The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
1 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7)

Author: Paul Thureau-Dangin

Release Date: July 10, 2012 [EBook #40193]

Language: French

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corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

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  HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET

  PAR PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONN DEUX FOIS PAR L'ACADMIE FRANAISE
  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  DEUXIME DITION

  TOME PREMIER




  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
  RUE GARANCIRE, 10

  1888

  _Tous droits rservs_




HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en avril 1884.




DU MME AUTEUR:

  =Royalistes et Rpublicains=, Essais historiques sur des questions de
   politique contemporaine:
    I. _La Question de Monarchie ou de Rpublique du 9 thermidor au 18
       brumaire_;
   II. _L'Extrme Droite et les Royalistes sous la Restauration_;
  III. _Paris capitale sous la Rvolution franaise_. Un volume in-8.
                                                    Prix      6 fr. "

  =Le Parti libral sous la Restauration=. Un vol. in-8.
                                                    Prix      7 fr. 50

  =L'glise et l'tat sous la Monarchie de Juillet=.
   Un vol. in-8.
                                                    Prix      4 fr. 50




PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




AVANT-PROPOS


La seconde dition aujourd'hui offerte au public n'est pas une simple
rimpression. Lors de ses premires recherches, l'auteur avait dj eu
communication d'importants documents, entre autres des papiers du feu
duc de Broglie et du journal indit de M. le baron de Viel-Castel.
Depuis lors, d'autres sources non moins prcieuses lui ont t
ouvertes; il a eu notamment  sa disposition le recueil des lettres
reues par le comte Mol; les Mmoires du comte de Sainte-Aulaire,
successivement ambassadeur  Rome,  Vienne et  Londres; les dpches
et les lettres crites ou reues par le baron de Barante, ambassadeur
 Turin et  Saint-Ptersbourg; la correspondance politique du comte
de Bresson, ministre  Bruxelles,  Berlin, et ambassadeur  Madrid;
les notes crites par M. Duvergier de Hauranne  l'issue de chaque
session, etc. Ces documents indits, dont il a pu dj faire usage
pour la suite de cette histoire, contenaient aussi d'utiles
renseignements sur les faits exposs dans les deux premiers volumes.
De l, les modifications et les additions considrables apportes,
dans cette seconde dition, au texte primitif. Certaines parties, par
exemple, le rcit des affaires alors si importantes de Belgique et
d'Italie, ont t absolument refaites sur un plan nouveau et beaucoup
plus dvelopp. L'auteur renouvelle ici ses remercments  toutes les
personnes qui, par ces bienveillantes communications, ont aid ses
travaux et lui ont permis de mieux saisir cette vrit historique,
parfois d'autant plus difficile  dcouvrir que l'poque est plus
rapproche de nous.

  Octobre 1887.




PRFACE DE LA PREMIRE DITION


Pour qui place un peu haut son idal politique, la France, depuis
quatre-vingts ans, n'offre pas d'poque plus intressante  tudier que
celle o elle a t en possession de la monarchie constitutionnelle. La
premire partie de cette poque, celle qui s'tend de 1814  1830, a
t, depuis quelque temps, l'objet de nombreux et importants travaux.
Pleine lumire a t faite sur ces belles et jeunes annes qui ont t
vraiment le printemps de ce sicle. La Restauration y a gagn que sa
mmoire est entre dans la rgion apaise de l'histoire;  son gard,
les passions d'autrefois, les thses d'opposition, les arguments de
journaux, les prventions de parti n'ont plus cours; quand on parle
d'elle, c'est vraiment la postrit qui porte son jugement, jugement
dfinitif, presque unanime et gnralement favorable. Ne convient-il pas
maintenant de porter plus loin cet effort d'exploration et de
redressement, de dire ce que fut la France sous le rgne de
Louis-Philippe? Alors, sans doute, le sicle, en vieillissant, a dj
perdu de son charme, de sa fracheur et de ses illusions. Nanmoins,
c'est encore le bon temps. Si les Ordonnances et la rvolution de
Juillet ont malheureusement troubl l'preuve que notre pays faisait du
gouvernement libre, si elles en ont rendu les conditions plus
difficiles, elles n'y ont pas cependant mis fin; les dix-huit annes
qui ont suivi 1830 ne doivent pas tre spares des seize qui avaient
prcd: elles continuent et compltent cette priode, honorable et
bienfaisante entre toutes, de libert rgle, de paix et de dignit
extrieures, de fcondit intellectuelle et de prosprit conomique, o
la royaut a si rapidement rpar les effroyables ruines que lui avait
lgues le pass, et si largement accumul les forces dont l'avenir
devait user et abuser.

Il semble cependant que les historiens aient, jusqu'ici, nglig ou
vit cette seconde partie des annales monarchiques. Rien, sur ce
sujet, qui soit l'analogue des ouvrages considrables et dcisifs
publis sur la Restauration, par MM. de Viel-Castel, Nettement,
Duvergier de Hauranne[1]. Ce dernier, qui avait annonc la volont de
conduire son travail jusqu'en 1848, s'est arrt en 1830, comme s'il
tait gn pour aller plus loin. L'heure est venue de faire cesser une
diffrence que rien ne peut plus justifier. De redoutables vnements,
des rvolutions nombreuses et profondes, des malheurs nouveaux ont
creus, entre cette poque et la ntre, un abme qui quivaut  un
sicle d'loignement. Et d'heureuses rconciliations n'ont-elles pas
dissip bien des prventions? n'ont-elles pas rendu la justice plus
facile  faire et  accepter? L're historique, re d'apaisement, de
lumire et d'quit, peut donc s'ouvrir pour la monarchie de Juillet,
comme elle s'est ouverte pour la Restauration; pour Louis-Philippe,
comme pour Louis XVIII et Charles X; pour Casimir Prier, le duc de
Broglie, M. Guizot, M. Thiers et le comte Mol, comme pour le duc de
Richelieu, le comte de Serre, M. de Villle et M. de Martignac.

[Note 1: Signalons, cependant, comme un symptme nouveau dont il
convient de se fliciter, l'intressante _Histoire de la monarchie de
Juillet_, qu'un jeune crivain, M. du Bled, a nagure fait paratre.
Il y a plus de vingt ans, M. de Nouvion avait commenc une importante
_Histoire du rgne de Louis-Philippe_; la mort ne lui a
malheureusement pas permis de la terminer.]

Cette impartialit est facile aux hommes de ma gnration. Arrivs
trop tard  la vie publique pour avoir t acteurs de ces vnements,
rduits  les tudier aprs coup, en interrogeant les souvenirs des
anciens et en dpouillant des documents parfois d'autant plus
incomplets que l'poque est plus rcente, ils ont du moins l'avantage
d'tre trangers aux susceptibilits et aux partis pris de la
politique d'alors.  interroger leur conscience, ils n'prouvent
aucune gne pour tenter, sur la monarchie de Juillet, une oeuvre
d'historien non moins libre et sincre que sur la Restauration, sans
souci des thses toutes faites d'apologie et d'opposition, aussi
rsolus  rpudier les attaques inspires par la rancune qu' carter
les voiles de complaisance, et ne ressentant,  la vue de tant de
dissensions refroidies, qu'une passion, celle d'unir, dans la justice
 rendre au pass, ceux qui s'y taient trouvs si malheureusement
spars. Osera-t-on demander  tous ceux qui voudront bien lire ce
travail, de le faire dans le mme esprit qu'il aura t crit,
dussent-ils, pour cela, dpouiller quelque peu le vieil homme, se
dgager des prventions qu'ils auraient gardes d'autrefois,
recueillies dans l'hritage de leurs pres ou trouves dans le bagage
commun de leur parti?

Si l'auteur est demeur tranger aux ressentiments de la politique
ancienne, il n'a pas moins tenu  se dgager des proccupations de la
politique actuelle. Son ambition a t d'crire, non un livre de
circonstance, encore moins de polmique, mais un livre d'histoire. Il
a voulu raconter les vnements avec vrit, les juger avec justice,
sans jamais les altrer ou les voiler par souci des conclusions qu'on
en pourrait tirer dans les querelles du moment. Toutefois, il n'a pu
empcher qu'un grave vnement, survenu bien aprs qu'il avait
commenc ce travail, ne soit venu y donner une nouvelle et
particulire opportunit. Aujourd'hui que, par un dcret de la
Providence, le droit royal hrditaire repose sur la tte du
petit-fils de Louis-Philippe, il pourra paratre plus important encore
de connatre ce que fut le gouvernement de son aeul. Non qu' notre
avis ce pass doive tre aveuglment copi. La monarchie de demain,
compare  celle d'hier, aura une faiblesse en moins et une difficult
en plus. Elle ne souffrira pas d'une origine rvolutionnaire et de la
division des forces conservatrices, mais elle rencontrera,
singulirement aggrav et compliqu, le problme de cette dmocratie
dont la brutalit d'allures, la mobilit ignorante et violente
semblent fausser tous les rouages, pervertir toutes les doctrines du
gouvernement libre.

On dit volontiers, depuis quelque temps, que le rgime parlementaire
est impossible avec notre dmocratie. Peut-tre.  condition cependant
qu'on n'en conclue pas que le csarisme lui convient: car la seule
comparaison de 1871 avec 1848 suffirait  montrer ce que devient
l'esprit du peuple  ce dernier rgime. Mais, aujourd'hui, je le sais,
le parlementarisme--c'est le nom dont on se sert quand on en veut
mdire--n'est gure en faveur. Tout ce que lui avait fait gagner, dans
l'opinion, la vue des dsastres o nous avait conduits le rgime sans
contrle du second empire, il semble que l'anarchie  la fois
impuissante et destructrice de notre rpublique le lui ait fait
perdre. Pour que ce revirement ft pleinement justifi, il faudrait
d'abord tablir que le gouvernement actuel est vraiment parlementaire.
Cette Chambre  la fois servile et usurpatrice; ce Snat qui approuve
ce qu'il blme au fond, applaudit ceux qu'il mprise; ces majorits
aussi instables qu'oppressives; ces subdivisions et ces comptitions
de coteries sans consistance et sans doctrine, non sans apptits;
cette violation cynique des droits de la minorit; cette impuissance
du droit, de la raison, de l'loquence, devant la brutalit muette des
votes; ces ministres, endurcis  toutes les mortifications des
scrutins hostiles, qui font par dcret ce pour quoi on leur refuse des
lois, et lancent le pays dans de prilleuses aventures, sans l'aveu et
 l'insu de ses reprsentants; ce chef du pouvoir excutif qui
s'annule dans une indolence inerte et indiffrente aux plus grands
intrts du pays; cette domination lectorale d'une petite bande de
politiciens sans considration, sans moralit et sans valeur, trange
oligarchie qui n'a rien de l'aristocratie et qui aboutit partout au
rgne d'une mdiocrit chaque jour plus abaisse,--tout cela, est-ce
donc ce qu'on a connu, aim, dsir, regrett, sous le nom de
gouvernement parlementaire? Qu'on mdise du parlementarisme autant
qu'on le voudra,--il a eu ses malheurs et ses torts, il peut avoir ses
prils,--mais qu'on ne mette pas  sa charge la honte et la misre
d'un rgime qui n'a rien de commun avec lui. Ceci dit pour redresser,
en passant, une ide fausse, aujourd'hui trop rpandue, je
n'insisterai pas sur des considrations qui risqueraient de s'carter
du vritable et unique point de vue de mon livre. Ce livre a en effet
pour objet le rcit du pass, non l'apologie d'une forme particulire
des liberts publiques. Conviendra-t-il, dans l'avenir, de modifier
les anciennes conditions de la monarchie constitutionnelle, pour les
mieux adapter  la dmocratie? dans quelle mesure faudra-t-il, par
exemple, augmenter l'initiative et l'action directe du pouvoir royal,
que dj autrefois on a pu regretter d'avoir trop rduites? Ce sont
des problmes qu'il appartient  la politique, non  l'histoire, de
poser et de rsoudre.

Si l'histoire ne doit ni se laisser envahir par la politique, ni se
substituer  elle, ce n'est pas  dire qu'elle ne puisse l'aider.
Elle le fait en lui donnant l'exacte connaissance du pass: elle est
mme ainsi le prliminaire et le fondement ncessaire des rsolutions
que les hommes d'tat auront  prendre. Pour remplir un tel office,
elle doit tre avant tout sincre. Sans doute j'ai trop le sentiment
de ce que le gouvernement libre a eu d'honorable et d'avantageux pour
mon pays, de l'lan qu'il a donn et de l'emploi qu'il a offert aux
plus brillantes et aux plus nobles facults de l'esprit humain, pour
ne pas en parler avec une motion sympathique, reconnaissante et
respectueuse. Mais je sais aussi qu'il y a eu des fautes  blmer, des
malheurs  dplorer; je sais enfin que la monarchie de 1830, comme
celle de la Restauration, a abouti, en 1848,  un de ces checs qui
semblent, dans notre sicle, le terme fatal des plus gnreux efforts.
Loin de voiler ces fautes, ces malheurs et cet chec, le premier
devoir de l'historien est d'y insister, d'en scruter les causes, d'en
mesurer les consquences. Il ne s'arrte pas  la pense que la
sincrit mme de cette sorte d'examen de conscience puisse dcourager
certains amis, ou fournir aux adversaires des arguments contre le
gouvernement libre lui-mme. D'abord tout autre sera la conclusion des
esprits de bonne foi qui voudront rflchir ou seulement comparer: car
aprs tout, de notre temps, quel est le rgime,--rpublique ou
empire,--qui ait apport  la France autant de prosprit et
d'honneur, ou mme qui ait autant dur que les trente-quatre annes de
la monarchie constitutionnelle? Et puis, qu'est-ce qui importe le
plus, aujourd'hui: dissimuler aux autres ce qu'il a pu se mler de
faiblesses aux bienfaits de la monarchie, ou bien armer notre propre
exprience contre des rechutes possibles? Le second parti est le plus
viril et le plus profitable. Tout indique que Dieu rserve  la France
la chance inestimable de recommencer l'preuve, malheureusement
trouble en 1830, violemment interrompue en 1848. Eh bien, sera-t-il
alors inutile, pour ne pas se briser aux mmes cueils, d'avoir la
carte exacte des prcdentes navigations et des premiers naufrages?
D'ailleurs, plus on aura constat de fautes commises, plus, en
chargeant les hommes, on aura dcharg les institutions. Aussi,  ceux
qui croiraient trouver dans le souvenir des checs passs un prtexte
pour leur dcouragement et leur dfaillance, serait-on tent
d'adresser, sauf  attnuer l'exagration un peu oratoire du reproche,
cette apostrophe de Dmosthne que M. Saint-Marc Girardin rappelait
dj en une circonstance analogue: Athniens, si vous aviez toujours
fait ce qu'il y avait de mieux  faire, et si pourtant vous aviez t
vaincus, je dsesprerais de la chose publique; mais comme, au
contraire, vous n'avez rien fait de ce qu'il fallait faire, j'ai bon
espoir, persuad que, si vous faites tout l'oppos de ce que vous avez
fait jusqu'ici, les vnements tourneront aussi d'une manire toute
diffrente; que vous russirez, l o vous avez chou; que vous
vaincrez, l o vous avez t vaincus. Ne vous en prenez donc pas de
votre dfaite ni aux dieux, ni  vos institutions: prenez-vous-en 
vous-mmes, rparez vos fautes, et vous rparerez du mme coup votre
malheur.

  Avril 1884.




HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET




LIVRE PREMIER

LE LENDEMAIN D'UNE RVOLUTION

(JUILLET 1830--13 MARS 1831)




CHAPITRE PREMIER

L'TABLISSEMENT DE LA MONARCHIE NOUVELLE

(29 juillet--14 aot 1830).

     I. Pourquoi nous ne racontons pas les Journes de Juillet.
     La situation dans la soire du 29 juillet. Les dputs et
     l'Htel de ville. La Fayette.--II. Pendant la nuit du 29 au
     30 juillet, proclamations posant la candidature du duc
     d'Orlans. Accueil favorable des dputs. Colre de l'Htel
     de ville. Les dputs, runis le 30, invitent le duc
     d'Orlans  exercer les fonctions de lieutenant gnral.
     Acceptation du prince.--III. Dans la matine du 31,
     agitation croissante  l'Htel de ville contre le duc
     d'Orlans. Les deux partis se disputent La Fayette.--IV. Le
     lieutenant gnral, accompagn des dputs, se rend 
     l'Htel de ville, dans l'aprs-midi du 31. Son cortge.
     Accueil d'abord douteux et menaant. Le duc et La Fayette au
     balcon. Ovation. La Fayette tente vainement d'imposer, aprs
     coup, un programme au futur roi. Succs de la visite 
     l'Htel de ville, mais compromissions et prils qui en
     rsultent.--V. Le lieutenant gnral prend en main le
     gouvernement. Il rompt chaque jour davantage avec Charles X.
     Expdition de Rambouillet.--VI. Runion des Chambres le 3
     aot. La question des garanties pralables. Proposition
     de M. Brard. La Commission dpose son rapport, le 6 aot au
     soir. Caractre de son oeuvre. Comment est rsolu le
     problme de l'origine de la monarchie nouvelle.
     Modifications apportes  la Charte. Question de la pairie.
     Dbat htif, en sance, le 7. Adhsion de la Chambre des
     pairs. Dtails rgls dans la journe du 8. Sance
     solennelle du 9 aot et proclamation de la royaut nouvelle.
     Physionomie du Palais-Royal. Joie et illusions du public.


I

Notre dessein n'est pas de raconter ici comment, dans les Journes
de Juillet, fut renverse la vieille monarchie: l'meute suscite, le
26, par les Ordonnances, devenue, en quelques jours, une rvolution
victorieuse; l'arme royale trop faible, encore diminue par les
dfections, mal commande, oblige ds le 29 d'vacuer Paris; le
gouvernement aveugl, tmraire et faible, s'obstinant quand une
concession et pu tout sauver, cdant quand il n'tait plus temps; le
drapeau tricolore arbor, on ne sait par qui, sur les tours de
Notre-Dame, volant de clocher en clocher et devanant presque les
malles-poste qui portaient, par toute la France, la nouvelle de
l'explosion populaire. Ce rcit nous parat plutt appartenir 
l'histoire de la Restauration dont il est le tragique dnoment, et il
a t fait d'une faon si complte par les auteurs minents qui ont
crit cette histoire, qu'il serait inutile et malsant de le
recommencer aprs eux. Par les mmes raisons, nous ne croyons pas que
ce soit le lieu d'apprcier ce que fut, pour la stabilit et la
libert de nos institutions, le malheur, aujourd'hui mieux aperu, de
la rupture avec la royaut lgitime, d'examiner dans quelle mesure la
responsabilit doit en tre partage entre le gouvernement et
l'opposition, entre les royalistes et les libraux[2]. Un autre sujet
nous sollicite: l'tablissement d'une monarchie nouvelle. Aussi bien
l'historien, press, pouss par les vnements, doit-il aller de
l'avant, n'abandonnant pas sans doute, devant les violences du fait,
les droits de la vrit et de la justice, mais ne s'attardant pas 
gmir ou  rcriminer sans cesse sur les mmes malheurs; il lui faut
rsister  la tentation, trop naturelle, de rver  ce qui serait
advenu si telles fautes avaient t vites, de rebtir en imagination
ce que la ralit a dtruit. Dtournons donc les yeux de ces ruines
douloureuses, disons adieu  ce pass, par tant de cts digne de
regrets, et partons des vnements accomplis. Dans la rvolution de
Juillet, dans les incidents confus et prcipits de ces jours
d'meute, nous rechercherons seulement ce qui nous aidera  dcouvrir
l'origine et la condition du nouveau gouvernement,  marquer sa
situation en face du mouvement violent dont il manait, et dont
cependant, pour vivre, il devait se dgager.

[Note 2: J'ai eu plusieurs fois occasion de toucher  ces diverses
questions dans mes tudes sur le _Parti libral sous la Restauration_
et sur l'_Extrme Droite et les royalistes_.]

Le 29 juillet au soir, moins de quatre jours aprs les Ordonnances, la
bataille tait termine dans Paris, et le gouvernement tait
manifestement vaincu. Mais qui tait vainqueur, et quel usage
allait-on faire de la victoire? Les dputs de l'opposition librale,
les fameux 221, encore au plus vif de leur popularit, semblaient
personnifier la cause que le coup d'tat avait voulu frapper et que le
soulvement populaire prtendait venger. Ds le commencement de la
crise, ceux d'entre eux qui taient prsents  Paris, avaient pris
l'habitude de se runir, tantt chez l'un, tantt chez l'autre, et la
foule avait paru d'abord attendre d'eux le mot d'ordre et la
direction. taient-ils en position et en volont de les donner?
Irrits des Ordonnances, dsirant y rsister, mais sans sortir de la
lgalit, ils avaient t surpris par une meute anonyme, qui avait
clat sans eux et malgr eux, et qu'ils s'taient attendus  voir
aussitt crase; plus effrays que triomphants de ses premiers
progrs, moins empresss  user de leur nouveau pouvoir qu'embarrasss
de leur responsabilit, ils n'osaient se mettre ni  la tte ni en
travers d'un mouvement chaque jour grandissant, et se bornaient  le
suivre d'un pas incertain et timide. Que ce ft chez les uns mfiance
du succs, chez les autres scrupule de lgalit et clairvoyance du mal
rvolutionnaire, presque tous, au dbut, n'avaient d'autre prtention
que de traiter avec le Roi, en lui imposant une politique plus
librale. Ainsi pensaient et parlaient MM. Casimir Prier, Guizot,
Sbastiani, Dupin, Villemain. Sans doute, plus la lutte se prolongeait
au dtriment de la cause royale, plus un accord devenait difficile. Et
cependant, mme aprs la pleine victoire de l'insurrection, beaucoup
des dputs n'taient pas dcids  une rupture. Quand, dans la soire
du 29, leur runion, qui se tenait chez M. Laffitte, fut informe que
le Roi se rsignait  retirer les Ordonnances, chargeait le duc de
Mortemart de former un cabinet, et laissait offrir des portefeuilles 
M. Prier et au gnral Grard, le premier mouvement fut de se
dclarer satisfaits. M. Laffitte, plus hostile que ses collgues, ne
put que faire ajourner la dcision au lendemain matin.

Les dputs n'taient pas seuls  reprsenter la force alors
victorieuse. Ds les premiers succs de l'insurrection, les plus
ardents des agitateurs, obissant  l'instinct et  la tradition
rvolutionnaires, s'taient ports  l'Htel de ville. L, plus encore
que vers les salons de M. Laffitte ou de M. Casimir Prier, se
tournaient les regards de ce populaire qui, depuis les journes de
prairial, ne s'tait pas montr en armes dans les rues, mais que la
provocation maladroite du gouvernement et l'imprvoyant encouragement
de la bourgeoisie librale venaient d'y faire redescendre. Dans les
appartements souills du palais municipal, au milieu des tentures en
lambeaux, des bustes briss, des tableaux crevs, l'insurrection avait
improvis son bivouac et ses conseils: grotesque et sinistre spectacle
qui s'est reproduit du reste  toutes les rvolutions; ple-mle
d'ouvriers aux bras nus et de polytechniciens en uniforme, de
combattants ensanglants et de dclamateurs de clubs, de jeunes
patriotes chapps des socits secrtes et d'affams en qute de
places. Dans ce tumulte, au premier abord, aucun personnage marquant;
et l'on put voir, un moment, le premier rle laiss  un aventurier
inconnu qui, pour jouer au gouvernement provisoire, s'tait affubl
d'un uniforme ramass parmi les dfroques d'un thtre. Mais, dans la
journe du 29, La Fayette, sortant de la rserve o il tait d'abord
demeur par dfiance du succs, se dcida  rclamer pour lui ce
principat de l'Htel de ville et ce commandement de la garde nationale
que, plus de quarante ans auparavant, une rvolution lui avait dj
confrs. Toutefois, hommage significatif rendu au prestige des
dputs, il leur demanda l'investiture, et ceux-ci lui adjoignirent
une commission municipale compose de cinq d'entre eux, MM. Casimir
Prier, le gnral comte de Lobau, de Schonen, Audry de Puyraveau et
Mauguin. Alors seulement La Fayette revtit son vieil uniforme de
1789, symbole des illusions demeures matresses de son esprit, et il
se rendit au palais de la place de Grve, s'enivrant des ovations de
la foule, littralement couvert des rubans tricolores qu'on lui jetait
des fentres, et pressant sur son coeur les blesss dont, suivant
l'expression de son historiographe officiel, le peuple lui faisait
hommage[3].

[Note 3: SARRANS, _La Fayette et la rvolution de 1830_, t. Ier, p.
239.]

Avec lui, l'Htel de ville devint plus agit encore et plus important:
l arrivaient les nouvelles, les ptitions, les dputations; de l
partaient les proclamations et les mots d'ordre. La Fayette tait le
centre de ce mouvement; il lui donnait un nom, mais non une direction.
N'tait-il pas dans la destine constante de cet homme, dont le
caractre et le cerveau s'taient encore affaiblis depuis les
premires annes de la Restauration[4], d'tre plutt pouss que suivi
par ceux  la tte desquels il se plaait? Tout entier  savourer ce
qu'il avait appel lui-mme autrefois la dlicieuse sensation du
sourire de la multitude, il s'tait livr  peu prs sans dfense aux
violents et aux intrigants qui se remuaient autour de lui,
l'excitaient en l'acclamant, le surveillaient sous prtexte de lui
faire cortge, et crivaient des ordres qu'il contre-signait avec son
imperturbable laisser-aller. Qui avait un fusil ou une blouse pouvait
circuler dans le palais et prendre part aux dlibrations; trouvait-on
une porte ferme, on l'enfonait  coups de crosse; le premier venu
dcernait des mandats d'arrt contre les dputs suspects de
modrantisme, fussent-ils membres de la commission municipale comme M.
Casimir Prier; un lve de l'cole polytechnique menaait de faire
fusiller un autre membre de la commission, le gnral de Lobau, et 
ceux qui s'en tonnaient: J'ordonnerais  mes hommes, disait-il, de
fusiller le bon Dieu, qu'ils le feraient.

[Note 4: Voy. sur La Fayette, dans les annes qui suivirent 1815, mon
tude sur le _Parti libral sous la Restauration_, p. 41 et suiv.]

Dans un pareil milieu, les ides, les vues, les aspirations ne
pouvaient tre les mmes que dans la runion des dputs. Allait-on
jusqu' vouloir proclamer immdiatement la rpublique? Sans doute
plusieurs des agitateurs de l'Htel de ville taient rpublicains, ou
du moins le seront plus tard; mais ils n'osaient encore faire trop
haut leur profession de foi. Ce qu'ils voulaient surtout, c'tait
dvelopper et prolonger la rvolution; ils avaient pris got  ce
rgne de la place publique et n'admettaient pas qu'on chercht  y
mettre un terme. Une rvolution,--disaient-ils, en reprenant le
programme que La Fayette avait fait adopter, quelques annes
auparavant, dans les conspirations de la charbonnerie,--une
rvolution a pour rsultat de restituer  la nation sa souverainet,
son droit de rgler elle-mme la nature et la forme de son
gouvernement; il faut donc convoquer les assembles primaires, faire
lire une assemble constituante, et jusque-l conserver des autorits
provisoires et anonymes.

Ainsi, chez les dputs, dsir de limiter et de clore la rvolution,
sans parti pris de rupture avec Charles X;  l'Htel de ville, volont
de traner la rvolution en longueur et de la pousser  l'extrme,
avec tendance vers la rpublique: telle est la contradiction qui
apparat manifeste, le 29 juillet au soir. Elle n'est pas faite pour
surprendre ceux qui se rappellent de quels lments disparates, les
uns sincrement dynastiques, les autres perfidement destructeurs, se
composait, sous la Restauration, cette union des gauches que les
avances de M. de Martignac n'avaient pu rompre, et que les
provocations de M. de Polignac avaient rendue plus intime encore. Le
jour o finissait le rle relativement commode de frondeur et de
critique, o la coalition avait charge, non plus d'attaquer, mais de
fonder un gouvernement, devait naturellement aussi tre celui o les
divergences et les incompatibilits clateraient entre les coaliss,
o les modrs commenceraient  sentir le pril et  payer le prix des
alliances rvolutionnaires.


II

 ce moment, pendant la nuit du 29 au 30 juillet, se produisit une de
ces initiatives qui, dans le dsarroi de semblables crises, suffisent
parfois  dterminer des courants d'opinion et  prcipiter les
solutions. Parmi les dputs et autour d'eux, taient des hommes qui,
tout en repoussant la rpublique, gardaient, contre la branche ane
des Bourbons, trop de ressentiments et de mfiances, pour ne pas
dsirer un changement de dynastie. Le soulvement provoqu par les
Ordonnances n'tait-il pas l'occasion, cherche et attendue par eux,
de faire une sorte de 1688 franais, dans lequel le duc d'Orlans
paraissait indiqu pour tenir le rle du prince d'Orange? L'ide
n'tait pas nouvelle, et l'on n'a pas oubli quelle place elle avait
prise,  la fin de la Restauration, dans les polmiques des opposants;
c'est pour la lancer et y prparer l'opinion, que M. Thiers avait
fond le _National_, de concert avec MM. Mignet et Carrel[5]. Parmi
les chefs parlementaires, quelques-uns s'taient habitus  envisager
cette ventualit avec complaisance, M. Laffitte entre autres.
Branger lui-mme, oubliant son rpublicanisme, poussait alors  cette
solution, y voyant le procd le plus sr pour chasser des princes
qu'il dtestait; d'ailleurs, si le chansonnier jugeait parfois utile
de parler de la rpublique, il ne fut jamais press de la possder[6].

[Note 5: Voy. le _Parti libral sous la Restauration_, p. 460  478.]

[Note 6: Branger crivait  un de ses amis le 19 aot 1838: Quoique
rpublicain et l'un des chefs de ce parti, j'ai pouss tant que j'ai
pu au duc d'Orlans. Cela m'a mme mis en froid avec quelques amis...
Laffitte ayant vant beaucoup le peu que j'ai pu faire, au duc
d'Orlans, il a exprim le dsir de me voir et de me recevoir; mais
j'ai cru ncessaire de me tenir  l'cart... Tu me crois peut-tre
heureux dans la position que les derniers vnements m'ont faite. Tu
te trompes, je ne suis pas n pour tre du parti vainqueur; les
perscutions me vont mieux que le triomphe... J'ai dit sur-le-champ
qu'en dtrnant Charles X, on me dtrnait. En 1848, Chateaubriand
disait un jour  Branger: Eh bien! votre rpublique, vous
l'avez.--Oui, je l'ai, rpondait le chansonnier, mais j'aimerais mieux
la rver que la voir.]

Nanmoins, aux premiers jours de la rvolution, on ne voit pas qu'il
ait t publiquement et srieusement question de ce changement de
dynastie. Pendant les combats populaires, le duc d'Orlans s'tait
tenu  l'cart, hors de Paris, ne donnant pas signe de vie,
s'appliquant  n'tre  la porte ni du gouvernement ni de
l'insurrection. Fait plus significatif encore, les personnages connus
pour tre les familiers du Palais-Royal, par exemple le gnral
Sbastiani et M. Dupin, se montraient les plus proccups de ne pas
sortir de la lgalit, les plus dsireux de traiter avec Charles X.
Ces propositions sont superbes,--s'criait le gnral Sbastiani,
dans la runion du 29 au soir, aprs avoir pris connaissance des
offres du Roi;--il faut accepter cela! Aussi, aprs cette runion,
M. Laffitte lui-mme renonait au dessein qu'il caressait; la
rconciliation lui apparaissait invitable. J'aurais dsir autre
chose, dit-il  M. de Laborde; que voulez-vous? tout semble dcid.

Un homme, cependant, n'abandonne pas la partie: c'est le jeune
rdacteur du _National_, M. Thiers. Sa prompte intelligence comprend
que pour entraner les dputs et le prince lui-mme, il faut les
mettre en prsence de faits accomplis. Dans la nuit du 29 au 30, il
rdige, avec M. Mignet, de courtes et vives proclamations o, sans
avoir consult le prince qu'il n'a jamais vu, il met en avant sa
candidature au trne et, par une audacieuse initiative, annonce son
acceptation. Ces proclamations sans signature sont affiches, et,
dans la matine du 30, le nom du duc d'Orlans, que presque personne
ne prononait la veille, est dans toutes les bouches.

 cette ide si hardiment lance par un simple journaliste, l'accueil
est fort diffrent  l'Htel de ville et dans la runion des dputs.
Chez ces derniers, l'effet est considrable. Ceux mme qui, la veille
au soir, paraissaient le plus disposs  couter les propositions de
Charles X, sont frapps de la faveur avec laquelle la partie de
l'opinion parisienne, d'ordinaire en accord avec eux, accepte
l'ventualit d'une dynastie nouvelle. Tout est employ pour vaincre
leurs hsitations et leurs scrupules: Il n'est, leur dit-on, ni
possible ni prudent de refuser toute satisfaction aux passions
souleves et victorieuses. Changer le souverain, sans dtruire la
monarchie, ne serait-ce pas un terme moyen entre la rvolution
complte que vous redoutez et la rsistance que vous sentez au-dessus
de votre force et de votre courage? Les concessions royales ne
sont-elles pas tardives? sont-elles srieuses et sincres? Peut-on
esprer que la vieille dynastie acquire jamais l'intelligence de son
temps, qu'elle se rallie de coeur et pour longtemps  la Charte? Ne
vaudrait-il pas mieux en finir tout de suite et profiter de l'occasion
qui s'offre de porter sur le trne un prince qu'aucune incompatibilit
d'opinion, d'affection et d'habitudes ne spare de la France moderne
et librale, et que l'origine mme de son pouvoir obligera plus encore
 reconnatre la prminence parlementaire? Une longue opposition a
laiss, d'ailleurs,  ces dputs, contre la branche ane des
Bourbons, des animosits et des mfiances qui les rendent facilement
accessibles  la tentation d'une rupture; de plus, le souvenir,
l'illusion de 1688, si souvent rappels depuis quelque temps, leur
voilent le pril de l'atteinte irrparable qui va tre ainsi porte au
principe monarchique[7]. Peut-tre y aurait-il une dernire chance de
les retenir, si les reprsentants de Charles X agissaient avec quelque
vigueur. Mais, de ce ct, tout est mollesse et indcision. M. de
Mortemart, malade, dcourag par la mauvaise grce du Roi autant que
par les difficults de la situation, se sentant ingal  une tche
qu'il a accepte  contre-coeur et  laquelle il n'tait pas prpar,
ne fait rien ou presque rien, dans ces heures o il et fallu des
merveilles d'activit, de promptitude et de dcision. Ds lors il est
visible que les dputs finiront par se rallier au duc d'Orlans.
Runis le matin chez M. Laffitte, ils ne prennent pas encore parti,
mais ils conviennent de siger dans la journe au Palais-Bourbon, ce
que jusqu' ce moment ils n'avaient pas os faire.

[Note 7: Nous avions, dit M. Guizot, l'esprit plein de la rvolution
de 1688, de son succs, du beau et libre gouvernement qu'elle a
fond.]

 l'Htel de ville, au contraire, la candidature du duc d'Orlans est
accueillie avec colre. S'il en est ainsi, dit-on, la bataille est 
recommencer, et nous allons refondre les balles. Des orateurs de
carrefour dnoncent au peuple ceux qui veulent, par une intrigue,
lui enlever le fruit de sa victoire; et la foule leur rpond, en
criant: Plus de Bourbons! Partout des placards menaants. Le fils
an du duc d'Orlans est arrt  Montrouge, menac d'tre fusill,
et ses amis n'obtiennent qu' grand'peine de La Fayette un ordre
d'largissement. Les plus ardents des rvolutionnaires se runissent
au restaurant Lointier; l sont des hommes qu'on retrouvera bientt
dans les meutes et les socits secrtes: Guinard, Bastide, Poubelle,
Hingray, Ch. Teste, Trlat, Hubert. On dlibre le fusil  la main; un
orateur, partisan du duc d'Orlans, est couch en joue; Branger
lui-mme est grossirement apostroph. Le club signifie  La Fayette
que rien ne doit tre fait avant qu'une assemble constituante ait
dtermin la forme du gouvernement, et il l'invite imprieusement 
proclamer sa dictature. Le gnral, craignant autant de rsister  ces
sommations que d'y obir, tche d'chapper  l'embarras d'une rponse
trop prcise; il flatte les clubistes, en les traitant comme ses
meilleurs amis; puis, avec un mlange de finesse et de radotage, il
leur raconte longuement des anecdotes de 1789. Oblig, cependant, de
leur donner une satisfaction plus relle, il adresse aux dputs un
message o il leur reproche la prcipitation avec laquelle ils
paraissent vouloir disposer de la couronne, les engage  porter
d'abord leur attention sur les garanties qu'il convient de stipuler
en faveur de la nation, et proteste, au nom de la garde nationale,
contre tout acte par lequel on ferait un roi avant que ces garanties
fussent pleinement assures.

Les partisans du duc d'Orlans n'ont donc qu'une ressource: agir par
les dputs, sans l'Htel de ville ou malgr lui, et surtout le
devancer. Mais avant de rien tenter, au moins faut-il obtenir
l'assentiment et le concours du prince qu'on vient de mettre en avant
sans l'avoir consult. C'est encore M. Thiers qui s'en charge. Il part
pour Neuilly, dans la matine du 30, n'y rencontre pas le duc
d'Orlans qui s'est retir au Raincy, voit la duchesse qui ne
dissimule ni ses scrupules ni ses rpugnances, s'adresse enfin 
Madame Adlade qui se laisse convaincre et prend mme sur elle de
garantir l'acceptation de son frre.

Munis de cette acceptation indirecte, M. Thiers et ses amis pressent
les dputs, runis,  midi, dans la salle du Palais-Bourbon. Ils
trouvent l, du reste, de puissants auxiliaires; des hommes
considrables, M. Guizot, M. Dupin, le gnral Sbastiani, Benjamin
Constant, se sont dfinitivement rallis  la monarchie orlaniste.
Cette ide a fait son chemin dans la bourgeoisie parisienne, et des
manifestations dans ce sens se produisent autour de la Chambre. Il est
vrai que de l'Htel de ville arrivent des injonctions absolument
contraires et d'apparence plus redoutable. M. Odilon Barrot apporte la
lettre par laquelle La Fayette fait connatre ses remontrances et ses
exigences; on invite le messager  monter  la tribune, et on
l'coute, avec une dfrence craintive, lire et commenter ce document
qu'il dclare avoir t crit, pour ainsi dire, sous la dicte du
peuple. Les dputs oseront-ils braver cet imprieux _veto_?
Assembls sans convocation rgulire, fort peu nombreux[8], n'osant
eux-mmes s'intituler que la runion des dputs actuellement
prsents  Paris, on conoit qu'ils prouvent quelque embarras 
s'riger en constituants. Mais les partisans du duc d'Orlans
invoquent la ncessit et le pril: bien loin de dissimuler les
menaces de l'Htel de ville, ils les grossissent plutt, se servant,
pour le succs de leur thse, et de la gravit du danger, et de
l'effroi des conservateurs. Ne vaut-il pas mieux, demandent-ils, faire
 la hte un gouvernement que de se laisser aller  l'anarchie,
prendre l'initiative d'une demi-rvolution que d'en subir une entire,
refaire un 1688 que de retomber dans 1792 ou 1793? Quant  l'ancienne
royaut, ajoutent-ils, comment songer  l'imposer  des passions ainsi
dchanes? Ils s'arrangent d'ailleurs pour carter les communications
officielles de M. de Mortemart, toujours personnellement invisible; et
il ne leur est pas bien difficile de faire considrer comme n'existant
plus un gouvernement qui donne si peu signe de vie. Ils affirment
mme,--ce qui n'est pas,--que les pairs se sont prononcs pour le duc
d'Orlans. Du reste, que demandent-ils aux dputs? Est-ce de dcrter
la dchance d'un roi et d'en nommer un autre? Nullement: au besoin
mme, ils s'en dfendraient[9]; ils se bornent  proposer,--M. de
Rmusat, dit-on, a eu l'ide de cette transition,--de nommer le duc
d'Orlans lieutenant gnral du royaume, sans spcifier s'il exercera
ses fonctions pour ou contre le roi lgitime. Au fond, sans doute,
c'est un pas dcisif vers un changement de dynastie; nul n'en ignore;
mais cela n'est pas dit expressment, et ce vague, cette quivoque,
qui ne trompent personne, font illusion aux consciences, rassurent les
timidits. Aussi, aprs une sance laborieuse, la runion finit-elle
par voter une dclaration invitant le duc d'Orlans  exercer les
fonctions de lieutenant gnral.

[Note 8: La Chambre comptait environ 430 membres, sur lesquels 274
appartenaient aux diverses nuances de l'opposition. Or la dclaration
par laquelle les dputs vont, dans la journe du 30, appeler le duc
d'Orlans  la lieutenance gnrale, ne runira que 40 signatures. La
proclamation du lendemain en runira 91.]

[Note 9: Le gnral Sbastiani disait  ce propos: La question d'un
changement de dynastie est entirement trangre  l'acte que la
runion vient d'accomplir. Les commissaires ne l'ont pas souleve, et
il n'y a pas lieu, quant  prsent, de la traiter.]

Cependant, o est le prince? Il faut savoir enfin, d'une faon
positive, si l'on peut compter sur son acceptation. Personne n'est
parvenu encore  s'aboucher directement avec lui. Sa persistance 
demeurer hors de Paris trahit au moins de grandes incertitudes, des
angoisses dont le secret n'a jamais t pleinement rvl, mais o se
mlaient sans doute et se heurtaient les scrupules de la conscience et
les tentations de l'ambition, les calculs de la prudence personnelle
et le souci du pril public. C'est seulement fort tard dans la soire,
sous la pression de messages rpts, peut-tre aussi, s'il faut en
croire certains bruits, sur le conseil dcisif de M. de Talleyrand,
que le duc d'Orlans se rsout  venir au Palais-Royal. Ds lors, ses
hsitations ne peuvent plus tre de longue dure. Auprs de lui,
d'ailleurs, comme tout  l'heure auprs de la Chambre, on fait valoir
l'urgence du pril, les menaces de l'Htel de ville, l'ventualit de
la rpublique. Le 31, au matin, le prince dclare son acceptation, et
fait aussitt une proclamation aux habitants de Paris. Aprs avoir
rappel l'invitation que lui avaient adresse les dputs de la
France, en ce moment prsents  Paris: Je n'ai pas balanc, dit-il,
 venir partager vos dangers,  me placer au milieu de votre hroque
population. Il termine ainsi: Les Chambres vont se runir et
aviseront aux moyens d'assurer le rgne des lois et le maintien des
droits de la nation. La Charte sera dsormais une vrit. Les
dputs, de leur ct, adressent aussi au peuple franais une
proclamation rdige par M. Guizot. Ils annoncent qu'en attendant
l'intervention rgulire des Chambres pour constituer un
gouvernement qui garantisse  la nation ses droits, ils ont invit
le duc d'Orlans  exercer les fonctions de lieutenant gnral.
C'est, disent-ils, le plus sr moyen d'accomplir promptement par la
paix le succs de la plus lgitime dfense... Il respectera nos
droits, car il tiendra de nous les siens. Puis numrant toutes les
lois de garanties  faire, les dputs ajoutent: Nous donnerons
enfin  nos institutions, de concert avec le chef de l'tat, les
dveloppements dont elles ont besoin. Nul ne peut plus ds lors se
dissimuler,--les termes mme des proclamations ne le permettent
pas,--qu'en nommant un lieutenant gnral, on a fait un roi.


III

L'entreprise dont M. Thiers avait eu, vingt-quatre heures auparavant,
la premire initiative, semblait donc russir. Tout avait t enlev
avec une promptitude, une prcipitation mme, o il entrait peut-tre
autant d'inquitude que de hardiesse. Les hsitations, les scrupules
des lgislateurs, comme ceux du prince, avaient t surmonts. Et
cependant une partie seule de la besogne tait faite. Restait l'Htel
de ville qu'on avait pu gagner de vitesse, mais non sduire ou
dompter, et qui, dans la matine du 31, grondait, plus menaant, plus
irrit que jamais. On y criait  la trahison; les placards favorables
au duc d'Orlans taient lacrs, ses proclamations siffles; les
clubs en permanence engageaient la population  ne pas dposer les
armes; les projets les plus violents, enlvement du prince, massacre
des dputs, traversaient les cerveaux en bullition. Telle tait
l'excitation dans ces rgions, qu'elle gagnait la commission
municipale; bien que d'origine et de composition parlementaires, cette
commission, impuissante dans ses bons lments, tait complice de la
rvolution par ses mauvais, notamment par M. Mauguin, dont l'ambition
s'exaltait  la pense de faire partie d'un gouvernement provisoire,
et dont la faconde sans scrupule tait trs-propre, dans ces jours de
perturbation gnrale,  chauffer les fous,  intimider les faibles
et  entraner les badauds[10]. Conduite ainsi  publier une
proclamation trs-violente que M. Prier refusait de signer et o il
n'tait mme pas question du duc d'Orlans, la commission municipale
refusait de promulguer la dclaration par laquelle les dputs avaient
appel, la veille, le duc d'Orlans  la lieutenance gnrale. Cette
fois encore, M. Odilon Barrot fut charg de porter au Palais-Bourbon
les remontrances de l'Htel de ville. M. Laffitte, prsident, les
reut non sans humilit: il convint que la dclaration tait servile,
qu'elle blessait la dignit nationale, et il s'engagea d'honneur  la
dtruire. Ainsi cet acte, pourtant capital, n'a jamais t insr au
_Moniteur_; bien plus, l'original, aprs avoir t remis au duc
d'Orlans, fut soustrait sur son bureau.

[Note 10: Expression de M. Guizot.]

Serait-il possible de surmonter ou de djouer cette rsistance de
l'Htel de ville? Tout dpendait de La Fayette. Les agitateurs,
inconnus en dehors du cercle troit et ferm des socits secrtes,
sentaient que le nom du gnral leur tait indispensable pour faire
chec aux dputs. Aussi, pendant ces heures rapides, dcisives et
troubles, quelle lutte d'influences se livrait autour de ce
vieillard! Les rpublicains s'efforaient de l'entraner, de le
compromettre, de le piquer d'honneur, le menaaient de rallumer la
guerre civile, lui montraient, dans le complot orlaniste, la
ngation de ses principes, la contradiction des rgles de conduite
qu'il avait poses dans la Charbonnerie. Les amis du lieutenant
gnral n'taient pas, de leur ct, sans avoir quelques intelligences
 l'Htel de ville; activement et adroitement seconds par M. de
Rmusat qui, costum en officier d'tat-major, sabre au ct, plumes
flottantes au chapeau, s'tait, ds le premier jour, improvis aide de
camp du commandant de la garde nationale, ils pouvaient aussi compter,
en ce cas spcial, sur M. Odilon Barrot, dj aussi sincre 
proclamer ses convictions monarchistes, qu'ardent  branler tout ce
qui pouvait rendre la monarchie durable et respecte. De nombreux
missaires arrivaient du Palais-Royal pour gagner La Fayette  la
solution orlaniste, entre autres ses vieux amis, les gnraux Grard
et Mathieu Dumas. Il n'tait pas jusqu' M. Rives, envoy des
tats-Unis, qui n'assurt  l'ancien ami de Washington que son
adhsion  la royaut nouvelle serait comprise et approuve dans la
rpublique amricaine.

Entre ces conseils et ces instances si contraires, La Fayette
demeurait fort troubl. Dj, quarante ans auparavant, Mirabeau
l'avait appel l'homme aux indcisions. L'ge n'avait pas diminu ce
dfaut. Un de ses amis nous le dpeint alors assis dans un vaste
fauteuil, l'oeil fixe, le corps immobile, et comme frapp de stupeur.
Il ne se drobait aux pousses trop vhmentes que grce  son aisance
suprieure de conversation et de manires,  une sorte de dextrit
gracieuse, vieux restes de ces dons de grand seigneur que sa
dmocratie d'emprunt n'avait pu dtruire entirement. Ne dissimulant
d'ailleurs ni son embarras ni son effroi: Ma foi,--disait-il
navement  M. Bazard qui venait lui apporter la recette
saint-simonienne,--si vous m'aidez  me tirer de l, vous me rendrez
un grand service[11]. Cette faiblesse, par tant de cts prilleuse,
tait dans le cas particulier une garantie: elle devait dtourner La
Fayette de toute entreprise exigeant une initiative et une rsolution
nergiques. M. de Rmusat connaissait bien son chef, quand, le plaant
en prsence des deux solutions, la rpublique avec sa prsidence ou la
monarchie du duc d'Orlans, il le pressait de cette question:
Prenez-vous la responsabilit de la rpublique? La responsabilit,
c'tait ce que La Fayette redoutait le plus, malgr son got  jouer
les rles en vue dans les rvolutions. D'ailleurs, s'il lui plaisait
pour sa popularit de se dire, en thorie, partisan de la rpublique,
il n'tait nullement press d'en avoir la ralit pratique et surtout
la charge: il pensait un peu sur ce point comme Branger. Aussi put-on
bientt prvoir qu'il ne s'opposerait pas  l'lvation du duc
d'Orlans. Plus soucieux de traiter au nom du peuple que d'assumer
l'embarras de le gouverner, il se rservait d'obtenir des garanties
pour prix de son adhsion, et sa vanit devait se trouver satisfaite,
s'il apparaissait bien  tous que la monarchie ne s'tablissait que
par sa permission, sous son patronage, et en subissant ses conditions.

[Note 11: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. II, p. 197.]

On tait  l'une de ces heures o la fortune veut tre brusque. Dans
l'aprs-midi du 31, les monarchistes, informs des dispositions de La
Fayette, jugrent possible et opportun de tenter une dmarche hardie
et dcisive. L'ide premire venait-elle du Palais-Bourbon ou du
Palais-Royal? On ne le voit pas clairement, et il importe peu[12]. Il
fut rsolu que le lieutenant gnral, accompagn des dputs, se
rendrait aussitt  l'Htel de ville. Visite fameuse, sur laquelle il
convient de s'arrter un moment, car, mieux que tout autre incident de
ces jours troubls, elle met en lumire les conditions dans lesquelles
s'tablissait la royaut nouvelle.

[Note 12: Dans un entretien avec M. de Metternich,  la date du 30
aot 1830, le gnral Belliard, envoy de Louis-Philippe, a attribu 
ce prince l'ide premire de la visite  l'Htel de ville. Au moment,
disait-il, o le duc d'Orlans avait t proclam par la Chambre
lieutenant gnral du royaume, il crivit au gnral La Fayette, qui
organisait  l'Htel de ville une commune  l'instar de celles de
rpublicaine mmoire. Le gnral ne lui fit pas de rponse. Le duc
informa les dputs de ce qui venait d'arriver, et leur fit part de sa
dtermination de se rendre en personne et seul  l'Htel de ville. Ce
ne fut que sur l'insistance des dputs qu'il consentit  tre
accompagn par eux. (_Mmoires de Metternich_, t. V, p. 22.) D'autres
tmoignages font honneur de l'initiative aux dputs. Ceux-ci
cependant ne paraissent s'tre dcids qu'aprs beaucoup
d'hsitations.]


IV

C'est un trange cortge que celui qui, vers deux heures du soir, dans
cette mme journe du 31 juillet, sortait du Palais-Royal ou, comme on
disait alors, du palais galit. D'abord un tambour clopp, battant
aux champs sur une caisse  demi creve; les huissiers de la Chambre
en surtout noir, les mieux vtus de la bande[13]; puis le duc
d'Orlans, sur un cheval blanc, en uniforme d'officier gnral, avec
un immense ruban tricolore  son chapeau, accompagn d'un seul aide de
camp; derrire lui, le groupe des dputs, au nombre de quatre-vingts
environ, sans uniforme, en habits de voyage; en tte, M. Laffitte,
boiteux d'une entorse rcente, port dans une chaise par deux
Savoyards;  la queue, Benjamin Constant, infirme de plus vieille
date, galement dans une chaise. Pas la moindre escorte; le tout noy
dans la masse populaire qui se presse sans violence, mais sans
respect, comme se sentant souveraine dans ces rues o elle vient de
combattre et de vaincre. D'ordinaire, les rois prennent possession de
leur couronne avec un plus pompeux crmonial et en plus fier
quipage: on conoit que des amis, comme le feu duc de Broglie, aient
pu dire que l'appareil triomphal ne payait pas de mine, et qu'un
ennemi, tel que Chateaubriand, ait trouv l de quoi exercer sa verve
railleuse et mprisante. La foule grossit au dbouch de chaque rue,
foule de toute nature o domine l'homme du peuple, portant sur
l'paule l'arme de hasard dont il s'est muni pour l'meute. Des cris
et des questions partent de cette cohue: --Qui est ce monsieur 
cheval? Est-ce un gnral? Est-ce un prince?--J'espre, rpond la
femme qui donne le bras au questionneur, que ce n'est pas encore un
Bourbon. Plusieurs pressent la main que le prince leur tend, te le
font peut-tre moins par sympathie que par le plaisir d'abaisser la
royaut jusqu' eux dans cette familiarit si nouvelle. D'autre fois,
le duc s'arrte pour attendre M. Laffitte dont les porteurs avancent
difficilement; se retournant, la main appuye sur la croupe de son
cheval, il lui parle avec une intimit dmonstrative, comme pour se
faire un titre auprs du public de ses bons rapports avec le banquier
populaire: Eh bien! cela ne va pas trop mal, dit ce dernier d'un ton
qu'il veut rendre encourageant.--Mais oui, rpond le prince. Par
moments, les dputs sont  ce point presss que, pour se dfendre,
ils doivent se tenir fortement les mains et former des haies
mouvantes. Sur les quais, on se heurte  de nombreuses barricades;
force est d'y faire brche o l'on peut; la foule se prcipite, chacun
pour son compte, criant, se bousculant, braillant la _Marseillaise_,
tirant de  et de l des coups de fusil que les dputs tchent
d'interprter comme des signes de rjouissance, mais qui ne laissent
pas de leur inspirer plus d'une inquitude.

[Note 13: Expression d'un tmoin. (_Documents indits._)]

 mesure qu'on s'loigne du Palais-Royal pour pntrer dans les
quartiers populaires, les physionomies deviennent plus renfrognes,
les cris plus quivoques, ou mme ouvertement hostiles. Au lieu de:
Vivent nos dputs! Vive le duc d'Orlans! on entend: Plus de
Bourbons! Vainement le prince, qui conserve son sang-froid, redouble
de coquetteries et multiplie ses poignes de main,  chaque pas
l'aspect s'assombrit davantage. Grande angoisse dans le cortge, o
l'on n'ignore pas que des projets d'assassinat ont t agits par
certains fanatiques[14]. Aussi l'un des acteurs, qui avait le plus
pouss  la dmarche, M. Brard, a-t-il crit plus tard: Le coeur ne
cessa de me battre qu' notre entre dans l'Htel de ville. Encore,
tout n'est pas alors fini. Le palais municipal dborde: figures plus
sinistres que dans la rue. Messieurs,--dit en entrant le prince pour
se faire bien venir,--c'est un ancien garde national qui fait visite 
son ancien gnral. Les rares vivat sont aussitt brutalement
touffs par des murmures ou par les cris de: Vive La Fayette! Plus
de Bourbons! Press d'une faon parfois menaante, le duc d'Orlans
ple, mais toujours matre de soi, avance, rsolu  pousser l'aventure
jusqu'au bout. Arriv dans la grande salle, les quelques mots qu'il
prononce et la dclaration des dputs sont accueillis par un silence
glacial: beaucoup de visages portent l'empreinte d'une rage
concentre. On ne sait comment le drame va tourner, quand le duc
d'Orlans et La Fayette saisissent un drapeau tricolore, se donnent le
bras et se dirigent vivement vers une des fentres[15].  la vue du
prince et du gnral qui s'embrassent,  demi envelopps dans les plis
du drapeau, la foule, toujours mobile, pousse des acclamations
unanimes: Vive La Fayette! Vive le duc d'Orlans! Il n'en fallait
pas plus: du coup, la partie, nagure incertaine, est gagne, et le
retour au Palais-Royal est un triomphe.

[Note 14: M. Laffitte a racont plus tard que vingt jeunes gens
s'taient embusqus au coin d'une petite rue, pour fusiller le prince,
mais qu'on les avait fait renoncer  leur dessein avec ce seul mot:
Vous tuerez en mme temps Laffitte, Pajol, Grard et Benjamin
Constant. (SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-rvolution_, t. Ier,
p. 202.)]

[Note 15: D'aprs les Mmoires de M. O. Barrot, c'est La Fayette qui a
pris le bras du prince et l'a entran. D'autres tmoignages
attribuent l'initiative au duc d'Orlans.]

 peine le prince parti, La Fayette fut assailli des plaintes et des
reproches de ses jeunes amis; on lui fit voir, un peu tard, qu'il
avait contribu  crer un roi, sans lui avoir impos aucune
condition. Comment essayer aprs coup de rparer cette omission? Une
sorte de programme fut aussitt rdig, et le gnral l'emporta au
Palais-Royal, avec le dessein de le prsenter au nom du peuple et d'en
exiger l'acceptation[16]. Mais l'occasion tait passe; il fut facile
au duc d'Orlans de se dbarrasser de son visiteur par quelques belles
paroles. Celui-ci se disant rpublicain, le prince dclara qu'il ne
l'tait pas moins. La Fayette ayant repris qu'il voulait un trne
populaire entour d'institutions rpublicaines:--C'est bien ainsi que
je l'entends, rpondit le futur roi. Le gnral, qui cherchait
probablement un prtexte pour se dclarer satisfait, ne parla pas
davantage du programme qu'il avait en poche, et revint vers ses amis
en leur disant: Il est rpublicain, rpublicain comme moi. Quelques
heures aprs, le duc d'Orlans se tirait aussi aisment d'une entrevue
avec les meneurs de la jeunesse dmocratique, MM. Godefroy Cavaignac,
Boinvilliers, Bastide, Guinard, Thomas et Chevallon, que M. Thiers lui
avait amens. Il se montra, comme  son habitude, causeur facile et
abondant, parla un peu de tout, sans s'engager  rien. C'est un
bonhomme, dit en sortant M. Bastide.--Il n'est pas sincre,
rpondit M. Cavaignac. Mais, contents ou non, ces jeunes gens ne
pouvaient plus rien.

[Note 16: Point de pairie hrditaire, renouvellement de tous les
magistrats, lection des juges de paix, libert illimite de la
presse, jury d'accusation, la constitution soumise  la sanction de la
nation, tels taient quelques-uns des articles de ce programme.]

Le lendemain matin, 1er aot, tous les journaux libraux, depuis le
_Journal des Dbats_ jusqu'au _National_, les timides comme les
ardents, se prononcrent pour la monarchie d'Orlans. Seule, la
_Tribune_ commenait  jouer les irrconciliables. La province, qui
avait suivi la capitale pour se soulever contre Charles X, la suivait
galement pour accepter le lieutenant gnral. Nulle part, la
nouvelle de son lvation ne provoqua d'opposition srieuse. Dans
beaucoup de villes, elle fut accueillie avec faveur. Paris cessa
aussitt d'avoir une physionomie de champ de bataille. C'tait un
dimanche: les glises et les boutiques, fermes depuis plusieurs
jours, se rouvraient; la population, remise de ses excitations ou de
ses alarmes, se promenait dans les rues dbarrasses de leurs
barricades. Chacun avait l'impression qu'on rentrait dans l're des
gouvernements rguliers, et que l'anarchie venait de subir une
premire dfaite.

Une rvolution o le Palais-Bourbon l'emportait sur l'Htel de ville
tait, en effet, chose pour le moins extraordinaire et qui ne devait
pas se revoir. La peinture et la sculpture officielles reurent ordre
de reproduire la scne de la visite, et il y eut, entre tous ceux qui
se flicitaient d'avoir chapp  un pril imminent, comme une
mulation  clbrer ce qu'on appelait un acte habile et courageux.
On ne saurait contester en effet ni le courage avec lequel le duc
d'Orlans s'est expos, sans autre dfense que son sang-froid, aux
violences rvolutionnaires, ni l'habilet avec laquelle les promoteurs
de la royaut nouvelle ont si lestement surpris, annihil et devanc
les fauteurs de rpublique. Mais, s'il tait loisible de refaire aprs
coup les vnements, avec la clairvoyance que donne l'exprience
acquise et  l'abri des entranements que les meilleurs subissent dans
le trouble de pareilles crises, ne pourrait-on pas supposer un emploi
plus utile encore de ce courage trs-rel? ne pourrait-on rver une
habilet  plus longue vue, qui ne se bornt pas  esquiver le pril
du jour, en prparant celui du lendemain? Un mois aprs, comme le
gnral Belliard faisait valoir  M. de Metternich l'heureuse prsence
d'esprit dont avait fait preuve le lieutenant gnral en cette
prilleuse occurrence: Le fait, rpondit le chancelier, prouve en
faveur de la contenance du duc d'Orlans. Un baiser est un lger
effort pour touffer une rpublique; croyez-vous toutefois pouvoir
accorder un mme pouvoir  tous les baisers dans l'avenir? Leur
accordez-vous la valeur de garanties[17]? C'tait beaucoup de
substituer la monarchie du premier prince du sang  l'anarchie
rvolutionnaire dont on avait craint un moment que le triomphe de
l'Htel de ville ne ft le rgime de la France; mais une monarchie
pouvait-elle, sans fausser et abaisser son caractre, sans perdre de
la dignit et de l'autorit morale qui lui sont ncessaires, tre
rduite  offrir des poignes de main au populaire,  recevoir, en
place de Grve, l'accolade de La Fayette,  solliciter le
laisser-passer de la rvolution? Ne saisit-on pas l, ds l'origine,
ce mal que Casimir Prier devait, quelques mois plus tard, appeler,
avec colre, l'avilissement des camaraderies rvolutionnaires et les
prostitutions de la royaut devant les rpublicains? Les plus
clairs, parmi les fondateurs du nouveau gouvernement, avaient le
sentiment du tort qu'il se faisait ainsi. Tout en accompagnant le duc
d'Orlans  l'Htel de ville, M. Guizot ne se dissimulait pas que cet
empressement du pouvoir naissant  aller chercher une investiture plus
populaire tait une dmarche peu fortifiante, et il pressentait ds
lors les prils en face desquels allait se trouver la royaut[18].
Pour dissiper ces alarmes, il ne suffit pas d'entendre M. Odilon
Barrot saluer, comme une nouveaut heureuse, ce qu'on appelait alors
le voyage de Reims de la monarchie de 1830, et dclarer batement
que ce couronnement en valait bien un autre.

[Note 17: _Mmoires de Metternich_, t. V, p. 23.]

[Note 18: GUIZOT, _Mmoires_, t. II, p. 29.]

D'ailleurs, si l'on admettait que la rvolution avait ainsi sacr le
Roi, ne fallait-il pas s'attendre qu'elle revendiqut, comme autrefois
l'glise, le droit d'examiner dans quelle mesure auraient t tenues
les promesses du sacre? Durant plusieurs annes, que de bruit, dans
les journaux de la gauche, autour de ce fameux programme de l'Htel
de ville, sorte de contrat que Louis-Philippe, prtendait-on, avait
souscrit, le 31 juillet 1830, et dont la violation rendait son titre
caduc! L'opposition cherchera l le prtexte et comme la justification
des polmiques factieuses, mme des meutes. Tout reposait sans doute
sur un fait matriellement faux; et, un jour de lgitime impatience,
le Roi sera fond  s'crier que ce programme de l'Htel de ville
n'tait qu'un infme mensonge; La Fayette, en effet, ne lui avait
soumis ni fait accepter aucun programme; cependant, si le prince, tout
en parlant beaucoup et en caressant tout le monde, avait eu assez
d'adresse et de prsence d'esprit pour ne pas se laisser arracher
d'engagement prcis, il avait t conduit, pour dsarmer le parti
rvolutionnaire,  faire natre ou du moins  ne pas dcourager des
esprances qui n'auraient pu tre ralises sans dtruire la monarchie
elle-mme. Ainsi y avait-il eu, au dbut du rgime, un germe
d'quivoque, une sorte de malentendu qui, pour avoir t voulu et
momentanment utile, ne risquait pas moins de fournir plus tard
prtexte  des controverses prilleuses.

Les consquences de ces dfauts originaires devaient si vite se
manifester, peser si lourdement et si longtemps sur la royaut, qu'on
est tent de se demander s'il n'et pas t sage de s'exposer  un
danger immdiat pour carter de l'avenir un mal grave et difficilement
gurissable; s'il n'et pas mieux valu, au prix peut-tre d'une lutte
violente et incertaine, tenter de faire tout de suite la monarchie
sans et mme contre le parti rvolutionnaire, que de la faire avec son
agrment, habilement surpris,  la vrit, mais singulirement
compromettant. L'oeuvre tait-elle impossible? Les dputs taient
aprs tout les plus forts; ils avaient le prestige des 221; seuls, ils
apportaient un gouvernement tout fait, rassurant les intrts en
satisfaisant quelques-unes des passions victorieuses. Les agitateurs
de l'Htel de ville n'taient au contraire qu'une poigne; eux-mmes
confessaient leur impuissance[19]. Oui, mais n'oublions pas que les
dputs, eux aussi, ne pouvaient avoir grande confiance, sinon dans
leur force, du moins dans leur droit  en user. En cette mme journe
du 30 juillet o, par proccupation conservatrice, ils avaient jet la
candidature d'un prince du sang en travers des vellits rpublicaines
et des passions anarchiques, ils avaient en mme temps rompu avec
l'hrdit royale et le droit monarchique.  l'heure mme o ils
votaient la lieutenance gnrale, ils refusaient d'entrer en relation
avec le duc de Mortemart, repoussaient les transactions et les
concessions tardives de Charles X. Sortis ainsi eux-mmes de la
lgalit, entrs dans la voie rvolutionnaire, quelle raison
pouvaient-ils invoquer pour obliger les autres  s'arrter sur cette
voie, ici ou l? quel titre pour lutter de front et par la force
contre ceux qui voulaient aller plus loin? Ils se sentaient rduits 
user d'habilet, de caresse et de ruse. C'est le pril et le chtiment
de la rvolution: si peu qu'on s'y engage, on n'a plus aucun point
d'appui pour la contenir; la force matrielle et morale de la
rsistance est dtruite; tout est livr  l'aventure,  l'audace plus
ou moins heureuse de telle ou telle initiative; et, lors mme qu'on
chappe aux plus graves des prils, ce n'est jamais sans laisser
quelque chose de sa scurit et de son honneur.

[Note 19: Godefroy Cavaignac rpondait alors  M. Duvergier de
Hauranne qui flicitait les jeunes rpublicains d'avoir sacrifi leur
idal  l'intrt de la France: Vous avez tort de nous remercier;
nous n'avons cd que parce que nous n'tions pas en force. Il tait
trop difficile de faire comprendre au peuple qui avait combattu au cri
de: Vive la Charte! que son premier acte, aprs la victoire, devait
tre de s'armer pour la dtruire. Plus tard ce sera diffrent.
(DUVERGIER DE HAURANNE, _Histoire du gouvernement parlementaire_, t.
X, p. 652.)--Le gnral Pajol demandait  un des combattants de
Juillet, dont il connaissait les opinions trs-avances: Vous meniez
au combat des hommes dtermins; pouviez-vous compter sur leur
zle?--Sans doute.--Assez pour leur donner l'ordre d'arrter les
dputs?--Oh! pour cela, je n'oserais en rpondre.--Dans ce cas, la
rvolution est avorte. (Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. Ier,
p. 292.)--Un rpublicain, apologiste officiel de La Fayette, M.
Sarrans, reconnaissait, dans des crits publis en 1832 et 1834,
l'ascendant moral des 221 et l'impossibilit dans laquelle se
trouvait La Fayette de s'opposer par la force  l'lvation du duc
d'Orlans; il montrait la presque gnralit des citoyens, entrans
par l'exemple de la Chambre et par la crainte des temptes que la peur
voyait poindre et s'amonceler de tous cts, se ralliant  cette
combinaison et  cet homme comme  une ncessit. (Cf. _passim_, _La
Fayette et la rvolution de 1830_, et _Louis-Philippe et la
contre-rvolution_.)]

Dans les dbuts de cette monarchie nouvelle, comme dans la ruine de
l'ancienne, quelle leon de modestie pour l'esprit humain! D'une part,
ces libraux nagure si fiers, si exigeants en face d'une antique
dynastie, contraints, ds le lendemain de leur triomphe,  courtiser,
dans les salons saccags du palais municipal, des matres avins et
en haillons; se flicitant de ce que La Fayette octroyait une couronne
au prince de leur choix, aprs s'tre tant plaints d'avoir eu une
charte octroye par Louis XVIII; subissant le sacre de l'Htel de
ville aprs avoir t si offusqus du sacre de Reims. D'autre part,
ces royalistes d'extrme droite, qui s'taient crus seuls capables de
sauver la royaut et qui venaient de la perdre; ces prtendus hommes
d'action, railleurs ddaigneux de l'impuissance parlementaire, et qui,
 l'preuve, taient apparus plus incapables encore que tmraires,
aussi inertes que provoquants, ne sachant rien faire pour soutenir le
coup d'tat follement entrepris; ces hommes de principes absolus et de
rsistance orgueilleuse, qui, aprs s'tre montrs aveuglment
obstins, quand il et t possible de transiger avec dignit et
profit, avaient fini, quand il n'tait plus temps de rien prserver,
par tout abandonner devant l'insurrection, les Ordonnances, les
ministres, le vieux roi lui-mme, et par offrir vainement aux partis
conjurs le triste appt d'une minorit et d'une rgence! Et, dans les
deux cas, la France payant chrement ces fautes, d'une part de son
repos, de son honneur et de sa libert! Faut-il maintenant que chaque
parti se donne le triste plaisir de rcriminer contre ses adversaires?
Convient-il que nous-mmes, nous plaant au-dessus des uns et des
autres, nous adressions  tous, du haut de notre exprience,
aujourd'hui facile, de superbes et irritantes remontrances?
Humilions-nous plutt devant ces erreurs que nous n'eussions sans
doute pas mieux vites, et qui, par leur gnralit, chargent la
mmoire de tous les partis. La connaissance plus complte de la
conduite des pres ne peut et ne doit avoir qu'un effet: clairer les
enfants, les rapprocher dans le regret des occasions perdues, dans la
tristesse de leur malheur commun, et dans l'espoir d'une revanche o
cette fois, du moins, ils ne seront plus diviss.


V

Ds le 1er aot, le duc d'Orlans prit en main ce qui restait de
gouvernement: c'tait,  la vrit, peu de chose; il n'avait gure
d'autre moyen d'action que sa popularit. La commission municipale,
qui avait de plus en plus tendu  se transformer en gouvernement
provisoire et qui, la veille, avait essay de constituer une sorte de
cabinet[20], fut, en dpit de M. Mauguin, contrainte de remettre ses
pouvoirs au lieutenant gnral. Celui-ci nomma aux divers dpartements
ministriels des commissaires provisoires,  peu prs les mmes
d'ailleurs que ceux de la commission municipale: M. Dupont de l'Eure,
 la Justice; le gnral Grard,  la Guerre; M. Guizot, 
l'Intrieur; le baron Louis, aux Finances; le marchal Jourdan, aux
Affaires trangres; M. Bignon,  l'Instruction publique. Il se
rservait de consulter sur les affaires importantes de l'tat un
conseil intime, compos de MM. Casimir Prier, Dupin, Laffitte,
Sbastiani, de Broglie et Mol. Il confirma La Fayette dans son
commandement gnral des gardes nationales, appela M. Pasquier  la
prsidence de la Chambre des pairs, pourvut aux hauts postes
administratifs, proclama le rtablissement de la cocarde et du drapeau
tricolores, et enfin convoqua les Chambres pour le 3 aot[21].

[Note 20: Elle avait dsign commissaires provisoires:  la Justice,
M. Dupont de l'Eure; aux Finances, le baron Louis;  la Guerre, le
gnral Grard;  la Marine, l'amiral de Rigny; aux Affaires
trangres, M. Bignon;  l'Instruction publique, M. Guizot; 
l'Intrieur et aux Travaux publics, le duc de Broglie.]

[Note 21: Toutes ces mesures furent prises entre le 1er et le 3 aot.]

En mme temps et  mesure qu'il saisissait plus compltement le
pouvoir et gravissait les marches du trne, le duc d'Orlans dnouait
ou brisait, l'un aprs l'autre, les derniers liens qui l'unissaient 
la branche ane de sa maison. Le 30 juillet au soir, quand,  la
nouvelle de sa nomination au poste de lieutenant gnral et sur la
pression de ses amis, il s'tait dcid  venir  Paris, il ne savait
pas encore bien ce qu'il pouvait, devait et voulait. L'un de ses
premiers soins, avant mme d'accepter l'offre des dputs, avait t
de faire venir le duc de Mortemart; s'excusant, par la contrainte des
vnements, des rsolutions qu'il pouvait tre amen  prendre ou
plutt  subir, il avait demand au ministre nominal de Charles X si
ses pouvoirs taient suffisants pour le reconnatre en qualit de
lieutenant gnral, et il lui avait remis une lettre destine au Roi.
Le texte de cette lettre, objet de nombreuses controverses, n'a jamais
t connu; mais tout donne  supposer qu'elle avait t faite moins
pour consommer une rupture que pour rserver une chance d'accord.
Seulement quelques heures plus tard, dans l'aprs-midi du 31 juillet,
avait eu lieu la visite  l'Htel de ville, les vnements s'taient
prcipits, et le duc d'Orlans faisait redemander sa lettre au duc de
Mortemart, qui ne l'avait pas encore transmise.

Quant  Charles X, alors retir  Rambouillet, il donnait ce
spectacle, habituel dans les rvolutions, d'un pouvoir aux abois qui
cde toujours trop tard. Il offrait d'abord (31 juillet), confrait
ensuite (1er aot) la lieutenance gnrale au duc d'Orlans, qui se
refusait  la recevoir de sa main et dclarait la tenir des dputs.
Le vieux roi finissait mme, le 2 aot, par adresser  son cousin
une lettre o, lui annonant son abdication et la renonciation du duc
d'Angoulme, il le chargeait de proclamer le duc de Bordeaux, sous le
nom de Henri V; le lieutenant gnral dclina cette mission, et
s'offrit seulement comme intermdiaire pour transmettre cet acte aux
Chambres, qui jugeraient quelle suite devrait y tre donne.

Ce ne fut pas tout.  Paris, on se proccupait de voir Charles X
demeurer  Rambouillet, entour des rgiments qui lui taient demeurs
fidles. Les rvolutionnaires s'agitaient et menaaient de se porter 
quelque violence. Dans la matine du 3 aot, quelques heures aprs la
rception de l'acte d'abdication, le gouvernement se dcida 
provoquer lui-mme une manifestation qui fort le Roi  s'loigner.
Le rappel fut battu. Une arme se runit,  la fois grotesque et
hideuse, la plus singulire et la plus intressante qu'on pt voir,
disait La Fayette qui avait prsid  sa formation. Elle pouvait lui
rappeler celle qui, le 5 octobre 1789, s'tait porte sur Versailles
pour en arracher Louis XVI. Le gnral Pajol reut la pnible mission
de la conduire. Ds le soir, elle arrivait aux portes de Rambouillet,
et Charles X, tromp sur la force relle de cette foule dsordonne
qu'un seul de ses rgiments et suffi  balayer, accabl d'ailleurs
par les vnements, abandonn des hommes, se rsigna  partir, et se
mit en marche vers Cherbourg, o il devait s'embarquer.


VI

L'heure tait venue pour les Chambres de se runir (3 aot) et de
consommer, avec des formes un peu plus rgulires, l'oeuvre
tumultuairement bauche dans les jours d'insurrection. Elles taient
cependant loin d'tre au complet; plus de la moiti des dputs et des
pairs taient absents[22]. Dans le discours par lequel il ouvrit la
session, le lieutenant gnral rappela les vnements de Juillet, la
Charte viole, loua le courage hroque de Paris, dplora des
infortunes qu'il et voulu prvenir, mentionna l'invitation que lui
avaient adresse ses concitoyens, et se dclara fermement rsolu 
se dvouer  tout ce que les circonstances exigeraient de lui. C'est
aux Chambres qu'il appartient de me guider, ajouta-t-il; tous les
droits doivent tre solidement garantis... Attach de coeur et de
conviction aux principes d'un gouvernement libre, j'en accepte
d'avance toutes les consquences.

[Note 22: 252 dputs seulement, sur environ 430, ont pris part, le 7
aot, au vote sur la rvision de la Charte: 219 pour, 33 contre. Dans
la Chambre haute, qui se composait avant 1830 de 364 pairs, il n'y
eut, au vote sur la rvision, que 114 prsents.]

Le futur roi posait donc lui-mme la question des garanties
pralables. Il s'y tait cru oblig par l'tat des esprits. Drouts,
non dsarms par le succs de la visite  l'Htel de ville, les
meneurs du parti avanc avaient seulement modifi leur tactique; ils
subissaient la monarchie, mais s'efforaient de lui imposer des
conditions contradictoires  son principe, de la rduire  l'tat
d'une magistrature nominale, contractuelle, lective, en butte  une
sorte de dfiance injurieuse, entoure et fausse par des institutions
rpublicaines et dmocratiques.  dfaut de 1792, ils voquaient 1791.
Ainsi, bien qu'ils n'osassent plus insister pour la convocation d'une
assemble constituante, ils n'en prtendaient pas moins qu'avant de
proclamer un roi, on ft de toutes pices une constitution nouvelle.
De l'ancienne Charte, ils ne voulaient plus entendre parler[23]. Une
fois viole, disait le _National_, elle n'existe plus... La nation
franaise a trouv son Guillaume III; elle dictera le bill des
droits[24]. La rorganisation devait tre gnrale. Quand vous
rorganisez, disait alors M. Mauguin, partez du principe que la
rvolution, venue du sommet, doit redescendre jusqu' la base. La
Fayette, s'emparant d'un rle qui ne semble gure celui d'un
commandant de la garde nationale, adressait aux citoyens de Paris
une proclamation o il marquait imprativement les garanties dues aux
liberts populaires.

[Note 23: Les hommes de l'Htel de ville avaient profit du dsordre
gnral pour publier un texte modifi de la premire proclamation du
duc d'Orlans; ils lui faisaient dire, au lieu de: _La_ Charte sera
dsormais une vrit, cette phrase bizarre, mais dont on devine la
porte: _Une_ charte sera dsormais une vrit.]

[Note 24: Le _National_, dans le mme article, raillait ceux qui
prenaient pour un simple _accident_ ce qui tait une rvolution. Il
est vrai que ce journal avait dit, quelques semaines auparavant, quand
il avait voulu rassurer l'opinion sur la porte de ses attaques contre
la Restauration: Il n'y a plus de rvolution possible en France; la
rvolution est finie; il n'y a plus qu'un _accident_. Qu'est-ce qu'un
accident? Changer les personnes sans les choses. La contradiction de
langage est assez piquante, mais elle n'a pas lieu de surprendre. De
tout temps, le parti rvolutionnaire a t coutumier de ces
dissimulations, de ces changements de masque: c'est ce qu'on
appellerait, dans le jargon d'aujourd'hui, de l'opportunisme.]

N'et-il pas mieux valu repousser absolument ces prtentions par une
sorte de question pralable, et refuser de laisser mme discuter la
Charte? Ceux qui venaient de condamner la vieille monarchie pour
atteinte au pacte constitutionnel, ne semblaient-ils pas engags
d'honneur et de logique  le respecter? Cette Charte avait t le
drapeau de leur rsistance; voulaient-ils eux-mmes le dchirer? Et
puis,  quel titre une Chambre, lue sous Charles X, pour exercer dans
le gouvernement d'alors une partie du pouvoir lgislatif, et qui
n'tait pas seulement au complet, pouvait-elle, en dehors des mesures
de ncessit prises au cours de la rvolution, s'attribuer un mandat
constituant? Sur aucun point, une modification n'tait indispensable.
La Charte, suivant l'expression de M. Guizot, avait suffi pendant
seize ans  la dfense des droits de la libert, des intrts du
pays. Seize ans d'ge ne sont pas la caducit pour une charte. Le bon
sens indiquait que c'tait dj bien assez d'avoir  faire un roi,
sans se mettre encore sur les bras la charge et la responsabilit
d'une constitution. La pratique Angleterre l'avait compris,  l'poque
de cette rvolution de 1688 qu'on se piquait d'imiter; combien de
prcautions et mme de fictions subtiles pour que le rgime alors
fond et le moins possible l'air nouveau, pour que la royaut lue
part avoir continu et non pas renvers la royaut hrditaire! Ceux
des fondateurs de la monarchie de 1830 qui avaient le plus l'esprit de
gouvernement eussent volontiers copi ce modle. Le duc de Broglie
s'levait vivement contre les hommes qui entendaient rompre
ouvertement avec le pass, riger une dynastie toute nouvelle,
modifier nos institutions d'aprs des principes _a priori_ et mme
changer  un certain degr l'tat des moeurs de la socit; il
estimait tout au contraire que la France, en 1830, devait suivre
sagement l'exemple qu'elle avait reu de l'Angleterre, en 1688;
n'accepter l'ide d'une rvolution que sous le coup d'une ncessit
relle et pressante; n'admettre de la rvolution que le strict
ncessaire; greffer autant qu'il se pouvait le nouvel ordre de choses
sur l'ancien; n'introduire, en fait d'innovations, que ce qu'exigerait
imprieusement l'tat des choses et des esprits. En rvolution,
ajoutait-il, sitt qu'on s'carte du strict ncessaire, sitt qu'on
accorde quelque chose  la raction,  l'animosit,  la fantaisie, on
ne tient plus rien, on est hors de voie, on appartient au vent qui
souffle[25].

[Note 25: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Voir le mal ne suffisait pas: il et fallu avoir la force de s'y
opposer. La complte fixit de la Charte, a crit depuis M. Guizot
qui occupait alors le ministre de l'intrieur, et certainement
beaucoup mieux valu; mais personne n'et os la proposer. On se
sentait dans une situation trop fausse pour essayer une telle
rsistance. Que rpondre, en effet, au _National_, quand il disait aux
amis de M. Guizot: Si vous jugez tellement ncessaire le maintien des
institutions prexistantes, que ne commencez-vous par respecter
l'hrdit monarchique? Le gouvernement ne venait-il pas de repousser
les transactions offertes _in extremis_ par Charles X, notamment son
abdication en faveur du duc de Bordeaux? Bien plus, n'avait-il pas
fait appel au parti de l'Htel de ville pour dbusquer le vieux roi de
Rambouillet? Ceux dont on avait ainsi demand, une fois de plus, le
concours, on tait mal venu  les conduire quand ils prtendaient
dire leur mot sur la constitution de la monarchie nouvelle.
D'ailleurs, parmi les hommes qui avaient le plus vivement combattu la
rpublique, et jusque dans le sein du ministre provisoire, plusieurs
taient disposs  faire cause commune avec les rvolutionnaires, ds
qu'il s'agissait, non plus de supprimer, mais d'amoindrir et
d'abaisser la royaut, de faire largesse de ses droits aux mauvais
instincts populaires: fruit de cette envie dmocratique qui se mle
parfois, dans la bourgeoisie,  la peur de la dmocratie toute nue. En
1830, M. Jourdain ne jouait plus le bourgeois gentilhomme, mais bien
le bourgeois dmocrate. Et puis, ne les connaissons-nous pas, ces
fiers politiques qui, dans les crises prilleuses, sont toujours prts
 proclamer que la seule manire d'empcher la dmagogie de tout
briser est de lui livrer tout sans combat? Nous la connaissons aussi,
cette maladie de l'esprit franais, dj observe en 1789, cet orgueil
qui se plat, dans chaque rvolution,  faire oeuvre de cration
universelle, cet aveuglement qui conduit  traiter la socit
politique comme une matire inerte qu'on peut remanier  son gr, sans
souci du pass. Ajoutons enfin que le futur roi, qui et t
particulirement intress  conserver autour de sa royaut le plus
d'lments anciens et immuables, n'aurait peut-tre pas eu bien bonne
grce  restreindre l'innovation  ce qui lui profitait
personnellement, c'est--dire au changement de dynastie. Aussi,
parfois, semblait-il mettre une sorte de point d'honneur  aller
au-devant des exigences populaires,  abonder dans le sens des dputs
qui voulaient le plus remanier la Charte, et disait-il  l'un d'eux
qui lui parlait des garanties rclames par l'opinion: Ah! on ne
m'en demandera jamais autant que je suis dispos  en donner.

Dans ces conditions, on avait jug tout de suite impossible de faire
prvaloir cette immutabilit de la Charte qu'eussent au fond dsire
les amis les plus clairs de la monarchie de Juillet. Ceux-ci
bornrent leur ambition  obtenir que cette Charte ft seulement
revise, non refaite, ce qui cartait l'ide de trop grands
bouleversements. Sur ce terrain s'tait plac le lieutenant gnral
dans son discours d'ouverture; sans repousser quelques innovations
constitutionnelles, bien plus, en semblant les conseiller et les
offrir, il avait nanmoins dclar qu'il s'agissait d'assurer 
jamais le pouvoir de cette Charte, dont le nom, invoqu pendant le
combat, l'tait encore aprs la victoire. Restait  dterminer
jusqu'o devait s'tendre la rvision. C'est le problme qui se posait
devant les Chambres.

Chacun comprenait la ncessit de se presser. Il n'tait besoin
d'ailleurs que d'entendre, pendant ces journes, le grondement sourd
et continuel de l'meute, de voir ses premiers essais de violence
contre le parlement, pour tre assur que le moindre retard, la
moindre hsitation, eussent fourni occasion  l'Htel de ville de
prendre sa revanche. La Chambre des dputs procda donc en toute hte
 la vrification des pouvoirs de ses membres et  la constitution de
son bureau: en deux jours, le 4 et le 5 aot, ce prliminaire fut
fini. Ds le 4, un simple dput, M. Brard, s'emparant d'une
initiative qui et d appartenir au gouvernement, mais que la
composition htrogne du ministre provisoire lui rendait peut-tre
difficile, proposa les modifications  apporter  la Charte et une
dclaration levant au trne le duc d'Orlans. Le prince, inquiet de
ce que cette proposition avait d'incohrent et aussi de
rvolutionnaire, la fit remanier par M. Guizot et le duc de Broglie.
Elle revint, ainsi modifie,  la Chambre, qui la soumit  l'examen
d'une commission. Celle-ci y apporta de nouveaux changements et dposa
son rapport dans la soire du 6 aot.

Quel tait le caractre de la proposition qui, aprs ces travaux
pralables, se trouva soumise aux dputs? Qui l'emportait, nous ne
dirons pas des deux partis,--il n'y avait pas encore de partis
organiss,--mais des deux tendances contradictoires qui s'taient
manifestes chez les vainqueurs de Juillet? Il serait difficile de
faire une rponse prcise. On avait abouti  une sorte de compromis,
dans lequel personne ne triomphait pleinement; c'tait plus qu'on
n'et dsir  droite, moins qu'on ne demandait  gauche.

Tout d'abord le prambule, o l'on constatait la vacance du trne et
la ncessit d'y pourvoir, et la conclusion, o l'on appelait au trne
Louis-Philippe d'Orlans et sa descendance, soulevaient une question
dlicate, celle de l'origine de la nouvelle monarchie. Sur ce point, les
hommes de 1830 taient loin d'tre d'accord. Les uns voyaient dans le
nouveau roi une sorte de magistrat lu qui tenait ses pouvoirs de la
seule volont nationale, sans avoir par lui-mme aucun droit propre et
antrieur[26]. Les autres considraient son lvation moins comme une
ngation que comme une modification de l'hrdit royale, modification
impose par les circonstances;  leurs yeux, il ne s'agissait pas de
crer une dynastie par suffrage populaire, mais de passer un contrat
avec le prince qu'on trouvait  ct du trne, devenu vacant, et qui y
tait appel par une sorte de ncessit suprieure: c'est ce qu'on a
appel la thorie de la quasi-lgitimit[27]. Il serait malais de
dire  laquelle des deux thses la commission s'tait rallie. Sans
doute, sa rdaction semblait carter ou tout au moins attnuer le
caractre lectif: elle insistait sur ce que les Chambres prenaient en
considration l'imprieuse ncessit qui rsultait des vnements des
26, 27, 28 et 29 juillet; elle motivait la vacance du trne par ce
fait que le roi Charles X et les membres de la branche ane de la
race royale sortaient du territoire franais; elle arguait de ce qu'il
tait indispensable de pourvoir  cette vacance; enfin elle dclarait
que l'intrt universel et pressant du peuple franais appelait au trne
S. A. R. Louis-Philippe d'Orlans[28]. Mais, en mme temps, dans le
rapport fait au nom de la commission, M. Dupin insistait sur le
caractre lectif et contractuel de la monarchie ou, pour parler son
langage, de l'tablissement nouveau: nouveau, disait-il, quant  la
personne appele, et surtout quant au mode de vocation; ici la loi
constitutionnelle n'est pas un octroi du pouvoir qui croit se dessaisir;
c'est tout le contraire: c'est une nation en pleine possession de ses
droits, qui dit, avec autant de dignit que d'indpendance, au noble
prince auquel il s'agit de dfrer la couronne:  ces conditions,
crites dans la loi, voulez-vous rgner sur nous?

[Note 26: Dj M. Thiers disait dans les placards qu'il avait rpandus
pendant la nuit du 29 au 30: C'est du peuple franais qu'il tiendra
sa couronne. La proclamation du 31, rdige cependant par M. Guizot,
portait: Il respectera nos droits, car il tiendra de nous les
siens.]

[Note 27: Ce mot a t attribu  M. Guizot, qui s'est dfendu de
l'avoir jamais prononc. Cf. son discours du 3 janvier 1834.]

[Note 28: Ces formules avaient t, pour la plupart, imagines par le
duc de Broglie.]

Dans la Charte elle-mme, la commission supprimait le prambule o il
tait question de Charte octroye; elle supprimait galement la
partie de l'article 14 qui donnait au Roi le droit de faire les
ordonnances ncessaires pour la sret de l'tat, et sur laquelle
Charles X avait fond les ordonnances de Juillet; elle substituait,
pour la religion catholique, la qualification de religion professe
par la majorit des Franais  celle de religion de l'tat.
D'autres articles interdisaient le rtablissement de la censure,
donnaient le droit d'initiative aux deux Chambres, accordaient  la
Chambre des dputs le pouvoir de nommer son prsident, consacraient
la publicit de la Chambre des pairs et supprimaient certaines
restrictions au droit d'amendement. L'ge ncessaire pour tre dput
tait abaiss de quarante  trente ans. La fixation du cens
d'ligibilit et du cens d'lectorat, qui taient de mille et de trois
cents francs dans la Charte de 1814, tait renvoye  des lois
spciales, avec l'intention vidente qu'ils fussent abaisss. Des lois
librales taient promises sur le jury, la garde nationale,
l'organisation dpartementale et municipale, la libert de
l'enseignement, l'tat des officiers, etc. Quant  l'article par
lequel la Charte et tous les droits qu'elle consacrait demeuraient
confis au patriotisme et au courage des gardes nationales, les
journes de fvrier 1848 devaient y ajouter un commentaire qui suffit
 en montrer la valeur et l'utilit.

Tous ces points avaient t rgls sans grande difficult. Il n'en fut
pas de mme de la question de la pairie, qui alors passionnait
singulirement l'opinion. Les agitateurs de l'Htel de ville
trouvaient dj fort dplaisant d'avoir t rduits  accepter
l'hrdit au sommet du pouvoir excutif; du moins n'en voulaient-ils
plus dans le pouvoir lgislatif. Nulle destruction ne leur tenait plus
 coeur; en supprimant toute pairie hrditaire, ils espraient priver
l'autorit monarchique de l'unique contre-poids qu'elle pt opposer 
la dmocratie, l'esprit de tradition de sa dernire garantie contre la
mobilit lective. Rien ne leur paraissait d'ailleurs plus naturel que
de recourir  l'meute pour faire prvaloir ces exigences, et la
question fut dbattue, moins dans la commission parlementaire que dans
la rue. Ds le 4 aot, un premier coup avait t prpar avec
l'assentiment de La Fayette: on devait, le lendemain, se porter sur le
palais du Luxembourg, jeter les pairs par les fentres et saccager le
palais; faon sommaire et dcisive de rsoudre le problme de la
pairie. Ce ne fut pas sans peine que, pendant la nuit, on dtermina La
Fayette  donner contre-ordre. N'tait-ce que partie remise? Dans la
soire du 6, au moment o la commission allait dposer son rapport, la
Chambre des dputs vit ses dlibrations interrompues par la clameur
confuse et menaante de l'meute qui battait ses murs et assigeait
ses portes: la bande tait compose en grande partie de la jeunesse
des coles, et dirige par un personnage qui devait acqurir une
certaine notorit, M. Flocon. L'moi fut grand dans l'assemble. La
Fayette, pour qui la manifestation n'tait pas une surprise, sortit de
la salle afin de haranguer ses amis, ses chers amis, les suppliant
de renoncer, par affection pour lui,  pousser plus loin leur
entreprise, mais se portant fort que leur voeu pour l'abolition de
l'hrdit de la pairie serait pris en considration. Les agitateurs
se retirrent, dclarant qu'ils reviendraient plus nombreux le
lendemain, si cette promesse n'tait pas tenue.

Quelle tait l'attitude du pouvoir en face de ces menaces? Il avait
fait une premire concession aux ennemis de la Chambre haute, en
proposant d'annuler toutes les nominations de pairs faites par Charles
X; c'tait d'un seul coup mutiler gravement cette assemble[29]. Quant
 l'hrdit, le gouvernement avait d'abord essay de la dfendre.
Mais cette rsistance ne dura pas longtemps. Sa fermet n'tait pas
alors  l'preuve des pressions populaires. Et pourtant,  y regarder
de prs, il se ft aperu que cette agitation tait peut-tre plus
bruyante que vraiment redoutable. La question intressait peu le
peuple qui commenait  rentrer dans ses ateliers. Les hommes de
l'Htel de ville n'avaient gure  leur disposition que la jeunesse
des coles: tait-ce assez pour jeter la Chambre  la Seine, comme
ils aimaient alors  dire? Dans la journe du 6 aot, un jeune
rpublicain, M. Boinvilliers, tait venu au Palais-Bourbon, demandant
 parler aussitt  M. Guizot qu'il avait connu avant la rvolution
dans la socit _Aide-toi, le ciel t'aidera_. Nous ne voulons pas
absolument de l'hrdit, signifia-t-il imprieusement au commissaire
provisoire, et si la Chambre veut la maintenir, on se battra
demain.--C'est un enrag, dit, aprs ce colloque, M. Guizot  M.
Duvergier de Hauranne. Celui-ci rejoignit alors M. Boinvilliers pour
tcher de le raisonner et de lui faire comprendre que recommencer la
bataille des rues et la diriger contre la Chambre, serait perdre la
rvolution en province. Je suis de votre avis, rpondit M.
Boinvilliers en serrant la main de M. Duvergier de Hauranne, et nous
en sommes tous. Non, nous ne nous battrons pas pour l'hrdit de la
pairie. Mais il faut essayer de leur faire peur. Et il ajoutait un
peu navement cette recommandation dont son interlocuteur ne se crut
sans doute pas oblig de tenir compte: Au moins, ne me trahissez
point et ne dites pas cela  M. Guizot[30]. Le lendemain, M. de
Rmusat et M. Duvergier de Hauranne, toujours inquiets des bruits
d'meute, venaient de bonne heure  l'Htel de ville afin de savoir 
quoi s'en tenir. Usant de ses privilges d'aide de camp, M. de Rmusat
entra tout droit dans le cabinet de La Fayette; il le trouva en
confrence avec MM. Bastide, Joubert et autres rpublicains. Je les
ai un peu gns, racontait en sortant de l M. de Rmusat  M.
Duvergier de Hauranne, et l'on ne s'est pas expliqu catgoriquement;
mais il m'est dmontr que le gouvernement et la Chambre peuvent faire
tout ce qu'ils veulent, et que rien de srieux ne sera tent. Dj
Boinvilliers et d'autres courent pour empcher le rendez-vous en armes
donn aux jeunes gens des coles. Ils sentent qu'ils n'ont pas le
peuple pour eux et qu'ils succomberaient[31]. Les agitateurs se
bornaient donc  essayer de faire peur au gouvernement. Ce n'tait
alors que trop facile. Dans ces jours de trouble, le pouvoir tait peu
en tat d'apprcier avec sang-froid et mesure la valeur des menaces
qui lui taient faites. D'ailleurs, s'il s'exagrait la force de ses
adversaires, il ne s'exagrait malheureusement pas sa propre
faiblesse. En quittant l'Htel de ville, M. de Rmusat et M. Duvergier
de Hauranne s'empressrent de faire parvenir  M. Guizot, alors en
conseil chez le lieutenant gnral, les constatations qu'ils venaient
de faire. Leur lettre arriva prcisment au moment o l'on dbattait
s'il fallait ou non risquer la bataille pour cette hrdit que
presque tout le conseil et dsir maintenir. M. Guizot lut la lettre.
Port  la rsistance ainsi que le duc de Broglie, il posa cette
question: Si une meute avait lieu  ce propos, le lieutenant gnral
serait-il rsolu  la dissiper par les armes?--Non, rpondit le
prince. Cette rponse tranchait la question. Ce n'tait pas seulement,
de la part du futur roi, dfaut de confiance dans les forces dont il
pouvait alors disposer; au fond, il ne tenait pas beaucoup 
l'hrdit de la pairie; en causant avec lui, M. Pasquier avait pu
s'apercevoir, non sans dplaisir, qu'une sorte de Snat nomm par la
couronne lui paraissait un instrument plus commode qu'une Chambre des
pairs indpendante et _sui juris_.

[Note 29: Tant de ce chef que pour refus de serment, sur les 364
membres qui composaient la Chambre des pairs avant la rvolution, 175
furent carts.]

[Note 30: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._--Aussi, M.
Duvergier de Hauranne ajoute-t-il: Pour moi, d'aprs ce que j'ai vu
pendant cette semaine, et j'ai beaucoup vu, je suis intimement
convaincu que si le gouvernement et les Chambres se fussent hts, ils
pouvaient, sans rsistance, proclamer Louis-Philippe et maintenir, 
trs-peu de chose prs, la Charte de 1814, l'hrdit de la pairie
comprise. Le tmoignage est d'autant plus significatif que,
personnellement, M. Duvergier de Hauranne tenait peu  cette hrdit.
Parmi ceux qui eussent voulu alors tout risquer pour sauver la pairie,
M. Duvergier de Hauranne nomme M. Thiers.]

[Note 31: _Ibid._]

Pour dissimuler sa capitulation, le gouvernement crut tre habile en
recourant  l'expdient d'un ajournement: on rsolut de proposer que
l'article relatif  la nomination des pairs serait soumis  un nouvel
examen dans la session de 1831. C'tait en ralit tout abandonner; il
tait bien vident qu' l'chance fixe, l'hrdit de la pairie
succomberait. Partisans et adversaires le comprenaient ainsi. Avec
quelle joie Carrel constatait que le systme anglais tait ds lors
dtruit, et que l'un des trois pouvoirs, le pouvoir conservateur,
tait mis comme aux arrts par une rvolution qui le tenait pour
suspect! Puis il s'criait, triomphant: N'est-il pas vident qu'une
pairie mise en question n'est pas une pairie[32]? Le duc de Broglie,
profondment triste et humili, ne se dissimulait pas que c'en
tait fait de la Chambre des pairs, que celle-ci ne serait plus
qu'un _instrumentum regni_, associ au gouvernement, sans entrer en
partage du pouvoir; en tat de lui rendre de bons services, mais hors
d'tat de lui rsister ni de le dfendre; il en concluait que le
gouvernement parlementaire tait fauss sans retour dans l'un de ses
trois ressorts. La monarchie recevait une atteinte dont le mme homme
d'tat indiquait la porte, avec sa sagacit profonde: Dans un pays
comme le ntre, disait-il, dans un pays d'galit lgale et presque
sociale, abolir, cote que cote, le peu qui restait d'hrdit,
c'tait dmontiser d'avance toutes les distinctions concevables et
laisser la royaut, seule de son espce, livre, dans la nudit de son
isolement, au flot montant de la dmocratie[33].

[Note 32: La Fayette disait galement  cette poque: L'hrdit a
reu une atteinte dont elle ne pourra pas se relever.]

[Note 33: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Le rapport, avons-nous dit, avait t dpos dans la soire du 6. Ds
le lendemain, la discussion s'engagea. Elle fut singulirement htive
et courte. La Chambre sentait que tout dbat prolong risquerait de
faire ressortir davantage les faiblesses de la situation, et surtout
donnerait  l'meute le temps d'intervenir. Aussi, inquite, nerveuse,
pressait-elle les orateurs, enlevait-elle les votes, plus impatiente
encore d'arriver promptement  un rsultat que soucieuse de le
raisonner et de le justifier. Au dbut, il lui fallut entendre les
rares dputs royalistes qui n'avaient pas renonc  siger; ceux-ci,
trop troubls et accabls par leur rcente dfaite pour essayer une
rsistance srieuse, se bornrent  dgager leur honneur et leur
conscience par des protestations attristes, plus pres parfois contre
M. de Polignac et ses collgues que contre les hommes de 1830[34], ou
mme subissant, en fait, la ncessit des vnements dont ils se
refusaient  reconnatre, en droit, la lgitimit[35]. Quant aux
articles, la Chambre adopta, presque sans modification et sans dbat,
tout ce que proposait la commission. Un point seulement souleva une
vive contestation. M. Mauguin et M. de Brigode avaient demand qu'on
soumt la magistrature  une institution nouvelle:  les entendre, la
suspension de l'inamovibilit tait une consquence logique du
changement de gouvernement; leur amendement, fortement et brillamment
combattu par M. Dupin et M. Villemain, fut repouss  une grande
majorit. Dans l'tat d'excitation, de trouble et de dfaillance o
taient alors les esprits, cette dcision fait honneur aux hommes de
1830. Au vote sur l'ensemble, on compta deux cent cinquante votants:
deux cent dix-neuf pour, et trente-trois contre. La Chambre porta
aussitt sa rsolution au lieutenant gnral et en adressa une copie 
la Chambre des pairs.

[Note 34: M. Hyde de Neuville appelait les derniers ministres de
Charles X de faux amis, des insenss, des tres bien perfides, bien
coupables. M. de Martignac les traitait de conseillers perfides,
contre lesquels il partageait la juste indignation de la Chambre: il
parlait des infmes ordonnances et de la rsistance hroque de
Paris. M. de Lzardires disait: Les indignes conseillers de la
couronne ont, le 25 juillet, lgitim peut-tre les vnements qui ont
suivi cette journe.]

[Note 35: M. Hyde de Neuville disait: Je n'ai pas reu du ciel le
pouvoir d'arrter la foudre; je ne puis rien contre un torrent qui
dborde; je n'opposerai donc  ces actes, que je ne puis seconder ni
approuver, que mon silence et ma douleur. M. de Martignac: Je ne me
dissimule pas tout ce qu'il y a d'imprieux au del de toute ide, de
toute expression, dans la situation o nous sommes.]

Dans cette dernire assemble, la discussion, engage le soir mme (7
aot), fut plus sommaire encore: l'vnement fut le discours de
Chateaubriand en faveur du duc de Bordeaux, sorte de pamphlet
oratoire, o l'orateur maltraitait plus encore la vieille monarchie 
laquelle il demeurait fidle, que la nouvelle  laquelle il refusait
son adhsion. La Chambre des pairs accepta en bloc la rsolution des
dputs, avec cette seule rserve qu'elle dclarait ne pouvoir
dlibrer sur la disposition annulant les nominations de pairs faites
par Charles X, et s'en rapportait entirement, sur ce sujet,  la
haute prudence du lieutenant gnral. Au vote, il y eut
quatre-vingt-neuf voix pour, dix contre, et quatorze bulletins blancs.
Une dputation fut charge de remettre cette rsolution au lieutenant
gnral[36].

[Note 36: Pendant que les Chambres travaillaient ainsi  tablir la
monarchie nouvelle et que le roi dchu se dirigeait lentement vers
Cherbourg, un incident singulier s'tait produit, incident demeur
longtemps secret. Un soir, peu aprs la nomination du duc d'Orlans en
qualit de lieutenant gnral, l'ambassadeur anglais, lord Stuart,
vint trouver son attach militaire qui tait le colonel Caradoc,
depuis lord Howden. Il lui raconta qu'il venait d'appeler l'attention
du duc d'Orlans sur l'utilit qu'il y aurait  faire reconnatre les
droits du duc de Bordeaux, et que son ouverture avait t bien
accueillie. Lord Stuart proposait au colonel Caradoc de partir tout de
suite, de rejoindre Charles X sur le chemin de Cherbourg, de lui
demander le duc de Bordeaux et de ramener celui-ci  Paris, o ses
droits seraient proclams. La dmarche devait tre faite au nom du
lieutenant gnral et de l'ambassadeur d'Angleterre, mais sans qu'il y
et rien d'crit et en se cachant des trois commissaires qui
surveillaient, au nom du gouvernement nouveau, la retraite du vieux
roi. Le soir mme, avant de se mettre en route, le colonel Caradoc vit
au Palais-Royal le duc d'Orlans, qui lui confirma ce qu'avait dit
lord Stuart et exprima le dsir que cette mission russt. Le colonel
partit pendant la nuit, parvint, non sans difficult,  franchir la
barrire, et, aprs mille pripties, rejoignit, au milieu de la nuit
suivante, le cortge royal dans un village au del de Laigle. Charles
X, qui tait couch, lui donna cependant audience et couta sa
communication. Bien que peu dispos  accepter une telle proposition,
il ne voulut pas rpondre sans prendre l'avis de la mre du jeune
prince. La duchesse de Berry, immdiatement appele, n'eut pas plutt
entendu l'offre qui tait faite, qu'elle clata en paroles violentes
contre la famille d'Orlans et dclara qu'elle ne lui confierait
jamais son fils. Le colonel Caradoc rapporta cette rponse au
lieutenant gnral, qui lui dit alors en anglais: Maintenant, j'ai
fait mon devoir, que la volont de Dieu s'accomplisse!--Il est
question de cet incident dans une lettre de Donoso Corts qui le
tenait de la bouche mme de lord Howden. (_Deux diplomates: le comte
Raczynski et Donoso Corts_, par le comte Adhmar d'Antioche, p. 251 
253.) Lord Howden a laiss, d'ailleurs, de cet pisode un rcit
dtaill, dramatique, crit de sa main et jusqu' prsent indit. Le
fait ne parat donc pas contestable. Quelle en est l'explication? Il
semble peu en harmonie avec ce qu'au mme moment le duc d'Orlans
faisait ou laissait faire  Paris. Faut-il croire qu'il s'attendait 
la rponse qui lui fut rapporte? On n'a pas besoin de faire cette
supposition. N'a-t-on pas pu dj entrevoir que, dans cette crise  la
fois si redoutable et si rapide, l'esprit et la conscience du prince
taient partags par des sentiments trs-complexes et presque
contradictoires?]

La journe du 8 aot, qui tait un dimanche, fut employe par le
gouvernement  rsoudre diverses questions complmentaires. Il fut
dcid que le Roi s'appellerait roi des Franais, et non plus roi
de France. On rpudia ces formules antiques: par la grce de Dieu,
l'an de grce, de notre pleine puissance, etc., etc. Il avait paru
d'abord naturel que le duc d'Orlans prt le nom de Philippe VII; mais
cette faon de se rattacher  la longue ligne de nos rois offensait
les susceptibilits bourgeoises de M. Dupin et l'infatuation
dmocratique de La Fayette; ce dernier s'opposa  cette dnomination,
indigne d'une monarchie rpublicaine qui ne devait avoir rien de
commun avec les prtentions et les oripeaux des anciens rois de
France[37]. Alors fut imagin le nom de Louis-Philippe, et le prince
crivit lui-mme  La Fayette, en lui annonant cette dcision: _You
have gained your point._ Ainsi, jusque dans les dtails les plus
inoffensifs, on semblait s'appliquer  marquer une solution de
continuit avec le gouvernement prcdent. Singuliers monarchistes qui
oubliaient qu'une monarchie trouve force et honneur  remonter dans
les sicles couls, et qu'une royaut sans pass est bien prs d'tre
une royaut sans racine! D'ailleurs, plus on insistait sur le
caractre lectif du nouveau gouvernement, plus on provoquait les
adversaires  discuter les conditions de l'lection et l'autorit des
lecteurs. Les objections sur ce point paraissaient mme si faciles,
que quelques personnes s'taient demand s'il ne conviendrait pas de
provoquer une ratification plbiscitaire dont le succs et alors t
certain. Cet expdient fut cart par une sorte de probit fire,
comme n'tant, suivant la parole du duc de Broglie, que mchante
farce, ridicule simagre, jonglerie mprisable[38].

[Note 37: SARRANS, _La Fayette et la Rvolution_, t. Ier, p. 298.]

[Note 38: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Tout tait prt pour la proclamation de la royaut nouvelle. Elle eut
lieu au Palais-Bourbon, le 9 aot, devant les deux Chambres runies.
Le duc d'Orlans s'y rendit, accompagn de la duchesse, de ses fils et
de ses filles, de Madame Adlade, et d'un brillant tat-major. Le duc
de Bourbon, dernier survivant de la branche de Cond, s'tait excus
sur l'tat de sa sant, mais avait fait adhsion sans rserve  la
monarchie nouvelle[39]. Le lieutenant gnral ne prit place sur le
trne qu'aprs avoir entendu lecture des dclarations de la Chambre
des dputs et de la Chambre des pairs, y avoir adhr et avoir prt
serment  la Charte modifie. Tout le crmonial semblait combin pour
marquer le caractre contractuel de la monarchie nouvelle[40]. Il
n'tait pas jusqu' la forme peu respectueuse des tmoignages de
dvouement et d'enthousiasme, aux poignes de main que le prince dut,
en quittant la sance, subir de la part des dputs et mme des gardes
nationaux, qui ne fissent sentir l'atteinte porte  la dignit
royale.

[Note 39: C'est ce mme prince que, peu de temps aprs, le 27 aot, on
trouva pendu  l'espagnolette de sa fentre. Mort tragique, dont les
haines politiques cherchrent  exploiter le mystre. L'instruction
judiciaire conclut  un suicide que l'esprit troubl et les moeurs
dissolues du vieux duc ne rendaient pas invraisemblable. Une partie du
public s'obstina  voir l un assassinat qu'on imputait  la baronne
de Feuchres, matresse du prince et sa lgataire pour une somme
considrable. Des ennemis sans scrupules essayrent mme, par des
insinuations calomnieuses, de faire remonter la complicit de ce crime
jusqu' Louis-Philippe qui,  les entendre, aurait craint de voir le
duc de Bourbon modifier, aprs la rvolution, le testament fait
auparavant en faveur du duc d'Aumale. Il nous semble, en tout cas, que
la gloire de la maison de Cond n'a pas eu  souffrir de l'hritier
que s'tait choisi son triste et dernier reprsentant.]

[Note 40: Ce fut un beau spectacle, crivait un ami de La Fayette, M.
Sarrans, que cette intronisation d'un roi sorti des mains du peuple,
entrant dans le sanctuaire des lois, au bruit des choeurs populaires
de 1792, maris aux inspirations patriotiques de 1830; attendant, sur
un modeste tabouret, que les mandataires de la nation lui eussent
permis de s'asseoir dans le fauteuil du trne. Qui l'oubliera jamais?
Le peuple tait encore l dans toute la dignit de sa puissance, et
jamais les rapports de la crature au crateur n'avaient t plus
religieusement observs: des cris de: Vive le duc d'Orlans! et non
pas de: Vive le Roi! retentissant sur les bancs et dans les tribunes;
le prsident de la Chambre (c'tait M. Casimir Prier) lisant la
nouvelle charte au duc d'Orlans; le prince dclarant qu'il
l'acceptait; l'intgre Dupont de l'Eure la lui prsentant  signer et
recevant son serment; un roi debout parlant au peuple assis, et le roi
autoris enfin  se placer sur le trne o, pour la premire fois, il
est salu du titre de monarque.]

N'et-il pas suffi pour s'en rendre compte de considrer la
physionomie du palais o Louis-Philippe rentrait aux acclamations
populaires? Aux postes, des volontaires dguenills, les bras nus;
leurs camarades assis ou vautrs dans les salles et sur les escaliers,
y recevant leurs amis, buvant et jouant, ressemblant moins  une garde
qu'aux gens contre lesquels on se fait garder[41]. Plutt surveillants
que dfenseurs, nul ne savait qui les avait placs l, ni surtout
comment on les ferait sortir[42].  l'intrieur du palais, aucune
police, aucune livre; entrait qui voulait; la salle du conseil tait
ouverte  tous les conseillers; la table royale en quelque sorte
accessible  tous les convives. Le prince, avec sa noble et brillante
famille, passait au milieu de cet trange chaos, le sourire aux
lvres, la main tendue, et ne paraissait avoir, en place des honneurs
ordinairement rendus aux souverains, que l'obligation d'obir aux
caprices de la foule et d'en subir les familiarits, toujours
insolentes, alors mme qu'elles n'taient pas hostiles.

[Note 41: M. Quinet exprimait son admiration pour le spectacle
qu'offrait le palais du Roi, corch par la mitraille et gard par
des chapeaux ronds. (Lettre d'aot 1830.) Carrel crira, quelques
mois plus tard: Jamais monarque ne s'entourera d'une garde plus
martiale et plus imposante que cette bande dguenille qui fournissait
les factionnaires du Palais-Royal, dans les premiers jours d'aot, et
que tant de poignes de main historiques accablrent. (_National_, 18
juin 1831.)]

[Note 42: L'vacuation ne devait pas, en effet, tre une petite
affaire. Il fallut trouver des missions, des emplois, des paulettes 
distribuer entre ces protecteurs obstins.]

Un tel spectacle et pu tre matire  bien des rflexions; il
permettait notamment de mesurer tout ce qui restait encore  faire avant
de considrer la monarchie comme fonde; mais, sauf le duc de Broglie et
quelques autres, bien peu alors s'arrtent  de telles penses. La foule
chante et danse dans la rue; les maisons se pavoisent et s'illuminent.
On est dans cet tat d'illusion et d'effusion qui se produit  certaine
phase des crises rvolutionnaires; sorte de fte trange qui suit
ncessairement les jours d'angoisse et de combat, quand les uns se
rjouissent d'avoir triomph, les autres de n'avoir plus peur, et que,
dans le soulagement de se sentir chapps aux prils de la veille, tous
se refusent  regarder le pril du lendemain. Par l'effet d'une sorte de
mirage, les divisions les plus profondes, et tout  l'heure si visibles,
semblent avoir disparu. C'est  croire que l'Htel de ville, hier encore
menaant jusqu' l'meute, s'est rconcili, dans le succs commun, avec
le Palais-Royal. N'a-t-on pas vu, le soir mme o la nouvelle Charte a
t apporte au lieutenant gnral, celui-ci se montrer sur le balcon,
donnant le bras d'un ct  M. Laffitte, de l'autre  La Fayette, et
n'a-t-on pas entendu le commandant de la garde nationale s'crier, aux
acclamations de la foule, en lui montrant le futur roi: C'est la
meilleure des rpubliques[43]!

[Note 43: Quatre ans plus tard, La Fayette a voulu contester ce
propos; mais les tmoignages contemporains ne permettent gure de
tenir compte de ce dmenti.]




CHAPITRE II

LE PREMIER MINISTRE ET LA QUESTION EXTRIEURE

(11 aot--2 novembre 1830).

     I. Le ministre du 11 aot. Le pril extrieur, suite de la
     rvolution. La Sainte-Alliance, dissoute  la fin de la
     Restauration, se reforme  la nouvelle des vnements de
     Juillet. Attitude belliqueuse des rvolutionnaires franais.
     Leurs illusions. La guerre et t un dsastre. Sagesse et
     dcision pacifiques de Louis-Philippe.--II. La monarchie
     nouvelle cherche  se faire reconnatre. Faon dont elle se
     prsente  l'Europe. L'Angleterre consent  la
     reconnaissance. Disposition du Czar Nicolas, de M. de
     Metternich et du roi Frdric Guillaume III. L'Autriche et
     la Prusse se dcident  la reconnaissance. Dans quelles
     conditions le Czar et les autres puissances suivent
     l'exemple donn.--III. Rvolution belge. Intrts contraires
     de la France et des puissances continentales. Pril de
     guerre. Comment l'viter, sans sacrifier l'intrt franais?
     Le principe de non-intervention, l'entente avec l'Angleterre
     et la solution remise  la confrence de Londres. La France,
     renonant  toute annexion, se borne  poursuivre
     l'indpendance et la neutralit de la Belgique. Premiers
     succs de cette politique. Si l'on ne peut faire davantage,
     la faute en est  la rvolution.


I

L'oeuvre constitutionnelle est termine. Si la monarchie y a perdu
quelque chose de son autorit et de son prestige, du moins elle occupe
la place, et le pays a chapp  l'anarchie rpublicaine. Mais tout
n'est pas fini. Une nouvelle tche incombe maintenant aux vainqueurs
de Juillet: il leur faut gouverner. Le 11 aot, le _Moniteur_ fait
connatre la composition du ministre. Il comprend  peu prs les
mmes personnages qui, sous le nom de commissaires provisoires ou de
conseillers intimes, viennent, pendant quelques jours, de diriger les
affaires avec le lieutenant gnral; sitt aprs la rvolution, le
nouveau roi n'a pas os faire un choix entre ceux qui avaient
concouru  lui donner sa couronne, carter les uns pour se confier
exclusivement aux autres. M. Dupont, de l'Eure, reoit le ministre de
la Justice; le comte Mol, les Affaires trangres; M. Guizot,
l'Intrieur; le duc de Broglie, l'Instruction publique, les Cultes et
la prsidence du Conseil d'tat; le baron Louis, les Finances; le
gnral Grard, la Guerre; le gnral Sbastiani, la Marine; MM.
Laffitte, Casimir Prier, Dupin et Bignon sont ministres sans
portefeuille.

Il suffit de lire ces noms pour se convaincre que le ministre n'a
rien de l'homognit qui tait regarde jusqu'alors comme la
condition premire de tout cabinet. Jamais on n'a vu runies des
opinions plus opposes, des natures plus disparates et plus
inconciliables. Impossible, par suite, d'avoir un prsident du
conseil; le Roi s'en rserve  dessein les fonctions. Quant aux quatre
ministres sans portefeuille, leur situation est si peu dfinie, que
deux d'entre eux, M. Prier d'abord, M. Laffitte ensuite, cumulent,
avec leur titre de ministres, les fonctions de prsident de la
Chambre. Enfin, dans le jeu de la responsabilit ministrielle, quelle
peut-tre la place de cette conntablie civile et militaire dont
continue  tre investi La Fayette, en sa qualit de commandant
gnral des gardes nationales: autorit suprieure  celle des
ministres, rivale de la couronne, confre par le peuple et
seulement confirme par le gouvernement? Les plus clairs des hommes
de 1830 ne se font pas illusion sur tant d'incorrections; mais ils les
croient imposes par les circonstances. Cette combinaison trange
n'est  leurs yeux qu'un expdient appropri au dsordre du moment.
Pendant que Louis-Philippe s'occupait de former le ministre, le duc
de Broglie lui disait: Le Roi a trop d'exprience des hommes et des
affaires pour se flatter d'installer, au lendemain d'une rvolution,
un ministre srieux, solide et durable. La rvolution va survivre 
la victoire; l'tat rvolutionnaire durera plus que sa cause et son
prtexte, j'entends par l cet tat o tous les esprits sont aux
champs, o tout le monde croit toutes choses possibles et tout de
suite, o chacun a sa lubie, sa marotte, sa fantaisie  se passer et
son inimiti  satisfaire. Tout ministre, quel qu'il soit, s'use vite
dans cette mle et se compromet bientt  l'ingrat mtier de dire
non. M. de Broglie concluait en conseillant au Roi de ne pas se
presser de jouer en rgle au gouvernement parlementaire[44].
Peut-tre avait-il raison; mais n'est-il pas piquant que le premier
effet d'une rvolution faite pour maintenir le gouvernement
parlementaire, soit, comme toujours, de le fausser et d'en suspendre
momentanment l'application?

[Note 44: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Avant toute autre, une question s'imposait alors, redoutable et
pressante, sur laquelle on n'avait pas, pour ainsi dire, le temps
d'hsiter ni de se tromper, o des erreurs, si courtes fussent-elles,
o de simples retards eussent pu devenir mortels pour la France
elle-mme: c'tait la question trangre. Impossible de renvoyer au
lendemain la dcision  prendre, de laisser les vnements dgager la
solution, d'attendre que la raction naqut de l'excs du mal. Ds le
premier jour, le nouveau gouvernement tait oblig de prendre parti et
d'agir.

Pour qui rflchissait, le pril extrieur tait la suite prvue de la
rvolution. Au plus vif de la lutte contre le ministre Polignac, le
_Journal des Dbats_, qui appartenait  l'opposition, avait adress 
ses allis de gauche ce grave avertissement: Une rvolution
replacerait la France dans la situation o elle s'tait trouve
pendant les Cent-Jours. Quand, le 30 juillet 1830, M. Thiers s'tait
rendu  Neuilly, pour obtenir le concours du duc d'Orlans, quelle
avait t la principale, l'unique objection de madame Adlade, dont
l'affection fraternelle tait cependant si hardiment ambitieuse? Elle
avait exprim la crainte que ce changement ne mt de nouveau la France
en face d'une coalition europenne; il n'avait pas fallu moins que
toutes les ressources de M. Thiers, aides encore par les secrtes
complaisances de la princesse, pour dterminer celle-ci  passer
outre.

Nul n'ignore comment la coalition des divers tats de l'Europe contre
la France rvolutionnaire et conqurante, plusieurs fois bauche
depuis 1792, avait t dfinitivement scelle, en 1814, par le trait
de Chaumont. Le gouvernement de la Restauration tait dj parvenu 
dissoudre cette coalition au congrs de Vienne, quand la criminelle
folie des Cent-Jours la reforma, plus troite et plus irrite que
jamais. Et cependant, mme aprs Waterloo, dans ces traits de 1815,
alors si dtests, regretts aujourd'hui,  ct des sacrifices rendus
ncessaires par l'tendue de notre dfaite et aussi par l'abus de nos
victoires, que de pertes vites, grce au crdit de la royaut
lgitime! Les plus avides et les plus haineux de nos vainqueurs, les
Prussiens, se voyaient,  leur grande colre, dus dans leurs rves
de spoliation. La constitution nouvelle de l'Europe centrale nous
apportait des garanties inattendues, et,  considrer notamment
l'organisation de la Confdration germanique, on pouvait croire que
la victoire avait surtout t remporte contre cette Allemagne
unitaire, dont les ambitions redoutables, veilles en 1813, un moment
sur le point d'tre ralises, se trouvaient ainsi ajournes  un
demi-sicle[45]. Le gouvernement de Louis XVIII sut tirer parti de
cette situation, avec une dignit patriotique et une heureuse habilet
qui ne sauraient tre trop loues. Bientt le duc de Richelieu
obtenait, de l'estime et de la confiance de l'Europe, la libration
anticipe du territoire. Quelques annes plus tard, la guerre
d'Espagne montrait  ceux qui en doutaient au dehors et mme au dedans
que la France avait retrouv une arme. Ds lors, au lieu d'tre des
vaincus et des suspects, en face d'adversaires unis par le
ressentiment et l'inquitude, nous avions repris notre place au milieu
des puissances de nouveau divises.  partir de 1826, a crit plus
tard M. de Metternich, la Sainte-Alliance ne fut plus,  vrai dire,
qu'un vain mot[46]. Libres de choisir nos alliances entre des
propositions diverses, nous n'tions  la merci de personne. Les
autres monarchies avaient pris plus ou moins philosophiquement leur
parti de voir la maison de France suivre au dehors sa politique
traditionnelle, politique qui tendait sans doute  dvelopper notre
influence, et mme  reculer nos frontires, mais qui du moins ne
rvolutionnait pas tout l'ordre europen, et ne menaait pas les
principes mmes sur lesquels reposaient l'quilibre des puissances et
leur organisation intrieure. Il nous tait donc permis de songer sans
tmrit  un agrandissement territorial. La Russie, alors en froid
avec l'Autriche, nous y engageait[47]. Ce n'et pas t vers le Rhin:
de ce ct, nous nous serions heurts  l'intrt contraire de la
Prusse, qui devait tre associe  notre plan et sans laquelle rien
n'tait possible; mais le mme obstacle n'et pas empch l'annexion
de la Belgique catholique et librale, impatiente du joug hollandais,
et non encore prpare  se dclarer indpendante. Une occasion
s'tait prsente, en 1828 et 1829, lors de la guerre de la Russie
contre la Turquie: si nos crises intrieures ne nous avaient pas
permis d'en profiter, le fond des choses demeurait, et cette occasion
devait revenir tt ou tard. M. de Polignac en avait l'instinct; dans
ses rves de remaniement europen, pastiche peu srieux du grand
dessein de Henri IV, il avait une intuition plus ou moins confuse des
entreprises qu'un homme d'tat franais et pu alors tenter au dehors.
Situation incomparable que, depuis cette poque, notre pays n'a plus
connue, sauf peut-tre en 1856, aprs la guerre de Crime!

[Note 45: Aujourd'hui, les crivains srieux sont bien revenus des
vieilles dclamations contre les traits de 1815. Signalons sur ce
point l'tude si dcisive d'un de nos historiens diplomatiques les
plus comptents, M. Albert Sorel: _le Trait de Paris du 20 novembre
1815_.]

[Note 46: _Mmoires de Metternich_, t. V, p. 195.]

[Note 47: Ce fait est constat notamment dans la correspondance de
lord Palmerston, qui tait venu  Paris en 1829. (_Life of
Palmerston_, par BULWER.)]

Du jour au lendemain, avec la rvolution de 1830, tous ces avantages
disparaissent;  la place, renaissent, chez les puissances, les
ressentiments et les dfiances que la Restauration avait travaill et
russi  effacer[48]. Faut-il en tre surpris? Si les petites
insurrections de 1820, en Italie ou en Espagne, avaient suffi pour
ranimer la Sainte-Alliance, que ne doit-on pas attendre d'une
rvolution bien autrement profonde, menaante, et dont la force
contagieuse se rvle, ds le premier jour, sur tous les points de
l'Europe, par tant de tressaillements et de contre-coups[49]?
Gouvernements et peuples interprtent les vnements de Paris comme
une reprise du mouvement rvolutionnaire et conqurant, arrt en 1815
par la coalition. Aussitt on voit les puissances continentales se
concerter et se prparer. La Russie, qui depuis plusieurs annes
s'tait loigne de l'Autriche, se rapproche d'elle. Le 27 juillet, 
l'heure mme o la rvolution commenait  Paris, M. de Metternich,
qui n'en savait encore rien, s'tait rencontr  Carlsbad avec son ami
le comte de Nesselrode, ministre des affaires trangres de Russie; il
ne l'avait pas vu depuis 1823. Le chancelier d'Autriche avait saisi
cette occasion de rcriminer contre la conduite du gouvernement de
Saint-Ptersbourg, de se plaindre qu'il n'y et plus, mme en
apparence, le moindre point de contact, en ce qui concerne l'attitude
respective des deux cours. Rcriminations et plaintes n'avaient eu
aucun succs[50]. Peu de jours aprs, arrive la nouvelle des
vnements de Paris. M. de Metternich retourne aussitt, le 6 aot,
auprs du ministre russe, qu'il trouve tout chang et dispos  entrer
dans ses vues[51]. Il en profite pour fixer sur un morceau de papier
les bases de l'entente  rtablir entre les grandes puissances, et les
prcautions  prendre en commun contre la France. Cette bauche de
convention,  laquelle la Prusse adhra quelques jours aprs, devait
s'appeler, dans le monde diplomatique, le chiffon de Carlsbad[52].
Au premier moment, presque tous les hommes d'tat trangers, qu'ils
dsirent ou redoutent la guerre, la croient invitable. Telle est, en
Allemagne surtout, la proccupation universelle. Bunsen et son ami le
prince royal de Prusse changent leurs sombres prvisions; Niebuhr
ressent une telle motion que sa fin en est hte[53]. Aussi, deux ans
plus tard, le danger pass, M. Guizot confessera-t-il,  la tribune de
la Chambre, que la rvolution de Juillet avait paru d'abord confirmer
le fait redoutable de la Sainte-Alliance, resserrer tous les liens de
la coalition europenne contre la France, et le duc de Broglie, ayant
occasion, en 1835, de rappeler les vnements de 1830, crira  M.
Bresson: L'effroi avait coalis tous les cabinets;... la ligue
s'tait forme tacitement, involontairement, spontanment, ds le
premier jour, par le seul fait de l'identit des intrts et de la
communaut des apprhensions[54].

[Note 48: Le duc de Richelieu avait dit, en 1815,  son pays, dans un
langage plus patriotique que les dclamations belliqueuses de ceux qui
se disaient patriotes: Le plus grand de nos maux est d'tre encore,
malgr nos disgrces, un objet de dfiance et de crainte. Il
rappelait  la France qu'elle avait provoqu des vengeances, allum
des ressentiments que le temps, qu'une grande modration, qu'une
persvrante et invariable prudence, pouvaient seuls parvenir 
calmer. Ce sont ces craintes et ces ressentiments que la rvolution
de 1830 avait aussitt ranims.]

[Note 49: M. de Metternich crivait le 6 octobre 1830: L'influence
extraordinaire que la rvolution de Juillet a exerce sur les esprits,
bien au del des frontires de France, est dmontre par des faits
journaliers. Cette influence est, par plus d'une raison, bien
autrement dcisive que ne le fut celle de la rvolution de 1789. Plus
tard, il disait que cette rvolution avait produit sur l'Europe
l'effet de la rupture d'une digue. (_Mmoires de Metternich_, t. V,
p. 52 et 195.)]

[Note 50: M. de Metternich lui-mme dclarait avoir quitt le comte de
Nesselrode avec le sentiment de l'avoir plutt battu que convaincu.
Il ajoutait que les questions sur lesquelles il l'avait trouv encore
livr  de funestes prjugs taient celles relatives  la France.
(_Mmoires de Metternich_, t. V, p. 62.)]

[Note 51: M. de Metternich a dit lui-mme, en parlant de son
interlocuteur: Je le trouvai dans un tat de surprise difficile 
dpeindre... Tir par l'vnement mme d'un long sommeil de mfiance
et d'une quitude fortement empreinte de nuances librales, il ne m'a
pas paru difficile de lui faire adopter, sans beaucoup d'efforts,
plusieurs de mes jugements. Le plein se dverse facilement dans le
vide. (_Mmoires de Metternich_, t. V, p. 63.)]

[Note 52: Sur les rapports de M. de Metternich et de M. de Nesselrode
en juillet et aot 1830, voyez les _Mmoires de Metternich_, t. V, p.
7-17, et p. 62  63.]

[Note 53: Voy., pour connatre cet tat des esprits, les tudes de M.
Saint-Ren Taillandier sur l'Allemagne, notamment celles sur
_Frdric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_.]

[Note 54: Dpche confidentielle adresse, le 12 octobre 1835, par M.
le duc de Broglie, ministre des affaires trangres,  M. Bresson,
ambassadeur  Berlin. (_Documents indits._)]

En face de l'Europe dj si alarme et si menaante, quand,  la seule
nouvelle de la rvolution, la coalition se reforme, rassemble ses
armes et tire  demi son pe du fourreau, que font en France les
hommes du mouvement, ceux qui ont alors le verbe le plus haut et
prtendent avoir seuls qualit pour parler au nom du rgime nouveau?
Ils choisissent ce moment pour crier bien fort que le soulvement de
1830 est en effet dirig contre les traits de 1815 autant que contre
les ordonnances de Juillet, que le drapeau tricolore signifie avant
tout revanche de Waterloo, et qu'il y a connexit, en quelque sorte
synonymie, entre rvolution au dedans et guerre au dehors. Chaque
peuple leur apparat comme un esclave qu'il est de leur devoir d'aller
dlivrer. Dans l'entrevue que Godefroy Cavaignac et ses amis ont avec
le duc d'Orlans, le soir du 31 juillet, quel est le premier mot de
celui qui parle en leur nom, de M. Boinvilliers? En supposant que
vous deveniez roi, dit-il au prince, quelle est votre opinion sur les
traits de 1815? Ce n'est pas une rvolution librale, prenez-y garde,
que celle qui s'est faite dans la rue, c'est une rvolution nationale.
La vue du drapeau tricolore, voil ce qui a soulev le peuple, et il
serait certainement plus facile de pousser Paris vers le Rhin que sur
Saint-Cloud. Peu de jours aprs, M. Duvergier de Hauranne
rencontrait, dans l'antichambre de M. Guizot, un des rdacteurs du
_National_, M. Viardot. --Que venez-vous demander, lui dit-il, une
prfecture?--Non, je ne viens rien demander; je viens offrir.--Offrir,
quoi donc?--La couronne d'Espagne au duc de Nemours.--Et de quelle
part?--De la part de l'Espagne, reprsente par les rfugis
espagnols[55]. C'est encore M. Guizot qui,  la mme poque, recevait
d'un des agitateurs ce programme imprieusement formul: Qu'on marche
hardiment vers le Rhin; qu'on y porte la frontire et qu'on y continue
la guerre par le mouvement national; qu'on l'entretienne par ce qui
l'a provoqu. Ce sera parler  l'Europe, l'avertir, l'entraner. Ces
folies provocantes se dbitaient ouvertement dans la presse ou dans le
parlement, sans souci de l'effet dtestable qu'elles produisaient au
dehors. Un an plus tard, M. Thiers, rappelant ces imprudences,
crivait: Les puissances ne nous aimaient pas, car, en vrit, il
faut le dire, nous n'avons pas dbut avec elles de faon  nous faire
aimer; le langage de nos journaux et de notre tribune n'tait pas de
nature  nous les concilier[56].

[Note 55: _Notes indites de Duvergier de Hauranne._]

[Note 56: _La Monarchie de 1830_, p. 93 (1831).]

Sur ce point, comme sur tant d'autres, les hommes de gauche
subissaient les consquences des fautes qu'ils avaient commises dans
l'opposition, avant 1830. La question trangre avait tenu alors une
grande place dans leurs polmiques. Ils s'taient piqus de pousser 
l'extrme les susceptibilits et les exigences nationales, plus jaloux
encore de se dire patriotes que de se proclamer libraux. Nul
n'avait ressenti ou feint de ressentir plus douloureusement les
humiliations de 1814 et de 1815; nul n'avait eu plus prsente cette
amertume de la dfaite, que ravivaient sans cesse les souvenirs
soigneusement entretenus de la lgende impriale et rvolutionnaire;
nul n'avait davantage parl de revanche et soupir plus passionnment
aprs le jour o la France sortirait du spulcre de Waterloo, o
elle dchirerait le linceul du drapeau blanc, o elle romprait cette
paix honteuse que le gnral Lamarque avait appele une halte dans
la boue, et o elle retrouverait ses frontires[57]. Toute cette
motion, sincre ou calcule, s'tait tourne en haine implacable
contre le gouvernement que les patriotes prtendaient avoir t
rtabli et impos par l'tranger, et dont,  les entendre, la
complicit perfide ou lche nous avait seule condamns  subir la
honte des traits de 1815. Ds lors, le jour o ils renversaient ce
gouvernement et o ils s'emparaient du pouvoir, n'taient-ils pas
tenus  faire passer dans la ralit toutes ces dclamations
d'opposition,  prendre la revanche dont ils avaient tant parl, 
effacer l'humiliation proclame nagure si intolrable? Comment
comprendre et surtout avouer que le premier rsultat de la chute des
Bourbons tait de rendre au dehors l'humiliation plus relle et la
revanche impossible?

[Note 57: Lord Palmerston, de passage  Paris, crivait de cette
ville, le 9 dcembre 1829: C'est tonnant de voir combien chaque
Franais draisonne au sujet de ce qu'il appelle nos frontires;
chacun d'eux dclare qu'il couperait volontiers ses deux mains pour
obtenir la frontire du Rhin. (BULWER, _Life of Palmerston_, t. I, p.
324.)]

D'ailleurs, le coup de thtre de la rvolution de 1830 avait rveill
en France ce besoin d'vnements soudains, immenses, extraordinaires,
sorte de maladie morale dont l'origine remontait  la rpublique et 
l'empire. Le sens exact des difficults se perdait dans le trouble et
l'ivresse de ces journes. Plus d'un combattant de Juillet se
figurait volontiers que, sur les barricades, il avait vaincu l'Europe
en mme temps que les soldats de Charles X. Trois jours, disait-on,
avaient suffi pour donner une secousse dont tout le vieux monde
s'tait ressenti: encore un effort, et il s'croulerait. On voyait
dj la nation sortant par toutes ses frontires, envahissant les pays
voisins, au chant de la _Marseillaise_, et aussitt, comme par
enchantement, l'Europe-peuple tendant les mains  son librateur
pour devenir son camarade de combat[58]. Ne se flattait-on pas que
cette Europe-peuple pleurait le temps o elle avait t soumise 
notre administration rpublicaine ou impriale? Des rsistances
possibles, nul souci. Il tait de langage courant, chez tous les
dclamateurs de presse et de tribune, qu'on pouvait mettre en ligne
quinze cent mille gardes nationaux, que des armes improvises de
patriotes auraient facilement raison des hordes prtoriennes, que
l'nergie d'un gouvernement rvolutionnaire tait invincible, et que
notre pays,  lui seul, tait capable de tenir tte au monde, du
moment o il ne serait plus trahi, comme en 1814 et en 1815! trange
tat d'esprit, o se mlaient la lgende des volontaires de 92, les
ressentiments du grognard de 1815 et la gloriole du garde national de
1830[59].

[Note 58: M. Quinet crivait  sa mre, en aot 1830, au sujet des
populations de la Prusse rhnane: On est enivr de joie, et tout le
peuple des bords du Rhin n'attend qu'un signal pour se runir  la
France.]

[Note 59: M. Quinet crivait en 1831: Il est visible que le bruit de
guerre universelle, qui clate depuis un an, n'est que l'cho des
marches de la Convention et de l'Empire dans le gnie de notre
poque. (_L'Allemagne et la Rvolution._)]

La vrit tait qu'alors, par l'effet mme de la rvolution, la France
tait moins que jamais en tat de faire la guerre. Le trsor tait
vide, le crdit national gravement atteint; les impts, qui rentraient
mal, ne suffisaient pas aux dpenses courantes[60]. De l'arme peu
considrable entretenue par la Restauration, la meilleure part, en
hommes et matriel, tait absorbe par l'occupation de la More et
surtout par l'expdition d'Alger: le reste tait affaibli par le
changement en masse de presque tous les gnraux et mme des colonels,
diminu par les trs-nombreuses dmissions d'officiers, par le
licenciement de la garde royale et des rgiments suisses[61]. D'aprs
le gnral Bugeaud, on n'aurait pas pu mettre en ligne quarante mille
hommes[62]. Savez-vous combien nous avions de troupes en 1830?
disait, deux ans plus tard, Louis-Philippe, dans une conversation avec
MM. Odilon Barrot, Arago et Laffitte; nous avions alors
soixante-dix-huit mille hommes, en comptant l'arme d'Alger;
soixante-dix-huit mille hommes, pas davantage[63]. La rvolution
avait port  la consistance morale de cette arme si rduite, une
atteinte bien plus grave encore, en sollicitant sa dfection, en
punissant sa fidlit, en l'humiliant devant les triomphateurs des
barricades, en la traitant comme une vaincue et une suspecte, en
encourageant les infrieurs  dnoncer leurs chefs, en fomentant dans
les rgiments l'esprit d'indiscipline et de rvolte[64]. On avait vu
les soldats lire eux-mmes des officiers en remplacement des
dmissionnaires, et le ministre de la guerre avait t assez faible
pour ratifier ces choix. En un mot, au lendemain des journes de
Juillet, la France n'avait plus ni finances ni arme.

[Note 60: Sur plusieurs points, les droits de douane et les
contributions indirectes, notamment celles sur les boissons, cessaient
d'tre pays.]

[Note 61: La garde comptait vingt-cinq mille hommes; les rgiments
suisses, huit mille.]

[Note 62: Lettre du 23 mars 1831. (_Le Marchal Bugeaud_, par M.
D'IDEVILLE.)]

[Note 63: _Mmoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 606.--M. Casimir
Prier, se reportant  l'poque de 1830, disait, le 7 mars 1832:
Qu'aurait pu faire un parti de la guerre, dans la situation o la
France se trouvait militairement, par suite de la dissolution de la
garde royale, du renvoi des Suisses, des distractions de nos forces 
Alger et en Grce, enfin de la dsertion organise par l'esprit de
parti et de l'emploi extraordinaire des troupes dans l'Ouest et le
Midi?]

[Note 64: M. Dupin disait, quelques mois plus tard,  la tribune, en
s'adressant aux belliqueux de la gauche: Certains rgiments de ligne
taient en insurrection contre leurs officiers; certes, ce n'est pas
avec une arme sans discipline que l'on pouvait entrer en
campagne.--M. Thiers montrait le trouble s'introduisant dans
l'arme, grce  plusieurs exemples fcheux qui avaient averti les
sous-officiers qu'ils pouvaient devenir officiers en dnonant leurs
chefs. (_La Monarchie de 1830_, p. 126.)--Enfin, le 14 septembre
1830, Carrel, dans le _National_, indiquait, comme une des principales
causes d'inquitude, les actes d'insubordination qui ont rvl dans
l'arme un esprit et des prtentions jusqu'alors touffs.]

Quant  l'explosion rvolutionnaire sur laquelle les patriotes
paraissaient compter pour suppler  tout, elle se ft certainement
produite, mais notre pays et t le premier  en subir les
consquences. Tout aurait t de nouveau boulevers, perverti,
ensanglant, dans cette malheureuse France, sans mme qu'elle y gagnt
quelque chose de cette nergie sauvage qui animait contre l'tranger
les hommes de 1792. En 1830, les cris de guerre, si bruyants qu'ils
fussent, n'taient qu'un tapage superficiel et restreint. On l'et
bien vu, s'il avait fallu passer des phrases aux actes.  mesure
qu'elle s'enrichissait, la nation tait plus pacifique, moins porte
aux chimres gnreuses. Ce paysan devenu propritaire par le
morcellement des hritages, cet artisan devenu capitaliste grce au
dveloppement du commerce et de l'industrie, on n'aurait pas pu,
suivant la fine observation du prince Albert de Broglie, les dcider
 partir de nouveau, pieds nus et le sac au dos, pour faire le tour
du monde. C'tait folie de jeunesse qui ne convenait plus  leur
situation et  leur ge! Vainement leur et-on rdit toutes les
dclamations du patriotisme rvolutionnaire, ils se seraient reculs
d'un air froid, rpondant, avec le bon sens et le langage un peu cru,
ordinaires aux honntes gens qui ont fait fortune: Chacun pour soi,
chacun chez soi.

Est-il besoin de dire que les patriotes de gauche ne se faisaient pas
moins illusion sur l'tat des esprits hors de nos frontires? Les
peuples, plus sensibles  nos menaces de conqute qu' nos promesses
d'affranchissement, eussent second leurs gouvernements avec la mme
passion qu'autrefois; surtout en Allemagne, o fermentaient encore, 
l'insu de notre frivolit bienveillante, les vieilles haines de 1813. Il
fallait cette ignorance prsomptueuse, habituelle au journaliste
parisien dans les questions trangres, pour compter, comme le National,
la sympathie secrte ou avoue de l'Allemagne parmi les forces sur
lesquelles pouvait s'appuyer la France rvolutionnaire[65]. Tout
belliqueux qu'il ft alors, M. Quinet tait plus clairvoyant, quand il
montrait, derrire les agitations populaires d'outre-Rhin, les rancunes
et les apptits qui voulaient consommer le meurtre du vieux royaume de
France[66].

[Note 65: Le soir du 4 septembre 1870, un des personnages importants
du parti rpublicain disait  un de ses amis: Qui sait si,  cette
heure, la rpublique n'est pas proclame  Berlin?]

[Note 66: Sachons, ajoutait M. Quinet, que la plaie du trait de
Westphalie et la cession des provinces d'Alsace et de Lorraine
saignent encore au coeur de l'Allemagne, autant que les traits de
1815, au coeur de la France. Chez un peuple qui rumine si longtemps
les souvenirs, on trouve cette blessure au fond de tous les projets et
de toutes les rancunes. Longtemps, un des griefs du parti populaire
contre les gouvernements du Nord a t de n'avoir point arrach ce
territoire  la France, en 1815, et, comme il le dit lui-mme, de
n'avoir point gard le renard, quand on le tenait dans ses filets.
Mais ce que l'on n'avait pas os en 1815, est devenu plus tard le lieu
commun de l'ambition nationale. (_L'Allemagne et la Rvolution_,
1831.)]

Il tait donc bien vrai que, suivant la parole de M. Casimir Prier,
nous aurions retrouv les peuples et les gouvernements d'accord pour
repousser, en 1830, ainsi qu'en 1813, la propagande comme la
conqute. Ds lors, n'tait-ce pas srement, pour la France, la
dfaite au dehors venant se joindre  la rvolution du dedans? Ce
n'est pas  la gnration actuelle qu'il est besoin de rappeler ce que
peuvent coter  notre pays de pareilles concidences. Quelques mois
plus tard, le plus vigoureux de nos officiers gnraux crivait, en
parlant des imprudents bavards qui avaient tout fait pour nous
brouiller avec les puissances: Qu'ils rendent grce au gouvernement
de ne les avoir pas couts;  l'heure qu'il est, ils ne bavarderaient
plus: les armes d'Allemagne seraient  Paris; on n'arrte pas quatre
ou cinq cent mille hommes de bonnes troupes avec des rassemblements
tumultueux; plus ceux-ci sont nombreux, et mieux ils sont battus[67].

[Note 67: Lettre du 23 mars 1831. Un peu plus loin, dans cette lettre,
le gnral Bugeaud ajoutait: Certes, je n'ai qu' gagner  la guerre;
ou je serai tu, ou j'avancerai. Et cependant je ne la dsire pas,
parce que je crains surtout la guerre civile et l'anarchie
rpublicaine.]

Rarement la nation avait couru un si grand danger. Que, dans le
trouble et l'exaltation de ces premiers jours, le gouvernement se
laisst aller un moment  l'blouissement du drapeau tricolore, 
l'tourdissement de la _Marseillaise_, et tout tait perdu. La France
prouva alors de quel avantage il tait pour elle de possder une
monarchie, mme altre et diminue par l'effet d'une rvolution
encore toute rcente. Le ministre, de lui-mme, se ft sans doute
montr, sur cette question, aussi faible et incohrent que nous le
verrons dans la politique intrieure; et, toutes choses allant  la
drive, la guerre n'et pu tre vite. Mais le Roi tait l. Par
bonheur on tait tomb sur un prince qui, avec beaucoup des vertus de
l'homme priv, possdait  un degr minent plusieurs des qualits du
politique: esprit abondant et fin; clairvoyance naturelle encore
accrue par l'exprience d'une vie souvent difficile et par le
maniement des hommes de toute classe; patiente souplesse; modration
adroite; courage froid et rflchi, et, par-dessus tout, cette
connaissance de l'Europe, plus naturelle aux personnages de naissance
et d'ducation royales qu'aux parvenus des couches dmocratiques.
Aussi Louis-Philippe avait-il tout de suite discern l'effroyable
pril de la coalition. Il jugea que c'tait  lui d'intervenir pour
pargner de tels dsastres  son pays, et il le fit avec habilet et
dcision.

Il devait  son ducation un sentiment lev et profond des maux de la
guerre et du bienfait de la paix. Il y apportait mme, comme en tout
ce qui touchait au respect de la vie humaine, une sorte de
sensibilit, qui tait la marque du dix-huitime sicle, et
rappelait parfois l'lve de madame de Genlis[68]. Cette prdilection
pour la paix, ne dans les illusions philanthropiques de sa jeunesse,
n'avait pu qu'tre confirme encore par la prudence un peu dsabuse
et sceptique de sa vieillesse. Froidement courageux en ce qui le
touchait personnellement, ce prince tait, comme chef d'tat, moins
sujet que personne  la tentation des aventures tmraires et des
folies hroques. Quelques-uns l'ont accus,  ce propos, d'tre trop
timide et terre  terre. Par une contradiction trange, les mmes qui
voulaient  l'intrieur un roi bourgeois, se plaignaient de n'avoir
pas au dehors un roi chevalier. Quoi qu'il en ft, il tait alors
plus difficile de rsister que de cder au mouvement belliqueux; il
fallait plus de courage et de hardiesse  une monarchie encore mal
assise, pour se mettre en travers des prjugs et des entranements du
patriotisme gar, que pour jouer son va-tout sur les champs de
bataille. Aussi ne peut-on trop louer Louis-Philippe de sa dcision
pacifique, au milieu de la France agite et en face de l'Europe
inquite. Il tait encore lieutenant gnral, qu'ouvrant, le 3 aot,
la session des Chambres, il formulait ainsi le programme extrieur du
nouveau gouvernement: La France montrera  l'Europe qu'uniquement
occupe de sa prosprit intrieure, elle chrit la paix aussi bien
que les liberts, et ne veut que le bonheur et le repos de ses
voisins.

[Note 68: Quand il fallut, pour la premire fois, signer l'ordre
d'excution d'un condamn  mort, le Roi passa par des angoisses qui
durrent plusieurs jours et plusieurs nuits.]


II

Une premire tche s'imposait tout d'abord  la diplomatie du
gouvernement de 1830: celui-ci, suivant l'expression d'un de ses amis,
ne pouvait pas rester au coeur de l'Europe comme une aventure  la
Mazaniello; il devait se faire agrer et reconnatre par les autres
puissances. Aussi, ds le dbut, s'effora-t-il de les y disposer par
les assurances les plus pacifiques. Avec quel soin, rpudiant les
prjugs qui rgnaient autour de lui, il tchait de dissimuler au
dehors cette face populaire qu'il se croyait oblig de montrer au
dedans! Ce qui s'appelait une heureuse et glorieuse rvolution dans
les proclamations destines aux Franais, devenait, dans les lettres
aux souverains trangers, une catastrophe qu'on aurait voulu
prvenir[69]. La nouvelle monarchie se prsentait  l'Europe, moins
comme le produit et le complment que comme le frein et le correctif
de cette rvolution, comme une garantie contre les prils qui
pouvaient en rsulter; ce qui faisait dire au _National_, fort irrit:
On ne notifie pas aux cabinets trangers l'avnement de
Louis-Philippe, mais on se met  genoux devant eux, et on leur
demande grce pour la libert grande que la France a prise de renvoyer
ses princes lgitimes.  l'heure o il tait rduit  subir, dans son
palais, une garde compose d'ouvriers en carmagnole,  chanter la
_Marseillaise_ sur son balcon,  embrasser La Fayette et  prendre M.
Dupont de l'Eure pour garde des sceaux, le Roi se proccupait, 
l'extrieur, de donner des gages de bonne tenue, de faire figure de
gouvernement bien n; il confiait la direction des affaires trangres
 un homme de grand nom, ancien ministre de la Restauration, nullement
engag dans le mouvement dmocratique, au comte Mol; par une
initiative toute personnelle[70] et plus significative encore, il
envoyait comme ambassadeur  Londres le prince de Talleyrand, ce
personnage trange, ce grand seigneur et cet vque d'ancien rgime
qui, aprs avoir successivement jou les premiers rles de la
rvolution, de l'empire et de la Restauration, venait, 
soixante-seize ans, prsenter  l'Europe la monarchie qu'il avait
contribu  faire sortir d'une insurrection victorieuse. Charger ainsi
l'ancien plnipotentiaire de Louis XVIII au congrs de Vienne de
personnifier en quelque sorte le gouvernement de 1830 auprs des
chancelleries d'Europe, n'tait pas sans quelque hardiesse, au moment
o les esprits taient si monts contre les traits de 1815. Certains
ministres n'acceptrent ce choix qu'avec peine: C'tait beaucoup, dit
le duc de Broglie, pour la fatuit populaire de M. Laffitte, pour la
rusticit gourme de M. Dupont de l'Eure, pour les souliers ferrs de
M. Dupin, beaucoup pour la plbe arrogante et vulgaire qui croyait
disposer de nous et n'avait pas tout  fait tort[71]. Ces mcontents
pouvaient d'ailleurs facilement s'apercevoir que l'autorit de
l'ambassadeur tait bien suprieure  son titre; que, depuis le
premier jour, il dirigeait en ralit toute la diplomatie du nouveau
rgne, et que si on l'avait envoy  Londres au lieu de le mettre au
ministre des Affaires trangres, c'tait seulement pour qu'il ne ft
pas  porte de certaines attaques. M. Mol lui-mme ne se voyait pas
sans quelque ombrage un collaborateur si considrable et si
indpendant. Mais le Roi, par sa fermet adroite, triompha de toutes
les prventions, et le bon effet produit en Europe par ce choix,
notamment la satisfaction des papiers anglais qu'il lisait plus
attentivement que les journaux de Paris, lui prouvrent qu'il ne
s'tait pas tromp.

[Note 69: Telle est la lettre de Louis-Philippe au czar Nicolas,
lettre dont la publication indiscrte souleva de vives colres dans
les journaux de gauche. Les mmes expressions se retrouvent dans la
lettre  l'empereur d'Autriche. (_Mmoires de Metternich_, t. V, p.
26.) Voir aussi le compte rendu des trois entretiens que le gnral
Belliard, envoy de Louis-Philippe, eut avec M. de Metternich, le 27,
le 30 aot et le 8 septembre, (_Ibid._, t. V, p. 17  26.)]

[Note 70: Le Roi dressa lui-mme, de sa main, la liste de ses
ambassadeurs.]

[Note 71: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Il importait d'autant plus de contenter l'Angleterre, qu'alors son
attitude tait de nature  diminuer les difficults que rencontrait la
reconnaissance du gouvernement franais en Europe. Sans doute, le
ministre tory avait t, au premier moment, quelque peu offusqu des
vnements de Paris: le duc de Wellington, interrog sur le parti
qu'il prendrait: D'abord un long silence, avait-il rpondu; puis nous
nous concerterons avec nos allis pour parler. Mais la rvolution
tait applaudie par l'opinion populaire de Londres et des grandes
villes: l'loge des vainqueurs de Juillet tait  l'ordre du jour dans
les meetings; la _Revue d'dimbourg_, organe des whigs, publiait un
article enthousiaste o elle proclamait que la libert anglaise avait
triomph sur le champ de bataille de Paris. Le cabinet, branl par
le mouvement de la rforme parlementaire, tait oblig de tenir compte
de ces dispositions de l'esprit public. De plus, si le renversement de
Charles X blessait les tories dans leurs principes, il flattait les
ressentiments qu'avait veills chez eux la politique extrieure de la
Restauration. L'Angleterre ne s'tait-elle pas sentie nagure menace
d'isolement, par le rapprochement de la France avec les puissances
continentales? N'avait-elle pas t surtout indispose et effraye par
les projets d'alliance franco-russe? Tout rcemment, l'expdition
d'Alger ne venait-elle pas de raviver ces vieilles jalousies
britanniques que dj, plusieurs annes auparavant, la guerre
d'Espagne avait irrites? Les hommes d'tat d'outre-Manche en
voulaient mme particulirement  M. de Polignac, sur lequel, pendant
son ambassade  Londres, ils s'taient imagin avoir mis la main. La
rvolution, si dplaisante qu'elle leur part  d'autres gards, leur
offrait donc cette compensation qu'elle frappait un gouvernement dont
ils croyaient avoir  se plaindre, et qu'elle empchait la France de
reprendre, au moins avant longtemps, la politique qui les avait
inquits. Par ces raisons, le cabinet anglais, sans se sparer de la
Sainte-Alliance, tacitement et spontanment reforme[72], se trouvait
prpar  accueillir les ouvertures qui lui taient faites de Paris,
et  donner aux autres puissances le signal de reconnatre
Louis-Philippe. Le duc de Wellington constatait sans doute que la
rvolution de Juillet tait une violation des traits de Vienne et
ouvrait un _casus foederis_, mais il ajoutait que Charles X s'tait
expos  son malheur, et que ce serait une folie de prendre les armes
pour le remettre sur le trne[73]. Ds le 20 aot, lord Aberdeen
avertissait M. de Metternich qu'il garderait la neutralit aussi
longtemps que le nouveau gouvernement serait sage[74]. Le langage tenu
alors  la France par le ministre anglais pouvait se rsumer ainsi:
Nous ne vous aimons pas, cependant nous ne vous ferons pas la guerre;
nous vous reconnatrons, mais nous vous observerons[75]. Le 31 aot,
l'ambassadeur britannique, lord Stuart de Rothsau, remettait ses
lettres de crance, et, le 20 septembre, M. de Talleyrand pouvait
s'embarquer pour Londres.

[Note 72: Dans la dpche confidentielle que nous avons dj cite et
que le duc de Broglie adressait  M. Bresson, le 12 octobre 1835, nous
lisons ce qui suit sur l'attitude de l'Angleterre, lors de la
rvolution de 1830: L'effroi a coalis tous les cabinets. Je n'en
excepte point le cabinet de Londres. La ligue s'est forme, ce cabinet
y compris. Si le ministre de lord Wellington se ft maintenu au
pouvoir, l'Angleterre aurait fait partie de l'alliance dfensive
contre la France; elle en a fait partie pendant quelques mois. La
France serait demeure entirement isole. L'Angleterre aurait
contribu  modrer,  contenir les confdrs, mais elle se serait
borne  prendre vis--vis d'eux le rle que la Prusse et l'Autriche
exercent en ce moment vis--vis de la Russie. (_Documents indits._)]

[Note 73: _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, par K. HILLEBRAND, t.
I, p. 20.]

[Note 74: _Eod. loco._]

[Note 75: _Histoire de la politique extrieure du gouvernement
franais (1830-1848)_, par le comte D'HAUSSONVILLE. Publi en 1850,
dans la _Revue des Deux Mondes_, pour dfendre la monarchie qui venait
d'tre renverse, cet crit de circonstance s'est trouv tre une
histoire dfinitive qui depuis lors n'a pas t dpasse.]

Les dispositions taient moins favorables chez les trois grandes
puissances continentales. Aucune d'elles ne voulut rpondre  la
demande de reconnaissance sans s'tre concerte avec les deux autres,
marquant ainsi que la Sainte-Alliance s'tait reconstitue en face de
la France, redevenue suspecte. Le czar Nicolas tenait alors une place
considrable en Europe. Offens dans le rle qu'il s'tait attribu de
protecteur suprme des principes d'autorit et de lgitimit, bless
dans son attachement personnel  la branche ane des Bourbons,
troubl dans les calculs d'une politique qui avait cru pouvoir compter
sur l'alliance franaise, tout tait de nature  lui faire considrer
avec un ressentiment indign la rvolution de Juillet, avec une
ddaigneuse animosit la royaut bourgeoise et parlementaire qui en
tait issue.  entendre les premires paroles qu'il avait prononces,
non sans un fracas voulu, on avait pu le croire rsolu  ne jamais
reconnatre Louis-Philippe et  peser sur ses allis de Vienne et de
Berlin pour qu'ils imitassent son refus. Un moment mme, il parut sur
le point de donner le signal d'une sorte de croisade contre la France.
Mais, dans les cours d'Autriche et de Prusse, avec les mmes principes
et les mmes rpugnances, il y avait plus de prudence et moins de
passion.

M. de Metternich, qui depuis longues annes gouvernait l'Autriche, ou
du moins la diplomatie autrichienne, tait aussi dvou que Nicolas
aux principes de la Sainte-Alliance, plus dvou mme, car avant 1830
il avait souvent eu occasion de reprocher  la Russie ses infidlits,
et c'est lui qui,  la nouvelle des vnements de Juillet, avait parl
le premier de revenir  l'action commune des puissances continentales.
Sa rpulsion pour l'esprit de propagande et de conqute, auquel la
coalition avait voulu faire obstacle, tait celle d'un tmoin
pouvant de la rvolution franaise et d'un vaincu de Napolon; de
cette rpulsion, il s'tait fait un dogme absolu: c'tait sa raison
d'tre. Il avait trouv la Restauration trop librale[76],  plus
forte raison la monarchie de Juillet; il ressentait d'ailleurs pour
nos gouvernements improviss et prcaires, pour leurs agents, parvenus
phmres d'une politique si mobile, la mfiance et le ddain d'un
ministre qui comptait dj plus de vingt annes de pouvoir
continu[77]. Mettant son amour-propre  ne pas tre dupe de ce qu'il
appelait les sophismes dmocratiques et les chimres librales, d'une
confiance en soi qui allait jusqu' la navet[78], se plaisant 
afficher, avec une srnit suprieure aux entranements du jour, le
got de l'immobilit, il prenait volontiers le rle d'une sorte de
Cassandre, charge de dnoncer aux gouvernements les progrs de la
rvolution. Assez dcourag, du reste, au fond, sur le rsultat
dernier de la lutte qu'il avait ainsi entreprise. Ma pense la plus
secrte, disait-il  M. de Nesselrode, le 1er septembre 1830, est que
la vieille Europe est au commencement de la fin. Dcid  prir avec
elle, je saurai faire mon devoir, et ce mot n'est pas seulement le
mien, c'est galement celui de l'Empereur. La nouvelle Europe n'est,
d'un autre ct, pas encore  son commencement: entre la fin et le
commencement, se trouvera un chaos[79]. C'est le sentiment du pril
que cette rvolution faisait courir  l'Europe et en particulier 
l'difice, par certains cts, fragile et mal li, de la monarchie
autrichienne, qui lui faisait tant dsirer, malgr des divergences
politiques, une union troite avec la Russie. Toutefois, s'il avait
une haute ide des forces du Czar, il se mfiait de ses incartades;
et s'il tait dcid  ne jamais se sparer de lui, il ne renonait
pas  le contenir. Esprit sagace, bien que souvent un peu ferm,
devenu suprieur par la longue pratique des grandes affaires de
l'Europe; beaucoup moins absolu dans sa conduite que dans ses
programmes; ne se refusant pas, en dpit de ses thses orgueilleuses,
 dmler ce qui tait possible; ayant vu passer trop d'hommes et trop
d'vnements pour tre facilement effar, se piquant d'assister  tout
avec un sang-froid et mme une impassibilit qui en imposaient et
n'taient pas la moindre raison de son prestige; mettant parfois une
sorte de coquetterie  dmentir la rputation qu'on lui faisait, 
faire montre d'un esprit calme, impartial et libre, plein de bonne
grce, et  paratre capable de comprendre, d'admettre, s'il tait
ncessaire, les changements qu'il regrettait[80]; par-dessus tout,
prudent, timide mme, volontiers temporisateur quand il fallait agir,
M. de Metternich n'tait pas dispos  se jeter tte baisse et les
yeux ferms dans l'aventure o voulait l'entraner la colre du Czar.
D'ailleurs, cette rvolution de 1830, qui rpugnait  ses principes,
aidait du moins par un ct sa politique. Plus peut-tre encore que le
gouvernement anglais, il avait redout, sous la Restauration,
l'alliance franco-russe. Les journes de Juillet l'avaient sur ce
point pleinement rassur. De l, avec beaucoup de mfiance et quelque
ddain, une sorte de complaisance pour cette monarchie nouvelle qu'un
abme sparait de la Russie, qui tait contrainte  mnager
l'Autriche, et dont la seule apparition avait raffermi entre
Saint-Ptersbourg et Vienne l'alliance de 1813, nagure en pril.

[Note 76: Il reprochait  Louis XVIII d'avoir lev un trne entour
d'institutions rpublicaines, et tout en blmant M. de Polignac pour
son incapacit, il louait les doctrines des Ordonnances et y
retrouvait ses propres principes. (_Mmoires de Metternich_, _passim_;
cf. notamment t. V, p. 12 et 83.)]

[Note 77: Quelques annes plus tard, causant avec un Amricain, M. de
Metternich lui faisait remarquer que, ministre d'Autriche depuis
vingt-sept ans, il avait eu  traiter avec vingt-huit ministres des
affaires trangres en France. Dans la mme conversation, il se
plaisait  rpter: Je travaille pour demain, c'est avec le lendemain
que mon esprit lutte. (_Life, letters and journals of G. Ticknor_,
Boston, 1876, p. 15.)]

[Note 78: Dans ses _Mmoires_, M. de Metternich se proclame tranger
aux aberrations de son temps. En 1848, rencontrant M. Guizot 
Londres, il lui disait: L'erreur n'a jamais approch de mon
esprit.--J'ai t plus heureux, lui rpondait finement M. Guizot; je
me suis aperu plus d'une fois que je m'tais tromp.]

[Note 79: _Mmoires de Metternich_, t. V, p. 23.]

[Note 80: Dans cette mme conversation avec M. Ticknor, dont nous
parlions tout  l'heure, M. de Metternich disait: Je suis modr en
toutes choses, et je m'efforce de devenir encore plus modr; j'ai
l'esprit calme, trs-calme; je ne suis passionn pour rien; aussi je
n'ai pas de sottise  me reprocher; mais je suis souvent mal compris.
On me croit absolu en politique: je ne le suis pas.]

Le vieux roi de Prusse, Frdric-Guillaume III, tait, lui aussi,
attach aux principes de la monarchie absolue et aux traditions de la
Sainte-Alliance; il ne refusait jamais son concours  M. de
Metternich, quand il s'agissait de conjurer, en Allemagne et au
dehors, l'esprit subversif de nouveauts[81]. N'est-ce pas lui qui
devait par son testament recommander  son successeur de ne jamais
rompre avec le Czar ou avec l'empereur d'Autriche? Mais, sens,
honnte, rpugnant aux violences, las des longues et rudes preuves de
sa vie, aprs avoir connu Ina et Waterloo, aprs avoir vu Napolon 
Berlin et s'tre vu lui-mme  Paris, il dsirait surtout le repos. Il
n'coutait pas les hobereaux ou les officiers qui brlaient de
reprendre la croisade de 1813, et il se sentait plus port  suivre
les conseils de modration que lui donnaient les hommes minents de la
Prusse, Niebuhr, Stein et Humboldt. Aussi est-ce peut-tre sur ce
point du continent que la monarchie de Juillet rencontra alors les
dispositions les moins hostiles.

[Note 81: Au moment de la rvolution de Juillet, M. de Metternich se
flicitait de trouver le roi de Prusse dans les dispositions
invariablement correctes qu'il lui connaissait depuis nombre d'annes,
dispositions que les vnements d'Orient et l'aspect des dangers
croissants en France n'avaient pu que raffermir. (_Mmoires de
Metternich_, t. V, p. 62.)]

Les gouvernements d'Autriche et de Prusse empchrent tout d'abord que
rien ne ft brusqu. C'tait beaucoup pour le maintien de la paix. Ce
rpit permit  Louis-Philippe d'attnuer les prventions dont il tait
l'objet. Ses protestations si nettement pacifiques et conservatrices,
celles que faisaient ses envoys, ne pouvaient pas ne pas produire
quelque impression sur les cours de Vienne et de Berlin[82].
L'inquitude n'y disparaissait pas compltement: M. de Metternich et
Frdric-Guillaume III doutaient, sinon de la sincrit du Roi, du
moins de sa force; mais, pour le moment, ils lui tenaient compte de
ses bonnes intentions; et tout en dclarant bien haut que la moindre
prtention de toucher aux traits de 1815, que la moindre tentative de
propagande rvolutionnaire amneraient aussitt la guerre, ils ne se
refusrent pas  suivre l'exemple de l'Angleterre et  reconnatre la
monarchie nouvelle[83]. Ils le firent en termes  peu prs identiques,
et presque simultanment.  cette occasion, M. de Metternich exposa
trs-nettement  l'envoy du roi des Franais, le gnral Belliard,
les sentiments dans lesquels son gouvernement consentait  faire cette
reconnaissance. L'Empereur, disait-il, abhorrait ce qui venait de se
passer en France; les pithtes de fausse et de prilleuse ne lui
paraissaient caractriser qu'imparfaitement la situation de la
monarchie nouvelle; il estimait que l'ordre de choses actuel ne
pouvait pas durer; mais, en mme temps, il comptait que l'instinct de
conservation amnerait le Roi et ses ministres  se placer sur une
ligne d'action qui leur deviendrait commune avec tous les
gouvernements de l'Europe. C'est cette conviction, ajoutait le
chancelier, qui, aux yeux de l'Empereur, peut uniquement excuser le
parti qu'il vient de prendre. Il est des temps et des circonstances o
le bien rel est impossible; alors la sagesse veut que les
gouvernements, comme les hommes, s'attachent  ce qui est le moindre
des maux. L'Empereur, en prenant le parti que vous le voyez suivre, a
consult cette rgle; il ne voit, derrire le fantme d'un
gouvernement en France, que l'anarchie la plus caractrise. Sa
Majest Impriale n'a pas voulu avoir  se reprocher d'avoir favoris
l'anarchie. Que votre gouvernement se soutienne; qu'il avance sur une
ligne pratique, nous ne demandons pas mieux. Ce que nous avons pu
faire pour lui, nous l'avons fait; nous n'avons plus d'autre devoir 
remplir envers nous-mmes et envers l'Europe, que celui de surveiller
les carts auxquels il aurait le malheur, ou de se livrer, ou de se
laisser entraner. Jamais nous ne souffrirons d'empitements de sa
part. Il nous trouvera, nous et l'Europe, partout o il exercerait un
systme de propagande. Le gnral Belliard accepta toutes ces
dclarations. C'est ainsi, dclara-t-il, que le gouvernement franais
avait compris, ds le premier jour, l'attitude morale de l'Autriche:
Dites-vous bien, ajoutait-il, qu'il ne veut autre chose que se
conserver, et que, pour cela, il devra prendre une assiette que, ds
sa naissance, il n'a pas pu avoir. Il triomphera des obstacles, car il
les connat... Fiez-vous  nos efforts, ils seront tous dirigs contre
l'anarchie. Nous ne la voulons pas pour nous, et tout aussi peu dans
d'autres pays; cette anarchie nous craserait, en nous livrant  la
merci de nos ennemis de l'intrieur.--Je ne doute pas de la volont
de votre gouvernement, rpliqua M. de Metternich; je doute de ses
facults[84]. Aussi, au moment mme o l'Empereur reconnaissait
Louis-Philippe, le chancelier d'Autriche multipliait ses dmarches
pour affermir et resserrer, entre les trois puissances continentales,
l'alliance de 1813, pour tablir leur solidarit dans les
prcautions  prendre et au besoin dans la lutte  soutenir contre la
France, regarde comme le foyer central de tous les maux. C'est ce
qu'il fit notamment dans les confrences qu'il eut  Presbourg, au
commencement d'octobre, avec le prince Orloff, envoy extraordinaire
du Czar[85].

[Note 82: On voit bien la trace de cette impression dans le compte
rendu, dj mentionn, des entretiens du gnral Belliard avec M. de
Metternich. (_Mmoires de Metternich_, t. V, p. 17  26.)]

[Note 83: Ces sentiments se manifestaient ds le milieu d'aot.
(_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, par K. HILLEBRAND, t. Ier, p.
22-23.) La reconnaissance toutefois n'eut lieu que dans les premiers
jours de septembre.]

[Note 84: _Mmoires de Metternich_, t. V, p. 25 et 26.]

[Note 85: _Ibid._, p. 51  69.]

Devant l'attitude de l'Autriche et de la Prusse, Nicolas, plus superbe
dans l'attitude que hardi dans l'action, avait d renoncer 
prcipiter les vnements. Il se borna  masser des corps d'arme sur
la frontire occidentale. Il se rsigna mme, lui aussi,  reconnatre
le gouvernement franais: sa seule consolation fut de mettre, dans la
forme, beaucoup de mauvaise grce, de bouderie et mme de procds
personnellement blessants pour Louis-Philippe. Mais,  Paris, on
n'tait ni en got ni en mesure de se montrer trop susceptible; on
avait l'essentiel: il fallait s'en contenter, sans paratre voir le
reste.

L'exemple que donnaient les grandes puissances fut suivi par les autres.
Le roi d'Espagne, Ferdinand VII, ayant manifest un moment quelque
mauvaise volont, le gouvernement franais fit mine de laisser le champ
libre aux nombreux rfugis espagnols, alors en France. Le gouvernement
de Madrid prit peur et envoya aussitt sa reconnaissance.  la fin
d'octobre, la monarchie de 1830 tait accepte par tous les tats. Seul,
le duc de Modne se tenait  l'cart; on pouvait se passer de lui.


III

Un premier pas tait heureusement franchi: mais la monarchie de
Juillet n'tait pas, pour cela, dlivre des difficults et des prils
extrieurs. Avant mme que la question de la reconnaissance ft vide,
clatait la rvolution belge. Runie  la Hollande, par les traits de
Vienne, pour former le royaume des Pays-Bas, la Belgique supportait
impatiemment le gouvernement maladroit et vexatoire de la maison de
Nassau. Elle se sentait blesse dans sa libert religieuse et dans les
droits de sa nationalit. Depuis 1828 surtout, l'opposition tait
devenue plus vive, l'agitation plus menaante. Les vnements de
Juillet prcipitrent l'explosion[86]. Le 25 aot 1830, Bruxelles
donna le signal de l'insurrection, au cri de: Imitons les Parisiens!
La lutte s'tendit dans les provinces. Aprs quelques semaines,
l'arme hollandaise tait partout repousse. Les Belges constituaient
un gouvernement provisoire et proclamaient leur indpendance; quant au
roi des Pays-Bas, Guillaume Ier, il ne paraissait plus avoir d'autre
ressource que le secours arm de l'Europe, secours auquel, du reste,
il croyait avoir droit, en vertu de la garantie rciproque stipule
par les traits de Vienne.

[Note 86: Des missaires avaient t envoys dans les villes flamandes
par les socits rvolutionnaires de Paris. Sans la dernire
catastrophe arrive en France, a dit M. de Metternich, et sans
l'activit des agents de la faction rvolutionnaire dans ce pays, les
vnements en Belgique n'auraient jamais pris le caractre sditieux
d'une insurrection. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 39.)]

Impossible au gouvernement du roi Louis-Philippe de se dsintresser
de ces vnements. Ils produisaient une trop vive motion en France,
surtout chez les Parisiens, qui saluaient avec vanit, dans
l'insurrection de Bruxelles, l'enfant premier-n de leur propre
rvolution. D'ailleurs, le royaume des Pays-Bas avait t constitu
comme nous en 1815, vaste tte de pont qui tenait libre, pour la
coalition, la route de Paris[87]; du moment qu'il tait  demi
dtruit, nous tions intresss  ne pas le laisser reformer par une
excution militaire qui amnerait les forces de la Sainte-Alliance sur
nos frontires,  quelques journes de marche de notre capitale. Sous
le ministre de M. de Polignac, il avait t dj question, en
prvision d'une insurrection belge, de l'intervention d'une arme
prussienne, sollicite par le gouvernement de la Haye: notre envoy
avait reu ordre d'annoncer notre _veto_, et rsolution avait t
prise de faire entrer des troupes franaises en Belgique, le jour mme
o un soldat prussien y mettrait les pieds[88].

[Note 87: Expression du gnral Lamarque.]

[Note 88: Voir, sur cet incident, les renseignements donns par M. de
Viel-Castel dans le tome XX de son _Histoire de la Restauration_.]

De leur ct, les autres puissances pouvaient-elles, sans
inconsquence, sans dsaveu de leurs traditions, refuser  Guillaume
Ier ce secours qui avait t accord, quelques annes auparavant, dans
des circonstances analogues, au roi d'Espagne ou aux petits souverains
de la pninsule italienne? Le congrs de Vienne avait attribu et
garanti  la maison de Nassau la possession de la Belgique, comme une
compensation de l'abandon fait  l'Angleterre des colonies
hollandaises du Cap et de Ceylan. Des liens de famille unissaient le
roi des Pays-Bas aux cours de Saint-Ptersbourg, de Berlin et de
Londres. Ce n'tait pas d'ailleurs au lendemain de la rvolution de
Juillet que les gouvernements devaient juger moins important et moins
urgent de rprimer une insurrection qui tait  la fois une brche
considrable aux traits de Vienne, et l'exemple, alors
particulirement dangereux, d'un souverain tenu en chec par un
soulvement populaire. Ne fallait-il pas surtout empcher que la
France, en se dclarant protectrice de cette insurrection,
n'encouraget et ne propaget de semblables mouvements ailleurs? 
peine inform des vnements de Bruxelles, le czar Nicolas dclarait
qu'il y avait lieu d'intervenir par les armes, et offrait soixante
mille hommes[89]. Le roi de Prusse, plus calme, n'en paraissait pas
moins promettre son concours, si le gouvernement de la Haye ne
parvenait pas  rprimer l'insurrection par ses seules forces, et il
massait un corps d'arme dans les provinces du Rhin[90]. Quant au
gouvernement autrichien, il engageait ses allis  se concerter pour
arrter les progrs de l'esprit rvolutionnaire dans un pays aussi
expos  l'influence du parti dominant en France, et pour ne point
affaiblir le systme de dfense tabli au prix de tant de sacrifices
entre le Rhin et la mer du Nord; avant tout, disait-il, il faut
dtacher et rendre indpendante de l'influence franaise toute
innovation qu'il paratrait invitable de faire[91]. M. de Metternich
dsirait d'autant plus arrter ce soulvement, qu'il en craignait la
rptition en Italie: de ce dernier ct tait sa principale
proccupation depuis la rvolution de Juillet[92].

[Note 89: Ce fait est rapport par le baron de Stockmar, le mdecin et
l'ami du roi Lopold et du prince Albert.]

[Note 90: _Geschichte Frankreichs_, par K. HILLEBRAND, 1830-1870, t.
Ier, p. 143.]

[Note 91: Dpche de Metternich en date du 3 octobre 1830.
(_Mmoires_, t. V, p. 38, 39.)]

[Note 92: _Ibid._, p. 15, 39, 44, 60.]

Les vues taient si contraires entre la France et les puissances, le
conflit clatait  un moment si critique et si troubl, les passions
taient si excites d'une part et les mfiances si veilles de
l'autre, que les observateurs les mieux placs crurent alors la guerre
imminente. Rien ne semblait pouvoir empcher le choc violent et
sanglant de la vieille politique et de la nouvelle, de la
Sainte-Alliance et de la rvolution, sur cette terre de Belgique,
habitue depuis longtemps  tre le champ de bataille de l'Europe.
Cette apprhension apparat dans tous les documents de cette poque,
notamment dans les correspondances o l'on s'exprimait  coeur ouvert:
Sans voir trop noir dans l'avenir, crivait de Londres la princesse
de Lieven,  la date du 1er octobre, on peut se dire qu'une guerre
gnrale sera la consquence invitable de cet tat de choses; et par
qui et comment finira-t-elle? viter cette guerre qui nous et mis en
face de la coalition, sans cependant sacrifier l'intrt franais si
gravement engag, c'tait un problme singulirement ardu. Le
gouvernement franais, affaibli par le dsordre intrieur et par la
suspicion extrieure, et bien voulu n'avoir pas  le rsoudre en un
pareil moment. Cette affaire lui fit, selon le mot du duc de Broglie,
l'effet d'une tuile qui lui tombait sur la tte[93]. Nanmoins, sans
perdre un instant, il aborda la difficult avec un sang-froid et une
justesse de vues qu'aprs bien des pripties le succs devait
couronner.

[Note 93: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.--Le 7 mars 1832, M.
Casimir Prier avouait,  la tribune, que le gouvernement franais
avait vu d'abord dans la rvolution de Belgique un embarras.--Vers
la fin de 1830, quand les choses taient dj en meilleure voie, M. de
Talleyrand crivait  un de ses amis: Si nous russissons, nous nous
rappellerons avec plaisir la peur que la Belgique nous aura donne.]

Tout d'abord, pendant que l'insurrection belge se dveloppait avec un
succs chaque jour plus marqu, il importait d'empcher que quelque
puissance trangre ne vnt rtablir les affaires du roi Guillaume.
C'tait le point capital, urgent. Notre gouvernement paya d'audace et
n'hsita pas  lancer des menaces que, dans l'tat de son arme, il
et t alors quelque peu embarrass d'excuter. Il s'adressa en
premier lieu  la Prusse, qui, en raison mme du voisinage, pouvait
tre la plus tente d'agir et dont les concentrations de troupes
paraissaient inquitantes. Ds le 31 aot, quelques jours seulement
aprs le premier soulvement de Bruxelles, M. Mol informa
courtoisement, mais nettement, M. de Werther, reprsentant du
gouvernement de Berlin  Paris[94], que la France n'avait pas
l'intention d'intervenir en faveur des Belges, mais qu'elle ne pouvait
admettre l'intervention des autres puissances en faveur des
Hollandais; que cette intervention ferait natre un danger de guerre,
et que si les troupes prussiennes franchissaient la frontire belge,
les troupes franaises aussitt en feraient autant de leur ct. Pour
justifier cette espce de _veto_, le ministre invoqua le principe de
non-intervention, et se livra mme sur ce point  une sorte de
dispute acadmique[95]. Avait-il beaucoup mdit sur le fondement
et sur la porte de ce principe? Avait-il prvu, par exemple, quels
embarras pourraient en rsulter pour nous en Italie? Cela n'est pas
probable. M. le duc de Broglie, alors collgue de M. Mol, avoue que
ce principe avait t proclam un peu au hasard. Oblig 
l'improviste de faire obstacle  l'action des puissances en Belgique,
le gouvernement franais avait cherch une formule qui et une
tournure de droit des gens, une sorte de dcence diplomatique, et qui
effaroucht moins l'Europe que toute vocation mme voile de la
solidarit rvolutionnaire. M. de Werther protesta contre le nouveau
principe et le discuta longuement; mais M. Mol maintint son
avertissement, et invita le diplomate prussien  le porter  la
connaissance de sa cour. Il ne s'en tint pas  cette premire
conversation; un peu aprs, causant avec l'ambassadeur de Russie, M.
Pozzo di Borgo, il dclara que si des insurrections clataient dans
les tats voisins, et si d'autres puissances voulaient s'en mler,
elles auraient la guerre avec la France. Quelques semaines plus tard,
le Roi, haussant encore le ton, disait au mme diplomate russe: Si
les Prussiens entrent en Belgique, c'est la guerre; car nous ne le
souffrirons pas[96]. Ce langage tait hardi, presque tmraire; il
russit. Le gouvernement de Berlin fut tonn, irrit; il se rcria;
mais enfin, ses soldats restrent immobiles, et les Belges purent
continuer leur rvolution en tte--tte avec les seuls Hollandais.

[Note 94: L'entretien eut lieu, non au ministre des affaires
trangres, mais dans la demeure personnelle de M. Mol; la cour de
Berlin n'avait pas encore reconnu le roi Louis-Philippe, et M. de
Werther ne se considrait pas comme tant autoris  avoir des
relations officielles avec le ministre franais.]

[Note 95: Expression de M. de Werther dans la dpche o il rendait
compte de cet entretien.]

[Note 96: Dpches de M. de Werther, en date du Ier et du 24 septembre
1830. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 144 
146.) Le comte d'Haussonville, dans son _Histoire de la politique
extrieure du gouvernement franais, 1830-1848_ (t. I, p. 21), a donn
une forme plus vive, plus dramatique,  la conversation de M. Mol et
de M. de Werther. La guerre, aurait dit le ministre franais sur un
ton presque napolonien, est au bout de mes paroles; sachez-le et
mandez-le  votre cour. L'historien prussien, M. Hillebrand, conteste
l'exactitude du rcit de M. d'Haussonville. D'abord il fait
observer,--et, sur ce point, il parat avoir raison,--que l'entretien
a eu lieu le 31 aot, et non pas  la fin de septembre ou dans les
premiers jours d'octobre, comme dit M. d'Haussonville. En second
lieu, se fondant sur la dpche mme o M. de Werther a rendu compte
de la conversation, il nie que M. Mol se soit exprim dans les termes
agressifs, menaants, que lui prte M. d'Haussonville. Celui-ci
n'ayant pas indiqu d'o il avait tir son rcit, il est difficile de
se prononcer entre les deux versions. D'ailleurs, la contestation
parat porter moins sur le fond des ides que sur la forme, et elle a
d'autant moins d'intrt que, d'aprs M. de Werther lui-mme, le
ministre et le Roi ont fait, peu aprs,  l'ambassadeur de Russie les
menaces formelles que M. Hillebrand s'applique  carter de la
premire conversation avec l'ambassadeur de Prusse.]

Si la cour de Prusse n'tait pas alors de temprament  affronter
seule une guerre avec la France, ne pouvait-on pas craindre que le
courage ne lui revnt au cas o elle trouverait d'autres puissances
disposes  agir avec elle? Or, divers symptmes donnaient  penser
que cette action collective se prparait. Notre gouvernement avait
mme t formellement averti. Quand Louis-Philippe avait dit hardiment
 l'ambassadeur de Russie que si les Prussiens entraient en Belgique,
ce serait la guerre, M. Pozzo, rendant menace pour menace, avait
aussitt rpondu que si l'intervention avait lieu, elle serait
l'oeuvre non de la Prusse seule, mais de toute l'Europe. On ne pouvait
pas, d'ailleurs, se dissimuler  Paris que la proclamation du principe
de non-intervention contredisait la doctrine tant de fois formule et
applique par la Sainte-Alliance, sous la Restauration. Elle devait
faire aux cabinets demeurs fidles aux ides de cette Sainte-Alliance
l'effet d'une sorte de dfi, de provocation, et ceux-ci pouvaient tre
tents de saisir avec empressement la premire occasion de revendiquer
et d'appliquer leur doctrine,  la face de la France isole. Pour
carter cet autre danger, il ne suffisait plus  notre gouvernement de
mettre la main sur la garde de son pe. Il fallait imaginer autre
chose.

M. de Talleyrand eut, en cette circonstance, un rle dcisif. Avec un
rare et prompt coup d'oeil, il comprit qu'il y avait un seul moyen,
mais un moyen sr, de rendre toute coalition impossible ou du moins
impuissante, c'tait de se rapprocher de l'Angleterre, de la gagner au
principe de non-intervention et de marcher d'accord avec elle dans les
affaires belges. Au Roi, aux ministres, aux hommes politiques, il
dclara que le noeud de la question tait de l'autre ct du dtroit.
Ce n'est pas  Paris, c'est  Londres qu'on a besoin de moi,
rptait-il avec nergie. Louis-Philippe entra dans les ides du vieux
diplomate et pressa sa nomination  l'ambassade de Londres, qui fut
publie le 5 septembre. Aussitt M. de Talleyrand, tout en htant ses
prparatifs de dpart, engagea des pourparlers fort actifs avec lord
Granville, reprsentant du gouvernement britannique  Paris.

Y avait-il donc chance que le cabinet tory, alors au pouvoir, se
prtt  l'entente dsire  Paris? Il avait t trs-dsagrablement
surpris par les vnements de Bruxelles. Diablement mauvaise
affaire! s'tait cri le chef du cabinet, lord Wellington. En effet,
les hommes d'tat anglais ne devaient pas tre empresss  dtruire un
royaume dont la cration avait t regarde, quinze ans auparavant,
comme un de leurs triomphes[97]; ils ne pouvaient voir avec grande
sympathie l'insurrection d'une nation catholique contre une dynastie
protestante, leur cliente depuis des sicles; il leur paraissait que
la rvolution belge tait une imitation, un accessoire de la
rvolution de Juillet, et que la soutenir serait subordonner leur
politique  celle de la France[98]; ajoutez cette mfiance jalouse
qui est le premier sentiment de l'Angleterre, aussitt qu'une chance
est offerte  son ancienne rivale de recueillir un avantage
particulier, mfiance d'autant plus veille  ce moment qu'il ne
semblait tout d'abord y avoir que deux solutions, ou le rtablissement
de la domination hollandaise dans les provinces insurges, ou leur
annexion  la France. Toutefois, comme on venait de le voir dans
l'affaire de la reconnaissance, la pression de l'opinion librale,
alors puissante en Angleterre, obligeait les ministres  mnager la
France de Juillet, et devait les faire hsiter  repousser une
alliance prsente hautement comme destine  servir la cause de la
civilisation et de la libert. En lui-mme, d'ailleurs, le principe
de non-intervention ne les effarouchait pas et s'adaptait assez bien 
certaines traditions et  certains intrts de la diplomatie anglaise.
Enfin, pour tre tories, lord Wellington et ses collgues n'en taient
pas moins des Anglais pratiques; ils se rendaient compte de
l'impossibilit de rtablir purement et simplement le royaume des
Pays-Bas, et craignaient, s'ils le tentaient, de jeter les Belges
dsesprs dans les bras de la France.

[Note 97: Expression de M. Bulwer, _Life of Palmerston_, t. II, p.
23.]

[Note 98: _Ibid._]

Aucune de ces dispositions en sens divers n'chappa  M. de
Talleyrand. Il en conclut que l'accord tait possible, mais malais,
que l'Angleterre n'tait pas rsolue  refuser son concours, mais
qu'elle ne l'accorderait pas gratuitement, et que la France, pour
l'obtenir, aurait, de ce ct, des susceptibilits  dsarmer, des
exigences  satisfaire. Puisque ce concours tait indispensable,
puisque seul il permettait d'agir sans se heurter  une coalition,
force n'tait-il pas de le payer du prix qu'il fallait? D'ailleurs,
pas une minute  perdre; l'entente devait tre conclue avant que les
puissances se fussent engages par une rponse solennelle et concerte
 la demande du gouvernement de la Haye. M. de Talleyrand, approuv et
soutenu par le Roi, n'hsita pas: sans s'inquiter des passions qui
grondaient en France, des incertitudes ou des rpugnances qui se
manifestaient jusque dans le ministre, se portant fort au besoin pour
son pays, il prit son parti des sacrifices  consentir afin de
satisfaire l'Angleterre. Il dclara que la France rpudiait toute
pense de s'incorporer la Belgique, renonait mme  y tablir un
prince franais, et il prit sincrement la rsolution de poursuivre
seulement la constitution d'un tat neutre et indpendant.
Louis-Philippe, avec son grand sens politique, avait tout de suite
compris la ncessit et l'avantage de limiter ainsi son ambition. Les
Pays-Bas, disait-il  M. Guizot, ont toujours t la pierre
d'achoppement de la paix en Europe; aucune des grandes puissances ne
peut, sans inquitude et sans jalousie, les voir aux mains d'un autre.
Qu'ils soient, du consentement gnral, un tat indpendant et neutre;
cet tat deviendra la clef de vote de l'ordre europen. Ce ne fut
pas la seule garantie offerte par M. de Talleyrand: il annona en
outre que la France n'entendait pas prononcer seule sur le mode de
reconstitution de la Belgique, et il reconnut  l'Europe le droit de
rgler diplomatiquement cette question, ayant du reste  part lui la
conviction qu'une fois unis  l'Angleterre, nous n'aurions rien 
craindre d'une dlibration commune avec les autres puissances[99].

[Note 99: Divers indices tendent  faire croire que, dans son dsir de
satisfaire  tout prix l'Angleterre, M. de Talleyrand et t prt 
concder plus encore. Il ne se ft pas refus  promettre l'abandon
d'Alger. Mais,  Paris, bien que la nouvelle conqute africaine ft
alors peu populaire et part plus un embarras qu'une force, on fut
retenu par un sentiment d'honneur national. M. Mol dclara qu'il ne
s'associerait pas  un tel abandon, et le Roi voulut tout au moins
qu'on s'abstnt de toute promesse. M. de Talleyrand reut donc pour
instructions de ne faire sur ce sujet que des rponses dilatoires et
de ne rien ajouter aux engagements pris par la Restauration.]

Ces dclarations, que M. de Talleyrand avait d'abord faites  lord
Granville, il les confirma  Londres, o il arriva le 25 septembre. Il
y obtint un grand succs personnel, succs de curiosit dfrente:
devenu le _great attraction_ des salons de Londres, on faisait cercle
autour de lui quand il causait ou racontait quelque anecdote avec
cette aisance, ce tour piquant qui taient demeurs chez lui, 
travers tant de dguisements divers, la marque ineffaable d'un grand
seigneur du dix-huitime sicle[100]. Il n'tait pas jusqu' la
recherche de sa table et au talent de son cuisinier qui ne
contribuassent  augmenter la faveur dont il tait l'objet[101]. Ce
n'tait pas, du reste, seulement un succs mondain; l'autorit du
reprsentant de la France fut tout de suite trs-grande auprs des
ministres britanniques et des ambassadeurs trangers. Ainsi que l'a
justement remarqu M. Guizot, le monde de la diplomatie
internationale,  cette poque, formait encore une socit distincte
dans la grande socit europenne, sorte de haute franc-maonnerie,
dont les membres avaient vcu ensemble dans les diverses capitales,
et, pour avoir reprsent des politiques opposes et variables,
n'avaient jamais rompu leurs relations; M. de Talleyrand y tenait l'un
des premiers rangs. On et mme dit que, pour agir sur l'Europe, pour
y trouver les alliances dont la France avait besoin, l'ancien ministre
du Directoire et de Napolon, l'ancien plnipotentiaire de Louis
XVIII au congrs de Vienne, comptt plus sur son crdit personnel que
sur celui de la monarchie encore prcaire, mobile, entache de
rvolution, dont il tait l'ambassadeur. Il affectait volontiers de
parler en son nom et de son chef, caution plutt que mandataire de son
pays[102].

[Note 100: Tous les tmoignages anglais constatent ce succs. Le
_Morning Post_, dans un article publi  la mort de Talleyrand, dit 
propos des dbuts de son ambassade  Londres: Il avait ici tout le
monde  ses pieds; toute la noblesse d'Angleterre recherchait sa
socit avec ardeur; les diplomates de tous pays pliaient devant
lui.--Voir aussi le journal de Ch. Greville.]

[Note 101: Madame de Dino, nice de l'ambassadeur, et qui faisait
auprs de lui office de matresse de maison, crivait, le 27 octobre
1830: Nos dners ont du succs ici; ils font poque dans la
gastronomie de Londres; mais c'est ruineux, et M. de Talleyrand est
effray de la dpense.]

[Note 102: Ds l'origine, M. de Talleyrand avait pris,  l'gard du
gouvernement nouveau, cette attitude de protecteur quelque peu
indpendant. Pendant les journes de Juillet, il avait envoy un agent
officieux  M. de Metternich et lui avait fait dire: Nous deux
runis, nous maintiendrons la paix contre les anarchistes en France et
contre les perturbateurs  l'tranger. Vous lui direz de ma part que
je me porte personnellement garant envers lui des intentions toutes
pacifiques du duc d'Orlans et de la nouvelle monarchie qui se
prpare. (_Mmoires de M. de Klindworth_, _Revue de France_ du 1er
septembre 1880.)]

Il fut bientt visible que les garanties apportes par M. de
Talleyrand taient juges satisfaisantes par le gouvernement anglais,
et qu' de telles conditions celui-ci ne refusait pas de marcher avec
la France. Le cabinet de Saint-James ayant propos de dfrer la
question belge  la confrence alors runie  Londres pour les
affaires de Grce et compose des reprsentants des cinq grandes
puissances, notre ambassadeur s'empressa d'adhrer  cette
proposition, sans avoir gard au dsir, d'ailleurs peu raisonnable,
qu'avaient certains membres de son gouvernement, entre autres M. Mol,
de porter cette dlibration  Paris. Le succs de notre diplomatie
fut si rapide que, ds le 6 octobre, avant que le roi des Pays-Bas et
pu obtenir rponse  sa demande de secours, M. de Talleyrand,
prsentant ses lettres de crance au roi Guillaume IV, put parler du
principe nouveau de non-intervention, comme d'un principe qui allait
de soi et qui tait commun  la France et  l'Angleterre. Dans ce
dernier pays, aucune voix ne s'leva pour rclamer. Ce n'tait pas que
le cabinet tory et pris d'ores et dj son parti d'une sparation
politique entre la Belgique et la Hollande, et surtout de la
dpossession de la maison de Nassau. Il se flattait qu'on pourrait
s'en tenir  une sparation administrative, ou que du moins, si la
constitution d'un royaume distinct tait invitable, elle se ferait au
profit du fils du roi de Hollande, le prince d'Orange, qui cherchait
 distinguer sa cause de celle de son pre. Le langage officiel du
gouvernement britannique demeurait toujours svre pour la rvolution
belge[103]. M. de Talleyrand se garda de brusquer ses nouveaux allis:
il lui suffisait de les avoir placs sur une pente o les vnements
se chargeraient ensuite de les pousser. Nous avons ici  conduire des
gens timides, crivait-il alors de Londres  un de ses amis de la
diplomatie trangre; ils arrivent un peu lentement peut-tre, mais
enfin ils arrivent.

[Note 103: Tmoin le discours prononc par le Roi, le 2 novembre, 
l'ouverture du Parlement.]

Devant l'accord de l'Angleterre avec la France pour condamner toute
intervention, les trois cours continentales sentirent qu'elles
n'avaient plus qu' se soumettre et  tcher de ne pas faire trop
piteuse figure  un si mauvais jeu. Elles consentirent  soumettre la
question  la confrence de Londres, accomplissant ainsi un premier
pas vers l'acceptation du fait accompli. Tout au plus purent-elles se
donner la consolation de contredire thoriquement le nouveau principe
inaugur par la diplomatie franaise. Le ministre des affaires
trangres de Prusse disait, le 11 octobre, au baron Mortier, charg
d'affaires de France  Berlin: Les puissances ne pourraient, sans
manquer  leur dignit, supporter la prtention que vous mettez en
avant de les empcher par la force des armes, s'il ne leur reste plus
que ce moyen, de rtablir la tranquillit en Belgique et l'obissance
 la maison d'Orange,  de certaines conditions. Autrement, vous
dclareriez hautement le principe que, ne tenant aucun compte des
traits, votre gouvernement est dispos  soutenir moralement les
insurrections des peuples contre les gouvernements, partout o elles
clateront. Or, c'est ce que les souverains trangers ne pourront
jamais tolrer, parce qu'il y va de la stabilit de leurs tats et du
repos de l'Europe[104]. De Vienne, M. de Metternich adressait, le 21
octobre,  son ambassadeur  Londres, des dpches o il dclarait
trs-vivement repousser le principe de non-intervention, subversif
de tout ordre social. Ce sont, disait-il, les brigands qui rcusent
la gendarmerie, et les incendiaires qui protestent contre les
pompiers. Il revendiquait le droit de se rendre  l'appel fait par
une autorit lgale pour sa dfense, tout comme il se reconnaissait le
droit d'aller teindre le feu dans la maison du voisin de peur qu'elle
ne gagnt la sienne. Il proclamait mme la solidarit des puissances
dans les secours que l'une ou l'autre serait appele  porter  un
tat en proie  l'anarchie rvolutionnaire[105]. Mais en fait, malgr
ces protestations, il n'tait plus question pour personne de donner au
roi de Hollande le concours arm qu'il rclamait. Le roi de Prusse
dclara avec dpit que puisque l'Angleterre ne voulait rien faire, il
n'entreprendrait pas seul la guerre pour des intrts qui taient
beaucoup plus ceux de l'Angleterre que ceux de ses propres
tats[106].  Vienne, M. de Metternich avouait que la cause des
Pays-Bas tait entirement perdue; il se sentait si peu en mesure de
rpondre  la demande de secours du roi de Hollande, qu'il la traitait
de demande irrflchie. L'empereur d'Autriche, rpondant  ce
prince, motiva son refus par son loignement gographique, et il
ajouta: C'est aux puissances, les seules  porte de prter  Votre
Majest un secours matriel,  peser et la position dans laquelle se
trouvent places les choses, et leurs propres facults[107]. On tait
du reste de fort mchante humeur  Vienne, comprenant quel coup venait
d'tre port  la vieille politique, quel avantage tait obtenu, ds
ses premiers pas, par le gouvernement de Juillet. On se lamentait
hautement de voir l'Europe accorder si lchement par son silence le
principe que la France avait tabli avec tant de hauteur. La faute en
est, disait-on, au manque d'nergie morale de la Prusse et  la
trahison de lord Wellington[108].

[Note 104: Dpche du baron Mortier  M. Mol, en date du 11 octobre
1830.]

[Note 105: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 44 et 46.]

[Note 106: Ce propos tait rapport, quelques semaines plus tard, par
un diplomate sarde qui en affirmait l'authenticit. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 148.)]

[Note 107: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 42.]

[Note 108: Dpches de l'envoy sarde  Vienne. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 147 et 148.)]

Tels taient la situation prise et les rsultats acquis par la
diplomatie franaise au commencement de novembre, au moment o, 
Londres, la confrence allait tenir sa premire sance, et o, 
Paris, par suite d'vnements que nous raconterons plus tard, le
ministre de l'avnement tait rduit  se dissoudre. Assurment, les
ngociations o l'on s'engageait devaient entraner des complications
et des lenteurs auxquelles les impatients et les violents avaient beau
jeu d'opposer la simplicit tranchante des moyens rvolutionnaires.
Assurment aussi,  ne vouloir regarder que la Belgique et les
sympathies qui s'y manifestaient alors pour la France, il semblait que
celle-ci et pu chercher des avantages, sinon plus considrables, du
moins plus directs et plus apparents. L'opposition ne laissa pas
chapper cette occasion d'attaque. Dans la presse, que d'clats
d'indignation contre ce gouvernement qui reconnaissait les traits de
1815, en faisant dcider par les puissances signataires quels
changements pouvaient tre apports  l'tat territorial fix par ces
traits; qui livrait la Belgique, en la mettant sous le joug de la
diplomatie; qui trahissait la France, en refusant les annexions
offertes[109], par mnagement pour l'Angleterre ou par crainte des
autres tats! Mais ces dclamations ne psent gure quand on les met
en balance avec l'effroyable et trop rel pril d'une coalition.
Comment ne pas louer au contraire le gouvernement, particulirement le
Roi et M. de Talleyrand, d'avoir trouv moyen de sauver l'intrt
franais, en vitant une guerre qui et t un dsastre? Ds le
premier jour, au milieu mme du trouble et des embarras de la
rvolution, ils ont discern, avec prudence et rsolution, avec
prcision et clairvoyance, l'tendue des avantages qu'il y avait
chance d'arracher  l'Europe. On verra par quelles vicissitudes
passera cette entreprise diplomatique avant d'arriver au but; mais, 
l'origine, ce but avait t bien fix et la direction heureusement
donne. S'il y a eu des timidits et des sacrifices, il ne faut pas
les attribuer au dfaut de courage ou de patriotisme du gouvernement;
ils sont imputables au malheur de la rvolution. Celle-ci, en effet, a
pu prcipiter entre la Belgique et la Hollande une rupture qui tait
conforme  nos intrts, mais elle nous a rendu plus difficile d'en
profiter. Avant 1830, il et t facile d'annexer la Belgique  la
France, avec l'accord de la Russie et de la Prusse. Aprs, il fallait
beaucoup d'habilet et de bonheur pour arriver, avec le concours de
l'Angleterre,  constituer seulement un tat indpendant et neutre.

[Note 109: Il y aurait bien des rserves  faire sur l'assertion tant
de fois rpte que l'annexion  la France tait alors dsire en
Belgique. Un peu plus tard, le 27 janvier 1831, M. Mauguin ayant
affirm  la tribune du Palais-Bourbon que la Belgique voulait se
runir  la France, le gnral Sbastiani, ministre des affaires
trangres, rpondit que la Belgique ne s'tait jamais offerte. Sans
doute, ajoutait-il, les Belges qui avaient exprim le dsir de cette
union taient les interprtes d'un grand nombre de leurs
compatriotes, mais ils n'taient pas les organes de la nation; la
Belgique, qu'on vous prsente comme unanime, est, sur cette question,
comme sur beaucoup d'autres, divise en plusieurs partis. Quelques
jours aprs, dans le congrs belge, des protestations trs-vives
s'levrent contre l'ide qu'on paraissait se faire en France d'une
Belgique s'offrant  sa puissante voisine. On y fit remarquer que
presque tous les journaux belges avaient combattu l'union, et qu'
peine deux ou trois orateurs l'avaient soutenue dans la reprsentation
nationale. Tel tait l'tat d'esprit dans le congrs que ceux mmes
qui, comme M. Gendebien, passaient pour tre le plus amis de la
France, crurent devoir se dfendre d'avoir jamais pens  l'annexion
et se firent au contraire honneur d'avoir combattu les prtentions qui
s'taient manifestes  Paris. Quant  M. de Gerlache, le chef du
parti catholique, il s'cria: Si nous voulons tre stigmatiss aux
yeux de l'Europe entire, runissons-nous  la France! (Cf. sur cette
discussion du congrs belge l'ouvrage de M. Juste, _le Congrs
national de Belgique_, t. I, p. 242  244.)]

Contrastes singuliers et non moins singulires analogies! La
Restauration et la monarchie de Juillet ont eu toutes deux comme une
fatalit qui, venant de leur origine, a pes lourdement et longtemps
sur elles. Pour la Restauration, c'tait la concidence, fort
injustement exploite, qui avait paru l'associer  l'invasion
trangre et  l'humiliation nationale. Le malheur de la monarchie de
Juillet tait d'apparatre comme une revanche de 1815, revanche dont
elle veillait le dsir en France, la crainte au dehors, sans avoir
d'ailleurs le pouvoir ni la volont de l'accomplir, s'exposant  un
dsastre si elle avait la folie de la tenter, accuse de trahir sa
mission si elle avait la sagesse de s'abstenir. L'une paraissait trop
lie, l'autre trop suspecte  la vieille Europe; l'une trop la
consquence, l'autre trop la reprsaille de Waterloo. On sait que la
Restauration, aprs avoir beaucoup souffert de ce mal, avait peu 
peu ragi par la force de son principe et la valeur de ses hommes
d'tat; on sait quelle belle place elle avait fait reprendre  la
France en Europe, et comment,  la veille de sa chute, elle et t en
mesure, avec un ministre habile, d'accomplir de grandes choses et de
rparer ces malheurs de 1814 et 1815, dont on prtendait, avec si peu
de raison, la rendre responsable. Quant  la monarchie de Juillet, ce
qui tait le mal aigu, le pril imminent de ses dbuts, deviendra pour
elle la cause d'une faiblesse chronique, cruellement exploite par une
opposition qui lui imputera  lchet la rserve et la modestie
ncessaires de sa politique extrieure. Et cependant, aprs dix-huit
annes de sagesse, cette monarchie finira, elle aussi, comme la
Restauration, par ragir contre le malheur de son origine;  la veille
de 1848, elle aura replac la France dans une situation presque
analogue  celle d'avant 1830; libre enfin de choisir ses alliances et
par suite de se les faire payer; au lieu de les payer elle-mme, elle
sera,  son tour, capable de jouer un grand rle en Europe, sans
crainte de provoquer une rvolution au dedans et une coalition au
dehors. C'est alors que, par une chute nouvelle, dont la rptition
fatale rappelle la fable de Sisyphe, tout s'croulera encore une fois
dans une rvolution. Ainsi, depuis quatre-vingts ans, nos crises
intestines entravent toujours, parfois ruinent notre action nationale
 l'extrieur. Si l'on se plaait  ce point de vue, qui est, aprs
tout, le plus patriotique, comme on apprendrait  dtester,  maudire
ces rvolutions, dont il n'est pas une, part-elle mme excusable  la
regarder de l'intrieur, qui n'ait t une diminution et un recul de
la France en Europe!




CHAPITRE III

LE PREMIER MINISTRE ET LA CRISE INTRIEURE

(11 aot--2 novembre 1830)

     I. Deux politiques en prsence. La Rsistance et le
     Mouvement. Personne alors ne songe  choisir nettement
     entre ces politiques. tat d'esprit de Louis-Philippe. Les
     deux tendances reprsentes et comme mles dans le
     ministre. Leur force compare.--II. Charles X s'embarque 
     Cherbourg. Le parti royaliste semble ananti. Le partage des
     places et l'insurrection des solliciteurs. L'administration
     mal dfendue par les ministres. Mme faiblesse dans les
     autres questions. Le pouvoir se croit oblig  courtiser
     l'esprit de dsordre et de rvolte.--III. L'tat de la
     presse. Les clubs. Les manifestations sditieuses.
     Impuissance de la rpression.--IV. La royaut abaisse et
     fausse. Le roi-citoyen. Louis-Philippe et Henri IV.--V.
     Dtresse des affaires et malaise gnral. Vellit de
     raction dans le public et dans une partie du ministre.
     Discussion sur les clubs  la Chambre. La population
     disperse elle-mme le club des Amis du peuple.--VI. La
     Chambre, ses incertitudes, son impopularit et sa
     lassitude.--VII. Mise en accusation des ministres de Charles
     X. Passions excites. Adresse de la Chambre, invitant le Roi
      supprimer la peine de mort. Colre des rvolutionnaires.
     meutes des 17 et 18 octobre. Attitude pitoyable des
     ministres.--VIII. Discrdit du ministre. M. Guizot et le
     duc de Broglie veulent s'en dgager. Ils conseillent de
     faire l'preuve de la politique de laisser-aller.
     Dissolution du cabinet.


I

Ds le premier jour, le gouvernement de 1830 a eu,  l'extrieur, une
conduite dcide, habile. En est-il de mme  l'intrieur? Si les
barricades sont enleves, on est loin d'en avoir fini avec la
rvolution. Le peuple est dans la rue, les esprits hors de voie, les
imaginations  la fois troubles et excites, les passions et les
convoitises dchanes. Ce qui, dans l'organisation sociale et
politique, n'a pas t jet  terre durant les trois jours est
branl et pour ainsi dire dracin; il semble que chacun se croie le
droit de tout dtruire et s'attende  voir tout remplacer. Le pril
est grand. Comme nagure, quand il s'est agi de reviser la Charte,
deux politiques sont en prsence, qui se dgagent plus ou moins
nettement dans la confusion du moment: l'une, dsireuse de saisir ce
point d'arrt si difficile  trouver sur la descente rvolutionnaire,
et proccupe d'abord de contenir les forces dsordonnes qui ont t
mises en mouvement; l'autre, empresse ou rsigne  leur laisser le
champ libre, mme  leur donner un nouvel lan, et, sous prtexte de
vouloir toutes les consquences de Juillet, ne tendant qu'
dvelopper la rvolution au dedans et  la propager au dehors.
Doit-on, suivant la parole de M. de Rmusat, regarder la rvolution
comme faite et ne viser qu' la dure du rsultat, ou la prendre comme
un commencement et perptuer l'tat rvolutionnaire? En un mot,
doit-on s'tablir dans ses conqutes, ou conqurir l'inconnu?
Politiques fort opposes et qui vont se rsumer en deux mots, la
rsistance et le mouvement.

Parmi les hommes politiques, parmi les meneurs parlementaires qui ont
assum ou reu des vnements la conduite de la rvolution et qui,
aprs avoir fait la monarchie nouvelle, semblent ses tuteurs et ses
rgents, nul alors ne se pose aussi nettement la question, nul surtout
n'est en got et en mesure d'y rpondre. S'ils le tentaient, leur
dsaccord apparatrait, et il s'ensuivrait une sparation dont aucun
d'eux n'ose prendre l'initiative. On ne veut pas encore s'avouer ni
avouer au public que les 221 n'taient qu'une coalition htrogne,
unie momentanment pour une campagne d'opposition. Vainement donc
chercherait-on de ce ct une direction prcise et une puissante
impulsion.

La couronne va-t-elle suppler  ce qui manque dans l'action
parlementaire? Trouverons-nous l une volont rsolue  choisir entre
les routes opposes qui se prsentent au sortir du carrefour
rvolutionnaire? Le Roi va-t-il faire preuve,  l'intrieur, de la
rsolution habile qu'il montre,  ce moment mme, dans les affaires
trangres? Avant peu, en effet, la politique de Louis-Philippe se
manifestera au dedans, non moins dcide, non moins rsistante qu'au
dehors; elle lui sera  ce point personnelle qu'il l'appellera _son
systme_, et il l'appliquera jusqu'au bout avec une persvrance que
quelques-uns qualifieront d'obstination. Mais,  l'heure o nous
sommes,--soit que le prince n'ait pas encore son opinion faite, soit
qu'il juge inutile ou imprudent de la manifester,--il parat dispos 
garder,  l'intrieur, entre les tendances contraires, une rserve et
une sorte de neutralit calcules. Louvoyer, gagner du temps, ne pas
prendre d'initiative; s'abstenir dans le doute[110],--et sa
clairvoyance  discerner les cts faibles ou prilleux de toute
dcision lui donne sans cesse une raison nouvelle de douter; lcher
beaucoup au besoin, sauf  reprendre plus tard; laisser l'exprience
rvolutionnaire se continuer, dans l'espoir que le mal s'usera de
lui-mme; attendre, pour se mettre  la tte de la raction, que le
pays en ait compris  ses dpens la ncessit; jusque-l mnager tout
le monde, chercher  satisfaire les partis les plus opposs, viter ou
ajourner tous les conflits, ft-ce au prix d'inconsquences et de
capitulations: telle est la tactique que Louis-Philippe semble alors
vouloir suivre. Il regarderait comme une folie inutilement prilleuse
d'engager tout de suite une lutte ouverte contre l'opinion avance.
Les journes de Juillet, la scne rcente de l'Htel de ville, lui ont
laiss une impression singulirement vive et prsente de la faiblesse
du gouvernement et de la puissance de la rvolution. Celle-ci lui
apparat comme une force dominante, irrsistible, qu'on ne saurait
heurter de front sans se faire briser, qu'on peut tout au plus viter
par adresse, endormir en la cajolant et dsintresser en lui faisant
sa part. Il n'est pas d'ailleurs dans son temprament de rien
brusquer, non que la dcision ou le courage lui manquent, mais il se
dfie volontiers de ses forces. Peu port aux illusions, tout au plus
espre-t-il tourner la difficult du moment; il ruse avec elle plutt
qu'il ne l'aborde en face, et estime qu'en un pareil temps, c'est dj
beaucoup de durer au moyen d'expdients successifs[111].

[Note 110: Je dis toujours: Dans le doute, abstiens-toi, crivait
alors le Roi  M. Guizot, dans une lettre intime.]

[Note 111: M. Guizot a dit plus tard de Louis-Philippe, en causant
avec M. Senior: Plein de bravoure personnelle, il tait timide en
politique; il prfrait l'adresse  la force, et cherchait toujours 
tourner les obstacles, au lieu de les attaquer de front.]

Ainsi que l'a finement observ M. Guizot, l'exprience acquise par
Louis-Philippe contribuait  le rendre plus hsitant devant la
rvolution. Comme chez tous les hommes de sa gnration, les souvenirs
qui demeuraient en lui les plus vivants, qui obsdaient le plus son
imagination et agissaient le plus sur sa volont, taient ceux qui se
rapportaient aux dernires annes du sicle prcdent. Adolescent et
tout frais sorti d'une ducation  la Jean-Jacques, il s'tait associ
avec ardeur aux vnements comme aux ides de 1789, et en avait reu
une empreinte ineffaable. Il n'avait pas ressenti moins vivement les
dceptions qui avaient suivi; le crime et bientt la mort de son pre,
la proscription qui l'avait lui-mme frapp, lui avaient fait jouer,
dans cette effroyable tragdie, un rle qui n'tait pas de nature 
diminuer la vivacit et la profondeur de ses impressions. Sous
l'action de ces souvenirs contradictoires, les uns entranants, les
autres pesants, il tait  la fois trs-imbu de certaines ides
rvolutionnaires et trs-soucieux des prils qui en rsultaient, en
somme assez perplexe et quelque peu dsabus sur le rsultat final.
Mais son sentiment dominant tait celui de la force suprieure et
presque fatale de ce mouvement, aussi bien dans les rformes
gnreuses auxquelles, jeune prince, il avait applaudi, que dans les
violences destructives dont il avait t victime. On conoit quel
devait tre l'effet d'une telle disposition d'esprit, au lendemain des
journes de Juillet, en face du rveil et du nouveau triomphe de la
rvolution. De l, ce laisser-aller qui rvlait  la fois un vieux
reste de sympathie et une timidit mlange d'effroi et de
dcouragement. Il faudra plusieurs mois de douloureuse et prilleuse
preuve avant que Louis-Philippe domine cette sduction et cette
dfaillance. Encore le fera-t-il jamais bien compltement? Si, en
fvrier 1848, il n'a pas su se dfendre, c'est que, cette fois encore,
il a t paralys par la mme impression fataliste, et presque
superstitieuse, de la force rvolutionnaire[112].

[Note 112: Dans ses dernires annes, cependant, Louis-Philippe avait
perdu beaucoup de ses illusions sur 89; il crivait en parlant de
cette poque: Nous avons fait tant de sacrifices, tant d'abandons,
tant de destructions, que nous avons rendu la monarchie impossible,
sans rendre la rpublique possible. (Cit dans une lettre crite par
le duc Pasquier, en 1857.)]

Cette impuissance gnrale  prendre parti pour une politique
dtermine, s'tait manifeste, on l'a vu, ds le premier jour, dans
la composition mme du ministre. Il semblait que, loin d'tre press
de faire un choix entre les deux politiques, on et voulu en quelque
sorte les fondre, faire marcher ensemble les hommes qui reprsentaient
l'une et l'autre, et continuer au pouvoir la coalition qui s'tait
noue dans l'opposition. Ainsi avait-on mis cte  cte et, en quelque
sorte, ple-mle dans ce cabinet, les hommes du mouvement et ceux de
la rsistance, d'une part M. Laffitte, M. Dupont de l'Eure, M.
Bignon, le gnral Grard, de l'autre le duc de Broglie, M. Guizot, M.
Casimir Prier, M. Dupin, le comte Mol, le baron Louis, le gnral
Sbastiani. S'tait-on flatt d'atteindre  la fois deux buts opposs,
de donner des gages aux rvolutionnaires et de rassurer les
conservateurs: tel ministre servant  dire aux premiers: Ne bougez
pas, je suis l; tel autre aux seconds: N'ayez peur, j'y suis.

 compter les ttes, les conservateurs avaient la majorit dans le
cabinet. Sept contre quatre, ils occupaient les ministres les plus
considrables; l'Intrieur, avec M. Guizot; les Affaires trangres,
avec M. Mol; les Finances, avec le baron Louis. Leur supriorit de
talent tait incontestable. Mais tous ces avantages taient compenss,
et au del, par la popularit que les circonstances assuraient aux
reprsentants de l'autre politique. M. Laffitte, alors  l'apoge de
sa vaniteuse importance, avait une situation  part auprs du roi
qu'il se flattait d'avoir fait. M. Dupont de l'Eure passait pour
ncessaire: sa dmission, qu'il tait toujours prt  offrir avec une
sorte d'indpendance bourrue, et dnonc avec clat la royaut
nouvelle aux colres de ce parti rvolutionnaire qu'on ne se croyait
pas la force de braver. Tous deux, d'ailleurs, se savaient soutenus et
protgs par La Fayette, dont le prfet de la Seine, M. Odilon Barrot,
tait l'agent dvou. Le Roi lui-mme affectait d'accorder aux hommes
du mouvement, sinon la ralit de sa confiance, du moins les
dmonstrations les plus apparentes de sa sympathie. Rserv, presque
froid avec M. Guizot, avec le duc de Broglie et surtout avec M.
Casimir Prier, il tmoignait  M. Laffitte une affectueuse
familiarit. Il permettait tout  l'humeur chagrine de M. Dupont de
l'Eure et subissait ses boutades avec une sorte de dfrence. Pour La
Fayette, surtout, quelle dpense de caresses! On et dit que
Louis-Philippe estimait ncessaire de prolonger l'embrassade commence
le 31 juillet, sur le balcon de l'Htel de ville. Il vaut mieux,
rpondait-il  un diplomate, que vous me soyez prsent par le gnral
que par tous mes ministres ensemble: c'est mon ami et mon
protecteur[113]. D'ailleurs, ne fussent-ils pas prpondrants, la
seule prsence des hommes de gauche dans le ministre avait de
redoutables consquences. Ce n'est pas sans pril qu'on laisse les
rvolutionnaires,--en la personne de leurs reprsentants ou seulement
de leurs protecteurs et de leurs complaisants,--prendre une part
quelconque au gouvernement. La satisfaction donne ainsi  ce parti
peut un moment le dtourner des attaques ouvertes; mais elle lui
fournit l'occasion d'exercer, au cour mme du pouvoir et des forces
sociales, une action dissolvante plus funeste que toutes les attaques.

[Note 113: SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-rvolution_, t. Ier,
p. 218.]

De leur ct, les conservateurs du cabinet n'taient gure en tat
d'agir avec ensemble et nergie: il y avait entre eux divergence de
vues et contradiction de caractre. Quelques-uns taient rsolus  se
renfermer dans leurs attributions spciales. D'autres se rservaient
par timidit ou par calcul, d'autant moins disposs  se compromettre
qu'avec leurs collgues de gauche ils ne pouvaient compter sur cette
discrtion vulgaire qui garantit la libert intrieure du
gouvernement. Nous tions percs  jour, a racont plus tard l'un des
membres du cabinet; la chambre  coucher de M. Dupont de l'Eure tait
ouverte, ds le matin,  tous les suppts de la basoche, et, le soir,
le salon, o M. Laffitte faisait son ternel piquet, l'tait  tout le
tripot de la Bourse: c'taient deux clubs o les curieux venaient aux
nouvelles, pour en faire tel usage que de raison ou de draison[114].
Les plus dcids parmi les ministres, M. Guizot et le duc de Broglie
par exemple, ne se sentaient pas les hommes du moment; il leur
semblait que la loyaut constitutionnelle de leur conduite sous la
Restauration tait, aux yeux mmes de leurs amis, un souvenir
compromettant: les titres rvolutionnaires comptaient seuls[115]. Du
reste, ni l'un ni l'autre n'avait alors sur la politique de rsistance
les ides nettes et les volonts arrtes qui ont apparu plus tard,
dans leur langage et leur conduite; ils ne croyaient pas surtout
l'heure venue de pratiquer cette politique et de lui donner un
caractre offensif. Tout ce qu'on peut esprer du meilleur ministre
possible, disait alors le duc de Broglie, c'est qu'il tienne pour le
moment la position, qu'il ne laisse pas trop entamer ni les donnes
essentielles de la monarchie ni les conditions vitales du pouvoir, et
qu'il mnage au bon sens public le temps de reprendre le haut du
pav. Plus tard, rappelant les souvenirs de cette poque, le mme
homme d'tat crivait: Amortir les premiers coups d'une raction
invitable, sauver ce qui reste debout du principe monarchique, gagner
du temps en parant au plus press, prparer enfin la raction de la
raction, c'tait notre tche,  peu prs notre plan et tout au plus
notre esprance[116]. Si modeste que ft la tche, on comprend la
timidit et l'incertitude de l'esprance. De l'aveu d'un de ses
membres, M. Guizot, le cabinet tait, par sa composition mme, hors
d'tat d'chapper  la confusion des ides, des prtentions, des
chances, qui s'agitaient autour de lui, et il apparaissait plus
propre  accrotre qu' dissiper cette fermentation confuse[117]. Il
n'tait pas d'ailleurs appel  une longue existence, et trois mois ne
se seront pas couls que nous le verrons rduit  se dissoudre
lui-mme.

[Note 114: Cf. les _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.--Un jour, M.
Dupin rvlait au conseil qu'un personnage, propos pour un haut
poste, avait subi un procs scandaleux en cour d'assises; peu aprs,
le candidat vinc, mis au courant de ce qui s'tait pass, venait
demander raison au ministre qui avait rvl ses antcdents.
(_Mmoires de M. Dupin._)]

[Note 115: M. Guizot s'tant un jour risqu  mal parler de certains
agitateurs, M. Salverte lui rpondit: Les hommes dont vous parlez
peuvent avoir des opinions exaltes... Gardez-vous pour cela de les
traiter comme des ennemis... _Souvenez-vous que ces hommes ont
combattu avant nous._]

[Note 116: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 117: _Mmoires de M. Guizot_, t. II, p. 40 et 41.]


II

Au moment o le ministre entrait en fonction, le 11 aot, Charles X
tait encore sur le sol de France. S'il s'tait rsign  quitter
Rambouillet devant l'expdition populacire du 3 aot, il n'avait pas
consenti  s'enfuir. Il s'acheminait lentement vers Cherbourg, entour
d'une partie de sa maison, imposant le respect par la dignit de son
malheur; jamais il ne s'tait montr plus roi qu'au jour o il perdait
sa couronne. Spectacle mouvant et extraordinaire qui ne devait jamais
se revoir dans nos rvolutions! Les progrs de la dmocratie se
manifesteront jusque dans la faon dont les souverains descendront ou
plutt tomberont du trne. Des commissaires[118], envoys par le
gouvernement nouveau, accompagnaient Charles X, chargs  la fois de
le surveiller et de le protger: mission pnible et dlicate qui fut
du reste remplie avec convenance. Les ministres suivaient, d'une
pense anxieuse, la marche lente du cortge. Ils redoutaient moins un
retour offensif de la vieille royaut, que quelque dsordre populaire,
quelque horrible catastrophe qui et ensanglant et dshonor leur
gouvernement. Aussi fut-ce pour eux un singulier soulagement, quand
ils apprirent, le 17 aot, que la veille, Charles X s'tait embarqu 
Cherbourg, sur un paquebot amricain qui le transportait en
Angleterre.

[Note 118: Le marchal Maison, MM. Odilon Barrot et de Schonen.]

Ne semblait-il pas ds lors qu'on en avait fini avec le gouvernement
tomb? Le drapeau blanc ne flottait plus nulle part, pas mme en
Vende ou en Bretagne. Les carlistes taient comme crass par leur
dfaite, et plus encore par l'impopularit du ministre qui venait de
tout risquer et de tout perdre dans sa malheureuse tentative de coup
d'tat. Ceux d'entre eux qui faisaient partie des Chambres se
taisaient ou se bornaient  des protestations mues, qui semblaient le
testament ou l'oraison funbre de leur parti; plusieurs se retiraient
pour ne pas prter serment. Parmi ceux qui taient fonctionnaires,
magistrats surtout, beaucoup renonaient noblement et tristement 
leur carrire, se condamnant  une inaction pnible, et laissant, dans
les services publics, un vide dont on devait longtemps souffrir. Les
journaux de droite n'taient prts sans doute ni  capituler ni  se
rallier; mais, dans ces premiers temps, ils semblaient moins presss
d'arborer leur propre drapeau et de faire campagne pour leur compte,
que de seconder les attaques et les exigences de la presse
rvolutionnaire; ils prtendaient contraindre la monarchie nouvelle 
aller jusqu'au bout de ses principes, dans l'esprance qu'elle en
mourrait. Quant aux salons, qui sont l'une des forces principales des
royalistes, ils n'avaient gure alors d'autre vengeance que de
persifler ddaigneusement les vulgarits bourgeoises ou dmocratiques
de leurs vainqueurs, ou bien ils se consolaient avec des prdictions
annonant, pour fvrier 1831, la chute de Louis-Philippe et le
brlement de Paris[119]. Mais nulle part une rsistance active et
efficace  l'tablissement du rgime nouveau. On et dit que le parti
qui, la veille, tait matre du pouvoir, avait tout d'un coup disparu,
et qu'il avait quitt la France avec son vieux roi. La reine
Marie-Amlie disait alors  Benjamin Constant, assis un soir  ct
d'elle  table: Je vous en prie, monsieur Constant, ayez piti de nos
royalistes et protgez-les.--Les royalistes? Madame, rpondit en
souriant le dput libral, je ne demande pas mieux; mais tous ces
jours-ci, je n'en ai pas vu[120]. Sorte de trompe-l'oeil qui se
produit souvent  la suite de nos rvolutions, et dont sont dupes
aussi bien les vaincus dans leur dsesprance que les vainqueurs dans
leur orgueilleuse illusion. Les partis, pour disparatre sous le
premier coup de la dfaite, ne sont pas anantis. Le gouvernement de
Louis-Philippe s'apercevra trop tt qu'il y avait encore des
lgitimistes. L'opposition de ces derniers, en rtrcissant le terrain
sur lequel pourra s'tablir le parti conservateur, sera l'une des
principales faiblesses du rgime de 1830. Mais ce pril, dont toute la
gravit ne sera reconnue qu'aprs la catastrophe de 1848, n'tait pas
vu au lendemain de la rvolution de Juillet. Charles X embarqu, les
royalistes rsigns ou dsesprs, il semblait que le ministre n'et
plus  s'inquiter du gouvernement dchu ni du parti vaincu, mais
seulement  faire marcher le gouvernement nouveau et  s'entendre avec
les vainqueurs. De ce ct, venaient alors ses embarras.

[Note 119: Lamennais, encore catholique, se plaint, dans une lettre
d'octobre 1830, du trouble jet dans les esprits par ces prdictions.]

[Note 120: _Rminiscences_, par COULMANN, t. II.]

Le moindre n'tait pas le partage du butin.  peine entr en
possession de son administration particulire, chaque ministre vit
tout d'abord se poser devant lui la question du personnel. Rien de
surprenant sans doute qu'on destitut beaucoup de fonctionnaires et
que leurs places fussent distribues entre les opposants de la veille.
Quand ceux-ci s'appelaient Villemain, Vitet, Mignet, Thierry,
Lenormant, de Barante, Dupin, Barthe, etc., la chose publique s'en
trouvait bien. Mais les rancunes et surtout les convoitises ne se
contentaient pas de ces changements raisonnables. Il y a des hommes,
crivait alors M. Thiers, qui, pour croire  une rvolution, auraient
besoin de ne plus voir les mmes difices, quelques-uns de ne plus
rencontrer vivants les mmes hommes, _d'autres, et c'est le plus
grand nombre, de se trouver en place_[121]. Quel assaut autour de
chaque fonction! La rvolution avait tourn toutes les ttes; pas un
dsir, pas une prtention qui ne se sentissent en quelque sorte
provoqus et qui n'attendissent du gouvernement une satisfaction
immdiate; pas un rve d'intrt ou de vanit qu'on ne regardt comme
facilement ralisable. Aucune des barrires leves par les rgles ou
par l'usage n'tait demeure debout. Quiconque avait jou un rle dans
les trois journes se croyait un titre  une rcompense, et cette
rcompense tait une place. Du coup, on prtendait arriver au premier
rang, sans souci des gradations hirarchiques. Voyez tous ces
solliciteurs ou plutt ces rclamants imprieux se prcipiter sur la
capitale,  peine dbarrasse de ses barricades! Il y a dans Paris,
disait un plaisant observateur, quarante mille solliciteurs, et la
Gascogne n'a pas encore donn. Les plus dmocrates n'taient pas les
moins avides; c'est ce qu'ils appelaient poursuivre les consquences
de Juillet: tmoin ce farouche rpublicain, arrt lors d'une meute
et dans la poche duquel on trouvait une supplique pour demander une
prfecture[122]. La Fayette tait le patron complaisant de cette
clientle, et l'on n'valuait pas  moins de soixante-dix mille le
nombre des demandes apostilles par lui[123]. Toute sollicitation
tait double d'une dnonciation contre les fonctionnaires en place.
Les plus humbles comme les plus hauts ne trouvaient pas grce devant
le rigorisme des patriotes qui aspiraient  les remplacer. L'un des
limiers de cette meute affame s'tant cri un jour: Savez-vous,
messieurs les ministres, ce que c'est qu'un carliste? une voix
railleuse lui riposta: Un carliste, c'est un homme qui occupe un
poste dont un autre homme a envie. Cette fois, les rieurs furent du
bon ct; mais les assaillants ne se dmontaient pas pour si peu.
Vainement le bon sens indign et aiguis de certains crivains
dnonait-il l'odieux et le ridicule de cette insurrection des
solliciteurs[124]; vainement le vaudeville les faisait-il figurer en
posture grotesque sur la scne des thtres parisiens[125]; vainement,
dans l'pre colre de ses _Iambes_, Barbier fltrissait-il la
cure[126]: rien n'arrtait ce dbordement de convoitises et de
dlations. C'est le propre d'ailleurs de semblables apptits, qu'une
fois veills, ils ne sont jamais rassasis. Et puis, pour un
satisfait, combien de mcontents! Ceux-ci passaient aussitt 
l'opposition: opposition de principes, disaient-ils; quelques
personnes ont pu supposer, par exemple, que si Carrel s'tait montr
bientt le plus vif adversaire de la monarchie qu'il avait contribu 
fonder, c'tait parce qu'on lui avait offert seulement la prfecture
du Cantal.

[Note 121: _La Monarchie de 1830_, p. 54.]

[Note 122: Cit par M. Dupin  la tribune, le 30 septembre 1830.]

[Note 123: _Seize mois, ou la Rvolution et les rvolutionnaires_, par
M. DE SALVANDY.]

[Note 124: M. Saint-Marc Girardin crivait, le 16 aot 1830:
Aujourd'hui, c'est une tout autre insurrection: c'est l'insurrection
des solliciteurs; c'est la leve en masse de tous les chercheurs de
places; ils courent aux antichambres avec la mme ardeur que le peuple
courait au feu. Ds sept heures du matin, des bataillons d'habits
noirs s'lancent de tous les quartiers de la capitale; le
rassemblement grossit de rue en rue.  pied, en fiacre, en cabriolet,
suant, haletant, la cocarde au chapeau et le ruban tricolore  la
boutonnire, vous voyez toute cette foule se grouper vers les htels
des ministres!... Le mouvement de l'insurrection se rpand de proche
en proche, d'un bout de la France  l'autre. Chaque dpartement envoie
ses recrues... Les victimes abondent; il y en a de toutes les poques.
Les hros aussi pullulent... Ceux qui ne sont pas battus ont aussi
leurs titres. L'Intim aujourd'hui ne dirait plus:

  Monsieur, je suis btard de votre apothicaire.

Il serait btard d'un des vainqueurs de la Bastille et oncle d'un des
braves du pont de la Grve.  ce titre, l'Intim demanderait une place
de procureur gnral. L'arme ordinaire de l'insurrection intrigante,
c'est la dlation. Personne n'est bon citoyen s'il a une place;
personne n'aime la patrie que les solliciteurs. Voici un receveur
gnral qui gagne 100,000 francs par an, c'est un Jsuite! Un prfet
qui en gagne 25,000, c'est un homme dvou  l'ancien ordre de choses.
Avec tout cela l'inquitude se rpand dans les provinces, en mme
temps que l'esprit d'intrigue et de cupidit.]

[Note 125: Le 25 septembre, on reprsentait au Vaudeville la _Foire
aux places_, de Bayard. Au lever du rideau, les solliciteurs, runis
dans l'antichambre du ministre, chantaient en choeur:

  Qu'on nous place
  Et que justice se fasse.
  Qu'on nous place
  Tous en masse.
  Que les placs
  Soient chasss!]

[Note 126: La _Cure_, publie le 22 septembre 1830, fut le premier,
et peut-tre le plus retentissant des _Iambes_ de Barbier. Paris,
disait le pote, n'est plus qu'une sentine impure,

  Un taudis regorgeant de faquins sans courage,
      D'effronts coureurs de salons,
  Qui vont de porte en porte, et d'tage en tage,
      Gueusant quelques bouts de galons,
  Une halle cynique, aux clameurs insolentes,
      O chacun cherche  dchirer
  Un misrable coin des guenilles sanglantes
      Du pouvoir qui vient d'expirer.]

Un jour qu'il tait assailli par une foule de solliciteurs, le baron
Louis ouvrit brusquement la porte de son cabinet: Que me voulez-vous?
leur dit-il. Vos conseils? je n'en ai que faire. Des dnonciations? je
ne les coute pas. Des places? je n'en ai qu'une  votre service;
c'est la mienne; prenez-la, si vous la voulez. Puis il referma sa
porte. Mais il n'tait pas beaucoup d'autres ministres capables d'une
telle rsistance. Parmi eux, quelques-uns, comme M. Dupont de l'Eure,
n'en avaient mme pas la volont: ils taient, on l'a vu, dans
l'intrieur de la place, complices de ceux qui voulaient l'envahir;
par eux, plus d'une fonction, notamment dans les parquets, tait
livre  des incapables et  des indignes, sans autre titre qu'un
certificat de civisme rvolutionnaire[127]. D'autres membres du
cabinet eussent dsir dfendre leur personnel: s'ils y parvenaient
parfois dans les parties les moins en vue de leurs administrations, ce
n'tait pas sans faire sur d'autres points de bien regrettables
concessions. M. Guizot surtout tait assailli de demandes et
d'exigences pour les postes dpendant de son ministre de l'intrieur.
Quand il pouvait garder ou reprendre sa libert, il en profitait pour
nommer quelques fonctionnaires habiles et nergiques. Mais combien il
tait surveill et empch! Il lui fallait recevoir presque
journellement ses anciens collgues de la socit _Aide-toi, le ciel
t'aidera_, qui tendait  devenir un centre d'action purement
rvolutionnaire, et souvent il croyait devoir prendre leur avis sur
les nominations de prfets. Du reste, quoiqu'il cdt, il accordait
beaucoup moins qu'on ne lui demandait: de l des plaintes, des
rcriminations d'une amertume croissante, dans lesquelles de grandes
phrases sur l'intrt et les droits de la rvolution voilaient mal les
gosmes impatients et les ambitions dues. Le ministre en tait
rduit, pour se justifier,  publier un expos o il numrait toutes
les destitutions prononces[128]. Sous la pression qu'il subissait, il
avait parfois la main malheureuse: Je suis fch, lui crivait le
Roi, le 17 aot 1830, d'avoir  vous avertir que deux de nos nouveaux
sous-prfets sont venus hier au Palais-Royal compltement ivres, et
qu'ils y ont t bafous par la garde nationale. Mes aides de camp
vous diront leurs noms que j'oublie et que vous tairez par gard pour
leurs protecteurs. Nous ne nous vanterons pas de ces choix-l et nous
les remplacerons. Si les ivrognes taient rares, ne l'taient pas
toujours assez les intrigants sans scrupule; ne l'taient pas surtout
les brouillons pervertis par les habitudes et les sophismes
d'opposition, n'ayant d'autre ducation politique et professionnelle
que d'avoir appris par coeur et rpt quelques phrases de journaux.
De plus, des fonctionnaires, arrivs ainsi par droit de conqute
rvolutionnaire, se croyaient plutt au service de la rvolution que
de la monarchie; ils ne cherchaient pas tant  plaire  leurs chefs
hirarchiques qu'au parti qui les avait pousss. Cette sorte
d'indpendance des agents infrieurs n'tait pas le moindre embarras
ni la moindre faiblesse du gouvernement, et nous verrons plus tard
combien Casimir Prier devra dpenser d'efforts et d'nergie pour
remdier  l'anarchie administrative.

[Note 127: Au moment o l'on formait le ministre, le duc de Broglie
avait dit au Roi: Si M. Dupont demeure quelques mois o il est,
attendez-vous  voir ce personnel de la magistrature qu'on a sauv 
grand'peine dans la rvision de la Charte, empoisonn de choix
dtestables, vu le nombre et la diversit des vacances; plus de
rigoureuses conditions, plus de temps d'arrt dans les tribunaux.
(_Souvenirs_ du feu duc de Broglie.)]

[Note 128: 13 septembre 1830.]

Dans toutes les autres questions qui se posrent  cette premire
heure de la monarchie nouvelle, le ministre se montra tel que nous
venons de le voir, manifestant des vellits contradictoires suivant
les jours et surtout suivant les ministres, incapable de donner une
direction nette et ferme  l'opinion, et finissant presque toujours
par pencher vers la faiblesse. Certaines lois furent prsentes et
votes qui taient des satisfactions prvues  l'opinion librale:
telles les lois rtablissant le jury pour les dlits de presse,
soumettant  la rlection les dputs promus  des fonctions
publiques, ou abrogeant la loi du sacrilge. Quelques actes, le
maintien du Conseil d'tat dfendu par le duc de Broglie, la
modration dont ce dernier, charg du ministre des cultes, fit preuve
dans ses rapports avec les vques, l'ordre que le baron Louis chercha
 rtablir dans l'administration des finances, rvlrent le dsir de
rsister aux prjugs et aux excitations rvolutionnaires[129]. Mais
en peut-on dire autant du dcret par lequel le Panthon tait enlev
au culte, et de tant d'autres mesures qui n'avaient d'autre but que de
courtiser l'esprit de dsordre et de rvolte? En face de ceux qui
chantaient alors un dithyrambe  l'honneur des combattants des trois
glorieuses, qui clbraient la beaut et la grandeur des barricades,
l'hrosme, la vertu, la magnanimit des insurgs, qui racontaient
leurs propos, dessinaient leurs hauts faits, et craient ainsi la
dangereuse lgende du champ de bataille populaire, les ministres
n'eurent qu'une crainte, celle de n'tre pas trouvs assez empresss
et assez enthousiastes. Que La Fayette se complt  proclamer la
gloire de cette noble population des barricades, place par sa
conduite sublime au premier rang de la socit franaise, il n'y a
pas lieu d'en tre surpris. Mais M. Guizot lui-mme se crut oblig de
lui faire cho; dans ses discours ou dans ses crits officiels, il se
flicita que la rvolution et t une oeuvre populaire,
attribuant  cela sa grandeur et sa simplicit; il dclara que les
rues de Paris avaient t le plus beau des champs de bataille, o
avait combattu une population de hros, et le _National_ le loua
d'avoir parl le plus pur langage rvolutionnaire[130]. Les
ministres ne paraissaient pas se rendre compte qu'ils faussaient ainsi
la conscience publique, qu'ils exaltaient et encourageaient des
passions et des violences qui rendaient tout gouvernement impossible,
et contre lesquelles il leur faudrait combattre  leur tour[131].

[Note 129: Bien que la politique suivie dans les affaires trangres
ft surtout l'oeuvre du Roi, il est juste d'en faire aussi
partiellement honneur au ministre.]

[Note 130: C'est  l'occasion du prambule de la loi destine 
accorder des rcompenses nationales aux victimes de la rvolution de
Juillet, que le _National_ a adress ce compliment  M. Guizot.]

[Note 131: Les ministres ne tarderont pas  sentir l'inconvnient
d'une telle conduite. Peu de mois aprs la rvolution, le 12 novembre
1830, madame Swetchine crira: On est honteux aujourd'hui, surtout
embarrass, d'avoir si ridiculement exalt l'instrument dont on
s'tait servi; on voudrait bien le briser; mais la peur domine, et
aussi cette conviction qu'on s'est t le droit de svir.]

Chaque jour, d'ailleurs, fournissait au pouvoir une occasion nouvelle
de montrer combien il s'inquitait peu d'branler le respect de la
lgalit, en glorifiant ceux qui l'avaient mconnue. Il s'tait form
une socit de condamns politiques qui demandaient, selon les
termes de leur ptition, la part du banquet national due aux
avant-gardes des hros de Juillet. La Fayette, qui les avait pris
naturellement sous sa protection, voulut les prsenter au Roi, pour
obtenir, a dit un de ses apologistes, non-seulement une satisfaction
de justice, mais une nouvelle conscration du principe de la
rsistance  l'oppression. Le Roi ne crut pas pouvoir s'y refuser. Un
jour du mois d'octobre, au grand scandale de la domesticit
doctrinaire[132], dans les salons du Palais-Royal o se pressaient
les dputations venues de toutes les parties de la France, l'aide de
camp de service appela  haute voix: Messieurs les condamns pour
dlits politiques. La Fayette s'avanant  leur tte: Voil, dit-il
au Roi, les condamns politiques; ils vous sont prsents par un
complice. Et le prince les accueillait avec une affabilit
expansive[133]. Plusieurs de ces condamns reurent des pensions; de
ce nombre fut Fieschi, qui s'tait fabriqu de faux certificats[134].
On alla plus loin encore dans cet hommage rendu au pass
rvolutionnaire: une loi pronona, avec un empressement et une
solennit qui pouvaient tre pris pour une rhabilitation, le rappel
des rgicides exils. En Angleterre, aprs 1688, un des juges de
Charles Ier crut qu'il lui tait permis de remettre le pied sur le
territoire britannique: le Roi et le Parlement furent d'accord pour le
repousser; ils ne lui firent grce que de la vie. Qui sait si, en
agissant autrement, les hommes de 1830 n'ont pas affaibli, dans la
conscience publique, l'ide de l'inviolabilit de la personne royale,
et quelque peu contribu  crer les sophismes d'o sortiront bientt
tant de tentatives meurtrires contre Louis-Philippe?

[Note 132: Expression de M. Sarrans.]

[Note 133: SARRANS, _La Fayette et la Rvolution_, t. I, p.
310.--_Mmoires de La Fayette_, t. VI, p. 440.]

[Note 134: DE LA HODDE, _Histoire des Socits secrtes_, p. 32.]


III

Cette dfaillance du gouvernement prolongeait dans la nation l'tat
rvolutionnaire. La plus fcheuse consquence des vnements de
Juillet n'est peut-tre pas d'avoir soulev tant de passions
subversives; c'est d'avoir dsarm, troubl, et, pour ainsi dire,
fauss les pouvoirs publics. Comme l'observe,  cette poque, une
femme d'un sens lev et fin, l'anarchie est moins dans les esprits
que dans les pouvoirs; il y a encore des gens qui savent ce qu'ils
veulent; mais,  la lettre, personne ne sait ce qu'il peut[135].
Partout, en ces mois d'aot, de septembre et d'octobre, une
fermentation confuse, une constante agitation, une irritabilit
maladive, le got du bouleversement et de la violence, la rupture de
toutes les barrires, la voie ouverte  toutes les chimres,  toutes
les ambitions et  tous les orgueils, la prcipitation et la dviation
de tous les mouvements de l'esprit humain jusque dans la littrature
et la philosophie, dans les questions conomiques, sociales et
religieuses[136].

[Note 135: Madame Swetchine, lettre du 12 novembre 1830.]

[Note 136: Nous reviendrons plus tard sur cette dernire partie des
consquences rvolutionnaires.]

Pour nous en tenir  l'ordre politique, la presse, enivre de la part
qu'elle a prise  la victoire de Juillet et de tout ce qui a t
dbit  ce propos sur sa puissance, n'a plus aucun sentiment des
limites de son action et de ses droits, des respects qu'elle doit
garder, des rpressions qui peuvent la frapper. Elle croit  son
omnipotence et compte sur son impunit. Il n'est si mince crivain qui
n'estime tre, au-dessus du gouvernement et des lois, l'incarnation de
la souverainet nationale. Le mal apparat surtout dans les journaux
crs depuis la rvolution[137], dans les pamphlets, placards,
caricatures qui pullulent alors. C'est une dbauche et une enchre de
violence, de scandale, parfois d'immoralit. On s'acharne  renverser
tout ce qui est debout,  avilir tout ce qui est respectable.  ce
spectacle, M. Augustin Thierry, nagure encore fort engag dans le
mouvement, s'crie avec une tristesse tonne et un peu nave: Cette
presse parisienne, qui a tout sauv dans la dernire crise, semble
aujourd'hui n'avoir d'autre but que de tout perdre. Je n'y comprends
rien, et j'tais loin de m'y attendre. Aussi en est-il dj 
invoquer le bon sens des provinces, pour faire justice de la
turbulence de Paris.

[Note 137: Aussi pouvait-on dire  la tribune, le 8 novembre 1830, des
journaux fonds depuis la rvolution, qu'ils taient pleins de
doctrines anarchiques, d'appels  la force, de menaces adresses 
toutes les existences tablies.]

Il est une forme plus menaante encore du dsordre rvolutionnaire:
les socits secrtes se sont transformes en clubs, unissant ainsi,
comme l'a dit M. Guizot, les restes d'une discipline silencieuse aux
emportements de la parole dchane. Chaque soir, ces clubs tiennent
des sances dignes des Jacobins et des Cordeliers de 1793. Y assistent
non-seulement les affilis, mais des jeunes gens, des ouvriers, des
passants, qui sortent de l, l'esprit perverti et les passions
enflammes. On ne recule pas devant les motions les plus factieuses:
tel jour, par exemple, la _Socit des Amis du peuple_ prend et publie
une dlibration invitant la garde nationale et les ouvriers 
renverser la Chambre des dputs. Tel autre jour, on dcide
d'assaillir l'un des ministres, M. Dupin, dans son domicile, et de le
tonsurer; il tait alors trait de jsuite.

Avec les excitations de la presse et des clubs, l'ordre matriel et la
scurit ne peuvent se rtablir. Soit dsoeuvrement, soit got
d'agitation, une partie de la population est reste dans la rue o
elle tait descendue, le 28 juillet. Elle prtend y continuer une
sorte de rgne tumultueux et dominer ainsi les pouvoirs publics. C'est
 ses yeux le corollaire logique de ces barricades qu'on l'a loue
d'avoir leves, c'est l'application et la prolongation du mme droit.
Elle est pousse d'ailleurs par la misre. La crise de 1830 se
trouvait tre encore plus dsastreuse pour le commerce et l'industrie
que ne l'avait t celle de 1814, et que ne le sera celle de 1848.
Chaque coup de fusil tir pendant les trois jours, a crit un
admirateur de la rvolution, avait prpar une faillite[138]. Les
riches ont fui de Paris: on n'value pas  moins de cent cinquante
mille le nombre des dparts. De l le chmage, et les souffrances qui
en sont l'accompagnement ordinaire. Les ateliers nationaux, o l'tat
fait remuer nonchalamment la terre du Champs de Mars, ne sont qu'un
remde bien insuffisant. L'ouvrier se demande alors si telle est la
rcompense de cet hrosme tant exalt, le profit de ce pouvoir dont
on lui dit qu'il s'est empar. Vers la fin d'aot, des attroupements 
physionomie sombre se forment et tmoignent de l'tonnement irrit de
ce peuple qui se sent mourir de faim, au moment o l'on proclame le
plus bruyamment sa souverainet. Parfois, ils se mettent en branle 
travers la ville; des milliers d'ouvriers dfilent, rangs par corps
de mtier, suppliants et menaants, montrant leur misre et rclamant
leurs droits. D'autres jours, ces bandes prtendent imposer par
violence des solutions conomiques au moins sommaires, comme le bris
des machines et l'expulsion des ouvriers trangers: c'est ainsi que,
le 3 septembre, le _Journal des Dbats_ ne put paratre; ses presses
avaient t dtruites.

[Note 138: L. BLANC, _Histoire de dix ans_, t. I, p. 447.]

Passe-t-il dans la tte d'agitateurs populaires ou seulement
d'coliers d'exercer une contrainte sur le gouvernement ou de faire
chec  une loi; veulent-ils dcerner, de leur propre autorit, les
honneurs du Panthon  l'un de leurs favoris[139], encourager les
conspirations futures en rendant hommage aux conspirateurs
passs[140], protester contre quelque acte, formuler quelque exigence,
intimider un parti, chasser un fonctionnaire, ou seulement, sans un
but dtermin, montrer leur puissance et satisfaire leur got de
dsordre, aussitt les rues se remplissent d'une foule qui pousse des
cris, hurle la _Marseillaise_ ou la _Parisienne_. Pendant que les
faubourgs dmocratiques s'agitent, les quartiers bourgeois prennent
peur, les boutiques se ferment sur le passage de ces bandes; mais tout
le monde laisse faire. Des dtachements de la garde nationale, pour
tmoigner leur sympathie et leur dfrence, sortent de leurs postes,
portent les armes et battent aux champs. La manifestation se dirige
ensuite, menaante, contre les htels des ministres ou contre le
Palais-Royal, et le tout se termine par l'ovation accoutume  La
Fayette. Vritable arme de l'meute! si elle n'en vient pas aux
coups, c'est uniquement parce qu'elle ne rencontre aucune rsistance 
combattre[141]. De Paris, ces dsordres gagnent la province. On a dit
au peuple qu'il tait roi; ds lors se vrifie partout la parole de
Rivarol: Quand le peuple est roi, la populace est reine.

[Note 139: Ce dsordre se reproduisit plusieurs fois, dans les
derniers jours d'aot et les premiers de septembre,  l'occasion des
bustes du gnral Foy, de Manuel et du marchal Ney.]

[Note 140: Telle fut la grande manifestation du 21 septembre,
anniversaire de l'excution des sergents de la Rochelle.]

[Note 141: Le _Journal des Dbats_ disait, le 23 octobre 1830: Il
s'est trouv une certaine quantit de gens qui ont adopt pour
argument une menace d'meute.--Faites lire le Roi par les assembles
primaires, ou nous vous faisons une meute.--Il nous faut encore deux
articles de la Charte, ou bien une meute.--Changez le cens lectoral,
donnez-nous des places de juge, ou bien une meute.--De telle sorte
que les meutes sont tombes  l'usage commun des solliciteurs; on la
produisait par supplment aux apostilles des dputs.]

Le gouvernement n'ose  prsent user de rpression: les moyens
matriels lui manquent. Le commandant des gardes nationales, le prfet
de la Seine, le prfet de police, ne paraissent connatre d'autre
ressource que des proclamations obsquieuses o, au milieu de
compliments adresss aux perturbateurs, ils hasardent  peine une
invitation timide  ne pas violer trop de lois et  ne pas trop
humilier la monarchie. L'arme, devenue suspecte aux autres et
dfiante d'elle-mme depuis qu'elle a t vaincue sur les barricades,
est tenue  l'cart. Le Roi crit  M. Guizot, le lendemain d'une
meute demeure impunie: Il est urgent d'avoir une troupe faisant ce
service; mais, ajouta-t-il aussitt, c'est difficile et dlicat. M.
Odilon Barrot a dit, deux ans aprs, en se reportant  cette poque:
Il n'y avait plus possibilit de montrer un gendarme dans les rues;
on fut oblig de dguiser la gendarmerie de Paris sous un autre nom et
un autre uniforme, et mme, pour la gendarmerie dpartementale, nous
nous vmes forcs de remplacer son shako par des bonnets  poil.
Lorsqu'on se hasardait  faire sortir des patrouilles de troupes de
ligne, c'tait en les mettant  la suite d'un piquet de garde
nationale[142]. Quant  cette garde nationale, seule en situation de
maintenir l'ordre, elle ne le faisait qu' ses heures, suivant ses
caprices ou ses intrts, jamais sous la direction du gouvernement.
Celui-ci en tait rduit  attendre humblement ce que seraient les
impressions et les volonts de la milice citoyenne.

[Note 142: SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-rvolution_, t. II,
p. 25.]


IV

Une telle atmosphre ne convenait gure  l'affermissement d'une
monarchie naissante, et l'on ne comprendrait pas que celle-ci acqut 
ce rgime grande force morale et matrielle. Dans ces premiers mois, il
n'y avait pas encore,  vrai dire, de parti rpublicain en rvolte
ouverte contre le principe du gouvernement; les mcontents mnageaient
la personne de Louis-Philippe, affectaient de croire  ses bonnes
intentions et de ne s'en prendre qu' son entourage. Mais, pour n'tre
pas attaque de front, la royaut ne courait pas moins un pril
trs-grave. Il semblait que presque tous eussent  tche de la dnaturer
et de l'abaisser, quelques-uns par tactique perfide, le plus grand
nombre par sottise dmocratique. On s'efforait de diminuer la distance
qui doit sparer le souverain de ses sujets: un roi citoyen, c'tait
le mot dont se payaient les badauds du temps, oubliant que le propre du
roi est de n'tre pas citoyen. De l, cette foule plus imprieuse que
dvoue, plus irrespectueuse qu'enthousiaste, qui forait Louis-Philippe
 se montrer sur le balcon de son palais et  y chanter la
_Marseillaise_. De l, ces bourgeois prenant plaisir  coudoyer leur
prince dans la rue, quand celui-ci, fidle, par politique autant que par
got,  ses habitudes d'autrefois, se promenait  pied,  travers la
ville, avec son chapeau gris et ce que Henri Heine appelait son grand
parapluie sentimental. De l, ces ouvriers qui, dans leur familiarit 
la fois nave et orgueilleuse, arrtaient le Roi pour lui faire boire un
verre de vin. De l, ces simples gardes nationaux qui, tout griss
d'tre traits de camarades par leur souverain, sortaient des rangs,
au milieu d'une revue, pour aller lui serrer la main aux
applaudissements de la foule. De l, jusque dans la nouvelle cour, une
sorte de sans faon systmatique,  ce point que M. de Smonville,
entrant un soir dans les appartements royaux, et y apercevant des
toilettes d'un nglig tout dmocratique: Je prie Votre Majest de
m'excuser, disait-il avec une malicieuse bonhomie, si je me prsente
sans tre crott[143].

[Note 143: Les prtentions dmocratiques n'taient pas alors moins
ridicules qu'ont pu l'tre,  d'autres poques, les prtentions
aristocratiques. Quand, le 30 juillet, la future reine avait d, avec
sa famille, rejoindre son mari  Paris, on n'avait pu, dans la
confusion de ces jours, trouver d'autre vhicule qu'un vulgaire
omnibus. Il et t, certes, bien puril d'y chercher un sujet de
raillerie contre la nouvelle dynastie: mais que penser de ceux qui
croyaient y voir un titre d'honneur et qui s'attendrissaient, avec M.
Jules Janin, sur ce que la famille royale avait fait son entre 
Paris dans une de ces longues voitures  bon march faites pour le
peuple? Les lgitimistes, ennemis acharns de la nouvelle royaut, se
rjouissaient de tout ce qui pouvait diminuer son prestige: ils y
aidaient de leur mieux. Dans les salons du parti, c'tait  qui se
vanterait d'avoir fait chanter le plus de _Marseillaises_ au Roi. Les
poignes de main royales taient aussi, dans la socit carliste, un
sujet perptuel de gausserie: on y jouait une sorte de farce satirique
o Fipp Ier, roi des piciers, donnait  son fils Grand-Poulot des
leons de science politique, et lui expliquait comment toute la
science du gouvernement consistait  serrer la main du premier
va-nu-pieds; il lui enseignait les diffrentes manires de donner des
poignes de main, dans toutes les positions,  pied,  cheval, en
voiture, quand on galope dans les rangs, quand on voit le dfil,
etc.]

Avec les ides que nous lui connaissons, Louis-Philippe tait mal
prpar  se dfendre sur ce terrain. Persuad de la force
irrsistible de la rvolution, il ne songeait pas  lui marchander des
concessions de forme et d'tiquette, trop heureux si,  ce prix, il
parvenait  luder quelques-unes des exigences de fond. Bien loin de
s'attendre qu'on lui ft la cour, il se croyait oblig de la faire
lui-mme  la puissance du moment. Que de flatteries, par exemple, 
l'adresse de cette garde nationale, en laquelle se rsumaient alors
les prtentions et la gloriole des petits bourgeois de 1830! Aprs la
revue du 29 aot, o avaient dfil soixante mille gardes nationaux,
le Roi s'criait, en se jetant dans les bras de La Fayette: Cela vaut
mieux pour moi que le sacre de Reims! Dans l'abondance naturelle de
ses conversations ou de ses allocutions, il faisait montre de
sentiments populaires, rappelait avec complaisance la part qu'il avait
prise  la rvolution de 1789, et se dclarait en thorie presque
rpublicain[144]. Cette attitude et ce langage lui paraissaient alors
ncessaires pour dsarmer de redoutables prventions, et se faire
pardonner par la vanit dmocratique d'avoir rtabli la monarchie.

[Note 144: Ainsi faisait le Roi dans ses conversations avec La
Fayette, Dupont de l'Eure, Laffitte. Quel tait le secret de ces
professions de foi, un peu tranges dans la bouche de celui qui venait
de monter sur le trne? Aprs 1848, M. Guizot, causant avec un
Anglais, M. Senior, lui disait, non sans finesse: Louis-Philippe
avait pour la rpublique les sentiments que certains peuples de l'Asie
ont pour le dmon; il la considrait un peu comme un tre malfaisant
qu'il faut flatter et se rendre favorable, mais qu'il ne faut pas
combattre.]

Il n'tait pas jusqu' la simplicit fort honorable de ses moeurs et
de ses gots qui ne rendt Louis-Philippe moins apte  se protger
contre la familiarit dmocratique. Que parlez-vous de cour!
disait-il  M. Dupont de l'Eure; est-ce que je veux une cour? 
l'apparat du pouvoir, il prfrait sincrement l'intimit et la
libert de cette belle famille, dont on a pu dire que toutes les
filles taient chastes et tous les fils vaillants, et qui, pendant
prs de vingt ans, devait donner le spectacle, si rare sur le trne et
si sain pour la nation, du bonheur intrieur le plus vrai et le plus
pur. Mais tait-ce uniquement l'apparat inutile qui se trouvait
sacrifi? n'tait-ce pas quelquefois la dignit ncessaire?
Louis-Philippe avait dans les veines le sang d'une race noble et fire
entre toutes, et l'on s'en apercevait  bien des traits. Seulement,
dans les longues preuves de sa jeunesse,--dans les prils et les
humiliations de la rvolution, comme dans l'inaction force et la
retraite presque bourgeoise de son exil,--il avait pris des habitudes
de conduite et d'esprit toutes diffrentes de celles que contractent
d'ordinaire les fils de maison royale; de l, des mrites rares qui ne
se forment pas toujours dans les cours, la science plus vraie de la
vie, la connaissance plus intime des choses et des hommes, une
clairvoyance aiguise, le dtachement des vanits extrieures, une
sensibilit sincre et profonde mle  une exprience un peu
dsabuse et railleuse, une sorte de philosophie patiente et souple,
un courage froid et rsign; mais peut-tre Louis-Philippe avait-il
trop appris  se passer des conditions extrieures de la vie royale,
et avait-il ainsi acquis les vertus et les gots de l'homme priv, aux
dpens de quelques-unes des qualits et des exigences qu'on a coutume
et besoin de trouver chez un souverain.

Cependant, mme  l'heure des plus grandes familiarits, la noblesse
native, l'exquise distinction de la famille royale ne laissaient pas
d'imposer  tous ceux qui l'approchaient. En quelque situation que les
vnements les placent, des Bourbons ne sont pas de ces parvenus qu'on
ne sent princes que s'ils sont entours d'une certaine tiquette. Mme
citoyens ou soldats d'une rpublique, ils n'en gardent pas moins aux
yeux de tous, ft-ce des dmocrates, ce je ne sais quoi qu'on ne
trouve pas ailleurs et qui fait d'eux les princes de la maison de
France. La reine Marie-Amlie, notamment, avait conserv, dans ces
jours de 1830 o tant de choses taient abaisses, un air de naturelle
grandeur qui commandait le respect aux plus rfractaires. Moi,
disait un gnral d'opinions assez avances, avec le Roi, je n'prouve
pas du tout d'embarras; je lui parle comme s'il tait mon gal. Mais
avec la Reine, c'est autre chose; quand il faut lui rpondre, je ne
sais que dire, et je suis devant elle comme un imbcile[145].
Louis-Philippe, qui se prtait plus facilement au personnage d'un roi
bourgeois et populaire, et qui le jouait mme avec une sorte de
naturel et de belle humeur, laissait percer,  l'endroit de son rle,
un scepticisme quelque peu railleur qui scandalisait parfois la
niaiserie prudhommesque de M. Dupont de l'Eure. Il tait visible que
sa condescendance aux engouements dmocratiques n'aurait qu'un temps.
On est admis sans faon, disait-on  Branger pour l'attirer alors au
Palais-Royal; on y va avec des bottes.--Bien, bien, rpondait le
chansonnier; des bottes aujourd'hui, et des bas de soie dans quinze
jours.

[Note 145: A. TROGNON, _Vie de Marie-Amlie_, p. 197.]

Si courte qu'elle dt tre, cette attitude avait son pril. Le Roi y
gagnait sans doute une sorte de popularit qui, dans le moment,
pouvait aider  surmonter quelques difficults, mais ce n'tait pas
sans altrer la physionomie de sa royaut nouvelle, sans diminuer son
prestige, sans ter du srieux que, suivant la Bruyre, le
caractre du Franais demande dans le souverain. Si l'on n'attaquait
pas encore le prince, on s'habituait dj  le peu respecter. Pour ne
se manifester que par la familiarit des tmoignages de sympathie,
cette irrvrence permettait nanmoins d'augurer ce que seraient les
attaques au jour prochain et prvu o claterait la rupture. Et quand
bientt on verra Louis-Philippe accabl d'outrages grossiers que Louis
XVIII et Charles X n'avaient jamais connus, ne faudra-t-il pas
attribuer, en partie, ce dsordre si funeste  ce qu'au lendemain de
1830, la royaut s'tait place d'elle-mme presque de plain-pied avec
la foule?

S'il est facile aujourd'hui de constater le mal, il l'tait beaucoup
moins alors de l'viter. Tous les princes qui n'ont pas reu leur
royaut toute faite et qui ont d l'tablir eux-mmes,--et
Louis-Philippe n'tait pas le premier,--ont t condamns  commencer
par bien des mnagements, par bien des compromis; il leur a fallu
briguer la popularit, courtiser les parties influentes de la nation,
que ce ft, suivant les poques, la noblesse, le tiers tat ou la
dmocratie. Entre beaucoup, il suffirait de rappeler le modle de nos
rois, Henri IV. Que n'avait-il pas consenti  faire pour gaigner des
amis, comme il le disait, traitant avec ses sujets, subissant au
besoin leurs exigences, achetant les uns, sduisant les autres,
pntrant presque de ruse dans sa capitale, si bien qu'il pouvait dire
plus tard  propos des Jsuites: Ils entrent comme ils peuvent: ainsy
font bien les autres. Et je suis moy-mesme entr comme j'ay peu. Son
biographe nous le montre dpouillant l'appareil royal pour flatter les
petits, s'arrtant pour parler au peuple, s'informant des passants
d'o ils venoient, o ils alloient, quelle denre ils portoient, quel
estoit le prix de chaque chose et autres particularitez, ou, tel
autre jour, disant aux bourgeois de Dieppe qu'il voulait attirer  sa
cause: Mes enfants, point de crmonie; je ne veux que vos amitis,
bon pain, bon vin, et bon visage d'hte. S'il et prtendu se
renfermer dans son droit, dans sa dignit et dans son tiquette, comme
a pu le faire plus tard un Louis XIV, il ft demeur en Navarre, lou
peut-tre par quelques-uns,--surtout par les rivaux dont il et fait
l'affaire,--pour sa fiert impassible et dsintresse; mais,  notre
grand malheur, il n'et certainement pas mis la main sur la couronne
de France. Pourquoi donc les coquetteries populaires du Barnais
n'ont-elles pas eu, pour la royaut, les inconvnients que devaient
avoir celles de son descendant, en 1830? Les raisons de cette
diffrence sont complexes, et ce n'est pas le lieu de les exposer
toutes: disons seulement qu'il en est, et non des moindres, qui
tiennent au changement des temps.  la fin du seizime sicle, si
troubls que fussent les esprits, si branles que fussent les
institutions, la rvolution n'avait pas encore renvers tous les
principes et toutes les traditions, l'ide royaliste subsistait
entire, l'orgueil rpublicain n'avait pas remplac le sentiment de
respect qui est la condition ncessaire de toute monarchie. Si les
bourgeois, ligueurs de la veille, taient alors heureux de voir le Roi
les aborder dans la rue, c'tait reconnaissance d'tre momentanment
et gracieusement levs jusqu' lui, ce n'tait pas satisfaction
envieuse de l'abaisser jusqu' eux. Quand le prince tendait la main 
la foule, on la prenait pour la baiser, au lieu de la serrer avec une
affectation d'impertinente galit, ainsi qu'on en usera avec
Louis-Philippe. Aussi Henri IV a-t-il pu tre lou par ses
contemporains d'avoir fait, comme tous les sages princes, qu'on
receust la familiarit, mais non pas qu'on la prist. Aurait-il mrit
au mme degr cet loge, s'il et d s'lever sur le trne au
lendemain de la rvolution de Juillet et quarante ans aprs celle de
1789? Alors, par le malheur de l'poque, par l'tat gnral des
esprits, un nouveau roi avait plus de peine  gagner la popularit
ncessaire, et les moyens employs d'ordinaire pour capter la foule
taient devenus autrement compromettants et prilleux.


V

Plusieurs semaines s'taient coules depuis la rvolution: le
dsordre persistait, et le gouvernement semblait toujours incapable
d'y mettre un terme. Il en rsultait un tat croissant de malaise, de
dfiance et d'inscurit, dont souffrait le moral de la nation comme
ses intrts matriels. Point d'affaires. Ni l'industrie ni le
commerce ne se relevaient du coup terrible qui les avait frapps en
Juillet. Si les boutiques s'taient rouvertes, les clients n'y
revenaient point. Les ouvriers n'avaient pas d'ouvrage[146]. Les
faillites se multipliaient et atteignaient les maisons les plus
honorables. L'impression fut singulirement pnible dans la Chambre,
le jour o son prsident lui lut la lettre de dmission d'un de ses
membres, banquier considrable de Paris, qui venait d'tre mis en
faillite et qui signalait  ses collgues la crise affreuse dont il
tait victime[147]. C'tait en vain que le gouvernement cherchait 
attnuer le mal par des lois diverses, notamment par celle qui
autorisait  faire des avances  l'industrie et au commerce jusqu'
concurrence de trente millions. D'ailleurs, le trsor public tait
lui-mme en souffrance: par l'effet de la misre gnrale, ses revenus
rentraient mal; au moment o le prestige de la lgalit tait si
branl, les lois d'impts n'taient pas naturellement les dernires
auxquelles le peuple devait tre tent de marchander son obissance;
sur plusieurs points, on refusait de payer les contributions
indirectes.

[Note 146: M. Louis Blanc raconte qu'une imprimerie qui, au moment de
la rvolution, employait deux cents ouvriers, six mois aprs, n'en
employait encore que vingt-cinq, gagnant 25 ou 30 sous, au lieu de 5 
6 francs. Encore l'imprimerie tait-elle une des industries qui
avaient le moins souffert.]

[Note 147: Sance du 5 octobre 1830.]

Tous les journaux constataient le malaise. Voyez l'tat du commerce,
disait le _Journal des Dbats_, il est affreux. Le _Constitutionnel_
ajoutait: Il est impossible de le cacher, le commerce est dans la
dtresse; on annonce  chaque instant de nouvelles faillites, les unes
 Paris, un plus grand nombre dans la province. Un autre jour, la
mme feuille parlait de l'imminence d'une grande catastrophe
commerciale[148]. Le mal tait tel que les journaux les plus engags
dans la rvolution ne pouvaient le dissimuler. Le _National_ tchait
bien de faire prendre patience  ses amis, en leur rappelant qu'on ne
mne pas  fin une rvolution, sans tuer des hommes et sans qu'un
grand nombre d'affaires soient en souffrance; mais en attendant, il
avouait, avec une confusion mal dissimule, l'inconfiance absolue qui
tuait les affaires. Il y a de l'inquitude dans les dpartements,
disait-il encore; on craint Paris; on croit tout ce qui a t dbit
d'absurde et de faux sur les clubs, sur les meutes, sur l'esprit
rpublicain. Puis il dpeignait ainsi l'tat de l'opinion: Ne
craignons pas d'avouer ce qui fait en ce moment la joie et l'espoir
des ennemis de la rvolution de Juillet: oui, il y a un malaise
gnral, une inquitude vague, sans objet prcis comme sans bornes,
un dfaut de confiance qui ne se connat et ne se dfinit pas bien
lui-mme... On voudrait se livrer, comme par le pass,  la scurit,
aux affaires, aux distractions, et l'on sent qu'on ne peut pas; on
reste en suspens, attendant encore quelque chose: du bien ou du mal?
On ne sait quoi; mais l'on attend[149].

[Note 148: _Journal des Dbats_ du 11 septembre, du 15 et du 19
octobre: _Constitutionnel_ du 14 et du 18 octobre.]

[Note 149: _National_ du 8 septembre, des 16, 18 et 29 octobre.]

L'excs mme du malaise commenait cependant  provoquer dans
l'opinion quelques vellits de raction. Au lendemain des journes de
Juillet, les rvolutionnaires avaient eu seuls le verbe haut.
Entrans ou intimids, les niais et les poltrons--n'est-ce pas la
majorit?--les avaient suivis docilement. Ceux qui souffraient ou
s'inquitaient se croyaient trop isols pour risquer une
contradiction. Mais la crise persistant et s'aggravant, les doutes
s'levrent, les mcontentements se multiplirent et s'enhardirent. Ce
dsordre permanent, ce rgne de la populace, ces clubs, ces meutes,
firent apparatre aux yeux de la bourgeoisie le fantme, alors
dtest, de 1793. De l, des alarmes, des colres d'abord sourdes,
qui, dans les cercles de la classe moyenne, dans les postes de la
garde nationale et surtout dans les boutiques, succdrent peu  peu 
l'enthousiasme des premiers jours. On commenait  demander au
gouvernement d'agir et de rprimer. Grand embarras pour celui-ci.
Comme le disait alors avec amertume et non sans navet le _National_,
tait-il donc si ais de gouverner la France, avec une arme qui se
rvolte, des ouvriers qui se coalisent, des milliers d'intrigants
acharns  vouloir des places[150]?

[Note 150: _Ibid._ du 8 septembre.]

Le premier obstacle tait dans le gouvernement lui-mme. Les clubs et
les meutes y avaient des complices, ou tout au moins des complaisants
et des protecteurs. Le garde des sceaux et le procureur gnral
dclaraient qu'ils donneraient leur dmission plutt que d'appliquer
l'article 291 du code pnal aux associations rvolutionnaires. Comme
le Roi disait  ce propos: Il faut pourtant que le gouvernement se
dfende.--Il faut, rpondait avec une solennit bourrue M. Dupont de
l'Eure, il faut que le gouvernement marche dans la voie de Juillet,
qu'il veuille ce qu'a voulu la rvolution, et il n'aura nul besoin de
se dfendre. Ne sait-on pas combien les vues des ministres
conservateurs eux-mmes taient alors incertaines et timides?
Cependant,  mesure que le mcontentement grandissait dans le public,
ils s'enhardissaient  manifester davantage sinon leurs volonts, du
moins leurs dsirs. Dans un dbat soulev, le 25 septembre, par des
dputs qui se plaignaient du tort fait au commerce par les clubs, ils
trouvaient mme l'occasion d'baucher, pour la premire fois,  la
tribune, un programme de rsistance. La France a fait une rvolution,
disait M. Guizot, mais elle n'a pas entendu se mettre dans un tat
rvolutionnaire permanent, et il dclarait plus ou moins nettement
que le gouvernement devait se servir, contre les socits populaires,
de l'article 291 du code pnal. M. Dupin attaquait avec vigueur les
agitateurs: Voyez la capitale, s'criait-il, croyez-vous qu'elle ne
s'inquite pas, quand vous remplissez les rues, quand vos longues
colonnes y coulent  pleins bords! Chacun se range et se dtourne
comme au passage d'un torrent, et personne ne songe  entrer chez les
marchands dont les magasins restent dserts. Et plus loin: Il y a
une France de trente-deux millions d'hommes qui ne demande pas une
agitation perptuelle; mais elle veut un gouvernement fort; elle veut
tre gouverne par le Roi et les Chambres, non par des clubs.
Quelques jours plus tard, le 29 septembre, M. Casimir Prier, provoqu
par M. Mauguin, proclamait que tout ce qui devait tre dtruit
l'avait t dans les trois jours; puis, faisant une sorte de
confession publique, il ajoutait que si les ministres mritaient un
reproche, c'tait de n'avoir peut-tre pas saisi assez tt, avec
assez de rsolution, l'autorit ncessaire pour prvenir des
incertitudes, des doutes, des hsitations. Toutefois, disait-il, il
en est rsult un bien, c'est que le besoin de cette autorit
tutlaire s'est fait sentir  tout le monde; et le pouvoir que nous
n'avions pas pris est venu se donner lui-mme. La majorit entendait
avec quelque tonnement ce langage nouveau pour elle; si elle n'y
apportait pas une adhsion bien active, elle tait loin de le
dsapprouver, en dpit des dclamateurs qui niaient le pril et
garantissaient les intentions pures des gnreux citoyens des
clubs. Mais les ministres, qui avaient pris sur eux de faire ces
dclarations, taient si peu srs de la Chambre, si peu srs de leurs
propres collgues et peut-tre d'eux-mmes, qu'ils ne tentrent aucun
effort pour tirer du dbat une conclusion pratique, pour provoquer un
vote qui et mis en demeure les dputs, et d'abord les membres du
cabinet de se prononcer dans un sens ou dans l'autre. Ce qu'ils
avaient voulu, c'tait moins s'engager immdiatement et rsolument
dans une politique nouvelle, et surtout y engager les pouvoirs
publics, que soulager leur conscience, dgager leur responsabilit,
prendre position pour l'avenir, et s'offrir d'avance  la raction
qu'ils voyaient poindre.

La partie de la population qui dsirait la fin du dsordre trouvait
donc, dans une partie du ministre, plutt un encouragement platonique
qu'une assistance effective. Elle tenta alors de faire elle-mme ce
que le gouvernement n'osait ou ne pouvait entreprendre. Le principal
club, celui de la _Socit des Amis du peuple_, se runissait dans le
mange Pellier, rue Montmartre, au centre du Paris commerant. Pousss
 bout par la ruine, les habitants du quartier envahirent un soir la
salle du club, et en dispersrent de force les membres, avec
accompagnement de sifflets, de hues, presque de voies de fait[151].
Peu s'en fallut qu'ils n'imitassent la jeunesse dore enfonant, aprs
le 8 thermidor, les portes des Jacobins, fouettant les tricoteuses et
btonnant les sans-culottes. Ainsi par l'abdication du pouvoir, tout,
mme l'action des conservateurs, prenait une forme rvolutionnaire,
et, suivant la remarque du _Journal des Dbats_, il avait fallu
presque une petite insurrection pour rtablir l'ordre. Cette
excution fut mortelle, non aux socits rvolutionnaires qui
persistrent plus redoutables que jamais, mais aux clubs proprement
dits.

[Note 151: Cette excution s'accomplit le 25 septembre, le soir mme
du jour o avait eu lieu  la Chambre le premier dbat sur les clubs.]

Les meneurs n'avaient pas pour cela la tte plus basse. Quelques
jours aprs, les principaux membres de cette _Socit des Amis du
peuple_ comparaissaient, pour d'autres faits, devant le tribunal
correctionnel. S'ils taient frapps de condamnations peu importantes,
ce n'tait pas sans que le principal accus, nomm Hubert, ne se ft
donn le plaisir d'insulter ses juges. Messieurs, avait-il dit  la
face du prsident qui n'avait pas song  l'interrompre, c'est un
trange spectacle que de voir citer devant vous, deux mois aprs la
rvolution de Juillet, des hommes qui n'ont pas t trangers aux
succs de nos grandes journes... Je n'aurai pas l'inexcusable
faiblesse de vous accepter pour juges et de me dfendre devant vous...
Juges de Charles X, rcusez-vous: le peuple vous a dpouills de la
toge, en rendant la libert  vos victimes, et vous-mmes avez
sanctionn sa sentence en fuyant lorsqu'il se battait... Comment
osez-vous affronter sur vos siges, dont les fleurs de lys ont t
arraches, ceux qui ont chass l'idole  laquelle ont t sacrifis
tant de proscrits? Si habitu qu'on fut alors  voir toutes les
autorits outrages, le monde judiciaire s'mut de la longanimit avec
laquelle avait t tolre cette violence. Le magistrat qui prsidait
le tribunal fut dfr disciplinairement  la cour royale. Celle-ci,
tout en exprimant le regret que le tribunal n'et pas arrt et puni
un pareil scandale, ne pronona aucune peine, par cette raison que
les motifs donns par le prsident de la Chambre pouvaient excuser son
silence et son inaction. Quels taient ces motifs? Peut-tre le
magistrat incrimin avait-il fait valoir qu'il avait suivi l'exemple
de laisser-aller donn en toutes circonstances par le gouvernement et
spcialement par le chef mme de la magistrature, M. Dupont de l'Eure.


VI

Dans la discussion sur les clubs, la Chambre avait laiss voir ses
tendances conservatrices, en faisant bon accueil aux discours de MM.
Guizot, Dupin, Prier, et aussi sa faiblesse, en n'osant donner aucune
conclusion pratique au dbat.  les considrer individuellement, les
dputs taient, pour le plus grand nombre, d'opinion modre; mais,
sortis d'un mouvement puissant d'opposition, il leur paraissait
difficile, alors qu'ils taient encore dans leur premier lan, de se
retourner pour ainsi dire, d'oublier leurs thses de libralisme 
outrance, leurs luttes contre le principe d'autorit, leurs dfiances
contre les instruments et les allis naturels du pouvoir, et de se
retrouver tout d'un coup majorit de gouvernement. La part que ces
dputs venaient de prendre  une rvolution, les doctrines qu'ils
avaient ds lors d admettre, les alliances qu'ils avaient contractes
avec les forces populaires, les sophismes, les dclamations, les
passions auxquels ils s'taient laisss aller, n'taient pas de nature
 rendre cette transformation plus aise. En tout cas, le jour o l'on
et voulu former dans cette Chambre un parti de rsistance, il aurait
fallu rompre l'union de ces 221, qui tous, constitutionnels ou
rvolutionnaires, avaient fait jusqu'ici campagne ensemble, confondus
 l'ombre du mme drapeau. Or nul n'osait alors prendre l'initiative
de cette rupture: les ministres moins que tous autres; ils n'eussent
pu le faire sans dissoudre le cabinet lui-mme. Les plus conservateurs
d'entre eux se sentaient si faibles, qu'ils aimaient mieux renoncer 
s'entourer de leurs partisans que de provoquer leurs adversaires  se
grouper. Vainement donc et-on cherch, dans cette Chambre, des partis
classs et organiss: Personne, a dit M. Guizot, ne se formait soit 
exercer rgulirement le pouvoir, soit  le rechercher par une
opposition intelligente et lgale. En ralit, il n'y avait pas plus
de majorit que de ministre: nouveau signe de cette incorrection
parlementaire qui semblait tre la premire consquence de la
rvolution.

La Chambre des dputs n'avait pas alors une influence en rapport avec
le rle prpondrant qu'elle venait de jouer. On l'et dite puise
par l'effort qu'elle avait fait en s'emparant du droit de crer un roi
et de modifier la constitution. Bien loin d'y avoir trouv une force,
il en tait rsult pour elle une sorte de fatigue, une responsabilit
qui la gnait de son poids trop lourd. Cela explique la strilit
lgislative de cette premire session. D'ailleurs, il ne restait plus
grand'chose de la popularit, tout  l'heure retentissante, des
221[152]. C'est  la Chambre que les ardents s'en prenaient de toutes
leurs dceptions. Ainsi faisait notamment l'organe le plus important
de la gauche, le _National_, qui n'avait pas encore cependant dclar
la guerre au gouvernement de Juillet. Il opposait la royaut nouvelle
 la Chambre, le premier de ces pouvoirs, seul n de la rvolution,
n'ayant pas peur des barricades, tandis que le second continue 
ressentir, au seul nom de peuple et de libert, ces terreurs qui ont
marqu toute l'poque de la Restauration. La Chambre, ajoutait-il,
reprsente la France d'il y a six mois; c'est presque comme si l'on
disait la France d'il y a quinze ans[153]. Il se dclarait fatigu
d'entendre parler de ces ternels 221,--leur ternit tait vieille
de trois mois,--et il clbrait avec ironie la reconnaissance due
aux braves dputs qui ont, douloureusement et tout  fait contre
leur coeur, refus leur concours  l'excellent monarque Charles
X[154]. D'autres crivains leur signifiaient qu'appropris aux
besoins de l'opposition sous le rgne de la lgitimit, ils ne
pouvaient plus exprimer ni les intrts de la rvolution, ni l'tat
intellectuel du pays, aprs cette immense transformation politique.
nergie use, capacit fltrie, Chambre dcrpite et illgitime,
telles taient les amnits rserves dsormais aux triomphateurs de
la veille[155]. Toute la gauche, y compris le prfet de la Seine,
tait unanime  demander la dissolution et des lections gnrales,
pour avoir une Chambre suivant l'esprit de la rvolution et issue
d'elle. Jusque dans le sein de l'assemble et du haut de sa propre
tribune, on contestait son droit et l'on rclamait sa dispersion[156].
Quelques-uns, dans leur impatience, pressaient le gouvernement de
faire  lui seul et par ordonnance la lgislation lectorale, oubliant
probablement qu'un acte semblable leur avait paru justifier la
dchance de Charles X.

[Note 152: Le chiffre lui-mme avait t populaire. Macaulay raconte
que, venu peu de temps aprs la rvolution  Paris, il avait pris un
fiacre et avait demand au cocher son numro. Ah! monsieur, rpondit
le cocher, c'est un beau numro, c'est un brave numro, c'est 221.
(_Life and letters of lord Macaulay_, par M. TREVELYAN.)]

[Note 153: M. Victor Hugo crivait  la mme poque: Une rvolution
de vingt-cinq ans, un parlement de soixante, que peut-il rsulter de
l'accouplement?]

[Note 154: _National_, _passim_, aot et septembre 1830.]

[Note 155: SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-rvolution_,
_passim_.]

[Note 156: Dbat du 30 aot 1830,  propos du projet de loi tendant 
remplacer les dputs dmissionnaires. Voir notamment le discours de
M. Mauguin.]

Tant d'attaques provoquaient-elles les dputs  faire enfin acte
d'nergie,  tenir tte  cette excitation rvolutionnaire qui les
menaait les premiers,  inaugurer une politique de rsistance 
laquelle et d les dterminer le seul instinct de la conservation?
Non, ces attaques produisaient plutt dans la Chambre cette sorte
d'intimidation qui tait alors l'tat d'esprit de tous les suspects.
D'ailleurs, quand elle entendait contester sa lgitimit,
l'assemble devait s'avouer  elle-mme qu'elle avait, en effet, t
lue pour faire partie d'un gouvernement qui n'tait plus, et en vertu
d'une lgislation lectorale que la Charte nouvelle avait
condamne[157]. Aussi tait-elle chaque jour plus hsitante, lasse,
incertaine de la volont nationale et de son propre droit, sans force
et sans courage pour fournir une direction  l'opinion et ragir
contre le mouvement qui emportait toutes choses. Elle tait rduite
d'un quart de ses membres par les annulations d'lections et par les
dmissions des royalistes, et la conscience de cette mutilation la
rendait plus timide encore. Elle ne cda point jusqu' se dissoudre,
comme on l'en sommait imprieusement; le 4 octobre, elle dcida, sur
la motion d'un de ses membres, M. Jacques Lefvre, qu'elle suspendrait
ses travaux le 10 et ne les reprendrait qu'aprs avoir vu ses vides
remplis par des lections complmentaires. Ces lections, en comptant
les rlections de dputs nomms fonctionnaires, ne portaient pas sur
moins de cent treize siges. C'tait donc toute une infusion de sang
nouveau sur laquelle la Chambre comptait pour se rajeunir et se
vivifier[158].

[Note 157: Quel mandat avions-nous donc reu? s'criait M. Mauguin
dans la sance du 30 aot. N'tait-ce pas de concourir avec une
Chambre de pairs maintenant mutile, avec une Chambre mane d'un roi
maintenant renvers? Ne devions-nous pas, en un mot, faire partie d'un
gouvernement qui formait un tout indivisible et qui maintenant
n'existe plus? Et la partie subsistera-t-elle quand le tout est
dtruit? Non, non, ne nous abusons pas; notre mandat est mort avec le
gouvernement prs duquel il devait s'exercer. Certes, en pure
logique, il tait malais de rfuter cette argumentation. Toutefois,
elle avait un point faible, une fissure qui n'chappa point aux
contradicteurs. M. Mauguin avait commenc par reconnatre la
lgitimit des actes faits par la Chambre pour choisir un roi et
reviser la Charte. Comment! rpondirent MM. de Rambuteau et Dupin,
nous aurions eu le droit de faire de si grandes choses, et nous ne
pourrions pas voter de modestes lois! Le dernier de ces orateurs
rappelait d'ailleurs un souvenir historique qui fit un grand effet.
Serons-nous condamns, dit-il,  passer encore par les mmes fautes
pour arriver aux mmes rsultats? Imiterons-nous l'Assemble
constituante, qui ne sut pas achever son propre ouvrage?]

[Note 158: Quand la Chambre ainsi complte reprendra ses travaux, le
ministre du 11 aot aura dj disparu.]


VII

Avant de se sparer, la Chambre devait s'occuper encore d'une affaire
singulirement redoutable pour sa faiblesse et pour celle du pouvoir.
Elle venait de voter, quelques jours auparavant, le 27 septembre, la
mise en accusation des anciens ministres de Charles X. L'initiative de
ces poursuites n'tait pas venue du gouvernement. C'tait le peuple
qui, au lendemain de sa victoire, avait arrt en province les
ministres fugitifs. Capture malencontreuse! s'tait cri alors
Carrel, tant ceux mme qui taient le plus anims contre le rgime
dchu pressentaient les embarras et les prils d'un procs de ce
genre. C'tait ensuite un simple dput, esprit absolu et violent, M.
Salverte, qui avait, ds le 13 aot, propos la mise en
accusation[159]. Une fois saisie, la Chambre n'avait pas cru pouvoir
refuser cette satisfaction  l'irritation populaire. Mais irait-on
jusqu' livrer les ttes de M. de Polignac et de ses collgues? On y
comptait en bas lieu.  peine la question s'tait-elle trouve pose
qu'avaient commenc  fermenter les instincts de frocit vindicative
si faciles  veiller dans les foules. Les dmagogues n'taient pas
les seuls  entretenir et  aviver cette soif de sang. Dans une rgion
moins basse, on rencontrait des esprits troits et raides qui, par
argumentation juridique et par dogmatisme rvolutionnaire,
prtendaient tablir que la peine capitale tait le chtiment lgitime
et ncessaire d'une tentative de coup d'tat. Telle tait la
conclusion d'un article du _Times_ que les feuilles de gauche
s'empressaient de reproduire, et la _Revue d'dimbourg_, alors dans
tout son clat, disait, en parlant des ministres accuss: S'ils
chappent au chtiment qu'ils ont trop mrit, cette indulgence ne
sera qu'une prime offerte  la trahison, un encouragement  qui voudra
s'armer contre les liberts populaires; les dfenseurs de ces
liberts, si le sort les trahit, n'chappent ni  la rigueur de la loi
ni  la hache du bourreau.

[Note 159: Cette proposition, faite le 13 aot, avait donn lieu  un
premier dbat, le 20 aot. Un vote avait alors investi la commission
des pouvoirs de juge d'instruction. Le 23 septembre, M. Brenger avait
lu le rapport concluant  la mise en accusation: celle-ci fut vote,
aprs discussion, le 27 septembre.]

preuve dcisive pour la monarchie naissante! Si svrement qu'on
juget la rvolution de Juillet, il fallait reconnatre qu'elle
s'tait montre, dans la victoire, tolrante et clmente. Sauf
certaines atteintes  la libert religieuse dont il sera parl plus
tard, peu ou point de ces reprsailles trop frquentes en pareil cas,
et surtout, en dehors du combat, pas de sang vers. Charles X avait pu
gagner lentement et publiquement le port de Cherbourg, sans tre
victime d'aucune violence. Louis-Philippe ressentait quelque fiert
d'une modration qui tait, en effet, pour beaucoup, son oeuvre
personnelle. Ne serait-il pas possible, crivait-il  M. Guizot, le
13 septembre, d'indiquer dans votre expos que, tandis que le
gouvernement fait aussi largement la part des destitutions rclames
par le voeu public, cependant aucune perscution n'a lieu; que la
libert individuelle existe pour tous, dans la plus grande tendue,
ainsi que la circulation des voyageurs de toutes les classes, de
toutes les opinions, de tous les partis; que les cabinets noirs
n'existent plus, que le secret des lettres est scrupuleusement et
consciencieusement respect; que nul n'est inquit pour ses opinions,
quelles qu'elles aient t, quelles qu'elles puissent tre encore? Je
ne prtends pas  l'encens des compliments, mais cependant je crois
qu'on peut dire  ceux qui mconnaissent ma conduite et ses motifs:
En auriez-vous fait autant envers nous[160]?

[Note 160: _Mmoires de M. Guizot_, t. II, p. 50-51.]

Laisser ensuite verser le sang des ministres de Charles X, ce serait
perdre le bnfice et l'honneur de cette modration premire; ce
serait altrer compltement le caractre du nouveau rgime. Les
consquences ne se feraient pas attendre, terribles au dedans et au
dehors. Au dedans, une fois que le fauve populaire aurait tremp ses
lvres dans le sang, n'tait-il pas  craindre que, comme toujours, il
ne voult s'en gorger, que l'ivresse du carnage ne lui montt au
cerveau? et alors o s'arrterait-il? N'aurait-on pas ouvert la porte
 de hideuses passions dont la monarchie elle-mme serait d'abord
victime? Au dehors, on ranimerait, plus irrites et plus menaantes,
ces dfiances dont la prudente sagesse de Louis-Philippe avait eu tant
de peine  prvenir le dangereux clat. Aussi, quand les rveurs de
bouleversement dmagogique et de guerre universelle rclamaient si
prement la mort de M. de Polignac et de ses collgues, ils le
faisaient moins par ressentiment contre ces derniers, que par
intuition de ce qui en rsulterait pour la monarchie de Juillet. Aprs
avoir donn un tel gage  la rvolution, cette monarchie lui serait
irrvocablement lie et subordonne; en mme temps, elle romprait 
tout jamais avec les gouvernements rguliers, par un dfi sanglant,
analogue  celui de la Convention jetant aux royauts europennes la
tte coupe de Louis XVI.

Le Roi avait vu ce pril ds le premier jour; la majorit de la
Chambre, de mme; c'est pourquoi elle avait scrupule de se sparer, en
ne laissant, sur ce point, d'autre indication  l'opinion publique que
le vote de mise en accusation. Accuser quelqu'un de haute trahison,
n'tait-ce pas le vouer  une condamnation  mort? Que faire pour
carter cette consquence? D'accord avec les ministres, la majorit
usa d'un dtour. Dans les dernires sances de la session, le 6 et le
8 octobre, elle entendit le rapport et prcipita la discussion sur une
proposition de M. de Tracy, tendant  la suppression de la peine de
mort. Il lui parut impossible d'improviser une rforme aussi grave,
mais elle adopta une adresse qui invitait le Roi  proposer cette
suppression, notamment en matire politique. En mme temps, on faisait
signer aux blesss de Juillet une ptition dans laquelle ils
disaient que les mnes de leurs frres n'avaient pas besoin de sang
pour tre apaiss. Le Roi reut aussitt l'adresse des dputs, en
approuvant chaleureusement les ides qui y taient exprimes. Cette
dmonstration sentimentale, dans laquelle tous avaient eu leur rle,
paraissait avoir pleinement russi. Au Palais-Royal, dans le monde
parlementaire, dans les salons ministriels, chacun crut la difficult
sinon surmonte, du moins tourne; on tait tout  la joie d'une
habilet heureuse et  l'motion, trs-sincre du reste, de la
gnrosit dont on venait de faire preuve, et lorsque, deux jours plus
tard, le 10 octobre, les dputs suspendirent leurs sances, leur
conscience tait rassure sur les dangers de la mise en accusation.

Ils oubliaient cette foule rvolutionnaire qui, depuis Juillet,
semblait tre l'un des grands pouvoirs publics. Quelle colre quand
elle s'aperoit qu'on lui drobe ses victimes! Un cri de fureur
sauvage clate dans les clubs, les journaux, les placards; on dnonce
au peuple la trahison dont il est menac; appel est fait aux plus
sanglants apptits, dans un langage digne de 1793. Le soulvement est
tel, que les journaux modrs renoncent  justifier l'adresse, et le
_Constitutionnel_ blme, comme trange et inopportun, le drame
philanthropique que la Chambre a voulu improviser en vingt-quatre
heures. Cette Chambre n'est plus l pour se dfendre: en et-elle eu
d'ailleurs le courage? Quant au ministre son complice, ahuri,
intimid de ce tapage, il ne sait imprimer aucune direction, opposer
aucune rsistance; les journaux se demandent en raillant s'il existe:
Il y a un gouvernement, dit le _National_; on entend  peine parler
de lui;... on ne le voit plus; on ignore presque o il est. Press de
questions, il ne s'explique point; attaqu, calomni peut-tre, il ne
rpond point. O est-il? Que fait-il? Que pense-t-il[161]?

[Note 161: _National_ du 16 octobre 1830.]

Ainsi violemment excites et mollement combattues, les passions
mauvaises grondent chaque jour plus menaantes. Des attroupements
sinistres se forment sur les places publiques. Le 17 octobre, la
populace se porte sur le Palais-Royal, demandant la mort des anciens
ministres. Elle revient le lendemain, et, dans la soire, envahit les
cours et les jardins; c'est avec peine que la garde parvient  la
refouler et  fermer les grilles.  Vincennes! crie-t-on alors; et la
hideuse cohue, qu'on a pu comparer  une bande de septembriseurs en
qute de travail, se prcipite, arme de fusils, de sabres, de
piques, pour arracher les ministres de leur prison. Des torches
clairent sa marche. Sur son passage, les boutiques se ferment;
partout l'effroi et le dgot; du reste aucun obstacle, aucune
rpression. Le chteau de Vincennes a heureusement pour commandant le
gnral Daumesnil. Ce vieux soldat, dont l'nergie console un peu de
la faiblesse qui rgne partout ailleurs, fait ouvrir les portes de la
forteresse et se prsente seul  la horde des assaillants: Que
voulez-vous? leur demande-t-il.--Nous voulons les ministres.--Vous ne
les aurez pas; ils n'appartiennent qu' la loi; je ferai sauter le
magasin  poudre plutt que de vous les livrer. La foule, un instant
hsitante, mais bientt domine, s'loigne en criant: Vive la jambe
de bois! Elle revient  Paris: il est deux heures du matin; ivre de
passion, de cris et de vin, elle se porte de nouveau sur le
Palais-Royal et, avec d'atroces clameurs, demande  voir le Roi. On
n'a mme pas eu la prcaution vulgaire d'augmenter la garde aprs
l'attaque du matin; le poste va tre forc, dj les plus hardis
montent le grand escalier, quand arrivent quelques compagnies de garde
nationale, runies  la hte. Il s'en faut de peu que le Roi ne
subisse l'outrage d'un autre 20 juin. Alors, seulement, vaincue par
sa propre lassitude, l'meute se disperse.

Pendant ces quarante-huit heures d'angoisse et de honte, on et
vainement cherch trace  Paris d'un commandement sr de lui-mme et
capable de se faire partout obir: pas d'autre rsistance que celle
qu'il a plu aux gardes nationaux d'opposer par moment et par place. On
a fait quelques arrestations: deux seulement seront maintenues et
aboutiront  des condamnations  six mois ou un mois de prison. Dans
la journe du 18, les ministres se sont rassembls chez le Roi:
inertes par faiblesse et par division, embarrasss les uns des autres,
s'en voulant mutuellement d'tre, ceux-ci trop lches, ou ceux-l trop
impopulaires, plus effrays encore par l'impuissance de la dfense que
par la force de l'attaque, ils ont adress aux gnraux moins des
ordres de rpression que des adjurations vagues de mettre fin au
dsordre, et surtout ils ont tch de dsarmer les meutiers par
quelque concession. Dans ce dessein, ils ont prpar, pour le
_Moniteur_ du lendemain, une note o, dsavouant  demi le vote de la
Chambre et leur propre conduite dans l'affaire de l'adresse, ils
dclaraient que le gouvernement ne croyait pas possible l'abolition
universelle et immdiate de la peine de mort, et que, mme pour
restreindre ce chtiment aux seuls cas ncessaires, il fallait du
temps et un long travail. Fait significatif, c'tait M. Guizot qui
avait rdig cette note sur la table du conseil[162].

[Note 162: Quelques jours aprs, M. Guizot, sorti du pouvoir, avouait
noblement  la tribune qu'il avait commis une faute grave, en
consentant  cet article du _Moniteur_. (Discours du 9 novembre
1830.)]

Le 19 au matin, le Roi, en remerciant les gardes nationaux qui
l'avaient sauv pendant la nuit, leur disait avec fermet: Ce que je
veux, ce que nous voulons tous, c'est que l'ordre public cesse d'tre
troubl par les ennemis de cette libert relle, de ces institutions
que la France a conquises, et qui peuvent seules nous prserver de
l'anarchie et de tous les maux qu'elle entrane  sa suite. Mais
quelle porte pouvait avoir ce langage, quand, en mme temps, le
_Moniteur_ publiait la note rdige la veille? Tout tait du reste 
la faiblesse et  la capitulation. Les journaux de la gauche modre
et dynastique glissaient  peine quelques timides conseils de paix, ou
plutt quelques supplications, au milieu d'loges hyperboliques
prodigus aux hommes de Paris, race de braves, peuple d'lite, fait
pour la gloire, pour les nobles lans du coeur[163]. La Fayette, plus
spcialement charg du maintien de l'ordre en sa qualit de commandant
de la garde nationale, adressait aux meutiers des proclamations
pleines d'une effusion confiante et caressante; il leur parlait de
leur gloire si pure, et les conjurait humblement de ne pas lui
causer le chagrin de ternir cette gloire. M. Odilon Barrot fit mieux
encore; il traita cette sdition honteuse et dtestable entre toutes,
d'motion populaire qu'il s'efforait d'excuser et d'attribuer  un
malentendu; il discuta avec elle comme avec une sorte de pouvoir; il
osa mme qualifier l'adresse de la Chambre de dmarche inopportune,
donnant ainsi le spectacle d'un fonctionnaire qui blmait le
parlement, les ministres, le Roi, et le faisait pour satisfaire une
meute. Si habitu qu'on ft  l'anarchie administrative, le scandale
parut cette fois difficile  supporter. M. Guizot et ses amis
parlrent de la dmission ou de la destitution du prfet de la Seine.
Mais M. Dupont de l'Eure et le gnral La Fayette menacrent de leur
retraite si l'on touchait  M. O. Barrot. Celui-ci demeura donc, et
les journaux de gauche mirent en lumire la faon dont le prfet
l'avait emport sur les ministres. L'autorit de ces derniers n'en
tait pas accrue. Aprs chaque capitulation, ils ne gagnaient rien en
popularit, mais ils perdaient en considration. La mme foule qui
avait acclam le vieux gnral Daumesnil, quand celui-ci lui avait
rsist, rpondait aux concessions du gouvernement, en criant plus
fort qu'auparavant:  bas les ministres!

[Note 163: _National_ du 7 octobre.--Seul, le _Journal des Dbats_,
dgot et indign, osait rappeler le souvenir de cette dmagogie qui,
pendant trois ans, avait lch le sang de la guillotine.]


VIII

Le ministre du 11 aot est arriv  ce rsultat que tout le monde
l'attaque et que personne ne le dfend: les conservateurs, parce qu'il
ne rsiste pas; les rvolutionnaires, parce qu'il ne suit pas le
mouvement d'assez bonne grce; les uns et les autres enfin, parce
qu'il a cette figure assez piteuse et gnralement peu respecte d'un
gouvernement qui ne sait pas, ne peut pas ou n'ose pas vouloir. Lors
de son avnement, le cabinet,  raison mme de sa composition un peu
disparate, avait t bien accueilli partout,  gauche par le
_National_, au centre gauche par le _Constitutionnel_,  droite par le
_Journal des Dbats_. Deux mois se sont couls, et, entre tous les
journaux, c'est  qui lui donnera plus rudement et plus
ddaigneusement cong. Armand Carrel crit dans le _National_: Devant
ce fait d'une volont populaire exprime d'une manire malheureusement
trop claire, volont de vengeance et de sang, nous le disons avec
peine, la situation n'est plus tenable pour un ministre qui a tent
l'impuissante combinaison du salut des ministres par l'abolition
pralable de la peine de mort. Il faut laisser la place  des hommes,
ou assez populaires pour pouvoir obtenir grce et forcer les passions
 renoncer  un argument terrible, ou assez dtermins pour accepter
la solidarit d'un acte de vengeance qu'il serait impossible
d'empcher. Le _National_ ajoute quelques jours plus tard: Que le
ministre ait commis toutes les fautes qui pouvaient dmontrer son
incompatibilit avec la France de 1830, il n'y a qu'un avis
l-dessus. Il lui reproche d'avoir peur d'une rvolution accomplie,
de ne pas la connatre, d'aimer mieux la calomnier que se familiariser
avec elle et, si ce n'est la conduire, la suivre au moins d'un pas
gal[164]. D'autre part, on lit dans le _Constitutionnel_: Les
meutes qui n'ont trouv de rpression et pour ainsi dire de
gouvernement que dans la garde nationale, ne laissent aucun doute sur
la ncessit d'un pouvoir qui le soit autrement que de nom[165]. Le
_Journal des Dbats_ exprime des plaintes analogues: Le pouvoir
public ne prend plus l'initiative d'aucune mesure; il attend que la
garde nationale veuille et agisse; alors il se met  suivre;...
l'administration s'efface et se cache derrire le peuple. La
conclusion est naturellement peu favorable au maintien du cabinet: Il
ne faut pas croire que nous tenions beaucoup au ministre en lui-mme;
par son inaction, par sa faiblesse, il donne prise aux troubles...
S'il ne se dfend pas mieux, et surtout s'il ne dfend pas mieux
l'ordre public qu'il n'a fait, il tombera, et sans laisser de regret!
Il tombera, non parce qu'il est modr..., mais parce qu'on finira par
voir trop clairement que sa modration n'est que l'impuissance, et
qu'en laissant aller, il perd tout. Dans le mme journal, M.
Saint-Marc Girardin s'crie, avec l'indignation de son honnte et fin
bon sens: Avoir un gouvernement qui ne gouverne pas, mais qui prie
humblement d'obir, demandant pardon de la libert grande qu'il prend,
c'est n'tre pas dans l'tat social ni dans l'tat barbare; c'est tre
dans l'anarchie et le chaos. La socit est une bonne chose; mais
cette dcadence de la socit, ce radotage impuissant des institutions
sociales, c'est une pauvre et pitoyable chose[166]. Aussi le
_National_, aprs avoir constat cette unanimit d'attaques, aprs
avoir dclar que le ministre n'a pas un journal  lui, qu'il est
plus dpourvu du ct de la presse que ne l'a t aucun des cabinets
depuis la Restauration, est autoris  prononcer cette condamnation
sommaire: Le ministre ne convient  personne[167].

[Note 164: _National_ du 18 et du 24 octobre.]

[Note 165: _Constitutionnel_ du 26 octobre.]

[Note 166: _Journal des Dbats_ des 16, 21 et 24 octobre.]

[Note 167: _National_ du 24 octobre.]

Cette pousse de la presse devait rencontrer peu de rsistance au
moins chez une partie des ministres. Ceux d'entre eux qui
reprsentaient l'lment conservateur ressentaient dj depuis quelque
temps la lassitude, le dgot, on dirait presque le remords de la
besogne qu'il leur fallait faire et surtout laisser faire, troubls
moins encore des attaques dont ils taient poursuivis que du jugement
qu'ils portaient eux-mmes sur leur oeuvre[168]. On se rappelle dans
quel esprit ils avaient consenti  faire partie du premier cabinet de
la monarchie, et notamment avec quelle modestie dfiante M. de Broglie
avait alors dfini le rle tout provisoire et expectant de ce
ministre. Les vnements n'avaient pas rendu le noble duc plus
confiant et plus hardi. Il s'agit, disait-il un jour  son collgue,
M. Mol, de tenir la position le temps suffisant; nous ne sommes qu'un
sac  terre, comme disent les sapeurs, nous ne faisons que boucher un
trou qui, sans nous, resterait bant et par o tout passerait. Nous
faisons tant bien que mal le lit de nos successeurs, et puissent-ils
l'occuper bientt[169]! Dernier souhait bien sincre et exprim
chaque jour avec une vivacit plus impatiente et plus inquite! Le peu
de bien qu'ils avaient espr faire, le peu de mal qu'ils s'taient
propos d'empcher, M. de Broglie et ses amis s'en sentaient
incapables, dans la compagnie ministrielle qu'ils avaient accepte;
ils se voyaient condamns  une politique de laisser-aller et de
compromissions,  ce que M. Mol appelait, avec une amertume
ddaigneuse, les concessions aux journaux et  la clameur d'un
parti. Aussi avaient-ils de moins en moins de got  prolonger une
preuve d'o ils risquaient de sortir uss, discrdits et mcontents
d'eux-mmes. Que sont devenues leurs illusions, si longtemps
persistantes, sur les avantages et la lgitimit de l'union de toutes
les gauches? Il leur a suffi de quelques semaines de pouvoir pour
comprendre le mensonge et le pril de ces thses d'opposition, et pour
dsirer faire le dpart des lments contraires qu'on avait d'abord
mls dans le ministre.

[Note 168: Quelques jours aprs tre sorti du ministre, M. Guizot,
qui pourtant n'aimait pas les confessions publiques, disait  la
tribune: Je l'avoue, dans mon ministre, je n'ai pas fait tout ce que
j'aurais voulu faire; j'ai fait des choses que je voudrais aujourd'hui
n'avoir pas faites. (Discours du 9 novembre 1830.)]

[Note 169: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Les ministres adversaires de la politique de laisser-aller avaient
trop petite ide de leurs forces pour songer  garder le pouvoir, en
excluant M. Laffitte, M. Dupont de l'Eure et leurs amis. Peut-tre
mme,  scruter le fond de leur me, n'y et-on trouv alors qu'une
assez dbile esprance dans le succs final de l'entreprise
monarchique  laquelle ils taient associs. Ils voyaient bien
d'ailleurs que, s'ils voulaient rester, les points d'appui leur
feraient dfaut. Le Roi, toujours insuffisamment convaincu de la
ncessit et surtout de la possibilit d'une rsistance dans la
politique intrieure, croyait indispensable de manoeuvrer entre les
deux partis, en les mnageant et les caressant tous deux. La Chambre
se compltait alors par les lections partielles, mais rien
n'indiquait qu'il en sortirait une majorit mieux constitue et plus
rsolue. Dans le pays, s'il y avait anxit, malaise et souffrance,
l'esprit public n'tait pas pour cela guri des exaltations et des
sophismes rvolutionnaires, et surtout ceux qui se sentaient suspects
aux vainqueurs du jour n'avaient pu encore dominer l'intimidation qui
les paralysait. La dissolution du cabinet devait donc avoir pour
consquence immdiate de livrer le pouvoir sans partage aux hommes de
gauche, complices ou complaisants du parti rvolutionnaire. Des
conservateurs pouvaient-ils prendre sans trouble une pareille
responsabilit? Ils se rassuraient par ces considrations que le duc
de Broglie exposait un jour en causant avec le Roi: Il vous faut
ncessairement, disait-il, en passer plus tt ou plus tard, mais pour
un temps plus ou moins court, par le parti du mouvement. Le plus tt
est le mieux, car vous avez encore par vous-mme un fond de popularit
de bon aloi, pour rsister  la fausse popularit du moment, et une
majorit saine dans la Chambre des dputs qui contiendra le mauvais
parti. Si vous le laissez arriver peu  peu,  la sourdine, sous
l'apparence d'une approbation officielle, vous lui prparez un long
avenir; endormant la rsistance, vous ne pourrez lui faire appel
qu'aprs de longues souffrances et quelques dsastres; si vous
compromettez vos bons serviteurs en fausse voie, ils perdront tout
crdit auprs des gens senss et, le moment venu, n'inspireront 
personne ni courage ni confiance. Dans l'tat prsent des affaires,
je ne donne pas deux mois  M. Laffitte et  M. Dupont de l'Eure pour
gouverner comme ils l'entendent et pour donner eux-mmes leur langue
aux chiens. Le Roi aura alors sous la main des hommes qui auront
soutenu leur drapeau, et derrire lesquels les gens de bon sens se
rallieront avec zle. Si vous leur demandez de mettre leur drapeau
dans leur poche et de faire chorus avec les braillards, qui vous
viendra en aide au moment du danger, et  quoi vous seront-ils
bons[170]? Le _Journal des Dbats_ obissait  une inspiration
analogue, quand il disait alors  ses amis du cabinet: Si vous voulez
quelque chose que vous ne pouvez pas, retirez-vous et mnagez-vous
pour des temps meilleurs. Aussi bien, si nous devons passer par un
ministre ultra-libral, si la dmocratie doit avoir son 1815 comme la
Restauration, fasse le ciel que ce soit plus tt que plus tard. Nous
mesurerons enfin, une fois pour toutes, tant de gants populaires que
nous souponnons fort de n'tre que des nabots... C'est une exprience
 faire, elle sera courte et dcisive. M. de Villle a fait en grande
partie notre ducation en fait de libert. Le ministre dmocratique
fera notre ducation en fait d'ordre public, et il la fera vite,
soyez-en srs[171]. Si ingnieuses, si fortes mme que soient ces
considrations, nous convainquent-elles absolument qu'avec plus
d'nergie de la part de tous, l'effort de rsistance, accompli bientt
par Casimir Prier, n'aurait pu tre tent quelques mois plus tt? En
tout cas, elles ne nous rassurent pas sur l'effroyable risque d'une
preuve qui consiste  laisser tout faire au parti rvolutionnaire
dans l'espoir qu'il s'usera lui-mme. Mais, alors, les meilleurs des
conservateurs croyaient ncessaire d'en passer par l, et cette
ncessit,--s'il faut l'admettre comme eux,--est une preuve de plus du
triste tat o nous avait mis la rvolution.

[Note 170: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 171: _Journal des Dbats_ du 21 octobre.]

Les dsordres du 17 et du 18 octobre, et surtout les humiliations qui
les avaient accompagns, eurent cet effet, chez M. Guizot et ses amis,
de transformer en rsolution dfinitive leurs dsirs de retraite.
Leur conscience comme leur courage recula devant la pense d'aborder
la terrible preuve du procs des ministres de Charles X, dans les
conditions de faiblesse qui venaient, ds la premire difficult, de
les condamner  une telle capitulation. Ce n'tait pas trop tt pour
se dgager. Ils savaient du reste que, dans cette question
particulire du procs, leurs collgues les plus avancs, et La
Fayette lui-mme dsiraient carter toute issue sanglante: demeurs
seuls au pouvoir, ceux-ci ne seraient-ils pas plus obligs de sauver
la tte de M. de Polignac et moins gns pour y russir? Afin de
dissoudre la combinaison htrogne du 11 aot, il suffisait de poser,
en conseil des ministres, la question mme de la direction  donner 
la politique intrieure. C'est ce que fit M. le duc de Broglie, dans
les derniers jours d'octobre. Il s'agit de savoir, dit-il, quelle
conduite on se propose de tenir, si l'on entend dsormais continuer 
rsister, avec modration et fermet, au mouvement qui nous entrane
aprs nous avoir placs  sa tte, ou bien se placer  sa queue et le
suivre en l'amadouant par des concessions et des compliments, par des
promesses et par des caresses. Il est possible que ce dernier parti
soit le meilleur, peut-tre mme le seul praticable, et ds lors on ne
saurait mieux faire que de placer  la tte du ministre un chef qui
le professe; mais il faut que ce chef soit second par des collgues
qui l'assistent et ne contrarient ni ses actes ni ses desseins. Si ce
chef doit tre M. Laffitte, j'y consens, pourvu qu'il soit charg de
choisir lui-mme ses collgues, et je prviens d'avance que, ne
partageant pas son opinion, je ne saurais lui promettre de lui prter
mon concours. Le dbat ainsi soulev, il tait clair qu'on ne pouvait
s'entendre. M. Laffitte reut mission de former un nouveau cabinet;
MM. de Broglie et Guizot furent suivis dans leur retraite par MM.
Prier, Dupin, Mol et le baron Louis. On croit volontiers  la
sincrit de M. Guizot quand il crit dans ses Mmoires: Nous
sortmes des affaires, le duc de Broglie et moi, avec un sentiment de
dlivrance presque joyeux dont je garde encore un vif souvenir.




CHAPITRE IV

LE MINISTRE LAFFITTE ET LE PROCS DES MINISTRES

(Novembre 1830--Janvier 1831)

     I. Composition du cabinet. M. Laffitte. La politique du
     laisser aller. Les autres ministres. Importance dangereuse
     de La Fayette. M. Odilon Barrot. Confiance de M. Laffitte.
     Accueil fait par l'opinion au nouveau ministre.--II. Le
     procs des ministres. Agitation croissante. Faiblesse de La
     Fayette et d'Odilon Barrot. La cour des pairs. Menaces et
     inquitudes. Les ministres enlevs par M. de Montalivet.
     L'meute trompe. L'intervention des coles.--III.
     Exigences du parti rvolutionnaire. Dmission de La Fayette
     et de M. Dupont de l'Eure. Impuissance et discrdit du
     ministre.


I

Le nouveau ministre, constitu par ordonnance du 2 novembre, fut
ainsi compos: MM. Laffitte, prsident du conseil, ministre des
finances; le marchal Maison, ministre des affaires trangres; Dupont
de l'Eure, garde des sceaux; le comte de Montalivet, ministre de
l'intrieur; Mrilhou, ministre de l'instruction publique et des
cultes; le marchal Grard, ministre de la guerre; le gnral
Sbastiani, ministre de la marine. Quelques jours plus tard, le 17
novembre, les marchaux Maison et Grard furent remplacs, l'un, par
le gnral Sbastiani; l'autre, par le marchal Soult; le comte
d'Argout reut alors le portefeuille de la marine.

M. Laffitte n'est pas un nouveau venu: on l'a vu, sous la
Restauration, se jeter dans une opposition assez ardente, moins par
passion doctrinale que par jalousie de banquier opulent contre
l'aristocratie de naissance, par soif de popularit et dsir
d'augmenter la clientle politique dont il aimait  tre suivi[172].
Parvenu, dans les journes de Juillet,  l'apoge de son rle, ce
Warwick bourgeois s'tait trouv, lui aussi, un faiseur de roi; sur
les balcons rvolutionnaires, il avait presque partag avec La Fayette
les accolades du duc d'Orlans, les acclamations de la foule, et la
satisfaction de protger une monarchie naissante. Aussi n'tait-il
pas de caresses dont ne crt devoir l'entourer Louis-Philippe, devenu
roi. Saint Jacques et saint Philippe, disait le prince en faisant
allusion  son prnom et  celui du banquier, ne sont pas moins
irrvocablement unis sur la terre que dans le ciel. Et encore: Tant
que Philippe sera roi, Jacques sera son ministre. M. Laffitte buvait
ces flatteries royales, jouissait de cette importance avec une sorte
d'indolence satisfaite et imprvoyante, sans comprendre que le pouvoir
pt tre autre chose que cette jouissance. Son picurisme frivole,
mobile et bon vivant redoutait ce qui tait travail ou lutte.
D'ailleurs, dans cette nature aimable et parfois brillante, rien des
qualits srieuses et surtout de cette puissance d'effort et de lutte
qui peuvent seules transformer une importance momentane en une action
durable et efficace. D'instruction fort mdiocre, son bagage
politique, intellectuel et moral, aurait pu tenir dans une chanson de
Branger. Imbu des vanits et des badauderies nationales, tourdi par
les fumes de Juillet, il croyait suffire  tout par une sorte de foi,
navement ignorante, dans le progrs indfini du libralisme, dans la
bienfaisante omnipotence de la rvolution, dans l'infaillibilit et
l'impeccabilit du peuple. Ce banquier heureux n'tait mme pas un
financier comptent. Ce causeur agrable n'avait  la tribune aucun
des dons de force, de chaleur et d'autorit, qui font de la parole un
moyen de gouvernement. Il tait aussi paresseux pour le travail de
cabinet que dnu de volont et d'influence dans le maniement des
hommes. S'il ne savait pas commander, sa bienveillance facile, son
affabilit superficielle, son besoin de plaire, sa faiblesse de
caractre, son habitude de courtiser l'opinion, son manque de
convictions srieuses et de doctrines rflchies, lui rendaient plus
impossible encore de rsister, surtout  ceux qui lui paraissaient
disposer de la popularit. Son incapacit de gouvernement n'tait
gale que par sa lgret prsomptueuse et son vaniteux optimisme.

[Note 172: Sur M. Laffitte avant 1830, je me permets de renvoyer  ce
que j'en ai dit dans le _Parti libral sous la Restauration_, p. 51 et
suiv.]

On ne pouvait dire que M. Laffitte personnifit la politique du
mouvement, celle qui se serait avance hardiment dans la voie
rvolutionnaire, se dirigeant vers un but certain et voulu; il n'avait
par lui-mme aucune opinion violente, aucune obstination de doctrine
extrme; bien plus, il aimait  se dire du parti modr, parlait
volontiers avec quelque ddain de La Fayette, de ses chimres, des
cervels qui l'entouraient, et se piquait de n'tre spar que par
des nuances du duc de Broglie et de M. Guizot. Cet tat d'esprit
apparut dans un dbat soulev peu de jours aprs la formation du
cabinet[173]. M. Guizot avait saisi l'occasion d'une discussion sur la
presse pour marquer en quoi il se sparait de M. Laffitte; il avait
oppos ceux qui voulaient resserrer la rvolution dans les plus
troites limites et la prsenter  l'Europe sous la forme la plus
raisonnable,  ceux qui la faisaient dvier, la dnaturaient, la
pervertissaient, et derrire lesquels s'agitaient les passions
exclusives du parti rpublicain. M. Odilon Barrot accepta aussitt la
question telle que la posait M. Guizot, lui fit tte sur ce terrain,
et retourna contre lui le reproche d'avoir mconnu le principe et la
porte de la rvolution. Mais, ds le lendemain, M. Laffitte, qui
avait pris peur d'une contradiction si nette, essaya d'tablir, par
des dclarations quivoques et clines, qu'aucune dissidence
fondamentale ne le sparait des membres de l'ancien cabinet, et
que, d'accord sur le fond des choses, la diffrence ne consistait que
dans la disposition plus ou moins confiante des uns et des autres.
Pour un ministre nouveau, c'tait une entre peu fire. Homlie
pateline, disait le duc de Broglie, en haussant ddaigneusement les
paules, et, dans un autre parti, le _National_, dsappoint, se
plaignait de cette timidit  se distinguer de ceux qu'on remplaait.
La seule politique qu'on dcouvrt en M. Laffitte,--si toutefois on
peut appeler cela une politique,--tait celle du laisser-aller, sans
plan et sans volont, que Carrel devait qualifier, d'un mot heureux,
le gouvernement par abandon[174]. Cette politique faisait consister
le libralisme dans l'abdication du pouvoir, avait pour principe de ne
pas contrarier ceux dont l'irritation pouvait tre gnante, livrait
les Chambres ou les rues  qui voulait s'en emparer, et aboutissait 
une misrable impuissance, sans cesser cependant d'tre toujours
souriante et satisfaite d'elle-mme. Rien de plus prilleux en temps
de rvolution. Alors, en effet, ceux-l seuls sont en mesure de
diriger les vnements qui savent ce qu'ils veulent et ce qu'ils
peuvent: autrement tout est  la merci du souffle de tempte qui a t
dchan, et jamais on ne va si loin, dans de pareilles crises, que
quand on ignore o l'on va.

[Note 173: Sances du 9 et 10 novembre 1830.]

[Note 174: Carrel a dit en effet dans le _National_, au moment de la
chute du cabinet (11 mars 1831): M. Laffitte a fait l'essai, non pas
d'un systme, mais de l'absence de tout systme, du gouvernement par
abandon.]

Si M. Laffitte tait le chef officiel et le personnage le plus en vue
du cabinet, s'il lui a donn son nom dans l'histoire, il ne faudrait
pas croire cependant que cette administration ft beaucoup plus
homogne que la prcdente. Le Roi avait vu avec regret dissoudre la
combinaison du 11 aot. S'il ne croyait pas encore possible de faire
un ministre de rsistance, la perspective de se trouver seul en
tte--tte avec un conseil de gauche pure lui dplaisait pour
lui-mme et l'effrayait pour le pays. Il avait donc cherch quelque
nouvel expdient qui n'exclt pas compltement l'lment conservateur.
N'tait-il pas all jusqu' presser M. Casimir Prier, avec une
insistance qui tonne, mais avec un insuccs qui se comprend,
d'accepter, sous la prsidence de M. Laffitte, le portefeuille de
l'intrieur?  dfaut de M. Prier, il avait obtenu ce poste pour un
jeune pair de vingt-neuf ans, auquel personne ne songeait, que rien ne
semblait dsigner, ni l'clat des services rendus, ni la notorit du
talent, ni l'importance de la situation, ni l'appui d'un parti:
c'tait le comte de Montalivet. Ses qualits relles de courage et
d'intelligence taient encore ignores; engag dans la socit
librale, non dans le parti rvolutionnaire, il n'avait gure aux yeux
du public que ce double titre, qui n'tait pas alors, il est vrai,
sans quelque valeur, d'tre fils d'un ministre de l'empire et colonel
de la garde nationale; mais il offrait  Louis-Philippe cette garantie
de lui tre personnellement trs-dvou et d'tre avant tout,  raison
mme de l'imprvu de sa faveur, l'homme du Roi. Le gnral Sbastiani,
ministre des affaires trangres, tait aussi depuis longtemps le
familier du Palais-Royal; membre du cabinet prcdent, il n'avait pas
suivi dans leur retraite MM. Guizot, de Broglie et Mol, dont il
partageait cependant les sentiments; il tait rest, afin de pouvoir,
dans cette phase nouvelle, servir le Roi qui trouvait en lui un
confident sr et un instrument fidle.

Les deux ministres les plus importants semblaient ainsi soustraits au
parti avanc. On en pouvait dire autant du portefeuille de la guerre,
ds qu'il fut confi au marchal Soult, et de celui de la marine pass
aux mains de M. d'Argout, nagure encore porte-parole de Charles X
dans ses dernires tentatives de transaction. Mais, quelque nombreux
que fussent, autour de M. Laffitte, ces ministres  physionomie plus
ou moins conservatrice, ils n'taient pas en mesure de redresser la
politique du ministre. Si le Roi avait profit de l'insouciance peu
vigilante du prsident du conseil pour les introduire dans la place,
c'tait moins comme contradicteurs que comme surveillants, avec
l'espoir peut-tre de contenir un peu les lments rvolutionnaires du
cabinet, non de les dominer, encore moins de les expulser.

D'autres ministres, au contraire, taient plus  gauche que M.
Laffitte; tels M. Mrilhou et surtout M. Dupont de l'Eure. Esprit
obstin et court, orgueilleux de sa fidlit aux principes et aux
prjugs de 1792, M. Dupont de l'Eure jouait dj depuis longtemps,
dans la dmocratie, ce rle de vnrable qu'il devait tenir
jusqu'aprs 1848 avec une solennit prudhommesque. On avait insist,
ds le dbut, pour lui faire accepter un portefeuille, estimant qu'il
tait, pour la monarchie naissante, une caution indispensable auprs
des rvolutionnaires. Mais il faisait payer cher ce service qu'il
avait rendu  contre-coeur, se croyant d'autant plus indpendant qu'il
tait plus incommode et plus bourru, mettant sa dignit  faire le
paysan du Danube au milieu de la cour, sa conscience  se proclamer
rpublicain en tant au service d'un roi, et  se poser en nouveau
Roland dans les conseils d'un autre Louis XVI. Chaque matin, il
offrait sa dmission et allait pleurer dans le sein de Branger sur le
malheur d'tre ministre malgr soi. Aux caresses dont Louis-Philippe
croyait ncessaire de l'envelopper, il rpondait par des coups de
boutoir[175]. Aussi docile et complaisant envers la clique criarde
dont il tait entour, que grognon et intraitable avec le prince ou
ses collgues, il tait une sorte de mannequin dbile et servile aux
mains de cette basoche rvolutionnaire qui le maniait et le poussait 
sa guise, en affectant de le vnrer, qui pntrait par lui tous les
secrets du conseil, qui y faisait parvenir toutes ses exigences, de
telle sorte que le gouvernement tait comme ouvert et livr au premier
venu. Ne trouvant pas d'ailleurs, dans l'exercice du pouvoir,
l'occasion d'largir ses ides, il s'enttait, avec une sorte de
vanit obtuse, dans les mfiances et les sophismes de la dmocratie la
plus vulgaire, et un homme de son parti a pu dire de lui qu'il
n'avait gure, en fait de vues politiques, que sa mauvaise humeur et
son ternelle austrit[176].

[Note 175: Veut-on un spcimen des rapports de M. Dupont de l'Eure et
du Roi? Un jour, en plein conseil, M. Dupont s'crie: Maudite
galre!--Ah! oui, parlons-en, rpond le Roi, maudite galre,  temps
pour vous,  perptuit pour moi.-- perptuit? reprit le ministre;
ma foi, je n'en sais trop rien, du train dont cela va. Dans tous les
cas, Sire, cela vous amuse; mais moi, je ne m'en arrange pas du
tout.--Un autre jour, M. Dupont, donnant un dmenti au Roi et
menaant de le rendre public, osait dire: Prenez garde  qui on
croira de vous ou de moi. (SARRANS, _Louis-Philippe et la
contre-rvolution_, t. II, p. 77, 81.)]

[Note 176: M. LANFREY.]

M. Dupont de l'Eure tait, du reste, moins le ministre du Roi que
celui de La Fayette, dont le changement ministriel avait encore accru
l'importance. Le commandant des gardes nationales tait alors entour
d'une vritable cour, bien autrement empresse, adulatrice, que celle
du Palais-Royal.  ses jours d'audience, la foule se pressait si
nombreuse, qu'elle remplissait non-seulement la maison, mais dbordait
dans la rue[177]. Toutes les dputations de province venaient lui
rendre hommage, quelquefois mme avant d'aller chez le Roi.  ses
rceptions du mardi soir, les appartements taient trop troits.
C'est un salon public, crit  cette poque un tmoin[178], o les
amis amnent leurs amis, les fils leurs pres, les voyageurs leurs
camarades... Toutes les illustrations politiques, scientifiques,
littraires, populaires, battent ple-mle le parquet bruyant, en
bottes crottes, en bas de soie, en uniforme, en redingote boutonne,
en habit  revers... L, toute la France, toute l'Europe, toute
l'Amrique, ont envoy leurs dputations. Cependant, si admirateur
qu'il soit, ce tmoin est oblig de confesser que la composition de ce
salon est singulirement mlange; il y voit tourbillonner cette nue
de jeunes gens  moustache, rpublicains d'estaminets, avocats sans
procs et mdecins sans malades, qui font de la rvolution par
dsoeuvrement; il y aperoit aussi des intrigants de tous ordres...
des figures ternes, louches, dgotantes  voir; hideux repoussoir sur
ce noble tableau, elles s'agitent autour du bon vieillard qui leur
sourit, inoffensif et confiant. Celui-ci en effet, tout entier  la
joie de l'enthousiasme qu'il inspire, se promne au milieu des
groupes, la tte couverte, non pas de cheveux blancs ainsi que le
chante l'hymne de Juillet, mais d'une courte perruque fauve, la face
terreuse et comme ternie de la poussire des rvolutions qu'il a
traverses[179], le corps cass par l'ge, le regard un peu teint,
la parole engourdie, corrigeant ces signes de dcrpitude par une
bonne grce qui trahit le marquis du dix-huitime sicle sous le
dmocrate du dix-neuvime. Il est le centre de toute cette foule; au
milieu, dit toujours le mme tmoin, est un groupe serr; ceux qui le
composent s'amincissent et s'allongent, les bras colls au corps; tout
autour, on se hausse sur la pointe des pieds, et les mots: C'est lui!
circulent.

[Note 177: Lettre de Macaulay alors en voyage  Paris. (_Life and
letters of lord Macaulay_, par M. TREVELYAN.)]

[Note 178: M. LUCHET, dans le _Livre des Cent un_, t. II.]

[Note 179: Expression de M. Napolon Peyrat.]

 moins de lire les crits du temps, on ne saurait imaginer  quel
diapason d'adulation on tait mont, dans le monde dmocratique, au
sujet de La Fayette[180]. Il tait l'idole du boutiquier garde
national, qui voyait en lui un Napolon pacifique,  son usage et 
sa mesure. Assistait-il  l'Opra, le parterre exigeait que Nourrit,
en costume de Mose, chantt la _Parisienne_, et au couplet sur le
vieux gnral tout le monde se tenait debout. Paraissait-il  la
Chambre, les dputs se levaient. Aux flatteries de la foule
s'ajoutaient les caresses du Roi. Tant d'hommages taient savours,
dans une sorte d'ivresse bate, par cet homme chez lequel Jefferson
avait dj signal, quarante ans auparavant, une faim canine de
popularit. Il croyait sincrement que ses concitoyens n'taient
occups que de lui, que s'ils venaient de faire une nouvelle
rvolution, c'tait, par une attention de dlicatesse filiale, pour
rappeler au vieillard les souvenirs de sa jeunesse et lui prparer une
fin de carrire en harmonie avec son dbut. Aussi n'tait-il pas une
de ses proclamations o il ne parlt de soi, des vnements de sa vie,
comme si celle-ci tait le rsum, le point culminant et le grand
enseignement de notre histoire contemporaine.

[Note 180: Dans l'crit que j'ai dj cit, M. Luchet crivait de La
Fayette: Son image, le soir, vient me visiter; je m'en empare, je
l'embrasse, je la caresse! Je l'appelle honneur, patrie, libert,
gloire! Je la vois incarne, faite homme, majestueuse, au front
serein, calme et belle, semblant me bnir... Attendrissante
bndiction, que je croyais tre celle de Dieu, un jour que je la
reus en effet, et que, se penchant sur moi, il me dit d'une voix
altre: Au revoir, mon ami!--On disait couramment alors qu'il n'y
avait que deux noms dans l'histoire du sicle: La Fayette et Napolon.
Que d'attendrissement sur les vertus de La Fayette! Un crivain de
la gauche, aide de camp du gnral, s'criait en s'adressant aux
ractionnaires: Vous qui avez support tant de vices et de crimes, ne
pouvez-vous donc supporter encore quelques jours les vertus de La
Fayette?]

Autour de La Fayette, on traitait le Roi en personnage d'importance
secondaire; on l'appelait, avec une familiarit ddaigneuse, le
citoyen que nous avons fait roi, et l'on s'tonnait qu'il ne se
rendt pas mieux compte de sa propre vassalit. Une caricature du
temps reprsentait Louis-Philippe, sa couronne  la main, et La
Fayette lui disant: Sire, couvrez-vous. Le mot de maire du palais
venait sur toutes les lvres, et l'on opposait le citoyen roi au
roi citoyen. Dans un banquet donn  l'Htel de ville en l'honneur
du gnral, le toast au Roi tait reu avec une froideur glaciale,
pendant que le gnral tait acclam, et le choeur, qui chantait la
_Parisienne_, omettait les couplets relatifs au duc d'Orlans.
Personnellement, La Fayette montrait sans doute envers Louis-Philippe
plus de courtoisie que ses amis; le gentilhomme dmocrate n'avait pas
la brutalit vulgaire d'un Dupont de l'Eure; il n'tait mme pas au
fond sans quelque affection pour le prince. Toutefois, au besoin, il
ne se gnait pas pour pousser fort loin son droit de remontrance
protectrice envers celui qu'il croyait avoir sacr par son
accolade[181].

[Note 181: Continuez, disait un jour La Fayette au Roi, continuez 
rpudier le principe de votre origine, et je vous garantis que la
rpublique, et peut-tre la dmagogie, ne sauraient dsirer un
meilleur auxiliaire que Votre Majest. (SARRANS, _La Fayette et la
contre-rvolution_, t. II, p. 2.)]

Comme les migrs royalistes, La Fayette n'avait rien appris ni rien
oubli; il s'en tenait obstinment aux ides de la constitution de
1791, en les mlangeant de rminiscences amricaines, et il et dsir
ne pas aller au del. Par ses opinions propres, il n'tait pas un
jacobin; seulement, moins que personne, il savait dire non, et, de ce
chef, il mritait d'tre au premier rang des politiques du
laisser-aller. tait-il conduit parfois  envisager une ventualit
de rsistance, il se htait de l'ajourner indfiniment. Il y a,
disait-il, entre M. Casimir Prier et moi, cette distinction qu'il
voudra tirer sur le peuple plutt que je voudrais le faire. Pour le
moment, bien loin de tirer sur l'meute, il ne savait que lui
adresser des proclamations logieuses, attendries, la suppliant de
consentir, par amiti pour lui,  ne pas pousser les choses trop loin.
Si le dsordre avait un caractre particulirement hideux, il ne
risquait un mot de blme qu'aprs avoir feint d'y voir l'oeuvre de la
contre-rvolution. C'est qu'il mettait son point d'honneur et
croyait sa popularit engage  ne jamais se sparer de ses amis,
tchant d'ailleurs de se persuader qu'il les contenait, quand il ne
faisait que les suivre. Il ressemble, disait spirituellement Henri
Heine,  ce gouverneur de ma connaissance qui accompagnait son lve
dans les mauvais lieux, pour qu'il ne s'y enivrt pas, puis au
cabaret, pour qu'au moins il ne perdt pas son argent au jeu, et le
suivait enfin dans les maisons de jeu, pour prvenir les duels qui
pourraient s'ensuivre; mais si le duel arrivait invitable, le bon
vieillard lui-mme servait alors de second[182]. Les jeunes meneurs
du parti rvolutionnaire connaissaient et exploitaient la faiblesse du
gnral; ils se servaient de lui, l'exaltaient d'autant plus qu'il
tait, entre leurs mains, un instrument plus docile, le faisaient
parler ou parlaient en son nom, l'obligeaient  porter au gouvernement
leurs plans, leurs utopies, leurs griefs et leurs exigences, parfois
mme prtendaient engager la monarchie, malgr elle, jusque dans les
questions extrieures. Il y avait ainsi, en dehors du pouvoir
rgulier, un autre pouvoir, souvent plus puissant, surtout plus agit
et plus bruyant que l'autre. M. de Salvandy, faisant allusion  la
coterie d'_ultras_ qui, aprs 1815, s'tait groupe autour du comte
d'Artois et avait essay d'tablir un gouvernement occulte  ct de
celui de Louis XVIII, crivait que la demeure de La Fayette tait
devenue le pavillon de Marsan du parti rvolutionnaire. Singulire
humiliation et pril grave pour la royaut nouvelle! Aussi M. de
Metternich, peu aprs les journes de Juillet, avait-il dit  l'envoy
de Louis-Philippe, le gnral Belliard: Il y a deux nobles entts
dont vous et nous devons galement nous dfier, bien qu'ils soient
gens d'honneur et nobles gentilshommes: le roi Charles X et le marquis
de La Fayette. Vos journes de Juillet ont abattu la folle dictature
du vieux roi; il vous faudra bientt attaquer la royaut de M. de La
Fayette; il y faudra d'autres journes, et c'est alors seulement que
le prince lieutenant gnral sera vraiment roi de France. L'envoy de
Louis-Philippe ne pensait pas d'ailleurs autrement: dans une autre
conversation avec le chancelier, il avait dit du commandant des gardes
nationales:  la vrit, cet homme est un flau, et il faudra
l'abattre[183]. L'heure de cette dlivrance sonnera dans quelque
temps, mais pour le moment on ne l'entrevoyait mme pas, et jamais la
royaut de M. de La Fayette n'avait paru plus forte.

[Note 182: _De la France_, p. 215.]

[Note 183: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 26.]

La galerie des principaux personnages de la politique de laisser-aller
ne serait pas complte, si l'on n'y faisait figurer le prfet de la
Seine, M. Odilon Barrot. L'importance de ce dernier tait suprieure 
son rang administratif, et il se trouvait d'autant plus en vue que sa
proclamation, lors des meutes du 18 octobre, venait d'tre l'une des
causes de la crise ministrielle. Le rle qu'il jouait  l'Htel de
ville parat alors avoir veill, chez les conservateurs, l'ide d'un
rapprochement peu flatteur avec le maire de Paris de 1791 et de 1792,
avec Ption. On sait le mot terrible prt  Royer-Collard; comme M.
Odilon Barrot se faisait prsenter  lui, peu aprs le sac de
l'archevch: Ah! monsieur, lui dit-il, c'est inutile; il y a
quarante ans que je vous connais; alors vous vous nommiez Ption. On
raconte aussi que, pendant les dsordres d'octobre, le Roi se
promenait, avec le prfet de la Seine, sur la terrasse du
Palais-Royal: Vive Barrot! criait-on de la place. Alors le Roi, se
retournant vers le prfet: Autrefois, dit-il, j'ai aussi entendu
crier: Vive Ption[194]! Le rapprochement n'tait pas juste; il y
avait chez Ption un ct bas, malsain et pervers, qu'on et cherch
vainement dans la nature, aprs tout honnte, relativement
dsintresse, bonne et mme un peu candide de M. Barrot. S'il fallait
 tout prix lui chercher un anctre parmi ceux qui, pendant la
premire rvolution, l'avaient devanc  l'Htel de ville, ce serait
plutt, malgr les diffrences de caractre et de physionomie, Bailly,
dupe de 1789 et victime de 1793.

[Note 184: LOUIS BLANC, _Histoire de dix ans_, t. II, p. 122.]

M. Odilon Barrot n'avait pas t des premiers rles sous la
Restauration. Fils d'un conventionnel, ami et protg d'un rgicide,
il s'tait pos en libral au barreau de la Cour de cassation, et
avait plaid avec quelque clat certaines causes politiques. Les
journes de Juillet le trouvrent lieutenant de La Fayette  l'Htel
de ville. Choisi comme l'un des commissaires chargs d'accompagner, de
surveiller et de protger Charles X, dans sa lente retraite, il
remplit avec convenance cette dlicate et pnible mission. Aussitt de
retour, il fut nomm  la prfecture de la Seine. Ne lui demandez pas
de se renfermer dans sa subordination administrative; il se piquait de
reprsenter une politique fort diffrente de son ministre d'alors, M.
Guizot. Il se disait de ceux qui reconnaissaient dans l'vnement de
Juillet tous les lments d'une grande rvolution nationale, changeant
compltement le principe et la condition du gouvernement de la
France. On ne devait pas, ajoutait-il, craindre d'en tendre les
effets, d'en largir les bases, de lui faire plonger ses racines
constitutives aussi avant que possible dans les masses; il ne
s'agissait plus de continuer la Restauration, mais de s'en sparer
radicalement. Il reprochait au gouvernement d'avoir peur de la
rvolution;  l'entendre, on et d commencer par dissoudre la Chambre
et convoquer les assembles primaires de 1791. Dans chaque question,
il tait d'avis de cder au parti avanc. Ce personnage que l'histoire
ou du moins la chronique se plat  reprsenter avec une tenue
imposante, secouant comme un lion sa tte sans crinire ou la
renversant avec des airs de commandement, le sourcil olympien, la main
droite invariablement passe entre deux boutons de sa redingote
ferme, affectant, dans sa parole emphatique et martele, des
tournures d'oracle, tait au fond le plus solennel des indcis, le
plus mditatif des irrflchis, le plus peureux des ambitieux, le plus
austre des courtisans de la foule. Son laisser-aller ne se
distinguait de celui de M. Laffitte qu'en ce qu'il tait dogmatique
et doctrinaire, au lieu d'tre frivole et indolent. Il tablissait,
par principe et en formule, qu'on devait s'abandonner  la rvolution,
que la seule manire de prvenir ses excs tait de la satisfaire en
tout et de supprimer ainsi tous ses griefs[185]: politique d'une
simplicit merveilleuse o l'on n'avait  s'inquiter que des
rsistances et des dfiances conservatrices. Optimiste autant que le
prsident du conseil, M. Odilon Barrot l'tait avec une candeur qui
lui tait propre. Son oeil bleu et placide exprimait la confiance
superbe et sereine qui ne se troublait de rien, surtout des fautes
commises, la satisfaction d'un esprit trop court pour s'alarmer, la
paix d'une conscience  laquelle il suffisait de contempler avec
motion sa propre bonne foi. Puissant pour le mal qu'il ne voyait pas,
impuissant pour le bien dont il n'avait jamais que l'illusion, il
apportait, dans une oeuvre nfaste et au milieu d'allis dtestables,
une sorte de bonhomie un peu niaise qui faisait dire  un vieux
carliste: C'est Jocrisse, chef de brigands. L'aveuglement de son
optimisme tait encore facilit par la nature de son talent, par son
got pour les gnralisations et les abstractions oratoires; il
ngligeait, comme des dtails sans importance, les faits qui eussent
pu le gner et l'clairer, et se trompait lui-mme par la sonorit
vague de sa parole.

[Note 185: Ds le lendemain de la formation du cabinet, rpondant  M.
Guizot, M. O. Barrot dclarait qu'il fallait dsintresser le parti
rpublicain, dont les conservateurs effars se faisaient un monstre,
en lui accordant tout ce qu'il demandait. Ne vous inquitez donc pas,
concluait-il, de ces dangers, qui ne sont qu'imaginaires. (9 novembre
1830.)]

Et quelle inconsquence! Quand La Fayette ou M. Dupont de l'Eure
demandaient une monarchie entoure d'institutions rpublicaines,
c'taient aprs tout des rpublicains cherchant  se rattraper sur les
choses du sacrifice qu'ils avaient fait, de plus ou moins bon gr,
avec plus ou moins de sincrit, sur le mot. Mais quand M. Barrot
prenait la mme devise, quand il voulait imposer  la royaut des
institutions qui en eussent t la ngation et une politique qui l'et
conduite  sa perte, il se croyait cependant et se disait sincrement
monarchiste. Dans les journes de Juillet, nul n'avait plus contribu
 dtourner La Fayette de la rpublique. Depuis lors, il n'vitait pas
une occasion de se distinguer du parti rpublicain, tout en le
secondant dans presque toutes ses campagnes. Tel il continuera d'tre
jusqu'au bout; et, en 1846, peu avant de commencer cette campagne des
banquets, prlude de la rvolution et de la rpublique de 1848, il
s'criera avec conviction: Je suis dynastique quand mme. M. Barrot
a constamment jou le rle du _rpublicain sans le savoir_, disait M.
d'Alton-She. N'a-t-il pas t aussi un dmocrate sans le savoir, ce
bourgeois qui, aprs avoir proclam sans cesse que le gouvernement
devait s'appuyer sur la classe moyenne, parce que celle-ci
constituait vraiment la nation, poussait le pays dans une voie qui
aboutissait au suffrage universel?  parler juste, ne devait-il pas
tout tre et tout faire sans le savoir? Par manque absolu de
clairvoyance, il n'avait aucun sentiment de la responsabilit de ses
actes et de ses paroles. Non-seulement il ne prvoyait pas l'avenir,
mais, aprs coup, mme sous la leon des plus formidables expriences,
 la lueur des catastrophes les plus clatantes, il n'a su rien voir
du pass. Il a pu tre surpris, jamais averti ni dsabus. Aprs 1848,
transport par la violence du choc dans un autre camp et devenu
conservateur, il n'a pas eu un moment l'ide qu'il s'tait tromp sous
la monarchie de Juillet; il a tal dans ses Mmoires, et sur les
hommes et sur les choses de cette poque, la navet dcourageante de
son obstination sereine et de son bat aveuglement; c'tait,  ses
yeux, la marque d'une constance politique dont sa vanit et sa
droiture taient galement flattes[186].

[Note 186: Louis-Philippe disait de M. O. Barrot, le 24 fvrier:
C'est un niais, mais il est bon homme. (Conversation de M. Thiers
avec M. Senior, rapporte par ce dernier.)]

Tels sont les hommes qui vont prsider  l'preuve de la politique de
laisser-aller. Certes, M. de Montalivet et M. Dupont de l'Eure, le
gnral Sbastiani et le gnral La Fayette, M. d'Argout et M. Odilon
Barrot, forment un ensemble quelque peu disparate. Ds le lendemain
de la formation du cabinet, M. Dupont de l'Eure votait pour la
suppression du timbre et des cautionnements des journaux, suppression
appuye par La Fayette et M. Barrot, mais combattue par le prsident
du conseil au nom du ministre. D'autres eussent t troubls de
prendre en main le gouvernement avec des lments aussi incohrents.
M. Laffitte ne s'embarrassait pas pour si peu. C'tait une des formes
de son prsomptueux optimisme, de croire que la seule grce de son
esprit et la sduction de sa personne suffiraient  concilier les
esprits les plus opposs et  dsintresser les plus exigeants. Aprs
avoir caus avec quelqu'un, il s'imaginait toujours que son
interlocuteur pensait comme lui. Il prtendait  la fois tre du mme
avis que M. Casimir Prier et que La Fayette. La perspective des
contradictions ne le dmontait pas. Je me fais fort, disait-il  un
ambassadeur, de ramener  la raison mes propres amis, rpublicains et
libraux chimriques. Au fond, nous sommes du mme avis. Vainement
lui mettait-on sous les yeux les prils les plus proches et les plus
graves: Bah! disait-il, laissez l vos dfiances incurables et vos
rigueurs mathmatiques; l'affaire s'arrangera[187].

[Note 187: _Mmoires de M. Guizot_, t. I, p. 141 et 156.]

 considrer l'tat de l'opinion, au moment o la direction des
affaires tombait ainsi aux mains de M. Laffitte, celui-ci tait seul 
envisager l'avenir avec une telle scurit. Le pays qui avait vu sans
regret partir le ministre prcdent, accueillait sans confiance ses
successeurs. Ces derniers n'obtenaient mme pas le bnfice de cette
sorte de lune de miel, de ces quelques jours de crdit qui sont
d'ordinaire accords  tout pouvoir nouveau. Ds le lendemain de son
avnement, les journaux amis taient contraints d'avouer l'anxit et
le malaise de l'esprit public[188], et Branger lui-mme, qui avait
t, pendant la rvolution, l'inspirateur de M. Laffitte, crivait
dans une lettre intime: Nos ministres ne savent o ils vont; les
hommes et les capacits manquent; les banquiers et les industriels
culbutent les uns sur les autres; les carlistes se frottent les
mains. Il concluait que tout allait mal, et que ses amis au
gouvernement taient en train de perdre leur popularit[189]. Si,
avant d'avoir agi, les nouveaux ministres n'inspiraient qu'une
dfiance presque mprisante, ce n'tait pas que personne, surtout 
droite, contestt leur avnement et penst  leur disputer le poste
dont ils s'taient empars. Les membres conservateurs de l'ancien
cabinet leur avaient cd volontairement la place. M. Guizot se
prparait sans doute  arborer au premier jour le drapeau de la
politique de rsistance, mais sans intention immdiatement offensive.
La majorit de la Chambre tmoignait de ses tendances et de ses
prfrences conservatrices, en nommant M. Casimir Prier, par 180 voix
contre 60,  la prsidence jusque-l occupe par M. Laffitte; mais
elle ne songeait pas pour cela  s'organiser en parti d'opposition.
Dans la presse, le _Journal des Dbats_, pourtant fort prononc contre
le parti rvolutionnaire, dclarait se poser,  l'gard du ministre,
en surveillant, non en opposant. Dans cette rserve gnrale de la
premire heure, il y avait un peu de faiblesse et un peu de tactique.
Les conservateurs ne s'taient pas encore soustraits  l'intimidation
qui, au lendemain de la rvolution, les avait en quelque sorte
annuls. Et puis, si mfiant qu'on ft de ce ct envers les hommes du
laisser-aller, on les subissait comme une ncessit, on estimait utile
qu'ils fussent mis  l'preuve, et surtout on croyait avoir besoin de
leur prsence au pouvoir pour franchir le dfil redoutable du procs
des ministres. En somme, jamais on ne vit un cabinet,  son avnement,
 la fois plus impuissant et plus incontest, ayant moins de crdit et
moins de concurrents.

[Note 188: Six jours aprs la formation du cabinet, le _National_ du 8
novembre dnonait une inquitude gnrale, et il ajoutait: La
France manque plutt de confiance que de calme. Son mal le plus grand
est l'incertitude. L'impatience d'arriver  une situation dfinitive,
ou du moins nette et prcise, se fait remarquer sur tous les points du
territoire... Sur un mot, l'inquitude augmente; sur un bruit de
ville, la frayeur se rpand.]

[Note 189: _Correspondance de Branger_, lettre du 23 novembre.]


II

Au moment o M. Laffitte prenait le pouvoir, la grande, on pourrait
presque dire l'unique question de la politique intrieure tait le
procs des ministres de Charles X. L'agitation commence  ce sujet
sous la prcdente administration, et qui avait t la cause ou tout
au moins l'occasion de sa chute, continuait en s'aggravant:
attroupements tumultueux, placards meurtriers, prdications ouvertes
de rvolte et de massacre, scnes journalires de dsordre dans les
thtres ou les coles; par suite, stagnation plus grande encore du
commerce et de l'industrie. Les ouvriers promenaient dans les rues la
plus menaante des misres, et les meneurs du parti anarchique
s'apprtaient  profiter de cette motion pour accomplir leurs
desseins de renversement. L'exemple de Carrel permet de juger quelles
taient alors et la force des passions souleves et la faiblesse des
hommes de gauche, mme de ceux qu'on croyait les plus fiers et les
plus vaillants. Encore monarchiste et relativement modr, Carrel
estimait injuste et impolitique de verser le sang de M. de Polignac et
de ses collgues. Pouvait-il oublier d'ailleurs qu'il avait t
pargn par la Restauration, aprs avoir t pris en Espagne,
combattant contre l'arme franaise? Eh bien! au bout de peu de temps,
il n'ose plus tenir tte  l'opinion violente; il se sent gagner par
l'ivresse des haines qui fermentent au-dessous de lui; il en vient 
railler ceux qui veulent rendre la rvolution niaise, afin que, dans
l'avenir, elle puisse tre vante comme pure de sang et de vengeance;
il dclare dmontr qu'il n'y a pas moyen de sauver les anciens
ministres; dans ces hideuses passions, il voit l'expression de la
volont populaire, devant laquelle il s'incline avec douleur, mais
sans hsitation; du moment, dit-il, o l'on ne peut obtenir grce,
il faut tre assez dtermin pour s'associer  la solidarit de cet
acte de vengeance[190].

[Note 190: Le _National, passim_, en novembre et dcembre 1830.]

Devant cet chauffement et cette perversion croissante des esprits, le
gouvernement voyait, non sans anxit, approcher l'heure dcisive o
les accuss comparatraient devant la Cour des pairs. Sincrement, il
dsirait carter toute conclusion sanglante. Mais quelles taient ses
ressources pour rsister aux passions, pour prvenir ou rprimer
l'meute encore dans tout le prestige que lui avait donn l'apothose
officielle des barricades de Juillet? De police, il n'y en avait plus.
Quant aux troupes, suivant l'expression de M. Thiers, branles par
le souvenir de la rvolution, elles craignaient de se commettre avec
le peuple[191]. Restait seulement la garde nationale, incertaine,
trouble, tout  fait mauvaise dans certaines de ses parties, par
exemple l'artillerie[192], et, dans ses meilleurs lments, habitue
non  obir au gouvernement, mais  agir de son chef, suivant les
inspirations du moment: on tait rduit, en cas de trouble,  lui
laisser une sorte de dictature[193]. Du reste, le commandant de cette
milice, La Fayette, tout en souhaitant de sauver les ministres, ne
consentait  employer que des moyens moraux et des dmonstrations
sentimentales.

[Note 191: _La Monarchie de 1830_, p. 126.]

[Note 192: O. Barrot a crit, deux ans plus tard: Il faut le dire, la
garde nationale tait au moins partage sur la conduite qu'il y avait
 tenir dans cette circonstance; la trs-grande majorit, ou du moins
la partie nergique et active de cette garde, demandait que le sang
vers en juillet ft expi par du sang. (Lettre crite en 1832,
_Mmoires_, t. I, p. 194.)]

[Note 193: Carrel, revenant aprs coup sur ces vnements, a crit que
le ministre, impuissant, avait t oblig de livrer  la garde
nationale une dictature de quelques jours. (_National_ du 20 fvrier
1831.)]

Enfin le jour du procs arrive. Le 15 dcembre s'ouvrent, devant la
Chambre haute, ces dbats qui doivent durer une semaine. Semaine
redoutable entre toutes! Au dehors, l'meute vient battre chaque jour
les murs du Luxembourg, comme pour reprendre, contre la prison de ce
palais, le sauvage assaut qui, un mois auparavant, avait t vainement
tent contre le donjon de Vincennes. Mais o apparat plus encore le
dsordre, c'est dans l'attitude des autorits charges de le rprimer.
Pendant que la force arme demeure inactive, La Fayette et M. Odilon
Barrot engagent publiquement des pourparlers avec les agitateurs, leur
demandent poliment s'ils se sentent assez forts, assez stoques, pour
promener l'chafaud dans toute la France[194], affectent de partager
leurs dsirs, de reconnatre la lgitimit de leurs griefs, et ne les
dtournent des insurrections qu'en leur montrant un procd plus sr
pour atteindre leur but; ils leur promettent, s'ils daignent tre
sages, qu'on les rcompensera en suivant une politique plus
rvolutionnaire, et rservent la svrit de leurs proclamations
officielles ou de leurs ordres du jour pour le gouvernement dont ils
sont les agents; moins occups de fltrir ou de dominer l'meute que
de s'en servir pour entraner la monarchie plus  gauche, en lui
arrachant des concessions, ou en la compromettant par leurs
dclarations et leurs engagements[195]. Lorsqu'ils sont absolument
contraints de blmer le dsordre, ils affectent de croire qu'il est
l'oeuvre perfide des lgitimistes. Enfin, quand le pril accru
contraint de faire appel  la garde nationale, recommandation lui est
faite de ne pas riposter en cas d'attaque, et, afin d'tre plus sr de
son inaction, on lui refuse des cartouches; M. Odilon Barrot s'est
vant plus tard d'avoir pris cette prcaution. Il avait imagin  la
vrit, pour le moment suprme, un moyen dont le succs lui paraissait
immanquable: tous les blesss de Juillet, runis  l'Htel de ville,
devaient,  la suite du prfet, se jeter sans armes entre les
combattants[196]. L'meute ainsi mnage, on pourrait dire encourage,
devenait plus arrogante, et ddaignait mme d'couter patiemment ceux
qui la traitaient avec tant de dfrence. Nous sommes de la mme
opinion, disait M. Arago  une bande d'exalts qu'il esprait ainsi
calmer.--Ceux-l, rpondait une voix, ne sont pas de la mme opinion,
dont l'habit n'est pas de la mme toffe. Et, la foule s'chauffant,
M. Arago recevait un coup violent dans la poitrine. Sur un autre
point, l'meute ayant dj  moiti forc les grilles du Luxembourg,
La Fayette se prsente pour adresser  ses amis quelque harangue
caressante; mais l'effet en est us; des gamins saisissent le gnral
par les jambes, le hissent en l'air et se le passent de main en main,
en criant avec des modulations indescriptibles: Voil le gnral La
Fayette! qui en veut? Il faut qu'un dtachement de ligne fasse une
troue pour le dgager. Je ne reconnais pas ici, dit le gnral, les
combattants des barricades.--Qu'y a-t-il d'tonnant? lui
rtorque-t-on, vous n'tiez pas avec eux[197]!

[Note 194: Expression de M. O. Barrot, dans un discours prononc  la
Chambre, le 20 dcembre.]

[Note 195: M. O. Barrot disait, par exemple: Sorti de vos rangs, en
parfaite sympathie d'opinion et de sentiments avec vous, ce que vous
prouvez, je l'prouve. Je ne suis tranger ni  votre impatience de
voir raliser au milieu de nous des institutions promises, ni  vos
justes ressentiments. La Fayette parla  cette poque, pour la
premire fois, de ce prtendu programme de l'Htel de ville auquel
il mettait le Roi en demeure de se conformer.]

[Note 196: Odilon BARROT, _Mmoires_, t. I, p. 194, 196.]

[Note 197: M. Victor Hugo assista  cet incident, qui est rapport
dans l'ouvrage intitul: _Victor Hugo racont par un tmoin de sa
vie._]

Dans l'intrieur du Luxembourg, grce  Dieu, le spectacle est tout
autre: les juges sur leurs siges, calmes, le plus souvent
inaccessibles aux menaces de l'meute dont la rumeur parvient jusqu'
eux  travers les portes closes[198]; les dbats se poursuivant avec
une gravit digne et une impassible rgularit, sous la prsidence
impartiale et sagace de M. Pasquier; l'loquence gnreuse des
dfenseurs faisant contraste avec l'pre boursouflure des dputs
chargs de soutenir l'accusation; les adieux de M. de Martignac, dj
pench sur sa tombe, et dpensant, avant de mourir, ses dernires
forces pour sauver la tte du ministre qui l'avait nagure supplant;
le brillant dbut de M. Sauzet, inconnu la veille, clbre le
lendemain dans l'Europe entire, succs d'applaudissements et de
larmes; la belle tenue des accuss, la bonne grce sereine et
chevaleresque de M. de Polignac, la hauteur de ddain, la fiert
indompte et l'mouvante parole de M. de Peyronnet, qui arrache un cri
d'admiration  ses plus farouches adversaires; scne grandiose et
pathtique, dont le premier rsultat, comme il arrive toujours dans
les reprsailles tentes contre les vaincus, est de ramener l'intrt
sur ces accuss, tout  l'heure encore si impopulaires et si justement
accabls sous le poids de leur tmraire incapacit!

[Note 198: Par moments, cependant, certains esprits avaient quelque
peine  garder possession d'eux-mmes. Le duc de Broglie a crit  ce
propos dans ses _Notes biographiques indites_: L'branlement des
esprits devint tel, dans les deux ou trois derniers jours, qu'il monta
rapidement de bas en haut, qu'on parla plus ou moins de compromis,
qu'il fut question de faire de M. de Polignac un bouc missaire, et de
livrer sa tte pour sauver celle des autres; proposition que j'ai
entendue moi-mme sortir de bouches que je ne veux pas mme dsigner
indirectement.]

Dans la soire du 20 dcembre,--c'est le sixime jour du procs,--le
pril devient si pressant, le prsident reoit du dehors des nouvelles
si alarmantes, qu'il interrompt la rplique du commissaire de la
Chambre des dputs. Je suis inform par le chef de la force arme,
dit-il d'une voix grave et mue, qu'il n'y a plus de sret pour nos
dlibrations; la sance est leve. Les pairs se retirent, non sans
que plusieurs ne soient outrags et menacs. Soire et nuit pleines
d'angoisses. Chacun sait que la sentence doit tre rendue le
lendemain. La circulation des voitures est interrompue. La garde
nationale bivouaque dans les rues, autour de grands feux. La ville est
illumine, par crainte que quelque coup ne soit tent  la faveur des
tnbres. Les bruits les plus sinistres se rpandent; il semble  tous
que l'imminence d'une effroyable catastrophe pse sur la cit; une
sorte de panique s'est empare de beaucoup d'esprits, et,  lire les
tmoignages contemporains, il est visible que plusieurs dsesprent
alors de sortir heureusement de cette lutte engage contre l'anarchie
sanguinaire. Le trouble est grand au sein du gouvernement, qui reoit
de ses agents des rapports d'heure en heure plus assombris. On
commence du moins  comprendre, de ce ct, que, pour se sauver, il
faut d'autres procds que ceux de La Fayette, et qu'il est temps pour
les ministres de ne plus s'effacer derrire ce personnage. Inquiet des
dispositions de la garde nationale, le jeune ministre de l'intrieur,
M. de Montalivet, insiste pour que le lendemain le jardin du
Luxembourg soit uniquement occup par la troupe de ligne. La Fayette
cde, non sans objection,  une exigence qui lui parat une injure 
la gnrosit de la nation. Vous employez trop d'arme et pas assez
de peuple, dit cet incurable que le peuple venait cependant de
maltraiter si irrvrencieusement quelques heures auparavant[199].

[Note 199: Voyez l'tude de M. Ernest DAUDET sur le _Procs des
ministres_.]

Le 21 au matin, dernire et dcisive journe, l'meute gronde plus
menaante que jamais. Cependant le gouvernement et M. Pasquier se
fiaient aux mesures arrtes la veille au soir, quand ils apprennent
que La Fayette, infidle aux engagements pris, incapable de rsister 
ceux qu'il est charg de commander, a laiss entrer dans le jardin des
bataillons de gardes nationaux dont l'attitude et les cris ne sont
rien moins que rassurants. Les gardes nationaux, rpond-il aux
plaintes de M. de Montalivet, ont demand  tre chargs de veiller 
la scurit des accuss; j'ai cru devoir faire droit  leur
patriotique rclamation; on ne pouvait leur refuser une place
d'honneur. La perplexit du jeune ministre est grande; toutefois il
ne perd pas la tte. Les dbats sont  peine termins, et l'arrt
n'est pas encore rendu, qu'il s'empare des accuss, les enferme dans
une voiture bien attele, entoure celle-ci d'un escadron de chasseurs,
monte lui-mme sur le cheval d'un sous-officier, et enlve le tout au
galop, avant que personne se doute de ce coup de main accompli avec
une si heureuse hardiesse. Au bout de peu de temps, le canon de
Vincennes annonce au Roi anxieux que son ministre est arriv sans
encombre dans les murs de la vieille forteresse. L'enlvement connu de
la foule, on entend comme le rugissement du fauve auquel on a arrach
sa proie. Est-ce la bataille qui clate?  ce moment, la nouvelle se
rpand, on ne sait comment, que les ministres ont t condamns 
mort. La foule, ainsi trompe, s'arrte. En ralit, l'arrt n'est pas
encore rendu, et les pairs continuent  dlibrer, calmes au milieu de
ce trouble; chaque juge exprime  haute voix son opinion sur toutes
les questions poses; il y a grande majorit  la fois pour admettre
le crime de trahison et pour repousser la peine capitale. Aprs ces
formalits qui prennent de longues heures, la Cour rentre en sance;
il est dix heures du soir; les accuss sont absents; leurs dfenseurs
seuls sont prsents. D'une voix grave, M. Pasquier lit l'arrt qui
condamne les anciens ministres  la prison perptuelle, avec
l'aggravation de la mort civile pour M. de Polignac. La nouvelle
parvient aussitt dans la rue. Quand ceux qui y sont encore apprennent
qu'ils s'taient abuss en croyant  une condamnation  mort, il est
trop tard pour rien tenter: beaucoup d'ouvriers sont rentrs chez eux,
et tout est renvoy au jour suivant.

Le lendemain, l'meute se trouve de nouveau sur pied, plus irrite que
jamais. Des meneurs lisent l'arrt dans les carrefours, en provoquant
ouvertement  la rvolte; le drapeau noir est arbor au Panthon; le
buste de La Fayette est lapid; mais, au moment o il semble que le
sang va couler, un incident se produit qui n'est pas l'un des signes
les moins curieux ni les moins instructifs de cette poque d'anarchie.
Depuis que les coles avaient t exaltes pour avoir combattu sur
les barricades de Juillet, depuis qu'elles avaient t courtises par
les hommes d'tat et qualifies de glorieuse jeunesse par
Louis-Philippe, elles se considraient comme une sorte de pouvoir
public, ayant mission pour intervenir dans les affaires de l'tat et
pour imposer sa volont au gouvernement. Plus d'une fois, au cours des
rcentes meutes, La Fayette et M. O. Barrot avaient trait avec ce
pouvoir, en lui promettant une modification de la politique
ministrielle. Cette fois encore, en face d'un conflit imminent, ils
croient habile d'obtenir, avec des promesses analogues, que les
coliers veuillent bien prendre la cause de l'ordre sous leur haute
protection. Ceux-ci ne s'y refusent pas, mais, pour bien marquer 
quelle condition, ils affichent sur tous les murs, avec l'approbation
du prfet de la Seine, une proclamation o l'on lit: Le Roi, notre
lu, La Fayette, Dupont de l'Eure, Odilon Barrot, nos amis et les
vtres, se sont engags sur l'honneur  l'organisation complte de la
libert qu'on nous marchande et qu'en juillet nous avons paye
comptant. Ils menacent de rappeler le peuple aux armes, si ces
engagements ne sont pas tenus, si l'on ne donne pas une base plus
rpublicaine aux institutions. Puis, aprs s'tre ainsi poss en
arbitres entre le gouvernement et l'meute, les tudiants et les
lves de l'cole polytechnique se promnent dans les rues, portant
sur leurs chapeaux les mots: _Ordre public_. Grce  la mobilit des
foules, ils entranent  leur suite ceux qui, quelques heures
auparavant, voulaient se battre. Avant de rentrer chez eux, ils
imposent leur visite au Roi, qui se croit oblig de les fliciter de
leur bon esprit.


III

On avait esquiv tant bien que mal le dsordre matriel, la bataille
dans la rue: au prix de quelles quivoques, de quels abaissements, de
quel dsordre moral, c'est ce dont les ministres n'taient pas hommes
 avoir grand souci. Nanmoins une question s'imposait tout de suite 
eux. La Fayette et M. O. Barrot s'taient ports fort pour le
gouvernement et avaient pris des engagements envers l'meute;
maintenant, eux et leurs amis rclamaient publiquement la ratification
et l'accomplissement de ces engagements, du ton de gens qui
n'admettaient mme pas qu'on pt leur rsister; c'tait au nom de la
garde nationale, alors seule dpositaire de la force publique, qu'ils
prtendaient poser des conditions  la monarchie nouvelle[200]; et 
entendre les prdictions effares des uns comme les imprieuses
menaces des autres, il semblait que l'insurrection dt tre la
consquence immdiate du moindre refus. Par lui-mme, M. Laffitte
n'et pas t dispos  faire longue rsistance; seulement il lui
fallait tenir compte du Roi; celui-ci comprenait qu'autant vaudrait
dposer immdiatement sa couronne que de cder  de telles exigences.
Pour satisfaire Louis-Philippe, le ministre dclarait dans le
_Moniteur_ que le gouvernement n'avait pris aucun engagement, et en
mme temps il se flattait de consoler les rvolutionnaires en
obtenant, de la faiblesse complaisante des dputs, des remercments
pour la jeunesse des coles. Mais celle-ci ne voulut pas se laisser
payer en phrases; par trois protestations distinctes qui rivalisaient
d'insolence factieuse, les lves de l'cole polytechnique, les
tudiants en droit et les tudiants en mdecine repoussrent ces
remercments, et, devant cette rebuffade, l'infortun ministre fut
rduit  balbutier de piteuses explications, o sa dignit et sa
sincrit avaient galement  souffrir.

[Note 200: Le _National_ disait: La garde nationale mesure, nous n'en
doutons pas, toute l'importance du service qu'elle a rendu; elle en
veut trouver le prix dans une marche plus franche, plus dcide, plus
nationale, et nous croyons qu'elle n'attendra pas qu'on s'endorme
encore, pour faire connatre  quelles conditions on peut compter 
l'avenir sur ses services.]

Plus le dsaccord s'accentuait entre le gouvernement et les
rvolutionnaires, plus La Fayette sentait sa situation devenir
embarrassante et fausse. Il saisit la premire occasion d'en sortir
par un clat. La Chambre discutait alors la loi organique de la garde
nationale. Conduite  se demander si, dans un rgime normal, il y
avait place pour un commandant gnral de toutes les gardes nationales
du royaume, elle supprima en principe cette fonction, couvrant, du
reste, de fleurs La Fayette, et le laissant provisoirement en
possession[201]. Celui-ci se sentit atteint, et offrit sa dmission.
Gris d'encens, infatu de soi, mal clair sur le changement des
esprits, ne comprenant pas qu'il commenait  fatiguer et  inquiter,
il s'attendait  voir capituler aussitt la Chambre et le
gouvernement, pouvants  la seule ide de sa retraite. L'motion
fut, en effet, trs-vive dans le cabinet, et le premier mouvement fut
de tout employer pour faire renoncer le gnral  son dessein. M.
Laffitte croyait, comme toujours, qu'il tait ais de tout arranger,
et il se faisait fort de dissiper, par quelques minutes d'entretien,
ce regrettable malentendu.  l'preuve, il rencontra plus de
difficults qu'il n'en prvoyait. D'une part, La Fayette, qui, dans
son outrecuidance, s'imaginait tenir le gouvernement  sa merci,
formulait des exigences inacceptables mme pour M. Laffitte:
changement de ministre, suppression immdiate de la Chambre des
pairs, convocation d'une assemble nouvelle charge seulement de
faire une loi lectorale et d'tablir un suffrage presque universel.
D'autre part, si le Roi partageait ou du moins jugeait utile de
paratre partager la tristesse et le trouble de ses ministres, il
devait cependant au fond se consoler d'tre dbarrass d'un tel
protecteur; peut-tre n'avait-il pas t sous main tranger 
l'incident parlementaire qui avait amen la dmission, et il n'tait
pas dispos  payer de sa propre abdication le retrait de cette
dmission; aussi, tout en affectant avec M. Laffitte de ne chercher
qu'un raccommodement, tout en multipliant  cet effet les
dmonstrations et les dmarches, veillait-il, avec une sagesse habile
et clairvoyante qui commenait  tre plus libre de se montrer et
d'agir,  ce que le ministre ne consentt pas une capitulation
humiliante et dsastreuse. Ds lors, la rupture tait invitable, et
le cabinet, accul malgr lui  faire acte de force, se dcida 
accepter la dmission de La Fayette et  le remplacer par le gnral
comte de Lobau[202]. Tout tremblant de son involontaire hardiesse, il
attendait avec angoisse quel effet elle produirait dans l'opinion.
Mais vainement La Fayette chercha-t-il  mouvoir ses frres
d'armes, se posant en victime; vainement les journaux de gauche
clatrent-ils en emportements indigns[203]; vainement les
patriotes colportrent-ils des protestations contre la scandaleuse
ingratitude de la monarchie; vainement M. Dupont de l'Eure
donna-t-il, lui aussi, cette dmission dont il avait si souvent
menac[204]: personne ne bougea; la masse demeura calme, presque
indiffrente; le Roi, passant en revue, avec le nouveau commandant,
les diverses lgions de la garde nationale, fut partout
chaleureusement accueilli; M. Mrilhou remplaa sans scrupule son ami
M. Dupont de l'Eure au ministre de la justice[205]; M. Odilon Barrot
lui-mme resta  son poste, aprs avoir provoqu de M. Laffitte une
explication o celui-ci lui dclara--ce qui ne lui cotait
jamais--qu'il tait parfaitement d'accord avec lui[206]. Rude
chtiment pour la vanit de La Fayette; leon aussi pour la timidit
du gouvernement qui avait trop dout de sa force; il apparaissait ds
lors que sa faiblesse tenait non-seulement  la situation, mais aussi
 son dfaut de confiance et de courage.

[Note 201: Sance du 24 dcembre 1830.]

[Note 202: 27 dcembre 1830.]

[Note 203: Voici, comme spcimen de ces violences, quelques fragments
d'un article de Carrel, qui cependant, nous l'avons dit, n'avait pas
encore rompu avec la monarchie: La Fayette tait au-dessus de toute
rcompense; mais on le croyait aussi au-dessus des indignits d'un
Parlement Croupion... Allons, vous qui avez bassement trahi la branche
ane des Bourbons, vous qui rampiez depuis cinq mois, en flatteurs
avilis, sous la souverainet nationale que vous dtestiez, travaillez
 rdifier la lgitimit; mais nous vous dmasquerons, nous
troublerons vos joies, nous vous ferons passer de mauvaises nuits,
jusqu' ce que vous succombiez, et votre rgne ne sera pas long.]

[Note 204: Au lendemain des journes de Juillet, comme le duc de
Broglie exposait au Roi tous les embarras que lui causerait la
prsence de M. Dupont de l'Eure dans son ministre: Que faire donc?
avait dit Louis-Philippe.--S'en dfaire, avait rpondu le duc de
Broglie, et le plus tt possible; mais pour cela, il faut guetter le
moment. Notre homme a cela de bon qu'il met son point d honneur 
faire fi du pouvoir et des avantages qui en dpendent,  se poser en
Cincinnatus. Il vous offrira sa dmission trois ou quatre fois la
semaine; le tout est de bien choisir l'occasion.--J'y penserai, avait
dit le Roi. Louis-Philippe, en acceptant cette fois la dmission de
son garde des sceaux, suivait donc, un peu tardivement, le conseil que
lui avait donn le duc de Broglie.]

[Note 205: M. Mrilhou tait remplac  l'instruction publique par M.
Barthe.]

[Note 206: SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-rvolution_, t. II,
p. 34.]

M. Laffitte n'tait capable d'couter ni de comprendre aucune leon.
Plus que jamais il tait satisfait de tout et principalement de
lui-mme. L'ambassadeur tranger auquel il avait dj tmoign sa
srnit confiante, au dbut de son ministre, ayant eu l'occasion de
causer de nouveau avec lui, dans les premiers jours de janvier,
racontait, non sans une surprise lgrement railleuse, qu'il l'avait
retrouv plus content et plus assur encore qu'au mois de novembre,
en plein optimisme, et regardant toutes les circonstances comme
favorables[207]. Le prsident du Conseil tait sincrement et
navement convaincu que, de ces vnements dont il n'avait cependant
dirig aucun, il sortait grandi, avec plus de crdit auprs des
conservateurs, et plus d'autorit sur les rvolutionnaires. Le
contraire tait la vrit.  gauche, les ardents ne lui pardonnaient
pas la retraite de La Fayette et de Dupont de l'Eure. Bientt le
licenciement de l'artillerie de la garde nationale leur fournit un
nouveau grief[208]. Sans doute, de ce ct, on mnageait encore
personnellement M. Laffitte; on regrettait son dfaut d'nergie ou de
puissance, sans contester ses bonnes intentions; mais on ne se
dclarait plus ministriel, et le _National_ poussait vivement ses
amis  se constituer en opposition, avec La Fayette pour chef. 
droite, on n'ignorait pas que M. Laffitte n'tait pas chang: on le
voyait continuer, comme par le pass,  chercher, dans le monde
rvolutionnaire, les familiers auxquels il se livrait et livrait le
gouvernement avec tant d'indiscrtion et de complaisance. Pourquoi lui
et-on tenu compte de l'loignement de La Fayette, qui tait l'oeuvre
de la Chambre--et peut-tre du Roi,--mais non la sienne? Quant au
procs des ministres, si l'on se flicitait de son issue, la conduite
qu'y avait suivie le cabinet ne paraissait de nature  lui mriter ni
grande admiration pour le pass ni grande confiance pour l'avenir.
D'ailleurs, ce procs une fois termin, disparaissait l'une des
principales raisons qui avaient dtermin les conservateurs  accepter
M. Laffitte; si l'on ne croyait pas encore le moment venu de prendre
l'offensive contre le cabinet et de prcipiter sa chute, on tait
moins empress que jamais  le soutenir:  peine consentait-on  le
tolrer. M. Guizot, chaque jour plus ferme, mieux dgag des
compromissions du premier moment, se faisait applaudir de la majorit,
en parlant le langage qu'elle et attendu du ministre, opposait les
principes de gouvernement aux sophismes rvolutionnaires, protestait
contre le pouvoir extrieur que l'meute prtendait s'attribuer, et
soulageait la conscience publique en fltrissant les violences ou les
lchets du parti qui se disait propritaire exclusif de la
rvolution de 1830, de ce parti inquitant et faible,  la fois
cause des troubles et impuissant  les rprimer; il n'attaquait pas
directement le cabinet, mais indiquait qu'il comptait moins sur lui
que sur la socit franaise elle-mme, pour faire l'oeuvre de
dfense et de salut[209].

[Note 207: _Mmoires de M. Guizot_, t. II, p. 160.]

[Note 208: 31 dcembre 1830.]

[Note 209: Si le gouvernement se manquait  lui-mme, j'ai confiance
dans la socit franaise et actuelle; j'ai la confiance qu'elle se
sauverait elle-mme du dsordre, comme elle s'est sauve de la
tyrannie. (Discours du 29 dcembre 1830. Voir aussi celui du 27
janvier 1831.)]

Ne trouvant d'appui ni  droite ni  gauche, le ministre tait hors
d'tat de gouverner: il semblait d'ailleurs n'en avoir ni le dsir ni
mme l'ide. Il n'exerait aucune direction sur la Chambre, qui
agissait comme si elle ignorait  peu prs son existence. Les partis
se battaient par-dessus sa tte. La majorit proposait et votait, en
dehors de lui, les lois les plus importantes, ou remaniait les projets
qu'il avait prsents, sans s'inquiter autrement des checs qu'elle
pouvait ainsi lui infliger. C'est ce qui se produisit notamment pour
les lois sur la garde nationale, sur l'organisation municipale, sur le
jury, sur l'amortissement, sur l'impt direct.

Cette absence de gouvernement n'tait pas moins sentie dans le pays
que dans le parlement, et nul ne se gnait pour tmoigner aux
ministres un mpris, pour leur faire des affronts, dont on chercherait
vainement l'analogue  d'autres poques. En veut-on un exemple? Pour
remdier au dsordre croissant des coles, le ministre avait cru
devoir invoquer une ordonnance de 1820, interdisant aux lves d'agir
ou d'crire en nom collectif comme s'ils formaient une corporation.
Des tudiants ayant protest et ayant t cits de ce chef devant le
conseil acadmique, la jeunesse des coles envahit et saccagea la
salle o se tenait le conseil, hua le ministre et le procureur
gnral, leur jeta des pierres, des oeufs et de la boue, et les
obligea  s'enfuir, le tout sans que l'autorit prt aucune mesure de
rpression[210].

[Note 210: 22 janvier 1831.]

Situation pitoyable, dont les journaux de gauche eux-mmes renonaient
 dissimuler la misre. Le _National_ montrait de toutes parts des
embarras de gouvernement; il dnonait la suspension force de
toute activit sociale au milieu des incertitudes de la politique,...
tout le monde mcontent de n'tre pas gouvern ou de l'tre
ridiculement; il rappelait les dsastres du commerce, qui s'tait
promis merveille de la rvolution, et que la rvolution semblait
achever; puis il ajoutait: La voix de la nation entire n'est qu'une
plainte, comme disait un pote romantique. Il n'est personne qui ne
soit mcontent de tout le monde[211].

[Note 211: _National_ du 15 janvier 1831.]




CHAPITRE V

LA QUESTION EXTRIEURE SOUS M. LAFFITTE.

(2 novembre 1830--13 mars 1831)

     I. Dclarations pacifiques et armements. Le pril extrieur
     s'aggrave. Heureuse action du Roi. Les affaires belges. Les
     whigs au pouvoir. Lord Palmerston. Il s'oppose  tout
     agrandissement de la France. Les premires dcisions de la
     Confrence de Londres. Accueil qui leur est fait en Hollande
     et en Belgique. Les Belges  la recherche d'un roi. Le
     gouvernement franais et la candidature du duc de Nemours.
     Dispositions du gouvernement anglais. Le duc de
     Leuchtenberg. lection du duc de Nemours. Louis-Philippe
     refuse la couronne pour son fils. La Belgique proteste
     contre les dcisions des puissances. Le ministre franais
     refuse d'adhrer aux protocoles de la Confrence.
     Refroidissement entre la France et l'Angleterre. M. de
     Talleyrand n'excute pas les instructions de son
     ministre.--II. La Pologne. Sa popularit en France.
     Impuissance de l'action diplomatique tente en sa
     faveur.--III. Le contre-coup de la rvolution de Juillet en
     Italie. L'Autriche annonce qu'elle ne tiendra pas compte du
     principe de non-intervention. Louis-Philippe tend  limiter
     l'application de ce principe. Dclarations absolues faites 
     la tribune par M. Laffitte et ses collgues. Les
     insurrections clatent dans l'Italie centrale. Le
     gouvernement de Vienne annonce l'intention d'intervenir.
     Embarras du gouvernement franais. Le Roi et ses ministres.
     Tout en renonant  empcher l'intervention par les armes,
     ils tchent de la limiter. Proposition d'une Confrence 
     Rome. M. de Sainte-Aulaire est nomm ambassadeur prs le
     Saint-Sige.--IV. Exaltation croissante en France du parti
     patriote et rvolutionnaire. Ses illusions, ses attaques
     contre la politique pacifique du gouvernement. Armand
     Carrel. Le gnral Lamarque et M. Mauguin. La propagande
     insurrectionnelle. Inconsquence de La Fayette. Son
     entourage cosmopolite. Mnagements du ministre pour le
     parti belliqueux. Dfiance des cabinets trangers. Pour
     viter la guerre, il faut un ministre qui ose rompre avec
     les rvolutionnaires.


I

Le cabinet form le 2 novembre 1830 s'tait annonc comme voulant la
paix. Ds le 13 novembre, le ministre des affaires trangres, qui fut
pendant quelques jours le marchal Maison, faisait cette dclaration:
Tout nous confirme dans la confiance que l'Europe pourra conserver le
plus grand des bienfaits, la paix;... la paix que la voix d'un soldat
ne craint pas d'appeler quelque chose de prfrable mme  la
victoire. La France peut se glorifier d'un aussi rare exemple de
modration et de dsintressement... Elle a pens que le principe
moral de la non-intervention valait mieux que la tentation des
souvenirs. Et peu aprs, le gnral Sbastiani, qui avait remplac le
marchal Maison, disait de mme: Nos voeux, nos efforts sont pour le
maintien de la paix. Nous n'aurons recours aux armes que pour la
dfense de notre territoire, et pour venger l'honneur national
outrag. Toutefois cette paix tait une paix arme. Le gouvernement
estimait, non sans raison, que l'tat de la France et de l'Europe, les
armements des autres puissances, de l'Autriche, de la Russie, de la
Prusse et mme de la Confdration germanique, exigeaient une
augmentation immdiate de nos forces militaires. Ce fut la tche du
marchal Soult, appel au ministre de la guerre. L'arme, qui ne
comptait  la fin de la Restauration que 231,000 hommes, et qui avait
t diminue encore de 33,000 hommes par le licenciement de la maison
militaire du Roi, de la garde et des Suisses, fut porte  434,000
hommes, par des appels faits sur la classe de 1830 et sur les classes
antrieures. Telle tait l'excellence de l'organisation due au
marchal Gouvion-Saint-Cyr que cette norme augmentation put se faire
sans cration de nouveaux cadres. Des travaux considrables furent
entrepris pour mettre en tat nos fortifications et pour remplir nos
arsenaux. Enfin, par une mesure moins efficace, mais qui rpondait aux
illusions du temps, les gardes nationales furent partout organises,
et 860,000 fusils leur furent distribus, au risque de faire un vide
dangereux dans nos magasins. Le ministre ne cachait pas ces
armements; il entrait mme dans sa politique d'en faire quelque
talage  la tribune, pour satisfaire l'opinion du dedans et avertir
celle du dehors. Nous continuerons  ngocier, disait M. Laffitte le
1er dcembre, et tout nous fait esprer que ces ngociations seront
heureuses; mais, en ngociant, nous armerons;... nous ngocierons
appuys de 500,000 soldats et d'un million de gardes nationaux. Le 28
dcembre, il rappelait encore comment, en prsence des mesures
militaires prises par les autres puissances, la France armait pour
tre prte  tout. Elle n'interrompra ses armements, ajoutait-il,
que lorsqu'elle aura reu l'assurance et la preuve qu'ils ont cess
partout.

En tout temps, c'est chose dlicate et qui exige beaucoup de mesure,
de prudence et de fermet, que de conserver la paix en armant avec
fracas. Ces armements prennent plus ou moins le caractre d'une
provocation  l'gard des autres puissances; ils sont surtout une
excitation pour la nation qui les fait. Le danger tait rendu plus
grand encore par l'tat de fivre et d'inquitude o les suites de la
rvolution de Juillet avaient mis la France et l'Europe. Ajoutez qu'
ce mme moment, une sorte de fatalit semblait prcipiter au dehors
les vnements les plus propres  exciter les alarmes dfiantes des
gouvernements trangers et les tmraires ardeurs des patriotes
franais. Partout se soulevaient  la fois des questions, dont une
seule et suffi, mme  une poque moins trouble, pour mettre en jeu
la paix du monde. Ce n'tait plus seulement la Belgique qui prenait
feu aux tincelles parties de Paris, et imposait  notre diplomatie un
problme redoutable, prilleux, dont on tait loin d'avoir trouv la
solution.  l'autre extrmit de l'Europe, dans la nuit du 29 novembre
1830, Varsovie brisait ses fers; tout le royaume de Pologne suivait
son exemple; les rgiments polonais passaient  l'insurrection, et,
entre l'opprim et l'oppresseur, s'engageait cette lutte tragique o 
tant d'hrosme devait se mler si peu de prudence politique, au plus
pur patriotisme bien des passions rvolutionnaires. Deux mois aprs,
des insurrections clataient dans l'Italie centrale. De la France
paraissait toujours tre parti le signal; vers la France se tournaient
tous les peuples en armes. C'tait son nom, son exemple, ses ides,
son appui qu'ils invoquaient.

Que serait-il arriv, si, pour se guider au milieu de telles
difficults et chapper  de tels prils, on n'avait eu que
l'indolence complaisante et prsomptueuse de M. Laffitte et sa
tactique de laisser-aller? Mais le Roi tait l, vigilant, rsolu 
faire prvaloir les ides pacifiques qui avaient ds son avnement
inspir sa conduite. Il profitait mme de l'insouciance et de la
lgret du premier ministre pour mettre de plus en plus la main sur
la direction de la politique extrieure. Ainsi avait-il pu, au bout de
peu de jours, faire passer sans bruit au ministre des affaires
trangres le gnral Sbastiani, esprit sagace, modr en dpit de
quelques vivacits mridionales et de quelques rminiscences
napoloniennes, et surtout trs-dvou au souverain, dont il subissait
l'influence. En pareille matire, Louis-Philippe n'avait aucune
confiance dans les autres ministres, et les tenait le plus possible 
l'cart. Parfois, de graves dcisions, prises par lui avec le seul
concours du gnral Sbastiani ou de M. de Talleyrand, furent
volontairement celes au prsident du conseil, dont on redoutait tout
au moins la faiblesse et l'indiscrtion. Les chancelleries trangres
taient au courant de cette situation; en certains cas, elles
envoyaient  leurs ambassadeurs  Paris double dpche, l'une
ostensible, l'autre uniquement destine au Roi et au gnral
Sbastiani[212]. Que ces procds fussent d'une parfaite correction
constitutionnelle, nul ne saurait le prtendre. Mais n'taient-ils pas
justifis par le pril? Suffisaient-ils mme  l'carter compltement?

[Note 212: _Geschichte Frankreichs (1830-1870)_, par HILLEBRAND, t.
Ier, p. 204.]

Les affaires belges furent les premires dont le Roi eut 
s'occuper[213]. Il s'effora de maintenir la politique dont les
grandes lignes avaient t arrtes ds le dbut: empcher la
reconstitution du royaume des Pays-Bas; dfendre, dans l'indpendance
de la Belgique, les droits d'un peuple ami et un intrt franais de
premier ordre; mais, afin d'viter l'isolement de la France et la
coalition de l'Europe, obtenir le concours de l'Angleterre, en lui
donnant, de notre dsintressement, les garanties qui seraient juges
ncessaires; rassurer enfin les monarchies qu'et effarouches une
procdure rvolutionnaire, en remettant la solution de la question 
l'aropage diplomatique de la confrence de Londres. M. de
Talleyrand, premier inspirateur de cette politique, avait, comme
ambassadeur de France en Angleterre, une part prpondrante dans son
excution. Les ministres tories, avec lesquels il avait commenc la
ngociation, durent, le 15 novembre 1830, peu de jours aprs
l'avnement de M. Laffitte, cder la place aux whigs; lord Grey
remplaa lord Wellington. Il semblait qu'un tel changement ne pt que
nous tre favorable. Nagure,  l'ouverture de la session, lorsque le
ministre tory avait mis dans la bouche du Roi un langage svre sur
la rvolution de Bruxelles, lord Grey et ses amis avaient blm ce
discours, comme inopportun, injuste, contraire au principe de
non-intervention qu'ils dclaraient command par les plus chers
intrts de l'Angleterre. Et puis l'alliance franaise n'tait-elle
pas depuis longtemps une tradition des whigs? Ceux-ci pouvaient-ils
songer  la rpudier, au moment o le mouvement libral qui venait de
les porter au pouvoir tait d en grande partie  l'influence de la
rvolution de Juillet? Tout cependant n'tait pas avantage dans ce
changement. Le nouveau chef du _Foreign Office_ se trouvait tre un
homme d'un esprit sagace, actif, vigoureux, mais pre, passionn,
poussant  ce point l'arrogance, la jalousie, l'gosme du patriotisme
anglais, qu'il en devenait l'ennemi de la France et surtout de la
monarchie de 1830: on a nomm lord Palmerston.  cette poque, son
animosit tait moins vive et surtout plus voile qu'elle ne le sera
plus tard; ostensiblement il paraissait rechercher avec le cabinet de
Paris l'accord qui tait dsir par ses collgues; c'est mme dans sa
correspondance de cette poque que se trouve pour la premire fois
l'expression d'entente cordiale, plus tard si fameuse[214]. Le
principe de non-intervention avait t l'un des principaux articles
de son programme. Cependant il tait visible que, tout en se rsignant
 la dislocation du royaume des Pays-Bas, sa principale proccupation
tait que la France n'en tirt pas d'avantages. Il dclarait bien haut
qu'elle ne devait rien y gagner, ft-ce un champ de choux. Les
hommes de 1830 s'imaginaient alors, avec une navet toute franaise,
que les nations librales les aideraient, pour le seul amour et la
plus grande gloire du libralisme, et que l'Angleterre, surtout
l'Angleterre des whigs, devait s'intresser au succs du nouveau
Guillaume III. Il faut voir de quel ton lord Palmerston rabroue ces
illusions: Les Franais, crivait-il  l'un de ses amis, viennent
continuellement  nous avec cet argument: Voyez donc toutes nos
difficults et comme on nous presse de tous cts!--Eh! pourquoi
est-ce que nous dsirerions vous maintenir[215]? Au moindre de nos
mouvements dans cette affaire belge, il croyait toujours voir
reparatre les usurpations franaises, le vieil et dtestable
esprit d'agression, ce qu'il appelait le pied fourchu sous un
nouveau dguisement[216]; et d'aprs les prcautions souponneuses,
souvent injurieuses, qu'il prenait dans ses ngociations, on et dit
qu'il traitait avec les pires des ambitieux et des fourbes.

[Note 213: Voir, sur le commencement des affaires de Belgique, ch. II,
 III.]

[Note 214: Lettre du 31 mai 1831. (BULWER, _Life of Palmerston_.)]

[Note 215: Lettre du 13 avril 1831. (_Life of Palmerston._)]

[Note 216: Lettre du 22 avril 1831. (_Ibid._)]

Plus que jamais donc, il nous fallait, pour maintenir l'entente avec
l'Angleterre, renoncer  tout avantage direct. M. de Talleyrand en
avait t convaincu ds le premier jour. Il semble cependant qu'
plusieurs reprises, il ait alors sond le terrain pour voir s'il
serait possible d'tre moins absolument dsintress. Un jour, s'il
faut en croire le tmoignage, suspect, il est vrai, de lord
Palmerston, il lanait cette ide hardie de mettre le roi de Saxe 
Bruxelles, de donner la Saxe  la Prusse et les provinces rhnanes 
la France; d'autres fois, il se contentait de demander pour son pays
soit Luxembourg, soit une partie des provinces wallonnes, ou de
revendiquer les petites frontires, celles de 1790 et de 1814, qui
nous eussent fait rentrer en possession de Marienbourg et de
Philippeville[217]. Mais qu'il rclamt peu ou beaucoup, il ne pouvait
tromper la vigilance hargneuse de lord Palmerston, et se heurtait,
chez ce dernier,  un refus net et roide. Vous devez faire entendre
 toute occasion, crivait le ministre anglais  son ambassadeur 
Paris, que, si dsireux que nous soyons d'tre dans la meilleure
entente avec la France et dans les termes de l'amiti la plus intime,
ce n'est cependant que sous la condition qu'elle se contente de
possder le plus beau territoire de l'Europe et ne songe plus  ouvrir
un nouveau chapitre d'empitements et de conqutes[218]. Il est 
supposer que M. de Talleyrand tait le dernier  s'tonner de
l'insuccs de ses ouvertures; mais on le pressait de Paris; les
ministres eussent voulu donner satisfaction au dsir, alors plus vif
et plus rpandu que jamais en France, d'un certain accroissement de
territoire, d'un pas fait vers la reprise de ce qu'on appelait les
frontires naturelles[219]. Peut-tre aussi le vieux diplomate, fort
expert dans tous les tours de son mtier, ne feignait-il de demander
ce qu'il savait bien devoir lui tre refus, que pour dtourner, pour
user en quelque sorte sur ce sujet la rsistance des autres
puissances, et tre plus sr d'obtenir ensuite les avantages vraiment
essentiels[220].

[Note 217: Voy. BULWER, _Life of Palmerston_; HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_. Palmerston prenait prtexte de ces ouvertures, pour
mettre en doute la loyaut du gouvernement franais.]

[Note 218: Lettre du 7 janvier 1831. (BULWER, _Life of Palmerston_.)]

[Note 219: Dj en 1829, lord Palmerston, voyageant en France, tait
tonn de la vivacit avec laquelle les Franais dsiraient cet
agrandissement. (Cf. BULWER.) Ce sentiment tait bien plus exalt
encore depuis la rvolution de Juillet. Louis-Philippe lui-mme
croyait devoir en tenir compte, et il donnait  M. de Mortemart, son
ambassadeur  Saint-Ptersbourg, mission de faire valoir auprs du
Czar l'ide que la France devrait obtenir quelque territoire en
Belgique. (Dpche de Scholer, envoy prussien  Saint-Ptersbourg, du
13-25 fvrier 1831, cite par HILLEBRAND.)]

[Note 220: Palmerston lui-mme semble parfois deviner que telle
pourrait bien tre la tactique de M. de Talleyrand. (Lettre du 21
janvier 1831, BULWER, _Life of Palmerston_.)]

Quoi qu'il en soit, notre ambassadeur se gardait d'insister sur les
demandes qui risquaient d'loigner l'Angleterre de la France; au
besoin mme, il ne tenait pas compte des instructions contraires du
cabinet franais[221]. Il avait aussi peu de rapports que possible
avec des ministres dont les ides et l'entourage lui taient suspects,
correspondait avec le Roi par l'entremise de Madame Adlade, agissait
mme parfois de son chef et sous sa propre responsabilit. Je n'en
parle pas  Paris, crivait-il un jour  madame de Dino, parce qu'on
me donnerait des instructions, et que je veux agir sans en avoir.
Tout l'effort de sa diplomatie s'employait  maintenir,  affermir
l'accord des deux puissances occidentales, accord avec lequel on
pouvait alors tout imposer  l'Europe, et sans lequel on n'et rien
obtenu. Les diplomates trangers voyaient son travail et ne pouvaient
s'empcher d'admirer son succs. L'ambassadeur de France, crivait
l'envoy sarde le 27 novembre, seconde  merveille la disposition du
nouveau cabinet anglais  se rapprocher du gouvernement franais et 
s'entendre avec lui; il tonne par son activit, par la prsence et la
clart de son esprit  un ge si avanc. Quelques semaines plus tard,
le 30 dcembre, le mme tmoin constatait qu'entre les deux cabinets
de Londres et de Paris, il y avait une union et une cordialit telles
qu'on n'en avait pas vu depuis le temps de Robert Walpole et du
cardinal Fleury[222]. Cette entente en imposa aux autres puissances,
et la Confrence de Londres se laissa tout de suite engager dans la
voie qui devait la conduire  cette Belgique indpendante et neutre
dsire par la politique franaise.

[Note 221: Dpche de M. de Werther, du 12 janvier 1831. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 176.)]

[Note 222: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 125 et 154.]

En effet, le premier acte de cette Confrence (protocole du 4 novembre
1830) fut d'inviter les deux parties belligrantes  une suspension
des hostilits, en assignant pour ligne de dmarcation les frontires
des Provinces-Unies, telles qu'elles existaient avant le trait du 30
mai 1814. Si soigneux que l'on ft de dclarer dans ce protocole que
l'armistice ne prjugeait en rien les questions dont les cinq cours
auraient  faciliter la solution, ce n'en tait pas moins un pas
considrable fait par l'Europe vers la sparation de la Belgique et de
la Hollande. Les Belges profitrent du temps qui leur tait ainsi
assur pour mettre les puissances en prsence de faits accomplis. Le
congrs national, runi  Bruxelles, le 10 novembre, proclama, le 18,
l'indpendance de la Belgique, adopta, le 22, comme forme de
gouvernement, la monarchie constitutionnelle, et enfin, le 24, malgr
les avis comminatoires des puissances et les conseils amis de la
France, pronona la dchance de la maison d'Orange-Nassau, et son
exclusion perptuelle de tout pouvoir en Belgique[223]. Ce dernier
dfi tait peut-tre de nature  donner aux armes prussiennes et
russes le prtexte qu'elles semblaient attendre pour agir. Qui sait ce
qui serait arriv si,  ce moment prcis, l'attention et les forces du
Czar ne s'taient trouves subitement dtournes et absorbes par la
formidable insurrection de Pologne? Grce  cette diversion, la
Confrence put continuer tranquillement son oeuvre, et la diplomatie
franaise en profita pour obtenir d'elle un acte dcisif: un
protocole, en date du 20 dcembre 1830, dclara que l'amalgame
parfait et complet que les puissances avaient voulu oprer entre la
Belgique et la Hollande, n'ayant pas t obtenu et tant dsormais
impossible, il tait devenu indispensable de recourir  d'autres
arrangements pour accomplir les intentions  l'excution desquelles
cette union devait servir de moyen; le gouvernement provisoire de
Bruxelles tait invit  envoyer des commissaires  Londres qui
seraient consults et entendus; le protocole stipulait toutefois que
ces arrangements ne pourraient affecter en rien les droits que le roi
des Pays-Bas et la Confdration germanique exeraient sur le
grand-duch de Luxembourg. La Confrence prononait donc en principe
la dissolution du royaume des Pays-Bas. Aussi, le 28 dcembre, M.
Laffitte annona-t-il triomphant,  la Chambre des dputs, que les
cinq puissances venaient de reconnatre et avaient sign en commun
l'indpendance de la Belgique, et il ajouta: Cette grande question,
de laquelle on pouvait craindre une occasion de guerre, la voil donc
rsolue dans son point essentiel!

[Note 223: Le gnral Sbastiani crivait, le 2 dcembre 1830, dans
une circulaire  ses agents diplomatiques: Le Roi, tout en
considrant comme un fait accompli la sparation de la Belgique et de
la Hollande, n'a cess de faire des voeux pour que la souverainet du
premier de ces deux pays ft dfre  l'un des princes de la maison
de Nassau. Sa Majest n'a donc pu qu'tre sincrement afflige de la
rsolution par laquelle le congrs de Bruxelles a dclar cette maison
dchue. (_Documents indits._)]

 peine le roi de Hollande connut-il le protocole du 20 dcembre
qu'il poussa un cri de douleur et de colre: il le dnona comme une
oeuvre d'iniquit, comme un acte qui sanctionnait les rsultats d'une
rvolte injuste et compromettait la stabilit de tous les trnes; il
n'admettait pas que la Confrence, convoque pour cooprer au
rtablissement de l'ordre dans les Pays-Bas, aboutt au dmembrement
du royaume. Ne semblait-il pas, par contre, qu'on dt tre satisfait
 Bruxelles? Il n'en fut rien. Les Belges, tout exalts par leur
rvolution, n'admettaient pas qu'on prtendt leur imposer des
obligations au nom de l'quilibre europen; ils s'indignaient qu'on
refust de leur attribuer le Luxembourg et le Limbourg, qui avaient
fait cause commune avec eux dans l'insurrection et certains autres
territoires, tels que la rive gauche de l'Escaut, qu'ils prtendaient,
par certaines raisons historiques ou gographiques, devoir leur
appartenir; aussi protestrent-ils contre le protocole, et en mme
temps le gouvernement provisoire dclara, dans une proclamation
solennelle aux habitants du Luxembourg, que leurs frres des autres
provinces ne les abandonneraient jamais et ne reculeraient devant
aucun sacrifice pour les conserver dans la famille belge.

La Confrence, sans se fcher, refusa d'accepter les protestations des
deux parties, et, statuant comme arbitre, dtermina dans son protocole
du 10 janvier 1831 les bases de sparation de la Belgique et de la
Hollande. La Hollande, d'aprs ce protocole, devait comprendre tous
les territoires qui appartenaient, en 1790,  la ci-devant rpublique
des provinces unies des Pays-Bas. La Belgique serait forme de tout le
reste des territoires qui avaient reu la dnomination de royaume des
Pays-Bas dans le trait de 1815, sauf le grand-duch de Luxembourg,
qui, possd  un titre diffrent par les princes de la maison de
Nassau, continuerait  faire partie de la Confdration germanique.
Suivait une dclaration par laquelle les cinq puissances
garantissaient  la Belgique sa neutralit perptuelle et
l'inviolabilit de son territoire, la Belgique s'engageant de son ct
 observer cette mme neutralit. La diplomatie franaise et dsir
sans doute faire comprendre le Luxembourg dans le nouvel tat. M. de
Talleyrand avait lutt comme un dragon[224] pour l'obtenir,
prolongeant les discussions pendant sept heures de suite; mais il
avait cd  la fin, secrtement enchant, crivait le lendemain lord
Palmerston, d'avoir fait tablir la neutralit de la Belgique[225].
Cette neutralit vivement combattue par la Prusse[226] tait en effet
un avantage capital pour la France, dont elle mettait  couvert l'une
des frontires les plus exposes. Un autre protocole du 27 janvier
complta le prcdent, en rglant le partage des dettes du royaume du
Pays-Pas, entre la Hollande et la Belgique. Cette fois encore la
Confrence, au lieu des remercments des Belges, reut leurs
protestations indignes et presque injurieuses.

[Note 224: Expression de lord Palmerston. (Lettre du 21 janvier 1831,
BULWER, _Life of Palmerston_.)]

[Note 225: _Ibid._]

[Note 226: Un ami de M. Guizot lui crivait alors de Londres: Nos
journaux parlent en ignorants... Nous verrons ce qu'ils dirent de la
neutralit si pniblement obtenue et si combattue par la Prusse. Les
hommes d'tat ici,  quelque parti qu'ils appartiennent, la regardent
comme ce qui doit le plus satisfaire la France raisonnable.]

Pendant que la Confrence prenait ces diverses dcisions; le congrs
de Bruxelles, de son ct, poursuivait une oeuvre qui intressait
toutes les puissances: il s'occupait de choisir le roi qui devait tre
plac  la tte du nouvel tat. Spectacle singulier, en vrit, que
celui de cette assemble souveraine de deux cents membres, occupe,
pendant tout un mois,  chercher en Europe un souverain, discutant
publiquement les titres des candidats, recevant  la tribune les
communications des cabinets trangers, le tout en prsence d'une
population encore chauffe de sa dernire rvolution! En Belgique,
les hommes politiques comme la nation eussent dsir le jeune duc de
Nemours, second fils de Louis-Philippe[227]; mais le gouvernement
franais s'tait rendu compte que, pour avoir le concours de
l'Angleterre, il fallait se refuser  cette candidature, autant qu'
l'annexion pure et simple. Si tentant que pt tre cette sorte
d'essaimage de notre famille royale, il ne valait certes pas le risque
d'une guerre contre l'Europe coalise. Ainsi que l'crivait, l'anne
suivante, M. Thiers, nous ne pouvions pas donner le duc de Nemours,
car ce n'tait pas la runion pour nous, et c'tait autant que la
runion pour les puissances; c'tait, par consquent, la guerre pour
un simple intrt de famille. Le Roi avait pris tout de suite son
parti, et il ne s'en tait cach ni  l'Europe, ni aux Belges. Ds le
mois d'octobre 1830, aux premires ouvertures qu'on lui avait fait
faire  ce sujet de Bruxelles, il avait rpondu d'une faon peu
encourageante[228]. Plus les Belges insistaient, plus son refus
devenait net. Il serait doux pour mon coeur et flatteur pour un pre,
dit, le 2 janvier, Louis-Philippe  l'envoy de Bruxelles, de voir un
de mes fils appel au trne de la Belgique... Mais une guerre gnrale
en serait la suite invitable. Aucune considration ne pourrait me
dcider  me faire accuser d'avoir allum une conflagration gnrale
par mon ambition, pour placer mon fils sur un trne. D'ailleurs, la
libert sort rarement victorieuse de la guerre; vous avez, comme nous,
intrt  conserver la paix. Mais si votre indpendance tait
attaque, je n'hsiterais pas, je ne consulterais que les devoirs que
m'imposeraient l'humanit et les vives sympathies que j'prouve, ainsi
que toute la France, pour votre cause. Je suis persuad que je serais
second par la nation tout entire. Pendant les jours qui suivirent,
les envoys belges renouvelrent plusieurs fois leurs instances; le
langage du gouvernement franais fut invariable. Si la Belgique
venait s'offrir  nous, ou bien nous demander un de nos princes pour
roi, disait, le 6 janvier, le gnral Sbastiani, quelque douloureux
qu'il ft pour nous de prononcer un refus, il le serait pourtant. Rien
ne peut faire dpartir le gouvernement de cette rsolution. Et ces
rponses n'taient pas faites  huis clos; elles taient aussitt
portes  la tribune du congrs de Bruxelles. Le gouvernement franais
conseilla aux Belges dporter leur choix sur le prince Othon,
deuxime fils du roi de Bavire, ou sur le prince Charles de Capoue,
frre de Ferdinand II, roi des Deux-Siciles; ce second prince, Bourbon
et neveu de la reine des Franais, tait mme le candidat prfr du
Palais-Royal. Mais aucun des deux ne plaisait aux Belges, qui
voulaient un roi leur apportant en dot la protection d'une grande
puissance; ils objectaient d'ailleurs que tous deux taient mineurs;
le Bavarois avait quinze ans, le Napolitain dix-neuf. Lord Palmerston,
sans opposer ouvertement son _veto_, insistait avec complaisance sur
cette objection tire de l'ge. Un pays qui sort du chaos d'une
rvolution et o il faut rtablir l'ordre, disait-il, a besoin pour
roi d'un homme dans la plnitude de l'ge, et un garon de dix-neuf
ans n'est pas ce qu'il lui faut[229].

[Note 227: N le 25 octobre 1814, le duc de Nemours avait alors seize
ans.]

[Note 228: Ce fait et beaucoup de ceux qui sont suivre sont emprunts
 l'ouvrage de M. Th. JUSTE sur le _Congrs national de Belgique_
(Bruxelles, 1880). M. Juste a eu communication des papiers des hommes
politiques belges qui ont jou un rle dans les ngociations de cette
poque.]

[Note 229: Lettre du 27 janvier 1831. (BULWER, _Life of Palmerston_.)]

Quel tait le candidat du gouvernement anglais? Au fond, ses
prfrences eussent t pour le prince d'Orange, alors install 
Londres. Lord Palmerston ne s'en cachait pas, sans vouloir cependant
sur ce point violenter les Belges. Subsidiairement, il avait mis en
avant le nom de Lopold de Saxe-Cobourg[230], en indiquant qu'il
pourrait tre mari  une fille de Louis-Philippe. Lopold avait alors
quarante ans: veuf de la princesse Charlotte, fille unique de Georges
IV, il avait gard son rang dans la famille royale de Grande-Bretagne;
une de ses soeurs avait pous, en 1818, le duc de Kent, et tait mre
de la princesse Victoria qui devait un jour s'asseoir sur le trne
britannique. Il tait donc devenu presque un prince anglais. Est-ce
pour cette raison que le gouvernement franais se montra d'abord
dispos  l'exclure, comme le cabinet de Londres excluait le duc de
Nemours? Le gnral Sbastiani, dans une conversation qu'il eut, le 8
janvier 1831, avec un envoy belge, s'exprima mme, sur ce sujet, avec
une vivacit probablement peu rflchie. En fin de compte, disait
l'envoy belge, qu'est-ce donc que vous nous conseillez? Le prince
Othon de Bavire, le prince de Naples, c'est--dire deux enfants...
Il n'y a que deux candidatures srieuses, celle du duc de Nemours et
celle du prince de Saxe-Cobourg-Gotha. Vous les repoussez toutes les
deux, quand il s'agit pour nous de vie ou de mort. Que faire? Dans le
pril o vous nous jetez, il ne nous reste plus qu'une ressource:
aller  Londres proposer le prince Lopold avec alliance franaise. Si
le roi Louis-Philippe persiste  nous refuser sa fille, nous passerons
outre; nous prendrons le prince Lopold sans princesse franaise. 
ces mots, le gnral Sbastiani ne put contenir sa colre: Si
Saxe-Cobourg, dit-il en se levant, met un pied en Belgique, nous lui
tirerons des coups de canon.--Des coups de canon! rpondit aussitt
l'envoy belge, nous prierons l'Angleterre d'y rpondre.--Ce sera donc
la guerre gnrale.--Soit, mieux vaut pour nous une guerre gnrale
qu'une restauration hollandaise, une humiliation permanente et sans
issue. Le roi Louis-Philippe avait eu bien garde de s'exprimer avec
un tel emportement; interrog par l'envoy belge sur l'accueil qu'il
ferait  la candidature du prince de Cobourg et  un projet de mariage
de ce prince avec une de ses filles; Je connais depuis longtemps le
prince, rpondit-il; c'est un beau cavalier, un parfait gentilhomme,
trs-instruit, trs-bien lev; la Reine le connat aussi et apprcie
les avantages de sa personne. Mais... il y a un mais qui n'a rien de
dsobligeant pour la personne et les qualits du prince, il y a des
rpugnances de famille, des prjugs peut-tre, qui s'opposent 
l'union projete. Le refus du gouvernement franais empcha qu'on ne
donnt suite  cette candidature sur laquelle, d'ailleurs, le cabinet
anglais n'insista pas. Chose singulire, on n'avait pas alors, mme en
Angleterre[231], grande ide de la capacit du prince de Cobourg, que
M. de Talleyrand traitait de pauvre sire. Et puis, lord Palmerston
donnait pour instruction, au moins apparente,  ses agents, de ne
prendre parti pour aucun candidat; ou plutt il ne leur avait donn
qu'une instruction: empcher la prpondrance franaise en Belgique;
sur les moyens d'y arriver, il n'avait pas d'ide arrte.

[Note 230: Au commencement de 1830, les puissances avaient manifest
le dsir de placer Lopold sur le trne de Grce; mais ce prince,
aprs avoir un moment accept, se ravisa quand il apprit l'opposition
de la nation hellne.]

[Note 231: Cf. le _Journal de Ch. Greville_,  la date du 5 aot
1831.]

Pendant que les deux grandes puissances ne faisaient gure que se
neutraliser mutuellement, une candidature avait surgi qui, tout de
suite, rencontra quelque faveur en Belgique; c'tait celle du duc de
Leuchtenberg, fils an d'Eugne de Beauharnais et de la princesse
Amlie de Bavire: g de vingt ans, il servait dans l'arme
bavaroise[232]. Son nom avait t mis en avant par M. de Bassano,
l'ancien ministre de Napolon. Le gouvernement franais,
consult[233], ne dissimula pas son opposition  une candidature dont
le succs aurait fait de la Belgique un foyer de manoeuvres
bonapartistes[234]. Ce serait se tromper, disait  ce propos le
gnral Sbastiani, de croire que le parti bonapartiste n'a plus de
racines en France; au contraire, il est aujourd'hui trs-redoutable.
Louis-Philippe, tout en protestant ne pas vouloir gner la libert des
Belges, dclara que s'ils voulaient conserver la France pour amie,
ils devaient carter le fils de Beauharnais, que jamais la France ne
le reconnatrait, que jamais la main d'une princesse franaise ne lui
serait accorde. De toutes les combinaisons possibles, ajouta-t-il,
c'est la plus dsagrable  la France, la moins favorable au repos et
 l'indpendance des Belges. Cependant, en dpit de cette opposition,
la candidature du duc de Leuchtenberg gagnait du terrain, tandis que
celles du prince Othon de Bavire et du prince Charles de Naples ne
rencontraient aucune faveur. Les journaux de Bruxelles, les orateurs
du congrs reprochaient  la France de leur refuser la libert dont
elle avait us en 1830; ils dnonaient  la nation franaise la
conduite de son gouvernement; quelques-uns nous accusaient mme de
prolonger volontairement le provisoire, dans le dessein machiavlique
de provoquer l'anarchie, d'allumer la guerre civile et de fondre
ensuite sur la Belgique puise comme sur une proie facile.

[Note 232: Le duc de Leuchtenberg ne devait pas fournir une longue
carrire. Il est mort en 1835, quelques jours aprs avoir pous la
reine de Portugal.]

[Note 233: 11 janvier 1831.]

[Note 234: M. de Metternich comprenait notre opposition. Il crivait,
le 18 janvier: Le gouvernement franais reste-t-il ferme dans sa
dcision de ne pas vouloir pour voisin un Bonaparte? Je crois qu'il
aurait raison, car, sans cela, gare  la dynastie d'Orlans!
(_Mmoires de Metternich_, t. V, p. 120.)]

Ces difficults et l'espce d'obstruction qui en rsultait rendaient
quelque espoir aux orangistes: ceux-ci s'agitaient; de Londres, le
prince d'Orange lanait des manifestes et entretenait des
intelligences en Belgique. Pour mettre fin  une incertitude qui
devenait prilleuse, le congrs dcida, le 19 janvier, que la
discussion dfinitive concernant le choix du souverain commencerait le
28. Grandes taient l'anxit et l'animation des esprits. Le
gouvernement franais, dsireux d'carter loyalement toute quivoque,
renouvela ses prcdentes dclarations. Une lettre du gnral
Sbastiani  M. Bresson, reprsentant de la France  Bruxelles, lettre
qui fut lue, le 13 janvier,  la tribune du congrs, s'exprimait
ainsi: La situation de la Belgique a fix de nouveau l'attention du
Roi et de son conseil. Aprs un mr examen de toutes les questions qui
s'y rattachent, j'ai t charg de vous faire connatre, d'une manire
nette et prcise, les intentions du gouvernement du Roi. Il ne
consentira pas  la runion de la Belgique  la France, il n'acceptera
point la couronne pour le duc de Nemours, alors mme qu'elle lui
serait offerte par le congrs. Le gouvernement verrait dans le choix
du duc de Leuchtenberg une combinaison de nature  troubler la
tranquillit de la France. Nous n'avons pas le projet de porter la
plus lgre atteinte  la libert des Belges dans l'lection de leur
souverain, mais nous usons aussi de notre droit en dclarant de la
manire la plus formelle que nous ne reconnatrons point l'lection de
M. le duc de Leuchtenberg. Dans une autre lettre crite quelques
jours aprs, le ministre donnait l'ordre au reprsentant de la France,
dans le cas o cette lection serait faite, de quitter aussitt
Bruxelles.

Mais plus on approchait de l'heure dcisive, plus il tait visible que
les seules candidatures entre lesquelles se partageraient les voix du
congrs taient les deux que nous repoussions, par des motifs, il est
vrai, fort diffrents. Celle de Leuchtenberg devenait de plus en plus
populaire; si notre opposition dcide avait dtach d'elle certains
esprits, beaucoup d'autres s'en montraient blesss. Les amis de la
France ne trouvrent d'autre moyen de faire chec  cette candidature,
que de proposer ouvertement celle du duc de Nemours. Malgr tout,
Leuchtenberg gagnait toujours. Un des orateurs influents du congrs,
M. Lebeau, soutenait sa cause avec une ardeur passionne. Le buste du
prince tait promen dans les rues, couronn au thtre, son portrait
suspendu aux arbres de la libert. Le peuple chantait des couplets en
son honneur. L'Angleterre tait reprsente  Bruxelles par lord
Ponsonby, au moins aussi anim que son chef, lord Palmerston, contre
l'influence franaise[235]. Lord Ponsonby, trs-port pour le prince
d'Orange et se faisant illusion sur ses chances, avait d'abord
travaill pour lui, et avait paru combattre le duc de Leuchtenberg.
Les puissances ne le reconnatront pas, disait-il. Mais il dut
bientt s'avouer que son candidat ne rencontrait aucun appui. Il n'y
a rien  faire pour le prince d'Orange, lui dit un dput partisan du
Beauharnais; la lutte sera entre le duc de Leuchtenberg et le duc de
Nemours. Pouss  bout, lord Ponsonby s'cria alors: Nommez plutt
le diable que le duc de Nemours[236].

[Note 235: Nous retrouverons plus tard lord Ponsonby ambassadeur 
Constantinople; il sera, dans la crise de 1840, l'un des adversaires
les plus acharns de la France.]

[Note 236: Cette conversation, qui ne laisse pas d'clairer les
dessous de la politique anglaise, est rapporte par M. Th. Juste, t.
I, p. 228, 229.]

Tous ces faits n'chappaient pas  la vigilance du jeune diplomate qui
reprsentait la France  Bruxelles: M. Bresson, homme d'initiative et
d'nergie, n'tait pas d'humeur  laisser jouer ou mortifier la France
sous ses yeux, sans tenter de l'empcher. Ce qu'il apprenait des
dispositions des membres du congrs et surtout de l'action de l'envoy
anglais le persuadrent que la nomination du duc de Leuchtenberg tait
certaine, si on ne lui opposait formellement un fils de
Louis-Philippe. Telle tait aussi la conviction du colonel de
Lawoestine qu'on venait d'adjoindre  M. Bresson,  cause de ses
relations avec la socit belge. Mais comment faire, aprs les
dclarations si nettes, si ritres, du gouvernement franais? M.
Bresson partit en toute hte pour Paris, brla les tapes, et le 29
janvier, au point du jour[237], il avait audience du Roi en prsence
du ministre des affaires trangres. Il exposa le pril imminent et la
ncessit de poser la candidature du duc de Nemours, si l'on voulait
carter un choix qui, dans les circonstances prsentes, serait un
chec grave pour la France. Ses instances ne purent cependant arracher
au Roi ou au ministre le moindre mot qui retirt les dclarations
antrieures et donnt instruction de faire lire le prince franais.
Au fond, en effet, Louis-Philippe tait toujours rsolu  refuser la
couronne. Mais, par ce qu'il ne dit pas, plus encore que par ce qu'il
dit, il parut attendre ou tout au moins permettre que son envoy ft,
sans autorisation, de son propre chef, et au risque d'tre dsavou,
ce qu'on ne voulait pas lui ordonner de faire. M. Bresson tait trop
fin pour ne pas comprendre, trop hardi pour reculer devant la
responsabilit. Revenu bride abattue  Bruxelles, il y prit une
attitude, tint un langage, qui, sans donner  nos amis belges aucune
assurance officielle, leur firent ou tout au moins les laissrent
croire qu'ils pourraient forcer la main au gouvernement franais, et
que celui-ci, une fois le vote mis, ne refuserait pas la couronne; le
colonel Lawoestine s'associa  ce jeu; des lettres officieuses venues
de Paris tendirent  rpandre la mme conviction[238]. Cette
manoeuvre hardie releva les intrts franais tout  l'heure si
compromis et contre-balana les avantages qu'apportait  la
candidature du duc de Leuchtenberg l'appui souterrain de lord
Ponsonby.

[Note 237: Cette date du 29 janvier est celle qu'indique M. Bresson
dans une lettre crite treize ans plus tard et que nous citons plus
loin. D'autres indices tendraient  faire croire que cet entretien a
eu lieu plutt le 27 janvier.]

[Note 238: L'anne suivante, le 1er juin 1831, M. Van de Weyer,
prsident du comit diplomatique et l'un de ceux qui avaient le plus
pouss  la candidature du duc de Nemours, se justifiait ainsi  la
tribune du congrs belge: Lors de l'lection de M. le duc de Nemours,
c'est moi qui ai reu les lettres confidentielles, c'est moi qui les
ai communiques; et ce n'est pas sur la foi seule de ces lettres que
l'lection a t faite, c'est sur la dclaration des deux envoys de
France que M. le duc de Nemours accepterait. J'ai eu foi dans les
assurances de M. le marquis de Lawoestine.--Toutefois c'est  tort
que l'historien belge, M. Th. Juste, affirme que M. Bresson rapporta
de Paris l'autorisation de promettre que la couronne serait accepte
(t. I, p. 229). Ni le Roi ni son ministre ne donnrent aucune
autorisation; on a sur ce point un tmoignage irrcusable, celui de M.
Bresson lui-mme. Plus tard, ce diplomate, reprsentant la France 
Madrid, se demanda,  l'occasion du mariage de la jeune reine
Isabelle, s'il ne devait pas prendre une initiative analogue  celle
qu'il avait prise, en 1831,  Bruxelles. Il crivit alors  M. Guizot,
le 4 septembre 1844: En 1831, quand la question s'est pose en
Belgique entre le duc de Leuchtenberg et le duc de Nemours, je me suis
trouv dans une position identique. Je ne rappellerai pas  Sa Majest
cette conversation que je suis venu chercher  toute bride de
Bruxelles et que j'ai eue avec elle, le marchal Sbastiani en tiers,
le 29 janvier, au point du jour. Les circonstances taient imminentes,
au dedans et au dehors; tout bon serviteur devait payer de sa
personne; j'ai pris sur moi une immense responsabilit; _j'ai fait
lire M. le duc de Nemours, et je n'hsite pas  reconnatre que je
l'ai fait sans l'assentiment du Roi et de son ministre_. C'tait
trs-grave pour ma carrire, pour ma rputation mme; j'ai touch  ma
ruine; toute la confrence de Londres, M. de Talleyrand y compris,
lord Palmerston avec fureur, s'tait ligue contre moi. Le Roi et le
marchal Sbastiani m'ont soutenu; ils m'ont port sur un autre
thtre, et je me suis relev  Berlin, non sans peine, du bord de ce
prcipice. Mais je ne pourrais repasser par ce chemin, ni courir de
pareils risques; je ne serais plus, aux yeux de tous, qu'un brlot de
duperie et de tromperie; on m'accuserait avec raison d'avoir jou deux
peuples amis.-- la mme poque, en 1844, M. Bresson disait  la
reine Christine: _Quand lord Ponsonby, il y a treize ans, a essay de
pousser au trne de Belgique le duc de Leuchtenberg, j'ai fait lire
en quarante-huit heures le duc de Nemours._ (GUIZOT, _Mmoires_, t.
VIII, p. 206 et 218.)]

Pendant ce temps, le dbat dcisif s'tait ouvert, le 28 janvier, dans
le congrs belge; il se prolongea jusqu'au 3 fvrier, dramatique,
passionn, remuant toutes les questions qui mettaient en jeu
l'existence de la Belgique, et aussi la paix de l'Europe. Les
partisans du duc de Nemours firent valoir les avantages de l'intimit
avec la France. Mais la couronne serait-elle accepte? Toutes nos
lettres venant de Paris, disait M. Gendebien, nos relations avec de
hauts personnages en France, la voix patriotique et persuasive de La
Fayette, le voeu de la France entire, nous sont un sr garant que les
sentiments paternels de Louis-Philippe, d'accord avec les intrts et
la politique de la France, ne lui permettront pas d'hsiter un seul
instant. M. Van de Weyer ajoutait: Je n'ai pas dit que j'tais
certain de l'acceptation; car, pour tenir un pareil langage, il aurait
fallu que j'en eusse la preuve officielle, et, dans ce cas, j'aurais
cru pouvoir et devoir trancher la question. En mettant sous vos yeux
la pice probante, je vous aurais dit: Messieurs, je viens de recevoir
la preuve de l'acceptation du duc de Nemours; je puis donc annoncer au
congrs que son choix ne sera pas fait en vain. Il m'est impossible
de parler ainsi, mais je n'en ai pas moins la conviction que la
couronne sera accepte par le duc de Nemours. Les lments de cette
conviction, je les puise ailleurs que dans les communications
officielles. M. Lehon tait plus affirmatif encore: Je suis de ceux
qui sont convaincus que si le duc de Nemours est nomm, il acceptera
la couronne. Les partisans du duc de Leuchtenberg opposrent les
dclarations ritres et non dsavoues du gouvernement franais; ils
s'efforcrent aussi d'veiller les susceptibilits du patriotisme
belge. Si nous voulons conserver l'estime et la sympathie de la
France, dit M. Devaux, ne nous humilions pas devant elle. Ne nous
obstinons pas  nous livrer  ses princes, quand eux-mmes nous
refusent... Ah! messieurs, ne soyons une source d'embarras pour
personne; ne nous ravalons pas  tre une misrable _petite
Navarre_[239]; restons la belle, la noble Belgique! Depuis longtemps,
le mot de patrie ne rsonnait qu'imparfaitement dans nos coeurs.
Depuis des sicles, nous n'avons fait que passer d'un joug  l'autre,
tour  tour Espagnols, Autrichiens, Franais, Hollandais; depuis
quatre mois seulement, nous sommes Belges, et nous avons retrouv une
patrie... Cette patrie, que nous avons ressaisie au prix du sang
belge, faut-il dj l'humilier aux pieds d'une puissance trangre?

[Note 239: Allusion aux paroles suivantes, que M. Dupin venait de
prononcer  la Chambre franaise: Je ne pense pas qu'il s'agisse
d'amener  la France une espce de province capitule avec des lois
particulires, une petite Navarre qui ne serait pour la France qu'une
source d'embarras et de difficults.]

Vient enfin le moment du vote: l'anxit est grande. Sur 191 membres
prsents, 89 se prononcent pour le duc de Nemours, 67 pour le duc de
Leuchtenberg, 35 pour l'archiduc Charles d'Autriche. Il faut procder
 un second tour: le duc de Nemours obtient alors 97 voix--c'est la
majorit absolue,--le duc de Leuchtenberg 74, l'archiduc Charles 21.
Le duc de Nemours est proclam. Le cri de: Vive le Roi! pouss par
l'assemble, gagne la foule qui assige le palais; l'enthousiasme est
gnral, et les partisans du duc de Leuchtenberg sont les premiers 
se rapprocher des vainqueurs; il n'y a plus qu'un sentiment: inaugurer
sans retard le nouveau rgne pour sortir du provisoire. Une dputation
est charge de porter au roi des Franais la nomination de son fils.
Personne alors ne doute ou ne veut douter de l'acceptation.

Mieux informs, les Belges auraient su pourtant que Louis-Philippe
persistait toujours dans sa volont de refus. S'il avait laiss agir
M. Bresson, c'tait uniquement pour carter une candidature dangereuse
et contrecarrer une manoeuvre de la diplomatie anglaise; mais il ne
voyait l qu'un expdient destin  gagner du temps et n'avait pas eu
un moment d'hsitation sur sa dcision finale. Quelques-uns de ses
ministres,--ceux qui dsiraient le plus plaire  la gauche,--avaient
sans doute une sagesse moins rsolue, et, devant la tournure que
prenaient les choses  Bruxelles, ils se demandaient s'il ne serait
pas possible d'imposer  l'Europe le fait accompli. C'est sans doute
pour rpondre  cette vellit, ou plutt pour dissiper cette
illusion, qu'aprs le voyage de M. Bresson, mais avant le vote final
du congrs, le 1er fvrier, M. de Talleyrand sonda lord Palmerston sur
la question de savoir s'il agrerait la nomination du duc de Nemours.
La rponse du ministre anglais fut sans mnagement. Ce sera pour
nous, dit-il, absolument la mme chose qu'une union avec la France, et
c'est  la France  mesurer toutes les consquences auxquelles
l'exposerait une telle mconnaissance de ses promesses. Je ne crois
pas, ajouta-t-il, que la masse de la nation franaise dsire la
Belgique au prix d'une guerre gnrale. Il ne s'en tint pas l: une
dpche officielle fut envoye  Paris pour rclamer du gouvernement
franais le plein accomplissement de l'engagement qu'il avait pris de
refuser la couronne. Le chef du _Foreign-Office_ pensait sans doute
qu'il n'y aurait pas lieu de recourir  la guerre, mais, s'il fallait
la faire, l'occasion lui paraissait lgitime. Nous ne pouvons
accepter l'lvation du duc de Nemours, crivait-il, le 2 fvrier, 
son ambassadeur  Paris, sans mettre en danger la sret de la nation
et sans porter atteinte  son honneur[240]. Le gouvernement anglais
n'avait pas de peine d'ailleurs  associer les autres puissances  son
opposition. Ds le 1er fvrier, il proposa  la Confrence de dcider
que, dans le cas o la souverainet de la Belgique serait offerte  un
prince appartenant aux familles rgnantes des cinq puissances, une
telle offre serait absolument repousse: les plnipotentiaires
d'Autriche, de Prusse et de Russie adhrrent aussitt  cette
proposition, M. de Talleyrand la prit _ad referendum_, disant qu'il
attendait avant peu les instructions de son gouvernement.

[Note 240: BULWER, _Life of Palmerston_; lettres de lord Palmerston 
lord Granville, en date du 1er et du 2 fvrier 1831.]

Quand, quelques jours aprs, on sut,  Londres, l'lection de
Bruxelles, l'motion fut vive; lord Palmerston tait furieux.
Toutefois, on ne resta pas longtemps dans le doute sur les intentions
du gouvernement franais. Le vote avait eu lieu le 3 fvrier; ds le
4, aussitt la nouvelle parvenue  Paris, le gnral Sbastiani vint
annoncer  l'ambassadeur anglais que le Roi tait dcid  refuser la
couronne offerte et qu'il dsirait marcher d'accord avec les autres
puissances, surtout avec l'Angleterre[241]. En mme temps, M. de
Talleyrand fut charg de faire une dclaration analogue  la
Confrence: cette dclaration fut consigne dans le protocole du 7
fvrier, mais en mme temps, par dfrence pour la France, la
Confrence dcida que si le duc de Leuchtenberg tait lu, il ne
serait reconnu par aucune des cinq cours. Sur ce point, la diplomatie
franaise tait donc arrive  son but; elle avait obtenu l'exclusion
du candidat bonapartiste  la fois  Bruxelles et  Londres, dans le
congrs belge et dans la confrence europenne.

[Note 241: BULWER, _Life of Palmerston_; lettre de lord Granville 
lord Palmerston, en date du 4 fvrier 1831.]

Tandis que ces dclarations s'changeaient entre les chancelleries, la
dputation du congrs belge tait arrive  Paris, le 6 fvrier,
toujours pleine d'espoir. Loge dans un htel appartenant  Madame
Adlade, elle y fut traite avec une hospitalit somptueuse, comme si
l'on cherchait par ces bons procds  attnuer le dplaisir du refus
qu'on se prparait  lui faire[242]. Ce refus, tout en le laissant
pressentir dans les conversations officieuses, on en retarda, toujours
par le mme dessein de mnagement, la manifestation officielle. Enfin,
le 17 fvrier, la dputation fut reue en grand apparat au
Palais-Royal. Aprs avoir entendu de la bouche du prsident l'offre
faite  son fils, le Roi rpondit d'une voix mue: Si je n'coutais
que le penchant de mon coeur et ma disposition si sincre de dfrer
au voeu d'un peuple dont la paix et la prosprit sont galement
chres et importantes  la France, je m'y rendrais avec empressement.
Mais quels que soient mes regrets, quelle que soit l'amertume que
j'prouve  vous refuser mon fils, la rigidit des devoirs que j'ai 
remplir m'en impose la pnible obligation, et je dois dclarer que je
n'accepte pas pour lui la couronne que vous tes chargs de lui
offrir. Mon premier devoir est de consulter avant tout les intrts de
la France, et, par consquent, de ne point compromettre cette paix que
j'espre conserver pour son bonheur, pour celui de la Belgique, et
pour celui de tous les tats de l'Europe, auxquels elle est si
prcieuse et si ncessaire. Exempt moi-mme de toute ambition, mes
voeux personnels s'accordent avec mes devoirs. Ce ne sera jamais la
soif des conqutes ou l'honneur de voir une couronne place sur la
tte de mon fils, qui m'entraneront  exposer mon pays au
renouvellement des maux que la guerre amne  sa suite, et que les
avantages que nous pourrions en retirer ne sauraient compenser,
quelque grands qu'ils fussent d'ailleurs. Les exemples de Louis XIV et
de Napolon suffiraient pour me prserver de la funeste tentation
d'riger des trnes pour mes fils, et pour me faire prfrer le
bonheur d'avoir maintenu la paix  tout l'clat des victoires que,
dans la guerre, la valeur franaise ne manquerait pas d'assurer de
nouveau  nos glorieux drapeaux. Puis s'adressant  la Belgique:
Qu'elle soit libre et heureuse! s'cria le Roi. Qu'elle n'oublie pas
que c'est au concert de la France avec les grandes puissances de
l'Europe qu'elle a d la prompte reconnaissance de son indpendance
nationale! Et qu'elle compte toujours avec confiance sur son appui
pour la prserver de toute attaque extrieure ou de toute intervention
trangre! Suivaient des conseils presque paternels, donns  la
jeune nation. La scne tait imposante. L'motion de Louis-Philippe
gagnait ses auditeurs, et les larmes coulaient sur plus d'un
visage[243]. C'est que, suivant le tmoignage de M. Guizot prsent 
cette audience, on sentait dans la parole du Roi, non pas les
hsitations, car il n'avait pas hsit, mais toutes les vellits,
tous les sentiments qui avaient agit son esprit: l'amour-propre
satisfait du souverain  qui le voeu d'un peuple dfrait une nouvelle
couronne; le regret touff du pre qui la refusait pour son fils; le
judicieux instinct des vrais intrts de la France, soutenu par le
secret plaisir de comparer son refus aux efforts de ses plus illustres
devanciers, de Louis XIV et de Napolon, pour conqurir les provinces
qui venaient d'elles-mmes s'offrir  lui; une bienveillance expansive
envers la Belgique,  qui il promettait de garantir son indpendance
aprs avoir refus son trne; et au-dessus de ces penses diverses, de
ces agitations intrieures, la sincre et profonde conviction que le
devoir comme la prudence, le patriotisme comme l'affection paternelle,
lui prescrivaient la conduite qu'il tenait et dclarait
solennellement. L'acte eut un grand retentissement en Europe. C'tait
un gage clatant donn aux allis comme aux adversaires de la nouvelle
monarchie de sa modration et de sa prudence. C'tait surtout la
preuve, alors non superflue, que, derrire et au-dessus de l'agitation
rvolutionnaire, il y avait en France un pouvoir royal ayant une
volont ferme, persvrante, et en tat de la faire prvaloir.

[Note 242: Pendant son sjour  Paris, la dputation belge fut tmoin,
le 13 et le 14 fvrier, d'odieux dsordres que nous aurons
prochainement  raconter, le sac de Saint-Germain l'Auxerrois et de
l'archevch. L'un de ses membres, l'abb Boucquau de Villeraie,
passant dans la rue du Bac, revtu du costume ecclsiastique que les
prtres franais n'osaient alors porter dans Paris, fut insult par la
populace, et celle-ci allait lui faire un mauvais parti, quand il
s'cria qu'il tait Belge et montra sa cocarde. Cet incident, aussitt
connu en Belgique, ne devait pas augmenter les sympathies pour la
France, dans une population en majorit catholique.]

[Note 243: Tmoignage d'un historien belge, M. Th. JUSTE, t. I, p.
272.]

Si l'Europe avait lieu d'tre satisfaite, les Belges par contre
taient cruellement dsappoints. Dans leur embarras, ils nommrent
un rgent qui fut M. Surlet de Chokier. La place du Roi tait occupe:
son rle n'tait pas rempli. Le rgent, vieillard respectable, ne se
sentait aucunement en position de diriger ou de contenir l'opinion
publique. Celle-ci tait plus que jamais en rvolte contre les
dcisions de la Confrence,  laquelle elle reprochait d'avoir chang
sa mdiation en arbitrage tyrannique. Cette rsistance faisait
d'autant plus mauvais effet  Londres que le roi des Pays-Bas,
changeant au contraire d'attitude, venait, le 18 fvrier, d'adhrer
pleinement aux protocoles du 20 et du 27 janvier, fixant les bases de
sparation entre la Belgique et la Hollande. Ds le lendemain, les
plnipotentiaires se runirent, prirent acte de cette adhsion et
tablirent non sans solennit,  l'encontre des protestations belges,
le droit de l'Europe;--il y avait alors encore une Europe. Chaque
nation, disait le protocole, a ses droits particuliers; mais l'Europe
aussi a son droit: c'est l'ordre social qui le lui a donn. Les
traits qui rgissent l'Europe, la Belgique indpendante les trouvait
faits et en vigueur; elle devait donc les respecter et ne pouvait pas
les enfreindre... Les puissances devaient faire prvaloir la salutaire
maxime que les vnements qui font natre un tat nouveau ne lui
donnent pas plus le droit d'altrer un systme gnral dans lequel il
entre, que les changements survenus dans la condition d'un tat ancien
ne l'autorisent  se croire dli de ses engagements antrieurs. Le
protocole dclarait que les arrangements des protocoles du 20 et du
27 janvier taient fondamentaux et irrvocables, et que
l'indpendance de la Belgique ne serait reconnue qu'aux conditions qui
rsultaient de ces arrangements. Il constatait le droit des autres
tats de prendre telles mesures qu'ils jugeraient ncessaires pour
faire respecter ou pour rtablir leur autorit lgitime dans tous les
pays  eux appartenant et sur lesquels les Belges levaient des
prtentions;--c'tait reconnatre  la Confdration germanique le
droit d'agir militairement contre le Luxembourg;--enfin la Confrence
ajoutait que le roi des Pays-Bas ayant adhr sans restriction aux
arrangements relatifs  la sparation de la Belgique d'avec la
Hollande, toute entreprise des autorits belges sur le territoire
dclar hollandais serait envisage comme un renouvellement de la
lutte  laquelle les cinq puissances avaient rsolu de mettre un
terme. L'avertissement, loin d'intimider les Belges, ne fit que les
exciter encore davantage. Au congrs, dans les journaux, on ne parla
plus que de reprendre immdiatement les hostilits contre les
Hollandais; et le rgent, s'adressant dans une proclamation solennelle
aux habitants du Luxembourg, leur promit au nom de la Belgique que
leurs frres ne les abandonneraient pas. Nous avons commenc notre
rvolution, disait-il, malgr les traits de 1815, nous la finirons
malgr les protocoles de Londres. La diplomatie europenne tait
ouvertement brave: le scandale fut grand dans la Confrence[244].

[Note 244: Peu aprs, un envoy belge, arrivant  Londres, recevait de
M. de Bacourt, secrtaire de M. de Talleyrand, l'avis que la
proclamation aux Luxembourgeois avait fait dans le monde diplomatique
un effet _pouvantable_. (JUSTE, t. II, p. 50.)]

Un fait contribuait  encourager la Belgique dans une rsistance si
tmraire: le ministre franais, pour donner des gages aux
patriotes qui lui reprochaient trop de dfrence envers l'Europe, et
pour se faire bien voir des Belges au moment o ceux-ci tait en
recherche d'un souverain, avait refus de ratifier les protocoles du
20 et du 27 janvier fixant les bases de sparation. Le gnral
Sbastiani avait mme fait connatre  Bruxelles cette opposition par
une lettre  M. Bresson en date du 1er fvrier, lettre qui fut lue et
applaudie en plein congrs et qui paraissait reproduire la thse mme
des Belges. Dans la question des dettes, comme dans celle de la
fixation de l'tendue et des limites des territoires, disait le
ministre, nous avons toujours entendu que le concours et le
consentement libre des deux tats taient ncessaires; la Confrence
de Londres est une mdiation; et l'intention du gouvernement du Roi
est qu'elle n'en perde jamais le caractre. De plus, ordre tait
donn  M. de Talleyrand de dclarer expressment  la Confrence la
non-adhsion du gouvernement franais.

tait-ce donc que nous renoncions  la politique de concert europen,
primitivement adopte? Dans les chancelleries trangres, des bruits
inquitants circulaient sur nos desseins; on notait l'impulsion plus
active que jamais donne  nos armements;  Berlin, on racontait que
nous faisions des ouvertures, sans grand succs il est vrai, aux
petites puissances allemandes, pour les attirer, en cas de guerre,
dans l'orbite de la France et tablir avec elles un lien semblable 
celui qui, sous Napolon, unissait la Confdration du Rhin  l'Empire
franais[245]. En Italie, comme nous le verrons tout  l'heure, un
conflit paraissait imminent entre la France et l'Autriche. Il y avait
pis encore que l'alarme jete dans les cours du continent, c'tait le
mcontentement de l'Angleterre. Celle-ci s'en prenait  nous, beaucoup
plus qu'aux Belges, des insolentes bravades de ces derniers[246]. On
pouvait se demander si, dans son irritation, lord Palmerston n'allait
pas rompre l'entente des deux puissances occidentales si habilement
tablie par notre diplomatie au lendemain de la rvolution, et y
substituer l'alliance des quatre anciens coaliss de 1814 contre la
France isole. Prcisment, vers cette poque, M. de Flahaut avait t
envoy  Londres avec mission de proposer une alliance secrte
offensive; lord Palmerston dclina formellement l'ouverture, dclarant
qu'il prfrait se placer comme une sorte de mdiateur entre les trois
puissances et la France, rsolu  se prononcer contre celle des deux
parties qui romprait la paix; il ajouta que, pour le moment, la France
ne lui paraissait pas menace, et que s'il y avait danger, il venait
plutt de la France elle-mme. Plus notre rsistance aux dcisions de
la Confrence se dessinait, plus les dispositions naturellement
souponneuses du ministre britannique trouvaient occasion de se
manifester; il ne voyait de notre ct que double jeu, manoeuvres
souterraines, complots, arrire-penses de guerre et conqutes. Comme
il l'a dit lui-mme peu aprs, en rappelant les souvenirs de cette
poque, la politique du ministre Laffitte tendait  carter
l'Angleterre de l'alliance franaise, et  lui faire comprendre  quel
point son intrt lui commandait de se rapprocher de plus en plus des
trois grandes puissances de l'Est[247].

[Note 245: Cf. diverses dpches cites par HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 195.]

[Note 246: Cf. BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 55 et 57.]

[Note 247: Lettres  lord Granville du 8, du 15 fvrier et du 31 mai
1831. (BULWER, _Life of Palmerston_, p. 41, 43 et 79.)]

M. de Talleyrand ne se faisait pas  l'ide devoir ainsi compromettre
non-seulement les rsultats obtenus dj en Belgique, mais la scurit
mme de la France en Europe, en un mot de voir ruiner toute son oeuvre
diplomatique. Aussi, usant d'une libert que rendaient seuls possible
et sa situation personnelle et le relchement des liens hirarchiques,
il rsolut de ne tenir aucun compte des instructions de son ministre.
Non-seulement il ne souffla pas mot  la Confrence de la dclaration
de non-adhsion que son gouvernement l'avait charg de faire, mais il
signa le protocole du 19 fvrier qui dclarait irrvocables les
bases de sparation fixes antrieurement, affirmait le droit de
l'Europe et repoussait de haut les protestations belges. L'irritation
fut vive  Paris: on parla de rappeler un ambassadeur si hardiment
dsobissant; mais on n'osa. D'ailleurs, les hommes en position de
deviner le dessous des cartes souponnrent alors que la hardiesse de
M. de Talleyrand venait de ce qu'il se savait au fond d'accord avec la
pense du Roi; non que celui-ci crt alors possible de l'exprimer tout
haut; il feignait mme de partager le mcontentement de son
cabinet[248]; mais les moyens ne lui manquaient pas pour correspondre
directement avec l'ambassade de Londres, par-dessus la tte et 
l'insu de ses ministres.

[Note 248: Lettres de lord Granville  lord Palmerston, en date du 25
fvrier 1831. (_Ibid._, p. 47.)]

En cette circonstance, l'indiscipline de l'ambassadeur et le double
jeu du Roi servirent le vritable intrt de la France. Toutefois, de
tels moyens pouvaient-ils tre longtemps efficaces, et suffisaient-ils
 carter des difficults chaque jour plus graves? taient-ils du
reste en eux-mmes de nature  mriter pour la politique franaise la
confiance et la considration de l'Europe? Nul n'et os le dire, et
il tait vident qu'une telle situation ne pouvait se prolonger sans
mettre en pril et la Belgique et la France.


II

On se ferait difficilement une ide de l'motion produite  Paris,
dans les premiers jours de dcembre, par la nouvelle du soulvement de
Varsovie. Sans doute le mouvement belge s'tait produit trop prs de
nous, intressait trop directement notre politique, pour n'avoir pas
inspir de vives sympathies. La cause de l'indpendance italienne
avait aussi pour l'imagination franaise un charme plein de posie.
Mais tout cela n'tait rien  ct de l'effet produit par les
vnements de Pologne. On ne parlait pas d'autre chose  Paris. Chacun
chantait la _Varsovienne_ de M. Delavigne, avec non moins de passion
que la _Parisienne_[249]. La Fayette pouvait s'crie: Toute la France
est polonaise, et il mettait en demeure le gouvernement franais de
montrer que lui aussi tait polonais. Nous vivions surtout en
Pologne, a crit plus tard M. Louis Blanc. Au service de cette cause,
les catholiques n'taient pas moins enflamms que les dmocrates, et
le jeune comte de Montalembert faisait cho, dans l'_Avenir_, aux
explosions d'Armand Carrel dans le _National_. Tout tait runi
d'ailleurs pour expliquer et justifier ces sympathies: admiration pour
ces combattants dont la vaillance voilait ce que certains bas-fonds de
l'insurrection avaient de moins noble et de moins pur; souvenir
indign de ce meurtre d'une nation, meurtre qui avait t,  la fin
du dernier sicle, un crime odieux  la charge de l'Europe et pour
notre pays un irrparable malheur; vieille tendresse pour ces Franais
du Nord, encore rchauffe dans l'hroque fraternit des guerres
impriales; enfin le sentiment que, par sa rvolte de novembre 1830,
la Pologne venait d'arrter et de dtourner sur elle les armes que le
Czar runissait pour les jeter sur la France et sur la Belgique[250].
Et puis, n'y avait-il pas l de quoi flatter et satisfaire ce got et
ce besoin de dramatique qui sont, pour l'esprit franais, l'une des
premires consquences de l'excitation rvolutionnaire[251]? Au lieu
des meutes bourgeoises de Bruxelles ou des conspirations  huis clos
du carbonarisme italien, c'taient de formidables batailles o
s'entre-choquaient, dans les boues et les neiges de Pologne, des
armes de cent mille hommes. Dans l'incertitude poignante de
l'loignement, la rumeur d'une victoire, acclame un jour avec des
larmes d'enthousiasme, se trouvait le lendemain cruellement dmentie,
et les journaux passaient brusquement des dithyrambes de l'illusion
aux imprcations du dsespoir. Il n'tait pas jusqu' ce fantme
meurtrier et alors nouveau du cholra, qui, s'avanant  la suite des
armes russes, ne donnt  ce tableau une couleur plus sinistre
encore.

[Note 249: Dans ce chant, les Polonais s'criaient:  nous,
Franais! Puis rappelant toutes les batailles de l'empire o ils
avaient combattu pour nous, ils ajoutaient:

  . . . . . . . . . . Pour de vieux frres d'armes,
                N'aurez-vous que des larmes?
  Frres, c'tait du sang que nous versions pour vous.]

[Note 250: C'est ce qu'exprimait La Fayette, quand il disait: La
guerre tait prpare contre nous; la Pologne devait former
l'avant-garde; l'avant-garde s'est retourne contre le corps de
bataille. M. de Metternich gmissait de son ct sur ce que la
dplorable rvolution polonaise avait empch que l'entente, si
ncessaire entre les trois cours, et pu s'tablir dans un sens
vraiment utile. (_Mmoires_, t. V, p. 166, 167.)]

[Note 251: Un des amis de M. Guizot lui crivait  cette poque: La
Pologne est bien plus populaire que la Belgique. Pourquoi? parce que
c'est plus dramatique. La France est pour le moment dans le genre
sentimental, bien plus que dans le genre rationnel. (_Mmoires de M.
Guizot_, t. II, p. 285.)]

Mais que faire pour rpondre au cri parti des rives de la Vistule? La
guerre? la guerre  six cents lieues,  travers tout le continent,
cette guerre o avait chou Napolon dans sa puissance? Il y avait
longtemps que le proverbe polonais disait: Dieu est trop haut, et la
France est trop loin. D'ailleurs, sur ce terrain plus encore que sur
tout autre, on tait assur de rencontrer la coalition. Outre la
Russie, pour laquelle la conservation de la Pologne tait
non-seulement un intrt politique et un calcul de gouvernement, mais
une passion nationale et populaire, on se heurtait aux deux autres
partageants, l'Autriche et la Prusse. Quant  l'Angleterre, le refus
qu'elle allait faire bientt de s'associer  nous pour une simple
dmarche diplomatique, montrait dans quel isolement elle nous et
laisss en cas de guerre.

Convaincu de son impuissance, le Roi voulut du moins rendre  la
Pologne le service de dissiper, ds le premier jour, avec une nettet
loyale et humaine, toutes les illusions qui auraient pu lui faire
attendre un secours arm de la France, illusions malheureusement
cres et entretenues par le langage des hommes politiques de gauche,
par les polmiques des journaux, et par les dmarches de certains
missaires aussitt partis de la France pour la Pologne. Peu de jours
aprs la rbellion, notre consul  Varsovie signifia formellement aux
insurgs qu'il n'y avait rien  attendre de la France; Sbastiani fit
une dclaration analogue  l'envoy polonais, Wolicki; enfin, des
instructions dans le mme sens furent donnes par le Roi  M. de
Mortemart, nomm, en janvier 1831, ambassadeur  Saint-Ptersbourg. Le
gouvernement franais tait bien rsolu  s'en tenir  l'action
diplomatique: encore tait-il le premier  se rendre compte que dans
les conditions de l'Europe, cette action ne pouvait gure tre
efficace, et l'entreprit-il avec plus de bonne volont que d'espoir.

Il chercha surtout  mouvoir le gouvernement autrichien. Le prince de
Metternich tait sans passion personnelle contre les Polonais.
Croit-on, disait-il  notre ambassadeur, que, comme homme, je puisse
tre insensible  la vue de tant de courage? Et pense-t-on que, comme
ministre, je n'aimerais pas mieux avoir pour voisine une Pologne
toujours bienveillante et toujours amie, qu'une Russie toujours
envieuse et toujours envahissante[252]? Une autre fois, causant avec
le jeune comte Andr Zamoyski, le chancelier autrichien reconnaissait
les inconvnients du partage, disait qu'il dsirait le rtablissement
du royaume, et ajoutait que, s'il avait la certitude d'y parvenir dans
les vingt-quatre heures, il le signerait  l'instant, ne dissimulant
pas du reste que, pendant ces vingt-quatre heures, il aurait une
grande peur. Mais les liens qui l'unissaient au Czar, la rpugnance,
la crainte que lui inspirait, surtout au lendemain de la rvolution de
Juillet, toute extension du droit et du fait insurrectionnel, furent
plus forts que les sympathies, les regrets, on pourrait presque dire
les remords, dont il faisait l'aveu. Aussi, loin de s'unir  nos
dmarches, seconda-t-il sur les frontires de Galicie les mesures
rpressives du gouvernement russe, et proclama-t-il vidente la
justice de la cause dfendue par le Czar. Nous emes moins de succs
encore auprs du gouvernement prussien: malgr les remontrances de la
France, il fournissait  l'arme moscovite, coupe de ses
communications, des munitions et des vivres, mettait la main sur la
rserve considrable dpose  la banque de Berlin par le gouvernement
polonais, et confisquait les biens de ses sujets qui prenaient part 
l'insurrection.  Londres, lord Palmerston nous refusa tout concours;
en chargeant l'ambassadeur anglais  Saint-Ptersbourg de surveiller
les vnements, il lui recommanda de ne faire aucune dmarche qui pt
amener des discussions peu amicales entre lui et le gouvernement russe
avec lequel le gouvernement de Sa Majest tait plus que jamais
dsireux, dans les circonstances actuelles, de conserver les rapports
les plus troits d'amiti[253].

[Note 252: Dpche du 25 dcembre 1830. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. V, p. 77.)]

[Note 253: Dpche du 22 mars 1831.--Niemcewitz demandait  lord
Palmerston: Pourquoi ne feriez-vous pas pour nous ce que vous avez
fait pour la Grce?--Avec vous, rpondit le ministre, c'est autre
chose; la Grce a lutt pendant cinq ans..., _notre commerce souffrait
beaucoup des corsaires_.--Lord Grey tait plus net encore: Eh bien,
lui disait le porte-parole des Polonais, ferez-vous quelque chose pour
nous?--Rien.]

Les Polonais eux-mmes rendirent notre action diplomatique plus
difficile encore: ils lui enlevrent en quelque sorte son point
d'appui juridique, le jour o, contrairement  l'avis de leurs chefs
les plus courageux et les plus clairs, obissant aux clubs de
Varsovie, ils ne se bornrent plus  rclamer les avantages stipuls
dans les traits de Vienne pour le royaume de Pologne, mais
proclamrent la dchance des Romanow et l'indpendance absolue de
toute l'ancienne Pologne. En janvier 1831, le duc de Mortemart se
rendait  Saint-Ptersbourg o il venait d'tre nomm ambassadeur. Un
peu au del de Berlin, la nuit, par un froid glacial, il rencontra, au
milieu d'une fort, les agents du gouvernement insurrectionnel de
Varsovie, qui s'taient ports sur son passage, pour l'interroger sur
les dispositions de la France. La confrence commence dans la neige
s'acheva dans la voiture de l'ambassadeur. Celui-ci, loyalement
soucieux de ne laisser aux Polonais aucune illusion sur ce que nous
pouvions pour eux, les pressa de retourner  Varsovie pour y
dconseiller toute rsolution violente et notamment la dchance de
Romanow. Mais les envoys, loin de se rendre  ces observations,
paraissaient avoir des raisons de n'y attacher aucun crdit. La
dmocratie franaise, disaient-ils, sera matresse des vnements; et
la dmocratie franaise soutiendra la Pologne. Votre Roi et vos
Chambres seront forcs par l'opinion publique de nous venir en aide.
Et ils prononcrent le nom de La Fayette, comme tant l'origine de
leurs informations et le fondement de toutes leurs esprances. M. de
Mortemart essaya vainement de les dsabuser, et ce tragique dialogue
se termina ainsi: Le sort en est jet, dirent les envoys, ce sera
tout ou rien.--Eh bien, reprit M. de Mortemart, je vous le dis avec
douleur, mais avec une profonde conviction: ce sera rien. La voiture
de l'ambassadeur continua son chemin, pendant que les envoys
disparaissaient dans l'ombre de la fort[254].

[Note 254: NOUVION, _Histoire du rgne de Louis-Philippe_, t. II, p.
190.]

Par la situation de l'Europe, par le fait de notre rvolution, par les
fautes des Polonais, nous tions donc absolument impuissants, et M.
Thiers a pu crire, quelques mois plus tard, quand tout tait fini:
La Pologne est reste comme une grande douleur pour nous, et elle ne
pouvait tre autre chose.


III

L'Italie, mcontente de ses gouvernements rtrogrades et malhabiles,
blesse dans sa nationalit par la domination de l'Autriche sur une
partie de la Pninsule et par sa suprmatie sur le reste, se souvenant
d'avoir t dj une premire fois associe aux destines d'une
rvolution franaise, devait ncessairement ressentir le contre-coup
des vnements de Juillet. Ds le premier jour, de nombreux rfugis
avaient, de France, dirig sur leur patrie un travail ardent de
propagande et mme de conspiration; heureux quand ils ne prparaient
pas sur notre sol des expditions de flibustiers comme celles qui
furent tentes, sans succs,  la vrit, contre le gouvernement
sarde. Ces rfugis avaient t sous la Restauration en relations
troites avec l'opposition d'alors; non-seulement ses protgs, mais
encore ses instructeurs, ils lui avaient un moment donn des leons de
carbonarisme. L'opposition devenue matresse de la France, ils
croyaient pouvoir compter sur son appui. Ils trouvrent en effet
sympathie dans l'opinion rgnante. Par une concidence singulire, le
jour mme o clatait la rvolution de Juillet, l'empereur d'Autriche
avait ordonn l'largissement de Silvio Pellico et des autres jeunes
Italiens, dtenus depuis plus de huit ans dans les cachots du
Spielberg; la plupart taient venus aussitt  Paris; leurs
rcits[255], la vue du corps puis et mutil de l'un d'eux,
l'infortun Maroncelli, avivrent les sympathies pour les champions de
l'indpendance et de la libert italiennes; on s'attendrissait sur les
victimes; on s'indignait contre les bourreaux[256]. Ces sympathies ne
demeurrent pas inactives. Ceux qui travaillaient  rvolutionner la
Pninsule rencontrrent des approbateurs et des complices jusque chez
des hommes qui touchaient de trs-prs au gouvernement ou qui en
faisaient partie comme La Fayette. Ne se targuaient-ils mme pas
d'avoir la faveur du jeune prince royal? En Italie, des agents
consulaires franais croyaient remplir leurs instructions ou tout au
moins deviner les intentions de leur gouvernement en secondant les
conspirateurs[257].

[Note 255: Silvio Pellico n'a publi ses _Prisons_ que plus tard, en
1833.]

[Note 256: Aprs une conversation avec Maroncelli, Carrel crivait, le
1er mars 1831, dans le _National_, un article d'une loquence indigne
et brlante.]

[Note 257: De ce nombre tait notre consul  Gnes. En mars 1831,
quand M. de Sainte-Aulaire, nomm ambassadeur  Rome, traversa cette
ville, le consul vint le trouver; fort tonn que l'ambassadeur n'et
t charg de lui apporter aucune instruction particulire, il lui
apprit en confidence qu'il avait li des rapports sur tous les points
de l'Italie avec les chefs de l'insurrection. Il annona que le Pape
allait tre chass de Rome, les Autrichiens de Milan. Quant aux
troupes sardes, ajouta-t-il, j'en fais mon affaire; j'ai dj pratiqu
le commandant de la citadelle de Gnes, qui en ouvrira les portes au
premier signal; on n'attend plus que des ordres prcis du gouvernement
franais, et quelque argent ncessaire pour dcider les consciences
irrsolues. M. de Sainte-Aulaire, stupfait, eut beaucoup de peine 
faire entendre au consul que sa conduite violait le droit des gens et
contredisait la politique du gouvernement franais. (_Mmoires indits
de M. de Sainte-Aulaire._) On comprend ds lors que M. de Metternich
pt dnoncer dans tous les mouvements italiens l'action de la
propagande franaise. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 126,
127, 153, 154.)]

Cette agitation n'chappait pas  l'Autriche, trop directement
intresse pour n'tre pas attentive. Le 4 aot 1830,  la nouvelle de
la rvolution de Juillet, M. de Metternich avait crit  son
souverain: Un ct vers lequel il faut que, sans tarder, nous
dirigions nos regards, c'est le ct italien; c'est l'Italie que les
menes rvolutionnaires chercheront certainement  gagner[258]. Le
chancelier autrichien songeait  cette contre, et il ne s'en cachait
pas, quand il avait tout de suite protest si vivement contre le
principe de non-intervention. Ds novembre 1830, aux premires menaces
de trouble dans les tats sardes, il fit savoir  notre ambassadeur 
Vienne qu'une rvolution dans le Pimont devant avoir pour suite
invitable un soulvement dans la Lombardie, il se croirait oblig de
prendre,  tout prix, les mesures les plus propres  touffer ds le
principe une tentative de cette nature. Il ajouta d'une faon plus
gnrale que toute insurrection voisine des provinces lombardes lui
crait un danger sur lequel il ne pouvait transiger, et que, si le
principe de non-intervention lui tait oppos, il protestait 
l'avance de l'impossibilit de le reconnatre, quelles que pussent
tre d'ailleurs les consquences de la dtermination que lui dictait
l'intrt de la monarchie. Plus tard, en janvier 1831, ramen au mme
sujet par la fermentation croissante de l'Italie centrale, M. de
Metternich affirma d'abord le droit de l'Autriche de veiller  la
sret des pays que des conditions de rversibilit attachaient  la
couronne impriale, tels que les duchs de Parme et de Modne. Pour le
reste de la Pninsule, il n'admettait  son action d'autres limites
que celles de l'intrt autrichien. Il dclarait que, pour tablir le
droit d'intervention des gouvernements, il tait prt  s'exposer 
l'intervention des peuples, parce qu'alors la question nettement pose
deviendrait une question de force; qu'il aimait mieux prir par le fer
que par le poison, car, les armes  la main, il avait du moins une
chance que le poison ne lui laissait pas; qu'en un mot, si
l'intervention de l'Autriche en Italie devait amener la guerre, il
tait prt  l'accepter. Pril pour pril, il prfrait un champ de
bataille  une rvolution[259].

[Note 258: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 15. Voir aussi sa
lettre du 3 octobre. (_Ibid._, p. 39.) Le 13 octobre, il crivait:
L'Italie est encore tranquille, mais il serait dangereux de se
laisser tromper par un calme plus apparent que rel. (_Ibid._, p.
60.)]

[Note 259: Dpches de l'ambassadeur de France  Vienne, novembre 1830
et janvier 1831.]

Le gouvernement franais tait donc averti; mais il avait alors tant
de difficults sur les bras qu'il ngligeait volontiers celles qui
n'taient encore qu'en expectative. Le Roi cependant, plus prvoyant
que ses ministres, comprit tout de suite qu'il importait de limiter le
principe de non-intervention, un peu lgrement improvis et proclam
 l'occasion de la Belgique. Il s'empressa donc de dclarer qu'il ne
se croyait pas tenu de prendre les armes pour faire respecter ce
principe partout et toujours. Il faut, ajoutait-il, peser les
intrts et mesurer les distances. Tel tait aussi le langage que,
sous son inspiration, le gnral Sbastiani tenait aux ambassadeurs
trangers. Le principe de non-intervention, leur disait-il, n'a t
prononc dans sa gnralit que pour ne pas spcialiser le cas de la
Belgique; mais la France ne compte pas pousser ce principe au del
d'un certain rayon dans lequel elle ne peut pas voir avec indiffrence
un mouvement de troupes trangres[260]. Quel tait ce rayon? Le
gouvernement franais donnait  entendre tout d'abord qu'en aucun cas
il ne tolrerait l'intervention dans les tats limitrophes: la
Belgique, la Suisse, les tats sardes[261]. Pour les autres tats de
l'Italie, ses rsolutions taient plus difficiles  saisir: peut-tre
taient-elles encore incertaines, ou jugeait-il politique de laisser
planer sur celles-ci un certain vague. Il apparaissait seulement qu'
ses yeux ces divers tats ne devaient pas tre placs sur la mme
ligne. M. Laffitte lui-mme, bien que fort engag en paroles pour le
principe de non-intervention, admettait ce systme de gradations et de
tempraments, et l'on citait de lui ce propos: Il y a _possibilit_
de guerre si l'on occupe Modne, _probabilit_ si l'on entre dans les
tats romains, _certitude_ si l'on envahit le Pimont[262].

[Note 260: Dpche de M. de Werther, du 1er dcembre 1830, cite par
HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 150.]

[Note 261: Le bruit se rpandit dans les chancelleries que, pour les
tats sardes, nous faisions une distinction entre la Savoie et le
Pimont, ne posant de _casus belli_ que pour la premire: on racontait
que le gnral Sbastiani avait fait une dclaration dans ce sens au
comte Apponyi. Mais peut-tre celui-ci avait-il essay de mal
entendre. En tout cas, le ministre franais dmentit le propos qui lui
tait attribu aussitt qu'il en fut inform par M. de Barante, notre
ambassadeur  Turin. (Cf. la correspondance diplomatique du gnral
Sbastiani et de M. de Barante; _Documents indits_.)--Le gouvernement
franais chercha,  cette poque,  faire tendre au Pimont la
neutralit qui venait d'tre tablie pour la Belgique. Sa proposition
n'eut pas de succs. On voit mal l'intrt qu'aurait pu avoir la
France  se fermer ainsi la porte de l'Italie, tandis que l'Autriche y
conservait une entre libre.]

[Note 262: Plus tard, Casimir Prier, dans une discussion de la
Chambre des dputs, le 13 aot 1831, rappela  M. Laffitte le propos
qu'il avait tenu tant ministre.]

Ces rserves, que le Roi faisait introduire peu  peu, dans les
conversations diplomatiques, taient prudentes et prvoyantes. Mais
l'effet ne s'en trouvait-il pas dtruit par le langage qu'au mme moment
les ministres tenaient  la tribune? Alors en effet, ceux-ci, ne
songeant qu' faire leur cour  l'opinion avance, n'osaient plus
indiquer aucune distinction; ils paraissaient poser un principe absolu.
La France, s'criait M. Laffitte, le 1er dcembre 1830, aux
applaudissements de la gauche, ne permettra pas que le principe de
non-intervention soit viol. Et, pour mieux souligner le caractre
comminatoire de cette dclaration, il ajoutait, mettant en quelque sorte
la main sur l'pe de la France: Sous trs-peu de temps, Messieurs,
nous aurons, outre nos places fortes, approvisionnes et dfendues, cinq
cent mille hommes en bataille, bien arms; un million de gardes
nationaux les appuieront, et le Roi, s'il en tait besoin, se mettrait 
la tte de la nation. Nous marcherions serrs, forts de notre droit et
de la puissance de nos principes. Si les temptes clataient  la vue
des trois couleurs et se faisaient nos auxiliaires, tant pis pour ceux
qui les auraient appeles, nous n'en serions pas comptables 
l'univers! Le prsident du conseil disait encore le 31 dcembre: Nous
avons dclar tabli par nous le principe de la non-intervention; ce
principe a dj triomph en Belgique; la France saura le faire triompher
toujours et partout. Il n'tait pas jusqu'au gnral Sbastiani qui ne
se laisst entraner  dire, le 27 janvier 1831: La Sainte-Alliance
reposait sur le principe de l'intervention, destructeur de
l'indpendance des tats secondaires. Le principe contraire, que nous
saurons faire respecter, assure l'indpendance et la libert de tous les
peuples. Les ambassadeurs trangers s'tonnrent plus d'une fois d'un
langage public qui paraissait en contradiction avec celui qui leur tait
tenu au Palais-Royal ou dans le cabinet du ministre des affaires
trangres; ils demandrent des explications qu'on avait peine  leur
donner satisfaisantes. Aprs le discours de M. Laffitte du 1er dcembre,
que nous citons plus haut, le gnral Sbastiani jugeait ncessaire
d'envoyer aussitt des courriers  Vienne, Berlin et Saint-Ptersbourg,
pour y porter des dclarations rassurantes. Nul ne dplorait plus que le
Roi ces fanfaronnades de tribune, mais il croyait impossible de les
empcher, et, aux diplomates trangers qui se plaignaient  lui, il
s'excusait en leur confiant qu'il avait eu beaucoup de peine  empcher
ses ministres de dire de bien autres sottises[263].

[Note 263: Dpches de l'envoy sarde, cites par HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 151.]

Cependant la fermentation augmentait chaque jour en Italie,
principalement au centre de la Pninsule, dans les petits duchs et
dans les tats de l'glise. Ceux-ci prsentaient alors un terrain
singulirement favorable aux conspirations. Pie VIII tait mort le 30
novembre 1830, et l'interrgne qui en rsulta se prolongea pendant
deux mois. Quand le nouveau pontife Grgoire XVI fut enfin lu, le 2
fvrier, l'insurrection tait mre, et, deux jours aprs, elle
clatait  Modne et  Bologne. De Modne elle gagna Parme. De Bologne
elle descendit dans la Romagne et les Marches, et favorise par
l'hostilit de ces populations contre le gouvernement ecclsiastique,
elle s'tendit, sans rencontrer l'ombre d'une rsistance, jusqu'
Ancne, Prouse, Spolte et Terni. On put craindre un moment pour
Rome, mais le peuple de cette ville tait favorable au Pape, le
mouvement qu'y tentrent les conspirateurs choua piteusement. Les
souverains de Modne et de Parme avaient immdiatement demand le
secours des Autrichiens. Grgoire XVI, bien que sans arme, hsita
quelques jours avant de faire appel  des protecteurs aussi
impopulaires et aussi incommodes. Sa premire dmarche fut mme de
demander au charg d'affaires qui supplait l'ambassadeur de France
non encore dsign, de se porter mdiateur entre lui et les insurgs:
mais, par malheur, cet agent secondaire, laiss sans instructions, ne
se crut pas autoris  assumer une telle tche[264]. Le Pape adressa
alors directement un appel paternel  ses sujets, protestant de sa
bonne volont rformatrice. C'tait bien de rformes qu'il s'agissait!
on poursuivait une rvolution. La convention, lue par les provinces
insurges, rpondit en votant, le 26 fvrier, la dchance de
l'autorit pontificale et en nommant un gouvernement provisoire.
L'hydre romaine, disait une proclamation du chef de ce gouvernement,
se dbat dans les convulsions de l'agonie... Il ne lui reste plus qu'
tourner ses dents venimeuses contre ses propres entrailles et  mourir
enrage. Si elle osait lancer contre nous le reste de sa bave
empoisonne, nous saurions l'craser sous nos pieds. Devant de tels
outrages, le Pape crut n'avoir plus rien  mnager, et il sollicita le
secours de l'Autriche.

[Note 264: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

 Vienne, on avait prvu ces appels des gouvernements italiens et l'on
tait rsolu  y rpondre. M. de Metternich ne le cacha pas  notre
ambassadeur. Si cette intervention doit amener la guerre, lui dit-il,
eh bien! vienne la guerre! nous aimons mieux en courir les chances que
d'tre exposs  prir au milieu des meutes. Cette guerre,
cependant, le chancelier tait loin de la dsirer; bien plus, il la
redoutait fort, et, pour tcher d'en loigner la chance, il protestait
de son dsintressement, rpudiait solennellement toute vue
d'agrandissement territorial ou d'influence politique, se montrait
fort dsireux de nous tre agrable et ajoutait en _post-scriptum_ 
une de ses lettres au comte Apponyi: Vous pouvez dire  Sbastiani
que si,  Paris, on se conduit bien, nous voterons avec ferveur contre
toute chance du duc de Leuchtenberg d'arriver au trne de
Belgique[265].

[Note 265: Dpches de l'ambassadeur de France  Vienne, et _Mmoires
de M. de Metternich_, t. V, p. 121 et 156.]

La question se posait urgente, invitable devant le gouvernement
franais, question de paix ou de guerre; son embarras tait grand.
Tout d'abord,  ne voir que les dclarations si lgrement apportes 
la tribune depuis trois mois, les seules que connt le public en
France et hors de France, dclarations encore accentues par la
presse, ne semblions-nous pas obligs  empcher par les armes toute
intervention? N'avions-nous pas pris envers les autres et envers
nous-mmes l'engagement formel de faire respecter partout notre
nouveau principe? N'tait-ce pas sur la foi de ces dclarations
ritres et aprs s'tre assurs qu'elles les couvraient contre toute
attaque de l'Autriche, que les rvolutionnaires italiens s'taient
lancs[266]? Ne pas bouger, aprs avoir parl si haut et si fort, ne
serait-ce pas se faire maudire par l'Italie librale et moquer par
l'Europe conservatrice[267]? Les esprits les plus sages, les plus
pacifiques, en venaient  douter de la possibilit d'chapper  la
guerre. Ambassadeur  Turin et bien plac pour observer, M. de Barante
crivait, le 5 mars 1831,  son ministre: Dans les diverses
rvolutions de Bologne, de Modne et de Parme, on a remarqu plus
d'unanimit que d'nergie; peu de dispositions  faire des sacrifices
et des efforts; peu de moyens de dfense et d'armement... Mais la
circonstance gnrale et qu'il nous importe le plus de remarquer,
c'est que le fondement unique de ces rvolutions, leur seul mobile est
le principe de non-intervention proclam par la France, d'une manire
absolue; du moins on l'a entendu ainsi. D'o Votre Excellence conclura
facilement ce que la France perdra dans l'opinion des peuples, s'ils
ne trouvent pas en elle cette protection dont ils se sont flatts. Ce
sera en mme temps un triomphe pour les opinions qui sont hostiles 
nous et  notre rvolution. Elles y verront non pas de la modration,
non pas mme un calcul de nos vrais intrts, mais l'impuissance
d'accomplir des menaces jetes en avant et restes sans effet. Je ne
dis point que ces considrations doivent dcider le gouvernement 
prciter la France dans une guerre terrible: ce n'est point lorsqu'on
ne voit les questions que sous un point de vue restreint et
particulier qu'on peut avoir une opinion complte. Mais il est de mon
devoir que Votre Excellence n'ignore pas ce rsultat infaillible de
l'intervention autrichienne[268]. En mme temps, dans une lettre
intime, le mme M. de Barante crivait, le 5 mars,  M. Pasquier:
Nous opposerons-nous  l'intervention de l'Autriche? C'est la guerre
gnrale, europenne, guerre entre des principes ennemis, entre des
opinions exaltes: c'est la reprise de 1792. Souffrons-nous
l'intervention? C'est la plus complte humiliation. Nous l'avons pris
de si haut et d'une faon si absolue, qu'il n'y a pas une couleur
possible pour reculer; ce sera pris comme preuve de faiblesse et
d'impuissance... Pesez ces deux hypothses dans votre sagesse[269].

[Note 266: Quelques mois plus tard, le 15 aot 1831, dans un dbat
rtrospectif  la Chambre franaise, un dput de la gauche, M. Cabet,
ajoutait, aprs avoir rappel que les rfugis avaient compris la
proclamation du principe de non-intervention comme une garantie du
secours de la France contre l'Autriche: Les Italiens n'ont rien
nglig pour bien s'assurer que tel tait le sens de ce principe; il
s'en trouvait un grand nombre  Paris; ils ont donc consult les
notabilits librales, et toutes les explications qu'ils ont demandes
ont eu pour rsultat cette assurance donne unanimement, que, dans le
cas d'une insurrection  Parme,  Modne et dans la Romagne, la France
viendrait  leur secours si l'Autriche intervenait.--De son ct, M.
de Metternich rptait sans cesse: C'est le seul mot de
non-intervention qui a donn aux rvolutionnaires italiens le courage
de se soulever. (Cf., entre autres, les lettres du 9 et du 12 mars
1831, _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 123 et 125.)]

[Note 267: M. de Metternich n'tait pas dispos  laisser dans l'ombre
le dmenti qui serait ainsi donn  la parole de la France; il
crivait, le 12 mars 1831: Les rvolutionnaires italiens seront
dtromps sur le compte de la valeur que le gouvernement franais
accorde au dogme mis par lui. (_Mmoires_, t. V, p. 125.)]

[Note 268: Correspondance indite de M. de Barante. (_Documents
indits._)]

[Note 269: _Documents indits._]

S'il tait mortifiant de ne rien faire, n'tait-il pas prilleux
d'agir? L'Autriche, tout en ne dsirant pas la guerre, s'apprtait 
la soutenir  outrance, car il s'agissait pour elle d'un intrt
vital. Nous armons jusqu'aux dents, crivait, le 15 fvrier 1831, M.
de Metternich  son ambassadeur  Paris, et je vous prie d'tre
tranquille sur nos mesures[270]. Il se montrait rsolu  user de
toutes les armes, et menaait la nouvelle royaut, encore mal
affermie, de lui jeter dans les jambes le duc de Reichstadt, menace
qui, assure-t-on, ne laissa pas de produire quelque effet 
Paris[271]. Encore, si tout devait se rsumer en un duel avec
l'Autriche, la France pouvait l'affronter sans tmrit. Mais, comme
le disait M. de Barante, la guerre deviendrait tout de suite cette
guerre rvolutionnaire et gnrale que, depuis les vnements de
Juillet, les esprits sages, le Roi en tte, travaillaient
courageusement  carter, la jugeant, dans l'tat de la France et de
l'Europe, mortelle  la monarchie et  la patrie. Guerre
rvolutionnaire, car, ayant contre nous tous les gouvernements
italiens, y compris celui du Pimont, plus effray de la contagion
franaise que sduit par les agrandissements que nous lui faisions
entrevoir[272], nous n'avions plus d'autre ressource que de nous faire
fauteurs de rvolte dans toute la Pninsule. Guerre gnrale, car,
nous attaquant  l'une des dispositions fondamentales des traits de
1815, nous fournissions  l'Autriche occasion de rclamer le concours
de ses anciens allis. Ne devait-elle pas compter sur ce concours?
Sans doute la Russie tait aux prises avec la Pologne, et la Prusse
paraissait avoir presque toute son attention occupe  surveiller
Varsovie  l'est, Bruxelles  l'ouest; mais, malgr tout, 
Saint-Ptersbourg, on tait au moins dispos  toutes les
dmonstrations, et, de Berlin, on envoyait  Vienne un gnral charg
de rgler les conditions ventuelles d'une coopration militaire[273].
Les petits tats de l'Allemagne, en dpit de nos avances, se
montraient inquiets et malveillants[274], et la Confdration prenait
des mesures pour porter son arme  trois cent mille hommes. De
l'Angleterre, le mieux que nous pussions attendre tait une neutralit
galement dsapprobative pour les deux parties[275]: le bruit courait
dans les chancelleries que le cabinet de Londres opposerait son
_veto_,  toute tentative de la France d'envahir le Pimont pour
atteindre l'Autriche[276]. D'ailleurs,  ce moment, par une
concidence malheureuse, notre ministre venait lui-mme de relcher
les liens qui avaient d'abord uni, dans la confrence de Londres, les
deux puissances occidentales. Enfin, tels taient alors les rapports
de la Belgique et de la Hollande, qu'une guerre sur le P serait
aussitt le signal d'une guerre sur l'Escaut, guerre dans laquelle la
Prusse et l'Allemagne seraient forcment amenes  s'engager.

[Note 270: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 121.]

[Note 271: _Ibid._, p. 120, 158 et 159.--Cf. aussi HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 204.]

[Note 272: M. de Barante, dans sa correspondance diplomatique,
rptait sans cesse que le gouvernement sarde serait, en cas de
guerre, l'alli de l'Autriche. (_Documents indits._) Peut-tre mme y
avait-il trait secret entre les deux puissances. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 34.)]

[Note 273: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.
217.]

[Note 274: _Ibid._]

[Note 275: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 48  52.]

[Note 276: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.
217.]

Cette lutte gigantesque, nous n'avions pas voulu l'entreprendre quand
elle avait pour enjeu une large extension de nos frontires, la
conqute de la Belgique ou de la rive gauche du Rhin. Y avait-il donc
cette fois chance d'un avantage plus considrable encore? Lequel?
L'affranchissement de l'Italie? On sait aujourd'hui ce qu'y peut
gagner notre politique. Et mme, sans devancer les leons que devaient
nous apporter les vnements, en se plaant au point de vue des
sympathies gnreuses qui rgnaient alors en France pour la patrie de
Silvio Pellico, n'tait-il pas manifeste que la cause vraiment
franaise au del des Alpes n'tait pas celle des insurrections
mi-partie rpublicaines et bonapartistes qui venaient d'clater en
Romagne et dans les petits duchs? Il entrait dans notre tradition de
combattre l'influence autrichienne en Italie, mais en nous appuyant
sur une partie des gouvernements locaux, notamment sur ceux du
Pimont, des Deux-Siciles, des tats pontificaux, en les habituant 
compter sur notre protection et  accepter notre patronage; non pas en
secondant un parti rvolutionnaire qui s'attaquait ple-mle  tous
les gouvernements de la Pninsule, aussi bien aux clients naturels de
la France qu' ceux de l'Autriche. La rvolution de Juillet n'avait
dj que trop veill contre nous les dfiances et par suite diminu
notre crdit auprs des divers tats ultramontains. M. de Barante
crivait de Turin  M. Guizot: Notre considration et notre influence
sont mises en quarantaine. Et encore: Les gouvernements italiens qui
se dfendaient un peu, avant notre rvolution, de la suzerainet
autrichienne, aujourd'hui ne demandent pas mieux et cherchent l leur
sauvegarde[277]. Avions-nous intrt  prcipiter cette dfection de
notre clientle historique? Ajoutez que le gouvernement le plus
immdiatement menac tait celui du Souverain Pontife; or, bien que
l'opinion dominante alors en France ft loin d'tre dvote et
clricale, on n'avait pas encore dcouvert que notre politique ft
intresse  dpossder le Pape; au contraire, parmi les hommes d'tat
de cette poque, en dehors du parti ouvertement rvolutionnaire, pas
un seul n'et voulu abandonner cette protection sculaire du
Saint-Sige, qui tait l'une des forces principales de la France en
Italie et dans le monde chrtien. Toutes les raisons de prudence
actuelle et de politique traditionnelle se runissaient donc pour
dtourner la France de prendre les armes au service des insurrections
ultramontaines. Louis-Philippe le comprenait, et son parti tait pris
pour la paix. Tel tait aussi au fond le sentiment des ministres; ils
n'eussent pas voulu avoir la responsabilit d'une pareille guerre:
mais il leur en cotait de dire tout haut qu'ils ne l'entreprendraient
pas. C'est pourtant ce qu'il et t ncessaire de faire, ne ft-ce
que pour dissiper les quivoques nes de leur langage antrieur. Le 26
fvrier, La Fayette, consult par ses amis de Bologne sur les
dispositions du gouvernement franais, leur rpondait: Je ne peux que
vous rfrer  ce que le gouvernement a proclam lui-mme  la tribune
nationale, et  l'assentiment que trois fois il a donn dans cette
Chambre en ne rclamant pas contre mes dfinitions du systme franais
de non-intervention. J'ajouterai que j'ai eu connaissance de lettres
officielles qui taient d'accord avec ces principes[278]. Quelles
taient ces lettres officielles? Un peu plus tard, dans la sance du
18 mars, alors que le gnral Sbastiani tait devenu le collgue de
Casimir Prier, La Fayette, voulant lui opposer le langage qu'il avait
tenu pendant l'administration prcdente, lui demanda s'il tait vrai
ou s'il n'tait pas vrai qu'il et dclar officiellement que le
gouvernement franais ne consentirait jamais  l'entre des
Autrichiens dans les pays actuellement insurgs de l'Italie. Le
gnral Sbastiani rpondit: Entre ne pas consentir et faire la
guerre, il y a une grande diffrence. Cette rponse permet
d'entrevoir  quelles quivoques des ministres timides avaient recours
pour ne pas heurter de front le parti belliqueux.

[Note 277: GUIZOT, _Mmoires_, t. II, p. 300, 310 et 311.]

[Note 278: _Mmoires de La Fayette_, t. VI.]

Quand l'homme de confiance du Roi avait si peu le courage de ses
rsolutions pacifiques, que ne pouvait-on pas craindre de la faiblesse
habituelle de M. Laffitte? Aussi Louis-Philippe n'hsitait-il pas 
prendre contre lui des prcautions qui jettent un jour curieux sur
l'tat intrieur du gouvernement. Notre ambassadeur  Vienne, le
marchal Maison, avait pris feu en entendant M. de Metternich annoncer
l'intervention de l'Autriche en Italie, et il avait aussitt envoy 
Paris une dpche belliqueuse pressant le gouvernement franais de
prendre les devants et de jeter une arme en Pimont. Le Roi, tout en
donnant l'ordre au gnral Sbastiani de verser un peu d'eau froide
sur l'imagination trop chauffe de l'ambassadeur, jugea prudent de
cacher sa dpche au prsident du conseil; il craignait que celui-ci
n'en ft branl dans ses dispositions pacifiques, ou qu'il ne la
livrt  sa clientle dmocratique qui s'en serait fait une arme
contre le gouvernement. Vaine prcaution du reste; dans ce rgime de
laisser-aller, l'indiscrtion tait partout; au bout de quelques
jours, le _National_ faisait allusion  la dpche; M. Laffitte apprit
ainsi, non sans froissement, et l'existence du document et le mystre
qu'on lui en avait fait[279].

[Note 279: Cet incident devait avoir une suite. En mme temps qu'il
avait envoy sa dpche belliqueuse  Paris, le marchal Maison avait
crit dans le mme sens  son collgue, le gnral Guilleminot,
ambassadeur de France  Constantinople. Celui-ci, persuad que la
guerre allait clater, remit  la Porte une note la pressant d'armer
pour agir de concert avec la France contre l'Autriche et le Russie.
Cette dmarche, bientt connue, fit grand scandale dans toutes les
chancelleries: M. Prier tait alors au pouvoir; l'ambassadeur fut
immdiatement rappel. De telles dmarches trahissent sans doute
l'indiscipline qui avait, aprs la rvolution, gagn tous les rangs de
la hirarchie; mais il faut aussi reconnatre que les dclarations de
tribune avaient pu induire en erreur nos reprsentants  l'tranger
sur la politique relle du gouvernement. C'est ainsi que, vers la mme
poque, nous voyons M. de Barante oblig de rappeler  l'ordre notre
agent  Bologne, qui renvoyait les insurgs aux discours des ministres
sur la non-intervention, pour les engager  avoir foi dans l'appui de
la France. (Dpche de M. de Barante au gnral Sbastiani, en date du
9 mars 1831. _Documents indits._)]

Si cet incident montre combien peu sr tait le ministre, il montre
galement  quel point le Roi tait dcid pour la paix. Cela ne
l'empchait pas, il est vrai, d'user de diplomatie pour limiter
l'intervention. Il avait pris assez vite son parti de l'occupation de
Modne et de Parme par laquelle les Autrichiens se disposaient 
commencer; le droit de rversibilit tabli au profit de la cour de
Vienne lui paraissait placer ces deux duchs dans une condition
spciale. Mais il et vivement dsir que cette occupation ne
s'tendt pas aux tats de l'glise. Il fit alors proposer  la cour
de Vienne, comme un remde plus efficace et moins dangereux qu'une
intervention arme, l'ouverture  Rome d'une confrence dans laquelle
les reprsentants de l'Autriche et de la France examineraient les
griefs des Lgations et runiraient leurs efforts pour obtenir du Pape
les rformes ncessaires  la pacification du pays. L'ide n'tait pas
mauvaise; elle avait le tort de venir trop tard. En mme temps, sans
s'engager par des menaces trop prcises, notre gouvernement cherchait
 inquiter l'Autriche sur les rsolutions auxquelles nous obligerait
l'entre de ses troupes dans les tats romains. Si nous pouvons
admettre, crivait le gnral Sbastiani, qu' l'gard de Modne et de
Parme des circonstances particulires modifient jusqu' un certain
point l'application des principes gnraux, il n'en est pas ainsi en
ce qui concerne les tats de l'glise. La dignit et les intrts de
la France seraient galement blesss par une intervention d'une
puissance trangre dans cette partie de l'Italie, et le gouvernement
du Roi se verrait rduit, tant par le sentiment de ses devoirs que par
l'irrsistible impulsion de l'opinion nationale,  chercher dans des
combinaisons nouvelles des garanties pour l'honneur et la scurit de
la France. Puis il ajoutait en _post-scriptum_: L'entre des troupes
autrichiennes dans les tats de l'glise compromettrait srieusement
la paix de l'Europe. J'aime  croire que M. le prince de Metternich
examinera avec sa prudence accoutume les consquences d'une pareille
entreprise[280]. Dans ses conversations avec les ambassadeurs
trangers, le ministre s'exprimait plus vivement encore, toujours dans
l'espoir de produire un effet d'intimidation. Enfin, pour appuyer ce
langage, une ordonnance royale du 10 mars appela  l'activit 80,000
conscrits de la classe de 1830. L'Autriche, cependant, tait trop
avance pour reculer. Elle accepta avec empressement la proposition
d'une confrence sur les rformes  apporter dans l'administration
pontificale; mais elle tait bien dcide, quoiqu'elle et soin de ne
pas le dire tout haut,  ne pas retarder pour cela d'un jour ses
mesures militaires[281]. Le gouvernement franais, au contraire, tcha
de se persuader que la rponse favorable de l'Autriche impliquait
ajournement de l'intervention, et, pour tre en mesure de prendre part
 la dlibration commune qui allait s'ouvrir auprs du Saint-Sige,
il se hta de pourvoir  l'ambassade de Rome, qui, par une ngligence
singulire dans une telle crise, n'avait pas eu de titulaire depuis la
rvolution de Juillet.

[Note 280: Sur toute cette ngociation, cf. les dpches adresses par
le gnral Sbastiani  M. de Barante (_Documents indits_), et les
_Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire_.]

[Note 281: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V.]

Ce poste, devenu si important, fut offert au comte de Sainte-Aulaire.
Ce choix tait significatif. Gentilhomme accompli, lettr distingu,
M. de Sainte-Aulaire s'tait trouv fort engag dans l'opposition
librale sous la Restauration; mais il tait de ceux qui avaient vu
avec regret cette opposition aboutir  un renversement de la vieille
monarchie. Fort dgot de quelques-unes des suites de la rvolution
de Juillet, et ne se gnant pas pour dire qu'elle ne pouvait tre
utilement servie que par ceux qui la dtestaient, ses principes
politiques comme ses rpugnances d'homme du monde ne le disposaient
aucunement  se faire le complaisant des rvolutionnaires
cosmopolites. De plus, ses sentiments religieux ne lui eussent pas
permis d'tre l'instrument d'une politique hostile au Saint-Sige. 
sa premire question sur ce qu'on voulait lui donner  faire en
Italie, le gnral Sbastiani lui rpondit: Vous aurez  dfendre
l'autorit spirituelle et temporelle du Pape.-- ces conditions, je
partirai quand vous voudrez, reprit M. de Sainte-Aulaire. Avant de se
mettre en route, le nouvel ambassadeur eut plusieurs entretiens avec
le Roi, avec le prsident du conseil et avec le ministre des affaires
trangres. On lui donnait mission d'appuyer les ngociations dj
ouvertes  Vienne, en vue de substituer  l'intervention arme une
sorte de mdiation diplomatique des deux grandes puissances
catholiques entre les populations des Lgations et leur souverain; il
devait chercher par quelles transactions, par quelles rformes on
pouvait pour le prsent pacifier ces contres, pour l'avenir
raffermir l'autorit du Pape.--Mais, demanda-t-il, que faire si
l'entre des Autrichiens dans la Romagne prcde mon arrive 
Rome?--Il vit tout de suite que sa question tait indiscrte,
importune; le gouvernement cherchait  se convaincre que cette
hypothse ne se prsenterait pas; en tout cas, il lui dplaisait
d'avouer d'avance que, mme dans cette hypothse, il ne ferait pas la
guerre. Force tait donc pour l'ambassadeur de deviner ce qu'on ne
voulait pas lui dire explicitement. Cela ne lui fut pas bien
difficile. Il se rendit compte que la partie de ses instructions qui
semblait indiquer la rsolution de faire respecter  tout prix en
Italie le principe de non-intervention, ne devait pas tre prise  la
lettre, et que si l'intervention s'tendait au territoire pontifical,
ce ne serait encore l qu'une question diplomatique  traiter avec
fermet, mais avec mesure. Le danger d'une rupture commencerait
seulement au cas, alors nullement  prvoir, o les Autrichiens
entreraient en Pimont. La guerre serait notre ruine, lui dclara le
gnral Sbastiani; nous ne sommes pas en tat de la soutenir. Il
n'tait pas jusqu' M. Laffitte qui ne lui dit: Ne vous proccupez
pas des apparences belliqueuses, et tenez pour certain, quoi qu'il
arrive, que tant que le Roi sera roi et aura Sbastiani et moi pour
ministres, la paix de l'Europe ne sera pas trouble[282].

[Note 282: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._]

 vrai dire, les garanties offertes ainsi par le prsident du conseil
taient fort ingales. On pouvait compter sur la volont du Roi; mais
chacun savait par exprience ce que valait celle de M. Laffitte, et sa
prsence au ministre, loin d'tre rassurante, apparaissait au
contraire comme le grand danger de la situation. Les trangers en
jugeaient ainsi; sachant la complaisance du ministre franais pour
toutes les opinions violentes, augurant de ses dispositions relles
par ses fanfaronnades de tribune et par les menaces plus ou moins
voiles de ses communications diplomatiques, ils ne lui croyaient ni
la volont, ni surtout la force de rsister au cri de guerre que
soulverait dans la gauche la nouvelle, attendue d'un jour  l'autre,
de l'entre des troupes autrichiennes dans la Romagne.


IV

Pendant que la sagesse royale s'efforait ainsi partout: en Belgique,
en Pologne, en Italie, d'carter l'une aprs l'autre toutes les
tentatives d'aventure tmraire, le parti patriote et belliqueux
devenait, dans la presse et dans le Parlement, plus bruyant et plus
exigeant que jamais. Son exaltation n'avait pas t seulement l'effet
passager du soleil de Juillet; elle se prolongeait en s'aggravant.
Chacune des insurrections qui clataient presque simultanment sur
tous les points de l'Europe tait une excitation nouvelle et semblait
justifier les assertions de ceux qui avaient rpt que la France de
1830, en promenant seulement le drapeau tricolore, soulverait tous
les peuples et bouleverserait le vieux monde. Et puis, disait-on, il
ne s'agissait plus de prendre l'initiative de ce bouleversement, mais
de secourir des insurrections dj faites, de profiter de l'occasion
qui venait  nous, d'accepter les concours, les annexions qui
s'offraient. Il faut croire cependant qu'une politique d'action
n'tait pas si aise, puisque, dix-huit ans plus tard, en 1848, ces
mmes dmocrates, parvenus  leur tour au pouvoir, se sont empresss
d'assurer l'Europe de leur fidlit aux traits de 1815, et ont t
plus sourds encore que la monarchie de Juillet aux appels de l'Italie
et de la Pologne de nouveau souleves. Mais, en 1830 et en 1831,
n'ayant pas encore la responsabilit du gouvernement, ils se livraient
 tous les entranements d'un patriotisme facile pour eux, s'il tait
prilleux pour leur pays.

 entendre ces diplomates et ces stratgistes tout imbus des souvenirs
de la Convention et de l'Empire, rien de plus simple ni de plus
lgitime que de mettre la main sur la Belgique. Aussi quel cri de
colre, quand le Roi n'ose mme pas accepter la couronne offerte au
duc de Nemours! Il a peur de l'Angleterre, dit-on, et alors les
journaux attaquent cette nation, la seule qui soit  peu prs notre
allie, avec la plus pre violence, comme pour tre bien srs qu'elle
ne manquera pas  la coalition qu'on se plat  provoquer. Du reste, 
quoi bon se gner avec l'Angleterre? Les crivains patriotes ne
dcrtent-ils pas qu'en proie aux difficults inextricables de la
question irlandaise, de la rforme lectorale et du pauprisme
industriel, sans le sou,  la veille d'une rvolution, elle est
frappe dsormais d'une impuissance radicale? Aucune invective
mprisante n'est pargne  la confrence de Londres,  ces
reprsentants d'une civilisation caduque,  ces soutiens des
spoliations de 1814 et de 1815, devant lesquels la fiert
clairvoyante des journalistes rougit de voir M. de Talleyrand
ramper, subalterne et incapable. Pour complter cette intelligente
besogne, on s'applique  exciter les Belges eux-mmes contre les
lchets et les trahisons de la diplomatie franaise. Dans la
question italienne, les accusations ne sont pas moins vhmentes: en
n'empchant pas,  main arme, l'Autriche de rprimer certaines
insurrections, le gouvernement viole  la fois, et les vieilles
traditions de la politique franaise dans la Pninsule, et son propre
principe de non-intervention; on interprte ce principe comme un
engagement solennellement pris par la France de soutenir, envers et
contre tous, les nations auxquelles il plairait de se soulever, et, au
nom des insurgs de Modne ou des Lgations, on prtend nous reprocher
un manque de parole. Trois fois, s'crie-t-on, avant que le coq
chante, le gouvernement franais a reni le grand principe qu'il a
proclam bien haut! Pour la Pologne, on ne prend mme pas le temps de
discuter et de rflchir; tout est au sentiment: Appui  nos frres
de Varsovie! tel semble tre le cri gnral. Demandez-vous  ces
exalts si c'est par ballons qu'ils comptent transporter une arme de
secours? il leur parat tout simple de rpondre en rclamant la
reconnaissance de l'indpendance de la Pologne, l'envoi de gnraux,
de volontaires et d'armes, ou bien encore le blocus de la Baltique et
un dbarquement sur quelque point du duch de Posen.  croire mme un
crivain rvolutionnaire, il et suffi d'expdier des commis voyageurs
en dmagogie, avec mission d'appuyer, au nom de la France, les clubs
de Varsovie, dans la guerre qu'ils avaient dclare aux chefs
politiques et surtout aux gnraux de l'insurrection; une fois le
rgime de 93 tabli l-bas, la Pologne et t sauve par la
toute-puissance de la rvolution.

Ainsi guerre contre la Prusse, la Hollande et l'Angleterre en
Belgique, contre l'Autriche en Italie, contre la Russie en Pologne;
et, afin de mieux exciter contre nous non-seulement les gouvernements
effrays de la rvolution, mais les peuples jaloux de leur
indpendance, on dvoilait des desseins de conqutes, on parlait
couramment de rentrer dans nos frontires, en reprenant la rive
gauche du Rhin. La _Gazette d'tat_ de Berlin rpondait que les
frontires naturelles de la France taient les Vosges et les
Ardennes, opposant ainsi  une dclamation vaniteuse et passagre le
cri d'une haine rflchie et d'une tenace convoitise. O s'arrterait
d'ailleurs l'imagination diplomatique et guerrire des hommes d'tat
du parti rvolutionnaire? En un tour de main ou plutt en un tour de
phrase, ils bouleversaient tout, disposaient de tout. Les
circonstances, a dit un des leurs, permettaient aux Franais une
ambition sans limites. Cet crivain croyait voir la Russie engage
dans des projets trop vastes pour ses ressources, la Prusse en lutte
avec les provinces rhnanes, l'Autriche menace par l'esprit
d'indpendance en Italie, l'Angleterre incertaine, inquite et
impuissante, l'Europe entire surprise et blouie par la rvolution de
1830. Ds lors, aucun obstacle  notre action. Rien de plus ais que
de dominer  Constantinople et, par l'empire des sultans raffermis,
de sauver la Pologne. En Italie, l'uniforme de nos soldats, brillant
sur le sommet des Alpes, suffisait pour l'indpendance de la
Pninsule. Aux Belges, nous offririons, pour prix d'une fraternelle
union, la substitution du drapeau tricolore  l'odieux drapeau de la
maison d'Orange. Cela mme n'tait pas assez: nous intervenions 
Lisbonne, pour y dtruire la domination dshonore de l'Angleterre;
nous nous emparions moralement de l'Espagne, en poussant seulement
les rfugis espagnols entre les deux factions monarchiques, ardentes
 s'entre-dtruire. Puis, aprs s'tre repu de ces chimres, on
promettait  cette France, mal gurie des ivresses napoloniennes,
qu'encore une fois, elle allait gouverner le monde[283].

[Note 283: M. Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. II, p. 166.]

Ces extravagances tmraires n'taient pas seulement le fait
d'irrguliers sans importance. Il tait un crivain qui occupait le
premier rang dans la presse de gauche et qu'on ne pouvait,  cette
poque, accuser d'animosit contre la monarchie: cet homme nous est
connu; dj sa fire, pre et fine figure nous est apparue dans les
dernires annes de la Restauration,  l'avant-garde de l'opposition,
entre M. Thiers et M. Mignet, et nous avons alors tch de
l'esquisser[284]: c'est Armand Carrel. Il n'est pas de tmoin plus
considrable et moins suspect pour nous faire connatre les ides qui
rgnaient alors dans la partie suprieure de l'opinion librale et
rvolutionnaire: tmoin facile  interroger d'ailleurs, puisque,
presque chaque matin, il exprimait sa pense dans un journal qui
exerait une relle action sur l'esprit public. Aussi bien, quelque
draisonnables que soient les explosions belliqueuses de Carrel, elles
sont moins dplaisantes que les dclamations des rhteurs alors si
nombreux dans la gauche; il y a chez lui quelque chose de plus
srieux, de plus profond, un accent plus vibrant: la langue de
l'crivain naturellement froide, sche, amre, tendue, a, quand il
aborde ces sujets, l'lan entranant, la chaleur communicative et
l'clat presque joyeux d'un clairon de bataille. On sent que, pour
tre aveugl, son patriotisme est vrai, que ce n'est pas seulement un
motif  phrase, que son pe n'est pas une arme de thtre, et que,
s'il veut follement verser le sang de la France, du moins il ne
mnagerait pas le sien propre. N avec le sicle, il appartenait 
cette gnration trop jeune pour avoir prouv, vers la fin de
l'Empire, la souffrance et la lassitude de la guerre, assez ge pour
avoir compris et ressenti la douleur de l'invasion. Il tait obsd
par ce qu'il appelait le poignant souvenir de Waterloo[285]. Plus
qu'aucun de ses contemporains, il avait t atteint de ce mal, alors
si rpandu, qu'on a appel la maladie de 1815: sorte d'hallucination
enivrante et douloureuse dans laquelle on voquait sans cesse les
victoires et les dfaites passes; plaie toujours vive de
l'humiliation nationale; inconsolable regret de la gloire perdue; soif
insatiable de la revanche; impression d'ailleurs singulirement
complexe, o le culte de Napolon se mlait  des prtentions
librales, surtout  des passions rvolutionnaires, et qui aboutissait
presque  proclamer une contradiction entre l'ide de paix et
l'honneur franais.

[Note 284: Voyez le _Parti libral sous la Restauration_, p. 466 et
suiv.]

[Note 285: _National_, article du 17 janvier 1831.]

Ouvrons donc le _National_ de cette poque. Combien peu Carrel cherche 
dissimuler ou  temprer la vhmence belliqueuse de la politique
extrieure qu'il prtend imposer  la monarchie nouvelle! La
rvolution, dit-il, doit tre l'affranchissement-de la France, au dedans
et au dehors. Il dclare que la patrie n'est pas heureuse quand elle
n'est pas suffisamment glorieuse; or, elle n'est pas suffisamment
glorieuse, quand elle porte la trace des mutilations que lui font subir
des traits humiliants, quand les uhlans font encore l'exercice  six
marches de Paris, et que le qui-vive de la Sainte-Alliance retentit
contre nous, derrire les Pyrnes, derrire les Alpes, et des montagnes
de la Suisse  l'embouchure du Rhin. Il professe que le droit public
de l'Europe ne peut plus dater de Waterloo, mais de nos journes de
Juillet, et que vouloir la paix aux conditions du trait de Vienne,
c'est vouloir la guerre. Contre ces infmes traits de 1815, accepts
par la lchet des Bourbons, il n'a pas assez d'invectives; la France,
affirme-t-il, en est dlie et a le droit d'en exiger la rvision
immdiate[286].  peine une insurrection clate-t-elle quelque part,
il prend son parti avec emportement, et proclame que la France est
oblige  lui porter secours[287]. Pas une puissance  laquelle il ne
jette le gant. Son amertume clate surtout contre l'Angleterre: est-ce
un ressentiment d'origine napolonienne? Il lui reproche de ne placer
son honneur que dans le dshonneur de la France. Puis, afin que le
patriotisme allemand ne se sente pas moins froiss que l'amour-propre
britannique, il ne craint pas d'affirmer qu'entre MM. les Prussiens et
la rvolution de Juillet, il ne sera sign de paix que quand il n'y aura
plus un soldat prussien sur la rive gauche du Rhin, et que les conseils
de la France auront repris, parmi les tats de la rive droite,
l'ascendant qui leur appartient; le gouvernement, ajoute-t-il, ne peut,
sans trahir les intrts de la France, et les trahir de la manire la
plus coupable, la plus lche, la plus infme, permettre que la rive
gauche du Rhin appartienne  d'autres qu' lui ou  une nation tout 
fait en communaut d'intrts avec lui[288]. Il ne dissimule pas les
consquences de la politique qu'il conseille: Que cela ressemble
furieusement  la guerre gnrale, c'est possible; l'opposition ne le
nie pas; mais elle se moque de la guerre gnrale en 1831, qui n'est
plus 1793 ni 1815. Impatient d'entendre le canon des victoires
nationales, il s'crie: Faites cette guerre, faites-la au plus vite...
Oui, vienne cette lutte que nous appelons de tous nos voeux, et qui peut
seule vider la querelle entre la vieille et la nouvelle Europe! Il
repousse ddaigneusement la diplomatie:  la guerre seule, il
appartient de rtablir l'quilibre[289]. Ce baptme de sang lui parat
ncessaire  la jeune monarchie; et rappelant ce qui s'est pass en
Angleterre, lors de la rvolution de 1688: C'est par la guerre, dit-il,
que cette rvolution s'est tablie, comme toutes les rvolutions[290].
Il n'est pas jusqu' la misre publique qui ne lui serve d'argument:
Quand la confiance publique est perdue; quand il n'y a plus ni crdit
ni commerce possibles; quand la dtresse, le dsespoir, la passion ont
mis les armes  la main de la classe qui vit de son travail dans les
temps de scurit fonde, il faut la guerre[291]... Du rsultat, il ne
s'inquite pas un moment: le succs est certain. Si nous sommes en tat
de vaincre une nouvelle coalition, nous en doutons aujourd'hui moins que
jamais[292]. Cet ancien officier qui autrefois avait fait preuve dans
les choses militaires d'un esprit net, froid, peu enclin aux chimres,
en est aux phrases de la rhtorique rvolutionnaire sur les volontaires
de 92 et sur les deux millions de gardes nationaux. La France de Juillet
lui apparat  la fois si sduisante pour les peuples, si terrifiante
pour les gouvernements, que l'Europe s'empresserait de lui accorder,
presque sans examen, tout ce qu'elle demanderait[293]. Puis il ajoute
ces fanfaronnades qu'il est aujourd'hui si singulirement pnible de
relire: Ceux qui n'ont pas craint, dans les rues de Paris, l'lite des
troupes royales, n'auront pas peur des rgiments prussiens... Vienne le
moment o se rencontreront en champ clos une avant-garde prussienne et
une poigne de volontaires franais, le souvenir des glorieuses luttes
de Bruxelles et de Paris sera l pour glacer l'automate dress  la
_schlague_ et imprimer aux coups du soldat citoyen une puissance
inconnue depuis les beaux jours de l'arme d'Italie[294].  ceux que
ces promesses de facile victoire laissent encore indcis, il dit
qu'aprs tout la guerre est invitable, que l'Europe est rsolue  nous
la dclarer, et qu'il vaut mieux faire la guerre un peu plus tt sur le
Rhin qu'un peu plus tard aux portes de Paris[295]. Aussi quels ne sont
pas la dception, la colre, le dgot chaque jour grandissant de
Carrel, quand il voit au contraire le gouvernement persister dans une
politique modeste, prudente et obstinment pacifique! On dirait que le
journaliste cherche  piquer et irriter l'amour-propre de la monarchie
nouvelle, qu'il veut,  force d'injures, la contraindre  se battre. Il
accable de sarcasmes ceux qui se mettent  genoux devant l'Europe; il
dnonce avec indignation ceux qui perdent la France et la livrent 
l'tranger, qui payent sa confiance en dshonneur, qui, en fait de
lchet, vont du plus bas  quelque chose qui est plus bas encore. Le
mot de trahison revient sans cesse sous sa plume. Honte, mille fois
honte, dit-il,  l'impertinent et lche systme qui veut proclamer
l'gosme politique de la France! Et il s'crie, dans l'exaspration de
son mpris: Il y avait plus de fiert sous le jupon de la
Pompadour[296]!

[Note 286: _National_, articles des 5 novembre, 1er et 4 dcembre
1830, des 17 janvier et 22 mars 1831.]

[Note 287: Carrel ne se dissimule pas cependant que soutenir des
rvolutions accomplies, c'est offrir une prime d'encouragement 
toutes les rvolutions  natre. (Article du 21 septembre 1831.)]

[Note 288: _National_, articles du 2 fvrier et du 17 avril 1831.]

[Note 289: _Ibid._, 30 novembre, 11 dcembre 1830; 9 janvier, 13 avril
1831.]

[Note 290: _Ibid._, 17 janvier 1831.]

[Note 291: _National_, 11 dcembre 1830.]

[Note 292: _Ibid._, 9 mars 1831.]

[Note 293: _Ibid._, fvrier 1831.]

[Note 294: _Ibid._, 30 novembre 1830.]

[Note 295: _Ibid._, 30 novembre 1830, 13 mars 1831.]

[Note 296: _National_, 5 novembre, 11 et 13 dcembre 1830; 5 et 16
mars, 1er, 7 et 29 avril, 25 septembre 1831.]

La parole faisait cho  la presse. C'tait sur les affaires
trangres que se livraient alors les combats les plus retentissants
de la tribune parlementaire, et,  voir l'acharnement des partis,
l'motion passionne du public, il tait manifeste que cette question
de paix ou de guerre, dj si redoutable et si tragique par elle-mme,
comprenait et rsumait toutes les autres; que sur ce champ de
bataille, avait lieu la rencontre dcisive de la monarchie et de la
rvolution. Deux hommes taient alors les principaux orateurs de la
politique belliqueuse, un soldat dclamateur et un avocat sophiste,
le gnral Lamarque et M. Mauguin. Regardez-les,  la tribune, mettre
sur la sellette toutes les chancelleries, faire manoeuvrer toutes les
armes, contracter des alliances, dnoncer les traits, livrer des
batailles, parcourir l'Europe sans fatigue pour leur activit, sans
embarras pour leur gnie, pntrer jusqu'en Asie, rpter et dpasser
les prodiges de Bonaparte, de Csar et d'Alexandre, mettre en demeure
la royaut de 1830 d'entreprendre, sous peine d'tre convaincue de
dshonneur et de trahison, la grande croisade rvolutionnaire contre
toutes les anciennes monarchies. Lorsqu'un gouvernement nouveau,
s'criait M. Mauguin, s'introduit au milieu des vieilles dynasties de
l'Europe, il faut qu'il fasse comme un officier nouveau qui entre
dans un rgiment, qu'il fasse ses preuves. Et dfiant les soldats de
l'tranger: Qu'ils viennent, et ils verront si nous avons pos les
armes, s'ils sont tous morts, les hros d'Austerlitz et d'Ina! Le
gnral Lamarque dclarait la guerre si ncessaire, qu'il et fallu la
faire presque sans motif[297]; puis, aprs avoir dpeint et fltri
l'gosme lche et subalterne du gouvernement, aprs l'avoir montr
s'abaissant devant l'Europe et tremblant de mcontenter l'Angleterre,
il s'criait, aux applaudissements de ces bourgeois qui s'imaginaient
avoir vaincu l'Europe, en dlogeant les gardes suisses des Tuileries:
Mais pourtant le beffroi de Notre-Dame a tonn le 29 juillet! mais le
canon de Paris a fait taire celui de Waterloo!

[Note 297: La gloire, disait le gnral Lamarque, est un ciment si
puissant, elle fait pousser des racines si profondes  une dynastie
nouvelle, qu'il serait peut-tre politique de la chercher sans
motif.]

Officier distingu des armes impriales, fort engag dans les
Cent-Jours, le gnral Lamarque avait t, sous la Restauration, l'un
des types de cette opposition qui se disait librale, en tant surtout
bonapartiste[298]. Au lendemain de la rvolution de Juillet, il se
trouva tout  coup en possession d'une de ces renommes passagres que
l'histoire ne ratifie pas, et qui sont d'autant moins durables
qu'elles sont plus exagres. On le mettait alors couramment au niveau
ou mme au-dessus du gnral Foy.  entendre la voix publique, c'tait
un orateur de l'antiquit, un hros classique, un grand homme de
Plutarque dont on ne savait si les blessures avaient t reues 
Waterloo ou aux Thermopyles. Quand il apparaissait  la tribune, les
joues creuses et ples, le front sillonn de cicatrices, la voix
spulcrale, rcitant un discours crit avec un certain don de la
phrase, la foule croyait voir la figure, entendre la parole du
patriotisme souffrant et indign. C'taient parfois des explosions
d'enthousiasme, difficiles  comprendre pour quiconque relit
aujourd'hui ces lieux communs ampouls. Tel jour, par exemple, une
jeune femme, place dans une des tribunes de la Chambre, lanait au
gnral un bouquet de fleurs. Aprs tout, n'tait-il pas juste de le
traiter comme un acteur au thtre? Non pas, sans doute, qu'il ne ft
sincre: ses imprcations contre les traits de 1815 n'taient pas
seulement phrases de rhteurs; il croyait rellement la France
dshonore, tant qu'elle n'aurait pas rtabli sa domination militaire
sur le monde, comme au lendemain d'Austerlitz, et il se sentait
personnellement humili, tant qu'il serait gouvern par des bourgeois.

[Note 298: En 1815, cependant, il avait publi une brochure o il
annonait la rsolution de s'envelopper dans le drapeau blanc qui,
disait-il, lui servirait de linceul. (_Mmoires de M. Dupin_, t. II,
p. 197.)]

C'tait pourtant un bourgeois, cet avocat qui rivalisait avec le
gnral Lamarque d'audace diplomatique et d'intrpidit belliqueuse.
Parole diserte, abondante, incisive, dirige avec un art qui allait
jusqu' l'apprt, sre d'elle-mme  ce point de manquer de saillie et
d'imprvu; voix mlodieuse qui et enchant, si l'on n'et senti que
derrire ce merveilleux instrument, l'me tait absente; manires
aimables, facilement doucereuses; figure rgulire, souriante sans
gaiet, avec une fatuit dplaisante qui en gtait tout le charme: tel
tait M. Mauguin. Indocile et hardi, ambitieux et mobile, avant tout
vaniteux, il avait cru d'abord que, d'un seul coup, les journes de
Juillet allaient le porter au pinacle; il s'tait flatt de
transformer en gouvernement provisoire la commission municipale dont
il faisait partie. Ce rve fut de courte dure; il ne pardonna pas 
ceux qui l'avaient fait vanouir, et sortit de l froidement rsolu 
pousser l'opposition plus loin que tout autre. Les affaires trangres
lui parurent fournir le thme le plus favorable; ses prtentions
d'homme d'tat y trouvaient leur compte. Au bout de quelques semaines,
il se crut le plus comptent des diplomates et mme un peu
stratgiste. Ne parlez plus  cet avocat de problmes juridiques et
lgislatifs. Fi donc, il n'est pas fait pour ces misres de procureur;
il dispose du monde entier  la tribune, et ft-il seul  croire  son
importance, il s'y complat. Alors le public ne voyait pas, comme il
le verra bientt, le vide de cette rhtorique[299], le faux de ces
sophismes, le ridicule de cette infatuation; si dj M. Mauguin tait
isol, sans empire rel sur les autres, du moins il jouait un rle
brillant et bruyant; on l'coutait et on l'applaudissait.

[Note 299: Jacquemont a crit dans une de ses lettres: Mauguin
s'annonce de loin comme un orage et passe comme un nuage creux de
paroles.]

Le parti belliqueux ne se contentait pas de presser le gouvernement
franais de faire partout en Europe la croisade rvolutionnaire, il
appelait, suscitait partout la rvolte des peuples contre leurs
souverains, violation flagrante de la neutralit dans laquelle il
importait tant  la loyaut,  la scurit de la France de se
maintenir. Ce parti, a dit un peu plus tard M. Guizot, appelait 
grands cris la guerre, la guerre gnrale, la guerre de principe...
Quand la guerre lui a manqu, qu'est-ce qu'il a fait? Il l'a faite,
cette guerre, mais il l'a faite sous main, il l'a faite sous terre,
par la propagande, par les provocations  l'insurrection, au
renversement des gouvernements tablis. C'est une guerre, cela,
messieurs. Il n'est pas loyal d'appeler cela la paix; c'est la guerre
non dclare, dloyale, injuste... Nous avons vu ouvrir des
souscriptions en faveur de je ne sais quels projets de rvolution qui
n'ont pas mme eu l'honneur d'avorter; nous avons vu des socits
anonymes se former pour provoquer au dehors de semblables projets. On
ne s'en cachait pas d'ailleurs; s'adressant aux puissances
elles-mmes, Carrel osait crire: Nous chercherons, nous,  soulever
les peuples contre les rois pour la libert du monde; nous le ferons
au grand jour par la presse, partout o pntrent nos feuilles; nous
le ferons en secret par nos intelligences, l o il n'est pas plus
permis d'imprimer que de penser et d'crire; c'est notre droit, c'est
notre rle. Sans doute, le journaliste et ses amis s'inquitaient peu
de contrecarrer ainsi directement l'action de notre diplomatie, de
rendre sa tche plus difficile, plus pnible et plus prilleuse,
d'veiller des esprances qu'elle ne pouvait raliser, d'encourager
des exigences qu'elle devait ensuite combattre, de l'exposer  se
faire accuser de manque de parole par les peuples dus; mais tait-ce
rendre service aux rvolts eux-mmes, que les exciter, sans tre
capable ensuite de les seconder? Qui donc alors devenait vraiment
responsable de tant de douloureux avortements? Sur qui devait retomber
le sang rpandu en vain? M. Guizot tait fond  dire de cette
conduite tenue  l'gard des rvolutions trangres: On a fait comme
ces malheureux qui mettent au monde des enfants, sans s'inquiter de
savoir s'ils sont en tat de les nourrir et de les lever.

La Fayette, demeur pendant toute la premire partie du ministre
Laffitte l'un des premiers personnages du gouvernement, tait le
centre de cette diplomatie rvolutionnaire. Tous les conspirateurs et
insurgs d'Europe avaient des agents accrdits auprs de lui. Sa
correspondance le montre occup  les encourager, et il est assez dans
la confidence de leurs projets pour pouvoir souvent annoncer d'avance
leurs soulvements; genre de prophtie qui n'tait pas de nature 
diminuer les mfiances et les griefs des puissances intresses. Il
abusait de sa situation pour engager le gouvernement franais de la
faon la plus indiscrte et la plus tmraire. Les agitateurs polonais
ou italiens, depuis longtemps en relations troites avec lui,
agissaient d'aprs ses conseils et ses encouragements. La Fayette,
cependant, moins franc ou moins consquent que le gnral Lamarque ou
M. Mauguin, se dfendait de dsirer la guerre, de vouloir cette
attaque soudaine, spontane, imptueuse comme la rvolution elle-mme,
qui, disait-il, tait demande par tant de patriotes; mais, par
niaiserie, plus que par perfidie, il faisait et disait tout ce qui
pouvait compromettre le maintien de la paix. Il ne dnonait pas les
traits, mais se plaisait  les maudire et parlait avec mpris et
ddain des confrences diplomatiques. Il ne voulait pas rompre avec la
vieille Europe, mais conseillait au gouvernement de prendre avec elle
le ton un peu hautain[300], la dnonait comme tant imbue de
principes rtrogrades, en lutte invitable avec nos contagieuses
liberts, traitait,  la tribune, les souverains trangers de
tyrans, et se vantait d'tre pour eux un pouvantail. On ne voit
gure ce que gagnaient  un tel langage la scurit et la dignit de
la France. Tout en se disant d'accord avec le gouvernement sur les
principes de sa politique extrieure, c'est--dire sur la
non-intervention, il l'accusait, comme M. Mauguin ou le gnral
Lamarque, d'avoir fait descendre la France de la hauteur o la
rvolution de Juillet l'avait leve. Il tait de ceux que nous avons
dj signals et qui dclaraient la France oblige, au nom de ce
principe de non-intervention, de protger toutes les insurrections. Ne
prtendait-il pas que nous devions empcher les annes russes d'entrer
en Pologne, sous prtexte qu'il y avait l deux nations, deux
gouvernements distincts, bien que runis sur la tte d'un seul prince,
et que le Czar n'avait pas le droit de porter secours au roi de
Pologne? Il ne semblait pas s'apercevoir que ce principe ainsi
interprt ne nous laissait plus qu'un rle passif, qu'il livrait en
ralit la direction de notre diplomatie et la disposition de nos
armes aux rvolutionnaires de tous pays. C'tait le dernier mot de la
tactique du laisser-aller.

[Note 300: Quand, disait La Fayette, je pris la libert de proposer
au ministre, ds les premiers temps de la rvolution, de _prendre le
ton un peu hautain_ qui pouvait nous convenir avec les puissances
trangres, l'ide ne m'est pas venue de leur dclarer la guerre.]

Dans cette question, comme dans les autres, La Fayette tait domin
par son entourage. Auprs de lui, s'agitaient des rfugis de diverses
provenances, aventuriers, hbleurs, dclasss, quelquefois mme
chevaliers d'industrie, mls  des citoyens gnreux qui s'taient
sacrifis pour leur pays et  de touchants exils qui pleuraient Sion
sur le fleuve de Babylone; les meilleurs, en proie  ce trouble
d'esprit,  cette illusion impatiente de tout risquer, qui est le
propre des migrs; tous se croyant d'ailleurs le droit de chercher
uniquement l'avantage de leur propre patrie, sans s'inquiter de ce
qu'il pourrait en coter  la France. Nul n'a pouss plus loin que La
Fayette et n'a got davantage le cosmopolitisme. En Amrique comme en
Europe, il avait acquis, auprs des patriotes de chaque nation, une
sorte de naturalisation universelle. Citoyen de tous les pays et
surtout garde national de toutes les cits, il s'amusait, au moment o
la Pologne versait  flots son sang,  se proclamer le premier
grenadier de la garde nationale de Varsovie. Combien il tait heureux
de pouvoir crire: On vous aura racont notre dner allemand et
cosmopolite; j'ai t fort touch d'entendre les _vivat_  mon gard,
rpts en sept langues diffrentes, dont une hongroise[301]. Plus
fier encore, quand il apprenait qu'une rvolte avait clat en quelque
pays, au cri de: Vive La Fayette! Le plus nglig et le plus
compromis, dans ce patriotisme universel, tait l'intrt de la
France; une telle politique nous et jets aussi vite dans les
aventures que les agressions plus franches, conseilles par Carrel,
par M. Mauguin ou par le gnral Lamarque; c'tait, sinon la guerre
sans le dire, ce qui et t le plus perfide, du moins la guerre sans
le vouloir, ce qui tait certainement le plus dangereux et le plus
sot.

[Note 301: Lettre du 30 mai 1832.]

Si la politique belliqueuse, avoue ou non avoue, n'avait t que
celle d'une opposition en lutte contre un gouvernement nettement
pacifique, le conflit dj n'et pas t sans pril; il et t 
craindre que l'opinion, trouble, intimide par le tapage des
violents, ne se laisst aller  la drive, sans que la sagesse du Roi
parvnt  la retenir. La situation tait plus dangereuse encore: les
partisans de la guerre, au lieu d'tre en hostilit avec le
gouvernement et par suite spars de lui, se trouvaient en quelque
sorte mls dans les rangs de l'arme ministrielle. M. Laffitte
aimait sans doute  dclarer aux diplomates et aux conservateurs que,
lui aussi, il voulait la paix et la bonne intelligence avec les
puissances trangres; il condamnait la propagande faite pour
exciter des rvolutions dans toute l'Europe, et dsavouait ses amis
rpublicains; mais s'il tait pacifique, il ne l'tait qu'avec sa
lgret, sa faiblesse et son inconsquence habituelles. Parmi les
patriotes, il avait beaucoup de ses amis, de ses fonctionnaires, de
ses familiers, de ceux  la passion desquels il rsistait rarement, 
la curiosit desquels il se livrait toujours. C'est pour leur plaire
qu'il tenait parfois  la Chambre un langage ou mme entranait le
cabinet  des dmarches peu en harmonie avec la politique que de son
ct le Roi tchait de faire prvaloir. On a vu quelles complications
fcheuses en taient rsultes notamment dans les affaires de Belgique
et d'Italie. Plus le danger approchait, moins le prsident du conseil
paraissait en tat de le parer. Loin d'oser enfin rompre avec la
gauche belliqueuse, il se montrait d'autant plus timide et caressant
qu'elle tait plus violente, ne semblant avoir qu'une rsolution
ferme, celle, quoi qu'il arrivt, de ne jamais se l'aliner. Si cette
gauche n'tait pas ds lors tout  fait la matresse, elle devait
videmment l'tre le lendemain, pour peu que l'on continut dans la
voie o l'on s'tait engag.

Une telle situation ne contribuait pas peu  entretenir et  aggraver
les dfiances des chancelleries trangres. Comment ces chancelleries
pouvaient-elles accorder grande foi aux assurances diplomatiques,
quand le langage de la tribune semblait parfois si diffrent? De quel
poids pouvaient tre  leurs yeux les intentions sincrement
pacifiques du Roi, en face des violences belliqueuses d'hommes qu'ils
ne parvenaient pas  distinguer des gouvernants ou auxquels ceux-ci ne
paraissaient avoir ni la volont ni la force de rsister? Ds le
lendemain des journes de Juillet, les cabinets europens avaient t
conduits  supposer qu'en France le pouvoir rel tait autre que
l'autorit nominale. En aot 1830, M. de Humboldt, charg par la
Prusse, et aussi, disait-il, par quelques autres cabinets
prpondrants, de s'informer des intentions du gouvernement franais,
tait all tout droit trouver La Fayette; et, comme celui-ci faisait
mine de le renvoyer au ministre des affaires trangres, M. de
Humboldt avait insist, et dclar qu'il avait mission de s'adresser
au gnral; alors, sans se faire prier davantage, celui-ci s'tait mis
 dvelopper l'interprtation singulirement compromettante qu'il
donnait au principe de non-intervention.  tout instant, les efforts
diplomatiques du Roi et des ambassadeurs se heurtaient aux alarmes,
aux irritations qu'excitaient, chez les puissances, les agressions
guerrires de Carrel, de Mauguin, de Lamarque, ou les incartades
cosmopolites de La Fayette. Louis-Philippe, par exemple, devait plus
d'une fois rassurer lui-mme le gouvernement de Vienne sur les projets
italiens de La Fayette, et il se trouvait rduit  indiquer, comme
motif de scurit, que le gnral tait trop occup de la Pologne pour
rien tenter de srieux au del des Alpes. M. de Barante, rendant
compte de ses conversations avec le ministre sarde et avec les
diplomates trangers, crivait, le 5 mars 1831: Les discours de M. de
La Fayette, son action, son influence sont le principal thme de
toutes les conversations: on ne me dit pas, mais je comprends fort
bien que tout ce que notre gouvernement fait de raisonnable, de
pacifique, d'amical pour les autres puissances, parat non pas la
suite d'un plan fortement arrt, mais le rsultat d'une oscillation
alternative entre une opinion qui se fait craindre et une politique
sage et claire dont,  regret, l'administration franaise se voit
souvent force de s'carter[302]. Chaque imprudence de nos patriotes
et surtout chaque faiblesse du pouvoir avaient aussitt leur
contre-coup dans la confrence de Londres, et risquaient de faire
rompre cette dlibration, suprme et unique ressource de la paix
europenne. Il ne fallait pas moins de tout le sang-froid de
Talleyrand, de son autorit personnelle et mme de l'indpendance
quelque peu impertinente qu'il affichait  l'gard de son
gouvernement, pour carter les difficults qui renaissaient sans cesse
et faisaient douter du succs. Les hideux dsordres qui marqurent la
fin de l'administration de M. Laffitte et que nous raconterons tout 
l'heure, n'taient pas faits pour diminuer les dfiances des cabinets
trangers.  Londres mme, dans un milieu libral, la duchesse de Dino
constatait que notre Rvolution de Juillet tait fort dpopularise
par la srie des meutes et des gchis de Paris[303]. De Turin, M. de
Barante, dont nous avons dj cit le clairvoyant tmoignage, crivait
 son ministre, le 25 fvrier: Je commence  voir plus manifestement
l'effet de nos troubles de Paris: il est complet et affligeant. Votre
Excellence n'a nul besoin que je le dcrive, il est assez facile 
deviner. Il donne de la force aux opinions qui nous sont contraires,
intimide les hommes senss qui nous sont favorables, et, ce qui est le
plus triste, nuit  notre considration. Je puis dj entrevoir un
changement dans le ton du comte de Latour (le ministre sarde).  ses
yeux je ne reprsente plus qu'un pouvoir variable et incertain. Ce
qu'il importe surtout de savoir, c'est qu'on nous craindra d'autant
moins qu'on nous supposera livrs  des opinions plus absolues et plus
ardentes. Il ajoutait, le 9 mars: La tribune, les journaux, les
lettres arrives de Paris apprennent trop bien aux gens les moins
clairvoyants tout ce qui est remis en problme. Je dois le dire 
Votre Excellence,  aucun moment depuis le premier mois qui s'est
coul aprs la rvolution de Juillet, le pril de la France n'a t
jug plus grand. La solennit des paroles officielles qui nieraient
l'vidence serait de peu d'effet[304].

[Note 302: _Documents indits._]

[Note 303: Lettre  M. de Barante, en date du 31 mars 1831.
(_Documents indits._)]

[Note 304: _Documents indits._]

 ce rgime, l'inquitude allait chaque jour croissant en Europe. Dans
toutes les chancelleries, on dclarait la guerre imminente. C'tait,
dans les premiers jours de mars, le propos courant des diplomates
trangers[305], et nos ambassadeurs en recueillaient partout l'cho.
De Turin, M. de Barante crivait: Ici l'on est fort convaincu de la
guerre. Et M. Mol lui rpondait de Paris: Plus que jamais, la
guerre me parat invitable[306]. Ce n'tait pas qu' l'tranger on
dsirt cette guerre, ni mme qu'on souponnt seulement les ministres
franais de la vouloir; c'est qu'on croyait ces ministres de plus en
plus dbords par les violents, de moins en moins capables de leur
rsister. L tait le danger. Pour rendre confiance aux autres
puissances, pour dissiper les illusions des agitateurs cosmopolites,
pour dgager notre responsabilit comme notre honneur, pour sauver la
paix, il et fallu prouver clairement au monde que les hommes de
gauche n'taient plus les inspirateurs et les confidents du
gouvernement, qu'ils n'taient plus ses matres ou du moins ses
coadjuteurs avec succession future et prochaine; il et fallu un
ministre qui non-seulement laisst le Roi vouloir la paix, mais qui
la voult fermement lui-mme et surtout ost traiter en adversaires
ceux qui ne la voulaient pas. C'est en cela que la question trangre
se trouvait troitement lie  la question intrieure, et qu'une
politique de laisser-aller au dedans mettait en pril au dehors la
scurit de la France.

[Note 305: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 202 et 214.]

[Note 306: _Documents indits._]




CHAPITRE VI.

LA CHUTE DE M. LAFFITTE

(14 fvrier--13 mars 1831)

     I. Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et la destruction de
     l'archevch. Inaction honteuse du gouvernement. Ses
     proclamations. Il ratifie l'oeuvre de l'meute. Suppression
     des fleurs de lys.--II. Scandale produit dans l'opinion.
     Dbat  la Chambre sur ces dsordres. Attitude de M.
     Laffitte. Il n'y a plus de gouvernement. Malaise et
     anarchie.--III. Il faut en finir. Les regards se tournent
     vers Casimir Prier. M. Laffitte abandonn par le Parlement,
     par ses collgues et par le Roi. Difficult de lui faire
     comprendre qu'il doit se retirer. Son irritation. Profondeur
     de sa chute.


I

On peut s'tonner que le pays supportt la honte, la misre et le
pril du rgime auquel le condamnait le ministre de M. Laffitte; mais
c'est l'effet d'un gouvernement de laisser-aller, surtout aux poques
troubles et lasses, de dterminer dans l'esprit public une sorte
d'abandon. Quoique mcontente et mal  l'aise, l'opinion ne songe pas
 ragir. On la dirait gagne, si ce n'est par l'optimisme des hommes
au pouvoir, du moins par leur indiffrence incertaine, sceptique et
inerte. Tant que la descente se continue progressivement et sans
soubresaut, cet tat peut durer. Parfois cependant le mal, par son
dveloppement naturel, aboutit  quelque immense scandale,  quelque
dsordre grossier, dont la secousse salutaire rveille les esprits et
les intrts de leur torpeur mortelle; alors il semble que le pays
entrevoit pour la premire fois, comme  la lueur d'un clair,
jusqu' quel bas-fond il se laissait entraner, et de toutes parts
s'lve,--Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard!--le cri de
dgot, d'effroi et d'indignation d'un peuple qui maudit l'anarchie et
implore un gouvernement. Tel est le phnomne qui va se produire  la
suite des hideuses meutes du 14 et du 15 fvrier 1831.

Le prtexte de ces meutes fut un service clbr 
Saint-Germain-l'Auxerrois, pour l'anniversaire du duc de Berry, et la
dmonstration lgitimiste, peut-tre imprudente, mais en tout cas fort
inoffensive, qui l'accompagna. Aussitt la foule envahit l'glise et
le presbytre, brise les autels, les statues, les vitraux, foule aux
pieds les crucifix, profane les ornements sacerdotaux dans de
sacrilges mascarades, et ne laisse, au bout de quelques heures, que
des murs dnuds et des monceaux de dbris jonchant le sol. Le
lendemain, elle se prcipite sur l'archevch, qu'elle dtruit de fond
en comble; ne respectant mme pas la bibliothque, la plus riche
collection d'ouvrages ecclsiastiques qui ft en France, elle jette
ple-mle  la Seine les livres rares et prcieux. Les croix sont
violemment arraches de presque toutes les glises de Paris[307]. Tout
cela, pendant que des masques promnent  travers la ville les
burlesques licences du lundi et du mardi gras. Cette sdition a un
aspect particulier; aux fureurs sauvages, se mle je ne sais quoi de
railleur qui semble le ricanement de Voltaire dans cette orgie de
destruction et d'impit; parmi les dvastateurs,  ct des acteurs
habituels de tous les dsordres, beaucoup de bourgeois[308]; beaucoup
aussi parmi les curieux, dont l'indiffrence souriante et moqueuse a
frapp plus d'un tmoin[309]. Le mal s'tend hors de Paris: 
Conflans, on pille la maison de campagne de l'archevque de Paris et
le petit sminaire qui y est annex;  Lille,  Dijon,  Arles, 
Nmes,  Perpignan,  Angoulme, on saccage les sminaires ou les
palais piscopaux.

[Note 307: Notamment  Saint-Louis, Saint-Gervais, Saint-Paul,
Saint-Louis, Sainte-Marguerite, Saint-Laurent, Notre-Dame de
Bonne-Nouvelle, Saint-Nicolas des Champs, Saint-Merri, Saint-Roch,
Saint-Nicolas du Chardonnet. (_Vie de Mgr de Qulen_, par M.
D'EXAUVILLEZ, t. II, p. 64.)]

[Note 308: Parmi les meutiers, dit la relation d'un garde national,
publie  cette poque, il n'y avait pas que des ouvriers en veste,
mais des habits et des chapeaux fins. M. Duvergier de Hauranne,
quelques jours plus tard, pouvait affirmer  la tribune que les
ouvriers de Paris n'avaient pris aucune part aux journes de Fvrier;
et il indiquait les jeunes gens des coles comme les principaux
coupables.]

[Note 309: M. Guizot a constat l'indiffrence moqueuse de la foule
des spectateurs, et parlant en termes levs de cette rvolte, la
pire de toutes, qui est celle des mes contre Dieu, il ajoute: Je ne
sais, en vrit, quels sont les plus insenss, de ceux qui s'y livrent
avec fureur ou de ceux qui sourient en les regardant.]

Cette meute est bien laide, mais il est une chose plus laide encore,
c'est la conduite du pouvoir ou plutt son inaction. Pendant deux
jours, a dit peu aprs M. Duvergier de Hauranne  la tribune, on a pu
croire que la France n'avait pas de gouvernement. Bien que prvenue du
projet des lgitimistes et de la contre-manifestation qui se prparait,
l'autorit n'a pris aucune prcaution. Quand l'meute envahit
Saint-Germain-l'Auxerrois, pas la moindre rpression. Le prfet de la
Seine et le prfet de police paraissent un moment sur les lieux,
prononcent quelques vaines paroles, mais ne font rien. C'est le maire de
l'arrondissement, M. Cadet-Gassicourt, qui, pour obir  la foule,
ordonne d'abattre la croix fleurdelyse surmontant l'glise, et cette
croix, ainsi administrativement condamne, s'abat avec un horrible
fracas sur l'orgue qu'elle crase en partie.  la fin de la premire
journe, les meutiers se sont donn publiquement rendez-vous, pour le
lendemain,  l'archevch; il n'est que temps d'agir, pour prvenir la
rptition de ce qui vient de se passer  Saint-Germain-l'Auxerrois. Le
gouvernement se dcide en effet  lancer des mandats d'amener: sans
doute contre les chefs des dvastateurs? non, contre l'archevque de
Paris, le cur de Saint-Germain-l'Auxerrois, et quelques royalistes
notables. Aussi, le second jour comme le premier, l'meute trouve-t-elle
le champ libre. Les quelques gardes nationaux placs  l'archevch sous
le commandement de M. Arago ne sont l que pour assister au sac,
impuissants ou indiffrents; ils finissent mme par se servir des livres
qui n'ont pas t jets  la Seine, pour excuter, au milieu des
ruines, une parodie du combat du Lutrin. Pas plus de rpression en
province.  Conflans, les pillards sont si peu gns qu'ils prennent
leur temps; ils emploient trois jours  faire leur sinistre besogne,
sans que le maire puisse obtenir de Paris les secours qu'il rclame.

Si inerte qu'il soit pendant les troubles, le gouvernement ne peut
garder le silence; mais coutez-le  la tribune, lisez ses
proclamations ou ses journaux officiels; il affecte toujours de ne
s'en prendre qu'aux carlistes, rserve pour eux seuls ses invectives
et parat se vanter des rigueurs qu'il annonce contre eux comme d'un
titre  la faveur des passions dchanes; en mme temps, il excuse
les dmolisseurs et les pillards, qui ont, selon lui, agi sous
l'empire d'une indignation lgitime et malheureusement trop
motive; s'il cherche  leur insinuer qu'ils feraient peut-tre mieux
de ne plus saccager d'glises et de ne plus dtruire de palais
piscopaux, c'est bien timidement, avec force mnagements, au moyen de
dtours hypocrites et lches; tmoin cette proclamation ministrielle
qui feint de ne voir l qu'une question d'architecture et n'ose parler
que du respect d aux monuments publics[310]. Carrel lui-mme est
dgot de ce qu'il appelle ces bassesses. Qu'on lise, crit-il, le
16 fvrier, dans le _National_, les proclamations publies... C'est au
peuple qu'on rend compte des arrestations carlistes. Pour calmer
l'meute, on s'humilie devant elle; on lui jure qu'on est gouvern par
elle, qu'on obit  ses inspirations.

[Note 310: Interrog, le 15 fvrier,  la Chambre, pendant qu'on dmolit
l'archevch, le ministre, par l'organe de M. Barthe, n'a pas un mot de
blme ou de menace contre les meutiers; c'est contre les carlistes
qu'il se montre rsolu  user de rigueur. L'administration,
dclare-t-il solennellement, prouve le besoin de vous dire que le parti
vaincu en Juillet s'agite. Le ministre de l'intrieur, dans sa
proclamation du 15 fvrier au soir, celle qui commence par ces mots:
Respect aux monuments publics! annonce au peuple, pour dsarmer sa
colre, que le gouvernement a saisi et mis sous la main de la justice
plusieurs des principaux acteurs de la crmonie factieuse de
Saint-Germain-l'Auxerrois. Dans une autre proclamation du 16 fvrier au
matin, il parle du mouvement d'indignation malheureusement trop motiv
qui a produit des dsordres affligeants. La proclamation du prfet de
police est plus vive encore contre le parti lgitimiste: Ce parti,
dit-il, a pris notre longanimit pour de l'hsitation... Hier il s'est
dmasqu,  Saint-Germain-l'Auxerrois, par une provocation insense  la
guerre civile. Puis il ajoute: Souvenons-nous que, depuis un sicle,
le mot d'ordre du jsuitisme est: Haine  la famille d'Orlans. Le
_Moniteur_ du 16 fvrier dbute ainsi: Des _penses_ coupables en
faveur de la dynastie parjure que la France a repousse de son sein _ont
d_ exciter une indignation gnrale; et il ne voit dans les auteurs de
ces hideux dsordres que des hommes par une indignation _lgitime_. Du
reste, les esprits sont  ce point dvoys, que le _Journal des Dbats_
lui-mme, alors conservateur, ne trouve aussi  s'en prendre, le 16
fvrier, aprs le sac de l'archevch, qu'au complot de sacristie; et
s'adressant aux catholiques et aux royalistes, il leur crie: Vous
n'tes pas seulement coupables de votre folie, vous tes coupables de la
folie des autres.]

Quand la sdition, satisfaite de sa victoire, se retire de la place
publique, le ministre ne reprend pas courage et ne se relve pas de
sa posture abaisse. Rparer les ruines de l'glise profane et la
remettre en tat de servir au culte, il n'y songe pas: ce serait
manquer de dfrence envers la volont populaire; il fait clouer sur
la porte ferme de Saint-Germain-l'Auxerrois un criteau portant ces
mots: _Mairie du IVe arrondissement_, semblant ainsi sculariser le
monument et ratifier la dsaffectation sacrilge accomplie par
l'meute. Dans la journe du 15, une bande de dvastateurs avait
tent, sans succs, d'arracher de l'arc de triomphe du Carrousel les
bas-reliefs reprsentant les pisodes de la guerre d'Espagne, et, dans
le tumulte, le colonel Jaqueminot avait t renvers de cheval et fort
maltrait; peu de jours aprs, l'administration, docile, faisait
enlever elle-mme ces bas-reliefs. Vainement s'agit-il de l'honneur
mme du Roi, les ministres ne reculent devant aucune humiliation.
L'meute ayant laiss voir que les fleurs de lys de la Maison de
France lui dplaisaient presque autant que les croix des glises, M.
Laffitte, ds le 16 fvrier, prsente  la signature du Roi une
ordonnance supprimant ces fleurs de lys dans l'cusson royal et dans
le sceau de l'tat; Louis-Philippe se refuse d'abord  mutiler son
propre blason; mais, trop port alors  considrer toute rsistance
comme impossible, il finit par cder aux instances de son ministre; le
jour mme, les voitures du Roi sortent du palais avec leurs panneaux
gratts. Quel autre homme que M. Laffitte aurait eu assez peu le sens
de la dignit pour imposer  la royaut nouvelle un pareil sacrifice,
et le lui imposer au lendemain d'une sdition? Carrel n'en et pas
fait autant; il raillait, avec une amertume mprisante, ce
gouvernement qui disait  la sdition: Ne brisez pas vous-mme les
attributs de l'ancienne royaut et du jsuitisme; c'est nous qui
allons briser les croix, effacer les cussons, puisque vous l'exigez;
et il se demandait quelle tait cette trange monarchie qui
s'arrangeait de ces dplorables scnes. La Fayette lui-mme, fort
dispos cependant  approuver toutes les concessions, trouvait cette
fois le moment mal choisi et disait au Roi qui se plaignait de
l'exigence de M. Laffitte: Vous savez que j'ai toujours souhait
qu'on effat ces signes de Coblentz et de la Restauration; je
l'aurais fait tous les jours avant et tous les jours aprs celui o
vous l'avez fait. Pendant ce temps, la Reine crivait en italien, sur
son journal intime, ces admirables paroles: En sortant sur la
terrasse, j'eus la douleur de voir abattre les fleurs de lys qui
dcoraient les balcons. Peut-tre un premier mouvement d'orgueil
m'a-t-il rendue trop sensible  cette destruction du blason de ma
famille, mais il m'tait pnible de voir qu'on cdt ainsi  toutes
les volonts populaires. Quand la croix tait abattue, tout autre
sentiment aurait d se taire[311].

[Note 311: A. TROGNON, _Vie de Marie-Amlie_, p. 208.]

La lchet des ministres, en face des meutes du 14 et du 15 fvrier,
est tellement trange, tellement inoue, que quelques esprits n'ont pu
la croire involontaire. On a prtendu que des politiques peu
scrupuleux avaient t bien aises de donner une leon et d'inspirer
une peur salutaire au clerg et aux carlistes; on a dit aussi que,
s'attendant  une explosion des passions rvolutionnaires, ils les
avaient laisses s'attaquer aux glises et aux sminaires, pour les
dtourner des boutiques de la bourgeoisie et du palais du
souverain[312]. C'et t un pauvre calcul et un gosme  bien courte
vue. L'meute ne mlait-elle pas  ses imprcations contre les
carlistes et les prtres les cris de:  bas la Chambre des dputs!
Vive la rpublique! Ne profitait-elle pas de la libert qu'on lui
accordait, pour se porter contre l'htel de M. Dupin, toute prte, si
cette fois elle n'avait t arrte,  le traiter comme le palais de
Mgr de Qulen? En ralit, la victoire qu'on lui laissait remporter
sans combat tait gagne autant contre la monarchie dont les armes
taient mutiles, que contre la religion dont les croix taient
arraches. Qu'est-il besoin, d'ailleurs, pour expliquer la conduite du
gouvernement, de lui supposer tant de machiavlisme? Cette conduite
tait tout simplement l'application naturelle, le dveloppement
logique, la conclusion prvue de la politique de laisser-aller.

[Note 312:  l'appui de cette interprtation, on a cit le rle au
moins bizarre jou, dans la journe du 15 fvrier, par M. Thiers,
alors sous-secrtaire d'tat de M. Laffitte. M. Arago a racont
lui-mme, le 13 aot 1831,  la tribune de la Chambre, qu'il allait
pntrer dans l'archevch avec ses gardes nationaux, pour arrter la
dvastation, quand M. Thiers, dclinant sa qualit, intervint
trs-vivement pour dtourner la garde nationale de se commettre avec
le peuple, dans ces circonstances. Ses paroles, ajoutait M. Arago,
firent impression; on crut y voir la pense de l'autorit suprieure,
et notre mouvement se trouva ajourn. M. Thiers, pour se justifier, a
prtendu que l'incident tait sans importance, que le mal tait dj
fait lors de son intervention, et qu'il avait voulu seulement empcher
une collision. Des tmoins srs m'ont en outre rapport que, le soir
du 15 fvrier, dans les salons, M. Thiers parlait de ce qui s'tait
pass avec une sorte de frivolit satisfaite.]


II

Le scandale fut immense. D'aprs les tmoignages contemporains, ces
affreuses journes jetrent une terreur dans les esprits, une
indignation dans les coeurs, qui ne pouvaient se comparer  rien de ce
qu'on avait ressenti jusqu'alors[313]. De ce jour, le ministre fut
condamn, et s'il dura encore prs d'un mois, ce fut un mois de
misrable agonie.

[Note 313: Lettre de madame Swetchine.]

Le 17 fvrier, l'un des membres de la Chambre, M. Delessert, dnona
l'incurie, l'inaction du cabinet[314]; puis largissant la question,
aux applaudissements d'une majorit qui commenait  avoir honte de sa
tolrance et conscience de son pouvoir: Pourquoi, dit-il, les
souffrances du commerce augmentent-elles journellement? Pourquoi la
confiance est-elle anantie? Cela ne tient-il pas  la faiblesse du
gouvernement? Le ministre de l'intrieur essaya une apologie fort
gne de sa conduite, s'excusa par les difficults invitables au
lendemain d'une rvolution qui avait laiss tant de problmes sociaux
 rsoudre, et n'aboutit qu' donner une nouvelle preuve de sa
faiblesse, par son affectation  rejeter toute la responsabilit sur
les royalistes, et  voiler de mtaphores complaisantes la hideuse
brutalit de l'meute[315]; on sentait du moins,  l'honneur du jeune
ministre, qu'il tait mal  l'aise dans le rle auquel il se croyait
condamn et pour lequel il n'tait pas fait. La politique de
laisser-aller avait des interprtes plus convaincus et moins
embarrasss; tels furent, dans ce dbat, le prfet de police, M.
Baude, et le prfet de la Seine, M. Odilon Barrot. Bien loin de
trouver dans ce qui s'tait pass un grief contre le parti
rvolutionnaire, ils n'y voyaient qu'un signe du mcontentement
produit par la mauvaise politique du gouvernement et par
l'impopularit de la Chambre. L'meute devenait,  les entendre, une
sorte de ptition populaire,  laquelle il fallait se hter de
donner satisfaction. Ce que la dvastation a d'odieux et de barbare,
disait le prfet de police, semble attnu par la leon qu'elle donne
au gouvernement. Pour ne pas aller  l'encontre de cette leon, il
fallait que le ministre inclint plus  gauche; il fallait surtout
dissoudre immdiatement la Chambre, comme on avait dj bris les
croix ou gratt les cussons. Seul, ce tmoignage de confiance
pouvait apaiser le peuple. Ainsi d'accuse qu'elle tait, l'meute
osait se poser en accusatrice, et de plus, dans cette trange
anarchie, elle accusait le pouvoir par la bouche du prfet de la Seine
et du prfet de police. Enfin, pour que la figure de ce gouvernement
ft plus piteuse encore, les ministres et leurs fonctionnaires, comme
il arrive d'ordinaire aux prvenus, se renvoyaient mutuellement une
responsabilit dont ils commenaient  sentir le poids crasant, et
qui, en ralit, leur incombait  tous; le procureur gnral se
plaignait de l'inertie du prfet de la Seine; celui-ci se rejetait sur
les ordres ou plutt sur l'absence d'ordres du ministre de
l'intrieur; ce dernier, enfin, tait rduit, pour se dfendre, 
engager avec son subordonn une altercation publique. M. Guizot ne
laissa pas chapper l'occasion de tirer la morale de cette discussion:
Le ministre, dit-il, ne runit pas les conditions ncessaires pour
dfendre la socit dans la crise qu'elle traverse; la France demande
 tre gouverne et sent qu'elle ne l'est pas. Il terminait par cette
dclaration qui semblait conseiller et mme annoncer une attitude
nouvelle de la majorit: Je ne crois pas qu'il soit possible de
rester dans cette position. Ainsi press, M. Laffitte balbutia
quelques excuses, parla d'une situation plus forte que les hommes,
demanda navement  ses contradicteurs s'ils connaissaient un moyen
d'empcher une meute d'clater; puis, prenant l'offensive, il sembla
se venger de ses humiliations sur la Chambre et lui annoncer une
prochaine dissolution: J'aurai l'honneur, disait-il en terminant, de
vous faire connatre demain les ordres du Roi.

[Note 314: Ce dbat, commenc le 17 fvrier, se prolongea plusieurs
jours.]

[Note 315: Nous apprmes en mme temps, disait le ministre, l'offense
 la rvolution de Juillet et les effets de l'indignation populaire:
la foudre tait dj tombe sur Saint-Germain-l'Auxerrois.]

tait-ce donc que le ministre ft rsolu  se ranger du parti de
l'meute contre la Chambre? Ce serait lui supposer une nettet et une
dcision qu'il n'avait pas, mme pour le mal. Le lendemain, on
attendit vainement que M. Laffitte vnt faire connatre  la Chambre
les ordres du Roi. Bien au contraire, comme pour donner des gages
d'un autre ct, il annona, dans le _Moniteur_, le remplacement de M.
Odilon Barrot et de M. Baude par M. de Bondy et M. Vivien, et les
nombreux projets de loi qu'il prsenta semblaient rvler le dsir,
non de brusquer, mais de retarder la dissolution. Indcision et
incohrence qui n'aboutissaient qu' augmenter le discrdit du
cabinet!

D'ailleurs, ne suffisait-il pas alors de regarder le gouvernement et le
pays, pour apprcier ce qu'en avaient fait quelques mois de ce rgime de
laisser-aller? Triste spectacle, en vrit! Partout la dsorganisation
politique et administrative; un ministre impuissant et mpris, ne
sachant plus dissimuler ses divisions intestines, ni obtenir de ses
subordonns l'obissance mme apparente; les municipalits des grandes
villes ne se gnant pas pour signifier au ministre de l'intrieur que
le gouvernement, qui devait tout au peuple, avait reni son origine,
et qu'en s'appuyant sur une Chambre sans pouvoirs et objet de
l'animadversion gnrale, il devait faire rejaillir sur lui la haine et
le mpris dont cette Chambre tait entoure; les fonctionnaires
s'affiliant  l'Association nationale, sorte de gouvernement
extralgal, par lequel le parti rvolutionnaire prtendait surveiller,
dominer, suppler le gouvernement nominal jusque dans la politique
trangre; une presse factieuse contre laquelle on n'osait aucune
rpression judiciaire; la sdition presque quotidienne  Paris et en
province, si bien que M. Duvergier de Hauranne pouvait dire  la
tribune[316]: Les meutes ont succd aux meutes; on dirait qu'elles
sont devenues l'tat habituel de notre ordre social; la dtresse
croissante de l'industrie et du commerce, les faillites multiplies dans
des proportions inoues, et la presse de gauche demandant avec angoisse
ce qui pourrait arrter, sur le penchant de leur ruine, des milliers de
fortunes qui croulent tous les jours[317]; les classes ouvrires en
proie aux souffrances comme aux tentations du chmage, et, certaine nuit
de bal  la cour, une bande de proltaires assaillant le Palais-Royal et
venant mler aux mlodies de l'orchestre ce hurlement sinistre: Du
travail ou du pain! le crdit public de plus en plus gravement
atteint[318], la rsistance  l'impt devenue gnrale, le dficit
mensuel s'levant  plusieurs millions, le Trsor  la veille de cesser
ses payements[319], en un moment o la ncessit de soulager les misres
intrieures et de parer aux difficults extrieures obligeait  des
dpenses extraordinaires; le trouble des mes et des intelligences
venant s'ajouter  celui des institutions, des partis et des intrts;
le danger du dehors peut-tre plus redoutable encore; les puissances
trangres, sous le coup des vnements du 14 et du 15 fvrier, se
refusant plus que jamais  faire fond sur la fermet ou la puissance du
gouvernement[320], et se prparant  une guerre qui leur paraissait
proche et invitable; le parti rvolutionnaire se plaisant d'ailleurs 
bien montrer  l'Europe qu'elle tait la premire menace par les
dsordres intrieurs, tmoin cette meute qui,  la nouvelle d'une
dfaite des Polonais, jetait des pierres et tirait des coups de feu
contre les fentres de l'ambassade russe, et, aprs ce bel exploit
diplomatique, changeait de patriotiques politesses avec le gnral La
Fayette[321]; aussi partout, en France et au dehors, un sentiment de
malaise, d'angoisse, de dgot et d'effroi, et comme l'impression,
chaque jour plus prsente, d'un pril immense et immdiat.

[Note 316: Sance du 10 mars 1831.]

[Note 317: _National_ du 13 mars 1831.]

[Note 318: La rente 5 pour 100 s'offrait  82 fr. 50, sans trouver
acqureur; et le 3 pour 100,  52 fr. 70. Baisse d'autant plus
remarque que l'tat financier tait des plus prospres dans les
derniers temps de la Restauration.]

[Note 319: Savez-vous, disait alors M. Casimir Prier  M. Dupin, qui
le pressait de prendre le pouvoir, savez-vous que le Trsor est  la
veille de cesser ses payements? (_Mmoires de M. Dupin_, t. II, p.
301.)]

[Note 320: 9 mars 1831.]

[Note 321: Le 10 mars 1831, M. Duvergier de Hauranne dnonait  la
Chambre l'anarchie qui des esprits a pass et se propage dans les
choses.]

coutez les aveux et les plaintes des contemporains. Un mot s'impose 
eux qui rsume exactement ce qu'ils ont sous les yeux, celui
d'anarchie; ce mot, M. Duvergier de Hauranne le prononait alors  la
tribune[322]; longtemps aprs, il revenait sans cesse sous la plume de
M. de Montalivet, recueillant les souvenirs de cette poque, et
l'ancien collgue de M. Laffitte concluait avec une conviction
dsole: C'tait bien l'anarchie, hlas[322]! M. Mol crivait  M.
de Barante, le 7 mars: L'esprit public a subi une dtrioration
profonde depuis les hideuses journes de fvrier. Toutes les nuances
d'opinion sont  peu prs galement mcontentes, toutes galement
inquites de ce qui succdera... Je n'ai vu d'analogue que la fin du
Directoire, le temps qui prcda le 18 brumaire. Mais le gnie et
l'pe qui firent le 18 brumaire n'y sont pas[323]. Les jeunes hommes
qui avaient nourri les plus orgueilleuses illusions, qui avaient
salu dans la rvolution de Juillet le rajeunissement de l'humanit,
reconnaissaient que tout allait bien mal[324]. Symptme grave entre
tous, ce n'tait pas seulement le ministre dont on tait mcontent,
c'tait le Roi lui-mme dont on doutait: ce doute se trahit dans les
correspondances intimes des contemporains, et la duchesse de Broglie
ne faisait qu'exprimer le sentiment rgnant autour d'elle, quand elle
crivait, le 3 mars,  M. de Barante: L'ide de la faiblesse du Roi
se rpand beaucoup, peut-tre plus qu'il n'est juste; je crois qu'il
cherche trop  mnager et ne prend son parti de renoncer 
personne[325]. M. de Salvandy montrait toute la nation inquite et
malade, comme  la veille des grandes catastrophes qui troublent  la
fois la terre, les eaux, le ciel, et il ajoutait que l'ordre social
tremblait sur ses fondements[326]. Le sentiment gnral semblait tre
que l'difice construit en Juillet allait s'crouler. Les ennemis,
rpublicains, lgitimistes ou bonapartistes, s'agitaient pour occuper
la place qu'ils s'attendaient,  voir bientt vacante. Les amis
eux-mmes n'avaient plus confiance: l'un des personnages les plus
engags dans la fondation de la dynastie, M. Thiers, avouait, quelques
mois plus tard, le doute poignant qui avait saisi alors les plus
optimistes: C'tait une question, crivait-il, et une question
effrayante, de savoir si, au milieu de cette tourmente pouvantable,
la monarchie pourrait subsister. Et aprs avoir dpeint cette
anarchie dans un tableau rapide, il reprenait: Tout cela tant, il
tait bien naturel de se demander si la nouvelle monarchie pourrait
subsister; les gens honntes se dsespraient, ils entrevoyaient de
nouveaux bouleversements. Enfin, M. Thiers ajoutait ce dernier trait,
qui n'tait pas le moins alarmant: L'Europe inquite songeait  se
prmunir contre l'incendie[327].

[Note 322: tude de M. le comte de Montalivet, sur la _Politique
conservatrice de Casimir Prier_. (_Revue des Deux Mondes_, 15 mai
1874.)]

[Note 323: _Documents indits._]

[Note 324: _Passim_, dans la correspondance de Victor Jacquemont.]

[Note 325: _Documents indits._]

[Note 326: _Seize mois, ou la Rvolution et les rvolutionnaires_, par
M. DE SALVANDY.]

[Note 327: _La Monarchie de 1830_, p. 125  127.]


III

De toutes parts, s'levait le cri qu'il fallait en finir avec une
telle politique[328]. Le besoin d'ordre, de scurit, de gouvernement,
tait tel, qu'on a pu comparer cet tat de l'opinion  celui qui avait
prcd le 18 brumaire: seulement, point de Bonaparte revenant
vainqueur d'gypte.  dfaut d'un gnral, tous les regards des gens
d'ordre se fixaient sur un vtran des luttes parlementaires, alors
prsident de la Chambre, M. Casimir Prier. Stimuls et soutenus par
cette disposition de l'esprit public, les conservateurs de l'Assemble
sortaient peu  peu de leur rserve intimide et indcise, de leur
tolrance attriste; ils envisageaient dsormais comme possible la
formation d'un ministre de rsistance dont le chef leur tait dsign
par l'opinion, et ils se dcidaient  manifester plus nettement leur
dfiance contre M. Laffitte. L'hostilit du Parlement devint mme  ce
point visible, que pour obtenir le vote d'un projet financier
ncessaire aux besoins de l'tat, le prsident du conseil fut rduit 
dclarer, avec une humilit sans prcdent, qu'il demandait ce vote
non pour lui, mais pour ses successeurs[329]. La gauche,  un point de
vue oppos, n'tait pas moins impatiente de voir remplacer le cabinet;
Carrel dclarait que le malaise profond de la France tait d 
l'inconsquence de ceux qui occupaient le pouvoir, et il demandait
 avoir enfin des ministres qui apportassent des affirmations[330].
Tous les partis approuvaient, au moins tout bas, M. Berryer, quand il
s'criait en parlant des ministres: Funestes aux trangers, funestes
 nos concitoyens, impuissants pour la paix, impuissants pour la
guerre, ces hommes ont aussi mal gouvern nos affaires au dehors qu'au
dedans; ils ont galement compromis et la fortune, et le repos, et
l'honneur de la France[331]. Dans le sein mme du cabinet, se
produisaient des signes de dissolution; M. Mrilhou avait donn sa
dmission[332], pour se dgager d'une administration moribonde et dans
l'espoir que sa retraite serait un titre  la faveur de la gauche; par
contre, un autre ministre, M. de Montalivet, faisait des dmarches
actives pour amener la formation d'un cabinet conservateur sous la
prsidence de M. Prier, dclarant au gnral de Sgur, qui l'aidait
dans ces dmarches, que s'il ne se retirait pas tout de suite, c'tait
seulement pour disputer  M. Laffitte le Roi et la France.

[Note 328: Un sous-lieutenant qui devait devenir marchal de France,
le jeune de Saint-Arnaud, crivait alors de Brest: En gnral, en
province, on est bien mcontent des troubles de Paris. Il n'y a qu'une
voix pour dire qu'il faut en finir. Si cela se rptait, je ne serais
pas surpris de voir les provinces marcher sur Paris. Voil le rsultat
de ce que j'ai entendu partout sur la route.]

[Note 329: Sance du 11 mars 1831.--Voici, du reste, les propres
paroles de M. Laffitte: Messieurs, il serait pnible pour les
ministres de demander une confiance que vous pourriez leur refuser.
Cette confiance, je ne la demande pas, moi, comme ministre; je la
demande comme citoyen, parce que l'intrt de l'tat l'exige; et ce
n'est probablement pas pour moi que je la demande.]

[Note 330: _National_ du 13 mars 1831.]

[Note 331: Discours du 10 mars 1831.]

[Note 332: 8 mars 1831.]

Cette conduite de M. de Montalivet avait une importance particulire;
tant donn ses relations avec le Roi, il ne pouvait agir ainsi que
par son ordre ou en tout cas avec son assentiment. Ce n'tait pas sans
hsitation que Louis-Philippe en tait venu l. La retraite de La
Fayette et de M. Dupont de l'Eure, en le dbarrassant d'un protecteur
humiliant et d'un conseiller gnant et discourtois, lui avait laiss
seulement M. Laffitte, pour lequel il avait une sympathie
reconnaissante, dont il gotait, sinon les opinions, du moins le
caractre, et qui, par son insouciance mme, lui paraissait un
ministre commode: le mot est de M. de Montalivet. Trs-jaloux de
gouverner lui-mme, le Roi avait profit de la lgret facile du chef
du cabinet pour mettre compltement la main sur les affaires
trangres. Il se flattait d'arriver peu  peu  un rsultat pareil
pour les affaires intrieures. N'avait-il pas fait un premier pas
dans ce sens, le jour[333] o, recevant une dputation, il avait tent
de donner la formule de sa politique personnelle, de son systme,
comme il dira plus tard, et avait employ, pour la premire fois,
cette expression de juste milieu qui, aussitt vivement commente,
releve par l'opposition, devait servir de sobriquet pour dsigner le
Roi lui-mme? M. Casimir Prier lui semblait, non sans raison, devoir
tre un ministre bien moins commode, aussi jaloux de faire sentir
son autorit  la couronne qui ne le dsirait pas, qu'au pays qui en
avait besoin. D'ailleurs, par sa disposition  s'exagrer la force de
la rvolution et la faiblesse de sa monarchie, Louis-Philippe
redoutait le moment d'une rupture ouverte avec les partis avancs; il
tchait de le retarder, en usant d'expdients: il et souhait au
moins attendre le rsultat des lections gnrales, se flattant, pour
excuser cette dfaillance, que prolonger l'preuve du laisser-aller
serait prparer pour l'avenir une raction plus forte. Ne semblait-il
pas mme rsign  prendre un ministre plus  gauche,  avaler
Salverte et Dupont tout crus, comme il le disait dans la familiarit
un peu intemprante de ses conversations? Ces hsitations et ces
timidits ne purent cependant tenir longtemps devant le mouvement
chaque jour plus prononc de l'opinion, qui indiquait si nettement et
la politique  suivre et l'homme de cette politique. Le Roi tait trop
clairvoyant pour ne pas comprendre o tait, en dehors et au-dessus
des petites questions d'agrment personnel, le vritable et grand
intrt de la monarchie et du pays. Dans les premiers jours de mars,
il prit son parti, non sans regret, ni sans terreur, mais sans
hsitation. Je ne puis plus garder Laffitte, dit-il  M. Dupin; il
mnage le parti qui cause tous nos embarras et auquel il est bien
temps de rsister. D'ailleurs, on me dit que le Trsor est aux
abois[334].

[Note 333: 29 janvier 1831.]

[Note 334: _Mmoires de M. Dupin_, t. II, p. 300.]

Ainsi, aprs avoir t condamn par l'opinion, aussi bien par celle de
gauche que par celle de droite, aprs avoir t dlaiss par ses
propres collgues, M. Laffitte tait abandonn par le Roi. Bien plus,
par une concidence du reste fort explicable, la dconfiture de
l'homme d'affaires s'ajouta  la droute du ministre, et il fut rduit
 mettre en liquidation sa maison de banque. Pour cet homme, nagure
au comble des richesses, de la popularit et du pouvoir, c'tait un
croulement complet: ralisation de cette prophtie faite, plus de dix
ans auparavant, par le duc de Richelieu: Ce banquier ambitieux se
croit le roi des Halles, et ce n'est qu'un cervel ne sachant ni ce
qu'il veut, ni ce qu'il fait, capable de ruiner la France et de se
ruiner lui-mme par vanit.

Seul, M. Laffitte semblait ne pas s'apercevoir que son rgne tait
fini. Rien n'atteignait son vaniteux optimisme. Il se cramponnait  ce
pouvoir dont pourtant il usait si peu. Dans l'importance que lui avait
donn son rle en Juillet, il s'tait imagin que l'ordre de choses
nouveau ne pourrait subsister sans qu'il ft  la tte des affaires.
Vainement avait-il raill parfois la prsomption de La Fayette, la
chute de ce dernier ne lui avait rien appris. Il ne faisait pas
difficult d'admettre que le ministre pouvait tre us, mais la seule
conclusion qu'il en tirait tait qu'il aurait  grouper autour de lui
d'autres collgues; dans ce dessein, il faisait engager des
pourparlers avec les chefs de la gauche, si bien que, jusqu' la
dernire heure, le _National_ crut que le rsultat de la crise serait
de remplacer des hommes du milieu par des personnages d'opinion plus
avance. Les avertissements ne manqurent cependant pas  M. Laffitte:
on en vint  le faire prvenir, par son propre sous-secrtaire d'tat,
M. Thiers, qu'aux yeux du Roi le ministre du 3 novembre avait
accompli sa tche. M. Laffitte, obstinment ferm aux nouvelles
dplaisantes, se montra incrdule et alla trouver Louis-Philippe.
Doit-on croire que celui-ci, gn d'avoir  dtruire des illusions si
confiantes, s'expliqua peu clairement? Toujours est-il que le ministre
le quitta plus rempli que jamais d'esprance, plus sr d'avoir
l'avenir  lui. Il fallut bien enfin que la vrit brutale se ft
jour: le 11 mars, aprs des pourparlers dont on racontera plus tard
les dramatiques vicissitudes, M. Casimir Prier reut et accepta la
mission de former un cabinet[335]. Dception d'autant plus amre pour
M. Laffitte, qu'il s'y attendait moins. Les dmonstrations
affectueuses du Roi furent impuissantes  l'adoucir. Le ministre dchu
ne vit rien des causes qui, en ralit, l'avaient dj fait tomber du
pouvoir, bien avant que Louis-Philippe se dcidt tardivement  le
congdier; il se crut et se proclama une victime de l'ingratitude
royale.

[Note 335: Les ordonnances, portant nomination des nouveaux ministres,
furent signes le 13 mars.]

Ainsi finit M. Laffitte. Il finit, de l'aveu des crivains qui lui
taient le plus favorables, sans honneur, impuissant et
dconsidr[336]. Au lendemain mme de cette chute, que reste-t-il de
cet homme qui a occup tant de place depuis huit mois? Il disparat,
en quelque sorte, sans laisser de vide: disparition si subite, si
complte et si dfinitive, qu'on en chercherait vainement une pareille
dans l'histoire des partis. Pendant que de hauts esprits et de grands
caractres s'puisent  rparer le mal qu'il a fait et laiss faire,
ruin financirement et politiquement, dpouill de sa popularit
comme de son opulence, ayant perdu dans l'aigreur de sa disgrce
jusqu' l'amnit heureuse de son humeur, dsespr, humili, oubli
de tous, n'tant estim de personne, M. Laffitte descend de jour en
jour plus bas sur la pente dmagogique; il maudit son ouvre et ses
amis, demande, du haut de la tribune, en juin 1836, pardon  Dieu et
 ses concitoyens d'avoir fait la monarchie de Juillet, et crit, le
11 mars 1837,  son cher Branger: Quelle canaille que la plupart
de nos amis de quinze ans[337]! Toutefois, si la postrit le frappe
d'une note particulirement svre, ce n'est pas  cause de cette fin
qui, dans l'obscurit et le discrdit o il est tomb, n'a gure fait
de tort qu' lui-mme; c'est pour avoir t, au jour de la fortune et
du pouvoir, la personnification de la politique de laisser-aller, de
dfaillance, de lchet, en face de la rvolution. Leon qu'on ne
saurait trop recommander aux rflexions des hommes d'tat! Tandis que
tant d'autres ministres, proclams impopulaires de leur vivant, parce
qu'ils rsistaient, grandissent chaque jour davantage dans l'histoire,
aucun n'a laiss une mmoire plus universellement condamne que celle
de M. Laffitte, et ce nom seul appliqu  une politique est devenu un
terme de mpris.

[Note 336: CARREL, dans le _National_ du 12 mars 1831.]

[Note 337: Allusion  l'Opposition de quinze ans, sous la
Restauration.]




CHAPITRE VII

LA RACTION ANTIRELIGIEUSE APRS 1830

     I. Trouble et excitation des esprits. Violences
     antireligieuses pendant les journes de Juillet. Ces
     violences continuent aprs le combat fini. L'irrligion dans
     la presse, dans la caricature et au thtre. L'impit est
     plus bourgeoise encore que populaire.--II. Attitude du
     gouvernement dans la question religieuse. Bonnes intentions
     et dfaillances. Vexations nombreuses contre le clerg. Le
     pouvoir ne veut pas se compromettre pour le clerg.
     L'irrligion officielle. On prdit la chute prochaine du
     catholicisme.--III. Par quoi remplacer le catholicisme?
     closion de religions nouvelles, provoque par la
     rvolution. L'glise franaise de l'abb Chatel.


I

On aurait une ide fort incomplte des consquences de la rvolution
de 1830, si l'on ne les observait que dans la politique proprement
dite. Aussi bien, n'est-ce peut-tre pas dans les chartes et les lois,
mais dans les ides et les moeurs, que la secousse a t le plus forte
et le changement le plus radical. Rarement l'esprit humain a subi un
tel branlement. Il semble que tous les cerveaux aient alors reu le
coup du soleil de Juillet. De l,  la fois, un trouble et une
excitation extraordinaires. Ceux qui, en quelques jours, venaient de
renverser une dynastie vieille de plusieurs sicles et d'en improviser
une autre, taient comme tourdis par le vertige de cette ruine et
griss par l'orgueil de cette cration. Tout leur paraissait avoir t
dtruit et remplac, ou devoir l'tre. Aucune nouveaut n'tait juge
impossible. On et dit une immense chaudire o les ides de toute
sorte, les chimres, les sophismes, les croyances, les passions,
taient jets ple-mle, bouillonnaient et fermentaient; et chacun se
flattait d'en voir sortir, non plus seulement une charte revise, mais
un monde intellectuel et moral, purifi, rajeuni, transform, dont
l're daterait des barricades de 1830.

Cette prtention de tout dtruire et de tout remplacer apparaissait
d'abord dans l'ordre religieux. On sait comment, sous la Restauration,
par l'imprudence des uns et par la perfidie des autres, le
catholicisme avait paru solidaire du parti royaliste; comment
l'opposition librale avait t infecte d'impit voltairienne, ou
tout au moins, sous couleur de gallicanisme, imbue de prvention
contre le parti prtre[338]. Dans les journes de Juillet, l'glise
sembla donc vaincue au mme titre que la vieille royaut, l'irrligion
victorieuse au mme titre que le libralisme, et victorieuse avec
cette excitation troublante, avec cette prsomption aveugle, qui
taient la suite et la marque de la rvolution. En mme temps que le
peuple de Paris s'emparait des Tuileries, il dvastait une premire
fois l'archevch, profanait les sacristies de Notre-Dame avec mille
grossirets sacrilges, saccageait la maison des missionnaires dans
la rue d'Enfer, celle des Jsuites  Montrouge, dtruisait le calvaire
du mont Valrien. Il fallait fermer toutes les glises de Paris; 
peine osait-on les rouvrir pour les offices du dimanche 1er aot. 
Reims, Nancy, Chlons, Chartres, Orlans, Bourges, Nevers, Niort,
Narbonne, Toulouse, le triomphe de l'insurrection se manifestait par
les mmes accs d'impit dvastatrice. En beaucoup d'endroits, les
croix taient publiquement, presque officiellement, renverses[339].
La violence n'pargnait pas le clerg lui-mme: l'archevque de Paris,
Mgr de Qulen, tait oblig de se cacher[340];  Reims et  Nancy, le
cardinal de Latil et Mgr de Forbin-Janson, chasss par l'meute, se
rfugiaient, l'un en Angleterre, l'autre en Amrique. Dans plus d'une
petite paroisse, les curs taient insults, maltraits, expulss de
leur presbytre.

[Note 338: On nous permettra de renvoyer, pour ce qui regarde ce
caractre particulier des luttes politiques de 1815  1830,  ce que
nous avons dit dans _Royalistes et Rpublicains_, et dans le _Parti
libral sous la Restauration_. Voy. notamment, dans ce dernier volume,
p. 319  392.]

[Note 339: Parfois cependant les croix taient sauves par la prsence
d'esprit du cur. Dans un village des environs de Paris, les esprits
forts se prcipitaient vers l'glise avec des chelles et des marteaux
pour abattre la croix qui tait au sommet du clocher. Le cur parat:
Que faites-vous? vous voulez abattre cette croix? J'en sais d'autres
qui sont plus faciles  faire disparatre et par lesquelles vous
devriez commencer.--O sont-elles? hurle la foule.--Suivez-moi! Le
cur les mne au cimetire, et il leur montre les croix noires qui
ombragent les tombes de leurs parents et de leurs amis. L'effet fut
prodigieux; ces malheureux baissrent la tte et s'loignrent sans
rien dire.]

[Note 340: Il commenait  sortir de sa cachette vers janvier 1831,
quand l'meute du 14 et du 15 fvrier l'obligea de nouveau  se
drober. Le cholra seul lui permettra, en 1832, de se montrer dans
des conditions  peu prs normales.]

Quand le combat fut fini et le nouveau gouvernement install, la
religion ne trouva pas pour cela paix et scurit.  cette poque,
crit le feu duc de Broglie, commenait la chasse aux robes noires et
aux chapeaux clabauds, aux Jsuites, aux Capucins, aux Frres de la
Doctrine et jusqu'aux pauvres Soeurs de la Charit; les processions
taient poursuivies  coups de pierres, les croix de mission culbutes
et tranes dans la boue; il ne faisait pas trop bon  un vque de
sortir de sa cathdrale[341]. Pas un prtre n'et os se montrer dans
la rue en soutane; les journaux racontaient, en raillant, que les
revendeurs n'avaient pas assez de vieux habits pour satisfaire cette
clientle imprvue d'ecclsiastiques obligs de se travestir. Il
suffisait parfois qu'un passant et une redingote de couleur sombre
pour tre insult; s'il se plaignait: Ah! pardon, lui rpondait
l'insulteur, je vous prenais pour un prtre. L'inconnu contre lequel
un gamin jetait le cri terrible: Au Jsuite! risquait fort d'tre
saisi et jet  l'eau. Les saint-simoniens ne se plaignaient-ils pas
qu' Versailles on et provoqu contre eux une sorte d'meute, en les
qualifiant de Jsuites[342]? Suspects dans leurs moindres dmarches,
 la merci des dnonciations les plus niaises, des perquisitions les
plus arbitraires, les curs taient trop souvent poursuivis, arrts
sans raison. Ils ne pouvaient visiter un de leurs collgues sans tre
prvenus de nouer quelque conspiration. Le principal organe de
l'glise de France dclarait que le clerg tait frapp d'une sorte
de mort civile[343]. Plusieurs sminaires avaient t envahis par
l'meute et demeuraient ferms, au risque d'arrter entirement le
recrutement du clerg. Des glises taient de mme enleves au culte.
Le plus absurde soupon suffisait  la foule ou  la garde nationale
pour venir troubler violemment les exercices religieux dans
l'intrieur mme des temples. Que d'difices, que de maisons, forcs
et pills sous prtexte d'y chercher les armes que les Jsuites y
auraient caches! D'ailleurs, pour voir combien, plusieurs mois aprs
la rvolution de Juillet, les passions taient demeures vivaces et
terribles, il n'est besoin que de rappeler la hideuse meute du 14 et
du 15 fvrier 1831, le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et la
destruction de l'archevch. La situation tait telle que, dans plus
d'un diocse, les curs effrays et dcourags songeaient  quitter
leurs paroisses, et que leurs vques devaient les en dtourner[344].

[Note 341: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 342: Voici comment des placards affichs dans la ville avaient
dnonc la runion saint-simonienne: Un rassemblement de Jsuites
doit avoir lieu vendredi soir, 18 fvrier 1831, au Gymnase, avenue de
Saint-Cloud. J'engage les bons patriotes de cette ville  vouloir bien
se munir d'armes  feu et  se transporter au lieu de la conspiration,
afin de dtruire toute cette canaille-l; ce qui servira de bon
purgatif  Versailles, car il en est empoisonn. On craint trs-fort
la peste.  bas les Jsuites! (_OEuvres de Saint-Simon et
d'Enfantin_, t. III, p. 97.)]

[Note 343: _Ami de la religion_, 2 juillet 1831.]

[Note 344: Tel est notamment l'objet d'une lettre pastorale crite
alors par l'vque d'Orlans.]

Les moyens les plus divers taient employs pour tenir en veil les
haines irrligieuses. Des brochures pullulaient, dont les titres
suffiraient  faire apprcier l'ignominie[345]. Tout tait prtexte
aux journaux pour ameuter les esprits contre le clerg. Pas un
dsordre, pas une meute dont ils ne l'accusassent d'tre
l'instigateur; peu importe qu'il en et t la victime; c'tait de sa
part une dissimulation et une perfidie de plus. On ne reculait devant
aucune calomnie, si absurde ft-elle. Les prtres, disait-on,
trament des complots, donnent de l'argent pour les armes trangres,
s'exercent eux-mmes aux manoeuvres militaires, remplissent leurs
presbytres et leurs glises d'armes, de munitions et de
soldats[346]. L'_Ami du peuple_ rvlait que le clerg avait
prmdit une immense Saint-Barthlemy. Des milliers de poignards
empoisonns, racontait-il gravement, ont t trouvs dans les mains
des Frres Ignorantins, dans les sminaires et jusque dans le palais
de notre premier prlat. Les prtres les plus fanatiques de nos
campagnes avaient t invits  se rendre  Paris, le 30 aot, pour
l'excution de cet infernal projet. Ce journal ajoutait que les
massacreurs en soutane devaient tre aids par des forts de la halle,
des charbonniers et autres congrganistes salaris. Dans les rues de
Paris, on criait et l'on affichait un placard ainsi conu: Peuple, la
commission charge de rparer les dsastres causs dans les journes
de Juillet accorde une indemnit de 200,000 francs  M. l'archevque
de Paris. Le pauvre homme! C'est sans doute pour le ddommager de la
perte des poignards et des barils de poudre trouvs dans son
palais[347]. La caricature tait  l'avenant;  cette poque, elle
n'avait pas encore dirig son crayon meurtrier contre Louis-Philippe;
elle se bornait, avec sa vaillance et sa chevalerie accoutumes, 
traner dans la boue les vaincus du moment, principalement le clerg.
Froidement haineuse, elle cherchait  glisser une calomnie dans chacun
de ses clats de rire: tel ce dessin qui reprsentait un patriote
dcouvrant, dans l'archevch, un corset de femme au milieu des
ornements sacerdotaux, et s'criant: L'archevque a toujours t un
farceur! Plusieurs de ces caricatures sont tellement ignobles qu'on
ne peut les dcrire.

[Note 345: Voici quelques-uns de ces titres: _Histoire scandaleuse,
politique, anecdotique et bigote du clerg de France._--_Infamie des
prtres dvoile._--_La Chemise de femme et correspondance galante
trouve dans l'oratoire de l'archevque de Paris_, par un sminariste
qui a jet le froc aux orties.--_L'archevque de Paris accus
d'assassinat sur la personne de Soeur Vronique, pharmacienne de
Saint-Cyr._--_La Religion dvoile, la France sauve, les prtres
tombs._--_Infamies des prtres, ou Correspondance des vques sur les
vnements de Juillet_, etc., etc.]

[Note 346: Mgr Devie, vque de Belley, a fait mention de ces
accusations dans une circulaire piscopale crite au commencement de
1831. (_Vie de Mgr Devie_, par M. l'abb COGNAT, t. II, p. 3 et 19.)]

[Note 347: _Vie de Mgr de Qulen_, par M. D'EXAUVILLEZ, t. II, p. 49.]

Et le thtre!  la Gat, on joue le _Jsuite_; au Vaudeville, le
_Congrganiste_;  l'Ambigu, les _Dragons et les Bndictines_, de
Pigault-Lebrun;  la Porte-Saint-Martin, les _Victimes clotres_,
exhumes de 1793; ailleurs, le _Dominicain_, l'_Abbesse des Ursulines_,
la _Papesse Jeanne_, avec accompagnement de couplets obscnes et impies;
_Fr Ambrosio_, qui dgote tellement le public que celui-ci fait baisser
la toile. Chaque thtre a d ajouter  son magasin de costumes et
d'accessoires un assortiment complet de robes de cardinaux, de rochets,
de soutanes, de surplis, de frocs, de croix, de bannires d'glise. On
fait parader, sur les trteaux d'une scne bouffonne, les saints, les
anges, la cour cleste tout entire, traitant  peu prs les vrits
chrtiennes comme, de notre temps, les auteurs d'oprettes ont parodi
les lgendes de la mythologie. Une pice avait t prpare, avant les
journes de Juillet, au thtre des Nouveauts, sous ce titre: _la
Contre-lettre_; il s'agissait d'une affaire d'hritage dans laquelle
intervenait un parent fourbe et cupide; la rvolution clate: aussitt
les auteurs revtent expditivement ce personnage d'une soutane; ils en
font un abb Serinet, doucereux, mielleux et perfide, sous les traits de
Bouff. D'autres vont chercher au bagne, o il subit sa peine, un
misrable prtre qui, aprs avoir tent de violer une femme, l'avait
assassine, puis coupe par morceaux; de ces crimes d'hier, ils font,
pour le thtre du Cirque Olympique, le drame du _Cur Mingrat_; le
rideau se baisse tout juste au moment o le crime va se consommer.
L'_Incendiaire, ou la Cure et l'Archevch_, jou  la Porte-Saint-Martin,
le 24 mars 1831, quelques semaines aprs le sac du palais piscopal,
prtend donner l'explication des incendies mystrieux qui avaient dsol
certaines provinces,  la fin de la Restauration, et o les imaginations
troubles avaient cru entrevoir une manoeuvre de parti. Dans un
dpartement innom rgne un archevque dbauch, ambitieux, auquel sont
subordonnes toutes les autorits; en face de lui, un cur libral,
abonn au _Constitutionnel_. L'archevque, recevant en pleine scne la
confession d'une jeune fille qui s'accuse d'un pch d'amour, met 
l'absolution cette condition que la pnitente ira incendier la ferme d'un
cultivateur libral; il compte ainsi enlever  ce dernier ses droits
lectoraux. Aprs des incidents divers o l'archevque apparat de plus
en plus odieux, la jeune fille, affole de remords, finit par se tuer.
Et ce drame aussi calomnieux que misrable est jou par des acteurs
d'lite: Provost, Bocage, Laferrire, madame Dorval.

L'irrligion avait alors ce caractre d'tre plus bourgeoise encore que
populaire; elle dominait dans les classes dirigeantes. Au dire des
contemporains, rien n'tait plus rare qu'un homme du monde s'avouant
chrtien. La rencontre d'un jeune homme dans une glise, a dit M. de
Montalembert, produisait presque autant de surprise et de curiosit que
la visite d'un voyageur chrtien dans une mosque d'Orient.--Dans la
ville que j'habitais, raconte un autre tmoin, il y avait sans doute
d'honntes gens; il n'y avait pas un homme  ma connaissance, pas un! ni
fonctionnaire, ni professeur, ni magistrat, ni vieux, ni jeune, qui
remplt ses devoirs religieux[348]. N'a-t-on pas constat combien il y
avait de bourgeois, de messieurs bien mis, parmi les dvastateurs
sacrilges de Saint-Germain-l'Auxerrois, et parmi ceux qui assistaient
souriants et satisfaits  cette profanation? Jules Janin, qui n'tait
cependant pas un rvolutionnaire, qui faisait mme alors une campagne
courageuse contre les scandales du thtre, ne croyait choquer personne
en racontant les scnes hideuses du 14 et du 15 fvrier, du ton dont
Boileau avait chant le combat du Lutrin. D'autres trouvaient tout
naturel de proposer la fondation d'une imprimerie officielle, qui et
t une sorte d'atelier national ouvert aux ouvriers sans travail, et o
l'on se ft attach  rimprimer les crits du dix-huitime sicle,
Voltaire, Rousseau, les encyclopdistes. Le gouvernement refusa, par ce
motif curieux, que de pareils livres n'auraient point d'coulement,
puisqu'ils taient des armes dont les libraux n'avaient plus besoin
aprs la bataille[349]. Aucun signe qu'on ft dans une socit
chrtienne; partout une impit pratique telle, qu'elle tonnait presque
le plus hardi sceptique de ce temps, Henri Heine, qui crivait  un
journal allemand: Ce peuple vraisemblablement ne croit mme plus  la
mort[350].

[Note 348: Louis VEUILLOT, _Rome et Lorette_, t. I, p. 39.]

[Note 349: Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. I, p. 452.]

[Note 350: H. HEINE, _De la France_, p. 210.]


II

Pour n'tre pas plus dvote que la nation, la monarchie nouvelle
n'avait cependant aucun parti pris d'agression ni de perscution
contre la religion; si, par faiblesse, elle laissait trop souvent le
champ libre ou mme obissait aux passions impies, du moins, alors,
rien de pareil  ce qu'on verra plus tard sous un autre rgime, o le
signal de la guerre  Dieu sera donn par le pouvoir. Quelques-uns
mme, parmi les hommes de 1830, avaient en ces matires des vues
hautes et justes. Dans une circulaire aux prfets, M. Guizot se
dfendait d'avoir prescrit la destruction des croix de mission. La
libert des cultes, disait-il, doit tre entire, et sa premire
condition, c'est qu'aucun culte ne soit insult. Il ne faut fournir 
nos ennemis aucun prtexte de nous taxer d'indcence et de tyrannie.
Je ne souffrirais pas que mon administration donnt lieu  un tel
reproche. Le duc de Broglie, charg, dans le premier ministre, du
portefeuille de l'instruction publique et des cultes, vitait, par sa
prudente modration, l'embarras et le pril de plusieurs conflits, o
l'impatience de quelques-uns de ses collgues aurait voulu jeter la
monarchie naissante. Il dtournait le Roi de s'enferrer dans
quelques-unes de ces querelles thologiques, o, disait-il, on ne
tarde pas  voir contre soi toutes les bonnes mes, pour soi tous les
vauriens.--Vous avez bien raison, interrompait Louis-Philippe; il ne
faut jamais mettre le doigt dans les affaires de l'glise, car on ne
l'en retire pas: il y reste[351]. Mais ces clairvoyants taient
rares, et d'ailleurs, en ce temps troubl, les meilleurs sacrifiaient
aux passions du jour. M. Guizot contre-signait l'ordonnance qui
enlevait le Panthon au culte chrtien, faiblesse qu'il devait du
reste, plus tard, noblement confesser et regretter. Les Chambres
retiraient aux cardinaux l'allocation qui leur avait t jusqu'alors
accorde, et diminuaient le traitement des vques; les prfets
supprimaient arbitrairement celui des curs ou desservants suspects
d'hostilit politique. Parmi les nouveaux fonctionnaires, plusieurs
taient imbus de prjugs haineux contre le clerg et profitaient de
l'anarchie pour les satisfaire: de l plus d'une vexation locale; ceux
qui eussent t mieux disposs croyaient devoir cacher leurs
sentiments et n'osaient mme rendre visite  quelqu'un portant
soutane. Les dlateurs du clerg taient  peu prs assurs d'tre
toujours couts, et sur plus d'un point les prtres se voyaient
placs comme des criminels sous la surveillance permanente de la
gendarmerie. On allait jusqu' supprimer l'antique messe du
Saint-Esprit,  la rentre des tribunaux, et  arracher les crucifix
des salles d'audience, o ils ne devaient tre rtablis que huit ans
aprs.

[Note 351: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

Ces dfaillances sont-elles faites pour surprendre? Si les gouvernants
ne savaient pas rsister dans les questions politiques qui leur
tenaient  coeur,  plus forte raison ne songeaient-ils pas  le faire
dans les questions religieuses qui leur taient pour le moins
indiffrentes. S'ils n'osaient se dfendre eux-mmes, comment
s'attendre qu'ils se compromissent pour protger ce clerg, chez
lequel ils voyaient un ennemi vaincu? Jusqu'o pouvait conduire cette
faiblesse, on s'en rendit compte pendant et aprs les meutes du 14 et
du 15 fvrier, quand les autorits, non contentes d'avoir laiss
saccager l'glise et l'archevch, s'empressrent, pour ainsi dire, de
sanctionner et de ratifier la dvastation. Certains politiques
s'imaginaient qu'en dirigeant les passions rvolutionnaires contre la
religion, ils les cartaient du gouvernement, pareils  ces censeurs
qui, jugeant prudent de supprimer dans un drame ces mots: damn
ministre, croyaient faire une habile diversion, en les remplaant par
ceux-ci: damn cardinal. D'ailleurs, on tait alors persuad que,
pour ne pas tomber comme Charles X, il fallait suivre dans les
questions religieuses une conduite diamtralement oppose. Si le
nouveau gouvernement n'osait mme pas assurer au clerg protection et
justice contre ses ennemis, c'tait pour ne pas tre accus de
s'appuyer sur le parti prtre. Par raction contre un souverain qui
avait t blm de suivre les processions dans la rue, un cierge  la
main, le nouveau Roi s'attachait  ne faire aucune manifestation
extrieure de christianisme[352]. Dans la solennit du couronnement,
contrairement  l'usage universel, aucune part n'avait t faite  la
religion. Cela convient, disait le _Globe_,  un pouvoir qui n'a plus
rien de mystique. C'est un couronnement protestant, crivait M. de
Vigny, dans son journal intime: expression peu juste, car, en pays
protestant, la religion n'est pas exclue de pareilles crmonies. Les
contemporains notaient, dans les allocutions officielles, une
affectation de ne plus prononcer comme autrefois les mots de
Providence, de religion[353], et l'on se flicitait publiquement
d'avoir enfin un gouvernement qui ne faisait pas le signe de la
croix[354]. Comme l'crivait M. de Salvandy, il y a quelques mois,
on mettait partout le prtre; aujourd'hui, on ne met Dieu nulle part.
Et M. de Montalembert ajoutait que jamais on n'avait vu une nation
aussi officiellement irrligieuse.

[Note 352: L'ambassadeur de Sardaigne, suspect, du reste, de quelque
malveillance, crivait  son gouvernement: Le Roi affecte de n'avoir
pas de religion, de ne pas assister aux crmonies de l'glise, de
faire travailler le dimanche dans son palais. (_Geschichte
Frankreichs, 1830-1870_, par HILLEBRAND, t. I, p. 50.) Louis-Philippe
cependant assistait chaque dimanche  la messe dans une chapelle
intrieure de son palais, mais sans bruit et sans crmonial.]

[Note 353: LESUR, _Annuaire_ pour 1831, p. 3.--Un peu plus tard,
Louis-Philippe ayant plac dans un discours aux Chambres le nom de la
Providence, le _Constitutionnel_ accusa le gouvernement de Juillet
de tendre au mysticisme.]

[Note 354: C'est un gouvernement philosophique, disait aussi M.
Dupin, qui et t probablement embarrass de donner de cette formule
une explication raisonnable.]

Aussi chacun disait alors que la rvolution de Juillet marquait la fin
de la vieille religion: les tmoins les plus divers venaient dposer
de cette universelle conviction. M. Dubois, visitant, comme inspecteur
gnral de l'Universit, le collge de Rennes, rendait au catholicisme
un hommage plein d'une bienveillance hautaine et ddaigneuse, puis il
ajoutait: Messieurs, nous marchons vers une grande poque, et
peut-tre assisterons-nous aux funrailles d'un grand culte[355]. M.
Jules Janin, sans passion personnelle, simple cho du monde
littraire, dclarait qu'on tait  un instant misrable de
dcomposition religieuse, morne, teint, flasque, sans posie, sans
style, sans couleur, sans nergie; le catholicisme est  son avis une
religion qui ne va plus; et il ajoutait: Depuis la grande secousse
de 89, cette religion tait bien malade; la rvolution de Juillet l'a
tue tout  fait[356]. Rappelant ses souvenirs de cette poque, M.
Louis Veuillot a dit plus tard: Je lisais et je croyais
trs-volontiers que le christianisme tait mort; rien autour de moi ne
me disait qu'il vct[357]. Et Henri Heine, rendant compte, peu aprs
1830, de l'tat psychologique de la France, crivait  une gazette
d'outre-Rhin: La vieille religion est radicalement morte, elle est
dj tombe en dissolution; la majorit des Franais ne veut plus
entendre parler de ce cadavre, et se tient le mouchoir devant le nez,
quand il est question de l'glise[358].

[Note 355: _Ami de la religion_, 4 aot 1831.]

[Note 356: _Livre des Cent un._]

[Note 357: _Rome et Lorette_, t. I, p. 39.]

[Note 358: _De la France_, p. 210.]


III

Aprs avoir constat la dfaite, le dlaissement, la mort du
catholicisme, les hommes de 1830 se trouvaient en face de cette
question redoutable: Par quoi le remplacer? C'est l'interrogation
dsole du pote, dans _Rolla_:

  Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu?

tait-il possible, disait un crivain rvolutionnaire[359], que le
gouvernement de l'esprit restt vacant, sans que la marche de
l'humanit ft suspendue? Un vide immense venait de se faire dans le
monde: ce vide, il le fallait remplir. Mais comment? Par qui et sur
quelles bases reconstituer le pouvoir spirituel? Concidence
curieuse! en mme temps que l'intelligence humaine parat arrive au
paroxysme de l'impit rebelle et destructive, elle a tellement besoin
de religion, que, pour se satisfaire, elle ne recule pas devant la
fondation de cultes nouveaux. Le sentiment religieux, crivait vers
ce temps M. Saint-Marc Girardin, semble aujourd'hui errer dans la
socit comme un exil qui va frapper  toutes les portes. La
philosophie du dix-huitime sicle l'avait chass des glises; mais
elle n'a pu l'anantir, et nous le voyons qui cherche maintenant o se
prendre, o s'abriter, o se repatre, demandant partout un asile. Un
autre observateur, non moins clairvoyant, M. Sainte-Beuve, disait
alors: L'humanit attend, elle se sent mal; puis il signalait comme
un des traits les plus caractristiques de l'tat social en France,
ces essais de religion nouvelle, cette quantit de systmes gnraux
et de plans de rforme universelle qui apparaissent de toutes parts et
qui promettent chacun leur remde aux souffrances de la socit.

[Note 359: M. Louis Blanc.]

De tout temps, sans doute, il y a eu des utopies et des chimres de ce
genre. On avait vu, par exemple,  la fin du dix-huitime sicle, les
thophilanthropes ou les illumins. Mais, en 1830, les tentatives sont
autrement nombreuses et clatantes; elles se produisent avec un succs
relatif, une hardiesse, une publicit et surtout avec une absence de
respect humain qui rvlent un tat d'esprit tout particulier. Ce ne
sont plus des initiations de socits secrtes, des prdications dans
le huis clos d'une petite cole. Ne dirait-on pas que les aptres sont
redescendus sur la place publique, comme aux jours de saint Paul?
L'explication d'un phnomne si trange, o la chercher, si ce n'est
dans la rvolution de Juillet? C'est la rvolution qui, par sa
secousse mme, par la rapidit, l'tendue et, pour ainsi parler, par
la matrialit des ruines qu'elle a faites, donne  l'esprit humain,
avec le sentiment effray et douloureux du vide produit, le dsir
inquiet de le remplir par une doctrine, un culte, une foi quelconque.
C'est la rvolution qui porte le trouble, la tmrit, et surtout
l'orgueil de certaines intelligences au degr ncessaire pour leur
faire oser la fondation d'une religion nouvelle[360]. C'est la
rvolution qui a prpar  ces prdicateurs de chimres un public
appropri, enfivr, affol, altr de nouveau et d'extraordinaire,
ayant pris l'habitude de la rvolte mme contre le bon sens et le bon
got, dispos par suite  couter,  accompagner et  croire ceux
devant lesquels, en d'autres temps, il et pass en levant les
paules.

[Note 360: Madame Swetchine crivait alors: Nous assistons  la
grande crise de l'orgueil humain.]

On nous dispensera de mentionner les divers messies qui surgirent
alors, les dieux en chambre qui relvent plutt de la chronique que de
l'histoire. L'glise franaise de l'abb Chatel ne mrite gure
davantage de nous arrter, bien qu'elle ait fait un moment quelque
bruit. Dans une poque moins trangement trouble, on n'et pas pris
un seul moment au srieux ce prtre obscur, de petite valeur morale,
d'intelligence mdiocre, et son schisme sans raison, sans doctrine,
dont le principal attrait tait de supprimer la confession pour les
laques et le clibat pour les clercs; on n'et pas trouv des fidles
pour remplir ces hangars ou ces salles de bal transforms en temples,
o taient inscrits dans un cartouche, comme les noms des trois plus
grands hommes de l'humanit: Confucius, Parmentier, Laffitte; le
fondateur du nouveau culte n'et pas eu assez de succs pour tablir
plusieurs succursales dans la ville ou la banlieue, et n'et pu
recruter, pour les desservir, des dclasss du sacerdoce; il n'et pas
obtenu de Casimir Delavigne qu'il compost exprs un cantique pour ces
crmonies sacrilges et ridicules, et de Nourrit qu'il vnt le
chanter; personne n'et consenti  couter jusqu'au bout ces prtendus
sermons, o, quand on ne dnonait pas les crimes des papes et les
vices du clerg, on dissertait sur l'histoire profane et mme sur la
politique du jour. Daumier pensait videmment  l'abb Chatel,
lorsqu'il montrait, dans une de ses caricatures, Robert Macaire disant
un matin  Bertrand: Le temps de la commandite est pass,
occupons-nous de ce qui est ternel. Si nous faisions une
religion?--Une religion, ce n'est pas facile, rpond Bertrand.--On se
fait pape, on loue une boutique, on emprunte des chaises, on fait des
sermons sur Napolon, sur Voltaire, sur la dcouverte de l'Amrique,
sur n'importe quoi. Voil une religion, ce n'est pas plus difficile
que cela.

Le parti rpublicain et rvolutionnaire semblait avoir pour l'glise
franaise une bienveillance qu'il refusait au catholicisme; il faisait
au culte nouveau l'honneur peu enviable de se servir de lui pour ses
manifestations. Il commandait des messes dans les temples de l'abb
Chatel, tantt pour la Pologne, tantt  l'occasion du dcs du duc de
Reichstadt ou pour l'anniversaire de la mort de Napolon, tantt aux
dates illustres par quelque rcente meute. Quelques annes plus tard,
les deux complices de Fieschi, Morey et Ppin, assistaient, la veille de
leur attentat,  un service de l'glise franaise en l'honneur des
martyrs des trois journes. On voulut clbrer, dans la mme glise,
l'anniversaire de l'excution de ces deux criminels; les lettres de
convocation taient ainsi rdiges: Vous tes invit  assister au
service des citoyens Ppin et Morey, dcapits par les thermidoriens,
l'an XLIV de la rpublique.  cette poque,--cinq ou six ans aprs la
rvolution de Juillet,--le schisme tait dj aux abois. Il succomba
bientt, de la faon la plus piteuse, sous les poursuites des
cranciers. L'abb Chatel disparut, jusqu' ce que le trouble de 1848 le
ft, un moment seulement, remonter  la surface. Rien ne resta de cette
tentative qui avait t pourtant un signe du temps. Inutile donc de s'y
arrter davantage: aussi bien, peut-on observer alors un essai de
religion plus curieux, plus significatif, et dont le retentissement
comme les consquences furent autrement considrables: nous voulons
parler du saint-simonisme[361].

[Note 361: Il pourrait aussi tre question des coles de Fourier ou de
Buchez, qui se ressentirent de l'excitation de 1830. Mais elles
n'eurent que plus tard un rle vraiment actif et public. Nous
attendrons donc pour en parler. Au lendemain de la rvolution, le
saint-simonisme tient seul le haut du pav.]




CHAPITRE VIII

LE SAINT-SIMONISME

     I. Saint-Simon. Les saint-simoniens avant 1830. Effet
     produit sur eux par la rvolution. Ils s'organisent. Bazard
     et Enfantin. Leurs moyens de propagande. Ils sont en
     contradiction avec les ides dominantes. Leur succs.
     Raisons de ce succs.--II. La rhabilitation de la chair.
     Scandale et dchirement dans la nouvelle glise. La religion
     du plaisir. Dfections et dcadence. La retraite 
     Mnilmontant.--III. Procs des saint-simoniens. Leur
     dispersion. Enfantin en gypte. Il finit par se sculariser
      son tour. Que reste-t-il de ce mouvement? Part du
     saint-simonisme dans nos maladies sociales.


I

Quand clata la rvolution de 1830, il y avait cinq ans qu'tait mort
ce personnage trange dont les disciples ont os crire: Le monde
attendait un sauveur... Saint-Simon a paru; il a rsum Mose et
Jsus-Christ. Descendant de cette race qui avait donn  la France un
crivain de gnie, et fils d'une mre folle, le comte de Saint-Simon
avait l'esprit actif, hardi, brillant, mais si mal quilibr, qu'on
avait souvent lieu de douter de sa raison. Fou surtout d'orgueil et de
prsomption[362], il se croyait appel  jouer les premiers rles, et
avait ordonn  son valet de le rveiller chaque matin par ces mots:
Levez-vous, monsieur le comte, vous avez de grandes choses  faire.
Ces grandes choses, il ne les avait pas cherches, du premier coup,
dans l'organisation d'une socit et d'une religion nouvelles. Sa vie
avait t d'abord celle d'un aventurier en qute d'argent et de
gloire, rvant en Amrique le percement de l'isthme de Panama, se
livrant en France  des agiotages suspects sur les biens nationaux,
menant de front les plaisirs et les affaires. Sous prtexte mme de
tout connatre et d'arriver  la plus haute vertu par le chemin du
vice, chemin au moins trs-dtourn, il s'tait jet dans les
dbauches et les orgies les plus extravagantes; il en tait sorti
ruin de toutes faons, rduit  une telle misre morale et
matrielle, que, dans une heure de dsespoir, il se tira un coup de
pistolet dans la tte. La mort n'ayant pas voulu de lui, il eut alors,
pour la premire fois, l'ide de faire des livres, de recruter des
disciples et de se poser en fondateur de systme. crivain mdiocre,
d'une instruction superficielle et incomplte, il avait cependant, de
temps  autre, comme des regards de voyant, et il tait dou d'une
relle puissance d'impulsion et de proslytisme. Ses ides, pratiques
ou chimriques, il les jetait ple-mle, les modifiait souvent, si
bien qu'elles sont assez malaises  dfinir. Saint-Simon partait de
ce point, que la vieille socit chrtienne et fodale tait
dfinitivement dtruite, et qu'il fallait en reconstruire une autre:
aprs l'poque critique, l'poque organique. Dans la socit nouvelle,
le pouvoir temporel devait appartenir aux industriels; le spirituel,
aux savants. Du reste, chez le rformateur, aucun indice de rvolte
contre la royaut ou le capital; il demandait au roi Louis XVIII et
aux riches banquiers de se mettre  la tte de cette reconstruction
sociale, aimant mieux, disait-il, la voir accomplir par la dictature
que par la rvolution. Ses ides n'taient gure au dbut qu'une
spculation conomique, une rverie de thoricien; avec le temps, il
affecta de leur donner un caractre de propagande philanthropique et
d'apostolat populaire. Bientt mme, dans ses derniers crits,
notamment dans son _Nouveau Christianisme_, sans vouloir formuler un
dogme et encore moins organiser un culte et un sacerdoce, il laissa
entrevoir la prtention de faire de sa doctrine toute une religion.
Aprs une vie agite et strile, o l'on ne sait pas trop comment
faire la part du charlatanisme et de l'illuminisme, de la rouerie et
de la gnrosit, de la droiture et de la corruption, il mourut en
1825; sa disparition ne laissa pas de vide et ne fit pas grand bruit;
mais, jouant son rle jusqu'au bout, il avait dit aux disciples runis
autour de son lit: La poire est mre, vous pouvez la cueillir.

[Note 362: Saint-Simon alla faire un jour visite  madame de Stal, 
Coppet;  peine entr: Madame, dit-il, vous tes la femme la plus
extraordinaire du monde, comme j'en suis l'homme le plus
extraordinaire:  nous deux, nous ferions sans doute un enfant plus
extraordinaire encore. Madame de Stal prit le parti de rire.]

Il se trompait, l'heure de la rcolte n'tait pas encore venue, et
dans les annes qui suivirent la mort du matre, le saint-simonisme ne
sortit pas de sa demi-obscurit. Son organe, le _Producteur_,
succombait ds dcembre 1826, et plusieurs de ceux qui avaient paru
mordre  la nouvelle doctrine, en collaborant  cette feuille, se
dispersaient dans des directions diffrentes: tels Auguste Comte,
Augustin Thierry, Charles Comte, Dunoyer, Adolphe Garnier, Armand
Carrel. L'influence croissante que prirent alors, dans la nouvelle
cole, Bazard et surtout Enfantin, leur prtention, chaque jour plus
visible, de transformer en une sorte de secte le groupe, jusqu'alors
peu dlimit, des amis de Saint-Simon, taient faites d'ailleurs pour
loigner les esprits indpendants. L'_Organisateur_ vint bientt
remplir le vide laiss par le _Producteur_, et, en 1828, dans une
salle de la rue Taranne o se runissaient aussi d'autres socits,
Enfantin et Bazard commencrent un enseignement oral de la doctrine.
Celle-ci s'tait peu  peu prcise.  ct de vues nouvelles, bien
que dj tmraires, sur le rle de l'industrie et de la science dans
la socit moderne, ou sur le jeu des emprunts d'tat, apparaissaient
des ides qui devaient se retrouver dans toutes les coles
socialistes. La concurrence tait dnonce comme la cause de tout le
dsordre conomique. Jusqu'alors, disait-on, la loi de l'humanit
avait t l'exploitation de l'homme par l'homme, exploitation qui
avait eu trois phases: l'esclavage, le servage, et enfin le
proltariat, servage dguis o l'ouvrier tait exploit par le
bourgeois propritaire ou capitaliste; il fallait dsormais y
substituer l'exploitation de la nature par l'homme associ 
l'homme. Pour atteindre ce but, on n'hsitait pas  s'attaquer au
capital et  la proprit: on refusait  l'oisif tout droit au revenu
de son bien; l'hritage, moyen d'acqurir sans labeur, tait condamn;
 la mort du propritaire, les fonds de terre et les capitaux devaient
revenir  l'tat, qui, n'y voyant que des instruments de travail, les
rpartirait comme il fait des fonctions publiques: donc, dans la
socit transforme, plus de propritaires, mais une immense
hirarchie de fonctionnaires, tous ouvriers ou employs au service de
l'tat, seul industriel et commerant. En attendant l'heure o ces
principes seraient pleinement appliqus, on proposait, comme moyens
transitoires, la limitation des successions collatrales,
l'augmentation des droits de mutation, la mobilisation de la proprit
foncire. Une autre face de la doctrine saint-simonienne tait la
rhabilitation de la chair et de la matire, la lgitimation des
passions et des apptits sensuels, la sanctification du plaisir, le
bonheur cherch uniquement sur terre: rsurrection d'une sorte de
paganisme qu'on prtendait opposer  la thse chrtienne sur le
renoncement et la mortification. La vie future tait passe sous
silence ou rduite  une vie idale qui ne se perptuait que dans la
pense et l'amour des hommes. De ces principes, on commenait 
dduire, pour le mariage et la famille, des consquences encore mal
dfinies, mais dj fort suspectes: mancipation de la femme, divorce,
tendance vers l'amour libre et la polygamie successive, si ce n'est
mme simultane.

Les dernires annes de la Restauration taient une poque curieuse,
o toute nouveaut veillait l'attention; une poque fconde, o tout
germe fructifiait; une poque sonore, o toute parole avait de l'cho;
aussi le nouvel enseignement trouvait-il des auditeurs, mme des
adhrents. La plupart venaient des coles savantes. L'cole
polytechnique donne  force, crivait Enfantin, en 1829. La secte
tait cependant encore bien peu nombreuse et ne parvenait pas  faire
grand bruit. Elle en faisait d'autant moins, qu'elle tait en dehors
du mouvement libral alors dominant, et affectait un certain ddain
pour ce qu'elle appelait les petits combats politiques. Ce dfaut de
retentissement trompait l'espoir des jeunes aptres; aussi, quelle
qu'et t leur premire ardeur, ressentaient-ils parfois une
tentation de dfaillance et de dcouragement; l'un des ouvriers de la
premire heure. Rodrigues, crivait  Enfantin, le 11 septembre 1829:
Un sommeil lthargique s'tend sur nos paupires.

C'est dans cet tat que les saint-simoniens sont surpris par les
vnements de Juillet. Chez eux, l'effet est considrable; plus que
tous les autres, ils sont prpars  subir la contagion de
l'exaltation gnrale. Du sommeil lthargique ils passent subitement
 l'agitation fbrile. Le succs, que nagure ils voyaient si lent et
si lointain, leur apparat certain et immdiat. Ne sont-ils pas
persuads que la rvolution a t faite pour eux, qu'elle a t la
destruction ncessaire, le dblayement providentiel, qui devaient
prcder leur grande reconstruction? Voyez-les sortir aussitt de leur
troit cnacle et parler  la foule qui remplit les rues. Ds le 29
juillet, leurs chefs, Bazard et Enfantin, adressent, au nom du
saint-simonisme, une proclamation au peuple de Paris. Un moment mme,
ils esprent, en se mlant au mouvement rvolutionnaire de l'Htel de
ville, le dtourner  leur profit et le faire aboutir  la
transformation sociale qu'ils rvent. Dans ce dessein, les plus jeunes
d'entre eux se rpandent dans les clubs rpublicains, et Bazard va
trouver La Fayette qu'il avait connu autrefois dans les socits
secrtes, pour le pousser  prendre la dictature et  la mettre au
service de la doctrine nouvelle. Mais ils s'aperoivent bien vite que,
de ce ct, on ne les coute ni ne les comprend; ils constatent, avec
une sorte de ddain amer, que, cette fois encore, les bourgeois
peuvent dormir en paix, que le peuple se contentera de belles
paroles et de belles parades librales, et s'en tiendra au pur
sentiment de la rvolution de 1789. Du reste, s'il leur faut renoncer
au coup de thtre qui et fait sortir des barricades de Juillet la
papaut saint-simonienne au lieu de la monarchie orlaniste, ils n'en
demeurent pas moins convaincus que ces vnements ont t pour eux
dcisifs, et qu'ils leur ont ouvert une re absolument nouvelle. En
prsence de la ruine des vieilles ides et de la banqueroute des
nouvelles, de l'ancien rgime dtruit, de la royaut et de l'glise
vaincues, du libralisme embarrass dans sa victoire, impuissant 
sortir de la critique et de la ngation, ils prtendent tre seuls 
apporter une affirmation, seuls capables de donner la formule de la
socit nouvelle. Laissant les partis politiques qui n'ont pas voulu
les couter, ils s'adressent directement aux proltaires; ils engagent
ceux-ci  rpudier les chimres librales, pour s'occuper du seul
sujet fait pour les intresser, la cration d'institutions humaines
leur assurant ce pain quotidien qu'ils n'auront plus besoin de
demander  Dieu. Ils se plaisent  montrer le contraste irritant des
classes nombreuses qui produisent tout et ne possdent rien, et de la
minorit privilgie qui ne produit rien et qui jouit de tout. Ce
sont l, disent-ils, les deux grands partis dont la lutte doit
remplacer les vaines controverses de la politique. Ces appels aux
proltaires ont parfois un accent si chauff et si menaant, qu'on
dirait presque le prambule d'une guerre sociale; mais c'est pur effet
de rhtorique; les saint-simoniens se dfendent sincrement de tout
recours  la force et se piquent de ne rien attendre que du progrs
pacifique.

L'occasion offerte par la rvolution leur parat si favorable que,
pour la saisir, ils prcipitent leur organisation, jusque-l fort
imparfaitement bauche. Ils ne veulent plus tre seulement une cole,
mais une famille qui pratique la vie en commun, une glise qui se
constitue avec ses divers degrs d'initiation, ses dignitaires, ses
pres, ses mres, son collge, et son pre suprme ou pape,
objet d'une sorte de vnration dvote et exalte. Ils cherchent 
tablir un culte, avec prdications, ftes diverses, baptmes,
confessions publiques ou prives, communions spirituelles[363]. Tout
est rgl, jusqu'au costume qui doit tre bleu: bleu clair pour le
pre suprme, et plus fonc, jusqu'au bleu de roi,  mesure qu'on
descend dans la hirarchie. Les membres de cette hirarchie prtendent
si bien former un clerg, qu'ils refusent,  ce titre, le service de
la garde nationale; cela leur vaut, il est vrai, des poursuites devant
le conseil de discipline, et les martyrs du nouveau christianisme se
voient impitoyablement condamns, par les proconsuls du moderne
Diocltien,  faire un sjour de vingt-quatre heures dans la joyeuse
prison, tant de fois chante par les rfractaires de la milice
citoyenne[364]. Cette glise doit tre aussi, dans leur pense, un
gouvernement temporel. Le dernier mot du saint-simonisme est de
remettre la direction universelle des mes comme des corps, de la
religion comme de la politique, du culte comme de l'industrie et du
commerce, entre les mains du pre suprme: thocratie d'autant plus
formidable, que ce pape gouvernera non d'aprs des lois crites, mais
d'aprs la loi vivante de sa volont et de son amour.

[Note 363: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. III, p. 176 et
_passim_.]

[Note 364: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. IV, p. 39 et
suiv.]

Pour le moment, leur pape est en deux personnes, Bazard et
Enfantin[365]: dualit bizarre, qui affecte de parler et d'agir comme
un seul homme et qui signe le Pre. Ce sont pourtant deux natures
bien diffrentes et, on le verra prochainement, tout  fait
inconciliables. Bazard, ancien carbonaro, fort ml aux conspirations
sous la Restauration, est demeur homme d'action et d'organisation
pratique, plus enclin et plus propre  former un parti qu'une glise,
d'un fanatisme ardent, contenu cependant par l'habitude que la
politique lui a fait prendre de compter avec l'opinion. Enfantin n'a
rien du tribun; il pose pour l'aptre, presque pour le thaumaturge,
trompant les autres et se trompant  demi lui-mme. Son orgueil et sa
vanit sont pousss  ce point extrme o le respect humain disparat
avec le sentiment du ridicule.  son ambition sans mesure, il ne
suffit pas d'tre empereur ou pape; il lui faut tre les deux  la
fois: bien plus, ne rve-t-il pas d'tre Dieu? Descendant d'une
famille de finance, entr dans une maison de banque au sortir de
l'cole polytechnique, son instruction est troite et limite; ni
crivain, ni orateur, ni philosophe, d'autant plus audacieux dans ses
thories qu'il est plus ignorant, il remplit ses discours et ses
crits d'ides obscures ou bizarres, odieuses ou absurdes, exprimes
dans un jargon aussi ennuyeux que prtentieux. Et cependant,--est-ce
une leon d'humilit  l'adresse de la raison humaine?--des esprits
trs-distingus ont accept d'tre ses disciples; il avait mme sur
eux une action trange, qui semblait tenir moins de la prpondrance
intellectuelle que d'une sorte de magntisme sensuel, s'exerant par
la voix, par le regard, par la beaut et le calme extatique du visage:
de l parfois, chez ses jeunes disciples, des phnomnes d'exaltation
qui relvent presque autant de la physiologie que de la psychologie. 
dfaut d'intelligence suprieure, Enfantin possdait une volont
obstine, dominatrice, et aussi cet gosme immense et impassible qui
est parfois une faon de provoquer les dvouements les plus
passionns. Le je ne sais quoi de tortueux et de retors, l'habitude du
mensonge conscient et inconscient, qui se mlaient bizarrement  cette
audacieuse exaltation, la sensualit malsaine qui apparaissait trop
souvent derrire la srnit mystique, le masque clin et cafard dont
le tout tait recouvert, faisaient de ce personnage l'une des figures
les plus dplaisantes que l'on pt rencontrer dans la longue galerie
des charlatans et des sophistes.

[Note 365: Bazard avait trente-neuf ans; Enfantin, trente-cinq.]

Si l'glise nouvelle cherchait  se constituer, c'tait pour agir au
dehors. Ds le lendemain de la rvolution, la propagande se faisait
avec un clat et un retentissement tout nouveaux. Les saint-simoniens
s'emparaient du _Globe_, menac de prir dans la victoire mme de
l'cole dont il avait t le brillant organe;  partir du 18 janvier
1831, ils y ajoutaient ce sous-titre: _Journal de la Doctrine de
Saint-Simon._ Michel Chevalier, disciple favori du matre, tait
rdacteur en chef, sous l'inspiration suprieure d'Enfantin et de
Bazard. Le journal avait peu d'abonns, cinq cents au plus; mais on en
distribuait gratuitement chaque jour deux ou trois mille exemplaires.
Des publications de toutes sortes venaient s'y joindre. On a calcul
que de 1830  1832, les saint-simoniens avaient publi prs de
dix-huit millions de pages. Un moyen plus puissant encore tait la
parole publique. Des enseignements permanents se donnaient au Prado,
 l'Athne,  la salle de la Redoute. Une sorte d'office tait
clbr tous les dimanches, rue Taitbout, dans une salle de spectacle;
on y faisait des prdications, c'tait le mot employ; la foule se
pressait, curieuse, pour entendre Laurent, Charton, Transon, et
surtout Barrault, le plus loquent, le plus enflamm de tous. Souvent
les auditeurs, froids, ironiques au dbut, peu  peu chauffs par
cette parole de feu, se prenaient  applaudir avec enthousiasme,
bientt mme clataient en sanglots, ou s'embrassaient avec transport,
donnant aux jeunes aptres l'illusion qu'ils venaient de conqurir des
mes[366]. D'autres membres de la famille partaient en mission,
chargs de prcher au loin le nouvel vangile et de fonder des
glises, dans la province ou  l'tranger: en 1831, il y en avait
dj cinq.

[Note 366: Veut-on connatre un spcimen de ces prdications? Qu'on
lise ce fragment d'un discours de Barrault (10 juillet 1831): ...Ah!
je vous ai dit navement qui j'tais, qui je suis, qui je veux tre...
 mon tour je vous demanderai qui vous tes. Hlas! le savez-vous?
tes-vous des chrtiens, aveugles adorateurs de la croix solitaire?
tes-vous des philosophes, dvots d'incrdulit? tes-vous des
partisans obstins de toutes les lgitimits surannes? tes-vous des
libraux, rvolts  la seule pense d'une hirarchie, et rvant les
chimriques douceurs de l'individualisme? tes-vous enfin de ces
hommes qui s'pouvantent de toute ide nouvelle, et ont sans cesse le
frisson du progrs? Non! si vous professiez sincrement l'une de ces
diverses opinions, ne serait-ce pas folie  vous de venir, avec une
religieuse attention, nous couter? Qui tes-vous donc? Des gens qui
ne croyez plus fermement  rien de ce que l'on croit encore
aujourd'hui, et qui venez ici nous apporter votre scepticisme, vos
dgots, votre ennui, votre indiffrence, votre incertitude: gens
malades qui vous tranez auprs de la piscine salutaire, et, comme le
paralytique, n'avez pas mme la force de vous y plonger. Hlas!
qu'attendez-vous? Est-ce le rvlateur nouveau? Dj, dj vous avez
entendu sa voix; mais, et c'est l un des symptmes de votre maladie,
vous dissertez, vous discutez, vous approfondissez tout, et jamais
vous n'agissez. Quoi donc! pendant que votre raison pse avec une
orgueilleuse lenteur, scrute avec une minutieuse complaisance les
moindres dtails de l'ordre social que nous apportons, n'entendez-vous
pas les cris de douleur ou de rage, les gmissements, les soupirs
touffs et le rle de tant d'infortuns qui souffrent, se dsolent,
languissent, expirent? coutez, coutez, enfin! Chez les Hbreux,
lorsque, sur le bord de la route, tait trouv un cadavre, les
habitants de la cit voisine, la main tendue sur le corps inanim,
juraient qu'ils n'avaient point tremp dans cet homicide. Eh bien! je
vous adjure ici de m'entendre.  la vue de ce peuple entier, que vous
voyez dans la fange de vos rues et de vos places, sur de misrables
grabats, au milieu de l'air ftide des caves et des greniers, dans des
hpitaux encombrs, dans des bagnes hideux, se mouvoir, ple de faim
et de privations, extnu par un rude travail,  moiti couvert de
haillons, livr  des agitations convulsives, dgotant d'immoralit,
meurtri de chanes, vivant  peine, je vous adjure tous, enfants des
classes privilgies, levez-vous, et la main appuye sur ces plaies
putrides et saignantes, enfants des classes privilgies, qui vous
engraissez de la sueur de cette classe misrable, exploite  votre
profit, jurez que vous n'avez aucune part  ses souffrances,  ses
douleurs,  ses agonies. Jurez!... Vous ne l'oseriez pas! Enfantin,
rendant compte de cette sance  un de ses disciples, crivait le
lendemain: Hier, effet prodigieux de Barrault sur le public,
applaudissements  tout rompre quand il a dit de jurer. Sanglots,
larmes, embrassements, tout le monde en moi!]

 ce sicle qui semblait arriv au dernier priode de l'irrligion ou
tout au moins de l'indiffrence sceptique, le saint-simonisme se
prsentait hardiment avec ses dogmes, ses prtres, son culte. Bien
loign de ces ides qu'on appelle aujourd'hui laques, il
proclamait la religion ncessaire, lui subordonnait l'ordre social, se
refusait  en sparer non-seulement la morale, mais la politique, et
rclamait pour son clerg une autorit qui allait jusqu' la
thocratie. Sur tous les points, d'ailleurs, il prenait le contre-pied
de l'opinion victorieuse. Aux entranements belliqueux du moment, le
_Globe_ opposait l'alliance pacifique de toutes les nations pour le
dveloppement de l'industrie. Le libralisme tait  son apoge: les
saint-simoniens s'en dclaraient l'ennemi, et prtendaient, dans son
triomphe mme, le convaincre de caducit. Plus que jamais, disait
l'un d'eux,  la salle Monsigny, le 22 aot 1830, le libralisme
prouve, au milieu de ses succs, le vide et l'impuissance organique
de ses doctrines. Douter, souponner, craindre, accuser, gmir, c'est
 peu prs tout ce qu'il sait faire, depuis qu'il a remport la plus
mmorable des victoires[367]. gostes, bourgeois ou libraux
taient, dans la langue saint-simonienne, des synonymes galement
mprisants. Les nouveaux aptres ne se gnaient point pour soutenir
que les liberts de la tribune, de la presse, et surtout la libert de
conscience, taient bonnes seulement dans la priode provisoire de la
critique et de la destruction ncessaire, mais qu'elles devaient
disparatre dans la priode organique. Pleins de ddain pour le
reprsentatif, vieille machine use qui craque et qui va se briser,
ils annonaient que la France, lasse de dsordres et avide de
bien-tre, aurait besoin de se jeter dans les bras d'un sauveur; et
cette perspective ne leur dplaisait pas, pourvu que le sauveur
consentit  appliquer leurs ides[368].

[Note 367: Sur ce point, il n'y avait jamais eu d'hsitation. Ds le
29 juillet 1830, en pleine rvolution, Enfantin dclarait que le
saint-simonisme se perdrait en se faisant niaisement libral.]

[Note 368: Dans le _Globe_, M. Michel Chevalier demandait, en ces
termes, un coup d'tat industriel: Il faut des mesures
extraordinaires qui frappent le peuple, l'exaltent et l'emplissent
d'esprance; il faut que des actes, d'une haute porte, soient
produits. Mais comment la chose se ferait-elle sans dtermination
extra-lgale, c'est--dire sans coup d'tat? car les Chambres sont 
la dbandade, et on est oblig d'agir sans elles. D'ailleurs, les
Chambres, surtout celle des dputs, n'ont pas le sens de ce qui est
grand et opportun. Il faut un coup d'tat, un coup d'tat industriel.
Au thtre, on berne les mdecins, qui se consolent d'avoir tu leurs
malades, parce qu'ils les ont tus selon les rgles de l'art; ceux qui
tiendraient obstinment aujourd'hui aux rgles de la lgalit seraient
aussi ridicules que ces mdecins. Le systme parlementaire a t
institu pour entraver l'action du gouvernement, parce que le
gouvernement tait suppos mauvais _ priori_; et, en effet, les
gouvernements modernes prtent  cette supposition; d'o il rsulte
qu'un gouvernement qui se renferme dans les bornes du systme
parlementaire s'interdit toute action tendue; or, il faut au pouvoir,
dans la circonstance prsente, une action trs-tendue.]

Et cependant, malgr tant de contradictions aux ides rgnantes,
l'effet produit tait considrable. Le peuple, sans doute, ne venait
pas, bien qu'on lui ft directement et particulirement appel. Mais
des hommes distingus, banquiers, littrateurs, artistes, surtout
ingnieurs, embrassaient la doctrine, foulant au pied le respect
humain, bravant les railleries de la petite presse, et confessant
courageusement leur foi nouvelle. Combien d'autres, sans se livrer
dfinitivement, se rapprochaient plus ou moins du saint-simonisme, par
dsarroi d'me, curiosit intellectuelle, ou gnreux entranement!
Tels taient, pour ne nommer que les notables, Lherminier,
Sainte-Beuve[369], Lamoricire[370]. Plus de 300,000 francs taient
apports par les adhrents, pour subvenir aux frais de la vie commune
et de la propagande. On valuait  plus de quarante mille le nombre de
ces adhrents. Les journaux de toute nuance, si absorbs qu'ils
fussent alors par les agitations de la politique, s'occupaient de
l'apparition et des progrs de cette doctrine comme de l'un des
vnements marquants de l'poque. Le public se pressait, chaque jour
plus nombreux, aux prdications de la salle Taitbout. Sans doute,
son motion, si vive qu'elle ft, demeurait souvent superficielle; les
nerfs taient plus excits que les mes n'taient remues, et Enfantin
lui-mme crivait  un de ses disciples, aprs l'un des grands succs
oratoires de Barrault: Qu'en sort-il souvent? Jusqu'ici du
vent[371]! Cependant ce mouvement n'en avait pas moins un
retentissement et un clat qui contrastaient singulirement avec
l'obscurit silencieuse du saint-simonisme avant les journes de
Juillet. Le changement avait t subit, car, ds la fin d'aot 1830,
Enfantin disait: Le bruit que fait la doctrine est prodigieux; on en
parle partout; et en septembre: Nous marchons avec une rapidit qui
nous parat  nous-mmes extraordinaire.

[Note 369: Les saint-simoniens ont cru, un moment, avoir fait la
conqute de M. Sainte-Beuve: il est vrai qu' la mme poque les
catholiques de l'_Avenir_ avaient une illusion analogue. Enfantin
crivait qu'on pouvait dj tout  fait compter sur lui. Plus tard,
M. Sainte-Beuve a dsavou cette faiblesse passagre. J'ai pu
m'approcher du lard, a-t-il crit, mais je ne me suis pas pris  la
ratire.]

[Note 370: Lamoricire, alors en Afrique, parat avoir t sduit de
loin. (_OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. V, p. 61.)]

[Note 371: Lettre du 11 juillet 1831. (_OEuvres de Saint-Simon et
d'Enfantin_, t. III, p. 229.)]

Quelles taient les causes d'un succs si rapide et si nouveau? Dj
nous les avons fait entrevoir. Elles taient multiples, presque
contradictoires, mais toutes venaient plus ou moins de la rvolution
de 1830: orgueil de l'esprit humain, qui se sentait enhardi 
remplacer la vieille religion par la facilit avec laquelle il avait
remplac la vieille monarchie, et qui souriait  l'ide de se faire un
dieu comme il s'tait fait un roi, mais aussi souffrance de la
dception, effroi de la ruine, angoisse du vide, faisant subitement
comprendre la ncessit d'une religion dont on avait cru pouvoir se
passer aux jours tranquilles; instinct de rvolte contre toutes les
traditions, dsir de complter la rvolution politique par une
rvolution sociale, mais aussi besoin tel d'autorit, qu'on acceptait
la plus trange des thocraties; effervescence des apptits sensuels,
vilainement caresss par certains cts de la doctrine, convoitises
matrialistes, auxquels les aptres faisaient un appel trop facilement
entendu, quand ils proclamaient la rhabilitation et la
sanctification de la Bourse, et faisaient miroiter, aux yeux du
public, les merveilles industrielles et financires de leur socit
idale[372], mais aussi soif de croyance, d'amour et de sacrifice,
attrait d'un mysticisme exalt en raction contre le prosasme
bourgeois, dsir de se dvouer aux petits et aux souffrants, hardiesse
joyeuse  rompre avec la frivolit et l'gosme mondains,  confesser
sa foi,  souffrir pour elle, et  goter ainsi cette jouissance
surhumaine que des mes gnreuses et troubles cherchent parfois et
trouvent momentanment jusque dans l'erreur. Ce ct religieux du
saint-simonisme frappait les catholiques eux-mmes, et le jeune
Charles de Montalembert crivait alors dans l'_Avenir_: N'est-ce pas
la foi, incomplte, incertaine, gare, mais toujours elle, qui
reparat dans ce groupe d'hommes nouveaux, parmi ces saint-simoniens,
qui, tout bafous qu'ils sont, et quelque rpugnance qu'ils nous
inspirent, mritent au moins notre tonnement, puisqu'ils viennent
parler au monde de foi, et qu'ils se disent prts  affronter le
martyre, oui, le martyre, le cuisant et impitoyable martyre de notre
sicle, le ridicule[373]?

[Note 372: Voy. notamment certains articles du _Globe_, qui sont comme
l'Apocalypse du chemin de fer et de la banque. Plusieurs de ces
articles sont de M. Michel Chevalier.]

[Note 373: _Avenir_ du 3 aot 1831.]


II

Une rvolution morale et religieuse allait-elle donc s'accomplir? Le
monde assistait-il, comme on l'affirmait avec une si folle
prsomption,  l'closion d'un nouveau christianisme? Si
quelques-uns ont pu le croire, tromps par un succs passager et
superficiel, leur illusion fut courte. Le vice propre de la doctrine
ne tarda pas  se manifester, avec une laideur qui est une leon
mortifiante et salutaire pour l'orgueil de la raison. Sur ce corps qui
se prtendait divin, apparut, comme la marque hideuse d'une bassesse
tout humaine, le chancre de l'impuret.

Mme au jour de sa plus grande vogue, Enfantin s'tait souvent plaint
que les femmes ne fussent pas attires au saint-simonisme. Celles-ci,
avec la dlicatesse clairvoyante de leur pudeur, pressentaient-elles
ce que cachait la thse sur la rhabilitation de la chair? Ce ct de
la doctrine avait t d'abord prudemment laiss dans l'ombre; mais
Enfantin ne pouvait longtemps se prter  dissimuler celui des dogmes
nouveaux qui lui tenait le plus  coeur, et, vers le mois d'aot 1831,
il commena  exposer quelles taient, dans les rapports de l'homme et
de la femme, les consquences pratiques du principe saint-simonien. Il
distinguait deux sortes de caractres, les uns  affections durables,
les autres  affections changeantes. En vertu de la rhabilitation de
la chair, tous les tempraments devaient trouver leur satisfaction;
ds lors il fallait admettre deux formes de la religion de l'amour,
le mariage perptuel et le mariage changeant ou polygamie successive:
c'tait la rgularisation de l'amour libre. Il y avait d'autres
consquences qu'on prouve quelque embarras  indiquer dcemment: nous
voulons parler du rle attribu au couple pontifical dans cette
religion de l'amour, de cette trange mission, qui sera confie au
prtre ou  la prtresse, d'exercer sur chacun des maris,
non-seulement une direction spirituelle, mais une influence
charnelle; on nous dispensera de pntrer davantage dans les mystres
de cette sorte de prostitution sacerdotale. Enfantin y revenait sans
cesse. Tartufe courtisant Elmire n'approche pas de la sensualit
mystique, de la dvote obscnit, avec lesquelles le grand prtre du
saint-simonisme se plaisait  disserter sur cette partie de la
doctrine.

Le scandale fut grand dans le sein de la nouvelle glise. Quelques-uns
s'levrent contre ce qu'ils ne craignaient pas d'appeler la
rhabilitation du vice, la ralisation d'un monde de boue; ils
accusrent Enfantin de prendre sa propre immoralit comme thorie. 
la tte des protestants tait Bazard, l'autre moiti du pape; il tait
mari, et sa femme le retenait. Ce fut une crise terrible,
singulirement poignante pour les mes sincres qui s'taient flattes
de trouver la vrit et la paix dans la nouvelle glise, et que
surprenait cette explosion si prompte de corruption et d'anarchie. La
lutte, qui clata d'abord entre les deux Pres, s'tendit dans le
collge, et jusque dans la famille; elle dura plusieurs mois, dans
des conditions tranges d'exaltation morale et de surexcitation
nerveuse: discussions se prolongeant pendant des nuits entires, avec
des scnes dignes des convulsionnaires; imprcations dsespres des
uns et larmes de tendresse chez les autres; celui-ci tombant sans
connaissance,  demi mort de fatigue et d'motion, tandis que
celui-l, en proie  l'extase ou au dlire, se mettait  prophtiser;
et, dans ce trouble si douloureux, Enfantin conservant le calme de son
gosme souverain, indiffrent aux angoisses et aux dchirements dont
il tait l'auteur, obstin dans sa volont impure. Bazard fut vaincu:
puis physiquement et moralement, il se retira en novembre 1831,
maudissant son rival, et l'accusant de fonder son gouvernement sur la
corruption, la sduction et la fraude; il devait mourir peu aprs.
D'autres s'loignrent aussi. Enfantin ralisa son dessein d'tre seul
matre; mais il fut matre d'une glise mutile, dchire, et dont
l'ignominie tait dnonce par une partie mme de ses anciens fidles.
Il n'en affecta pas moins la mme srnit orgueilleuse et confiante,
prenant plus que jamais le ton rvlateur et hiratique, se proclamant
l'homme de l'avenir, l'interprte de Dieu, la loi vivante, s'galant
 Jsus ou tout au moins  Mahomet, et rencontrant d'ailleurs, chez
les disciples demeurs fidles, une soumission attendrie qui, de plus
en plus, devenait une sorte d'adoration publique[374].

[Note 374: Parmi ceux qui restrent alors fidles  Enfantin,
signalons MM. Michel Chevalier, Barrault, Duveyrier, G. d'Eichthal, H.
Fournel, Isaac Pereire, Flachat, Lambert, Lemonnier, Guroult,
Flicien David, etc.]

Ds lors la dcadence fut rapide. Le saint-simonisme se vit envahir
par un sensualisme qui ne se contenta plus d'tre thorique. L'hiver
de 1832 fut, pour la famille installe rue Monsigny, une longue et
brillante fte, suite de festins, de concerts, de bals, de
rjouissances varies, auxquels tout Paris tait invit. La fume du
punch s'levait comme le sacrifice du culte nouveau; la voluptueuse
mlodie des valses tait son chant liturgique; les prtres comme les
nophytes, revtus de leur lgant costume, paraissaient clbrer,
avec une dvotion singulirement ardente, les rites de cette religion
du plaisir. Ne fallait-il pas faire passer de la spculation dans la
pratique le principe qui dclarait saints tous les apptits? Ne
fallait-il pas aussi attirer et dcouvrir la femme, celle dont on
laissait la place vacante  ct du Pre suprme, dont la prsence
tait ncessaire pour former le couple sacerdotal, et qui devait seule
rendre dfinitive et parfaite la rvlation nouvelle? Cette recherche
de la femme devenait en effet la grande affaire du saint-simonisme.
Le _Globe_ prenait ce sous-titre: _Appel aux femmes._ Il ne paraissait
pas que cet appel ft entendu; les ftes de la rue Monsigny attirrent
des femmes lgantes, frivoles, avides de gaiet et de plaisir,
dansant pour danser, qui ne semblaient pas se douter qu'elles
accomplissaient ainsi une fonction religieuse et une rvolution
philosophique; mais la femme ne vint pas. Son absence laissait la
religion boiteuse. Enfantin, du reste, trouvait l une rponse 
certains reproches. Quelques incidents trop peu austres
risquaient-ils de scandaliser un public encore peu habitu  toutes
les consquences de la rhabilitation de la chair, il rpondait que
la femme seule pourrait donner le code de la dlicatesse et de la
pudeur. tait-il trop press d'objections sur les absurdits ou les
monstruosits de sa doctrine, il chappait en dclarant que, jusqu'
l'avnement de la femme, la doctrine n'tait pas dfinitive et
absolue, surtout dans les choses de l'amour.

Cependant ces vulgarits malsaines dcourageaient et rebutaient la
curiosit leve et gnreuse qui avait, un moment, pouss tant
d'esprits vers le saint-simonisme. Les dfections se multipliaient,
souvent accompagnes de polmiques et de rcriminations qui
n'augmentaient pas le crdit de la doctrine.  ce moment, sous
l'action vigoureuse de Casimir Prier, le gouvernement avait arrt la
descente rvolutionnaire et faisait peu  peu remonter la socit vers
un rgime rgulier; par cela mme, les extravagances intellectuelles
et morales paraissaient plus choquantes et devenaient d'une contagion
moins facile. Ajoutez des embarras et des misres d'un autre genre:
les saint-simoniens avaient voulu sortir de l'enseignement thorique
et rsoudre en fait la question sociale, en tablissant des ateliers
d'ouvriers d'aprs leurs nouveaux principes; c'tait la premire
tentative de l'organisation du travail, formule qui devait se
retrouver dans toutes les coles socialistes, mais qui tait d'origine
saint-simonienne; l'chec fut prompt, complet et ruineux; il acheva de
vider la caisse, dj fort entame par l'impression du _Globe_ et par
les ftes de la rue Monsigny. La source des dons volontaires tait
tarie. Une tentative d'emprunt, hypothqu sur l'avenir
saint-simonien, avorta ridiculement. Les dettes devenaient criardes.
Comme un dissident l'crivait durement  Enfantin, la situation se
rsumait en un mot: Banqueroute: banqueroute d'hommes et d'argent.

 bout d'expdients, le pontife voulut au moins colorer une retraite
ncessaire. Le vendredi saint 20 avril 1832, le _Globe_ publia un
manifeste plus messianique que jamais, qui commenait ainsi: Au
monde, Moi, Pre de la famille nouvelle. Enfantin faisait connatre
la suppression du _Globe_; il dclarait ne cesser de parler que pour
agir; seulement, oblig de se reposer pendant un temps, il
annonait sa retraite avec ses enfants. Ce jour o je parle,
s'criait-il, est grand depuis dix-huit sicles dans le monde; en ce
jour est mort le DIVIN LIBRATEUR DES ESCLAVES. Pour en consacrer
l'anniversaire, que notre sainte retraite commence; et que du milieu
de nous, la dernire trace du SERVAGE, la DOMESTICIT, disparaisse.
Pour parler plus clair, cette retraite, si solennellement annonce
au monde, consistait  chercher, pour la famille mutile et
ruine, un refuge  Mnilmontant, dans une proprit appartenant 
Enfantin. Ds lors, l'histoire du saint-simonisme semble relever
plutt de la caricature que de l'histoire. Les quarante jeunes hommes
qui avaient suivi le Pre dans cette dernire tape revtirent
solennellement, avec des crmonies symboliques, un costume spcial:
toque rouge, justaucorps bleu, pantalon blanc, ceinture de cuir
verni, cou nu, cheveux longs et barbe  l'orientale. Leur existence
tait, comme l'crivait un dissident[375], un appareil factice de la
vie ouvrire; on et dit aussi une contrefaon ridicule et strile de
ces monastres qui avaient dfrich jadis l'Europe barbare. Diviss en
pelleteurs, brouetteurs et remblayeurs, ils remuaient en cadence, avec
des mouvements combins d'avance, au son des hymnes composs par leur
frre Flicien David, la terre de leur petit jardin. Le public
assistait railleur et indiffrent  cette parade.

[Note 375: Jean Reynaud.]


III

Le saint-simonisme en tait  ce point qu'il ne savait plus comment
finir. Le gouvernement lui rendit le service de brusquer son agonie.
Ds janvier 1832, au moment o les doctrines d'Enfantin sur l'amour et
le mariage clataient avec scandale, des poursuites judiciaires
avaient t commences; au mois d'aot, Enfantin, Michel Chevalier,
Duveyrier, Rodrigues et Barrault furent cits en cour d'assises, sous
l'accusation d'outrage  la morale publique. Ils se rendirent
processionnellement au Palais de justice, revtus de leur costume
d'opra-comique; Enfantin portait sur sa poitrine un criteau o on
lisait ces mots: le Pre. Usant d'un procd alors gnral, ils
voulurent transformer leur sellette d'accus en une tribune, d'o ils
se porteraient  leur tour accusateurs contre la socit, en une
chaire qui leur servirait  proclamer leur doctrine. Mal leur en prit.
Leur pathos inintelligible, l'attitude pontificale d'Enfantin,
rpondant: Oui, monsieur, au prsident qui lui demandait s'il tait
le pre de l'humanit et la loi vivante, ses longues pauses entre
chaque phrase, pour essayer, disait-il, sur les magistrats la
puissance de son regard et leur donner un commentaire pratique de
sa doctrine sur l'influence de la chair, tout cela fit l'effet d'une
bouffonnerie prtentieuse et ridicule; le public s'en alla en haussant
les paules. La condamnation  un an de prison qui frappa trois des
accuss n'eut pas mme le rsultat accoutum de les faire regarder
avec plus de srieux et de faveur. D'ailleurs, au lendemain des
meutes de juin 1832, l'opinion avait besoin de repos, et elle tait
peu sympathique  une excentricit doctrinale o elle voyait trop
clairement une consquence et une forme du dsordre rvolutionnaire.
Le procs n'avait pas tu le saint-simonisme: jamais un procs ne tue
une doctrine; mais le saint-simonisme tait dj auparavant si
mortellement atteint, que le procs n'avait pu le ranimer, et la
condamnation, en dispersant matriellement ces cnobites embarrasss
de leur propre entreprise, avait fait disparatre la dernire trace de
la nouvelle glise. Vainement Enfantin tchait-il de jouer au martyre
et avait-il l'impudence sacrilge de se comparer au Christ, un de ses
anciens fidles, Jean Reynaud, qui, pour l'avoir quitt, n'tait pas
cependant revenu au christianisme, lui crivait: Je respecte trop la
Passion de Jsus-Christ, pour ne point prouver du dgot et de la
douleur aux parodies et aux plagiats que vous en essayez[376].

[Note 376: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. IX, p. 15.]

Les aptres disperss se scularisrent. Le plus ardent de tous,
Michel Chevalier, faisait ainsi ses adieux  son matre: Paris est
endormi, qu'il sommeille en paix; mieux vaut dormir que souffrir! Dieu
donne le sommeil au travailleur pour rparer ses forces. Qu'il
sommeille, ce grand Paris, sur sa couche de fange et de marbre,
recouvert de paille infecte et de tissus d'or; qu'il sommeille, puis
de fatigue, ivre de prostitution. Vous le rveillerez un jour, du
bruit de votre char de triomphe o vous ne serez pas SEUL. En
attendant ce rveil, le futur snateur de l'empire jugeait prudent de
rentrer dans la socit maudite, pour y faire son chemin et y
conqurir le rang et la fortune auxquels sa capacit, d'ailleurs, lui
donnait droit; bientt il pouvait se vanter d'avoir pied dans
beaucoup de journaux, et jouait un rle actif dans le monde des
grandes affaires. Plusieurs autres suivaient son exemple, avec mme
succs d'ambition et d'argent, employant  leur bien-tre personnel le
zle qu'ils n'avaient pu faire servir au bien-tre de tous.
Quelques-uns, trop chauffs pour revenir aussi vite  la vie
pratique, partirent pour l'Orient,  la suite de M. Barrault, avec
mission d'y prcher le nouvel vangile et de chercher, jusque derrire
les grilles du srail, la femme attendue. Tu peux _M'annoncer_ 
l'Orient, crivait Enfantin  Barrault, et y _appeler_ la MRE.
Vainement les missionnaires poussrent-ils jusqu' l'Himalaya,
personne ne rpondit  leur appel, et le plus clair de leur campagne
fut la conversion de Garibaldi, rencontr par hasard sur un navire.
Peu aprs, Enfantin, ne sachant pas quelle figure faire en France,
crut trouver dans l'gypte de Mhmet-Ali un terrain favorable  sa
doctrine religieuse et aux entreprises industrielles qu'il y mlait si
trangement. Install aux bords du Nil, il appela auprs de lui
plusieurs de ses disciples; mais il choua misrablement, et dans son
apostolat, et dans ses spculations. Isol, rduit  l'impuissance et
au dnment, il rentra en France, si dpourvu de toutes ressources,
qu'on dut recueillir, parmi les anciens fidles, le denier de
Saint-Simon, pour faire une liste civile au pontife en dconfiture.
Une ide bizarre traversa alors son cerveau: il essaya de convertir le
duc d'Orlans et d'en faire le Csar dmocratique et thocratique
qu'il rvait d'avoir  son service; mais le prince rpondit  celui
qui se croyait l'mule de Mose et de Jsus, par l'offre quelque peu
mortifiante d'une place de sous-prfet.

Une seule chose demeurait intacte, au milieu de ces checs successifs
et chaque jour plus complets: l'orgueil du prophte. tait-il accul
dans quelque impasse, il se retournait, annonait un nouveau
programme, parlait de montrer une autre de ses faces au monde.
Lorsqu'un de mes dsirs ne se ralise pas, crivait-il alors, vous
savez bien que cela m'indique tout de suite que c'est un nouveau dsir
que je dois former; ma vie a toujours t ainsi; mes insuccs ne m'ont
jamais drout. Et il ajoutait cette dclaration mmorable: Pour
faire ce que j'ai fait jusqu'ici, il a fallu que ma foi en Dieu se
manifestt surtout par ma foi en moi. Il mritait vraiment qu'un de
ses plus dvots disciples lui crivt navement: D'autres vous
reprochent de vouloir toujours poser; je suis de votre avis, en
pensant, avec vous, que c'est votre nature, votre mission, votre
capacit[377]. Mais l'indiffrence croissante du public, la fatigue
et le dlaissement de ses derniers fidles, ne lui permettaient pas de
soutenir indfiniment un tel rle. Il fallut bien que le pontife prt,
 son tour, le parti de rentrer dans le monde. On le vit, en 1839,
solliciter et obtenir du gouvernement d'tre attach  une mission en
Algrie; ce ne fut qu'un dbut, et bientt il sut se faire une place
lucrative dans les entreprises industrielles et financires: fin peu
hroque de ce nouveau Messie, qui devait crire plus tard  un de ses
amis, en voquant son temps d'apostolat: J'en ai tant aval de toutes
les couleurs, des embtements, des insultes, des hues! C'est  faire
trembler. Adieu, mon vieux camarade; nous rirons bien... un
jour[378].

[Note 377: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, passim.]

[Note 378: Lettre de 1859. (_OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t.
XIII, p. 47.)]

Que restait-il donc de tout ce mouvement qui, sous l'impulsion factice
et phmre de la rvolution de Juillet, avait un moment fait
illusion? L'glise tait dissoute, disperse, et ses pontifes
sculariss n'officiaient plus que dans les sanctuaires de la finance.
Devait-on, du moins, au saint-simonisme un progrs de l'esprit humain,
une vrit nouvelle, un accroissement de vertu, une leon de saintet
ou de dvouement? Non: partout la banqueroute intellectuelle, en dpit
de la capacit de quelques-uns des adhrents; l'impuissance morale
rvle, ds le dbut, par ce seul fait qu'on n'avait pu attirer,
ft-ce un jour, les femmes et les pauvres; la strilit, qui est la
marque de toutes les oeuvres rvolutionnaires. Enfantin et ses amis se
sont vants d'avoir t les prcurseurs des grandes innovations
conomiques, les initiateurs des chemins de fer, du canal de Suez et
de la rue de Rivoli. Mais, mme sur ce terrain infrieur, ont-ils
fait vraiment oeuvre cratrice? L'Angleterre, qui n'a pas entendu ces
aptres, nous a devancs dans les chemins de fer. S'il fallait
chercher l'action propre et relle du saint-simonisme, on la
trouverait dans cette sorte de matrialisation de l'ide
civilisatrice, dans cette tendance  faire de la spculation
industrielle et financire, de la recherche du bien-tre et de la
richesse, l'occupation principale, unique, la fin dernire de
l'humanit: vritable rsurrection de la religion du veau d'or, avec
la Bourse pour temple. Strile pour le bien, le saint-simonisme ne l'a
pas t en effet pour le mal; il a laiss un virus malsain, qui n'a
pntr que trop profondment dans les veines de la nation.

Combien de fois, depuis lors, on a pu retrouver dans nos maladies
sociales la part de cette infection premire! Il est deux poques,
entre autres, o elle est apparue clairement. Qu'est-ce que ce
socialisme qui a commenc  fermenter en 1840, et a fait explosion en
1848, sinon un enfant posthume du saint-simonisme? Remplacer le
renoncement chrtien et l'attente des compensations de la vie future
par l'impatiente convoitise du bien-tre immdiat et par l'ide que le
bonheur ne doit tre cherch et ne peut tre trouv qu'ici-bas;
allumer, chez les victimes, chaque jour plus nombreuses, du
proltariat industriel, la soif irrite de la jouissance; proclamer
que les ingalits et les souffrances sont imputables  un vice du
mcanisme social, que pour les faire disparatre, il suffit que le
gouvernement remanie ce mcanisme, qu'il peut, dans ce dessein,
disposer des individus, de leurs ides, de leurs droits, de leurs
biens, prononcer sur leurs aptitudes et leurs vocations, rpartir
entre eux les fruits du travail et les revenus du capital, n'tait-ce
pas  la fois la doctrine d'Enfantin et le fond commun de toutes les
sectes socialistes? Un peu plus tard, sous le second empire, cette
prtention d'un Csar, s'appuyant sur les classes ouvrires, en leur
faisant esprer le bien-tre par l'action d'un pouvoir  la fois
despotique et socialiste; ce mpris de la libert politique et du
rgime parlementaire; cet effort pour dtourner l'esprit public vers
les spculations industrielles et financires; cette tmrit
impatiente dans les emprunts d'tat, les travaux publics et les
rformes conomiques; cette politique chimrique,  laquelle il ne
suffisait pas de rver le remaniement de la carte de l'Europe, mais
qui s'garait, indcise et prilleuse, jusque dans le Nouveau Monde,
tout cela avait par plus d'un ct une origine saint-simonienne. Il
et t, d'ailleurs, facile de dcouvrir alors, parmi les conseillers
ou les favoriss du pouvoir, les anciens chefs de la doctrine: ne
seraient-ce que M. Michel Chevalier, avec les traits de commerce; MM.
Preire, avec le Crdit mobilier; M. Guroult, avec la thse des
nationalits. Aussi Enfantin saluait-il dans l'Empereur l'auxiliaire,
presque le patron qu'il avait vainement cherch parmi les princes
d'Orlans. Il ne dissimulait pas sa prfrence et sa sympathie: Bien
des gens, crivait-il en 1861, ont cru que nos deux Napolon, au lieu
de faire des 18 brumaire ou des 2 dcembre, auraient d donner  la
France toutes les liberts imaginables... Ce n'est pas de _libert_
que nous avons le plus besoin aujourd'hui, c'est d'_autorit
intelligente, sachant l'avenir_. Est-ce  dire qu'aujourd'hui les
saint-simoniens ne se trouveraient pas en sympathie et en affinit
avec ce qu'on nous donne sous le nom de rpublique scientifique? Non
certes. Ils n'auraient pas sujet de reprocher  cette rpublique de
relever l'me de la nation et de la ramener vers les chimres
spiritualistes; en tout cas, ils lui sauraient gr de la faon dont
elle traite la libert qu'ils ont toujours mprise, et le
christianisme auquel ils en voulaient d'autant plus qu'ils avaient t
plus ridiculement impuissants  le remplacer.




CHAPITRE IX

LE JOURNAL _L'AVENIR_

     I. L'_Avenir_. Lamennais, Lacordaire et Montalembert. Les
     autres rdacteurs.--II. Devise du nouveau journal: Dieu et
     la libert. Le parti catholique. L'union dsire des
     catholiques et des libraux.--III. Exagrations qui se
     mlent aux ides justes. Rupture trop violente avec les
     lgitimistes. Attaques sans mesure contre le gouvernement de
     Juillet. Libralisme hardi, gnreux, mais excessif.
     L'_Avenir_ et les insurrections de Belgique, de Pologne et
     d'Italie. Rve d'une grande rvolution catholique.
     Ultramontanisme thocratique. Rupture du Concordat et
     renonciation au budget des cultes.--IV. L'_Agence pour la
     dfense de la libert religieuse_. Lamennais et Lacordaire
     en cour d'assises. Le procs de l'cole libre. Sympathies
     ardentes veilles par l'_Avenir_.--V. Le nouveau journal se
     heurte  l'opposition des vques. Il suspend sa
     publication.--VI. Lamennais, Lacordaire et Montalembert se
     rendent  Rome. Dispositions du Pape. Attitude diffrente de
     Lamennais et de Lacordaire. Lamennais oblige le Pape 
     parler. Encyclique _Mirari vos_. Suppression de
     l'_Avenir_.--VII. Chute de Lamennais. C'est la rvolte
     politique qui le conduit  la rvolte religieuse. Ce que
     deviennent les autres rdacteurs.


I

Pendant qu'au lendemain des journes de Juillet, la raison humaine
dvoye s'puisait vainement  remplacer le catholicisme qu'elle
croyait mort, celui-ci donnait un signe inattendu de sa vitalit et de
sa fcondit. Le 15 octobre 1830, paraissait le premier numro d'un
journal religieux dont le titre seul tait une nouveaut significative
en un temps o les croyants semblaient plus habitus  regarder en
arrire qu'en avant: il s'appelait l'_Avenir_. Ce ne fut pas l'un des
pisodes les moins extraordinaires et les moins intressants de cette
poque agite.  voir l'attitude des chrtiens en face de la
rvolution victorieuse, on et cru d'abord que tous se laissaient
entraner passifs dans la droute de la vieille monarchie; ils
n'osaient ni se grouper, ni se montrer; mesurant la force de la
religion sur la faiblesse de la royaut, ils taient tombs dans un
abattement qui et convenu tout au plus  des moutons en prsence du
boucher[379]; les vques eux-mmes, intimids et comme accabls,
demeuraient cois[380], recommandant  leurs prtres de s'effacer et
de se taire: On veut se passer de nous, messieurs, leur disaient-ils;
eh bien! tenons-nous calmes, dans cette espce de nullit[381]. C'est
 ce moment que surgissent tout  coup, du milieu des catholiques, des
hommes impatients de dployer hardiment leur drapeau; qui, loin de se
rsigner  demeurer parmi les vaincus, veulent s'en dgager avec
clat; qui n'implorent pas des vainqueurs une sorte de pardon ou de
piti pour la religion, mais revendiquent, au nom des principes
nouveaux qu'ils acceptent, une part du droit commun et des liberts
gnrales; qui enfin prtendent ainsi non quter, mais conqurir pour
leur foi une popularit bien autrement fructueuse que la faveur royale
dont on venait d'prouver l'impuissance et le pril. Tentative
remarquable! On y reconnat cette sorte de souplesse dont l'glise a
donn tant de preuves depuis la chute de l'empire romain, et qui lui a
permis, sans rien abandonner de son immutabilit divine, de s'adapter,
lors de chaque grande rvolution, aux tats nouveaux de la socit
politique; mais on ne tardera pas aussi  y discerner ce je ne sais
quoi d'excessif et de troubl, marque du mal rvolutionnaire qui, en
1830, envahit tout, gte tout, fait tout avorter.

[Note 379: Expression de l'_Avenir_, 23 octobre 1830.]

[Note 380: Louis VEUILLOT, _Rome et Lorette_, t. I, p. 39.]

[Note 381: Lettre de l'vque de Belley, au printemps de 1831. (_Vie
de Mgr Devie_, par l'abb COGNAT, t. II, p. 19.)--L'vque de
Saint-Di crivait, de son ct, en dcembre 1830: Gardez, sur les
objets politiques, un silence absolu dans vos instructions et la
rserve la plus svre dans tous vos discours; n'essayez mme pas,
dans ce moment, d'apologie qui tendrait  vous montrer favorables aux
ides de vos antagonistes; car la prvention de certains hommes est si
forte, et ils sont si rsolus  vous faire paratre coupables, qu'ils
vous accuseraient d'hypocrisie, plutt que de rendre justice  vos
sentiments. Laissez donc au temps  dissiper les nuages, et vous qui
avez vu nos premires preuves, souvenez-vous de celui qu'il a fallu
pour nous rendre la confiance. L'vque d'Orlans crivait, ds le 18
aot 1830: Prenez soin de ne rien dire qui ait du rapport avec
l'ordre prsent des affaires publiques. Portez cette attention mme
dans vos entretiens avec vos amis... Le silence, si profitable en
toutes rencontres, est un devoir dans le temps prsent. Les
archevques de Tours, de Sens, les vques d'Angers, de Strasbourg, de
Troyes, tenaient un langage analogue.]

 la tte de ce mouvement tait le personnage le plus illustre alors
du clerg franais, Lamennais[382]. Beaucoup furent surpris de l'y
voir. Il apparaissait toujours au public tel qu'il s'tait montr 
ses dbuts, royaliste d'extrme droite, contempteur des nouveauts
librales, dogmatisant sur l'union du trne et de l'autel, rvant le
pouvoir  la fois absolu et paternel d'une monarchie chrtienne que
limiterait seulement la prminence du Pape[383]. Cependant,  bien
lire ses rcents ouvrages, notamment le dernier, public en 1829, sur
les _Progrs de la rvolution et de la guerre contre l'glise_, on et
pu dj noter une modification de ses ides premires. Si son idal et
son but taient toujours la thocratie, il cherchait dsormais  y
arriver par les peuples, non par les rois; parlait, avec une confiance
hardie, des liberts publiques o il voyait, sinon un terme, du moins
un instrument; blmait amrement les membres du clerg qui
identifiaient la cause religieuse avec celle du parti alors rgnant;
les poussait  se dgager au contraire de la royaut compromise, pour
s'unir  la dmocratie et tter de la popularit librale; saluait
enfin, dans la rvolution, le prliminaire indispensable et
providentiel d'un nouvel tat social qui serait le triomphe de
l'glise. Quel avait t le secret de cette rvolution? La royaut,
peu dispose  accepter le rle que lui offrait Lamennais, lui avait
rpondu en faisant censurer un de ses ouvrages par les vques encore
gallicans, et mme en le dfrant aux tribunaux correctionnels. Le
dpit qu'en avait ressenti l'me si irritable et si imprieuse du
fougueux polmiste, l'avait aid  prendre son parti de la chute des
Bourbons, qu'il prvoyait et prdisait avec une singulire prcision,
et  reconnatre la puissance des ides librales qu'il dclarait
vouloir catholiciser. En rvant d'une alliance entre la religion et
la libert, il n'tait pas d'ailleurs aussi novateur qu'on pouvait le
croire. Cette alliance ne venait-elle pas de se produire en Irlande,
o O'Connell arrachait  l'Angleterre l'mancipation des papistes;
en Belgique, o se fondait, pour combattre l'oppression hollandaise,
l'Union nouvelle et fconde des catholiques et des libraux? Ces
vnements, mal connus alors ou peu compris en France, avaient frapp
Lamennais et n'avaient pas peu contribu  modifier ses ides. Les
journes de Juillet n'taient pas faites pour arrter cette conversion
librale et dmocratique: elles la prcipitrent au contraire. Dans
ces redoutables vnements, Lamennais vit avec orgueil la ralisation
de ses prophties, et, au milieu des foudres du Sina rvolutionnaire,
il crut entendre une voix divine qui le confirmait dans ses doctrines
nouvelles, l'chauffait, l'exaltait. Tel tait son tat d'esprit,
quand, en septembre 1830, quelques catholiques lui offrirent de
prendre la direction de l'_Avenir_.

[Note 382: Lamennais avait quarante-huit ans en 1830.]

[Note 383: Sur le rle de Lamennais sous la Restauration, voir
_Royalistes et rpublicains_, p. 255 et suiv.]

Il trouva, pour le seconder, deux jeunes gens, inconnus alors, bien
qu'appels  une trs-prochaine illustration; venus de rgions fort
opposes, l'un plbien et enfant du sicle, l'autre gentilhomme et
fils d'migr, le premier prtre, le second homme du monde; trangers
jusqu'ici l'un  l'autre, mais se rencontrant dans l'amour commun de
l'glise et de la libert, et destins  nouer, dans les bureaux du
nouveau journal, les liens d'une amiti immortelle: chacun a nomm
Henri Lacordaire et Charles de Montalembert. Ce dernier, recueillant
plus tard ses souvenirs, a dit comment lui tait apparu le jeune
Lacordaire,  l'ge de vingt-huit ans, la taille lance, les traits
fins, l'oeil noir et tincelant, le port souverain de la tte, la
dmarche fire, lgante, en mme temps que modeste, la voix vibrante;
rvlant, par tout son tre, ce que son me avait de virginal et de
viril, de doux et de franc, d'austre et de charmant, d'ardent et de
tendre; amoureux de tout ce qui tait grand et bon, saint et gnreux;
homme de pnitence et d'enthousiasme, de pit et de courage, de
libert et d'honneur, vraiment n pour combattre et pour aimer. Il
n'avait pas trouv jusqu'alors l'emploi de sa vie. Sorti du collge,
incrdule et libral, l'impuissance du monde  remplir une me haute
et large l'avait conduit au christianisme, et aussitt au sacerdoce.
Prtre, il tait demeur libral, aimant son temps, ouvert et attach
 toutes ses ides nobles. De l, au milieu du clerg de la
Restauration, une sorte d'isolement, chaque jour plus douloureux, si
bien qu' la veille de 1830, il tait sur le point de partir pour
l'Amrique. Il avait peu vu Lamennais, ressentait mme pour l'homme,
pour ses doctrines, pour son entourage, plus de rpugnance que
d'attrait, et n'avait consenti  la fin  se rapprocher de lui que par
souffrance de sa solitude, par besoin de trouver un peu d'appui, ou
tout au moins de voisinage. La rvolution ne l'avait pas d'abord
dtourn de son projet d'migration. Mais, quand l'abb Gerbet vint
lui offrir de combattre, dans l'_Avenir_, pour l'affranchissement de
la religion par la libert, pour le rapprochement du catholicisme et
de la France moderne, cette tche le sduisit aussitt; il accueillit
cette proposition avec une sorte d'enivrement, a-t-il crit
lui-mme; oubliant momentanment ses mfiances contre Lamennais, il se
persuada qu'il l'avait mal jug, et ne voulut voir en lui que
l'O'Connell des catholiques franais.

Fils d'un pair de France et d'une mre anglaise, Charles de
Montalembert n'avait alors que vingt ans. Ce fut en Irlande, o il
tait all voir de prs le grand agitateur catholique, qu'il lut les
premiers numros de l'_Avenir_. Il n'avait eu auparavant aucun rapport
avec Lamennais. Attach  l'glise, non-seulement par une foi tendre
et pieuse[384] qui n'avait jamais dfailli et qui avait gard la
puret de son adolescence, mais aussi par le besoin chevaleresque de
se dvouer aux grandes causes vaincues; aimant la libert d'un amour
fier, qui s'inspirait autant de ses traditions d'indpendance
aristocratique que des ides nouvelles auxquelles sa jeune me s'tait
ouverte; plein de cette fougue gnreuse, de ce got des initiatives
hardies qu'il conservera jusqu' son dernier soupir, il ressentit
aussitt un impatient dsir de s'enrler dans la petite arme de
l'_Avenir_. Il avait dj publi quelques articles dans le
_Correspondant_[385], mais la sagesse prudente de ce recueil, qu'il
trouvait trop vieux, gnait son ardeur. Il crivit  Lamennais pour
solliciter l'honneur de combattre sous ses ordres, et peu de jours
aprs, il arrivait dans les bureaux du nouveau journal, brillant de
grce et de distinction, portant sur son front lev ce je ne sais
quoi d'intrpide, d'hroque et de pur qui donne  la jeunesse un
irrsistible charme et une beaut suprieure.

[Note 384: Il avait une pit d'ange, crivait de lui Lamennais.]

[Note 385: Fond, en mars 1829, par MM. de Carn, Cazals, Foisset,
d'Eckstein, de Champagny, Dubois, Augustin de Meaux, Gouraud, Wilson,
etc., le _Correspondant_, feuille semi-hebdomadaire, sorte de _Globe_
catholique, avait pris pour pigraphe le mot de Canning: Libert
civile et religieuse par tout l'univers. Il voulait dissiper les
prventions qui sparaient le catholicisme et les ides modernes. En
cela, il avait devanc l'_Avenir_, avec plus de sagesse, mais avec
moins d'clat. Lamennais n'aimait pas le _Correspondant_. Il
reprochait  ces jeunes gens leur mesure et leur modration, o son
esprit violent voyait tideur, pleur et timidit; il leur reprochait
aussi de tenir pour ces ides tempres du libralisme parlementaire,
les seules peut-tre qu'il n'ait jamais traverses, dans ses
nombreuses prgrinations intellectuelles. Le _Correspondant_ subsista
un moment,  ct de l'_Avenir_, mais bientt,  la fois compromis et
clips, il dut suspendre sa publication: c'est plus tard, en 1843,
qu'il reparut sous forme de revue.]

La rdaction tait peu nombreuse: elle comprenait, avec les
personnages dj nomms, l'abb Gerbet, l'abb de Salinis et l'abb
Rohrbacher, tous trois attachs depuis quelques annes  Lamennais; le
premier mourra vque de Perpignan, le second, archevque d'Auch;
ajoutez M. Harel du Tancrel qui avait eu la premire ide du journal,
MM. de Coux, d'Eckstein, Bartels, Daguerre, d'Ault-Dumesnil, d'Ortigue
et Waille. Bien petite arme, en vrit, pour en imposer  la fois aux
libraux alors tous voltairiens, et aux catholiques dont presque aucun
ne songeait  se dgager du parti vaincu ou du moins ne le croyait
possible. Ces quelques hommes, tous inconnus  l'exception de
Lamennais, prtendaient non suivre un mouvement d'opinion, mais le
crer. Comment seulement faire entendre leur voix, dans le tumulte de
ces jours troubls, au milieu de ces bruits d'meutes et de ces
menaces de guerre? Ils osrent cependant l'entreprendre. Aprs tout,
nul journal ne runissait alors des crivains d'un tel talent: c'tait
Lamennais, avec cette langue qui faisait de lui presque l'gal de M.
de Chateaubriand et de M. de Maistre, avec cette vhmence sombre,
terrible, qui tenait  la fois du tribun populaire et du prophte
biblique, inflexible dans sa dialectique, amer et ddaigneux dans son
ironie, manquant souvent de mesure et de got, mais n'en demeurant pas
moins, l'un des rhteurs les plus clatants et l'un des plus
redoutables polmistes de ce temps; Lacordaire, plus sympathique,
parfois sans doute emport, dclamatoire, mais si plein de fracheur
et de verve, d'un accent si vrai et si gnreux, ayant, dans tout ce
qu'il crivait, je ne sais quoi de vibrant comme le timbre de sa voix,
avec une originalit inattendue, une dsinvolture hardie et gracieuse
qui surprend, parfois mme inquite, mais saisit, attache, et finit
par sduire; Montalembert, le plus jeune de tous, qui ne pouvait
possder,  vingt ans, la plnitude de son talent, mais en offrait
dj les brillantes prmices, d'un enthousiasme facilement excessif,
entranant tous les coeurs par sa chevaleresque et juvnile vaillance;
l'abb Gerbet, moins original et moins nouveau, qui se plaisait 
exposer, dans un langage noble et lev, d'loquentes gnralits; les
autres rdacteurs, reflet plus ou moins effac de leurs brillants
compagnons; chez tous, un entrain, une vie, une chaleur tels, qu'aprs
un demi-sicle ces articles ne semblent pas refroidis. Aussi, malgr
des exagrations aujourd'hui plus visibles et une rhtorique parfois
un peu dmode, ne saurait-on parcourir sans motion et sans
frmissement ces feuilles jaunies par le temps[386].

[Note 386: L'_Avenir_ paraissait tous les jours. Son format tait
celui des journaux du temps, environ 43 centimtres de hauteur sur 30
de largeur. La plupart des articles n'taient pas signs, sauf ceux de
Lamennais; quelques-uns taient suivis d'initiales.]


II

Dieu et la libert! telle est la noble devise de l'_Avenir_ et le
rsum de son programme. Dieu d'abord! En face de cette socit
hostile ou indiffrente aux ides religieuses, ces crivains se
plaisent  confesser leur foi, d'autant plus tendres envers leur
glise qu'elle est plus outrage, d'autant plus fiers qu'on prtend
davantage l'abaisser. Avec quelle vnration mue ils baisent
publiquement les croix de toutes parts renverses et profanes! Nous
ramassons avec amour, s'crie Montalembert au lendemain du sac de
Saint-Germain-l'Auxerrois, les dbris de la croix, pour lui jurer un
culte ternel. On l'a brise sur nos temples; nous la mettrons dans le
sanctuaire de nos coeurs; et l, nous ne l'oublierons jamais. De la
terre o on l'a dtruite, nous la replaons dans le ciel; et l, nous
lisons encore une fois autour d'elle la parole divine: _In hoc signo
vinces_[387]. Nous en avons dit assez de l'tat religieux de la
France de 1830, pour qu'on puisse comprendre la nouveaut courageuse
d'un tel langage, tenu pour ainsi dire en pleine place publique.
L'_Avenir_ n'admet pas que le _Globe_, organe des saint-simoniens,
parle de la dcadence du catholicisme. Il rpond firement, en
signalant les faits qui rvlent au contraire les progrs de la vraie
religion par tout l'univers: Nous marcherons, dit Lacordaire, devant
ceux qui nient notre mouvement, et, puisque nous sommes jeunes les uns
et les autres, nous donnons rendez-vous au _Globe_,  la cinquantime
anne du sicle dont nous sommes les enfants[388]. Lacordaire se
retrouvera  ce rendez-vous donn avec une foi prophtique: en l'anne
mme qu'il a fixe vingt ans  l'avance, il verra une assemble
rpublicaine voter la loi sur la libert de l'enseignement, le plus
grand succs des catholiques dans ce sicle; il entendra les anciens
libraux de 1830, dtrns  leur tour, confesser l'erreur de leur
irrligion et le besoin qu'ils ont du christianisme pour sauver la
socit en pril.

[Note 387: _Avenir_ du 21 fvrier 1831.--C'est dans cet article que se
trouvait ce morceau, plusieurs fois cit: S'il nous et t donn de
vivre au temps o Jsus vint sur la terre, et de ne le voir qu'un
moment, nous eussions choisi celui o il marchait couronn d'pines et
tombant de fatigue vers le Calvaire; de mme nous remercions Dieu de
ce qu'il a plac le court instant de notre vie mortelle  une poque
o sa sainte religion est tombe dans le malheur et l'abaissement,
afin que nous puissions la chrir dans notre humilit, afin que nous
puissions lui sacrifier plus compltement notre existence, l'aimer
plus tendrement, l'adorer de plus prs.--Voir aussi un article sur la
Foi dans l'_Avenir_ du 3 aot 1831.]

[Note 388: _Ibid._ du 7 janvier 1831.]

Aprs Dieu, la libert! Mot qui avait alors une merveilleuse sonorit,
mais qu'on tait dsaccoutum de voir rapproch du nom de Dieu! C'est
dans la libert seule que l'_Avenir_ engage les catholiques, vaincus,
dus, dsorients,  mettre dsormais leur amour et leur confiance.
Catholiques, dit-il, comprenons le bien, nous avons  sauver notre
foi, et nous la sauverons par la libert... Il n'y a de vie dsormais
que dans la libert, dans la libert entire pour tous, gale pour
tous. Il veut apprendre aux catholiques  se servir virilement de ces
armes nouvelles: Quand on veut tre libre, leur dit-il, on se lve un
jour, on y rflchit un quart d'heure, on se met  genoux en prsence
de Dieu qui cra l'homme libre, puis on s'en va tout droit devant soi,
mangeant son pain comme la Providence l'envoie... La libert ne se
donne pas, elle se prend[389].

[Note 389: _Avenir_ des 15, 18, 31 octobre 1830.]

Le premier, l'_Avenir_ parle du parti catholique dont il formule la
tactique lectorale: Il est, dit-il, une vnalit permise; que les
lecteurs catholiques se mettent partout et publiquement  l'enchre,
et qu'ils se livrent  quiconque les payera le plus cher en
_liberts_[390]. Dans les luttes pour la religion, le nouveau journal
est  l'avant-garde, mais avec la proccupation, alors nouvelle chez
les dfenseurs du catholicisme, de parler au sicle son propre
langage, invoquant, non des doctrines thologiques que l'ignorance du
temps n'et pas comprises ou qui mme eussent effarouch ses prjugs,
mais ces principes de libert gnrale pour lesquels les vainqueurs du
jour prtendaient avoir combattu, et dont ils se piquaient d'avoir
assur le plein triomphe. L'union des catholiques et des vrais
libraux est l'ardent dsir de l'_Avenir_[391]. Il se flatte de voir
branler, de part et d'autre, les prjugs qui s'y opposaient. 
force de combattre, dit-il, on a quelquefois presque l'air de har, et
cette pense seule nous est amre. Aussi prouvons-nous un
inexprimable besoin de semer autour de nous des paroles de paix et de
fraternit, comme un germe de la rconciliation future. Les hros
d'Homre suspendaient leurs coups pour changer des outrages. Nos
pres nous ont lgu un autre exemple, la trve de Dieu... Parmi ceux
qui se croient nos ennemis, combien qui n'ont besoin que de nous
connatre pour tre  nous ou du moins avec nous! Il y a entre nous et
eux non pas un mur, mais seulement un voile[392].

[Note 390: _Ibid._ du 6 juin 1831.]

[Note 391: _Ibid._ du 26 novembre 1830.]

[Note 392: _Avenir_ du 15 janvier 1831.]

C'est ainsi qu'au milieu des luttes de chaque jour, des fatigues, des
prils, des dceptions mme, l'me des rdacteurs de l'_Avenir_
s'exaltait et s'attendrissait au double nom de Dieu et de la libert,
et M. de Montalembert s'criait, avec une chaleur un peu jeune, une
confiance un peu nave, mais avec une mouvante sincrit: Dans un
temps o nul ne sait que faire de sa vie, o nulle cause ne rclame ni
ne mrite ce dvouement qui retombait nagure comme un poids crasant
sur nos coeurs vides, nous avons enfin trouv une cause qui ne vit que
de dvouement et de foi. Quand notre poussire sera mle  celle de
nos pres, le monde adorera ce que nous adorons dj, le monde se
prosternera devant ce que nous portons dj avec amour dans nos mes,
devant cette beaut qui a tout le prestige de l'antiquit et tout le
charme de la jeunesse, cette puissance qui, aprs avoir fond le pass
de l'homme, fcondera tous les sicles futurs, cette consolation qui
peut seule rconcilier l'homme  la vie, la terre au ciel, cette
double et sublime destine: le monde rgnr par la libert, et la
libert rgnre par Dieu[393].

[Note 393: _Ibid._ du 6 mars 1831.]


III

Les ides taient neuves, gnreuses et fcondes. Pourquoi faut-il
qu'il s'y mle aussitt de compromettantes exagrations? C'est, nous
l'avons dj dit, une forme nouvelle de cette exaltation
rvolutionnaire qu'on retrouve partout  cette poque, et  laquelle
devaient difficilement chapper des ttes jeunes et chaudes, comme
celles de la plupart des rdacteurs de l'_Avenir_. Il et appartenu 
l'ge et  l'exprience de Lamennais de retenir ses collaborateurs.
Mais comment attendre une influence modratrice et pacifiante de cet
esprit absolu qui naturellement poussait tout  l'extrme et
ressentait comme un dgot. de la modration; de ce coeur malade qui
apportait d'autant plus d'pret dans la guerre faite aux autres qu'il
n'avait jamais pu trouver pour lui-mme la paix intrieure; de cette
me d'orgueil et de colre qui avait toujours employ, au service de
ses convictions aussi imprieuses que changeantes, le mpris,
l'outrage et la maldiction? Par son temprament moral et mme
physique, il tait fait pour ressentir plus fort que tout autre la
fivre de Juillet. Aussi, bien loin de calmer ses jeunes amis, les
excitait-il encore, et surtout donnait-il aux excs de doctrines je ne
sais quoi de triste, d'aigri et d'irritant, qu'on n'et jamais
rencontr dans les plus grands emportements de Lacordaire et de
Montalembert.

Sur presque toutes les questions, apparat, dans l'_Avenir_, cette
exagration qui fausse les ides les plus justes, compromet les
entreprises les plus utiles. Ainsi ce journal a raison de vouloir
dgager la religion de la solidarit qui la confondait presque avec le
parti royaliste; dans cet ordre d'ides, bien des imprudences avaient
t commises, contre lesquelles il importait de ragir, bien des
maladresses qu'il fallait rparer; mais l'habilet comme la justice
conseillaient d'accomplir cette sparation d'une main lgre et
bienveillante, avec force mnagements pour des hommes respectables
dont le concours tait prcieux et qu'il s'agissait de convertir; non
d'excommunier. L'_Avenir_ manque gravement  cette justice et  cette
habilet, quand il adjure les catholiques de rompre pour toujours avec
un parti qui sacrifie Dieu  son roi; quand il fltrit le rgime
absurde et btard qu'avait organis la Charte en 1814; quand il
montre, sous ce rgime, la religion opprime, avilie et condamne 
une mort dont l'a seule sauve la rvolution de Juillet; quand il
qualifie la royaut dchue de tyrannie sans chafauds,
d'absolutisme sans volont, de misrable compromis entre le pouvoir
matriel et la justice; quand il ajoute enfin ces imprcations
vraiment extravagantes, o l'on reconnat la rhtorique habituelle de
Lamennais: Qui n'a pas t meurtri par ses fers? Qui ne s'est pas
plaint de son oppression? Oppression stupide, qui ne profitait qu'
quelques hommes vendus... Dans l'enfer lgal qu'on nous avait fait,
nous ressemblions  ces malheureux que Dante a peints se tranant et
haletant sous des chapes de plomb, et, comme eux, nous n'apercevions
devant nous que cette ternit[394].

[Note 394: _Avenir_ des 16 octobre, 9 novembre 1830, 27 janvier, 12
fvrier et 28 juin 1831.]

Ce n'est plus seulement  la justice, c'est  la gnrosit que manque
l'_Avenir_, quand, au lendemain du sac de Saint-Germain-l'Auxerrois,
faisant cho aux proclamations officielles et aux dnonciations des
feuilles librales, il impute avec colre aux provocations des
carlistes l'attentat dont la religion vient d'tre victime.

M. de Montalembert n'avait pas t royaliste comme Lamennais; mais le
seul sentiment de l'honneur suffisait  lui faire rprouver ces
outrages jets  un parti vaincu. Il essaye d'en corriger l'effet,
dans un article intitul: _ ceux qui aiment ce qui fut_; sans rien
abandonner du fond de la thse, il parle aux lgitimistes un langage
plus respectueux, plus tendre, plus digne d'eux et de lui-mme: Nous
vous le disons dans notre simplicit et dans notre bonne foi: si vous
saviez combien nous respectons les affections malheureuses,... combien
surtout la foi qui nous est commune avec vous excite notre sympathie,
vous regretteriez les dissentiments qui nous sparent, vous
reconnatriez en nous les enfants d'un mme pre... Catholiques de
tous les partis, ce que nous vous demandons, nous l'avons fait. Il y a
longtemps que nous luttons devant Dieu, pour sacrifier les intrts du
temps  une cause ternelle et cleste. Aujourd'hui, la lutte est
finie, le sacrifice est consomm. Comme vous, nous avons gmi, nous
avons pleur sur les ruines de nos affections, sur de lgitimes
ambitions cruellement dues, sur de bien chres esprances
indignement trompes. Mais aujourd'hui, runis au pied des autels qui
nous restent, nous reprenons courage, et nous nous rjouissons de la
sainte joie qui faisait tressaillir nos pres, avant de marcher aux
combats de la foi[395]. Il tait trop tard; le mal tait dj
accompli. La blessure faite par les pres violences de Lamennais avait
pntr trop avant dans les coeurs royalistes, pour que le baume vers
par M. de Montalembert pt la cicatriser. Cette blessure devait rester
longtemps saignante. De l, des ressentiments qui persisteront contre
les hommes de l'_Avenir_, et qui poursuivront Lacordaire jusque dans
la chaire de Notre-Dame.

[Note 395: _Avenir_ du 6 mars 1831.]

L'_Avenir_ sait-il mieux demeurer dans la mesure de la justice, quand
il s'agit des vainqueurs de Juillet? Sans doute, il n'a que trop
souvent raison, lorsqu'il dnonce la conduite du nouveau gouvernement
envers les catholiques, lorsqu'il l'accuse de refuser  la religion,
par hostilit ou par faiblesse, la protection, la libert et la
justice auxquelles elle avait droit, ou mme de prendre contre elle
des mesures agressives et vexatoires. Il le fait avec un courage, un
entrain, une fiert d'accent, propres, sinon  en imposer aux
gouvernants, du moins  ranimer les catholiques abattus,
intimids[396]. Mais ne dpasse-t-il pas toute mesure, quand,  propos
d'un grief, d'ailleurs fond, il dit des ministres qui occupent le
pouvoir avec Casimir Prier, que ce sont des lches qui se baignent
le front dans la boue[397]?

[Note 396: Un jour, par exemple, il s'agit d'un sous-prfet qui a
ouvert de force une glise, pour y faire des funrailles religieuses 
la dpouille d'un homme mort en dehors de la communion de l'glise; de
tels incidents taient alors assez frquents: les libres penseurs se
montraient aussi passionns  exiger le concours du clerg aux
enterrements, qu'ils le sont aujourd'hui  l'carter, et
l'administration se croyait le droit de contraindre le clerg  ce
prtendu service public; Lacordaire s'crie: Catholiques, un de vos
frres a refus  un homme mort les paroles et les prires de l'adieu
suprme des chrtiens. Il a laiss le soin d'honorer des cendres
trangres  ceux qui pouvaient leur dire: Vous nous avez aims
pendant la vie, aimez-nous encore au del. Votre frre a bien fait;
il s'est conduit en homme libre, en prtre du Seigneur... Sommes-nous
les fossoyeurs du genre humain? Avons-nous fait un pacte pour flatter
ses dpouilles, plus malheureux que les courtisans  qui la mort du
prince rend le droit de le traiter comme le mritait sa vie? Votre
frre a bien fait. Mais une ombre de proconsul a cru que tant
d'indpendance ne convenait pas  un citoyen si vil qu'un prtre
catholique. Il a ordonn que le cadavre serait prsent devant les
autels, fallt-il employer la violence pour l'y conduire et crocheter
les portes de l'asile o repose, sous la protection des lois de la
patrie, sous la garde de la libert, le Dieu de tous les hommes et du
plus grand nombre des Franais. Sa volont a t accomplie; la force
et la mort ont viol le domicile de Dieu... Un simple sous-prfet, un
salari amovible, du sein de sa maison, a envoy dans la maison de
Dieu un cadavre! Il a fait cela, devant la loi qui dclare que les
cultes sont libres; et qu'est-ce qu'un culte libre si son temple ne
l'est pas, si son autel ne l'est pas, si l'on peut y apporter de la
boue, les armes  la main? Il a fait cela  la moiti des Franais,
lui, ce sous-prfet!]

[Note 397: _Avenir_ des 26 et 29 novembre 1830, 1er et 12 juillet
1831.]

L'_Avenir_ aime ardemment la libert. En cette matire, il est souvent
en avance sur son temps. Il rclame la libert dpartementale et
communale  une poque o le vieux libralisme est encore imbu des
ides centralisatrices de la Convention et de l'empire, et o la loi
commence  peine  rendre lectifs les conseils gnraux et les
conseils municipaux[398]. Avant Tocqueville, il dnonce dans
l'individualisme l'un des prils d'un tat dmocratique: Une socit,
dit-il, qui se rduit  une collection d'individualits n'est que
l'gosme humain s'exprimant sous des formes infiniment multiplies.
Comme remde  ce mal, il propose cette libert d'association que
notre lgislation repoussait et qu'aujourd'hui mme on n'ose pas
tablir[399]. Enfin, l'un des premiers du ct catholique[400], il
pousse le cri de la libert d'enseignement, ayant ainsi l'honneur
d'ouvrir une campagne qui devait tre si glorieuse et si
profitable[401].

[Note 398: _Ibid._ du 7 dcembre 1830, des 3 janvier, 7 fvrier, 29
mai 1831.]

[Note 399: _Ibid._ des 17 octobre, 7 dcembre 1830 et 21 mars 1831.]

[Note 400: Rappelons toutefois que l'_Avenir_ avait t devanc, sur
ce point comme sur beaucoup d'autres, par le _Correspondant_.]

[Note 401: _Avenir_ des 17, 18, 25 octobre 1830.]

Dans cette revendication de toutes les liberts, il apporte une
hardiesse dont la confiance extrme et presque nave fait parfois un
peu sourire notre exprience plus sceptique, mais aussi une sincrit
gnreuse et passionne, qui donne  son langage un accent
particulier. coutez, par exemple, Lacordaire, parlant de la libert
de la presse: Catholiques, croyez-moi, laissons  ceux qui n'ont foi
qu'aux princes de la terre les esprances de la servitude.
Laissons-les dire que tout est perdu si la presse parle... Ce sont des
enfants d'un jour qui n'ont pas encore vu d'clipse, et qui se tordent
les mains en invoquant je ne sais quels dieux. Pour nous, voyageurs
depuis longtemps sur cette terre, ne nous troublons pas de si peu, et,
notre crucifix sur la poitrine, prions et combattons. Les jours ne
tuent pas les sicles, et la libert ne tue pas Dieu[402]. Nobles
paroles, mais o l'on peut dj entrevoir cette exagration, cette
manie de l'absolu, qui devaient faire condamner le libralisme de
l'_Avenir_. Celui-ci n'en venait-il pas  dclarer que le rgime de la
presse, en 1830, ce rgime dont les auteurs des lois de septembre
estimeront bientt ncessaire de restreindre la licence, tait une
insupportable tyrannie? Nous voulons la licence de la presse[403],
disait l'_Avenir_. Mmes excs pour toutes les autres liberts. La
dcentralisation, au point o la pousse ce journal, serait la pure
anarchie. Traite-t-il de la libert de conscience, au lieu de s'en
tenir aux ncessits incontestables de son temps et de son pays, il se
lance dans des thories, au moins inutiles et imprudentes, sur le
droit de coercition. Quelles que soient les questions politiques qui
se soulvent, l'_Avenir_ met son point d'honneur  adopter les ides
qui rgnent alors dans la dmocratie la plus avance; il rclame,
comme tant le corollaire de la rvolution de Juillet, la suppression
des armes permanentes, de la pairie hrditaire et mme de toute
Chambre haute, l'tablissement du suffrage universel, tempr, il est
vrai, par l'lection  plusieurs degrs. En thorie du moins, il se
proclame rpublicain; Lamennais dclare qu'un seul genre de
gouvernement peut exister aujourd'hui en France: la rpublique; on
n'a le choix, ajoute-t-il, qu'entre deux rgimes: celui du sabre ou
celui de l'opinion, le despotisme militaire ou la rpublique. Il veut
bien, cependant, comme La Fayette et ses amis, conserver une royaut
nominale; tant que le Roi, dit-il, ne sera que ce qu'il doit tre,
l'excuteur des ordres souverains de la nation rellement reprsente,
son hrdit, loin d'tre  craindre, ne sera qu'une garantie de plus
pour la dure de la libert; point de cour, une liste civile modeste,
et il ne nous restera rien  dsirer de ce ct[404].

[Note 402: _Avenir_ du 7 dcembre 1830, des 21 mars, 12 et 17 juin
1831.]

[Note 403: L'_Avenir_ ajoutait: Nous n'entendons pas dire que ce
genre d'abus n'est pas un trs-grand crime. Seulement, nous croyons
que ce crime est, comme beaucoup d'autres, spcialement du ressort de
la loi divine. Il en est, suivant nous, du libelliste comme du
parjure, que le lgislateur ne peut utilement atteindre que dans de
rares occasions.]

[Note 404: _Avenir_ du 17 octobre 1830, des 27 janvier et 9 mars
1831.]

 l'extrieur, l'_Avenir_ se passionne pour toutes les causes
gnreuses qui font alors battre le coeur de la France librale. Nul
ne suit d'un coeur plus vraiment mu l'Irlande, la Belgique ou la
Pologne. C'est un des sujets les plus frquemment traits par les
rdacteurs. Que d'angoisses aux heures critiques ou obscures! Que de
cris de joie pour saluer les succs! Que de larmes de douleur et de
colre verses sur les dfaites! Dieu nous garde de disputer, avec ces
esprits jeunes et chauds, sur la mesure de leur enthousiasme ou de
leur douleur! Condamns aujourd'hui, par patriotisme,  plus de
froideur et d'gosme, respectons du moins, envions mme les
sympathies peut-tre trop expansives d'une gnration plus heureuse.
Mais o notre critique commence, c'est quand,  la suite de Carrel, de
Mauguin, de Lamarque, l'_Avenir_ vient combattre et fltrir la
politique pacifique et prudente du gouvernement, la qualifie de
honteuse suite de bassesses et de lchets qui auraient  jamais
dshonor la France au dehors, si la France en tait complice; quand
il pousse au renversement de l'oeuvre impie des traits de Vienne,
et entrevoit, avec complaisance, la purification de la patrie au
feu d'une effroyable guerre.  l'entendre, nous devrions le secours
de nos armes  tous les peuples insurgs. Pouvions-nous, dit-il,
faire ce que nous avons fait, sans que la libert comptt partout sur
notre concours? Il n'a que raillerie et mpris pour notre diplomatie
dans l'affaire belge, pour ce qu'il appelle les infmes intrigues et
la rvoltante duplicit de nos ministres. Ne va-t-il pas jusqu'
affirmer que ces ministres ne veulent pas d'une Belgique libre,
catholique et indpendante, par crainte de la comparaison; que leur
dessein secret est de la rendre  la Hollande, et n'engage-t-il pas
les Belges  se dfier et  se dbarrasser de notre protection! En
face de la Pologne non secourue dans sa dfaite, l'_Avenir_ n'a pas
assez d'imprcations contre ces gouvernants, devenus comme ces
statues de bronze que les peuples arrosaient de sang pour les
attendrir, mais qui n'avaient point de coeur et qui ne rendaient
d'oracles qu'en faveur de la victoire; il fltrit ceux qui ont
abandonn nos vieux frres d'armes et se sont ainsi rendus
coupables du sang des enfants de la Pologne, sang qui retombera sur
eux et les marquera d'un signe d'opprobre et de maldiction. Les
sympathies de l'_Avenir_ sont d'autant plus ardentes que, par une
singulire concidence, plusieurs des mouvements populaires qui
agitent alors l'Europe, ont un caractre plus catholique que les
gouvernements de cette poque: ainsi en Irlande, avec O'Connell; ainsi
en Belgique, avec Flix de Mrode; ainsi en Pologne, o les armes
chantent des hymnes  la Vierge, o les curs marchent au combat, en
tte de leurs paroissiens, o les religieux revtent les vieilles
armures trouves dans leur couvent, et forment des compagnies de
cavalerie. Dans d'autres pays, sans doute, en Allemagne, en Espagne,
en Italie, les agitateurs en veulent autant  l'glise qu'au pouvoir
civil; l'_Avenir_, sympathique  leur cause politique, mais rebut par
leur irrligion, est visiblement embarrass. Tant que ceux qui
conspirent pour la libert de l'Espagne et de l'Italie, dit-il,
regarderont la foi catholique comme leur principal obstacle, nous ne
pourrons applaudir  leurs efforts; nous reconnatrons ce qu'il y a de
juste dans leurs plaintes, de sacr dans l'esprance des peuples; mais
nous nous souviendrons qu'il appartient  des mes plus pures de poser
les fondements de la libert d'un pays. Aussi dtourne-t-il bientt
ses regards de ces contres o la libert est ennemie de Dieu, pour
les fixer au contraire, avec complaisance, sur ces terres d'Irlande,
de Belgique et de Pologne, o il croit voir l'application de ses ides
et l'exemple propos aux autres nations[405].

[Note 405: _Avenir_ des 17 dcembre 1830, 1er, 5, 18, 29 janvier, 1er,
10 mars, 16, 17, 23 avril, 10 mai, 9, 13 juin, 1er et 20 juillet
1831.]

Dans la fascination troublante d'une telle contemplation, ces
insurrections partielles apparaissent  l'_Avenir_ comme le prologue
d'un immense bouleversement, ncessaire  la rgnration de la
socit. Cette vision obsdait depuis longtemps l'imagination de
Lamennais, et c'est sur ce sujet que s'tait exerce le plus
volontiers sa verve prophtique.  force de prvoir, d'attendre cet
universel soulvement, l'_Avenir_ semble l'appeler, le provoquer, le
dsirer. Est-ce pour le justifier d'avance qu'il rappelle aux peuples
la doctrine des thologiens du moyen ge sur le droit de sdition et
examine soigneusement le cas de conscience de l'meute? Tromp par ce
qu'il voit  Dublin,  Bruxelles,  Varsovie, il se flatte que partout
les peuples placeront la croix sur le drapeau de leur rvolte, et
cette illusion met  l'aise sa conscience, quand il lance contre les
rois des invectives qui semblent parfois presque renouveles des
rhteurs de la Convention[406]. Cette rvolution attendue part de
Dieu, dit l'_Avenir_; elle est une oeuvre divine; dans le
catholicisme est le principe de ce mouvement. N'est-ce pas en effet,
demande Lamennais, partout les peuples catholiques qui s'meuvent,
comme si les premiers ils eussent eu la vision des destines futures
rserves au genre humain? Quelque chose les attire, de doux comme
l'esprance; quelque chose les presse, de puissant comme Dieu. Et le
nouveau prophte ajoute: Je vous le dis, le Christ est l. Ce serait
un crime et une folie de lutter contre une aussi sainte et aussi
invitable rvolution; ce serait rsister  ce que Dieu mme a rendu
ncessaire; et le mal en soi, le mal essentiel n'est que cette
opposition  Dieu. Sorte de fatalisme, familier  Lamennais, et dont
on voit tout de suite le pril et l'immoralit. Bien loin de s'opposer
 ces mouvements populaires, le clerg et la papaut doivent se mettre
 leur tte, afin de les rgler et les purifier. Rompre avec les rois
pour faire alliance avec la dmocratie, abandonner les dbris
terrestres d'une grandeur ruine, reprendre la houlette du pasteur et,
s'il le faut, la chane du martyr, accepter toutes les chances de la
guerre dclare entre les peuples et les souverains, braver
l'hostilit ou les perscutions de ces derniers, dans l'esprance que
la libert religieuse sortira de la libert gnrale, tel est, de
l'aveu mme de Lamennais[407], le programme que l'_Avenir_ prtend
imposer  l'glise. De telle sorte qu'aprs avoir conseill fort
sagement au clerg de rompre la solidarit qui paraissait l'unir  la
royaut, on le poussait  contracter avec la rvolution une alliance
bien autrement prilleuse et injustifiable[408].

[Note 406: Nous n'attendons rien des rois; mais nous attendons
beaucoup des peuples, qui nous semblent tre les instruments choisis
de Dieu, pour rtablir son rgne sur la terre. (Lamennais.)--Les
rois ont t bien coupables, et chaque jour ils ajoutent  leur faute
contre la religion et la libert des fautes qui font pressentir que
leur rprobation s'accomplira peut-tre jusqu'au bout, et que la
tribune de France aura prophtis quand elle disait: Les rois s'en
vont... Que les rois descendent en paix dans leur tombe; leur sort est
accompli... Nous voulons sparer notre cause de la leur.
(Lacordaire.)--Rois de l'Europe, rois sans foi, sans amour, rois qui
avez oubli Dieu, tous vous serez atteints; tous vous connatrez la
faiblesse de ces trnes o vous avez cru vous asseoir sans lui.
(Montalembert.)]

[Note 407: Voir _Affaires de Rome_, par LAMENNAIS, p. 27.]

[Note 408: _Avenir_ des 27 octobre, 17 dcembre 1830, 12 fvrier, 21
avril, 29 mai, 9, 28, 29 juin, 1er juillet 1831.]

Ainsi, sur presque toutes les questions intrieures et extrieures,
l'_Avenir_, sans s'infoder au parti de l'Htel de ville, en arrive
cependant  soutenir les mmes thses. Il souscrit pour aider la
_Tribune_  payer ses amendes. Il est devenu l'adversaire des hommes
de la rsistance, qu'il qualifie de je ne sais quels chapps de
tous les despotismes qui ont tour  tour cras la France; leur
politique lui parat un systme inepte, contraire  notre honneur au
dehors,  nos droits au dedans. Peu  peu, son langage change
compltement  l'gard de la monarchie, qu'il avait d'abord bien
accueillie. Avec tous les journaux d'extrme gauche, il reproche au
gouvernement de Juillet de mconnatre la rvolution de 1830, qui doit
tre tout autre chose qu'une simple substitution de roi. En disputant
 l'opinion, dit-il, ses plus nobles et ses plus belles conqutes, en
l'irritant par ses lenteurs, en l'effrayant par ce qu'il laisse
souponner de ses desseins, le pouvoir expose non-seulement sa
considration, mais son existence mme. La socit ne recule pas,
s'crie encore l'_Avenir_, ne tentez pas ce qui en a perdu dj
d'autres; votre force, c'est obir au voeu national; vous n'avez que
celle-l. Il se plat  rappeler que la monarchie repose sur un
contrat synallagmatique, dont il menace de faire prononcer la nullit
pour inexcution des conditions. De jour en jour, le ton devient plus
agressif, plus injurieux[409].

[Note 409: _Avenir_ des 17 octobre, 29 novembre 1830, 27 janvier, 12
fvrier, 7 avril, 28 mai, 9 juin, 28 juin, 1er juillet 1831.--Dans
l'me violente et malade de Lamennais, l'hostilit et le mpris contre
le gouvernement de juillet dpassent bientt toutes les bornes. Lisez
ce qu'il crivait dans ses lettres intimes, vers la fin de l'_Avenir_:
Lchet au dehors, tyrannie au dedans, voil pour le gouvernement,
parjure  toutes ses promesses, ne concevant rien que le despotisme.
(Lettre du 8 novembre 1831.) Le gouvernement se jette  corps perdu
dans le despotisme; il appelle cela faire du pouvoir et se croit
fort quand il a jur. Il me semble voir un Vitellius faisant atteler
six chevaux  son char, pour arriver plus vite aux Gmonies. Nos gens
s'y rendent au grand galop, et je leur souhaite bon voyage. (Lettre
du 9 novembre 1831.) Or, ne l'oublions pas,  cette poque, le pouvoir
tait aux mains de M. Casimir Prier. Lamennais tait parvenu  faire
partager son trouble et sa colre  son jeune ami M. de Montalembert.
Celui-ci, dans une sorte d'garement douloureux, caus par l'abandon
de la Pologne, crivait, sous forme de prface au _Livre des plerins
polonais_ par Mickiewicz, une diatribe d'une vhmence inoue contre
les lches et les despotes qui gouvernaient et dshonoraient la
France; il montrait celle-ci livre  d'effronts jongleurs,
exploite par une horde d'administrateurs clos du despotisme
imprial, par une magistrature qui semble commissionne pour tuer la
loi dans l'estime des hommes, par des parquets tenant  la fois de la
nature du laquais et de celle du bourreau... On dirait que des
eunuques ont t chargs de lui faire subir l'antique supplice de la
femme adultre: ils l'touffent dans la boue. Ajoutons d'ailleurs
que, plus tard, M. de Montalembert a noblement rpudi ce pch de
jeunesse, et qu'en publiant ses oeuvres compltes, il en a
volontairement exclu ce morceau.]

Mme intemprance dans les questions plus exclusivement religieuses.
L'_Avenir_ rpudie le vieux gallicanisme, auquel il reproche, non sans
raison, d'tre  la fois trop indpendant  l'gard du Pape et trop
dpendant  l'gard du pouvoir civil; mais pourquoi le faire avec une
colre outrageante? Nous repoussons avec dgot, dit-il, les opinions
qu'on appelle gallicanes. Et il accable de sarcasmes la religion de
Louis XIV et de Bossuet, tue, le 28 juillet 1830,  la cent
quarante-huitime anne de son ge[410]. Il prtend y substituer un
ultramontanisme excessif, provoquant, qui n'est nullement conforme aux
doctrines ni surtout aux procds de l'glise romaine. Par moments
mme, quand Lamennais tient la plume, l'_Avenir_ semble aller jusqu'
la thocratie et rver pour le Souverain Pontife une sorte de
prminence politique; tel lui parat tre le terme de la rvolution
universelle tant annonce, et dj l'impatient journal salue le
nouveau Grgoire VII, dont la parole et la volont changeront la
constitution du monde et fonderont la dernire poque de la socit
humaine ici-bas[411].

[Note 410: Elle naquit  Paris, dit l'_Avenir_, le 19 mars 1682.
Bossuet la porta, dans son berceau,  Louis XIV, qui la trouva bien et
le dit  madame de Maintenon. Madame de Maintenon fut de son avis.
C'tait natre sous d'heureux auspices, et le sourire du plus grand
roi d'Europe valait bien le souffle du Saint-Esprit. Tout le monde le
crut, except le Pape: vieillard opinitre, qui s'imaginait qu'une
religion ne pouvait pas venir au monde sans qu'il en st quelque
chose... L'article continue sur ce ton.]

[Note 411: _Avenir_ des 16, 18 octobre, 9 novembre, 27 dcembre 1830.]

Dans sa raction contre la dpendance civile qui tait une des
faiblesses du clerg gallican, l'_Avenir_ ne se contente pas de
vouloir l'glise indpendante; il la veut spare compltement de
l'tat. Avec cette logique absolue et aveugle qui est une des formes
de l'esprit rvolutionnaire, il dnonce le Concordat et supprime le
budget des cultes; cette suppression est mme une des thses que le
journal dveloppe avec le plus de persistance et d'clat. Quiconque
est pay, dit-il, dpend de qui le paye... Le morceau de pain qu'on
jette au clerg est le titre de son oppression... Un jour viendra
qu'un prtre se prsentant au Trsor, le dernier employ lui fera
baisser les yeux, et j'ose dire que la chose arrive dj. Le clerg
doit non-seulement renoncer au traitement qui est la reprsentation de
ses biens confisqus, mais vacuer les vieilles glises qu'il a
bties depuis des sicles[412]. Quant aux difficults pratiques,
l'_Avenir_ croit qu'il suffit, pour les rsoudre, d'un clat de
rhtorique gnreuse. Comment l'glise vivra-t-elle sans sa dotation?
Et quand je l'ignorerais, rpond-il, j'ignore bien davantage comment
elle vivra sans libert. La pauvre Irlande ne nourrit-elle pas ses
prtres? n'a-t-elle pas refus l'argent offert par l'Angleterre,
craignant que ce ne ft le prix de sa libert? Le clerg sera dans
l'indigence, mais il a les promesses de l'vangile; or nous ne savons
du lendemain qu'une chose, c'est que la Providence se lvera plus
matin que le soleil. L'_Avenir_ ajoute: Vous serez comme le
proltaire, avec Dieu de plus pour patrimoine, avec l'esprance qui ne
trompe pas, avec des millions d'mes qui vous aiment. Votre matre
n'en avait pas tant, et il a vcu. Ne pouvez-vous conqurir une
seconde fois le monde, et si vous ne le pouvez pas, pourquoi
voulez-vous que le monde entretienne  grands frais une ombre dcde?
Votre tombeau lui cote trop cher, si la vie n'y est pas[413].

[Note 412: Un jour qu'une de ces glises venait d'tre viole par
ordre administratif, Lacordaire s'criait, dans un langage singulier
o l'loquence se mle  la dclamation: Maintenant que ferez-vous,
catholiques? Que dirai-je de votre part  vos oppresseurs? Pour moi,
je ne puis me dfendre d'une rflexion, c'est que si vous mettiez vos
autels dans une grange qui ft  vous, au lieu de les mettre dans un
difice qui appartient  l'tat de prs ou de loin, vous seriez libres
 jamais de ces orgies du pouvoir. Quelques bottes de paille vous
dfendraient mieux que les colonnes et les marbres qu'on vous a vols,
pour avoir le droit de vous donner une hospitalit sans regret et sans
compassion. Qu'y a-t-il dans ces murailles qui vous attache si fort?
Vos pres les ont bties; mais vos pres n'y sont plus; on n'y a pas
mme laiss leur poussire. Monuments magnifiques et vides, une chose
restait qui aurait pu les rendre sacrs et dignes de Dieu, une chose
qui est partout sur le sol de France, la libert. Eh bien, la libert
n'est plus au coin de l'autel; ou vient d'y accorder un droit d'asile
ternel  la servitude. Fermons donc les portes, et que la servitude y
dorme en paix sous la garde des sous-prfets. Un jour, quand les ges
et la solitude auront noirci nos dmes, fait pencher nos flches,
bris nos vitraux, abattu  demi nos croix; quand la lumire des
nuits, faisant tomber peu  peu nos pierres bnies, clairera les
ruines du sanctuaire  travers les votes; un jour, les peuples
passant  ct, leurs enfants  la main, ceux-ci leur diront:
Qu'est-ce que ces vieilles tours et ces pans qui s'en vont? Les pres
regarderont; ils prendront leurs petits, et les levant jusqu' la
fentre pour qu'ils voient, ils leur diront: C'est qu'il y eut l
autrefois des hommes qui priaient Dieu, et qui s'en allrent parce
qu'on en chassa la libert.]

[Note 413: _Avenir_ des 18, 27, 30 octobre, 2, 29 novembre 1830, 6
janvier, 27 avril 1831.]

De toutes les tmrits de l'_Avenir_, nulle ne fut plus
draisonnable, nulle ne porta davantage la marque du trouble alors
rgnant que celle qui lui faisait faire ainsi table rase de tout
l'tablissement de l'glise, pour la ramener en quelque sorte aux
catacombes et la jeter dans l'inconnu et le pril d'une conqute
nouvelle. Nulle n'eut alors plus de retentissement et ne causa plus
d'motion, de scandale, surtout parmi les autorits ecclsiastiques,
justement surprises et irrites de voir de simples prtres ou mme des
laques, faire ainsi, en leur nom, un abandon qu'elles ne leur
avaient pas donn mandat de faire.

Tel fut l'_Avenir_, singulier mlange d'loquence et de dclamation,
de gnrosit enthousiaste et de passion parfois sans justice comme
sans justesse, de vues nouvelles et de chimres tmraires, de
fcondes prvisions et d'erreurs strilisantes!


IV

Les fondateurs de l'_Avenir_ ne se contentaient pas d'agir par la
presse. Ils institurent  Paris une _Agence gnrale pour la dfense
de la libert religieuse_,  laquelle se rattachaient des comits
locaux. Cette agence runit, en six mois, 31,513 francs. Sous son
impulsion, plusieurs journaux se fondrent en province,  Nantes, 
Strasbourg,  Nancy; des ptitions, revtues de quinze mille
signatures, furent adresses aux Chambres, pour rclamer la libert
d'enseignement; une souscription pour l'Irlande affame produisit
70,000 francs. L'_Agence_ avait surtout en vue la rsistance lgale et
judiciaire aux mesures oppressives; elle soutint plusieurs procs: il
s'agissait tantt d'un modeste citoyen ou d'un cur, poursuivis pour
avoir ouvert une cole; tantt d'une communaut religieuse, inquite
dans son existence. Elle engagea une triple instance  l'occasion de
l'expulsion des Trappistes de la Meilleraye. Lacordaire avait
particulirement le got de ces luttes  la barre des tribunaux; il
estimait que, dans les pays libres, les grandes causes se traduisent,
comme  Rome et en Angleterre, en procs dbattus au grand jour de la
publicit judiciaire. Plusieurs fois, jusqu' ce qu'il en ft empch
par une dcision du conseil de discipline, le jeune abb plaida, comme
avocat,  l'audience de la police correctionnelle, dans des
contestations qui avaient pour objet l'mancipation du prtre et du
citoyen catholiques. Je me rappelle, a crit plus tard M. de
Montalembert, la surprise d'un prsident de Chambre, dcouvrant un
jour, sous la robe d'avocat, ce prtre dont le nom commenait 
poindre. En fouillant dans les journaux du temps, on trouverait bien
quelques rayons de cette parole, dj si virile, qui semait le trouble
dans les rangs des substituts et qui lectrisait l'auditoire. Un jour,
en rpondant  un avocat du Roi qui s'tait hasard  lui dire que les
prtres taient les ministres d'un pouvoir tranger, Lacordaire
s'tait cri: Nous sommes les ministres de quelqu'un qui n'est
tranger nulle part, de Dieu! Sur quoi l'auditoire, rempli de ce
peuple de Juillet si hostile au clerg, se mit  applaudir. On lui
criait: Mon prtre, mon cur, comment vous nommez-vous? Vous tes un
brave homme[414]! Une autre fois, d'une voix frmissante, il jetait
au tribunal l'appel de saint Paul, _Csarem appello_, qu'il traduisait
hardiment, aux applaudissements passionns de l'auditoire: J'en
appelle  la Charte.

[Note 414: _Le Pre Lacordaire_, par M. DE MONTALEMBERT.]

Le gouvernement fournit lui-mme l'occasion d'un dbat judiciaire plus
clatant encore, en dfrant  la cour d'assises deux articles de
l'_Avenir_, l'un de Lamennais, l'autre de Lacordaire. Les deux prtres
comparurent, le 31 janvier 1831, entours de leurs amis. Le public
vint, nombreux, gnralement sympathique. Lamennais tait assist par
un avocat non catholique, mais libral, M. Janvier. Lacordaire se
dfendit lui-mme: de touchants retours sur sa jeunesse, la hardiesse
et l'originalit de ses ides, son talent intressrent et murent
l'auditoire. Mon devoir est accompli, dit-il en terminant; le vtre,
messieurs, est de me renvoyer absous de cette accusation. Ce n'est pas
pour moi que je vous le demande; il n'y a que deux choses qui donnent
du gnie, Dieu et un cachot; je ne dois donc pas craindre l'un plus
que l'autre. Mais je vous demande mon acquittement comme un pas vers
l'alliance de la foi et de la libert, comme un gage de paix et de
rconciliation... Je vous le demande encore, afin que ces despotes
subalternes, ressuscits de l'Empire, apprennent, au fond de leurs
provinces, qu'il y a aussi une justice en France pour les catholiques,
et qu'on ne peut plus les sacrifier  de vieilles prventions,  des
haines d'une secte dsormais finie. Voil donc, messieurs: je vous
propose d'acquitter Jean-Baptiste-Henri Lacordaire, attendu qu'il n'a
point failli, qu'il s'est conduit en bon citoyen, qu'il a dfendu son
Dieu et sa libert; et je le ferai toute ma vie, messieurs. Des
applaudissements accueillirent cette proraison. L'audience durait
depuis prs de douze heures, et l'agitation de l'auditoire allait
croissant. Enfin,  minuit, le jury rentra dans la salle, apportant un
verdict d'acquittement. Les disciples de Lamennais le couvrirent
d'embrassements; le public prenait part  leur joie et  leur
triomphe. Lacordaire revint seul avec Montalembert. Sur le seuil de
sa porte, raconte ce dernier, je saluai en lui l'orateur de l'avenir:
il n'tait ni enivr, ni accabl de son triomphe. Je vis que pour lui,
ces petites vanits du succs taient moins que rien, de la poussire
dans la nuit. Mais je le vis avide de rpandre la contagion du
dvouement et du courage, et ravi par ces tmoignages changs de
tendresse dsintresse et de foi mutuelle, qui valent mieux, dans les
coeurs jeunes et chrtiens, que toutes les victoires.

Ce succs encourageait les rdacteurs de l'_Avenir_  porter la lutte
sur le terrain judiciaire. Ainsi leur vint l'ide de ce qu'on a appel
le procs de l'cole libre. La Charte avait promis la libert
d'enseignement, mais l'Universit n'en maintenait pas moins toutes les
rigueurs de son monopole. Le recteur de Lyon ne venait-il pas
d'enjoindre aux curs de cette ville de renvoyer les enfants de choeur
auxquels ils donnaient gratuitement des leons? Les directeurs de
l'_Agence_ estimrent qu'en telle matire, des articles de journaux et
des ptitions ne suffisaient pas, qu'il fallait saisir plus vivement
le pays de cette question. Le 29 avril 1831, ils annoncent que trois
d'entre eux, MM. Lacordaire, de Montalembert et de Coux, vont ouvrir 
Paris une cole libre gratuite. La libert se prend et ne se donne
pas, disent-ils dans leur manifeste... L'Universit poursuit la
libert de l'enseignement jusque dans les enfants de choeur; eh bien,
nous la mettrons aux prises avec des hommes. Un local est lou, rue
des Beaux-Arts; le commissaire de police est prvenu, et, le 7 mai
1831, l'cole s'ouvre. Les lves sont neuf enfants appartenant aux
familles pauvres du voisinage. Des hommes de lettres, des personnages
politiques appartenant  l'opinion librale assistent  cette
inauguration. Lacordaire dbute par un discours trs-vif contre
l'Universit; puis les classes commencent. Survient la police qui
dclare l'cole ferme et ordonne aux enfants de sortir; Lacordaire,
au nom de l'autorit paternelle, les somme de rester; et ces coliers,
sans avoir probablement une parfaite intelligence de la grande cause
pour laquelle ils combattent, s'crient  plusieurs reprises: Nous
resterons! Les matres prolongent la rsistance dans la mesure
ncessaire pour tablir qu'ils cdent seulement  la force. Peu de
temps aprs, les instituteurs improviss sont cits en police
correctionnelle: c'est le procs qu'ils attendaient et dsiraient. Ils
demandent  tre traduits devant le jury. Pendant ces dbats
prliminaires, le jeune Montalembert est appel  la pairie, par le
dcs de son pre, en vertu du principe mourant de l'hrdit;
aussitt il revendique, pour lui et ses coaccuss, la juridiction des
pairs. Les trois prvenus comparaissent devant la haute Chambre, en
septembre 1831. Heureux d'avoir une telle tribune pour proclamer leurs
ides, ils se dfendent eux-mmes avec l'audace de leur jeunesse et de
leur conviction; leurs discours sont moins un plaidoyer qu'un appel 
l'opinion et une clatante profession de leur foi religieuse et
librale; ce langage si nouveau est cout par les pairs avec une
surprise qui n'est pas sans bienveillance. La loi tait formelle; les
accuss sont condamns, mais seulement  cent francs d'amende.

L'me vaillante des jeunes amis de Lamennais jouissait singulirement
de ces nobles combats pour Dieu et la libert. Le 29 octobre 1831,
Lacordaire crivait  son plus cher compagnon d'armes: Si court que
soit le temps, il n'tera rien aux dlices de l'anne qui vient de
passer; elle sera ternellement dans mon coeur comme une vierge qui
vient de mourir. Bien longtemps aprs, le souvenir de cette poque
demeurait tout brlant chez ceux qui avaient vcu d'une telle vie:
Jours  la fois heureux et tristes, disait encore Lacordaire peu
avant de mourir, jours comme on n'en voit qu'une fois dans sa vie! Et
M. de Montalembert s'criait, au seul rappel de ces lettres: Quelle
vie dans les mes! Quelle ardeur dans les intelligences! Quel culte
dsintress de son drapeau, de sa cause! Que de sillons profonds et
fconds, creuss dans les jeunes coeurs d'alors, par une ide, par un
dvouement, par un grand exemple, par un acte de foi ou de courage!...
Pour savoir ce qu'il clata alors d'enthousiasme pur et dsintress,
dans les presbytres du jeune clerg et dans certains groupes de
francs et nobles jeunes gens, il faut avoir vcu dans ce temps, lu
dans leurs yeux, cout leurs confidences, serr leurs mains
frmissantes, contract, dans la chaleur du combat, des liens que la
mort seule a pu briser[415].

[Note 415: _Le Pre Lacordaire_, par M. DE MONTALEMBERT.]

La petite arme de l'_Avenir_ rencontrait en effet d'ardentes
sympathies, surtout dans le jeune clerg[416]. Les abonns du journal
n'atteignirent jamais trois mille; mais,  cette poque, ce chiffre
tait relativement plus considrable qu'aujourd'hui. Les rdacteurs
recevaient des lettres flatteuses de tous les pays: c'tait tantt un
sminaire bavarois, tantt un couvent de femmes, qui leur envoyait des
adresses de flicitations. Les catholiques belges, encore frmissants
de leur rvolution, les acclamaient. Une souscription ouverte pour
payer les frais d'un de leurs procs produisait, en quelques jours,
plus de 20,000 francs, bien que la majorit des donateurs ne
figurassent que pour cinq centimes: des paroisses entires avaient
souscrit, leurs curs en tte. En mai 1831, l'_Avenir_, ayant annonc
ses embarras financiers, recevait immdiatement, de France et de
Belgique, 70,000 francs. Au mois d'octobre suivant, M. de
Montalembert, qui faisait, entre Lyon et Marseille, un voyage de
propagande, rencontrait partout un accueil enthousiaste. En dehors
des catholiques, parmi les libraux jeunes et sincres, l'impression
tait celle d'un tonnement sympathique. Pendant que la robe d'un
prtre ne pouvait se montrer dans la rue sans tre insulte,
Lacordaire la faisait applaudir  la barre des tribunaux, et ceux-l
mme qui venaient peut-tre de crier:  bas les Jsuites! demandaient
aux journalistes catholiques de leur faire des cours sur les diverses
branches des sciences politiques et religieuses. Sans doute, on tait
encore loin de l'union rve par l'_Avenir_, entre les libraux et les
catholiques; toutefois un premier pas tait fait, et l'esprance
semblait permise.

[Note 416: L'abb Dupanloup, fort anim contre l'_Avenir_, crivait au
cardinal de Rohan: Le jeune clerg est terriblement accessible  ces
doctrines de schisme, d'orgueil et de libert effrne. Et encore:
M. de La Mennais est l'idole des jeunes prtres qu'il entrane dans
l'indpendance politique et la rbellion religieuse. (_Vie de Mgr
Dupanloup_, par l'abb LAGRANGE, t. I, p. 130, 132.)]


V

Malgr ce succs en apparence si brillant, l'_Avenir_ se heurtait  un
obstacle sur lequel il devait se briser. Nous ne parlons pas du
mcontentement du pouvoir, mcontentement naturel, mais, somme toute,
assez inoffensif, et n'ayant abouti jusqu'ici qu' fournir  Lamennais
et  Lacordaire l'occasion d'un petit triomphe judiciaire. Nous ne
parlons mme pas de l'hostilit, plus grave cependant, des
lgitimistes, qui formaient alors une partie considrable des
catholiques. L'obstacle tait surtout dans l'glise elle-mme, dans
l'autorit ecclsiastique. Les vques, nomms presque tous sous la
Restauration, gnralement royalistes et de tendance gallicane, plus
prpars  monter l'escalier des rois qu' descendre sur la place
publique,  solliciter discrtement l'appui des gouvernements qu'
faire bruyamment appel  l'opinion, auraient eu dj grand'peine 
accepter les doctrines et les procds de l'_Avenir_, mme si celui-ci
avait vit toute exagration. Que devait-ce donc tre en prsence
d'excs de fond et de forme, bien faits non-seulement pour effaroucher
leurs habitudes et leurs prjugs, mais aussi pour inquiter leur
sagesse! Pouvaient-ils approuver ou seulement tolrer qu'on demandt,
en leur nom, la suppression du Concordat et du budget des cultes? La
presse religieuse tait alors une nouveaut. Les vques n'taient pas
accoutums  s'entendre donner des conseils ou des leons par des
crivains qui n'avaient pas leur place dans la hirarchie; il ne
pouvait leur plaire qu'un journal prtendt diriger chaque matin leur
clerg par-dessus leurs ttes et disposer, en dehors d'eux, de
l'attitude et des destines de l'glise. Le nom de Lamennais n'tait
pas fait d'ailleurs pour attnuer leurs dfiances. Aucun sentiment
n'avait paru jusqu'alors plus tranger  ce prtre que le respect de
l'autorit piscopale. Dj,  plusieurs reprises, dans ses polmiques
sous la Restauration, il l'avait maltraite publiquement, avec une
audace mprisante. Il la mnageait encore moins dans sa conversation
et sa correspondance; les prlats ne l'ignoraient pas, et l'on conoit
que plusieurs fussent disposs  voir dans ce langage une menace de
faction et de rvolte. Faute grave de la part de Lamennais, faute
non-seulement contre la loi chrtienne, mais contre l'humaine
prudence. Que sa passion et son orgueil lui fissent ddaigner ces
vques dont les ides pouvaient tre un peu vieillies, il n'en
restait pas moins que, sans eux, rien ne pouvait tre fait, dans
l'ordre religieux, de srieux, de normal et de durable. C'est leur
concours qui, plus tard, de 1841  1850, fera la force et le succs de
la campagne, reprise par M. de Montalembert, pour la libert
d'enseignement. Mis de ct ou bravs par Lamennais, avec un sans gne
qui n'tait pas le moindre signe de ce qu'il y avait de
rvolutionnaire dans son entreprise, les vques ne dissimulaient pas
leur mcontentement ou leur opposition. Non-seulement leur organe,
l'_Ami de la religion_, tait en polmique ouverte avec l'_Avenir_,
mais plusieurs d'entre eux interdisaient la lecture du nouveau journal
 leurs prtres, le blmaient dans leurs mandements.  en croire
Lamennais, des ecclsiastiques taient disgracis, des jeunes gens
loigns des ordres sacrs, parce qu'ils taient connus pour tre ses
partisans. Enfin, dmarche plus grave, treize prlats,  la tte
desquels tait Mgr de Clermont-Tonnerre, archevque de Toulouse,
rdigrent secrtement une censure des doctrines de l'_Avenir_ et
l'envoyrent  Rome. Ceux mme qui avaient le plus d'amiti pour
Lamennais s'inquitaient de ses tmrits; l'archevque d'Amasie,
administrateur du diocse de Lyon, le suppliait, dans les termes les
plus affectueux, de ne pas se mettre en lutte avec tout l'piscopat:
Comment, lui disait-il, ne pas tre pouvant, mon cher ami, de ce
_V soli!_ des divines critures qui retentirait  vos oreilles, port
par les voix si imposantes des vques de l'glise de France et du
Saint-Sige[417]?

[Note 417: Plus tard, en 1841, quand cette prdiction se sera
ralise, Lamennais, le coeur dbordant de tristesse et d'amertume,
donnera lui-mme le commentaire poignant de cette maldiction: Il a
dit: _V soli!_ et cela est vrai en plus d'un sens. La solitude
devient pesante, surtout  mesure que l'on vieillit. Jeune, on porte
en soi tout un monde; mais ce monde s'vanouit bientt. L'me alors
s'en va, errant sur des ruines qui peu  peu s'effacent elles-mmes,
vaine poussire que disperse le souffle du temps. Plus d'illusions, de
douces chimres, d'esprances lointaines, plus mme de dsirs. La vie
est une terre sans horizon. On s'assied l, sur la roche aride, au
pied d'un vieil arbre creux et dpouill, et, en regardant le nuage
qui passe, on voudrait passer avec lui, tre emport comme lui, dans
ces rgions o le pousse la tempte; on voudrait se perdre dans les
abimes inconnus des mers, avec l'eau du torrent qui gronde et gmit au
fond de la valle strile. (_Discussions critiques et penses
diverses_, CCLXXV.)]

Cette opposition croissante et venant de si haut rendait la situation
de l'_Avenir_ chaque jour plus difficile. Le nombre des abonns
diminuait, les ressources financires s'puisaient, le crdit moral
surtout tait gravement atteint. Les rdacteurs eux-mmes, si
vaillants, si passionns qu'ils fussent, comprenaient l'impossibilit
de continuer. Hlas! crivait alors Lamennais, ce n'est pas le
courage que je perds, c'est la voix; je prvois que bientt elle nous
manquera. Aucun moyen de rsister  l'oppression piscopale... 
chaque trimestre, de nombreux abonns nous quittent en pleurant, pour
ne pas tre obligs de quitter, qui son professorat, qui sa
cure[418]. Plus tard, Lacordaire, rappelant ses souvenirs, a mieux
rsum la situation: Ce mouvement n'avait pas une base assez tendue,
il avait t trop subit et trop ardent, pour se soutenir pendant une
longue dure... Nous apparaissions au clerg, au gouvernement, aux
partis, comme une troupe d'enfants perdus sans aeux et sans
postrit. C'tait la tempte venant du dsert, ce n'tait pas la
pluie fconde qui rafrachit l'air et bnit les champs. Il fallut
donc, aprs treize mois d'un combat de chaque jour, songer  la
retraite. Les fonds taient puiss, les courages chancelants, les
forces diminues par l'exagration mme de leur emploi[419]. Le 15
novembre 1831, l'_Avenir_ annona qu'il suspendait sa publication.

[Note 418: Lettre du 9 novembre 1831.]

[Note 419: _Testament du Pre Lacordaire_, p. 58.]


VI

Si Lamennais s'en ft tenu l, il n'y et eu que demi-mal. Ce que les
ides de l'_Avenir_ avaient de bon, de fcond, et germ peu  peu dans
les esprits; les exagrations eussent t oublies, comme l'excentricit
passagre d'une heure de rvolution; et, plus tard, assagis, mris, les
promoteurs du mouvement auraient pu en reprendre la direction. Mais,
tout en faisant connatre que sa publication tait interrompue,
l'_Avenir_ annona, dans un langage o une exaltation alarmante se
mlait aux promesses de soumission, que ses trois principaux rdacteurs,
Lamennais, Lacordaire et Montalembert, se rendaient  Rome, pour
soumettre leur oeuvre au jugement du Pape. Si nous nous retirons un
moment, disait-il, ce n'est point par lassitude, encore moins par
dcouragement, c'est pour aller, comme autrefois les soldats d'Isral,
consulter le Seigneur en Silo. Les motifs qui avaient dtermin les
rdacteurs de l'_Avenir_ taient complexes: chez quelques-uns,
peut-tre, le besoin de couvrir leur retraite, d'viter le ridicule d'un
chec banal, et, en langage vulgaire, de faire une fin; chez les plus
pieux, chez Lacordaire certainement, le dsir de protester de leur
orthodoxie, de rassurer leur conscience et de consoler leur coeur, en se
jetant dans les bras de leur pre; chez Lamennais, la prtention de
continuer de plus prs cette sommation dont il fatiguait le Pape, depuis
tant d'annes, au nom de doctrines si changeantes, et l'orgueilleuse
confiance que l'autorit pontificale, ainsi presse, ne pourrait lui
rsister. Mais si nous tions condamns, demanda un jour Montalembert,
que ferions-nous?--Nous ne pouvons tre condamns, se contenta de
rpondre Lamennais[420].

[Note 420: En 1829, alors que les gallicans demandaient au Pape de
censurer le livre des _Progrs de la rvolution_, Lamennais ajoutait,
aprs avoir exprim la certitude o il tait de n'tre pas condamn:
Il y a des choses qui ne peuvent avoir lieu, _sans quoi les promesses
manqueraient_. Donc, s'il y a contradiction entre ses doctrines et
l'infaillibilit, c'est l'infaillibilit qui doit succomber. Voil
tout l'homme. S'il repoussait alors toute ide de rvolte, ce n'tait
pas qu'il ft prt  se soumettre, c'est qu'il ne croyait pas  la
possibilit d'une censure.]

L'glise n'a jamais permis, mme  de grands gnies, de lui dicter une
politique. Elle se mfie des systmes et ne veut pas s'enfermer dans
les troites limites d'un parti, elle qui doit durer toujours et
s'tendre partout, l'_Avenir_,--d'ailleurs et-il mme t mieux
dgag qu'il ne l'tait de toute exagration et de toute
erreur,--n'tait gure fait pour plaire  la Rome de 1831. Grgoire
XVI et ses ministres taient peu ports vers les nouveauts librales
et dmocratiques: celles-ci ne leur apparaissaient gure que sous la
forme des insurrections qui venaient d'clater dans les Lgations. Le
Pape se sentait menac par la rvolution  laquelle on prtendait lui
faire tendre la main, et se soutenait avec l'appui des gouvernements
qu'on lui ordonnait de maudire. Ces gouvernements rclamaient la
condamnation du nouveau journal dans leurs notes diplomatiques, et les
lgitimistes, qui avaient des intelligences  la cour romaine,
agissaient dans le mme sens. Tout concourait donc  faire chouer les
rdacteurs de l'_Avenir_, les permanentes exigences de la vrit comme
les intrts passagers de la politique, la sagesse suprieure de
l'glise comme les opinions particulires des hommes qui la
reprsentaient en ce moment. Tels taient les obstacles dont
s'imaginaient triompher facilement trois voyageurs qui arrivaient 
Rome, prcds par les dnonciations des puissances et par les
censures des vques.

Le Pape ne demandait qu' se taire. Malgr les sollicitations des
adversaires de l'_Avenir_, il avait jusqu'ici refus de se prononcer
contre lui. Il rpugnait  infliger un blme  des esprits que
l'excitation rvolutionnaire avait momentanment troubls, mais qu'il
savait gnreux, vaillants et dvous  l'glise. Avec cette patience
romaine qui connat la force du temps, il comptait sur la discussion
et l'exprience pour temprer ce qu'il y avait d'excessif, et corriger
ce qu'il y avait de faux dans cette oeuvre. N'est-il pas trange que
ceux-l mme qui taient le plus intresss  lui voir garder cette
sorte de neutralit, le missent en demeure d'en sortir? Grgoire XVI y
persista cependant,  la fois rserv pour dissiper les illusions des
trois plerins, et bienveillant pour prvenir leur rvolte; vitant
soigneusement tout acte public qui et pu les mortifier, sans leur
laisser ignorer qu'au fond il ne les approuvait pas; les dtournant
d'insister pour une dcision qui ne pouvait tre favorable, en tchant
de leur faire comprendre qu'on laisserait le temps couvrir de ses
plis leurs personnes et leurs actes[421]; rsolu, en un mot, 
n'pargner aucun mnagement pour sauver ces tmraires. Plusieurs mois
s'coulrent ainsi, sans lasser la temporisation silencieuse et la
paternelle inaction du Pape.

[Note 421: _Testament du Pre Lacordaire_, p. 64.]

Lamennais ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre. On ne peut pas
me condamner, rptait-il dans ses lettres; il croyait que, forc de
parler, le Saint-Sige n'oserait blmer l'_Avenir_. D'ailleurs, son
orgueil trouvait peut-tre plus humiliant d'accepter que de subir une
dfaite. Aprs un dpart si solennel, comment revenir piteusement,
sans avoir pu mme arracher une parole au pontife? Depuis longtemps,
Lamennais attendait impatiemment que la papaut obt  ses imprieux
conseils; las, irrit de cette attente, dt-il chouer, il voulait en
finir. Son me tait plus aigrie que jamais; il ne voyait Rome qu'
travers ses tristesses et ses amertumes, ne frquentait que les
dtracteurs de l'autorit pontificale, et aspirait  sortir de ce
grand tombeau o l'on ne trouve plus que des vers et des ossements...
de ces vieilles ruines sur lesquelles rampent, comme d'immondes
reptiles, dans l'ombre et le silence, les plus viles passions
humaines[422]. D'ailleurs, dans le trouble de cet esprit malade, la
foi elle-mme commenait  tre gravement atteinte[423].

[Note 422: Lettre du 10 fvrier 1832.--Quelques mois plus tard, le 1er
novembre 1832, Lamennais crivait: Je suis all  Rome, et j'ai vu l
le plus infme cloaque qui ait jamais souill des regards humains.
L'gout gigantesque de Tarquin serait trop troit pour donner passage
 tant d'immondices. L, nul autre dieu que l'intrt. On y vendrait
les peuples; on y vendrait les trois personnes de la sainte Trinit,
l'une aprs l'autre ou toutes ensemble, pour un coin de terre ou pour
quelques piastres. J'ai vu cela, et je me suis dit: Le mal est
au-dessus de la puissance de l'homme; et j'ai dtourn les yeux avec
dgot et avec effroi. M. de Lamennais a blasphm Rome malheureuse,
crivait alors Lacordaire  son ami Montalembert; c'est le crime de
Cham, le crime qui a t puni sur la terre, de la manire la plus
visible et la plus durable, aprs le dicide. (Dcembre 1832.)]

[Note 423: Voy. la lettre prcite du 10 fvrier 1832 et celle du 1er
mai suivant.]

Tout autre fut l'effet du sjour  Rome sur Lacordaire: il avait t,
dans l'excitation de la lutte, l'un des plus exalts, des plus
tmraires, des plus compromis; mais grce au calme religieux de la
ville pontificale, il se fit en lui une grande paix et une grande
lumire. Dans cette patrie des souvenirs, a dit loquemment le prince
Albert de Broglie, l'image de l'glise lui apparaissait, assise sur le
spulcre des socits disparues et regardant couler  ses pieds le
fleuve des institutions humaines; et il quittait le dessein tmraire
de troubler, par des questions de politique phmre, ce calme o des
yeux aveugles voient l'engourdissement de la mort, mais qui n'est que
la patience de l'ternit[424]. Une claire vision du devoir illumina
cette me droite qui ne connaissait pas les aveuglements volontaires,
cette me pure que n'obscurcissait aucune passion mauvaise. L'ardent
combattant de la veille comprit ce qu'il y avait de misricorde et de
sagesse dans le silence du Pape. Il dclara, sans hsitation, qu'il
fallait s'incliner et retourner en France. Mais vainement chercha-t-il
 vaincre l'obstination de Lamennais. Ce lui fut une douleur plus
grande encore de ne pouvoir persuader le jeune Montalembert, alors
domin et fascin par celui qu'il appelait son matre et son pre.
Lacordaire dut partir pour Paris, seul, le coeur dchir.

[Note 424: Discours de rception  l'Acadmie franaise.]

Cependant, Lamennais, demeur  Rome ou dans les environs, persistait
 sommer le Pape de parler. Celui-ci se taisait toujours. Il y avait
plus de six mois que cette situation se prolongeait. Enfin, en juillet
1832, Lamennais quitte Rome. Puisque l'on ne veut pas me juger,
dit-il, je me tiens pour acquitt. Et il annonce son intention de
reprendre la publication de l'_Avenir_. Lacordaire, alors  Paris,
apprend avec terreur cette rsolution. Agit, tortur, n'ayant plus
de route, sentant sur sa tte la destine d'un autre homme, qu'il ne
peut conjurer et qui va le briser quoi qu'il fasse, il s'enfuit en
Allemagne, afin de n'tre pas l quand la foudre tombera sur ce
Promthe[425]. Le 30 aot, il se trouve  Munich;  son grand
tonnement, il y rencontre Lamennais et Montalembert arrivant
d'Italie. La Providence les rassemblait pour les soumettre tous trois
 une redoutable preuve. L'encyclique _Mirari vos_, date de Rome le
12 aot, leur parvenait le jour mme de cette runion fortuite.

[Note 425: Expressions de Lacordaire, dans une lettre adresse 
madame Swetchine, le 15 septembre 1835.]

Oblig, par les menaces de Lamennais,  rompre le silence qu'il et
dsir garder, Grgoire XVI, par un dernier mnagement, avait vit,
dans l'encyclique, de nommer aucun crivain et de dsigner aucun
crit[426]. La condamnation ne frappait que certaines doctrines sur la
libert de conscience, la libert de la presse, les rapports de
l'glise et de l'tat, les obligations des peuples vis--vis des
souverains; elle le faisait, il est vrai, avec une vhmence toute
biblique, et, ce qui tait plus grave, les esprits superficiels, peu
habitus  analyser, avec une prcision thologique, les formules un
peu oratoires de la chancellerie pontificale, pouvaient croire que la
condamnation atteignait toutes les liberts modernes. Combien, depuis
lors, parmi les catholiques absolutistes ou parmi les libraux
irrligieux, ont ainsi interprt cette fameuse encyclique! C'tait un
contre-sens, volontaire ou non.  y regarder de plus prs, le Pape ne
blmait que les exagrations videntes de l'_Avenir_, le caractre
trop absolu de ses thses, sa revendication de liberts immodres,
sans bornes, ses excitations rvolutionnaires adresses aux peuples
au nom du catholicisme, et sa prtention de poursuivre, sous le mot de
sparation, la dsunion de l'glise et de l'tat. Mais, en dehors de
ces excs draisonnables que le bon sens rprouve autant que la
thologie, il ne condamnait pas les liberts elles-mmes, sainement,
raisonnablement et pratiquement entendues. Grgoire XVI,
personnellement, pouvait n'tre pas un libral et ne pas goter les
libraux, mais il n'interdisait point aux catholiques de notre temps
et de notre pays d'accepter, s'il leur convenait, et de pratiquer
loyalement les liberts modernes. Cette explication a t donne par
des interprtes trop autoriss pour qu'il soit besoin d'y insister
davantage[427].

[Note 426: Le cardinal Pacca crivait  Lamennais, en lui adressant
l'encyclique: Le Saint-Pre, en remplissant un devoir sacr de son
ministre apostolique, n'a cependant pas voulu oublier les gards
qu'il aime  avoir pour votre personne, tant  cause de vos grands
talents que de vos anciens mrites envers la religion. L'encyclique
vous apprendra, Monsieur l'abb, que votre nom et les titres mmes de
vos crits, d'o l'on a tir les principes rprouvs, ont t tout 
fait supprims.]

[Note 427: Nous pourrions citer beaucoup de ces commentaires.
Bornons-nous  indiquer celui que Mgr Parisis a donn, quelques annes
plus tard, dans les divers crits qu'il a publis prcisment pour
tablir que l'glise n'tait nullement l'ennemie des liberts
modernes, et notamment dans ses _Cas de conscience  propos des
liberts exerces ou rclames par les catholiques, ou Accord de la
doctrine catholique avec la forme des gouvernements modernes_.]

Quoi qu'il en soit de ces distinctions sur lesquelles la pleine
lumire ne devait se faire qu'avec le temps, l'_Avenir_ ne pouvait
rsister  un pareil coup. Ds le 10 septembre 1832, Lamennais,
Lacordaire, Montalembert, l'abb Gerbet et M. de Coux adressrent aux
journaux une dclaration dans laquelle ils annoncrent leur
soumission, ainsi que la suppression dfinitive de l'_Avenir_ et de
l'_Agence religieuse_.


VII

tre parti avec une si superbe confiance, et revenir dsavou et
condamn, avoir longtemps dirig le combat, aux applaudissements de
la foule, et n'tre plus qu'un soldat dsarm et fltri par le gnral
sur le champ de bataille, c'est une dure preuve. Amers ressentiments
de l'orgueil bless, incertitudes de l'esprit frapp dans ses
convictions, dfaillances du coeur tromp dans ses plus chers espoirs,
tout se runit pour troubler et obscurcir la conscience. C'est l'heure
de la grande tentation, tentation du dcouragement et de la rvolte.
Lamennais devait finir par y succomber. La perte d'une me viendra
assombrir davantage encore le dnoment de cette entreprise si
brillamment et si allgrement commence. Raconter les phases de cette
chute navrante, en scruter les causes complexes, y marquer ce qui
tenait au vice originaire d'une nature physiquement et moralement
maladive,  l'angoisse dsespre d'un prtre sans vocation vritable,
 l'excitation troublante d'une vie si batailleuse, au dpit ulcr
d'un esprit hautain, violent, impatient de toute rsistance et de tout
chec, c'est l'histoire particulire d'une me, ce n'est plus
l'histoire gnrale dont seule il convient de s'occuper ici.

Toutefois, parmi les causes diverses de cette apostasie sacerdotale,
il en est une qu'il peut tre intressant de noter, car elle rentre
dans notre sujet: c'est l'exaltation rvolutionnaire ne de 1830.
Cette exaltation, bien loin de s'apaiser chez Lamennais,  mesure que
le calme et l'ordre se rtablissent autour de lui, s'enflamme et
s'aigrit chaque jour davantage. Il ne se contente plus d'tre
rpublicain, il devient dmagogue, maudit tous les rois, toutes les
autorits sociales, toute la hirarchie. La rpression, cruelle en
effet, des insurrections de Pologne ou d'Italie, a fait passer devant
ses yeux une vision de prisons, de supplices, de rois opprimant et
massacrant les peuples; c'est ce qu'il dnonce comme le 93 des
princes. Pas d'exception: il croit voir une mare de sang qui s'tend
de Cadix  Saint-Ptersbourg. En France, Louis-Philippe est un
despote; ses ministres sont infmes parmi les infmes; M. Guizot
et le duc de Broglie n'ont plus qu' cuver le sang qu'ils ont bu;
les odieuses et stupides meutes qui clatent alors  Paris ou  Lyon
sont les soubresauts hroques d'un peuple tyrannis; le plus
inoffensif gendarme devient un sbire cruel; notre tat politique est
un mlange infect de boue et de sang.  lire les imprcations
quotidiennes de la correspondance de Lamennais, on se demande dans
quel temps il a vcu, ou plutt quelle couleur trange les vnements
prenaient dans son imagination trouble. Comme conclusion, il attend 
bref dlai, il appelle de ses voeux impatients une guerre gnrale, un
immense bouleversement, et enfin un ordre nouveau qui s'tablira sur
les ruines du monde ancien, aprs d'effroyables calamits. On conoit
qu'avec de telles ides, il doive se trouver moins que jamais d'accord
avec l'auteur de l'encyclique de 1832. Par l surtout, il tend  se
sparer du chef de l'glise,  lui refuser son obissance et son
adhsion. Il lui reproche de faire cause commune avec les rois
bourreaux contre les peuples victimes, et s'il commence  comprendre
la papaut dans ses maldictions, c'est qu'il voit en elle la complice
des gouvernements. La vieille hirarchie politique et ecclsiastique,
crit-il alors, s'en vont ensemble; ce ne sont dj plus que deux
spectres qui s'embrassent dans un tombeau. La rvolte purement
religieuse, si elle se prsentait  lui tout d'abord, l'effrayerait
probablement et le ferait reculer; mais il y glisse par la pente de la
rvolte politique, et c'est la passion dmagogique qui le conduit
bientt  renier sa foi et son glise[428].

[Note 428: Il faudrait lire toute la correspondance de Lamennais, 
cette poque, pour bien connatre cet tat d'esprit. Voir notamment
les lettres des 15 septembre, 9 octobre, 15 dcembre 1832, 5 fvrier,
25 mars, 29 juillet et 4 dcembre 1833.]

Tels sont les sentiments tumultueux qui font explosion dans les
_Paroles d'un croyant_: oeuvre bizarre, mlange de pastiche
dclamatoire et de saisissante loquence, hymnes de douleur et de
haine, prophties menaantes, sombres paraboles, visions lugubres qui
se succdent comme le cauchemar d'une nuit de fivre, _gri somnia_;
puis,  ct de cette rhtorique qui se surmne pour peindre
d'horribles banquets o rois et pontifes couronns boivent du sang
dans des crnes humains, des morceaux pleins de tendresse et de
charme, des chants de mansutude et d'amour, les fortunes, semes
dans un ocan de colre[429]; mais ce n'est qu'un repos d'un instant:
bientt l'effroyable sabbat recommence, et ce qui sort de ces pages
enflammes est un anathme contre les rois, contre les riches et
contre l'glise, leur complice. L'autorit, sous toutes ses formes,
tant ministre de Satan, cet trange prophte appelle contre elle la
rvolte du peuple-Christ.

[Note 429: Expression employe par M. Renan, dans son tude sur
Lamennais.]

Depuis lors, Lamennais ne fait plus que descendre. Ce qui lui reste de
foi chrtienne s'vanouit bientt compltement. Mais c'est toujours la
rvolte politique qui semble prcder, dominer, entraner la rvolte
religieuse. Il dpense et abaisse son talent dans des pamphlets
dmagogiques, o son principal effort parat tre de trouver
l'expression la plus violente, la mtaphore la plus lugubre[430]. Il
pousse les peuples  briser cette double chane spirituelle et
temporelle qui fait craquer les os populaires. De la rvolution
seule, il attend dsormais ce qu'il avait si longtemps demand 
l'glise, un coup de thtre qui transforme la socit; il prdit
cette transformation, croit par moments l'entrevoir, montre, d'un
geste fatidique, la lueur d'une douteuse aurore; puis, tromp dans son
imprieuse impatience, il maudit avec plus de colre encore le vieux
monde qui tarde trop  s'crouler et  disparatre. Mais on se lasse
de cette violence sans mesure et sans varit. Le parti mme, qui a un
moment flatt le prtre dmocrate, pour encourager sa rvolte, le
dlaisse bientt. Que dites-vous de Lamennais, journaliste politique?
crivait Branger, ds le 28 fvrier 1837. Ce n'est pas de ma faute,
mais le brave homme a perdu la boussole... C'est un enfant dont les
intrigants et les fous se font un moyen, et qu'ils abandonneront,
aprs l'avoir us. Chaque jour, plus amer, plus triste, plus seul, le
prtre rebelle a perdu sa gloire, en mme temps que sa foi.

[Note 430: Les ratures de ses manuscrits, observes par Hippolyte
Rigaud, rvlent cet effort pour charger son style. Tel jour, par
exemple, il avait crit des rois: Ils font couler des _ruisseaux_ de
sang; il efface _ruisseaux_, pour mettre d'abord _rivires_ et
ensuite _torrents_. Voici, du reste, un spcimen de ces pamphlets:
Jamais les peuples ne furent broys sous une meule plus dure: biens,
corps, mes, elle crase tout, elle rduit tout en je ne sais quelle
poussire, qui, ptrie avec des larmes et du sang, et bnie par le
prtre, sert  faire le pain des rois. Ce pain est doux  leur palais,
ils s'en gorgent, ils on ont faim et toujours faim. Mangez,  rois,
engloutissez; faites vite, point de repos; la terre vous en conjure,
car ce qui descend dans vos entrailles, avec cette nourriture
excrable, ce n'est pas la vie, c'est la mort.]

Il n'a du moins entran personne dans son apostasie. Lacordaire le
premier s'tait spar de lui, avec une droiture hroque.
Montalembert, tiraill quelque temps entre les angoisses de sa
conscience et les tendresses de son coeur, n'a pas hsit quand la
rvolte s'est montre  nu. De mme, tous les autres disciples. Mais
en quel tat gisaient-ils, sur le champ de bataille, meurtris,
dcourags d'eux-mmes et suspects aux autres? Tout croulait autour
de moi, a dit Lacordaire, et j'avais besoin de ramasser les restes
d'une secrte nergie naturelle, pour me sauver du dsespoir.
Montalembert dclarait que tout tait fini pour lui, que sa vie
tait  la fois manque et brise. Les ides que ces jeunes hommes
avaient aimes et pour lesquelles ils avaient combattu, semblaient
avoir t enveloppes dans ce dsastre, les bonnes aussi bien que les
mauvaises, les gnreuses comme les chimriques. Sans doute, le mal
n'tait pas aussi tendu et irrparable, l'effort n'avait pas t
aussi vain et strile qu'on se l'imaginait alors, dans l'motion de
cette ruine. Ne seront-ils donc pas pour beaucoup dans la renaissance
religieuse qui va bientt se manifester avec un clat si inattendu,
ces catholiques qui les premiers, en face d'adversaires victorieux et
mprisants, avaient essay de tuer le respect humain par la hardiesse
de leur foi, de dsarmer les prjugs par la largeur de leur
libralisme? Lacordaire, du haut de cette chaire de Notre-Dame o il
montera dans quelques annes, n'aura-t-il pas l'honneur mrit de
donner le signal de cette renaissance? Bien plus, lui et Montalembert,
recueillant la rcompense de leur fidlit, pourront reprendre un
jour, avec plus de sagesse et de succs, l'oeuvre de libert dans
laquelle le trouble et l'excitation d'un lendemain de rvolution les
avaient fait chouer. Toutefois, qui pourrait dire qu'ils n'aient pas
souffert, jusqu'au dernier jour, du faux dpart de 1830; que les
difficults, les malentendus, les dfiances, qui en taient rsults,
n'aient pas longtemps entrav, n'entravent pas encore, mme
aujourd'hui, ce rapprochement, gnreusement rv par l'_Avenir_,
entre la libert et la foi, entre la socit moderne et le
catholicisme?




CHAPITRE X

LA RVOLUTION DE 1830 ET LA LITTRATURE

     I. Strilit littraire de la rvolution de 1830. Les
     _Iambes_ de Barbier. Ce que devient, sous le coup des
     vnements de Juillet, le mouvement intellectuel, commenc
     sous la Restauration. Leur action sur l'cole
     romantique.--II. Lamartine. Sa dcadence aprs 1830. Il
     abandonne la posie pour la politique. Regrets exprims par
     les critiques du temps.--III. Victor Hugo. Changement
     fcheux qui se produit en lui par l'effet de la rvolution.
     Esprit de rvolte dans ses oeuvres. Ses drames et leur
     chec. Dception constate par les contemporains.--IV. Le
     thtre aprs la rvolution. Sophismes, violences et
     impuret. Son influence perverse.--V. Le roman. George Sand.
     Rvolte morale et sociale qui fermente dans ses oeuvres. En
     quoi l'auteur a subi l'influence de 1830 et prpar
     1848.--VI. Balzac. Par la forme et par le fond, il est un
     rvolutionnaire. Sa dsillusion cynique. Son influence
     pernicieuse sur les lettres et sur les moeurs prives ou
     publiques. Balzac et la Commune.--VII. Aprs la fivre de
     1830, dsenchantement visible chez tous les crivains, chez
     Lamartine, Mrime, Alfred de Vigny, Alfred de Musset. Effet
     produit par la rvolution sur le pote  ses dbuts. Rvolte
     sans frein, puis dsesprance sans consolation, et enfin
     strilit.--VIII. Le scepticisme et la dsillusion gagnent
     la foule. Popularit de Robert Macaire.--IX. Compar 
     l'poque actuelle, l'tat des lettres tait encore fort
     brillant; mais dcadence vidente si l'on se reporte aux
     esprances de la Restauration. Cette sorte de faillite
     constate par les contemporains et attribue par eux  la
     rvolution de Juillet.--X. Autres consquences fcheuses de
     cette rvolution. Aveu de M. Prvost-Paradol. Conclusion.


I

Aprs 1830,--a dit M. de Rmusat, en parlant des crits de cette
poque,--il ne s'est gure dvelopp que les semences jetes en terre,
durant la Restauration. Dans les lettres, en effet, la rvolution de
Juillet n'a, par elle-mme, rien cr. Parmi les cent soixante-dix-huit
oeuvres potiques que la statistique relve comme ayant t publies 
l'occasion des trois journes, en est-il qui mritent seulement d'tre
nommes? On ne nous demandera pas de faire exception pour la
_Parisienne_, de Casimir Delavigne, sorte de cantate, faite, sur
commande, par un pote plus souple qu'inspir; tout le monde la chantait
alors; personne aujourd'hui ne s'en souvient, ni ne songerait  la
relire. Encore moins faudrait-il aller ramasser, dans les ruisseaux du
temps, tant d'ignominieux pamphlets, productions souvent plus
mercantiles que politiques, en tout cas nullement littraires. M. Jules
Janin en connaissait bien les auteurs, quand il les appelait alors, avec
colre et dgot, ces bandits de la parole crite ou parle, ces
mcrants de la grammaire et de la morale publique, ces assassins de la
plume et du paradoxe,  demi clos dans le bourbier de l'meute. Une
seule oeuvre, vraiment ne de la rvolution, vaut la peine qu'on la
signale: ce sont les _Iambes_ de Barbier, dont le premier, _la Cure_,
publi le 22 septembre 1830, eut un retentissement violent. Chez ce
nouveau satirique, nergie exorbitante et tapageuse, brutalit voulue,
profusion de mots grossiers, d'images hontes; le cynisme des moeurs
doit salir la parole, dit-il dans son prologue. L'originalit est
peut-tre plus apparente que relle, les procds un peu factices, mais
le mouvement est parfois puissant, la verve furieuse; le rhythme, copi
d'Andr Chnier, est saisissant. C'est le pome des barricades:

  Il est beau, ce colosse,  la mle carrure,
      Ce vigoureux porte-haillons,
  Ce maon qui, d'un coup, vous dmolit des trnes,
      Et qui, par un ciel touffant,
  Sur les larges pavs, fait bondir les couronnes,
      Comme le cerceau d'un enfant!

Cette meute, que l'auteur semble vouloir montrer si hroque, il la
compare cependant ailleurs  une femme sole. Il se pique de chanter

  La grande populace et la sainte canaille.

Et quand il veut personnifier la libert, il imagine une sorte de
tricoteuse de la Terreur ou de ptroleuse de la Commune, une forte
femme  la voix rauque,

  Qui ne prend ses amants que dans la populace,
  . . . . . . . et qui veut qu'on l'embrasse
      Avec des mains rouges de sang.

Quel tait le dessein de Barbier? Voulait-il inspirer, pour la
dmagogie, une sorte d'admiration mle d'pouvante? Ou bien, comme
certains satiriques, montrait-il le mal sans voile, pour soulever le
dgot? Et-il pu lui-mme prciser sa pense, et cherchait-il autre
chose que l'effet littraire? Quoi qu'il en ft de ses intentions, ce
qui passait dans ses vers, c'tait bien le souffle de la rvolution,
l'exaltation de la barricade, le mugissement de l'meute. Chose
trange, ce pote, de nature plutt un peu chtive, de gots plus
aristocratiques que populaires, avait jusqu'alors ttonn sans trouver
sa voie, et, aprs cette explosion, il s'est tu ou n'a laiss chapper
que des vers hsitants, ples, qui ne firent aucun bruit; quand, sous
le second Empire, le souvenir des _Iambes_ fit prononcer le nom de
leur auteur pour l'Acadmie franaise, quelques-uns des Quarante
demandrent s'il n'tait pas mort. Barbier avait eu, pendant un
moment, son coup de soleil de Juillet et, pour parler sa langue, son
jour de sublime ribote.

En dehors de cette inspiration isole et phmre, on chercherait
vainement quelles oeuvres remarquables, quelles coles nouvelles sont
issues de la rvolution de 1830. Celle-ci n'en a pas moins marqu une
date importante dans l'histoire intellectuelle de ce sicle; elle a eu
une influence plus considrable qu'heureuse sur le mouvement
littraire commenc avant elle, pendant la Restauration. Dterminer le
caractre et l'tendue de cette influence, tel est notre dessein.

On sait quel avait t l'clat, l'ardeur, l'lan de cette gnration
de 1820, si pleine  la fois d'orgueil et de gnrosit, qui se
prcipitait dans toutes les directions de l'esprit humain, qui
prtendait tout renouveler, l'art et la posie par le romantisme, la
philosophie, l'histoire, la critique et la politique par les ides du
_Globe_[431]. Priode clatante entre toutes, admirablement riche en
longues et enthousiastes esprances. En 1830, ce mouvement tait,
comme a dit M. Sainte-Beuve, au plus plein de son dveloppement et au
plus brillant de son zle; et quelques semaines avant la rvolution,
M. de Lamartine pouvait s'crier en pleine Acadmie: Que si mon
regard se porte sur la gnration qui s'avance, je le dirai avec une
intime et puissante conviction, duss-je tre accus d'exagrer
l'esprance et de flatter l'avenir heureux de ceux qui viennent aprs
nous: tout annonce pour eux un grand sicle, une des poques
caractristiques de l'humanit. Le fleuve a franchi sa cataracte, le
flot s'apaise, le bruit s'loigne; l'esprit humain coule dans un lit
plus large; il coule libre et fort...

[Note 431: Voyez, sur ce mouvement des esprits, le _Parti libral sous
la Restauration_, p. 197 et suiv.]

C'est alors qu'clatrent les vnements de Juillet. Leur premier
effet fut d'affaiblir et, pour ainsi dire, de dbander l'arme
littraire, en poussant vers la politique beaucoup d'crivains et non
des moindres; d'abord les membres de l'illustre triumvirat, MM.
Guizot, Cousin, Villemain;  leur suite et dans des mesures varies,
presque tous les rdacteurs du _Globe_, MM. Jouffroy, de Rmusat,
Dubois, Duchtel, Vitet, Duvergier de Hauranne;  ct d'eux, M.
Thiers et son ami M. Mignet, qui ne se laissa cependant entraner qu'
demi dans cette rgion nouvelle[432]. Sans doute, ces hommes, jeunes
encore et dans la force de leur talent, ne renonaient pas pour
toujours aux lettres, mais la plupart cessaient d'y voir l'objet
principal de leur vie; ce n'tait dsormais qu'une distraction
secondaire, ou la consolation d'une retraite momentane; il ne fallait
plus compter sur eux pour former ou diriger une cole. Vide
considrable, qui ne pouvait se produire, surtout si brusquement,
sans dommage pour l'quilibre intellectuel. Les rares esprits
demeurs fidles aux lettres, comme M. Augustin Thierry, dploraient
la perte qu'elles avaient faite. Plus tard, en 1837, M. Sainte-Beuve
dfinissait l'effet qu'avait produit, aprs 1830, la brusque
retraite de tant d'crivains: elle a fait lacune, disait-il, et,
par cet entier dplacement de forces, il y a eu, on peut l'affirmer,
solution de continuit, en littrature plus qu'en politique, entre le
rgime d'aprs Juillet et le rgime d'auparavant; les talents nouveaux
et les jeunes esprits n'ont plus trouv de groupe dj form et
expriment auquel ils se pussent rallier; chacun a cherch fortune et
a fray sa voie au hasard[433].

[Note 432: La monarchie de Juillet est sans contredit le rgime o
l'on vit le plus d'hommes de lettres ministres. Citons MM. Guizot,
Thiers, Villemain, Cousin, de Salvandy, Duchtel.]

[Note 433: _Portraits contemporains_, t. II, p. 452.]

Si les lettres perdaient  cet exode des littrateurs vers la
politique, celle-ci n'y gagnait pas toujours, et l'on sait la part
qu'auront l'imagination et la vanit d'un pote dans la rvolution de
1848. D'ailleurs, la rapide et souvent lgitime fortune parlementaire
de certains crivains risquait de tourner bien des ttes. Il n'tait
pas un homme de lettres qui ne se crt l'toffe et ne se sentt
l'ambition d'un homme d'tat. Jusqu' ce grand enfant d'Alexandre
Dumas qui rva de jouer son rle. On le vit tout  coup, aprs 1830,
se poser en dmocrate et en rpublicain, exalter Robespierre et la
Terreur, et quitter avec fracas, en fvrier 1831, une petite place
qu'il avait obtenue, sous la Restauration, dans l'administration des
forts du duc d'Orlans. Sire, crivait-il  Louis-Philippe, avec ce
ridicule o la vanit fait parfois trbucher les gens d'esprit, il y
a longtemps que j'ai crit et imprim que, chez moi, l'homme
littraire n'tait que la prface de l'homme politique... J'ai la
presque certitude, le jour o j'aurai trente ans, d'tre nomm dput;
j'en ai vingt-huit, Sire. Il est vrai que, quelques annes plus tard,
Alexandre Dumas n'tait pas dput, mais qu'il tait le familier
libralement subventionn des fils du Roi. Ce mal de la politique
devint si visible, que bientt une raction se produisit. Dans une
partie de la jeune cole, il devint de bon ton de ddaigner ou de
maudire la politique, et l'on rigea en systme une sorte
d'indiffrence picurienne pour la chose publique. C'tait Thophile
Gautier, chantant:

  Les potes rveurs et les musiciens
  Qui s'inquitent peu d'tre bons citoyens,
  Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
  Sinon que tout est bien; pourvu qu'on ait la rime,
  Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
  coutent le rcit de leurs amours nafs.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Qu'importent  ceux-l les affaires du temps,
  Et le grave souci des choses politiques?

Ou Alfred de Musset:

  La politique, hlas! voil notre misre.
  Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.
  tre rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.
  Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.
  Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,
  Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.

La rvolution de Juillet eut un effet plus fcheux encore: elle mit
l'anarchie--le mot est de M. Sainte-Beuve--dans le monde intellectuel,
ainsi qu'elle avait fait dans la socit politique. Dans la rpublique
des lettres, comme dans les autres, la libert ne suffit pas; il faut
une rgle et un frein. L'histoire dit assez haut que les grands
sicles littraires sont ceux o des autorits, soit individuelles,
soit collectives, dirigent, rallient, contiennent les inspirations et
les fantaisies particulires. Sous la Restauration, ces autorits
n'avaient pas pleinement disparu; il y avait des juges d'lite dont la
comptence et le prestige taient reconnus; tels taient, dans le
monde royaliste, M. de Chateaubriand; dans le monde libral, les trois
grands professeurs de la Sorbonne, ou le groupe du _Globe_; tels
taient, agissant sur des milieux divers, un certain nombre de salons,
les uns, dbris de l'ancien rgime, les autres, cration du nouveau.
Jamais, a dit M. Sainte-Beuve, les grands talents qui se sont gars
depuis ne se seraient permis de telles licences, s'ils taient rests
en vue de ce monde-l. Sous la Restauration, a crit ailleurs le
mme critique, en comparant cette poque avec celle qui a suivi, il
y avait plus de rgularit et de prudence, mme dans l'audace; ce qui
faisait scandale tait encore relativement dcent; entre les cercles
littraires, c'taient des batailles  peu prs ranges[434]. Aprs
les journes de Juillet, quel changement! Devant la confusion et le
dsordre qui se produisent aussitt, un critique, nullement ennemi de
la monarchie nouvelle, M. Jules Janin, crit:  l'heure mme o
l'meutier, de sa main violente, arrache  la constitution de ce pays
les pages qui lui dplaisent, l'crivain, mettant  profit les ruines
d'alentour, s'affranchit aussitt des rgles communes, brise le joug
qui lui pse, et, dans son petit domaine de prose ou de vers, de
comdie ou de roman, de philosophie et d'histoire, accomplit
obscurment,  son usage, sa petite rvolution de Juillet[435]. Il
semble que les trois journes marquent la date d'une mancipation
littraire. L'art est libre, s'crie-t-on avec le sentiment d'un
opprim qui brise ses fers; c'est--dire plus de rgle, plus de frein,
plus de royaut littraire ni d'aristocratie intellectuelle! Le champ
est ouvert au caprice,  l'orgueil et souvent  l'extravagance
individuels. Non-seulement la rvolte gagne tous les esprits, mais les
autorits qui eussent pu la contenir se sont comme dissoutes
d'elles-mmes. M. de Chateaubriand, vieilli, dcourag, morose, se
sent le survivant d'une poque finie; il se renferme en lui-mme, et
quand il en sort, il parat moins vouloir redresser l'esprit nouveau,
en lui parlant en matre, qu'essayer de lui faire sa cour. On a vu
comment les fonctions publiques ou parlementaires avaient absorb les
grands noms de la littrature librale, comment avait t disperse
l'cole du _Globe_. Rien non plus dsormais qui ressemble  ces
salons, o des invits choisis s'occupaient des choses de
l'intelligence et dirigeaient le got; une politique violente,
exclusive, a tout envahi et fauss; la cohue dmocratique a tout
rabaiss. Depuis lors, n'avons-nous pas vu ce mal s'aggraver encore,
si bien qu'aujourd'hui on peut dire qu'il n'y a jamais eu tant
d'crivains, mais jamais aussi une telle absence de suprmatie et de
direction intellectuelles, soit dans la socit, soit dans les lettres
elles-mmes?

[Note 434: SAINTE-BEUVE, _Lundis_, t. I, p. 43, 44; _Portraits
littraires_, t. III, p. 87, 88.]

[Note 435: Jules JANIN, _Littrature dramatique_, t. I, p. 154.]

D'ailleurs, quoi de moins favorable  la littrature qu'un tat
rvolutionnaire, comme celui qui s'est prolong quelque temps aprs
les vnements de Juillet? Toutes les dlicatesses de l'idal ne
risquent-elles pas de s'altrer dans cette atmosphre trouble? Pour
un Barbier que l'meute met en verve, combien de muses craintives et
charmantes que le hurlement de la _Marseillaise_ avine et que le
crpitement de la fusillade suffisent  faire envoler[436]!  quels
effets violents ne faut-il pas avoir recours, pour tre seulement
entendu dans ce tapage? Qu'inventer pour intresser la curiosit,
quand l'anxit relle du drame de la rue surpasse, en motion
poignante, toutes les crations de l'imagination? Devant de tels
spectacles, le sens moral lui-mme n'est-il pas trop souvent atteint
et fauss chez les hommes de lettres? L'apothose de la force, le
respect devenu une vieillerie ridicule, le mpris des traditions et
des principes, un mlange de fatalisme et de matrialisme, le souci de
la gloire lointaine et durable faisant place  l'impatience des succs
rapides et des jouissances immdiates, l'gosme des convoitises
substitu aux aspirations gnreuses et dsintresses de la
gnration prcdente, la recherche de l'idal disparaissant devant ce
que M. Sainte-Beuve appelait la littrature industrielle, tous ces
vices qu'on relve alors chez trop d'crivains, ne sont-ce pas, dans
une certaine mesure, les fruits de la rvolution[437]?

[Note 436: Cette poque est dure pour les potes, disait un critique
pourtant assez engag alors dans le mouvement politique de 1830; ce
temps-ci est peu propre aux posies consciencieuses, au culte de l'art
du dix-septime sicle. Nous trouvons que l'atmosphre en est lourde,
qu'on respire mal dans cette poussire d'opinions et de croyances...
(NISARD, _Victor Hugo en 1836_. Ce morceau a t insr dans les
_Portraits et tudes d'histoire littraire_.)]

[Note 437: George Sand crivait en 1833: Les ambitions ont pris un
caractre d'intensit fbrile; les mes surexcites par d'immenses
travaux ont t prouves tout  coup par de grandes fatigues et de
cuisantes angoisses. Tous les ressorts de l'intrt personnel, toutes
les puissances de l'gosme, tendus et dvelopps outre mesure, ont
donn naissance  des maux inconnus auxquels la psychologie n'avait
pas encore assign de place dans ses annales.]

Une partie du monde littraire se trouvait plus prpare que toute
autre  ressentir les effets fcheux de cette perturbation: c'tait
l'cole romantique. Par elle-mme, elle n'tait dj que trop agite,
trop mancipe, trop drgle. Son origine avait t plutt royaliste
et chrtienne; elle tait apparue tout d'abord comme la revanche du
moyen ge, de la cathdrale gothique, de l'art chrtien, contre le
no-paganisme du dix-huitime sicle, de la Rvolution et de l'Empire;
elle avait mme t soutenue un moment par la _Quotidienne_, contre la
colre et les sarcasmes des Arnault, des Jay, des tienne, et autres
coryphes de la presse librale; mais, dans cet effort pour se
soustraire aux lois alors rgnantes, pour rpudier les autorits
reconnues, elle avait pris des habitudes, des gots qui, par bien des
cts, paraissaient rvolutionnaires et qui, en tout cas, pouvaient
facilement le devenir. On conoit l'effet des journes de Juillet sur
de tels esprits. Aussitt le romantisme ne se proclame plus seulement
le libralisme, mais la rvolution en littrature. Ses qualits
relles et brillantes s'obscurcissent, et il se voit pouss, comme par
un vent violent, sur la pente de ses vices. La libert si grande qu'il
a dj prise avec toutes les convenances, avec toutes les autorits,
dgnre en une licence sans mesure. Partout l'excitation, nulle part
le frein. Ceux qui ont dbut sous la Restauration perdent bientt ce
que leur inspiration avait d'abord de catholique et de monarchique;
les nouveaux venus n'ont, sous ce rapport, rien  perdre.  chaque
bande qui accourt prendre sa part dans cette sorte d'assaut contre la
tradition et le bon sens, c'est une enchre d'extravagance tapageuse.
Il n'y a progrs que dans les dfauts. Jamais on n'a vu le talent  ce
point gaspill. Aussi, aprs quelques heures d'clat et de verve,
cette effervescence ambitieuse n'aboutit trop souvent qu' l'agitation
dans le vide,  l'exaltation dans l'impuissance. Strilit prcoce,
dcrpitude au sortir de la jeunesse, puisement sans avoir rien
produit. Il semble mme parfois qu'un vent de folie passe dans les
cerveaux, phnomne physiologique habituel, du reste, aprs les
grandes commotions politiques[438]. Plus d'un de ces hommes de lettres
finit dans une maison de sant. D'autres, dsesprs de leur
impuissance, se rfugient dans la mort. Les Chatterton se tuent
ailleurs que sur la scne. Ne voit-on pas alors le suicide d'enfants
de vingt ans qui, comme Escousse et Lebras, au lendemain d'une pice
siffle, se disent las de la vie, dsabuss de la gloire, victimes de
la socit, et ne paraissent proccups, mme en face de leur rchaud,
que de poser devant le public, et de faire, morts, le bruit qu'ils
n'ont pu faire, vivants? Voil donc ce qu'est devenue, en quelques
annes, cette gnration si brillante et si fire  ses dbuts.
Peut-tre dj, avant 1830, avait-elle en soi de quoi se perdre; mais
il n'en est pas moins certain que la fivre de Juillet aggrava,
prcipita sa dviation et sa chute, qu'elle la fit plus promptement
chouer dans cette faillite qui est le terme fatal de tout mouvement
rvolutionnaire[439].

[Note 438: M. Esquirol dit quelque part: L'influence de nos troubles
politiques a t si profonde, que je pourrais donner l'histoire de
notre rvolution, depuis la prise de la Bastille jusqu' la dernire
apparition de Bonaparte, par celles de quelques alins dont la folie
se rattache aux vnements qui ont signal cette priode de notre
histoire.]

[Note 439: Un critique distingu de l'cole dmocratique et libre
penseuse, M. Schrer, a crit  ce propos: Le romantisme a t une
rvolution, et l'on peut demander de lui, comme de la plupart des
rvolutions, s'il a fait ses frais. Comme la plupart des rvolutions,
il a dtruit plus qu'il n'a difi. Il a t un 92 littraire, 92
suivi d'un 93, et 93 suivi d'un Directoire. Il a eu son Mirabeau, ses
girondins, ses terroristes et enfin ses muscadins.--S'il fallait en
croire certains esprits, ce ne serait pas seulement en littrature que
le romantisme aurait t un 93. M. John Lemoinne, dans son discours de
rception  l'Acadmie, a racont l'anecdote suivante: Je me rappelle
qu'un matin, dans les plus mauvais jours de 1871, M. Thiers, que
j'tais all voir  Versailles, m'ayant demand des nouvelles de M. de
Sacy, je lui rpondis qu'il continuait  tre amoureux de ses vieux
livres et  ne pas connatre les romantiques. Et M. Thiers me dit,
avec cette vivacit dont vous avez le souvenir: Ah! il a bien raison,
Sacy; les romantiques, c'est la Commune!]


II

La maladie qui, venue de la rvolution, svissait sur la littrature,
n'empchait pas sans doute que celle-ci ne comptt alors beaucoup de
renommes clatantes, toiles anciennes qui continuaient  briller,
toiles nouvelles qui montaient tincelantes  l'horizon. Ce n'est
certes pas nous qui, dans notre pauvret actuelle, pourrions ne pas
faire cas de tant de richesses. Pour ne parler que de la posie, cette
forme suprieure et presque divine de l'art, ce don le plus rare et le
plus minent du gnie humain, quel temps que celui o l'on conservait
Lamartine et Victor Hugo, et o l'on voyait s'lever Alfred de Musset,
sans compter tant d'autres talents alors secondaires, et qui
aujourd'hui se trouveraient au premier rang! Seulement, chez presque
tous, mme chez les plus illustres, on pouvait observer aprs 1830,
dans une mesure plus ou moins grande, mais toujours visible, un
changement, une dviation, un trouble, dont la rvolution est, sinon
la cause unique, du moins l'une des causes importantes.  ce point de
vue particulier, il peut n'tre pas sans intrt de considrer un
moment quelques-uns de ces crivains. Toutefois qu'on nous permette
une observation pralable. Quand nous parlons ainsi de la rvolution
de Juillet, nous n'entendons pas parler uniquement de la substitution
de la branche cadette des Bourbons  la branche ane, changement qui
en lui-mme n'aurait eu qu'une influence restreinte sur la
littrature. On a vu qu'en 1830, il y eut une crise bien autrement
profonde et gnrale; la socit fut plus atteinte encore que l'tat,
l'ordre moral plus que l'ordre politique; les troubles de la rue
avaient gagn les intelligences; les traditions, les respects, les
croyances semblaient avoir t dracins en mme temps qu'une antique
dynastie. Telle est la rvolution qui a pu agir sur la littrature, et
dont il y a lieu de rechercher le contre-coup sur les principaux
crivains de ce temps.

Lamartine tait le premier astre qui se ft lev, en cette poque
unique de 1820, au ciel de la posie nouvelle. Jamais on n'avait vu
aurore plus radieuse, plus pure et plus charmante. Journes
incomparables, o le pote de trente ans lisait, de sa voix
harmonieuse, dans quelque salon privilgi, ses _Mditations_, et
trouvait des soupirs pour cho, des larmes pour applaudissements;
o M. Villemain, ne pouvant se contenir, s'lanait vers ce lecteur,
inconnu la veille, et le saisissant au collet avec un enthousiasme qui
ressemblait presque  de la colre: Jeune homme, lui criait-il, qui
tes-vous? D'o venez-vous, vous qui nous apportez de pareils vers?
Tout avait souri  Lamartine. Ayant reu, en naissant, la beaut, la
noblesse, la fortune et,  profusion, tous les dons du plus facile
gnie, entour de tendresses vigilantes qui avaient laiss ignorer 
son enfance ce qu'tait une amertume de coeur, une gne d'esprit, une
svrit du visage humain[440], il tait entr dans la gloire d'un
seul coup, sans effort; et,  voir le caractre de l'admiration qu'il
avait veille dans les jeunes gnrations, surtout chez les femmes,
on et presque dit que c'tait de l'amour. La socit de la
Restauration formait un cadre merveilleusement appropri  ce pote
gentilhomme, d'inspiration religieuse et royaliste; il s'y
panouissait, tout en restant tranger aux exagrations de l'esprit de
parti et aux amertumes des querelles politiques. Aussi, en dpit de la
mlancolie littraire de certaines de ses posies, pouvait-on le
saluer comme l'incarnation du gnie heureux. En 1830, aux derniers
jours de l'ancienne royaut, il avait quarante ans, tait dans la
plnitude de son talent, publiait ses _Harmonies religieuses_ et
recevait, en entrant  l'Acadmie, les hommages de la vieille
littrature, vaincue par sa jeune gloire.

[Note 440: Expressions de Lamartine.]

C'est alors que les vnements de Juillet renversrent ces princes
qu'il aimait, dcouronnrent cette socit  laquelle il avait cherch
 plaire, fermrent ces salons o il avait trouv une tribune. Il en
fut comme dsorient. De lui surtout tait vrai ce que Branger
disait, en janvier 1832,  M. Napolon Peyrat: Tous ces potes de la
vieille monarchie et du catholicisme, Chateaubriand, Lamennais,
Lamartine, Hugo, Vigny, sont comme des oiseaux dont l'arbre est tomb
et qui ne savent plus o percher. Cette me dlicate et faible devait
souffrir plus qu'une autre de perdre son abri; cet esprit mobile et
flottant n'tait pas impunment expos au grand vent de la
rvolution. Tout ouvert aux impressions du dehors, avide
d'applaudissements, la dispersion de l'lite qui l'avait jusqu'ici
flatt, entour, protg, le livrait aux excitations d'en bas et aux
tentations des popularits subalternes. D'autre part, l'isolement o
il se trouvait, dans l'universelle dissolution, le poussait davantage
 cette contemplation et  cette admiration de soi qui laissent
l'crivain sans clairvoyance et sans rsistance en face de ses propres
dfauts.

Le mal qui va grandir chez Lamartine existait dj en germe dans ses
premires oeuvres. Un observateur attentif et pu discerner, dans les
_Harmonies_,  ct d'inspirations sublimes et chrtiennes, quelques
symptmes d'une religiosit quivoque qui tournait au panthisme; 
ct des plus beaux vers que le pote ait crits, des passages o la
pense vague et molle, la forme facile et htive, trahissaient dj la
fatigue et la ngligence. Aprs 1830, ce double mal se dveloppa
rapidement.  lire le _Voyage d'Orient_ (1835), o l'auteur affectait
d'embrasser toutes les religions du monde dans une sorte de synthse
indcise, aboutissant en ralit  l'indiffrence, o il tendait 
remplacer le christianisme positif par le rve d'une dmocratie
humanitaire;  lire ensuite, dans _Jocelyn_ (1836), l'histoire de ce
prtre chez lequel un catholicisme nerv, plus ou moins renouvel du
Vicaire savoyard, tait par moment si trangement ml de rveries
panthistes et terni par la malsaine vapeur d'une passion tout
humaine;  lire enfin ce pome de la _Chute d'un ange_ (1838), o le
rationalisme, le panthisme et le sensualisme, dfinitivement
vainqueurs dans l'me du pote, s'talaient en quelque sorte sans
voile, on pouvait constater, chez Lamartine, l'affaiblissement, la
dviation et bientt la ruine de la foi premire; on pouvait aussi
mesurer ce que, par suite, la pense perdait de sa nettet, de sa
vigueur et de sa puret. Chaque anne, on le voyait payer un tribut
plus large aux maladies du temps. Au seul point de vue littraire, la
dchance tait incontestable. Dans le _Voyage en Orient_, dans
_Jocelyn_, il y avait encore de trs-belles parties, mais la musique
des mots, l'abus des images impropres, l'tendue disproportionne des
pisodes ou des amplifications parasites, cachaient mal l'incertitude
et le vide de l'ide, le relchement ou l'impuissance de l'crivain.
Avec la _Chute d'un ange_, la dcadence fut si marque, que le public
appliqua  l'auteur lui-mme le titre de l'ouvrage. Fond et forme,
crivait alors Branger, tout m'y semble dtestable et ennuyeux. Et
M. Doudan ajoutait: La chute de son ange est dplorable; cet ange
tombe dans le vide. Lamartine lui-mme ne paraissait pas se faire
grande illusion: C'est dtestable, crivait-il de son propre livre,
au moment o il tait publi. En bien peu d'annes, quelle descente
depuis les grandes oeuvres d'avant la rvolution, depuis les
_Mditations_ et les _Harmonies_!

Cette dcadence venait en partie de ce que Lamartine, aprs 1830,
s'tait jet dans la politique. Dj,  la fin de la Restauration, il
avait paru plus ou moins sourdement travaill du dsir de l'action
publique,  ce point que M. Cuvier, en le recevant  l'Acadmie, avait
cru devoir le mettre en garde contre cette tentation. Les vnements
de Juillet le poussrent violemment du ct o il penchait. Seulement,
il ne s'agissait plus pour lui, comme nagure, de solliciter une
ambassade de second ordre. Dans cette France politique, o l'on venait
de faire table rase; il lui paraissait que des routes sans barrire et
un horizon sans bornes s'ouvraient  son ambition, et le pote s'y
lanait avec toute la puissance d'une imagination qui lui avait t
donne pour autre chose. L'isolement mme o l'avait mis la
rvolution, contribuait  l'manciper: dtach de tout, quitte envers
le pass qu'il saluait avec une politesse mue, libre avec le prsent
qu'il subissait par raison sans livrer son coeur, aucune affection,
aucune tradition, aucune convenance de socit, aucun lien de parti,
aucun point d'honneur ne l'obligeait  se contenir ni ne l'aidait  se
diriger. Ce que sera cette vie politique, quel orbite imprvu dcrira
cette brillante comte, par quel singulier mlange de sensibilit
excessive aux impressions du dehors et d'imagination goste, de rves
gnreux et d'insatiable ambition, de rancunes vaniteuses et
d'imprvoyance superbe, de recherche de l'effet littraire et
dramatique, d'ivresse d'improvisateur, de susceptibilit d'acteur et
d'infatuation d'artiste, l'ancien royaliste deviendra l'historien des
_Girondins_, criant: Hosanna!  la rvolution du pass et: En avant! 
la rvolution du lendemain, c'est ce qu'il conviendra de raconter
ailleurs. Pour le moment, il s'agit moins de prvoir le mal trop rel
que le pote fera bientt  la politique, que de mesurer le tort
caus, ds maintenant, par la politique au pote.

Ce tort fut grand: la posie fut ddaigne, nglige, bientt mme
carte par Lamartine, comme une distraction frivole qui avait pu tre
l'accident de sa jeunesse, mais qui n'avait plus de place dans sa vie
d'homme. La gloire des _Mditations_ ou des _Harmonies_ lui tait mme
une gne; ds les premires lections aprs la rvolution, en 1831, il
avait pos sans succs sa candidature; il attribua son chec  la
mauvaise note que lui donnait auprs des lecteurs son renom de pote,
et il se prit  maudire la malheureuse notorit des vers qu'il avait
crits dans l'oisivet de sa jeunesse[441]. Lisez sa correspondance
de 1830  1848[442]: vous le verrez  peu prs uniquement occup de
son rle et de ses rves politiques, de discours, d'articles de
journaux, de l'effet qu'il croit produire sur les partis. O trouver,
dans une telle obsession, place pour la posie? Je ne puis crire de
vers par trop plein des ides politiques, crit-il le 15 fvrier
1832. D'ailleurs, les succs bruyants, immdiats, mais phmres,
d'une improvisation oratoire, l'importance qu'il acqurait ainsi dans
le monde parlementaire, flattaient sa vanit, amusaient son
imagination, tout en exigeant peu d'efforts de son indolente facilit.
Adieu les vers, disait-il en aot 1837; j'aime mieux parler; cela
m'anime, m'chauffe, me dramatise davantage, et puis les paroles
craches cotent moins que les stances fondues en bronze. Cet adieu
ne fut malheureusement pas une vaine parole. La _Chute d'un ange_
(1838) et les _Recueillements_ (1839) marqurent le terme de sa
carrire potique. Depuis lors, il n'a plus publi de vers. Le
politique avait tu en lui le pote, et l'oeuvre de l'un n'est pas
faite pour nous consoler de la mort de l'autre.

[Note 441: Voyez la _Prface_ que Lamartine a mise en tte de ses
_Discours_ (1849).]

[Note 442: _Correspondance de Lamartine_, t. IV, V, VI.]

Cette dcadence n'chappait pas aux contemporains, et, peu d'annes
aprs 1830, les esprits indpendants la constataient dj. Que
restera-t-il de M. de Lamartine? demandait M. Nisard, dans la _Revue
de Paris_, en 1837, avant mme la publication de la _Chute d'un ange_.
Il restera le souvenir de grandes facults potiques, suprieures 
ce qui en sera sorti; il restera le nom harmonieux et sonore d'un
pote auquel son sicle aura t trop doux et la gloire trop facile,
et en qui ses contemporains auront trop aim leurs propres dfauts.
Et le critique se dsolait de voir retenu, dans la rgion infrieure
des talents de second ordre, un pote dou assez pour s'lever
jusqu'au rang des hommes de gnie[443]. Deux ans plus tard, au
lendemain des _Recueillements potiques_, M. Sainte-Beuve, comparant
le Lamartine d'avant et d'aprs 1830, notait un changement analogue 
celui qui,  la mme poque, s'tait opr chez Lamennais; puis,
cherchant la cause et la date de ce changement: La rvolution de
Juillet, disait-il, ne l'avait pas dsaronn comme tant d'autres;
mais, en ne le dsaronnant pas visiblement, au moment du saut du
relais imprvu, elle l'avait pris, pour ainsi dire, et port du bond,
sans qu'il et le temps de s'en douter et sans qu'il y part, sur un
cheval nouveau. Lamartine s'tait alors remis  courir, mais dans
une direction diffrente; de l cette dcadence que, depuis lors, on
remarquait  chaque oeuvre nouvelle; le dernier volume, celui des
_Recueillements potiques_, ajoutait M. Sainte-Beuve, affiche de plus
en plus les dissipations d'un beau gnie; il est temps de le dire; au
troisime chant du coq, on a droit de s'crier et d'avertir le pote
le plus aim qu'il renie sa gloire; et il concluait par cette
rflexion plus gnrale et d'un accent singulirement triste: En
acceptant ce pnible rle de noter les arrts, les chutes et les
dclins avant terme de tant d'esprits que nous admirons, nous voulons
qu'on sache bien qu'aucun sentiment en nous ne peut s'en applaudir.
Hlas! leur ruine (si ruine il y a) n'est-elle pas la ntre, comme
leur triomphe, tant de fois prdit, et fait notre orgueil et notre
joie? Le meilleur de nos fonds tait embarqu  bord de leurs
renommes, et l'on se sent prir pour sa grande part dans leur
naufrage[444].

[Note 443: _M. de Lamartine en 1837_, par M. NISARD, tude publie par
la _Revue de Paris_, et reproduite depuis dans les _Portraits et
tudes d'histoire littraire_.]

[Note 444: Article sur les _Recueillements potiques_ (1839), insr
dans les _Portraits contemporains_, t. I, p. 349.]


III

Victor Hugo moins que tout autre tait capable de se roidir contre le
souffle de 1830. Avec son imagination flottant  tous les vents, se
teignant tour  tour de tous les reflets, il tait  la merci des
impressions changeantes du dehors, constamment  la suite de ce qui
russissait, empress  flatter la popularit rgnante, rarement
crateur d'une ide originale, plutt hraut des ides des autres,
dcorant et colorant richement les lieux communs du jour, cho
sonore, comme il s'est dfini lui-mme, de ce qui faisait du bruit
autour de lui[445]. Sous la Restauration, quand le royalisme tait
dans son clat et sa puissance, Victor Hugo avait t royaliste; il
avait senti couler dans ses veines le sang venden, et chantait avec
enthousiasme le trne et l'autel. Lorsqu'un peu plus tard, dans les
dernires annes de Charles X, le royalisme devint impopulaire, et que
la vogue fut au libralisme plus ou moins mlang d'ides
napoloniennes, Victor Hugo se rappela  propos qu'il tait le fils
d'un soldat de la Rpublique et de l'Empire, fit des vers magnifiques
sur Napolon et la colonne Vendme, proclama solennellement que le
romantisme tait le libralisme en littrature, et, par un autre
emprunt au langage politique, appela les classiques des ultras.
D'ailleurs il avait alors contre la royaut, un de ces griefs
personnels qui dcidaient souvent de ses opinions: la censure, en
1829, avait interdit la reprsentation de _Marion Delorme_; elle avait
eu beau laisser jouer _Hernani_, au commencement de l'anne suivante,
et fournir ainsi, aux tribus chevelues du jeune romantisme, groupes,
en rangs serrs, au parterre du Thtre-Franais, l'occasion d'un
combat lgendaire contre les bourgeois des loges, elle n'avait pu
faire oublier et pardonner l'injure de la premire interdiction.
Survint la rvolution de Juillet; Victor Hugo n'eut aussitt qu'une
proccupation: apporter ses hommages  la dmocratie victorieuse. Un
biographe intime, qui a crit sous ses yeux et probablement sous sa
dicte, a dit  ce propos: Les grandes commotions retentissent
profondment dans les intelligences. M. Victor Hugo, qui venait de
faire son insurrection et ses barricades au thtre, comprit que tous
les progrs se tiennent, et qu' moins d'tre inconsquent, il devait
accepter en politique ce qu'il voulait en littrature[446]. Pour
faire oublier ses posies royalistes, il s'empressa de chanter la
Jeune France et les morts de Juillet. Par moments mme, on et dit
qu'il allait jusqu' la rpublique. Dans ce _Journal d'un
rvolutionnaire de 1830_[447], o il notait, au jour le jour, ses
ides et ses impressions, il dfinissait ainsi l'tat de sa mue
politique: J'admire encore la Rochejaquelein, Lescure, Cathelineau,
Charette mme; je ne les aime plus. J'admire toujours Mirabeau et
Napolon; je ne les hais plus. Du reste, que la monarchie nouvelle se
permette,  son tour, en 1832, d'interdire la reprsentation du _Roi
s'amuse_: aussitt le pote irrit sent s'aviver ses convictions et
ses ardeurs dmocratiques; il menace le gouvernement de son
opposition, avec une arrogance plus ridicule qu'inquitante[448]. Ce
qui ne l'empchera pas, plus tard, quand il croira cette monarchie
bien assise, d'accepter la pairie des mains de Louis-Philippe.

[Note 445: N'est-ce pas Victor Hugo qui disait, prcisment en 1830,
dans la pice qui sert de prface aux _Feuilles d'automne_:

  C'est que l'amour, la tombe, et la gloire et la vie,
  L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie,
  Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
  Fait reluire et vibrer mon me de cristal,
  Mon me aux mille voix, que le Dieu que j'adore
  Mit au centre de tout comme un cho sonore.]

[Note 446: _Victor Hugo racont par un tmoin de sa vie._]

[Note 447: Ce _Journal_ fut publi en 1834.]

[Note 448: Ce n'est pas que les avances de Victor Hugo aient t alors
aimablement accueillies par le parti rpublicain. Celui-ci se mfiait
politiquement; et, littrairement, les journaux de gauche, notamment
le _National_ et la _Tribune_, tenaient pour l'cole classique. Quand
Victor Hugo publia, en 1832, la prface dans laquelle il menaait le
gouvernement,  raison de l'interdiction du _Roi s'amuse_, la
_Tribune_ lui dclara assez schement qu'il s'exagrait l'importance
de son oeuvre et la sympathie qu'elle excitait, en pensant qu'il
pourrait y avoir l sujet d'meute.--Henri Heine crivait,  la mme
poque, en parlant de Victor Hugo: Les rpublicains suspectent son
amour pour la cause populaire; ils ventent, dans chaque phrase, une
secrte prdilection pour l'aristocratie et le catholicisme. (_De la
France_, p. 295.)]

Quoi qu'il en soit des variations de l'homme politique, il est certain
qu'aprs 1830, il se produit dans les ides, et bientt mme dans le
talent de l'crivain, un changement analogue  celui que nous avons
dj not chez Lamartine. Tout ce qui a fait l'inspiration haute,
saine, fortifiante, de ses premires posies, s'croule ou au moins
s'branle. La foi religieuse s'vanouit, et avec elle la nettet et
l'lvation morales qui en sont la consquence:  la place, une sorte
de panthisme qui ne se dfinit pas lui-mme et se berce de mots et
d'images. Ds 1831, apprciant une des publications rcentes du pote,
M. Sainte-Beuve constatait ainsi ce rsultat: De progrs en croyance
religieuse, en certitude philosophique, en rsultats moraux, le
dirai-je? il n'y en a pas. C'est l un mmorable exemple de l'nergie
dissolvante du sicle et de son triomphe  la longue sur les
convictions individuelles les plus hardies. On les croit
indestructibles, on les laisse sommeiller en soi comme suffisamment
assises, et, un matin, on se rveille, les cherchant en vain dans son
me; elles s'y sont affaisses comme une le volcanique sous l'Ocan.
Victor Hugo crivait lui-mme, dans son _Journal d'un rvolutionnaire
de 1830_: Mon ancienne conviction royaliste catholique de 1820 s'est
croule pice  pice, depuis dix ans, devant l'ge et l'exprience.
Il en reste pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce
n'est qu'une religieuse et potique ruine. Je me dtourne quelquefois
pour la considrer avec respect, mais je n'y viens plus prier.

Sans doute, le talent est encore bien grand; il suffit de rappeler
que les _Feuilles d'automne_ sont de cette poque. Mais les _Chants du
crpuscule_ vont suivre, marquant un dclin et, suivant l'expression
d'un critique contemporain, dsesprant les amis de M. Victor Hugo.
Les dfauts, qu'on y voit, sinon natre, du moins se dvelopper, sont
le plus souvent la consquence de l'branlement moral qui s'est
produit dans l'me du pote, et le signe manifeste d'une littrature
en dcadence, alors mme qu'elle demeure encore brillante: posie en
quelque sorte toute matrielle; prdominance du son, du dcor, de
l'image physique; profusion descriptive, vague dclamation,
rptitions essouffles, rvlant le vide de l'ide et l'impuissance
de celle-ci  se prciser et  se renouveler; absence de got et de
mesure, grossissements disproportionns et monstrueux, erreurs d'un
esprit o le trouble intrieur et extrieur a dtruit tout frein et
tout quilibre; puisement et strilit prcoces d'un art qui n'est
qu'imagination et sensation, au lieu d'tre fond sur la raison;
par-dessus tout, incertitude et malaise de la pense, confesss par
l'auteur lui-mme, quand il crit,  cette poque, dans la prface des
_Chants du crpuscule_: La socit attend que ce qui est  l'horizon
s'allume tout  fait ou s'teigne compltement. Il n'y a rien de plus
 dire. Ce qui est peut-tre exprim dans ce recueil, c'est cet
trange tat crpusculaire de l'me et de la socit, dans le sicle
o nous vivons. De l, dans ce livre, ces cris d'espoir mls
d'hsitation, ces troubles intrieurs... cette crainte que tout
n'aille s'obscurcissant...

Le mal de 1830 est marqu d'une faon plus particulire encore par
l'esprit de rvolte qui domine alors dans toutes les oeuvres de Victor
Hugo. Se fondant,  dfaut de faits, sur des hypothses qui n'ont pas
mme de vraisemblance artistique, il poursuit la revanche de ce qui
est bas contre ce qui est lev, de ce qui est mpris contre ce qu'on
respectait, de la laideur contre la beaut, de ce qui est misrable
contre toute puissance et toute autorit; antithse monstrueuse, d'o
il ressort que la hirarchie sociale est au rebours de la hirarchie
morale; sorte de socialisme plus ou moins conscient, o la piti mme
devient malfaisante et o la philanthropie se tourne en menace. Il
s'agit de prouver, dit quelque part le pote, que le fait social est
absurde et, par suite, responsable des fautes des hommes. N'est-ce
pas l l'inspiration principale de cette _Notre-Dame de Paris_, que
Victor Hugo commence prcisment  crire au bruit des fusillades de
Juillet, et o il rserve le beau rle  la bohmienne et au monstre,
le vilain au prtre et au gentilhomme? En mme temps, il plaide, en
vers loquents, pour les malheureuses qui rdent le soir autour de la
place de Grve, contre les femmes en grande toilette qui vont danser
au bal donn par la Ville au nouveau roi.  cette poque galement,
non content de rditer le _Dernier Jour d'un condamn_, il publie
_Claude Gueux_, o, prenant en main la cause d'un prisonnier qui a
assassin d'un coup de ciseau le directeur de la prison, il donne tort
 la justice publique et  la loi pnale; tel est son parti pris de
sophisme que, pour arriver  sa conclusion, il altre audacieusement
un fait notoire, un pisode rcent de cour d'assises: premire
apparition de cette gageure antisociale qui aboutira au Jean Valjean
des _Misrables_.

C'est pis encore dans ses drames. Dj, avant 1830, _Hernani_ avait
montr une sorte de bandit tenant tte  Charles-Quint; dans _Marion
Delorme_, Louis XIII, Richelieu, la magistrature, taient abaisss
devant une courtisane; mais l'auteur laissait encore  la royaut
quelque grandeur. Aprs 1830, ce reste de respect pour la vrit
historique et morale disparat. Voyez _Le Roi s'amuse_, _Lucrce
Borgia_, _Marie Tudor_, _Anglo_, _Ruy-Blas_, qui se succdent en
quelques annes: plus de mesure dans le dshonneur, le crime, la honte
des rois et de tous ceux qui personnifient l'autorit ou la tradition;
par contre, les hros sont des bouffons pourvoyeurs des plaisirs
royaux, des laquais, des courtisanes surtout, comme pour humilier
davantage les grandeurs sociales par l'abjection et l'infamie de ce
qu'on leur oppose. Ce n'est pas seulement fantaisie de dramaturge en
qute d'antithses littraires; l'auteur se vante de connatre la
force de propagande du thtre et prtend faire oeuvre d'aptre et de
rformateur. Le drame, crit-il, doit donner  la foule une
philosophie, aux ides une formule...  chacun un conseil,  tous une
loi! Prsomption fastueuse qui cache mal la faiblesse de cet homme;
la vrit est qu'il cherche  plaire aux passions rgnantes,  flatter
ces instincts de rvolte, d'envie, d'orgueil, que la rvolution a
veills et fait fermenter, non-seulement dans le peuple, mais mme
dans une partie de la bourgeoisie; il tente au thtre ce que d'autres
courtisans de la foule font, au mme moment, dans la presse ou  la
tribune. Ne se pique-t-il pas d'ailleurs de se mettre par l en
harmonie avec le mouvement politique? Il faut, dit-il, marcher avec
son sicle et ses institutions; ainsi le thtre, de nos jours, doit
tre dmocratique.--Je voudrais au moins, rpondait M. Briffaut,
qu'il ne ft pas sans-culotte.

L'art gagnait-il  cette volution dmocratique du thtre? On sait
aujourd'hui que penser de ce genre faux et court dans sa violence
surmene, o tout est norme et o rien n'est grand; de ces
compositions dramatiques, o les caractres ne sont trop souvent que
des costumes, les passions des instincts, les motions des convulsions
physiques affectant le systme nerveux plutt que l'me, o les
vicissitudes et les dnoments paraissent natre, non de la libert
humaine ou des desseins justifis de la Providence, mais des accidents
du hasard et de la fantaisie de l'crivain; de cette prtendue vrit
du langage, qui cache mal une affterie dclamatoire; de ces effets de
style qui sont surtout des cliquetis de mots bruyants ou sinistres; de
ces jeux de scne qui rptent les procds les plus uss du vieux
mlodrame, ficelles mal dissimules qui font mouvoir de lugubres
marionnettes. Du reste, ds cette poque, l'chec tait visible. En
dpit du talent des acteurs, en dpit des efforts de la jeune bohme
qui se portait aux premires reprsentations comme  une meute, en
chantant la _Marseillaise_ et la _Carmagnole_, plus on allait, moins
les applaudissements taient vifs et plus les sifflets l'emportaient;
seule, _Lucrce Borgia_ eut un certain succs. Cette campagne devait
aboutir, en 1843,  la droute dfinitive des _Burgraves_, qui, malgr
de belles parties potiques, succombrent  la scne, moins devant la
passion des adversaires que devant l'ennui des indiffrents.  cette
mme poque, M. Sainte-Beuve, qui avait t, en 1830, l'un des hrauts
du drame romantique, n'hsitait pas  en confesser la banqueroute; il
crivait dans une revue suisse, o, sous le voile de l'anonyme, la
sincrit complte lui tait plus facile: Le thtre, ce ct le plus
invoqu de l'art moderne, est celui aussi qui, chez nous, a le moins
produit et a fait mentir toutes les esprances. Voulait-il rsumer
l'impression dfinitive du public, il ne trouvait que ces mots: un
lourd assommement. On est las, ajoutait-il. Se rappelant ce qu'il
avait fait, avec d'autres critiques, pour prparer la voie au nouveau
drame, il se dclarait presque honteux de voir pour qui il avait
travaill, et il concluait: Le faux historique, l'absence d'tude
dans les sujets, le gigantesque et le forcen dans les sentiments et
les passions, voil ce qui a clat et dbord; on avait cru frayer le
chemin et ouvrir le passage  une arme chevaleresque, audacieuse,
mais civilise, et ce fut une invasion de barbares. Aprs douze ou
quinze ans d'excs et de catastrophes de tous genres, le public en est
venu  ne plus aspirer qu' quelque chose d'un peu noble, d'un peu
raisonnable et de suffisamment potique[449]. C'est cet tat d'esprit
qui fit alors le succs si retentissant et quelque peu exagr de la
_Lucrce_ de M. Ponsard, succs d'autant plus remarqu qu'il
concidait avec la chute des _Burgraves_[450].  la fin de la
monarchie de Juillet, il semble donc que le principal rsultat de
cette rvolution thtrale, si orgueilleusement entreprise, ait t de
prparer, par le dgot et la raction mme qu'elle a provoqus, le
triomphe passager du semi-classicisme de l'cole du bon sens et du
juste milieu potique. Notons aussi, comme signes du mme temps, la
vogue de la vieille tragdie ressuscite par le talent de Rachel, et
les applaudissements donns, en Sorbonne, par la jeunesse des coles,
 la critique sense, froide et fine, de M. Saint-Marc Girardin contre
le drame moderne. Quand on voulut alors reprendre _Marion Delorme_,
l'chec fut complet, et un homme d'esprit put dire, en comparant cette
pice  _Athalie_: Marion Delorme est bien plus vieille que si elle
avait deux cents ans; elle en a quinze.

[Note 449: SAINTE-BEUVE, _Chroniques parisiennes_, p. 23, 24, 31, 317
 320.]

[Note 450: Victor Hugo, fort mortifi de ce succs, disait
jalousement, en parlant de _Lucrce_: _La chose_ que l'on joue 
l'Odon. (SAINTE-BEUVE, _Chron. par._, p. 49.)]

Donc, qu'il s'agisse du pote lyrique, du romancier, du dramaturge, il
semble que ce soient plutt les dfauts que les qualits qui ont
grandi. La critique contemporaine, en dpit de ses premiers
blouissements ou de ses partis pris de coterie, ne pouvait pas ne pas
s'en apercevoir. On vient de voir ce que disait M. Sainte-Beuve du
thtre. Ds 1836, dans un article remarqu de la _Revue de Paris_, M.
Nisard, se plaant  un point de vue plus gnral, prononait le mot
de dcadence. Admirateur des dbuts du pote, il ne pouvait cacher
la surprise inquite que lui causaient ses oeuvres plus rcentes, et
il posait, non sans douleur, cette question: Le jeune homme encore
vigoureux, qui est n avec ce sicle, qui a donn tant d'esprances,
qui a t admir par ceux mmes qui ne l'aimaient point, en serait-il
arriv au radotage des vieillards? Cette posie extnue, o la pense
est si rare et les mots si abondants, o M. Victor Hugo semble n'tre
plus, en vrit, que le compilateur et le regrattier de ses premires
posies, serait-elle le dernier mot du pote?... C'est une chose
triste pour tout le monde qu'une dcadence prmature, qu'une chute
dans l'ge des succs, qu'une mort au plus beau moment de la vie.
Puis, aprs avoir analys les dfauts des oeuvres publies par M.
Victor Hugo, depuis 1830, M. Nisard concluait: Ce que nous
paraissions craindre, au commencement de cet article, comme une chose
possible, est peut-tre une chose prochaine et invitable: c'est 
savoir, la mort littraire de M. Victor Hugo. Il y a deux manires de
finir pour l'crivain: il y a la manire commune, qui est lorsque
l'esprit et le corps finissent ensemble et que l'crivain subit le
sort de tous; il y a ensuite la manire morale, qui est lorsque
l'esprit finit avant le corps, soit par une strilit soudaine, soit
par une fcondit sans progrs, o l'auteur perd de sa gloire en
proportion de ce qu'il ajoute  son bagage. Ce serait l, nous
voudrions bien nous tromper, l'espce de fin rserve  M. Victor
Hugo. On remarque dans sa carrire littraire un symptme particulier
qui inquite mme ses plus aveugles amis; c'est que, dans la prose
comme dans la posie, ses premiers crits valent mieux que les
derniers, sauf quelques parties d'ouvrage o le dernier rompt la loi
ordinaire en n'tant que l'gal du premier... On dirait que M. Victor
Hugo a t condamn  n'tre, en effet, qu'un _enfant de gnie_, comme
l'appelait M. de Chateaubriand. Les oeuvres de l'homme font honte aux
oeuvres de l'enfant... Pourquoi donc n'avons-nous pas un Prytane pour
nourrir les _enfants de gnie_, ces vieillards de trente ans, qui ont
gagn leurs invalides  l'ge o ceux qui doivent tre des hommes de
gnie ne sont encore que des jeunes gens qui promettent[451]?

[Note 451: _Victor Hugo en 1836._ Cet article a t reproduit, il y a
quelques annes, par M. Nisard, dans un volume de _Portraits et tudes
d'histoire littraire_. Cette opinion n'tait pas isole: deux ans
plus tard, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mars 1838, M. Gustave
Planche s'exprimait ainsi: M. Victor Hugo touche  une heure
dcisive: il a maintenant trente-six ans, et voici que l'autorit de
son nom s'affaiblit de plus en plus.]

Depuis lors le temps a march; Victor Hugo a beaucoup produit et il a
t encore plus applaudi. Il est sans doute, dans ses oeuvres, plus
d'une page remarquable o le gnie natif a triomph des dviations du
got et des perversions de l'intelligence. Mais on y retrouve aussi le
dveloppement presque monstrueux des dfauts signals au lendemain de
1830. Ces dfauts n'obligent-ils pas dj le bon sens et le bon got
de la vraie postrit  ragir contre les apothoses que l'esprit de
parti avait prodigues  la vieillesse du pote ou plutt du
dmagogue?


IV

Ce que nous avons dit des drames de Victor Hugo a pu donner une ide
de ce que devint le thtre, dans le trouble et l'excitation de 1830.
La suppression de la censure, consquence immdiate de la rvolution,
avait eu pour effet, non d'assurer  l'art dramatique une fconde
libert, mais d'ouvrir la porte  toutes les licences. On a vu dj
comment, au lendemain des journes de Juillet, la religion fut traite
sur la scne, les prtres livrs  toutes les calomnies,  tous les
outrages,  tous les sarcasmes, les croyances fltries et menaces,
les choses saintes vilipendes dans les plus indcentes bouffonneries.
Les autres autorits ne furent pas plus respectes. Alexandre Dumas
lui-mme ne se contentait plus d'amuser le public dans ses drames
superficiels et puissants, o l'intrt de l'intrigue et un mouvement
endiabl faisaient oublier l'absence de caractres et d'ides; il y
soutenait des thses antisociales et flattait les haines
rvolutionnaires. Ainsi _Antony_, qui fit alors grand bruit, tait le
btard, en tat de rvolte lgitime, de vengeance justifie contre la
socit, foulant aux pieds, du droit de ses souffrances ou de ses
passions, les lois divines ou humaines, blasphmant la Providence,
niant la morale, bafouant ou fltrissant toutes les institutions,
gris de sophismes, en proie au dlire des apptits brutaux, se
faisant un jeu de l'adultre, du viol, de l'assassinat, et cependant
demeurant le hros pour lequel on sollicitait la sympathie, presque
l'admiration du public. Vers la mme poque, Dumas fit jouer le drame
de la _Tour de Nesle_, o il traitait l'histoire avec plus de sans
gne et la royaut avec moins de respect encore que l'auteur du _Roi
s'amuse_; l, au milieu des tirades faites pour courtiser la mauvaise
dmocratie, figurait une reine qui noyait chaque matin ses amants de
la nuit, assassinait son pre et ne reculait pas devant le plus
monstrueux inceste. Le gouvernement britannique donna une leon
mortifiante  notre patriotisme, quand il interdit la reprsentation
de ce drame, regard par lui comme outrageant pour la France allie de
l'Angleterre. Alexandre Dumas poussa si loin ses audaces, qu'il lassa
la faveur du public, veilla son dgot, et les sifflets qui
accueillirent telle de ses pices, le _Fils de l'migr_, par exemple,
l'avertirent de s'arrter.

Telle tait la force contagieuse du mal, que les esprits dlicats ou
timides en taient atteints. Alfred de Vigny donnait alors au
Thtre-Franais _Chatterton_[452], oeuvre maladive, qui, sous des
formes moins grossires, tait encore une condamnation de la socit
au nom de l'orgueil individuel. Scribe lui-mme, dans une pice
intitule: _Dix ans de la vie d'une femme_, faisait descendre  une
grande dame tous les degrs du vice jusqu' la prostitution, et cela
avec un cynisme  faire rougir un Rtif de la Bretonne. Quand les
modrs en taient l, on peut deviner ce que se permettaient les
violents. Dans le drame d'_Ango_, Franois Ier tait reprsent comme
un misrable et un lche; un bourgeois de Dieppe, dont il avait
odieusement outrag la femme, le faisait s'vanouir en lui montrant
seulement son pe, et criait aux courtisans: Ramassez votre roi, il
a tout perdu, mme l'honneur. L'crivain qui dbutait ainsi devait
acqurir une hideuse notorit: il s'appelait Flix Pyat[453]. En mme
temps que la royaut et les classes qu'on appelait alors dirigeantes
taient tranes dans la boue, des drames faisaient revivre et
exaltaient Camille Desmoulins, Marat, Saint-Just, Fouquier-Tinville et
autres sinistres personnages de la Terreur; au lendemain de 1830,
Robespierre paraissait sur la scne presque aussi souvent que
Napolon, et ce n'est pas peu dire. Il n'tait pas jusqu'au
Thtre-Franais qui ne s'ouvrt alors  ces rhabilitations de 1793.
Dans telle de ces pices, on poussa le ralisme rvolutionnaire
jusqu' faire figurer, au dnoment, un chafaud sur la scne, si bien
que le parterre, dgot, cria: tez l'chafaud!

[Note 452: La premire reprsentation de _Chatterton_ eut lieu le 12
fvrier 1835. Ce fut le plus grand succs de M. de Vigny.]

[Note 453: Ce n'est pas la seule pice de M. Pyat qui ait fait quelque
bruit. Cet crivain devait donner, en 1847, le drame du _Chiffonnier
de Paris_, abominable et absurde intrigue, o un chiffonnier hroque
et philosophe protgeait l'innocence populaire contre le vice
aristocratique. Le public applaudissait. Il est vrai que quelques mois
plus tard, au lendemain du 24 fvrier 1848, la mme pice tait
froidement reue: on avait vu  l'oeuvre les chiffonniers de M. Pyat.]

Les auteurs ne savaient, du reste, qu'imaginer, dans cette enchre
d'motions violentes, de sensations brutales et atroces, o l'art
n'avait plus aucune part. Le drame marchait chaque jour plus avant
dans la boue et le sang, parlant l'argot et blasphmant, trichant au
jeu, volant  main arme, assassinant. L'enfance mme n'tait pas
respecte; on la montrait corrompue, cynique et fourbe. Tel
vaudevilliste trouvait piquant de reprsenter le dortoir o
paraissaient, en chemise, les jeunes filles de la maison de la Lgion
d'honneur  Saint-Denis. L'impuret, cynique ou raffine, compagne
ordinaire du dsordre rvolutionnaire, rgnait en matresse sur la
scne, et le respect de nos lecteurs nous empche d'indiquer, mme
d'une faon voile, quelles furent alors ses audaces. On tait sur la
voie qui avait conduit les Romains  brler un esclave et  violer une
femme sur la scne, et un Tertullien et pu s'crier de nouveau:
_Tragoedi... scelerum et libidinum actrices cruent et lasciv._

Aussi les honntes gens du temps poussaient-ils un cri d'alarme et de
dgot. Jusqu' quand, crivait M. Jules Janin en fvrier 1831,
veut-on nous promener  travers ces tortures, et n'avons-nous pas
assist, depuis six mois,  ces drames d'chafaud et de sang, o le
bourreau joue le grand rle, o Danton, Robespierre, Marat, Saint-Just
apparaissent sur la scne, avec les grandes phrases de leur temps!...
Vraiment, sommes-nous bien encourags, par ce qui se trane
aujourd'hui dans nos rues,  soulever les poussires des mauvais
jours? Hlas! vous le voyez dj, ces passions retombent sur nous,
cendres brlantes d'un volcan que nous pensions refroidi. Dans cette
mme anne, M. de Salvandy se demandait ce qu'avaient produit, au
thtre, la suppression de la censure et ce qu'on appelait
l'inspiration rvolutionnaire. tez, disait-il, le petit chapeau, la
redingote grise[454], les soutanes, des gravelures et le bourreau, que
reste-t-il de l'exprience que nous venons de tenter? Il reste, dans
Paris, dix ateliers de corruption, dix places de guerre dont le feu
bat, chaque soir, l'ordre, le got et la morale[455]. En 1833, M.
Nisard faisait son manifeste contre le thtre de cette poque, et,
aprs en avoir dnonc les misres, les hontes, les orgies, il
demandait qui pouvait avoir plaisir  y aller se donner des
cauchemars de faux sclrats et de filles-mres, et  s'indigrer
(qu'on me passe le mot) de mauvaises moeurs et de mauvais
langage[456]. Le pote de la rvolution, Barbier, avait consacr un
de ses Iambes, _Melpomne_,  flageller cette corruption:

  Les thtres partout sont d'infmes repaires,
  Des temples de dbauche, o le vice hont
  Donne, pour tous les prix, leon d'impuret.

Et Musset, qui n'tait pourtant pas timor en ces matires, faisait
cho, quatre ans plus tard,  l'invective de Barbier:

  Oui, c'est la vrit, le thtre et la presse
  talent aujourd'hui des spectacles hideux,
  Et c'est, en pleine rue,  se boucher les yeux.

[Note 454: Allusion aux pices innombrables o figurait Napolon.]

[Note 455: _Seize Mois, ou la Rvolution et les rvolutionnaires_, par
M. DE SALVANDY.]

[Note 456: _Manifeste contre la littrature facile_, et _Un amendement
 la dfinition de la littrature facile_. (_Revue de Paris_, dcembre
1833 et fvrier 1834.)]

Aussi, en 1835, le duc de Broglie pouvait dire,  la tribune de la
Chambre: Qu'est-ce maintenant que le thtre en France? Qui est-ce
qui ose entrer dans une salle de spectacle, quand il ne connat la
pice que de nom? Notre thtre est devenu non-seulement le tmoignage
clatant de tout le dvergondage et de toute la dmence auxquels
l'esprit humain peut se livrer lorsqu'il est abandonn sans aucun
frein, mais il est devenu encore une cole de dbauche, une cole de
crimes[457]. Les trangers taient frapps et scandaliss d'un tel
dsordre. En somme, crivait l'Amricain Ticknor, je ne sais rien qui
mrite plus le reproche d'tre immoral et dmoralisateur que les
thtres de Paris[458].

[Note 457: _crits et Discours du duc de Broglie_, t. II, p. 470.]

[Note 458: _Life, Letters and Journal_ de G. TICKNOR, t. II, p. 140.]

L'action dltre de ce thtre sur les moeurs du temps n'a t, en
effet, que trop visible. Certains drames ont peut-tre alors plus
contribu que ne le feront bientt les dissertations de Proudhon et de
M. Louis Blanc  prparer la prochaine explosion du socialisme. Que de
sophismes jets dans les cerveaux dj troubls! Aprs la
reprsentation de _Chatterton_, par exemple, que de jeunes gnies
incompris, rvant de suicide! M. Thiers, ministre de l'intrieur,
recevait tous les jours lettres sur lettres des Chatterton en herbe
qui lui crivaient: Du secours, ou je me tue! Il me faudrait
renvoyer tout cela  M. de Vigny, disait le jeune ministre. Un jour,
un chirurgien de marine assassinait sa matresse, femme marie, mre
de plusieurs enfants, et cherchait ensuite  se tuer, scne qui
paraissait copie de quelque drame ou de quelque roman. Il fut traduit
en cour d'assises. Pour excuser son client, l'avocat ne trouva rien de
mieux que de dnoncer le romantisme, les livres antisociaux, les
reprsentations dramatiques, et il s'cria: Tout cela ne tend-il pas
 entretenir dans les esprits le feu, la fivre qui les dvorent? Eh
bien! vous, organe de la socit, vous, ministre public, que ne
brlez-vous tous ces livres, que ne demandez-vous le renversement de
cet difice, o les scnes les plus effrayantes sont reprsentes?
Avez-vous le droit de punir le mal n du mal mme que vous laissez
faire? Oh! vous ne pouvez pas demander  la victime les rparations du
mal qui est votre ouvrage! Le jury trouva sans doute que l'avocat
avait raison, car il acquitta l'accus[459]. Quelques annes plus
tard, la cour d'assises de la Seine jugeait  huis clos un hideux
procs, dit _de la Tour de Nesle_: il s'agissait de femmes entranes,
de force ou par ruse, dans un misrable appartement du faubourg
Saint-Marceau, o de jeunes ouvriers, qui s'taient distribu les noms
du fameux drame d'Alexandre Dumas, leur faisaient subir les plus
infmes violences; sur neuf accuss, quatre furent condamns pour
viol. Le duc de Broglie ne se trompait donc pas, dans le discours que
nous citions tout  l'heure, lorsque, aprs avoir qualifi le thtre
d'cole de dbauches et de crimes, il ajoutait: cole qui fait des
disciples que l'on revoit ensuite, sur les bancs des cours d'assises,
attester par leur langage, aprs l'avoir prouv par leurs actions, et
la profonde dgradation de leur intelligence, et la profonde
dpravation de leur me.

[Note 459: Procs Saint-Bancal, juillet 1835.]


V

Le thtre n'tait pas le seul grand coupable. Prcisment  cette
poque, il est un genre qui commence  prendre, dans notre
littrature, une importance dont l'exagration est peut-tre  elle
seule un signe de dcadence: c'est le roman. Pour n'tre pas tout de
suite tomb aussi bas que nous le voyons aujourd'hui, le roman subit
cependant, en 1830, une premire dchance, et, ds le lendemain de la
rvolution, il apparat bien plus drgl, bien plus audacieusement
immoral qu'il n'aurait os se montrer auparavant. L, comme dans le
drame, il semble qu'il y ait encouragement  toutes les licences; on
ne sait bientt plus qu'imaginer pour piquer la curiosit blase et
corrompue; les auteurs ont, pour ainsi dire, us toutes les inventions
malsaines et cyniques. En 1834, dans ce manifeste dj cit, M.
Nisard peut crire: Le roman est simplement une industrie  bout qui
a commenc par la fin, c'est--dire par les grands coups, par les
passions furieuses, par les situations folles, et qui, ayant fait
hurler ses hros dans tous les sens, tourn et retourn de cent faons
le thme banal des prliminaires de la sduction,... demande qu'on lui
permette de dire les choses qui ne doivent pas tre dites, _tacenda_,
sous peine de mourir d'inanition[460]. Laissons mme les oeuvres
infrieures, phmres, souvent ignominieuses, de la littrature
courante; le mal n'y est que trop manifeste. Ne nous attachons qu'aux
deux romanciers qui,  cette poque mme, font leur entre avec tant
d'clat, et qui depuis lors ont gard une importance et une influence
parfois nfastes, mais en tout cas incontestes: nous voulons parler
de George Sand et de Balzac.

[Note 460: _Manifeste contre la littrature facile._ (_Revue de
Paris_, janvier 1834.)]

Ceux qui taient jeunes au lendemain de 1830 n'ont pas oubli
l'impression si vive,  la fois charmante et troublante, qu'ils
ressentirent, quand, en 1832, leur tomba sous la main un volume que
rien n'avait annonc; sur la couverture, ce titre bizarre: _Indiana_,
et pour signature le nom, alors absolument inconnu, de George Sand.
Dans un article publi  cette poque mme, Sainte-Beuve raconte qu'on
s'abordait en se disant: Avez-vous lu _Indiana_? Lisez donc
_Indiana_. De l'auteur, on sut bientt que c'tait une jeune femme,
en rupture de ban matrimonial, aux allures excentriques, qui demeurait
dans une maison du quai Saint-Michel, s'habillait souvent en homme,
frquentait les cabinets de lecture et les cafs du quartier latin. De
nouveaux romans succdrent rapidement au premier, _Valentine_,
_Lelia_, _Leone Leoni_, _Jacques_, _Andr_, _Lavinia_, etc., tous
crits dans une langue harmonieuse et loquente, o chantait la posie
de la passion et de la nature[461]. Le succs fut grand. Ces volumes
se rpandirent en province comme  Paris, pntrrent dans les
ateliers comme dans les salons, portant partout leur charme, mais
aussi leur poison.

[Note 461: Rappelons  ceux qui voudraient tudier de plus prs
l'oeuvre de George Sand, la brillante et fine tude que M. le vicomte
Othenin d'Haussonville a publie, en 1878, dans la _Revue des Deux
Mondes_.]

C'est qu'en effet, derrire cette posie, fermente la rvolte morale
et sociale que nous avons signale tant de fois comme le mal propre de
cette poque trouble par une rvolution. Dans ces romans, non moins
que dans les drames de Victor Hugo, le parti est pris de donner le
rle abaiss et odieux  toutes les suprmaties sociales, au rang, 
la noblesse,  la fortune, et de leur opposer les roturiers, les
btards, les rvolts, les _outlaws_ de la socit et de la morale.
Lois humaines et divines, devoir et conscience, y sont nis au nom du
caprice, de l'orgueil et de la passion. Partout, ce que Chateaubriand
a appel, dans ses Mmoires, l'insulte  la rectitude de la vie.
L'intrt du drame, le prestige des tableaux, le jeu pathtique des
passions, tout cela ne sert qu' encadrer,  faire vivre une thse
subversive et corruptrice, sorte de vtement et d'ornement qui
l'aident  pntrer l o elle ne serait pas reue toute nue. Un
esprit dlicat, peu port aux exagrations, M. Doudan, crivait  ce
propos: C'est une tentative de crer la posie du mal, et cela a
pour devise: Le diable n'est pas si noir que vous croyez! Et toutes
les sductions de la nature sont employes  dmontrer ou  dguiser
cette thse. Les fleurs de la valle,--les rochers des Alpes,--les
chamois qui effleurent la neige de leur course lgre,--les
magnificences de la nuit et sa mlancolie,--le grand silence des
bois,--la tristesse mystrieuse des ruines,--Venise et la Jungfrau,
tout est appel en tmoignage. Au fond, c'est l'entreprise du temps
prsent de rechercher si le mal ne serait point par hasard le bien, et
d'essayer de parer cette figure un peu repoussante du mal de tout ce
qu'il y a dans l'crin tincelant de l'imagination[462]. Par
eux-mmes, les sophismes eussent t souvent trop visiblement
insoutenables pour trouver grand crdit; mais ce qui tait plus
dangereux, c'tait l'atmosphre malsaine o ces romans emportaient les
imaginations; ce parfum capiteux, nervant, garant, qui irritait les
sens en mme temps qu'il endormait les consciences; cette sorte de
rve, o le vice se colorait de posie, de mysticisme et presque de
vertu.

[Note 462: _Lettres de X. Doudan_, t. I, p. 298.]

Madame Sand s'attaque surtout au mariage; elle le fait avec une
persistance et une amertume qui dnotent une rancune personnelle.  la
place, elle prtend mettre les droits de l'amour ou plutt les
entranements d'un sensualisme grossier. L'adultre est lgitim,
l'amour libre rig en thorie, et ce que l'auteur appelle la
religion du plaisir substitu au dvouement et au sacrifice,
fondements de la famille. Il n'y a pas de crime l o il y a de
l'amour sincre;--nos femmes sont aussi libres envers nous que nos
amantes: telles sont les maximes qu'on trouve dans _Jacques_ ou
_Consuelo_. Et toutes les lois que la passion rvolte rencontre
quelque obstacle dans les moeurs, dans les lois, dans les faits,
l'auteur s'en prend  la socit elle-mme, prononce contre elle une
condamnation doctrinale ou lui jette une haineuse imprcation. Il
crit de deux amants, hros de l'un de ses romans: L'un tait
ncessaire  l'autre;... mais la socit se trouvait l, entre eux,
qui rendait ce choix mutuel absurde, coupable, impie. La Providence a
fait l'ordre admirable de la nature, les hommes l'ont dtruit. Faut-il
que, pour respecter la solidit de nos murs de glace, tout rayon de
soleil se retire de nous? Ailleurs, dans _Indiana_: Toute votre
morale, tous vos principes, ce sont les intrts de votre socit que
vous avez rigs en lois et que vous prtendez faire maner de Dieu
mme, comme vos prtres ont institu les rites du culte pour tablir
leur puissance et leurs richesses sur les nations; mais tout cela est
mensonge et impit. Dans _Valentine_: Socit, institutions, haine
 vous! haine  mort! Et toi, Dieu, qui livres le faible  tant de
despotisme et d'abjection, je te maudis. Ne nous reprochez pas
d'attribuer  tort au romancier lui-mme les penses que la fiction le
conduisait  mettre dans la bouche de ses personnages. Madame Sand
n'crivait-elle pas, ds 1833, dans une lettre intime  M.
Sainte-Beuve: Vous tes moral, vous, mon ami. Le suis-je aussi, ou ne
le suis-je pas? Je ne sais pas ce que c'est. Je crois qu'tre moral,
c'est esprer: moi, je n'espre pas. J'ai blasphm la nature et Dieu,
peut-tre, dans _Llia_. Dieu, qui n'est pas mchant et qui n'a que
faire de se venger de nous, m'a ferm la bouche, en me rendant la
jeunesse du coeur et en me forant d'avouer qu'il a mis en nous des
joies sublimes. Mais la socit, c'est autre chose: je la crois
perdue, je la trouve odieuse, et il ne me sera jamais possible de dire
autrement. Avec cela, je ne ferai jamais que des livres qu'on
appellera mchants et dangereux, et qui le seront peut-tre. Comment
faire, dites-moi[463]?

[Note 463: SAINTE-BEUVE, _Portraits contemporains_, nouvelle dition,
t. I, p. 517.]

L'effet de ces romans fut considrable. Les quelques protestations qui
dnonaient le scandale taient touffes par l'enthousiasme des
admirateurs. Il n'tait pas jusqu' M. Jouffroy, le grave et
mlancolique philosophe, qui ne ft sduit; et le plus revche des
critiques, Gustave Planche, se battait en duel pour la cause du
romancier. Madame de Girardin opposait, d'ailleurs, une fin de
non-recevoir aux reproches d'immoralit: Un pote, crivait-elle,
n'est pote que parce qu'il chante ce qu'il prouve, et il n'est pas
responsable de ses impressions... S'il gmit, s'il blasphme, s'il
attaque la socit, c'est que l'heure est venue o la socit a abus
de toutes choses. Chacun voulait lire ces romans. Leur mrite
littraire servait mme parfois  dissiper quelques scrupules, et
plusieurs se flattaient de ne rechercher qu'un plaisir intellectuel,
qui souvent cdaient  des attraits beaucoup moins dlicats. La
sensualit, qui imprgnait pour ainsi dire toutes les pages du livre,
tait assez voile pour tromper les rpugnances, endormir les pudeurs,
assez relle pour piquer les curiosits malsaines, exciter les bas
apptits. Jeunes hommes  peine chapps du collge, jeunes femmes
mancipes par le mariage, tous s'empressaient  dvorer ces livres, 
s'enivrer du venin subtil et dltre qui se dgageait de ces fleurs
si brillantes et si parfumes. Propagande redoutable et perfide, qui
se glissait jusqu'au plus intime du foyer, branlant par ses sophismes
les fondements mmes de la famille, lgitimant, surtout potisant les
chutes les plus vulgaires, et transportant, plus d'une fois, dans la
vie de chaque jour, les dsordres et les rvoltes imagins par le
romancier[464].

[Note 464: Sur le ct malsain et corrupteur des romans de George
Sand, nous connaissons peu d'tudes plus vigoureuses et plus svres
que celle qui a t publie par M. de Mazade, dans la _Revue des Deux
Mondes_ du 15 mai 1857. La chose est d'autant plus piquante que la
plupart de ces romans, et non les moins dangereux, avaient t insrs
dans cette revue. Mais, en 1857, il y avait brouille momentane entre
M. Buloz et madame Sand. De l, la libert laisse au critique.]

Madame Sand ne se rattachait pas  l'cole romantique:  chercher sa
filiation littraire, il faudrait plutt remonter  Jean-Jacques
Rousseau. Si, par l, elle est isole au milieu de ses contemporains,
sous un autre rapport elle est bien de son temps, et, plus que
personne, elle porte la marque de 1830, de cette poque o toutes les
audaces semblent encourages, toutes les rvoltes lgitimes, toutes
les destructions prochaines, toutes les chimres ralisables. En aucun
temps, sans doute, madame Sand n'et eu un esprit juste et une
imagination pure. Il s'tait produit en elle une dviation
indpendante des vnements politiques. Mais, sans l'excitation de
1830, elle n'aurait probablement pas eu, au mme degr, la hardiesse
de battre en brche la socit et la morale, ni la prtention de les
refaire; en tout cas, elle n'et pas autant rencontr la faveur et la
complicit d'un public troubl lui-mme, ayant pris le got et
l'habitude du renversement. Combien il et t heureux pour elle que
ses rvoltes intimes fussent contenues, au lieu d'tre excites par
les influences extrieures! L'art mme y et gagn. Au seul point de
vue littraire, c'tait un mal que cet envahissement du roman par la
thse, par le sophisme dclamatoire; le rcit en tait alourdi, les
caractres et les situations fausss. Encore, au commencement, madame
Sand essayait-elle de rsister quelque peu  la tentation. L'art seul
est simple et grand, crivait-elle; restons artistes et ne faisons pas
de politique. Mais plus elle ira, moins elle saura tenir cette
rsolution. Elle laissera, chaque jour davantage, l'esprit de systme
et de parti obscurcir et dvoyer son talent. Tel de ses romans en
deviendra  peu prs illisible. Nous la retrouverons plus tard enrle
dans la bande socialiste, en compagnie d'Eugne Su, et aprs l'avoir
vue,  ses dbuts, subissant les consquences de la rvolution de
1830, il faudra la montrer contribuant  prparer celle de 1848,
toujours au grand pril de l'ordre social et au grand dtriment de son
art.


VI

Balzac est n depuis la Restauration, a crit M. Sainte-Beuve en
1840. Les nombreux romans qu'il avait publis avant 1830, et qui, du
reste, pour la plupart, n'taient pas signs de son nom, l'avaient
laiss  peu prs inconnu; il n'avait pas encore trouv sa voie et son
public. Arrive la secousse de Juillet, et presque aussitt, avec la
_Peau de chagrin_ (1831), il devient clbre. Il n'est d'aucune cole;
plus encore que George Sand, il est un isol, et un isol grondeur,
hargneux, en querelle avec les autres hommes de lettres, notamment
avec les romantiques; son orgueil touche  la folie[465]. Mais, en
dpit de son mchant caractre et de l'hostilit des coteries
rgnantes, sa popularit augmente rapidement, et, ds 1834, M.
Sainte-Beuve l'appelle le plus en vogue des romanciers contemporains,
le romancier du moment par excellence. La rvolution n'est pas
trangre  ce succs si subit et si tendu. Balzac a beau affecter
des opinions royalistes, absolutistes surtout, regretter publiquement
que Charles X n'ait pas russi dans son coup d'tat; il a beau se
poser parfois en catholique, mme en thocrate; il a beau dire, dans
la prface de la _Comdie humaine_: J'cris  la lueur de deux
vrits ternelles, la religion et la monarchie: il n'en est pas
moins, par son talent comme par ses ides, un rvolutionnaire.

[Note 465: Il avait dans son cabinet une statuette de Napolon. On
lisait sur le fourreau de l'pe de l'Empereur: Ce qu'il n'a pu
achever par l'pe, je l'accomplirai par la plume. _Sign_: Honor DE
BALZAC.]

Et d'abord cet art puissant, mais brutal, excessif, ingal, cynique,
ce je ne sais quoi de surchauff, de dmesur, d'intemprant et de
monstrueux; ce monde trange et faux auquel l'imagination de l'auteur
a donn une vie  la fois si intense et si factice, ces situations
forces, ces caractres pousss  outrance, ces figures trop souvent
grimaantes dont les traits sont plus marqus, les expressions plus
violentes que dans la nature, et qui s'agitent dans une sorte de
cauchemar douloureux; ce manque de sobrit et de proportion qui
laisse envahir les parties suprieures de l'ouvre par le fouillis du
dtail matriel, fait dgnrer les portraits en photographies ou mme
en dissections anatomiques, les descriptions en inventaires de
commissaires-priseurs ou, pour emprunter un mot cr par Balzac, en
bricabraquologie; cette confusion et cette incohrence morales o se
mlent si trangement le scepticisme et l'illuminisme, le mysticisme
prcieux et le matrialisme grossier, le paradoxe autoritaire et la
haine subversive, ne sont-ce pas l les signes et les fruits d'une
poque o l'quilibre et la discipline des intelligences et des
consciences ont t drangs par une grande secousse, o il y a comme
une licence de tout oser, et dans laquelle ne rgnent plus ce bon got
et ce bon sens, qualits matresses des temps bien ordonns? De l,
notamment, tant de hardiesses impudiques; le romancier, disait M.
Sainte-Beuve, a saisi  nu la socit, dans un quart d'heure de
dshabill galant et de surprise: les troubles de la rue avaient fait
entr'ouvrir l'alcve, il s'y est gliss. Sous la Restauration,
subsistait encore une certaine loi des convenances, et l'crivain qui
la violait se trouvait mis au ban de la bonne socit littraire. Si
cette loi n'et t emporte, avec tant d'autres, par la bourrasque de
1830, Balzac se serait-il vant, comme il l'a fait, de fouiller, avec
l'avide scalpel du dix-neuvime sicle, les coins du coeur que la
pudeur des sicles prcdents avait respects? aurait-il pu, avec un
tel sans gne, faire brusquement entrer dans le roman toutes les
ralits hideuses et basses, toutes les mauvaises compagnies, et ce
que M. Taine a appel la vermine sale d'insectes humains, ne dans
la pourriture des grandes villes? Envahissement pareil  ce que serait
celui d'un salon par toute une bande de bohmes, d'usuriers,
d'escrocs, de forats, de filles et d'entremetteuses. Nous avons
connu, depuis, un tel ralisme et un tel naturalisme, que nous ne
comprenons peut-tre pas, sans quelque peine, quel a t alors le
scandale des innovations de Balzac. Les contemporains s'en rendaient
mieux compte, et, devant les premires audaces de ces romans, M.
Sainte-Beuve crivait: Il y a eu videmment, sous le coup de juillet
1830, quelque chose, en fait d'tiquette, qui s'est bris et a
disparu. Le critique ajoutait, avec une grande vrit d'observation,
que ce changement s'tait manifest surtout dans la condition de la
femme. L, en effet, est la pierre de touche; et si l'on veut mesurer
le chemin parcouru, ou, pour mieux dire, le saut fait, il suffit de
comparer aux femmes de Balzac les hrones o s'tait complu la
littrature de l'poque prcdente, l'Atala et la Vellda de
Chateaubriand, la Corinne de madame de Stal, l'Elvire de Lamartine.

Par le fond de ses ides et par l'enseignement qui ressort de ses
ouvrages, Balzac porte galement la marque de son temps. Qu'importe
qu'il n'affiche pas, comme George Sand, des thses contre le mariage
et la morale, si, en fait, ses rcits et ses peintures apprennent 
les mpriser, excitent la rvolte contre leurs lois? Est-il un livre
qui outrage et salisse davantage l'union conjugale que la prtendue
_Physiologie du mariage_, avec son pdantisme libertin, son
sensualisme mdical et sa honteuse casuistique? Ce n'est plus, a-t-on
crit, le pote drobant les fins mystres; c'est le docteur indiscret
des secrtes maladies. Dans la plupart de ces romans, l'adultre se
montre  visage dcouvert, sans pudeur, sans lutte, sans remords;
presque pas une de ses femmes du monde qui n'ait un amant et ne lui
sacrifie sa fortune, son mari, jusqu' ses enfants. Des pouses
d'hier, qui n'ont pas encore eu le temps de manquer  leur foi,
dnoncent le mariage comme une odieuse tyrannie, et s'crivent l'une 
l'autre: Il y a cela d'admirable que le plaisir n'a pas besoin de
religion, d'appareil ni de grands mots; il est tout par lui-mme,
tandis que pour justifier les atroces combinaisons de notre esclavage
et de notre vassalit, les hommes ont accumul les thories et les
maximes. Peut-tre est-ce pis encore, quand, par exception, ces
femmes mettent l'amour dans le mariage; elles n'y voient alors qu'une
volupt qui, pour tre lgale, n'en est pas moins impure, et elles en
dissertent entre elles avec d'tranges raffinements. La main brutale
et salement curieuse du romancier va jusqu' dchirer les rideaux qui
couvrent les premires amours des jeunes maries; et, grand Dieu!
que deviennent-elles sous sa plume! C'est  regretter qu'il ait, pour
un moment, cess de nous peindre des passions illgitimes. La chastet
mme, chez lui, est corrompue, et ses amours sraphiques, comme
celui de madame de Mortsauf, l'hrone du _Lys dans la valle_,
cachent mal la ralit toujours prsente d'un sensualisme lascif. On
dirait d'un de ces voiles transparents qui sont plus provocants et
plus indcents que la nudit brutale. Balzac est  peu prs incapable
de crer un type pur de femme et surtout de jeune fille; ses essais
dans ce genre sont rares et toujours imparfaits; les plus vertueuses
ont, avec lui, de vilaines taches, et,  ses foyers les plus honntes,
on sent trop souvent comme une odeur de mauvais lieu. N'a-t-il pas
trouv moyen de sensualiser et, par suite, de dgrader jusqu' l'amour
paternel, dans ce _Pre Goriot_ qu'il ose appeler le Christ de la
paternit? Quelque sujet qu'il traite, tout respire la concupiscence
d'un temprament grossier, ayant besoin parfois de pousser l'obscnit
 des audaces que depuis on n'a gure dpasses. Il semble que sa
morale aboutisse  mettre le dernier mot du bonheur, non plus
seulement dans le plaisir, mais dans l'orgie. Le dgot et comme une
nause, voil souvent ce qu'on prouve au sortir de telles lectures.
C'est drle, disait M. Ampre, quand j'ai lu ces choses-l, il me
semble toujours que j'ai besoin de me laver les mains et de brosser
mes habits.

Balzac n'a pas, comme George Sand ou Victor Hugo, un parti pris
d'humilier les classes suprieures. Bien au contraire, il s'est donn
 lui-mme la particule en 1830,--quelques-uns disent sans droit,--et
il aime  placer ses hros dans le grand monde. Ceux de ses
personnages qui sont emprunts  la petite bourgeoisie, alors
rgnante, sont le plus souvent peints avec une singulire puissance de
satire et de mpris. Et cependant, pour la noblesse, mieux vaudrait
tre attaque qu'tre ainsi dfigure. Ces gentilshommes de la
_Comdie humaine_, types prfrs du romancier, les Rastignac, les
Rubempr, les de Trailles, les Marsay, que sont-ils, sinon des
dpravs sans honntet et mme sans honneur, souvent de purs
chevaliers d'industrie, quelquefois pis encore? Le baron de Nucingen,
incarnation de la haute finance, est un misrable digne des galres.
Camusot, qui parat personnifier la magistrature, ne reprsente que la
prvarication. Et que dire des femmes, ces prtendues grandes dames,
duchesses de Langeais, de Maufrigneuse, de Chaulieu, vicomtesse de
Beaussant, marquise d'Espard, tres faux, malfaisants, venimeux,
courtisanes dguises, dont on a pu dire qu'elles avaient pris leurs
blasons  la prfecture de police? Pour avoir imagin et peint tous
ces personnages, sans haine systmatique et peut-tre sans se douter
 quel point ils taient odieux, Balzac n'en est pas moins
inconsciemment l'un des plus grands diffamateurs des vieilles classes
dirigeantes. D'ailleurs, cdant  la manie rgnante, en mme temps
qu'il avilissait ce qui tait en haut, lui aussi, il prtendait
relever ce qui tait en bas. Comme Victor Hugo, il tentait la
rhabilitation de la fille publique; longtemps avant les _Misrables_
et Jean Valjean, il crait, couvait, choyait avec une prdilection
particulire ce type de Vautrin, le forat incompris, vicieux et fort,
cynique et hroque, le seul  peu prs de ses personnages qui ait du
coeur, tenant entre ses mains tous les secrets et toutes les intrigues
du grand monde, trange intermdiaire entre le bagne et le faubourg
Saint-Germain, planant, dans ces diverses incarnations, au-dessus de
la socit, luttant contre elle, la narguant, la jugeant au nom des
faibles, des pauvres, des dclasss, et la dominant de toute la
hauteur de son mpris, de toute la supriorit de son caractre.

Cette socit, Balzac n'annonce pas solennellement, comme d'autres, le
dessein de la dtruire, mais il la peint si laide, qu'il donne raison
 ses plus mortels ennemis.  le croire, c'est un assemblage de
bassesses, de fraudes, d'hypocrisies, de violences, un enfer, le mot
est de lui; pas d'autre loi que l'gosme, d'autre habilet que la
ruse, d'autre morale que le succs, d'autre mal que la pauvret,
d'autre autorit que la force, d'autre providence que la police,
d'autre but que la satisfaction des apptits et surtout la possession
de cet argent dont la vision a t l'obsession et le supplice
perptuel de ce romancier  la fois affam de richesse et cras de
dettes. Ceux qu'il nous invite, sinon  approuver, du moins  regarder
et admirer, ceux qu'il se plat  mettre en scne,  analyser,  faire
parler,  grandir outre mesure comme pour les faire chapper  la
laideur par la jouissance, ce sont ces hommes forts, insensibles 
la piti, indiffrents  la justice, qui considrent la faiblesse et
la misre comme une maladresse, la vertu et le sacrifice comme une
sottise; ces hros frelats, qui arrivent _per fas et nefas_, en
vendant leur honneur, en exploitant des filles ou en se livrant  des
galriens, qui se piquent de dompter la socit au lieu d'obir  ses
lois, qui l'obligent,  force d'impudeur et d'impudence,  leur livrer
le pouvoir, l'opulence et les plaisirs. Ce sont eux qui, raisonnant ou
maximant leur conduite, disent, avec Rastignac ou tel autre de ses
pareils: Il faut goser adroitement. Les imbciles nomment cela
_intrigue_; les gens  morale le proscrivent sous le nom de vie
dissipe... La dissipation est un systme politique.--La socit vit
d'or et de moquerie. Mort aux faibles!--Les lois et la morale sont
impuissantes chez les riches; la fortune est l'_ultima ratio
mundi_.--Il faut entrer dans le monde comme un boulet de canon ou s'y
glisser comme une peste. L'honntet ne sert  rien... Aussi l'honnte
homme est-il l'ennemi commun. Je ne vous parle pas de ces pauvres
ilotes qui partout font la besogne, sans tre jamais rcompenss de
leurs travaux, et que je nomme la sainte confrrie des savates du bon
Dieu. Certes, l est la vertu, dans toute la fleur de sa btise; mais
l est la misre... Voil la vie telle qu'elle est; a n'est pas plus
beau que la cuisine, a pue autant, et il faut se salir les mains pour
fricoter. Sachez seulement vous bien dbarbouiller: voil toute la
morale de notre poque.--Quelque mal que l'on te dise du monde,
crois-le. Il n'y a pas de Juvnal qui puisse en peindre l'horreur
couverte d'or et de pierreries. Ce que ces tristes hros professent
au milieu des verres casss de leurs orgies, c'est la philosophie du
dgot. Comme l'a dit fortement M. Taine: Ils jugent la vie laide et
sale, et ils jettent de la boue, avec colre et avec plaisir, contre
l'essaim brillant des beaux songes qui viennent bourdonner et voltiger
au seuil de la jeunesse. C'est une raillerie immense, brutale et
sinistre. Quand Balzac a voulu choisir un titre gnral pour toute une
srie de ses romans, ne l'a-t-il pas appele la _Comdie humaine_?
triste comdie, en vrit, dont le ricanement est sans gaiet et dont
le dernier mot est une dsillusion amre, haineuse, mprisante. On
cherche vainement quelle imprcation ouvertement et dogmatiquement
socialiste et pu tre plus irritante et plus dangereuse. En 1850, M.
Victor Hugo prononait, sur la tombe du romancier, une oraison funbre
emphatique, o il exaltait son oeuvre, livre merveilleux qui dpasse
Tacite et va jusqu' Sutone, qui traverse Beaumarchais et va jusqu'
Rabelais; au moins ne se trompait-il pas, quand il ajoutait ce qui
alors, dans sa bouche, tait devenu un loge:  son insu, qu'il le
veuille ou non, qu'il y consente ou non, Balzac est de la forte race
des crivains rvolutionnaires. Il va droit au but. Il saisit corps 
corps la socit moderne; il arrache  tous quelque chose, aux uns
l'illusion, aux autres l'esprance.

Sous la monarchie de Juillet, bien qu'ils s'aveuglassent volontiers
sur les dangers qui n'avaient pas une forme matrielle, les
gouvernants eurent, par moments, l'instinct du pril contenu dans
l'oeuvre de Balzac. C'est ainsi qu'en 1840 fut interdite la
reprsentation du drame de _Vautrin_; l'auteur de cette mesure tait
cependant un esprit assez peu timide pour ne pas s'alarmer  la
lgre, et en mme temps trop irrsolu pour prendre facilement son
parti d'une rpression: c'tait M. de Rmusat. Les vnements ont
donn raison  ses inquitudes; l'influence exerce par Balzac, plus
considrable encore et surtout plus tendue que celle de George Sand,
a tmoign de la malfaisance autant que de la puissance de son talent.
N lui-mme de la dcadence littraire, il l'a prcipite. Par
l'action desschante de ses mpris, de son scepticisme et de son
matrialisme, il a contribu  tarir la source des vraies et grandes
inspirations, de celles qui jaillissaient si abondantes au
commencement du sicle, et o les mes s'abreuvaient d'enthousiasme,
de foi et d'idal. Il suffit d'ailleurs de considrer combien
d'crivains le revendiquent comme leur anctre, leur modle, leur
inspirateur, et quels sont ces crivains. Sans parler des bohmes de
la basse littrature, dont il n'est presque pas un, depuis quarante
ans, qui n'ait eu la prtention de se rattacher  l'auteur de la
_Comdie humaine_, n'est-ce pas de lui que descend, avec une
dgnrescence visible, mais par une filiation incontestable, toute
cette cole raliste qui, en passant par M. Gustave Flaubert, a abouti
 M. Zola? L'action de Balzac sur les moeurs n'a t ni moins vidente
ni moins funeste. Que de jeunes gens, de femmes, dont la sant morale
n'a pas rsist au mauvais air qui se dgageait de ses livres! Il y a
eu certainement de nos jours, a dit un crivain de la _Revue des Deux
Mondes_, des romans qui ont fait plus de scandale que ceux de M. de
Balzac, il n'en est peut-tre pas qui aient fait plus de mal, un mal
plus profond et plus durable aux mes[466]. Un magistrat m'a
racont, dit quelque part M. Sainte-Beuve, qu'ayant d faire arrter
une femme marie qui s'enfuyait avec son amant, il n'en avait rien pu
tirer,  l'interrogatoire, que des pages de Balzac qu'elle lui
rcitait tout entires[467]. Plus d'une cause clbre, juge en
cour d'assises, a pu paratre une sorte de traduction relle des
fictions du roman.

[Note 466: Article de M. Eugne POITOU, _Revue des Deux Mondes_ du 15
dcembre 1856.]

[Note 467: _Portraits contemporains_, t. III.]

D'ailleurs, ceux que l'crivain a perdus n'ont-ils pas lev la voix
pour l'accuser? Lisez les _Rfractaires_ de M. Jules Valls, livre
trange et maladif, tout imprgn de misre envieuse et rvolte en
mme temps que de soif d'argent, de paresse impuissante et de froce
orgueil, o la dclamation prend parfois un accent si singulirement
poignant et sinistre; ce n'est pas l'observation plus ou moins exacte
d'un curieux qui, des hauteurs heureuses et saines de la socit,
regarde l'abme, c'est le tmoignage de l'homme qui vit au milieu du
mal, le cri de dtresse et de douleur de celui qui en souffre, on
dirait presque la maldiction d'un des naufrags de la vie, la
confession dsespre d'un suicid. M. Valls se demande d'o vient la
grande arme des rfractaires en rupture de ban social, arme qui
compte dans ses rangs moins de fils du peuple que d'enfants de la
bourgeoisie. Ce sont tous des victimes du livre, rpond-il;
cherchez la femme, disait un juge; c'est le volume que je cherche,
moi, le chapitre, la page, le mot. Et parmi ces livres meurtriers,
ceux peut-tre qui ont fait le plus de victimes, M. Valls nous le
dit, sont les romans de Balzac. Ah! sous les pas de ce gant,
crit-il, que de consciences crases! que de boue! que de sang! Comme
il a fait _travailler_ les juges et pleurer les mres! Combien se sont
perdus, ont _coul_, qui agitaient, au-dessus du bourbier o ils
allaient mourir, une page arrache  quelque volume de la _Comdie
humaine_!... On ne parle que par millions et par ambassades l
dedans... La patrie tient entre les mains de quelque farceurs,
canailles  faire plaisir, spirituels  faire peur, qui allument des
volcans avec le feu de leur cigare, crasent vertu, justice, honneur,
sous la semelle de leurs bottes vernies... Il s'est trouv des
gens,--des conscrits,--pour prendre le roman  la lettre, qui ont cru
qu'il y avait comme cela, de par le monde, un autre monde o les
duchesses vous sautaient au cou, les rubans rouges  la boutonnire,
o des millions tombaient tout ficels et les grandeurs toutes rties,
et qu'il suffisait de ne croire  rien pour arriver  tout..... Le
sermon de Vautrin, coup par le clbre jet de salive! Et les pauvres
garons d'en faire un vangile, crachant comme lui, en homme suprieur
(voyez la page), au nez de la socit qui les a laisss s'embarrasser
dans leurs ficelles et tomber--de ces chutes dont quelquefois on porte
la marque sur l'paule... _Les grands hommes de province  Paris!_
J'ai vu s'en aller un  un, fil  fil, leurs cheveux et leurs
esprances, et le chagrin venir, quelquefois mme le chtiment, en
voiture jaune, au galop des gendarmes. Qu'on en a reconduit de brigade
en brigade, de ces _illusions perdues_! Les plus heureux jouent au _la
Palfrine_ dans les escaliers de ministres, les antichambres de
financiers, les cafs de gens de lettres, et font des mots, n'ayant pu
faire autre chose! Ils attendent l'heure de l'absinthe, aprs avoir
pass celle du succs.

Un tel mal n'atteignait pas seulement les moeurs prives; la citation
mme que nous venons de faire laisse entrevoir  quel point les moeurs
publiques devaient s'en ressentir. Il y aurait toute une histoire 
faire de l'influence sociale et politique de Balzac. On pourrait
suivre sa trace, sous nos rgimes successifs, aussi bien parmi les
csariens que parmi les jacobins. Ne portent-ils pas sa marque, ces
faiseurs et ces jouisseurs, dont l'gosme positif et blas tend
de plus en plus  remplacer les illusions navement gnreuses de 1789
ou de 1820, et qui, sous des tiquettes diffrentes, mais avec les
mmes apptits et la mme perversion, ont exploit le second Empire
ou exploitent maintenant la troisime Rpublique; ces politiciens et
ces boursiers, si trangement mls depuis trente ans, adorant, de
quelque ct qu'ils les trouvent, la force et l'argent, raillant les
scrupules, opposant les rsultats aux principes, mprisant le peuple
qu'ils flattent et dont ils se servent, fondant leur succs sur la
corruption et traitant de vieilles guitares tous ces grands mots de
libert, de droit, de justice, qui faisaient battre le coeur de nos
pres; faciles  se consoler mme de la ruine de leur patrie s'ils
peuvent se rendre cette justice qu'ils se sont bien amuss pendant
quelques annes?  les regarder, ne dirait-on pas qu'ils jouent la
_Comdie humaine_ sur la scne de la vie relle, et ne semble-t-il pas
parfois qu'on voit passer au milieu d'eux, avec un costume rajeuni,
Rubempr, Rastignac ou Marsay? Toutefois ils sont bien peu nombreux,
ceux qui ont ainsi ralis leur rve de convoitise et d'ambition. Que
sont devenus les autres, ceux prcisment dont nous parlait M. Valls?
Nous les retrouvons dans nos diffrentes rvolutions, prts, comme
l'a dit M. de Pontmartin[468],  s'enrler au service de toute ide
perverse ou de toute action mauvaise qui leur promette d'touffer leur
ignominie et leur mcompte dans le dsordre et le dsastre
universels. Au lendemain de la Commune,  la vue du rle considrable
qu'y avaient jou des hommes de lettres, orgueilleux, avides et
impuissants, rvolts par envie, impatients de la misre et de la
nullit auxquelles les avaient condamns leur paresse, leur dsordre
ou leur incapacit, bouleversant la socit non pour la refaire, mais
pour y jouir un moment, un moraliste minent, M. Caro, s'est demand
d'o venait cette forme nouvelle de la barbarie, la barbarie
lettre, et il a pos alors la question de la responsabilit de
Balzac, ce puissant agitateur des convoitises contemporaines. Le
livre que nous citions tout  l'heure lui a fourni une rponse. Ces
rfractaires, ces victimes de Balzac, ces couls de la _Comdie
humaine_, dont M. Jules Valls faisait sous l'Empire la sinistre
physiologie, ne sont-ce donc pas ceux qu'on revoit ensuite formant la
barbarie lettre de 1871? M. Valls lui-mme n'est-il pas devenu
l'un des dignitaires de la Commune? Doit-on s'en tonner? Il nous
avait prvenus; aprs avoir montr d'o venait cette grande arme des
rfractaires, il s'tait cri d'un ton de prophtique menace: Les
voyez-vous forcer sur nous, ples, muets, amaigris, battant la charge
avec les os de leurs martyrs sur le tambour des rvolts, et agitant,
comme un tendard, au bout d'un glaive, la chemise teinte de sang du
dernier de leurs suicids? Dieu sait o les conduirait leur folie!

[Note 468: Je ne puis rencontrer le nom de M. de Pontmartin sans
signaler les trs-remarquables et trs-vigoureux articles o, l'un des
premiers, il a eu le courage de dnoncer les cts malsains et
prilleux de l'oeuvre de Balzac.]

Ainsi deux romanciers taient clos dans la fermentation de 1830,
George Sand et Balzac. On a retrouv la trace du premier dans les
rveries socialistes de 1848; et voici que nous dcouvrons l'action du
second sur les lettrs hideux et sanguinaires de la Commune: sorte de
lien littraire, rattachant les unes aux autres les dates de nos
rvolutions politiques.


VII

Le dsenchantement que nous avons not dans Balzac gagnait alors une
grande partie de la littrature. C'tait la suite et comme la raction
naturelle de la fivre de 1830, la seconde phase de la maladie
rvolutionnaire, phase plus dangereuse encore que la premire, car
elle devait tt ou tard produire la strilit. Cette maladie tait si
universelle, l'atmosphre en tait  ce point imprgne, que les
jeunes gens n'y chappaient pas. L'un d'eux[469] a rappel rcemment,
en racontant ses souvenirs, cette sorte de dfaillance gnrale qui
rendait le coeur triste et assombrissait la pense. La gnration
arrive  la vie littraire, peu aprs la rvolution de 1830, bien
diffrente, en cela, de celle qui l'avait prcde, a eu, dit encore
le mme tmoin, une jeunesse d'une tristesse lamentable; tristesse
sans cause comme sans objet, tristesse abstraite, inhrente  l'tre
ou  l'poque... Il n'tait permis que d'avoir une me incomprise;
c'tait l'usage, on s'y conformait. On tait fatal et maudit. Sans
mme avoir got de l'existence, on roulait au fond du gouffre de la
dsillusion. Des enfants de dix-huit ans, rptant une phrase
ramasse dans je ne sais quel roman, disaient: J'ai le coeur us
comme l'escalier d'une fille de joie. L'un des lettrs de cette
gnration, Gustave Flaubert, crivait,  dix-neuf ans: Il n'y a pas
plus de printemps dans mon coeur que sur la grande route o le hle
fatigue les yeux, o la poussire se lve en tourbillonnant. Il se
vantait d'tre n avec peu de foi au bonheur, d'avoir eu, tout
jeune, un pressentiment complet de la vie; et il ajoutait: On n'a
pas besoin d'en avoir mang pour savoir qu'elle est  faire
vomir[470].

[Note 469: Maxime DU CAMP, _Souvenirs littraires_, (_Revue des Deux
Mondes_ du 1er aot 1881.)]

[Note 470: Cit par M. Maxime DU CAMP, dans ses _Souvenirs
littraires_. (_Revue des Deux Mondes_, 1er octobre 1881.)]

En observant la plupart des crivains considrables de ce temps, il
serait facile d'y dcouvrir quelque trace de ce dsenchantement.
Lamartine, par exemple, dans une lettre crite, le 6 fvrier 1841, 
son fidle ami M. de Virieu, parlait de ses dgots, puis il
ajoutait: Ma situation politique est de premier ordre  prsent; ma
situation au Parlement, trs importante aussi; ma situation d'orateur,
presque unique; ma situation de pote, ce que tu sais; ma situation
d'honnte homme, avre; et, au milieu de tous ces rayonnements de
gloriole et de force imaginaire, je suis le point noir et triste o
tout s'teint en convergeant: _tristis est anima mea_. La vie est
courte, vide, n'a pas de lendemain, pas d'intrt; on voudrait ce
qu'on n'a pas, on sent le poids de ce qu'on a ramass par terre[471].

[Note 471: _Correspondance de Lamartine_, t. V, p. 526.]

M. de Vigny, pote et soldat, tait apparu, sous la Restauration,
comme une sorte de chevalier trouvre, enthousiaste, fidle  son
Dieu et  son roi, jaloux de l'hermine de sa muse.  le voir aprs
1830, ce n'est plus le mme homme; c'est un analyste mfiant, triste,
boudeur, amer, revenu de tous ses rves de jeunesse, ayant perdu ses
croyances religieuses comme ses affections politiques, sans que rien
les ait remplaces; ne conservant que la foi  l'honneur, seul point
solide qu'il s'efforce de maintenir au-dessus de ce dluge de
scepticisme: rocher nu,  pic, dit  ce propos M. Sainte-Beuve, bon
pour quelques-uns, mais strile et de peu de refuge dans la submersion
universelle. En dpit d'une vanit fire qui se livre difficilement,
M. de Vigny trahit l'tat de son me dans ses oeuvres de ce temps,
dans _Stello_, dans _Chatterton_ et mme un peu dans _Servitude et
grandeur militaires_; mais surtout il se montre  nu dans ce _Journal
d'un pote_ qu'une amiti indiscrte a publi aprs sa mort; c'est l
que nous le surprenons, crivant ces aphorismes dsols: La seule fin
vraie  laquelle l'esprit arrive sur-le-champ, en pntrant au fond de
chaque perspective, c'est le nant de tout; gloire, amour, bonheur,
rien de cela n'est compltement... L'ennui est la grande maladie de la
vie; on ne cesse de maudire sa brivet, et toujours elle est trop
longue, puisqu'on ne sait qu'en faire... Il est bon et salutaire de
n'avoir aucune esprance. L'esprance est la plus grande de nos
folies... Il faut surtout anantir l'esprance dans le coeur de
l'homme. Un dsespoir paisible, sans convulsions de colre et sans
reproches au ciel, est la sagesse mme. Encore le pote ne se
prive-t-il pas de ces reproches au ciel, et se complat-il 
dnoncer les injustices de la cration ou  railler les prtendues
misricordes d'un Dieu qui n'est pour lui qu'un gelier.

De M. Mrime, on ne peut vraiment dire qu'il ait perdu ses illusions;
il n'en avait jamais eu; l'ironie sceptique est, chez lui, de la
premire heure, moins souffrante que chez M. de Vigny, moins violente
et brutale que chez Balzac, mais plus ddaigneuse, plus dessche et
plus implacable. Par raction contre le ridicule et l'exagration de
la sensibilit romantique, M. Mrime rpudiait tout enthousiasme,
toute gnrosit, tout attendrissement. Jusque dans ses ngations les
plus impies, dans ses immoralits les plus audacieuses, il se
dfendait de la passion qui et pu tre son excuse. Son plaisir tait
de raconter les choses les plus hideuses avec un sourire railleur et
froid; on voyait qu'il avait sans cesse prsent  l'esprit la maxime
de son matre Stendhal: Faisons tous nos efforts pour tre secs. Il
ne croyait  rien et mprisait tout le monde, craignait surtout de
paratre dupe et mettait une trange coquetterie  ne pas tre
souponn de prendre au srieux les sentiments qu'il exprimait dans
ses livres et les passions qu'il y faisait agir.

De ce dsenchantement envahissant alors toutes les mes, il est une
victime illustre entre toutes et digne de nous arrter davantage. Quel
homme a donc le plus souffert de ce mal, a trouv pour l'exprimer les
accents les plus loquents et les plus poignants, si ce n'est ce pote
merveilleux qui avait dix-neuf ans en 1830, dont la gloire, alors 
peine naissante, appartient vraiment aux annes de la monarchie de
Juillet et les illumine, le plus aim et le mieux compris par les
jeunes gens de ce temps, le dernier venu et non le moindre de cette
gnration potique que notre vieillesse strile envie au printemps de
ce sicle,--Alfred de Musset? Il s'est tenu toujours si soigneusement
loign de la politique qu'on est peu tent, au premier abord, de
chercher dans une rvolution les influences qui ont agi sur son talent
et sur son me. N'est-ce pas lui qui a dit:

  Je ne me suis pas fait crivain politique,
  N'tant pas amoureux de la place publique.
  D'ailleurs, il n'entre pas dans mes prtentions
  D'tre l'homme du sicle et de ses passions.

Les crises qui l'ont troubl et fait souffrir, ne sont-ce pas avant
tout celles qui venaient de ses caprices et de ses dboires amoureux?
Cette Elle qui tient tant de place dans sa vie et dans ses vers, sur
laquelle, mme depuis sa mort, on discute encore, personne n'a jamais
suppos que ce ft la rvolution de 1830.  nul autre on ne pourrait
mieux appliquer ce propos de juge d'instruction: Cherchez d'abord la
femme! Nous ne nions certes pas l'action de ces accidents intimes; et
qui voudrait faire une tude complte sur Alfred de Musset devrait en
tenir compte. Mais le pote n'a pas t pour cela soustrait au
contre-coup des vnements publics, il n'a pas chapp aux troubles
intellectuels, aux maladies morales, ns de ces vnements. On n'en
voudrait d'autres preuves que les aveux, les plaintes, les cris de
douleur ou de colre, qui lui ont si souvent chapp. Quand, dans les
pages clbres qui prcdent sa Confession, cet enfant du sicle a
cherch l'origine de la maladie morale abominable dont il se disait
atteint avec toute sa gnration, ne l'a-t-il pas montre dans nos
commotions politiques[472]?

[Note 472: Voir le dbut de la _Confession d'un enfant du sicle_.]

 la veille de la rvolution de Juillet, Musset avait publi ses
_Contes d'Espagne et d'Italie_, oeuvre d'un adolescent qui,  peine
sorti du collge, se rvlait grand pote; de cette extrme jeunesse
il avait la verve superbe, mais aussi l'insolence gamine et
licencieuse, se moquait de tout, des rgles de la prosodie comme de
celles de la morale, s'amusait  scandaliser le bourgeois, brisait
toutes les vitres, par plaisir du tapage et pour faire retourner les
gens; gardant, du reste, jusqu'au milieu de ce dsordre et de cette
orgie, je ne sais quoi de pimpant, de cavalier, d'lgant; portant,
dans cette sorte d'insurrection intellectuelle, plus d'insouciance que
de haine; ayant toute l'effronterie d'un page d'autrefois, non les
passions envieuses d'un meutier d'aujourd'hui. Le succs fut vif,
mais limit; le scandale plus vif encore. La critique protesta. La
socit de la Restauration, mme branle par les approches de la
rvolution, ne tolrait que difficilement de telles audaces.

N'tait-ce qu'un pch de premire jeunesse, l'exubrance passagre
d'un enfant qui jette sa gourme avant de se ranger? En tout temps,
sans doute, le temprament de Musset et eu peine  se soumettre  la
commune rgle des vertus et des convenances. Nanmoins, c'et t pour
lui un frein et une correction salutaires d'avoir  faire son chemin
dans une socit bien assise, o il se ft senti envelopp, contenu
par une discipline universellement respecte, o il et rencontr
au-dessus de lui des principes reconnus et des autorits obies. Au
lieu de cela, il tait encore dans l'effervescence tapageuse de ses
_Contes_, quand survint le coup de vent de Juillet, qui dracina tout
autour de lui, et fit passer dans les cerveaux mme les plus calmes un
souffle de rvolte et de folie. Peu importe que, politiquement, Musset
n'ait gure donn dans le mouvement de 1830, qu'il ait t, sous le
nouveau rgime, un conservateur dynastique, camarade de collge du
prince hritier, prt  chanter, avec une inspiration un peu froide,
les joies ou les douleurs de la famille royale, et qu' la diffrence
de Victor Hugo, par exemple, il ait t plus dispos  railler qu'
partager les entranements et les ridicules des partis avancs; il
n'en a pas moins subi, dans l'ordre intellectuel et moral, l'influence
de cette rvolution. Au moment o il aurait eu besoin d'tre retenu,
il se trouva pouss sur la pente de ses dfauts. _Namouna_[473], avec
un incomparable brio de posie, continuait et exagrait, s'il tait
possible, l'insolence des _Contes d'Espagne et d'Italie_, persiflant,
insultant la morale comme les convenances, l'esprance comme
l'illusion, la foi comme les prjugs, le ciel comme la terre,
renversant toutes les idoles et blasphmant tous les dieux. Contraste
absolu avec la posie lyrique des belles annes de la Restauration,
avec la sentimentalit attendrie de Lamartine, avec la solennit
hroque de Victor Hugo; on et dit qu'il y avait un abme entre ces
deux poques pourtant si proches. Gouailleuse dans _Namouna_, la
rvolte apparaissait tragique dans Franck, le hros de la _Coupe et
les lvres_[474]; et si le sarcasme s'y montrait, c'est celui dont le
pote dit lui-mme:

  Tu railles tristement et misrablement.

La maldiction dominait:

              Malheur aux nouveau-ns!
  Maudit soit le travail, maudite l'esprance!
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Maudits soient les liens du sang et de la vie!
  Maudites la famille et la socit!
  Malheur  la maison, malheur  la cit!
  Et maldiction sur la mre patrie!

[Note 473: Publi, au commencement de 1833, dans le volume ayant pour
titre: _Un spectacle dans un fauteuil._]

[Note 474: Publi en mme temps que _Namouna_.]

Ce n'tait pas la rvolte triomphante; elle aboutissait au contraire 
la ruine et  l'impuissance. Tout ce qui avait pu remuer autrefois le
coeur de l'homme, gloire, patrie, courage, amiti, religion, tait
trouv vide et menteur.  peine le pote voulait-il faire exception
pour l'amour, et encore le nous montrait-il chouant dans la dbauche
et dans la mort. Ce qu'il blasphmait le plus, c'tait l'esprance.
Voil o en tait dj celui qu'on venait de saluer comme le chantre
de la folle jeunesse. Aussi M. Sainte-Beuve, tudiant ce pome au
moment de sa publication, s'effrayait de voir se produire avec tant
de force, dans un si jeune pote, l'esprit de l'poque en ce qu'elle
a de bris et de blas, de chaud et de puissant en pure perte,
d'ingal, de contradictoire et de dsesprant.

Dsesprant! c'est bien le mot. Chaque jour, on voit davantage
apparatre, derrire les fantaisies licencieuses et les fausses
gaiets, ce fond de dsespoir. Au scepticisme fanfaron et insolent,
succdent des gmissements d'une vrit poignante; l'clat de rire ou
le chant d'orgie se termine en sanglots. Tel est le caractre de
_Rolla_[475]. Et remarquez-le, ce que Musset pleure, ce n'est pas un
accident de sa vie prive, c'est le mal de son sicle. Il souffre de
la lassitude de tant de secousses, du vide qu'ont fait tant de
destructions, de la strilit de cette terre dvaste sur laquelle
rien ne peut plus repousser. Les ruines, au milieu desquelles il
passait nagure en sifflant et en faisant sonner cavalirement ses
perons, le dsolent et l'pouvantent. Comme la cavale gare dont il
peint, en si beaux vers, la mort dans le sable aride du dsert, il a
soif; altr d'idal et de foi, il n'en trouve plus: autour de lui,
tout est dessch. Plus rien de la rbellion agressive qui avait
marqu ses dbuts; la douleur l'a rendu humble et parfois mme lui
arrache des aveux inattendus.  une poque o la raction ne semble
pas avoir encore commenc contre l'irrligion victorieuse en 1830, ce
pote, qui nagure jouait avec les blasphmes, dnonce la disparition
des croyances chrtiennes comme la cause principale du mal dont il
souffre et dont meurt son sicle. Dj dans la _Coupe et les lvres_,
au milieu de tant de rvoltes impies, Franck invectivait les
persvrants sophistes qui avaient tari tous les puits du dsert.
Dans _Rolla_, presque  chaque page, entre deux tableaux impurs,
l'auteur laisse chapper des invocations au Christ, des apostrophes
irrites contre Voltaire, des imprcations contre les dmolisseurs
stupides, des pleurs sur la foi perdue et sur les clotres dtruits,
cris les plus profonds, les plus douloureux et les plus loquents de
la posie contemporaine. Ce n'est pas, chez Musset, la fantaisie
passagre d'une heure de mlancolie. Sauf les intermdes o il
courtise la muse rieuse, leste et pimpante des _Proverbes_, cette
inspiration dsole se retrouve dans presque toutes les posies qu'il
publie  cette poque, notamment dans les _Nuits_[476], lamentations
immortelles de l'me humaine sur les ruines qu'elle a faites,
admirable gmissement d'une poque qui connat son mal, mais qui se
sent impuissante  le gurir.

[Note 475: _Rolla_ fut publi par la _Revue des Deux Mondes_, le 1er
aot 1833, quelques mois aprs le volume intitul: _Un spectacle dans
un fauteuil._]

[Note 476: La premire des _Nuits_ est de mai 1836; la dernire,
d'octobre 1837.]

En effet, si Musset reconnat qu'il s'est gar, avec les hommes de
son temps, dans un dsert strile, il n'a ni la force ni la volont de
revenir sur ses pas; il professe que ce sicle est trop vieux pour
retrouver jamais la foi et l'esprance des poques plus jeunes, et
que, mourant de son Dieu perdu, il ne pourra jamais le retrouver. Un
mal personnel venait d'ailleurs aggraver en lui le mal du sicle, un
mal dont le spectre l'a poursuivi et obsd dans presque toutes ses
oeuvres, et qui remplit l'une des plus importantes, la _Confession
d'un enfant du sicle_, contemporaine des _Nuits_[477]: c'est la
dbauche, premire conclusion des principes de mort, la terrible
dbauche qu'il connaissait dj, quand il s'tait cri, dans la
_Coupe et les lvres_:

  Ah! malheur  celui qui laisse la dbauche
  Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!

[Note 477: La _Confession d'un enfant du sicle_ fut publie au
commencement de 1836.]

Nul, sans doute, n'a dplor plus loquemment que ne le fait
l'Enfant du sicle au dbut de sa Confession cette dngation de
toutes choses du ciel et de la terre, qu'on peut nommer
dsenchantement, ou, si l'on veut, dsesprance..., l'affreuse
dsesprance qui, pareille  la peste asiatique, marche  grands pas
sur la terre. Comme dans _Rolla_, il s'en prend  Voltaire et  ceux
qui ont dtruit la foi chrtienne. On se demande s'il est sur le
chemin qui le ramnera  la lumire et  l'espoir. Mais tournez la
page; tout s'est teint dans l'impuret, tout a t ramen violemment
en bas par le plus grossier sensualisme. Vous sentirez, dit-il
quelque part dans cette _Confession_, que la raison humaine peut
gurir les illusions, mais non pas gurir les souffrances... Vous
chercherez autour de vous quelque chose comme une esprance. Vous irez
secouer les portes des glises, pour voir si elles branlent encore,
mais les trouverez mures; vous penserez  vous faire trappistes, et
la destine qui vous raille vous rpondra par une bouteille de vin du
peuple et une courtisane. Voil tout le livre; voil, hlas! toute la
vie de l'auteur.

Le dsenchantement qui succdait  la rvolte avait pour consquence
la strilit: c'taient, nous l'avons dit, les trois phases de la
maladie qui svissait sur les intelligences de ce temps. Mme aux
poques les plus laborieuses et les plus productives de sa vie
littraire, de 1832  1837 par exemple, entre le _Spectacle dans un
fauteuil_ et les _Nuits_, Musset avait toujours eu l'haleine un peu
courte; il tait incapable de composer une oeuvre considrable et
complte. Tous ses pomes, mme ceux qu'il a tendus par des
digressions, sont des tableaux de genre, et plus le cadre est petit,
plus l'auteur est  l'aise. Ses belles pages ne sont que des prludes
et des fragments, admirables sans doute, mais inachevs. Impuissance
commune  tous les potes de ce sicle, mais plus marque chez lui que
chez les autres. Encore, parfois, semblait-il las d'une fcondit si
imparfaite. Ds le lendemain de 1830, dans la fatigue, le dgot et
l'espce d'tourdissement que lui causait la prolongation du tapage
rvolutionnaire, il s'tait arrt un moment et avait song  laisser
l'art pour se faire soldat. Ce pote de vingt ans ne disait-il pas
alors:

  Je suis jeune, j'arrive:  moiti de ma route,
  Dj las de marcher, je me suis retourn[478].

Il avait triomph de cette premire tentation; mais, aprs 1837,
nouveaux symptmes d'puisement: il ne produit plus que des morceaux
isols, dont quelques-uns, il est vrai, sont incomparables. Enfin, en
1840, le mal s'aggrave, les oeuvres sont plus rares encore, et le
talent lui-mme se voile. Si le pote sort de son mutisme, c'est
d'ordinaire pour nous livrer le triste secret de sa prostration et de
son dsespoir. Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus, telle est sa
devise. Il termine sa carrire  l'ge o plusieurs potes du grand
sicle avaient commenc la leur, justifiant la parole mchante que
disait alors de lui Henri Heine: C'est un jeune homme d'un bien beau
pass.

[Note 478: _Les Voeux striles_, pice de vers publie en 1834.--Voyez
aussi la conversation que le pote a eue,  la mme poque, avec son
frre Paul, et que celui-ci a raconte dans sa _Biographie d'Alfred de
Musset_.]

Un vieillard de trente ans, triste, puis, silencieux, dgot de
tout, principalement de soi, voil donc ce qu'est devenu, aprs
quelques annes, le brillant cavalier qui, en 1829, tait entr dans
la gloire avec une audace si tapageuse.


VIII

Le dsenchantement et le scepticisme n'taient pas seulement la
maladie de quelques esprits raffins; ils avaient envahi l'me de la
foule et se trahissaient alors par une ironie singulirement violente
et grossire. Ce n'est pas l'un des signes les moins caractristiques
des annes qui suivirent 1830, que la popularit du type de Robert
Macaire: incarnation cynique du crime factieux, chez qui le blasphme
se termine en quolibet, le vol se pique d'tre spirituel et le meurtre
jovial; persiflant tout ce qui inspirait jusque-l respect ou crainte,
la vertu aussi bien que l'chafaud; faisant rire aux dpens du Dieu
qu'il outrage, de la socit dont il viole les lois, de la victime
qu'il dpouille ou gorge. Le vice railleur et impudent s'appelait
autrefois Don Juan; Robert Macaire en est une sorte de dgnrescence
dmocratique; seulement l'odeur du bagne s'est substitue aux parfums
de boudoir, les haillons de la misre corrompue aux habits de soie du
libertinage lgant; et surtout la statue du commandeur et le coup de
tonnerre de la fin ont fait place  l'apothose du coquin, ayant
jusqu'au bout raison du gendarme et de la Providence, galement
ridicules et berns. Ce type n'avait pas t cr par un crivain,
imposant  la foule la fantaisie de son imagination; il tait l'oeuvre
d'un acteur, habitu au contraire, par tat,  traduire la pense des
autres, et, dans ce cas, traduisant celle du public plus que celle
d'un auteur. Nous voulons parler de ce Frdrick Lematre que, sur sa
tombe, Victor Hugo saluait nagure comme la personnification du
thtre dmocratique, et qui a t en effet, sur la scne, par
temprament de bohme plus encore que par esprit de parti, un puissant
flatteur des passions rvolutionnaires. Presque pas un rvolt et un
dclass du drame moderne dont il n'ait port le masque, depuis _Ruy
Blas_ jusqu'au _Chiffonnier_ de Flix Pyat. Mais avant tout, il fut
Robert Macaire. Un jour, ayant  jouer un rle de coquin dans un
mlodrame vulgaire, l'_Auberge des Adrets_, il eut l'ide, qui n'avait
pas t celle des auteurs, de donner  son personnage une physionomie
de bouffonnerie cynique. La mtamorphose ne se fit pas du premier coup
et tout d'une pice, comme l'acteur s'en est vant depuis. L'_Auberge
des Adrets_ remontait  1823;  cette poque, elle tait demeure dans
son ensemble, et surtout par son dnoment, un drame du genre
larmoyant; Frdrick Lematre n'avait tent que partiellement de
tourner son rle au grotesque, et cette tentative, qui avait t, du
reste,  peine remarque, ne dpassait pas les liberts que prenaient
les acteurs de drame. Ce n'est que plus tard, quand cette pice fut
reprise en 1832, dans une atmosphre beaucoup plus trouble, que les
types de Robert Macaire et de Bertrand apparurent et se prcisrent
avec toute leur insolente laideur, et que la complicit d'un public
mieux prpar  ce scandale leur fit un si brillant succs. Aussi
Thophile Gautier, parlant de la fortune thtrale de ces tristes
hros, l'appelait-il le grand triomphe de l'art rvolutionnaire qui
succda  la rvolution de Juillet, l'oeuvre capitale de cette
littrature de hasard, close alors des instincts du peuple. La pice
joue en 1832 tait quelque peu diffrente du mlodrame primitif; elle
avait t modifie dans les parties qui se fussent plus difficilement
prtes  ce caractre nouveau; on avait supprim notamment le
troisime acte avec ses pripties pathtiques, on l'avait remplac
par une charge sinistre, o Robert Macaire, poursuivi, jusque dans
l'orchestre et les loges, par les gendarmes, en tuait un, le jetait
sur la scne, et concluait, aux applaudissements de la foule, par
cette maxime qui s'tait grave dans la mmoire et peut-tre aussi
dans la conscience populaires:

  Tuer les mouchards et les gendarmes,
  a n'empche pas les sentiments.

La vogue fut telle, qu'on eut l'ide de faire une suite: _Robert
Macaire_, pice en quatre actes et six tableaux, qui fut reprsente
aux _Folies Dramatiques_, en 1834. Plus que jamais, les deux coquins,
auxquels Frdrick Lematre et son camarade Serres donnaient une si
hideuse et si vivante originalit, devinrent les favoris du parterre.
Enhardis par le succs que leur faisait la curiosit malsaine des
badauds, les acteurs ajoutaient tous les soirs quelque bouffonnerie
plus cynique, insultaient quelque chose de plus respectable. C'est
leur fte de chaque jour, disait M. Jules Janin, de s'en aller tte
baisse,  travers les tablissements de cette nation, de faucher, 
la faon de quelque Tarquin dguenill, les hautes penses, les fermes
croyances, et de semer, chemin faisant, l'oubli du remords, le sans
gne du crime, l'ironie du repentir. Plus les acteurs taient
audacieux, plus le public riait aux larmes. Chaque thtre voulait
avoir son Robert Macaire; l'un donna la _Fille de Robert Macaire_;
l'autre, le _Fils de Robert Macaire_; un troisime, le _Cousin de
Robert Macaire_. On jouait aux Funambules _Une meute au Paradis, ou
le Voyage de Robert Macaire_: celui-ci grisait saint Pierre, lui
volait les clefs du ciel, mettait le paradis en goguette, dbauchait
les saints et les anges; le diable venait pour le prendre; mais Robert
tirait contre lui la savate et le terrassait, demeurant ainsi le plus
fort et le plus heureux, dans l'autre monde comme sur terre; le tout
assaisonn de lazzi sacrilges, o l'on parodiait jusqu'aux paroles du
Christ, et o l'on dbitait une nouvelle oraison dominicale qui
commenait ainsi: Notre pre, qui tes dans la lune. Le gouvernement
finit cependant par comprendre que le spectacle triomphant du crime
gouailleur et bel esprit n'tait pas sans danger pour un peuple qui, 
cette poque, voyait clore, dans ses bas-fonds, des Fieschi et des
Lacenaire. Il sortit de son indiffrence, et le thtre fut interdit 
Robert Macaire; il fallut,  la vrit, pour dcider la censure 
cette rigueur, qu'elle vt apparatre chez l'audacieux acteur des
vellits de parodies qui s'attaquaient, non plus seulement  la
morale et  la religion, mais  la royaut.

Proscrit du thtre, Robert Macaire se rfugia dans la littrature, et
surtout dans la caricature. Sous cette forme, son rgne fut peut-tre
plus tendu encore et plus populaire. Daumier, aid de Philipon qui
imaginait les lgendes  mettre au bas de chaque dessin, publia les
_Cent et un Robert Macaire_, sorte de galerie satirique, o le hros
de la raillerie cynique et du vice insolent se montrait dans ses
multiples incarnations, successivement avocat, philanthrope,
journaliste, avou, mdecin, escompteur, inventeur, fondateur de
socit, agent de change, candidat, ministre, etc. C'tait  faire
croire qu'il n'y avait partout que des Robert Macaire, et que ce type
personnifiait la socit contemporaine. Les mcontents d'alors
prtendaient, en effet, y montrer le portrait fidle ou, du moins, la
caricature justifie de la bourgeoisie rgnante. Un tmoin raconte
qu'assistant, peu avant 1848,  l'enterrement d'un ministre, il avait
entendu l'un des spectateurs s'crier d'un ton d'indicible mpris, 
la vue de tous les fonctionnaires, de tous les reprsentants du monde
officiel, qui dfilaient  la suite du char funbre: Que de Robert
Macaire! Et la foule, qui ne s'tait mme pas dcouverte,
applaudissait en riant et en enchrissant, sans tre un moment arrte
par le respect de la mort. La vrit n'tait pas que les classes
dirigeantes fussent alors plus pleines qu' d'autres poques de Robert
Macaire; mais la nation entire avait pris un got maladif  ce que
Henri Heine appelait le Robert-Macairianisme,  cette affectation de
tout bafouer, de ne pas croire  la vertu, de rire du vice, et de ne
plus voir, dans l'idal, dans les sentiments grands et gnreux, que
ce qu'on nommait, dans une langue approprie, une blague. Maladie
d'esprit et de coeur bien autrement dangereuse, signe de dcadence
beaucoup plus certain que les illusions les plus folles, les
exaltations les plus troubles, les plus violentes rvoltes.

Pour le vulgaire, la gouaillerie cynique de Vautrin ou de Robert
Macaire; pour les raffins, le dgot dsespr de Rolla, est-ce donc
l qu'est arrive, en quelques annes, cette gnration que nous
avions vue,  la fin de l Restauration, si riche d'esprance, si
confiante dans son orgueil, et qui avait cru trouver, dans la
rvolution de 1830, le signal de sa pleine victoire? Aprs ce dpart
d'une allure si joyeuse et si conqurante, cet arrt plein de
lassitude, de malaise et d'impuissance; aprs des dithyrambes et des
affirmations si hautaines, un ricanement si grossier ou un sanglot si
navrant; aprs avoir si sincrement et si fastueusement proclam
l'amour de l'humanit et prdit son progrs indfini, une misanthropie
si dsole ou si mprisante; tant de scepticisme ironique ou
dcourag, violent ou mlancolique, aprs ce que M. Guizot a appel
l'excessive confiance dans l'intelligence humaine; tant de
dsillusion, de scheresse ou de rouerie, aprs tant de vaniteuse et
gnreuse candeur; tant d'avortements et de strilit, aprs tant de
promesses et d'espoirs de fcondit! Quel contraste et quelle leon!


IX

Si nous avions eu la prtention de faire un tableau complet des
lettres sous la monarchie de Juillet, on pourrait nous reprocher
d'avoir pass sous silence certains crivains et mme certains genres,
de n'avoir envisag qu' un point de vue particulier ceux dont nous
nous sommes occups. Mais, on le sait, et nous avons tenu  le bien
marquer ds le dbut, notre dessein, plus limit, tait seulement de
rechercher quel avait t, sur la littrature de ce temps, le
contre-coup des vnements politiques, et spcialement de la
rvolution de 1830. Ce dessein, nous croyons l'avoir excut[479].
Nous avons montr comment se sont produits dans le monde littraire,
d'abord l'exaltation, la rvolte, le dsordre, ensuite le
dsenchantement et l'impuissance. Toutefois, sur le point de conclure,
un doute nous saisit. Comment juger si svrement l'tat littraire de
la France de Juillet, quand il n'est pas un de nous qui ne s'estimt
trop heureux d'y revenir? Si nous appliquons  cette poque le mot de
dcadence, de quel terme nous servirons-nous pour qualifier le temps
actuel? Pour tre infrieures aux prcdentes, les posies alors
publies par Lamartine ou Victor Hugo n'taient-elles pas des
vnements littraires comme nous n'en connaissons plus? Quels que
fussent l'erreur et le dsordre du drame romantique, il y avait l
cependant un mouvement; o en trouver un dans notre thtre actuel?
Les romans de madame Sand taient immoraux; encore l'immoralit
devait-elle s'y revtir de posie et d'idal pour avoir accs dans les
mes; aujourd'hui, elle n'a plus besoin de se mettre tant en frais.
N'est-il pas jusqu' Balzac qu'on ne puisse trouver dlicat, quand on
est condamn  M. Zola? Pour tristes que fussent le scepticisme, le
dsenchantement et mme l'puisement des mes, ils arrachaient du
moins  un Musset des plaintes mlodieuses, d'loquents gmissements;
aujourd'hui, le mal est  ce point profond qu'il a tu toute posie,
et nous n'avons mme plus la consolation d'entendre chanter en beaux
vers nos misres et nos dsillusions. Vraiment, si l'on pouvait
prendre l'histoire  rebours, l'poque littraire qui s'est tendue de
1830  1848 semblerait en singulier progrs sur la ntre.

[Note 479: Pour complter le tableau du trouble jet dans la
littrature, il nous faudrait dire ce qu'est devenue, sous cette
influence, une partie de l'cole historique, dont M. Michelet est le
type. Mais l'tude des histoires rvolutionnaires et de leurs
consquences se rattache  la fin de la monarchie de Juillet, dont
elles ont prpar la chute; nous en reparlerons  ce propos.]

Mais pour bien apprcier une poque, pour en mesurer les mrites et
les responsabilits, ne convient-il pas de la comparer, moins  ce qui
l'a suivie qu' ce qui l'a prcde? N'est-on pas autoris  lui
demander compte de l'hritage qu'elle a reu, de l'espoir qu'on avait
fond sur elle et qu'elle avait mission de raliser? Il est naturel
que le sentiment de notre misre prsente nous gne dans un tel
examen, que nous nous sentions aujourd'hui peu de droit  relever les
faiblesses d'un temps si suprieur au ntre, et que ce temps, aprs
tout, nous paraisse plus digne d'envie que de blme. Laissons donc une
fois de plus la parole aux contemporains. Dj nous avons recueilli,
dans leur sincrit premire, les cris de surprise, d'alarme et
d'humiliation que leur avait arrachs la dchance de certains
crivains. Compltons leur tmoignage en notant ce qu'ils pensaient
non plus seulement de telle ouvre particulire, mais de l'tat gnral
de la littrature, du changement qui s'y tait produit aprs 1830. Si
leur plainte nous semble parfois exagre, n'oublions pas qu'ils
avaient connu et partag les grandes esprances de la jeunesse du
sicle, et qu'ils ne devaient pas se consoler aisment de les voir
trompes.

Ds 1831, M. de Salvandy crivait: Si la littrature est l'expression
de la socit, il faudrait dsesprer de la France; et, cherchant la
cause de ce dsordre, il la montrait dans l'esprit rvolutionnaire,
voqu du chaos sanglant de notre premire anarchie, au bruit de la
rapide victoire du peuple sur la royaut, esprit funeste qui pse sur
les destins de la France de 1830, comme son mauvais ange[480]. Dans
le camp oppos, M. Quinet s'criait  la mme poque: Aujourd'hui,
qui nous dira des nouvelles de notre jeunesse, un moment si courtise,
si envie sous la Restauration, et que l'on salua de si hautes
promesses pour son ge viril?... Si quelqu'un le sait, par hasard,
qu'il nous dise o sont nos projets commencs, nos tudes
enthousiastes, notre spiritualisme hautain et notre avenir politique
dont nous tions si fiers! N'en parlons plus, de grce. Notre jeunesse
est devenue vieillesse en quelques mois, et c'est de nous qu'il faut
dire que nos cheveux ont blanchi en une nuit. L'esprance manque en
nos mes[481]...

[Note 480: SALVANDY, _Seize Mois, ou la Rvolution et les
rvolutionnaires_ (1831).]

[Note 481: QUINET, _Avertissement  la Monarchie de 1830_ (1831).]

M. Sainte-Beuve avait t l'un des porte-parole de cette gnration
qui s'tait cru la mission et le pouvoir de renouveler le monde
intellectuel et moral. coutez ce qu'il dit, dans les annes qui
suivent 1830,  la vue de ce qui se passe sous ses yeux[482]. Avec une
mlancolie mle d'ironie, il rappelle cette persuasion o l'on tait,
 la fin de la Restauration, qu'il y avait, pour bien des annes,
dans le corps social, une plnitude de sve, une provision, une
infusion d'ardeurs et de doctrines, une matire enfin plus que
suffisante aux prises de l'esprit. La rvolution, dit-il, a comme
bris et licenci le mouvement littraire,... rompu la srie d'tudes
et d'ides qui taient en plein dveloppement. Il y a eu des coups
de vent dans toutes les bannires. De l une premire et longue
anarchie. Au moment o la Restauration a croul, les ides morales
qui, avant 1830, donnaient mme aux oeuvres secondaires une sorte de
noblesse, se sont, chez la plupart, subitement abattues. Le mal a
atteint les plus hautes ttes; les grands talents donnent le pire
signal et manquent  leur vocation premire; ils gauchissent 
plaisir dans des systmes monstrueux ou creux, en tout cas
infertiles. Plus de direction, partout le relchement et la
confusion, la dissolution des coles: tel est le signe de la
nouvelle priode littraire. M. Sainte-Beuve ajoute: Pour ce que
nous savons et voyons directement, nous avons bien le droit de dire
que le caractre de notre littrature actuelle est avant tout
l'anarchie la plus organique, chaque oeuvre dmentant celle du voisin,
un choc, un conflit et, comme c'est le mot, un _gchis_ immense. Au
moins le mal diminue-t-il, quand, dans la politique, un peu de calme
succde au dsordre rvolutionnaire? Non.  mesure, dit M.
Sainte-Beuve, que les causes extrieures de perturbation ont cess,
les symptmes extrieurs de dsorganisation profonde se sont mieux
laiss voir. Le rtablissement de l'ordre matriel n'a
littrairement rien enfant et n'a fait que mettre  nu le peu de
courant. Il proclame chaque jour avec plus d'effroi que le niveau du
mauvais gagne et monte, et il ne craint pas d'ajouter que c'est un
vaste naufrage. Aussi n'est-on pas tonn de l'entendre signaler,
comme un caractre gnral de cette poque, le dsabusement, et, ce
qui en est la triste consquence, la strilit et l'impuissance. Ds
1833, il confesse que ce n'est pas cette gnration si pleine de
promesses et si flatte par elle-mme qui arrivera; et,
ajoute-t-il, non-seulement elle n'arrivera pas  ce grand but social
qu'elle prsageait et qu'elle parut longtemps mriter d'atteindre;
maison reconnat mme que la plupart, dtourns ou dcourags depuis
lors, ne donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres
individuelles. Quant aux gnrations qui surviennent, elles ne sont
plus, comme d'ordinaire, enthousiastes de quelques nouvelles et
grandes chimres, en qute d'un hroque fantme; mais elles entrent
bonnement dans la file,  l'endroit le plus proche, sans s'informer;
sans tradition ni suite, elles se prennent  je ne sais quelles
vieilles cocardes reblanchies... Tandis que la partie positive du
sicle suit rsolment, tte baisse, sa marche dans l'industrie et le
progrs matriel, la partie dite spirituelle se dissipe en frivolits
et ne sait faire  l'autre ni contre-poids; ni accompagnement. Alors,
se rappelant avec amertume ses esprances d'avant 1830, M.
Sainte-Beuve s'crie: Un semblable rsultat aurait trop de quoi
surprendre et djouer. Il ressemblerait  une attrape. Ce ne peut pas
tre, ce semble, pour un tel avortement que tant d'efforts, tant
d'ides enfin, ont t dpenss depuis plus de cinquante ans, et que,
sans remonter plus haut, les hommes consciencieux et laborieux ont
sem une foule de germes, aux saisons dernires de la Restauration, en
ces annes de combat et de culture. Et ailleurs: N'aura-t-on eu
dcidment que de beaux commencements, un entrain rapide et bientt 
jamais intercept?... Ne sera-t-on en masse, et  le prendre au mieux,
qu'une belle droute, un sauve qui peut de talents? Ainsi gmissait
M. Sainte-Beuve, dans les articles que publiaient, de 1830  1843,
quelques journaux et surtout la _Revue des Deux Mondes_. Il
s'panchait plus librement encore dans la chronique anonyme qu'il
envoyait  la _Revue suisse_: Pass un bon moment de jeunesse,
crivait-il, tous, plus ou moins, nous sommes sur les dents, sur le
flanc. Et il terminait par ce cri, qui rvle la date, l'origine et
la cause du mal: Dcidment, l'esprit humain est plutt strile
qu'autre chose, surtout depuis juillet 1830.

[Note 482: Voyez notamment les crits suivants de M. SAINTE-BEUVE: _De
la littrature de ce temps-ci_ (1833); _M. Jouffroy_ (1833); _De la
littrature industrielle_ (1839); _Dix ans aprs en littrature_
(1840); _Quelques vrits sur la situation en littrature_ (1843);
_Chroniques parisiennes_ (1843). C'est  ces crits que sont
empruntes toutes les citations qui vont tre faites.]

Nous avons cit, avec quelque tendue, le tmoignage de M.
Sainte-Beuve, qui, par situation et par nature d'esprit, pouvait,
mieux que personne, voir et juger. Mais il n'tait pas le seul 
s'exprimer ainsi. Voici M. de Rmusat, nagure l'un des princes de la
jeunesse de 1820, et non le moins imprgn des ides de 1830. Vers la
fin de la monarchie de Juillet, considrant ce qu'est devenue la
littrature, il avoue que le rsultat l'inquite.  la suite de la
rvolution, il n'a constat d'abord qu'un premier dchanement
d'ides et de passions qui ne pouvaient rien produire de bon ni de
vrai, et dont le rsultat naturel devait tre une priode
d'humiliations pour la raison humaine. Mais ce qui est venu ensuite
n'a pas mieux valu: c'est, dit-il, une raction enfante par la peur
et le dgot, raction de dfiance, d'incrdulit, d'aversion pour
tout ce qui peut  la fois ennoblir et garer l'humanit; c'est la
droute d'une socit intimide, qui fuit devant les fantmes de
l'esprit humain, pour essayer de se retrancher derrire ses intrts;
c'est la dispersion funeste des forces morales de la socit[483].
Un autre crivain de la mme gnration, l'un des plus purs et des
plus vaillants, et qui devait perdre seulement en 1848 ses illusions
de 1830, Augustin Thierry, dnonait autour de lui, en 1834, l'espce
d'affaissement moral qui est la maladie de la gnration nouvelle; il
gmissait  la vue de ces mes nerves qui se plaignent de manquer
de foi, qui ne savent o se prendre, et vont cherchant partout, sans
le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dvouement[484]. M.
Nisard, alors ami de Carrel, et politiquement favorable  la
rvolution de Juillet, dnonait, en 1833 et 1834, dans la _Revue de
Paris_, les misres morales et intellectuelles de la littrature,
particulirement du roman et du thtre: Que dirai-je, ajoute-t-il,
des effets de cette littrature sur les mes? D'o viennent ces gots
frivoles, cet gosme dans l'ge de la gnrosit et de l'abandon, ce
scepticisme desschant dans l'ge de la foi, cette rouerie avant
l'exprience, ces dsenchantements avant les illusions, cet amour de
l'argent, sans esprit d'avenir, comme celui des courtisanes?... D'o
viennent ces amours-propres monstrueux, ce dsintressement contre
nature de toute opinion politique, cette guerre contre toute morale,
cette exaltation de la chair et des sens, cette rvolte de la
prtendue libert humaine contre le devoir? D'o viennent tous ces
dsordres de l'esprit et de l'me, sinon de cette littrature, qui ne
vit que de cela, et qui doit prir par l[485]?

[Note 483: M. DE RMUSAT, _Pass et Prsent_, t. I.]

[Note 484: Augustin THIERRY, prface de _Dix Ans d'tudes
historiques_.]

[Note 485: M. Dsir NISARD, _Manifeste contre la littrature facile_
(dcembre 1833); _Lettre au directeur de la Revue de Paris_ (janvier
1834); _Un amendement  la dfinition de la littrature facile_
(fvrier 1834).]

Les critiques d'une gnration plus rcente ne jugeaient pas autrement
que leurs devanciers. Vers la fin de la monarchie de Juillet, M.
Saint-Ren Taillandier jetait, dans la _Revue des Deux Mondes_, un
regard en arrire sur la littrature de cette poque. Il se demandait
o tait la jeune arme du dix-neuvime sicle qui s'tait avance
avec tant d'enthousiasme et avait convoit des conqutes si belles.
Il rappelait ce premier dpart de nos volontaires, cette rapide et
aventureuse entre en campagne. La foule tait confuse et
indiscipline; mais quelle vie! quel mouvement! Je ne sais si l'on
avait un drapeau, ou si ce drapeau reprsentait quelque chose de bien
dfini; mais comme on s'lanait avec joie! comme on s'imaginait
poursuivre un but et croire  une cause bien comprise! Quel entrain!
quelle impatience d'arriver! Jactance superbe et nave bonne foi,
tourderie et rsolution. Eh bien! cette arme est en dsordre et
disperse. Les plus confiants ont t contraints de reconnatre leur
chec. Non, a-t-on d se dire, le champ n'a pas t bni, la moisson
n'est pas venue. La foi charmante des jeunes annes est morte au fond
des mes, comme un feu sans aliment. Il n'y a plus de croyance, il n'y
a plus d'idal. Le talent, l'habilet, ne manquent pas; ils ont, au
contraire, acquis des ressources inattendues, mais ce sont des
ressources coupables... Quelle est la cause de cet avortement, de
cette strilit maladive? Le critique la montre dans l'infatuation
de cette littrature qui, aprs avoir dbut avec enthousiasme,
s'tait arrte tout  coup, ds le commencement de sa tche, et
s'tait adore avec une confiance inoue, et aussi dans le
dsordre, dans les excitations nfastes qui avaient t la suite
de la rvolution de 1830[486].

[Note 486: SAINT-REN TAILLANDIER, _la Littrature et les crivains en
France depuis dix ans_. (_Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1847.)]

Aprs ces jugements publics, faut-il noter les cris d'indignation ou
de dcouragement qui chappaient aux contemporains, dans l'intimit de
leurs correspondances? On pourrait en trouver beaucoup. Bornons-nous 
citer M. Doudan, tmoignant, le 6 aot 1839, du dgot croissant que
lui inspire la littrature de son temps. En y regardant bien,
crit-il, je ne puis pas mconnatre que je m'irrite  bon droit de ce
ton vide et dclamatoire, de ces fanfaronnades d'ides qui ne reculent
devant rien, de ce mpris de toute distinction entre le bien et le
mal, de tous ces sentiments impossibles qu'on fait semblant
d'prouver, de toutes ces passions contradictoires qu'on suppose dans
le mme tre, de cette langue pdante, forcene, de ces couleurs et de
ces images si vives pour traduire des penses si froides, de ce manque
de mesure, d'harmonie, de bon sens, de convenance en tout genre qui
rayonne dans la littrature. Toutes ces accusations sont fondes sur
une vidence irrsistible; et si l'on tait pendu pour tous ces
crimes, bien des crivains devraient se prparer. Dans une autre
lettre, crite quelques annes plus tard[487], M. Doudan ajoutait: Il
est certain que le grand soleil de la libert de penser a dvor les
ides; ce ne sont plus que des feuilles mortes, avec lesquelles joue
le premier souffle d'air qui s'lve. L'intelligence, affranchie de
toute entrave, est devenue comme le Juif errant, marchant toujours et
n'ayant jamais plus de cinq sous dans sa poche; ne pouvant s'arrter
nulle part, elle ne s'attache  rien, _velut umbra, sicut nubes_. Il
ne restera bientt plus, dans ce temps, en fait de talent, que le
talent de critique; celui-l gagne  l'impartialit et  l'tendue de
l'esprit; mais cette impartialit aussi va tourner, en s'exagrant, 
l'indiffrence; cette tendue, en s'accroissant dmesurment, ne sera
plus que le vide; et,  force de n'tre que des spectateurs, de
n'prouver rien pour notre compte et de tout juger sans rien croire,
nous perdons la rgle mme de nos jugements.

[Note 487: Lettre du 19 septembre 1848.]

N'est-il pas prouv, par les aveux publics ou intimes des
contemporains les plus comptents ou les moins suspects, que chacun
avait alors comme le sentiment d'une dcadence, on dirait presque
d'une banqueroute intellectuelle? La cause, ils ne l'indiquent pas
tous avec une suffisante nettet; pour cela, il leur et fallu souvent
se condamner eux-mmes. Plusieurs, cependant,--on a pu s'en rendre
compte par les citations que nous avons faites,--laissent entrevoir
cette cause; quelques-uns la dnoncent avec une loyale clairvoyance.
Vers la fin de la monarchie de Juillet, M. Guizot s'criait  la
tribune de la Chambre: L'excessive confiance dans l'intelligence
humaine, l'orgueil humain, l'orgueil de l'esprit, permettez-moi
d'appeler les choses par leur nom, a t la maladie de notre temps, la
cause d'une grande partie de nos erreurs et de nos maux[488]. Sans
doute, si l'on veut rechercher la gense de cet orgueil de l'esprit,
on reconnatra que le principe en existait dj avant 1830. C'tait le
point faible, le ct inquitant du mouvement intellectuel qui avait
marqu la fin de la Restauration, le germe de mort qui se mlait 
tant de fcondes promesses, aussi bien dans l'cole du _Globe_ que
dans le cnacle du romantisme. En cela, il est vrai de dire que la
rvolution de Juillet n'a pas t la cause unique de cet avortement
final. Mais n'est-il pas manifeste qu'elle a excit, enivr cet
orgueil, qu'elle l'a prcipit dans tous les excs et, par suite, dans
toutes les chutes? Pas d'ambitions, pas d'audaces, pas de rvoltes,
qui n'aient paru encourages et justifies par le succs de
l'insurrection politique. C'est encore M. Guizot qui disait, en 1836,
 ses contemporains, en parlant de la rvolution: Un tel acte est
pendant longtemps, pour le peuple qui l'a accompli, une source fconde
d'aveuglement et d'orgueil. La pense de l'homme ne rsiste pas  un
tel entranement; elle en reste longtemps trouble et enivre...
Regardez autour de vous, regardez l'tat gnral des esprits,
indpendamment des opinions politiques; vous les verrez, et en grand
nombre, atteints comme de folie, par le seul fait qu'ils ont vu une
grande rvolution s'accomplir sous leurs yeux, et qu'il leur plairait
qu'on en recomment une autre dans leur sens. Puis, aprs avoir
montr le degr d'garement, et mme le degr d'abaissement auquel
trop d'intelligences taient arrives, il ajoutait: Est-ce que vous
ne reconnaissez pas dans de tels faits cette puissance d'une
rvolution de la veille qui pse encore sur toutes les ttes, qui
trouble et gare la raison de l'homme[489]?

[Note 488: Discours du 26 mars 1847.]

[Note 489: Discours du 24 mars 1836.]


X

Ainsi, que nous ayons considr la politique intrieure ou extrieure,
l'tat matriel ou moral de la nation, la religion ou la littrature,
partout et toujours, il a fallu constater le mal produit par la
rvolution de 1830. Il serait facile de prolonger encore cette sorte
d'inventaire des pertes subies et des prils crs. Ne pourrait-on pas
noter, par exemple, aprs cette date, une altration des relations
sociales, une sorte de diminution dans la dignit, la politesse et
l'agrment de la vie? Ds 1833, M. Sainte-Beuve dclarait que le bon
ton rang et le vernis moral de la Restauration avaient disparu. Cet
effet se produisait dans toutes les classes. En bas, on remarquait,
dans le langage, le plaisir et mme le costume populaires, quelque
chose de plus dbraill, de plus grossier, comme si l'on tait entr
dans un milieu o l'on avait moins besoin de se respecter. Il y avait
en haut un changement analogue; le monde, a dit M. Guizot, n'offrait
plus  moi ni  personne le mme attrait; ses salons n'taient plus le
foyer de la vie sociale; on n'y retrouvait plus cette varit et cette
amnit de relations, ce mouvement vif et pourtant contenu, ces
conversations intressantes sans but et animes sans combat, qui ont
fait si longtemps le caractre original et l'agrment de la socit
franaise; les partis se dployaient dans toute leur rudesse; les
coteries se resserraient dans leurs limites[490]. Un voyageur
amricain, qui revoyait la France en 1837, aprs y tre venu une
premire fois en 1817, s'tonnait et s'attristait du changement
produit dans les relations, les ides, les arts, la littrature, les
modes; il y dcouvrait quelque chose de plus vulgaire, de plus
violent, de plus divis, et il en concluait que rien n'tait assis
sur une base solide[491]. Le mme voyageur revint vingt ans plus
tard, sous le second Empire: il constata une ruine morale et
intellectuelle plus complte encore; et alors, se rappelant toute
cette fleur de socit lgante et polie, qui l'avait charm sous la
Restauration et dont il avait encore retrouv quelques vestiges trop
altrs sous la monarchie de Juillet, il s'criait mlancoliquement:
Qu'est devenu tout cela? Qu'et-il donc dit s'il avait pu
entreprendre un quatrime voyage, aprs une nouvelle priode de vingt
annes, et s'il et visit la France de nos jours?

[Note 490: _Mmoires de M. Guizot._]

[Note 491: _Life, Letters and Journal_ de Georges TICKNOR.]

Sur cette sorte d'abaissement gnral et, si nous osons dire,
d'enlaidissement, qui rsultait de la rvolution de 1830, M.
Prvost-Paradol a crit une page remarquable, dans son livre de la
_France nouvelle_. Nous ne pouvons mieux faire que de cder la parole
 un observateur si minent et si peu suspect de malveillance:
Plusieurs personnes claires, dit-il, qui ont vu, sans intrt
personnel et sans passion, le passage du gouvernement de la
Restauration au gouvernement de Juillet, m'ont souvent rpt qu'il
s'tait opr alors, dans l'tat moral et social de la France, une
sorte de changement subit, analogue  ces modifications brusques de la
temprature que produit le coucher du soleil, sous le ciel du Midi;
non pas que le coeur de la France ft dj refroidi, comme de nos
jours; au contraire, on remarquait plutt alors un dveloppement et
une surexcitation des esprits; ce qui avait diminu sensiblement et
sans retour, c'tait le sentiment de la scurit gnrale et je ne
sais quelle dignit grave qui rgnait encore dans les luttes de la
politique, dans les dbats de la presse et dans les relations
sociales. Les institutions avaient peu chang; les fonctions et les
noms des fonctions taient rests les mmes; il y avait toujours un
roi, des magistrats, des pairs, des dputs; mais on sentait, sans
qu'on et besoin de se le dire, que ces divers noms ne recouvraient
plus exactement les mmes choses, comme si le rang et la dignit de
tous s'taient trouvs abaisss d'un degr par un mouvement
d'ensemble. Il n'y avait, dans ce mouvement gnral, de la faute de
personne, et les hommes ne valaient sans doute pas moins que la
veille; ils valaient mme davantage, si l'on tient compte de
l'habilet pratique, de la jeunesse d'esprit, du dsir patriotique de
bien faire, de l'ardeur au travail; mais le sol, tremblant de nouveau,
avait tout branl, la rvolution avait repris son cours, et la
dmocratie, de plus en plus voisine, achevait de desscher, de son
souffle puissant, les dernires fleurs que le tronc si souvent
foudroy de l'ancienne France produisait encore.

Toujours le mal de la rvolution! Ds 1835, parlant  la France de
Juillet, encore tout exalte de ses barricades victorieuses, tout
engoue de cette superstition rvolutionnaire qui a si longtemps
possd non-seulement le peuple, mais la bourgeoisie, M. Guizot avait
os dire: C'est un grand mal, dans tous les cas, qu'une rvolution;
une rvolution cote fort cher, financirement, politiquement,
moralement, de mille manires[492]. Nous n'avons fait que dvelopper
cette parole. La conclusion,--y a-t-il besoin de l'indiquer?--est
qu'il faut en gnral dtester l'esprit rvolutionnaire, qu'il faut en
particulier regretter la rvolution de 1840. Mais ce serait nous avoir
bien mal compris que de s'emparer de cette conclusion pour en faire
une arme contre un parti ou un rgime. On pourrait disputer longtemps,
et sans profit, pour savoir qui est le plus responsable de cette
rvolution, de ceux qui l'ont provoque, ou de ceux qui l'ont faite.
Voyons-y donc moins la faute de tel ou tel parti que le malheur commun
de la France: malheur qu'il faut dplorer, mais qu'il faut surtout
travailler virilement  rparer. C'est cette dernire oeuvre que
devait entreprendre la monarchie issue de 1830; une fois dbarrasse
du ministre de M. Laffitte, elle allait employer tous ses efforts 
se gurir et  gurir la France du mal de cette origine. Commence
tout d'abord, avec une nergie hroque, par M. Casimir Prier,
continue, pendant dix-sept annes, avec des vicissitudes diverses,
cette oeuvre fait l'intrt et l'honneur du rgne de Louis-Philippe.

[Note 492: Discours du 9 aot 1834.]




LIVRE II

LA POLITIQUE DE RSISTANCE

(13 MARS 1831--22 FVRIER 1836)




CHAPITRE PREMIER

L'AVNEMENT DE CASIMIR PRIER

(Mars--aot 1831)

     I. Pendant le dclin du ministre Laffitte, tous les regards
     s'taient tourns vers Casimir Prier. Rle de Prier sous
     la Restauration et depuis la rvolution de Juillet. Ses
     hsitations et ses rpugnances  prendre le pouvoir. Il se
     dcide enfin. Composition du cabinet.--II. Rsolution de
     Prier. Homme d'une crise plutt que d'un systme. Son
     programme au dedans et au dehors. Grand effet produit
     aussitt en France et chez les gouvernements
     trangers.--III. Prier veut restaurer le gouvernement. Il
     assure son indpendance  l'gard du Roi et son autorit sur
     les ministres. Il rtablit la discipline et l'obissance
     parmi les fonctionnaires. Il fait avorter l'Association
     nationale.--IV. Efforts de Prier pour former une majorit.
     Dissolution et lections de juillet 1831. Importance
     fcheuse de la question de la pairie dans la lutte
     lectorale. Incertitude du rsultat. Aprs l'lection du
     prsident, Prier donne sa dmission. Il la retire  la
     nouvelle des vnements de Belgique. Son succs dans la
     discussion de l'Adresse. Il est enfin parvenu  former une
     majorit.


I

Au dclin du ministre Laffitte,  cette poque de honte,
d'impuissance et d'angoisses, o la monarchie nouvelle et la socit
franaise semblaient sur le point de s'abmer dans l'anarchie
intrieure et la guerre extrieure, un homme du moins se rencontrait,
vers lequel taient tourns tous les regards et que chacun, en France
et  l'tranger, paraissait invoquer: c'tait Casimir Prier.  mesure
que s'abaissait et s'effaait la figure mobile, incertaine, effmine,
superficiellement gracieuse, du ministre qui avait personnifi la
politique du laisser-aller, on et dit que, dans tous les esprits, se
dressait plus haute, plus nette, plus lumineuse, cette autre figure
d'une beaut noble, mle, triste et imposante, au front dcouvert,
dj rid par la souffrance et la colre, au regard de feu, aux yeux
profonds cachs sous d'pais sourcils, aux lvres amincies et
contractes, avec sa parole imprative, sa brusque dmarche, et sa
grande stature un peu vote. Seul, cet homme apparaissait de taille 
entreprendre la rsistance dont les bourgeois menacs dans leurs
intrts sentaient enfin la ncessit.

Quelle tait la raison de cette dsignation et de cette confiance? Ne
semble-t-il pas que l'opinion, illumine par le pril, ait devin
d'elle-mme ce qu'il y aurait de qualits de commandement chez Prier.
Celui-ci, dans le rle d'opposition qui avait fait sa bruyante
notorit sous la Restauration, n'avait gure eu l'occasion de
manifester de telles qualits; ses amis, comme l'a avou plus tard M.
Royer-Collard[493], les ignoraient. Dj cependant, avant 1830,
certains symptmes avaient rvl qu'il n'tait pas homme  se
renfermer toujours dans une ngation violente et subversive. Mme au
plus fort de sa guerre contre M. de Serre ou M. de Villle, un
observateur attentif et not plus de colre batailleuse et
d'imptuosit de temprament que de parti pris hostile. Surtout 
partir de 1828, on avait pu suivre, chez ce vhment chef d'attaque,
un travail de silencieuse transformation, produit par le dgot des
alliances rvolutionnaires, par la vue plus claire des desseins de
renversement qu'il avait involontairement seconds, par l'instinct de
gouvernement qui se dgageait en lui et se trouvait mal  l'aise dans
l'opposition[494]. S'cartant de la gauche, il s'tait rapproch de la
royaut, au risque de faire murmurer, par ses allis de la veille, le
mot de dfection. Il coutait sans peine prononcer son nom autour du
trne, comme celui d'un ministre possible, s'attendait et se
prparait, non sans une motion impatiente,  reprendre, lui qui
venait de la gauche, l'oeuvre monarchique et librale qu'avait essaye
M. de Martignac, venu de la droite, et se flattait de russir, par la
violence de sa volont, l o avait chou la sduction lgante et
attendrie du ministre de 1828[495]. Tel tait le rve que caressaient
 la fois son ambition et son patriotisme, quand clatrent les
vnements de Juillet. Il en fut dsol. Vous nous faites perdre une
position superbe! criait-il d'abord  ceux qui voulaient pousser la
rsistance hors des limites lgales. Quand, quelques heures plus tard,
il se crut, lui aussi, oblig de rompre avec la vieille dynastie, il
ne le fit qu' contre-coeur: si bien qu'un dput, fort engag dans
l'insurrection, lui a reproch d'avoir employ tous ses efforts 
entraver le mouvement rvolutionnaire, et a ajout: Il l'aurait tout
 fait arrt, si cela avait t en son pouvoir[496]. La seule vue de
l'meute victorieuse lui rpugnait. Ce n'est pas lui qui, comme tant
de ses amis, se ft panch en dclamations satisfaites sur l'hroque
grandeur des barricades, sur la sublimit de l'ouvrier aux bras nus et
au fusil noirci de poudre.  quelqu'un qui lui disait alors, sur le
balcon de l'Htel de ville: Qu'il est beau d'avoir fait sortir ce
peuple de chez lui! il rpondit d'un mot qui le rvlait dj tout
entier: Il sera bien plus beau de l'y faire rentrer.

[Note 493: Discours sur la tombe de M. Casimir Prier.]

[Note 494: Aussi Carrel crivait-il plus tard, le jour mme de la mort
de Prier: M. Prier n'tait pas fait pour l'opposition, prise dans
l'acception populaire du mot. Ses instincts, d'autres diront peut-tre
son gnie, le conduisaient  sympathiser plutt avec les ides
d'ordre, de stabilit, de gouvernement, qu'avec les principes de
libert, de rforme, de progrs. Il avait le got du pouvoir.]

[Note 495: Sur le rle de Casimir Prier avant 1830, on me permettra
de renvoyer  ce que j'ai dit dans mon tude sur le _Parti libral
sous la Restauration_, p. 129  132, et p. 424  430.]

[Note 496: _Souvenirs de M. Brard._]

Le lendemain de la rvolution, ce lendemain si plein d'orgueilleuses
illusions pour beaucoup des hommes de 1830, n'veilla dans l'esprit de
Casimir Prier qu'une tristesse mle d'effroi. Ministre sans
portefeuille dans le premier cabinet du 11 aot, il s'effaa
volontairement.  peine parut-il une fois  la tribune, le 29
septembre 1830, dans la discussion sur les clubs, pour s'opposer 
ceux qui voulaient prolonger la rvolution et pour confesser que le
ministre avait t jusqu'alors trop faible et trop incertain. Un
autre jour, il poussait M. Dupin  prendre la mme attitude et lui
criait avec colre, en lui montrant les hommes de la gauche: Rpondez
 ces b...-l, et faites-le avec toute votre nergie[497].--Le
malheur de ce pays, disait-il, vers la mme poque,  M. Odilon
Barrot, est qu'il y a beaucoup d'hommes qui, comme vous, s'imaginent
qu'il y a eu une rvolution en France. Non, monsieur, il n'y a pas eu
de rvolution; il n'y a eu qu'un simple changement dans la personne du
chef de l'tat[498]. Lors de la dissolution du premier cabinet, en
novembre 1830, il se retira fort dgot--le mot est de lui--de la
besogne qu'il avait vu faire et  laquelle il avait t plus ou moins
associ. Aussi fut-il peu dispos  accepter l'offre assez trange que
le Roi lui fit de prendre le portefeuille de l'intrieur dans le
ministre de M. Laffitte. Il prfra remplacer ce dernier  la
prsidence de la Chambre. Que son jour dt venir, il en avait le
pressentiment, mais il tait rsolu  n'accepter le pouvoir que quand
il pourrait l'exercer sans les compromissions et les dfaillances dont
il venait d'tre le tmoin.  ceux qui le pressaient de se mettre en
avant: Il n'est pas temps, rpondait-il; c'est trop tt; sachez
attendre. Pendant que les deux politiques de la rsistance et du
mouvement commenaient  s'entre-choquer dans le Parlement, immobile 
son fauteuil, il observait les vnements et les hommes avec une
attention anxieuse, et l'on voyait, dit un contemporain, se
rflchir, sur ce front ple et triste, toutes les motions de la
lutte et passer comme l'ombre de l'orage qui grondait au-dessous de
lui. Cependant le dsordre augmentait, et, chaque jour, Prier devait
se demander, avec plus d'angoisse, si son heure n'allait pas sonner.
Cette question tait l'obsession de ses jours et de ses nuits; il y
revenait avec persistance dans ses panchements intimes, et la
dbattait avec une sorte de terreur d'tre oblig de prendre un parti.
Je l'ai vu, raconte M. de Rmusat, refuser la parole  des dputs,
ses amis, sur des choses insignifiantes, dans la crainte de les voir
amener prmaturment  la tribune la question dcisive. Aprs les
meutes de fvrier 1831, en face du dgot, de l'indignation et de
l'pouvante soulevs par l'impuissance et la lchet du ministre,
Prier dut reconnatre l'impossibilit de prolonger une telle
exprience. Mais, tout en entendant l'appel d'une nation en dtresse,
tout en comprenant qu'il devait  son pays et  sa gloire d'y
rpondre, il n'en ressentait pas moins une rpulsion et un effroi
douloureux qui s'augmentaient  mesure qu'il approchait davantage du
pouvoir; on et presque dit ces angoisses, ces dchirements intimes,
par lesquels Dieu fait parfois payer aux mes la grce et l'honneur
d'une vocation religieuse.

[Note 497: _Mmoires de M. Dupin_, t. II, p. 218.]

[Note 498: _Mmoires de M. Odilon Barrot_, t. I, p. 215.]

Elle n'tait ni aise ni douce, la tche de ceux qui s'entremirent
alors patriotiquement pour pousser Casimir Prier  la place de M.
Laffitte. Il leur fallut d'abord persuader le Roi, peu dispos, on le
sait,  renvoyer un ministre commode et  en prendre un qui ne le
serait certainement pas. Un personnage fort ml  ces ngociations
nous montre Louis-Philippe contrari, constern mme jusqu'aux larmes
et presque malade de la ncessit de se soumettre aux vives et
imprieuses exigences du nouveau ministre[499]. Toutefois ce prince
tait trop politique et trop patriote pour ne pas faire bientt cder
ses hsitations et ses rpugnances devant l'vidence du pril public.
Ce fut de l'autre ct que les ngociateurs rencontrrent, jusqu'au
dernier jour, le plus de difficults. Si le Roi redoutait Prier,
celui-ci se mfiait du Roi; le jugeant par les compromissions de la
premire heure, il le croyait trop engag dans la politique de
laisser-aller, pour qu'on pt esprer son concours fidle et ferme 
l'oeuvre de rsistance: mfiance dont l'vnement devait prouver
l'erreur et l'injustice. Ds le 28 fvrier, le gnral de Sgur tait
venu trouver Prier de la part de M. de Montalivet, qui, bien que
collgue de M. Laffitte, comprenait de quelle urgence tait un
changement de ministre et de politique; Prier se montra triste,
hsitant, et finit mme par refuser. Le lendemain, le gnral revint 
la charge; comme il prononait le nom du Roi, son interlocuteur
clata: Oui, oui! vous me rpondez de tout, je n'ai plus qu'
accepter, me voil ministre! Mais alors, vous et Montalivet, me
rpondez-vous de tous les faux-fuyants qu'on prendra, de toutes les
portes de derrire qu'on se gardera et qu'on tiendra ouvertes  nos
adversaires? De l, pourtant, ma marche entrave, mille obstacles
entre moi et mon but, toutes mes rsolutions dnatures, avortes ou
changes en demi-mesures! Me rpondrez-vous aussi de l'abandon de
cette politique troite qui pense gouverner par des dners donns
alternativement aux chefs des partis les plus contraires, et par les
articles des journaux qui les racontent? Renoncera-t-on  ces
prostitutions de la royaut devant les rpublicains et les
anarchistes,  l'avilissement de ces camaraderies rvolutionnaires, 
ces scandaleuses dclamations contre l'hrdit qu'on prte 
l'hritier mme de la couronne? Croyez-moi: quand ce ne serait que par
ce ct ou par ***, le pouvoir m'chapperait; je serais trahi sans
cesse!... Il fallait m'couter, il y a trois mois, quand le dgot me
fora de quitter le ministre! J'ai prdit alors qu'on me
rappellerait, mais trop tard, comme Charles X! Eh bien, en effet, nous
y voil, et pour celui-ci comme pour l'autre, le mardi et le mercredi
sont passs, et nous en sommes au jeudi! Il est bien temps d'appeler
le mdecin, quand la mort vous frappe! et quelle mort! Voyez l'meute
de l'archevch! Voyez les armes du Roi! Lui laisser imposer une telle
honte! On ne les a pas plus dfendues que celles du ciel! Quoi! vous
vous dites mes amis, et quand le pouvoir est tomb dans la boue des
rues, lorsqu'on ne peut plus y toucher sans se salir, vous voulez que
je le ramasse!... Et Prier continua ainsi pendant plus d'une heure,
frappant du poing la table, ses genoux, ceux du gnral, ou lui
saisissant le bras avec violence. Ce fut seulement quand il se trouva
 bout de force et de colre, surpris lui-mme d'avoir pass toutes
les bornes, que son patient et adroit interlocuteur parvint  lui
faire convenir qu'il avait exagr, et profita de cet aveu pour lui
arracher un demi-assentiment[500].

[Note 499: _Mmoires du gnral de Sgur_, t. VII.]

[Note 500: _Mmoires du gnral de Sgur_, t. VII, p. 390 et
suiv.--Je ne veux pas, disait encore Prier  cette poque, jouer le
rle de Strafford et me mettre sur la brche pour un Charles Ier qui
signerait ensuite lchement ma sentence. Non, non, il faut, si
Strafford monte  l'chafaud, que Charles Ier l'y suive. (_Notes
indites de M. Duvergier de Hauranne._)]

La partie tait loin d'tre dfinitivement gagne. Plus d'une fois
encore, dans les jours suivants, les intermdiaires purent croire les
pourparlers rompus, toujours par le fait du futur ministre. C'taient
sans cesse quelques nouvelles objections  lever, quelques nouvelles
exigences  transmettre au Roi, qui ne s'en rebutait pas et consentait
 tout. La famille de Casimir Prier, justement soucieuse de l'tat de
sa sant, le dtournait d'ailleurs d'accepter le pouvoir. Il ne
rentrait pas chez lui, aprs ces confrences, encore boulevers de ses
orageuses indcisions, sans que madame Prier inquite ne lui rappelt
l'arrt des mdecins qui lui ordonnaient le repos. Pour le disputer 
ces affectueuses influences, il fallait lui rappeler le pril public,
chaque jour plus pressant. Cependant le temps s'coulait, et parfois
c'tait  se demander si l'on tait plus avanc qu' la premire
heure. Le 11 mars, dans la soire, M. de Montalivet, M. d'Argout, M.
Dupin, qui avaient t successivement envoys par le Roi, trouvrent
Prier absolument dcourag. Que puis-je, disait-il, et qui me
secondera? Qui remettra de l'ordre dans nos finances? Savez-vous que
le Trsor est aux abois et  la veille de cesser ses payements[501]?
Le nom du baron Louis fut alors prononc; Prier dclara qu'avec son
concours seul, il pourrait tenter ce qu'on lui demandait. Aussitt
l'un des ngociateurs courut chez l'minent financier: celui-ci tout
d'abord se dfendit vivement d'accepter une succession aussi
compromise que celle de M. Laffitte; mais, devant de nouvelles
instances, sa rsistance cda.  onze heures et demie du soir, son
acceptation tait rapporte  Prier, qui autorisa alors M. de
Montalivet  dclarer au Roi qu'il se chargeait du ministre.

[Note 501: Note manquante ans l'original.]

Deux jours plus tard, le 13 mars, alors qu'on croyait tout conclu, le
gnral de Sgur fut inform que de nouvelles difficults avaient
surgi. Il se rendit chez Casimir Prier, qu'il trouva couch dans une
chambre basse et resserre; un canap troit, au fond d'une sorte
d'alcve en boiserie, lui servait de lit. Ce petit cadre contrastait
avec la haute taille du personnage et le faisait paratre un colosse.
Prier tait sur son sant, en chemise, les bras croiss et les mains
crispes. Ses yeux, rapporte le gnral, semblaient lui sortir de la
tte pour me repousser.--Comment, lui dit son visiteur, vous hsitez
encore! votre ministre n'est point form!--Non, je n'hsite plus,
cria-t-il d'une voix qui fit explosion. Je ne veux plus de votre
infme prsidence! Dans quelle caverne m'avez-vous pouss? Personne,
hors des tratres, ne veut m'y suivre... Sur quoi m'appuierai-je? La
garde nationale? Mais arrive-t-elle jamais  temps? La majorit? Les
avez-vous vus hier,  la Chambre, avec leur attitude timide et
irrsolue? Ils s'tonnaient de ce qu'ils appelaient l'essai hasardeux
que j'osais tenter! Voil comme ils m'ont soutenu! Le gnral tcha
de le calmer et de relever son courage; puis, le voyant toujours
rebelle  ses instances: Enfin, dit-il, vous mriteriez le reproche
qu'hier le _Courrier_ vous adressait.--Quoi! quel reproche? demanda
vivement Prier.--Celui d'un caractre o l'incertitude l'emporte sur
les nobles inspirations; qui n'ose point excuter ce qu'il conseille;
 qui le pouvoir fait peur et qui, dans l'occasion, disparat. Le
gnral vit que l'argument avait port: il pressa encore. Enfin,
Prier s'lana de son lit et s'cria: Vous le voulez, vous m'y
forcez; eh bien, j'accepte! Puis, la main sur son ct droit: Mais
sachez-le bien, vous me tuez! c'est un meurtre! c'est ma vie que vous
exigez de moi! vous ignorez tout ce que je souffre, combien le repos
m'est indispensable, et que je vais mourir  la peine. Oui, avant un
an, vous le verrez, j'aurai succomb[502]. Ne dirait-on pas que, dans
ce ministre, tout devait avoir une sorte de grandeur tragique,
jusqu' ces prliminaires o, d'ordinaire, n'apparaissent que
l'gosme des ambitions et le conflit de mesquines intrigues?

[Note 502: _Mmoires du gnral de Sgur_, t. VII, p. 397 et suiv.--Ce
pressentiment funbre obsdait alors l'esprit de Prier, et le gnral
de Sgur n'est pas le seul auquel il l'a exprim. Il a rpt
plusieurs fois  M. de Montalivet et aux autres personnes qui le
pressaient: Vous le voulez, mais rappelez-vous que si j'entre au
ministre, j'en sortirai les pieds les premiers.]

Cette fois, du moins, Prier ne se ddit plus. Dans la soire, les
dcrets taient signs, et le lendemain, 14 mars, le _Moniteur_ les
publiait. Le cabinet fut ainsi compos: M. Casimir Prier, prsident
du conseil, ministre de l'intrieur; M. Barthe, garde des sceaux; le
gnral Sbastiani, ministre des affaires trangres; le baron Louis,
ministre des finances; le marchal Soult, ministre de la guerre;
l'amiral de Rigny, ministre de la marine; le comte de Montalivet,
ministre de l'instruction publique et des cultes; le comte d'Argout,
ministre du commerce et des travaux publics. Sauf deux, le baron Louis
et l'amiral de Rigny, tous les collgues choisis par Prier faisaient,
la veille, partie du ministre Laffitte. Quelques-uns avaient
seulement chang de portefeuille: M. de Montalivet tait pass de
l'intrieur  l'instruction publique; M. Barthe, de l'instruction
publique  la justice; M. d'Argout, de la marine au commerce. Ce fait
seul montre  quel point tout tait alors troubl et fauss dans notre
rgime parlementaire. D'ailleurs, le public n'en avait pas moins le
sentiment qu'il tait en prsence d'un ministre tout nouveau, cr
pour suivre une politique absolument oppose  celle du cabinet
prcdent. Le nom de Casimir Prier, qui absorbait et effaait tous
les autres, suffisait  marquer la diffrence et l'opposition.


II

Ce pas franchi, le nouveau ministre ne regarda plus en arrire. Il
avait beaucoup hsit  entreprendre l'oeuvre; il n'hsita pas dans
l'excution. Non qu'il se ft illusion sur les difficults: par la
nature un peu chagrine de son esprit, il tait plutt dispos  se les
exagrer. Il avait vu de trop prs ses anciens amis de la gauche, pour
partager le niais optimisme qui contestait le pril rvolutionnaire:
C'est que je les connais, disait-il au duc de Broglie; ils sont
capables de tout[503]. Seulement la vue du danger ne troublait pas sa
volont, n'intimidait pas son courage. S'il doutait du succs, il ne
doutait ni de sa mission, ni de la ncessit de sa politique; se fiant
peu aux autres, mais ayant confiance en lui-mme; voyant la mort
devant soi, mais sr de son devoir et de sa gloire.

[Note 503: _Correspondance indite du duc de Broglie._--M. Thiers, en
1871, disait aussi  un personnage politique du parti conservateur, en
parlant des hommes de la gauche: C'est que je les connais; ils sont
mchants, trs-mchants. Le langage est le mme. Prier en concluait
qu'il fallait combattre; M. Thiers, qu'il fallait capituler.]

Casimir Prier tait bien l'homme qu'il fallait.  l'heure o tout
s'abaissait, il avait l'me haute, parfois hautaine, dominant avec
mpris, a dit un homme assez fier lui-mme pour le bien comprendre,
les misres d'une popularit de vanits et de criailleries, tellement
que la simple ide de flchir devant un caprice populaire lui faisait
monter le sang au visage[504].  l'heure o, par l'effet d'une sorte
d'intimidation, les honntes gens, inertes et passifs, se laissaient
imposer tous les compromis et toutes les capitulations, il tait
l'action personnifie; aussi nergique dans la rsistance qu'il
l'avait t autrefois dans l'attaque, il y apportait mme fougue,
parfois mme colre, mme intrpidit hroque; ayant, du reste, les
attributs physiques de ses qualits morales: Comment, disait-il en
souriant, veut-on que je cde, avec la taille que j'ai?  l'heure o
tout se perdait par l'irrsolution et le laisser-aller des
gouvernants, il savait vouloir et commander; on lui reconnaissait je
ne sais quel don de faire obir ses amis et reculer ses
adversaires[505]; il en imposait aux uns comme aux autres, par la
promptitude et l'autorit de sa dmarche, de son geste, de son
regard, de son accent, et mme, quelquefois, par un silence qui
rvlait une dcision inbranlable.

[Note 504: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]

[Note 505: Expression de M. Vitet.]

Homme d'une crise plutt que d'un systme, plus apte  l'action qu'
l'tude et  la mditation, d'une instruction incomplte, mais 
laquelle il supplait par un esprit rapide, pntrant et sens, il
voulait raffermir l'tat branl, sans se piquer d'apporter aucune
doctrine nouvelle; il ne se proccupait pas, comme M. Guizot, de
rendre  la socit des principes politiques qui pussent remplacer
ceux qui avaient t dtruits, et de reprendre en sous-oeuvre la
monarchie nouvelle, pour lui donner une base thorique qui ne ft plus
seulement le fait rvolutionnaire. Lui-mme, il confessait sur ce
point son incomptence, avec une modestie  laquelle se mlait un
certain ddain pour les rveurs et les chimriques. Sa conception
de l'ordre tait videmment un peu terre  terre et matrialiste; le
dgot qu'il prouvait pour l'anarchie tait moins celui d'un
philosophe que celui d'un homme d'affaires, et il se montrait plus
soucieux d'assurer la paix de la rue, la scurit du commerce, le
fonctionnement rgulier de la machine administrative, que de restaurer
dans les mes l'ordre moral si gravement troubl. Aprs tout, il
rpondait ainsi au besoin premier du moment,  celui du moins que
ressentait le plus et que comprenait le mieux une bourgeoisie plus
occupe d'intrts que de principes, plus accessible  la peur qu' la
foi. N'y a-t-il pas une part de vrit dans cette boutade attribue 
M. Royer-Collard: M. Casimir Prier eut un grand bonheur; il vint au
moment o ses dfauts les plus saillants se transformrent en
prcieuses qualits: il tait ignorant et brutal; ces deux vertus ont
sauv la France. Entre ses mains, d'ailleurs, la politique empirique
grandissait singulirement. Ces qualits natives, qui ne cherchaient
pas  se raisonner et  s'analyser, qui s'ignoraient mme jusqu'au
jour o elles apparurent dans l'action et se dvelopprent dans le
pril, n'taient-ce pas des dons rares entre tous, plus rares que
l'instruction, que l'esprit, que la philosophie? n'tait-ce pas le
gnie du pouvoir et ce que le mme Royer-Collard, sur la tombe de
Prier, appellera magnifiquement ces instincts merveilleux, qui sont
comme la partie divine de l'art de gouverner?

Ds le dbut, pas un ttonnement. Le nouveau prsident du conseil
saisit la premire occasion de dfinir son programme[506]: Au dedans,
l'ordre, sans sacrifice pour la libert; au dehors, la paix, sans
qu'il en cote rien  l'honneur. Il annonce firement que son
ambition est de rtablir la confiance, sans laquelle rien n'est
possible, avec laquelle tout est facile: confiance des citoyens dans
le gouvernement, dans sa volont et dans sa puissance de leur assurer
l'ordre loyal et le pouvoir dont la socit a, avant tout, besoin;
confiance de l'Europe dans la France et de la France dans l'Europe. Le
mal, des deux cts, vient de la rvolution; Prier ne peut, sans
doute, la dsavouer, mais il s'efforce, ft-ce un peu aux dpens de la
pure logique, de la restreindre et surtout de l'arrter. Il adjure
tous les bons citoyens de ne pas s'abandonner eux-mmes, en leur
promettant que le gouvernement ne les abandonnera pas et n'hsitera
jamais  se mettre  leur tte. Il s'engage  rsister  la double
prtention rvolutionnaire et belliqueuse des partis avancs:
L'exigence bruyante des factions, dit-il, ne saurait dicter nos
dterminations: nous ne reconnaissons pas plus aux meutes le droit de
nous forcer  la guerre que le droit de nous pousser dans la voie des
innovations politiques.

[Note 506: Discours du 18 mars 1831.]

On n'tait plus habitu  ce langage si net, si ferme, o semblait
passer un souffle de commandement,  cette politique si sre de ses
moyens et de son but. L'effet fut tout de suite considrable. Dans une
nation qui se voyait aller  la drive, il y eut comme la sensation
matrielle qu'une main vigoureuse venait de saisir le gouvernail.
Voici enfin un homme politique, disait Lamartine, dans une lettre
intime, le 24 mars 1831; je ne m'y attendais gure. Casimir Prier
vient de poser le doigt sur le vif. Son discours, comme discours ou
_verbe_ politique, est,  mon avis, ce qui a t dit de plus juste et
de mieux articul depuis la Restauration. Si les lments du
gouvernement ne crvent pas dans la main de cet homme, il pourra
gouverner[507]. La charrette est retourne du bon ct, crivait M.
Guizot, voil le fait. Depuis quelques jours mme, elle commence 
marcher et l'effet en est dj visible... Amis ou ennemis, tous
prennent Prier au srieux. C'est beaucoup, c'est plus de la
moiti[508]. L'impression ne fut ni moins vive ni moins prompte 
l'tranger. Quel bonheur que Casimir Prier soit nomm! disait lord
Palmerston dans une lettre du 15 mars adresse  lord Granville; avec
lui, nous pouvons esprer la paix  l'intrieur et  l'extrieur de la
France. Je vous invite  le cultiver et  lui faire comprendre que le
gouvernement anglais met toute sa confiance en lui, et considre sa
nomination comme le gage le plus solide et la meilleure garantie de la
paix[509]. M. de Werther, ambassadeur de Prusse, crivait  son
gouvernement, le 13 mars: J'avoue que, pour la premire fois depuis
la rvolution, je trouve une lueur de paix dans la formation du
nouveau ministre[510]. Le 20 mars, aussitt aprs avoir appris la
formation du nouveau cabinet, l'homme qui personnifiait, avec le plus
d'autorit, les dfiances et les inquitudes de la vieille Europe 
l'gard de la France de 1830, M. de Metternich, s'exprimait ainsi dans
une lettre  l'ambassadeur d'Autriche  Paris: Avec la connaissance
parfaite que vous avez de nos vues et des voeux que nous formons, vous
ne serez pas surpris de la satisfaction que nous fait prouver la
recomposition du ministre franais. Il est charg d'une lourde tche,
mais les voeux de tous les hommes de bien doivent lui rester acquis.
Les puissances trouveront facilement moyen de s'entendre avec un
cabinet dont la pense est dfinie... Nous tendons, dans un intrt
commun, la main au cabinet du Palais-Royal; qu'il nous tende la
sienne. Vous ne sauriez trop insister dans ce sens[511]. Un autre
hommage, plus significatif encore, ne manqua pas  ce dbut de Casimir
Prier, ce fut le cri de rage du parti anarchique, dont tous les
journaux sonnrent aussitt le tocsin de la rvolution en danger.

[Note 507: _Correspondance de Lamartine_, t. VI.]

[Note 508: _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses amis_, p. 107.]

[Note 509: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 52.]

[Note 510: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_.]

[Note 511: _Mmoires du prince de Metternich_, t. V, p. 128.]


III

Peu aprs avoir pris la direction des affaires, Casimir Prier disait,
 la tribune de la Chambre des dputs: Pour garder la paix au
dehors, comme pour la conserver au dedans, il ne faut peut-tre qu'une
chose, c'est que la France soit gouverne[512]. Elle ne l'tait plus
depuis la rvolution, qui, selon la parole de Louis-Philippe, avait
bris les ressorts du pouvoir[513]. Comme le disait encore le
prsident du conseil, le mal tait moins dans la force de
l'opposition, aprs tout, peu considrable, que dans l'impuissance de
l'autorit. Restaurer cette dernire tait l'oeuvre pralable,
ncessaire, sans laquelle le nouveau cabinet ne pouvait excuter son
programme, soit  l'intrieur, soit  l'extrieur. Cette autorit
devait mme tre d'autant plus solidement assise, que tout, autour
d'elle, tait plus troubl. Aussi Prier, ragissant contre la sotte
mfiance qui est la suite ordinaire des rvolutions et qui tend 
dsarmer le pouvoir, proclamait-il hautement qu'il voulait un
gouvernement fort[514].

[Note 512: Sance du 13 avril 1831.]

[Note 513: Discours de clture de la session, 20 avril 1831.]

[Note 514: Il faisait dire au Roi, dans le discours du trne du 23
juillet 1831: La France a voulu que la royaut ft nationale; elle
n'a pas voulu que la royaut ft impuissante; un gouvernement sans
force ne saurait convenir  une grande nation.]

Dans ce dessein, il commence par s'assurer qu'il ne rencontrera  ct
de lui ni trahison, ni dfaillance, ni tiraillements; qu'il sera, ce
qu'on n'a pas encore vu depuis la monarchie nouvelle, un vritable
premier ministre, ayant tout le gouvernement dans sa main. Comme il
assume la pleine responsabilit, il se croit autoris  revendiquer
le plein pouvoir, et affiche courageusement, dit Carrel, la volont
d'attirer tout  lui, les affaires comme les haines. Il ne le fait
pas sans manifester parfois des exigences imprieuses et cassantes qui
sont dans sa nature, et que justifie, ou tout au moins excuse, un de
ces tats violents et prilleux pour lesquels le snat romain et
nomm un dictateur. C'est d'abord contre le Roi qu'il croit avoir  se
mettre en garde, redoutant, et ses complaisances pour la rvolution,
et son dsir de gouverner par lui-mme. D'avance, il a impos les
conditions qui lui paraissent non-seulement garantir, mais manifester,
aux yeux de tous son absolue indpendance de premier ministre
responsable; et, au dbut de son administration, il tient rudement la
main  ce que ces conditions soient observes; assemblant
habituellement le conseil des ministres chez lui, hors la prsence du
Roi, et le faisant annoncer chaque fois dans le _Moniteur_; refusant,
mme quand le conseil se runit au chteau, d'y admettre le duc
d'Orlans; prescrivant que toutes les dpches lui soient remises
avant d'tre envoyes au Roi, et que rien, venu de ce dernier, ne soit
insr au _Moniteur_, sans l'assentiment du prsident du conseil. Dans
ces prcautions, il y a souvent quelque exagration; dans ces
mfiances, quelque injustice; la roideur impatiente avec laquelle il
impose les unes et tmoigne les autres, parfois publiquement, montre
que si l'ancien opposant a senti la ncessit de dfendre la
monarchie, il n'a pas aussi bien appris  la respecter. Et pourtant,
n'tait-ce pas ce respect qui manquait le plus  la stabilit de la
royaut nouvelle? Quand, ds les premiers jours, Prier exigeait que
Louis-Philippe quittt le Palais-Royal pour venir s'tablir aux
Tuileries, il se proccupait de restaurer l'ancien prestige de la
couronne; il se ft montr plus logique en ne contrariant pas lui-mme
cette restauration difficile par des procds qui parfois ne
manifestaient l'autorit ministrielle qu'aux dpens de la dignit
royale. Louis-Philippe souffrait souvent d'tre ainsi trait; il en
souffrait mme d'autant plus que, par ses dfauts comme par ses
qualits, sa nature tait absolument diffrente de celle de Prier;
mais il cdait  l'ascendant de cet homme. D'ailleurs, dans l'esprit
si politique du souverain, le souci du pril public effaait tout le
reste, et mme quand il trouvait son ministre le moins agrable, il
n'oubliait jamais que le pays avait besoin de le conserver. Doit-on
croire, du reste, que le Roi, avec son adresse froide et souple, finit
par acqurir sur le vhment prsident du conseil une influence que
celui-ci subit sans s'en douter? On sait la parole que Louis-Philippe
eut la prudence de ne pas prononcer avant la mort de celui auquel elle
s'appliquait, et o, avec une part de vrit, il y avait peut-tre
quelque illusion de l'amour-propre royal: Prier m'a donn du mal,
mais j'avais fini par le bien quiter.

Dans la cour et dans la famille royale, on ne voyait pas sans
dplaisir l'arrive d'un ministre qui annonait devoir traiter le
souverain si rudement. Le duc d'Orlans tait fort mcontent d'tre
exclu du conseil. Quand Prier se montra pour la premire fois au
Palais-Royal, il crut s'apercevoir que les courtisans, le prince
royal, Madame Adlade et la Reine elle-mme,  ce moment fort
prvenue, l'accueillaient trs-froidement. Le Roi seul, bien qu'il et
l'air un peu contraint, lui faisait bon visage. De son oeil perant,
le prsident du conseil parcourut tous les groupes, puis s'adressant
au Roi: Sire, je dsirerais entretenir Votre Majest en particulier.
Quand ils furent seuls: Sire, je croyais hier pouvoir servir
utilement Votre Majest, et j'ai accept ce portefeuille. Je vois que
je m'tais tromp et je prie Votre Majest de le reprendre. Le Roi,
surpris, inquiet, demanda l'explication d'une aussi brusque
rsolution. Sire, rpondit Prier, en prenant la prsidence du
conseil, je savais que j'avais  lutter contre deux factions dcides
 renverser le gouvernement, mais j'ignorais que j'eusse  lutter
contre votre maison, le dirai-je mme, contre votre famille. Cela
change entirement la question et ne me permet plus une tentative
au-dessus de mes forces.--Protestation du Roi.--Sire, mes yeux me
trompent rarement, et j'ai vu.--Vous vous trompez, et je vais vous
le prouver. Louis-Philippe fit aussitt venir la Reine: Monsieur
Prier, dit-il alors, voici la Reine qui dsire vous tmoigner
elle-mme combien elle a d'estime pour votre caractre et quel fonds
elle fait sur vos services. Mme crmonie pour Madame Adlade et
pour le duc d'Orlans[515]. L'preuve fut dcisive et eut raison de
toutes les rsistances. D'ailleurs, la Reine, mieux claire, ne tarda
pas  prendre en grand got le premier ministre, et devint son allie
la plus dvoue.

[Note 515: _Notes indites de Duvergier de Hauranne._]

Prier ne se contente pas de prendre ses prcautions contre le Roi et
contre la cour, il veut aussi assurer son autorit sur les membres du
cabinet. Il a vu les divisions et l'incohrence des prcdents
ministres; il ne constitue le sien qu'aprs avoir demand  tous ceux
qu'il y appelait une adhsion soumise et dvoue  sa politique; il
veut mme que cette adhsion soit publique, et, le jour o il apporte
son programme  la Chambre, les autres ministres doivent lui succder
 la tribune pour confirmer ses dclarations. Cette prpondrance
qu'il tablit ainsi ds la premire heure, il devait, jusqu' la fin,
la maintenir avec fermet, parfois presque avec brutalit: tmoin ce
jour o, en pleine Chambre, il criait impatiemment  M. d'Argout, qui
se disposait  parler  contre-temps: Ici, d'Argout! Et celui-ci
revenait  sa place, non sans humeur, mais sans rvolte. Le marchal
Soult lui-mme, malgr sa grande position, n'tait gure mieux trait.
Prier,  tort ou  raison, le souponnait de ne lui tre pas
trs-fidle. Quand quelque acte du ministre de la guerre pouvant
confirmer ce soupon lui tait dnonc, il entrait dans des colres
terribles et lui crivait des lettres comme celle-ci: Ne vous
permettez plus de ces choses-l, ou je vous brise comme verre. Le
marchal alors filait doux. Par contre, l'un de ses ministres tait-il
aux prises avec quelque embarras, avait-il prt le flanc  quelque
violente attaque, Casimir Prier ne songeait pas un moment 
l'abandonner pour s'pargner  lui-mme un ennui; lui rendant en
protection ce qu'il exigeait en fidlit et soumission, il venait
ouvertement  son secours et le couvrait de sa propre responsabilit.
Du reste, le public ne voyait que lui. Ses collgues ne comptaient
pas. Ce qui se fait, crivait M. de Rmusat le 2 avril 1831, mane
uniquement de la volont du prsident du conseil[516].

[Note 516: _Documents indits._]

Tout cela n'est, en quelque sorte, que le prambule d'une rforme plus
tendue. Sous un gouvernement qui ne sait plus commander, les
fonctionnaires ont perdu toute habitude d'obir. Beaucoup, nomms sur la
recommandation de La Fayette ou de ses amis, sont de coeur ou de fait
avec les hommes de dsordre; les ambitieux, du reste, ont trouv,
jusque-l, plus d'avantages  courtiser la popularit d'en bas qu'
suivre les instructions de leurs chefs. Faire disparatre cette anarchie
administrative est une des premires proccupations du nouveau ministre.
Sans doute, comme l'crit un de ses collaborateurs[517], il est
impropre aux dtails de l'administration, procde par -coups, ne suit
pas les affaires et ne les embrasse pas toutes  la fois; mais il est
admirablement propre  imposer une volont,  donner une impulsion et,
comme le dit le mme observateur,  remettre la main sur les prfets et
par eux sur la France. Sous toutes les formes, circulaires, discours,
articles dans le _Moniteur_, il rappelle publiquement et solennellement
 ses fonctionnaires cette vrit qui, en temps normal, serait d'une
banalit nave, mais qui est alors presque une nouveaut hardie, que le
gouvernement veut tre obi. Il menace ceux qui complaisent aux
passions factieuses ou pactisent avec la violence, et promet, au
contraire, son appui et sa protection  ceux qui feront excuter
avec fermet les lois du pays et qui ne trahiront point, par
complaisance ou par faiblesse, la confiance du pouvoir et les intrts
de la socit[518]. Bientt mme, il laisse voir qu'il ne se contente
pas de cette soumission, qui et t pourtant dj un grand progrs; il
veut un concours dvou, ardent. Ce ne sont pas des agents qu'il me
faut, dit-il un jour, ce sont des complices. Ds la premire heure, une
occasion s'est offerte de faire comprendre aux fonctionnaires le nouveau
rgime auquel ils sont soumis. On sait que, dans les derniers jours du
ministre Laffitte, les patriotes avaient fond l'Association dite
_nationale_; ceux qui en faisaient partie s'obligeaient, sur la vie et
sur l'honneur,  combattre par tous les sacrifices personnels et
pcuniaires, l'tranger et les Bourbons.  peine le ministre Prier
est-il constitu, que les journaux de gauche rpondent en publiant, avec
grand fracas, les statuts de l'Association et en pressant les citoyens
d'y entrer; ils ne dissimulent pas le caractre de dfiance injurieuse
contre le gouvernement, que prend de plus en plus ce mouvement, sorte de
nouvelle Ligue, dont La Fayette est le duc de Guise, et qui, comme la
premire, prtend se substituer  une royaut suspecte. Tel est alors le
trouble des esprits, que plusieurs fonctionnaires, et non des moindres,
des conseillers d'tat, des magistrats, des officiers attachs  la
personne du Roi, s'affilient publiquement  cette association,  ct
des membres les plus en vue du parti de l'Htel de ville. Prier
n'hsite pas un instant. Des circulaires de tous les ministres
interdisent aussitt  leurs subordonns cette affiliation[519]. Grands
cris des meneurs de la gauche, qui, La Fayette en tte, soulvent  ce
propos un dbat dans la Chambre[520]. Le ministre tient bon, et, la
discussion finie  son avantage, il rvoque MM. Delaborde, aide de camp
du Roi et conseiller d'tat, Odilon Barrot, conseiller d'tat, le
gnral Lamarque, commandant suprieur des dpartements de l'Ouest,
Duboys-Aym, directeur des domaines  Paris, et quelques autres qui
avaient donn l'exemple de la dsobissance[521]. Cet acte de vigueur a
un effet dcisif. L'Association nationale avorte, et, surtout, il n'est
plus un fonctionnaire, grand ou petit, qui ne comprenne la ncessit
d'obir. Aussi,  la suite de ces mesures, le _Journal des Dbats_
peut-il crire: Une question tait pose: Y avait-il un gouvernement en
France, ou bien la rvolution de Juillet n'avait-elle compris la libert
que comme le renversement de tout pouvoir parmi nous, comme le rgne
arbitraire des factions, comme la confiscation,  leur profit, de cette
force active et souveraine qui est prpose  la garde de tous les
intrts d'un peuple,  la garde de ses lois et de ses frontires? Cette
question vient d'tre rsolue: la France sera gouverne[522]. Peu
aprs, le Roi, dans l'un de ses voyages, est conduit  Metz, ville
librale et patriote, o avait pris naissance l'Association
nationale. Comme le maire, dans son discours, prtend donner des leons
de politique gnrale pour les affaires intrieures et mme trangres,
Louis-Philippe lui rpond, avec beaucoup de fermet et de prsence
d'esprit, que ces affaires ne regardent pas les municipalits; le mme
sujet tant repris par l'orateur de la garde nationale, le prince
l'interrompt brusquement: La force arme ne dlibre pas, dit-il; vous
n'tes plus l'organe de la garde nationale, je ne dois pas en entendre
davantage. Par de tels incidents, Louis-Philippe aidait son ministre 
rtablir l'autorit du gouvernement et la discipline de
l'administration.

[Note 517: Cette observation est de M. de Rmusat, qui tait, sans
titre bien dtermin, le lieutenant de Casimir Prier au ministre de
l'intrieur. Il crivait  M. de Barante, le 2 avril 1831: Je me sens
dispos  seconder le nouveau ministre; on me l'a tant conseill, on
m'y a tant press, que me voil  peu prs ministre de l'intrieur, au
moins pour les dtails. Le voisinage de Prier produisait, du reste,
un effet singulier sur la nature sceptique et indolente de son
collaborateur. M. de Rmusat est ressuscit d'une manire
merveilleuse, crivait la duchesse de Broglie le 3 avril 1831; il
travaille, il est anim, et ne dit presque plus de mal de ce qu'il
fait. (_Documents indits._)]

[Note 518: Dans sa circulaire aux prfets, Casimir Prier disait: La
socit trouble ne se calme pas en un jour. Les passions s'animent,
menacent l'ordre public et semblent constituer un pouvoir nouveau. La
libert de la France est hors de pril; elle repose sous la sauvegarde
de la nation: garantie par la constitution de l'tat, elle ne l'est
pas moins par la volont du prince, par l'origine de sa puissance. Le
premier devoir du gouvernement est donc, en laissant la libert
entire, de rtablir l'ordre, et, pour y parvenir, de rendre 
l'autorit toute sa force et toute sa dignit. Telle est l'ambition,
telle est la mission du ministre actuel. Et plus loin: En irritant
les dfiances populaires, l'esprit de faction a su provoquer sur
quelques points du royaume des dsordres graves, des ractions
odieuses. L'autorit s'est trouve souvent trop faible pour lui
rsister. Il est temps que cet tat de choses ait un terme. Si
l'administration ne se montrait forte et dcide, si les tentatives de
dsordre se renouvelaient encore, elles compromettraient la prosprit
publique, elles aggraveraient les souffrances de l'industrie et du
commerce et altreraient, aux yeux des peuples de l'Europe, le beau
caractre de notre rvolution.]

[Note 519: 22 mars 1831.]

[Note 520: Ce fut  propos d'une loi sur les attroupements, sances
des 29, 30 et 31 mars.]

[Note 521: Ces mesures furent publies dans le _Moniteur_ du 2 avril
1831.]

[Note 522: _Journal des Dbats_ du 4 avril 1831.]


IV

Le prsident du conseil tait parvenu  mettre dans sa main les
fonctionnaires, les ministres, on pourrait presque dire le Roi; ce
n'tait pas tout. Il avait conu cette ide originale et gnreuse, de
rsister  la rvolution sans toucher  la libert, et de trouver dans
l'action parlementaire la force que les gouvernements sont plus
souvent tents de demander  l'administration et  l'arme. Il lui
fallait donc le concours des Chambres; il lui fallait surtout ce qu'on
ne connaissait plus depuis la rvolution, ce qu'aucun des ministres
prcdents, pas plus celui du 11 aot que celui de M. Laffitte,
n'avait t en tat ou en volont de former: une majorit; il lui
fallait oprer le classement et le dpart de ces dputs d'opinions si
diverses, qui, par calcul, par timidit, ou souvent par ignorance de
leurs propres volonts, taient demeurs jusqu'ici confondus. Aussi,
ds le premier jour, afin de forcer les adversaires  se dclarer et
les amis  se compromettre, il faisait, pour tous ses projets, ce que
ses prdcesseurs n'avaient pas os risquer mme pour les lois les
plus importantes: il demandait un vote de confiance et posait la
question de cabinet. Voyez-le, dfiant la gauche, peronnant les
conservateurs, leur mettant le march  la main, mnageant encore
moins ses partisans que ses ennemis; prt  risquer son honneur et sa
vie dans la bataille, mais  la condition, nettement pose, d'tre
suivi et obi; ne tolrant pas qu'il se formt de groupes
indpendants, de tiers parti; exigeant que tous marchassent derrire
lui, si l'on ne voulait pas qu'il s'en allt. Il poussait loin ses
exigences en fait de discipline; on connat la boutade irrite par
laquelle il rpondait un jour  des dputs de la majorit, venant lui
apporter des objections contre je ne sais quelle mesure, et faisant
pressentir leur abandon: Je me moque bien de mes amis, s'cria-t-il,
quand j'ai raison; c'est quand j'ai tort qu'il faut qu'ils me
soutiennent[523]. Dans ce maniement des dputs, il apportait une
rudesse, une colre parfois presque mprisante, qui n'taient pas des
modles imitables par tous et en tout temps, mais qu'excusaient, que
ncessitaient peut-tre, et le mal contre lequel il fallait ragir, et
le pril dont il fallait se garer; on ne demande pas la politesse au
capitaine pendant le combat; il lui est permis de jurer et de malmener
ses hommes, surtout quand il les trouve dbands, dmonts, presque
mls  l'ennemi, dshabitus d'obir et mme de se battre. Ne
l'oublions pas d'ailleurs, Prier obtenait beaucoup des conservateurs,
non-seulement parce qu'il les intimidait et les violentait, mais parce
qu'il leur inspirait confiance, ce qui valait mieux encore.

[Note 523: Dans un article publi, le 1er janvier 1848, par la _Revue
des Deux Mondes_, M. de Morny donne cette autre version: Eh! le beau
mrite, monsieur, de voter pour moi, lorsque vous m'approuvez! Mes
ennemis cessent-ils de me combattre quand j'ai raison? Soutenez-moi
donc quand j'ai tort.]

L'oeuvre tait laborieuse et demandait du temps. Elle en demanda
d'autant plus qu' peine parvenu  grouper une majorit, Casimir
Prier, dut tout recommencer sur un terrain nouveau. L'une des charges
qu'il n'avait pu rpudier, dans l'hritage du ministre Laffitte,
tait l'engagement de dissoudre la Chambre; celle-ci datait de la
Restauration, et le mode de suffrage suivant lequel elle avait t
nomme avait t chang et quelque peu largi depuis la rvolution. La
session fut close le 20 avril 1831, la dissolution prononce le 31
mai, et les lections fixes au 5 juillet. Prier marqua fermement et
loyalement la conduite qu'il suivrait dans ces lections, rpudiant
les pressions abusives et les sductions malhonntes, mais dclarant
que le gouvernement ne serait pas neutre et que l'administration ne
devait pas l'tre plus que lui[524]. Le but qu'il poursuivait tait
toujours le mme: former, dans la Chambre nouvelle, la majorit dont
il avait besoin, carter les quivoques, les incertitudes et les
compromissions qui avaient jusqu'alors empch la formation de cette
majorit. Pour cela, il et voulu que la lutte s'engaget nettement
entre sa politique et celle de l'opposition, chaque candidat se
prononant pour l'une ou pour l'autre, et devant, par suite, une fois
lu, siger  droite ou  gauche. Mais une question s'leva, qui vint
 la fois tout dominer et tout brouiller.

[Note 524: Les circulaires envoyes par Casimir Prier, en cette
occasion, ont t souvent cites; il crivait dans celle du 3 mai: Je
vous dirai sans dtour l'intention gnrale du gouvernement; _il ne sera
pas neutre dans les lections; il ne veut pas que l'administration le
soit plus que lui_. Sans doute sa volont est avant tout que les lois
soient excutes avec une rigoureuse impartialit, avec une loyaut
irrprochable. Aucun intrt public ne doit tre sacrifi  un calcul
lectoral, aucune dcision administrative ne doit tre puise dans
d'autres motifs que le vrai, le juste, le bien commun; les opinions ne
doivent tre jamais prises pour des droits; enfin l'indpendance des
consciences doit tre scrupuleusement respecte. Le secret des votes est
sacr, et aucun fonctionnaire ne saurait tre responsable du sien devant
l'autorit. Mais entre l'impartialit administrative et l'indiffrence
pour toutes les opinions, la distance est infinie. Le gouvernement est
convaincu que ses principes sont conformes  l'intrt national; il doit
donc dsirer que les collges lectoraux lisent des citoyens qui
partagent ses opinions et ses intentions. Il n'en fait pas mystre, et
vous devez, ainsi que lui, le dclarer hautement. Le gouvernement a plus
d'une fois expos ses principes de politique intrieure et extrieure;
le discours du Roi, dans la sance de clture, les a rsums de nouveau;
nous dsirons que la dissolution ramne une Chambre dont la majorit les
adopte et les soutienne... Cette rgle doit dterminer la prfrence de
l'administration entre les divers candidats.--Il disait dans une autre
circulaire du 20 juin: ...Ce n'est pas qu'il s'agisse de contester
jamais  une opposition constitutionnelle, lgale, une influence avoue
dans son but et franche dans ses moyens, pas plus que de renoncer  la
juste influence que l'administration elle-mme doit exercer par des
moyens dignes de son origine, dignes du pouvoir de Juillet. Mais plus il
importe  tous les intrts que les lections soient une affaire de
conscience, plus il convient que les consciences soient claires; et si
elles sont  l'abri des injonctions du pouvoir, elles doivent tre
prserves galement des dceptions des partis qui se disputeraient le
triste avantage de les garer par de fausses alarmes, de les inquiter
par des bruits trompeurs, de les intimider, s'il est possible, par de
vaines menaces.]

On n'a pas oubli comment, lors de la rvision de la Charte, le parti
de l'Htel de ville avait rclam l'abolition de la pairie
hrditaire, et comment, par un expdient qui dissimulait mal une
capitulation, le gouvernement avait fait dcider que l'article rglant
l'organisation de la Chambre haute serait l'objet d'un nouvel examen
dans la session de 1831. Cet examen devait donc tre l'une des
premires tches de l'assemble que l'on nommait. Quelques-uns
s'taient-ils figur, en aot 1830, que l'ajournement du dbat
profiterait  une institution ainsi mise solennellement en suspicion?
En tout cas, leur illusion ne put tre de longue dure. L'opinion
superficielle et vulgaire se pronona, chaque jour plus bruyamment,
contre cette hrdit, que, sous la Restauration, les libraux
eux-mmes acceptaient sans difficult. Les petites jalousies de la
bourgeoisie venaient ici en aide aux passions dmocratiques. La gauche
comprit habilement l'intrt qu'elle aurait  s'emparer d'une question
sur laquelle les prventions taient si vives. Laissant donc au second
plan les parties de son programme sur lesquelles Prier lui avait jet
une sorte de dfi, elle fit de l'abolition de la pairie hrditaire
son principal cri lectoral[525]. Peu de candidats conservateurs
osaient la contredire sur ce point et se mettre en travers d'un
mouvement si gnral; le ministre ne leur en donnait pas d'ailleurs
l'exemple. Les plus courageux se taisaient; beaucoup se prononaient,
avec les candidats de gauche, contre l'hrdit. Il n'y avait pas,
dit le duc de Broglie, de si chtif grimaud qui se ft faute de donner
 nos seigneuries aux abois le coup de pied de l'ne, et j'ai regret
d'ajouter que notre jeunesse doctrinaire elle-mme s'en passa la
fantaisie, apparemment pour se racheter du modrantisme dont elle se
piquait sur tout le reste[526]. De l, dans ces lections, au lieu de
la bataille range qu'et dsire le ministre, une mle confuse, o
l'on ne distinguait plus les ministriels des opposants, avec cette
aggravation que c'taient les premiers qui semblaient tre  la
remorque des seconds. Aussi, le scrutin clos et dpouill, ne sut-on
gure ce qui en sortait. Sans doute, on voyait bien que les carlistes
et les rpublicains taient exclus. Seulement y avait-il une majorit?
On comptait deux cents dputs nouveaux, nomms aprs des
proclamations telles qu'ils taient revendiqus par l'opposition
comme par le ministre; laisss  eux-mmes, ils penchaient, en effet,
tantt d'un ct, tantt de l'autre, loigns de la gauche par le got
de l'ordre et la peur de l'anarchie rvolutionnaire, mais apportant
contre le pouvoir des prventions dj anciennes et des habitudes
critiques qu'ils prenaient pour de l'indpendance et qu'ils croyaient
ncessaires  leur popularit. Les quinze ans de la Restauration,
disait  ce propos le _Journal des Dbats_, ont donn aux esprits, en
France, un certain got d'opposition. C'est le penchant gnral. Outre
la dfiance profonde qu'inspire le pouvoir et que le temps seul pourra
gurir, il est flatteur de se voir prn par ceux qui censurent tout
le monde et de conqurir  peu de frais la popularit laborieuse des
Foy, des Royer-Collard, des Casimir Prier. Voil bien des sductions
pour des hommes indcis. Le mme journal montrait ces dputs
proccups avant tout de ne pas mriter les accusations de l'ancienne
presse librale contre les trois cents de M. de Villle. Les
opinions vagues, disait-il encore, nous paraissent la maladie du
moment. Il y a beaucoup de dputs  la Chambre qui ont d'autant plus
cette maladie, qu'ils sont les reprsentants plus fidles d'un certain
tat qui affecte la France en gnral. Et il caractrisait ainsi les
dispositions de la nouvelle assemble: Il y a, contre le ministre,
des indcisions et des incertitudes sans mauvaise volont, ensuite des
malveillances sans rsolution, enfin des haines dcides, mais sans
force et sans puissance[527]. La duchesse de Broglie crivait, le 3
aot,  M. de Barante: La Chambre est bien singulire; il y a une
absence absolue de discipline; chacun arrive, non pas avec un systme
arrt contre le gouvernement,--cela vaudrait peut-tre mieux,--mais
avec des vues personnelles, chimriques, sentimentales. L'ide qu'il
faut marcher ensemble ne leur vient pas. Cette chambre, comme le pays,
est un collier de grains de mille couleurs, dont on a coup le
fil[528]. Les crivains de gauche, de leur ct, ne se flattaient
pas que leur parti et la majorit, mais ils niaient que celle-ci
appartnt  Prier: Elle n'est  personne, disaient-ils. Ils
n'avaient pas l'illusion que cette Chambre en finirait d'un seul coup
avec le ministre, mais ils espraient qu'elle le tuerait, plutt
par abandon que par ferme volont de le renverser[529].

[Note 525: Le _National_ disait, le 8 juillet 1831: Nous n'avons
demand aux lections qui s'achvent en ce moment qu'une majorit
contre la pairie hrditaire. Cette majorit, nous l'aurons.]

[Note 526: _Souvenirs._]

[Note 527: _Journal des Dbats_ des 8, 9, 18 et 19 aot 1831.]

[Note 528: _Documents indits._]

[Note 529: _National_ du 19 aot et du 6 septembre 1831.]

Casimir Prier vit tout de suite le pril et l'affronta brusquement. 
peine la Chambre runie, il dclara faire une question de cabinet de la
nomination de M. Girod de l'Ain  la prsidence. Le personnage tait un
peu ple, surtout devant la notorit du candidat choisi par
l'opposition, qui tait M. Laffitte. M. Girod ne l'emporta que d'une
voix[530]. Prier estimant cette majorit insuffisante, donna aussitt
sa dmission, et pour montrer qu'elle tait srieuse, il se mit  brler
ses papiers et  prendre toutes ses dispositions pour quitter l'htel du
ministre.  cette nouvelle, grand fut l'moi des dputs, penauds,
ahuris, terrifis de la consquence inattendue qu'avait leur
indpendance. C'tait  qui supplierait le ministre de reprendre sa
dmission et blmerait ce qu'on appelait sa dsertion. Si quelques
courtisans se rjouissaient[531], tout autre tait le sentiment du Roi
et de la Reine. Aprs avoir fini ses prparatifs de dpart, Prier tait
all passer la soire au Palais-Royal. Il ne rentra qu' une heure du
matin, tout troubl, la figure altre et des larmes dans les yeux. 
peine dans son cabinet, il se jeta sur un fauteuil, en prononant des
mots entrecoups: Ah! cette femme, qu'elle m'a fait de mal! Je ne
voulais pas la voir... mais cela a t impossible... C'est une femme
adorable.--Qui donc? lui demanda un ami qui l'assistait.--Eh! la
Reine... C'est que je l'adore, la Reine... un coeur, une me... Au
moment o je sortais du cabinet du Roi, on m'a pri de passer chez elle.
En me voyant, elle a fondu en larmes: --Ah! monsieur Prier,
m'a-t-elle dit, vous nous abandonnez donc!... Cela a dur un quart
d'heure... Je le prvoyais... Quelle femme! quelle femme[532]!... Sur
ces entrefaites[533], arriva la nouvelle que le roi de Hollande,
dnonant l'armistice, entrait en Belgique; le roi Lopold implorait
notre secours. Il y avait l,--nous le verrons en parlant de la
politique extrieure,--occasion et ncessit, pour la monarchie de
Juillet, de faire sa premire manifestation militaire: dmarche grave,
dlicate, prilleuse, dans laquelle il fallait montrer beaucoup de
rsolution, de prudence et surtout de promptitude. Devant ce grand
intrt patriotique, Casimir Prier consentit  ajourner sa retraite, et
un supplment du _Moniteur_[534] annona que l'arme du Nord, commande
par le marchal Grard, avait reu l'ordre d'entrer en Belgique. Dans
de telles circonstances, ajoutait le _Journal officiel_, le ministre
reste; il attendra la rponse des Chambres au discours de la couronne.
Prier mettait donc les dputs en demeure d'effacer, par cette rponse,
le vote dont il se plaignait.

[Note 530: 1er aot 1831.]

[Note 531: Nous voil, disaient-ils, dbarrasss de Casimir Ier, et le
Roi va rgner  nouveau. (_Notes indites de M. Duvergier de
Hauranne._)]

[Note 532: _Ibid._]

[Note 533: 4 aot.]

[Note 534: 4 aot.]

La discussion de l'Adresse prenait ainsi une importance particulire.
Elle se prolongea pendant huit jours, acharne, passionne, souvent
violente[535]. L'opposition fit des efforts dsesprs, soulevant
toutes les questions, mais portant l'attaque principale sur la
politique trangre, notamment sur les affaires de Belgique, de
Pologne et d'Italie. Elle fut reprsente  la tribune par le marchal
Clausel, M. Odilon Barrot, M. Salverte, M. Dubois, le gnral La
Fayette, M. de Cormenin. Prier tint tte  ces assauts rpts, avec
le concours utile et vaillant de ses collgues du cabinet, le gnral
Sbastiani, M. Barthe, M. de Montalivet, et des orateurs du parti
conservateur, MM. Guizot, Dupin, Thiers, de Rmusat, Duvergier de
Hauranne. Sur chaque paragraphe, on prsentait quelque amendement qui
tait une tentation, un pige  l'adresse des indcis, des
indisciplins, si nombreux dans la nouvelle Chambre. L'inexprience et
l'inconsistance de cette assemble rendaient toutes les surprises
possibles, et quand, avant chaque sance, les journaux opposants
annonaient que, cette fois, ils tenaient la victoire, on ne savait
gure,  regarder l'attitude incertaine de la majorit, si l'on
pouvait les dmentir. Rien ne semblait lasser les assaillants; mais
rien aussi ne lassait le ministre. Il repoussait ces attaques
rptes, et finissait toujours par triompher,  force de loyaut, de
bon sens et surtout d'nergie. Ses adversaires ne purent faire passer
le moindre amendement, et l'ensemble de l'Adresse fut vot  l'immense
majorit de 282 voix contre 73.

[Note 535: Du 9 au 17 aot.]

Ce fut un vnement considrable et dcisif. Prier venait enfin de
dgager et de grouper, pour ainsi dire  la force du poignet, cette
majorit dont il avait besoin pour l'excution de son programme. Il
avait contraint le parti conservateur  se runir, compacte et
disciplin, derrire lui, et avait touff, avant mme closion, tous
les germes de tiers parti et de centre gauche[536]. Malheureusement
ces germes n'taient pas  jamais dtruits; ils reparatront plus
tard, quand on ne se trouvera plus en prsence d'un ministre aussi
imposant et de dangers aussi manifestes; ils se dvelopperont alors,
au grand dtriment du parti conservateur comme du rgime
parlementaire. Pour le moment ce mal tait conjur, et Casimir Prier
restera, jusqu'au bout, en possession d'une majorit qu'il lui faudra
sans doute constamment surveiller, rassembler, dominer, animer, mais
qui, aprs tout, ne lui fera pas dfaut. Aussi les crivains de gauche
qui, comme Carrel, avaient, au lendemain des lections, fond leurs
esprances sur cette Chambre, qui avaient ni que la majorit ft
acquise au ministre, et avaient dclar, au contraire, qu'elle ne
tenait pas  conserver M. Prier, n'auront plus, au bout de quelques
mois, qu'invectives contre la docilit de cette majorit qui vote
pour le ministre, quoi qu'il exige, l'applaudit, quoi qu'il dise,
parat dcide  le soutenir, quoi qu'il entreprenne[537]: M. Mauguin
s'criera,  la tribune: Le ministre dispose de la majorit[538];
et l'opposition sera rduite  prtendre que la Chambre ne reprsente
pas vraiment le pays.

[Note 536:  cette poque, le _Journal des Dbats_ observait qu'en
forant les douteux et les impartiaux  se prononcer, Prier rendait
impossibles ces indcisions clectiques qui prenaient un peu de M.
Dupin, un peu de M. Salverte, et faisaient de ce bizarre mlange un
systme de politique parlementaire. (8 aot 1831.)]

[Note 537: _National_ des 11 et 15 dcembre 1831, et du 7 fvrier
1832.]

[Note 538: Sance du 12 dcembre 1831.]

Ce n'tait pas pour le plaisir vaniteux et oisif d'apparatre
pleinement le matre du gouvernement et de concentrer toute l'autorit
entre ses mains, que Casimir Prier avait ainsi pris ses prcautions
contre le Roi, qu'il s'tait assur le fidle concours de ses
collgues, la soumission dvoue de ses fonctionnaires, la consistance
et la discipline de sa majorit: c'tait pour agir, pour soutenir le
combat contre la rvolution. Il importe donc d'examiner maintenant ce
que fut cette action, au dehors et au dedans. Aussi bien, le ministre
n'avait pas attendu, pour rsister aux attaques et mme pour prendre
l'offensive, qu'il et fini de rorganiser et de concentrer  loisir
les forces du gouvernement. Il avait rencontr, ds ses premiers pas,
les questions les plus graves, les plus redoutables prils, et il
avait d y faire face aussitt, avec les instruments incertains qu'il
avait d'abord seuls entre ses mains. On et dit d'un gnral oblig de
repousser l'assaut, d'engager la bataille pendant le temps mme que,
sous le feu de l'ennemi, il reforme ses bataillons disloqus et
dmoraliss, rtablit leur discipline, ranime leur courage, refait
leur armement et bouche, dans ses murailles, les brches normes qu'y
a produites une rcente explosion. Ainsi faisaient jadis les
Macchabes, au sige de Jrusalem, reconstruisant d'une main leur cit
pendant qu'ils la dfendaient de l'autre contre l'ennemi, maniant  la
fois la truelle et l'pe.




CHAPITRE II

LA POLITIQUE EXTRIEURE SOUS CASIMIR PRIER

(Mars 1831--mai 1832)

     I. Danger de guerre au moment o Prier prend le pouvoir.
     Son programme de paix. Comment il le maintient et le dfend
     au milieu de toutes les difficults et contre toutes les
     oppositions. Le projet de dsarmement.--II. Les Autrichiens
     occupent Bologne. Prier veut viter la guerre, mais obtenir
     diplomatiquement une compensation pour l'influence
     franaise. Attitude conciliante du cabinet de Vienne. La
     confrence de Rome. M. de Sainte-Aulaire et la cour romaine.
     Divergences entre notre ambassadeur  Rome et son
     gouvernement. Les ngociations pour l'amnistie. La France
     demande la retraite des troupes autrichiennes. Elle est
     promise au cas o les puissances garantiraient l'autorit
     temporelle du Pape. La France subordonne cette garantie 
     l'accomplissement des rformes. Le _Memorandum_ du 21 mai.
     Le gouvernement franais exige que les rformes soient tout
     de suite ralises. Refus du Pape. L'vacuation est
     cependant promise pour le 15 juillet.--III. En prenant le
     pouvoir, Casimir Prier trouve les affaires de Belgique
     embrouilles et compromises. Il se rapproche de
     l'Angleterre, adhre aux dcisions de la Confrence, et
     presse les Belges de s'y soumettre. Obstination des Belges.
     Confiance de lord Palmerston en Prier. La question des
     forteresses. Le choix du Roi. La candidature de Lopold de
     Saxe-Cobourg. La France l'accepte. Premires ouvertures
     faites au prince. Les protocoles des 10 et 21 mai. lection
     de Lopold et envoi de deux commissaires belges  Londres.
     Le trait des Dix-huit articles. Il est accept par le
     Congrs de Bruxelles. Lopold prend possession du trne de
     Belgique.--IV. La Pologne. Vaines tentatives d'intervention
     diplomatique. La chute de Varsovie. Son effet en France.--V.
     Les hardiesses de la politique trangre de Casimir Prier.
     La flotte franaise force l'entre du Tage. Le roi de
     Hollande attaque la Belgique. Lopold demande le secours de
     la France et de l'Angleterre. Droute des Belges. L'arrive
     de l'arme franaise fait reculer les Hollandais. L'Europe
     mue de notre intervention. Prier la rassure. Son but
     atteint, il fait vacuer la Belgique. Rsultats de cette
     expdition. Le trait des Vingt-quatre articles. Vivement
     attaqu en Belgique, il finit cependant par y tre accept.
     La Hollande proteste contre les Vingt-quatre articles. La
     Russie, la Prusse et l'Autriche ajournent la ratification de
     ce trait. La France et l'Angleterre le ratifient. Les trois
     cours de l'Est finissent par y adhrer sous rserve. La
     Belgique est devenue un tat rgulier, accept par
     l'Europe.--VI. Les rformes sont repousses dans les
     Lgations, et l'autorit du Pape y est absolument mconnue.
     Intervention diplomatique des puissances. Entre en campagne
     des troupes pontificales. Les Autrichiens occupent de
     nouveau Bologne. Prier a dj fait connatre son projet
     d'occuper Ancne. Dpart de l'expdition. Opposition
     imprvue du Pape. Les troupes franaises s'emparent d'Ancne
     de vive force et par surprise. Comment expliquer une
     violence contraire aux instructions de Prier? Attitude du
     ministre franais  la nouvelle de ce coup de main.
     Indignation du Pape. Scandale en Europe. Prier tient tte
     aux puissances et les rassure. Satisfactions donnes au
     Pape. Arrangement du 17 avril 1832. Jugement de l'expdition
     d'Ancne.


I

Tout tait grave et urgent dans le programme de Prier. Nanmoins le
plus urgent et le plus grave tait peut-tre ce qui regardait la
question trangre. Au moment mme o s'vanouissait le ministre
Laffitte, tous les conflits ns en Europe de notre rvolution
semblaient tre arrivs  une heure de crise aigu et dcisive.
Partout comme le bruit de soldats en lutte ou en marche; et pendant ce
temps, en France, la partie bruyante de l'opinion de plus en plus
chauffe, turbulente et belliqueuse: situation telle que les hommes
d'tat trangers les moins aventureux, M. de Metternich entre autres,
n'espraient gure qu'on pt chapper  une conflagration
gnrale[539]. Devant un pril si manifeste, chacun en France
prouvait avant tout le besoin d'un gouvernement sachant enfin ce
qu'il voulait, osant le dire et l'entreprendre. Aussi bien chez les
belliqueux que chez les pacifiques, on tait las et effray de cette
faiblesse incertaine de M. Laffitte, qui, en dpit de la sagesse du
Roi, nous laissait driver  la guerre sans la vouloir et, par suite,
sans la prparer. Le jour mme de la formation du nouveau cabinet,
Carrel lui enjoignait de sortir des indcisions, des engagements
contradictoires, et d'opter,  la face de l'Europe et de la France,
pour l'une des deux politiques en prsence. Il ne cachait pas sans
doute sa prfrence pour la guerre; mais, ajoutait-il, nous ne
demandons qu'une chose, c'est qu'on avoue tout haut ce que l'on veut,
pour ne plus tergiverser, ne plus reculer, ne plus chercher  leurrer
les opinions qui font peur et qu'on croit intresses  la guerre...
Ce qui nous a toujours blesss dans les hommes qui ont gouvern depuis
Juillet, c'est l'inconsquence; le malaise profond de la France vient
de l[540].

[Note 539: La princesse de Metternich crivait alors dans son journal
intime,  propos de son mari: Clment est inquiet aujourd'hui. En
France, les affaires vont si mal, qu'il apprhende la guerre et
surtout la trop prompte explosion de la lutte...--J'ai trouv
Clment soucieux et triste; la situation en France le proccupe
vivement, et il prvoit la guerre. Je ne sais pourquoi je me sens
moi-mme inquite jusqu'au fond de l'me. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. V, p. 93.)]

[Note 540: _National_ du 13 mars 1831.]

Casimir Prier tait homme  satisfaire sur ce point Carrel. Ds le
dbut, nous avons vu qu'il inscrivait la paix dans son programme. Son
prdcesseur avait pu en dire  peu prs autant, mais l'accent n'tait
pas le mme. Aussi chacun eut-il tout de suite, en France ou 
l'tranger, le sentiment qu'il s'tait produit une transformation
dcisive dans notre politique extrieure; pour la premire fois, on se
sentit assur d'chapper  la guerre[541]. De Turin, M. de Barante
crivait, le 26 mars 1831: La formation du nouveau ministre a en
quelque sorte chang notre situation: la paix aura l'apparence d'une
volont ferme et d'un systme de politique  la fois intrieure et
extrieure; elle ne semblera plus faiblesse et hsitation[542]. Cette
impression se fortifia encore, quand on vit comment, chaque jour, le
ministre appliquait et justifiait sa politique, surmontait les
obstacles du dehors et tenait tte aux contradictions du dedans.
Quelques mois aprs l'avnement du nouveau cabinet, M. de Salvandy
rappelait que, depuis la rvolution, tous les ministres, mme le plus
malfaisant, avaient dsir la paix; mais, ajoutait-il, le
ministre actuel a eu la gloire de la vouloir et de l'avouer, de
repousser la propagande rvolutionnaire et de la fltrir, de rester
dans le droit des gens et de dire pourquoi[543]. Le _Journal des
Dbats_, vers la mme poque, s'exprimait ainsi: La vritable gloire
de ce ministre, c'est d'avoir le premier os croire  la paix; le nom
de M. Prier n'est si considrable en Europe que parce qu'il a cru 
la paix et a su la vouloir[544].

[Note 541: M. Hillebrand constate, d'aprs les dpches des
ambassadeurs trangers, que la guerre paraissait invitable 
l'avnement de Prier, et que quinze jours aprs, la paix tait
assure. (_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 214.)]

[Note 542: _Documents indits._]

[Note 543: SALVANDY, _Seize mois, ou la Rvolution et les
rvolutionnaires_ (1831), p. 379, 380.]

[Note 544: _Journal des Dbats_, 29 octobre 1831.]

Vainement, dans le Parlement, dans la presse, dans les lections[545],
l'opposition portait-elle tous ses efforts sur les questions
trangres, revenant constamment  la charge sans tenir compte des
dfaites qui lui avaient t infliges, exploitant les mauvaises
passions comme les sympathies gnreuses, les calculs de parti comme
les ambitions nationales, exaltant l'orgueil rvolutionnaire,
envenimant les blessures patriotiques, traitant la prudence ncessaire
de lchet honteuse, dnonant avec colre la France abaisse, ses
amis abandonns, ses intrts trahis, son indpendance compromise, son
honneur perdu; en un mot, rptant et aggravant les dclamations que
nous avons dj signales sous les deux premiers ministres[546];
vainement, dans cette opposition, les imprvoyants s'associaient-ils
aux violents, les timides aux hardis, les hypocrites aux cyniques,
ceux qui se dfendaient de vouloir la guerre, comme La Fayette, O.
Barrot ou mme Laffitte,  ceux qui se vantaient d'y pousser, comme
Lamarque, Mauguin ou Carrel; vainement ces questions, en mme temps
qu'elles taient le sujet de presque toutes les discussions
parlementaires, fournissaient-elles trop souvent le prtexte et le cri
des meutes; vainement, jusqu'au sein du parti conservateur,
l'exaltation du chauvinisme, la sympathie pour les peuples
souffrants, et surtout cette imagination surexcite, cette inquitude
nerveuse, ce got du dramatique et du subit, sorte d'tat maladif n
de la rvolution, obscurcissaient-ils l'ide de la paix,
veillaient-ils des vellits belliqueuses chez les bourgeois les plus
paisibles, dans les esprits les plus rassis, et amenaient-ils les
meilleurs amis du ministre  se demander si une bonne guerre ne
serait pas un drivatif utile[547]; ni les attaques des adversaires,
ni les dclamations de la tribune, ni les dsordres de la rue, ni le
trouble de l'opinion, ni les garements ou les dfaillances des
conservateurs n'branlaient un moment Casimir Prier. Il voyait trop
clairement que la guerre serait la coalition au dehors et la
rvolution au dedans[548].  tant de violences il opposait sa vigueur,
 ces entranements sa volont,  ce scepticisme sa raison,  toutes
ces vapeurs malfaisantes la saine clart de son bon sens.
Prtendait-on qu'un nouveau droit international tait n des
barricades de 1830, il rpondait: La rvolution de Juillet n'est pas
venue faire une France ni une Europe, elle les a trouves toutes
faites; elle devait sentir le besoin de s'adapter  l'une comme 
l'autre[549]. S'imaginait-on pouvoir se donner le plaisir,  la
tribune, de ne pas accepter les traits, sans cependant rompre avec
les autres puissances, il disait: Des traits ne se dchirent qu'avec
l'pe; c'est donc la guerre qu'on demande, en demandant le mpris des
traits;... le pays la demande-t-il[550]? Il mettait vivement la
majorit, parfois hsitante, en face de sa responsabilit, et chacun
sentait que ce n'tait pas phrase de rhtorique quand il terminait
ainsi un de ses discours: La discussion qui vous occupe dcidera
probablement l'avenir de l'Europe; c'est  vrai dire la guerre et la
paix qui sont en question devant vous[551]. La thse de la paix
prenait d'ailleurs dans sa bouche quelque chose de viril, de hardi, et
l'on oserait dire de militant. Croyez donc  la paix, messieurs,
criait-il  cette assemble qu'on cherchait  griser de dclamations
belliqueuses; croyez-y, comme vous croyez  la gloire de la France;
croyez  la paix, comme vous croyez  la justice[552]! L'impression
de ce langage fut considrable. La Chambre, qui  l'origine tait fort
encline aux entranements de ce que le gnral Sbastiani appelait
ddaigneusement la politique de cabaret, s'en dgagea peu  peu.
L'opinion publique fit de mme. La faveur acquise d'abord aux ides de
guerre passa aux ides de paix. Au dbut du ministre, le 2 avril
1831, M. de Rmusat avait crit  M. de Barante: On ne doit point se
dissimuler que la guerre est trs-populaire; c'est une raction
naturelle contre quinze ans d'humiliation. Le mme disait dans une
lettre adresse, le 28 octobre, toujours  M. de Barante: La paix est
comme assure; c'est un grand soulagement pour les bons citoyens et un
vrai triomphe pour le gouvernement; je trouve qu'il a parfaitement
men la politique trangre[553]. La duchesse de Broglie crivait
aussi, le 23 novembre: La paix fait un plaisir gnral, quoi qu'en
disent nos hros[554].

[Note 545: Aux lections de 1831, le _National_ classait les candidats
de gauche sous ce nom: Candidats patriotes.]

[Note 546: Veut-on avoir une ide de ce qu'taient ces attaques, qu'on
lise ce que Henri Heine, alors en sympathie avec les hommes de gauche,
crivait de Paris  la _Gazette d'Augsbourg_: Jamais la France n'a
t aussi bas aux yeux de l'tranger, pas mme dans le temps de la
Pompadour et de la Dubarry. On s'aperoit maintenant qu'il y a quelque
chose de plus dplorable encore que le rgne des matresses. On peut
trouver encore plus d'honneur dans le boudoir d'une femme galante. Et
il ajoutait, un peu plus tard, au lendemain de la mort de Prier:
Casimir Prier avait abaiss la France, pour relever le cours de la
Bourse. Il voulait vendre la libert de l'Europe au prix d'une courte
et honteuse paix pour la France...  ce point que des milliers
d'hommes, parmi les plus nobles de coeur, sont morts de chagrin, de
misre, de honte et de prostitution politique. (27 mai 1832.)]

[Note 547: Voyez, par exemple, la lettre que M. de Rmusat crivait 
M. Guizot, le 29 juin 1831, et o, aprs avoir analys la maladie des
esprits, il ajoutait: Je suis persuad qu'une guerre serait utile,
bien entendu si l'on parvenait  la limiter; je serais dispos  la
risquer, en exigeant beaucoup pour la Pologne. (_Mmoires de M.
Guizot_, t. II.) La duchesse de Broglie disait  ce propos, dans une
lettre adresse  M. de Barante, le 3 mars 1831: L'ide absurde que
la guerre serait une bonne diversion se rpand assez dans les esprits.
Victor (c'tait le duc), au contraire, regarde que c'est le seul mal
sans remde.--Vers la mme poque, le _Journal des Dbats_, fort
dvou  la politique de Prier, disait: La France veut la paix; elle
en a besoin pour son commerce, pour son industrie, pour la libre mise
en oeuvre de tous les lments de civilisation et de bonheur qui se
trouvent en elle... Et pourtant on ne peut nier qu'elle ne veuille un
peu la guerre, vaguement, sans s'en rendre compte; qu'elle n'ait des
sympathies trs-vives,  et l trs-exigeantes, pour les destines de
certains peuples; qu'elle ne soit trs-sensible aux phrases
belliqueuses, aux rsurrections de drapeaux.]

[Note 548: Ds avant de prendre le pouvoir, Prier se moquait de ceux
qui parlaient, en France, de dclarer la guerre  quelque autre
puissance: Avec quoi veut-on faire la guerre? disait-il. Dans un pays
divis et agit comme le ntre, si l'on voulait faire la guerre, le
Roi et son ministre ne resteraient pas deux mois en place. (Dpche
de M. de Sales, du 25 fvrier, cite par HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 217.)]

[Note 549: Discours du 7 mars 1832.]

[Note 550: Discours du 7 mars 1832.]

[Note 551: Discours du 9 aot 1831.]

[Note 552: Discours du 7 mars 1832.]

[Note 553: _Documents indits._]

[Note 554: _Ibid._]

Prier rvait d'attacher son nom  une mesure qui et fait sentir
plus effectivement encore le bienfait de la paix. La situation
trouble qui avait t en Europe la consquence des vnements de
juillet avait provoqu partout, et spcialement en France, des
armements considrables. C'tait une charge trs-lourde pour les
contribuables. Prier voulait arriver  un dsarmement gnral et
simultan. Il comptait beaucoup sur l'effet que produirait dans
l'opinion l'annonce inattendue et solennelle d'une telle mesure. Il
n'tait pas depuis quelques semaines au pouvoir qu'il faisait aux
autres cabinets des ouvertures dans ce sens. Les obstacles auxquels il
se heurta ne le dcouragrent pas. Pour tcher de les surmonter, il
usait du crdit qu'il avait acquis au dehors, crdit si considrable
que les chancelleries trangres posaient comme condition mme du
dsarmement le maintien de Prier au pouvoir. Enfin, aprs plusieurs
vicissitudes, vers la fin de 1831, les puissances s'taient accordes
avec le gouvernement franais sur le principe de ce dsarmement; la
mise  excution paraissait en devoir tre prochaine[555]; mais chaque
fois que l'on croyait y toucher, il se produisait sur quelqu'un des
points de l'Europe o la Rvolution avait fait sentir son contre-coup,
une complication nouvelle qui venait tout retarder. C'est qu'en effet,
il ne suffisait pas d'apporter une volont gnrale de paix; il
fallait aussi rsoudre les questions particulires qui, ds avant le
ministre du 13 mars, se trouvaient souleves en Italie, en Belgique,
en Pologne. L tait mme la tche principale impose  notre
diplomatie, et, pour connatre vraiment la politique trangre de
Prier, nous devons pntrer dans le dtail des ngociations
poursuivies sur ces thtres divers.

[Note 555: Cf. _Mmoires de Metternich_, t. V, p. 161  172 et 208 
210, et HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, p. 216.]


II

En Italie, au moment o Casimir Prier prenait le pouvoir,
l'intervention autrichienne tait un fait accompli  Modne et 
Parme[556]. Dans les tats de l'glise, elle n'tait encore qu'une
menace, menace que notre diplomatie avait grand dsir, mais au fond
peu d'espoir d'carter[557]. Aussi le nouveau cabinet dut-il, sans un
jour de retard, se demander ce qu'il ferait au cas o cette
intervention se produirait. La guerre devant laquelle M. Laffitte
lui-mme avait recul, Prier ne songeait pas plus que son
prdcesseur  en courir les risques. Seulement, plus consquent, il
voulut tout de suite mettre le langage public du gouvernement en
accord avec ce que devait tre sa conduite. Sous le cabinet prcdent,
l'embarras et le pril taient venus de ce que, pour capter les
applaudissements de la gauche, les ministres avaient fait  la tribune
des dclarations trop absolues sur la non-intervention: par l, ils
avaient inquit les puissances, tromp les Italiens, et s'taient
exposs  se faire accuser plus tard de dfaillance ou de mauvaise
foi. Le premier soin de Casimir Prier, en dveloppant son programme,
le 18 mars, fut de rpudier ces gnralits et de prciser les
restrictions avec lesquelles il entendait accepter le nouveau
principe: Ce principe a t pos: nous l'adoptons... Est-ce  dire
que nous nous engageons  porter nos armes partout o il ne sera pas
respect? Messieurs, ce serait une intervention d'un autre genre; ce
serait renouveler les prtentions de la Sainte-Alliance; ce serait
tomber dans la chimrique ambition de tous ceux qui ont voulu
soumettre l'Europe au joug d'une seule ide et raliser la monarchie
universelle. Ainsi entendu, le principe de non-intervention servirait
de masque  l'esprit de conqute. Nous soutiendrons ce principe en
tout lieu, par la voie des ngociations. Mais l'intrt et la dignit
de la France pourraient seuls nous faire prendre les armes. Nous ne
concdons  aucun peuple le droit de nous forcer  combattre pour sa
cause, et le sang des Franais n'appartient qu' la France. En outre,
craignant que le maintien au ministre des affaires trangres du
gnral Sbastiani, nagure collgue de M. Laffitte et plus ou moins
compromis dans les dclarations d'alors, ne donnt lieu  quelque
quivoque, il exigea que le gnral rptt aprs lui, sur le principe
de non-intervention, ce qu'il venait de dire lui-mme.

[Note 556: Voir, pour le commencement des affaires d'Italie, ch. V, 
III.]

[Note 557: Dpches du gnral Sbastiani  M. de Sainte-Aulaire et 
M. de Barante, en date du 14, du 15 et du 21 mars 1831. (_Documents
indits._)]

 peine avait-il eu le temps de prendre cette prcaution qu'arriva 
Paris la nouvelle de l'entre des troupes autrichiennes dans Bologne.
Elles avaient occup cette ville, le 21 mars, sans mme avoir charg
leurs armes, crivait M. de Metternich, et se disposaient  soumettre
les autres provinces insurges, o elles ne devaient pas rencontrer
plus de rsistance. Si prvue que ft cette intervention, l'motion
fut grande en France.  entendre les patriotes, nous tions bravs,
nous recevions,  la face de l'Europe, quelque chose comme l'affront
d'un dmenti; on ajoutait que notre parole avait t donne aux
rvolutionnaires italiens, et que nous ne pouvions y manquer sans
dshonneur. Les violents parlaient haut; les modrs eux-mmes taient
tourdis et branls. Dans ce trouble, M. Laffitte, en dpit de ses
volonts pacifiques, se ft probablement laiss aller au courant:
Casimir Prier y rsista hautement. Il se pronona pour la paix, mais
avec ce je ne sais quoi de dcid qui donnait chez lui un air de
hardiesse et de fiert mme  la prudence. Son refus de prendre les
armes apparaissait  l'opinion et aux cabinets trangers, non plus
comme l'hsitation et la dfaillance d'un gouvernement qui reculait
devant ses propres menaces, mais comme la fermet d'un gouvernement
qui avait rsolu la paix et qui l'imposait autour de lui[558].

[Note 558: Ds le 26 mars, M. de Barante constatait cette impression
dans les cabinets trangers. (_Documents indits._)]

Soucieux non-seulement du repos, mais aussi de l'honneur du pays,
Casimir Prier protesta aussitt contre toute allgation que la France
et engag sa parole aux insurgs. Aux clameurs de l'opposition qui
parlait de promesses faites, et qui s'criait avec le gnral
Lamarque: Au del des Alpes, la foi franaise et la foi punique sont
dsormais synonymes! il rpondit, dans la sance du 30 mars: Il n'y
a de promesses que les traits. Des secours ont t promis. Par qui? 
qui?  l'insurrection? Jamais, jamais par le gouvernement. Si
quelqu'un a parl au nom et  l'insu de la France, il est de son
devoir d'accepter la responsabilit de ses promesses, en le dclarant.
Le principe de non-intervention, proclam  cette tribune, n'tait pas
une protection offerte ou accorde aux peuples qui s'insurgent contre
leur gouvernement; c'tait une garantie donne aux intrts bien
entendus du pays, et aucun peuple tranger n'a le droit d'en rclamer
l'application en sa faveur. Casimir Prier voulait convaincre
non-seulement la France, mais aussi l'Europe, de notre non-complicit
avec les insurgs d'Italie. Ceux-ci n'avaient pas eu une fin
brillante; rfugis en dernier lieu  Ancne, ils n'avaient pas mme
attendu d'apercevoir les uniformes autrichiens, pour capituler et se
disperser prudemment[559]; seulement, en succombant, ils avaient
publi un manifeste, sorte d'_ultima verba_, o ils dclaraient ne
s'tre soulevs que sur les encouragements et les promesses de la
France, et tchaient d'imputer  son abandon la responsabilit et
l'humiliation de leur droute. Aussitt que ce document fut connu 
Paris, le gouvernement adressa  ses agents diplomatiques une
circulaire, leur recommandant de saisir toutes les occasions de
repousser par les dngations les plus formelles cette odieuse
calomnie[560].

[Note 559: Parmi ces fugitifs se trouvait le fils de l'un des frres
de Napolon Ier, de l'ex-roi Louis. Ce jeune prince tait venu
chercher fortune avec son frre an dans les rangs des insurgs. Son
frre, atteint d'une fluxion de poitrine, mourut  Forli; quant  lui,
il s'chappa dguis d'Ancne. Tel fut le dbut politique de celui qui
devait tre Napolon III.]

[Note 560: Circulaire du 8 avril. (_Documents indits._)]

Casimir Prier ne s'en tint pas  cette attitude ngative. S'il se
refusait  voir dans le seul fait de l'entre des Autrichiens 
Bologne un _casus belli_, il ne se dissimulait pas que cette
intervention, faite malgr nous et contre nos ides, portait atteinte
 notre crdit en Italie,  notre importance en Europe. Il en conclut
 la ncessit d'obtenir diplomatiquement quelque acte, quelque
concession qui ft manifestement faite en considration de la France
et qui montrt  tous que l'Autriche rencontrait devant elle, dans la
Pninsule, une puissance capable de limiter son action, de
contre-balancer son influence[561]. Il lui parut que ce rsultat
serait atteint, s'il obtenait de l'Autriche la prompte retraite de ses
troupes, du gouvernement romain des mesures de clmence et de rforme.
Ce plan arrt, Prier en entreprit l'excution avec promptitude et
nergie. Tout d'abord, estimant avoir droit  l'appui moral de
l'Europe en retour du service qu'il lui rendait, voulant d'ailleurs la
constituer solennellement tmoin des dmarches qu'il allait faire, il
convoqua, le 27 mars, les ambassadeurs trangers et leur dclara que
la guerre serait invitable, si l'Autriche n'vacuait au plus vite les
Lgations, et si elle ne donnait son concours  la confrence qui
devait s'ouvrir  Rome pour rechercher les rformes  accomplir dans
l'administration pontificale[562].  l'appui de ce langage, il
annona, le lendemain,  la Chambre, une demande de crdit de 100
millions, et la motiva par l'occupation de Bologne, en termes calculs
pour indiquer sa double volont de maintenir la paix et d'exiger les
satisfactions dues  la France. Nos agents  l'tranger reurent
instruction de commenter dans le mme sens cette demande de
crdit[563]. Enfin, le 31 mars, il s'adressa directement au
gouvernement autrichien; le gnral Sbastiani remit au comte Apponyi
une note qui tait en ralit l'oeuvre de Prier lui-mme[564] et qui
portait le mme caractre de mesure et de fermet que tous les actes
prcdents. Le gouvernement franais y rappelait d'abord que, ds le
dbut des troubles, il s'tait empress de tmoigner  la cour de
Rome, par les assurances les plus positives et les plus explicites,
qu'il tait dcid  ne pas souffrir le renversement de la
souverainet du Pape ou le dmembrement des tats d'une puissance dont
l'existence, l'indpendance et le repos sont d'un si haut intrt pour
toute la chrtient; il rappela aussi la proposition faite  la cour
de Vienne de se concerter avec la France et avec la cour pontificale,
pour s'efforcer d'oprer par des voies de conciliation la pacification
prompte et durable des pays insurgs. La note ajoutait ensuite: Le
soussign ne saurait exprimer combien S. M. le roi des Franais
regrette que l'empereur d'Autriche ait cru devoir recourir  l'emploi
de la force. Le regret est d'autant plus vif que les voies de
conciliation n'avaient pas mme t tentes. Mais sa juste confiance
dans les intentions pacifiques de Sa Majest Impriale lui fait encore
esprer qu'en donnant promptement l'ordre de faire vacuer par ses
troupes le territoire du Saint-Sige, elle facilitera l'ouverture des
ngociations indispensables dont les bases avaient t convenues entre
les deux cours et dont l'issue favorable, ne saurait tre
douteuse[565].

[Note 561: En cela, le ministre se rencontrait avec les indications
qu'envoyait d'Italie l'un de nos plus clairvoyants agents, M. de
Barante. Ce dernier, ds le 19 mars, rappelait que nous avions
beaucoup  regagner dans l'opinion des gouvernements et des peuples,
et qu'il nous fallait chercher  l'intervention autrichienne un
dnoment et une issue o apparussent notre influence et notre force.
Le 29 mars, il revenait sur l'obligation pour la France de produire
une preuve quelconque de son influence en Italie. Si le ministre,
ajoutait-il, peut fermer la bouche  ses adversaires en leur montrant
 la fois la paix conserve et la France ayant amen l'Autriche 
telle concession qui lui dplaise et constate notre puissance, tout se
trouvera concili. On vitera une guerre terrible; on aura montr la
force et le crdit de la France... Enfin il rptait, le 3 avril: Je
continue  tenir pour certain que, si rien ne marque la force et la
volont de la France dans les arrangements de l'Italie, nous subirons
le dcri le plus universel. (_Documents indits._)]

[Note 562: Dpche de M. de Werther, du 27 mars. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. Ier, p. 219.)]

[Note 563: _Documents indits._]

[Note 564: Les ambassadeurs trangers, qui se mfiaient du gnral
Sbastiani  cause des souvenirs du ministre prcdent, et qui lui
reprochaient d'tre malveillant et roide, avaient appel
l'attention du prsident du conseil sur la ncessit de surveiller la
rdaction de la note que le ministre des affaires trangres se
disposait  adresser  l'ambassadeur d'Autriche.(HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 219.)]

[Note 565: _Documents indits._]

L'attitude si nette, si une, si franche, du nouveau cabinet franais
obtint ce double rsultat, que le ministre prcdent n'avait jamais
atteint, d'inspirer confiance  l'Europe et de lui en imposer. Au
sortir de la confrence du 27 mars, l'ambassadeur de Prusse ne
tarissait pas sur la loyaut, l'nergie, la modration du caractre
de M. Prier, et il pressait son gouvernement d'appuyer  Vienne les
demandes du cabinet des Tuileries, ce qui fut aussitt fait[566].
L'ambassadeur de Russie  Paris, M. Pozzo di Borgo, faisait galement
recommander au chancelier autrichien d'tre bien coulant avec le
gouvernement franais[567]. De Turin, M. de Barante crivait, le 4
avril: J'ai pu juger avec satisfaction des heureux effets qu'oprent
au dehors la situation ferme et le langage de franchise de notre
ministre. Nous nous trouvons ainsi placs sur un bien meilleur
terrain. Plus de propagande  nous imputer, plus de rticences sur
notre tat intrieur. Nous pouvons parler de la guerre et nous faire
couter au nom de l'intrt gnral de l'Italie et de la balance de
l'Europe. Et il ajoutait, le lendemain: Maintenant ce qui vient du
gouvernement franais est accueilli avec considration et confiance;
les soupons injurieux que je dmlais auparavant, et que l'on a
avous depuis, ne me semblent plus exister[568].

[Note 566: Dpches de M. de Werther et de M. Ancillon. (_Hillebrand_,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 219.)]

[Note 567: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 133.]

[Note 568: Dpches de M. de Barante. (_Documents indits._)]

Loin donc d'tre encourage par l'Europe  nous braver, l'Autriche se
voyait presse d'tre conciliante. D'elle-mme elle y tait porte.
Elle avait cru ncessaire d'intervenir, mais elle n'attendait pas sans
un certain tremblement l'effet que sa dmarche produirait en France.
Les explications que, ds la premire heure, M. de Metternich avait
donnes  Vienne ou envoyes  Paris, avaient tmoign d'un grand
dsir de nous rassurer et de nous calmer. Sa rponse officielle  la
note du 31 mars fut satisfaisante. Elle promettait une prompte
vacuation; les documents qui y taient joints constataient que, ds
le 26 mars, l'ordre avait t envoy au commandant de l'arme
autrichienne de prolonger le moins possible l'occupation; il devait
retirer immdiatement le gros des troupes, en ne laissant que de
faibles dtachements  Ancne et  Bologne; les commandants de ces
petites garnisons seraient munis d'ordres de service les soumettant 
la direction de l'ambassadeur d'Autriche  Rome; celui-ci serait
charg de fixer, de concert avec le cardinal secrtaire d'tat et avec
l'ambassadeur de France, l'poque o aurait lieu l'vacuation
complte. Le cabinet de Vienne acceptait aussi avec empressement la
proposition d'ouvrir une confrence  Rome, et il faisait communiquer
au gouvernement franais les instructions envoyes au comte de Lutzow,
ambassadeur d'Autriche prs le Saint-Sige. Il tait prescrit  cet
ambassadeur de prvenir par toutes sortes d'gards et de marques de
confiance M. de Sainte-Aulaire, et de seconder ses dmarches pour
obtenir des rformes. Nous avons l'espoir, ajoutait le chancelier
dans sa lettre  M. de Lutzow, que vos efforts, runis  ceux de
l'ambassadeur de France, obtiendront sans de grandes difficults, du
Saint-Sige, ce que nous lui demandons pour son bien. Nous regarderons
ce succs comme la rcompense du secours que Sa Majest Impriale a
prt  Sa Saintet, et nous n'en ambitionnons pas d'autre[569].

[Note 569: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi
_Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 130  132.]

L'adhsion, en apparence si complte, si zle, du cabinet de Vienne 
la proposition de confrence, tait un premier succs pour la
diplomatie franaise. L'effet en fut de transfrer  Rome le sige
principal des ngociations[570]. Notre cabinet ne voulut pas laisser 
ces ngociations le caractre d'un tte--tte entre la France et
l'Autriche. Avant qu'elles commenassent, il obtint du cabinet
anglais, avec lequel il avait rtabli l'entente un moment branle 
la fin de la dernire administration, qu'il envoyt un agent pour y
prendre part. L'Autriche, par contre, appela les reprsentants de la
Prusse et de la Russie. Ds lors la confrence de Rome se trouva
compose comme celle de Londres. Le prcdent des affaires belges nous
encourageait  suivre la mme mthode. C'tait  M. de Sainte-Aulaire,
en sa qualit d'ambassadeur prs le Saint-Sige, qu'il appartenait de
jouer  Rome le rle de M. de Talleyrand  Londres. Il aborda cette
tche  la fois avec entrain et motion, sentant vivement, et ce
qu'elle pouvait avoir de grand, et ce qu'elle avait de dlicat: Nous
tous, diplomates en Italie, crivait-il, ds le 22 mars,  son
collgue et ami M. de Barante, nous sommes dshonors, si nous ne
parvenons pas  empcher la guerre[571].

[Note 570: Pour le rcit des ngociations qui vont suivre, je me suis
servi principalement des _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire_.
C'est le document vraiment dcisif en cette matire. Toutes les pices
que je citerai sans indication de source particulire sont tires de
ces Mmoires.]

[Note 571: _Documents indits._]

Les difficults taient nombreuses. L'Autriche, demeure au fond
hostile malgr ses belles paroles, ne voulait pas la guerre sans
doute, mais, heureuse de nos embarras, de nos mortifications, elle ne
se refusait pas le plaisir de les augmenter sous main; si elle se
prtait par prudence et par ncessit  une dlibration commune,
c'tait sans got, sans confiance, sans dsir de russir. Du ct du
gouvernement pontifical, il y avait aussi des obstacles  surmonter.
Grgoire XVI possdait plus les vertus d'un religieux ou la science
d'un thologien que les qualits d'un homme d'tat. Dans les affaires
politiques et administratives, il apportait beaucoup de droiture, avec
peu d'ouverture d'esprit et pas du tout d'exprience. Sincrement,
honntement dsireux de bien gouverner ses peuples, il sentait
d'instinct la ncessit de grandes rformes, mais n'avait aucune
notion nette de ce qu'elles pourraient tre. Par nature et par
habitude d'esprit, il tait plutt en dfiance des ides nouvelles.
L'y convertir et t malais: si bon, si doux, si paternel qu'il ft
d'ordinaire avec ceux qu'il recevait, il avait de la dignit et de
l'autorit du pontife un sentiment profond qui ne permettait gure de
discuter avec lui et de modifier les ides qu'il avait pu se faire _a
priori_. Toute pression trop forte, toute tentative de le brusquer, de
le faire marcher autrement qu' son pas, risquait de se heurter  un
_non possumus_ invincible. Trs-diffrent tait le secrtaire d'tat,
le cardinal Bernetti. De belle humeur et de bonne mine, aimable,
spirituel, fin, rus, d'allures plus mondaines qu'ecclsiastiques,
sans cependant rien d'irrgulier dans sa vie[572], il avait acquis,
dans ses missions  l'tranger, plus de connaissance de son temps,
plus d'intelligence de la politique moderne qu'on n'en avait
gnralement  Rome. C'est avec lui qu'il et t le plus facile de
s'entendre. Mais il tait loin d'tre omnipotent. Grgoire XVI, tout
en lui tmoignant amiti et estime, ne lui accordait pas une entire
confiance. Et puis le cardinal avait contre lui les _zelanti_, fort
puissants dans la prlature et le Sacr Collge, non suivis sans
doute, mais mnags par le Pape. Que ce ft scrupule, routine ou
intrt personnel au maintien des abus, les _zelanti_ repoussaient
tout changement; rforme leur tait synonyme de rvolution. Rien ne
leur paraissait plus insupportable que les prtentions de cette
confrence diplomatique, venant traiter d'eux, chez eux et sans eux,
et ils avaient en effet assez beau jeu  dnoncer ce spectacle bizarre
de cinq laques, dont trois hrtiques, intervenant entre le Pape et
ses sujets, et s'ingrant en des matires qui touchaient par tant de
cts au droit ecclsiastique. Ce qu'ils redoutaient et dtestaient
par-dessus tout, c'tait l'influence du gouvernement franais qu'ils
accusaient, sur le tmoignage mme du dernier manifeste
insurrectionnel, imprim  Ancne le 26 mars, d'avoir t
l'instigateur et d'tre encore au fond le patron de la rvolte.

[Note 572: Il ne consentit qu'assez tard  recevoir le diaconat, et ne
voulut jamais aller au del.]

M. de Sainte-Aulaire eut tout de suite le sentiment que cette dernire
accusation faisait impression sur beaucoup d'esprits, et que, pour
exercer quelque action  Rome, non-seulement sur le gouvernement
pontifical, mais aussi sur les reprsentants des autres puissances, il
devait rpudier une complicit si compromettante et  laquelle
malheureusement plus d'une apparence avait pu faire croire. Il saisit
donc la premire occasion de le faire avec clat, et, dans une note
adresse, le 15 avril, au cardinal Bernetti, il dclara n'avoir pu
voir sans un vif ressentiment les auteurs du manifeste d'Ancne
aggraver ainsi leur faute par des calomnies aussi contraires 
l'vidence des faits qu'offensantes pour la France. Il rappela les
preuves d'intrt et de sollicitude que le gouvernement du Roi
Trs-Chrtien avait donnes au Saint-Pre, ds qu'il avait t inform
du soulvement de la ville de Bologne, et la volont plusieurs fois
exprime par Sa Majest de rester fidle aux traits qui
garantissaient la souverainet temporelle du Saint-Sige. Puis,
faisant allusion  la nouvelle, alors rpandue, de l'arrive d'une
arme franaise destine  soutenir une tentative de rvolution, il
terminait ainsi: Le soussign, non moins explicite sur ce point que
sur les prcdents, s'empresse de dclarer que le gouvernement
franais ne veut point, ne voudra jamais protger, dans les tats du
Pape, des entreprises aussi coupables qu'insenses, dont l'effet
serait infailliblement d'attirer sur les peuples de nouveaux dsastres
et de retarder l'excution des projets gnreux que le Saint-Pre a
conus pour leur bonheur. C'tait  dessein et pour dgager la
politique franaise des quivoques du ministre prcdent, que M. de
Sainte-Aulaire s'tait servi des expressions les plus nettes et les
plus fortes. Cette note, aussitt publie et traduite dans toutes les
langues, eut un immense retentissement.  Rome, l'effet en fut bon et
fit  notre ambassadeur une situation qui devait profiter 
l'influence franaise. Mais elle souleva une grande clameur en France,
dans le parti avanc. Les rfugis italiens dnoncrent, en termes
injurieux,  la Chambre des dputs, l'effront menteur, l'tre
infme qui avait tenu un tel langage. Les journaux firent cho. Les
amis mmes de M. de Sainte-Aulaire, tourdis de ce tapage, lui
crivaient qu'il avait t trop loin. Au plus fort d'une meute
parisienne, dans les premiers jours de mai, une dputation des
insurgs vint au Palais-Royal rclamer le rappel de l'ambassadeur 
Rome, affirmant que la tranquillit se rtablirait aussitt, si
l'opinion publique recevait cette satisfaction. Ni le Roi ni le
prsident du conseil ne furent un moment tents de cder  de telles
exigences. Sur le fond des ides, ils ne pouvaient blmer leur agent,
qui n'avait fait que rpter un dmenti dj formul dans la
circulaire envoye, le 8 avril, par le gnral Sbastiani aux
reprsentants de la France  l'tranger; toutefois,  la lecture de la
note du 19 avril, ils n'avaient pas t sans prouver quelque surprise
d'un accent si papalin, un peu gns qu'on parlt publiquement, en
leur nom, au chef de l'glise, sur un ton si diffrent de celui qui
avait alors cours  Paris, dans les rapports du pouvoir civil avec le
clerg[573]. Et puis, s'ils ne voulaient pas soutenir les insurgs,
ils s'inquitaient de voir malmener si rudement des hommes qui
rencontraient encore beaucoup de sympathies dans l'opinion rgnante.

[Note 573: Le gnral Sbastiani, press par M. de Sainte-Aulaire de
s'expliquer sur ce qu'il reprochait  la note du 17 avril, lui
rpondit seulement qu'il aurait mieux fait de ne point donner au roi
des Franais la qualification de _roi trs-chrtien_.]

C'tait le premier signe, nous ne dirons pas des divergences de fond,
mais des diffrences de point de vue qui devaient, au cours de ces
ngociations, se manifester plus d'une fois, non sans inconvnient,
entre le ministre et l'ambassadeur. Casimir Prier sans doute tait
fort dcid  rpudier en Italie toute propagande rvolutionnaire; il
s'attachait  regagner la confiance des dynasties locales et leur
offrait l'appui qu'il refusait aux fauteurs d'insurrection[574]; il
comprenait mme les raisons d'ordre suprieur qui l'obligeaient 
protger avec plus de soin encore contre toute atteinte le domaine
temporel du Saint-Sige, garantie de son indpendance spirituelle[575].
Toutefois, si veille que ft  ce sujet sa sollicitude, il tait une
proccupation qui l'emportait sur toutes les autres dans son esprit,
c'tait celle de la lutte o il tait engag, dans son propre pays,
contre le parti rvolutionnaire. Prcisment au moment o s'ouvraient
les ngociations de Rome, cette lutte entrait dans une phase critique et
dcisive; des lections gnrales se prparaient en France, et l'issue
en semblait fort incertaine. Le ministre tait ds lors amen 
envisager principalement les ngociations sous le rapport des avantages
qu'il pouvait en retirer pour sa bataille lectorale; il y cherchait des
rsultats immdiats qui frappassent l'opinion, rpondissent aux ides
rgnantes, flattassent l'amour-propre et mme les prjugs nationaux.
Que, pour atteindre ce but, il fallt traiter sans mnagement le
gouvernement pontifical, l'exposer  certains risques, ne pas observer
exactement la justice distributive entre le Pape et ses adversaires, on
ne paraissait pas s'en inquiter beaucoup  Paris; ou du moins on
estimait que ces inconvnients taient peu de chose  ct de ceux qu'il
fallait prvenir en France. Ce que Casimir Prier avait conscience de
dfendre, ce  quoi il croyait juste de tout subordonner, ce n'tait pas
l'intrt mesquinement goste d'un cabinet, c'tait l'existence de la
monarchie, la scurit de la socit, la paix du monde. Cette partie
perdue, que ft devenu le gouvernement pontifical lui-mme? L'Europe
entire, frappe de la grandeur de l'enjeu, assistait attentive,
anxieuse, aux prliminaires de ces lections o elle se sentait presque
autant intresse que la France elle-mme. M. de Sainte-Aulaire voyait
les choses un peu autrement. Il comprenait sans doute l'importance du
combat livr par Casimir Prier, et tait rsolu  tout faire pour
l'aider  vaincre; mais, vivant et agissant  Rome, il attachait 
l'oeuvre qui y tait entreprise sous sa responsabilit directe plus
d'importance que ceux qui la considraient de loin; il avait plus de
souci qu'elle ft en elle-mme quitable, solide, efficace. Ce n'tait
pas seulement chez lui calcul de politique; c'tait aussi question de
sentiment. Ce libral, demeur chrtien, n'avait pu frquenter le Pape
sans prouver  son gard une sollicitude respectueuse et attendrie que
l'on et eu peine  retrouver dans le Paris de 1830. De plus, ayant vu
de prs ce qu'il appelait la mort ignominieuse de la rvolution
romaine[576], cette piteuse droute succdant si promptement  tant
d'arrogante violence, il ressentait  l'gard des insurgs un mpris
svre, contrastant avec la complaisance indulgente de l'opinion
franaise.

[Note 574: Ainsi faisait-il notamment avec le Pimont, dans lequel il
voyait l'alli naturel de la France. Le 6 avril 1831, au moment o
l'tat de sant du roi de Sardaigne faisait prvoir l'avnement
trs-prochain du prince de Carignan, le futur Charles-Albert, le
gnral Sbastiani crivait  notre ambassadeur  Turin: Le Roi a
pens qu'il tait  propos que vous ne perdissiez pas un moment pour
chercher  vous mettre en rapport avec M. le prince de Carignan et
pour travailler  tablir sur des bases aussi favorables que possible
les relations qui doivent exister entre la France et la Sardaigne,
lorsqu'il sera mont sur le trne. Vous lui dvelopperez les principes
de notre politique  l'gard de l'Italie; vous lui direz qu'elle a
pour unique but le repos et l'indpendance des tats qui composent
cette pninsule, que les princes qui les gouvernent peuvent compter
sur nous pour les aider  assurer  leurs peuples ce double bienfait,
que la Sardaigne particulirement, plus rapproche de nous et par l
mme plus en mesure de ressentir les effets de notre bienveillance,
n'invoquera jamais en vain notre appui; vous ajouterez que nous n'y
mettons aucune condition, et que la seule chose que nous demandions
aux gouvernements italiens, parce qu'elle est galement conforme  nos
intrts et aux leurs, c'est d'tre indpendants et prospres, c'est
de prserver leurs tats, par une sage politique, des troubles et des
bouleversements qui peuvent seuls compromettre la libert et le
bonheur de l'Italie. Le ministre franais revenait avec plus
d'tendue encore sur les mmes ides dans une dpche du 30 mai 1831;
il y dclarait notamment repousser de tous ses voeux le succs des
tentatives rvolutionnaires qui auraient pour but de porter encore une
fois le trouble dans cette pninsule. (_Documents indits._)]

[Note 575: Voir son discours du 7 mars 1832.--Le 13 aot 1831, un
autre membre du cabinet, M. de Montalivet, insistait galement sur
l'intrt capital qu'avait la France au maintien du pouvoir temporel.
numrant les consquences qu'aurait son renversement, il terminait
ainsi: Enfin, messieurs, ce serait, en dernire analyse, donner le
Pape  l'une des capitales de l'Europe catholique,  l'exclusion de la
ntre. Les mmes ides taient alors soutenues par ceux qui
secondaient M. Casimir Prier, par exemple par M. Guizot, dans son
discours du 20 septembre 1831, et par M. Thiers, dans sa brochure sur
la _Monarchie de 1830_.]

[Note 576: M. de Sainte-Aulaire crivait au gnral Sbastiani: C'est
une issue ridicule et honteuse, que celle de cette rvolution romaine
dans l'intrt de laquelle on voulait armer l'Europe; elle est morte
ignominieusement, et il y aurait mauvaise grce  en porter le
deuil.]

Sous l'empire des proccupations que nous venons d'indiquer, le
gouvernement franais avait ainsi formul les exigences qu'il
chargeait son ambassadeur de faire prvaloir  Rome: 1 vacuation
complte et immdiate de l'tat romain par les troupes autrichiennes;
2 amnistie pleine et entire en faveur de toutes les personnes
compromises dans la rvolution; 3 rformes qui soient de nature 
satisfaire l'opinion librale en France et qui assurent aux provinces
insurges un rgime se rapprochant autant que possible des formes du
gouvernement reprsentatif.

L'amnistie fut la premire question souleve. Les insurgs, malgr
leur peu glorieux chec, taient demeurs populaires en France, et
d'ailleurs notre gouvernement, bien que rpudiant toute solidarit
avec eux, croyait son honneur et son humanit engags  prserver
contre des rigueurs mme lgitimes des hommes qui avaient pu se croire
encourags par nous. La Confrence se prta facilement  appuyer nos
conseils de clmence. Ce fut d'abord sans succs. Les _zelanti_
prirent les devants et arrachrent au Pape, le 15 avril, un premier
dit qui, tout en se terminant par le mot de pardon, faisait grand
talage d'inquisition et de svrit. Mais, sur les instances des
ambassadeurs, un nouvel dit fut rendu, le 30, qui revisait le premier
et faisait cette fois une large part  la clmence: trs-peu
d'exceptions taient maintenues  l'amnistie; quant aux migrs, on
les astreignait seulement  demander, pour rentrer, une autorisation
qui devait leur tre accorde facilement. Par malheur, la rdaction
semblait calcule en vue de masquer cette clmence, au lieu de la
mettre en relief. Les amis des rvolutionnaires italiens en
profitrent pour persuader au public franais, dj trs-excit contre
le premier dit, que le second ne valait pas mieux et qu'une raction
cruelle svissait  Rome. Le cabinet de Paris, fort ennuy du
mcontentement de l'opinion, s'en prit au gouvernement pontifical
qu'il menaa mme un moment d'une rupture diplomatique. Pauvre
gouvernement pontifical! La vrit tait qu'au lendemain d'une
insurrection vaincue, il n'avait pas un seul dtenu dans ses prisons.
Instruit de la ralit des faits par M. de Sainte-Aulaire, notre
ministre le prit sur un ton moins irrit; mais, toujours plus
proccup de l'effet produit  Paris que des ralits obtenues  Rome,
il insista pour de nouvelles concessions. Je conviens, crivait le
gnral Sbastiani  son ambassadeur, que relativement  l'amnistie,
il reste, quant au fond, peu de chose  dsirer du gouvernement
romain... Nous reconnaissons avec vous que la svrit de l'acte du 30
avril est bien plus apparente que relle... Mais les formes sont
prcisment ce qui frappe la multitude. En dpit de la ralit des
faits, tant que l'dit du 30 avril n'aura pas t modifi, on restera
gnralement convaincu que Rome est un thtre de proscription, et que
la France a fait d'inutiles efforts pour sauver les proscrits... Au
moment des lections gnrales, on ne saurait trop viter tout ce qui
peut choquer l'opinion. Devant ces nouvelles exigences, le premier
mouvement du cardinal Bernetti fut de se rvolter:  la menace d'une
rupture diplomatique, il se laissa mme aller  rpondre qu'il
verrait avec regret partir le comte de Sainte-Aulaire, mais qu'il
souhaiterait de grand coeur bon voyage  l'ambassadeur de France.
Toutefois, sous l'action du diplomate franais qu'il devinait n'tre
qu' regret l'instrument de cette pression morale, le cardinal se
calma bientt et finit par cder: il adressa, le 3 juin,  notre
ambassadeur, une note interprtative de l'dit du 30 avril; il y
dclarait qu'aucune confiscation ou amende ne serait prononce et
promettait que des passe-ports seraient accords sans information 
tous les migrs dont le gouvernement franais appuierait la demande.
Le cabinet de Paris tait,  peu de chose prs, arriv  ses fins.
Avait-il lieu d'tre bien fier de ce premier succs?

En mme temps qu'il avait press l'octroi d'une amnistie, M. de
Sainte-Aulaire n'avait pas manqu de rclamer le retrait des troupes
autrichiennes. De tous les rsultats qu'il tait charg de poursuivre,
c'tait celui qui tenait le plus au coeur de nos ministres, parce que
c'tait celui qui leur paraissait devoir le mieux prouver au public
franais l'efficacit de leur politique de paix. Ds le 8 avril, le
gnral Sbastiani crivait  son ambassadeur: La prompte retraite de
l'arme autrichienne intresse directement la dignit de la France;
vous ne devez rien pargner pour l'obtenir. Et il rptait, quelques
jours aprs: Le principal intrt de la France dans cette affaire,
celui qui efface  nos yeux tous les autres et que nous ne pouvons
sacrifier  aucune considration, est d'obtenir la retraite des
troupes impriales. Mais ce qui paraissait si simple,  considrer de
Paris les convenances de la politique franaise, l'tait beaucoup
moins, quand on considrait de Rome la situation du gouvernement
pontifical. Une question, en effet, se posait tout de suite:
l'vacuation ne serait-elle pas le signal d'une nouvelle insurrection?
Aux premires ouvertures de notre ambassadeur, le plnipotentiaire
autrichien rpondit fort habilement: Nous ne demandons qu' nous en
aller; mais n'tant venus que sur l'appel du Pape, il convient d'abord
de lui demander son avis. Et le Pape consult de dire aussitt: Pour
Dieu! ne vous en allez pas; je n'ai pas un soldat, pas un cu, et la
rvolte est imminente. Tous les membres de la Confrence, y compris
mme l'agent anglais, dclarrent alors  notre ambassadeur
qu'insister sur la retraite immdiate des troupes impriales, c'tait
faire trop beau jeu aux rvolutionnaires et encourir une
responsabilit terrible qu'ils ne consentaient point  partager avec
le reprsentant de la France.

La situation tait difficile pour M. de Sainte-Aulaire. Moins que tout
autre, il tait insensible aux dangers auxquels l'vacuation pourrait
exposer le gouvernement pontifical. D'autre art, il tait convaincu
que l'Europe entire et le Pape lui-mme courraient un danger beaucoup
plus certain et plus grand si le ministre Prier tait accul 
dclarer la guerre  l'Autriche, ou si, ne le faisant pas, il tait
renvers par des lecteurs mcontents de ne l'avoir pas vu mieux
sauvegarder, en Italie, l'amour-propre et l'influence de la France.
mu, mais non dcourag, il se mit bravement  l'oeuvre. Parmi les
arguments qu'on lui envoyait de Paris, il fit son choix et prit tout
d'abord le parti de ne pas parler du principe de non-intervention. Ds
le 22 mars, au dbut de son ambassade, il avait crit  M. de Barante:
Je ne prononce plus le mot de non-intervention; j'ai trouv que le
prtendu principe ne souffrait pas cinq minutes de discussion. Il
prfra invoquer les promesses faites par l'Autriche, l'quilibre
europen, l'intrt de ne pas mettre la paix en pril. Au cardinal
Bernetti, il dclara ne pas se porter dfenseur des nouvelles
thories, mais s'en tenir  la vieille et lgitime politique de la
France qui, aujourd'hui, comme par le pass, nous prescrit de veiller
sur l'Italie et de nous opposer  l'occupation de l'tat de l'glise
par les troupes autrichiennes. Et il ajoutait: La France, puissance
catholique, a besoin que le Saint-Sige soit indpendant; et que
devient cette indpendance si le Pape est gard par des baonnettes
trangres? En m'envoyant ici, monseigneur, le Roi m'a confi deux
grands intrts: la dfense de la souverainet du Pape et la
conservation de la paix de l'Europe. Quant au premier chef, mettez-moi
 l'preuve, et vous verrez si j'hsite  vous servir envers et contre
tous. Quant  la paix de l'Europe, elle peut dpendre du Saint-Pre,
dont la charit s'alarmera sans doute  la pense d'amener une
collision entre la France et l'Autriche.  ses collgues de la
Confrence, il disait: La tranquillit de l'tat romain, d'un grand
intrt sans doute, ne peut pas tre considre isolment de la
tranquillit de l'Europe. Des embarras pour le Saint-Sige, des
meutes, des dsordres partiels ne peuvent tre mis en balance avec
l'immense danger pour la paix du monde d'une collision entre la France
et l'Autriche. Puisque l'occupation ne peut durer toujours, ne vaut-il
pas mieux qu'elle cesse au moment o les ministres des cinq puissances
sont runis  Rome pour y soutenir le trne pontifical, et alors que
la force morale rsultant de ce concours peut le mieux suppler  la
force matrielle d'une arme trangre?

Notre ambassadeur ne se contentait pas de dvelopper ces arguments
avec sa chaleur accoutume. Il conseilla  son gouvernement d'envoyer
une croisire dans l'Adriatique, ce qui fut fait aussitt et ne laissa
pas que de causer beaucoup d'motion  Vienne et  Rome. Il proposa
mme, non sans hardiesse, de runir  Toulon quelques rgiments prts
 s'embarquer au premier signal pour Civita-Vecchia. C'tait l un
moyen extrme, et notre ambassadeur esprait bien qu'il suffirait de
le faire entrevoir. Un jour que le cardinal Bernetti cherchait  le
convaincre de l'impossibilit o serait longtemps le gouvernement
romain de se passer de baonnettes trangres: Nous avons aussi des
baonnettes  son service, rpondit M. de Sainte-Aulaire; vingt mille
Franais, appels par le Saint-Pre, rivaliseraient de zle avec les
vingt mille Autrichiens qui les auraient devancs. Cette insinuation
jeta le cardinal dans un grand trouble; aussi l'ambassadeur, ne
doutant pas qu'une proposition officielle ne fit plus d'effet encore,
et dsir tre autoris  demander au Saint-Sige, en termes
respectueux, mais premptoires, l'honneur de concourir  sa dfense,
et  lui annoncer que quatre rgiments, prts  partir de Toulon au
premier signal, pourraient arriver en trois jours  Civita-Vecchia.
Ces faits sont intressants  noter, car on y trouve la premire ide
de l'expdition qui devait, l'anne suivante, se faire  Ancne.

Cependant notre insistance et aussi la perspective, habilement
indique, d'un dbarquement de troupes franaises en Italie, avaient
fini par branler ceux, qui nous avaient d'abord oppos un refus si
absolu. Notre habile ambassadeur s'aperut que dans la Confrence les
esprits taient arrivs  cet tat o l'on ne cde pas encore
compltement, mais o toute transaction a chance d'tre favorablement
accueillie. Il crut sage de profiter de cette disposition. Sans
renoncer  poursuivre l'vacuation totale, il demanda que l'on
comment par une vacuation partielle. L'ide fut bien reue. Il fut
convenu, le 7 mai, qu'Ancne serait vacu huit jours aprs, et que
les troupes se retireraient ensuite des Marches et de la Romagne, de
telle sorte que, le 15 juin, moins de deux mois aprs le commencement
de l'intervention, tout le corps d'occupation ft concentr dans la
ville et la province de Bologne.  la date fixe, en effet, le
mouvement de retraite commena. La nouvelle produisit d'autant plus
d'effet en France qu'on s'y faisait une ide exagre de l'importance
stratgique d'Ancne, et que l'opposition avait rpt,  satit, que
les Autrichiens ne consentiraient jamais  en sortir. Toutefois,
l'opinion n'tait pas d'humeur  se contenter de cette premire
satisfaction, et, de Paris, ordre fut donn  M. de Sainte-Aulaire de
ne pas laisser aux Autrichiens un instant de rpit, jusqu' ce qu'ils
eussent aussi vacu Bologne.

Ainsi relanc, l'ambassadeur d'Autriche rpondit par une
contre-proposition habile et raisonnable: il demanda que, par un acte
public, les cinq grandes puissances s'engageassent  soutenir au
besoin le Saint-Sige contre ses sujets rebelles; cette garantie,
disait-il, devant suppler  la force matrielle d'une arme
trangre, l'vacuation totale pourrait alors tre ordonne. La
proposition fut bien accueillie par les reprsentants de la Prusse et
de l'Autriche, et mme, quoique moins explicitement, par celui de
l'Angleterre. L'ambassadeur de France, qui ne pouvait, en matire si
grave, se prononcer sans avoir les ordres de son gouvernement, la
reut _ad referendum_; il dclara qu'en tout cas la garantie ne lui
paratrait possible que si elle tait subordonne  l'accomplissement
et au maintien des rformes rclames par la Confrence: cet
amendement fut aussitt accept par les autres ambassadeurs. Ainsi
complte, la proposition paraissait, avec raison, trs-avantageuse 
M. de Sainte-Aulaire, qui s'empressa de la transmettre  son
ministre, en l'appuyant fortement.  Paris, o l'on tait alors
mcontent de la conduite du gouvernement pontifical dans la question
de l'amnistie, et dispos  mal prendre tout ce qui venait de Rome, le
premier mouvement fut un non maussade (18 mai). Mais la rflexion
ramena vite le cabinet franais  une dcision plus sage, et, ds le
24 mai, il fit savoir  M. de Sainte-Aulaire qu'il serait prt 
donner la garantie propose, si le gouvernement pontifical lui
accordait satisfaction pour l'amnistie et pour les rformes. Cette
rponse fut accueillie avec joie dans la Confrence, qui prvoyait ds
lors une issue heureuse  ses laborieuses dlibrations. L'ambassadeur
d'Autriche indiqua lui-mme qu'une fois la garantie donne,
l'vacuation pourrait avoir lieu le 1er juillet.

Restait  raliser la double condition  laquelle le gouvernement
franais subordonnait sa garantie. Pour l'amnistie, nous avons vu qu'
ce moment mme M. de Sainte-Aulaire obtenait du cardinal Bernetti une
note qui lui paraissait satisfaisante. Pour les rformes, le travail,
bien que dj commenc dans le sein de la Confrence et dans les
conseils du Pape, tait moins avanc. L'oeuvre d'ailleurs tait loin
d'tre facile. Que le gouvernement et l'administration de l'tat
romain eussent besoin de rformes, personne ne le niait, pas mme M.
de Metternich[577]. Le pouvoir n'avait rien de rigoureux, mais les
abus pullulaient; la routine tait matresse. Pas plus de garantie du
reste pour les intrts de l'tat que pour la libert lgitime des
habitants; partout un singulier mlange d'arbitraire et d'impuissance.
La difficult n'tait pas de signaler le mal, c'tait d'indiquer le
remde.  entendre certains Franais, rien de plus simple; il n'y
avait qu' faire table rase du pass, et puis, sur ce terrain dblay
et nivel, transporter de toutes pices les institutions politiques
et administratives de la France moderne,  commencer par la
souverainet du peuple, le rgime parlementaire, la libert de la
presse et la garde nationale. Inintelligente pour tous pays, cette
exportation tait absolument inadmissible pour les tats de l'glise
dont le nom seul suffisait  rappeler la condition spciale. Il
fallait tenir compte de ce caractre ecclsiastique, et aussi des
moeurs particulires de ces populations, de leurs traditions, de leurs
aptitudes, des institutions auxquelles les sicles avaient pu faire
prendre racine sur leur sol. C'est cette tche que devaient rsoudre
en quelques semaines cinq diplomates trangers, la plupart nouveaux
venus dans le pays, tous  peu prs sans aucune connaissance de la
lgislation canonique et de l'organisation clricale. Des indignes,
ils n'avaient pas grand secours  esprer. Tandis que les _zelanti_
dsiraient voir chouer une prtention qui leur paraissait  la fois
usurpatrice et rvolutionnaire, les libraux ne considraient pas
d'un meilleur oeil une entreprise destine  consolider le
gouvernement qu'ils voulaient dtruire. M. de Sainte-Aulaire ayant
demand alors  l'un des amis de la France, le prince Santa-Croce, de
l'aider dans la recherche des rformes  proposer: Dieu m'en garde,
rpondit celui-ci sans hsiter; vous entreprenez une tche ingrate;
vous ne russirez  rien, et ceux qui seront signals comme vous ayant
donn leur concours resteront compromis en pure perte. Nous pensions
que la France allait nous dbarrasser des prtres; mais puisque vous
venez ici raffermir leur gouvernement, ne comptez pas sur moi pour
vous y aider. Quelques semaines auparavant,  une demande analogue,
le marquis Gino Capponi avait fait mme rponse. Il y avait alors en
Italie des conspirateurs, mais pas de parti modr et rformateur.

[Note 577: M. de Metternich crivait, peu aprs, dans une lettre
secrte au comte Apponyi: Le gouvernement pontifical appartient
malheureusement  la catgorie de ceux qui sont le moins capables de
gouverner; le dsordre qui rgne dans quelques-unes de ses provinces
est en majeure partie sa faute, et plus encore celle de l'incapacit
de ses agents. Nous en faisons l'exprience journalire. Il crivait
aussi, le 29 juin suivant,  son ambassadeur  Rome: Le gouvernement
pontifical ne sait pas gouverner. (_Mmoires de M. de Metternich_, t.
V, p. 315 et 343.)]

Malgr tant de difficults, l'oeuvre paraissait si ncessaire au
raffermissement de l'autorit pontificale en Italie, au succs de la
politique conservatrice en France, que M. de Sainte-Aulaire s'y tait
mis avec une ardeur qui, pour n'tre pas exempte d'illusions, tait du
moins honnte et sincre. Il tait parvenu  y intresser les autres
membres de la Confrence. Tous n'avaient pas, au fond, le mme dsir
de russir; mais tous affectaient le mme zle. Ils s'taient
facilement entendus sur l'indication gnrale des rformes  oprer:
admissibilit des laques aux fonctions administratives et
judiciaires; conseils municipaux lus et dots d'attributions
trs-larges; administrations provinciales composes de membres lus
par les municipalits; consulte ou conseil central de gouvernement
sigeant  Rome et form par les dlgus des administrations
provinciales, auxquels seraient adjoints d'autres membres choisis par
le gouvernement; enfin, dans l'ordre judiciaire, excution et
dveloppement des rformes dj dcrtes en 1816, mais restes  peu
prs  l'tat de lettre morte. Ces ides furent consignes dans un
_memorandum_ que les cinq ambassadeurs remirent au cardinal Bernetti:
c'est ce document qui a acquis depuis une certaine clbrit
diplomatique sous la dsignation de _Memorandum du 21 mai_. Le
gouvernement romain et pu rpondre  plusieurs des donneurs de
conseils qu'ils lui demandaient plus de liberts qu'eux-mmes n'en
accordaient chez eux; mais il ne cda pas  la tentation de cette
malice. Il fit au contraire bon accueil  la dmarche des membres de
la Confrence; peu de jours aprs, un rglement tablissait, pour les
Lgations, un rgime d'administration tout nouveau; le pouvoir y tait
confi  des conseils composs de laques et dlibrant librement. Ce
n'tait sans doute encore qu'un rgime provisoire, une sorte d'essai,
mais il tait conforme aux ides du _Memorandum_.

On en tait l du travail des rformes, dans les premiers jours de
juin, quand arriva  Rome la nouvelle que la France consentait 
garantir avec les autres puissances l'autorit du Pape dans ses tats,
 la condition que les rformes fussent pralablement accomplies. On
n'avait plus que trois ou quatre semaines jusqu'au 1er juillet, date
propose pour l'vacuation: impossible en un dlai si court de remplir
les formalits qui devaient prcder tout dit lgislatif soumis  la
signature pontificale. Or il nous importait beaucoup que l'vacuation
ne ft pas retarde. De concert avec ses collgues trangers, M. de
Sainte-Aulaire imagina alors cet expdient: le cardinal secrtaire
d'tat devait adresser aux membres de la Confrence une note annonant
l'intention d'accomplir les rformes conseilles par le _Memorandum_;
les ambassadeurs prendraient acte de cet engagement dans leur
dclaration de garantie, celle-ci ne valant que dans la mesure o les
rformes promises seraient accomplies. Le gouvernement romain, fort
dsireux d'obtenir la garantie, tait prt  faire la note demande.
On n'attendait que l'approbation de notre gouvernement.

Malheureusement celui-ci, toujours exclusivement proccup d'obtenir
le plus possible pour satisfaire l'opinion franaise, persuad
d'ailleurs que M. de Sainte-Aulaire mnageait trop la cour de Rome, et
qu'avec plus de fermet l'on pouvait amener celle-ci  concder
davantage, dcida de ne pas se contenter de ce qui lui tait offert et
d'exiger, comme condition pralable, indispensable, de la garantie,
non une note du secrtaire d'tat, mais trois dits du Pape, le
premier contenant les bases claires et bien dfinies des amliorations
qui devaient tre introduites dans l'ordre administratif et
judiciaire, le second abolissant la confiscation, le troisime
accordant une amnistie formelle. Casimir Prier, suivant son procd
habituel, runit les ambassadeurs trangers pour leur exposer sa
rsolution, et telle tait l'autorit qu'il avait acquise sur eux, tel
tait leur dsir d'aider  sa victoire lectorale[578], qu'ils
consentirent  appuyer ses exigences. En leur nom, M. Pozzo di Borgo
crivit aux membres de la Confrence de Rome pour les presser de
seconder fortement les nouvelles dmarches de l'ambassadeur franais.

[Note 578: M. de Metternich lui-mme protestait de son dsir d'aider
au triomphe du ministre franais. Nous entrevoyons, crivait-il le
16 juin 1831, les causes du dsir du cabinet de Paris de voir hter,
autant que possible, la retraite de nos troupes; mais nous voulons
fournir  l'Europe la preuve que nous aimons  soutenir
l'administration actuelle en France. (_Mmoires de M. de Metternich_,
t. V, p. 140.)]

On croyait videmment,  Paris, ne pas demander beaucoup plus que ce
que le gouvernement pontifical avait dj accord. C'tait une erreur
contre laquelle les avertissements de M. de Sainte-Aulaire eussent d
mettre en garde. Le Pape tait tout dispos  pargner les personnes
et les biens des insurgs, mais il rpugnait  une mesure gnrale qui
permettrait  ces derniers de faire une sorte de rentre triomphale.
Il consentait sincrement  essayer les rformes conseilles par les
puissances, mais en gardant au moins les apparences de son
indpendance et en respectant le droit de dlibration pralable des
cardinaux; fort troubl d'ailleurs du blme qui s'levait autour de
lui contre ces changements, il dsirait avoir au moins un peu de temps
devant soi pour ramener ou apaiser les mcontents; lui aussi, il
vivait au milieu d'une opposition dont il devait tenir compte. Quant 
ceux qui auguraient des concessions prcdentes de la cour de Rome et
de sa faiblesse matrielle, qu'elle ne pourrait pas rsister  la
pression unanime de l'Europe, ils montraient qu'ils connaissaient mal
les allures de cette cour. Comme l'observait finement M. de
Sainte-Aulaire, toute ngociation y parat facile au dbut, parce
qu'il n'est pas dans les habitudes des ministres du Saint-Sige de
repousser premptoirement une demande quelconque. Par un sage esprit
de conciliation et aussi par un dsir de plaire qui est un des charmes
du caractre romain, ils repoussent mollement ce qui les blesse. Ils
reculent quand on avance et retardent le plus qu'ils peuvent le moment
de donner une rponse absolument ngative; en ngociant avec eux, on
croit n'avoir plus qu'un lger effort  faire, et tout  coup on se
trouve en prsence d'une volont de fer qu'aucune puissance humaine ne
pourrait faire plier.

Ce fut ce qui arriva  notre ambassadeur, quand il communiqua au
gouvernement pontifical les nouvelles exigences de son cabinet. Le
cardinal Bernetti couta, impassible, les arguments par lesquels M. de
Sainte-Aulaire appuyait de son mieux une dmarche qu'au fond il
regrettait, puis il lui rpondit avec une scheresse et une rsolution
fort contraires  ses habitudes de langage: La garantie des cinq
puissances a t considre dans l'origine comme une force morale
pouvant suppler jusqu' un certain point  la force matrielle dont
nous priverait la retraite de l'arme autrichienne. Aujourd'hui, vous
la mettez au prix de certaines rformes que vous prtendriez nous
obliger  accomplir  jour fixe et sous votre surveillance. Le
Saint-Pre se ferait injure  lui-mme, s'il souscrivait  de telles
conditions; il ne pliera pas sous de telles exigences. Nul ne sait
mieux que lui ce que rclame le bien de ses sujets; son coeur n'a pas
besoin d'tre excit, sa volont ne souffrira pas de contrainte... Des
rformes considrables ont dj t accomplies dans le gouvernement
ecclsiastique; d'autres se prparent et ne se feront pas longtemps
attendre; mais le Pape les publiera quand le moment lui semblera
opportun, et il ne se les laissera imposer ni par vous, ni par
personne. Cette dclaration faite, le cardinal ne rpondit que par
monosyllabes aux insistances de l'ambassadeur, et, l'entretien fini,
le salua trs-froidement. Vainement, les jours suivants, les autres
membres de la Confrence, se conformant aux avis qu'ils avaient reus
de Paris, vinrent-ils  la rescousse de l'ambassadeur franais; le
secrtaire d'tat demeura inbranlable: peut-tre d'ailleurs, en dpit
des dmarches apparentes du plnipotentiaire autrichien, le
gouvernement romain avait-il des raisons de croire qu'il ne dplaisait
pas ainsi au cabinet de Vienne. Quoi qu'il en soit, il tait manifeste
que nous avions trop tendu la corde et qu'elle s'tait rompue.

La solution qu'on avait cru tenir paraissait ds lors plus loigne
que jamais. En effet, l'Autriche, arguant de ce qu'elle n'avait promis
l'vacuation qu'au cas o la France aurait donn sa garantie,
dclarait maintenant ne pouvoir retirer ses troupes que si le Pape y
consentait. Le gouvernement franais tait d'autant moins d'humeur 
admettre cette rponse qu'il touchait au moment o il devait rendre
compte de sa politique  la nouvelle Chambre: les lections taient
fixes au 5 juillet, la runion du Parlement au 23. La discussion
entre les deux puissances s'aigrissait; de nouveau la paix du monde se
trouvait mise en question. Les rvolutionnaires italiens, croyant la
guerre imminente, se rjouissaient et s'agitaient. Une fermentation
menaante se manifestait dans les Lgations et les Marches; une
meute mme clatait  Rimini. Il n'en fallait pas tant pour rappeler
au gouvernement romain de quel intrt il tait pour lui de prvenir
une rupture entre les deux puissances. Le coeur du pontife se
troublait d'ailleurs, quand l'ambassadeur de France lui reprsentait
qu'il allait tre la cause de la guerre; il dclarait alors aimer
mieux rester sans dfense, expos aux plus grands dangers, que de
fournir la matire ou le prtexte d'un conflit entre la France et
l'Autriche. Aussi, le 3 juillet, le cardinal Bernetti finit-il par
remettre  l'ambassadeur de France une note par laquelle il consentait
 l'vacuation immdiate; dans cette note, aprs avoir rappel les
rformes dj opres, il ajoutait, non sans noblesse: Si de tels
actes dterminent le gouvernement royal de France  s'unir aux autres
puissances pour garantir l'indpendance et l'intgrit des tats
pontificaux, le Saint-Pre acceptera ce bienfait avec reconnaissance.
Dans le cas contraire, il saura se rsigner  son sort et attendra de
la justice de sa cause et de la protection du ciel un meilleur avenir
pour lui et ses sujets fidles. Arm de cette pice, l'ambassadeur
franais pressa plus fortement encore son collgue autrichien:
celui-ci ne put longtemps se drober, et, le 11 juillet, il annona
dans la Confrence que l'vacuation aurait lieu le 15: c'tait la date
mme que Casimir Prier dsirait, afin de pouvoir annoncer  la
nouvelle Chambre la retraite des Autrichiens comme un fait accompli:
Preuve complte, crivait  ce propos M. de Metternich, de la
disposition sincre du cabinet de Vienne  seconder sans rserve
l'intrt de conservation du gouvernement franais, jusque dans toutes
les nuances qui peuvent rpondre aux ncessits de sa position[579].

[Note 579: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 191.]

Si heureux que ft notre ambassadeur d'avoir enfin obtenu la cessation
d'une occupation qui lui paraissait mettre en pril, et l'existence du
ministre en France, et la paix en Europe, il n'tait pas moins fort
troubl  la pense que cette vacuation pourrait tre le signal d'une
nouvelle explosion rvolutionnaire dans les tats de l'glise. Les
symptmes alarmants en effet se multipliaient. Tout indiquait que les
agitateurs n'attendaient que le dpart du dernier soldat autrichien pour
rentrer en scne, et que le gouvernement pontifical serait hors d'tat
de les rprimer.  dfaut de la garantie  laquelle ses instructions ne
lui permettaient malheureusement pas d'adhrer, l'ambassadeur franais
voulut essayer d'en imposer aux ennemis du gouvernement pontifical, par
une manifestation collective d'un autre genre; il fit accepter par ses
collgues de la Confrence l'ide d'une circulaire adresse  leurs
agents consulaires dans les provinces pontificales. Dans cette
circulaire, rdige par M. de Sainte-Aulaire, et aussitt publie dans
le _Journal officiel_ de Rome, les ambassadeurs prenaient occasion du
retrait des troupes autrichiennes, pour manifester au Saint-Sige le
vif intrt que leurs cours respectives prenaient au maintien de l'ordre
public dans ses tats,  la conservation de sa souverainet temporelle,
 l'intgrit et  l'indpendance de cette souverainet. Ils invitaient
les agents consulaires  donner le plus de publicit possible  ces
dispositions,  offrir aux autorits pontificales tous les moyens
d'influence dont ils pouvaient disposer, et  dmentir franchement
tous les mauvais bruits de prtendus dissentiments entre les puissances,
qu'on chercherait  rpandre afin d'enhardir des rvolutions nouvelles
qui attireraient infailliblement des malheurs affreux sur leurs auteurs
et sur les populations qu'ils auraient pu sduire. En mme temps, M. de
Sainte-Aulaire appelait l'attention de son gouvernement sur la situation
des tats de l'glise: Elle est plus menaante que jamais, crivait-il;
tous les partis s'attendent  une rvolution nouvelle. L'audace et
l'aveuglement des rvolutionnaires sont incroyables. Ils s'obstinent 
croire ou au moins  rpter que c'est dans l'intrt de leur cause que
nous avons insist sur le renvoi des Autrichiens. Leur correspondance
avec la France les pousse  reprendre les armes. Que ferons-nous, si
leur folie provoque le retour des Autrichiens?...

Au cas o notre gouvernement se ft pos cette question, il et bien
t oblig de s'avouer qu'il n'avait pas rsolu dfinitivement le
problme de la pacification des tats romains et de l'quilibre entre
les influences franaise et autrichienne au del des Alpes. Tout au
plus l'avait-il ajourn, au risque de le voir bientt se reprsenter
plus grave et plus prilleux encore. Mais il tait alors aux prises
avec tant de difficults, qu'il se trouvait dj bien heureux de
pouvoir en carter quelques-unes par des expdients mme peu durables.
Et puis, pour Casimir Prier, nous avons dj eu l'occasion de le
remarquer, la question principale, urgente, vitale, n'tait pas en
Italie, mais en France. Dans les ngociations suivies  Rome, il
cherchait moins un rsultat rel et durable qu'une dmonstration
flatteuse  l'amour-propre national, qui fortifit, devant les
lecteurs et devant le Parlement, la politique de paix, qui fermt la
bouche ou du moins enlevt tout crdit  l'opposition rvolutionnaire
et belliqueuse[580].  ce point de vue, l'vacuation des tats
romains, cette vacuation notoirement impose par la France 
l'Autriche et  l'Europe, tait un succs considrable. Les ennemis du
ministre perdaient ainsi l'arme sur laquelle ils comptaient le plus.
L'opinion, jusqu'alors indcise et trouble, tait dfinitivement
conquise  la paix. C'tait donc avec une sorte de fiert victorieuse
que le Roi disait, le 23 juillet, dans le discours par lequel il
inaugurait la premire session de la nouvelle Chambre: Ainsi que je
l'avais demand, les troupes de l'empereur d'Autriche ont vacu les
tats romains. Ce langage fit faire quelques grimaces  Vienne; dans
les cercles de la cour impriale, on le traita d'arrogant, mais sans
pouvoir y opposer aucune contradiction publique.

[Note 580: Au dbut de cette affaire, M. de Barante, appelant, dans
une dpche que nous avons dj cite, l'attention de son gouvernement
sur la ncessit de faire en Italie quelque acte, d'obtenir quelque
concession qui montrassent la force et le crdit de la France,
ajoutait: L'apparence serait mme ici plus essentielle que la
ralit. Car ce qu'il faut surtout, c'est se vanter de cette
concession, c'est en faire un argument de tribune, qui ne laisse pas
le beau rle dans la discussion aux partisans de la guerre. Une fois
la considration de la France sauve, son influence conserve, on
cherchera  la longue et  loisir comment amliorer d'une faon solide
et relle la situation des peuples d'Italie. Ici, il ne s'agit que de
l'effet du moment. (_Documents indits._)]


III

La question de Belgique tait celle o la diplomatie de la monarchie
de Juillet pouvait attendre le plus d'avantages. Mais,  la chute du
ministre Laffitte, elle semblait singulirement embrouille et
compromise[581]. Les Belges taient en pleine rvolte contre les
protocoles de Londres.  leur suite, le gouvernement franais avait
refus son adhsion  ces protocoles, se laissant ainsi sparer de
l'Angleterre. Le roi de Hollande,  la tte d'une arme nombreuse, en
possession d'un trsor bien garni, s'apprtait  profiter de la chance
que lui offrait l'imprudence de ses anciens sujets; il comptait
d'ailleurs sur le concours de la Confdration germanique, qui, sur la
demande qu'il lui avait adresse en qualit de grand-duc de
Luxembourg, avait mis  sa disposition, pour dfendre ses droits dans
le grand-duch, un corps de vingt-quatre mille hommes. Ce n'tait donc
pas seulement avec la Hollande, mais avec l'Allemagne, que la Belgique
bravait la guerre. Elle ne pouvait cependant se faire illusion sur ses
propres forces. Le refus de la couronne par le duc de Nemours l'avait
laisse sans gouvernement organis; le pouvoir tait aux mains d'une
rgence dpourvue d'autorit et d'un congrs trop souvent domin par
l'opinion affole. Pas d'arme; un trsor vide et rduit aux
expdients de l'emprunt forc; une anarchie croissante dont la
populace profitait pour se livrer aux plus hideux excs, saccageant
les htels, les chteaux et les usines des prtendus orangistes. Ce
triste tat ne rendait pas la nation et ses chefs provisoires plus
rservs; dans la presse,  la tribune, on menaait la Hollande, on
dfiait les puissances; la France elle-mme n'tait pas mnage et se
voyait accuse de lchet et de trahison. Les Belges s'taient
persuad que, quoi qu'ils fissent, en quelque pril qu'ils se
jetassent, nous serions obligs de les soutenir. Ils taient
d'ailleurs encourags par nos rvolutionnaires, qui n'taient pas les
derniers  leur donner le conseil de forcer la main au gouvernement du
roi Louis-Philippe et l'exemple de l'outrager. Tout cela faisait une
situation fort dangereuse, et nous risquions de nous trouver, au
premier jour, en face de cette alternative: soit d'abandonner la
Belgique dans une lutte o aurait pri avec elle un grand intrt
franais, soit de nous laisser engager  sa suite dans une guerre o
nous aurions rencontr d'abord l'Allemagne et bientt la coalition des
puissances continentales.

[Note 581: Voir, sur le commencement des affaires belges, ch. II, 
III, et ch. V,  I.]

Dans cette question comme dans les autres, les cabinets trangers
attendaient beaucoup de la sagesse et de la fermet du nouveau
ministre. Lord Palmerston crivait, ds le 18 mars 1831,  lord
Granville, son ambassadeur  Paris: Il est absolument ncessaire de
nous entendre avec Casimir Prier sur la Belgique. S'il veut prendre
la droite ligne et marcher loyalement avec les quatre puissances, nous
pourrons rgler cette affaire amicalement et honorablement pour
tous[582]. Le ministre franais prit son parti avec sa nettet et sa
promptitude habituelles. En mme temps qu'il pressait les Belges
d'accepter les dcisions de la Confrence et les prvenait de ne pas
compter sur notre appui[583], il tmoignait sa volont de rentrer dans
le concert europen et particulirement de se rapprocher de
l'Angleterre. Moyennant quelques explications qu'on s'attacha  lui
fournir satisfaisantes, il donna l'adhsion, longtemps refuse, au
protocole du 30 janvier par lequel la Confrence avait fix les bases
de sparation entre la Hollande et la Belgique. Cette adhsion fut
constate par le protocole du 17 avril 1831, et quelques jours aprs,
le 25, le gnral Sbastiani crivait au gnral Belliard, son envoy
 Bruxelles: Notre union avec les grandes puissances est
indissoluble; nous sommes dcids  leur prter un concours direct et
positif pour faire adopter par le gouvernement belge le protocole du
20 janvier... Le gouvernement du Roi a la conviction qu'il donne aux
Belges une preuve nouvelle et frappante de son amiti et de son
intrt pour eux, en leur conseillant d'accepter ce protocole, sans
restriction et sans dlai... Vous ferez sentir au rgent que
l'vacuation du duch de Luxembourg par les troupes belges ne saurait
prouver de plus longs retards sans compromettre la situation prsente
et l'avenir mme de la Belgique. Vous vous attacherez surtout 
dissiper les folles illusions de ceux qui espreraient nous entraner
 la guerre. Lorsque nous avons accept tous les traits existants
pour assurer le maintien de la paix, lorsque nous n'avons rclam ni
Landau, ni Sarrelouis, ni Marienbourg, ni, en un mot, aucune partie de
nos anciennes frontires, comment les Belges pourraient-ils croire que
nous consentirions  soutenir la guerre pour leur faire acqurir le
grand-duch de Luxembourg[584]?

[Note 582: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 52  55.]

[Note 583: Dpches du 15 mars et du 4 avril 1831. Voir aussi les
discours prononcs  la Chambre des dputs, dans les sances du 18
mars et du 4 avril.]

[Note 584: Dpche du 25 avril.]

Le gouvernement franais donnait au besoin des avertissements plus
menaants encore. Les Belges n'ont que des ides folles, disait le
gnral Sbastiani, en causant le 1er avril avec un officier qui lui
tait adress par le gnral Belliard; qu'ils y prennent garde, _on les
partagera_[585]. Et peu aprs, le mme ministre s'exprimait ainsi, dans
un entretien avec M. Lehon, reprsentant  Paris du gouvernement de
Bruxelles: La crise est extrme pour vous; votre gouvernement traite
une question de vie ou de mort... Qu'il rflchisse bien: s'il fait la
guerre, il n'y entranera pas la France, dtermine qu'elle est  ne pas
livrer son sort et la paix de l'Europe  votre merci. Si les
consquences de cette guerre contre la Confdration et la Hollande
taient de faire arriver les troupes de l'Allemagne au coeur de la
Belgique, _le malheur d'un partage pourrait alors se raliser; ce cas
est mme le seul o la France serait rduite  le souffrir_[586].
Qu'est-ce donc que ce partage dont nous voyons pour la premire fois
indiquer l'hypothse?  en croire certains tmoignages, il est vrai,
peu bienveillants[587], la diplomatie franaise, ou au moins M. de
Talleyrand personnellement, aurait alors nou une intrigue, tram une
sorte de complot pour amener un partage de la Belgique sur les bases
suivantes:  l'Angleterre, Anvers;  la Prusse, le Limbourg, Lige et
Luxembourg;  la Hollande, les deux Flandres;  la France, Namur, le
Hainaut et le Brabant. Rien de plus invraisemblable et en tout cas de
moins en harmonie avec ce que l'on sait de la politique jusqu'ici suivie
par la France et particulirement par M. de Talleyrand. Aussi
croyons-nous qu'il faut expliquer diffremment ce ct un peu mystrieux
de l'affaire belge. D'abord il apparat bien que la premire ide du
partage avait t mise en avant, non par M. de Talleyrand ou par un des
ministres franais, mais par le roi de Hollande. Quant  notre
gouvernement, son but principal tait toujours la constitution d'un
royaume indpendant et neutre; le partage, loin d'tre envisag par lui
comme une solution dsirable, lui semblait, suivant le mot mme du
gnral Sbastiani, un malheur, et il ne se rsignait  le souffrir
que si la rsistance obstine des Belges provoquait l'invasion trangre
et empchait la constitution de leur tat. En avril et en mai 1831, en
prsence des rapports de plus en plus tendus de la Belgique avec
l'Europe, cette ventualit du partage, sans tre plus dsire par nos
hommes d'tat, leur paraissait moins improbable, moins loigne, et ils
pouvaient juger ncessaire de s'y prparer. De l sans doute les
ouvertures secrtes que le gouvernement franais parat avoir faites
alors  la Prusse, et qui, sans tre acceptes  Berlin, y furent
cependant trs-srieusement examines[588].

[Note 585: Thodore JUSTE, _le Congrs national de Belgique_, t. II,
p. 71.]

[Note 586: _Ibid._, p. 99 et 100.]

[Note 587: Tels sont ceux de lord Palmerston, de Stockmar et
d'Hillebrand.]

[Note 588: Ces derniers faits sont rvls par M. Hillebrand, d'aprs
les dpches conserves aux archives de Berlin. (_Geschichte
Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 233, 234.)]

Ni conseils, ni menaces ne produisaient d'effet sur les esprits
surchauffs des Belges. Ils aimaient mieux couter les excitations de
nos hommes de gauche et faire cho  leurs dclamations. Plus de
doute, s'criait M. de Robaulx, le 7 avril, dans le congrs de
Bruxelles; le gouvernement de Louis-Philippe a pactis avec la
Sainte-Alliance! Louis-Philippe lui-mme est entr dans la
conspiration flagrante contre les liberts! Usons de nos ressources,
elles sont immenses. Faisons un appel aux nations. La France, cette
France grande et gnreuse que je distingue de son gouvernement
machiavlique, est notre amie; elle nous rpondra, n'en doutez pas;
notre cause est la sienne. C'est sur les champs de bataille que la
libert doit triompher ou tre anantie... La Pologne, l'Italie
reprendront courage en voyant une nation, leur devancire en
rvolution, imiter leurs nobles exemples. Il terminait en demandant
au ministre s'il tait dcid  faire la guerre  qui que ce ft pour
dfendre l'intgrit du territoire, et s'il avait pris ou allait
prendre des mesures  cet effet. M. Lebeau, ministre des relations
extrieures, lui rpondit: Je ne veux pas entretenir le pays dans une
scurit trompeuse; la guerre est imminente, invitable; je dirai
plus, elle est devenue une ncessit. Nous devons dfendre le
Luxembourg. C'est une question d'honneur. Puis, aprs avoir parl des
mesures prises pour armer la nation, il s'criait: La devise du
ministre est: Fais ce que dois, advienne que pourra.

Si bien dispos que ft le cabinet franais pour les Belges, il
n'tait pas d'humeur  supporter patiemment de telles incartades. Le
12 avril, en rponse  une interpellation de M. Mauguin, le gnral
Sbastiani laissa tomber ces paroles svres et mme quelque peu
mprisantes: Une association, tranant  sa suite le meurtre et le
pillage, domine le gouvernement de Bruxelles. Cette association
prtend qu'elle nous conduira  la guerre malgr nous. Non, la France
ne se tranera pas misrablement  la suite de ces brouillons... La
Belgique a encore besoin de nous; nous la protgerons; elle trouvera
en nous  la fois des intentions bienveillantes et une volont
inbranlable. Et Casimir Prier ajoutait sur le mme ton: J'ai
souvent entendu reprocher  la Restauration d'adopter tantt la
politique russe, tantt la politique anglaise. Serions-nous tombs si
bas qu'il nous fallt donner maintenant  la France la politique
belge? Non, non; nous voulons une politique franaise, il est temps
que la France n'appartienne qu' la France.

Si, par cette attitude, Casimir Prier ne parvenait pas  rendre les
Belges plus raisonnables, du moins il atteignait son but principal qui
tait de rtablir entre la France et l'Angleterre le bon accord, si
gravement compromis  la fin du ministre Laffitte. Le 12 avril 1831,
lord Palmerston crivait  lord Granville, son ambassadeur  Paris:
Je vous prie de faire savoir  Prier combien nous lui savons gr du
changement de ton et de dispositions qu'il a apport dans le
gouvernement franais. Et il ajoutait, dans une autre lettre du 31
mai: Dites  Casimir Prier que vous m'avez rpt la communication
qu'il vous a faite l'autre jour  dner, et le dsir qu'il vous a
exprim d'tre bien avec l'Angleterre. Assurez-le que ce gouvernement,
et moi personnellement comme son organe, nous partageons entirement
son sentiment sur ce sujet. Nous comprenons parfaitement combien une
entente cordiale et une amiti troite entre l'Angleterre et la France
doivent contribuer  assurer la paix du monde,  garantir les liberts
et  seconder la prosprit des nations. Nous sommes convaincus qu'il
est grandement de l'intrt de l'Angleterre et de la France que cette
amiti soit intime et solide. Il rappelait ensuite comment elle avait
t altre  la fin du ministre Laffitte; puis il continuait ainsi:
Depuis l'arrive de Casimir Prier, nous avons remarqu un complet
changement dans l'esprit et l'humeur de la politique franaise. Toute
chose venue de lui a t calcule pour nous inspirer confiance. Et si,
par moments, le vieil esprit s'est montr chez quelques-uns de ceux
qui agissaient sous lui, c'taient des manifestations non autorises,
et qui devaient tre rprimes aussitt qu'elles auraient t connues
de lui. En un mot, assurez-le que nous avons la plus grande confiance
en lui et que nous sommes persuads que, tant qu'il sera au pouvoir,
l'amiti des deux contres ira toujours se resserrant. Il ne sera pas
inutile que vous profitiez d'une occasion pour dire au Roi  quel
point la bonne entente des deux pays dpend du respect et de la
confiance que nous inspire le caractre personnel de Prier, et
combien sa nomination comme prsident du conseil a contribu  la paix
de l'Europe[589].

[Note 589: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 62, et 78  80.]

Ce n'tait pas la moindre merveille produite par le caractre du
ministre franais que d'avoir inspir une confiance aussi entire et
aussi expansive  l'esprit souponneux de lord Palmerston.  la
vrit, la naturelle mfiance que ce dernier dpouillait par
extraordinaire quand il s'agissait de Prier, il continuait  la
ressentir contre Louis-Philippe, contre le gnral Sbastiani, contre
le marchal Soult, contre M. de Talleyrand[590]. Elle se manifestait
surtout quand il croyait entrevoir chez nos gouvernants quelque
vellit de raliser, dans une mesure si modeste qu'elle ft, le rve
d'agrandissement qui continuait  hanter les imaginations franaises.
C'tait d'ordinaire au moment o notre diplomatie se trouvait faire
quelque chose dont l'Europe et en particulier l'Angleterre devaient
lui savoir gr; elle ne se retenait pas alors de tter un peu le
terrain pour voir s'il ne serait pas possible d'obtenir en retour
quelque petite rectification de frontire; tout cela avec peu
d'insistance, par manire d'acquit de conscience, sans paratre avoir
espoir et srieuse volont de russir[591]. Lord Palmerston avait
soin d'ailleurs de ne lui laisser aucune illusion. Soyez inexorable
sur ce point, crivait-il  lord Granville, le 25 mars 1831[592].

[Note 590: Lettres diverses publies par BULWER, _Life of Palmerston_,
t. II, p. 52  84. Bulwer lui-mme est oblig de reconnatre le plus
souvent l'injustice des soupons de lord Palmerston.]

[Note 591: On en peut juger par la lettre suivante, que lord
Palmerston crivait, le 1er avril 1831,  lord Granville: Talleyrand
m'a lu, il y a deux jours, une dpche de Sbastiani disant que la
France soutiendrait Lopold, et qu'il ne doutait pas que l'Angleterre,
en retour d'un arrangement si avantageux pour elle, satisferait aux
dsirs de la France en ce qui concernait Bouillon, Luxembourg et
Maestricht. Talleyrand, avant que je pusse ouvrir la bouche, dit qu'il
pensait rpondre que l'lection de Lopold tait un objet qui tait
relativement indiffrent au gouvernement anglais, et que celui-ci
n'tait dispos  faire aucun sacrifice pour l'obtenir. Je lui dis
qu'il tait tout  fait dans le vrai... Aujourd'hui Talleyrand m'a lu
une dpche de Sbastiani, date du 30 et crite avant qu'il et pu
recevoir la rponse  sa premire dpche; elle exprimait le dsir que
cette premire dpche ft considre comme non avenue... (BULWER, t.
II, p. 60, 61.)--Au mme moment,  Paris, Louis-Philippe, causant
librement avec lord Granville, lui insinuait que la candidature de
Lopold tait bien impopulaire en France, et que le gouvernement
anglais, pour la rendre plus populaire, devrait consentir 
l'annexion de Marienbourg et de Philippeville. L'ambassadeur pria
instamment le Roi de ne pas donner suite  sa proposition et de ne pas
la rendre publique. Est-ce cet incident qui explique le contre-ordre
donn par le gnral Sbastiani  M. de Talleyrand? (Dpche de M. de
Werther, en date du 2 avril, cite par HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs, 1830-1870_, t. II, p. 232.)]

[Note 592: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 59.]

On ne peut dire cependant que nous n'ayons rien obtenu. Parmi les
dispositions des traits de 1815, l'une des plus blessantes pour notre
pays tait celle qui avait stipul la construction et le maintien,
prs de nos frontires, d'une srie de forteresses, vritables places
d'armes d'une coalition antifranaise; plusieurs de ces forteresses
taient dans la partie du royaume des Pays-Bas qui formait la
Belgique. Qu'allaient-elles devenir? Ds le commencement d'avril 1831,
le gouvernement franais avait fait  Londres des ouvertures tendant 
leur dmolition. Les puissances ne pouvaient se dissimuler que c'tait
en effet la seule solution raisonnable: la possession de ces
forteresses, peu compatible avec la neutralit du nouvel tat, tait
du reste au-dessus de ses moyens militaires, et l'on pouvait craindre
qu'en cas de guerre, elles ne tombassent aux mains de ceux contre qui
on les avait leves. Cependant, il tait pnible aux anciens allis
de supprimer l'un des signes visibles et permanents de leur victoire
et de reconnatre ainsi eux-mmes  quel point l'oeuvre de 1815 tait
atteinte. Tout au moins, pour diminuer leur dplaisir, ne
voulurent-ils pas admettre la France  discuter avec eux les mesures 
prendre. Prtention assez fonde, aprs tout, car il s'agissait de
modifier des stipulations dans lesquelles nous n'avions pas t
partie[593]. Cette rserve faite, les puissances cdrent sur le fond,
et, le 17 avril, le jour mme o la Confrence recevait l'adhsion de
la France aux bases de sparation, les reprsentants de l'Angleterre,
de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie se runirent hors la
prsence de notre reprsentant. Se fondant sur la situation nouvelle
de la Belgique, sur la neutralit et l'inviolabilit de son
territoire, ils dcidrent  l'unanimit qu'une partie des forteresses
n'avait plus de raison d'tre: la dsignation de celles qui devaient
tre supprimes fut renvoye au moment o il existerait  Bruxelles un
gouvernement reconnu avec lequel les quatre puissances pourraient
ngocier  ce sujet. M. de Talleyrand et Casimir Prier reurent
aussitt communication de cette dcision, mais seulement  titre
confidentiel. La lettre d'envoi tmoignait d'une intention vidente
d'tre aimable pour la France; elle prsentait la rsolution comme
une nouvelle preuve de la confiance qu'inspiraient aux soussigns les
dispositions manifestes par S. M. le roi des Franais pour le
maintien de la paix gnrale.

[Note 593: Lord Palmerston crivait  ce propos  lord Granville:
Quant  la prtention que la France pourrait mettre d'tre partie
dans cette dlibration, elle ne peut pas tre admise un seul moment,
quoi que Prier puisse penser ou dire... Comme ces forteresses ont t
leves, non, comme dit Talleyrand, _en haine de la France_, mais _en
crainte de la France_, il serait absurde de discuter avec elle
lesquelles doivent tre dmanteles.]

Cependant la situation cre par la rsistance des Belges ne pouvait
indfiniment se prolonger; la Confrence tait visiblement  bout de
patience. Elle avait averti officiellement le cabinet de Bruxelles
que, s'il ne retirait pas ses troupes du Luxembourg, la Confdration
germanique allait mettre son arme en mouvement; mais rien n'y
faisait: en Belgique, toute l'influence tait tombe aux mains des
exalts et des violents; moins que jamais le gouvernement de la
rgence paraissait avoir la force matrielle et le crdit moral
suffisants pour contenir les passions souleves et ramener les esprits
hors de voie. Voulait-on sauver le nouvel tat d'une ruine imminente?
une seule chance restait, c'tait d'y hter l'tablissement d'un
gouvernement qui comprt la ncessit et et le moyen d'tre
raisonnable; en un mot, c'tait d'y faire un roi.

Depuis la premire tentative d'lection royale, en janvier et fvrier
1831, le cercle des candidats possibles au trne s'tait
singulirement rtrci. La France refusait le duc de Nemours et
excluait le duc de Leuchtenberg; les Belges ne prenaient pas au
srieux les jeunes princes de Naples ou de Bavire; ds lors une seule
candidature subsistait, celle de Lopold de Saxe-Cobourg. On se
rappelle que ds l'origine elle avait t sinon propose, du moins
subsidiairement indique par lord Palmerston; mais, repousse par le
gouvernement franais, il n'en avait presque pas t question dans
les dbats du congrs. Depuis lors, au contraire, la pense des
ministres du rgent s'tait tourne avec complaisance vers ce prince;
sa couleur anglaise, l'opposition qui lui avait t d'abord faite par
le cabinet de Paris, n'taient pas une mauvaise note aux yeux de
ministres qui nous gardaient alors rancune de l'avortement de la
premire lection, et qui se faisaient volontiers honneur auprs des
autres puissances de n'tre pas sous notre dpendance. De telles
dispositions ne dplaisaient pas  lord Palmerston, et modifiaient
mme peu  peu ses sentiments  l'gard de la Belgique. Jusqu'
prsent, l'ayant trouve trop porte pour la France, il l'avait
traite sans bienveillance, et il crivait, le 18 mars 1831: Quant au
rglement dfinitif de l'affaire de Belgique, plus ce pays sera ramen
vers la Hollande, mieux ce sera pour lui et pour l'Europe[594]. La
chance de voir le nouvel tat se mettre en froid avec la France et
choisir un prince presque anglais lui fit prendre un intrt tout
nouveau  son indpendance. Dans les premiers jours d'avril 1831, il
faisait donner au rgent des conseils qui pouvaient se rsumer ainsi:
Les intrts de l'Angleterre exigent que la Belgique ne soit ni unie
 la France, ni place sous sa dpendance: les intrts de la Russie,
de la Prusse et de l'Autriche sont les mmes, et il y a une
dtermination commune, de la part de ces quatre puissances, de ne
permettre ni une pareille union ni une pareille dpendance.
L'Angleterre dsire sincrement le bonheur de la Belgique. Ce qui lui
sourirait le plus serait une rconciliation avec la Hollande; mais si
ce projet ne peut tre ralis, le gouvernement britannique prfrera
le choix du prince Lopold  tout autre arrangement[595]. L'envoy
anglais  Bruxelles, lord Ponsonby, nagure si passionn pour le
prince d'Orange, disait au ministre belge: Je ne veux plus vous
parler de ce prince; il a risqu la partie, et l'a perdue sans
ressource. Lord Ponsonby promettait de dployer dsormais la mme
ardeur au service du prince de Cobourg[596].

[Note 594: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 56.]

[Note 595: Thodore JUSTE, _le Congrs national de Belgique_, t. II,
p. 142, 143.]

[Note 596: _Ibid._, p. 141.]

Qu'allait faire la France? Persisterait-elle dans cette rivalit
d'influence qui, sous le ministre Laffitte, lui avait fait prononcer
l'exclusion du prince de Cobourg par reprsaille de l'opposition faite
au duc de Nemours? Mais elle n'avait aucun autre candidat possible.
tait-il sage de bouder celui qui arriverait peut-tre sans elle, ou
d'acculer les Belges  une rpublique que l'Europe ne tolrerait
probablement pas et qui et t d'un voisinage dangereux pour notre
jeune monarchie? Et puis, dans la crise que nous eussions ainsi
provoque, ne risquions-nous pas l'existence mme de la Belgique
indpendante, c'est--dire l'intrt premier de la France? Prier le
comprit. D'ailleurs, il tait dans le dessein gnral de sa politique
de donner des gages  l'Angleterre et de marcher le plus possible
d'accord avec elle. Ds les derniers jours de mars, le mme ministre
qui, sous le cabinet prcdent, menaait la Belgique de lui tirer des
coups de canon si elle choisissait Lopold, le gnral Sbastiani,
faisait savoir  Londres que nous tions prts  soutenir ce
prince[597]. Peu aprs, il informait les Belges que nous n'entendions
prendre aucune part active au choix du Roi, que nous voulions
demeurer compltement neutres, et que nous reconnatrions celui qui
serait lu, pourvu du moins que ce ne ft pas un membre ou un alli de
la famille Bonaparte[598]. De son ct, lord Palmerston, par
mnagement pour les susceptibilits franaises, loin de mettre en
lumire le caractre anglais du candidat, s'appliquait  l'attnuer.
Ce qui nous fait dsirer Lopold, disait lord Palmerston  M. de
Talleyrand, c'est la conviction qu'il deviendra un bon roi _belge_,
qu'il ne sera pas plus anglais que franais[599]. Et,  la Chambre
des lords, lord Grey rptait, quelques semaines plus tard: Si ce
prince montait sur le trne, il ne tarderait pas  montrer qu'il n'est
ni anglais, ni franais, mais uniquement et entirement belge. Ce
n'tait pas l seulement des phrases de chancellerie ou de tribune,
et les ministres britanniques se trouvaient peut-tre parler plus vrai
encore qu'ils ne le croyaient. Le prince de Cobourg, en effet, tait
un trop fin politique pour se laisser donner une couleur exclusive;
bien au contraire, afin de modifier la physionomie anglaise que lui
avait donne son premier mariage, il tait dcid  solliciter la main
d'une princesse franaise, s'appliquait  entretenir personnellement
de bons rapports avec Louis-Philippe,  gagner sa confiance, faisait
son loge dans les conversations qu'il avait avec les Belges, et
signalait  ces derniers combien l'intimit avec la France tait
ncessaire  leur nouvel tat[600].

[Note 597: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 60.]

[Note 598: Dpche du 25 avril 1831, (Thodore JUSTE, _le Congrs
national de Belgique_, t. II, p. 151.)]

[Note 599: BULWER, t. II, p. 60.]

[Note 600: Thodore JUSTE, _le Congrs national de Belgique_, t. II,
p. 157.]

Ds qu'ils furent rassurs sur les dispositions du gouvernement
franais, les membres du cabinet belge n'hsitrent pas  envoyer en
Angleterre une dputation officieuse charge de pressentir les
intentions de Lopold[601]; cette dmarche eut lieu dans la seconde
moiti d'avril. Le prince fit aimable accueil aux dputs, se montra
flatt de l'ouverture et dsireux de pouvoir l'accepter. Mais, ds les
premiers pourparlers, une difficult s'leva qui mit tout en suspens.
Les dputs, conformment aux instructions trs-prcises qu'ils
avaient reues, entendaient que l'lection du Roi ft le dbut et non
le terme des arrangements  conclure avec l'Europe; ils comptaient
prcisment sur la prsence d'un roi pour continuer dans des
conditions plus avantageuses les ngociations actuellement pendantes,
et pour obtenir de la Confrence les concessions territoriales
qu'elle leur avait jusqu' prsent refuses. De son ct, le prince,
dont l'ambition tait trop sagace pour se jeter  l'aveugle dans
n'importe quelle aventure, ne voulait accepter la couronne qu'aprs
que la Belgique se serait entendue avec les naissances au moins sur le
principe, sinon sur l'excution des dlimitations de frontires. Je
ne saurais, disait-il aux envoys belges, accepter la souverainet
d'un tat dont le territoire est contest par toutes les puissances;
ce serait, sans profit pour vous, me constituer, en mettant le pied
sur votre sol, en tat d'hostilit avec tout le monde[602]. Vainement
les entrevues se renouvelaient-elles; de part et d'autre, chacun
restait sur son terrain, et la question n'avanait point d'un pas.
Lord Palmerston approuvait le prince de Cobourg: Lopold a bien
raison, crivait-il  lord Granville, de ne pas accepter jusqu' ce
qu'il sache ce qu'on lui offre. S'il agissait autrement, il serait
comme don Miguel, que personne ne reconnat. En fait, on lui offre,
non pas un trne, mais plutt une querelle avec toute l'Europe et une
complte incertitude de la terminer jamais[603]. En mme temps, le
ministre anglais avertissait une fois de plus les Belges qu'ils ne
devaient pas s'attendre  voir changer les conditions du protocole du
20 janvier, et qu' prolonger leur rsistance, ils risquaient de
perdre leur indpendance[604]. En effet, par un nouveau protocole en
date du 10 mai, la Confrence dcidait que si les bases de
sparation n'taient pas acceptes par le gouvernement de Bruxelles
avant le 1er juin, les cinq puissances rompraient toutes relations
avec lui; que, loin de s'interposer ultrieurement auprs de la
Confdration germanique, comme elles l'avaient fait jusqu'alors, pour
retarder l'adoption des mesures que la Confdration s'tait dcide 
prendre dans le grand-duch de Luxembourg, elles ne pourraient que
reconnatre elles-mmes la ncessit de ces mesures; enfin que si les
Belges attaquaient la Hollande, les cinq puissances auraient 
concerter les mesures qu'elles croiraient de leur devoir d'opposer 
de telles attaques, et que la premire de ces mesures consisterait
dans le blocus de tous les ports, depuis Anvers jusqu' la frontire
de France. La situation de la Belgique devenait donc de plus en plus
critique, d'autant qu' ces menaces du dehors s'ajoutaient, au dedans,
les progrs de l'agitation dmagogique. Le ministre des relations
extrieures, M. Lebeau, en tait rduit  crire, le 21 mai,  lord
Ponsonby: Nous allons tomber dans l'anarchie; j'entends craquer
l'difice[605].  Bruxelles, les esprits raisonnables et de
sang-froid ne devaient-ils pas commencer  se rendre compte que leur
pays s'tait engag dans une impasse, et qu'il ne pouvait en sortir
sans rabattre quelque chose de ses exigences?

[Note 601: Dans cette dputation, compose seulement de quatre
membres, on remarquait le chef de la noblesse catholique, le comte
Flix de Mrode, et un membre du clerg, l'abb Defoere. Leur prsence
tait d'autant plus significative que le prince auprs duquel ils
allaient faire une dmarche tait protestant. Quelques catholiques,
entre autres le comte de Robiano de Boisbeck, avaient vu l une raison
de repousser cette candidature. Mais la grande majorit suivait le
comte de Mrode et estimait, avec l'organe le plus influent du parti,
le _Courrier de la Meuse_, que la question de la religion du prince,
dans l'tat actuel des choses et de la socit en Belgique, n'tait
qu'une question d'une importance secondaire. On racontait d'ailleurs
que l'internonce Cappacini, pressenti par lord Palmerston, aurait
rpondu qu'il ne considrait pas comme indispensable le choix d'un
prince catholique, et qu'un protestant libral se croirait peut-tre
forc, d'tre plus favorable  l'gard du culte de la majorit.
(Thodore JUSTE, t. II, p. 146.)]

[Note 602: Thodore JUSTE, t. II, p. 156.]

[Note 603: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 77.]

[Note 604: Thodore JUSTE, t. II, p. 164  166.]

[Note 605: Thodore JUSTE, t. II, p. 191.]

Ce fut cependant la Confrence qui fit les premiers pas vers une
transaction. Fidle  l'attitude qu'il avait prise ds l'origine,
Casimir Prier ne se sparait pas des autres puissances dans les
avertissements et les injonctions adresss aux Belges; mais il usait
en mme temps de toute son influence pour loigner le plus possible
une rupture dangereuse, et cette influence tait d'autant plus
efficace qu'il avait donn  l'Europe plus de gages de son dsir de
marcher avec elle. L'Angleterre, dont il s'tait rapproch avec une si
sage prvoyance, le secondait dans cet effort de conciliation; il
n'tait pas jusqu' lord Ponsonby qui ne recommandt les mnagements
et la temporisation. L'une des questions qui tenaient le plus au coeur
des Belges tait celle du Luxembourg. Presse par les deux puissances
occidentales, et prenant en considration l'avantage qu'il y avait 
faciliter l'avnement du prince Lopold, la Confrence prit, le 25
mai, une dcision qui rendait aux Belges une chance de rester matres
du grand-duch; elle s'engageait, pour le cas o ceux-ci
accepteraient, dans le dlai fix, c'est--dire avant le 1er juin, les
bases de sparation,  employer ses bons offices, soit prs du roi de
Hollande, soit prs de la Confdration germanique, pour faciliter 
la Belgique l'acquisition  titre onreux du grand-duch de
Luxembourg; mais, pour le cas o les Belges persisteraient  repousser
le protocole du 20 janvier, elle maintenait et renouvelait toutes ses
menaces antrieures.

 Bruxelles, les exalts ne voyant que ce qu'on leur refusait encore,
offusqus des injonctions  terme fixe qu'on leur adressait,
accueillirent avec une indignation bruyante la nouvelle dcision de la
Confrence.  peine fut-elle communique au congrs par une lettre de
lord Ponsonby, qu'un des reprsentants, M. Jottrand, s'cria: Vous
aurez  choisir entre une soumission aveugle aux volonts de la
Sainte-Alliance et le droit sacr d'insurrection en vertu duquel se
sont constitues l'Amrique septentrionale, la Hollande, la Pologne et
la France elle-mme. Pour moi, mon choix ne sera pas douteux. Le
gouvernement, tout en sentant la folie prilleuse d'une telle
attitude, n'osait la combattre de front. Il essaya d'un moyen
dtourn.  sa suggestion, une double motion fut faite au congrs, de
procder tout de suite  la nomination du Roi et d'envoyer  Londres
des commissaires chargs de suivre avec la Confrence les ngociations
territoriales. On ne se flattait pas sans doute que Lopold revnt sur
sa dcision premire et acceptt la couronne tant que la question de
frontires ne serait pas rsolue, mais on esprait ainsi l'intresser
au succs des ngociations; quant aux commissaires, on ne parlait pas
de leur donner mandat exprs de transiger, mais au fond les auteurs de
la proposition attendaient d'eux qu'ils transigeassent sans mandat.
Aprs des dbats orageux, et malgr une violente opposition, des votes
successifs, mis le 31 mai et le 2 juin, dcidrent l'lection
immdiate du Roi et autorisrent le gouvernement  ouvrir des
ngociations pour terminer toutes les questions territoriales au
moyen de sacrifices pcuniaires, sauf  soumettre l'arrangement  la
ratification du congrs.

Ce fut le 4 juin que, pour la seconde fois, s'ouvrit dans le congrs
un scrutin pour le choix d'un roi. En fait, il n'y avait qu'un
candidat, et Lopold de Saxe-Cobourg fut lu par 152 suffrages sur 196
votants. Il fut stipul que ce prince ne prendrait possession du trne
qu'aprs avoir jur d'observer la constitution et _de maintenir
l'intgrit du territoire_; sous ces mots on comprenait les provinces
que la Confrence refusait d'attribuer  la Belgique. Le pays
accueillit avec faveur la nouvelle de l'lection, mais sans rien de
l'enthousiasme suscit, quatre mois auparavant, par la nomination du
duc de Nemours. La premire dception avait refroidi les imaginations,
et puis, si l'on dsirait voir fonctionner immdiatement la monarchie,
dans l'espoir qu'elle mettrait fin  la crise dont souffraient tous
les intrts, les masses ne connaissaient pas personnellement le
nouvel lu, dont la candidature avait toujours t plus politique que
populaire.

Le congrs chargea aussitt une dputation de porter  Lopold le
dcret d'lection; en mme temps, un arrt du rgent nomma M. Devaux
et M. Nothomb commissaires prs la Confrence de Londres, et leur
confia la mission beaucoup plus importante et dlicate de discuter et,
s'il tait possible, de conclure avec les puissances l'arrangement
territorial. Les hommes taient bien choisis; M. Nothomb notamment
devait se rvler, en cette circonstance, diplomate sagace, ingnieux
et rsolu. D'ailleurs,  peine dbarqus  Londres, les commissaires
trouvrent le plus prcieux des concours dans le prince de Cobourg.
Celui-ci, malgr le vote du congrs, tait toujours rsolu 
n'accepter la couronne qu'aprs solution du dsaccord existant entre
ses futurs sujets et l'Europe; seulement, comme on l'avait prvu 
Bruxelles, son lection l'autorisait et l'intressait  intervenir
dans les ngociations. Il y apporta un rare esprit politique, une
adresse patiente, une grande connaissance des hommes, des cabinets et
des cours. Nul n'tait mieux plac  la fois pour obtenir de l'Europe
toutes les concessions possibles et pour dterminer les commissaires
belges  consentir tous les sacrifices ncessaires. L'appui de la
France et de l'Angleterre lui tait acquis. Finissons-en, disait, le
23 juin, M. de Talleyrand  M. Nothomb, en lui mettant amicalement la
main sur l'paule; vous savez que je signerai tout ce qui nous sera
prsent de la part du prince Lopold. Lord Palmerston avait des
confrences frquentes avec les commissaires et semblait avoir fait
son affaire de trouver une solution. Rien n'tait plus efficace que
cette union des deux puissances occidentales; on s'en rendait compte 
Vienne, non sans tristesse, et la princesse de Metternich, confidente
des secrtes penses de son mari, crivait, le 4 juillet 1831, dans
son journal intime: Un courrier de Londres a apport de mauvaises
nouvelles. En Angleterre, les choses prennent une tournure des plus
fcheuses. Les Anglais et les Franais se sont terriblement rapprochs
et travaillent ensemble contre nous. Dieu seul sait ce qui adviendra
de tout cela. Que le Ciel me pardonne mes craintes et mes angoisses,
mais j'avoue que je tremble quand je songe  l'avenir[606].
D'ailleurs, si l'Autriche, la Prusse et la Russie n'avaient pas pour
le nouvel tat les mmes sympathies que la France et l'Angleterre,
elles n'en dsiraient pas moins que le Roi lu pt prendre possession
du trne et mettre ainsi fin  une crise fatigante et dangereuse pour
tous. Aprs dix-neuf jours de laborieux pourparlers, dans les
vicissitudes desquels il serait fastidieux d'entrer, la Confrence et
les commissaires belges tombrent enfin d'accord sur les conditions
d'aprs lesquelles devait se faire entre la Hollande et la Belgique le
partage de l'ancien royaume des Pays-Bas. Ces prliminaires de paix,
proposs aux deux parties par les cinq puissances, furent consigns
dans un acte dat du 26 juin 1831, qui est connu dans la diplomatie
sous le nom de trait des Dix-huit articles.

[Note 606: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 102.]

La plupart de ces Dix-huit articles ne faisaient que reproduire les
dispositions non contestes des protocoles antrieurs. La partie
intressante tait celle qui rglait les points sur lesquels avaient
rclam les Belges, c'est--dire: 1 le mode de partage des dettes, 2
la possession du Luxembourg, 3 celle du Limbourg, 4 celle de la rive
gauche de l'Escaut. La Confrence avait consenti  modifier
quelques-unes de ses dcisions prcdentes; il en tait d'autres
qu'elle maintenait. Pour les dettes, elle donna aux Belges la
satisfaction de fixer le partage d'aprs l'origine des emprunts, et
non d'aprs le chiffre de la population. Pour le Luxembourg, se
fondant sur ce qu'il tait revendiqu par le roi des Pays-Bas, non
comme une partie de la Hollande, mais comme un domaine de la maison
d'Orange-Nassau, elle considra que la question de savoir  qui il
serait attribu tait distincte de la dlimitation de la Belgique et
de la Hollande; elle dcida donc de procder  cette dlimitation en
laissant de ct la question du Luxembourg, qui serait ultrieurement
l'objet de ngociations directes entre le grand-duc et le roi des
Belges; les cinq puissances s'engageaient  employer leurs bons
offices pour que, en attendant le rsultat de ces ngociations, le
_statu quo_ ft maintenu dans le Luxembourg, et que par suite les
Belges demeurassent les dtenteurs de la plus grande partie de ce
territoire. Quant au Limbourg, au contraire, rien n'tait chang aux
dcisions antrieures, et la moiti en restait attribue  la
Hollande; les commissaires belges n'y avaient cependant pas renonc,
mais ils pensaient pouvoir l'obtenir ultrieurement par un autre
moyen, par le seul jeu de l'change des enclaves. En effet, le
protocole du 20 janvier stipulait que la Hollande tait rtablie dans
les limites occupes par elle en 1790, et que la Belgique comprenait
_tout le reste des territoires_ du royaume des Pays-Bas, les
enclaves devant tre changes par les soins des cinq cours. Personne,
ni la Confrence en employant cette rdaction, ni le roi de Hollande
en y adhrant, ni mme tout d'abord les reprsentants de la Belgique
en y faisant opposition, n'avaient remarqu qu'au milieu des provinces
septentrionales se trouvaient un certain nombre de territoires
d'origine allemande qui, avant 1790, ne faisaient pas partie des
Provinces-Unies; c'tait seulement en 1800 qu'ils avaient t compris
dans la Rpublique batave; de l, ils taient naturellement passs en
1815 au royaume des Pays-Bas. La lettre du protocole du 20 janvier,
bien contrairement, il est vrai,  l'intention de ses auteurs,
attribuait ces territoires  la Belgique, qui n'y avait cependant
aucun titre. C'est M. Nothomb qui avait fait cette dcouverte, et il
en avait conclu que, pour rentrer en possession d'enclaves si
gnantes, la Hollande n'hsiterait pas  cder sa part du Limbourg;
aussi crut-il pouvoir renoncer  faire attribuer directement ce
dernier territoire  la Belgique et se borna-t-il  faire stipuler que
les changes, au lieu d'tre rgls par les grandes puissances, se
feraient  l'amiable entre les cabinets de Bruxelles et de la Haye.
Restait la rive gauche de l'Escaut; elle demeura attribue  la
Hollande, mais des garanties furent donnes  la Belgique pour la
navigation du fleuve et l'coulement des eaux des Flandres. Pour la
Belgique, il y avait l, comme dans toute transaction, une part de
sacrifices et une part d'avantages, et l'on pouvait en recevoir une
impression diffrente suivant qu'on s'appliquait  considrer les uns
ou les autres. Toutefois,  faire la balance et eu gard  la
situation, les avantages l'emportaient. Il en tait un, d'ailleurs, le
plus considrable de tous, qui, sans tre stipul dans l'acte, en
tait la consquence immdiate: le soir mme de la signature, Lopold
dclara officiellement qu'il acceptait la couronne,  une condition
cependant: c'tait que le congrs de Bruxelles ratifit l'adhsion
donne par les deux commissaires belges. Aussitt que le congrs aura
adopt les articles que la Confrence de Londres lui a proposs,
crivait le prince au Rgent, je considrerai les difficults leves
pour moi, et je pourrai me rendre immdiatement en Belgique... Puisse
la dcision du congrs complter l'indpendance de sa patrie et par l
me fournir les moyens de contribuer  sa prosprit avec le dvouement
le plus vrai!

L'instant tait solennel pour la Belgique. Son intrt tait de donner
son adhsion. Mais il fallait compter avec la surexcitation extrme
des esprits, avec le trouble et les prtentions rvolutionnaires, et
l'on put croire un moment que tout serait rejet.  peine connus, en
effet, les Dix-huit articles soulevrent une clameur indigne. Les
accepter, s'criait-on, serait une trahison envers les territoires
abandonns. Presque tous les journaux tenaient ce langage. Les
factieux, les anarchistes, en rapport avec les radicaux franais qui
les encourageaient, exploitaient la douleur des uns et la colre des
autres. Des meutes clataient sur divers points, et le congrs tait
menac d'une insurrection gnrale, s'il cdait. Telle tait
l'intimidation produite par ces violences que le ministre se borna 
soumettre le trait aux reprsentants de la nation, sans oser en
demander l'adoption, et que l'on tait  se demander si quelqu'un
oserait la proposer. Ce fut dans ces conditions que le dbat s'ouvrit,
le 1er juillet. L'opposition y clata tout de suite avec un extrme
emportement. M. Ch. de Brouckre, nagure ministre des finances et
dput du Limbourg, somma le gouvernement d'exprimer un avis: Si le
ministre des relations extrieures, dit-il, ne prend pas de
conclusions, je considrerai ce refus comme une dfection complte du
cabinet; si, au contraire, il a envie de nous faire adopter les
Dix-huit articles, je dirai qu'il trahit le pays, car je considre
l'acceptation des protocoles comme une trahison qui n'est propre qu'
arrter l'lan du pays,  lui faire perdre son indpendance et 
touffer la libert dans toute l'Europe. Le ministre, M. Lebeau,
rpondit avec embarras qu'il n'avait pas le droit de faire une
proposition, les ngociations ayant dpass les limites que le congrs
avait traces; le gouvernement avait reu des prliminaires de paix
qui ne formaient pas un protocole; si c'et t un protocole, le
ministre l'aurait renvoy; mais il n'avait pas voulu assumer sur lui
une immense responsabilit, en interceptant un document qui renfermait
les propositions de la Confrence. C'est sur ce document, non
sollicit par le ministre, que vous aurez  discuter, ajouta M.
Lebeau; je n'ai rien  dire  cet gard comme ministre; comme dput,
quand le moment sera venu de me prononcer, je ne reculerai pas. Une
telle attitude n'tait pas de nature  faire baisser le ton de
l'attaque. On apportait  la tribune de brlants rquisitoires contre
la diplomatie europenne, accuse d'abandonner partout, en Pologne, en
Italie, la cause des peuples, et l'on concluait ainsi: La guerre
gnrale donc, s'il faut en passer par l! Ce sera le rveil des
peuples et le signal de leur mancipation! La foule, qui se pressait
aux abords du palais et dbordait dans les tribunes, ne se gnait pas
pour prendre part elle-mme  la dlibration, sifflant, invectivant,
menaant les partisans du trait, soutenant, excitant les adversaires
par ses acclamations frntiques. On se ft cru report en France, 
quelque scne de la Lgislative ou de la Convention. Dans les premiers
jours, il sembla que les violents auraient le dessus; mais leurs excs
mme provoqurent une raction. Les gens modrs retrouvrent peu 
peu le courage de leur opinion. On a demand, dit un dput de Mons,
M. Van Snick, quel serait celui d'entre nous qui oserait assumer la
responsabilit de proposer l'adoption des Dix-huit articles. Eh bien!
messieurs, c'est moi. En le faisant, je crois agir en bon citoyen, ma
conscience est tranquille. Plusieurs autres suivirent cet exemple,
malgr les hues des tribunes. Enfin, le ministre des relations
extrieures se dcida  prendre une attitude plus ferme, et il
dfendit le trait dans un discours habile, sens, puissant. Quand, le
9 juillet, aprs neuf jours d'orageux dbats, le moment vint de
procder au vote, il se trouva 126 voix contre 70 pour adopter les
prliminaires de paix. La Belgique avait chapp  un des plus grands
prils qu'elle et encore courus.

La condition pose par Lopold tait remplie, et il semblait que rien
ne l'empcht plus de prendre possession du trne. Un point cependant
restait encore obscur. Pendant les ngociations qui avaient prcd
les Dix-huit articles, les puissances, ne discutant qu'avec les
Belges, avaient oubli ou nglig compltement la Hollande, et
celle-ci n'avait pas eu occasion de donner son avis sur les
modifications apportes aux bases de partage qu'elle avait
prcdemment acceptes. Ce fut seulement quand tout tait fini que le
plnipotentiaire autrichien se rendit  la Haye pour y communiquer ces
modifications, les prsentant d'ailleurs comme absolument
insignifiantes. Le roi des Pays-Bas en jugerait-il ainsi? On conoit
que Lopold s'en proccupt: aussi, le 12 juillet, en recevant les
reprsentants des cinq cours, il leur posa cette question: Si je me
rends en Belgique, la volont des grandes puissances est-elle de me
reconnatre, sans attendre l'adhsion du roi de Hollande?--Oui, quand
mme, rpondit le reprsentant de la Russie, et s'il la refuse, nous
trouverons le moyen de le contraindre. Ayant ds lors toutes les
satisfactions qu'il dsirait, le Roi lu mit ordre  ses affaires
personnelles et annona son dpart pour le 16 juillet. Sur ces
entrefaites, arriva de la Haye une protestation formelle contre l'acte
du 26 juin. Les arguments dvelopps dans le congrs de Bruxelles pour
y faire accepter les Dix-huit articles, avaient convaincu le roi des
Pays-Bas que ces mmes articles lui taient trs-dsavantageux, et
c'tait  son tour maintenant de se plaindre que les puissances
l'eussent sacrifi. La note du gouvernement hollandais, date du 12
juillet, faisait remarquer que la conservation de la paix ne
dpendait pas uniquement de la coopration de la Belgique, et qu'il
n'y aurait rien de gagn quand on aurait dplac la question de
Bruxelles  la Haye. Elle rappelait ensuite que la Confrence avait
mis pour condition  la reconnaissance d'un roi des Belges, qu'il
accepterait, sans aucune restriction, les arrangements des protocoles
du 20 et du 26 janvier, et se terminait ainsi: D'aprs cette
dclaration, devenue un engagement envers le Roi par suite de son
acceptation des bases de sparation consignes au protocole, Sa
Majest, dans le cas o un prince, appel  la souverainet de la
Belgique, l'accepterait et en prendrait possession sans avoir accept
pralablement lesdits arrangements, ne pourrait considrer ce prince
que comme plac, par cela seul, dans une attitude hostile envers elle
et comme son ennemi. C'tait une menace formelle. Lopold s'aperut
tout de suite qu'elle embarrassait fort les trois puissances de l'Est,
que celles-ci ne croyaient pas possible de ne tenir aucun compte d'une
telle protestation, et qu'il ne devait plus s'attendre  tre reconnu
immdiatement par elles, comme l'ambassadeur de Russie venait de lui
en donner un peu lgrement l'assurance. Mais il savait aussi que ces
trois puissances n'oseraient faire aucun acte d'hostilit effective,
en face de la France et de l'Angleterre unies. Quant  la Hollande, il
ne la supposait pas capable de se mettre seule en mouvement.
D'ailleurs, s'il tait bon de tout prvoir, il fallait aussi savoir
risquer un peu. Une changea donc rien  ses rsolutions, et, le 16
juillet, comme il l'avait annonc, il s'embarquait  Douvres. Son
arrive en Belgique fut une fte. Dans les campagnes, dans les villes,
l'enthousiasme tait au comble. Un peuple tout entier saluait et
acclamait le Roi de qui il attendait la fin du provisoire, le remde 
l'anarchie et l'affermissement de l'indpendance nationale. Le 21
juillet, en prsence du congrs, aprs que Lopold et prt serment,
le prsident lui dit: Sire, montez au trne. Et tandis que les
villes s'illuminaient, que les coeurs taient tout  la joie et  la
confiance, le nouveau souverain prit d'une main ferme et sre la
direction de son jeune royaume.

Si l'on tait joyeux  Bruxelles, on pouvait tre satisfait  Paris,
et Casimir Prier s'y faisait honneur d'avoir assur  la Belgique
l'indpendance et la nationalit. En effet, les dangers qui,  la fin
de la prcdente administration, menaaient de ce ct la paix de
l'Europe et l'existence du nouvel tat, semblaient heureusement
carts; le trait des Dix-huit articles et l'inauguration de la
royaut belge paraissaient avoir mis le sceau dfinitif  l'oeuvre
que, ds le dbut, nous nous tions propose. Sans doute, le prince
qui prenait possession de la couronne ne pouvait tre prsent comme
le client particulier et exclusif de la France; nous l'avions accept
plutt que propos, et notre alli d'outre-Manche avait eu dans ce
choix une part d'action plus considrable que la ntre. Mais s'il
manquait par l quelque satisfaction  notre amour-propre, nos
lgitimes intrts n'en taient pas moins pleinement garantis. Nous
savions que le nouveau Roi se proposait d'tre notre ami, bien plus,
que son dsir tait d'entrer dans notre famille royale. De nombreux et
rcents tmoignages venaient d'tre encore donns, soit par lui, soit
par ceux qui avaient qualit pour parler en son nom, de ses sentiments
envers la France. Le 30 juin, M. Van de Weyer rendait compte au
congrs, en comit secret, des dclarations faites par Lopold 
Londres, dans les conversations avec les dlgus belges: entre autres
dclarations, le prince avait dit que ses relations personnelles lui
donneraient les moyens de resserrer ses liens avec la France, et il
avait ajout que s'il se croyait hostile  la France, il renoncerait
 la couronne. Quelques jours plus tard, le 5 juillet, dans le dbat
relatif aux Dix-huit articles, le ministre des relations extrieures
s'tait exprim ainsi: Il est des choses que je ne peux pas dire ici;
mais le prince de Saxe-Cobourg professe une haute estime pour la
France; des liens d'amiti l'unissent au prince qui rgne chez nos
voisins; ces liens peuvent tre resserrs. Les convenances m'empchent
d'en dire davantage. Enfin, dans le discours solennel par lequel
Lopold exposa ses vues en prenant possession du trne, la France fut
le seul pays tranger dont il pronona le nom. J'ai t, dit-il,
accueilli avec une extrme bienveillance dans la partie du territoire
franais que j'ai traverse, et j'ai cru voir dans ces dmonstrations,
auxquelles j'attache un haut prix, le prsage heureux des relations de
confiance et d'amiti qui doivent exister entre les deux pays. Cela
n'empcha pas, il est vrai, notre opposition de trouver dans le choix
du roi des Belges prtexte  de nouvelles dclamations, et le gnral
Lamarque apporta  la tribune de la Chambre des dputs ces
prdictions dsespres qu'on ne peut plus relire aujourd'hui sans
sourire: Ministres imprudents, les leons du pass ne sont donc rien
pour vous? Ne savez-vous pas que trois cents ans de guerre et de
calamits furent la suite de l'abandon de la Guyenne  l'Angleterre?
Les noms de Crcy, de Poitiers, d'Azincourt sont-ils effacs de votre
mmoire? Croyez-vous que, plac  Bruxelles, un prince anglais ne soit
pas plus dangereux pour Paris que lorsque, dans le treizime sicle,
il rgnait  Bordeaux? Ah! des torrents de sang anglais et franais
couleront peut-tre un jour, pour effacer la faute que vous commettez
en ce moment!


IV

Pendant que ces ngociations se poursuivaient sur les affaires
d'Italie et de Belgique, en Pologne la lutte se prolongeait,
grandiose, terrible, et bientt dsespre[607]. Les insurgs avaient
parfois l'avantage; mais leur hrosme, leurs succs mme, s'ils
honoraient leur cause, ne pouvaient la sauver. Chaque jour, l'arme du
Czar les resserrait davantage autour de Varsovie, comme pour les
craser de sa masse. L'irritation des revers livrait, d'ailleurs, la
Pologne  un mal intrieur qui  la fois prcipitait sa ruine et
risquait de l'enlaidir: c'tait la dmagogie qui rpandait son esprit
de suspicion, de dsordre et de discorde, dominait le gouvernement par
les clubs et le bouleversait par l'meute, rendait le commandement
militaire impossible en dnonant et en destituant les gnraux,
dsorganisait l'arme en fomentant chez les soldats la dfiance et
l'indiscipline.

[Note 607: Voir, sur le commencement des affaires de Pologne, ch. V, 
II.]

Que pouvait la France? Rien. Casimir Prier en tait convaincu, et il
et regard comme plus sage et plus digne de se renfermer dans une
observation attriste, mais immobile. L'excitation de l'opinion ne le
lui permit pas, et, vers la fin de mai 1831, il se crut oblig de
reprendre, sans foi et  contre-coeur, l'action diplomatique commence
par le ministre prcdent. Il essaya d'une sorte d'intervention
morale qui fut naturellement repousse  Saint-Ptersbourg. M. de
Nesselrode exprima le 9 juin son tonnement et son regret que le
ministre franais, aprs avoir dclar, jusqu'au milieu de mai, ne
pas se mler de l'affaire polonaise, et chang d'avis en quelques
jours. Quant  M. de Metternich, il dit que tout cela tait un
verbiage inutile, destin uniquement  motiver quelque phrase du
discours de la couronne et  capter un peu de popularit pour le Roi
et le ministre[608]. Malgr ce premier insuccs, Prier, toujours
pouss par l'motion de l'esprit public, proposa, peu aprs, 
l'Angleterre et  la Prusse de s'entendre avec la France, pour offrir
leur mdiation. Lord Palmerston rpondit que pour rendre cette
mdiation efficace il faudrait l'appuyer par des actes, et que rien
n'autorisait le roi d'Angleterre  user de pareils procds contre un
prince dont les droits taient indiscutables. Le gouvernement de
Berlin ne se montra pas plus favorable. Quant  M. de Nesselrode, il
dclara, par une note en date du 5 aot 1831, que l'Empereur avait
t dsagrablement bless par le renouvellement des dmarches de la
France, et qu'il ne pouvait, sans lser ses droits et sans manquer 
ses devoirs envers ses sujets, accorder  qui que ce soit le droit ou
mme la possibilit de se mler des affaires intrieures de son pays.
En mme temps, il disait  l'ambassadeur de France, le duc de
Mortemart: Je vous prie, mon cher duc, que ce soit la dernire fois
que vous nous faites de pareilles observations, car nous voulons tre
matres chez nous[609]. En s'exposant  ces rebuffades diplomatiques,
le ministre franais ne parvenait pas cependant  satisfaire en
France les amis de la Pologne, qui demandaient bruyamment la
reconnaissance du gouvernement de Varsovie. Un dbat orageux s'engagea
 ce propos, lors de la discussion de l'Adresse, en aot 1831:
l'opposition y exploita avec une habilet insidieuse les cruelles
motions et les sympathies enthousiastes qu'veillaient alors en
France les tragiques nouvelles de l'insurrection. Casimir Prier fit
appel  la raison de la Chambre, et parvint  faire carter un
amendement o l'on exprimait la _certitude_ que la nationalit de la
Pologne ne prirait pas; mais il dut accepter la mme phrase avec la
substitution du mot _confiance_ au mot _certitude_; la distinction
peut paratre aujourd'hui un peu subtile; alors, par l'effet des
dbats qui avaient prcd le vote, on en tait arriv  entendre,
sous ces deux termes, des politiques assez diffrentes.

[Note 608: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.
260.]

[Note 609: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 261 et 262.]

Cependant l'insurrection tait visiblement  bout. Le 7 septembre
1831, aprs une agonie terrible, o l'anarchie sanglante de la rue
accompagna tristement les hroques dfaites de l'arme, Varsovie dut
capituler. En succombant, la Pologne jeta au monde un cri de dsespoir
et de reproche qui eut en France un immense et douloureux
retentissement. Pendant quatre jours, l'meute tenta de soulever
Paris, aux cris mls de: Vive la Pologne!  bas Louis-Philippe!
Vive la rpublique! pillant les boutiques d'armuriers, faisant fermer
les thtres, essayant des barricades, massacrant des sergents de
ville, brisant les vitres du ministre des affaires trangres,
menaant la Chambre des dputs, tentant de forcer les grilles du
Palais-Royal, o tait encore le Roi. Pendant ce temps, la Socit des
Amis du peuple publiait dans la _Tribune_ et distribuait gratuitement
une proclamation qui se terminait ainsi: Homme sans faon, je me
rsume: le Roi, les ministres, les dputs, les ligibles, les
lecteurs sont tous coupables du plus grand des crimes, du crime de
lse-nation. On affichait des placards portant ces mots: L'hroque
Pologne, lchement abandonne, est une terrible menace. Citoyens, n'en
attendez pas les effets. Aux armes! Mais le gouvernement avait
partout mis en ligne des forces considrables; des masses d'infanterie
et de cavalerie bivouaquaient sur les places et les boulevards.
L'meute dut bientt se reconnatre impuissante. Alors commena,  la
Chambre, un long et tumultueux dbat, o Prier ne se montra pas moins
nergique. Vainqueur de l'opposition, il ne lui permit pas de se
drober  sa condamnation: Que la majorit, s'cria-t-il, se lve une
seconde, une dernire fois, pour le systme de la paix, et la France
sera rassure, l'anarchie sera confondue. La Chambre rpondit  cette
mise en demeure, en votant, par 221 voix contre 167, un ordre du jour
portant qu'elle tait satisfaite des explications donnes par les
ministres, et avait confiance dans leur sollicitude pour la dignit de
la France. Ce vote marqua une date dcisive dans la lutte alors
engage contre la politique de guerre.

Au cours de ce dbat, le gnral Sbastiani avait cependant donn aux
amis de la Pologne la satisfaction de dclarer que les stipulations
du congrs de Vienne ayant cr le royaume de Pologne, et la France
tant partie contractante  ce trait, nous avions le droit et le
devoir de rclamer le maintien de la nationalit polonaise. Et il
avait ajout: La France l'a fait; elle le fera encore, et le
gouvernement du Roi ne craint pas de rpter avec la Chambre dans son
Adresse: La nationalit polonaise ne prira pas. Bien vaine
consolation! En effet, les dernires tentatives de notre diplomatie en
faveur de la Pologne vaincue n'eurent pas plus de succs, soit 
Saint-Ptersbourg, soit  Berlin et  Vienne, que nagure ses efforts
en faveur de la Pologne belligrante. Elle fut partout rudement
rebute[610]. Prier avait du moins conscience d'avoir essay tout ce
qui tait possible, et plus tard, la gauche ayant encore cherch 
rveiller ces poignants souvenirs et  faire retomber sur le ministre
le sang de la Pologne gorge, il l'arrta net: Non, messieurs,
s'cria-t-il, les malheurs des Polonais n'appartiennent pas au
gouvernement franais, mais  ceux qui leur ont donn de mauvais
conseils. Et comme La Fayette, frmissant, rclamait de son banc:
Notre politique, ajouta le ministre, n'a jamais t de secourir
partout les rvolts, de les inciter  secouer le joug de leurs
gouvernements, sans savoir ce qu'ils deviendraient ensuite; car c'est
ainsi que l'on compromet les peuples, la libert et les hommes
d'honneur qu'on engage dans des luttes qu'ils sont dans
l'impossibilit de supporter[611].

[Note 610: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.
268.--M. de Metternich crivait, le 15 novembre 1831, au comte
Apponyi: Le marchal Maison est venu me parler, il y a une dizaine de
jours, du tendre intrt de son gouvernement pour les Polonais. Je
l'ai envoy promener, en partant de nos bases connues. Je ne vous
donne pas d'instructions  ce sujet, car je ne crois pas devoir
d'explications  ceux qui n'ont pas le droit de nous en demander.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 144.)]

[Note 611: Discours du 21 fvrier 1832.]


V

Jusqu' prsent le ministre avait partout sauvegard la paix; mais
l'opposition lui reprochait de n'y tre arriv qu'au prix d'une
politique timide, de n'avoir apport aucun secours efficace aux
insurgs de Pologne, d'avoir laiss en Belgique le premier rle 
l'Angleterre, d'avoir tolr en Italie pendant plusieurs mois
l'intervention autrichienne. Or l'opinion franaise,  la fois
fatigue et surexcite, paraissait avoir alors un double besoin,
presque contradictoire; avec le repos que donne seule la paix, elle
recherchait les jouissances de vanit qu'on ne trouve ordinairement
que dans la guerre. M. Guizot analysait ainsi, le 20 juin 1831, cet
tat d'esprit: Les affaires du dehors ont, au dedans, beaucoup
d'importance; il faut que nous puissions en parler haut.
L'amour-propre national est au fond de toutes les questions. Singulier
tat de socit! jamais les impressions, les passions publiques, toute
cette vie morale et mobile des peuples, n'ont tenu plus de place,
exerc plus d'influence; et l'on veut que les gouvernements mnagent
et satisfassent avant tout les intrts matriels. On a de
l'imagination, de l'ardeur, et l'on veut tre tranquille et que tout
soit doux et commode autour de chacun. C'est difficile. Nous
verrons[612]. Problme singulirement difficile en effet, et que les
plus habiles ministres de la monarchie de Juillet ne parviendront pas
toujours  rsoudre; M. Thiers, en ne songeant qu' courtiser le
sentiment national, jettera la France dans de prilleuses aventures;
M. Mol et M. Guizot sauront la garder ou la tirer de ces aventures,
mais peut-tre en perdant trop de vue les susceptibilits patriotiques
dont un homme d'tat doit tenir compte, alors mme qu'elles sont peu
raisonnables. Seul Prier devait  la fois satisfaire  la double
exigence de l'opinion.  la modration voulue par laquelle nous
l'avons vu carter le danger de guerre tout  l'heure si menaant,
allait s'ajouter un je ne sais quoi de fier et de hardi qui ne
reculait pas devant les initiatives les plus audacieuses, on et
presque dit les plus risques. L fut mme sa marque propre dans la
diplomatie du nouveau rgne, ce que son caractre et son temprament
ajoutaient  la politique de raison dont Louis-Philippe avait, ds le
dbut, si habilement fix les principes et la direction. On sentait
que ce n'tait pas vaine rhtorique, quand, du haut de la tribune,
Prier attestait cette noble confiance de la France qui sent sa force
comme sa dignit, et qui, tout en traitant de bonne foi, n'oublie pas
et ne laisse oublier  personne qu'elle traite la main sur la garde de
son pe[613]. D'ailleurs, il croyait pouvoir d'autant moins se gner
avec l'Europe, qu'il l'avait mieux convaincue de sa volont pacifique,
et qu'il s'tait davantage acquis sa confiance et sa gratitude en
contenant la rvolution.

[Note 612: Lettre du 20 juin 1831  M. de Barante. (_Documents
indits._)]

[Note 613: Discours du 7 mars 1832.]

Ds juillet 1831, Prier eut occasion de montrer de quelle prompte
vigueur il tait capable, quand il voulait faire rendre au nom
franais le respect qui lui tait d. Don Miguel, alors sur le trne
de Portugal, nous refusait insolemment, pour des mauvais traitements
infligs  nos rsidents, les rparations qu'il avait accordes, en
une circonstance analogue,  l'Angleterre. Aussitt Prier envoie un
ultimatum; une escadre, commande par l'amiral Roussin, part de Brest,
et avant que l'Europe ait pu seulement dire un mot, force en quelques
heures l'entre du Tage, jusque-l rpute infranchissable, teint le
feu des forts de Lisbonne, fait prisonnire la flotte portugaise et
oblige le ministre de Don Miguel  venir signer, le 14 juillet,  bord
de notre vaisseau-amiral, une convention qui nous accorde les
rparations exiges. Ce n'tait pas seulement un brillant fait
d'armes: c'tait un acte d'indpendance hardie  l'gard de
l'Angleterre, singulirement susceptible et jalouse dans tout ce qui
touchait  son patronat sur le Portugal. L'motion fut vive  Londres.
J'ai senti, moi sujet anglais, disait lord Wellington, la rougeur me
monter au front,  la vue d'un ancien alli trait ainsi, sans que
l'Angleterre ft rien pour s'y opposer.

Ce n'tait l qu'un incident, une faon de se faire la main, d'essayer
ses forces et de tter l'Europe. Peu aprs, Casimir Prier fit preuve
de la mme rsolution dans des affaires beaucoup plus graves. Il
semblait que la diplomatie ne pt en finir avec les difficults de la
question belge. Lopold venait  peine de prendre possession de sa
couronne; il tait en train de parcourir ses tats pour se montrer 
ses sujets, quand, le 2 aot, se trouvant  Lige, il reut
soudainement la nouvelle que le commandant de la citadelle d'Anvers,
demeure au pouvoir des Hollandais, venait la veille de dnoncer la
suspension d'armes conclue le 5 novembre prcdent, et avait fix la
reprise des hostilits au 4 aot.

Que s'tait-il donc pass  la Haye? Le roi des Pays-Bas avait t
fort irrit de voir que sa protestation contre les Dix-huit articles
n'empchait pas Lopold de se rendre  Bruxelles et de s'y faire
introniser. L'cho qui lui tait arriv des rjouissances de la
Belgique avait encore aviv son dpit. Le _Journal de la Haye_, qui
recevait ses inspirations, en tait venu  publier des manifestes de
ce ton: Que M. de Saxe-Cobourg jouisse encore quelques jours de son
triomphe, qu'il joue sur les trteaux de Bruxelles le rle d'un roi de
comdie. Mais lorsqu'il entendra le canon de la Hollande, il essayera
en vain de conjurer le pril. Prince de Saxe-Cobourg, il est trop
tard! Sans vous, les affaires de Belgique eussent t termines par
l'intervention des grandes puissances;  prsent, des flots de sang et
de larmes vont couler. En mme temps, le roi Guillaume Ier et les
princes de sa famille s'taient rendus au camp de Reyen, devant Brda.
Revues en grand appareil, ordres du jour belliqueux, rien n'avait t
pargn pour exciter l'ardeur des troupes. Tout indiquait donc la
volont de recourir aux armes. En se laissant entraner vers ce parti
violent, le Roi n'obissait pas seulement  une colre aveugle; il y
avait aussi une part de calcul: la balance de la Confrence lui
paraissait encore mal fixe et prte  s'incliner dans un sens ou dans
l'autre, suivant les pressions qu'on lui ferait subir; et puis, quel
que dt tre le rsultat politique de son coup de tte, il esprait y
trouver une revanche ncessaire  l'honneur de ses armes et faire
oublier qu'en septembre 1830, ses soldats avaient recul devant les
bourgeois de Bruxelles. Ce fut par toutes ces raisons, bien que
peut-tre sans les analyser aussi exactement, que Guillaume se dcida
 tirer l'pe. Dans une dpche du 1er aot, il fit savoir  la
confrence de Londres qu'il munissait ses plnipotentiaires des
pouvoirs ncessaires pour conclure un trait de sparation d'aprs les
principes convenus entre lui et les puissances, mais qu'en mme temps
il s'tait dtermin  appuyer la ngociation par ses moyens
militaires. L'arme hollandaise, forte de quarante mille hommes et
divise en trois corps, dont le principal, celui du centre, tait
command par le prince d'Orange, se mit aussitt en marche pour
franchir la frontire belge.

Cette attaque trouvait la Belgique fort mal prpare  y rpondre.
Sans doute, elle avait nominalement deux armes, qualifies
fastueusement d'arme de la Meuse et d'arme de l'Escaut, la premire
de dix mille hommes, la seconde de treize mille. Mais on ne pouvait
faire aucun fond sur elles. Les officiers taient sans instruction,
quelques-uns mme peu srs, les soldats sans discipline. Le matriel
manquait. Lopold, d'un regard ferme et net, mesure le pril: la
dfaite est certaine, s'il est laiss  ses seules forces. Sans perdre
une heure, il implore le secours de la France et de l'Angleterre. 
Londres, les ministres, en grand tat de consternation[614], ne
savent trop que faire, et se bornent  ordonner qu'une division de la
flotte se rassemble aux Dunes.  Paris, l'appel du roi des Belges
arrive le 4 aot, au moment o, comme il a dj t racont, le
ministre vient de donner sa dmission. Prier reprend le pouvoir, et,
sans s'attarder  consulter les autres puissances, ordonne aussitt au
marchal Grard d'entrer en Belgique,  la tte d'une arme de
cinquante mille hommes. Le Roi, tout circonspect qu'il est, s'associe,
avec un entrain juvnile,  l'initiative hardie de son ministre. Ne
perdons pas un moment, dit-il au conseil convoqu d'urgence, si nous
ne voulons voir l'indpendance de la Belgique frappe au coeur par la
prise de Bruxelles, et le cercle de fer des places fortes construites
contre la France se refermer sur elle. Courons donc placer son drapeau
entre Bruxelles et l'arme hollandaise. Je demande seulement, comme
une faveur, que Chartres et Nemours soient  l'avant-garde et ne
perdent pas la chance d'un coup de fusil. Le jour mme,  quatre
heures du soir, un supplment du _Moniteur_ annonce la rsolution
instantane du gouvernement,  la Fiance mue,  l'Europe surprise et
quelque peu trouble de voir ainsi notre arme s'avancer vers le Rhin
et protger par la force une nation souleve contre les traits de
1815. Voil la guerre dclare, dit, le lendemain matin, le _Journal
des Dbats_. Nos troupes partent avec des cris de joie. Sera-ce une
guerre universelle? sera-ce une guerre contre la Hollande seulement?
C'est  Berlin que se dcidera cette question. Si la Prusse soutient
la Hollande, c'est la guerre universelle; sinon, il ne s'agit que d'un
coup de tte du roi de Hollande, et la paix est mieux assure que
jamais.

[Note 614: Expression de M. Charles Greville dans son Journal,  la
date du 5 aot 1831.]

Cependant, parmi les Belges, il en est qui s'offusquent d'tre
protgs par la France; encore dans l'enivrement de leur victoire de
septembre, ils se flattent d'avoir facilement raison des agresseurs,
parlent dj de les reconduire tambour battant jusqu' la Haye et d'y
proclamer le rtablissement de la Rpublique batave. M. de Muelnaere,
ministre des relations extrieures, a dcouvert que la constitution ne
permet  une troupe trangre d'occuper ou de traverser le territoire
du royaume qu'en vertu d'une loi: Sire, envoie-t-il dire  Lopold,
M. de Muelnaere vous supplie  genoux d'empcher une mesure qui est
contraire  la constitution et qui peut compromettre l'honneur
militaire du pays. Le Roi se croit oblig de cder  demi; il consent
que l'arme belge supporte seule le premier choc et fait prier les
Franais de suspendre leur marche. Ceci se passe le 6 aot. Le 8,
l'arme de la Meuse est mise en droute sans avoir mme livr
bataille, et, le 12, l'arme de l'Escaut, commande par le Roi qui
fait bravement son devoir, subit une dfaite crasante dans les
plaines de Louvain. La route de Bruxelles est ouverte. Heureusement,
aussitt qu'il a su la dispersion de l'arme de la Meuse, Lopold,
fermant l'oreille aux conseils qu'il regrettait d'avoir une premire
fois couts, a crit au marchal Grard de se hter. Celui-ci a pass
la frontire le 10, et le 12, au moment o la dernire arme belge est
battue prs de Louvain, notre avant-garde entre  Bruxelles aux cris
de joie de la population que l'approche des Hollandais a terrifie. En
mme temps, notre charg d'affaires prs le roi des Pays-Pas lui a
fait savoir que si ses troupes ne se retiraient pas immdiatement dans
la ligne d'armistice, elles auraient  combattre l'arme franaise.
Guillaume Ier, troubl par une initiative si prompte et si rsolue, ne
voyant aucune puissance en tat de le soutenir, recevant au contraire
de Londres la preuve que sa conduite y tait blme, se rsigne 
cder  nos injonctions et  rappeler ses soldats; il ne veut pas,
dit-il, que sa querelle domestique avec la Belgique devienne
europenne par sa rsistance arme aux grandes puissances.  peine
inform de cette dcision, le gnral Belliard se rend le 13 auprs du
prince d'Orange et la lui communique. Celui-ci, quoique tout
frmissant de ses rcentes victoires, doit se soumettre; aussi bien
a-t-il la satisfaction d'avoir veng avec clat l'honneur de ses armes
et d'avoir profondment humili la Belgique. Pendant les six jours qui
suivent, les Hollandais oprent leur mouvement rtrograde, suivis pas
 pas par une partie de l'arme franaise. Le 20, ils sont partout
rentrs dans la ligne d'armistice. La Belgique est sauve, et elle est
bien oblige de reconnatre qu'elle le doit  la France seule. Ds le
11 aot, le mme M. de Muelnaere, qui, cinq jours auparavant, avait
suppli  genoux le Roi de donner contre-ordre au marchal Grard,
crivait  M. Van de Weyer: La France a rpondu  l'appel de notre
Roi avec cette prcipitation toute franaise qui nous avait d'abord
dconcerts, mais dont nous devons nous fliciter aujourd'hui.

La question avait une autre face: c'tait bien de faire reculer les
Hollandais, mais il fallait rassurer et contenir l'Europe,
singulirement mue de notre soudaine entre en campagne. Le
gouvernement de Berlin nous avait tout de suite adress des
observations; il faisait valoir qu'il aurait aussi le droit d'envoyer
des troupes en Belgique, se contentant toutefois de prsenter
l'argument sans avoir au fond envie d'en tirer une conclusion
pratique, et donnant mme son immobilit comme une preuve de sa
confiance dans le ministre franais[615]. La Russie, empche par la
rvolte polonaise qui n'tait pas encore comprime, regrettait
d'autant plus son inaction force, qu'elle avait peut-tre contribu 
exciter le roi de Hollande. Il faut attendre ce que feront les
Franais, disait le Czar; ne pas les inquiter s'ils se bornent 
rejeter les Hollandais chez eux, et les obliger  sortir  leur tour
s'ils veulent quelque chose de plus[616]. L'Autriche n'tait qu'en
second rang dans cette question et suivait ses deux voisins et allis.
Du ct des puissances continentales, il y avait donc grande mauvaise
humeur, observation inquite, mais, pour le moment, peu de rsolution
d'agir. Prier tait plus proccup de l'effet produit sur
l'Angleterre, dont l'alliance tait le fondement mme de sa politique.
 la premire nouvelle de l'agression de la Hollande, lord Palmerston,
avec ses habitudes souponneuses, s'tait demand si le roi Guillaume
n'avait pas t pouss par la France, dsireuse de se procurer ce
prtexte d'intervenir; en tout cas, il avait crit aussitt  lord
Granville: La grande chose  faire maintenant est d'agir sur le
cabinet de Paris, pour prvenir une irruption des soldats franais en
Belgique[617]. Quelques jours plus tard, quand on sut  Londres que
le marchal Grard avait franchi la frontire, l'irritation y fut
trs-vive et l'alarme au comble; chacun croyait une guerre gnrale
imminente, les cours de la Bourse baissaient brusquement, et les
questions inquites, les interpellations menaantes se multipliaient 
la Chambre des communes.

[Note 615: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.
241.]

[Note 616: _Mmoires de Stockmar._]

[Note 617: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 88, 89.]

Cet moi n'avait pas chapp  Prier; tout en apportant dans ses
actes plus de dcision et de promptitude encore, de faon  ne pas
laisser  la mauvaise humeur le temps de se traduire en dmarches
gnantes, il s'attacha  dissiper la surprise des cours de l'Est et la
jalousie de l'Angleterre; il dclara aux ambassadeurs qu'il n'avait
entendu ni revenir sur son engagement de ne chercher aucun
agrandissement pour la France, ni enlever  la Confrence, pour s'en
emparer, la solution de la question; au contraire, il n'avait voulu
que faire respecter les dcisions de l'Europe. Le gnral Sbastiani
crivit sur le mme ton  ses ambassadeurs[618]. Les puissances, se
sentant  la fois obliges de subir une volont si rsolue et
confiantes dans une loyaut qu'elles avaient dj prouve,
acceptrent les dclarations du gouvernement, et la Confrence en prit
acte dans son protocole du 6 aot. Les plnipotentiaires des cinq
cours, y lisait-on, ont regard l'entre des troupes franaises en
Belgique comme ayant eu lieu, non dans une intention particulire  la
France, mais pour un objet vers lequel les dlibrations de la
Confrence se sont diriges, et il est rest entendu que l'extension 
donner aux oprations de ces troupes et leur sjour en Belgique seront
fixs d'un commun accord entre les cinq cours,  la confrence de
Londres... En outre, il est demeur convenu que les troupes franaises
ne franchiront pas les anciennes frontires de la Hollande.....;
qu'enfin, conformment aux dclarations faites par le gouvernement
franais aux reprsentants des quatre cours  Paris, les troupes
franaises se retireront dans les limites de la France, ds que
l'armistice aura t rtabli tel qu'il existait avant la reprise des
hostilits. Prier n'hsita pas  ratifier ce protocole et 
renouveler les dclarations les plus rassurantes aux ambassadeurs
trangers, protestant, dans ses entretiens avec lord Granville, que
la ruse et la tromperie lui paraissaient aussi peu honorables dans
les affaires publiques que dans la vie prive. Louis-Philippe aussi
se montrait plus cordial et plus expansif que jamais avec
l'ambassadeur anglais, et il dclarait ne vouloir rien faire que de
concert avec le cabinet de Londres. Palmerston ne pouvait s'empcher
de se dire satisfait, ravi mme de ces assurances. Toutefois il nous
attendait, non sans un reste de mfiance,  l'heure de l'vacuation,
et il crivait  lord Granville: Le gouvernement franais
rappellera-t-il ses troupes ds que les Hollandais se seront retirs?
La rponse  cette question aura les plus graves consquences,
non-seulement pour les deux pays, mais pour toute l'Europe[619].

[Note 618: La note par laquelle, le 4 aot, le _Moniteur_ avait
annonc que nos troupes se rendaient  l'appel du roi des Belges,
avait exprim une ide semblable. Le Roi, disait-elle, ayant reconnu
l'indpendance du royaume de Belgique et sa neutralit, de concert
avec l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie, et les
circonstances tant pressantes, obtempre  la demande du roi des
Belges. Il fera respecter les engagements pris d'un commun accord avec
les autres puissances.]

[Note 619: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 92  94.]

Aussi,  peine les troupes du roi Guillaume eurent-elles commenc leur
mouvement de retraite que le ministre britannique nous mit en demeure
de tenir notre promesse; il insistait d'autant plus qu'il tait
lui-mme press par les interpellations de son propre parlement, et
que l'opinion anglaise se montrait fort ombrageuse en cette
matire[620]. La Prusse appuya les dmarches de l'Angleterre, menaant
de mettre en mouvement ses troupes des provinces rhnanes. En France,
toute une partie de l'opinion, celle surtout qui rvait toujours de
conqute, et vu volontiers le gouvernement profiter de ce qu'il avait
eu une occasion de mettre le pied en Belgique pour y rester, et les
journaux opposants tchaient de rendre l'vacuation difficile en la
prsentant comme une reculade honteuse. Quelques-uns des ministres, le
marchal Soult entre autres, taient ports  tenir compte de cet tat
d'esprit, et laissaient voir leur arrire-pense de prolonger
l'occupation[621]. D'autres, comme le gnral Sbastiani, eussent du
moins voulu se faire payer le retrait des troupes, en obtenant, soit
le rglement immdiat de l'affaire des forteresses, soit cette
rectification de frontires, dj tant de fois rclame, qui nous et
rendu Marienbourg et Philippeville. Sur le premier point, lord
Palmerston refusa absolument de lier la question des forteresses 
celle de l'vacuation, voyant l une humiliation pour les quatre
puissances. Sur le second point, certains hommes d'tat prussiens
n'eussent peut-tre pas refus d'entrer en march, si on leur et, de
leur ct, laiss prendre Luxembourg; mais, en fin de compte, leur
avis ne prvalut pas  Berlin, et d'ailleurs, en cette matire encore,
Palmerston tait intraitable. Empchons tous ces grignotages,
crivait-il  lord Granville; si une fois les grandes puissances se
mettent  goter du sang, elles ne se contenteront pas d'un coup de
dent, mais auront bien vite fait de dvorer leur victime. En somme, 
qumander ainsi, on n'avait chance de rien obtenir. Mais on inquitait
les puissances et l'on fournissait de nouveaux prtextes aux soupons
de Palmerston, qui se croyait le droit de mettre en doute notre
loyaut et qui le prenait de plus en plus haut, nous menaant  brve
chance d'une guerre gnrale[622].

[Note 620: _Ibid._, p. 90.]

[Note 621: Cf. la dclaration du marchal  la Chambre des dputs,
dans la sance du 13 aot.]

[Note 622: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 95  105.
HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 244, 245.--Y
eut-il alors plus que cette tentative d'obtenir les petites
frontires? Le 12 aot 1831, lord Palmerston crivait  lord
Granville: Je ne crois pas perdre mon temps en vous communiquant une
conversation qui a eu lieu aujourd'hui entre Talleyrand et Blow
(ministre de Prusse), et que ce dernier m'a rapporte immdiatement en
confidence. Nous avions une confrence. Talleyrand arriva le premier,
et aprs lui Blow; tous deux taient dans le salon rouge, en
attendant les autres plnipotentiaires. Talleyrand commena
immdiatement  parler de la Belgique et dit  Blow que ce pays ne
pouvait aller comme il tait; que Lopold tait une pauvre crature,
impropre  faire un roi; que les Belges taient un assemblage de
vagabonds couards, indignes d'tre indpendants; que nous tions
engags dans une difficult qui menaait de faire sauter soit le
ministre franais, soit le ministre anglais;... qu'il n'y avait
qu'une solution, le partage; que si la France, la Prusse et la
Hollande s'unissaient, la chose serait simple, et que l'Angleterre
pourrait tre satisfaite avec Anvers dclar port franc. Il insista
quelque temps sur cette ide, qui tait chez lui un projet ancien et
prfr, jusqu' ce que la conversation ft interrompue par l'arrive
des autres ambassadeurs. (BULWER, t. II, p. 91, 92.)--Peu aprs, le 2
septembre, le baron Stockmar, confident du roi Lopold, lui crivait:
Je viens de chez Blow... Talleyrand lui parle jour et nuit d'un
partage de la Belgique et s'efforce de le persuader que, si la France,
la Prusse et la Hollande s'entendent  ce sujet, il sera facile
d'obtenir l'assentiment de l'Angleterre en dclarant ports libres les
villes d'Ostende et d'Anvers. Blow lui a toujours rpondu jusqu'
prsent que la Prusse ne pouvait entrer dans cet ordre d'ides...
(_Mmoires de Stockmar._)--Que M. de Blow ait grossi un peu les
choses pour se faire valoir auprs de lord Palmerston et du baron
Stockmar; que ces deux derniers, de leur ct, aient t disposs, par
naturelle mfiance et animosit contre la France,  voir plus en noir
encore la conduite de notre ambassadeur, nous le croyons volontiers;
toutefois le fait en lui-mme, s'il a pu tre exagr, n'a pas d tre
absolument invent. Comment l'expliquer? Nous avons vu que l'ide du
partage n'tait jamais apparue  notre gouvernement que comme une
extrmit malheureuse  laquelle il recourrait seulement le jour o il
n'y aurait plus de chance d'tablir une Belgique indpendante. Faut-il
croire que M. de Talleyrand, en aot 1831, ait cru cette hypothse sur
le point de se raliser? Depuis longtemps agac par la conduite des
Belges, tait-il maintenant dcourag par leurs revers? Ou bien ne
sommes-nous en prsence que d'une manoeuvre du vieux diplomate,
voulant peser par cette menace sur ceux avec qui il avait  traiter,
et cherchant  les rendre ainsi plus maniables? Quoi qu'il en soit, la
manoeuvre lui tait absolument personnelle, et ni le Roi ni le
ministre n'y taient associs  un degr quelconque.]

Ce n'tait pas l la politique de Prier. Le prsident du conseil
s'aperut bien vite que ceux de ses collgues qui couraient ainsi
aprs l'accessoire, risquaient de lui faire manquer le principal. Aux
petits profits qu'on cherchait, sans succs d'ailleurs,  obtenir, il
prfrait de beaucoup l'avantage de rtablir, aussi troite que par le
pass, l'intimit momentanment branle de l'Angleterre et de la
France, et de mriter par une loyaut dsintresse la confiance de
cette Europe  laquelle il venait d'en imposer par sa rsolution.
Aussi s'appliqua-t-il  rassurer les autres puissances sur la faon
dont il tiendrait, au sujet de l'vacuation, la parole qu'il avait
donne, et, pour effacer toute trace des quivoques produites par le
langage de quelques-uns des ministres, il prit lui-mme en main la
direction des ngociations. Sans doute il n'tait pas homme  avoir
l'air de cder  une menace; se dfendant de toute prcipitation qui
et pu paratre humiliante, il fit les choses  son heure, marcha 
son pas. Dans les derniers jours d'aot, il rappela la plus grande
partie du corps expditionnaire; mais,  la demande expresse du roi
Lopold, qui se sentait sans dfense, il laissa en Belgique une
division. Ce ne fut que le 15 septembre qu'il annona, pour la fin du
mois, l'vacuation totale. Lord Palmerston en prouva une joie
extraordinaire[623], et la Confrence rdigea  cette occasion un
protocole dont les termes tmoignrent du bon effet produit sur elle
par la conduite de notre cabinet. Il y tait constat tout d'abord que
c'tait de son plein gr que le gouvernement franais avait rsolu
de rappeler le reste de ses troupes. Les plnipotentiaires de
l'Autriche, de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie en
exprimaient leur satisfaction, et ils ajoutaient: Cette nouvelle
dmonstration des gnreux principes qui guident la politique de la
France, et de son amour de la paix, avait t attendue par ses allis
avec une extrme confiance, et les plnipotentiaires prient le prince
de Talleyrand d'tre persuad que leurs cours sauront apprcier 
leur juste valeur la rsolution prise par le gouvernement franais.
Un accueil si courtois et si dfrent devait consoler Prier des
attaques de la presse opposante, qui s'indignait que notre arme
quittt la Belgique sans avoir seulement dtruit le lion de
Waterloo, et,  la Chambre, le gnral Sbastiani rpondait  M.
Mauguin: Nous sommes entrs en Belgique conduits par la bonne foi; la
bonne foi nous en a fait sortir.

[Note 623: Expression du baron Stockmar dans une lettre  Lopold.]

Dsormais toute motion tait calme, toute complication carte, et
le cabinet pouvait constater les avantages de son intervention.  un
point de vue gnral, la monarchie de Juillet, qui avait sembl
jusqu'alors condamne  une sorte d'immobilit, moins encore par sa
faiblesse intrieure que par les suspicions qu'elle veillait au
dehors, venait de prendre, au del de ses frontires, une initiative
hardie, de faire acte de force, et les autres puissances avaient d
lui laisser le champ libre; en mme temps, alors qu'on ne la croyait
pas encore dgage des influences rvolutionnaires, elle avait, par sa
modration, par sa correction diplomatique, forc l'hommage de ces
puissances. Au lendemain de 1830, ce double rsultat tait
considrable. La situation de cette monarchie en Europe s'en trouvait
singulirement releve, et le ministre dirigeant de Prusse, M.
Ancillon, tait rduit  constater avec tristesse et dpit que la
France avait, pendant la paix et sans tirer l'pe, acquis de
nombreux et rels avantages[624]. Au point de vue particulier des
affaires belges, notre succs tait plus tangible encore. Dans la
premire partie de son administration, Prier, proccup surtout, non
sans raison, de rtablir avec le cabinet britannique les bons rapports
altrs  la fin du ministre Laffitte, de sauver la Belgique de la
ruine et la France de l'isolement, avait paru laisser prendre 
l'Angleterre le rle prpondrant qui nous avait d'abord appartenu:
l'lu du congrs de Bruxelles tait le candidat de lord Palmerston
plus que le ntre, le trait des Dix-huit articles semblait l'oeuvre
de la diplomatie anglaise; on et dit que les Belges trouvaient 
Londres le point d'appui et le patronage qu'ils avaient jusqu'alors
cherchs  Paris. Avec l'expdition d'aot, le changement est complet
et subit. La Belgique est ramene avec clat dans notre clientle. Le
baron Stockmar, Allemand de naissance, Anglais de sympathie, agent du
roi Lopold  Londres, reconnaissait  regret que la politique belge
devait en ce moment incliner plutt vers la France, et il ne cachait
pas  lord Palmerston que la confiance des Belges dans la protection
de l'Angleterre tait singulirement affaiblie. On eut du reste tout
de suite une preuve effective du retour qui s'tait opr vers nous 
Bruxelles. Le gouvernement, ayant senti la ncessit de rorganiser
son arme, s'adressa  des officiers franais, non  des anglais.
Cette prfrence ne laissa pas que de mortifier nos voisins
d'outre-Manche; lord Grey en fut  ce point mu qu'il voyait dj la
Belgique devenir une province franaise, et le roi Guillaume IV
dclara  Stockmar que cet enrlement lui tait particulirement
dsagrable[625].

[Note 624: Instruction adresse  M. de Blow, en date du 28 aot
1831. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. II, p.
242.)]

[Note 625: _Passim_ dans les _Mmoires de Stockmar_.]

Si heureuse qu'et t notre intervention militaire, elle n'avait pas
cependant rsolu toutes les difficults de la question belge. Le roi
des Pays-Bas refusait plus nergiquement que jamais de consentir aux
avantages accords par les Dix-huit articles  ceux qu'il venait de
vaincre si compltement. La triste figure faite par la Belgique dans
cette campagne avait d'ailleurs diminu son crdit en Europe, et
l'impression gnrale tait qu'elle devait payer sa dfaite. Ce
n'tait pas seulement le sentiment des puissances de l'Est, qui
parlaient d'autant plus haut en faveur de la Hollande que la chute de
Varsovie venait de leur rendre leur libert d'action. Lord Palmerston
disait avec sa rudesse accoutume au baron Stockmar[626]: Les Belges
ont montr de la faon la plus claire qu'ils sont incapables de
rsister aux Hollandais. Sans le secours de la France, ils auraient
t remis sous le joug. Il faut donc que les Belges comme les
Hollandais, pour vivre en repos, abandonnent quelque chose de leurs
prtentions rciproques. Les Belges ne peuvent plus prtendre  la
situation que leur assuraient les Dix-huit articles, de mme que les
Hollandais ne peuvent rclamer le vieux protocole de janvier, auquel
ils avaient adhr ds le dbut de la crise. Si les Belges ne veulent
rien cder, la Confrence n'a qu'une chose  faire, se retirer
absolument et dire: Eh bien, soit! nous permettons aux Hollandais de
vider leur querelle avec les Belges seuls. Les armes dcideront.
Stockmar ajoutait, en rapportant ces paroles  Lopold:  cette
effrayante conclusion de Palmerston, je ne rpondis pas un mot, mais
je pensais en silence,  part moi, que si quatre des grandes
puissances pouvaient souhaiter et faire quelque chose de pareil, il
tait impossible que la France consentt jamais  la conqute de la
Belgique par la Hollande. Un autre jour, il crivait encore  son
royal correspondant: Croyez fermement que toute dfense, toute
protection de la Belgique dans la Confrence de Londres ne peut venir
que de la France. Efforcez-vous d'obtenir cette protection, autant que
possible par votre correspondance personnelle avec votre frre de
Paris. Je puis me tromper, mais d'aprs ce que je vois ici,
l'Angleterre ne fera pour nous presque rien de positif[627].

[Note 626: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. I, p. 246.]

[Note 627: _Mmoires de Stockmar._]

Ce tmoignage est significatif sous la plume d'un ennemi de la France.
Toutefois, si dispos que ft notre gouvernement  prendre en main la
cause de la Belgique, il lui fallait bien tenir compte du sentiment de
l'Europe, et il ne dpendait pas de lui d'effacer toute trace des
dfaites subies nagure par ses clients. Il ne voulait pas d'ailleurs
se laisser sparer de l'Angleterre. Pendant plusieurs semaines, en
soutenant les prtentions belges, il tint en chec les autres
puissances et suspendit les dcisions de la Confrence. Mais, pour la
cause mme qu'il dfendait, ce retard n'tait pas sans danger. Force
fut donc d'en passer par une transaction que, d'accord avec lord
Palmerston redevenu pleinement notre alli, M. de Talleyrand s'effora
d'obtenir aussi favorable que possible  la Belgique. La Confrence
formula cette transaction, le 15 octobre, dans un nouvel acte, connu
sous le nom de trait des Vingt-quatre articles. Elle y retirait
quelques-unes des concessions faites aux Belges par les Dix-huit
articles, mais sans rendre  la Hollande tout ce que lui avaient
accord les protocoles de janvier. L'tat de 1790 tait maintenu comme
base du partage des territoires; les enclaves allemandes des provinces
septentrionales taient attribues  la Hollande, ainsi que tout
Maestricht, une partie du Limbourg et la rive gauche de l'Escaut. Le
Luxembourg tait partag: la ville et un tiers du territoire au roi de
Hollande; le reste  la Belgique avec le duch de Bouillon. La libert
de la navigation de l'Escaut et du transit avec l'Allemagne tait
assure au nouveau royaume. Quant  la dette, elle tait rpartie de
faon que la Belgique n'en supportait pas le tiers. En somme, la
France avait obtenu pour ses protgs des conditions territoriales
suffisantes, des conditions commerciales et financires fort
avantageuses. L'acte du 15 octobre n'tait plus une simple proposition
comme les dcisions antrieures de la Confrence: celle-ci, convaincue
que de plus longs essais pour amener une conciliation directe entre la
Hollande et la Belgique resteraient sans rsultat, avait rsolu, sur
l'avis de M. de Talleyrand appuy par Palmerston, de ne plus s'en
tenir au rle de mdiateur, mais de s'imposer comme arbitre souverain:
elle motiva ainsi cette rsolution: Ne pouvant abandonner  de plus
longues incertitudes des questions dont la solution immdiate est
devenue un besoin pour l'Europe; forcs de les rsoudre, sous peine
d'en voir sortir l'incalculable malheur d'une guerre gnrale, les
soussigns n'ont fait que respecter la loi suprme d'un intrt
europen de premier ordre, ils n'ont fait que cder  une ncessit de
plus en plus imprieuse, en arrtant les conditions d'un arrangement
dfinitif, que l'Europe a cherch en vain depuis un an, dans les
propositions faites par les deux parties ou agres tour  tour par
l'une d'elles et rejetes par l'autre. En consquence, les
Vingt-quatre articles furent aussitt transmis aux gouvernements de
Belgique et de Hollande; il leur tait signifi que cet acte contenait
la dcision finale et irrvocable des cinq cours, que celles-ci en
garantissaient l'excution, se rservaient d'employer tous les moyens
pour obtenir l'assentiment de celle des deux parties qui s'y
refuserait, et taient rsolues  empcher le renouvellement des
hostilits.

En Belgique, ceux qui nagure ne voulaient pas des Dix-huit articles
repoussrent naturellement les Vingt-quatre articles. L'opposition se
manifesta avec tant de vivacit que le roi Lopold en fut un peu
dcourag, et se demanda si cette altration des conditions auxquelles
il avait accept la couronne ne l'obligerait pas  la rsigner. De
Londres, le baron Stockmar l'en dtourna vivement: Fchez-vous, lui
crivait-il, criez  l'injustice, ne mnagez pas la Confrence,--elle
s'y attend d'ailleurs,--mais ne poussez rien  l'excs et gardez-vous
d'abandonner la partie. Que le ministre crie avec vous, qu'il crie
trs-haut et trs-fort. Vous aurez tenu votre serment, et la Belgique
le saura[628]. Les vellits d'abdication avaient-elles t
srieuses? en tout cas, elles ne furent que passagres; Lopold prit
bien vite le dessus, et, sous sa ferme inspiration, le ministre belge
proposa aux Chambres, le 21 octobre, un projet de loi  l'effet
d'autoriser la signature du trait dfinitif de sparation. Le Roi
tait rsolu  en appeler aux lecteurs, si les Chambres refusaient
cette autorisation.  une autre poque, disait le ministre dans
l'expos des motifs, nous eussions rejet ces conditions; mais
l'Europe a t tmoin d'vnements qui, en modifiant la politique
gnrale, n'ont pu rester sans influence sur la question souleve par
notre rvolution. L'appui que nous trouvions dans l'ide de notre
force, inspire aux puissances par nos succs de septembre, l'appui
peut-tre plus rel encore que prtait  notre cause l'hroque
rsistance de la Pologne, nous a tout  coup chapp.

[Note 628: _Mmoires de Stockmar._--Cf. aussi BULWER, _Life of
Palmerston_, t. II, p. 114.]

La discussion  la Chambre des reprsentants commena le 26 octobre et
se prolongea pendant six jours, vhmente et pathtique. L'opposition
se dclarait prte  braver la guerre, affirmant que la France ne
saurait abandonner la Belgique. Si le ministre du juste milieu,
s'criait M. Rodenbach, poussait son systme de paix  tout prix
jusqu' cette extrmit, nous en appellerions  la Chambre des
dputs,  la nation franaise. L, assez de coeurs gnreux
lveraient la voix pour stigmatiser une aussi odieuse conduite... Les
dfaites de 1815 sont trop profondment graves dans tous les coeurs,
les Franais ont trop d'affronts  venger, pour ne pas se lever ds
qu'un Prussien franchirait nos frontires.  ces dclamations, on a
plaisir  opposer le langage trs-politique de M. Nothomb, l'habile
ngociateur des Dix-huit articles. Pour lui, la question tait de
savoir si la rvolution de Juillet en France et la rvolution de
Septembre en Belgique devaient se placer en dehors du systme gnral
de l'Europe, ce qui tait la guerre universelle, ou prendre un
caractre tel qu'elles pussent se coordonner  ce systme. Aprs avoir
rappel que la Convention et Bonaparte avaient pris le premier parti
et attir ainsi sur leur pays la raction du monde, il continua en ces
termes: La rvolution de Juillet a profit de cette leon; bornant
ses effets  une existence intrieure, monarchique au dedans,
pacifique au dehors, elle a respect le _statu quo_ territorial. Et
remarquez-le bien, si elle avait pris un autre caractre, c'en tait
fait de l'indpendance de la Belgique. La nationalit belge n'est pas
une de ces ides larges qui rentrent dans les vastes projets de
commotions universelles: c'est une ide troite, factice peut-tre,
qui se rattache au vieux systme de l'quilibre europen: c'est une
ide de _juste milieu_. Aussi, pour moi, je n'ai jamais pu comprendre
ceux de mes concitoyens qui, partisans de l'indpendance belge,
reprochent  la France son systme pacifique. Quand la France sortira
du lit que lui ont prescrit les traits de 1815, ce sera pour
submerger la Belgique. Ce discours fit un grand effet, ainsi que
celui de M. Lehon, qui vint, avec l'autorit particulire que lui
donnait sa situation d'envoy de la Belgique  Paris, tmoigner de la
rsolution des puissances. Par un refus, dit-il, nous exposerions le
pays  une invasion, peut-tre mme  un dmembrement et  la
radiation du nom belge du livre de vie des nations. L'influence
personnelle du Roi, qui tait dj considrable, exera peut-tre plus
d'action encore, et, au vote, la loi fut adopte par 59 voix contre
38. Le 3, le Snat confirma ce vote par 35 voix contre 8. En excution
de cette dcision, le plnipotentiaire belge  Londres signa, le 15
novembre 1831, avec les membres de la Confrence, l'acte des
Vingt-quatre articles, qui devint ainsi un trait entre les cinq
puissances et la Belgique: il tait stipul que les ratifications
seraient changes dans un dlai de deux mois.

On n'tait pas cependant encore au bout de toutes les
difficults[629]. Les Vingt-quatre articles avaient t transmis  la
Haye en mme temps et dans les mmes conditions qu' Bruxelles. Le roi
de Hollande y avait fait aussitt des objections, se plaignant de la
forme comme du fond, et y demandant des modifications. Les
reprsentants des cinq cours refusrent d'entrer en discussion et
dclarrent leur texte irrformable. Ils espraient que Guillaume Ier
ne persisterait pas dans son opposition, une fois qu'il aurait vu
Lopold signer le trait: c'tait mal connatre l'obstination de ce
prince; loin de se sentir port  imiter la soumission de son
adversaire et de se laisser effrayer par les menaces contenues dans le
trait mme contre celle des parties qui refuserait d'y adhrer, il
adressa  la Confrence, le 14 dcembre, une note solennelle et
dveloppe, contenant une protestation formelle. Les trois cours de
l'Est s'en montrrent assez embarrasses: il leur semblait qu'elles
taient prises en flagrant dlit d'atteinte  l'indpendance d'une
tte couronne; et au profit de qui? Au profit d'une rvolution qui
leur avait t toujours fort antipathique[630]. Dans de telles
conditions devaient-elles ratifier la signature donne  Londres par
leurs plnipotentiaires? Le Czar, alors trs-irrit de ce que le
gouvernement de Bruxelles venait d'accueillir et d'enrler des
officiers polonais, poussait vivement  la non-ratification. Le
gouvernement de Berlin, bien que fort gn par les promesses formelles
que M. de Blow avait faites  lord Palmerston et  M. de Talleyrand,
tait tent de suivre la conduite conseille par le Czar. Quant  M.
de Metternich, ds la premire heure, il avait blm le trait, le
dclarant malencontreux, le qualifiant de btise, et reprochant
aux plnipotentiaires autrichien, prussien et russe, de s'tre laiss
enjler par des considrations anglaises et franaises. Toutefois, si
mcontent qu'il ft, il avait d'abord cru que les gards dus aux deux
puissances occidentales ne lui permettaient pas de dsavouer l'oeuvre
de la Confrence. Ce ne fut qu'un peu plus tard, sous la pression de
la Russie et  l'exemple de la Prusse, qu'il se dtermina  user
d'ajournement[631]. Le terme fix pour les ratifications passa donc
sans qu'elles fussent donnes. Les trois cours paraissaient disposes
 les retarder jusqu' ce qu'elles eussent obtenu amiablement
l'adhsion du roi Guillaume[632].

[Note 629: Parmi les difficults qui occuprent  ce moment la
diplomatie et l'opinion, il en est une sur laquelle il nous semble
inutile de nous arrter: c'est celle que souleva la convention du 14
dcembre, intervenue, en dehors de la France, entre les quatre autres
grandes puissances et la Belgique pour rgler dfinitivement la
dmolition de plusieurs des forteresses bties en 1815 aux frais des
allis. Il semblait que le gouvernement et le public franais ne
pussent qu'tre satisfaits d'un tel rsultat: mais ils se montrrent
froisss sinon du fond, du moins de la forme de la convention. De l
une motion peu raisonnable, qui fut trs-vive, mais dura peu.]

[Note 630: M. de Metternich crivait, le 29 dcembre 1831,  M. de
Ficquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie: L'affaire belge est
odieuse  notre auguste matre; elle l'est  cause de son point de
dpart... Son point de dpart, quelque effort qu'on fasse pour lui
prter une autre couleur, est la protection accorde  une rbellion.
Plus loin, le chancelier disait que les trois cours de Russie, de
Prusse et d'Autriche taient, sur ce point, animes d'un mme
sentiment. Il crivait encore au comte Apponyi, le 1er dcembre: Que
Dieu prserve l'Europe d'une autre confrence sur les bases du soutien
d'une rvolution. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 146, 222,
223.)]

[Note 631: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 146, 217  224, et
270  273.]

[Note 632: _Ibid._, p. 222  224.]

Mais comment ce retard serait-il pris  Paris et  Londres[633]?
Casimir Prier ne se gna pas pour qualifier svrement la conduite
des puissances de l'Est; il rappela les paroles donnes dans la
Confrence par leurs plnipotentiaires et leur reprocha un manque de
foi. Quant  lord Palmerston, loin de pencher du ct de ces
puissances, comme cela lui tait arriv parfois au cours de l'affaire
belge, il se montra encore plus amer que Prier et traita notamment M.
de Blow avec une vhmence qui alla presque jusqu' la
grossiret[634]. Ainsi le premier effet du retard de la ratification,
effet non attendu et srement non dsir par les cours de Vienne, de
Berlin et de Saint-Ptersbourg, se trouvait tre d'amener la France et
l'Angleterre  se concerter pour leur faire chec. Cette union, qui
tait le principal dessein de la politique franaise, devint mme si
troite que les deux cabinets de Saint-James et des Tuileries, se
refusant  attendre plus longtemps les autres puissances, se
dcidrent, le 31 janvier 1832,  procder seuls avec le
plnipotentiaire belge  l'change des ratifications, et laissrent le
protocole ouvert pour recevoir celles de l'Autriche, de la Prusse et
de la Russie. C'tait un fait considrable que ce rapprochement des
deux puissances occidentales en face de l'Europe et presque contre
elle. Aussi M. de Talleyrand, qui y avait beaucoup contribu,
crivait-il, le jour mme o les signatures taient donnes:
L'Angleterre et la France runies pour un change simultan des
ratifications, c'est plus que je n'osais esprer. Maintenant il s'agit
d'avoir de la patience; le reste ne tardera pas  venir. Ne rclamons
rien; ne triomphons pas trop;... ne laissons pas voir  l'Angleterre
que son alliance avec nous l'entrane plus loin qu'elle ne le
voudrait...  l'extrieur nous nous sommes fait une situation
rpondant  tout ce que le Roi pouvait dsirer[635]. Quelques jours
aprs, la duchesse de Dino crivait de Londres: M. de Talleyrand a
fait avec l'Angleterre un change de ratifications qui vaut avec ce
pays un trait d'alliance. Cela a t difficile; les obstacles se sont
accumuls jusqu'au dernier moment[636]. Cette intimit se
manifestait, non sans clat,  la tribune des deux parlements.
Interpell  la Chambre des communes, lord Palmerston s'exprima sur la
France en termes si amis que Casimir Prier en crivit tout son
contentement  M. de Talleyrand. Le gouvernement du Roi, lui
disait-il, s'applaudit vivement de cette conformit de vues et de
sentiments dont les deux pays peuvent attendre de si heureux
rsultats. Nous y trouvons un gage nouveau de cet accord de la France
et de l'Angleterre que nous nous efforcerons toujours de fonder sur
des bases solides; nous y trouvons une confirmation de notre systme
de politique trangre, justifi par un aussi heureux succs dans son
but le plus important. Notre ministre ne se contentait pas de cette
rponse diplomatique: il disait de son ct, le 7 mars 1832,  la
Chambre des dputs: Le ministre anglais s'est exprim, au sein du
parlement de son pays, dans les mmes termes que nous, devant cette
Chambre, et, s'il a parl de la ncessit, plus que jamais sentie, de
l'alliance sincre des deux gouvernements de France et d'Angleterre,
nous pouvons aussi parler de son efficacit. L'Europe sait ce que la
lutte de ces deux nations a produit de guerres longues, sanglantes et
convulsives; il faut qu'elle apprenne aujourd'hui ce que leur union
peut donner de garanties  la paix du monde et de gages  la vraie
libert... Voil des alliances qu'on peut proclamer  la face des
trnes et des peuples, parce qu'elles sont leur garantie commune.

[Note 633: M. de Metternich crivait, le 29 dcembre 1831,  M. de
Ficquelmont: Il nous parat impossible de prvoir  quelles
extrmits le refus de ratification pourra conduire les affaires 
Paris, et surtout  Londres... (_Mmoires de M. de Metternich_, t. V,
p. 224.)]

[Note 634: Dpches des envoys sardes, cites par HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. II, p. 252.]

[Note 635: Cette lettre est cite par HILLEBRAND, _ibid._, p. 252. Le
texte que nous donnons n'est qu'une traduction faite d'aprs
l'allemand.]

[Note 636: Lettre du 11 fvrier 1832,  M. de Barante. (_Documents
indits._)]

Non-seulement l'alliance de l'Angleterre et de la France se
resserrait; mais, dans cette alliance mme, la situation respective
des deux puissances tait modifie  l'avantage de la France:
changement important que, quelques annes plus tard, dans une dpche
confidentielle, le duc de Broglie a trs-finement analys. Dans le
premier priode, dit-il, c'est--dire au lendemain de la rvolution et
avant l'avnement de Prier, le beau rle avait t pour l'Angleterre;
c'est elle qui nous protgeait dans l'opinion, c'est elle qui tait le
_gentleman_ tendant la main au plbien, au soldat de fortune; c'est
elle qu'on pouvait blmer en Europe, comme on blme l'imprudence, mais
qu'on respectait, qu'on continuait  considrer, dans la personne de
lord Grey, comme un grand seigneur libral  qui l'on pardonne ses
opinions politiques, en faveur de sa magnificence, de ses grandes
manires, qu'on craindrait d'ailleurs d'offenser, de peur d'avoir 
s'en repentir. Mais, avec le ministre du 13 mars, la politique de
rsistance prvalut en France. Plus le gouvernement franais,
remportait alors de victoires sur les partis, continue le duc de
Broglie, plus le gouvernement anglais tait content de nous; il nous
savait gr de nous dbarbouiller de la poussire des pavs; il nous
savait gr de lui rendre le rapprochement plus facile et notre amiti
moins compromettante. Chaque fois que nous faisions un pas dans ce
sens, il disait aux autres gouvernements: Vous voyez bien que la
France n'est pas ce que vous avez pens; vous voyez que le
gouvernement franais est aprs tout un gouvernement. Grce  Casimir
Prier, nous fmes tant de pas dans ce sens, que nous pmes bientt
nous passer de caution auprs de l'Europe. L'Angleterre fut toujours
notre allie: elle ne fut plus notre protectrice. Comme le dit encore
le duc de Broglie, le gouvernement franais n'avait plus besoin, pour
tre introduit dans la socit des autres gouvernements, que personne
lui donnt la main ou rclamt pour lui l'indulgence[637]. On en vint
au point que les hommes d'tat de la vieille Europe accordaient plus
de confiance  notre cabinet qu' celui de Londres. M. de Metternich
crivait au comte Apponyi, le 8 janvier 1832: J'ai le sentiment que
la dplorable position de la confrence de Londres sera plus
facilement dbrouille par M. Casimir Prier que par les ministres
anglais, par la raison toute simple que le chef de l'administration
franaise a les qualits qui constituent l'homme d'tat, tandis que
les membres de l'administration anglaise actuelle me semblent moins
dous sous ce rapport[638].

[Note 637: Dpche confidentielle du 12 octobre 1835, adresse par le
duc de Broglie, ministre des affaires trangres,  M. Bresson,
ministre de France  Berlin. (_Documents indits._)]

[Note 638: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 268.]

Les trois cours de l'Est ne voyaient pas sans quelque trouble
s'tablir ainsi en face d'elles l'alliance des puissances
occidentales; elles se rendaient compte que, quoi qu'elles pussent
dire, la France, entranant avec elle l'Angleterre, avait toujours le
dernier mot[639]. Pour sortir de cette situation mauvaise, elles ne
virent d'autre moyen que de presser plus vivement le roi des Pays-Bas
de cesser son opposition aux Vingt-quatre articles. Le Czar lui-mme
lui envoya dans ce dessein le comte Orloff. Rien n'y fit. Guillaume
Ier se butait  ce que ses courtisans appelaient son systme de
persvrance. Au bout d'un mois de sjour  la Haye, le comte Orloff
dut se retirer sans avoir obtenu la moindre concession. Avant son
dpart, il remit au cabinet hollandais une note aussitt rendue
publique, par laquelle l'empereur de Russie dclarait qu'il ne
reconnaissait pas la possibilit de lui prter ni appui, ni secours,
et le laisserait supporter seul la responsabilit des vnements; que,
sans vouloir s'associer  aucun moyen militaire pour contraindre le
roi des Pays-Bas  souscrire aux Vingt-quatre articles, Sa Majest
Impriale considrait nanmoins ces articles comme les seules bases
sur lesquelles pt s'effectuer la sparation de la Belgique et de la
Hollande, et tenait pour juste et ncessaire que la Belgique restt en
jouissance des avantages qui en rsultaient pour elle, notamment en ce
qui concernait sa neutralit; enfin que, dans le cas o cette
neutralit viendrait  tre viole par la reprise des hostilits de la
part du roi de Hollande, l'Empereur se concerterait avec ses allis
sur le moyen le plus propre  la dfendre et  la rtablir
promptement. Cette sorte de dsaveu, auquel s'associrent aussitt
les cabinets de Berlin et de Vienne, n'branla pas l'obstination du
roi Guillaume: il persistait a attendre de l'avenir, et
particulirement des dsordres qu'il esprait voir clater en France,
l'occasion d'une revanche.

[Note 639: Cet aveu mlancolique tait consign,  la date du 25 mars
1832, dans un memorandum confidentiel de M. de Pralormo, l'envoy
sarde  Vienne. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t.
I, p. 276.)]

Cependant la Belgique, qui souffrait, dans ses intrts matriels et
dans sa scurit intrieure ou extrieure, de la prolongation de cet
tat d'incertitude, tait fonde  rclamer, d'une faon de plus en
plus pressante, qu'on y mt un terme et qu'on ft excuter le trait
souscrit par elle. Elle s'adressait  la France et  l'Angleterre, qui
de leur ct se retournaient vers l'Autriche, la Prusse et la Russie,
et les mettaient en demeure de dire si elles dsavouaient ou non
leurs plnipotentiaires. Au commencement d'avril, Casimir Prier,
perdant patience, dclara nettement que cela ne pouvait durer plus
longtemps. Ce ferme langage fit effet sur les autres cours, qui se
sentaient d'ailleurs fort mal engages. Le 18 avril, les cabinets de
Vienne et de Berlin donnrent leurs ratifications, sous rserve des
droits de la Confdration germanique, touchant la cession d'une
partie du grand-duch de Luxembourg. Le Czar se rsigna, le 4 mai, 
suivre cet exemple; seulement il ne dclara approuver le trait que
sauf les modifications  apporter, dans un arrangement dfinitif
entre la Hollande et la Belgique, aux articles 9, 12 et 13; les
articles ainsi viss taient relatifs aux questions de navigation, de
transit, et au partage de la dette. On et pu sans doute soutenir
qu'une ratification  ce point conditionnelle n'en tait plus une,
mais chacun avait hte d'en finir, et l'on n'y regarda pas de trop
prs[640].

[Note 640: La duchesse de Dino crivait de Londres  M. de Barante, le
1er mai 1832: La ratification russe est arrive  l'instant. Il
faudra qu'elle soit terriblement conditionnelle pour qu'on ne trouve
pas moyen de la considrer comme pure et simple. (_Documents
indits._)]

 considrer les rsultats obtenus, le progrs est considrable et
fait grand honneur au ministre Prier, qui y est arriv sans guerre,
par un rare mlange de prudence et de hardiesse, d'adresse et de
loyaut. Dsormais la Belgique cesse d'tre un fait rvolutionnaire,
contest ou subi de plus ou moins bonne grce; elle a reu ses lettres
d'introduction dans la socit des tats de l'Europe; elle n'est plus
en proie  l'anarchie, mais a constitu chez elle une monarchie
rgulire. Le royaume des Pays-Bas, cration favorite de la
Sainte-Alliance, avant-garde de la coalition antifranaise, est
irrvocablement dmembr;  sa place, nous avons  nos portes un jeune
tat dont la neutralit couvre notre frontire la plus vulnrable, qui
nous doit son indpendance, et qui est oblig, par reconnaissance
comme par situation,  demeurer notre client. Le prince habile appel
 sa tte est le premier  sentir cette ncessit; c'est pourquoi, 
ce moment mme, il ngocie avec la cour des Tuileries une alliance de
famille, et dans quelques mois, le 9 aot 1832, se clbrera, 
Compigne, le mariage de Lopold avec la princesse Louise d'Orlans,
fille ane du roi des Franais, femme d'un haut esprit et d'une rare
vertu: conclusion remarquable de cette politique qui a dbut par
refuser la couronne offerte au duc de Nemours, et qui aboutit  donner
pour gendre  Louis-Philippe le prince lu en place de son fils. Sans
doute, le roi de Hollande refuse toujours d'adhrer au nouvel tat de
choses; mais, en dpit des difficults que soulvera cette rsistance
et qui occuperont encore pendant plusieurs annes la diplomatie
europenne, on peut dire que ds ce jour le fond de la question est
rsolu. La France a gagn cette grosse partie.


VI

Casimir Prier avait t hardi en Belgique; il devait l'tre plus
encore en Italie. On sait en quelle situation la retraite des
Autrichiens, le 15 juillet 1831, avait laiss les tats de l'glise.
Le Pape avait refus de s'engager  faire les dits sur commande et 
heure fixe, exigs par le gouvernement franais; mais il n'avait pas
pour cela renonc  oprer des rformes. Ds le 5 juillet, avant mme
la retraite des troupes autrichiennes, un dit rorganisa
l'administration provinciale et municipale, faisant aux liberts
locales une part plus large que celle qui leur tait alors accorde en
France[641]. Dans les Lgations, toutes les fonctions civiles furent,
en fait, confies  des laques. La rforme judiciaire ne pouvait
s'improviser aussi vite; toutefois, avant la rentre des tribunaux,
des dits, en date des 5 et 31 octobre et du 5 novembre, rglrent
les juridictions et les procdures d'aprs des principes entirement
nouveaux; ils ne supprimaient pas les tribunaux ecclsiastiques pour
les causes que leur dfrait le droit canon; ils laissaient aussi
subsister ce mlange de la discipline spirituelle et de la police
civile, cette sorte de confusion du for intrieur et du for extrieur,
qui paraissaient la consquence du double caractre religieux et
politique du souverain, et que les moeurs romaines supportaient plus
facilement que les ntres; nanmoins les amliorations taient relles
et faisaient disparatre la plupart des abus trop rels qui rendaient
la justice de l'tat pontifical impuissante, onreuse ou suspecte.
Enfin, un dit du 21 novembre institua, sous le titre de _congrgation
de rvision_, un conseil central charg spcialement du contrle
financier: c'tait l'embryon de la consulte d'tat demande par la
Confrence. Le Pape avait donc  peu prs rempli tous les _desiderata_
du Mmorandum du 21 mai: il ne prtendait pas, du reste, avoir dit son
dernier mot; bien au contraire, les divers dits invitaient les corps
dlibrants qu'ils instituaient  rechercher eux-mmes et  indiquer
au souverain les amliorations qui pourraient encore tre ajoutes.

[Note 641: Dans chaque dlgation tait un _prolgat_; une
_congrgation gouvernative_, compose de quatre propritaires de la
province, assistait le prolgat et dlibrait sur toutes les affaires;
enfin un conseil provincial tait nomm par le souverain sur une liste
en nombre triple manant de l'lection. Chaque commune avait un
conseil municipal lu et un gonfalonier nomm par le gouvernement
entre trois candidats prsentes par les conseils municipaux.]

Dans la cour romaine, tous sans doute ne s'intressaient pas galement
au succs de ces rformes: quelques-uns dsiraient leur chec;
plusieurs ne se prtaient  cette sorte d'essai que par dfrence pour
les puissances, mais sans grande confiance dans le rsultat.
Toutefois, la droiture personnelle du Pape et la faiblesse extrme de
son gouvernement taient une garantie que les concessions dcrtes
sur le papier ne pourraient tre marchandes et restreintes dans
l'excution. Dans les provinces, en effet, pas d'autre force arme
qu'une garde civique ayant nomm elle-mme ses officiers; des
fonctionnaires hors d'tat de rsister au mouvement rformiste, la
plupart sympathiques  ce mouvement, quelques-uns mme anciens
insurgs. Les libraux des Lgations taient donc bien assurs de ne
rencontrer aucun obstacle, s'ils voulaient user des armes lgales qui
leur avaient t remises et dvelopper les germes fconds de
_self-government_ contenus dans les dits pontificaux; jamais
population ne s'tait trouve dans des conditions plus favorables pour
faire prvaloir, sans rvolte, ce qu'il pouvait y avoir de lgitime et
de raisonnable dans ses rclamations.

Mais, nous l'avons dj fait observer, les meneurs du mouvement italien
n'avaient nulle envie de se prter  une rforme dont l'effet et pu
tre d'assurer l'existence du gouvernement qu'ils voulaient renverser.
Aussi affectrent-ils, tout de suite, de traiter les dits d'amre
drision, de comdie menteuse et perfide dont ils ne consentaient pas 
tre les dupes. Croyant ou feignant de croire que les rformes concdes
l'taient sans sincrit, comme un expdient passager, et avec
l'arrire-pense de les retirer au premier symptme de contre-rvolution
en Europe, ils disaient  M. de Sainte-Aulaire[642]: Il y a pour nous,
libraux italiens, pril en la demeure. Nous devons forcer de voiles
pendant que nous avons bon vent, afin d'tre entrs au port avant
l'orage. Il nous faut de l'irrvocable, et tant que nos droits n'auront
pas t reconnus et garantis par un pacte solennel, tant que nous
n'aurons pas obtenu toutes les institutions dont l'ensemble seul peut
assurer la libert constitutionnelle, nous devons rester sur la
dfensive et ne point accepter des amliorations partielles. Leur thse
tait d'ailleurs d'une parfaite simplicit.  les entendre, les
provinces ayant reconquis leur indpendance en 1831, le Pape n'avait
plus de droits antrieurs  invoquer, et sa souverainet ne pouvait tre
rtablie qu'en vertu d'un pacte librement discut, de puissance 
puissance, entre le pontife et ses anciens sujets. Comme premires
conditions, ils exigeaient la reconnaissance de la souverainet du
peuple, une constitution dcrte par une assemble nationale et jure
par le Pape. Jusqu' la conclusion de ce pacte, dans les trois provinces
de Bologne, de Ravenne et de Forli, o se concentrait, pour le moment,
l'agitation rvolutionnaire, on ne laissait excuter ni mme publier
aucun dit du Saint-Sige; on ne payait  ce dernier aucun impt; le
drapeau pontifical tait remplac par les trois couleurs italiennes; la
garde civique obissait aux agitateurs; les reprsentants de l'autorit
centrale, par impuissance ou par complicit, suivaient le mouvement;
tout le pouvoir tait ouvertement aux mains des chefs de l'insurrection
de fvrier 1831. Rvolte singulire, d'ailleurs, sans violence
apparente, par cette raison que personne ne tentait de la rprimer. On
et dit que le gouvernement pontifical s'tait rsign  laisser
s'tablir dans ces provinces une sorte d'interrgne.

[Note 642: _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire._--Tous les
documents qui vont tre cits au cours de ce rcit, sans indication de
source spciale, sont tirs de ces mmoires.]

L'ambassadeur de France  Rome, inquiet des consquences d'un tel
dsordre et pour l'autorit pontificale et pour la politique
franaise, s'puisait en avertissements aux chefs du mouvement. Votre
intrt, ne se lassait-il pas de leur dire ou de leur crire, est de
profiter des bonnes intentions de votre souverain, et surtout de la
faveur des circonstances. Le Pape, sans forces militaires pour vous
contraindre, vous tiendra compte d'une soumission qui paratra
volontaire et l'achtera au prix de toute concession qui n'impliquera
pas l'abandon complet de sa souverainet. Votre erreur est de croire
que vous tes matres de la situation et que vous pouvez choisir le
moment et les conditions de votre soumission. L'tat actuel de vos
provinces est un scandale qui ne pourra se prolonger longtemps
impunment. La France elle-mme s'en indigne. Mes instructions me
prescrivent d'appuyer les demandes que vous prsenterez  votre
souverain dans des formes respectueuses et rgulires; mais elles me
prescrivent aussi de soutenir l'autorit du Pape et d'appuyer son
gouvernement. Je serai le premier  me prononcer nergiquement contre
vous, si vous persistez  rester en dehors des voies lgales. Dans ce
cas, d'ailleurs, le Pape fera avancer les troupes qu'il travaille 
runir, et si ces troupes sont repousses, les Autrichiens ne
laisseront pas assurment la rpublique triompher aux portes de la
Lombardie. Par moments, M. de Sainte-Aulaire pouvait croire que ses
conseils taient enfin entendus; mais, bientt aprs, les violents
reprenaient le dessus. Aux avertissements de l'ambassadeur, ils
opposaient les encouragements que leur envoyaient de France les chefs
de la gauche, en partie lie avec ces derniers contre le ministre
Prier, et ils tchaient comme eux de se persuader que ce ministre
serait bientt renvers[643]. M. de Sainte-Aulaire n'tait d'ailleurs
soutenu par personne dans l'effort honnte qu'il tentait. La
Confrence ne se runissait plus; le reprsentant de l'Angleterre
avait quitt Rome; quant  l'ambassadeur d'Autriche et  ses deux
allis de Russie et de Prusse, ils se tenaient cois, considrant, non
sans quelque satisfaction maligne, les embarras d'une politique que la
France avait impose.  Paris mme, notre ambassadeur ne trouvait
gure plus de secours: vainement appelait-il l'attention de son
gouvernement sur des dsordres dont la consquence pouvait tre une
seconde intervention de l'Autriche, et le pressait-il de se concerter
ds maintenant avec les autres puissances pour prvenir une telle
extrmit, il ne recevait mme pas de rponse  ses dpches. Depuis
que le cabinet franais avait obtenu par l'vacuation de Bologne
l'effet qu'il dsirait produire sur l'opposition, il semblait ne plus
s'occuper des affaires d'Italie; sans mconnatre le pril qui pouvait
rsulter un jour de la rvolte des Lgations, il croyait avoir le
temps d'y pourvoir, et, en attendant, il se laissait entirement
distraire et absorber par d'autres questions plus proches et plus
pressantes; c'tait le moment o il intervenait en Belgique et
ngociait le trait des Vingt-quatre articles.

[Note 643: L'opinion librale en Italie, crivait, de Turin, M. de
Barante, le 31 dcembre 1831, reoit toute l'influence des rfugis et
de la faction qui, en France, a mis son espoir dans la guerre et la
propagande. C'est la mme exaspration, la mme haine contre M. Prier
et M. Sbastiani, les mmes discours outrageants contre le roi
Louis-Philippe. Une esprance succde  une autre, une illusion vient
remplacer l'illusion dissipe. 'a t d'abord les lections, puis la
majorit; aprs un instant de dcouragement, Lyon est venu rchauffer
le parti, qui maintenant compte sur la discussion du budget. Il parat
qu'on a fait dire dans les Lgations de ne point cder  l'autorit
pontificale et de tenir bon encore un mois. (_Documents indits._)]

Cependant le cardinal Bernetti ne cachait pas  l'ambassadeur de
France que la patience du Pape tait  bout. Ds le dbut, Grgoire
XVI avait dit  M. de Sainte-Aulaire: C'est une exprience  faire;
nous la jugerons par ses rsultats; jusqu'ici, convenez qu'ils ne
s'annoncent pas d'une manire favorable. Depuis, en prsence de
l'audace croissante des agitateurs qui convoquaient une convention 
Bologne, levaient des impts et organisaient publiquement une arme
insurrectionnelle, le Pontife n'avait-il pas d tre plus dgot
encore de cette exprience? Les cardinaux _zelanti_ avaient beau jeu
 lui rpter chaque jour: Qu'a-t-on gagn  se soumettre  la
Confrence? Les dits rendus en excution du _Memorandum_, loin de
calmer les populations, les ont rendues plus exigeantes, plus
rvoltes. Qu'attend-on pour se soustraire  tant d'indignits?
L'impunit de Bologne et de la Romagne n'est-elle pas faite pour
branler les provinces encore fidles? Il n'y a plus un moment 
perdre pour abandonner une politique dshonorante, dsormais juge.
Cet avis finit par prvaloir dans les conseils du Vatican; et, le 8
dcembre 1831, le cardinal Bernetti annona tristement  notre
ambassadeur que rsolution tait prise de soumettre la rvolte  main
arme. Le cardinal prince Albani, octognaire, mais l'un des plus
ardents des _zelanti_ et l'antagoniste dclar du secrtaire d'tat,
tait nomm au commandement des troupes pontificales. Ces troupes,
leves  la hte, mal armes, mal disciplines, ne s'levaient pas 
plus de cinq mille hommes: prendre l'offensive avec des moyens si
insuffisants ne s'expliquait qu'avec l'arrire-pense d'une nouvelle
intervention autrichienne.

Une perspective aussi grave ne permettait pas au cabinet franais de
ngliger plus longtemps les affaires d'Italie. D'ailleurs, ds les
premiers jours de dcembre, il en avait t saisi par une
communication fort pressante de l'ambassadeur d'Autriche[644]. S'il
avait trop tard  se mettre en route, du moins il n'hsita pas sur la
direction  suivre. Pas un moment il ne laissa voir la moindre
tentation d'tre complaisant  la rvolte; il voulait, au contraire,
s'entendre avec les autres cabinets, notamment avec celui de
Vienne[645], pour rtablir l'autorit du Pape; seulement, il avait en
mme temps le souci trs-lgitime que cette oeuvre s'accomplt sans
mettre en pril l'influence franaise et la politique de rformes.
Casimir Prier, usant une fois de plus de son procd accoutum,
convoqua les ambassadeurs d'Autriche, de Prusse et de Russie  une
confrence qui eut lieu le 14 dcembre. Il y fut convenu que les
reprsentants des quatre puissances  Rome amneraient le Saint-Sige
 leur adresser un expos complet de la marche qu'il avait suivie pour
rtablir l'ordre dans les Lgations, et des mesures qu'il avait
adoptes pour se conformer au systme d'indulgence, de rformes et
d'amlioration conseill par la Confrence; qu'en rponse  cet expos
les mmes reprsentants, prenant acte des amliorations effectues et
promises, exprimeraient, au nom de leurs cours, la dsapprobation de
la conduite des agitateurs, dans la forme la plus propre  agir sur
leur esprit et  les clairer sur leur position en Europe. Il tait
admis que l'Autriche appuierait cette dmonstration par des mouvements
de troupes sur ses frontires. Notre gouvernement se flattait de
dcourager ainsi l'insurrection et de prvenir ce qu'il tenait
par-dessus tout  carter, une nouvelle intervention de l'arme
impriale[646]. Si ces mesures ne suffisaient pas, les puissances se
rservaient de procder  des dterminations plus dcisives.

[Note 644: M. de Metternich crivait au comte Apponyi, le 1er dcembre
1831: Je prvois que le gouvernement sera fort occup; cela ne devra
pas vous empcher de traiter avec nergie l'affaire des Lgations.
Nous avons laiss venir les choses au point o le remde doit tre
port et o, par consquent, la ncessit de son emploi doit sauter
aux yeux. La partie que nous avons joue a t pleine de risques, et
cependant nous ne nous y sommes pas refuss. M. Prier devra de
nouveau reconnatre dans notre conduite une large somme d'gards pour
sa position... La question n'est pas volontaire; la chose n'est pas 
laisser ou  prendre; il faut l'empoigner, sans quoi elle nous tuera.
C'est  faire saisir la force de cette vrit que vous et MM. vos
collgues de Russie et de Prusse devez vous appliquer. (_Mmoires de
M. de Metternich_, t. V, p. 145.)]

[Note 645: M. de Barante, vers cette poque, ayant cru devoir tenir un
langage assez comminatoire  l'ambassadeur d'Autriche  Turin, pour le
cas o il y aurait une seconde intervention, le gnral Sbastiani lui
en exprima son dplaisir: Un langage plus vague et moins formel,
dit-il, et t peut-tre plus conforme aux relations compltement
amicales et conciliantes qui existent en ce moment entre les grandes
puissances, relativement  cette question. En effet, nous continuons 
chercher, dans un parfait accord avec l'Autriche et nos autres allis,
les moyens de mettre fin  l'tat d'anarchie qui afflige la Romagne.
(Dpche du 14 janvier 1832, _Documents indits_.)]

[Note 646: Le gnral Sbastiani crivait  M. de Barante, en lui
rendant compte de cette dcision: Ce que nous nous proposons avant
tout, c'est d'empcher, s'il est possible, l'intervention arme de
l'Autriche. (Dpche du 14 janvier 1832, _Documents indits_.)]

Les reprsentants des quatre puissances  Rome, obissant 
l'impulsion venue de Paris, se mirent aussitt  l'oeuvre. La
Confrence reprit ses sances interrompues depuis cinq mois. Le
cardinal Bernetti, vivement press, consentit  suspendre
provisoirement la mise en mouvement des troupes pontificales. Puis, le
10 janvier, il adressa aux ambassadeurs la note dsire par leurs
cours. On ne put s'entendre pour y faire une rponse commune, parce
que le reprsentant de la France ne voulait rien dire qui impliqut
adhsion sans condition  une intervention ventuelle des Autrichiens;
il dclara, au contraire, que, si ce cas se prsentait, il
demanderait des garanties et des compensations. Mais, sauf cette
rserve, les quatre plnipotentiaires furent d'accord pour exprimer,
chacun de leur ct, leur rprobation de la rvolte; ils tmoignrent
aussi l'espoir que le gouvernement romain, en rcompense du concours
qui lui tait donn, persisterait dans les rformes o il s'tait
engag sur les conseils de l'Europe. M. de Sainte-Aulaire avait tenu
d'autant plus  faire insrer cette dernire dclaration dans les
quatre notes, que le cardinal Bernetti ne lui avait pas cach
l'branlement de sa situation personnelle par suite de l'influence
croissante des _zelanti_. La note de l'ambassadeur de France, date du
12 janvier, n'tait pas la moins nergique contre les rvolts; aprs
avoir numr les dits rformateurs publis depuis six mois et les
promesses faites par le Pape de les complter prochainement, il
dplorait l'ingratitude des populations, reconnaissait le droit et le
devoir du Saint-Sige de rtablir son autorit souveraine, et,
prvoyant le cas o ses troupes rencontreraient une rsistance
coupable, il ajoutait: Le soussign ne fait aucune difficult de
dclarer que les auteurs de cette rsistance, aussi insense dans son
but que fatale dans ses rsultats, seraient considrs en France comme
les plus dangereux ennemis de la paix gnrale. Fidle  sa politique
tant de fois proclame, le gouvernement du Roi emploierait, au besoin,
tous les moyens pour assurer l'indpendance et l'intgrit des tats
du Saint-Pre. La bonne intelligence qui existe entre lui et ses
augustes allis est une garantie certaine que ses voeux  cet gard
seront accomplis. Le cardinal Bernetti fit aussitt publier, le 14
janvier 1832, dans le journal officiel de Rome, les notes des quatre
ambassadeurs, et il y joignit un manifeste par lequel il adjurait les
habitants des Lgations de rentrer dans le devoir et de ne pas attirer
sur leur pays les maux de la guerre civile et de la guerre trangre.

Ce qui se passait depuis quelques semaines dans ces provinces pouvait
donner quelque espoir dans l'efficacit de ces dmarches. Tant qu'ils
n'avaient cru avoir affaire qu'aux troupes papales, les rvolts ne
s'en taient montrs nullement mus; ils ne s'taient mme pas
beaucoup effrays de l'ventualit d'une intervention autrichienne,
persuads que nous serions forcs alors de nous y opposer et qu'il en
rsulterait une guerre gnrale. Mais du jour o ils avaient vu toutes
les puissances, y compris la France, se concerter pour soutenir
l'autorit du Saint-Sige, le dcouragement et l'inquitude les
avaient gagns. Avec cette promptitude qu'ont parfois les Italiens 
tourner sans vergogne le dos au danger, les plus prvoyants et non les
moins compromis avaient donn le signal d'une sorte de sauve qui peut:
c'tait presque  croire qu'il y aurait mulation  qui viendrait le
premier offrir sa soumission. Les publications du 14 janvier
n'allaient-elles pas prcipiter cette dissolution dj commence, et
ne se trouverait-on pas ainsi avoir eu raison de la rvolte sans
recourir  la force? Divers symptmes le faisaient supposer. En tout
cas, si tardive que ft l'intervention diplomatique de l'Europe, il
convenait que le gouvernement pontifical lui laisst le temps de
produire son effet et attendt au moins quelques jours avant de
recourir  d'autres moyens.

C'est ce que ne permit pas l'impatience du cardinal Albani. Depuis un
mois, il ne subissait qu'en maugrant les dlais imposs par la
diplomatie, et faisait savoir  Rome qu'il ne pouvait plus longtemps
retarder son attaque. Du revirement qui se manifestait dans les
Lgations, il concluait seulement qu'une action militaire n'y
rencontrerait pas de rsistance srieuse, et que ds lors une chance
s'offrait de rtablir l'autorit du Pape, sans avoir  compter avec
les conseils de rformes donns par l'Europe. S'il chouait, il en
serait quitte pour appeler les troupes autrichiennes avec lesquelles
il paraissait bien avoir partie lie. Cinq jours seulement aprs la
publication des notes, lorsqu'elles taient  peine parvenues dans les
Lgations, le fougueux vieillard, sans avoir reu aucun ordre de Rome,
mais abusant des pleins pouvoirs qu'on avait eu l'imprudence de lui
confier[647], mit sa petite arme en mouvement et la fit entrer sur le
territoire des provinces rvoltes: elle rencontra, le lendemain 20
janvier, prs de Czne, les gardes civiques de Bologne et des villes
voisines, et leur infligea une sanglante dfaite. Il semblait que
cette victoire dt dterminer une soumission gnrale. Mais les
troupes pontificales, qui comptaient dans leurs rangs beaucoup de
vagabonds et d'aventuriers, se livrrent, dans Czne et surtout dans
Forli,  des actes de brigandage et de cruaut qui, exploits par les
habiles, grossis par la rumeur publique, provoqurent dans les
Lgations un cri d'indignation et de vengeance. Les populations, tout
 l'heure disposes  capituler, se levrent en armes. Surpris,
troubl, ne se sentant pas en force, le cardinal prit, cette fois
encore, sur lui, et sans avoir demand les ordres de son
gouvernement[648], d'implorer le secours des Autrichiens. Ceux-ci, qui
se tenaient prts, rpondirent immdiatement  cet appel. Ds la nuit
du 23 au 24 janvier, ils franchissaient la frontire, et, le 28, ils
rentraient  Bologne, sans avoir rencontr l'ombre d'une rsistance,
acclams mme par les populations, qui voyaient dans leur prsence une
protection contre les soldats du cardinal Albani.

[Note 647: Quelques jours aprs, le cardinal Bernetti dclarait  M.
de Sainte-Aulaire que le cardinal Albani avait fait un usage peu
judicieux du pouvoir discrtionnaire qui lui avait t confi par le
Pape.]

[Note 648: Le cardinal Bernetti tait si peu au courant que, le 26
janvier, il dclarait  M. de Sainte-Aulaire, en l'autorisant  en
transmettre l'assurance  son gouvernement, qu'aucun secours n'avait
t demand  l'Autriche, et que, suivant toute apparence, le Pape ne
serait pas rduit  employer cette ressource extrme.]

Le gouvernement franais se retrouvait donc en face de la mme
difficult dont il avait eu tant de peine  se tirer six mois
auparavant, difficult aggrave par cela seul qu'elle se renouvelait.
La prcipitation avec laquelle l'entre en campagne du cardinal Albani
et l'intervention des Autrichiens s'taient produites au moment mme
o commenait  s'excuter le plan de pacification concert entre les
puissances, donnait  toute cette affaire un caractre de surprise
prmdite, de coup mont  notre insu et contre nous, qui nous la
rendait encore plus dplaisante[649]. Peut-tre n'tait-ce qu'une
apparence. Certains indices feraient croire que le cabinet de Vienne
tait le premier  trouver que ses gnraux avaient t un peu
vite[650]. Son impression tait au moins fort mlange; s'il jouissait
d'avoir fait acte de suprmatie en Italie, il ne laissait pas en mme
temps que d'tre un peu troubl des risques auxquels il s'exposait
ainsi et fort dsireux de nous amadouer[651]. Quoi qu'il en ft
d'ailleurs des secrets sentiments du gouvernement imprial, le silence
et l'inaction nous taient impossibles. Aprs s'tre fait honneur
d'avoir substitu le concours europen  l'action exclusive du
cabinet de Vienne, la politique rformatrice de la France  la
politique rpressive et ractionnaire de l'Autriche, notre ministre
pouvait-il accepter le dmenti qui lui tait donn? Aprs s'tre tant
vant d'avoir impos l'vacuation en juillet 1831, pouvait-il, en
janvier 1832, assister tranquillement  une nouvelle intervention? La
mortification et t bien plus grande que la premire fois; il s'y
ft joint ce je ne sais quoi d'un peu ridicule propre aux niais qui se
font jouer et aux fanfarons qui se laissent braver. En Italie, plus
que jamais, notre influence courait le risque d'tre absolument
ruine[652]. En France, l'opposition se flattait dj d'avoir retrouv
un terrain favorable pour attaquer le cabinet: elle montrait dans la
conduite du cardinal Albani la consquence de la note adresse, le 12
janvier, par M. de Sainte-Aulaire au gouvernement pontifical, et
menait bruyamment une campagne d'indignation contre les excs des
troupes papales. La politique conservatrice paraissait abaisse et
compromise; il fallait quelque coup d'clat pour la relever, mais un
coup d'clat calcul de telle sorte qu'il ne mt pas en pril la paix
de l'Europe ou l'autorit du Pape, qu'il ne servt les desseins ni des
belliqueux de Paris, ni des rvolutionnaires de Bologne.

[Note 649: Quelques jours plus tard, le 13 mars, dans un _memorandum_
o il rappelait tous les faits, Casimir Prier disait, au sujet de la
nouvelle intervention autrichienne: La prcipitation avec laquelle
elle avait lieu permettait de croire qu'elle tait le rsultat d'un
concert pralable dont on nous avait cach l'existence; ce n'tait que
dans cette hypothse qu'on pouvait se rendre compte de quelques
incidents singuliers et particulirement d'une proclamation
autrichienne qui, date du 19 janvier, trois jours avant l'appel du
cardinal Albani, annonait dj la marche des troupes impriales.
Depuis, les cours de Rome et de Vienne nous ont donn des
claircissements qui tendent  expliquer ces malentendus d'une manire
toute naturelle et  en rejeter le tort sur le zle indiscret ou sur
l'imprvoyance de leurs agents; nous sommes loin de mettre en doute la
sincrit de ces explications... (_Documents indits._)]

[Note 650: La princesse de Metternich, fort anime cependant contre la
France, crivait, dans son journal intime, le 31 janvier 1832: Je
suis alle auprs de Clment (son mari), qui m'a lu un grand travail
qu'il venait de terminer pour Paris. L'entre de nos troupes 
Bologne, entre aussi inattendue qu'inutile, peut amener la chute de
Prier... Nous sommes fatigus de jouer le triste rle de police
pontificale. (_Mmoires du prince de Metternich_, t. V, p. 228.)]

[Note 651: Cf. entre autres les conversations de M. de Bombelles,
ambassadeur d'Autriche  Turin, avec M. de Barante. (Correspondance
diplomatique de M. de Barante, _Documents indits_.)]

[Note 652: Voy. notamment la correspondance de M. de Barante.
(_Documents indits._)]

Le problme tait singulirement complexe et difficile. Casimir Prier
l'aborda avec sa rsolution habituelle. Par suite d'une maladie du
gnral Sbastiani, il avait pris compltement en main toute la
direction des affaires trangres. Si soudaine qu'elle ft,
l'intervention ne le prenait pas tout  fait  l'improviste. Quand, au
mois de dcembre 1831, son attention avait t rappele sur la
question italienne, il avait prvu les diverses hypothses, et, tout
en dsirant, en esprant mme chapper  une nouvelle occupation
autrichienne, il avait arrt,  part soi, son plan de conduite pour
le cas o elle se produirait, et l'avait aussitt expos en ces termes
 son ambassadeur prs le Saint-Sige: Si, par suite de la marche des
vnements, la cour de Rome se croyait dans la ncessit de recourir
 une intervention trangre, ncessit toujours bien dplorable, nous
demanderions que cette intervention, au lieu d'tre effectue par une
grande puissance europenne  laquelle l'opinion publique attribuera
toujours,  tort ou  raison, des projets d'empitement, ft confie 
des troupes sardes. Si pourtant l'occupation autrichienne ne pouvait
tre vite, ce que nous regretterions bien vivement, nous y mettrions
cette condition: que tandis que les Autrichiens occuperaient une
partie des Lgations, une autre partie ft occupe par les Sardes, et
que nos soldats et nos vaisseaux fussent reus dans le port et la
place d'Ancne. Enfin, si le refus de la Sardaigne ou tout autre motif
faisait chouer cette combinaison, l'occupation des Lgations par les
troupes autrichiennes pourrait encore avoir lieu, toujours moyennant
notre entre  Ancne. Cette dernire hypothse, la plus dfavorable
de toutes, marque le terme des concessions auxquelles nous nous
prterions. Dans ce plan, une partie devait tre bientt reconnue
inexcutable: par divers motifs et surtout par crainte de dplaire 
l'Autriche, le cabinet de Turin n'tait pas dispos  jouer le rle
qu'on lui rservait. Restait donc seule l'ide d'une intervention
franaise venant s'adjoindre et en mme temps faire contre-poids 
l'intervention autrichienne. Cette ide n'tait pas absolument
nouvelle: on se rappelle qu'en mai 1831, notre ambassadeur  Rome
avait dj propos quelque chose de ce genre.

Aprs avoir communiqu son plan  M. de Sainte-Aulaire, Casimir Prier
ajoutait: Je n'ai pas besoin de vous dire que les dtails dans
lesquels je viens d'entrer ne doivent tre connus que de vous,
jusqu'au moment o les circonstances en rendraient l'application
ncessaire. Notre ambassadeur, estimant qu'en pareil cas il fallait
avant tout viter tout ce qui aurait le caractre d'une surprise, ne
crut pas devoir s'astreindre  la discrtion qui lui tait
recommande, et, ds la fin de dcembre 1831 ou les premiers jours de
janvier 1832, alors que l'on croyait encore pouvoir viter
l'intervention autrichienne, il fit connatre nettement au cardinal
Bernetti quelles seraient, au cas de cette intervention, les exigences
de la France. Le cardinal se montra moins tonn qu'on et pu s'y
attendre.  l'ide d'un appel aux troupes sardes, il objecta que le
temps manquerait pour le ngocier. Quant  l'occupation d'Ancne par
les Franais, il rpondit que c'tait une grande affaire, sur
laquelle il ne pouvait hasarder aucune parole avant d'avoir reu les
ordres du Pape, et qu'il les prendrait le jour mme. M. de
Sainte-Aulaire lui recommanda de bien expliquer  Sa Saintet que
notre exigence n'avait rien dont sa dignit et ses intrts pussent
souffrir, et que son indpendance ne serait que mieux garantie si,
dans la ncessit de recourir  des forces trangres, il appelait 
son aide deux puissances au lieu d'une. Je vous entends  merveille,
reprit le cardinal Bernetti; si les Autrichiens entrent  Bologne,
c'est pour vous assurer qu'ils en sortiront que vous demandez  entrer
 Ancne. Le lendemain, nouvel entretien: le cardinal secrtaire
d'tat tait remarquablement ouvert et de belle humeur; il dclara
sans doute que le Pape n'avait point donn le consentement demand 
une occupation ventuelle d'Ancne, mais avec un accent et une
physionomie qui semblaient calculs pour ne pas dcourager
l'ambassadeur. Il allgua, comme motif, la crainte des consquences
que pouvait avoir la prsence des troupes franaises en Italie, et
aussi les gards dus  l'Autriche. M. de Sainte-Aulaire combattit ces
objections, puis il termina par ces mots: Pensez-y bien, monseigneur,
si vous nous refusez votre consentement, vous nous obligerez peut-tre
 nous en passer. Qu'arrivera-t-il alors?--La vertu des papes est la
rsignation, reprit le cardinal en souriant.--M'autorisez-vous 
crire cette rponse  Paris?--Mais, sans doute. L'entretien finit
l. Les paroles du cardinal et surtout le ton dont elles avaient t
dites n'avaient pas laiss  notre ambassadeur le moindre doute sur
leur signification: il en avait conclu que si le Pape ne voulait pas
consentir expressment  notre occupation par mnagement pour
l'Autriche, il admettait qu'on lui fort la main. Il crivit dans ce
sens  son gouvernement, et,  Paris, on fut ds lors convaincu que
l'occupation d'Ancne ne rencontrerait pas d'opposition srieuse 
Rome.

Loin de blmer M. de Sainte-Aulaire d'avoir fait connatre notre
rsolution ventuelle au gouvernement pontifical, Casimir Prier
pratiqua de son ct cette mme politique  dcouvert. Vers le 10
janvier, il fit venir les ambassadeurs trangers et leur dclara
formellement qu'au cas o, contre notre attente, le Saint-Sige se
croirait dans la ncessit de recourir  cette intervention, la remise
d'Ancne aux forces franaises deviendrait pour nous une garantie
indispensable, dont rien ne pourrait nous faire dpartir. Les
ambassadeurs reurent cette communication avec un visage impassible et
sans rpondre un mot. Notre ministre en conclut que, de ce ct aussi,
il ne serait pas contrari. C'tait aller un peu vite:  peine notre
projet fut-il connu de M. de Metternich, qu'il le mit de fort mchante
humeur. Ce serait une farce et en mme temps un contre-sens,
crivait-il, le 13 janvier, au comte Apponyi[653]. Toutefois, il
n'osait pas lever de _veto_ absolu, discutait et tchait de nous
amener  quelque autre combinaison: ainsi offrait-il d'admettre nos
escadres et mme nos troupes de terre  participer  l'occupation des
Lgations, sous le commandement suprieur d'un gnral autrichien.
Cette dernire condition tait inadmissible, mais le seul fait d'une
telle proposition n'impliquait-il pas l'aveu du droit que la France
aurait de faire quelque chose si l'Autriche intervenait? Prier, du
reste, ne s'inquitait pas beaucoup du mcontentement du cabinet de
Vienne, du moment o il se croyait assur de la non-opposition du
Pape. Aussi persistait-il plus fermement que jamais dans son dessein,
et, ne voulant pas se laisser surprendre par les vnements, il avait,
ds le milieu de janvier, donn l'ordre de rassembler  Toulon le
petit corps qui serait appel  occuper Ancne et de prparer les
navires qui devaient le transporter.

[Note 653: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 270. Cf. aussi p.
307  310.]

Les choses en taient l, quand, le 31 janvier, arriva  Paris la
nouvelle du tour si rapide qu'avaient pris les vnements dans les
Lgations, de l'entre en campagne du cardinal Albani, de l'appel fait
aux Autrichiens, et de l'occupation de Bologne par les troupes
impriales. Prier n'hsita pas un instant: il convoqua le conseil des
ministres et proposa de faire partir immdiatement les troupes
destines  occuper Ancne. La soudainet de l'action lui avait russi
en Portugal et en Belgique; il voulait, cette fois encore, user d'un
procd d'ailleurs conforme  son temprament. Il y eut des objections
dans le conseil: on trouvait l'aventure risque, insuffisamment
prpare. Mais Prier savait toujours faire prvaloir sa volont.
L'expdition fut donc dcide, et les ordres expdis  Toulon. Deux
bataillons, forts de quinze cents hommes, sous les ordres du colonel
Combes, et une compagnie d'artillerie furent aussitt embarqus sur le
_Suffren_ et sur deux frgates, et, ds le 7 fvrier, la flottille,
commande par le capitaine de vaisseau Gallois, mit  la voile pour
Ancne. Il tait convenu que si les Autrichiens nous devanaient dans
cette ville, on se rabattrait sur Civita-Vecchia. Le gnral Cubires,
commandant suprieur de l'expdition, devait s'embarquer, quelques
jours aprs, sur un navire  vapeur, et, pendant que nos vaisseaux 
voiles feraient plus lentement le tour de l'Italie, se rendre
directement  Rome, s'entendre avec le gouvernement pontifical sur les
conditions de notre occupation, puis aller,  Ancne, prsider au
dbarquement des troupes et  la prise de possession de la ville.

Si Casimir Prier voulait agir soudainement, il n'entendait pas du
tout faire un coup  la sourdine. Aussi, quatre jours aprs le dpart
de l'escadre, le 11 fvrier, avait-il crit  son ambassadeur  Vienne
de prvenir le gouvernement imprial que l'expdition tait en route
pour Ancne. Sa dpche peu tendue contenait l'assurance que les
troupes franaises vacueraient les tats romains au moment o se
retireraient les troupes autrichiennes, et que l'objet de leur envoi
tait seulement d'aider  la pacification des tats du Saint-Sige;
elle exprimait l'espoir que la cour impriale n'apporterait pas
d'obstacles  cette expdition. M. de Metternich ne le prit pas de
haut. C'est avec un sentiment de vif regret, rpondit-il, que nous
avons appris la dcision du gouvernement franais de donner suite 
une mesure que, peu de jours auparavant, il nous avait annonce comme
un projet nullement arrt..... Il rappela brivement les raisons qui
lui faisaient considrer cette mesure comme une conception
malheureuse, se complut  prdire qu'elle aurait toutes sortes de
fcheuses consquences, mais conclut en ces termes: Nous ne vous
dclarerons pas la guerre pour ce fait. Ce que nous ferons, ce sera de
doubler nos mesures de surveillance, afin de ne pas perdre le fruit de
nos efforts en faveur de la pacification des tats pontificaux. Ce
rsultat, nous voulons l'obtenir, et nous ne nous laisserons pas
arrter dans la poursuite de ce but. Du reste, loin de se mettre en
avant, il cherchait plutt  se replier au second plan et insistait
sur ce que la question de l'entre des troupes franaises  Ancne
tait une affaire  rgler entre la France et le Saint-Sige[654].
Tout cela tmoignait de plus de tristesse que d'irritation, de plus
d'embarras que de rsolution de nous faire obstacle.  la mme poque,
de Turin, M. de Barante crivait, le 20 fvrier,  son ministre: On
commence  avoir nouvelle ici de l'effet qu'a produit sur le cabinet
de Vienne la rsolution que notre gouvernement a prise de faire
occuper Ancne. M. de Bombelles (ambassadeur d'Autriche  Turin) ne
m'en a pas parl, mais il a dit  divers membres du corps diplomatique
qu' sa grande surprise M. de Metternich prenait assez bien la chose.
Il n'tait pas jusqu'aux gnraux autrichiens qui ne parussent
rsigns  ne point paratre trop mcontents de notre occupation; le
gnral Grabowski, qui commandait  Bologne, publiait, le 23 fvrier,
un ordre du jour o, aprs avoir fait allusion aux bruits de
dbarquement des troupes franaises, il ajoutait: Il convient de
remarquer que cette expdition ne peut qu'tre dirige par les mmes
principes qui ont engag les troupes de Sa Majest Impriale Royale 
entrer dans les Lgations.

[Note 654: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 310  316.--M. de
Metternich parat avoir un moment song  retirer trs-promptement ses
troupes, afin de nous forcer  nous rembarquer, aussitt dbarqus. Il
croyait ainsi nous jouer un tour et rendre notre expdition un peu
ridicule. La faiblesse militaire et l'incapacit administrative du
gouvernement pontifical ne lui permirent pas de donner suite  cette
ide.]

Sans mettre le public franais dans la pleine confidence de son
entreprise, Casimir Prier lui en laissait entrevoir quelque chose. On
n'ignorait pas qu'une expdition tait partie, et que nos troupes
allaient occuper un point de l'tat pontifical; mais quel point? dans
quelles conditions? L commenait l'incertitude. Le principal organe
du ministre, le _Journal des Dbats_, disait, le 10 fvrier: Si nous
croyons les bruits rpandus, nous avons des soldats en mer pour donner
force et crdit aux instances de notre ambassadeur... Il fallait tre
de pair avec l'Autriche. Nous y sommes maintenant. Voulez-vous partir?
Nous partons. Voulez-vous rester? Nous restons... Nous venons soutenir
l'influence franaise, faire qu'il y ait deux arbitres dans les
affaires d'Italie, au lieu d'un seul. Il ajoutait, quelques jours
plus tard: Sans aucune pense hostile contre l'Autriche, nous disons
qu'il n'est pas convenable que ce soit l'Autriche seule qui rgle les
affaires d'Italie, et nous allons les rgler avec elle. Quant 
l'opposition, surprise, n'y voyant pas clair, elle faisait la figure
la plus embarrasse du monde et ne savait trop que dire; tantt le
_National_ dnonait la lgret imprudente du gouvernement, qui
s'exposait  la guerre dont il ne voulait pas; tantt il lui
reprochait de porter secours aux gorgeurs du cardinal Albani,
d'intervenir, non contre l'Autriche, mais contre la libert italienne,
en un mot de refaire l'expdition d'Espagne de la Restauration.

Tout le plan de Casimir Prier tait fond sur la conviction o il
tait que le Pape consentait ou, du moins, se rsignait  l'occupation
franaise. Le 31 janvier, en mme temps qu'il expdiait les ordres
militaires  Toulon, le prsident du conseil donnait instruction  M.
de Sainte-Aulaire de rclamer la remise d'Ancne, ne mettant pas
d'ailleurs un instant en doute que sa demande ne ft accueillie. Nous
aimons  penser, crivait-il encore, le 9 fvrier,  son ambassadeur,
que le Saint-Pre a confirm ou vous renouvellera sans peine la parole
que vous avez reue. Ancne, occupe par nos soldats, ne saurait tre
pour lui l'objet de la moindre inquitude. M. de Sainte-Aulaire
n'avait pas attendu les ordres de son ministre pour agir. Ds le 30
janvier, ayant audience de Grgoire XVI, il souleva la question
d'Ancne. La physionomie du Pontife s'assombrit aussitt, et son
langage, tout  l'heure trs-bienveillant, devint fort rserv. Il ne
se laissa pas arracher autre chose que de vagues assurances de son
dsir de complaire au roi des Franais, mais dclara ne pouvoir
exprimer d'opinion avant d'avoir pris l'avis de son conseil et de ses
allis. En sortant du Vatican, M. de Sainte-Aulaire passa chez
l'ambassadeur d'Autriche; les dpches de Prier lui avaient fait
croire qu'il ne rencontrerait pas d'opposition de ce ct; or il se
disait qu'il enlverait bien facilement le consentement du Pape, s'il
obtenait seulement que l'Autriche se montrt indiffrente. Mais le
comte de Lutzow tmoigna d'une froideur inquitante. Il n'avait pas
d'instruction, disait-il, et s'abstiendrait, en attendant, d'mettre
une opinion. Le reprsentant de la Russie, plus sincre, dclara sans
mnagement  notre ambassadeur que sa demande lui semblait
inadmissible, et qu'il emploierait pour la faire rejeter tout ce qu'il
avait d'influence  Rome. Le ministre de Prusse ne lui laissa esprer
aucun appui. Il tait vident que le cabinet de Vienne, soutenu par
les autres puissances continentales, travaillait  faire prononcer par
le Pape le _veto_ qu'il n'osait nous opposer lui-mme. La situation
devenait difficile; mais notre ambassadeur ne pouvait reculer, et il
remit au cardinal Bernetti une note officielle o il prcisait ainsi
sa demande: Sa Saintet, ayant de nouveau appel les troupes
autrichiennes dans ses tats, reconnatra sans doute la convenance de
prouver par un tmoignage public qu'elle n'accorde pas une moindre
confiance aux troupes du roi des Franais. En retour des preuves
multiplies de son zle pour les intrts du Saint-Sige, ce prince
vient donc demander que la place d'Ancne lui soit confie en dpt
pour tre rendue par lui au moment o s'oprerait simultanment
l'vacuation des autres villes de l'tat pontifical occupes par des
troupes trangres. La rponse du cardinal ne se fit pas attendre;
c'tait un refus positif: Le Saint-Pre n'avait aucune mfiance du
roi des Franais; il croyait  la sincrit de son zle et  son
intrt pour le Saint-Sige; il en tait profondment reconnaissant;
mais ces mmes sentiments, il les avait aussi pour son fidle alli,
l'empereur Franois. Or l'occupation d'Ancne par les troupes
franaises tait une mesure de mfiance contre l'Autriche, une
garantie que nous croyions ncessaire de prendre contre son ambition;
le Pape ne pouvait, sans la plus odieuse ingratitude, paratre
s'associer  de tels soupons. Pre commun de tous les fidles, il ne
se croirait permis de consentir  la demande du gouvernement franais
que si celui-ci s'tait pralablement mis d'accord avec les autres
puissances qui, par leurs notes du 15 janvier, avaient promis leur
secours au Saint-Sige. Aucune illusion n'tait plus possible:
l'influence de l'Autriche avait entirement prvalu dans les conseils
de Grgoire XVI.

Quand ce refus, qui djouait toutes les prvisions et drangeait tous
les calculs du gouvernement franais, parvint  Paris, l'expdition
tait dj en pleine mer. La rappeler, en admettant qu'on pt la
rejoindre, les ministres n'en eurent mme pas la pense: c'et t,
disait l'un d'eux, pourtant peu favorable  cette expdition, nous
faire siffler par toute l'Europe[655]; c'et t surtout faire la
partie trop belle en France  l'opposition rvolutionnaire et
belliqueuse. Il n'tait pas d'ailleurs dans les habitudes de Casimir
Prier de reculer devant un obstacle. Il persista dans son entreprise,
comptant que sa rsolution ferait cder tt ou tard la cour romaine.
Mais, en mme temps, il veilla  ce que les conditions imprvues et
tout au moins fort anormales dans lesquelles allait s'accomplir
l'expdition, n'en altrassent pas le caractre et ne lui donnassent
pas une apparence favorable aux rvolts, hostile  l'autorit
pontificale. Jamais, crivait-il, le 13 fvrier,  M. de
Sainte-Aulaire, notre politique ne cherchera son point d'appui sur les
passions rvolutionnaires en Italie. Nous ne voulons trouver dans
l'occupation d'Ancne qu'une garantie morale exige par la dignit et
les intrts les plus essentiels de la France. Dans ses conversations
avec le comte Apponyi, il protestait ne pas vouloir favoriser les
rvolts[656]. Et, le 26 fvrier, il s'exprimait ainsi dans une
dpche  M. de Barante: Nous apprenons que la nouvelle de notre
expdition excite dans les provinces romaines une fermentation assez
vive. Comme il pourrait en rsulter des consquences fcheuses, je
charge M. de Sainte-Aulaire de bien tablir que notre but n'est
nullement d'intervenir par la force dans le rgime intrieur des tats
de l'glise, ni d'appuyer mme moralement les agitateurs; que nous
voulons toujours l'indpendance et l'intgralit du pouvoir temporel
du Saint-Sige[657]... Les instructions remises  M. de Cubires sont
conues dans le mme sens. Vous pourrez donner ces explications  la
cour de Turin, dont elles suffiront sans doute  calmer les
inquitudes[658]. Notre ministre ne se contentait pas de ces
dclarations diplomatiques sans cho hors des chancelleries. Le
_Journal des Dbats_ disait, le 10 fvrier: Oui, nous voulons le
maintien du Saint-Sige et l'intgrit de ses tats. Et, le 15, il
ajoutait: La libert et l'indpendance de la Romagne, c'est le
dmembrement des tats du Pape; et ce dmembrement, c'est
l'agrandissement du royaume lombard-vnitien. Grce  Dieu, notre
intervention empchera un pareil dnoment. Nous avons promis, de
concert avec l'Europe, de maintenir l'intgrit des tats du Pape:
c'est cette intgrit que nous allons maintenir.

[Note 655: Le mot est de l'amiral de Rigny, dans une lettre  M. de
Sainte-Aulaire.]

[Note 656: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 314.]

[Note 657:  cette mme poque, ayant reu d'un de ses agents une
dpche o tait indique l'ide que l'en pourrait chercher  sparer
les Lgations du reste de l'tat romain, Casimir Prier avait repouss
trs-nettement cette ide. Le Saint-Sige, disait-il, par le respect
qui s'attache  la nature de sa puissance, est encore la meilleure
garantie contre les empitements de la cour de Vienne. (Dpche du 9
fvrier 1832, _Documents indits_.)]

[Note 658: Correspondance diplomatique de M. de Barante. (_Documents
indits._)]

Quand on sut  Rome que l'expdition tait en route malgr le refus du
Souverain Pontife, trs-vive fut l'motion dans la cour pontificale et
parmi les reprsentants des puissances. Il y eut un _tolle_ contre la
France. La situation personnelle de notre ambassadeur devenait fort
pnible, d'autant que les rvolutionnaires commenaient  lui donner
publiquement des marques compromettantes de leur sympathie[659]. Des
bruits sinistres circulaient. Une fermentation croissante faisait
craindre quelque meute. Le ministre de Russie, l'un des plus anims
contre nous, racontait tout haut que le Pape allait excommunier les
Franais et se rfugier  Naples ou en Lombardie, suivi du corps
diplomatique. Les _zelanti_ poussaient en effet  ce parti violent;
mais Grgoire XVI y rpugnait et ne voulait s'y rsoudre qu' la
dernire extrmit. Tout au moins dsira-t-il auparavant faire appel 
l'honneur de M. de Sainte-Aulaire qu'il avait en haute estime; il le
fit adjurer par le cardinal Bernetti de dclarer sans mnagement toute
l'tendue des dangers dont tait menac le Saint-Sige: le Pontife
craignait surtout que les Franais ne visassent  s'approcher de Rome
et qu'ils ne missent la main sur Civita-Vecchia en mme temps que sur
Ancne. Notre ambassadeur rpondit avec une sincrit complte, ne
cachant rien de nos desseins. Il rassura le gouvernement pontifical au
sujet de Civita-Vecchia. Quant  Ancne, il protesta avec chaleur
qu'aucun guet-apens, qu'aucune surprise n'tait  craindre, et
s'engagea  communiquer au Pape les instructions qu'allait lui
apporter le gnral Cubires. Rien ne se fera, ajouta-t-il, que Sa
Saintet n'en ait t prvenue  l'avance. Il ne dpend cependant ni
de moi, ni du gouvernement franais lui-mme, de garantir le
Saint-Sige contre les consquences de la situation dans laquelle je
le vois, avec un grand regret, dispos  se placer. Puis, rappelant
les faits, l'expdition commence dans la confiance autorise que le
Pape s'y rsignerait, l'impossibilit de la rejoindre en mer, il
continua ainsi: Notre escadre arrivera donc ncessairement devant
Ancne; que dirait-on en France et en Europe, si elle s'en retournait
honteusement? Le gouvernement du Roi peut-il encourir ce ridicule et
cette ignominie? Vous-mme ne voudriez pas nous le conseiller
srieusement. Il vous reste donc  balancer les inconvnients de
recevoir  Ancne les Franais comme des amis et des dfenseurs, ou de
les y laisser dans une attitude hostile qui rveillera les esprances
et ranimera le courage de tous les rvolutionnaires italiens. Ce
langage ne fut pas sans faire impression sur le cardinal Bernetti, qui
se montra  la fois un peu rassur et adouci; il se dfendit d'avoir
aucune mfiance envers la France et allgua seulement les mnagements
qu'il devait  l'Autriche. Mettez-vous d'accord avec le comte de
Lutzow, ajouta-t-il, et je ferai de grand coeur ce que vous me
demanderez avec son assentiment.

[Note 659: M. de Sainte-Aulaire tait si inquiet du tour que prenait
l'entreprise sur Ancne, qu'il voulut se retirer. Casimir Prier
obtint qu'il ne donnt pas suite  ce dessein.]

Grce aux loyales explications de notre ambassadeur, la situation
devenait donc moins tendue. Loin de songer  nous opposer une
rsistance matrielle, le gouvernement pontifical avait donn l'ordre
au commandant d'Ancne de se tenir prt  vider les lieux au premier
jour. Son intention, comme il a t rvl plus tard  M. de
Sainte-Aulaire par un des prlats influents de la Curie, tait
d'exiger de nous une sommation imprative pour bien constater qu'il ne
cdait qu' la force; il nous et peut-tre adress en rponse une
protestation, mais fort mitige dans les termes par le dsir de bien
vivre avec des htes qu'on ne pouvait se dispenser de recevoir. Il y
avait mme lieu d'esprer que ces conditions seraient amliores, et
que l'on conviendrait  l'avance avec le Saint-Sige d'un crmonial
d'occupation qui, tout en mettant sa responsabilit  couvert envers
l'Autriche, serait de notre part le plus respectueux possible de ses
droits. M. de Sainte-Aulaire avait prpar le terrain: les esprits
taient bien disposs; mais un tel arrangement ne pouvait tre conclu
sans le gnral Cubires, qui devait apporter les dernires
instructions du gouvernement franais, et qui, d'ailleurs, avait seul
comptence pour la question militaire.

Cependant,  l'ambassade de France comme  la chancellerie romaine, on
commenait  s'tonner et  s'impatienter de ne pas voir arriver le
gnral: il tait parti de Toulon, le 12 fvrier, sur un bateau 
vapeur, et quarante-huit heures eussent d suffire  sa traverse. Or
les jours s'coulaient, et il ne paraissait pas. Par contre, de divers
points de la cte italienne, on avait vu notre petite escadre, pousse
par un vent favorable, descendre vers le dtroit de Messine et
remonter dans l'Adriatique. Que se produirait-il si elle arrivait
devant Ancne avant que le gnral Cubires et pu se concerter avec
le gouvernement pontifical? M. de Sainte-Aulaire, fort anxieux, se
rassurait cependant par la pense qu'en l'absence du gnral, rien ne
devait se faire sans les ordres de l'ambassadeur de France. En effet,
le prsident du conseil lui avait crit: C'est  vous ou  votre
agent  Ancne que le commandant s'adressera afin de savoir s'il doit
ou non dbarquer sa garnison. Pour plus de sret encore, il avait
t rgl que le brick _l'clipse_, parti de Toulon plusieurs jours
avant l'escadre, la prcderait  Ancne, entrerait seul dans le port,
y prendrait les ordres de l'ambassadeur, et les porterait en pleine
mer au chef de l'expdition. Au reu de ces instructions, le 17
fvrier, M. de Sainte-Aulaire avait immdiatement crit  M. Guillet,
agent consulaire de France  Ancne, pour lui recommander de guetter
l'arrive du brick, et lui enjoindre de faire savoir au commandant de
l'escadre qu'il ne devait rien entreprendre jusqu' nouvel avis.

M. de Sainte-Aulaire croyait avoir ainsi par  tout danger. Cependant
il s'tonnait et s'inquitait de plus en plus d'tre sans nouvelles du
gnral Cubires. Le 24 fvrier au soir, il cherchait tristement 
deviner les causes d'un retard si extraordinaire, quand s'ouvrit la
porte de son cabinet: c'tait enfin le gnral. Il avait mis douze
jours  faire une traverse qui n'en exigeait d'ordinaire que deux. Il
allgua vaguement des accidents de mer qui l'avaient forc 
relcher en Corse; du reste, disait-il, il en avait t mdiocrement
contrari, tant bien sr d'arriver  temps. Si singulire que ft
cette rponse, M. de Sainte-Aulaire avait autre chose  faire que de
la relever; il ne songeait qu' rparer le temps perdu et prit
rendez-vous avec le gnral pour le conduire le lendemain au Vatican.
Demeur seul, il rflchissait  la meilleure manire de traiter la
question avec le cardinal Bernetti, quand quelqu'un entra de nouveau
dans son cabinet: on lui apportait la nouvelle que, la veille, les
Franais s'taient empars d'Ancne par surprise et de vive force.

En effet, l'escadre, aussi rapide que le gnral Cubires a t lent,
est arrive en vue d'Ancne, le 21 fvrier. Le brick qui devait la
prcder tait rest en arrire. Le 22, elle mouille en rade. Le
capitaine Gallois, qui, en l'absence du gnral, fait office de
commandant suprieur, change les politesses d'usage avec le capitaine
du port. Il juge habile de lui raconter qu'il est en route pour la
More et qu'il touche seulement quelques jours  Ancne, pour faire
des vivres; il annonce l'intention de n'entrer dans le port que le
lendemain, et invite l'officier pontifical  djeuner pour ce jour-l.
Mais, tout en prenant ce visage ami, il tient  son bord un conseil de
guerre o il fait dcider que l'on s'emparera de la ville pendant la
nuit[660]. Cependant M. Guillet, notre agent consulaire, charg des
ordres de l'ambassadeur de France, n'a pas perdu un moment pour les
porter au capitaine Gallois; aprs les avoir lus, celui-ci se borne 
dire ngligemment qu'il a ses instructions et qu'il les excutera le
lendemain. Dans la nuit du 22 au 23, entre deux et trois heures du
matin, quinze cents hommes pntrent dans le port, dbarquent en
silence, puis, conduits par le capitaine Gallois et le colonel Combes,
ils s'lancent au pas de course, brisent une porte  coups de hache,
escaladent le rempart, dsarment les postes, surprennent dans leurs
lits le commandant militaire et le prolgat. La ville se rveille le
matin au pouvoir des Franais; pas une amorce n'a t brle, pas une
goutte de sang verse. Reste la citadelle, dont on ne peut s'emparer
par un coup de main. On entre en pourparlers avec le commandant; on
lui affirme que tout se fait d'accord avec le gouvernement pontifical
et sous la direction de M. de Sainte-Aulaire, et l'on finit par lui
arracher une capitulation par laquelle il laisse entrer des soldats
franais en nombre gal  ses propres soldats, et hisse le drapeau de
la France  ct de celui du Pape. Matres ainsi de la ville et de la
citadelle, le commandant Gallois et le colonel Combes s'occupent de
rveiller l'nergie des habitants, pour tenir tte aux Autrichiens
qu'ils s'imaginent voir paratre d'un instant  l'autre; ils
parcourent les rues, ameutant le peuple et le sommant de prendre les
armes. Habitants d'Ancne, s'crie le commandant, dans une
proclamation imprime, la maison d'Autriche, poursuivant ses antiques
et ternels projets d'agrandissement, a envahi les tats de l'glise!
Elle s'apprtait  tendre sur vous son rseau d'acier,  faire peser
sur vos ttes son sceptre de plomb! Mais la France a vu vos dangers,
et, dans les vastes flancs de ses vaisseaux, elle vous a envoy des
dfenseurs, avant-garde d'une puissante arme!

[Note 660:  ce conseil de guerre assista le chef d'escadron Bertin de
Vaux, aide de camp du gnral Sbastiani; il tait arriv  Ancne
depuis le 20 fvrier, sans que M. de Sainte-Aulaire et t inform de
son voyage.]

Nous voil bien loin de ce qu'avait voulu le gouvernement franais.
Comment expliquer que sa pense ait t ainsi dnature, que ses
instructions aient t  ce point mconnues? Le commandant Gallois et
le colonel Combes, amens, par l'absence du gnral Cubires, 
s'emparer d'un premier rle auquel ils n'taient pas destins, se
trouvaient tre les hommes le moins propres  le bien remplir.
C'taient de braves soldats, mais des esprits troits, exalts, imbus
des ides de la gauche d'alors, et jugeant la France de Juillet tenue
d'honneur  poursuivre par une grande guerre la revanche de
Waterloo[661]. Trs-imparfaitement instruits du dessein auquel ils ne
devaient cooprer qu'en sous-ordre et pour la partie en quelque sorte
matrielle[662], ignorant tout du ct politique et diplomatique qui
avait t rserv au gnral Cubires, tromps et excits par le tour
mystrieux de l'entreprise, ils n'avaient vu l qu'une entre en
campagne contre l'Autriche, le commencement du grand branle-bas
qu'ils attendaient depuis dix-huit mois avec tant d'impatience.
Eussent-ils eu quelque doute sur la vraie pense du gouvernement,
qu'en le compromettant malgr lui, ils auraient cru agir en patriotes
et bien mriter du parti qui tait pour eux toute la France[663].
D'ailleurs,  leur arrive devant Ancne, ne rencontrant pas le
gnral Cubires, ils avaient pu, de bonne foi, se croire dans une
situation militaire assez critique: on venait leur raconter que les
Autrichiens s'avanaient  marches forces sur Ancne, et ce bruit
rpondait trop bien  leurs ides sur une rupture ncessaire entre les
deux puissances pour qu'ils ne l'accueillissent pas facilement. Aprs
tre accourus de si loin, pouvaient-ils, sans honte, sans ridicule, se
laisser devancer et assister de leurs vaisseaux  l'entre des troupes
impriales dans la place qu'ils avaient mission d'occuper? De l, le
conseil de guerre du 22 et la rsolution de tout brusquer. Leur
procd, qui, en pleine paix et envers des allis, prenait une figure
assez vilaine de guet-apens et de piraterie, tait, pour eux qui
croyaient les hostilits ouvertes ou sur le point de s'ouvrir, une
ruse de guerre lgitime, un heureux coup de main. Aussi, loin d'tre
embarrasss de ce qu'ils avaient fait, s'en montraient-ils tout fiers.
Je considre notre coup de main comme un des plus extraordinaires des
fastes militaires, crivait le lendemain le colonel Combes  M. de
Sainte-Aulaire. Quant au commandant Gallois, il racontait  son frre
son escalade, sur un ton d'allgresse triomphante: Il faisait beau,
disait-il, voir ton frre,  trois heures du matin, allant, avec une
compagnie de grenadiers, prendre dans son lit le lgat du Pape, qui
paraissait plus fch d'tre drang de son sommeil que de la prise
de sa ville, dont il ne se doutait pas; le priant du reste d'excuser
la libert grande[664]. Les deux officiers taient les premiers 
reconnatre qu'ils avaient agi de leur chef et en dehors de leurs
instructions; seulement ils s'en faisaient honneur et s'attendaient
qu'on leur en ft reconnaissant: Je pense, crivait encore  son
frre le commandant Gallois, que le gouvernement me saura gr de lui
avoir donn l'initiative sans responsabilit, car il peut me dsavouer
ou accepter l'opration et ses consquences[665].

[Note 661: Le commandant Gallois avait un frre fort engag dans le
parti rvolutionnaire, et qui tait all se battre en Pologne. Le
colonel Combes tait un ancien capitaine de la garde impriale qui
s'tait expatri aprs 1815 et n'avait repris son service qu'aprs la
rvolution de Juillet. Il devait, en 1837, trouver une mort glorieuse
sur la brche de Constantine.]

[Note 662: Le commandant Gallois n'avait ouvert qu'au dtroit de
Messine les instructions cachetes qui lui avaient t remises. Quant
au colonel Combes, peu d'heures avant d'arriver devant Ancne, il
ignorait encore o il allait.]

[Note 663: Quelques jours plus tard, quand il fut rappel, le
capitaine Gallois, au lieu de s'en retourner directement, comme le lui
avait prescrit le gouvernement, alla se promener dans les Romagnes et
eut des rapports avec les rvolutionnaires italiens. M. de Barante
crivait  ce sujet, dans une dpche en date du 5 avril 1832: M. le
comte de Latour (principal ministre du roi de Sardaigne) a t
instruit avec assez de certitude que M. le commandant Gallois, en
traversant l'Italie pour revenir en France, a eu des communications
intimes avec les patriotes italiens. Il a dit que son dessein, en
dbarquant  Ancne, avait t de soulever l'Italie et de faire du
drapeau tricolore le signal de la dlivrance, mais que le ministre
tait trop pusillanime pour concevoir un tel dessein; qu'il n'y avait
rien  esprer tant qu'il resterait  la tte des affaires, mais que
les amis de la libert russiraient infailliblement  le renverser.]

[Note 664: Lettre du 8 mars 1832, cite par M. Louis BLANC, _Histoire
de dix ans_, t. III, p. 170.]

[Note 665: Toutefois, dans cette mme lettre, le commandant Gallois
dissimule trangement l'infraction la plus grave qu'il ait faite  ses
instructions; il dit en effet: J'avais ordre d'attendre  Ancne un
dlgu de M. de Sainte-Aulaire: _mais, cet envoy ne s'tant pas
prsent_, j'ai jug convenable de dbarquer sans lui... Or, comme je
l'ai racont, d'aprs le tmoignage prcis et formel de M. de
Sainte-Aulaire, l'agent consulaire s'tait au contraire transport
auprs du commandant Gallois et lui avait transmis les ordres de
l'ambassadeur, ordres de ne rien faire jusqu' nouvel avis. Nous ne
nous chargeons pas d'expliquer par quelle quivoque ou quel malentendu
le commandant a cru pouvoir nier un fait si bien tabli. M. Casimir
Prier lui-mme avait t un moment induit en erreur par l'assertion
de M. Gallois et avait par suite reproch  M. de Sainte-Aulaire sa
ngligence. Ce dernier se justifia par un mmoire o il rtablit les
faits tels que je les ai rapports. Plusieurs historiens, entre autres
M. de Nouvion, ont eu le tort de suivre sur ce point la version du
commandant Gallois.]

Il serait injuste, cependant, de ne s'en prendre qu' ces deux
officiers. Une autre responsabilit tait engage peut-tre plus
gravement encore, celle du gnral Cubires. Lui seul avait reu
confidence complte des vues du gouvernement; il avait t choisi
parce qu'on lui supposait toutes les qualits de mesure, de tact, de
souplesse, dont manquaient si compltement ses deux subordonns. Dans
les dpches envoyes  Rome et  Vienne, Casimir Prier avait
prsent la dsignation de ce gnral comme une garantie que tout
serait conduit avec convenance, modration et mnagement. Comment donc
ne s'tait-il pas trouv  son poste:  Rome d'abord pour rgler
diplomatiquement les choses  l'avance;  Ancne ensuite pour prendre
le commandement militaire? Les accidents de mer, vaguement allgus,
ne pouvaient expliquer un retard de dix jours. M. de Sainte-Aulaire
fut convaincu, ds le premier moment, que ce retard avait t
volontaire, et le peu d'tonnement, le peu de regret avec lequel le
gnral apprit ce qui s'tait pass  Ancne, confirma l'ambassadeur
dans sa conviction. Mais alors qu'y avait-il l-dessous? Nous sommes
fort gns pour le deviner. Le gnral Cubires n'avait pas les
attaches dmocratiques du capitaine Gallois et du colonel Combes,
mais, homme de plaisir, d'une moralit douteuse[666] et d'un caractre
peu sr, il n'tait pas de ceux qui se mettent volontiers dans
l'embarras pour faire leur devoir. Peut-tre, ne voyant pas clair dans
l'opration d'Ancne, pressentant des difficults diplomatiques ou
militaires dont il risquait de ne pas sortir  son avantage, craignant
de se voir accul soit  une dconvenue piteuse, soit  une violence
rpugnante, prfra-t-il laisser ses subordonns s'en tirer comme ils
pourraient. Toutefois, cette mme proccupation goste et d le
faire hsiter  affronter, par une dsobissance aussi peu voile, le
mcontentement de ses suprieurs,  moins que, de ce ct, il ne se
sentt couvert. Le marchal Soult, ministre de la guerre, tait, 
cette poque, en tat de rivalit aigu avec le gnral Sbastiani,
ministre des affaires trangres, et avait mme par moments des
vellits d'opposition sourde contre Casimir Prier; il ne lui
dplaisait pas de laisser croire aux patriotes qu'il serait
volontiers moins pacifique que le prsident du conseil; dans la suite
des affaires d'Ancne, nous le surprendrons  plusieurs reprises
encourageant le gnral Cubires  montrer, dans ses rapports avec les
autorits pontificales, une rudesse et une malveillance absolument
contraires aux instructions donnes par le ministre des affaires
trangres. Devons-nous donc supposer que cette divergence avait
commenc ds le dbut de l'entreprise? Le marchal, peu soucieux des
gards dus au Pape, exclusivement proccup du succs matriel et
militaire, redoutant  ce point de vue les lenteurs et les
complications d'une ngociation pralable, avait-il jug impossible de
s'en tirer sans une de ces brutalits qui n'effarouchaient pas
beaucoup l'ancien lieutenant de Napolon, et avait-il alors insinu au
gnral Cubires qu'il pouvait s'attarder en route et laisser faire le
coup  des sous-ordres dont l'nergie un peu grossire tait connue et
que l'on pourrait d'ailleurs ensuite dsavouer[667]? Tout cela est
fort obscur. Un seul fait nous parat certain, c'est que s'il s'est
tram quelque chose de ce genre, Casimir Prier y est demeur
absolument tranger.

[Note 666: C'est lui qui devait, en 1847, tre condamn, avec M.
Teste, par la cour des pairs, pour crime de corruption.]

[Note 667: Quelques jours plus tard, le 28 fvrier, le gnral
Cubires crivait d'Ancne  M. de Sainte-Aulaire: Il ne faut pas
oublier que cette affaire, si elle n'et pas t brusque, n'aurait
jamais eu de fin.]

Ce n'est pas  dire, cependant, que dans cette affaire le prsident du
conseil n'ait eu rien  se reprocher. Il avait eu le tort de mal
choisir ses agents et probablement aussi de mal combiner ses
instructions. On sait que, par suite de la maladie du gnral
Sbastiani, Casimir Prier faisait alors l'intrim du ministre des
affaires trangres, c'est--dire qu'il ne se contentait plus de
remplir le rle pour lequel il tait fait, d'imprimer une direction et
une impulsion suprieures  notre politique extrieure, mais qu'il
avait aussi  rgler les dtails d'excution. Pour cette dernire
besogne, l'exprience professionnelle lui manquait, et aussi les
aptitudes naturelles; sa volont impatiente de tout obstacle, son
nergie allant par moments presque jusqu' la brutalit, son habitude
de pousser droit devant soi en ne regardant qu'un but et en n'ayant
gure qu'une ide, ne pouvaient passer pour des qualits
diplomatiques. De l, des lacunes qui devaient se faire sentir surtout
dans une entreprise aussi dlicate, aussi complexe que celle d'Ancne;
d'autant qu'elle avait t dcide et excute avec une prcipitation
singulire,  la nouvelle de l'intervention autrichienne. En vrit,
on s'y tait lanc un peu  l'aveugle, non que le prsident du conseil
ne vt pas clairement l'effet gnral  atteindre, mais il n'avait
peut-tre pas aussi nettement prvu et prpar toutes les
circonstances de l'excution. Au sortir mme du conseil o la dcision
avait t prise, non sans avoir soulev beaucoup d'objections, l'un
des ministres, celui mme qui, comme chef de la marine, tait charg
de rdiger les instructions du commandant Gallois, l'amiral de Rigny,
crivait  M. de Sainte-Aulaire: Ah! mon cher, quel gupier que tout
ceci!... Si tout ce qu'on vous mande ne vous parat pas clair, je ne
m'en tonnerai pas beaucoup.

La premire nouvelle des vnements d'Ancne arriva  Paris par des
dpches de Turin. Casimir Prier, n'y comprenant rien, rpondit
aussitt, le 3 mars,  M. de Barante: Ce que vous nous apprenez des
circonstances qui ont prcd et suivi l'occupation d'Ancne, nous a
caus une vive surprise, et nous ne savons comment les concilier avec
les ordres donns au commandant de notre escadre. N'ayant pas encore
reu d'informations de M. de Sainte-Aulaire, nous ne pouvons jusqu'
prsent nous former aucune opinion prcise  cet gard... Nos
intentions  l'gard de l'Italie sont toujours les mmes. Loin de
vouloir y exercer une intervention dangereuse au Saint-Sige, nous
continuerons  considrer l'intgrit de son pouvoir temporel comme un
des principes essentiels de notre politique. Le lendemain, sur des
nouvelles venues directement de Rome, il ajoutait: Le commandant de
notre escadre a effectivement mconnu ses instructions. C'tait dans
une autre forme que devait s'oprer une occupation, rendue d'ailleurs
indispensable par les fausses dmarches de la cour de Rome. Ce
commandant est rappel, et il aura  rendre compte de sa conduite. En
mme temps, induit en erreur sur les faits par de faux rapports, le
prsident du conseil blmait M. de Sainte-Aulaire de n'avoir pas fait
transmettre d'ordres au commandant Gallois. Vous aviez, lui
crivait-il, t prvenu en temps utile du dpart de notre escadre;
elle tait place sous vos ordres, et je ne puis comprendre comment
vous avez laiss faire ce que vous tiez autoris  empcher. Si
Casimir Prier regrettait vivement que la chose et t mal faite, il
ne se montrait pas d'humeur  la dfaire, et marquait au contraire
tout de suite sa rsolution de ne rien abandonner du dessein politique
qu'il avait eu en vue ds le premier jour. La cour romaine,
crivait-il toujours  la date du 4 mars, n'aura pas sans doute tard
 comprendre qu'il ne nous est pas possible de revenir sur un fait
accompli dont elle doit s'attribuer la principale responsabilit, et,
sans poursuivre de vaines et injustes rcriminations, elle sentira que
la seule chose qu'elle ait  faire aujourd'hui, c'est de s'entendre
avec nous pour rgler les suites d'une mesure que nous n'avons pu
viter[668].

[Note 668: Correspondance diplomatique des ministres avec M. de
Barante. (_Documents indits._)]

Toutefois il tait visible qu' la rsolution de notre ministre se
mlait un certain embarras. Le _Moniteur_ se borna, le 5 mars, 
annoncer sommairement le dbarquement de nos troupes  Ancne, sans
s'expliquer sur la faon dont il s'tait opr et en laissant mme
croire qu'il y avait accord avec les autorits pontificales[669]. Les
journaux ministriels ne furent pas beaucoup plus explicites.
Prcisment  ce moment, la Chambre se trouvait discuter le budget du
ministre des affaires trangres[670]. L'opposition, qui  cette
occasion faisait son tour d'Europe accoutum, ne pouvait passer sous
silence l'vnement qui venait de se produire en Italie et qui
occupait tous les esprits. Elle aussi, cependant, tait fort
embarrasse, ne sachant trop si elle devait reprocher au ministre une
tourderie tmraire, ou si elle pouvait le dnoncer comme le complice
de la Sainte-Alliance. Aussi aboutissait-elle plutt  interroger qu'
critiquer. Je voudrais savoir, disait La Fayette, pour qui et contre
qui, pour quoi et contre quoi nous sommes dans ce moment 
Ancne[671]. Sous prtexte qu'on ne se trouvait pas encore en face
d'un vnement accompli, et par suite soumis  des investigations
sans limites, le prsident du conseil se renferma dans des
gnralits qu'il fit d'ailleurs aussi pacifiques et aussi rassurantes
que possible. Nous nous htons de dclarer, dit-il, qu'il n'y a, dans
cette dmarche mrement rflchie et dont toutes les consquences ont
t peses, rien qui puisse donner aux amis de la paix la moindre
inquitude sur le maintien de la bonne harmonie entre les puissances
qui concourent, dans cette question comme dans toutes les autres,  un
but commun. Tout en parlant des avantages et des rformes qu'il
dsirait procurer aux populations italiennes, il proclama sa volont
de maintenir l'intgrit du territoire du Saint-Sige, de dfendre
cette autorit temporelle du Pape qui importait  l'influence mme et
au libre exercice de son autorit spirituelle, et de montrer ainsi
que le gouvernement tait vritablement le protecteur non-seulement
des intrts matriels, mais des intrts moraux, des intrts
religieux, de ce sentiment qui ne doit pas disparatre dans une
nation. De l'opration elle-mme, des conditions dans lesquelles elle
s'tait faite, des difficults diplomatiques ou autres qui pouvaient
en rsulter, pas un mot. videmment le ministre se sentait gn sur ce
terrain. Ses amis ne l'vitrent pas avec moins de soin et se
contentrent de mettre en relief la pense politique de l'expdition.
Le drapeau franais a paru en Italie, disait M. de Rmusat; il y
flottera comme le signe protecteur du pouvoir lgal, de la modration
de tous et d'une transaction dfinitive  laquelle notre diplomatie
travaillera. M. Thiers s'exprimait ainsi: Ce n'est ni contre
l'Autriche, ni contre le Pape que nous sommes intervenus; c'est pour
le motif important que voici: il ne faut pas que, cinq puissances
ngociant en Italie, une seule y ait des armes. M. Guizot s'criait:
Si jamais il a t vident que la Sainte-Alliance tait dtruite et
que la France tait matresse de sa politique, l'affaire d'Ancne en
est la preuve. Et il ajoutait: Il faut que chacun prenne ses
positions; l'Autriche a pris les siennes; nous prenons, nous prendrons
les ntres; nous soutiendrons l'indpendance des tats italiens, le
dveloppement des liberts italiennes; nous ne souffrirons pas que
l'Italie tombe compltement sous la prpondrance autrichienne; mais
nous viterons toute collision gnrale[672]. Ainsi se trahissait,
chez tous les ministriels, le dsir de faire juger la politique
suivie d'aprs l'ide premire qui y avait prsid, et non d'aprs la
faon grossire dont elle avait t excute. On se faisait volontiers
honneur de l'une; on avait un peu honte de l'autre. Quant  l'opinion
en France, visiblement flatte dans son amour-propre national par le
ct hardi de l'entreprise, elle tait encore trop prs de la
rvolution pour tre bien scrupuleuse sur le droit des gens; elle
tait aussi trop trangre aux ides catholiques pour avoir le
sentiment profond et dlicat des mnagements et du respect
exceptionnel auquel un pape avait droit, et pour tre mal  l'aise
qu'on y et manqu en son nom. Aussi se montrait-elle dispose 
savoir gr au ministre de son initiative, sans lui faire subir un
interrogatoire bien svre sur les faits qu'il dsirait laisser dans
l'ombre.

[Note 669: La plus parfaite intelligence, disait le _Journal
officiel_, est tablie, en ce moment, entre nos troupes et les
autorits locales. Nos troupes occupent la citadelle conjointement
avec celles du Saint-Sige.]

[Note 670: Sances des 6, 7 et 8 mars 1832.]

[Note 671: Mme embarras alors dans la presse de gauche. Le _National_
posait, le 7 mars, ce dilemme: ou bien le drapeau tricolore se
retirera honteusement, ou bien il aura un effet rvolutionnaire. Il
dclarait que M. de Metternich serait fou s'il permettait que nous
nous tablissions  Ancne. Du reste,  l'entendre, notre
intervention n'tait qu'un simulacre d'intervention; le ministre
l'avait faite  sa taille, petite et ridicule.]

[Note 672: Au mme moment, le _Journal des Dbats_, faisant cho aux
discours de ses amis, disait, le 8 mars: Garantir les tats du Pape
et se donner par cette garantie droit d'intervention, afin de ne pas
laisser ce droit  l'Autriche seule, telle a t la politique du
gouvernement... Le Pape est un prince italien, indpendant; nous
devons donc maintenir l'intgrit et l'indpendance des tats du Pape,
et les maintenir contre l'influence d'un seul protecteur. Telle est
encore une fois la pense de notre expdition. Cette pense est bonne;
peu importent maintenant les dtails, qui ne peuvent changer la chose
en elle-mme. Ce n'est pas une expdition de rvolution, c'est une
expdition d'intrt: voil pourquoi ce ne sera pas une cause de
guerre.]

Le gouvernement se ft donc tir facilement d'affaire s'il n'avait eu
 compter qu'avec le public franais. Mais les cabinets trangers ne
se montraient pas d'humeur aussi commode.  Rome, dans le Sacr
Collge, l'indignation avait clat tout de suite avec une extrme
vhmence. M. de Sainte-Aulaire, constern, stupfait, ne savait trop
comment y faire tte. Il se trouvait hors d'tat de rien expliquer,
quand il se rendit, le 25 fvrier, au Vatican. Le cardinal Bernetti
lui dnona aussitt tous les faits qu'il venait d'apprendre. Pour
Dieu! rpondit M. de Sainte-Aulaire, occupons-nous du prsent, sauf 
revenir plus tard sur le pass. Les Franais sont  Ancne, et quel
que soit le jugement que vous et moi puissions porter de la manire
dont ils y sont entrs, vous ne me demanderez sans doute pas de les
faire sortir!--C'est prcisment ce que je vais vous demander tout 
l'heure et de la manire la plus formelle, interrompit le secrtaire
d'tat. Vainement l'ambassadeur insista-t-il sur l'intrt qu'aurait
le Saint-Sige  ne pas traiter les Franais en ennemis, il n'obtint
rien. Le cardinal refusa de recevoir le gnral Cubires, et, ds le
soir mme, il remettait  M. de Sainte-Aulaire une note par laquelle
le Pape protestait formellement contre la violation du territoire
pontifical, contre tous les attentats commis au dtriment de sa
souverainet, et dclarait le gouvernement franais responsable des
consquences qui pouvaient en rsulter. La note se terminait ainsi:
Sa Saintet demande que les troupes entres clandestinement  Ancne
en sortent sans dlai, et, pleine de confiance dans la loyaut du
gouvernement franais, elle ne saurait douter qu'il ne lui accorde
cette juste satisfaction. Dans l'ignorance o il tait, notre
ambassadeur ne put faire qu'une rponse assez vague, et il en rfra
aussitt  Paris, ne cachant pas, du reste, ses sentiments personnels.
La conduite des chefs de notre expdition, crivait-il  M. Prier,
me place ici dans une attitude de duplicit  laquelle je me rsigne
par le plus pnible des sacrifices qu'un honnte homme puisse faire 
son pays... Je vais redoubler de zle, cependant, pour dtourner les
malheurs que j'avais prvus et signals depuis deux mois. J'espre
pouvoir lutter contre les conseils furieux qui assigent le Pape, si
vous dsavouez nettement la conduite de MM. Combes et Gallois. Si vous
ne voulez rien dsavouer, si vous vous renfermez dans un ddaigneux
silence, sans offrir une satisfaction convenable au Saint-Sige et
sans vous entendre avec l'Autriche, une guerre gnrale en Europe me
parat invitable. Avec son ami l'amiral de Rigny, M. de
Sainte-Aulaire s'exprimait plus vivement encore: Ce que je trouvais
mdiocre quant au fond est devenu dtestable par la forme. Entrer de
nuit  Ancne! Surprendre les soldats du Pape; faire prisonniers des
magistrats qui nous ont reus en amis! En vrit, je n'ose plus
regarder en face un Capucin, et si je n'aimais pas sincrement vous
et vos collgues, rien au monde ne me dciderait  garder aujourd'hui
mon poste. Ce poste devenait, en effet, chaque jour plus pnible.
Notre ambassadeur, mis  l'index de la haute socit romaine, se
voyait oblig de dcommander un grand bal auquel personne n'et voulu
paratre; il jugeait sage de s'enfermer dans son palais comme dans un
lazaret, pour viter et les affronts des papalins et les ovations des
rvolutionnaires. Au fond de sa retraite, il tait relanc par les
notes du cardinal Bernetti: on n'en compta pas moins de sept, du 25
fvrier au 15 mars, rdiges avec une aigreur croissante et chaque
fois communiques aux autres ambassadeurs qui dirigeaient cette
campagne diplomatique contre la France. Ce qui se passait  Ancne
n'tait pas fait pour calmer l'irritation de la cour romaine. Malgr
les conseils qu'il avait reus de M. de Sainte-Aulaire et les
promesses qu'il lui avait faites, le gnral Cubires, qui avait pris
en main le commandement, semblait s'attacher  suivre les errements du
commandant Gallois et du colonel Combes. Il attirait  Ancne les
agitateurs, admettait dans sa familiarit un certain Orlandi,
rvolutionnaire violent, exclu nominativement de l'amnistie de 1831,
et laissait pleine licence  toutes les attaques et  tous les
outrages contre le Pape. Nos soldats, fts par les hommes de
dsordre, se promenaient avec eux par la ville, chantant des chansons
incendiaires, entrant en masque dans les glises et tournant en
drision les choses saintes.

Les protestations du Souverain Pontife trouvrent immdiatement cho
dans les cours d'Europe.  Vienne, M. de Metternich saisit avec
empressement l'occasion qui lui tait ainsi offerte d'exciter la
conscience publique contre une entreprise dont le dessein politique
lui tait si dplaisant, heureux sans doute d'avoir des raisons de se
montrer indign l o il avait pu craindre d'tre seulement mortifi.
C'est, crivit-il dans ses dpches, une opration comparable aux
actes les plus odieux dont l'histoire moderne ait conserv le
souvenir. Ou encore: Jamais un crime politique plus caractris n'a
t commis avec plus de lgret. Et oubliant l'estime qu'il
professait nagure pour M. Prier, il disait de lui: C'est un
paen. Il avait cependant tout de suite reconnu que l'vnement, tel
qu'il avait eu lieu, tait le fait des hommes qui s'taient trouvs
appels par des circonstances fortuites  son excution, et qu'il y
avait plus de mauvais esprit dans les organes dont s'tait servi le
gouvernement franais que dans les intentions de M. Prier; mais il
ajoutait aussitt: Il n'en retombe que plus de blme encore sur les
ministres qui ont fait choix d'hommes aussi peu propres  une
opration dj si pleine de difficults... Comment M. Prier a-t-il pu
supposer qu'en envoyant une troupe de sans-culottes, il les
empcherait d'agir dans un sens rvolutionnaire? Par un calcul facile
 deviner, le chancelier avait grand soin de prsenter le fait comme
une attaque, non contre l'Autriche, mais contre les principes du
droit des gens et contre les cours qui protgent ce droit dans leur
propre intrt et dans celui du corps social tout entier. La mesure
elle-mme, disait-il, et les circonstances qui l'ont accompagne, en
doivent faire ncessairement une affaire europenne, tous les cabinets
tant galement intresss dans les questions que soulve une si
audacieuse violation du droit des gens. Aussi adressait-il cette
recommandation pressante  son ambassadeur  Paris: Entendez-vous
loyalement et solidement avec vos collgues. Il s'agit ici de la
dfense de principes faute desquels le droit des gens ne serait plus
que lettre morte[673]. En Prusse, le ministre dirigeant, M. Ancillon,
dclarait le procd du gouvernement un lourd crime contre le droit
des gens, qui ne pouvait trouver d'analogue que dans les violences
de Bonaparte, et, au dire de M. de Metternich, le cri de guerre
courait les rues de Berlin[674]. En Russie, l'indignation tait plus
vive encore, et l'on paraissait dsirer quelque clat; ordre tait
donn  l'ambassadeur du Czar  Paris de quitter son poste si celui
d'Autriche s'loignait[675]. L'motion s'tendait mme en Angleterre,
o cependant l'opinion tait alors favorable  la France et o l'on
n'avait pas coutume de prendre parti pour le Pape. Madame de Dino
crivait de Londres, le 13 mars,  M. de Barante: Vraiment cette
singulire pointe sur Ancne, cette arrive tardive de Cubires, tout
cela fait mauvaise mine au dehors; ici l'effet en a t fcheux, il a
fallu toute la confiance qu'on a en M. de Talleyrand pour admettre
aussi facilement qu'on l'a fait, les explications vagues qu'il a t
charg de donner[676]. L'opposition, le duc de Wellington en tte,
fltrissait la conduite du gouvernement franais, et reprochait au
ministre whig son inaction. Rien de pareil n'est arriv depuis les
Sarrazins! s'criait aux Communes sir R. Vivyan. Les ministres, lord
Grey, lord Palmerston, fort gns entre leur dsir de mnager au
dehors un alli avec lequel on pratiquait alors l'entente cordiale, et
la crainte de heurter au dedans un mouvement d'opinion puissant,
tchaient d'esquiver tout dbat, en prtextant qu'il y avait des
explications changes entre les cabinets intresss. En somme, il
tait visible que le sentiment dominant au del de la Manche tait le
dplaisir et la dsapprobation. Quelques annes plus tard, le duc de
Broglie, numrant, dans une dpche confidentielle, les pilules
amres que nous avions fait avaler  l'Angleterre, notait au premier
rang l'expdition d'Ancne[677].

[Note 673: Voyez la correspondance du chancelier d'Autriche avec le
comte Apponyi, du 29 fvrier au 23 mars 1832, et les dpches de la
mme poque adresses aux autres ambassadeurs d'Autriche. (_Mmoires
de M. de Metternich_, t. V, p. 273  284, 317  320.) Correspondance
de l'ambassadeur franais  Vienne, cite par M. d'Haussonville.
(_Histoire de la politique extrieure du gouvernement franais,
1830-1848_, t. 1er, p. 38.)]

[Note 674: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. 1er, p.
272-273, et _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 277.]

[Note 675: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. Ier, p.
272.]

[Note 676: _Documents indits._]

[Note 677: Dpche du duc de Broglie  M. Bresson, en date du 12
octobre 1835. (_Documents indits._)]

Un soulvement si gnral ne laissait pas que de troubler plus d'un
esprit dans le gouvernement franais. Certains ministres prouvaient
le besoin de prouver aux diplomates trangers qu'ils n'taient
personnellement pour rien dans ce qui s'tait fait: tel le gnral
Sbastiani, qui invoquait sa maladie pour tablir une sorte
d'_alibi_[678]. Quant  l'amiral de Rigny, qui avait critiqu
l'entreprise ds l'origine, on conoit qu'il n'y ft pas converti par
l'vnement, et il crivait  M. de Sainte-Aulaire: Le vin est tir,
il faut le boire; bien amer le trouverez-vous, mon cher ami; en pays
de chrtient, il est bien certain que les Sarrazins n'auraient pas
fait pis que M. Gallois. M. de Talleyrand disait dans les salons de
Londres: C'est une btise[679]. Le Roi lui-mme ne se gnait pas, en
causant avec les ambassadeurs, pour exprimer son mcontentement de la
manire dont l'affaire avait t mene. Seul, Casimir Prier, bien que
regrettant trs-vivement au fond les violences de l'excution, ne
baissait pas la tte sous l'orage. Prenant mme l'offensive, il
s'indignait que l'Europe part douter de lui. Ds le premier jour, les
reprsentants des puissances continentales s'taient rendus ensemble
chez le prsident du conseil, pour lui demander des explications; ils
le trouvrent trs-souffrant; on venait, quelques heures auparavant,
de lui mettre des sangsues. Il couta, avec une fiert agite, les
questions qui lui taient poses. Les ambassadeurs de leur ct
taient fort anims, et M. de Werther, le prenant sur un ton assez
haut, dit rudement, avec l'assentiment visible de ses collgues: Il
faut s'expliquer, monsieur, reconnaissez-vous un droit des gens
europen, ou prtendez-vous en avoir un pour votre usage[680]? Sur
cette apostrophe, Casimir Prier, se levant brusquement de son canap,
s'avana vers le ministre de Prusse, en s'criant: Le droit public
europen, monsieur, c'est moi qui le dfends. Croyez-vous qu'il soit
facile de maintenir les traits et la paix? Il faut que l'honneur de
la France aussi soit maintenu; il commandait ce que je viens de faire.
J'ai droit  la confiance de l'Europe, et j'y ai compt.--Je vois
encore, disait un des ambassadeurs prsents, le comte Pozzo di Borgo,
en racontant plus tard cette scne  M. Guizot, je vois encore cette
grande figure ple, debout dans sa robe de chambre flottante, la tte
enveloppe d'un foulard rouge, marchant sur nous avec colre[681].
Le ministre avait trait les reprsentants de l'Europe comme il
traitait souvent les dputs de sa majorit. Le procd n'tait pas,
sans doute, trs-conforme aux usages diplomatiques et rappelait plutt
les brusqueries napoloniennes; mais les ambassadeurs, bien qu'un peu
interloqus, subissaient l'ascendant de Prier et avaient foi en lui.
Ils baissrent sensiblement leur ton, et l'entretien se termina avec
des formes plus amies.

[Note 678: Dpches de diplomates trangers, cites par HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 273, 274.]

[Note 679: _Journal de Ch. Greville_,  la date du 16 mars 1832.]

[Note 680: Dpches cites par HILLEBRAND, t. I, p. 274.]

[Note 681: GUIZOT, _Mmoires_, t. II, p. 302. J'ai complt le rcit
de M. Guizot avec les _Mmoires indits de M. de Sainte-Aulaire_.]

En mme temps qu'il repoussait les reproches avec cette fougue
imposante, Casimir Prier s'appliquait, sans reculer sur le fond des
choses,  adoucir et  rassurer les puissances, attentif surtout 
leur montrer qu'il n'y avait chez lui aucune arrire-pense suspecte,
aucun entranement menaant.  l'adresse du Pape, qu'il se trouvait
avoir le plus bless, bien qu'il ne l'et pas vis, Prier crivait,
ds le 4 mars, dans une dpche  M. de Sainte-Aulaire: Le
gouvernement du Roi n'hsite pas  reconnatre que la cour de Rome est
fonde  se plaindre. Le capitaine Gallois a transgress ses ordres,
n'a tenu aucun compte de ses instructions; il mrite un blme svre.
Son commandement lui est retir, et il lui est enjoint de revenir
immdiatement en France, pour y rendre compte de son inconcevable
conduite. Les ordres qu'il avait reus taient positifs et clairs;
dans aucun cas, il ne devait agir que d'aprs les directions de
l'ambassadeur du Roi, et le gouvernement de Sa Majest a trop fait
connatre d'avance ses intentions et ses projets pour qu'on puisse
l'accuser d'avoir voulu imprimer  son expdition le caractre odieux
d'une violation de territoire. Quelques jours aprs, s'adressant
d'une faon gnrale  toutes les cours, il faisait dans un
_memorandum_ le rcit complet des faits[682]. Il y racontait les
dmarches tentes en dcembre et en janvier pour pacifier les
provinces rvoltes, l'avertissement donn, ds cette poque, par la
France, qu'en cas de nouvelle intervention autrichienne, elle
demanderait  occuper Ancne, la rponse du gouvernement pontifical
donnant  entendre qu'il se rsignerait  cette occupation; il
insistait sur les responsabilits encourues par le cardinal Albani,
entrant en campagne et appelant les Autrichiens, au moment o les
dmarches des puissances commenaient  apaiser la rvolte; il
exposait comment l'expdition avait t dcide et s'tait mise en
route, quand on croyait encore au consentement du Pape; puis, aprs
avoir rappel le refus imprvu qui tait survenu  la dernire heure,
le _memorandum_ continuait en ces termes: Lors mme que nous eussions
voulu rappeler notre escadre, nous n'en avions plus la possibilit.
D'ailleurs, notre conviction n'ayant pas chang, notre devoir tait de
ne rien ngliger pour y ramener le Saint-Sige, qui avait d'abord
envisag la question de la mme manire que nous. De nouvelles
instructions furent envoyes  cet effet  M. de Sainte-Aulaire. Le
gouvernement du Roi esprait qu'avant l'arrive de notre escadre
devant Ancne, cet ambassadeur aurait le temps de dterminer le
Saint-Sige  nous en ouvrir les portes. Cette esprance paraissait
d'autant mieux fonde qu' cette poque de l'anne, l'tat de la mer
Adriatique oppose habituellement  la navigation des retards presque
indfinis. Ce n'tait pas tout. Bien qu'au moment du dpart de
l'expdition, nous n'eussions aucun motif de prvoir le refus qu'on
venait de nous opposer, le dsir extrme d'viter tout ce qui pourrait
ressembler  une surprise, et de ne rien abandonner au hasard nous
avait dtermins  des prcautions en apparence bien minutieuses et
bien superflues. Un brick avait t expdi en avant de l'escadre avec
la mission de la prcder  Ancne et de revenir ensuite porter  son
commandant les notions qu'il aurait recueillies sur l'tat des choses
dans cette place. L'officier gnral dsign pour commander nos
troupes s'tait embarqu sur un bateau  vapeur pour aller se
concerter,  Rome mme, avec l'ambassadeur de France et le
gouvernement romain. On sait comment cet ensemble de dispositions a
t drang. Tandis que les vents favorables conduisaient notre
escadre  sa destination avec une rapidit extraordinaire, le brick
destin  la prcder de plusieurs jours restait en arrire; le bateau
 vapeur, qui semblait moins expos  de tels contre-temps, se voyait
forc de relcher  Livourne, et M. de Cubires, rduit  prendre la
route de terre, arrivait trop tard  Rome. Le commandant de l'escadre,
livr  lui-mme, a cru pouvoir assurer par la force un rsultat qui
tait devenu indispensable, mais qui devait tre obtenu dans une autre
forme. Il a mconnu ses instructions qui lui prescrivaient de ne faire
aucun mouvement ayant pour but d'occuper militairement le port et la
ville d'Ancne, sans avis ou ordre pralable de l'ambassadeur du Roi 
Rome. Il s'est tromp, et cette faute, la seule irrgularit que l'on
puisse imputer dans toute cette affaire, non pas au gouvernement
franais, mais  un de ses agents, est dj rpare; ce commandant est
rappel, et il devra rendre compte de sa conduite.

[Note 682: Nous avons trouv le texte de cet important document dans
les papiers diplomatiques de M. de Barante.]

Ces explications, donnes avec l'autorit que Casimir Prier avait
acquise en Europe, produisirent bon effet sur les cabinets[683].
D'ailleurs, l'indignation morale, quand il n'y a pas derrire quelque
calcul prmdit, ne dure jamais bien longtemps chez les hommes
politiques. En dehors de la Russie, personne ne dsirait pousser les
rcriminations jusqu' une rupture; tout le monde, au contraire, la
redoutait. Le cabinet de Vienne lui-mme, malgr son ressentiment,
malgr son dsir de prolonger l'espce de scandale qu'avait caus
notre conduite, tait le premier  s'alarmer si l'on parlait de
guerre; il s'appliquait  calmer le Czar quand celui-ci lui
paraissait emport[684]. En mme temps, dans une dpche destine 
tre communique au ministre franais, M. de Metternich rptait en
ces termes ce qu'il avait dj dit avant l'vnement: Sa Majest
Impriale Royale ne fera pas la guerre au roi des Franais pour le
fait de cette expdition. Quelques semaines aprs, s'panchant avec
son ambassadeur  Rome, il disait, non sans une sorte de dpit: Je
reconnais que les moyens de punir cet acte manquaient aux puissances;
je reconnais que l'affaire d'Ancne est une misre en comparaison de
l'atteinte porte par les vnements de 1830 aux seules bases sur
lesquelles l'ordre social peut reposer avec scurit. Le remde qui
n'a pu tre appliqu au mal principal ne doit pas tre employ contre
un lger symptme de ce mal. Le jour de la justice n'est pas pas
encore venu, et ce n'est pas pour Ancne que la question doit tre
vide[685]! Quant  la Prusse, elle laissait voir qu'elle ne
sortirait pas de la neutralit, si la guerre demeurait circonscrite en
Italie[686]. De Londres enfin, Casimir Prier recevait un secours
efficace, et il pouvait crire  ce sujet, le 13 mars: Le cabinet
britannique, dont les relations avec la France deviennent chaque jour
plus intimes, a parfaitement compris les ncessits qui avaient dirig
notre conduite, et il s'est empress d'adresser  ses agents auprs
des cours de Vienne et de Rome l'ordre d'employer toute leur influence
pour prvenir de fcheuses consquences[687].

[Note 683: M. de Barante crivait  son gouvernement, le 21 mars 1832:
J'ai communiqu le _memorandum_  M. de Latour; nous l'avons lu
ensemble, et j'ai pu remarquer combien cette pice avait un bon effet,
combien elle lui semblait claire, dmonstrative et sincre.
(_Documents indits._)]

[Note 684: Quelques semaines plus tard, le 25 avril 1832, le gnral
Sbastiani, revenant sur l'irritation extrme qu'avait tmoigne tout
d'abord le Czar, crivait  M. de Barante: Nos explications et celles
que l'ambassadeur autrichien lui-mme s'est empress d'y joindre par
ordre de sa cour, n'ont point tard  rectifier de semblables
impressions. M. de Ficquelmont (c'tait l'ambassadeur d'Autriche)
continue  tenir sur cette affaire un langage plein de modration et
parfaitement propre  calmer, s'il en tait besoin encore, les
dernires traces d'une irritation dont la vivacit mme ne comporte
gure de dure... Quoique nous soyons loin de nous mprendre sur le
jeu qu'a jou l'Autriche dans l'affaire d'Ancne, nous savons d'un
autre ct qu'elle dsire par-dessus tout la conservation de la paix,
et qu'elle redoute sincrement de nouvelles complications.
(_Documents indits._)]

[Note 685: _Mmoires de M. de Metternich_, t. V, p. 218 et 223.]

[Note 686: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p.
273.]

[Note 687: Dpche adresse  M. de Barante. (_Documents indits._)]

C'tait beaucoup d'avoir amen les cabinets trangers  prendre leur
parti de l'occupation d'Ancne. Toutefois, tant que le Pape ne l'avait
pas ratifie, nous demeurions en flagrant tat de violation du droit
des gens. Le cabinet franais comprenait l'importance d'en sortir, et
nous avons vu que, ds le premier jour, il avait envoy  son
ambassadeur  Rome des explications destines  satisfaire le Pontife.
Aussitt que M. de Sainte-Aulaire les avait reues, il s'tait mis 
l'oeuvre avec son zle accoutum et avait ouvert une ngociation sur
ces bases: offrir des rparations pour le pass, des garanties pour
l'avenir, mais demander par contre que notre prsence  Ancne ft
accepte et rgularise. Les difficults taient grandes. Sans doute
l'intrt d'tat devait engager le gouvernement pontifical  ne pas
prolonger un dsaccord dangereux pour lui et pour l'Europe. Le
cardinal Bernetti s'en rendait compte, et, d'ailleurs, il commenait 
tre fatigu de la prpotence autrichienne. Mais Grgoire XVI, qui
n'tait pas un politique, tait encore tout entier  l'indignation que
lui avait cause notre violente irruption. La premire fois qu'il
consentit, non sans peine,  donner audience  l'ambassadeur de
France, il s'appliqua  dissimuler sa douceur et sa bonhomie
habituelles sous un masque de svrit, et pancha son ressentiment
dans une vive allocution, videmment prpare. Il numra tout d'abord
ce qu'il avait fait pour Louis-Philippe, ses efforts pour lui assurer
l'obissance du clerg: Comment, s'cria-t-il, ces services ont-ils
t reconnus? L'ambassadeur l'interrompant alors pour voquer le
souvenir des protestations si souvent renouveles par le gouvernement
franais en faveur de la souverainet du Saint-Sige: Ma
souverainet, reprit le Pape plus vivement encore, vous l'avez
mprise, avilie, autant qu'il tait en vous! Vous m'avez rendu un
objet de drision pour tous les peuples de l'Europe, d'abord en
m'imposant une lgislation contraire aux traditions de mon tat et aux
sentiments de mes fidles sujets; puis, contre ma volont expresse et
malgr la rsistance que j'ai prolonge autant que je l'ai pu, vous
m'avez contraint  rappeler des migrs qui ne demandaient  rentrer
dans leur patrie que pour y renouveler de criminelles entreprises. Ces
hommes ont mis tout en confusion: la Romagne et Bologne ont t la
proie de l'anarchie... Je devais protger mes sujets fidles et
contraindre les factieux  rentrer dans l'ordre;  cet effet, j'ai
appel mon fidle alli, l'empereur d'Autriche. Vous m'en avez
contest le droit; vous m'avez dfendu d'user de ses secours, et, pour
me punir de n'avoir pas obtempr  vos ordres, vous avez envahi mes
tats! Vous y tes entrs en trahison, oui, vous tes entrs en
trahison dans Ancne, pendant la nuit; vous avez surpris et dsarm
des soldats sans dfiance, fait prisonniers des magistrats qui vous
recevaient comme des amis. Et depuis un mois que vous tes les matres
de cette malheureuse ville, n'est-elle pas devenue un foyer de
rbellion? Rappelant ensuite  l'ambassadeur les promesses, faites
par lui, qu'il n'y aurait aucun guet-apens, et que les troupes
franaises feraient respecter l'autorit du Saint-Sige dans Ancne,
le Pontife s'criait: Quelle confiance voulez-vous dsormais que
j'attache  vos paroles? Il termina ainsi: Les Franais peuvent
venir  Rome, ils peuvent m'enfermer dans le chteau Saint-Ange: mais,
tant qu'ils seront  Ancne, ne venez plus me parler du gouvernement
intrieur de mes tats; vous n'obtiendrez plus de moi sur ce sujet ni
concessions ni rponses! Quant  l'autorisation que vous me demandez
aujourd'hui, je ne vous l'accorde pas; adressez-vous  mon ministre.
Il en confrera avec mes allis et me fera son rapport; je ne suis
qu'un pauvre religieux (_povero frate_), peu inform de la politique;
je me soumettrai  ce qu'elle me prescrira. M. de Sainte-Aulaire
couta le Pontife sans chercher  cacher l'motion que lui causaient
des plaintes sur certains point trop fondes, et sans tablir de
controverse sur le pass. Il avait t prvenu  l'avance par le
cardinal Bernetti de ne pas prendre  la lettre le refus qui allait
lui tre adress. Le Pape d'ailleurs n'ouvrait-il pas lui-mme la
porte aux ngociations, en renvoyant l'ambassadeur de France  son
ministre?

Dans ces ngociations, notre principal adversaire tait l'Autriche.
Elle persistait dans sa tactique de nous faire faire par le
gouvernement romain l'opposition qu'elle n'osait pas nous faire
elle-mme ouvertement. Non qu'elle se flattt de nous amener  quitter
Ancne; mais, en prolongeant nos embarras, elle tchait de se consoler
de sa propre mortification. Les autres puissances commenaient, au
contraire,  sentir le besoin de mettre fin  une difficult qui
pouvait devenir dangereuse. L'Angleterre renvoyait  Rome un diplomate
pour soutenir M. de Sainte-Aulaire. Le ministre de Prusse, sans oser
trop contrecarrer son collgue autrichien, se montrait dispos 
s'employer comme conciliateur. Il n'tait pas jusqu'au reprsentant de
la Russie, nagure le plus violent contre nous, qui n'en vnt  dire 
notre ambassadeur: Au fait, puisque l'Autriche ne veut pas vous faire
la guerre, et peut-tre a-t-elle raison, l'attitude dans laquelle elle
maintient le Pape  votre gard n'a plus d'intrt srieux; il faut
finir au plus vite toute cette tracasserie et souffrir de bonne grce
ce que personne ne peut ou ne veut empcher.

La ngociation fut laborieuse, souvent arrte, soit par les sourdes
menes de l'Autriche, soit par les griefs nouveaux que l'trange
conduite de la garnison d'Ancne fournissait trop souvent au Pape.
Cependant,  force de patience, de souplesse et de fermet, M. de
Sainte-Aulaire parvint  amener une entente sur les conditions
auxquelles le Saint-Sige consentirait  l'occupation d'Ancne: outre
le dsaveu et le rappel du commandant Gallois et du colonel Combes,
dcids ds le premier jour par le gouvernement franais, il tait
convenu que les troupes de dbarquement seraient sous les ordres de
l'ambassadeur, qu'elles ne pourraient tre renforces, qu'elles ne
s'immisceraient ni dans l'administration ni dans la police
pontificales, que le drapeau du Pape serait seul arbor sur la
citadelle, et que les troupes franaises se retireraient en mme temps
que les Autrichiens. Tout semblait donc fini, quand se produisirent de
nouvelles difficults visiblement suscites par l'Autriche. Notre
ambassadeur avait t trs-patient et trs-dfrent tant qu'il avait
eu affaire aux lgitimes ressentiments du Pontife: il le prit de plus
haut avec les manoeuvres _in extremis_ de la diplomatie autrichienne,
et dclara au cardinal Bernetti qu'il ne ferait pas un pas de plus.
Au fait, lui dit-il, le vrai motif de la rsistance que vous m'avez
oppose ds l'origine est la dpendance o vous vous placez vis--vis
de l'Autriche. Vous ne pouvez allguer une telle raison sans nous
justifier de ne pas avoir pris votre souverainet au srieux et sans
porter contre votre allie une accusation bien grave, car l'Autriche
jouerait un rle odieux si, n'osant nous faire la guerre, elle se
servait du Pape comme plastron et lui soufflait contre nous une
colre  froid, aussi trangre  la mansutude du Souverain Pontife
que contraire aux intrts du prince temporel.

Ce ferme langage produisit son effet, et, le 17 avril, les actes, tels
qu'ils avaient t convenus, furent enfin passs entre le cardinal
secrtaire d'tat et M. de Sainte-Aulaire. Celui-ci avait de lui-mme
donn  cet arrangement la forme la plus respectueuse pour le
Saint-Sige, et qui pouvait le mieux effacer l'atteinte porte  sa
souverainet. Cette convention se composait de trois documents. Dans
une premire note, l'ambassadeur de France dsavouait le capitaine
Gallois comme ayant agi contrairement  ses instructions, affirmait
que l'indpendance et l'intgrit des tats pontificaux avaient
toujours t la base de la politique franaise, et dplorait le
malentendu dplorable qui seul avait pu interrompre les relations de
bonne amiti que le roi des Franais avait tant  coeur de cultiver
avec le Saint-Sige; puis il ajoutait: Si des considrations de
haute politique n'ont pas permis le rappel immdiat des troupes
franaises, le soussign doit supplier Sa Saintet d'acquiescer  leur
prsence comme  un fait accompli; mais il a reu l'ordre d'offrir
toutes les rparations qui pourraient tre agrables au Saint-Sige.
Dans sa rponse, le cardinal Bernetti prit acte du dsaveu du
capitaine Gallois; il indiquait que la seule satisfaction qui
mriterait d'tre considre comme telle serait la retraite immdiate
des troupes franaises, mais que le Pape, voulant donner une preuve de
sa modration et viter tout ce qui pourrait compromettre la paix
de l'Europe, daignait autoriser le sjour temporaire des troupes
franaises  Ancne; suivait l'indication des conditions pralablement
convenues. Enfin, dans une dernire note, l'ambassadeur s'engagea 
observer ces conditions. Au cardinal qui lui demandait s'il trouverait
bon que ces pices fussent publies, M. de Sainte-Aulaire rpondit
qu'il l'entendait bien ainsi: C'tait dans cette pense, disait-il,
qu'il avait rdig ses notes en termes si respectueux.

La France obtenait donc le droit d'occupation qu'on lui avait tant
disput et atteignait ainsi le but politique de son entreprise; mais
en mme temps elle faisait au Pape pleine rparation des torts qu'on
avait eus envers lui. Dans le cabinet de Paris, quelques-uns
trouvrent mme que, non dans le fond qui avait t approuv d'avance,
mais dans la forme, M. de Sainte-Aulaire avait pouss un peu loin
cette rparation. Une dpche lui fut adresse o l'on s'tonnait
qu'il et donn  sa note la tournure d'une supplique et 
l'arrangement le caractre d'une capitulation. Le gnral
Sbastiani, en transmettant  l'ambassadeur cette remontrance
officielle, l'engagea  n'y voir qu'une prcaution prise en vue des
attaques de l'opposition. Aussitt les actes du 17 avril publis, une
grande clameur s'tait leve dans la presse de gauche; celle-ci
s'indignait que la France et suppli le Pape, et dclarait que le
caractre de l'occupation avait t ainsi absolument dnatur. Le
_Journal des Dbats_ rpondit, d'abord un peu timidement, qu'il ne
fallait pas se montrer difficile sur des expressions qu'on n'et
peut-tre pas admises  Paris, mais qui  Rome frappaient d'une autre
manire. Puis, s'enhardissant, il ajouta: Une suite de contre-temps,
qu'on n'avait pu prvoir, avait donn  l'occupation d'Ancne une
apparence de violence que de puissants intrts ordonnaient de lui
ter. Cette manire d'entrer par la fentre  dfaut de la porte a
surpris et irrit le Saint-Sige; c'est tout naturel: nous avons d
excuser cette brusquerie... La question peut se rduire  quelques
points bien simples. tions-nous en guerre avec le Pape? Non. Comment
sommes-nous entrs  Ancne? Nous y sommes entrs violemment,
brusquement, en brisant les portes, comme on fait en guerre. Nous
avons donc fait acte d'hostilit et de guerre contre un alli... Vous
vous plaignez qu'on ait pri le Pape; mais s'il ne consent pas 
l'occupation d'Ancne, de quel droit y rester? Du droit de conqute?
Nous ne sommes pas en guerre. Du droit du plus fort? Est-ce bien
entendre l'honneur franais que d'abuser de sa force contre la
faiblesse du Pape? S'il est faible, respectons-le. Ne choisissons pas
les vieillards et les moines pour en faire les objets de nos
incartades. Avec les incartades, on gagne peu d'honneur et encore
moins d'influence. Bien qu'on ft alors peu dispos en France 
comprendre le respect, et surtout le respect d  un pape, de tels
arguments ne pouvaient pas ne pas agir sur l'opinion. La clameur un
moment souleve ne dura pas. Aussi bien l'attention du public tait
alors distraite par d'autres vnements: le cholra svissait  Paris,
et Casimir Prier se mourait.

En somme, l'arrangement du 17 avril 1832 mettait heureusement fin 
l'affaire d'Ancne. Le gouvernement franais se retrouvait ainsi dans
les conditions o il avait voulu se placer ds le dbut, mais dont il
avait t momentanment dtourn par des accidents d'excution. Il
devait cependant y avoir encore sur place une suite de difficults qui
n'eurent pas grand retentissement au loin, mais qui, pendant trois
longs mois, pesrent lourdement sur notre ambassadeur  Rome. Quand,
en excution de la convention du 17 avril, M. de Sainte-Aulaire voulut
mettre fin  l'anarchie rvolutionnaire qui s'tait en quelque sorte
installe  Ancne sous le couvert et presque sous la protection de
notre arme, il se heurta  la mauvaise volont obstine du gnral
Cubires; le gnral tait trangement soutenu dans cette rsistance
par le marchal Soult, qui profitait de la mort de Casimir Prier et
de l'tat souvent maladif du gnral Sbastiani pour suivre ses vues
personnelles. Le dsordre en vint  ce point qu'une socit secrte,
matresse de la ville, condamna  mort et fit assassiner le
gonfalonier nomm par le Pape.  force de persvrance et de fermet,
notre ambassadeur, soutenu trs-nettement par le gnral Sbastiani,
finit par l'emporter[688]. Aussitt que le gnral Cubires se vit
contraint  prendre le bon parti, il fit preuve d'une prompte vigueur.
La ville fut facilement nettoye des rvolutionnaires qui l'avaient
envahie, l'ordre pleinement rtabli, et, le 1er aot, les autorits
pontificales y purent faire, sans encombre, leur rentre solennelle.
Le 25 aot, le Pape vint en grand gala  Saint-Louis des Franais,
afin, disait-il  notre ambassadeur, de tmoigner son attachement 
la personne du Roi et d'exprimer la satisfaction que lui causait la
conduite de la garnison d'Ancne. Peu aprs, le gnral Cubires
tant venu  Rome, Grgoire XVI voulut le voir et le traita avec
bont; il se reconnut redevable envers lui de la tranquillit de ses
tats, lui fit mme des excuses de ne l'avoir pas reu lors de son
passage  Rome au mois de fvrier prcdent, et ajouta ces paroles: 
cette poque, il me fallait viter surtout qu'on pt nous croire
d'accord. Plus rien ne restait des difficults et des dsordres qui
avaient marqu le dbut de cette occupation. Elle devait se prolonger
sept annes, et pas une fois le Pape n'aura le moindre sujet de
plainte  lever contre nos troupes.

[Note 688: M. de Sainte-Aulaire fut second par son fils, qui, g de
vingt et un ans, demanda lui-mme  aller s'tablir dans Ancne pour y
tenir tte au gnral et aux rvolutionnaires.]

Et maintenant, si nous ne nous arrtons plus  telle ou telle
priptie, comme il a fallu le faire au cours de ce rcit, et si nous
envisageons l'ensemble, quel jugement convient-il de porter sur
l'expdition d'Ancne? Tout d'abord, ceux qui estiment que la
politique n'a pas seulement  faire preuve d'habilet ou de force,
mais qu'elle est tenue d'observer les rgles de ce droit sans code et
sans tribunaux qu'on appelle le droit des gens, ne peuvent s'empcher
de regretter et de blmer l'atteinte violente porte  une
souverainet respectable entre toutes, autant  cause de sa grandeur
morale que de sa faiblesse matrielle. Reconnaissons toutefois que
cette violence n'avait jamais t voulue par le cabinet franais, et
qu'elle a t rpare.

Cette rserve faite, quels ont t les rsultats politiques de
l'entreprise? En Italie, notre gouvernement put se fliciter d'avoir
fait chec  la prpotence de l'Autriche, hardiment brave par lui sur
un terrain qu'elle avait prtendu faire sien. Toutes les cours de la
Pninsule, jusqu'alors disposes  accepter ou  subir la suzerainet
de Vienne, comprirent qu'elles devaient avoir gard  la France. Leur
premier sentiment,  la nouvelle de notre intervention, avait t que
notre tmrit allait tre aussitt chtie; quand elles virent qu'on
tait contraint de nous laisser faire, elles conclurent qu'il fallait
beaucoup rabattre des jactances de l'tat-major de Milan, et notre
prestige gagna tout ce que perdait celui de nos rivaux. Alors
s'tablit, sur ce thtre, entre les deux grandes puissances, une
sorte d'quilibre qui devait subsister,  notre profit croissant,
pendant toute la monarchie de Juillet. Nanmoins, par un effet
singulier, en mme temps que notre importance grandissait d'une faon
gnrale au del des Alpes, depuis Turin jusqu' Naples, notre
influence se montrait moins efficace dans la partie mme de l'Italie
o s'tait porte l'action de nos armes. Au lieu d'avoir fait entrer
dans l'tat pontifical nos ides  la suite de notre drapeau,
l'expdition d'Ancne marquait, au contraire, un arrt dans les
rformes de cet tat. D'une part, l'Autriche irrite se refusait 
reprendre les dlibrations en confrence, seules capables de vaincre
l'inertie romaine: elle se bornait  adresser, en son nom particulier,
quelques conseils administratifs, facilement luds. D'autre part, le
Pape, dcourag par l'accueil fait  ses premiers dits, effray de
l'impulsion que notre prsence avait, un moment, paru donner aux
partis de dsordre, ne consentait  nous laisser  Ancne qu' charge
par nous de ne plus lui parler de rformes: en nous mettant nous-mmes
dans notre tort, nous lui avions donn le droit de nous imposer des
conditions. Il avait mme prtendu faire insrer dans la convention du
17 avril un article exprs par lequel la France renonait  lui
adresser dsormais aucune reprsentation sur la marche de son
gouvernement; nous pmes empcher que cette clause ne ft crite;
mais, en fait, il fallut nous y conformer. Ainsi, par une sorte de
chtiment, pour avoir eu pendant quelques semaines une figure
rvolutionnaire, notre intervention ne pouvait plus essayer d'tre
librale. Le _memorandum_ du 21 mai 1831 disparut dans les oubliettes
diplomatiques; les _zelanti_, rests matres du champ de bataille,
lourent le Souverain Pontife d'avoir djou les efforts des
puissances, et les amis clairs du Saint-Sige durent abandonner
tristement le rve d'une transformation progressive, qui seule, 
leurs yeux, et pu assurer la dure du pouvoir temporel. Quant au
gouvernement franais, il ne pensa plus  cette affaire; il en avait
assez d'autres sur les bras. On devait attendre quatorze ans, jusqu'
l'avnement de Pie IX, pour reparler de rformes dans l'Italie
centrale[689].

[Note 689: Ce double effet de l'expdition d'Ancne, augmentant
l'influence de la France dans l'ensemble des tats d'Italie, mais la
diminuant dans l'intrieur mme de l'tat pontifical, explique le
jugement oppos qu'en portaient deux esprits galement clairvoyants et
ordinairement d'accord. M. de Barante, voyant les choses de Turin,
estimait l'entreprise fconde; M. de Sainte-Aulaire, les voyant de
Rome, tait bien prs de conclure  un avortement.]

En Europe, le gros scandale produit au premier moment par les procds
de forban du commandant Gallois avait t bientt effac, et par
l'effet du temps, et par les explications de notre diplomatie: restait
seulement cette impression que la monarchie de Juillet tait plus
rsolue et plus forte qu'on ne le supposait. L'obligation o notre
gouvernement avait t si souvent, depuis dix-huit mois, d'opposer sa
volont de paix aux exigences belliqueuses de la gauche, avait pu
faire croire aux cabinets trangers qu'il tait non-seulement sage,
mais timide et faible. L'expdition d'Ancne les dtrompait; c'taient
eux, au contraire, qui avaient conscience de l'impuissance o ils
avaient t d'empcher notre action. Peut-tre taient-ils plus
surpris encore de la ferme prudence avec laquelle, aprs avoir os
beaucoup, nous avions su nous limiter et nous contenir. En voyant que
nous pouvions faire une telle dmarche sans tre arrts au dehors par
une coalition, ni dbords au dedans par une rvolution, l'Europe se
sentait oblige  faire cas de nous: nous sortions de l plus
imposants et plus considrs.

En France, enfin, le public, alors assez indiffrent, par des raisons
que nous avons dj indiques, aux incorrections de l'expdition
d'Ancne, se sentait flatt de ce qu'elle avait de hardi. M. de
Metternich, si dsireux qu'il ft de persuader aux autres et de se
persuader  lui-mme qu'elle avait chou, tait cependant oblig de
constater ce rsultat. M. Prier, crivait-il, a voulu caresser
l'amour-propre national franais, et il y a russi. Cette entreprise
fait le pendant des expditions de Navarin et d'Alger; ce sont de ces
faits que l'on ne commente pas, mais qui restent dans le souvenir
comme des actes de force; et comme la force a un ct qui plat aux
masses, le souvenir reste parce qu'il flatte les passions...
Contraindre l'Europe entire  tolrer un acte criminel, c'est montrer
la force de celui qui en est l'auteur[690]. L fut la raison de la
faveur peut-tre disproportionne qu'obtint l'expdition d'Ancne
auprs de l'opinion franaise. Dans la politique extrieure de la
monarchie de Juillet, il est des actes plus fconds, plus mritoires
et plus louables; mais nul ne fut aussi populaire. Cette popularit ne
devait pas s'affaiblir avec le temps, bien au contraire; dans la
suite, quand le gouvernement, attaqu par l'opposition, voudra prouver
que, pour tre pacifique, il n'tait pas timide, il rappellera le coup
de main de fvrier 1832, et quand, en 1839, la coalition cherchera 
fltrir la diplomatie,  son avis trop prudente et trop humble, de M.
Mol, elle ne trouvera pas de reproche plus redoutable  lui lancer
que celui-ci: Ce n'est pas vous qui seriez all  Ancne!

[Note 690: Lettre du 3 avril 1832. (_Mmoires de M. de Metternich_,
t. V, p. 323.)]




CHAPITRE III

L'ATTAQUE RVOLUTIONNAIRE SOUS CASIMIR PRIER

(mars 1831--mai 1832)

     I. L'meute permanente de mars  septembre 1831. Les
     Socits rvolutionnaires. Le peuple commence  s'y
     montrer.--II. La presse. Attaques contre le Roi. La
     caricature. Attitude de Louis-Philippe en prsence de tant
     d'outrages.--III. Le parti rpublicain n'avait pas os
     dployer son drapeau en juillet 1830. Il le fait en avril
     1831,  l'occasion d'un procs politique. Godefroy
     Cavaignac. vocation de 1793. Raisons de cette vocation.
     Armand Marrast. Carrel passe  la rpublique. Comment et
     pourquoi?--IV. Ce qu'il y avait de bonapartisme dans le
     parti rpublicain. L'effervescence napolonienne aprs 1830.
     Rapports des hommes de gauche avec la famille Bonaparte.
     Avances que leur fait le prince Louis Napolon. Pronostics
     faits  ce sujet par les contemporains.


I

Rtablir l'ordre au dedans, tel tait, aprs le maintien de la paix au
dehors, le second terme du programme ministriel. Pour comprendre la
vraie porte d'une formule qui, en d'autres temps, et paru une
banalit, il faut se reprsenter  quelle sorte de barbarie la France
semblait alors revenue. L'meute impunie, tolre, quelquefois
caresse, exalte mme, tait devenue l'tat normal du pays.
L'avnement de Casimir Prier n'y mit pas fin; au contraire, l'esprit
de rbellion en fut comme exaspr. De mars  septembre 1831,
l'insurrection, ou tout au moins l'agitation et le tumulte furent 
peu prs permanents dans les rues de Paris: rassemblements et
promenades accompagns de chants factieux, plantations d'arbres de la
libert, bris de rverbres, sac de boutiques, attaques  main arme
contre les agents de la force publique, assauts de la foule contre
l'htel d'un ministre ou contre le palais du Roi. On demeurerait
stupfait s'il fallait marquer sur un calendrier tous les jours qui
furent ainsi troubls. Chaque quartier tait tour  tour le thtre de
ces scnes, le faubourg Saint-Marceau ou le faubourg Saint-Antoine, la
place Vendme ou la place du Chtelet, le Panthon ou la porte
Saint-Denis. La cause du trouble tait souvent un de ces incidents
qui,  une poque tranquille, eussent pass  peu prs inaperus: une
nouvelle des insurrections trangres, un banquet, un procs
politique, une rixe de cabaret, ou, comme au mois de juin, la querelle
d'un passant avec un chanteur des rues. Dans l'ordre ordinaire,
disait  propos de cette dernire meute le _Journal des Dbats_, cela
devait tre fini au bout de deux heures; voil cinq jours que cela
dure; tels ces corps malades et peu sains o la moindre contusion
devient une plaie qu'on ne parvient plus  gurir. D'autres fois, le
dsordre tait prmdit, sans que les meneurs se donnassent la peine
de se cacher. Ainsi ils s'y prenaient un mois  l'avance pour prparer
le mouvement du 14 juillet, multipliant les excitations factieuses,
distribuant publiquement les mots d'ordre, poussant l'audace jusqu'
faire imprimer le programme, et, pour ainsi parler, le scnario de
l'insurrection. trange vie que celle du Paris d'alors, sous cette
menace presque constante;  tout moment, il tait interrompu dans ses
affaires et dans ses plaisirs; la rumeur de l'meute montait des
quartiers populaires, les boutiques se fermaient  la hte, le tambour
promenait,  travers les rues, la batterie fivreuse et lugubre du
rappel, le bourgeois revtait son uniforme et prenait son fusil avec
une sorte de colre inquite et d'impatience fatigue, puis il allait
tristement et honntement au-devant du danger inconnu, des balles, des
pierres ou des injures qui l'attendaient au premier carrefour. Pauvres
gardes nationaux! ils payaient cher la popularit dont ils s'taient
enivrs aprs Juillet. Maintenant ils entendaient crier dans la foule:
 bas la garde nationale! comme nagure ils criaient eux-mmes:  bas
les Suisses! S'ils ouvraient les journaux de gauche qui, il y a peu
de temps, les portaient aux nues, ils y voyaient railler leurs
angoisses et leurs combats. Tout le monde, lisait-on dans le
_National_[691], se souvient d'avoir vu Potier, sur le thtre des
Varits, se jeter  plat ventre devant un mannequin qu'il a pris pour
un voleur, et puis, s'apercevant de sa mprise, revenir petit  petit
de sa terreur, s'approcher du mannequin, mettre la main dessus et
bientt le frapper  coups de pied et  coups de poing, le terrasser
comme un vritable voleur, en lui adressant, de l'air le plus srieux,
les injures les plus burlesques. Nous avons de fiers champions de
l'ordre public qui se conduisent avec l'tre fantastique, demi-dieu ou
demi-diable, qu'ils appellent l'meute, absolument comme M. Bonardin
avec ses voleurs-mannequins. Pour prouver la ralit des prils
auxquels les gardes nationaux taient exposs, Prier n'en tait-il
pas rduit  apporter  la tribune le chiffre des tus et des blesss?

[Note 691: 15 mai 1831, article de Carrel.]

Les agitateurs ne pouvaient sans doute se flatter qu'une de ces
chauffoures suffirait  renverser le gouvernement. Seulement,
c'tait pour eux une faon de rpandre partout l'inquitude,
d'entretenir le malaise, de prolonger l'anarchie rvolutionnaire; ils
croyaient ainsi tout branler, empcher que rien ne se fondt; puis,
dans ces dsordres, ne se prsenterait-il pas une occasion de surprise
o ils pourraient pousser l'attaque  fond et tout culbuter?
D'ailleurs, comme il arrive d'ordinaire, ce n'taient pas les plus
capables et les plus clairvoyants du parti qui dcidaient, mais les
cervels, les aventuriers, les violents; les autres taient
contraints de suivre, par point d'honneur ou par crainte de devenir
suspects. Leur reprochait-on, au nom du gouvernement, de faire appel 
la violence? Nous continuons seulement, rpondaient-ils avec une
sorte d'ingnuit, ce que vous nous louiez d'avoir fait en Juillet.

Il tait facile de discerner, dans ces meutes, l'action des socits
populaires. Aprs la rvolution, il y avait eu une vritable
efflorescence de clubs; on se ft presque cru en 1792, aux beaux
jours des jacobins et des cordeliers: c'taient la _Socit de l'Ordre
et du Progrs_, la _Loge des Amis de la vrit_, l'_Union_, les
_Rclamants de Juillet_, la _Socit gauloise_, l'_Association des
coles_, les _Amis de la patrie_. L'une de ces socits, celle des
_Amis du peuple_, prit bientt une importance prpondrante. L se
rencontraient les meneurs les plus en vue et les plus actifs: Godefroy
Cavaignac, Guinard, Marrast, Raspail, Trlat, Flocon, Blanqui, Antony
Thouret, Charles Teste, les deux Vignerte, Hubert, Fortoul,
Delescluze, Avril, Gervais. Plusieurs dputs, La Fayette, Gabet, de
Ludre, Lamarque, Audry de Puyraveau, Laboissire, Dupont de l'Eure,
Garnier-Pags, taient, les uns membres, les autres protecteurs des
_Amis du peuple_. Au dbut, l'association et le club avaient
fonctionn ouvertement, en dpit de l'article 291 qui paraissait
caduc. Mais on sait comment, en septembre 1830, le club fut ferm,
dans un jour de colre bourgeoise, et l'association dclare dissoute
par jugement. Il se fit alors une transformation. Sans revenir aux
procds mystrieux des anciennes Ventes de _carbonari_, les _Amis du
peuple_ se masqurent un peu plus, non pour cacher leur existence qui
tait notoire, mais pour ne pas se mettre trop brutalement en
contradiction avec la loi. Ils tinrent toujours des runions
auxquelles assistaient parfois jusqu' quinze cents personnes, et dont
les dlibrations taient imprimes[692]; seulement ce n'tait plus un
club public annonc par affiches; personne autre que les affilis
n'tait cens y assister. En mme temps, l'association, bien loin de
se disperser, resserra ses liens, tendit mme ses ramifications en
province, sauf  prendre soin que chaque section ne part pas tre
compose de plus de vingt personnes. Encore ne se crut-on vraiment
astreint  cette dernire prcaution que quand l'avnement de Prier
eut produit un effet d'intimidation qu'on ne pouvait attendre des
hsitations ou des complaisances de M. Laffitte. Dans ce
demi-mystre, les _Amis_ _du peuple_ travaillrent plus ardemment que
jamais  discipliner les lments de rvolte,  recruter les
mcontents,  centraliser et  activer la propagande sditieuse, 
exciter,  aigrir,  exasprer les motions et les haines, 
entretenir l'agitation,  provoquer et  dvelopper les meutes.

[Note 692: On ne se gnait pas pour attaquer le Roi dans ces runions.
Henri Heine, y tant entr un jour, au commencement de 1832, avait
entendu l'orateur tonner contre ces boutiquiers qui avaient t
chercher pour roi Louis-Philippe, la boutique incarne, qu'ils
choisirent dans leur propre intrt, non dans celui du peuple, qui
n'tait pas complice d'une si indigne usurpation. (Henri HEINE, _De
la France_, p. 59.)]

 cette poque, les socits rvolutionnaires paraissent
principalement composes de bourgeois: hommes de lettres, avocats,
mdecins, commis, tudiants, lves de l'cole polytechnique. Dans les
runions o elles dlibrent, le peuple est  peu prs absent. Il est
mme relativement peu nombreux dans les dsordres de la rue. Il ne lit
gure les journaux de gauche: on le voit au chiffre trs-rduit de
leur tirage. Cependant,  y regarder de prs, on peut dj remarquer
que les meneurs cherchent  attirer les ouvriers, et qu'ils commencent
 les branler. Grave changement dont l'origine remonte  1830. Sous
la Restauration, le peuple ne comptait pas dans la politique, et
l'opposition la plus avance ne songeait pas  lui. Carrel le
reconnaissait peu de temps aprs la rvolution: tait-il question du
peuple dans nos affaires,  l'poque de l'Adresse des 221?... Nous
nous excitions entre nous, docteurs, ngociants, dputs, gens de
lettres... Pas le plus petit soupon de ce qui se passait au-dessous
de nous, dans la classe prive de droits politiques, qui n'tait pas
admise  l'honneur peu dangereux des rsistances constitutionnelles.
Cela tait tellement vrai, que le _National_, le plus violent des
journaux d'opposition, avait reproch prcisment  M. de Polignac de
chercher son appui dans une nation autre que celle qui lit les
journaux, qui s'anime aux dbats des Chambres, qui dispose des
capitaux, commande l'industrie et possde le sol; de descendre dans
les couches infrieures de la population o l'on ne rencontre plus
d'opinion, o se trouve  peine quelque discernement politique, et o
fourmillent, par milliers, des tres bons, droits, simples, mais
faciles  tromper et  exasprer, qui vivent au jour le jour, et,
luttant,  toutes les heures de leur vie, contre le besoin, n'ont ni
le temps ni le repos de corps et d'esprit ncessaires pour pouvoir
songer quelquefois  la manire dont se gouvernent les affaires du
pays[693]. Grande fut la surprise de cette opposition, quand sa
campagne aboutit, en Juillet,  faire descendre dans la rue et
triompher derrire les barricades ce peuple auquel elle pensait si
peu, et qui, au fond, lui faisait si grand'peur. Ds lors, les
conditions des luttes politiques n'allaient-elles pas changer? Ce
peuple consentirait-il  redevenir tranger aux affaires publiques,
aprs y avoir jou momentanment un rle si vant, et avoir exerc, le
fusil en main, ce que ses nouveaux partisans appelaient sa
souverainet? En tout cas, n'avait-on pas indiqu ainsi aux opposants
du lendemain de quel ct ils pourraient chercher un concours? Aussi,
pendant que les anciens meneurs parlementaires, parvenus au pouvoir,
se flattaient de reprendre, comme sous la Restauration, leur politique
exclusivement bourgeoise, les agitateurs rvolutionnaires commenaient
 faire de la propagande dans le peuple, lui parlaient de ses droits,
de son mancipation, surtout de son bien-tre, dclaraient que 1830
devait tre pour lui ce qu'avait t 1789 pour le tiers tat,
tchaient de l'embaucher dans les associations rvolutionnaires et
d'en faire l'arme permanente de l'meute. Il peut sembler qu'au
premier moment cette propagande n'eut qu'un succs restreint.
Toutefois le mouvement tait donn, et il ne s'arrtera pas. Plus on
ira, plus la proportion des ouvriers sera considrable dans les
socits secrtes, et plus, par suite, les ides socialistes y
prvaudront. C'est l un fait considrable, et cette modification
dmocratique apporte au caractre des luttes politiques ne doit pas
tre oublie, quand on cherche  dterminer les consquences de la
rvolution de 1830; celle-ci a commenc ce que 1848 devait consommer
par la proclamation du suffrage universel.

[Note 693: _National_ du 22 juillet 1830.]


II

Si l'insurrection tait frquente dans la rue, elle tait permanente
dans la presse. Nous ne parlons pas seulement des crits clandestins
que les socits rvolutionnaires rpandaient partout, mais des
publications de propagande dmocratique et rpublicaine dont M.
Pagnerre tait gnralement l'diteur, et surtout des journaux[694].
Certains de ces journaux poussaient ouvertement  l'meute: Lisez,
s'criait M. Guizot; c'est le langage des plus mauvais temps de notre
rvolution; langage de gens prts  rpandre, au milieu de la socit,
dans les rues, sur les places,  y taler (passez-moi l'expression)
toutes les ordures de leur me[695]. Celles mme des feuilles de
gauche qui se piquaient alors d'tre dynastiques, comme le _National_
en 1831, prenaient cependant les meutiers sous leur protection.
Carrel refusait, comme une lchet, de rpudier ces hommes
audacieux, indisciplins, que le ministre qualifiait d'anarchistes,
de rpublicains, mais qu'on avait trouvs entreprenants, intrpides,
au jour du danger[696]. Quel sophisme ne se cachait pas derrire cet
trange point d'honneur, quelle injustice derrire cette prtendue
gnrosit, quelle faiblesse derrire ce faux courage! Carrel trouvait
d'ailleurs plaisant que le gouvernement se plaignit du mal que lui
donnaient les meutes: C'est pour veiller  l'ordre, disait-il, que
nous vous donnons 1500 millions. S'il n'y avait pas  se remuer au
poste o vous tes, vous n'y gagneriez pas votre argent[697].

[Note 694: Parmi les publications de ce temps, on peut nommer le
pamphlet rim et priodique de Barthlemy, la venimeuse _Nmsis_, qui
attendait le moment o le gouvernement achterait son silence; on la
verra alors vendre sa posie aux industriels, aux dentistes, ou mme
la prostituer aux descriptions obscnes.]

[Note 695: Discours du 11 aot 1831.]

[Note 696: _National_, 16 juillet 1831.]

[Note 697: _Ibid._, 16 mai 1831.]

Que les ministres fussent attaqus avec passion, odieusement
calomnis, que Prier ft couramment compar  M. de Polignac, ce qui
tait alors la plus grosse injure, qu'on l'accust ouvertement de
concussion et de vol, rien l qui dpasst beaucoup ce qui s'est vu 
d'autres poques. Le _National_ ne cherchait pas  nier cette
violence: Une fois l'avnement du ministre du 13 mars notifi  la
France, disait-il, les derniers liens furent briss entre la presse et
le pouvoir; on n'avait eu besoin que de s'entrevoir pour se har.
Mais les coups visaient et portaient plus haut que les ministres.  ce
moment, s'vanouit presque subitement la popularit personnelle dont,
au dbut, avait joui Louis-Philippe, et qui l'avait fait mnager dans
les premires polmiques. Ne vous attendez pas  le voir protg par
la fiction prudente qui, dans le rgime constitutionnel, place le Roi
et la royaut en dehors et au-dessus des dbats: c'tait une barrire
trop fragile pour rsister  la pousse rvolutionnaire.

L'acharnement tait tel, que les actes les plus simples se trouvaient
aussitt grossis et dnaturs. Sur le conseil de Prier, le Roi
s'tait install aux Tuileries. Le jardin public s'tendait alors
jusque sous les fentres du palais[698]. L'inconvnient tait grand en
un temps o le respect populaire et le prestige royal ne pouvaient pas
suppler aux cltures absentes et garantir le prince et les siens
contre la familiarit de leurs amis et les insultes de leurs ennemis.
Je ne puis souffrir, disait Louis-Philippe  M. Guizot, que des
bandits viennent, sous mes fentres, assaillir ma femme et mes filles
de leurs indignes propos. Aussi fit-il fermer, par une grille et un
foss, une trs-troite bande du jardin, o sa famille avait tout
juste l'espace suffisant pour prendre l'air sans risquer d'tre
outrage[699]. On s'imaginerait difficilement aujourd'hui quel tapage
s'leva,  ce propos, dans tous les journaux de gauche. Ce modeste
foss se transforma en une menaante fortification, et ce fut  qui
dnoncerait le plus prement le monarque qui, par dfiance de son
peuple, levait contre lui une nouvelle Bastille. Le thtre se mit de
la partie, et la police dut interdire une pice satirique intitule:
_le Foss des Tuileries_.

[Note 698: On disait officiellement le palais, et non, comme avant
1830, le chteau des Tuileries. Ce mot de chteau avait t
abandonn comme tant trop fodal.]

[Note 699: Ce jardin a t notablement tendu sous le rgne de
Napolon III.]

Ce ne fut, du reste, qu'un incident entre beaucoup d'autres. Les
journaux insistaient, les uns avec impertinence, les autres avec
grossiret, sur tout ce qui pouvait blesser ou avilir Louis-Philippe:
souvenirs de sa famille, incidents plus ou moins travestis de sa
jeunesse pendant la rvolution ou l'migration, insinuations
insultantes sur son caractre, sur sa prtendue avarice ou sur sa
faiblesse en face de l'tranger; le _Journal des Dbats_ tait rduit
 entreprendre, sur tous ces points, une justification en rgle[700].
Les mmes journaux rappelaient  la monarchie qu'oeuvre du peuple,
elle tait  sa merci; que ne sur les barricades, elle pouvait y
mourir; que c'tait elle qui devait reconnaissance  ses auteurs, et
non ceux-ci qui lui devaient dfrence et respect. Toute occasion
tait saisie de faire affront au Roi; il s'y exposait parfois, en
tendant aux rvolutionnaires une main, que ces derniers repoussaient
brutalement. La Chambre avait vot des rcompenses nationales aux
combattants de Juillet. Une ordonnance d'avril 1831 rgla les
conditions de la dcoration nouvelle, qui devait porter les dates des
trois journes, avec cette lgende: _Donn par le roi des Franais_;
on annonait une crmonie solennelle  l'htel des Invalides, o le
prince remettrait les croix et recevrait le serment des dcors.
Aussitt, protestation bruyante contre la lgende et le serment. La
presse dclare que les hros des barricades sont les bienfaiteurs, non
les obligs du Roi; qu'en une telle circonstance, il convient de
rappeler leur souverainet, non leur sujtion. On fait si bien que les
combattants proclament, avec grand fracas de dmonstrations
factieuses, leur volont de ne pas recevoir la dcoration des mains du
Roi et de ne pas prter le serment. Il fallut renoncer  la crmonie
projete, par crainte de scandale; les mairies furent charges de la
distribution, et des registres y furent ouverts pour constater le
serment des dcors. La plupart s'abstinrent; quelques-uns de ces
abstenants voulurent nanmoins porter le ruban: l'un d'eux, poursuivi
de ce chef, fut acquitt par le jury.

[Note 700: Dans le numro du 9 fvrier 1832, le _Journal des Dbats_
numrait ainsi les accusations auxquelles il voulait rpondre:
Tantt on fait jouer  Louis-Philippe, comme duc de Chartres, un rle
odieux dans le procs de Louis XVI; tantt on dfigure sa conduite 
l'arme et l'on tourne en ridicule Jemmapes et Valmy; ici on l'accuse
d'avoir port les armes contre son pays dans l'migration, et l'on
parle d'une _camarilla_ de courtisans qui, comme sous Charles X,
dvorent les sueurs du peuple; enfin on reproduit le reproche devenu
banal de faiblesse et d'avarice.]

On ne se contentait pas de refuser au Roi tout tmoignage de respect
et d'allgeance, on l'accusait ouvertement de n'avoir pas rempli les
conditions auxquelles lui avait t donne la couronne. Il n'tait
question, dans les journaux, que du prtendu programme de l'Htel de
ville et des engagements autrefois souscrits, maintenant viols. Loin
de dissimuler le dessein de renversement, on s'en glorifiait. Il
n'est pas un seul de nos numros, disait la _Tribune_, pas un seul de
nos articles, peut-tre (c'est notre voeu le plus ardent) pas un seul
mot sorti de notre plume, qui ne soit attentatoire au principe du
gouvernement, c'est--dire au dogme de la royaut. Le rgicide
lui-mme se dmasquait; on indiquait que le parjure devait tre puni
chez Louis-Philippe, comme il l'avait t chez Louis XVI. Peut-on
d'ailleurs tre surpris d'un tel langage dans l'improvisation et dans
l'chauffement des polmiques de presse, quand on voit l'trange tude
que, sans provocation aucune et sous le seul prtexte de faire de la
psychologie criminelle, un jeune philosophe, M. Barthlemy
Saint-Hilaire, publiait alors, dans la _Revue des Deux Mondes_[701],
sur Louvel, l'assassin du duc de Berry? Sous sa plume, le meurtrier
devenait intressant et excusable; il s'levait  une hauteur d'o il
semblait dominer ses accusateurs et ses juges, et son forfait n'tait
plus gure qu'une dviation du patriotisme: jeu d'esprit et curiosit
de penseur, si l'on veut, mais en tout cas prface compromettante aux
tentatives de rgicide qui vont tre l'angoisse permanente des
dix-huit annes de la monarchie de Juillet.

[Note 701: Livraison de mai 1832.]

Si redoutable que ft la parole imprime, on se servit contre la
monarchie d'une arme peut-tre plus dangereuse encore. Le dessin
satirique eut alors une telle audace, une telle importance, une
efficacit si destructive, que l'histoire ne peut ngliger ces
feuilles illustres, qu' d'autres points de vue elle serait tente de
mpriser. Au lendemain des journes de Juillet, la caricature avait
commenc, avec sa gnrosit habituelle, par s'acharner contre les
vaincus. Elle n'avait pargn aucun outrage  Charles X et mme 
l'ancienne captive du Temple, la duchesse d'Angoulme. De vrais
artistes eurent, hlas! leur part dans ces lchets du crayon, et l'on
voudrait, par exemple, retrancher de l'oeuvre de Decamps cette
lithographie o il reprsentait le vieux roi exil, chassant  tir des
lapins de carton dans ses appartements. L'autre vaincu du jour, le
clerg, n'avait pas t plus mnag.  cette pret des basses
reprsailles, s'tait mle l'obscnit qui est, comme on peut encore
s'en convaincre aujourd'hui, la compagne habituelle de l'effervescence
rvolutionnaire. Cette obscnit devait persister plusieurs annes
avec une rpugnante monotonie; et, en 1835, le duc de Broglie,  la
tribune de la Chambre des dputs, pourra encore montrer l'tranger
qui arrive  Paris, oblig de tenir les yeux baisss vers la terre,
pour ne pas apercevoir cet talage d'obscnits dgotantes, de
turpitudes infmes, de sales productions, dont les personnalits
offensantes ne sont pas le pire, mais le moindre des scandales[702].
Au contraire, dans la caricature politique, un changement se fit 
partir de 1831. On laissa de ct les carlistes et les Jsuites,
pour s'en prendre au gouvernement, au Roi lui-mme. Bientt on
s'attaqua presque exclusivement  ce dernier, et on le fit avec une
audace qui devait aller croissant jusqu'au jour o les lois de
septembre 1835 tabliront la censure des dessins. Ce n'tait pas la
folie rieuse, la satire plaisante, la gaiet malicieuse et
impertinente; c'tait une animosit rflchie, obstine, tantt
sournoise, tantt violente, toujours mchante, ne cherchant pas 
faire rire comme plus tard les charges de Cham, mais bien  souffler
une haine meurtrire.

[Note 702: _crits et discours du duc de Broglie_, t. II, p. 470.]

Un homme fut l'me de cette insurrection du dessin, de ce rgicide par
le crayon. Il s'appelait Philipon. N  Lyon en 1800, occup d'abord
d'art industriel, il vint  Paris, en 1823, et s'y lia avec les
opposants les plus avancs. Aprs Juillet, il eut l'instinct de ce que
pouvait devenir la caricature, grce  la lithographie rcemment
invente. Il eut bientt cr le _Charivari_ quotidien, la
_Caricature_ hebdomadaire, un autre recueil mensuel, sans compter
beaucoup d'autres publications. Par lui-mme il dessinait peu, mais il
savait grouper, lancer, chauffer les artistes qu'il employait, leur
inoculait son fiel et son audace, leur fournissait des ides, des
lgendes, bravait les procs et les condamnations, et devenait ainsi,
lui obscur, l'un des plus dangereux adversaires de la royaut
nouvelle, l'empchant d'acqurir ce prestige, cette respectabilit,
sans lesquels elle ne pouvait vraiment se fonder. Parmi les artistes
qu'il avait runis, plusieurs n'taient pas sans talent. C'tait
d'abord Daumier; il eut alors un renom que la rcente exposition de
ses oeuvres n'a pas justifi; si son crayon brutal, cruel, a parfois
une certaine puissance, une nergie sinistre, on y sent quelque chose
d'acharn, d'exagr, d'norme, qui pouvait rpondre aux passions du
moment, mais qui, revu longtemps aprs, choque autant le sentiment de
l'art que la justice et la convenance. C'taient ensuite Granville,
laborieux sans naturel, sec, froid et amer; Travis, nature
souffreteuse, aux inspirations pleines d'aigreur, de rancune, aux
visions de sang et de massacre; d'autres encore, qui s'employaient aux
parties moins violentes de l'oeuvre, parmi lesquels Raffet, Charlet,
Decamps, Bellang, Deveria[703].

[Note 703: Il faut faire honneur  deux autres dessinateurs
satiriques, Gavarni et Henri Monnier, de ne s'tre pas laiss
embaucher par Philipon, d'avoir ddaign les succs grossiers de la
caricature politique. Ces erreurs-l, disait Gavarni, ne sont pas
des miennes; elles ont trop de fiel et trop peu de sincrit.]

Malheureux roi! tait-il en France, ft-ce dans les rgions les plus
justement mprises, un homme autant moqu, soufflet, sali? Lui-mme
pouvait, en juin 1832, demander aux chefs de la gauche s'il y avait
jamais eu une personne contre laquelle on et vomi plus de
calomnies[704]. Pour se faire une ide de la faon dont il tait
trait, il faut avoir le courage de feuilleter les vieux recueils du
_Charivari_ et particulirement de la _Caricature_. On ne se
contentait pas de le tourner effrontment en ridicule, en l'affublant
de dguisements grotesques qui presque toujours masquaient une odieuse
calomnie[705]; l'outrage prenait souvent un caractre sinistre,
menaant. Regardez cette jeune fille entrane dans le plus
ignominieux des guets-apens: c'est la Libert; derrire une porte
suspecte, le misrable qui attend la victime laisse  peine entrevoir
son profil perdu; mais le toupet et les favoris le trahissent. Dans
cet autre dessin, le Roi est un massacreur qui savoure le spectacle
des cadavres exposs  la Morgue. Voici une traduction du tableau de
Prudhon: _le Crime poursuivi par la Vengeance divine_; le Crime est
Louis-Philippe qui s'enfuit aprs avoir gorg la Libert. Ds 1831,
on colporte une grossire lithographie o le Roi et deux de ses
ministres sont livrs au supplice, avec cette tiquette: Condamns
pour haute trahison. Vingt fois ce prince se voit compar  Judas: la
Libert, en bonnet phrygien, est assise, comme le Christ  la Cne:
En vrit, en vrit, je vous le dis, il en est un parmi vous qui me
trahira; et Judas, au coin, qui dtourne la tte, vous le
reconnaissez toujours  son toupet. Ah! tu veux te frotter  la
presse! lit-on au bas d'un dessin: un imprimeur du _National_ a mis
sous la presse Louis-Philippe, dont la figure s'largit en
s'crasant. Puis, c'est un festin de Balthazar, o l'on prdit au Roi
son chtiment et sa ruine. Cette annonce, cette menace d'une prochaine
rvolution, se reproduisent sous toutes les formes[706]. Mlez  ces
attaques tout ce qui peut, par le contraste des misres des pauvres et
des orgies des puissants, aviver et irriter, dans le peuple, les
convoitises les plus pres; par l'vocation des souffrances subies et
du sang rpandu, le pousser aux plus terribles vengeances. Loin de se
dfendre d'en vouloir au Roi, la caricature met en scne sa propre
audace: elle se reprsente elle-mme plaant la poire[707] sur le feu
et demandant  ses clients  quelle sauce ils veulent la manger; ou
bien encore empoignant le Roi et son fils par le fond de leurs
culottes, pendant que la Libert joue du violon, avec cette lgende:
Ah! tu danseras! Rien de pareil ne s'tait vu sous la Restauration.
Louis XVIII et Charles X avaient rencontr des ennemis passionns: le
dernier surtout avait t trs-impopulaire; mais personne n'et cru
possible de ne pas leur tmoigner un certain respect extrieur; quand
un Fontan avait pris personnellement Charles X  partie, dans son
pamphlet du _Mouton enrag_, le scandale avait t si grand, que les
feuilles opposantes s'taient empresses de le dsavouer. Aussi a-t-on
pu crire que les ennemis de la Restauration la renversrent sans
l'avoir mprise. Si l'on n'en peut dire autant de la monarchie de
Juillet, n'est-ce pas encore une consquence de la rvolution? Comme
nous avons eu occasion de l'observer, les peuples ne se croient pas
tenus  beaucoup respecter les rois qu'ils ont crs, et surtout
qu'ils ont crs dans la violente familiarit de l'meute. On l'avait
dj vu au dix-septime sicle, en Angleterre, o cependant le
sentiment monarchique tait autrement puissant que dans la France du
dix-neuvime. Aprs 1688, Guillaume III s'tait trouv en butte  tant
d'attaques et d'injures, que, dans un moment de dgot, il avait song
 s'en aller; ce dsordre se prolongea sous plusieurs de ses
successeurs; ce n'est mme que beaucoup plus tard, sous Guillaume IV,
et surtout sous la reine Victoria, que le respect de la royaut a t
pleinement restaur en Angleterre; jusqu'alors le gouvernement s'tait
plutt maintenu par la force de l'aristocratie que par le prestige du
monarque.

[Note 704: _Mmoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 598.]

[Note 705: Voici, par exemple, le Roi travesti en vulgaire escamoteur:
Tenez, messieurs, dit-il, voici trois muscades: la premire s'appelle
Juillet, la seconde Rvolution, et la troisime Libert. Je prends la
Rvolution qui tait  gauche, je la mets  droite; ce qui tait 
droite, je le mets  gauche. Je fais un micmac auquel le diable ne
comprend goutte, ni vous non plus: je mets tout cela sous le gobelet
du juste milieu, et avec un peu de poudre de non-intervention, je dis
passe, impasse et contre-passe... Tout est pass, messieurs; pas plus
de Libert et de Rvolution que dessus ma main...  un autre,
messieurs.]

[Note 706: Le Roi, par exemple, se fait tirer les cartes: Ton jeu,
lui dit le sorcier, m'annonce qu'une femme brune que tu as pouse en
juillet, et avec laquelle tu veux divorcer, te causera bien du
dsagrment. Le public te donnera tort; il s'ensuivra beaucoup de
querelles; tu feras une perte considrable d'argent,  laquelle tu
seras trs-sensible, _et tu entreprendras un grand voyage_.]

[Note 707: On avait imagin que le toupet et les pais favoris du Roi
lui donnaient quelque ressemblance avec une poire. Philipon exploita
cette prtendue dcouverte avec une insolente persistance.]

Louis-Philippe supportait ces railleries et ces insultes avec une
sorte de philosophie souriante, quoique au fond un peu mlancolique.
On sait l'anecdote du Roi aidant un gamin  terminer la poire
gigantesque que celui-ci avait commence sur un mur du chteau de
Neuilly. La Reine, malgr son grand courage, se rsignait moins
facilement, sans doute parce qu'elle n'tait jamais personnellement
attaque, et parfois sa fiert outrage d'pouse et de mre lui
faisait venir les larmes aux yeux. Ils veulent me dmolir, disait, en
1832, le Roi  M. Odilon Barrot; tous les jours la presse m'attaque
avec une violence sans exemple. Quand j'ai vu que j'tais  chaque
instant si cruellement outrag, si peu ou si mal dfendu, j'en ai pris
mon parti. Fort du tmoignage de ma conscience, je suis persuad que
toutes ces attaques iront se briser contre le rocher du bon sens
public[708]. Louis-Philippe avait-il vraiment cette confiance? En
tout cas, avec l'exprience, il revint de cet optimisme; il comprit
mieux l'efficacit destructive de ces insultes et l'impossibilit pour
une monarchie de se maintenir dans de telles conditions. Aprs 1848,
en exil, il s'est expliqu plusieurs fois sur ce sujet: J'ai t,
durant mon rgne, disait-il, la victime de cette arme que Voltaire
appelait le mensonge imprim, arme lche et perfide, qui frappe
souvent sans qu'on voie d'o le coup part, arme dont les blessures ne
gurissent jamais, parce qu'elles sont empoisonnes. Et encore:
Quand on m'attaquait, c'tait la royaut qu'on attaquait... Aussi
quand, aprs dix-huit ans d'attaques obstines, on a jug que le
trne tait suffisamment branl, on n'a eu qu' le pousser, et il
s'est croul, au grand tonnement de mes amis et de mes ennemis. Il
ne tenait plus[709].  la mme poque, comme quelqu'un lui exprimait
l'espoir de voir, avant de mourir, le comte de Paris sur le trne:
Vous pouvez avoir raison, mon cher monsieur, rpondit le vieux roi
dsenchant; le comte de Paris est possible, comme le comte de
Chambord et les Bonaparte sont possibles; tout est possible en France;
mais rien n'y durera, parce que le respect n'y existe plus. Voil
pourquoi l'on a pu crire: Ce qui a pri en 1830, ce n'est pas
seulement un gouvernement, c'est le respect de tout gouvernement.

[Note 708: _Mmoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 600.]

[Note 709: _Abdication du roi Louis-Philippe, raconte par lui-mme et
recueillie par M. Edouard_ LEMOINE.]


III

L'avnement de Casimir Prier n'eut pas seulement pour effet
d'veiller dans le parti rvolutionnaire cette colre, cette rage
qu'on a vues fermenter dans les socits secrtes, clater dans la
presse ou dans les meutes; elle amena ce parti, le provoqua en
quelque sorte, par l'nergie et la nettet de l'attaque,  se
dmasquer,  dployer son drapeau,  s'appeler de son vrai nom: le
parti rpublicain. Rien de pareil ne s'tait vu en Angleterre, aprs
la rvolution de 1688. La rpublique des Ttes rondes n'y avait pas
laiss des traces aussi profondes qu'en France celle des jacobins; le
parti rpublicain d'outre-Manche, que proscrivirent les Stuarts
restaurs et auquel la conscience publique ne pardonna jamais le
meurtre de Charles Ier, n'eut pas de seconde gnration; le peu qui en
restait migra aux colonies. Aussi, sous Guillaume III, n'et-on pas
rencontr un whig, si hardi ft-il, qui ost parler de rpublique, si
ce n'est pour la maudire, et qui n'afficht, dans sa conduite envers
le Roi, le loyalisme le plus absolu. En France, au contraire, les
rpublicains ont,  partir de 1831, jou un tel rle, que, jusqu'
1836, la principale affaire de la monarchie nouvelle a t de se
dfendre contre leurs attaques. Pendant ce temps, l'opposition, qui
et prfr rester dynastique, a t relgue au second plan, sans
programme dtermin[710], incapable de diriger ou de contenir cette
avant-garde, plus incapable encore de s'en sparer, rduite trop
souvent  la suivre ou tout au moins  la couvrir. Il est donc naturel
d'examiner avec quelque soin ce qu'taient alors ces rpublicains.
Aussi bien, est-ce l l'origine, la manifestation premire d'un parti
qui a eu, depuis cette poque, une fortune bien extraordinaire, qui a
recueilli la succession de la monarchie aprs l'avoir renverse par
surprise, et qui aujourd'hui prtend s'tre empar dfinitivement de
la France. En dpit d'volutions et de transformations successives, il
existe un lien de filiation directe, ininterrompue et d'ailleurs
avoue, entre les rpublicains de 1831 et ceux de notre temps.

[Note 710: M. Odilon Barrot l'a avou lui-mme dans ses _Mmoires_.
Il faut le reconnatre, a-t-il dit, notre opposition n'avait encore
ni discipline ni programme politique bien dtermin. Elle se dcidait
presque toujours par l'impression irrflchie du moment.]

Dans les journes de Juillet, ce parti n'avait pas paru, au moins sous
son nom. Sans doute, cette jeunesse, sortie des Ventes de _carbonari_,
qui s'agitait  l'Htel de ville, autour de La Fayette, avait des
arrire-penses rpublicaines; mais elle n'osait les manifester. Elle
avouait elle-mme l'impossibilit de faire accepter  la France et 
l'Europe une forme de gouvernement sur laquelle pesaient encore les
souvenirs de la Terreur[711]. Lisez les proclamations et documents de
toutes sortes mans alors des groupes les plus avancs: la rpublique
n'y est pas nomme; on rclame une assemble constituante, un
gouvernement ou un prsident provisoires; les plus audacieux vont
une fois jusqu' crier: Plus de royaut; la commission municipale
parle, dans son rapport, de ces esprits gnreux qui, par une noble
fiert d'me et par un pur enthousiasme de la vertu, voulaient la
libert sous la forme la plus austre; mais il semble que nul n'ose
prononcer le mot. Ceux-l seuls le font qui s'en servent comme d'un
pouvantait, pour vaincre les hsitations du duc d'Orlans, ou pour
faire accepter par l'opinion la monarchie nouvelle[712]. Les journaux
de gauche ne cachaient point cette impopularit[713]. Des rpublicains
poussaient  l'lvation de Louis-Philippe, dans la conviction o ils
taient que leur rgime prfr tait impossible: tels Branger[714],
et mme de vieux conventionnels comme Grgoire; ils taient,  la
vrit, rsolus  rpublicaniser le plus possible la monarchie.

[Note 711: L'un des rpublicains d'alors, M. Sarrans, confessait la
puissance de l'impression douloureuse que le mot de rpublique avait
laisse en France, et l'effroi que ce nom inspirait encore aux
contemporains de la Terreur et aux fils des nombreuses victimes qui
avaient pri sous son rgne. Puis, aprs avoir rappel quels affreux
souvenirs assigeaient toutes les imaginations, il ajoutait: Voil,
il faut en convenir, ce qui, par une prvention aussi ridicule
qu'injuste, et par une confusion dplorable de la rpublique avec les
excs auxquels elle servit de prtexte, avait laiss dans les coeurs
une aversion prononce pour cette dnomination gouvernementale. M.
Arago, dans un entretien qu'il avait avec le Roi, en 1832, rappelait
qu'en 1830, les rpublicains s'taient soumis. Ils avaient t
forcs de convenir, disait-il, car c'tait alors l'opinion  peu prs
unanime de la capitale et des dpartements, que des institutions
purement rpublicaines jetteraient dans le pays d'inpuisables germes
de discorde, dont les trangers ne manqueraient pas de profiter pour
nous attaquer.--Nous avions dj constat ce discrdit et cette
impopularit de la rpublique en 1815, lorsque la Chambre des
reprsentants avait dlibr sur le gouvernement qu'il convenait de
donner  la France. (Voyez le _Parti libral sous la Restauration_, p.
141.)]

[Note 712: Ainsi M. Thiers avait dit, dans la proclamation o il
lanait l'ide de la dynastie nouvelle: La rpublique nous exposerait
 d'affreuses divisions; elle nous brouillerait avec l'Europe.]

[Note 713: Le _National_ disait: La rpublique, qui a tant d'attraits
pour les coeurs gnreux, nous a mal russi il y a trente ans; et, un
autre jour, parmi les cueils qu'on avait  viter, il plaait
l'utopie rpublicaine qui peut nous rejeter dans les folies de
Babeuf. Le _Globe_: La rpublique n'a qu'un dfaut, c'est de n'tre
pas juge possible en France; peut-tre un jour le deviendra-t-elle;
peut-tre est-elle le gouvernement dfinitif vers lequel tendent les
nations; mais son sicle n'est pas venu.]

[Note 714: Branger crivait, le 19 aot 1830: Quoique rpublicain et
l'un des chefs du parti, j'ai pouss tant que j'ai pu au duc
d'Orlans. Cela m'a mme mis en froid avec quelques amis. Il disait
aussi  cette poque, en parlant de la rpublique: Je ne veux pas
qu'on nous donne, encore une fois, ce fruit trop vert; il dsirait
qu'auparavant on ust la monarchie.]

La dfaveur de la rpublique persista dans les premiers mois qui
suivirent la rvolution; en septembre 1830, le _Journal des Dbats_
pouvait encore dire: Ce mot de rpublique  lui seul suffirait pour
discrditer le parti qui oserait l'crire sur ses tendards. Il fait
peur  tout le monde... Allez donc parler aux commerants, aux
propritaires, aux gardes nationaux, de rpublique! Toutefois,  y
regarder de plus prs, on se ft aperu que, dans l'chauffement des
clubs et des socits secrtes, les haines s'exaspraient contre la
monarchie, que les rpublicains, nagure timides et presque honteux de
leur drapeau, devenaient plus hardis. Et puis ceux-ci ne pouvaient-ils
pas croire que l'opinion, aprs plusieurs mois d'tat rvolutionnaire,
n'aurait plus les mmes pudeurs, les mmes effarouchements? Aussi,
quand l'avnement de Prier vint leur signifier que le gouvernement
nouveau entendait tre une monarchie vritable, et qu'il ne consentait
plus  couvrir une sorte d'anonymat rvolutionnaire, il se produisit
une explosion de rpublicanisme qui n'et pas d surprendre les
observateurs clairvoyants.

Sous le ministre Laffitte,  la suite des troubles qui avaient
accompagn le procs des ministres, dix-neuf jeunes gens, la plupart
officiers dans l'artillerie de la garde nationale, tous fort engags
dans les socits secrtes, avaient t arrts, et une instruction
dirige contre eux pour complot tendant  changer la forme du
gouvernement. L'affaire vint devant la cour d'assises, peu aprs
l'avnement de Prier, le 6 avril 1831. La presse, qui menait, depuis
quelque temps, grand bruit autour de cette poursuite, avait veill
d'avance l'attention et l'motion du public. Celui-ci vint 
l'audience, nombreux et passionn. Ds le dbut, il fut manifeste que,
par un renversement des rles qui allait presque devenir de rgle dans
les procs politiques, les accuss, assurs de leur acquittement, se
transformeraient en accusateurs du pouvoir.  l'interrogatoire du
prsident, ils rpondirent l'un aprs l'autre, avec une arrogance
croissante, avec une exaltation dont parfois ils taient dupes les
premiers; confessant leur foi politique,  la veille d'un
acquittement, du ton dont ils l'eussent fait s'ils avaient risqu
l'chafaud; voquant les combats de Juillet auxquels ils avaient tous
pris part; niant la conspiration dont on les accusait, mais uniquement
parce que, disaient-ils, une conspiration tait superflue contre un
gouvernement qui s'croulait de lui-mme. Le public, de plus en plus
chauff, applaudissait et excitait encore ces audaces. Quant aux
magistrats, entrans ou intimids, ils n'osrent rien empcher, et
laissrent se prolonger, pendant dix jours, le scandale des dbats. La
Fayette dposa en faveur de ces jeunes gens, comme pour les couvrir de
sa protection: l'assemble se leva  son arrive, pendant que du banc
des accuss partaient des signes d'affectueuse dfrence. Les avocats,
parmi lesquels on remarquait MM. Marie, Bethmont, Plocque,
Boinvilliers, Dupont, parlrent  l'unisson de leurs clients. On
venait d'couter ces orateurs, dj connus au barreau de Paris, quand
on vit se lever un avocat petit, trapu, chauve, le regard ardent,
ayant dans tout son tre quelque chose de fort, mais de grossier et
d'un peu paysan; presque personne ne le connaissait. Il sortit des
bancs et se plaa au milieu du prtoire, comme pour se donner un champ
plus libre; l'oeil fix sur les juges, il commena. L'auditoire fut
tonn d'abord, bientt saisi; agitant d'une main convulsive ses notes
parses, l'orateur avait des bondissements et des clats de bte
fauve; le geste tait d'une trivialit imprieuse et redoutable; le
mouvement, puissant; la parole, d'une rudesse et d'une nudit
affectes, avec une recherche des mots populaires; et surtout, on
sentait brler, dans cette rhtorique, la flamme sombre des haines,
des audaces et des colres dmagogiques: tels furent les dbuts de
Michel de Bourges sur la scne parisienne. Quelques-uns des accuss
avaient rsolu de se dfendre eux-mmes. L'un d'eux, bien qu' peine
g de trente ans, semblait exercer sur ses compagnons un rel
ascendant; le nom qu'il portait devait tre illustr par son frre
cadet: il s'appelait Godefroy Cavaignac. Quand il se leva, le silence
se fit, comme si chacun s'attendait  entendre prononcer le mot
dcisif. Le jeune orateur parla d'une voix hautaine et sche, avec un
geste brusque. Mon pre, dit-il, fut un de ceux qui, dans le sein de
la Convention nationale, proclamrent la Rpublique  la face de
l'Europe. Il la dfendit aux armes. C'est pour cela qu'il est mort
dans l'exil, aprs cinq annes de proscription; et, tandis que la
Restauration elle-mme tait force de laisser  la France les fruits
de cette rvolution qu'il avait servie, tandis qu'elle prodiguait ses
faveurs  ces hommes que la Rpublique avait crs, mon pre et ses
collgues souffraient seuls pour la grande cause que d'autres
trahissaient. Cette cause, messieurs, se lie  tous mes sentiments
comme fils. Les principes qu'elle proclamait sont mon hritage.
L'tude a fortifi cette direction donne naturellement  mes ides
politiques, et aujourd'hui que l'occasion s'offre enfin  moi de
prononcer un mot que d'autres poursuivent, je le dclare, sans
affectation comme sans feinte, de coeur et de conviction: je suis
rpublicain! Voil la parole qu'attendait l'auditoire enfivr.
Vainement le prsident chercha-t-il tardivement et timidement 
arrter l'orateur, celui-ci continua en faisant l'apologie de la
Convention. Il dclara que la royaut se suicidait, ce qui dispensait
de l'attaquer. Nous ne conspirons pas, dit-il, nous nous tenons
prts. Puis il termina en s'criant: Nous avons fait notre devoir
envers la France, et elle nous trouvera toutes les fois qu'elle aura
besoin de nous. Quoi qu'elle nous demande, elle l'obtiendra.
L'auditoire salua de ses applaudissements enthousiastes le jeune
fanatique qui venait de dployer audacieusement le drapeau de la
Rpublique. Tel tait alors le trouble des esprits que le prsident de
la cour, dans son rsum, fit presque l'loge des accuss et les
recommanda  l'indulgence des jurs[715]. Cavaignac et ses amis furent
acquitts. La foule les acclama  leur sortie de l'audience et dtela
les chevaux de leurs voitures. Le lendemain, l'agitation tait telle,
qu'on put croire  une insurrection: des groupes tumultueux et
menaants remplissaient les boulevards et les quais; les missaires
rpublicains parcouraient les faubourgs pour les soulever. Mais
l'meute se trouva en face de troupes nombreuses et rsolment
commandes; elle se borna  jeter quelques pierres et se dispersa.

[Note 715: Le prsident dclarait dplorer le sort de ces jeunes gens
dont le coeur est plein de sentiments gnreux et qui n'taient pas
ns pour l'humiliation de ces bancs; puis il ajoutait, en s'adressant
aux jurs: Comme juges, si vous apercevez des coupables, vous
svirez; mais si vous ne remarquez dans la cause que de l'inexprience
et un enthousiasme irrflchi, comme pres, vous saurez absoudre.]

Qu'tait-ce que ce Godefroy Cavaignac? Ayant pass sa jeunesse en
Belgique auprs de son pre exil, en compagnie de Levasseur, Vadier,
Cambon, David et autres montagnards, il avait vou  la mmoire de ce
pre un vritable culte qui donnait  ses passions politiques le
caractre d'une sorte de pit filiale et de point d'honneur de
famille[716]. Au service de causes souvent dtestables, il employait
des qualits meilleures que ces causes. La taille tait leve, les
traits d'une rgularit vigoureuse, la figure amaigrie, l'oeil ferme
et souvent triste, la lvre ombrage par une moustache paisse; sa
dmarche un peu militaire semblait celle d'un homme qui va droit
devant lui, et dans tout son tre il y avait comme une intrpidit
fire qui donnait l'ide--si l'on peut accoler ces deux mots--d'un
paladin de la dmagogie. Hautain et svre d'aspect, affectant le
parler rare et bref, il se roidissait pour paratre plus nergique
encore[717]. Ce rle qu'il s'imposait ne l'empchait pas de laisser
voir, dans l'intimit, un fond de tendresse et de douceur qui le
faisait aimer, et de traiter les indiffrents avec une courtoisie
aimable et lgante qui s'alliait trangement aux passions
implacables du sectaire. Son esprit tait cultiv, ouvert
particulirement aux choses de l'art. Mais tous ces dons du coeur ou
de l'intelligence taient comme fausss et touffs par les sophismes
et les haines dont l'avait pntr sa premire ducation. Il devait
mourir  quarante-cinq ans, aprs une vie entire dpense en
conspirations striles, fidle  ses convictions, obstin dans ses
passions, mais dgot de son parti et probablement de son oeuvre,
laissant  ceux qui l'avaient approch le souvenir d'une nature
suprieure, malheureusement dvoye.

[Note 716: Godefroy Cavaignac faisait partie des jeunes rpublicains
que M. Thiers avait conduits au Palais-Royal, dans la soire du 31
juillet 1830. Le duc d'Orlans ayant, dans la conversation, dit un mot
des garements de la Convention, Cavaignac l'avait interrompu avec une
vivacit quelque peu imprieuse: Monseigneur, avait-il dit, oublie
que mon pre tait de la Convention.--Le mien aussi, monsieur, avait
repris le duc. M. Louis Blanc raconte que Cavaignac lui parlant un
jour de l'_Histoire de dix ans_ et du chapitre o hommage tait rendu
aux qualits militaires de son frre: Sais-tu, lui disait-il, ce qui
dans ce chapitre m'a particulirement touch? C'est la note qui
apprend au lecteur que le Cavaignac d'Afrique est mon frre. Mais
pourquoi n'as-tu pas ajout qu'il est le fils de cet autre
Cavaignac...? Il regarda le ciel et ne put continuer, tant il tait
mu.]

[Note 717: J. Stuart Mill, racontant une visite qu'il avait faite 
Godefroy Cavaignac, disait de lui: Il rpondait  la plus simple
question d'un ton dcid qui vous faisait tressaillir et vous donnait
le sentiment d'un pouvoir irrsistible et d'une indomptable volont.
(J. STUART MILL, _Dissertations and discussions_, t. I, p. 266.)]

Autour de Cavaignac, taient quelques jeunes hommes, fanatiques, mais,
comme lui, intrpides, apportant une certaine gnrosit dans leurs
folles et criminelles entreprises, sduits par la fausse grandeur que
semble revtir parfois la violence, disposs  se croire des hros
parce que, dans leur assaut contre la socit, ils jouaient bravement
leurs ttes, oubliant que le mpris tourdi et orgueilleux de leurs
propres vies ne pouvait les absoudre de tant d'autres vies sacrifies
dans leurs rbellions avortes. Cette chevalerie n'tait le fait que
d'un petit nombre: la faction se trouvait compose, pour la plus
grande part, d'lments beaucoup moins purs: aventuriers et dclasss
de toutes provenances, ambitieux dus, misrables affams de
convoitises, dbauchs en dtresse, brutes chauffes de vin et de
sang, vauriens en froid avec Dieu et le gendarme, jusqu' des repris
de justice, enfin tout ce ramassis que, comme au temps de Catilina,
les conspirateurs, les fauteurs de politique violente, les rveurs de
coups de main sont rduits  employer,  commander et aussi  suivre.
C'est ce qui permettait alors  M. Royer-Collard de dire: La
Rpublique a contre elle les rpublicains d'autrefois et les
rpublicains d'aujourd'hui.

Ce parti, en 1831, n'ignorait pas qu'il tait, dans la nation, une
infime minorit, et ne se voyait aucune chance de devenir
prochainement majorit. Ne lui parlez pas d'action parlementaire ou
lectorale. Sa prtention n'tait pas de gagner peu  peu l'opinion,
mais de s'emparer du pouvoir par un coup de force ou de surprise. 
vrai dire mme, il ne songeait gure qu' renverser ce qui existait.
Godefroy Cavaignac exposait dogmatiquement  M. Stuart Mill qu'
certaines poques, en face de maux accumuls depuis des sicles, le
progrs consiste seulement  dtruire, et que les gens de bien,
fussent-ils la minorit, sont tenus d'y employer tous leurs efforts.

L'idal de ces jeunes sectaires,--on l'a vu par le manifeste de
Cavaignac,--tait la Convention, jacobine au dedans, belliqueuse au
dehors. Rien de neuf, si ce n'est quelques premiers symptmes de ce
socialisme qui prendra tant de place dans le mouvement rvolutionnaire,
vers la fin de la monarchie de Juillet[718]. Tous les crits du parti,
articles de journaux, brochures, livres d'histoire, taient une
vocation audacieuse des plus dtestables souvenirs de 1793. Au bout de
peu de temps, on comptait par centaines les publications de ce genre.
Aussi, ds 1831, M. de Salvandy dnonait cette littrature o
s'talait la forfanterie du crime; il montrait ceux qui affectaient
la passion malheureuse du sang, se rejetant dans le pass pour la
satisfaire, la jeunesse convie au pied de la guillotine que l'on
transformait en autel de la libert. N'esprez pas, ajoutait-il, que
ces dbauches soient striles. On imprime  quinze centimes, on colporte
dans le peuple les discours immortels de Robespierre et de Saint-Just,
moins, il est vrai, le grand discours en faveur de l'tre suprme... La
posie vient au secours de la prose puise. La Convention future a eu
ses Tyrtes. La Socit des _Amis du peuple_ faisait faire les bustes
des terroristes, y compris Marat, et les distribuait  ses affids.
Aprs avoir assist par hasard  l'une des sances de cette socit et y
avoir entendu Blanqui et Cavaignac, Henri Heine crivait: La runion
avait l'odeur d'un vieil exemplaire, relu, gras et us, du _Moniteur_
de 1793; et il disait de ces orateurs que le dernier discours de
Robespierre, du 8 thermidor, tait leur vangile[719].

[Note 718: Dans un procs o plusieurs agitateurs du parti taient
impliqus, l'un d'eux, Blanqui, faisait publiquement, ds janvier
1832, la dclaration suivante: Ceci est la guerre entre les riches et
les pauvres; les riches l'ont voulue, parce qu'ils ont t les
agresseurs; les privilgis vivent grassement de la sueur des pauvres.
La Chambre des dputs est une machine impitoyable qui broie
vingt-cinq millions de paysans et cinq millions d'ouvriers, pour en
tirer la substance qui est transfuse dans les veines des privilgis.
Les impts sont le pillage des oisifs sur les classes laborieuses.]

[Note 719: M. Quinet tait leur cho, quand il crivait: J'ai vu
moi-mme, en 1830, le retour des conventionnels, exils depuis 1815.
Ce souvenir me navre encore au moment o j'cris. Personne ne leur
tendit la main. Ils reparurent trangers dans leur propre maison...
Ils voulurent revoir leurs provinces natales o ils avaient t
autrefois honors, applaudis. Pas un seuil ne s'ouvrit  eux; le
sjour leur devint bientt insupportable. Aprs s'tre convaincus
qu'ils taient incommodes aux vivants, ils se retirrent  l'cart,
dans quelque abri obscur, regrettant, comme l'un d'eux me l'a avou,
l'exil lointain d'o ils taient sortis, et trouvant le retour pire
cent fois que la mort qui ne pouvait tarder de suivre. (_La
Rvolution_, liv. XVII,  13.)]

D'o venait cette rsurrection audacieuse d'un pass jusqu'alors si
discrdit? Cavaignac s'y trouvait conduit par tradition de famille.
En tait-il de mme chez ses jeunes compagnons? Saisit-on, entre eux
et les vieux conventionnels, la trace de quelque relation? Sans doute
1830 avait rouvert les portes de la France aux votants, exils
depuis 1815. Mais ceux-ci ne semblent pas avoir exerc alors grande
action; oublis, inconnus, ils se sont plaints d'avoir t traits
comme des revenants incommodes, de n'avoir vu aucune main se tendre,
aucune porte s'ouvrir[720]; ceux d'entre eux qui se portaient
candidats aux lections de juillet 1831, Barrre entre autres,
chouaient partout. Ce fut donc d'eux-mmes, par une sorte
d'inspiration propre, germe et close dans la fermentation de 1830,
que les jeunes rpublicains cherchrent  se crer des anctres en
pleine Convention et  renouer une tradition interrompue pendant de
longues annes. Leur fanatisme se plaisait dans cette audace; il y
trouvait cette saveur du scandale, ce plaisir de l'effroi caus, dont
les partis extrmes ont toujours t friands. D'ailleurs,
n'avaient-ils pas t prcds et comme encourags dans cette
rhabilitation rvolutionnaire? Un rpublicain plus modr, M.
Sarrans, voulant expliquer la dvotion de ses coreligionnaires aux
souvenirs de 1793, rappelait comment M. Thiers et d'autres avaient
excus les violences les plus coupables de la rvolution par
l'imprieuse ncessit, et prodigu les loges aux hommes les plus
pouvantablement clbres de cette poque de sang. N'tait-il pas
naturel que ces sophismes, rigs en principe et inculqus dans des
mes vierges avec tout l'ascendant d'une persuasive loquence, eussent
gar un certain nombre de jeunes gens? Seulement M. Sarrans se
demandait comment ces historiens si hardis, ces philosophes si
radicaux qui faisaient l'apologie de Saint-Just et de Danton,
pouvaient maintenant provoquer sans rougir des supplices contre les
disciples qu'ils ont acquis, involontairement peut-tre; et il
s'tonnait de les entendre s'crier aujourd'hui que tout va tomber
dans le chaos de l'anarchie, parce que leur parole a t entendue et
que leurs enseignements ont laiss des traces[721].

[Note 720: Lettre du 10 fvrier 1832. (_De la France_, p. 59 et
suiv.)--L'abb Lacordaire crivait, le 2 novembre 1832, au comte de
Montalembert, en parlant des rpublicains: Fous sans ides, qui
n'auraient peur de rien, ni du souvenir de Marat, ni d'un autre pire,
s'il y en avait.]

[Note 721: SARRANS, _La Fayette aprs la rvolution de 1830_, t. II,
p. 358-359.]

En 1831, le parti rpublicain tait tristement reprsent dans la
presse. Son principal organe tait la _Tribune_, journal d'une
violence impudente, mais de peu de crdit politique et moral. Par un
contraste singulier, cette feuille de carrefour, de club et d'meute
avait pour rdacteur un jeune Mridional, de gracieuse tournure,  la
physionomie fine et sensuelle, aux cheveux abondants et un peu crpus,
trahissant en tout la recherche de l'lgance et du bien-tre, le
dgot du commun et du grossier, avec une sorte de fatuit hautaine
qui devait le faire surnommer le marquis de la rvolution, esprit
aiguis, lger, facile avec indolence, sceptique, plus volontiers
persifleur qu'enthousiaste, mlant  la gaminerie destructive de
Desmoulins quelque chose de la raillerie dissolvante de Beaumarchais;
affam de toutes les jouissances, de toutes les volupts, aussi bien
de celles de l'esprit que des autres beaucoup moins dlicates, et
semblant par nature mieux fait pour tre le bel esprit d'une
aristocratie picurienne que le scribe du jacobinisme; plus tard, il
devait acqurir une notorit et une importance que les violences
tapageuses de son dbut ne parvenaient pas  lui donner: il s'appelait
Armand Marrast. Comment tait-il arriv dans la basse presse
rvolutionnaire? Par le plus vulgaire des chemins. Matre d'tude,
puis professeur dans un petit collge des Landes, il avait t,  la
fin de la Restauration, disgraci pour ses opinions politiques. Venu 
Paris aprs la rvolution de Juillet, il avait, dit-on, sollicit sans
succs diverses places, entre autres celle de lecteur du Roi. Par
ressentiment et par besoin, il tait entr  la _Tribune_, d'abord
comme critique thtral, ensuite comme principal rdacteur politique.

Si habile crivain que ft Marrast, il n'tait en situation de donner
au parti auquel il prtait sa plume ni grande consistance, ni haute
considration. Ce parti fit une acquisition plus considrable le jour
o, en janvier 1832, le rdacteur en chef du _National_, Armand
Carrel, se dclara dsabus de la monarchie par l'preuve qu'il venait
d'en faire, et passa ouvertement  la rpublique, lui apportant son
talent, son caractre, et le crdit d'un journal qui avait jou un
rle dcisif dans la rvolution[722]. C'tait, chez cet crivain, une
attitude toute nouvelle.  la veille de 1830, quand il faisait
campagne contre M. de Polignac, il n'avait rv qu'un nouveau 1688 et
s'tait dfendu,  plusieurs reprises, de songer seulement  la
Rpublique. Aprs les journes de Juillet, on l'avait vu au milieu des
vainqueurs et des satisfaits, parmi ceux qui se flicitaient d'avoir
fait ce qu'ils voulaient et dans la mesure o ils le voulaient. Il se
vantait mme, dans le _National_, d'avoir eu, l'un des premiers,
l'ide de porter au trne le duc d'Orlans. Aussi proclamait-il qu'il
ne se tournerait pas contre un rsultat auquel il avait travaill de
tous ses moyens, et qui tait la ralisation de ses plus anciennes
esprances[723]. Il dfendait alors la monarchie nouvelle contre les
pessimistes, les dfiants, les impatients, les thoriciens; blmait
ceux qui voulaient continuer la guerre, comme sous la Restauration;
dsavouait surtout les traditions de 1793, pour se poser en disciple
de Royer-Collard, de Camille Jordan et du gnral Foy[724], et
combattait les prventions dmocratiques et socialistes, en faisant
l'loge de cette classe moyenne, de cette glorieuse et loyale
bourgeoisie dont la prpondrance lui paraissait un fait
heureux[725]. En venait-il, avec le temps,  faire opposition au
gouvernement sur certains points, notamment sur les questions
trangres, il protestait toujours de son attachement  notre jeune
et mille fois lgitime royaut[726].

[Note 722: _National_ du 2 janvier 1832.]

[Note 723: _Ibid._ du 30 aot 1830.]

[Note 724: _Ibid._ du 30 septembre 1830.]

[Note 725: Articles des 12 et 21 septembre 1830.]

[Note 726: _Ibid._ des 1er et 5 novembre 1830.--Carrel disait encore,
le 22 dcembre 1830: L'intrt bien entendu de l'immense majorit des
citoyens de Paris, c'est, aujourd'hui comme au 30 juillet, la
consolidation du trne lev par la volont nationale, parce qu'on ne
peut rien mettre  la place... La dmocratie absolue nous diviserait,
nous armerait les uns contre les autres.]

Mais bientt son opposition devient plus irrite, son langage plus
pre. Ce n'est pas seulement le ton, ce sont les ides qui se
modifient. L'homme qui tout  l'heure rpudiait 1793, en arrive 
faire de sang-froid l'apologie du meurtre de Louis XVI. Le mme, qui
clbrait la prpondrance de la bourgeoisie, se plaint qu'on ait
laiss le peuple dehors, et rclame l'mancipation des classes
infrieures. Nanmoins, en octobre 1831, il constate encore la
puissance d'effroi attache  ce mot de rpublique; il n'ose pas
briser avec la royaut; seulement il prtend de plus en plus
l'entourer d'institutions rpublicaines, de faon  avoir la
rpublique, moins le mot qui seul fait peur; il doute que le pays
veuille supporter une monarchie mme ainsi rduite; il s'attaque 
Louis-Philippe, pose sur son enfance et sur son ducation des
interrogations outrageantes; il s'efforce surtout d'abaisser la
royaut, dclare que le Roi est l'oblig du peuple, que la
reconnaissance doit tre du ct du donataire, non du donateur[727].
Aussi,  la fin de 1831, n'a-t-il plus qu'une dernire marche 
descendre, et non la plus haute, pour rejoindre les rpublicains.
Cette descente s'est faite progressivement; si l'on compare l'article
du jour  celui de la veille, la transition est  peine sensible; mais
entre le point de dpart et celui d'arrive, la distance est grande.

[Note 727: Voir _passim_ dans le _National_ de 1831, notamment les
articles des 5, 20 mai, 19 juin, 16 juillet, 5 octobre.]

Quelle est la cause de ce changement? Est-ce, chez Carrel, le dpit de
n'avoir reu de la monarchie nouvelle que l'offre d'une trs-modeste
prfecture[728], alors qu'un autre rdacteur du _National_, M. Thiers,
tait bien mieux trait? Cette fortune si diffrente froissa-t-elle
une susceptibilit depuis longtemps souffrante, trop fire pour se
plaindre, mais qui s'aigrissait dans le silence o elle s'enfermait?
Le regret et l'irritation du journaliste ne durent-ils pas mme tre
d'autant plus vifs, qu'il avait davantage les gots et les aptitudes
de l'action? M. Dupin ne veut voir que cette explication; mais
peut-tre est-il port, par nature d'esprit et par exprience
personnelle,  chercher surtout les motifs de ce genre. D'autres
pourraient tre indiqus: l'impatience croissante de l'opposition,
surtout dans les questions trangres o le Roi intervenait d'une
faon si dcisive et devait paratre le principal obstacle  la
revanche de Waterloo; le besoin de flatter les passions dmocratiques
et de les suivre pour paratre les commander, faiblesse accoutume des
hommes de gauche, mme des plus hautains et des plus braves. Et puis
Carrel avait-il jamais t vraiment monarchiste? Se trompait-il quand,
rpondant aux reproches de M. Thiers, il affirmait que la polmique de
leur ancien _National_, sous la Restauration, n'avait pas t au fond
moins destructive du principe monarchique que ne l'tait celle du
_National_ de 1832, devenu ouvertement rpublicain? Il rappelait alors
cet article o M. Thiers, avant la rvolution de Juillet, avait
indiqu que les esprits pourraient tre un jour amens  traverser
l'Atlantique, pour trouver la solution cherche d'abord en Angleterre;
puis il ajoutait: Nous avons fait le grand voyage entrevu par M.
Thiers.

[Note 728: Il s'agissait de la prfecture du Cantal. On a dit, pour
excuser l'imprudente insuffisance de cette offre, que l'irrgularit
de la vie prive de Carrel ne permettait pas de lui donner un poste
plus en vue.]

Au premier moment, le nouveau venu fut mdiocrement reu dans le parti
rpublicain: il se heurtait aux jalousies de ceux dont il menaait
l'importance et  la mfiance qui a toujours t le fond des
jacobins. Il est bon de savoir avec qui l'on va, s'criait la
_Tribune_, en prenant des airs de pudeur alarme, et elle adressait
aux rdacteurs du _National_ une sorte d'interrogatoire combin de
faon  les rendre suspects s'ils se taisaient,  les humilier s'ils
rpondaient. Carrel releva avec hauteur ce mauvais procd. Malgr ce
premier accueil, il n'en devait pas moins devenir, avant peu, par son
talent, par son caractre et par son renom, le personnage le plus en
vue du parti rpublicain, celui que du dehors on regardera comme son
chef: autorit apparente, il est vrai, apportant plus de
responsabilit que de pouvoir. Il se verra impuissant  discipliner, 
purifier,  libraliser son nouveau parti,  substituer, dans son
programme, l'idal amricain  la tradition jacobine. Alors
commenceront pour lui des dboires et des dgots mortels qu'il faudra
raconter plus tard, car c'est une des pages les plus tristement
instructives de l'histoire du parti rpublicain. Quant  prsent,
c'est--dire dans les derniers mois du ministre Prier, le nophyte
est encore tout  l'illusion et  l'chauffement de sa foi rcente, 
l'attrait des hardiesses et des prils de son rle,  cette sorte de
satisfaction phmre, de paix trompeuse, que l'esprit gote parfois,
au premier moment, dans les thses absolues. Du reste, comme beaucoup,
il croit la monarchie peu solide, il s'attend  la voir renverse
d'une heure  l'autre, et il se flatte d'avoir t habile et
prvoyant, en prenant position pour le jour o cette succession sera
ouverte.


IV

Voulant dsigner le parti que nous venons d'tudier, M. de Salvandy
disait, en 1831: Ce parti qu'on appelle tantt bonapartiste, tantt
rpublicain: double qualification qu'il semble trange, au premier
abord, de voir appliquer aux mmes hommes; mais ceux-l n'en seront
point surpris qui se rappelleront qu'un semblable mlange s'tait
dj produit dans l'opposition librale, sous le prcdent
rgime[729]. Le bonapartisme, si vivace en 1820 et 1821, avait sembl
s'assoupir vers la fin de la Restauration. Les journes de Juillet le
rveillrent, et l'on put se demander si la rapparition du drapeau
tricolore ne serait pas le signal de sa revanche. Il ne se trouva pas
sans doute assez organis pour proposer son candidat au trne vacant;
mais partout ce fut comme une efflorescence de napolonisme. On crut
pouvoir d'autant plus impunment la laisser se produire qu'aucun
prtendant ne paraissait en mesure d'en recueillir immdiatement le
profit. La littrature grande et petite cherchait l son inspiration,
et Victor Hugo menait le choeur nombreux et bruyant de l'imprialisme
potique, pendant que Barbier demeurait  peu prs seul  protester
contre l'idole. Il n'tait pas de thtre o l'on ne mt en scne
Napolon  tous les ges et dans toutes les postures[730]. Qui se ft
promen dans Paris, en regardant aux vitrines des marchands de
gravures ou de statuettes, en feuilletant les brochures, en coutant
les chansons populaires ou les harangues de carrefour, et pu supposer
que la rvolution de 1830 venait de restaurer la dynastie impriale.
Le gouvernement semblait d'ailleurs aider  cette illusion avec un
rare dsintressement: inaugurant cette politique un peu nave qui
devait aboutir, en 1840, au retour des cendres de l'Empereur, il
rtablissait la statue du grand homme sur la colonne Vendme[731], de
la mme main qui grattait partout les lys de la maison de France.

[Note 729: Voir mon tude sur le _Parti libral sous la Restauration_,
p. 140  158.]

[Note 730: On donnait au Cirque le _Passage du mont Saint-Bernard_ et
toute une srie de pices sur l'Empereur;  la Porte Saint-Martin,
_Schoenbrunn et Sainte-Hlne_;  un autre thtre, l'_Empereur_. Un
peu plus tard, on reprsentait au Vaudeville _Bonaparte lieutenant
d'artillerie_; aux Varits, _Napolon  Berlin_;  la Gat, la
_Malmaison et Sainte-Hlne_,  l'Opra-Comique, _Josphine; ou le
Retour de Wagram_; au thtre du Luxembourg, _Quatorze Ans de la vie
de Napolon_; aux Nouveauts, _Napolon  Brienne_, o le rle de
Napolon tait jou par mademoiselle Djazet, et le _Fils de l'homme_,
o cette mme actrice tenait le personnage du duc de Reichstadt; 
l'Odon, _Trente Ans de l'histoire de France_, par Alexandre Dumas.
Dans les petits vaudevilles du boulevard, on glissait une scne du
temps de l'Empire, et, si c'tait possible, on faisait paratre
l'homme lui-mme: on croyait alors le succs assur. Il n'tait pas
jusqu'au thtre miniature de M. Comte qui n'offrt un Napolon en
raccourci.  l'Ambigu, dans une apothose de Benjamin Constant, on
faisait dire par Talma  madame de Stal, dans les Champs lyses:

  ... Vous n'auriez aucun travers,
  Si vous n'aviez gard rancune
  Au grand hros qu'admire l'univers.

Enfin, dans une bouffonnerie sacrilge, o le christianisme tait
trait comme la mythologie a pu l'tre, de notre temps, dans certaines
oprettes, on montrait _Napolon en paradis_. Il y tait seul,
au-dessus de tous, et l'on y faisait chanter au vieux soldat:

  On craindrait qu'un jour de goguette,
  Le caporal dise au Bon Dieu:
  Ot' toi d'l que j' m'y mette!

Dans chaque thtre, on cherchait quel acteur, par sa taille, par son
profil, par sa faon de mettre les mains derrire le dos, de jouer de
la lorgnette, de parler bref, pouvait le mieux reprsenter Napolon.
Gobert,  la Porte Saint-Martin; Edmond, au Cirque, s'taient fait
ainsi une sorte de rputation. La parodie s'en mla. Aux Varits, on
voyait arriver tous les Napolons  la file, en bon ordre, au pas
militaire, ayant en tte le petit Napolon du Thtre miniature. Ils
se rangeaient en ligne, excutaient au commandement tous les gestes et
mouvements consacrs; ils prononaient tous  la fois les mmes mots
historiques: Soldats, je suis content de vous... Soldats, du haut des
pyramides, etc., etc.]

[Note 731: Ordonnance du 8 avril 1831.]

Dans cette effervescence bonapartiste, l'opposition vit comme une
force sans emploi, dont elle crut habile de s'emparer. Elle s'en
servit surtout dans les questions trangres, ne ft-ce qu'en
humiliant, par les souvenirs impriaux, les dbuts ncessairement un
peu timides de la nouvelle monarchie. Ses meneurs se rclamaient des
Cent-Jours, au moins autant que de 1789 et de 1792; et chez beaucoup
d'entre eux, on serait embarrass de dire ce qui prvalait, de la
prtention librale ou de la dvotion napolonienne: chez M. Mauguin
et le gnral Lamarque, c'tait videmment la seconde. Au Parlement,
toutes les fois qu'une proposition ou une ptition avait une couleur
bonapartiste, la gauche l'appuyait chaleureusement, qu'il s'agt de
ratifier rtrospectivement les grades confrs en 1815, de ramener le
corps de l'Empereur, ou de transfrer au Panthon les dpouilles du
marchal Ney. tait-il question de mettre, dans une loi de
bannissement, les Bourbons sur la mme ligne que les Napolon, M. de
Salverte protestait  la tribune contre l'outrage fait  ces derniers.
Mmes sentiments dans la presse. Bientt, en aot 1832, tous les
journaux de gauche clbreront pieusement les funrailles du duc de
Reichstadt. Dans le _National_, Carrel ne pouvait parler sans
enthousiasme de l'Empereur, sans attendrissement de son fils; il se
faisait gloire d'tre de l'cole de Napolon[732], et le proclamait
le grand esprit dont les traditions ont inspir le peu de bien qui
s'est fait depuis quinze ans[733]. Ne lui objectez pas, avec M.
Thiers, que l'auteur du 18 brumaire avait renvers  coups de pied le
premier essai de la rpublique, il qualifiait cette parole
d'indcente, et il invoquait navement le tmoignage du gnral
Bertrand, cet ami fidle de Napolon, dclarant  la tribune que,
dans ses conversations intimes, l'Empereur parlait du rgime
rpublicain avec infiniment d'estime et confessait qu'il se ft
content du poste de directeur  son retour d'gypte, si l'ge requis
ne lui et manqu[734]. Sans doute, Carrel se dfendait de vouloir,
pour le moment, une restauration impriale[735]; cette vocation du
pass tait, surtout pour lui, une machine de guerre contre le
prsent. Le jour o Bonaparte est mort, disait-il, il est devenu le
type de toutes les oppositions faites et  faire aux gouvernements
monarchiques qui se succderont en France; il a runi en lui tant de
puissance que chaque parti peut l'opposer  ce qui lui parat sans
force, sans ensemble et sans dignit. Mais ce rpublicain tait bien
aveugle, s'il ne voyait pas qu'une telle opposition prparait, pour
l'avenir, le succs de la cause bonapartiste, au moins autant qu'elle
nuisait actuellement  la monarchie. Les penseurs et les rudits
n'chappaient pas plus que les hommes d'action  cette obsession
napolonienne; voyez Edgar Quinet: encore inconnu  cette poque, il
crivait son pome de _Napolon_, o il faisait du vaincu de Waterloo
l'incarnation gigantesque et romantique de la dmocratie, cherchait 
rveiller dans la France de 1830 les ressentiments de 1815, et rvait
une sorte de rpublique mlange d'empire, sur laquelle planerait
l'homme qui avait vaincu les dynasties du vieux monde.

[Note 732: Article du 8 mars 1832.]

[Note 733: _Ibid._ du 4 octobre 1830.]

[Note 734: _Ibid._ du 22 mars 1834.]

[Note 735: La France,--crivait Carrel en aot 1832 au moment de la
mort du duc de Reichstadt,--ne voulait pas d'un second Napolon; c'est
elle, elle seule, qui continuera le grand homme.]

Ce n'tait pas dans la partie la plus violemment rvolutionnaire de
l'opposition que le bonapartisme tait le moins visible. La _Tribune_,
organe du jacobinisme extrme, comptait parmi ses collaborateurs M.
Belmontet, dj,  cette poque, aptre zl, en vers et en prose, du
culte napolonien; cet crivain annonait que la rpublique devait
nous venir  travers Napolon II, et cette opinion lui valait d'tre
recommand aux lecteurs par les chefs de la gauche. Une autre feuille
de mme couleur et qui avait pour grant M. Antony Thouret, la
_Rvolution_, soutenait, d'une faon plus ouverte encore, la cause du
fils de l'Empereur; elle demandait l'appel au peuple et dclarait
que Napolon II serait seul capable de donner les institutions
rpublicaines, promises dans le prtendu programme de l'Htel de
ville[736]. Le bonapartisme ne se manifestait-il pas jusque dans les
meutes? Le 9 mai 1831, les rpublicains avaient organis un banquet
aux _Vendanges de Bourgogne_, pour clbrer le rcent acquittement de
Godefroy Cavaignac et de ses amis; le repas termin, les convives se
dirigrent processionnellement, au chant de la _Marseillaise_, vers la
place Vendme, entourrent la colonne et se livrrent, en l'honneur du
grand homme,  des danses patriotiques accompagnes de chants
sditieux. C'tait, pour eux, un lieu habituel de plerinage; quelques
jours auparavant, le 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur, la
grille et la base du monument avaient t surcharges de couronnes; le
gouvernement les ayant fait enlever,  cause des attroupements qui en
rsultaient, il y eut une tentative d'meute, o l'on acclama la
rpublique, tout en distribuant des portraits du duc de Reichstadt.
Lors des meutes de septembre, aprs la chute de Varsovie, on criait:
Vive l'Empereur! en mme temps que: Vive la rpublique! et: Vive la
Pologne! L'austre et farouche Godefroy Cavaignac n'chappait pas
lui-mme aux compromissions de ce genre; en 1832, accompagn de
Guinard et de Bastide, il eut, en Angleterre, plusieurs entretiens
avec le comte de Survilliers, nagure le roi Joseph, qui, depuis la
rvolution de Juillet, se remuait pour rtablir en France la fortune
de sa maison[737]. Il parat qu'on ne put s'entendre; mais le fait
seul de l'entrevue est significatif.

[Note 736: M. Thouret fut condamn de ce chef  trois mois de prison,
le 7 fvrier 1832. Il se fera remarquer parmi les rpublicains les
plus exalts de 1848.]

[Note 737: Ce fait est rapport dans les _Mmoires et Correspondance
du roi Jrme_, et reproduit dans l'_Histoire du second Empire_, par
M. Taxile Delord.]

 cette poque, du reste, presque tous les hommes importants du parti
rpublicain taient ou vont se mettre en relation avec les princes de
la famille impriale. Branger ddiait  ceux-ci ses nouveaux volumes
de posie, leur exprimait son regret de voir maintenir leur expulsion
du territoire franais: c'est ce qu'il appelait tre bonapartiste
comme le peuple, mais nullement imprialiste. On verra bientt
Carrel, dcourag, couter les ouvertures et caresser les ambitieuses
esprances du prince Louis-Napolon[738]. Il n'tait pas jusqu' La
Fayette, nagure adversaire si vif de l'empire, qui n'et des rapports
suspects avec ce prince[739]. Celui-ci, de son ct, tout entier dj
 la pense de relever sa maison, ne ngligeait rien pour se mettre
dans les bonnes grces des hommes de gauche. Ds 1832, il dclarait,
dans ses _Rveries politiques_, avoir des principes entirement
rpublicains; il s'indignait contre ceux qui avaient fltri la belle
rvolution de Juillet, et qui, redoutant de planter l'arbre de la
libert, ne voulaient qu'en greffer les rameaux sur un tronc que les
sicles avaient pourri et dont la civilisation ne voulait plus. Il
joignait  ces _Rveries_ un _Projet de constitution_, o se mlaient
le nom de rpublique, l'tablissement d'un souverain hrditaire et
inviolable, la souverainet du peuple, le suffrage universel, le
plbiscite ratifiant l'avnement de l'hritier du trne, l'lection
des juges, le droit au travail et  l'assistance.

[Note 738: Peu de temps avant la mort de Carrel, vers 1835, le prince
Louis-Napolon lui envoya un de ses agents, M. de Persigny. La
conversation s'engagea. Carrel se montra dcourag de l'tat du parti
rpublicain, se plaignant surtout du manque de chef. Il fut alors
question du prince. Le nom qu'il porte, dit Carrel, est le plus grand
des temps modernes; c'est le seul qui puisse exciter fortement les
sympathies du peuple franais. Si ce jeune homme sait comprendre les
nouveaux intrts de la France, s'il sait oublier ses droits de
lgitimit impriale pour ne se rappeler que la souverainet du
peuple, il peut tre appel  jouer un grand rle. (LAITY, _Le prince
Napolon  Strasbourg_. Paris, 1838.)]

[Note 739: C'est encore M. Laity qui a fait cette rvlation. Voici
comme il raconte le fait: En 1833, le gnral La Fayette fit dire au
prince qu'il dsirait beaucoup avoir une entrevue avec lui... Le
rendez-vous fut donn. Le gnral reut le prince avec la plus grande
cordialit; il lui avoua qu'il se repentait cruellement de ce qu'il
avait aid  faire en Juillet; mais, ajoutait-il, la France n'est pas
rpublicaine, et nous n'avions alors personne a placer  la tte de la
nation; on croyait Napolon II prisonnier  Vienne. Il engagea
fortement Napolon-Louis  saisir la premire occasion favorable de
revenir en France, car, disait-il, ce gouvernement-ci ne pourra pas se
soutenir, et votre nom est le seul populaire; enfin il lui promit de
l'aider de tous ses moyens, lorsque le moment serait arriv.]

Le caractre bonapartiste de l'opposition rvolutionnaire et
rpublicaine tait si manifeste, que, ds le premier jour, il frappait
les contemporains. Plusieurs de ceux-ci le signalrent en 1831, peu
aprs l'avnement de Casimir Prier. Pendant que M. Thiers dnonait,
dans une brochure, les anarchistes se servant du nom de Napolon,
parce qu'ils le trouvaient plus glorieux que le leur[740], La
Fayette, alors encore en mfiance de l'empire, disait dans une lettre
intime: Beaucoup de rpublicains renouvellent la fable du Cheval et
de l'Homme, et croient qu'en se laissant monter sur le corps par le
bonapartisme, ils s'en dbarrasseront ensuite, ce qui est une grande
erreur[741].  la mme poque, un observateur clairvoyant et
impartial, le baron d'Eckstein, crivait dans le _Correspondant_:
Malgr leur dmocratie radicale, les clubs sont exploits,  leur
insu, par l'esprit bonapartiste. Tel n'est pas l'intrt des clubs,
mais il leur faut des auxiliaires puissants. Or ces auxiliaires
finiront par dominer nos radicaux; et si les affaires de la France
prenaient une funeste tournure, les jeunes rpublicains, qui
s'abandonnent  ce mouvement des clubs par un besoin d'activit mal
dirig, auraient  s'en repentir; il est vrai que beaucoup d'entre eux
abandonneront alors la carrire des principes pour la carrire plus
lucrative des ambitions. Peut-on dire que l'vnement ait dmenti
cette prdiction?

[Note 740: _La Monarchie de 1830_ (1831).]

[Note 741: Lettre du 22 juin 1831. _Mmoires de La Fayette_, t. VI.]


FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DES MATIRES


LIVRE PREMIER

LE LENDEMAIN D'UNE RVOLUTION

(JUILLET 1830--13 MARS 1831)

                                                                 Pages

  CHAPITRE PREMIER.--L'TABLISSEMENT DE LA MONARCHIE NOUVELLE
    (29 juillet--14 aot 1830)                                       1

    I. Pourquoi nous ne racontons pas les journes de Juillet.
       La situation dans la soire du 29 juillet. Les dputs et
       l'Htel de ville. La Fayette                                  2

   II. Pendant la nuit du 29 au 30 juillet, proclamations posant
       la candidature du duc d'Orlans. Accueil favorable des
       dputs. Colre de l'Htel de ville. Les dputs, runis
       le 30, invitent le duc d'Orlans  exercer les fonctions
       de lieutenant gnral. Acceptation du prince                  7

  III. Dans la matine du 31, agitation croissante  l'Htel de
       ville contre le duc d'Orlans. Les deux partis se disputent
       La Fayette                                                   14

   IV. Le lieutenant gnral, accompagn des dputs, se rend 
       l'Htel de ville, dans l'aprs-midi du 31. Son cortge.
       Accueil d'abord douteux et menaant. Le duc et La Fayette
       au balcon. Ovation. La Fayette tente vainement d'imposer,
       aprs coup, un programme au futur roi. Succs de la visite
        l'Htel de ville, mais compromissions et prils qui en
       rsultent                                                    17

    V. Le lieutenant gnral prend en main le gouvernement.
       Il rompt chaque jour davantage avec Charles X. Expdition
       de Rambouillet                                               26

   VI. Runion des Chambres le 3 aot. La question des garanties
       pralables. Proposition de M. Brard. La commission dpose
       son rapport, le 6 aot au soir. Caractre de son oeuvre.
       Comment est rsolu le problme de l'origine de la monarchie
       nouvelle. Modifications apportes  la Charte. Question de
       la pairie. Dbat htif, en sance, le 7. Adhsion de la
       Chambre des pairs. Dtails rgls dans la journe du 8.
       Sance solennelle du 9 aot et proclamation de la royaut
       nouvelle. Physionomie du Palais-Royal. Joie et illusions du
       public                                                       28


  CHAPITRE II.--LE PREMIER MINISTRE ET LA QUESTION EXTRIEURE
    (11 aot--2 novembre 1830)                                      45

    I. Le ministre du 11 aot. Le pril extrieur, suite de la
       rvolution. La Sainte-Alliance, dissoute  la fin de la
       Restauration, se reforme  la nouvelle des vnements de
       Juillet. Attitude belliqueuse des rvolutionnaires franais.
       Leurs illusions. La guerre et t un dsastre. Sagesse et
       dcision pacifiques de Louis-Philippe                        45

   II. La monarchie nouvelle cherche  se faire reconnatre. Faon
       dont elle se prsente  l'Europe. L'Angleterre consent  la
       reconnaissance. Dispositions du czar Nicolas, de M. de
       Metternich et du roi Frdric-Guillaume III. L'Autriche et
       la Prusse se dcident  la reconnaissance. Dans quelles
       conditions le czar et les autres puissances suivent l'exemple
       donn                                                        59

  III. Rvolution belge. Intrts contraires de la France et des
       puissances continentales. Pril de guerre. Comment l'viter,
       sans sacrifier l'intrt franais? Le principe de
       non-intervention, l'entente avec l'Angleterre et la solution
       remise  la confrence de Londres. La France, renonant 
       toute annexion, se borne  poursuivre l'indpendance et la
       neutralit de la Belgique. Premiers succs de cette politique.
       Si l'on ne peut faire davantage, la faute en est  la
       rvolution                                                   69


  CHAPITRE III.--LE PREMIER MINISTRE ET LA CRISE INTRIEURE
    (11 aot--2 novembre 1830)                                      84

     I. Deux politiques en prsence. La Rsistance et le
       Mouvement. Personne alors ne songe  choisir nettement
       entre ces politiques. tat d'esprit de Louis-Philippe. Les
       deux tendances reprsentes et comme mles dans le
       ministre. Leur force compare                               84

    II. Charles X s'embarque  Cherbourg. Le parti royaliste semble
       ananti. Le partage des places et l'insurrection des
       solliciteurs. L'administration mal dfendue par les ministres.
       Mme faiblesse dans les autres questions. Le pouvoir se croit
       oblig  courtiser l'esprit de dsordre et de rvolte        91

   III. L'tat de la presse. Les clubs. Les manifestations
       sditieuses. Impuissance de la rpression                   100

    IV. La royaut abaisse et fausse. Le roi-citoyen.
       Louis-Philippe et Henri IV                                  104

     V. Dtresse des affaires et malaise gnral. Vellit de
       raction dans le public et dans une partie du ministre.
       Discussion sur les clubs  la Chambre. La population disperse
       elle-mme le club des Amis du peuple                        110

    VI. La Chambre, ses incertitudes, son impopularit et sa
       lassitude                                                   115

   VII. Mise en accusation des ministres de Charles X. Passions
       excites. Adresse de la Chambre, invitant le Roi  supprimer
       la peine de mort. Colre des rvolutionnaires. meutes des
       17 et 18 octobre. Attitude pitoyable des ministres          119

  VIII. Discrdit du ministre. M. Guizot et le duc de Broglie
       veulent s'en dgager. Ils conseillent de faire l'preuve
       de la politique de laisser-aller. Dissolution du cabinet    126


  CHAPITRE IV.--LE MINISTRE LAFFITTE ET LE PROCS DES MINISTRES
    (novembre 1830--janvier 1831)                                  132

    I. Composition du cabinet. M. Laffitte. La politique du
       laisser-aller. Les autres ministres. Importance dangereuse
       de La Fayette. M. Odilon Barrot. Confiance de M. Laffitte.
       Accueil fait par l'opinion au nouveau ministre             132

   II. Le procs des ministres. Agitation croissante. Faiblesse
       de La Fayette et d'Odilon Barrot. La cour des pairs. Menaces
       et inquitudes. Les ministres enlevs par M. de Montalivet.
       L'meute trompe. L'intervention des coles               148

  III. Exigences du parti rvolutionnaire. Dmission de La Fayette
       et de M. Dupont de l'Eure. Impuissance et discrdit du
       ministre                                                   155


  CHAPITRE V.--LA QUESTION EXTRIEURE SOUS M. LAFFITTE
    (2 novembre 1830--13 mars 1831)                                161

    I. Dclarations pacifiques et armements. Le pril extrieur
       s'aggrave. Heureuse action du Roi. Les affaires belges.
       Les whigs au pouvoir. Lord Palmerston. Il s'oppose  tout
       agrandissement de la France. Les premires dcisions de la
       Confrence de Londres. Accueil qui leur est fait en Hollande
       et en Belgique. Les Belges  la recherche d'un roi. Le
       gouvernement franais et la candidature du duc de Nemours.
       Dispositions du gouvernement anglais. Le duc de Leuchtenberg.
       lection du duc de Nemours. Louis-Philippe refuse la couronne
       pour son fils. La Belgique proteste contre les dcisions des
       puissances. Le ministre franais refuse d'adhrer aux
       protocoles de la Confrence. Refroidissement entre la France
       et l'Angleterre. M. de Talleyrand n'excute pas les
       instructions de son ministre                                161

   II. La Pologne. Sa popularit en France. Impuissance de l'action
       diplomatique tente en sa faveur                            189

  III. Le contre-coup de la rvolution de Juillet en Italie.
       L'Autriche annonce qu'elle ne tiendra pas compte du principe
       de non-intervention. Louis-Philippe tend  limiter
       l'application de ce principe. Dclarations absolues faites
        la tribune par M. Laffitte et ses collgues. Les
       insurrections clatent dans l'Italie centrale. Le gouvernement
       de Vienne annonce l'intention d'intervenir. Embarras du
       gouvernement franais. Le Roi et ses ministres. Tout en
       renonant  empcher l'intervention par les armes, ils tchent
       de la limiter. Proposition d'une Confrence  Rome. M. de
       Sainte-Aulaire est nomm ambassadeur prs le Saint-Sige    194

   IV. Exaltation croissante en France du parti patriote et
       rvolutionnaire. Ses illusions, ses attaques contre la
       politique pacifique du gouvernement. Armand Carrel. Le
       gnral Lamarque et M. Mauguin. La propagande
       insurrectionnelle. Inconsquence de La Fayette. Son entourage
       cosmopolite. Mnagements du ministre pour le parti
       belliqueux. Dfiance des cabinets trangers. Pour viter la
       guerre, il faut un ministre qui ose rompre avec les
       rvolutionnaires                                            210


  CHAPITRE VI.--LA CHUTE DE M. LAFFITTE
   (14 fvrier--13 mars 1831)                                      223

    I. Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et la destruction de
       l'archevch. Inaction honteuse du gouvernement. Ses
       proclamations. Il ratifie l'oeuvre de l'meute. Suppression
       des fleurs de lys                                           223

   II. Scandale produit dans l'opinion. Dbat  la Chambre sur
       ces dsordres. Attitude de M. Laffitte. Il n'y a plus de
       gouvernement. Malaise et anarchie                           234

  III. Il faut en finir. Les regards se tournent vers Casimir
       Prier. M. Laffitte abandonn par le parlement, par ses
       collgues et par le Roi. Difficult de lui faire comprendre
       qu'il doit se retirer. Son irritation. Profondeur de sa
       chute                                                       240


  CHAPITRE VII.--LA RACTION ANTIRELIGIEUSE APRS 1830             246

    I. Trouble et excitation des esprits. Violences antireligieuses
       pendant les journes de Juillet. Ces violences continuent
       aprs le combat fini. L'irrligion dans la presse, dans la
       caricature et au thtre. L'impit est plus bourgeoise
       encore que populaire                                        246

   II. Attitude du gouvernement dans la question religieuse.
       Bonnes intentions et dfaillances. Vexations nombreuses
       contre le clerg. Le pouvoir ne veut pas se compromettre
       pour le clerg. L'irrligion officielle. On prdit la chute
       prochaine du catholicisme                                   253

  III. Par quoi remplacer le catholicisme? closion de religions
       nouvelles, provoque par la rvolution. L'glise franaise
       de l'abb Chatel                                            256


  CHAPITRE VIII.--LE SAINT-SIMONISME                               260

    I. Saint-Simon. Les saint-simoniens avant 1830. Effet produit
       sur eux par la rvolution. Ils s'organisent. Bazard et
       Enfantin. Leurs moyens de propagande. Ils sont en
       contradiction avec les ides dominantes. Leur succs.
       Raisons de ce succs                                        260

   II. La rhabilitation de la chair. Scandale et dchirement
       dans la nouvelle glise. La religion du plaisir. Dfections
       et dcadence. La retraite  Mnilmontant                    272

  III. Procs des saint-simoniens. Leur dispersion. Enfantin en
       gypte. Il finit par se sculariser  son tour. Que
       reste-t-il de ce mouvement? Part du saint-simonisme dans nos
       maladies sociales                                           277


  CHAPITRE IX.--LE JOURNAL _l'Avenir_                              283

    I. L'_Avenir_. Lamennais, Lacordaire et Montalembert. Les
       autres rdacteurs                                           283

   II. Devise du nouveau journal: Dieu et la libert. Le parti
       catholique. L'union dsire des catholiques et des
       libraux                                                    289

  III. Exagrations qui se mlent aux ides justes. Rupture trop
       violente avec les lgitimistes. Attaques sans mesure contre
       le gouvernement de Juillet. Libralisme hardi, gnreux,
       mais excessif. L'_Avenir_ et les insurrections de Belgique,
       de Pologne et d'Italie. Rve d'une grande rvolution
       catholique. Ultramontanisme thocratique. Rupture du
       Concordat et renonciation au budget des cultes              292

   IV. L'_Agence pour la dfense de la libert religieuse_.
       Lamennais et Lacordaire en cour d'assises. Le procs de
       l'cole libre. Sympathies ardentes veilles par
       l'_Avenir_                                                  305

    V. Le nouveau journal se heurte  l'opposition des vques.
       Il suspend sa publication                                   310

   VI. Lamennais, Lacordaire et Montalembert se rendent  Rome.
       Dispositions du Pape. Attitude diffrente de Lamennais et
       de Lacordaire. Lamennais oblige le Pape  parler. Encyclique
       _Mirari vos_. Suppression de l'_Avenir_                     313

  VII. Chute de Lamennais. C'est la rvolte politique qui le
       conduit  la rvolte religieuse. Ce que deviennent les
       autres rdacteurs                                           318


  CHAPITRE X.--LA RVOLUTION DE 1830 ET LA LITTRATURE             324

     I. Strilit littraire de la rvolution de 1830. Les
       _Iambes_ de Barbier. Ce que devient, sous le coup des
       vnements de Juillet, le mouvement intellectuel, commenc
       sous la Restauration. Leur action sur l'cole romantique    324

    II. Lamartine. Sa dcadence aprs 1830. Il abandonne la posie
       pour la politique. Regrets exprims par les critiques du
       temps                                                       333

   III. Victor Hugo. Changement fcheux qui se produit en lui
       par l'effet de la rvolution. Esprit de rvolte dans ses
       oeuvres. Ses drames et leur chec. Dception constate par
       les contemporains                                           340

    IV. Le thtre aprs la rvolution. Sophismes, violences et
       impuret. Son influence perverse                            348

     V. Le roman. George Sand. Rvolte morale et sociale qui
       fermente dans ses oeuvres. En quoi l'auteur a subi
       l'influence de 1830 et prpar 1848                         354

    VI. Balzac. Par la forme et par le fond, il est un
       rvolutionnaire. Sa dsillusion cynique. Son influence
       pernicieuse sur les lettres et sur les moeurs prives ou
       publiques. Balzac et la Commune                             359

   VII. Aprs la fivre de 1830, dsenchantement visible chez tous
       les crivains, chez Lamartine, Mrime, Alfred de Vigny.
       Alfred de Musset. Effet produit par la rvolution sur le
       pote  ses dbuts. Rvolte sans frein, puis dsesprance
       sans consolation, et enfin strilit                        370

  VIII. Le scepticisme et la dsillusion gagnent la foule.
       Popularit de Robert Macaire                                379

    IX. Compar  l'poque actuelle, l'tat des lettres tait
       encore fort brillant; mais dcadence vidente si l'on se
       reporte aux esprances de la Restauration. Cette sorte de
       faillite constate par les contemporains est attribue par
       eux  la rvolution de Juillet                              384

     X. Autres consquences fcheuses de cette rvolution. Aveu
       de M. Prvost-Paradol. Conclusion                           393


LIVRE II

LA POLITIQUE DE RSISTANCE

(13 MARS 1831--22 FVRIER 1836)


  CHAPITRE PREMIER.--L'AVNEMENT DE CASIMIR PRIER
    (mars--aot 1831)                                              397

    I. Pendant le dclin du ministre Laffitte, tous les regards
      s'taient tourns vers Casimir Prier. Rle de Prier sous
      la Restauration et depuis la rvolution de Juillet. Ses
      hsitations et ses rpugnances  prendre le pouvoir. Il
      se dcide enfin. Composition du cabinet                      397

   II. Rsolution de Prier. Homme d'une crise plutt que d'un
      systme. Son programme au dedans et au dehors. Grand effet
      produit aussitt en France et chez les gouvernements
      trangers                                                    405

  III. Prier veut restaurer le gouvernement. Il assure son
      indpendance  l'gard du Roi et son autorit sur les
      ministres. Il rtablit la discipline et l'obissance parmi
      les fonctionnaires. Il fait avorter l'Association nationale  410

   IV. Efforts de Prier pour former une majorit. Dissolution
      et lections de juillet 1831. Importance fcheuse de la
      question de la pairie dans la lutte lectorale. Incertitude
      du rsultat. Aprs l'lection du prsident, Prier donne sa
      dmission. Il la retire  la nouvelle des vnements de
      Belgique. Son succs dans la discussion de l'Adresse. Il est
      enfin parvenu  former une majorit                          417


  CHAPITRE II.--LA POLITIQUE EXTRIEURE SOUS CASIMIR PRIER
    (mars 1831--mai 1832)                                          426

    I. Danger de guerre au moment o Prier prend le pouvoir. Son
      programme de paix. Comment il le maintient et le dfend au
      milieu de toutes les difficults et contre toutes les
      oppositions. Le projet de dsarmement                        426

   II. Les Autrichiens occupent Bologne. Prier veut viter la
      guerre, mais obtenir diplomatiquement une compensation pour
      l'influence franaise. Attitude conciliante du cabinet de
      Vienne. La confrence de Rome. M. de Sainte-Aulaire et la cour
      romaine. Divergences entre notre ambassadeur  Rome et son
      gouvernement. Les ngociations, pour l'amnistie. La France
      demande la retraite des troupes autrichiennes. Elle est
      promise au cas o les puissances garantiraient l'autorit
      temporelle du Pape. La France subordonne cette garantie 
      l'accomplissement des rformes. Le _Memorandum_ du 21 mai.
      Le gouvernement franais exige que les rformes soient tout
      de suite ralises. Refus du Pape. L'vacuation est cependant
      promise pour le 15 juillet                                   432

  III. En prenant le pouvoir, Casimir Prier trouve les affaires
      de Belgique embrouilles et compromises. Il se rapproche de
      l'Angleterre, adhre aux dcisions de la Confrence, et presse
      les Belges de s'y soumettre. Obstination des Belges. Confiance
      de lord Palmerston en Prier. La question des forteresses. Le
      choix du Roi. La candidature de Lopold de Saxe-Cobourg. La
      France l'accepte. Premires ouvertures faites au prince. Les
      protocoles des 10 et 21 mai. lection de Lopold et envoi de
      deux commissaires belges  Londres. Le trait des Dix-huit
      articles. Il est accept par le Congrs de Bruxelles. Lopold
      prend possession du trne de Belgique                        460

   IV. La Pologne. Vaines tentatives d'intervention diplomatique.
      La chute de Varsovie. Son effet en France                    483

    V. Les hardiesses de la politique trangre de Casimir Prier.
      La flotte franaise force l'entre du Tage. Le roi de Hollande
      attaque la Belgique. Lopold demande le secours de la France
      et de l'Angleterre. Droute des Belges. L'arrive de l'arme
      franaise fait reculer les Hollandais. L'Europe mue de notre
      intervention. Prier la rassure. Son but atteint, il fait
      vacuer la Belgique. Rsultats de cette expdition. Le trait
      des Vingt-quatre articles. Vivement attaqu en Belgique; il
      finit cependant par y tre accept. La Hollande proteste contre
      les Vingt-quatre articles. La Russie, la Prusse et l'Autriche
      ajournent la ratification de ce trait. La France et l'Angleterre
      le ratifient. Les trois cours de l'Est finissent par y adhrer
      sous rserve. La Belgique est devenue un tat rgulier,
      accept par l'Europe                                         487

   VI. Les rformes sont repousses dans les Lgations, et
      l'autorit du Pape y est absolument mconnue. Intervention
      diplomatique des puissances. Entre en campagne des troupes
      pontificales. Les Autrichiens occupent de nouveau Bologne.
      Prier a dj fait connatre son projet d'occuper Ancne.
      Dpart de l'expdition. Opposition imprvue du Pape. Les
      troupes franaises s'emparent d'Ancne de vive force et par
      surprise. Comment expliquer une violence contraire aux
      instructions de Prier? Attitude du ministre franais  la
      nouvelle de ce coup de main. Indignation du pape. Scandale
      en Europe. Prier tient tte aux puissances et les rassure.
      Satisfactions donnes au Pape. Arrangement du 17 avril 1832.
      Jugement de l'expdition d'Ancne                            512


  CHAPITRE III.--L'ATTAQUE RVOLUTIONNAIRE SOUS CASIMIR PRIER
    (mars 1831--mai 1832)                                          565

    I. L'meute permanente de mars  septembre 1831. Les socits
      rvolutionnaires. Le peuple commence  s'y montrer           565

    II. La presse. Attaques contre le Roi. La caricature. Attitude
       de Louis-Philippe en prsence de tant d'outrages            571

    III. Le parti rpublicain n'avait pas os dployer son drapeau
       en juillet 1830. Il le fait en avril 1831,  l'occasion
       d'un procs politique. Godefroy Cavaignac. vocation de
       1793. Raisons de cette vocation. Armand Marrast. Carrel
       passe  la rpublique. Comment et pourquoi?                 580

    IV. Ce qu'il y avait de bonapartisme dans le parti rpublicain.
       L'effervescence napolonienne aprs 1830. Rapports des
       hommes de gauche avec la famille Bonaparte. Avances que
       leur fait le prince Louis-Napolon. Pronostics faits  ce
       sujet par les contemporains                                 594


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.






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(Volume 1 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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