesse et de raison.

Un Franais de la Haye trouva, sous les ombrages de son _Bois_
vnrable, le mot de la pense moderne qui en a commenc tout le
mouvement: _Je pense, donc je suis._ Nulle raison d'tre que la
libre pense. Un Franais d'Amsterdam dit le premier mot de
l'mancipation, ouvrant son livre ainsi: _Les peuples ont fait les
rois._

Qui fcondait cette France de Hollande? L'admirable scurit de ce
pays, la protection gnreuse qu'il offrait  toute la terre. Pourquoi
Descartes aima-t-il ses brouillards plus que le soleil de Touraine?
Demandez  Rembrandt. C'est lui qui fait sentir encore la chaleur du
foyer bni, o la libre pense, jouissant d'elle-mme, se mirant aux
lueurs de la rflexion concentre, vit cent choses profondes que ne
voit pas le jour du ciel.

Il semble qu' ce foyer de Hollande,  sa lumire touchante, la
nature, attendrie, se soit livre plus volontiers. Elle rvle 
Swammerdam le secret des petites vies et de leurs mtamorphoses. Elle
ouvre  Graaf un bien autre infini, le mystre de douleur qui fait la
femme, son charme et son soupir. Quelle posie se dira potique en
face de celle-ci? Quelle fiction se soutiendra devant ces
enchantements de la vrit?

Rembrandt sait bien qu'il n'a pas besoin d'imaginer de vaines
merveilles. Il tourne le dos  la fantaisie. Il n'a que faire des
diables de Milton, des Titania de Shakespeare. Une famille, un rayon
de lumire, et pas mme un rayon, une dernire lueur de l'tre teint,
avec cela il prend le coeur. Dans un de ces tableaux, la vieille dame
coute ou s'endort, la jeune lit la Bible; entre elles l'enfant dans
le berceau. Mais o donc est le pre? Absent. Peut-tre aux Indes? Et,
s'il tait noy, qu'adviendrait-il de ce doux nid, si bien arrang par
deux femmes? Vraiment, je ne suis pas tranquille. Les vents de la mer
grondent autour, ou peut-tre, ce que j'entends, c'est un ocan plus
sauvage, l'horreur de l'invasion.

Voil ce qui me trouble  l'approche de cette guerre, c'est que le
vrai foyer, la maison, l'intrieur, tait ici bien plus qu'ailleurs.
Et c'est cela qui va tre dtruit. La maison nous rvle tout. Les
vastes galetas o l'on campe dans les chteaux du Moyen ge, les
casernes ennuyeuses que le XVIIe sicle fait en France et partout,
disent assez la vie communiste, le ple-mle misrable o l'on vivait.
C'est tard, bien tard, vers la fin de Louis XIV, qu'on imagina
l'obscur entre-sol et la _mansarde_ sous les toits, mansarde sans
chemine, o grelotte le domestique, la fille (mal garde) qui gle et
coud dans les nuits de janvier. Il y a loin de l  la bonne maison
hollandaise. Quelle maison? Trs-pauvre souvent, toujours trs-bonne:
une chaumire avec sa cigogne et ses nids d'hirondelles, la simple
barque, la grosse barque ventrue de Hollande dont rient les sots (qui
s'entend au bonheur?). Elle n'en va pas moins, cette barque au complet
(mari, femme, enfants, chiens, oiseaux), elle va, lente et paisible,
par les mers les plus dangereuses; petit monde harmonique, si content
de lui-mme qu'il se soucie peu d'arriver.

Quand on se promne  Sardam et aux ctes voisines, qu'on entre dans
ces barques, qu'on voit l'attitude si simple de ces hommes si hardis,
on sent bien que c'est l le marin naturel, sans orgueil, sans
emphase, l'amphibie vritable. Plusieurs n'ont jamais dbarqu. Race
bien suprieure  toutes celles des migrants qu'ils ont reus de
partout, dans leur bonhomie confiante qui leur devint si funeste au
moment de l'invasion.

Les grands fleuves, qui aboutissent  cette dernire langue du
continent europen, l'encombrent sans piti d'un rsidu norme: sable,
boues, dbris enlevs. Le Rhin, qui se tord sur la Suisse, non content
d'emporter les terres que les torrents arrachent, recueille sur sa
route tout ce que l'Allemagne y trane de fange, et il pousse tout
cela, par ses bouches bourbeuses, sur la Hollande, qui en serait
enterre sans un travail norme de curage. Eh bien, elle ne recevait
pas un moindre encombrement d'alluvions humaines. Ce torrent trouble
qui, aujourd'hui, noie la vaste Amrique, comment n'aurait-il pas
submerg le petit pays?

La Hollande, si bien garde par mer, ne voulut jamais vers la terre
faire des digues contre ce dluge d'hommes, la plupart affams,
malheureux et perscuts. Tout n'tait pas propre, pourtant, dans une
telle inondation. Si nos rfugis y apportrent des moeurs, un esprit
sobre et sage, du Nord et de partout beaucoup de lie venait, des
tourbes aventurires, soldats  vendre, compagnons paresseux qui,
aprs avoir tran partout leur misre, venaient manger  la grande
marmite qui n'excluait personne.

Ce gouvernement conome, dont le chef, M. de Witt, avait une liste
civile de trois mille livres par an, payait fort cher ses moindres
serviteurs. Il mnageait les hommes. Il s'informait, voulait qu'on ft
heureux.

Ce n'est pas tout. Depuis la tragdie de Barneveldt, que le fanatisme
vrai ou faux tua, la Hollande, qui en eut horreur, prit un mal tout
contraire, l'excs de la tolrance.

L'migrant,  la seconde gnration, se croyait Hollandais;  la
troisime, il en revendiquait les droits contre ses htes et
bienfaiteurs, contre la race hroque qui avait bris Philippe II,
conquis les mers, le commerce du monde. De l deux lments funestes:
1 la bourgeoisie nouvelle des enrichis; 2 la masse encore pauvre des
arrivants, dont ces enrichis se servaient contre la vraie Hollande,
contre les Barneveldt, contre les Grotius, les de Witt, les Ruyter. Ce
gouvernement glorieux, l'honneur de la nature humaine, et subsist,
pourtant, si tous ces mauvais lments n'avaient trouv leur centre
d'action dans le prince d'Orange, chef militaire des nobles de terre
ferme et des soldats aventuriers.

Au muse d'Amsterdam, vous pouvez voir un grand tableau du peintre Van
der Helst, qui vous donne la situation. Aprs la victoire sur
l'Espagne et le trait de Westphalie,  une grande table o flottent
les drapeaux vainqueurs, on voit manger ensemble, fraterniser les deux
partis. On peut dire la _Cne hollandaise_. Les glorieux marins
(habits noirs, cheveux noirs, bonnes figures tannes) ftent leurs
douteux associs, les jaunes cavaliers de la maison d'Orange.  la
place d'honneur, un amiral, je crois, gros homme fort, de face un peu
commune, mais si gaie! si loyale! prend de sa grande main brune la
petite main blanche d'un blond capitaine orangiste, qui n'ose pas la
retirer. Mais son fcheux visage dment sa main, et dispense le
peintre de mettre au bas le nom: _Judas_.

Le chaos de la fausse Hollande tait parfaitement reprsent par
cette famille d'Orange. Elle tait de l'Empire; elle avait un pied en
Provence, un autre aux Pays-Bas. Le _Taciturne_, son hros, vritable
grand homme, n'en fut pas moins trange. On a vu son hsitation, ses
respects simuls pour l'Espagnol qu'il combattait, sa dfiance pour
Coligny. Sa foi relle, intime (sur laquelle il fut taciturne),
c'tait que la patrie ne pouvait se sauver qu'en se donnant  la
maison d'Orange. Ferme _Credo_, que la famille garda, suivit par tous
moyens, celui-ci par la tolrance, en s'appuyant des catholiques; son
fils Maurice, tout au contraire, des protestants exagrs. Par eux, il
crut tuer la rpublique en tuant Barneveldt, et il en resta excrable.
Son neveu, qui pouse une fille de Charles Ier, gendre d'un roi, veut
tre roi, choue, meurt en laissant au ventre de Marie-Henriette la
trahison mme incarne. Elle enfanta cet enfant blme, qu'on voit 
Westminster, et l'allaita soigneusement de la tradition de famille,
l'ingratitude. Cela ne varie pas chez eux. Le Taciturne, glorieusement
ingrat, mais ingrat cependant pour le sang de Charles-Quint, qui l'a
lev; le second, Maurice, ingrat pour le guide de son enfance, son
vrai pre, le vieux Barneveldt; tous deux seront bien surpasss par
Guillaume III.

Vritables hros modernes, sans prjugs, sans faiblesse de coeur, qui
ne connurent ni famille, ni amiti, ni services rendus, foulrent aux
pieds pre et patrie. La fort bonne figure en cire de Guillaume III,
qui est  Westminster, le montre au vrai. Il est en pied comme il fut,
mesquin, jaune, mi-Franais par l'habit ruban de Louis XIV,
mi-Anglais de flegme apparent, tre  sang-froid, que pousse certaine
fatalit mauvaise. Quelle? Surtout la lgende diabolique de Maurice,
sa gloire et son crime.

Xerxs fit Thmistocle. Louis XIV fit la fortune de la maison
d'Orange, fonda, cra Guillaume III, le hros ngatif de la
diplomatie, Thmistocle btard des rsistances europennes. Contre
l'norme enflure du grand roi, son orgueil bouffi, le monde inventa et
soutint ce personnage, dont tout le sens est _Non_.

La seconde chose qui le fit, ce fut la lourde faute de nos
gentilshommes rfugis, qui, trouvant en lui un demi-Franais, ne
s'entendirent pas avec la vraie Hollande. Ils quittaient un prince,
ils voulurent un prince, servirent, entourrent celui-ci, et lui
firent ses succs, lui donnrent un reflet d'eux-mmes, parfois un
faux air de hros.

Un mot triste  dire, c'est que M. de Witt dsirait, demandait le
licenciement des troupes franaises. Il ne pouvait s'y fier; elles
taient au prince d'Orange (Mignet, III, 598). Il voyait s'lever, de
minute en minute, ce dangereux enfant. Il prit un grand parti, digne
de son coeur. Ce fut, ne pouvant l'arrter dans ce progrs, de
l'adopter, de le faire l'enfant de l'tat, et d'essayer de le grandir
au-dessus de sa misrable ambition princire, en lui faisant
comprendre qu'il tait bien plus haut d'tre le premier citoyen de la
premire cit du monde que de siger maudit dans un trne usurp.
Guillaume couta, profita, fit le disciple, et trahit d'autant mieux.
De Witt n'en fut pas dupe. Mais sa situation tait telle: il pouvait
prvoir, non prvenir. C'est tout  fait  tort qu'on lui reproche de
s'tre laiss endormir. Il fut trs-veill. Il vit et fit tout ce
qu'on peut attendre de la prudence humaine.

Chose remarquable: sa pense sur la situation fut justement la mme
que celle de Cond. Consult sur la guerre, Cond dit que l'intrt
rel du roi tait de limiter la guerre aux Pays-Bas espagnols, de ne
pas s'embarquer dans cette guerre difficile de Hollande, qui bientt
lui mettrait toute l'Europe sur les bras. Cela sautait aux yeux. De
Witt jugeait, avec toute apparence, que le roi ne ferait pas  la
Hollande une guerre directe, qu'il se servirait de Guillaume, qui,
pour son fief d'Orange, tait dpendant de Louis XIV; que Louis,
d'accord avec Charles II, oncle de Guillaume, pousserait le parti
orangiste, et mettrait le jeune tratre  la tte de la rpublique. La
premire dmarche, en effet, que notre ambassadeur Pomponne fit en
Hollande (1669) fut de remettre au petit prince, qui avait alors
dix-neuf ans, et n'tait qu'homme priv, une lettre o il l'assurait
_de son affection particulire_. Honneur insigne, inattendu, qui
encouragea le parti, montra qu'il avait double chance, qu'Orange
arriverait, et que, si la Hollande ne se donnait  lui, les rois
l'aideraient  la prendre.

M. de Witt n'oublia pas l'arme, comme on le dit. Il se tourmenta fort
pour en faire une. La difficult tait grande. Le Hollandais tait
marin, rien autre chose. Tout au plus, les fils des bourgeois
entraient dans la cavalerie. La racaille (trangre) des ports, le
paysan de Gueldres, etc., taient les instruments grossiers des
orangistes. Donc, la masse du pays tant suspecte, le grand patriote,
pour la sauver, tait forc de chercher au dehors. Nos rfugis se
ralliaient au prince. De Witt voulut louer des Suisses, et trouva l
l'argent du roi, la goinfrerie de leurs meneurs, pensionns de
Versailles. Il leva des Allemands, bons soldats quoi qu'on ait dit.
Ils auraient dfendu les places, si le peuple ne les et forcs de les
rendre. Ces Allemands, qu'on fit prisonniers et qu'on renvoya
sottement pour argent, se battirent plus tard  merveille, et
justifirent parfaitement de Witt qui les avait choisis.

En prparant la guerre, il faisait tout pour l'viter. Craignant moins
l'ennemi que la perfidie orangiste, il priait, suppliait Louis XIV de
suivre son intrt rel, celui de la France. Le roi n'entendait rien.
Il n'en crut pas de Witt plus qu'il ne crut Cond. Il vit avec une
froide cruaut ce malheureux qui, de toute faon, tait sr de prir,
accabl par la France ou par les orangistes, trahi de l'Europe, trahi
de la raison, ce semble, qui n'avait servi qu' le perdre. Mais il ne
sera pas perdu devant l'avenir.

Jamais les Hollandais n'avaient pu deviner ni la lchet de Charles
II, ni la furie brutale du peuple anglais, qui, dans sa jalousie pour
leurs marins, marchait les yeux ferms  la remorque de la France.
Charles leur fit des demandes normes, extravagantes, celles que
Cromwell, au comble de la gloire, ne fit jamais. Cromwell avait
demand que, dans la Manche, ils reconnussent la supriorit du
pavillon anglais _de flotte  flotte_. Et Charles (au comble de la
honte, et valet pay de Louis) demande que la flotte hollandaise,
Ruyter et cent vaisseaux de ligne, saluent _toute barque_ anglaise
qui passera! Cela fut accord. Les Hollandais encore, pour mieux
apaiser Charles II, se prcipitrent sous les pieds de son neveu
Guillaume, ils le firent capitaine gnral pour un an,--puis capitaine
et amiral  vie. De Witt ne pouvait plus arrter la dbcle. Voyant
dans de telles mains l'arme qu'il avait prpare, il entreprit, avec
un courage indomptable, d'en faire une autre toute hollandaise, non
commande par le capitaine gnral. Cette arme fut vote, mais
n'exista que sur le papier.

De Witt avait ouvert un avis bien hardi. C'tait de prendre
l'offensive (janvier 1672), de brler les magasins prpars, de tomber
sur Neuss et Cologne. C'tait fermer la porte de l'invasion, rendre
inutile la trahison du Rhin. Les tats gnraux frmirent de cette
audace. C'tait, chose toute contraire  leur dsir, d'apaiser
l'Angleterre et la France, en donnant le pouvoir  Guillaume, sujet
franais, et neveu de l'Anglais. Ils confirent leur dfense et leur
unique arme au parent de leur ennemi. Ils offrirent  Louis XIV de la
licencier, cette arme, de se fier de leur sret  sa magnanimit. Il
refusa avec mpris, voulut qu'ils restassent arms, afin qu'il pt les
battre. Enfin il leur dclare la guerre le 5 avril, sans allguer
aucun grief. Dj son homme, Charles II, tait tomb sur eux par un
acte de piraterie: le 23 mars, il attaqua une riche flotte
hollandaise. Il n'en eut que la honte; elle soutint deux jours de
combat et elle chappa presque entire.

Le petit peuple de Hollande se montrait partout fort guerrier. On
pouvait esprer que ces places, qui, dans l'autre sicle, avaient
soutenu des siges, arrt les Farnse, les Spinola, se dfendraient
encore. Orange conseillait de dtruire les petites pour mieux garder
les grandes; mais il tait trop tard; on avait vu, en 1667, dans
quelle panique se trouva la Belgique pour tre surprise ainsi en
pleine dmolition. Les habitants ne l'auraient pas souffert; ils
auraient cri  la trahison; ils rugissaient, comme des lions, contre
les amis de la paix. Aux premiers coups, ces lions ne furent plus que
des chiens qui hurlaient pour qu'on se rendt, et menaaient,
livraient leurs dfenseurs.

L'lecteur de Cologne, vque de Lige, nous donnant les passages sur
la Meuse et le Rhin, les premires oprations furent un voyage
d'agrment. Mais ensuite, ce long circuit fait, pour commencer
l'invasion on tournait le dos  l'Allemagne, qui pouvait s'veiller,
nous prendre en queue. Cond et mieux aim qu'on s'assurt d'abord
solidement de la Meuse, de sa grande place Mastricht, clef commune
des Pays-Bas et de la Hollande. Si l'on voulait pourtant absolument
s'enfoncer en pays ennemi, Cond disait trs-bien qu'il fallait une
brusque attaque, lancer vers Amsterdam une forte cavalerie qui
enlverait les tats gnraux, saisirait les cluses, empcherait la
Hollande de se rfugier sous l'Ocan.

On ne fit ni l'un ni l'autre. Cond ayant t bless ds la premire
affaire, le seul gnral fut Turenne, le nouveau converti, bien
entendu sous le commis Louvois, qui menait le roi avec lui,
administrait, rglementait tout le long du chemin. Le roi crivait de
sa main les rglements et les ordres du jour, et croyait diriger la
guerre. Quatre places prises ou livres en quatre jours, puis le
passage facile du Rhin (fort ridiculement clbr), ouvraient tout le
pays. Chaque jour nous mettait en main des places, des garnisons
nombreuses. Louvois fit dcider, contre l'avis de Turenne, qu'on
garderait ces places, qu'on s'y fortifierait, qu'on ne garderait pas
les soldats, qu'on les rendrait  tant par tte. Judicieux conseil qui
divisait, dispersait notre arme, rendait la sienne  l'ennemi!

Il y avait cinquante ans que la Hollande ne voyait plus la guerre.
C'tait un grand jardin, un trsor de richesse et d'art; c'tait
l'asile universel des esprits pacifiques, qui ne demandaient rien que
la possession tranquille d'une libre conscience. L'apparition subite
de ce monstre de guerre, d'une arme de cent vingt mille hommes qui
couvrit, engloutit tout le petit pays, ce fut une extrme terreur et
comme le dernier jour du monde. La fausse Hollande tout d'abord se
spara de la vraie. Les catholiques d'Utrecht avaient hte de se
soumettre  leur prince naturel. Les Juifs d'Amsterdam traitaient
dj, et offraient des millions.

La Hollande n'avait gure gagn  se faire orangiste. Le prince de
vingt ans, dans cet embarras effroyable, perdit de vue l'affaire
essentielle, et le salut fut l'oeuvre d'un hasard. Guillaume, reculant
jusqu'au fond de la Hollande, ne couvrait plus ni la Haye, sige des
tats, ni Amsterdam, le coeur du pays, ni le point fatal des cluses
auquel tenait la ressource dernire. Il avait peu de force; le
principal usage qu'il aurait d en faire, c'tait de garder les
cluses; sinon, la guerre tait finie. Si elle ne le fut pas, c'est 
Louvois, non au prince d'Orange, que l'Europe le dut. Remercions ce
grand ministre, qui, cette fois encore, sauva les liberts du monde.

Le roi Louvois, comme le roi Louis, tait galant. Sa Montespan tait
la femme du marquis de Rochefort, qu'il fit bientt marchal. Turenne,
qui, tout en grondant contre Louvois, savait bien cependant que sans
lui il ne serait pas conntable, ni chef de la croisade anglaise,
Turenne lui fit ce plaisir de donner  son Rochefort la brillante
mission de prcder l'arme et frapper le grand coup.

Lancer sur Amsterdam un corps de six mille cavaliers qui s'emparerait
au passage de Muyden o sont les cluses, c'tait le conseil de Cond
et de notre ex-ambassadeur; mais Turenne ne voulut pas se trop
dgarnir de cavalerie, ne donna que quatre mille chevaux  Rochefort.
Celui-ci,  son tour, non moins prudent, ne voulut pas partir sans
rations de pain (dans un pays pourtant plantureux, couvert de
troupeaux); il emmena dix-huit cents cavaliers. C'tait trop peu pour
faire peur  la grande ville. Aussi il n'y alla pas; il resta prs
d'Utrecht. Cent cinquante dragons seulement furent dtachs sur la
route d'Amsterdam. Mais la prudence est si contagieuse que ces dragons
n'allrent pas loin; dj  Narden, ils taient fatigus; quatre
seulement eurent la curiosit d'aller voir la ville aux cluses,
Muyden. Ils la trouvent ouverte, en sont matres un moment; mais les
habitants se rassurent, les mettent  la porte, et reoivent secours
d'Amsterdam. Les cent cinquante dragons avertis, accouraient. Trop
tard. Ils n'entrent point. La Hollande est sauve (20 juin 1672).

Ds le 7 juin, Ruyter, ayant surpris les flottes combines
d'Angleterre et de France et leur ayant livr une terrible bataille,
l'une des plus furieuses du sicle, leur fit prouver de telles pertes
que, ds lors, il n'y eut plus  songer  une descente. Pendant toute
l'action, Cornlius, le frre de Jean de Witt, reprsentant des tats
gnraux, quoique malade, avait brav le feu; on le voyait, dans son
fauteuil, ce ferme magistrat, impassible sous la pluie de fer,
respect des boulets, donnant ce grand augure que la Patrie ne
mourrait point.

Il fallait de la foi pour y croire et la voir encore. Elle avait
disparu. Sauf la Zlande et deux ou trois villes, la Haye et
Amsterdam, la rpublique n'tait plus. Le roi la croyait sienne, et 
ce point qu'il la traitait en sujette rebelle. Dans un manifeste digne
d'Attila, il disait qu'il la _punirait_ par le sac, l'incendie des
villes. Quand le parti franais, l'humble fils du bon Grotius, vint
lui demander grce, il n'en rapporta que le dsespoir.

D'abord on refuse de le recevoir. Puis, on dclare que la paix n'est
faisable qu' trois conditions: 1 Que la Hollande rentre dans ses
marais, sacrifiant la ceinture des provinces et places fortes qu'elle
s'est donne au midi et  l'est, et qui, devenue franaise, la mettra
en tat de sige ternel; 2 que la Hollande tue sa propre industrie,
en recevant les marchandises franaises; 3 qu'elle se mette au coeur
son ennemi religieux, qu'elle subisse partout le cur catholique, et
mme le clerg militaire, l'ordre de Malte, l'pe du moine arm.

Les tats gnraux acceptaient le premier article, livraient tout
autour d'eux les places qui les couvraient. Le roi aurait d se
contenter de cela. Il les et tenus si serrs, que tt ou tard, il
aurait eu le reste. Le clerg catholique, assigeant le pays, l'aurait
min, pntr en dessous comme d'une vaste infiltration, ruin ses
digues morales. Par la complicit des tolrants, des philosophes, des
Grotius et des de Witt, il et nerv la Hollande, comme il l'a fait
depuis avec succs. Mais alors, il avait de bien autres ambitions; il
voulait un triomphe clatant et immdiat, qui aurait exalt les
catholiques anglais, ouvert le second acte de la guerre contre
l'hrsie.

Si le roi avait eu un peu de coeur, une chose l'et rendu modr. Le
parti franais de Hollande qui l'implorait le 22 juin, tait en grand
pril, sous le coup d'un massacre. La veille, le 21 juin, Jean de Witt
avait t assassin; bless du moins; on crut l'avoir tu. Les de Witt
taient srs d'avoir le sort de Barneveldt. C'tait au roi de voir
s'il avait tant  dsirer de donner le pouvoir au neveu du roi
d'Angleterre, s'il devait perdre, envoyer  la mort les anciens amis
de la France.

Les historiens, soit rfugis, soit hollandais, qui ont crit plus
tard, sous l'influence de la maison d'Orange, ne manquent pas
d'affirmer: 1 que le parti des de Witt, des Ruyter, le parti
rpublicain de la vieille Hollande, qui fut la patrie mme, _avait t
imprvoyant_; 2 qu'au moment de l'invasion, _il se montra faible_.
Avec ces deux allgations, ils arrivent  faire croire que la Hollande
fut sauve par ce qui tait le moins hollandais, bourgeoisie nouvelle,
issue d'migrants, militaires franais-allemands, et enfin la racaille
de toutes nations. Tout cela pour eux, c'est le _peuple_. Le peuple, 
les entendre, sauva tout, en se donnant un matre. Et, comme
l'obstacle  cela, tait surtout dans les de Witt, il ne faut trop
regretter qu'on les ait tus. Belle circonstance attnuante pour la
part directe ou indirecte que la maison d'Orange eut  l'horrible
vnement.

Or, pour faire croire cela, on ne manque pas de raconter que ces
magistrats hroques, qui s'taient montrs des hommes d'action, que
ces frres qui, aux jours du danger, entrrent dans la Tamise avec
Ruyter et Tromp, se trouvrent tout  coup abattus au moment de
l'invasion. Tout prissait. Mais Orange tait l. Le contraire est
exact. Ce sont prcisment les mmes historiens qui donnent de quoi
les rfuter. Il faut bien dater seulement. Cela claircit tout.

Orange n'eut point l'initiative de la rsistance dsespre. Loin de
l, il pria les tats gnraux _de le laisser ngocier avec Louis XIV
dans son intrt particulier_ et de solliciter une sauvegarde pour ses
terres (27 juin). C'est en _aot_ seulement qu'il afficha et promulgua
les rsolutions d'extrme dfense.

Mais, _ds la fin de juin_, les anciens magistrats, M. Hop,
d'Amsterdam, parlant aussi pour ceux de la Zlande, dit qu'il fallait
rompre les ngociations et se dfendre, que l'Europe viendrait au
secours, que le torrent franais tait dj tari par cette quantit
de garnisons o il s'tait dissmin. L'assemble, c'est--dire ces
magistrats qu'on dit si faibles, l'assemble se leva, jura de rsister
jusqu' la mort.

L'exemple fut donn par la grande Amsterdam. Elle lcha les cluses
d'eau douce, pera les digues, livra  l'Ocan l'admirable campagne
qui l'entoure. norme sacrifice. Ce n'tait pas l, comme ailleurs,
des prairies qu'on mettait sous l'eau. C'taient les villas, les
palais, les plus riches maisons de la terre, les serres, les jardins
exotiques, ces trsors qui dj faisaient de ce pays l'universel muse
du monde. Cela fut grand. Car la ville est sans terre; c'est un
comptoir, un magasin; chacun a sa chre petite terre et son foyer aim
(_meine lust_, _meine rust_, etc.) dans la campagne voisine. On
entasse l tout ce qu'on a. Ce peuple qui vit d'intrieur, quand il a
couru au Japon,  Surinam, partout, y rapporte tout ce qu'il peut et
enterre l son me. Voil ce qu'on donna  la mer.

Au prix de cette amre douleur, la Hollande affranchie se connut, et
sentit que cette me libre n'tait pas enterre, mais sur l'Ocan mme
et sur cette invincible flotte qui vint majestueusement entourer
Amsterdam. Celle-ci se tint prte  combattre,  partir,  laisser
tout, s'il le fallait, se sentant en tat de tout refaire, de tout
crer encore; elle et fait une autre Hollande, et plus grande, 
Batavia.




CHAPITRE XIII

GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE CONTRE LA
FRANCE

1672-1673


La Hollande resta deux ans sous l'eau, attaquable l'hiver seulement
dans les geles, aux points que couvraient les eaux douces, mais tout
 fait inaccessible partout o pntra la mer qui ne gle jamais.
Donc, on avait du temps. La grande et pesante Allemagne se dcidait
enfin, s'branlait, et d'un tel mouvement que l'Empereur en fut
emport. L'lecteur de Brandebourg fut la voix de l'Empire contre
Louis XIV. Il ngocia d'abord une simple alliance dfensive qui sortit
Lopold du coupable quilibre o il croyait rester.

Guillaume d'Orange qui, le 27 juin, voulait ngocier pour son compte
avec le roi de France, apprit (probablement le mme jour), que
l'lecteur, l'Empereur bientt l'Empire, armaient pour la Hollande.
Premire lueur d'espoir qui exalta le peuple en proportion de sa peur.
Une petite ville, dont Guillaume tait seigneur, commena le
mouvement. Et tout suivit. tait-ce confiance dans les talents d'un
homme de vingt ans qui n'avait rien fait? C'tait, avant tout et
surtout, le parent de l'lecteur de Brandebourg et du roi
d'Angleterre, qu'on portait au pouvoir pour les flatter tous deux.
C'tait une satisfaction qu'on donnait aux rois de France et
d'Angleterre qui, hautement, soutenaient Guillaume. La nuit du 2 au 3
juillet, les tats le proclamrent stathouder hrditaire. Et le 16
juillet encore, les rois d'Angleterre et de France, renouvelant leur
trait, s'engagent  exiger ce que la Hollande a dj fait
d'elle-mme, lui imposent Guillaume d'Orange.

Ayant pour lui la peur publique et le voeu forc des tats, acclam
par la populace et demand par l'ennemi, Guillaume put choisir  son
aise s'il serait l'homme national ou le vice-roi de Louis XIV.
Celui-ci lui offrait la Hollande mutile, rduite, mais l'Empire lui
disait de la garder entire; son parent l'lecteur lui rpondait qu'il
serait dfendu. Donc, il fut un Caton, repoussa fermement la
proposition du roi (22 juillet), qui, dsoeuvr, retourna  Versailles
(23). Le 24, rassurs sur la guerre trangre, les Orangistes
commencrent violemment la guerre intrieure, en arrtant le frre de
Jean de Witt.

Le parti des deux frres occupait partout la magistrature. Pour l'en
tirer, il fallait qu'ils prissent ou par le fer, ou par la honte.
Guillaume et mieux aim qu'ils se dshonorassent. Il proposa
froidement  Jean de Witt de servir le stathoudrat, de dfaire
l'oeuvre de sa vie, et de dmolir son propre parti, offrant de le
faire son second. Il ne voulait rien que le perdre. Jean lui montra
par un mot de bon sens qu'il le devinait bien, il dit: Que, s'il
mentait pour lui, il le servirait peu, que personne ne voudrait le
croire.

Restait l'assassinat. Pour y pousser le peuple, il fallait l'abuser,
ter aux frres la garantie sacre que leur prtait la parent,
l'amiti du hros national, de Ruyter. Par une calomnie excrable, on
affirma qu'ils taient devenus ennemis, que Corneille de Witt avait
empch Ruyter d'achever sa victoire, qu'ils s'taient disputs,
battus, que Corneille en restait bless. La preuve, disait-on, c'est
qu'il est enferm chez lui. Il y tait malade; on soutint qu'il tait
bless. Ruyter, lui-mme, en vain jurait le contraire. Mais on ne
voulut pas le croire, et le peuple lui sut mauvais gr de rester juste
et vrai contre sa sotte fureur.

Le _crescendo_ des calomnies allait s'amoncelant de l'absurde 
l'absurde, jusqu'au plus atroce dlire. Les assassins crirent qu'on
voulait les assassiner, que Corneille payait des gens pour tuer le
prince, que Jean volait le trsor. Notez qu'il n'avait jamais eu un
sou dans les mains, ayant toujours refus tout maniement des deniers
publics. Ignoble accusation, mais facile  dtruire par la moindre
vrification. Jean en appela  Guillaume lui-mme, qui pouvait le
sauver d'un mot, en attestant le fait. Il fut dix jours pour trouver
sa rponse. Dans cette rponse ironique qui, ne voulant rien dire,
induisait  tout croire, il avait l'air de se laver les mains de ce
que pourrait faire la justice du peuple.

M. Mignet, quoique gnralement favorable  Guillaume et 
l'tablissement de la maison d'Orange, montre pourtant avec une ferme
impartialit que le peuple n'alla pas trop aveuglment de lui-mme,
mais fut quelque peu dirig.

On le poussa d'en haut. Bourgeois contre bourgeois agirent; l'homme du
22 juin, qui crut tuer Jean de Witt, tait le fils d'un magistrat. De
plus, le parti sombre et furieux des sectaires qui jadis avaient aid
Maurice  tuer Barneveldt, les puritains de Hollande, prchrent
l'assassinat aux carrefours. Ces imitateurs imbciles des vieux livres
bibliques croyaient toujours, du sang et de l'assassinat, susciter un
Juge du peuple, un sauveur d'Isral. Le juge, le sauveur, c'tait ce
fin et froid Guillaume qui attendait pour profiter.

Pour faire le crime, il fallut une suite de crimes. D'abord, enlever
Corneille  sa ville de Dordrecht, qui seule avait droit de le juger.
Le procureur de la haute cour de Hollande, le magistrat charg de la
sret publique, fit cet enlvement, un acte de bandit. Aprs cela la
haute cour ne voulait pas juger; on fit mine de la massacrer, et quand
les magistrats se furent sauvs, moins trois, ces trois, demi-morts de
peur, ordonnrent la torture. Corneille y fut ce qu'il avait t dans
le combat naval, un hros de l'antiquit.  ses bourreaux bibliques,
il parla en Romain, citant Horace et la strophe immortelle: Le juste,
de ferme volont, persistera... La colre de la foule, la furie
grimaante du tyran, veut en vain le crime... Il reste sur sa base,
comme, aux folies du vent, le roc de la profonde mer!

Les juges n'osrent absoudre; ils auraient pri en sortant. Ils
prononcrent lchement le bannissement. Au peuple, donc, de le bannir
dans l'autre monde. Pour ne faire qu'un massacre, runir les deux
frres, on alla dire  Jean que Corneille le demandait. Il se rendit
intrpide  cet appel, qui leur donnait la chance, ayant vcu ensemble
d'un mme coeur, ensemble d'y mourir.

Il n'y avait plus qu'un pouvoir en Hollande; la loi tait toute en un
homme. Les tats effrays envoyrent en hte  cet homme demander du
secours. Il n'y fallait pas une arme. Un mot de lui, un messager,
sauvait le droit, l'humanit. Ce mot ne fut pas dit. Guillaume
s'obstina  croire que des troupes taient ncessaires. Il ne pouvait
en envoyer. Il resta inerte et muet.

Les tats gardaient la prison avec un peu de cavalerie, qui tenait la
foule en respect. Tout  coup, quelqu'un crie: Les marins des
villages sont en marche pour piller la ville. Les magistrats firent
semblant de le croire, envoyrent la cavalerie aux portes; donc,
livrrent la prison,--force, et les prisonniers,--massacrs, trans,
tout nus, honteusement mutils et pendus sous les yeux de Simonsson,
pontife meurtrier de l'Ancien Testament, Samuel orangiste, qui crut
voir Achab et Agag, les impies sous le saint couteau.

Longtemps aprs, notre Gourville, ce laquais effront dont nous avons
parl, devenu un gros financier, le familier des rois, osa dire 
Guillaume, _qu'on croyait_ qu'embarrass de MM. de Witt, il avait d
naturellement profiter de l'occasion.  cette curiosit cynique, il
rpondit _qu'il n'y avait rien fait_, mais n'avait pas laiss de s'en
sentir _un peu soulag_.

Ce n'tait pas _rien faire_, c'tait agir beaucoup que d'avoir protg
le premier assassin qui dut encourager les autres, d'avoir rpondu sur
le vol de manire qu'on y crt, d'avoir refus de faire son devoir de
stadthouder pour sauver la prison, d'avoir rcompens les chefs mmes
des massacres; si bien que celui d'entre eux qui fora la prison,
devint bailli de la Haye, le gardien de la ville o sigeaient les
tats! Noble garde, belle garantie des liberts de l'Assemble!

Par la force des choses, le roi se dtournait de la Hollande, tait
forc de faire front vers l'Empire. Il envoya Turenne (septembre) au
del du Rhin. Cond couvrit l'Alsace. Voil la France, tout  l'heure
conqurante, qui tourne  la dfense, dfense agressive, il est vrai,
qui allait chercher l'ennemi.

Turenne n'eut pas grand mal, l'Empereur tait fort hsitant, tout
occup de sa Hongrie, les Turcs prs de lui, en Pologne. Son gnral
Montecuculli avait l'ordre de suivre l'lecteur de Brandebourg, mais
sans agir, sans attaquer. C'tait l'ordre aussi de Turenne. Guillaume,
qu'ils ne purent rejoindre, mais qui eut un renfort d'Espagnols, coupa
les Pays-Bas, crut prendre Charleroi, pendant que Luxembourg, notre
gnral en Hollande, faisait sa pointe aussi, croyait prendre la
Haye, enlever les tats. Ce vain chass-crois fut strile pour l'un
et pour l'autre. La glace fondit sous les chevaux de Luxembourg, qui
revint  grand'peine. Pour se ddommager, il excuta  la lettre sur
des populations soumises les menaces barbares que Louis XIV avait
faites aux populations rsistantes. On commena alors  savoir ce que
c'tait que les armes de Louis XIV, qu'on avait crues civilises. La
fameuse administration de Louvois ne les nourrit point hors de France.
Le soldat fut un gueux vivant de vol,  jeun, mais toujours gai,
beaucoup trop gai pour l'habitant. Dans le pays d'Utrecht, il y eut
dix-sept mois de pillage. Les clefs furent dfendues, afin que le
soldat put entrer  toute heure de nuit dans les maisons. Outre
d'normes contributions gnrales, Luxembourg traita avec chaque
habitant pour en tirer le plus possible; sinon, brls ou inonds.

La retraite des Franais ne releva pas la Hollande. Elle sembla rester
sous l'Ocan. La victoire de la fausse Hollande, des intrus, du parti
btard qui voulut un matre et le fit, fut l'enterrement de la patrie.
Plus de gnies, plus d'inventeurs; ils ne se renouvellent plus. Ce que
ce pays a d'clat, il le doit dsormais surtout aux trangers; on voit
en premire ligne l'migration franaise, Jurieu, Saurin, Bayle, etc.,
les orateurs et les critiques. On voit d'exacts et pesants historiens,
d'minents rudits et d'excellents compilateurs, diteurs, gazetiers,
etc., etc. L'inondation coupe en deux cette histoire; tout avant, rien
aprs. Trois hommes survcurent, mais pour mourir bientt: Swammerdam
et Ruysdal, dont l'oeuvre est si mlancolique, Spinosa semble un
revenant, dernier hte d'un monde dtruit. Il avait fait au sicle sa
vraie philosophie,  son image, sans vie, sans air, sans mouvement,
dans la fixit du destin.

La guerre de Trente ans a repris. Turenne qui, enfant, l'eut pour
cole, la refait vieux en Allemagne. Il s'tablit dans la Westphalie,
et la mange  plaisir. C'est le _pre du soldat_; il ne voit nul
excs, et ne veut rien savoir. L'lecteur de Brandebourg, dsespr de
cette guerre barbare, accepta un trait d'argent, avantageux,
prodigue, que lui offrait Louis XIV.  ce trait, nombre d'Allemands
sentirent, reconnurent le grand roi, acceptrent ses subsides. Et ce
roi de l'argent, qui marchandait l'Europe, se crut si fort, aprs son
chec de Hollande, qu'il dmasqua l'ide de succder  Lopold vivant.
Les Allemands purent lire dans un livre de Paris, censur et autoris,
que l'Allemagne appartenait au roi de France.

C'est sur la France mme que retombaient ces terribles folies, sur
Colbert qui fut cras. Un mot sur la situation de ce grand et
malheureux homme.

C'tait, je l'ai dit, un hros plutt qu'un homme de gnie. Il ne
prvit nullement. Il avait, dans son grand effort et sa terrible
volont, trop mpris le temps. Il voulut, en un jour, hriter du long
travail de la Hollande, lui succder dans l'industrie et le commerce.
Cette Hollande, tant hae, dont 4,000 vaisseaux par an venaient
chercher nos vins, nous aidait pourtant  payer l'impt. Colbert, un
matin, lui ferma la porte. Il dit: Que feront-ils pour occuper leurs
matelots? Ils firent ce qu'on a vu pendant deux sicles: Hollandais
et Anglais, de plus en plus, burent et vendirent les vins de Portugal,
d'Espagne. Donc, nos vignerons furent frapps.

Pour l'industrie, la violente improvisation qu'en fit Colbert, coupe,
contrarie, avorta en partie et n'eut pas ses grands rsultats. Les
reprsailles trangres en arrtrent l'essor. Il touffa dans sa
cration commence. Lui, qui sous tant de rapports avait besoin de la
paix, il en vint  souhaiter la guerre, qui tuerait la Hollande et
nous rouvrirait le monde  coups de canon. Mais cette guerre
l'accabla. Le roi lui signifia (1673) qu'il devait lui trouver
soixante millions de plus, sinon _qu'un autre les trouverait_. Il fut
ananti, voulut s'en aller. Cela tait impossible; tant de choses
taient commences, et tenaient  lui seul! Voil ce malheureux
esclave tran la corde au cou, comme li au cheval fougueux, jet aux
voies les plus scabreuses. Le voil relanc aux casse-cou des Fouquet
et des Mazarin. Ministre d'un joueur, qu'il fasse donc des oprations
de joueur, qu'il mange l'avenir, qu'il plonge au gouffre de l'emprunt;
l, la voie est facile, on va la tte en bas; rien de plus doux, c'est
la gravitation.

Les embarras du roi ne pouvaient qu'augmenter. En rduisant les
conditions offertes  la Hollande, il insistait sur le grand point,
l'tablissement du culte catholique, l'introduction d'un grand clerg,
colonie redoutable qui et travaill l pour lui. L'Angleterre finit
par comprendre que ce qu'on demandait franchement en Hollande, on le
ferait chez elle par la trahison de Charles II. Elle s'veilla en
sursaut et frappa juste,--sur York, sur le grand parti de Rome et de
la France, ce tnia terrible qui allait grossissant, s'agitant, dans
les entrailles du pays.

Charles II, le roi philosophe au-dessus de tout prjug, avait imagin
un plan ingnieux de tolrance, couvrant d'une mme protection
l'Angleterre, le patriotique parti puritain,--et la fausse Angleterre
franaise et catholique. Lui-mme (13 novembre 1669) explique  notre
ambassadeur comme il prpare sa trahison, donnant peu  peu le
commandement des troupes, les gouvernements des places et des ports
aux catholiques dguiss, aux protestants prts  se convertir, etc.
(Mignet, III. 162.) L'htel du duc d'York, repaire de gens mystrieux,
dans ses greniers ou dans ses caves, manipulait les consciences,
marchandait les fidlits. Le ministre Arlington tait un bel exemple
des hautes primes de l'hypocrisie.

Ce qui drangea ce beau plan, ce fut la magnanimit inattendue des
puritains; ils ne voulurent pas profiter d'une tolrance qui couvrait
le complot papiste. Ils redemandrent la perscution, l'exclusion des
charges publiques, l'obscurit, la pauvret. Rien de plus beau ni de
plus grand.

Le Parlement put donc hardiment lancer une pierre dont tous les
tratres furent frapps en pleine poitrine; c'est le serment du
_Test_. Quiconque a des charges publiques doit: 1 jurer que le roi
(non le pape) est le chef de l'glise; 2 dclarer ne pas croire au
principal des dogmes catholiques.

Mesure inefficace ailleurs, et ridicule sans doute partout o le
serment n'est rien, chez les peuples o la parole n'a pas de gravit.
Mais elle fut trs-efficace en Angleterre. On se connaissait bien; qui
se ft parjur, n'en et pas moins t rejet, de plus, dshonor. Par
cette dclaration de guerre ouverte, on raffermit un grand peuple
flottant qui se ft laiss branler, mais qui, voyant le papisme
dclar l'ennemi de la patrie, s'en carta dcidment. La religion de
l'intolrance ne fut plus tolre (que dans la conscience). L'tat lui
ta l'arme dont elle aurait frapp l'tat.

La chose tait si ncessaire, que lord Bristol, un catholique, mais,
avant tout, loyal Anglais, dclara que le pays tait perdu sans cette
mesure contre les catholiques. Le Parlement admira cette franchise et
le dispensa du serment.




CHAPITRE XIV

L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DFENDENT LES PROTESTANTS--MORT DE TURENNE

1674-1675


En suivant attentivement les ngociations de Louis XIV dans les
lumineuses publications de M. Mignet et dans les nombreux auteurs qui,
de nos jours, ont pris plaisir  nous expliquer ces oeuvres de ruse,
je suis oblig, je l'avoue, de porter un jugement contraire au leur.
Ils en admirent l'habilet. Moi, quelque effort que je fasse, il m'est
impossible d'y voir autre chose qu'un incroyable aveuglement, une
trange ineptie qui travaille contre elle-mme.

Comment se fait-il que, seul ici, je me voie en dsaccord avec tous?
Ils ont admir, en artistes, la dextrit du dtail. Moi, je regarde,
en politique, l'inconsquence gnrale des actes et leurs funestes
rsultats.

La fortune fit tout pour lui. Il fit tout contre la fortune. On a vu,
d'abord en Hollande, la partialit obstine de M. de Witt pour la
France, et la violence barbare par laquelle le roi mme ruina le parti
franais, cra, grandit son ennemi, le prince d'Orange. Mme spectacle
en Angleterre, et mme encore dans l'Empire. Il y dtruisit ce qui
pouvait l'appuyer.

Du ct de l'Empereur, les Jsuites avaient rendu  Louis XIV un
service signal. En janvier 1672, c'est--dire au moment mme o il
commenait la guerre, ils paralysrent l'Autriche et la rendirent
incapable d'y prendre une part srieuse. De l'oppression politique
qu'elle exerait sur la Hongrie, ils firent une cruelle perscution
religieuse. Jusque-l, le ministre dirigeant, Lobkowitz, destructeur
des liberts de ce pays, avait procd par la ruine et l'excution des
grands. Mais,  ce moment, les Jsuites ouvrirent une croisade contre
le peuple, contre les masses protestantes. Le 2 janvier, commencrent
les dragonnades autrichiennes, missions armes o ces Pres, menant
avec eux les soldats, entreprirent de violenter le plus fier des
peuples. Ils surprenaient, enveloppaient  la turque chaque hameau, et
brusquement convertissaient le Hongrois qui voyait sa femme, ses
enfants sous le fusil.

Qui a racont les dtails de tout cela? leurs ennemis? Point du
tout. Ils n'ont cd  personne l'honneur de consacrer le souvenir de
leurs exploits  la postrit. Le chaleureux, mais savant auteur du
_Cabinet Autrichien_, Michiels, cite les bonnes et pures sources
jsuitiques o il a puis; grce aux livres des excuteurs, grce aux
lettres de Lopold, nous savons les petits moyens qui oprrent ces
oeuvres pies. Des ministres brls vifs  feu lent, des femmes
empales au fer rouge, des troupeaux d'hommes vendus aux galres
turques et vnitiennes, voil ce qui fit ce miracle. Les Hongrois
trouvrent ces arguments des Jsuites irrsistibles. Tout ce qui ne
s'enfuit pas du pays fut touch et sentit la Grce.

Les troupes de Lopold tant occupes dans une affaire si louable, le
roi de France devait,  tout prix, viter de l'en tirer, ne pas
irriter l'Allemagne. S'il tait forc d'y entrer par l'agression du
Brandebourg, il ne devait le faire qu'avec d'extrmes mnagements; il
devait surtout nourrir son arme. Mais la cruelle destruction de la
Westphalie par Turenne (1672), la surprise que le roi en personne fit
de Colmar et autres villes impriales (1663), terrifirent les
Allemands; ils coururent  Vienne, accusrent le ministre, ami de la
France. Les Jsuites le sacrifirent et restrent seuls matres; s'ils
continurent en Hongrie leur grande oeuvre religieuse, il furent
forcs en Allemagne de s'accommoder au temps, d'armer contre la
France. Admirable habilet de celui-ci, qui russit  jeter dans
l'alliance protestante le gouvernement des Jsuites!

Les circonstances, en Angleterre, l'avaient favoris de mme, et de
mme il eut l'adresse de la tourner contre lui. Ce qu'il et d le
plus mnager en ce monde, c'tait Charles II. Le hasard, l'exil,
Henriette, l'chafaud de Charles Ier et le couvent de Chaillot,
avaient fait un roi exprs, vrai Franais, faux protestant, sincre
ami de l'tranger, lger de coeur, si vous voulez, mais non pas dans
la trahison. Il fallait que le roi de France conomist cet homme si
prcieux, n'en abust pas, ne le dshonort pas, ne le ft pas trop
connatre. Les grands politiques italiens auraient bien autrement
mri, caress le complot.

Le bonheur du roi voulait que Charles II et d'abord pour ministre
Clarendon (beau-pre du duc d'York, futur chef des catholiques). Mais
le roi tua Clarendon par le rachat de Dunkerque, qui rvla Charles
II. Pour raccommoder cela, le bonheur du roi veut encore qu'il puisse
endormir l'Angleterre, envoyant deux fois comme ambassadeur l'homme de
nos protestants franais, le dput gnral de leurs glises, Ruvigny,
le beau-pre de lord Russel, honorable chef de l'opposition. Ainsi,
c'est la loyaut du parti protestant mme qui se charge de rpondre de
Louis XIV, de couvrir le complot papiste. Mais le roi est si aveugle
qu'il dtruit tous ses avantages. Tantt il presse Charles II de se
convertir, tantt il lui dit d'attendre. Lingard mme et les
catholiques en ont hauss les paules.

En 1672, il lui imposa la guerre de Hollande, et, quand les flottes
anglaises furent en ligne  ct des ntres, par deux fois notre
amiral d'Estres se tint immobile et les laissa craser. Nos
officiers, dsesprs de ce dshonneur de la France, exigrent une
enqute. Mais il fut prouv invinciblement que d'Estres _avait ordre
de trahir_. Les pices originales existent dans nos archives et sont
tout entires imprimes. (E. Se, _Marine_, t. III, 43, 65.)

Loin d'apaiser, de tromper l'indignation de l'Angleterre, le roi la
porta au comble en donnant au parti papiste un centre d'organisation.
Il dota, maria de ses deniers, York, le chef des catholiques, avec
une Franaise italienne, une nice de Mazarin. L'htel d'York, dans
Londres mme, fut une France, fut une Rome, foyer d'intrigues
audacieuses, si peu caches, que les Jsuites y tinrent leurs
assembles solennelles qu'ils faisaient tous les trois ans.

Il n'y eut jamais rien de si fou. Par cette srie de sottises, de
tyrannies exerces sur son valet Charles II, on peut dire que le roi
de France l'trangla de ses propres mains. Ds 1673, il est dtruit,
ruin, se remet pieds et poings lis au Parlement, qui fait le procs
des ministres, la paix avec la Hollande. Le renversement des Stuarts
est dj tout prpar, la rvolution semble mre. Un chef manque. Ayez
patience. Voil Guillaume d'Orange.

Encore une fois, l'activit de ce gouvernement, le mrite de ses
agents, l'intrt de leurs dpches, les apparences judicieuses que
leur aimable parlage donne aux choses les plus insenses ne peuvent
faire illusion. Il est trop visible que c'est un gouvernement
d'imagination, romanesque et passionn, qui ne prvit rien, ne mesura
pas ses ressources. La guerre a commenc en 1672. Ds l'hiver on n'en
peut plus. On est oblig, pour avoir des troupes, de rappeler peu 
peu les garnisons de la Hollande. On se jette en Allemagne. L'arme
n'emporte rien; Louvois ne nourrit point Turenne. Le voil, ds le
dbut de la guerre, dans la pnurie, dans les horreurs qui marqurent
la guerre de Trente ans. Nous retournons aux Waldstein. L'Europe
reconnat et frmit.

Le roi recule rapidement. Notons les degrs de la reculade.

Ds avril 1673, il se rduit  ce que les Hollandais offrirent et
qu'il refusa. Mais alors, ils ne l'offrent plus.

En juin, se croyant relev parce qu'il a de sa personne (sous la
direction de Vauban) pris l'importante Mastricht, il croit que l'on
va cder; il veut bien se rduire encore, rendre Nimgue. Les
Hollandais n'en veulent pas. Ils sont vainqueurs: en juin mme, Ruyter
a battu nos flottes, coup le chemin  l'arme qu'on voulait jeter sur
la cte; le plan de descente est ds lors pour toujours abandonn.

En septembre enfin, le roi croit calmer les Hollandais en ne gardant
que les villes qu'il a prises aux Espagnols, Ypres, Saint-Omer,
Cambrai. Mais la Hollande dfend l'Espagne comme elle-mme, ne veut
rien entendre.

En Allemagne, la question est si violemment retourne que, dans cette
guerre que le roi avait lui-mme dclare _religieuse_ et catholique,
ce ne sont plus seulement les protestants qui combattent, mais la
catholique Espagne et la catholique Autriche. Le Jsuite Lopold s'en
va au plerinage fameux de Maria-Zell pour prier contre Louis XIV. Il
prend en main le crucifix, prche son arme contre la France. La
croisade que Louis ouvrit, elle se fait contre lui-mme.

On peut dire qu'il fit un miracle, l'amalgame des plus opposs, la
suppression des vieilles haines, teintes par une haine plus forte. Le
gnral de l'Autriche, Montecuculli, opre sa jonction avec le prince
d'Orange. Le prince des calvinistes, petit-fils du Taciturne, devient
gnral en chef des armes du roi Catholique, dfenseur de la
monarchie espagnole. Le voil matre du Rhin, matre des
communications entre la Hollande, les Pays-Bas et l'Allemagne.

       *       *       *       *       *

Il fallut bien que Louis XIV, impuissant contre la Hollande, revnt 
sa premire politique, la spoliation plus facile de la vieille ruine
espagnole, la guerre de catholiques contre catholiques. Singulier
revirement. Il s'adresse aux protestants. Il caresse la Hollande, veut
gagner le prince d'Orange. Il va, derrire l'Empire, encourager,
tromper les Hongrois calvinistes; il les compromet par l'espoir des
secours qu'il ne donne point. Tout le secours fut une mdaille o il
s'intitule le _Librateur des Hongrois_. En Angleterre, il paye
l'opposition du Parlement et les chefs mmes des puritains contre
Charles II, pour que celui-ci, dans le dsespoir, n'ait de ressource
qu'en lui, soit dcidment forc de trahir et d'appeler l'ennemi.

Quelle montagne de haine s'leva contre nous, quelle furieuse
indignation, on put en juger  Senef (11 aot 1674). Elle y rendit nos
ennemis indomptables, et d'un ramas de soldats de toutes nations elle
fit une arme aussi ferme que l'arme franaise. Il y eut deux
batailles en un jour. L'tonnement des ntres ne fut pas petit quand,
ayant rompu trois fois les allis le matin, se croyant victorieux, ils
virent les prtendus vaincus se reformer obstinment dans un poste
meilleur. L, la France reconnut la France. Il y avait force Franais
sous le drapeau de Hollande. Et mme les Autrichiens taient conduits
par un Franais, M. de Souches. La fureur acharne de Cond, qui eut
trois chevaux tus sous lui, le massacre de 8,000 Franais et de 8,000
allis, tout cela n'amena pas de rsultat dcisif. Cond n'en tira
d'avantage que de rester l pour enterrer les morts. Parmi ses
prisonniers allemands, il se trouvait plusieurs princes dont la
prsence tmoignait de la haine profonde de l'Allemagne. Ils avaient
voulu combattre en personne et se donner le bonheur de frapper
eux-mmes un coup sur le tyran de l'Europe.

Dsormais, galit militaire entre les armes. Mais le roi a encore
pour lui la supriorit dans la guerre de siges, l'habilet de
Vauban. La guerre des machines et des murs commence par le
perfectionnement du gnie, de l'artillerie. Chose curieuse, c'est
Vauban, cet ami de l'humanit, qui, suivant le progrs logique de son
art, et trouvant les moyens de prendre et dfendre les places par des
rgles invariables, cra les plus terribles aggravations de la guerre.
Il se consolait sans doute, comme toujours on l'a fait,  chaque
invention meurtrire, en se disant que les campagnes, plus courtes,
coteraient moins de sang. Mais ces rgles, une fois trouves et
suivies de tout le monde, les places scientifiquement canonnes,
prises et reprises, sont l'objet d'une succession d'oprations
alternatives, qui peuvent toujours continuer.--De plus (Vauban y
songea-t-il?), la guerre change de nature; les bombes franchissant les
remparts, passant par-dessus la tte des soldats, vont craser
l'habitant pacifique. Elles enfoncent les maisons du toit aux caves,
clatent, tuent, brisent, dispersent les membres, font voler les
cervelles, des quartiers de femmes et d'enfants. Ces dsesprs
s'arment contre leurs propres dfenseurs; ils forcent les soldats de
se rendre. Ceux-ci, pour les contenir, les massacrent, saccagent la
ville avant qu'elle le soit par l'ennemi. Horreur dans l'horreur! un
enfer o se dchireraient les damns entre eux, pour tre torturs
ensuite et dvors par les dmons!

Ces arts nouveaux, cette terreur des bombardements, donnaient de
rapides succs. Il ne fallut  Vauban que deux mois pour reprendre la
Franche-Comt, par les siges de Besanon, Salins et Dle. La Suisse y
perdit sa vraie frontire, dont la neutralit l'avait couverte deux
cents ans. Cette fois encore, comme en 1668, on avait achet les
meneurs des montagnes. L'anne suivante le roi en une fois acheta la
Suisse mme, engageant  trs-haut prix tout ce qu'elle avait de
soldats (1675).

Au Nord, mme marchandage d'hommes. Le roi solde les Sudois et les
fait descendre en Allemagne, pour soutenir de ces mercenaires les
tratres gags de l'Empire, Bavarois et Hanovriens.

Ainsi la guerre, de plus en plus, devient une affaire d'argent.
Colbert, tran, surmen, cras, crase la France. La prodigieuse
patience de ce peuple tonne le monde.  Paris, la chose est pousse
jusqu' vendre l'air et le soleil; les petits talagistes des halles
payent pour la premire fois leur place au pav. Minime et misrable
taxe, mais si riche en maldictions! L'impt du tabac, immense et
croissant immensment avec le besoin de l'oubli et de l'abrutissement,
est donn  la Montespan, pour aider au jeu furieux o un soir elle
perdait sur une carte 700,000 cus (Feuquires, IV, 227).

Elle engraissait, cette belle,  l'instar du _gros crev_ (sobriquet
de son frre Vivonne). Elle reluisait d'embonpoint sous sa riche
chevelure qui ondoyait de tous cts. Dj paisse de taille, lourde
et pesante de croupe, elle mangeait plus que le roi, le premier
mangeur du royaume. Nul homme n'et pu se flatter de boire en gardant
mieux sa tte. Sur un repas fort arros, elle se versait encore
surabondamment, par rasades, les plus fortes liqueurs d'Italie
(Madame, I, 357).

La France, par toute l'Europe, gagnait alors le renom du peuple gueux,
_du peuple maigre_. Les Anglais disaient dj: Ces grenouilles de
Franais. Chose curieuse, deux voyageurs,  cent ans de distance,
portent le mme tmoignage sur la misre du pays. Locke, le mdecin
philosophe, le vit en 1676 et 1678. L'agronome Arthur Young, vers
1784. Tous deux sont stupfis de la quantit de terres dlaisses, de
maisons ruines.  Montpellier, Locke crit: Le marchand et l'ouvrier
donnent _moiti_ de leurs gains  l'impt. Un pauvre libraire de Niort
qui ne mange jamais de viande, loge et nourrit deux soldats  qui il
doit donner trois repas de viande par jour. En Languedoc, les terres
nobles, tant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus
que celles des roturiers; celles-ci n'ont plus de valeur. Le fermage,
en quelques annes, a diminu de moiti, etc., etc.

Quand le timbre et le tabac, organiss en grande ferme, vinrent encore
par dessus cette misre, la Guienne et la Bretagne firent enfin
explosion. Cela toucha le roi qui retira les impts, calma
tout,--puis, leur jeta une arme pour garnisaire. Force gens pendus,
rous. Le port de Bordeaux ruin. Douze cents vaisseaux trangers
s'en allrent  vide. Voil comme ce gouvernement furieux allait se
ruinant lui-mme, s'tant les ressources, se coupant les vivres et se
fermant l'avenir.

Que serait-il arriv si les protestants avaient donn corps aux
rvoltes, ou eussent pris l'occasion pour faire entrer l'tranger? Les
Hollandais le croyaient. Leurs flottes, en 1674, taient venues
flairer la France. Un aventurier, Rohan, leur donnait espoir. Rien ne
bougea. Nulle voix, nul signe ne leur vint de ce grand tombeau. Loin
d'appeler l'ennemi, nos protestants s'employaient avec un zle aveugle
contre la cause commune du protestantisme. C'tait leur homme,
Ruvigny, dput gnral de leurs glises, qui allait comme ambassadeur
mentir pour Louis XIV, nier la trahison de 1673, travailler contre le
prince d'Orange et empcher l'opposition de le mettre en Angleterre en
exigeant son mariage avec une fille d'York.

La France, dans cette crise intrieure, et t certainement entame
au Nord sans les divisions intrieures des allis,  l'Est sans la
merveilleuse habilet de Turenne. Toute une anne, il tint l'Empire en
chec sur le Rhin. En cette longue campagne, il apparut ce qu'il
tait, le matre des matres, entre Gustave et Frdric. Il avait en
face le savant tacticien Montecuculli et une arme trs-forte en
nombre. Tout le monde a admir cette _mathmatique sublime_ de la
tactique moderne (Henri Martin). Je crois pourtant qu'il est juste de
remarquer, en faveur des adversaires de Turenne, qu'ils n'avaient
nullement une arme comparable  celle du prince d'Orange  Senef.
L'empereur, occup chez lui de sa guerre de Hongrie, agissait
mollement sur le Rhin, dfendait  ses Autrichiens toute tentative
hasardeuse. L'arme de l'Empire tait forme de gens neufs  la
guerre. Pendant bien des annes, il n'y en avait pas eu en Allemagne.

Turenne avait t  cette arme son point d'appui naturel sur la rive
droite du Rhin par la destruction calcule du Palatinat. Il fit
soigneusement manger, consommer ce qui put se consommer, puis dtruire
le reste, saccager, incendier tout, faire, autant qu'on put, le
dsert. Que sert de dire, comme on fait, que ce furent nos auxiliaires
qui firent cette dsolation? Elle fut ordonne et voulue. Le roi
croyait avoir reu un outrage personnel du Palatin, son alli de
famille. Ce prince avait excus, justifi en pleine dite,
l'enlvement d'un tratre allemand, Furstemberg, agent de Louis XIV,
qu'emprisonnrent les Autrichiens. Turenne trouvait son compte dans la
barbare excution qui devait empcher l'ennemi de subsister sur cette
rive, en face de la ntre. L'immensit d'un tel pillage lui attachait
extrmement sa petite arme.

Qu'il ait eu  cela quelque utilit stratgique et passagre, je ne le
nie point, mais j'affirme que les choses qui crent des haines
durables entre les nations sont mauvaises et impolitiques. Pour ma
part, lorsque, dans l't de 1828, je vis pour la premire fois ce
romantique palais d'Heidelberg, oeuvre ravissante de la Renaissance,
encore dvast, ruin, je me sentis Allemand, et je gmis pour ma
patrie.

Nous avons signal dans la guerre de Trente ans le phnomne de
l'identification absolue du gnral et de l'arme, l'_homme-lgion_!
Quand cela se fait on voit apparatre un monstre de force.  quel prix
y arrive-t-on?  une double condition, la perfection de l'ordre au
dedans de cette arme, mais la tolrance absolue des excs contre
l'habitant. Le grand et froid tacticien, par ce moyen des temps
barbares, se fit plusieurs fois une arme  lui. La dernire, de
vingt-deux mille hommes, tait dans sa main tellement, si fortement
attache, dvoue, passionne dans l'obissance, qu'il hasarda avec
elle la plus scabreuse opration qui se soit jamais faite en guerre.
Ce fut de laisser l'ennemi s'tablir en Alsace, de le rassurer
pleinement en sparant, dispersant sa petite arme derrire le rideau
des Vosges. Ces corps pars avaient le mot pour se runir le 27
dcembre  Belfort, au point o finissent les Vosges. Par la saison la
plus rude, par les neiges, les prcipices, les torrents, cela
s'accomplit. Et l'ennemi pouvant vit Turenne, runi, complet, en
forte masse, fondre sur lui. Il l'enfonce  Mulhouse, le disperse 
Colmar; ds le 11 janvier (1675) lui fait repasser le Rhin.

Il ne fallait pas moins que ces prodiges d'audace et d'habilet pour
couvrir la dcadence de Louis XIV qui se manifestait dj. Le grand
coup, le plus terrible, quoiqu'il ne produise pas encore ses effets
les plus funestes, c'est que l'Angleterre, de plus en plus, tourne
contre nous. Rsultat naturel d'une duplicit qui chaque jour se
rvle davantage. Que serait-ce si les 84 vaisseaux de l'Angleterre
s'unissaient aux 134 vaisseaux de la Hollande? Donc, notre brillante
marine, augmente et suraugmente par le mortel effort de Colbert,
est oblige pour le moment de s'ajourner, de s'effacer. Elle n'ose
sortir de l'Ocan, et cette anne ne se montre que dans la
Mditerrane.

L'importante ville de Messine, rvolte contre l'Espagne, venait de se
donner  nous. Par une conduite habile, on et entran la Sicile
entire. Le roi, avec ce tact parfait et cette connaissance des hommes
dont on l'a souvent lou, nomme vice-roi de ce royaume (que l'on
n'avait pas encore) un courtisan agrable, le paresseux, l'picurien,
le mangeur, le dormeur Vivonne, lger de paroles et de moeurs,
admirable pour faire regretter aux Siciliens la gravit espagnole. Le
mrite de Vivonne tait sa soeur, la Montespan, qui voulut, et cela se
fit.

Le spectacle de l'Europe, c'tait la lutte savante, acharne, de
Turenne et Montecuculli dans un champ fort troit, un espace de
quelques lieues, entre Rhin et Fort-Noire. Cette partie d'checs
trs-serre avait fini en juillet par tourner  l'avantage de notre
grand calculateur. Il avait gagn l'offensive, pass le Rhin; il
croyait pouvoir tourner l'ennemi. Mme, il s'cria: Je les tiens! Il
faisait une dernire reconnaissance des batteries des impriaux,
lorsqu'un de leurs boulets le frappa  mort (27 juillet 1675?).

L'arme le fut du mme coup. Quoique Montecuculli, malade, et perdu
deux jours, les lieutenants de Turenne, en dsaccord, faillirent
prir. Il nous en cota trois mille hommes; heureusement les vieux
soldats qui rapportaient le mort avec eux, se crurent encore gards
par lui, et, forts de ce paladium, rparrent,  force de vaillance,
l'ineptie de leurs gnraux.

Le moment est curieux pour observer si vraiment la France, dans le
dlire de son idoltrie royale, se faisait illusion. Il paraissait
convenu que le roi faisait tout. Tout le monde paraissait le croire,
et il le croyait lui-mme. Il se fit fort, en 1671, de se passer de
Colbert. En 1673, il alla faire la guerre seul, se passant de Turenne
et de Cond.  lui seul, l'anne suivante, on lui rapporta la gloire
d'avoir pris la Franche-Comt. Donc, qu'importe la mort de Turenne? Le
roi n'est-il point l? Mais ici la scne change. Personne n'est
rassur. L'abattement, les alarmes sont extrmes. Cette religion du
roi, cette foi sincre dans son gnie, sa fortune, pour la premire
fois, elle est domine par la peur. La Champagne croit voir arriver
les armes allemandes. Un fermier voulait rsilier son bail pour cas
de force majeure: M. de Turenne tant mort, disait-il, l'ennemi va
rentrer en France.

Cela pouvait bien arriver si tout l'orage du Nord n'tait tomb sur
nos Sudois que nous payions. Battus par le grand lecteur, ils virent
fondre sur eux le Danemark et plusieurs princes allemands, furent
ruins en Allemagne. Ils se perdirent en nous sauvant.

Le roi, dans les Pays-Bas, avait ouvert la campagne par une sorte de
reculade. Il abandonna Lige et ses forteresses, les dmantela,
renonant visiblement  garder la moyenne Meuse. Sur l'Escaut, il prit
Cond, menaa Bouchain. Mais, quoiqu'il et prs de 50,000 hommes,
Orange, avec 35,000, entreprit d'empcher ce sige.

Il se mit mme, en grand hasard, dans une mauvaise position, entre
l'Escaut et la Scarpe, o on pouvait le jeter. Occasion unique,
admirable. L'arme fut range en bataille le soir, et coucha dans cet
ordre, pour attaquer le lendemain.

Le matin, tout le monde tant dj  cheval, Louvois demanda un
conseil de guerre. Sans descendre, les marchaux le tinrent; la cour
et l'arme faisaient cercle autour,  distance. Le ministre redout
leur demanda s'ils oseraient bien faire une chose si imprudente;
c'tait jouer la monarchie, faire bon march du roi qui tait l en
personne. Tout le monde baissa la tte, mme Schomberg et Crqui qui
avaient voulu la bataille.

Lorges, nouveau marchal, hasarda pourtant de dire qu'il rpondait de
l'affaire, si on le laissait charger. Mais la Feuillade, attendri,
larmoyant, s'adressa au roi lui-mme, le pria, le conjura, lui baisa
les bottes, pour obtenir qu'il ne mt pas au hasard sa tte adore.

Le roi, touch extrmement, loua l'ardeur des premiers, mais suivit
l'avis du dernier, pensant aussi qu'il tait plus royal et plus
majestueux d'attendre.

Orange reut des secours, fut sauv. Et, peu aprs, un trompette lui
tant venu de chez nous, avec son flegme ironique, il prit plaisir 
avouer qu'il avait eu belle peur, que, si on l'et attaqu, il tait
perdu. Il le chargea de le dire  M. de Lorges. Mais le trompette
maladroit l'alla dire au roi lui-mme, en prsence de toute la cour.

Chose dure  digrer, qu'il fut ainsi constat qu'en si belle
position, avec 50,000 hommes, on ne se ft pas cru assez fort pour en
attaquer 35,000. Cela mit le roi de mauvaise humeur, et, Bouchain
s'tant rendu, il s'ennuya, eut assez de cette pitre campagne, et
revint en plein t (4 juillet 1676).




CHAPITRE XV

LE SACR-COEUR--TRAIT DE NIMGUE

1676-1679


La monumentale histoire des digestions de nos rois, commence  la
naissance de Louis XIII par les ordres de Henri IV, continue plus
majestueuse sous Louis le Grand, par la plume de ses mdecins, Vallot,
d'Acquin et Fagon (_ms. in-folio de la Bibl._). Elle rfute la fable
trop rpandue d'une sant immuable. Ces docteurs le suivent partout,
le racontent, le purgent et le chantent, mlant  dose gale
victoires, coliques, pituites et fluxions, la gloire et la nature.
Mais il y a gloire aussi pour eux. Car si le roi combat l'Europe, ils
ont un dur combat contre l'ennemi intrieur, la bile noire, dont ils
parlent sans cesse. Ce flau qui, dans son enfance, se jouait au
dehors en diverses efflorescences, plus grave en avanant, se trahit
par _des vapeurs_, et des chagrins sans cause, dsirs de solitude,
etc., etc. Contre ce Prote, cette hydre renaissante de la bile noire,
on luttait constamment par un dluge de bouillon purgatif, de pilules,
de mdecines. Mais des signes frappants montraient l'cret
persistante qui devait bientt clater en tumeurs, carie, goutte,
enfin par la clbre fistule, dont le roi fut opr en 1687.

Ce qui tonne davantage, c'est la faiblesse relle du roi sous sa
belle apparence. Pendant dix ans, dit d'Acquin, de 1667  1677, il
n'et pu faire deux lieues au galop.

Ces dix ans sont justement le rgne de la Montespan. Elle fut une
maladie du roi, lui faisant la vie agite, aigre de sa malice, et,
vers la fin, nausabonde. Quand il revint, aprs la reculade, cette
rieuse lui fut insupportable. Le jubil ouvert le trouva srieux et
dvot.

Ds 1675, on l'avait pu prvoir, le peuple,  la mort de Turenne,
avait dit: C'est elle qui nous vaut cela. Les ministres craignaient
et dtestaient sa langue, taient excds surtout de l'obligation que
leur faisait le roi de venir travailler chez elle. Elle tenait Colbert
par son fils (lui ayant donn sa soeur pour matresse). Elle faisait
marcher Louvois comme un dogue musel. Quand on fit sept marchaux,
elle en prit hardiment la liste dans les poches du roi, et dit: Mon
frre Vivonne n'en est donc pas? Le roi, Louvois, balbutirent, se
regardrent, bref, dirent que c'tait un oubli.

Et Vivonne fut mis le huitime.

En Sicile, ce Vivonne ne fit rien que manger, laisser manger, piller
ses domestiques. Les Espagnols reparurent en mer, avec le redout
Ruyter et leurs allis de Hollande. Vivonne n'avait rien prpar. Il
tait perdu si Colbert n'et envoy  son secours. Il avait russi 
obtenir du roi qu'un homme, jusque-l subalterne, mais notre premier
homme de guerre, Duquesne, commandt dans cette grande circonstance.
C'tait un roturier, et un vieux calviniste, rude, inconvertissable.
Les Turcs parlaient avec terreur de ce vieux loup, que l'ange de la
mort, disaient-ils, avait oubli. Une furieuse bataille, entre les
deux hommes invincibles, se donna par-devant l'Etna (8 janvier 1676).
Les chances taient contre Ruyter,  qui son gouvernement avait donn
peu de vaisseaux, et qui, d'aprs ses instructions, devaient encore
les diviser pour placer au centre la flotte espagnole. La bataille
resta indcise, mais avec une perte terrible pour la Hollande (et pour
l'humanit), la mort du bon et grand Ruyter. La jambe droite brise,
l'autre emporte, il avait continu de donner ses ordres, mais mourut
peu aprs. Vivonne, qui tait rest  terre, daigna sortir alors de
son repos et eut le succs facile d'accabler les allis dcourags. Du
reste, il rendit la victoire inutile par la haine croissante que ses
gens inspiraient pour nous. Ils traitaient la Sicile en pays que l'on
doit quitter, inventaient des conspirations pour confisquer, bien
plus, prenaient des femmes. Louvois ne manqua pas d'informer le roi en
dessous. Mais ce qui le blessait bien plus, c'est que Vivonne le
traitait en beau-frre, sans faon, ne daignant mme donner de ses
nouvelles. Quand on le fit marchal, il lui fallut deux mois pour
faire l'effort d'crire son remercment.

Le roi avait assez du frre et de la soeur, d'une femme insolente,
d'une matresse de dix ans et qui marchait vers la quarantaine. On
guettait ce moment. Le timide pre La Chaise n'en et pas profit
peut-tre. Mais la conversion du roi avait t de longue date prpare
en dessous par des mains plus hardies, celles des dames du parti
dvot, telles que madame de Richelieu (Anne Poussart). Dj en 1663,
son intendant Desmarets profita de la maladie du roi et d'un moment
dvot pour faire brler Morin. Cette dame, entre les saintes du sombre
htel de Richelieu, avait la veuve Scarron, personne prude et jolie,
fort pauvre, discrte et calcule, propre aux vues du parti. En 1669,
la Montespan, alors enceinte, voulant se faire accepter des dvotes,
comme l'avait t la Vallire, se remit  elles, et leur donna ce gage
de prendre de leurs mains une gouvernante pour le petit btard et ceux
qu'elle comptait procrer. Forte prise sur le coeur du roi. Elles la
saisirent sans scrupule, et chez elle on mit la Scarron.

L'htel de la Montespan alors tait curieux. Elle y tenait deux femmes
de grand contraste, la Vallire, la Scarron (1669-1674), la pleureuse
et la raisonnable, la Madeleine et la prcieuse. Cette pauvre la
Vallire, noye et perdue de larmes, tait leur jouet, leur rise. Aux
jours srieux paraissait la Scarron. Le roi, d'abord peu sympathique,
mais de sa nature mdiocre et judicieux, apprcia cette personne
sense, et, si j'ose dire, admirablement mdiocre. Elle le prit par
un certain got de sage spiritualit et surtout par l'influence
qu'elle eut sur les enfants.

Pas un de ses btards ne lui ressemblait. Leur mre avait eu dj un
fils de M. de Montespan. Le premier enfant du roi, le duc du Maine, ne
rappela que le mari; il en eut l'esprit gascon, la bouffonnerie; on
l'aurait cru, de ce ct, petit-fils du bouffon Zamet. Crature mixte,
manque, maladive et bancroche, il reut parfaitement l'empreinte de
sa garde-malade, couvrit son esprit malin, factieux, de la fine
prudence de sa gouvernante, fut le vrai fils de la Scarron. Elle
s'empara de mme des autres. Elle tait sche, mais gale, avec
beaucoup d'esprit de suite. Elle les fit tous  son image, de petits
saints de dcence et de convenance. Produits dans la demi-lumire, ils
furent admirs, accepts des mes pieuses, qui les firent supporter de
la reine mme. Leur lgitimation, bien autrement scandaleuse que celle
des enfants de la Vallire, on l'osa. Le double adultre fut
enregistr, proclam (1673). Pas hardi qu'on n'aurait pu faire sans
l'appui du parti dvot.

Tout cela avait pos la gouvernante dans une grande faveur. Chaque
jour, le roi gotait davantage ses pieuses conversations. En 1674,
l'anne mme o il eut la premire humiliation de changer sa
politique, il voulut tre mieux avec Dieu, finit le supplice de la
Vallire, la laissa aller au couvent; elle prit le voile aux
Carmlites (1675). Cette anne mme, madame Scarron prit un titre, se
fit un tablissement, modeste, mais qui la posait; elle acheta 200,000
livres la terre de Maintenon. La Montespan qui, par trahison, avait
supplant la Vallire, se vit supplante  son tour.  qui la faute? 
la grce et  Dieu. Ce n'tait infidlit, mais conversion.

Quel en serait le caractre? Le roi, sec et froid, ne donnait gure
prise. Les Jsuites, trop heureux d'avoir obtenu le silence, ne
voulaient rien que gouverner en dessous. Quoique amis du vieux
Desmarets, ils n'osaient trop s'associer  la petite glise quitiste.
L'aveugle Malaval, ds 1670, avait publi son livre d'inertie passive,
autoris du cardinal Bona. Une femme sduisante et loquente, une
veuve de vingt ans, madame Guyon, tablie  Paris de 1670  1680,
prchait la mort mystique, l'anantissement dans l'amour. En 1674,
avait paru  Rome _la Guide_, de Molinos, chaudement approuve des
censeurs des inquisitions de Rome et d'Espagne. Elle eut vingt
ditions de toute langue en six annes (1674-1680). Qui empchait La
Chaise de faire venir au roi ces livres ou ces personnes, surtout
l'irrsistible, la pure et la charmante, encore dans l'ombre, d'autant
plus adore?

Cette posie n'et pas t au roi, et elle et effray La Chaise. Le
sec, le ngatif, le mdiocre et le petit, le matriel surtout,
pouvaient seuls avoir action. Mme la sensualit sournoise et raffine
de Molinos aurait t trop releve. Le confesseur jsuite, avec sa
grosse tte d'ne et ses longues oreilles (dont rit Madame), tait
fin, connaissait son homme, ce qu'on pouvait faire avec lui. De la
dvotion, le roi n'entendait que les pratiques, les actes positifs. Un
acte seul pouvait mordre sur lui. Mais quel acte? Un miracle? c'tait
chanceux. La saintet jansniste y avait chou. Combien n'et-on pas
ri si les Jsuites, si la casuistique dont Pascal avait tant fait
rire, l'et essay! Ils n'en firent pas. Ils en prirent un, tout fait,
et se chargrent de l'exploiter.

Les Visitandines, comme on sait, attendaient la visite de l'poux, et
s'intitulaient _Filles du Coeur de Jsus_. Cependant, il ne venait
pas. L'adoration du coeur (mais du coeur de Marie) avait surgi en
Normandie avec fort peu d'effet. Mais dans la vineuse Bourgogne, o le
sexe et le sang sont riches, une fille bourguignonne, religieuse
visitandine de Paray, reut enfin la visite promise, et Jsus lui
permit de baiser les plaies de son coeur sanglant.

Marie Alacoque (c'tait son nom) n'avait pas t nerve, plie de
bonne heure par le froid rgime des couvents. Clotre tard, en pleine
force de vie, de jeunesse, la pauvre fille tait martyre de sa
plthore sanguine. Chaque mois, il fallait la saigner. Et, avec cela,
elle n'en eut pas moins,  vingt-sept ans, cette extase suprme de la
flicit cleste. Hors d'elle-mme, elle s'en confessa  son abbesse,
femme habile qui prit une grande initiative. Elle osa traiter contrat
de mariage entre Jsus et Alacoque qui signa de son sang. La
suprieure signa hardiment pour Jsus. Le plus fort, c'est qu'on fit
les noces. Ds lors, de mois en mois, l'pouse fut visite de l'poux.
(V. le pre Galiffet, etc.)

Les Jsuites, directeurs des Visitandines, ne dsapprouvrent pas.
S'il y et eu l'ombre de doctrine, de spiritualit mystique, ils
eussent t bien plus prudents. Mais ce n'tait qu'un fait, un acte
matriel et charnel. Ils le dirent et le rptrent. C'est le culte
du vrai coeur sanglant, de la chair, du sang de Jsus. Nul besoin du
haut mysticisme. Il suffit, disait Alacoque, de ne point har Dieu; de
lui-mme Jsus viendra mler son coeur au vtre.

Les deux femmes (Alacoque et Guyon) avaient galement vingt-sept ans
en 1675. Elles changrent le monde catholique. La spiritualit de
l'une, la matrialit de l'autre, diverses en apparence, rchauffrent
la direction. Elle reprit surtout par le nouvel emblme, par le
douteux langage qu'il fournissait, par l'quivoque du coeur matriel
et moral dont on usa de plus en plus. En vingt-cinq ou trente ans, on
cra quatre cent vingt-huit couvents du Sacr-Coeur.

Ds l'anne mme o le miracle eut lieu, le culte protestant fut
dfendu  Paray. On loigna les regards indiscrets. Le sacr coeur
devint comme un drapeau de guerre contre le protestantisme. On
l'attaqua en Angleterre et on le proscrivit en France. Le mariage
italien d'York donnait espoir aux catholiques anglais. Le confesseur,
le secrtaire de la duchesse d'York crivaient au P. La Chaise, que,
s'il pouvait leur envoyer quelque secours, ils porteraient 
l'hrsie le plus grand coup qu'elle et reu depuis Calvin. La
Chaise donna comme premier secours le miracle et un Jsuite.

Pour cette mission difficile, les Jsuites, s'ils taient habiles,
devaient choisir un demi-fou ardent, rus, un Mridional, qui enlevt
les femmes, qui inaugurt de passion ce culte du sang. Mais ils
n'eurent point le gnie de la chose. Ils brisaient trop les hommes
pour trouver chez eux celui-l. Ils ne voulaient que des esprits
prudents, sobres, un peu littraires. Ce fut un tel homme qu'ils
prirent, la Colombire, jeune professeur de rhtorique de leur collge
de Lyon, prdicateur passable, estim de Patru. Il tait dj fatigu,
faible de la poitrine. En ferait-on un fanatique? ce n'tait pas ais.
On essaya de le chauffer un peu en lui faisant passer un an  Paray,
prs du volcan. Il avait 34 ans, elle 28. Elle vit tout d'abord son
coeur et celui du Jsuite unis dans celui de Jsus. La Colombire et
bien voulu en voir autant. Il y fit ce qu'il put, tcha de croire, et
y parvint dans la faible mesure d'un homme puis, qu'nervait ce
contact brlant.

C'tait ce poitrinaire qu'on chargeait d'envahir la robuste
Angleterre, la forte patrie de Cromwell! Cach trois ans dans l'htel
d'York, ne sortant pas, n'ayant nulle ide du pays, il devait
convertir les lords qu'York lui amenait mystrieusement. Plusieurs, il
est vrai, voulaient croire comme le futur roi. Ces grands
propritaires, dont les clientles taient des armes, pouvaient
entraner le pays. Mais il fallait de la prudence. On fut peu
consquent. D'une part, on cachait le convertisseur jsuite. D'autre
part, on fit chez York l'assemble triennale de l'ordre, fait
clatant, impossible  cacher, qu'un Franais dnona.

C'tait un aventurier, btard d'une comdienne, qui avait t d'abord
compagnon d'un missionnaire, bateleur religieux. Mtier commun en
France, o ce gouvernement svre laissait pourtant carrire aux
perruquiers, tailleurs, aux ouvriers paresseux, qui, pays des curs,
vaguaient et dressaient des trteaux pour aboyer aux protestants. Tout
leur tait permis. Il se permit un faux, fila en Angleterre et couta
aux portes. Il sut l'intrigue papiste, la dit aux chefs du Parlement.
Les papistes n'osrent le tuer, mais le poignard sur la gorge lui
firent jurer de partir. Ce qu'il rvla encore. Les Communes
enjoignirent au lord, chef de la justice, d'ordonner l'arrestation des
prtres catholiques. La proscription fut lance. Une agitation
incroyable se fit dans toute l'Angleterre. L'un des ministres tombs
qui avait le plus  craindre, Arlington, papiste cach, qui avait
trahi dans un sens, pour se sauver, trahit dans l'autre, conseilla au
roi,  York, d'apaiser l'agitation en donnant au prince d'Orange la
main d'une fille d'York; bon conseil qui fit d'Orange le candidat
national, le vrai rival de son beau-pre pour la succession au trne.

Telle tait la situation au jubil de 76. La grce travaillait
souterrainement en Angleterre, et elle agissait ici au moyen d'une
caisse qui achevait des conversions. L'assemble du clerg, pour y
aider le roi, avait tendu son droit de rgale. Bossuet semblait avoir
gagn sur lui qu'il se spart de la Montespan. Grande victoire.
Cependant, le jubil fini, on posa cette question: Reparatrait-elle 
la cour?--Pourquoi pas? disaient ses amis. Il serait dur de l'exiler,
et elle peut vivre l chrtiennement aussi bien qu'ailleurs.--On posa
le cas  Bossuet, et il faiblit. Pour qu'ils ne fussent pas trop
troubls en se revoyant, on convint que la premire entrevue aurait
lieu devant madame de Richelieu et autres dames respectables. La
scne fut trange. Ils se parlrent bas. Puis le roi salua
profondment les bonnes dames, l'emmena dans un cabinet, d'o
l'impudique sortit triomphante et enceinte. L'enfant de ce moment, le
fruit savour du scandale, outrage au monde,  Dieu, fut la femme du
rgent; il l'appelait _madame Satan_, et l'Europe _la Fille du
Jubil_.

Un autre enfant de cette anne, c'est _Phdre_, ce chef-d'oeuvre o
Racine a creus le mystre d'un coeur qui hait et veut le crime,
remords plein de dsir et sensuel regret de ne pas pcher davantage.

Les dames restaient exaspres. Mais je crois que le roi regrettait la
chose plus qu'elles. Il s'en voulait d'avoir repris sa grosse
matresse, lorsqu'il voyait autour tant de jeunes fleurs. Il fut
indispos le surlendemain (6 aot). Le 28, en expiation et pour
consoler les vques, il leur accorda que les enfants enlevs ne
vissent plus leurs parents  la grille.

La plus belle expiation et t la conversion de l'Angleterre. En mme
temps qu'on travaillait ses lords par les Jsuites, on gageait Charles
II, on achetait la nation elle-mme par un trait qui donnait moyen
aux Anglais de faire tout le commerce intermdiaire qu'avait fait la
Hollande. On leur sacrifiait Colbert, je veux dire ses manufactures,
son tarif protecteur de 1667, qui avait commenc la guerre; on
revenait aux droits modrs de 1664. Mme offre  la Hollande. Le roi
croyait corrompre Orange, en lui offrant une de ses btardes avec le
Limbourg et Mastricht.--Refus.--En plein hiver (fvrier 1677), on
envahit les Pays-Bas. En mars, le roi arrive. L'infaillible Vauban
prend Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer. Les habitants les livrent
et surtout le clerg.  Cassel, Luxembourg, ayant pour lui le nombre,
une bonne position retranche, il arrange pour Monsieur une petite
victoire. Le bon prince, que son aumnier jadis poussait en vain, ici
mis en avant, bon gr mal gr est un hros.

Mais, loin que la paix soit avance par ces succs, l'Angleterre s'en
effraye; elle veut que son roi arme contre nous. On s'exagrait fort
Louis XIV.  l'Est, il ne put rsister que par un coup dsespr.
Crqui brla l'Alsace, la dvasta, comme son matre Turenne avait fait
de la Westphalie en 73, du Palatinat en 75. Funbres dates o les
campagnes se marquent en faisant le dsert.

Charles II, tran par son parlement, est forc (10 janvier 1678) de
signer un trait avec la Hollande, qui ne fera pas la paix sans
l'Angleterre et en recevra une arme. Le roi fit cette fois, comme il
avait fait jusque-l,  chaque coup que lui portaient les deux
puissances maritimes, il frappa sur l'Espagne. Il y avait plaisir 
tomber sur cette Espagne dsarme, une puissance finie qui ne pouvait
plus envoyer un seul homme aux Pays-Bas.

Le roi assige Gand et Ypres, les prend. La Hollande croit le voir
venir  elle, recommencer l'invasion. Orange a beau repousser la paix,
on ne l'coute plus. Sa popularit tait fort compromise; on avait
dcouvert que ce personnage double avait promis  Charles II de
l'aider contre ses sujets. Il ne l'aurait pas fait, il ne pouvait et
ne voulait le faire. Qui trompait-il? sans doute Charles II. Mais sa
duplicit tait toute confiance.

La Hollande allait traiter fort honorablement. Elle tait libre en
conscience. Ses allis n'ayant rempli nul de leurs engagements avec
elle, elle pouvait s'arranger sans eux. Le roi lui faisait un pont
d'or. Mais ayant de nouveaux succs, il fut moins press de traiter.
Il avait regagn pour six millions Charles II, qui licencia ses
troupes. Nos armes vinrent camper devant Bruxelles, et, d'autre part,
ouvrirent l'Espagne par la prise de Puycerda. La France prsenta des
exigences et des difficults nouvelles, tantt l'intrt de ses
allis, tantt la gloire du roi, qui voulait qu'on signt chez lui,
non  Nimgue, o se faisaient les confrences.

Il en fit tant, que la Hollande et l'Angleterre dirent qu'elles se
liguaient contre lui, s'il n'avait sign le 11 aot.-- la grande
surprise de tous, la nuit du 10 au 11,  minuit, on signa en effet le
trait avec la Hollande. Vive opposition des Anglais, et du prince
d'Orange qui, le 14 encore, sachant certainement la paix, mais n'en
ayant pas la nouvelle officielle, fondit sur Luxembourg, le surprit,
lui tua beaucoup de monde. S'il et vaincu, il biffait le trait.

Le roi, en s'arrangeant avec le peuple riche, le peuple banquier, qui
soldait la coalition, avanait fort la paix. Il avait frapp l'Espagne
chez elle, en Catalogne, l'Empereur chez lui,  Vienne mme, par les
protestants de Hongrie qu'il animait. La paix s'accomplit par deux
trahisons (6 fvrier 1679):

_L'Empereur trahit l'Allemagne_, ne rclame pas les villes impriales
d'Alsace, ni les passages du Rhin. La Lorraine nous resta encore.
Enfin l'Empereur laisse le roi forcer la basse Allemagne de
satisfaire la Sude.

_Le roi trahit la Hongrie, la Sicile._ L'abandon de Messine se fit
avec les plus odieuses circonstances. On rassura les habitants, on
promit, on jura de rester. Un matin, on s'embarque. Tout le peuple
accourt au rivage, veut partir avec nous. On part, et, sans traiter
pour eux, sans rien stipuler pour leur grce.--La Hongrie fut trahie
de mme. Quand ce peuple intrpide poussa  ce point Lopold, jusqu'
saisir sa capitale, il se crut fort de l'amiti, des promesses du
grand roi de l'Occident. Au trait, pas un mot pour eux. On les laisse
 la vengeance de l'Autriche, comme Messine aux supplices espagnols.

L'Europe se tut et admira. Dans son grossier matrialisme, elle vit le
roi, vainqueur de l'Espagne, qui gardait la Franche-Comt, Cambrai,
Valenciennes. Elle vit ses dernires campagnes, ses grands siges, sa
fermet  maintenir les conditions qu'il avait tout d'abord
poses.--Elle ne vit pas qu'il reculait sur les deux choses qui
avaient t son principe au dbut:

1 _L'intrt commercial, industriel;_

2 _La croisade religieuse._

Sous ce dernier rapport, le roi n'avait pu rien. La Hollande restait
le grand asile de la libert de conscience. L'Angleterre, inquite et
exaspre, dsarma ses catholiques, exclut du trne le catholique
York.

Quant  l'intrt du commerce,  cette immense construction de
l'industrie nationale, commence d'un si grand effort, on lcha tout,
pour gagner la Hollande. Les marchandises trangres rentrrent chez
nous pour paralyser nos manufactures. Et, ce qui fut trs-grave,
c'est que les Hollandais obtinrent que le roi ne donnerait _plus de
monopole_, terme obscur pour dire qu'il sacrifiait les compagnies des
Indes orientales et occidentales, que Colbert venait de former.

Notre marine mme, sa cration favorite, si brillante et forte qu'elle
soit, que fera-t-elle maintenant que la haine de la France a
solidement mari les deux marines, jusque-l rivales, d'Angleterre et
de Hollande? Qu'elles combattent d'ensemble, et la ntre est anantie.
(V. 1692.)

Donc, qu'on dresse partout des arcs de triomphe, que l'enflure de
Louvois enfle encore, s'il se peut, qu'on commence la galerie o les
tritons bouffis de Lebrun soufflent la victoire.--La France chme
bientt aux mtiers faits la veille, ne peut se rparer. Le vaincu,
c'est Colbert.




CHAPITRE XVI

LES MOEURS--QUITISME ET POISON--LA BRINVILLIERS--LA VOISIN

1676-1679.


Le roi trne en Europe, non par la force seulement, mais par
l'admiration. Nos rfugis d'Angleterre, Saint-vremont et autres, se
rendent, confessent sa grandeur. Elle clate surtout dans l'harmonie
que cette monarchie, quelles que soient ses misres, prsente 
l'tranger, quilibre par Colbert et Louvois, par la gravit de
Bossuet.

La grande poque de force tincelante, celle de Pascal et de Molire,
est close par la mort du dernier (1664). Racine s'clipse (1676) aprs
_Phdre_. Mais la Fontaine publie ses dernires Fables (1679). Mais
Bossuet est debout, et il soutient le faix du sicle par un livre
imposant, le _Discours sur l'histoire universelle_ (1681). Sous son
abri commence humblement Fnelon, qui, bientt s'levant, va former
avec lui la belle opposition qu'on vit dans Corneille et Racine. Une
noblesse gnrale est dans les choses, tendue sans doute et
emphatique, comme la grande galerie de Versailles. La vraie beaut du
tout, c'est que chaque partie parat conspirer d'elle-mme  l'effet
de l'ensemble, spontanment, de passion. C'est l'effet d'une grande
symphonie, varie  l'infini sur le mme motif, la gloire du Dieu
mortel. Et rien n'y contredit. L'exquise indpendance de tel qui reste
 part (je pense  la Fontaine) n'apparat qu'en nuances dlicates
qui, loin de faire tort  l'ensemble, y mettent la grce, au
contraire, le semblant de la libert.

Que serait-ce si, dans cette noble et suave harmonie, clatait tout 
coup un dsaccord de tons, si de choquantes dissonances, des monstres
de laideur apparaissaient? C'est ce qui eut lieu violemment l'anne
mme de la paix (1679). Mais la chose venait de plus haut. Remontons 
1676,  l'affaire clbre de la Brinvilliers.

Et d'abord, j'avertis qu'on sait mal cette affaire. Il faut que le
lecteur oublie le rcit convenu, et qu'avec moi il suive uniquement
les pices juridiques, en consultant et comparant les factums imprims
et manuscrits que possde la Bibliothque.

Pendant dix ans, une lutte d'intrigue avait eu lieu entre deux
financiers, Hanyvel et Reich, qui se faisaient appeler seigneurs de
Saint-Laurent et de Penautier. Le premier tait receveur gnral du
Clerg de France, place qui valait par an soixante mille livres
(200,000 d'aujourd'hui). Le second devint trsorier de la bourse des
tats de Languedoc. Il enviait la place du premier. Il intressa
l'amour-propre des vques du Languedoc, pour qu'ils l'associassent 
Hanyvel. Mais celui-ci avait pour lui tous les vques du Nord, la
majorit de l'piscopat. Enfin, Hanyvel tant mort subitement (1669),
Penautier succda. Dj deux morts subites l'avaient fait normment
riche.

Ce financier d'glise, homme doux et dvot, demeurait rue des
Vieux-Augustins, fort  porte des Halles, o ses commis prtaient 
la petite semaine. Le peuple, voyant l rouler tant d'or, imaginait
que, dans cette maison, on faisait de la fausse monnaie, de la magie
peut-tre. Dans une descente de justice qui s'y fit, on ne trouva rien
de suspect, sauf une tte de mort, qui tmoignait plutt de la
dvotion de ce bon personnage et des penses pieuses qu'au milieu des
affaires il gardait pour l'ternit.

Il vivait hors du monde et n'avait qu'un ami. C'tait un jeune
officier, mais trs-pieux, le chevalier de Sainte-Croix. Ce militaire
(rellement nomm Godin), btard de grande maison,  l'en croire,
avait t capitaine de cavalerie. Mais depuis, touch de la grce, il
crivait des livres asctiques, _philosophait_ aussi, c'est--dire
cherchait la pierre philosophale.

Sainte-Croix, au retour de la guerre, avait vcu chez un ami, le
marquis de Brinvilliers, avec qui il avait servi. Celui-ci, fils d'un
prsident des comptes, mais devenu homme d'pe, courait le monde et
les plaisirs, ngligeait trop sa jolie petite femme, qu'il avait
cependant pouse par amour. Fille d'un magistrat, M. d'Aubray, elle
avait peu de fortune, mais beaucoup de grce et d'esprit. Elle tait
parente du pieux chancelier de Marillac, le traducteur de
l'_Imitation_. Elle avait remontr  son mari qu'on jaserait peut-tre
de l'amiti de Sainte-Croix. Il ne l'couta pas, exigea, au contraire,
qu'il l'occupt, la consolt. Elle se rsigna. Sa dvotion se mla
d'un plus doux mysticisme. Desmarets, Bona, Malaval, ouvraient alors
la voie de Molinos.

Tous trois vivaient en parfaite union. Quoique la marquise ft
oblige, par les mauvaises affaires de son mari, de se sparer de
biens, elle ne le fut point de corps, vcut toujours bien avec lui, et
lui, il l'aima jusqu' la mort. Le vieux pre de la marquise, moins
tolrant, et ne comprenant rien  la haute spiritualit, s'indignait
de ce mnage, et disait que Sainte-Croix tait un fripon qui
exploitait les deux poux. Il obtint une lettre de cachet pour le
faire mettre  la Bastille.

L, dit-on, Sainte-Croix _philosopha_ avec un autre chercheur du Grand
oeuvre, Exili, que le peuple mdisant disait fabriquer des poisons. La
lgende voulait qu'il et t  Rome empoisonneur en titre de madame
Olympia, reine de Rome sous Innocent X, et que, par ce talent, il et
procur  la dame cent cinquante morts subites dont elle hrita.

La Bastille sembla porter bonheur  Sainte-Croix. Entr gueux, il en
sortit riche. Il se maria, prit htel, laquais, porteurs, carrosses.
Il eut un intendant, outre ses vieux serviteurs de confiance, Georges
et Lachausse, qu'il cda pourtant, l'un  Hanyvel, l'autre  madame
de Brinvilliers, qui le plaa chez les Aubray, ses frres. Chose
bizarre, tout comme Hanyvel, ces Aubray meurent subitement.

Sainte-Croix tait en belle passe. Son ami, Penautier, allait le
cautionner pour acheter une charge dans la Maison du roi. Mais il
devint malade. Penautier s'alarma; craignant qu'il ne mourt, il
envoya chercher des papiers qu'il avait chez lui. Quoique la maladie
ne ft pas longue, Sainte-Croix eut le temps de remplir tous ses
devoirs et fit une trs-bonne fin. Ce qu'on a dit d'une exprience de
chimie o il aurait pri est une fable.

Madame de Sainte-Croix fit mettre les scells. Mais la veuve d'Aubray,
belle-soeur et ennemie de madame de Brinvilliers qu'elle accusait de
la mort de son mari, avait trouv moyen d'adjoindre au commissaire, un
homme  elle, un certain Cluet, sergent de police. Cet observateur
attentif trouva une cassette o Sainte-Croix avait crit: Par le Dieu
que j'adore, je prie qu'on remette ceci  madame de Brinvilliers. On
ouvrit, et l'on trouva des lettres de la marquise, une obligation
souscrite par elle au profit de Sainte-Croix, et de petits paquets o
il tait crit:  M. de Penautier. Ces paquets taient des poisons.

Ce n'tait pas ce qu'on croyait trouver. Les poisons n'taient pas 
madame de Brinvilliers, mais bien les billets doux. Le commissaire
(Picard, celui qui aida  faire brler Morin) fut tout abasourdi de
voir M. de Penautier, un tel homme, tellement compromis. Il remplit
fort mal son devoir, ne recacheta point les paquets, n'crivit pas le
procs-verbal, le laissa crire par Cluet, l'agent de madame
d'Aubray, qui ne pouvait manquer d'crire  la charge de la
Brinvilliers, dchargeant d'autant Penautier. Mme, ce procs-verbal
suspect, on ne le garda pas entier; il en disparut plusieurs feuilles.
La confession de Sainte-Croix avait disparu aussi. Picard dit
bonnement qu'en bon chrtien il l'avait brle.

Penautier, gard par l'glise, l'tait aussi par la magistrature. Il
avait eu la sage prcaution d'y avoir alliance. Il avait mari sa
soeur au fils d'un conseiller au parlement. Le lieutenant civil,  qui
revint la chose, ne voulut ni voir ni savoir l'obligation de Penautier
 Sainte-Croix. Il n'en fit point mention. Cette pice fut nglige et
carte; de plus, falsifie; on en changea la date. On mit 1667, au
lieu de 1669, anne de la mort d'Hanyvel, dont cette obligation et
sembl le payement.

Le laquais Georges avait fui le jour de la mort d'Hanyvel; mais
l'autre, Lachausse, fut arrt, jug. Il avoua qu'il avait empoisonn
les frres Aubray par ordre de Sainte-Croix.--Il varia sur la
Brinvilliers, la dit tantt coupable et tantt innocente.--De
lui-mme, au dernier moment, il commenait  dire ce qu'il savait sur
Penautier. On lui ferma la bouche.

Celui-ci, inquiet, craignant d'tre arrt, achetait dj des tmoins
(_Acte ms. sur son commis Belleguise_.) Il n'en eut pas besoin. Tous
ceux qui avaient agi pour Sainte-Croix avaient disparu comme par
magie. Restait la Brinvilliers. Le financier lui donna deux lettres de
change pour lui faciliter la fuite. Si elle avait eu le courage de
refuser et de rester, on et arrang son affaire. Elle partit, laissa
le champ libre  sa belle-soeur, qui obtint contre elle un arrt de
mort par contumace.

Elle tait rfugie dans un couvent de Lige. Mais la belle-soeur ne
lchait pas prise. La Brinvilliers, malgr sa dvotion, dont elle
difiait le couvent, s'ennuyait fort avec ses nonnes. Elle tait
encore agrable, mondaine au fond, et d'esprit romanesque. Forte dans
sa petite taille et de nature sanguine, elle n'tait nullement
insensible aux tendres impressions. Le jargon doucereux de la dvotion
galante pouvait la prendre. On lui dpcha un exempt agrable et
parleur facile. On le travestit en abb. Il s'tablit  Lige,
l'amusa, l'amadoua de mysticit amoureuse, et, comme elle n'tait
point clotre, la promena hors du couvent. L, tout  coup il se
dmasque. L'ami, l'amant, le directeur se rvle espion et bourreau.
Il la jette dans une voiture, entoure d'archers, la ramne  Paris.

Le pis pour elle, c'est qu'on avait saisi sa confession crite par
elle-mme. L'extrait que nous en avons donne l'ide d'une pice
bizarre et trs-confuse. Elle y met  la suite, sur la mme ligne, des
crimes pouvantables et des purilits, et aussi des choses
impossibles. Elle a brl une maison. Elle a empoisonn son pre et
ses frres. Elle a t viole  cinq ans par son frre (qui en avait
sept). Plus, tels menus pchs de petites filles, etc. Tout cela
ple-mle. Elle note surtout et accentue plus fortement ce qui est
contre la loi canonique et les commandements de l'glise.

Elle avait beau dire qu'elle avait crit dans un accs de fivre.
Elle sentait qu'on ne s'arrterait pas  son dire. Elle s'adressa  un
archer et crut l'avoir gagn. Il lui donna papier et encre, et elle
crivit deux fois  Penautier d'agir pour elle. Ces lettres
n'arrivrent pas, et servirent au procs.

Elle tait fort lgre et se confiait  cet archer, qui la faisait
parler. Penautier, disait-il, est donc intress  l'affaire?--Autant
que moi-mme, et il doit avoir encore plus de peur. Du reste, si je
parlais, _il y a la moiti des gens de la ville_ (et de condition)
_qui en sont_, et que je perdrais; mais je ne dirai rien. Elle le
rpta par deux fois (_interrogatoire ms. de l'archer Barbier, 15 mai
1676_). Il parat, en effet, qu'outre le financier, d'autres personnes
taient intresses  ce qu'elle n'arrivt pas  Paris. Un gentilhomme
vint, tta les archers sur la route, essaya, mais en vain, de les
apprivoiser.

Elle avait fort compromis Penautier, surtout en lui crivant de faire
disparatre un nomm Martin, intendant de Sainte-Croix. Cela forait
la main au prsident de Lamoignon. On jasait fort, le peuple tait
trs-anim. On dut arrter Penautier, dans son intrt mme, pour
avoir l'air d'examiner la chose et pouvoir le blanchir. Mais il
n'avait pas cru qu'on en vnt l, et l'huissier le surprit dchirant
une lettre et tchant de l'avaler. Cet homme intrpide et zl,
servant ses magistrats mieux qu'ils ne voulaient l'tre, le prit  la
mchoire et lui arracha les morceaux (_Procs-verbal ms. de l'huissier
Maison_, 15 mai 1676). C'tait un billet de deux lignes o on
l'avertissait et on lui disait d'aviser en ces maudites
conjonctures. Heureusement pour lui, les juges s'obstinrent  ne
comprendre rien, acceptrent le roman qu'il donna pour explication. On
fit taire les tmoins, et on ne laissa parler que sur la Brinvilliers.

L'accusateur de Penautier, c'tait la veuve de cet Hanyvel mort
subitement en 1669, sept ans auparavant. Les tmoins avaient disparu.
La Brinvilliers pouvait nuire encore. Tandis que Penautier prtendait
avoir peu connu Sainte-Croix, elle disait les avoir vus _mille fois_
ensemble. Il tait trs-urgent pour Penautier (et pour d'autres
aussi) que cette dangereuse langue ft expdie. La difficult, c'est
qu'il n'y avait pas de tmoins srieux contre elle, qu'il fallait que
des juges chrtiens abusassent, pour la condamner, de sa confession.
Elle les tenait par deux cts, d'une part n'avouant rien, de l'autre
leur faisant craindre qu'elle n'accust des gens considrables qui,
mls au procs, les auraient fort embarrasss. On eut ce curieux
spectacle de voir les juges mus et inquiets, cajoler l'accuse, la
prier d'avouer, mais de mourir sans bruit. Que dirait-elle  la
torture? On le craignait. Si on la lui donnait forte, on risquait de
la faire parler tout autrement qu'on ne voudrait. Un seul moyen
restait, l'attendrissement. M. de Lamoignon lui choisit de sa main un
confesseur trs-propre  l'attendrir, un homme mdiocre d'esprit, mais
sensible de coeur, d'ailleurs faible physiquement, qui se fondrait en
larmes, et dont l'motion contagieuse la gagnerait. Il le fit venir et
lui dit ce qu'on voulait: _qu'elle n'tendt pas le procs_, ne parlt
que d'elle-mme.

Ce confesseur, M. Pirot, professeur de Sorbonne, tout neuf  ces
tristes spectacles, et fort effray de la rputation de la
Brinvilliers, trouva que le monstre tait une petite femme aux yeux
bleus, doux et beaux. Nul signe de mchancet. Elle tait adore de
ceux qui la gardaient et qui ne faisaient que pleurer. Elle montra 
M. Pirot une extrme confiance, avoua tout, dit qu'elle avait fait
empoisonner son pre et ses frres. Elle parut navre de sa honte,
surtout pour son mari (alors hors de France). Elle lui crivit une
lettre pleine d'affection.

On ne voit pas qu'elle se repente fort.--Elle croit que _sa
prdestination entranait son arrt_, sans doute aussi son crime.
Voil ce que le confesseur aurait d claircir. Mais le pauvre
docteur, on le voit, tait un scolastique de peu d'esprit, de nulle
pntration. Il et t trs-important de savoir d'elle-mme quel
tait le genre d'ascendant qu'avait exerc Sainte-Croix, quel fut ce
mysticisme dont il faisait des livres. Pour mener  de tels actes une
jeune femme douce et dvote, il fallut, outre la passion, une
perversion de la raison, un garement d'esprit. Les prcurseurs de
Molinos, qui, ds longtemps, avaient une grande action  Paris,
enseignaient que le pch est l'chelle pour monter au ciel. Plus tard
ses successeurs divinisrent le meurtre. La bate Marie d'Aguada crut
se sanctifier en tuant des enfants, faisant des anges. De mme que les
dvots trangleurs de l'Inde, ces molinosistes tuaient pieusement. La
mort morale tant leur perfection, la mort physique tait pour eux une
perfection suprieure, comme allgement de cette vie de misre, un
doux repos de l'me en Dieu.

Du reste, quelle qu'ait t la doctrine de Sainte-Croix, on doit
avouer qu'en gnral le mysticisme, enseignant trop l'indiffrence 
la mort,  la vie, et l'indistinction des deux vies, mortelle et
immortelle, peut fournir aux tentations du crime de meurtriers
sophismes. Il n'est pas sans danger d'exagrer ainsi le nant
d'ici-bas.

Pour revenir, la Brinvilliers, sur Penautier, fut trs-discrte. Elle
dit _qu'elle ne le savait pas coupable_ (sans dire qu'elle le st
innocent). Ayant si bien parl, elle eut le lendemain l'arrt le plus
doux qu'elle pt avoir; elle ne fut pas brle vive comme l'taient
les empoisonneurs, n'eut pas le poing coup comme les parricides, mais
dut tre simplement dcapite avant d'tre brle. On n'osa lui
pargner la question; le public aurait dit qu'on craignait de la faire
parler. Mais on la lui donna douce; en sortant elle put marcher et
demanda  manger. Des gens du plus haut rang taient venus, inquiets
de ce qu'elle aurait dit. La comtesse de Soissons, entre autres
(Olympe Mancini), y envoya. Puis, sachant son silence, elle vint
elle-mme avec des curieux de Versailles, la voir monter au tombereau.
(V. la note sur le rcit du confesseur.)

On assure qu'elle dit, au moment o elle montait l'chafaud: Quoi! il
n'y aura pas de grce?... Et pourquoi, de tant de coupables, suis-je
la seule que l'on fasse mourir? Du reste, elle se rsigna et mourut
dans de grands sentiments de pit.

Bien des gens respirrent aprs l'excution. Ds lors, le silence
tait sr. Pour Penautier, le chevalier de Grammont avait fort
justement tir l'horoscope de son procs: Il est trop riche pour
tre condamn. Il n'avait plus  craindre que les indiscrtions de la
Brinvilliers n'appuyassent la veuve Hanyvel. Celle-ci s'tait d'avance
t crdit par un dplorable trait avec celui qu'elle accusait.
Ruine par la mort de son mari, charge d'enfants, elle avait compos
avec lui. Sur sa promesse de lui faire part dans les profits de sa
charge, elle l'avait elle-mme recommand aux vques. Il l'accablait
d'un mot: Vous-mme m'avez alors accept, appuy! Elle disait
seulement: J'tais pauvre.

Il aurait d, pour son honneur, ayant si peu  craindre, faire clater
son innocence au grand jour d'un jugement public en Parlement. Il
prfra un procs  huis clos, obtint que l'affaire serait voque au
Conseil. Elle y fut promptement touffe, enterre, et Penautier resta
un saint.

Cependant le peuple obstin soutenait que la grande affaire des
poisons n'tait pas claircie. Le Parlement faisait la sourde oreille.
Une chose clata et lui fora la main: la concurrence effronte,
impudente, la bruyante rivalit de ceux qui faisaient mtier du
poison.

Il y avait des maisons connues d'amour et d'aventures, d'accouchement
et d'avortement. Les dames qui les tenaient, obligeantes pour tous les
besoins, avaient par un progrs naturel tendu leur primitive
industrie de l'avortement  l'infanticide, du meurtre des enfants 
celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gnants, puis
concurrents de places, ennemis de cour, disparaissaient. Le mtier
florissait. Empoisonneuses mrites et connues, mesdames la Voisin,
la Vigoureux, la Fillastre, associes  des prtres qui jouaient la
sorcellerie, avaient de grands htels, laquais, suisses et carrosses.

Pour savoir les choses caches, prvoir ou obtenir la mort de ses
ennemis, on s'adressait au diable et on lui disait la messe  rebours,
o une femme nue servait d'autel. Des prtres officiaient ainsi,
Lesage  Paris chez la Voisin, Guibourg  Saint-Denis dans une masure.
Les dupes crivaient la demande, qu'on faisait semblant de brler. On
la gardait, on les tenait par l, on les intimidait et on les
exploitait. La Fillastre possdait ainsi un billet o quatre
princesses ou duchesses demandaient si la mort du roi viendrait
bientt. L'une d'elles, pour retirer ce dangereux crit, s'adressa au
prtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empchaient le
secret.

 l'interrogatoire, ce furent les juges qui plirent. Le premier nom
prononc fut celui d'un prince (Bourbon du ct maternel), le comte de
Clermont, qui aurait empoisonn son frre de concert avec la femme de
ce frre, la noire Olympe Mancini. Celle-ci, avec une Polignac et
autres, avait eu recours  la magie pour perdre la Vallire. Toute
l'histoire des amours du roi aurait tran au Parlement. Le 11 janvier
1680, il lui retira l'affaire, la transporta du Palais  l'Arsenal, o
sigea une commission de gens du Conseil.

Cependant il ne crut pas encore la prcaution suffisante. Il avertit
Olympe. Elle se sauva, ainsi que Clermont. Une fois en pays tranger,
elle fit croire qu'elle n'avait fui que par crainte de la Montespan.
Fable vidente. Celle-ci tait alors fort peu de chose. Le roi aimait
Fontanges et donnait sa confiance srieuse  madame de Maintenon.

Olympe trouva partout sa rputation tablie, l'horreur du peuple, qui
souvent la chassa des villes. On assure qu' Madrid elle empoisonna la
jeune reine d'Espagne, nice de Louis XIV. Service essentiel rendu 
la maison d'Autriche, et qui dut aider  la fortune du fils d'Olympe,
le fameux prince Eugne.

Une autre Mancini, la soeur d'Olympe, duchesse de Bouillon, resta, et
rpondit avec une assurance altire, sachant bien que les juges
seraient respectueux. Ensuite, cependant, elle crut sage de quitter la
France.

Le duc de Luxembourg, le spirituel et vaillant bossu, fort dprav,
qui avait l'me comme le corps, fut accus et ne s'en alarma gure. On
avait trop besoin de lui. Il passait pour le seul qui pt succder 
Turenne. On ne frappa que son intendant.

On crut donner le change au public sur la gravit de l'affaire en
laissant jouer une pice o Vis et Thomas Corneille mettaient en
scne une _Madame Jobin_, intrigante, mais non sclrate. On la joua
quarante-sept fois de novembre en mars, jusqu' l'excution de la
Voisin. Personne n'y fut pris. On savait bien que la vraie comdie,
honteusement tragique, se jouait entre les robes noires  l'Arsenal.

L'homme qui dirigeait l'affaire, la Reynie, lieutenant de police,
mettait au premier plan les farces des jongleurs, revenait aux procs
de sorcellerie, clos par le chancelier en 1672. Un jeune matre des
requtes osa le remarquer, dit: Le Parlement ne reoit pas ce genre
d'accusation. Nous sommes ici pour les poisons.--Monsieur, dit la
Reynie, j'ai mes ordres secrets.

Le diable, mort et enterr, ressuscite ici  propos pour sauver les
seigneurs, les prtres. On brla quelques misrables, la Voisin, la
Vigoureux. Les autres chapprent. Les prtres Lesage et Guibourg
(quoi qu'on ait dit) ne furent pas excuts.

Nous entrons dans l'poque sainte o le prtre n'est jamais coupable.
Sauf tel cas, tonnamment rare, public, et de flagrant dlit, le roi
ne punit plus, tout est enfoui, cach. Le chef lui-mme de la justice,
le chancelier, expliquera plus tard qu'il n'y a point de justice pour
le prtre. Si le crime n'est pas trop public, on doit seulement _le
mettre hors d'tat d'en faire d'autres_, non le poursuivre et le
punir. (_Correspond. admin._, II, 519.)

L'glise juge l'glise. Le prtre, cit devant un tribunal de prtres,
celui de son vque, peut fuir (IV, 297), ou est soustrait aux
procdures publiques. Souvent aussi, l'affaire est porte au Conseil
du roi. Des deux cts, mystre, arbitraire insondable, le plus
tnbreux inconnu.

Le bon et savant Mabillon, dans sa rclamation si modre, mais
d'autant plus accusatrice, n'a que trop fait connatre la justice
d'glise. Elle tait ou nulle ou atroce. On ne voulait que la nuit ou
l'oubli. L'un, impuni, aprs un peu de jene et de pain sec, tait
plac au loin dans une cure de village o il recommenait. L'autre
disparaissait. Dans quelque couvent loign o on ne savait rien de
l'affaire, on excutait l'ordre, en le descendant aux basses-fosses.
Sans travail, sans lumire dans ces tnbres immondes, il devenait
comme une bte, horreur du frre convers qui lui jetait son pain par
un trou.

Le monde de la Grce, du fantasque arbitraire, qui a destitu la Loi,
qui trne et qui triomphe aux dorures, aux peintures, aux glaces de la
Grande galerie et leurs cent mille lumires, a pour base obscure les
prisons d'tat. Celles-ci, trop lumineuses encore, ont au-dessous un
enfer plus profond, le noir _in pace_ de l'glise.

       *       *       *       *       *

Je m'tonne fort peu de voir l'horreur et la frayeur qu'prouvait
l'Angleterre pour ce systme trange. Elle frmissait de sentir autour
d'elle et sous elle gronder ce monde de la nuit. Mme avant la paix
gnrale, ds que le roi eut bris la ligue en dtachant la Hollande,
il se trouva redoutable pour tous. L'Angleterre le voyait venir
menaant, corrupteur, achetant Charles II et les ennemis de Charles
II, gtant et pourrissant ses lords par les Jsuites, et prparant un
nouveau roi.

Trois ou quatre ans avant les premires dragonnades, vers 1677,
s'organisrent en France les nombreuses maisons o l'on jetait les
filles protestantes. La plus barbare mesure de la perscution,
l'enlvement des enfants, fut rvle ainsi dans son immense
extension. Nos voisins purent comprendre qu'en ce systme, ce n'tait
pas l'tat seulement, mais la famille qui tait menace. On compta
bientt une foule de ces couvents-prisons. Dans celui de Paris, sous
les yeux du public, on employait toutes les sductions de la douceur.
Mais les autres, au loin, furent des maisons de force pour dompter les
rebelles. Les parents, sur tous les rivages d'Angleterre, abordaient
perdus, dsols pour toujours. Cela parlait assez. La piti, la
terreur, agitaient tout le peuple. Partout, dans les rues, les _cafs_
(trs-rcemment crs), vous auriez rencontr des figures sombres, de
petits groupes conversant  voix basse, discutant, prparant les
moyens de la rsistance.

_Vaine_ panique, dit-on. Pourquoi _vaine_? On la juge telle, parce
qu'elle empcha ce qu'elle craignait. L'Angleterre fut comme un
taureau que le loup vient flairer la nuit. Il frappe de la corne au
hasard et frappe mal; mais ses coups fortuits, qui montrent sa force
et sa fureur, donnent  penser  l'assaillant.

Grande est ici la lgret des historiens. Ils affirment d'abord que
le _complot papiste_ fut une fable. Puis ils prouvent eux-mmes qu'on
ne peut affirmer, l'accus principal ayant eu le temps de brler ses
papiers. Dans le seul qu'il ne brla pas, ce Coleman, secrtaire de la
duchesse d'York et des Jsuites, demande secours  la Chaise pour
_frapper le plus grand coup_ qu'ait reu le protestantisme.

Le complot trs-rel fut la trahison des deux frres, Charles II,
Jacques II, qui, vingt-cinq ans durant, annulrent l'Angleterre ou
mme la vendirent  la France. L'htel d'York, le centre des Jsuites,
fut une manufacture de tratres.

Mais, dit-on, les Jsuites condamns protestrent de leur innocence.
L'accusateur Bedloe, qui meurt de maladie, _jure aussi en mourant
qu'il a dit vrit_. Qui croirai-je? Je suis habitu, dans les procs
anglais,  voir jurer ces Pres, et contre des choses prouves. Ils
jurrent sous lisabeth. Ils jurrent sous Jacques Ier. Il n'en durait
pas moins, pour les dmentir, au milieu de Londres, le monument de la
trop certaine Conspiration des poudres. (V. plus haut.)

Ici les preuves taient moins sres; l'Angleterre et mieux fait de ne
point les frapper. Mais elle fit trs-bien de dsarmer les
catholiques. La funbre et terrible procession qui exalta le peuple
autour du juge assassin, cette grande machine populaire eut un effet
immense pour le salut de l'Angleterre. La lueur des flambeaux claira
le dtroit et la France jusqu' Versailles. Elle montra l'unit d'un
grand peuple, immuablement protestant.




CHAPITRE XVII

CONQUTES EN PLEINE PAIX--FONTANGES--ASSEMBLE DU CLERG

1679-1682


La sant de Louis XIV, que le journal des mdecins nous rvle d'anne
en anne, rflchit les variations de sa vie politique. Chancelant,
maladif, l'anne de la reculade, il semble jeune et fort  la
triomphante paix de Nimgue.

Il ne mnage rien, ni la cour, ni l'Europe. Il reste arm quand les
autres dsarment, violente l'Espagne et l'Empire. Il dpense cent
millions en pleine paix, rase Versailles pour le refaire, btit par
toute la France. On s'tonne, on frmit de voir ce pnitent, ce roi du
jubil, relanc,  quarante et un ans, en pleine jeunesse. Colbert est
constern, et dsespre. La Maintenon aussi, qui croyait le tenir. La
Montespan plie, cde au temps. Elle est force d'accepter la
Fontanges.

Sans cette enfant, qui aurait profit du dclin de la Montespan?
peut-tre la Soubise. La Fontanges, rousse comme celle-ci, plus
brillante et plus jeune, remplit l'entr'acte que l'autre remplissait
frquemment dans les couches de la Montespan. Cette Soubise n'tait
pas fire; elle ne voulait que de l'argent, enrichir son mari. Elle
n'avait d'enfants qu'avec lui, et point avec le roi. Il n'allait pas
chez elle, mais elle chez lui, et la nuit. Aux plafonds de l'htel
Soubise, elle a fait peindre dans l'histoire de Psych ce beau
mystre. Mande au moment du caprice, attendue par Bontemps qui la
menait, elle se levait d'auprs de son mari, dormeur heureusement, le
premier ronfleur du royaume. Une fois, ainsi presse, elle ne trouvait
pas ses pantoufles, cherchait sous le lit, ramonait. Le mari dit en
songe: Eh! mon Dieu! prends les miennes! Et il continua de ronfler.

Revenons  l'astre nouveau. Monsieur s'tant remari  une Bavaroise,
cette princesse, laide et spirituelle, eut une petite cour de filles
et dames o venait fort le roi. Les la Feuillade, intelligents, y
placrent leur parente, une petite Limousine, la Fontanges, vierge,
jolie et sotte, avec un minois triste d'enfant boudeur. La Montespan
en fit galamment les honneurs, parla au roi de cette muette idole, de
ce bijou de marbre.  une chasse, elle fit plus, la fit approcher du
roi, la caressa et en fit l'inventaire, vantant ses beauts une  une.
En la livrant ainsi, elle croyait la tenir, la renvoyer bientt. Mais
la petite n'tait pas simplement sotte, elle tait absurde et folle,
ne disait rien que de travers. Cela piqua le roi. Elle tait vraiment
neuve, trs-exactement belle et de la tte aux pieds. Ce qu'on
n'attendait pas, c'est que, ds le lendemain, il n'y eut plus
d'enfant. Elle fut insolente, colre, cynique, menant les gens bride
abattue. Un avis pieux lui tant venu de la personne que le roi
estimait le plus, de Madame de Maintenon, elle dit brutalement:
Est-ce qu'on quitte un roi comme on laisse tomber sa chemise?

Le roi prit la poupe au srieux, la fit duchesse (1679), l'imposa 
la reine. Partout elle piaffait et cavalcadait prs de lui, souvent en
homme, avec de folles plumes au chapeau. Une fois, revenant de la
chasse, par un vent frais, elle jette son chapeau, et se fait serrer
sa coiffure de rubans sur le front. Ce sans-faon bizarre du petit
page devant toute la cour, c'tait effront et piquant. Le roi en fut
ravi et la voulut toujours ainsi. La mode en vint partout. Les plus
grandes dames du monde s'affublrent de cette coiffure. Dj elles
avaient copi les robes indcemment ouvertes et flottantes o
s'talaient les grossesses de la Montespan.

Le roi avait mont une maison  la Fontanges, lui donnait cent mille
cus par mois, et autant en cadeaux. Lui-mme, il avait augment
toutes ses magnificences, avait repris les draps d'or, les plus
brillants costumes. Il btissait de tous cts. La cour ne tenait plus
dans le petit Versailles. On le refit immense. On commena ce btiment
sans fin, prolong sans mesure, qui est rest dcapit, n'ayant pas
le couronnement qui devait en relever la platitude. On commena,
derrire, les Ninives et les Babylones des monstrueuses casernes o
s'entassrent les ministres, tout l'attirail de cour et de
gouvernement, commis, valets, gardes, chevaux, voitures. Trois cents
millions d'alors (douze cents d'aujourd'hui).

On pourrait appeler cette poque l'_avnement des pierres_. La France
s'entoure d'une ceinture de trois cents forteresses. La guerre a
commenc en ce sicle par Gustave-Adolphe, qui supprime les armes
dfensives. Et voil qu' la fin on donne une cuirasse  la France.
OEuvre immense, en beaucoup de points tout  fait inutile. De telles
barrires ne parent pas les grands coups. Elles n'arrtrent jamais
les Gustave, les Turenne, les Frdric, les Bonaparte. On prodigua 
cela le gnie de Vauban, et l'argent, et les hommes. Louvois imagina
de faire faire les tranches des places de Flandre par des paysans du
voisinage qu'on amenait  coups de bton, qui travaillaient gratis,
sans nourriture, et mouraient  la peine.

Parmi ces violences, ces dpenses, ce _crescendo_ d'enflure et
d'orgueil diaboliques, la conversion du roi avanait fort. Madame de
Maintenon y travaillait quatre heures par jour. Il dlaissa Fontanges.
Spare de lui par ses couches, elle le fut bien plus encore par sa
dcadence rapide. Rien de plus fragile que ces blondes blouissantes.
Elles doivent souvent leur clat au vice du sang. On le vit plus tard
par la Soubise, qui mourut de scrofules, dcompose et gte jusqu'aux
os. La Fontanges fondit bien plus vite. Changement  vue et
effrayant. Hier, l'aurore, le printemps et la rose. Aujourd'hui un
cadavre. Elle demanda elle-mme  se cacher  la campagne, ce que le
roi lui accorda de bon coeur.

 qui profiterait cette rvolution?  la Montespan? Grand fut
l'tonnement quand on vit que le roi ne la visitait plus qu'un court
moment aprs la messe, et non plus aprs son dner.

Les meilleures heures du roi, son repos, de six  dix heures du soir,
taient pour madame de Maintenon quatre grandes heures d'interminables
conversations. Personne en tiers; tous deux assis. De l,
invariablement, elle l'envoyait coucher prs de la reine. Il redevint
un vrai mari, au bout de vingt ans de mariage.

Conversion difiante. Et cependant, celle qui y avait le plus
travaill en dessous, la premire dvote de France, madame de
Richelieu, n'en fut point satisfaite. Elle souffrit plus que personne
de l'ascendant exclusif, absolu, de sa protge Maintenon. Elle se
ligua avec la dauphine. En vain. La Maintenon n'en pesa que davantage,
leur rendit de mauvais offices, et le chagrin les emporta bientt.

La cour avait chang d'aspect. Tout devint morne et ennuyeux, mais
tendu en mme temps, contraint, serr. On craignit de marquer et
d'avoir de l'esprit. Le roi, n'ayant plus d'amusement de femmes,
devint plus pre. Il mangea, but beaucoup (_Journal des mdecins_).
Circonstance grave qui explique en partie sa violence, sa politique 
outrance, ses actes provoquants contre toute l'Europe, sa guerre au
pape, sa guerre aux protestants.

Le roi, de plus en plus, est l'_vque des vques_. En revanche,
ceux-ci sont des rois.

L'vque exerce alors des pouvoirs trs-divers. On le voit par une
lettre curieuse de l'vque de Lodve (1673, _Corr. admin._, IV, 101).
Non-seulement il fait communier de force des seigneurs catholiques,
non-seulement il travaille vigoureusement  la conversion des
huguenots, mais il arrange tous les procs civils. Il encourage,
dit-il, l'industrie, relve la manufacture des draps de Lodve, etc.

Et d'autre part, le roi semble une sorte de patriarche: 1 Il nomme
les vques; 2 il rgle leurs assembles (1674); 3 il se constitue
pour ainsi dire _vque intrimaire_; dans les vacances, il peroit
les revenus, nomme aux bnfices; c'est ce qu'on appelait sa rgale,
tendue alors  tout le royaume; les fruits en taient appliqus 
acheter des mes protestantes.

Rsistance d'Innocent XI (janvier 1681). Il excommunie ceux que le roi
nomme aux bnfices. On lui lche le Parlement, qui, trop heureux de
sortir du silence, donne arrt contre _certain libelle qu'on attribue
au pape_ (31 mars).

Le roi n'tait pas sans scrupule. Il affermit sa conscience en
frappant l'hrsie. Il accueillit le conseil des intendants et des
Louvois qui proposaient d'exempter de logements militaires les
convertis, et d'en surcharger les obstins (11 avril 1681). _Premier
essai des dragonnades_. L'effet fut terrible aux familles. Dans les
scnes honteuses, hideuses, de ces violences de soldats, on cachait
surtout les enfants, ou on les faisait fuir. Nouveau coup le 17 juin:
_Permis aux enfants de sept ans de quitter leurs parents et de se
convertir._ Mesure dnature qu'inspira (chose bizarre) une motion de
nature. Fontanges mourut le 15 juin. Elle voulut voir encore le roi.
Il y consentit  grand'peine, mais l'impression fut forte; le baiser
du cadavre, cette image effrayante de la mobilit du monde, remua sa
conscience, et, comme expiation, il fit sa cruelle ordonnance, plus
cruellement interprte, pour ravir les petits enfants.

La rclamation de Colbert fit suspendre les dragonnades. Mais madame
de Maintenon, flattant les tendances du roi, se dclara contre Colbert
et appuya Louvois. Une ordonnance trange dclare _qu'on s'est tromp
en croyant que le roi dfend de maltraiter les protestants_ (4
juillet).

L'enthousiasme catholique monta au comble, lorsqu'en octobre, le
nouveau Thodose alla rendre au vieux culte la cathdrale de
Strasbourg. La grande ville luthrienne du Rhin, trahie, vendue,
terrifie, fut enleve  l'Empire, et complta la conqute de
l'Alsace, continue pleine de paix. Nos tribunaux avaient, par simple
arrt, conquis quatre-vingts fiefs de Lorraine et dix villes
impriales, plus le comt de Montbliard.

trange politique. Il irritait l'Allemagne et voulait pourtant la
gagner. Par des traits d'argent, il croyait acheter l'Empire et
s'assurait des lecteurs de Bavire, Brandebourg et Saxe, pour la
prochaine lection.

La victoire des victoires et t de dompter le pape. Par un curieux
renversement des choses, ce pape tait soutenu des jansnistes, ne les
hassait point, et lui-mme sentait l'hrsie. Belle prise pour le roi
orthodoxe, qui la frappait partout. Il semblait le vrai pape. Les
Jsuites taient pour lui et mconnaissaient Rome. Un moment, tout fut
gallican.

Le 9 novembre 1681, Bossuet ouvrit l'assemble du clerg. Son discours
loquent porta, au fond, sur un point o il tait sr de persuader:
Que saint Pierre ne fut que _le premier entre gaux_, que sa chute
n'empcha pas l'unit de l'glise, qu'elle est surtout dans les
vques.--Le roi leur rend hommage en consentant que ceux qu'il nomme
aux bnfices soient pralablement examins par eux. L'assemble est
touche, et,  son tour, elle cde sur la question d'argent, le laisse
percevoir les revenus des vchs dans les vacances.

On en ft rest l; mais le grand citoyen Colbert insista pour faire
dmentir au clerg ses principes papistes de 1614. Bossuet dressa les
_quatre articles_ (depuis si longtemps prpars): 1 le pape ne peut
rien sur le temporel; 2 il ne peut rien contre les dcisions des
conciles; 3 ni contre les liberts des glises nationales; 4 ses
dcisions, non sanctionnes par l'glise, peuvent tre rformes.

Systme hybride qui mle la raison au miracle, la sagesse de
discussion  ce que les croyants nomment eux-mmes la folie de la foi.
Pur expdient politique. Que sert de marchander en pleine posie? La
rhtorique de Bossuet ne change pas le point de dpart. Le
christianisme est un miracle: le salut de tous par un seul. Son
gouvernement aux ges barbares se posa hardiment comme incarnation
monarchique, l'idoltrie d'un chef inspir aux choses de Dieu.

Maintenant o commencent, o finissent les choses de Dieu? La
distinction du spirituel et du temporel est impossible. Tout relve de
l'esprit. Rien dans les intrts civils qui ne soit spirituel, rien
dans les choses politiques. Celles-ci directement influent sur les
ides morales et les tendances religieuses. L'tat est l'accessoire,
la dpendance de l'glise. Si l'tat n'est glise et pape, il est le
serf du pape et ne s'en affranchit que par accs, par petits efforts
ridicules, pour retomber bientt dans son servage.

Dix ans ne se passrent pas sans que Bossuet ne se trouvt abandonn
du roi et des vques. Pour que l'glise de France se soutnt dans
cette fiert contre Rome, il lui et fallu accepter une rforme dont
elle tait incapable. Elle demandait des svrits contre les
protestants, n'en exerait pas sur elle-mme. Bossuet obtint seulement
qu'une commission serait nomme pour examiner _les principes relchs
des casuistes_. Ceci semblait menacer les Jsuites. Mais qui pouvait
se dire exempt de tout reproche? qui n'avait t _relch_ dans les
choses de direction? Bossuet lui-mme s'tait montr trs-faible dans
le jubil Montespan. Madame de Maintenon parle de sa complaisance avec
une violence trange.

Les Jsuites allaient plus loin, trop loin, l'attaquaient sur les
moeurs.

Ce grand homme, qui remplit le sicle de son labeur immense, a
merveilleusement prouv qu'il vcut dans une sphre haute. Cette
noblesse, cette grandeur soutenue, tmoigne assez pour lui. Suivons
ici, pas  pas, M. Floquet, son excellent historien.

Bossuet, lorsqu'il tait doyen de Metz, venait parfois  Paris, et
descendait chez un abb. Il y vit un jour une dame attache  Madame
(Henriette), qui tait venue en visite avec sa nice, une enfant de
dix ans. Celle-ci tait une petite merveille, dj lettre et
distingue. Bossuet s'intressa aux progrs de la jeune fille, qui, de
bonne heure, fut une savante; elle aimait, admirait et protgeait les
vers latins.

Mademoiselle Gary (c'tait son nom) tait fille d'un notaire au
Chtelet, qui lui avait laiss le petit fief de Maulon (prs
Montmorency), d'o elle tait appele mademoiselle de Maulon. Elle
habitait la maison patrimoniale de sa famille, prs des Piliers des
Halles. Elle avait aussi hrit de son pre un tal  la Halle aux
poissons. Place lucrative, mais sujette  un litige fatal qui dura
trente annes. Elle croyait avoir le droit d'obliger les marchands
forains d'apporter et vendre leur poisson  cet tal. Ils niaient ce
droit.  vingt-deux ans elle voulut l'exercer, et leur fit procs.
Elle tait sur le pied d'une protge, ou comme d'une fille adoptive
de Bossuet (alors prcepteur du Dauphin). Le lieutenant de police lui
donna raison; mais l'autorit rivale, l'Htel de Ville, lui donna
tort. Elle ne lcha pas prise. De tribunal en tribunal, elle plaida
toute sa vie. Ds 1682, les frais normes l'obligrent d'emprunter
quarante-cinq mille livres, que Bossuet lui fit prter sous sa
garantie. Il parat qu'elle avait peu d'ordre. Il fallut plus d'une
fois qu'il en payt les intrts, qu'elle ne pouvait solder. Cette
misrable affaire durait en 1705. On la poursuivait alors pour
remboursement, et Bossuet, voulant lui sauver quelque chose, intervint
et se porta aussi comme crancier pour certaines sommes qu'il lui
avait avances. Rien de plus innocent que tout cela, rien de plus
public. De Germigny, ils crivaient ensemble  leur amie, l'abbesse de
Farmoutiers, ne craignant nullement de tmoigner, par ces lettres
frquentes, les long sjours qu'elle faisait dans cette terre auprs
de Bossuet.

En 1682, elle avait vingt-sept ans, Bossuet cinquante-cinq. Malgr
cette grande diffrence d'ge (de prs de trente ans), on comprend
l'avantage que les Jsuites purent tirer de la chose. Les rises
sournoises qu'ils firent du contraste des deux procs, de la grande
lutte gallicane, et de l'affaire de la Halle aux poissons. Ils ne
dirent pas en face de Bossuet le mot mchant qu'on cite, mais le
dirent par derrire: M. de Meaux n'est ni jansniste, ni moliniste;
il est Mauloniste.

Louis XIV, qui n'aimait nulle grandeur que la sienne, put accueillir
ces insinuations. Elles expliquent peut-tre pourquoi il se dispensa
de reconnatre l'obligation qu'il avait  Bossuet pour l'ducation de
son fils, le laissa simple vque, tandis que le jeune prcepteur de
son petit-fils, Fnelon, quoique peu agrable au roi, eut l'archevch
de Cambrai, qui le fit prince d'Empire.




CHAPITRE XVIII

MADAME DE MAINTENON--EXCUTION MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS.--MORT DE
COLBERT.

1683


Le roi, en 1683, fut doublement mancip,--veuf,--et soulag de
Colbert.

Il lui pesait, le forait de compter, parlait toujours d'quilibrer
les dpenses et les recettes. Dans son long ministre de vingt annes,
il avait pass par deux phases: la premire, o il essaya de subsister
du revenu; la seconde, o tran, forc, il emprunta et mangea
l'avenir. Nous avons vu ce moment dcisif o le roi lui signifia qu'on
pouvait se passer de lui (1671).

 la paix de Nimgue, o sa plus chre ide fut sacrifie, il esprait
du moins, s'il n'augmentait la richesse, diminuer la dpense.--Il
allge un moment l'impt, et cependant rembourse 90 millions. Mais le
roi en dpense 100.--Plus d'espoir dsormais, et nul moyen de
s'arrter. Le mot de Richelieu en 1626, en 1638: On ne peut plus
aller, c'est celui que Colbert, aprs tant d'efforts, d'espoir tromp,
dit  son tour: _On ne peut plus aller._

Entre lui et le roi, la lutte tait sur toute chose; en btiments, il
condamnait Versailles; en religion, il soutenait les industriels
protestants.--Le roi partant avec Louvois, en 1680, pour visiter la
Flandre, Colbert n'osa le laisser seul et le suivit. Surcharg de cinq
ministres, il emportait la monarchie.  la fatigue, le roi ajouta les
dgots. Colbert revint malade; on put prvoir sa mort.

L'autre anne, autre coup. Le rpit des dragonnades, qu'il obtint le
10 mai, est violemment dmenti par le roi (4 juillet). La balance,
dcidment, incline vers Louvois.--Quel poids nouveau s'y joint?
l'influence de madame de Maintenon (V. sa lettre du 4 aot).

Le roi tua la reine, comme Colbert, sans s'en apercevoir. N'ayant plus
de femme qu'elle, il l'emmena, par une grande chaleur, dans un long et
fatigant voyage. Elle tait replte, toute ronde, fort molle. Au
retour, elle mourut (30 juillet 1683). Madame de Maintenon la quittait
expire et sortait de la chambre, lorsque M. de la Rochefoucauld la
prit par le bras, lui dit: Le roi a besoin de vous. Et il la poussa
chez le roi.  l'instant, tous les deux partirent pour Saint-Cloud. La
dauphine voulait tre en tiers. Pour la consigner, on lui envoya
Louvois, qui lui dit que le roi entendait qu'elle soignt sa
grossesse. Les mdecins,  l'appui de cet ordre, la saignrent et la
tinrent au lit.

Ainsi, tte--tte absolu. D'abord, madame de Maintenon, ne sachant
pas la vraie mesure du chagrin du roi, pleurait ou faisait semblant.
Mais il l'en dispensa. Aprs deux ou trois jours, il l'emmena 
Fontainebleau, la plaisantant sur cet excs de douleur. La dauphine
s'y trana. Trop tard. La place tait prise. Le grand appartement de
la reine, qui lui revenait, tait dj occup. Une autre, au bout de
cinq jours, couchait dans le lit de Marie-Thrse oublie.

Pas un mot l-dessus dans aucun historien. Les ntres baissent les
yeux devant ce mpris des convenances. Les ennemis eux-mmes, les
satiriques de Hollande, ne relvent pas le scandale.

Jamais le roi ne sut se contenir. On l'a vu,  la fameuse nuit de
Compigne (1668), braver, non la dcence seulement, mais l'tiquette,
et coucher dans un galetas. On l'a vu, au raccommodement du jubil,
devant des dames vnrables, faire l'clipse hardie dont la Montespan
fut enceinte. Nul mnagement, nul dlai. La tradition convenue sur la
dlicatesse de ce temps est entirement dmentie par les faits. Les
misres de la digestion, le plaisir animal (je ne dis pas l'amour)
n'observaient nul mystre. Les besoins physiques s'talent avec une
complaisance insolente. Madame, princesse allemande, est fort
embarrasse de cette libert trange o l'on ne cache nul acte de
nature.

Le jene et la saigne rpte quatre fois par an ne suffisaient pas 
contenir les moines dans le clibat (V. Eudes Rigault). Dira-t-on que
Louis XIV,  force de sobrit, put changer de vie tout  coup, rester
deux ans dans un austre veuvage? Je vois au contraire chez ses
mdecins, que, dans ces deux annes, il tait devenu encore plus grand
mangeur, faisait trois repas de viande par jour et buvait son vin pur.

Madame de Maintenon tait fort trouble, dit sa nice. Elle avait des
vapeurs, et rien ne la calmait. Je le crois bien. Personne, quel que
ft le respect, ne pouvait se mprendre sur sa situation. Si elle ne
se ft dvoue, madame de Montespan et l'adultre revenaient
infailliblement. Toutefois, ce changement  vue, cette sainte oblige
brusquement de passer  un autre rle, c'tait chose risible, et non
sans quelque honte. Elle le sentait bien. Elle ne pouvait que
s'abaisser dans cette grandeur qui tait une chute, lever au ciel un
oeil humili.

On l'a peinte, je crois,  ce moment. C'est le grand portrait de
Versailles. Les quarante-sept ans qu'elle avait en 1683 sont finement
dats, surtout par l'ge de mademoiselle de Valois, de six ans, qui se
jette entre ses genoux. Enveloppe habilement, ne montrant que ce
qu'elle veut, elle est mise  merveille, dans une prude coquetterie,
un riche noir, inond de dentelles (est-ce le deuil de la reine?).
Tout est douteux. Elle regarde, ne regarde pas. Elle tient une rose,
pas trop rose, un peu effeuille, dont les tons semi-violets
s'harmonisent fort bien au noir. Elle trne et gouverne (comme reine?
ou comme gouvernante?). Ce qui la relve fort, c'est l'humble
dpendance de la princesse, l'autorit qu'elle a et gardera dans la
famille, d'avoir donn le fouet aux enfants de Louis le Grand.

Elle a la tte assez petite, mais ronde et dcide. Rien de classique.
Jeune, on l'appelait la _belle Indienne_, mais elle dut tre plutt
jolie, une miniature crole  petits traits.

Le point not par Saint-Simon est ici manifeste. Elle avait de la
suite par effort et par volont; mais de nature elle tait variable,
sujette  de brusques revirements. Ce visage-l n'est pas sr. Il ne
rvle en rien la bont, l'intimit douce, l'galit d'humeur. Il
indique plutt un esprit inquiet, mobile, qui dira Oui et Non. Il y a
de l'ardeur dans le regard, mais il est dur, d'une flamme sche qu'on
voit peu chez la femme, parfois chez le jeune garon. Au total, tout
est double. C'est le portrait de l'quivoque.

Plus je regarde cette femme, si peu femme, qui n'eut pas d'enfants,
plus je sens que les misres de ses premires annes, sa situation
serre, touffe, eurent en elle les effets d'un _arrt de
dveloppement_. Elle resta  l'ge o la fille est un peu garon. Elle
n'eut pas de sexe ou en eut deux. De l, une certaine masculinit de
l'oeil et de l'esprit. Elle avait t jusque-l pour le roi un
docteur, un prdicateur. C'tait comme son directeur, dont il faisait
une matresse. La sensualit du sacrilge, du plaisir dans la
pnitence, dont il avait got au jubil, se retrouvait ici. Sous ses
dentelles noires, elle tait le jubil mme.

Ce funbre portrait, l'entre brusque de cette douteuse figure dans le
lit d'une morte, est justement la date de l'explosion du Midi, des
cruelles excutions militaires sur les protestants (1683).

Une averse d'dits perscuteurs les avait mis au dsespoir. Toutes
carrires fermes. La vie mme impossible: dfense de natre ou de
mourir, sinon dans les mains catholiques. Les temples abattus. Ils
conviennent d'aller encore tous une fois prier sur les ruines, et
faire requte au roi (4 juillet). On fait peur aux catholiques d'une
si grande assemble, et on les arme.

L'tincelle part du Dauphin, clate en Vivarais, en Languedoc. Les
protestants arment aussi, on les amuse, on les divise. On ramasse des
troupes. Ceux de Bourdeaux (Dauphin) allaient prier hors de la ville.
Ils voient des dragons qui s'y dirigent. Ils savaient dj comment ces
soldats traitaient les familles; ils ont peur pour leurs femmes,
reviennent, reoivent des coups de feu et les rendent. Voil ce qu'on
voulait, voil le sang vers.

Le gouverneur Noailles contenait jusque-l,  grand'peine, et  l'aide
des gentilshommes catholiques, la violence du clerg. Il se dcida. Il
comprit, en courtisan habile, que cette explosion lui mettait la
fortune en main. Aux ordres cruels de Louvois qui prescrivaient la
_dsolation_, il obit par une excution plus cruelle qu'on ne
demandait (chose avoue dans ses Mmoires, p. 15).--Nombreux
supplices, de Grenoble  Bordeaux. Massacres en Vivarais et massacres
aux Cvennes. Toute une arme dans Nmes, une si terrible dragonnade,
que la ville fut convertie en vingt-quatre heures.

Noailles craignit d'avoir t un peu loin. Il crivit au roi qu'il y
avait bien eu quelque dsordre, mais que tout se passerait en _grande
sagesse et discipline_, et qu'il promettait sur sa tte qu'avant le 25
novembre il n'y aurait plus de huguenots en Languedoc.

Ces lettres apportes au conseil n'y trouvrent plus celui qui, en 81,
avait sauv les protestants des premires dragonnades. Louvois tait
le matre et Colbert se mourait.

Il tait mort de la ruine publique, mort de ne pouvoir rien et d'avoir
perdu l'esprance. On lui cherchait des querelles ridicules.

Le roi lui reprochait la dpense de Versailles, fait malgr lui. Il
lui citait Louvois, ses travaux de maonnerie et de tranches faits
pour rien par le soldat, le paysan, comme si les travaux d'art d'un
palais taient mme chose. Il l'acheva en le querellant sur le prix de
la grille de Versailles.--Colbert rentra, s'alita, ne se leva plus.

Il mourut dtest, maudit. Il fallut l'enterrer de nuit pour lui
sauver les insultes du peuple. On fit des chansons, des _ponts-neufs_
sur la mort _du tyran_. Mot mal appliqu? non. Ce trs-grand homme, en
deux sens  la fois, avait t le tyran de la France.

Tyran par la situation, le temps et la ncessit des choses; tyran par
sa violence dans le bien, et son impatience, par l'emportement de sa
volont.

La guerre et Louvois, le roi et la cour, Versailles, le gaspillage
immense, sont trs-justement accuss. Mais, il y a autre chose encore.
_La situation tait tyrannique._ Colbert btit sur un terrain ruin
d'avance, celui de la misre, qui progresse en ce sicle sans pouvoir
l'arrter. Des causes politiques et morales, venues de loin, surtout
l'oisivet nobiliaire et catholique, aprs avoir ruin l'Espagne,
devaient ruiner aussi la France.

D'avance, Mazarin tue Colbert. L'impt doubl vers 1648, report par
la ligue des notables sur le petit cultivateur, l'obligea  vendre son
champ au seigneur de paroisse. Mais ces champs runis dans une main
oisive produisirent peu. Il y eut sous Colbert famine de trois ans en
trois ans. Pour nourrir aisment les armes, les manufactures,
lui-mme il maintint le bl  vil prix, en dfendant presque toujours
l'exportation, donc, en dcourageant le travail agricole. De 1600 
1700, tout objet fabriqu quintuple de valeur. Le bl seul est trait
comme une production naturelle o le travail ne serait pour rien; on
ne fait rien pour lui; il reste au mme prix. (V. Clment.)

Le mal d'Espagne, la haine du travail, le got de la vie noble taient
de longue date inoculs  ce pays. Colbert roula dans le cercle d'une
contradiction fatale. Il veut _dcourager l'oisif_, dit-il, il frappe
les faux nobles. Par quoi? par l'autorit du roi, du roi des nobles,
qui attirant tout  la cour, _nobilisant_ la nation, la ramne 
l'oisivet. La vie morte et improductive du courtisan, du prtre, de
plus en plus amortit tout.

Cet homme du travail est dvor par trois grands peuples improductifs:
_le peuple noble_, qui de plus en plus vit sur l'tat; _le peuple
fonctionnaire_, que le progrs de l'ordre oblige de crer; troisime
peuple, _l'arme permanente_, normment grossie. Or le roi, tirant
peu ou rien du grand corps riche, oisif, je veux dire du clerg,
Colbert, triplement cras, est forc d'inventer un peuple productif,
de surexciter le travail, en repoussant l'industrie de l'tranger.
Guerre de douanes, et bientt guerre d'armes. Lui-mme, si intress
 la paix, il entre vivement dans la guerre contre la Hollande, et
croit hriter d'elle pour la mer et pour l'industrie.

L'histoire ne peut rien citer de plus grand ni de plus terrible que sa
subite improvisation de la marine. Elle tonne, elle effraye et par
l'normit matrielle, et par la violence morale. Colbert demanda  la
France le plus rude sacrifice qui jamais lui fut demand (avant la
conscription). Je parle du rgime _des classes_, o toute la
population des ctes, enregistre, numrote, reste, dans ses
meilleures annes, disponible et prte  partir, pouvant tre, d'un
moment  l'autre, enleve par l'tat. L'armement des galres, si
prcipit, si cruel (on l'a vu), fait horreur. Les procds de 93, de
Jean-Bon-Saint-Andr, qui sut en quelques mois faire une immense
flotte, la monta, y soutint contre l'Angleterre notre jeune drapeau
rpublicain, ces merveilles de la Terreur font penser  Colbert. Et
les rsultats du ministre ne furent gure plus durables que ceux de la
Convention.

Mme vhmence impatiente dans les rglements de commerce, dans cette
autre improvisation d'une industrie franaise. Il fut justement
indign de voir un peuple ingnieux, et trs-artiste en bien des
choses, attendre et recevoir d'ailleurs tous les produits des arts
utiles. La fabrique n'est pas seulement une production de richesse,
mais aussi une ducation, le dveloppement spcial de telles
facults, de telle aptitude. Un peuple qui ne ferait qu'une chose
serait bien bas dans l'chelle des peuples. Colbert veilla, rvla,
dans celui-ci, une adresse ignore, fit clater ici un art nouveau,
celui surtout qui met le got et l'lgance dans tous nos besoins
d'intrieur, qui relve la vie matrielle d'un noble rayon de
l'esprit.

C'tait beau, c'tait grand en soi. Mais les moyens furent moins
heureux. D'une part, cette industrie naissante, tout d'abord il la
veut parfaite; cette jeune plante qui ne peut crotre que des liberts
de la vie, il l'enserre et l'touffe dans les prcautions tyranniques.
Presque au dbut, ses rglements sont des lois de terreur (jusqu'
mettre au carcan pour une marchandise dfectueuse, 1670).

De cette perfection impose, il esprait autoriser nos produits devant
l'tranger, les faire acheter de confiance. Mais, en revanche, il
empchait la fabrication infrieure de satisfaire aux besoins moins
exigeants des classes pauvres.

On a dit  merveille la grandeur de cette cration industrielle, mais
pas assez sa chute, sa prompte dcadence. Elle prit, et par la misre
gnrale (plus d'acheteurs), et par l'migration (les producteurs s'en
vont mme avant la mort de Colbert). Il assista de ses regards au
dtraquement de l'difice qui bientt allait s'crouler.

Le grand historien de la France pour cette fin du sicle est Pesant de
Boisguillebert. Il ne sait pas les temps anciens, et il a le tort de
croire que les maux datent de 1660. Il n'en est pas moins vridique,
admirable, dans le tableau qu'il fait des misres du pays et des abus
criants qui subsistrent sous Colbert mme. Les trois _Terreurs_ du
fisc (tailles, aides, douanes) y sont en traits de feu. Il faut voir
l marcher par les villages les malheureux collecteurs paysans qui
lvent la taille et en rpondent. Ils n'y vont que d'ensemble, par
bandes, de peur d'tre assomms. Mais on n'arrache rien  qui n'a
rien. Tout retombe sur eux. L'huissier du roi saisit leurs boeufs, le
troupeau du village, puis la personne mme de ces notables
collecteurs; ils sont emprisonns.

Et que de dtails effroyables j'omets! Lisez, entre autres choses, la
mort d'une commune, celle de Fcamp, si intressante par sa pche
hardie de Terre-Neuve, et qui tombe en vingt ans de cinquante  six
baleiniers.

Les _aides_! c'est bien pis. Les commis devenus marchands font une
guerre atroce aux marchands qui veulent acheter le vin au vigneron, et
non  eux. Toute communication est interrompue. Ce qui vient du Japon
ne fait que quadrupler de prix par la distance. Mais ce qui passe ici
d'une province  l'autre devient vingt fois plus cher, vingt-quatre
fois. Le vin d'un sou  Orlans vaut  Rouen vingt-quatre. Le commis,
 lui seul, est six fois plus terrible que les pirates et les
temptes, qu'une mer de quatre mille lieues. La France arrache ses
vignes. Le peuple ne boit plus que de l'eau.

La douane a tu le commerce tranger. Nul marchand n'ose plus se
mettre aux mains d'un receveur qui lui fait un procs, s'il veut, et
n'est jug que par des juges  lui.

Ainsi le peuple, ainsi Colbert, restrent les misrables serfs des
financiers, des fermiers gnraux, des traitants, partisans, plus
puissants que le roi.

Colbert,  son dbut, avait eu le bonheur d'en pendre quelques-uns.

En vain. Ils durrent et fleurirent, et, vers la fin, ils
l'tranglrent,--bien plus, ils firent maudire son nom.

Sous Mazarin, c'tait le chaos absolu. C'est, sous Colbert, un ordre
relatif.

Les vieux abus subsistent, mais avec la force odieuse de l'ordre, que
leur prte un gouvernement tabli.

Sous Mazarin, la France misrable, en guenilles, buvait encore du vin;
mais, sous Colbert, de l'eau.

Les progrs sont des maux. Sous lui, les fermes gnrales ne sont plus
donnes  la faveur, mais  l'encan, au plus offrant, et elles
rapportent davantage. Oui, mais  condition qu'on permette aux
fermiers les rigueurs terribles qui font de la perception une guerre.

Dans son mortel effort, Colbert agit ainsi contre lui-mme. Elle lui
chappe, quoi qu'il fasse, cette France qu'il voulait gurir,
travaille des recors, mange des garnisaires, exproprie, vendue,
_excute_.

L'immense maldiction sous laquelle il mourait, le troubla  son lit
de mort. Une lettre du roi lui vint, et il ne voulut pas la lire:

Si j'avais fait pour Dieu, dit-il, ce que j'ai fait pour cet homme,
je serais sr d'tre sauv, et je ne sais pas o je vais...

Nous le savons, hros! Vous allez dans la gloire, vous restez au coeur
de la France. Les grandes nations, qui, avec le temps, jugent comme
Dieu, sont quitables autant que lui, estimant l'oeuvre moins sur le
rsultat que sur l'effort, la grandeur de la volont.




CHAPITRE XIX

MARIAGE DU ROI ET RVOCATION DE L'DIT DE NANTES

1684-1685


Une chose frappe dans plusieurs des discours solennels qui ouvrent les
assembles du clerg; c'est qu'il se dit _perscut_. Comment? par
qui? je cherche en vain.

Sont-ce les protestants qui le _perscutent_ de leur esprit critique?
Ils n'ont plus gure envie de rire. Ils ne sont plus l'cole qui,
d'Orlans, de Sedan, de Saumur, troublait de ses brocards curs, prtres
et moines. Ils sont graves depuis Richelieu. Leur orgueil est tomb
depuis qu'ils se sont vus dcouronns de leur haute noblesse, des la
Trmouille, des Bouillon, des Rohan. Leurs gentilshommes de campagne ne
dsirent que l'ordre et la paix. Dociles aux gouverneurs, ils les aident
mme  calmer le paysan. Le protestantisme d'alors, dans sa masse
principale, se compose de commerants, d'industriels,--peuple hier,
aujourd'hui bourgeoisie, qui par l'conomie s'est un peu enrichie sous
Colbert. Sans clientles que quelques ouvriers, ils se voient comme
perdus dans la foule catholique, qui envie fort leur petite fortune.
Serr entre les ordonnances qui le frappent d'en haut et les violences
qu'on suscite en bas, ce peuple se fait petit et n'a garde de provoquer,
de _perscuter_ ses tout-puissants ennemis.

Ce mot _perscuter_ reste donc une nigme? non. L'explication est
donne par les plus sages catholiques et les mieux informs, les
gouverneurs, les intendants. Ils tmoignent que, ni pour les moeurs,
ni pour l'instruction, les catholiques ne soutenaient la comparaison
avec les protestants, ni les prtres avec les ministres.

Quelques gnies ne font pas un grand corps; Bossuet et Fnelon, dont
on parle toujours, quelques vques habiles, ne constituent pas le
clerg. Il faut envisager l'ensemble.

L'intendant d'Aguesseau, dans son plan de runion, dit qu'on doit
commencer par la rforme des catholiques. Il dplore l'ignorance du
clerg en Poitou et en Languedoc (Mm. de Noailles). L'intendant
Foucauld (ap. Sourches, II, 315, 323) dit la mme chose, et s'afflige
des moeurs scandaleuses des curs. Le gouverneur Noailles insiste sur
les moeurs honteuses du clerg des Cvennes, sur l'ignorance des curs
de Languedoc, qui prchent fort rarement et sont incapables, dit-il,
d'instruire le peuple ou de soutenir des confrences avec les
ministres. Il demande que les missionnaires rendent compte d'abord 
l'intendant, plus capable que les vques, etc.

Il tait arriv au clerg ce qui arriverait  tout corps puissant qui
aurait pour lui le gouvernement, et qui de plus se jugerait lui-mme,
donc n'aurait rien  craindre. C'est que, d'une part, il serait trop
grand seigneur pour tudier et travaillerait peu. Port-Royal ferm,
l'Oratoire rduit, contenu, il n'y avait de grande cole que
Saint-Sulpice, qui systmatiquement fut mdiocre et prudemment
strile. D'autre part, une classe tellement en crdit, dominante,
opulente, se gnait peu et cherchait son plaisir. Le roi se convertit,
mais l'archevque de Paris, Harlay de Champvallon, ne se convertit
pas. Ses visites pastorales  ses matresses taient la fable de la
ville. La Correspondance administrative montre toute la peine que prit
le roi pour modrer, touffer les scandales, pour maintenir au moins
dans la dcence un corps que ses chefs ne contenaient gure, et pour
arrter, retarder la dbcle de l'glise.

En ce sens, les protestants perscutaient, humiliaient le clerg. Leur
vie serre et rgulire en semblait la satire, et celle mme des
catholiques en gnral. Le grand trait des moeurs de ce temps, la
dvotion galante et la pnitence amoureuse, l'universalit de
l'adultre, distinguaient fortement les deux socits. La grande
France, dvote et mondaine, avait sa bte noire en la petite,
chagrine, austre, qui, sans rien dire, contrastait par ses moeurs,
importunait de son triste regard.

On tait loin de la Saint-Barthlemy, et mme de la guerre de Trente
ans. Pour qu'il y eut une grande perscution, il fallait que beaucoup
de gens y trouvassent leur compte et y eussent leur intrt, enfin que
ce ft _une affaire_.

L'industrie tait malade. Le trait de Nimgue, qui fut la droute de
Colbert, sa mort et la disparition de cette grande volont, avaient
fort branl son difice artificiel. Les villes catholiques, Paris,
Lyon, se plaignaient, accusaient Nmes, les fabriques protestantes,
l'industrie populaire du Midi, et ses produits  bon march.

La noblesse, comble par le roi (quoi qu'en dise Saint-Simon) et
recevant sans cesse, ne se plaignait gure moins. La vie de cour la
ruinait. On n'osait sonder les fortunes, on n'et vu dessous que
l'abme. Le roi, obligeamment, interdit la publicit des hypothques,
qui et mis  jour cette gueuserie des grands seigneurs. Ruins par le
jeu, les loteries, la plupart attendaient un coup du sort pour
remonter. Plusieurs faisaient le sort, au lieu d'attendre, ou en
volant au jeu, ou par la _poudre de succession_. Les plus hauts
mendiaient, au lever, au coucher, dvalisaient le roi de tout ce qui
venait, office ou bnfice. Mais tout cela, des bribes! des miettes!
Ils prissaient, s'il ne tombait d'en haut une grande manne imprvue,
quelque vaste confiscation.

Ce miracle apparut au ciel en 1684. Six cents temples ayant t
dtruits, leurs biens, celui des pauvres, des maisons de charit,
devaient passer aux _hpitaux catholiques_. Les Jsuites surveillaient
ces biens, esprant les administrer. Le P. la Chaise avait des gens 
lui pour chasser, dcouvrir les dbris de ce naufrage, les maisons
clandestines de charit o les protestants continuaient  donner
secours  leurs pauvres. Sa police, l-dessus, en remontrait au
lieutenant du roi, la Reynie (_Corr. adm._, IV, 343). Mais la cour
visait ce morceau. Les Jsuites crurent prudent de demander et faire
dcider que ces biens revinssent, non aux hpitaux, mais _au roi_,
autrement dit  ceux qu'il favoriserait ou qui mriteraient en
poussant la perscution. Sr moyen de la rendre efficace, victorieuse,
irrvocable. Car l'apptit vient en mangeant. Aprs les biens des
temples, ceux des particuliers suivirent. Chacun fut ardent  la
proie. Ce fut un gouffre ouvert, une mle o on se jeta pour profiter
du torrent qui passait, ramasser des lambeaux sanglants.

Amnerait-on le roi aux rigueurs excessives d'une proscription
gnrale? c'tait la question. Quoique peu clair, dj bigot, il
avait des cts honntes, voulait tre honnte homme. Mais sa
conversion mme, qui lui donnait ces ides srieuses, semblait aussi
l'avoir attrist et aigri. On pouvait exploiter cet tat de mauvaise
humeur. Elle tenait fort  sa sant. La table, qui succda aux femmes,
l'avait ruin bien plus vite. Beau encore  Nimgue, rajeuni pour
Fontanges, il est, en peu d'annes, l'homme de bois qu'a peint Rigaud
au solennel portrait du Louvre. Plus de dents. La bouche rentre,
tire par un coin sec, ne s'accorde que trop avec un oeil triste et
aigu, plein de pointes et de petitesses.

Mme avant, des coliques et des ballonnements, les orages des voies
digestives, le rendaient colrique, et il n'entendait que Louvois.
C'est alors qu'il permit, sur un oui, sur un non, ces cruelles
excutions qui mirent en cendres les plus belles villes (1682-1684).
La patience de l'Europe ne le flchissait pas. Partout des bombes,
avec ou sans prtextes. Pour se faire donner Luxembourg, il terrifie
l'Espagne en prtendant rester au faubourg de Bruxelles, il crase de
bombes cette capitale des Pays-Bas. Et il traite de mme la noble
Gnes, un muse de l'Europe. Tout son crime tait son commerce avec la
Catalogne, qui la rendait trop espagnole. Hideuse excution. Ce fut le
ministre mme du roi, le violent commis Seignelay, trs-indigne fils
de Colbert, qui se mit sur la flotte, et jeta quatorze mille bombes
sur une ville sans dfense, ses charmantes terrasses, ses palais et
ses monuments. Le vieux Duquesne,  qui on fit faire cette barbarie,
tout endurci qu'il ft, en tait indign.

C'tait la guerre sans la guerre,--le fort, sans pril,  son aise,
accablant, crasant le faible. On eut piti des Barbaresques mmes,
quand nos bombes, dans Alger, pleuvant sur les mosques pleines de
familles tremblantes,  travers les votes clates, emportant des
pierres et des membres, firent des volcans de chair humaine. Ils
volaient des chrtiens, mais nous volions des musulmans. Nous
achetions partout des Turcs pour nos galres. L'excution d'Alger, qui
se fit par deux fois, n'avait pour but que de montrer  l'Allemagne
quel roi tait Louis XIV, et quel protecteur elle aurait si on le
faisait Empereur.

Il vit ses armes bnies par le succs. Dieu parut dclar pour lui.
Son entreprise injuste sur l'Espagne fut lgitime par l'humble trait
que la Hollande ngocia pour l'Espagne et l'Empire. Le roi garda ses
usurpations, et, de plus, le Luxembourg, au point fatal qui bride et
l'Allemagne et les Pays-Bas, les menace  la fois (trve de
Ratisbonne, 1684).

De l'Angleterre, plus de nouvelles. Elle n'existe plus. Charles II,
qui s'en va, n'a pas un mot pour l'intrt de l'Europe, et pas un pour
l'humanit, pour cette grande foule protestante, qui attend s'il ne
viendra pas du moins une prire en aide aux martyrs.

Cette absence de rsistance et d'intercession mme, cette patience
excessive de tous aurait d adoucir le roi. Il restait triste, amer.
Quels ennuis le maintenaient tel? Sa sant, et sans doute l'ennui
qu'il trouvait dj dans son nouvel intrieur.

Madame de Maintenon tait-elle la femme douce et bonne qui illumine le
foyer d'un rayon de tendre amiti? On l'a suppos. Mais ses lettres
font sentir qu'elle n'avait rien de cela. Elle tait schement,
tristement judicieuse, et, sous formes discrtes, sournoisement
violente. Elle avait de l'esprit, mais un petit esprit imprieux, 
rgler le menu,  diriger dans le dtail. Quant  prendre hardiment le
grand gouvernement,  faire marcher le roi dans une voie de raison, il
lui aurait fallu pour cela un ferme caractre et du courage, se
risquer pour la France et pour l'humanit. Dans sa longue vie
subalterne, elle avait pris des habitudes de dfrence, de prudence
servile (habilement sauves par l'attitude). Elle tait lche, au
fond. Son confesseur, Godet, n'tait pas pour la soutenir en face des
Jsuites. La mdiocrit platement calcule de Saint-Sulpice, dont il
tait, ce juste-milieu ple, et sa grossire finesse, ne la
fortifiaient gure. Elle devait craindre les Jsuites. Nul doute
qu'ils n'eussent prfr une personne tout  fait  eux.

La conscience du roi tait-elle paisible? Il avait une femme strile
(dont la strilit lui comptait beaucoup prs du roi). Les primitifs
casuistes exigent que l'amour conduise  la gnration. Ils y ont
renonc plus tard (V. Liguori). Mais, alors, la casuistique disputait
sur cela, faisait la prude encore. Dans ses garements mmes, le roi
avait suivi la rgle et procr. Ici, converti cependant, prs de sa
vieille amante, n'ayant dans le plaisir de but que le plaisir, il
progressait dans le pch.

Et dans ce pch mme, l'ancien lui restait cher. Celle-ci ne donnant
pas d'enfants, permettait au roi d'enrichir les enfants du double
adultre. Elle en faisait les siens. Le lien entre elle et le roi,
image burlesque de l'Amour, tait le petit boiteux, le duc du Maine,
avorton de malheur, rus bouffon, de Scapin fait Tartufe. Lui-mme se
chargea de chasser sa mre de Versailles, et mrita par la bassesse sa
monstrueuse grandeur. Dans la dtresse du royaume, le roi, pour ses
btards, trouva plus de deux cents millions. Il en fit des princes et
des dieux, glorifia l'adultre, jouit encore de mettre sur l'autel le
fruit du vieux plaisir, de le faire adorer.

Cet endurcissement personnel lui faisait chercher d'autant plus
l'expiation facile des perscutions protestantes. S'il donnait  ses
btards des fortunes scandaleuses, en revanche, il croyait sauver
nombre d'enfants qu'il faisait catholiques. Les moyens les plus
violents furent employs  cette oeuvre pieuse. Beaucoup mouraient.
L'extrme loignement des temples conservs o l'on pouvait baptiser
encore, causa aux nouveau-ns mille accidents cruels. Les familles,
bravant la mer qui rend si dangereuse l'entre de la Gironde, allaient
les porter  Bordeaux, ou bien  la Rochelle. L'hiver fut rude. Ils
prissaient de froid. Un grand peuple se trouva un jour  la porte du
temple de Marennes, ses enfants dans les bras. Hlas! ils taient
morts, plusieurs gels au sein. Une lamentation immense s'leva (il y
avait dix mille mes), tous pleurrent, et les hommes mme. Pas un ne
put chanter les psaumes, et il n'y eut que des sanglots.

Il parat que la chose fut raconte au roi. On lui dit que des
enfants, tirs et disputs entre leurs pres et leurs convertisseurs,
avaient eu des membres arrachs. Il fit donner des ordres pour qu'on
s'adouct en Saintonge.

C'est aux protestants mmes,  leur grand historien, lie Benot, que
nous devons la connaissance de cette hsitation qui fait honneur 
Louis XIV. Les crivains catholiques, au contraire, nous feraient
croire  une duret inflexible qui n'est nullement dans la nature.

Le conseil, sauf Louvois, n'inclinait pas  la violence. Le parlement
de Paris, quelque dompt qu'il ft, avait montr timidement son avis,
en rduisant  de lgres amendes les peines cruelles qu'on lui
demandait. Les intendants n'taient pas d'accord. Deux seulement, je
crois, exprimrent un avis.

L'intendant du Languedoc, d'Aguesseau, ouvrit un plan de conciliation,
le plus hardi sans doute qu'aucun catholique et risqu. Les
protestants n'ont pas rendu justice  cette tentative gnreuse, qui
nuisit fort  son auteur, et lui fit perdre l'intendance du Languedoc.
Dans ce plan, le dogme voil tait rellement immol  l'humanit et
au sentiment fraternel. Une dame de haut rang appuyait. Des mondains
appuyaient. L'vque d'Olron, prlat aimable et tendre aux femmes,
qui ne voulut jamais perscuter, dit aux ministres ce qu'et dit Henri
IV, que d'une religion  l'autre la nuance tait trop lgre pour
valoir qu'on se disputt. Les ministres ne le crurent point. Une foi
pour laquelle leur peuple souffrait tant, et qui dj faisait tant de
martyrs (cinquante ministres aux galres, en une fois) ne pouvait tre
ainsi trahie. Ce plan d'ailleurs, ni Rome, ni le roi, ne l'auraient
jamais accept, ni les gallicans mme. Nicole eut le malheur, en cette
mme anne 84, de publier un livre contre les victimes, fort
d'insolence et faible de raison (V. l'excellente analyse de
Sainte-Beuve dans son Port-Royal). Du milieu des supplices et du fond
des galres, les ministres firent encore un appel  la discussion, et
Bossuet rpondit par un altier mpris  ces hommes livrs aux
bourreaux.

Un grand vnement avait eu lieu qui portait au plus haut la confiance
du clerg et du roi. Charles II tait mort, et, contre toute attente,
le catholique Jacques II, exclu du trne et pourtant soutenu de
l'glise anglicane, tait devenu roi d'Angleterre (16 fvrier 1685).
Ds le premier jour de son rgne, il mendie l'argent de la France. La
grande messe de Pques est pompeusement clbre  Whitehall aprs
cent vingt-sept ans.

Le clerg de France, assembl en mai  Versailles, et se sentant si
fort, si prs d'arriver  son but, tint un langage modr, demanda peu
contre les protestants, mais remercia le roi d'avoir, _sans violence,
fait quitter l'hrsie  toute personne raisonnable_.

C'est ce qui le flattait le plus, d'entraner tout par son ascendant
seul. _Sans violence_, Foucauld, l'intendant du Barn, lui promettait
alors de faire la conversion de ce pays. Les ministres d'eux-mmes
parlaient de se convertir. On lui donna cinq mille volumes de Bossuet
et des dragons. Mais la lecture aurait t trop longue. Tout d'abord,
dans chaque village, les soldats menrent le peuple  l'glise. Mille
outrages dans les maisons. Les femmes fuient aux montagnes; cinq ou
six, serres de trop prs, aimrent mieux prir, se prcipitrent,
furent noyes, brises par les gaves.

Des scnes, moins obscnes peut-tre, mais tout aussi cruelles, se
passaient en cosse. Jacques avait lanc les dragons, trop clbres,
de Claverhouse, contre les puritains. La prire pour le nouveau roi,
exige d'eux, en tait le prtexte. Des femmes, des enfants furent
martyrs. Pour plusieurs, on abrge, on leur casse la tte  coups de
pistolet. Les autres font spectacle. Une fille lie au rocher fut
livre  la mer montante, et jusqu'au bout chanta ses psaumes sous les
yeux d'une foule en larmes qui demandait en vain sa grce (Macaulay).

La tentative de Monmouth, fils naturel de Charles II, et candidat des
puritains, fut, en juin et en juillet, touffe dans des torrents de
sang. Le juge favori de Jacques II, Jeffreys, se vantait d'avoir
excut plus de tratres que l'Angleterre n'en vit depuis Guillaume
le Conqurant.

Un de ces tratres qu'on pendit tait un chirurgien coupable d'avoir
pans un homme. Des filles de dix ans auraient t excutes si les
parents n'eussent donn de l'argent  la reine. Une vieille dame qui
avait sauv un proscrit fut accuse par lui, et (comble d'horreur!)
brle vive.

La situation de la France tait autre. La question religieuse n'y
tait point complique de rvolte. Nulle injustice, nul outrage ne
russissait  lasser la patience de nos protestants. Il tait
difficile de trouver  la perscution quelque prtexte politique. 
cet effet, un pamphlet clrical, assez habile, fut lanc et troubla
fort le roi. On y montrait les protestants comme un grand corps arm
qui et agi d'ensemble sous l'impulsion d'un directoire secret. Rien
ne contribua davantage  le dcider. Il croyait faire une oeuvre et
politique et populaire, dsire de la France. De violentes explosions
d'artisans, mendiants, etc., avaient eu lieu; des bandes, menes par
les curs, avaient dtruit des temples, malgr l'autorit. Celle-ci
et t trop coupable si elle et plus longtemps contenu ce bon peuple
dvot.

Le roi tait parfaitement entour, et la lumire ne pouvait lui venir.

Ce n'tait pas madame de Maintenon, ex-protestante, qui aurait os
l'clairer. Elle et voulu, je crois, pouvoir se reculer, ne pas
parler. Pour une si grande rsolution, d'une porte si vaste et si
obscure, o le roi plus tard pouvait varier, elle et bien mieux aim
dire modestement qu'elle n'tait qu'une femme et ne se mlait pas de
choses si hautes.

Mais les Jsuites ne pouvaient lui permettre de s'abstenir.

Madame, mre du rgent, dit expressment qu'elle crivit _un mmoire
pour conseiller la Rvocation_ (II, 128, 171). Et le bon sens indique
qu'il en dut tre ainsi. Si elle ne leur et donn un gage dcisif,
elle n'et jamais obtenu le consentement  la chose si difficile, qui
faisait son sort, le mariage.

Sa situation, pendant deux ans, avait t intolrable. Elle n'tait
sre de rien, et elle tait la personne la plus dpendante du monde.
Sa garantie unique tait l'altration de la sant du roi, qui
peut-tre le rendrait fidle.

Sous ce rapport, la nature la servit.

Non-seulement il perdit les dents, mais une carie de la mchoire se
dclara, un trou se fit dans l'os. Quand il buvait, il devait
s'observer; autrement le liquide remontait et voulait passer par les
narines (_Journal ms. des mdecins_, 1685). Cette dsagrable
infirmit accusait un tat morbide plus gnral qui, peu aprs, amena
une fistule.

L'pouse devint garde-malade.

Les Jsuites eurent ce qu'ils voulurent. Ce fut un pacte entre elle et
eux. Elle se soumit, baisa la griffe, _conseilla la proscription_. Et
ils se compromirent, _consentirent le mariage_. Mais ils ne le firent
point, ils le laissrent faire, se rservant sans doute de pouvoir
dire plus tard au roi (s'il lui venait un repentir) que lui-mme les
avait forcs.

Pour le roi, les deux choses taient affaires de conscience.

Par la rvocation, il expiait le double adultre. Par le mariage, il
s'amendait, lgitimait et rgularisait la position d'une femme dvoue
qui l'avait guri de la Montespan.

Madame dit (II, 108) que le mariage eut lieu _deux ans aprs la mort
de la reine_, donc dans les derniers mois de 1685. M. de Noailles (II,
121) tablit la mme date.

Pour le jour prcis, on l'ignore.

On doit conjecturer qu'il eut lieu aprs le jour de la Rvocation,
dclare  la fin d'octobre, ce jour o le roi tint parole, accorda
l'acte qu'elle avait consenti, et o elle fut ainsi engage sans
retour.

Sinistre mariage. En novembre,  l'entre du terrible hiver des
supplices et des fuites, il se fit la nuit  Versailles, dans le plus
grand mystre.

Ils furent maris simplement par le cur de la paroisse, Hbert, qu'on
fit vque pour payer sa discrtion. Il avait laiss des mmoires que
connut la Beaumelle.

Les tmoins furent (non Bossuet, comme on l'a dit, mais les valets
intrieurs), Bontemps et un autre. Le roi Louis XIV dent et boitant
(d'une tumeur du 28 octobre), le roi, dis-je, et madame veuve Scarron,
dans son deuil et ses coiffes noires, s'unirent  ce moment qui, pour
tant de familles, fut celui de la sparation ternelle.

Dj, de toutes parts, coulaient les larmes, clataient les soupirs,
et, si du ct de Paris le vent et port cette nuit, on et entendu
les sanglots.




CHAPITRE XX

SUITE

LES DRAGONNADES

1685-1686


La Rvocation, si longtemps prpare, eut pourtant tous les effets
d'une surprise. Les protestants s'efforaient de douter. Ils avaient
trouv mille raisons pour se tromper eux-mmes. L'migration tait
trs-difficile; mais son plus grand obstacle tait dans l'me mme de
ceux qui avaient  franchir ce pas. Il leur semblait trop fort de se
draciner d'ici, de rompre tant de fibres vivantes, de quitter amis et
parents, toutes leurs vieilles habitudes, leur toit d'enfance, leur
foyer de famille, les cimetires o reposaient les leurs. Cette France
cruelle, qui si souvent s'arrache sa propre chair, on ne peut
cependant s'en sparer sans grand effort et sans mortel regret. Nos
protestants, le peuple laborieux de Colbert, taient les meilleurs
Franais de France. C'taient gnralement des gens de travail,
commerants, fabricants  bon march qui habillaient le peuple,
agriculteurs surtout, et les premiers jardiniers de l'Europe. Ces
braves gens tenaient excessivement  leurs maisons. Ils ne demandaient
rien qu' travailler l tranquilles, y vivre et y mourir. La seule
ide du dpart, des voyages lointains, c'tait un effroi, un supplice.
On ne voyageait pas alors comme aujourd'hui. Plusieurs, aprs avoir
endur contre toutes les perscutions, quand on les trana dans les
ports pour les jeter en Amrique, dsesprrent, moururent, ne pouvant
quitter la patrie.

On ignorait cela, et on prit toute prcaution pour les tromper, les
retenir, les empcher d'emporter leur argent. En 1684 avaient eu lieu
les grandes excutions militaires dans tout le Midi. Mais, en 1685, il
n'y eut que la petite affaire du Barn. Le clerg parla bas, avec
modration. Des petits dits vexatoires, qui les blessaient dans le
dtail, leur firent croire qu'on n'avait pas l'ide d'une proscription
gnrale. On mit partout des troupes, on ferma la frontire (le
dnonciateur de l'migrant a _moiti de ses biens_). Mais, en mme
temps, pour leur donner espoir, on adoucit les gnes qui entravaient
le mariage protestant. Cette faveur (du 15 septembre) les rassure
quelque peu, de sorte que l'immense coup de la Rvocation, un mois
aprs (18 octobre), les trouve au gte immobiles, hsitants, ne
sachant ce qu'ils ont  faire.

Et l'dit mme de la Rvocation est encore quivoque. Il supprime le
culte, chasse les ministres, veut que les enfants deviennent
catholiques. Sur les parents, il ne s'explique pas; il semble
s'arrter au seuil de la conscience, rserver l'intrieur et respecter
la foi muette.

La police,  Paris, donna le commentaire. Le 19 octobre, on dit
brutalement aux gens de mtier, aux pauvres, qu'il fallait se
convertir sur-le-champ. Ils furent terrifis, n'objectrent rien. Le
roi crut tout fini. Le 20, il autorise les bourgeois protestants 
s'assembler pour faire d'ensemble une dclaration de conversion.

Pour le Midi, Noailles demanda explication  Louvois qui rpondit dans
ces termes obscurs: Le roi veut que _vous vous expliquiez_ durement
avec les derniers qui s'obstineront  lui dplaire. Noailles enfin
comprit, et _s'expliqua_ par ses dragons.

Ce mot _dragon_ veut dire ici soldat. Il y en avait de tous les corps.
C'tait l'arme entire qui tait rentre  la paix. En guerre,
nourrie chez l'habitant, Louvois voulait encore l'entretenir ici de
mme, et il la jeta sur la France. Elle sentit cruellement les maux
dont elle avait accabl l'tranger.

On avait dragonn la Hollande, la Westphalie, le Rhin. On a vu les
tolrances de Turenne pour son misrable soldat. Au dfaut de vivres
et de solde, on lui donnait les liberts de la guerre, une joyeuse
royaut de gueux chez ceux qui le logeaient. Les Hollandais assurent
que l'lve, l'ami de Cond, Luxembourg, disait bonnement:
Amusez-vous, enfants! pillez et violez. Qu'il l'ait dit, c'est peu
sr: mais l'horreur du pays d'Utrecht prouve assez qu'il agit ainsi.

En France, les gaiets du soldat avaient t devances par le peuple.
La canaille de la Rochelle avait fait une farce de la destruction du
Temple. Elle avait descendu la cloche, l'avait dragonne et fouaille
pour avoir servi les huguenots. On l'enterra, et on la fit renatre.
Une dame servit de sage-femme, une autre de nourrice. Rconcilie et
baptise, la cloche jura qu'elle ne sonnerait plus le prche, et fut
honorablement remonte au clocher d'une paroisse.

Ces facties, racontes  Versailles, durent aider  tromper le roi, 
lui faire prendre lgrement les amusements de ses dragons, les tours
d'coliers qu'ils jouaient  ces orgueilleux endurcis. L'usage de
_berner_ se retrouvait partout dans notre vieille joyeuse France. Aux
prisons, on _bernait_ (parfois  mort), on sautait sur la couverture
celui qui ne payait pas la bienvenue (V. Marteilhe). Aux collges, on
_bernait_, on bafouait le mauvais camarade, trop fier, triste, morose.
Exemple, ce neveu de Mazarin, qui, au collge de Clermont, retomba
hors de la couverture sur le pav, et se tua.

Tel l'colier, tel le dragon. C'tait le soldat le plus gai, le soldat
 la mode, dont on contait les tours, comme ceux du zouave
aujourd'hui. Mais le zouave est fantassin, est peuple. M. le dragon,
au contraire, de quelque trou de paysan qu'il vnt, une fois
suffisamment dress, bross  coups de canne, tait un gentilhomme,
un marquis,  l'instar de son colonel gnral, Lauzun, roi de
l'impertinence. Il avait du seigneur, il avait du laquais. Ross par
l'officier, il le rendait au paysan. Vrai singe, il aimait  mal
faire, et plus mal que les autres; c'tait son amour-propre. Il tait
ravi d'tre craint, criait, cassait, battait, tenait  ce qu'on dt:
Le dragon, c'est le diable  quatre.

Il s'apprivoisait cependant, s'il trouvait des gens de sa sorte, 
rire, boire avec lui. Quand il entrait en logement, chez le bourgeois
ais, il ne pensait d'abord qu' faire ripaille,  user largement de
cette abondance inaccoutume. Il aurait volontiers mang avec ses
htes. Mais ceux-ci, les huguenots, taient son antipode. Il tombait
l dans une famille triste et sobre, consterne d'ailleurs, qui
obissait, le servait, mais tait  cent lieues de s'entendre avec
lui. Les enfants avaient peur, fuyaient. Le mari restait sombre. La
dame, les demoiselles, effarouches du bruit et des chansons obscnes,
touffes du tabac dont l'odieuse fume remplissait la maison, avaient
grand'peine  cacher leur dgot.

Cela seul et gt les choses. Nous sommes les matres aprs tout.
Tout est  nous ici. Ils ne se gnaient pas, donnaient carrire 
leur malice, gtaient, brisaient, dtruisaient pour dtruire. Ne
criant assez fort, ils se mettaient parfois  battre  la fois de
quatre tambours. Pour crever le coeur  la dame, ils foraient son
armoire, gtaient, pillaient son linge, orgueil de la femme conome,
en prenaient le plus fin, des draps de toile de Hollande pour en faire
litire aux chevaux.

La femme protestante, bien plus que son mari, plus nettement, plus
obstinment, montrait son horreur du papisme. Noailles dit (1684)
qu'en Languedoc, les gentilshommes sont dj convertis, qu'ils
s'efforcent de convertir leurs femmes, et n'y russissent pas. On voit
en 1685 et 1686, qu' Paris, les femmes obstinment s'assemblent pour
prier (_Corresp. admin._, IV, 351). Le roi croit que la persvrance
de certains maris ne tient qu' celle de leurs femmes; qu'elles
cdent, ils cderont (IV, 349). Donc, le procureur gnral les
sparera, enfermera les femmes aux couvents des Nouvelles-Catholiques
(368).

Un protestant, un catholique, dans la rue, se ressemblaient fort.
Mais, au premier coup d'oeil, on distinguait la femme protestante.
Celle de la bourgeoisie marchait dans le petit bonnet, la fraise, la
jupe troite du temps de Louis XIII. Mme la dame protestante se
reconnaissait tout de suite  je ne sais quoi de serr, de modestement
fier, si on peut dire. Telle elle tait d'enfance. Dans une famille
srieuse et trs-ferme, comme sont les familles calvinistes et
isralites, la demoiselle n'est point forme aux grces mondaines par
la socit. Elle ne connat d'homme que son pre. Et ce pre, qui lui
lit le livre saint, en ralit est son prtre. Son seul confesseur est
sa mre. Ici tout est droit, point de courbe. Une telle fille reste
vierge, mme aprs qu'elle est marie, vierge de coeur et de pudeur,
non sans roideur, peut-tre. Elle est austre d'aspect, et plutt
triste. Qui s'en tonnera, aprs tant de perscutions? Son pre, en
lui lisant la Bible, sombre histoire des flaux de Dieu, souvent a d
confondre les _sept servitudes_ antiques avec celles de nos temps. Les
massacres d'Achab ou ceux de Charles IX, pour la famille mue, c'est
mme chose. Et quelle mre, sous Louis XIV, entendit sans frmir
l'histoire d'Hrode, la guerre aux innocents?

L'enlvement des enfants commena vingt-cinq ans avant la
Rvocation,--donc, la terreur des mres. Leur vie tait tremblante,
leur coeur toujours serr. Le mari gentilhomme, s'il n'avait plus la
cour, avait la chasse, allait, venait. Le mari commerant, bien plus
distrait encore, avait les intrts, l'application de la fabrique, le
mouvement du commerce. Elle, rien que ses enfants et Dieu. Sdentaire,
solitaire, elle les tenait bien prs sous elle. Il et suffi que le
dimanche l'enfant, men au temple, passt devant l'glise, vt les
cierges et les fleurs, dit: Que c'est beau! Il tait catholique,
enlev et perdu. Pour une femme dans ces angoisses, la prire tait
l'tat habituel, et le constant recours  la protection d'en haut. La
moindre ide mondaine, de runion, de toilette, lui et sembl un
grand pch. Si, par malheur, elle tait belle (de puret surtout et
de vertu visible), elle l'tait avec tremblement, en demandait pardon
 Dieu. Les enfants, de bonne heure, taient  l'unisson, tout sages,
tout srieux ds le maillot, trs-discrets, point bruyants. On le vit
dans les fuites, dans les cachettes o un rien perdait la famille; ils
ne bougeaient, taient muets, souffraient tout, ces pauvres petits.

En dcembre 1685, parut l'dit terrible pour enlever les enfants de
cinq ans. Qu'on juge de l'arrachement! Un coup si violent supprima la
peur mme. Des cris terribles en jaillirent, des serments intrpides
de ne changer jamais.

Chaque maison devint le thtre d'une lutte acharne entre la
faiblesse hroque et les furies de la force brutale. Les soldats, ces
esclaves de la vie militaire, forms par le bton, voyaient pour la
premire fois les rsistances courageuses de la libre conscience. Ils
n'y comprenaient rien, taient tonns, indigns. Tout ce que l'homme
peut souffrir sans mourir, ils l'infligrent au protestant. Pinc,
piqu, lard, chauff, brl, suffoqu presque  la bouche d'un four,
il souffrit tout. Tel eut les ongles arrachs. Le supplice qui
agissait le plus,  la longue, c'tait la privation de sommeil. Ce
moyen des dompteurs de lions est terrible aussi contre l'homme. La
femme rsista mieux aux veilles. Bien souvent, il tait rendu qu'elle
ne l'tait pas et lui reprochait sa faiblesse, le ranimait. On
chassait alors le bonhomme, on l'envoyait aux vivres, on le tenait
loin de chez lui (V. le ms. de Metz).

Donc, le duel restait entre la dame et vingt soldats (on en mit
jusqu' cent dans une maison de Nmes). Elle devait les servir seule,
sans domestiques (dfense d'en avoir de catholiques, et le petit
peuple protestant abjurait). Ceux qui persvraient taient surtout
les gens aiss. Cela donnait aux dragonnades l'aspect d'une jacquerie.
On voit fort bien,  plusieurs traits, que ce qui animait ainsi les
dragons au martyr de la dame, c'est que c'tait une dame, une femme
dlicate, qui, mme tant simple bourgeoise, tait toujours noble
d'ducation et de tenue, dplace dans cette vie de corps de garde.
Elle aurait t paysanne qu'on l'eut tourmente moins. Contre elle il
y avait, au fond, une aigreur niveleuse dont eux-mmes ne se rendaient
pas compte. La renchrie, la prcieuse, la prude, la dgote, on
prtendait la mettre au pas, la faire devenir bonne enfant. Portes
closes. Tenue en chambre, en camaraderie militaire, ils lui faisaient
faire la cuisine, tout leur mnage de soldats. Ils ne la laissaient
plus sortir, riant de ses souffrances, de ses prires, de ses larmes.
Mais nulle humiliation de nature ne peut dompter l'me. Elle se
relevait par la prire, par la fixit de sa foi. Outrs, ils en
venaient aux coups, et, pour l'excution, chose cruelle, souvent
coupaient des gaules vertes, pliantes, qui s'ensanglantaient sans
casser. Le sang les enivrait. Ils imaginaient cent supplices. Telle
fut lentement, cruellement pile, telle flambe  la paille, comme un
poulet. Telle, l'hiver, reut sur les reins des seaux d'eau glace.
Parfois ils enflaient la victime (homme ou femme) avec un soufflet,
comme on souffle un boeuf mort, jusqu' la faire crever. Parfois, ils
la tenaient suspendue, presque assise,  nu, sur des charbons ardents.
(Claude, Plaintes, p. 74; lie Benot.)

Mais le viol tait dfendu. Quelle moquerie! On ne punit personne,
mme quand il fut suivi de meurtre (E. Benot, 350). On eut soin de
loger les officiers ailleurs que les soldats, de peur qu'ils ne les
gnassent. Du reste, les officiers, encore humains en 1683, en 1686
rouaient de coups les soldats trop humains. Les gnraux riaient de
voir les huguenotes houspilles, que les soldats mettaient nues  la
porte et faisaient courir dans la rue. Pourvu que le libertinage n'et
point de rsultat, on ne se troublait gure. On savait bien pourtant
que les soldats ne copiaient que trop les Villars, les Vendme. Ce que
Madame nous en dit, personne ne l'ignorait, ni le roi, ni la cour.
Mais l'infamie sans trace n'tait pas l'infamie. Un petit mal pour un
grand bien, ce mot du casuiste fit tout passer. Madame de Maintenon
se rsigne en disant: Dieu se sert de tous les moyens.

La Terreur de 93, en pleine guerre, devant l'ennemi, dans la misre et
la famine, fut sauvage, mais point hypocrite, et n'eut point les
gaiets diaboliques de 1685. Les femmes furent guillotines, non
insultes. Elles montrent pures  l'chafaud; madame Roland, honore.
Mademoiselle Corday fut vierge sous le fer. Un valet ivre ayant touch
sa tte, il y eut un soulvement dans la foule, et les journaux
tonnrent. La Commune lui fit son procs.

Du reste, tous les martyres du corps ne font rien sur un libre esprit.
Quoi qu'on pt entasser d'outrages et de douleurs, la victime de la
dragonnade, souvent navre, sanglante, tait plus affermie. Les dmons
demandrent par o on la prendrait, et si, brisant le coeur, on ne
pourrait dompter la foi. On lui martyrisait son mari sous ses yeux. On
profanait sa fille par des svices honteux. Autre preuve: on liait la
mre qui allaitait, et on lui tenait  distance son nourrisson qui
pleurait, languissait, se mourrait. Rien ne fut plus terrible; toute
la nature se soulevait; la douleur, la plthore du sein qui brlait
d'allaiter, le violent transport au cerveau qui se faisait, c'tait
trop... La tte chappait. Elle ne se connaissait plus, et disait tout
ce qu'on voulait pour tre dlie, aller  lui et le nourrir. Mais,
dans ce bonheur, quels regrets? L'enfant, avec le lait, recevait des
torrents de larmes.

Une des scnes les plus affreuses se vit  Montauban. On avait mis
trente-huit cavaliers chez M. et Mme Pechels. Elle tait grosse et
trs-prs de son terme. Ils brisrent, gtrent et vendirent ce qu'ils
voulurent, ne laissrent pas un lit. Ils mirent leurs htes dans la
rue, et, avec cette femme enceinte, ses quatre petits enfants dont
l'an avait sept ans. Ils ne permirent de rien emporter qu'un
berceau. Pour adieu, ils leur jetrent, au dpart, des cruches d'eau
froide dont ils restrent mouills, glacs. Ils erraient dans la rue,
quand un ordre leur vint de l'intendant de rentrer dans leur maison
pour recevoir d'autres soldats. Six fusiliers d'abord, et il en venait
toujours d'autres. Tous mcontents de ne trouver plus rien, ils se
vengrent par l'insolence et leur firent souffrir mille outrages.
Enfin, ils les chassrent encore. La dame, prise de douleur  ce
moment, tait sur le pav sans asile. Dfense de recevoir les
_rebelles_.

Elle ne savait o aller. Son mari et une sage-femme la tenaient sous
les bras; le moment approchait, et elle tait prs d'accoucher sur le
pav. Heureusement, la maison de sa soeur se trouva libre de soldats
pour quelques heures. Elle y entra et accoucha la nuit. Le matin, il
vint une bande; ils firent si grand feu dans sa chambre, qu'elle et
l'enfant faillirent touffer. Voil donc cette femme, sanglante,
faible, ple, encore force de se traner dehors. Elle fait un grand
effort, va jusqu' l'intendant, croyant  la piti, croyant  la
nature. L'affreux commis la fit mettre  la porte. Elle s'assit sur
une pierre. Mais l mme, cette infortune ne put tre tranquille. Des
soldats la suivaient, l'entouraient, l'obsdaient, la martyrisaient de
rises.

Comment les dames catholiques enduraient-elles un si navrant
spectacle? Elles taient mues; mais plusieurs, par piti pour l'me,
voulaient qu'on tourmentt le corps, aidaient  la perscution.
D'autres auraient volontiers intercd, et elles n'osaient. Aller, 
travers les soldats, trouver un intendant insolent, libertin, pntrer
chez un officier brutal qui se permettait tout, comme dans une ville
prise: il y avait de quoi faire reculer une femme. Les seigneurs mmes
firent des indignits. Une dame catholique qui hasarda d'aller trouver
ainsi M. de Tess pour avoir la grce d'un homme, pleura, se jeta 
ses pieds, s'y roula de douleur. Elle touffait de sanglots. Le drle
trouva cela plaisant, en fit des farces; il se mit  la copier, se
jeta aussi  genoux, bouffonna, hurla et miaula.

Pour revenir, une voisine catholique de madame Pechels qui la vit de
sa fentre n'y tint pas, eut le coeur perc, et, la piti se changeant
en fureur, elle alla accabler l'intendant d'injures, au point qu'il
perdit contenance, la laissa faire. Elle abrita l'accouche, qui peu
aprs rejoignit son mari. Ils ne furent pas longtemps ensemble. Elle
fut chasse de Montauban, et on lui ta ses cinq enfants. Seule, elle
errait dans les campagnes, suivie, traque comme une bte. Les
paysans catholiques la cachaient et l'avertissaient. Pechels, pendant
ce temps, trana de prison en prison prs de deux ans. Les plus
affreux cachots ne parvinrent pas  le tuer, et enfin on l'embarqua
pour l'Amrique, d'o il revint plus tard. Ces poux hroques furent
runis. Mais retrouvrent-ils leurs enfants?




CHAPITRE XXI

HPITAUX, PRISONS, GALRES

1686


Nos anciens hpitaux ne diffraient en rien des maisons de correction.
Le malade, le pauvre, le prisonnier, qu'on y jetait, tait envisag
toujours comme un pcheur frapp de Dieu, qui d'abord devait expier.
Il subissait de cruels traitements.

Une charit si terrible pouvantait. Les noms si doux d'Htel-_Dieu_,
de _Charit_, de _Piti_, de _Bon-Pasteur_, etc., ne rassuraient
personne. Les malades se cachaient pour mourir, de peur d'y tre
trans. Dans les famines qui, sous Mazarin et Colbert, eurent lieu de
trois ans en trois ans, rien ne pouvait dcider les affams  aller se
faire nourrir  l'_Hpital gnral_. Mais la cour, les puissants
n'aimaient pas  voir errer ces grands troupeaux de misrables,
accusation vivante de l'administration. On fit la chasse aux pauvres.
On les traqua, les ramassa par tous les moyens de police, par l'effroi
mme des supplices infamants. Obstinment ils fuyaient l'hpital,
comme la maison de la mort. Elle y tait en permanence. Les sains et
les malades couchaient ple-mle quatre, six, dans un lit. Cette
promiscuit hideuse avec les galeux et les vnriens, des gens
couverts d'ulcres, faisait frmir. Il y eut des scnes terribles. Un
vieux soldat estropi qui ne voulait pas y entrer, fut marqu,
flagell par les rues (1659). Des femmes mmes furent traites ainsi
(1656, 1669).

Toute maladie contagieuse rgnait l, ternise par l'entassement des
ordures et l'infection. L'ancienne France, ngligente dans les palais
mmes, insoucieuse de la propret, oubliait les soins les plus
simples, les plus ncessaires  la vie. Nul progrs. Au contraire.
Franois Ier fit faire des latrines  Chambord. Louis XIV n'en fait
point  Versailles ni  ses btiments de Fontainebleau. De l, dans
une telle splendeur, des contrastes honteux. Madame n'en a rien
oubli.

Si les palais furent tels, qu'tait-ce des prisons? Les vieux
couvents, humides et sombres, qui presque partout aujourd'hui servent
 cet usage, quoi qu'on fasse, gardent un fond indestructible de
malpropret historique, une odeur indfinissable qui, ds l'entre,
affadit le coeur. Les malheureux qui ont connu les prisons de Louis
XIV, disent que l'air vici en tait le plus grand supplice. Dans
plusieurs, on ne respirait que par d'troites fentes ouvertes sur des
fosss fivreux. Les rats, les serpents mme, des insectes hideux y
pullulaient dans les tnbres. Telles prisons de nos ctes, telles du
ct des Alpes sous les neiges, taient si mouilles, si moisies et si
froides qu'on y perdait les dents et les cheveux. Plusieurs cachots
taient des puits o l'eau montait en certain temps; d'autres le
passage des latrines d'un couvent, d'une ville, ou enfin d'une voirie
o pleuvaient les charognes, o des corruptions de toutes sortes, des
entrailles de btes, pourrissaient sous l'homme vivant.

Dans le grand entassement des prisonniers, en 1685, on en combla les
hpitaux. Celui de Valence eut la gloire d'tre le plus cruel. On y
envoya des gens de partout. Quand les dragons taient  bout, et que
les Jsuites eux-mmes n'avanaient pas, ils disaient: Cet homme 
Valence!

L'vque de Valence, Cosnac, nous est dj connu. C'tait un homme
d'esprit, n gueux, fier, brave, un dur Gascon. Nous l'avons vu
aumnier de Monsieur pour le mener en guerre, tcher d'en faire un
homme. Par madame Henriette, il aurait voulu arranger la croisade
d'Angleterre. Avec un trs-rel mrite, il avait une mine basse et
atroce, la laideur qui promet le crime. Un long exil o il crevait
d'ambition, l'envenimait encore. La perscution le lcha, ta la bonde
 sa frocit. Il put lgalement avoir un enfer  lui, l'hpital de
Valence. Mais il lui fallait un bourreau. Il fit revenir en France un
homme unique et admirable pour cela, qui, ayant un petit dml avec
la justice, se promenait hors du royaume. Celui-ci vaut qu'on s'y
arrte. Les protestants n'ont gure connu de lui que ses derniers
exploits. Ses procs, heureusement, qui sont  la Bibliothque et aux
Archives, nous permettent de donner la complte histoire du hros. On
se rappelle la musique d'Henri III et ses enfants de choeur que
soignait le bouffon Zamet.

Notre hros Guichard parat avoir t le Zamet de Monsieur. Mais ce
prince, dans ses jeux de page, moins dvot qu'Henri III, aimait que le
plaisir ft assaisonn d'athisme, de chansons contre Dieu. Guichard
l'en amusait, et aussi de tels vilains petits tours qui pouvaient le
mener en Grve. Un jour, il vole dans un couvent de filles les
ornements d'glise, aubes et nappes d'autel, pour en faire on n'ose
dire quoi. Il monta vite. Au funbre moment o la ligue se fit contre
madame Henriette et prpara sa mort, un mois avant, Guichard devient,
de musicien, gentilhomme ordinaire du prince.

Les choses changrent lorsque le roi (dc. 1671) fit pouser  son
frre une princesse bavaroise. Celle-ci, laide, mais forte, nergique,
fit marcher son petit mari par le droit chemin du devoir. Le roi
n'avait d'enfant mle que le Dauphin, malsain, bouffi comme sa mre.
La Bavaroise voulut fonder la branche cadette, faire souche d'Orlans.
Trois ans de suite, elle tint Monsieur et elle eut trois enfants
(entre autres le rgent). Guichard perdit son prince et fut comme
dport dans la charge des btiments. Il et voulu alors diriger
l'Opra. Mais le roi avait donn cette direction au charmant musicien
Lulli. Guichard, dans un repas d'acteurs, dit (devant la Molire):
Lulli crvera. Qu'est-ce qu'une vie d'homme? rien. Il y suffit d'une
prise de tabac.

Pour donner cette prise, il s'adressa  un certain Aubry, officier de
police qui connaissait Lulli. Si le tabac manquait, on pouvait se
rabattre sur le poignard, et Guichard pour cela avait un autre ami,
exerc et adroit. Tout tait prt dj, arsenic et tabac. Mais une
soeur d'Aubry eut piti de Lulli, et l'avertit. Le roi fit venir
Monsieur, et le pria de trouver bon que le Parlement informt contre
son Guichard. Celui-ci, nullement dcontenanc, jeta tout sur Aubry.
Il se croyait trs-fort, tant protg des vques qui avaient t
aumniers de Monsieur, les vques du Mans, de Valence. Le Parlement,
influenc, frappa  ct du coupable sur le complice. Aubry fut chass
du royaume, et Guichard eut seulement  donner quelque argent. Aubry
appelle, accusant nettement Lamoignon, l'homme des vques, d'avoir
fait rendre cette trange sentence. Tout cela en 1675, entre les
procs de la Brinvilliers et de Penautier. On flairait l'affaire des
poisons. On se disait tout bas que le mme Guichard avait expdi son
beau-pre. Il faussa compagnie, se mit hors de cour, hors de France.

En 1685, il hasarda de rentrer. Son ancien camarade, Cosnac, le
couvrit, le prit  Valence. Il avait fait peau neuve. Ce n'tait plus
Guichard; il s'appelait le seigneur d'Hrapine. Au grand hpital
gnral, il dploya un vrai gnie. Il s'enquit des cachots les plus
cruels de France, pour les imiter tous, mais en y ajoutant des
aggravations inoues. Ayant hpital et prison, il usait des malades
contre les prisonniers, faisait endosser  ceux-ci les chemises des
premiers, sales, infectes, sanglantes, taches d'ulcres. Ils
devenaient malades eux-mmes d'horreur et de dgot, se sentant
pntrs de ces manations et gagns de la pourriture.

Cette maison avait deux mrites. On n'y languissait pas. Puis, chose
qui dut plaire en cour, il y avait de la dcence. Les femmes y avaient
des femmes pour bourreaux. D'Hrapine avait remarqu que l'homme le
plus dur qui bat une femme et voit le sang partir au premier coup,
tremble un peu de la main, parfois frappe  ct. Il avait pris de
rudes femmes du Rhne, qui,  la vue du sang, s'irritent au contraire,
deviennent aussi folles  frapper qu'un taureau qui a vu du rouge.
(Lettre de Blanche Gamond  M. Murrat, insre dans Jurieu, t. II, XV,
356.)

Personne n'est parfait. L'excellent d'Hrapine avait un dfaut,
l'avarice. Cela lui fit du tort. Il esprait nourrir tout son monde de
coups de bton, et n'en plaignait les rations. Mais quelques patients
lui jouaient le tour de mourir. Un fut trouv qui, de faim et de
fureur, s'tait mang deux doigts. Il lui venait aussi  l'Hpital des
enfants, et jamais on n'en pouvait revoir aucun. S'ils taient morts,
il s'en lavait les mains. Mais il ne pouvait les reprsenter mme
morts, ni montrer leurs petits squelettes. La justice s'enquit. Pour
la seconde fois, l'honnte homme prit peur et partit, emportant la
caisse de l'hpital. On supposa qu'il s'tait souvenu de sa profession
originaire, qu'il vendait les petits enfants.

D'autres maisons venaient aprs Valence, par certaines spcialits de
supplices. Aigues-Mortes tait clbre par ses fivres et ses tours
sans toit. Bordeaux avait  faire valoir son _enfer_ du chteau
Trompette, loges de pierre en forme de cornue, o on tait debout ou
roul sur soi, sans repos. L'hpital des forats de Marseille n'tait
point hpital; on n'y gurissait pas, on btonnait; c'tait la porte
des galres, l'entre  l'enfer ternel.

Jamais on ne sortit des galres de Louis le Grand. Les condamns 
temps y restaient toute leur vie. J'avais l'espoir de trouver aux
registres du bagne quelque chose sur ces martyrs, et je cherchai en
vain. Depuis (1853), l'amiral Baudin en a retrouv quelques-uns.
Hlas! l'article de chacun, une destine d'homme! n'y prend que quatre
lignes. On y voit cependant des choses instructives, des enfants de
quinze ans, et un mme de douze, condamn par Basville  tre forat
pour toujours; trs-coupable, il a suivi son pre au prche. (_Bull.
d'hist. prot._, I, 59.)

La _Correspondance administrative_ (cite plus haut) montre la
facilit avec laquelle on mettait aux galres des gens _non condamns_
(1662), un mme, malgr l'opposition expresse du parlement de Toulouse
(1671). Tout cela reste inconnu sous Louis XIV. Ce n'est qu' son
extrme fin, quand il est aux abois (1712) et va mourir, qu'on ose
publier en Europe quelques dtails; les lgendes d'abord des saints
forats (Marolle, Lefebvre), mais cela pour les mes pieuses et comme
livres de dvotion. Dans deux ouvrages uniquement se trouve le tableau
rel des galres. Toutefois l'Europe y fait alors peu d'attention; le
roi s'en va et ses victimes avec; on s'y intresse moins; un sicle
nouveau est lanc, et les protestants mmes semblent penser plutt
aux triomphes de l'Angleterre et de la Prusse. Reprenons-les, pour
notre compte, ces chers et prcieux tmoignages, reliques vnrables
des martyrs de la conscience.

Ces livres, trs-rares, sont: 1 celui de Jean Bion, un prtre
charitable, chapelain de la _Superbe_, qui eut le coeur bris,
s'enfuit et se fit protestant; 2 celui de Jean Marteilhe, de
Bergerac, qui fut douze annes aux galres. Ce dernier est un livre de
premier ordre par la charmante navet du rcit, l'anglique douceur,
crit comme entre terre et ciel. Comment ne le rimprime-t-on pas?

Pris avec un ami, comme il fuyait de France, Marteilhe fut innocent
par les juges de Lille, mais condamn par un ordre du roi. Il nous a
donn l'intrieur de la Tournelle de Paris, d'o la chane partait
pour Marseille. Qu'on se figure une norme vote circulaire, comme
notre Halle au bl, mais ferme, obscure comme un four. Telle tait la
Tournelle, dpt des galriens. L (barbarie trs-inutile), ils
taient scells par le cou  des poutres normes sans pouvoir
s'asseoir ni se coucher. Aux soupirs, aux gmissements, rpondaient
des averses effroyables de nerfs de boeuf, donns au hasard des
tnbres. Des faibles, des vieillards mouraient. Pour n'tre enchan
que de la jambe, on payait tant par mois. Le capitaine de la chane,
qui se chargeait de la conduire, n'aimait  mener que les forts pour
viter la dpense des chariots ncessaires aux malades. Donc, au 17
dcembre, la chane o tait Marteilhe se trouvant dj  Charenton,
par une gele  pierre fendre, on les dpouille tous pour fouiller
leurs habits, prendre le peu qu'ils avaient d'argent. Nus de la tte
aux pieds, deux heures durant, au vent de bise! Plusieurs sont raidis
et gels; les coups n'y font plus rien, ils restent. D'autres meurent
dans la nuit, dix-huit en tout. Voil la chane plus lgre, et le
chef s'en va plus content. C'tait l'usage. De cinquante qu'on emmena
de Metz, cinq taient morts au premier jour de route. D'autres 
chaque tape. Le capitaine en tait quitte pour avertir l'glise,
prendre attestation des curs.

Ceux qui voient, dans les tableaux spirituels, ternes et secs, de
Joseph Vernet, nos galres de Toulon, se doutent peu de la ralit. Il
n'y eut jamais machines si grossires. Point d'entre-pont. La cale
tait un petit trou o l'on mettait les vivres et o l'on jetait les
malades. Tout le monde couchait sur le pont, ou plutt ne couchait
pas; faute de place, on restait assis.  un bout, une table sur quatre
piques, o sigeait, mangeait le comite, l'me de la galre. Courant
prs des bancs des rameurs, criant, jurant, hurlant avec la fureur
provenale, il promenait sur cette file de dos nus l'horrible
sifflement du nerf de boeuf, qui tantt frappait une ampoule, tantt
se relevait sanglant. Par moments, puis de sa course effrne, il
allait se rasseoir sur son trne de fer. Ses bourreaux en second lui
succdaient, et il n'y avait pas de repos. S'ils avaient molli un
moment, le capitaine, de son chteau de poupe, l'et vu, et menac de
les jeter  l'eau. C'tait toujours un cadet de famille, un chevalier
de Malte, lev dans la frocit de l'ordre, durci aux guerres des
Barbaresques; sous l'habit de l'homme de cour, un coeur de
soldat-moine, blasphmant tout le jour, n'invoquant que le diable,
sans Dieu, ni foi, ni piti, ni famille. N'ayant pour hritiers que
Malte, ils mangeaient tout, vivaient royalement, buvaient et faisaient
chre exquise, dans cet enfer de coups, de cris, d'hommes affams.

Rien de plus gai qu'une galre. Tout s'y faisait rhythmiquement au
concert parfait de la rame. Si l'on s'arrtait quelque peu, les marins
provenaux tendaient lestement une tente. Un d'eux battait du
tambourin. Ces furieux danseurs, comme autant de sauvages,
trpignaient une ronde ou sautaient la _moresque_, les sonnettes aux
genoux, sans souci du cercle lugubre des hommes enchans sur leurs
bancs.

Ceux qui, pendant des nuits, de longues nuits fivreuses, sont rests
immobiles, serrs, gns, par exemple, comme on l'tait jadis dans les
voitures publiques (j'y ai t une fois cent heures de suite), ceux-l
peuvent deviner quelque chose de cette vie terrible. Ce n'tait pas de
recevoir des coups, ce n'tait pas d'tre, par tous les temps, nu
jusqu' la ceinture, ce n'tait pas d'tre toujours mouill (la mer
lavant toujours le pont trs-bas). Non, ce n'tait pas tout cela qui
dsesprait le forat. Non pas encore la chtive nourriture, qui le
laissait sans force. Le dsespoir, c'tait d'tre scell pour toujours
 la mme place, de coucher, manger, dormir l, sous la pluie ou sous
les toiles, de ne pouvoir se retourner, varier l'attitude, d'y
trembler la fivre souvent, d'y languir, d'y mourir, toujours enchan
et scell.

La cale, o quelquefois on mettait le mourant, qui et gn trop la
manoeuvre, en faisait bien vite un cadavre. L'odeur y tait si
terrible, qu'on dfaillait en y entrant. On y tait mang des poux.
Quand j'tais forc d'y entrer, dit l'aumnier Bion, j'tais 
l'instant suffoqu et couvert de vermine. Il me semblait marcher dans
l'ombre de la mort. Pour confesser, il me fallait, dans ce lieu si
troit, me coucher le long de l'agonisant, parfois tout contre un
autre qui dj avait expir.

Charit rare! les aumniers, presque tous, taient des Lazaristes fort
durs. Ces disciples de Vincent de Paul, dans leur simplicit
apparente, leur rudesse, leur malpropret (Marteilhe, 277), avaient
dup les rois et les Jsuites mme. Ils avaient fait une norme
fortune, desservaient les chapelles royales, taient aumniers de
l'arme, de la flotte; ils avaient mme part  la nomination des curs
de village. Ils furent les trs-cruels perscuteurs des forats
protestants, piant, entravant leurs communications, les empchant de
recevoir les charits de leurs frres, secours si ncessaires sans
lesquels ils mouraient de faim. Quiconque tait surpris distribuant
cet argent devait mourir sous le bton. Bion, Marteilhe et autres,
racontent, avec terreur encore, ce que c'tait que ce supplice. Le
patient, coll sur un canon, bras et jambes lis en dessous, le corps
nu, attendait... Un silence horrible se faisait. On prenait pour
bourreau un Turc des plus robustes, qui, nu lui-mme, pendant
l'excution, tait frapp derrire par le comite, qui l'reintait,
s'il frappait mal. Le Turc avait en main un rondin  noeud, vritable
assommoir. La vue du corps supplici tait telle, ds les premiers
coups, que des galriens endurcis, malfaiteurs, meurtriers, en
dtournaient les yeux (Bion).

C'est le supplice qu'endura M. Sabatier, un homme de courage hroque,
qui aima mieux mourir que de rvler le nom du banquier qui lui
transmettait l'argent pour ses frres. Quand la peau et la chair
furent dtaches des os, qu'on crut qu'il expirait, on mit, selon
l'usage, du sel et du vinaigre sur cette chose informe qui restait. Il
survcut pourtant, mais la voix ne lui revint pas, ni le cerveau. Il
n'tait ni vivant ni mort.

Les Lazaristes traitrent presque de mme des protestants qui ne
pliaient pas le genou  la messe. Cette barbarie (que le roi
dsapprouva, ds qu'il l'apprit) fut exerce dans six galres. On
porta les patients vanouis et dchirs dans l'horreur de la cale.
Bion, hors de lui-mme, noy de larmes, y descendit, les trouva  peu
prs sans voix, calmes et doux, non abattus moralement. Ils furent
tonns et touchs de ses larmes, le consolrent. C'tait trop, son
coeur chappa. Leur sang prchait, dit-il, et je me sentis
protestant.

Ce qui est curieux, c'est que le comite mme, bourreau patent des
galres, parfois endurci trente annes  dchirer la chair humaine,
finissait par faiblir. Marteilhe en conte un fait trange. Bless par
la mitraille d'une frgate anglaise, ne pouvant presque remuer le
bras, guri  peine, il retourne  la rame. Le comite arrive d'un air
froce: Que fais-tu l, chien d'hrtique, _giffe_ (_propre  rien_,
en provenal)? De quoi te mles-tu, de ramer? Va-t'en donc au
_paillot_ (c'tait la chambre des vivres).--La nuit, il le fait
venir, lui dit: J'ai peur de l'aumnier. Je voudrais mnager vos
frres; s'ils sont damns dans l'autre monde, ils seront bien assez
punis.

Ainsi le ciel moralisait l'enfer. Le spectacle constant d'une vertu si
douce, d'une patience si inaltrable, troublait les tigres de piti.
Si le comite tait vaincu, jugez du peuple. Plusieurs se dvourent
aux derniers prils pour aider, guider la fuite des perscuts. On put
souvent voir  la chane avec le protestant, le catholique charitable
qui avait voulu le sauver. Avec le forat de la foi ramait le forat
de la charit. On y voyait le Turc, qui, de tout temps, au pril de sa
vie, et bravant un supplice horrible, servait ses frres chrtiens, se
dvouait  leur chercher  terre les aumnes de leurs amis. Ces hommes
admirables avaient si bien l'lan et l'ivresse de la charit, que,
quand ils obtenaient ce prilleux bonheur, ils remerciaient Dieu 
genoux.

Oh! noble socit que celle des galres. Il semblait que toute vertu
s'y ft rfugie. Obscur ailleurs, l, Dieu tait visible. C'est l
qu'il et fallu amener toute la terre. Un homme l'a senti, le Puget.
Ses atlas de Toulon, pris videmment sur le vif, vont tellement au
coeur, qu'on croit sans peine qu'ils ont t saints.

Ce monument sacr, que vous voyez au Louvre, semble une halte de
rameurs. Les deux hommes, de la ceinture en bas, ne sont plus hommes,
mais lment: ils sont devenus mer, ce n'est qu'algues et coquilles.
Mais le reste est au ciel. Leurs yeux y sont tourns, dans une
adorable douceur.

L'un, jeune encore, naf, oppress de souffrances, touchant ses reins
endoloris, n'en a pas moins son me en haut. Il espre dans la mort et
l'immortalit, il a aux lvres un souffle faible, mais il voit quelque
chose, une lumire... Il va monter, ce semble, dans un rayon de la
foi.

L'autre, d'ge plus mr, si aimable (qui ne l'et aim? qui n'et
voulu un tel ami?) est une nature crdule, tout imaginative. Il a
oubli la douleur, est absent du prsent. La main enfonce dans sa
joue, il jette l'ancre dans son pass. Il a dbarqu heureusement au
paradis de sa jeunesse. Il voit l des choses charmantes. J'en suis
sr, c'est sa mre, sa bonne femme, ses petits enfants... Doux
foyer!... Que je crains qu'il ne s'veille tout  l'heure et plus
amrement ne pleure son bonheur coul!




CHAPITRE XXII

PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS--LES REPENTIES--LES NOUVELLES
CATHOLIQUES

1686


Des dames catholiques, pour faire leur cour, ou par excs de zle,
plusieurs par vraie bont, avaient sollicit d'tre gelires. Quand
on songe qu'en France, jusqu' nous (1840), les femmes taient gardes
par des hommes, on ne peut qu'applaudir au dvouement de ces dames.
Les htels de madame de Saint-Simon, de Lamoignon et autres, devaient
tre, ce semble, d'assez douces prisons. En pratique, la chose se
trouva inexcutable. Les curs, qui rgnaient absolument chez ces
dvotes et n'en bougeaient, rendaient la vie terrible aux
prisonnires. Dans ces maisons  eux, sans surveillance, ils se
livraient  d'tranges fureurs. Ds le lendemain de la Rvocation (7
dcembre 1685, _Corr. adm._, IV, 385), les magistrats s'affligent,
s'inquitent. Harlay et la Reynie se confient leurs tristesses. Ils
crivent que plusieurs craignent de se faire catholiques pour n'tre
pas livrs aux dvots, aux zls. La Reynie mande et admoneste un
_bon_ cur, qui, par bonne intention, jeteroit tout par les
fenestres.

Le zle de ces pasteurs allait fort loin. L'vque de Lodve (prlat
austre, mais furieux) avait chez lui, dans sa prison piscopale, une
jeune demoiselle. Chaque jour, infatigablement, il allait la trouver
et la catchisait. Et, chaque jour, voyant qu'il russissait peu, des
arguments il passait aux injures et mme aux voies de fait, aux coups
de poing; il la rouait de coups (E. Benot).

Les couvents taient, sans doute, des prisons plus convenables. On
remit aux religieuses nombre de femmes maries qu'on sparait de leurs
maris. L'inconvnient, c'est que d'abord, dans leur excessive
ignorance, elles avaient horreur de leurs prisonnires, ne les
distinguant pas des juives, ou bien croyant qu'elles n'avaient de Dieu
que Luther et Calvin. Les suprieures, faites  la tyrannie,
s'exaspraient aux plus humbles rsistances. Les nonnes, vraies
enfants, traites comme des petites filles et soumises  toute
humiliation, trouvaient naturel de traiter de mme une dame, qui
gnralement, par son austrit, sa supriorit d'esprit et de
culture, et d inspirer le respect. Dans ces maisons de femmes, avec
leurs grilles et leurs cltures, l'homme tait matre cependant;
l'aumnier obsdait la prisonnire dans sa cellule, rglait les
pnitences, ordonnait les svrits. C'est de lui, de lui seul,
qu'elle dpendait entirement.

Celles qui furent plonges aux noirs cachots des citadelles avaient du
moins plus de tranquillit. Le gelier militaire (par piti ou argent)
les mnageait et parfois mme leur permettait de se runir et de
chanter ensemble leurs psaumes. Les vieux donjons d'Angers et de
Saumur, de Ham, du Pont de l'Arche, si humides et si sombres, seraient
devenus ainsi de petites glises.

De temps en temps, on vidait les prisons. On ramassait de grands
troupeaux de femmes et de vieillards, qu'on entassait dans un vaisseau
et qu'on jetait sur une plage d'Amrique. Un Franais, des Cvennes,
se trouvant dans un port d'Espagne, y vit un de ces vaisseaux. Sur le
pont, quelques dames prenaient l'air; elles avaient la mort sur le
visage. Il causa avec elles, et apprit qu'il y avait dans l'entre-pont
des demoiselles de son pays, une de quinze, l'autre de seize ans qui
tait malade  la mort. Elles taient justement ses cousines. Il
descendit et trouva l, d'une part, quatre-vingts femmes ou filles sur
des matelas, et en face, une centaine de pauvres vieux qui n'avaient
que le souffle. Dj dix-huit taient morts depuis le dpart de
Marseille. Il pleurait tant qu'il ne pouvait parler. Elles lui dirent
que sa soeur se cachait, errait dans les bois. Elles lui montraient
beaucoup de courage. Il fut mis  l'preuve; le malheureux vaisseau
se brisa  la cte; on n'en sauva pas la moiti. Sauves? mais le
furent-elles ces infortunes sans protection, dans la vie hasardeuse
et violente de nos colonies? (V. la lettre, Jurieu, I, XIX, 22).

La noyade valait mieux encore que l'affreux sort de celles qu'on
gardait, qu'on mettait aux dures et sales maisons des Filles
repenties. Celles surtout qui, pour fuir, avaient pris l'habit
d'homme, on faisait semblant de croire que c'taient des coureuses
(Marteilhe, 83), et on les jetait dans ces lieux de correction, dont
l'atroce discipline tait moins dsolante encore que la hideuse
socit.--Enfin, celle qui n'en mourait pas, de gouffre en gouffre
allait plus bas encore. On pouvait la plonger dans l'Hpital gnral,
ce grand cimetire, un affreux Paris dans Paris, qui a eu jusqu'
7,000 mes. Condamnation barbare, et d'horrible sous-entendu. Avec le
dsordre du temps, que devenait une femme dans cette profonde mer des
maladies, des vices, des liberts du crime, la Gomorrhe des mourants?
Je frmis, quand j'entends de la bouche de Louis XIV: Je lui donne
trois mois; puis, _elle ira  l'Hpital_. (_Corr. adm._) Cela veut
dire: Jete aux btes. Mais, sut-il bien la porte de ce mot?
Heureusement quelqu'un de plus compatissant bientt la dlivrait: la
mort.

Dans cette succession de douleurs, au fond des citadelles, des
couvents, chez les Repenties et jusque dans cette dernire fosse,
l'Hpital qui l'engloutissait, que pensait-elle, cette femme, cette
mre? Elle avait deux penses: l'une qui la relevait, c'tait Dieu;
l'autre qui la navrait, ses enfants;--sa fille surtout, sa fille,
seule dsormais, livre  toute chance de pch et de honte,
cheminant par les prcipices, hlas! sans que sa mre pt lui donner
la main.

En dcembre 85, avait paru le terrible dcret: _De cinq ans_  seize
ans, tout enfant sera enlev dans huit jours.

Un enfant de cinq ans!...  un ge si tendre l'enfant fait partie de
la mre. Arrachez-lui plutt un membre,  celle-ci. Tuez l'enfant. Il
ne vivra pas. Il ne vit que d'elle et par elle, d'amour, qui est la
vie du faible. Les parents avaient beau se convertir, on n'enlevait
pas moins l'enfant. J'ai sous les yeux une lettre de dsespoir pour
une petite fille enleve (_Bull. d'Hist._, 1854, p. 358-382). Quel
changement pour l'enfant mme! Combien dur, combien brusque, terrible,
pour une si jeune tte, imaginative et peureuse, comme elles sont 
cet ge. Tout perdu  la fois. Le petit lit si doux entour d'une
mre, le jardin, la grande chemine o elle avait sa petite chaise,
plus rien de tout cela! La voil seule, parmi des trangres, dans un
grand dortoir froid,  grands corridors froids, vastes cours glaciales
qu'on traverse l'hiver au matin, sur la neige, pour s'en aller  la
chapelle. L, l'agenouillement sur la pierre, les longues prires
incomprises, l'immobilit morfondue. La nourriture maigre, indigeste,
pauvre pour un enfant qui crot. Des classes interminables, les petits
pieds dix heures fixs aux dalles. Les alternatives violentes d'une
matresse passionne qui a des favorites et des souffre-douleurs, en
change, varie, baise ou chtie, au hasard du temprament et du moment,
qui ne sait rien, n'enseigne rien. Pour premier, dernier mot, le
fouet.

On croyait que l'enfant faiblirait aisment, qu'il oublierait le peu
qu'on avait pu dj lui enseigner. Point du tout. Il montrait souvent
une tnacit singulire. Mme celui qui avait un pre et une mre de
religion diffrente, s'attachait invariablement  la religion
perscute. Une fille de quatre ou cinq ans, mise au couvent par sa
mre catholique, garde huit ans le ferme dsir de retourner chez son
pre protestant. Une autre de neuf ans reste fidle  sa mre
protestante; enleve plusieurs fois, elle rsiste toujours. Telle est
la noblesse instinctive, la gnrosit inne de l'me humaine.
L'enfant, constitu juge dans la famille par l'autorit insense,
jugeait que le vrai devait tre l o il voyait le martyre.

Quelles taient les souffrances de ces petits dans ces longues
rsistances? Qui l'a su? Ds sept ans, on les traitait en hommes, et
c'est tout dire. La sage loi ecclsiastique dit: qu' sept ans
_l'homme est en tat de connaissance_, donc, s'il rsiste, pervers,
malicieux. De vieilles filles, aigres et colriques, les menaient
violemment, sans savoir ce qu'est un enfant, ni se douter qu'il peut
tre bris. Plusieurs, en sortant de leurs mains, restrent
pileptiques. Plusieurs moururent, comme ce petit Brun, que la
comtesse de Marsan livra pour jouet  ses domestiques, et qui, battu,
mis au fond des latrines, tourn en rond des heures entires,
constamment veill  coups de coude, finit par ne s'veiller plus.
(_Bull._, 1858, 435.)

Il y eut des rsistances terribles et indomptables, des enfants lions.
Les petites Mirat, orphelines de huit  dix ans, rsistrent douze
annes de suite. Enleves de chez leur grand'mre, par les magistrats
de Meaux et les archers, elles cassent les glaces du carrosse, se
blessent, veulent s'lancer par la portire. Il faut les soldats pour
les contenir. On les met chez un catholique. Elles se sauvent chez des
parents, qui les conduisent,  qui? au prsident de Lamoignon, qui les
avait fait enlever. Il les met  Charonne, dans un couvent dont elles
sautent les murs. (lie B., 883.) Reprises et ramenes chez lui, il
les retient sous clef dans son htel. Mais l, leur fureur et leurs
cris, la violence de leur rsistance font tant de bruit, que le roi
mme les rend  leurs parents de Meaux. (_Corr. adm._) C'taient alors
de grandes demoiselles. On a regret de dire que l'vque de Meaux,
Bossuet, longtemps s'acharne  les perscuter, obtient leur
emprisonnement. (V. ses lettres, _France prot._ de Harg., article
_Frott_.) lie Benot les a crues hors de France. Nous les voyons 
Meaux sous la trs-dure main de Bossuet.

La spculation se mlait  tout cela. Les couvents enlevaient de
prfrence les jeunes filles adroites qui avaient des talents
d'aiguille, faisaient de jolies choses qu'on vendait bien (lie B.,
III, 339). Bien plus encore on recherchait, on se disputait mme
celles qui payaient de fortes pensions (_Corr. adm._, IV. 353).
L'vque de Montauban en enlve une de quatorze ans, la met au couvent
de Bordeaux: car elle aura cent mille cus.

Quatorze ans! ge fragile, moment dlicat et sacr. C'est l surtout
qu'il faut la mre, ses tendresses, son embrassement. Comment les
traitait-on, ces grandes filles, de sensibilit si vive, qui ont tant
besoin de mnagement? J'en vois une prive de sa mre, qu'un pre et
un frre catholiques enferment, battent, jusqu' plus de vingt ans;
puis, enleve par des soldats, jete aux couvents de Toulouse,
profondes oubliettes; on ne l'a plus revue. Dans les couvents de
Nouvelles catholiques, qui se crrent partout en France, la
discipline tait le grand moyen. Barbaries impuissantes. Les
religieuses exaspres en vinrent  l'ide diabolique de les chtier
devant tmoins. Celles d'Uzs avaient huit rebelles. Elles avertirent
l'intendant Basville, et firent venir le juge d'Uzs et le major du
rgiment de Vivonne, et, devant eux, ces impudiques, ces furieuses,
dvoilrent les huit demoiselles (elles avaient de seize  vingt ans),
et les fouettrent avec des lanires armes de plomb. (V. le rcit
dans Jurieu et dans lie Benot, 893.) Leurs cris pouvantables
s'entendaient de la rue.

Que restait-il aprs des excs si normes? Les isoler sans doute et
les accabler une  une. Une pauvre fille en lutte contre toute une
communaut, le coeur toujours serr, sentant partout la haine, nourrie
du froid rgime, bien calcul, qui nerve et plit, abreuve
d'humiliations, plonge parfois dans un vilain trou noir o elle a
peur, doit sans doute  la longue dfaillir ou mourir. Mais la mort,
c'tait sa victoire et son affranchissement. Si l'on craignait cela,
on essayait tout  coup autre chose. La rebelle, par un brusque
changement, tait mise dans un rgime de grande douceur. On l'tait 
ces aigres nonnes, rudes bguines de province, et on la dposait dans
les bras, les pieuses tendresses de dames sduisantes qui eussent
apprivois l'oiseau le plus sauvage. La maison de Paris, comme la
plupart des couvents de la capitale, lgante et humanise, tait
relativement un paradis. La pauvre fille brise ne pouvait faire, dans
un si grand changement, qu'elle ne donnt un peu  la nature, ne
respirt, ne dtendt son coeur. L'aumnier tait Fnelon.

Le quartier du Palais-Royal, o tait cette maison, couvert alors de
grands htels, de couvents, et de leurs jardins, tait tout autre
qu'aujourd'hui. Trois grands jardins surtout: celui du palais mme,
double alors d'tendue, avec le mystrieux pavillon o accoucha la
Vallire; celui des Jacobins, c'est maintenant le march; celui des
Capucines, qui est la rue de la Paix. Entre les deux premiers, la
butte des moulins de Saint-Roch est, comme elle fut toujours dans ce
quartier, une oasis de silence et de solitude. L se trouvait le
couvent des Nouvelles catholiques.

L'autorit n'tait pas une femme. Le suprieur (c'est le vrai titre de
Fnelon) tait cet homme charmant. Il avait vingt-sept ans quand il y
fut nomm en 1678. Ce choix hardi fut un coup de gnie de l'archevque
Harlay de Champvallon. Pour imposer aux protestants par un semblant
d'austrit, on et pu prendre un cuistre, un Godet par exemple.
Harlay se moqua des censeurs, voulut des rsultats; le spirituel
prlat, peu scrupuleux, crut que la Grce ne serait efficace prs de
ces raisonneuses qu'en parlant par la voix d'un homme jeune, aimable,
pieux, mais trs-habile aussi, qui les ferait draisonner.

 cet ge il tait prodigieusement affin, noble visiblement et de
rare distinction, faible, un peu vieux ds sa naissance. Il tait en
effet le fruit du dernier amour d'un vieillard. Son pre, un grand
seigneur, M. Fnelon de Salignac, veuf, et g, ayant de grands
enfants, avait pous, malgr eux, une demoiselle noble et pauvre.
L'enfant qui vint de ce mariage fut fort mal reu de ses frres,
quoique, destin  l'glise, il ne pt leur faire tort. Cette
situation pnible ne contribua pas peu  lui donner la grce et la
douceur, une certaine adresse aussi, pour se faire pardonner de vivre.
De ses anctres paternels, tous diplomates, il tenait quelque chose
d'onduleux et d'insinuant. De sa mre, qui, plus jeune, eut plus de
part  sa naissance, il eut des dons aimables et singuliers, ces
heureuses contradictions qui plaisent dans la femme et en font une
nigme; humble et plein du dsir de plaire, vif et subtil, et contenu;
le gnie propre au monde, mais pour le mettre aux pieds de Dieu.

coutons Saint-Simon qui l'a vu peu avant sa mort et dans la grande
position d'archevque-prince de Cambrai: Il avait du docteur, de
l'vque et du grand seigneur. Il fallait faire effort pour cesser de
le regarder. Mais les portraits qui restent ( Versailles et
ailleurs) ajoutent des traits moins favorables, quelque chose d'us,
d'effac, de trop raffin, et je ne sais quelle obliquit, un
mouvement fuyant de l'paule, une allure serpentine, comme d'un
ingnieux sophiste byzantin. Rien de faux et pourtant rien qui rassure
assez. On sent que ce gnie complexe dont le propre est l'ondulation,
n'aura pas besoin de mentir pour varier et tromper tout le monde, que
dis-je? pour se tromper lui-mme.

lev prs de sa mre par un trs-savant prcepteur dans l'tude de
l'antiquit et surtout dans les lettres grecques, il fit sa thologie
aux Jsuites de Paris. Un oncle qui s'occupait beaucoup de lui, vit
qu'on exploitait trop sa brillante facilit. Il risqua de l'teindre
pour le fortifier, et le mit  Saint-Sulpice. Cette congrgation,
allie, amie des Jsuites, moins compromise et plus modeste, s'en
tenait (comme Saint-Lazare)  l'arrt du pape, qui, ds 1604, avait
dfendu d'agiter les grandes questions de la thologie, la vitale
question de la Grce. L'glise devait aller les yeux ferms,
s'interdisant surtout de se comprendre elle-mme. Pour la plupart,
ceci ralisait l'heureux mot de Pascal, son conseil: Abtissez-vous.
Pour d'autres, ce renoncement d'esprit mettant toute religion au
coeur, pouvait les jeter au fatalisme de sentiment, d'amour, qu'on a
appel le _Quitisme_.

Fnelon n'en tait pas l encore  Saint-Sulpice. Il lisait les Pres
grecs, et ne rvait que missions du Levant, apostolat d'Athnes,
dlivrance de la Grce. On le retint ici, et on lui imposa cette
charge de suprieur des Nouvelles catholiques.

Il n'y eut jamais de situation plus dangereuse. Ces filles arrivaient
l,  peine arraches de leurs mres, et tout en pleurs. D'autres
ayant dj pass par des mains dures, ayant souffert plus qu'on n'ose
dire, languissantes, plies. Et cependant, tout intressantes qu'elles
fussent, de leur srieuse ducation elles restaient militantes. 
mesure qu'elles revenaient  elles par la douceur de cette maison,
elles se dfendaient de leur mieux. Eucharis discutait. Elle luttait,
selon sa faiblesse, pour retenir encore le cher enseignement de
famille, si ml  sa vie d'enfance et  ses meilleurs souvenirs.
Grand contraste avec le troupeau de tant de femmes domptes qui se
ressemblaient toutes, et de vieilles brebis ennuyeuses. Seulement,
avec ces jeunes filles, il n'y avait aucun progrs  esprer, si on
voulait rester sur le terrain de la logique. Les tirer d'un dogme  un
dogme, c'tait presque impossible. Mais fondre tous les dogmes dans
l'attendrissement religieux, perdre tout dans l'amour de Dieu, c'tait
la seule voie sre. Fnelon, on le voit plus tard, avait lu beaucoup
les mystiques. Ce n'est pas tout  coup, aprs son entrevue avec
madame Guyon, qu'il se trouva avoir cette science et cet
approfondissement. Tout cela venait de plus loin, de ces annes
obscures o il en eut le temps, l'occasion, la ncessit.

Il est bien entendu qu'il ne dit rien de tout cela dans son petit
trait de l'_ducation des filles_ (1687), livre calcul, hors de
toute thorie, manuel, judicieux, pratique et terre  terre, crit
pour mesdames de Beauvilliers et de Chevreuse, qui russit si bien en
cour et qui le fit prcepteur du duc de Bourgogne. Un seul mot de
mysticit, dit trop tt, l'et perdu prs de ses matres de
Saint-Sulpice, chez son patron Bossuet, et surtout  Versailles. Un
trait essentiel de ce personnage, qui fut le plus prudent des saints,
c'est que ses intimes amis l'ignorrent toujours, et que chaque pas o
il se rvla fut pour eux une surprise. Par trois fois, il les
tonna, et quand ils le virent prcepteur, et quand ils le virent
quitiste, enfin quand la publication du _Tlmaque_ montra en lui le
romancier sentimental et l'utopiste politique.

Le Quitisme florissait  Paris depuis longtemps. Ds 1670, madame
Guyon l'y prchait sous les formes de l'Amour pur. Je ne crois
nullement que Fnelon, qui y vint alors tudier et vcut dix-huit ans
 Paris (jusqu'en 1688), ait pu ignorer ces doctrines. Elles
n'allaient que trop  son me tendre et subtile, de sensibilit
contenue. Libre de Saint-Sulpice, transplant de ce sol ingrat dans le
charmant jardin des fleurs malades, il lui fallut puiser pour elles 
la seule source qu'offrt l'aridit du temps. Le Quitisme,  son
premier degr lmentaire (obissance, passivit, renoncement 
soi-mme et abandon  Dieu), c'tait l'enseignement naturel de la
situation. Dans la mesure prudente o un homme si fin put administrer
ce calmant, il devait engourdir  merveille des mes endolories, dont
tant de cruels souvenirs renouvelaient les blessures. Jamais, sans ce
loto, le pauvre coeur n'et oubli.

Oublier! Mot pnible  dire. Cette maison ruine, ce pre en fuite,
cette mre prisonnire, tout cela revenant dans les songes, avec tel
air des psaumes, faisait pleurer encore, et les beaux yeux parfois en
taient rougis le matin.  la longue ces ombres austres s'en allaient
plissant. On avait des amies, des compagnes caressantes, si tendres!
qu'on et craint d'affliger. Le parloir agissait. Par les visites de
grandes dames venaient l'air de Versailles, les belles nouvelles,
tout l'olympe de cour, la chronique des nobles mariages. Ajoutez
d'autre part un appel incessant au coeur, un miracle par jour, un Dieu
qui se donne sans cesse et veut se donner davantage. Fnelon,
gnreusement, accorde la communion frquente, et mme quotidienne.
tat prodigieux, si mouvant pour une enfant  cet ge de crise, de se
sentir toujours son jeune sein habit de Dieu!

Ainsi, trs-haut, trs-bas, entre une vie de miracles et une vie dj
semi-mondaine, entre Versailles et le dixime ciel, l'me flottait. 
ces brusques passages on s'affaiblit bientt. Elle perdait surtout de
son activit, avait de moins en moins la disposition de sa raison. Le
meilleur directeur qui constamment dirige, nous te l'habitude de
faire un seul pas de nous-mmes. Mollement soutenu  la lisire, on
n'aime plus  appuyer le pied. Nulle initiative. Il est bien plus
facile de suivre et laisser faire, d'attendre en attendant, ce que
dira la voix aime d'une autorit douce, qui, par moment, svre, est
encore aime d'autant plus.

L'me ainsi croit ne plus rien faire. Mais l'imagination va toujours
son chemin. Ignoraient-elles, ces jeunes saintes, que les obissantes,
les charmantes et les empresses, bien connues et tries par madame de
Maintenon, passeraient  sa maison, sous l'oeil et la spciale
protection? Oserai-je le dire? Quiconque a vu l'agrable uniforme,
noble, srieux, mais galant, de Saint-Cyr, qui ne drobe nul avantage
de jeunesse, au contraire fait valoir le cou, le joli bras (gravures
de Lavalle), qui l'a vu pensera que plus d'une convertie sentit l
l'attrait de la Grce. Celle du roi tait assure  cette maison. Les
demoiselles qui l'amusrent d'_Esther_ et d'_Athalie_, y trouvrent
faveur et fortune, et de beaux tablissements.

Du reste, Fnelon lui-mme, dans son _Avis  une dame de qualit sur
l'ducation de sa fille_, conseille pour celle-ci deux choses. Il
faut, dit-il, faire de Dieu son ami, l'ami du coeur, tre avec lui
comme avec son intime, lui dire tout sans crmonies. Mais en mme
temps il est capital pour la jeune fille de se mettre  porte de
trouver un sage mari, _propre  russir dans les emplois_.

Tel est cet habile homme, et tel l'tonnement qu'il donne toujours de
le trouver visant si haut dans la dvotion, et pourtant si pratique
dans la voie de son temps. Mais cela est-il facile  concilier? La
proccupation des places s'arrange-t-elle bien avec les liberts de la
vraie vie religieuse? Qu'et dit le Moyen ge de ces deux ambitions,
et de ce mot si fort, qu'il dit lgrement, sans en mesurer la porte:
tre l'intime ami de Dieu!




CHAPITRE XXIII

LA FUITE--L'HOSPITALIT DE L'EUROPE

1686


Dans les rvolutions de notre orageuse patrie, bien des fois les mmes
frontires ont vu l'migration. Bien des fois les forts des Ardennes,
les gorges du Cerdon, entre Lyon et Genve, nos ctes d'Ocan, leurs
anses solitaires, connues du seul contrebandier, ont vu des fugitifs,
sous mille dguisements, chercher leur salut dans l'exil. Toutefois,
entre proscrits et proscrits, grande est la diffrence. Le protestant
pouvait rester; on faisait effort pour le retenir. Qu'il dt un mot,
et il gardait ses biens et sa patrie, s'pargnait des dangers
terribles. L'migr de 93 voulait sauver sa vie; celui de 1685 voulait
garder sa conscience.

La fuite du protestant est chose volontaire. C'est un acte de loyaut
et de sincrit, c'est l'horreur du mensonge, c'est le respect de la
parole. Il est glorieux pour la nature humaine qu'un si grand nombre
d'hommes aient, pour ne pas mentir, tout sacrifi, pass de la
richesse  la mendicit, hasard leur vie, leur famille, dans les
aventures d'une fuite si difficile. On a vu l des sectaires obstins;
j'y vois des gens d'honneur qui, par toute la terre, ont montr ce
qu'tait l'lite de la France. La stoque devise que les libres
penseurs ont popularise, c'est justement le fait de l'migration
protestante, bravant la mort et les galres, pour rester digne et
vridique: _Vitam impendere vero._ La vie mme pour la vrit!

Voil pourquoi les chemins du passage, ces dfils, ces forts, ces
montagnes, ces lieux d'embarquement, sont sacrs de leur souvenir. Que
de larmes y furent verses! Il tait rare que l'on partt ensemble. La
famille se sparait parfois pour migrer par des lieux diffrents, ou
bien par l'impossibilit de faire fuir des malades, des faibles, des
femmes enceintes qui tranaient de petits enfants. On se quittait, le
plus souvent, pour des destines bien diverses. Tel prissait, telle
tait prise, enferme, perdue pour toujours. On ne se revoyait qu'au
ciel.

Le terrible danger d'une sparation ternelle, des lois froces,
aggraves coup sur coup, rien ne pouvait les retenir. Celui qui fuit,
aux galres pour toujours. Son dnonciateur aura la moiti de ses
biens (aot 1685).--Celui qui aide ou guide le fugitif, est de mme
pour toujours galrien (7 mai 1686). Et ce n'est pas assez; on ajoute
_la mort_.

Nul roman comparable pour l'intrt des aventures et le pathtique
des situations  ces histoires trop vraies. Un comique terrible, 
tout moment, vient s'y mler  la tragdie. Il n'est sorte de ruses,
de bizarres dguisements, qu'on n'emploie pour chapper. Les femmes,
spcialement, y furent hroques, admirables, ne reculrent devant nul
danger, nulle souffrance. Plusieurs mme se dfigurrent pour tre
moins reconnaissables. De jeunes demoiselles, devenues tout  coup
intrpides et aventureuses,  quinze ans,  seize ans, se hasardaient
dans les bois, les dserts,  la merci d'hommes de mine affreuse et
affams d'argent, qui eussent fort bien pu tuer, dpouiller la pauvre
brebis sans dfense, au lieu de faire pour elle un pnible voyage, qui
pouvait leur valoir la mort. Marteilhe en cite deux, qui, habilles en
homme, allaient chapper en plein hiver par la fort des Ardennes,
faire trente lieues sous les arbres chargs de givre, par des voies
dfonces, sur un affreux verglas. Elles furent prises et mises en son
cachot. Elles taient de son pays et de sa ville. Elles furent si
heureuses de la rencontre, qu'elles en pleuraient de joie. Lui, se
dfiant de sa sagesse, il n'accepta pas cette socit charmante, et
protgea les innocentes mieux qu'elles ne faisaient elles-mmes, leur
obtint un cachot  part.

Il y a mille histoires d'embarquements aventureux. Plusieurs se
jetaient  fond de cale dans les btiments qui partaient, sous des
tonneaux de vin, mme dans des tonneaux vides ou sous des monceaux de
charbon. Une famille restait l parfois quinze jours dans les
tnbres, dans des gnes extrmes, pour attendre le vent favorable.
On allait jusqu' prendre une simple barque. On se jetait au premier
pcheur pour passer l'Ocan. Le comte de Maranc passa ainsi, avec sa
femme et quarante personnes, dans une barque, malgr la plus rude
saison. Il y avait l des femmes grosses, d'autres qui allaitaient.
Point de vivres. On crut passer vite. Le mauvais temps retint en mer;
on resta des jours et des nuits sous la brume glace. Les nourrices,
puises, n'avaient plus de lait, donnaient de la neige aux enfants.
Tous taient demi-morts quand la blanche dune d'Angleterre parut enfin
 l'horizon.

Heureux encore ceux-ci. Mais M. de Bostaguet, un autre gentilhomme
normand, fut attaqu cruellement, et spar des siens, au moment de
s'embarquer. Nous avons ce rcit de sa main mme. Il confesse avec
grand chagrin, dans une mle pudeur de soldat, qu'il avait eu le
malheur de faiblir, qu'ayant chez lui je ne sais combien de femmes,
mre, soeurs, filles et belles-filles, nices, enfants et sa femme
enceinte, il n'avait pas eu le courage de les exposer aux dragons, et
qu'il avait faibli. Mais la dsolation de cette chute tait si grande
dans la famille, qu'avec tant d'embarras, une mre de quatre-vingts
ans, des petits enfants, etc., on rsolut de se remettre  Dieu, de
laisser tout, terres et maisons, et de fuir  tout prix. Cette lourde
et nombreuse couve que tranait Bostaguet, ces pauvres femelles
tremblantes, qui avanaient lentement vers la mer, tout cela fut
rejoint bien vite par les soldats, les garde-ctes. Bostaguet et ses
gendres, ses domestiques, se dfendirent  coups de pistolet; il y eut
des hommes tus, mais lui-mme fut bless. Cependant le troupeau de
femmes fuyait sur les falaises le long de la mer. Situation terrible,
car  cette heure le flux montait. Bostaguet eut le dchirement de
sentir qu'on allait les prendre, les lui ter sans doute pour
toujours. Il s'enfuit, fut cach par des paysans catholiques, mme par
des curs charitables, mais mal pans, martyris. Enfin, il chappa,
entra dans l'arme de Guillaume. Longues annes aprs, il put faire
revenir ce qui restait de sa famille.

Tels ne revinrent jamais. Capturs par les Barbaresques, ils furent
vendus en Afrique, en Asie. D'autres prirent des brigands pour guides
et furent assassins. Des guides mercenaires, pour mieux tromper les
gardes, faire vader un riche, les endormaient en leur livrant des
pauvres. Des forbans se chargeaient de faire passer la Manche,
prenaient des fugitifs  bord; puis, une fois en mer, leur arrachaient
ce qu'ils avaient et les mettaient au fond de l'eau.

On a rimprim un beau et terrible rcit: _Les larmes de Chambrun_,
pasteur d'Orange. C'tait un homme nergique, loquent, n pour
soutenir tous les autres, et qui pourtant tomba. Il tait alit dans
ce moment dans un cruel accs de goutte,  qui une fracture de la
cuisse ajoutait d'atroces douleurs. Dans cette ville, qui appartenait
au prince d'Orange, la dragonnade fut plus furieuse qu'ailleurs,
proportionne  la haine qu'on supposait au roi pour Guillaume. Le
comte de Tess, un officier froce et railleur, fut envoy l.

Le logement ne fut pas plutt fait qu'on entendit mille gmissements.
On ne voyait dans les rues que visages inonds de larmes. La femme
criait au secours du mari li, rou de coups, pendu au feu, menac du
poignard. Le mari appelait pour sa femme mourante, qu'un coup avait
fait avorter. Des cris d'enfants: On tue mon pre! on abme ma mre!
on veut mettre  la broche mon petit frre!... Quarante-deux dragons
s'tablirent dans la chambre de Chambrun et autour de son lit. Ils
allument cent bougies, battent de quatre tambours, se coiffent de
serviettes, fument  son nez pour le faire touffer. Ils boivent tant
que le sommeil leur vient, mais leurs officiers entrent et les
veillent  coups de canne.

Chambrun avait fait fuir sa femme. Mais on la ramne  Tess. Le rieur
dit cruellement: Eh bien, tu serviras  toi seule tout le rgiment.
Elle se roula  ses pieds, dsespre. Elle tait perdue, si un
religieux  qui Chambrun avait rendu service ne l'et cautionne. Sans
la faire abjurer, par un pieux mensonge, il dit: Elle a fait son
devoir.

Rejointe  son mari, elle avisa  le faire emporter. Au moindre
mouvement, il souffrait des maux indicibles. Quand on le vit partir
sur un brancard, toute la ville pleurait, les catholiques comme les
protestants. Les dragons mmes taient mus, et, dit-il, changeaient
de couleur.

Le martyre du malade s'aggrava  Valence. Un cousin de madame de
Svign, La Trousse, y commandait. Il lui ta sa courageuse femme, qui
seule faisait sa fermet, et le malheureux abjura. Plus tard, guri 
Lyon, la frontire tant moins garde, il trouva le moyen d'chapper
dguis en officier gnral, avec grand bruit, grand train, une
voiture  quatre chevaux. Sa pauvre femme y eut bien plus de peine,
fuyant de son ct avec trois demoiselles de Lyon. Les guides qu'elles
avaient pays eurent la barbarie de les laisser en pleine montagne.
C'tait l'hiver. Elles erraient et ne trouvaient pas le chemin. Elles
restrent neuf jours sur la neige, chasses dans le Cerdon, traques
le long du Rhne. Les demoiselles, vaincues de froid, de fatigue et de
faim, voulaient revenir  Lyon et se livrer. Madame de Chambrun eut du
coeur pour les quatre, ne leur permit pas le retour, et finit par leur
montrer enfin des hauteurs les tours de Genve, le salut et la
libert.

L'exemple que la petite Genve donna alors est le plus grand, je
crois, qu'on puisse trouver dans l'histoire de la fraternit humaine.
Cette ville de seize mille mes, pendant prs de dix ans, reut,
logea, nourrit quatre mille fugitifs. norme effort, excessive
dpense, et soutenue avec une persvrance admirable. Augmenter
sur-le-champ d'un quart sa population, sa consommation, c'est ce
qu'aucune ville n'aurait support. Si Paris a un million d'mes,
reprsentez-vous ce que serait l'invasion subite d'un quart en plus,
de deux cent cinquante mille mes. Ajoutez que, de ce ct, venait la
partie la plus pauvre de l'migration. Nos braves paysans du Jura,
avec des dangers incroyables, par les sapins, les prcipices, en plein
hiver, par les sentiers des chvres, les faisaient passer un  un,
mais dnus et sans bagages. Comme des naufrags ou comme l'enfant qui
vient de natre, ils abordaient nus  Genve, n'apportant que leur
corps mal vtu, affam, souvent martyris. Toujours de nouveaux
arrivants. Ils s'coulaient, d'autres venaient. C'tait un torrent de
fantmes; on et dit la marche des morts vers la valle de Josaphat.

Les maisons de Genve ne sont pas grandes. La famille d'alors tait
serre et close, d'une certaine raideur pour l'tranger et d'un
_apart_ puritain. Tout cela disparut. La piti et la charit
changrent violemment ces choses de forme. Les portes s'ouvrirent
grandes. On mit des lits partout, cinq ou six dans chaque chambre.
Telle maison en eut quarante-cinq! Toutes les habitudes changes,
complet bouleversement. La dame gnevoise, concentre jusque-l, un
peu prude et mticuleuse, prend chez elle, avec elle, au saint des
saints de la famille, ces pauvres inconnues. Elle coupe ses robes 
leur taille, se dpouille pour couvrir des enfants presque nus. Grande
table et petite chre. Pour nourrir tout ce monde, elle accepte, elle
impose aux siens une sobrit rigoureuse. Elle vide les greniers et
les caves. Elle prend l'eau pour elle et rserve le vin pour ces
malheureux puiss.

Nos Franais du Midi, sous la bise de Genve, au souffle du mont
Blanc, dans ces grands courants froids que le Rhne, que l'Arve, ces
furieux torrents, amnent l de toutes parts, supportaient avec peine
le cruel hiver de 1686. Leurs htes, non contents de manger avec eux
tout ce qu'ils avaient, s'endettrent gnreusement. De leur crdit
chez les marchands, ils enlevrent du drap, du linge, des chaussures,
habillrent tout ce peuple. Nos Franais discrtement, pour mnager le
bois de la maison et soulager leurs htes, les laisser respirer un
moment, allaient presque tous chercher un peu de soleil sur la pente
abrite que depuis on appela le _Petit Languedoc_. Cette rampe domine
le beau Jardin des plantes que Rousseau, Candolle et Saussure, rendent
tellement illustre. Mais ce grand souvenir de la charit gnevoise
glorifie plus encore ce beau lieu et le rend sacr.

Cependant arrivaient les lettres insistantes de Louis XIV pour qu'on
chasst les rfugis. La petite ville, sans armes, avec ses vieux
mauvais remparts, n'eut garde de dsobir. On ordonna  son de trompe
leur expulsion. Il en sortit des foules par la porte de France. Mais,
 minuit, on les faisait rentrer par la porte de Suisse. Pendant que
les crieurs proclamaient leur bannissement, les huissiers de la ville
en habit noir faisaient pour eux la collecte de porte en porte. Fureur
et menaces du roi, qui va, dit-il, agir. Genve, en ce pril, dcida
que ceux qui viendraient dsormais seraient conduits  Berne. Mais
rien ne put lui faire abandonner ceux qu'elle avait reus. Elle en
garda trois mille. Berne et Zurich la rassurrent en lui offrant au
besoin une arme de trente mille hommes. (V. l'intressant mmoire de
M. Gaberel, tir des actes.)

Au reste, de quoi s'tonner? quoi de plus franais que Genve, ce lac
sacr, ce doux pays de Vaud? La France y recevait la France. Ceux
qu'elle doit surtout remercier, ce sont les nations trangres,
d'autres langues, de moeurs opposes, qui nous ouvrirent les bras
noblement, gnreusement. L'Allemagne du Nord, dans son ingnieuse
hospitalit, fit que ces fugitifs se crurent dans la patrie, leur fit
exprs des villes pour vivre ensemble o on ne parla que leur langue.
Ils eurent leurs tribunaux et se jugrent eux-mmes. L'Angleterre,
magnifiquement, dpensa sans compter, sans se lasser jamais. Elle
donna l'argent; et un de nos rfugis, Schomberg, lui porta la
victoire.

Mais, de toute l'Europe, la plus excellente hospitalit fut celle de
la Hollande. Elle fut l'_arche_ dans ce dluge. Peuple froid de
parole, mais chaud en acte, solide en amiti, avare pour tre
gnreux. Au jour de la Rvocation tous donnrent largement, tous,
juifs, luthriens, anabaptistes, catholiques mme. Mais, ce qui valait
mieux, excellents organisateurs dans les choses de la charit, les
Hollandais crrent de nombreux tablissements de refuge, et surtout
pour les femmes. Chaque ville voulut en avoir. Ici, les dames furent
reues, l les femmes de ministres, ailleurs les jeunes demoiselles.
Tout cela, par une noble attention, dirig par des Franaises. Vivres,
pensions, proprits, rien ne manqua  ces tablissements. Amsterdam
btit mille maisons pour les ntres. La Frise et toutes les provinces
leur donnaient des terres et des exemptions d'impts. Ce n'est pas
tout. Les Hollandais, les Anglais de concert, firent savoir dans la
Suisse, qu'ils n'avaient pas assez de pauvres, d'migrs et de
fugitifs, et prirent qu'on leur en cdt.

Racontons le meilleur. Dans ce grand lan de piti, quand les
complaintes des martyrs se chantaient partout en Hollande, le coeur le
plus touch, le plus tendre, qui n'en disait rien, c'tait la belle et
bonne femme de Hollande. Elle qui ne vit que d'intrieur, de famille
et de doux mnage, elle sentit  fond cette terrible rvolution de la
famille, tant d'poux spars, de veufs et d'orphelins. Elle adoptait
ceux-ci, accueillait ceux-l. Souvent, en donnant tout, elle voulait
davantage et se donnait elle-mme. Les dames les plus riches
ambitionnrent et recherchrent la main des plus pauvres de ces
exils. C'tait le plus souffrant, celui qui avait tout perdu, sant,
famille, enfants, celui qui arrivait le plus frapp de Dieu,  qui
leur coeur allait de prfrence. Qu'on me permette ici de m'arrter,
de rappeler un fait plus ancien qui prcde la Rvocation, mais qui
s'est renouvel souvent dans ce sicle.

L'antique glise des valles vaudoises des Alpes, image trop fidle du
christianisme primitif, dans son innocence agricole, n'tait que plus
hae des papistes et trs-spcialement des Jsuites du Pimont.
Tout-puissants  la cour, de vingt ans en vingt ans, ils y firent
lcher les soldats. Dans la perscution de 1655, tout le petit pays
tant couvert de troupes, cras, sauf les hauts sommets neigeux,
inhabitables, l'intrpide pasteur Lger s'y maintint, rsolu  ne pas
quitter son troupeau. Plusieurs hivers durant, sans abri que les
antres, vivant du peu que des hommes hardis y portaient  grand
risque, toujours il chappa  la poursuite des dragons. Mais il
n'chappait pas  la nature terrible de ces lieux. Plus d'une fois, la
tourmente l'enleva, le jeta demi-bris dans les torrents. Plus d'une
fois, sur des pentes rapides, il fut roul par l'avalanche. Souvent,
couvert de givre, la barbe et les cheveux hrisss de glaons, il
perdait figure d'homme. On le priait en vain d'abandonner cette vie
impossible. Il s'obstinait. Mais il devenait sourd, aveugle par la
neige, et ses membres roidis lui refusaient le mouvement. Il fallut
donc descendre. Il arriva en Suisse et sur le Rhin, n'ayant rien que
sa Bible, dvast, ruin, une ombre d'homme, hlas! une ombre
douloureuse, ne faisant un pas sans gmir. Il tait dans son lit quand
une lettre lui vient de Hollande, la lettre d'une dame veuve. Cette
dame, fort riche, lui crivait que, s'il n'tait malade, elle n'et
pas os s'offrir  lui, mais que, dans cet tat, elle croyait pouvoir
le prier d'accepter sa main. Cette charmante bont eut l'effet d'un
miracle. Notre homme, hier dans les affreux glaciers, tombe dans une
bonne ville de Hollande. Son antre est maintenant une opulente maison,
un nid chaud, partout tapiss. La dame qu' sa lettre il croyait
vieille, voici que c'est une jeune sainte, qui veut le servir 
genoux. Il remercie Dieu, ressuscite. Son grand coeur et sa gratitude,
son amour, le refont. Le voil un autre homme plus vivant qu'il ne fut
jamais, plus chaleureux. On le sent  son livre,  cette oeuvre
admirable, la brlante histoire des martyrs.




CHAPITRE XXIV

MASSACRE DES VAUDOIS--LES VOIX D'EN HAUT ASSEMBLES DU DSERT

1686


Poussons au ciel nos acclamations, dit Bossuet (25 janvier 86), et
disons  ce nouveau Constantin,  ce nouveau Thodose, ce que les 630
Pres dirent autrefois dans le concile de Chalcdoine: _Vous avez
affermi la foi, vous avez extermin les hrtiques. Roi du ciel,
conservez le roi de la terre!_ Voil ce que nos pres ont admir.
Mais ils n'ont pas vu, comme nous, les troupeaux gars revenir, leurs
faux pasteurs les abandonner, sans mme en attendre l'ordre, et
_heureux_ de pouvoir donner leur bannissement pour excuse.

Mot dur pour les ministres, que l'on chassa si cruellement en gardant
leurs enfants! Ceux qui restaient furent jets aux galres (50 en une
fois ds 1684). Bossuet l'a oubli. Il semble croire ce que le roi
crit en Hollande et en Angleterre (20-27 dc. 85). Qu'il n'y a
_point de perscution_, que les protestants migrent _par caprice
d'une imagination blesse_, etc. (V. Dpches de d'Avaux.)

Qui est perscut? L'glise catholique. Voil qui est tonnant et qui
effraye. Dans son chant de triomphe, se mle un sinistre gmissement:
Qu'elle est forte cette glise et que redoutable est le glaive que le
Fils de Dieu lui a mis dans la main! Mais c'est un glaive dont les
superbes et les incrdules ne ressentent pas le double tranchant. Elle
est fille du Tout-Puissant; mais son pre, qui la soutient au dedans,
l'abandonne souvent aux perscuteurs; et,  l'exemple de Jsus-Christ,
elle est oblige de crier, dans son agonie: Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m'avez-vous dlaisse? Son poux est le plus puissant comme
le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes; mais
elle n'a entendu sa voix agrable, elle n'a joui de sa douce et
dsirable prsence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite
avec une course rapide, et, plus vite qu'un faon de biche, il s'est
lev au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable  une pouse
dsole, l'glise ne fait que gmir et le chant de la tourterelle
dlaisse est dans sa bouche.

Cherchons qui fait pleurer l'glise. Bossuet nous l'a dit ds
longtemps. Ds 1681, il dsigne les esprits forts, les _libertins_,
prts  profiter des discordes du monde catholique. La presse de
Hollande vient de crer le journalisme (Bayle, 1684). Une inquitude
gnrale semble annoncer une rvolution religieuse. Le protestantisme
branle, mais le catholicisme est-il solide?

Qu'arriverait-il, si, du dogme vieilli, l'esprit nouveau faisait
clore un christianisme sans dogme?

Longtemps, dans un repli des Alpes, avait exist une telle glise,
nue, nave, innocente et sans thologie. Depuis un sicle  peine,
elle avait, de confiance, adopt des ministres de Genve, mais n'en
restait pas moins fort loin de l'esprit de Calvin, dans une heureuse
impuissance de rien comprendre  sa doctrine. Pauvre petite glise, la
plus antique de l'Europe, par sa simplicit, elle allait se trouver
aussi la plus moderne, et la plus prs de nous. N'tait-ce pas, 
l'autel des Alpes, que la foi, la philosophie, s'pouseraient dans la
libert?

Sans bien s'expliquer tout cela, Rome, d'une haine instinctive, avait
poursuivi les Vaudois. Elle en semblait trouble plus que de la
savante et disputeuse Genve. Toujours, elle avait eu  Turin un nonce
ardent, prt  saisir toute occasion d'obtenir la perscution. Le
politique et rus Savoyard, qui regardait toujours de sa montagne d'o
soufflait le vent de l'Europe, ayant besoin du pape par moments, alors
faisait ce qu'il voulait. La propagande organise de longue date 
Turin, Annecy, Grenoble, etc., par le Jsuite Possevino et le doux
saint Franois de Sales, procdait par l'argent, l'intrigue, surtout
les vols d'enfants. Mais cela ne suffisait pas; dans ces mystrieux
conciliabules dominaient des dvotes italiennes plus ardentes que le
clerg mme, violentes, effrnes Madeleines, qui (comme la Pianesse
en 55) se croyaient damnes sans remde si elles ne se lavaient dans
un bain de sang.

Pour tre sr d'en rpandre beaucoup, il suffisait d'imposer aux
Vaudois des logements militaires. Tout le monde connaissait, et par la
tradition, et par le livre de Lger et ses gravures si populaires,
l'effroyable trahison de 1655. Sous un tel souvenir, le petit peuple
n'oserait jamais se fier aux soldats et se ferait exterminer plutt.
En y portant la dragonnade, on pouvait esprer cela. On travailla
l't de 1685. On fit comprendre au roi que tous les migrants iraient
 cet asile, et, ds le 12 octobre, voulant le leur fermer, il intima
 la Savoie d'occuper militairement et de convertir les Vaudois. Il
insista, offrit des troupes. Le duc, jeune homme de vingt ans, n'tait
pas pour lui rsister.

Les Vaudois effrays envoyrent  Turin, et ne furent pas mme reus.
Leurs ministres disaient qu'il n'y avait rien  faire qu' se
soumettre et souffrir tout. Cela tait-il possible? On accepte le
martyre pour soi; mais comment l'accepter pour sa femme et ses
enfants? Comment livrer les faibles  l'infamie, l'innocence aux
souillures? Rsister, ne rsister pas, c'tait mme chose; la
confiance de 55 eut mme rsultat que la dfiance de 86. Les Vaudois
savaient bien que, pour les dvots savoyards, pour l'idoltrie
pimontaise, leur terre sans madones et sans moines tait la terre
maudite, o l'on pouvait tout faire, o nul excs n'tait un crime.
D'autre part, les Franais, c'taient ceux de la dragonnade, ces
terribles railleurs, sans piti dans leurs jeux, cruellement
factieux dans l'outrage et dans les supplices. Tout leur esprit
n'empche pas que, si on leur trouve un mot d'ordre, un sobriquet pour
l'ennemi, ils ne le rptent  l'aveugle, n'aboient tous  ce mot,
comme la meute  l'hallali du cor. Ici, ce mot tait _barbets_. Les
ministres dans ce dialecte s'appelant _barbes_, on nommait _barbets_
les Vaudois. Avec cela, on rpondait  tout, et tout tait permis.
Des hommes? non, ce sont des _barbets_.

Les Suisses et les princes allemands, dont ils implorrent
l'intercession, ne leur donnrent rien qu'un conseil misrable et
impraticable, de quitter leur pays, de passer les Alpes en janvier.
Voyage bien difficile aux hommes, impossible aux familles. Il et
fallu laisser leurs femmes, leurs enfants. L'abattement de l'Europe
tait extrme. Nul ne soufflait. Un roi de France, tellement uni 
l'Angleterre, matre en Savoie, terrible aux Espagnols, qui, voyant
ses soldats en Barn, avaient demand grce, un roi qui menaait
l'Empire et voulait la moiti du Palatinat, un roi tellement absolu en
France, qui rgnait jusqu' l'me, changeait la religion d'un
mot,--c'tait un objet de terreur pour toute la terre. La Hollande, on
l'a vu, priait que Dieu attendrt le coeur du roi. Les rfugis, dans
des vers dats de 1686, prient ce grand prince, en qui on admire tant
de vertus, de comprendre que la rigueur qu'on lui conseille est un
pige pour l'empcher d'tre lu empereur. Au 1er janvier, l'loquent
Saurin, prchant  la Haye, dans les voeux attendris qu'il fait pour
la Hollande et pour ses allis, prie aussi pour Louis XIV: Et toi,
prince redoutable que j'honorai comme mon roi, Dieu veuille effacer
de son livre les maux que tu nous a faits, les pardonner  ceux qui
nous les font souffrir.

Tel est le vrai christianisme, ennemi de la rsistance. Quand il est
consquent, il reproduit son origine, la soumission  l'Empire, la
rsignation sous Tibre, l'oubli de la patrie pour la patrie cleste,
un pieux consentement  la mort de la libert. Les ministres ici
parlent aussi bien que les vques. Basnage ou Saurin valent Bossuet.
En Languedoc, comme aux Alpes, les ministres empchrent d'armer. Il
ne tint pas  eux que le roi n'et un triomphe durable et ternel.

Dans ce silence inou de la terre, il montait dans l'apothose, ne
voyant plus ce monde, entendant tout au plus quelques plaintes
soumises et de faibles gmissements, mlodie du triomphe, douce au
triomphateur, quand il entend derrire l'esclave soupirer et prier.
C'tait le moment o Lebrun, faisant tomber les toiles du plafond de
sa Galerie, dvoila tout  coup cet Empyre, tout d'or et de peintures
tincelantes. La monstrueuse enflure des Bores qui soufflent la
gloire n'tait rien en comparaison de l'enflure dlirante des
inscriptions, outrage aux nations qu'on voit renverses de la foudre,
terrasses, garrottes. Le roi regarda froidement, trouva cela
naturel, ne fit aucune objection.

Ce dfi  l'Europe, ce ne fut pas assez de le mettre  Versailles,
chez le roi, on le mit  Paris sur la place publique. Les nations
vaincues, les mains lies derrire le dos, furent exposes en bronze,
comme au pilori de l'histoire. Un Cerbre sous le pied du roi
figurait l'hrsie, la France protestante, moins lie qu'crase.  ce
roi pape,  ce roi Dieu, qui, par del la victoire extrieure, avait
eu la victoire sur l'me, ce n'tait plus des sujets qu'il fallait,
mais des adorateurs. Le dvot courageux qui, sans mnagement pour le
roi, au risque de dplaire, dressa l'idole et l'adora, fut le duc de
la Feuillade. Le 24 mars 1686, il donna ce spectacle  la place des
Victoires.  la faon des madones italiennes, le dieu devait avoir
sous lui une lampe toujours allume, en faveur des fidles qui
viendraient y faire des prires ou suspendre des _ex-voto_. Ce
luminaire fut ajourn, pour ne pas dplaire  l'glise. La Feuillade
attendit.  sa mort, la chapelle devait tre son propre tombeau. Un
souterrain, partant de son htel et passant sous la place, permettait
de placer, sous le matre le fidle esclave.

Le roi envoya le Dauphin pour l'rection de la statue. Il quittait peu
Versailles. Son sang s'tait aigri. La violente politique de ces
dernires annes, la violente alimentation qui le surexcitait, les
furieux conseils de Louvois, bombardements, proscriptions, tout
faisait fermenter en lui une humeur cre. Les plus lgres
contradictions, dans cet tat de colrique orgueil, deviennent
horriblement sensibles. Le roi avait chez lui un audacieux
contradicteur,--un homme? non, nul n'aurait os,--mais la nature
osait. Pendant qu'il se voyait aux plafonds de Versailles, plus
qu'homme, un soleil de beaut, de jeunesse et de vie, cette effronte
nature lui disait: Tu es homme. Elle se permettait de le prendre 
l'endroit par o tous sont humilis. Il avait eu des tumeurs au genou
et avait patient. Elle lui en mit une  l'anus. Nul remde, que
chirurgical, une opration trs-nouvelle, partant fort solennelle, qui
ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait un
triomphe, une ternelle fanfare, pour glorifier l'oprateur hardi. Il
allait devenir, comme cet homme de Molire, _un illustre malade_, une
victime renomme, un fameux patient. On gardait ce secret encore, mais
il ne pouvait tarder d'clater. Quoi de plus irritant que cette
attente? Neuf mois entiers, il rsista, recula, craignant l'clat de
cette affaire, pensant, non sans raison, que l'Europe en rirait, et
s'enhardirait par le rire.

Dans un gouvernement tellement personnel, la chose tait trs-grave.
Un prince si cruellement contrari au plus haut du triomphe mme,
pouvait cder aux plus cruels conseils. En ralit, Louvois rgna seul
(jusqu'en novembre, jusqu' l'opration), et fit, avec la signature de
ce malade, des choses excessives et froces, insenses mme, comme de
dmolir les maisons des rcalcitrants. On cassait, brisait tout. Le
prince de Cond, des fentres de Chantilly, voyait piller, ruiner ses
vassaux, c'est--dire lui-mme. Dans la banlieue mme de Paris, au
village de Villiers-le-Bel (lie Benot, 903), deux cents charretes
de meubles furent enleves, vendues par les dragons et par les faux
dragons. Des paysans hardis prenaient cet habit pour piller.

Si on agit ainsi  deux pas de Versailles, qu'tait-ce au loin, dans
les valles vaudoises?  l'arme de Savoie, Louvois en joignit une de
quatre mille hommes. C'taient huit ou dix mille soldats contre deux
mille paysans. Visiblement, on voulait craser. Pour comble, au moment
mme, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc gracieusement
leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns ne s'y fiaient pas,
voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne s'armaient pas, se
croyaient gards par leur innocence.  la valle de Saint-Germain,
violente rsistance, qui irrita et fit faire mille actes cruels. Pour
pntrer plus haut, ils se firent guider par des femmes dont on fit
sauter la chemise; ces pauvres cratures, ils les faisaient marcher en
les piquant derrire de la pointe de l'pe.

Dans la valle de Saint-Martin, tout ouvert, nulle dfense. On vient
amicalement au-devant des troupes, qui tuent, pillent, violent.
Ailleurs, les gnraux, le Franais Catinat, et le Savoyard Gabriel,
oncle du duc, donnent des paroles de paix, dsarment et lient les
hommes, les envoient  Turin. Restent les femmes, les enfants, les
vieillards, que l'on donne au soldat. Des vieux et des petits, que
faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brla
mthodiquement, membre par membre, un  chaque refus d'abjuration. On
prit nombre d'enfants, et jusqu' vingt personnes, pour jouer  la
boule, jeter aux prcipices. On se tenait les ctes de rire,  voir
les ricochets,  voir les uns, lgers, gambader, rebondir, les autres
assomms, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochs en route
aux rocs et ventrs, mais ne pouvant mourir, restant l aux vautours.
Pour varier, on travailla  corcher un vieux (Daniel Pellenc); mais
la peau ne pouvant s'arracher des paules, remonter par-dessus la
tte, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour
qu'il ft le souper des loups. Deux soeurs, les deux Vittoria,
martyrises, ayant puis leurs assauts, furent de la mme paille qui
servit de lit, brles vives. D'autres, qui rsistaient, furent mises
dans une fosse, ensevelies. Une fut cloue par une pe en terre, pour
qu'on en vnt  bout. Une dtaille  coups de sabre, tronque des
bras, des jambes, et ce tronc effroyable fut viol dans la mare de
sang.

_Memento._ Ce serait une chose trop commode aux tyrans si l'histoire
leur sauvait ces excrables souvenirs. Les dlicats peut-tre, les
gostes, diront: cartez ces dtails. Peignez-nous cela  grands
traits, noblement, avec convenance. Vous nous troublez les nerfs. 
quoi nous rpondrons: Tant mieux si vous souffrez, si votre me glace
sent enfin quelque chose. L'indiffrence publique, l'oubli rapide,
c'est le flau qui perptue et renouvelle les maux.--Souffre et
souviens-toi: _Memento._

Pourquoi, dans les bibliothques, des mains inconnues ont-elles
furtivement arrach partout les gravures du livre de Lger, qui
reprsentaient les martyres de 1655? Parce qu'ayant profit du crime,
on a voulu l'enfouir dans l'oubli, le faire disparatre.--Je n'ai pas
de gravures, mais je mets  la place ces tableaux vridiques des
martyres de 1686, ces pages arraches de Muston. Les archives de Turin
lui ont t ouvertes, et l'on voit en tte de son chapitre XV les
preuves de tout genre, qui ne permettent pas de chicaner et de faire
semblant de douter.

Nulle apparence que ces crimes fussent expis jamais. Nulle voix ne
s'leva. La Suisse ne dit pas un mot, ni la Hollande, ni l'Allemagne.
Tous taient plus effrays qu'indigns. Chacun tremblait pour soi. Le
succs de la dragonnade, la conversion subite de prs d'un million
d'hommes faisait croire que la France avait enfin atteint sous ce roi
l'unit. La tenant en sa main, cette France, comme une pe, que n'en
pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier cu, il aurait pu les
prendre. Elle ne les et pas refuss, quand elle ne refusait pas l'me
et la conscience. Les puissances signent  petit bruit une alliance
dfensive. Hollande, Sude et Brandebourg, d'autre part Espagne et
Empire, font une arme sur le papier. Arme future, possible,
ventuelle. Le triste empereur Lopold qui, sans les Polonais, n'et
repouss les Turcs, sera l'Agamemnon de cette arme hypothtique
(Augsbourg, 9 juillet 86). En supposant qu'elle existt, on avait vu
avec combien de peine ces corps htrognes agissent. C'est l'histoire
du dragon  plusieurs ttes et plusieurs queues, dont parle la
Fontaine, monstre effrayant, paralytique, qui ne peut faire un pas. On
en rit  Versailles. Le roi en fut si peu mu, qu'il prit ce moment
mme pour rduire sa marine, voulant en employer l'argent  amener
dans son parc les eaux de l'Eure. OEuvre babylonienne qui ne fut
jamais acheve, mais dont les ruines maussades ennuient, attristent
l'oeil. C'est l'effet gnral du Versailles aquatique. Les trs-rares
promeneurs qui visitent, de rservoir en rservoir, cette norme cit
des eaux, sont tonns, pouvants. Ce que les Romains firent pour
les plus nobles buts, pour assainir, abreuver des provinces, donner 
des peuples entiers l'lment de la vie, de la fcondit, a cot
moins que ce joujou.

De la cour retournons au peuple. Envisageons l'aspect que prsentait
la foule des nouveaux convertis. C'tait fort peu de leur avoir
arrach une signature. Il fallait leur apprendre leur religion
nouvelle, la leur faire pratiquer. Beaucoup tombaient malades
srieusement pour en venir l. Les curs taient furieux. 
grand'peine les tiraient-ils de leurs maisons pour les faire aller 
l'glise, o, sur des listes crites, on les passait en revue.  la
conversion du Barn, on fit une procession gnrale o on les fit
marcher entre des lignes de soldats. Feu d'artifice, dcharges de
mousqueterie, _Te Deum_, rien ne manquait  la fte. Ni la comdie
dsolante de ceux qu'on y poussait, et qui semblaient plus morts que
vifs. On les mettait  genoux, on leur faisait subir la messe. Mais,
quand il tait question de les faire communier, les lvres
contractes, les dents serres, se refusaient;  peine on leur
fourrait l'hostie. Plus d'un, ple, hve, au retour s'alitait pour ne
pas se relever. Une femme, mene  la communion par les dragons, ne
parvint jamais  avaler. Elle rendit l'hostie dans un coin. Elle et
t brle vive, si elle n'et russi  s'vader. Elle le fut en
effigie devant sa maison. (Lettre insre dans Jurieu, t. II, XIII,
387.)

Dans un tat si violent, on pouvait s'attendre  d'tranges choses. De
rsistance, aucune. Mais justement parce qu'il n'y avait aucun acte,
la douleur s'exaltait et les ttes malades semblaient dans un pnible
enfantement. tat contagieux. Mme les catholiques taient troubls.
Ds que les temples furent interdits ou dtruits, vers 1685, les
oreilles tintrent. On croyait entendre des psaumes. La nuit, vers
minuit ou deux heures, ils clataient. Et cela, non pas seulement dans
les montagnes des Cvennes o l'on et pu y voir l'cho des chants
lointains de secrtes assembles, mais  Orthez en plaine dcouverte,
en Champagne  Vassy. Tel en distinguait les paroles; tel y gotait
une vague mlodie, attendrissante, un concert d'anges, s'agenouillait,
pleurait. Des femmes y reconnaissaient des voix plaintives. (V. les
certificats dans Jurieu, Lettres, I, VII, 151-3.)

On dfendit sous peine de mille livres d'amende d'aller couter ces
chants de nuit. Mais on les entendait aussi bien des maisons, passer,
repasser sur les villes. Nul moyen d'atteindre cela. On y courait, et
il n'y avait personne. Seulement, dans les airs, une grande voix de
douleur planant par toute la contre.

Elle prit corps, cette voix, en 1686. Au rude mois de janvier, sous le
ciel,  la bise, par les longues nuits sombres, les ouragans neigeux
d'hiver, le peuple, sans pasteur, pasteur lui-mme et prtre, commence
d'officier sous le ciel. Celui qui avait sauv sa Bible l'apportait;
son psautier? l'apportait. Celui qui savait lire, lisait, un enfant
parfois, une fille. Et qui savait parler, parlait. On chantait 
mi-voix, craignant l'cho trop fort du ravin, des gorges voisines. Car
la montagne mue et chant elle-mme, au rhythme des forts de
chtaigniers battus des vents.

Louvois en eut avis, mais il n'y comprit rien. Il crut que ces
lecteurs, ces prcheurs, taient des ministres revenus de Genve.
Noailles, qui connaissait mieux ce peuple, avait dit qu'on ne ferait
rien, si on ne l'enlevait des montagnes. Opration immense et
difficile. On recula. On essaya la ruse. L'intendant du Languedoc, le
fils de Lamoignon, Basville, fit dire  l'homme principal, un garon
de vingt ans, le Cvenol Vivens, cardeur de laine, que, s'il migrait,
il emmnerait qui il voudrait. On le trompait indignement. On lui
donna des guides qui le menrent en Espagne aux pas les plus affreux
des Pyrnes, sur terre d'inquisition. Ainsi ce pauvre peuple, qui ne
demandait qu' partir, fut refoul sur lui-mme, sur les dragons, sur
les supplices. L'exaltation doubla. Bientt les femmes tombrent dans
des extases. Les enfants eurent des visions.

Qui aurait gard sa raison dans ces extrmits terribles? L'un des
esprits les plus svres du sicle, le fort lutteur contre Bossuet,
Jurieu, pasteur de Rotterdam, qui,  cette entre de la Hollande,
voyait, sans fin, arriver le naufrage, frapp profondment, parut
dlirer de douleur, s'aveugler, radoter. Tous en rirent. Le docteur
Bayle en rit. Et le triomphateur Bossuet demande, en haussant les
paules, si M. Jurieu ne voit pas qu'il devient la rise des siens.
Les _amis_ de Jurieu, ravis de le voir imbcile, firent frapper  sa
gloire la mdaille ironique, o sa maigre figure, sous un chapeau de
quaker, cheveux courts et barbe pointue, dans son air extatique, fait
dire: Il est devenu fou.

Voil un homme perdu. Voyons pourtant ce livre de drision:
L'Accomplissement des prophties, ou la Dlivrance prochaine de
l'glise. Il parat le 16 mars 1686, prcisment cinq mois aprs la
Rvocation. Un de ses caractres singuliers, c'est qu'il frappe  la
fois et les catholiques, et les protestants. Il l'adresse aux juifs de
Hollande. Trois signes ont annonc que Dieu va se crer un peuple,
absolument nouveau: 1 la Renaissance, la subite ruption des
sciences; 2 l'imbcillit catholique, qui, tout en croyant que
l'hostie est Dieu, la profane outrageusement; le dlire du roi de
France qui abreuve les protestants d'affronts, mais ne les tue pas, et
se cre par toute la terre de furieux ennemis; 3 le fait tonnant,
inou, le grand signe, c'est de voir un peuple (l'immense majorit des
protestants) brusquement converti du blanc au noir. Spectacle
trs-contraire  celui de l'glise primitive, o les persvrants
furent innombrables. Donc, Dieu veut abmer ce peuple, s'en faire un,
renouveler la face du monde.

Voil la base terrible, prement rvolutionnaire, qu'il pose pour
btir par dessus. Le rgne de l'Anti-Christ, commenc au Ve sicle, va
expirer. Jurieu calcule sur les nombres de l'Apocalypse. En comptant
les jours pour annes, il trouve trois ans et demi, 42 mois. Le
premier coup sera frapp en avril 1689.--En effet, le 11 avril 1689,
fut couronn dans Westminster le champion du protestantisme, Guillaume
d'Orange, et l'Angleterre ressuscite devint, contre Louis XIV, le
centre de la rsistance europenne. tonnante divination qui saisit
tout le monde, et qui, prise au srieux, ne contribua pas peu 
raliser l'vnement  la date indique.

Aprs ce coup, l'Anti-Christ languira et ne fera plus que traner.
Mais enfin, dans les derniers temps qui prcderont le Jugement, y
aura-t-il encore des rois, des monarchies? Jurieu ne le sait pas. Ce
qu'il sait, et dont il est sr, c'est que tout doit entrer dans
l'Unit dfinitive, former un seul tat, la Rpublique d'Isral.




CHAPITRE XXV

TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION--LE ROI OPR--LA DTENTE--LES
SUSPECTS

1686-1687


Tel le roi, telle la France. Elle subit toutes les variations de sa
sant. La proscription s'aigrit avec le mal du roi. L'opration amne
une dtente subite, une faiblesse, une nervation gnrale. Rsultat
pitoyable qui n'est point d'amlioration. La Rvocation, en 86, est
une fureur; en 87, _une affaire_. On surseoit aux martyres, on se rue
sur les biens.

Le roi, triste et violent, dans sa pnible attente, en lutte avec les
chirurgiens qui, ds l't, voudraient agir, en fait ptir l'Europe. 
la nouvelle de la ligue d'Augsbourg, quoiqu'on lui remontre humblement
qu'elle est purement dfensive, il fait sur le Rhin un acte agressif,
plus qu'un acte, une fondation. C'est un fort qu'il btit sur la rive
allemande, en face d'Huningue, et prs de Ble. Dfi  la Suisse, dfi
 l'Empire. Tte de pont pour passer quand on voudra. Voil pour le
haut Rhin. Il y tenait dj l'Alsace. Mais, plus bas, il rclamait une
grande part du Palatinat au nom de la duchesse d'Orlans, soeur du duc
de Bavire. Plus bas encore, il aurait eu Cologne, sous le nom de
Furstemberg, son agent, son tratre gag, qui dj lui avait fait
ouvrir Strasbourg. Immobile cette anne et ne pouvant chasser, il se
lanait d'autant plus sur la carte avec Louvois, dans cette grande
chasse allemande. L'lecteur de Cologne, qui se mourait, tait aussi
l'vque de Lige, et il avait encore les vchs d'Hildesheim et de
Munster, en Westphalie. Louvois par Furstemberg qu'il allait faire
lire de force, donnait tout cela au roi, la Meuse centrale et le bas
Rhin. Il plongeait au coeur de l'Empire. L'empereur, occup des Turcs
et des Hongrois, n'y pouvait rien.

Le seul obstacle, c'tait cette affaire intrieure de la Rvocation
que l'on disait finie et qui tranait. Elle tait cependant mene avec
vigueur. Mais l'on migrait d'autant plus. L'argent fuyait par toutes
les frontires. Les rebelles chappaient, tout au moins par la mort.
Soumis de leur vivant, ils avaient la malice d'attendre l'agonie pour
se ddire, rtracter tout et se dire protestants. L, une scne
violente. Le confesseur faisait venir le juge au lit, et l'on
signifiait  l'agonisant qu'il allait tre tran nu sur la claie. 
Dijon, une femme y fut mise avant d'expirer (lie B., 985-987). 
Arvert, prs de la Rochelle, une demoiselle, prs de se marier,
meurt, et son pauvre corps, suivi du fianc en larmes, repat les yeux
d'une foule cruelle. Ne l'ayant eue vivante, du moins il ne la quitta
pas, la garda, et la nuit l'ensevelit de ses mains.

 Rouen, la dame Vivien est trane, mais non enterre. Trois jours
durant, elle amusa les petits garons du collge, coliers des
Jsuites.  Cani, en Caux, un gardien fit une exhibition de la femme
Diel,  tant par tte, pour voir le corps d'une damne. Les
personnes les plus respectables ne furent point exceptes. Le vicomte
de Novion, vieil officier, la vnrable mademoiselle de Montalembert,
qui avait quatre-vingts ans, furent ignominieusement trans. Tels
enterrs d'abord, mais condamns plus tard, furent, dans l'tat le
plus horrible, exhums, pleins de vers, empestant l'air, effrayant la
nature. Chacun fermait ses portes et ses fentres au passage des
hordes qui tranaient ces charognes. Un bourreau renona, s'enfuit.
Mais il lui fallut revenir sous peine de mort. Cela fit crer un
supplice. M. Mollires de Montpellier, faible et malade, fut condamn
 traner un corps mort. Il tomba en faiblesse. Les soldats le
frapprent. En vain. Il tait mort; on le mit sur la mme claie.

Celui au nom duquel on faisait tout cela craignait la mort lui-mme.
L'ulcration se dclarait; il fallait oprer. Auparavant, il voulut
faire un acte de pit. Il tait touch, non des maux des hommes, mais
de l'indigne et cruel traitement que subissait l'hostie, donne  des
bouches indignes. Il dfendit de faire communier personne qui n'y
consentt librement. Mais qui n'y consentait, pouvait en revenant
retrouver les dragons chez lui.

L'intendant Foucauld, qui vint  Versailles au moment de l'opration,
et qui le vit aprs, le trouva adouci. Il dsirait du moins que la
perscution ft plus habile, que les vques et curs ne prissent pas
si ouvertement les fonctions de police, qu'ils s'abstinssent dans
leurs sermons de menaces militaires. Il blma la frocit imprudente
des confesseurs qui, au premier refus d'un mourant, foraient le juge
de venir, de procder publiquement. Le spectacle hideux de la claie
irritait trop. Plusieurs, exasprs, proclamrent qu'ils dfiaient ce
supplice, le dsiraient d'avance, comme honteux aux perscuteurs. Le
roi recommanda (8 dcembre) de prendre en douceur ces refus de
mourants et de n'en pas faire bruit. Il dfendit aussi une aggravation
rvoltante qu'on donnait  ses ordonnances. Les femmes enfermes
devaient d'abord tre rases; mais, par excs de zle, on leur rendait
la chose effrayante, infamante: elles taient tondues par la main du
bourreau (Corresp. admin., IV, 373).

On commenait  rflchir sur l'effet de la dragonnade. Lcher ainsi
le soldat chez les riches et les gens aiss, qu'tait-ce sinon
soulever toutes les convoitises des pauvres? Le soldat n'tait rien
qu'un paysan en uniforme qui pouvait fort bien tre imit par le
paysan. Dans les environs de Paris, plusieurs prenaient ce mtier
lucratif, s'affublaient en dragons, et, sous le terrible habit vert,
pillaient, ranonnaient les maisons, sans trop s'informer de la foi
des matres. Ainsi la jacquerie militaire, lance  l'tourdie, et eu
ce noble fruit de faire un peuple de voleurs.

On contint les soldats, mais comment contenir la cour? Elle tait bien
tente. Le roi, fort affaibli, tait entour d'une foule frmissante
dont les mains dmangeaient. Le pre la Chaise, tout dsintress,
tait moins importun. Il ne prit qu'une chose, et si petite! une
feuille de papier. Quelle? La _Feuille des bnfices_, le maniement
complet de l'glise de France, la nomination aux vchs, abbayes,
cures, etc., autrement dit, la disposition d'un bien de quatre
milliards.

Les autres grappillaient. Ils fondirent sur les biens vacants des
fugitifs. On en donnait gratis, ou on en vendait  vil prix. Pour les
non-migrants, on pouvait par le zle des dnonciations en faire des
migrants, les dpouiller. Si quelques catholiques s'honorrent en
sauvant la fortune des fugitifs, beaucoup d'autres effrontment, dans
ce moment o tout tait permis, se firent hritiers d'hommes vivants,
nirent mme les dpts confis. Un exemple, illustre en ce genre, est
celui de M. de Harlay. Ce magistrat, entre les mains duquel Ruvigny,
en partant, avait laiss sa fortune, se fit scrupule d'tre en
contravention avec les dfenses du roi, se dnona, et, ce bien
confisqu, il le reut du roi en don.

Cela est beau, rare, hroque. Mais sans s'lever  ces hautes vertus,
beaucoup s'enrichissaient par des spculations fort simples. Madame de
Maintenon, personne de conscience, et peu intresse, ne voit nulle
indlicatesse  acheter pour rien les biens pris aux proscrits. Dans
une lettre souvent cite, elle engage son frre  s'tablir grandement
en achetant de ces terres; elle prvoit, espre que la dsolation des
huguenots en fera encore vendre.

Ainsi baissait le niveau de la conscience publique. On commena 
rflchir que l'on tait bien fou de retenir les huguenots et
d'empcher l'migration, qu'il tait plus avantageux de lcher les
personnes et de garder les biens. On dit au roi que, s'il les laissait
libres de partir, peu en profiteraient, qu'ils resteraient plutt par
esprit de contradiction. En mars 88, on ouvre les prisons, on ouvre
les frontires. Beaucoup sont embarqus pour l'Amrique, la plupart
conduits par des gardes aux portes du royaume, o on leur lit leur
bannissement, la confiscation de leurs biens.

Ce fut une grande scne et bien touchante, de voir ces pauvres gens,
dans leurs habits de prisonniers, maigris et les yeux caves, dfiler
des prisons, puis mens militairement, et souvent avec des voleurs.
Leur douceur, leur patience, firent revenir beaucoup de catholiques.
Dj, dans les prisons, plusieurs avaient attendri les geliers, les
soldats. lie Benot a religieusement consign, dans son histoire, les
faits qui tmoignent de la bont que tmoignrent quelques dragons, et
d'autres gens de condition diffrente.  Metz, M. de Boufflers avait
d'abord montr quelque indulgence, mais il en fut rprimand (E. B.,
909, 981).

Je dois  l'obligeance de M. Gaberel un fait touchant, sur le dpart
des Huber, devenu plus tard une gloire de Genve. Qui ne connat les
trois, de pre en fils, illustres? _Huber des oiseaux_, _Huber des
abeilles_, _Huber des fourmis_. Leur anctre, dans son journal, fait
le rcit suivant: Nous arrivmes, un soir, dans un petit bourg,
enchans, ma femme et mes enfants, ple-mle avec quatorze galriens.
Les prtres vinrent nous proposer la dlivrance moyennant
l'abjuration. On avait convenu de garder le plus grand silence. Aprs
eux, vinrent les femmes et les enfants, qui nous couvrirent de boue.
Je fis mettre tout mon monde  genoux, et nous prononmes la prire
que tous les fugitifs rptaient: Bon Dieu, qui vois les injures o
nous sommes exposs  toute heure, donne-nous de les supporter et de
les pardonner charitablement. Affermis-nous de bien en mieux. Ils
s'taient attendus  des injures,  des cris; nos paroles les
tonnrent. Nous achevmes notre culte en chantant le psaume CXVI. Ce
entendant, les femmes se mirent  pleurer. Elles lavrent la boue dont
le visage de nos enfants tait couvert, obtinrent qu'on nous mt dans
une grange sparment des galriens. Ce qui fut fait.

Dur et cruel exil! Laisser tout, partir ruin! Voil ce que la
clmence du roi accorde aux protestants. N'importe. Ils en profitent.
Toute la bourgeoisie fait sans bruit son petit paquet, se prcipite 
la frontire. Et alors le roi se repent. On fait dans les familles une
barbare distinction. On laisse aller les hommes, mais on garde les
femmes plus fidles  leur foi. Elles restent enfermes aux couvents
ou aux cachots des citadelles, pour pleurer toute leur vie,  jamais
spares de leurs maris, de leurs enfants.--S'ils partent, ces maris,
c'est pour porter leur pe au prince d'Orange. Le roi regrette alors
d'avoir t si bon; il referme les frontires, occupe les routes et
les passages, refait de la France un cachot. Il emploie son arme 
garder ses sujets.

Du reste, la plupart taient clous au sol par la misre, n'ayant pas
mme le petit viatique qui rend la fuite possible. Les trois cent
mille qui partent, ce sont des gens aiss, pour la plupart. Les sept
ou huit cent mille qui restent sont les pauvres.

Grand peuple infortun, dont on sait peu l'histoire, sinon dans le
Midi. Rien ou presque rien n'est connu de ce qu'il souffrit dans le
Nord et le Centre. Il est cruel que ses douleurs ensevelies soient
drobes  la piti de l'avenir! Elles subsistent seulement, les lois
de fer qui ont pes sur lui, lois imprimes, rimprimes aux temps de
Louis XV, et runies alors dans un terrible Code qu'on n'et qu'
copier pour avoir les lois de 93.

De temps  autre, des lettres de ministres, d'autres actes
administratifs, nous montrent l'autorit civile rprimant faiblement
les aggravations arbitraires que le clerg ajoutait  ces lois. Il
sentait trop qu'il n'arrivait  rien, n'atteignait pas  l'me. De l
une profonde fureur, et mille outrages, mille violences capricieuses,
contre ces foules soumises. On les faisait mentir. Puis, on leur
disait qu'ils mentaient. On ne leur rendait pas leurs enfants enlevs.
Si on les leur laissait, on les forait de recevoir un enseignement
que la mre dsole croyait idoltrique et de damnation. Il fallait
que l'enfant apprt et dsapprt, et deux dogmes et st deux
langages.

On voyait aux glises, dans un coin rserv, sur des bancs spars,
ces malheureuses familles forces d'assister l, toujours sous le
regard. On les tannait d'offices indfinis, de ftes qu'il leur
fallait fter. Malgr les dfenses du roi, on en faisait, sur listes,
des appels continuels. Malgr le roi, encore, on exigeait sans cesse
qu'ils prouvassent, par certificats, leur communion, leur assiduit 
faire des sacrilges.

La difficult et l'angoisse taient extrmes aux grands moments de la
vie. Les naissances, les mariages, ces solennels bonheurs de l'homme,
taient des crises d'inquitude. On pleurait d'tre mre. On avait
peur de natre. On ne savait comment mourir. Mais vivait-on vraiment?
En alerte toujours et l'oreille dresse, comme le livre au sillon.
Cela dura cent ans, jusqu'aux premires lueurs de la Rvolution.
Pendant tout un long sicle, ce peuple de prs d'un million d'mes eut
plus que la Terreur et plus que la _Loi des suspects_.




CHAPITRE XXVI

LES PETITS PROPHTES

1688


Le XVIIe sicle peut se vanter d'un fait original, unique et inou,
qu'on ne vit pas avant, qu'on ne vit pas aprs. C'est que tout un
grand peuple, de la France mridionale, tomba malade de douleur,
frapp d'extases et de somnambulisme. Femmes, filles, enfants,
sanglotaient dans les convulsions, prchaient la pnitence, voyaient
des choses parfois trs-loignes, et parfois  venir.

Isae fut, dit-on, sci en deux. Toute sibylle, tout prophte est
victime. Mais dans les temps anciens, ce don cruel frappe un individu,
non pas la race, n'est pas hrditaire. Ici, ce fut bien pis: il passa
dans la gnration, et la pauvre sibylle continua son malheur par
l'enfantement. Le ventre de la femme prophtisa; l'enfant y
tressaillait, trpignait de cette fureur. On eut ce spectacle
effrayant, contre nature et monstrueux, de voir le nourrisson, sous
l'accs meurtrier, prcher dj dans le berceau!

Les faits sont constats, indubitables, et, quoique tonnants,
naturels, fort peu miraculeux. C'est le somnambulisme aggrav par
l'horreur d'une situation unique, par l'anxit habituelle, et devenu
une condition de race. De l cette prcocit tonnante de prdication.
Quant aux prophties mmes, elles taient gnralement vagues.
Seulement pour les circonstances prsentes, le pril du moment,
l'arrive des dragons ou une trahison imminente, les somnambules en
avaient connaissance et en donnaient, presque toujours  temps, des
avis fort prcis.

Flchier et les autres peuvent rire de ce dsolant phnomne, en faire
de fades plaisanteries, supposer que tout cela est artificiel et
appris. Ils vont chercher bien loin. La vraie cause, aise  trouver,
c'est celle mme dont ils sont coupables. Le dsespoir fit ce miracle
affreux.

Ils content qu'un M. de Serre, gentilhomme verrier, avait rapport cet
esprit de Genve, qu'il le communiqua aux enfants des montagnes, tint
cole de prophtie, fit par centaine des hros, des martyrs, des gens
qui riaient aux supplices. La belle explication! Est-ce qu'on enseigne
l'hrosme? En fait, d'ailleurs, le contraire est exact. Flchier et
ceux qui rptent ce conte, se dmentent, tant obligs d'avouer que
la raisonneuse Genve fut contraire  nos inspirs, les maudit, les
chassa. Les ministres, comme prtres, dtestaient ce sacerdoce
populaire.  Londres, ils prchaient contre. Nos pauvres fanatiques y
auraient t lapids, si l'excellent Misson, avec un Anglais
charitable, n'avait crit pour eux son _Thtre sacr des Cvennes_
(1707).

Une difficult plus grave qui m'est venue, c'est de comprendre comment
l'inquisition d'Espagne, si cruellement perscutrice, n'amena pas chez
ses _Nouveaux chrtiens_ ce renversement de la vie nerveuse
qu'prouvent nos _Nouveaux catholiques_ des Cvennes. Elle brla par
milliers des hommes. Mais ce n'est pas la mort apparemment qui
dsespre le plus l'espce humaine. L'inquisition, avec la grossire
milice de ses familiers, atteignit de moins prs l'existence
intrieure. Sa barbarie n'eut pas  son service l'ordre moderne,
l'esprit exact de la bureaucratie, cette perfection de police 
laquelle rien n'chappe.

Le clerg du Languedoc eut  ses ordres l'administration habile des
lves de Colbert, un administrateur de premier ordre, Basville,
second fils de Lamoignon, un cadet qui avait sa fortune  faire, homme
d'nergie peu commune, servit les prtres mieux que s'il les et
aims. On savait qu'en principe il n'approuvait pas la Rvocation;
d'autant plus cruellement, en pratique, il l'excuta pour rester en
faveur. Il avait carte blanche. On le laissa former, avec l'argent de
la province, une arme rgulire, huit rgiments d'infanterie. On le
laissa crer une milice immense, 52 rgiments de catholiques. Toutes
les confrries du Midi, ainsi armes au nom du roi, donnrent aux
curs double force, la violence populaire autorise par la loi mme.

Les primes de cette terreur taient trs-fortes. Un cur de village
avait le traitement de nos sous-prfets (Peyrat). Tant de maisons, de
biens, taient abandonns, que les zls n'avaient qu' prendre.
Ajoutez le menu casuel de la perscution. Ce qui restait de
protestants aiss obtenaient, pour argent, certaines tolrances de
leurs surveillants ecclsiastiques.

Basville, s'il n'avait t serf du clerg, aurait compris que rien ne
pouvait affermir un peuple si srieux dans la foi protestante plus que
les missions des capucins. Il tait insens de lui montrer le
catholicisme par son aspect le plus choquant. Mais ce fut, ce semble,
un supplice que l'on voulait lui infliger.

Cet ordre avait le privilge de mener les supplicis  l'chafaud, de
perscuter l'agonie, et sa robe sinistre rappelait le sang des
martyrs. D'autant plus indignaient les lazzi des moines gascons, leur
batelage, ml de sorties colriques. Ces farces devant le Pont du
Gard! dans ces paysages bibliques, au bord de ces torrents, aussi
pres, plus purs, que le Jourdain et le Cdron! c'tait un dur
contraste. La terre mme tait indigne. On doit quelque respect  de
tels lieux. L'immense thtre des Cvennes, cette longue chane de
volcans teints, verse, de ses cratres, aujourd'hui verdoyants, je ne
sais combien de fleuves, la bndiction de la France, l'Hrault au
sud, l'Ardche et le Gardon  l'est vers le Rhne,  l'Occident le
Lot, le Tarn, et les deux voyageurs, la Loire et l'Allier, qui vont
faire deux cents lieues ensemble. Quoi de plus grand? Qu'on les
parcoure, ces lieux, ou qu'on lise le svre et splendide tableau de
M. Peyrat, un sentiment de religion vous saisit l'me. Monuments
imposants des vieilles rvolutions du globe, ils ne le sont que trop
aussi des sauvages fureurs de l'homme. Que de malheurs les ont
frapps!

Malheurs non mrits. Ces populations qu'on transforma si cruellement
taient des tribus pastorales, de moeurs trs-pures, d'un caractre
fort doux, dans leur sauvagerie. Les romanciers de la vie bucolique,
les d'Urf et les Florian, ont choisi pour thtre de leurs bergeries
amoureuses les versants de ces montagnes. L'Astre, c'est le Forez, la
Haute-Loire, et Nmorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un tel
peuple, pouvaient inspirer mieux que ces fades fictions. La ralit y
est fort srieuse et la nature svre, l't brlant, mais l'hiver
dur. Sous les neiges, le cardeur de laine a de longues veilles pour
couter la Bible. L'idylle, s'il y en a, serait celle de l'Ancien
Testament, dans la mlancolie de Ruth et la gravit de Tobie.

Imbus de la douceur de l'vangile, ils rsistrent longtemps  toute
tentation de vengeance. Bien plus, en pleine guerre, alors si
fanatiques, et effarouchs de supplices, nous les voyons par deux
fois, par trois fois, lorsqu'ils saisissent un tratre qui va les
livrer  la mort, le renvoyer vivant, afin qu'il s'amliore, et lui
dire seulement: Repens-toi! (_Thtre sacr des Cvennes._)

La patience de ce peuple, fort dispers d'ailleurs, et faible de sa
dispersion, encouragea  faire sur lui de cruelles expriences. Le
chef des missions, archiprtre des Cvennes, le violent du Chayla, en
usa, abusa, longtemps  son plaisir. Il avait vcu en Orient dans les
pays d'esclaves, il avait amen  Versailles l'ambassade du roi de
Siam, qui, plus qu'aucune chose, flatta Louis XIV. N de noble
famille, il tait de haute taille, de grande mine et guerrire,
insolent. Dans sa longue tyrannie sans contrle chez ces pauvres
sauvages, qu'il regardait comme un btail, il ne se gna gure. Il fut
tout  la fois dictateur et inquisiteur, sultan de la montagne. Qui
et os se plaindre? Intendant, juges et gnraux, tout craignait son
crdit. Des familles de bergers, isoles dans leurs maisonnettes,
disperses par tages dans les hautes prairies, n'avaient ni dfense,
ni voix. La sombre Mende (un puits sous la montagne) tait la capitale
de ce terrible prtre, d'o l't il portait son quartier gnral dans
les terres suprieures. Il ne s'en fiait pas aux lointaines autorits.
Il avait ses soldats pour enlever les gens. Ses caves taient fournies
de prisonniers et prisonnires qu'il dragonnait lui-mme.

Cela dura seize ans. On peut juger de ce que furent (autoriss par
cette tyrannie) les tyrans infrieurs. Chacun, dans la gorge profonde,
gard par ses torrents, faisait ce qu'il voulait.  la seconde anne
(88), comble fut la mesure, le dsespoir extrme, l'tincelle jaillit
de partout.

On a vu en 85 qu'au premier moment du grand deuil des voix furent
entendues du ciel. Elles rsonnent encore, mais intrieures. Les
jeunes coeurs surtout entendent, au plus profond d'eux-mmes, ce mot
mystrieux: Mon enfant!

Il n'y a rien de surnaturel et rien d'artificiel. Voix de douleur,
voix de tendre piti, en prsence de si grands malheurs! Mais nulle
ide de rsistance. Des soupirs, des larmes, et c'est tout.

Cela clate tout  coup sur une ligne de cent lieues, dans le
Bas-Languedoc, dans les monts du Vlay, et sur la Drme en Dauphin.
Presque partout ce sont des filles, innocentes sibylles, qui consolent
le peuple de ce chant de colombes. Elles pleurent et dfaillent,
tombent dans un sommeil extatique. Les yeux ferms,  travers les
soupirs, les sanglots, elles tirent de leur sein oppress deux voix
diverses, un dialogue ardent. Tantt la voix du ciel (_Mon enfant, je
te dis... Mon enfant retiens bien_, etc.). Tantt rpond le peuple et
l'immense douleur: Grce! grce! misricorde! Beaucoup de passages
bibliques, et le tout en franais. Chose toute simple, la Bible
n'tant pas traduite dans nos langues du Midi.

La plus clbre de ces filles est la _belle Ysabeau_, si intressante,
que Flchier mme, qui essaye de tourner en rise ces choses
douloureuses, ne peut s'empcher d'en tre touch. C'tait une enfant
dauphinoise.  dix ans, elle avait eu une vue terrible, qui ne la
quitta plus. Le premier sang vers (prs de Bordeaux), une grande
scne d'incendie, de massacre. D'abord l'horreur de la cavalerie
chargeant, sabrant, les femmes et les enfants. Un ministre intrpide
arrtant court trois rgiments, et dfendant son peuple dans le
temple... Et puis soudain la flamme!... Tout brlant, peuple et
temple, la colonne de feu montant avec le chant des psaumes... Cette
grande vision lui resta, et, gardant les troupeaux, elle la revoyait
toujours. Son pre, cardeur de laine, trs-pauvre, ne pouvant la
nourrir, l'avait mise petite servante et bergre, dans une famille,
chez la femme de son parrain. Ces gens taient trs-fiers de
l'admirable enfant, mais craignaient d'tre compromis par sa navet
hroque.  peine elle eut quinze ans, que son coeur s'chappa; le don
fatal lui vint, l'extase, l'loquence du rve. Elle versa ses larmes
en prophties.

On venait la voir de trs-loin. Un avocat vint exprs de Grenoble,
l'observa et en fut ravi. Il a laiss une relation authentique.
C'tait une toute petite fille, fort brune, de traits irrguliers, de
forte tte et de front large, de beaux yeux, grands et doux. Quand
l'extase la saisissait et que le sommeil la jetait sur un lit, elle
gardait cette prsence d'esprit de se couvrir d'un drap, craignant
l'immodestie involontaire de ses mouvements. Dans les plus grands
transports, elle ramenait sans cesse ce drap pour garantir son sein.
Rien de violent, mais des plaintes et des pleurs. Elle chantait
d'abord les Commandements de Dieu, puis un psaume d'une voix basse et
languissante. Elle se recueillait un moment. Puis commenait la
lamentation de l'glise, torture, exile, aux galres, aux cachots.
Tous ces malheurs, elle en accusait uniquement nos pchs et appelait
 la pnitence. L, s'attendrissant de nouveau, elle parlait
angliquement de la bont divine. Son inspiration bouillonnait,
abondante et inpuisable, comme une eau longtemps contenue. Les mots
coulaient d'un cours imptueux, jusqu' s'embarrasser en finissant. Sa
parole alors tait comme un chant, une douce cantilne, peu varie,
qui allait au coeur. Elle rougissait et se transfigurait d'une beaut
merveilleuse. Tous criaient: C'est l'ange de Dieu.

Elle ne se cachait pas, faisant si peu de mal. On la prit et on
l'amena  l'intendant du Dauphin. Elle ne se troubla point et lui dit
doucement: Monsieur, je puis mourir. D'autres viendront qui parleront
bien mieux. Il la trouva trs-innocente. Qu'avait-elle prch? la
pnitence, l'amendement des moeurs. L'on convenait que partout les
inspirs obtenaient le succs d'une rforme morale. Qu'avait-elle
demand  Dieu, prdit, promis? la dlivrance de l'glise? mais cette
dlivrance, on pouvait l'obtenir de la bont du roi. Le seul danger
tait que la jeune sibylle ne devnt une lgende. L'intendant jugea
sagement que, pour cela, il fallait la montrer, la laisser voir  tout
le monde. Elle fut mise  l'hpital; chacun la visita et on vit une
petite fille toute simple, dont l'humble apparence n'indiquait
nullement de tels dons.

On ne peut trop le dire,  ce dbut, le point o s'accordaient Genve
et les Cvennes, les ministres et les inspirs, les raisonneurs et les
prophtes, c'taient le respect du roi et la rsignation. L'illustre
Brousson de Nmes, un homme de courage, de douceur admirables, qui
plus tard fut martyr, avait rdig dans ce sens la supplique gnrale
de 1683, et constamment il en adressa d'autres, trs-touchantes, dans
l'espoir de changer le coeur de Louis XIV. Tout au plus admettait-il
une intercession de l'Europe, ligue pour la dfense. Envoy  Berlin
par nos rfugis de Suisse, il n'agit prs de l'lecteur que pour un
pacte dfensif qui modrt le roi, le rament  un esprit de paix.

Jurieu, bien plus ardent, est cependant bien loin de toute ide
agressive. S'il commence, en 88,  soutenir le droit de rsistance,
c'est qu'il y est conduit, provoqu par Bossuet.

Les effronts apologistes de la Rvocation, Maimbourg, Bruys,
Varillas, osaient crire et imprimer qu'on n'avait point perscut.
Mais Bossuet ajoutait qu'on avait le _droit_ de perscuter.

L'glise ne le fait pas, dit-il, car elle est faible. Mais les
princes ont reu de Dieu l'pe pour seconder l'glise et lui
soumettre les rebelles. Les exemples ne lui manquent pas. Il prouve
parfaitement que, ds les premiers sicles, le christianisme, arriv 
l'Empire, s'aida du glaive des empereurs, que les ariens, nestoriens,
plagiens, furent perscuts. C'est sur ce _droit_ de forcer la
conscience que s'engage la querelle, le duel des deux athltes
par-devant l'Europe, duel si grand, que la Rvolution d'Angleterre
semble n'en tre qu'un incident. Jurieu commence en septembre 88 
publier par quinzaines, souvent par semaines, ses _Lettres
pastorales_, redoutable journal o le monde trouvait  la fois et les
principes et la lgende, la thorie du droit de rsistance et les
actes des nouveaux martyrs. Bossuet n'chappe aux prises de Jurieu
qu'en s'enfonant dans sa barbare doctrine, en soutenant,--contre la
nature, la piti, la justice,--le faux droit de la tyrannie. Mais,
pendant la dispute, le pied lui glisse dans le sang. Le succs de
Guillaume, la rvolution d'Angleterre et le grand changement de
l'Europe, coupent la voix au prlat altier.

Avocat de la force, la force vous chappe. Dieu la transfre ailleurs.
Rendez hommage au jugement de Dieu.

Ces lettres de Jurieu eurent un effet incalculable. Chaque semaine,
arrivaient ensemble la voix du droit et la voix des souffrances, les
arguments et les rcits. On y lisait avidement les nouvelles de
France, les fuites et les tortures, l'histoire des cachots, des
galres, les saints confesseurs de la foi trans au bagne, mourant
sous le bton. Une doctrine qui venait ainsi sanctifie devait tre
invincible. Ajoutez l'motion des grandes choses populaires, les
psaumes qu'on entendit chants au ciel, les touchantes assembles du
dsert, les rvlations des enfants, tout cela, transmis par Jurieu,
allait au coeur des exils, les exaltait au sacrifice.

Ils donnrent leur sang, leur argent,  l'entreprise d'Angleterre. Le
peu qu'ils avaient emport, leur dernier sou, le pain de leur famille,
ils le jetrent dans cette loterie.

De l'argent qu'emporta Guillaume, nos rfugis, si pauvres, donnent le
tiers. Dans sa petite arme, ils donnent le gnral et presque tous
les officiers, les chefs du gnie, de l'artillerie, trois rgiments
invincibles. Mais tout ceci n'est rien. Ce qu'ils donnrent surtout,
c'est le souffle brlant qui enleva la Hollande, lui fit risquer sa
flotte, enfla les voiles de Guillaume. Le froid calculateur, en
passant le dtroit, sentait de son ct bien autre chose que l'appel
de cinq ou six seigneurs anglais. Il avait l'me d'un grand peuple
immol des Cvennes aux valles vaudoises, et des Alpes au Palatinat.




CHAPITRE XXVII

RVOLUTION D'ANGLETERRE

1688


Ni la Hollande, ni l'Angleterre, n'taient prtes pour l'vnement.
C'est ce qui ressort invinciblement du trs-beau rcit de Macaulay. On
y sent  merveille le changement qui s'tait fait en Angleterre de 78
 88. La violente horreur du papisme qu'elle montra en 78 tait fort
attidie. C'tait dj un grand peuple clair, calme, occup
d'affaires, surtout de la grande affaire qui tait de profiter de la
dcadence de la Hollande. Jacques, papiste obstin, et, comme tel,
exclu du trne, n'en avait pas moins t bien reu par l'glise
anglicane. Celle-ci enseignait l'obissance  tout prince, ft-il
Nron mme. On tait bien loin du temps de Milton. Sidney, si rcent,
tait oubli. L'affaire de Monmouth et sa cruelle rpression nuisit 
Jacques bien moins qu'on n'aurait cru. L'odieux fut pour Jefferies,
pour le roi la victoire.

Les nations ont des entr'actes dans leur longue vie. On avait tant
jas dans les cafs de Charles II, qu'on n'avait plus envie d'agir.
Tous les partis taient blass. Ce peuple trs-avanc et qui avait
pass par tant d'vnements et de discussions, qui avait un trsor
d'expriences tel que nul en Europe n'en avait un semblable, tait
trs-fatigu quant aux forces de la volont. Il savait et voyait, mais
voulait peu, agissait peu.

Loin de se dfier du roi papiste, le parlement de 85 lui avait vot un
gros revenu permanent, et lui avait arrang  souhait les corporations
lectorales.  chaque pas qu'il fit contre les liberts publiques, il
lui vint des adresses flatteuses. Son drapeau hypocrite, o se
ralliaient tous les tides, les douteurs qui se croyaient des esprits
forts, c'tait le beau mot: _Tolrance_, suppression des lois
restrictives, l'indulgence et la libert.

_Indulgence_ pour remplir l'arme, la flotte, de catholiques dvous au
pouvoir absolu.--_Indulgence_ pour mettre aux tribunaux les hommes imbus
du droit divin, pour qui le roi est la loi mme.--_Indulgence_ pour
appeler les Irlandais sauvages ou les dragons de France.--_Indulgence_
pour mettre les Jsuites au Conseil, et les moines partout.--Enfin, pour
un centime du peuple, _libert_ d'opprimer le reste.

Les catholiques tant si peu nombreux, Jacques voulait d'abord les
appuyer des anglicans. Quand nos calvinistes franais arrivrent, il
dit qu'ils n'auraient pas un sou d'aumne, s'ils ne communiaient selon
le rite anglican. Mais l'glise tablie ne fut pas dupe de ces
avances. Il dut se chercher des allis ailleurs, s'adressa aux
puritains, et parvint en effet  s'en concilier quelques-uns, tant
les haines taient amorties! Il s'enhardit alors, sur le conseil du
Jsuite Ptre, ignorant et ambitieux,  faire le pas hardi. En cosse
d'abord, _au nom de son pouvoir absolu_, il suspendit les lois contre
les catholiques et les dissidents modrs. De mme en Angleterre (mars
87), en ajoutant ce mot qui aigrissait plutt: Sauf la dcision des
chambres, _quand il nous plaira_ de les assembler.

Pour soutenir cela, il remplissait l'arme de catholiques et mme
d'Irlandais. Il fit des catholiques vques. Il osa mme, pour
terrifier l'glise anglicane, ressusciter la commission ecclsiastique
d'lisabeth, qui devait s'enqurir de la conduite des vques et faire
au besoin leur procs. Acte agressif qui leur donna le courage de la
rsistance. Ils refusrent de lire aux glises la Dclaration
d'indulgence, furent arrts, mais absous par le jury, avec
applaudissement gnral. La nation tait fort aigrie, quand une
grossesse de la reine et son accouchement avant le jour prvu, donna
la perspective d'un futur roi papiste. On croyait l'enfant suppos.
Sept lords appelrent Guillaume  dlivrer l'Angleterre,  chasser son
beau-pre,  faire sacrer sa femme, fille de Jacques II (30 juin
1688).

Ces sept hommes taient-ils la nation? Avaient-ils ses pouvoirs? Elle
tait mcontente, mais cela allait-il  faire une rvolution? il n'y
avait aucune apparence. Voil ce qui d'abord frappa Guillaume. Du
reste, il n'y avait gure espoir d'entraner la prudente Hollande dans
une affaire si hasardeuse. Si on osait la proposer, la constitution du
pays tait telle, qu'une seule ville pouvait arrter tout. Cette
ville n'et t rien moins que la grande Amsterdam, qui ne voyait
d'appui pour la rpublique contre la royaut possible de Guillaume que
l'alliance de la France.

Louis XIV pouvait seul,  force de folies, supprimer le parti
franais. Au premier moment furieux de la Rvocation, on avait saisi,
dragonn, mme des trangers, des Hollandais. Rclamation de la
Hollande. Le roi rpond durement qu'il renverra ceux qui ne sont pas
naturaliss, mais gardera ceux qui ont pris qualit de Franais.
C'taient des gens attirs par Colbert pour ses manufactures. Ils
n'avaient gure prvu que toutes ces caresses aboutiraient  la
dragonnade.

Autre grief. Pour dcourager l'migration, l'ambassadeur d'Avaux se
fit une police  la Haye. Il avait des agents habiles pour tirer des
rfugis leurs secrets de famille, savoir d'eux les parents qui
devaient leur venir de France. Un certain Tillires s'tait fait
l'hte, l'ami, le confident de nos protestants. Ceux qui arrivaient
dnus, il les plaait, et, en attendant, leur donnait de l'argent. Il
savait tout, mandait tout  Paris. L'migrant, parti pour Bruxelles,
s'en allait tout droit  Toulon. On surveilla Tillires, on surprit
ses rapports avec d'Avaux. On cerna sa maison. Mais le brigand ne se
laissa pas prendre, il se fit tuer et frauda l'chafaud.

Le roi fut non moins imprudent en offrant de l'argent au grand
pensionnaire Fagel, qui le dit partout. Plus maladroitement encore, il
irrita le commerce hollandais, prohiba le hareng et mit par l en
grve soixante mille pcheurs. Nos rfugis profitrent de
l'irritation populaire. En longue file, habills de deuil, ils
allrent prier les tats gnraux d'intercder pour leurs familles,
restes en France  la discrtion des dragons. Ce fut une grande
scne, ils se mirent  genoux, pleurrent abondamment. Cette
supplication publique, continue de rue en rue, de maison en maison,
entranait, emportait les coeurs. Ce fut bien pis, l'motion devint
une violente fureur quand le bruit se rpandit que les rfugis mmes,
tablis en Hollande, le roi les demandait et voulait qu'on les lui
livrt. L'honneur national en frmit, tout le monde demanda la guerre.

D'Avaux, qui voyait ce mouvement et les prparatifs que commenait
Guillaume, crit au roi qu'il doit faire marcher son arme sur
Mastricht, effrayer ainsi la Hollande, et clouer Guillaume au rivage.
Le roi croit qu'une parole agira autant qu'une arme. Il fait dire par
d'Avaux aux tats gnraux qu'il regardera tout mouvement contre
Jacques comme une attaque personnelle. Il prend aussi sous sa
protection le cardinal de Furstemberg, son lecteur de Cologne.
Dfense  la Hollande d'agir ou sur terre ou sur mer, en Angleterre ou
sur le Rhin.

L'orgueil de Jacques fut fort bless d'tre ainsi protg. Il
s'obstina  refuser les secours de Louis XIV. Il croyait, non sans
apparence, qu'en acceptant ses troupes il se donnait un matre, que
ses bons amis les Franais, une fois dbarqus en Angleterre, ne s'en
iraient pas aisment. Le roi et d ne pas s'arrter  cela, le
protger malgr lui, du moins par une flotte qui barrt le dtroit et
arrtt Guillaume. Louvois, toujours jaloux de la marine, loigna
cette ide, reporta le roi vers l'arme, et l'amusa  l'ide de la
conqute du Rhin. Le Dauphin, gnral en chef, et sous lui le duc du
Maine, le fils du coeur, escamotant la gloire, voil le projet qui
charma le roi et madame de Maintenon. On se garda bien d'aller 
Mastricht, o le btard n'et pu briller.

Le roi n'avait dsormais en Europe d'autre alli que Jacques. Il avait
contre lui et protestants et catholiques, spcialement le pape. Les
vques, les Jsuites mme, peu satisfaits d'Innocent XI, animaient le
roi contre lui. Dfensive en 82, sa guerre au pape devenait offensive.
Il tait tout entier  cette vieille petite question de Rome. Elle ne
pesait gure, pourtant, dans les affaires humaines. Le pape ne
comptait plus. Louis XIV et pu le laisser vieillir doucement et
marcher sans en tenir compte. Mais l'encens de son glise franaise
lui porta  la tte. La gloire d'avoir martyris un million d'hommes
le rendit pour Innocent XI d'exigence implacable. Il l'attaqua sur
l'orthodoxie mme, faisant faire par l'avocat gnral Talon un
rquisitoire contre lui, o on le signalait et comme ami du
Jansnisme, et comme soutien de Molinos. Il n'tait que trop vrai que
ce grand docteur en dpravation avait t approuv en 1674, sous
Clment XI, par le matre du sacr palais (le censeur personnel des
papes), que, de plus, il avait t tolr par Innocent XI pendant dix
ans. L'homme et le livre circulaient publiquement, honorablement dans
Rome, avec toutes les approbations des inquisitions romaines et
espagnoles, et des ordres religieux. Le pis, c'est qu'Innocent,
honnte, mais born, connaissait Molinos, le recevait, le croyait un
bon prtre. Il fallut l'insistance du roi, de son ambassadeur, pour
qu'en 85 le pape se dcida enfin  le faire arrter. Le procs fut
trange. On brla des disciples, et on emprisonna le matre. Sa
lchet, l'aveu qu'il fit de ses salets personnelles, lui
conservrent la vie. Il en fut quitte pour faire amende honorable en
robe jaune et pour tre enferm. On n'enferma pas sa doctrine,
rpandue partout dsormais avec la honte de Rome, qui l'avait si
longtemps accepte, honore.

Le pape le plus austre du sicle fut atteint de ce coup. D'autant
plus fire tait l'glise gallicane, d'autant plus durement le roi
traitait Innocent XI. Celui-ci refusait Cologne  Furstemberg. On lui
prit Avignon, on l'outragea dans Rome mme. Le roi se fit matre chez
lui. Une ambassade arme y entra solennellement pour maintenir le
droit d'asile que les ambassadeurs avaient dans leur htel, et
qu'Innocent, trs-raisonnablement, et voulu supprimer.

Voil la belle guerre qui occupait Louis XIV. Il voulait faire, en
Allemagne, un archevque malgr le pape. Son arme, en quarante jours,
a les succs les plus rapides. Les deux frres, le Dauphin et le petit
duc du Maine, bien mens par Vauban, assigent et prennent
Philippsbourg, puis Heilbron, Heidelberg, et font trembler Augsbourg,
qui est mise  contribution.  la gauche du Rhin, Boufflers prend
Worms, Mayence et Trves. Furstemberg n'est pas loin de saisir son
lectorat. Tous ces succs arrivent coup sur coup. Le jour de la
Toussaint, la cour tait  la chapelle. Vif moi: Philippsbourg est
pris. Le roi interrompt le sermon, dit la grande nouvelle; puis mu,
le coeur paternel gonfl de la gloire de ses fils, il se jette 
genoux, remercie Dieu. On pleure de joie.

On et eu lieu de pleurer autrement. Guillaume tait parti. Cela
s'tait fait sans mystre. Une expdition de quinze mille hommes ne se
cache pas. Lui-mme, dans son manifeste, disait aller en Angleterre.
Louvois s'obstinait  croire que tout cela tait une feinte, qu'il
descendrait en Normandie. Il fit mme dmolir les travaux que Vauban
venait de faire  Cherbourg, de peur qu'on ne s'en empart.

Guillaume dbarqua  Torbay (15 nov. 88), et fut bientt en possession
d'Exeter. Il vit l'Angleterre autre qu'on ne lui avait dit, trouva un
froid accueil. Pendant dix jours qu'il fut  Exeter, personne ne vint
 lui. Son manifeste, combin pour plaire  l'glise anglicane, aux
tories, aux vieux royalistes, avait ajout de la glace  celle qui
dj tait dans le pays. Il venait, disait-il, dfendre le
protestantisme, mais pas un mot pour le parti avanc du
protestantisme, presbytrien ou puritain. Les anglicans, auxquels il
s'adressait, quoique fort mcontents de Jacques, penchaient plutt
pour lui, lui revenaient, gagns par ses concessions, et ils lui
restrent jusqu'au bout.

Heureusement, l'arme de Guillaume tait ferme. Elle tait prcisment
forte par cet lment calviniste qu'il rpudiait en Angleterre, je
veux dire par nos huguenots, les frres des puritains. Je m'tonne que
M. Macaulay ait cru devoir laisser cela dans l'ombre. Je ne crois
nullement que la grande Angleterre, avec toutes ses gloires, son
anesse dans la libert, n'avoue pas noblement la part que nos
Franais eurent  sa dlivrance.

Dans l'numration homrique que l'historien fait des compagnons de
Guillaume, il compte tout, Anglais, Allemands, Hollandais, Sudois,
Suisses, avec le dtail pittoresque des armes, des uniformes, tout,
jusqu' trois cents ngres  turbans et plumes blanches que de riches
Anglais ou Hollandais ont derrire eux. Il ne voit pas les ntres.
Apparemment, la troupe de nos proscrits, par le costume, ne fait pas
honneur  Guillaume. Plusieurs, sans doute, ont l'habit de la fuite,
poudreux, us, trou.

Tels quels, prsentons-les ici. Les chefs du gnie et de l'artillerie
sont Cambon et Goulon. Les trois aides de camp de Guillaume sont aussi
des Franais. Trois rgiments d'infanterie, en tout, deux mille deux
cent cinquante hommes, sont Franais, trs-redoutable troupe, pleine
de vieux soldats de Turenne, de gentilshommes et d'officiers, qui,
dans cette guerre sainte, trouvaient bon d'tre soldats. Ajoutez un
escadron franais de cavalerie.

Bien plus, presque toute l'arme tait franaise par ses cadres.
Guillaume y avait dispers dans tous les corps, comme un ferment
d'honneur et de bravoure, sept cent trente-six de nos officiers. (Voir
les noms dans Weiss).

Ces gens-l, maintenant n'ayant rien sur la terre, nul foyer que la
place qu'ombrageait le drapeau d'Orange, seraient morts trente fois
plutt que de ne le pas tenir ferme. Sous eux, les soldats achets,
les mercenaires ne purent que marcher droit. Une telle arme pouvait
attendre dix jours, vingt jours ou davantage.

Macaulay ne cache pas l'extrme indcision de l'Angleterre. Il avoue
que, quand Jacques eut fui honteusement, il avait cependant pour lui
l'arme navale, et, dans la Convention nouvelle, _la moiti des Lords,
le tiers des Communes_.

Ce tiers se serait augment, car l'glise anglicane tait pour lui, le
pressait de rester. Guillaume eut tout  craindre. Le sens de la
famille est fort en Angleterre, et la vue de ce pauvre diable, dtrn
par son gendre, sa fille ane, trahi de la cadette, trahi du frre de
sa matresse, Churchill, malmen dans sa fuite et houspill par les
marins, cela touchait beaucoup.

Quand il rentra  Londres, si misrable, on le reut encore en roi et
on sonna les cloches. S'il n'et pris peur, n'et fui encore, il et
pu donner ce spectacle d'une assemble partage par moiti, d'une
nation incertaine, lasse de l'un, mais n'aimant pas l'autre, et les
rejetant tous les deux.

Il est fort curieux de voir avec combien de difficults, de faons, de
grimaces, le Parlement avala la dure pilule que prsentaient les
whigs, avec combien de peine il fut tran  l'acte glorieux qui
fonda, pour l'avenir, pour l'exemple du monde, la libert publique.

On ne sait pas vraiment si l'opration se ft faite, sans une
maladresse insigne de Jacques, qui, de France, crivit  l'Assemble
de ne pas dsesprer de sa clmence, assurant qu'il pardonnerait aux
tratres, _sauf quelques-uns qu'il ne nommait pas_. Il annonait 
ceux qui disposaient de son sort, que, s'ils le rtablissaient, il
n'en pendrait que quelques-uns.

Cela l'acheva, dcida contre lui les Pairs qui le dfendaient encore.
Ils votrent _ l'unanimit_: Plus de roi papiste;--_ la majorit de
deux voix_: Point de rgence (c'et t un moyen indirect de continuer
Jacques et le droit divin). Enfin, _ la majorit de neuf voix_, ils
votrent la grande hrsie, dj vote par les Communes, reconnurent
qu'il _y avait un contrat primitif entre le prince et le peuple_.

Ce contrat (idal? historique? il n'importe gure pour la vrit
ternelle) finit l'enchantement. Hallam le dit trs-bien:

Le meilleur de la constitution de 88, c'est qu'elle rompit la ligne
de succession. Nul remde n'et t trouv (les prjugs tant si
forts) contre l'ternelle conspiration du pouvoir.

Ajoutons que ce fut le salut de l'Europe. Le grand tratre depuis un
sicle tait la maison de Stuart qui partout avait fait la victoire
catholique, les succs de l'Autriche d'abord, puis le triomphe de
Louis XIV. Ce tronc fatal, il fut coup, et avec lui le droit divin,
le dogme de l'hrdit.

Si la monarchie se refit dans la quasi-hrdit que voulaient les
Anglais, ce fut cependant sur la base pose par Sidney et Jurieu,
l'lection primitive et le contrat social.

Le ciel ne croula point et le tonnerre n'intervint pas. Il est vrai
que pour rassurer la dvotion politique des Anglais, inquite de tant
d'audace, on eut soin de faire cette chose nouvelle avec toute espce
de vieilles formes. On prit les salles antiques et l'antique
crmonial, toutes les comdies surannes et les mascarades gothiques.
La jeune libert naquit sous un masque de vieille.




CHAPITRE XXVIII

ESTHER--LE PALATINAT--LES CVENNES--APPEL AUX TATS GNRAUX

1689-1690


Les Mmoires de Dangeau, qui nous donnent l'intrieur du roi jour par
jour, font sentir qu'il vivait dans une autre plante,  une grande
distance des choses humaines et ne les percevait que par un cho
affaibli. Au jour dcisif o Guillaume franchit le Rubicon (je veux
dire le dtroit), 1er novembre 1688, le roi,  Fontainebleau, touchait
les crouelles; Jacques,  Whitehall, faisait publiquement baptiser
par le nonce l'enfant qui ne devait pas rgner.

Jacques arriva le 7 janvier 1689, fut noblement accueilli et tabli 
Saint-Germain. Sa chute, terrible pour la France, avait pour le roi
l'agrment d'augmenter de beaucoup la splendeur de sa cour et sa
majest personnelle. Si cette catastrophe, en ralit, lui fit perdre
le trne du monde, pour l'effet, l'apparence, elle en fit le roi des
rois. Les lords qui suivirent Jacques et la foule irlandaise qui vint
bientt, plus tard l'lecteur mort-n Furstemberg, avec quelques
Hongrois, firent autour de Louis XIV comme une reprsentation
permanente de l'Europe. Cela n'tait pas sans grandeur. Si quelques
courtisans riaient un peu de Jacques, la plupart compatirent. La cour,
sensible pour un roi (au moment qui avait bris la famille pour un
million d'hommes), pleurait ce pre trahi par son gendre et sa fille.

On fut trop heureux que le roi tournt aussi vers ces douces motions.
On et craint un orage. L'imprvoyance de Louvois, qui faisait de la
France la rise de l'Europe, pouvait assombrir de nuages le soleil de
Versailles. Tout cela fondit doucement dans le dlicieux
attendrissement d'_Esther_, que les demoiselles de Saint-Cyr jourent
le 25 janvier. Racine s'y tait hasard  clbrer d'avance la chute
de Louvois dans celle d'Aman, le triomphe d'Esther-Maintenon. La nice
de celle-ci jouait Esther. lise tait reprsente par sa fille de
coeur, le bijou passager de son me changeante, madame de la
Maisonfort, si charmante et si malheureuse, que se disputrent Fnelon
et Bossuet. Spectacle dlicat, sensuel autant que dvot. Dans l'ardeur
innocente de leurs vives amitis de filles, se rvlait navement le
premier veil des jeunes coeurs. Cent choses fines ou passionnes,
passant par ces bouches si pures, qui ne comprenaient qu' demi,
gagnaient un prix, un charme inestimable, faisaient sourire, presque
pleurer. Elles chantrent, pour le roi tranger et ses lords, les
plaintes de l'exil et le chant du retour: Troupe fugitive, repassez
les monts et les mers!... Mais quand elles en vinrent  ce mot
mouvant: Je reverrai ces campagnes si chres! j'irai pleurer au
tombeau de mes pres! devant les deux rois mme, on ne put se tenir
qu'on ne mouillt ses yeux de larmes.

Les fictions attendrissantes ont cela de fcheux qu'absorbant ce que
nous avons de bont disponible, elles nous en laissent fort peu pour
la ralit. Le roi, sensible pour Esther, aussi bien que pour Jacques,
d'autant plus aisment accorda  Louvois les ordres impitoyables qu'il
demandait pour la dsolation du Rhin et l'excution des Cvennes.
C'est par l qu'Aman se soutint, mieux qu'il ne faisait dans la pice.
Il se retrouva ncessaire pour la guerre et pour la vengeance de la
Majest outrage par la dsobissance des Hollandais et l'entreprise
de Guillaume. Venger un Dieu! cela est difficile. Il y faudrait des
peines infinies, ternelles, si j'en crois les thologiens. Ds
fvrier, tout nagea dans le sang. Les nouvelles premires de
l'incendie et des massacres arrivrent dans un carnaval que le roi,
pour braver l'Europe, voulut fastueux, solennel, malgr l'extrme
puisement.

Une guerre, avec le trsor vide, une guerre gueuse, trois cent mille
hommes, et pas un sou, ce fut une terrible aggravation aux malheurs
qu'on pouvait attendre. La dragonnade en grand! On mangea partout
l'habitant. On vcut de pillages, de contributions sur les villes.
Pour un jour de retard, brles! Des officiers s'illustrrent par la
frocit. Montclar, Feuquires, Duras, effacent le souvenir des
dvastations de Turenne. La ruine imparfaite du Palatinat en 75,
qu'est-ce auprs de sa destruction radicale en 89? Pour abrger, on
fit sauter des villes avec la poudre. On achevait ensuite, on brlait
avec soin. On rasait mme les villages. On coupait, arrachait, arbres,
vignes, cultures. C'tait encore l'hiver sur ce rude Rhin, encore la
neige. Quatre cent mille personnes fuyaient et couchaient en plein
champ. Toutes les routes couvertes de charrettes, de familles plores
qui se sauvaient sans savoir o.

On prtend que le roi crut que c'tait assez, et ne voulut pas signer
la ruine de Trves; qu'indign, il fut mme au moment de frapper
Louvois. Cette tradition ne va gure avec la sanguinaire fureur
(autorise certainement) que l'on montra dans les Cvennes.

Pendant l'hiver, sous la protection des neiges, les assembles du
dsert s'taient multiplies. L'accomplissement visible des prophties
avait exalt dans ce peuple l'pidmie somnambulique. Nul souci de la
mort. Ils prchaient devant leurs bourreaux. Un jeune homme voit
pendre son pre et sa mre, est fait soldat.  peine au rgiment, il
prche,  la tte des troupes; on ne parvient  le faire taire qu'en
le mettant en morceaux. Au Vlay, deux frres et trois soeurs, avertis
par l'esprit, et certains de mourir, demandent la bndiction
paternelle, et vont  l'assemble o ils sont massacrs. L'une d'elles
tait enceinte et avait  la main un petit enfant qui voulut aller,
prier, mourir avec sa mre.  minuit, on rapporta les six cadavres au
pre, qui bnit Dieu.

Le 14 fvrier, trois mille personnes, qui revenaient d'une assemble,
descendant la montagne en longues files, trouvent sur le passage un
capitaine Tirbon, qui menace, injurie la foule. Elle s'irrite. Il fait
tirer. On lui rpond par des pierres, des cailloux; il est cras. Les
soldats chapps se jettent dans une maison; la foule, qui pouvait les
brler, leur fait grce et chante un cantique.

Le 17 fvrier, Basville, et son beau-frre, le gnral Broglie, avec
un belliqueux vque, entranant de gr ou de force les milices et les
gentilshommes, fondent sur l'assemble de Privas. Elle se tenait chez
un prophte. Il sort avec Sara, sa fille,  la tte du peuple; ils
repoussent les assaillants  coups de pierres et de pistolets. Il est
tu avec douze hommes, la vaillante Sara blesse, garde pour le
supplice.

Le plus grand massacre fut aux hautes cmes du Meilaret.  l'approche
du colonel Folleville qui y montait, le peuple se donna le baiser de
paix et essaya de se dfendre. Il y eut trois cents morts, cinquante
blesss seulement, preuve d'un acharnement froce. On ramena 
Basville des troupeaux de gens garrotts, de quoi pendre sur les
montagnes.

Les assembles sans armes taient traites de mme. Les seigneurs
catholiques faisaient parfois leur cour en massacrant ce pauvre
peuple. Vers le dimanche des Rameaux, une grande assemble eut lieu
dans une valle profonde, sous un chteau des environs de Castres.
Ils lurent, chantrent, pleurrent. Vers minuit, une toile filante
les rassura, les exalta encore. Une belle fille en blanc, que nul ne
connaissait, prcha, les exhorta au repentir; elle dsignait et
appelait ceux qui avaient reu de l'argent pour leur conversion; ils
fondaient en larmes et l'assemble priait pour eux. Cependant
quelqu'un vient: Vous tes perdus! voici l'ennemi!--Nous ne pouvons
mourir dans un meilleur tat, disent-ils; et ils continuent de
chanter. On leur dit encore qu'un baron ameutait les communes, venait
les gorger. Ils ne bougrent. D'autre part, sur leur tte sonnait le
beffroi du chteau; toute la maison sortait en armes et le cur en
tte. On tait presque au jour. Des deux parts arrivent deux bandes,
qui tirent au plus pais de la foule. Douze morts du premier coup,
d'innombrables blesss. Deux cordonniers, un menuisier, le suisse du
chteau, un laquais qui tait sous-diacre, s'amusent  achever les
femmes  coups de couteaux, de barres de fer, mme  coups de
fourchettes, coupant les doigts pour tirer les bagues, arrachant et
jupes et chemises. Trois curs, un vicaire, deux seigneurs,
assistaient, regardaient. Les deux derniers taient venus par force,
et avaient tir en l'air. Ceux du chteau rentrrent avec ces nippes
sanglantes, et furent maudits de leurs femmes mmes. Les morts
restaient aux btes. Un juge vit le lendemain ce champ hideux, qui
soulevait le coeur. Il y avait, entre autres, une dame crase  coups
de barres, la tte aplatie, le ventre crev, d'o coulaient les
entrailles. Il lui sembla que le ciel, que le soleil, avaient horreur.
Il ne s'en alla pas qu'il n'et fait faire un trou et n'et cach cet
affreux ple-mle au fond de la terre. (V. la lettre insre dans
Jurieu, t. III, 450, avec les noms des morts.)

Voil la guerre civile. On commence  y prendre got,  chercher les
dpouilles. Peu  peu, on tue froidement. On veut le linge non
sanglant. On dshabille avant tout les victimes. Agonie pralable, o
le pauvre corps nu, frissonnant, prostern, puise toutes les affres
dans une longue horripilation, sent et ressent vingt fois le coup
mortel.

En vrit, devant ces faits horribles, ces supplices et ces carnages,
les villes incendies, des migrations de peuples entiers, la
polmique et pu faire trve. J'admire de quel froid courage Bossuet,
dans ces annes lugubres, pousse sa thse de l'obissance sans bornes
 l'glise,  la royaut. Son livre des _Variations_ a paru en 88; il
y ajoute en 89 celui des _Avertissements_. OEuvres superbes
d'outrageuse loquence et de rise altire. Que n'y rpondrait-on, si
l'on pouvait parler du fond des galres, des cachots, des lointaines
plages dsertes? La rponse est du moins l'immense lamentation du
Rhin, le rle des mourants des Cvennes.

Le grand Jurieu (grand par le caractre, la science et la force du
coeur) avait trouv dj une seconde vue dans la douleur, la prophtie
puissante dont Guillaume fut arm. Ici l'cre caustique appliqu par
Bossuet sur une plaie saignante servit encore Jurieu, le fora d'avoir
du gnie contre cette vaine loquence. Un vrai gnie, inventif et
fcond.

Regardons-les aux prises.

Bossuet est faible et il est fort. Il est faible quand il soutient
l'immutabilit de l'glise. Il a beau affirmer que les premiers
chrtiens furent d'aussi grands docteurs que saint Augustin mme, que
le progrs des temps n'ajoutait rien  une doctrine ne complte. Il a
beau entasser les tmoignages des Pres qui, en changeant toujours,
disaient ne pas changer. On lui prouve invinciblement que l'glise,
modifie de sicle en sicle, comme un arbre vivant, a pouss de
nouveaux rameaux. Rien d'immuable que la mort. Tout ce qui vit
vraiment procde par volutions successives.

En revanche, Bossuet est trs-fort quand il soutient que le
christianisme dfend la rsistance, ordonne d'obir aux puissances
injustes, exige le silence et la rsignation,--bref, damne la libert.
Dire une rpublique chrtienne, c'est dire un triangle carr. Cela est
vident. Et il ne s'agit pas des tendances seulement, mais du fond
mme du dogme. _Le salut par un seul_, c'est le dogme chrtien, et
c'est aussi le dogme monarchique. MM. de Bonald et de Maistre, qui ont
repris la thse, n'ajoutent pas grand chose aux arguments solides,
irrfutables, de Bossuet.

Cela avait arrt Grotius. Il tablit le droit de rsistance pour
l'homme, _mais non pour le chrtien_, li par l'vangile. Milton ne
reprend pied qu'en laissant l'vangile et s'appuyant sur l'Ancien
Testament. Il en est de mme de Sidney, dans son livre si fort, si
net, mais trs-biblique encore. Milton, Sidney sont des Anglais; la
libert de Milton ne s'appuierait que sur une Chambre des lords non
hrditaire, et la libert de Sidney sur la monarchie mixte et
tempre des trois pouvoirs.

Sidney, du reste, n'tait pas imprim. Locke n'avait pas crit.
Jurieu, en 1689, est seul contre Bossuet. Seul, nullement appuy des
siens. Bien plus, dsavou de Genve, de l'cole d'obissance. Bien
plus, moqu de Bayle, des indiffrents, des sceptiques. Le doux
Saurin, le pacifique Basnage feront bien plus; ils agiront pour
supprimer les rsistances, et rendront  Louis XIV l'essentiel service
d'nerver l'lan des Cvennes.

Jurieu, sans se troubler, dit  Bossuet que si l'exemple des premiers
chrtiens implique la non-rsistance sans exception, il prouve trop.
Eux-mmes ne purent tre fidles au principe de tout souffrir. S'ils
l'eussent appliqu  la lettre, ils n'eussent pas rsist aux voleurs,
qui sont aussi une puissance. Ils n'eussent point conserv de bien, et
il n'y et pas eu de proprit chez les nations chrtiennes. De l, il
pousse Bossuet l'pe aux reins, ne le laisse plus respirer. Il lui
prouve que tout devoir implique un droit, que l'infrieur a droit, que
mme notre droit sur l'animal n'est pas sans bornes, ni notre droit
sur nos enfants, que mme le pouvoir _absolu_ (qui parfois sort des
circonstances) n'est nullement _sans bornes_. La conqute ne fait pas
droit. Le peuple ne peut qu'_engager_ la souverainet, mais elle lui
retourne toujours. Il fait les rois, et, comme source du droit, il
leur est suprieur. Mais il ne peut leur donner le droit de le
dtruire, puisqu'il n'a pas ce droit lui-mme.

La strilit de Bossuet est ici curieuse. Les vieilleries de la
_paternit royale_ et de l'_tat famille_, les sophismes uss de
Hobbes, voil tout son soutien. Il a recours aux plus pauvres moyens.
Il croit l'embarrasser en lui demandant _o et quand_ le contrat s'est
fait entre le prince et le peuple. Belle demande! C'est  peu prs
celle d'un lve en gomtrie qui ne voudrait admettre les proprits
du triangle _qu'autant qu'il aurait vu des corps_ triangulaires. Que
de tels corps existent ou n'existent pas, cela ne fait rien 
l'affaire. Le triangle n'en subsiste pas moins d'une vrit ternelle.
En justice, c'est comme en justesse; les rapports lgitimes ne
tiennent nullement  tel fait matriel, moins encore  la dure, 
l'antiquit de ce fait.

Si les Anglais ont dit trs-justement: _Notre glorieuse Constitution_,
ce n'est pas parce qu'ils retrouvrent un parchemin trou dans le
tombeau des rois normands, c'est parce que, pour la premire fois, fut
pose simplement, hors du nuage thologique, la pure lumire du droit
invariable qui toujours avait exist.

Voil les deux athltes. Bossuet, transperc par Jurieu, par le bon
sens et l'ide pure du droit, veut lui jeter le lacet de l'histoire,
l'embarrasser par le pass, le lier d'un cble sacr. Mais le cble
rompt comme un fil. On ne lie pas le Droit; il est la libert, il est
le libre souverain des mortels et des immortels. Les religions ne sont
religions qu'autant qu'elles entrent dans le droit.

C'est avec une audace, mais avec une autorit extraordinaire et
dcisive que Jurieu proclame ceci: Dieu mme a fait pacte avec
l'homme; il n'use point du pouvoir sans bornes. Il veut rgner selon
le droit. Nous devons dire que si, par impossible, Dieu pouvait cesser
d'tre juste, ruiner sans cause des socits innocentes, il n'aurait
plus autorit sur elles. Si Dieu damnait un juste, il ne serait plus
Dieu. Quelle chose monstrueuse est-ce donc d'attribuer  des hommes
une puissance que le roi des rois ne s'attribue pas  lui-mme?
(_Lettres_, III, 377.)

Telle est la base commune de toutes les liberts, religieuse, sociale,
conomique et politique, de celles du foyer et de la conscience. La
libert politique est logiquement la premire, parce qu'elle enveloppe
et protge les autres. L'tat libre garde seul le foyer, la foi, la
pense.  tort, la pense solitaire, dans son orgueil stoque,
croirait se sauver seule: on ne peut se sauver qu'ensemble.  tort la
foi et la famille, s'enveloppant de leur innocence, croiraient
subsister seules. Regardez la Rvocation; voyez nos protestants,
humbles royalistes et martyrs, que devinrent-ils au martyre de leurs
femmes et de leurs enfants? La plupart succombrent et ne purent
conserver la foi.

Donc, rien de plus lgitime, de plus juste devant Dieu que l'volution
protestante de 1688, o la religion s'engendra sa gardienne, sa
Minerve arme qui la couvre de la lance et du bouclier, la sainte
Libert politique en sa dclaration des droits.

L'cho des deux rivages est admirable ici. Aux pleurs de la Rvocation
a rpondu la Rvolution d'Angleterre.  cette Rvolution rpond du
continent le livre de Jurieu: _Les Soupirs de la France esclave_, qui
parat coup sur coup, par feuilles dtaches, d'aot 1689  juillet
1690.

Livre tout politique. C'est l'volution de Jurieu; le thologien
devient publiciste. Il parle au nom des catholiques, pour eux, pour
tous, pour sa pauvre patrie. Il y montre, de classe en classe, la
terrible asphyxie o est tombe la France, et combien les classes mme
oppressives y sont opprimes. Il y invoque les tats gnraux.

Livre chaleureux et sincre, trs-noble par sa modration, par
l'omission volontaire de certaines choses. Pas un mot sur les moeurs
du roi. Devant les vices monarchiques, son austrit baisse les yeux.
 tort, pourtant,  tort. Ces vices firent le destin du monde.

Que de choses aussi il ignore. Que de _soupirs_ touffs, contenus,
eussent pu ajouter  ce livre! S'il et vcu en France, il aurait vu
mille dtails douloureux dans l'crasement des catholiques. Un surtout
est frappant et trop peu remarqu, la manire outrageuse dont on
traitait Paris, ses vieilles gaiets innocentes assommes  coups de
bton. Pour un mot de plaisanterie sur l'aqueduc de Maintenon, les
bourgeois enlevs, et forcs de _gcher_ pour les maons, de porter la
hotte et de faire le mortier.

Partout o brille encore une faible tincelle vitale,  l'instant
touffe! Le Jansnisme, pour avoir perscut les protestants, n'en
est pas moins perscut. Les vellits de libre pense qui surgissent
de l'Oratoire, sont rudement rprimes. Son grand penseur Malebranche
est prement censur par Bossuet. Son grand critique, Richard Simon,
savant dans la langue hbraque, a le tort de deviner par quels
accroissements a vgt l'arbre mystrieux de la Bible, d'en donner
la physiologie. Bossuet l'accable de sa fire ignorance. Menac,
mordu, poursuivi, il dsespre et meurt, brle ses manuscrits dont on
et abus.

 ce moment o la langue franaise s'tend et pntre partout, elle
est perscute en France. L'Acadmie franaise la met sous clef et
prtend la tenir touffe, trangle, dans son petit lexique du
langage poli. Son directeur, Charpentier, immortel par le ridicule et
la boursouflure des inscriptions, avec le concours de Bossuet, arrte
l'entreprise sditieuse de donner  la nation sa langue complte dans
un dictionnaire encyclopdique. Le trs-savant, trs-spirituel
Furetire, qui a fait ce travail immense, meurt  la peine (1688). Son
livre, qui parat aprs sa mort et en Hollande, est  l'instant vol
par les Jsuites, qui lui prennent tout, jusqu' ses fautes, et ne
suppriment que son nom. Sicle d'or pour les gens de lettres. Dcims
par Boileau, asservis par Colbert et (pour coup mortel) _protgs_,
ils finissent en deux acadmies. L'ge vert et fort du grand Corneille
enfanta celui-ci, qui n'enfantera rien. Vers la fin du sicle, il
tarit, attaqu du mal qui achve les vieillards, tisie et
consomption.

Qu'il faudrait ajouter encore au livre des _Soupirs_, si l'on parlait
encore des autres classes, des parlementaires, par exemple.
Existent-ils encore? Reconnatrai-je nos magistrats austres, ou mme
au moins nos frondeurs intrpides, dans ces imitateurs ridicules des
nobles, ces danseurs, ces joueurs, qui le matin arrivent au Palais
sans avoir le temps de changer l'habit de bal, cachant Arlequin sous
l'hermine? La justice est vanouie!

O aura-t-il cho, ce livre des _Soupirs_, dans la servitude
envieillie?

Cependant, l'excs des misres donnait certainement une prise. Les
expdients extraordinaires dont vcut Pontchartrain, l'un des
successeurs de Colbert, les municipalits vendues, les maires
hrditaires, la banqueroute des monnaies par refonte (_lisez_
filoutage), l'essor rendu aux gens d'affaires,  l'arme des vautours,
voil qui pouvait bien ouvrir les oreilles du peuple aux appels de la
libert.

 ce dbut de guerre immense, et dans ce dnment, le roi jette des
millions  Marly, en donne deux de dot  sa btarde. Il envoie sa
vaisselle d'argent  la Monnaie, et il achte des diamants. Il en fait
des loteries aux dames de la cour. L'intrieur mme, madame de
Maintenon, les honntes et faibles Beauvilliers et Chevreuse, leur
ami, le nouveau prcepteur Fnelon, sont effrays de sa folie.

La corde allait casser, ce semble, si, de gr ou de force, on ne
revenait au bon sens.

Le candide Vauban, bon coeur, vrai patriote, qui (hors son positif
terrible dans l'art de tuer) tait fort romanesque, osa esprer
tellement de la magnanimit du roi qu'il rtractt tout ce qu'il avait
fait depuis cinq ans, ft rentrer les protestants, leur rebtt leurs
temples, consacrt la libert religieuse. Vain projet, o la petite
cour dvote des honntes gens dont j'ai parl se garda bien de
l'appuyer. Mme la fameuse lettre que Fnelon crivit plus tard sur la
misre du peuple, ne dit pas un mot pour les protestants.

Tout ce qu'on fit, ce fut de dire qu'on pourrait rendre les biens des
fugitifs aux hritiers. Mais les financiers qui les tiennent sont trop
dvots pour les rendre, sinon aux gens bien convertis, et se
constituent juges de leur sincrit. La maltte devient inquisition.
C'est  ses bureaux qu'on produit des billets de confession, la preuve
qu'on fait son devoir de la religion catholique.

Nul espoir de secours sans une rvolution complte. Les revers les
plus grands, dix batailles perdues n'eussent rien fait sur ce froid
orgueil, sur un si long, si profond endurcissement. Il et fallu
l'abandon gnral, le dlaissement o se trouva Jacques en Angleterre,
un refus des armes de marcher (pieds nus et sans pain) dans une folle
guerre o la France combattait pour sa propre destruction, se
rencontrait elle-mme, se massacrait dans les avant-gardes ennemies.
Nos rfugis taient toujours en tte; perte ou victoire, n'importe,
c'tait toujours aux dpens de la France.

Si l'migration protestante ne s'tait disperse, elle avait un
modle. La petite tribu des Vaudois osa rentrer chez elle  main arme
(aot 89), se rtablit dans ses rochers, s'y maintint invincible,
malgr les efforts de deux monarchies. L'histoire de ce fait
incroyable est: _La glorieuse rentre, par M. Arnaud, colonel et
pasteur des Valles._ Ils taient mille. Leur mort semblait certaine.
Mais les ntres rougirent de les voir partir seuls. Ils firent en leur
faveur une audacieuse diversion. Deux officiers (roturiers,  coup
sr, ils s'appelaient Bourgeois et Couteau) se chargrent, avec une
poigne de volontaires, de contenir Catinat et une arme de vingt
mille hommes. Ils y prirent, mais les Vaudois passrent.

Pourquoi les ntres n'en firent-ils pas autant chez nous? Pourquoi ne
rentrrent-ils pas au nom de la France sous le drapeau des tats
gnraux? La chose n'tait pas impossible. Ils y pensaient en Suisse,
ils y pensaient dans les Cvennes. On se rappelle ce Vivens, un
cardeur de laine d'Anduze, petit boiteux trs-jeune, mais une me de
fer et de feu. Cruellement tromp par Basville qui avait cru le perdre
avec son peuple, il se jugea dli du serment, revint firement en
France. Replac dans son droit d'homme et sa royaut de nature, il
dclara, lui Vivens, la guerre  Louis XIV. Contre Sal il se sentit
David, proclama sa justice, ses justes reprsailles, et dit qu'il
pendrait les bourreaux. Vivens, avec un vrai gnie, pensait que dix
mille hommes aux Cvennes seraient invincibles, et il appelait  lui
la masse des rfugis. Elle versait son sang partout, pour tous,
except pour la France. Elle aidait  la dlivrance de l'Angleterre,
des Alpes; pourquoi pas  la sienne?  celle de sa propre patrie?

Les envoys de Vivens furent saisis. Ce vaillant juge d'Isral prit
dans une obscure rencontre. Son plan tait fort raisonnable. Cependant
nos fiers gentilshommes se seraient-ils rendus  l'appel du cardeur de
laine? Ils songeaient  rentrer, mais par le Dauphin.

Ils envoyrent le plan de leur expdition  Londres, pour tre mis
sous les yeux de Schomberg.

La vraie difficult du moment tait celle-ci. Nos rfugis semblaient
devoir, avant tout, affermir Guillaume qui, solide une fois, leur
donnerait l'appui de l'Angleterre. D'autre part, si leur rentre en
France ne s'excutait en 89, tout au plus en 90, il tait  craindre
qu'elle ne se ft jamais, qu'tablis peu  peu en divers tats de
l'Europe, diviss pour toujours, ils ne pussent plus agir d'ensemble.

Tous voulaient revenir. M. Weiss tablit parfaitement que, bien loin
de har la France, ils s'obstinaient  y rentrer, et ils le voulurent
pendant vingt-sept ans! Comment y russir?

La plupart s'arrtrent  l'ide de mriter ce retour par
l'affermissement de Guillaume, qui ensuite le leur obtiendrait. C'est
la France qu'ils cherchaient en s'en allant combattre dans les marais
d'Irlande. Pour elle,  la bataille dcisive de la Boyne,  travers la
rivire, et contre une arme suprieure, ils firent cette premire
charge qui refoula l'ennemi. Mais Schomberg et son fils furent tus.
Vritable malheur. C'tait le seul homme de haute autorit militaire
et morale qui aurait pu les runir, les ramener d'ensemble, organiser
dans le midi la lgitime guerre des rsistances nationales.

La dfaite dfinitive de Jacques, sa fuite misrable  la Boyne, la
capacit, le courage que Guillaume y avait montrs, le rendaient
inbranlable sur le trne. La ligue d'Augsbourg armait lentement, mais
en revanche l'Angleterre confiante votait  son roi des subsides
normes de guerre (par an cent millions, cent vingt-cinq millions,
sommes inoues alors). Le contraste tait grand avec l'indigence de
Louis XIV. Guillaume se trouvait le roi le plus riche de l'Europe. Ces
ressources immenses ne furent pas employes avec gnie.

On vit, en cette affaire, que le gnie est surtout dans le coeur.

Ce politique, de coeur haineux, ingrat, tendait  la France la haine
qu'il avait pour Louis XIV. C'est la destruction de la France qu'il
et voulue, et non pas son salut. Toute sa vie, il avait sourdement
combattu la libert en Hollande: il n'avait garde de la vouloir chez
nous. Appel en Angleterre par quelques lords, prfrant en secret les
tories, ses ennemis, aux whigs qui l'avaient fait, libral en religion
par son indiffrence, il et t despote en politique, s'il avait pu.
Au fond, il sympathisait fort peu avec nos calvinistes, dont Rohan
avait dit: Ils sont rpublicains. Il sut se servir d'eux, mais il
trouvait en eux une dplaisante ressemblance avec les puritains
anglais.

Ceux-ci, dans leurs plus fameux chefs, comme le chaudronnier Banyan,
touchent nos prophtes des Cvennes. Guillaume ne craignit rien tant
que ces enthousiastes. Il fut constamment poursuivi d'un mauvais rve,
de l'ide d'un parti rpublicain, qui, dit Macaulay, n'existait plus
en Angleterre. Cette crainte, la vive antipathie de la majorit pour
le puritanisme, contribua plus qu'aucune chose  rendre trs-timide la
constitution de 88,  resserrer la belle Dclaration des droits, 
affermir les pesantes aristocraties locales.

Un Anglais, M. Wall, nullement exagr, un froid et ferme esprit, dans
une trs-belle lettre  Milton, dit que les rvolutions anglaises
n'atteignent pas les masses. Elles ne les affranchissent pas, dit-il,
du vasselage normand des vieilles lois. Votre _Habeas corpus_ garde
mon corps d'tre en prison. Mais s'il est prisonnier de la misre et
de la faim, serf de la volont du riche? Le cinquime de la nation
tait  la mendicit en 1685. Sa grande libert fut l'exil. Jean _sans
terre_ se jette  la mer, devient le pauvre Robinson qui leur a fait
l'empire du monde.

Une telle socit, foncirement aristocratique, n'avait pas grande
sympathie pour la dmocratie calviniste.

 l'arrive des ntres, les Anglais furent trs-gnreux; ils
souscrivirent pour des sommes tonnantes. Quatre-vingt mille Franais
 Londres, bien accueillis, trouvrent  travailler. Mais quand nos
officiers, quand nos rgiments protestants eurent amen Guillaume,
vers leur sang  la Boyne et partout, la sympathie n'augmenta pas.

Cet lment ardent de vie et tremp au feu du martyre, il et fallu,
dans l'intrt commun des deux pays, le concentrer, l'unir en un
foyer, le fortifier des fugitifs de Suisse, d'Allemagne, de Hollande,
les porter d'ensemble aux Cvennes, o la vraie France les et joints
pour convoquer en Languedoc les tats gnraux.

Il et fallu aussi que les ministres laissassent l leur funeste
moutonnerie chrtienne, la recommandation de se laisser gorger, ne
secondassent plus les bourreaux; qu'au contraire, ils rappelassent
tous nos protestants disperss  la dlivrance de la patrie.

Et-on russi! Je ne sais. Mais l'initiative de la chose et t de
gloire immortelle pour l'Angleterre. Cette grande soeur, mancipe,
aurait d entreprendre quelque chose pour la France. On aida ceux de
Quiberon  nous rapporter l'esclavage. Que n'aida-t-on, cent ans plus
tt, ceux de la Boyne et des Cvennes dans l'appel  la libert?

Hlas! la France des Cvennes, hroque, mais si ignorante, sauvage,
insense de misres, les sages en eurent horreur et dtournrent les
yeux. Elle n'et pas t cela, si elle et t appuye de l'lment
sain, calme et fort, des rfugis, qui et aid ce fanatisme aveugle 
se transformer et devenir patriotisme. Elle fut effroyable. Mais votre
abandon la fit telle.

En attendant, voil que, pendant dix ans (jusqu' Ryswick), dans une
guerre maladroite o les allis se font battre par le vieux reint,
on disperse, on prodigue sur tous les champs de bataille nos rfugis.
Toujours  l'avant-garde, toujours cruellement dcims dans la fureur
des premiers coups. C'est sur eux que s'essaye la nouvelle arme, la
baonnette meurtrire.

On les use en dtail. On emploie leur persvrance  rsister de poste
en poste contre les grandes armes de Louis XIV. Jamais ils ne
reculent.  la Marsaille, massacrs;  Neerwinde, taills en pices.
Les blesss bien soigns; le roi les rserve aux galres.

Ceux qui survivent imaginent,  Ryswick, que l'on va stipuler pour
eux, que Guillaume, exigeant du roi humili qu'il le reconnaisse,
obtiendra bien encore le retour du pauvre petit reste de tant de gens
tus pour lui.

Ils sont sacrifis, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu' la paix
d'Utrecht (dix-sept annes de plus) leur espoir invincible, leur
indomptable amour pour cette France cruelle, adore.

Personne, au fait, n'avait envie de renvoyer ces colonies utiles. Ils
avaient fait un jardin des sables de la Prusse et de Holstein, port
la culture en Islande, donn  la rude Suisse les lgumes et la vigne,
l'horlogerie, enseign  l'Europe les assolements, le mystre de
fcondit. Aux bords de la Baltique, on les croyait sorciers, leur
voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par
Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, ouvraient le sein de
la nature. Par Jurieu, Saurin, ils prparaient Rousseau. Leur Papin
porte  l'Angleterre le secret qui, plus tard, donnera  quinze
millions d'hommes le bras de cinq cents millions (donc la richesse et
Waterloo).

On ne les lcha pas, et l'on se garda bien de leur rouvrir les voies
vers la patrie.

De l'Angleterre un peuple tait sorti en une fois, la grande tribu des
puritains qui a fait l'empire d'Amrique.

De la France sortit une France disperse, une rose vivante sur
l'Europe nerve. Toute la terre parla notre langue. L'universel
triomphe de cette langue de lumire, commenc par l'admiration,
s'acheva par la plainte de la libert exile. Aux _arbres de la
Rvocation_, que les ntres plantrent et qu'ils visitaient chaque
anne, tous les enfants entendaient le franais. Tous comprirent et
pleurrent. Ils ne l'ont jamais oubli.




NOTES ET CLAIRCISSEMENTS


NOTE I.--LA COUR, MADAME. 1661-1670.

Madame Henriette, pensant vivre peu, voulut que son amie, madame la
Fayette, crivt son histoire sous ses yeux, et (chose singulire qui
tmoigne d'une grande supriorit d'esprit) qu'elle crivt au vrai et
au complet, sans passer rien, ni supprimer ses fautes. Elle croyait
avec raison que cette franchise lui ferait obtenir des circonstances
attnuantes au jugement de la postrit. Cette dame, la plus fine
plume du temps, a tout cont rellement, mais avec une extrme
dlicatesse. Tout y est, rien pour l'oeil grossier. Quand on lit et
relit, on voit reparatre  la longue maints caractres, invisibles
d'abord, et qui reviennent peu  peu comme ce qu'on crit avec l'encre
de sympathie. Il faut aider ses yeux d'un bon verre un peu
grossissant. Ce verre, je le prends dans Cosnac, ou chez la grande
Mademoiselle, dans Molire et ses biographes, etc. Voici les
rsultats, plus nettement que dans mon rcit:

1 _Madame n'avait point de confesseur_ (Montpensier, anne 1670).
Pour que le peuple ne mdit pas de son indiffrence, elle avait soin
d'avoir un capucin bon  mettre dans son carrosse et dont la belle
barbe lui faisait honneur devant les bonnes gens. Du reste, ce n'tait
pas un esprit fort. Elle tait aussi peu amoureuse que dvote. Elle
n'aimait que ses frres, et c'est pour eux qu'elle s'immola, rechercha
la faveur du roi. Le roi,  chaque enfant qu'elle eut, tmoignait une
vive joie (Motteville), et Monsieur de l'indiffrence ou de la
tristesse (Cosnac).--2 La Vallire, fort simple d'esprit, ne pour
l'amour et la dvotion, fut jete sur la route de Madame par les
jeunes amis du roi (Roquelaure, Saint-Aignan, Vardes, la Feuillade,
etc.) lorsque la premire grossesse de Madame la mettant au comble de
la faveur fit croire que l'influence passerait  la cour de Madame et
Monsieur, c'est--dire aux Grammont, Guiche, Marillac, etc. Madame,
alors si jeune, tait dj consulte par les deux rois sur les plus
hautes affaires. (Exemple: le roi ira-t-il arrter Fouquet  Nantes?
Le roi d'Angleterre vendra-t-il Dunkerque? etc.) La reine mre et les
dvots, aprs avoir essay de dtacher le roi de la Vallire,
comprirent qu'il ne la quitterait que pour retourner  Madame, ne
luttrent plus avec les jeunes courtisans et subirent la Vallire, peu
dangereuse et incapable de prendre influence. Nous devons  madame de
Motteville cette prcieuse lumire qui claire toute l'poque. Quelle
que soit sa faiblesse pour sa matresse Anne d'Autriche, elle devient
hardie  la fin. Le roi, quoique mcontent des coquetteries de Madame,
se rapproche d'elle en 63, et elle devient enceinte le 16 octobre. 
ce moment, la ligue agissait vivement. Les marquis rendaient aux
dvots le service d'attaquer la pice de l'_cole des femmes_; les
marquis la disaient de mauvais ton, et les dvots impie. Le roi voulut
que Molire rpondt et qu'il reintt les marquis.

En ralit, la cause de Madame et de Molire semblait tre la mme.
Molire-Arnolphe ne pouvait-il pas tre le pre d'Agns, comme le roi
amoureux de sa soeur (belle-soeur, c'est la mme chose au point de vue
canonique)? Le mariage de Molire restera toujours une question
obscure. Ce qui est sr, c'est qu'il se lia avec la mre de sa femme
et l'admit dans sa troupe en 1648, l'anne o sa femme naquit. De quel
pre? c'est ce que probablement ni Molire, ni la comdienne ne surent
jamais au juste. Dans le ple-mle de la vie des coulisses, on pouvait
s'y tromper. C'taient les moeurs du temps, et mme chez les plus
grands seigneurs que les rapports du sang n'arrtaient gure (j'en
citerais de nombreux exemples). La Fontaine en plaisante dans ses
contes. M. Beffara n'a pu trouver l'acte de naissance de madame
Molire. L'acte de mariage qu'il a trouv peut avoir t arrang de
complaisance, comme le pense M. Fortia d'Urban (brochure de 1824).
Insoluble problme. Quoi qu'il en soit, Molire n'en est pas moins
Molire, et Tartufe restera Tartufe.

Les dates nous servent bien ici. Nous leur devons ce coup de lumire
lectrique qui claire, de part en part, _le D. Juan quinze jours
avant l'arrestation de Vardes_, et la rvolution de cour qui chassa
les marquis. Autre lumire chronologique: Madame, sauf son premier
enfant, devient toujours enceinte en automne (octobre ou novembre)
dans les grandes ftes de cour. Au contraire, la Vallire, en mars ou
avril, aux environs de Pques, dans les combats que se livraient
l'amour et la dvotion. Ce qui fut le plus fatal  Madame, ce fut le
coup d'octobre 1664. Elle tait alors au mieux avec le roi, et se
remettait lentement  Vincennes d'une couche (du 24 juillet). Mais le
triomphe de la Vallire prsente par le roi  la reine mre (5
octobre) semblait la menacer. Le roi, revenu prs d'elle  Vincennes
le 6, devait la quitter le 10, pour aller  Versailles (Motteville).
Ses ennemis travaillaient contre elle. Elle reut les adieux du roi le
9, et elle resta enceinte de ce jour. Meurtrire imprudence. De l,
une sant ruine, une beaut clipse. Quoiqu'elle ait eu encore une
grossesse, ce ne fut plus qu'une femme politique.

Sa fin est triste. Sa confiance tait dans un prtre violent,
intrigant, dangereux, Cosnac, l'vque de Valence, qui, s'il et pu,
aurait noy l'Angleterre dans le sang. Elle flottait misrablement et
donna  son frre un trs-mauvais conseil. Nul principe. On lui avait
inculqu que tout devoir tait une bassesse. Corrompue d'enfance,
fatalement, presque innocemment, elle eut en elle toutes les misres
morales de deux grandes monarchies. Et avec cela, trois hommes
plaident pour elle dans l'avenir et voudraient dsarmer l'histoire:
Molire, qui fut trs-mu d'elle  son moment sublime, qui, sans elle,
n'et risqu Tartufe;--Racine, qui l'a mise partout, dans Andromaque,
Monime et Brnice, dont la douce lueur semble un rayon de
Madame;--enfin Bossuet, qui reut son anneau et l'inspiration la plus
vraie qu'il ait eue. Ils la suivent, ils la dfendent et lui restent
fidles, comme les amants de son esprit.


NOTE II--POLITIQUE

La lumineuse histoire de mon savant ami M. Henri Martin, l'un des
grands travaux de ce sicle, les belles publications de M. Mignet, si
justement admires de l'Europe, l'excellent livre de M. Chruel sur
l'Administration et plusieurs autres ouvrages estimables ont clairci
sous plusieurs rapports la politique de ce rgne, les grandes vues de
Colbert, la dextrit de Lyonne, etc. Je crois, pourtant, que ces
crivains auraient modifi, complt leurs tableaux, s'ils avaient
tenu compte de tant d'actes qui font juger Louis XIV plus svrement.
Pour l'administration il ne faut pas voir seulement ce que Colbert
voulut, mais _ce qui se fit rellement_, ne pas donner seulement les
mesures gnrales, mais _les innombrables mesures exceptionnelles_ qui
les rendaient vaines, et surtout avouer que la plupart des grands
tablissements de Colbert _ne durrent pas_, croulrent avant sa mort.
La _Correspondance administrative_ (dite par M. Depping) dment 
chaque instant les ordonnances. Nulle part, selon moi, Colbert n'est
mieux jug que dans le livre de M. Clment. Quant  la diplomatie, on
a t certainement trop indulgent pour une politique (si diffrente de
celle d'Henri IV et de Richelieu), qui tourdiment dfie et provoque
toute l'Europe  la fois. Nulle acquisition partielle de territoire
n'quivaut  cette haine universelle du monde, qui rellement fit
prir la France, autant que peuvent prir les nations. Cette haine
n'est pas apaise. On la retrouve brlante, et, il faut le dire,
souvent juste, dans le savant ouvrage d'Altmeyer (_Louis XIV et le
Dmembrement de la Belgique_, Bruxelles, 1850). On ne peut que
respecter, mme dans ses excs, cette indignation d'honnte homme.--La
politique gnrale de ce temps reoit une vive lumire de l'_Histoire
secrte du cabinet autrichien_, par M. Alfred Michiels (1859). Je
l'avais cite inexactement dans ma _Fronde_, ne la connaissant encore
que par des articles de journaux et quelques faits (de 1624) qu'il
doit  Hormayr. Il part de la guerre de Trente ans et va jusqu' nos
jours. C'est un travail immense et de premier mrite. Nulle part le
systme de la politique jsuitique n'a t plus savamment expos et
mieux interprt. Il a t dj traduit en allemand, en hollandais, et
le sera en toute langue.

Les satires les plus violentes contre Louis XIV en disent moins sur la
prodigieuse infatuation o il parvint que le livre grotesque de
Plisson, intitul: _Mmoires de Louis XIV._ Le roi certainement en
endura la lecture. Une partie mme du manuscrit semble crite _de sa
main_. Mais on sait que _sa main_, c'tait le bonhomme Rose, son
faussaire patent, dont l'criture ne peut se distinguer de celle du
roi. L'abb le Gendre, trs-instruit des choses du temps et confident
d'Harlay de Champvallon, affirme que Louis XIV _savait  peine lire
et crire_ (_Mag. de librairie_, 1859, V, 102). La ferme foi qu'il
avait cependant que les rois sont clairs d'en haut le fit trancher
intrpidement dans les grandes choses,--de l'intrieur contre
Colbert,--et de la guerre contre Cond. Il ne regretta ni Colbert ni
Turenne, croyant srieusement les remplacer de sa personne. Il n'en
tait pas  savoir les choses lmentaires. De l cette tonnante
scurit.--Dans un livre populaire, trs-piquant et trs-vridique,
qui, grce  Dieu, ira partout et restera, M. Pelletan a marqu
parfaitement cette action personnelle du roi qui fut immense. Mais,
dans un cadre resserr, il n'a pu donner les coulisses, les luttes et
les traits des deux influences qui se disputaient cet homme superbe;
je parle des prtres et des matresses.--On a dit  tort que les
femmes influrent peu sur les affaires. Les matresses du roi et des
ministres eurent plus d'une fois une influence dsastreuse. C'est pour
madame de Rochefort que Louvois donna  son mari l'avant-garde qui fit
manquer la campagne de Hollande en 1672. C'est pour madame de
Montespan que le roi nomma marchal et vice-roi de Sicile son frre
Vivonne, le _Gros Crev_, qui perdit tout. C'est sur l'avis de madame
de Maintenon que le roi, en 1686, ajourna la guerre du Rhin, qui, si
elle et t engage, et certainement empch Guillaume de passer en
Angleterre, et sauv Jacques II, etc., etc.--La critique n'a pas
commenc sur ce rgne. Mille erreurs se rptent. La plus grave, c'est
de lui prter des tendances populaires qu'il n'eut jamais. Le roi
n'aima jamais que la noblesse, quoi qu'en dise Saint-Simon. L'enqute
de Colbert sur les nobles n'est qu'une affaire fiscale; on vendit deux
fois la noblesse. La faveur de Molire, le second mariage, n'ont rien
du tout de dmocratique. On se trompe fort aussi en tendant au del
de 1666 _les belles annes_ de ce rgne. Voir Bonnemre, _Histoire des
paysans_.--Ds 1672, l'arme n'est plus nourrie. Sous Colbert, en
1672, 1675, les routes sont couvertes de bandits, c'est--dire de
soldats du roi mourant de faim. Les voyageurs ne partent qu'en
prparant de l'argent pour ces voleurs. _Archives de France._
_Extraits des cartons du Vatican, Lettres de particuliers_, L, 387.


NOTE III.--JANSNISME.--COUVENTS.--HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE
LOUVIERS.

On nous a tellement ennuys, tanns de jansnisme dans les derniers
temps, que j'ai pris le parti de n'en pas dire un mot. Cette question
fort secondaire d'une petite secte catholique,  force d'tre
exagre, tendue, paissie, est devenue comme un mur pour empcher de
voir la grande affaire du temps, l'norme rvolution qui tua la
France. Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansnisme, et qu'on le
cherche dans le trs-charmant livre de Sainte-Beuve, exquis et
pntrant,  mon sens, le travail le plus dlicat de l'poque. Au
commencement de son troisime volume, il juge son sujet avec une rare
indpendance d'esprit. Il pense que Jansnius, Saint-Cyran et Pascal,
les trois grands hommes du parti, ne l'auraient pas laiss touffer,
et _auraient soutenu_ la Grce (le christianisme mme) _contre le
Saint-sige_. Pascal dit: Aprs que Rome a parl et condamn la
vrit, il faut crier d'autant plus haut. Le Port-Royal craint, et
c'est une mauvaise politique. Ceux qui suivirent, Arnauld en tte,
dit trs-bien Sainte-Beuve, furent inconsquents et associrent,
moyennant l'appareil logique, toutes sortes de contradictions. De l
leur impuissance et leur strilit relle. La paix fourre de 1668 que
leur fit faire madame de Longueville n'aboutit qu' faire de ce fier
parti, du vieux lion rugissant Arnauld, une meute de dupes lance (au
profit des Jsuites) contre les protestants perscuts. Sainte-Beuve
marque encore ici, avec une remarquable impartialit, la supriorit
de Claude, Jurieu, etc., sur Nicole, dans cette polmique.--Avec tout
cela, ce beau livre, minutieusement vrai, laisse pourtant une
impression fausse, comme tout ce qu'on a crit de nos jours sur le
jansnisme. Il nous occupe tant d'une exception, qu'on prend le change
sur les moeurs gnrales. Il n'y avait pas un couvent en France comme
Port-Royal. Concentrer toute l'attention sur cette maison singulire
et unique, c'est sanctifier et spiritualiser le sicle casuiste, le
sicle quitiste, l'ge matriel de Molinos, de Marie Alacoque, etc.
Les trente mille directeurs quitistes que dnona dj le P. Joseph
nous donnent de bien autres ides. Le gouffre fut ferm soigneusement
par Richelieu, et plus soigneusement par Louis XIV. Cependant la
triste lumire clate partout.

Celui qui voudra faire l'histoire srieuse des moeurs de ce sicle
peut avec confiance suivre le fil que je donne ici:

1 _La femme est sacrifie au mari_ par la casuistique, qui, d'aprs
une sotte physique, croit qu'elle n'est que rceptive dans la
gnration, la dispense de tout plaisir, tout en l'asservissant au
plaisir goste. Elle cherche le sien ailleurs. De l, en ce sicle,
l'universalit de l'adultre, laquelle  son tour fait l'inquitude du
pre, qui craint d'avoir des enfants ou s'en dbarrasse.

2 _La fille est sacrifie._ On cre pour elle d'abord des ordres
assez doux et demi-libres, o son activit est occupe (Visitandines,
Ursulines). Mais les scandales sont trop nombreux. La clture devient
plus svre. Comment cette fille garderait-elle l'activit qui la
distrait un peu? Par la langue et l'intrigue. Il y avait souvent douze
parloirs dans un couvent (Furetire), o chacune, sans tre entendue,
pouvait parler  son amant ou  telle intrigante plus dangereuse.
Louis XIV nettement appelle les Carmlites entremetteuses (Svign).
La grille, dira-t-on, les gardait. Et cependant combien la fille
devait tre trouble quand elle recevait, par exemple, sa mre, riche,
brillante, mondaine, triplement entoure du mari, de l'amant et du
directeur! Quelle pnible comparaison! et quelle souffrance! Le
clibat tait alors plus difficile qu'au Moyen ge, les jenes, les
saignes monastiques ayant diminu. Beaucoup mouraient de cette vie
cruellement inactive et de plthore nerveuse. Elles ne cachaient gure
leur martyre, le disaient  leurs soeurs,  leur confesseur,  la
Vierge. Chose touchante, bien plus que ridicule, et digne de piti. On
lit dans un registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une
religieuse; elle disait innocemment  la Madone: De grce, sainte
Vierge, donne-moi quelqu'un avec qui je puisse pcher (dans Lasteyrie,
_Confession_, p. 205). Embarras rel pour le directeur. S'il tait
g, il ne manquait gure, en les voyant si malheureuses, de leur
laisser la petite consolation des amitis de clotres qui font peu de
scandale, mais souvent corrompent encore plus. Lui-mme, quel que ft
son ge, tait en vrai pril. On sait l'histoire d'un certain couvent
russe; un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les ntres,
le directeur entrait et devait entrer tous les jours. Elles n'avaient
pas besoin d'tre sduites. Elles se trompaient assez elles-mmes,
croyant communment qu'un saint ne peut que sanctifier, et qu'un tre
pur purifie. Le peuple les appelait en riant les _sanctifies_
(Lestoile). Cette croyance tait fort srieuse dans les clotres (V.
le capucin Esprit de Boisroger, ch. XI, p 156). Certaines visions
triomphaient des scrupules. Souvent un ange ou un dmon prenait la
figure du directeur. Des trois directeurs successifs du couvent de
Louviers, en trente ans, le premier, David, est _illumin_ et
molinosiste (avant Molinos); le second, Picart, agit _par le diable_
et comme sorcier; le troisime, Boul, sous la figure d'_ange_. Rien
de plus important que ce procs de Louviers. Il nous donne l'histoire
nave de la direction. Le couvent de Louviers fut connu par une
circonstance fortuite. Mais on l'et trouv certainement semblable 
bien d'autres, si l'on et fait l'enqute que demandait le P. Joseph
pour les trente mille et que Richelieu refusa. Voici le livre capital:
Histoire de Magdeleine Bavent, religieuse de Louviers, avec son
interrogatoire, etc., 1652, in-4, Rouen (Bibl. impriale, Z anc.
1016).--La date de ce livre explique la parfaite libert avec laquelle
il fut crit. Pendant la Fronde, un prtre courageux, un oratorien,
ayant trouv aux prisons de Rouen cette religieuse, osa crire sous sa
dicte l'histoire de sa vie.

Madeleine, ne  Rouen en 1607, fut orpheline  neuf ans.  douze, on
la mit en apprentissage chez une lingre. Le confesseur de la maison,
un Franciscain, y tait le matre absolu; cette lingre faisant des
vtements de religieuses, dpendait de l'glise. Le moine faisait
croire aux apprenties (cuivres sans doute par la belladone et autres
breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat, et les mariait au
diable Dagon. Il en possdait trois, et Madeleine,  quatorze ans, fut
la quatrime. Elle tait fort dvote, surtout  saint Franois. Un
monastre de Saint Franois venait d'tre fond  Louviers par une
dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie.
La dame voulait que cette oeuvre aidt au salut de son mari. Elle
consulta l-dessus un saint homme, le vieux prtre David, qui dirigea
la nouvelle fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui
l'entourent, ce couvent pauvre et sombre, n d'une si tragique
origine, semblait un lieu d'austrit. David tait connu par un livre
bizarre et violent contre les abus qui salissaient les clotres, le
_Fouet des paillards_ (V. Floquet, _Parl. de Norm._, t. V, 636).
Toutefois, cet homme si svre avait des ides fort tranges de la
puret. Il tait _adamite_, prchait la nudit qu'Adam eut dans son
innocence. Dociles  ces leons, les religieuses du clotre de
Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre 
l'obissance, exigeaient (en t sans doute) que ces jeunes ves
revinssent  l'tat de la mre commune. On les exerait ainsi dans
certains jardins rservs et  la chapelle mme. Madeleine qui, 
seize ans, avait obtenu d'tre reue comme novice, tait trop fire
(trop pure alors peut-tre) pour subir cette vie trange. Elle dplut
et fut gronde pour avoir,  la communion, essay de cacher son sein
avec la nappe de l'autel. Elle ne dvoilait pas plus volontiers son
me, ne se confessait pas  la suprieure (p. 42), chose ordinaire
dans les couvents, et que les abbesses aimaient fort. Elle se confiait
plutt au vieux David, qui la spara des autres. Lui-mme se confiait
 elle dans ses maladies. Il ne lui cacha point sa doctrine
intrieure, celle du couvent, l'illuminisme: Le corps ne peut souiller
l'me. Il faut, par le pch qui rend humble et gurit de l'orgueil,
tuer le pch, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les
pratiquant sans bruit entre elles, effrayrent Madeleine de leur
dpravation (p. 41 et _passim_). Elle s'en loigna, resta  part,
dehors, obtint de devenir tourire.

Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand ge ne lui
avait gure permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le cur Picart,
son successeur, la poursuivit avec furie.  la confession, il ne lui
parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule  la
chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui dfendaient
tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulgut leurs petits
mystres. Cela la livrait  Picart. Il l'attaqua malade, comme elle
tait presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant
croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il
l'attaqua enfin et russit par la piti, en faisant le malade
lui-mme, la priant de venir chez lui. Ds lors il en fut matre, et
il parat qu'il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en
eut les illusions, crut y tre enleve avec lui, tre autel et victime.
Ce qui n'tait que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux
plaisirs striles du sabbat. Il brave le scandale, et la rendit
enceinte. Les religieuses, dont il savait les moeurs, le redoutaient.
Elles dpendaient aussi de lui par l'intrt. Son crdit, son
activit, les aumnes et les dons qu'il attirait de toutes parts,
avaient enrichi leur couvent. Il leur btissait une grande glise. On
a vu par l'affaire de Loudun quelles taient l'ambition, les rivalits
de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser
l'une l'autre.

Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait lev au
rle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. Mon coeur,
disait-il  Madeleine, c'est moi qui btis cette superbe glise. Aprs
ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu pas?

Ce seigneur ne se gnait gure. Il paya pour elle une dot, et de soeur
laie qu'elle tait, il la fit religieuse, pour que, n'tant plus
tourire, et vivant  l'intrieur, elle pt commodment accoucher ou
avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents
taient dispenss d'appeler les mdecins. Madeleine (_Interrog._, p.
13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que
devinrent les nouveau-ns.

Picart, dj g, craignait la lgret de Madeleine, qu'elle ne
convolt un matin  quelque autre confesseur  qui elle dirait ses
remords. Il prit un moyen excrable pour se l'attacher sans retour. Il
exigea d'elle un testament o elle promettait _de mourir quand il
mourrait, et d'tre o il serait_. Grande terreur pour ce pauvre
esprit. Devait-il, avec lui, l'entraner dans sa fosse? Devait-il la
mettre en enfer? Elle se crut  jamais perdue. Devenue sa proprit,
son me damne, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la
prostituait dans un sabbat  quatre, avec son vicaire Boull et une
autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses
par un charme magique; une hostie, trempe de son sang, enterre au
jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.

C'tait justement l'anne o Urbain Grandier fut brl. On ne parlait
par toute la France que des diables de Loudun. Le pnitencier
d'vreux, qui avait t un des acteurs de cette scne, en rapportait
en Normandie les terribles rcits. Madeleine se sentit possde,
battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour.
Peu  peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux,
prouvrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait
demand secours  un capucin, puis  l'vque d'vreux. La suprieure,
qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la
richesse qu'une semblable affaire avait donnes au couvent de Loudun.
Mais, pendant six annes, l'vque fit la sourde oreille. Richelieu
essayait alors une rforme des clotres.

Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut gure qu'au moment de sa
mort et de la mort de Louis XIII, dans la dbcle qui suivit, sous la
reine et sous Mazarin, que les prtres se remirent aux oeuvres
surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart tait mort,
et l'on craignait moins une affaire o cet homme dangereux et pu en
accuser bien d'autres. Pour rpondre aux visions de Madeleine, on
chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une
certaine soeur Anne de la Nativit, sanguine et hystrique, au besoin
furieuse et demi-folle, jusqu' croire ses propres mensonges. Le duel
fut organis comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne
voyait le diable tout nu  ct de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle
avait vu Anne au sabbat, avec la suprieure, la mre vicaire et la
mre des novices. Rien de nouveau du reste. C'tait un rchauff des
deux grands procs d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les
relations imprimes. Nul esprit, nulle invention.

L'accusatrice Anne et son diable Lviathan avaient l'appui du
pnitencier d'vreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son
avis, l'vque d'vreux ordonne de dterrer Picart, pour que son
corps, loign du couvent, en loigne les diables. Madeleine,
condamne sans tre entendue, doit tre dgrade, visite, pour
trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la
robe; la voil nue, misrable jouet d'une indigne curiosit, qui et
voulu fouiller jusqu' son sang pour pouvoir la brler. Les
religieuses ne se remirent  personne de cette cruelle visite qui
tait dj un supplice. Ces vierges, converties en matrones,
vrifirent si elle tait grosse, la rasrent partout, et de leurs
aiguilles piques, plantes dans la chair palpitante, recherchrent
s'il y avait une place insensible, comme doit tre le signe du diable.
Partout elles trouvrent la douleur; si elles n'eurent le bonheur de
la prouver sorcire, du moins elles jouirent des larmes et des cris.

Mais la soeur Anne ne se tint pas contente; sur la dclaration de son
diable, l'vque condamna Madeleine, que la visite justifiait,  un
ternel _in pace_. Son dpart, disait-on, calmerait le couvent. Il
n'en fut pas ainsi. Le diable svit encore plus; une vingtaine de
religieuses criaient, prophtisaient, se dbattaient. Ce spectacle
attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris mme. Un jeune
chirurgien de Paris, Yvelin, qui dj avait vu la farce de Loudun,
vint voir celle de Louviers. Il avait amen avec lui un magistrat fort
clairvoyant, conseiller des aides  Rouen. Ils y mirent une attention
persvrante, s'tablirent  Louviers, tudirent pendant dix-sept
jours. Du premier jour, ils virent le comprage. Une conversation
qu'ils avaient eue avec le pnitencier d'vreux, en entrant  la
ville, leur fut redite (comme chose rvle) par le diable de la soeur
Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La
mise en scne tait fort saisissante. Les ombres de la nuit, les
torches, les lumires vacillantes et fumeuses, produisaient des effets
qu'on n'avait pas eus  Loudun. La mthode tait simple, du reste; une
des possdes disait: On trouvera un charme  tel point du jardin.
On creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le
magistrat sceptique, ne bougeait des cts de l'actrice principale, la
soeur Anne. Au bord mme d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre
sa main, et la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir)
qu'elle allait jeter dans le trou.

Les exorcistes, pnitencier, prtres et capucins qui taient l furent
couverts de confusion. L'intrpide Yvelin, de son autorit, commena
une enqute et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux religieuses, il
y en avait six _possdes_ qui eussent mrit correction. Dix-sept
autres, les _charmes_, taient des victimes, un troupeau de filles
agites du mal des clotres. Il le formule avec prcision; elle sont
rgles, mais hystriques, gonfles d'orages  la matrice, lunatiques
surtout, et dvoyes d'esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La
premire chose  faire est de les sparer. Il examine ensuite avec une
verve voltairienne les signes auxquels les prtres reconnaissaient le
caractre surnaturel des possdes. _Elles prdisent_, d'accord, mais
ce qui n'arrive pas. Elle traduisent, d'accord, mais ne comprennent
pas (exemple: _ex parte Virginis_, veut dire le dpart de la Vierge).
_Elles savent le grec_ devant le peuple de Louviers, mais ne le
parlent plus devant les docteurs de Paris. _Elles font des sauts, des
tours_, les plus faciles, montent  un gros tronc d'arbre o monterait
un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de terrible est
vraiment _contre nature_, c'est de dire des choses sales qu'un homme
ne dirait jamais.

Ce que Madeleine dit des moeurs immondes et de la vie contre nature
des suprieures et de leurs confidentes, est moins invraisemblable
quand on voit leur entente dans ces ruses et leur friponnerie
constate. Le chirurgien rendait grand service  l'humanit en leur
tant le masque. On voulait pousser loin la chose. Outre les charmes,
on trouvait des papiers qu'on attribuait  David ou  Picart, sur
lesquels telle ou telle personne tait nomme sorcire, dsigne  la
mort. Chacun tremblait d'tre nomm. De proche en proche gagnait la
terreur ecclsiastique.

C'tait dj le temps pourri de Mazarin, le dbut de la faible reine.
Plus d'ordre, plus de gouvernement. Il n'y avait plus qu'un mot dans
la langue: _la reine est si bonne_. Cette bont donnait au clerg une
chance pour dominer. L'autorit laque tant enterre avec Richelieu,
vques, prtres et moines allaient rgner. L'audace impie du
magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir. Des voix
gmissantes vinrent  la bonne reine, non celles des victimes, mais
celles des fripons pris en flagrant dlit. On s'en alla pleurer aux
pieds d'Anne d'Autriche pour la religion outrage. Yvelin n'attendait
pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un
titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il revint de Louviers 
Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche, d'autres experts,
ceux qu'on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et
son neveu, deux clients du clerg. Ils ne manqurent pas de trouver
que l'affaire de Louviers tait surnaturelle, au-dessus de tout art
humain. Tout autre qu'Yvelin se ft dcourag. Ceux de Rouen, qui
taient mdecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier,
ce frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina. Dans une
brochure qui restera, il accepte ce grand duel de la science contre le
clerg, dclare (comme Wyer au XVIe sicle) que le vrai juge en ces
choses n'est pas le prtre, mais l'homme de science.  grand'peine,
il trouva quelqu'un qui ost imprimer, mais personne qui voult
vendre. Alors ce jeune homme hroque se fit en plein soleil,
distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de
Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux
passants. On trouvait  la fin le procs-verbal de la honteuse fraude,
le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pice sans
rplique qui constatait leur infamie.

Revenons  la misrable Madeleine, que le pnitencier d'vreux, son
ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles!
p. 67), emportait, comme sa proie, au fond de l'_in pace_ piscopal de
cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous la
cave une basse-fosse, o la crature humaine fut mise dans les
tnbres humides. Ces terribles compagnes, comptant qu'elle allait
crever l, n'avaient pas mme eu la charit de lui donner un peu de
linge pour panser son ulcre (p. 45). Elle en souffrait et de douleur
et de malpropret, couche sur son ordure. La nuit perptuelle tait
trouble d'un va-et-vient inquitant de rats voraces, redouts aux
prisons, sujets  manger des nez et des oreilles. Mais l'horreur de
tout cela n'galait pas encore celle que lui donnait son tyran, le
pnitencier. Il venait chaque jour, dans la cave au-dessus, parler au
trou de l'_in pace_, menacer, commander, et la confesser malgr elle,
lui faire dire ceci et cela contre d'autres personnes. Elle ne
mangeait plus. Il craignit qu'elle expirt, la tira un moment de l'_in
pace_, la mit dans la cave suprieure. Puis, furieux du factum
d'Yvelin, il la remit dans son gout d'en bas.--La lumire entrevue,
un peu d'espoir saisi et perdu tout  coup, cela combla son dsespoir.
L'ulcre s'tait ferm et elle avait plus de force. Elle fut prise au
coeur d'un furieux dsir de la mort. Elle avalait des araignes,
vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, l'avala. En
vain. Ayant trouv un mchant fer coupant, elle travailla  se couper
la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le ventre, et s'enfona
le fer dans les entrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna,
saigna. Rien ne lui russit. Cette plaie mme se ferma bientt. Pour
comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du coeur
n'y faisait rien. Elle redevint une femme, hlas! et dsirable encore,
une tentation pour ses geliers, valets brutaux de l'vch, qui,
malgr l'horreur de ce lieu, l'infection et l'tat de la malheureuse,
venaient se jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcire. Un
ange la secourut, dit-elle. Elle se dfendit et des hommes et des
rats. Mais elle ne se dfendit pas d'elle-mme. La prison dprave
l'esprit. Elle rvait le diable, l'appelait  la visiter, implorait le
retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait  Louviers. Il
ne daignait plus revenir. La puissance des songes tait finie en elle,
les sens dpravs, mais teints. D'autant plus revint-elle au dsir du
suicide. Un gelier lui avait donn une drogue pour dtruire les rats
du cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrta (un ange ou un
dmon?), qui la rservait pour le crime.

Tombe ds lors  l'tat le plus vil,  un indicible nant de
lchet, de servilit, elle signa des listes interminables de crimes
qu'elle n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brlt?
Plusieurs y renonaient. L'implacable pnitencier seul y pensait
encore. Il offrit de l'argent  un sorcier d'vreux qu'on tenait en
prison s'il voulait tmoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68).
Mais on pouvait dsormais se servir d'elle pour un bien autre usage,
en faire un faux tmoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois
qu'on voulait perdre un homme, on la tranait  Louviers,  vreux.
Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts.
On l'emmena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nomm Duval.
Le pnitencier lui dicta, elle rpta docilement; il lui dit  quel
signe elle reconnatrait Duval, qu'elle n'avait jamais vu. Elle le
reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brl! Elle
avoue cet horrible crime, et frmit de penser qu'elle en rpondra
devant Dieu. Elle tomba dans un tel mpris, qu'on ne daigna plus la
garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait
les clefs. O aurait-elle t, devenue un objet d'horreur? Le monde,
ds lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde tait son
cachot.

Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les Parlements
restaient la seule autorit. Celui de Rouen, jusque-l le plus
favorable au clerg, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle
il procdait, rgnait, brlait. Une simple dcision d'vque avait
fait dterrer Picart, jeter  la voirie. Maintenant on passait au
vicaire Boull et on lui faisait son procs. Le Parlement couta la
plainte des parents de Picart et condamna l'vque d'vreux  le
replacer  ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boull, se
chargea du procs, et,  cette occasion, tira enfin d'vreux la
misrable Madeleine et la prit aussi  Rouen. Il tait fort  craindre
qu'on ft comparatre et le chirurgien Yvelin et le magistrat qui
avait pris en flagrant dlit la fraude des religieuses. On courut 
Paris. Le fripon Mazarin protgea les fripons; toute l'affaire fut
appele au Conseil du Roi, tribunal indulgent qui n'avait point
d'yeux, point d'oreilles, et dont la charge tait d'enterrer,
d'touffer, de faire la nuit en toute chose de justice. En mme temps,
des prtres doucereux, aux cachots de Rouen, consolrent Madeleine, la
confessrent, lui enjoignirent pour pnitence de demander pardon  ses
perscutrices, les religieuses de Louviers. Ds lors, quoi qu'il
advnt, on ne put plus faire tmoigner contre elles Madeleine ainsi
lie. Triomphe du clerg. Le capucin Esprit Boisroger, un des fourbes
exercistes, a chant ce triomphe dans sa _Pit afflige_, burlesque
monument de sottise o il accuse, sans s'en apercevoir, les gens qu'il
croit dfendre. Dans mon volume de la _Fronde_,  propos de Loudun,
j'ai cit le beau texte du capucin Esprit, o il donne pour leons des
anges les maximes honteuses qui eussent effray Molinos.

La Fronde fut, je l'ai dit, une rvolution d'honntet. Les sots n'ont
vu que la forme, le ridicule; le fond, trs-grave, fut une raction
morale. En aot 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa
outre, trancha le noeud. Il ordonna: 1 qu'on dtruisit la Sodome de
Louviers, que les filles disperses fussent remises  leurs parents;
2 que dsormais les vques de la province envoyassent quatre fois
par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses,
pour rechercher si ces abus ne se renouvelaient point. Cependant il
fallait une consolation au clerg. On lui donna les os de Picart 
brler et le corps vivant de Boull, qui, ayant fait amende honorable
 la cathdrale, fut tran sur la claie au March aux poissons, o il
fut dvor par les flammes (21 aot 1647). Madeleine, ou plutt son
cadavre, resta aux prisons de Rouen.

       *       *       *       *       *

J'ai dit les efforts de Louis XIV pour que ces scandales normes
n'clatassent plus. Le principe de l'_impunit ecclsiastique_ (sauf
le cas du flagrant dlit et du crime public, impossible  cacher) est
non-seulement pratiqu, mais avou et pos sans dtour. Les moeurs
suivent la jurisprudence. Dans le monde dvot, nous trouvons la
sparation absolue de la religion et de la morale. L'affaire de la
Brinvilliers met cela en lumire. Je l'ai donne au long et complet,
dans la _Revue des Deux-Mondes_ (1er avril 1860). Son procs, ayant
t fait rgulirement en parlement, devait exister aux archives de
France; mais les pices ont disparu. Heureusement la Bibliothque en
possde un assez grand nombre de copies, et quelques-unes mme
originales. On y trouve: 1 aux manuscrits, un volume d'actes, de
fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la
relation de la mort de la Brinvilliers par son dfenseur (_Supplment
franais_, 194, 250); 2 aux imprims, les principaux mmoires publis
pour ou contre la Brinvilliers (_Collection Thoisy_, Z, 2, 284).

Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accuss de l'affaire des
poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des _libertins_,
comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession de
Sainte-Croix, qu'on trouva et brla, par celle de la Brinvilliers,
qu'on ne brla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils
se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences
des pratiques religieuses. Ils pchaient, mais ils s'accusaient. Ce
n'taient pas des philosophes. La socit incrdule du Temple est loin
encore; elle se forme vers la fin du sicle. Au temps dont il s'agit,
nous sommes, au contraire, dans l'poque triomphante du mysticisme. En
1674, Marie Alacoque est favorise de la vision qui fit fonder quatre
cents couvents en vingt ans.  Paris, l'innocente Mme Guyon prche
dj, de 1670  1680, sa trs-dangereuse doctrine. En 1674,  Rome,
clate Molinos, l'aptre de la mort de l'me; approbation universelle,
 Rome, en Espagne et en France pendant onze annes (jusqu'en 1685);
vingt ditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce
succs se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre rpondait aux
besoins d'inertie que sentait le sicle souffrant. Aux trois quarts de
son cours, il et voulu dj finir, du moins ne plus rien faire. La
paralysie est son idal. Cela n'apparat que trop dans les hautes
thories, qui, plus fidlement qu'on ne croit, ont le reflet des
moeurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement,
immobilise Dieu dans l'unit de la substance. Hobbes, dans son
fatalisme politique, a ptrifi l'tat.--Spinoza, Hobbes et Molinos,
la mort en mtaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel
lugubre choeur! Ils s'accordent sans se connatre, et, sans
s'entendre, se rpondent d'un bout de l'Europe  l'autre.


NOTE IV.--PROTESTANTS, DRAGONNADES, ETC.

Les documents protestants de la Rvocation mritent-ils confiance?
N'est-il pas imprudent de croire les victimes dans leur propre cause?
Non. Ces documents sont hautement confirms par la meilleure autorit,
celle de leurs ennemis. Les perscutions successives dont les
protestants sont l'objet de 61  83 (sauf un court intervalle) sont:--1
_constates par l'exigence des Assembles du clerg_, qui n'accordait
au roi de l'argent qu' ce prix.--2 Elles sont _tablies par la srie
des Ordonnances, et par la Correspondance administrative_. Ce ne sont
pas l de ces lois simplement crites, comme on en voit tant sous ce
rgne. Ici, l'excution est srieuse, tait surveille dans chaque
localit par un corps trs-puissant, dont la noblesse dpend pour avoir
part aux bnfices, et dont la populace oisive reoit chaque matin la
charit et le mot d'ordre. Les ordonnances sont non-seulement excutes,
mais aggraves en fait.--3 Les rcits protestants, _loin d'tre
exagrs, taisent souvent_ des circonstances odieuses que nous savons
d'ailleurs; ils pargnent souvent aux victimes, qui avaient survcu et
qui lisaient leur propre histoire, le supplice d'y retrouver des dtails
trop amers, de dsesprants souvenirs.--4 Avec une modration
vritablement admirable, _ils fournissent des circonstances attnuantes
pour Louis XIV_. Ils tablissent trs-bien qu'il fut tromp, et
qu'indpendamment de son bigotisme et de l'expiation qu'il cherchait
dans cette bonne oeuvre, il fut le jouet de son entourage. Tantt on lui
fit croire que le protestantisme n'tait plus rien, qu'au premier mot
les protestants quitteraient cette religion de dupes, qui leur fermait
les places et tout avenir. Tantt on lui fit croire, au contraire, que
les protestants taient encore trs-fanatiques, qu'ils enlevaient les
enfants catholiques, qu'ils formaient en dessous un grand parti arm,
etc. Il se laissait duper des rcits les plus ridicules. Parfois on
mouvait sa sensibilit pour lui faire faire des choses cruelles. Par
exemple, pour obtenir de lui qu'il n'y et plus de sages-femmes
protestantes, on lui dit que, dans les accouchements o la mre tait en
pril, elles tuaient l'enfant pour sauver la mre; la petite me, sans
baptme, partant, tait damne. Les protestants disent encore, en faveur
de leur perscuteur, que, sauf certains retours de cruaut dvote qu'on
provoqua chez lui par d'adroites piqres (_Corr. adm._, IV, 295, 460),
sa tendance gnrale fut de modrer les fureurs ecclsiastiques. Ils
relvent aussi avec soin les efforts que firent certains catholiques
charitables de toutes classes, des dames, des paysans, des soldats mme,
pour faire chapper les protestants, ou diminuer les svices qu'exerait
sur eux le clerg.

Voil les quatre choses, trs-graves, qui garantissent l'authenticit
de leurs rcits. Ajoutez-y une candeur visible. Les pices insres
dans Jurieu, employes dans lie Benot, ne sont nullement
littraires, mais de simples procs-verbaux, des exposs nafs,
tremps de larmes; c'est plus que la parole, c'est le fait tout chaud
et sanglant, qui tombe l, qui saisit et qui trouble. J'ai cit dans
mon texte les terribles livres du forat _Marteilhe_, de _Jean Bion_,
l'aumnier converti par les martyrs, les _Larmes de Chambrun_.
J'aurais pu citer aussi _la Mort et les Souffrances de M. Lefebvre_,
avocat du parlement; _les Souffrances de M. de Marolles_, conseiller
du roi. Je ne connais rien de si touchant en aucune langue que la
_lettre de Marolles  sa femme_, insre dans Jurieu (tonnantes joies
de la conscience! le paradis sur le banc des forats!). Il y a aussi
une srnit merveilleuse, presque gaie, dans les lettres que les
pieux galriens crivent  des dames qui leur envoyaient des aumnes.
Nombre de dtails intressants se trouvent disperss dans la _France
protestante_ de MM. Haag, ce monument immense qui a ressuscit un
monde,--d'autres aussi, non moins importants dans le _Bulletin
d'histoire protestante_, cr par l'honorable M. Read. Je regrette de
n'avoir pu louer autant que j'aurais d le livre trs-loquent et
trs-exact de M. Peyrat: _Pasteurs du dsert_. Ceux de MM. Coquerel et
Pelletan, sous un titre analogue, et de si grand mrite, me viendront
au XVIIIe sicle.--M. Baudry a bien voulu me communiquer la partie
essentielle de la _Correspondance de Louvois et Foucault_ sur les
dragonnades qu'il va publier. Rien de plus intressant.

Je fais des voeux pour qu'on publie un ouvrage important, le manuscrit
de M. Dumont de Bostaquet; il appartient  un de ses descendants, qui
est aujourd'hui un dignitaire de l'glise anglicane, et qui l'a
communiqu  MM. Macaulay, Weiss et Coquerel; ce dernier en a mis dans
le _Lien_ un extrait dont j'ai profit. Rien de plus important pour
faire comprendre la situation morale des protestants en Normandie,
chez des populations rflchies, intresses, prudentes. Grande
opposition avec le Midi et l'exaltation des Cvennes.

Un autre ouvrage, d'importance capitale, que M. Cuvier vient de
rimprimer, est le rcit d'un notaire, M. Olry. La scne se passe 
Metz, sous M. de Boufflers, l'honnte homme et le modr, qui fut
accus d'indulgence. Elle n'en est pas moins terrible. On y voit les
angoisses d'une famille respectable et intressante, le pre, la mre,
une grande fille et une autre plus jeune, une servante. D'abord
l'attente de la catastrophe, l'indcision, l'abattement. On perd du
temps, on veut vendre ses meubles, faire de l'argent et se sauver; on
ne peut. Tout  coup trompettes et tambours! Les troupes entrent; on
craint le pillage. Toutes les boutiques se ferment. Le lendemain, les
protestants terrifis sont mands devant Boufflers et l'intendant, qui
ne daignent mme montrer l'ordre du roi. _Se convertir sur l'heure_,
pas un mot de plus. Ils signent, moins un seul qu'on jette au cachot.
On va ensuite faire signer les femmes. Celle du notaire et sa fille
signent tremblantes. Mais elles restent dsespres. La famille ne
peut se dcider  aller  la messe. Les Jsuites disent qu'elle
conspire.--On y met dix dragons, qui envoient le pre chez les
rtisseurs chercher de la volaille, et s'enferment avec les femmes
dans une seule chambre. Ils se gorgent de vin et de viande, chantent
des chansons effroyables. Les dames ont tout  craindre. Mais un
secours vient du ciel. Une courageuse voisine ose venir voir ce qui se
passe. Puis, un officier, qu'elles ont log l'autre anne, a piti
d'elles, emmne les dragons dans une autre pice, et les enivre tout 
fait. Mais, avant, ils ont dit qu'aprs souper ils reviendraient
fouetter les femmes. Pendant qu'ils dorment et roulent sous les
tables, toute la famille s'enfuit; le pre chez un ami qui n'ose le
garder, puis chez un juif. La petite fille et la servante trouvent une
autre cachette. Mais la dame et la demoiselle avaient bien plus 
craindre. perdues, la mre et la fille allrent presque sous l'eau
passer la nuit dans les saussaies. Morfondues, les infortunes
trouvent pour la seconde nuit un trou de mur, se cachent dans des
dcombres. De l elles voyaient la chasse que l'on faisait aux
fugitifs, attraps dans les champs, chargs de grosses chanes de fer,
pour tre expdis  Toulon. Demi-mortes de froid et de peur, elles
revinrent comme la bte qui se rfugie entre les chasseurs mmes,
elles rentrrent en ville. Un juif eut la charit de leur ouvrir la
synagogue, o elles passrent une troisime nuit sur des dalles
humides. Cela les acheva. Les pauvres brebis domptes, brises aussi
du bonheur imprvu de retrouver le pre, ne rsistent plus, elles se
laissent mener chez un cur. Elles reoivent de lui, en larmes, avec
horreur, la marque maudite qui seule pourra faire sortir les
dragons. Elles y rentrent. La maison prsente un aspect dsolant; tout
saccag, bris. Le lendemain la famille est force d'aller aux
glises, d'y entendre le catchisme. Ce martyre ne sert  rien. Les
dlations des Jsuites triomphent, le pre est dport. Sur la route,
en France et aux les, il trouve de la compassion. Il se sauve aux
les danoises et en Hollande, retrouve ses filles. Mais sa bonne et
chre femme est perdue  jamais, ensevelie pour toute sa vie dans un
couvent de Besanon.

Aux _registres du bagne_ de Toulon, que l'amiral Baudin a retrouvs,
il faut joindre les _registres et dossiers de la chane_ qui
gnralement partait de Paris, et que possdent les _Archives de la
Prfecture de Police_. M. Haag, avec une patience plus que
bndictine, et que le coeur seul peut inspirer, a explor l'norme
collection du Squestre qui est aux _Archives de France_; elle remplit
trois  quatre cents cartons. Un inventaire en existait jadis, fait
par M. Tourlet. M. Haag les a de nouveau analyss. Ce qu'il m'en
communique pour les annes 1687-1690, est curieux. Nombre de bons
parents demandent la fortune des leurs. D'autres demandent sans
parent, sans causes ni prtexte. Exemple, le cocher de Madame demande
le bien d'un protestant, dont le fils est ministre en Angleterre, etc.
 Madame d'Harcourt, le bien d'un homme suicid (V. Lemontey).--C'est
la cure. Et cela fait penser  une affreuse cour de Versailles, qui
existe encore, et o l'on faisait, au soir de la chasse, la grasse
distribution des lambeaux aux chiens affams. Petite, trs-petite
cour, qui devait tre un abme de sang, comme un puits de carnage. Un
lger balcon intrieur permettait aux belles dames de regarder 
l'aise et d'en aspirer le parfum.


FIN DU TOME QUINZIME




TABLE DES MATIRES

                                                      Pages.

PRFACE

  MTHODE ET CRITIQUE                                      1


CHAPITRE PREMIER

  LE ROI ET L'EUROPE.--FOUQUET ET COLBERT. 1661           21


CHAPITRE II

  CHUTE DE FOUQUET.--MADAME ET LA VALLIRE.--LA TERREUR
  DE COLBERT                                              29


CHAPITRE III

  LE COMPLOT CONTRE MADAME.--LE PARTI DVOT PRVAUT CONTRE
  ELLE.--MORIN BRL. 1662-63                             45


CHAPITRE IV

  MADAME ET MOLIRE.--LES MARQUIS PROSCRITS. 1663-65.     63


CHAPITRE V

  MOLIRE ET COLBERT.--DON JUAN.--LES GRANDS JOURS. 1665  76


CHAPITRE VI

  LE MISANTHROPE.--LE ROI ATTAQUE L'ESPAGNE.--PERSCUTIONS,
  ENLVEMENTS D'ENFANTS. 1662-1666                        88


CHAPITRE VII

  CONQUTE DE FLANDRE.--MONTESPAN.--AMPHITRYON. 1667     103


CHAPITRE VIII

  GRANDEUR DU ROI.--CRATIONS DE COLBERT.--LE ROI ARRT
  PAR LA HOLLANDE. 1668                                  117


CHAPITRE IX

  LA DBCLE DES MOEURS.--DPOPULATION DE L'EUROPE
  MRIDIONALE                                            125


CHAPITRE X

  MORT DE MADAME. 1667-1670                              136


CHAPITRE XI

  PRLUDES DE LA GUERRE DE HOLLANDE. 1670-72             151


CHAPITRE XII

  GUERRE DE HOLLANDE. 1672                               159


CHAPITRE XIII

  GUILLAUME.--MORT DES DE WITT.--L'ALLEMAGNE ET
  L'ANGLETERRE CONTRE LA FRANCE. 1672-73                 176


CHAPITRE XIV

  L'AUTRICHE ET L'ESPAGNE DFENDENT LES PROTESTANTS.--MORT
  DE TURENNE. 1674-75                                    187


CHAPITRE XV

  LE SACR COEUR. MADEMOISELLE ALACOQUE.--MOLINOS ET
  MADAME GUYON.--TRAIT DE NIMGUE. 1675-79              204


CHAPITRE XVI

  LES MOEURS.--QUITISME ET POISONS.--LA BRINVILLIERS.--LA
  VOISIN. 1676-1679                                      219


CHAPITRE XVII

  CONQUTES EN PLEINE PAIX.--FONTANGES.--ASSEMBLE DU
  CLERG.--PREMIRES DRAGONNADES.--BOSSUET. 1679-82      237


CHAPITRE XVIII

  MORT DE COLBERT.--MADAME DE MAINTENON.--EXCUTION
  MILITAIRE SUR LES PROTESTANTS. 1683                    248


CHAPITRE XIX

  INFIRMITS ET MARIAGE DU ROI.--RVOCATION DE L'DIT
  DE NANTES. 1684-85                                     261


CHAPITRE XX

  LES DRAGONNADES.--CONSTANCE ET FERMET DES FEMMES.
  1685-86                                                276


CHAPITRE XXI

  HPITAUX.--PRISONS.--CACHOTS.--GALRES.--LES FORATS
  DE LA FOI.--LES FORATS DE LA CHARIT                  289


CHAPITRE XXII

  PRISONS DE FEMMES ET D'ENFANTS.--LES REPENTIES.--LES
  NOUVELLES CATHOLIQUES.--FNELON                        303


CHAPITRE XXIII

  LA FUITE.--L'HOSPITALIT DE L'EUROPE                   318


CHAPITRE XXIV

  MALADIE DU ROI.--MASSACRE DES VAUDOIS.--ASSEMBLES
  DU DSERT.--PROPHTIE DE JURIEU. 1686                  330


CHAPITRE XXV

  TENSION EXCESSIVE DE LA SITUATION.--LES MORTS TRANS
  SUR LA CLAIE.--LE ROI OPR.--LES SUSPECTS. 1686-87    348


CHAPITRE XXVI

  LES PETITS PROPHTES.--LES CVENNES.--LA BELLE
  YSABEAU.--JURIEU CONTRE BOSSUET. 1688                  355


CHAPITRE XXVII

  RVOLUTION D'ANGLETERRE.--GUILLAUME ET NOS RFUGIS.--LA
  DCLARATION DES DROITS. 1688                           367


CHAPITRE XXVIII

  ESTHER.--PALATINAT.--CVENNES.--LES SOUPIRS DE LA
  FRANCE ESCLAVE, ET L'APPEL AUX TATS GNRAUX.
  1689-1690                                              379


NOTES ET CLAIRCISSEMENTS

  NOTE  I. LA COUR.--MADAME                              401

   --  II. LA POLITIQUE                                  403

   -- III. MOEURS.--HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE
           LOUVIERS                                      406

   --  IV. HISTORIENS PROTESTANTS                        417


Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1661-1690 (Volume
15/19), by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1661-1690 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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