The Project Gutenberg EBook of La Vie de Madame lisabeth, soeur de Louis
XVI (Volume 1 / 2), by Alcide de Beauchesne

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La Vie de Madame lisabeth, soeur de Louis XVI (Volume 1 / 2)

Author: Alcide de Beauchesne

Commentator: Monseigneur Dupanloup

Illustrator: Morse et Emile Rousseau

Release Date: July 10, 2012 [EBook #40194]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE MADAME LISABETH ***




Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers
and the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This book was created from images of
public domain material made available by the University
of Toronto Libraries
(http://link.library.utoronto.ca/booksonline/).)










LA VIE

DE

MADAME LISABETH

SOEUR DE LOUIS XVI


Par M. A. de BEAUCHESNE


OUVRAGE

ENRICHI DE DEUX PORTRAITS GRAVS EN TAILLE-DOUCE

SOUS LA DIRECTION DE M. HENRIQUEL DUPONT

PAR MORSE ET MILE ROUSSEAU

DE FAC-SIMIL D'AUTOGRAPHES ET DE PLANS


ET PRCD D'UNE

LETTRE DE Mgr DUPANLOUP

VQUE D'ORLANS.


TOME PREMIER


PARIS

HENRI PLON, IMPRIMEUR-DITEUR

RUE GARANCIRE, 10

MDCCCLXIX

_Tous droits rservs._




MONSIEUR ET BIEN EXCELLENT AMI,


Vous venez de donner  votre beau livre de _Louis XVII_ une suite
digne de lui, en publiant l'histoire de Madame lisabeth.

Madame lisabeth, cette sainte, cette noble et douce figure, la plus
touchante peut-tre de toutes les victimes de la Rvolution, n'avait
pas t jusqu'ici assez tudie ni connue. Son rle secondaire, la
rserve modeste o elle se renferma toujours, le dvouement qui
enveloppa toute sa vie, l'avaient trop laisse dans l'ombre: on
n'avait pas vu d'assez prs, ni dans le dtail, ce qu'tait cette
nature, ce coeur, cette me, cette vie. L'ouvrage que vous nous
donnez, et que vous avez crit avec cette sret de recherches qui
caractrise tous vos travaux historiques, sera sur cette Princesse une
vritable rvlation.

Sans doute cette rvlation ne jettera point sur sa mmoire
l'extraordinaire clat que Marie-Antoinette reut tout  coup de la
dcouverte de ses lettres authentiques. La fille de Marie-Thrse
tait d'une nature plus brillante, plus rare, on peut le dire, plus
royale, que la soeur de Louis XVI; car, quel qu'ait pu tre, dans sa
premire jeunesse, son got pour les ftes de la cour, rien n'tait
moins frivole au fond que cette Reine: et quand elle fut touche par
le malheur, on la vit s'lever tout  coup aux plus hautes sublimits
de l'hrosme, et trouver tout naturellement, dans son coeur et sur
ses lvres, de ces mots o l'on sent tout  coup l'accent d'une grande
me.

Madame lisabeth tait d'autre trempe. Esprit moins lev, moins tendu,
moins pntrant peut-tre, mais d'un trs-grand et trs-vif bon sens;
nature imptueuse, mais domine et dompte par la pit; si innocente et
si pure, que la calomnie n'osa jamais s'y attaquer: la pit s'empara
d'elle, si je puis ainsi dire, et fut l'inspiration, la grande force de
sa vie. Et ds lors Madame lisabeth devint une sainte, et c'est la
saintet qui leva son me  des hauteurs o la nature seule n'et jamais
pu la faire monter. L'amiti, o, aprs Dieu, elle se rfugia et se
concentra tout entire, suffit  son coeur. Ses lettres tmoignent  quel
point elle fut tendre et fidle  ses amies. Et quand vinrent pour sa
famille les grandes preuves, son affection pour le Roi son frre, pour
la Reine, pour son neveu, pour sa nice, devint ce dvouement qui fera 
jamais la plus belle gloire de cette Princesse. Quoique place en dehors
des vnements, et nullement mle  la politique, elle vit d'un coup
d'oeil tonnamment sr la marche des choses, et ne se fit aucune illusion
sur le sort qui l'attendait elle-mme, si elle restait auprs de son
frre; et elle y resta: rien ne l'en put sparer. Et dans toutes ces
terribles catastrophes, par lesquelles passa l'infortune famille de
Louis XVI, elle fut toujours l, admirable de courage, et quelquefois
d'une incomparable grandeur. Dans l'affreuse journe du 20 juin, quand
mille piques taient l menaantes et qu'un canon tait braqu dans
l'appartement du Roi, lorsque la foule, qui avait envahi les Tuileries,
rclamait  grands cris la Reine: C'est moi! s'cria Madame lisabeth,
s'offrant aux coups elle-mme  la place de Marie-Antoinette.--Non; la
Reine, c'est moi! s'cria Marie-Antoinette. Quelle lutte entre ces deux
femmes! Je ne connais rien non plus qui soit plus grand que la rponse de
Madame lisabeth au prsident du tribunal rvolutionnaire,  cette
question: Qui tes-vous?--Je me nomme lisabeth de France,
rpondit-elle, tante de votre Roi. Voil jusqu'o la saintet avait su
lever cette nature. Son supplice fut tout ce qu'on peut imaginer de plus
odieux. Louis XVI eut des juges, Marie-Antoinette eut un procs; Madame
lisabeth n'en eut pas: il n'y eut pour elle ni dfenseur, ni tmoins, ni
jugement. Elle fut trane  l'chafaud avec vingt-trois autres victimes,
et excute la dernire. On fit tomber sous ses yeux ces vingt-trois
ttes; mais toutes les victimes en passant allaient s'incliner devant
elle, et les femmes lui baisaient la main. On dit, les contemporains
l'affirment, qu'au moment o cette anglique crature mourut, il se
rpandit, comme il arrive quelquefois  la mort des saints, un parfum sur
toute la place Louis XV: c'est qu'en effet le plus pur encens venait de
monter vers Dieu pour l'expiation des crimes qui chtiaient alors la
France.

Telle fut celle dont vous venez de nous raconter la vie, avec ces
prcieux dtails, et ce style noble, grave et mu, qui donnent  vos
rcits tant de prix.

L'histoire de Louis XVII a fait rpandre  ceux qui l'ont lue bien des
larmes; l'histoire de Madame lisabeth va en rouvrir la source.

Agrez, Monsieur et bien excellent ami, tous mes fidles et dvous
hommages.

                                          + FLIX, _vque d'Orlans_.

Orlans, 23 dcembre 1868.




AU LECTEUR.


J'ai racont la vie d'un enfant  qui l'on a donn un numro d'ordre
dans la srie de nos Rois, mais auquel la captivit, la souffrance,
l'agonie et la mort ont seules constitu un rgne dans nos annales.
J'ai dit les dsastres de sa famille groups autour de son berceau,
dsastres plus tristes, plus profonds, plus complets que ceux des
victimes de la fatalit antique.

Aujourd'hui je continue la tche que j'ai commence: je pntre plus
avant dans le sein de cette famille. J'y rencontre une existence qui
ne ressemble  aucune autre, une destine  part dans les fastes de la
Rvolution franaise, aussi bien que dans les malheurs de la maison
royale. Cette figure, place au second plan, a t  peine aperue par
les historiens de la Rvolution, qui n'ont vu dans Madame lisabeth
qu'une princesse recommandable par sa charit et son courage, et
forcment enveloppe dans les proscriptions de sa race. Mais sa
destine pieuse et discrte, qui fuyait le bruit et cherchait l'ombre,
n'a t ni sonde ni tudie par les investigateurs de cette poque,
occups la plupart  exagrer la valeur des innovations politiques et
 dissimuler l'tendue des sacrifices par lesquels il a fallu les
payer.

J'ai essay de montrer que Madame lisabeth tait d'abord une soeur,
la plus tendre des soeurs, la plus dvoue, la plus simplement
dvoue; mais comme ce rle tout naturel n'implique que l'ide d'une
vertu facile, j'ai cru devoir la reprsenter aussi comme une
belle-soeur admirable, portant l'abngation jusqu' l'oubli
d'elle-mme et le dvouement jusqu' l'hrosme.

J'ai eu aussi  la peindre comme une tante doue d'une vigilance
maternelle, prouvant pour les enfants de son frre la tendresse et
l'affection d'une vritable mre, car,  l'instar d'Isabelle de
France, soeur de saint Louis, la vierge royale ne se maria pas, elle
ne voulut pas se marier, afin de rester prs de son frre.

Elle ne vcut que pour Dieu, matre de son amour et de son me;

Pour son malheureux frre, qu'elle voulut consoler;

Pour la femme de ce frre, plus infortune encore, et dont elle
partagea les angoisses;

Pour leur pauvre fils, cette petite fleur fltrie dans le cachot du
Temple par l'haleine homicide de la Rvolution;

Pour leur fille, qui seule devait sortir vivante de la tour du Temple,
et par consquent recevoir d'elle ses dernires leons[1].

[Note 1: Un contemporain de Madame lisabeth, un tmoin oculaire de
ses vertus, l'abb Proyart, qui, dans les plus mauvais jours de la
Rvolution, s'tait retir  Bruxelles, eut le sentiment de la haute
mission rserve par la Providence  Madame lisabeth. En lui
adressant la _Vie de Madame Louise de France_, la pieuse carmlite,
livre qui allait chercher la pieuse captive dans la tour du Temple
aprs la mort du Roi et de la Reine, il lui crivait la lettre
suivante, o clatent d'une manire vraiment sublime le respect,
l'admiration, la vnration sans gale qu'inspirait Madame lisabeth
au plus vertueux de ses contemporains.


_ Madame lisabeth, soeur de Louis XVI._

MADAME,

Un ordre de la Providence, dont vous nous apprenez si bien  adorer
les justes rigueurs, ne me permet pas de m'honorer de votre agrment
en vous faisant hommage de la vie de Madame Louise. Mais tout me
rpond, Madame, de l'accueil que recevra l'ouvrage, quelle que soit la
main officieuse qui se charge de l'introduire dans la solitude que
vous habitez. L'histoire d'une princesse chrtienne de la France,
d'une me courageuse qui tonna son sicle par la gnrosit de son
sacrifice, et qui, dj connue dans le monde par l'clat de ses
vertus, devint plus clbre encore dans la demeure obscure o l'esprit
de Dieu l'avait conduite, voil, Madame, ce qui prte des
rapprochements qui, pour chapper aux yeux de la pit modeste, n'en
seront pas moins saisis avec l'intrt le plus touchant par tous les
coeurs franais. Vivez donc, ange de la France, digne mule de l'ange
du Carmel, vivez. Vivez pour vous, vivez pour la patrie; vivez pour
les ttes prcieuses que le bon Louis vous recommandait en mourant.
Remplissez la tche glorieuse que le Ciel vous impose, de perptuer
les vertus hroques dans la maison de saint Louis.

Je suis avec le plus profond respect,

De Madame lisabeth

Le trs-humble et trs-obissant serviteur.

                                                    L'abb PROYART.]

       *       *       *       *       *

Est-ce tout? Non, elle vcut encore pour ses amies, car elle en eut de
tendres et de dvoues. Nous ne la connaissons mme compltement que
par sa correspondance intime, constante, familire avec les amies de
son enfance, qui demeurrent les amies de sa vie entire.

Immobile au milieu de la transformation de la socit, trangre  la
politique, son royaume  elle fut celui de la charit. Cependant elle
devait tre  son tour immole par la politique... Je me trompe: dans
la progression fatale de violences et de crimes qui poussait une
poque en dmence  surpasser l'attentat de la veille par le forfait
du jour, elle fut jete sur l'chafaud par une dmagogie en dlire.
Elle fut la victime la plus innocente, la plus inattendue de la
Rvolution. De tous les meurtres de ce temps, le plus inexplicable
comme le plus incomprhensible fut le meurtre de Madame lisabeth. Les
vnements qu'elle avait prvus l'murent sans la surprendre. Elle
les jugea avec calme, elle les raconte et les explique avec sagacit 
mesure qu'ils se succdent; elle en prvit les dernires et fatales
consquences, elle les attendit avec une fermet d'me inbranlable.

Ma respectueuse et ineffable piti pour d'augustes et innocentes
victimes ne m'empchera pas de juger de sang-froid ceux qui les ont
immoles, et l'poque o se sont passes ces terribles tragdies. La
justice est un devoir, mme envers le crime.

En tudiant de prs les hommes de la Rvolution, j'ai t frapp de
l'espce de dmence  la fois passionne et raisonneuse sous l'empire
de laquelle ils agissaient: le plus souvent ils passrent par
l'absurde pour arriver  l'horrible.

Il ne faut pas comprendre dans l'anathme port contre les coupables
la gnration tout entire. Les contemporains de ces catastrophes
inoues eussent t disposs  se faire une ide fausse de notre
nation, si les prodiges de patriotisme et de vertu militaire accomplis
par l'pe de la France au del des frontires n'eussent mis un
contre-poids moral aux sanglants holocaustes de la Rvolution.

Les proscriptions, les incendies, les meurtres, les prisons gorges de
victimes, les chafauds ruisselants de sang, nous eussent fait
regarder comme un peuple impie et cruel, si l'Europe ne nous et vus
de plus prs sur les champs de bataille. Ce jugement et t injuste.
Il n'est point de nation, quelque civilise qu'elle soit, qui ayant,
comme nous, vu briser en un moment tous les lments qui l'avaient
constitue, s'tant spare de toutes les traditions qui avaient
aliment sa vie, ayant vu prir toute rgle morale et tomber tout
frein religieux, condamne par la dsorganisation complte de la
puissance sociale, en face des factions organises,  assister 
l'assassinat juridique de ses chefs lgitimes renverss, mis  mort et
remplacs par les flatteurs de la populace et par les hideux
courtisans des clubs, il n'est pas de nation, dis-je, qui, place dans
une telle condition, n'et pas subi un excs aussi odieux.

L'Anglais, rput plus sage, plus grave et moins inconstant que
d'autres peuples, avait avant nous donn au monde le funeste et
scandaleux exemple de la subversion d'un empire et du supplice d'un
roi mis  mort judiciairement. Il ne faut donc pas tre surpris de
voir se reproduire cet acte d'iniquit dans l'histoire d'une nation
vive, inquite et ardente, sduite et entrane vers l'abme par des
hommes dont quelques-uns  la perversit du coeur unissaient de rares
talents. Ce qui plutt doit tre aujourd'hui comme alors un sujet
d'tonnement, c'est de rencontrer dans un peuple si longtemps
encourag  la mollesse et au vice par les indulgents sourires de la
philosophie, un fonds si grand et si inpuisable de courage et de
dvouement; c'est de trouver dans une socit qui passait pour tre
dgnre, corrompue et athe, un ferment si puissant de vertu, de foi
et d'hrosme. Tant il est vrai que si la Rvolution de 1789 devait
tonner le monde par l'excs de ses crimes, la gnration de cette
poque devait souvent l'tonner encore plus par l'exemple de ses
vertus. Au milieu des scnes les plus sanglantes apparaissent les
actions les plus gnreuses accomplies simplement, et n'ayant souvent
pour tmoins, avec Dieu, que le gelier et le bourreau.

Que de traits de vertu hroque, de dvouement et d'abngation, 
opposer  tant d'actes d'ignominie et de cruaut!

Des filles spares de leurs parents ont t vues aux genoux des
membres des comits rvolutionnaires jusqu' ce que la mme prison les
et reues. En vain des commissaires mus de piti pour leur jeune
ge, ou peut-tre sduits par leur beaut, leur mnagrent des moyens
de se soustraire  l'action homicide des lois. La pit filiale
rclamait la communaut de la cause, du jugement et du supplice.

Des serviteurs fidles se sacrifiaient pour le salut de leurs matres.

Des grandes dames, comme madame de Tourzel, osaient affirmer leur
dvouement  la Reine jusque dans la cour de la Force, au milieu des
massacres de septembre.

 Nantes, madame de la Biliais, pendant la terreur qu'y faisait rgner
Carrier, marchait  l'chafaud entre ses deux filles, dont la plus
jeune n'avait pas encore seize ans. L'ane mourut courageusement sans
un soupir jet vers la terre; mais la seconde, ce n'tait encore qu'un
enfant, se prit  pleurer comme la captive d'Andr Chnier, et, se
retournant vers sa mre, elle lui dit en songeant  sa jeunesse: 
maman, il faut donc mourir? Madame de la Biliais se redressa  ces
mots comme la mre des Machabes. Mon enfant, rpondit-elle, regarde
ce beau ciel o nous allons tous tre runis. Alors l'enfant gravit
d'un pas ferme les marches de l'chafaud, et elle mourut avec courage,
comme tait morte sa soeur, comme allait mourir sa mre, la plus
malheureuse des trois, puisqu'elle mourut la dernire.

La vicomtesse de Noailles, conduite au supplice avec la marchale de
Noailles, son aeule, et la duchesse d'Ayen, sa mre, exhortait  la
rsignation un jeune homme qui, dans sa rage contre les proscripteurs,
n'avait cess de profrer des blasphmes pendant le fatal trajet; le
pied dj sur le sanglant escalier, cette touchante chrtienne se
tournait encore vers cet homme exaspr pour lui demander le sacrifice
dont elle lui donnait l'exemple, en lui disant d'un ton et avec des
regards suppliants: En grce, dites pardon!

Tandis que le christianisme produisait son immortelle moisson de
vertus, le stocisme antique se rveillait et jetait de beaux clairs.
Madame Roland, ferme et intrpide sur la charrette, sereine et presque
souriante sur la guillotine, exhortait aussi,  son heure dernire,
son compagnon qui ne savait pas mourir. Courage, monsieur! lui
disait cette illustre paenne. Il n'y a que le christianisme qui nous
apprenne  dire: Pardon!

Des jeunes filles, comme Marie Gattey, entendant condamner  mort
leurs fiancs, criaient _Vive le Roi!_ afin de mourir avec eux.

Des pres, comme Loizerolles, donnaient leur vie pour leur fils[2].

[Note 2: La substitution de Loizerolles pre  son fils n'est reste
un doute pour personne; Fouquier, dans son procs, fut oblig d'en
convenir, et il rejeta la faute sur son substitut Lieudon.

La dclaration de Loizerolles fils sur le dvouement de son pre,
rapporte M. Berriat-Saint-Prix, fut extrmement touchante. Longtemps
il avait ignor ce sublime sacrifice. Mis en libert avec sa mre le 6
brumaire an III (27 octobre 1794), quelques jours aprs, il l'apprit
d'un ancien cur de Champigny, le sieur Pranville, d'abord enferm 
Saint-Lazare, puis  la Conciergerie, et que le 9 thermidor avait
sauv. Embrassez-moi, dit Pranville au fils Loizerolles, nous sommes
deux malheureux chapps du naufrage. Savez-vous qui vous a sauv la
vie? C'est votre pre, et voici ses dernires paroles: _Ces gens-l
sont si btes, ils vont si vite en besogne, qu'ils n'ont pas le temps
de regarder derrire eux. Il ne leur faut que des ttes; peu leur
importe lesquelles, pourvu qu'ils aient leur nombre; au surplus, je ne
fais pas de tort  mon fils, tout le bien est  sa mre. Si, au milieu
de ces orages, il arrive un jour serein, mon fils est jeune, il en
profitera; je persiste dans ma rsolution._

Loizerolles fils avait peine  comprendre un pareil dvouement. Le
lendemain il en eut la preuve. Traversant le pont de l'Htel-Dieu, il
vit son arrt de mort affich parmi plusieurs autres; cet extrait
tait conforme au jugement du tribunal; le pre condamn, c'tait le
fils qui tait rest dans cet acte. Avec la permission d'une
patrouille, Loizerolles arracha ce papier, et ce fut la premire pice
qui motiva sa ptition et celle de sa mre, qui furent accueillies par
la Convention. Devant le tribunal, la dposition de Loizerolles fut si
intressante, si pathtique, que l'auditoire fondit en larmes, et que
le prsident se hta de fermer le dbat sur ce douloureux incident.

  (_La Justice rvolutionnaire._ Paris, Cosse et Marchal, place
  Dauphine, 1861, page 125.)

On sait aussi que Sallier pre, prsident  la cour des aides, fut
condamn par erreur  la place de son fils, conseiller au parlement de
Paris, alors absent depuis deux ans. Une autre fois, ce fut un fils
qui fut immol  la place de son pre. M. et madame de Saint-Pern
figuraient bien sur la liste d'accusation sous la dsignation de
Saint-Pern et sa femme, ex-marquis et ex-nobles, gendre et fille de
Magon de la Balue. Nanmoins, leur fils, encore presque enfant (il
avait dix-sept ans), fut, par ordre de Fouquier, extrait de la prison,
plac parmi les accuss dj sur les bancs, et condamn le jour mme,
sans avoir reu d'acte d'accusation.]

D'autres, n'ignorant pas que les biens des condamns pour crime
d'opinion taient confisqus par la Rpublique, reculaient jusqu'aux
dvouements du paganisme antique, que la morale stocienne admirait,
que la morale plus svre du christianisme rprouve, et n'attendaient
point leur jugement; comme l'infortun Caubert[3], ils se donnaient la
mort dans leur prison, voulant conserver du pain  leurs enfants.

[Note 3: Ce trait de tendresse paternelle est rapport dans les
_Mmoires de Lombard_, de Langres (tome Ier, page 120. Ladvocat,
1823). Non-seulement il n'a pas t contest, mais la Convention, qui
en fut instruite, craignit que cet acte d'hrosme ne trouvt des
imitateurs, et, par un dcret du 29 brumaire, pronona la confiscation
contre tout prvenu qui se donnerait la mort.]

Des femmes, comme madame Davaux[4], comme Victoire Regnier, femme
Lavergne[5], Lucile Duplessis[6], rclamaient avidement pour elles
l'chafaud de leurs maris.

[Note 4: M. Davaux, ancien lieutenant gnral du prsidial de Riom,
avait t arrt dans cette ville, et devait tre transfr  la
Conciergerie. Sachant le pril qui le menace, madame Davaux, qui n'a
contre elle aucun mandat d'amener, s'lance sur la voiture qui le
conduit  Paris avec d'autres prisonniers des dpartements.  leur
arrive, elle obtient d'tre enferme avec eux, et elle partage le
sort de son poux.]

[Note 5: Victoire Regnier, femme Lavergne, ge d'environ vingt-six
ans, dit le _Dictionnaire des condamns  mort pendant la Rvolution_,
condamne  mort le 11 germinal an II (31 mars 1794) par le tribunal
rvolutionnaire de Paris comme contre-rvolutionnaire, ayant cri
_Vive le Roi!_ dans l'une des salles qui prcdent celle de l'audience
du tribunal o elle venait d'assister au jugement de mort rendu contre
son mari, et afin de terminer ses jours avec lui. (L. PRUDHOMME, t.
II, p. 316.)]

[Note 6: Veuve de Camille Desmoulins, ge de vingt-trois ans, ne et
domicilie  Paris, condamne  mort le 24 germinal an II (13 avril
1794) par le tribunal rvolutionnaire de Paris, comme convaincue
d'tre auteur ou complice d'une conspiration tendant  troubler l'tat
par une guerre civile, dissoudre la reprsentation nationale,
assassiner ses membres, dtruire le gouvernement rpublicain,
s'emparer de la souverainet du peuple et rtablir la monarchie.]

Des prtres s'oubliaient dans les cachots pour ne s'occuper que de
leurs compagnons d'infortune, apaiser leurs regrets, ranimer leur
courage et obtenir d'eux de marcher ensemble  la mort en chantant en
choeur des hymnes en faveur de leurs meurtriers.

Nous ne saurions compter le nombre des victimes innocentes et pures
qui s'offrirent  Dieu en expiation de tant d'erreurs et de crimes.
Parmi elles il en est une, la plus sainte et la plus pieuse de toutes,
c'est celle dont je me suis propos d'crire l'histoire.

J'ai souvenance que lorsque j'tais encore presque enfant, j'entendais
souvent les vieillards parler avec un pieux enthousiasme de Madame
lisabeth. Au nom de cette femme anglique tait attach pour eux le
souvenir d'une perfection idale. Je serais heureux si le simple rcit
de son passage sur la terre tait accept comme un tmoignage qui
confirme la juste apprciation de ces vieillards.

Depuis lors, dans toutes les circonstances de ma vie o j'tais
conduit vers les souvenirs de la Rvolution, ma pense ne cessait
d'voquer avec un charme mlancolique cette douce figure qui
m'attristait tout ensemble et me consolait. Je souscris volontiers aux
admirations si lgitimes qu'excite Marie-Antoinette, et je suis
dispos  croire que par son caractre aussi bien que par ses
souffrances et par sa mort, cette magnanime princesse demeurera une
des grandes figures de notre histoire; mais Madame lisabeth, sans
parler autant que la Reine  mon imagination, m'inspire peut-tre un
sentiment plus paisible de vnration et de recueillement. Les
contemporains de ces deux femmes prouvaient pour elles, comme nous,
des sentiments diffrents.

L'esprit dnigrant de l'poque s'ingniait  trouver 
Marie-Antoinette des gots, des passions ou des travers qui la
rapprochassent des femmes ordinaires: c'est ainsi que l'envie, qui la
regardait d'en bas, se consolait de ne pouvoir nier sa beaut et sa
grandeur.

La personne de Madame lisabeth n'apparaissait qu'au second plan, et
dgage de cet blouissant clat qui environnait la reine de France.
Le dpit n'eut pas  lui supposer des faiblesses pour se venger de son
rang. Et nous-mme, pour arriver  elle et pour la voir telle qu'elle
est, nous n'avons pas eu besoin d'carter l'aurole de la puissance,
puis les nuages de la calomnie qui nous drobent la fille de
Marie-Thrse.

Louis XVI, la Reine et Madame lisabeth ont eu  souffrir d'immenses
douleurs; mais ces douleurs eurent de mme un caractre diffrent. Le
Roi a t mconnu, abandonn, trahi, insult: sa mmoire a de nos
jours encore des accusateurs, des bourreaux mme, car des feuilles
publiques se sont trouves pour prsenter l'apologie du crime du 21
janvier en glorifiant ses auteurs.

Marie-Antoinette a t en butte aux traits de la haine la plus
dloyale: elle fut  la fois attaque dans ce qu'il y a de plus
frivole, l'amour de la toilette, du luxe et des ftes; dans ce qu'il y
a de plus sacr, son honneur d'pouse; dans ce qu'il y a de plus pur,
dans son coeur de mre. La calomnie l'a poursuivie avec une fureur
persvrante qui ne s'est point arrte devant l'aurole mme du
martyre.

Madame lisabeth n'eut point  subir personnellement de tels outrages;
mais elle en fut tmoin d'assez prs pour en gmir. Tous les coups que
reurent le Roi, la Reine, la Royaut dans leur puissance, dans leur
honneur, dans leur prestige, Madame lisabeth les reut dans son
coeur. Quant  elle, elle a t respecte par la plupart de ceux-l
mme qui ne respectaient personne.

Il y eut aussi une diffrence entre les procs du Roi, de la Reine et
de leur soeur. Celui du Roi, qui depuis le 11 dcembre 1792, jour de
sa premire comparution  la barre de l'assemble conventionnelle,
jusqu'au 21 janvier 1793, jour de son supplice, avait dur quarante et
un jours, avait prsent le formidable spectacle d'un monarque vaincu,
dchu et prisonnier, en prsence d'un tribunal de sept cent cinquante
juges, dont un grand nombre avaient d'avance rsolu sa mort: procs
trange, inique, o, en violant les rgles de la justice, on en avait
parodi les formes.

Le procs de la Reine avait donn lieu  vingt heures de dbats, et 
l'audition d'une multitude de tmoins dont les dpositions, quelque
insignifiantes ou quelque odieusement absurdes qu'elles fussent,
accompagnes d'un amas confus de pices non moins insignifiantes
qu'absurdes, avaient offert le simulacre d'un procs rgulier.

Le procs de Madame lisabeth ne prsenta rien de semblable. Le
lecteur aura l'occasion de remarquer qu'on ne mit sous ses yeux aucune
pice accusatrice; aucun tmoin ne fut appel  dposer contre elle.
Devant sa dignit, qui dconcerta ses juges, s'incline dj la
postrit: la Rvolution qui l'immola a rougi elle-mme de l'avoir
frappe[7].

[Note 7: On sait que Robespierre lui-mme, redoutant l'effet que
produirait la condamnation de Madame lisabeth, s'y tait vivement
oppos. Le soir mme de l'excution, passant avec Barre devant la
boutique de Maret, libraire au Palais-Royal, il y entra, comme il
faisait souvent, et tout en feuilletant quelques brochures nouvelles,
il demanda ce qu'on disait dans le public. Maret, connu par sa
bonhomie et sa franchise, lui rpondit: On murmure; on crie contre
vous; on demande ce que vous avait fait Madame lisabeth, quels
taient ses crimes, pourquoi vous avez envoy  l'chafaud cette
innocente et vertueuse personne?--Eh bien, dit Robespierre en
s'adressant  Barre, vous l'entendez, c'est toujours moi..... Je vous
atteste, mon cher Maret, que loin d'tre l'auteur de la mort de Madame
lisabeth, j'ai voulu la sauver; c'est ce sclrat de Collot d'Herbois
qui me l'a arrache.

Dj dans la sance du 1er frimaire (21 novembre 1793), aux Jacobins,
Robespierre avait fait rejeter une proposition d'Hbert tendant 
faire juger _la race de Capet_. Le mois prcdent, le 7 brumaire (28
octobre 1793), ce mme Hbert avait demand, en pressant le jugement
des Girondins, que l'on traduist aussi Madame lisabeth au tribunal.
On jugea Capet et sa femme, s'cria-t-il, et leurs nombreux complices
restent impunis. J'ai vu sur la soeur de Capet des traits qui peignent
sans rplique cette femme atroce; c'est elle qui accompagna son frre
 la revue des assassins du peuple, dans sa fuite et dans toutes ses
dmarches contre-rvolutionnaires; qui lui en souffla un grand nombre;
on sait qu'elle se dfit de ses diamants pour les envoyer  l'homme
qui avait provoqu sur nous le fer et le feu; il est mille traits
d'elle qui devraient dj l'avoir conduite  l'chafaud; on n'en parle
pas non plus, et sans doute on veut ainsi la soustraire  la justice,
 la vengeance du peuple.

  (_Moniteur_ du 10 brumaire an II [31 octobre 1793], p. 162.)]

Ceux qui eurent  exprimer sur elle une opinion, quand sa destine fut
accomplie, ne doutrent pas que ses vertus ne fussent entres dans les
conseils misricordieux de la prescience divine en faveur de notre
pays. Ceux qui la virent dans la fleur de son jeune ge eurent une
intuition de sa saintet. Lorsqu'un motif de pit la conduisait au
Carmel de Saint-Denis, o s'tait retire et o vivait, sous le nom de
Thrse de Saint-Augustin, Madame Louise de France, sa vnre tante,
c'tait elle-mme souvent qui y portait l'dification qu'elle y allait
chercher. Une religieuse de cette communaut, tablie  Paris en 1807,
transfre  Autun en 1838, a crit la vie de la Rvrende Mre
Thrse de Saint-Augustin, o nous trouvons ce paragraphe relatif 
Madame lisabeth, sa nice:

Non contente, dit-elle, de venir souvent s'difier des vertus de sa
tante, la jeune princesse aimait encore  participer  ses pieux
exercices et aux humbles fonctions de la vie du clotre. tant arrive
un jour d'assez bonne heure au monastre, elle tmoigna le dsir de
servir le dner  la communaut; notre vnre mre lui inspira la
pense de remplir cet emploi dans les formes religieuses, ce qui fut
fort de son got. S'tant donc rendue au rfectoire, au moment
indiqu, elle mit un tablier, et, aprs avoir bais la terre, elle se
prsenta  la porte de service: on lui remit une planche sur laquelle
taient les portions des soeurs. Elle les distribuait adroitement,
lorsque tout  coup la planche s'incline et une portion tombe  terre.
Son embarras fut au comble. Pour l'en tirer, l'auguste prieure lui
dit: Ma nice, aprs une telle gaucherie, la coupable doit baiser la
terre. Aussitt Madame lisabeth se prosterna, puis elle continua le
service sans aucun autre contre-temps.

C'tait une vraie jouissance pour notre vnre mre de voir les
vertus de son auguste famille reproduites dans cette jeune princesse.

Telle tait cette vie si simple et cette destine si mystrieuse, que
Joseph de Maistre a dit, en parlant _de la rversibilit des douleurs
de l'innocence au profit des coupables_:

Ce fut de ce dogme, ce me semble, que les anciens firent driver
l'usage des sacrifices qu'ils pratiqurent dans tout l'univers, et
qu'ils jugeaient utiles non-seulement aux vivants, mais encore aux
morts..... Les dvouements, si fameux dans l'antiquit, tenaient
encore au mme dogme. Dcius avait la _foi_ que le sacrifice de sa vie
serait accept par la divinit, et qu'il pouvait faire quilibre 
tous les maux qui menaaient sa patrie.

Le christianisme est venu consacrer ce dogme, qui est infiniment
naturel, quoiqu'il paraisse difficile d'y arriver par le raisonnement.

Ainsi, il peut y avoir eu dans le coeur de Louis XVI, dans celui de
la cleste lisabeth, tel mouvement, telle acceptation capable de
sauver la France[8].

[Note 8: _Soires de Saint-Ptersbourg_, Lyon, Plagaud, Jesne et
Crozet, grande rue Mercire, 36. Tome II, p. 146 et 147, IXe
entretien.]

Voici une autorit plus haute encore que celle de Joseph de Maistre.
L'auguste Pie VII tait venu  Paris en 1804 pour sacrer l'empereur
Napolon. L'abb Proyart, l'auteur de la lettre  la Prisonnire du
Temple, que j'ai cite plus haut, vint mettre aux pieds du Souverain
Pontife cette mme _Vie de Madame Louise de France_ qu'il avait offerte 
la soeur de Louis XVI. Le Pape occupait aux Tuileries le pavillon de
Flore, o avait rsid autrefois Madame lisabeth.--J'habite ici
l'appartement d'une autre sainte, lui dit Pie VII en recevant de la main
de l'abb Proyart la Vie de la grande carmlite; et il semble avoir ainsi
batifi d'un mot ces deux Filles de France; l'une, morte sur les
hauteurs du Carmel; l'autre, sur les hauteurs de l'chafaud dont sa
vertu fit un Calvaire.

                                                               B.




INTRODUCTION.

DERNIRES ANNES DU RGNE DE LOUIS XV.

23 MAI 1764--10 MAI 1774.

     Le Dauphin et la Dauphine, pre et mre de Madame lisabeth.
     -- Leurs nombreux enfants. -- Maladie du Dauphin, soins que
     lui prodigue la Dauphine. -- La reine Marie Leckzinska. --
     Lettre du roi Stanislas. -- Mot de la Dauphine, rponse du
     Dauphin. -- Celui-ci admis au Conseil d'tat. -- Intrieur
     du Dauphin et de la Dauphine au palais de Versailles. --
     Chasse dans la plaine de Villepreux; M. de Chambors bless 
     mort; le Dauphin, inconsolable, comble de bienfaits sa veuve
     et ses enfants. -- Il refait ses tudes, se livre  celle de
     l'histoire. -- Paroles du Prince  ce sujet. -- Son
     attachement pour le marchal du Muy, pour M. de Lamotte,
     vque d'Amiens. -- Sjour de la cour  Compigne;
     conversation entre la Reine, l'vque d'Amiens et le
     Dauphin. -- Les six soeurs du Dauphin encore vivantes. -- Il
     est question d'en envoyer cinq  Fontevrault; supercherie de
     la jeune Adlade pour ne point y aller. -- Retour des
     jeunes princesses aprs leur ducation. -- Leur clibat. --
     Le Ciel semble bnir l'union du Dauphin et de la Dauphine.
     -- Cinq fils et trois filles. -- Mort du duc de Bourgogne,
     l'an d'entre eux. -- Son Oraison funbre. -- Le Dauphin
     s'occupe de l'ducation de ses autres enfants. -- M. de
     Choiseul, antagoniste du Dauphin. -- Leon de morale donne
     par celui-ci  ses enfants. -- Le Dauphin et la Dauphine
     viennent  Notre-Dame remercier Dieu de la naissance de
     Madame lisabeth. -- Changement opr dans la physionomie du
     Dauphin. -- Ce prince au camp de Compigne, puis 
     Fontainebleau. -- Sa mort. -- Le duc de Berry, nouveau
     Dauphin. -- Prtendues causes de la mort du Dauphin. --
     Funrailles de ce prince. -- Effroi qu'il avait de rgner.
     -- Louis XV dans son conseil, dans les affaires d'tat et
     dans sa famille. -- La Dauphine s'occupe de ses enfants, et
     fait pour le jeune Dauphin un plan d'tudes qu'elle soumet
     au Roi. -- Mort prmature de la Dauphine; regrets que cause
     sa perte. -- Elle est inhume dans la cathdrale de Sens, 
     ct de son poux. -- Bruits auxquels sa mort a donn lieu.
     -- Prsentation  la cour de madame du Barry. Les ducs de
     Choiseul et de Richelieu. -- Mariage du jeune Dauphin et de
     Marie-Antoinette d'Autriche. -- Ftes de Versailles; malheur
     arriv dans celles de Paris. -- Le Dauphin et la Dauphine
     inconsolables. -- Susceptibilit d'amour-propre;
     l'inexorable tiquette. Intervention de la noblesse. --
     Mariage de quatre princes de la famille royale. -- Louis XV
     au milieu de cette cour _printanire_. -- Aspect de la
     France. -- Opinion publique. -- Le clerg. -- Remontrances
     faites au Roi du haut de la chaire. -- Maladie de Louis XV;
     voeux pour sa gurison. -- Billet du Dauphin  l'abb
     Terray. -- Mort du Roi. -- Ses funrailles. -- L'opinion
     publique.


Avant d'entrer dans la vie de Madame lisabeth, il convient de
prsenter le tableau de l'poque o Dieu la fit natre: sans cette
tude pralable, on ne comprendrait pas le temps o elle tait
destine  vivre et  mourir. Une apprciation de la situation de la
socit franaise en 1764,--des dtails sur l'intrieur de la famille
royale, et en particulier sur le pre et la mre de Madame lisabeth,
tels sont les lments ncessaires de cette tude prliminaire.

Louis, Dauphin de France, fils de Louis XV, n  Versailles en 1729,
tait dou des plus heureuses dispositions et d'une me naturellement
porte  la vertu. Il avait montr ds l'enfance tant d'ardeur et une
assiduit si rare au travail, qu'il avait eu  cet gard autant besoin
de frein que les autres ont besoin d'aiguillon. Sa douceur, son
affabilit, l'lvation de ses sentiments, son asservissement au
devoir, en avaient fait un prince accompli. La Reine, sa mre, disait:
Le Ciel ne m'a accord qu'un fils, mais il me l'a donn tel que
j'aurais pu le souhaiter. En 1745, ce prince, qui n'avait pas atteint
sa seizime anne, accompagna  l'arme de Flandre le Roi son pre et
eut la gloire de prendre une part, sous ses yeux,  la bataille de
Fontenoy. Des boulets avaient sillonn la terre  deux pas de lui.
Monsieur le Dauphin, lui cria le Roi, renvoyez-les  l'ennemi, je ne
veux rien avoir  lui. Le prince n'avait pas le temps de rpondre, il
se battait. Mari peu de mois avant cette campagne  l'infante
Marie-Thrse-Antoinette Raphaelle, fille de Philippe V, roi
d'Espagne, il perdit, au milieu de l'anne suivante, cet objet de ses
plus tendres affections. Ce malheur le jeta dans un profond chagrin.
Enferm dans son appartement, il se droba  toute consolation et
s'isola de toute socit. Mais la raison d'tat, mais la prvoyance
dynastique ne pouvaient permettre au fils unique du Roi de pleurer 
loisir: elles avaient dcid que, malgr ses justes et douloureux
regrets, M. le Dauphin passerait  de secondes noces; et sans plus le
consulter on arrangea son mariage avec la fille de l'lecteur de Saxe,
roi de Pologne[9].

[Note 9: Jeudi 9 fvrier 1747, jour du mariage de M. le Dauphin, le
corps de ville de Paris a donn pour fte au peuple de Paris cinq
chars peints et dors qui, depuis dix heures du matin jusqu'au soir,
ont fait le tour des diffrents quartiers de Paris.

Le premier reprsentoit le dieu Mars avec des guerriers; le second
toit rempli de musiciens; le tr. (_sic_) reprsentoit un vaisseau,
qui sont les armes de la ville; le quatrim., Bacchus sur un tonneau;
et le cinquime, la desse Crs. Ils toient tous attels de huit
chevaux assez bien orns, avec des gens  pied qui les conduisoient.
Tous les habillements, dans chaque char, toient de diffrentes
couleurs, et en galons d'or ou d'argent. Le tout faisoit un coup
d'oeil assez rjouissant et assez magnifique, quoique tout en
clinquant; mais les figures dans les chars toient trs-mal excutes.
Dans certaines places, ceux qui toient dans les chars jetoient au
peuple des morceaux de cervelas, du pain, des biscuits et des oranges.
Il y avoit dans ces places des tonneaux de vin pour le peuple, et le
soir toute la ville a t illumine. (E. J. F. BARBIER, _Journal
hist. du rgne de Louis XV_, t. III, p. 5.)]

Cette jeune princesse avait de la religion, du savoir, un caractre
trs-distingu. Elle savait le latin et plusieurs langues vivantes.
Elle donna ds son arrive  la Cour des preuves de l'lvation de son
esprit et de son coeur. Quand le Dauphin, la premire nuit de ses
noces, entra dans son appartement, toute sa douleur se rveilla  la
vue de quelques meubles qui avaient t  l'usage de sa premire
femme. La Dauphine s'tant aperue des efforts qu'il faisait pour se
contenir, lui dit avec tendresse: Laissez, monsieur, librement couler
vos larmes et ne craignez pas que je m'en offense; elles prsagent au
contraire que je serai la femme la plus heureuse si j'ai le bonheur de
vous plaire, et c'est l l'unique objet de mon ambition.

Cette alliance avait uni par des liens troits deux familles qui
paraissaient irrconciliables. Sous le toit du mme palais habitaient
en effet deux princesses de Pologne, filles de deux rois rivaux, et la
Reine pouvait dire  la Dauphine: Votre pre a dtrn le mien. La
religion avait surmont ces motifs de rancune et d'amertume. La fille
de Stanislas tmoigna les meilleurs sentiments  la fille de
Frdric-Auguste, et le roi dtrn une affection toute paternelle 
la fille de celui qui l'avait dpouill de ses tats. De son ct, la
jeune Dauphine triompha sans effort des situations dlicates que
l'tranget de sa position pouvait faire natre. L'tiquette exigeait
que le troisime jour aprs ses noces elle portt en bracelet le
portrait du Roi son pre. Le sentiment de la pit filiale, qui tait
trs-vif chez la Reine, aurait pu s'mouvoir  la vue du portrait de
Frdric-Auguste, port sous ses yeux comme une sorte de trophe. La
religion fut encore en cette occasion une excellente conseillre. Une
partie de la journe tait dj passe, et pas une personne de la Cour
n'avait os adresser  la Dauphine un compliment sur la beaut du
bracelet. La Reine fut la premire qui lui en parla. Voil donc, ma
fille, lui dit-elle, le portrait du Roi votre pre?--Oui, maman,
rpondit la princesse en lui prsentant son bras, voyez comme il est
ressemblant! C'tait celui de Stanislas. La Reine fut touche de ce
trait, elle en tmoigna sa satisfaction  sa belle-fille, qu'elle aima
chaque jour davantage.

Le temps ralisa aussi le souhait que, ds le premier jour de son
mariage, la Dauphine avait form dans la candeur de son me: peu  peu
s'taient adoucis les regrets de son royal poux, et leur union devint
aussi heureuse que fconde. Ils eurent d'abord, en 1750, une princesse
(Marie-Zphirine), puis en 1751, un prince qui reut le nom de duc de
Bourgogne.

La joie publique que causa cet vnement fut suivie l'anne d'aprs
d'une inquitude tout aussi vive.

Le mardi soir, 1er aot, le Dauphin fut attaqu d'un mal de tte et
d'une fivre qui causrent tout d'abord les plus vives alarmes. Bien
que la petite vrole ne ft point dclare, les mdecins souponnrent
sa prsence, et saignrent le prince par deux fois. La petite vrole
se montra, mais sortit mal. Le Roi, qui tait  Compigne, arriva en
poste le 3. Le Dauphin toit comme en lthargie et  l'extrmit,
dit l'annaliste du rgne de Louis XV; il y eut grande consultation.
Tout le monde sait qu'on ne saigne plus quand la petite vrole a paru.
Cependant M. Dumoulin fut d'avis d'une seconde saigne au pied; il dit
qu'il toit vrai que M. le Dauphin pouvoit mourir dans la saigne et
qu'il n'en rpondoit pas; mais aussi, que si on ne le saignoit pas, il
seroit mort dans une heure; que s'il supportoit la saigne il pourroit
en revenir. Cela fut dit sur de bonnes raisons: il y avoit l une
chance redoutable  courir. On demanda l'avis du Roi, qui dit: Si cela
est ainsi, qu'on le saigne. M. le Dauphin fut donc saign au pied, 
onze heures du soir, aprs quoi l'ruption se fit comme on le
souhaitoit. La Reine n'arriva qu'aprs ce moment critique: M. le
Dauphin alloit mieux, elle embrassa Dumoulin avant tout le monde. M.
Dumoulin, qui toit transport de sa russite, et qui est gai avec
tout son esprit, quoique fort g, dit tout haut en riant: Messieurs,
je vous prends  tmoin que la Reine me prend de force[10].

[Note 10: E. J. F. BARBIER, _Journal hist. du rgne de Louis XV_,
Paris, 1851, in-8, t. III, p. 398.]

Au milieu des soins les plus empresss que l'on prodiguait au prince, la
Dauphine s'oubliait elle-mme, elle lui prsentait tout ce qu'il prenait,
ne laissait  nul autre les offices les plus rebutants: sa tendresse les
estimait doux et faciles[11]. Tout le monde, rapporte le Journal de M.
Barbier, est charm de Madame la Dauphine, qui n'a pas quitt un instant.
M. le Dauphin ne prend ni bouillon ni autre chose que de sa main. Quand
on lui reprsenta d'abord le danger o elle s'exposoit, elle rpondit
qu'on ne manqueroit pas de Dauphines, mais qu'il n'y avoit qu'un Dauphin.
Elle a banni toute crmonie  son gard, et elle dit aux mdecins et
autres qui sont l: Ne prenez pas garde  moi; je ne suis plus Dauphine,
je ne suis que garde-malade[12].

[Note 11: Mandement de l'vque de Valence (Alexandre Milon), 29 sept.
1752.]

[Note 12: T. III, p. 399.]

Souvent mme, pour que rien ne la gnt dans les soins que son coeur
lui dictait, elle tait en robe de chambre et en tablier blanc. Les
mdecins de la Cour, craignant, en s'en rapportant  leurs seules
lumires sur la maladie du Dauphin, d'tre responsables envers la
nation d'une tte si chre, avaient appel en consultation quelques
membres clbres de la facult de mdecine de Paris, entre autres M.
Pousse, homme d'un grand mrite, mais ignorant les formes du monde et
n'ayant jamais mis le pied  la Cour. Frapp de la sollicitude
touchante que montrait au malade la femme qui le servait, il dit en se
retirant: Cette garde est prcieuse; ne vous dfaites pas de ses
services. Ds qu'il fut sorti: Savez-vous bien, dit la Dauphine, que
je n'ai jamais t si fire: ce compliment du docteur m'honore, et je
ne veux pas cesser de le mriter. Dcidment la facult me flatte
depuis que vous tes souffrant, car Snac a dit l'autre jour qu'il
m'avait prise pour une soeur de charit.

La position du prince s'amliora insensiblement et le quatorzime jour
il entra en convalescence. La famille royale retrouva le repos, et
l'union du Dauphin et de la Dauphine fut dsormais d'autant plus vive
qu'elle avait t prouve. Leur appartement au chteau de Versailles
tait situ au bas du grand escalier de marbre. L'appartement de la
Dauphine tait de plain-pied avec celui du Dauphin, et venait en
retour dans l'aile gauche du palais qui est au midi[13]. Pour aller de
leur appartement dans le parc, ils passaient par la petite cour de
marbre et le vestibule qui est au milieu. Ils dnaient habituellement
ensemble et ils soupaient chez Madame Adlade, qui, se trouvant
l'ane de leurs soeurs par la mort de Madame Henriette[14], tait
devenue leur confidente et leur plus intime amie. Ils aimaient la
musique, et donnaient chez eux des concerts assez frquents. Le
Dauphin y chantait quelquefois un psaume ou une hymne sacre. La
solennelle gravit des chants religieux convenait  son esprit, et
cette prfrence lui avait attir plus d'un quolibet. Il tait vident
que, sous le rgne de Voltaire, le prince qui prfrait un motet de
Haendel  une ariette de Philidor ne pouvait tre qu'un esprit faible
et un imbcile.

[Note 13: PIGANIOL DE LA FORCE, _Description de Versailles_.]

[Note 14: Morte  Versailles le 10 fvrier 1752, porte  Saint-Denis
le 16 et inhume le 24.]

La pieuse Reine de France, Marie Leckzinska, tait souvent l'me de
ces petites runions sans apparat. Je suis persuad, lui crivait le
roi Stanislas lors des ftes bruyantes donnes  Fontainebleau, que la
quantit de monde vous ennuie, et que vous voudriez estre dans votre
sollitude de Versailles; mais songez donc que si le grand monde ne
vous plaist pas, vous plaisez  tout l'univers.

La Reine ne se trouvait nulle part aussi bien que dans la socit de
son fils. De son ct, ce fils si cher avait pour sa mre la plus vive
affection et le plus touchant respect. Il tait sa joie dans le
commerce habituel de la vie, son conseil dans quelques affaires, sa
consolation dans tous ses soucis: elle ne manquait aucune occasion de
le dire elle-mme. Elle avait l'habitude de se faire lire chaque matin
l'histoire du saint du jour. Le 11 juin, comme elle coutait la
lecture de la vie de saint Barnab, le Dauphin entra chez elle.--Bon!
dit la Reine, voil mon Barnab!--Et pourquoi donc, maman, me
baptisez-vous de ce nom?--C'est que Barnab, reprend la Reine,
signifie _enfant de consolation_.--Alors, que Barnab soit mon nom,
continua le prince, il m'est doux de le prendre avec ses charges.

 vingt et un ans, le Dauphin fut admis au conseil des dpches, et 
vingt-huit, dans les autres sections du conseil d'tat.

Jeune encore, il y fit admirer une haute instruction. Quoique la
position qui lui tait faite dans une cour dprave, et sous la
dpendance directe de son pre, ft extrmement dlicate et difficile,
et ne lui permt gure de montrer ni les rares qualits dont il tait
dou, ni les talents rels qu'il avait acquis, nanmoins la fermet de
ses principes, son exactitude dans l'accomplissement de ses devoirs,
l'tendue de ses connaissances thoriques dans l'art du gouvernement,
et par-dessus tout la simplicit de ses moeurs antiques, formaient
avec tout ce qui l'environnait un contraste accueilli comme une
esprance par la masse des Franais, qui sentaient le besoin d'un
rgne rparateur.

Mais quelque succs que pussent attirer au Dauphin l'lvation de ses
vues dans une assemble politique, ou les grces de son esprit dans la
socit des gens du monde, il craignait de se produire; il aimait la
simplicit dans l'habillement et dans les manires; il prfrait 
tout la vie de famille; il passait une partie de la journe dans le
cabinet de la Dauphine, lisant et crivant, tandis que de son ct
elle s'occupait  sa musique ou  quelque ouvrage de broderie. Les
sentiments de confiance et d'affection qui rgnaient dans cet
harmonieux intrieur du rez-de-chausse de Versailles faisaient
l'tonnement des personnes qui habitaient les autres appartements du
chteau, en mme temps qu'ils avaient la valeur d'une critique. Cette
intimit conjugale ne craignait pas de se montrer au dehors, et il
n'tait pas rare de voir le Dauphin se promener avec la Dauphine en
lui donnant le bras, sur la terrasse et dans les alles du jardin de
Versailles. Tous deux se plaisaient dans cette rsidence, berceau de
tous leurs enfants, et c'tait plus par devoir que par got qu'ils
accompagnaient le Roi et la Reine  Compigne et  Fontainebleau, o
grand nombre d'invits se rendaient aux ftes de l't et aux chasses
de l'automne.

Ce seul mot de chasse d'ailleurs ravivait dans le coeur du prince le
souvenir d'un malheur qui fut un des tourments de sa vie. Le 16 aot
1755, pendant que la cour se trouvait  Compigne, il chassait au tir
avec quelques officiers de sa maison dans la plaine de Villepreux, 
deux lieues de Versailles.  la fin de cet exercice, il voulut
dcharger son fusil sur une compagnie de perdrix que les rabatteurs
venaient de faire lever: le coup porta dans l'paule de son cuyer, M.
de Chambors, qu'une haie intermdiaire drobait  son regard. Le cri
de douleur qui rpondit  ce coup annonait qu'un homme tait bless.
Le prince jette son arme et accourt vers l'endroit d'o part ce cri:
il voit un homme se roulant dans la poussire, il reconnat M. de
Chambors, il le presse, il l'embrasse, il le conjure en pleurant de
lui pardonner. Ce ne sera rien, Monseigneur, murmura M. de Chambors
pour rassurer le prince; mais celui-ci plein d'inquitude avait dj
mand sa voiture: il fit immdiatement conduire son cuyer 
Versailles et appeler prs de lui les chirurgiens les plus renomms.
Le Dauphin, en veste de chasse, la tte nue, les cheveux en dsordre,
paraissait plus souffrant et plus dfait que le bless lui-mme. Pour
l'arracher  son accablement, quelques personnes de la cour essayrent
de dire  leur tour: Monseigneur, ce ne sera rien; la blessure n'est
pas mortelle. Mais ces mots, inspirs d'abord par le dvouement,
n'taient rpts que par la complaisance: le prince le comprit. Eh
quoi! s'cria-t-il, faudra-t-il donc que j'aie tu un homme pour tre
dans la douleur! Le Dauphin ne s'occupa que du bless, et bien que sa
vue seule, comme il le disait lui-mme, lui pert le coeur, il allait
chaque jour voir son malheureux cuyer, s'assurer si tous les soins
lui taient prodigus. Sa mort le jeta dans le dsespoir.  mon Dieu!
s'cria-t-il, il est donc vrai que j'ai tu un homme! Et comme on
lui reprsentait qu'il n'tait que la cause innocente de ce malheur:
Vous direz ce que vous voudrez, rpondait-il, mais ce pauvre Chambors
est toujours mort, et mort d'un coup parti de ma main: non, je ne me
le pardonnerai jamais. Ds ce moment il renona sans retour  la
chasse, quoique ce genre d'exercice ft ncessaire  sa sant.
Longtemps aprs, il disait encore: J'ai toujours devant les yeux le
corps sanglant de ce malheureux Chambors. Il combla de bienfaits sa
veuve et ses enfants, et les recommanda au Roi dans son testament[15].

[Note 15: Voir  la fin du volume les lettres du Dauphin et de la
Dauphine adresses  madame de Chambors, n I.]

Plus que jamais recueilli en lui-mme, il s'tonna de se trouver si
insuffisant en prsence du fardeau de la couronne; il s'effraya des
lacunes qu'avaient laisses dans son instruction la faiblesse de
l'enfance, la dissipation de la jeunesse; il rsolut de refaire ses
tudes, _de les reprendre en sous-oeuvre_, selon les paroles qu'il
adressa  l'vque de Senlis. Il demanda particulirement  l'histoire
ces graves leons qui lui apprenaient  connatre les hommes et le
prparaient  les gouverner. L'histoire, disait-il un jour  l'abb
de Marbeuf, est la ressource des peuples contre les erreurs des
princes. Elle donne aux enfants les leons qu'elle n'osait faire aux
pres: elle craint moins un roi dans le tombeau qu'un paysan dans sa
chaumire. Aussi appliquait-il souvent  la position dans laquelle il
devait se trouver un jour les enseignements qu'il puisait dans ses
lectures. Au nombre de ses maximes, nous devons citer celle-ci: Il
faut qu'un Dauphin paraisse inutile et qu'un Roi s'efforce d'tre un
homme universel.

Il apportait dans le choix de ses amis le mme discernement que dans
le choix de ses tudes: il avait un tendre attachement pour M. le
comte du Muy, un des hommes les plus vertueux de cette poque. Un
jour, ayant trouv sous sa main le livre d'heures de ce brave homme,
il y crivit cette prire: Mon Dieu, protgez votre serviteur du Muy,
afin que si vous m'obligez jamais  porter le pesant fardeau de la
couronne, il puisse me soutenir par sa vertu, ses leons et ses
exemples.

Le mme sentiment d'estime l'entranait vers Mgr d'Orlans de la
Motte, vque d'Amiens, et lui rendait agrable le sjour de
Compigne, o il avait l'occasion de le rencontrer.

C'tait un des rares vques, dans ce temps, qui devaient leur
lvation  la rputation de leurs vertus et  leurs travaux
apostoliques. Tmoin de la peste de Marseille, il avait pris de Mgr de
Belzunce l'exemple qu'il et lui-mme dignement donn plus tard. Il
n'tait jamais venu  Paris et n'avait jamais paru  la cour, quand il
fut nomm vque d'Amiens en 1733.--Arriv dans cette ville, il
signala son dbut dans la carrire piscopale par une visite gnrale
de son diocse, examinant avec attention les abus  rformer comme les
amliorations  introduire dans chaque paroisse, causant avec les
paysans et interrogeant aussi les enfants; il pourvut  l'instruction
de ceux-ci, en favorisant l'tablissement des missions. Il retrancha
une grande partie de son bien-tre personnel, afin de l'employer au
soulagement des indigents. Ennemi du faste et de la reprsentation, il
fit dans la sphre de l'glise ce que, quelques annes plus tard,
Turgot essaya dans la sphre de l'tat. Son esprit tait aussi aimable
que sa raison tait solide, et les jeunes philosophes taient disposs
 lui pardonner sa foi vive en coutant sa conversation enjoue.

Tous les ans, ds que la famille royale tait installe au chteau de
Compigne, la Reine y conviait l'vque d'Amiens; mais le prlat
essayait quelquefois de se dispenser d'obir, tantt prtextant qu'il
n'avait pas d'habit court et que les tailleurs d'Amiens n'avaient
point appris  en faire  l'usage des vques; tantt invoquant les
rigueurs de l'ge, qui ne le rendaient propre qu' figurer dans une
collection d'antiques. Je crois, mon vnrable, lui dit un jour la
Reine, que vous devez voir dans notre cour une foule d'abus qui
chappent  nos yeux profanes.--Il en est un qui me frappe, rpondit
l'vque, c'est de m'y voir moi-mme gotant la consolation auprs de
Votre Majest, au lieu d'tre  la rpandre parmi mes pauvres
diocsains.--Et l'habit court, reprit le Dauphin, croyez-vous que M.
d'Amiens ne l'ait pas sur le coeur?--Il est vrai, Monseigneur,
continua le prlat, que j'ai sur le coeur et que je trouve bien
indigeste qu'on veuille nous faire dposer ici _de par le Roi_ l'habit
que nous portons _de par Dieu_. Heureux de trouver dans l'vque un
complice et un dfenseur de ses sentiments personnels, le Dauphin
dirigea l'entretien sur la rpartition souvent injuste et partant
dangereuse des biens ecclsiastiques.

Ce danger est plus grave qu'on ne pense, dit alors M. de la Motte; la
dconsidration de l'tat entrane celle de l'glise, quand le favori
du trne devient le scandale du sanctuaire.--En vrit, mon vnrable,
reprit la Reine, quand vous vous trouvez avec mon fils vous ne savez
plus que mdire, et je commence  craindre qu'aprs avoir numr les
erreurs des rois, les fautes des gens d'glise, vous n'en veniez 
passer en revue les torts des reines.--Madame, rpondit le prlat, le
plus grand tort que les reines puissent avoir sera toujours de ne pas
prendre en tout Votre Majest pour modle.--Oh! voyez donc, s'cria la
Reine, ce que c'est que respirer l'air des cours! Ne voil-t-il pas
que l'vque d'Amiens parle le langage des courtisans les plus
corrompus!

Ne pensez-vous pas, lui dit une autre fois la Reine, que les vques
qui font des prires publiques pour carter les flaux qui affligent
leurs diocses, devraient bien en ordonner aussi pour obtenir la
cessation du scandale occasionn par le dluge d'crits licencieux qui
inondent la France?--Madame, rpondit le saint vque, si nous ne nous
adressons pas  Dieu pour lui demander cette grce, c'est parce que
Dieu a charg le conseil de Versailles de nous en faire jouir.--Voil
parler en vque, rpondit le Dauphin: eh bien! demandez donc  Dieu
notre conversion.--Je me garderai bien, Monseigneur, de lui demander
la vtre.--Il est vrai que sur ce chapitre, reprit le Dauphin, je sais
assez  quoi m'en tenir; mais combien d'autres points sur lesquels
j'aurais besoin de conversion! Aussi ne craignez pas de prier pour moi
plus que pour personne, quoi que vous en dise la Reine, qui ne demande
que pour elle, ajouta malicieusement le Dauphin. Et la conversation
durait longtemps avec ce mme abandon[16].--M. d'Orlans de la Motte
avait cinquante et un ans lorsqu'il fut nomm vque. Quelqu'un
s'tonnant devant lui que cette dignit, confre souvent dans ce
temps-l  de jeunes ecclsiastiques, lui arrivt aussi tard: C'est
que, rpondit-il, quand le Roi a une faute  faire, il la fait le plus
tard qu'il peut[17].

[Note 16: Vie du Dauphin, d'aprs l'abb Proyart et le Pre Griffet,
par Henri de l'pinois, p. 121.]

[Note 17: Louis-Franois-Gabriel d'Orlans de la Motte, n 
Carpentras en 1683, sacr vque d'Amiens le 4 juillet 1734, mourut en
son diocse, dans sa quatre-vingt-douzime anne.]

Le Dauphin avait eu huit soeurs: six taient encore vivantes. Deux
jumelles nes avant lui, Louise-lisabeth, qui avait pous don
Philippe, infant d'Espagne, duc de Parme; et Henriette, morte 
Versailles le 10 fvrier 1752; quatre venues au monde aprs lui,
Adlade en 1732, Victoire en 1733, Sophie en 1734, et Louise en 1737.

Le cardinal de Fleury, effray des dpenses que devait causer au
trsor royal l'ducation de tant de filles de France, conseilla au
Roi, au mois d'avril 1738, d'en envoyer cinq  l'abbaye de Fontevrault
et d'en donner la surintendance  madame de Mortemart, abbesse de
cette maison. Louis XV, qui aimait tendrement ses filles, hsitait 
prendre ce parti: cependant il s'y rsigna. Il en cotait aussi
beaucoup  la Reine de voir ses filles s'loigner d'elle. Adlade,
qui n'avait gure que six ans, manifestait de son ct un grand regret
de partir. On lui indiqua, dit-on, un moyen de rester  Versailles.
Chaque jour ses deux soeurs anes allaient voir le Roi au sortir de
la messe. Elle se mit une fois  leur suite, se glissa devant son
pre, lui baisa la main et se jeta  ses pieds en pleurant. Le Roi,
qui ne savait pas rsister  un tmoignage de tendresse, se mit 
pleurer lui-mme: Adlade ne partit pas.

Les princesses demeurrent  Fontevrault jusqu' l'ge de quatorze 
quinze ans. Madame Victoire en revint au mois d'avril 1748[18];
Mesdames Sophie et Louise ensemble, en octobre 1750[19].  cette
dernire date la Cour se trouvait  Fontainebleau, qui sembla
s'embellir et s'gayer de la prsence de ces jeunes visages, dont
Barbier nous donne l'esquisse dans son Journal:

[Note 18: Madame la marchale de Duras et autres dames ont t la
chercher. Elles ont trouv en chemin un dtachement de la Maison, et
le 24 du mois, le Roi et M. le Dauphin ont t au-devant d'elle la
recevoir  l'tang du Plessis-Piquet; de l, ils l'ont conduite 
Versailles. (BARBIER, _Journal du rgne de Louis XV_, t. III, p. 32,
in-8, 1851.)]

[Note 19: Le Roi les a embrasses l'une et l'autre, pendant un quart
d'heure mme, en pleurant comme un bon pre de famille, bourgeois de
Paris. (ID., _ibid._, t. III, p. 176.)]

Madame Victoire est assez grande, forme, assez puissante, plus jolie
qu'autrement, les yeux beaux, plus brune que blanche, et fort
enjoue[20];

[Note 20: IDEM, _ibid._, t. III, p. 32.]

Madame Sophie est grande, belle princesse, ressemble au Roi et est
assez srieuse; Madame Louise est plus petite, moins blanche, fort
jolie nanmoins, gaie, de l'esprit; c'est elle qui porte toujours la
parole[21].

[Note 21: _Journal de Barbier_, t. III, p. 180.]

Ces princesses, qui faisaient l'ornement du trne de France,
semblaient prdestines  lui crer au dehors de puissantes alliances.
Il n'en fut rien: on s'tait tonn de voir l'ane d'entre elles
s'allier modestement au troisime infant d'Espagne: on fut bien
autrement surpris de voir ses nombreuses soeurs atteindre, dans le
palais o elles taient nes, l'ge au del duquel on ne songe plus
ordinairement  contracter les liens du mariage, sans paratre
attristes de leur clibat, sans exprimer aucun regret en voyant
s'vanouir une  une toutes les chances qu'elles semblaient avoir 
tre appeles  porter une couronne. Tenues  l'cart des affaires
politiques, heureuses de ne quitter ni leur pre ni leur patrie, elles
voyaient s'couler sans tristesse des jours uniformment remplis par
des affections de famille, des actes de pit et des crmonies de
cour rgles par une tiquette invariable. N'y aurait-il pas quelque
chose de plus dans ce renoncement au mariage, dans cette vie de
recueillement presque claustral? N'est-on pas autoris  y voir une
protestation virginale contre les souillures de l'poque? Dans la
conduite austre de ces princesses, filles d'un pre dissolu, ne
pourrait-on pas voir une intention de rparation envers la religion et
la morale publique offenses, comme une satisfaction faite  la
socit et une expiation offerte  Dieu?

Le Ciel semblait bnir la si parfaite union du Dauphin et de la
Dauphine. Aprs Marie-Zphirine et le duc de Bourgogne, ils eurent
quatre autres fils et deux filles:

En 1753, le duc d'Aquitaine, qui vcut  peine trois mois et demi;

En 1754, le duc de Berry, qui fut Louis XVI;

En 1755, le comte de Provence, qui fut Louis XVIII;

En 1757, le comte d'Artois, qui fut Charles X;

En 1759, Marie-Clotilde, qui fut reine de Sardaigne;

Et enfin, en 1764, notre lisabeth.

La naissance successive de ces enfants avait resserr de plus en plus
les liens du Dauphin et de la Dauphine. L'tude mme que ces deux
nobles coeurs avaient faite l'un de l'autre avait donn quelque chose
de plus profond  leur affection: leurs sentiments, leurs gots,
taient devenus les mmes, et l'on peut dire qu'ils vivaient de la
mme vie. La perte qu'ils firent, au mois de mars 1761, du duc de
Bourgogne, l'an de leurs quatre fils et l'hritier prsomptif de la
couronne aprs le Dauphin, avait sanctifi par les larmes une union
dj prouve par le temps. Ce jeune prince, d'un naturel violent et
hautain, mais que l'ducation avait dompt, annonait des qualits
extraordinaires, un caractre et une instruction tels qu'on n'en avait
jamais vu dans un enfant de cet ge: il succomba aux souffrances les
plus douloureuses, supportes avec le courage le plus magnanime. La
France s'associa aux regrets de sa famille, et Le Franc de Pompignan
fit l'oraison funbre du royal enfant, en disant que dans un ge
aussi tendre il avait rempli sa carrire en homme; que sans tre
parvenu au trne, il s'tait montr digne de rgner; que sans avoir
fait de grandes choses, il avait t un grand prince; qu'il avait
souffert en hros et qu'il tait mort comme un saint.

Plus que jamais retenu dans sa demeure par le chagrin, le Dauphin
s'occupa de l'ducation de ses enfants. Les devoirs d'un pre envers
ses enfants avaient  ses yeux un caractre sacr, et il les
remplissait avec un zle infatigable. Si l'obscur citoyen, disait-il,
doit rendre compte  son pays de la conduite de ses enfants, combien
davantage doit satisfaire  cette dette celui dont les fils
gouverneront un jour l'tat! Il faut que j'en fasse des hommes, pour
que plus tard ils deviennent des princes; toute ngligence de ma part
 cet gard serait un crime, comme au contraire chaque vertu que je
leur inspirerai sera un bienfait pour la patrie, puisque je suis
responsable envers la postrit de tout le mal qu'ils pourront faire
et de tout le bien qu'ils ne feront pas. On comprend avec quelle
ardeur scrupuleuse un prince guid par de pareils principes s'occupait
de l'ducation de ses enfants. Il tenait surtout  leur infiltrer dans
le coeur cette bont compatissante qui honore et distingue les princes
gnreux et clments. Il recommandait  leur gouverneur et  leurs
prcepteurs de les conduire souvent dans la demeure du pauvre.
Montrez-leur, disait-il, ce qui peut les attendrir; qu'ils voient le
pain noir dont se nourrit le malheureux; qu'ils touchent de leurs
mains la paille sur laquelle il couche; qu'ils apprennent  pleurer.
Un prince qui n'a jamais vers de larmes ne peut tre bon.

Un mmoire imprim en 1778, et attribu  un clbre ministre d'tat,
dtracteur et ennemi dclar du Dauphin, prsente sur ce prince une
trange critique, en lui reprochant d'avoir un _caractre polonais_.
Quand il est question d'apprcier srieusement les qualits et les
vices des hommes et particulirement des princes, on devrait, ce
semble, au lieu de prendre pour rgles les coutumes et les prjugs
des cours, s'lever aux grands principes de morale et d'honneur qui
sont les immortels flambeaux de la conscience humaine. Ce _caractre
polonais_, que le Dauphin tenait de sa noble mre Marie Leckzinska,
n'tait au fond que l'amour de la vertu et l'horreur du vice. Il et
t  souhaiter pour la France et la monarchie que toute la Cour de
Louis XV et imit le prince qu'on insultait d'en bas, faute de
pouvoir s'lever jusqu' lui. Il n'est ni dans mon sujet ni dans mes
intentions de chercher  diminuer le mrite de M. de Choiseul ou 
surfaire le mrite du Dauphin; mais il me sera permis de dire que tous
les hommes senss n'hsiteront pas  prfrer  cette lgret d'un
esprit sceptique avec laquelle le ministre se vantait d'tre fort
novice en examen de conscience, la gravit pleine de sagesse du prince
qui, dsireux de donner  ses fils une leon d'humanit et d'galit
chrtienne, faisait apporter au palais de Versailles le registre de la
paroisse o ils avaient t baptiss, et l'ouvrant en leur prsence,
leur disait: Voyez, mes enfants, vos noms inscrits  la suite de
celui du pauvre et de l'indigent. La religion et la nature ont fait
les hommes gaux; la vertu seule tablit une diffrence entre eux.
Peut-tre mme que le malheureux qui vous prcde dans cette liste
sera plus grand aux yeux de Dieu que vous ne le serez jamais aux yeux
des peuples.

Parmi les enfants qui coutaient ces paroles, il n'y avait gure que
le duc de Berry qui ft en ge de les comprendre. lisabeth, qui
devait un jour pratiquer cette morale, n'en reut pas l'initiation des
lvres paternelles. Venue, nous l'avons dit, la dernire de la ligne,
elle ne devait point connatre celui qu'elle tait appele  imiter.

Peu de temps aprs sa naissance, le Dauphin et la Dauphine vinrent 
Paris, en l'glise de Notre-Dame, remercier Dieu de leur avoir accord
une seconde fille. Fort empresss,  cette poque,  se porter sur les
pas de la famille royale, les Parisiens remarqurent que le prince,
qui tait nagure d'un embonpoint plus qu'ordinaire, avait maigri
d'une faon surprenante, et que le coloris de son teint s'tait tout 
fait effac. Le mal dont ce changement tait le symptme ne tarda pas
 se rvler. Cependant, malgr sa langueur, il voulut se rendre  un
camp de plaisance tabli  Compigne, puis il suivit la cour 
Fontainebleau. L devait s'arrter sa course. tendu sur un lit de
souffrance dont il ne se releva plus, il retrouva prs de lui sa
fidle compagne, cette garde anglique qu'il tenait de Dieu. Quelle
digne femme! s'cria-t-il; aprs avoir fait le bonheur de ma vie, elle
m'aide encore  mourir! Lorsque son confesseur entra dans sa chambre
et approcha de son lit, le Dauphin voyant son air triste, lui dit le
premier: Ne vous affligez pas; je n'ai, grce  Dieu, aucune attache
 la vie. Je n'ai jamais t bloui de l'clat du trne auquel j'tais
appel par ma naissance; je ne l'envisageais que par les redoutables
devoirs qui l'accompagnent et les prils qui l'environnent.

Le Dauphin demanda au cardinal de Luynes s'il y avait des caves de
spulture dans le choeur de sa cathdrale. Monseigneur, lui rpondit
le cardinal, il n'y en a qu'une sous l'autel pour les archevques.--Il
faudra donc, reprit le prince, en faire une autre; car je dois faire
un voyage  Sens.

Ces mots se trouvrent bientt expliqus.

Au dehors du chteau et dans toute la France des voeux se faisaient
pour la conservation de ce prince, tandis que de son ct le prince
faisait cette suprme prire: Mon Dieu, je vous en conjure, protgez
 jamais ce royaume, comblez-le de vos grces et de vos bndictions
les plus abondantes. Dieu ne voulut exaucer ni les prires de la
France ni les prires du prince: le Dauphin mourut le vendredi 20
novembre 1765,  huit heures du matin, g de trente-six ans et trois
mois et demi.

Louis XV, qui n'avait point voulu quitter Fontainebleau pendant la
maladie de ce fils tendrement aim, fut vivement mu de sa mort, et
surtout de la manire dont il l'apprit. Les jeunes princes, fils du
Dauphin, avaient connu avant le Roi le malheur qui venait de les
frapper. L'an d'entre eux, le jeune duc de Berry, s'en montrait
inconsolable et refusait de quitter sa chambre. Son gouverneur, le duc
de la Vauguyon, lui fit comprendre qu'il tait de son devoir de le
conduire auprs de son royal aeul. Arriv aux appartements du Roi, le
duc de la Vauguyon donna l'ordre d'annoncer _Monsieur le Dauphin_. 
ce nom qu'on lui donnait pour la premire fois, l'enfant fondit en
larmes et s'vanouit. Pauvre France! s'cria Louis XV en sanglotant,
un Roi g de cinquante-cinq ans et un Dauphin de onze!

Dans cette dramatique scne, on dirait que Louis XV, en prenant le
deuil de son fils, porte celui de la monarchie. Il semble qu'on voit
apparatre les misres du prsent, et que par une rapide chappe on
aperoit les nuages sombres et chargs de temptes qui montent 
l'horizon de l'avenir.

Le prsent, en effet, offrait tant de scandales et l'avenir tant de
prils, que le prince qui venait de mourir dans la force de l'ge
n'avait pu jusqu' sa dernire heure en dtourner ses tristes penses.
Il s'teignait comme accabl sous le poids des terribles obligations
qui le menaaient.--Ce qui rend, disait-il un jour en soupirant, la
rforme de l'tat si difficile, c'est qu'il faudrait deux bons rgnes
de suite, l'un pour extirper les abus, l'autre pour les empcher de
renatre. Et remarquant que ce dclin du sens moral, qui avait dj
frapp Leibnitz, tait d surtout au drglement effrn de la plume
et de la parole: Vous le voyez, s'criait-il, il ne parat presque
point de livres o la religion ne soit traite de superstition et de
chimre, o les rois ne soient reprsents comme des tyrans, et leur
autorit comme un despotisme intolrable. Les uns le disent
ouvertement et avec audace, les autres se contentent de l'insinuer
adroitement.

Le respect que le Dauphin professait pour son pre ne lui permettait
pas d'ajouter que les vices tals dans une haute sphre autorisaient
ces attaques contre le trne, et que pendant qu'au dehors on battait
en brche les remparts de la monarchie, ils taient branls au
dedans par ceux qui avaient mission de les dfendre. Les licences du
rgne fournissaient des armes aux licences de la presse. Le cri
d'alarme prophtique que jetait le Dauphin sur l'avenir tait donc
doublement motiv. On a crit que celui qui jugeait ainsi son poque
succomba  une maladie dont il portait le germe depuis plusieurs
annes. Je n'ai vu nulle part que la science ait constat ce fait. On
a dit que l'abolition de la Compagnie de Jsus, dont il croyait
l'existence ncessaire  l'ducation chrtienne de la jeunesse dans
les provinces du royaume[22], lui avait caus un chagrin qui avait
altr sa sant. La chose n'est pas impossible, car le Dauphin sentait
profondment toute atteinte porte  la religion, qui tait  ses yeux
le premier fondement des empires.

[Note 22: Cerutti, qui avait eu la gloire de voir un de ses ouvrages
attribu  J. J. Rousseau, et la satisfaction de voir son _Apologie de
l'Institut des Jsuites_ obtenir le suffrage particulier du Dauphin,
raconte qu' l'poque o il entreprit ce dernier ouvrage, il avait eu
avec ce prince une conversation o son auguste interlocuteur, mettant
 l'cart les petits intrts monastiques, lui dveloppa des vues
dignes de l'hritier d'un grand royaume.]

On est all plus loin. On a insinu que M. de Choiseul avait voulu se
dbarrasser par le poison d'un concurrent dangereux[23], capable
autant que digne de gagner la confiance du Roi son pre. Je ne puis me
rsoudre  croire  une pareille infamie.

[Note 23: C'est ce qui rsulterait d'un document publi par Soulavie
dans ses _Mmoires historiques et politiques du rgne de Louis XVI_,
tome I, page 295:

     _Opinion et tmoignage du marchal de Richelieu consign
     dans une note de lui, remise  Mirabeau, auteur de l'ouvrage
     intitul Mmoires du duc d'Aiguillon, sur la mort de M. le
     Dauphin, pre de Louis XVI._

M. le Dauphin, ce digne prince, si peu connu pendant trente-cinq ans
de sa vie, et qui aurait tant mrit de l'tre; cet excellent fils, si
bon pre, avait vcu fort retir dans les temps des troubles causs
par l'empire des matresses, empire qu'il blmait en silence, mais que
son respect pour son roi ne lui permettait pas d'examiner.

Depuis la mort de madame de Pompadour, voyant son pre entirement
livr  ses enfants, et passant sa vie avec eux, il avait cru pouvoir
dvelopper davantage les sentiments dont son coeur tait rempli.

Le camp de Compigne parut lui donner une nouvelle existence. Ce
prince, aussi affable que vertueux, visitait les soldats, les
secourait, _leur prsentait sa femme_, les appelait _mes camarades et
mes amis_, et causait parmi eux une ivresse universelle qui allait
jusqu'au dlire.

Mais comme ce n'tait ni l'intention ni l'intrt du ministre
prpondrant que le crdit de M. le Dauphin augmentt  un tel point
que le Roi ne pt lui refuser le degr de confiance qu'il mritait,
c'est--dire sa confiance tout entire, M. de Choiseul ne fut pas
longtemps  se dbarrasser d'un tel concurrent. On sait quelle fut la
maladie et la mort du meilleur des princes. Vingt fois il m'a dit
qu'il savait bien ce qui la lui causait, les profonds calculs de son
ennemi M. le duc de Choiseul. Mais il est inutile de s'appesantir ici
sur des dtails qui ne doivent point entrer dans le sujet que je
traite.

Soulavie dit ailleurs: Plusieurs mmoires, des notes et des billets
que Louis XVI avait runis et cachets de son petit sceau, accusent de
ce forfait le duc de Choiseul. Le duc de la Vauguyon, ennemi
particulier de ce ministre, plac par le Dauphin  la tte de
l'ducation des Enfants de France et de celle de leur an le duc de
Berry, ne cessa de l'attribuer au duc de Choiseul, etc. (T. I, p.
42.)]

Ceux qui, sans amnistier compltement M. de Choiseul, assignent  la
mort du Dauphin une cause naturelle, se bornent  soutenir que les
amertumes dont l'avaient abreuv madame de Pompadour et M. de
Choiseul, aussi bien que le profond chagrin qu'il avait ressenti de la
perte de son fils an, avaient prcipit le terme de ses jours. Je
suis dispos  le croire.

Enfin, ceux qui ne voient que le ct matriel des choses humaines ont
prtendu que le prince tait mort des fatigues qu'il s'tait donnes
au camp de Compigne. Ceci ne me parat point vraisemblable.

La vritable cause de sa mort, nous persistons  le croire, ce fut le
spectacle qu'il avait sous les yeux, le sentiment rflchi des prils
de sa maison, de la catastrophe qui menaait sa patrie, et de sa
propre impuissance  la prvenir. Il y avait l une torture qui tait
autre chose que la fatigue occasionne par des parades militaires et
des manoeuvres d'artillerie. C'tait moins  l'aspect d'un simulacre
de bataille que les forces lui manquaient qu' l'aspect de ce royal
difice qui penchait dj sur sa race, et dont, malgr son grand
coeur, il ne se sentait pas capable d'empcher la chute.

Ses funrailles eurent lieu avec tous les honneurs dus  son rang. La
_Gazette de France_ du vendredi 3 janvier 1766 en donne le rcit
officiel:

Aprs la mort de Mgr le Dauphin, son corps est demeur expos dans le
chteau de Fontainebleau. Le Roi a ordonn que le duc d'Orlans y
resteroit pour commander les dtachements de sa maison militaire et
domestique qui devoient faire le service, et pour donner tous les
ordres convenables relativement aux obsques et au transport du corps
de Fontainebleau  Sens, o feu Mgr le Dauphin a dsir d'tre
enterr. Le samedi 28 du mois dernier, tout tant prt pour le dpart
du convoi, l'archevque de Reims, grand aumnier, fit  onze heures du
matin la crmonie de lever le corps, qui fut plac dans le char
destin  le porter  l'glise mtropolitaine de Sens. Le convoi se
mit en marche peu aprs dans l'ordre suivant: Deux gardes du corps,
soixante pauvres portant des flambeaux, plusieurs carrosses des
personnes qui composoient le deuil, cinquante mousquetaires de la
seconde compagnie, cinquante de la premire, cinquante chevau-lgers,
deux carrosses du Roi occups par les menins, un autre carrosse du Roi
dans lequel toient le duc d'Orlans, le duc de Tresmes, le duc de
Fronsac et le marquis de Chauvelin, un quatrime dans lequel toient
l'archevque de Reims, un aumnier du Roi, le confesseur de feu Mgr le
Dauphin et le cur de l'glise paroissiale de Fontainebleau, les pages
de Madame la Dauphine, les pages de la Reine, vingt-quatre pages du
Roi et plusieurs cuyers de Leurs Majests, quatre trompettes des
curies, les hrauts d'armes, le matre des crmonies, le marquis de
Dreux, grand matre des crmonies, quatre chevau-lgers, le char
funbre, aux deux cts duquel marchoient les Cent-Suisses de la garde
du Roi, et qui toit entour d'un grand nombre de valets de pied de Sa
Majest. Quatre aumniers du Roi portoient les quatre coins du pole;
les commandants des gendarmes, des chevau-lgers et des mousquetaires
marchoient prs des roues. Le sieur de Saint-Sauveur, lieutenant des
gardes du corps, suivoit le char  la tte de son dtachement, qui
prcdoit cinquante gendarmes. Toutes les troupes de Sa Majest, ainsi
que les pages et les valets de pied, portoient des flambeaux. La
marche toit ferme par des carrosses des personnes qui composoient le
deuil.

Vers les sept heures du soir, le convoi arriva  Sens. Le cardinal de
Luynes, archevque de cette ville, reut le corps de Mgr le Dauphin 
la porte de l'glise; l'archevque de Reims le prsenta au cardinal;
le cercueil fut port dans le choeur; on chanta les prires
ordinaires; aprs quoi le duc d'Orlans et toutes les personnes qui
avoient accompagn le convoi se retirrent. Le corps de Mgr le Dauphin
a t expos dans le choeur de l'glise pendant la nuit, et le
lendemain 29, on a fait un service solennel, qui a t clbr par le
cardinal de Luynes, et auquel le duc d'Orlans et toutes les personnes
nommes ci-dessus ont assist. Aprs le service, le corps de Mgr le
Dauphin a t inhum dans le caveau qui avoit t construit pour l'y
dposer.

Telles furent les funrailles du Dauphin de France, pre des rois
Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, ces trois frres qui se
succdrent dans la ligne des Bourbons, comme celle des Valois avait
t close par trois frres. Un mausole lui fut lev dans la
mtropole de Sens, des historiens crivirent sa vie, des orateurs
prononcrent son loge; la douleur du peuple fut sa plus belle oraison
funbre. Encore un quart de sicle, et ces crmonies des royales
obsques ne se seraient pas droules  la mort du fils de Louis XV.
C'est pour cela que j'ai cru devoir m'arrter un instant devant le
cercueil de ce prince, avant de toucher  l'histoire de Madame
lisabeth, sa fille. Son cercueil, en effet, est comme une borne
milliaire entre les choses d'autrefois et les choses nouvelles, entre
le repos et les orages, entre la monarchie et la rvolution. Il nous
servira  constater la marche que nous aurons faite sur le terrain
brlant des rformes sociales et des essais politiques. Ce fils de
Louis XV avait assez vcu pour voir l'esprit orgueilleux des libres
penseurs prvaloir sur l'esprit de l'vangile. Il savait que Voltaire
dominait le sicle, et que la raillerie ou la rvolte ne laisserait
debout aucune autorit consacre par le temps. Aussi, avant de mourir,
il demanda pour ses restes une spulture moins royale que celle de ses
aeux. Il semble que ce n'tait pas assez pour lui de fuir le Louvre,
il voulut s'loigner de Saint-Denis, que la rvolution devait aussi
visiter dans ses fureurs.

L'orphelin de onze ans que nous avons vu apparatre dans l'appartement
de Louis XV au moment o la vie du Dauphin venait de s'teindre, tait
sous quelques rapports digne d'un pre si justement regrett. Sa jeune
me s'ouvrait  tous les sentiments vertueux, son esprit  toutes les
sciences utiles. Il est permis de croire que si son pre et occup le
trne pendant quinze  vingt ans, et que ce jeune prince, avant d'y
monter  son tour, et t form  l'cole paternelle, la France
aurait eu ces deux bons rgnes que le Dauphin jugeait ncessaires pour
sauver la monarchie.

Malheureusement son hritier ne fut point prpar par une intelligente
et mle ducation aux luttes qu'il devait rencontrer. Ses tudes
subissaient l'influence de ce temps d'imprvoyance et d'erreur. Les
instituteurs des princes leur enseignaient  modrer leur pouvoir
beaucoup mieux qu' le maintenir, et de leur ct les princes,
dsireux de complaire  l'opinion, dpouillaient le trne de son
prestige et mettaient de l'orgueil  montrer qu'ils n'taient plus 
craindre.

Louis XV toutefois, malgr ses dfauts, n'tait pas un prince sans
clairvoyance et sans fermet. Apportant un grand esprit de modration
dans son conseil, il laissait volontiers, dans les matires
ordinaires, passer la dcision  la majorit, alors mme qu'elle tait
contraire  son avis; mais il savait, dans les affaires d'tat,
imposer son opinion. Aucun prince ne sut mieux couter ni observer
plus mrement avant de prendre un parti. On sait combien il fut lent 
se dcider dans les deux actes les plus importants de son rgne,
l'expulsion des jsuites et le changement des parlements. Mais
lorsqu'il n'tait question que des prrogatives et affaires des
princes de sa maison, il ne consultait mme point son conseil, se
regardant comme le seul lgislateur des droits de sa famille. Voici
une loi qui fait galement l'loge de son esprit et de son coeur.
Sollicit de rgler le crmonial entre Madame la Dauphine et l'an
de ses fils (Louis XVI): Il n'y a que la couronne, dit-il, qui puisse
dcider absolument du rang. Le droit naturel le donne aux mres: ainsi
Madame la Dauphine l'aura sur son fils jusqu' ce qu'il soit roi.

       *       *       *       *       *

Pntre des devoirs sacrs que lui imposait la perte qu'elle venait
de faire, Madame la Dauphine essaya de surmonter sa douleur pour se
dvouer  l'ducation de ses enfants. lisabeth, qui n'avait que
dix-huit mois, et dont le temprament tait toujours extrmement
dlicat, occupait particulirement sa vigilante sollicitude. Chaque
jour la chtive existence de cette enfant tait en pril, et ce ne fut
qu' force de soins et de tendresse qu'elle fut dispute  la mort:
elle dut donc deux fois la vie  sa mre.

Un peu rassure sur la sant de sa dernire-ne, dont le ple visage
se colorait de jour en jour d'un rayon de vie, la Dauphine songea  se
tracer pour l'instruction de ses enfants un plan de conduite et
d'tude, et en chercha les lments dans une liasse de papiers laisss
par leur pre avec cette suscription: _crits pour l'ducation de mon
fils de Berry._ L'examen de ces documents, qu'avec un sentiment pieux
elle appelait _son trsor_, ne se terminait jamais sans larmes. Avec
le concours d'une personne claire et discrte, elle en tira des
notes, des observations, des conseils qu'elle fondit dans un plan
d'tude suivi, dont elle mdita longuement chaque article. Ce labeur
occupa sa premire anne de deuil, et elle s'y tait applique avec
tant d'attention qu'elle avait appris par coeur quelques prceptes
touchants afin de les enseigner  ses fils. Ce plan d'tude achev,
elle le soumit  l'approbation du Roi[24].

[Note 24: Nous avons recherch ce document intressant et peu connu,
que le lecteur trouvera  la fin du volume, n II.]

Qui dira l'influence qu'auraient pu exercer sur les destines de la
France les leons de cette royale institutrice, inspire par
l'lvation de son esprit et l'nergie de son caractre, aussi bien
que par l'amour maternel? Qui sait si, sous cette forte main, le jeune
duc de Berry, qui fut plus tard Louis XVI, n'et pas senti germer dans
son coeur,  ct des instincts droits qui font l'honnte homme, la
dcision d'esprit et la fermet de caractre qui font le roi? Mais
tour  tour les guides clairs, les tuteurs habiles devaient manquer
 cette pliade de princes close  une heure difficile. Dieu, qui
avait dcid que la grande monarchie franaise serait anantie, voulut
que la veuve inconsole allt rejoindre son poux dans le tombeau. Ce
malheur arriva  Versailles le vendredi 13 mars 1767.

Les bruits qui avaient circul sur la cause de la mort du Dauphin se
renouvelrent au sujet de la mort de la Dauphine. Plus d'un historien
a voulu encore charger de ce crime la politique du duc de
Choiseul[25], mais ces assertions ont rencontr peu de crdit.

[Note 25: Soulavie prtend que le gouverneur des Enfants de France
(le duc de la Vauguyon) ne cessa d'entretenir dans la suite l'an des
princes (Louis XVI) de cette opinion. Il ne cessa, ajoute-t-il, de
travailler son imagination tendre, timide et faible, et parvint 
aliner le duc de Choiseul de l'esprit de son lve, et  persuader au
jeune prince que le mme valet avait acclr la mort de son pre, et
peu de temps aprs celle de sa mre. Le Roi ne put jamais dans la
suite effacer cette impression. (_Mmoires historiques et
politiques_, t. I, p. 43.)]

Le Dauphin, on l'a vu, avait demand de reposer dans la cathdrale de
Sens. Les restes de sa digne compagne y furent runis aux siens.
Guillaume Coustou fut charg de l'excution du mausole, qui leur fut
commun. On peut dire, sans tre tax d'exagration, que dans ce simple
monument, qui reprsente deux urnes enlaces de guirlandes
d'immortelles et les attributs symboliques des vertus chrtiennes,
venaient de descendre l'esprance et le bonheur de la France[26].

[Note 26: Le 15 prairial an II (3 juin 1794), une dputation de la
commune de Sens annona  la Convention nationale que les corps des
pre et mre de Louis XVI avaient t exhumes du temple o ils avaient
t dposs, et rappels, aprs leur mort,  une galit qu'ils
n'avaient pu connatre pendant leur vie.]

La mort de la Dauphine fut en effet le prlude des calamits qui
devaient affliger le royaume. lisabeth tait  peine ge de trois
ans quand elle devint orpheline. Elle vit des larmes sur le visage de
toutes les personnes qui l'entouraient; mais elle ne comprit pas,  un
ge si tendre, l'tendue de la perte qu'elle venait de faire, et que
rien ne pouvait rparer pour elle.

Vers la fin de l'anne 1768, il fut question de la prsentation de
madame du Barry  la cour. Le duc de Choiseul s'opposa le plus qu'il
put au nouvel amour du Roi. Dvou  la cour d'Autriche, il
travaillait  amener le mariage du Roi avec une archiduchesse, dans la
pense que cette combinaison assurerait le maintien de sa politique.
Le parti du duc de Choiseul paria que madame du Barry ne serait point
prsente. Le parti du duc d'Aiguillon tint la gageure; triste
gageure, qui peint l'poque, et qui devait tre gagne contre la
fortune de la France! Le duc de Richelieu, habile dans ce genre
d'affaires, prsenta madame du Barry. La favorite reut les hommages
des princes de Cond et de Conti; mesdames de Chteau-Renaud, de
l'Hospital, d'Aiguillon, de Mirepoix, la frquentrent; elle ne manqua
ni de courtisans ni d'adorateurs. Le duc de Choiseul, vaincu dans
cette intrigue, ne renona point pour cela  l'alliance autrichienne;
seulement il ngocia pour le Dauphin le mariage qu'il avait projet
pour Louis XV. La jeune archiduchesse arriva le 14 mai 1770 
Compigne, o elle fut reue par le Roi et le Dauphin; le 15 elle
soupa  la Muette avec la famille royale, y coucha, ainsi que ses
femmes, et alla le lendemain  Versailles se runir  la cour et
recevoir la bndiction nuptiale. Les tmoins des ftes donnes 
Versailles  ce sujet ont attest qu'aucune description n'en saurait
donner une ide, et qu'elles dpassaient en magnificence les ftes les
plus clbres du rgne de Louis XIV. On a prtendu que la somme norme
de vingt millions fut dpense  cette crmonie; mais il est probable
que le chiffre en a t exagr par l'opposition philosophique, qui,
justement irrite des profusions de la cour, regardait les abus avec
un verre grossissant, afin de s'en faire un argument pour dcrier le
pouvoir. L'lgance splendide des toilettes tales  cette occasion,
la beaut des parures ruisselantes de diamants, l'illumination du
jardin, clair en une seconde et comme par enchantement de plusieurs
millions de lampions, offraient un coup d'oeil magique. Le bouquet du
feu d'artifice fit clore ensemble trente mille fuses, qui
embrasrent l'espace et remplacrent la nuit par l'clat du jour.
Quatorze jours aprs, un effroyable accident consterna la France. La
ville de Paris voulut aussi avoir son feu d'artifice. Les prsages
funestes qui avaient troubl les ftes dans le palais de Louis XIV se
renouvelrent  Paris autour de la statue de Louis XV. Si le 16 mai,
au moment mme de la crmonie nuptiale, un violent orage avait clat
sur Versailles, si le tonnerre avait grond, si les clairs avaient
brill, si des torrents de pluie avaient inond la ville,  Paris il y
eut quelque chose de plus que des prsages fcheux: ce furent des
dsastres rels qui marqurent d'un deuil ineffaable la soire du 30
mai.  qui peut-on attribuer la responsabilit de ce malheur public?
L'incurie de l'autorit et les calculs coupables de la malveillance
doivent partager cette responsabilit. La rue Royale-Saint-Honor, que
l'on rebtissait  cette poque, prsentait l'aspect d'un terrain
entrecoup de dcombres, d'chafaudages, de monceaux de pierres, de
gravois qui en rendaient le passage difficile. Des mesures mal prises,
la ngligence qu'on eut de ne pas dbarrasser les issues de la place
Louis XV, o se tirait le feu d'artifice, un rassemblement de filous
faisant presse afin de voler plus facilement, l'absence de la police
et de la force arme, toutes ces circonstances concoururent  amener
une confusion inextricable et un engorgement dans lequel trois cents
personnes restrent touffes sur place. Un grand nombre d'autres
demeurrent pendant des heures renverses, abattues, foules aux
pieds, crases, et moururent des suites de leurs blessures[27].
Quelques historiens portent  plus de douze cents le nombre des
victimes de cette catastrophe, qui jeta le deuil dans tant de
familles.

[Note 27: Nous avons connu un vieillard (M. Lherbette, ancien notaire
 Paris et pre du dput de l'Aisne sous Louis-Philippe) qui, couch
pendant des heures sous un tas de personnes estropies, mutiles ou
mortes, avait gard de ce souvenir une telle impression, qu'il ne
pouvait plus supporter une position horizontale; et depuis le 30 mai
1770 jusqu'au 8 octobre 1836, o il mourut  quatre-vingt-six ans, il
ne s'est jamais repos autrement que dans un fauteuil.]

Aprs avoir dit les funestes vnements qui vinrent assombrir ces
ftes, il faut ajouter, sans pouvoir prciser un chiffre, qu'elles
furent trs-dispendieuses. Il reste  ce sujet un mot historique de
l'abb Terray qui peint tout ensemble le cynisme de son esprit et la
duret de son me. Louis XV lui ayant demand comment il avait trouv
ces ftes: _Ah! Sire, impayables,_ rpondit-il en dridant son front
nbuleux. En effet, il ne se pressa pas de payer les fournisseurs.

Le Dauphin et la Dauphine furent inconsolables de ce malheur; ils
essayrent d'en effacer la trace, ou du moins d'en adoucir les
souvenirs par des largesses et des tmoignages de bont.

Les ftes de la cour aussi eurent leurs contre-temps: elles
soulevrent en effet des conflits d'amour-propre et des prtentions de
prsance. L'Impratrice avait tmoign le dsir que Mademoiselle de
Lorraine et le prince de Lambesc, ses parents, y prissent rang
immdiatement aprs les princes du sang. Cette demande avait provoqu
une vive opposition de la part de la noblesse franaise, et comme la
Dauphine, qui ne comprenait pas cette susceptibilit, en exprimait sa
surprise aux duchesses de Noailles et de Bouillon, ces dames, tout en
protestant de leur respectueuse dfrence pour la princesse,
rpondirent que l'_inexorable tiquette_ ne leur permettait pas de
faire le sacrifice de droits et de privilges consacrs par le temps.
La jeune Dauphine, dit-on, se prit  sourire, et ce sourire causa un
tel scandale que la noblesse du royaume se crut oblige d'intervenir
en corps dans le dbat. Un mmoire fut rdig en son nom et remis au
Roi par l'vque de Noyon[28]. Marie-Antoinette se soumit de bonne
grce, mais elle conut pour l'tiquette _inexorable_ un dgot
qu'elle ne put surmonter et qui lui attira des ennemis plus
inexorables encore que l'tiquette.

[Note 28: Voir aux pices justificatives le discours du prlat et le
Mmoire de la noblesse, n III.]

Ce mmoire, dont quelques considrants taient parfaitement
applicables  la vieille noblesse guerrire, et qui par cela mme
avait le tort de se tromper un peu de date  la fin du dix-huitime
sicle, quand la noblesse comptait tant d'anoblis, veilla une foule
de susceptibilits qu'on n'avait pas prvues. Il occupa aussi les
causeries railleuses de l'ancienne bourgeoisie, qui commenait 
compter dans la socit franaise, et qui dj, dans son impatience
envieuse, sentait que son rgne tait proche. N'apercevant pas dans ce
rapport le ct national qui aurait d trouver grce  ses yeux, la
ville fit comme Marie-Antoinette, elle se mit  rire de prtentions
qui irritaient sa jalousie tout autant qu'elles avaient bless la
nave fiert de la Dauphine. Quant au Roi, il se tira de cette
mchante affaire par un moyen terme, qui semblait offrir une
satisfaction  l'Impratrice sans porter atteinte aux privilges de la
noblesse du royaume[29].

[Note 29: Voir la rponse du Roi  la fin du volume, n IV.]

L'entre publique du Dauphin et de la Dauphine dans la capitale fut
salue par les plus chaleureuses acclamations. Pour rpondre 
l'empressement du peuple parisien, le prince et la princesse se
promenrent longtemps dans le jardin des Tuileries, au milieu d'une
foule compacte de spectateurs. Ce fut comme un tmoignage incessant de
sympathie et d'affection chang entre ce jeune couple destin au
trne, et ce bon peuple, alors si dvou encore  ses princes en ce
temps-l.

De nombreux mariages, conclus presque  la mme poque, avaient pour
ainsi dire renouvel l'aspect de la cour de France, devenue dj si
brillante par le mariage de l'hritier du trne avec une archiduchesse
d'Autriche. Les deux frres du Dauphin avaient pous[30] deux
princesses de Savoie, soeurs elles-mmes. Le duc de Chartres s'tait
mari[31]  la fille du duc de Penthivre; le duc de Bourbon  une
princesse d'Orlans[32]; et la princesse de Lamballe essayait de
cacher sous son voile de veuve l'clat d'une jeunesse en fleur. Le roi
Louis XV se trouvait ainsi au milieu d'une cour toute _printanire_,
comme disait madame du Deffand. Dans de pareilles circonstances, Louis
XIV vieillissant s'tait fait le centre de la socit brillante forme
par les gnrations nouvelles des princes de sa maison; entour de ses
petits-fils, de leurs femmes, de leurs cours, il s'informait d'eux, de
leurs intrts, de leurs habitudes; il s'occupait de leurs plaisirs;
sa sollicitude inspirait une respectueuse affection. Aussi, aeul,
enfants, petits-enfants, se rencontraient-ils volontiers, certains de
n'avoir point  subir un ennui ou  redouter un blme. Mais Louis XV
n'tait ni pre ni roi dans son palais: il n'aimait ni la gravit du
crmonial qui impose une gne, ni la svrit de l'tiquette qui se
fait gardienne de la dcence. Arrach aux sentiments de la famille par
des passions devenues plus dplorables avec l'ge, il se renfermait
pour s'pargner l'ennui d'un contrle ou la honte d'un scandale.

[Note 30: Monsieur, comte de Provence, le 14 mai 1771, et le comte
d'Artois, le 16 novembre 1773.]

[Note 31: Le 5 avril 1769.]

[Note 32: Le 24 avril 1770.]

D'aprs les bruits qui coururent  cette poque, mais qui n'ont que la
valeur d'hypothses accueillies par la malignit publique, il aurait
eu un trsor particulier qu'il n'aurait pas ddaign de grossir, comme
aurait pu le faire un simple agioteur, par le jeu des actions et des
effets royaux; spculateur d'autant plus habile qu'instruit de l'tat
exact et du mouvement des fonds publics, il aurait pu diriger ses
oprations selon le thermomtre de son intrt. Il aurait tendu mme
ses trafics sur le commerce des bls. Ce qu'il y a de certain, c'est
que les souffrances rancuneuses du peuple lui attriburent plusieurs
fois la disette. Si le caractre d'un prince doux, patient et qu'on
disait ami de son peuple, ne mrite pas une telle fltrissure, il faut
dire toutefois que son insouciance et son incurie autorisaient de
graves accusations. Louis XV ne croyait pas  la probit: cette triste
incrdulit tait-elle le reflet d'une mauvaise conscience ou le
rsultat de l'exprience qu'il avait faite des hommes? Je ne sais;
mais il avait un grand dgot pour les affaires comme un grand mpris
pour l'humanit. Le bien qu'il ne se sentait pas la force de faire, il
n'imaginait pas qu'un autre pt le tenter. Il regardait comme chose
trangre ce qui ne lui tait point personnel, et les plaisirs mmes
qu'il recherchait cessaient de lui plaire ds que l'uniformit s'y
mlait.

Cependant, le gouvernement qui s'accommodait de la dpravation des
moeurs commenait  s'inquiter du drglement effrn des crits.
Pendant son sjour  Fontainebleau, au mois d'octobre 1771, M. de
Maupeou appela l'attention du Roi sur cette question. Ce n'tait point
sa sollicitude pour l'intrt public qui le portait  agir ainsi,
encore moins la pense de rendre hommage  la mmoire du Dauphin; il
obissait exclusivement  un intrt de prservation personnelle. Mais
aucun moyen ne fut encore propos pour arrter ce flau contagieux des
libelles licencieux qui avait envahi les provinces[33].

[Note 33: M. de Maupeou crivait le 5 mars 1772  M. de Sivry, P{r}
de la C. S. de Nancy:

Monsieur, au mois d'octobre dernier vous me promtes, 
Fontainebleau, de m'envoyer des mmoires contenant les moyens
d'empcher l'impression et la distribution des mauvais livres dans la
Lorraine et dans les Trois-vchs. Je ne vous laissai pas ignorer
pour lors combien le Roi toit occup de cet objet; cependant je n'ai
point encore reu de vos nouvelles  ce sujet. Vous voudrez bien ne
pas diffrer plus longtemps de me mettre  porte d'en rendre compte 
Sa Majest.

Je suis, Monsieur, votre affectionn serviteur,

                                                        DE MAUPEOU.]

Une question aussi grave occupait moins la socit franaise qu'un
vers de Voltaire ou un bon mot de mademoiselle Arnould. Le billet
d'enterrement du duc de la Vauguyon attira l'attention publique cent
fois plus que n'avait fait l'annonce de sa mort.

Marie-Antoinette, qui imputait  cet ancien gouverneur du Dauphin et
des princes ses frres tout ce qui lui paraissait dfectueux dans
leurs habitudes et dans leurs gots, n'avait aucune sorte de sympathie
pour lui, et ne tmoigna aucun regret de sa mort. Comme une de ses
femmes accourut tout mue lui raconter les actes de pit, de repentir
et de charit qui avaient honor ses derniers instants, disant qu'il
avait fait venir ses gens prs de son lit pour leur demander pardon...
Pardon de quoi? reprit la Dauphine avec vivacit: il a plac tous ses
valets, il les a tous enrichis; c'tait au Dauphin et  ses frres que
le saint homme que vous pleurez avait  demander pardon pour avoir
donn si peu de soins  l'ducation des princes dont dpendent les
destines et le bonheur de vingt-cinq millions d'hommes. Heureusement
que leur bon naturel et leur aptitude personnelle n'ont point cess de
travailler  racheter la coupable incurie de leur gouverneur.

Le billet d'enterrement de ce vieillard, oeuvre d'une composition
rflchie et laborieuse, avait t envoy, selon l'usage, aux portes
de tous les htels de Versailles; il n'en devint pas moins bientt,
par sa singularit, un effet de bibliothque, d'autant plus recherch,
qu'une mulation de curiosit le rendit de jour en jour plus rare. En
voici la teneur:

Vous tes pri d'assister au convoi, service et enterrement de
Monseigneur Antoine-Paul-Jacques de Quelen, chef des noms et armes des
anciens seigneurs de la chtellenie de Quelen, en haute Bretagne,
juveigneur[34] des comtes de Porhot, substitu aux noms et armes de
Stuer de Caulsade, duc de la Vauguyon, pair de France, prince de
Carency, comte de Qulen et du Boulay, marquis de Saint-Mgrin, de
Callonge et d'Archiac; vicomte de Calvaignac; baron des anciennes et
hautes baronnies de Tonneins, Gratteloup, Villeton, la Grure et
Picornet; seigneur de Larnagol et Talcoimur; vidame, chevalier et
avou de Sarlac, haut baron de Guyenne, second baron de Quercy,
lieutenant gnral des armes du Roi, chevalier de ses ordres, menin
de feu monseigneur le Dauphin, premier gentilhomme de la chambre de
monseigneur le Dauphin, grand matre de sa garde-robe, ci-devant
gouverneur de sa personne et de celle de monseigneur le comte de
Provence, gouverneur de la personne de monseigneur le comte d'Artois,
premier gentilhomme de sa chambre, grand matre de sa garde-robe et
surintendant de sa maison, qui se feront jeudi 6 fvrier 1772,  dix
heures du matin, en l'glise royale et paroissiale de Notre-Dame de
Versailles, o son corps sera inhum.

                                                     _De profundis._

[Note 34: On appelait ainsi autrefois un cadet apanag. Le duc
d'Orlans tait juveigneur de la maison de France.]

Grimm, aprs avoir transcrit cette lettre d'invitation dans sa
_Correspondance_, ajoutait plaisamment: Il seroit  propos de fonder
et d'riger une chaire dont le professeur ne feroit autre chose, toute
l'anne, que d'expliquer  la jeunesse le billet d'enterrement de M.
le duc de la Vauguyon, sans quoi il est  craindre que l'rudition
ncessaire pour le bien entendre ne se perde insensiblement, et que ce
billet ne devienne, avec le temps, le dsespoir des critiques.

Madame lisabeth en fit justice  sa manire. Comme l'on revenait sans
cesse sur ce billet incroyable: Combien M. de Saint-Mgrin, dit-elle,
doit regretter d'avoir donn prtexte  tant de bruit sur la tombe de
son pre!

La France prsentait un singulier spectacle: rien ne bougeait dans la
politique, et les esprits taient agits. La lgret de la nation,
son insouciance naturelle s'accommodaient trop bien de la douceur du
gouvernement intrieur pour attacher de l'importance aux vnements
qui se prparaient au del de l'horizon.

Le choix des distractions, la poursuite des plaisirs taient les seuls
mobiles qui imprimassent une impulsion  la socit endormie dans une
douce quitude. Le mouvement n'tait pas dans les faits, il tait dans
les ides. Aussi les nouveauts de tout genre taient-elles
accueillies avec faveur. Les discussions du jansnisme et du
molinisme, qui avaient passionn la gnration prcdente, ne
rencontraient qu'une profonde indiffrence chez l'insouciante oisivet
des gens du monde. Un opra nouveau, une sance de l'Acadmie
franaise, les Mmoires de Beaumarchais, quelques lignes de
l'_Encyclopdie_, dont chaque livraison tait annonce  son de trompe
par la _Gazette de France_, voil quels taient les principaux
lments des passions du jour.

Une question de musique enflammait les esprits bien autrement que le
dmembrement de la Pologne ou l'indpendance de l'Amrique. Les noms
de Gluck et de Piccini taient les cris de ralliement; la salle de
l'Opra tait le thtre de la guerre, guerre purile et pourtant de
longue dure, guerre de chansons, d'pigrammes et de pamphlets,
prlude trange des divisions politiques qui allaient dchirer la
France. Le sujet des querelles tait sans doute mdiocre et puril,
mais l'esprit de lutte et d'antagonisme se rvlait dj. Un
enthousiasme extraordinaire accueillait aussi les dcouvertes
merveilleuses qui taient signales dans le domaine des sciences
physiques.

La socit peu instruite, que ces rvlations tonnaient et
ravissaient, y puisait je ne sais quel idal chimrique qu'elle
allait bientt poursuivre  travers tous les obstacles. Les bornes de
l'impossible semblaient au moment d'tre franchies par le gnie de
l'homme. Les systmes les plus extravagants et les chimres les plus
insenses trouvaient des prneurs.

La _Gazette de France_ annonait tous les deux mois comme une nouvelle
importante l'apparition d'un nouveau volume de l'_Encyclopdie_; tous
les jours elle enregistrait la collation faite par le Roi d'abbayes et
de prbendes  des ecclsiastiques moins nourris de leur brviaire et
de l'histoire de l'glise que de l'tude des romans de Voltaire ou de
Restif de la Bretonne. La plupart de ces bnfices tant  la
nomination et prsentation des princes et seigneurs, l'autorit royale
se bornait  les sanctionner aveuglment comme autant de faveurs
accordes au npotisme ou arraches par l'importunit. Et pourtant le
sentiment public attribuait forcment au Roi lui-mme toute la
responsabilit des dsordres enfants par ces abus. Le mal que faisait
une partie du haut clerg au sommet de l'difice social par sa
corruption, une partie du bas clerg le continuait dans les degrs
infrieurs par son ignorance. Le prtre du dix-huitime sicle tait
ainsi, aux deux extrmes degrs de l'chelle, bien loin de ressembler
au prtre tel que le neuvime sicle en concevait l'idal.

Le docteur ecclsiastique, dclarait le concile d'Aix-la-Chapelle en
836, doit briller par la science comme par la pit de la vie, car la
science sans la pit le rend arrogant, la pit sans la science le
rend inutile.

En convenant que le dfaut de pit est plus criminel, nous ferons
remarquer que le dfaut de science est plus irrparable: un mouvement
de la grce peut changer les moeurs d'un mauvais prtre et le ramener
 Dieu; mais pour acqurir la science il faut de grands efforts et des
annes. Si, dans chaque tat, il est besoin d'une instruction
spciale pour en remplir dignement les fonctions; si, faute de cette
instruction spciale, le ngociant se ruine, le capitaine se fait
battre, le juge commet des injustices, le mdecin tue ses malades, que
dirons-nous donc si le ministre des mes, cet art des arts, comme
l'appelle saint Grgoire, c'est--dire le ministre le plus important
de tous, est confi  des prtres dpourvus des lumires qu'ils
doivent enseigner, et par consquent dfenseurs inhabiles des dogmes
qu'on attaque, et gardiens impuissants de la morale qu'on altre?
L'hrsie du seizime sicle avait d presque tous ses succs 
l'ignorance du clerg. Ce malheur devait se reproduire dans le dernier
sicle, avec des chances d'autant plus fatales que l'esprit de la
philosophie tait plein d'audace et maniait avec un rare talent l'arme
de la raillerie.

Cependant il ne faut pas croire que le clerg franais tout entier ft
atteint de l'aveuglement de l'ignorance ou de la gangrne de la
corruption. S'il en avait t ainsi, la Rvolution, quand elle
descendit menaante dans l'arne, n'aurait pas trouv tant de prtres
prts  renouveler les merveilles du christianisme hroque, et 
protester par le martyre contre la profanation des choses saintes et
l'usurpation des droits de l'glise.  l'poque mme o se
manifestaient dans la sphre ecclsiastique les abus que nous avons
signals, on voyait monter dans la chaire des prtres qui, usant de la
libert de la parole presque gale  la licence des moeurs,
dvoilaient et combattaient ces abus. Les voix du clerg franais les
plus coutes s'levaient contre la dpravation de la morale, et
faisaient remarquer, dans les progrs de l'irrligion, le prsage de
la dcadence de l'tat. Un archidiacre de l'glise de Montpellier,
nourri de l'tude de Bossuet et de Bourdaloue et qui s'tait acquis
une certaine renomme par le pangyrique de saint Louis, prononc en
prsence de l'Acadmie franaise, avait t choisi en 1757 pour
prcher devant le Roi de France. L'abb de Cambacrs (c'tait son
nom[35]) avait l'amour du bien, un grand zle pour le service de
l'glise et de l'humanit; dnu de toute ambition personnelle et peu
soucieux des faveurs du prince, il tala devant Louis XV le tableau de
la socit et du gouvernement avec des paroles si vraies qu'elles
tonnrent le monarque et firent trembler les courtisans.

[Note 35: Mort en 1802. C'tait l'oncle du prince archichancelier de
l'empire et du cardinal-archevque de Rouen.]

Ces avertissements descendirent encore de la chaire avec plus de
prcision. L'abb de Beauvais, qui dut  ses vertus sacerdotales
encore plus qu' son loquence son lvation  l'piscopat[36],
pronona, dans les premiers mois de 1774, un sermon dont nous
extrayons ce passage: Sire, mon devoir de ministre d'un Dieu de
vrit m'ordonne de vous dire que vos peuples sont malheureux, que
vous en tes la cause, et qu'on vous le laisse ignorer. Ajoutons que
l'orateur avait pris pour texte de son discours ces paroles de Jonas:
_Adhuc quadraginta dies, et Ninive subvertetur._ Encore quarante
jours, et Ninive sera renverse. Ces paroles doublement prophtiques
ne retentirent pas en vain. Quarante jours aprs, le roi Louis XV
mourut.

[Note 36: Jean-Baptiste-Charles-Marie de Beauvais, vque de Snez,
dmissionnaire en 1783, nomm en 1789 dput de la vicomt de Paris
aux tats gnraux, mort le 4 avril 1790.]

Le mercredi 27 avril 1774, ce prince, tant  Trianon, eut un frisson
suivi de fivre, de mal de tte et de douleurs dans les reins. Il se
dtermina  revenir  Versailles.

Le vendredi 29, il fut saign deux fois, et dans la soire la petite
vrole parut. Cette atteinte n'offrit d'abord aucun signe alarmant.

La _Gazette de France_ du lundi 9 mai donnait les nouvelles
suivantes:

                                        De Versailles, le 8 mai 1774.

Le 5 de ce mois, la petite vrole de Sa Majest a fait beaucoup de
progrs pendant la journe; le redoublement de la nuit a t plus fort
que les prcdents; il y a eu beaucoup de chaleur et mme quelques
moments de dlire. Nanmoins la journe du 6 s'est passe fort
tranquillement.... La nuit suivante, le redoublement a t plus
modr, et quoiqu'il et t moins long que dans la nuit prcdente,
Sa Majest fit appeler de son propre mouvement l'abb Maudeux, son
confesseur, et demanda sur les sept heures du matin  recevoir le
saint viatique, qui lui fut apport par le cardinal de la Roche-Aymon,
grand aumnier de France. La famille royale, les princes et princesses
du sang, les grands officiers de la couronne, les ministres
secrtaires d'tat, etc., accompagnrent le saint sacrement jusqu'aux
appartements du Roi et le reconduisirent  la chapelle dans le mme
ordre. Les gardes franoises et suisses toient sous les armes dans la
grande cour du chteau et battoient aux champs. Sa Majest a montr
dans cette maladie beaucoup de force, de fermet, de constance et de
courage, et principalement dans cette occasion des sentiments de pit
et de religion dignes d'un roi trs-chrtien.... La journe du 7 a t
fort calme.... Ce matin, vers les cinq heures et demie, le
redoublement est devenu trs-fort, et Sa Majest a eu quelques moments
de dlire. Ces accidents ont t bientt calms par des efforts pour
vomir qui sont survenus naturellement. La suppuration se soutient, et
la plus grande partie des boutons du visage et du col sont dj
desschs.

Ce bulletin, fait pour rassurer sur les suites de la maladie, ne
laissait pas que de causer une grande motion. La consternation est
dans Versailles. On annonce que l'air du chteau est infect:
cinquante personnes gagnent la petite vrole pour avoir travers
seulement la galerie; dix en meurent.

Le Roi est  toute extrmit: outre la petite vrole, il a le
pourpre; on ne peut entrer sans danger dans sa chambre. M. de
Ltorire est mort pour avoir entr'ouvert sa porte afin de le regarder
deux minutes. Les mdecins eux-mmes prennent toutes sortes de
prcautions pour se prserver de la contagion de ce mal affreux, et
Mesdames, qui n'ont jamais eu la petite vrole, qui ne sont plus
jeunes, et dont la sant est naturellement mauvaise, sont toutes trois
dans la chambre, assises prs de son lit et sous ses rideaux; elles
passent l le jour et la nuit. Tout le monde leur a fait  ce sujet
les plus fortes reprsentations; on leur a dit que c'toit plus que
d'exposer leur vie, que c'toit la sacrifier: rien n'a pu les empcher
de remplir ce pieux devoir[37].

[Note 37: _Souvenirs de Flicie._]

La conduite de Mesdames inspira  Madame la Dauphine un sentiment
d'estime et d'attachement dont elle se plut  leur donner de nombreux
tmoignages lorsqu'elle fut Reine. Madame lisabeth, que son ge avait
empche d'tre initie  ces dtails, en apprit plus tard le rcit,
qui la pntra aussi de respect pour ses tantes.

La seule pense de la mort du Roi suffisait dans ce temps-l pour
agiter profondment les esprits. De toutes parts s'levaient des
prires; les villes, les confrries, les abbayes, les communauts
religieuses et les corps militaires faisaient clbrer des messes pour
le rtablissement de la sant du Roi. La ville de Strasbourg disputait
aux plus vieilles cits de la monarchie le droit de montrer en cette
occasion des sentiments franais. Ds qu'elle apprit la maladie du
prince, elle ordonna des prires publiques; elle fit une procession
gnrale, o derrire le saint sacrement marchrent le marchal de
Contades et tous les corps du clerg, de la magistrature et de la
noblesse. Pendant la grand'messe, les magistrats en corps se
prsentrent  l'offrande, et firent lire par l'un des avocats
gnraux de la ville l'acte d'un voeu solennel, qui fut dpos sur
l'autel.

Dieu tout-puissant, arbitre des destines, vous donnez aux peuples
dans votre misricorde les rois selon votre coeur. Les jours de notre
auguste monarque Louis _le Bien-Aim_ sont menacs. Voyez le magistrat
et le peuple prosterns aux pieds de vos autels. Ils viennent vous
supplier de prolonger, pour la gloire de votre nom et pour notre
bonheur, les jours prcieux de notre monarque et notre pre. En
reconnoissance de ce bienfait, nous faisons le voeu public et
solennel, au nom de cette ville, de renouveler annuellement nos
actions de grces par le sacrifice de la messe, que nous ferons
clbrer  cet effet; et comme votre misricorde entend de prfrence
la voix des pauvres, nous promettons de doter en mariage quatre
personnes indigentes nes de cette ville, pour en jouir autant qu'il
plaira  votre divine bont de conserver la vie de notre Roi, pour
laquelle nous offrons mille fois les ntres.

Ce voeu, que nous citons  cause de la manire dont il est nonc,
devait rester inexcut. Dans la soire du 8, l'tat du Roi empira.

Ds qu'il connut la nature de son mal, Louis XV dsespra de sa
gurison. Je n'entends pas, dit-il, qu'on renouvelle ici la scne de
Metz. C'tait ordonner le renvoi de madame du Barry. Elle se retira 
Ruel chez le duc d'Aiguillon. Quelques personnes de la cour, au nombre
de quinze, dit-on, crurent devoir l'y visiter. Leurs livres furent
remarques. Une sorte de dfaveur rejaillit sur ces personnes.
Longtemps aprs, pour dsigner l'une d'elles, on disait dans le cercle
de la famille royale: C'tait une des quinze voitures de Ruel.

M. le Dauphin, menac d'tre roi, demandait instamment  Dieu
d'loigner de lui ce malheur. Dans la matine du 9 mai, il crivit 
l'abb Terray ce billet, que l'histoire doit conserver: Monsieur le
contrleur gnral, je vous prie de faire distribuer sur-le-champ deux
cent mille francs aux pauvres de Paris, pour prier Dieu pour le Roi;
et si vous trouvez que c'est trop cher, retenez-les sur nos pensions 
Madame la Dauphine et  moi.

Louis XV, sentant le danger o il se trouvait, demanda
l'extrme-onction, qui lui fut administre le 9,  neuf heures du
soir, par l'vque de Senlis, son premier aumnier. Il reut ce
sacrement avec une pit difiante, et, malgr ses souffrances, ne
cessa de joindre ses prires  celles qu'on faisait pour lui. Le
prtre qui lui administra les derniers sacrements, rapporte
Anquetil[38], demanda publiquement, par son ordre et en son nom,
pardon des scandales qu'il avait donns. Dans la nuit du 9 au 10, ses
souffrances devinrent atroces; dans la matine du 10, elles se
calmrent un peu, et  trois heures de l'aprs-midi, elles cessrent
tout  fait. Louis XV tait g de soixante-quatre ans trois mois et
cinq jours.

[Note 38: _Histoire de France_, an XIII (1805), t. XIII, p. 196 
203.]

Un symptme infaillible annonait de minute en minute la fin de plus
en plus prochaine du monarque. Une foule considrable encombrait les
abords du palais, et l'OEil-de-boeuf se remplissait de courtisans.

Le Dauphin avait rsolu de quitter Versailles avec sa famille au
moment mme de la mort du Roi. Dans une telle circonstance, il et t
peu convenable de transmettre de bouche en bouche des ordres positifs
de dpart. La biensance inventa un moyen de correspondance entre le
chteau et l'curie: une bougie place sur une fentre de
l'appartement royal devait tre teinte aussitt que le Roi aurait
ferm les yeux. Les cuyers tenaient l'oeil fix sur cette petite
lumire, avec laquelle allait finir un rgne.

Au bout d'une demi-heure, la fentre s'ouvre et la lumire est
teinte. Les carrosses de la cour sont attels, les gardes du corps,
les cuyers, les pages montent  cheval. Cependant un bruit terrible
et ressemblant, dit la chronique,  celui du tonnerre, se faisait
entendre dans l'appartement de Louis XV: c'tait la foule des
courtisans dsertant l'antichambre du Roi mort et se prcipitant dans
l'antichambre du nouveau Roi. C'est ce bruit trange et sinistre qui
annona  Louis XVI et  Marie-Antoinette que leur rgne commenait.
Tous deux, par un mouvement spontan, tombrent  genoux, les yeux
pleins de larmes, et en s'criant: Mon Dieu! guidez-nous,
protgez-nous; nous rgnons trop jeunes.  ce moment, madame la
comtesse de Noailles entre, et la premire salue Madame la Dauphine
comme reine de France; elle prie Leurs Majests de vouloir bien
quitter les cabinets intrieurs pour venir dans la chambre recevoir
les hommages de la famille royale et des grands officiers de la
couronne. Appuye au bras de son poux, un mouchoir sur les yeux, la
jeune Reine, dans l'attitude la plus touchante, reoit ces premires
visites. Les carrosses sont avancs, l'escorte est  cheval; l'horloge
du palais marque quatre heures; toute la cour part pour Choisy:
Mesdames, tantes du Roi, dans leur voiture particulire, Madame
Clotilde et Madame lisabeth avec madame la comtesse de Marsan et
leurs sous-gouvernantes; le Roi, la Reine, Monsieur, frre du Roi,
Madame, le comte et la comtesse d'Artois runis dans une mme voiture.

Le chteau de Versailles est dsert. Courtisans, serviteurs, laquais
se htent de fuir l'atmosphre pestilentielle que dsormais aucun
intrt ne donne le courage d'affronter. En quittant la chambre
mortuaire, le duc de Villequier enjoint  M. Andouill, premier
chirurgien du Roi, d'ouvrir le corps et de l'embaumer. Je dois
ncessairement en mourir, rpondit Andouill, mais je suis prt;
seulement, pendant que j'oprerai, vous tiendrez la tte: votre charge
vous en fait un devoir. M. de Villequier se retira, n'insistant plus
pour que l'opration ft faite; aussi ne le fut-elle pas. Il devint
urgent de procder le plus tt possible  l'ensevelissement. Le
cercueil fut apport, les chirurgiens y firent verser une quantit
d'esprit-de-vin. Quelques pauvres ouvriers, grassement rmunrs,
mirent dans le linceul et couchrent dans la bire celui qui peu
d'heures auparavant tait le roi de France.

Cependant le carrosse du nouveau Roi et de sa famille cheminait vers
Choisy. La scne solennelle dont ils venaient d'tre tmoins, celle
qui s'ouvrait devant eux, les disposaient naturellement  des penses
tristes et graves; mais  moiti route, un mot plaisamment estropi
par madame la comtesse d'Artois fit clater un rire lectrique; les
larmes furent essuyes, et les trois couples royaux reprirent le
caractre de leur ge.

La _Gazette de France_ du 13 mai contenait le pangyrique du feu Roi,
rappelant les hauts faits accomplis sous son rgne: la Lorraine
acquise  la France, l'rection d'un grand nombre de monuments
publics, l'tablissement de l'cole militaire, la protection accorde
aux arts, les grandes voies ouvertes pour la facilit du commerce;
puis la _Gazette_ numrait les qualits d'esprit et de coeur qui
avaient conquis  ce prince l'affection populaire[39]. Les loges
dcerns au royal dfunt par un journal ne trouvrent point d'cho
dans les sentiments publics. On tait loin du temps o la France en
larmes avait prodigu  Louis XV des tmoignages d'affection. Sans
doute quelques pages militaires avaient honor ce long rgne; il
lguait au pays des crations utiles et des acquisitions glorieuses.
Mais lorsqu'on en pesait d'une main impartiale les torts et les
mrites, c'tait le plateau des torts qui emportait la balance. Le
niveau de la France tait descendu en Europe, et le niveau de la
royaut tait descendu en France. Louis XV, qui avait gaspill le
prsent, laissait  son hritier un menaant avenir. Le peuple
apprenait que son Roi avait vaillamment support cette maladie
purulente dont le dgot augmente les douleurs; mais il avait vu dans
les souffrances du prince le chtiment mme de ses dsordres.

[Note 39: La plupart des princes de l'Europe avaient une respectueuse
sympathie pour Louis XV. Informe de la mort de ce monarque,
Marie-Thrse crivait de Luxembourg, le 18 mai 1774,  la jeune Reine
de France: Je regretterai toute ma vie ce prince et cet ami, votre
bon et tendre beau-pre. J'admire en mme temps la grce de Dieu
d'avoir donn le moment au Roi de recourir  sa divine misricorde, et
les paroles du grand aumnier prononces de la part du Roi ne peuvent
se lire sans fondre en larmes et esprer son salut. Nous avons d'abord
interdit tout spectacle ici; nous ne verrons personne avant le 24, o
on mettra le grand deuil, et je le porterai tout le reste de mes
jours. Je ne vous fais point de compliments sur votre dignit, qui est
achete bien chrement, mais qui le deviendra encore plus si vous ne
pouvez mener la mme vie tranquille et innocente que vous avez mene
pendant ces trois annes, par les bonts et complaisances du bon pre,
et qui vous a attir l'approbation et l'amour de vos peuples, grand
avantage pour votre situation prsente; mais il faut la savoir
conserver et l'employer au bien du Roi et de l'tat. Vous tes tous
deux bien jeunes, le fardeau est grand; j'en suis en peine et vraiment
en peine. Sans que votre adorable pre dans le cas pareil m'auroit
soutenue, jamais je n'aurois pu en sortir, et j'tois plus ge que
vous deux. Tout ce que je puis vous souhaiter, c'est que vous ne
prcipitiez rien: voyez par vos propres yeux, ne changez rien, laissez
tout continuer de mme; le chaos et les intrigues deviendroient
insurmontables, et vous seriez, mes chers enfants, si troubls que
vous ne pourriez vous en tirer. Je puis vous en parler d'exprience.
Quel autre intrt pourrois-je avoir de vous conseiller d'couter
surtout les conseils de Mercy? Il connot la cour et la ville; il est
prudent et vous est entirement attach. Dans ce moment-ci regardez-le
autant comme un ministre de vous que le mien, quoique cela combine
trs-bien. L'intrt de nos deux tats exige que nous nous tenions
aussi troitement lis d'intrt comme de famille. Votre gloire, votre
bien-tre m'est autant  coeur que le ntre. Ces malheureux temps de
jalousie n'existent plus entre nos tats et intrts; mais notre
sainte religion, le bien de nos tats exigent que nous restions unis
de coeur et d'intrt, et que le monde soit convaincu de la solidit
de ce lien.... Mes vieux jours ne peuvent couler tranquillement qu'en
vous voyant tous deux, mes chers enfants, heureux. J'en prie et ferai
prier instamment  ce sujet. En vous donnant ma bndiction, je suis
toujours......]

Les Feuillants du monastre royal de Saint-Bernard, prs des
Tuileries, dont la mission est de prier au lit de mort des princes de
la maison royale, avaient t, ds le soir du 10 mai, mands par le
grand aumnier pour remplir leur office. Leur charit et leur
dvouement furent vaincus par l'insupportable odeur d'un cadavre en
dissolution. Ds le 12, il devint indispensable de procder  la leve
du corps.  sept heures du soir, le convoi funbre sortit du chteau,
sans crmonie, _selon l'usage pratiqu pour les princes qui meurent
de la petite vrole_[40]. Le clerg des deux paroisses et les
Rcollets de Versailles suivirent le cercueil jusqu' la place
d'Armes; l'vque de Senlis, premier aumnier de Sa Majest,
l'accompagna jusqu' Saint-Denis. Le peuple, parsem sur la route, se
montra insensible  ces tristes funrailles, et plus d'une fois mme
il chargea d'imprcations la mmoire de ce prince qu'il avait surnomm
_le Bien-Aim_.

[Note 40: _Gazette de France_ du lundi 16 mai 1774.]

Toutefois les prires publiques se multiplirent de toutes parts: il y
avait au fond des coeurs pieux comme un besoin de demander  Dieu le
repos de cette me royale, et les glises[41] n'attendaient pas  cet
gard l'exemple ou le signal des vques. Tous les corps civils et
militaires de l'tat, les villes, les tribunaux, les chapitres, les
ordres religieux, toutes les communauts, toutes les confrries,
toutes les classes de citoyens manifestrent par des prires publiques
des sentiments au fond desquels peut-tre il et t facile de trouver
moins de regret pour le prince qui n'tait plus, que de voeux pour le
couple royal qui, sans force et sans exprience, venait d'tre charg
de veiller sur la fortune publique.

[Note 41: Voir la note V  la fin du volume.]




MADAME LISABETH.

LIVRE PREMIER.

DUCATION DE MADAME LISABETH.--MARIAGE DE MADAME CLOTILDE.

13 MARS 1764--28 AOT 1777.

                 _Mulierem fortem quis inveniet? procul, et de ultimis
                 finibus pretium ejus._

                                                      PROVERBES, XXXI.

     Naissance de Madame lisabeth. -- Sa complexion dlicate. --
     Madame Clotilde et Madame lisabeth leves par madame de
     Marsan. -- Diffrence d'humeur et de caractre des deux
     soeurs. -- lisabeth malade soigne par Clotilde. --
     Premire communion de Clotilde. -- Madame de Mackau nomme
     sous-gouvernante des Enfants de France. -- Amlioration qui
     se produit progressivement dans l'ducation d'lisabeth. --
     Mademoiselle de Mackau devient l'amie de Madame lisabeth.
     -- Cercle des jeunes princesses. -- Compigne et
     Fontainebleau. -- M. Leblond. -- Plutarque expurg par
     madame de la Fert-Imbault et apprci par Dumouriez. --
     Opinion de madame de Genlis sur les livres qu'il convient de
     mettre dans les mains des jeunes personnes. -- L'abb de
     Montgut enseigne l'vangile  Madame lisabeth et dveloppe
     en elle le sentiment religieux. -- Madame de Marsan la
     conduit  Saint-Cyr; intrt et charme qu'elle y rencontre.
     Sentiment de la Reine pour les jeunes filles leves dans
     cette maison. -- Deux cent mille livres remises par ordre de
     Louis XVI aux curs de Paris pour tre distribues aux
     pauvres. -- M. Machault d'Arnouville, M. de Choiseul, M. de
     Maurepas. -- Lettre du jeune Roi  celui-ci. -- Maurepas
     jug par Marmontel. -- Mesdames Adlade, Victoire et Sophie
     atteintes de la maladie du feu Roi, leur pre. -- La jeune
     famille royale quitte aussitt Choisy et se rend  la
     Muette. -- La foule, ds le lever du jour, encombre les
     grilles du chteau. -- Enthousiasme populaire. -- Tabatires
     de deuil: _la consolation dans le chagrin_; les _quesaco_;
     les _poufs au sentiment_. -- Les _bonnets  grands
     papillons_. -- Une plaisanterie d'une des dames de la Reine
     est cause que cette princesse est mal juge par les vieilles
     douairires qui viennent faire les rvrences de deuil. --
     Inondations et dsastres  l'avnement du Roi comme  son
     mariage. -- Troubles  Weimar; meute; incendie. -- Premier
     conseil des dpches tenu par le roi Louis XVI au chteau de
     la Muette. -- Madame lisabeth, avec la famille royale, dans
     l'glise des Carmlites de Saint-Denis. -- Le jeudi 2 juin,
     jour de la Fte-Dieu, la jeune princesse avec toute la Cour
     accompagne  pied le saint sacrement  l'glise paroissiale
     de Passy. -- Le premier acte de l'autorit royale est de
     faire remise du droit de joyeux avnement. -- Les du Barry
     s'loignent. -- La comtesse se retire dans l'abbaye du
     Pont-aux-Dames. -- Le duc d'Aiguillon; le comte du Muy; le
     comte de Vergennes. -- Le parlement; la chambre des comptes;
     la cour des monnaies. -- Gresset, directeur de l'Acadmie
     franaise, harangue le Roi et la Reine. -- Durosoy. --
     Retour  Versailles. -- L'abb de Vermond. -- Soufflot. --
     Archevques et vques. -- Inoculation,  Marly, du Roi, du
     comte et de la comtesse de Provence, du comte et de la
     comtesse d'Artois. -- Le parti du progrs: Turgot. -- Le
     prince Louis de Rohan. -- Buffon. -- Delille. -- Madame
     Clotilde et Madame lisabeth  la Muette. -- La Cour quitte
     Marly et se rend  Compigne, o elle emmne les deux jeunes
     princesses. -- Rception faite au Roi. -- Arrive de
     Mesdames. -- Fte de l'Assomption; voeu de Louis XIII;
     procession religieuse o figurent Clotilde et lisabeth. --
     Arrive en France de l'archiduc Maximilien-Franois. --
     Audience donne par Louis XVI au comte de Viry, ambassadeur
     de Sardaigne, et au comte de Vergennes, ministre des
     affaires trangres: dclaration du mariage de Madame
     Clotilde avec le prince de Pimont.


Pour initier le lecteur  la connaissance de l'poque qui prcda
immdiatement celle qui sert de cadre  la vie que nous avons
entrepris de raconter, nous avons d esquisser  grands traits le
mouvement des ides et des faits des dix dernires annes du rgne de
Louis XV. Le berceau et la premire enfance de Madame lisabeth
tinrent si peu de place dans ces dix annes, que nous avons eu  peine
l'occasion de la nommer dans cette introduction. Au moment d'ouvrir le
rcit de sa vie, nous devons grouper dans leur ordre chronologique le
petit nombre de faits relatifs  cette princesse qui prcdrent
l'avnement de son frre le roi Louis XVI.

lisabeth-Philippine-Marie-Hlne de France, fille de Louis, Dauphin,
et de Marie-Josphine de Saxe, tait ne  Versailles le jeudi 3 mai
1764,  deux heures du matin. Dans la journe, le duc de Berry, le
comte de Provence, le comte d'Artois, se rendirent  la chapelle du
chteau, immdiatement aprs la messe du Roi, pour la crmonie du
baptme de la princesse nouvellement ne. Le Roi et la Reine, Monsieur
le Dauphin, Madame Adlade, Mesdames Victoire, Sophie et Louise, le
duc d'Orlans, le duc de Chartres, le prince de Cond, le prince de
Conty, la princesse de Conty, la comtesse de la Marche, le comte de
Clermont, le comte d'Eu, le duc de Penthivre et le prince de
Lamballe, assistrent  cette crmonie. La petite princesse fut tenue
sur les fonts par le jeune duc de Berry, au nom de l'infant don
Philippe, et par Madame Adlade, au nom de la reine d'Espagne
douairire. Le baptme fut administr par l'archevque de Reims, grand
aumnier du Roi, en prsence de M. Allant, cur de la paroisse du
chteau. Plusieurs dignitaires de la cour assistaient  la crmonie,
ainsi que les ambassadeurs d'Espagne et de Naples.

Madame lisabeth, en venant au jour, tait d'une complexion si
dlicate que son existence, pendant les premiers mois, donna lieu 
des inquitudes continuelles. Ceux qui se plaisent  tirer l'horoscope
des princes, disaient que cette princesse tait trop faible pour
saisir les belles destines qui s'offraient  elle: ils ne se
doutaient pas qu'au contraire ses destines seraient terribles,
qu'elle aurait la force de les supporter, et qu'il viendrait des temps
mauvais o les matres de la France trouveraient trop longue et
abrgeraient cette vie qu'on apprhendait alors de voir s'teindre
trop tt.

La petite orpheline, aprs la mort de Madame la Dauphine, fut
entirement livre aux soins de madame la comtesse de Marsan[42],
gouvernante des Enfants de France, qui dj voyait crotre sous sa
direction une autre princesse, la jeune Clotilde, destine au trne de
Sardaigne, dont elle devait tre l'amour et l'dification. Il y avait
entre l'ge des deux soeurs un intervalle de quatre ans et huit mois.
La diffrence d'humeur et de caractre tait encore plus grande:
Clotilde tait ne avec les plus heureuses dispositions, il suffisait
de les suivre et de les aider; chez lisabeth, au contraire, il
fallait souvent contrarier la nature, toujours la diriger. Fire,
inflexible, emporte, il y avait chez elle  dompter des dfauts
trs-regrettables dans un rang infrieur, intolrables dans une
princesse de sang royal. Madame de Marsan avait rempli la premire
moiti de sa tche avec zle et bonheur, mais aussi sans difficult:
la jeune Clotilde tait doue des qualits les plus aimables: la
crainte d'affliger celle qui prenait soin de son enfance la rendait
attentive aux paroles de madame de Marsan et docile  ses leons; elle
cherchait  deviner dans ses regards le moindre de ses dsirs, et ce
dsir lui devenait un devoir. L'application qu'elle apportait  ses
travaux attestait le got qu'elle y prenait, et promettait d'avance le
succs qui couronna cette ducation donne avec tant d'intelligence et
reue avec une docilit si empresse. La bont de son coeur rpondait
 l'lvation de son esprit, et elle se faisait aimer sans efforts de
tous ceux qui l'approchaient.

[Note 42: Marie de Rohan-Soubise, ne en 1721, seule fille du prince
de Soubise, marie en juin 1736  Gaston-Jean-Baptiste-Charles de
Lorraine, comte de Marsan, brigadier des armes du Roi, n comme elle
en 1721, et mort  Strasbourg en 1743 (1er mai), dans sa
vingt-troisime anne.]

La seconde partie de la tche de madame de Marsan tait autrement
difficile. L'opinitret de Madame lisabeth rappelait celle du duc de
Bourgogne, l'an de ses frres, avant que l'ducation l'et
assouplie; fire de sa naissance, elle exigeait auprs d'elle des
instruments souples de sa volont; elle disait qu'elle n'avait pas
besoin d'apprendre et de se fatiguer inutilement, puisqu'il y avait
toujours prs des princes des hommes qui taient chargs de penser
pour eux. Elle trpignait de colre quand une de ses femmes ne lui
apportait pas immdiatement l'objet qu'elle avait rclam. La
diffrence qui existait entre les caractres des deux soeurs en avait
fait natre une dans les sentiments que leur gouvernante prouvait
pour chacune d'elles, et la prfrence que, involontairement
peut-tre, elle montrait  l'ane, ne put chapper  la cadette. La
jalousie vint encore accrotre en celle-ci l'pret du caractre; et
un jour que madame de Marsan lui refusait une chose qu'elle dsirait:
Si ma soeur Clotilde, lui rpondit-elle froidement, vous l'et
demande, elle l'aurait obtenue.

lisabeth tomba malade. Clotilde demanda avec instance qu'on la
laisst auprs d'elle, et elle obtint que son lit ft momentanment
apport auprs du sien. Alors ge de dix ans, elle prodigua  sa
jeune soeur tous les soins d'une infirmire. Elle voulait la veiller
la nuit, et elle prouva un vif chagrin de se voir enlever cette
consolation. Mais madame de Marsan craignant, d'aprs l'avis du
mdecin, que le mal ne se communiqut, jugea prudent de les sparer.

La maladie d'lisabeth avait dvelopp dans sa soeur les sentiments de
la plus tendre amiti. Clotilde ne se borna plus  lui montrer de
l'intrt pour sa sant, elle se fit un plaisir de lui montrer
l'alphabet et la manire d'peler et de former les mots; elle lui
donna de petits conseils qui aidrent  amliorer son caractre, et 
lui inculquer les premires notions de cette religion dont elle avait
dj elle-mme nourri son me.

Le moment approchait o cette jeune princesse, doue des sentiments
les plus purs et de la plus douce pit, allait faire sa premire
communion. Les dispositions angliques qu'elle apportait  cet acte
lui faisaient dsirer ardemment de voir arriver ce grand jour. Ce fut
le troisime mardi d'aprs Pques de l'anne 1770, le dix-septime
jour d'avril, qu'elle eut ce bonheur, dont le souvenir ne s'effaa
jamais de sa mmoire. Ce jour-l, selon l'tiquette de la cour, elle
quitta les simples habits de l'enfance pour revtir la parure d'une
jeune princesse. Sa modestie inquite se rappela toujours avec
tristesse, j'ai presque dit avec remords, qu'elle avait revtu une
parure mondaine pour aller recevoir le Dieu des pauvres et des
affligs, et elle n'en parla jamais qu'avec le sentiment de la plus
sincre humilit.

Madame de Marsan avait senti qu'elle avait besoin d'aide pour la
seconder dans la rforme qu'elle avait  coeur d'oprer: elle jeta
les yeux sur madame la baronne de Mackau, dont le mari avait t
ministre du Roi  Ratisbonne. Mademoiselle Marie-Anglique de Fitte de
Soucy (madame de Mackau) avait t leve  Saint-Cyr. Cette maison
conservait avec soin non-seulement des notes sur le caractre et le
mrite de ses lves, mais elle aimait  les suivre dans le monde,
pour lequel elle les avait formes. Ce fut d'aprs les renseignements
puiss  cette source que madame de Marsan demanda au Roi de nommer
sous-gouvernante madame de Mackau, qui vivait retire en Alsace. Ce
choix semblait offrir toutes les conditions requises pour obtenir
d'heureux changements dans le caractre d'un enfant volontaire et
hautain: madame de Mackau, en effet, possdait la fermet qui fait
ployer la rsistance et la bienveillance affectueuse qui sait attirer
l'attachement. Arme d'une puissance presque maternelle, elle leva
les enfants du trne comme elle et lev ses enfants, ne leur passant
aucun dfaut, sachant au besoin se faire craindre d'eux, tout en leur
faisant aimer la vertu, dont les leons, dans sa bouche, avaient cette
autorit que l'exemple rend forte et sacre. Elle joignait  un esprit
suprieur une dignit de ton et de manires qui inspirait le respect.
Quand son lve s'abandonnait  un de ces mouvements d'humeur hautaine
auxquels elle tait sujette, madame de Mackau, aprs quelques
observations svres, laissait paratre sur sa physionomie une gravit
morne, comme pour lui rappeler que les princes, aussi bien que toutes
les autres personnes, ne peuvent tre aims que pour leurs vertus et
leurs qualits. Afflige, dconcerte de ce changement subit et
inattendu, lisabeth, ne sachant ni feindre ni cacher ce qui se
passait en son me, donnait un grand avantage  sa gouvernante, habile
 profiter de la connaissance qu'elle avait de ce qui se passait dans
l'me de son lve pour diriger son ducation.

La vive expression du regret de ses fautes, la promesse de s'amender,
amenaient un changement dans les manires de madame de Mackau. Aussi
arrivait-il souvent que, malgr ses cris et ses lamentations,
lisabeth cdait aux douces instances de l'amiti. Peu  peu on vit
s'effacer en elle les dfauts qui retardaient ses progrs et
l'empchaient de profiter d'une instruction si propre  son
dveloppement moral. Ses sages directrices ne ngligeaient rien pour
former sa raison, l'habituer  discuter sur toutes les questions avec
facilit et sans pdantisme,  bien poser un argument,  l'examiner
avec discernement, et  rsoudre une question avec logique. Comme tout
progrs ne s'accomplit que par degrs, la jeune princesse, pendant
quelque temps encore, commettait des fautes. En ces occasions,
devenues rares toutefois, elle rencontrait un regard svre, un
accueil sec, et ce seul tmoignage de mcontentement lui devenait une
punition efficace.

Outre les progrs rapides qu'elle fit dans ses tudes lmentaires,
l'amlioration qui s'tait produite dans son naturel prouvait
l'excellence de la mthode qu'on avait employe. Ce caractre si
hautain et si violent se changea peu  peu en une fermet de
principes, une noblesse et une nergie de sentiments qui plus tard la
rendirent suprieure  toutes les preuves qui traversrent sa vie.
C'est ainsi que Madame lisabeth s'tait sentie domine par un
ascendant irrsistible; c'est ainsi que sous cette sage et forte
discipline, ses dfauts naturels se changrent peu  peu en vertus.
C'est ainsi qu'elle reconnut que sous cet extrieur froid et imposant
il y avait un coeur qui l'aimait pour elle-mme, et que ds lors
dispose  aimer son institutrice,  son tour, elle chercha  lui
plaire.

Dsormais humble et soumise, elle coute avec plaisir les
avertissements qu'on lui donne, elle les met en pratique avec
empressement:  la simplicit de l'enfance dj elle joint la
prudence et le discernement de l'ge mr.  mesure que ses
connaissances augmentent, elle cherche  rgler ses actions et  les
diriger vers Dieu;  mesure aussi qu'elle tmoigne  sa gouvernante
plus de dfrence et d'affection, elle reoit d'elle, en retour, des
tmoignages plus marqus de dvouement maternel. Elle sent alors
douloureusement la perte qu'elle a faite de ses parents: prive de
leurs caresses et du plus doux sentiment de la nature, son coeur
s'ouvre  l'amour fraternel, qui devient sa passion dominante. Elle
chrit tendrement ses trois frres, mais une sorte de prdilection
l'entrane vers le duc de Berry, devenu Dauphin. Serait-ce qu'elle
prvoit qu'il sera malheureux, puisqu'il est dj menac d'tre roi?
Cette tendresse de coeur, qui a servi  corriger tous les dfauts
d'lisabeth, doit tre dans le cours de sa vie la source de ses
consolations, de son courage, de ses chagrins et de son dvouement.

Madame de Mackau lui prsenta sa fille, qui fut associe  ses tudes
aussi bien qu' ses rcrations. Tenant par l'ge le milieu entre
Clotilde et lisabeth, ayant deux ans de plus que celle-ci et deux ans
de moins que la premire, elle tait comme un trait d'union entre les
deux soeurs.

Lorsque je fus prsente  Madame lisabeth, a rapport madame de
Bombelles (mademoiselle de Mackau), j'tois, malgr mes deux ans de
plus, aussi porte qu'elle  m'amuser. Les jeux furent bientt tablis
entre nous, et la connoissance bientt faite. Madame lisabeth
demandoit sans cesse  me voir: j'tois la rcompense ou de son
application ou de sa docilit.

Vers cette poque,  certains jours, aprs les tudes srieuses,
plusieurs dames de mrite, aussi recommandables par leurs principes
religieux que par leur instruction, taient aussi admises dans
l'intimit des deux petites princesses. C'tait un cercle qu'on leur
crait afin d'utiliser leurs loisirs tout en les amusant, de les
former  l'habitude du monde, de leur apprendre  noncer leurs ides
avec grce et concision,  juger les choses avec justesse,  exprimer
leurs jugements avec clart. Ces runions, qu'elles voyaient toujours
revenir avec joie, avaient le prcieux avantage de s'offrir  elles
sous la forme de rcrations; mais ces fcondes rcrations, sous leur
gaiet apparente et sous leur parfaite modestie, les initiaient, sans
qu'elles s'en doutassent,  ce tact pour ainsi dire divinatoire, 
cette science du monde si ncessaire et si difficile  acqurir, qui
consiste  discerner  premire vue le mrite des individus, 
apprcier le caractre, l'esprit dominant de chaque socit, sous
quelque forme qu'il se prsente: finesse et sagacit qui devinrent par
la suite si exquises chez lisabeth, que rarement elle se trompait
dans l'opinion qu'elle se formait du caractre des personnes aussi
bien que de l'esprit des runions o elle se trouvait. Jamais, dit M.
Ferrand, Madame lisabeth n'a pu s'intresser  une conversation dans
laquelle il n'y avait rien  gagner; jamais elle n'a su s'amuser d'un
entretien frivole. Le temps tait prcieux pour elle: elle savait
qu'on n'en jouit que par le sage emploi qu'on en fait; qu'il se hte
toujours sans jamais nous attendre; que c'est  nous  nous hter avec
lui: elle ne concevait pas l'existence de ces tres qui gmissent
perptuellement accabls du poids d'une heure: elle regrettait ces
moments qu'un monde lger consomme  des riens, pour se dlivrer de
l'embarras de les employer utilement, et le temps ne la surprenait
jamais sans trouver la vertu dans ses actions ou dans ses
projets[43].

[Note 43: _loge historique de Madame lisabeth_, p. 15 et 16.]

C'tait surtout durant la saison que la Cour passait aux chteaux de
Compigne et de Fontainebleau qu'avaient lieu les instructives
rcrations dont nous venons de parler. Madame de Marsan avait compos
quelques petits proverbes pour tre jous par ses royales lves et
les personnes de leur socit. Le dnoment de ces humbles pices,
faites d'ailleurs sans prtention, contenait toujours une moralit
utile, et finissait d'ordinaire par une de ces maximes sentimentales 
la mode de ce temps-l.

C'est aussi pendant leur sjour dans ces deux rsidences royales que
l'tude de la botanique occupait particulirement les loisirs des deux
princesses. Souvent M. Lemonnier, clbre mdecin dont l'instruction
tait si tendue et si varie, les accompagnait avec leur gouvernante
dans les jardins ou dans la fort, et expliquait devant elles les
proprits de chaque fleur, de chaque plante, de chaque arbuste, leur
origine et l'poque de leur acclimatation en France. Tout est
intressant dans la nature quand on s'applique  en dcouvrir les
arcanes. Ces promenades avaient laiss dans l'esprit de Madame
Clotilde et de Madame lisabeth un souvenir qu'elles aimrent toujours
 se rappeler.

Ce fut M. Leblond qui leur donna les premires leons d'histoire et de
gographie. Sur la demande de leur gouvernante, madame de la
Fert-Imbault avait _arrang_ pour elles quelques extraits de la _Vie
des hommes illustres_ de Plutarque. Le lecteur pourra s'tonner du
choix que l'on faisait pour l'instruction des deux jeunes soeurs du
roi de France, d'un livre o madame Roland raconte, en ses Mmoires,
avoir puis son enthousiasme pour la rpublique, et que, vers la fin
de l'anne 1792, au plus fort de la tourmente rvolutionnaire,
Dumouriez apprciait ainsi dans une lettre adresse au gnral Biron:
Lisez Plutarque, pour apprendre  devenir rpublicain. Certes, dans
ce merveilleux ouvrage de Plutarque, tout est vivant: ce ne sont pas
des pages d'histoire qu'on donne  lire  la jeunesse, ce sont des
hros qu'on lui montre: ce sont des rois, des lgislateurs, des
capitaines qui lui apparaissent comme des amis imposants, rvlateurs
de la vrit et confirmant la vrit par leur exemple. Mais nous
remarquons que madame de Genlis n'a point fait figurer les hommes de
Plutarque dans son Trait d'ducation des jeunes personnes, et qu'elle
dit dans ce trait: Il n'est aucun ouvrage que les enfants de sept 
quinze ans puissent lire seuls avec fruit pour la premire fois; donc
tous leur sont galement dangereux. C'est pour cela sans doute que
madame de la Fert-Imbault tait charge d'_arranger_ l'historien de
l'antiquit.

Laissons l ces purils dtails: les injustices souffertes par les
grands hommes d'Athnes et de Rome auraient sans doute appris  Madame
lisabeth  supporter avec courage les humiliations et la mort; mais
soyons vrais: Dieu devait placer sur sa route deux guides bien
autrement srs pour la soutenir dans cette terrible lutte: cette foi
si vive qui arrache ceux qui en sont anims  toutes les craintes,
puisqu'elle les arrache  tous les doutes, et cette invincible
esprance qui claire les ombres du prsent du rayonnement de
l'immortalit.

L'abb de Montgut, chanoine de Chartres, qui avait t nomm, dans
les premiers jours de mai 1774, instituteur en survivance des Enfants
de France, d'aprs la dmission de l'abb de Lusinnes, contribua 
dvelopper en Madame lisabeth ce sentiment religieux qui ne la quitta
plus pendant sa vie[44]. Il lui expliqua les merveilles de cet
vangile qui est tout ensemble l'cole du devoir et la source des
consolations. Elle s'appliqua  cette tude avec une sagacit et une
pntration au-dessus de son ge. On et dit qu'une secrte
inspiration l'avertissait que c'tait l la meilleure et la premire
des sciences.  mesure que son intelligence se dveloppa, ces
prceptes s'enracinrent profondment en elle. La religion lui apparut
comme une chane de devoirs et de consolations, dont le premier
anneau, attach au Ciel, attire sans cesse l'humanit vers son origine
et sa fin. Elle ne chercha pas, comme les esprits de son temps, 
pntrer les mystres impntrables, elle se soumit fermement  la loi
de l'glise, sachant combien est infinie la grandeur de Dieu et
combien notre propre nature est limite. La rvlation supplait
suffisamment pour elle  l'infirmit de notre intelligence, car c'est
 sa lumire que nous marchons dans la charit qui est notre voie, et
vers le ciel qui est notre but. Aussi les traits de pit et
d'abngation que son instituteur mettait sous ses yeux taient-ils
reus par elle avec cet empressement facile qu'elle devait mettre un
jour  en offrir elle-mme des exemples.

[Note 44: L'abb de Montgut est mort  Chartres en 1794.]

De son ct, madame de Marsan la conduisait souvent  Saint-Cyr, o
elle aimait  s'entretenir avec les dames qui avaient port au plus
haut point de perfection l'ducation des jeunes personnes confies 
leurs soins. Celles de ces dernires qui par leur application et leur
conduite avaient mrit une rcompense, taient introduites prs de la
princesse. D'ordinaire on disait le salut  son arrive. La jeune
lisabeth avait du got pour ce royal asile, o tout tait simple,
noble et grand; souvent elle entrait dans les classes, dont les
travaux l'intressaient, souvent aussi dans le rfectoire, o le menu
du souper aussi bien que l'ge et le nombre des convives occupaient
son attention.

Ce royal tablissement, qui portait l'empreinte d'une sainte et
majestueuse pense, avait veill toutes les sympathies de notre jeune
visiteuse, qui ne le quittait jamais sans se promettre d'y revenir. La
Reine elle-mme, sans montrer une affection particulire pour
Saint-Cyr, avait pris en estime les dames et les lves de cette
maison: elle avait parmi ses femmes quelques jeunes filles de
Saint-Louis, et elle leur interdisait le spectacle lorsque les pices
ne lui paraissaient pas d'une moralit convenable, se regardant avec
raison comme charge de veiller aux moeurs et  la conduite de ces
jeunes personnes[45].

[Note 45: _Mmoires de Madame Campan_, t. I, p. 104.]

Le moment est venu de reprendre notre rcit  l'endroit o nous
l'avions suspendu, c'est--dire  la fin du rgne de Louis XV et 
l'avnement de son successeur. Nous parcourrons rapidement ces annes,
pendant lesquelles, selon un crivain optimiste (M. Droz), la
Rvolution aurait pu tre vite, et nous chercherons surtout, au
milieu des faits gnraux, la trace des premiers pas de Madame
lisabeth. Nous avons laiss  Choisy la jeune royaut environne de
la sympathie publique. Il convient de rappeler ici ses dbuts. Avant
de quitter Versailles, Louis XVI avait ordonn  l'abb Terray,
contrleur gnral des finances, de remettre deux cent mille livres
aux curs des paroisses de Paris pour tre distribues aux pauvres. 
peine descendu  Choisy, le prince se recueille; il jette des regards
inquiets autour de lui; il cherche un appui pour sa faiblesse, un ami
pour son coeur. Il croit l'apercevoir parmi les victimes de la
disgrce d'un pouvoir qui n'avait su inspirer ni estime ni crainte. Sa
raison lui dsigne Machault d'Arnouville; le secret dsir de la Reine
indique Choiseul. Un conseil de famille (j'allais dire une intrigue
que dirige Madame Adlade) fait pencher la balance en faveur de M. de
Maurepas.

On prtendit  l'poque o l'vnement se passa que la famille ne
combattit point d'abord le choix du Roi, et que la lettre qui mandait
Machault tait dj remise au courrier; mais que celui-ci ayant tard
deux minutes  enfourcher son cheval, auquel manquait une sangle ou
une gourmette, la lettre lui fut redemande et mise  l'adresse de
Maurepas.  quoi tiennent les destines d'un empire! Elles tiennent,
croyez-le bien, beaucoup plus  la volont de ceux qui gouvernent qu'
une sangle et une gourmette. La timidit de Louis XVI, qui devait lui
tre si fatale, l'empcha de prendre tout d'abord la rsolution que
son coeur lui dictait, et qui tait la meilleure. Il fit donc partir
la lettre dont voici la copie:

                                   _ Monsieur le comte de Maurepas._

Choisy, le 11 mai 1774.

Dans la juste douleur qui m'accable et que je partage avec tout le
royaume, j'ai de grands devoirs  remplir. Je suis roi, et ce nom
renferme toutes mes obligations; mais je n'ai que vingt ans, et je
n'ai pas toutes les connoissances qui me sont ncessaires; de plus, je
ne puis voir aucun ministre, tous ayant vu le Roi dans sa dernire
maladie. La certitude que j'ai de votre probit et de votre
connoissance profonde des affaires m'engage  vous prier de m'aider de
vos conseils. Venez donc le plus tt qu'il vous sera possible, et vous
me ferez grand plaisir.

                                                              LOUIS.

       *       *       *       *       *

Marmontel me semble avoir apprci justement la rsolution de Louis
XVI: S'il n'avoit fallu, dit-il, qu'instruire un jeune roi  manier
lgrement et adroitement les affaires,  se jouer des hommes et des
choses et  se faire un amusement du devoir de rgner, Maurepas et
t sans aucune comparaison l'homme qu'on auroit d choisir. Peut-tre
avoit-on espr que l'ge et le malheur auroient donn  son caractre
plus de solidit, de constance et d'nergie; mais naturellement
foible, indolent, personnel, aimant ses aises et son repos, voulant
que sa vieillesse ft honore mais tranquille, vitant tout ce qui
pouvoit attrister ses soupers ou inquiter son sommeil, croyant 
peine aux vertus pnibles et regardant le pur amour du bien public
comme une duperie ou comme une jactance, peu jaloux de donner de
l'clat  son ministre, et faisant consister l'art du gouvernement 
tout mener sans bruit, en consultant toujours les considrations
plutt que les principes, Maurepas fut dans sa vieillesse ce qu'il
avoit t dans ses jeunes annes, un homme aimable, occup de
lui-mme, et un ministre courtisan.

Plac prs d'un roi de vingt ans, un tel ministre ne pouvait, ce me
semble, qu'intimider sa jeunesse sans guider son inexprience.

Quatre jours aprs leur arrive  Choisy, Mesdames Adlade, Victoire
et Sophie furent atteintes du mal dont leur dvouement avait gagn le
germe prs du lit du Roi leur pre, pendant son affreuse maladie.
L'tat de Madame Adlade inspirait particulirement quelque crainte.
Marie-Antoinette crivait  sa mre le 14 avril: On vient de me
dfendre d'aller chez ma tante Adlade, qui a beaucoup de fivre et
maux de reins: on craint la petite vrole. Je frmis et n'ose pas
penser aux suites; il est dj bien affreux pour elle de payer si vite
le sacrifice qu'elle a fait[46].

[Note 46: _Maria-Theresia und Marie-Antoinette_, publi par Alfred von
Arneth, 1 vol. in-8, Vienne et Paris.]

Les mdecins ordonnrent de faire sur-le-champ partir de Choisy la
jeune famille royale. Elle se rendit au chteau de la Muette. La
proximit de Paris attira aux environs de cette rsidence une
affluence de monde telle, que ds le lever du jour la foule tait dj
tablie aux grilles du chteau.

La dfaveur jete sur le dclin du dernier rgne, l'esprance que le
nouveau rgne faisait natre, concouraient  exciter des
dmonstrations d'allgresse et d'affection qui, ds le matin jusqu'au
coucher du soleil, se traduisaient par les cris de _Vive le Roi!_
Marie-Antoinette tressaillait de joie  ces dmonstrations, qui
semblaient dire que le jeune Roi avait le coeur de ses peuples[47].
Elle mandait  l'Impratrice-reine que depuis la mort de son aeul,
Louis XVI ne cessoit de travailler et de rpondre de sa main aux
ministres qu'il ne pouvoit pas encore voir, et  beaucoup d'autres
lettres. Ce qu'il y a de sr, ajoutait-elle, c'est qu'il a le got de
l'conomie et le plus grand dsir de rendre ses peuples heureux. En
tout il a autant d'envie que de besoin de s'instruire; j'espre que
Dieu bnira sa bonne volont[48].

[Note 47: Dj l'anne prcdente, quelques jours aprs son entre 
Paris, le 8 juin 1773, avec M. le Dauphin, Marie-Antoinette mandait 
l'Impratrice, sa mre:

Je n'oublierai de ma vie la fte que nous avons eue mardi: nous avons
fait notre entre  Paris. Pour les honneurs, nous avons reu tous
ceux qu'on a pu imaginer; mais tout cela, quoique fort bien, n'est pas
ce qui m'a touche le plus, mais c'est la tendresse et l'empressement
de ce pauvre peuple, qui, malgr les impts dont il est accabl, toit
transport de joie de nous voir. Lorsque nous avons t nous promener
aux Tuileries, il y avoit une si grande foule que nous avons t trois
quarts d'heure sans pouvoir ni avancer ni reculer. M. le Dauphin et
moi avons recommand plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne,
ce qui a fait bon effet. Il y a eu si bon ordre dans cette journe
que, malgr le monde norme, il n'y a eu personne bless. Au retour de
la promenade, nous sommes monts sur une terrasse dcouverte et y
sommes rests une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma chre maman,
les transports de joie, d'affection qu'on a tmoigns dans ce moment.
Avant de nous retirer, nous avons salu avec la main le peuple. Qu'on
est heureux de gagner son amiti  si bon march! Il n'y a pourtant
rien de si prcieux; je l'ai bien senti et je ne l'oublierai jamais.
(Lettre de Versailles, le 14 juin 1773.)]

[Note 48: IDEM, _ibid._ Lettre du 14 juin 1774.]

Jamais rgne ne s'inaugura par des tmoignages d'enthousiasme plus
unanimes. Les potes  l'envi clbraient le jeune Roi; la toilette de
la jeune Reine devenait un type sur lequel toutes les modes se
rglaient. Un joaillier s'enrichissait en vendant des tabatires de
deuil, portant dans leur bote faite de chagrin le portrait de
Marie-Antoinette; ce qui amena ce jeu de mots: _La consolation dans le
chagrin._

Le deuil du feu Roi avait arrt une nouvelle mode assez trange, qui
avait succd aux _quesaco_, et qu'on appelait les _poufs au
sentiment_. C'tait une coiffure leve dans laquelle on mnageait une
place  l'image des personnes ou des choses de sa prdilection, comme
le portrait de son pre, de sa fille, celui de son chien, de son chat,
ou mme de son sapajou, tout cela garni des cheveux d'un poux ou d'un
ami de coeur; mode incroyable, o l'extravagance le disputait au
ridicule.

Le Roi dcida que le deuil serait de sept mois, dont un en grandes
pleureuses et un en petites[49]. Toutes les dames prsentes  la
cour, les plus ges comme les plus jeunes, regardrent comme un
devoir de venir rendre hommage  leurs nouveaux souverains. Un jour
fut indiqu pour la rception gnrale des rvrences de deuil.
Laissons parler un tmoin oculaire[50]: Les petits bonnets noirs 
grands papillons, les vieilles ttes chancelantes, les rvrences
profondes et rpondant aux mouvements de la tte, rendirent  la
vrit quelques vnrables douairires un peu grotesques; mais la
Reine, qui avait beaucoup de dignit et de respect pour les
convenances, ne commit pas la faute grave de perdre le maintien
qu'elle devait observer. Une plaisanterie indiscrte d'une des dames
du palais lui en donna cependant le tort apparent. Madame la marquise
de Clermont-Tonnerre, fatigue de la longueur de cette sance, et
force par les fonctions de sa charge de se tenir debout derrire la
Reine, trouva plus commode de s'asseoir  terre sur le parquet, en se
cachant derrire l'espce de muraille que formaient les paniers de la
Reine et des dames du palais. L, voulant fixer l'attention et
contrefaire la gaiet, elle tirait les jupes de ces dames et faisait
mille espigleries. Le contraste de ces enfantillages avec le srieux
de la reprsentation qui rgnait dans toute la chambre de la Reine,
dconcerta Sa Majest. Plusieurs fois elle porta son ventail devant
son visage pour cacher un sourire involontaire, et l'aropage svre
des vieilles dames, prononant son arrt en dernier ressort, dclara
que la jeune Reine s'tait moque de toutes les personnes respectables
qui s'taient empresses de lui rendre leurs devoirs; qu'elle n'aimait
que la jeunesse; qu'elle avait manqu  toutes les biensances, et
qu'aucune d'elles ne se prsenterait plus  la cour. Le titre de
moqueuse lui fut gnralement donn, et il n'en est point qui soit
plus dfavorablement accueilli dans le monde.... Les fautes des
grands, ou celles que la mchancet leur attribue, circulent avec la
plus grande rapidit et se transmettent comme une sorte de tradition
historique que le provincial le plus obscur aime  rpter. Plus de
quinze ans aprs cet vnement, j'entendais raconter  de vieilles
dames, au fond de l'Auvergne, tous les dtails du jour des rvrences
pour le deuil du feu Roi, o, disait-on, la Reine avait indcemment
clat de rire au nez des duchesses et des princesses sexagnaires qui
avaient cru devoir paratre pour cette crmonie.

[Note 49: _Gazette de France_ du lundi 23 mai 1774.]

[Note 50: Madame Campan.]

Le 18 mai, il n'tait bruit que de dsastres causs par l'orage dans
les journes du 14 et du 15. On racontait que dans le village de
Lieux[51],  une heure de Pontoise, les eaux s'taient accrues si
instantanment qu'on avait t oblig d'abattre des murailles pour
secourir des enfants qui surnageaient dans leurs berceaux. L'eau tait
entre avec tant d'imptuosit dans l'glise, que la population, qui
chantait vpres en ce moment, n'eut que le temps de se sauver;
plusieurs maisons furent entranes, les fruits naissants dtruits, et
tout espoir de moisson ananti. De l'autre ct de Paris, mme
dsastre: la valle d'Yres tait couverte d'eau. Le petit ruisseau
qui baigne  peine le pied du chteau de Romaine, prs de Lsigny en
Brie, avait grossi jusqu' la hauteur de vingt pieds, renversant les
ponts, les murs de clture, touffant les bestiaux et atteignant dj
les hommes rfugis dans les tages suprieurs du chteau, qui
menaait de cder lui-mme.

[Note 51: Aujourd'hui Vaural.]

On racontait aussi plusieurs incendies qui avaient caus de grands
malheurs en Normandie et en Picardie, notamment au bourg de Tricot,
prs de Montdidier. Ainsi les dsastres qui avaient marqu le mariage
de Louis XVI se reproduisaient  son avnement.

Le public dut tre frapp de la corrlation qui se manifestait entre
les deux grandes poques de la vie de ce prince, et quelques-uns de
ces esprits qui, sans croire tre fatalistes ou superstitieux,
cherchent  prjuger la destine des rois par les faits mmes qui
accompagnent leur dbut, prdirent que le rgne inaugur ainsi serait
tmoin de bouleversements qui changeraient la face du monde.

La nouvelle de ces dsastres apportait aux habitants de la Muette un
nouveau sujet de tristesse; mais ils avaient l'esprit trop lev pour
voir dans ces fcheux accidents des signes qui dussent assombrir pour
eux l'horizon de l'avenir. Cependant la Reine apprit en mme temps les
troubles qui venaient d'agiter le petit tat de Weimar. La rgence que
la duchesse Anne-Amlie avait exerce pendant la minorit de son fils
touchait  son terme, et l'impatience de quelques novateurs avait
foment ces mouvements qui prcdent d'ordinaire la fin d'un rgne et
le commencement d'une autorit nouvelle. La lettre qui contenait ces
dtails racontait qu'une meute ayant clat  propos d'une taxe
tablie de temps immmorial  Weimar, la rgente avait fait arrter
deux des plus mutins, puis, les ayant relchs, ils avaient t ports
chez eux en triomphe. (Ici la Reine, qui lisait ces dtails, s'arrta,
et Monsieur fit cette rflexion: Il ne fallait pas les arrter s'ils
n'taient pas coupables.--Ni les relcher s'ils l'taient, rpondit
Marie-Antoinette. Puis elle continua la lecture de cette lettre,
rapportant que l'motion de ces scnes avait altr la sant de la
duchesse, et que depuis quelques jours elle gardait le lit, lorsqu'un
incendie clata dans son palais[52]).

[Note 52: Ces lettres, adresses  la Reine, n'imputaient pas ce
malheur  la malveillance. Et pourtant la duchesse de Weimar avait t
la premire  s'apercevoir de l'incendie, arriv en plein midi, et
elle n'avait eu que le temps de se sauver. Le palais, entour de
fosss et compos de deux ailes unies par un centre commun, n'tait
abordable que d'un ct et par un seul pont. Les difficults de
secours taient grandes. Le feu ayant pris  une extrmit du chteau,
on transporta dans l'autre les meubles et les objets prcieux; mais
l'incendie courut presque aussi vite, le service des pompes ne put se
faire avec promptitude, et rien n'chappa  la fureur des flammes. Une
caisse renfermant quatre-vingt mille thalers fut perdue, ainsi qu'une
vaisselle de deux cent quarante couverts et un mobilier immense; mais
des pertes bien autrement irrparables furent  regretter: une galerie
de tableaux prcieux, une bibliothque de livres rares, et les
archives de la maison de Saxe, qui contenaient les titres originaux de
quelques pactes et conventions entre la branche lectorale et la ligne
Ernestine. Ce ne fut pas tout: le feu fit des progrs si violents
qu'il pntra jusque dans les caveaux o reposaient les restes des
princes de Saxe-Weimar et dtruisit tout ce qui s'y trouvait.]

On s'occupa au chteau de la Muette de ce sinistre vnement, sans se
douter qu'il tait le prlude des agitations bien autrement
redoutables qui allaient tourmenter l'Europe et surtout la France.
Veuve, mre et rgente, la duchesse de Weimar avait plus d'un titre 
l'intrt de la Reine; mais le malheur dont Marie-Antoinette prenait
piti, et le courage dont elle faisait l'loge, n'taient rien auprs
de ce que Dieu rservait  la Reine et  sa belle-soeur lisabeth, en
ce moment auprs d'elle, et qui n'avait encore que dix ans: un malheur
au-dessus de toute piti, un courage au-dessus de tout loge.

L'ge si tendre de Madame lisabeth m'a oblig jusqu'ici  ne point
distinguer sa vie de celle du Roi son frre et de celle de la Reine sa
soeur, qui se sparaient le moins possible de cette jeune princesse.
Le courant des grandeurs royales emportait ce petit flot, qui n'avait
encore ni bruit ni mouvement qui lui fussent propres. Bientt
lisabeth sortira de cette ombre propice qui environna ses premires
annes. On verra l'aurore de son esprit se lever, son coeur se former,
et puis, une fois arme pour le combat, elle viendra librement
demander sa part des preuves et des adversits royales; mais
n'anticipons pas sur les vnements, et n'ouvrons pas  la Rvolution
avant qu'elle frappe  la porte de l'histoire.

Le 21 mai, le Roi tient son premier conseil des dpches, auquel le
comte de Maurepas est appel.

Le dimanche 22, jour de la Pentecte, et le lundi 23, Madame lisabeth
avec toute la famille royale assiste le matin  l'office et
l'aprs-midi aux vpres, dans l'glise des Minimes de Chaillot. Le
mardi 24, dans l'aprs-midi, Madame lisabeth accompagne encore sa
famille  Saint-Denis, o elle va voir Madame Louise et entendre les
vpres et le salut dans l'glise des Religieuses Carmlites. Le peuple
se porte en foule sur leur passage et leur tmoigne ses sentiments par
de vives acclamations.

Le jeudi 2 juin, jour de la Fte-Dieu, un acte de pit publique (que
ne comprennent plus les philosophes du jour) leur attire les
bndictions des mres chrtiennes: le Roi et la Reine, entours de
leur famille, accompagnent  pied le saint sacrement  la procession
de l'glise paroissiale de Passy. Cette crmonie religieuse avait
attir un concours prodigieux de population. Inform qu'un des
boulangers du lieu avait profit de cette occasion pour vendre son
pain au-dessus de la taxe, le Roi manda lui-mme cet artisan enrichi,
le rprimanda vivement, et le condamna  une amende de six cents
livres pour les pauvres.

Le lendemain 3 juin, parat un dit qui gagne davantage aux jeunes
souverains les sympathies populaires. Le premier acte de l'autorit
royale est tout ensemble un acte de justice et de bont: il rassure la
nation sur le payement des dettes de l'tat, sur l'acquittement des
intrts promis, et il fait remise du droit de joyeux avnement[53].

[Note 53: Voici cet acte:

Assis sur le trne o il a plu  Dieu de nous lever, nous esprons
que sa bont soutiendra notre jeunesse et nous guidera dans les moyens
qui pourront rendre nos peuples heureux; c'est notre premier dsir. Et
connoissant que cette flicit dpend principalement d'une sage
administration des finances, parce que c'est elle qui dtermine un des
rapports les plus essentiels entre le souverain et ses sujets, c'est
vers cette administration que se tourneront nos premiers soins et
notre premire tude. Nous tant fait rendre compte de l'tat actuel
des recettes et des dpenses, nous avons vu avec plaisir qu'il y avoit
des fonds certains pour le payement exact des arrrages et intrts
promis et des remboursements annoncs; et considrant ces engagements
comme une dette de l'tat, et les crances qui les reprsentent comme
une proprit au rang de toutes celles qui sont confies  notre
protection, nous croyons de notre premier devoir d'en assurer le
payement exact. Aprs avoir ainsi pourvu  la sret des cranciers de
l'tat et consacr les principes de justice qui feront la base de
notre rgne, nous devons nous occuper de soulager nos peuples du poids
des impositions, mais nous ne pouvons y parvenir que par l'ordre et
l'conomie. Les fruits qui doivent en rsulter ne sont pas l'ouvrage
d'un moment, et nous aimons mieux jouir plus tard de la satisfaction
de nos sujets que de les blouir par des soulagements dont nous
n'aurions pas assur la stabilit. Il est des dpenses ncessaires
qu'il faut concilier avec l'ordre et la sret de nos tats; il en est
qui drivent de libralits, susceptibles peut-tre de modration,
mais qui ont acquis des droits dans l'ordre de la justice par une
longue possession, et qui ds lors ne prsentent que des conomies
graduelles. Il est enfin des dpenses qui tiennent  notre personne et
au faste de notre cour; sur celles-l nous pourrons suivre plus
promptement les mouvements de notre coeur, et nous nous occupons dj
des moyens de les rduire  des bornes convenables. De tels sacrifices
ne nous coteront rien ds qu'ils pourront tourner au soulagement de
nos sujets; leur bonheur fera notre gloire, et le bien que nous
pourrons leur faire sera la plus douce rcompense de nos soins et de
nos travaux. Voulant que cet dit, le premier man de notre autorit,
porte l'empreinte de ces dispositions et soit comme le gage de nos
intentions, nous nous proposons de dispenser nos sujets du droit qui
nous est d  cause de notre avnement  la couronne. C'est assez pour
eux d'avoir  regretter un Roi plein de bont, clair par
l'exprience d'un long rgne, respect dans l'Europe par sa
modration, son amour pour la paix et sa fidlit dans les traits.]

L'atmosphre de la loyaut s'pure: les du Barry s'loignent; la
comtesse se retire dans l'abbaye du Pont-aux-Dames, prs de Meaux, M.
de Monteil remplace le marquis du Barry comme capitaine colonel des
Suisses de la garde du comte d'Artois, et la comtesse de Polignac
remplace la marquise du Barry, dame pour accompagner la comtesse
d'Artois. Le duc d'Aiguillon remet aussi au Roi la dmission de sa
charge de secrtaire d'tat: le Roi appelle le comte du Muy au
ministre de la guerre, et le comte de Vergennes (qui tait
ambassadeur en Sude) au ministre des affaires trangres.

Le 5 juin, le Parlement (dont la dputation se composait du premier
prsident, de deux prsidents  mortier, de quatre conseillers de la
grand'chambre et des gens du Roi) se rend  la Muette pour prsenter
ses premiers hommages aux nouveaux souverains. La chambre des comptes
et la cour des monnaies suivent de prs le Parlement. Puis l'Acadmie
franaise est introduite par le marquis de Dreux, grand matre des
crmonies, et prsente au Roi et  la Reine par le duc de la
Vrillire, ministre secrtaire d'tat de la maison. Gresset, revenu de
sa ville d'Amiens, d'o il ne sortait que dans de grandes
circonstances, harangua les jeunes souverains au nom de l'Acadmie
franaise, dont il tait directeur. Sire, dit-il au Roi en finissant,
les brillantes destines dont ce grand prince (Louis XV) fut priv,
vont tre remplies par le rgne fortun de Votre Majest sur la plus
noble des monarchies, sur cette nation gnreuse, franche, sensible,
si distingue par son amour pour ses matres, pour laquelle cet amour
est un besoin, une gloire, un bonheur, nation si digne par ses
sentiments de l'amour de son Roi[54].

[Note 54: Voir, note VI, le discours de Gresset _in extenso_  la fin
du volume.]

Quelles pnibles rflexions ces loges donns  la nation ne font-ils
pas natre, quand notre mmoire se reporte sur les humiliations, les
outrages et la mort que _la nation gnreuse_ laissa infliger  ce
malheureux prince!

Et quelles douloureuses penses ne fait-il pas natre, cet autre
discours adress  la Reine, que nos lecteurs peut-tre trouveront
trop louangeur, mais auquel les contemporains applaudissaient comme 
un hommage mrit, quand Gresset s'exprimait ainsi:

MADAME,

Il ne restoit plus  la nation qu'un sentiment dont elle peut offrir
l'hommage  Votre Majest, celui du plus profond respect qui nous
amne au pied du trne; le tribut des autres sentiments vous avoit t
offert d'une voix unanime ds que votre prsence auguste et chrie a
par nos climats.

Tous les titres faits pour commander, russir et plaire, titres
hrditaires dans votre auguste maison; la bienfaisance, la
sensibilit pour l'infortune, l'esprit aimable et la vertu embellie de
toutes les grces qui la font adorer, avoient commenc votre empire
sur tous les coeurs franois.

Dans ces enchantements universels, au milieu de ces acclamations
attendrissantes qui prcdent, accompagnent et suivent vos traces,
daignez, Madame, en recevant avec bont le premier hommage de
l'Acadmie franoise, daignez lui permettre d'esprer que Votre
Majest voudra bien honorer quelquefois ses travaux d'un regard.

Les lettres, les beaux-arts et le gnie sont les organes et les
dpositaires de la gloire des empires. Quelle poque plus brillante
pourroit les animer et les inspirer que le rgne fortun qui commence?
En crivant, Madame, pour le plus puissant et le plus aimable des
rois, en crivant pour Votre Majest, l'histoire, l'loquence et la
posie n'auront que des succs  clbrer, des vertus  peindre et la
vrit  exprimer.

       *       *       *       *       *

Ces paroles murent le Roi et la Reine. Ils y rpondirent par quelques
mots pleins de bont. Ils avaient tous deux une vritable sympathie
pour Gresset, qui avait prouv quelque disgrce sous le rgne
prcdent; puis ils connaissaient le pome de _Vert-Vert_, ce
spirituel badinage[55] qui a surnag, aussi bien que _le Lutrin_, sur
ce fleuve du temps o tant de gros livres s'enfoncent et
disparaissent.

[Note 55: Voir la note VII  la fin du volume.]

La justice du nouveau Roi ddommagea Gresset des rigueurs de Louis XV.
L'auteur du _Mchant_ reut le cordon de l'ordre de Saint-Michel et
des lettres de noblesse rdiges dans les termes les plus honorables.

Durosoi, qui avait t mis  la Bastille en 1770 pour un mauvais
ouvrage, ne craignit pas de venir aussi  la Muette complimenter le
Roi et la Reine par un pitoyable pome intitul _le Joyeux Avnement_.
Il ne faut pas dire qu'un mauvais crit suppose toujours de l'esprit;
car, dit la Harpe, ceux de M. Durosoi supposent le contraire.
Palissot, en accolant dans un vers Durosoi  Blin de Sainmore,
prvient par une note explicative que Blin est  Rosoi ce que
l'honnte aisance est  la mendicit. Mais le temps viendra o le
pote sans verve prouvera qu'il n'est pas un homme sans coeur: s'il a
le tort d'apporter de misrables vers au Roi en 1774, il aura le
courage de mourir pour lui en 1792.

Le 6 juin, le Roi, la Reine et la famille royale se rendent 
Versailles, o ils sont accueillis par les tmoignages d'une joie vive
et franche. Le Roi assiste  la leve des scells qui avaient t
apposs sur les effets du feu Roi, son grand-pre, par le duc de la
Vrillire.

La cour va dner au petit Trianon, chteau que Louis XVI vient de
donner  la Reine, et dont la Reine pour la premire fois fait les
honneurs  sa famille.

Le Roi avait dj sign quelques nominations dans la maison de la
Reine,  qui il avait donn l'vque de Chartres pour grand aumnier,
l'vque de Nancy pour premier aumnier, et le marquis de Paulmy
d'Argenson pour chancelier. Il n'tait pas question de M. de Vermond.
Louis XVI, dont l'me droite et pure devinait comme par instinct les
intrigants, n'avait aucune sympathie pour cet abb de cour, crature
de Choiseul et ami des encyclopdistes. Avant son avnement  la
couronne, il ne lui avait jamais adress la parole, et souvent il ne
lui avait rpondu que par un haussement d'paules. Vermond, voyant
fort bien que le Roi n'tait pas dispos  lui faire oublier les
procds du Dauphin, sentit que la meilleure chance de conserver sa
position tait de savoir la hasarder. Il alla donc au-devant de la
difficult, et crivit au Roi que, tenant uniquement de la confiance
du feu Roi l'honneur d'tre admis dans l'intrieur le plus intime chez
la Reine, il ne pouvait continuer de rester auprs d'elle sans en
avoir obtenu le consentement de son auguste poux. Louis XVI lui
renvoya sa lettre, aprs y avoir crit ces mots: Je consens  ce que
l'abb de Vermond continue ses fonctions auprs de la Reine. Ainsi se
rvlaient dj la bont de coeur et la faiblesse de caractre du
jeune Roi. Je plains mon successeur, avait dit Louis XV quelques
jours avant sa mort. La prvision de ce prince  son dclin frappa les
esprits quand on vit que le dsir d'tre agrable  Marie-Antoinette
venait de dicter  Louis XVI un acte qui ne pouvait que porter
prjudice  la Reine: toute marque de faveur accorde  un intrigant
dcrdite l'autorit.

Revenu au chteau de la Muette, le Roi y distribue quelques nouvelles
grces[56]. Dans l'aprs-midi du 17, aprs y avoir reu le serment
d'un grand nombre d'vques et d'archevques, Louis XVI se transporte
avec sa famille  Marly, o le lendemain matin il devait avec la
Reine, Monsieur et Madame, se livrer  l'inoculation[56-A], suivant
en cela l'exemple de Mesdames Adlade, Sophie et Victoire, qui
s'taient prcdemment soumises  cette opration, dont le succs
avait t complet.

[Note 56: Le 12, Soufflot, contrleur gnral des btiments de la
couronne, charg depuis 1757 de la construction de la nouvelle glise
de Sainte-Genevive, vient mettre sous les yeux de la cour les dessins
et les modles de ce gigantesque monument, exposs dans un pavillon
des jardins de ce chteau. Le Roi et la Reine en examinent avec
attention tous les dtails et en tmoignent leur satisfaction 
l'auteur: Monsieur, lui dit la Reine, Paris tait jaloux de
l'Htel-Dieu de Lyon[56-B]; mais les choses vont reprendre leur place,
et Lyon redevenir jaloux de Paris.

Le 16, un autre objet excita aussi la curiosit et l'intrt de Leurs
Majests: c'tait le grand tlescope catoptrique qu'elles allrent
voir dans l'htel du cabinet de physique et d'optique du Roi. Le
mcanisme et le mrite de cet instrument, et de tous ceux qui
faisaient partie de cette prcieuse collection, leur furent expliqus
par le savant Dom Nol, qui en connaissait tous les secrets.

Le journal qui donne ces dtails ajoute:

La matire variolique a t prise d'un enfant de deux ans, dont la
petite vrole toit discrte et de la meilleure espce. La sant de
l'enfant, ainsi que celle du pre et de la mre, a t constate avec le
plus grand soin par l'examen des mdecins et par les informations les
plus exactes du magistrat. Il en a t dress un procs-verbal[56-C].

Pendant tout le reste du mois, les gazettes entretiennent
journellement le public de toutes les phases de l'inoculation.

_Bulletin du Roi_: L'ruption est au second jour. Il y a trs-peu de
boutons, mais ils sont bien caractriss, etc.

_Bulletin de Monsieur_: L'ruption est commence.

_Bulletin de Mgr le comte d'Artois_: L'ruption continue...

_Bulletin de Madame la comtesse d'Artois_: La fivre est diminue;
l'ruption commence.

Le lendemain, les bulletins disent: Les boutons suppurent; puis plus
tard: les boutons se desschent.

Ce traitement nouveau alors occupait tellement l'attention, que de
pareils dtails, par l'effroi qu'ils inspiraient, se sauvrent de
l'trange et du ridicule. Le peuple tait si convaincu des dangers de
la _vaccine_, qu'il ne fallait rien moins que l'exemple de la famille
royale pour l'amener  accepter cette innovation. Des voeux se
faisaient de toutes parts pour que la sant du Roi ne ft point
compromise par cette preuve. Madame de Parabre, abbesse de
Notre-Dame-lez-Saintes, prenait l'engagement de recevoir gratis, ds
que le Roi seroit rtabli, deux demoiselles de condition, d'en lever
deux autres et de nourrir et entretenir deux pauvres jusqu' ce qu'ils
eussent appris un mtier[56-D]. Madame de Qulen, prieure du
monastre royal de Poissy, fondait  perptuit une messe solennelle
pour la conservation des jours prcieux de Leurs Majests et de la
famille royale[56-E]. Marie-Thrse crivait  Marie-Antoinette, de
Schnbrunn, le 1er juin 1774: Je ne vous dis rien d'ici; ma tte
n'est remplie, autant que mon coeur, que d'inoculation. J'ai recours
aux pauvres qui prient Dieu bien instamment chez les bons Capucins et
au couvent de la Reine, o je compte bien tenir un _Te Deum_, si le
bon Dieu nous accorde le rtablissement _unseres werthen Knigs_;
quelque peu d'allemand, pour que vous ne l'oubliiez. Je vous
embrasse.

Ds que l'Impratrice-reine apprit le succs de l'inoculation de Sa
Majest Trs-Chrtienne, elle se rendit  l'glise des Religieuses
Clarisses de Vienne et y assista  un office solennel, qu'elle fit
clbrer en action de grces.

On crivait de Vienne, le 13 juillet: Sa Majest Impriale a choisi
cette glise parce qu'elle a t fonde par lisabeth d'Autriche,
reine de France, qui avoit pous Charles IX, et qui se retira 
Vienne aprs la mort de ce monarque. Cette princesse, qui ne parut
qu'un instant  la cour de France, s'y toit concili tous les coeurs.
On disoit d'elle alors ce que les historiens de nos jours pourront
attester  la postrit, en parlant d'une princesse de la mme maison
qui fait le bonheur et l'admiration de la France, que dans la plus
grande jeunesse elle avoit toutes les vertus de l'ancien temps:
_Prisci moris vel juvenili tate femina._]

[Note 56-B: Ouvrage qui avait mis le sceau  la rputation de
Soufflot.]

[Note 56-C: _Gazette de France_ du lundi 20 juin 1774.]

[Note 56-D: _Gazette de France_, n 57, lundi 18 juillet 1774.]

[Note 56-E: _Gazette de France_, n 64, vendredi 12 aot 1774.]

 cette poque, le parti philosophique eut un jour de triomphe.
Longtemps comprim par l'administration vigoureuse de Maupeou et de
Terray, le parti qui prenait le nom de _parti du progrs_ s'tait
senti renatre  l'avnement du jeune Roi, et il appelait de ses voeux
Turgot au ministre. Tous les esprits qui charmaient alors les salons
par leur conversation ou dirigeaient l'opinion par leurs livres, les
Thomas et les Morellet, les Condillac et les Bailly, les d'Alembert et
les Condorcet, les Marmontel et les la Harpe, toute cette pliade
qu'illuminait le dernier rayon du vieil astre de Ferney, proclamait
l'intendant de Limoges comme le seul homme capable d'oprer les
rformes dsires. Turgot fut prsent le mardi 19 juillet  Louis XVI
et  la famille royale, et le vendredi 22 il prta serment entre les
mains du Roi comme secrtaire d'tat de la marine.

Le comte de Vergennes avait prt serment la veille comme secrtaire
d'tat des affaires trangres.

La vue des honntes gens arrivant aux affaires devait inquiter les
mauvais. Le prince Louis de Rohan ayant le 6 juillet quitt Vienne, o
il avait laiss son abb Georgel, tait  Paris depuis le milieu du
mme mois, et s'tait empress de solliciter l'honneur de faire sa
cour au Roi et  la Reine. La Reine le connaissait de rputation
depuis longtemps. Sa mauvaise conduite, crivait-elle en 1773, me
fait peine de toute manire; c'est un point encore plus fcheux dans
ce pays-ci, qu'il dshonore, que pour Vienne qu'il scandalise[57].
Aussi la Reine, sans consentir  le recevoir, lui fit-elle demander
une lettre que l'Impratrice, sa mre, lui avait remise pour elle. Le
Roi, plus dbonnaire, lui accorda une audience  Marly; mais il ne
l'couta que quelques minutes, et lui dit brusquement: Je vous ferai
bientt savoir mes volonts.

[Note 57: _Correspondance de Marie-Thrse et de Marie-Antoinette_,
1770--1780, publie par M. Alfred d'Arneth, Paris et Vienne, 1865.]

Le diplomate ecclsiastique ne put ds lors douter des sentiments peu
favorables du Roi et de la Reine; mais le crdit qui entourait en
France le nom de Rohan tait tel que la pense d'une disgrce ne vint
 personne en dehors du chteau. Et  l'occasion de cette glaciale
rception, faite par un prince honnte homme  un vque libertin que
la cour d'Autriche repoussait avec dgot et que la Reine de France
refusait de voir, la _Gazette de France_ crivait avec assurance[58]:

                                        De Marly, le 21 juillet 1774.

Le prince Louis de Rohan, coadjuteur de l'vch de Strasbourg et
ambassadeur extraordinaire  la cour de Vienne, a eu l'honneur de
rendre ses respects  Leurs Majests et  la famille royale.

[Note 58: Numro du vendredi 22 juillet 1774.]

Cette feuille, dont l'origine remontait  l'anne 1631, et qui tait
regarde sous Louis XVI comme l'instrument de publicit le mieux
inform, tait cette fois, je ne veux pas dire complice, mais dupe
d'influences qui faussaient la vrit. Non, le 21 juillet 1774, la
Reine ne reut point cet audacieux prlat[59]; mais peu de temps
auparavant elle avait fait ouvrir sa porte  Buffon. Elle avait trait
avec toute la distinction qu'il mritait l'illustre intendant du
jardin royal des Plantes, qui venait lui faire hommage du nouveau
volume rcemment publi par lui, et servant d'introduction 
l'_Histoire des minraux_.

[Note 59: Peu de jours aprs, il pria le Roi de le dispenser de
retourner  Vienne, o il tait moins estim encore qu' Versailles.
Le baron de Breteuil le remplaa comme ambassadeur extraordinaire  la
cour d'Autriche.]

Le 17 du mme mois, elle avait, ainsi que le Roi, accueilli l'abb
Delille, admis  leur prsenter son discours de rception  l'Acadmie
franaise, o il avait remplac M. de la Condamine. Marie-Antoinette le
complimenta au sujet des beaux vers _sur le luxe_, par la lecture
desquels s'tait termine cette fte littraire. Quelques esprits
mchants s'taient permis,  l'Acadmie, d'appliquer  Marie-Antoinette
plus d'un passage de cette satire; pense injurieuse contre laquelle
protestait le caractre du pote, tout autant que sa respectueuse
admiration pour la Reine.

Madame lisabeth passa avec sa soeur Clotilde une partie de l't au
chteau de la Muette, o la famille royale venait les voir de temps 
autre. Ainsi, le dimanche 24 juillet, Mesdames Adlade, Victoire et
Sophie, tant alles rendre visite  Saint-Denis  Madame Louise,
vinrent souper  la Muette avec les deux petites princesses.

Le lendemain 25, le Roi et la Reine, Monsieur et Madame, le comte et
la comtesse d'Artois, ayant t aussi  Saint-Denis, puis  Paris,
passrent la soire  la Muette avec leurs jeunes soeurs, et souprent
avec elles avant de retourner  Marly.

Le mercredi 27, on clbra dans l'abbaye royale de Saint-Denis le
service solennel pour le repos de l'me du feu Roi[60].

[Note 60: On trouvera  la fin du volume, n VIII, le rcit officiel
de cette crmonie, la dernire de ce genre dans les annales du
dix-huitime sicle. On y trouvera aussi la description du mausole
rig en l'abbaye de Saint-Denis pour les obsques du feu Roi.]

Le 1er aot, la cour quitte Marly. Madame Clotilde et Madame lisabeth
se rendent de la Muette au monastre des Religieuses Carmlites de
Saint-Denis, o le Roi et la Reine, accompagns de leurs frres et
belles-soeurs, les prennent  leur passage et les emmnent 
Compigne. Leurs Majests y firent leur entre vers les neuf heures et
demie du soir, escortes de leur garde ordinaire et de leurs quatre
compagnies rouges, selon l'usage observ aux grands voyages. Le clerg
sculier et rgulier, et tous les corps de la ville, se trouvaient 
leur arrive. Le vicomte de Laval, gouverneur des ville et chteau de
Compigne, les reut  la tte du corps de ville. Le maire, M.
Decrouy, les harangua un genou en terre. M. de Laval remit au Roi les
clefs de la ville et lui prsenta les officiers du bailliage; le
lieutenant gnral de cette juridiction lui adressa aussi un discours,
un genou en terre. Mais ces hommages officiels s'effacrent, aux yeux
de la famille royale, devant les acclamations enthousiastes du peuple
accouru de tous les points de la contre pour saluer les jeunes
souverains.

Le lendemain 2, Mesdames Adlade, Victoire et Sophie arrivrent au
chteau de Compigne. Le dimanche 7, l'abb Terray, ordonnateur
gnral des btiments du Roi, vint prsenter  Louis XVI et 
Marie-Antoinette les nouvelles pices d'or frappes  l'effigie du
Roi. Le mme jour, Leurs Majests et leur famille assistrent  la
grand'messe et aux vpres dans l'glise royale et paroissiale de
Saint-Jacques. Le soir, pour la premire fois, Louis XVI tint son
grand couvert chez la Reine.

Le lundi 15 aot, fte de l'Assomption de la sainte Vierge, le Roi, la
Reine, accompagns des membres de leur famille, parmi lesquels on
remarquait leurs deux jeunes soeurs, se rendirent encore  l'glise de
Saint-Jacques pour entendre la messe,  laquelle l'vque de Soissons
officia pontificalement; et l'aprs-midi, ils assistrent aux vpres
dans l'glise de Saint-Corneille, o ils furent compliments par Dom
Lourdel, prieur de la congrgation de Saint-Maur,  la tte des
religieux. Ils suivirent ensuite la procession, qui se faisait 
pareil jour dans tout le royaume, pour l'accomplissement du voeu de
Louis XIII. La prsence de Louis XVI et de Marie-Antoinette donnait un
clat inaccoutum  cette fte religieuse, au milieu de laquelle les
deux petites soeurs du Roi, marchant cte  cte, vtues de robes
blanches et ornes de rubans bleus, rappelaient ces figures d'anges
adorateurs qui se couvrent de leurs ailes devant le Saint des saints.

Le duc de Gesvres marchait  la tte de l'tat-major de la ville, qui
suivait la procession.

Le mme jour, la musique des gardes franaises et suisses clbra par
des aubades la fte de la Reine, de Madame, de Madame la comtesse
d'Artois, de Madame Clotilde et de Madame Adlade.

Le sjour de la cour dans cette rsidence se prolongea jusqu'au jeudi
1er septembre. La vie des jeunes princesses y tait rgle comme 
Versailles. Tous les dimanches elles entendaient la messe  l'glise
de Saint-Jacques avec la famille royale. Leurs tudes, en changeant de
lieu, n'avaient point chang d'objet. Leurs plaisirs taient aussi
toujours les mmes: la lecture, des promenades  pied dans le parc,
en voiture dans la fort, taient comme ailleurs leurs principales
rcrations.

Tout tait encore calme et serein autour d'elles, et cependant un mal
secret agitait les mes, un trouble profond tourmentait les esprits;
la passion de l'galit, l'amour de la nouveaut s'emparaient des
classes bourgeoises, et dans l'atelier de son pre, graveur sur tuis,
la jeune fille qui devait s'appeler madame Roland s'enivrait des
thories rpublicaines et commenait  perdre la foi religieuse,
tandis que ces deux filles du trne tudiaient tranquillement leur
catchisme et les prceptes de l'vangile, et, pareilles  deux lis
blancs croissant sous un beau ciel, embaumaient l'atmosphre de leur
parfum printanier.

Le mardi 7 fvrier 1775, l'archiduc Maximilien-Franois, frre de
l'Empereur, arriva au chteau de la Muette, o la Reine alla le
recevoir. Ce prince, g de dix-huit ans, voyageait sous le nom de M.
de Burgau et dans le plus strict incognito. Le lendemain, il se rendit
 Versailles et fut prsent  Leurs Majests et  la famille royale
par le comte de Mercy, ambassadeur de l'Empereur. Les diplomates
cherchrent un but politique au voyage de l'archiduc, qui, dj vou
au sacerdoce[61], n'avait d'autre motif en visitant la France que le
dsir de s'instruire et de revoir la Reine, sa soeur. Les courtisans,
qui se piquaient de perspicacit, voulaient croire que M. de Burgau
venait tout simplement demander la main de Madame Clotilde. Cinq jours
n'taient pas couls, qu'un dmenti officiel tait donn aux faux
prophtes.

[Note 61: Il fut nomm, le 15 avril 1784, lecteur archevque de
Cologne et vque prince de Munster. Il tait grand matre de l'ordre
Teutonique.]

Le dimanche 12 fvrier, le comte de Viry, ambassadeur de Sardaigne,
eut une audience particulire du Roi,  laquelle assista seul le
comte de Vergennes, ministre des affaires trangres; et le Roi, aprs
cette audience, dclara le mariage de Madame Clotilde avec
Charles-Emmanuel de Savoie, prince de Pimont, fils an du roi de
Sardaigne[62].

[Note 62: Le mme jour et  la mme heure, mme dclaration tait
faite par le roi de Sardaigne. Une lettre, date de Turin le 15
fvrier, contenait ce qui suit:

Dimanche 12 de ce mois, le Roi dclara  la cour le mariage arrt
entre le prince de Pimont, son fils, et Madame Clotilde de France. Le
matre des crmonies avoit invit, la veille, les ministres trangers
 se rendre le lendemain  onze heures et demie du matin dans la
grande salle des audiences. Ds qu'ils y furent arrivs, il les
conduisit  celle de Sa Majest, auprs de laquelle ils trouvrent les
princes de la famille royale et les princes du sang. Les chevaliers de
l'Annonciade, les ministres d'tat et toutes les personnes qui par
leurs charges ont les entres de la chambre, y furent aussi appels.
Le Roi, aprs leur avoir annonc dans les termes les plus touchants un
vnement si cher  son coeur, passa dans l'appartement de la Reine,
pour se rendre ensuite  la messe, et notifia de mme ce mariage aux
chefs du snat et du corps municipal, ainsi qu'au reste de la
noblesse, qui s'toit rassemble en foule dans les antichambres. Le
lundi 13, le Roi, la Reine et le prince de Pimont reurent
successivement les compliments des ministres trangers, qui furent
conduits  ces audiences par le matre des crmonies. L'ambassadeur
de France porta la parole. Le prince de Pimont reut dans
l'aprs-midi les compliments de toute la noblesse. Ces deux jours et
le jour suivant, il y a eu grand gala  la cour. La ville et le
thtre ont t illumins, et les reprsentations de l'opra termines
par des chants analogues  cette heureuse circonstance. Les chiffres
de la maison de Savoye et de la maison de France, ceux du prince de
Pimont et de Madame Clotilde brilloient partout dans des dcorations
superbes. Des feux d'artifice ont encore ajout  l'clat de ces
ftes. Tous les spectateurs se sont empresss de marquer par des
applaudissements multiplis combien ils partageoient la joie de leurs
matres, qui, de leur ct, ont daign y rpondre par les tmoignages
de la plus vive sensibilit. Il y a ce soir bal  la cour.]

Cette princesse s'tait fait apprcier par une foule de traits qui
rvlaient sa bont d'me. Je n'en citerai qu'un, qui montre que les
piqres d'amour-propre, si vives d'ordinaire chez les femmes, ne
pouvaient arriver jusqu' son coeur. Son embonpoint, un peu pais pour
son ge et pour sa taille, lui avait fait donner par les courtisans le
sobriquet de _Gros-Madame_. Un jour, il advint qu'une dame de son jeu
se permit de se servir de cette expression en prsence de Madame
Clotilde elle-mme. Madame la comtesse de Marsan fit aussitt justice
d'une telle inconvenance, et dclara  la personne qui s'en tait
rendue coupable qu'elle n'et plus  reparatre devant cette
princesse. Celle-ci l'envoya chercher le lendemain et lui dit: Ma
gouvernante a fait son devoir hier, je vais faire  prsent le mien.
Je vous invite  revenir et  oublier une tourderie que je vous
pardonne de bon coeur.

Personne  cette poque ne mettait en doute les excellentes qualits
de cette jeune princesse; mais l'esprit philosophique, qui avait aussi
envahi la cour, prtendait que madame de Marsan lui avait enseign
l'histoire de l'glise mieux que celle du monde, et l'avait leve
pour le clotre plus que pour le trne. La fermet d'me que la reine
de Sardaigne montra dans l'adversit fit voir au monde que le courage
qui surmonte les prils s'allie parfaitement avec la foi qui les
accepte.

Si la raison de Madame lisabeth, ge de dix  onze ans, pouvait dj
comprendre la ncessit d'une sparation, son coeur ne s'en affligea
pas moins. Sa chre Clotilde, qui lui tait non-seulement une
compagne, mais une confidente sre et un guide clair, allait bientt
lui manquer. Cette triste perspective rendait leur union plus troite
et le besoin de se voir plus ncessaire. Le 1er mai (1775), Clotilde
alla faire ses adieux  la maison de Saint-Cyr; on devine que Madame
lisabeth tait prs d'elle. Toutes deux, accompagnes de leurs
gouvernantes, furent reues par la suprieure (madame de Mornay),  la
tte de sa communaut. Madame Clotilde, voulant laisser  cette maison
un tmoignage de ses sympathies, remit  la suprieure son portrait,
qui fut reu avec toutes les marques du respect et de l'affection. De
son ct, madame de Mornay offrit  Son Altesse un cran brod par les
doigts les plus habiles de la maison, et reprsentant la suprieure
elle-mme remettant le plan de Saint-Cyr  la princesse.

Les cent cinquante jeunes personnes leves en ce lieu par la
munificence royale s'tant alors avances, l'une d'elles, mademoiselle
Durfort de la Roque, sortit de leurs rangs, et lut au nom de ses
compagnes des vers composs par Ducis et exprimant les regrets que le
dpart prochain de la soeur du Roi pour la cour de Turin allait
laisser dans tous les coeurs.

Le vendredi 12 mai, nous retrouvons ces deux soeurs angliques
assistant avec le Roi, la Reine et la famille royale au service
solennel que faisaient clbrer les curs et marguilliers de l'glise
paroissiale de Notre-Dame de Versailles pour l'anniversaire de la mort
de Louis XV.

Le 27 mai, Sidi-Abderrahman-Bediri-Aga, envoy du pacha et de la
rgence de Tripoli de Barbarie, fut reu en audience par le Roi. Cet
envoy pronona un discours rempli de toutes les fleurs de la posie
orientale[63].

[Note 63: On trouvera ce discours parmi les documents placs  la fin
du volume.]

Le lendemain, l'envoy barbaresque fut admis  faire ses rvrences 
la Reine dans la galerie du chteau. L'aspect de cet tranger qui
n'tait pas chrtien inspira aux deux jeunes princesses un mouvement
de curiosit, matris presque aussitt par un naf sentiment de
piti. La petite lisabeth le contemplant d'un regard attendri: 
quoi pensez-vous? lui dit Clotilde.--Je pense  son me.--Oh! ma
soeur, la misricorde de Dieu est infinie; ce n'est pas  notre pense
 lui poser des limites. Prions pour lui, cela vaut bien mieux.--Vous
avez raison, ma soeur; c'est aux chrtiens  prier pour ceux qui ne le
sont pas, comme c'est aux riches  donner aux pauvres.

Le 30 mai, les deux princesses se font une joie d'accompagner
ensemble la Reine et Madame dans la plaine de Marly, o le Roi, suivi
de ses deux frres, passait en revue les mousquetaires, les
chevau-lgers et les gendarmes de sa garde. Lorsque, aprs avoir reu
dans leurs rangs l'inspection du Roi et des princes, les troupes,
dfilant en colonne par escadrons et par quatre, passrent devant la
Reine, entoure des princesses et d'un grand nombre de seigneurs et de
dames de la cour, lisabeth dit  Clotilde: Ma soeur, y a-t-il
d'aussi beaux soldats  Turin?--Je ne sais pas, ma soeur, rpondit
tristement la jeune fiance.

Il avait t dcid depuis longtemps que le mariage de cette princesse
n'aurait lieu qu'aprs le sacre du Roi, dont l'poque avait t fixe
au dimanche 11 juin.

L'approche de cette poque remplissait le coeur d'lisabeth de
tristesse et d'effroi. Elle montre, mandait la Reine  sa mre ( la
date du 14 juillet 1775), elle montre  l'occasion du dpart de sa
soeur et de plusieurs autres circonstances une honntet et
sensibilit charmantes. Quand on sent si bien  onze ans, cela est
bien prcieux. Je la verrai davantage  prsent qu'elle sera entre les
mains de madame de Gumne. La pauvre petite partira peut-tre dans
deux annes. Je suis fche qu'elle aille si loin que le Portugal; ce
sera un bonheur pour elle de partir si jeune: elle en sentira moins la
diffrence des deux pays. Dieu veuille que la sensibilit ne la rende
pas malheureuse[64]!

[Note 64: _Correspondance de Marie-Thrse et de Marie-Antoinette_,
publie par M. Alfred d'Arneth. Paris et Vienne, 1865.]

Le 5 de ce mois, Louis XVI quitta Versailles, accompagn de la Reine,
de Monsieur, de Madame et du comte d'Artois, pour se rendre 
Compigne, o ils arrivrent vers les dix heures du soir. Madame
Clotilde et Madame lisabeth les avaient devancs dans cette
rsidence.

Le 8, le Roi couche  Fismes.

Le 9, il s'achemine vers Reims, dans ses voitures de crmonie,
accompagn de ses deux frres et du duc d'Orlans, du duc de Chartres
et du prince de Cond.

Aprs avoir reu les clefs de la ville par les mains du duc de
Bourbon, gouverneur de Champagne, Sa Majest y fit son entre,
escorte des troupes de sa maison et  travers les flots empresss
d'un peuple enivr de joie et signalant des transports qui, loin de
s'puiser, ont sembl redoubler dans tout le cours de cette crmonie.
Sa Majest descendit  l'glise mtropolitaine, o ayant t reue par
l'archevque duc de Reims  la tte de son chapitre, elle entendit le
_Te Deum_. Aprs la bndiction, le Roi se retira  l'archevch, o
Sa Majest reut les compliments de tous les corps de la ville. Le
lendemain, le Roi entendit les premires vpres dans la cathdrale, et
le dimanche 11 du mois, Sa Majest se rendit vers les sept heures,
dans la plus grande pompe,  la mme glise, et elle y fut sacre dans
les formes d'usage. Le prince de Lambesc avait t nomm par Sa
Majest pour porter la queue du manteau royal  la crmonie.

La Reine, arrive ici accompagne de Madame, et que l'_incognito_
qu'elle gardoit n'empcha point de jouir des plus vives expressions de
l'amour que la nation franoise lui a vou, fut prsente  toutes les
augustes crmonies de cette fte sacre, dans une tribune prpare
pour elle, et dans laquelle Madame Clotilde et Madame lisabeth furent
aussi places.

Le lendemain du sacre de Sa Majest, lundi 12 juin 1775, le Roi
entendit la messe dans la chapelle du chteau archipiscopal, aprs
laquelle les dames de la cour eurent l'honneur de lui rendre leurs
respects. L'aprs-midi, la Reine et Madame allrent  quelque distance
de la ville, o elles virent manoeuvrer le rgiment de hussards du
comte d'Esterhazy. Monsieur et Mgr le comte d'Artois, en uniforme de
dragons, firent une charge  la tte des escadrons; le duc de
Chartres, le prince de Cond et le duc de Bourbon, aussi en uniforme,
se mlrent  ces attaques. La duchesse de Bourbon et beaucoup de
dames et de seigneurs de la cour assistrent  ce spectacle guerrier.

Le 13, le Roi admit le clerg  le complimenter. Il fut conduit 
l'audience de Sa Majest par le marquis de Dreux, grand matre des
crmonies, et par le sieur de Nantouillet, matre des crmonies. Le
duc de la Vrillire, ministre et secrtaire d'tat, le prsenta, et le
cardinal de Luynes porta la parole. Sa Majest fut ensuite entendre la
messe  l'abbaye de Saint-Nicaise, et en revenant elle posa la
premire pierre du collge de l'universit de cette ville.
L'aprs-midi de ce jour, les chevaliers, commandeurs et officiers de
l'ordre du Saint-Esprit s'tant assembls chez le Roi, en consquence
de ses ordres, Sa Majest se rendit, dans la marche ordinaire et avec
la plus grande pompe,  l'glise mtropolitaine, o, aprs avoir
entendu les vpres, elle fut reue grand matre souverain de son
ordre.  son retour, Sa Majest tint chapitre, dans lequel elle a
nomm chevaliers de ses ordres l'ancien vque de Limoges,
l'archevque de Narbonne, le vicomte de la Rochefoucauld, le comte de
Talleyrand, le marquis de Rochechouart et le marquis de la
Roche-Aymon, qu'elle avoit nomms pour otages de la sainte ampoule, et
le vicomte de Talaru, qu'elle avoit aussi nomm pour porter la queue
de son manteau le jour de sa rception de grand matre souverain de
l'ordre.

Le surlendemain 14, le Roi fut en cavalcade  l'abbaye de Saint-Remi.
Sa Majest, accompagne de Monsieur, de Mgr le comte d'Artois, du duc
d'Orlans, du duc de Chartres, du prince de Cond, du duc de Bourbon
et d'un grand nombre de seigneurs et de grands officiers, entendit la
messe dans cette abbaye, o elle fit ses dvotions par les mains du
cardinal de la Roche-Aymon. Elle toucha ensuite deux mille quatre
cents malades des crouelles, dans le parc de l'abbaye, et leur fit
distribuer des aumnes. L'aprs-midi, le Roi fut se promener au cours
et alla de l au camp de ses gardes franoises et gardes suisses. Le
peuple, qui toit en foule sur les pas de Sa Majest, tmoigna partout
les transports de joie que lui inspiroit la prsence auguste et chrie
de son matre.

Le jour de la Fte-Dieu, le Roi, accompagn de Monsieur, de Mgr le
comte d'Artois, ainsi que des princes du sang, suivit la procession et
assista  la grand'messe et au salut dans l'glise mtropolitaine. La
Reine, Madame et Madame Clotilde, assistrent  l'un et  l'autre,
ainsi que la duchesse de Bourbon et un grand nombre de seigneurs et de
dames de la cour. Madame lisabeth assista  la grand'messe et au
salut.

Sa Majest repartit le lendemain 16, avec Monsieur, Mgr le comte
d'Artois et les autres princes qui l'avaient accompagne. Elle arriva
 Compigne, pour y rester jusqu'au lundi 19, qu'elle retourna 
Versailles. Madame Clotilde et Madame lisabeth s'y toient rendues le
matin, et la Reine, accompagne de Madame et des dames de la cour, y
arriva le soir de ce mme jour[65].

[Note 65: _Gazette de France._]

Peu de jours aprs le retour de la cour  Versailles, il y eut encore,
le 29 juin,  la plaine de Marly, une revue  laquelle furent
prsentes Madame Clotilde et Madame lisabeth. Cette fois c'taient
les quatre compagnies des gardes du corps et les grenadiers  cheval
qui paradaient devant le Roi. Quand on lit le rcit de ces dernires
pompes militaires de la monarchie, quand on voit de quels respects
extrieurs la royaut tait encore entoure, on se demande comment peu
d'annes aprs cette barrire de respect tomba. Mais lorsqu'on scrute
l'intrieur mme de cette socit, qu'on surprend le travail des
ides, le mouvement des passions, et qu'en se baissant pour couter le
bruit des gnrations qui montent, on reoit en plein visage le
souffle de nouveaut hardie qui se lve, on est moins tonn des
tragdies de l'ge suivant.

Le comte de Viry, ambassadeur extraordinaire du roi de Sardaigne
en la cour de France, ayant reu les pleins pouvoirs ncessaires
pour faire, au nom du Roi son matre, la demande de Madame
Marie-Adlade-Clotilde-Xavire de France, soeur du Roi, en mariage
pour le prince de Pimont, se rendit  Versailles le mardi 8 aot,
jour fix par le Roi pour cette crmonie. Le prince de Marsan,
prince de la maison de Lorraine, le sieur de Tolozan, introducteur
des ambassadeurs, et le sieur de Sequeville, secrtaire ordinaire du
Roi  la conduite des ambassadeurs, allrent dans les carrosses du
Roi et de la Reine le prendre  son htel[66], pour le conduire au
chteau de Versailles,  la premire audience publique de Sa
Majest. Le rcit officiel du temps nous donne les dtails de cette
crmonie, dont la marche se fit dans l'ordre suivant:

Le carrosse de l'introducteur, le carrosse du prince de Marsan, le
carrosse du Roi, prcd des deux Suisses de l'ambassadeur,  cheval,
et de sa livre, qui toit trs-nombreuse, de ses officiers et valets
de chambre,  cheval, de son cuyer et de ses pages, aussi  cheval;
le carrosse de la Reine, dans lequel toit le sieur de Sequeville,
secrtaire ordinaire du Roi  la conduite des ambassadeurs; l'abb
Chevrier, secrtaire de l'ambassadeur extraordinaire, et une partie
des seigneurs pimontois qui faisoient cortge au comte de Viry. Les
trois carrosses de l'ambassadeur fermoient la marche et toient
remplis des autres gentilshommes pimontois de sa suite.

 son passage, l'ambassadeur trouva dans l'avant-cour du chteau les
compagnies des gardes franoises et suisses sous les armes et les
officiers saluant du chapeau, les tambours appelant, dans la cour, les
gardes de la prvt de l'htel en haie et sous les armes,  leurs
postes ordinaires. Il descendit  la salle des ambassadeurs, o il se
reposa jusqu' l'heure de l'audience de Sa Majest. Lorsqu'il y alla,
prcd de tout son cortge, les gardes de la porte toient en haie
depuis la salle des ambassadeurs jusqu' la grille, au dedans de
laquelle il fut reu par le marquis de Dreux, grand matre des
crmonies, par le sieur l'Allemand de Nantouillet, matre des
crmonies, et par le sieur de Watronville, aide des crmonies; les
Cent-Suisses de la garde du Roi la hallebarde  la main, les tambours
la baguette haute, toient en haie depuis l'entre du vestibule
jusqu'au haut de l'escalier, le lieutenant  la porte en dedans de la
grille, et un exempt; le drapeau sur le palier, au milieu de
l'escalier, et d'autres officiers au haut de l'escalier.

L'ambassadeur fut reu en dedans de la salle des gardes du corps par
le duc de Villeroy, capitaine en quartier d'une des compagnies des
gardes du corps qui toient en haie et sous les armes.

Lorsque l'ambassadeur commena  parler, le Roi se couvrit et lui fit
signe de se couvrir; aprs avoir compliment Sa Majest, il fit, au
nom du roi de Sardaigne, la demande de Madame Clotilde pour le prince
de Pimont, et le Roi la lui accorda dans les termes les plus
obligeants et les plus expressifs de l'amiti qui subsiste entre les
deux cours, et avec des tmoignages de la plus grande satisfaction. Il
prsenta ensuite  Sa Majest le baron de Perrire, son fils, et
l'abb Chevrier, son secrtaire d'ambassade extraordinaire. Le comte
de Viry fut ensuite conduit  l'audience publique de la Reine, de
Monsieur, de Madame, de Mgr le comte d'Artois[67], de Madame Clotilde,
de Madame lisabeth, de Madame Adlade, de Madame Victoire et de
Madame Sophie, et, aprs avoir t trait  dner par les officiers du
Roi, il fut reconduit  son htel,  Paris, dans les carrosses de
Leurs Majests, et avec les mmes crmonies qu'il en toit venu le
matin.

[Note 66: Rue du Cherche-Midi, au coin de la rue du Regard,  Paris.]

[Note 67: Il ne peut tre question ici de Madame la comtesse d'Artois,
accouche deux jours auparavant d'un prince que le Roi nomma duc
d'Angoulme.]

L'ambassadeur n'avoit rien oubli dans cette occasion pour que le bon
got, la richesse et la magnificence de ses carrosses, des
habillements de ses pages, des officiers de sa maison et de sa livre
rpondissent aux intentions du roi de Sardaigne et  la commission
brillante dont il toit charg.

Le dimanche suivant (13 aot), une crmonie dpourvue d'clat mais
bien autrement touchante avait lieu dans la chapelle du chteau de
Versailles: Madame lisabeth allait faire sa premire communion.
Ainsi, dans la mme semaine, deux crmonies diffrentes devaient
mouvoir la famille royale et faire apparatre dans un nouveau jour
ces mes fraternelles que deux sacrements allaient sparer sans les
dsunir. lisabeth, qui, le jeudi prcdent aprs vpres, en prsence
du Roi et de toute sa famille, avait dj t par la confirmation
prpare  l'acte solennel qu'elle allait accomplir, se prsenta 
l'autel entre madame de Marsan et madame de Gumne, ses
gouvernantes, et l, tombe  deux genoux, elle se donna avec ferveur
au Dieu qui se donnait  elle.

Le journal de la cour dit que le mme jour, le Roi et la Reine
reurent les rvrences des princes et princesses du sang et des
seigneurs et dames de la cour,  l'occasion du mariage de Madame
Clotilde. Monsieur, Madame, Mgr le comte d'Artois, Madame Clotilde et
Madame lisabeth reurent les mmes rvrences que Leurs Majests.

Le 16 aot, jour fix par le Roi pour la signature du contrat de
mariage de Madame Clotilde, le prince de Marsan, prince de la maison
de Lorraine, et le sieur de Tolozan, introducteur des ambassadeurs,
allrent prendre dans les carrosses du Roi et de la Reine le comte de
Viry pour l'amener ici. L'ambassadeur toit accompagn du mme cortge
qu'il avoit eu le jour de l'audience publique que lui avoit donne Sa
Majest; il reut les mmes honneurs que ce jour-l; il fut trait par
les officiers du Roi  une table dont le sieur Boutet d'Egvilly,
matre d'htel du Roi, faisoit les honneurs.

Quelque temps avant l'heure fixe par le Roi pour les fianailles, le
comte de Viry, prcd de son cortge et suivi de plusieurs seigneurs
pimontois, sortit de la salle des ambassadeurs pour se rendre chez
Monsieur, qui devoit dans la crmonie du mariage reprsenter le
prince de Pimont, et auquel le comte de Viry avoit remis la
procuration de ce prince, autorise de Leurs Majests Sardes.
L'ambassadeur, qui avoit le prince de Marsan  sa droite et
l'introducteur des ambassadeurs  sa gauche, pria Monsieur, aprs lui
avoir fait un compliment, de venir chez le Roi pour les fianailles.
En allant chez le Roi, Monsieur, comme reprsentant le prince de
Pimont, marchoit  la droite de l'ambassadeur; le prince de Marsan
toit  leur droite et l'introducteur  la gauche. Depuis le grand
escalier, Monsieur et l'ambassadeur furent prcds par le grand
matre des crmonies, par le matre et l'aide des crmonies; et
lorsqu'ils furent entrs dans le cabinet o le Roi toit avec les
princes, Monsieur alla se placer  son rang et prs du Roi, qui toit
au bout d'une table mise dans le fond de ce cabinet.

L'ambassadeur, aprs s'tre approch de Sa Majest, la complimenta.
La Reine, ayant t avertie par le grand matre des crmonies que le
Roi toit dans son cabinet, sortit de son appartement pour s'y
rendre. Elle toit conduite par le comte de Tavannes, son chevalier
d'honneur, et par le comte de Tess, son premier cuyer, et
accompagne par Madame, Madame Adlade, Madame Victoire et Madame
Sophie, suivies de leurs chevaliers d'honneur et premiers cuyers.
Madame Clotilde, qui en venant de son appartement chez la Reine avoit
t accompagne par les princesses et par un grand nombre de dames de
la cour, marchoit aprs. Madame, Madame lisabeth, Madame Adlade,
Madame Victoire et Madame Sophie marchoient ensuite. Mgr le comte
d'Artois donnoit la main  Madame Clotilde, et Madame lisabeth
portoit la queue de sa mante, qui toit de gaze d'or. La comtesse de
Marsan, gouvernante des Enfants de France, et la princesse de
Gumne, aussi gouvernante des Enfants de France en survivance,
toient auprs de Madame Clotilde et de Madame lisabeth. La Reine
toit suivie de princesses, ainsi que de la marchale de Mouchy, sa
dame d'honneur, la princesse de Chimay, sa dame d'atour, les dames du
palais, les dames pour accompagner les princesses, et un grand nombre
de dames de la cour. La Reine se plaa  la gauche du Roi,  l'autre
bout de la table; Monsieur et Mgr le comte d'Artois se placrent du
ct du Roi; Madame, Madame Clotilde, Madame lisabeth, Madame
Adlade, Madame Victoire et Madame Sophie se placrent du ct de la
Reine, et le comte de Viry toit plac seul, vis--vis la table, entre
la double ligne des princes et des princesses. Lorsque les princes et
princesses eurent pris leurs places et que les seigneurs et dames de
la cour se furent rangs des deux cts du cabinet, le comte de
Vergennes, ministre et secrtaire d'tat ayant le dpartement des
affaires trangres, s'avana prs de la table, du ct du Roi; le
sieur de Lamoignon de Malesherbes, aussi ministre et secrtaire
d'tat, se mit  l'autre bout. Le comte de Vergennes lut le
commencement du contrat, qui fut sign par le Roi, par la Reine, par
Monsieur, par Madame, par Mgr le comte d'Artois, par Madame Clotilde,
par Madame lisabeth, par Madame Adlade, par Madame Victoire et par
Madame Sophie, la plume leur ayant t prsente par le comte de
Vergennes. Les princes et les princesses signrent le contrat dans la
mme colonne que le Roi; l'ambassadeur signa seul dans la seconde
colonne, vis--vis du duc d'Orlans. Ds que le contrat fut sign, le
cardinal de la Roche-Aymon, grand aumnier de France, en rochet et
camail, accompagn de deux aumniers du Roi et de quelques
ecclsiastiques de sa chapelle, entra dans le cabinet et se plaa
devant la table. Madame Clotilde et Monsieur s'tant mis  sa droite,
le cardinal de la Roche-Aymon fit les fianailles. Aprs cette
crmonie, Monsieur fut reconduit  son appartement par l'ambassadeur,
de la mme manire qu'il en avoit t amen chez le Roi, et le comte
de Viry fut ensuite reconduit avec le mme crmonial qui s'toit
observ  son arrive  Versailles.

Le mardi 20, le comte de Viry se rendit  Versailles pour prsenter 
Madame Clotilde, au nom du roi son matre et du prince de Pimont, une
parure complte et trs-riche de diamants; les bracelets qu'il avait
prsents le 8 (jour de la demande publique)  cette princesse,  l'un
desquels tait le portrait du prince de Pimont, faisaient partie de
cette parure.

Le 21 eut lieu le mariage. Le sieur de Sequeville, secrtaire
ordinaire du Roi  la conduite des ambassadeurs, alla prendre dans le
carrosse du Roi le sieur de Tolozan, introducteur des ambassadeurs;
ils se rendirent ensemble chez le prince de Marsan, qu'ils
accompagnrent chez le comte de Viry. Celui-ci monta dans le carrosse
du Roi avec le prince de Marsan, le sieur de Tolozan, le baron de
Perreire et quelques seigneurs pimontais; le sieur de Sequeville
monta dans le carrosse de la Reine avec l'abb Chevrier et une partie
des seigneurs pimontais faisant cortge au comte de Viry. On partit
pour Versailles, o tant arriv, la marche eut lieu avec le mme
crmonial qui avait t observ  l'audience publique du 8 aot.
Puis, lorsque l'ambassadeur eut compliment le Roi, il se rendit 
une heure  la chapelle, prcd de tout son cortge, et fut plac sur
une forme,  la droite du prie-Dieu du Roi et prs de l'autel, pour
tre tmoin du mariage de Madame Clotilde.

Quelques instants aprs, le Roi, prcd de Monsieur, se rendit dans
la chapelle du chteau. Sa Majest, devant laquelle deux huissiers de
la chambre portoient leurs masses, toit aussi accompagne de ses
principaux officiers; le grand matre, le matre et l'aide des
crmonies marchoient devant elle  la tte du cortge. La Reine
suivoit, accompagne de ses dames d'honneur et d'atour et des dames de
son palais. Madame la princesse de Pimont,  laquelle Mgr le comte
d'Artois donnoit la main, toit suivie de la comtesse de Marsan,
gouvernante des Enfants de France, et marchoit aprs la Reine. Madame,
Madame lisabeth, suivie de la princesse de Gumne, aussi
gouvernante des enfants de France en survivance, Madame Adlade,
Madame Victoire et Madame Sophie, aussi accompagnes de leurs dames
d'honneur et d'atour et des dames qui doivent les accompagner,
suivoient la Reine. Mademoiselle et madame la princesse de Lamballe
marchoient aussi  la suite de la Reine. En arrivant  la chapelle,
Leurs Majests s'tant avances jusqu'au prie-Dieu, Monsieur et Madame
la princesse de Pimont se mirent  genoux sur deux carreaux placs
sur les marches qui montent au sanctuaire. Mgr le comte d'Artois,
Madame lisabeth, Madame Adlade, Madame Victoire et Madame Sophie
allrent se placer aux deux cts de Leurs Majests, dans leur rang
ordinaire.

Le cardinal de la Roche-Aymon, grand aumnier, sortit de la sacristie
au moment o Leurs Majests arrivrent  la chapelle, et alla
prsenter de l'eau bnite au Roi et  la Reine. Il monta ensuite 
l'autel et pronona un discours relatif  la crmonie. Leurs
Majests, ainsi que la famille royale, s'approchrent de l'autel. Le
comte de Viry, plac entre le prince de Marsan et le sieur de Tolozan,
introducteur des ambassadeurs, s'approcha aussi de l'autel pour tre
tmoin du mariage.

Le cardinal de la Roche-Aymon en commena la crmonie par la
bndiction de treize pices d'or et d'un anneau d'or; il les prsenta
ensuite  Monsieur, qui mit l'anneau au quatrime doigt de Madame la
princesse de Pimont, et lui donna les treize pices d'or en foi de
mariage.

Le cardinal ayant demand  Monsieur si, comme procureur du prince de
Pimont, il prenoit Madame Clotilde pour femme et lgitime pouse, ce
prince, avant de rpondre, se tourna du ct du Roi et lui fit une
profonde rvrence. La princesse ne fit aussi la mme rponse qu'aprs
en avoir demand la permission  Leurs Majests, ainsi que cela
s'toit pratiqu le jour des fianailles.

Les crmonies du mariage ayant t acheves, Madame la princesse de
Pimont et Monsieur ayant reu la bndiction nuptiale, Leurs Majests
revinrent  leur prie-Dieu, et le cardinal de la Roche-Aymon commena
la messe, pendant laquelle la musique du Roi excuta un motet de la
composition du sieur Mathieu, matre de musique de la chapelle du Roi
en semestre.

Aprs l'offertoire, Madame la princesse de Pimont alla  l'offrande,
ainsi que Monsieur.  la fin du _Pater_, l'ancien vque de Limoges,
premier aumnier de Monsieur, et l'abb de Beaumont, aumnier de
quartier du Roi, tendirent et soutinrent au-dessus de la tte de
Madame la princesse de Pimont et de Monsieur un pole de brocart
d'argent, et ils ne l'trent qu'aprs que le cardinal de la
Roche-Aymon eut achev les prires ordinaires.

Aprs la messe, le cardinal de la Roche-Aymon s'approcha du prie-Dieu
de Leurs Majests et leur prsenta les registres ordinaires des
mariages de la paroisse, qui avoient t approuvs par le sieur
Allard, cur de la paroisse du chteau, qui avoit assist  la
crmonie du mariage, ainsi qu' celle des fianailles. Le Roi, la
Reine, Monsieur, Madame, Mgr le comte d'Artois, Madame la princesse de
Pimont, Madame lisabeth, Madame Adlade, Madame Victoire, Madame
Sophie et le prince de Cond signrent sur les registres; aprs quoi
Leurs Majests, accompagnes comme elles l'avoient t en allant  la
chapelle, retournrent  leurs appartements avec le mme ordre qui
avoit t observ en y allant.

Vers les six heures du soir, Leurs Majests, accompagnes de la
famille royale et des princes et princesses qui avoient assist  la
crmonie du mariage, passrent dans la grande galerie, o elles
tinrent appartement et jourent  diffrents jeux.

Leurs Majests se rendirent ensuite dans le salon qui avoit t
prpar  la salle de spectacle, pour le festin royal, et y souprent
 leur grand couvert avec la famille royale. Mademoiselle et la
princesse de Lamballe eurent aussi l'honneur de souper avec Leurs
Majests.

La musique du Roi excuta pendant le festin royal plusieurs morceaux
de symphonie, sous la conduite du sieur d'Auvergne, surintendant de la
musique de Sa Majest.

Le lendemain (22 aot), Madame la princesse de Pimont reut les
hommages des ambassadeurs, ainsi que ceux du corps de ville de Paris,
qui lui fut prsent par M. de Malesherbes, ministre et secrtaire
d'tat ayant le dpartement de Paris.

Vers les six heures et demie du soir, Leurs Majests, accompagnes
comme la veille de la famille royale, du prince de Cond, de
Mademoiselle et de la princesse de Lamballe, se rendirent dans le
salon qui avoit t prpar pour le bal par, sur le thtre de la
salle du spectacle, qui, d'aprs les ordres du marchal duc de Duras,
premier gentilhomme de la chambre du Roi en exercice, avoit t dcor
avec la plus grande magnificence. La cour fut trs-nombreuse et
trs-brillante; Monsieur et la Reine ouvrirent le bal; et Mgr le comte
d'Artois dansa le second menuet avec Madame la princesse de
Pimont[68].

[Note 68: Le 23 aot, le comte de Viry donna dans les salles du
nouveau boulevard, prs la barrire de Vaugirard,  l'occasion du
mariage de Madame la princesse de Pimont, un souper de trois cents
couverts auquel furent invits les ambassadeurs et ministres
trangers, les ministres et secrtaires d'tat, les grands officiers
de Leurs Majests et ceux de la maison de Monsieur et de Mgr le comte
d'Artois, les dames d'honneur et d'atour de Madame et de Madame la
comtesse d'Artois, les seigneurs et dames de la cour, ainsi que les
trangers de distinction qui se trouvaient  Paris. Ce souper,
accompagn d'un concert, fut de la plus grande magnificence.

Le sieur de Sequeville, secrtaire ordinaire du Roi  la conduite des
ambassadeurs, se rendit le lendemain 24 chez le comte de Viry pour la
rception du corps de ville de Paris.

 une heure, les gardes de la ville, le colonel et les autres
officiers  leur tte, entrrent tambour battant, au bruit des
cimbales et trompettes, dans la cour de l'htel de l'ambassadeur,
suivis du corps de ville.

Les pages de Son Excellence, suivis de ses officiers, descendirent
dans la cour et reurent le prvt des marchands et les chevins  sa
descente de son carrosse; les huissiers de la ville, revtus de leur
robe, tant suivis du premier huissier et du colonel de la ville,
portaient les prsents.

Le sieur de la Michodire, prvt des marchands, prcd du sieur
Taitbout, greffier en chef de la ville, et les chevins en robes de
velours cramoisi, furent reus et conduits vers l'ambassadeur par le
sieur de Sequeville.

Le comte de Viry ayant rempli vis--vis du prvt des marchands et
des chevins le crmonial usit en pareil cas, on passa dans la pice
du dais, o le prvt des marchands lui offrit le prsent de la ville,
qui consistoit en quatre douzaines de flambeaux de cire blanche
musque et quatre douzaines de botes de confitures, le tout nou de
rubans de diffrentes couleurs et dans des corbeilles. Le comte de
Viry reconduisit ensuite le prvt des marchands et les chevins
jusqu' son perron, et rentra dans son appartement.]

Le vendredi 25 aot, le Roi, la Reine et la famille royale
honorrent de leur prsence le bal masqu que l'ambassadeur de
Sardaigne donna dans les salles du nouveau boulevard, prs de la
barrire de Vaugirard, qu'il avoit fait disposer  cet effet avec
autant de got que de magnificence. Sa Majest y parut en domino et
sans masque. Il s'y trouva six mille personnes. Ce bal, qui fut
prcd d'un feu d'artifice et d'une grande symphonie qui s'excuta 
l'arrive de la Reine, de Madame la princesse de Pimont et de la
famille royale, dura jusqu' neuf heures du matin. Madame la princesse
de Pimont, en arrivant dans la salle, fit prsent  la comtesse de
Viry de deux trs-riches bracelets, l'un avec le portrait du Roi, son
frre, et l'autre avec le sien. Dans la mme nuit, la ville fut
claire par une illumination gnrale.

Le lendemain, Leurs Majests, accompagnes de la famille royale et de
toute leur cour, assistrent dans la grande salle du chteau  la
reprsentation du _Conntable de Bourbon_, tragdie du sieur Guibert,
auquel Leurs Majests tmoignrent leur satisfaction. La musique
guerrire des entr'actes et celle qui tient  cette pice sont de la
composition du sieur Berton, matre de la musique du Roi, charg de la
conduite de ce spectacle.

Le 27, Madame la princesse de Pimont prit cong du Roi et de la
Reine. Avec Madame lisabeth, la comtesse de Marsan, la comtesse de
Breugnon, sous-gouvernante, et les marquises de Sorans et de Bonnac,
dsignes par le Roi pour l'accompagner dans son voyage, elle partit
pour Choisy, escorte d'un dtachement des gardes du corps du Roi et
des officiers de sa maison, qui devaient la servir jusqu'au moment o
elle aurait joint ses propres officiers. Toute l'avenue du chteau
tait remplie de personnes de toutes les classes, qui voulaient jouir
une dernire fois du bonheur de la voir. La voiture allait au pas.
Madame Clotilde aperut quelques dames de ses amies: Adieu, leur
dit-elle avec attendrissement; je vous quitte  regret, et c'est pour
ne plus vous revoir.

Quelques instants aprs, le Roi se rendit lui-mme  Choisy, o il
passa la nuit. Le lendemain, de bonne heure, il dit adieu  sa soeur
Clotilde, que lui-mme il ne devait plus revoir, et dans
l'aprs-dne, il retourna  Versailles par la route de Sceaux.

Aucune sensation douloureuse n'avait encore affect le coeur de Madame
lisabeth: le dpart de sa soeur fut son premier chagrin. Quand
l'heure de la sparation arriva, elle pressait contre son sein sa
chre Clotilde, et ne pouvait s'en dtacher; il fallut l'arracher de
ses bras.

Ma soeur lisabeth, crivait la Reine quelques jours aprs, est une
charmante enfant qui a de l'esprit, du caractre et beaucoup de grce;
elle a montr au dpart de sa soeur une sensibilit charmante et bien
au-dessus de son ge. Cette pauvre petite a t au dsespoir, et ayant
une sant trs-dlicate, elle s'est trouve mal et a eu une attaque de
nerfs trs-forte. J'avoue  ma chre maman que je crains de m'y trop
attacher, sentant, pour son bonheur et par l'exemple de mes tantes,
combien il est essentiel de ne pas rester vieille fille dans ce
pays-ci.

Aprs s'tre arrte successivement  Nemours,  Briare,  Nevers, 
Moulins et  Roanne, pour y passer la nuit, Madame la princesse de
Pimont arriva le 2 septembre,  trois heures et demie,  un quart de
lieue de Lyon, o les carrosses du Roi l'attendaient; elle y monta, se
mit en marche, et fit son entre en la seconde ville du royaume dans
l'ordre suivant: Un carrosse de la comtesse de Marsan, dans lequel
taient ses cuyers; le carrosse des sieurs Marie et Grard de
Rayneval, second et troisime commissaires du Roi; le carrosse du
comte de Tonnerre, commissaire plnipotentiaire; un carrosse du Roi,
dans lequel tait le sieur de Saint-Souplet, cuyer de Sa Majest; un
autre carrosse du Roi, dans lequel taient Madame la princesse de
Pimont, la comtesse de Marsan, les comtesses de Breugnon, de Bonnac
et de Sorans. Ces voitures taient escortes d'une nombreuse compagnie
de jeunes gens,  cheval et en uniforme, et de plusieurs brigades de
marchausse.

C'est dans cet ordre que la jeune fiance arriva,  cinq heures du
soir, aux portes de la ville, o le sieur de Bellescizes, prvt des
marchands, eut l'honneur de la complimenter  la tte de ses chevins.
Son Altesse Royale traversa la ville aux acclamations d'un peuple
immense, que ne pouvaient touffer le son des cloches et les dcharges
d'artillerie. La compagnie franche du rgiment lyonnais, celle de
l'arquebuse, celle du guet, et quatre mille hommes de la milice
bourgeoise, bordaient la haie depuis la porte de la ville jusqu'au
palais archipiscopal, o la royale voyageuse mit pied  terre. Le
sieur de Flesselles, qui avait prcd de quelques instants son
arrive  l'archevch, se trouva  son carrosse lorsqu'elle
descendit. Mesdames de Flesselles et de Bellescizes s'y taient
rendues galement pour recevoir Son Altesse Royale.  neuf heures, le
consulat[69] fit excuter un feu d'artifice dispos sur un oblisque
lev au milieu de la Sane, en face du palais archipiscopal, et orn
de devises et d'emblmes. Chaque soir, pendant le sjour de la jeune
princesse, la ville fut illumine. Le 3,  onze heures, la princesse
de Pimont entendit dans l'glise primatiale la grand'messe, clbre
solennellement par l'abb de Saligny, qui eut l'honneur de
complimenter Son Altesse  la porte de l'glise,  la tte du
chapitre. Aprs la messe, elle reut les salutations des comtes de
Lyon, du bureau des finances, du prsidial, de l'lection et de
l'acadmie. L'aprs-midi, elle assista aux vpres et au salut 
l'glise primatiale, et honora le soir le spectacle de sa prsence.

[Note 69: On nommait ainsi le corps des conseillers municipaux.]

Le 4, elle entendit la messe dans la chapelle du palais
archipiscopal. L'abb de Beaumont, aumnier du Roi, y donna la
bndiction nuptiale  huit jeunes filles dotes par la ville de huit
cents livres, et auxquelles,  la prire de la princesse, on venait
d'accorder en outre une matrise au choix des poux. Son Altesse
Royale embrassa les huit nouvelles maries et donna sa main  baiser 
leurs maris. Dans l'aprs-midi, vers les quatre heures, elle se rendit
 l'htel de ville, o, aprs avoir examin les produits des
diffrents ateliers de Lyon, elle demanda qu'on lui prsentt six
dserteurs dont elle avait obtenu la grce de la clmence royale; elle
leur en remit elle-mme le brevet. Ces pauvres jeunes gens, mus
jusqu'au fond de l'me, tombrent  ses pieds qu'ils inondrent de
leurs larmes. Enfin, partout o la jeune soeur du Roi parut en public,
le peuple l'environna des dmonstrations de la plus vive sympathie. Le
5, elle quitta Lyon, aprs avoir entendu la messe et fait ses
dvotions  la chapelle du palais de l'archevque. Toujours
accompagne de la comtesse de Marsan et des personnes qui composaient
sa suite, elle arriva le 5 septembre,  quatre heures de l'aprs-midi,
au Pont-de-Beauvoisin; elle tait prcde par le comte de Tonnerre et
escorte par un dtachement des gardes du corps, command par le sieur
de Fraguier, chef de brigade, et par deux exempts. Ce dtachement
avait t prcd, ds le 4, par ceux des Cent-Suisses, des gardes de
la porte et des gardes de la prvt de l'htel.

 un quart de lieue du Pont, la princesse a trouv sur sa route un
dtachement de la marchausse, command par le prvt gnral, et un
autre de cent dragons de la lgion de Lorraine, ayant  sa tte le
comte de Viomesnil, son colonel.  l'entre du faubourg se trouvrent
le marquis de Pusignieu, lieutenant gnral, le comte de Blot,
marchal de camp, tous deux employs en Dauphin, et le sieur de la
Tour, commandant du Pont; le rgiment d'Anjou, sous les ordres du
vicomte de Mailly, son colonel, bordait la haie jusqu'au palais
destin  la princesse. Au moment o Son Altesse Royale mit pied 
terre, elle fut salue par six pices de canon, servies par une
compagnie du rgiment de Toul du corps royal de l'artillerie. Le sieur
Pajot de Marcheval, intendant de Grenoble, ainsi que l'vque de cette
ville et celui de Belley, eurent l'honneur d'tre prsents  la
princesse au pied de l'escalier construit pour la recevoir.

Les diffrents corps militaires lui furent prsents dans son
appartement vers les sept heures du soir; Madame de Marcheval et la
comtesse de Lesseville, sa fille, eurent l'honneur de lui tre nommes
par la comtesse de Marsan, ainsi qu'un grand nombre de dames venues de
diffrents points de la province dans l'espoir de rendre leurs
respects  Son Altesse Royale.

Vers les huit heures du soir commencrent les visites des dames de la
cour de Turin dsignes pour composer la nouvelle suite de la
princesse de Pimont. Aprs leur avoir adress quelques bienveillantes
paroles, Son Altesse Royale les invita  venir voir avec elle le feu
d'artifice que M. de Marcheval allait faire tirer sur la place du
Pont, en face des fentres du palais.  neuf heures environ eut lieu
le souper. La princesse se mit  table en public avec les dames qui
composaient sa suite en France et celles qui allaient les remplacer en
Pimont.

Le 6,  huit heures du matin, les troupes prirent les armes et
occuprent sur le territoire franais les postes qui leur taient
assigns.  neuf heures et demie, la princesse entendit la messe dans
son appartement, pendant laquelle les troupes sardes et la nouvelle
suite de Son Altesse Royale occuprent les postes qui leur taient
destins pour la crmonie de la remise, qui eut lieu  l'issue de la
messe.

Le comte de Viry, commissaire plnipotentiaire du Roi de Sardaigne,
ayant reu la princesse des mains du comte de Tonnerre, la conduisit
dans une pice qui avait t dispose pour sa toilette, o elle fut
servie par sa cour pimontaise. Quelques moments aprs, le prince de
Pimont est venu lui rendre visite, et la premire entrevue des deux
augustes poux s'tant faite, le prince est remont dans ses
quipages, escort d'un dtachement des gardes du corps du Roi de
Sardaigne, devant lequel marchait une compagnie de dragons bourgeois
commande par le baron de Marette.

 onze heures, la princesse, prcde du comte de Viry et escorte de
cinquante gardes du corps pimontais, se disposa  partir, laissant
mille regrets  la France et portant la joie  la cour de Pimont. En
traversant le pont, ses regards s'arrtrent sur cette petite rivire
de Guiers qui allait la sparer de sa premire patrie, et ses yeux se
mouillrent malgr elle. Elle arriva bientt aux chelles, premire
ville de Savoie, o le roi Victor-Amde s'tait rendu de Chambry
pour la recevoir et lui donner  dner.

Le 20 septembre, sur le thtre royal de Chambry, on donna devant la
cour la tragdie de _Romo et Juliette_, dont l'auteur, Franois
Ducis[70], secrtaire de Monsieur, se trouvant  cette poque dans
cette ville, dirigeait lui-mme la reprsentation. Le pote avait eu
l'attention d'insrer dans la scne II du quatrime acte le portrait
d'un roi chri _qui prte au diadme un charme inexprimable_. Les
regards de tous les spectateurs, ne pouvant se mprendre  la
ressemblance, se dirigrent vers la loge royale; les acclamations
furent si vives que le Roi en fut attendri. Il prit des mains de
Madame la princesse de Pimont l'exemplaire de la pice qu'elle
tenait, pour s'assurer si les vers qu'il venait d'entendre faisaient
partie du texte. Il les y trouva; mais _Monsieur_[71], qui tait 
ct de lui, lui fit remarquer qu'une nouvelle feuille imprime avait
t colle sur l'ancienne.

[Note 70: Le pre de Ducis tait sujet du Roi de Sardaigne; aussi
l'origine de Franois Ducis, ses talents, sa position prs de
Monsieur, aussi bien que son caractre, le recommandaient-ils  la
sympathie de la cour de Sardaigne. Le 3 du mme mois, il avait t
prsent au Roi, au prince de Pimont, aux deux princesses de Savoie,
soeurs de Sa Majest, au duc et  la duchesse de Chablais, et leur
avait fait hommage d'un pome de sa composition sur le mariage de M.
le prince de Pimont avec Madame Clotilde de France. Cet ouvrage avait
attir  l'auteur les compliments les plus chaleureux et les plus
flatteurs.]

[Note 71: Partis le 2 septembre de Versailles, _Monsieur_ et _Madame_
avaient suivi l'itinraire de la princesse de Pimont, et taient
arrivs deux jours aprs elle  la cour de Savoie.]

La famille royale ne fit son entre  Turin que le 30 septembre. Le
roi Victor-Amde, la reine Marie-Antoinette-Ferdinande, le prince et
la princesse de Pimont, taient dans le mme carrosse; celui du duc
et de la duchesse de Chablais, frre et belle-soeur du Roi, et des
princesses lonore-Marie-Thrse et Marie-Flicit, soeurs du Roi,
suivait immdiatement. Dans douze autres voitures taient les dames du
palais, les premiers cuyers et les autres personnes attaches  la
cour; les seconds cuyers, les gardes du corps et les pages
accompagnaient  cheval.  quelque distance de Turin, les compagnies
bourgeoises taient ranges en bataille, ainsi que quatre rgiments de
dragons; toutes ces troupes se joignirent au cortge et entrrent dans
la capitale, dont les rues taient bordes par douze bataillons.  la
porte attendaient le gouverneur et l'tat-major de la place; ils
s'approchrent du carrosse royal pour complimenter Sa Majest et lui
remettre les clefs de la ville. Le Roi leur ordonna de les offrir  la
princesse de Pimont. Il tait six heures lorsque la cour descendit au
palais; toutes les dames qui s'y taient rendues furent admises 
l'honneur de baiser la main de la Reine, celle de la princesse de
Pimont et des autres princesses. Dans la soire, on tira devant le
palais un trs-beau feu d'artifice, et toutes les rues de la ville
furent illumines. Le lendemain de son arrive  Turin, dimanche 1er
octobre, la famille royale se rendit  la mtropole, o elle assista 
un _Te Deum_ chant en musique. Le soir, aprs le cercle, toute la
cour parcourut en carrosse les rues de la ville, dont chaque maison
tait illumine selon l'ordre de son architecture. La joie publique
tait vive, et aux acclamations qui saluaient la princesse de Pimont,
Son Altesse Royale (dit une lettre de l'poque) dut croire qu'elle se
trouvait encore au milieu des Franais.

Le lundi 2, la famille royale assista  la reprsentation de l'opra
de _Tithon et l'Aurore_.

Le 5, il y eut un grand appartement auquel furent invits les familles
distingues et les trangers de marque rsidant  Turin. La famille
royale soupa ensuite avec les dames du palais, les femmes des
chevaliers de l'ordre de l'Annonciade et des grands officiers de la
cour.

Le 6 eut lieu un concert magnifique dans la galerie.

Le 7, un grand bal par dans le salon des Cent-Suisses, o Madame la
princesse de Pimont dansa.

Toutes les ftes  l'occasion de son mariage se terminrent par celle
que donna, le 16, le baron de Choiseul, ambassadeur de Sa Majest
Trs-Chrtienne. La faade de son htel, raconte la gazette du temps,
tait magnifiquement illumine; des inscriptions, des chiffres, des
emblmes relatifs  l'objet de cette fte, remplissaient les dessus
des portes et les entablements des croises. Le bal commena  dix
heures du soir,  l'issue de l'Opra, et ne finit que le surlendemain
 cinq heures du matin; on y distribua pendant plus de trente heures
des rafrachissements de toute espce, servis avec autant d'ordre que
d'abondance, dans quinze pices richement dcores, et dont plusieurs
avaient t construites pour cette fte. Ce bal, le plus long dont on
se souvienne  Turin, n'a fini que par l'impossibilit de remplacer
les musiciens fatigus.

Enfin, pour clore cette srie de ftes par une crmonie religieuse,
on exposa, le dimanche 15 octobre,  la dvotion populaire, le saint
suaire, religieusement gard dans la chapelle de la cour. Depuis le 31
mai 1750, jour du mariage du roi Victor-Amde, cette prcieuse
relique n'avait pas t montre au peuple. Le cardinal des Lances,
ancien archevque de Turin, avait quitt sa rsidence de Rome pour
venir remplir les fonctions usites dans cette circonstance, o se
dploie une pompe particulire. Tous les princes, grands-croix de
l'ordre des Saints Maurice et Lazare, suivaient la chsse, vtus de
leur habit de crmonie, ainsi que les chevaliers de l'ordre de
l'Annonciade, les grands officiers de la couronne et les ministres
d'tat. La Reine, les princesses et toutes les personnes de leur cour
portaient des cierges. On avait, sur les places et dans quelques
larges rues par o devait passer la procession, dress des
amphithtres dans l'intrt des fidles, attirs de toutes les
provinces par l'exposition de cette relique vnre.

On me pardonnera si mon rcit s'est attard au milieu de ces dtails.
L'historien qui raconte les derniers beaux jours de la royaut
franaise voudrait arrter ce soleil sans pareil (_nec pluribus
impar_) que Louis XIV aux jours de sa grandeur avait pris pour emblme
de sa maison, afin de l'empcher de se coucher dans cet amas de
sombres nuages assembls  l'horizon, et au milieu desquels il va
disparatre.

Dans les derniers mois de 1775, quelques changements eurent lieu dans
le personnel qui environnait d'ordinaire les princesses. La marquise
de Causans fut nomme dame pour accompagner Madame lisabeth; la
marchale de Mouchy ayant obtenu de la Reine la permission de se
dmettre de la place de sa dame d'honneur, Sa Majest en pourvut
madame la princesse de Chimay, sa dame d'atour, et nomma  la place de
dame d'atour la marquise de Mailly, une de ses dames; et l'abb
Brocquevielle, missionnaire, nomm avec l'agrment du Roi pour
remplacer l'abb Allard dans la cure paroissiale de Notre-Dame, eut
l'honneur d'tre prsent  Sa Majest et  la famille royale par le
Pre Jacquier, suprieur gnral de la congrgation de la Mission.

Le 1er janvier 1776, les princes et princesses, seigneurs et dames de
la cour, rendirent au Roi et  la Reine les respects habituels qu'ils
avaient l'honneur de leur offrir  l'occasion du nouvel an. Le corps
de ville de Paris, ayant  sa tte le duc de Coss, gouverneur de la
ville, s'acquitta du mme devoir, les hautbois de la chambre du Roi
excutant pendant le lever de Sa Majest plusieurs morceaux de
musique.

Les chevaliers, commandeurs et officiers de l'ordre du Saint-Esprit
tant assembls dans le cabinet du Roi, vers les onze heures du matin,
Sa Majest reut chevaliers de l'ordre de Saint-Michel le marquis de
Rochechouart, le marquis de la Roche-Aymon, le comte de Talleyrand, le
marquis de la Rochefoucauld et le vicomte de Talaru. Le Roi sortit de
son appartement pour se rendre  la chapelle, prcd de Monsieur, du
comte d'Artois, du duc d'Orlans, du duc de Chartres, du prince de
Cond, du duc de Bourbon, du comte de la Marche, du duc de Penthivre
et des chevaliers, commandeurs et officiers de l'ordre; les cinq
nouveaux chevaliers, en habits de novices, marchaient entre les
chevaliers et les officiers. Le Roi, devant qui les deux huissiers de
la chambre portaient leurs masses, tait revtu du manteau de l'ordre,
dont il avait le collier, ainsi que celui de la Toison d'or,
par-dessus son manteau. Avant la messe, qui fut chante par la musique
du Roi et clbre par l'ancien vque de Limoges, Sa Majest monta
sur son trne, reut prlats commandeurs de l'ordre du Saint-Esprit
l'archevque de Narbonne, l'ancien vque de Limoges, et chevaliers du
mme ordre le marquis de Rochechouart et les quatre autres que nous
avons nomms plus haut.

Leurs Majests souprent le mme jour  leur grand couvert.

Le temps marche. Le 10 avril 1776, nous rencontrons Madame lisabeth
se rendant en crmonie en l'glise paroissiale de Notre-Dame, et y
communiant par les mains de l'vque de Senlis, premier aumnier du
Roi, la princesse de Gumne, gouvernante des Enfants de France, et
mademoiselle de Rohan tenant la nappe.

Le 9 mai, le Roi, accompagn de Monsieur, se rendit  trois heures et
demie  la plaine des Sablons, o il passa en revue les deux rgiments
des gardes franaises et suisses. Le comte d'Artois, colonel de ce
dernier corps, tait  sa tte. Aprs l'exercice, les troupes
dfilrent devant Sa Majest et devant la Reine, accompagne de Madame
et des dames de la cour. Madame lisabeth assistait aussi  cette
revue, accompagne dans sa voiture par la princesse de Gumne, sa
gouvernante, et par ses dames de compagnie. Le lendemain 10, nous la
retrouvons accompagnant Leurs Majests, Madame, la comtesse d'Artois,
Mesdames Adlade, Victoire et Sophie,  l'glise royale et
paroissiale de Notre-Dame, pour assister au service solennel clbr
pour l'anniversaire de la mort de Louis XV, par le sieur
Brocquevielle, cur.

Le 12 mai, Turgot et Malesherbes quittrent le ministre. Comme
Malesherbes suppliait le Roi de vouloir bien accepter sa dmission:
Que vous tes heureux! s'cria Louis XVI; que ne puis-je m'en aller
aussi!

Il serait trop long d'entrer dans le dtail des causes qui amenaient
la retraite de ces deux ministres, et d'ailleurs cet vnement n'a
pas de lien troit avec la vie de Madame lisabeth. Il suffira donc
d'indiquer sommairement les difficults contre lesquelles les efforts
de Turgot et de Malesherbes, comme ceux de Louis XVI, se brisrent. La
premire partie du rgne du jeune successeur de Louis XV avait t une
suite de tentatives de rformes. On se plaignait des abus, il voulut
les dtruire; on rclamait des progrs, il voulut en raliser. C'est
ainsi qu'avec l'agrment de M. de Maurepas, qui, s'il ne provoquait
pas les mesures de ce genre, acceptait  titre d'essais, avec une
indiffrence sceptique, toutes celles que proposaient des
intelligences plus hardies, il appela  lui, d'une part Turgot et
Malesherbes, de l'autre le comte de Saint-Germain. Turgot et
Malesherbes appartenaient  ce qu'on appelait la secte des
conomistes; c'taient des esprits levs et honntes, mais qui,
pleins de confiance dans leurs thories, ne tenaient pas assez compte
des circonstances et ne prparaient pas assez les intelligences, et
surtout les intrts, aux rformes qu'ils voulaient oprer.

Ainsi, quoique la rcolte de 1774 et t mauvaise, Turgot fit tablir
par un arrt du conseil la libre circulation des grains. Cette mesure,
excellente en elle-mme, avait le tort de venir mal  propos. Il y eut
des troubles populaires quand on vit les marchs vides, et il fallut
envoyer des troupes pour disperser les rassemblements. Ce premier
chec jeta du discrdit sur Turgot et ses thories. Les parlements,
qui connaissaient son opposition  leur systme, lui firent une guerre
acharne. Il fallut un lit de justice pour briser cette rsistance,
quand le Roi voulut faire enregistrer les dits qui supprimaient les
corves et ceux qui abolissaient les matrises et les corporations. En
passant ainsi instantanment du rgime du privilge au rgime de la
libre concurrence, on blessait de nombreux intrts et on dtruisait
l'organisation ancienne sans la remplacer par une organisation
nouvelle. Quoiqu'on parlt beaucoup de la rforme des abus, en
principe, ceux qui en profitaient, tout en ne les blmant pas moins
haut que les autres, ragissaient contre le gouvernement quand ils se
sentaient atteints. Il se formait donc une ligue des intrts lss
qui rsistaient au pouvoir, et ces intrts trouvaient un point
d'appui dans le Parlement, toujours dispos  intervenir dans la
politique. Les encyclopdistes, qui taient rests dans la thorie,
trouvaient que Turgot, depuis qu'il avait mis le pied dans la
politique, tait devenu d'une timidit extrme et n'allait pas assez
vite; ceux au dtriment desquels s'excutaient ces rformes
l'accusaient, au contraire, d'aller trop brusquement au but, de sorte
que la force d'opinion qui l'avait pouss aux affaires se retirait de
lui, sans qu'il et acquis une autre force parmi les hommes pratiques.
Maurepas, qui aimait avant tout le repos et qui voyait grandir
l'orage, qui en outre dsirait vivre en paix avec les parlements,
avait depuis longtemps sacrifi Turgot dans son coeur quand celui-ci
succomba. Louis XVI fut le dernier qui le soutint. On l'entendit
rpter plusieurs fois: Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimons le
peuple.

Ainsi la premire tentative de Louis XVI chouait; chec d'autant plus
malheureux que Turgot avait compris qu'en rformant les abus il
fallait maintenir intacte l'autorit royale, qui devait tre
l'instrument de toutes les rformes, vrit capitale que nul
n'apercevait dans ce temps.

On savait dsormais qu'on pouvait rsister au jeune Roi et lui imposer
un avis qui n'tait pas le sien, on ne l'oublia plus.

J'ai dit le mauvais succs des tentatives du comte de Saint-Germain et
de son auxiliaire M. de Guibert, pour introduire des rformes dans
l'arme, qu'on voulait discipliner  l'allemande, et dcapiter, pour
ainsi dire, en licenciant une grande partie de la maison du Roi. On
avait mcontent la troupe et indispos les officiers, dans des
circonstances o il et t si ncessaire de pouvoir compter sur la
fidlit inbranlable de l'arme.

Rien de ce qu'on avait tent n'avait donc russi, et Louis XVI entrait
dans la seconde partie de son rgne avec des illusions vanouies et
des craintes sur l'avenir.

M. Taboureau remplaa Turgot, et on lui adjoignit d'abord en qualit
de conseiller des finances et de secrtaire gnral du trsor, Necker,
qui devait bientt le remplacer. Les prneurs de Necker lui prtrent
du gnie en finances, ses adversaires lui refusrent toute capacit;
deux exagrations et deux erreurs. Necker, qui avait des qualits
relles, eut le dfaut des hommes de son temps: il visa avant tout 
la popularit. Il eut une ide vraie quand il pensa qu'on fonde le
crdit d'une nation en mettant de la clart et de la rgularit dans
ses finances; mais il fit une fausse application de cette ide vraie,
lorsque dans les circonstances difficiles o l'on se trouvait, il
dchira tous les voiles qui dissimulaient la fcheuse situation de nos
affaires financires. Ce qui importait, c'tait de gurir la plaie et
non de la sonder en public; il la sonda sans la gurir. Les paniques
sont aussi dangereuses sur le terrain des intrts que sur un champ de
bataille. Un esprit moins avide de popularit et moins infatu de
lui-mme et attendu pour parler du pril que le pril et t
conjur; mais M. Necker tenait avant tout  faire connatre  tout le
monde la profondeur du gouffre, pour faire dire ensuite qu'il tait
seul capable de le combler. Il fallait agir, il voulut paratre.

 cette poque, le Roi, dans l'intention d'encourager les arts,
autorisa le comte d'Angiviller, directeur et ordonnateur gnral de
ses btiments,  faire excuter chaque anne un certain nombre de
tableaux et de statues par les peintres et les sculpteurs de son
acadmie. Dsireux surtout de rendre les arts utiles en les rappelant
 leur antique destination, il voulait que les actions et les images
de ceux qui ont illustr la France fussent reproduites par le pinceau
et le ciseau. M. d'Angiviller disant un jour  Madame lisabeth que
les statues de l'Hpital, de Sully, de Fnelon et de Descartes taient
commences: J'espre, monsieur, lui dit-elle, que vous n'oublierez
pas celle de Bossuet[72].

[Note 72: Louis XVI voulant aussi assurer  la nation la jouissance
des chefs-d'oeuvre qui ont illustr son cole, chargea M. d'Angiviller
d'acqurir les tableaux dont Le Sueur avait enrichi l'htel Lambert.
Instruits des motifs qui avaient dtermin le Roi  cette acquisition,
les RR. PP. Chartreux de Paris conurent un grand acte d'abngation et
de dvouement: ils arrtrent dans une assemble capitulaire de faire
au Roi l'hommage des tableaux prcieux qu'Eustache Le Sueur avait
peints dans leur petit clotre. Le 25 juillet 1776, Dom Hilarion
Robinet, prieur de cette maison, et Dom Flix de Nonan, procureur
gnral de l'ordre, conduits par le comte d'Angiviller, furent reus
en audience par Sa Majest, qu'ils supplirent, au nom de leur
communaut, de runir cette suite de tableaux  sa magnifique
collection. Le Roi, en acceptant cette offre, chargea ces dputs
d'exprimer  leur communaut la satisfaction que lui causaient le zle
de ces religieux aussi bien que leur amour pour le bien public. Le
mois suivant, Louis XVI fit l'acquisition du cabinet des mdailles
rassembles par les soins de M. Pellerin, ancien commissaire gnral
de la marine. Cette collection, qui renfermait une grande quantit de
mdailles inconnues et propres  rpandre un nouveau jour sur
l'histoire ancienne, passait pour une des plus prcieuses qui
existassent, et fit du cabinet du Roi, dj clbre dans le monde
savant, le dpt le plus riche et le plus utile qu'on pt former pour
le progrs des lettres.]

Au commencement de l'anne 1777, Suleman-Aga, envoy du bey de Tunis,
eut une audience du Roi  Versailles. Aprs avoir remis au prince ses
lettres de crance, cet envoy s'exprima ainsi: Sire, le bey de
Tunis, mon matre, m'a command de me rendre auprs de Votre Majest
Impriale pour la fliciter sur son avnement au trne de ses
anctres. Jaloux de remplir tous les devoirs que lui prescrit son
attachement inviolable pour l'auguste maison de France, ce prince
auroit depuis longtemps fait passer un envoy dans votre cour
impriale pour lui prsenter l'hommage de ses sentiments, ses regrets
sur la mort de son illustre et grand alli et ami l'Empereur de
France Louis XV, de glorieuse mmoire, et son compliment sur le
bonheur que la Providence a prpar aux Franais en appelant  leur
tte un jeune monarque qui runit au plus haut degr les vertus et les
qualits les plus minentes, si les circonstances o mon matre s'est
trouv depuis cette poque  jamais mmorable lui avaient permis de
faire ce que son coeur lui inspirait. Charg aujourd'hui de ses ordres
suprmes, j'apporte aux pieds de Votre Majest Impriale les voeux les
plus ardents pour la prosprit de votre empire, les marques les plus
sincres de son respect et de son entier dvouement pour votre
personne sacre. Daignez, Sire, agrer comme une preuve du dsir que
mon matre aura toujours de mriter la haute bienveillance d'un aussi
grand Empereur, les esclaves et les autres prsents que j'ai remis en
son nom aux officiers de Votre Majest Impriale. Le plus beau moment
de ma vie est celui o j'envisage la gloire de votre trne imprial.
Je serai heureux s'il en mane sur moi un regard favorable.

La cour et la ville s'tonnrent de trouver chez l'envoy d'une
puissance barbaresque la langue de la diplomatie europenne et les
formes du monde civilis.

L'empereur du Maroc, vers cette mme poque, envoya son neveu en
France en qualit d'ambassadeur. Il venait offrir au Roi de riches
prsents. La cour s'extasiait devant ces prsents, ne sachant auquel
attribuer le plus de valeur. Je sais, moi, dit la jeune Madame
lisabeth, quel est le plus magnifique, je sais quel est celui qui
aura le plus de prix aux yeux du Roi: ce sont vingt marins franais
qui ont fait naufrage sur les ctes du Maroc, et que le roi de ce
pays renvoie  mon frre.




LIVRE DEUXIME.

LETTRES DE MADAME DE BOMBELLES.

1777--1782.

     Voyage de l'Empereur en France. -- L'ducation de Madame
     lisabeth termine. -- Mot de la jeune princesse. --
     Question de son mariage. -- Lettre de M. de Vergennes au
     Roi. -- Mesdames de Bombelles, de Raigecourt et des
     Moutiers. -- Rcit de madame de Bombelles. -- Tableau de la
     cour  cette poque. -- Louis XVI. -- Le comte de Provence.
     -- Le comte d'Artois. -- Madame lisabeth trangre aux
     intrigues. -- Sa sagesse et sa raison. -- Dames qu'elle
     choisit pour sa socit. -- Esquisse de son portrait. -- Son
     appartement  Versailles. -- Naissance de Madame Royale. --
     Rcit de la _Gazette_. -- Baptme de
     Marie-Thrse-Charlotte. -- Observation de Monsieur. -- Mort
     de Marie-Thrse. -- Les seuls mots que Louis XVI ait dits 
     l'abb de Vermond. -- Le linceul de l'Impratrice-Reine. --
     Ses obsques. -- Lettre de l'Empereur au prince de Kaunitz;
     remarque de la Reine. -- Dispositions testamentaires de
     Marie-Thrse. -- Frdric II  d'Alembert. -- Pit filiale
     de Marie-Antoinette. -- Lettres de madame de Bombelles. --
     Naissance du premier Dauphin: rcit de Louis XVI; rcit de
     madame Campan. -- Les corporations des arts et mtiers de
     Paris se rendent  Versailles; parmi eux les fossoyeurs. --
     Les dames de la halle, vtues de robes noires, complimentent
     la Reine. Elles dnent au chteau de Versailles. -- Bal
     offert  la Reine par les gardes du corps. -- Dauphins en
     or; coiffures _ l'enfant_; catogans. -- Nouvelle toilette
     des enfants. -- Fte donne au Roi et  la Reine par la
     ville de Paris,  l'occasion de la naissance du Dauphin. --
     Tendresse de Madame lisabeth pour les enfants du Roi. --
     Madame d'Aumale. -- Rserve de Madame lisabeth; sa
     perspicacit; son dvouement pour ses amies. -- Acquisition
     par le Roi de la proprit de madame de Gumne 
     Montreuil. -- La Reine y conduit Madame lisabeth: _Vous
     tes chez vous._ -- Description de la maison, du parc. --
     Madame de Mackau. -- Le Monnier. -- Vie de Madame lisabeth
      Montreuil; ses bonnes oeuvres. -- Le comte de Provence. --
     Le comte d'Artois. -- Mesdames. -- Le vieux Jacob. --
     Catherine Vassent. -- Mort de Madame Sophie. -- Lettre de
     madame de Bombelles. -- Le duc de Penthivre et madame de
     Lamballe. -- Humbles funrailles de Madame Sophie. -- Voyage
     du comte et de la comtesse du Nord. -- Rformes opres par
     Louis XVI. -- Guerre d'Amrique; son caractre. -- Le
     capitaine Molli. -- Deane et Franklin. -- Lettre de Louis
     XVI au roi d'Espagne. -- M. Grard, ministre
     plnipotentiaire du Roi aux tats-Unis. -- M. de Bouill. --
     M. de la Prouse. -- Indpendance des tats-Unis. --
     Rflexions.


L'Empereur, qui voyageait sous le nom de comte de Falkenstein, sans
suite, sans clat, arriva  Paris le vendredi 18 avril 1777, vers les
quatre heures du soir, et par une autre barrire que celle o il tait
attendu. Il descendit chez le comte de Mercy, son ambassadeur, bien
qu'il et fait retenir pour le recevoir l'htel de Trville, rue de
Tournon.

Le samedi 19, il se rendit au chteau de Versailles et se fit annoncer
chez la Reine. La Reine le conduisit chez le Roi et les Filles de
France; ensuite les Fils de France vinrent le voir chez la Reine. Le
20, le duc d'Orlans et le duc de Penthivre allrent s'inscrire chez
le comte de Falkenstein, les princesses en firent autant; mais il ne
reut ni les uns ni les autres.

Le lundi 21, il y eut vers sept heures du soir, chez la Reine en
particulier, un concert auquel les dames taient invites  se rendre
en _robes de chambre_[73]. Marie-Antoinette prsenta  l'Empereur les
personnes qui ne l'avaient point encore vu, notamment le duc de
Chartres. Le duc de Penthivre n'arriva qu' la fin du concert. La
Reine lui amena le comte de Falkenstein, en lui disant: Je vous
prsente mon frre. Quoique rsolu  un incognito absolu, et ayant
abandonn toutes les marques extrieures de la royaut, l'Empereur ne
put chapper aux hommages que les princes se croyaient obligs de lui
rendre.

[Note 73: J'ai conserv cette dnomination, qui est celle de l'poque.
On dirait aujourd'hui: en _toilette de ville_.]

Le lundi 5 mai suivant, raconte le duc de Penthivre, on a reprsent
l'opra de _Castor et Pollux_ sur le grand Opra de Versailles, pour
l'Empereur. Le Roi a t dans sa loge et non dans son fauteuil. Les
dames, dans les loges, toient en robes de chambre[74]; celles dans
l'amphithtre, partie toient en robes de chambre et partie en grand
habit. Les loges des princesses toient  droite et  gauche de celle
du Roi, aprs les portes d'entre, parce que la principale porte toit
occupe, comme  l'ordinaire, par la loge que l'on y tablit en
pareille circonstance pour la famille royale, laquelle ne trouveroit
point de place dans la loge du Roi,  cause de sa petitesse. Il n'y
avoit point de princes. Les ambassadeurs toient dans les loges.

[Note 74: Il y a en note: Les mantilles sur les robes de chambre ne
sont plus d'usage.]

Le 9 du mme mois, l'Empereur a t  la chasse avec le Roi. Sa
Majest avoit fait faire un habit de son quipage pour l'Empereur. M.
de Penthivre a ignor cette chasse et ne s'y est point trouv; il
avoit t  une prcdente, croyant que Sa Majest Impriale y seroit,
et elle n'y alla point.

Le lundi d'aprs, 12 du mois, madame la princesse de Conti, madame de
Lamballe et M. de Penthivre ont t se faire inscrire  la porte de
Sa Majest Impriale, chez son ambassadeur, comme pour prendre cong
d'elle. M. le duc de Chartres y avoit t, avant de partir pour la
Hollande o il fit alors un voyage, prendre cong de l'Empereur, et
lui demander s'il n'avoit rien  faire dire au prince Charles, 
Bruxelles. M. de Chartres avoit rgl que sa femme iroit. L'Empereur
toit revenu, depuis l'envoi de ses cartes, chez mesdames de Chartres,
de Conti et de Lamballe (et plus d'une fois chez madame de Chartres),
et les avait trouves. M. de Penthivre lui avoit fait demander s'il
ne verroit pas les jardins de Sceaux; l'Empereur lui avoit fait
rpondre avec honntet sur le dsir qu'il avoit de les voir.

Le jeudi 22 du mme mois de mai, l'Empereur est venu  Sceaux. M. de
Penthivre lui a rendu tous les hommages possibles. Sa Majest
Impriale vit les jardins, dans lesquels on fit jouer les eaux, comme
de raison; elle alla  pied, suivie de M. de Penthivre; les voitures
que l'on avoit fait avancer furent inutiles. En rentrant de la
promenade, l'Empereur s'assit sur une chaise; M. le duc d'Orlans, qui
se trouva  Sceaux, et M. de Penthivre prirent des chaises. M. le
nonce, qui toit prsent, resta debout[75], circonstance qui dtermina
M. de Penthivre  se lever. M. de Penthivre avoit d'abord pris un
tabouret, parce que ce fut le seul sige qui se trouvt auprs de lui;
il prit ensuite une chaise. Lorsque l'Empereur s'en alla, il ne voulut
pas que M. de Penthivre le reconduist; il le suivit nanmoins
jusqu' la dernire porte de la pice, avant celle o Sa Majest
Impriale s'toit assise, en disant toujours: _J'obis._

[Note 75: Dans un renvoi  la marge, on lit:

Ainsi que tous les hommes qui toient dans la chambre; il n'y avoit
que les dames d'assises.--M. de Penthivre nomma madame d'Aubeterre 
M. le comte de Falkenstein, M. d'Aubeterre l'ayant dsir. M. le comte
de Falkenstein fit beaucoup de politesses  cette dame; il ne la salua
point.]

L'Empereur gardoit tellement l'incognito qu'il appela M. le duc
d'Orlans et M. de Penthivre _monseigneur_. Pendant la promenade, Sa
Majest Impriale mit son chapeau, en faisant une honntet  M. de
Penthivre, et le fit mettre  tout le monde. Madame la duchesse de
Chartres, madame la princesse de Conti et madame de Lamballe toient 
Sceaux; elles ne furent point de la promenade, parce qu'on alla 
pied. On joua au cavagnol, l'Empereur causant debout dans un coin du
salon avec M. l'vque de Rennes, M. l'abb de Montauban et M. de
Penthivre.

Le surlendemain, samedi 24, M. de Penthivre retourna se faire
crire[76]  la porte de l'Empereur, chez M. le comte de Mercy.

[Note 76: Dans un renvoi  la marge, on lit:

Madame la princesse de Conti s'est fait inscrire aussi une troisime
fois  la porte de l'Empereur, chez M. de Mercy, la veille ou
l'avant-veille de son dpart, parce que Sa Majest Impriale toit
revenue une troisime fois  la maison de madame la princesse de
Conti,  Paris.]

Le lundi 26, l'Empereur a t  la chasse avec le Roi, dans la fort
de Rambouillet; M. de Penthivre s'y est trouv. M. de Penthivre
croit que l'Empereur toit venu dans le carrosse du Roi, o la Reine
toit, de Versailles  Saint-Hubert, petite maison de plaisance du
Roi, o Sa Majest a coutume de djeuner quand elle chasse 
Rambouillet; il croit aussi que Sa Majest Impriale a t plusieurs
autres fois avec la Reine, malgr son absolu incognito. L'Empereur
s'est toujours mis sur le devant du carrosse du Roi; on dit qu'il a
mont en voiture en mme temps que Sa Majest par une portire
diffrente.

L'Empereur est reparti le 31 mai 1777, pour aller parcourir le
royaume. Il toit venu quelques jours auparavant en personne  la
porte de M. de Penthivre; son ambassadeur toit avec lui. M. de
Penthivre a trouv sur sa liste M. le comte de Falkenstein et M.
l'ambassadeur de l'Empereur et de l'Impratrice. M. de Penthivre
n'ayant pu aller  Versailles dans ce moment, pria madame de Lamballe
de faire parvenir  la Reine qu'il toit bien fch de ne pouvoir pas
aller lui faire sa cour[77].

[Note 77: _Archives de l'Empire_, K, 161, n 11.]

 cette poque, madame la princesse de Gumne avait termin sa tche
prs de Madame lisabeth. Plus heureuse que sa devancire, elle
n'avait eu dans ces dernires annes qu' modrer le zle et les
progrs d'une lve pour qui l'oisivet tait regarde comme un danger
et comme un ennui. La jeune princesse croissait en savoir et en
vertus. La trempe forte de son me ne lui inspirait aucun got pour
les arts de pur agrment; la fermet prcoce de son jugement lui
faisait prendre en piti toute conversation oiseuse, aussi bien que
toute action inutile. Sa journe tait un labeur continuel. Quand son
esprit se reposait de l'tude de l'histoire ou des mathmatiques,
quand son coeur quittait la mditation et la prire, ses mains
s'occupaient de ces simples travaux de l'aiguille que les jeunes
filles de notre temps ngligent et ddaignent, et elle y excellait
tellement qu'elle aurait pu se faire un renom parmi les ouvrires les
plus renommes. On sait que quelques annes plus tard, une de ses
dames regardant avec complaisance une admirable broderie que la
princesse venait de terminer, lui dit: C'est vraiment dommage que
Madame soit si habile.--Pourquoi donc? demanda la princesse.--Cela
conviendroit si bien  des filles pauvres! ce talent leur suffiroit
pour gagner leur pain et celui de leur famille.--C'est peut-tre pour
cela que Dieu me l'a donn, rpondit Madame lisabeth. Et qui sait? un
jour peut-tre j'en ferai usage pour me nourrir moi et les miens.

Le 17 mai 1778, la cour partit pour Marly.

Le mme jour, Madame lisabeth, accompagne de madame la princesse de
Gumne, gouvernante des Enfants de France, des sous-gouvernantes et
des dames qui l'accompagnent, se rendit chez le Roi. Madame de
Gumne fit la remise de Madame lisabeth  Sa Majest, qui ordonna
qu'on ft entrer madame la comtesse Diane de Polignac, dame d'honneur
de cette princesse, et madame la marquise de Srent, sa dame d'atour,
entre les mains desquelles le Roi remit Madame lisabeth.

Ds ce moment, il fut question de son mariage. On parut d'abord
destiner sa main  l'infant de Portugal, prince du Brsil, qui tait
de son ge, et qui dans l'avenir lui aurait apport le titre de reine.
Tout en comprenant les convenances de cette alliance, Madame lisabeth
tait loin de la dsirer, et quoiqu'elle n'y mt personnellement aucun
obstacle, elle se sentit soulage en apprenant que les ngociations
ouvertes  ce sujet avaient t rompues.

Peu de temps aprs, deux autres princes brigurent l'honneur d'obtenir
sa main. L'un tait le duc d'Aoste, qui n'avait que cinq ans de plus
qu'elle et qui lui offrait, dans une cour voisine et amie de la
France, une place sur les degrs du trne,  ct de sa soeur
Clotilde; mais dans sa fiert politique, le gouvernement prtendit que
la seconde place  la cour de Sardaigne ne convenait pas  une Fille
de France. L'autre tait l'Empereur Joseph II, qui l'anne prcdente,
lors de son voyage en France, avait t, disait-on, frapp de la
vivacit de son esprit et de l'amnit de son caractre[78]. Aussi
prtendit-on que le dsir de la revoir n'tait pas le moindre motif
qui le rament  Versailles en 1783. Quatre ans avaient suffi pour
transformer la jeune princesse, dont le front, rayonnant de tout
l'clat des grces printanires, semblait destin par l'opinion
publique  recevoir le bandeau imprial. Le parti antiautrichien qui
dominait  la cour, et qui dj avait sem  l'entour de la Reine des
dfiances et des haines, s'inquita d'une alliance qui devait tre
contraire  son ascendant et mit tout en oeuvre pour l'empcher.
L'intrigue russit. On a dit sans raison que Madame lisabeth en
conut quelque regret; l'Empereur n'avait point encore laiss
apercevoir dans la politique les excentricits de son esprit, et il
venait de perdre une femme dont la jeunesse, les vertus et la pit
avaient emport l'amour et la bndiction de tout un peuple. Madame
lisabeth, bien qu'elle possdt assurment tout ce qu'il fallait pour
recueillir un tel hritage, ne parut pas attacher plus de prix  cette
union qu'aux autres alliances que la convenance avait indiques, mais
auxquelles la politique avait trouv des obstacles. Ou peut-tre Celui
qui rgne dans les cieux et de qui relvent tous les empires, comme
dit Bossuet, Celui dont l'oeil voyait dj s'ouvrir dans l'avenir la
prison du Temple et se dresser l'chafaud du 21 janvier, n'avait-il
pas voulu enlever toute consolation  la maison royale.

[Note 78: Le lecteur ne lira pas sans intrt la lettre politique que
M. de Vergennes, ministre des affaires trangres, crivit au Roi en
cette circonstance. Voir,  la fin du volume, Pices justificatives,
n X.]

Madame lisabeth de jour en jour se fortifia contre les cueils de son
caractre, de son ge et de la cour; de jour en jour elle sentit
davantage ce qui lui manquait. Ses efforts s'accroissaient de sa
dfiance d'elle-mme, et plus elle acqurait de qualits, moins elle
se croyait capable de la perfection  laquelle elle devait atteindre.
Ce sentiment de son humilit donnait  sa parole une mesure exquise, 
ses actions une prudente rserve,  sa charit une discrtion
anglique.

Toutes les jeunes personnes qui s'taient trouves en contact avec
Madame lisabeth et qui grandissaient sous ses yeux, participant
parfois  ses plaisirs, lui avaient vou une vive et sincre amiti.
Il en est trois que le coeur d'lisabeth avait distingues tout
d'abord et auxquelles elle fit une plus grande part d'affection, paye
du plus fidle et du plus tendre dvouement: l'une tait mademoiselle
de Mackau, qui par son mariage devint madame de Bombelles; l'autre
mademoiselle de Causans, qui pousa M. de Raigecourt; la troisime
tait mademoiselle de la Briffe, qu'elle avait connue presque enfant.
C'tait une jeune personne d'un esprit charmant et d'une vivacit
d'humeur pleine d'-propos et d'entranement. Elle venait d'pouser le
marquis des Moutiers de Mrinville. Madame lisabeth environnait d'une
tendre sollicitude cette jeune tte, pare de dons trop prcieux pour
ne pas tre trs-remarque, et ne lui pargnait pas les conseils d'une
affection presque maternelle.

La vie entire de la marquise des Moutiers, aussi bien que celle de
mesdames de Bombelles et de Raigecourt, s'coula sous le souvenir de
la haute influence qui avait domin sa premire jeunesse. La vertu de
Madame lisabeth tait comme ce sachet d'ambre gris dont parlent les
potes de l'Asie: son parfum se communiquait et demeurait  tout ce
qu'elle avait touch. Nous aurons souvent l'occasion de trouver ces
trois noms mls aux confidences, aux lettres, aux vnements de la
vie que nous avons entrepris d'crire: Bombelles, Raigecourt et des
Moutiers, noms aims qui devaient donner tant de consolation  Madame
lisabeth et emprunter tant de gloire  son amiti!

Une note crite par madame de Bombelles, et remise par elle  M.
Ferrand en 1795, fait connatre sa premire entrevue avec la jeune
princesse et la manire dont elle devint sa compagne: Madame
lisabeth, dit-elle, avoit sept ans lorsque ma mre, dsigne par les
dames de Saint-Cyr  madame de Marsan comme propre  seconder ses vues
et ses soins dans l'ducation de Mesdames, arriva de Strasbourg pour
remplir les fonctions de sous-gouvernante. Madame de Marsan, prvenue
en sa faveur, la reut comme si elle et d la remercier d'avoir
accept le pnible emploi qu'elle lui avoit confi. Elle voulut voir
ma soeur et moi, et nous prsenta  Mesdames. Madame lisabeth me
considra avec l'intrt qu'inspire  un enfant la vue d'un autre
enfant de son ge. Je n'avois que deux ans de plus qu'elle, et tant
aussi porte qu'elle  m'amuser, les jeux furent bientt tablis entre
nous et la connoissance bientt faite. Ma mre n'ayant point de
fortune, pria madame de Marsan de solliciter pour moi une place 
Saint-Cyr. Elle l'obtint, et je m'attendois  tre incessamment
conduite dans une maison pour laquelle j'avois dj un vritable
attachement. Cependant Madame lisabeth demandoit sans cesse  me
voir; j'tois la rcompense de son application et de sa docilit; et
madame de Marsan s'apercevant que ce moyen avoit un grand succs,
proposa au Roi que je devinsse la compagne de Madame lisabeth, avec
l'assurance que lorsqu'il en seroit temps, il voudroit bien me marier.
Sa Majest y consentit. Ds ce moment, je partageai tous les soins
qu'on prenoit de l'ducation et de l'instruction de Madame lisabeth.
Cette infortune et adorable princesse, pouvant s'entretenir avec moi
de tous les sentiments qui remplissoient son coeur, trouvoit dans le
mien une reconnoissance, un attachement qui,  ses yeux, me tinrent
lieu des qualits de l'esprit et de l'amabilit; elle m'a conserv
sans altration des bonts et une tendresse qui m'ont valu autant de
bonheur que j'prouve aujourd'hui de douleur et d'amertume. Je fus
marie  M. de Bombelles. Le Roi voulut bien, sur la demande de sa
soeur, me donner une dot de cent mille francs, une pension de mille
cus et une place de dame pour accompagner Madame lisabeth. Cet
vnement lui causa le plus sensible plaisir. Jamais je n'oublierai
l'accent avec lequel elle me dit: Enfin, voici donc mes voeux
remplis: tu es  moi! Qu'il m'est doux de penser que c'est un lien de
plus entre nous, et d'esprer que rien ne pourra le rompre!

Ce bonheur intrieur que commenait  goter Madame lisabeth semblait
rgner dans le palais de Versailles. Jamais la cour de France n'avait
offert un tel spectacle: une jeune Reine y vivait en parfaite harmonie
avec deux belles-soeurs de son ge, et un jeune Roi aimait  s'appuyer
sur l'amiti de ses deux frres. La plus grande intimit, dit madame
Campan, s'tablit entre les trois mnages. Ils firent runir leurs
repas et ne mangrent sparment que les jours o leurs dners taient
publics. Cette manire de vivre en famille exista jusqu'au moment o
la Reine se permit d'aller dner quelquefois chez la duchesse de
Polignac, lorsqu'elle fut gouvernante; mais la runion du soir pour le
souper ne fut jamais interrompue et avait lieu chez madame la comtesse
de Provence. Madame lisabeth y prit place lorsqu'elle eut termin son
ducation, et quelquefois Mesdames, tantes du Roi, y taient invites.
Cette intimit, qui n'avait point eu d'exemple  la cour, fut
l'ouvrage de Marie-Antoinette, et elle l'entretint avec la plus grande
persvrance.

Les jeux et les plaisirs dont se montre avide la jeune cour laissent
cependant place  des intrigues qui doivent parfois diviser les
membres de la famille royale. Le Roi et ses frres ont chacun un
caractre diffrent. Louis XVI, qui possde les vertus d'un homme de
bien, est loin d'avoir toutes celles qui conviennent  un roi. Sa
dfiance de lui-mme est extrme.  l'poque o il n'tait encore que
Dauphin, on agitait une question difficile  rsoudre: Il faut,
dit-il, demander cela  mon frre de Provence. Confiant envers les
autres, il se livre aisment; mais il entre dans des emportements
fcheux quand il s'aperoit qu'on le trompe. Il n'a ni fermet dans le
caractre ni grces dans les manires. Comme certains fruits
excellents dont l'corce est amre, il a l'extrieur rude et le coeur
parfait. Svre pour lui seul, il observe rigoureusement les lois de
l'glise, jene et fait maigre pendant les quarante jours de carme,
et trouve bon que la Reine ne l'imite point. Sincrement pieux, mais
form  la tolrance par l'influence du sicle qu'il subit sans s'en
rendre compte, il est dispos, trop dispos peut-tre  sacrifier les
prrogatives du trne toutes les fois qu'on allgue les intrts de
son peuple; car un des premiers intrts d'une nation est le maintien
d'un pouvoir fort et incontest. Une royaut affaiblie est impuissante
 la fois pour le bien et contre le mal.

Il y a en lui quelque chose d'honnte qui n'accepte pas la solidarit
complte du rgne prcdent; mais, hritier d'un rgime dont il porte
le poids, il est mal  l'aise entre un pass qui soulve des
rpugnances et un avenir non point menaant encore, mais rempli de
doutes et de mystres.

Simple, conome, aimant la lecture et l'tude, cherchant l'oubli du
trne dans l'exercice de la chasse ou d'un travail manuel, dtestant
les femmes sans moeurs et les hommes sans conscience, il semble
tranger dans une cour dont les moeurs sont lgres et les consciences
faciles. Un jeune prince plein de modration, au fate de la puissance
et fidle au devoir, se regardant comme le pre de tous les Franais
et se sentant attir de prfrence vers ceux de ses enfants qui sont
les plus faibles, ne peut tre apprci de ses courtisans, gens pour
la plupart frivoles ou endetts, corrupteurs ou corrompus, regardant
les innovations comme un danger et les rformes comme un crime.

Le comte de Provence, dont l'esprit est gal  l'instruction, cache
sous une dignit prudente le regret de n'tre point au premier rang.
Vers dans la culture des lettres, servi par une mmoire prodigieuse,
il se regarde, sous le rapport littraire, comme bien suprieur au Roi
son frre. Ce sentiment est n chez lui ds l'enfance. Un jour, jouant
avec ses frres, le duc de Berry lcha le mot: _Il pleuva._ Ah, quel
barbarisme! s'cria le comte de Provence; mon frre, cela n'est pas
beau: un prince doit savoir sa langue.--Et vous, mon frre, reprit
l'an, vous devriez retenir la vtre. Monsieur se plat dans la
socit des gens de lettres, cherche  se rendre compte du souffle des
ides qui se lve  l'horizon, se prpare aux vnements pour n'en
tre pas surpris, mnage les partis sans les embrasser, vit avec ses
frres sans division et sans confiance, caresse froidement l'opinion;
et quand viendra le jour o des combinaisons malencontreuses feront
chouer le dpart du Roi son frre, il saura avec habilet s'loigner
du pril et se rserver pour l'avenir.

Le comte d'Artois est le type du Franais d'autrefois: il en a
l'humeur insouciante, l'esprit enjou, les grces chevaleresques. Bien
fait, recherch dans sa toilette, adroit dans les exercices du corps,
il n'apprcie la grandeur que pour les avantages qu'elle donne, la
fortune que pour les plaisirs qu'elle procure. La coutume qu'il a de
regarder les femmes le suit jusque dans le sanctuaire. Monseigneur,
lui dit un jour Mgr du Cotlosquet, vque de Limoges, j'ai une grce
 demander  Votre Altesse Royale, c'est de ne pas aller  la messe.

N dans une cour lgre et voluptueuse, il en a pris naturellement les
habitudes; mais son coeur gnreux n'y doit pas prir, et survivra 
l'exil, au trne et au malheur.

On comprend qu'autour de ces trois princes, dont nous venons
d'esquisser rapidement le caractre, doivent se grouper des hommes de
moeurs et d'ides diffrentes. Les honntes sont prs de Louis XVI,
les politiques prs de Monsieur, les frivoles prs du comte d'Artois.
C'est ainsi que les amis du Roi sont rares, ceux de Monsieur nombreux,
ceux du comte d'Artois innombrables. Ceux-ci ont la prtention de se
croire plus directement placs sous le patronage de la Reine, qui,
jeune, vive et brillante, cherche les plaisirs de son ge et se plat
dans la socit du comte d'Artois, dont les gots se rapprochent des
siens. L'esprit pervers de cette poque s'essaye  faire un crime 
Marie-Antoinette de trouver son beau-frre aimable; mais il ne
parviendra pas, aux yeux de l'histoire,  envenimer des parties de
plaisir qui ont toute la cour pour tmoin, sans compter la comtesse
d'Artois, qui aime tendrement son mari. On devine cependant le parti
que cherche  tirer de cette amiti fraternelle la malignit d'un
essaim d'tourdis, incapables de supposer le bien et toujours prts 
croire le mal qu'ils ont invent.

Madame la comtesse de Provence, d'une figure peu sympathique, mais
orne de deux beaux yeux qui lui ont attir les seuls compliments
qu'elle ait mrits, inspira, dit-on, ds la premire entrevue une
spirituelle repartie  son fianc. Monsieur le comte de Provence, lui
dit le lendemain le comte d'Artois, toujours dispos  plaisanter,
vous aviez la voix bien forte hier; vous avez cri bien fort votre
_Oui_.--C'est, repartit l'poux passionn, que j'aurois voulu qu'il
pt se faire entendre jusqu' Turin. Cette princesse se montra
trs-neuve sur l'tiquette, et le crmonial l'embarrassait beaucoup.
Le lendemain de son mariage, comme madame de Valentinois, sa dame
d'atour, voulait lui mettre du rouge: Fi donc! s'cria-t-elle,
madame; prenez-vous ma figure pour une tte  perruque?--Madame, lui
dit le comte de Provence, conformez-vous  l'usage de la cour, et je
vous trouverai infiniment mieux.--Allons, madame de Valentinois,
dit-elle, mettez-moi du rouge, et beaucoup, puisque j'en plairai
davantage  mon mari.

Madame juge svrement son prochain; elle a une instruction varie, un
esprit mordant; elle n'est pas exempte d'ambition. Peu aime de son
mari, quoi qu'en ait dit le comte d'Artois, jalouse de ses soeurs qui
ont des enfants, elle affecte en public une gravit que l'observateur
clairvoyant considre comme la critique de la vivacit et de la grce
enjoue de la Reine. En 1787, elle eut une conversation trs-vive avec
Marie-Antoinette, qu'elle exhorta  faire plus de cas du peuple,  se
rendre digne des _vive la Reine!_ qu'on lui prodiguait prcdemment.
La princesse ne trouvant pas que ses sages reprsentations fissent
grand effet sur l'esprit de Sa Majest, elle s'chauffa davantage et
s'cria avec chaleur: Si vous ddaignez mes avis, Madame, vous ne
serez que la reine de France, vous ne serez pas la reine des
Franais. On est dispos  croire que, sans encourager ni
l'opposition qui luttait contre le Roi, ni la calomnie qui s'attachait
aux pas de la Reine, Madame se rjouissait de ces deux injustices,
dont l'une donnait plus de faveur  l'ambition de son mari et l'autre
plus de relief  sa propre dignit.

La comtesse d'Artois est toute petite, d'une carnation remarquablement
blanche et rose, mais son visage est porteur d'un nez trs-long, qui
donne  sa physionomie dlicate et gracieuse quelque chose
d'agressif. Bienveillante et charitable, elle est fort aime, et le
privilge qu'elle a d'avoir seule encore donn des hritiers  la
couronne lui assure naturellement quelque crdit.

Le banquet qui avait eu lieu  l'occasion de son mariage tait demeur
inscrit dans les fastes des ftes royales,  cause d'un surtout
merveilleux de l'invention du sieur Arnoux, clbre machiniste du
temps. Au milieu tait une rivire claire et limpide qui coula pendant
tout le repas avec une abondance intarissable. Son cours tait orn de
petits bateaux, de chaumires de pcheurs, d'arbres, de prairies, et
de tout ce qui peut rendre agrables les bords d'un fleuve.

On a aussi retenu de cette poque un mot qui fit quelque peu rire par
sa navet. La ville de Paris,  l'occasion de ce mariage, dota des
filles. Une d'elles (mademoiselle Lise) se prsenta pour se faire
inscrire. On lui demanda le nom de son amoureux, et o il tait. Je
n'en ai point, dit-elle; je croyais que la ville fournissait de tout.
Les officiers municipaux allrent lui choisir un mari.

Nous avons dit quel tait l'intrieur du palais de Versailles dans les
annes qui prcdrent la rvolution. Les princes et les princesses du
sang n'y faisaient que de rares apparitions; ils avaient des gots
diffrents, des habitudes diffrentes.

Des trois branches de la maison de Bourbon, disait un jour le vieux
marchal de Richelieu, chacune a un got dominant et prononc: l'ane
aime la chasse, les d'Orlans aiment les tableaux, les Cond aiment la
guerre.--Et le roi Louis XVI, lui demanda-t-on, qu'aime-t-il?--Ah!
c'est diffrent, il aime le peuple.

Les princes du sang ne se montraient donc  la cour que dans les jours
marqus par l'tiquette. J'en excepte, on le comprend, la princesse de
Lamballe, que ses fonctions de surintendante de la maison de la Reine
y retenaient, aussi bien que son affection. Les princes du sang, que
les querelles du Parlement avaient jets dans l'opposition, oubliaient
que tout leur clat n'tait qu'un reflet du trne, et trouvaient
commode de joindre aux privilges que leur confrait leur naissance
les avantages de la popularit que leur attirait la prtendue
indpendance de leur opinion. Le temps venait o cette grande maison
de Bourbon allait s'affaiblir et se condamner  l'impuissance en
divisant ses faisceaux.

Madame lisabeth avait senti tout ce qu'il y avait de regrettable et
de dangereux dans les habitudes de la cour, aussi bien que dans les
tendances qui se manifestaient au dehors. Cette action incessante de
rivalit et de dnigrement, d'envie et de mensonge, effarouchait la
dlicatesse et la droiture de son coeur; elle se prenait  regarder le
palais de Versailles comme un sjour redoutable. trangre  toutes
les intrigues, elle n'avait de parti que celui de ses frres, et,
quoique dcide  conserver en toute occasion d'amicales relations
avec ses belles-soeurs, elle leur mesurait un peu son affection sur le
bonheur qu'elles procuraient  ceux qui lui taient unis par les liens
du sang.

La transformation complte du caractre d'lisabeth, son esprit
enjou, son coeur excellent, l'avaient rendue chre  toute la famille
royale et particulirement au Roi son frre. Heureux de voir que chez
elle la sagesse et la raison avaient devanc l'ge, Louis XVI pensa
qu'il pouvait pour elle devancer l'poque o l'on formait
habituellement la maison d'une fille de France. Une circonstance
semblait favoriser son intention. La Reine tait au moment de donner
le jour au premier gage d'une alliance forme depuis huit ans, et il
fut convenu que les personnes charges de l'ducation de Madame
lisabeth passeraient  celle de l'enfant royal si ardemment
dsir[79].

[Note 79: Nous lisons dans une lettre de Marie-Antoinette, adresse le
5 mai 1778  Marie-Thrse: Ma sant et mes esprances continuent
toujours  tre bonnes, et on les croit si sres que l'on commence 
nommer la maison d'lisabeth, dont l'ducation ne pourroit se
continuer avec celle de mes enfants.]

Madame lisabeth va donc se trouver matresse de toutes ses actions,
et elle n'a pas quinze ans! Elle va tre entoure de toutes les
splendeurs de la fortune, appele par tous les plaisirs, observe par
tous les regards. Elle n'a pas quinze ans, et elle est libre!
Qu'est-ce que la libert  cet ge, si ce n'est la cessation des
tudes, les amusements, la toilette, la parure et les ftes? Ce n'est
pas l le programme que se trace la jeune soeur du Roi. Son changement
d'tat lui inspire le plus grand effroi, mais il n'en inspire qu'
elle; elle a pris dans sa conscience la volont d'exercer sur
elle-mme la surveillance et le contrle que ses institutrices
n'exerceront plus. Elle s'est dit: Mon ducation n'est pas termine,
je la continuerai selon les rgles tablies. Je conserverai tous mes
matres, j'couterai les conseils avec plus d'attention, je suivrai
leur exemple avec plus de docilit; je ne verrai que les dames qui
m'ont leve ou qui sont attaches  ma personne. Ce n'est pas contre
moi que je me prmunis, c'est contre la mchancet du sicle, si
ingnieuse  saisir l'occasion de calomnier. Comme par le pass, je
visiterai mes respectables tantes, les dames de Saint-Cyr, les
Carmlites de Saint-Denis; les mmes heures seront consacres  la
religion,  l'tude des langues et des belles-lettres, aux
conversations instructives,  mes promenades  pied et  cheval. Tout
ce qu'elle se promettait, elle le tint. Aussi plus tard, lorsqu'elle
allait voir ou qu'elle recevait chez elle ses anciennes institutrices,
elle put leur dire plus d'une fois, avec une douce et nave fiert:
Je veux que vous me trouviez toujours digne de votre sourire et de
votre approbation.

Maintenant que l'heure de la jeunesse a sonn pour Madame lisabeth,
dois-je essayer de crayonner ici son portrait, quand elle-mme avait
une invincible rpugnance  permettre la reproduction de ses traits?
Dirai-je que sa taille n'tait pas leve, que son port tait priv de
cette majest qu'on admirait dans la Reine, et que son nez avait la
forme qui caractrisait la physionomie bourbonienne? Je le veux bien;
mais j'ajouterai, pour tre juste, que son front, dont les lignes
pleines de puret imprimaient  sa physionomie un cachet de noblesse
et de candeur, ses yeux bleus avec leur douceur pntrante, sa bouche,
dont le sourire laissait apercevoir des dents d'ivoire, et enfin
l'expression d'esprit et de bont rpandue sur toute sa personne,
formaient un ensemble charmant et sympathique.

La vigilance de son ange gardien, dit M. de Falloux dans son beau
livre de _Louis XVI_, ne la surprit jamais sans trouver le zle de la
religion dans ses actions ou dans ses penses. Pleine d'attraits
devant Dieu, elle tait pare aussi de tous les dons qui sduisent le
monde..... Le reflet de l'me brillait dans ses yeux comme dans ses
paroles; intime complment de son frre, dont elle vcut et mourut
insparable, elle tait la bonne grce de toutes ses vertus.

Telle tait Madame lisabeth  quinze ans lorsque, sortie des mains de
mesdames de Gumne et de Mackau, elle prit  la cour son rang de
fille de France et de soeur du Roi.

Son appartement dans le palais de Versailles tait situ  l'extrmit
de la faade de l'aile du midi, ayant vue sur la pice d'eau des
Suisses. Le gouvernement de Juillet a fait disparatre les cloisons
qui formaient les diffrentes chambres de cet appartement, et en a
form une seule et mme salle destine  recevoir les tableaux
reprsentant les vnements de 1830, et qui fait suite  la galerie
des Batailles. Le visiteur qui s'arrte devant les scnes de la
rvolution de juillet ne se doute pas que le lieu o il les contemple
a t sanctifi par la plus innocente victime d'une autre rvolution.

Le samedi 19 dcembre, vers minuit et demi, Marie-Antoinette ayant
ressenti les premires douleurs de l'enfantement, la princesse de
Chimay, sa dame d'honneur, alla avertir le Roi, qui se rendit chez la
Reine. Toute la famille royale fut galement avertie et se trouva
bientt runie dans le grand cabinet de Sa Majest, o arrivrent
aussi le garde des sceaux de France, les ministres et secrtaires
d'tat, tous les officiers et dames de la cour. Les douleurs de la
Reine durrent toute la nuit. Avertis ds six heures du matin par
l'arrive d'un page du duc de Coss, gouverneur de la capitale, le
prvt des marchands et chevins, procureur du Roi, greffier et
receveur, composant le bureau de la ville de Paris, s'taient rendus
sur-le-champ  l'htel de ville.  une heure, le marquis de Bon,
sous-lieutenant des gardes du corps, y arriva et annona de la part du
Roi que la Reine tait accouche d'une princesse  onze heures
trente-cinq minutes du matin.

Cette nouvelle, dit la _Gazette de France_ du mardi 22 dcembre 1778,
fut annonce sur-le-champ au peuple par une dcharge de l'artillerie
de la ville, dont le bureau dputa les deux premiers chevins, qui se
transportrent dans les prisons et firent sortir tous les prisonniers
qui y toient dtenus pour mois de nourrice, aprs les avoir acquitts
 cet gard.--Le soir, il fut allum sur la place, devant l'htel de
ville, un feu en crmonie par le gouverneur et le prvt des
marchands et chevins, procureur du Roi, greffier et receveur; il y a
eu distribution de pain et de vin  deux buffets, dans la mme place,
et  ct de chacun de ces buffets toit un orchestre garni de
musiciens; il fut aussi tir des fuses volantes.--L'htel de ville,
les htels et maisons des gouverneur, prvt des marchands et
chevins, procureur du Roi, greffier et receveur, furent
illumins.--On apprend par le bulletin du 20 de ce mois, sign
Lassonne, que l'tat de la Reine est aussi satisfaisant qu'on peut le
dsirer.

La princesse qui venait de natre fut nomme Marie-Thrse-Charlotte
et titre Madame, fille du Roi. Elle fut baptise le mme jour par le
cardinal prince Louis de Rohan-Gumne, grand aumnier de France, en
prsence du sieur Broquevielle, cur de la paroisse Notre-Dame, et
tenue sur les fonts de baptme par _Monsieur_[80], au nom du roi
d'Espagne, et par _Madame_, au nom de l'Impratrice-Reine, le Roi
tant prsent, ainsi que tous les princes et princesses du sang.

[Note 80: On a remarqu une observation de Monsieur au baptme de
Madame, fille du Roi. On sait que ce prince tenait l'enfant sur les
fonts pour le roi d'Espagne. Le grand aumnier lui a demand quel nom
il voulait lui donner. Monsieur a rpondu: Mais ce n'est pas par o
l'on commence; la premire chose est de savoir quels sont les pre et
mre; c'est ce que prescrit le rituel. Le prlat a rpliqu que cette
demande devait avoir lieu lorsqu'on ne connaissait pas d'o venait
l'enfant, qu'ici ce n'tait pas le cas, et que personne n'ignorait que
Madame tait ne de la Reine et du Roi. Son Altesse Royale, non
contente, s'est retourne vers le cur de Notre-Dame, prsent  la
crmonie, a voulu son avis, lui a demand si lui cur, plus au fait
de baptiser que le cardinal, ne trouvait pas son objection juste. Le
cur a rpliqu avec beaucoup de respect qu'elle tait vraie en
gnral, mais que dans ce cas-ci il ne se serait pas conduit autrement
que le grand aumnier: et les courtisans malins de rire. Tout ce qu'on
peut infrer de l, c'est que Monsieur a beaucoup de got pour les
crmonies de l'glise, est fort instruit de la liturgie, et se pique
de connaissances en tout genre.]

La correspondance de madame de Bombelles avec son mari, ministre du
Roi prs de la dite germanique, que nous aurons souvent l'occasion de
citer, nous apprend,  la date du 20 mars 1779, que Madame lisabeth
se trouva fort incommode l'avant-veille. Elle eut, dit-elle, une
trs-forte fivre pendant la nuit, et hier  trois heures et demie la
rougeole a paru. Tu imagines bien que je ne l'ai pas quitte. Cette
nuit a t trs-bonne; elle a peu de fivre ce soir, et les mdecins
assurent qu'il n'y a pas la plus petite inquitude  avoir. Tu ne
peux pas imaginer le chagrin que j'avois. Je suis parfaitement
tranquille actuellement.

C'est vers cette poque que la Reine commena  apprcier sa
belle-soeur. Madame de Bombelles crivait le 22 avril: Madame
lisabeth est venue nous voir aujourd'hui; elle est revenue hier de
Trianon. La Reine en est enchante; elle dit  tout le monde qu'il n'y
a rien de si aimable, qu'elle ne la connoissoit pas encore bien, mais
qu'elle en avoit fait son amie, et que ce seroit pour toute sa vie.

Madame lisabeth n'avait point encore t vaccine. Elle regarda comme
un devoir de suivre l'exemple que ses tantes et ses frres avaient
donn[81]. Elle se rendit le 23 octobre  Choisy, o devait avoir lieu
l'inoculation[82]. Elle demanda que douze enfants pauvres du pays y
fussent associs et reussent les mmes soins qu'elle-mme. Son voeu
fut cout. Ce fut encore M. Goetz qui fit l'opration, et sur les
sept filles et les cinq garons que l'habile chirurgien y avait
prpars, aucune n'eut  regretter d'avoir couru les mmes chances que
la soeur du Roi et d'avoir montr la mme confiance qu'elle. Le succs
fut complet[83], et plus d'une de ces jeunes filles lui demeura
reconnaissante. C'tait par son exemple en effet qu'elles avaient t
encourages  se soumettre  l'inoculation, et ce fut ainsi qu'elles
furent places  l'abri d'un flau qui, lorsqu'il ne prend pas la vie,
altre ou dtruit la sant.

[Note 81: C'est elle-mme qui s'y est dcide et l'a dsir. (Lettre
de la Reine  Marie-Thrse, du 14 octobre 1779.)]

[Note 82: Journal de Louis XVI.]

[Note 83: Madame de Bombelles crivait de Choisy:

Madame lisabeth a t inocule en arrivant; elle a subi cette petite
opration avec beaucoup de sang-froid: elle est charme d'tre
pestifre, et attend la petite vrole avec la plus grande
impatience. Et le 16 novembre suivant, Marie-Antoinette mandait de
Versailles  l'Impratrice, sa mre: Ma soeur lisabeth est depuis un
mois  Choisy pour son inoculation, qui a fort bien russi. Elle
reviendra ici le 23 de ce mois. Voir, pour la marche de
l'inoculation, la note XI  la fin du volume.]

L'anne suivante, un grand malheur atteignit la Reine et par
contre-coup toute la famille royale.

Dans la soire du mercredi 6 dcembre 1780, on apprit  Versailles la
nouvelle de la mort de l'Impratrice-Reine.

Louis XVI, par l'entremise de M. de Chamilly, son premier valet de
chambre, chargea l'abb de Vermond d'apprendre avec mnagement ce
triste vnement  la Reine, le lendemain matin, et de l'avertir du
moment o il entrerait chez elle, ayant l'intention de s'y rendre
lui-mme un quart d'heure aprs. Louis XVI s'y prsenta  l'heure
indique; on l'annona; l'abb sortit, et comme il se rangeait sur le
passage du Roi, celui-ci lui dit ces mots, les seuls que pendant
l'espace de dix-neuf ans il lui ait adresss de vive voix: Je vous
remercie, monsieur l'abb, du service que vous venez de me rendre.

La douleur de la Reine fut telle que Louis XVI avait pu la prvoir et
la redouter. La cour prit spontanment, le jeudi 7, le deuil de
respect, n'attendant pas que le Roi et fix le jour auquel le grand
deuil de cour serait pris. Marie-Antoinette demeura enferme pendant
plusieurs jours dans ses cabinets, o elle ne laissa accs qu'aux
membres de la famille royale,  la princesse de Lamballe et  madame
de Polignac.

L'Impratrice-Reine de Hongrie et de Bohme avait cess de vivre le 29
novembre,  l'ge de soixante-trois ans. Les dtails qui arrivrent
bientt de Vienne augmentrent encore l'motion qu'avait cause la
premire nouvelle de sa mort. Marie-Thrse avait voulu connatre au
juste le moment de sa fin. L'Empereur, son fils, s'vanouit en
entendant l'arrt prononc par le premier mdecin. L'Impratrice, avec
une fermet hroque, le soutint, lui prodigua ses consolations, ses
conseils, et lui dicta mme des lettres destines  tout rgler dans
l'Empire et  faciliter les dbuts d'un rgne. Je meurs, dit-elle,
avec le regret de n'avoir pu faire  mes peuples tout le bien que
j'aurais dsir et de n'avoir pu dtourner tout le mal qu'on leur a
fait  mon insu[84]. Au milieu des vnements divers qui avaient
illustr son rgne, cette grande princesse n'avait jamais abandonn
les sentiments de l'humilit chrtienne. Le linceul et les vtements
qui devaient servir  l'ensevelir, faits entirement de sa royale
main, attendaient dans l'armoire d'un de ses cabinets cette heure
invitable, qu'elle avait toujours envisage avec un esprit calme et
rsign.

[Note 84: Le _Martyrologe belgique_, l'an de fer 1790, page 6.]

Ses obsques eurent lieu  Vienne le dimanche 3 dcembre. Son
cercueil, aprs les crmonies funbres accomplies avec une pompe
solennelle, fut descendu dans l'glise des Capucins, auprs de celui
de feu l'Empereur Franois Ier, en prsence du grand matre de la cour
impriale. Son coeur, renferm dans une urne, fut dpos au couvent
des Augustins dchausss de Vienne[85]; ses entrailles furent dposes
dans l'glise mtropolitaine de Saint-tienne[86].

[Note 85: Voici l'inscription que porte cette urne:

              HAC THECA
        TEGITUR COR AUGUSTUM
            MARI-THERESI
    ROM. IMPERAT. HUNG. ET BOHEM.
                REG.
      PI, CLEMENTIS, JUST;
                QUOD
    DUM VIXIT, TOTUM CONSECRAVIT
                DEO,
              SUBDITIS,
            SALUTI PUBLIC.
      MIRE LIBERALIS IN EGENOS,
        VIDUAS ET ORPHANOS;
      IN ADVERSIS SUPRA SEXUM
            MAGNANIMA.
  NATA EST ANNO 1717, DIE 13 MAII,
  OBIIT AN. 1780, DIE 20 NOVEMBRIS.

Dans cette urne est renferm le coeur auguste de Marie-Thrse,
Impratrice des Romains, Reine de Hongrie et de Bohme, pieuse,
clmente et juste; lequel coeur, tant qu'elle vcut, elle consacra
tout entier  Dieu,  ses sujets et au salut public. Sa libralit
s'tendit sur les pauvres, les veuves et les orphelins; sa grandeur
d'me dans l'adversit l'leva au-dessus de son sexe. Ne le 13 mai
1717, elle mourut le 29 novembre 1780.]

[Note 86: L'urne qui les renferme porte galement une inscription
latine. La voici:

        HIC SITA SUNT
            VISCERA
        MARI-THERESI
  ROM. IMPERAT. HUNG. ET BOHEMI
              REG.
          ARCHID. AUST.
        ERAT DONEC VIXIT
        MATER REIPUBLIC,
        SUBDITORUM AMOR,
        STIRPIS SU GLORIA
      AUGUSTI THRONI FULCRUM
          ET ORNAMENTUM.
    NATA AN. 1717, DIE 13 MAII.
  OBIT AN. 1780, DIE 29 NOVEMBRIS.

Ici sont dposes les entrailles de Marie-Thrse, Impratrice des
Romains, Reine de Hongrie et de Bohme, archiduchesse d'Autriche. Elle
tait, tant qu'elle vcut, la mre de l'tat, l'amour de ses sujets,
la gloire de sa race, l'appui et l'ornement d'un trne auguste. Ne en
1717, le 13 mai, elle est morte le 29 novembre 1780.]

La coutume en Allemagne est de prier pour les morts le lendemain de
leurs funrailles, et devant un catafalque d'o leur dpouille est
absente.

Le lundi 4 dcembre, un superbe cnotaphe fut lev par la pit
filiale  l'auguste dfunte et environn des hommages de tout un
peuple. La postrit qui commenait pour Marie-Thrse lui dcernait
le titre glorieux de mre de la patrie.

Deux jours aprs, l'Empereur crivait  son premier ministre le prince
de Kaunitz:

Jusqu' prsent je n'ai su qu'tre fils obissant, et voil  peu
prs tout ce que je savois. Par le coup le plus mortel, je me trouve 
la tte de mes tats et charg d'un fardeau que je reconnois tre
beaucoup au-dessus de mes forces. Ce qui me rassure, c'est la
persuasion, mon prince, qu'en me continuant vos sages conseils et vos
bons avis, je me trouverai essentiellement soulag dans cette tche
difficile et importante; c'est pour vous en requrir de mon mieux que
je vous adresse cette lettre.

   Vienne, le 6 dcembre 1780.

       *       *       *       *       *

La Reine ayant reu de Vienne communication de cette lettre, dit au
Roi: En vrit, mon frre en agit avec le prince de Kaunitz
absolument comme vous en avez agi envers M. de Maurepas. Sans doute il
est bon que les souverains demandent le concours des hommes dvous et
capables, mais il ne faut pas qu'ils se dfient entirement
d'eux-mmes.

Marie-Thrse, par testament fait conjointement avec feu l'Empereur
son poux, avait lgu  chacun de ses enfants un revenu annuel de
quarante mille florins. Indpendamment de ce legs, le grand-duc de
Toscane avait la seigneurie de Golsing et Holitsch, et le coadjuteur
de Cologne et de Munster, le chteau de Schlofshoff et la jouissance
de trois seigneuries qui devaient retourner  la couronne ds que
l'archiduc serait parvenu  la dignit d'lecteur de Cologne. Une
clause de ce testament assignait par forme de legs un mois
d'appointements  tous les militaires, depuis le feld-marchal
jusqu'au dernier soldat.

L'Empereur voulut que ces legs ne cotassent rien au trsor de l'tat;
il les acquitta lui-mme, ne pouvant, disait-il, mieux employer un
argent qui m'appartient personnellement et qui provient de la
succession de mon pre. Puis, pour honorer encore la mmoire de sa
glorieuse mre, il ordonna qu'une des deux nouvelles forteresses qu'on
levait en Bohme, prs de Leutmeritz, porterait le nom de
Theresienstadt.

La perte de cette illustre princesse tait partout ressentie.
Frdric II crivait  d'Alembert: J'ai donn des larmes bien
sincres  sa mort; elle a fait honneur  son sexe et au trne. Je lui
ai fait la guerre, et je n'ai jamais t son ennemi.

S'il est beau de voir les grandes mes toujours bien juges par les
grands hommes, il est touchant aussi de voir les vertus des mres
passer comme un hritage aux enfants et devenir leur entretien le plus
aim. Marie-Antoinette se plaisait  parler de la bont de sa mre (la
bont, dont Bossuet a dit que c'tait le trait qui rapprochait le plus
les souverains de Dieu),  citer des actes de charit dont elle avait
t elle-mme tmoin. Combien ma mre valait mieux que nous! dit-elle
un jour; ma mre, qui trouvait que le spectacle d'un seul pauvre
suffisait pour dshonorer son rgne! Une autre fois, s'tant attarde
au lit plus longtemps que de coutume, elle s'cria: Et ma mre qui se
reprochait le temps qu'elle donnait au sommeil, disant que c'tait
autant de drob  ses peuples!

Le dimanche 22 avril 1781, aprs avoir assist aux vpres et au salut
dans la chapelle du chteau, la cour avait quitt Versailles  sept
heures pour aller souper et coucher  Marly. Elle demeura dans cette
rsidence jusqu'au 20 mai.

Madame lisabeth, accompagne de la comtesse Diane, vint  Versailles
le 14, conduite surtout par le dsir de voir madame de Bombelles.
Celle-ci, prvenue de l'arrive de sa princesse, vole aussitt vers
elle. Je vais laisser la parole  cette charmante femme. Comme
personne ne connut mieux Madame lisabeth, personne ne l'aima plus,
personne ne sut mieux en parler. Qu'est-ce que le rcit du pass,
toujours un peu froid dans la bouche de l'historien, auprs de cette
correspondance qui fait reparatre le pass lui-mme avec les fraches
couleurs de la vie? Quelle femme, quelle mre, quelle amie que madame
de Bombelles! Sa plume, tour  tour enjoue, attendrie, spirituelle,
srieuse, va voquer pour nous la socit des dernires annes du
dix-huitime sicle, socit qui ne fut point sans reproche sans
doute, mais qu'on a calomnie en gnralisant le blme port sur ses
ides et sur ses moeurs, ce qui est un dni de justice  tant de
femmes aussi vertueuses que charmantes, en tte desquelles je placerai
les amies de Madame lisabeth.

Voici les lettres de madame de Bombelles  son mari:--J'ai t,
crit-elle, le 15 mai, la trouver dans son appartement. Elle m'a dit
que la Reine vouloit absolument que j'allasse demain  Marly, o il y
auroit un grand djeuner et une partie de barres. Je voudrois bien y
aller, parce que ce seroit un moyen d'y faire ma cour; mais la visite
du comte d'Esterhazy pourroit bien m'en empcher. Je me prparerai
pour partir; si le comte vient me voir de bonne heure, j'irai; s'il
arrive tard, je n'irai pas, et j'ai pri Madame lisabeth de dire dans
ce cas  la Reine que je ne pense pas y aller, que mon fils toit
malade (j'espre que cela ne lui portera pas malheur,  ce pauvre
petit chou!)

Madame de Bombelles put aller  Marly, et aprs avoir exprim  son
mari, dans une lettre date du 17, tout le regret qu'elle eut de
quitter son fils, toutes les inquitudes qui assigrent son esprit
pendant cette courte absence, tout le bonheur qu'elle eut en le
trouvant au retour calme et endormi, elle ajoute: Tu te fais une ide
de ma joie: j'tois transporte et fort aise d'avoir t  Marly,
parce que j'y ai t reue  merveille. La Reine n'a pas cess d'tre
occupe de moi, de me parler de mon fils, combien elle l'avoit trouv
beau, de me plaisanter sur la peur que j'avois eue d'entrer dans le
salon; enfin elle m'a traite comme si elle m'aimoit beaucoup. Elle a
t hier matin  la petite maison et a dit  madame de Gumne et 
ma soeur qu'elle toit fort aise de mon retour, qu'elle m'avoit
trouve blanchie, parlant beaucoup mieux, et un maintien charmant.
Eh bien, si flatteurs que fussent ces succs, madame de Bombelles
prfrait  la vie de cour la vie tranquille et retire qu'elle avait
mene  Ratisbonne. Les succs de son fils bien-aim, de _Bombon_,
comme elle l'appelait, la flattaient infiniment plus que les siens.
Cette humble et simple femme tait une orgueilleuse mre; elle
comptait bien, quand les roses de la sant auraient refleuri sur les
joues de son enfant, le montrer dans tout l'clat de sa beaut. En
attendant, elle jouissait dlicieusement de l'intrt que Madame
lisabeth tmoignait  _Bombon_ d'abord,  elle ensuite. Madame
lisabeth, continue-t-elle, a eu la bont de m'envoyer tout  l'heure
un courrier pour avoir de ses nouvelles. Mon Dieu, qu'elle est
aimable! d'honneur, je l'aime  la folie. Si tu avois vu combien elle
toit contente de mes petits succs d'avant-hier, comme elle est venue
tout doucement m'arranger mon fichu, afin qu'il et meilleure grce,
me dire la manire dont il falloit que je remerciasse la Reine de ce
qu'elle m'avoit invite  cette partie, rellement j'tois attendrie
de son intrt pour moi, et je voudrois avoir mille manires de lui
montrer ma reconnoissance.

Le 29 mai, de Villiers, habitation d't de M. et madame de Travanet,
ses beau-frre et belle-soeur, madame de Bombelles crivait  son
mari: ... Conois-tu qu'il n'y ait que vingt jours que nous sommes
spars? Il me semble, en vrit, qu'il y a vingt mois. Comment
ferai-je pour tre un an sans le voir? Mon Dieu, que cela m'ennuie!
Mais il faut du courage: je vais bien m'occuper de tes affaires, de
mon petit _Bombon_, et le temps se passera, car enfin tout passe. Je
regarde cette anne-ci comme un temps de pnitence, et celle o je te
verrai, je serai aussi heureuse que je le suis peu actuellement. Il
faut avouer que j'ai bien des ddommagements par Madame lisabeth,
qui me comble de bonts. J'en sens tout le prix, mais j'en jouirai
davantage lorsque tu seras avec moi. J'ai toujours oubli de te dire
qu'elle m'a prie d'aller voir M. d'Harvelay et de l'engager  lui
prter deux mille louis pour pouvoir se liquider vis--vis de M. de
Travanet, de la comtesse Diane  qui elle doit cinq cents louis, des
marchands; enfin, avec cette somme, elle ne devra plus rien. J'ai cru
ne pas devoir lui refuser ce service, et j'irai pour cette raison 
Paris jeudi; pourvu que M. d'Harvelay n'aille pas imaginer que cet
argent soit pour nous, comme avoit fait M. de Travanet; j'espre que
non, et qu'il ne refusera pas cette somme  Madame lisabeth. Je
t'avouerai que j'aimerois autant n'tre pas charge de cette
commission; mais comment faire? Madame lisabeth m'auroit su fort
mauvais gr de mon peu de complaisance, et j'aurois manqu  la
reconnoissance et  l'attachement que je lui dois.....

       *       *       *       *       *

                                         Versailles, ce 7 juin 1781.

Je quitte Madame lisabeth pour te dire un petit mot. Elle ne vouloit
pas me laisser aller; mais lorsque je lui ai dit que j'avois envie de
t'crire parce que le courrier partoit demain de Paris, et que sans
cela tu serois cinq jours sans avoir de mes nouvelles, elle m'a
rpondu: Va-t'en, dis-lui bien des choses de ma part, et, quoiqu'il
me prive ce soir de toi, que je l'aime de tout mon coeur. Elle a
toujours pour moi des bonts charmantes; il n'y a sortes d'amitis
qu'elle ne me tmoigne, et je lui suis rellement bien tendrement
attache.....

J'ai dn aujourd'hui chez maman, et nous nous sommes amuses
ensemble comme des reines; nous avons caus... nous avons jou avec
_Bombon_, qui entend la plaisanterie  merveille, et qui a d'autant
bien tet. De l nous avons t chez Madame lisabeth, o j'ai pass
trois quarts d'heure. Madame de Canillac y toit, avec laquelle je
suis fort honntement, et je suis revenue te souhaiter le bonsoir
avant d'endormir _Bombon_. Huit heures sonnent: je te quitte pour ce
petit marmot; sa nuit commence tous les jours  cette heure-ci.....

       *       *       *       *       *

                                        Versailles, ce 10 juin 1781.

...... M. de Maurepas a pens tre brl  l'Opra avant-hier. Un
moment aprs qu'il en toit sorti, la toile s'est allume par un
lampion: le feu a gagn aux dcorations et au reste du thtre avec
une si grande promptitude, qu'au bout de vingt-cinq minutes la vote
est tombe avec un fracas pouvantable. Heureusement l'opra toit
fini..... Cependant neuf personnes ont t brles. Le feu dure
encore. On a bien vite coup toute communication; de sorte que tout ce
qui environne l'Opra n'est pas endommag. Le feu toit si fort que
mes gens l'ont vu d'ici en soupant: on pouvoit lire sur le pont de
Svres; ainsi tu peux juger de la clart que cela donnoit  tout
Paris. On frmit quand on pense que si le feu avoit pris un peu plus
tt, il y auroit eu des milliers de personnes brles.....

       *       *       *       *       *

Sans cesse le nom, les bonts charmantes de Madame lisabeth
reviennent sous la plume de madame de Bombelles, heureuse de devoir 
son amie le vif intrt de la Reine et ces prvenances qui ont tant de
prix quand elles descendent de si haut. La lettre suivante est date
de

                                         Versailles, le 13 juin 1781.

..... J'ai t avant-hier au soir au concert de la Reine avec Madame
lisabeth. La Reine m'a demand comment je me portois ainsi que mon
enfant, et si cela ne le drangeoit pas que je vinsse au concert. Je
lui ai dit qu'il venoit de teter. Elle a repris: Mais, si vous
vouliez, on pourroit l'amener ici. J'ai paru confondue de ses
bonts, et lui ai rpondu que je craindrois d'en abuser; qu'il
attendroit fort bien mon retour. Effectivement cela ne lui a pas fait
de mal. Je suis rentre  neuf heures chez moi; il a tet et s'est
endormi tout de suite. Il s'endort ordinairement  huit heures, huit
heures et demie; mais ce petit retard ne lui a rien fait. Ce pauvre
petit chat ne me gne pas du tout: il boit et mange parfaitement, et
se passeroit fort bien de teter toute la journe; mais aussi il ne
peut pas, la nuit, se passer de moi. Il est accoutum  s'endormir, le
soir,  mon sein,  teter toutes les fois qu'il se rveille, et ce
rgime lui russit si bien et me gne si peu, que je ne suis pas
presse de le sevrer.....

       *       *       *       *       *

Tous les incidents, tous les vnements, les rumeurs mme de chaque
jour viennent retentir dans cette correspondance, sorte de journal par
lequel madame de Bombelles tient son mari au courant de tout ce qui
peut l'intresser.

                                       Versailles, ce 14 juin 1781.

  ..................................................................

On vient de me dire que l'Empereur toit arriv hier soir  Paris. Je
suis tonne qu'il ne soit pas tout de suite venu  Versailles.
J'imagine que la Reine l'attend avec beaucoup d'impatience.

La procession du Saint-Sacrement, qui s'est faite ce matin, toit
superbe: il faisoit le plus beau temps du monde. J'ai t la voir
passer d'une fentre: Madame lisabeth m'a dispense de l'accompagner,
ce qui m'a fait grand plaisir, car par la chaleur qu'il faisoit
j'aurois fait du mal  mon lait.....

Le feu de l'Opra dure toujours. Madame la duchesse de Chartres
a quitt prudemment le Palais-Royal, et s'est tablie 
Saint-Cloud.....

       *       *       *       *       *

                                        Versailles, ce 17 juin 1781.

  ....................................................................

Madame de Clermont est dans le chagrin, de son ct, parce que son
fils va entrer au service et qu'elle n'a pas de quoi l'y soutenir. M.
de Castries ne veut rien faire pour elle. Madame lisabeth m'a promis
de lui parler en sa faveur. Cette pauvre femme est presque dans le
dsespoir, et sera oblige de quitter Versailles si elle n'obtient
rien, parce qu'elle n'y peut plus vivre. Cela me fait rellement de la
peine: je trouve qu'il est impossible de ne pas tre malheureux
soi-mme de l'infortune des autres, et le tableau continuel des maux
de l'humanit seroit bien fait pour dtacher de la vie.....

L'Empereur n'toit pas  Paris: je t'avois mand une fausse nouvelle;
mais il viendra bientt, passera quelques jours ici dans le plus grand
incognito, et ne verra personne.....

       *       *       *       *       *

Dans ces lettres de madame de Bombelles, on peut saisir pour ainsi
dire jour par jour la vie de Madame lisabeth, car ces deux
insparables amies ne se quittent gure, et la Reine prend soin
elle-mme de les rapprocher. Les lettres suivantes furent crites 
Versailles: les gloires de ce rgne, qui compte tant de malheurs, y
jettent un reflet.

       *       *       *       *       *

                                       Versailles, ce 23 juin 1781.

  ...................................................................

Madame lisabeth va s'tablir aprs-demain  Trianon avec la Reine.
Elles y resteront six jours. La Reine a dit  Madame lisabeth qu'il
falloit que je l'allasse voir tous les matins; qu'elle toit dsole
de ne pouvoir m'offrir  dner et  souper; mais que, comme elle
n'avoit pas de dames de palais avec elle, qu'il n'y auroit que la
duchesse de Polignac, elle craignoit que cela ne caust trop de
jalousie.--J'aurois trouv fort simple que la Reine ne penst pas 
moi; ainsi je ne suis pas choque qu'elle ne veuille pas me donner 
dner, mais trs-sensible  la permission qu'elle veut bien me donner
d'aller le matin  Trianon, permission que personne n'a: j'ai pri
Madame lisabeth de lui en faire ce soir mes remercments.....

       *       *       *       *       *

                                        Versailles, ce 27 juin 1781.

J'ai t  Trianon ce matin voir Madame lisabeth avec quelque
curiosit, parce que tout Paris disoit que l'Empereur y toit et qu'il
alloit l'pouser. Il n'en est pas un mot; il est toujours  Bruxelles,
et il n'est pas mme certain qu'il vienne ici. Ainsi ma tte a bien
trott inutilement.....

J'allois oublier de te dire la nouvelle que M. de Castries est venu
annoncer ce matin  la Reine: il y a eu un combat entre l'amiral
Rodney et M. de Grasse. L'amiral a eu cinq de ses vaisseaux couls 
fond, deux autres mis en fort mauvais tat. Le convoi est arriv sans
le plus petit accident, et M. de Grasse a perdu fort peu de monde. Mon
regret est qu'il n'ait pas pu prendre l'amiral, cela auroit mis le
comble  ses exploits. Je voudrois bien que quelques affaires de ce
genre forassent les Anglois  faire la paix.....

Ce mariage de Madame lisabeth m'a bien occupe. Car enfin, si elle
toit heureuse, quel bonheur ce seroit pour moi de la savoir contente,
et de ne plus te quitter! Quant  ta fortune, elle pourroit y aider
encore davantage tant impratrice; et ne plus te quitter, ne
comptes-tu cela pour rien? Mon Dieu! cela n'arrivera jamais, ma
destine est de ne te pas voir la moiti de ma vie: cela est affreux;
cette perspective me cause un chagrin que je ne puis te rendre. Il y
a des moments o la maladie du pays me prend, o je pleure, je me
dsespre, o je suis tente de laisser ma place, tout ce que je puis
esprer, pour m'en aller avec toi. La raison, la reconnoissance que je
dois  Madame lisabeth, me font revenir de cette espce de dlire;
mais la raison empche de faire des sottises, et ne rend pas plus
heureux pour cela ceux qui l'coutent. C'est l'effet qu'elle produit
sur moi; je m'ennuie prodigieusement, je ne te le dissimule pas, et si
le bon Dieu et toi ne m'avoient donn _Bombon_, je t'assure que je ne
resterois pas ici.

       *       *       *       *       *

               Versailles, ce 2 juillet 1781,  neuf heures du soir.

Je me suis bien amuse ce soir: j'ai t avec ma petite belle-soeur
et madame de Clermont  la Comdie, o Madame lisabeth toit avec la
Reine. On a donn _Tom Jones_ et _l'Amiti  l'preuve_. Madame
Saint-Huberti, une fameuse de l'Opra, a fait les deux principaux
rles. Je me suis en alle au commencement de la seconde pice
endormir mon petit _Bombon_, qui est actuellement paisiblement endormi
dans son berceau. J'avoue que si la crainte que _Bombon_ n'et trop
envie de dormir ne m'avoit distraite du plaisir que j'avois au
spectacle, rien dans le monde n'et pu m'en arracher, car le
commencement de _l'Amiti  l'preuve_, que je ne connois pas, m'a
paru charmant; mais j'ai t bien ddommage en voyant mon petit
enfant qui toit fort content de mon retour.....

       *       *       *       *       *

                                     Versailles, ce 14 juillet 1781.

  ....................................................................

Sais-tu les grandes nouvelles? On dit que M. de Grasse a repris
Sainte-Lucie; qu'il a coul  fond deux vaisseaux de l'escadre de
Hodges, et qu'il en a pris deux. Cela est si beau que je ne le croirai
que lorsque nous le saurons par M. de Grasse lui-mme. Jusqu' prsent
nous ne le croyons que sur le rapport de papiers anglois, qui
s'amusent peut-tre  crire de mauvaises nouvelles pour eux afin de
nous causer de fausses joies.....

C'est demain soir que la Reine et Madame lisabeth partent pour
Trianon.....

       *       *       *       *       *

Les lettres qui suivent sont animes par le sentiment si touchant et
si vrai de l'amour maternel, qui de gnration en gnration
recommence son doux et immortel pome auprs de tous les berceaux; en
mme temps, on y voit s'clipser l'espoir d'un mariage de Madame
lisabeth avec l'Empereur, qui avait un moment lui aux regards de son
incomparable amie.

       *       *       *       *       *

                                   De Versailles, ce 28 juillet 1781.

C'est demain le grand jour, celui o vont commencer mes inquitudes.
L'enfant se porte  merveille, mais je ne suis pas tranquille. Je
crains que d'tre sevr ne le rende malade, et si j'eusse t
absolument matresse, je ne m'y serois pas encore rsolue; mais maman
le dsire si fort, craint tant que cela n'attaque ma sant, que je
n'ai pas os reculer... Je ne sais ce que je donnerois pour ne pas le
sevrer, et quand une fois ce temps-l sera pass, je serai bien
contente.....

       *       *       *       *       *

                                         Versailles, ce 4 aot 1781.

_Bombon_ se porte  merveille, il a parfaitement bien dormi l'autre
nuit et celle-ci; mais celle d'auparavant, qui toit la seconde aprs
notre sparation, ce pauvre petit avoit bien du chagrin. Il vouloit
absolument teter; il pleuroit, il appeloit: Maman! maman! me cherchoit
partout, et ensuite faisoit de grands soupirs et se remettoit 
pleurer. Cela n'est-il pas touchant au possible?  prsent, il n'a
plus de chagrin; mais, malgr cela, il parle de moi toute la journe,
me cherche et fait signe avec son petit doigt qu'il faut aller  la
porte du jardin, que j'y suis. J'ai pleur d'attendrissement lorsqu'on
m'a donn ces dtails. J'adore cet enfant, et les marques
d'attachement qu'il m'a montres dans cette occasion ne s'effaceront
jamais de mon coeur ni de ma mmoire. J'irai aujourd'hui  Montreuil:
le coeur m'en bat d'avance. Je verrai mon bijou, mais il ne me verra
pas, il est trop occup de moi; cela renouvelleroit tous ses chagrins,
et je l'aime trop pour dsirer des jouissances aux dpens de sa
tranquillit. Ainsi j'attendrai encore quelques jours pour
l'embrasser. Je te rponds bien que, cette besogne faite, rien dans ce
monde ne pourra plus m'en sparer que le moment o tu t'en
empareras......

... Je n'espre plus que Madame lisabeth pouse l'Empereur. Il part
aujourd'hui, et si on avoit eu quelques ides, on auroit cherch  les
faire causer,  les rapprocher. Au lieu de cela, la Reine a paru peu
occupe de Madame lisabeth pendant le sjour de son frre ici, et ne
lui a jamais rien dit qui et le moindre rapport  ce sujet. Ainsi
cela srement ne sera pas.

Madame lisabeth m'a tmoign tout plein de bonts depuis que j'ai
sevr _Bombon_. Elle est venue me voir tous les jours, ainsi que
madame de Srent, qui me tmoigne infiniment d'amitis.....

       *       *       *       *       *

                                         Versailles, ce 6 aot 1781.

  ....................................................................

Nous avons des raisons pour avoir actuellement la certitude que
l'Empereur n'pousera pas Madame lisabeth. J'en suis bien aise et
fche: c'est peut-tre fort heureux pour elle, cela ne l'est pas tant
pour moi, puisque j'aurois toujours t avec toi si ce mariage s'toit
fait; mais je lui suis si attache qu'il m'auroit t impossible de
jouir tranquillement de ma libert, si cela n'avoit pas fait son
bonheur.....

Les prvenances et les bonts de Madame lisabeth pour madame de
Bombelles continuent. Celle-ci envoie-t-elle  son mari une bourse
brode de ses mains, la princesse trouve bon que les coulants qu'elle
a donns  son amie compltent ce prsent.

Puis voici le nom des Polignac, qui parat dans ces lettres comme un
point noir  l'horizon. Les calomnies commencent. Quand on veut
dtruire l'effet qu'elles peuvent produire sur l'esprit de Madame
lisabeth, c'est  madame de Bombelles qu'on s'adresse, comme pour
obtenir une grce de la princesse.

       *       *       *       *       *

                                        Versailles, ce 12 aot 1781.

  ....................................................................

Je t'enverrai [prochainement] cette certaine bourse que je t'ai mand
que je faisois. Je me flatte que tu seras content des coulants; ils
sont des plus  la mode, et ils te seront encore plus prcieux lorsque
tu sauras que c'est Madame lisabeth qui me les a donns et qu'elle
trouve trs-bien que je te les envoye.....

Tu auras t dsol d'apprendre la mort de l'abb de Breteuil. Le
baron ne peut s'en consoler, et je crois que de sa vie il n'a prouv
une peine aussi forte. Cette mort-l m'a fait faire bien des
rflexions: cet abb a vcu comme s'il n'et d jamais mourir; ses
plaisirs sont passs; le voil mort: Dieu seul sait  quoi il toit
rserv, et ce qu'il est devenu. En vrit, quand on calcule bien la
courte dure de cette vie et la longueur de l'ternit, on apprcie
bien  sa juste valeur les objets de son ambition, et on prend une
grande indiffrence pour tous les vnements de ce monde.....

J'ai soup hier soir chez madame la princesse de Lamballe. La Reine y
est venue avec Madame lisabeth, et m'a fort bien traite.....

       *       *       *       *       *

                                             Paris, ce 24 aot 1781.

  ....................................................................

Je te dirai que j'ai t hier  Passy voir la comtesse Diane; la
conversation s'est tourne sur la sant. Elle m'a dit que malgr
l'extrme besoin qu'elle auroit eu d'aller aux eaux, les propos
infmes qu'on avoit tenus sur son compte l'en avoient empche, et
qu'elle auroit mieux aim mourir que de faire aucune dmarche qui et
donn la moindre vraisemblance aux torts qu'on lui prtoit; que tous
ces propos lui avoient caus la peine la plus sensible. Je lui ai
rpondu qu'ils toient si dnus de bon sens que je trouvois qu'elle
avoit tort d'y attacher un si grand prix, que toutes les personnes
honntes n'avoient pas dout un instant de leur fausset. Je me
flatte, a-t-elle ajout, que Madame lisabeth ne les aura pas sus. Je
crois qu'elle les ignore, ai-je rpondu (elle les savoit dj  mon
arrive  Versailles); d'ailleurs elle a une si belle me et vous rend
trop de justice pour jamais les croire si on les lui apprenoit.

L-dessus, je me suis fort tendue sur les qualits de ma princesse.
Elle en a une, m'a-t-elle dit, qui me fait le plus grand plaisir,
c'est sa constance, et l'amiti qu'elle a pour vous fait son loge;
elle ne pouvoit faire un meilleur choix. La Reine, qui vous aime
beaucoup, me le disoit encore dernirement. Je lui ai dit  cela que
je savois bien ce qu'elle avoit eu la bont de lui dire de moi ce
jour-l, et que j'en tois extrmement reconnoissante (c'est le comte
d'Esterhazy, qui y toit, qui me l'a dit). Ensuite, elle m'a dit que
pendant mon absence Madame lisabeth l'avoit traite avec un froid qui
l'avoit fort afflige. Alors mon embarras a commenc: je ne savois
plus que dire. Elle m'a demand si je n'en savois pas les raisons. Je
lui ai rpondu que je croyois qu'on avoit fait dire  Madame
lisabeth beaucoup de choses auxquelles elle n'avoit jamais pens,
qu'elle ne s'toit jamais plainte d'elle, et qu'il m'avoit paru au
contraire qu'elle rendoit justice dans toutes les occasions  ses
procds et  ses attentions pour elle. Heureusement madame de
Clermont est arrive et nous a interrompues. J'en ai t enchante. La
comtesse D. m'a fort engage  la revenir voir, m'a demand de tes
nouvelles, de celles de _Bombon_, et m'a rpt plusieurs fois  quel
point elle toit sensible  ma visite.....

       *       *       *       *       *

                                           Viarmes, ce 27 aot 1781.

  ....................................................................

En arrivant ici, j'ai trouv une lettre charmante de Madame
lisabeth. Cela n'est-il pas fort aimable  elle? Le surlendemain,
j'en ai reu une autre qui toit une rponse  celle que je lui avois
crite. Elle me mande qu'elle l'avoit reue  la comdie, et que,
comme elle avoit t longtemps  la lire, la Reine lui avoit demand
avec le plus grand intrt s'il ne m'toit arriv aucun accident, et
qu'elle lui avoit rpondu qu'elle toit trop bonne, que je me portois
fort bien. J'ai t bien fche, m'ajouta-t-elle, que ceci se soit
pass  la comdie; car, sans cela, le moment et t bien favorable
pour lui rappeler notre affaire; mais tu peux tre sre que la
premire occasion o je le pourrai, je ne l'chapperai pas. J'ai t
d'autant plus sensible au regret que Madame lisabeth m'a marqu que
je ne lui avois pas dit un mot d'affaires, car j'aurois t trop
afflige qu'elle et pu imaginer que je ne lui crivois que par
intrt.....

       *       *       *       *       *

                                     la Muette, le 8 septembre 1781.

  ....................................................................

J'ai quitt hier mon petit _Bombon_  une heure de l'aprs-dne; il
dormoit paisiblement. Je n'ai pu m'empcher de verser quelques larmes
au moment de notre sparation. C'est bte, mais je ne puis te rendre
ce qui s'est pass en moi: j'tois oppresse, et, malgr tous les
efforts que je faisois pour tre gaie, je ne pouvois en venir  bout.
Madame lisabeth m'avoit fait chercher pour pcher, de sorte que j'ai
t oblige de le quitter une heure plus tt que je ne devois. J'avoue
que cela m'a contrarie  mort; il faisoit  cette triste pche un
vent et un soleil terribles; nous y sommes restes jusqu' deux heures
trois quarts, et j'tois transie jusqu'aux os. Nous ne sommes sorties
de table qu' quatre heures. J'ai vitement t chez moi, esprant
revoir encore un petit moment mon pauvre enfant; point du tout: il
toit dj parti pour Montreuil. Tu avoueras que j'ai d tre bien
contrarie toute la journe. Je suis revenue chez Madame lisabeth, o
je n'ai pas voulu tre maussade, de faon que je m'efforois de rire
de tout ce qu'on disoit, ce qui me donnoit srement un air fort
spirituel. Nous sommes parties  cinq heures, arrives ici  six
heures et demie, avons fait nos toilettes pour tre rendues au salon 
huit heures et demie. L, j'ai t fort bien traite par tout le
monde. Le Roi m'a parl, Monsieur m'a prise  ct de lui  souper, et
a beaucoup caus avec moi pendant ce temps-l, m'a questionne sur
Ratisbonne, sur toi, etc. J'ai fait aprs souper une partie de truc
avec Madame lisabeth, le chevalier de Crussol et M. de Chabrillant.
Le baron de Breteuil toit dans le salon; il m'a demand de tes
nouvelles. Le comte d'Esterhazy n'est pas ici, ce qui me dsespre;
mais je pense qu'il y viendra ces jours-ci, car la seule chose qui
m'ait console de ce voyage est l'espoir de l'y voir  mon aise; je
serois bien pique que cela ne ft pas, mais je ne doute pas qu'il n'y
vienne. La Reine est fort occupe de la duchesse de Polignac. On
attend d'un moment  l'autre qu'elle accouche. Sa Majest ira y dner
tous les jours et y passera la journe; elle ne sera ici que pour
l'heure du salon. Madame lisabeth monte  cheval, j'y monterai avec
elle; ce sera pour la troisime fois depuis que j'ai sevr _Bombon_;
cela m'amuse assez.....

       *       *       *       *       *

                                                                Ce 9.

.... Je suis fort contente de mon sjour ici: j'y suis fort bien
traite. Hier, pendant le souper, la duchesse de Duras, qui toit 
ct du Roi, a fait mon loge; le Roi a dit: J'en pense beaucoup de
bien. Cela m'a fait plaisir. Demain, je vais avec Madame lisabeth et
la Reine dner  Bellevue, et de l  Saint-Cloud. Je ne m'en suis pas
soucie d'abord, parce que cela me cotera dix louis; mais Madame
lisabeth m'y a dtermine, en disant que dans ce moment-ci plus elle
me verroit, et mieux elle seroit. J'ai trouv qu'elle avoit raison. Je
suis fche de n'tre pas plus aimable, car je l'intresserois
davantage.....

M. de Montesquiou m'a prie plusieurs fois de parler  Madame
lisabeth pour que sa fille, madame de Lastic, soit surnumraire. J'y
ai engag ma princesse, parce que j'ai imagin que tu serois bien aise
qu'il m'et quelque obligation. Madame lisabeth ne s'en soucioit pas
beaucoup; mais comme je lui ai dit que cela te feroit srement
plaisir, cela l'a branle, et elle m'a dit qu'elle y feroit ce
qu'elle pourroit.....

       *       *       *       *       *

Nous quittons ici  regret les lettres de madame de Bombelles, mais
nous rencontrerons encore, et plus d'une fois, cette charmante amie de
Madame lisabeth. Le temps marche, il nous entrane: nous sommes
oblig de le suivre.

Louis XVI avait fait des rformes utiles dans l'administration
intrieure du royaume. Il avait aboli les corves, en les
convertissant en impts pcuniaires; il avait cr pour Paris le
_Mont-de-Pit_ et la _Caisse d'escompte_, et calm les craintes
d'une banqueroute en assurant le payement des rentes sur l'htel de
ville. Le premier vnement politique de son rgne fut la guerre
d'Amrique. Des crivains politiques ont prtendu que la division
entre la Grande-Bretagne et ses colonies tait l'oeuvre du duc de
Choiseul, qui, pour se rendre ncessaire, n'avait cess de troubler
par ses sourdes manoeuvres la bonne intelligence entre les puissances,
et que c'tait pour cela, disaient-ils, que l'impratrice de Russie
l'appelait le _cocher de l'Europe_. Quoi qu'il en soit, la guerre
d'Amrique ne fut pas seulement occasionne par le droit mis sur le
papier timbr, ni par l'impt de trois deniers sterling par livre de
th. Des raisons plus leves forcrent les Anglo-Amricains  prendre
les armes.

Dans un acte rcemment publi, le Parlement avait dclar _avoir le
droit de faire obir les colonies  toutes ses lois et dans tous les
cas_. Ce fut cet acte, dont l'excution aurait emport jusqu' l'ombre
de la libert, qui produisit la rvolution amricaine.

Lorsque la Grande-Bretagne essaya d'tablir dans ses colonies une taxe
sur le th, les femmes de Boston s'engagrent par une convention  ne
point faire usage de cette boisson tant que l'insurrection aurait les
armes  la main contre la mtropole. Les Bostoniens tranrent par les
rues de leur ville la prtendue effigie de l'auteur de cette taxe,
avec son nom crit en gros caractres; cette effigie fut charge des
imprcations populaires, puis pendue  un gibet et brle.

Peu de jours aprs cette manifestation, les reprsentants des
tats-Unis s'assemblaient, et, par un acte solennel, dclaraient tous
les habitants des colonies libres et indpendants, et dfendaient
toute relation avec l'Angleterre. Le congrs appela la religion au
secours de la libert naissante, et plaa l'Amrique septentrionale
sous la protection immdiate de la Providence. Cette ddicace auguste
se fit avec un grand appareil: une couronne consacre  Dieu fut pose
sur la Bible; cette couronne fut ensuite divise en treize parties
pour les dputs des treize provinces, et des mdailles furent
frappes pour perptuer cet vnement.

Voulant justifier sa conduite aux yeux des nations, le congrs publia
un manifeste: Nous dclarons, y est-il dit, ne vouloir pas laisser 
nos enfants une indigne servitude. Notre cause est juste, nos
ressources sont grandes; nous dclarons,  la face du ciel et de la
terre, que nous emploierons avec une constance inbranlable les armes
que nos ennemis nous ont forcs de prendre, rsolus de mourir libres
plutt que de vivre esclaves. Nous ne combattons point pour faire des
conqutes; nous montrons au monde le triste spectacle d'un peuple
outrag sans aucun prtexte par des adversaires qu'il n'avait jamais
provoqus. Ils se vantent, ces ennemis orgueilleux, d'tre humains et
civiliss, et ils nous offrent la servitude ou la mort!.....

Le peuple de New-York, ds que l'acte d'indpendance fut publi,
courut en masse  la place publique, abattit la statue de bronze de
Georges III, la mutila, et demanda qu'elle ft convertie en
instruments de guerre. Toutes les femmes, et  leur tte la femme de
Washington[87], se firent remarquer par leur zle patriotique, se
dpouillant de leurs bijoux pour en faire hommage  leur pays. Des
traits d'un hrosme antique signalrent cette guerre mmorable. Il en
est un que je ne puis passer sous silence, car sa lecture arracha des
larmes d'admiration  Madame lisabeth.  la bataille de Monmouth,
livre le 28 juin 1778, avant que l'action gnrale ft engage, deux
batteries avances changeaient entre elles un feu trs-vif. La
chaleur tait excessive. La femme d'un canonnier, du nom de Molli,
courait sans relche  une fontaine voisine pour y puiser de l'eau
qu'elle apportait aux combattants. Comme elle se disposait  passer au
poste de son mari, elle le voit tomber; elle prcipite sa marche pour
le secourir, il tait mort. Qu'on te ce canon de sa place, dit
aussitt l'officier, car je ne puis remplacer le brave qui vient
d'tre tu.--Non, s'crie la femme intrpide du canonnier gisant 
terre, le canon ne sera point t faute de quelqu'un pour le servir.
Puisque mon brave mari ne vit plus, je ferai tout ce qui dpendra de
moi pour le venger. Elle se met  l'oeuvre, et, pendant toute
l'action, elle remplit l'office de canonnier avec tant d'activit et
de courage, qu'elle s'attira l'attention et l'loge de tous ceux qui
en furent tmoins. Le gnral Washington lui donna le grade de
lieutenant-capitaine et lui en assura la demi-paye sa vie durant. Elle
portait l'paulette, et tout le monde l'appelait _capitaine Molli_.

[Note 87: Voir  la fin du volume, n XII, la lettre de madame
Washington.]

En 1776, trois commissaires amricains, Benjamin Franklin, Arthur
Lee[88] et Silas Deane taient arrivs en France pour solliciter
l'assistance du cabinet de Versailles. Leur situation au dbut fut
difficile: le gouvernement franais, en effet, n'tant pas prt 
rompre avec l'Angleterre, ne pouvait les reconnatre officiellement.
Ce fut dans cette circonstance qu'un ami de M. de Choiseul, M. le Ray
de Chaumont, ancien conseiller du roi Louis XV dans ses conseils,
grand matre des eaux et forts et intendant honoraire des Invalides,
leur fit offrir de leur prter sans aucune rtribution une maison
situe au bout de son parc de Passy[89]: ce parc occupait tout le
terrain o s'lve maintenant le quartier Singer, et il y a peu
d'annes on voyait encore le mur qui en marquait la limite. L'htel,
qui tait une des rsidences d't de M. le Ray de Chaumont, tait
construit entre la Seine et l'emplacement o l'on a bti le magnifique
tablissement des Frres de la Doctrine chrtienne. La maison
qu'habitaient les trois commissaires tait situe, nous l'avons dit, 
l'autre bout du parc, du ct de Beau-sjour; elle n'existe plus
aujourd'hui. Ce fut l que furent crites les lettres de Franklin
dates de Passy. M. le Ray de Chaumont, qui avait des rapports
frquents avec les ministres de Louis XVI, se trouva ainsi, au dbut
de la mission des commissaires amricains, l'intermdiaire naturel
entre eux et le gouvernement franais, et il les servit d'autant plus
chaleureusement qu'il pensait qu'en agissant ainsi il servait les
intrts de la France en crant de srieux embarras  l'Angleterre.

[Note 88: Aeul de ce gnral Lee qui commandait l'arme sudiste dans
la dernire lutte entre le Sud et le Nord des tats-Unis d'Amrique.]

[Note 89: Nous avons sous les yeux une lettre de John Adams, plus tard
prsident des tats-Unis, et qui tait, en 1778,  Passy avec
Franklin. En remerciant M. le Ray de Chaumont de ses gnreux
procds, il ajoute: It is not reasonable that the United-States
should be under so great obligation to a private gentleman, as that
two of their representatives should occupy so elegant a seat with so
much furnish, without any compensation.]

Les trois envoys amricains vivaient  Passy dans une grande
retraite, et s'occupaient exclusivement des intrts de leur pays.
Trs-ft par les savants ses confrres, comme aussi par les personnes
qui pouvaient le possder, Franklin se montrait difficile  nouer des
relations et se tenait dans une rserve qu'on disait prescrite par son
gouvernement, et qui, dans tous les cas, tait conseille par la
politique. Le premier qui aida efficacement les tats-Unis fut l'hte
des commissaires amricains, Silas Deane et Franklin. Arthur Lee
n'avait pas tard  retourner en Amrique, et avant 1778 John Adams
tait venu le remplacer  Passy. La preuve du concours prt par M. le
Ray de Chaumont  la cause de l'indpendance amricaine se trouve dans
une lettre crite par le docteur Franklin, et appuyant en 1789 les
dmarches faites par le fils de son hte pour rentrer dans des avances
considrables faites aux tats-Unis[90]. Un peu plus tard, la cour de
Versailles, ardemment sollicite, sembla prendre intrt  la cause
des insurgents amricains. Beaumarchais, qui avait l'oreille de M. de
Maurepas, fut autoris secrtement  faire des armements de commerce
avec les colonies anglaises. Ce fut  l'activit comme au crdit de
cet agent qu'elles durent l'avantage des approvisionnements
indispensables pour leurs premires campagnes. Mais on a dit que
Beaumarchais leur vendit fort cher son zle et ses services.
Cependant, sans la participation de son collgue, M. Deane, fatigu
des hsitations apparentes de M. de Sartine, ministre de la marine, le
pria par crit de se dcider sous quarante-huit heures  faire signer
le trait d'union entre la France et l'Amrique septentrionale;
qu'autrement il s'arrangerait avec l'Angleterre. Ds que Franklin
reut la confidence: Vous avez, lui dit-il avec terreur, offens la
cour de France et ruin l'Amrique.--Tranquillisez-vous jusqu' ce que
nous ayons une rponse, rpondit le ngociateur.--Une rponse! Nous
allons tre mis  la Bastille.--C'est ce que nous verrons.

[Note 90: La lettre de Franklin tait date de Philadelphie, 3 juin
1789, et adresse au Prsident. On y lit la phrase suivante: M. le
Ray de Chaumont was the first in France, who gave us credit, and
before the court showed us any countenance, trusted us with 2,000
barrils of gun powder, etc.]

Peu de temps aprs parut le premier secrtaire de M. de Sartine:
Messieurs, leur dit-il, vous tes pris de vous tenir prts pour une
entrevue  minuit; on viendra vous chercher.-- minuit! s'crie le
docteur Franklin ds que le secrtaire fut sorti; vous le voyez, ma
prdiction est vrifie. Monsieur Deane, vous avez tout perdu!

 minuit, on vint les prendre; ils montrent dans une voiture qui les
conduisit  cinq lieues de Paris, en une maison de campagne o ils
furent introduits prs de M. de Sartine: Messieurs, leur dit-il, j'ai
prfr vous recevoir ici, afin de mieux couvrir cette dmarche d'un
voile mystrieux; asseyez-vous: nous allons signer notre trait.

Franklin, Deane et Arthur Lee furent prsents au Roi, en qualit de
dputs des tats-Unis d'Amrique, par M. de Vergennes, ministre des
affaires trangres. Ils reurent, dit une chronique du temps, tous
les honneurs usits  l'gard des ministres des puissances de premier
ordre; la garde battit aux champs, et les officiers salurent de la
pique et du drapeau. Le docteur Franklin se dispensa de l'tiquette de
porter l'pe, et ce grand homme, suffisamment par de son propre
mrite, avoit un habit de velours noir et uni.

Le cabinet de Versailles esprait que, dans cette circonstance,
l'Espagne trouverait son intrt  s'unir  la France contre
l'Angleterre. Dj, ds le commencement de 1778, Louis XVI avait
confi au roi d'Espagne son dsir de traiter avec les tats-Unis[91].
Deux mois aprs, il mandait au mme prince que ce dsir tait ralis:

                                         Versailles, le 9 mars 1778.

Monsieur mon frre et oncle, l'troite amiti, l'union intime et la
confiance rciproque qui rgnent si heureusement entre nos maisons,
m'engagent  lui faire part moi-mme de la rsolution que j'ai prise.
Votre Majest n'ignore pas les raisons prpondrantes qui m'ont engag
 faire un trait d'amiti et de commerce avec les tats-Unis de
l'Amrique, tant dans l'intime persuasion de l'avantage qui nous en
reviendroit en affoiblissant l'Angleterre d'une partie considrable de
ses forces, sachant d'ailleurs qu'elle travailloit  se raccommoder
avec ses colonies. Ce que j'avois prvu vient d'arriver. L'Angleterre
a mis au jour ses projets pour se rconcilier avec l'Amrique, la
nation y applaudit, et il ne manque que le consentement de la dernire
pour la runion, qui, sous quelque forme que ce soit, ne peut que nous
tre nuisible. J'espre que les mesures que j'ai prises traverseront
les mesures de l'Angleterre; mais si, d'une part, la coalition avec
les tats-Unis est utile, il ne l'est pas moins de soutenir la dignit
et l'honneur de la couronne. C'est ce qui m'a engag  faire faire 
Londres la dclaration que mon ambassadeur a ordre de communiquer 
Votre Majest. Elle ne peut que soutenir le courage de l'Amrique et
rprimer l'audace de l'Angleterre, qui ne cache pas ses vues hostiles
et prochaines. Ces raisons majeures et le secret qui commence 
s'chapper, m'ont fait penser qu'il n'y avoit pas  diffrer de se
montrer avec la dignit et la force qui conviennent. J'aurois bien
dsir d'avoir l'avis de Votre Majest, qui m'est bien prcieux dans
mes dterminations, mais les circonstances ne m'ont pas permis de
l'attendre. J'ai fait informer du tout le comte d'Aranda et le
chevalier d'Escarano pour leur instruction, et j'ai ordonn au comte
de Montmorin de communiquer  Votre Majest plus en dtail les raisons
qui m'ont dtermin et les mesures que j'ai prises en consquence; je
dsire qu'elles aient son approbation, qui leur ajoutera un nouveau
poids. Votre Majest connot la vive et sincre amiti avec laquelle
je suis,

Monsieur mon frre et oncle,

De Votre Majest,

Bon frre et neveu,

                                                          LOUIS[92].

[Note 91:

                                       Versailles, le 8 janvier 1778.

Monsieur mon frre et oncle, le dsir sincre que j'ai de maintenir
la vritable harmonie, la concordance et l'unit de systme qui doit
toujours en imposer  nos ennemis, m'engage  exposer  Votre Majest
ma faon de penser sur la situation prsente des affaires.
L'Angleterre, notre ennemie commune et invtre, est engage depuis
trois ans dans une guerre avec ses colonies d'Amrique; nous sommes
convenus de concert de ne pas nous en mler, et regardant toujours les
deux partis _sous le nom d'Anglois_, nous avons rendu le commerce de
nos tats libre  celle qui y trouvoit le mieux son compte. De cette
manire, l'Amrique s'est pourvue d'armes et de munitions, dont elle
manquoit. Je ne parle pas des secours d'argent et autres que nous leur
avons donns, le tout tant pass sur le compte du commerce.
L'Angleterre a pris de l'humeur de ces secours, et ne nous a pas
laiss ignorer qu'elle s'en vengeroit tt ou tard; elle a mme dj
saisi indment plusieurs de nos btiments de commerce dont nous
sollicitons en vain la restitution. Nous n'avons pas perdu de temps de
notre ct: nous avons fortifi nos colonies les plus exposes et mis
sur un pied respectable nos marines, ce qui a contribu  augmenter la
mauvaise humeur de l'Angleterre. C'toit l o en toient les affaires
au mois de novembre dernier. La destruction de l'arme de Burgoyne et
l'tat trs-resserr o est celle de Howe ont chang totalement leur
face. L'Amrique est triomphante et l'Angleterre abattue, mais
pourtant avec une grande force en marine qui est encore entire et
avec l'esprance de s'allier utilement avec leurs colonies,
l'impossibilit tant dmontre de les subjuguer par la force. Tous
les partis en conviennent. Lord North lui-mme a promis en plein
parlement un plan de pacification pour la premire session, et ils y
travaillent fortement de tous cts. Ainsi il nous est gal que ce
ministre-ci soit en place ou un autre. Par des moyens diffrents ils
s'unissent  s'allier avec l'Amrique, et n'oublient pas nos mauvais
offices. Ils tomberont avec autant de force sur nous que si la guerre
civile n'avoit pas exist. Cela pos, et les griefs que nous avons
contre l'Angleterre tant notoires, aprs avoir pris l'avis de mon
conseil, et notamment du marquis d'Ossun, j'ai pens qu'il toit juste
et ncessaire, ayant avis aux propositions que font les insurgents,
de commencer  traiter avec eux pour empcher leur runion  la
mtropole. J'expose ma faon de penser  Votre Majest. J'ai ordonn
qu'on lui communiqut un mmoire o les raisons sont plus dtailles.
Je dsire bien vivement qu'elles ayent son approbation, connoissant le
poids de son exprience et de sa droiture.

Votre Majest ne doute pas de la vive et sincre amiti avec laquelle
je suis, Monsieur mon frre et oncle, etc.

                                                             LOUIS.]

[Note 92: Le roi d'Espagne rpondit:

Monsieur mon frre et neveu, Votre Majest a la complaisance de me
confier, par sa lettre du 10 de ce mois, les motifs qui l'ont engag 
ordonner que son ambassadeur  Londres ft au plus tt une dclaration
solennelle sur le trait conclu avec les dputs des colonies. Je suis
bien sensible  cette nouvelle marque d'amiti dont Votre Majest
m'honore; s'agissant d'une dclaration prise non-seulement par Votre
Majest comme convenable  la dignit de sa couronne aprs un mr
examen, mais aussi excute vraisemblablement avant la rception de sa
lettre, je crois devoir m'abstenir sans fixer une opinion. Je ne doute
nullement que la prvoyance de Votre Majest n'ait pris toutes les
mesures ncessaires dans des circonstances si critiques, d'autant plus
que la moindre omission pourroit produire les consquences les plus
funestes. Les instructions donnes au chevalier d'Escarano toient
absolument ncessaires, elles m'ont paru trs-sages. Je remercie donc
bien sincrement Votre Majest de cette attention, et surtout pour la
pleine libert d'agir dans laquelle elle me laisse, et que je ne suis
pas  mme d'accepter, vu la situation o je me trouve. Au reste, je
prendrai toujours le plus vif intrt  la gloire et  la prosprit
de Votre Majest, et serai toujours le plus empress  lui tmoigner
la parfaite et sincre amiti avec laquelle je suis, etc.

                                         Au Pardo, ce 22 mars 1778.]

Le 11 juillet 1778, M. Grard, ministre plnipotentiaire du Roi de
France, arriva  Philadelphie. Le 6 aot suivant fut un grand jour
pour les tats-Unis: les reprsentants de ces tats donnaient une
audience solennelle  l'envoy du plus puissant roi de l'Europe. MM.
Richard Lee et Samuel Adams, l'un dput de la Virginie, l'autre de
Massachussets, allrent prendre dans un carrosse  six chevaux M.
Grard, qu'ils conduisirent  la maison d'tat de Philadelphie, o,
marchant  sa gauche, ils le menrent dans la salle du congrs, au
fauteuil qui lui tait prpar en face de celui du prsident. Le
ministre plnipotentiaire s'tant assis, remit des lettres de crance
 son secrtaire, qui les donna au prsident.

M. Grard pronona ensuite un discours; cette phrase y fut
trs-remarque. Il n'a pas dpendu de Sa Majest que ses engagements
envers vous n'assurent votre indpendance sans effusion ultrieure de
sang et sans aggraver les maux de l'humanit, dont toute son ambition
est d'assurer le bonheur.

La rponse que fit le prsident au discours du ministre de France
commenait ainsi: Les traits conclus entre Sa Majest
Trs-Chrtienne et les tats-Unis d'Amrique sont une preuve clatante
de sa sagesse et de sa magnanimit respectables  toutes les nations.
Les vertueux citoyens de l'Amrique, en particulier, n'oublieront
jamais l'attention bienfaisante qu'elle a donne  la violation de
leurs droits; jamais ils ne mconnotront la main protectrice de la
Providence qui a daign les lever jusqu' un ami aussi puissant et
aussi illustre......

Dans le courant de mai 1779, l'Espagne dclara que dans cette guerre
elle ferait cause commune avec la France. Louis XVI, au reu de cette
nouvelle, crivit au roi:

                                          Versailles, le 29 mai 1779.

Monsieur mon frre et oncle, j'ai appris avec le plus grand plaisir
par le retour du dernier courrier que Votre Majest est dcide 
joindre ses forces aux miennes pour combattre l'ennemi commun.
J'espre qu'elle ne doute point de la satisfaction que je ressens en
voyant la justice de ma cause soutenue par un alli et un parent qui
me sont attachs par des liens si chers. J'espre que Dieu daignera
bnir le succs de nos armes, et que dans peu nous pourrons rendre
glorieusement  nos sujets le bienfait prcieux de la paix.

Votre Majest connot la vive et sincre amiti avec laquelle je
suis, monsieur mon frre et oncle,

De Votre Majest,

Bon frre et neveu,

                                                              LOUIS.

       *       *       *       *       *

Nous n'entrerons pas dans les dtails des grands vnements qui
suivirent: notre sujet ne le comporte pas. Nous fmes heureux dans
cette guerre comme auxiliaires: l'Amrique brisa le joug des Anglais
et affermit son indpendance; mais notre marine et celle de l'Espagne,
notre allie, furent cruellement prouves[93].

[Note 93: Voir  la fin du volume la pice cote n XIII.]

Cette guerre, bien qu'elle ft, comme toutes les guerres, contraire
aux sentiments d'humanit de Madame lisabeth, avait cependant un ct
qui flattait son amour-propre national, et lui rendait moins pnibles
des sacrifices qui tournaient  la gloire de son frre et de son pays.
Mais ce qu'elle remarquait surtout avec une vive satisfaction dans
cette lutte, c'tait le sentiment gnreux qui la dominait, et parfois
en attnuait les malheurs. Ainsi, elle voyait dans un rapport adress
le 26 novembre 1781 au ministre de la marine par le marquis de
Bouill, gouverneur gnral de la Martinique, que les troupes
franaises qui venaient, sous ses ordres, de s'emparer de l'le de
Saint-Eustache, avaient montr dans cette circonstance un esprit de
justice et de loyaut gal  leur patience et  leur courage[94].

[Note 94: Voir aux pices justificatives la lettre de M. de Bouill,
n XIV.]

J'ai trouv chez le gouverneur, rapporte M. de Bouill, la somme d'un
million qui toit en squestre jusqu' la dcision de la cour de
Londres; elle appartenoit  des Hollandois, et je la leur ai fait
remettre d'aprs les preuves authentiques de leur proprit.

Le rapport de M. de Bouill est suivi de la dclaration suivante:

Le lieutenant-colonel Cockburn, du 35e rgiment, qui commandoit 
Saint-Eustache lorsque cette le a t enleve par les Franois, a
dclar que, sur l'argent dpos dans cette colonie par l'amiral
Rodney et le gnral Waughan, il se trouvoit une somme de 264,000
livres qui lui appartenoit, et il l'a rclame. Le marquis de Bouill
ayant rassembl les officiers suprieurs du corps pour leur faire part
de la rclamation du lieutenant-colonel Cockburn, ils ont tous t
d'avis de rendre cet argent au gouverneur anglois, ce qui a t
effectu.

M. de la Prouse, capitaine de vaisseau, commandant une division du
Roi, aprs avoir rendu compte  M. le marquis de Castries, ministre de
la marine, de ses oprations conduites avec autant de sagesse que
d'habilet, terminait ainsi sa lettre, crite  bord du _Sceptre_,
dans le dtroit d'Hudson, le 6 septembre 1782:

J'ai eu l'attention, en brlant le fort d'York, de laisser subsister
un magasin assez considrable dans un lieu loign du feu, et dans
lequel j'ai fait dposer des vivres, de la poudre, du plomb, des
fusils et une certaine quantit de marchandises d'Europe, les plus
propres aux changes avec les sauvages, afin que quelques Anglois que
je sais s'tre rfugis dans les bois, lorsqu'ils reviendront sur leur
ancien tablissement, trouvent dans ce magasin de quoi pourvoir  leur
subsistance jusqu' ce que l'Angleterre ait pu tre instruite de leur
situation. Je suis assur que le Roi approuvera ma conduite  cet
gard, et qu'en m'occupant du sort de ces malheureux, je n'ai fait que
prvenir les intentions bienfaisantes de Sa Majest.

Louis XVI venait d'acqurir  la reconnaissance du peuple amricain
des droits que le malheur devait rendre plus sacrs, et en effet il
n'est pas de contre o le meurtre juridique du 21 janvier ait caus
plus de rprobation, de deuil et de regrets que dans les tats de
l'Union; mais l'ide rpublicaine que nous tions alls dfendre au
del des mers devait se tourner peu de temps aprs contre la France:
la fivre contagieuse de la libert et de l'galit qui rgnait sur le
sol amricain, communique  nos officiers, se rpandit par eux  leur
retour sur le vieux continent.

Benjamin Franklin, dont la bonhomie apparente cachait un esprit fin et
dli, avait plu  la cour et  la ville par sa simplicit mme, et
tout Paris raffolait de ce sage, qui, dans un sicle o l'on parlait
tant de la nature, semblait avoir apport les habitudes primitives du
planteur amricain. Sa tte grave et spirituelle  la fois, le tour
pittoresque de sa conversation, sa familiarit qui n'excluait pas la
dignit, sa navet apparente dans laquelle il entrait beaucoup de
calcul, son lger accent, tout enfin, jusqu' son air d'tranget, le
rendait l'objet d'un empressement et d'un respect curieux: on
l'estimait, on l'honorait. L'ambassadeur accrdit prs du Roi
accrditait sans le savoir la rpublique en France.

La France, tout affectionne encore  cette poque  la maison royale,
semblait attendre impatiemment les nouvelles couches de la Reine. Un
fait singulier qui eut lieu la veille de ce grand vnement
(c'est--dire le dimanche 21 octobre 1781) occupa l'attention
publique.

Une espce de plerin, grand, bien fait, vtu de blanc, la tte
couverte d'un voile, ayant les jambes entrelaces de rubans de la mme
couleur au lieu de bas, et des sandales au lieu de souliers, aprs
s'tre rendu  Sainte-Genevive, entra dans Notre-Dame pendant la
messe, se dirigea vers la chapelle de la Vierge, o il alluma un grand
cierge qu'il tira du fond d'une croix norme qu'il portait  la main.
Ce spectacle attira l'attention des chanoines, dont quelques-uns,
traitant la chose gravement, opinaient dj pour le faire arrter
comme un objet de scandale, car on se doute du brouhaha qu'avait caus
une pareille mascarade. Cependant l'avis plus convenable fut de lui
envoyer le suisse pour lui demander qui il tait, ce qu'il voulait,
etc. Il ne donna pour toute rponse qu'un passe-port de M. le
lieutenant gnral de police, qui disait en substance: _Laissez passer
le porteur du prsent billet._ Il remit en mme temps quelque argent 
ce suisse afin de le distribuer aux pauvres, et ajouta qu'il se
transportait de l au Calvaire, o l'on dit qu'aprs avoir fait sa
prire, il a quitt son accoutrement bizarre et est mont dans un
carrosse qui l'attendait[95].

[Note 95: Un fait moins mystrieux et plus digne de louange se passa
le jour de la naissance de M. le Dauphin: MM. de Boissy, trsoriers de
la Compagnie de l'assistance des prisonniers, reurent une lettre d'un
inconnu leur annonant son intention de consacrer quinze mille livres
 la dlivrance des prisonniers pour dettes de mois de nourrices, dont
il leur dfrait le choix. Le lendemain 23, l'argent leur fut apport,
et les mit  mme de procurer la libert  cent quatre-vingt-quatorze
personnes.]

Enfin, le Dauphin vint au monde le 22 octobre 1781.

Louis XVI, dans son Journal, a donn des dtails trs-circonstancis
sur ce grand vnement.

La Reine, dit-il, avoit trs-bien pass la nuit du 21 au 22 octobre.
Elle sentit quelques petites douleurs en s'veillant qui ne l'empchrent
pas de se baigner. Elle en sortit  dix heures et demie. Les douleurs
continuoient  tre mdiocres; je ne donnai contre-ordre pour le tir que
je devois faire  Sacl qu' midy. Entre midy et midy et demi, les
douleurs augmentrent....., et  une heure un quart juste  ma montre
elle est accouche trs-heureusement d'un garon..... Il n'y avoit dans
la chambre que madame de Lamballe, Monsieur, le comte d'Artois, mes
tantes, madame de Chimay, madame de Mailly, madame d'Ossun, madame de
Tavannes et madame de Gumne, qui alloient alternativement dans le
salon de la Paix qu'on avoit laiss vuide. Dans le grand cabinet, il y
avoit ma maison, celle de la Reine, et les grandes entres et les
sous-gouvernantes, qui entrrent tous..... et se tinrent dans le fond de
la chambre sans intercepter l'air. De tous les princes que madame de
Lamballe avoit avertis  midy, il n'y eut que M. le duc d'Orlans qui
arriva..... (il toit  la chasse  Fausse-Repose), et il se tint dans la
chambre ou le salon de la Paix. M. le prince de Cond, M. de Penthivre,
M. le duc de Chartres, madame la duchesse de Chartres, madame la
princesse de Conty et mademoiselle de Cond arrivrent que la Reine toit
accouche, M. le duc de Bourbon le soir, et M. le prince de Conty le
lendemain. La Reine a vu tous ces princes le lendemain les uns aprs les
autres. Aprs que la Reine a est accouche, on a port mon fils dans le
grand cabinet, o je l'ai vu laver et habiller, et je l'ai remis entre
les mains de madame de Gumne, gouvernante. Aprs que la Reine a est
dlivre, je lui ai annonc que c'toit un garon, et on lui a port sur
son lit. Aprs qu'elle l'a eu vu quelque temps, chacun a est chez soi.
J'ai sign les lettres de part de ma main pour l'Empereur, le roi
d'Espagne et la princesse de Pimont, et j'ai ordonn qu'on fasse partir
les autres que j'avois dj signes.  trois heures, j'ai est  la
chapelle, o mon fils a t baptis par le cardinal de Rohan et tenu sur
les fonts de baptme par l'Empereur et la princesse de Pimont,
reprsents par Monsieur et par ma soeur lisabeth. Il a est nomm
Louis-Joseph-Xavier-Franois. Mes frres, mes soeurs, mes tantes, M. le
duc d'Orlans, M. le duc de Chartres, M. le prince de Cond et M. de
Penthivre ont sign l'acte, les princesses n'ayant pas eu le temps
d'estre habilles. Aprs le baptesme, j'ai entendu en bas le _Te Deum_
chant par la musique. Le soir, pendant que je voiois tirer le feu
d'artifice dans la place d'Armes, le premier prsident de la chambre des
comptes est venu me complimenter; les autres, qui n'estoient pas  Paris,
sont venus les jours d'aprs. Le lendemain  mon lever les ambassadeurs
sont venus me faire leur cour, et le nonce  la teste m'a fait un
compliment sans crmonie.  six heures, j'ai reu les rvrences de cent
vingt-cinq femmes, mes frres, soeurs, tantes et princesses tant dans le
cabinet. Le vendredy 26, je suis parti  quatre heures un quart; toient
dans ma voiture Monsieur, le comte d'Artois, le duc d'Orlans, le duc de
Chartres et le prince de Cond. Outre la voiture de service, il y avoit
deux voitures de suitte dont les personnes avoient est invites par le
premier cuyer. Au Cours, j'ai chang de voiture et ai est dans le grand
crmonial ordinaire  Notre-Dame, o le _Te Deum_ a est chant. Toutes
les cours y assistoient, et l'archevesque officiant qui m'avoit
compliment  la porte de l'glise o s'toient trouvs les trois autres
princes.--Je suis revenu  Versailles dans le mesme ordre. Le dimanche
28, j'ai reu les compliments d'usage des diffrentes cours, qui ont est
aussi chez mon fils. Le dimanche 4 novembre, le chapitre Notre-Dame est
venu me complimenter dans la chambre, les six corps, les juges consuls 
la porte de la chambre, ainsi que les dames de la halle, la compagnie
d'arquebuses dans la galerie. Pendant neuf jours tous les mtiers et
professions sont venus sur la cour de marbre avec des violons et ce
qu'ils ont pu imaginer pour tmoigner leur joie; je leur ai fait
distribuer environ douze mille livres. Aprs le baptesme de mon fils, M.
de Vergennes, grand trsorier du Saint-Esprit, lui a port le cordon
bleu, et M. de Sgur la croix de Saint-Louis.

Aussitt aprs l'accouchement de la Reine, M. de Croismare,
lieutenant des gardes du corps de service auprs d'elle, est parti
pour aller l'annoncer au corps de ville, qui estoit assembl.....
Quand mon fils est sorti de chez la Reine, M. de Tingry l'a conduit
chez lui, et y a tabli une sentinelle des gardes, un lieutenant et un
sous-lieutenant. Il y a eu des _Te Deum_ partout, entr'autres un  la
chappelle le 29, o je n'ai pas est. La Reine, qui a toujours
continu de bien aller, a vu ses dames le 29, les princes et
princesses le 30, les grandes entres le 2 novembre, s'est leve sur
sa chaise longue le 7, a vu ma maison le 7, et le reste
successivement. Le dimanche 4 de novembre, il y a eu _Te Deum_  la
paroisse  Versailles, et pendant le salut au chasteau. Illumination
dans toute la ville.

Compltons le rcit du Roi par quelques dtails emprunts aux Mmoires
de madame Campan.

Il rgna, dit-elle, un si grand silence dans la chambre au moment o
l'enfant vint au monde, que la Reine crut n'avoir encore qu'une fille;
mais aprs que le garde des sceaux eut constat le sexe du nouveau-n,
le Roi s'approcha du lit de la Reine et lui dit: Madame, vous avez
combl mes voeux et ceux de la France; vous tes mre d'un Dauphin.
La joie du Roi toit extrme, des pleurs couloient de ses yeux: il
prsentoit indistinctement sa main  tout le monde, et son bonheur
l'avoit entirement fait sortir de son caractre habituel. Gai,
affable, il renouveloit sans cesse les occasions de placer les mots
_mon fils_ ou _le Dauphin_. La Reine, une fois dans son lit, voulut
contempler cet enfant si dsir. Madame la princesse de Gumne le
lui apporta. La Reine lui dit qu'elle n'avoit pas besoin de lui
recommander ce dpt prcieux, mais que, pour lui faciliter les moyens
de lui donner plus librement ses soins, elle partageroit avec elle
ceux qu'exigeoit l'ducation de sa fille. Le Dauphin, tabli dans son
appartement, reut dans son berceau les hommages et les visites
d'usage. Le duc d'Angoulme rencontrant son pre  la sortie de
l'appartement du Dauphin, lui dit: Mon Dieu! papa, qu'il est petit,
mon cousin!--Il viendra un jour o vous le trouverez bien assez grand,
mon fils, lui rpondit presque involontairement le prince.

Le soir mme du jour de la naissance du Dauphin, madame Belloni, dans
un costume de fe, chanta sur la scne italienne ce couplet de M.
Imbert, qui eut un grand succs:

  Je suis Fe, et veux vous conter
      Une grande nouvelle:
  Un fils de roi vient d'enchanter
      Tout un peuple fidle.
  Ce Dauphin que l'on va fter,
      Au trne doit prtendre;
  Qu'il soit tardif pour y monter,
      Tardif pour en descendre.

Madame de Bombelles s'tait empresse d'crire  son mari:

                                                  Ce 22 octobre 1781.

C'est moi qui ai eu le bonheur d'apprendre cette bonne nouvelle-l 
Madame lisabeth: tu imagines le plaisir que cela lui a fait. Elle ne
pouvoit se persuader qu'il ft bien vrai qu'elle et un Dauphin.
Enfin, tant de personnes l'ont assure qu'il a bien fallu qu' la fin
elle se livrt  toute sa joie. Cette pauvre petite princesse s'est
presque trouve mal: elle pleuroit, rioit; il est impossible d'tre
plus intressante qu'elle ne l'toit. C'est elle qui a tenu l'enfant
au nom de madame la princesse de Pimont avec Monsieur; mais ce qui
m'a touche au dernier point, c'est le contentement du Roi pendant le
baptme: il ne cessoit pas de regarder son fils et de lui sourire. Les
cris du peuple qui toit en dehors de la chapelle au moment que
l'enfant y est entr, la joie rpandue sur tous les visages, m'ont
attendrie si fort que je n'ai pu m'empcher de pleurer. Jusqu' ce que
toutes les crmonies fussent faites, que nous eussions dn, il toit
cinq heures et demie, et l'heure de la poste passe. Pour rparer
cela, j'enverrai Lentz demain matin  Paris mettre ma lettre  la
grande poste; c'est un bon jour, de sorte qu'elle arrivera le plus tt
possible. Ce qu'il y a de bien piquant, c'est que le baron de Breteuil
est parti ce matin; cela n'est-il pas guignonnant? Il n'toit pas 
Saint-Denis que la Reine, je suis sre, souffroit dj. Il sera chez
toi ou bien prs d'y arriver quand tu recevras la nouvelle. Je suis si
contente, que ma tte n'est pas assez froide pour te dire tout plein
de choses que j'avois projet de te mander; ce sera pour aprs-demain.
En attendant, je t'embrasse, et suis bien impatiente d'imaginer que
tu seras encore huit jours sans savoir le bonheur de la France.....

       *       *       *       *       *

                                     Versailles, ce 24 octobre 1781.

La Reine et M. le Dauphin se portent  merveille. Le Roi ira
aprs-demain  Notre-Dame de Paris avec tous les princes rendre grces
 Dieu d'un aussi heureux dnoment. Madame s'est conduite 
merveille: elle a marqu la plus grande satisfaction; je crois bien
qu'elle ne l'prouve pas, mais il est fort honnte et fort prudent 
elle d'avoir cach son jeu. Quant  madame de Balbi, je la crois
folle, car elle ne se gne nullement; elle a l'air d'avoir une humeur
de chien, tout le monde le remarque; on ne manquera pas de le dire 
la Reine. Cela la fera dtester plus que jamais, et je ne conois pas
sa mauvaise tte. La nourrice de l'enfant s'appelle madame Poitrine;
elle est bien nomme, car elle en a une norme et un lait excellent, 
ce que disent les mdecins. C'est une franche paysanne, femme d'un
jardinier de Sceaux; elle a le ton d'un grenadier, jure avec une
grande facilit; tout cela n'y fait rien, c'est fort heureux mme,
parce qu'elle ne s'tonne et ne s'meut de rien, que par consquent
son lait s'altrera difficilement. Les dentelles, le linge qu'on lui a
donns ne l'ont pas surprise; elle a trouv cela tout simple, et a
seulement demand qu'on ne lui ft pas mettre de poudre, parce qu'elle
ne s'en toit jamais servie, et vouloit mettre son bonnet de six cents
francs sur ses cheveux comme les autres cornettes. Son ton amuse tout
le monde, parce qu'elle dit quelquefois des choses fort plaisantes.

.....Je t'ai assez parl du Dauphin de la nation; il faut que je te
parle du ntre. Je te dirai donc que _Bombon_ a deux dents depuis
hier, qui sont venues sans que nous nous en doutions; cela fait
six..., etc.....

       *       *       *       *       *

                                     Versailles, ce 27 octobre 1781.

  ....................................................................

Le Roi a t hier  Paris; les illuminations toient superbes.
J'avois bien envie de les aller voir, mais Madame lisabeth m'en a
empche.....

       *       *       *       *       *

                                     Versailles, ce 29 octobre 1781.

  ....................................................................

J'ai vu ce matin notre petit Dauphin. Il se porte  merveille. Il
est beau comme un ange, et les folies du peuple sont toujours les
mmes. On ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses;
je trouve cela touchant, et je ne connois pas en vrit de nation plus
aimable que la ntre.....

       *       *       *       *       *

                                     Versailles, ce 5 novembre 1781.

  ....................................................................

Comme Madame lisabeth m'a marqu l'intrt le plus vif  mes peines,
j'ai profit de l'occasion, et lui ai crit avant-hier pour la prier
de parler  M. de Vergennes. Tu verras par la lettre que je
t'envoie[96] ce qu'elle a dit et ce qu'il a rpondu. J'en suis fort
contente.....

[Note 96: Voir au tome II cette lettre,  la date du 5 novembre 1781.]

J'irai dans quelques jours  Montreuil, pour ne pas laisser le petit
dans le mauvais air, et  la fin du mois nous irons  Chantilly, o
mademoiselle de Cond a eu la bont de m'inviter  venir avec mon
enfant les derniers quinze jours de mon exil. Je jouerai quelques
petits rles. Je l'ai accept d'autant plus volontiers, que j'ai
imagin que lorsque tu serois ici, tu ne serois pas fch d'avoir une
occasion de renouveler connoissance avec M. le prince de Cond.

Madame de Sorans et sa fille seront  Chantilly, ainsi que madame de
la Roche-Lambert.....

                                     Versailles, ce 7 novembre 1781.

  ....................................................................

Nous avons de grandes grces  rendre  Dieu [qui a protg notre
enfant], et  Gotz qui l'a soign avec un attachement que je
n'oublierai de ma vie. Mon fidle Lentz m'a tenu avant-hier un propos
qui m'a touche  un point que je ne te puis rendre. Il jouoit avec
_Bombon_, et je lui dis en considrant l'enfant: Mon Dieu! que je
suis heureuse que ce pauvre petit ait chapp  un aussi grand
danger! Si j'avois eu le malheur de le perdre, je crois qu'il
m'auroit fallu enterrer avec lui. Il me rpondit du fond du coeur:
Ah! madame, il auroit fallu tous nous enterrer aussi. Jamais je n'ai
t si attendrie que dans ce moment-l. Si j'avois os, je l'aurois
embrass de bon coeur. Qu'il est doux d'tre aim de ses gens, surtout
quand ils sont srs, honntes comme mon pauvre Lentz! Vraiment je
l'aime de tout mon coeur, et je prfre cent fois mieux sa tournure
franche et un peu gauche  celle de ces laquais lgants qui sont tous
de mauvais sujets. Madame de Travanet a t dans le dsespoir de ne
pouvoir venir garder _Bombon_; mais son mari s'y est oppos
absolument. Madame lisabeth a eu la bont de lui crire ds que la
petite vrole de _Bombon_ s'est dclare, pour l'engager  venir
auprs de moi; elle lui a rpondu les raisons qui l'en empchoient.
Madame lisabeth, pique du refus de son mari, lui a rpondu des
choses un peu sches pour lui. La pauvre petite Travanet a t si
agite de l'inquitude de l'tat de _Bombon_, de la crainte d'avoir
dplu  Madame lisabeth, de l'impatience, de la fermet de son mari 
l'empcher de me venir voir, qu'elle a t malade. J'ai t dsole de
tout cela. J'ai ignor absolument la dmarche de Madame lisabeth,
car, sans cela, je l'aurois empche, sachant la frayeur de M. de
Travanet que sa femme puisse gagner encore la petite vrole. Si
j'tois d'elle, je me ferois inoculer par Gotz, afin d'en avoir le
coeur net.....

J'ai reu hier une lettre de ta belle-soeur, extrmement tendre et
honnte sur la maladie de _Bombon_. En gnral, tout le monde a pris
de l'intrt  mes inquitudes. Le Roi en a demand des nouvelles 
maman, ainsi que la Reine, et cette dernire, le jour qu'il toit fort
mal, a envoy chez Madame lisabeth pour savoir comment il alloit.
Madame de Gumne, madame de Srent, ont envoy tous les jours chez
moi.....

       *       *       *       *       *

                                    Versailles, ce 10 novembre 1781.

  ....................................................................

Sais-tu que M. de Maurepas sera vraisemblablement mort quand tu
recevras ma lettre? Il a la goutte dans la poitrine. On lui a mis des
vsicatoires qu'il n'a pas sentis. Il a eu cependant ce matin un
moment de mieux.....; mais, malgr cela, les mdecins ne croient pas
que cela aille loin. J'en suis fche, il nous a toujours voulu du
bien, et nous en a fait quand il a pu. Si la rvolution que causera sa
mort ne porte pas dans quelque temps d'ici le baron de Breteuil au
ministre, nous ne devons plus esprer qu'il y arrive jamais. Il est
guignonnant qu'il ne soit pas ici  prsent, car les absents ont
presque toujours tort. On dit, mais je n'en sais rien, que M. de
Nivernois succdera  M. de Maurepas.

J'ai vu ce matin ce pauvre M. d'Hautpoul, qui m'a charge de te
remercier de tes bonts pour son fils, de t'en demander la
continuation. Il n'a fait que pleurer tout le temps qu'il toit chez
moi; cela m'a fait une peine horrible. Il est cependant aussi content
que la perte qu'il vient de faire peut lui permettre, parce que Madame
lisabeth se charge de faire entrer sa fille  Saint-Cyr et le petit
chevalier  l'cole militaire.....

       *       *       *       *       *

                                    Versailles, ce 19 novembre 1781.

Il y a de grandes nouvelles. Premirement, M. de Maurepas a reu les
sacrements ce matin; il est  toute extrmit, et n'a plus que
quelques heures  vivre. Il parot  peu prs certain que M. de
Nivernois le remplacera. Ensuite, M. de Lauzun vient d'arriver, et il
a appris la nouvelle que nous avions eu un grand combat dans lequel
nous avions pris dix-huit cents matelots, tu beaucoup d'Anglois, et
qu'en tout ils avoient perdu six mille hommes, et que nous n'avons pas
eu un seul homme de mort; cela me parot si beau que j'ai peine  le
croire. C'est cependant Madame lisabeth qui vient de me le faire dire
dans l'instant.....

       *       *       *       *       *

                                    Versailles, ce 21 novembre 1781.

J'ai reu ce matin ta lettre du 13, je l'attendois avec une
impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleur en la
lisant. Que ta sensibilit  la nouvelle que je t'ai apprise est
touchante! Que _Bombon_ ne peut-il dj jouir du bonheur d'avoir un
pre tel que toi! Que tu es aimable! Oui, tu peux t'en fier  toute ma
vrit, ton fils se porte  merveille, ainsi que moi.  chaque instant
je jouis davantage du bonheur d'tre ta femme. Ta lettre m'a caus
tant de plaisir que je l'ai fait lire tout de suite  M. de Soucy, 
madame de Brassens, qui toient chez moi; je l'ai envoye  Madame
lisabeth, qui l'a trouve (comme tu le verras dans son petit billet)
charmante. Tu tois bien digne que le ciel ft en ta faveur presque un
miracle en te conservant ton fils. Je prie Dieu de tout mon coeur
qu'il mette le comble  ses bonts en donnant  cet enfant toutes les
vertus et surtout un coeur semblable au tien..... J'ai t  confesse
cette aprs-dne, et ferai demain mes dvotions; ce sera de tout
coeur que je rendrai des actions de grces  Dieu de tous les biens
qu'il m'a faits.....

On m'avoit promis la relation de la prise d'York; mais comme elle
n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse et de Rochambeau, avant de
l'assiger, ont dissip la flotte qui devoit dfendre le port, et ont
fait couler  fond un vaisseau de guerre; que M. de Rochambeau a
attaqu York par terre et M. de Grasse par mer, et que Cornwallis, qui
toit  York, s'est rendu prisonnier avec six mille Anglois. Ce qu'il
y a de bien extraordinaire, c'est qu'on dit qu'ils avoient encore des
vivres pour trois semaines. Ils se sont rendus le 18 d'octobre. M. de
Lauzun est parti le 24, et il est arriv, comme tu sais, avant-hier;
c'est assurment bien aller. MM. de la Fayette, de Noailles, des
Deux-Ponts, viennent passer l'hiver ici, et retourneront l-bas le
printemps prochain..... Madame lisabeth m'envoie  l'instant le
journal des oprations du corps franois; il te cotera un peu cher de
port, mais comme personne n'a encore ces dtails que la famille
royale, cela t'intressera.....

       *       *       *       *       *

Voici le petit billet de Madame lisabeth dont il est question dans
cette lettre:

Je suis dans l'enchantement, ma chre Anglique, de la lettre de ton
mari; il est impossible d'tre plus tendre et plus aimable: tu l'es
bien aussi de me l'avoir envoye. Tout ce qu'il dit est bien vrai, et
aprs une connoissance si parfaite de toi, je lui saurois bien mauvais
gr de ne pas t'aimer; mais l-dessus, tes amies n'ont rien  dsirer.
Tu dois tre revenue de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon
bras va bien, je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse; 
demain. Je me recommande  tes bonnes prires.

       *       *       *       *       *

                                     Chantilly, ce 27 novembre 1781.

Je suis arrive ici avec mon petit _Bombon_ avant-hier  cinq heures.
Le petit a t charmant pendant tout le voyage; il n'a fait que rire
et jouer, surtout lorsque nous avons pris la poste; tu ne peux
t'imaginer la joie qu'il a eue des six chevaux et des coups de fouet
des postillons. Il se porte  merveille, se promne presque toute la
journe. Il fait heureusement un beau temps, quoiqu'il soit froid, et
il a l'air de s'amuser beaucoup de tout ce qu'il voit.

Tu es srement curieux de savoir comment j'ai t reue.  merveille.
J'ai t, en arrivant, dans l'appartement de Mademoiselle, et lui ai
fait dire que j'tois l; elle y est venue tout de suite, et m'a
comble de caresses et d'honntets. Un instant aprs, M. le prince de
Cond y est arriv, en me disant qu'il avoit imagin que j'aimerois
mieux faire connoissance avec lui chez sa fille que dans le salon, m'a
fait beaucoup de remercments de ma complaisance, enfin beaucoup de
choses honntes. Depuis que je suis ici, tout le monde m'a comble
d'attentions, et je serois la plus grande dame de la France que je ne
serois pas mieux traite. Hier, pendant la rptition, M. le prince de
Cond m'a dit que tu avois jou la comdie avec lui, mais que tu avois
bien peur; je lui ai rpondu que tu avois acquis beaucoup de talent
depuis ce temps-l, que tu jouois trs-bien actuellement, que tu avois
construit chez toi un petit thtre fort joli. Il m'a fait des
questions sur ta maison, sur la manire dont tu tois l-bas. Je lui
ai dit d'un air modeste qu'il toit difficile de rpandre plus
d'agrments dans la socit que tu ne faisois, et je n'ai pu me
refuser  un petit loge de ton esprit et de ton coeur. Il m'a demand
quand tu reviendrois, et il m'a paru qu'il seroit bien aise de te
revoir ici. Nous jouons dimanche _la Mtromanie_ et _la Fausse Magie_,
dans laquelle je fais Madame de Saint-Clair. Imagine-toi qu'on a
trouv ma voix jolie. Je sais parfaitement mes airs, de sorte que
j'espre n'tre pas plus ridicule qu'une autre. Mademoiselle est
rellement aimable, elle a beaucoup de naturel et un grand dsir de
plaire aux femmes qui sont chez elle. Madame de Monaco n'est pas ici,
ni madame de Courtebonne non plus; cette dernire est mise de ct
tout  fait, mais madame de Monaco est plus que jamais en grande
faveur. M. le prince de Cond est parti pour Paris une heure aprs mon
arrive, pour la seconde fois depuis huit jours, afin de dterminer
madame de Monaco  revenir ici. Cette dernire fait la cruelle  cause
du petit sjour de madame de Courtebonne ici; elle a impos, pour
premire condition de son raccommodement, le renvoi de madame de
Courtebonne, qui l'a t honteusement deux jours avant mon arrive. Je
sais tous ces dtails par M. de Ginestous, qui pouse une Gnoise
parente de madame de Monaco. Il se marie lundi, et madame de Monaco
doit venir ici aprs le mariage, si M. le prince de Cond est bien
sage. C'est inou qu'un prince de cet ge-l soit domin  ce point
par une femme.

Mon dpart de Versailles a t rellement une chose touchante. Madame
lisabeth ne pouvoit pas me quitter; moi, je pleurois de tout mon
coeur. De l, j'ai t faire mes adieux  ma tante; elle, ses enfants,
ma soeur, toient au dsespoir de me quitter. Maman, qui toit 
Paris, a eu la charmante attention de venir avec mon frre et sa femme
 Saint-Denis, o nous avons pass une heure ensemble. Il semble que
les affreuses inquitudes que m'avoit donnes la petite vrole de
_Bombon_ aient rveill pour moi le sentiment de toutes les personnes
qui doivent m'aimer un peu. Cela me fait plaisir, je l'avoue, et j'ose
dire que je suis en quelque manire digne de l'amiti qu'on a pour moi
par le prix infini que j'y attache.....

       *       *       *       *       *

                                     Chantilly, le 29 novembre 1781.

J'ai reu ta lettre du 14, et ce soir celle du 16. Je ne me suis pas
mise  table, et, sous le prtexte de la fatigue, je suis rentre de
bonne heure pour avoir le plaisir de t'crire bien  mon aise. Je te
dirai d'abord que _Bombon_ est d'une joie, d'un bonheur d'tre ici,
que tu ne peux imaginer, parce qu'il est toute la journe dehors. Nous
n'avons heureusement pas encore eu de pluie, et, quoiqu'il fasse
trs-froid, le temps est assez beau. Moi, je m'amuse assez; mais les
rptitions prennent tant de temps que je n'ai exactement le temps de
rien faire. On rpte le matin _l'Amant jaloux_, qu'on jouera le
dimanche en huit, et le soir _la Fausse Magie_, qu'on joue dimanche
prochain. J'ai eu les plus grands succs dans mon rle de _Madame de
Saint-Clair_; on a trouv que je le jouois trs-bien et que j'tois
trs-bonne musicienne. M. le prince de Cond disoit ce soir: C'est
une bien bonne acquisition que nous avons faite l. Mademoiselle me
comble d'amitis, et, except par toi, je n'ai jamais t gte comme
je le suis depuis que je suis ici.....

Madame lisabeth m'a dj crit depuis que je suis ici. Cette
charmante princesse me donne tous les jours plus de marques de bont
et d'amiti; aussi l'aim-je de tout mon coeur: je ne sais ce que je
ne donnerois pas s'il s'agissoit de son bonheur.....

       *       *       *       *       *

                                      Chantilly, ce 3 dcembre 1781.

C'est hier que j'ai dbut. Le spectacle a t charmant; tout le
monde a bien jou; je me suis fort bien acquitte de mon rle de
_Madame de Saint-Clair_ dans _la Fausse Magie_. Je n'ai pas trop eu
peur, et j'ai t fort applaudie. On a jou avant _la Mtromanie_ dans
la plus grande perfection. M. le prince de Cond faisoit _Francaleu_,
et le comte Franois de Jaucourt _le Mtromane_. Tout le monde a
prtendu qu'il l'avoit mieux jou que Mol. En un mot, cela a t 
merveille, et j'aurois donn tout au monde pour que tu fusses avec
nous; cela t'auroit certainement amus.....

       *       *       *       *       *

                                      Chantilly, ce 7 dcembre 1781.

  ....................................................................

Madame de la Roche-Lambert est arrive hier. On donne dimanche
_l'preuve dlicate_, pice nouvelle, et _l'Amant jaloux_. Je joue le
principal rle dans la premire pice; il est d'une difficult
horrible; je ne le jouerai pas bien: cependant cela ne sera pas
ridicule. Madame de la Roche-Lambert fait _lonore_ dans _l'Amant
jaloux_, Mademoiselle, _Jacinthe_, et moi, _Isabelle_; M. le prince
de Cond, _Lopez_, M. d'Auteuil, _Don Alonze_, et le comte Louis
d'Hautefeuille, _Florival_. Le trio des trois femmes va  merveille et
fait un effet charmant. Rich m'a tant fait rpter que je chante fort
bien mon rle, et si je n'ai pas de grands succs, je suis sre au
moins de ne pas choquer. Mademoiselle me tmoigne toujours l'amiti la
plus grande. Je l'aime  la folie; elle a dans les manires beaucoup
d'analogie avec Madame lisabeth. Madame de Monaco est arrive
avant-hier au soir; cela m'a bien divertie, je mourois d'envie de la
voir. Elle a l'air pdant au souverain degr, prche morale toute la
journe. M. le prince de Cond a l'air d'un petit garon devant elle.
 peine ose-t-il parler  une femme, parce qu'elle est d'une jalousie
excessive. Aussi, comme elle n'est pas aux rptitions, il choisit ce
moment pour jaser avec sa fille et avec moi. Il rit des folies que
nous disons, parce que Mademoiselle est fort gaie; mais  peine
rentre dans le salon, le rideau se tire sur tous les visages: c'est
une vritable comdie. M. le prince de Cond va tristement se placer
auprs de madame de Monaco; moi, je reste auprs de Mademoiselle,
parce que je ne saurois trop marquer que ce n'est que pour elle que je
suis venue ici; de plus, que cela m'amuse davantage. Elle ne peut pas
souffrir madame de Monaco; celle-ci le lui rend bien. Tout cela
m'amuse; je l'avoue, cela ne produit pas le mme effet sur tout le
monde.....

       *       *       *       *       *

                                     Chantilly, ce 10 dcembre 1781.

J'ai eu hier de vritables succs: j'avois dans la nouvelle pice un
rle de la plus grande difficult, et je l'ai fort bien rendu. J'ai
ensuite jou _Isabelle_: le _trio_ des trois femmes a fait le plus
grand effet. Madame de la Roche-Lambert, qui faisoit _lonore_, a
chant et jou comme un ange; mademoiselle de Cond a assez bien fait
_Jacinthe_, mais ce rle cependant n'alloit ni  sa voix ni  sa
figure: le spectacle, en tout, a t charmant. M. d'Auteuil, que tu
connois, a jou _l'Amant jaloux_ dans la dernire des perfections; M.
le prince de Cond,  l'exception qu'il n'a pas beaucoup de voix, a
rendu  merveille le rle de _Lopez_; il y a mis toute la gaiet et
toute la finesse que le rle exige.

On joue dimanche prochain _le Prince lutin_, pice nouvelle de M. de
Saint-Alphonse; la musique est de M. de Laborde, son beau-frre. Elle
est dans le got ancien et trs-difficile  apprendre. Je partirai le
lendemain pour Versailles, malgr toutes les instances qu'on me fait
pour rester quelques jours de plus; mais j'ai promis  Madame
lisabeth de revenir le 17, et ne veux pas manquer  ma parole. Je n'y
aurai pas un grand mrite, car quoique je m'amuse fort ici et que j'y
sois traite  merveille, j'prouverai une vritable satisfaction 
revoir Madame lisabeth et ma famille, et j'attends ce moment avec
impatience. _Bombon_ se porte toujours  merveille.....

Adieu; imagine que ds ce matin nous recommenons les rptitions: je
suis lasse comme un chien de mes deux rles d'hier, et nullement en
train ce matin de chanter, d'autant plus que cette musique de M. de
Laborde me dplat.....

       *       *       *       *       *

                                     Versailles, ce 12 dcembre 1781.

.....Tu sauras donc une chose intressante: c'est que M. de Maurepas
est entirement hors d'affaire. Il a dj travaill avec les
ministres, et le voil heureusement encore retir des portes du
tombeau. On dit que le Roi va donner sa survivance  M. de Nivernois;
mais cela me parot dnu de bon sens, car M. de Maurepas n'ayant pas
de dpartement ni le titre de premier ministre, il ne peut avoir de
survivancier. Madame, fille du Roi, n'aura pas non plus la petite
vrole, mais on l'a bien craint. Elle a eu trois fivres. On avoit
dj prpar un autre appartement pour M. le Dauphin, qui devoit tre
sous la garde des trois anciennes sous-gouvernantes, et madame de
Gumne restoit  garder avec ma soeur et madame de Villefort. La
Reine et Madame lisabeth devoient s'enfermer avec la petite princesse
pour la soigner. Tous ces beaux prparatifs se sont vanouis avec la
bonne sant de Madame, qui se porte ce matin  merveille.

       *       *       *       *       *

                                     Chantilly, ce 15 dcembre 1781.

  ....................................................................

M. le prince de Cond nous a menes en calche hier, madame de Sorans
et moi, voir tout Chantilly; cela m'a bien amuse. On ne connot rien
quand on n'a pas vu un si beau lieu! Nous avons pass au milieu des
curies: mon Dieu, la belle chose! Il n'y a que l'intrieur du hameau
et de l'Isle d'Amour qu'il n'a pas voulu que nous vissions; il veut ne
nous les faire connotre que ce printemps. On n'est pas plus aimable,
plus honnte pour les femmes que ce prince; il fait les honneurs de
chez lui comme s'il toit un particulier. Il est surtout charmant
quand la grande princesse n'est pas ici. Elle est  Paris depuis trois
jours,  cause de madame de Ginestous, qui est tombe malade le
lendemain de son mariage; mais elle va bien. Mademoiselle est ce qui
m'attache le plus ici; elle est rellement charmante. Je pars
aprs-demain matin. J'ai reu pendant mon sjour ici des lettres
charmantes de Madame lisabeth; elle a la bont de m'attendre avec
impatience, j'en ai une bien grande de l'aller rejoindre, ainsi que
toute ma famille....

       *       *       *       *       *

                                    Versailles, ce 18 dcembre 1781.

Je suis arrive hier au soir, me portant  merveille, ainsi que
_Bombon_, n'ayant pu m'empcher de donner quelques regrets 
Chantilly, car vritablement le lieu, la vie qu'on y mne, tout y est
charmant. Les bonts de Mademoiselle m'avoient attache  elle: elle
m'a paru avoir rellement du chagrin de mon dpart; je lui avois
inspir de la confiance: elle ne me cachoit pas les petits dgots que
lui donnoit madame de Monaco, le peu de fond qu'elle pouvoit faire sur
toutes les personnes qui l'entouroient; enfin tout cela a fait que
j'ai t trs-touche de me sparer d'elle.

Le plaisir extrme que j'ai eu  revoir Madame lisabeth, maman, m'a
fait oublier ou du moins m'a fort console de n'tre plus  Chantilly;
mais croirois-tu que ce voyage, qui est la chose la plus simple, a
pens me faire des tracasseries? Le comte de Coigny, qui est mchant
comme la gale, en a fait des gorges-chaudes, a prtendu que j'allois
tre la complaisante de madame de Monaco, mille btises  peu prs
pareilles; madame de Gumne, par bont et par une confiance aveugle
en ce fat, a dit  maman presque des injures sur mon voyage l-bas.
Maman lui a rpondu qu'il falloit tre bien mchant pour trouver
d'autres raisons  mon sjour  Chantilly que celle de l'amiti que
Mademoiselle avoit depuis longtemps pour moi; qu'ayant appris que mon
fils avoit eu la petite vrole, elle m'avoit propos d'aller lui faire
prendre l'air  Chantilly; qu'il toit impossible que je me refusasse
 cette marque de bont, et qu'il n'y avoit assurment rien que de
fort honnte dans toute ma conduite. Madame de Gumne lui a rpondu
qu'effectivement,  la manire dont elle prsentoit la chose, elle
paroissoit toute simple, qu'elle la trouvoit telle et le diroit bien 
toutes les personnes qui lui en parleroient; mais comme maman sait
qu'elle ment et qu'elle leur diroit peut-tre des choses qui ne
seroient pas, elle n'toit pas tranquille, et en consquence a fait
chercher le comte d'Esterhazy,  qui elle a dit ses inquitudes. Il
lui a dit qu'elle pouvoit tre sre qu'il arrangeroit cela prs de la
Reine, au cas qu'elle ne le trouveroit pas bon. Il faut
qu'effectivement il lui en ait parl, car il y a trois jours que M.
le comte d'Artois, avec un air goguenard, a demand  Madame lisabeth
ce que j'avois t faire  Chantilly; la Reine a pris la parole et a
dit que Mademoiselle, me connoissant, m'avoit engage  y venir, et
qu'elle trouvoit cela fort simple. Il est heureux que cela ait tourn
comme cela et que le comte d'Esterhazy ait t ici, car, d'un voyage
qui toit assurment fort honnte, on se seroit servi pour dire
beaucoup de mal de moi. Juge quel malheur si la Reine l'avoit cru? En
tout, cette fameuse socit est compose de personnes bien mchantes
et monte sur un ton de morgue et de mdisance incroyable. Ils se
croient faits pour juger tout le reste de la terre..... Ils ont si
peur que quelqu'un puisse s'insinuer dans la faveur, qu'ils ne font
gure d'loges, mais ils dchirent bien  leur aise. Il faut cependant
voir tout cela et ne rien dire, c'est impatientant! La belle-fille de
M. de Vergennes a eu des convulsions; elle est grosse de six mois et
on est fort inquiet de son tat. Je compte faire une visite  madame
de Vergennes: je ne sais si elle me recevra. J'espre au moins voir
Monsieur, car je veux le remercier de ce qu'il a dit  Madame
lisabeth et l'en faire souvenir. On dit et mme il parot dcid que
c'est l'archevque de Toulouse qui sera archevque de Paris. Il n'a
pas tout  fait la dvotion du dfunt, mais cela vaut bien mieux.
C'est un esprit fort, protg de la socit: ainsi cela ira bien.....

       *       *       *       *       *

                                       Versailles, 19 dcembre 1781.

  ....................................................................

Il faut que tu saches mes folies: imagine-toi que dimanche, nous
avons, comme tu sais, jou la comdie; j'ai eu assez de succs. Aprs
le spectacle, on a soup; vers minuit, on a commenc  danser; nous
avons dans jusqu' sept heures du matin, et nous n'avons fini que
parce que nous ne pouvions plus remuer de lassitude. Mademoiselle,
aprs m'avoir fait des adieux trs-tendres, a t se coucher; moi,
j'ai t me dshabiller, ai fait une petite toilette, arrang mes
affaires, jou avec mon fils, et je suis partie  neuf heures et
demie. Je me suis arrte quelque temps  Paris et suis arrive  cinq
heures du soir  Versailles, _Bombon_ m'ayant amuse comme une reine
pendant la route par ses petites manires. J'ai trouv en arrivant un
valet de pied de Madame lisabeth qui m'a prie, de sa part, de venir
tout de suite. J'y ai couru, comme tu t'imagines bien. Notre entrevue
a t trs-tendre: j'tois dans le ravissement de revoir cette petite
princesse; nous avons eu bien des choses  nous dire; on m'a fait bien
des questions. De l, j'ai t voir maman, toute ma famille. Comme
Madame lisabeth a soup ce jour-l chez la Reine, j'ai t souper
chez maman; mais sur les dix heures, l'extrme fatigue que j'prouvois
m'a fait tomber dans une ivresse incroyable: je tombois de sommeil et
je parlois toujours malgr cela, je disois des choses dpourvues de
bon sens.... J'ai pris le parti le plus sage, qui toit celui de
m'aller coucher.....

       *       *       *       *       *

                                    Versailles, ce 22 dcembre 1781.

J'ai eu un grand plaisir depuis que je t'ai crit, bien moins caus
par la chose en elle-mme que par les grces qui l'ont accompagne.
Imagine-toi que, pour les ftes qui vont se donner, Madame lisabeth
m'a fait faire un habit superbe. Il est arriv avant-hier: il y avoit
dj plusieurs jours qu'elle m'avoit dit que bientt je saurois un
secret qui l'occupoit beaucoup. Effectivement, jeudi, elle m'a remis
un gros paquet qu'elle m'a dit arriv de Chantilly. Je l'ai ouvert,
j'ai vu enveloppe sur enveloppe, point d'criture, ce qui me
confirmoit dans l'ide que ce secret toit une plaisanterie; enfin,
aprs avoir dchir encore bien des enveloppes, j'ai trouv une petite
lettre; sur le dessus toit crit de la main de Madame lisabeth: _
ma tendre amie_; et dedans il y avoit: _Reois avec bont, mon cher
petit ange tutlaire, ce gage de ma tendre amiti._ Au mme instant
le grand habit a paru; je suis reste confondue, la joie la plus vive
a succd au premier moment d'tonnement; je me suis mise  pleurer,
me suis jete aux pieds de Madame lisabeth; elle toit dans
l'enchantement de ma joie, de mon bonheur: la seule chose qui l'ait
altr, ce bonheur, lorsque j'ai examin mon habit, c'est de le
trouver trop beau: il est brod en or et en argent, de toutes les
couleurs; enfin c'est un habit qui va  prs de cinq mille francs,
ainsi tu peux en juger. Quoiqu'elle m'ait dit qu'elle le payeroit
quand elle voudroit, cela la gnera cependant un jour, et cette ide
m'afflige. J'aimerois cent fois mieux que l'habit ft de cinquante
louis. Enfin cela est fait et je ne puis m'empcher d'tre ravie; la
petite lettre m'a charme: j'ai trouv cette tournure-l pleine
d'amabilit; mais ce n'est pas tout, elle m'a dit de lui donner ma
garniture de martre et qu'elle se chargeoit de la faire arranger pour
le jour du bal que donnent les gardes du corps, parce qu'il faut tre
en robe. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour m'y opposer, il n'y a pas
eu moyen, et rellement je me trouve en ce moment-ci accable de ses
bienfaits. D'un ct, j'en jouis, et de l'autre, je les trouve trop
considrables; mais elle y met tant de grce et tant de bont qu'elle
me force presque  croire que ces dons ne l'embarrasseront pas. Madame
de Causans a paru presque aussi contente que moi des bonts de Madame
lisabeth; elle toit dans le secret. Il est impossible de donner plus
de marques d'amiti qu'elle m'en donne. Sa tte va fort bien 
prsent, et je l'aime rellement de tout mon coeur. Madame lisabeth
est impatiente, ainsi que moi, d'imaginer que tu n'apprendras ce
fameux secret que dans neuf jours. Je ne te l'ai pas mand tout de
suite, parce que, d'aprs les informations que j'ai prises  la poste
sur les jours o je devois t'crire, tu n'en aurois pas eu la nouvelle
plus tt.....

       *       *       *       *       *

La naissance du Dauphin semblait avoir combl les voeux du pays: les
campagnes comme les villes en exprimaient leur joie. Le peuple, les
grands, crivait madame Campan, tout parut  cet gard ne faire qu'une
mme famille..... Les ftes furent aussi brillantes qu'ingnieuses:
les arts et mtiers de Paris dpensrent des sommes considrables pour
se rendre  Versailles en corps avec leurs diffrents attributs; des
vtements frais et lgants formaient le plus agrable coup d'oeil;
presque tous avoient de la musique  la tte de leurs troupes. Arrivs
dans la cour royale, ils se la distriburent avec intelligence et
donnrent le spectacle du tableau mouvant le plus curieux. Des
ramoneurs, aussi bien vtus que ceux qui paroissent sur le thtre,
portoient une chemine trs-dcore, au haut de laquelle toit juch
un des plus petits de leurs compagnons; les porteurs de chaises en
avoient une trs-dore, dans laquelle on voyoit une belle nourrice et
un petit Dauphin; les bouchers paroissoient avec leur boeuf gras; les
ptissiers, les maons, les serruriers, tous les mtiers toient en
mouvement: les serruriers frappoient sur une enclume; les cordonniers
achevoient une petite paire de bottes pour le Dauphin; les tailleurs
un petit uniforme de son rgiment, etc. Le Roi resta longtemps sur son
balcon pour jouir de ce spectacle, qui intressa toute la cour.
L'enthousiasme fut si gnral, que, la police ayant mal surveill
l'ensemble de cette runion, les fossoyeurs eurent l'impudence
d'envoyer aussi leur dputation et les signes reprsentatifs de leur
sinistre profession. Ils furent rencontrs par la princesse Sophie,
tante du Roi, qui en fut saisie d'effroi et vint demander au Roi que
ces insolents fussent  l'instant chasss de la marche des corps et
mtiers qui dfiloient sur la terrasse.

Hlas, non! ce n'taient point des insolents. C'taient de pauvres
gens qui, oublieux des penses de deuil qu'veillait la nature de
leurs fonctions, avaient navement voulu prendre part  l'allgresse
publique. Mais il est impossible de ne pas remarquer ce qu'il y avait
de tragique dans cette apparition des fossoyeurs au milieu de ces
joies. Le sinistre avenir semblait projeter son ombre fatale sur les
rjouissances mmes du prsent. Ajoutons que dans toutes les ftes
auxquelles donnait lieu un vnement favorable dans la vie de
Marie-Antoinette, un symptme de malheur apparaissait toujours comme
un funbre avertissement.

Les dames de la Halle, continue madame Campan, vinrent complimenter
la Reine et furent reues avec le crmonial que l'on accordoit 
cette classe de marchandes; elles se prsentrent au nombre de
cinquante, vtues de robes de soie noire, ce qui jadis toit la grande
parure des femmes de leur tat; presque toutes avoient des diamants.
La princesse de Chimay fut  la porte de la chambre de la Reine
recevoir trois de ces femmes qui furent introduites jusqu'auprs du
lit; l'une d'elles harangua Sa Majest: son discours avoit t fait
par M. de la Harpe et toit crit dans un ventail, sur lequel elle
jeta plusieurs fois les yeux, mais sans aucun embarras; elle toit
jolie et avoit un trs-bel organe. Elle dit entre autres choses  la
Reine: Il y a longtemps que nous vous aimons sans oser vous le dire;
nous avons besoin de tout notre respect pour ne pas abuser de la
permission de vous l'exprimer.

Elle dit au Roi: Sire, le ciel devoit un fils  un Roi qui regarde
son peuple comme sa famille; nos prires et nos voeux le demandoient
depuis longtemps. Ils sont enfin exaucs. Nous voil sres que nos
enfants seront aussi heureux que nous, car cet enfant doit vous
ressembler. Vous lui apprendrez, Sire,  tre bon et juste comme
vous. Nous nous chargeons d'apprendre aux ntres comment il faut aimer
et respecter son Roi.

Enfin elles dirent au Dauphin: Vous ne pouvez entendre encore les
voeux que nous faisons autour de votre berceau: on vous les expliquera
quelque jour; ils se rduisent tous  voir en vous l'image de ceux de
qui vous tenez la vie.

Les poissardes chantrent plusieurs couplets: le Roi et la Reine
remarqurent celui-ci:

  Ne craignez pas, cher papa,
  D'voir augmenter vot'famille,
  Le bon Dieu z'y pourvoira:
  Fait's-en tant qu'Versaille en fourmille;
  Y et-il cent Bourbons cheu nous,
  Y a du pain, du laurier pour tous.

Leurs Majests furent touches de ces discours et de ces chansons.

La Reine y rpondit avec affabilit. Louis XVI voulut qu'un grand
repas ft donn  toutes ces femmes; selon l'usage suivi en pareille
circonstance, un matre d'htel de Sa Majest, le chapeau sur la tte,
faisait seul les honneurs de cette table. Les portes restrent
ouvertes, et une multitude de gens eurent la curiosit d'aller voir ce
spectacle.

Doublement heureux de la joie qu'avait veille au sein de la nation
la naissance de leur fils[97], le Roi et la Reine rsolurent d'aller
en l'glise de Notre-Dame de Paris remercier Dieu de la grce qu'ils
avaient reue de lui. La ville de Paris leur avait offert une fte 
cette occasion. De leur ct, les gardes du corps avaient obtenu du
Roi la permission de donner  la Reine un bal par dans la grande
salle de l'Opra de Versailles. Une grave maladie de madame la
comtesse d'Artois vint suspendre les prparatifs de ces rjouissances.
Madame de Bombelles crivait  son mari:

                                    Versailles, le 27 dcembre 1781.

Adieu toutes les ftes, madame la comtesse d'Artois est au plus mal
d'une fivre qui d'abord avoit si peu inquit que je ne t'en avois
pas parl, mais qui est devenue des plus graves, puisque les mdecins
disent qu'elle est maligne. Ils craignent aussi que le sang ne soit
gangren: elle a des cloches, qu'on appelle des phlyctnes, qui
l'annoncent. Elle a t administre hier  minuit. Cette pauvre petite
princesse, dans les moments o elle a sa tte, dit qu'elle sent bien
qu'elle va mourir; tout le monde en est persuad et trs-afflig,
parce que c'toit la bont mme; tout ce qui l'entoure se dsespre:
M. le comte d'Artois ne la quitte pas; Madame, apprenant hier aprs
dner que sa soeur alloit plus mal, et craignant qu'on ne l'empcht
de la voir davantage, s'est mise  courir de toutes ses forces pour
aller chez elle; elle est tombe en montant l'escalier, s'est
vanouie, et il lui a pris des convulsions affreuses qui ont dur deux
grandes heures (il n'est pas encore sr qu'elle ne fasse pas une
fausse couche). Pendant ce temps-l, madame la comtesse d'Artois ne
voyant pas venir Madame, s'est mise  faire des cris, des hurlements
affreux, disant qu'elle avoit quelque chose  lui dire, qu'elle
vouloit la voir absolument. On a t chercher Monsieur, qui est arriv
chez elle et a t oblig de lui dire que Madame avoit fait une
chute, qu'elle alloit tre saigne et qu'elle ne pouvoit pas sortir de
son lit. Madame lisabeth est si afflige de l'tat de madame la
comtesse d'Artois que je n'ai pas voulu la quitter hier de la journe;
elle a t avec la Reine chez Madame pendant son vanouissement et ses
convulsions. La Reine s'est conduite parfaitement: elle lui a donn
tous les soins, toutes les marques d'amiti qu'elle lui devoit; si
cette catastrophe pouvoit les raccommoder ensemble, ce seroit au moins
un ddommagement. J'espre encore que madame la comtesse d'Artois n'en
mourra pas. Elle est si jeune, elle a toujours eu l'air si sain, que
les mdecins doivent trouver beaucoup de ressources pour la tirer de
l. Il est certain qu'elle est bien mal, et ce qui est un bien mauvais
signe, c'est qu'elle tire ses draps avec ses mains; elle a toujours
l'air de chercher quelque chose: tous les gens qui sont  la mort ont
la mme manie, c'est une espce de convulsion. Enfin, il falloit que
cette pauvre petite princesse mourt pour qu'on parlt d'elle; mais
aussi n'est-ce qu'en bien. Le regret est gnral, et si elle pouvoit
revenir, l'alarme qu'elle auroit donne feroit qu'on l'aimeroit
beaucoup.....

[Note 97: Les provinces ftaient, chacune  sa manire, le grand
vnement qui avait donn au trne un hritier direct.

Le 1er janvier 1782, le prince de Cond, gouverneur et lieutenant
gnral en Bourgogne, accompagn de M. Amelot, secrtaire d'tat ayant
ce dpartement, prsentrent au Roi et  la Reine, au nom des tats de
cette province, une dlibration de ses lus gnraux sur les ftes
qu'ils avaient ordonnes  cette occasion, ainsi qu'une mdaille d'or,
portant, d'un ct, les bustes du Roi et de la Reine et les noms de
Leurs Majests; de l'autre, les armes de Bourgogne, avec ces mots
distribus en lignes circulaires et concentriques: _Mariages de douze
filles dotes par les tats de Bourgogne,  la naissance de
Monseigneur le Dauphin, 1781._]

                                    Versailles, ce 29 dcembre 1781.

Madame la comtesse d'Artois est, Dieu merci, hors de tout danger.....
Madame lisabeth a tant de bonts pour moi, me traite avec tant
d'amiti, que la vie que je mne prs d'elle est infiniment douce et
agrable; et il n'est personne qui n'prouve par quelque endroit de
petits dsagrments. Je t'avouerai encore que ce qui me fait de la
peine est qu'il me parot que la Reine me traite moins bien depuis que
j'ai t  Chantilly: elle qui, pendant la maladie de _Bombon_, avoit
paru y prendre le plus grand intrt, n'a pas imagin de m'en dire un
mot..... Madame lisabeth me dit que je radote; cela me rassure un
peu, mais cependant pas tout  fait, parce qu'il est fort possible
que la Reine ne lui dise pas ce qu'elle pense de moi, connoissant
l'intrt qu'elle prend  ce qui me regarde. Je ne lui en parle plus,
dans la crainte de l'ennuyer, mais je n'en pense pas moins, et cela
m'attriste; enfin, nous verrons comment tout cela tournera.  la garde
de Dieu! Je ferai tout ce que je croirai devoir faire et puis je me
tiendrai tranquille; car, dans le fait, quand votre conduite est
parfaitement honnte, les propos ne peuvent jamais tre bien
longs.....

La convalescence de madame la comtesse d'Artois, dont la maladie avait
interrompu toutes les joies, rendit l'essor au plaisir, et la ville de
Paris donna  la Reine la fte annonce depuis longtemps. La date est
faite pour veiller dans l'me tout un monde de penses: cette fte
eut lieu le _lundi 21 janvier_. En voici la relation officielle, que
la _Gazette_ s'empressa de publier dans un supplment:


SUPPLMENT  LA _GAZETTE_ DU MARDI 29 JANVIER 1782.

     _Relation de la fte que la ville de Paris a donne  Leurs
     Majests le Roi et la Reine, les 21 et 23 de ce mois, 
     l'occasion de la naissance de Monseigneur le Dauphin._

Le 21 janvier 1782, la Reine, partie de la Muette  neuf heures et
demie, a pris ses voitures de crmonie au rond du cours: Sa Majest,
ayant cent gardes du corps du Roi, toit accompagne dans sa voiture
de Madame lisabeth de France, de Madame Adlade de France, de la
princesse Louise-Adlade de Bourbon-Cond, de la princesse de
Lamballe et de la princesse de Chimay.

La Reine, depuis l'endroit o elle a pris ses voitures de crmonie,
a t au pas d'abord  Notre-Dame, et ensuite  Sainte-Genevive, pour
y rendre grces  Dieu de la naissance heureuse de Monseigneur le
Dauphin.  une heure un quart, Sa Majest, que les acclamations
publiques avoient suivie partout, est arrive  l'htel de ville, o
elle a t reue au bas de l'escalier suivant l'usage. En entrant dans
la grande salle de l'htel de ville, la Reine y a trouv les princes,
seigneurs et dames invits, qui l'avoient prcde pour la recevoir et
pour y attendre l'arrive du Roi: tout ce noble cortge toit vtu
avec la magnificence digne d'une fte aussi clatante.

Le Roi, parti du chteau de la Muette  midi trois quarts, a pris ses
carrosses de crmonie au mme endroit o la Reine avoit pris les
siens; Sa Majest toit escorte de cent cinquante de ses gardes, des
chevau-lgers, des gendarmes de sa garde ordinaire, et du vol du
cabinet; tous ces corps marchant  leur rang ordinaire et fix pour
les crmonies: le Roi toit accompagn dans sa voiture de Monsieur,
de monseigneur comte d'Artois, du prince de Lambesc, grand cuyer de
France; du duc de Coigny, premier cuyer, et du duc d'Ayen, capitaine
des gardes. La foule toit si grande sur toute la route du Roi qu'elle
offroit le plus brillant coup d'oeil. Sa Majest trouva la mme
affluence sur toute sa route jusqu' l'htel de ville, o elle arriva
et o elle fut reue, selon l'usage, au bas de l'escalier de cet
htel.

Avant de se mettre  table pour dner, Leurs Majests eurent la bont
de se montrer plusieurs fois sur le balcon, d'o elles devoient voir
le feu d'artifice; et cette faveur du Roi et de la Reine fut sentie et
exprime de la manire la plus vive par les cris de joie du peuple
immense qui toit rassembl dans la place.

 deux heures trois quarts, Leurs Majests se mirent  table, et le
repas somptueux qui leur fut servi dura deux heures moins un quart. Le
Roi et la Reine toient placs au haut de la table; Monsieur toit 
la droite de Sa Majest, et monseigneur comte d'Artois  la gauche de
la Reine; Madame lisabeth se trouvoit immdiatement aprs Monsieur,
Madame Adlade de France aprs monseigneur comte d'Artois, la jeune
princesse de Bourbon-Cond aprs Madame lisabeth, la princesse de
Lamballe aprs Madame Adlade, et toutes les autres dames, au nombre
de soixante-dix, comme elles se sont trouves, la table tant compose
de soixante-dix-huit couverts.

Le Roi a t servi par le sieur de Caumartin, prvt des marchands,
qui lui a prsent la serviette avant de se mettre  table, et la
Reine par la dame de la Porte, nice du sieur de Caumartin, qui lui a
prsent la serviette; les princes et princesses de France par les
chevins, le procureur du Roi et le receveur de la ville: le dner
avoit t prpar par les officiers du Roi et donn par la ville;
pendant le dner, il y eut de la musique. Aprs le service de la table
de Leurs Majests, on servit d'autres tables dans des salles prpares
pour les seigneurs et pour les personnes de la suite du Roi et de la
Reine.

Aprs le dner, Leurs Majests ont pass dans la grande salle, o
elles ont tenu appartement et jeu pendant une heure et demie,
c'est--dire depuis cinq heures jusqu' six heures et demie.

Alors Leurs Majests se sont rendues avec les princes, princesses et
tous les seigneurs et dames de la cour, dans la salle o elles avoient
dn et d'o elles ont vu le feu d'artifice, aprs lequel la cour est
revenue dans la pice o s'toit tenu le jeu.

 sept heures et un quart, le Roi, reconduit au bas de l'escalier de
l'htel de ville comme il y avoit t reu, est reparti de la mme
manire qu'il toit venu; et la Reine, galement reconduite au bas de
l'escalier de l'htel de ville, est partie  huit heures moins un
quart de la manire dont elle toit arrive: Leurs Majests retrouvant
partout la mme affluence de peuple et les mmes transports.

Leurs Majests, en s'en retournant, ont vu plusieurs des
illuminations qui se trouvoient sur leur route, et notamment celle de
la place Vendme, dont Leurs Majests ont fait le tour. Elles virent
aussi en passant la brillante illumination de la place Louis XV, ayant
pour regard le palais de Bourbon, dont l'illumination avoit le plus
grand clat.

Les officiers des gardes du corps qui entouroient les carrosses du
Roi et de la Reine ont jet de l'argent en plusieurs endroits.

Leurs Majests, pendant toute cette journe, si prcieuse aux
Parisiens, ont tmoign partout la satisfaction la plus grande, et ont
fait les compliments les plus honorables et les plus flatteurs au
prvt des marchands et  toutes les personnes qui ont eu la direction
de cette fte.

On ne peut se dispenser de donner ici une esquisse lgre des
constructions lgantes et pittoresques, des embellissements et
ornements excuts sous la direction du sieur Moreau, architecte du
Roi, matre gnral, contrleur-inspecteur des btiments de la ville.

Le feu d'artifice toit dispos sur le nouveau quai, au moyen duquel
la place se trouvoit agrandie. Il reprsentoit le temple de l'Hymen
form par un portique de colonnes, surmont d'un fronton et couronn
d'un attique..... Sur un autel lev au centre brloient, pour la
prosprit de la famille royale et celle de monseigneur le Dauphin,
les offrandes de la nation. Devant le portique du temple, on voyait la
France recevant des mains de l'Hymen l'enfant auguste et prcieux qui
vient de natre. L'difice toit surmont par des enfants et des
aigles qui ornoient le temple de guirlandes, etc., etc.

L'htel de ville tant d'une tendue mdiocre pour une si grande
occasion, et le feu d'artifice tant plac sur le quai, les croises
de l'htel ne se trouvoient plus en face ni disposes pour jouir du
spectacle de cet ensemble.

Le besoin d'augmenter le local pour recevoir et placer plus
convenablement Leurs Majests et la cour avoit dtermin le sieur
Moreau, dont les talents et le got sont connus,  construire une
galerie en retour du btiment de l'htel de ville et en face du feu
d'artifice.

En couvrant la cour de l'htel de ville, on en avoit form une
trs-grande salle pour le festin et pour le bal. Les deux tages
d'arcades dont elle est dcore formoient des tribunes ornes de tout
ce que l'art peut offrir de plus riche, de plus vari et de plus
commode.

Dans la pice appele la grande salle, Leurs Majests ont tenu
appartement et jeu. Une des extrmits toit orne d'un dais
magnifique sous lequel toit plac le portrait du Roi en pied, ainsi
que les bustes du Roi et de la Reine sur des pidestaux. Deux
fauteuils toient placs sur une estrade leve au milieu par deux
gradins.  l'autre bout toit une chemine orne d'emblmes et
enrichie d'or et de marbre prcieux. Tous les meubles rpondoient 
cette magnificence, ainsi que ceux d'un appartement prpar pour la
Reine  un des coins de cette salle; au ct oppos se trouvoit
l'entre pratique pour la grande galerie qui avoit t construite, et
dont on a parl.

Cette pice avoit quarante-huit pieds de large sur cent trente-deux
de long et vingt-huit de hauteur. Elle a servi pour le dner de Leurs
Majests, leurs loges et celles de la cour pour voir le feu; mme
richesse, mme got d'ornements et de meubles: dans les deux
extrmits on avoit plac des musiciens qui, pendant le dner, ont
excut, d'un ct, des symphonies du meilleur choix, et, de l'autre,
les morceaux de chant les plus agrables.

Le dehors de cette galerie, qui a eu le plus grand succs, toit
dcor par un frontispice de douze colonnes corinthiennes peintes en
marbre, canneles, surmontes de leur entablement et balustrade,
portes sur un soubassement. L'difice toit couronn par un attique
divis en pilastres et bas-reliefs, au milieu duquel s'levoit un
fronton charg de cartels et d'cussons aux armes de France.

La loge de Leurs Majests, pour voir le feu d'artifice, occupoit les
trois entre-colonnements du milieu, qui formoient un avant-corps et
rotonde avec coupole ports par huit supports.....  l'aplomb de
chaque support toit plac un vase d'or, d'o partoit un lis. Le
dessus de la loge toit en calotte, couvert d'une toffe cramoisie
avec nervures et compartiments, surmont d'un dauphin.

Le 23, la place de l'htel de ville, l'difice du feu d'artifice et
la galerie ont t illumins le soir pour le bal qui devoit terminer
cette fte. Le Roi et la Reine ont honor ce bal de leur prsence;
mais l'affluence tonnante des masques, cet empressement irrsistible
qui porte les sujets  s'approcher toujours le plus qu'ils peuvent de
leurs matres, n'a pas permis  Leurs Majests d'y rester plus d'une
heure[98].

[Note 98: L'affluence tait extrme. Les cris de _Vive le Roi!_ se
rptaient de toutes parts avec enthousiasme. Ce fut dans un de ces
moments o la foule, en criant _Vive le Roi!_ l'entourait au point
qu'il tait press de partout et ne pouvait plus avancer, que Louis
XVI dit avec une gaiet vive et franche: _Mais si vous voulez qu'il
vive, ne l'touffez donc pas._]

Dans l'une et l'autre des ftes, l'ordre essentiel pour la sret
publique, la libert des dbouchs et la circulation, a t
parfaitement tabli, et l'on ne peut que fliciter infiniment toutes
les personnes qui ont concouru si heureusement  ce qu'aucun dsordre,
aucun accident n'aient troubl dans ces deux occasions la joie et
l'allgresse publiques.

Sa Majest, ayant gratifi du cordon de l'ordre de Saint-Michel les
sieurs Richer et de Bordenave, premier et deuxime chevins; le sieur
Buffault, receveur gnral de la ville, et le sieur Moreau, matre
gnral des btiments de la mme ville, a permis qu' commencer du
premier jour de la fte ils se dcorassent des marques de cet ordre,
quoiqu'ils ne fussent pas encore reus chevaliers.

       *       *       *       *       *

Madame de Bombelles ne put prendre part  cette fte, dont son
imagination s'tait fait un grand plaisir. Elle crit  son mari:

                                     Versailles, ce 21 janvier 1782.

Eh bien, mes craintes n'ont t que trop fondes; tout le monde est 
Paris, et moi j'ai t oblige de revenir hier au soir ici: j'ai
dcidment la jaunisse; j'ai vu ce matin Lemonnier et Loustoneau, qui
sont venus me voir et qui m'ont dit que ce ne seroit rien du tout, que
mon tat ne demandoit que du mnagement et de la dite; je me porte
beaucoup mieux qu'auparavant  prsent que je suis bien jaune: il y a
plus de quinze jours que j'avois des maux de coeur et des tristesses
qui me donnoient presque des vapeurs; aujourd'hui je me sens gaie, je
ne souffre pas du tout, je n'ai qu'un peu mal au coeur, et je suis
persuade que d'ici  cinq ou six jours je serai gurie. Quand je suis
arrive hier, Madame lisabeth n'toit pas partie, je l'ai t voir
tout de suite, tu ne peux pas t'imaginer avec quelle bont elle m'a
traite; elle a charg Loustoneau, sans que je le susse, de lui donner
tous les jours de mes nouvelles; elle m'a fait mille caresses pour me
consoler de n'tre pas  l'entre, enfin elle a t charmante.....

       *       *       *       *       *

La fte donne ensuite par les gardes du corps eut lieu le 30 janvier
dans la grande salle de spectacle du palais de Versailles; elle
commena par un bal par et se termina par un bal masqu. La Reine
ouvrit le bal par un menuet qu'elle dansa avec un simple garde nomm
par le corps, et auquel le Roi accorda le bton d'exempt.

Madame de Bombelles fut ddommage de n'avoir point assist  la fte
de l'htel de ville de Paris.

                                     Versailles, ce 26 janvier 1782.

  ....................................................................

Madame lisabeth m'est venue voir cette aprs-dne; elle a fait
venir _Bombon_, qui a t charmant; elle ne l'avoit pas encore vu
marcher absolument seul, et pour le faire briller dans tout son clat,
je me suis mise  jouer un petit air sur le clavecin; il a pris son
petit fourreau de chaque ct, s'est mis  danser et  tourner tout
autour de la chambre, ce qui a fort amus Madame lisabeth. En le
faisant danser, je pensois  toi, et je me disois: S'il toit ici, il
deviendroit fou de cet enfant! Vritablement tu l'aimerois  la folie,
car il est impossible pour son ge d'tre plus aimable et de marquer
plus d'intelligence dans tout ce qu'il fait. Attends-toi  le trouver
bien laid, parce qu'il l'est; mais cela ne t'empchera pas, au bout de
quelques jours, de le trouver charmant par ses manires.....

       *       *       *       *       *

                                      Versailles, ce 3 fvrier 1782.

Ma jaunisse a t assez aimable pour ne pas m'empcher d'aller au bal
par, et cela m'a fait un grand plaisir, car c'toit la plus superbe
chose qu'on ait jamais vue; on prtend qu'il s'en falloit bien que les
bals qu'on y a donns pour le mariage des princes approchassent de la
magnificence de celui-ci, parce qu'il y avoit un tiers de bougies de
plus au dernier; toutes les loges toient remplies de femmes
extrmement pares; la cour toit de la plus grande magnificence;
enfin c'toit superbe, et j'tois au dsespoir que tu ne fusses pas
ici..... Ma robe a jou son rle, elle est superbe; le bal a commenc
 six heures et a fini  neuf:  minuit, Madame lisabeth a t avec
mademoiselle de Cond et plusieurs de ses dames dans une loge au bal
masqu; elle m'a propos d'y venir, et comme je croyois qu'elle n'y
passeroit qu'une demi-heure, j'ai accept; point du tout, elle s'y est
amuse comme une reine et y est reste jusqu' trois heures et demie,
de manire qu'il en toit quatre lorsque je me suis mise au lit.....
La Reine m'a traite  merveille le jour du bal; elle m'a demand
comment je me portois, s'il toit bien prudent de sortir dj; elle
m'a dit  demi-voix:--Irez-vous au bal masqu?--Je lui ai rpondu en
souriant que je n'en savois rien.--Oh! l'enfant! vritablement on ne
mrite pas l'honneur d'tre chaperon quand on va au bal venant d'avoir
la jaunisse.--Comme ma petite belle-soeur toit avec moi et toit
entre chez la Reine sans en avoir le droit, je lui ai dit que je
craignois d'avoir fait une grande sottise en faisant entrer ma soeur
chez elle; elle m'a rpondu que cela ne faisoit rien et qu'elle toit
ravie de la voir. J'ai t charme que cela se ft pass ainsi, car je
craignois vraiment d'avoir fait quelque chose de trs-mal. Le Roi m'a
aussi parl au bal; il m'a demand si je trouvois le bal fort beau, je
lui rpondis que c'toit superbe. Ensuite il m'a demand des nouvelles
de ma soeur, de maman, de ma tante; il m'a dit:--C'est une pidmie,
toutes les sous-gouvernantes sont malades.--Je lui ai dit: Oui, Sire,
il ne reste que madame d'Aumale.--Il m'a rpondu en riant: Oh! c'est
un beau renfort!

       *       *       *       *       *

C'est  ce bal que fut inaugure la mode de porter des dauphins en or
orns de brillants, comme on portait des jeannettes.  la suite de ses
couches, les cheveux de la Reine sont tombs; elle a adopt alors une
coiffure dite  l'enfant. Cette coiffure basse a t prise
successivement par la cour et par la ville[99].

[Note 99: _Mmoires de la baronne d'Oberkirch._]

La Reine et avec elle madame la duchesse de Bourbon avaient adopt
une mode jusqu'alors rserve aux hommes et que les femmes du grand
monde s'empressrent toutes de prendre: je veux parler des catogans,
qui retroussaient les cheveux et les attachaient prs de la tte. Ces
noeuds de ruban, quand on y joignait les cadenettes, le petit chapeau
et le plumet, donnaient  un jeune visage quelque chose de piquant et
de cavalier. La simplicit de Madame lisabeth n'acceptait pas cette
parure; le Roi s'en moquait et souvent en parlait avec une sorte
d'aigreur. Un jour, il entra chez la Reine avec un chignon.
Marie-Antoinette se prit  rire. Vous devriez, lui dit-il, trouver
cela tout simple; ne faut-il pas nous distinguer des femmes, qui ont
pris nos modes? La leon ne tomba point  terre: les costumes
masculins disparurent.

C'est aussi  cette poque qu'il faut placer la rvolution qui s'opra
dans la toilette des enfants. Dfigurs depuis la Rgence avec des
boucles, des rouleaux pommads et saupoudrs  blanc, affubls d'une
bourse, d'un chapeau sous le bras, d'une pe au ct, ces pauvres
petits tres retrouvrent leur chevelure premire, bien taille en
rond, brillante et nette, seule parure d'une tte enfantine; puis ils
portrent des habits simples et commodes qui laissaient en libert les
mouvements capricieux de leur ge.

La naissance de Madame Royale, suivie (trois ans plus tard) de celle
du premier Dauphin, avait fait vibrer une nouvelle fibre au coeur de
Madame lisabeth. Si le divin Matre voyait avec bonheur venir les
petits enfants vers lui, c'tait aussi avec bonheur que Madame
lisabeth allait vers les petits enfants. Elle se sentait attire prs
d'eux par le double charme de la faiblesse et de l'innocence. Elle
montrait surtout le plus tendre intrt  la petite nice que le Roi
lui avait donne. Elle fut heureuse du premier sourire que ses
caresses firent clore sur ses lvres, heureuse de la premire lueur
de raison qu'elle vit poindre dans son intelligence. Elle en suivit
les progrs avec un tendre intrt, invinciblement ramene chaque jour
vers cette petite tte qui semblait l'initier aux proccupations, aux
soins et aux angoisses maternelles.

Ce fut l comme un nouveau lien qui attacha Madame lisabeth 
Versailles et qui devait la retenir prs du trne. Elle fut pour ainsi
dire la premire institutrice de la jeune Marie-Thrse, lui inspirant
l'ide du bon et du juste, cherchant  lui former un jugement solide,
et tournant vers Dieu les naissants mouvements de son coeur. La nice
rpondait par la plus entire confiance  l'affection de la tante et
par la plus vive attention aux leons qu'elle en recevait. Elle se
prit  l'aimer comme une amie et comme une mre. Madame lisabeth
joignait  une haute raison une jeunesse de caractre et de coeur qui
rapprochait la distance entre un enfant de cinq ans et une jeune fille
de dix-huit. La puret est le niveau des mes: les anges n'ont point
d'ge.

 cette poque, la Reine fit un choix qui fut un sujet de joie pour
Madame lisabeth: la vicomtesse d'Aumale, son amie, fut dtache de
l'ducation des Enfants de France et spcialement charge de celle de
Madame Royale. Malheureusement cette faveur confiante de la Reine
excita quelque jalousie ombrageuse dans son entourage, qui parvint 
lui persuader qu'en mettant sa fille entre les mains de madame
d'Aumale, elle l'avait place sous la tutelle de Madame lisabeth. Ce
prtexte suffit pour carter madame d'Aumale; mais il tait impuissant
 sparer Marie-Thrse et lisabeth. Elles ne se revirent plus aussi
assidment; mais leurs coeurs s'taient compris, et les liens qui les
attachaient l'une  l'autre devaient tre resserrs par les disgrces
de la cour, comme ils le furent plus tard par le malheur.

Madame lisabeth tait ne pour l'intimit: autant elle tait vive,
confiante et expansive dans son cercle familier de Montreuil, autant
elle laissait voir de timidit, de rserve, je dirai mme d'embarras,
non pas seulement quand elle se trouvait en reprsentation dans les
salons de la Reine, mais dans son propre intrieur, alors qu'elle y
tait entoure de la plupart de ses dames. Elle semblait craindre que
ses paroles, ses regards mme ne montrassent une prfrence  une
d'elles. Les saillies de son esprit taient comprimes par les
sollicitudes de son coeur, et ses discours, son maintien mme se
ressentaient de cette gne. Du reste, un merveilleux instinct lui
faisait reconnatre les personnes, si peu nombreuses, hlas! dignes
d'tre admises  sa familiarit. La duchesse de Duras, la vicomtesse
d'Aumale taient de ces personnes qui, par les grces de leur esprit,
la droiture de leur raison aussi bien que par l'lvation de leur me,
avaient gagn son amiti et sa confiance. Difficile dans ses choix,
Madame lisabeth tait dvoue dans ses affections. Ses amies taient
des soeurs pour elle; les intrts de leur famille, les soucis de
leurs affaires devenaient ses soucis et ses intrts. Si une d'elles
tait souffrante, elle s'empressait de l'aller voir, elle lui tenait
compagnie. Elle leur prodiguait dans leur disgrce les mmes soins et
les mmes gards que dans leur faveur. Elle n'avait pas cess de voir
madame d'Aumale depuis son loignement de Madame Royale; et malgr
l'opposition que la triste affaire du collier avait souleve contre
tous les membres de la maison de Rohan, elle ne crut pas devoir
refuser  madame de Marsan les marques habituelles de ses bons
sentiments pour elle; avec cette dfrence et ces respects affectueux
qu'elle gardait toujours vis--vis de la Reine, elle la pria de ne pas
s'tonner de lui voir rendre  son ancienne institutrice ce qu'elle
devait  son ge et  ses vertus.

Dans cette heureuse anne de 1781, le Roi fit l'acquisition de la
proprit que la princesse de Gumne avait  Montreuil et que les
dsastres de sa fortune ne lui avaient plus permis de conserver[100]. Il
pria la Reine, qu'il avait mise dans la confidence de ses projets,
d'emmener, dans une de ses promenades, lisabeth  Montreuil, et de
descendre avec elle dans cette habitation qu'il savait lui tre agrable.
Heureuse de la surprise qu'elle va causer  sa belle-soeur,
Marie-Antoinette l'engage  l'accompagner: Si vous voulez, lui dit-elle,
nous nous arrterons  cette maison de Montreuil o vous alliez
volontiers quand vous tiez enfant?--Cela me fera grand plaisir, rpond
lisabeth, car j'y ai pass des heures trs-agrables. On arrive 
Montreuil, o tout est dispos pour recevoir de telles visiteuses, et ds
qu'elles y sont entres: Ma soeur, dit la Reine, vous tes chez vous. Ce
sera votre Trianon. Le Roi, qui se fait un plaisir de vous l'offrir, m'a
laiss celui de vous le dire.

[Note 100: On s'occupa beaucoup en France de la faillite du prince de
Gumne. C'tait la chose la plus douloureuse du monde; on se
demandait comment un Rohan avait pu se laisser amener  une position
semblable, et  finir ainsi. Il y avait clameur de haro dans le
peuple; les gens les plus atteints taient des domestiques, de petits
marchands, des portiers, qui portaient leurs pargnes au prince. Il
avait tout reu, tout demand, mme des sommes folles, et il a tout
dissip, tout perdu. Parmi les gens du cardinal-archevque, il s'en
trouvait plusieurs de compltement ruins. Le prince Louis leur a
rendu sur-le-champ ce qu'un prince de sa maison leur enlevait. Il a
t en cela trs-noble et trs-gnreux. Tout sera pay ou presque
tout, les usures exceptes. Les Rohan se sont runis pour cela. Madame
de Gumne a t sublime, elle a donn sur-le-champ sa fortune tout
entire et ses diamants. La princesse de Marsan (qui tait une
Rohan-Soubise) voulait se mettre au couvent, et consacrer sa fortune 
sauver l'honneur des Rohan. Madame la princesse de Gumne a rendu sa
charge de gouvernante des Enfants de France, dont sa volont seule
pouvait la dpouiller, puisque c'tait une des grandes charges de la
Couronne. _Mmoires de la baronne d'Oberkirch_, t. II, p. 1, Paris,
Charpentier, 1853.]

Les inspirations fraternelles de Louis XVI ne l'avaient pas tromp. Ce
don devait tre pour Madame lisabeth une source de jouissances
intimes; car, de ce moment, elle put associer ses amies  son
existence de chaque jour et se drober aux pompes de la cour quand son
devoir n'y marquait pas sa place. Le parc dont elle prenait possession
est situ  droite de la barrire lorsque l'on entre  Versailles: il
longe l'avenue de Paris et s'tend de la rue de Bon-Conseil  la rue
Saint-Jules; son entre est au n 2 de la rue de Bon-Conseil, le seul
de cette rue. Cette entre est telle qu'elle tait avant la
Rvolution, telle qu'elle a toujours t. Ce parc, amoindri par la
Rvolution, a recouvr, sous le propritaire actuel, ses anciennes
limites. Les modifications qu'il a reues ont d en changer un peu
l'aspect; les arbres, en grandissant, lui ont sans doute donn aussi
un caractre plus tranquille et plus mlancolique. Ce parc n'a pas
moins de huit hectares, sur lesquels aurait pu se dployer tout un
quartier de villas et d'agrables chalets; mais, jaloux d'y conserver
les traditions du pass, l'honorable propritaire de ce royal domaine
a su le dfendre contre les calculs de la spculation et de l'intrt
personnel.

Au milieu d'une pelouse orne de bouquets d'arbres et de massifs de
fleurs s'lve la maison, dont quatre colonnes de marbre soutiennent
le pristyle. La partie du btiment central, figure par une teinte
plus noire sur le plan ci-joint, est telle qu'elle tait du temps de
Madame lisabeth; les deux ailes qui l'encadrent, abattues dans les
mauvais jours de la Rvolution, ont t rebties vers le commencement
de ce sicle sur leurs anciens fondements.

[Illustration: Plan de la Proprit de Madame lisabeth, 
Montreuil-Versailles (1787.)]

 gauche, on aperoit la ferme o Madame lisabeth tablit bientt sa
laiterie, qui devait tre un des instruments les plus actifs de sa
bienfaisance. Une alle d'arbres arrondis en berceau forme une
ceinture de verdure et d'ombrage le long de l'avenue de Paris. Un des
premiers actes de la propritaire fut de dtacher de son domaine une
petite maison situe rue Champ-la-Garde[101], et de la donner 
madame de Mackau. Il lui semblait qu'elle ne pouvait mieux inaugurer
sa premire possession qu'en priant son ancienne institutrice de la
partager avec elle. La petite maison de ma mre, a crit madame de
Bombelles, avoit une porte qui communiquoit dans le jardin de Madame
lisabeth. M. de Bombelles y eut une maladie qui lui causa des
douleurs horribles: la princesse, qui avoit pour lui des bonts
extrmes, venoit le voir journellement, l'encourageoit, le consoloit
et partageoit les peines que me causoit cet tat, comme auroit pu
faire la soeur la plus tendre. Madame lisabeth retrouvait aussi de
prcieux souvenirs  Montreuil. C'tait dans ce village, et  quelques
pas de sa demeure, que s'levait le pavillon et que s'tendait le
parc[102] qui avaient appartenu  madame de Marsan, et qui lui
rappelaient les heures les plus heureuses de son enfance, celles
qu'elle avait passes avec sa chre Clotilde. C'tait l que le
premier mdecin du Roi lui avait donn des leons de botanique, au
milieu des plus beaux arbres de l'Amrique, imports en France par M.
de la Galissonnire, ancien gouverneur du Canada. Aprs la mort de
madame de Marsan, ces arbres au feuillage vari, plants de la main
mme de M. Lemonnier, ce jardin dessin sur ses plans, ce pavillon
distribu et orn d'aprs ses avis, taient devenus sa proprit et
son sjour habituel. Madame lisabeth tait heureuse d'un voisinage
qui lui permettait de voir souvent ce digne homme, chez lequel elle se
plaisait  honorer tout ensemble l'ge, le talent, la science et la
vertu. Entre eux s'tablit un change continuel de services et une
touchante communaut de plaisirs: le savant professeur associait la
princesse  ses tudes de botanique dans son jardin,  ses expriences
de physique dans son cabinet; et Madame lisabeth, en revanche,
l'associait  sa charit, en le faisant le distributeur de ses aumnes
dans le village.

[Note 101: Nomme ainsi en souvenir du dernier bailli de Versailles,
M. Froment de Champ-la-Garde. Cette maison porte aujourd'hui le n 4.]

[Note 102: Aujourd'hui rue Champ-la-Garde, n 11.]

Le Roi avait dcid que Madame lisabeth ne coucherait  Montreuil que
lorsqu'elle aurait atteint sa vingt-cinquime anne; mais ds qu'elle
fut en possession de son cher petit domaine, elle ne passait plus 
Versailles que la soire et la nuit, et mme, pendant l't, elle n'y
passait gure que la nuit. Ds le matin elle entendait la messe dans
la chapelle du chteau, et immdiatement aprs elle montait en voiture
avec quelques-unes de ses dames pour aller  Montreuil. Quelquefois
mme elle s'y rendait  pied. La vie qu'elle y menait tait uniforme
et pareille  celle que la famille la plus unie passe dans un chteau
 cent lieues de Paris. Heures de travail, de promenade, de lecture;
vie isole ou en commun, tout y tait rgl avec mthode. L'heure du
dner runissait la princesse et ses dames autour de la mme table.

Plus tard, avant de revenir  la cour, on s'agenouillait dans le
salon, et, conformment  l'usage conserv dans quelques familles, on
faisait en commun la prire du soir. Puis on se remettait en route
vers ce palais soucieux dont on tait si prs tout  la fois et si
loin, et l'on rentrait dans son domicile officiel avec le souvenir
d'une douce journe remplie par le travail, gaye par l'amiti et
sanctifie par la prire.

Madame lisabeth s'attachait de plus en plus  sa maison de campagne
par le bien qu'elle y faisait. Elle se tenait au courant de toutes les
humbles misres du village et des environs. Y avait-il un malade? un
mdecin tait envoy chez lui, et quelques pices d'argent y
arrivaient aussitt, afin de faire face aux ncessits du traitement.
Quand on pense que pour toute fortune Madame lisabeth n'avait que la
pension dont elle jouissait comme soeur du Roi, on demeure tonn du
nombre prodigieux de bonnes oeuvres auxquelles ses ressources
pouvaient suffire! C'est qu'elle avait dj appris  conomiser sur sa
parure, afin de pouvoir suivre l'lan de son coeur. Sa premire femme
de chambre lui rendait compte chaque mois de l'emploi de son petit
budget, et lorsque la dpense en avait dpass le chiffre, Madame
lisabeth, afin de rtablir l'quilibre, retranchait, sur les
prvisions du mois suivant, un objet de sa propre toilette. Ainsi,
c'tait toujours un sacrifice personnel qui comblait le dficit caus
par la charit.

Les dpenses considrables pour les choses de luxe lui apparaissaient
comme un vol fait  la bienfaisance. Un jour, on lui propose un bijou
qu'on savait tre de son got: C'est fort joli, dit-elle, mais avec
ce que cela me coterait, nous soutiendrons quelques malheureux de
plus. Un marchand de bric--brac vint un autre jour lui offrir pour
son salon de Montreuil un ornement de chemine d'une sculpture
remarquable, et qui tait de mode toute nouvelle: Quel en est le
prix? demande la princesse.--Quatre cents livres.--Ce n'est
certainement pas trop cher, rpond-elle; mais je ne puis.--Je ne
demande point d'argent comptant, dit le marchand; j'attendrai tant que
Madame voudra.--Je vous remercie, et ne m'en voulez pas de vous
refuser: avec quatre cents livres, je puis monter deux petits
mnages. C'est ainsi que, sans autre luxe que celui command par son
tat, sans aucun got de dpense personnelle, Madame lisabeth tait
pour elle-mme aussi conome qu'elle tait prodigue pour les
indigents.

Elle devait  sa nouvelle manire de vivre un avantage prcieux: elle
voyait ses frres plus souvent. Monsieur venait passer avec elle des
heures qu'il savait lui rendre courtes par le charme de sa
conversation. Mon frre le comte de Provence, disait-elle un jour,
est tout ensemble le conseiller le plus clair et le conteur le plus
charmant. Son jugement sur les hommes et sur les choses le trompe
rarement, et sa prodigieuse mmoire lui fournit en toutes
circonstances une source intarissable d'anecdotes intressantes.

Monsieur menait une vie sdentaire, protgeant et cultivant les
lettres, et passant habituellement plusieurs heures de la matine 
tudier ou  lire dans son cabinet. Il se plaisait  faire des vers;
on a mme prtendu qu'il avait compos plus d'un ouvrage de longue
haleine sur l'histoire et la physique. On connat le quatrain qu'il
fit un jour pour la Reine: ayant cass un ventail appartenant  cette
princesse, il lui en envoya un autre auquel taient attachs les vers
que voici:

      Au milieu des chaleurs extrmes,
      Heureux d'amuser vos loisirs,
  J'aurai soin prs de vous d'attirer les Zphirs;
      Les Amours y viendront d'eux-mmes.

Si la socit du comte d'Artois n'offrait pas  Madame lisabeth les
mmes ressources que celle de Monsieur, elle lui prsentait des
agrments d'un autre genre. Il tait vif, lger, aimable, passionn,
plein de grce et de loyaut.  peine sorti de l'adolescence, il
prtendait qu'il serait roi. On racontait de lui trente espigleries
qui rvlaient la vivacit de son esprit. Il paria un jour contre ses
frres qu'il paratrait couvert devant le Roi, son aeul, sans que ce
prince le trouvt mauvais. La gageure fut accepte. Le comte d'Artois
entra dans la chambre de Louis XV le chapeau sur la tte: Grand-papa,
lui dit-il, n'est-il pas vrai que ce chapeau me va bien? Mes frres
prtendent le contraire et me plaisantent. Comment Votre Majest me
trouve-t-elle?--Fort bien, mon fils.--Sire, ayez donc la bont de le
leur dire, car ils ne me croiront pas.

Madame lisabeth, plus raisonnable que son frre, se permettait
souvent de le sermonner; au commencement, c'tait toujours en riant
qu'il accueillait ses conseils. En avanant dans la vie, il se mit 
aimer sa soeur avec une tendresse mle de vnration, et se trouvait
fier d'appartenir de si prs  une princesse doue de tant de vertus.
Ce sentiment s'accrut et se fortifia dans le malheur. Lorsque, sorti
de France, il recevait une de ses lettres, on le devinait  l'motion
de bonheur qui s'imprimait sur ses traits; il ouvrait la lettre avec
trouble, et suivait,  travers ses larmes, cette main chrie dans
chaque ligne qu'elle avait trace. Jamais tendresse rciproque de
frre et de soeur ne fut plus vive, plus vraie et plus expansive.

Madame lisabeth se plaisait aussi infiniment dans la socit de ses
tantes, surtout de Madame Adlade, qui avait toujours eu une
affection particulire pour Louis XVI et s'tait occupe de lui ds
ses premires annes, alors que la cour semblait ngliger le petit duc
de Berry, encore loign du trne. lisabeth partageait les sentiments
de gratitude que son royal frre avait vous  celle de ses tantes qui
lui avait montr le plus d'attachement. Mesdames, du reste, taient
d'un commerce extrmement agrable, et prouvaient que les exercices de
la pit ne sont pas incompatibles avec les charmes de l'esprit.

lisabeth ne ngligeait pas non plus celle de ses tantes qui avait
chang la soie et les dentelles contre la bure et le cilice. Ses
gots et ses sentiments se trouvaient  l'aise dans le clotre des
Carmlites, o elle rencontrait tout ensemble des leons d'abngation
et des tmoignages d'attachement. Le Roi s'inquita un moment de la
frquence de ses visites  Saint-Denis: Je ne demande pas mieux, lui
dit-il un jour, que vous alliez voir votre tante,  la condition que
vous ne l'imiterez pas: lisabeth, j'ai besoin de vous. Le coeur
d'lisabeth le lui avait dit avant le Roi, et c'tait souvent la
pense mme de son frre qui la ramenait prs de Madame Louise, se
plaisant  unir ses prires  celles de la pieuse carmlite, pour
demander  Dieu de rpandre ses grces sur le membre de leur famille
qui en avait le plus besoin, puisqu'il portait le poids de la fortune
publique. Les voeux de ces deux saintes femmes demandant  genoux le
bonheur de Louis XVI ne devaient pas se raliser dans ce monde.

Ce n'tait point assez de se faire la bienfaitrice de ceux qui
l'entouraient, elle se tenait au courant de toutes les bonnes oeuvres
qui taient  sa porte, afin de s'y associer; elle piait les
malheurs qui se passaient dans des rgions o son bras ne pouvait
atteindre, afin d'y intresser le Roi lui-mme.

Dans l'automne de 1785, elle apprend par M. Perrenay de Grosbois,
premier prsident de la cour des comptes,  Besanon, qu'il existait 
Montfleur, bailliage d'Orgelet, dans le Jura, un vieillard du nom de
Jacob (Jean), n  Sarsie le 10 novembre 1669, et par consquent g
de cent seize ans, n'ayant pour subsister que le faible produit du
travail de sa fille, dj fort ge elle-mme. Madame lisabeth en
informe M. de Calonne, le contrleur gnral des finances, qui,
clair sur la vrit de ces faits par l'intendant de Franche-Comt,
les porte  la connaissance du Roi. Le centenaire reut peu de temps
aprs une gratification extraordinaire de douze cents livres et une
pension viagre de deux cents livres; mais il ne sut jamais  quelle
initiative ce don royal tait d. Ce vnrable vieillard eut l'honneur
d'tre prsent au Roi et  la famille royale le 11 octobre 1789, et
le 23  l'Assemble nationale. Il avait alors, comme on le voit, cent
vingt ans. Son portrait, par F. Garnerey, fut accept par l'Assemble
et dpos dans ses archives le 3 dcembre suivant.

Plus tard (c'tait en 1788), notre princesse apprit par l'vque de
Noyon que dans cette ville, le dernier jour du mois de mai, quatre
hommes taient tombs dans une fosse, o, dj asphyxis par une odeur
pestilentielle, ils n'ont d la vie qu' une jeune fille nomme
Catherine Vassent, qui s'est offerte elle-mme  la mort pour les
sauver. Quand la relation de ce drame[103], imprime  Noyon, parvint
 Madame lisabeth, elle venait d'user les dernires ressources du
mois, et ne pouvait rien offrir  cette jeune hrone, qui tait aussi
pauvre que courageuse. Elle va trouver Louis XVI, et lui fait
elle-mme, d'une voix mue, la lecture de ce rcit. Quand elle eut
fini: Ma soeur, lui dit le Roi, je vous remercie de m'avoir donn
communication d'un acte aussi honorable et aussi touchant; priez M. de
Grimaldi[104] d'annoncer  Catherine Vassent que je lui ferai remettre
deux mille quatre cents livres lors de son mariage.

[Note 103: Voir cette relation aux documents placs  la fin du
volume, n XV.]

[Note 104: vque de Noyon.]

       *       *       *       *       *

Reprenons le cours chronologique de notre rcit. Au mois de fvrier
1782, l'tat de Madame, fille du Roi, causa d'assez vives inquitudes:
cette petite princesse eut des convulsions, la fivre avec des
redoublements et un gros rhume. Sa gurison heureusement fut presque
aussi prompte que l'attaque de la maladie avait t vive. Mais un
autre souci occupa la famille royale: Madame Sophie, dj souffrante
depuis quelque temps, tomba gravement malade. Le 21, elle exprima le
dsir de recevoir ses sacrements; le Roi, la Reine et presque tous les
membres de leur famille furent tmoins de cet acte religieux.

Madame _Sophie_-Philippine-lisabeth-Justine de France, tante du Roi,
mourut le 3 mars, dans sa quarante-huitime anne. Une lettre crite
le lendemain par madame de Bombelles  son mari, donne les dtails
suivants: Madame Sophie est morte  une heure et demie du matin; elle
a tourn  la mort le 2. Au matin, on croyoit que ses souffrances
venoient de l'effet des remdes, et on toit si persuad qu'elle ne
mourroit pas encore, que, le soir mme, il y a eu spectacle au
chteau. En en sortant, on est all prvenir le Roi et la Reine que
Madame Sophie toit trs-mal. Ils y ont t, ainsi que Monsieur, M. le
comte d'Artois et Madame lisabeth, et ils y sont rests jusqu' son
dernier moment. Cette pauvre princesse a eu toute sa connaissance
jusqu' une demi-heure avant sa mort. C'est son hydropisie, qui a
remont dans la poitrine, et s'est jete sur le coeur, qui l'a tue.
Elle est morte touffe de la mme mort  peu prs que l'Impratrice.
Elle est partie ce soir  six heures pour Saint-Denis; elle a demand
en mourant de n'tre pas ouverte, et d'tre enterre sans aucune
crmonie. Madame lisabeth est extrmement afflige et frappe de
l'horrible spectacle de la mort de Madame, sa tante. Je ne l'ai
presque pas quitte depuis ce moment-l, et je t'cris de chez elle;
elle a beaucoup pleur hier; aujourd'hui elle est plus calme..... Sa
sant est bonne, quoiqu'elle soit trs-triste: elle veut absolument
faire son testament, elle n'est occupe que de la mort. Il n'est pas
tonnant qu'avec la tte aussi vive elle soit aussi frappe; mais
j'espre que d'ici  quelques jours son esprit se tranquillisera, et
qu'elle n'aura l'ide de la mort qu'autant qu'elle nous est ncessaire
pour bien vivre. Mesdames sont dans un tat affreux; elles sont
vritablement bien  plaindre. Madame de Montmorin est au dsespoir,
ainsi que toutes les femmes qui appartenoient  cette pauvre
princesse, et dont elle toit adore.

Le jour mme de son dcs, cette lettre patente fut expdie:

_De par le Roi_:

_Chers et bien ams, Dieu ayant dispos de notre trs-chre tante
Sophie-Philippine-lisabeth-Justine, notre intention est que son
corps soit inhum dans l'glise royale de Saint-Denis, en France, par
le sieur vque de Chartres, son premier aumnier, et nous vous
mandons et ordonnons de le recevoir avec toute la dcence et l'honneur
qui lui est d, le jour et ainsi que le matre des crmonies vous
dira de notre part, et d'ouvrir le tombeau o reposent les princes de
notre sang et de la branche de Bourbon. Si n'y faites faute, car telle
est notre volont. Donn  Versailles, le 3 mars 1782._

Le 4, la cour prit le deuil pour trois semaines. Cette mort et la
crmonie funbre  laquelle elle devait donner lieu rveillrent de
vieux souvenirs d'infractions faites, en semblable circonstance, aux
rgles de l'tiquette: le duc de Penthivre et la princesse de
Lamballe, qui craignaient de voir se renouveler de telles omissions,
adressrent au Roi la supplique suivante:

M. de Penthivre et madame de Lamballe sont obligs de recourir aux
bonts de Votre Majest dans la triste circonstance prsente, pour la
supplier de vouloir bien ne pas permettre que madame de Lamballe soit
loigne, comme elle l'a t lors du funeste vnement de la mort de
Madame la Dauphine, d'une crmonie o elle est appele par le rang
que l'autorit royale lui a rgl. M. le comte d'Eu et M. de
Penthivre rclamrent contre ce qui eut lieu  la mort de Madame la
Dauphine, et le Roi voulut bien leur dire qu'il maintiendroit le rang
qu'il leur avoit accord; les papiers joints  ces trs-humbles
reprsentations instruiront Votre Majest de ce qui se passa dans ce
temps. Il doit y avoir trois princesses  la conduite du corps de
Madame Sophie, et une  celle du coeur qui ne soit point du nombre des
princesses averties pour la conduite du corps; du moins l'usage et ce
qui s'est pratiqu  la mort de Madame Henriette, en 1752, le
requirent ainsi. M. de Penthivre et madame de Lamballe supplient
Votre Majest de vouloir bien ordonner que madame de Lamballe soit
avertie pour l'une ou l'autre de ces crmonies, s'il ne se trouve
point quatre princesses passant avant elle qui puissent en remplir les
fonctions: ils ne demandent en cela que le maintien de ce qui est
port dans les brevets d'honneur dont Votre Majest les fait jouir, et
par consquent l'excution de sa volont.

Madame de Lamballe toit dans son grand deuil de veuve, et ne
paroissoit point  la cour dans le temps de la mort de la Reine; ces
circonstances n'toient pas le moment de supplier le Roi de vouloir
bien porter remde  ce qui s'toit pass lors de la mort de Madame la
Dauphine.

Les papiers joints  ces _trs-humbles reprsentations_ ne furent pas
remis au Roi. Le testament de Madame Sophie venait, par sa touchante
simplicit, de rendre inutile toute rclamation de ce genre. La
princesse demandait que son corps ne ft point ouvert aprs sa mort;
qu'il ft gard pendant vingt-quatre heures par les filles de la
Charit et par des prtres, et qu'ensuite il ft port  Saint-Denis
sans aucunes pompes ni crmonies quelconques, pour y tre runi 
ceux de ses pre et mre, comme une marque de son respectueux
attachement  leurs personnes[105].

[Note 105: Testament de Madame Sophie. Voir Pices justificatives, n
XVI.]

Pendant la journe du 3, le corps de Madame Sophie,  visage
dcouvert, fut expos dans son appartement; dans la matine du 4, des
messes furent dites auprs de sa bire, et dans la soire du mme
jour, cette bire fut porte  Saint-Denis sans aucun appareil. Mais
nous tenions  constater que, mme dans ces tristes circonstances,
_l'inexorable tiquette_ avait encore essay de faire prvaloir ses
prtentions. L'ide que l'on se fait du caractre de Madame lisabeth
dispose  croire qu'elle ne comprenait gure ces petites questions de
prrogatives leves en prsence d'un cercueil.

Du reste, la mort de cette fille de France, qui fuyait les pompes du
monde, trouva dans plus d'une glise les solennits du deuil et de la
prire: le 6 mars, madame de Narbonne, abbesse de l'abbaye royale de
Vernon, fit clbrer pour le repos de son me un service solennel. Les
mmes honneurs lui taient simultanment rendus le 12 et  l'abbaye
royale de Fontevrault, qui ne pouvait oublier que l'enfance de Madame
Sophie s'tait coule dans sa maison, et  l'abbaye royale de
Royal-Lieu, dont l'abbesse (madame de Soulange) avait t une des
quatre religieuses charges de l'ducation de Mesdames  Fontevrault.
Un service solennel tait clbr  la mme intention, le 13 mars,
dans l'abbaye royale d'Origny-Sainte-Benote, et, le 20 du mme mois,
dans l'glise des Capucins de Meudon, qui y avaient convi les
officiers des chteaux de Bellevue et de Meudon.

Le grand-duc Paul Petrowitsch, duc de Holstein-Gottorp, et la
grande-duchesse Marie Fedorowna de Wittemberg, son pouse, hritiers
prsomptifs du trne de Russie, arrivrent  Paris le 18 mai 1782,
entre sept et huit heures du soir, voyageant incognito sous le nom de
comte et comtesse du Nord. Ils descendirent  l'htel de l'ambassade
de Russie, rue de Gramont, au coin du boulevard. Le lendemain,
dimanche de la Pentecte, ils se rendirent  Versailles, non pour
offrir, comme il tait d'usage, leurs flicitations au Roi et  la
Reine, mais pour assister  la procession des chevaliers de l'ordre du
Saint-Esprit. Leurs Altesses Impriales tant _incognito_, furent,
sans crmonie aucune, places dans la chapelle. Le 20, ils furent
prsents  Leurs Majests et  la famille royale. L'appartement du
prince de Cond avait t prpar pour les recevoir. Le comte du Nord
alla immdiatement rendre visite au Roi, accompagn des officiers
chargs de la conduite des princes trangers et ambassadeurs; tandis
qu'une chaise  porteurs de la Reine, entoure de la livre de Sa
Majest, allait prendre madame la comtesse du Nord pour la conduire
chez la Reine, o elle entra accompagne de madame de Vergennes, femme
du ministre des affaires trangres. Le comte et la comtesse du Nord
virent ensuite toute la famille royale, et dnrent avec elle dans la
pice qui prcdait la chambre de la Reine, et o Leurs Majests
avaient coutume de manger le dimanche.  six heures, ils retournrent
chez la Reine pour entendre le concert: toute la cour tait dans le
salon de la Paix; l'orchestre tait plac sur des gradins levs dans
la galerie; toutes les personnes de la cour qui n'avaient point reu
d'invitation personnelle de la Reine s'assirent sur des pliants qui
leur taient rservs. Le concert dura trois heures; la galerie fut
illumine comme elle l'tait d'ordinaire les jours de grand
appartement; c'est--dire, des girandoles tincelaient sur toutes les
consoles, et une range de lustres au plafond. Ds que le concert fut
fini, le thtre dress pour les musiciens fut enlev; le comte et la
comtesse du Nord traversrent la galerie pour retourner chez eux, au
milieu des applaudissements d'une assemble aussi brillante que
nombreuse.

Le vendredi, 24 mai, mesdames les bouquetires du pont Neuf, fidles 
l'usage immmorial o elles sont de fter et complimenter les princes
et princesses, mme les ttes couronnes, allrent en corps prsenter
au comte et  la comtesse du Nord d'lgants bouquets avec une
corbeille de fleurs artistement arrange. Ces dames se retirrent de
leur prsence galement heureuses des remercments et compliments qui
satisfaisaient leur amour-propre, et des effets d'une gnrosit qui
comblait leurs souhaits.

Le mme jour, les princes moscovites allrent visiter les nouvelles
prisons civiles tablies  l'ancien htel de la Force, rue des
Ballets. Cette maison, termine depuis peu, et dj presque remplie,
comprenait huit cours et six dpartements; le premier destin au
logement des employs, le second aux prisonniers pour mois de
nourrice, le troisime aux autres dbiteurs civils de toute espce, le
quatrime aux prisonniers de police; le cinquime runissait toutes
les femmes dtenues, et le sixime servait de dpt aux mendiants. Le
comte et la comtesse du Nord remarqurent particulirement les deux
chapelles places dans cette prison, et disposes de manire que
chaque espce de prisonniers pouvait assister rgulirement aux
offices, sans qu'ils pussent se voir ni avoir entre eux la moindre
communication. Les nobles visiteurs laissrent dans cet tablissement
un nouveau tmoignage de leur bienfaisance; ils remirent de larges
aumnes aux mendiants, et on a prtendu qu'en sortant ils firent
dlivrer dix mille francs aux prisonniers dtenus pour dettes[106].

[Note 106: Le chevalier DU COUDRAY, _Le Comte et la Comtesse du Nord,
anecdote russe_. Paris, Belin, 1782.]

Le lendemain (samedi 25 mai), les illustres voyageurs visitrent
l'glise de Notre-Dame. Le chanoine qui leur en fit les honneurs les
conduisit ensuite  l'Htel-Dieu, dont ils parcoururent les
diffrentes salles, mme celle des _agonisants_. Comme le chanoine et
les soeurs elles-mmes de l'hospice s'extasiaient sur le courage dont
Leurs Altesses faisaient preuve, en restant si longtemps au milieu des
malades et des moribonds: Faits pour commander un jour aux hommes,
dirent les hritiers du trne de Russie, nous ne saurions trop nous
approcher de l'humanit, ni examiner de trop prs les maux qui
l'affligent, afin de trouver les moyens de les soulager
promptement[107].

[Note 107: On trouvera  la fin du volume des Notes sur le voyage du
comte et de la comtesse du Nord, recueillies par M. le duc de
Penthivre, n XVII.]

Le 6 juin, la Reine donna au comte et  la comtesse du Nord la comdie
 Trianon. Le spectacle se composait du nouvel opra de _Zmire et
Azor_, dont Grtry avait fait la musique, et du ballet de _la Jeune
Franoise_, dessin par Gardel an, matre des ballets de la Reine.
Madame la baronne d'Oberkirch, qui y assistait, nous donne de cette
fte quelques dtails qui ne sont point trangers  notre sujet[108]:
La cour, dit-elle, tait radieuse. Madame la comtesse du Nord avait
sur la tte un petit oiseau de pierreries qu'on ne pouvait pas
regarder tant il tait brillant. Il se balanait par un ressort, en
battant des ailes, au-dessus d'une rose, au moindre de ses mouvements.
La Reine le trouva si joli qu'elle en voulut un pareil.

[Note 108: _Mmoires de la baronne d'Oberkirch_, t. Ier, p. 273.
Paris, Charpentier, 1853.]

Il y eut ensuite un souper de trois tables,  cent couverts par
table. J'eus l'honneur d'tre place prs de Madame lisabeth, et de
regarder bien  mon aise cette sainte princesse. Elle tait dans tout
l'clat de la jeunesse et de la beaut, et refusait tous les partis
pour rester dans sa famille.--Je ne puis pouser que le fils d'un roi,
disait-elle, et le fils d'un roi doit rgner sur les tats de son
pre. Je ne serais plus Franaise; je ne veux pas cesser de l'tre.
Mieux vaut rester ici, au pied du trne de mon frre, que de monter
sur un autre.




LIVRE TROISIME

1783--1786.

     Dsastres en Italie,  Rome,  Messine. -- La marquise de
     Spadara. -- Madame de Causans. -- Madame de Raigecourt. --
     Baptme du duc d'Angoulme et du duc de Berry. --
     Inoculation du Dauphin, des ducs d'Angoulme et de Berry. --
     Mort de la reine de Sardaigne. -- La cour se rend 
     Fontainebleau. -- Filet d'or envoy par Monsieur 
     Sainte-Assise. -- Madame de Raigecourt. -- Le chirurgien
     Loustonneau. -- Lettre de Madame lisabeth. -- Mort du duc
     d'Orlans; caractre de ce prince; sa bienfaisance; madame
     de Montesson ne drape pas. -- Maladie de madame de Causans.
     -- Huit lettres de Madame lisabeth. -- Le paysan Pcher. --
     Lettre de Madame lisabeth. -- Mariage de mademoiselle
     Necker avec le baron de Stal-Holstein. -- Prsentation de
     madame de Stal. -- Cinq lettres de Madame lisabeth  Marie
     de Causans. -- Arbres et lgumes menacs par les insectes.
     -- Voyage du Roi  Cherbourg; heureux effet de ce voyage. --
     Esprit de dnigrement et de dfiance. -- Ouverture du
     tombeau du comte de Vermandois. -- Couches de la Reine;
     naissance de Madame Sophie. -- Madame lisabeth  Saint-Cyr;
     anniversaire sculaire de la fondation de cette maison. --
     Vie tranquille de Montreuil. -- Discours de l'vque d'Alais
      Madame lisabeth. -- L'abb Binos lui ddie son _Voyage au
     mont Liban et en Palestine_. -- Mot de Madame lisabeth.


Pendant les premiers mois de l'anne 1783, de terribles flaux
dsolrent l'Italie. Une pluie torrentielle, telle que de mmoire
d'homme on n'en avait vu  Rome, inonda cette ville; le Tibre, sorti
de son lit, causa d'affreux ravages. Un tremblement de terre engloutit
une partie de Messine. Parmi tant de tristes dtails qu'apportaient
les rcits des dsastres de cette ville, on lisait  Montreuil, dans
le petit cercle de Madame lisabeth, la nouvelle de la mort de la
marquise de Spadara, fille de M. de Pierrefeu, gentilhomme de
Provence.

Au moment du tremblement de terre, madame de Spadara s'tait vanouie.
Son mari l'avait prise dans ses bras, et tait parvenu  l'emporter
jusqu'au port. Tandis qu'il dispose tout pour s'embarquer, sa femme,
revenue  elle-mme, s'aperoit que son fils n'est point prs d'elle;
elle s'chappe, elle vole vers sa maison qui est en flammes, mais
encore debout; elle y entre rsolument:  peine a-t-elle atteint le
haut de l'escalier que les marches s'croulent derrire elle; elle
arrive au berceau, s'empare de l'enfant, fuit de chambre en chambre,
poursuivie par des boulements successifs, se montre  un balcon et
s'y attache comme  son seul asile; elle implore des secours en
montrant son fils; mais quel secours attendre! la terreur publique
paralyse tout sentiment de piti: la mort est prsente pour tous, et
chacun ne cherche qu' la fuir. Le feu s'empare de ce qui reste de la
maison, et bientt la pauvre victime de l'amour maternel, tenant dans
ses bras l'objet de sa tendresse, tombe crase au milieu des dbris
et des flammes.

Quel triste vnement! dit Madame lisabeth en s'essuyant les yeux;
mais cette pauvre mre a eu du moins la consolation de mourir avec son
fils. Songez quelle existence empoisonne et t la sienne, si elle
et survcu  son enfant sans avoir tout tent pour le sauver! Puis
aprs un moment de silence, elle ajouta: Cette malheureuse Sicile a,
comme son tyran de Syracuse, un glaive de feu toujours suspendu sur sa
tte. Elle vit en permanence au milieu des menaces et des prils. Sans
doute les nouvelles d'aujourd'hui sont affreuses, et pourtant elles ne
sont pas comparables aux dsastres qui ont afflig la Sicile il y aura
bientt un sicle[109].

[Note 109: Les recherches que nous avons faites nous autorisent 
croire que Madame lisabeth faisait ici allusion au tremblement de
terre arriv en Sicile en 1693, et dont une mdaille a consacr le
souvenir. Cette mdaille reprsente une femme levant les mains au ciel
et tenant un enfant la tte en bas.--On aperoit au second plan l'Etna
fumant, la mer grossie par les cadavres humains et les dcombres des
maisons. L'exergue porte: SICILIA AFFLICTA. Autour se trouve cette
lgende: PUTATIS ILLOS SUP. QUOS CECID. TURR. IN SILO PRTER OMN.
HOM. PECCAVISSE. _Luc. XIII._ Le revers porte l'inscription suivante:

           MEMOR,
          SICILI,
      D. 9 ET 11 JANU.
        A. MDCXCIII,
      HORR. TERR MOTU
    CONVULS. SYRAC. AUGUST.
  CATAN. MESSIN. XIV. URBIB.
  MAJ. CORRUENTIBUS XVI. MIN.
      PROSTRATIS IN OMNES,
        MAR. INFLUENT.
          RUPT. MONT.
        STRAGE 100,000
            HOM.]

L'motion que causait cet vnement avait distrait Madame lisabeth de
la pense pnible qui l'occupait depuis quelque temps. Son amie,
mademoiselle de Causans, tant chanoinesse de Metz, devait sous peu de
jours partir pour cette ville. Les rgles de son ordre l'obligeaient 
passer huit mois de l'anne  son chapitre. Comment se faire  l'ide
d'une si longue sparation! La princesse ne pouvait s'y rsigner, et
elle travailla en silence  empcher le dpart de son amie. Celle-ci
reut un jour une lettre portant sur l'enveloppe ces mots: _
mademoiselle de Causans, dame de Madame lisabeth._ Cette lettre est
de la princesse elle-mme, qui, dans les termes les plus affectueux,
lui tmoigne la joie de la garder, et la prie de venir ds le
lendemain recevoir l'explication de cette nigme. Le lendemain, madame
de Causans se prsente avec sa fille chez Madame lisabeth; celle-ci
vole  leur rencontre et se jette au cou de son amie: Je suis touche
comme je dois l'tre, dit madame de Causans, de la bienveillance de
Madame et des tmoignages d'affection qu'elle daigne donner  ma
fille; je regrette de me trouver dans la ncessit de les refuser;
mais une maxime tablie depuis longtemps dans ma famille dit qu'aucune
de nos filles ne peut accepter une position  la cour avant d'tre
marie.

Madame lisabeth ne pouvait combattre chez une mre comme madame de
Causans ce qu'elle respectait le plus au monde, la svrit des
principes s'appuyant sur les droits sacrs de l'autorit maternelle.
Votre faon de penser, lui dit-elle, ne peut tre contraire  mon
bonheur, puisqu'elle a pour but celui de votre fille: eh bien, je la
marierai, et nous ne serons pas dsunies.

En effet, plusieurs partis ne tardrent pas  se prsenter. M. de
Raigecourt fut agr par mesdames de Causans.

Madame lisabeth chercha plusieurs jours dans sa tte et dans son
coeur le moyen d'assurer le bien-tre du futur mnage. Enfin elle
croit l'avoir trouv. Il dpend du Roi. S'adressera-t-elle  lui pour
l'obtenir? C'est la route la plus courte et peut-tre la plus facile.
Eh bien, non! il lui semble de bon got de mettre la Reine dans sa
confidence; sa dlicatesse se rjouit de la rendre complice du bien
qu'elle veut faire, et peut-tre aussi espre-t-elle l'intresser
davantage  un bonheur qui sera en partie son oeuvre. Un matin donc,
elle entre chez Marie-Antoinette, et lui dit: J'ai  vous demander
une faveur, mais une faveur qui n'admet pas la possibilit d'un
refus.--Elle est donc accorde d'avance? lui dit la Reine.--Non; mais
promettez-moi qu'elle le sera.--Je n'en ferai vraiment rien...

Aprs une lutte de plaisanteries, on en vient au srieux, et Madame
lisabeth expose le plan qu'elle a conu: Causans va se marier; je
veux lui donner cinquante mille cus pour sa dot. Le Roi me donne
annuellement trente mille francs d'trennes; obtenez de lui qu'il me
les avance pour cinq ans.

La Reine se fit avec plaisir l'interprte d'une cause dont le succs
tait certain, et le Roi saisit avec empressement l'occasion de donner
 sa soeur une nouvelle preuve d'affection. Le contrat de mariage du
marquis de Raigecourt et de mademoiselle de Causans fut sign par le
Roi, la Reine et la famille royale le 27 juin 1784. La joie que
ressentait Madame lisabeth, quand elle eut la certitude de conserver
son amie, fut aussi durable que vive. Le jour de l'an arriva sans lui
apporter de cadeaux, et quatre autres fois il revint distribuant dans
le chteau de Versailles ses largesses  tout le monde, et n'ayant
rien  offrir  Madame lisabeth.  ce sujet, elle disait avec un
enjouement exempt de tout regret: Moi, je n'ai pas encore d'trennes,
mais j'ai ma Raigecourt.

C'est surtout dans les lettres de Madame lisabeth qu'on rencontre ces
doux panchements d'une me qui se livre tout entire  ses amies.
Ainsi elle crivait le 3 septembre 1784  madame de Causans pour lui
raconter la prise d'habit de madame de Brbeuf, et on retrouve dans sa
lettre la vive impression que lui laissaient toujours les vnements
de ce genre. Le moment que j'aime le mieux, dit-elle, c'est celui o
l'on donne le baiser de paix. Il me fait toujours un effet que je ne
puis rendre. Puis ce sont des paroles o clatent l'estime profonde
qu'elle avait pour le caractre et l'esprit de madame de Causans, le
prix qu'elle attachait  l'affection de cette vertueuse femme, et le
vif intrt qu'elle prenait  sa famille.

Si Madame lisabeth aimait ainsi ses amies, elle obtenait d'elles le
plus tendre retour, comme on peut le voir dans les lettres suivantes,
crites par madame de Bombelles  son mari:

                                       Paris, ce 1er septembre 1784.

  ....................................................................

J'ai t hier  Trianon, o est Madame lisabeth, qui m'avoit fait
chercher en chaise pour monter  cheval avec elle; j'ai vu la Reine,
qui m'a traite avec toutes sortes de bonts; aprs la course de
cheval, Madame lisabeth est revenue dner avec la Reine, et la
comtesse Diane m'a emmene  Montreuil, o elle m'a donn  dner.
Elle m'a parl de toi avec le plus grand intrt.....

Sais-tu qu'il y a un cne de Cherbourg renvers par un coup de vent?
C'est cent mille cus jets dans l'eau. M. de Castries est parti tout
de suite, et je crois que cet incident ralentira un peu l'enthousiasme
que causait la cration de ce port.....

       *       *       *       *       *

                                   Versailles, ce 17 septembre 1784.

  ....................................................................

Je suis si souffrante depuis trois jours que je n'ai pas eu le
courage de t'crire. Imagine-toi que Madame lisabeth, mercredi
dernier, galopant  la chasse, est tombe de cheval; son corps a roul
sous les pieds du cheval de M. de Menou, et j'ai vu le moment o cette
bte, en faisant le moindre mouvement, lui fracassoit la tte ou
quelque membre. Heureusement j'en ai t quitte pour la peur, et elle
ne s'est pas fait le moindre mal; tu penses bien que j'ai eu
subitement saut  bas de mon cheval et vol  son secours.
Lorsqu'elle a vu ma pleur et mon effroi, elle m'a embrasse en
m'assurant qu'elle n'prouvoit pas la plus petite douleur; nous
l'avons remise sur son cheval, j'ai remont le mien, et nous avons
couru le reste de la chasse comme si de rien n'toit. L'effort que
j'ai fait pour surmonter mon tremblement, pour renfoncer mes larmes,
m'a tellement bouleverse que depuis ce moment-l j'ai souffert des
entrailles, de l'estomac, de la tte, tout ce qu'il est possible de
souffrir. Cette petite maladie s'est termine ce matin par une attaque
de nerfs trs-forte, aprs laquelle j'ai t  la chasse, et il ne me
reste ce soir qu'une si grande lassitude, qu'aprs t'avoir crit, je
me coucherai. J'ai cependant cru ne pouvoir me dispenser, malgr
toutes mes douleurs, d'aller avant-hier  Trianon, et j'ai d'autant
mieux fait que j'y ai t traite  merveille par le Roi, par la
Reine, et consquemment par le reste des personnes qui y toient; j'y
ai perdu mon argent, selon ma louable coutume. J'y tois trs-bien
mise, et je me serois console des frais de ma parure s'ils avoient pu
exciter ton admiration; car, tant uniquement occupe du dsir que tu
m'aimes bien, je voudrois ne perdre aucune occasion d'augmenter, ne
ft-ce que d'une ligne, ton intrt pour moi. J'y ai vu M. d'Adhmar,
qui m'a beaucoup parl de toi et de tout le plaisir qu'il avoit eu 
te recevoir  Londres.....

       *       *       *       *       *

Je citerai encore quelques lettres de madame de Bombelles  son mari;
on y trouve un cho fidle de tout ce qui intressait la cour, et
surtout un tmoignage irrcusable du discernement avec lequel Madame
lisabeth choisissait ses amies.

                                   Versailles, ce 21 septembre 1784.

  ....................................................................

J'ai encore t  Trianon samedi dernier. Si je ne connoissois ton
got pour les agrments que tu pourrois procurer en un certain genre,
je te dirois que le Roi a jou au loto  ct de moi, et m'a traite
avec la plus grande distinction; mais craignant de t'affliger, je ne
me suis pas conduite de manire  alimenter son sentiment, de sorte
qu'il y a toute apparence qu'un aussi beau dbut n'aura pas de suites:
c'est vraiment dommage; mais tu ne le veux pas, il faut bien obir.
L'opra de _Dardanus_, qu'on y a jou, est superbe, et j'espre que
nous chanterons ensemble tout l'opra; cela ne sera pas sans nous
quereller, mais malgr cela tu t'amuseras.....

       *       *       *       *       *

                                    Versailles, ce 30 septembre 1784.

  ....................................................................

Pour te donner de la bonne humeur, je te dirai que, dimanche
dernier, la Reine est venue  moi, m'a dit qu'elle toit charme que
nos affaires avanassent, et qu'elle dsireroit bien qu'elles fussent
dj termines, et que je devois savoir qu'elle y prenoit le plus
grand intrt. J'ai rpondu  cela qu'elle m'avoit donn trop de
preuves de bont pour que je pusse en douter, et que ce seroit  elle
seule  qui je devrois le bonheur de ma vie.....

La duchesse de Polignac a t bien malade d'une fivre dyssentrique;
elle va mieux aujourd'hui. On a fait le conte dans le monde que
c'toit la diminution de sa faveur qui l'avoit mise dans cet
tat-l.....

       *       *       *       *       *

                                     Saint-Cloud, ce 8 octobre 1784.

  ....................................................................

La duchesse de Polignac se porte trs-bien; sa faveur, Dieu merci,
est plus brillante que jamais. Le Roi y a soup deux fois depuis huit
jours; le baron de Breteuil s'est trouv aux deux soupers, et il l'y a
trait avec toutes sortes de bonts: cela n'empche pas qu'il n'ait
bien des ennemis.....

       *       *       *       *       *

                                     Versailles, ce 16 octobre 1784.

  ....................................................................

La Reine ou du moins le Roi vient d'acheter Saint-Cloud; la Reine en
est dans la plus grande joie. C'est le baron de Breteuil qui a ngoci
le march, et il parot qu'on lui en sait grand gr, except M. de
Calonne, qui sera oblig de donner six millions, et  qui cela ne fait
pas le moindre plaisir; aisment cela se conoit. Les enfants iront y
passer l't; cela m'arrange fort, parce que nos visites au Mail nous
rapprocheront fort de maman lorsqu'elle y sera. On dit depuis hier que
nous n'aurons pas la guerre avec l'Empereur pour les Hollandois,
qu'eux-mmes ne la feront pas; il s'toit d'abord tabli qu'elle toit
indispensable, mais tout est chang, et j'en suis charme, car j'aime
la paix et la tranquillit.....

 propos, Madame lisabeth m'a dit qu'elle ne pouvoit pas spcifier
le nombre de chaque chose qu'elle te prioit de lui apporter. Elle
dsire simplement qu'il ne soit pas considrable, et te prie de
mnager ses finances. Elle veut de plus que je te dise bien des choses
de sa part; juge si tu es heureux!.....

       *       *       *       *       *

                                     Versailles, ce 4 novembre 1784.

  ....................................................................

Le baron de Breteuil a crit, au nom du Roi, une lettre  tous les
vques, par laquelle il leur enjoint, de la part de Sa Majest, de
rester dans leur diocse, et de n'en pas sortir sans une permission
particulire. Tu n'imagines pas  quel point un ordre aussi sage fait
crier  Paris; il n'y a sorte de mauvaises plaisanteries qu'on ne
fasse sur la manire dont la lettre est crite; on prtend que c'est
un abus d'autorit; enfin que sais-je, on jette la pierre au baron, et
on dit qu'il n'a eu d'autres motifs que celui de faire parler de
lui..... Tu sais srement que les Hollandois vont avoir la guerre avec
l'Empereur, que nous serons neutres; cependant on va envoyer chaque
ministre  son poste: M. de Maulevrier va partir, et j'imagine que M.
de Vrac partira aussi.....

       *       *       *       *       *

Le dimanche 28 aot 1785, Madame lisabeth assista au baptme du duc
d'Angoulme, g de dix ans, et du duc de Berry, qui en avait sept et
demi[110]. Le Roi (dit une note manuscrite o se reflte l'tiquette
de l'poque) a entendu vespres et le salut dans sa tribune, et a
rejoint la Reine, aprs le salut, dans le salon d'Hercule, o les
princes et princesses se sont rendus pour se mettre  la suite de
Leurs Majests. Aucun prince n'avoit le cordon bleu sur l'habit, hors
M. de Penthivre, qui avoit cru qu'on devoit l'avoir. La parure toit
simple.

[Note 110: Le registre des baptmes de l'glise royale et paroissiale
de Notre-Dame de Versailles nous apprend que ces deux jeunes princes,
dont l'un tait n le 6 aot 1775 et l'autre le 24 janvier 1778,
avaient t ondoys (le jour de leur naissance) par Mgr
Joseph-Dominique de Cheylus, vque de Cahors.]

Le Roi et la Reine sont descendus  l'autel sans s'arrter  leur
prie-Dieu. Le Roi et la Reine ont t parrain et marraine de M. le duc
d'Angoulme, et Monsieur et Madame, au nom du roi d'Espagne et de la
reine de Sardaigne, de M. le duc de Berry. Ces petits princes toient
en blanc, dans l'ancien habillement franois. La plume a t prsente
par un aumnier  M. le duc d'Angoulme,  M. le duc de Berry et aux
princes et princesses; M. l'vque de Senlis ne l'a prsente qu'
Leurs Majests et au rang d'Enfants de France. Tous les princes et
princesses ont sign les actes de baptme; ils avoient t invits 
la crmonie par le matre des crmonies (le grand matre ne faisant
pas encore de fonctions  cause de sa jeunesse), de la part du Roi.
Les Cent-Suisses toient en habit de crmonie. Les princes ont
reconduit le Roi  son appartement, et sans doute les princesses ont
reconduit la Reine dans le sien. Les princes n'ont t, ni avant ni
aprs la crmonie, chez M. le comte et madame la comtesse d'Artois,
ni chez les enfants baptiss.

Le 29, la Reine se rend, avec l'an de ses fils, sa fille et Madame
lisabeth, au chteau de Saint-Cloud, o le Dauphin devait tre
inocul le 1er du mois suivant.

Le 30, le Roi les y rejoint.

Le 31, la comtesse d'Artois se transporte aussi dans cette rsidence
avec ses deux fils, les ducs d'Angoulme et de Berry, qui doivent tre
inoculs dans la maison de M. Chalus, fermier gnral, situe 
Saint-Cloud.

       *       *       *       *       *

Le 27 septembre, le comte de Scarnafis, ambassadeur de Sardaigne, se
rendit en long manteau de deuil  l'audience particulire du Roi,
pour lui remettre une lettre de notification de la mort de la reine de
Sardaigne, dcde le 19 du mois,  sept heures du soir, au palais de
Moncaglieri. Bien que Madame lisabeth ft informe que depuis
plusieurs mois la vie de cette princesse tait en pril, elle n'en
apprit pas la fin avec moins de peine, surtout en songeant au chagrin
que sa chre Clotilde devait en ressentir. Toutefois elle prouva une
grande consolation en lisant dans les lettres et dans les gazettes de
Pimont que les restes de la Reine, transports au chteau royal de
Turin et exposs dans une chapelle ardente, avaient t l'objet des
larmes et des prires de tout un peuple, avant d'tre enfouis dans les
caveaux de Superga. Elle essayait d'en conclure que les nations
n'avaient point perdu tout respect filial pour leurs chefs, et qu'un
vnement qui mettrait en pril la vie du Roi raviverait profondment
la fibre patriotique de cette France, si mue nagure  la nouvelle de
la ruine de quelques vaisseaux.

Le 10 octobre, la cour quitta Saint-Cloud pour aller habiter
Fontainebleau. La Reine, voulant se rendre par eau dans cette
rsidence, s'embarqua  Paris, au pont Royal, dans un yacht
extrmement lgant, riche et commode, qui avait cot soixante mille
livres. Le matin du dpart de Marie-Antoinette, le duc d'Orlans[111]
reut  Sainte-Assise une caisse portant son adresse, mais dont
l'origine restait inconnue. Excit par la curiosit, il fit ouvrir
devant lui la caisse mystrieuse: elle contenait un filet tissu d'or
et d'argent avec un talent merveilleux, qui avait, d'aprs les rcits
qu'on en fit alors, cent quatre-vingts aunes d'tendue. Outre ce
filet, on trouva dans la caisse le madrigal suivant:

   vous, savante enchanteresse,
   Montesson, l'envoi s'adresse.
  Docile  mon avis follet,
  Avec confiance osez tendre
  Sur-le-champ ce galant filet,
  Et quelque Grce va s'y prendre.

[Note 111: Veuf, le 9 fvrier 1759, de Louise-Henriette de
Bourbon-Conti, le duc d'Orlans, petit-fils du Rgent, avait pous en
secret madame de Montesson. On sait que par un dit de Louis XIII il
tait dfendu  tous les prlats de France de marier un prince du sang
sans l'autorisation crite de la propre main du Roi. Celle de Louis XV
est remarquable par sa brivet: Monsieur l'archevque, vous croirez
ce que vous dira mon cousin le duc d'Orlans, et vous passerez outre.
Voir la _Corresp. de Grimm_, IIIe part., t. III, p. 459.]

Ni le duc d'Orlans, ni madame de Montesson, ni personne de leur cour
ne devina l'usage qu'il convenait de faire d'un tel cadeau. Le prince
ordonna de replacer filet et vers dans la caisse, et de l'adresser de
sa part  M. de Crosne, lieutenant de police, en le priant d'en
chercher l'auteur et de la lui rendre. Or, pour l'intelligence de
cette nigme, il suffisait, ce semble, de savoir que le duc d'Orlans
et madame de Montesson, instruits de l'intention de la Reine de se
rendre par eau  Fontainebleau, et par consquent de passer sous les
fentres de leur chteau, avaient fait tout au monde pour obtenir de
Sa Majest de s'y reposer; leurs efforts avaient t vains. Le comte
de Provence, qui avait du got pour les plaisanteries ingnieuses et
galantes, comme on disait dans ce temps-l, avait invent ce filet,
dont le spectacle, selon lui, devait frapper la Reine: il y voyait un
moyen adroit pour l'arrter respectueusement et lui fournir un
prtexte de descendre  terre; mais, comme on le voit, personne 
Sainte-Assise ne comprit la pense de Monsieur. Piqu de la mauvaise
chance de son prsent, il s'cria dans son premier mouvement de dpit:
Avec tout leur esprit, qu'ils sont btes  Sainte-Assise!

Le 15 octobre, Mesdames Adlade et Victoire se rendirent 
Fontainebleau, o la cour se trouvait depuis dix jours.

Le 1er novembre, jour de la Toussaint, Madame lisabeth venait
d'assister avec la Reine, dans la chapelle du chteau,  la
grand'messe clbre par l'vque de Rodez et chante par la musique
du Roi, et rentrait  peine dans son appartement, lorsqu'elle apprit
que madame de Raigecourt, fatigue d'une grossesse pnible, tait
demeure quelques minutes sans connaissance. Madame lisabeth vole
chez son amie. Celle-ci, qui tait tout  fait remise et n'avait gard
nul souvenir de son vanouissement, s'tonne de voir la princesse 
l'heure o a lieu le dner de la Reine, et auquel, pendant leur
loignement de Versailles, elle prend toujours part les jours de fte.
Je t'ai crue souffrante, lui dit lisabeth, et je me suis
excuse.--Je ne souffre pas, lui dit son amie, et je ne me suis permis
de dire  personne d'avertir Madame.--Si tu ne l'as pas fait, mon
coeur, j'espre bien que tu auras toujours  ton service quelqu'un
qui, sans tes ordres, saura que je t'aime assez pour tre avertie
quand tu souffres.

Le 17 novembre, la cour retourna  Versailles, et Madame lisabeth fut
oblige de partir avec elle. Toutefois elle avait au pralable obtenu
pour M. Loustonneau, chirurgien du Dauphin et des Enfants de France,
d'un vrai mrite et d'un grand dvouement[112], la permission de
rester  Fontainebleau; puis elle avait pri une de ses dames de
venir tenir compagnie  son amie et de l'entourer des soins les plus
tendres. Malgr ces prcautions, Madame lisabeth n'avait pu
s'loigner d'elle sans un serrement de coeur.

[Note 112: Loustonneau tait chri  Versailles. Dvou aux
malheureux, il versait tous les ans une trentaine de mille livres dans
la caisse des pauvres, qu'il soignait gratuitement. L'extrme rserve
dont il entourait ses libralits ne parvint pas  les empcher d'tre
connues. Nomm  la survivance de M. Andouill, premier chirurgien du
Roi, il alla remercier la Reine, qui n'tait point trangre  sa
nomination. Vous tes content, monsieur, lui dit Marie-Antoinette;
mais moi je le suis bien peu des habitants de Versailles.  la
nouvelle de la grce que le Roi vient de vous accorder, la ville
aurait d tre illumine.--Et pourquoi cela, Madame? rpondit
Loustonneau avec un tonnement ml d'inquitude.--Ah! reprit la Reine
avec motion, si tous les indigents que vous secourez depuis vingt ans
eussent seulement allum une chandelle sur leur fentre, on n'aurait
jamais vu de plus brillante illumination.]

Ses regrets s'accrurent encore en apprenant,  son arrive 
Versailles, que madame de Causans tait dangereusement malade  Paris.
Dans cette position, les angoisses de la princesse taient vives, mais
ses inquitudes ne se traduisaient pour ses chres malades qu'en
tmoignages d'intrt et d'affection. Elle fit organiser un service de
courriers sur la route de Paris et sur celle de Fontainebleau. Elle
envoya son mdecin prs de _sa Raigecourt_ pour avoir des
renseignements plus positifs sur l'tat de sa sant. Madame de
Raigecourt donna le jour  un garon qui ne vcut que peu d'instants.
Aussitt que cette fcheuse nouvelle arriva  Madame lisabeth, elle
crivit  madame de Causans pour lui tmoigner toute la part qu'elle
prenait  cet vnement. Dans cette lettre, on voit qu'elle cherche 
rassurer son amie sur l'tat de madame de Raigecourt: il n'y a plus
d'inquitude  avoir. Quant  l'enfant, qui est mort aprs avoir reu
le baptme, Madame lisabeth, avec sa foi profonde, ne peut le
plaindre, c'est un ange de plus dans le ciel.

Le jour mme o Madame lisabeth traait ces lignes, la cour prenait
le deuil  l'occasion de la mort du duc d'Orlans, mort 
Sainte-Assise le 18 novembre,  l'ge de soixante ans et demi.

Ce prince, qui aimait  varier ses amusements, avait fait construire,
dans sa maison de campagne de Bagnolet, un thtre sur lequel il joua
lui-mme la comdie avec les personnes admises dans son intimit. Ce
fut pour cette petite scne que Coll avait fait, en 1766, _la Partie
de chasse de Henri IV_; le duc d'Orlans, qui jouait toujours de
prfrence les rles de financier ou de paysan, eut un certain succs
dans le rle du meunier Michau. Mais un souvenir plus lev
recommande la mmoire de ce prince: la passion du plaisir n'avait
point refroidi en lui le got de la charit, dont il avait hrit de
son pre.

Il se plaisait mme  cacher avec tant de soin le bien qu'il faisait,
qu'on ne connut qu'aprs sa mort les droits qu'il avait  la
reconnaissance des malheureux. Un particulier investi de sa confiance
descendait de sa part, mais non en son nom, dans les plus profonds
cachots, montait dans les plus sales greniers, pntrait enfin dans
les plus tristes rduits de la misre, payait les dettes des pres de
famille dtenus dans les liens, pensionnait des veuves, sauvait des
jeunes filles de la tentation de chercher dans l'opprobre des
ressources pour leurs besoins, arrachait enfin  l'indigence de braves
dfenseurs de l'tat chargs d'ans et de blessures, et contraints de
cacher leur croix de Saint-Louis. La reconnaissance aime  pouvoir
nommer le bienfaiteur dans ses prires: Dites-nous donc, s'criaient
ces infortuns,  qui devons-nous tant de bienfaits?--Ce n'est pas 
moi, rpondait l'envoy discret, j'agis pour un autre. La personne
voisine, que je charge de veiller  vos besoins, attestera seulement
de sa main: Il a t donn la somme de tant au nom de Luc. Or,
c'tait sous ce nom inconnu de Luc que se voilait le premier prince du
sang.

Lorsqu'il tait  la tte des armes, le bien-tre du soldat
l'occupait sans cesse. Que de fois, dans ses campements, il acheta la
rcolte de plusieurs jardins chargs de lgumes et de fruits! Allez,
mes enfants! disait-il  sa troupe, allez! ces fruits et ces vgtaux,
ces jardins sont  vous. Ne touchez pas aux proprits trangres:
vous connaissez nos lois; un chtiment svre punirait vos rapines;
mais ces plates-bandes cultives avec soin et couvertes des meilleures
productions de la nature deviennent, par le don que je vous en fais,
vos proprits personnelles; usez-en  discrtion, vous n'offenserez
personne et vous ferez plaisir  un gnral qui vous aime.

L'incendie qui avait consum en 1773 une partie du chteau du Raincy,
appartenant  ce prince, avait atteint le garde-meuble, o se trouvait
entasse une multitude d'effets prcieux; on se mit en devoir d'y
porter secours et d'en sauver du moins une partie: le duc d'Orlans ne
permit pas qu'on y entrt. On peut aisment rparer une perte,
dit-il, et je serais inconsolable si quelqu'un y prissait. Le
fermier d'un village voisin avait envoy au secours tous les gens de
sa ferme. Ds que le prince en fut inform, il alla lui-mme remercier
ce digne homme, qui s'tonna de recevoir la visite du premier prince
du sang.

 l'occasion du premier incendie de la salle du Palais-Royal, il avait
montr le mme amour de l'humanit et le mme dsintressement. On
tait venu lui annoncer  la campagne que cette salle avait t
rduite en cendres avec une partie du Palais-Royal. Quelqu'un a-t-il
pri? demanda vivement ce prince.--Non, monseigneur, personne n'a t
victime de l'incendie.--Puisqu'il en est ainsi, reprit-il d'un air
serein, ce n'est que de l'argent perdu.

Louis XVI aimait beaucoup ce prince; lors de sa dernire maladie, il
envoyait rgulirement trois fois par jour savoir de ses nouvelles. Le
duc de Bourbon, spar de sa femme et brouill avec son beau-pre,
s'tant prsent devant le Roi dans cet intervalle, Sa Majest, en lui
montrant le bulletin de la maladie du duc d'Orlans, lui dit: Je ne
sais pas, monsieur, pourquoi je vous donne ces nouvelles, car c'est
par vous que j'aurais d les apprendre. Le duc de Bourbon se reprocha
son indiffrence, et se rendit  Sainte-Assise pour offrir  son
beau-pre une consolation  laquelle ce prince ne s'attendait plus.
Monsieur, lui dit le mourant, je suis reconnaissant de votre visite;
mais je le serais bien davantage si vous me la faisiez avec votre
femme. Pendant sa maladie, le duc d'Orlans fut entour des soins des
abbs de Saint-Albin et de Saint-Phar[113], et de madame de Lambert,
leur soeur. Il montra  ses derniers moments les sentiments de la plus
douce pit. Aprs sa mort, la duchesse de Chartres et la duchesse de
Bourbon, se conformant au dsir exprim par leur pre, ramenrent
madame de Montesson  Paris, tandis que, de son ct, le duc de
Chartres, suivant l'tiquette, alla lui-mme informer le Roi de ce
triste vnement; et Sa Majest, suivant le mme protocole, lui ayant
rpondu: Monsieur le duc d'Orlans, je suis trs-fch de la mort du
prince votre pre, ce prince en prit aussitt le nom, et le duc de
Valois, son fils an, prit celui de duc de Chartres.

[Note 113: L'abb de Saint-Albin, l'abb de Saint-Phar et madame
Lambert taient enfants naturels du duc d'Orlans et de mademoiselle
Marquise, comdienne, depuis madame de Villemonble. Le prince leur
avait assur une large existence.]

Le prince qui venait de mourir fut regrett comme homme; comme prince,
il occupa peu l'attention: tranger aux intrigues politiques, il
n'avait recherch que les jouissances de la vie prive. Cependant on
est port  croire que sa perte fut un malheur public: dvou de coeur
au monarque chef de sa famille, peut-tre et-il, quelques annes plus
tard, contenu les entranements de son fils vers une rvolution qui
devait le dvorer  son tour.

Le 20 fvrier de l'anne suivante, l'oraison funbre du duc
d'Orlans[114] fut prononce dans l'glise de Saint-Eustache par
l'abb Fauchet, prdicateur du Roi, esprit plus ardent que sage, chez
lequel l'imagination gtait souvent le savoir, et qui, quelques annes
plus tard, tout en prchant l'vangile, rdigeait le journal _la
Bouche de fer_.

[Note 114: Son loge fut prononc aussi par l'abb Maury en l'glise
de Notre-Dame de Paris, et par l'abb Rozier  Orlans, le 10 mars
1786.]

La mort du duc d'Orlans remit encore sur le tapis une grave question
d'tiquette: il s'agissait de savoir si madame de Montesson, qui
passait pour avoir pous secrtement le feu prince, tait apte 
draper. Cette affaire fort embarrassante fut remise  la dcision du
Roi. Sa Majest dclara que madame de Montesson pourrait dans son
intrieur porter le deuil comme bon lui semblerait, mais nullement en
public. Madame de Montesson se retira au couvent de l'Assomption et y
passa l'anne de son veuvage. La dcision de Louis XVI peut paratre
svre aujourd'hui; mais si elle et t autre, elle aurait scandalis
et indign tous les amis des vieilles coutumes de la monarchie.

Madame de Maintenon n'avait point drap; elle avait habill les gens
de sa maison couleur de feuilles mortes, et s'tait retire 
Saint-Cyr. Il n'tait point possible d'accorder  la veuve
morganatique d'un prince du sang ce que n'avait pas cru devoir se
permettre la veuve morganatique du grand Roi.

J'ai hte de revenir  Madame lisabeth,  qui un deuil de famille ne
peut faire oublier la position presque dsespre de madame de
Causans; elle ne se la dissimulait pas  elle-mme, et, tout en
loignant l'imminence du danger de la pense de ses amies, elle
essayait cependant de les y prparer. Vers la fin de novembre, madame
de Causans reut les derniers sacrements; madame de Raigecourt tait
elle-mme extrmement malade des suites de ses couches. Les lettres de
Madame lisabeth  madame Marie de Causans qui se rapportent  ces
tristes circonstances sont remplies de tout ce que peut dicter
l'amiti la plus tendre, jointe  la raison la plus sre et  la foi
la plus claire et la plus vive. Elle ne veut pas lui ter toute
esprance, et cependant elle ne veut pas non plus lui donner une
fausse scurit. Prier, esprer, mais avec un coeur soumis d'avance 
la volont de Dieu, voil le rsum de cette douce et sainte lettre.
Dans un seul passage on voit percer une pointe de cet esprit
primesautier et plein d'enjouement qui tait un des attraits de Madame
lisabeth. M. le prince de Lambesc, qui loge au-dessus de moi,
m'impatiente (crit-elle); je crois qu'il marche avec des bottes
fortes, et je le prends toujours pour des nouvelles.

L'tat de madame de Raigecourt, qui, dangereusement malade 
Fontainebleau, avait demand les sacrements, commence  s'amliorer;
mais celui de sa mre s'aggrave. Le mdecin qui la soigne, M. Sguy, a
presque prononc son arrt. Madame lisabeth, dans sa lettre du 8
dcembre 1785, prpare madame Marie de Causans au coup qui la menace,
et c'est toujours en lui parlant de Dieu. En mme temps, son amiti
pour la chre malade qu'elle craint de perdre lui inspire ces
touchantes expressions: Si vous ne craignez pas d'attendrir votre
mre, dites-lui combien je partage ses douleurs, que je voudrois les
prendre toutes, que je suis bien afflige de ne pouvoir lui rendre les
soins que ma tendre amiti pour elle me dicteroit. Il m'en cote bien
depuis trois semaines d'tre princesse: c'est souvent une terrible
charge; mais jamais elle ne m'est plus dsagrable que lorsqu'elle
empche le coeur d'agir.

Les lettres de la princesse se succdent avec quelques alternatives
d'esprance, qui font bientt place  des craintes plus graves. Madame
lisabeth, avec son affectueuse sollicitude, s'occupe de tout: son
coeur a toutes les prvoyances. Madame de Raigecourt est mieux; mais
est-elle assez bien pour voir sans danger sa mre souffrante? Si le
mieux est assez prononc, il y aurait de la cruaut  la priver de
cette chre vue; mais il ne faut pas commettre d'imprudence. Combien
la princesse elle-mme souhaiterait de voir encore une fois sa
vnrable amie et d'aller s'difier au spectacle de la souffrance si
saintement supporte! Si celle-ci en exprimait le dsir, il faudrait
le faire tout  l'instant mme. Madame lisabeth n'ose venir sans
tre demande, dans la crainte de retrancher quelques instants d'une
vie si prcieuse, en faisant prouver  la chre malade une trop vive
motion. Puis viennent ces touchantes lignes qui ferment la lettre du
14 dcembre 1785, et prsentent au coeur de madame Marie de Causans la
seule consolation que puisse goter sa tendresse filiale: Vous tes
moins  plaindre que vos soeurs; vous jouissez au moins des derniers
moments o vous pouvez voir, entendre votre mre, et lui rendre tous
les soins que votre coeur vous dicte, au lieu qu'elles joindront au
malheur de ne la plus voir celui de ne l'avoir pas vue jusqu'au
dernier moment.

Tant que madame de Causans vcut, Madame lisabeth ne cessa
d'entretenir avec madame Marie de Causans une correspondance presque
quotidienne. Elle se reprenait de temps  autre  esprer, et puis la
funeste ralit lui apparaissait, et alors, suivant l'me de sa
vnrable amie vers le ciel, elle tait  la fois difie et attendrie
de la ferveur avec laquelle cette belle me aspirait  se runir  son
Dieu. C'est  peine si elle osait prier pour une personne qu'elle
regardait presque comme une sainte. Elle communia cependant  son
intention, sur la demande de sa fille.

Il n'y eut sorte de prcautions que Madame lisabeth ne prt pour que
madame de Raigecourt ignort ou n'apprt que peu  peu le dangereux
tat de sa mre. Enfin, les longues souffrances de madame de Causans
eurent un terme. Marie-Franoise-Madeleine de Louvel-Glizy (veuve de
J. T. de Vincens-Maulon, seigneur marquis de Causans, comte
d'Ampuries, marchal des camps et armes du Roi), dame pour
accompagner Madame lisabeth de France, mourut  Paris le 4 janvier
1786, dans la cinquante-cinquime anne de son ge.

Ayant reu la nouvelle de cette mort digne d'une telle vie, Madame
lisabeth voulut pancher encore une fois son coeur dans celui de
madame Marie de Causans. Je dtacherai seulement de cette lettre
quelques lignes o l'on trouve le secret du courage et de la
rsignation que Madame lisabeth devait dployer dans ses preuves:
Il faut mettre,  l'exemple de votre mre, nos craintes et nos dsirs
au pied du crucifix; lui seul peut nous apprendre  supporter les
preuves que le ciel nous destine. C'est le livre des livres; lui seul
lve et console l'me afflige.

Ds que la sant de madame de Raigecourt lui permit de revenir 
Versailles, Madame lisabeth s'empressa de faire disposer des relais
et des stations de repos pour adoucir les fatigues du voyage. Elle
recommanda de ne point lui apprendre la perte qu'elle avait faite
avant son arrive  Versailles, voulant se trouver auprs d'elle dans
les premiers moments de sa douleur. Elle n'eut pas le courage de lui
dire elle-mme que sa mre n'tait plus; mais ds que le premier coup
eut t port, elle accourut, la serra dans ses bras et l'entoura de
toutes les consolations.

Dans les premiers jours du mois de fvrier, un bon paysan de
Montreuil, que Madame lisabeth occupait presque chaque jour, fut pris
d'un mal subit dans le jardin o il travaillait. Elle le fait
immdiatement porter chez lui, et elle s'y rend elle-mme. Mdecin et
cur sont appels et arrivent en mme temps. La prsence de ce dernier
est d'autant plus ncessaire que les secours du premier demeurent
impuissants. Le mal tait foudroyant, la lutte fut courte, l'agonie
prompte; mais jusqu'au dernier soupir, le malade, demeur calme et
plein de foi, souriait  la mort entre le prtre qui lui montrait le
ciel et cette princesse de sang royal dont l'ardente prire devanait
l'me du moribond, prte  paratre devant Dieu. Quand tout fut fini,
et au moment o Madame lisabeth quittait la chtive demeure du
trpass, le cur lui dit: Madame donne ici un grand exemple.--Ah!
monsieur, rpond-elle, j'en reois un bien plus grand et que je
n'oublierai jamais.

Les traces de l'motion profonde laisse par cette scne au coeur de
Madame lisabeth se retrouvent dans une lettre qu'elle crivit
quelques jours aprs  madame Marie de Causans, lettre o l'esprit
naturellement enjou de la princesse se reflte au milieu des
souvenirs pnibles et des proccupations inquites.

Le 6 janvier, Madame lisabeth signa, ainsi que le Roi et tous les
membres de la famille royale, le contrat de mariage de mademoiselle
Necker avec le baron de Stal-Holstein, ambassadeur extraordinaire du
roi de Sude  la cour de France; le 31 du mme mois, la baronne de
Stal fut prsente au Roi et  la Reine, et le mme jour,
l'ambassadrice de Sude dna au palais de Versailles,  une table de
quatre-vingts couverts tenue par le marquis de Talaru, premier matre
de l'htel de la Reine, et dont la princesse de Chimay, dame d'honneur
de Sa Majest, faisait les honneurs.

Quoique prisant peu M. Necker, Madame lisabeth ne put voir sans
intrt cette jeune femme, dj cite pour son esprit, s'unir 
l'ambassadeur d'un roi ami dvou de la maison royale de France.

Mais notre princesse recherchait de prfrence toutes les motions qui
fortifient l'me. Elle ne cessait de trouver dans un exemple de pit,
de quelque part qu'il vnt, un sujet d'dification pour elle-mme.
L'humeur facile et gaie s'alliait toujours chez elle  un sentiment
lev du devoir envers le monde, envers ses amies, envers elle-mme et
envers Dieu. Sa haute raison et son coeur aimant lui dictent toujours
les paroles qui, selon les circonstances, doivent tre des
consolations, des conseils, des encouragements. Quoi de plus amical,
de plus noble, de plus touchant, de plus tendrement religieux que les
panchements de cette me qui cherchait les mes souffrantes pour les
relever, pour leur sourire et les entraner vers Dieu!

On comprend ds lors que la mort de madame de Causans, loin de
relcher les liens d'affection qui existaient entre les deux filles de
cette vertueuse dame et la princesse, les avait resserrs. Aussi la
correspondance ne languit-elle pas. Nous possdons neuf lettres
crites par Madame lisabeth dans les premiers mois de 1786, avec une
effusion de coeur et une supriorit d'esprit galement remarquables.
Le ton en est presque maternel. Il semble que la princesse prouve le
besoin de rendre aux deux soeurs la mre qu'elles ont perdue, en leur
donnant les conseils que celle-ci leur et donns, et en leur
prodiguant ces marques d'affection qui pansent les plaies du coeur, si
elles ne les ferment pas. Il est impossible de ne pas tre frapp du
caractre de haute spiritualit qui rgne dans cette correspondance.
On dirait que la princesse sent le besoin de s'armer d'avance pour des
preuves qu'elle pressent vaguement, tant elle insiste sur la
ncessit de mettre son bonheur sur la terre dans une conformit
parfaite de la volont humaine avec la volont divine, dans une
dfiance de soi-mme qui se concilie avec une confiance absolue dans
la Providence. La dvotion que Madame lisabeth recommande  ses amies
n'a rien d'troit et de mesquin, c'est la dvotion des mes gnreuses
qui doutent d'elles-mmes, sans jamais douter de la bont infinie de
Dieu. N'allez pas vous troubler le coeur, crit-elle le 1er mars
1786, en cherchant  dcouvrir ce que Dieu exige de vous.....
Soumettez-vous, allez au jour le jour; dites-vous le matin tout ce que
vous devez faire dans la journe et pourquoi vous devez le faire.
N'anticipez pas sur le lendemain, et ne changez jamais une rsolution
bien prise sans des raisons trs-fortes. Quelque temps de fermet sur
vous-mme remettra le calme dans votre coeur; et, sur toute autre
chose, chassez le scrupule, car rien ne trouble et ne jette dans la
mauvaise voie comme le scrupule. Le scrupuleux ne peut ni parler, ni
se taire, ni agir, ni rester, sans croire avoir offens Dieu.

Madame lisabeth, trop sincrement vertueuse pour tre scrupuleuse,
continue ainsi ce qu'elle appelle ses sermons. Ce sont les directions
donnes par une me  la fois clair-voyante et tendre qui connat ses
jeunes amies, qui voit les obstacles qu'elles ont  surmonter sur le
chemin de la perfection, et les leur signale avec une aimable
franchise.

 madame Marie de Causans, qui se destine  la vie religieuse, elle
rappelle sans cesse les dangers du monde, les sductions qu'il exerce
sur les esprits, qui, une fois qu'ils se sont laiss emporter dans ce
tourbillon, ont de la peine (elle en a elle-mme fait l'preuve)  se
plaire dans la solitude et le silence.

Au milieu de ces rflexions si solides et si vraies, le souvenir de
madame de Causans revient toujours avec un charme infini: J'ai fait
mes pques ce matin, crit-elle le 10 avril; je me suis rappel une
certaine semaine sainte que j'ai passe avec votre mre. Que nous
tions heureuses! Jamais je n'en passerai de pareilles. Elle m'assura
que je persvrerois; elle en sera la cause: ses exemples, cette
dernire parole, la lettre qu'elle m'a crite, tout me donne de la
confiance. Vous lui avez dit de me mettre au nombre de ses enfants:
ah! j'y suis bien de coeur, car je l'aime bien tendrement.

Je rencontre dans ces lettres des remarques qui tmoignent de
l'excellent jugement de Madame lisabeth, celle-ci par exemple:
Quoique notre sicle se pique de beaucoup de sensibilit, elle est
plus dans les discours que dans le coeur. Madame lisabeth, cette
princesse de tant de bont, blme la sensibilit qui nerve l'me;
elle reproche mme  madame Marie de Causans de trop se repatre du
chagrin profond que lui a laiss la perte de sa mre: Vous vous
enfoncez trop, lui crit-elle, dans les regrets justes que vous
avez. Cette tristesse, qui conduit au dgot de toute chose, finit
par devenir une tentation.

Tel est l'esprit de cette correspondance, qui remplit une grande
partie de l'anne 1786.

Au commencement de cette mme anne, deux symptmes d'un dsastre
champtre effrayrent les jardiniers de Montreuil: d'une part,
lorsqu'ils remuaient profondment la terre, des milliers de maons ou
mans, ces hannetons de l'avenir, se rencontraient sous leur bche; de
l'autre, ils avaient remarqu qu'une multitude de petits vers connus
sous le nom de turcs avaient t, par l'extrme scheresse de l'anne,
engendrs entre l'corce et le corps des arbres, dont ils suaient la
sve. De l, grande inquitude pour le sort des fleurs, des lgumes,
des fruits, et mme pour le sort de cette douce verdure, le plus bel
ornement de Montreuil. Le coeur gros de tristesse, ils allrent
annoncer  la propritaire l'apparition pour le printemps de ces
voraces scarabes. Eh bien, dit-elle, puisque vous nous signalez
l'approche de l'ennemi, prparons-nous  le bien recevoir. Prvenons
nos voisins; prvenons notre magistrat, afin que par le tambour il
exhorte les cultivateurs, les officiers de justice, les curs, 
veiller et  concourir  la destruction de l'ennemi commun. La pense
de Madame lisabeth fut entendue: l'autorit se chargea de la
propager; un appel public fut fait au zle de tous, afin de combattre
le coloptre sous sa double forme de man et de hanneton. Un nombre
prodigieux de ces insectes demeurrent sur le champ de bataille, et le
flau redout en fut d'autant amoindri.

Ce fut  cette poque que Louis XVI prit la rsolution de visiter les
ctes de la Manche. Nous ne raconterons pas ici ce voyage de Cherbourg
qui fut peut-tre dans la vie du monarque l'vnement qui lui offrit
le plus de satisfaction et de bonheur; toutefois, nous ne pouvions le
passer sous silence,  cause des douces motions dont il devint la
source pour Madame lisabeth. Le pays aussi, le pays tout entier
s'intressa aux dtails d'une circonstance qui avait montr aux
populations de la Normandie le Roi dans l'abandon de l'affabilit et
de la bienveillance la plus aimable. Mais dj un mauvais vouloir
marqu se manifestait contre le trne. Aussi les heureux effets de ce
voyage furent-ils presque aussitt balancs par l'esprit de
dnigrement et de mfiance qui accueillait dj tous les actes du
gouvernement. On rvoquait en doute jusqu'aux faits enregistrs par
l'histoire, pour accepter les rumeurs les plus absurdes quand elles
taient malveillantes. Les sceptiques, toujours friands de
controverses, et prfrant souvent la chimre  la ralit,
prtendaient  cette poque que le comte de Vermandois, ce fils
lgitim de Louis XIV et de la duchesse de La Vallire, qu'on disait
tre mort  Courtray d'une fivre maligne le 18 novembre 1683, n'tait
autre que le personnage mystrieux connu sous le nom de Masque de fer,
mort  la Bastille le 19 novembre 1703, sur les dix heures du soir, et
enterr le lendemain,  quatre heures de l'aprs-midi, dans le
cimetire de l'glise Saint-Paul. On en concluait que la crmonie
funbre qui avait eu lieu dans la cathdrale d'Arras en novembre
1683[115] n'avait t qu'une vaine parade, et que le monument qui
portait l'pitaphe du comte de Vermandois n'tait qu'un cercueil vide
et menteur. Ces bruits impressionnaient tellement les salons et la rue
que le pouvoir se crut oblig d'ordonner l'ouverture du tombeau du
jeune prince. Elle se fit le 16 dcembre[116], et rendit vidente
l'absurdit des bruits qu'une malveillance systmatique s'tait plu 
propager.

[Note 115: Voir  la fin du volume, Pices justificatives, n
XVIII.]

[Note 116: Voir  la fin du volume, Pices justificatives, n
XIX.]

La Reine, qui, dans la matine du 9 juillet, avait ressenti quelques
douleurs, accoucha trs-heureusement,  sept heures et demie du soir,
d'une princesse trs-bien portante, que le Roi nomma _Madame Sophie_.

 huit heures et demie du soir, la princesse nouveau-ne reut de plus
les noms d'Hlne-Batrix au baptme, qui lui fut administr par
l'vque de Metz, grand aumnier de France, en prsence du sieur
Jacob, cur de la paroisse Notre-Dame. Elle fut tenue sur les fonts
par Monsieur, au nom de l'archiduc Ferdinand, gouverneur de la
Lombardie autrichienne, et par Madame lisabeth de France, en prsence
du Roi et de la famille royale, ainsi que des ducs d'Orlans, de
Bourbon, du prince de Conti et du duc de Penthivre.

 cette date se rattache une union forme sous les auspices de la
famille royale. Ce fut le 9 juillet que le Roi et les princes et
princesses de sa famille signrent le contrat de mariage de M. le
comte de Chambors et de mademoiselle Gabrielle de Polignac.

La maison royale de Saint-Cyr, fonde en 1686, et dont les premires
lves nommes par le Roi avaient pris possession le 1er aot de cette
mme anne, se prparait  fter, le 1er aot 1786, la fte sculaire
de sa fondation. Cette fte dura huit jours: il y eut donc place pour
le devoir et pour le plaisir. Aussi rien n'y fut oubli. Cent prtres
de Saint-Lazare clbrrent les offices; les paroisses voisines y
vinrent en procession; on pria pour le Roi et pour le royaume, pour le
Pape et pour l'glise, pour tous les peuples chrtiens, afin qu'ils
demeurent dans la foi, et pour ceux qui ne le sont pas, afin qu'ils le
deviennent; on pria pour la perptuit de cet tablissement public et
national, dont un sicle d'existence avait prouv l'importance et
l'utilit[117]; on pria pour ses fondateurs, et, pour la premire fois
dans un lieu public, un hommage d'une respectueuse gratitude fut
rendu  la mmoire de madame de Maintenon[118]. Festin et jeux, feux
de joie, feux d'artifice, brillant et nombreux concours de monde
animrent la fte: toutes les anciennes lves y avaient t convies,
tous les vieux amis de Saint-Cyr s'y taient rendus. M. d'Ormesson,
conseiller d'tat et chef du conseil institu par le Roi pour la
direction du temporel de cette maison, ainsi que tous les membres de
ce conseil, taient prsents  cette crmonie. Madame lisabeth ne
pouvait manquer de s'y trouver. Elle y arriva le premier jour et
entendit la grand'messe en musique, de la composition de l'abb Dugu,
matre de musique du chapitre de Notre-Dame de Paris. L'archevque de
Paris officia, et l'abb Lenfant, prdicateur du Roi, pronona un
discours analogue  cette circonstance. Madame lisabeth assista aussi
au _Te Deum_, dont la musique, compose par M. Asselin, de Versailles,
fut chante avec un grand succs par les lves de la maison. La fte
se termina par un feu d'artifice. La princesse fut invite  se rendre
sur le balcon d'une fentre faisant face au parterre du jardin
intrieur. Le sieur de Monville, architecte de la maison, avait, pour
la circonstance, construit sur ce parterre un temple ddi 
l'Immortalit (emblme de la maison de Saint-Cyr), orn d'un pristyle
d'ordre dorique.  l'heure dite et au signal convenu, le temple
s'illumina de feux chinois, toutes les lignes d'architecture se
dessinrent en jets de flamme, et le monument se couronna du chiffre
du Roi et de la Reine, que dominait la devise de Louis XIV, le soleil
clairant le monde, avec ces mots: _Nec pluribus impar._

[Note 117: Environ trois mille demoiselles y avaient t leves.]

[Note 118: Le deuxime jour de la fte sculaire, son loge fut
prononc en chaire par M. Franois, prtre de la Mission. Hrissant,
1787, in-8.]

Madame lisabeth s'tait ce soir-l entretenue quelques instants avec
une des religieuses de Saint-Cyr qui avait t lve de la maison du
temps de madame de Maintenon. En retournant  Versailles, elle se mit
 parler du pass et  deviser avec ses dames sur les hautes penses
du grand Roi, qui, occup avec un gal intrt et de l'enfance qui
cherche sa route et du vieux soldat qui finit la sienne, signait avec
la mme plume la fondation de la maison de Saint-Cyr et celle de
l'htel des Invalides. Ce n'est pas sans raison, disait Madame
lisabeth, que Louis XIV a plac cet institut  l'ombre de son palais
et sous sa propre tutelle: l'influence de la femme est grande en
France sur les moeurs; combien ds lors est importante l'ducation des
jeunes filles appeles  tenir un rang dans la socit! Quel air
excellent on respire en ce lieu! C'est l que j'ai appris  aimer les
champs et la solitude: j'y vais toujours avec plaisir, parce qu'il me
semble que j'en reviens meilleure. Toutes ces jeunes ttes sont si
intressantes! j'y deviendrais volontiers la soeur de l'indigente et
la mre de l'orpheline.

On rappela aussi dans cet entretien ce mot de madame de Maintenon 
ses chres filles: Votre maison ne peut manquer tant qu'il y aura un
roi en France.

Madame de Raigecourt, de qui nous tenons ces dtails, ajoutait
tristement: Le pass que nous exaltions ce soir-l, c'tait un adieu
que, quelques annes encore, nous lui faisions. Madame, en effet, en
parlant de Louis XIV avec une fiert filiale, ne se doutait pas que
bientt la statue du grand Roi serait renverse; que le pontife qui,
ce jour-l, dans la chapelle de Saint-Cyr, clbrait les saints
mystres, serait proscrit; que l'orateur qui y prchait le pardon des
injures, la paix et la charit, serait massacr par le peuple; que
cette maison centenaire dont on demandait  Dieu la perptuit verrait
bientt ses portes fermes, et qu'enfin la tte auguste devant
laquelle tout le monde s'inclinait  cette fte serait touche par le
bourreau.

lisabeth rentra le soir  Versailles, et le lendemain matin dans son
cher Montreuil, dont le calme lui paraissait toujours plus prcieux
aprs quelques heures passes au milieu de la foule.  l'exception des
rares occasions qui la retenaient au chteau de Versailles (comme le
23 et le 25[119] aot, jour de naissance et jour de fte du Roi son
frre), elle vit s'couler presque toutes les journes de ce mois
paisibles et heureuses dans sa rsidence favorite, et elle donna tout
son temps  ses oeuvres de charit,  ses tudes,  sa correspondance,
 son petit cercle d'amies.

[Note 119: Ce jour-l, Madame lisabeth assista, dans la chapelle du
chteau,  la grand'messe, chante par la musique du Roi et clbre
par l'abb de Ganderatz, chapelain. Dans cette tribune se trouvaient
la Reine, Monsieur, Madame et la comtesse d'Artois. Le Roi, aprs la
rception des grands-croix et commandeurs de l'ordre de Saint-Louis,
s'tait rendu  la chapelle, portant les insignes de cet ordre,
prcd du comte d'Artois et des princes de son sang, chevaliers de
Saint-Louis, ainsi que des grands-croix et commandeurs, marchant
suivant leur grade et leur anciennet dans le service, en consquence
de l'dit du mois de janvier 1779.]

Cette vie simple et tranquille qu'elle avait mene ds son adolescence
et qui jetait comme un reflet des moeurs cnobitiques au sein de la
cour mme, ce centre de l'agitation, de l'clat et du bruit, cette vie
qui cherchait la rgularit et qui aspirait  l'ombre et au silence,
offrait trop de contraste avec l'esprit lger, le ton bruyant et les
habitudes vapores de la cour, pour ne pas tre remarque. Nous
ignorons si quelque railleur obscur osa jamais en mdire, mais nous
savons que les vertus de la soeur de Louis XVI, bien qu'elles
craignissent la lumire et le bruit, n'avaient pu se cacher aux
regards de la France catholique. Le mardi 29 aot 1786, en sortant de
l'audience du Roi, Louis-Franois de Bausset, vque d'Alais,  la
tte d'une dputation des tats de Languedoc, demanda  offrir ses
hommages  Madame lisabeth, et lui adressa le discours suivant:

Madame, si la vertu descendoit du ciel sur la terre, si elle se
montroit jalouse d'assurer son empire sur tous les coeurs, elle
emprunteroit sans doute tous les traits qui pourroient lui concilier
le respect et l'amour des mortels. Son nom annonceroit l'clat de son
origine et ses augustes destines; elle se placeroit sur les degrs du
trne; elle porteroit sur son front l'innocence et la candeur de son
me; la douce et tendre sensibilit seroit peinte dans ses regards;
les grces touchantes de son jeune ge prteroient un nouveau charme 
ses actions et  ses discours; ses jours purs et sereins comme son
coeur s'couleroient au sein du calme et de la paix que la vertu seule
peut promettre et donner: indiffrente aux honneurs et aux plaisirs
qui environnent les enfants des rois, elle en connotroit toute la
vanit, elle n'y placeroit pas son bonheur; elle en trouveroit un plus
rel dans les douceurs et les consolations de l'amiti; elle pureroit
au feu sacr de la religion ce que tant de qualits prcieuses
auroient pu conserver de profane: sa seule ambition seroit de rendre
son crdit utile  l'indigence et au malheur; sa seule inquitude, de
ne pouvoir drober le secret de sa vie  l'admiration publique; et
dans le moment mme o sa modestie ne lui permet pas de fixer ses
regards sur sa propre image, elle ajoute sans le savoir un nouveau
trait de ressemblance entre le tableau et le modle.

Confuse d'un tel loge, Madame lisabeth dit en rougissant  l'vque
qu'il la jugeait beaucoup trop favorablement. Madame, rpondit le
prlat, je ne suis pas mme au niveau de mon sujet.--Vous avez raison,
lui dit-elle, car vous tes bien au-dessus.

Dans le courant de cette mme anne, l'abb Binos[120] demandait 
Madame lisabeth la permission de lui ddier un ouvrage de sa
composition ayant pour titre: _Voyage par l'Italie en gypte, au mont
Liban et en Palestine._ Le titre seul de ce livre indique l'intrt
que sa lecture devait offrir  la princesse. Vous m'avez fait
entrevoir la terre promise, dit-elle avec mlancolie  l'auteur
quelque temps aprs[121]; mais serai-je de ces Isralites  qui Dieu
doit donner la grce d'y arriver?

[Note 120: N  Saint-Bertrand de Comminges, vers 1730, d'une ancienne
famille du comt de Foix, l'abb Binos avait t de bonne heure pourvu
d'un canonicat de la cathdrale de Comminges. Il partit de sa petite
ville natale, le 26 octobre 1776, pour visiter l'Italie et la
Palestine. L'esprit rempli des souvenirs de Rome, de Florence, de
Venise, de Damiette, de Sidon, du mont Liban, et enfin des lieux o
s'taient accomplis les mystres de notre foi, il tait revenu  son
point de dpart en plerin qui a bien observ et qui sent le besoin
d'associer ses concitoyens  ses souvenirs,  ses motions. De l
l'ouvrage qu'il ddia  Madame lisabeth: _Voyage par l'Italie en
gypte, au mont Liban et en Palestine_, Paris, 1786, 2 vol. in-12,
fig.; traduit en allemand l'anne suivante, Breslau, 1787, in-8. lu
en 1791 cur constitutionnel de Saint-Bertrand, l'abb Binos eut le
tort de prter un serment condamn par l'glise. S'il ne nous
appartient pas d'absoudre ce qu'elle a condamn, il nous sera permis
au moins de dire qu'il fut un des rares ecclsiastiques qui, dans
cette fcheuse et fausse position, montrrent une charit vanglique,
une bont constante et un zle infatigable. B.]

[Note 121: Le 7 janvier 1787, en sortant de l'audience dans laquelle
il avait eu l'honneur de prsenter son ouvrage au Roi et  la Reine.]




LIVRE QUATRIME

JANVIER 1787.--SEPTEMBRE 1789.

     Montreuil annex  Versailles. -- Convocation des notables.
     -- Mort de Vergennes. -- Necker remplac par Calonne. --
     Concours strile de l'assemble des notables. --
     Mcontentement; besoin d'innovations. -- Lettre de Madame
     lisabeth. -- Ides politiques de cette princesse; son
     caractre; justice qui lui est rendue, mme  la cour. --
     Ses rapports avec le Roi et la Reine. -- Le fils du roi de
     la Cochinchine  Versailles. -- Protection que le Roi lui
     accorde. -- Calonne et Hue de Miromesnil quittent le
     ministre. -- M. de Lomnie de Brienne. -- Le Dauphin est
     remis au duc d'Harcourt. -- Mort de Madame Sophie, fille du
     Roi, ge de onze mois et six jours. -- Lettre de Madame
     lisabeth. -- Buisson, garon servant. -- Rformes. --
     Difficults de la situation; lettre de Madame lisabeth. --
     Le sultan de Mysore  Versailles. -- Retraite de Brienne et
     de Lamoignon. -- Necker, surintendant des finances. -- Le
     Parlement rappel s'unit aux pairs pour faire au Roi de
     respectueuses supplications. -- Les princesses lui adressent
     un mmoire. -- Indcision du Roi. -- Demande d'une double
     reprsentation pour le Tiers. -- Lettre des pairs du
     royaume. -- Disette et misre. -- Charit de Madame
     lisabeth. -- Lettre adresse par elle  madame Marie de
     Causans. -- Maison Rveillon incendie. -- Ouverture des
     tats gnraux. -- Montreuil; la basse-cour et l'table;
     Jacques Bosson et Marie Magnin. -- Leur mariage. -- La
     romance du _Pauvre Jacques_. -- Mort du premier Dauphin;
     crmonies funbres; rcit officiel. -- Meurtre de
     Flesselles, de Foulon, de Berthier. -- Lettre de Madame
     lisabeth  madame de Bombelles; lettre  madame de
     Raigecourt. -- Prire.


Par un dit du Roi du mois d'aot 1786, il avait t dcid que la
commune de Montreuil serait runie  la ville de Versailles le 1er
janvier 1787. En effet,  dater de ce jour, les limites de Versailles
furent recules jusqu'aux extrmits de Montreuil, dont le territoire
se trouva ainsi tout entier annex  la cit de Louis XIV.

Le dsordre des finances, les ferments de trouble et de discorde qui
se manifestaient de toutes parts engagrent le Roi  runir
l'assemble des notables. La convocation en fut faite  Versailles
pour le 29 janvier 1787. La maladie de M. de Vergennes[122] la fit
remettre au 22 fvrier. Le Roi, entour de sa famille, fit ce jour-l
l'ouverture de l'Assemble. Il annona, le 9 mars 1787, qu'il tait
dans l'intention de faire des retranchements de dpenses tant dans sa
maison que dans celles de sa famille; que ceux faits dans sa propre
maison seraient ceux qui coteraient le moins  son coeur; qu'enfin il
esprait faire monter les conomies  une somme de quarante millions.
Il ajouta qu'il prendrait les mesures les plus efficaces pour que le
dficit ne se renouvelt pas dans l'avenir.

[Note 122: Charles Gravier, comte de Vergennes, commandeur de l'ordre
du Saint-Esprit, conseiller d'tat ordinaire, chef du conseil gnral
des finances et secrtaire d'tat ayant le dpartement des affaires
trangres, mourut  Versailles, le mardi 13 fvrier,  trois heures
du matin, dans la soixante-huitime anne de son ge.]

Il restait encore cent millions de dficit. M. de Calonne, qui venait
de remplacer Necker aux finances, prsentait plusieurs propositions
par l'adoption desquelles il et t facilement couvert; mais le
clerg et la magistrature se montrrent rsolus  repousser ces
propositions.

Louis XVI ne put trouver dans cette runion des hommes de France les
plus recommandables par leur position et leurs lumires l'nergique
appui que devait attendre un prince jaloux d'obvier aux abus et de
rparer les dsastres. L'esprit d'galit, n dans les classes
intermdiaires de la haine envieuse des supriorits sociales, et qui
avait emprunt, pour se faire bien venir de Louis XVI, quelque chose
du sentiment religieux, gagna encore dans son esprit par cette
rsistance des notables aux projets de rformes. Se regardant comme le
pre de tous les Franais, le Roi trouvait naturel qu'ils fussent
gaux devant les lois comme ils l'taient dans ses affections.
Marie-Antoinette, qui n'avait pas eu  se louer de la noblesse, et
dont les gots de simplicit s'arrangeaient peu de l'tiquette, espra
peut-tre un instant trouver dans cet esprit d'galit un auxiliaire
utile pour les projets de la royaut contraris par les ordres
privilgis. Ces deux illusions ne durrent pas longtemps. La France,
possde d'un besoin indfinissable d'innovations, s'tait prise de
dgot pour tout ce qu'elle connaissait, et se flattait de trouver
dans l'inconnu une flicit parfaite. Arrt dans ses projets, M. de
Calonne fit circuler dans Paris et dans les principales villes du
royaume un _Avis au peuple_, dans lequel il se prononait violemment
contre le clerg et la noblesse. Le gouvernement se fit ainsi complice
de la destruction, esprant conserver par la popularit un pouvoir que
les ides nouvelles brisaient dans ses mains. Le sens lev et
pntrant de Madame lisabeth jugeait tout autrement la position
difficile de l'tat.

Cette fameuse assemble (crivait-elle le 15 mars 1787) est runie;
que fera-t-elle? Rien, que faire connotre au peuple la situation
critique o nous sommes. Le Roi est de bonne foi dans les conseils
qu'il leur demande: le seront-ils autant dans ceux qu'ils lui
donneront?.... La Reine est trs-pensive; quelquefois nous sommes des
heures seules sans qu'elle profre un mot: elle semble me craindre.
Eh! qui peut cependant prendre un intrt plus vif que moi au bonheur
de mon frre? Nos opinions diffrent; elle est Autrichienne, et moi je
suis Bourbon... Le comte d'Artois ne comprend rien  la ncessit de
ces grandes rformes; il croit qu'on augmente le dficit pour avoir le
droit de se plaindre et de demander les tats gnraux... Monsieur
s'occupe beaucoup de son bureau; il est plus grave de moiti, et vous
savez qu'il l'toit dj assez. J'ai un pressentiment que tout cela
tournera  mal. Pour moi, les intrigues me fatiguent.... J'aime la
paix et le repos. Mais ce n'est pas quand le Roi est malheureux que je
me sparerai de lui...

Cette lettre, qui nous laisse entrevoir les ides politiques de Madame
lisabeth, contient aussi son apprciation de l'attitude de
l'assemble des notables, et tmoigne du peu de fond que faisait la
princesse sur les services que cette assemble pouvait rendre; elle
nous initie en outre aux opinions des principaux membres de la famille
royale, et nous montre  nu le caractre et le coeur de notre
admirable princesse. Quelles qualits, quelles vertus n'avait-elle
pas? Elle aimait son Dieu de toute son me; elle aimait le Roi son
frre avec un dvouement absolu, et dans cet amour elle faisait entrer
l'amour de sa patrie; elle aimait ses soeurs, elle aimait les princes
ses frres avec tendresse; elle aimait les malheureux d'une affection
misricordieuse; elle aimait ses amies d'une ardeur sainte et
claire: svre pour elle-mme, elle tait pour ses compagnes d'une
tolrance parfaite, les reprenant toujours avec une douceur et une
raison admirables. Un jour, la vicomtesse de Mrinville allait 
l'Opra: la jeune marquise des Moutiers, sa belle-fille, lui exprima
le plus grand dsir de l'accompagner. Madame de Mrinville ne le jugea
pas convenable, et partit sans l'emmener. La jeune femme prouva une
vive humeur de ce refus, et s'en vengea en tenant les plus durs propos
contre sa belle-mre. Cette rancune durait depuis plusieurs jours.
Mon cher dmon, lui dit Madame lisabeth, sais-tu que tu commets l
un trs-gros pch? Je vais ce soir  l'Opra, et je te propose, moi,
de t'emmener; car, aprs tout, si tu fais mal en allant au thtre, tu
fais cent fois pis en dblatrant contre ta mre.

Ajoutons que Madame lisabeth chrissait les enfants de ses amies
comme elle et chri les siens, et il n'en est pas un, ne ft-il g
que de trois ou quatre ans, qui ne se soit souvenu plus tard de Madame
lisabeth, de sa bont et de ses caresses.

Mais quel que ft son abandon avec ses amies, jamais un mot de
mdisance ne trouvait place dans leur causerie. Dans cette pure
atmosphre n'entrait jamais le rcit des nouvelles galantes, des
anecdotes hasardes dont la malignit publique amusait  cette poque
la cour et la ville. Madame lisabeth avait si bien montr tout
d'abord le profond loignement qu'elle prouvait pour toute
conversation relative  de tels sujets, que plusieurs de ses dames qui
n'taient pas mles aux intrigues de la cour n'apprirent que plus
tard, et en pays trangers, les mille et une aventures dont le bruit
avait couru  Paris et  Versailles.

Rendons aussi cet hommage  Madame lisabeth, que la renomme de sa
perfection tait telle  la cour, que, ds qu'elle y paraissait, toute
conversation de ce genre tombait aussitt, et le respect qu'elle
inspirait venait se poser comme un sceau sur les bouches les moins
timides.

Ses relations avec la Reine, bien qu'exemptes de cette intimit, que
ne comportaient ni la diffrence des ges ni celle des positions, non
plus que la dissemblance des occupations journalires, n'en taient
pas moins sur un pied de convenance parfaite et d'attachement
vritable. Soumise au Roi avec une respectueuse tendresse, elle ne se
permettait jamais de blmer un acte de son gouvernement, alors mme
qu'il blessait sa raison ou ses sentiments. Cette retenue tait
peut-tre encore plus mesure et plus attentive pour tout ce qui se
rapportait  la Reine, craignant non-seulement d'apporter un avis dans
la rgion o se mouvait son autorit, mais encore de laisser chapper
un geste ou une parole qui pussent tre prsents comme une
improbation dans la sphre de ses amusements ou de ses fantaisies.
Quelques personnes du cercle habituel de la Reine qui connaissaient le
mrite de Madame lisabeth et qui redoutaient son influence sur
l'esprit du Roi, n'avaient pas manqu de chercher  faire natre un
sentiment jaloux dans le coeur de Marie-Antoinette; mais la rserve de
notre princesse fut plus habile avec sa droiture et sa sagesse que la
cour avec toutes ses intrigues; la Reine, que la politique trangre
et l'adulation intresse de son entourage sollicitaient galement 
gouverner sous le nom de son mari, s'tait rassure aisment devant
l'attitude de sa belle-soeur, la rserve de son caractre et la
simplicit de ses gots. Elle eut pour elle une estime confiante, qui
plus tard, dans le malheur, devint une tendre amiti.

loigne des affaires par ses propres penchants aussi bien que par les
principes de son ducation, Madame lisabeth n'intervenait jamais pour
le succs d'une dmarche que lorsqu'elle y tait porte par les
penchants de son coeur et par un sentiment de justice. Le Roi et la
Reine savaient que ses recommandations taient rares, mais qu'elles
taient srieuses; que son estime ne s'accordait pas  la lgre, et
que le suffrage de Madame lisabeth tait dj une prvention
favorable qui tmoignait pour le solliciteur.

Les dissipations de la cour n'avaient aucun attrait pour Madame
lisabeth; oblige d'y paratre quand les privilges de son rang, les
rgles de l'tiquette ou une invitation personnelle du Roi ou de la
Reine l'exigeaient, elle ne le faisait qu' regret et par obissance,
et toujours avec une grande circonspection. Les regards de la cour,
les acclamations de la foule ne lui rendaient que plus chers le calme
de la solitude et le cercle troit de l'intimit.

Elle voyait avec peine et avec inquitude que la Reine se montrait
trop facilement, qu'elle allait  Paris sans aucun crmonial, et que,
dans les belles soires d't, elle se laissait entourer par la foule
des promeneurs sur la terrasse du jardin de Versailles. Madame
lisabeth tait persuade que les succs conquis par la femme
enlevaient quelque chose au prestige de la Reine, et que l'accs
laiss  la familiarit deviendrait un amoindrissement du respect.
Quand les rois demeuraient invisibles, l'imagination des peuples en
faisait des tres surnaturels, et leur enthousiasme clatait le jour
o ces reprsentants de Dieu, majestueux et inviolables, daignaient
leur apparatre un moment. Il tait  craindre que, si les souverains
descendaient souvent vers le peuple, le peuple ne s'approcht lui-mme
assez prs d'eux pour voir que la Reine n'tait qu'une jolie femme, et
ne tardt pas  conclure que le Roi n'tait que le premier des
fonctionnaires. N'osant pas toutefois se faire auprs de
Marie-Antoinette l'organe d'une telle pense, Madame lisabeth en fit
part  Madame Adlade, qui essaya de faire comprendre  la Reine que
l'tiquette, en s'abdiquant elle-mme, ouvrait la porte  la
rvolution.

Les observations de cette nature ne pouvaient s'appliquer  Trianon:
dans cette rsidence, la royaut n'tait pas en prsence des regards
publics; c'tait au contraire pour tre loin de la foule et de la cour
elle-mme que Marie-Antoinette s'y rendait; c'est pour cela aussi que
Madame lisabeth l'y rencontrait avec plus de plaisir que dans l'clat
des grandeurs souveraines. Tout tait simple  Trianon. La royale
chtelaine voulait qu'on y trouvt les usages de la vie de chteau:
elle entrait dans le salon sans que les dames quittassent leur
tapisserie ou leur clavecin, sans que les hommes suspendissent une
partie d'checs ou de billard; la matresse de la maison l'avait rgl
ainsi. L'exigut du logement ne permettait  aucune dame du palais de
s'y tablir. Madame lisabeth seule y accompagnait d'ordinaire la
Reine: une robe de percale blanche, un chapeau de paille, un fichu de
gaze, telle tait la parure habituelle des princesses. Sur
l'invitation de la Reine, on arrivait de Versailles  l'heure du
dner. Louis XVI et ses frres y venaient souvent souper. Le plaisir
qu'prouvait la Reine  parcourir avec sa soeur lisabeth les petites
fabriques de son hameau,  pcher dans son petit lac,  voir traire
ses vaches, lui faisait prendre en dgot la pompeuse rsidence de
Marly, avec sa multitude de visiteurs, ses jeux et ses ftes magiques.

Lorsque, dans son charmant asile de Trianon, dgag de toute
reprsentation, il lui vint  l'ide de jouer la comdie, usage adopt
dans presque tous les chteaux pendant la belle saison, elle associa
sa jeune belle-soeur  ce divertissement. Ainsi, dans _la Gageure
imprvue_, Madame lisabeth jouait le rle de la jeune personne, la
Reine celui de Gotte, la comtesse Diane de Polignac celui de madame de
Clairville.

Cette distraction n'tait pas prcisment un amusement pour Madame
lisabeth; mais, comme le travail, elle la sauvait de l'ennui. Jamais
son front ouvert n'apparut charg d'un nuage. Elle avait pour principe
de faire cder en toute occasion son got personnel aux obligations et
aux gards indiqus par la convenance, et ce sacrifice ne semblait
rien lui coter.

Les cabinets de l'Europe ne pouvaient plus gure ignorer les
difficults qu'prouvait le gouvernement de France; mais l'autorit du
Roi avait conserv au del des mers tout son prestige, et les
souverains trangers les plus loigns de la France briguaient son
alliance, et, dans leurs revers, imploraient sa protection. Un enfant
de neuf  dix ans, hritier du roi de la Cochinchine, conduit par un
missionnaire vque et accompagn par deux de ses parents, arriva
ainsi  Versailles vers ce temps-l, le trne et la vie de son pre
tant menacs par un ennemi redoutable, ancien intendant des douanes
et impts perus dans le royaume. Au mois de mars 1787, le marchal de
Castries prsenta ce jeune tranger au Roi dans le salon d'Hercule.
L'enfant, selon l'tiquette de son pays, se prosterna devant le
souverain, qui s'empressa de le relever avec bont. Ses parents et
quelques pages qui formaient sa suite se prosternrent aussi le front
contre terre, tandis que le prlat, compagnon de leur long voyage,
restait debout  leur ct. Le jeune prince avait pour vtement une
robe de mousseline qu'enveloppait une espce de manteau broch de soie
et d'or. Il fut aussi prsent  Marie-Antoinette et  la famille
royale, pour qui son ge et sa situation aussi bien que sa gentillesse
le rendaient fort intressant. Il fut admis plus d'une fois  jouer
avec le premier Dauphin, moins g que lui de trois  quatre ans.
Madame lisabeth essaya un jour d'tablir une petite conversation avec
lui, mais il ne savait que quelques mots de franais, qu'il tenait de
son gouverneur ecclsiastique ou qu'il avait appris pendant la
traverse.

Louis XVI fut mu des larmes d'un enfant qui avait travers les mers
pour venir chercher du secours pour son pre,--rfugi sur le point le
plus loign de ses provinces maritimes, et luttant seul avec ses
derniers dfenseurs contre la flonie et la rbellion. Des nouvelles
envoyes de Cochinchine depuis le dpart de cette mission faisaient un
tableau affreux de ce malheureux pays: dans les glises, dans les
pagodes s'taient installs les mandarins rebelles; les lphants
habitaient les maisons des riches gorgs ou en fuite. Depuis treize
ans jusqu' soixante-cinq, tout le monde tait arm; toute habitation
prise tait pille. Il fallait se presser. Louis XVI accorda huit
cents hommes, sous la conduite de M. de Clermont, militaire d'un vrai
mrite; puis deux frgates, _la Mduse_ et _la Dryade_, sous le
commandement de M. de Kersaint, officier de marine expriment.
L'apparition de ces huit cents Franais ranima le courage de la partie
saine de la nation annamite et donna l'lan  une arme de soixante
mille Indiens: l'arme rvolutionnaire fut culbute, tandis que les
frgates jetaient l'pouvante sur toute la cte habite par les
rebelles. La France eut ainsi la consolation et la gloire d'avoir mis
fin aux calamits d'un peuple.

Le crdit de M. de Calonne, quoique soutenu par la Reine et madame de
Polignac, croula bientt. Immoral, prodigue et frivole, il s'tait
donn les dehors d'une honntet rigide. La probit de Calonne,
disait Rivarol, est compose de deux substances: friponnerie et
dissipation. Le 20 avril, il quitta le ministre, et alla dans sa
terre de Lorraine mditer sur la fragilit des choses humaines aussi
bien que sur l'inflexible loquence des chiffres. Louis XVI, qui
accordait facilement sa confiance, mais qui entrait en fureur ds
qu'il croyait voir qu'elle n'tait pas justifie, lui ordonna de ne
plus porter les marques de l'ordre du Saint-Esprit.

M. Hue de Miromesnil, garde des sceaux, partagea la disgrce de M. de
Calonne. Tout en l'assurant de son estime et du dsir de lui offrir
des tmoignages de sa bienveillance, le Roi lui crivit que son grand
ge ne lui permettant pas de tenir sa place dans des circonstances si
difficiles, il l'engageait  donner sa dmission[123].

[Note 123: M. Hue de Miromesnil quitta dignement le fauteuil de
d'Aguesseau. Il ne voulut point accepter les quarante mille livres de
rente qu'on accordait d'ordinaire aux ministres disgracis, quelle
qu'et t leur gestion; puis il rpondit au Roi:

SIRE,

Ce n'toit point l'intrt de ma fortune, mais celui de mon amour et
de mon attachement respectueux pour Votre Majest, qui m'enchanoit 
sa personne. J'ai tout perdu quand elle me retire ses bonts; l'tat
de ses finances ne me permet pas de rien demander; j'ai toujours su
vivre de peu; j'tois pauvre quand je suis entr au ministre, et j'ai
le bonheur d'en sortir de mme; je me bornerai  faire des voeux pour
la gloire et la prosprit du rgne de Votre Majest; je la prie
seulement de permettre que je mette  ses pieds l'intrt de mes
enfants.]

M. de Lomnie de Brienne, archevque de Toulouse, qui convoitait
depuis longtemps le ministre des finances, fut nomm chef du conseil
royal des finances le 1er mai 1787. M. Bouvart de Fourqueux,
conseiller d'tat au conseil royal du commerce, donna sa dmission; M.
de Villedeuil le remplaa le 12 mai. J'ai trouv l'anagramme de ce
nom, dit Madame lisabeth  M. Lemonnier; c'est _Dieu le veille!_ M.
de Brienne, pour masquer d'un titre pompeux la faiblesse de ses
moyens, se fit donner par le Roi la qualification imposante de
principal ministre d'tat, et obtint de lui l'archevch de Sens et
l'abbaye de Corbie.

L'homme qui acceptait ainsi avec empressement les abus qui lui
profitaient paraissait dispos  la suppression de ceux qui ne
profitaient qu'aux autres. Pour se faire bienvenir de certaines gens
qui n'apprcient gure les rformes que lorsqu'elles atteignent les
sommits de l'difice social, il sollicita, peu de temps aprs, deux
dits sur lesquels il comptait pour populariser son administration:
l'un, registr en parlement le 14 mars, ordonnait la dmolition ou la
vente des chteaux de la Muette, de Madrid, de Vincennes et de Blois,
ainsi que l'alination de celles des maisons dont Sa Majest tait
propritaire  Paris, et qui n'taient pas comprises dans les plans et
projets dfinitivement arrts pour l'isolement du palais du Louvre;
l'autre, registr en la chambre des comptes le 25 du mme mois,
portait suppression de diverses charges de la maison de la Reine. Le
nombre des charges supprimes tait de cent soixante-treize, et le
total de leurs finances formait un objet de 1,206,600 livres.

Ces mesures taient facilement prises sur le papier; elles l'taient
moins dans la pratique. Des milliers de familles se seraient trouves
rduites  la misre par l'excution immdiate de ces rformes.

 l'poque o M. de Brienne inaugura son administration, le Dauphin
ayant atteint l'ge de cinq ans et sept mois, le Roi se dtermina  le
remettre entre les mains des hommes. Une note du temps rapporte cet
acte en ces termes: Le duc de Harcourt, gouverneur du Dauphin, ses
deux sous-gouverneurs et les autres personnes choisies par Sa Majest
pour tre employes  une ducation aussi importante, se rendirent, le
1er mai 1787, vers les onze heures du matin, dans le grand cabinet du
Roi. La duchesse de Polignac, gouvernante des Enfants de France,
accompagne de la comtesse de Soucy et de la marquise de Villefort,
sous-gouvernantes, ainsi que du service du berceau, y amena Mgr le
Dauphin; et, aprs qu'il eut t rendu compte au Roi de l'tat de la
sant du prince, duquel il avoit t, le mme jour,  huit heures du
matin, dress procs-verbal par la Facult, le Roi reut Mgr le
Dauphin des mains de la duchesse de Polignac,  laquelle Sa Majest
tmoigna sa satisfaction des soins qu'elle avoit pris de ce prince, et
le remit au duc de Harcourt, qui, aprs avoir conduit Mgr le Dauphin
chez la Reine, l'accompagna  l'appartement qui lui avoit t
rserv.

Le vendredi 15 juin, la jeune fille du Roi (Sophie-Hlne-Batrix),
qui n'avait que onze mois et six jours, fut atteinte d'un malaise qui
causa quelque inquitude. Le Roi, qui devait chasser, ne sortit pas,
non plus que les jours suivants. Madame lisabeth oublia son cher
Montreuil, retenue au chteau de Versailles par les soins qu'elle
pouvait donner  sa pauvre petite nice; elle ne la quitta que dans de
courts intervalles. L'enfant mourut le mardi 19,  trois heures[124].

[Note 124: Journal de Louis XVI.]

La notification de son dcs fut expdie le jour mme  l'abbaye de
Saint-Denis[125]. Cette perte, qui affectait vivement la famille
royale, resserra encore les liens de la Reine et de Madame lisabeth.
On se promit de se voir ou de s'crire plus souvent que jamais.--Le 22
juin, Madame lisabeth reut ce billet: Madame de Polignac a t fort
indispose tout de bon hier et ce matin, et m'a donn de
l'inquitude; voil pourquoi, mon cher coeur, vous n'avez pas vu de
mon criture, que vous attendiez dans votre petit Trianon. Je veux
absolument faire avec vous, ma chre lisabeth, une visite au mien.
Mettons, si vous le voulez, cela au 24 juin. Est-ce arrang? Le Roi
promet d'y venir: nous pleurerons sur la mort de ma pauvre petite
ange.

[Note 125:

De par le Roi,

Chers et bien ams, nous avons ordonn que le corps de notre
trs-chre et trs-ame fille, Sophie-Hlne-Batrix, dont Dieu a
dispos, soit port  l'abbaye royale de Saint-Denis, pour y tre
inhum dans le caveau des princes de la branche de Bourbon, par notre
trs-cher et bien am cousin le sieur de Montmorency-Laval, vque de
Metz, grand aumnier de France, commandeur de notre ordre du
Saint-Esprit, et nous vous mandons de le recevoir avec la dcence
ncessaire le jour et ainsi que le grand matre ou le matre des
crmonies vous le dira de notre part. Si n'y faites faute. Car tel
est notre plaisir. Donn  Versailles, le 19 juin 1787.

                                                                LOUIS.

  _Et plus bas_: LE BARON DE BRETEUIL.

_ nos chers et bien ams les Prieur et Religieux de l'abbaye royale de
Saint-Denis._]

Adieu, mon cher coeur, vous savez combien je vous aime, et j'ai
besoin de tout votre coeur pour consoler le mien.

                                                   MARIE-ANTOINETTE.

Ce 22 juin 1787.

       *       *       *       *       *

La princesse se rendit  cette touchante invitation, et, le 25, elle
crivait  madame de Bombelles une longue lettre o clataient  la
fois son amiti pour la Reine, sa tendresse pour les enfants de sa
belle-soeur, sa prdilection pour la jeune Marie-Thrse, appele 
devenir son lve et la compagne des derniers temps de sa vie, et je
ne sais quel pressentiment confus de l'avenir qui lui faisait envier
le sort de la petite Sophie, bien heureuse, disait-elle, d'avoir
chapp  tous les prils. Elle ajoutait: Ma paresse se seroit
trs-bien trouve de partager plus jeune son sort..... Je l'ai bien
soigne, esprant qu'elle prieroit pour moi. Puis venaient ces
paroles sur la fille ane du Roi, Marie-Thrse de France: Ma nice
a t charmante; elle a montr une sensibilit extraordinaire pour son
ge et qui toit bien naturelle.

Le lendemain (26 juin), Madame lisabeth accompagna Louis XVI 
Rambouillet, d'o, aprs le djeuner, ils allrent courir le cerf 
Batouceaux. La Reine les rejoignit dans la soire, et ils souprent
ensemble  Rambouillet.

Le 1er aot, la Reine s'installa  Trianon et y demeura jusqu'au 25,
jour de la fte du Roi. Madame lisabeth y avait suivi la Reine. Louis
XVI y venait dner ou souper presque tous les jours. On prouvait de
plus en plus de part et d'autre le besoin de se voir, comme si l'on
sentait qu'il faudrait bientt se sparer.

Les amliorations financires imagines par M. de Brienne pour
soulager le trsor public n'taient point faciles  raliser.

Ce n'est point par des suppressions de pensions accordes  d'anciens
serviteurs ou d'aumnes faites  des familles ncessiteuses que Madame
lisabeth cherchait  oprer des rformes.

Ces rformes se trouvaient faites naturellement par la simplicit de
ses gots, par le train modeste de sa maison, qui plus d'une fois
eurent l'honneur d'tre critiqus par les _magnifiques_ et les
_prodigues_ de la cour.

J'ai appris, disait-elle un jour, qu'on se moque un peu au chteau de
la simplicit de mon entourage: eh bien, je suis fche de le dire, le
Roi n'a peut-tre pas beaucoup de gens qui aimassent mieux se faire
casser la tte  son service que de briser sa porcelaine! C'est
pourtant ce qui est arriv  mon pauvre Buisson, qui portoit le
dessert de mon dner. Le pied lui a gliss sur l'escalier, et toute la
porcelaine que contenoit sa barquette[126] et t infailliblement
casse si ce brave garon ne l'et soutenue horizontalement en portant
sa tte contre le mur. La commotion qu'il en a reue a t si violente
qu'il s'est vanoui ds que sa barquette intacte a t pose  terre.

[Note 126: Nom donn  une espce d'tuve en forme de chaise 
porteurs, qui contenait les plats des princes et princesses, et dont
on se servait aussi pour porter le dessert.]

Madame lisabeth avait raison: le Roi avait peu de ministres qui
protgeassent ainsi la porcelaine de l'tat. Mais ce qu'elle ne
raconte point, c'est qu'elle avait fait porter immdiatement 
l'infirmerie ce dvou serviteur, qu'elle recommanda aux meilleurs
soins et qu'elle chercha  ddommager par une rcompense. Il n'en
jouit pas longtemps. Au bout de six semaines, alors mme qu'il
paraissait remis des suites de cet accident, il mourut subitement,
laissant une femme et six enfants dans la misre. Madame lisabeth
supplia le grand matre de donner  cette malheureuse femme la pension
des veuves, bien que le nom de son mari ne ft point port sur le
contrle des gens de la maison royale. Le prince de Cond invoqua les
rglements pour lgitimer son refus. Mais Madame lisabeth peignit
avec tant d'motion la position affreuse de cette nombreuse famille
mourant de froid et de faim, que le grand matre fit cder
l'inflexibilit de la rgle aux exigences de la charit. La femme de
Buisson reut la pension des veuves, de vingt sols par jour. Madame
lisabeth en ajouta autant sur sa cassette, et cette double petite
rente suffit  l'entretien de cette pauvre famille.

Madame lisabeth sentait chaque jour ses devoirs grandir avec les
prils, car dj elle apercevait  l'horizon plus d'un point noir qui
annonait des orages prochains. Elle cherchait un remde  tous les
maux qu'elle entrevoyait. Le drangement des finances avait forc
l'tat et la cour elle-mme  songer  des projets de rforme. Madame
lisabeth entre tout d'abord dans ce complot: avec sa modestie
habituelle, elle fait appeler le premier cuyer du Roi: Monsieur, lui
dit-elle, des rformes, je le sais, sont indispensables. Le Roi veut,
avant tous, donner l'exemple dans sa maison: je vous demande que les
premiers chevaux supprims dans son curie soient les miens. J'ai
encore un autre service  attendre de vous: le Roi est si bon, qu'il
pourrait croire que la privation de mon exercice favori peut tre
nuisible  ma sant. Promettez-moi que vous me garderez le secret de
cette affaire.

L'cuyer prit cet engagement, et je n'ai pas besoin de dire qu'il y
fut fidle; mais Madame lisabeth, aprs avoir offert avec sa
gnrosit naturelle sa part de sacrifices pour allger le poids des
charges publiques, convenait plus tard avec une navet charmante,
dans une lettre crite le 25 juin 1787  madame de Bombelles, qu'elle
avait t bien aise que ce sacrifice n'et point paru ncessaire: On
n'a point accept le sacrifice que j'avois propos de faire de mes
chevaux, lui dit-elle; je ne puis te dissimuler que cela m'a fait un
vrai plaisir, et j'en jouis d'autant plus que je vais demain  la
chasse  Rambouillet avec la duchesse de Duras.

L'hiver de 1788  1789 devait inaugurer pour la France l're des
afflictions et des dsastres. La disette et la misre, qu'un froid
rigoureux rendait encore plus terribles, avaient veill dans tout le
royaume un sentiment public de gnreuse commisration: le Roi, la
Reine, l'archevque de Paris donnrent un exemple qui fut suivi par
tous les chteaux, aujourd'hui ouverts  la charit, et quelques mois
plus tard vous  l'incendie. Madame lisabeth conomisa sur toutes
choses dans son intrieur, afin de porter au dehors non pas de son
superflu, mais de son ncessaire.

Quelquefois, pour suppler  l'insuffisance de ses ressources, elle
faisait vendre quelque bote prcieuse, une montre, un bracelet ou
autres bijoux qui lui appartenaient, et auxquels ne s'attachait pour
elle aucun souvenir d'amiti. Un jour qu'on lui en rapportait le prix:
Ce n'est pas seulement de l'argent, dit-elle, c'est aussi du temps
gagn; car _tels_ pauvres n'auront pas si longtemps  souffrir. Pour
avancer  ceux qui ne pouvaient attendre, elle n'hsitait pas mme 
faire des dettes que les privations personnelles devaient acquitter
plus tard.

C'est  cette poque que madame Marie de Causans se disposait  entrer
au couvent. L'ide de ce grand acte proccupait vivement Madame
lisabeth. Dans une admirable lettre o se dployaient la prudence et
la pntration de son esprit et la droiture de son noble coeur, la
princesse, avec sa pit claire, conseillait  la fille de son amie
de ne pas s'engager dans la vie religieuse sans s'tre bien tudie
elle-mme, et de ne pas prendre pour une vocation durable et
dfinitive un attrait passager qui pouvait n'tre qu'une tentation
dguise. Les mortifications physiques n'taient rien, l'habitude
suffisait pour s'y faire; mais l'abdication de la volont, les
renoncements, tout ce qui constituait la vie religieuse, voil  quoi
il fallait tre srieusement prpar; et puis, avant de cder au
penchant qui l'entranait vers la retraite, madame Marie de Causans ne
devait-elle pas considrer que sa mre mourante lui avait confi une
mission envers sa jeune soeur? L'abandonnerait-elle  dix-huit ans aux
dangers du monde, et la priverait-elle d'un appui, d'un guide qui lui
tait peut-tre ncessaire? Ne servirait-elle pas plus srement Dieu
en remplissant ce devoir, qu'en se laissant aller  la pente qui la
conduisait vers le clotre? Voil les considrations que Madame
lisabeth adjurait Marie de Causans de peser, et sur lesquelles elle
l'invitait  consulter des personnes consommes dans le discernement
des vocations et la conduite des mes.

Madame lisabeth avait bien d'autres soucis encore. Le Parlement,
devenu depuis quelque temps populaire par son opposition au
gouvernement, puisait dans sa disgrce mme un nouveau titre aux
sympathies publiques. Notre princesse n'ignorait pas que, par un
enchanement successif de circonstances, cette grande magistrature
tait devenue, ds 1592, une espce de puissance d'antagonisme au
moyen de la formalit de l'enregistrement et du droit de remontrances.
Admirable, au temps de la Ligue, par sa fidlit au principe de la
tradition monarchique, remuant sous la rgence de Marie de Mdicis,
rebelle pendant la Fronde, le Parlement, trait avec douceur par Henri
IV, avec rudesse par Richelieu, avec hauteur par Louis XIV, avait
reconquis avec ses droits un sentiment de prpondrance sous la
rgence du duc d'Orlans, oblig de recourir  cette autorit
judiciaire pour faire casser le testament du grand Roi[127]. Aprs
lui, Louis XV et Louis XVI avaient compris qu'ils n'avaient point 
compter sur la docilit d'un corps dlibrant arm par le Rgent de
prrogatives considrables. Les deux rois avaient eu le tort d'agir
avec le Parlement tour  tour avec une douceur qui fut prise pour une
condescendance, et avec une rigueur qui fut regarde comme une
injustice. Louis XVI, qui savait rsister hroquement  la force, ne
sut jamais l'employer ni avec discernement ni avec persvrance. Avec
quelle admirable sagacit Madame lisabeth jugeait, dans une de ses
lettres, date du 6 juin 1788, l'humeur irrsolue de son frre, le
caractre de la Reine, ainsi que les difficults d'une situation dont
elle prvoyait les consquences prochaines!

[Note 127: Philippe d'Orlans connaissait assez quelques-uns de ses
membres pour tre certain qu'ils ne failliraient point  leur devoir.
Il savait que d'Aguesseau, sans juger le fond de la doctrine condamne
par la bulle _Unigenitus_, ayant senti du doigt, dans quelques-unes de
ses dispositions, une atteinte au droit national, avait os dfendre
la monarchie contre le monarque lui-mme. La noble compagne de ce
grand magistrat pensait comme lui. En le voyant partir pour
Versailles, elle lui dit: Allez, oubliez devant le Roi femme et
enfants; perdez tout, hors l'honneur. Par sa rsistance 
l'enregistrement de cette bulle, d'Aguesseau s'exposa rsolment  une
disgrce absolue. Le nonce Quirini tant venu le visiter dans sa
rsidence de Fresne, et lui ayant dit: C'est ici que l'on forge des
armes contre Rome?--Non, monsieur, reprit vivement d'Aguesseau, ce ne
sont point des armes, ce sont des boucliers.]

Le Parlement venait de refuser d'enregistrer l'dit du timbre et de
l'impt territorial, et avait t exil. Avec son bon sens ordinaire,
Madame lisabeth discernait bien que ce refus d'enregistrement n'avait
pas pour motif rel les intrts du peuple, que cette double taxe ne
lsait en rien. Elle reconnaissait aussi qu'en exilant le Parlement
pour vaincre une rsistance peu motive, le Roi n'avait fait que
suivre la tradition monarchique; mais elle faisait observer qu'il
faut compter avec les situations qui comportent ou ne comportent pas
telle mesure, bonne dans un temps, mauvaise dans un autre. Or il y
avait pril  branler une des matresses pices de l'ancienne
monarchie dans une poque o l'esprit dmocratique se levait contre
toutes les autorits. Mieux et valu ramener le Parlement que le
frapper. Ce parti de la douceur et de la modration et t d'autant
plus politique qu'il n'tait pas dans le caractre du Roi de soutenir
une mesure de fermet et de rigueur. La Reine le poussait aux mesures
de ce genre, mais Louis XVI n'tait pas capable d'y mettre la tenue
ncessaire. Son me scrupuleuse s'alarmait; il craignait d'avoir eu
tort; il revenait sur ses pas, et perdait ainsi le fruit d'un coup
d'autorit mal soutenu, sans recueillir le fruit de sa bont, qu'on
prenait pour de la faiblesse. Il me semble, ajoutait avec un grand
sens Madame lisabeth, qu'il en est du gouvernement comme de
l'ducation; il ne faut dire: _Je le veux_, que lorsqu'on est sr
d'avoir raison; mais lorsqu'on l'a dit, on ne doit jamais se relcher
de ce que l'on a prescrit.

Madame lisabeth, aprs avoir apprci avec sagacit les dangers qui
rsultaient de l'inquitude des esprits, du contraste du caractre du
Roi avec celui de la Reine, du mcontentement de Paris qui se faisait
sentir par l'accueil peu sympathique que la population faisait 
Marie-Antoinette, concluait en prdisant que six mois ne se
passeraient pas sans que le Parlement ft rappel, et que les tats
gnraux seraient convoqus dans des circonstances funestes pour la
monarchie.

En s'acheminant vers cette situation pleine de prils, on traversait
des ftes: Madame lisabeth assista  celles dont l'arrive d'une
ambassade indienne fut l'occasion. Nous nous attardons  dessein dans
les dtails d'une poque qui vit luire les derniers beaux jours de
Madame lisabeth, comme si nous hsitions  entrer dans cette phase
de sa vie o elle va grandir, mais au prix de quelles preuves et de
quelles douleurs!

Le nabab Tippoo-Saheb, sultan Bahadour de Mysore, depuis longtemps
inquit par les Anglais, avait rsolu d'expulser de l'Inde ces
trangers avides de ses richesses. Il avait envoy des ambassadeurs
pour s'assurer de la protection et des secours de la France. Embarqus
 Pondichry le 22 juillet 1787, ces ambassadeurs avaient
successivement relch  l'le de France, o ils avaient fait un
sjour de trois mois, pendant lequel ils avaient clbr leur fte du
Moram; puis au cap de Bonne-Esprance,  l'le de Gore et  Malaga.
Arrivs dans la rade de Toulon le 9 juillet 1788, ils dbarqurent
dans ce port le lendemain, et aprs un repos de dix jours, ils se
mirent en route pour Paris, en passant par Marseille, Aix, Lyon et
Fontainebleau, veillant partout la plus vive curiosit, et alimentant
pendant des mois les conversations et les gazettes.

Ces ambassadeurs taient au nombre de trois: Mouhammed-Derviche-Khan,
Akbar-Aly-Khan et Mouhammed-Osman-Khan. Aprs s'tre reposs quelques
jours  Paris, ils allrent, le 9 aot, coucher au chteau du grand
Trianon, afin de se trouver le lendemain  l'audience publique du Roi.

Le dimanche 10 aot, ils partirent de Trianon  onze heures du matin,
entrrent dans Versailles par la rue de la Paroisse, traversrent la
place et la rue Dauphine, la place d'Armes, et entrrent, dit la
_Gazette de France_, par la grande grille dans la cour des ministres,
o la garde montante et la garde descendante des rgiments des gardes
franaises et des gardes suisses taient sous les armes, les tambours
battant l'appel. Descendus de leurs voitures dans la cour des Princes,
garnie d'un dtachement de gardes de la prvt de l'htel, le sieur
Delaunay, commissaire gnral de la marine, les a conduits par
l'escalier des Princes et la salle des Cent-Suisses, qui toient en
haie, la hallebarde  la main, dans un appartement particulier, pour y
attendre le moment o le Roi serait prt  les recevoir.

Sa Majest, accompagne de Monsieur, de Mgr comte d'Artois, de S. A.
R. Mgr le duc d'Angoulme, du prince de Cond, du duc de Bourbon, du
duc d'Enghien et du prince de Conti, s'est rendue dans le salon
d'Hercule, que l'on avoit dcor et dispos pour la crmonie.

Le trne toit plac sur une estrade leve de huit marches et
adosse  la chemine. L'on avoit construit deux tribunes dans
l'embrasure des portes: le reste du salon toit garni de gradins pour
les seigneurs et les dames de la cour. La Reine avoit prcd le Roi,
et s'toit place avec Mgr le duc de Normandie et Madame, fille du
Roi, dans la tribune  gauche; celle  droite toit occupe par
Madame, madame la comtesse d'Artois et Madame lisabeth de France. Aux
deux cts du trne toient Monsieur et Mgr comte d'Artois; en avant,
 droite et  gauche, les princes; derrire le trne les grands
officiers de Sa Majest; et, sur le repos, entre les cinq premires
marches et les trois dernires de l'estrade, les ministres et
secrtaires d'tat.

Le Roi, tant mont sur son trne, a donn ordre aux officiers des
crmonies d'aller chercher les ambassadeurs indiens, lesquels ont
travers, dans l'ordre suivant, la grande salle des Gardes du corps du
Roi, qui taient en haie et sous les armes, l'appartement de la Reine,
la galerie et les grands appartements remplis de spectateurs, et leur
cortge n'en a pas t embarrass.

Les ambassadeurs marchoient sur la mme ligne, ayant  leur droite le
sieur de Nantouillet, matre des crmonies;  leur gauche le sieur de
Watrouville, aide des crmonies. Ils toient prcds par le sieur
Delaunay, le sieur Ruffin, secrtaire-interprte du Roi; le sieur
Pivron de Morlate, charg de les accompagner; le sieur Dubois,
commandant du guet de Paris, et suivis par leurs domestiques.

Arrivs  la porte du salon d'Hercule, le sieur Delaunay, charg de
leur lettre de crance, l'a remise au chef de l'ambassade, qui l'a
porte sur ses mains jusqu'au pied du trne. Avant d'y parvenir, il a
fait, ainsi que ses collgues, trois rvrences, l'une  l'entre du
salon, l'autre au milieu, et la troisime au bas de l'estrade. Le Roi
s'est dcouvert  cette dernire rvrence. Les ambassadeurs se sont
avancs ensemble vers le trne, accompagns du sieur de Nantouillet et
du sieur Ruffin. Alors Mouhammed-Derviche-Khan a remis au Roi leur
lettre de crance, et tous les trois ont prsent  Sa Majest, sur
des mouchoirs, vingt et une pices d'or, ce qui est, dans les usages
de leur pays, l'hommage du plus profond respect. Sa Majest a accept
une de ces pices de chacun d'eux. Ensuite Mouhammed-Derviche-Khan a
prononc une harangue qui a t traduite et rpte par le sieur
Ruffin. Cette harangue finie, le sieur de la Luzerne, ministre et
secrtaire d'tat, ayant le dpartement de la marine, s'est approch
du trne, et a reu des mains du Roi la lettre de crance, qu'il a
dpose sur une petite table couverte de drap d'or, et place  cet
effet sur l'estrade. Aprs quoi Sa Majest a fait sa rponse aux
ambassadeurs, qui en ont reu l'explication par le sieur Ruffin.

Les ambassadeurs, soutenus par les sieurs Delaunay, Pivron et Dubois,
sont descendus en arrire jusqu'au dernier degr de l'estrade, o ils
ont fait une rvrence; aprs avoir fait quelques pas de la mme
manire, ils en ont fait une seconde. Arrivs  la porte du salon, ils
se sont arrts, et ont fait demander au Roi la permission de jouir un
instant du spectacle brillant et majestueux qu'offroit le salon
d'Hercule. Aprs avoir satisfait leur curiosit, ils ont fait un
dernier salut et ont de nouveau travers les appartements, en
observant le mme ordre qu'ils avoient suivi en se rendant 
l'audience du Roi.

Ils passrent de nouveau devant la foule qui remplissait la place
d'Armes, et se rendirent  Paris, o des ftes de toutes sortes leur
taient prpares. En rendant compte de la sance de l'Acadmie
franaise qui eut lieu quelques jours aprs, Grimm raconte que les
ambassadeurs de Tippoo-Saheb ont assist  cette sance, mais ils
n'ont pas eu la patience de rester jusqu' la fin; est-ce parce qu'ils
n'entendoient pas ou parce qu'ils entendoient trop bien? C'est au
sortir de cette sance qu'on leur apprit la chute du grand vizir
(l'archevque de Sens, Lomnie de Brienne, que Necker venait de
remplacer au ministre des finances). Ils demandrent avec beaucoup
d'empressement s'ils ne pourroient pas voir sa tte: _Oh! non_,
rpondit quelqu'un, _car il n'en avoit pas_. Quel est l'vnement de
notre histoire qui ne soit marqu par quelque calembour plus ou moins
ridicule, plus ou moins plaisant?

Au mois d'aot, l'archevque de Sens quitta le ministre, o M. Necker
fut appel pour le remplacer. Le Roi dclara qu'il fixait la tenue des
tats gnraux au mois de mai 1789. M. de Brienne partit pour Rome,
afin de recevoir des mains du Pape le chapeau de cardinal demand au
Saint-Pre par Louis XVI. Dans une gravure qui parut  cette poque,
la France tait reprsente sous la figure d'une femme dans le sein de
laquelle la main d'un prtre enfonait un poignard, et le sang qui en
jaillissait formait  ce prtre un chapeau de cardinal. Une meute
populaire brla, sur la place Dauphine, un mannequin dcor des
insignes de l'piscopat.

Le 14 septembre, M. de Lamoignon quitte le ministre de la justice, se
retire dans sa terre, meurt subitement, et la rumeur publique prtend
qu'il s'est brl la cervelle.

Le Roi rappelle les membres du Parlement. Il donne  M. Necker le
titre de surintendant des finances. Le 23 septembre, par une
dclaration royale, le Parlement de Paris et les autres cours du
royaume sont rtablis dans leurs droits, usages et prrogatives.

Le 5 dcembre, le Parlement de Paris s'assemble avec les pairs; il
arrte qu'il sera fait au Roi des supplications respectueuses pour que
la forme des tats gnraux soit semblable  celle de 1614. On sait
que cette forme tait le vote par ordre et non par tte, ce qui
donnait la prpondrance aux deux ordres privilgis.

Le Roi rpond, le 9, qu'il n'a rien  dire  son Parlement; que la
nation une fois assemble, il se concertera avec elle pour amliorer
le sort de l'tat et faire le bonheur de son peuple.....

Le comte d'Artois, le prince de Cond, le duc de Bourbon, le duc
d'Enghien et le prince de Conti, alarms des dangers que courait
l'tat, se runirent pour adresser en commun un mmoire au Roi. Nous
croyons devoir en donner un extrait, comme un lment de la lutte
engage dsormais entre le principe de la vieille monarchie et la
logique librale de la philosophie moderne.

Une rvolution se prpare dans les principes du gouvernement; elle
est amene par la fermentation des esprits. Des institutions rputes
sacres, et par lesquelles cette monarchie a prospr pendant tant de
sicles, sont converties en questions problmatiques..... Le style des
diffrentes demandes des provinces, villes et corps, annonce et prouve
un systme d'insubordination raisonne et le mpris des lois de
l'tat..... Tout auteur s'rige en lgislateur..... L'loquence ou
l'art d'crire, mme dpourvus d'tudes, de connaissances et
d'exprience, semblent des titres suffisants pour rgler la
constitution des empires..... Quiconque avance une proposition hardie,
quiconque propose de changer les lois de l'tat est sr d'avoir des
lecteurs et des sectateurs..... Les opinions dont s'indignent les gens
de bien passeront dans quelque temps pour tre rgulires et
lgitimes..... Les droits du trne ont t mis en question;
l'ingalit des fortunes sera bientt prsente comme un objet de
rforme..... Il a t observ  Votre Majest combien il est important
de conserver dans la formation des tats gnraux la distinction des
ordres, le droit de dlibrer sparment..... Sans cela, qui peut
douter qu'on ne vt un grand nombre de gentilshommes attaquer la
lgalit des tats gnraux, faire des protestations, les faire
enregistrer dans les parlements, les signifier mme  l'assemble des
tats!..... Ds lors, aux yeux d'une partie de la nation, ce qui
seroit arrt dans cette assemble n'auroit plus la force d'un voeu
national; et quelle confiance n'obtiendroient pas dans l'esprit des
peuples des protestations qui tendroient  les dispenser du payement
des impts consentis dans les tats!.....

On s'tonna de ne point trouver le nom de Monsieur parmi les
signataires de ce mmoire; on se demanda mme pourquoi le duc
d'Orlans ne s'tait point runi aux princes de son sang. Ceux qui
faisaient ces questions n'taient pas au courant des tendances
politiques auxquelles cdaient les princes dont il s'agissait. Les
premiers auraient d savoir que Monsieur, sans combattre les principes
anciens, souriait aux ides nouvelles; les seconds ne devaient point
ignorer que le duc d'Orlans pactisait dj avec la rvolution.

Partout s'agitait la question de savoir comment serait organise
l'assemble nationale. Louis XVI invita tous les hommes clairs 
indiquer leurs ides  ce sujet. C'tait mettre le gouvernement au
concours. Le Roi, par cet appel imprudent, se plaait dans la position
d'un pilote qui consulterait l'quipage sur la direction  donner au
navire. Guillotin, n avec une me ardente que surexcitait encore
l'exaltation de l'poque, se rendit l'interprte des habitants de
Paris en publiant un crit ayant pour titre: _Ptition des citoyens
domicilis  Paris_, etc., et rclamant la double reprsentation pour
le tiers tat. Le Parlement, effray d'une opinion aussi avance,
manda Guillotin  sa barre; mais l'issue de cette affaire fut
favorable  l'accus, et le peuple le ramena chez lui en triomphe.

Ds ce moment les pairs du royaume, comprenant le crdit que prenait
le troisime ordre, adressrent au Roi la lettre suivante:

SIRE,

Les pairs de votre royaume s'empressent de donner  Votre Majest et
 la nation des preuves de leur zle pour la prosprit de l'tat, et
de leur dsir de cimenter l'union entre tous les ordres, en suppliant
Votre Majest de recevoir le voeu solennel qu'ils portent aux pieds du
trne, de supporter tous les impts et charges publiques dans la juste
proportion de leur fortune, sans exemption pcuniaire quelconque; ils
ne doutent pas que ces sentiments ne fussent unanimement adopts par
tous les autres gentilshommes de votre royaume, s'ils se trouvoient
runis pour en dposer l'hommage aux pieds de Votre Majest.

       *       *       *       *       *

Dans un conseil tenu par le Roi le 27 dcembre, il fut dcid que le
nombre des dputs aux tats gnraux sera de douze cents, savoir: six
cents pour reprsenter l'ordre du clerg et celui de la noblesse, et
six cents pour reprsenter le tiers tat. Cette dcision fut
particulirement attribue  l'influence d'un rapport loquent de M.
Necker. On a dit, on a crit que Louis XVI, en rentrant du conseil
dans son appartement, trouva dans son cabinet le portrait de Charles
Stuart  la place de celui de Louis XV; que ce changement lui causa
un moment une certaine motion; mais que l'ayant matrise presque
aussitt, il dit d'un ton rsolu: Ils ont beau faire, le tiers tat
aura double reprsentation; c'est irrvocablement dcid.

Cette concession du Roi ne pouvait que surexciter l'mancipation des
esprits; la populace des provinces se laissa entraner  des dsordres
audacieux; les incendies des chteaux se multiplirent;  Paris, une
rvolte d'ouvriers contre leur patron, M. Rveillon, marchand de
papiers peints, inaugura, le 28 avril, les dbuts de la rvolution au
faubourg Saint-Antoine. La manufacture de ce fabricant fut pille par
la populace. La garde de Paris, requise pour s'opposer au dsordre,
fut assaillie de pierres.

Les troubles qui se multipliaient sur diffrents points de l'empire
faisaient plus vivement encore dsirer la runion des tats gnraux.

Le jour de leur ouverture approchait. D'heure en heure, de toutes les
provinces, les dputs des trois ordres arrivaient  Versailles. Le
dimanche 3 mai, Louis XVI reut les dputations, ainsi que M. de
Flesselles, nomm prvt des marchands, qui prta serment entre ses
mains. Bien que l'lection des dputs de Paris ne ft point termine,
la procession gnrale du saint Sacrement, qui devait prcder
l'ouverture des tats, fut annonce pour le lendemain. Ds le matin
de ce jour, les dputs, en habit de crmonie, se rendirent dans
l'glise de Notre-Dame, d'o la procession devait partir pour se
rendre  la paroisse Saint-Louis.  dix heures, le Roi, revtu du
manteau royal, sortit de ses appartements, entour des princes de sa
famille, tous couverts du manteau des ordres. Il monta dans sa
voiture, dans laquelle se placrent _Monsieur_  sa gauche, le comte
d'Artois sur le devant, et aux portires le duc d'Angoulme, le duc de
Berry et le duc de Bourbon. La Reine, les princesses et les princes du
sang venoient ensuite, entours de tout le cortge des rois de France
dans les grandes crmonies. Aprs une courte prire  Notre-Dame, la
procession commena  se former. Les bannires des deux paroisses
ouvroient la marche, celle de Notre-Dame en avant; puis venoient les
Rcollets, suivis du clerg des deux paroisses de Versailles. De
chaque ct du clerg marchoient les gardes de la prvt de l'htel.
Aprs le clerg s'avanoient sur deux lignes parallles les dputs du
tiers tat, vtus de noir, avec un petit manteau de soie, cravate de
mousseline blanche, cheveux flottants et chapeau retrouss des trois
cts, sans ganses ni boutons, portant un cierge  la main, ainsi que
tous ceux qui faisoient partie de la procession; ensuite marchoit la
noblesse, en noir, le manteau  parements d'or, le chapeau retrouss 
la Henri IV, avec plumes blanches; et enfin les dputs du clerg,
spars en deux par la musique du Roi, le bas clerg en avant et les
vques prs du saint Sacrement. Au milieu du clerg et en avant du
dais se trouvoient les gardes du corps, les Cent-Suisses et la musique
vocale du Roi.--Venoit ensuite le dais, port par les grands officiers
et les gentilshommes d'honneur des princes frres du Roi; les cordons
toient tenus, ceux de devant par les ducs d'Angoulme et de Berry, et
ceux de derrire par Monsieur et le comte d'Artois. Le saint Sacrement
toit port par l'archevque de Paris. Le Roi marchoit immdiatement
derrire, ayant  sa droite les princes du sang, les ducs et pairs et
les autres seigneurs de sa cour, et  sa gauche la Reine, Madame
lisabeth, la duchesse d'Orlans et la princesse de Lamballe.

La procession suivit la rue Dauphine, la place d'Armes, la Rampe, la
rue Satory, la rue de l'Orangerie et la rue de la Paroisse Saint-Louis
(de la cathdrale). Les rues qu'elle devoit traverser toient ornes
de riches tentures et des tapisseries de la couronne. Les gardes
franaises et suisses formoient la haie depuis Notre-Dame jusqu'
Saint-Louis. Un peuple immense, accouru de tous cts, remplissant les
places et les rues de la ville, toutes les croises garnies de
spectateurs et une belle journe de printemps concoururent  la
magnificence de ce spectacle.

Les jeunes princes, que leur ge empchoit de faire partie de la
crmonie, voulurent au moins jouir de son coup d'oeil. Le Dauphin
toit  la Grande-curie, le duc de Normandie et Madame, fille du Roi,
aux fentres d'une maison de la rue de la Paroisse Saint-Louis, en
face du pavillon Beauregard. La princesse Louise de Cond toit  la
Petite-curie.

Aprs la messe, clbre par l'archevque de Paris, et le sermon,
prononc par l'vque de Nancy, le Roi retourna au chteau dans le
mme ordre[128].

[Note 128: J. A. LE ROI, _Histoire des rues de Versailles, et de ses
places et avenues_, 2e dit., 1861, p. 132.]

Le 5 se fit l'ouverture des tats gnraux dans la salle des
Menus-Plaisirs. Cette salle, dj inaugure par l'assemble des
notables, avait t dcore sur les dessins de Pris, dessinateur du
cabinet du Roi. Grimm, qui assistait  cette sance du 5 mai, nous en
a donn des dtails intressants. C'est, dit-il, une grande et belle
salle de cent vingt pieds de longueur sur cinquante-sept de largeur,
en dedans des colonnes: ces colonnes sont canneles, d'ordre ionique,
sans pidestaux,  la manire grecque; l'entablement est enrichi
d'oves, et au-dessus s'lve un plafond perc en ovale dans le milieu.
Le jour principal qui vient par cet ovale toit adouci par une espce
de tente en taffetas blanc. Dans les deux extrmits de la salle, on a
mnag deux jours pareils, qui suivent la direction de l'entablement
et la courbe du plafond. Cette manire d'clairer la salle y rpandoit
partout une lumire douce et parfaitement gale qui faisoit distinguer
jusqu'aux moindres objets, en donnant aux yeux le moins de fatigue
possible. Dans les bas-cts, on avoit dispos pour les spectateurs
des gradins, et  une certaine hauteur des traves ornes de
balustrades. L'extrmit de la salle destine  former l'estrade pour
le Roi et pour la cour toit surmonte d'un magnifique dais, dont les
retroussis toient attachs aux colonnes. Cette enceinte, leve de
quelques pieds en forme de demi-cercle, toit tapisse tout entire de
velours violet sem de fleurs de lis d'or. Au fond, sous un superbe
baldaquin garni de longues franges d'or, toit plac le trne. Au ct
gauche du trne, un grand fauteuil pour la Reine et des tabourets pour
les princesses; au ct droit, des pliants pour les princes; au pied
du trne,  gauche, une chaise  bras pour le garde des sceaux; 
droite, un pliant pour le grand chambellan. Au bas de l'estrade toit
adoss un banc pour les secrtaires d'tat, et devant eux une grande
table couverte d'un tapis de velours violet;  droite et  gauche de
cette table, il y avoit des banquettes recouvertes de velours violet
sem de fleurs de lis d'or. Celles de la droite toient destines aux
quinze conseillers d'tat et aux vingt matres des requtes invits 
la sance; celles de la gauche aux gouverneurs et lieutenants gnraux
des provinces. Dans la longueur de la salle,  droite, toient
d'autres banquettes pour les dputs du clerg;  gauche, pour ceux de
la noblesse, et dans le fond, en face du trne, pour ceux des
communes. Tous les planchers de la salle toient couverts des plus
beaux tapis de la Savonnerie.

Ds le matin, avant neuf heures, il n'y avoit plus de gradins, plus
de tribunes qui ne fussent occups. On ne croit pas se tromper
beaucoup en estimant que ces places pouvoient contenir plus de deux
mille spectateurs. Except l'entre-colonne, rserv aux ministres
trangers, tous les bancs de devant avoient t gards pour les dames,
et cette attention ne contribuoit pas peu  augmenter la pompe du
spectacle par l'lgance et la richesse de leurs parures. C'est dans
cette salle qu'entre neuf et dix heures M. le marquis de Brz et deux
matres des crmonies commencrent  placer les dputations suivant
l'ordre de leurs bailliages: chacun des membres fut conduit  sa place
par un des officiers des crmonies; cet arrangement employa plus de
deux heures. En attendant, les conseillers d'tat, les gouverneurs,
les lieutenants gnraux des provinces, les ministres et secrtaires
d'tat vinrent prendre aussi leurs places au milieu de l'enceinte du
parquet. Lorsque M. Necker parut, il fut vivement applaudi; M. le duc
d'Orlans le fut deux fois, et lorsqu'on le vit arriver avec les
dputs de Crpy en Valois, et lorsqu'il insista pour faire passer
devant lui le cur de sa dputation. On applaudit aussi d'une manire
trs-distingue les dputs du Dauphin. Quelques mains se disposaient
 rendre le mme hommage  la dputation de Provence; mais elles
furent arrtes par un murmure dsapprobateur, dont l'application
personnelle ne put chapper  la sagacit de M. le comte de Mirabeau.

Les nobles toient en manteau noir relev d'un parement d'toffe
d'or, la veste analogue au parement, les bas blancs, la cravate de
dentelle, et le chapeau  plumes blanches retrouss  la Henri IV; les
cardinaux en chapeau rouge; les archevques et vques, placs sur la
premire banquette du clerg, en rochet, camail, soutane violette et
bonnet carr; les dputs du tiers tat en habit noir, manteau court,
cravate de mousseline, chapeau retrouss de trois cts, sans ganses
ni bouton. Les ministres d'pe avoient le mme habit que les dputs
de la noblesse; les ministres de robe leur costume ordinaire. M.
Necker toit le seul acteur de ce grand spectacle qui ft en habit de
ville ordinaire, pluie d'or, sur un fond cannelle, avec une riche
broderie en paillettes.

Le roi d'armes avec quatre hrauts revtus de leurs cottes d'armes
se tinrent debout  l'entre de la salle pendant toute la crmonie.
Il y avoit un garde du corps, l'arme au bras, dans chaque tribune et
dans chaque entre-colonne.

Aprs que tout le monde fut plac, on alla avertir le Roi et la
Reine, qui arrivrent aussitt, prcds et suivis des princes et
princesses de leur cortge. Le Roi se plaa sur son trne, la Reine 
sa gauche; les princes et princesses formrent un demi-cercle autour
de Sa Majest; les dames de la cour occupoient en grande parure les
gradins placs en amphithtre aux deux cts de l'estrade. Au moment
o le Roi entra, toute l'assemble se leva, la salle retentit
d'applaudissements, de battements de mains, de cris de _Vive le Roi!_
marqus par l'effusion de coeur la plus touchante et l'attendrissement
le plus respectueux.  cette bruyante explosion succda le plus
profond silence, et ce silence auguste et majestueux dura tant que le
Roi se tint debout pour donner  la cour le temps de se placer. Le
Roi, revtu du grand manteau royal, couvert d'un chapeau  plumes dont
la ganse toit enrichie de diamants et dont le bouton toit _le Pitt_,
ne tarda pas  remplir l'attente qui, dans ce moment, tenoit tous les
regards, tous les esprits en suspens et pour ainsi dire immobiles.
Aprs avoir lev son chapeau et s'tre recouvert, il lut avec beaucoup
de dignit un discours galement sage et paternel; ce discours fut
interrompu  deux ou trois reprises par des acclamations qui
sembloient involontaires, et dont une motion tendre et respectueuse
faisoit oublier l'inconvenance; l'accent avec lequel Sa Majest en
pronona les dernires phrases prouve qu'elle partageoit elle-mme le
sentiment dont l'expression de ses bonts venoit de remplir tous les
coeurs. Il me semble que si les mnes de Louis XIV avoient t tmoins
de ce touchant et magnifique spectacle, cette me si grande et si
fire et senti dans ce moment qu'il y avoit une manire d'tre roi
dont tout le faste, toute la pompe d'une cour idoltre ne peut galer
la gloire et le bonheur.

Sa Majest termina son discours en annonant que son garde des sceaux
alloit expliquer plus amplement ses intentions, et qu'elle avoit
ordonn au directeur gnral des finances d'en exposer l'tat 
l'assemble. M. le garde des sceaux s'tant approch du trne et ayant
pris les ordres du Roi, revint  sa place et dit  haute voix: Le Roi
permet qu'on s'asseye et qu'on se couvre. Les trois ordres s'assirent
et se couvrirent. Le nuage de plumes blanches qui parut s'lever dans
ce moment sur une grande partie de la salle offrit un coup d'oeil
assez extraordinaire pour ne pas tre oubli.

Le discours de M. le garde des sceaux, qui malheureusement ne put
tre entendu que du petit nombre des auditeurs placs prs de lui,
rappelle avec intrt tous les sacrifices que Sa Majest a faits et
qu'elle est encore dispose  faire pour tablir la flicit gnrale
sur la base sacre de la libert publique.

Le rapport de M. le directeur gnral des finances a tenu prs de
trois heures. Il n'en a pu lire lui-mme que la premire partie;
sentant que sa voix ne pouvoit plus se faire entendre, il a demand au
Roi la permission d'en faire achever la lecture, et c'est M.
Broussonnet, secrtaire de la Socit royale d'agriculture, qui s'en
est acquitt avec un organe trs-sonore. Je ne pense pas que jamais
discours aussi long, et, par la nature mme des objets qui devoient y
tre traits, aussi ennuyeux, du moins pour une grande partie des
auditeurs, ait t cependant cout avec une attention plus vive et
plus soutenue.

Aprs la lecture de ce discours, le Roi s'est lev et s'est tenu
debout pendant quelques minutes; ensuite Sa Majest est sortie, suivie
et prcde de la cour, de son cortge, aux acclamations de toute
l'assemble. Les cris de _Vive la Reine!_ se sont mls aux cris de
_Vive le Roi!_ et les applaudissements d'une foule immense ont
accompagn Leurs Majests jusqu'au chteau.

Il toit impossible d'assister  ce grand spectacle,  cette scne
sublime, dont les suites vont peut-tre dcider  jamais du sort de la
France, sans prouver les plus vives motions de crainte, d'esprance
et de respect. Si les dtails que nous nous sommes permis de rappeler
avec une attention si scrupuleuse n'ont pas tous le mme intrt, on
voudra bien nous le pardonner; tout frappe, tout parot remarquable
dans une circonstance o l'me est vivement mue.

Il avait t dcid que chaque ordre aurait une chambre spciale pour
ses sances; le tiers, au lieu de se retirer dans la sienne aprs les
discours du Roi, du garde des sceaux et du ministre des finances (M.
Necker), resta dans la salle commune. Ce fait, peu important en
apparence, avait cependant sa signification: en demeurant dans le
local des assembles gnrales, le tiers prenait l'attitude de celui
qui reoit et admet, et cet acte pouvait tre considr comme un signe
de possession et mme de prminence.

C'tait l en effet le but du tiers tat. La vrification des pouvoirs
donns par les provinces  leurs dputs amena une vive discussion. Le
clerg et la noblesse demandaient que chaque ordre vrifit ceux de
ses membres, comme les connaissant mieux. Mirabeau, affili au tiers
ordre de sa province, prtendit que la vrification devait se faire en
commun. Les ngociations ouvertes pour concilier les prtentions
respectives n'ayant pu aboutir, malgr les sollicitations du Roi, qui,
chagrin de ces dlais, exhortait le clerg et la noblesse  cder, le
tiers brusqua l'affaire, dsigna, le 3 juin, pour son prsident
Sylvain Bailly, membre des trois acadmies franaise, des
belles-lettres et des sciences, et fit ensuite appeler par bailliages
indistinctement les dputs des trois ordres devant les commissaires
nomms pour vrifier les pouvoirs.

Une nouvelle fte suspendit un jour cette opration: le 11 juin tait
le jour de la Fte-Dieu: fte religieuse et populaire dans laquelle,
depuis 1681[129], se dployaient chaque anne les magnificences de la
cour, et qui empruntait cette fois un intrt nouveau par la prsence
des dputations qui devaient y reprsenter les tats gnraux. Selon
l'usage tabli, le Roi se rendit  la paroisse Notre-Dame dans un
grand carrosse fait exprs pour cette fte, et attel de deux normes
chevaux blancs qui ne servaient que dans cette occasion. Toute la
famille royale prit place dans ce carrosse avec le Roi. Les pages du
Roi avaient le privilge de monter derrire, sur les marches de chaque
ct des portires, sur le sige, partout enfin o ils pouvaient
tenir. Au dpart du chteau, la maison militaire marchait devant et
derrire la voiture. Les gardes du corps, les Cent-Suisses et les
officiers de la chambre taient placs, comme  la chapelle du palais,
dans l'glise, resplendissante de lumires et de fleurs. Douze membres
du clerg, douze de la noblesse et vingt-quatre du tiers tat, le
prsident Bailly en tte, observrent le mme ordre qu' la procession
des tats gnraux qui avait eu lieu le 4 mai: le tiers en avant, la
noblesse ensuite, et le clerg le plus prs du saint Sacrement. Le
Roi, entour de sa famille et de toute la cour, suivit  pied la
procession, qui prit la rue Dauphine (aujourd'hui rue Hoche) jusqu'au
reposoir, traversa la place d'Armes, la cour du chteau, et s'arrta 
la chapelle du chteau; puis revint  l'glise Notre-Dame par le mme
chemin, dcor des magnifiques tapisseries des Gobelins.  la
grand'messe de la paroisse, aprs la procession, le clerg tait plac
au bas de la stalle du Roi, la noblesse en face du clerg, du ct de
l'vangile, et le tiers tat sur des banquettes derrire les chantres,
entre le lutrin et la grille du choeur.

[Note 129: Le jeudi 5 juin 1681, dans la nouvelle glise Saint-Julien,
alors patron de la ville, eut lieu, pour la premire fois 
Versailles, la procession de la Fte-Dieu. Louis XIV y assista,
entour d'une cour nombreuse et magnifique.]

Ce fut la dernire crmonie de la Fte-Dieu  laquelle assista la
cour.

Le mme jour, 11 juin, trois curs du Poitou donnrent au clerg le
signal d'une dfection qui fut bientt imite par beaucoup d'autres;
et le 17, les dputs, ainsi vrifis, se dclarrent de leur autorit
Assemble nationale.

 cette poque, pendant une visite  Marly, un pair d'Angleterre se
trouvait  table chez la duchesse de Polignac, qui lui fit cette
question: Avez-vous vu, milord, les tats gnraux? tes-vous entr
dans les trois chambres?--Oui, madame.--Dites-moi donc ce que vous en
pensez. L'Anglais hsitait  se prononcer. Expliquez-vous
franchement, lui dit la duchesse.--Eh bien, madame, rpondit-il, je
pense que toute la noblesse de France rside dans la chambre du tiers
tat.

Le flair britannique n'tait pas en dfaut. Pour tous les esprits
srieux, il devenait vident qu'avec sa double reprsentation et la
sympathie unanime du peuple, le tiers devait exercer une influence
sans gale sur les destines du pays. Le 20 juin, Bailly, son
prsident, se prsente aux portes de l'Assemble: une sentinelle lui
en refuse l'entre. Il insiste, et obtient la permission d'entrer seul
pour y prendre quelques papiers. Il y dresse un procs-verbal du refus
qui lui a t fait, et se retire. Bientt plusieurs dputs se
prsentent: mme refus. Runis en groupe, ils vont aux Rcollets et
demandent leur glise pour y tenir sance; ces religieux, qui doivent
leur existence aux bonts du Roi, rpondent qu'ils ne peuvent disposer
de leur glise sans sa permission. On se transporte  l'glise
Saint-Louis; le cur fait une rponse semblable. Les dputs du tiers,
arrivant de minute en minute de tous les quartiers de la ville, se
runirent sur la place d'Armes.

Faisons, dit l'un d'eux, apporter ici une table et des chaises:
partout o nous serons en nombre, l sera l'Assemble nationale.
Cette proposition parut d'abord acceptable, mais l'affluence des
spectateurs la rendit impossible. Les dputs se prsentrent alors au
jeu de paume, dont la porte s'ouvrit devant eux. La salle tait peu
are, mais vaste; ils s'y installrent. Ce fut l que, chauffs par
la rsistance, ils jurrent de ne se sparer qu'aprs avoir donn une
nouvelle constitution  la France. Ds que la sance fut close, le
comte d'Artois fit ordonner au propritaire de la salle[130] de ne
point l'ouvrir le lendemain, ayant l'intention d'y faire lui-mme une
partie de paume. Le propritaire rpondit qu'il n'tait plus le matre
de son local, et le lendemain 21, les dputs s'y assemblrent de
nouveau.

[Note 130: Il s'appelait Lataille.]

Le 22, la runion eut lieu dans l'glise Saint-Louis. Cent cinquante
membres du clerg se joignirent au tiers tat.

Le 23 se tint cette fameuse sance royale dans laquelle Louis XVI, par
l'organe de son garde des sceaux, M. de Barentin, dclara entre autres
choses que le dcret du 17 juin, portant constitution de l'ordre du
tiers tat en assemble nationale, tait supprim; que tous les actes
mans de cette assemble taient abolis comme inconstitutionnels,
puisque les deux premiers ordres n'avaient pas concouru  la
dlibration; que les sances des tats ne seraient pas publiques; que
le Roi, voulant conserver la distinction des ordres, commandait aux
tats gnraux assembls de se sparer  l'instant, et  chaque ordre
de se rendre dans la salle qui lui tait destine.

Le Roi sortit au milieu d'un morne silence. La noblesse et le clerg
obirent  ses ordres; le tiers tat resta en sance, tandis que des
ouvriers s'occuprent  dmonter et  emporter le meuble qui avait
servi  l'appareil de la royaut.

Quelques troupes et quelques canons gardaient les abords de la salle
des tats, autour de laquelle se pressait une foule innombrable,
attendant avidement le rsultat de la sance. Le Roi tant rentr au
chteau, le grand matre des crmonies revint  l'assemble et s'y
prsenta la tte couverte. Le cri de _chapeau bas!_ se fit entendre.
M. de Brz, se dcouvrant, dit qu'il venait de la part de Sa Majest
ordonner aux dputs de se retirer dans le local destin  chaque
ordre. Allez dire au Roi, rpondit le prsident Bailly, que, quand la
nation est assemble, elle n'a point d'ordres  recevoir..... En ce
moment se prsente le marquis d'Agoult, officier des gardes du corps,
qui appuie l'ordre apport par M. de Brz. On connat la rponse
hardie de Mirabeau, un peu arrange pour l'histoire: Nous sommes ici
par la volont du peuple, nous ne quitterons nos places que par la
puissance des baonnettes.

Les deux organes de l'autorit royale se retirent. M. d'Agoult va
rendre compte au Roi de l'insuccs de sa mission. Peu de temps aprs,
la troupe qui cernait la salle des tats gnraux reoit l'ordre de se
retirer. L'Assemble nationale protesta alors contre le rglement
prsent par ordre du Roi, et considrant la sance royale comme un
lit de justice, dclara par un arrt la personne de chaque dput
inviolable, et tratre  la patrie tout auteur ou excuteur d'ordres
qui attenteraient  la libert de chacun d'eux. C'est ainsi que les
futurs constituants commencrent par s'attribuer la premire condition
de la souverainet, l'inviolabilit. On ne leur opposait que des
paroles, ils rpondaient par des actes. Le 25, ils crivent  M.
Necker pour le fliciter d'avoir pris auprs du Roi la dfense des
tats gnraux contre la sance du 23 juin,  laquelle il n'avait pas
assist, considrant son but comme contraire au bien public. Ce
jour-l, quarante-sept membres de la noblesse se runirent 
l'Assemble nationale; on remarquait parmi eux le duc d'Orlans. La
minorit donnait pour raison  sa dmarche son dvouement pour le Roi,
dont les jours taient menacs par la rsistance qu'on imputait  sa
personne. Cette minorit se trompait: quand Louis XVI cdait, il
cdait tout  fait, et dans cette circonstance il cdait de plein
coeur. Il manda le prsident de la noblesse, et le pria instamment de
se runir aux deux autres ordres. Sire, rpondit le duc de
Luxembourg, ce ne sont pas les intrts de la noblesse, ce sont ceux
de la monarchie, ce sont ceux de votre trne que nous dfendons: notre
abstention frappera de nullit les actes de l'Assemble nationale, et
cette assemble mme demeurera incomplte lorsqu'un tiers de ses
membres aura t livr  la fureur de la populace et au fer des
assassins.--Je ne veux pas, reprit le Roi, qu'il prisse un seul homme
pour ma querelle. Si ce n'est pas assez d'inviter la noblesse  se
runir aux deux ordres, je le lui ordonne; comme Roi, je le veux. Si
un de ses membres se croit li par son mandat, son serment, son
honneur,  rester dans la chambre, qu'on vienne me le dire, j'irai
m'asseoir  ses cts, et je mourrai avec lui, s'il le faut.

La noblesse se rend aux tats. Les membres du clerg non encore
rallis s'y rendent galement, et les trois ordres se trouvent runis
et confondus dans cette mme salle o, peu de jours auparavant, ils
avaient t somms de se sparer.

 partir de ce jour, le principe de la rvolution tait pos, et les
consquences ne pouvaient que suivre. Le tiers, dmentant le mot de
Sieys, tait tout; le clerg et la noblesse n'taient rien, et la
royaut tait peu de chose.

L'Assemble tait entre dans la carrire de l'audace, la royaut dans
celle des concessions.  mesure que l'une montait, l'autre devait
descendre.

Revenons  Montreuil, o ces vnements publics avaient un douloureux
retentissement. Aprs s'tre faite bourgeoise, la princesse se fit
fermire. Les soins ruraux, qui n'taient d'abord qu'une distraction,
devinrent un calcul de la bienfaisance. Si la basse-cour se peupla
d'oiseaux domestiques, si l'table se remplit de vaches aux fortes
mamelles, c'tait pour que les enfants de Montreuil qui avaient perdu
leur mre fussent assurs de ne manquer ni de lait ni d'oeufs frais.
Madame lisabeth s'tonna du nombre prodigieux d'orphelins que son
industrie lui amenait. Aussi se hta-t-elle de donner  son
exploitation des bases plus tendues. Elle fit venir de Suisse de
nouvelles vaches, et tmoigna le dsir d'avoir, pour les garder et en
prendre soin, un vacher de leur pays, sur la fidlit duquel elle
pourrait se reposer, car elle tait avare d'un lait qui appartenait
aux enfants pauvres. Madame de Diesbach, femme d'un officier suisse,
indiqua comme pouvant remplir parfaitement les vues de la princesse
Jacques Bosson, de la petite ville de Bulle,  cinq lieues au sud de
Fribourg. Ce jeune homme avait un pre et une mre dont il tait
tendrement aim. Madame lisabeth, ne voulant pas les sparer, leur
fit dire de venir tous les trois. Jacques fut investi du gouvernement
des btes  cornes. Les vaches eurent un bon gte trs-proprement
tenu, une nourriture convenable et choisie, et leur lait devint
abondant. Vous vous rappellerez, lui dit Madame lisabeth ds son
dbut, que ce lait appartient  mes petits enfants: moi-mme je ne me
permettrai d'y goter que lorsque la distribution en aura t faite 
tous.

Jacques et ses parents, tmoins chaque jour de la bienfaisance de leur
royale matresse, conurent pour elle une tendre et pieuse
vnration. Quelle bonne princesse! disait souvent Jacques  madame
de Bombelles; la Suisse entire ne connat rien d'aussi parfait!

Non, mais la Suisse possdait un objet qui empchait Jacques de jouir
en paix de son lvation  la royaut de l'table de Montreuil. Le
sentiment d'exaltation avec lequel il s'exprimait sur Madame lisabeth
le ramenait, on le voit, malgr lui-mme, vers son cher pays. C'est
que toutes ses penses taient tournes vers ces coteaux de Bulle et
ces rives de la Sarine o il avait laiss la plus tendre partie de son
coeur. L'image de Marie, sa cousine, et que depuis plusieurs annes il
lui avait t permis de regarder comme sa fiance, remplissait son me
d'un indicible regret. Toutefois le travail journalier n'en souffrait
pas, au contraire; car le soin de bien faire, le dsir de complaire 
sa bienfaitrice taient sa seule consolation. Sa mlancolie fut
remarque. Madame lisabeth fit prier madame de Diesbach de s'informer
si le jeune vacher qu'elle lui avait procur tait content de sa
position, et s'il ne regrettait pas la Suisse. Elle apprit bientt la
cause relle de la tristesse de ce bon serviteur: Jacques regrettait
Marie et Marie regrettait Jacques. Marie craignait que l'absence et
les nouvelles grandeurs de Jacques ne lui fissent perdre le souvenir
de ses promesses, tandis que Jacques, de son ct, s'pouvantait de la
double impossibilit de la revoir et de l'oublier. Le rcit de cette
idylle mut Madame lisabeth: J'ai donc fait deux malheureux sans le
savoir? dit-elle. Je veux rparer ma faute. Il faut que Marie vienne
ici; elle pousera Jacques, et elle sera la laitire de Montreuil.

La jeune Suissesse arriva bientt  Paris, et, conduite immdiatement
 Versailles, elle fut prsente  celle qu'elle regardait dj comme
sa bienfaitrice. Les bans des deux fiancs ne tardrent pas  tre
publis en l'glise de Saint-Symphorien de Montreuil et en celle de
Notre-Dame de Versailles, en mme temps qu'ils l'taient en l'glise
de Saint-Pierre aux Liens, paroisse de Bulle, diocse de Ble. Jacques
avait retrouv toute sa gaiet: il lui semblait que Marie avait avec
elle apport  Montreuil la Suisse tout entire; le Ranz des vaches,
cette musique coute avidement par le voyageur, plus douce encore 
l'oreille de l'exil, retentissait dans son coeur avec le murmure de
la Sarine, avec la brise du Molzon.

Le mardi 26 mai 1789, quelques jours aprs l'ouverture des tats
gnraux, la bndiction nuptiale fut donne  Jacques Bosson et 
Marie Magnin dans l'glise de Montreuil par le cur de la paroisse.
Dans cet acte, si important pour nos hros, et dans lequel Jacques est
qualifi de _rgisseur chez Madame lisabeth de France_, figurent
comme tmoins, du ct de l'poux, Charles Ducroiz, matre d'htel de
M. le marquis de Raigecourt, et Pierre Hubert, Suisse de Madame
lisabeth de France; du ct de l'pouse, Joseph Bosson, Cent-Suisse
de la garde du Roi, rue Montbauron, et Antoine-Joseph Senevey, ancien
garde de la porte de Monsieur,  Paris[131]. Ds le lendemain, Jacques
et Marie avaient pris possession d'un logement que leur matresse leur
avait fait prparer dans le btiment attenant  la laiterie, et tous
les rves de bonheur de ces deux enfants de la Suisse taient enfin
raliss.

[Note 131: Le lecteur trouvera  la fin du volume, Pices
justificatives, n XX, l'extrait de cet acte, ainsi que le contrat de
mariage de Jacques et de Marie.]

Cette frache et potique idylle occupa pendant quelques jours la cour
et la ville. Chacun s'intressait  cette jeune fille qui avait
retrouv son fianc qu'elle avait cru  toujours perdu pour elle; on
n'ignorait pas qu'elle se plaisait, comme le Tityre de Virgile, 
faire remonter sa gratitude  une divinit tutlaire; et le nom de
cette divinit qui cherchait l'ombre et fuyait le bruit tait l'objet
de la louange publique. Une femme distingue de ce temps, madame la
marquise de Travanet, ne de Bombelles, qui avait t pendant quelque
temps dame de Madame lisabeth, composa  cette occasion trois
couplets pleins d'une douce mlancolie qui furent bientt dans toutes
les bouches. Voici les paroles, aujourd'hui oublies, de cette romance
populaire, et dont nos grand'mres ont si souvent fredonn l'air prs
du berceau de leurs petits-enfants:

  Pauvre Jacques, quand j'tois prs de toi,
    Je ne sentois pas ma misre;
  Mais  prsent que tu vis loin de moi,
    Je manque de tout sur la terre.

  Quand tu venois partager mes travaux,
    Je trouvois ma tche lgre;
  T'en souvient-il? Tous les jours toient beaux:
    Qui me rendra ce temps prospre?

  Quand le soleil brille sur nos gurets,
    Je ne puis souffrir la lumire:
  Et quand je suis  l'ombre des forts,
    J'accuse la nature entire[132].

[Note 132: Nous donnons  la fin du volume la musique de cette
romance, n XXI.]

Les heureux que faisait Madame lisabeth ne pouvaient la distraire du
chagrin de coeur qui menaait sa famille et en particulier le Roi et
la Reine. Leur fils an tait dangereusement malade au chteau de
Meudon. Ni l'air salubre de cette rsidence, o le Dauphin tait
tabli depuis le 16 avril, ni les soins clairs dont il tait
l'objet, n'avaient pu conjurer la maladie. Le jeune prince mourut dans
la nuit du 4 au 5 juin. Le duc d'Harcourt, son gouverneur, vint 
Versailles et entra chez le Roi  son rveil pour lui annoncer ce
triste vnement. Louis XVI, bien que prpar  cette fatale nouvelle,
en fut inconsolable. Ce malheureux pre, dans le journal sommaire de
sa vie, a marqu cette date nfaste: _Jeudi 4, mort de mon fils, 
une heure du matin. La messe en particulier  huit heures trois
quarts. Je n'ai vu que ma maison et les princes  l'ordre._

Le 5, le corps du Dauphin fut expos au chteau de Meudon,  visage
dcouvert, sur un lit de parade, assist des Feuillants, des prtres
de la paroisse de Meudon et des Capucins du mme lieu.

Dans la journe du 6, il fut plac dans un cercueil sur un lit de
parade, couvert du pole de la couronne.

Les journes du 6 et du 7 furent employes  prparer la chambre
ardente, destine  rendre  Mgr le Dauphin les honneurs funbres.

Le 8, les princes se rendirent au chteau de Meudon pour jeter de
l'eau bnite sur le cercueil. Monsieur y alla  dix heures, M. le
comte d'Artois  onze, le duc d'Angoulme et le duc de Berry ensemble
vers midi. Ces princes furent conduits successivement  la chapelle
ardente par le marquis de Brz, grand matre, le comte de
Nantouillet, matre, et le sieur de Watrouville, aide des crmonies
de France, prcds du roi d'armes et des hrauts, depuis la salle des
Cent-Suisses. Les princes du sang, runis ensuite, furent reus et
conduits  la chapelle ardente par les officiers des crmonies,
prcds du roi d'armes et des hrauts depuis l'antichambre.

Les dputations des trois ordres se prsentrent le mme jour; celle
du clerg tait compose de douze archevques ou vques, et d'un
nombre gal d'ecclsiastiques du second ordre; celle de la noblesse,
de douze gentilshommes, et celle du tiers tat de vingt-huit dputs
de cet ordre. Ces dputations furent conduites sparment  la
chapelle ardente par le grand matre, le matre et l'aide des
crmonies, prcds du roi d'armes de France et des hrauts.

En sortant du chteau de Meudon, les dputs du tiers, Bailly  leur
tte, se prsentrent aux portes de l'appartement du Roi. Louis XVI
leur fit exprimer sa gratitude pour le tmoignage d'intrt qu'ils
venaient lui offrir, et ses regrets de ne pouvoir les recevoir dans
ces premiers moments de douleur. Comme ils insistaient pour obtenir
audience: Il n'y a donc pas de pres dans l'assemble du tiers?
s'cria le Roi avec un serrement de coeur indicible.

Le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le grand
conseil, la cour des monnaies, le Chtelet, le corps de ville de
Paris, allrent aussi rendre les derniers devoirs au Dauphin dans les
journes du 9 et du 10.

Dans celle du 12, le coeur de ce prince fut transport sans crmonie
 l'abbaye royale du Val-de-Grce; le cardinal de Montmorency, grand
aumnier de France, le prsenta  l'abbesse. Le duc de Chartres,
accompagn du duc de Fitz-James, assista avec le duc d'Harcourt,
gouverneur des Enfants de France,  cette crmonie,  laquelle se
trouvaient le marquis de Brz, le comte de Nantouillet et le sieur de
Watrouville.

Le 13, le cardinal de Montmorency fit la leve du corps de M. le
Dauphin, qui fut transport sans crmonie  l'abbaye royale de
Saint-Denis, accompagn du duc d'Harcourt et de toute la maison du
prince. Il fut inhum le mme jour, en prsence du prince de Cond et
du duc de Laval, dans le caveau des princes de la maison royale.

L'orage qui grondait depuis quelques annes sur la France clata 
Paris dans la soire du dimanche 12 juillet 1789. L'meute envahit la
place de Grve; un conflit d'autorits municipales se forme  l'htel
de ville. Flesselles, le prvt des marchands, ne croit qu' une
rvolte passagre, et c'est une rvolution qui commence; il ne
s'attend qu' une disgrce de la part du pouvoir, et c'est sa tte
qu'on doit lui prendre de la part du peuple. Le mardi 14, le meurtre
de ce premier magistrat de la cit est le signal d'une insurrection
gnrale. La Bastille est assige et prise. Les haines aveugles de la
populace vont chercher, au chteau de Viry, Foulon,  qui la retraite
de Necker a remis le portefeuille de contrleur gnral. On rpand
dans les rues des propos attribus  ce financier par des ennemis qui
ont conspir sa perte. On prtend qu' Louis XVI, effray de la
situation du trsor public, il aurait dit que la banqueroute tait le
vritable moyen de rtablir le crdit national; et qu' des
philanthropes qui lui parlaient de la misre du peuple et des
violences auxquelles il se portait, il avait fait cette rponse: Eh
bien, si la canaille n'a pas de pain, elle mangera du foin.--Ces
propos ont, pour les chefs de l'agitation, le double mrite d'irriter
contre Foulon la classe nombreuse et craintive des cranciers de
l'tat, aussi bien que la grande masse du peuple, prouv par une
longue et affreuse disette. N'ignorant pas les dispositions
malveillantes du public, Foulon s'est cach dans son chteau, o il se
fait passer pour mort. Ses gens ont pris le deuil; mais l'esprit
rvolutionnaire de Paris a trouv un cho dans les campagnes. Des
paysans dcouvrent Foulon, dont le dguisement et le rle de
mort-vivant leur semblent dnoncer la culpabilit; ils se saisissent
de sa personne, lui attachent  la boutonnire de son habit une
poigne d'orties en forme de bouquet, et derrire le dos une botte de
foin avec cet criteau en grosses lettres: Si la canaille n'a pas de
pain, elle mangera du foin.

C'est dans cet tat qu'il est livr aux missaires parisiens, et qu'
travers les hues et les avanies il est conduit  l'htel de ville.
L, d'acerbes accusations s'lvent contre lui. La Fayette, esprant
prvenir un assassinat, ordonne qu'on le conduise en prison et qu'on
lui fasse son procs, ainsi qu' ses complices. Les paroles du gnral
sont d'abord appuyes par des applaudissements, et l'accus se croyant
sauv applaudit lui-mme. Cette imprudence lui devient fatale. Des
murmures s'lvent aussitt, auxquels rpondent les cris impatients de
la populace qui remplit la place de Grve. Ds qu'il parat sur
l'escalier de l'htel de ville, cette exclamation s'lve de toutes
parts: Qu'on nous le livre! qu'on nous le livre! et que justice soit
faite! Les gardes peu nombreux qui l'escortent ne peuvent rsister
aux mille bras qui les pressent: la populace saisit sa proie, elle
l'treint, elle l'entrane, s'arrte sous une lanterne, dont la corde,
aussitt descendue, enlace le cou du patient et l'enlve dans l'air au
milieu des cris de triomphe d'une multitude en dlire.

Ds la veille, on avait arrt  Compigne M. Berthier, intendant de
Paris et gendre de Foulon. On l'amenait  Paris, et il tait arriv 
la rue Saint-Denis: dj reconnu dans sa voiture, dont les stores
taient baisss, il tait en butte aux outrages de la populace,
lorsqu'un cortge considrable semble venir  sa rencontre: ce sont
les auteurs et les tmoins du meurtre du contrleur gnral, qui,
ayant dcroch son cadavre et lui ayant coup le cou, viennent
prsenter  Berthier la tte de son beau-pre, dgouttante de sang et
la bouche remplie de foin. Cette abominable escorte l'accompagne
jusqu' la place de Grve, o sa course doit s'arrter. L, arrach
des mains de ses gardes, il tombe perc de coups de baonnette; son
corps est aussitt mis en pices, et sa tte et son coeur, placs au
bout des piques, vont montrer aux carrefours de la ville les jeux
horribles de la rvolution qui commence.

Madame lisabeth n'tait point encore informe de tous ces massacres
lorsqu'elle crivait  madame de Bombelles une touchante lettre o les
proccupations de la chose publique se nuancent de la plus tendre
sollicitude pour son amie. Dans cette lettre, crite le jour mme de
la prise de la Bastille, on voit percer l'incertitude qui rgnait 
Versailles, o l'on n'avait pas encore mesur les consquences de cet
vnement. Le Roi sortira-t-il de cette ville? Madame lisabeth n'en
sait rien. Mais elle engage vivement madame de Bombelles  ne pas
venir; la sant de la jeune mre et le lait de la nourrice pourraient
en souffrir. Ainsi, au milieu des dbris de l'ancienne socit qui
s'croule, cette excellente princesse trouve le temps de songer  ses
amies. Les nouvelles de la veille, si menaantes et si affreuses,
n'ont pu lui arracher une larme; mais un tmoignage d'intrt et
d'affection la fait pleurer. Son me reste intrpide en face du pril,
mais son coeur s'meut devant une marque d'amiti.

Les jours se faisaient sombres pour Madame lisabeth. D'une part,
claire par son sens profond, elle partageait l'inquitude gnrale
qui s'emparait des meilleurs esprits; de l'autre, elle voyait partir
ses amis les plus chers. Le marquis de Bombelles, qui tait d'une
socit extrmement agrable, bon musicien, causeur aimable, jouant la
comdie dans la perfection, tait retenu  Ratisbonne par ses
fonctions de ministre du Roi. Sa femme devait l'y rejoindre, et ce
double dpart enlevait un grand charme au cercle habituel de
Montreuil. Le dvouement de madame de Bombelles se refusait  une
sparation aussi pnible pour elle-mme; mais l'affection
dsintresse de la princesse mit sur le second plan ses propres
jouissances et fit passer avant tout la paix et le bonheur de celle
qu'elle chrissait si tendrement. Le dernier jour qu'elle la possda
prs d'elle, elle l'entoura de tous les tmoignages de l'amiti,
s'occupant des dtails de son dpart, des intrts de sa famille, de
la sret de son voyage: elle lui indiqua les tapes d'o elle devait
lui donner de ses nouvelles. L'entretien se prolongea pendant la nuit.
L'heure des adieux sonna enfin:

Nous nous sparons pour un temps, dit Madame lisabeth; il le faut.
Mais nous demeurerons toujours unies par une communaut d'intentions,
de penses et de prires. L'entretien se termina dans les larmes; et
cependant, quelque sombre que part l'avenir, on tait loin de se le
reprsenter tel qu'il pouvait tre. Cet adieu, disait quelques annes
plus tard madame de Bombelles  M. Ferrand, qui nous a racont cette
scne, cet adieu devait tre ternel. Ce moment, si j'avais pu le
prvoir, et t le dernier de ma vie: je serais morte  ses pieds.

Quelques jours aprs, madame de Raigecourt dut s'loigner de nouveau.
Cette sparation fut galement pnible: elle devait aussi tre
ternelle. Madame lisabeth s'isolait, afin que le malheur qu'elle
voyait venir n'atteignt personne autour d'elle. Avant de dire adieu 
sa dernire amie, elle lui remit un paquet cachet avec son sceau, en
lui disant: Quand je ne serai plus, tu le remettras  sa
destination.

C'est aussi dans cette suprme entrevue qu'elle donna  madame de
Raigecourt une prire compose par elle dans un de ces moments
d'affliction qui, de jour en jour, devaient revenir plus souvent:

     PRIRE AU SACR COEUR DE JSUS.

     Coeur adorable de Jsus, sanctuaire de cet amour qui a port
     un Dieu  se faire homme,  sacrifier sa vie pour notre
     salut et  faire de son corps la nourriture de nos mes, en
     reconnoissance de cette charit infinie, je vous donne mon
     coeur et avec lui tout ce que je possde au monde, tout ce
     que je suis, tout ce que je ferai, tout ce que je
     souffrirai. Mais enfin, mon Dieu, que ce coeur, je vous en
     supplie, ne soit plus indigne de vous; rendez-le semblable 
     vous-mme, entourez-le de vos pines pour en fermer l'entre
      toutes les affections drgles; tablissez-y votre croix;
     qu'il en sente le prix, qu'il en prenne le got; embrasez-le
     de vos divines flammes. Qu'il se consume pour votre gloire,
     qu'il soit  vous aprs que vous avez voulu tre tout  lui.
     Vous tes sa consolation dans ses peines, le remde  ses
     maux, sa force et son refuge dans les tentations, son
     esprance pendant la vie, son asile  la mort. Je vous
     demande,  coeur tout aimable, cette grce pour mes
     associs. Ainsi soit-il.


     ASPIRATION.

      divin coeur de Jsus, je vous aime, je vous adore et je
     vous invoque avec tous mes associs, pour tous les jours de
     ma vie, et particulirement  l'heure de ma mort. Ainsi
     soit-il.

     _O vere adorator et unice amator Dei, miserere nobis.
     Amen[133]._

[Note 133: Le manuscrit autographe de Madame lisabeth est  la
Bibliothque impriale.]

La vie de Madame lisabeth s'coulait ainsi, toujours pure, mais dj
moins paisible et moins heureuse, au sein de l'intimit, du travail,
de la prire et des oeuvres de la charit. Sa rpugnance inne pour
toute ostentation lui avait fait fuir ces actions d'clat qui font les
rputations brillantes, mais qui ne vivifient pas l'me et demeurent
striles aux yeux de Dieu, et tout ce que le ciel avait dpos de
richesse dans son humble coeur devait tre employ pour la gloire du
ciel. Dvoue par nature et par devoir, elle avait accept, avec un
courage qui ne se dmentit pas un seul jour, le soin de secourir ce
qui souffrait autour d'elle, et de partager les soucis, les tourments,
les prils et les dfaillances d'une royaut dont elle ne cherchait
pour elle ni le prestige, ni la puissance, ni la gloire. Je ne dirai
pas qu'elle se priva des jouissances de la vie, mais je dois dire en
vrit qu'elle les ignora. Occupe sans relche de l'examen de son
me, elle mettait un soin constant  la rendre digne d'tre offerte 
son Crateur. C'tait l toute son ambition; c'tait l la seule
grandeur qu'elle et en haute estime. C'est ainsi que cette jeune
femme simple et douce, qui aimait  se drober aux regards, devint la
femme forte que l'Esprit divin nous montre dans l'criture sainte.




LIVRE CINQUIME.

     Les suites du 14 juillet. -- Banquet des gardes du corps. --
     Journes des 5 et 6 octobre. -- Conseils de fermet donns
     inutilement par Madame lisabeth. -- Rcit de madame de
     Tourzel sur le dpart du Roi, son voyage  Paris, son
     arrive  l'htel de ville. -- Ces vnements apprcis par
     Rivarol. -- MM. de Lally-Tolendal, Mounier et Bergasse
     donnent leur dmission de dputs. -- Adieu de Madame
     lisabeth  Montreuil. -- Installation de la famille royale
     aux Tuileries. -- Demeure dlabre. -- Appartement de Madame
     lisabeth. -- Le peuple se rassemble sous les fentres de la
     cour des Princes. -- Le Roi et la Reine, comme s'ils taient
     dans la plnitude de leur autorit, conservent les usages de
     l'tiquette. -- Nouvelle disposition des appartements. --
     _La sainte Genevive des Tuileries._ -- L'Assemble tient
     ses sances au Mange. -- La Reine et Madame lisabeth
     entreprennent ensemble un grand travail de tapisserie. --
     MM. Miomandre et Bernard. -- Bonne grce de la Reine et de
     Madame lisabeth. -- Timidit du Roi. -- Affaire de Favras.
     -- Son jugement inique. -- Son calme devant ses juges; son
     hrosme devant la mort. -- Pension accorde  sa veuve. --
     Pense de Madame lisabeth  ce sujet. -- Madame de Favras
     et son fils, vtus de noir, se prsentent au dner public de
     la famille royale. -- Pnibles rflexions de la Reine. --
     Vente des biens ecclsiastiques. -- Mot de Montlosier. --
     Mot de l'abb Maury. -- La porte des couvents ouverte. --
     Anxit; vertige. -- Ambassade du genre humain; Anacharsis
     Cloots. -- Le marquis de Biencourt. -- M. de
     Boulainvilliers. -- Voeu de Madame lisabeth. -- La marquise
     des Montiers; amiti que Madame lisabeth lui tmoigne;
     conseils qu'elle lui donne. -- Lettre de la princesse 
     madame de Raigecourt. -- Lettre de la Reine  madame de
     Polignac. -- Correspondance de Madame lisabeth avec ses
     amies. -- Elle revoit Saint-Cyr pour la dernire fois. -- La
     rvolution dans l'institut de Saint-Louis. -- La Fte-Dieu
     -- Division cause par la constitution civile du clerg. --
     Sentiments de Grgoire; du cur de Sainte-Marguerite; de
     l'vque d'Agen; des curs de Puy-Miclau et de la Cambe. --
     L'vque de Poitiers. -- Agitation gnrale en France. --
     Dpart de Mesdames. -- La populace installe dans leur
     demeure. -- Leur arrestation  Moret, puis  Arnay-le-Duc.
     -- Hues qui les accompagnent jusqu' la frontire. --
     Sympathies qui les accueillent au del,  Chambry,  Turin,
      Parme,  Rome. -- Bont affectueuse du Pape: lettre que
     lui crivait Louis XVI. -- Ce qu'on mandait de Rome  Paris.
     -- L'abb Edgeworth remplace prs de Madame lisabeth l'abb
     Madier, parti avec Mesdames. -- Rcit de ce saint prtre sur
     ses premires relations avec Madame lisabeth. --
     Installation de l'vque constitutionnel de Paris. --
     meutes. -- Mort de Mirabeau; honneurs rendus au grand
     orateur. -- Projet de voyage de la famille royale 
     Saint-Cloud. -- La populace et la garde nationale y mettent
     obstacle. -- La Fayette, dont l'autorit est mconnue, donne
     sa dmission. -- Suppli par la garde nationale, il reprend
     son poste. -- La Reine et Madame lisabeth jugent
     diffremment la politique de l'Autriche. -- La solitude se
     fait autour de Madame lisabeth. -- _Domine salvam fac
     reginam._ -- Situation devenue intolrable.


Dans les jours de dtresse et de misre, lisabeth avait donn
l'exemple de l'conomie et de la charit; elle donna celui de la
patience et du courage aux heures de l'insulte et du pril. L'orage
qui grondait depuis quelques annes sur tout le royaume se concentra
sur le chteau de Versailles. L'explosion du 14 juillet 1789 fut un
rveil pour Louis XVI; elle fut une rvlation pour Madame lisabeth.
Les catastrophes publiques troublent les esprits faibles; elles
clairent les fortes intelligences. De ce jour la lumire se fit pour
Madame lisabeth: elle comprit jusqu'o les agitateurs taient
capables de mener le Roi et d'entraner la nation. Force de quitter
la retraite o se plaisaient la simplicit de ses gots, sa pit et
ses tranquilles affections, elle entra rsolment dans la sphre des
temptes, jugeant d'un oeil sr les vnements qui se droulaient
devant elle et les consquences qu'il fallait en tirer. Rive par sa
tendresse et son dvouement  la destine du Roi son frre, elle se
leva prs de lui comme une vedette place en observation, regardant de
haut venir l'meute, non pas pour jeter le cri d'alarme, mais pour
donner des avertissements marqus au coin de la sagesse et de la
fermet, et pour rclamer sa place au pril.

Dans la journe du jeudi 1er octobre, elle avait t informe que les
gardes du corps du Roi devaient offrir, dans la salle de spectacle du
chteau, un banquet aux officiers du rgiment de Flandre qui, en vertu
d'une dlgation de la municipalit de Versailles, provoque par le
commandant de la garde nationale, inquiet des bruits de dsordre, venait
fortifier la garnison  Versailles. Elle n'avait vu d'abord dans ce
projet (consacr par les habitudes militaires) qu'un acte de fraternit
fait pour rchauffer en faveur du Roi le dvouement hrditaire de
l'arme, et elle ne pouvait que s'en rjouir. Dans la matine du
lendemain, elle apprend quelques dtails. Pendant le festin, une dame du
palais, lui dit-on, est accourue chez la Reine, lui vantant la gaiet de
la fte et lui demandant d'y envoyer le Dauphin, que ce spectacle
divertirait. La Reine hsite; le Roi, qui venait de chasser dans le parc
de Meudon, rentre en ce moment au chteau. Marie-Antoinette lui propose
de l'accompagner, et tous deux sont entrans avec l'hritier du trne
dans la salle du banquet. Leur arrive inattendue excite des transports
d'allgresse. Marie-Antoinette prend son fils dans ses bras et fait le
tour de la table au milieu d'un tonnerre de vivat et d'applaudissements.
Aprs ce vif et court triomphe, la famille royale se retire; mais cette
mre auguste et charmante, ce Roi dj discut chaque jour, ce petit
prince par de toutes les grces de l'enfance, laissent derrire eux un
intrt et un enthousiasme qui se traduisent par des chants et des
libations; l'orchestre excute quelques morceaux de musique qui, comme la
_Marche des Houlans_ (d'_Iphignie_) et l'air de _ Richard,  mon roi,
l'univers t'abandonne!_ chauffent jusqu'au dlire l'imagination des
convives. Le pressentiment des prils dont la famille royale est menace
surexcite les mes, et dans ces cris mille fois rpts de _Vive le Roi!_
dans ce serment de mourir pour lui, ceux qui ne veulent plus qu'on meure
pour le Roi, parce que dj dans leur coeur la royaut est condamne 
mourir, pourront voir une menace ou un dfi. Il importe de ne pas
l'oublier: c'tait la municipalit de Versailles qui avait provoqu la
venue du rgiment de Flandre, et le motif qui l'avait dcide tait la
conviction que la ville o rsidait le Roi et o sigeait l'Assemble
nationale tait menace d'un coup de main par les perturbateurs de Paris.

Madame lisabeth se rend chez la Reine pour la fliciter, et pourtant
elle n'est point certaine de l'heureux effet de la scne qu'on vient
de lui raconter; et comme quelques courtisans exaltaient devant Sa
Majest les vivat reus par elle dans cette fte, vivat si bruyants,
disaient-ils, qu'ils avaient d tre entendus de Paris: Pourvu, dit 
son retour Madame lisabeth  madame de Cimery, que la populace de
Paris n'y rponde point par des injures. Cette crainte tait une
prdiction. Les folliculaires avaient dj transform cette runion de
militaires rests fidles en une orgie o l'on avait insult
l'Assemble nationale et foul aux pieds la cocarde tricolore. Ce
double outrage, qui tait imput  la Reine, prpara l'attentat des 5
et 6 octobre.

Je passe sous silence les actes de violence et de cruaut, si souvent
dcrits, qui ensanglantrent ces deux journes. Madame lisabeth tait
 sa maison de Montreuil lorsque le peuple de Paris vint envahir
Versailles. De la terrasse de son jardin, ds qu'elle aperoit les
premires troupes s'avanant dans l'avenue de Paris, elle pense qu'une
rpression vigoureuse et immdiate peut pargner bien des malheurs. Il
lui semble vident que quelques coups de canon, en repoussant
l'avant-garde de l'anarchie, iraient jeter la confusion dans les
bataillons qui suivent, et, en imposant  la partie hostile de
l'Assemble d'utiles rflexions, relveraient le moral de tous les
amis de l'ordre effrays de la pusillanimit du gouvernement. Madame
lisabeth accourt au palais; elle dveloppe son ide avec cette
fermet de raison et cette loquence du coeur que Dieu lui avait
dpartie. Elle est convaincue, d'une part, qu'on peut par une leon
srieuse et motive comprimer les dmonstrations de la populace, et,
de l'autre, qu'on peut justifier le dpart de la famille royale pour
une ville plus loigne de Paris que Versailles, en allguant la
tyrannie que les factions prtendent exercer sur le Roi, et l'attitude
quivoque de l'Assemble nationale, matrise elle-mme par
l'anarchie.

Les paroles d'lisabeth sont un instant coutes, et c'est sans doute
 l'effet qu'elles produisent sur l'esprit du Roi qu'il faut attribuer
l'acquiescement momentan qu'il donna dans le conseil  l'avis de M.
de Saint-Priest, ministre de l'intrieur, avis compltement conforme 
celui de Madame lisabeth; mais ces rsolutions de fermet ne tinrent
pas devant l'observation faite par M. Necker, que si l'on tirait
l'pe contre l'insurrection, on donnait le signal de la guerre
civile; et l'on s'arrta au parti de traiter de puissance  puissance
avec l'meute.

Vaincue dans sa tentative, Madame lisabeth se retire chez la Reine et
ne la quitte qu' deux heures du matin, sur l'affirmation que vient
apporter M. de la Fayette que tout est tranquille par la ville et
qu'il rpond de la sret du chteau. Louis XVI, inquiet ds l'aurore
de ne point voir sa soeur, la fait chercher dans le palais, o le
danger a d l'appeler. Elle se rend chez le Roi, apprend bientt
combien taient vaines les assurances donnes par le chef de la milice
nationale; elle demeure prsente  la lutte et au pril; elle
encourage les gardes du corps par la fermet de son attitude, et en
arrache quelques-uns, par sa prsence d'esprit,  la rage des
factieux. Elle a des paroles qui apaisent les ardeurs de la haine et
qui modrent les emportements du courage; mais l'affliction que lui
fait prouver l'effusion du sang n'te rien  la clairvoyance de son
esprit et  la fermet de son caractre.

Inspire par des chefs qui ne perdaient pas de vue le but de leur
entreprise, la populace demandait  grands cris que Louis XVI vnt
fixer sa rsidence  Paris, et M. de la Fayette envoyait avis sur avis
pour l'y dterminer. Madame lisabeth mettait une opinion contraire:
Ce n'est point  Paris, Sire, qu'il faut aller; des bataillons encore
dvous, des gardes fidles vont protger votre retraite; mais, je
vous en supplie, mon frre, n'allez pas  Paris.

Le Roi, tiraill entre des avis contraires, hsita longtemps; le
moment de la rsistance fut bientt pass. La veille, on avait fait
partir huit cents gardes du corps pour Rambouillet. Le rgiment de
Flandre, indign de s'tre vu enlever ses canons et d'avoir t
pendant la nuit enferm dans les curies, n'avait plus la mme ardeur
ni la mme rsolution; une grande partie de cette troupe avait mme
fait dfection. Louis XVI dfra au voeu de la multitude, et malgr sa
rpugnance  s'tablir dans la ville des meutes, il donna sa parole
de partir. Cette promesse, raconte un des principaux tmoins de ces
tristes scnes[134], cette promesse lui attira les acclamations
populaires, et bientt les coups de canon et les feux roulants de la
mousqueterie y rpondirent. Le Roi parut une seconde fois sur le
balcon pour confirmer sa promesse, et l'ivresse de cette multitude fut
 son comble. On s'empara des gardes du corps qu'on avait arrachs 
la mort, et on leur fit prendre des bonnets de grenadier. Ces braves
gens consentirent  se mler  eux pour servir d'escorte  la
malheureuse famille royale, et j'en remarquai plusieurs suivant  pied
la voiture du Roi, plus touchs des malheurs de ce prince que de leur
triste situation.

[Note 134: Madame la marquise de Tourzel, gouvernante des Enfants de
France.]

Les poissardes toient toujours en grand nombre dans les cours du
chteau, chantant, dansant, et faisant clater les transports de la
joie la plus bruyante et la plus indcente. La cour de marbre, sur
laquelle donnoient les fentres de l'appartement du Roi, toit remplie
de ces femmes, qui, enivres de leurs succs, demandrent  voir la
Reine. Cette princesse parut sur le balcon, tenant par la main M. le
Dauphin et Madame. Toute cette multitude la regardant avec fureur
s'cria: _Faites retirer les enfants!_ La Reine les fit rentrer et
se montra seule. Cet air de grandeur et de courage hroque  la vue
d'un danger qui faisoit tressaillir tout le monde, imposa tellement 
cette multitude qu'elle abandonna  l'instant ses sinistres projets,
et que, pntre d'admiration, elle s'cria unanimement: _Vive la
Reine!_ On remarqua, comme chose singulire, que toutes ces poissardes
avoient le teint blanc, de belles dents, et portaient un linge plus
fin qu'elles n'ont coutume d'en porter, ce qui prouvoit videmment
qu'il y avoit parmi elles beaucoup de personnes payes pour jouer un
rle dans cette horrible journe.

Le Roi (c'est toujours madame de Tourzel qui parle) monta en voiture
 une heure et demie..... Il toit dans le fond de la voiture avec la
Reine et Madame, sa fille. J'tois sur le devant, tenant sur mes
genoux M. le Dauphin, et Madame toit  ct de ce prince. Monsieur et
Madame lisabeth toient aux portires. M. de la Fayette, commandant
la garde nationale de Paris, et M. d'Estaing celle de Versailles.....,
toient tous deux  cheval aux portires de la voiture.....

Un grand nombre d'habitants de la ville de Versailles, travaills par
les meneurs de la rvolution, en avoient adopt les principes, et
quoiqu'ils eussent tout  perdre  l'tablissement du Roi  Paris, ils
prouvrent la plus grande joie de son dpart. La populace s'assembla
dans l'avenue; une partie suivit la voiture du Roi.....

Mirabeau, qui s'toit oppos  la motion d'envoyer des dputs auprs
du Roi dans le moment du danger, fit dcrter que cent dputs
accompagneroient ce prince  Paris, et eut l'audace de sortir du
milieu d'eux pour le regarder fixement quand il passa devant
l'Assemble nationale.

Le cortge de ce malheureux prince toit digne de cette effroyable
journe. On vit dfiler d'abord le gros des troupes parisiennes, dont
chaque soldat portoit un pain au bout de sa baonnette. Elles toient
accompagnes d'une populace effrne portant sur des piques les ttes
des malheureux gardes du corps qu'elle avoit massacrs, suivie de
charrettes remplies de sacs de farine et de poissardes dcores de
guirlandes de feuillage, tenant chacune un pain  la main. Toute cette
multitude ne cessait de rpter ce cri de _Vive la nation!_ prlude de
toutes les horreurs qui se sont commises pendant la rvolution. Les
gardes nationales, parmi lesquelles s'toient mls les fidles gardes
du corps, entouroient la voiture du Roi, qui alloit au pas.

Le Roi et la Reine parloient avec leur bont ordinaire  ceux qui
entouroient leur voiture, et leur reprsentoient combien on les
garoit sur leurs vritables sentiments. Le Roi, leur disoit cette
princesse, n'a jamais voulu que le bonheur de son peuple. On vous a
dit bien du mal de nous; ce sont ceux qui veulent vous nuire.....

On jeta  Svres, dans la voiture du Roi, un petit paquet qui tomba
sur mes genoux. Mettez-le dans votre poche, me dit le Roi, nous
l'ouvrirons en arrivant. Il tomba dans la voiture: je n'ai jamais su
ce qu'il contenoit.....

Le rgiment de Flandre formoit une haie sur le chemin d'Auteuil 
Paris. Il partageoit alors les sentiments de la populace, et tous les
soldats crioient avec elle: _Vive la nation!  bas les calotins!_
refrain continuel de cette multitude qui remplissoit les chemins; tous
ces gens-l,  moiti ivres, tiroient continuellement des coups de
fusil, et ce fut un grand bonheur qu'il n'en soit rsult aucun
accident.

M. le duc d'Orlans toit sur le chemin de Passy, et ses enfants avec
madame de Genlis sur le balcon de la maison qu'il y avoit loue. Elle
les y avoit placs pour jouir  son aise du spectacle de l'abaissement
de la famille royale, qui ne put s'empcher d'en faire la remarque. La
Reine en parla tristement  madame la duchesse d'Orlans, qui soupira
sans pouvoir rien rpondre. Cette excellente princesse toit bien loin
de partager les sentiments du duc son poux. Elle s'aveugloit encore
sur son compte, et fut compltement malheureuse quand, l'illusion
cessant, elle ne put s'empcher d'apercevoir la part active qu'il
prenoit  la rvolution.

En arrivant  la grille de Chaillot, on aperut M. Bailly, maire de
Paris, qui venoit prsenter au Roi les clefs de cette ville et
haranguer Sa Majest et sa famille.....

Le Roi comptait arriver le soir aux Tuileries, lorsque M. Bailly le
supplia de vouloir bien descendre  l'htel de ville, o toute la
commune toit rassemble, et de l'honorer de sa prsence. Le Roi s'y
refusa, disant que sa famille et lui avoient trop grand besoin de
repos pour prolonger les fatigues d'une telle journe; il insista, et
M. de la Fayette l'en pressa tellement  plusieurs reprises, que le
Roi, malgr sa rpugnance, fut oblig de s'y laisser conduire.

Pendant le chemin, M. de la Fayette s'approcha plusieurs fois de la
portire de la voiture, assurant Sa Majest qu'elle seroit contente de
la manire dont elle seroit reue dans sa capitale. Les rues toient
illumines, et les cris continuels de _Vive le Roi!_ accompagnrent le
prince depuis son entre dans la rue Saint-Honor jusqu' l'htel de
ville. Ces cris toient plus bruyants que touchants, et avoient
quelque chose de violent et de pnible  entendre.

Arriv  la place de Grve, la foule toit si considrable, que le
Roi, pour viter quelque malheur, descendit de la voiture, ainsi que
la famille royale, et on eut beaucoup de peine  carter la foule pour
lui faire un passage jusqu' l'htel de ville. M. Bailly fit au Roi un
nouveau discours, auquel il rpondit..... J'tois si occupe de M. le
Dauphin, excd de fatigue et endormi entre mes bras, que je
n'entendis ni l'un ni l'autre. M. le duc de Liancourt, qui
accompagnoit le Roi, le pria de renouveler sa promesse de se dclarer
insparable de l'Assemble nationale; ce malheureux prince, qui toit
dans la triste position de ne pouvoir rien refuser, acquiesa  cette
demande, et les cris rpts de _Vive le Roi!_ terminrent enfin cette
sance.

Ce simple rcit, tout exact et touchant qu'il soit, ne suffit pas
cependant pour faire apprcier toute l'horreur de ces vnements. 
nuit d'octobre, s'criait Rivarol, nuit affreuse,  laquelle il est
plus ais de donner des larmes qu'un vritable nom! o M. de la
Fayette ignore ce qu'il sait, traite de ou-dire ce qu'il entend et de
vision ce qu'il voit; o il trompe le Roi, une partie de l'Assemble
et tout le chteau, laisse les postes dgarnis, et, pour se donner un
air d'innocence, va consacrer au sommeil cette nuit qui fut la
dernire pour la monarchie.

Atterr des excs dont il est tmoin, M. de Lally-Tolendal voulut ds
ce jour-l, comme Mounier et Bergasse, renoncer  siger dans
l'Assemble nationale. Ni cette ville coupable, crit-il sous
l'impression du 6 octobre, ni cette Assemble encore plus coupable, ne
mritent que je les justifie..... Mes fonctions me sont devenues
impossibles; il est au-dessus de mes forces de supporter plus
longtemps l'horreur qu'elles me causent. Ce sang, ces ttes, cette
Reine presque gorge, ce Roi emmen esclave en triomphe  Paris, au
milieu des assassins, et prcd des ttes de ses malheureux gardes du
corps; ces perfides janissaires, ces femmes cannibales, ces cris de
_Tous les vques  la lanterne!_ dans le moment o le Roi est entr
dans la capitale avec deux archevques de son conseil dans sa voiture
de suite; un coup de fusil que j'ai vu tirer dans une des voitures de
la Reine; M. Bailly appelant cela _un beau jour_; l'Assemble ayant
dclar froidement le matin qu'il n'toit pas de sa dignit d'aller
tout entire environner le Roi; M. le comte de Mirabeau disant
impunment dans cette Assemble nationale que le vaisseau de l'tat,
loin d'tre arrt dans sa marche, s'lanoit avec plus de rapidit
que jamais vers la rgnration; M. Barnave riant avec lui quand des
flots de sang couloient autour de nous; le vertueux Mounier chappant
par miracle  dix-neuf assassins qui vouloient faire de sa tte un
trophe de plus: voil ce qui m'a fait jurer de ne plus mettre les
pieds dans cette caverne d'anthropophages, o je n'avois plus la force
d'lever ma voix, o, depuis six semaines, je l'avois leve en
vain[135]. Ces fortes paroles, malgr l'emphase ordinaire de celui
qui les a crites, n'exagrent point la vrit; elles ne font que
l'exprimer. Le Roi aurait pu rsister  Versailles: la rvolution
tait alle l'y chercher pour l'amener dans la capitale, ce champ de
bataille o elle savait qu'elle tait irrsistible.

[Note 135: _Journal de l'anarchie, de la terreur et du despotisme_,
IIe partie, p. 812. Paris, Delaunay, 1821.]

En venant  Paris avec sa famille, Madame lisabeth avait le
pressentiment qu'elle ne retournerait pas  Versailles. Comme le
carrosse royal touchait la grille de l'avenue de Paris, elle s'tait
penche pour voir la tte des arbres de son petit domaine. Tmoin de
ce mouvement, Louis XVI lui avait dit: Ma soeur, vous saluez
Montreuil?--Sire, avait-elle rpondu doucement, je lui dis adieu.
Pendant ce pnible trajet, qui avait dur sept heures, et dont nous
sommes heureux d'avoir pu donner  nos lecteurs une narration exacte
et indite, la contenance assure de Madame lisabeth, au milieu de
cette escorte avine et hurlante, ne s'tait pas dmentie un instant.
Occupe plus particulirement de son neveu et de sa nice, elle avait
cach sous un air calme et presque indiffrent la profonde motion que
lui causaient l'humiliation du trne et le trouble de ces deux
enfants, plus surpris encore qu'effrays du spectacle qui se droulait
sous leurs yeux.

Il tait environ dix heures et demie du soir quand Louis XVI et sa
famille arrivrent aux Tuileries: ce palais, inhabit presque sans
interruption depuis 1655, leur parut plus sombre par le contraste que
faisait sa faade noire avec les illuminations des rues qu'ils
venaient de traverser. Ils y retrouvrent leurs fidles serviteurs,
qu'une si longue attente avait jets dans une vive anxit, et qui
n'avaient pu se procurer ce qui tait ncessaire pour disposer
convenablement les appartements. Madame de Tourzel (c'est elle qui
nous a racont ces dtails) fut installe avec le Dauphin dans un
appartement ouvert de tous cts et dont les portes pouvaient  peine
se fermer. Elle s'y barricada avec le peu de meubles qu'elle y trouva,
s'assit auprs du lit du royal enfant, et passa la nuit dans les plus
sombres rflexions.

Madame lisabeth, on le comprend, n'tait pas mieux loge que
l'hritier du trne: l'aspect de son appartement, situ au
rez-de-chausse et donnant sur la cour, empruntait  cette double
circonstance un caractre de tristesse aggrav par son aspect
intrieur: ses voussures sculptes avec art, mais endommages par les
doigts humides du temps; ses tapisseries riches, mais fltries et
dlabres; la vtust de l'ameublement, qui datait de Louis XIV et qui
n'en rvlait l'poque que par les lignes et nullement par les
couleurs; cet ensemble de choses brillantes et moisies imposait tout 
la fois le souvenir de la grandeur de la royaut et le sentiment
profond de sa dcadence.

La situation de cet appartement rapprochait ceux qui l'habitaient du
regard des curieux: aussi ce fut sous ses fentres que, dans la
matine du 7 octobre, les cris de la foule vinrent solliciter par des
vivat la prsence des augustes htes conquis la veille. Les cris de
_la Reine! la Reine!_ dominrent un moment tous les autres.
Marie-Antoinette parut bientt  la fentre; mais comme son chapeau
lui couvrait une partie du visage, on la pria de le lever, parce qu'on
ne la voyait pas, ce qu'elle fit. Toutes les personnes de la famille
royale, portant la cocarde nationale, espce de sceau dont la
rvolution marquait ses captifs, s'y montrrent au peuple  plusieurs
reprises.

Les cours suprieures, qui taient dans l'usage de complimenter le
Roi dans les diffrentes occasions, se trouvaient presque toutes en
vacance  cette poque; elles ne purent donc remplir ce devoir qu'
des jours diffrents. Le Parlement fut admis  l'audience royale le
vendredi 9 octobre. Le Roi, suivant l'immuable tiquette, le reut
assis dans son fauteuil, plac dans la chambre du lit. Cependant une
infraction fut faite aux usages tablis: les gardes nationales prirent
les armes dans leur salle. Le Parlement n'avait pas droit  cet
honneur; mais l'officier suprieur de service sachant que la commune
de Paris, qui devait ensuite avoir audience, exigerait certainement
qu'on le lui rendt, en parla aux officiers des crmonies, qui, sans
rien dcider, rpondirent qu'ils ne pensaient pas qu'il y et
d'inconvnient  faire pour le Parlement ce qu'on devait faire pour la
ville. La garde nationale rendit donc les honneurs militaires quand le
Parlement passa devant elle. Les Cent-Suisses suivirent l'ancienne
coutume et ne prirent pas les armes.

Le Roi et la Reine reurent ensuite les reprsentants de la commune de
Paris, et dans les jours qui suivirent, ils donnrent successivement
audience aux reprsentants des districts,  la cour des aides, 
l'universit, au grand conseil,  la chambre des comptes,  la cour
des monnaies, au conseil d'tat,  la juridiction consulaire et aux
six corps des marchands, et enfin, pour couronner ces crmonies, 
l'Assemble nationale elle-mme.

On le voit, la royaut, qui venait de perdre son pouvoir, cherchait 
conserver encore quelques lambeaux de son prestige et  sauver dans
son naufrage les paves de son ancienne tiquette pour en voiler la
dfaillance de son autorit. Les serviteurs mmes de la couronne
demeuraient dans le pass, parlaient de l'_OEil-de-boeuf_ comme sous
Louis XIV, et ne paraissaient pas comprendre que la rvolution avait
fait marcher l'aiguille sur l'horloge du temps. Le Roi ne rgnait
plus: l'tiquette, dans ses ides, rgnait encore[136].

[Note 136: Voir,  la fin du volume, le n XXII.]

La multitude, pendant plusieurs jours, ne cessa d'encombrer la _cour
des Princes_, et son indiscrtion fut pousse  un tel point, que
plusieurs femmes de la halle se permirent de sauter dans l'appartement
de Madame lisabeth. La princesse prit ce logement en grande aversion,
et supplia le Roi de lui en donner un autre. Un nouvel arrangement eut
lieu pour les appartements: la Reine occupa le rez-de-chausse ayant
vue sur la terrasse des Tuileries, et donna  sa fille les petits
entre-sols au-dessus de la chambre du Roi; Louis XVI cda une partie
de son appartement au Dauphin, et donna  Madame lisabeth celui que
le jeune prince avait occup  son arrive, au premier tage du
pavillon de Flore. Les serrures en avaient t refaites, et, bien
qu'il ne ft ni lgant ni commode, lisabeth s'y sentit  l'aise, 
l'abri des regards importuns et de l'invasion des poissardes.

Toutefois, il faut le dire, les dames de la halle, malgr leur
familiarit indiscrte, leur grossiret proverbiale et la fcheuse
influence que les passions politiques du temps avaient exerce sur
elles, conservaient pour Madame lisabeth un culte particulier qui
survivait  leurs anciens sentiments pour la famille royale: elles
l'appelaient _la sainte Genevive des Tuileries_.

La cour essaya de reprendre un peu de vie. La princesse de Lamballe
songea  runir quelques personnes chez elle; mais la Reine ne parut
pas longtemps  ces assembles, d'o la confiance et la franchise
taient bannies.

Le lendemain de l'audience, l'Assemble nationale continua ses travaux
et vota, le jour mme, la loi martiale contre les attroupements.

J'ai oubli de dire que lors de sa premire sance dans une des
salles de l'archevch, un amphithtre construit provisoirement pour
les spectateurs s'tait croul; que plusieurs personnes avaient t
blesses, et qu'une voix s'tait crie: _Le dbut est fatal._
L'Assemble, le 9 novembre, alla tenir ses sances dans la salle du
Mange, et continua, sous le bruit incessant des passions grondant 
ses portes,  prparer une constitution.

Lorsque la famille royale eut t convenablement tablie aux
Tuileries, la Reine reprit ses habitudes ordinaires: elle employa ses
matines  veiller  l'ducation de sa fille, et elle entreprit, de
concert avec Madame lisabeth, un grand ouvrage de tapisserie. Leur
esprit tait trop proccup des vnements qui se succdaient, des
prils du prsent et des menaces de l'avenir, pour qu'elles pussent se
livrer  la lecture: le travail de l'aiguille devenait leur seule
distraction. Mademoiselle Dubuquois, qui tenait un magasin de
tapisseries, a longtemps conserv et montr chez elle un tapis de pied
fait par ces deux princesses pour la grande pice de l'appartement de
la Reine, au rez-de-chausse des Tuileries. On rapporte que
l'impratrice Josphine ayant vu et admir ce tapis, avait donn
l'ordre de le conserver, dans l'espoir de le faire un jour parvenir 
Madame, fille et nice de ces deux royales ouvrires.

MM. Miomandre et Bernard, tous deux anciens gardes du corps, blesss
le 6 octobre, le premier  la porte de la Reine, le second dans une
autre partie du chteau, aprs avoir t soigns ensemble et guris 
l'infirmerie de Versailles, se trouvaient  Paris, o ils avaient t
reconnus et insults. Leur sjour dans la capitale mettait leur vie en
pril, car la fidlit et le dvouement taient devenus un titre de
proscription. La Reine, raconte madame Campan, me dit d'crire  M.
Miomandre de Sainte-Marie de se rendre chez moi  huit heures du soir,
et de lui communiquer le dsir qu'elle avoit de le voir en sret, et
m'ordonna, quand il seroit dcid  partir, de lui ouvrir sa cassette,
et de lui dire en son nom que l'or ne payoit point un service tel que
celui qu'il avoit rendu; qu'elle esproit bien tre un jour assez
heureuse pour l'en rcompenser comme elle le devoit; mais qu'une soeur
offroit de l'argent  un frre qui se trouvoit dans la situation o il
toit dans ce moment, et qu'elle le prioit de prendre tout ce qui
toit ncessaire pour acquitter ses dettes  Paris et payer les frais
de son voyage. Elle me dit aussi de lui mander d'amener avec lui son
ami Bernard, et de lui faire la mme offre qu' M. Miomandre. Les deux
gardes arrivrent  l'heure prescrite et acceptrent chacun cent ou
deux cents louis. Un moment aprs, la Reine ouvrit ma porte; elle
toit accompagne du Roi et de Madame lisabeth; le Roi se tint
debout, le dos contre la chemine; la Reine s'assit dans une bergre,
Madame lisabeth assez prs d'elle; je me plaai derrire la Reine, et
les deux gardes restrent en face du Roi. La Reine leur dit que le Roi
avoit voulu voir avant leur dpart deux des braves qui lui avoient
donn les plus grandes preuves de courage et d'attachement. Miomandre
prit la parole et dit tout ce que ces mots touchants et honorables
pour les gardes devoient lui inspirer. Madame lisabeth parla de la
sensibilit du Roi; la Reine reprit de nouveau la parole pour insister
sur la ncessit de leur prompt dpart. Le Roi garda le silence: son
motion pourtant toit visible, et des larmes d'attendrissement
remplissoient ses yeux. La Reine se leva, le Roi sortit, Madame
lisabeth le suivit; la Reine avoit ralenti sa marche, et, dans
l'embrasure d'une fentre, elle me dit: Si le Roi et dit  ces
braves gens le quart de ce qu'il pense de bien pour eux, ils auroient
t ravis; mais il ne peut vaincre sa timidit.

Depuis plusieurs mois, des meurtres commis par la multitude avaient
effray Paris et la France; mais on n'avait point encore vu
d'assassinats juridiques: l'Assemble nationale en crant les crimes
de lse-nation, et en attribuant la connaissance de ces crimes au
Chtelet, donnait  craindre que cette loi nouvelle ne devnt
l'occasion de quelque arrt scandaleux. Il y avait encore en France un
trs-grand nombre d'honntes gens disposs  croire que cette
juridiction, si importante par l'immense tendue de son ressort et par
la grandeur de ses privilges, ne se prterait pas aux iniquits
qu'une assemble politique osait lui demander. Ces honntes gens se
faisaient illusion: ce tribunal antique et nagure encore justement
respect jugea dans le sens de l'Assemble et de la rue. Le nom de
_Tribunal rvolutionnaire_, dit  ce sujet M. Ferrand, peut n'avoir
t imagin que depuis, mais la premire sance de ce tribunal a t
celle du jugement de Favras[137]. L'accus demeura calme au milieu du
dbordement de la rage populaire[138]. Il embarrassa ses juges par la
nettet, par la justesse de ses rponses; il dtruisit successivement
toutes les charges accumules contre lui, et prouva la fausset des
arguments qu'on lui opposait. Ce fut en vain. Votre vie, lui dit le
rapporteur (M. Quatremre) en lui notifiant son arrt de mort, votre
vie est un sacrifice que vous devez  la tranquillit et  la libert
publiques. Un jugement ainsi motiv indique, dans la socit o il a
t rendu, qu'il n'y a plus ni magistrature, ni justice, ni
gouvernement.

[Note 137: _loge historique de Madame lisabeth._]

[Note 138: Le sens public tait tellement perverti, que pendant qu'on
discutait cette malheureuse affaire de Favras, on arrta un
particulier, bien vtu, qui tenait des propos sditieux. Conduit
devant le commissaire Grandin, il parut tonn de se voir arrt, et
se plaignit vivement, et de la meilleure foi du monde, de cette
mprise. Apprenez, messieurs, disait-il, que je suis un trs-bon
citoyen. C'est moi qui ai coup la tte  Foulon et  Launey, qui leur
ai arrach le coeur et les entrailles. Voil, continua-t-il en tirant
un couteau de sa poche, l'instrument dont je me suis servi pour cela.
Sur l'observation qu'on lui fit que ce couteau tait un peu petit pour
une telle besogne: J'ai t boucher et cuisinier, rpondit-il, et je
me connais en amputation.]

Ce fut le 19 fvrier 1790 que Favras fut excut en place de Grve, 
la lueur des flambeaux; on le suspendit  un gibet trs-lev et avec
le plus grand appareil, afin de complaire  la populace, qui, excite
d'une manire indigne contre le condamn, semblait craindre que sa
proie ne lui chappt, et voulut demeurer tmoin d'un supplice dont
elle avait dout jusqu'au dernier moment.

La mort, je veux dire le meurtre de M. de Favras, causait le plus vif
chagrin  la famille royale. L'Assemble ayant spar la nation et le
Roi et lev au-dessus de l'une et de l'autre une froide et impassible
souverainet, celle de la loi, Louis XVI pouvait d'autant moins faire
intervenir son ancien droit de grce que le crime reproch au condamn
tait un complot form pour sauver le Roi lui-mme.

Et d'ailleurs, le despotisme de l'opinion publique  cette poque
tait tel, que Louis XVI aurait infailliblement suscit la guerre
civile si, persistant  user de sa prrogative, il avait graci
l'infortun Favras. Cette prrogative lui tait, dans ce moment mme,
vivement conteste comme un abus tenant  l'ancien rgime qu'on
voulait dtruire[139].

[Note 139: Un dcret du 5 juin de l'anne suivante dclare que le Roi
n'aura pas le droit de faire grce aux condamns.]

L'arrt de mort accept avec douceur par M. de Favras, et subi par lui
avec une fermet hroque, avait attir sur sa mmoire les plus
honorables regrets, et sur sa veuve, rduite  la misre, les plus
lgitimes sympathies. La conscience du Roi accorda  madame de Favras
une pension annuelle de quatre mille livres[140]. Mais cette mesure,
par le mystre dont on l'enveloppait, avait toujours paru  Madame
lisabeth une offense plutt qu'une rparation. Son coeur loyal
s'inquitait bien plus de ce sang vers injustement que des prils
qu'aurait pu entraner un acte de la clmence royale. Le 20 fvrier,
c'est--dire le lendemain de l'excution de cette courageuse victime,
elle prend la plume pour crire  son amie; mais elle ne lui crit
qu'un mot: J'ai le coeur et la tte trop pleins de ce qui s'est
pass hier..... Je souhaite que son sang ne retombe pas sur ses
juges. Et le soir, pendant la prire dite en commun dans son triste
appartement du pavillon de Flore, son coeur, trop plein, comme elle le
dit, panche ses pieuses dolances, implorant la clmence divine pour
la victime moins encore que pour les bourreaux.

[Note 140: Ce fait, ni par quelques historiens ou amplifi par
d'autres (le _Mmorial ou Journal historique, impartial et anecdotique
de la rvolution de France_, par C. Lecomte, porte le chiffre de cette
pension  douze mille livres), ne sera plus contest. Nous avons
retrouv les documents suivants qui en font foi:--Vous savez,
Monsieur, que le Roi a accord  madame de Favras un secours ou
pension de quatre mille livres par an. Elle a touch il y a peu de
temps l'anne chue le 2 septembre. Il y aura un quartier chu le 2 du
mois prochain; mais madame de Favras part sous peu de jours pour aller
se fixer  Cologne, et elle dsirerait toucher avant son dpart les
mille livres du quartier.

Je vous serai oblig de lui en faire l'avance. Vous vous souvenez que
nous sommes convenus qu'il ne seroit plus pour cet objet expdi
dornavant, et que vous vous ferez dcharger par le Roi des payements
que vous ferez faire  madame de Favras. Vous pourrez porter les mille
livres que je vous prie de lui faire compter aujourd'hui dans votre
bordereau de dimanche prochain, et je vais en prvenir le Roi.

J'ai l'honneur de vous renouveler, Monsieur, les assurances de mon
service et attachement.

                                                          DE LA PORTE.

       *       *       *       *       *

Mercredi 15 novembre [1791].

_ Monsieur de Septeuil._

J'ai reu de Monsieur de Septeuil la somme de mille livres pour le
quartier qui chairas le deux du mois prochain de la pention que le
Roi veut bien me faire.

       *       *       *       *       *

 Paris, ce 15 novembre 1791.

LISE DE FAVRAS, ne princesse DANHALT.

Je charge, Monsieur, un de mes amis, le chevalier de Favryer, de
recevoir pour moi pendant mon absence; c'est un homme sr et discret,
attach au Roi, et qui pendant mon malheur m'a donn les marques du
plus vif intrt et s'est charg d'avoir l'honneur de vous voir et de
vous remettre ma quittance de mille livres pour un quartier de la
pension que le Roi veut bien me faire, et qui chaira le 2 mars
prochain. Permettez, Monsieur, que je vous renouvelle tous les
sentiments de la parfaite estime avec laquelle j'ai l'honneur d'tre
votre trs-humble et trs-obissante servante.

                        _Sign_ LISE DE FAVRAS, ne princesse DANHALT.

       *       *       *       *       *

 ......, ce fvrier 1792.

_ Monsieur de Septeuil, trsorier de la liste civile._

Cette lettre vous sera remise, Monsieur, par M. Desfavier, qui est
charg de la quittance de madame de Favras. Je pense que vous ne ferez
pas de difficult de lui faire payer les mille livres du quartier qui
lui est d de la gratification annuelle ou pension que le Roi lui a
accorde.

J'ai l'honneur d'tre, avec un sincre attachement, Monsieur, votre
trs-humble et trs-obissant serviteur.

                                       _Sign_ LAPORTE (avec paraphe).

       *       *       *       *       *

Ce 12 mars.

Je reconnois d'avoir reu de monsieur de Septeuil la somme de mille
livres pour un quartier de la pension que le Roi veut bien faire et
qui chaira le 2 mars.  ....., ce 26 fvrier 1792.

                        _Sign_ LISE DE FAVRAS, ne princesse DANHALT.

Au dos est crit:

J'ai reu de Monsieur de Septeuil pour madame de Favras le montant de
la quittance d'autre part.

Paris, ce 12 mars mil sept cent quatre-vingt-douze.

                                      _Sign_ Le chevalier DE FAVRYER.

Bon pour quittance de la somme de mille livres pour le quartier de ma
pension chante le 2 juin du prsent mois.  ....., ce 1er juin 1792.

                            MARQUISE DE FAVRAS, ne princesse DANHALT.

Reu les mille livres montant de la quittance ci-dessus.

                                                     _Sign_ FAVRYER.]

On a gorg Favras, disait-elle, parce qu'il avoit voulu sauver son
Roi, et les journes des 5 et 6 octobre restent impunies. Ah! si le
Roi vouloit tre roi, comme tout changeroit!

Le dimanche qui suivit l'excution, madame de Favras et son fils, tous
deux en habits de deuil, et conduits par M. de la Villeurnoy, matre
des requtes[141], se prsenta au dner public du Roi et de la Reine.
On devine l'impression douloureuse que leur apparition dut produire
sur le coeur de Marie-Antoinette et de Madame lisabeth, et la
contrainte cruelle  laquelle cette dmarche condamnait la Reine, en
prsence de tout un public et sous le regard de Santerre[142], debout
derrire son fauteuil. Ds que le dner fut fini, elle frappa, tout
mue,  la porte de l'appartement de madame Campan, situ prs du
sien, et lui demanda si elle tait seule. Rassure sur ce point: Je
viens, lui dit-elle en se jetant sur un fauteuil, pleurer tout  mon
aise avec vous sur l'ineptie des exagrs du parti du Roi. Il faut
prir quand on est attaqu par des gens qui runissent tous les
talents  tous les crimes et dfendu par des gens fort estimables,
mais qui n'ont aucune ide juste de notre position. Ils m'ont
compromise vis--vis des deux partis en me prsentant la veuve et le
fils de Favras. Libre dans mes actions, je devois prendre l'enfant
d'un homme qui vient de se sacrifier pour nous et le placer  table
entre le Roi et moi; mais, environne des bourreaux qui viennent de
faire prir son pre, je n'ai pas mme os jeter les yeux sur lui. Les
royalistes me blmeront de n'avoir pas paru occupe de ce pauvre
enfant; les rvolutionnaires seront courroucs en songeant qu'on a cru
me plaire en me le prsentant.

[Note 141: Dport  Sinnamary aprs le 18 fructidor, il y mourut.]

[Note 142: Santerre,  cette poque chef de bataillon de la garde
nationale parisienne, se trouvait ce jour-l commandant de la garde
des Tuileries, et,  ce titre, accompagnait le Roi et la Reine.]

Le mois de mars amena la rvision des affaires ecclsiastiques,
destines  subir de grands changements. Un dcret du 17 dclara que
les biens du clerg seraient vendus au profit de la nation, qui se
chargerait du traitement de ses ministres. Ce dcret enlevait au haut
clerg la fortune considrable dont il jouissait; mais du moment o le
clerg rgulier, c'est--dire les ordres religieux avaient t
supprims, il tait vident que les membres du clerg sculier
seraient assimils aux fonctionnaires publics et recevraient un
traitement relatif  leur tat. Quoique l'Assemble nationale
tmoignt de son attachement  la religion catholique romaine et de
son dsir de rester en parfaite union avec le chef suprme de
l'glise, il tait  craindre que les modifications importantes qui
s'opraient dans la constitution du clerg n'amenassent des divisions
dplorables entre ses membres.

C'tait en effet une entreprise bien hardie  une assemble politique
de changer, par sa propre initiative et sans consulter le Saint-Sige,
toute l'organisation ecclsiastique, et de toucher  des questions
troitement lies au culte, telles que la nomination des curs et mme
celle des vques; enfin de rformer les canons disciplinaires sans
l'acquiescement du souverain Pontife. Deux esprits, l'esprit sceptique
et l'esprit jansniste, se rencontrrent dans cette oeuvre, qui allait
trouver une invincible rsistance non-seulement dans l'intrt des
prtres dignes de ce nom, mais dans leur conscience. Cette imprudente
mesure devait avoir deux inconvnients: ranger contre le rgime
nouveau tout ce qu'il y avait d'ecclsiastiques honntes, le livrer 
toute la partie gangrene du clerg,  celle qui mettait ses intrts
avant ses devoirs,  des hommes dont plusieurs devaient terminer un
peu plus tard, par une apostasie complte, une dfection commence par
une sorte de schisme.

Dans l'ardente discussion de la constitution du clerg, quelques mots
loquents honorrent la tribune de l'Assemble. Le jeune Montlosier,
descendu des montagnes de l'Auvergne, avait pris la dfense des
vques proscrits par le nouveau principe de l'lection populaire
appliqu au choix des vques. Vous les chassez de leur palais,
s'cria-t-il, ils se retireront sous le chaume du pauvre qu'ils ont
nourri; vous leur tez leur croix d'or, ils en porteront une de bois:
c'est une croix de bois qui a sauv le monde.

L'abb Maury, en soutenant avec courage la doctrine de l'glise et le
droit ecclsiastique, s'tait attir les ressentiments de
l'opposition. Assailli un jour, au sortir de l'Assemble, par une
foule innombrable, il est accueilli par des menaces et les cris _ la
lanterne!_ Il se retourne vers le peuple avec un sang-froid
imperturbable: Eh bien, dit-il, quand vous me lanterneriez, en
verriez-vous plus clair?

On vit se renouveler en France ce qui tait arriv  Genve du temps
de Calvin. Les philosophes ouvrirent la porte des couvents, et les
religieuses furent autorises  rentrer dans le monde. Toutes, 
quelques exceptions bien rares, dclarrent qu'elles voulaient rester
dans leur clotre. On les en chassa violemment, au nom de la libert,
et on voulut les obliger  vivre contre leur inclination et leur
conscience. Les unes se retirrent au sein de leurs familles; celles
qui n'en avaient plus, celles qui avaient perdu leurs parents sur
l'chafaud et leurs biens par la confiscation, vcurent du travail de
leurs mains; quelques-unes moururent de misre ou de chagrin;
d'autres, plus heureuses, prirent par la guillotine.

Madame lisabeth tait consterne des attaques dont l'glise tait
l'objet: elle comprenait l'intrt puissant que mettait la rvolution
 s'en prendre d'abord au catholicisme. Le catholicisme est la grande
cole du respect et de la discipline. Sa doctrine immuable est un abri
pour les mes fatigues du doute et de la dception de toute chose.
L'unit majestueuse de cette doctrine, la certitude de ses dogmes,
appuys sur une rvlation surnaturelle, maintenus par un enseignement
infaillible et permanent, contrastent avec le vague des systmes,
l'instabilit des ides que les philosophes proposent  l'intelligence
humaine sans pouvoir les lui imposer, et qui disparaissent
successivement dans le creuset d'une analyse incessante et tmraire.

Madame lisabeth regardait non-seulement sans tonnement et sans
haine, mais encore avec une profonde commisration les actes insenss
de ces hommes qui,  l'autorit de la religion chrtienne, opposaient
leur seule opinion, et qui dans la libert de penser prtendaient
trouver pour eux la libert de tout faire. Les malheureux, se
disait-elle, ils veulent que la loi soit athe et qu'il n'y ait plus
de sacrilge, comme si le sacrilge le plus grand n'tait pas la loi
mme qui le mconnat! Elle avait remarqu que si, au milieu des
dsordres o les nations sont jetes, un grand agitateur se lve,
exagrant les ides du jour, portant toutes les passions  l'extrme,
on se groupe autour de lui. S'il ne commande point l'estime, il tonne
et subjugue, parce qu'il sort du niveau commun. Quand on charge
d'opprobre les grandeurs de la naissance et celles de la vertu, quand
le talent lui-mme devient suspect, il ne reste plus que la
supriorit du crime. Alors les socits sont punies par leurs vices
mmes; mais, avec son sens profond, Madame lisabeth n'en demeurait
pas moins convaincue que cette fermentation morale, cette inquitude
et cette anxit qui soulvent les nations, cette faiblesse
inexplicable des chefs de l'tat qui les compromet, ces rvoltes
riges en devoir, ces constitutions sorties des rves des utopistes
et des improvisations des tribuns, cette soif immodre des
changements, sont les symptmes du malaise profond d'une socit qui
cherche ses voies vers l'avenir sans russir  les trouver.

L'Assemble nationale, place sous l'influence de cette situation
complexe, et  la fois presse par des ncessits relles et enfivre
de l'esprit de chimre, mlait  ses discussions srieuses des scnes
grotesques et ridicules: on en peut juger par le singulier spectacle
que la sance du 19 avril offrit  la badauderie des Parisiens. Le
prsident annona gravement qu'une dputation compose d'Anglais, de
Russes, de Polonais, d'Allemands, de Sudois, de Suisses, d'Italiens,
de Brabanons, d'Espagnols, de Chaldens, d'Arabes, de Turcs,
d'Africains, d'Indiens, demandait  prsenter ses hommages 
l'Assemble. Cette dputation, qui avait  sa tte Jean-Baptiste du
Val-de-Grce Cloots, qui avait quitt sa qualit de baron allemand
pour prendre le prnom du Grec Anacharsis et s'arroger le titre
d'orateur du genre humain, fut aussitt introduite  la barre. M. de
Menou, qui prsidait l'Assemble, rpondit  la harangue dmagogique
de l'ambassade de l'univers, qu'on lui permettoit d'assister  la
fdration de la France arme, mais  une condition, c'est que,
lorsque vous retournerez dans votre patrie, vous raconterez  vos
concitoyens ce que vous avez vu. Jamais parade plus trange n'avait
t joue sur les trteaux de la politique. L'ambassade du genre
humain tait un ramas de vagabonds et de domestiques trangers pays 
douze livres par tte. Le secret de cette mystification fut rvl par
une faute d'orthographe. Un des comparses de la dputation universelle
se prsenta le lendemain chez M. le marquis de Biencourt, membre de
l'Assemble nationale, rclamant le payement de ses douze livres.
Qu'est-ce que c'est donc que vos douze livres? lui dit M. de
Biencourt; je ne vous connois pas: comment pourrois-je vous devoir
quelque chose?--Monsieur, c'est que c'est moi qui faisois le Chalden
hier  l'Assemble; on nous a engags pour douze livres, et on m'a
adress  vous pour tre pay.--Eh bien, monsieur le Chalden, on vous
a trs-mal adress. Je n'ai aucune connoissance de l'engagement dont
vous me parlez, et je ne me mle en rien de cette affaire. L'anecdote
s'bruita. On prtendit qu'une L mal faite ou prise pour un B avait
caus l'erreur du pauvre Chalden, et le duc de Liancourt fut
lgrement souponn d'tre le trsorier de l'ambassade; mais il s'en
est dfendu avec persistance.

M. de Saint-Pardoux raconta le lendemain  Madame lisabeth un autre
petit fait qui jetait d'assez vives lumires sur la manire dont on
avait recrut l'ambassade du genre humain. M. de Boulainvilliers,
prsent  l'Assemble lors de la prsentation, reconnut dans la
dputation le ngre d'un de ses amis. Ah! te voil, Azor, lui dit-il,
que diable viens-tu donc faire ici?--Monsieur, je fais l'Africain,
rpondit le ngre.

Au mois de juillet 1790, Madame lisabeth crivit la formule d'un voeu
au coeur immacul de Marie pour obtenir la conservation de la religion
dans le royaume.  ce voeu s'associrent avec empressement mesdames de
Raigecourt, de Bombelles, d'Albert de Luynes, de Lastic; madame de
Saisseval, sa belle-soeur, et un grand nombre d'autres. La premire
disposition de ce voeu avait pour objet de consacrer chaque anne une
somme d'argent proportionne  l'tat de fortune de chaque associe
pour tre employe  la bonne oeuvre qui paratrait devoir tre la
plus agrable  Dieu. La dsignation de cette oeuvre ne devait tre
faite qu' la fin de dcembre 1791. La seconde promesse du voeu tait
d'lever gratuitement un garon et une fille pauvres. Ce n'tait pas
tout. Dans une petite prire rcite par les membres de l'association,
on s'engageait  riger un autel au coeur immacul de Marie, et 
offrir un salut mensuel en reconnaissance de la grce obtenue[143].
Les sommes partielles runies  la fin de 1791 s'levrent  soixante
mille francs. L'emploi en fut facilement trouv: les prtres demeurs
fidles aux vieux statuts de l'glise taient livrs  la perscution;
grce aux secours qui leur furent distribus, un grand nombre d'entre
eux, dont la tte un peu plus tard et t mise  prix, purent
s'loigner et gagner une terre plus clmente que leur patrie.

[Note 143:  cette mme intention, un coeur de Jsus joint au coeur de
Marie, fait de l'or le plus pur, fut offert  cette poque  la
cathdrale de Chartres, o on le voit encore aujourd'hui  la statue
de Notre-Dame.]

Dans l't de 1790, madame la marquise des Montiers s'loigna de
Paris; mais la sollicitude et l'affection de la princesse la
suivirent dans son voyage. Aussi se fit-elle un devoir de lui envoyer
le compte rendu de ses actions, de ses penses, de ses sentiments.
Madame lisabeth, on le sait, ne laissait jamais sans rponse les
lettres des personnes qu'elle aimait. Elle crivit donc (le 29 aot
1790)  madame des Montiers pour donner une pleine et entire
approbation au projet de son mari, qui voulait lui faire passer
l'hiver en pays tranger. L'poque des couches de cette jeune femme
approchait, et la princesse, qui connaissait la vivacit de son
imagination, apprhendait pour elle l'influence de son sjour dans un
pays o tout tait prcaire et o une journe tranquille pouvait avoir
un lendemain troubl. Mais, non moins attache  l'honneur de ses
amies qu' leur bien-tre, elle profita de cette circonstance pour lui
donner les plus sages conseils sur la conduite qu'elle dut tenir
envers son mari, envers sa belle-mre, envers le monde, sur la force
qu'elle trouverait dans la religion pour remplir tous ses devoirs.
Elle prvoit tout, devine ce qu'elle ne sait pas, et semble guider par
la main cette jeune femme dans la vie nouvelle o elle va entrer.

 la mme date, Madame lisabeth crivait  madame de Raigecourt une
lettre dans laquelle viennent se rflchir comme dans un miroir la
situation de la princesse  cette poque, la vie qu'elle menait, toute
l'tendue de ses craintes mles de fugitives esprances auxquelles
elle n'osait pas se livrer. On voit par cette lettre que Madame
lisabeth tait avec toute la famille royale  Saint-Cloud. Heureuse
d'abord de ne plus tre  Paris et de n'avoir plus l'oreille assaillie
par les vocifrations, les injures des crieurs qui parcouraient le
jardin des Tuileries, elle exprime d'une manire dtourne l'espoir
que le Roi se dterminera enfin  s'loigner de cette turbulente
capitale.

Elle ne sait si, aprs avoir t tant de fois due, elle ne le sera
pas encore cette fois. Les tristes nouvelles qui arrivent de Nancy,
o une rvolte militaire a clat et o les officiers, emprisonns par
les soldats, sont en danger de mort, jettent un nuage sombre sur cette
lettre, dont le dbut est clair par un rayon de soleil. M. de
Bouill arrivera-t-il  temps?

La captivit de la famille royale dans le chteau des Tuileries
devenait chaque jour plus troite, son existence plus sombre et plus
menace. Les rares tmoignages d'affection qu'on y recevait du dehors,
en rappelant les beaux jours couls, lui faisaient comprendre
davantage l'horreur de sa situation. La Reine ayant eu des nouvelles
directes de madame de Polignac, lui rpondait le 14 septembre 1790:

                                              Ce 14 septembre [1790].

J'ai pleur d'attendrissement, mon cher coeur, en lisant votre
lettre. Oh! ne croyez pas que je vous oublie, votre amiti est crite
dans mon coeur en traits ineffaables; elle est ma consolation avec
mes enfants que je ne quitte plus. J'ai plus que jamais bien besoin de
l'appui de ces souvenirs et de tout mon courage, mais je me
soutiendrai pour mon fils et je pousserai jusqu'au bout ma pnible
carrire; c'est dans le malheur surtout qu'on sent tout ce qu'on est:
le sang qui coule dans mes veines ne peut mentir. Je suis bien occupe
de vous et des vtres, ma tendre amie; c'est le moyen d'oublier les
trahisons dont je suis entoure: nous prirons plutt par la foiblesse
et les fautes de nos amis que par les combinaisons des mchants. Nos
amis ne s'entendent pas entre eux et prtent le flanc aux mauvais
esprits; et d'un autre ct, les chefs de la rvolution, quand ils
veulent parler d'ordre et de modration, ne sont pas couts.
Plaignez-moi, mon cher coeur, et surtout aimez-moi, vous et les
vtres, je vous aimerai jusqu' mon dernier soupir. Je vous embrasse
de toute mon me.

                                                   MARIE-ANTOINETTE.

Nous sommes entrs dans ces annes agites et violentes de la
rvolution qui prcdrent les dernires catastrophes. Naturellement
la correspondance de Madame lisabeth, dans laquelle elle panche son
me, va prendre un intrt de plus en plus vif. Il arrive encore, il
est vrai, qu'elle ne s'occupe dans sa lettre que de l'amie  qui elle
crit. Ainsi, la lettre du 27 septembre 1790  la marquise des
Montiers, dont elle venait de recevoir de bonnes nouvelles, est
remplie de ces tendres exhortations, de ces avis clairs et touchants
qu'elle prodigue aux jeunes femmes qui ont le bonheur d'avoir part 
son affection. Se plier au caractre de son mari, viter  tout prix
ce qui peut mettre du froid dans le mnage, ne se lier qu'avec des
femmes non-seulement d'une vertu sincre, mais d'une rputation
inattaquable, voil le fond de cette lettre, dont la forme est si
affectueuse et si tendre que l'on comprend qu'elle dut aller au coeur
de son cher _Dmon_; c'est ainsi que Madame lisabeth appelait la
marquise des Montiers. J'aime Dmon de tout mon coeur; je dsire la
voir heureuse, mais je veux par-dessus tout la savoir remplissant bien
tous ses devoirs.

Ces lettres, o il n'est question que d'affaires prives, deviennent
peu  peu l'exception, comme on va le voir par l'analyse rapide de la
correspondance de Madame lisabeth avec madame de Raigecourt, qui
recommence au milieu du mois d'octobre 1790 et se continue pendant les
deux annes suivantes. Il tait impossible que les angoisses et les
agitations que presque chaque journe apportait ne se refltassent pas
dans cette correspondance. Il n'avait pas moins fallu que la volont
absolue de la princesse, formellement exprime, pour dterminer cette
fidle amie  quitter la France dans un pareil moment. Mais madame de
Raigecourt tait enceinte, et Madame lisabeth lui avait fait un
devoir de conscience de ne pas s'exposer  des motions trop vives
qui auraient pu devenir fatales  l'enfant qu'elle portait dans son
sein. Les vnements s'tant aggravs depuis cette sparation, madame
de Raigecourt se livrait  une sorte de dsespoir et suppliait la
princesse de lui permettre de venir reprendre son poste auprs d'elle.
 ces tendres instances, Madame lisabeth opposait d'immuables refus.
Dieu t'ayant remis en dpt le salut de ton enfant, crivait-elle 
son amie, aucune considration humaine ne doit t'empcher de prendre
tous les moyens possibles pour lui faire recevoir le baptme. Dans
cette lettre mme, Madame lisabeth exprime  mots couverts son
opinion sur la situation du Roi son frre. Une expression
caractristique lui chappe: _Tout est  la dsesprade._ On voit
clairement que son avis serait que le Roi quittt Paris, o la
tyrannie de la rvolution pse sur lui et lui te toute libert; mais
on ne peut le dcider. Le malade, dit-elle, a de l'engourdissement
dans les jambes; elle craint que bientt cela ne gagne les jointures
et qu'il n'y ait plus de remde. C'est ainsi que la fuite est devenue
impossible.

Sa lettre du 3 novembre est crite dans le mme ordre de sentiments et
d'ides. Rien ne peut dcider le Roi, quoique ses ennemis le
perscutent de toute manire; on lui prsente des plans qu'il
repousse. Tout ceci est plus indiqu qu'exprim: Madame lisabeth se
sert d'un style mtaphorique qui insinue ce qu'elle ne dit pas.
Cependant elle ajoute qu'on tient des propos indignes contre la Reine.
Les ministres vont, dit-on, se retirer; M. de la Luzerne l'est dj,
sans l'ombre d'un regret, et on assure que c'est Mirabeau qui
conseille le Roi. Presque aussitt aprs, Madame lisabeth parle de
son testament, qu'elle a dpos dans les mains de madame de
Raigecourt. Elle ne se fait aucune illusion sur la situation: elle
comprend que la vie mme des princes de la famille royale est en
pril, mais elle se soumet d'avance  la volont de Dieu.

Le 27 novembre 1790, l'Assemble obligea les membres du clerg  un
serment pour le maintien de la constitution civile du clerg. Cette
constitution, qui violait les droits de l'glise et qui tait
formellement condamne par le Saint-Sige, rencontrait naturellement
une vive opposition dans les consciences catholiques.

Madame lisabeth, dont l'me dlicate s'inquitait de ce qui portait
atteinte  l'orthodoxie religieuse et  l'honneur sacerdotal, s'mut 
la pense qu'un prtre qu'elle avait protg pouvait se trouver engag
dans la mme voie. C'et t  la fois pour elle une affliction et une
responsabilit. Elle crivit donc  l'abb de Lubersac de voir
immdiatement ce prtre: J'espre, disait-elle, que ses principes
sont  l'preuve de tout; mais j'ai besoin d'en avoir la certitude,
ayant contribu  son avancement.

Tout en prouvant des craintes, Madame lisabeth cherchait  prvenir
celles de son amie madame de Raigecourt, dont l'tat rclamait
beaucoup de calme et de tranquillit, et elle prenait avec elle un ton
enjou: Et voil Raigecourt aux champs, tout en disant: _Mon Dieu, je
vous l'offre!_ Ayez la bont, mademoiselle, de ne pas tant vous
tourmenter. M. de Condorcet a dcid qu'il ne falloit pas perscuter
l'glise, pour ne pas rendre le clerg intressant, parce que, dit-il,
cela nuiroit considrablement  la constitution. Ainsi, mon coeur,
point de martyre: Dieu merci; car je t'avoue que je n'ai pas de got
pour ce genre de mort.

Ce mot n'a-t-il pas quelque chose de navrant quand on vient  se
souvenir comment mourut Madame lisabeth?

Depuis le mois d'octobre 1789, Madame lisabeth n'avait pu visiter
Saint-Cyr. Je n'ose y aller, mandait-elle  madame de Bombelles; le
village est si mauvais pour ces dames que le lendemain on feroit une
descente chez elles en disant que j'ai apport une contre-rvolution.
Ce mot, qui peint l'esprit dmagogique aussi bien que la crdulit
publique de ce temps, n'avait rien d'exagr. Un jour vint cependant
o elle se laissa persuader qu'elle pouvait sans imprudence retourner
dans ce lieu qui lui tait cher. J'ai t ce matin  Saint-Cyr,
crit-elle le 10 dcembre 1790; j'ai pass par le haut du parc de
Versailles: il faut convenir que c'est un beau lieu, et que, malgr la
crotte indigne qu'il y a, il serait bien heureux de pouvoir y tre
encore.

Avec quel respect affectueux, avec quelle touchante sympathie elle fut
reue  Saint-Cyr aprs une si longue absence, aprs tant d'angoisses,
 la veille de tant de prils! Jamais on ne lui montra plus de
dvouement. Matresses et lves sentaient que c'tait la soeur de
leur Roi malheureux qu'elles recevaient, et Madame lisabeth, de son
ct, comprit la pense de leur coeur. Elles toient toutes ranges,
raconte-t-elle; l il a fallu que la princesse parlt; elle avoit le
coeur serr. Ces demoiselles pleuroient, et cependant elles avoient
l'air content. Ces pauvres dames l'toient aussi. Pour moi, je l'tois
dans le fond de l'me; mais je ne crois pas que mon visage l'exprimt
bien: plusieurs sentiments m'occupoient.

Un de ces sentiments n'tait autre peut-tre que celui de la vie
heureuse et paisible qu'elle et pu goter dans cet asile, et la
pense des malheurs et des prils au-devant desquels elle se faisait
un devoir de retourner. Peut-tre aussi la joie de cette suprme
visite se nuanait-elle de cette teinte de tristesse attache aux
adieux. Elle ne devait plus revoir Saint-Cyr.

L'institut de Saint-Louis se trouvait menac et par le dcret du 9
novembre 1789, qui mettait  la disposition de la nation les biens
ecclsiastiques, et par le dcret du 13 fvrier de l'anne suivante,
qui supprimait les ordres religieux et abolissait les voeux
monastiques. Le Roi, malgr ses cruelles proccupations, avait song 
prserver, s'il tait possible, _cette relique de Louis XIV_ (ainsi
que la nomme un novateur de l'poque), en appropriant ses statuts aux
ides nouvelles. Il avait donn,  la date du 26 mars 1790, sous forme
d'arrt du conseil, une ordonnance qui abolissait et rvoquait les
rglements exigeant des preuves de noblesse pour l'entre  Saint-Cyr,
entre qui dornavant serait ouverte  tous les enfants des officiers
de terre et de mer, sans distinction de naissance. De ce moment,
l'institut royal ne fut plus qu'un tablissement national d'ducation,
et les _dames_ et les _demoiselles_ quittrent ces dnominations
fodales pour prendre les noms d'_institutrices_ et d'_lves_. Toutes
ces concessions ne pouvaient flchir la rvolution. La plupart des
curs des paroisses de l'arrondissement de Versailles, et parmi eux le
sieur Lameule, cur de la paroisse de Saint-Cyr, avaient, conformment
au dcret du 26 dcembre 1790, prt serment  la constitution civile
du clerg. Le jour de la Fte-Dieu, raconte M. Th. Lavalle dans son
intressante histoire de la maison royale de Saint-Cyr[144], le cur
Lameule ayant voulu conduire, selon la coutume, la procession dans la
maison et l'glise de Saint-Louis, trouva les portes fermes et les
missionnaires qui lui refusrent l'entre avec des paroles
injurieuses. Il revint furieux dans le village, et quelques heures
aprs un soulvement clata: les paysans envahirent la cour du dehors
avec des btons, des faux, des fusils, et entrrent avec des cris de
mort dans le btiment des missionnaires. Ces prtres se sauvrent en
tremblant par les derrires dans la ferme voisine, et de l gagnrent
la campagne et Versailles, abandonnant  la dvastation leur logis et
leurs meubles. Pendant ce tumulte, les dames s'taient renfermes et
comme barricades dans l'intrieur de la maison: les mains leves au
ciel et tout en larmes, entoures, presses par leurs lves qui
jetaient des cris de frayeur, elles se croyaient arrives  leur
dernier jour. Le cur et les officiers municipaux forcrent la porte
de clture et sommrent les dames de renvoyer les missionnaires _et de
consentir aux mesures prises par les autorits pour assurer le service
divin_[145]. Ces mesures consistaient principalement  n'avoir plus
d'autre chapelain que le cur lui-mme. Les dames rpondirent par un
refus formel. Les municipaux s'emparrent de l'glise et les sommrent
d'y conduire les demoiselles. Les dames refusrent; puis,  une
deuxime sommation, elles y vinrent avec leurs lves; mais pendant
que le cur de Saint-Cyr clbrait la messe, elles gardrent le plus
profond silence, et l'on n'entendit dans l'glise que des pleurs et
des gmissements.

[Note 144: Page 261.]

[Note 145: Archives de la prfecture de Versailles.]

Ces gmissements et ces pleurs taient la protestation des mes contre
la violence faite  la conscience religieuse par la prsence de ce
prtre asserment que l'autorit civile imposait  des chrtiennes
fidles aux lois de l'glise. Madame lisabeth fut informe de ces
faits; comme les dames de Saint-Cyr, elle ne pouvait que gmir
elle-mme. Sa consolation aprs la prire tait de s'occuper de ses
amies. Pendant le mois de dcembre, elle entretient madame de
Raigecourt des faits qui se passent. C'est le maire de Paris qui a
fait venir les curs et leur a dclar qu'il n'avait rien  leur
donner pour les pauvres; or, toutes les dotations charitables
institues pour venir au secours des indigents avaient t
confisques, et c'taient les municipalits qui taient charges d'y
suppler. C'est M. de Mirabeau qui demande un cong d'un mois. C'est
le comte d'Artois auquel l'Assemble a refus de quoi payer ses
dettes, tandis qu'elle a assur un million pendant vingt ans au duc
d'Orlans pour satisfaire ses cranciers.

Cette affaire de la constitution civile du clerg divisait les
esprits. Non-seulement la plupart des prtres refusaient de le prter,
mais ils se servaient de leur empire toujours puissant sur les
consciences pour discrditer l'Assemble nationale. On parla de
schisme; on cria anathme aux lgislateurs! Des pasteurs furent
contraints d'abandonner leur troupeau. Des mes pieuses les
recueillirent, les cachrent, leur firent une chapelle dans leur
grenier. L'autorit s'inquita de ces rsistances, qu'elle aurait d
prvoir, car on ne touche pas impunment aux droits de la conscience;
elle y vit une atteinte porte  la tranquillit publique. Une grande
scission s'opra entre les membres du clerg: les uns se soumirent 
la loi nouvelle, les autres subirent la perscution. Ceux-ci sont
dsigns sous le nom de _rfractaires_, les autres sont appels
_jureurs_, _serments_ ou _intrus_. On a dit qu'un schisme s'tablit.
Une grande dsunion du moins spara les deux clergs. Le Roi ne
sanctionna ce dcret que le 26 dcembre. Si j'ai autant tard,
dit-il,  y donner mon acceptation, c'est qu'il toit dans mon coeur
de dsirer que les moyens de svrit pussent tre prvenus par la
douceur; c'est qu'en donnant aux esprits le temps de se calmer, j'ai
d croire que l'excution de ce dcret s'effectueroit avec un accord
qui ne seroit pas moins agrable  l'Assemble nationale qu' moi.
Ajoutons que Louis XVI, pour donner son adhsion  ce dcret,
attendait une rponse du Saint-Pre. L'abb Grgoire avoue dans une de
ses brochures que lui-mme avoit engag M. le garde des sceaux  ne
pas presser la sanction du Roi, afin de tranquilliser ceux qui
croyoient que la constitution civile du clerg heurtoit la religion,
et pour viter un choc funeste entre le sacerdoce et l'empire.

Cinquante-huit ecclsiastiques dputs prtrent serment au sein de
l'Assemble dans la sance du 27 dcembre. L'abb Grgoire s'exprima
ainsi: Nous ne voyons dans cette constitution, dont nous serons les
missionnaires, et dont nous serions, s'il le falloit, les martyrs,
rien qui blesse les vrits saintes que nous sommes appels 
enseigner. Ce seroit calomnier la sagesse de l'Assemble nationale que
de prtendre qu'elle ait voulu attaquer les dogmes de notre sainte
religion, tandis qu'elle la consolide  jamais en l'unissant aux
destins de l'tat, etc.

Madame lisabeth ne partageait pas l'opinion du cur d'Embermesnil.
Son dvouement profond pour l'glise, son affection si sincre et si
vive pour le Roi son frre devaient la rendre extrmement sensible 
la sanction donne  la constitution civile du clerg. Cette
affliction vient s'exprimer de la manire la plus nergique dans sa
lettre du 30 dcembre  madame de Raigecourt: Dieu afflige tant les
gens qu'il aime, lui crit-elle, que je commence  croire  la fin du
monde: il n'y auroit pas grand mal. Je vois d'ici la perscution,
tant dans une douleur mortelle de l'acceptation que le Roi vient de
donner. Elle voit la perscution, elle apprhende le schisme; tout
contribue  la contrister. On assure qu'il y a sept curs de Paris qui
ont prt serment. On attend la rponse du Pape qui n'est pas encore
arrive. Avec quel sentiment de consolation elle cite la belle rponse
du cur de Sainte-Marguerite,  qui un membre de la commune demandait
le serment, en lui disant que son caractre tait si estim que son
exemple entranerait tout le monde: C'est par les raisons que vous
venez de me donner, rpliqua le cur, que je ne prterai pas le
serment et que je n'agirai pas contre ma conscience.

Ds le commencement de l'anne 1791, des symptmes de dissolution
sociale apparurent de tous cts. Des socits, sous le nom d'_Amis de
la Constitution_, se formaient dans les provinces, tablissant entre
elles une correspondance suivie, tout en conservant  Paris leur point
central et dirigeant qu'on nommait la _socit mre_. Leur seul but
tait d'abord de surveiller la marche du gouvernement, les actes des
autorits qui leur semblaient opposs  la souverainet du peuple;
mais peu  peu elles s'attriburent  elles-mmes l'autorit et
prtendirent faire la loi  toutes les administrations et au
gouvernement lui-mme. Ces socits se multiplirent sous le nom de
socits populaires, de clubs de Jacobins, etc.; le parti monarchique
essaya de les combattre en formant le club des Feuillants. Mais que
peut l'action qui cherche  temprer,  ralentir, quand elle s'exerce
sur une pente o tout roule et se prcipite sous l'impulsion d'une
action contraire que tout favorise?

Cependant, le mardi 4 janvier 1791, le clerg reprit  l'Assemble
nationale une attitude digne de lui. Rpondant  l'appel qui lui est
fait, Jean-Louis d'Usson de Bonnac, vque d'Agen, rpte l'article 4
et l'article 5 du dcret, et termine ainsi sa courte dclaration: Je
ne donne aucun regret  ma place, aucun regret  ma fortune; j'en
donnerois  la perte de votre estime que je veux mriter. Je vous prie
donc d'agrer le tmoignage de la peine que je ressens de ne pouvoir
prter le serment.

M. Fornetz, cur de Puy-Miclan et collgue de l'vque d'Agen, ayant
t appel ensuite, a dit qu'il se faisait gloire d'adhrer aux
sentiments de son vque, qu'il suivrait partout, comme Laurent suivit
le pape Sixte au supplice. M. Le Clerc, cur de la Cambe, dput
d'Alenon, dclara qu'enfant de l'glise catholique et romaine, il ne
prterait pas le serment demand.

Des clameurs et des hues se mlaient  ces refus. Le prsident ne
permit plus que ces deux formules: _Je jure_ ou _je refuse_. C'est
une tyrannie! s'est cri M. Foucault. Les empereurs qui perscutoient
les martyrs leur permettoient de prononcer le nom de Dieu et de
profrer des tmoignages de leur fidlit  la religion.

Dans cette sance, l'vque de Poitiers (Martial-Louis Beaupoil de
Saint-Aulaire) s'exprima ainsi: J'ai soixante-dix ans, et j'en ai
pass trente-cinq dans l'piscopat, o j'ai fait tout le bien que je
pouvois faire. Accabl d'annes et d'infirmits, je ne veux pas
dshonorer ma vieillesse; je ne veux pas prter le serment; je
prendrai mon sort en patience.

Le vnrable vieillard, descendu de la tribune, reut des tmoignages
de respect des membres du ct droit, et fut accueilli par les hues
des dmagogues qui encombraient les galeries. Les autres
ecclsiastiques ayant persist dans leur refus, l'Assemble nationale
chargea son prsident de se retirer devers le Roi, de lui remettre les
extraits des procs-verbaux des sances depuis le 26 dcembre, et de
le prier de donner des ordres pour la prompte et entire excution du
dcret du 27 novembre[146].

[Note 146: Voir  la fin du volume, Pices justificatives, n
XXIII.]

Si la dfaillance d'un certain nombre de membres du clerg avait si
profondment attrist Madame lisabeth, il est facile de comprendre
quelle joie lui inspira la noble conduite de presque tous les vques
et de l'immense majorit des curs membres de l'Assemble nationale.
Cette joie clate dans sa lettre du 7 janvier 1791  madame de
Raigecourt: La religion s'est rendue matresse de la peur,
s'crie-t-elle; Dieu a parl au coeur des vques et des curs. Puis
elle ajoute: Je n'ai pas de got pour le martyre; mais je sens que je
serois trs-aise d'avoir la certitude de le souffrir, plutt que
d'abandonner le moindre article de ma foi.

Les lettres qui suivent sont pleines de dtails sur les dsordres
provoqus dans Paris par la mise  excution de la constitution civile
du clerg. Il y a eu de vritables bacchanales  Saint-Sulpice, dont
le vnrable cur, M. de Pancemont, est en fuite;  Saint-Roch,
partout. Les provinces se montrent plus revches que Paris.

On tait entr dans l'anne 1791. Chaque jour le dchanement des
passions devenait plus violent et la position de la famille royale
plus difficile et plus fcheuse. Madame lisabeth ne comptait plus sur
les moyens humains, et plus que jamais elle se jetait et jetait ses
amies dans les bras de la Providence. La pauvre Bombelles va tre
rduite  bien peu de chose, dit-elle dans une lettre du 24 janvier,
adresse  madame de Raigecourt; je ne comprends pas comment elle fera
avec ses quatre enfants: la Providence en aura soin. Puis, dans une
lettre crite quatre jours aprs, elle ajoutait: Tu as raison de
mettre toute ta confiance en Dieu, lui seul peut nous sauver. On
commence une neuvaine au sacr coeur de Jsus-Christ. C'est, on le
sait, la dvotion  laquelle l'glise a donn rcemment une suprme et
solennelle sanction, en batifiant la religieuse de la Visitation
Marguerite-Marie, qui en prit l'initiative.

Les nouvelles qui touchent  la politique sont sommaires et donnes
avec prudence. Elle crit le 28 janvier: Nous avons eu hier du bruit
dans plusieurs quartiers de la capitale; le 5 fvrier: Nous n'avons
pas eu de tapage depuis huit jours.

Au milieu des motions que lui causait le cours imptueux des
vnements, Madame lisabeth ne perdait de vue aucune de ses amies et
trouvait le temps de rpondre  leurs lettres. La marquise des
Montiers lui ayant annonc qu'elle tait pour la seconde fois mre, la
princesse lui crivit aussitt pour la questionner sur sa sant, sur
celle de son enfant. L'aime-t-elle dj? Son frre Stani n'en est-il
pas un peu jaloux? Elle entre dans tous les dtails avec sa jeune
amie, lui donne les meilleurs conseils pour calmer la tendresse un peu
ombrageuse de son mari, jaloux de l'amiti que la jeune femme porte 
ses parents; lui dicte les plus sages avis sur la manire de gagner
le coeur de M. des Montiers en mritant son estime. Elle veut avant
tout que son amie soit une bonne chrtienne: Les malheurs publics et
un peu les preuves particulires doivent vous dterminer  prendre ce
parti, qui est le meilleur et le plus sr de tous.

Le 12 fvrier 1791, Madame lisabeth annonce  madame de Raigecourt le
dpart de Mesdames, ses tantes: Malgr toutes les motions faites au
club des Jacobins et au Palais-Royal, elles se mettront en route dans
huit jours. L'abb Madier les suivra la semaine d'aprs: c'est une
vritable perte pour Madame lisabeth, qui, depuis son enfance,
l'avait eu pour confesseur. Dans une autre lettre du 15 fvrier, elle
donne  son amie des nouvelles du vnrable cur de Saint-Sulpice,
l'abb de Pancemont, qui a reparu dans son glise; la communaut de
Saint-Sulpice ne l'a pas quitt un moment tant qu'il a t dans le
sanctuaire ou la sacristie. Un moine a propos au cur de faire le
prne pour empcher les prtres de courir des risques: Quand on me
tueroit, ajoutait-il, il n'y auroit pas grand mal  cela. Chose
admirable! c'est la princesse qui, place au milieu du tumulte des
vnements et pour ainsi dire dans la fournaise rvolutionnaire,
calme, console son amie et lui prche la soumission aux volonts de
Dieu, quoiqu'elle ne se fasse elle-mme aucune illusion sur l'avenir:
Calmez-vous, mon coeur; soumettez-vous, adorez en paix les dcrets de
la Providence, sans vous permettre de porter vos regards sur un avenir
affreux pour quiconque ne voit qu'avec des yeux humains. Puis
viennent quelques mots pour repousser les insinuations malveillantes
qu'avaient fait natre contre la Reine les visites frquentes que deux
dputs de la gauche, ramens  de meilleurs principes par l'excs du
mal, avaient faites aux Tuileries. L'injustice contre la Reine tait
partout, au del comme en de des frontires.

Ici nous devons interrompre un instant la correspondance de Madame
lisabeth, afin de raconter le dpart de Mesdames, tantes du Roi, pour
l'Italie.

Ds le 1er fvrier 1791 il en avait t question: les papiers publics
avaient annonc mme que leur passe-port tait dlivr. Le projet de
Mesdames tait quelque peu contrari par le club des Jacobins, excit
par les vives rclamations de la municipalit de Svres et de quelques
sections de Paris qui prtendaient que ces dames emportaient avec
elles douze millions en or. En outre, on avait essay de persuader au
peuple qu'elles avaient des dettes considrables, ce qui tait
galement faux. On constate qu'elles avaient charg leur trsorier
gnral non-seulement de tout payer, mais de continuer leurs oeuvres
habituelles de charit. L'abb de Lubersac, qui leur tait fort
attach, ainsi qu' Madame lisabeth, leur avait promis de veiller 
l'observation de leur volont, nettement exprime  cet gard.

Le 11 fvrier, Mesdames vinrent aux Tuileries _incognito_, averties de
la part du Roi qu'il y avait un projet form pour aller le lendemain,
 la pointe du jour, les chercher  Bellevue et les conduire  Paris.
Elles taient si dtermines  partir, surtout Madame Adlade,
qu'elles dirent que si elles taient arrtes et ramenes  Paris,
elles en repartiraient aussitt, et que les obstacles multiplis
qu'elles rencontreraient ne serviraient qu' faire connatre 
l'Europe le degr de libert dont on jouissait en France. Trente-deux
sections de Paris en appelrent  l'Assemble nationale pour empcher,
malgr l'agrment du Roi, Mesdames de quitter la France. Le voyage,
dj entrav par tant d'obstacles, le fut encore par une adresse que
la municipalit de Paris envoya au Roi pour le supplier de s'y
opposer. Le Roi rpondit en rappelant la dclaration des droits de
l'homme sanctionne par lui, la libert qu'elle laissait  chaque
particulier de vivre o il lui plaisait; il en concluait qu'il tait
impossible de s'opposer au voyage de ses tantes en Italie. Pour des
gens de sens rassis, la rponse tait premptoire; dans l'tat de
fermentation o taient les opinions, elle causa une vive irritation.
Les esprits s'chauffaient, la diversit des clubs, leur antagonisme
ardent, la multitude des factions y entretenaient une sorte de fivre
que la moindre inquitude, la moindre alarme suffisait pour
surexciter.  ct de la prudence, qui cherchait les moyens de
s'loigner du thtre des prils, se rencontrait la peur, qui
dguisait ses sentiments pour se faire amnistier, et s'agitait
l'audace, dcide  arriver  ses fins par toutes les routes: c'tait
videmment aux audacieux que devait demeurer la victoire.

Il fut dcid que Mesdames partiraient dans la nuit du 20 au 21
fvrier. Le peuple, dont elles redoutaient l'opposition, fut inform
de leur dessein, et avant le jour, des poissardes en grand nombre se
mirent en marche vers Bellevue. Un page fut expdi pour prvenir les
princesses de la visite populaire qui les menaait: ce jeune homme
alla en poste, traversant la foule qui cheminait, courut quelques
risques, eut son cheval frapp d'un coup de sabre, et pourtant arriva
 temps pour hter le dpart. Averti de son ct des obstacles que
pouvait rencontrer le projet de Mesdames, le dpartement de Versailles
avait pris un arrt qui ordonnait  la municipalit de cette ville
d'envoyer un dtachement de force arme suffisant pour protger leur
libert. Un commissaire du dpartement se rendit  Bellevue: Alexandre
Berthier, commandant de la garde nationale de Versailles, tait  la
tte de la troupe. Mesdames avaient dlog, et leurs voitures taient
dj loin quand la populace tumultueuse entra dans le chteau[147].
Cette multitude, due dans son attente, et dont les projets se
trouvaient djous, ne voulut pas tre venue pour rien: on retint les
quipages et les femmes de chambre qui n'taient pas encore partis; on
s'tablit dans les appartements conquis; quelques-unes de mesdames de
la halle se couchrent dans les lits des princesses; les autres
s'allongrent sur les canaps ou s'tendirent dans les fauteuils. Les
caves envahies fournirent des consolations, dont l'abondance
transforma bientt cette retraite royale en une taverne de la
Courtille.

[Note 147: Le dpart de Mesdames fut apprci ainsi par un journal
crit sous l'influence du parti constitutionnel. Cet article donnera
une ide de la licence du temps, surtout si l'on se rappelle que le
journal qui s'exprimait ainsi n'tait pas l'organe des ides
dmagogiques:

Deux princesses, sdentaires par tat, par ge et par got, se
trouvent tout  coup possdes de la manie de voyager et de courir le
monde... C'est singulier, mais c'est possible.

Elles vont, dit-on, baiser la mule du Pape... C'est drle, mais c'est
difiant.

Trente-deux sections et tous les bons citoyens se mettent entre elles
et Rome... C'est tout simple.

Mesdames, et surtout Madame Adlade, veulent user des droits de
l'homme... C'est naturel.

Elles ne partent pas, disent-elles, avec des intentions opposes  la
rvolution... C'est possible, mais c'est difficile.

Ces belles voyageuses tranent  leur suite quatre-vingts
personnes... C'est beau, mais elles emportent douze millions... c'est
fort laid.

Elles ont besoin de changer d'air... C'est l'usage. Mais ce
dplacement inquite leurs cranciers... C'est aussi l'usage.

Elles brlent de voyager (dsir de fille est un feu qui dvore)...
C'est l'usage. On brle de les retenir; c'est aussi l'usage.

Mesdames soutiennent qu'elles sont libres d'aller o bon leur
semble... C'est juste.--_Chronique de Paris._]

Le lendemain, le Roi, par un message, donna avis  l'Assemble
nationale du voyage de Mesdames; et dans cette sance, Camus fit la
motion de les priver de ce que le Roi leur donnait sur sa liste
civile. Les philosophes de l'Assemble s'inquitaient qu'on pt croire
qu'elles quittaient la France par l'horreur du schisme dcrt par
eux[148].

[Note 148: La malignit publique s'amusait de leur dpart, prtendant
que, mcontentes de la nouvelle constitution, elles ne quittaient la
France que pour y ramener l'ancien rgime. Elles allaient en Italie,
dit insolemment l'auteur des _Sabbats jacobites_[148-A], essayer le
pouvoir de leurs larmes ou de leurs charmes sur tous les princes de
cette contre. Dj le grand matre de Malte a fait dire  Madame
Adlade qu'il lui donnerait et son coeur et sa main ds qu'elle
serait hors de France, et qu'elle pouvait compter sur le secours de
trois galres et de quarante-huit de ses chevaliers, jeunes ou vieux.
Notre saint-pre le Pape se charge d'pouser Madame Victoire, et lui
promet en dot son arme de trente cents hommes pour oprer une
contre-rvolution.]

[Note 148-A: Tome I, page 28.]

Mesdames ne rencontrrent pas d'abord de grands obstacles sur leur
route. Aussi Madame lisabeth s'empressa-t-elle d'crire  l'abb de
Lubersac pour le rassurer sur leur sort:

Soyez tranquille, monsieur, mes tantes ont pass  Sens avec la plus
grande tranquillit.  Moret, on a voulu les arrter; mais au bout
d'une demi-heure, on les a laisses aller sans autre inconvnient que
celui d'avoir attendu une demi-heure. Je suis bien persuade que le
reste de leur voyage sera aussi heureux.

Il n'en fut pas ainsi. Mesdames, il est vrai, arrivrent  Sens sans
encombre. En descendant en cette ville, elles n'avaient d'autre but
que d'aller au tombeau de leur frre, le vertueux Dauphin, pre du Roi
rgnant. Elles s'y agenouillrent quelque temps en pleurant, et en se
relevant elles s'aperurent, avec un attendrissement ml de bonheur,
que les yeux de tous ceux qui les entouraient taient comme les leurs
remplis de larmes. Elles distriburent, au sortir de l'glise, de
larges aumnes, et reprirent leur route au milieu des bndictions.

Mais elles furent de nouveau arrtes  Arnay-le-Duc. M. de Narbonne
en apporta la nouvelle, et M. de Montmorin en fit part  l'Assemble.
Celle-ci renvoya au pouvoir excutif le soin d'examiner cette question
et de la rsoudre, et le Roi dclara que ni lui ni l'Assemble
n'avaient le droit de s'opposer au voyage des deux princesses. Le
peuple, qui venait d'entendre annoncer dans les rues l'arrestation de
Mesdames, parut fort mcontent de la dclaration du Roi.

Plusieurs jours s'taient couls sans que Madame lisabeth et crit
 sa chre Raigecourt. Elle s'en accuse elle-mme; puis elle raconte 
son amie que ses tantes sont parties prcipitamment parce que les
femmes du peuple qui taient venues chercher la famille royale 
Versailles, dans les journes des 5 et 6 octobre, devaient se rendre
chez Mesdames, qui, en prcipitant leur dpart, ont vit cette visite
rvolutionnaire. Elle croit d'abord, et elle s'en rjouit, qu'elles
passeront facilement la frontire; elle apprend bientt qu'elles ont
t arrtes  Arnay-le-Duc, et elle s'en afflige. Cet incident a
amen  Paris des troubles dont Madame lisabeth entretient son amie.
On a su que le chteau tait menac: la populace commenait  affluer;
des gentilshommes d'un ct, des gardes nationaux de l'autre, se sont
ports  la dfense du Roi. Malheureusement les gentilshommes ont
parl avec trop de lgret; ils n'ont pas assez mnag la garde
nationale, qui, dans son mcontentement et sa dfiance, a exig qu'ils
fussent dsarms. La princesse dplore cette maladresse des serviteurs
du Roi, qui, d'une excellente occasion qui se prsentait d'oprer un
rapprochement entre la garde nationale et les gentilshommes, fait
sortir une dissidence, un choc. Elle a un autre sujet d'inquitude et
de tristesse qu'elle exprime  mots couverts, car il s'agit d'une
question dlicate. M. le comte d'Artois s'tait rapproch de M. de
Calonne, qui tait all le rejoindre  Turin. Or, M. de Calonne avait
t disgraci par le Roi et la Reine, qui ne pouvaient voir d'un bon
oeil ce rapprochement. Madame lisabeth sentait que le peu de force
qui restait  la famille royale se perdait dans ces froissements
intimes. Si la famille royale elle-mme n'tait pas unie,  quoi
russirait-on? Elle invite donc son amie  faire donner au comte
d'Artois un salutaire avis pour qu'il te cette pierre d'achoppement
d'une route o il y avait dj tant d'obstacles. Elle termine sa
lettre par ces mots: Mes tantes sont toujours arrtes 
Arnay-le-Duc: je ne sais quand cette plaisanterie finira.

De leur ct, les princesses crivaient d'Arnay-le-Duc qu'elles
jouaient au trictrac, au piquet, avec le respectable cur de
l'endroit, et que la nuit, pendant qu'elles dormaient, on faisait
blanchir leur chemise, ayant  peine de quoi en changer.--On racontait
 Paris que M. de Narbonne tait en prison dans cette petite ville et
qu'il avait failli y tre pendu, souponn qu'il tait,  son retour
de Paris, de rapporter  Mesdames une fausse permission de sortie du
royaume.

Mesdames crivirent ou plutt (dit l'abb l'Enfant) signrent, sans la
lire, une lettre au prsident de l'Assemble, qui se terminait par
l'assurance de leur respect, formule qui parut extraordinaire, malgr
le dcret du 19 juin.

Elles passrent  Lyon, et n'eurent qu' se louer de l'accueil
qu'elles y reurent. De Lyon jusqu'aux frontires de la Sardaigne,
elles furent l'objet de dmonstrations inconvenantes et grossires. Ce
n'est pas tout. Au moment o leur voiture atteignit le pont de
Beauvoisin, dont une partie est France et l'autre Savoie, des hues et
des imprcations partirent comme adieu de la rive qu'elles quittaient,
et sur l'autre rive, elles furent immdiatement salues par des
acclamations, par des salves d'artillerie; puis, escortes d'une garde
brillante, elles se mirent en route vers Chambry, o elles
rencontrrent tous les gards dus  des filles de roi. Ce fut ainsi
que se termina cette laborieuse campagne, qui fut regarde comme une
victoire remporte sur le club des Jacobins. Les tantes du Roi de
France redevinrent princesses  l'tranger, aprs avoir t traites
en trangres suspectes dans le royaume de leurs aeux. Ce contraste
fit une poignante impression sur leur me: elles fondirent en larmes.
Le gracieux et touchant accueil de la famille royale, les tmoignages
d'affection du comte d'Artois et du prince et de la princesse de
Pimont, leurs neveux, ne pouvaient leur faire oublier les prils et
les angoisses qu'elles avaient laisss derrire elles, et qui
enveloppaient comme d'un rseau funbre leur famille et leur patrie:
elles passrent deux semaines  Turin. Madame Victoire ne cessait de
verser des larmes; Madame Adlade ne pleurait pas, mais elle avait
presque perdu l'usage de la parole.

De Turin elles se rendirent  Parme.....

Enfin elles arrivrent  Rome. Le Pape envoya sa nice, la princesse
Eraschi, pour les accompagner au Vatican; le Saint-Pre les reut dans
son cabinet, o elles lui remirent une lettre du Roi[149]. Pendant
trois quarts d'heure il les entretint avec une bont affectueuse. Le
lendemain il leur adressa des prsents consistant en magnifiques
corbeilles d'argent, remplies de fruits et de confitures. Dans la mme
journe, par une distinction rserve aux rois, il alla rendre 
Mesdames une visite qui se prolongea comme celle de la veille. Le roi
et la reine de Naples, se trouvant en ce moment dans la Ville
ternelle, crurent aussi devoir rendre visite  Mesdames. Quelques
jours auparavant, les deux princesses taient alles  la basilique
de Saint-Pierre, o le Pape clbra lui-mme la messe et les communia
 l'autel de Saint-Pierre, o personne avant elles n'avait reu cette
pieuse faveur.

[Note 149: Voici la lettre de Louis XVI:

                                                      18 fvrier 1791.

TRS-SAINT PRE,

Mesdames ont manifest le dsir de visiter les tats de Votre
Saintet, et de voir cette Rome antique o les vertus et le vrai
mrite sont assis sur la chaire de saint Pierre. Mes tantes, plus
heureuses que moi, sont alles chercher un instant de bonheur et de
repos, qu'elles sont dignes de trouver prs de Votre Saintet. Vous
daignerez, Trs-saint Pre, adoucir par vos bonts l'exil volontaire
auquel les condamnent les troubles politiques qui agitent la France.
Mesdames tmoigneront  Votre Saintet leur vive gratitude: pour moi,
je dsire particulirement, Trs-saint Pre, vous dmontrer dans
toutes les circonstances la vnration profonde que je me fais gloire
d'avoir pour vous.]

Invites aux ftes qui eurent lieu  l'occasion du sjour  Rome du
roi et de la reine des Deux-Siciles, elles s'excusrent de n'y pouvoir
assister, les tristes circonstances o se trouvaient leur patrie et
leur famille ne leur permettant point de prendre part  des
rjouissances publiques.

 Paris, on cria dans les rues la feuille des nouvelles qui venaient
d'arriver de Rome, contenant un tragique vnement dont voici
l'analyse: Une fte donne  Mesdames par le cardinal de Bernis, le
23 avril, fte honore de la prsence du Saint-Pre[150]; le duc et la
duchesse de Polignac s'y trouvent[151]; les plaisirs s'y prolongent
jusque dans la nuit[152]; le Pape y confre avec le chef de trois
cents Franais sur les moyens d'enlever le Roi de France; ce chef des
conjurs y apparat sous le nom de Jarry, fils d'un ngociant de Lyon,
qui, aprs s'tre fait passer pour noble, afin d'entrer plus
facilement dans la confiance de madame de Polignac, en obtient la
confidence d'un complot contre-rvolutionnaire;--puis tout  coup
changeant de rle, trahit la duchesse, se dclare le vengeur du peuple
franais, fait feu sur tous les convives, tue les gardes du Pape, et
ne laisse chapper du massacre que le Saint-Pre, qui prend la fuite 
pied, et par une porte dtourne, loin des murs de Rome. Ce n'est pas
tout: on se saisit du cardinal, on le promne pendant trois jours sur
un ne; on met M. et madame de Polignac dans un sac qu'on fait coudre
et qu'on jette dans le Tibre.

[Note 150: C'tait le samedi saint!]

[Note 151: Ils taient alors  Venise!]

[Note 152: C'tait la nuit de Pques!]

Ce rve de quelque cerveau malade, et qui surpasse en absurdit les
contes bleus dont on berce les enfants, est un chantillon srieux des
nouvelles trangres dont Paris tait alors inond, et l'esprit de la
populace, ouvert  toutes les fables et qui croit surtout 
l'impossible, accueillait volontiers ces folies.

Cependant Madame lisabeth n'interrompait pas sa correspondance avec
ses amies. Elle tenait, autant qu'elle le pouvait, madame de
Raigecourt au courant de ce qui se passait en France, et celle-ci la
tenait au courant de ce qui se passait en Allemagne, o tait le grand
centre de l'migration, de sorte qu'on voit se reflter dans ces
lettres les deux mouvements qui, se disputant la direction des
intrts royalistes, se gnaient rciproquement. Madame lisabeth se
montre souvent afflige de la ligne suivie par son frre, M. le comte
d'Artois, pour lequel elle avait une vive tendresse. Ce n'taient pas
les conseils les plus sages que suivait ce prince, et le peu
d'ensemble qu'elle voyait entre des personnes qui auraient d tre
unies par un lien indissoluble la faisait frmir. Le seul recours de
la princesse, c'tait la religion.

Prive des conseils de son directeur, l'abb Madier, parti avec
Mesdames Adlade et Victoire, elle s'tait adresse au suprieur des
Missions trangres pour le prier de lui indiquer un ecclsiastique.
Celui-ci dsigna l'abb Edgeworth de Firmont, aussi distingu par ses
lumires que par ses vertus. Ce choix ayant reu l'approbation de
l'archevque de Paris, fut agr avec empressement par Madame
lisabeth. Une lettre de l'abb Edgeworth parle ainsi de ses premires
relations avec la soeur de Louis XVI:

Quoique tranger et que je fusse bien peu digne d'approcher de cette
princesse, je devins bientt son ami, et elle m'accorda une confiance
sans bornes; mais je n'tois connu ni du Roi ni de la Reine.--Cependant
ils m'entendoient souvent nommer, et, dans les derniers temps de leur
rgne, ils avoient exprim plusieurs fois leur surprise sur la facilit
avec laquelle on me laissoit aller et venir dans leur palais, lorsque
autour d'eux on ne voyoit que surveillance et terreur. Il est de fait que
je n'ai jamais vu le danger tel qu'il toit; et tandis qu'aucun
ecclsiastique n'osoit parotre  la cour sans tre compltement dguis,
j'y allois en plein jour, deux ou trois fois par semaine, sans avoir une
seule fois chang d'habits. En vrit, lorsque je me reporte  ces temps
d'horreur, je suis surpris de mon courage; mais je suppose que la
Providence m'aveugloit  dessein.--Et quoique ma prsence excitt
quelques murmures parmi les gardes, je n'en ai jamais reu la moindre
insulte. Je continuai ainsi jusqu'au jour fatal de l'arrestation de la
famille royale. C'toit le 9 aot 1792; je m'en souviens trs-bien.
Madame lisabeth dsira me voir, et je passai dans son cabinet une grande
partie de la matine, sans me douter de la scne d'horreur qui se
prparoit pour le lendemain.

Madame lisabeth trouvait dans ce saint prtre, rserv par Dieu  une
grande mission encore cache dans les tnbres de l'avenir, ce guide
sr qu'elle avait demand  Dieu et qui lui tait si ncessaire dans
des temps si difficiles. Elle attendait avec anxit la dcision du
Pape sur les affaires de l'glise: Quand nous saurons ce que nous
aurons  faire, ajoutait-elle, il n'y aura de mnagements  garder
avec personne. Puis songeant au Roi, qui avait besoin de tout son
courage pour rsister sur ce point  la rvolution, elle disait  son
amie: Demande  Dieu d'clairer les gens qui me sont chers. Cette
lettre du 21 mars 1791, toute remplie de tristes apprhensions,
finissait par quelques paroles plus encourageantes. Madame lisabeth
mnageait son amie, alors dans une grossesse avance: Je voudrois,
mon coeur, que vous pussiez mettre un peu d'opium dans votre sang pour
qu'il pt ne pas se bouleverser avec autant de facilit sur tous les
vnements que l'on peut prvoir  prsent, puisqu'il y a si longtemps
que nous sommes accoutums aux mouvements populaires.

Parmi les proccupations de Madame lisabeth, les proccupations
religieuses tenaient toujours la premire place. Elle voit venir le
schisme: l'vque intrus de Paris est install. Peut-tre avant quinze
jours la religion sera-t-elle bannie de France! Cette pense lui met
la mort dans le coeur. Dieu pourrait sauver la France en faisant un
miracle; mais ce miracle, le mrite-t-on?

Tel est l'ordre d'ides et de sentiments que l'on trouve dvelopp
dans toute la correspondance de Madame lisabeth pendant le mois de
mars 1791. Elle se montre toujours alarme de l'exaltation qui rgne
parmi les migrs; elle supplie son amie madame de Raigecourt de se
prmunir contre cette exaltation: on juge mal en jugeant ainsi 
distance. Il est impossible d'crire les choses comme elles sont;
c'est donc sur le rapport de quelque nouvel arrivant qui a mal vu ou
mal apprci qu'on s'chauffe ainsi la tte.

La fin de mars et le commencement d'avril furent marqus par des
meutes. Le peuple se porta en masse au club _monarchique_, pntra
dans l'intrieur et en chassa les membres.

Le 1er avril, une poigne d'agitateurs envahit le couvent des _Soeurs
grises_, les insulta, et poussa l'impudence jusqu' les fustiger.

Le 2, Mirabeau termine sa carrire. Sa mort cause une vive sensation.
On rpand qu'elle est l'oeuvre d'un crime: son corps est ouvert par
les hommes de l'art, qui affirment le contraire. Le deuil est public:
les spectacles sont ferms. Un dcret ordonne que le corps du grand
orateur restera sur un lit de parade pendant trois jours, et qu'il
sera ensuite dpos avec pompe dans l'glise de Sainte-Genevive,
monument qui prend le titre de _Panthon_ par un dcret du 4 avril,
et est destin  recevoir les restes des hommes qui se seront
illustrs par de grands talents et des services importants rendus  la
patrie[153]. La clbration de cette crmonie funbre,  laquelle les
autorits du jour et les sympathies publiques donnrent des
proportions normes, mais dont le sentiment religieux paraissait
absent, pouvait arracher Madame lisabeth  son calme intrieur, mais
non  ses proccupations constantes sur le sort de ses amies.
L'intronisation des nouveaux vques, l'envahissement des paroisses
par des curs sortis de l'lection populaire, lui causaient aussi un
trouble qu'elle ne cherchait pas  dissimuler. C'est toujours le sujet
qu'elle traite avec le plus de chaleur dans sa correspondance avec
madame de Raigecourt. Elle lui annonce, le 3 avril, que les curs
intrus sont tablis dans les glises. En revanche, la perscution qui
commence produit son effet ordinaire sur beaucoup d'esprits qui
s'taient loigns de la religion et qui s'en rapprochent. Madame
lisabeth s'en rjouit et en nomme plusieurs  son amie. Au milieu de
toutes ses preuves, elle n'oublie pas que bientt madame de
Raigecourt sera mre. Elle consent bien volontiers  tre la marraine
de sa fille, car elle ne doute pas qu'elle n'ait une fille. Pourquoi
la filleule ne viendrait-elle pas au jour comme sa marraine, le 3 mai,
 une heure du matin? Mais presque aussitt une triste rflexion
traverse l'esprit de Madame lisabeth: Cela seroit trs-bien, pourvu
pourtant que cela lui promette un avenir plus heureux que le mien et
qu'elle n'entende jamais parler d'tats gnraux et de schisme.
Presque aussitt viennent quelques rflexions sur Mirabeau, qui vient
de mourir; quelques personnes honorables le regrettent, parce qu'elles
pensent que ses talents auraient pu sauver la monarchie. Ce n'est pas
l'opinion de Madame lisabeth: son avis est conforme  celui que
Chateaubriand a plus tard formul dans cette phrase: La vie de
Mirabeau montra sa puissance dans le mal: l'opportunit de sa mort
empcha qu'on ne vt son impuissance dans le bien.

[Note 153: Le cinquime jour complmentaire de l'an III, son corps fut
retir du Panthon, comme indigne d'tre plac parmi les grands
hommes. Le rapport fait  ce sujet prtendait qu'il n'avait pas servi
loyalement la cause du peuple, et le dsignait comme l'agent principal
d'un parti tendant  conserver la monarchie en France.]

Dans une lettre adresse  peu de temps de l  la marquise des
Montiers (7 avril 1791), la princesse revient encore sur la mort de
Mirabeau: On a rendu  ce grand homme tous les honneurs possibles,
dit-elle non sans quelque ironie, je souhaite qu'ils aient soulag sa
pauvre me, qui me fait grand'piti.

Le 12 avril, conformment  un jugement rendu par le tribunal du
district de Versailles, l'ordonnance de l'archevque de Paris (M. de
Juign), par laquelle il dfend de reconnatre en aucune manire les
prtres qui ont prt le serment, est brle par l'excuteur des
jugements criminels.

Le lundi 18 avril, Louis XVI avait form le projet d'aller 
Saint-Cloud pour y faire ses pques.  onze heures et demie, le Roi et
la famille royale descendirent dans la cour des Tuileries et montrent
en voiture. Une masse de peuple entretenu dans une suspicion
continuelle sur les projets de la cour s'imaginait que le Roi voulait
fuir la capitale, ainsi que, peu de jours avant, avaient fait ses
premiers aumniers, les vques de Metz et de Senlis, prlats _non
serments_. La multitude s'oppose par ses clameurs au dessein du Roi
et se jette devant les chevaux de sa voiture pour lui barrer le
passage. La Fayette veut protger la libert du prince; la troupe
refuse d'obir au gnral. Une grande heure se passe en vains dbats,
en luttes striles. Ennuy d'un tel scandale et voulant pargner
l'effusion du sang, Louis descend de voiture et rentre dans son
palais, je veux dire dans sa prison. Madame lisabeth traait ces
lignes le lendemain:

[154]19 avril 1791.

Nous avons eu une petite scne hier, mon coeur: le Roi vouloit partir
pour Saint-Cloud, mais la garde nationale s'y est oppose, et si bien
oppose que nous n'avons pu passer la porte de la cour. On veut forcer
le Roi  renvoyer les prtres de sa chapelle ou  leur faire faire le
serment, et  faire ses pques  la paroisse. Voil la raison de
l'insurrection d'hier: le voyage de Saint-Cloud en a t  peu prs le
prtexte.

[Note 154: C'est par erreur que cette lettre a t reproduite  la
date du 17 par M. Ferrand, et par M. Cordier, qui s'est appropri son
oeuvre.]

       *       *       *       *       *

Indign de n'avoir point t obi, la Fayette donna sa dmission de
commandant gnral de la garde parisienne. Les bataillons de cette
garde lui envoyrent aussitt des dputations pour le prier, au nom de
la patrie, de demeurer  son poste. Il y consentit. Le 25, la
compagnie des grenadiers du bataillon de l'Oratoire, qui avait
particulirement marqu dans la rvolte, fut licencie. Madame
lisabeth, occupe d'un intrt plus lev, semblait ces jours-l
oublier les orages de la terre.

Elle s'tait vue oblige de renoncer  communier le jeudi saint et le
jour de Pques, dans la crainte d'tre cause d'un mouvement dans le
chteau. Les nouvelles les plus tranges circulaient: on prtendait
que le dimanche suivant le Roi assisterait  la messe de la paroisse,
dite par un prtre asserment. Madame lisabeth repoussait bien loin
cette ide. Toutes les personnes attaches  sa maison partaient
successivement pour Bruxelles, et ces dparts ne contribuaient pas 
lui faire voir les choses couleur de rose. Cependant, toujours
gnreuse, elle continuait  se fliciter de l'absence de son amie:
Non, mon coeur, lui disait-elle, ce ne seroit pas une consolation
pour moi que tu fusses ici: j'aime mieux te savoir en sret. Tu ne
vivrois pas vingt-quatre heures avec la vivacit dont le ciel t'a
doue.

Madame lisabeth (toutes ses lettres des mois d'avril et de mai le
tmoignent) comptait peu sur la politique des cabinets europens:
l'ignorance o ils laissaient le Roi sur ce qu'ils voulaient faire
paraissait  la princesse un fcheux symptme. La situation de la
famille royale  Paris tait vraiment intolrable. La fureur des
rvolutionnaires contre les catholiques qui refusaient d'assister  la
messe des prtres asserments se portait aux dernires violences. La
populace avait fustig publiquement les prtres et les femmes qui se
rendaient dans une chapelle particulire pour entendre la messe de M.
de Pancemont, ancien cur de Saint-Sulpice. C'tait ce qu'on appelait
la libert. Madame lisabeth revient sans cesse dans ses lettres sur
cette situation dplorable; mais elle trouve dans sa foi si profonde
et dans sa confiance en Dieu la force ncessaire pour se rsigner  sa
position. Elle se flicite de l'assistance spirituelle qu'elle trouve
dans son excellent guide l'abb de Firmont, et au milieu de ses
angoisses, elle remercie Dieu qui proportionne les courages aux
prils.

J'ai fait remarquer que Madame lisabeth apprciait svrement dans sa
correspondance la politique des cabinets de l'Europe. Aussi tait-elle
loin d'approuver les avis officieux, les insinuations cauteleuses qui
s'ouvraient un chemin jusqu' la Reine: ayant une profonde aversion
pour tout ce qui ne lui paraissait pas droit, juste et net, elle tait
convaincue que les menes secrtes de M. le comte de Mercy seraient
funestes; mais sans force pour combattre cette influence, elle ne
pouvait que plaindre Marie-Antoinette de la subir et de prter
l'oreille  des conseils qui, sans servir le bien public,
compromettaient la stabilit du trne. Pour tre juste, il faut
remarquer que Madame lisabeth avait t leve, comme toutes les
princesses de la maison de France, dans la dfiance de l'Autriche; on
ne pouvait attendre les mmes sentiments de la fille de Marie-Thrse.
L'quitable histoire dira que jamais Marie-Antoinette ne songea 
sacrifier sa nouvelle patrie  son pays natal; seulement elle avait
espr que l'alliance de la maison d'Autriche, dont son mariage tait
le gage, pouvait servir les intrts des deux peuples et devenir un
appui pour la monarchie franaise, branle jusque dans ses
fondements.

Quand viennent les grandes crises politiques, il n'y a de salut que
dans les mesures promptes et exceptionnelles qui frappent tout  coup,
tonnent et changent quelquefois l'esprit public, en lui montrant que
l'initiative, la dcision, la fermet, sont du ct de l'autorit. Le
caractre du Roi rendait ce moyen impossible. Le salut de tous, et
Madame lisabeth le sentait, ne pouvait venir non plus d'une assemble
qui, ennemie de la royaut, lui imposait, par une lche drision, la
responsabilit de la puissance, aprs lui en avoir t l'exercice.
Cette assemble demeurait indiffrente  l'appel du prince qui,
dsarm par elle, dnonait  sa barre la violation des lois, les
meurtres et les incendies qui dsolaient l'empire; et pourtant cette
mme assemble, dans son orgueilleuse omnipotence, s'tait proclame
nationale! Force, impulsion, droits, prestige, tout tait pass de son
ct. Madame lisabeth constatait avec effroi un tat de choses qui,
rompant tous les ressorts du gouvernement, rendait toute volont du
Roi impuissante et toute rpression impossible. Ce sentiment apparat
dans les moindres dtails de sa vie. Une de ses dames regardait un
jour attentivement, au mois de mai 1791, ce qui se passait dans le
jardin des Tuileries. Qui vous tient ainsi  cette fentre, lui dit
la princesse, et fixe votre attention? Et comme sa demande n'avait
pas t entendue, elle la renouvelle une seconde fois: Madame, je
regarde notre bon matre qui se promne.--Notre matre! ah! pour notre
malheur, il ne l'est plus!

La Reine prouvait les inquitudes que la faiblesse du Roi inspirait 
Madame lisabeth; mais elle avait une esprance que Madame lisabeth
ne partageait pas. Ces deux belles-soeurs vivaient dans une atmosphre
et sous des impressions bien diffrentes: la Reine tait persuade que
le salut de la maison royale et de la monarchie de France serait d 
l'Autriche, et qu'un secours efficace, sans qu'elle y ft appel, lui
viendrait de ce ct. C'tait attribuer au cabinet de Vienne une
gnrosit qu'il tait loin d'avoir, et avouer une esprance qui
pouvait tre impute  crime par ses ennemis. De son ct, Madame
lisabeth tait frappe de l'ide que la Reine serait victime de la
rvolution, et ce pressentiment lui inspirait pour sa belle-soeur la
plus tendre commisration et le plus affectueux dvouement. Il tait
utile de marquer cette diffrence d'impressions qui existait entre la
Reine et sa belle-soeur. Htons-nous maintenant de revenir  la
correspondance de Madame lisabeth. Elle venait de recevoir des
nouvelles de l'abb de Lubersac, qui tait parvenu, non sans danger, 
passer la frontire. Elle lui rpondit une lettre dans laquelle l'on
ne sait ce qu'il faut le plus admirer, l'lvation et la sagesse des
conseils ou l'humilit avec laquelle ils sont donns. M. l'abb de
Lubersac ne surmontait qu'avec peine la tristesse profonde que lui
inspirait la situation o les vnements de la rvolution l'avaient
jet. Madame lisabeth, souvent exhorte par lui, l'exhorte  son
tour, et son esprit s'levant avec le sujet qu'elle traite, elle
trouve au courant de la plume ces belles considrations: Il falloit
pour votre perfection que Dieu vous dtacht tout  fait des biens de
ce monde, mme des plus simples. Vous savez plus que tout autre
combien Dieu donne de force pour supporter les maux de ce monde;
tchez donc de ne vous y point laisser aller: ne vous persuadez pas
que l'air ne vous vaut rien; mnagez-vous, mais distrayez-vous par les
beauts dont la ville que vous habitez est remplie. Aprs avoir admir
la main sublime qui forma ces immenses rochers et ces torrents qui ont
pens vous entraner dans leurs abmes, admirez l'industrie que Dieu a
donne  l'homme, et comment il peut, grce  cette industrie, tirer
des chefs-d'oeuvre des choses les plus brutes.

Aprs avoir crit  l'abb de Lubersac cette grave lettre, Madame
lisabeth reprend avec son amie madame de Raigecourt ses tendres
panchements. Les lettres qu'elle lui adresse pendant le mois de mai
sont pleines de dtails d'intimit et d'allusions aux circonstances
politiques, allusions voiles et difficiles  pntrer aujourd'hui. Le
flot de l'migration devient un torrent qui emporte tout; presque
toutes les dames de Madame lisabeth l'ont quitte, avec les
meilleures raisons du monde; elle est la premire  le dire; elle ne
les aime pas moins, mais elle est presque seule. Elle rsiste
nanmoins aux instances de son amie qui la supplie de quitter un pays
o il n'existe plus aucune scurit et que tout le monde fuit comme
une terre pestifre, et o un prsent sombre et triste est le
prcurseur d'un avenir plus menaant encore. Madame lisabeth a dit le
secret de son invincible rsistance dans une lettre prcdente: Elle
doit persister  suivre la route par laquelle la Providence l'a mene
jusqu'alors; c'est--dire qu'elle doit rester auprs du Roi son
frre. C'est l sa place. Aujourd'hui que Madame lisabeth a reu sa
rcompense, on peut lui appliquer ces paroles, qu'au temps de sa vie
mortelle son humilit n'aurait pas acceptes: Quand Dieu permet qu'un
juste soit livr aux grandes preuves, il envoie un de ses anges
auprs de lui.

C'est pour cela qu'elle crit  madame de Raigecourt, dans sa lettre
du 29 mai 1791: Plus votre amie avance, moins elle croit devoir
suivre vos dsirs: les raisons qu'elle vous a mandes, mille
rflexions qui s'y mlent, la persuasion d'une vraie tranquillit,
tout est contre vous. Pour expliquer ces derniers mots, il faut
ajouter que madame de Raigecourt avait enfin donn le jour  cette
Hlne si longtemps attendue. Madame lisabeth se disait tranquille
pour que son amie le ft: Aimez-moi toujours, continuait Madame
lisabeth, et donnez-m'en la preuve en ne vous tourmentant point et en
soignant votre petite avec le calme que donne la grande confiance en
Dieu et l'abandon que tout bon chrtien doit  la Providence.

Le dimanche 29 mai, il se passa dans la chapelle des Tuileries un
petit vnement qui devint bientt l'entretien de la ville. La
chapelle tait pleine de monde pour les vpres et le salut, auxquels
le Roi et la Reine assistaient.

Au moment o le pre Feuillant toit prt  donner la bndiction, on
chanta le verset ordinaire: _Domine salvum fac regem_; une voix
trs-forte ajouta par trois fois: _et reginam_. Cette addition frappa
tout le monde, et la Reine s'vanouit, se croyant menace de quelque
danger. C'tait uniquement le zle inconsidr d'un grenadier, homme
remarquable par sa taille. On le fit sortir de l'glise, et on lui
demanda  quel dessein il avoit caus ce trouble dans l'assemble;
alors il se contenta de montrer son coeur et de dire: C'est de l
qu'est partie cette exclamation. Un des bons papiers qui racontent
cette anecdote dit qu'il est fcheux de ne pouvoir pas approuver ce
qu'on admire; et apostrophant ensuite ce grenadier, il lui dit:
Gnreux grenadier, vous tes vraiment Franais, et le cri de votre
coeur a retenti jusqu'au fond des ntres[155].

[Note 155: _Mmoires et correspondance secrte du Pre Lenfant_, t.
II, p. 103.]

Le 2 juin, Madame lisabeth crivait  la marquise des Montiers, qui
lui annonait son retour, une de ces lettres mi-srieuses, mi-badines,
dans laquelle elle lui donnait les plus sages conseils sur la conduite
qu'elle devait tenir dans son intrieur.

Puis viennent encore, au commencement de juin, deux lettres  madame
de Raigecourt, o la bont du coeur de la princesse se rvle tout
entire. Elle avait crit quelques jours avant  son amie, sous le
coup de la contrarit que lui faisait prouver le dpart successif de
toutes ses dames, et elle lui avait dit que si madame de Raigecourt
n'tait pas nourrice dans ce moment, elle l'aurait prie de revenir
auprs d'elle. L-dessus madame de Raigecourt, avec son coeur plein
d'imagination et son imagination pleine de coeur, a pris feu. Elle a
crit  sa princesse qu'elle voulait partir, qu'elle nourrirait sa
fille  Paris aussi bien qu'ailleurs, et que, cote que cote, elle
voulait reprendre son poste.  ce sujet, comme Madame lisabeth traite
son amie! comme elle repousse ses offres gnreuses, mais imprudentes!
Cette occasion vient  propos, mon coeur, pour que je vous gronde
bien  mon aise. Je m'tois dj bien reproch ce que je t'ai mand,
mais je m'en repens bien plus depuis que cela t'a fait venir l'ide la
plus folle qu'une personne sense puisse avoir. Quoi! parce que je te
marquois que si tu ne nourrissois pas je te prierois de venir, tu en
conclus qu'il faut que tu hasardes ta fille et toi dans ce triste
pays! Mais, mon coeur, comment pouvois-tu imaginer que je puisse
souffrir une telle folie? Puis elle la rassure: les deux dames qui
voulaient la quitter en mme temps se sont arranges; l'une attendra
le retour de l'autre. Des allusions dtournes au comte d'Artois, pour
lequel Madame lisabeth prouvait la plus vive amiti, reparaissent de
temps en temps dans sa correspondance. Elle s'inquite du rle qu'il
pourra tre appel  jouer. On voit du reste qu'elle fait des progrs
dans la vie spirituelle sous la forte discipline de l'abb de
Firmont, car il lui arrive plus d'une fois de bnir les preuves qui
ont tir son me d'un engourdissement funeste. Apprendre  connatre
les dangers de la prosprit et l'utilit du malheur, n'est-ce point
l par excellence la science d'une religion qui adore un Dieu
crucifi?

On arrivait  une poque o la rvolution marchait le front lev et
jetait le masque. Les complots se tramaient en plein jour; les crimes
taient publiquement cots et marchands. On dsignait les chefs, on
nommait leurs agents, on indiquait les victimes. Les intentions
rvolutionnaires taient si peu voiles qu'elles laissaient 
dcouvert leurs filtres et leurs poisons. L'heure tait venue o,
fatigu de sa captivit, en butte aux motions les plus acerbes des
clubs comme aux insultes les plus outrageantes de la rue, Louis XVI
s'mut enfin et rsolut de quitter Paris. La pense du danger qu'il
courait personnellement n'entrait pour rien dans sa dtermination;
mais sa tendresse et sa conscience mme de pre et d'poux
s'indignaient de la situation impossible que les vnements avaient
faite  sa femme et  ses enfants.




LIVRE SIXIME.

FUITE DE LA FAMILLE ROYALE.

20--26 JUIN 1791.

                     Vous tes venus aprs moi comme aprs un voleur,
                     avec des pes et des btons pour me prendre.

                                            S. MARC, chap. XIV, v. 48.

     Le Roi dpouill du droit de grce. -- Fuite de la famille
     royale. -- Dguisement. -- Dtails divers sur le voyage. --
     Long silence de Madame lisabeth. -- Retour de Varennes. --
     Halte  Chlons;  pernay. -- Mademoiselle Valle. --
     Cazotte fils. -- Rencontre des commissaires de l'Assemble
     nationale; leur attitude; celle du Roi, de la Reine, de
     Madame lisabeth. -- Celle-ci prenant la parole, retrace 
     Barnave pendant plus d'une heure et demie les diffrentes
     phases de la rvolution. -- Rcit de Ption. -- Arrive 
     Paris. -- Arrestation des gardes du corps. -- La Fayette
     charg de la garde du Roi. -- Madame de Tourzel, garde 
     vue, fait demander  Madame lisabeth un livre intitul:
     _Penses sur la mort._ -- Portrait, de Ption. -- Le Roi et
     la Reine ne pouvant sans escorte prendre l'air au jardin, ne
     quittent pas leur appartement, et Madame lisabeth ne veut
     point pour elle d'une libert qu'ils n'ont plus.


Le dcret du 5 juin, qui avait enlev  Louis XVI le droit de faire
grce aux condamns, l'avait profondment humili et afflig. On a
t depuis longtemps la libert au Roi, disait  ce sujet Madame
lisabeth, et voil qu'on lui interdit la clmence. Dj le 10 juin,
indign du rseau de servitude dans lequel on l'avait envelopp, il
avait protest, mais secrtement, contre les dcrets qu'il avait
sanctionns, et d'avance contre les dcrets qui seraient prsents 
son acceptation. Mais, hlas! c'tait hautement, c'tait  la face de
la France et de l'Europe qu'il aurait fallu agir ainsi. Il est douteux
qu'on et russi, mais on aurait du moins mis la rvolution en demeure
de se produire au grand jour, dans un temps o elle avait encore
intrt  se cacher: on lui aurait ainsi arrach le masque qu'elle
jetait maintenant.

 l'heure o le Roi se dcidait  partir, il ne lui restait qu' se
drober par la fuite  une situation intolrable qui, en lui enlevant
l'exercice du pouvoir, lui en laissait toute la responsabilit.

Mon intention n'est point de refaire ici le rcit du voyage de
Varennes, dont j'ai tudi avec soin les dtails dans les dernires
ditions que j'ai donnes de l'Histoire de Louis XVII. Je crois devoir
revenir seulement sur quelques points qui concernent plus
particulirement Madame lisabeth.

Le voyage de Varennes a deux phases: l'alle et le retour, une comdie
et un drame. Dans la comdie, mle d'alertes et d'inquitudes et trop
mal combine pour arriver  un heureux dnoment, madame de Tourzel
joue le rle de mre sous le nom de _baronne de Korff_; le Dauphin et
Madame Royale sont ses filles, sous les noms d'_Agla_ et d'_Amlie_;
Marie-Antoinette, sous le nom de _madame Rochet_, est gouvernante des
deux enfants; Louis XVI est valet de chambre sous le nom de _Durand_,
et Madame lisabeth bonne des enfants sous le nom de _Rosalie_. La
comdie finit  Sainte-Menehould, le drame commence  Varennes. L
chacun redevient lui-mme. Place sur le second plan, Madame lisabeth
attire peu les regards et n'occupe pas l'attention: elle assiste en
silence aux scnes pnibles qu'amnent successivement l'arrestation du
Roi, sa descente chez le procureur de la commune de Varennes,
l'arrive de MM. de Choiseul et Goguelat, de MM. de Damas et d'Eslon,
puis celle de Romeuf, aide de camp de la Fayette, porteur du dcret de
l'Assemble, et celle enfin de Bayon, envoy de Bailly. Agite tour 
tour par le sentiment de la dlivrance et l'imminence du pril
qu'veille l'apparition de ces hommes accourus d'horizons si
diffrents et avec des buts si opposs, elle voit s'teindre d'heure
en heure et de minute en minute les dernires lueurs de l'esprance,
et, muette, elle assiste  ce dpart fatal qui va ramener le Roi  ses
ennemis. Les cris des populations qui bordent la route, la halte faite
 Sainte-Menehould, o quelques paroles politiques s'changent entre
Louis XVI et le maire de la ville; l'affluence de la multitude devenue
encore plus compacte et plus hostile  la famille royale; le meurtre
de M. de Dampierre assassin presque sous ses yeux; l'aspect de Drouet
et de Guillaume, ce valet d'auberge, qui dpassent au galop la voiture
du Roi,  Orbeval, allant comme l'clair annoncer leur triomphe 
Paris; quelques tmoignages d'intrt offerts  Chlons au Roi et  la
Reine, la messe entendue le lendemain matin (jour de la Fte-Dieu) et
violemment interrompue par l'ordre du dpart;--ces incidents, ces
tableaux, ces scnes avaient d causer bien des motions  Madame
lisabeth, mais rien n'avait altr son sang-froid, rien ne lui avait
encore arrach une parole. Elle n'avait rien  dire en effet, elle
n'avait rien  rpondre  des hommes dont les sentiments et les ides
taient depuis longtemps fausss par la presse, aigris par les
vnements, et, dans cette dernire circonstance, surexcits jusqu'au
dlire par la passion politique. Ce fut  pernay que sa langue se
dlia. La populace, qui remplissait les abords de la cour de l'htel
de Rohan, o le Roi tait attendu pour dner, obligea les voitures 
s'arrter  la porte de cette cour. Le jeune Cazotte, commandant de la
garde nationale du village de Pierry, situ  une lieue d'pernay,
tait charg de protger la descente des augustes voyageurs; mais sa
troupe fidle n'offre qu'une digue impuissante au flot populaire qui
fait irruption dans la cour et y entrane confusment la famille
royale. Cazotte se dbat pour arriver  elle. Madame lisabeth, qui le
connaissait, s'tonne de le voir au milieu de l'meute, et ne peut
s'empcher de lui dire: Et vous aussi, Cazotte!--Je ne suis ici,
rpond-il, que pour vous servir, et il est essentiel que vous n'ayez
pas l'air de me connotre. lisabeth lui jette un regard d'adhsion,
qu'elle porte aussitt vers la Reine, comme pour indiquer au
protecteur inattendu qui se rvle la personne qui plus que toutes les
autres a besoin de protection. En effet, mille cris injurieux taient
pousss en ce moment contre Marie-Antoinette: Mprisez cette fureur,
dit en allemand Cazotte, dont les yeux rencontrent ceux de la Reine,
Dieu est au-dessus de tout! _Verachten sie das, Gott ist ber
alles!_--La Reine, raconte Cazotte, me regarda attentivement et se
mit en marche, suivie de Madame Royale, de Madame lisabeth et de
madame de Tourzel, mais ple-mle avec le peuple... Le Dauphin, port
par un garde du corps, cessant d'apercevoir sa mre, la demandoit avec
larmes, et ce fut  moi qu'il s'adressa en passant les bras  mon cou;
mes joues furent mouilles de ses pleurs. Nous le portmes dans la
chambre o la Reine avoit t introduite. Elle me demanda si je
pouvois lui procurer une ouvrire, afin de rajuster une partie de ses
vtements, sur lesquels la foule avoit march. Dans la maison mme se
trouvoit la fille de l'hte[156], personne de la plus jolie figure. Je
la conduisis  la Reine, et son respect, ses yeux rouges de pleurs
offrirent  Sa Majest un touchant contraste avec le spectacle qu'elle
venoit d'avoir sous les yeux[157].

[Note 156: M. Valle.]

[Note 157: _Tmoignage d'un royaliste_, par Cazotte.]

Aprs cette halte courte et vive, le convoi se remit en route, et
Madame lisabeth reprit son attitude calme et silencieuse. Une heure
aprs eut lieu la rencontre des commissaires de l'Assemble nationale
(Barnave, Ption et Latour-Maubourg), chargs de s'assurer de la
personne du Roi. L'installation des deux premiers dans la voiture de
la famille royale ne troubla pas un moment la srnit d'lisabeth,
qui n'ouvrit la bouche que pour adjurer, avec la Reine, Ption et
Barnave d'empcher qu'on attentt aux jours des serviteurs qui les
accompagnaient. Aprs ce premier panchement de douleur et
d'inquitude, un long silence se fit. On s'observa de part et d'autre.
Les commissaires eurent le temps d'examiner l'attitude du Roi, de la
Reine, de leurs enfants. La simplicit naturelle de leurs manires les
surprit, toucha profondment Barnave, tonna Ption lui-mme, qui ne
put s'en taire, et qui fut aussi frapp de la mesquinerie, c'est son
expression, du costume des voyageurs. Le Roi, la Reine, Madame
lisabeth remarqurent aussi de leur ct les manires et la parole de
Barnave, qui contrastaient avec la parole et les manires de Ption.
Louis XVI entama la conversation et s'expliqua sur le but de son
voyage. Le jeune orateur de Grenoble rpondit respectueusement au Roi,
combattant avec dfrence une opinion qu'il ne partageait pas, et avec
motion des sentiments qui le gagnaient malgr lui. La Reine fut
touche de son trouble comme de la biensance de son langage, et elle
se mla bientt  l'entretien. Un nouveau jour claira Barnave: les
traits sous lesquels on peignait chaque jour la famille royale
ressemblaient si peu  ce qu'il lui tait donn de voir[158]!

[Note 158: _Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort_, 1861, gr. in-8,
t. I, p. 109.]

Madame lisabeth, depuis deux jours absorbe par le spectacle inou
qui s'offrait  elle et par les terribles rflexions qu'elle en
tirait, prit enfin la parole, et s'adressant  Barnave, elle lui
retraa avec une fermet admirable les diverses poques de la
rvolution: mettant en opposition, avec un tact merveilleux, la
conduite de Louis XVI et celle de l'Assemble nationale, elle rappela
successivement les dcrets de l'Assemble, contraires  la religion, 
l'autorit royale,  l'ordre et  la tranquillit du royaume. Madame
de Tourzel nous a conserv une partie de cette allocution, qui dura
plus d'une heure et demie:

Je suis bien aise, monsieur Barnave, que vous me mettiez  porte de
vous ouvrir mon coeur et de vous parler franchement sur la rvolution.
Vous avez trop d'esprit pour n'avoir point connu sur-le-champ l'amour
du Roi pour les Franois et son dsir de les rendre heureux. gar par
un amour excessif de la libert, vous n'avez calcul que ses avantages
sans penser aux dsordres qui pouvoient l'accompagner. Vos premiers
succs vous ont enivr et vous ont fait aller bien au del du but que
vous vous tiez propos. La rsistance que vous avez prouve vous a
roidi contre les difficults et vous a fait briser sans rflexion tout
ce qui mettoit obstacle  vos projets. Vous avez oubli que le bien
s'opre lentement, et qu'en voulant arriver trop promptement au but on
court le risque de s'garer. Vous vous tes persuad qu'en dtruisant
tout ce qui existoit, bon ou mauvais, vous construiriez un ouvrage
parfait, et que vous rtabliriez ce qui toit utile  conserver.
Sduit par cette ide, vous avez attaqu tous les fondements de la
royaut et abreuv d'outrages et d'amertume le meilleur des rois. Tous
ses efforts et ses sacrifices pour vous ramener  des ides plus
saines ont t inutiles, et vous n'avez cess de calomnier ses
intentions et de l'avilir aux yeux de son peuple en tant  la royaut
toutes les prrogatives.

Arrach de son palais et conduit  Paris de la manire la plus
indcente, sa bont ne s'est pas dmentie. Il tendoit les bras  ses
enfants gars, et cherchoit  s'entendre avec eux pour oprer le bien
de cette France qu'il chrissoit malgr ses erreurs. Vous l'avez forc
de signer une constitution point acheve, quoiqu'il vous reprsentt
qu'il toit plus convenable de ne donner sa sanction qu' un ouvrage
termin, et vous l'avez oblig de la prsenter ainsi au peuple dans
une fdration dont l'objet toit de vous attacher les dpartements en
isolant le Roi de la nation.--Ah! madame, reprit vivement Barnave, ne
vous plaignez pas de cette fdration: nous tions perdus si vous en
eussiez su profiter!

La famille royale soupira, et Madame lisabeth continua la
conversation:

Le Roi, dit-elle, malgr les diverses insultes qu'il a prouves de
nouveau depuis cette poque, ne pouvoit encore se rsoudre au parti
qu'il vient de prendre; mais, attaqu dans ses principes, dans sa
famille, dans sa propre personne, profondment afflig des crimes qui
se commettent dans toute la France, et voyant une dsorganisation
gnrale dans toutes les parties du gouvernement et les maux qui en
rsultent, il s'est dtermin  quitter Paris pour aller dans une
ville du royaume o, libre de ses actions, il pt engager l'Assemble
 reviser ses dcrets et faire, de concert avec elle, une constitution
qui, classant les divers pouvoirs et les remettant  leur place, pt
faire le bonheur de la France.

Je ne parle pas de nos malheurs particuliers; le Roi seul, qui ne
doit faire qu'un avec la France, nous occupe uniquement: je ne
quitterai jamais sa personne,  moins que vos dcrets n'achevant
d'ter toute libert de pratiquer la religion, je ne sois force de
l'abandonner pour aller dans un pays o la libert de conscience me
donne les moyens de pratiquer ma religion,  laquelle je tiens plus
qu' ma propre vie.--Gardez-vous-en bien, rpliqua Barnave, vos
exemples et votre prsence sont trop utiles  votre pays.--Je n'y
penserai jamais sans cela; il m'en coteroit trop de quitter mon frre
quand il est aussi malheureux; mais un pareil motif ne peut faire
impression sur vous, monsieur Barnave, qu'on dit protestant, et qui
n'avez peut-tre mme aucune religion!

Barnave s'en dfendit en assurant qu'on l'avoit plus d'une fois
calomni en lui prtant des propos bien loigns de ses sentiments,
et nommment, dit-il, cet infme propos aprs la mort de MM. Foulon et
Berthier: _Ce sang est-il donc si pur?_[159]

[Note 159: Mmoires indits.]

Ption a laiss du retour de Varennes un rcit que nous croyons devoir
donner ici, en en retranchant toutefois quelques traits cyniques que
notre plume ne saurait se permettre de reproduire:

Je fus nomm avec Maubourg et Barnave pour aller au-devant du Roi et
des personnes qui l'accompagnoient.

Cette nomination avoit t faite sur la prsentation des comits de
constitution et militaire runis.

Je ne fis d'abord aucune attention  la manire dont cette ambassade
toit compose; depuis longtemps je n'avois aucune liaison avec
Barnave; je n'avois jamais frquent Maubourg.

Maubourg connoissoit beaucoup madame de Tourzel, et on ne peut se
dissimuler que Barnave avoit dj conu des projets. Ils crurent
trs-politique de se mettre sous l'abri d'un homme qui toit connu
pour l'ennemi de toute intrigue et l'ami des bonnes moeurs et de la
vertu. Deux heures aprs ma nomination, je me rendis chez M. Maubourg,
lieu du rendez-vous.

 peine y fus-je entr que Duport arriva, que la Fayette arriva; je
ne fus pas peu surpris de voir Duport et la Fayette causer ensemble
familirement, amicalement. Je savois qu'ils se dtestoient, et leur
coalition n'toit pas encore publique. Arriva aussi un homme que j'ai
toujours estim, M. Tracy.

On s'entretint beaucoup des partis qu'on prendroit envers le Roi:
chacun disoit que ce gros cochon-l toit fort embarrassant.
L'enfermera-t-on? disoit l'un; rgnera-t-il? disoit l'autre; lui
donnera-t-on un conseil?

La Fayette faisoit des plaisanteries, ricanoit; Duport s'expliquoit
peu; au milieu d'une espce d'abandon, j'apercevois clairement
beaucoup de contrainte. Je ne me laissai point aller avec des gens qui
visiblement jouoient _serr_ et qui dj sans doute s'toient fait un
plan de conduite.

Barnave se fit attendre trs-longtemps. Nous ne partmes qu' quatre
heures du matin. Nous prouvmes  la barrire un petit retard, parce
qu'on ne laissoit passer personne, et je vis le moment o nous serions
obligs de rtrograder.

M. Dumas toit avec nous. Nous fmes le prendre chez lui.
L'Assemble, galement sur la prsentation des comits, lui avoit
confi le commandement gnral de toutes les forces que nous jugerions
utile et ncessaire de requrir. Cette nomination n'est pas
indiffrente. M. Dumas toit la crature des Lameth.

Nous voil donc partis par un trs-bon temps. Les postillons, qui
savoient l'objet de notre voyage, nous conduisoient avec la plus
grande rapidit. Dans les villages, dans les bourgs, dans les villes,
partout sur notre passage on nous donnoit des tmoignages de joie,
d'amiti et de respect.

Dans tout le cours de la route, nous n'arrtmes que le temps ncessaire
pour manger promptement un morceau.  la Fert-sous-Jouarre, une
procession ralentit un instant notre marche: nous mmes pied  terre,
nous gagnmes une auberge pour djeuner. Les officiers municipaux vinrent
nous y joindre; un grand nombre de citoyens nous entourrent; nous ne
couchmes point.

Arrivs  Dormans, o nous nous disposions  dner, des courriers
vinrent nous dire que le Roi toit parti le matin de Chlons et qu'il
devoit tre prs d'pernay; d'autres assurrent qu'il avoit t suivi
dans sa marche par les troupes de Bouill et qu'il alloit d'un instant
 l'autre tre enlev. Plusieurs, pour confirmer ce fait, soutinrent
avoir vu de la cavalerie _traverser dans les bois_.

Rien ne nous paroissoit plus naturel que cette nouvelle tentative de
M. de Bouill; avec son caractre connu, il voudra, disions-nous,
plutt prir que de l'abandonner.

Cependant le Roi avanoit dans l'intrieur; il laissoit dj derrire
lui Chlons, et il nous paroissoit difficile de tenter un coup de main
et surtout de russir, de sorte qu'en combinant toutes les
circonstances nous penchions davantage  croire que M. de Bouill
n'hasarderoit pas une housarderie semblable, qui pouvoit d'ailleurs
compromettre la personne du Roi.

Nous ne nous donnmes que le temps de manger debout un morceau, de
boire un coup, et nous nous mmes en marche.

Mes compagnons de voyage avoient us envers moi, dans tout le cours
du voyage, de beaucoup de discrtion et de rserve; nous avions parl
de choses indiffrentes. Il n'y avoit eu qu'un seul instant qui avoit
veill en moi quelques soupons. On avoit remis sur le tapis la
question de savoir ce qu'on feroit du Roi; Maubourg avoit dit: Il est
bien difficile de prononcer: c'est une bte qui s'est laiss
entraner; il est bien malheureux, en vrit il fait piti. Barnave
observoit qu'en effet on pouvoit le regarder comme un imbcile. Qu'en
pensez-vous, me dit-il, Ption? Et dans le mme moment il fit un
signe  Maubourg, mais de ces signes d'intelligence pour celui  qui
on les fait et de dfiance pour celui de qui on ne veut pas tre vu;
cependant il toit possible que, connoissant l'austrit et
l'inflexibilit de mes principes, il ne vouloit dire autre chose
sinon: Ption va condamner avec toute la rigueur de la loi et comme si
c'toit un simple citoyen.

Je rpondis nanmoins que je ne m'cartois pas de l'ide de le
traiter comme un imbcile, incapable d'occuper le trne, qui avoit
besoin d'un tuteur, que ce tuteur pouvoit tre un conseil national.
L-dessus des objections, des rponses, des rpliques; nous parlmes
de la rgence, de la difficult du choix du rgent.

M. Dumas n'toit pas dans la mme voiture que nous. Sortant de
Dormans, M. Dumas examinoit tous les endroits comme un gnral
d'arme. Si M. de Bouill arrive, disoit-il, il ne peut prendre que
par l; on peut l'arrter  cette hauteur et ce dfil; sa cavalerie
ne peut plus manoeuvrer. Il fit mme une disposition militaire. Il
donna ordre  la garde nationale d'un bourg de prendre tel et tel
poste.

Ces prcautions paroissoient non-seulement inutiles, mais ridicules.
Nous nous en divertmes, et je dois dire que M. Dumas lui-mme s'en
amusoit. Il n'en paroissoit pas moins srieux avec les habitants des
campagnes, qui s'attendoient srieusement  combattre. Le zle qui
animoit ces bonnes gens toit vraiment admirable; ils accouroient de
toutes parts, vieillards, femmes et enfants: les uns avec des broches,
avec des faux; les autres avec des btons, des sabres, de mauvais
fusils; ils alloient comme  la noce; des maris embrassoient leurs
femmes, leur disant: Eh bien, s'il le faut, nous irons  la frontire
tuer ces gueux, ces j... f...-l! Ah! nous l'aurons, ils ont beau
faire.--Ils couroient aussi vite que la voiture; ils applaudissoient;
ils crioient: Vive la nation! J'tois merveill, attendri de ce
sublime spectacle.

Les courriers se multiplioient, se pressoient, nous disoient: Le Roi
approche.  une lieue, une lieue et demie d'pernay, sur une
trs-belle route, nous apercevons de loin un nuage de poussire, nous
entendons un grand bruit; plusieurs personnes approchent de notre
voiture et nous crient: Voil le Roi! Nous faisons ralentir le pas des
chevaux; nous avanons, nous apercevons un groupe immense; nous
mettons pied  terre. La voiture du Roi s'arrte, nous allons
au-devant; l'huissier nous prcde, et le crmonial s'observe d'une
manire imposante. Aussitt qu'on nous aperoit, on s'crie: Voil les
dputs de l'Assemble nationale! On s'empresse de nous faire place
partout; on donne des _signals_ d'ordre et de silence. Le cortge
toit superbe: des gardes nationales  cheval,  pied, avec uniforme,
sans uniforme, des armes de toute espce; le soleil, sur son dclin,
rflchissoit sa lumire sur ce bel ensemble, au milieu d'une paisible
campagne; la grande circonstance, je ne sais, tout cela toit imposant
et faisoit natre des ides qui ne se calculent pas; _mais que le
sentiment toit diversifi et exagr!_ Je ne puis peindre le respect
dont nous tions environns. Quel ascendant puissant, me disois-je, a
cette assemble, quel mouvement elle a imprim, que ne peut-elle pas
faire! Comme elle seroit coupable de ne pas rpondre  cette confiance
sans bornes,  cet amour si touchant!

Au milieu des chevaux, du cliquetis des armes, des applaudissements
de la foule que l'empressement attiroit, que la crainte de nous
presser loignoit, nous arrivmes  la portire de la voiture. Elle
s'ouvrit sur-le-champ. Des bruits confus en sortoient. La Reine,
Madame lisabeth paroissoient vivement mues, plores: Messieurs,
dirent-elles avec prcipitation, les larmes aux yeux, messieurs! Ah!
monsieur Maubourg, en lui prenant la main en grce; ah! monsieur,
prenant aussi la main  Barnave; ah! monsieur, Madame lisabeth
appuyant seulement la main sur la mienne, qu'aucun malheur n'arrive,
que les gens qui nous ont accompagns ne soient pas victimes, qu'on
n'attente pas  leurs jours; le Roi n'a pas voulu sortir de
France!--Non, messieurs, dit le Roi en parlant avec volubilit, je ne
sortois pas; je l'ai dclar, cela est vrai.

Cette scne fut vive, ne dura qu'une minute; mais comme cette minute
me frappa! Maubourg rpondit; je rpondis par des ah! par des mots
insignifiants et quelques signes de dignit sans duret, de douceur
sans affterie, et brisant ce colloque, prenant le caractre de notre
mission, je l'annonai au Roi en peu de mots, et je lui lus le dcret
dont j'tois porteur. Le plus grand silence rgnoit dans cet instant.

Passant de l'autre ct de la voiture, je demandai du silence, je
l'obtins, et je donnai aux citoyens lecture de ce dcret; il fut
applaudi. M. Dumas prit  l'instant le commandement de toutes les
gardes qui jusqu' ce moment avoient accompagn le Roi. Il y eut de la
part de ces gardes une soumission admirable. C'toit avec joie
qu'elles reconnoissoient le chef militaire qui se plaoit  leur tte:
l'Assemble l'avoit dsign; il sembloit que c'toit pour eux un objet
sacr.

Nous dmes au Roi qu'il toit dans les convenances que nous prissions
place dans sa voiture. Barnave et moi nous y entrmes.  peine _y
eurent-nous mis_ le premier pied que nous dmes au Roi: Mais, Sire,
nous allons vous gner, vous incommoder; il est impossible que nous
trouvions place ici. Le Roi rpondit: Je dsire qu'aucune des
personnes qui m'ont accompagn ne sorte. Je vous prie de vous asseoir,
nous allons nous presser, vous trouverez place.

Le Roi, la Reine, le Prince royal toient sur le derrire; Madame
lisabeth, madame de Tourzel et Madame toient sur le devant. La Reine
prit le prince sur ses genoux. Barnave se plaa entre le Roi et la
Reine. Madame de Tourzel mit Madame entre ses jambes, et je me plaai
entre Madame lisabeth et madame de Tourzel.

Nous n'avions pas fait dix pas qu'on nous renouvelle les
protestations que le Roi ne vouloit pas sortir du royaume, et qu'on
nous tmoigne les plus vives inquitudes sur le sort des trois gardes
du corps qui toient sur le sige de la voiture. Les paroles se
pressoient, se croisoient; chacun disoit la mme chose; il sembloit
que c'toit le mot du _gu_; mais il n'y avoit aucune mesure, aucune
dignit dans cette conversation, et je n'aperus surtout sur aucune
des figures cette grandeur souvent _trs-imprimante_ que donne le
malheur  des mes leves.

Le premier caquetage pass, j'aperus un air de simplicit et de
famille qui me plut; il n'y avoit plus l de reprsentation royale, il
existoit une aisance et une _bonne hommie domestique_: la Reine
appeloit Madame lisabeth ma petite soeur; Madame lisabeth lui
rpondoit de mme. Madame lisabeth appeloit le Roi mon frre; la
Reine faisoit danser le Prince sur ses genoux. Madame, quoique plus
rserve, jouoit avec son frre: le Roi regardoit tout cela avec un
air assez satisfait, quoique peu mu et peu sensible.

J'aperus, en levant les yeux au ciel de la voiture, un chapeau
galonn dans le filet; c'toit, je n'en doute pas, celui que le Roi
avoit dans son dguisement, et j'avoue que je fus rvolt qu'on et
laiss subsister cette trace qui rappeloit une action dont on devoit
tre empress et jaloux d'anantir jusqu'au plus lger souvenir.
Involontairement je portois de temps  autre mes regards sur le
chapeau: j'ignore si on s'en aperut.

J'examinai aussi le costume des voyageurs. Il toit impossible qu'il
ft plus mesquin. Le Roi avoit un habit brun peluch, du linge fort
sale; les femmes avoient de petites robes trs-communes et du matin.

Le Roi parla d'un accident qui venoit d'arriver  un seigneur qui
venoit d'tre gorg, et il en paroissoit trs-affect. La Reine
rptoit que c'toit abominable, qu'il faisoit beaucoup de bien dans
sa paroisse, et que c'toient ses propres habitants qui l'avoient
assassin.

Un autre fait l'affectoit beaucoup: elle se plaignoit amrement des
soupons qu'on avoit manifests dans la route contre elle.
Pourriez-vous le croire, nous disoit-elle, je vais pour donner une
cuisse de volaille  un garde national qui paroissoit nous suivre avec
quelque attachement; eh bien, on crie au garde national: _Ne mangez
pas, dfiez-vous!_ en faisant entendre que cette volaille pouvoit tre
empoisonne. Oh! j'avoue que j'ai t indigne de ce soupon, et 
l'instant j'ai distribu de cette volaille  mes enfants; j'en ai
mang moi-mme.

Cette histoire  peine finie: Messieurs, nous dit-elle, nous avons
t ce matin  la messe  Chlons, mais une messe constitutionnelle.
Madame lisabeth appuya, le Roi ne dit un mot. Je ne pus pas
m'empcher de rpondre que cela toit bien, que ces messes toient les
seules que le Roi dt entendre; mais j'avoue que je fus trs-mcontent
de ce genre de persiflage et dans les circonstances o le Roi se
trouvoit.

La Reine et Madame lisabeth revenoient sans cesse aux gardes du
corps qui toient sur le sige de la voiture, et tmoignoient les plus
vives inquitudes.

Quant  moi, dit madame de Tourzel, qui avoit gard jusqu'alors le
silence, mais avec un ton rsolu et trs-sec, j'ai fait mon devoir en
accompagnant le Roi et en ne quittant pas les enfants qui m'ont t
confis. On fera de moi tout ce qu'on voudra, mais je ne me reproche
rien. Si c'toit  recommencer, je recommencerois encore.

Le Roi parloit trs-peu, et la conversation devint plus particulire;
la Reine _parlat_  Barnave et Madame lisabeth me _parlat_, mais
comme si on se ft distribu les rles en se disant: Chargez-vous de
votre voisin, je vais me charger du mien.

Madame lisabeth me fixoit avec des yeux attendris, avec cet air de
langueur que le malheur donne et qui inspire un assez vif intrt.....

Nous allions lentement: un peuple nombreux nous accompagnoit. Madame
lisabeth m'entretenoit des gardes du corps qui les avoient
accompagns; elle m'en parloit avec un intrt tendre; sa voix avoit
je ne sais quoi de flatteur. Elle entrecoupoit quelquefois _ces_ mots
de manire  me troubler. Je lui rpondois avec une gale douceur,
mais cependant sans foiblesse, avec un genre d'austrit qui n'avoit
rien de farouche; je me gardois bien de compromettre mon caractre; je
donnois tout ce qu'il falloit  la position dans laquelle je croyois
la voir, mais sans nanmoins donner assez pour qu'elle pt penser,
mme souponner, que _rien altrt_ jamais mon opinion, et je pense
qu'elle le sentit  merveille, qu'elle vit que les tentations les plus
sduisantes seroient inutiles, car je remarquois un certain
refroidissement, une certaine svrit qui tient souvent chez les
femmes  l'amour-propre irrit.

Nous arrivions insensiblement  Dormans. J'observai plusieurs fois
Barnave, et quoique la _demie_ clart qui rgnoit ne me permt pas de
distinguer avec une grande prcision, son maintien avec la Reine me
paroissoit honnte, rserv, et la conversation ne me sembloit pas
mystrieuse.

Nous entrmes  Dormans entre minuit et une heure; nous descendmes
dans l'auberge o nous avions mang un morceau (en venant), et cette
auberge, quoique trs-passable pour un petit endroit, n'tait gure
propre  recevoir la famille royale.

J'avoue cependant que je n'tois pas fch que la cour connt ce que
c'toit qu'une auberge ordinaire.

Le Roi descendit de voiture, et nous descendmes successivement; il
n'y eut aucun cri de Vive le Roi! et on criait toujours: Vive la
nation! Vive l'Assemble nationale! quelquefois: Vive Barnave! Vive
Ption! Cela eut lieu pendant toute la route.

Nous montmes dans les chambres hautes; des sentinelles furent poses
 l'instant  toutes les portes. Le Roi, la Reine, Madame lisabeth,
le Prince, Madame, madame de Tourzel souprent ensemble; MM. Maubourg,
Barnave, Dumas et moi, nous soupmes dans un autre appartement; nous
fmes nos dpches pour l'Assemble nationale; je me mis dans un lit 
trois heures du matin; Barnave vint coucher dans le mme lit. Dj
j'tois endormi; nous nous levmes  cinq heures.

Le Roi toit seul dans une chambre o il y avoit un mauvais lit
d'auberge. Il passa la nuit dans un fauteuil.

Il toit difficile de dormir dans l'auberge, car les gardes
nationales et tous les habitants des environs _toit_ autour 
chanter,  boire et danser des rondes.

Avant de partir, MM. Dumas, Barnave, Maubourg et moi, nous passmes
en revue les gardes nationales; nous fmes trs-bien accueillis.

Nous montmes en voiture entre cinq et six heures, et je me plaai
cette fois entre le Roi et la Reine. Nous tions fort mal  l'aise. Le
jeune Prince venoit sur mes genoux, jouoit avec moi; il toit fort gai
et surtout fort remuant.

Le Roi cherchoit  causer. Il me fit d'abord de ces questions
oiseuses pour entrer ensuite en matire. Il me demanda si j'tois
mari, je lui dis que oui; il me demanda si j'avois des enfants, je
lui dis que j'en avois un qui toit plus g que son fils. Je lui
disois de temps en temps: Regardez ces paysages, comme ils sont
beaux! Nous tions en effet sur des coteaux admirables, o la vue
toit varie, tendue: la Marne couloit  nos pieds. Quel beau pays,
m'criai-je, que la France! il n'est pas dans le monde de royaume qui
puisse lui tre compar. Je lchois ces ides  dessein; j'examinois
quelle impression elles faisoient sur la physionomie du Roi; mais sa
figure est toujours froide, inanime, d'une manire vraiment
dsolante, et,  vrai dire, cette masse de chair est insensible.

Il voulut me parler des Anglois, de leur industrie, du gnie
commercial de cette nation. Il articula une ou deux phrases. Ensuite
il s'embarrassa, s'en aperut et rougit. Cette difficult  s'exprimer
lui donne une timidit dont je m'aperus plusieurs fois. Ceux qui ne
le connoissent pas seroient tents de prendre cette timidit pour de
la stupidit; mais on se tromperoit: il est trs-rare qu'il lui
chappe une chose dplace, et je ne lui ai pas entendu dire une
sottise.

Il s'appliquoit beaucoup  parcourir des cartes gographiques qu'il
avoit, et il disoit: Nous sommes dans tel dpartement, dans tel
district, dans tel endroit.

La Reine causa aussi avec moi d'une manire _unie_ et familire; elle
me parla aussi de l'ducation de ses enfants. Elle en parla en mre de
famille et en femme assez instruite. Elle exposa des principes
trs-justes en ducation. Elle dit qu'il falloit loigner de l'oreille
des princes toute flatterie, qu'il ne falloit jamais leur dire que la
vrit. Mais j'ai su depuis que c'toit le jargon de mode dans toutes
les cours de l'Europe. Une femme trs-claire me rapportoit qu'elle
avoit vu et assez familirement cinq ou six princesses qui toutes lui
avoient tenu le mme langage, sans pour cela s'occuper une minute de
l'ducation de leurs enfants.

Au surplus, je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que tout ce
qu'elle me disoit toit extrmement superficiel, et il ne lui
chappoit aucune ide forte ni de caractre; elle n'avoit dans aucun
sens ni l'air ni l'attitude de sa position.

Je vis bien cependant qu'elle dsiroit qu'on lui crt du caractre;
elle rptoit assez souvent qu'il falloit en avoir, et il se prsenta
une circonstance o elle me fit voir qu'elle le faisoit consister en
si peu de chose que je demeurai convaincu qu'elle n'en avoit pas.

Les glaces toient toujours baisses; nous tions cuits par le soleil
et touffs par la poussire; mais le peuple des campagnes, les gardes
nationales nous suivant processionnellement, il toit impossible de
faire autrement, parce qu'on vouloit voir le Roi.

Cependant la Reine saisit un moment pour baisser le _sthort_. Elle
mangeoit alors une cuisse de pigeon. Le peuple murmure; Madame
lisabeth fut pour le lever, la Reine s'y oppose en disant: Non, il
faut du caractre. Elle saisit l'instant mathmatique o le peuple ne
se plaignoit plus pour lever elle-mme le _sthort_ et pour faire
croire qu'elle ne le levoit pas parce qu'on l'avoit demand; elle jeta
par la portire l'os de la cuisse de pigeon, et elle rpta ces
propres expressions: Il faut avoir du caractre jusqu'au bout.

Cette circonstance est minutieuse, mais je ne puis pas dire combien
elle m'a frapp.

 l'entre de la Fert-sous-Jouarre, nous trouvmes un grand concours
de citoyens qui crioient: Vive la nation! Vive l'Assemble nationale!
Vive Barnave! Vive Ption! J'apercevois que ces cris faisoient une
impression dsagrable  la Reine, surtout  Madame lisabeth. Le Roi
y paroissoit insensible, et l'embarras qui rgnoit sur leurs figures
m'embarrassoit moi-mme.

Le maire de la Fert-sous-Jouarre nous avoit fait prvenir qu'il
recevroit le Roi, et le Roi avoit accept cette offre. La maison du
maire est extrmement jolie; la Marne en baigne les murs. Le jardin
qui accompagne cette maison est bien distribu, bien soign, et la
terrasse qui est sur le bord de la rivire est agrable.

Je me promenai avec Madame lisabeth sur cette terrasse avant le
dner, et l je lui parlai avec toute la franchise et la vracit de
mon caractre; je lui reprsentai combien le Roi toit mal entour,
mal conseill; je lui parlai de tous les intrigants, de toutes les
manoeuvres de la cour avec la dignit d'un homme libre et le ddain
d'un homme sage. Je mis de la force, de la persuasion dans
l'expression de mes sentiments, et l'indignation de la vertu lui
rendit sensible et attachant le langage de la raison; elle parut
attentive  ce que je lui disois: elle en parut touche; elle se
plaisoit  mon entretien, et je me plaisois  l'entretenir. Je serois
bien surpris si elle n'avoit pas une belle et bonne me, quoique
trs-imbue des prjugs de naissance et gte par les vices d'une
ducation de cour.

C'est ainsi que ce ridicule pdagogue, prenant pour des qualifications
mrites les sobriquets que lui adressait la foule, s'imaginait que
Madame lisabeth tait frappe d'admiration pour le _vertueux_ Ption.
Mais laissons-le poursuivre son rcit.

Barnave, dit-il, causa un instant avec la Reine, mais,  ce qu'il me
parut, d'une manire assez indiffrente.

Le Roi vint lui-mme sur la terrasse nous engager  dner avec lui.
Nous confrmes, MM. Maubourg, Barnave et moi, pour savoir si nous
accepterions. Cette familiarit, dit l'un, pourroit parotre
suspecte.--Comme ce n'est pas l'tiquette, dit l'autre, on pourroit
croire que c'est  l'occasion de la situation malheureuse qu'il nous a
invits. Nous convnmes de refuser, et nous fmes lui dire que nous
avions besoin de nous retirer pour notre correspondance, ce qui nous
empchoit de rpondre  l'honneur qu'il nous faisoit.

On servit le Roi ainsi que sa famille dans une salle spare; on nous
servit dans une autre. Les repas furent splendides. Nous nous mmes 
cinq heures en marche. En sortant de la Fert, il y eut du mouvement
et du bruit autour de la voiture. Les citoyens foroient la garde
nationale, la garde nationale vouloit empcher d'approcher. Je vis un
de nos dputs, Kervelegan, qui peroit la foule, qui s'chauffoit
avec les gardes nationaux qui cherchoient  l'carter, et qui approcha
de la portire en jurant, en disant: Pour une brute comme celle-l,
voil bien du train. J'avanai ma tte hors de la portire pour lui
parler; il toit trs-chauff, il me dit: Sont-ils tous l? prenez
garde, car on parle encore de les enlever; vous tes l environns de
gens bien insolents! Il se retira, et la Reine me dit d'un air
trs-piqu et un peu effray: Voil un homme bien malhonnte! Je lui
rpondis qu'il se fchoit contre la garde qui avoit agi brusquement 
son gard. Elle me parut craindre, et le jeune prince jeta deux ou
trois cris de frayeur.

Cependant nous cheminions tranquillement. La Reine,  ct de qui
j'tois, m'adressa frquemment la parole, et j'eus occasion de lui
dire avec toute franchise ce que l'on pensoit de la cour, ce que l'on
disoit de tous les intrigants qui frquentoient le chteau. Nous
parlmes de l'Assemble nationale, du ct droit, du ct gauche, de
Malouet, de Maury, de Cazals, mais avec cette aisance que l'on met
avec ses amis. Je ne me gnai en aucune manire; je lui rapportai
plusieurs propos qu'on ne cessoit de tenir  la cour, qui devenoient
publics et qui indisposoient beaucoup le peuple; je lui citai les
journaux que lisoit le Roi. Le Roi, qui entendoit trs-bien toute
cette conversation, me dit: Je vous assure que je ne lis pas plus
_l'Ami du Roi_ que Marat.

La Reine paroissoit prendre le plus vif intrt  cette discussion;
elle l'excitoit, elle l'animoit, elle faisoit des rflexions assez
fines, assez mchantes.

Tout cela est fort bon, me dit-elle; on blme beaucoup le Roi, mais
on ne sait pas assez dans quelle position il se trouve; on lui fait 
chaque instant des rcits qui se contredisent, il ne sait que croire;
on lui donne successivement des conseils qui se croisent et se
dtruisent, il ne sait que faire: comme on le rend malheureux, sa
position n'est pas tenable; on ne l'entretient en mme temps que de
malheurs particuliers, que de meurtres; c'est tout cela qui l'a
dtermin  quitter la capitale. La couronne, m'ajouta-t-elle, est en
suspens sur sa tte. Vous n'ignorez pas qu'il y a un parti qui ne veut
pas de roi, que ce parti grossit de jour en jour.

 travers les mailles grossires de ce compte rendu burlesque, comme
sous la couche de pltre qui, applique par un maon, dshonore les
sculptures d'un monument, on entrevoit la force et la finesse des
raisons de la Reine. Elle allguait la multiplicit des rapports
contraires que recevait le Roi, les avis contradictoires dont il tait
assig, les malheurs de tout genre dont on le rendait responsable,
l'impossibilit o il tait de les prvenir ou de les rparer, parce
que la ralit de la puissance lui manquait; les progrs de plus en
plus marqus de la situation vers la rpublique  l'ombre de la
fiction royale que l'on maintenait: voil les vritables causes qui
l'avaient dcid  s'loigner de Paris. Ce n'tait pas un roi qui
avait quitt le pouvoir, c'tait un captif qui avait rompu sa chane.
coutons la rponse de Ption:

Je crus trs-distinctement apercevoir l'intention de la Reine en
laissant chapper ces derniers mots: pour mieux dire, je ne pus pas me
mprendre sur l'application qu'elle vouloit en faire.

Eh bien, lui dis-je, madame, je vais vous parler avec toute
franchise, et je pense que je ne vous serai pas suspect. Je suis un de
ceux que l'on dsigne sous le titre de rpublicains, et, si vous le
voulez, un des chefs de ce parti. Par principe, par sentiment, je
prfre le gouvernement rpublicain  tout autre. Il seroit trop long
de dvelopper ici mon ide, car il est telle et telle rpublique que
j'aimerois moins que le despotisme d'un seul. Mais il n'est que trop
vrai, je ne demande pas que vous en conveniez, mais il n'est que trop
vrai que presque partout les rois ont fait le malheur des hommes;
qu'ils ont regard leurs semblables comme leur proprit; qu'entours
de courtisans, de flatteurs, ils chappent rarement aux vices de leur
ducation premire. Mais, madame, est-il exact de dire qu'il existe
maintenant un parti rpublicain qui veuille renverser la constitution
actuelle pour en lever une autre sur ses ruines? On se plat  le
rpandre pour avoir le prtexte de former galement un autre parti
hors la constitution, un parti royaliste non constitutionnel, pour
exciter des troubles intrieurs. Le pige est trop grossier. On ne
peut pas, de bonne foi, se persuader que le parti appel rpublicain
soit redoutable; il est compos d'hommes sages, d'hommes  principes
d'honneur qui savent calculer et qui ne hasarderoient pas un
bouleversement gnral qui pourroit conduire plus facilement au
despotisme qu' la libert.

Ah! madame, que le Roi et t bien conduit s'il et favoris
sincrement la rvolution! Les troubles qui nous agitent
n'existeroient pas, et dj la constitution marcheroit, les ennemis du
dehors nous respecteroient; le peuple n'est que trop port  chrir et
idoltrer ses rois.

Je ne puis dire avec quelle nergie, avec quelle abondance _d'me_ je
lui parlai; j'tois anim par les circonstances et surtout par l'ide
que les germes de vrit que je jetois pourroient fructifier; que la
Reine se souviendroit de ce moment d'entretien.

On le voit, il ne suffisait pas  Ption d'avoir fascin Madame
lisabeth, il fallait qu'il fascint encore la Reine. C'est ainsi que,
sous sa plume, le retour de Varennes devient l'apothose de Ption.

Il continue en ces termes:

Je m'expliquai enfin trs-clairement sur l'vasion du Roi. La Reine,
Madame lisabeth rptoient souvent que le Roi avoit t libre de
voyager dans le Royaume, que son intention n'avoit jamais t d'en
sortir.

Permettez-moi, disois-je  la Reine, de ne pas pntrer dans cette
intention. Je suppose que le Roi se ft arrt d'abord sur la
frontire, il se seroit mis dans une position  passer d'un instant 
l'autre chez l'tranger; il se seroit peut-tre trouv forc de le
faire, et puis d'ailleurs le Roi n'a pas pu se dissimuler que son
absence pouvoit occasionner les plus grands dsordres. Le moindre
inconvnient de son loignement de l'Assemble nationale toit
d'arrter tout court la marche des affaires.

Je ne me permis pas nanmoins une seule fois de laisser entrevoir mon
avis sur le genre de peine que je croirois applicable  un dlit de
cette nature.

 mon tour je mis quelque affectation  rappeler le beau calme qui
avoit exist dans Paris  la nouvelle du dpart du Roi. Ni la Reine ni
Madame lisabeth ne rpondirent jamais un mot sur cela. Elles ne
dirent pas que rien n'toit plus heureux; je crus mme apercevoir
qu'elles en toient trs-piques; elles eurent au moins la bonne foi
de ne pas parotre contentes.

Nous arrivmes  Meaux de bonne heure. Le Roi, sa famille et nous,
nous descendmes  l'vch. L'vque toit constitutionnel, ce qui ne
dut pas beaucoup plaire au Roi; mais il ne donna aucun signe de
mcontentement. Des sentinelles furent poses  toutes les issues.

Le Roi soupa trs-peu, se retira de bonne heure dans son appartement.
Comme il n'avoit pas de linge, il emprunta une chemise  l'huissier
qui nous accompagnoit.

Nous nous fmes servir dans nos chambres; nous mangemes  la hte un
morceau et nous fmes nos dpches. Nous partmes de Meaux  six
heures du matin.

Je repris ma place premire, entre Madame lisabeth et madame de
Tourzel, et Barnave se plaa entre le Roi et la Reine. Jamais journe
ne fut plus longue et plus fatigante. La chaleur fut extrme, et des
tourbillons de poussire nous enveloppoient. Le Roi m'offrit et me
versa  boire plusieurs fois. Nous restmes douze heures entires en
voiture sans descendre un moment..... Une chose que je remarquai,
c'est que Mademoiselle se mit constamment sur mes genoux sans en
sortir, tandis qu'auparavant elle s'toit place tantt sur madame de
Tourzel, tantt sur Madame lisabeth. Je pensai que cet arrangement
toit concert; qu'tant sur moi on la regardoit comme dans un asile
sr et sacr que le peuple, en cas de mouvement, respecteroit.

Ption, toujours Ption; tout  l'heure sa voix tait un oracle,
maintenant ses genoux sont un lieu d'asile.

Nous marchmes tranquillement, poursuit-il, jusqu' Pantin. La
cavalerie qui nous avoit accompagns depuis Meaux et un dtachement de
celle de Paris nous servoient d'escorte et environnoient la voiture.

Lorsque la garde nationale  pied nous eut _joint_, un peu au-dessus
de Pantin, il y eut un mouvement qui menaoit d'avoir des suites. Les
grenadiers faisoient reculer les chevaux, les cavaliers rsistoient;
les chasseurs se runissoient aux grenadiers pour loigner la
cavalerie. La mle devint vive; on lcha de gros mots, on alloit en
venir aux mains; les baonnettes rouloient autour de la voiture, dont
les glaces toient baisses. Il toit trs-possible qu'au milieu de ce
tumulte des gens malintentionns portassent quelques coups  la Reine.
J'apercevois des soldats qui paroissoient trs-irrits, qui la
regardoient de fort mauvais oeil. Bientt elle fut apostrophe (des
qualifications les plus outrageantes et les plus odieuses). Le Roi
entendit trs-distinctement ces propos. Le jeune Prince, effray du
bruit, du cliquetis des armes, jeta quelques cris d'effroi; la Reine
le retint, les larmes lui rouloient dans les yeux.

Barnave et moi voyant que la chose pouvoit devenir srieuse, nous
mmes la tte aux portires; nous harangumes, on nous tmoigna de la
confiance. Les grenadiers nous dirent: Ne craignez rien, il
n'arrivera aucun mal, nous en rpondons; mais le poste d'honneur nous
appartient. C'toit en effet une querelle de prminence, mais qui
pouvoit s'envenimer et qui auroit pu conduire  des excs.

Lorsque ces postes furent une fois remplis par les grenadiers, il n'y
eut plus de dispute; nous marchions sans obstacles,  la vrit
trs-lentement. Au lieu d'entrer dans Paris par la porte Saint-Denis,
nous fmes le tour des murs et nous passmes par la porte de la
Confrence.

Le concours du peuple toit immense, et il sembloit que tout Paris et
ses environs toient runis dans les Champs-lyses. Jamais un
spectacle plus imposant ne s'est prsent aux regards des hommes. Les
toits des maisons toient couverts d'hommes, de femmes et d'enfants;
les barrires en toient hrisses, les arbres en toient remplis;
tout le monde avoit le chapeau sur la tte, le silence le plus
majestueux rgnoit; la garde nationale portoit le fusil la crosse en
haut. Ce calme nergique toit quelquefois interrompu par les cris:
Vive la nation! Le nom de Barnave et le mien toient quelquefois mls
 ces cris, ce qui faisoit l'impression la plus douloureuse  Madame
lisabeth surtout. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que nulle part
je n'entendis profrer une parole dsobligeante contre le Roi: on se
contentoit de crier: Vive la nation!

Nous passmes sur le pont tournant, qui fut ferm aussitt, ce qui
coupa le passage; il y avoit nanmoins beaucoup de monde dans les
Tuileries, des gardes nationaux surtout. Une partie des dputs sortit
de la salle pour tre tmoin du spectacle. On remarqua M. d'Orlans,
ce qui parut au moins inconsidr. Arrivs en face de la grille
d'entre du chteau et au pied de la premire terrasse, je crus qu'il
alloit se passer une scne sanglante. Les gardes nationaux se
pressoient autour de la voiture, sans ordre et sans vouloir rien
entendre. Les gardes du corps qui toient sur le sige excitoient
l'indignation, la rage des spectateurs. On leur prsentoit des
baonnettes avec les menaces et les imprcations les plus terribles.
Je vis le moment o ils alloient tre immols sous nos yeux. Je
m'lance de tout mon corps hors de la portire; j'invoque la loi; je
m'lve contre l'attentat affreux qui va dshonorer les citoyens; je
leur dis qu'ils peuvent descendre; je le leur commande avec un empire
qui en impose; on s'en empare assez brusquement, mais on les protge,
et il ne leur est fait aucun mal.

Des dputs fendent la foule, arrivent, nous secondent, exhortent,
parlent au nom de la loi.

M. de la Fayette, dans le mme moment, parot  cheval au milieu des
baonnettes, s'exprime avec chaleur; le calme ne se rtablit pas, mais
il est facile de voir qu'il n'existe aucune intention malfaisante.

On ouvre les portires; le Roi sort, on garde le silence; la Reine
sort, on murmure avec assez de violence; les enfants sont reus avec
bont, mme avec attendrissement; je laisse passer tout le monde, les
dputs accompagnoient, je clos la marche. Dj la grille toit
ferme; je suis trs-froiss avant de pouvoir entrer. Un garde me
prend au collet et alloit me donner une bourrade, ne me connoissant
pas, lorsqu'il est arrt tout  coup; on dcline mon nom, il me fait
mille excuses. Je monte dans les appartements. Le Roi et sa famille
toient l, dans la pice qui prcde la chambre  coucher du Roi,
comme de simples voyageurs fatigus, assez mal en ordre, appuys sur
des meubles.

Une scne trs-originale et trs-piquante, c'est que
_Corollaire_[160], s'approchant du Roi et prenant le ton doctoral,
mitig cependant par un peu de bont, le rprimandoit comme un
colier. N'avez-vous pas fait l, lui disoit-il, une belle quipe!
Ce que c'est que d'tre mal environn! Vous tes bon, vous tes aim;
voyez quelle affaire vous avez l! Et puis il s'attendrissoit; on ne
peut se faire une ide de cette bizarre mercuriale, il faut _l'avoir
vue pour la croire_.

[Note 160: Louis-Jacques-Hippolyte Coroller du Moustoir, conseiller du
Roi, son procureur au bailliage d'Hennebon en Bretagne, dput du mme
bailliage  l'Assemble nationale, g de quarante-cinq ans, demeurant
ordinairement  Hennebon, et log  Paris, quai de la Ferraille, n 8.

Il tait dpourvu de tout talent oratoire, mais il affectait de se
faire remarquer par la rude franchise de son caractre.

Dans l'instruction poursuivie au Chtelet de Paris,  l'occasion des
affaires des 5 et 6 octobre 1789, Coroller fut appel comme tmoin 
dposer de ce qu'il savait touchant ces vnements. Il rpondit qu'_il
ne savait rien_ (223e tmoin).

L-dessus une brochure dans le sens royaliste parut sous le titre de
_Tableau des tmoins et recueil des faits les plus intressants
contenus dans les dpositions de la procdure_, etc., et relevant avec
soin les dpositions qui tendent  accuser Mirabeau, les ducs
d'Orlans et d'Aiguillon; en arrivant  la dposition de _Coroller_,
que l'auteur de la brochure appelle _Corolaire_, dput, il dit:
_Corolaire_, dput, dit qu'il ne sait rien... Ah! monsieur
Corolaire!

Pour comprendre cette exclamation, il faut savoir que Coroller avait
t un instant accus d'tre l'un des promoteurs des journes
d'octobre. Ses principes rvolutionnaires taient bien connus, et il
demeura au club des Jacobins, lorsque la plupart de ses collgues
l'eurent quitt.

En novembre 1792, il fut nomm un des commissaires que la Convention
voulut envoyer aux les du Vent; mais cette mission n'eut pas lieu.]

Quelques minutes coules, nous passmes, Maubourg, Barnave et moi,
dans l'appartement du Roi; la Reine, Madame lisabeth y passrent
galement. Dj tous les valets y toient rendus dans leur costume
d'usage. Il sembloit que le Roi revenoit d'une partie de chasse; on
lui fit la toilette. En voyant le Roi, en le contemplant, jamais on
n'auroit pu deviner tout ce qui venoit de se passer; il toit tout
aussi _flegme_, tout aussi tranquille que _si rien et t_. Il se mit
sur-le-champ en reprsentation; tous ceux qui l'entouroient ne
paroissoient pas seulement penser qu'il ft survenu des vnements qui
avoient loign le Roi pendant plusieurs jours et qui le ramenoient.
J'tois confondu de ce que je voyois.

Nous dmes au Roi qu'il toit ncessaire qu'il nous donnt les noms
des trois gardes du corps, ce qu'il fit.

Comme j'tois excd de fatigue et que je haletois de soif, je priai
Madame lisabeth de vouloir bien me faire donner des rafrachissements,
ce qui fut fait  l'instant. Nous n'emes que le temps de boire deux ou
trois verres de bire. Nous nous rendmes ensuite auprs des gardes du
corps, que nous mmes dans un tat d'arrestation. Nous donnmes l'ordre 
M. de la Fayette de faire garder  vue madame de Tourzel; nous confimes
 sa garde la personne du Roi. Il nous dit qu'il ne pouvoit rpondre de
rien s'il ne pouvoit mettre des sentinelles jusque dans sa chambre. Il
nous fit sentir la ncessit que l'Assemble s'expliqut clairement,
positivement  ce sujet. Nous le quittmes en lui disant que c'toit
juste, et nous fmes sur-le-champ  l'Assemble pour lui rendre un compte
succinct de notre mission.

       *       *       *       *       *

Si ce rcit, copi sur le manuscrit original, dont nous avons conserv
jusqu'aux fautes de langage et aux fautes d'orthographe, ne montre pas
avec leurs traits rels et dans un jour convenable le Roi, la Reine et
Madame lisabeth, il a du moins le rare avantage de donner une ide
exacte de ce type prodigieux de l'outrecuidance rvolutionnaire et de
la fatuit personnelle qu'on appelle Ption. Dou d'une certaine
faconde et d'un extrieur assez avenant, cet avocat de Chartres,
regard par les jeunes stagiaires au prsidial de cette ville comme un
argumentateur redoutable, et par les coureurs de ruelles de la socit
bourgeoise comme un concurrent dangereux, avait, au barreau et dans le
boudoir, obtenu quelques succs faciles qui avaient donn  ses
prtentions un panouissement ridicule. Nomm en 1789 dput aux tats
gnraux, il s'y fit remarquer tout d'abord par l'assurance de son
attitude, sa figure agrable, l'emphase de sa parole, toujours
satisfaite d'elle-mme et intarissable en lieux communs politiques.
Objet de l'idoltrie populaire pendant quelque temps, il eut le
fcheux honneur d'tre associ  Robespierre par la pense de la
multitude, qui dcerna  l'un le titre de _vertueux_ et  l'autre
celui d'_incorruptible_. Ption se croyait fait pour charmer et
rgnrer le monde: jamais fat, dans sa vanit  faces diverses, ne
s'arrogea plus complaisamment l'austrit du philosophe, le gnie du
politique et l'ascendant irrsistible du sducteur. Mais j'oublie que
je n'ai pas  le faire connatre: il s'est peint trait pour trait dans
la narration que nous avons mise sous les yeux du lecteur.

Ds que la famille royale se fut retire dans ses appartements, madame
de Tourzel fit demander par M. Hue  Madame lisabeth un livre que
cette princesse avait promis de lui prter; ce livre tait intitul:
_Penses sur la mort._ Quelques instants aprs, M. de la Fayette,
investi par l'Assemble nationale du gouvernement du chteau et de la
garde du Roi, faisait placer dans l'intrieur des appartements douze
officiers choisis par lui, ainsi que vingt-quatre autres dans la garde
nationale, et qui devaient se relever par tiers de vingt-quatre heures
en vingt-quatre heures. Ainsi, ce fatal voyage, qui devait rompre les
liens du monarque, les resserrait davantage. Sa famille, comme lui,
subissait l'humiliation la plus profonde. Le moindre de leurs
mouvements tait observ. La Reine, qui logeait au rez-de-chausse, ne
pouvait monter chez son fils, par un escalier intrieur, sans tre
accompagne de quatre officiers, et toujours elle trouvait la porte
close. Un de ces officiers frappait en disant: La Reine! Les deux
officiers de garde chez madame de Tourzel ouvraient alors. La famille
royale aurait t suivie, disons plus juste, surveille, par la mme
escorte, si elle avait tent de faire une promenade dans le jardin;
aussi, ne voulant pas s'exposer comme prisonniers aux regards de la
garde nationale et aux insultes du peuple, le Roi et la Reine ne
quittrent plus leurs appartements, et Madame lisabeth, par respect
et par tendresse pour eux, refusa de sortir de l'enceinte du chteau,
ne voulant point pour elle d'une libert qu'ils n'avaient pas.

Cependant le pape Pie VI, qui avait appris la fuite du Roi et qui ne
doutait pas qu'il n'et chapp avec sa famille  la tyrannie de ses
oppresseurs, s'empressait de lui adresser ses flicitations[161].

[Note 161: Le lecteur trouvera  la fin du volume cette lettre du
Souverain Pontife, n XXIV.]

Le courrier qui apporta  Mesdames la nouvelle du voyage de Varennes
leur apprit en mme temps l'vasion du Roi et son arrestation. Peu
d'heures aprs, chose trange, un second courrier arriva charg
d'annoncer que le Roi avait t dlivr par M. de Bouill et conduit
par son arme  Luxembourg. La nouvelle s'en rpand; dans les salons,
l'allgresse est gnrale; Rome entire pousse un cri de joie; la
foule s'entasse sous les fentres des princesses, criant  pleine
voix: Vive le Roi!--Mesdames veulent tmoigner leur gratitude  la
socit romaine. Elles en convient  un dner splendide les
reprsentants les plus distingus; les premires dames de Rome
rpondent avec empressement  cet appel; le jour de la fte arrive, et
voil qu'un troisime courrier vient changer les rjouissances en
deuil: l'heureuse vasion de Monsieur et son arrive en Flandre
avaient donn lieu  cette fausse nouvelle.




LIVRE SEPTIME.

     Madame lisabeth  madame de Raigecourt. -- Membres du
     clerg et de la noblesse protestant contre le serment par
     eux prt. -- Le Roi suspendu de ses fonctions. -- lisabeth
      madame des Montiers; --  madame de Raigecourt. -- La
     constitution vote, remise au Roi. -- Division de la famille
     royale. -- Le Roi accepte la constitution. -- Il se rend 
     l'Assemble. -- La France dans l'ivresse. -- lisabeth 
     madame de Raigecourt; --  l'abb de Lubersac. -- La
     direction de Paris et celle de Coblentz se gnent et se
     nuisent. -- La nouvelle lgislature se runit. --
     Protestation contre les dnominations de _Sire_ et de
     _Majest_. -- Prtention de placer le prsident de
     l'Assemble au-dessus du Roi. -- Raction passagre. -- Le
     Roi, la Reine et Madame lisabeth au Thtre-Italien. --
     lisabeth  madame des Montiers. -- lisabeth  madame de
     Raigecourt. -- Dcret contre les prtres non asserments: le
     Roi plac entre sa conscience et les exigences de
     l'Assemble. -- Despotisme des tribunes. -- Les ministres,
     boucliers impuissants de la royaut. -- Dcrets contre les
     migrants; -- contre les prtres non asserments. --
     Dsastres de Saint-Domingue; plaintes des colons apportes
     au Roi,  la Reine,  Madame lisabeth. -- lisabeth  M. de
     Lubersac; --  madame de Raigecourt. -- Ption remplace
     Bailly. -- Robespierre, accusateur public. -- Garde
     constitutionnelle du Roi. -- Les deux curs de Versailles et
     le marchal de Mouchy. -- Dernire lettre d'lisabeth 
     madame des Montiers. -- Branche du noyer contre lequel
     ricocha le boulet qui tua Turenne; lettre du prince de
     Cond. -- Charit de Madame lisabeth. -- _Veto_ du Roi
     oppos aux dcrets concernant les migrs et les prtres. --
     Menes rvolutionnaires. -- Lettre de la Reine. -- Lettre de
     Madame lisabeth. -- La Reine avec ses enfants accueillie 
     la Comdie italienne. -- Mort de madame d'Aumale. -- Lettres
     d'lisabeth. -- Fte donne aux soldats de Chteauvieux. --
     M. de Fleurieu nomm gouverneur du Prince royal. -- L'abb
     de Lubersac presse Madame lisabeth de se runir  ses
     tantes; rponse d'lisabeth. -- Collot d'Herbois. -- Andr
     Chnier et Roucher. -- Fte en l'honneur de Simonneau. --
     Licenciement de la garde du Roi. -- Madame Lejeune. --
     Rapide changement de ministres. -- Anarchie. -- Chanson
     adresse  Madame lisabeth. -- 20 juin. -- Moment de
     raction favorable. -- La Fayette porte  la barre de
     l'Assemble les indignations de l'arme. -- Baiser de paix
     de Lamourette. -- Dmission des ministres. -- La patrie en
     danger. -- Dernire lettre d'lisabeth  l'abb de Lubersac;
     --  madame de Raigecourt. -- Les ministres de la dernire
     heure. -- Le 10 aot. -- Le Roi et sa famille  l'Assemble.
     -- Tribune du _Logographe_. -- Canonnade. -- Le Roi envoie
     aux Suisses l'ordre de cesser le feu. -- Dchance du Roi.
     -- Le Roi et sa famille passent la nuit dans l'ancien
     couvent des Feuillants. -- Le lendemain, ils sont ramens
     dans la loge du _Logographe_. -- La commune domine
     l'Assemble. -- Le Temple donn pour demeure  la famille
     royale.


Madame lisabeth devinant les inquitudes de ses amies, se fit un
devoir de leur donner de ses nouvelles; mais ne pouvant entrer dans
aucun dtail, elle se bornait  les rassurer. Ds le 29 juin, elle put
faire arriver  madame de Raigecourt, alors retire  Trves,
quelques lignes qui la tranquillisrent sur sa sant. Elle lui
annonait que bientt elle lui crirait, _si elle le pouvait_. Ce
dernier mot disait tout. La famille royale tait prisonnire: elle ne
pouvait que ce qu'on lui permettait.

Dans une seconde lettre, date du 9 juillet, et presque aussi
laconique que la premire, la princesse insistait pour que son amie ne
suivt pas sa pense, qui tait de venir la rejoindre  Paris. Madame
lisabeth faisait toujours passer l'intrt de ceux qu'elle aimait
avant son propre intrt. Reconnaissante envers ceux qui avaient couru
des prils au service de la famille royale, elle priait son amie de
savoir si M. de Goguelat (cet officier qui avait montr de la
rsolution  Varennes et y avait t bless) tait parvenu  se sauver
avec M. de Bouill.

Ce jour-l mme, 9 juillet, deux cents membres, tant du clerg que de
la noblesse, protestaient contre le dcret relatif au serment que, peu
de temps auparavant, ils avaient individuellement prt.

Dans une lettre date du 14 juillet, Madame lisabeth continuait 
donner des dtails  son amie. Elle lui transmettait les bruits
publics tels qu'ils arrivaient  ses oreilles; car, ainsi qu'elle le
disait, bien qu'elle ne ft pas prisonnire, elle toit compltement
prive de sa libert. Tout ce qu'elle savait  cette poque, c'est
que le Roi ne serait pas jug et que M. de Choiseul et les gardes du
corps seraient envoys devant les tribunaux. Les femmes de la suite de
la Reine devaient, le jour suivant, sortir de l'Abbaye, o elles
taient enfermes. Plus que jamais Madame lisabeth conjurait son amie
de ne pas venir la rejoindre, en lui rappelant qu'elle appartenait
tout entire  son enfant. Quant  la princesse, son me s'levait de
plus en plus dans la sphre des ides religieuses, et l'on peut dire,
en rappelant une grande parole de Bossuet, qu'elle ne respirait plus
que du ct du ciel.

Le 15 juillet, l'Assemble dclara que le Roi tait suspendu de ses
fonctions jusqu'au moment o la constitution lui serait prsente.
Maximilien Robespierre, au nom de la nation, protesta contre ce
dcret. Le 17, une grande fermentation se manifeste contre le dcret
du 15. Le peuple se porte en tumulte au champ de la fdration. On y
rdige une ptition tendant  obtenir la dchance du Roi. Cette
dmarche est prsente  la commune comme un acte d'insurrection. La
loi martiale est proclame. La Fayette reoit l'ordre de dployer le
drapeau rouge et de rprimer l'meute.

 la suite de cet vnement, Madame lisabeth crivit un assez grand
nombre de lettres; elle avait beaucoup  faire pour se mettre au
courant avec ses amies, car ses correspondances s'taient trouves
interrompues aprs le fatal voyage de Varennes, et le nombre des
personnes avec lesquelles elle correspondait au dehors devenait chaque
jour plus considrable, parce que le flot de l'migration grossissait.
La captivit de la famille royale, qu'elle avait partage,
l'impossibilit d'exprimer librement ses penses, lui avaient fait une
loi du silence ou d'une grande rserve. La situation s'tant un peu
dtendue, ses lettres, au lieu d'tre simplement un bulletin de sa
sant, refltent, dans une certaine mesure, le mouvement des ides et
des faits. Elle mentionne l'chauffoure du Champ de Mars et
l'excution faite contre les meutiers par la garde nationale,
dtermine  faire respecter la loi. Elle suit le travail de
l'Assemble, qui discute la constitution; mais on voit  quelques
expressions de ses lettres qu'elle compte peu sur l'efficacit de ce
travail. J'espre que je ne finirai pas par devenir folle,
crit-elle, parce que je veux voir la constitution s'affermir et faire
le bonheur de la plus florissante et de la plus libre des nations.
videmment il y a de l'ironie dans cet espoir.

Quelquefois, au milieu de ces rflexions sur le prsent, reviennent
des retours sur le pass. Toujours occupe de l'honneur de son frre,
Madame lisabeth a appris qu'on le rendait personnellement responsable
de l'chec de la tentative de Varennes, et qu'on accrditait 
l'tranger la version la plus dfavorable pour lui. N'allez pas
croire, crit-elle  son amie, que le Roi n'a t arrt que par deux
hommes; il y en avoit plus de trente arms, et le Roi n'en avoit avec
lui que trois, qui ne savoient pas ce qu'il falloit faire.

La constitution une fois vote, l'Assemble la remit, au commencement
du mois d'aot, dans les mains du Roi pour qu'il l'examint, et, par
une fiction drisoire que Madame lisabeth fait ressortir, on dclara
que puisqu'il examinait la constitution, il tait libre. Il est vrai
qu'il aurait d l'tre, mais il ne l'tait pas.

Au milieu de cette crise, Madame lisabeth suit d'un regard plein de
sollicitude la destine de toutes les personnes qu'elle aime.
Mademoiselle Marie de Causans est entre au noviciat du Saint-Spulcre
 Bellechasse. Elle a choisi la meilleure part, dit Madame lisabeth
en crivant  madame de Raigecourt. Puis, songeant  la triste
situation de la France et aux prils qui menacent la religion, elle
ajoute aussitt: Mais qui oseroit affirmer qu'elle ne lui sera point
te?

Le 29 aot, jour o Madame lisabeth crivait  son amie la lettre o
se trouvent ces expressions, elle recevait une lettre de madame des
Montiers, dont elle n'avait pas de nouvelles depuis quelque temps, et
ds le lendemain elle lui adressait une rponse affectueuse et tendre
dans laquelle les plus sages conseils se mlent aux plus touchantes
marques d'amiti.

Comme on le voit par ces lettres, l'Assemble nationale, qui avait,
par un dcret, retir provisoirement au Roi l'exercice du pouvoir
royal, s'occupait activement de la rdaction de la nouvelle
constitution. De fait, il y avait un interrgne durant lequel
l'Assemble concentrait dans ses mains tous les pouvoirs.  la faveur
de cet interrgne, les partis se dessinrent; les rpublicains
commencrent  se montrer. Aussi bien, quand une assemble peut faire
arrter le Roi et le mettre aux arrts en le suspendant de ses
fonctions, il n'y a plus de monarchie. Les rpublicains logiques de la
minorit se levrent contre les constitutionnels, ces rpublicains
inconsquents de la majorit, en leur donnant le nom d'aristocrates,
nom que nagure les constitutionnels donnaient aux royalistes de la
droite pour les dsigner  la haine. Remarquons que la mme arme
servait  frapper, seulement elle changeait de main. C'est la loi
fatale des rvolutions: les rvolutionnaires de la veille sont dvors
par ceux du lendemain. Malheur  qui s'arrte! le char de la
rvolution ne s'arrte point, et ce char homicide qui porte les idoles
de la journe continue  avancer en broyant les retardataires sous ses
roues.

Madame lisabeth entrevoyait cette loi lorsqu'elle crivait, dans les
premiers jours de septembre 1791,  son amie madame de Raigecourt, que
personne ne savoit o l'on en toit, et que l'Assemble ne pouvoit
pas revenir sur ses pas, parce que le parti rpublicain prendroit le
dessus. Elle disait encore dans la mme lettre: Nous ressemblons 
la tour de Babel. Au lieu de se plaindre de tant d'preuves, cette
belle me s'accusait de ne pas en tirer tout le parti qu'elle aurait
pu y trouver pour avancer dans les voies de la perfection. Elle
donnait en outre quelques dtails intressants sur la manire dont la
vie des habitants des Tuileries tait rgle: On alloit  la messe 
midi, on dnoit  une heure et demie.  six heures, Madame lisabeth
rentroit chez elle;  sept heures et demie, ses dames venoient. 
neuf heures et demie, on soupoit. On jouoit au billard aprs dner et
aprs souper, pour faire faire de l'exercice au Roi.  onze heures,
tout le monde alloit se coucher.

Suspendu de ses fonctions, dpouill de toute autorit morale comme de
tout appui effectif, le Roi n'tait plus le chef, mais l'otage de la
nation. L'Assemble constituante, qui avait bris les lments
monarchiques, avait senti, mais trop tard, les dfectuosits de son
oeuvre, et compris qu'elle avait assis trop bas la royaut pour que la
libert pt tre tranquille. Forte contre le Roi, faible contre la
foule, elle se htait de mettre la dernire main  la constitution. Le
3 septembre 1791 fut termin cet acte solennel qui destituait la
royaut en la proclamant. Les gardes placs prs du Roi et de sa
famille sont levs immdiatement: les portes du palais sont ouvertes;
le jardin est livr  la libre circulation du Parisien. Le lendemain,
les dcrets constitutionnels reviss et runis en un code sont
prsents au Roi, en lui laissant le droit de les accepter ou de les
rejeter dans telle ville qu'il lui plaira de choisir pour sa rsidence
 cet effet. Louis XVI rpondit qu'il ne quitterait point Paris pour
accepter la constitution; qu'il examinerait un objet aussi important
avec toute l'attention qu'il mritait, et qu'il ferait connatre sa
dtermination  l'Assemble.

On trouve dans la lettre que Madame lisabeth crivit le 12 septembre
 madame de Raigecourt de vives lumires sur la situation gnrale de
l'Europe et sur celle de la famille royale en particulier. Elle
annonce, au commencement de la lettre, que, selon toute vraisemblance,
la constitution sera accepte par Louis XVI, et avant que sa lettre
ft partie, le Roi, en effet, avait sign cette acceptation. La
position est si difficile, si complique, que Madame lisabeth n'ose
point blmer son frre du parti qu'il a pris. Le Roi, en effet, s'il
avait refus d'adhrer  la constitution, cessait de rgner. Comme il
le disait, quelques jours plus tard, dans une lettre adresse aux
princes de sa famille, il semblait  la plus grande partie de la
population que ses maux devaient finir le jour o la constitution
serait promulgue; retarder cette promulgation, c'tait se dclarer
ennemi de la patrie.

Ce qui affligeait par-dessus tout Madame lisabeth, c'tait la
division qui avait fait des progrs dans le sein de la famille royale
depuis le voyage de Varennes. Lorsqu'on avait su au dehors que le Roi
tait suspendu de ses fonctions, et, en ralit, prisonnier dans son
chteau des Tuileries, les princes, placs  la tte de l'migration,
s'taient regards comme les directeurs naturels de la politique. M.
le comte d'Artois, en particulier, avait eu l'ide qu'on entrait dans
une situation analogue  celle que fait natre une rgence, et Madame
lisabeth avait des motifs srieux d'apprhender que les princes, et
surtout son jeune frre le comte d'Artois, voulussent prolonger cette
situation, qui n'avait plus sa raison d'tre. Elle savait que ce
serait le sujet d'une vive indignation pour la Reine. C'tait pour
prvenir une division fcheuse dans la famille royale qu'elle crivait
 son amie d'agir de la manire la plus forte sur une personne de
l'intimit du comte d'Artois, afin que cette personne reprsentt au
jeune Prince que le Roi reprenant les rnes du gouvernement, il
devenait impossible que ses frres ajoutassent aux difficults de sa
situation en lui disputant la direction des affaires. Cela est plutt
indiqu qu'exprim dans la lettre de Madame lisabeth, o le Roi est
dsign sous le nom du _pre de famille_, la Reine sous le nom de la
_belle-mre_, le comte d'Artois sous le nom du _fils_. Mais pour ceux
qui ont la clef des intrigues du temps, il est impossible de se
mprendre sur la pense de Madame lisabeth, qui, ici comme toujours,
indiquait le parti le plus sage. L'migration, en effet, frappait le
Roi d'impuissance en s'opposant  la constitution au moment o il la
promulguait. Elle l'exposait au soupon de duplicit, car on pouvait
croire, on croyait qu'il encourageait sous main l'opposition de sa
famille.

Ds le 13 septembre 1791, le Roi avait dclar qu'il acceptait la
constitution et qu'il irait le lendemain en jurer le maintien dans le
lieu mme o elle avait t faite.

Il demandait en mme temps que les accusations et les poursuites qui
avoient pour cause les vnements de la rvolution fussent teintes dans
une rconciliation gnrale. Une dputation de l'Assemble alla porter
aux Tuileries le dcret de cette amnistie gnrale vote  l'unanimit.
La famille royale tait runie. Voil ma femme, dit le Roi, voil mes
enfants; ils partagent mes sentiments. Marie-Antoinette s'avana et dit:
Voici mes enfants; nous accourons tous, et nous partageons tous les
sentiments du Roi.

Le 14, le Roi se rend  l'Assemble au bruit du canon et au milieu des
expressions de l'allgresse publique. Ayant pris place au fauteuil qui
lui tait destin: Messieurs, dit-il, je viens consacrer ici
solennellement l'acceptation que j'ai donne  l'acte constitutionnel.
En consquence, je jure d'tre fidle  la nation et  la loi;
d'employer tout le pouvoir qui m'est dlgu  maintenir la
constitution dcrte par l'Assemble nationale constituante, et 
faire excuter les lois. Puisse cette grande et mmorable poque tre
celle du rtablissement de la paix, de l'union, et devenir le gage du
bonheur du peuple et de la prosprit de l'empire! Les
applaudissements de la salle et des tribunes suivirent le serment du
Roi. L'Assemble entire accompagna le Prince aux Tuileries; cet
imposant cortge avait peine  fendre les flots d'un peuple immense
qui poussait des cris d'enthousiasme et de joie; des salves
d'artillerie apprenaient aux provinces la rconciliation de la libert
et du trne. La France entrait avec ivresse dans la conqute de sa
constitution. La proclamation de cet acte au Champ de Mars eut tout le
caractre d'une fte. L'enivrement tait gnral; les citoyens, sans
se connatre, s'embrassaient comme frres, comme membres de la grande
famille rgnre. Une illumination ferique prolongea cette journe.
 onze heures du soir, le Roi et la famille royale se promenrent en
voiture dans les avenues des Champs-lyses. Des acclamations
enthousiastes les accueillirent et leur firent une route triomphale de
cette mme route o nagure encore ils avaient pass sous le coup des
imprcations de la multitude. Louis XVI parut oublier un moment le
souvenir des souffrances passes et l'inquitude des malheurs aperus
dans l'avenir. Le naufrag, au milieu de l'orage, demande son salut 
la plus frle barque, et il espre, parce qu'on a besoin d'esprer
pour agir. Le Roi, comme la foule, se fia  la constitution. Comme la
foule, il se trompait. Hlas! on croyait encore en ce temps 
l'efficacit de ces formules souveraines qui, avec l'inconstance des
volonts humaines, ressemblent  ces figures gomtriques traces sur
le sable, destines  mesurer le monde, et qu'un enfant efface du pied
en courant. Il tait impossible que le trne constitutionnel, priv
d'tais, dpouill de prestige, restaur avec dfiance et accept sans
prcaution, pt tenir contre les vents dchans de toutes parts. Et
pourtant, en voyant l'entranement gnral des esprits, Louis XVI
retenait quelques-unes de ses illusions. Il supplie ses amis de ne pas
mettre obstacle aux efforts qu'il fait pour satisfaire les ides
nouvelles. Il dpche secrtement M. de Fersen prs de l'empereur
Lopold pour adjurer celui-ci de ne point veiller par le cliquetis
des armes le sentiment national qui s'endort dans sa joie. Peu de
jours aprs, il donne une fte aux Parisiens; il la commence en
pensant aux indigents; afin qu'ils prennent part  l'allgresse
publique, il leur fait d'abondantes aumnes. Un _Te Deum_ est chant
 Notre-Dame pour bnir la nouvelle re qui s'ouvre pour la France. Ce
jour-l mme, Madame lisabeth, dont le coeur partageait peu les
esprances qui se produisaient autour d'elle, crivait  madame de
Raigecourt une lettre o il n'est pas difficile d'apercevoir le
scepticisme politique o elle demeure  l'endroit des esprances et
des illusions dont elle est tmoin. Elle y parle, en effet, non sans
quelque drision, des manifestations de joie auxquelles on se livre en
descendant la pente de l'abme: Nous avons t  l'Opra, crit-elle;
demain nous irons  la Comdie. Mon Dieu, que de plaisirs! j'en suis
toute ravie. Puis le soir mme il doit y avoir une illumination avec
des lampions, et ces machines de verre dont on n'ose plus parler, 
cause de l'horrible usage auquel elles ont servi depuis deux ans.
Vous avez reconnu les lanternes. Barnave a parl avec force sur les
colonies, qui, grce  lui, ne seront pas soumises aux dcrets.

On voit que Madame lisabeth apprcie, depuis le voyage de Varennes,
le talent et le caractre de cet orateur; mais ces efforts tardifs et
impuissants ne sauraient lui rendre l'espoir qu'elle a perdu.

Venues du dehors, les paroles d'espoir et d'encouragement envoyes 
Madame lisabeth taient encore moins acceptes par sa raison et par
son coeur. Mais avec quelle dvotion simple, facile, dcide, elle se
montrait rsolue  faire, cote que cote, tout ce qui lui paraissait
un devoir! Comme elle le dit dans sa lettre du 28 septembre, elle
peut, elle doit accompagner le Roi et la Reine au spectacle. Qu'on
l'en blme ou qu'on l'en loue, peu lui importe. Ce n'est pas un
plaisir qu'elle cherche, c'est un devoir qu'elle remplit; mais jamais
elle ne frayera avec le clerg constitutionnel. Quand Dieu a parl,
elle espre qu'elle lui obira avec une fidlit  toute preuve.

Depuis quelque temps elle n'avait point reu de nouvelles de Rome.
Elle craignait que sa dernire correspondance n'et t surprise ou
gare. Elle crit le 3 octobre  l'abb de Lubersac pour lui exprimer
la crainte qu'il n'ait pas reu la lettre qu'elle lui avait adresse.
Elle lui parle des ardentes prires que toutes les communauts font 
Dieu pour solliciter sa misricorde. Dieu se laissera-t-il flchir?

Le lendemain une occasion sre se prsente pour faire parvenir une
lettre  sa chre Raigecourt: elle ne la laissera pas chapper. Elle
revient dans cette lettre sur tout ce qu'elle a dit relativement au
Roi,  la Reine et au comte d'Artois. C'tait le moment o les
puissances trangres semblaient disposes  donner suite  la
dclaration de Pilnitz. Madame lisabeth faisait observer qu'une
pareille affaire ne pouvait arriver  une bonne solution que si elle
tait conduite avec beaucoup d'union et de prudence. Or, cette union
manquait. Placs  des points de vue diffrents, parce qu'ils taient
dans des situations dissemblables, le Roi cherchant encore  marcher
avec la rvolution, les princes migrs ayant depuis longtemps rompu
entirement avec elle, la direction venue de Coblentz et celle partie
de Paris se gnant mutuellement, c'est ce que voyait Madame lisabeth.
Elle aurait voulu que tout le monde ft des sacrifices  la raison,
mais comment s'entendre de si loin?

Aprs la promulgation du nouveau pacte, l'Assemble nationale quitta
son nom fastueux de Constituante pour prendre celui plus modeste de
Lgislative, et songea  mettre un terme  ses travaux. S'apercevant
qu'elle perdait de jour en jour de sa popularit, elle se hta de
convoquer les assembles primaires, dcida qu'aucun de ses membres ne
pourrait tre rlu, et dposa ainsi la responsabilit des vnements,
laissant un Roi amnisti et timide en prsence d'une charte dbile et
de tribuns audacieux.

La nouvelle lgislature se runit le 1er octobre 1791. Succdant 
une assemble  laquelle ses fautes mmes avaient du moins donn un
commencement d'exprience, hlas! trop tardive, et qui devenait
inutile par la rsolution qu'avait prise l'Assemble d'interdire la
rlection de ses membres, son hritire tait tout ensemble trangre
 la pratique des affaires, tmraire comme l'ignorance et emporte
comme la passion, sans ajouter encore qu'elle tait enivre de son
pouvoir nouveau et empresse de le montrer. Son vritable esprit se
rvla ds le lendemain. Le Roi avait annonc l'intention de se rendre
au sein de la Lgislative pour prter le serment constitutionnel. 
peine sa lettre fut-elle lue que des voix qui s'taient exerces dans
le tumulte des clubs se firent entendre: c'tait Couthon, c'tait
Chabot, c'tait Marat, c'tait Legendre, qui protestaient contre le
scandale de la dernire sance de l'Assemble constituante, o l'on
avait vu, disaient-ils, le prsident parler presque  genoux au Roi.
Une vive discussion s'leva alors: on se demanda s'il tait de la
dignit des reprsentants d'un peuple libre de faire usage en parlant
au Roi des appellations de _Sire_ et de _Majest_. On discuta sur le
fauteuil royal, qu'on ne pouvait trouver assez abaiss. L'Assemble
dcrta que deux fauteuils semblables seraient placs au bureau, et
que le Roi occuperait le fauteuil plac  la gauche du prsident. Mais
la nuit porte conseil: l'Assemble, qui avait cru signaler sa fiert,
prouva le lendemain une sorte de honte ou de repentir; elle rapporta
son dcret, et le crmonial fut laiss tel qu'il tait auparavant. Il
faut le dire, la bourgeoisie s'tait mue des prtentions excessives
de l'Assemble, et la garde nationale s'en tait indigne. Cette
raction passagre s'explique: les esprits vulgaires, habitus  juger
les choses par les mots, taient sous le charme de la constitution;
les caractres timides, qui s'taient prts  l'amoindrissement de la
royaut, mais sans consentir  sa destruction, se sentaient rassurs
par les apparences qui avaient survcu aux ralits. La constitution
tait une idole pour cette partie honnte et considrable mais peu
claire de la nation, qui ne s'apercevait pas que cette constitution
mme plaait un roi sans autorit en prsence d'un peuple sans
modration, et que les faibles armes qu'elle laissait entre les mains
du Prince ne pouvaient servir qu' le blesser. L'attitude agressive
que prenait l'Assemble lgislative  son dbut drangeait les rouages
qu'on avait eu tant de peine  combiner dans le mcanisme des
institutions politiques; par l mme elle troublait l'optimisme de la
classe bourgeoise, et par suite elle produisit un mouvement en faveur
du trne constitutionnel. L'opinion, que la nouvelle Assemble
semblait vouloir entraner trop loin, reculait vers la royaut, qui
eut encore, aprs tant d'preuves, une journe de popularit. Un
souffle de bonheur sembla un moment purifier l'atmosphre. Le Roi et
la Reine voulurent associer leurs enfants  leur joie, et le samedi 8
octobre ils les menrent au Thtre-Italien. La salle retentit 
plusieurs reprises d'applaudissements mls de quelques sanglots, tant
l'attendrissement se mlait au respect. La foule tait douce et
compatissante  l'aspect de cette famille si calme aprs avoir t si
trahie, si confiante et pourtant si expose! Le Roi, la Reine et
Madame lisabeth jouissaient de ces vives rparations, surtout  cause
des deux enfants: ces enfants qu'ils levaient pour aimer le peuple,
et qui n'avaient gure vu le peuple que sous les guenilles de
l'meute,  travers les piques du 6 octobre ou dans la poussire du
retour tumultueux de Varennes, ils taient heureux de leur montrer ce
peuple revenu  l'enthousiasme et au dvouement d'autrefois. Cette
soire a laiss sa trace dans une lettre de Madame lisabeth; mais cet
clair de joie, qu'elle accueille un moment sans y croire beaucoup, va
se perdre et s'teindre dans les nuages menaants et sombres que son
jugement si sr lui fait apercevoir  l'horizon. Il y a une note
d'ironie qui se fait sentir ds le commencement de la lettre,  la fin
de laquelle clatent les apprhensions les plus graves et les plus
motives.

 cette poque, Madame lisabeth reut des nouvelles de madame des
Montiers, et elle se hta de lui rpondre. Dans cette lettre,  la
date du 20 octobre 1791, la princesse prodigue  son amie les
tmoignages d'affection qu'elle lui a si souvent donns. On voit par
un passage de sa correspondance que l'on commenait  s'affliger  la
cour des mesures rigoureuses discutes dans la nouvelle assemble
contre les migrs.

Cette proccupation se montre une seconde fois dans une lettre
adresse le 21 octobre  madame de Raigecourt. Si tu ne veux pas
mourir de faim, lui crit-elle, tu seras bientt force de changer de
gte. On disait  cette poque que l'Assemble ferait saisir les
biens de tous les migrs qui rsidaient en Allemagne. Madame
lisabeth pensait que cette mesure obligerait son amie  rentrer en
France quand elle aurait sevr son enfant. Elle se montre de plus en
plus inquite des divisions de la famille royale et de la ligne que
suit le comte d'Artois. Ses craintes pour la Reine, en butte aux
haines populaires, sont trs-vives. Toutes ces questions sont traites
avec de grandes prcautions de langage, et aucun des personnages
auxquels elle fait allusion n'est nomm.

Quelques jours plus tard, la fille d'une des amies de Madame lisabeth
meurt au berceau. Devant ce malheur s'effacent les intrts de la
politique. La princesse y trouve mme des motifs d'dification. Elle a
prouv une grande consolation  revoir madame de Lastic, jeune femme
fort digne de l'affection que lui tmoignait Madame lisabeth, et qui,
dans ce moment, tait navre de la conduite politique de son pre.
C'tait encore une des preuves de ce temps. Les ides avaient t
tellement fausses par le dix-huitime sicle, que mme dans la
noblesse il y avait des esprits qui se laissaient entraner par le
courant. Les travaux de la nouvelle Assemble, plus rvolutionnaire
que sa devancire, attirent naturellement les regards de Madame
lisabeth. Le dcret contre les prtres non asserments a pass avec
toute la svrit possible. Les sentiments si profondment religieux
de la soeur de Louis XVI donnent la mesure de l'motion qu'elle devait
prouver en voyant le Roi en face de ce dcret, qu'il ne pouvait
sanctionner sans dsobir  l'glise, repousser sans mettre sa
couronne et peut-tre sa vie en pril. En outre, l'Assemble a envoy
une dputation au Roi pour lui demander de mettre les puissances en
demeure de dissiper les rassemblements d'migrs forms  nos
frontires, et, en cas de refus de leur part, de leur dclarer la
guerre. Un passage du discours de la dputation a rvolt le bon sens
de Madame lisabeth: Louis XIV, disait-on au Roi, n'et pas souffert
de pareils rassemblements. Madame lisabeth s'crie: Il est joli
celui-l! que l'on parle de Louis XIV, de ce _despote_, dans ce
moment!

L'Assemble, ds sa premire sance, ne s'tait impos aucun ordre
dans ses dlibrations, aucune suite dans ses travaux. Imitant en cela
le dfaut de sa devancire, elle n'avait pris aucune mesure efficace
pour assurer la libert, le calme et le respect; elle semblait croire
que les applaudissements ou les murmures qui descendaient des
tribunes, encombres pour la plupart du temps de gens affilis aux
clubs ou attirs par un salaire corrupteur, taient une manifestation
relle de l'opinion du peuple. Quand les ministres usaient du droit
qu'ils avaient de se prsenter  la barre de l'Assemble, ils avaient
d'ordinaire  rpondre  des interpellations injurieuses pour la
couronne ou  des dnonciations diriges contre eux-mmes. Boucliers
impuissants d'une royaut dbile que leur responsabilit lgale ne
couvrait pas, ils partageaient avec elle la haine qu'inspirait encore
aux imaginations chauffes le mirage du pouvoir absolu ml au mpris
qui s'attache  un gouvernement sans force, sans volont et sans
prestige.

L'ide d'arrter par des mesures efficaces les progrs de l'migration
fut une des premires qui se prsenta  l'esprit de quelques membres
avancs de l'Assemble et devint l'objet de la premire discussion
srieuse. Vergniaud, Brissot, Guadet et Gensonn rclamrent une loi de
rigueur contre les migrs. Dj, disaient-ils, ne forment-ils pas des
bataillons arms qui inquitent nos frontires? Leur menace sera vaine,
sans nul doute; mais qui sait les efforts et les combats qu'il faudra
opposer aux trangers, aux armes desquels ils mlent leurs armes
parricides? Comment soumettre au joug des lois les factieux de
l'intrieur, ceux mmes qui mettroient le feu de la guerre civile dans
nos dpartements, lorsqu'on laisse impunis les migrants et qu'on protge
les proprits de ceux qui suscitent la guerre trangre? Malgr des
crimes si prouvs, que vous demande-t-on? On vous demande d'avertir, non
pas de frapper. Tous, innocents ou coupables, seront avertis: les
innocents se spareront eux-mmes des coupables, et profiteront d'un
dlai vainement propos  l'orgueil froce des autres. Cette conspiration
extrieure a un chef, c'est Louis-Stanislas-Xavier, frre du Roi; c'est 
lui surtout que doit tre adresse cette dernire invitation d'un peuple
outrag, mais clment,  des Franais ingrats.

On songea ensuite  prendre des mesures rigoureuses contre une classe
de Franais que les chefs de l'Assemble regardaient comme des ennemis
plus dangereux encore que les migrants; je veux parler des
ecclsiastiques qui avaient refus de prter  la constitution civile
du clerg le serment exig.

Les orateurs du parti rpublicain demandaient qu'on retrancht aux
ecclsiastiques qui s'obstineraient  refuser ce serment la pension
que la Constituante leur avait accorde  titre d'anciens titulaires,
et que, placs sous la surveillance de l'autorit, ils fussent
dports, lorsque leur conduite aurait excit quelque trouble. Quoi
donc! disaient les orateurs du parti contraire, vous consacrez la
libert des cultes, et vous parlez de faire intervenir l'autorit,
afin qu'elle perscute! L'Assemble constituante vous a laiss de
grands exemples, suivez-les; elle a, en exigeant un serment religieux,
commis une erreur funeste, rparez-la. Les formules ecclsiastiques ne
sont point de votre empire, elles se renferment dans celui de la
conscience. La violation du serment n'est un crime que parce qu'on est
libre de le refuser.  un acte de conscience vous voudriez rpondre
par un acte de vengeance! Supprimer une faible pension donne  titre
d'humanit, rompre un engagement contract, ter le pain  ceux  qui
on a enlev leurs richesses, non, ce n'est point l un fait digne de
la nation franaise. Ce n'est pas tout: vous demandez que parmi les
citoyens franais il y ait une classe de proscrits. Nous, destructeurs
de l'ingalit politique, pouvons-nous crer cette farouche ingalit
qui marquerait une classe d'hommes du sceau de la proscription? Ne
donnons pas un tel exemple  nos successeurs. La politique aussi bien
que la morale nous le dfendent. Ces raisonnements et bien d'autres
dvelopps en faveur des prtres non asserments ne rencontraient que
la plus vive opposition. On ne se contentait pas d'attaquer comme
contraire au patriotisme et aux devoirs civiques la conduite du clerg
non asserment qui demeurait fidle aux lois de l'glise; on allait
chercher dans l'arsenal de l'histoire des griefs qui, comments par
l'esprit rvolutionnaire, devenaient des armes empoisonnes. On
n'tait dj plus au temps o la Constituante prouvait ou au moins
simulait le respect pour le catholicisme. L'impit que le
dix-huitime sicle avait laisse dans les esprits levait le masque et
se montrait  front dcouvert. Mon Dieu, s'cria Isnard, c'est la
loi, je n'en connais point d'autre. Les vques constitutionnels qui
taient prsents protestrent avec une nergique indignation contre
cette profession d'athisme; mais la masse de l'Assemble ne tint nul
compte de leurs scrupules, et vota, au milieu du tumulte, les deux
dcrets qui atteignaient les migrs et les prtres.

Les nouvelles reues de Saint-Domingue avaient rpandu la
consternation et l'effroi parmi les habitants de cette colonie qui se
trouvaient  cette poque  Paris. Leurs proprits toient ravages,
une partie de leurs frres gorgs, les autres rduits  se dfendre
contre des hommes auxquels la sduction avoit mis le fer  la main et
que l'ivresse du sang avoit rendus furieux. Les colons, runis 
l'htel de Massiac, place des Victoires, formulrent une adresse au
Roi pour implorer sa protection, et furent admis en sa prsence le 2
novembre 1791. M. Cormier, un d'entre eux, fit lecture de cette
adresse, dont nous extrayons ce passage:

Dans notre dsespoir, nous tournons nos regards vers la mre
patrie..... C'est de son sein que sont partis les coups..... Depuis
trois ans, on s'tudie sans relche  lancer au milieu de nous le
germe du trouble et de la rvolte. En vain nous multiplions nos
efforts pour chapper aux embches: une socit que des trangers et
des hommes pervers ont cre pour notre ruine et pour l'humiliation de
la France, en associant  ses travaux l'ignorance et la crdulit,
nous inonde d'crits incendiaires, promne des missaires dans nos
ateliers; elle surprend enfin  l'Assemble nationale un dcret
imprudent qui jet parmi nos ngres, interprt par la perfidie, les
nourrit d'illusions et de funestes esprances, achve de briser entre
eux et nous les liens de l'obissance et de la soumission.

O donc existera pour nous l'autorit tutlaire, si nous recevons la
dsolation et la mort de cette mme patrie  laquelle nous consacrons
les fruits de nos travaux, que nous enrichissons du produit de nos
cultures, et qui nous doit paix et protection?

Au moment o cet horrible complot vient d'clater, l'assemble
gnrale de Saint-Domingue, aprs avoir pris les mesures qu'elle
croyoit suffisantes pour garantir la colonie de l'influence du funeste
dcret du 15 mai, s'toit hte de renouveler le serment  la France;
elle avoit jur avec enthousiasme, au milieu des applaudissements des
citoyens, soumission  la mtropole, loyale et fidle excution des
engagements individuels; et pendant que nos frres se livraient 
l'effusion du patriotisme, l'abme toit creus sous leurs pas.

Cependant les hommes qui trament ces complots osent encore se couvrir
du masque d'une hypocrite humanit; c'est nous qu'ils accusent de
barbarie, lorsqu'ils abreuvent de sang notre terre natale! Ils
insultent  notre douleur par les couronnes civiques qu'ils se font
dcerner..... _Prissent les colonies!_ ont-ils dit  la tribune de
l'Assemble nationale; et ce voeu prophtique retentissant dans
l'autre hmisphre, a t le signal de notre destruction.....

Louis XVI les couta et leur rpondit avec une vive motion. Il dit
qu'il esprait que les maux n'taient point aussi grands que les
nouvelles rpandues semblaient l'annoncer; qu'il ferait prendre toutes
les mesures pour porter les plus grands et les plus prompts secours.
Puis il causa quelques instants avec plusieurs colons, cherchant  les
consoler par des rflexions judicieuses et les paroles les plus
sympathiques.

Comme ils se retiraient pour aller prsenter leurs hommages  la
Reine, le Roi voulut qu'ils traversassent ses appartements pour s'y
rendre. M. Cormier parla ainsi:

Madame, dans une grande infortune, nous avions besoin de voir Votre
Majest pour trouver tout  la fois des consolations et un grand
exemple de courage.

Les colons se recommandent  la protection de Votre Majest.

La Reine essaya de rpondre, mais ses paroles furent interrompues par
l'excs de son trouble et par une motion qu'elle ne put contenir. Les
colons, attendris, se retirrent dans la salle qui prcde la chambre
de la Reine. Sa Majest, au sortir de la messe, leur adressa ces mots:
Messieurs, il m'a t impossible de vous rpondre, mais la cause de
mon silence vous en a dit assez. Admis avec ses compatriotes chez
Madame lisabeth, M. Cormier s'exprima ainsi:

Madame, vous voyez des Franais fidles au sentiment qui les
distingua si longtemps; ils sont malheureux, et c'est auprs du Roi et
de la famille royale qu'ils viennent chercher des consolations.

Mais en paroissant devant vous, Madame, ils ne peuvent prouver
d'autre sentiment que celui de la vnration dont les ont pntrs vos
hautes vertus. L'intrt que vous daignerez accorder  leur sort en
adoucira l'amertume.

Madame lisabeth n'tait pas moins mue que la Reine, mais plus
matresse d'elle-mme, elle rpondit avec une voix attendrie, mais
calme:

J'ai senti vivement, Messieurs, les malheurs arrivs  la colonie: je
partage bien sincrement l'intrt que le Roi et la Reine y prennent;
je vous prie d'en assurer tous les colons.

Hlas! que pouvait cette triste famille dont nos colonies plaintives
venaient implorer la protection? Leur cause tait celle du commerce
franais, celle de six millions d'hommes occups directement ou
indirectement par la navigation, par le commerce, par l'approvisionnement
des colonies; celle des cranciers de l'tat, exposs  la banqueroute
par la ruine de nos possessions maritimes; celle de la monarchie,
c'est--dire de la France, dont la puissance navale tait dtruite si nos
colonies prissaient.

On comprend les motions de ce prince,  qui ses sujets venaient
porter des griefs qu'il ne pouvait rparer, demander des secours qu'il
ne pouvait donner, en sollicitant de lui une justice qu'il ne pouvait
rendre! On comprend la profonde angoisse de cette Reine coutant le
rcit de malheurs lointains qui n'taient que le contre-coup de ceux
qui se passaient sous ses yeux, et contre lesquels elle-mme n'avait
pas de recours! Madame lisabeth, avec une piti aussi profonde
qu'claire, dit au sujet des dsastres de Saint-Domingue: Ces
pauvres colons qui se noient appellent des noys  leur aide!

 cette poque, Madame lisabeth apprit avec plaisir que le climat
d'Italie tait favorable  la sant de l'abb de Lubersac. Elle le
remercia des dtails qu'il lui donnait sur Rome, et s'tonnait que la
dvotion du peuple ne ft pas plus claire dans une ville qui devrait
tre la mieux instruite de la vraie pit, puisque c'tait de l que
partait l'enseignement pour le monde catholique. C'tait, disait-on,
dans la crainte d'arracher la dvotion du coeur du peuple qu'on
n'entreprenait pas de la changer. Cette excuse ne satisfaisait pas
l'esprit si pur et la religion de Madame lisabeth. Cependant elle
ajoutait: Notre exemple n'encouragera pas  cette rforme, car 
force de lumire, nous sommes arrivs  l'incrdulit, 
l'indiffrence. Ces sentiments, Dieu merci, n'avaient pas un
caractre gnral, et Madame lisabeth ajoutait que les glises
toient remplies et les communions innombrables. Il y avait
videmment deux France en prsence, celle de Voltaire et celle du
Christ.

La correspondance de Madame lisabeth avec madame de Raigecourt
pendant le mois de novembre 1791 prsente le mme ordre d'ides et de
sentiments. La princesse voit avec une profonde tristesse l'hostilit
contre la religion et le clerg fidle, devenue de plus en plus vive
dans l'Assemble. Les motions violentes se succdent. Le nouveau
clerg mme commence  s'effrayer de ce mouvement antireligieux.
Madame lisabeth annonce  son amie que la nomination de Ption comme
maire de Paris est certaine.

Le 18 novembre, en effet, Ption remplaa Bailly comme maire de Paris.
Il avait pour concurrent MM. de la Fayette et d'Andr. Le soir, Ption
se rendit  la socit des Jacobins pour la remercier de l'avoir lev
 cette dignit. Ce fut  cette mme poque que Maximilien Robespierre
fut appel aux fonctions d'accusateur public prs le tribunal criminel
de Paris. Ainsi les deux magistratures les plus importantes de la
ville qui tenait en ses mains le sort du Roi et de la France taient
dfres aux ennemis les plus acharns de la monarchie.

Dans les derniers jours de cette triste anne 1791, jetant un regard
en arrire, Madame lisabeth disait  madame de Lastic: Il y a eu
quatre ans le 23 de ce mois que ma pieuse tante Louise est morte en
paix, tendrement entoure de ses chres Carmlites. Que Dieu a t
misricordieux pour elle en l'appelant  lui  la veille des dsastres
et des infortunes qui alloient fondre sur toute sa famille et sur son
couvent lui-mme! Elle a vcu tranquille et elle est morte bien
heureuse: c'est pour cela sans doute que la cour ne prit pas le
deuil[162].

[Note 162: La prise de voile de Madame Louise avait eu lieu le 1er
octobre 1771. Cinq archevques et quinze vques assistaient  cette
sainte et lugubre crmonie. Elle reut le voile des mains de Madame
la comtesse de Provence; l'vque de Senlis pronona le discours qui
est d'usage dans ces sortes de sacrifices, et le nonce du Pape lui
donna la bndiction.

On raconte qu'un jour que l'vque de Langres (M. de Montmorin) tait
 la cour, Madame Louise lui dit: C'est aujourd'hui, Monsieur, que
j'ai vingt-cinq ans.--Eh bien, Madame, lui rpond assez brusquement le
prlat, vous tes  la moiti de votre vie. La princesse n'oublia
jamais cette rponse, qui n'tait pas celle d'un courtisan, mais qui,
par l'vnement, fut celle d'un prophte: Madame Louise mourut 
cinquante ans.

Comme Madame Louise avait renonc au monde, on dcida  la cour qu'on
ne porterait pas son deuil.]

Madame lisabeth a plus que jamais les yeux attachs sur ces sances
de la Lgislative, o l'on voit, chaque jour, le courant qui doit
emporter la monarchie devenir plus rapide. Au mois de dcembre 1791,
la maison militaire du Roi se forme, et elle a une grande impatience
de la voir tout  fait forme. On devine que la princesse espre
trouver dans la _garde constitutionnelle_, dont il s'agit ici, une
force de rsistance contre des prils ds lors faciles  prvoir. Elle
n'a pas vu le maire de Paris depuis sa nomination. Elle se rappelle 
ce sujet certaines conversations assez tranges du voyage de
Varennes. Ceci est probablement une allusion  la ridicule fatuit de
Ption, qui s'tait imagin avoir attir l'attention de Madame
lisabeth parce qu'elle l'avait fait causer pour tcher de lire dans
ses penses ses intentions politiques.

Le 1er janvier 1792, ce vertueux maire de Paris refusa de faire le
compliment de nouvel an  la Reine. Il reprsenta que la ville de
Paris ne devait rien  une femme, et que si l'on persistait  vouloir
se transporter chez l'pouse de Louis XVI, ses principes lui
interdisaient l'honneur de prsider la dputation de la ville de
Paris.

Si Louis XVI avait essay d'offrir quelques tmoignages d'intrt 
madame de Favras, Madame lisabeth eut  fliciter son royal frre sur
des rparations plus compltes au sujet desquelles le malheur des
temps imposait galement une prudente discrtion. Les deux paroisses
de Versailles avaient t administres par deux prtres de mrite et
de foi qui avaient prfr quitter leur cure que de prter serment 
la constitution civile du clerg dcrte par l'Assemble nationale.
Ces deux pasteurs dpossds taient frres. Ils n'avaient chacun pour
vivre qu'une rente de quatre cents livres que leur faisait le domaine
de la ville de Versailles. Le Roi, sur la proposition du marchal de
Mouchy, accorda  chacun une pension de huit cents livres, afin de
porter  douze cents leur ressource annuelle[163]. Hlas! ils ne
reurent pas longtemps ce tmoignage de la bienveillance royale; mais
c'est un honneur pour l'arme d'avoir vu un de ses chefs, dj en
butte lui-mme  la malveillance de la presse, tendre la main  de
pauvres prtres vous par elle  la haine publique et  l'opprobre.
Quant  Louis XVI, il se croyait encore roi quand il trouvait le moyen
d'accorder quelques grces.

[Note 163: Nous mettons sous les yeux du lecteur ces deux pices
probantes:

1 Le Roi a cru ne pas devoir laisser mourir de faim, Monsieur, MM.
Jacob, curs de Versailles; ils avoient de tout temps 400 livres de
pension sur le domaine de ladite ville, et, sur ma demande, Sa Majest
leur a accord 800 livres de plus pour leur faire 1200 livres tant
qu'ils seront dplacs. Il m'a paru qu'on a voulu que cette grce fut
secrte, mais ils ont besoin, et je vous prie de vouloir bien dire au
frre an, qui aura l'honneur de vous remettre ma lettre, le moyen
qu'il a pour tre pay de 1791. Ils n'ont rien reu de toute cette
anne. Je partagerai vivement leur reconnoissance; ces deux curs sont
excellents, ils sont fort considrs, et le mritent.

Vous connoissez tous les sentiments d'estime, de considration et
d'amiti que je vous ai vous, et avec lesquels je suis plus que
personne, Monsieur, votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

                               _Sign_ Le marchal DE NOAILLES-MOUCHY.

       *       *       *       *       *

_ monsieur de Laporte, intendant de la liste civile._

2 Je reconnois avoir reu de monsieur Septeuil seize cents livres
pour une bonne oeuvre dont le Roy a eu la bont de me charger.

 Paris, ce 22 mars 1792.

                _Sign_ Le marchal DE NOAILLES-MOUCHY (avec paraphe).]

Madame lisabeth, dont le coeur tait ouvert comme celui de son royal
frre  tous les sentiments gnreux et bienveillants, trouvait au
milieu de ses preuves le temps de s'affliger de celles de ses amies.
Elle crivait, le 17 janvier 1792, une pieuse et tendre lettre 
madame des Montiers, pour la fliciter de ce que son fils s'tait bien
tir de la petite vrole.

Cette lettre parat tre la dernire que Madame lisabeth ait adresse
 son cher Dmon. Les difficults de la correspondance devinrent
telles qu'il fallut y renoncer. Madame la marquise des Montiers passa
encore de longs mois en Allemagne, en relation avec tout ce que
l'migration offrait de plus illustre. Pendant son sjour  Rastadt,
elle alla visiter,  Salzbach, le champ o fut tu Turenne, le 27
juillet 1675[164]; elle prit une petite branche du vieux noyer contre
lequel avait ricoch le boulet qui frappa le hros, et l'envoya avec
une lettre au prince de Cond, dont le quartier gnral tait alors 
Oberkirch. Le prince lui rpondit de sa main:

                                       Oberkirch, ce 8 fvrier 1792.

Je reois, Madame, avec la plus vive reconnoissance, le noble prsent
que vous voulez bien me faire; il devroit galement me porter bonheur,
et par le grand homme qu'il rappelle, et par la jolie main qui le
prsente.--Lorsque le temps des Amazones fut pass, Madame, celui des
_chevaliers_ lui succda, et ce fut l'poque la plus favorable  la
gloire des hommes et  l'heureux ascendant des femmes: si toutes
celles d'aujourd'huy pensoient comme vous, je ne dsesprerois pas de
voir renatre ces sicles d'honneur, qui valoient bien ce prtendu
sicle de lumires, qui fait tout notre malheur.--Sensible comme je le
dois, Madame,  la marque de souvenir et de bont que vous venez de me
donner, j'ose vous en demander la continuation; je la mriterai
toujours par l'inviolable et respectueux attachement que vous
m'inspirez, et avec lequel j'ai l'honneur d'tre, Madame, votre
trs-humble et trs-obissant serviteur.

                                            Louis-Joseph DE BOURBON.

[Note 164: Ce terrain, en 1781, a t donn  la France par le
cardinal de Rohan, qui, comme vque de Strasbourg, tait seigneur de
Salzbach; il avait fait marquer par une petite pyramide la place o
Turenne tait tomb. Cet humble cnotaphe, dtruit par le temps ou la
malveillance, avait t rtabli par le gnral Moreau lorsqu'il passa
avec son corps d'arme dans cette belle contre; mais ce ne fut que
sous le roi Charles X qu'un monument durable fut lev dans ce lieu 
la mmoire du grand capitaine. Au milieu d'une enceinte forme par une
haie vive entremle de beaux arbres, un oblisque de granit porte
cette simple inscription: LA FRANCE  TURENNE.

Ce monument a t rig le 27 juillet 1829.--Sur les quatre faces du
pidestal se trouvent: le buste de Turenne,--ses armoiries; le nom des
batailles qui l'ont immortalis: Arras, les Dunes, Sinzheim, Entzheim,
Turkheim,--et cette inscription:--Ici Turenne fut tu le 27 juillet
1675.

 l'entre de l'enceinte,  gauche, est la demeure d'un soldat
invalide charg de garder le monument et d'entretenir le gazon et les
fleurs qui l'environnent.]

       *       *       *       *       *

La rvolution, en rduisant la liste civile, avait accru le nombre des
pauvres. Madame lisabeth ne voulait pas supprimer les anciennes
pensions qu'elle faisait  quelques familles sans fortune,  quelques
serviteurs que l'ge ou la sant avaient condamns au repos. Dsireuse
de placer avec discernement les rares bienfaits qu'elle pouvait
maintenant accorder, elle avait charg madame de Navarre de chercher 
clairer sa charit[165].

[Note 165: Que de lettres de ce genre ne pourrions-nous pas
reproduire!

MADAME,

Les informations que j'ai fait pour vous donner les renseignements
dont votre confiance m'a honore, ne m'ont pas permis de vous rpondre
plus tt. Je ne connois pas la femme Adam. Je me suis adresse  la
menuisire chez qui elle demeure. Elle m'a dit que cette locataire
avoit un vrai besoin de secours et qu'elle en toit digne. J'ai
ensuite mont chez elle; tout ce que la maladie et l'indigence offrent
de plus pitoyable s'est offert  mes yeux. Son mari a les
vsicatoires; ses trois enfants, dont le premier a sept ans et le
dernier est  la mamelle, ont  peine de quoi couvrir les besoins de
la nature. Elle m'a dit que c'est l la cause pour laquelle elle ne
vous les a pas prsents. Non contente de ces renseignements, je me
suis encore adresse aux soeurs de la Charit. Elles m'ont confirm
tout ce que j'avois appris par moi-mme, et m'ont assur que cette
femme Adam toit digne de la bienfaisante charit de Madame lisabeth.

Je prie Dieu, Madame, que cette auguste princesse reoive en ce monde
et en l'autre la rcompense de sa charit et de ses vertus, et qu'il
mette fin aux malheurs dont la Providence l'prouve, ainsi que son
illustre famille.

J'ai l'honneur d'tre avec un profond respect, Madame, votre
trs-humble et trs-obissante servante,

                                                          DE MZIRE.

Rue d'Astorg, le 29 janvier (1792).

_ madame de Navarre, premire femme de Madame lisabeth, au chteau
des Thuilleries._]

Cependant les deux actes lgislatifs qui concernaient les migrs et
les prtres avaient t, conformment  la constitution, soumis  la
sanction du Roi. Louis XVI opposa son _veto_  ces deux dcrets, dont
l'un le blessait dans ses affections et l'autre dans sa foi
religieuse. Bien qu'il ft dans les limites du droit, ce refus parut
une atteinte porte  la souverainet nationale. L'opposition en fut
aigrie. Les menes rvolutionnaires, dont la violence croissait de
jour en jour, se manifestaient jusque sous les fentres des Tuileries.

Nous sommes surveills comme des criminels, crivait la Reine 
madame de Polignac, le 7 janvier 1792, et en vrit cette contrainte
est horrible  supporter. Avoir sans cesse  craindre pour les siens,
ne pas s'approcher d'une fentre sans tre abreuv d'insultes, ne
pouvoir conduire  l'air de pauvres enfants sans exposer ces chers
innocents aux vocifrations, quelle position, mon cher coeur! Encore,
si l'on n'avoit que ses peines! mais trembler pour le Roi, pour tout
ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amis prsents, pour les
amies absentes, c'est un poids trop fort  endurer; mais, je vous l'ai
dit, vous autres me soutenez. Esprons en Dieu qui voit nos
consciences, et qui sait si nous ne sommes pas anims de l'amour le
plus vrai pour ce pays.

L'me de Madame lisabeth luttait avec plus de fermet encore que
celle de la Reine. Elle avait tout autant qu'elle le sentiment du
pril, mais elle l'envisageait d'un oeil plus tranquille et d'un coeur
plus rsolu.

Le 4 fvrier 1792, elle crivait  l'abb de Lubersac que, bien que
le peuple mourt de faim, elle ne croyait pas que l'heure de son
rveil ft proche. Elle aurait prouv quelque consolation  apprendre
que celui auquel elle crivait avait trouv quelque bonheur loin de la
France; mais avec un coeur comme le sien, il tait impossible de voir
ce qui arrivait sans tre saisi d'horreur et de douleur.

Le 18 fvrier, c'est  madame de Raigecourt, sa confidente habituelle,
que Madame lisabeth crit, et c'est toujours pour l'entretenir du
chagrin que lui causent les divisions de la famille royale. Avec
quelle joie elle verrait cette affaire arrange, et le comte d'Artois,
son frre, chapper aux intrigues qui s'agitent autour de lui! En mme
temps qu'elle remarquait si bien le danger des intrigues qui se
nouaient au dehors, elle jetait un coup d'oeil ferme et clairvoyant
sur la situation du Roi son frre. Paris semblait assez calme, mais il
tait impossible de prvoir l'effet que produirait une dclaration de
guerre de l'Empereur. Tout changerait en un clin d'oeil. Madame
lisabeth exhortait madame de Raigecourt  prier avec ferveur pour que
Dieu retirt le royaume de l'aveuglement o il tait plong. Demande,
ajoutait-elle, la mme grce pour ses chefs, car, nous n'en pouvons
douter, la main de Dieu s'est appesantie d'une manire terrible sur
nous.  cette lettre tait jointe la procuration de la princesse pour
qu'on pt tenir en son nom la petite Hlne.

La Reine se rendit, le 20 fvrier, avec ses enfants  la Comdie
italienne. Cette malheureuse princesse y reut encore, pour la
dernire fois, un bienveillant accueil, dont nous trouvons le rcit
dans la correspondance de Madame lisabeth:

Il y a eu, dit-elle, un tapage infernal d'applaudissements. Les
Jacobins ont voulu faire le train, mais ils ont t battus. On a fait
rpter quatre fois le _duo_ du valet et de la femme de chambre des
_vnements imprvus_, o il est parl de l'amour qu'ils ont pour leur
matre et leur matresse, et au moment o ils disent: _Il faut les
rendre heureux_, une grande partie de la salle s'est crie: _Oui,
oui!_..... Conois-tu notre nation? Il faut convenir qu'elle a de
charmants moments. Sur ce, je te souhaite le bonsoir. Priez Dieu ce
carme pour qu'il nous regarde en piti; mais, mon coeur, ayez soin de
ne penser qu' sa gloire, et mettez de ct tout ce qui tient au
monde.

Nous avons cru devoir citer cette partie de la lettre de Madame
lisabeth, parce que, loin d'arrter le rcit, elle le continue.

 la fin du mois de fvrier, un chagrin de coeur vint encore arracher
Madame lisabeth  ses proccupations politiques, quelque vives
qu'elles fussent, car la situation se prcipitait comme un torrent
vers le dnoment. Elle perdit une de ses plus chres amies, madame
d'Aumale. Je perds l'tre  qui je dois tout, s'crie-t-elle
douloureusement; puis elle ajoute: Sa douceur, sa bont, sa pit,
tout toit attirant en elle. Sa lettre se termine par cette phrase:
Si je le peux, j'irai aprs demain  Saint-Cyr; il y a un an que je
n'ai os.

Ce dernier mot peint la situation des esprits, l'esclavage de la
famille royale, le dchanement des passions populaires. Il parat que
la princesse n'_osa_ point faire le voyage projet: les lettres
suivantes n'en font pas mention.

Dans la lettre qui suit, et qui est du 7 mars 1792, Madame lisabeth
entretient son amie de l'effet produit par la lettre de l'Empereur. Il
a obtenu un succs bien rare: il a mcontent tout le monde: Les
Jacobins l'habillent en Feuillant, les constitutionnels sont fchs
qu'il parle des Jacobins, les aristocrates murmurent entre leurs
dents; bref, tout le monde est mcontent.

Ne nous tonnons pas de la quantit de lettres qu'crivait  cette
poque Madame lisabeth: il faut se rappeler que, dcide  ne point
prendre une libert dont ne jouissaient ni le Roi ni la Reine, elle ne
quittait plus l'intrieur des Tuileries.

Ces lettres taient pour Madame lisabeth la meilleure consolation de
cette captivit des Tuileries, par laquelle elle prludait  une
captivit plus troite et plus dure. Elle y versait toute son me. Ne
craignons pas de chercher dans ses panchements la rvlation de sa
vie intime. Elle a auprs d'elle madame de Lastic, et elle prouve une
grande consolation  pouvoir s'entretenir avec cette vritable amie,
dont elle admire le courage et la vertu. Ses soires se trouvent ainsi
occupes; elle a moins de temps pour crire. La famille royale est de
plus en plus resserre dans le chteau des Tuileries: chose assez
naturelle: quand le jour de l'assaut approche, la place est presse de
plus prs. Un clair de joie traverse sa lettre du 6 avril 1792.
Madame de Raigecourt se prpare  sevrer et annonce son retour 
Paris. Puis vient un cri prophtique  la nouvelle du meurtre de
Gustave III: Voil donc le Roi de Sude assassin! chacun  son
tour.

L'assassinat du Roi de Sude, dit madame de Tourzel[166], fit une
grande sensation dans toute la France. Le Roi et la Reine furent
consterns en apprenant cette nouvelle. J'tois chez Mgr le Dauphin,
et M. Ocariz, consul et agent gnral d'Espagne, me fit prier de
descendre dans mon appartement, ayant quelque chose  me dire. Je lui
trouvai le visage renvers: il m'apprit ce malheur. Les ministres du
Roi ne l'ont peut-tre pas appris, me dit-il; je crois utile que vous
le lui fassiez savoir sur-le-champ. Je descendis chez la Reine, et je
priai cette princesse de me permettre de lui dire un mot en
particulier. J'tois dsole d'avoir  l'informer d'un pareil malheur.
Elle le savoit dj, et me dit: Je vois  votre visage que vous
savez la cruelle nouvelle que nous venons d'apprendre. Il est
impossible de ne pas tre pntr de douleur; mais il faut s'armer de
courage, car qui peut rpondre de ne pas prouver un pareil sort?--La
Reine l'apprit  Madame, qui se jeta dans ses bras et dans ceux du Roi
de la manire la plus touchante. On parla de l'ge du Prince Royal de
Sude. Je ne puis l'ignorer, dit le Roi: j'appris sa naissance dans
le moment o la Reine toit prte d'accoucher, et je lui dis:
Attendez-vous  une fille, car deux rois n'ont pas deux fils dans le
mme mois, et peu de jours aprs (ajouta-t-il en regardant Madame)
Mademoiselle vint au monde.--Votre Majest me permet-elle de lui
demander si elle regrette sa naissance?--Non certainement, dit ce
Prince en la serrant entre ses bras; et la regardant les larmes aux
yeux, il l'embrassa avec un sentiment qui attendrit la Reine, Madame
lisabeth, et produisit une scne touchante. La jeune princesse
fondait en larmes. Je n'oublierai jamais un spectacle qui m'a laiss
une si vive impression.

[Note 166: Mmoires indits.]

..... Nous faisons une grande perte, me dit la Reine. Le Roi de Sude
avait conserv pour nous un vritable attachement, et nous fit dire
encore, la veille de sa mort, qu'un de ses regrets, en quittant la
vie, toit de sentir que sa perte pouvoit nuire  nos intrts. Ce
Prince conserva jusqu' la fin un courage, une prsence d'esprit, et
je dois dire aussi une sensibilit qu'il tmoigna de la manire la
plus touchante  ceux qu'il voyoit consterns de sa perte, et
nommment aux comtes de Brah, de Fersen, et plusieurs autres
seigneurs de la cour. Ils s'toient retirs dans leurs terres 
l'poque de la rvolution que le Roi avoit opre, et avoient cess de
parotre devant lui. Ds qu'ils eurent appris sa blessure, ils se
rendirent sur-le-champ auprs de sa personne. Le comte de Fersen, qui
avoit t son gouverneur, ne put dissimuler sa profonde affliction. Le
Roi lui prit la main en lui disant: Quoique nous ayons t d'avis
diffrents, j'tois bien persuad que vous seriez la premire personne
que je verrois auprs de moi, et ajouta en regardant le comte de
Brah et les autres seigneurs qui environnoient son lit: Il est doux
de mourir entour de ses vieux amis.

Le lourd fardeau de la contrainte et des soucis de tout genre
s'appesantissait chaque jour davantage pour Louis XVI dans son
intrieur; il n'y avait sorte de concession qu'il ne ft oblig de
faire aux exigences incessantes de la rue. Les ministres dvous
avaient d cder la place aux ministres exigeants, les ministres
exigeants aux ministres factieux. Ces derniers taient moins les
conseils que les espions de la conduite de Louis XVI. L'attitude du
Prince, timide et embarrasse en prsence de ministres hautains ou
menaants, mettait le comble  l'avilissement de la royaut. Louis
XVI, dans les groupes qui se formaient dans la rue aussi bien que dans
les runions des clubs, n'tait plus dsign que sous le nom de M.
Vto. C'tait peu d'avoir dj, par un dcret (dcembre 1791), mis en
libert les Suisses de Chteauvieux qui s'taient insurgs contre
leurs officiers; l'Assemble, sur la demande de Ption, formule au
nom des quarante-huit sections de Paris, ordonna qu'une fte nationale
aurait lieu en l'honneur de ces soldats rebelles.

Nous trouvons dans la lettre crite le 18 avril par Madame lisabeth
une description de cette triste fte, la fte de l'indiscipline et de
la rvolte: Le peuple a t voir dame Libert tremblotante sur son
char de triomphe; mais il haussoit les paules. Trois ou quatre cents
sans-culottes suivoient en criant: La nation! la libert! les
sans-culottes! Tout cela toit fort bruyant, mais triste. La garde
nationale ne s'en est pas mle. En finissant sa lettre, Madame
lisabeth annonce  son amie que le Roi a choisi M. de Fleurieu,
l'ancien ministre de la marine[167], pour gouverneur du Prince Royal.

[Note 167: N  Lyon le 2 juillet 1738, Charles-Pierre Clarot, comte
de Fleurieu, s'tait fait de bonne heure un nom dans la science de la
marine et de la navigation. Arrt en septembre 1793, il fut enferm
aux Madelonnettes, chappa au rgime de la Terreur, devint dput de
la Seine au conseil des Anciens en 1797, puis successivement
conseiller d'tat en 1799, intendant gnral de la Maison de
l'empereur Napolon, grand officier de la Lgion d'honneur, gouverneur
du palais des Tuileries. Il mourut subitement le 10 aot 1810.]

Cette lettre nous indique que le Dauphin avait atteint l'ge o un
fils de France passait aux mains d'un gouverneur. La loi annonce pour
rgler l'ducation de l'hritier du trne n'tait pas encore faite. Le
Roi s'tait ht d'apprendre  l'Assemble que son fils ayant atteint
sa septime anne, il lui avait donn pour gouverneur M. de Fleurieu.
Cette notification dconcerta les meneurs de l'Assemble, occups 
dresser la liste des candidats parmi lesquels le Roi devait faire un
choix; mais c'tait prcisment pour empcher les passions de
s'immiscer dans l'ducation du jeune Prince que Louis XVI avait
devanc les propositions de l'Assemble.

Madame lisabeth venait de recevoir une lettre de l'abb de Lubersac
la pressant vivement de se runir  ses tantes dans la Ville
ternelle, cet abri habituel des grandes infortunes. Madame lisabeth,
en lui rpondant, lui exprimait sa ferme rsolution de demeurer auprs
du Roi. Il est des positions, crit-elle, o l'on ne peut pas
disposer de soi, et c'est l la mienne: la ligne que je dois suivre
m'est trace si clairement par la Providence qu'il faut que j'y
reste.

Le 16 mai suivant, Madame lisabeth crivait  madame de Raigecourt au
sujet du bruit qui avait couru sur de prtendus dsordres arrivs dans
l'arme de la Fayette. Les administrateurs de la poste, lui
dit-elle, y mettront bon ordre, et ne laisseront plus circuler les
lettres particulires qui accrditent ces bruits fcheux.

On a vu par un passage d'une lettre de Madame lisabeth que
l'Assemble lgislative, sur la demande de Ption, avait dcrt
qu'une fte populaire serait offerte aux Suisses du rgiment de
Chteauvieux. Il faut entrer dans quelques dtails sur la manire dont
l'acte de dmence vot par l'Assemble reut son excution.

Collot d'Herbois, longtemps comdien ambulant, et en dernier lieu
directeur d'un thtre  Genve, dbute dans la carrire politique en
se dclarant le promoteur de cette fte anarchique, o l'on clbra
comme un exploit civique une insurrection militaire. Les ambes
vengeurs d'Andr Chnier en firent justice. Rappelons aussi que son
mule et ami, Roucher, invit comme prsident de sa section  assister
 cette fte, rpondit au nom de la raison et de l'humanit:
J'accepte, citoyens, mais  condition que le buste de Desilles sera
port par les soldats de Chteauvieux, afin que tout Paris tonn
contemple l'assassin port en triomphe par ses assassins.

Il est beau de voir l'me honnte de deux potes protester  la fois
contre la lchet publique, le dlire d'une Assemble et les honteuses
parodies d'un comdien.

Peu de temps aprs cette fte imagine par les Jacobins, les
constitutionnels voulurent aussi avoir la leur, fte lugubre, destine
 honorer le dvouement du maire d'tampes. On se souvient que
Simonneau, premier magistrat de cette ville, avait voulu s'opposer au
pillage d'un convoi de grains, et que, dfenseur de la loi, il tait
mort hroquement pour elle. Certes sa mmoire mritait l'honneur
qu'on lui dcernait. La crmonie eut lieu le 3 juin: quoique
empreinte d'un caractre religieux, elle jeta cependant quelque
agitation dans Paris. La conduite de Simonneau devait avoir plus de
pangyristes que d'imitateurs.

Ce jour-l mme, Madame lisabeth crivait  madame de Raigecourt, et lui
donnait des dtails sur un vnement d'une haute gravit, le licenciement
de la garde constitutionnelle du Roi. Il y avait dans la garde nationale
des hommes bien intentionns, mais nul ensemble, aucune homognit. Les
factieux s'taient donc marqu comme but immdiat le licenciement de la
garde constitutionnelle, forme d'hommes rsolus, choisis parmi les amis
dclars de la royaut, parce qu'elle pouvait devenir le noyau d'une
rsistance redoutable aux projets de la rvolution. Pour tre plus sr
d'entrer dans la place, on en licenciait la garnison. Les motions se
succdrent, d'abord dans les clubs, ensuite dans l'Assemble, contre la
garde constitutionnelle. Sur la proposition de Brissot, l'Assemble
dcrte la mise en accusation de M. de Brissac, chef de cette troupe, et
le licenciement des gardes qu'il commandait. Par la joie qu'avait montre
Madame lisabeth lors de la formation de la garde constitutionnelle, on
peut juger du sentiment que lui fit prouver son licenciement: c'tait le
Roi qu'on dsarmait.

Le dsordre tait dans les ttes, la violence dans les actes; l'esprit
de vertige et d'ingratitude avait gagn non-seulement les
intelligences, mais les coeurs mmes qu'on devait croire dvous  la
royaut[168].

[Note 168: Une jeune fille qui, par l'entremise de madame Lejeune,
femme de la garde-robe de Madame lisabeth, avait reu quelques
bienfaits de cette princesse, adressait  cette mme madame Lejeune,
qu'elle aimait tendrement, la lettre suivante, date de

                                          Valenciennes, 12 juin 1792.

MA CHRE AMIE ET MA MRE,

Je veux vous donner un dtail de notre voyage. Nous sommes partis,
vous le savez, de Paris  trois heures du matin, et nous sommes venus
djeuner  Senlis, o l'on voulait nous faire coucher, et de l 
Pronne, o nous avons couch. De chez vous  Cambray, je n'ai pas dit
trois paroles, et je n'ai ri qu' la maison, o j'ai reu des
compliments de l'embonpoint que j'avois pris chez vous et du
patriotisme que mon sjour  Paris m'avoit donn. Je vais vous dire en
quoi ils me trouvoient si bonne patriote: Vous avez vu le Roi et sa
famille?--Oui.--Il est triste, le pauvre homme?--En vrit, il n'a pas
de raison pour l'tre.--Mais il est en prison?--Pas plus que vous et
moi. Enfin, j'ai fini par dire: _M. Veto_ et _madame Veto_. Ils
ont dit tous que j'avois gagn la maladie des Parisiens, de faon que
nous sommes partie gale: je suis avec mes frres, et les trois autres
ensemble avec Sophie, qui est enrage aristocrate et ne vouloit plus
coucher avec moi.

Je vais retourner  Cambray et vous rendre compte d'une scne qui s'y
est passe vis--vis de moi. M. Anchin est fort incommod: il s'est
lev une querelle entre ses fils et lui. Il a voulu jeter une
bouteille  la figure de Jean-Baptiste, qui l'en a dfi. Enfin, on a
pri son Jean-Baptiste de se taire; il n'a pas voulu cder, il est
parti, et ils sont dans la douleur: la pauvre bte n'est pas encore
retrouve. J'en suis dsespre, de mme que vous le serez, j'en suis
assure...

Je suis toujours  Paris en esprit chez vous, et j'aime les habitants
de Paris et le bruit qu'on y fait, et je crois que si ma destine
toit d'y aller demeurer, je n'en serois pas fche. En consquence,
j'accepte la proposition de mon pre, et je veux bien m'y marier...
Tous ici sont jaloux de mon voyage; ils veulent y aller tous, except
Sophie, qui a peur de gagner ma maladie de patriote, qui est
trs-mauvaise  gurir,  ce qu'il parot. Je lui dis qu'on ne peut
pas aller  Paris sans lettre, que si elle avoit vu toutes les choses
comme elles sont, et si les aristocrates voyoient la constitution d'un
bon oeil, ils ne lui auroient pas fait voir noir ce qui toit blanc,
et ne lui auroient pas dit que le Roi toit en prison, puisque je l'ai
vu aller se promener o il vouloit. Je leur dis que tout ce qu'il y a
de vrai, c'est qu'il n'en mange pas un morceau de moins et ne boit pas
un coup de moins, qu'il n'y a que tout le pauvre peuple qui en souffre
et qui en souffrira encore longtemps pour le bien qui pourroit lui en
revenir; voil le sujet de ma dispute tous les jours. Je prdis 
Sophie que si elle va aux Tuileries, elle sera jete dans le bassin
trois fois dans un jour pour son aristocratie qui l'touffe...,
etc.... J'espre que vous tiendrez la parole que vous m'avez donne de
venir  mes noces. Je suis impatiente de voir une bonne amie et une
bonne mre, car je vous regarde comme telle. J'espre que vous ne
ferez voir mon griffonnage  personne..., etc... Je finis en vous
embrassant vingt-quatre fois, de mme que toute notre famille, et
surtout maman, qui est confuse de vos bonts pour nous.

Je suis pour la vie,

Ma chre mre,

Votre trs-humble et trs-obissante fille et servante pour
la vie, et votre amie,

                                    Victoire-Louise-Joseph LAPLACE.]

L'insubordination avait mme gagn le camp, ce sanctuaire habituel de
l'honneur. Le gnral Thobald Dillon tombait massacr sous les mains
forcenes de soldats qui l'avaient lchement abandonn. La fivre et
le dlire qu'elle amne viennent se rflchir dans les faits de chaque
jour: Marat tait accus avec indignation, renvoy absous avec loge,
port en triomphe avec enthousiasme. L'arme abdique ou s'insurge: le
_Royal-Allemand_ dserte; Berchiny se disperse. Un dcret ordonne la
dportation d'un prtre non serment, lorsque vingt citoyens actifs
d'un canton se runiront pour la demander, et sa dtention pendant dix
ans, lorsque, aprs sa dportation prononce, il resterait dans le
royaume; la formation d'un camp de vingt mille hommes de Paris est
dcrte; les premiers agents du pouvoir se succdent tous les huit
jours. On assiste aux symptmes d'une dissolution sociale:

Nous avons encore une fois chang de ministres, crit le 17 juin
(1792) Madame lisabeth. Hier, M. de Chambonas a pris les affaires
trangres; M. de Lajard, la guerre, M. Lacoste reste; les autres sont
encore _in petto_. Ceux qui sont partis vouloient la sanction sur le
dcret des vingt mille hommes. Comme le Roi ne s'est pas souci
d'amener la guerre civile, il a mieux aim accepter leur dmission: la
garde nationale en parot contente, une grande partie craignoit ces
vingt mille hommes. Je ne t'ai pas crit depuis la mort de Gouvion.
T'en souviens-tu? On dit qu'il a expir en disant: _Grand Dieu,
pardonnez-moi tous les crimes que j'ai commis!_ J'espre que Dieu lui
aura fait misricorde. La mort de son frre et la fte de Chteauvieux
lui avoient procur une peine si profonde, qu'il y a  parier qu'il
aura fait de grandes rflexions. Dis-lui quelques _De profundis_.

La garde constitutionnelle du Roi avait t licencie ds le 30 mai,
et le duc de Brissac, son commandant, avait t envoy devant la haute
cour nationale. Le chteau des Tuileries paraissait sans dfiance, et,
sans doute par excs d'impuissance, ne prenait aucune espce de
prcaution. L'anniversaire du serment prt par le tiers tat au Jeu
de paume de Versailles ramenait aussi l'anniversaire du voyage de
Varennes.

Madame lisabeth ne pouvait sans frmir arrter ses regards sur la
position du Roi et de la Reine, privs de leur maison militaire,
rduits  exiger de leurs amis de s'loigner, isols dsormais sur un
trne sans puissance, captifs dans un palais devenu une prison, et 
qui la plainte mme, ce dernier droit du malheur, tait interdite.
C'est en vain qu'ils ont sacrifi leurs prrogatives, livr leurs
droits, abandonn leurs honneurs; les dmocrates,  cette heure, leur
contestent la facult de vouloir et de penser, et leur mesurent
jusqu' l'air qu'ils respirent. Leurs ennemis, qui ont trafiqu de
leur bienveillance, spculent aujourd'hui sur l'aveuglement d'un
peuple qu'ils ont fanatis. Madame lisabeth ne se faisait aucune
illusion sur les projets des anarchistes[169]. Elle craignait que la
fatale poque que nous venons de rappeler (du serment du Jeu de paume
et du voyage de Varennes) ne vnt offrir l'occasion de rveiller la
fivre populaire et de punir le Roi du _veto_ obstin que n'avaient
flchi ni les instances ni les menaces. Le 20 juin, les ouvriers des
faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau se rassemblrent en tumulte:
leurs attroupements se grossirent en route d'une multitude en
guenilles, hommes, femmes et enfants, arms de fusils, de piques et de
btons. Deux pices de canon taient tranes  la tte de cette
troupe trange, commande par Santerre, brasseur de bire, homme plus
prsomptueux que capable, qui, ds le commencement des troubles, avait
acquis un grand ascendant sur la populace de son quartier. Divise en
trois bandes, cette masse innombrable dfila pendant quatre heures
dans la rue Saint-Honor, et fit irruption au sein de l'Assemble
lgislative, o elle voulait donner lecture d'une ptition qu'elle
allait porter aux Tuileries, afin d'obtenir la sanction des dcrets.
Madame lisabeth, tmoin et presque victime de ces tristes scnes, les
a retraces dans une lettre  une poque o elles taient encore pour
ainsi dire sous ses yeux.

[Note 169: Les vers suivants, tracs par une main inconnue, lui
furent, un jour, adresss sous enveloppe; mais le rayon d'esprance
qu'ils essayaient d'veiller dans son coeur ne pouvait tre accueilli
par sa raison.

CHANSON NATIONALE.

AIR: _Il n'est qu'un pas du mal au bien._

(_Le Roi et le Fermier._)

  Bientt nous verrons dans la France
  Thmis poursuivre les forfaits,
  Et nous verrons avec la paix
  Chez nous renatre l'abondance.
  Il ne faut s'tonner de rien,
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

  Le hros des Annonciades,
  Que nous mettions au rang des dieux,
  Ne se montre plus  nos yeux
  Sans essuyer nos rebuffades.
  Il ne faut s'tonner de rien,
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

  Si dans cette assemble infme,
  O blasphment les jacobins,
  Nous allions, l'un de ces matins,
  Porter et le fer et la flamme,
  Je n'en serois surpris en rien:
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

  Jadis Desmoulins, le grand homme,
  toit, comme Carra, Frron,
  Respect de la nation;
  Mais  prsent on les assomme.
  Il ne faut s'tonner de rien,
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

  Monsieur Chesnier, qui perscute
  Nos oreilles et le bon got,
  Tant cet homme est distrait en tout,
  Pour un succs prend une chute.
  Mme il ne s'tonne de rien,
  Ce qu'il fait mal il le croit bien.

  L'assignat, ce papier utile
  Qui devoit nous rendre opulents,
  Avant qu'il soit fort peu de temps,
  Ne perdra que huit cents pour mille.
  Il ne faut s'tonner de rien,
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

  Pour moi, plus pauvre qu'un aptre,
  Je trouve mon sort assez doux;
  Car, si nous sommes ruins tous,
  Je serai riche autant qu'un autre.
  Il ne faut s'tonner de rien,
  Il n'est qu'un pas du mal au bien.

Ces vers taient extraits des _Sabbats jacobites_, t. II, p. 54, avec
cette note au bas de la page:

Cet auteur (M. J. Chnier) fait de trs-grands progrs dans l'art
dramatique. Sa dernire pice est toujours la plus mauvaise, tmoin
_Henri VIII_, tragdie joue avec accompagnement de sifflets, sur le
_Thtre-Franois de la rue de Richelieu, vis--vis l'picier_;
ci-devant _Thtre du Palais-Royal_; avant ci-devant _Thtre des
Varits amusantes_; et encore avant ci-devant _Thtre de l'cluse,
sur le Boulevard_.]

Son rcit, plein d'une dramatique simplicit, et o se reflte quelque
chose de la confusion des scnes qui y sont racontes, donne une
apprciation exacte de la journe du 20 juin; mais il est ncessaire d'y
ajouter quelques dtails que l'anglique modestie de Madame lisabeth a
dissimuls, parce qu'ils taient  sa gloire. Le souvenir du 6 octobre
1789 devait inspirer de vives inquitudes sur le sort de la Reine. Louis
XVI l'avait conjure de se retirer au fond de son appartement. Madame
lisabeth l'y avait suivie; mais craignant quelque danger pour son frre,
elle tait revenue dans la salle o elle l'avait laiss. Six mille
brigands en avaient forc les portes, et contraint le Roi de monter sur
une table et de se couvrir la tte du bonnet rouge. Madame lisabeth
parat..... On la prend pour la Reine. Vous n'entendez pas, lui dit-on,
on vous prend pour l'Autrichienne!--Ah! plt  Dieu, s'crie-t-elle; ne
les dtrompez pas: pargnez-leur un plus grand crime! Et dtournant de
la main une baonnette qui touchait presque sa poitrine: Prenez garde,
monsieur, dit-elle avec douceur, vous pourriez blesser quelqu'un, et je
suis sre que vous en seriez fch.

Les flots de la populace qui encombrait les salons des Tuileries
taient si presss, le tumulte, le dsordre qui en rsultaient taient
tels, qu'tant prs d'arriver, aprs une grande lutte, jusqu'auprs de
son frre, Madame lisabeth aperut un homme qui, ne pouvant supporter
le spectacle des prils qui environnaient le Roi, tombait vanoui 
quelques pas de lui dans la foule. Le voyant sans secours, elle
parvint  s'approcher, lui fit respirer des sels spiritueux et le
rappela  la vie[170]. Cette marque de courage et d'humanit tout
ensemble de la part d'une femme en ce moment environne de piques et
de couteaux, adoucit le coeur de tous ceux qui taient prsents:
Ption mme parut attendri.

[Note 170: Cette personne tait J. B. Lesueur, administrateur du
dpartement de l'Orne et dput  l'Assemble lgislative.]

La Reine, avertie de ces scnes alarmantes dont le bruit pntrait
jusqu'aux appartements les plus reculs, o elle essayait d'abriter
ses enfants, accourut aussi, rclamant sa part du pril, et se
prsenta rsolment  l'meute. Ce jour-l, il faut le dire,
Marie-Antoinette parut lasse du fardeau de la vie, et vint elle-mme
livrer sa tte. Ne m'arrtez pas, disait-elle  son entourage, ma
place, je vous le rpte, est dans tous les dangers o est le Roi.
C'est moi qu'ils appellent, c'est ma tte qu'ils demandent.

L'effervescence tait dj un peu calme, soit que le fer se ft
mouss et la haine adoucie devant le gnreux dvouement de Madame
lisabeth, soit que la populace et fini par rougir elle-mme de ses
propres excs. Nous ne reproduirons pas les dtails de cette journe,
nos lecteurs les connaissent. Santerre et Ption se montrrent
bientt, et mirent fin  cet odieux envahissement de la demeure
royale. L'insurrection choua dans sa tentative par suite de la
fermet consciencieuse et intrpide de Louis XVI, qui, tout dsarm
qu'il tait et incapable de se dfendre, triompha des fureurs d'une
populace fanatise. Somm par elle de sanctionner les dcrets auxquels
il avait oppos son _veto_, il sut lui rpondre que sa sanction tait
libre, et que ce n'tait ni le moment de la solliciter ni le moment de
l'obtenir. Qu'est-il besoin d'ajouter combien fut sublime ce jour-l
cette princesse, que la religion et l'histoire offriront pour modle
aux martyrs et aux vertus de tous les sicles? Une femme du peuple,
apprciant  sa manire l'insuccs de cette journe, qu'elle
attribuait  la prsence de Madame lisabeth, disait navement: Il
n'y avoit rien aujourd'hui  faire, leur bonne sainte Genevive toit
l!

Le 21 juin, en remerciant officiellement l'Assemble nationale du zle
qu'elle lui avait tmoign la veille, le Roi lui mandait qu'il
laissait  sa prudence de rechercher les causes de cet vnement et
d'en peser les circonstances. Pour moi, ajoutait-il, rien ne peut
m'empcher de faire en tout temps et dans toutes circonstances ce
qu'exigeront les devoirs que m'imposent la constitution que j'ai
accepte et les vrais intrts de la nation franaise.

Dans une proclamation donne le lendemain[171], le Roi disait encore:
Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de
plus, ils peuvent le commettre. Cette fermet du Prince dans une
telle situation lui avait attir de vives sympathies. Les affronts
adresss  la famille royale, les crimes projets, cette proclamation
qui les dnonait  la France, avaient fait clater une dernire fois
les symptmes d'une raction favorable. Aussi _ceux qui voulaient
renverser la monarchie sentirent le besoin d'un crime de plus_, et
dj Danton mditait la journe du 10 aot.

[Note 171: Voir la note XXV  la fin du volume.]

Mais revenons un pas en arrire, au surlendemain de cette sdition qui
avait mis en pril la vie de toute la famille royale et le destin de
la France; nous trouvons Madame lisabeth, calme et recueillie,
crivant, le 22 juin 1792, une lettre empreinte de la plus ineffable
rsignation. L'avenir, c'est elle qui le dit, lui parot un gouffre
d'o l'on ne peut sortir que par un miracle de la Providence. Ce
miracle, elle n'ose l'esprer; elle ose  peine le demander. Dans le
dcouragement de ses penses et dans sa rsignation absolue aux
volonts de la Providence, elle ne la prie plus de changer la
situation, elle la prie de changer les coeurs; elle ne la supplie plus
de sauver les vies, mais de sauver les mes. On dirait qu'elle
commence dj  prier pour le Roi son frre et la Reine sa soeur comme
on prie pour les morts.

Louis XVI lui-mme avait senti que le peuple qui  Varennes avait
humili la royaut, venait d'en briser l'effigie et de dchirer la
dernire pice du manteau qui lui restait encore. Venez me voir ce
soir, crivait-il  son confesseur, j'ai fini avec les hommes, je n'ai
plus  m'occuper que du Ciel. Louis dposa dans son sein le souvenir
de tant de peines et le pardon de tant d'injures. Ces illustres
infortuns ne comptaient plus sur ce monde: la terre semblait
s'loigner; ils n'y tenaient que pour gmir sur leurs enfants.

Le 8 juillet, Brissot avait propos de juger le Roi. Les Marseillais
avaient demand l'abolition de la royaut. Le 21, les vitres du
chteau furent brises  coups de pierres. Les Tuileries furent
fermes, l'Assemble les fit ouvrir. Un ruban drisoire marqua la
ligne qui devait sparer la route d'un peuple libre du domaine de
celui qu'ils appelaient le despote. L'tat-major de la garde
parisienne fut maltrait. La loi agraire fut promise. La tte des
dputs feuillants fut demande; des hommes de sang couraient les
rues en montrant leurs poignards pour tuer la Reine: Isnard l'accusait
des victoires des Autrichiens.

Cependant on apprend que la Fayette a quitt son arme et qu'il est 
Paris. Les constitutionnels esprent que sa dmarche hardie va tre
appuye par quelques rgiments dvous dont il a d se faire suivre,
et qu'il vient moins demander le chtiment des attentats du 20 juin
que les venger lui-mme. Il n'en est rien. Le gnral se borne 
porter les plaintes et l'indignation de l'arme  la barre de
l'Assemble, la suppliant 1 d'ordonner que les instigateurs et les
chefs des violences commises soient poursuivis et punis comme
criminels de lse-nation;

2 De dtruire une secte qui envahit la souverainet nationale,
tyrannise les citoyens, et dont les dbats publics ne laissent aucun
doute sur l'atrocit de ceux qui la dirigent;

3 De prendre des mesures efficaces pour faire respecter toutes les
autorits constitues, particulirement celle de l'Assemble et celle
du Roi, et de donner  l'arme l'assurance que la constitution ne
recevra aucune atteinte dans l'intrieur, tandis que de braves
Franois prodiguent leur sang pour la dfendre aux frontires.

Le discours de la Fayette excita de vifs applaudissements dans une
partie de l'Assemble et mme dans les tribunes. Le gnral, s'il et
exig qu'on se pronont immdiatement sur sa proposition, et
peut-tre emport un vote favorable; mais il n'avait pas dans le
caractre assez de fermet pour frapper un coup dcisif. Madame
lisabeth le jugeait parfaitement, quand, dans cette circonstance,
elle disait: Je sais gr, comme tous les honntes gens,  M. de la
Fayette d'une dmarche courageuse qui le placera personnellement dans
peu de jours entre l'alternative de la fuite ou de la mort, mais qui
restera strile pour le salut du Roi. M. de la Fayette ne possde ni
la prvoyance qui empche les obstacles ni la dcision qui les
surmonte; il menaoit il y a une heure: peut-tre  celle o je parle
il est au pouvoir de ses ennemis.

Le gnral quitta bientt Paris, indign de la tideur qui avait
accueilli ses offres de dvouement. Son dpart fut un triomphe pour
les Jacobins. Les dangers de la famille royale se prsentaient chaque
jour sous un aspect plus terrible: Louis XVI en sentait l'imminence
avec les angoisses d'un homme qui voit de minute en minute s'approcher
l'heure de sa ruine et ne peut rien tenter pour la prvenir. Madame
lisabeth recevait de temps en temps des lettres de quelques-unes de
ses amies qui vivaient loin de la cour, mais dont l'affection pour sa
personne s'tait encore accrue par ses malheurs. La plupart de ces
lettres ne lui apportaient que des avertissements sinistres. Elle en
fit plus d'une fois part  son frre: le Roi s'attendrissait avec
elle, et son courage s'nervait par sa sensibilit mme. De son ct,
Madame lisabeth essayait en vain de lui donner une esprance qu'elle
ne partageait pas.

Cependant,  la sance de l'Assemble nationale du 7 juillet, un fait
se passa qui, bien que produit par l'esprit de conciliation d'un
prlat constitutionnel, parut ranimer dans quelques mes un dernier
rayon d'espoir pour le salut de la France. Lamourette, vque de Lyon,
essaya, par un discours pathtique, de ramener  l'unit la
reprsentation nationale, alors affaiblie par une scission
malheureuse. Pour parvenir, dit-il,  cette runion, il suffit de
s'entendre.  quoi se rduisent en effet toutes ces dfiances? Une
partie de l'Assemble attribue  l'autre le dessein sditieux de
vouloir dtruire la monarchie; les autres attribuent  leurs collgues
le dessein de vouloir la destruction de l'galit constitutionnelle et
le gouvernement aristocratique connu sous le nom des deux chambres.
Voil les dfiances dsastreuses qui divisent l'empire. Eh bien,
foudroyons, messieurs, par une excration commune et par un
irrvocable serment, foudroyons et la rpublique et les deux
chambres. (La salle, dit le _Moniteur_, retentit des applaudissements
unanimes de l'Assemble et des tribunes, et des cris plusieurs fois
rpts: _Oui, oui, nous ne voulons que la constitution!_) Jurons,
reprend l'orateur, de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment,
de nous confondre en une seule et mme masse d'hommes libres,
galement redoutables et  l'esprit d'anarchie et  l'esprit fodal,
et le moment o l'tranger verra que nous ne voulons qu'une chose fixe
et que nous la voulons tous, sera le moment o la libert triomphera
et o la France sera sauve. (Les mmes applaudissements recommencent
et se prolongent.) Je demande que M. le prsident mette aux voix cette
proposition simple: _Que ceux qui abjurent galement et excrent la
rpublique et les deux chambres se lvent!_ (Les applaudissements des
tribunes continuent. L'Assemble se lve tout entire. Tous les
membres, simultanment et dans l'attitude du serment, prononcent la
dclaration de ne jamais souffrir ni par l'introduction du systme
rpublicain ni par l'tablissement des deux chambres, aucune
altration quelconque  la constitution.--Un cri gnral de runion
suit ce premier mouvement d'enthousiasme.--Les membres assis dans
l'extrmit du ci-devant ct gauche se levant par un mouvement
spontan, vont se mler avec les membres du ct oppos. Ceux-ci les
accueillent par des embrassements, et vont  leur tour se placer dans
les rangs de la gauche.--Tous les partis se confondent. On ne remarque
plus que l'Assemble nationale..... Les spectateurs attendris mlent
leurs acclamations aux serments de l'Assemble. La srnit et
l'allgresse sont sur tous les visages et l'motion dans tous les
coeurs[172].)

[Note 172: _Moniteur universel_ du dimanche 8 juillet 1792.]

Le dput mery propose de faire jouir le Roi du tableau de cette
rconciliation faite pour calmer ses inquitudes. Cette proposition
est adopte  l'unanimit. Quelque empressement que mette le Prince 
venir contempler ce spectacle,  peine arrive-t-il assez tt pour ne
pas trouver le prestige entirement dissip. Il parle avec motion,
est cout avec quelque intrt, et ds son retour dans sa demeure,
heureux d'offrir un gage de la rconciliation universelle, il donne
l'ordre d'ouvrir au public le jardin des Tuileries, ferm depuis la
journe du 20 juin. Madame lisabeth ne fut pas un instant dupe de ce
prtendu apaisement des opinions de l'Assemble. Le lendemain, elle
crivait  madame de Raigecourt:

                                                      8 juillet 1792.

Il faudroit vraiment toute l'loquence de madame de Svign pour
rendre tout ce qui s'est pass hier, car c'est bien la chose la plus
surprenante, la plus extraordinaire, la plus grande, la plus petite,
etc., etc.; mais heureusement le mois d'aot s'approche, moment o,
toutes les feuilles tant bien dveloppes, l'arbre de la libert
prsentera un ombrage plus sr.

Madame lisabeth savait trop qu'en France l'enthousiasme est facile
presque autant qu'il est court; elle savait qu'il n'y a pas de
sympathie durable entre hommes habitus  se diffamer et  se dnoncer
tous les jours, et qui marchent vers des buts diamtralement opposs.
Aussi ne fut-elle pas trs-tonne d'apprendre que le soir mme de
cette belle journe la discussion avait repris dans la chambre
lgislative son animosit habituelle, et que le club des Jacobins
avait retenti des vocifrations les plus haineuses.

Au milieu de l'ouragan qui emportait toutes choses, les nouveaux
ministres[173], qui n'avaient pas dsespr de servir le Roi aprs la
journe du 20 juin, taient dnoncs comme des conseillers rtrogrades
et ennemis de la libert. Effrays d'une situation qui leur prsageait
un dcret presque certain, ils dclarrent tous, dans la sance du 10
juillet, par l'organe de M. de Joly, garde des sceaux, qu'ils venaient
de donner leur dmission au Roi.

[Note 173:

Leur passage au pouvoir tait rapide:

Le 13 juin, Mourgues avait remplac Roland au ministre de
l'intrieur; Dumouriez, dj ministre des affaires trangres, tait
charg du ministre de la guerre en remplacement de M. Servan, et
Beaulieu remplaait Clavire au ministre des contributions.

Le 18 juin, Chambonnas remplaait Dumouriez au ministre des affaires
trangres, et de Lajard le remplaait au ministre de la guerre;
Terrier de Montciel remplaait Mourgues au ministre de l'intrieur.

Le 28 juin, de Joly remplace Duranton au ministre de la justice.

Le 21 juillet, M. du Bouchage remplace M. de la Coste au ministre de
la marine, et M. Champion remplace M. Terrier de Montciel  celui de
l'intrieur.

Le 23 juillet, M. Dabancourt est nomm ministre de la guerre  la
place de M. de Lajard.

Le 30 juillet, M. le Roux est nomm ministre des contributions  la
place de M. de Beaulieu.

Le 1er aot, M. de Sainte-Croix, ministre des affaires trangres, au
lieu de M. de Chambonnas.]

Dans la sance du mercredi 11 juillet, le dcret suivant fut rendu:

_Acte du Corps lgislatif._

Des troupes nombreuses s'avancent vers nos frontires. Tous ceux qui
ont en horreur la libert s'arment contre notre constitution.

CITOYENS, LA PATRIE EST EN DANGER!

Que ceux qui vont obtenir l'honneur de marcher les premiers pour
dfendre ce qu'ils ont de plus cher se souviennent toujours qu'ils
sont Franais et libres; que leurs concitoyens maintiennent dans leurs
foyers la sret des personnes et des proprits; que les magistrats
du peuple veillent attentivement; que tous, dans un courage calme,
attribut de la vritable force, attendent pour agir le signal de la
loi, _et la patrie sera sauve_.

Le dnoment approche. Ce jour-l mme, 11 juillet, Madame lisabeth,
en annonant  madame de Raigecourt la dmission des ministres, ne
s'tonnait point de cette dmonstration, qui ne laissoit pas que
d'tonner bien du monde. Aussi bien elle sentait que le Roi tait de
fait dj dchu. L'Assemble, qui avait licenci la garde
constitutionnelle, faisait fuir devant l'ombre de sa dsapprobation le
ministre perdu. Madame lisabeth, qui voyait augmenter de moment en
moment la rapidit du mouvement qui entranait la famille royale 
l'abme, ne pensait plus  rappeler son amie auprs d'elle, et lui
dfendait de songer  revenir. Elle savait que le vaisseau sombrerait
bientt: ce n'est pas dans un tel moment qu'elle aurait engag ses
amies  lui confier leur existence.

Le vendredi 13 juillet, veille de l'anniversaire de la fdration,
l'arrt du dpartement qui, le 6 du mme mois, avait suspendu Ption
de ses fonctions, fut lev par dcret de l'Assemble nationale.

 l'ovation que la populace de Paris dcernait au maire se joignit le
suffrage bruyant des fdrs de Marseille et du Finistre. En revenant
de la crmonie du Champ de Mars, la famille royale fut assourdie par
les cris de _Vive Ption!  bas Veto!_

Et cependant Madame lisabeth, dsireuse de tranquilliser sa
Raigecourt, lui crivait quatre jours aprs une lettre dans laquelle
elle attribuait  ses prires la manire paisible dont les ftes de la
fdration s'taient passes. Mais on voit qu'aprs avoir perdu une 
une toutes les liberts, la famille royale dut renoncer  la dernire,
celle d'crire, pour pancher ses inquitudes et ses douleurs dans le
sein de ses amis. Madame lisabeth l'indique assez en parlant dans de
telles circonstances de la pluie et du beau temps. Le tonnerre,
crit-elle, est tomb sur les murs de Versailles. Une autre foudre
allait frapper les Tuileries: le 10 aot approchait.

Cependant l'abb de Lubersac reut une dernire lettre de Madame
lisabeth, date du 22 juillet 1792. Elle s'excuse de lui avoir crit
peu de temps auparavant une lettre si sombre; mais elle tait sous le
coup de l'affreuse journe du 20 juin. Ceux sur qui l'orage gronde
prouvent parfois de telles secousses qu'il est difficile de savoir et
de pratiquer cette grande ressource, celle de la prire. C'est pour
cela que Madame lisabeth rclame les prires des saintes mes qui, 
l'abri de l'orage, s'lvent plus facilement vers Dieu. Elle met tant
d'insistance  conjurer le prtre auquel elle crit de se souvenir
d'elle devant Dieu, que la parole antique de ces soldats du Cirque
condamns  prir me revient malgr moi  la mmoire quand je lis ces
lignes: Heureux les saints qui, percs de coups, n'en louent pas
moins Dieu  chaque instant du jour! Demandez cette grce, monsieur,
pour ceux qui sont foibles et peu fidles comme moi. Seulement la
pit de Madame lisabeth, en transfrant la parole antique du
paganisme au christianisme, la traduit ainsi: Ceux qui vont mourir
vous prient de prier pour eux.

Les lettres de Madame lisabeth vont s'arrter, et nous allons perdre
ce fil conducteur qui nous a guid jusqu'ici dans notre rcit. C'est
un premier adieu. Dans l'avant-dernire des lettres adresses  madame
de Raigecourt, le 25 juillet 1792, la princesse formait encore le
projet de revoir son amie  l'automne. Puis, comme si sa raison
tournait en drision ses propres esprances, elle ajoutait: Il est
toujours joli de pouvoir en parler. Dans cette lettre, elle annonce
dj que l'on a voulu forcer les portes du chteau, mais que la garde
nationale s'y est oppose.

La dernire lettre de Madame lisabeth  madame de Raigecourt portait
la date du 8 aot 1792; elle y annonait expressment l'agonie du
pouvoir excutif, ajoutant qu'elle ne pouvait entrer dans aucun
dtail.

On a crit que c'est  Charenton que le sige du chteau fut rsolu
entre quinze conjurs. Que voulaient-ils, ces misrables? Les peuples
ont vu souvent des conspirateurs s'lever contre les tyrans et contre
la tyrannie; mais remarquons qu'ici les tyrans taient dans la commune
de Paris et la tyrannie dans l'Assemble lgislative. Il n'y avait au
chteau des Tuileries que trois femmes, un enfant et un infortun qui
tait roi, faibles, mconnus, insults par tout le monde, sans
ressource et sans appui. Pensait-on qu'ils feraient de la rsistance?
Ils n'en avaient jamais fait. Voulait-on les obliger  changer de
domicile? Un mot suffisait. tait-ce un assassinat qu'on projetait?
Mais tait-ce donc un crime nouveau? On n'avait pas  le mditer dans
l'ombre, pendant qu'on le proclamait sur les places et dans les
carrefours. On n'avait pas besoin d'enfoncer les portes d'un palais
pour gorger trois victimes innocentes qu'on aurait trouves priant
pour leurs bourreaux. Croyez-le bien, le passage si court de la vie 
la mort ne leur et point paru douloureux. Tout ce qui porte une me
gnreuse pensera aisment que ce n'est pas l ce que la mort a de
plus affreux. C'est la fin de la mort, mais ce n'en est ni le
commencement ni le milieu. La voir venir horrible, injuste,
prmature, mesurer le sablier du temps par la dure seule de ses
souffrances, s'anantir pour renatre avec une blessure nouvelle, tre
frapp dans ses enfants, dans son poux, dans sa soeur, dans sa femme,
dans ses amis, dans ses serviteurs fidles, dans sa gloire, dans sa
puissance, dans sa renomme, enfin mourir de calomnie, c'est l
mourir. Cette mort, barbares, vous la leur aviez donne: le plus grand
crime avait t commis!

Louis XVI, dans son abandon, eut peine  retenir quelques-uns de ses
ministres et  en trouver d'autres assez courageux pour accepter une
responsabilit sans pouvoir. Il parvint cependant,  force de
sollicitations,  se former un cabinet; ainsi, ce n'tait plus comme
autrefois  l'ambition des hommes, c'tait  leur dvouement, c'tait
 leur piti qu'il fallait s'adresser pour trouver encore des
ministres. Comme M. Bigot de Sainte-Croix se dfendait d'accepter un
portefeuille et motivait son refus sur des raisons: Que de
difficults, s'cria Louis XVI, pour tre ministre d'un roi de quinze
jours!

Ce prince, dont Madame lisabeth jusqu'alors avait toujours cherch 
remonter le courage, remarquait que maintenant sa soeur demeurait
interdite et muette: en vain il essayait de surprendre encore une
lueur d'esprance sur ses lvres ou dans ses regards; il n'y lisait
plus que ce mot: Rsignation. Il comprit que sa fin tait prochaine,
et il s'y prpara. On a mme prtendu que ds cette poque il fit un
premier testament; mais cette assertion ne repose sur aucune autorit
srieuse.

Depuis un mois, les assembles dmagogiques formes dans les divers
quartiers de Paris s'taient dclares permanentes. Les gardes
nationales demeuraient en armes jour et nuit. Sur les places
publiques, de vhments orateurs dbitaient des harangues
incendiaires.

Danton pensa que le moment tait venu de prendre sa revanche de la
journe du 20 juin. Prudhomme et les autres journalistes de la faction
excitaient ouvertement le peuple  l'assassinat. De son ct, Marat
activait le mouvement dans ses pamphlets: Citoyens, disait-il,
veillez autour de ce palais, asile inviolable de tous les complots
contre la nation: une reine perverse y fanatise un roi imbcile; elle
y lve les louveteaux de la tyrannie. Des prtres inserments y
bnissent les armes de l'insurrection contre le peuple; ils y
prparent la Saint-Barthlemy des patriotes. La rvolution, avant de
commencer l'attaque, avait dsorganis la dfense. D'un ct,
l'Assemble avait dcrt que plusieurs rgiments de ligne et deux
bataillons suisses partiraient pour la frontire; de l'autre, les
Jacobins avaient appel des Marseillais, qui traversrent la France
avec des armes et du canon, disant qu'ils se rendaient  Paris pour y
tuer le tyran; et aucune municipalit, aucun chef militaire ne se
trouvrent sur leur route pour arrter leur marche. Leur prsence 
Paris est marque par plusieurs massacres. Santerre leur donne un
banquet  Charenton. C'est l, comme nous l'avons rapport, que se
forme le comit d'insurrection qui doit porter le dernier coup  la
monarchie. La municipalit, aux ordres du maire, subit bientt
l'influence de ce comit.

Le vendredi 3 aot, le Roi adressa, par les mains de ses ministres, le
message suivant  l'Assemble:

                              Du 3 aot 1792, l'an IVe de la libert.

Il circule, Monsieur le prsident, depuis quelques jours un crit
intitul: Dclaration de S. A. S. le duc rgnant de Brunswick-Lunebourg,
commandant les armes combines de LL. MM. l'Empereur et le Roi de
Prusse, adresse aux habitants de la France. Cet crit ne prsente aucun
des caractres qui pourroient en garantir l'authenticit. Il n'a t
envoy par aucun de mes ministres dans les diverses cours d'Allemagne qui
avoisinent le plus nos frontires. Cependant sa publicit me parot
exiger une nouvelle dclaration de mes sentiments et de mes principes.

La France se voit menace par une grande runion de forces.
Reconnoissons tous le besoin de nous runir.

La calomnie aura peine  croire  la tristesse de mon coeur  la vue
des dissensions qui existent et des malheurs qui se prparent; mais
ceux qui savent ce que valent  mes yeux le sang et la fortune du
peuple croiront  mes inquitudes et  mes chagrins. J'ai port sur le
trne des sentiments pacifiques, parce que la paix, le premier besoin
des peuples, est le premier devoir des rois. Mes anciens ministres
savent quels efforts j'ai faits pour viter la guerre; je sentois
combien la paix toit ncessaire; elle seule pouvoit clairer la
nation sur la nouvelle forme de son gouvernement; elle seule, en
pargnant des malheurs au peuple, pouvoit me faire soutenir le
caractre que j'ai voulu prendre dans cette rvolution: mais j'ai cd
 l'avis unanime de mon conseil, au voeu manifeste d'une grande partie
de la nation et plusieurs fois exprim par l'Assemble nationale. La
guerre dclare, je n'ai nglig aucun moyen d'en assurer le succs;
mes ministres ont reu l'ordre de se concerter avec les comits de
l'Assemble et avec les gnraux. Si l'vnement n'a pas encore
rpondu  l'esprance de la nation, ne devons-nous pas en accuser nos
divisions intestines, les progrs de l'esprit de parti et surtout
l'tat de nos armes, qui avoient besoin d'tre encore exerces avant
de les mener aux combats? Mais la nation verra crotre mes efforts
avec ceux des puissances ennemies; je prendrai, de concert avec
l'Assemble nationale, tous les moyens pour que les malheurs
invitables de la guerre soient profitables  sa libert et  sa
gloire.

J'ai accept la constitution: la majorit de la nation la dsiroit;
j'ai vu qu'elle y plaoit son bonheur, et ce bonheur fait l'unique
occupation de ma vie. Depuis ce moment, je me suis fait une loi d'y
tre fidle, et j'ai donn ordre  mes ministres de la prendre pour
seule rgle de leur conduite. Seul, je n'ai pas voulu mettre mes
lumires  la place de l'exprience ni ma volont  la place de mon
serment.

J'ai d travailler au bonheur du peuple; j'ai fait ce que j'ai d:
c'est assez pour le coeur d'un homme de bien. Jamais on ne me verra
composer sur la gloire ou les intrts de la nation, recevoir la loi
des trangers ou celle d'un parti, c'est  la nation que je me dois:
je ne fais qu'un avec elle; aucun intrt ne sauroit m'en sparer;
elle seule sera coute. Je maintiendrai jusqu' mon dernier soupir
l'indpendance nationale: les dangers personnels ne sont rien auprs
des malheurs publics. Eh! qu'est-ce que des dangers personnels pour un
Roi  qui l'on veut enlever l'amour du peuple? C'est l qu'est la
vritable plaie de mon coeur. Un jour peut-tre le peuple saura
combien son bonheur m'est cher, combien il fut toujours et mon seul
intrt et mon premier besoin. Que de chagrins pourroient tre effacs
par la plus lgre marque de son retour!

                                                      _Sign_: LOUIS.

_Et plus bas_: BIGOT SAINTE-CROIX.

       *       *       *       *       *

Plusieurs membres demandrent l'impression de ce message; mais aprs
avoir entendu un discours violent d'Isnard, l'Assemble dcida qu'il
n'y avait pas lieu  dlibrer sur l'impression.

Une dputation de la commune, ayant Ption  sa tte, est
immdiatement aprs introduite  la barre de l'Assemble.

Lgislateurs, dit le maire de Paris, c'est lorsque la patrie est en
danger que tous ses enfants doivent se presser autour d'elle; et
jamais un si grand pril n'a menac la patrie. La commune de Paris
nous envoie vers vous: nous venons apporter dans le sanctuaire des
lois le voeu d'une ville immense..... Tous les dcrets que l'Assemble
a rendus pour renforcer nos troupes sont annuls par le refus de
sanction ou par des lenteurs perfides. Et l'ennemi s'avance  grands
pas, tandis que des patriciens commandent les armes de l'galit,
tandis que des gnraux quittent leur poste en face de l'ennemi,
laissent dlibrer la force arme, viennent prsenter aux
lgislateurs son voeu, qu'elle n'a pu lgalement noncer, et
calomnient un peuple libre, que leur devoir est de dfendre.

Le chef du pouvoir excutif est le premier anneau de la chane
contre-rvolutionnaire. Son nom lutte chaque jour contre celui de la
nation; son nom est un signal de discorde entre le peuple et ses
magistrats, entre les soldats et les gnraux. Il a spar ses
intrts de ceux de la nation. Nous les sparons comme lui. Loin de
s'tre oppos par un acte formel aux ennemis du dehors et de
l'intrieur, sa conduite est un acte formel et perptuel de
dsobissance  la constitution. Tant que nous aurons un roi
semblable, la libert ne peut s'affermir, et nous voulons demeurer
libres. Par un reste d'indulgence, nous aurions dsir pouvoir vous
demander la suspension de Louis XVI tant qu'existera le danger de la
patrie; mais la constitution s'y oppose. Louis XVI invoque sans cesse
la constitution: nous l'invoquons  notre tour et nous demandons sa
dchance.

Cette grande mesure une fois _porte_, comme il est trs-douteux que
la nation puisse avoir confiance dans la dynastie actuelle, nous
demandons que des ministres solidairement responsables, nomms par
l'Assemble nationale, mais hors de son sein, suivant la loi
constitutionnelle, exercent provisoirement le pouvoir excutif, en
attendant que la volont du peuple, notre souverain et le vtre, soit
lgalement prononce dans une convention nationale aussitt que la
sret de l'tat pourra le permettre. Cependant, que nos ennemis,
quels qu'ils soient, se rangent tous au del de nos frontires; que
des lches et des parjures abandonnent le sol de la libert; que trois
cent mille esclaves s'avancent, ils trouveront devant eux dix millions
d'hommes libres prts  la mort comme  la victoire, combattant pour
l'galit, pour le toit paternel, pour leurs femmes, leurs enfants et
leurs vieillards. Que chacun de nous soit soldat tour  tour, et s'il
faut avoir l'honneur de mourir pour la patrie, qu'avant de rendre le
dernier soupir chacun de nous illustre sa mmoire par la mort d'un
esclave ou d'un tyran.

L'Assemble renvoya immdiatement cette ptition au comit de
l'extraordinaire, tmoignant ainsi  la municipalit de Paris tous les
sentiments de dfrence qu'elle venait de refuser au Roi. Ce manifeste
outrageant, port par Ption  la barre de la Convention, tait jet
une heure aprs dans tous les chos des carrefours. Cependant, un
matin, de son petit appartement du pavillon de Flore, Madame lisabeth
crut entendre sous ses croises fredonner l'air du _Pauvre Jacques_;
attire par ce refrain, qui rveillait un doux souvenir, elle
entrebilla sa fentre; mais ce n'tait pas sa romance qu'elle
entendait, c'taient des couplets royalistes emprunts aux _Actes des
Aptres_, espce de charivari monarchique de 1790; couplets dans
lesquels au _Pauvre Jacques_ on avait substitu le _pauvre peuple_,
que l'on plaint de n'avoir plus de roi et de ne connatre que la
misre. L'air de cette romance, d'ailleurs si tendre et si
sympathique, a t appliqu par l'glise elle-mme  ce pieux cantique
que les jeunes filles rptent en choeur le jour de leur premire
communion[174]. Ce fut l pour Madame lisabeth le dernier reflet d'un
temps heureux.

[Note 174:

  Vous qu'en ces lieux combla de ses bienfaits
  Une mre auguste et chrie, etc.]

Tout tait prpar pour le triomphe de l'insurrection. Les orateurs
des clubs, les tribuns de la rue rpondaient du succs du premier
mouvement: les chefs en arrtrent le plan, dont ils avaient fix
l'excution d'abord au 29 juillet, et dfinitivement au 10 aot. Le
programme de ce plan fut imprim, et se distribuait publiquement
pendant les huit jours qui prcdrent la journe prescrite par la
colre des sections[175].

[Note 175: Le 2 aot, M. Brunyer, mdecin des Enfants de France, remit
 madame de Tourzel un petit imprim qui tait le prospectus fidle de
la journe annonce. (Mmoires indits de madame de Tourzel.)]

Dans la soire du 9 aot, la famille royale s'tait, aprs le souper,
retire dans le cabinet du conseil. Les ministres et quelques
personnes de la cour s'y taient runis pour passer la nuit.
L'imminence du pril brisait pour la premire fois la rgle inflexible
de l'tiquette: le coucher du Roi n'eut pas lieu. La Reine, rapporte
madame de Tourzel, parloit  chacun de la manire la plus affectueuse,
et encourageoit le zle qu'on lui tmoignoit. Je passai la nuit, ainsi
que ma fille Pauline, auprs de M. le Dauphin, dont le sommeil calme
et paisible formoit le contraste le plus frappant avec l'agitation qui
rgnoit dans tous les esprits.

Vers onze heures, une municipalit rvolutionnaire, chassant la
municipalit lgale, s'installait  l'htel de ville, et se dclarait
en insurrection. Elle agit et parle en souveraine; elle excite, elle
concentre, elle organise les mouvements de l'insurrection.

Minuit sonne: Camille Desmoulins, Chabot et quelques autres donnent le
signal. Le tocsin se fait entendre aux _Cordeliers_. On bat la
gnrale, le bruit du canon se mle au bruit du tambour. Vers trois
heures, raconte un tmoin oculaire[176], nous entendmes le tocsin. Le
nombre des personnes qui toient chez le Roi s'toit encore augment.
On avoit fini par s'asseoir sur les fauteuils, par terre, sur les
tables, sur les consoles, partout o l'on pouvoit s'appuyer, quoique
quelques subalternes de la maison du Roi prtendissent dans le
commencement qu'il toit contre l'tiquette de s'asseoir dans la
chambre du Roi. Oui, il tait encore question d'tiquette, et la vie
du Roi et l'existence de la monarchie taient en pril! Depuis le Roi
jusqu' son fils, g de six ans, nul ne devait tre pargn.
lisabeth n'tait point la proie qu'on cherchait, mais elle se
prsentait: elle voulait braver la mort qui menaait le Roi, la Reine
et leurs enfants.

[Note 176: Mmoires indits du comte Franois de la Rochefoucauld,
fils an du duc de Liancourt, grand matre de la garde-robe du Roi
Louis XVI.]

Les sections s'branlaient; les insurgs accouraient en colonnes
serres; des bandes armes de piques profitaient du dsordre pour se
glisser dans les rangs des troupes fidles. L'aube du jour parat.
Marie-Antoinette, dans la crainte que le fer des Marseillais ne
surprenne ses enfants dans leurs lits, les fait habiller, et ds ce
moment reste en communication avec eux. Aussi peu mue de ses propres
dangers qu'inquite de ceux qui menacent sa famille, elle va
alternativement chez le Roi et chez ses enfants, puis retourne dans le
cabinet du conseil, o sa prsence d'esprit et ses courageuses paroles
excitent l'admiration des ministres. Madame lisabeth l'accompagne,
vanglique figure offrant la douce image de la tendresse fraternelle,
de la douleur et de la pit.

Louis XVI sent la ncessit de visiter les postes intrieurs du
chteau: la Reine, ses enfants, Madame lisabeth et madame de Lamballe
l'accompagnent. Si l'attitude du Roi, calme, mais plus paternelle que
militaire, fait peu d'impression sur l'me du soldat, la prsence de
ces trois femmes et de ces deux beaux enfants, venant en silence faire
un dernier appel aux sentiments gnreux de leurs amis, lectrise les
derniers dfenseurs de la monarchie. Dans la galerie de Diane,
l'enthousiasme clate sur leur passage; l'motion gonfle les
poitrines, les larmes mouillent tous les yeux. Au milieu du
dbordement des ides modernes apparat une scne du moyen ge, o le
vieil esprit de chevalerie reprend un instant son empire: deux cents
gentilshommes environ sont accourus aux Tuileries au premier bruit des
dangers du Roi; ils n'avaient pas d'uniformes; ils portaient leurs
armes sous leurs habits, ce qui leur fit donner le nom de _chevaliers
du poignard_. Les uns prient la Reine de toucher leurs armes, afin de
les rendre victorieuses; les autres lui demandent la permission de lui
baiser la main, afin de leur rendre la mort plus douce. Mille
transports d'amour et d'esprance clatent  la fois: _Vivent les Rois
de nos pres!_ s'crient les jeunes gens; _Vive le Roi de nos
enfants!_ s'crient les vieillards en levant le Dauphin dans leurs
bras. Suprme et courageuse protestation contre l'migration, ces
braves gens sont venus mourir, victimes rsignes du vieil honneur
franais.

Mais dans la visite des postes des cours et du jardin, o les
princesses ne suivirent pas le Roi, ce prince fut loin de recevoir un
bon accueil. La garde nationale cria, il est vrai: _Vive le Roi!_ mais
cette acclamation fut bientt couverte par les cris de: _ bas le
Veto!_ Rentr au chteau, la sueur au front, le dsespoir dans l'me,
le triste monarque dlibrait encore avec ses ministres sur les moyens
de dfense, que dj les insurgs dbouchaient de toutes parts sur le
Carrousel en colonnes serres, les uns arms de piques et de fusils
enlevs  l'Arsenal, qui venait d'tre envahi, les autres tranant des
canons et des munitions de guerre.  neuf heures du matin, les portes
du chteau sont forces: la multitude se rpand dans les cours. Les
cris de: _La dchance ou la mort!_ sont pousss par un peuple immense
qui encombre la place et les abords des Tuileries. N'entendez-vous
pas ces cris? dit en ouvrant prcipitamment la porte du cabinet du
conseil un homme portant une charpe et qui se croit encore membre de
la commune, bien que la municipalit lgale dont Royer-Collard faisait
partie ait t chasse par une municipalit insurrectionnelle qui
s'est nomme elle-mme; le peuple demande la dchance ou la mort, le
peuple veut la dchance.--Eh bien, rpond le ministre de la justice,
que l'Assemble la prononce donc!--Mais aprs cet acte, dit la Reine,
qu'arrivera-t-il?--L'officier municipal (qui ne l'tait plus)
s'incline et se tait. Un chef de lgion[177] entrant alors, et
s'adressant  Marie-Antoinette: Madame, dit-il, le peuple est le plus
fort: quel carnage il va y avoir! Votre dernier jour est arriv. Au
milieu des motions causes par ces paroles, parat  la tte du
directoire le procureur gnral revtu de son charpe: Sire,
s'crie-t-il avec pouvante, le danger est au-dessus de toute
expression; il n'y a ni lutte ni dfense possibles: la garde nationale
ne peut offrir que le concours d'un petit nombre; la masse est
intimide ou corrompue; elle se runira ds le premier choc aux
agresseurs. Dj les canonniers,  la seule recommandation de rester
sur la dfensive, ont dcharg leurs pices. Sire, vous n'avez plus
une minute  perdre; il n'y a de sret pour vous que dans le sein de
l'Assemble; il n'y a d'abri sr pour votre famille qu'au milieu des
reprsentants du peuple.

[Note 177: M. de la Chesnaye, massacr le 2 septembre suivant.]

Cette ide entre avec Roederer au chteau; elle y entre porte par le
vent qui souffle de la rue; elle y entre avec la soudainet et l'clat
de la foudre rvolutionnaire: il est de ces minutes fatales dans la
vie des rois et des peuples o la rflexion est impossible, alors que
le retentissement de la rvolte, parti d'en bas, a atteint toutes les
hauteurs. Louis XVI demeure interdit. Mais la Reine relevant firement
la tte: Que dites-vous, monsieur? s'crie-t-elle, vous nous proposez
de chercher un refuge chez nos plus cruels perscuteurs? Jamais!
jamais! Qu'on me cloue sur ces murailles avant que je consente  les
quitter! Mais dites, monsieur, dites, sommes-nous donc totalement
abandonns?--Madame, je le rpte, la rsistance est impossible.
Voulez-vous faire massacrer le Roi, vos enfants et vos serviteurs?--
Dieu ne plaise! puiss-je tre la seule victime!--Encore une minute,
poursuit Roederer, une seconde peut-tre, et il est impossible de
rpondre des jours du Roi, des vtres, de ceux de vos enfants.--De mes
enfants! dit-elle en les serrant dans ses bras, non, non, je ne les
livrerai pas au couteau!

Et s'adressant aux ministres du Roi: Eh bien, c'est le dernier des
sacrifices, mais vous en voyez l'objet! Madame lisabeth s'approchant
alors du procureur gnral: Monsieur Roederer, dit-elle en levant la
voix comme pour prendre  tmoin tout ce qui l'environne, vous
rpondez des jours du Roi et de la Reine!--Madame, nous rpondons de
mourir  leurs cts; c'est tout ce que nous pouvons garantir.
Aussitt quelques prcautions sont prises pour assurer la marche de la
famille royale; les membres du dpartement, auxquels se joignent un
grand nombre de gentilshommes arms, forment un cercle au milieu
duquel elle se place. Dans les salles, dans les galeries qu'elle
traverse, on l'entoure en frmissant. Point d'exaltation, s'crie
Roederer, vous compromettriez la vie du Roi.--Restez calmes, dit
Louis XVI. La Reine ajouta: Nous reviendrons bientt.

On sortit, raconte M. de la Rochefoucauld, par la grille du milieu.
M. de Bachmann, major des gardes suisses, marchoit le premier entre
deux haies de ses soldats. M. de Poix le suivoit  quelque distance,
et marchoit immdiatement avant le Roi. La Reine suivoit le Roi en
tenant M. le Dauphin par la main; Madame lisabeth donnoit le bras 
Madame, fille du Roi; madame la princesse de Lamballe et madame de
Tourzel les suivoient. Je me trouvai dans le jardin  porte d'offrir
mon bras  madame de Lamballe, et elle le prit, car elle toit celle
qui avoit le plus d'abattement et de crainte. Le Roi marchoit droit;
sa contenance toit assure, le malheur cependant toit peint sur son
visage. La Reine toit tout en pleurs; de temps en temps elle les
essuyoit, et s'efforoit  prendre un air confiant qu'elle conservoit
quelques minutes. Cependant, s'tant appuye un moment contre mon
bras, je la sentis toute tremblante. M. le Dauphin n'avoit pas l'air
trs-effray; Madame lisabeth toit la plus calme; elle toit
rsigne  tout: c'toit la religion qui l'inspiroit. Elle dit en
voyant ce peuple froce: Tous ces gens sont gars; je voudrois leur
conversion, mais pas leur chtiment. La petite Madame pleuroit
doucement. Madame de Lamballe me dit: Nous ne rentrerons jamais au
chteau[178].

[Note 178: Mmoires indits, dj cits.]

Deux colonnes se formrent,  la sortie du chteau, pour protger la
famille royale; l'une compose des grenadiers suisses, l'autre des
bataillons des Petits-Pres et des Filles Saint-Thomas. Mais la
multitude entasse sous les fentres du palais, voyant la voie que
prend le Roi, aussitt se porte en masse vers l'escalier du passage
des Feuillants. La route se trouve ainsi obstrue, et Louis XVI,
pendant dix minutes, est contraint de s'arrter au bas de l'escalier.
L, sur le seuil mme de sa demeure, il apprend qu'une partie des
gardes nationaux se retiraient pour aller garder leurs familles et
leurs foyers. Des bataillons se dclaraient contre la royaut, qu'ils
voyaient faible, en faveur de la rvolution, qui se montrait
triomphante. Du sein de la cohue tumultueuse qui, sur les instances du
procureur gnral, s'entr'ouvre  peine pour livrer passage  la
famille royale, on n'entend sortir que des invectives et des menaces.
Quelques membres de l'Assemble essayent en vain de se porter
au-devant du monarque: le flot compacte de la foule rsiste comme un
mur. La masse d'aboyeurs qui encombre la terrasse des Feuillants crie
d'une seule voix: _ bas le tyran! la mort!_ Le pril semble grand. Un
grenadier s'empare du Prince royal et le porte dans ses bras. Il faut
une demi-heure de lutte pour traverser, sous une pluie d'outrages,
cette courte distance qui spare le palais des Tuileries du Mange, o
sige l'Assemble nationale.  ses portes, les clameurs redoublent.
Roederer harangue la populace et l'apaise; mais dans le couloir troit
et engorg de gens de toute sorte, un mouvement irrsistible spare
les membres de la famille royale. Marie-Antoinette perd de vue un
instant son fils. Mais le grenadier qui s'est empar de l'enfant
l'lve dans ses bras au-dessus de la foule, puis se faisant jour avec
ses coudes, il pntre dans la salle derrire le Roi, et dpose sur le
bureau de l'Assemble son prcieux fardeau aux applaudissements des
tribunes. Louis XVI prend place  ct du prsident, et
Marie-Antoinette avec sa suite sur les siges des ministres. Devant le
spectacle de tant de grandeur humilie, le calme se rtablit, et le
Roi prend la parole:

Je suis venu ici pour pargner un grand crime, et je pense que je ne
saurois tre plus en sret qu'au milieu des reprsentants de la
nation.--Sire, rpond Vergniaud, vous pouvez compter sur la fermet de
l'Assemble nationale. Elle connot ses devoirs: ses membres ont jur
de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorits
constitues.

Le Roi s'assied, et la discussion commenait, lorsque, sur
l'observation faite par plusieurs membres de l'Assemble que le corps
lgislatif ne peut dlibrer en prsence du Roi, l'Assemble dcide
que le Roi et sa famille se retireront dans la tribune du journal _le
Logographe_. Cette loge est si troite qu'elle peut  peine contenir
les rdacteurs du journal, et si basse qu'on ne peut y demeurer
debout. Louis XVI s'assied sur le devant, Marie-Antoinette dans un
coin o sa noble tte cherche un peu d'ombre contre tant d'opprobre;
Madame lisabeth se place sur une banquette avec les enfants, leur
gouvernante et madame de Lamballe. Derrire cette banquette essayent
de se tenir debout quelques gentilshommes qui avaient espr
combattre aux Tuileries, et qui voulaient du moins ne pas fuir la mort
si la bataille leur chappait.  peine trois quarts d'heure
taient-ils couls depuis que la famille royale tait dans l'enceinte
de l'Assemble, que l'on entendit de violentes dtonations du ct du
chteau. videmment le combat que le Roi avait voulu prvenir par son
dpart tait engag. Les Tuileries taient attaques. Les Suisses, au
nombre de sept cent cinquante, les gardes nationaux, au nombre de deux
cent cinquante, et environ deux cents gentilshommes rsolus  la mort,
assaillis par les bandes rvolutionnaires, repoussaient la force par
la force. Les feux de mousqueterie se succdaient d'instant en
instant; on avait mme entendu le bruit du canon. L'motion la plus
vive se manifesta dans l'Assemble. Sur la motion d'un de ses membres
(le reprsentant Lamarque), elle envoya une dputation pour mettre un
terme au conflit et prendre sous sa protection les personnes demeures
au chteau. Mais cette dputation ne put arriver aux Tuileries; elle
fut disperse par la foule, et bientt on vit revenir ses membres, qui
dclarrent qu'ils avaient t dans l'impossibilit de remplir leur
mission. Louis XVI, dont le coeur se troublait  la seule ide de
l'effusion du sang parisien, avait employ un moyen plus efficace.
Aussitt que le bruit de la fusillade tait arriv  ses oreilles, il
avait crit au crayon un ordre par lequel il prescrivait aux Suisses
de cesser le feu, d'vacuer le chteau et de rentrer dans leur
caserne, et chargea de cet ordre un de ses serviteurs, M. d'Hervilly,
qui arrive au chteau et communique l'ordre du Roi. Les Suisses et les
autres dfenseurs du chteau ont repouss l'attaque. Ils sont toujours
matres de la place. Ils ont oblig les colonnes insurges d'vacuer
la cour du Carrousel et ils les tiennent en respect. Les Suisses,
aprs un moment d'hsitation, se disposent  quitter le chteau par la
pense qu'ils vont au secours du Roi. Ce n'est que cinq minutes aprs
que le peloton qui sert d'avant-garde  leur petite troupe a vacu le
chteau que les plus hardis des agresseurs traversent la cour et
arrivent au grand escalier. Les Tuileries, malgr la lgende
rvolutionnaire qui a dfray presque tous les historiens, n'ont pas
t prises d'assaut; elles ont t envahies aprs avoir t vacues
sur un ordre sign de la main du Roi[179].

[Note 179: Une lettre d'un officier suisse (M. de Forestier), prsent
aux Tuileries le 10 aot 1792, lettre insre dans la _Critique des_
GIRONDINS, par M. Alfred Nettement (Paris, 1848), attestait ces faits.
M. Mortimer Ternaux n'en fait pas de doute dans sa relation de la
journe du 10 aot. _Histoire de la Terreur_, t. I, p. 118-129.]

En pntrant dans le chteau des Tuileries, la multitude gorgea
quelques faibles dtachements qui, posts dans les appartements,
n'avaient pas entendu l'appel du tambour et ne s'taient point rallis
 la colonne. La populace massacra de mme les blesss laisss au
chteau, ainsi que le chirurgien-major et un aide qui n'avaient pas
voulu les abandonner. Les Suisses gardiens des postes subirent le mme
sort. On tua tout dans les cuisines, jusqu'au dernier marmiton. Puis
la multitude, suivant ses caprices, pargna ou frappa ceux qui se
prsentrent  sa vue. Au milieu de ces actes de frocit, il y eut
quelques actions gnreuses, comme il y eut quelques actions de
dsintressement au milieu des scnes de sac et de pillage dont le
chteau fut le thtre.

Pendant ce temps, la moiti de la colonne suisse qui traversait le
jardin tait fusille de tous cts par les bataillons de la garde
nationale appels pour la dfense du chteau, prise en queue par
l'avant-garde des assaillants qui avait travers le vestibule sans s'y
arrter, et elle venait expirer sous la pointe des sabres de la
gendarmerie  cheval qui occupait la place Louis XV; l'autre moiti
arrivait jusqu' la salle de l'Assemble, o, aprs avoir dpos les
armes sur les ordres formels du Roi, les soldats furent dirigs sur
divers points et massacrs en route par la multitude.

De minute en minute la salle et les tribunes de l'Assemble s'taient
encombres de monde; le tumulte tait extrme, la chaleur excessive.
La loge o tait parque la famille royale, et dont les murs blanchis
refltaient les rayons ardents du soleil, formait une fournaise o
s'engouffraient en mme temps les vapeurs brlantes et les bruits du
carnage. La sueur ruisselait de tous les fronts. Le spectacle des
dvastations du chteau venait se drouler sous les yeux mmes de la
famille royale. Des hommes couverts de sang apportaient et
successivement dposaient sur le bureau du prsident des vaisselles
d'argent, des rouleaux d'or, des diamants, des portefeuilles trouvs
dans les appartements: les dpouilles des Tuileries taient salues
comme des trophes. Les dpositions mmes des insurgs qui, plus
honntes que leurs compagnons, apportaient dans le sein de l'Assemble
ce qu'ils avaient enlev au chteau, tmoignaient que les Tuileries
avaient t mises au pillage.

Au bruit du canon et  la lueur de l'incendie, des dputations
venaient rclamer la dchance de Louis XVI; des menaces sanguinaires
taient faites. Le coeur bris, mais calme, Madame lisabeth
contemplait le front serein ces scnes de vertige et de colre, et
baissait la tte comme soumise aux volonts de Dieu.

Bientt Vergniaud, qui venait de rdiger au milieu du comit l'acte de
suspension de la royaut, reparat  la tribune et lit, au milieu d'un
profond silence, ce dcret qui ne fut pas discut et que le Roi
entendit sans tonnement et qu'il vit adopter sans regret. On comprend
mme que, sous l'impression des vnements de la journe, ce dcret
obtint l'unanimit des suffrages; car les amis du Roi croyaient lui
sauver la vie, et ses ennemis lui taient la couronne.

La nuit n'interrompit ni le tumulte ni les massacres. Des bchers
furent allums pour consumer les cadavres; et ce fut  la lueur des
flammes funbres nourries par le meurtre que l'Assemble prolongea sa
sance jusqu' deux heures du matin. Prisonnire jusqu' cette heure
dans la loge du logographe, spectatrice de sa propre chute et atteinte
sous l'oeil mme de ses ennemis dans les dernires fibres de la
sensibilit humaine, la famille royale fut conduite par des
commissaires de l'Assemble et les inspecteurs de la salle au logement
qui, depuis la promulgation du dcret de la dchance, avait t
dispos pour elle  la hte dans l'tage suprieur de l'ancien couvent
des Feuillants. On traversa le jardin, rapporte M. d'Aubier, au
milieu d'une foule de piques encore dgouttantes de sang; on toit
clair par des chandelles places au bout des canons de fusil; des
cris froces demandant la tte du Roi et de la Reine ajoutoient 
l'horreur de ce tableau; un forcen, levant la voix plus que les
autres, leur annona que si l'Assemble tardoit  les leur livrer il
mettrait le feu au btiment o on les placeroit.

Lorsque nous traversions le jardin, je portois dans mes bras le
Prince royal; en voyant ces gorgeurs couverts de sang se presser sur
notre passage, la Reine craignit, comme moi, que le Prince ne ft
frapp dans mes bras; elle toit mre trop tendre pour laisser  son
serviteur l'honneur de couvrir de son corps celui de son enfant:
oubliant qu'elle toit la plus menace, elle m'ordonna de lui remettre
le Prince,  qui la peur avoit donn une agitation presque convulsive,
et elle lui dit quelques mots  l'oreille.  cet ge heureux, l'me se
calme aisment;  peine tions-nous dans l'escalier, qu'il se mit 
sauter de joie en me disant: Maman m'a promis de me coucher dans sa
chambre, parce que j'ai t bien sage devant ces vilains hommes[180].

[Note 180: Lettre de M. d'Aubier de la Montille, gentilhomme ordinaire
de la chambre de Louis XVI,  M. Mallet-Dupan.--Dcembre 1794.]

Le logement destin  la famille royale se composait de quatre
chambres, je devrais dire de quatre cellules contigus, paves de
briques, ouvrant chacune par une petite porte pareille sur le mme
corridor. Au premier avis qui lui avait t donn, l'architecte de
l'Assemble s'tait empress de faire porter la plupart de ses propres
meubles dans ce petit appartement. Dans la premire pice servant
d'antichambre veillrent les derniers serviteurs de la royaut
abattue; dans la seconde, Louis XVI coucha  moiti vtu; dans la
troisime, la Reine avec sa fille, et, cette nuit seulement, selon la
parole donne, avec le Dauphin, qui passa les deux nuits suivantes
dans la quatrime chambre avec Madame lisabeth, madame de Lamballe et
madame de Tourzel. Un souper avait t servi dans la premire pice;
personne n'y avait touch, except les enfants. Et cependant le Roi
seul avait pris quelque nourriture dans la loge du logographe, ses
enfants n'y avaient mang que quelques fruits, et le reste de la
famille n'avait aspir que quelques gouttes d'eau de groseille qu'elle
devait au zle de M. d'Aubier et  la piti des inspecteurs de la
salle: les souffrances morales taient telles qu'elles faisaient
oublier la faim. Au moment de souper, le Dauphin se souvint de son
chien et en demanda des nouvelles avec anxit. Pour consoler le
prince, on lui dit qu'il reviendrait un jour; mais se persuadant qu'on
l'avait touff dans la foule, il en eut beaucoup de chagrin. Madame
lisabeth lui dit avec une douceur mlancolique: Allons, cher enfant,
consolez-vous, il est des douleurs plus cruelles; continuez d'aimer
Dieu pour qu'il vous en prserve.

M. d'Aubier raconte que MM. de Poix, de Rohan-Chabot, de Choiseul, de
Brz, de Briges, de Nantouillet, d'Hervilly, Villerant, de Goguelat,
de Beauregard, de Lasserre, passrent la nuit les uns dans la premire
pice servant d'antichambre, les autres aux portes des autres
chambres. Ils y furent, dit-il, plus exposs que M. de Tourzel fils
et moi, que le Roi retint dans sa chambre.

Un nomm Vasseur, du garde-meuble, m'aida  dshabiller le Roi; nous
lui enveloppmes la tte avec un mouchoir, faute de trouver un bonnet;
nous craignmes un instant qu'une bande d'gorgeurs qui inondoient le
corridor ne vnt le massacrer dans nos bras; ils se contentrent de
lui crier, par la petite porte donnant au chevet du lit, qu'ils se
tiendroient l toute la nuit, prts  l'gorger si Paris faisoit
quelque mouvement en sa faveur; il est possible que de pareilles
menaces, rpandues dans divers quartiers de Paris, aient contribu 
empcher bien des gens de faire quelques tentatives.

Des furibonds, s'agitant sous les fentres, crioient  ceux du
corridor: Jetez-nous sa tte, ou nous allons monter! Le calme de
Louis XVI ne se dmentit qu'un instant, en entendant des cris plus
redoubls demander la tte de la Reine et de Madame lisabeth: Que
leur ont-elles fait? dit-il brusquement.

La Reine vint aussitt dans la chambre du Roi; sans tmoigner aucune
inquitude pour elle-mme, elle en exprima beaucoup pour ses
enfants... Les choses se sont passes comme on nous l'avait annonc,
me dit la Reine; mais peut-tre cela auroit tourn autrement si on
avoit fait attaquer de bonne heure les Marseillais.--Par qui? dit le
Roi avec un peu d'humeur....

Une question qui me fut faite par la Reine me mit dans le cas de lui
dire que peut-tre les honntes gens se rallieroient pendant la nuit:
Ils ont trop peur de se compromettre, dit-elle; et quand deux mille
Marseillais ont dispers soixante bataillons dj forms chacun  leur
section, sans qu'aucun ait song  se rendre au chteau, malgr
l'ordre gnral qu'ils avoient de s'y rendre si les Marseillais en
prenoient le chemin, pouvez-vous croire que les honntes gens
puissent s'armer pour nous,  prsent que les soixante bataillons ont
nomm de nouveaux officiers, tous jacobins?...

La Reine se retira; le Roi se mit au lit; Tourzel, excd de fatigue,
s'endormit sur un fauteuil au pied du lit; je veillai au chevet du
Roi.

Louis XVI faisoit ses prires; il les interrompit pour me demander
d'o venoit un accroissement de bruit dans le corridor; il craignoit
qu'on n'exert quelques mauvais traitements sur ses fidles
serviteurs, dont les uns toient encore dans le corridor, et d'autres
dans l'antichambre; je sortis, et je revins le rassurer; je lui fis
observer qu'il y avoit moins de gens furieux sous les fentres, dans
le jardin, qu'on entendoit moins de bruit dans l'Assemble, dont la
salle toit vis--vis les fentres; et, voulant l'engager  prendre
quelque repos, je dis: Il peut encore survenir quelque changement.
Il me rpondit: Charles Ier avait plus d'amis que nous... Louis XVI
s'endormit profondment. Je passai la nuit  aller  chaque instant,
derrire la fentre basse sans volets, sans grille, voir ce que
faisoit cette norme quantit de sans-culottes rests dans le jardin.
Deux fois il leur arriva de s'amuser  chercher  escalader la
fentre; ils parioient  qui le premier pourroit y atteindre, en
montant sur les paules les uns des autres, pour venir raccourcir,
disoient-ils en riant, le gros _Veto_; c'est ainsi qu'ils nommoient le
Roi. J'admirois le contraste que le calme de la physionomie de Louis
XVI dormant faisoit avec ces figures barbares claires par des
torches incendiaires, lorsqu'un redoublement de cris de ces forcens
le rveilla. Son premier mot fut: Savez-vous si la Reine et mes
enfants ont dormi?

Non, la Reine n'avait point encore dormi. Les religieux que l'orage
avait chasss de leurs cellules ne se doutaient gure que peu de
temps aprs le mme orage y jetterait la Reine de France chasse de
son palais, et que, plus infortune qu'eux-mmes, dans ces mmes
cellules o ils avaient pass des nuits paisibles, elle appellerait en
vain le sommeil. Cependant Madame lisabeth, qui, agenouille sur un
des trois matelas tendus sur le carreau de la chambre qu'elle
partageait avec mesdames de Lamballe et de Tourzel, avait pass la
nuit en prire, l'oreille appuye contre la cloison qui la sparait de
la chambre de sa belle-soeur, crut comprendre, au silence absolu qui y
rgnait, que, puise de douleur et de fatigue, la Reine tait enfin
parvenue  fermer les yeux vers les six heures du matin. Voulant lui
mnager ce repos subreptice que procure l'accablement  la nature
puise, Madame lisabeth appela tout bas les enfants pour prsider 
leur toilette. Ce travail termin, il fallut songer  se mettre en
mesure de se rendre  l'Assemble, dont la sance allait bientt
s'ouvrir. Arrache  son demi-sommeil par les caresses de ses enfants
que Madame lisabeth lui amenait: Pauvres enfants! s'cria la Reine
en les embrassant, qu'il est cruel de leur avoir promis un si bel
hritage et de dire: Voil ce que nous leur laissons! Tout finit avec
nous!

 dix heures, le supplice de la veille recommena pour la famille
royale. Ramene  la tribune du logographe, elle assista toute la
journe aux derniers actes du drame dont l'action, en marchant vers
son dnoment, devenait plus sombre et plus terrible. Le triomphe de
l'insurrection venait d'inaugurer un pouvoir suprieur  l'Assemble
nationale.  partir de ce jour, la Commune insurrectionnelle de Paris
contrla les dcisions de cette lche Assemble, qui, en laissant
violer la loi par la force, avait sign sa propre dchance. La
Commune fit rapporter les dcrets qui n'avaient pas son assentiment.
Elle repoussa le choix fait du palais du Luxembourg pour servir de
logement  la famille royale, attendu que le _Luxembourg offrait des
moyens d'vasion par les souterrains qui s'y trouvent_[181].
L'Assemble proposa aussitt l'htel de la Chancellerie, place
Vendme, puis ensuite l'abbaye Saint-Antoine; mais la Commune, par
l'organe de Manuel, demanda le Temple pour servir de demeure au Roi
que la nation gardait en otage, et dclara que, charge de sa garde,
elle le croyait l plus en sret que partout ailleurs. La Reine,
rapporte madame de Tourzel, frmit quand elle entendit nommer le
Temple, et me dit tout bas: _Vous verrez qu'ils nous mettront dans la
tour, dont ils feront pour nous une vritable prison. J'ai toujours eu
une telle horreur pour cette tour, que j'ai pri mille fois le comte
d'Artois de la faire abattre; et c'toit srement un pressentiment de
tout ce que nous aurons  y souffrir._ Et, sur ce que je cherchois 
carter d'elle une pareille ide: _Vous verrez si je me trompe_,
rpta-t-elle; et l'vnement n'a malheureusement que trop justifi un
pressentiment si extraordinaire.

[Note 181: Sance du Conseil gnral de la Commune du 10 aot 1792.
(Archives de l'Htel de ville.)]

L'opinion de la municipalit, expose par Manuel, devait prvaloir et
prvalut. L'Assemble n'avait fait que suspendre la royaut, la
Commune la dgrada. Les personnes trangres  la domesticit du Roi
reurent l'ordre de se retirer. Je suis donc prisonnier, dit  ce
sujet Louis XVI aux inspecteurs de la salle; Charles Ier fut plus
heureux que moi, on lui laissa ses amis jusqu' l'chafaud. Il
semblait que, comme il arrive quelquefois  ceux qui vont mourir, le
Roi et la Reine prononassent ces paroles fatidiques qui clairent les
sinistres perspectives de l'avenir. La famille royale est venue 
l'Assemble sans argent et sans linge. Les serviteurs fidles dont
nous avons donn les noms le savent. Cinq d'entre eux, qui n'ont point
encore cd  l'ordre de s'loigner, dposent sur une table l'or et
les assignats qu'ils ont sur eux. Messieurs, leur dit la Reine,
gardez vos portefeuilles, vous en avez plus besoin que nous; vous
avez, j'espre, plus longtemps  vivre. La garde monta presque
aussitt, charge de mettre la main sur les cinq retardataires. Quatre
d'entre eux se sauvent par un escalier drob et se sparent pour ne
pas tre reconnus. Seul, M. de Rohan-Chabot fut arrt. Suspect et
jet dans les prisons de l'Abbaye, il y fut massacr dans les journes
de septembre.

Le lundi 13, on fit grce  la famille royale de la sance de
l'Assemble, et la matine se passa  concerter les prparatifs du
dpart pour le Temple. Louis XVI, mis en demeure par la dcision de
l'Assemble d'indiquer les personnes qu'il dsirait conserver auprs
de lui pour son service et celui de sa famille, dicta  M. Hue la
liste de ces personnes:


     POUR LE SERVICE DU ROI,

     M. de Fresnes, cuyer de main; M. Lorimier de Chamilly,
     premier valet de chambre; MM. Bligny, valet de chambre, et
     Testard, garon de chambre.


     POUR LE SERVICE DE LA REINE ET DE MADAME ROYALE,

     La dame Thibaud, premire femme de chambre; les dames Augui
     et Basire, femmes de chambre ordinaires.


     POUR LE SERVICE DE M. LE DAUPHIN,

     La dame Saint-Brice et M. Hue.


     POUR LE SERVICE DE MADAME LISABETH,

     M. de Saint-Pardoux, cuyer de main, et la dame Navarre,
     premire femme de chambre.

Le malheureux Prince ne se faisait pas une ide exacte de sa position: il
semblait ignorer qu'il y avait une autorit plus puissante que
l'Assemble nationale, et que cette autorit lui tait bien autrement
hostile que l'Assemble elle-mme. Dans la journe, le maire de Paris,
accompagn de Manuel, procureur de la Commune, de Michel, Simon et
Laignelot, officiers municipaux, se prsenta devant lui et lui dclara
que le Conseil de la Commune avait dcid qu'aucune des personnes
proposes pour le service ne suivrait la famille royale dans sa nouvelle
demeure[182]. Louis XVI cependant,  force de reprsentations, obtint que
M. de Chamilly lui serait laiss pour son service, madame Thibaud pour le
service de la Reine, madame Navarre pour celui de sa soeur, et mesdames
Saint-Brice et Basire pour celui de ses enfants.

[Note 182: Le Conseil arrte que le Roi ne sera entour que de
personnes dont le civisme n'est pas suspect. (Sance du Conseil
gnral de la Commune.--12 aot 1792.)

Arrte que toutes les personnes qui toient ci-devant au service du
Roi et de sa famille seront renvoyes, et que cette famille ne sera
entoure que de gens choisis par M. le maire et le procureur de la
Commune. (Sance du Conseil gnral de la Commune.--13 aot 1792.)]

De son ct, M. Hue, nomm premier valet de chambre du Dauphin pour le
moment o il devait passer aux hommes et qui connaissait Ption
d'ancienne date, sollicita si vivement de lui la grce de suivre le
jeune Prince qu'il finit par l'obtenir. Ce ne fut pas le seul acte de
condescendance de Ption, moins anim contre la famille royale depuis
qu'il l'avait vue de si prs,  l'poque du retour de Varennes. La
Reine, toujours occupe, raconte madame de Tourzel, de ce qui pouvoit
adoucir les peines de ceux qui toient auprs d'elle, voulant me
procurer la consolation d'emmener avec moi ma fille Pauline, m'offrit
de la demander  Ption. Je fus glace de la proposition, ne prvoyant
que trop qu'on ne nous laisseroit pas longtemps au Temple; je
frmissois de l'ide d'exposer une fille jeune et jolie  la merci de
ces furieux, car je connoissois trop la fermet de son caractre, et
le bonheur qu'elle prouveroit de pouvoir adoucir par ses soins, son
respect et son attachement, la cruelle position de la famille royale,
pour me permettre de calculer les dangers qu'elle pouvoit courir
d'ailleurs. M. le Dauphin et Madame, qui me virent un moment
d'incertitude, se jetrent  mon cou, me demandant avec instance de
leur donner leur chre Pauline. Ne nous refusez pas, s'cria Madame,
elle fera notre consolation, et je la traiterai comme ma soeur. Il me
fut impossible de rsister  de pareilles instances; je recommandai ma
fille  la Providence, je tmoignai  la Reine toute ma
reconnoissance, et mon extrme dsir de lui voir obtenir pour Pauline
une faveur  laquelle elle attachoit tant de prix. La Reine en fit la
demande  Ption, qui l'accorda de bonne grce, et qui me dit
d'envoyer chercher ma fille par son frre, qui la mneroit au comit
de l'Assemble, o elle recevroit la permission dont elle avoit besoin
pour accompagner Leurs Majests. Pauline prouva la joie la plus vive
en apprenant cette nouvelle, et se rendit sur-le-champ  l'Assemble
avec mon fils, qui la remit ensuite entre mes mains.

Le moment du dpart arriva: il tait environ cinq heures du soir, et
une foule compacte obstruait le corridor intrieur et la cour des
Feuillants.--Ces flots agits empchent quelque temps la famille
royale et sa suite d'arriver jusqu'aux carrosses qui doivent les
transporter au Temple. C'taient deux grandes voitures de la cour,
atteles chacune de deux chevaux seulement; le cocher et les valets de
pied sont habills de gris, et servent ce jour-l leurs matres pour
la dernire fois. Le Roi, la Reine, le Dauphin et Madame se placent
dans le fond de la premire voiture; Madame lisabeth, la princesse de
Lamballe et Ption sur le devant; madame et mademoiselle de Tourzel 
l'une des deux portires, et Manuel  l'autre, avec Michel, officier
municipal. Celui-ci, aussi bien que le maire de Paris et le procureur
gnral, ont le chapeau sur la tte. Les deux autres municipaux
(Laignelot et Simon) s'installent, avec la suite du Roi, dans le
second carrosse. Un bataillon de gardes nationaux escorte, les armes
renverses, ces deux voitures encombres, autour desquelles rugit une
multitude innombrable diversement arme, mais unanime dans ses
hurlements de menaces et dans ses imprcations. Les lgions qui
formaient la haie laissent un libre cours  ce dsordre et  ces
clameurs: la multitude rgne et gouverne.--Au milieu de la place
Vendme, on fait arrter un instant la voiture, afin que le descendant
dchu et insult des Rois forts puisse contempler  loisir la statue
questre de Louis le Grand renverse de son pidestal, brise et
foule aux pieds par la populace criant  tue-tte: C'est ainsi que
l'on traite les tyrans! Reproduisant aussitt cette exclamation,
Manuel lui-mme dit  Louis XVI: Voil, Sire, comment le peuple
traite ses rois.--Plaise  Dieu, lui rpond le Prince avec calme et
dignit, que sa colre ne s'exerce que sur des objets inanims!

Cette marche humiliante et lugubre dura plus de deux heures. Plus
d'une fois, le long des boulevards, le convoi fut oblig de s'arrter.
Dans ces intervalles, des hommes hideux s'approchrent du carrosse les
yeux tincelants de fureur, et les magistrats de la ville, inquiets,
mettant la tte  la portire, harangurent la multitude et la
conjurrent, au nom de la loi, de laisser cheminer la voiture.

Il tait sept heures un quart lorsque le cortge arriva au Temple.
Santerre fut la premire personne qui se prsenta dans la cour o les
voitures s'arrtrent; il fit signe d'avancer jusqu'au perron, mais
les magistrats municipaux contredirent par un geste l'ordre donn par
Santerre; ils firent descendre la famille royale au milieu de la cour
et l'introduisirent dans le palais. Tous se tenaient devant le Roi le
chapeau sur la tte et ne lui donnaient d'autre titre que celui de
Monsieur. Un homme  longue barbe affectait de rpter  tous propos
cette qualification. La multitude qui avait servi de cortge ou qui
attendait  la porte d'entre, n'ayant pu pntrer dans la cour,
bouillonnait tumultueuse aux abords du Temple, criant avec fureur:
Vive la nation! Placs sur les parties saillantes des murs
d'enceinte et sur les crneaux de la grosse tour, des lampions
donnaient au monument illumin un aspect de fte. Dans le salon du
chteau, tincelant de bougies sans nombre, se trouvaient la plupart
des membres de la nouvelle Commune, qui, la tte couverte, reurent la
famille royale avec une impertinente familiarit et lui adressrent
cent questions plus ridicules les unes que les autres. Un d'entre eux,
couch ngligemment sur un sofa, tint au Roi les propos les plus
tranges sur le bonheur de l'galit. Quelle est votre profession?
lui dit ce prince.--Savetier, rpondit-il.

Le Roi s'tait persuad que le palais du grand prieur serait dsormais
sa demeure; il demanda  visiter les appartements et se plut  en
faire d'avance la distribution dans sa pense. Tandis qu'il
s'abandonnait  cette dernire illusion, les personnes du service
prparaient, d'aprs l'ordre des officiers municipaux, le coucher de
la famille royale dans la petite tour, et Santerre faisait garnir de
satellites les cours, les portes et toutes les dpendances du Temple.

 dix heures, on servit un grand souper. Personne, crit madame de
Tourzel, ne fut tent d'y toucher. On fit semblant de manger pour la
forme, et M. le Dauphin s'endormit si profondment en mangeant sa
soupe, que je fus oblige de le mettre sur mes genoux, o il commena
sa nuit. On toit encore  table, lorsqu'un municipal vint dire que sa
chambre toit prte, le prit sur-le-champ entre ses bras et l'emporta
avec une telle rapidit, que madame de Saint-Brice et moi emes toutes
les peines du monde  le suivre. Nous tions dans une inquitude
mortelle en le voyant traverser des souterrains, et elle ne put
qu'augmenter quand nous vmes conduire le jeune Prince dans une tour
et le dposer ensuite dans la chambre qui lui tait destine. Je le
couchai sans dire un seul mot, et je m'assis ensuite sur une chaise,
livre aux plus tristes rflexions.

Aprs le souper, Manuel prvint Louis XVI que les appartements qui lui
taient provisoirement destins dans la petite tour taient prts pour
le recevoir, et offrit de l'y conduire. En attendant, lui dit-il, que
la grande tour soit dispose pour vous servir de demeure, vous pourrez
habiter le palais pendant le jour et vous y runir en famille. Le Roi
ne rpondit rien. Avec une apparente indiffrence il rpta  la Reine
ce qu'il venait d'entendre; et,  la lueur des lanternes que portaient
les municipaux, les prisonniers furent conduits  la petite tour, dans
le logement prcdemment occup par M. Berthlemy, garde des archives
de l'ordre de Malte. Madame de Tourzel, qui frmissait de l'ide de
voir le petit Prince spar de son pre et de sa mre, prouva une
grande consolation en voyant arriver la Reine. Ne vous l'avais-je pas
bien dit? lui dit cette Princesse en lui serrant la main; et,
s'approchant du lit de son fils qui dormait si bien, elle sentit
clore, malgr elle,  sa paupire une larme qu'elle essuya aussitt.

Il semble que nous devrions clore  cette page notre rcit pour tout
ce qui est relatif au Roi Louis XVI, car le rgne de ce monarque,
depuis longtemps amoindri et contest, se termine dfinitivement ici.
Mais les malheurs de Madame lisabeth sont tellement mls aux
malheurs de son frre, qu'il nous est impossible de les sparer. Le
lecteur nous pardonnera donc s'il retrouve ici, toutefois sous une
autre forme, quelques dtails donns ailleurs[183].

[Note 183: _Histoire de Louis XVII; Captivit de la famille royale au
Temple._ Plon, 1852, 1853 et 1861.]

Aussi bien, la Tour du Temple n'a pas t seulement tmoin des vertus
de Madame lisabeth; ce purgatoire historique de la royaut a
transform son captif: il nous a montr,  la place du Prince faible
et irrsolu, l'homme patient et tranquille, le chrtien inbranlable.
Dieu qui l'a appel comme l'expiateur innocent des fautes des derniers
rgnes, va donner  sa vie un couronnement ineffaable. Un jour
viendra o devant les lugubres magnificences de sa mort s'effaceront
toutes les dfaillances de son rgne. La mme grce sera faite au
soldat couronn qui relvera le trne aprs lui. L'pope impriale,
malgr sa gloire, n'aurait laiss dans le monde que le souvenir de ses
ambitions et de ses dsastres, si le grand capitaine n'apparaissait 
travers l'espace transfigur sur son rocher de Sainte-Hlne.

Dieu peut permettre que ceux qu'il a commis pour gouverner le monde
soient abattus par la main des hommes, mais il ne veut pas du moins
qu'en tombant sous leurs coups ils puissent tomber sous leur mpris:
il sait donner au Roi sans puissance et sans couronne l'aurole du
martyre, et laisser au conqurant populaire tout le prestige du
hros.




NOTES, DOCUMENTS

ET

PICES JUSTIFICATIVES.




I

LETTRES DU DAUPHIN ET DE LA DAUPHINE

 MADAME DE CHAMBORS.


                                                   Le 30 janvier 1756.

Vos intrts, Madame, sont devenus les miens. Je ne les envisageray
jamais sous une autre vue. Vous me verrez toujours aller au-devant de
tout ce que vous pourrez souhaiter, et pour vous et pour cet enfant
que vous allez mettre au jour, vos demandes seront toujours
accomplies. Je serois bien fch que vous vous adressassiez, pour leur
excution,  un autre qu' moy; sur qui pourriez-vous compter avec
plus d'assurance? Ma seule consolation, aprs l'horrible malheur dont
je n'ose seulement me retracer l'ide, est de contribuer, s'il est
possible,  la vostre, et d'adoucir autant qu'il dpendra de moy la
douleur que je ressens comme vous-mesme.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

J'ai ressenti, Madame, une satisfaction bien sensible en apprenant que
vous tiez heureusement accouche d'un fils; ses intrts me seront
toujours bien chers, et je n'aurai rien plus  coeur que de vous
tmoigner dans toutes les occasions de ma vie la sincre estime que
j'ai pour vous.

                                                        MARIE-JOSPHE.

       *       *       *       *       *

                                       Versailles, le 3 fvrier 1759.

Puisque vous avez, Madame, le courage de me voir, je ne puis refuser
plus longtemps de renouveler encore par votre prsence des ides si
affligeantes pour moy que le temps ne sauroit les effacer. C'est une
suite de mon malheur, dont je ne puis me plaindre, et que je dois
supporter toutes les fois que je pourray adoucir les vostres et
excuter quelqu'un de vos dsirs. Je charge l'abb de Marbeuf de vous
remettre ou envoyer ma lettre et de vous proposer de venir mardy
prochain, si ce jour vous convient. Vous connoissez, Madame, tous les
sentiments de mon coeur.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

Le dsir que vous tmoignez, Madame, de prsenter monsieur votre fils
 M. le Dauphin, est une preuve de toute l'tendue de votre amiti
pour lui. J'ai trop de raisons de m'intresser  lui pour oublier ce
que je lui dois. Je serai fort aise de vous voir et me ferai un grand
plaisir, madame, de vous donner toute ma vie des preuves des
sentiments que j'ai pour vous.

                                                        MARIE-JOSPHE.

       *       *       *       *       *

                                       Versailles, le 3 fvrier 1760.

J'ai reu, Madame, la lettre que vous m'avez crite; vous tes la
matresse de venir, lorsque vous le jugerez  propos, avec monsieur
votre fils; vous savez, au surplus, qu'il n'est nullement ncessaire
de rveiller par sa prsence les sentiments que je luy ay vouez, ils
sont trop profondment dans mon coeur et dans mon esprit pour qu'ils
puissent jamais seulement diminuer; c'est de quoy je vous prie,
Madame, de ne jamais douter.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

L'abb de Marbeuf vous expliquera, Madame, les raisons qui m'ont
empch de faire plus tt rponse  la lettre que vous m'avez crite;
puisse le Ciel conserver cet enfant pour votre bonheur et pour ma
consolation, ce sera toujours l'objet de mes voeux les plus ardents.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

                                       Compigne, ce 15 juillet 1757.

Je vous remercie, Madame, de me procurer les occasions de pouvoir
faire ce qui vous est agrable. Je viens d'crire sur-le-champ 
l'vque de Verdun avec l'intrt le plus vif. Je vous prie d'tre
toujours bien persuade de tous mes sentiments.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

                                  Fontainebleau, ce 11 novembre 1762.

Je savois, Madame, du vivant de M. de Manherbe, les vues qu'il avoit
pour faire passer sa pension sur la tte de sa femme, et quoique cet
arrangement n'ait pu avoir lieu pour lors, voici le moment de
l'effectuer. Les services de son mari seroient suffisants par
eux-mmes; mais son mrite personnel, sa situation malheureuse, et
plus que tout cela encore mes propres sentiments pour tout ce qui vous
regarde, ne me feront rien ngliger pour l'obtenir. Je vous prie,
Madame, d'en recevoir en cette occasion les assurances les plus
sincres.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

                                                          (Sans date.)

Le brevet, Madame, que vous dsirez pour le logement de madame de
Manherbe doit tre expdi  prsent, selon ce que m'a promis M. de
Marigny. J'ose me flatter que, quelque loign que soit encore, par la
tendre jeunesse de monsieur votre fils, tout ce que vous tes en droit
d'attendre de moy pour luy, il me parot aussi assur que si j'tois
assez heureux pour tre au moment de l'excuter. Vostre prsence ne
pourroit me rendre ce sentiment plus vif ni plus durable. Vous
connoissez ma faon de penser et ne pouvez la blmer, de pareils
sujets de douleur sont inpuisables. Vous ne doutez pas davantage,
Madame, de ma parfaite estime.

                                                                LOUIS.

       *       *       *       *       *

                                         Versailles, le 11 juin 1764.

J'espre bien, Madame, que vous n'avez jamais dout de mon
empressement  aller au-devant de tout ce qui peut vous tre agrable,
et que je m'estime trop heureux lorsqu'il se prsente quelque occasion
o je puis vous tre de quelque utilit. Vous me faites grand plaisir
par les nouvelles que vous me mandez de votre fils; je le vois
s'avancer en ge et chapp aux dangers de l'enfance avec la plus
grande satisfaction. J'espre qu'il vous confirmera de plus en plus
dans les ides flatteuses qu'il vous donne dj lieu de concevoir de
luy. Je vous prie, Madame, d'assurer monsieur votre beau-pre des
mmes sentiments que j'auray toujours  son gard, et de ne jamais
douter de ceux que je vous ay vouez pour toute ma vie.

                                                                LOUIS.




II

INSTRUCTION TRACE PAR MADAME LA DAUPHINE

(MARIE-JOSPHE DE SAXE)

POUR LE JEUNE DAUPHIN, DEPUIS LOUIS XVI.


Le Ciel, mon fils, vous prpare la plus belle couronne de l'univers;
il vous a fait natre pour gouverner un jour une nation aussi claire
sur les vrais principes qu'affectionne  ses matres. Que votre
destine est brillante!... mais qu'elle renferme de devoirs! qu'elle
exige de connoissances!... Si leur tendue me frappe, ma tendresse et
mes obligations m'ont fait concevoir le dessein de vous les
dvelopper.

Je supplerai, autant qu'il me sera possible,  la perte irrparable
d'un pre qui runissoit tous les talents pour vous former et vous
instruire dans l'art difficile de rgner, et je rpondrai en mme
temps, en perfectionnant de bonne heure le got que vous montrez pour
la vertu,  la confiance du Roi votre auguste ayeul.

Vous apprendrez ensuite, sous ses yeux,  mettre en pratique et 
faire un bon usage des prceptes et des maximes que nous puiserons
dans les sources les plus pures. Ces leons vous lveront, par
degrs,  des notions plus exactes et plus parfaites; vous connotrez,
en vous rendant attentif et docile  la raison, l'origine et les
droits de l'autorit royale, ainsi que son usage lgitime.

En concevant la plus haute ide des grandes mais pnibles fonctions de
la royaut, vous ne les croirez plus au-dessus de vos forces, ds que
vous serez anim par son exemple; il excitera votre courage, il
soutiendra vos esprances et allumera dans votre coeur le dsir de
vous rendre digne de lui et des Rois vos anctres les plus glorieux et
les plus clbres. Le voeu le plus ardent que nous devions former l'un
et l'autre, c'est qu'il nous soit conserv pendant de longues annes,
pour remplir d'aussi grandes vues.

Le but du travail particulier que nous allons entreprendre embrasse
les plus grands objets. Il consistera spcialement  vous faire
connotre le bien que vous devez faire, et le mal que vous devez
viter, en vous formant pour le trne, pour la religion et pour la
vritable gloire. Vous runirez aux ides les plus exactes et les plus
distinctes sur vos devoirs essentiels, le plaisir de savoir, la
facilit d'exprimer ce que vous aurez compris, et la capacit pour les
affaires, quand il sera temps de vous y faire entrer.

Cette tude, si ncessaire  un prince, sera laborieuse et
assujettissante, je vous en prviens; j'en diminuerai pourtant la
contrainte, sans la faire entirement disparotre. Elle peut seule, 
votre ge, me faire esprer des progrs solides, et mettre un certain
ordre dans mes instructions, en les dirigeant et en les liant au plan
gnral de votre ducation.

Il ne s'agit pas seulement d'exercer votre mmoire et d'orner votre
esprit: il faut, ce qui est plus important, fixer votre manire de
penser. Les maximes gnrales, les prceptes et les exemples sont sans
doute d'un grand secours; mais s'il ne falloit que cela, on seroit
bientt au fate de la prudence. Une fois qu'un prince, comme un autre
homme, a acquis les lumires qui lui sont ncessaires pour se conduire
dans sa carrire, ce n'est pas le plus ou le moins de connoissances
qui dcide du plus ou du moins de mrite, de talent ou de capacit
pour le gouvernement; c'est la manire de penser, la supriorit de
ses vues, l'aptitude ou les heureuses dispositions  faire usage des
instructions qu'il a reues, qui le rendent incontestablement
suprieur aux autres rois et cher  ses peuples.

C'est donc l-dessus qu'il faut porter mes vues et mon attention; je
dois mme carter toute mthode qui, en vous accoutumant  vous
repatre d'un amas informe d'ides superficielles, entasses sans
choix, pourroit tendre  cultiver votre esprit aux dpens de la
justesse et de la solidit. Il ne doit tre question que d'exercer
convenablement les facults de votre me et de tourner les qualits de
votre coeur vers le bien d'une manire invariable.

La pit doit toujours couler dans vos veines avec le sang d'un pre
pieux; vous devez le faire revivre en vous par l'imitation, pour
devenir comme lui l'exemple de la postrit. Si votre jeunesse,
cultive par mes soins, peut faire ouvrir mon coeur  de flatteuses
esprances, j'aurai la consolation de vous voir un jour suprieur 
tous les obstacles qui vous environnent, insensible  tous les
attraits qui se rassembleront pour vous corrompre, lev au-dessus des
vnements, soumis  Dieu seul, et prsentant le plus grand spectacle
que la foi puisse donner. Il n'y a de grand dans les princes que ce
qui vient de Dieu; la droiture du coeur, la vrit, l'innocence et la
rgle des moeurs, l'empire sur les passions, voil la seule grandeur
et la seule gloire que personne ne pourra vous disputer.

Je ne sais, disoit Ambroise au grand Thodose, ce que je dois
demander ou dsirer pour vous; vous avez toutes les qualits qu'on
puisse souhaiter; votre religion les suppose toutes; mais je ne puis
m'empcher de dsirer que votre pit prenne tous les jours de
nouveaux accroissements, parce que, entre tous les dons que vous avez
reus de Dieu, elle est, sans comparaison, le plus grand[184].

[Note 184: SAINT AMBROISE, epist. LXII, _Ad imper. Theodos._, in n. 6
et 7.]

Si la gloire du monde, mon fils, est comme l'hritage que vous avez
reu de vos illustres aeux, il n'y a que le Seigneur qui puisse vous
accorder le don de la sagesse, qui est la gloire et l'hritage de ses
enfants. De tous vos titres, le plus honorable c'est la vertu; avec
elle rien n'est petit; mais sans elle tout le devient, parce que c'est
elle,  parler exactement, qui est la grandeur relle de tout.

Il y a une extrme diffrence entre un prince solidement instruit et
galement attach  la Religion, et un autre prince qui n'a que de la
crainte sans lumires ni discernement: celui-ci met son esprance dans
des choses vaines; il s'applaudit en ne faisant rien d'utile; il
concilie, avec des apparences de religion, des vices incompatibles
avec la vertu. Il ne la connot pas, et il s'en dfie; il est toujours
prpar  la sduction et  la flatterie, parce qu'il ne connot rien
de plus grand ni de meilleur que ce qu'il fait. Il finit par devenir
le jouet de ceux qui favorisent ses penchants pour devenir ses
matres, et pour carter tous ceux qui seroient capables de le
dtromper.

Le premier prince[185] qui a fait asseoir avec lui la Religion sur le
trne des Franois (disoit M. de Massillon[186] au Roi votre
grand-pre) a immortalis tous ses titres par celui de chrtien; la
Foi est devenue pour ainsi dire la premire et la plus sre poque de
l'histoire de la monarchie. Nos saints rois sont des modles illustres
que chaque sicle proposera  leurs successeurs, et sur lesquels ils
doivent fixer leurs regards pour s'animer  la vertu par ces grands
exemples. C'est ce que je ne cesserai de vous rpter tous les jours,
mon fils, et je n'aurai pas besoin de vous faire remonter bien haut
dans les annales de la France pour vous prsenter des modles
accomplis dans ce genre.

[Note 185: Clovis.]

[Note 186: _Petit Carme_, sermon sur le Triomphe de la religion, pour
le jour de Pques, p. 271.]

Ce n'est pas que je me dfie  cet gard de ceux qui prsident  votre
ducation, ni que je doute de leur zle et de leurs lumires. Le choix
de votre vertueux pre, confirm par le suffrage du Roi, fait l'loge
de leurs talents et leur acquiert des droits  votre reconnoissance
L'un[187] n'est en effet occup qu' inspirer des sentiments dignes
de votre sang, et l'autre[188] ne s'applique, aprs avoir gouvern
saintement l'glise, qu' prparer son plus zl protecteur. Mais mon
amour pour vous ne se repose que sur lui-mme du soin important de
vous faire ajouter  l'clat de la couronne que vous porterez un jour,
l'clat immortel de la justice et de la pit. Qui plus que moi
s'intresse  votre gloire? Qui plus que moi soupire aprs votre
bonheur? Je vous aime, mon fils; ce sentiment si prcieux  mon coeur
fera ma consolation, si, docile aux leons d'une mre  qui la vie
seroit odieuse sans cette esprance, vous devenez dans la suite un
grand Roi.

[Note 187: M. le duc de la Vauguyon.]

[Note 188: M. l'vque de Limoges.]

Voil l'unique satisfaction qui me reste sur la terre; il dpend de
vous d'y mettre le comble. J'augure trop bien de la sensibilit de
votre me, de votre docilit, de votre attachement et de votre entire
confiance en moi, pour ne pas me persuader que vous seconderez mes
vues et que vous irez au-devant de mes leons.

Quelque effraye que je sois des difficults de l'entreprise,
considre dans ses diffrents rapports, et surtout dans son
excution, je me rassure nanmoins sur mes craintes et sur mon
insuffisance. En effet, je ne mettrai rien du mien dans l'exercice
journalier et instructif dont ma tendresse pour vous m'a fait
concevoir le projet. L'histoire, cette cole respectable o se sont
forms les plus grands hommes, sera mon unique guide. Celle de la
nation, o vous verrez, comme dans une espce de tableau de famille,
cette longue suite de souverains que vous comptez pour anctres depuis
Hugues Capet, en vous rappelant que vous descendez de la plus
ancienne, de la plus noble et de la plus illustre famille de
l'univers, vous prsentera une foule d'exemples frappants, plus
efficaces que les prceptes, et qui leur donneront une nouvelle force.

Je ne serai que l'interprte fidle de tous ces glorieux monarques et
de tant d'habiles politiques. Trente et un rois de votre race, tous
les hros de la branche de Bourbon, dont le sang coule dans vos
veines, seront autant d'interlocuteurs qui prsideront tour  tour 
votre instruction. L'lvation de leur gnie, leur sagesse et leurs
vertus sont consignes dans les fastes de la France pour vous fournir
des lumires et des connoissances propres  vous faire tenir un jour
les rnes de la monarchie, qu'ils ont si bien gouverne ou illustre,
avec tous les talents qui vous seront ncessaires.

Les leons grandes, nobles et sublimes qu'ils vous communiqueront par
mon organe, doivent saisir d'avance votre imagination, imprimer dans
votre esprit une sorte de respect religieux qui le captive, en
intressant votre coeur de la manire la plus profitable et la plus
sensible.

Ils mettront en effet sous vos yeux, non-seulement leurs exploits,
leurs victoires et leurs conqutes, mais encore leurs ides et leurs
actions les plus secrtes, en un mot les maximes et le systme de la
politique la mieux rflchie. Ils vous transporteront dans leur cour
pour vous faire tudier les moeurs, les usages, les coutumes.

Vous rapprocherez par ce moyen tous les temps; vous comparerez sicle
 sicle, rgne  rgne, roi  roi.

Cet examen srieux et rflchi vous fera comprendre pourquoi la
postrit, toujours quitable dans ses jugements, leur a dcern les
glorieux surnoms de Hardi, de Victorieux, de Juste, de Sage, de Pre
du peuple, de Bien-Aim, de Grand, de Saint, etc.  cette vue, saisi
d'une noble mulation, pris d'un beau feu, vous fixerez dj le titre
que vous serez jaloux de mriter.

Avant d'tre instruit  l'cole et par la bouche, pour ainsi dire, des
Philippe Auguste, des saint Louis, des Charles V, des Louis XII, des
Franois Ier, des Henri IV, et des ministres qui les ont seconds,
tels que les d'Amboise, les Sully, les Richelieu, les Mazarin, etc.,
il est des prcautions  prendre pour rendre leurs leons plus
instructives. Quoique tous ces glorieux monarques et les hommes d'tat
qu'ils ont si habilement employs doivent vous fournir tour  tour
l'ide d'une sage administration dans les temps difficiles, et la
manire de rendre un royaume florissant dans des temps plus calmes et
plus heureux, il est des notions prliminaires qui peuvent seules
diriger le fil de vos connoissances en cette partie, et faire, quand
il en sera temps, la rgle constante de votre conduite.

Pour apprendre  connotre les droits inbranlables de la couronne, 
soutenir et faire respecter l'autorit royale,  protger les arts et
les sciences,  rcompenser l'industrie,  encourager le commerce, 
se faire craindre des ennemis de l'tat, redouter de ses voisins et
chrir des Franois, il faut faire une tude approfondie de l'art de
rgner habilement, mis en pratique et port au plus haut degr de
perfection par Louis XIV.

Ce prince immortel, pendant le cours du plus long, du plus beau rgne
qui ait illustr la monarchie, vous donnera du got pour la vrit, de
l'loignement pour la flatterie, de l'attrait pour la vertu; il vous
retracera en substance tout ce qu'avoient pens, tout ce qu'avoient
crit, tout ce qu'avoient fait de mmorable ses plus illustres
prdcesseurs, les plus habiles politiques et les personnages les plus
verss dans la lgislation des rgnes passs. Ses succs inous lui
avoient valu le nom de Grand; ses sentiments hroques et chrtiens
dans l'adversit, sa fermet inbranlable dans les revers les plus
accablants, lui en ont assur, pour tous les temps  venir, le nom et
le mrite.

Le cardinal de Mazarin, qui n'est pas accus sans fondement d'avoir
nglig l'ducation de ce Prince pendant sa jeunesse, y avoit suppl,
en quelque sorte, en rptant souvent  son lve un avis court, mais
salutaire, et qui contenoit l'abrg de tous les devoirs de la
royaut: Souvenez-vous, disoit-il au Roi, de vous respecter
vous-mme, et l'on vous respectera[189]. Ce mot seul, qui renferme la
plus grande force et la plus grande nergie, fit les plus vives
impressions sur l'me du monarque, et produisit, aprs la mort du
ministre, les changements mmorables dans l'administration gnrale du
royaume, et cet enchanement de triomphes et de victoires qui
levrent la France  ce haut point de gloire o les merveilles de ce
rgne la firent parvenir.

[Note 189: _Mmoires de M. le marquis de la Fare_, p. 28.]

Elles furent prpares et soutenues par l'application la plus
constante et la plus infatigable  connotre et  mettre en mouvement
tous les ressorts et toutes les ressources d'une sage administration.
Un amour dominant pour l'ordre lui fit d'abord mettre la rgle la plus
svre et la plus grande conomie dans les finances. Le plus heureux
choix dans ses ministres lui fit concerter dans le cabinet et excuter
avec tant de succs toutes les hautes entreprises qui le rendirent
l'arbitre de l'Europe et le modle de tous les souverains. C'est donc
de lui et par ses instructions que vous allez apprendre le grand art
de commander aux hommes,  la tte de la plus belle monarchie. Le Roi,
votre auguste aeul, va vous y exhorter, en ne cessant de rpter,
depuis son avnement au trne, qu'il l'a pris en tout pour modle.
Enfin, votre vertueux pre, qui avoit adopt toutes ces maximes, vous
mnagera par ses crits les moyens et les facilits, et vous les
rendra propres.

Louis XIV avoit trac plusieurs mmoires sur le gouvernement, soit
pour se rendre compte  lui-mme, soit pour l'instruction de
Monseigneur le Dauphin, duc de Bourgogne. La plupart de ces mmoires
si prcieux, qui auroient dpos  la postrit en faveur de la
droiture et de la magnanimit de son me, sont perdus; il ne nous en
reste qu'un tout entier crit de sa main[190], qui est bien propre 
faire connotre son caractre, et bien intressant pour vous. Vous
vous apercevrez, en mditant le prcis que je vais remettre sous vos
yeux, que ce grand homme s'exprimoit toujours noblement et avec
prcision; et vous vous souviendrez toujours qu'il s'tudioit en
public  parler comme  agir en souverain.

[Note 190: Il est dpos  la Bibliothque impriale.]

Les rois sont souvent obligs de faire des choses contre leur
inclination et qui blessent leur bon naturel. L'intrt de l'tat doit
marcher le premier. On doit forcer son inclination et ne pas se mettre
en tat de se reprocher, dans quelque chose d'importance, qu'on
pouvoit faire mieux; mais quelques intrts particuliers m'en ont
empch et ont dtermin les vues que je devois avoir pour la
grandeur, le bien et la puissance de l'tat.

Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en a de dlicats
qu'il est difficile de dmler; on a des ides confuses; tant que cela
est, on peut demeurer sans se dterminer; mais ds que l'on se fixe
l'esprit  quelque chose, et qu'on croit voir le meilleur parti, il
faut le prendre. C'est ce qui m'a fait russir souvent dans ce que
j'ai entrepris. Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont donn des
peines infinies, l'ont t par complaisance.

Rien n'est si dangereux que la foiblesse, de quelque nature qu'elle
soit. Pour commander aux autres, il faut s'lever au-dessus d'eux; et,
aprs avoir entendu ce qui vient de tous les endroits, on se doit
dterminer par le jugement, que l'on doit faire sans prsomption, et
pensant toujours  ne rien ordonner ni excuter qui soit indigne de
soi, du caractre qu'on porte, et de la grandeur de l'tat.

Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connoissance de
leurs affaires, soit par exprience, soit par tude, et par une grande
application  se rendre capables, trouvent tant de diffrentes choses
par lesquelles ils peuvent se faire connotre, qu'ils doivent avoir un
soin particulier et une application universelle  tout. Il faut se
prmunir contre soi-mme et tre toujours en garde contre son naturel.

Le mtier de roi est grand, noble et flatteur, quand on se sent digne
de bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage; mais il
n'est pas exempt de peines, de fatigues, d'inquitudes. L'incertitude
dsespre quelquefois; et, quand on a pass un temps raisonnable 
examiner une affaire, il faut se dterminer et prendre le parti qu'on
croit le meilleur.

Quand on a l'tat en vue, on travaille pour soi; le bien de l'un fait
la gloire de l'autre. Quand le premier est heureux, lev et puissant,
celui qui en est cause en est glorieux, et par consquent doit plus
goter que ses sujets, par rapport  eux, tout ce qu'il y a de plus
agrable dans la vie. Quand on s'est mpris, il faut rparer sa faute
le plus tt qu'il est possible, et qu'aucune considration n'en
empche, pas mme la honte, etc.

Quel riche fonds d'instruction, mon fils, dans cette runion de vues
sages et profondes! Qu'elles seront propres  rectifier les vertus, 
les tendre, et  leur donner ce degr de prudence et de perfection si
ncessaire pour gouverner les hommes, en s'attirant leur amour, leur
estime et leur admiration! Qu'il est important que vous accoutumiez de
bonne heure votre esprit  ces sublimes ides, pour n'en adopter
jamais de fausses, et pour vous attacher aux vrais principes, sans
variation et sans inconstance!...

L'extrait des instructions que cet incomparable monarque donna  son
petit-fils Philippe V partant pour aller monter sur le trne
d'Espagne, est bien capable de vous y confirmer.

Aimez tous vos sujets attachs  votre couronne et  votre personne;
ne prfrez pas ceux qui vous flattent le plus; estimez ceux qui, pour
le bien de l'tat, hasarderont de vous dplaire; ce sont l vos
vritables amis.

Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir; mais faites-vous
une sorte de rgle qui vous laisse des temps de libert et de
divertissement.

Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle;
coutez beaucoup dans le commencement, sans rien dcider.

Quand vous aurez plus de connoissance, souvenez-vous que c'est  vous
de dcider; mais, quelque exprience que vous ayez, coutez toujours
tous les avis et tous les raisonnements de votre conseil avant que de
donner votre dcision. Faites tout ce qui vous sera possible pour bien
connotre les gens les plus importants, pour vous en servir  propos.

Traitez bien vos domestiques, mais ne leur accordez pas trop de
familiarit et encore moins de crance; servez-vous d'eux tant qu'ils
seront sages; renvoyez-les  la moindre faute qu'ils feront.

vitez, autant que vous pourrez, de faire des grces  ceux qui
donnent de l'argent pour les obtenir; donnez  propos, et
libralement, et ne recevez gure de prsents,  moins que ce ne
soient des bagatelles. Si quelquefois vous ne pouvez viter d'en
recevoir, faites-en  ceux qui vous les auront offerts de plus
considrables, aprs avoir laiss passer quelques jours.

Ayez, pour mettre ce que vous avez de particulier, une cassette dont
vous aurez seul la clef.

Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner;
ne vous laissez pas gouverner; soyez le matre; n'ayez jamais de
favori; coutez, consultez votre conseil; mais dcidez toujours; Dieu,
qui vous a fait roi, vous prtera les lumires qui vous seront
ncessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions.

Tout roi, mon fils, qui aime la vritable gloire, aime le bien public;
on doit aux ministres qui secondent ses vues le dtail de l'excution;
mais le monarque se rserve l'arrangement gnral; et la premire
impulsion de l'administration est le fruit de ses rflexions et prend
sa source dans son gnie. Mon fils, les prosprits du rgne de Louis
XIV furent le fruit des grandes maximes dont vous venez d'admirer la
sagesse. Elles seront toujours galement efficaces lorsqu'il se
trouvera un matre qui ait d'aussi grandes vues, avec la volont de
les remplir.

Lorsque, en 1726, le Roi votre grand-pre prit en main le gouvernement
de son royaume, aprs en avoir fait part aux gouverneurs et intendants
de ses provinces, ainsi qu' ses parlements, il annona, par un
discours prononc dans son conseil[191], qu'il vouloit suivre en tout,
le plus exactement qu'il lui seroit possible, l'exemple du feu Roi son
bisaeul, pour rendre par l son gouvernement glorieux, utile  son
tat et  ses peuples, dont le bonheur seroit toujours le premier
objet de ses soins.

[Note 191: Discours du Roi, prononc dans son conseil le 16 juin 1726,
rapport dans les _Mmoires de Mongon_, t. II, aux pices
justificatives, n II.]

Ce plan d'administration qui fait galement l'loge des deux
monarques, a influ depuis cette poque sur tous les objets qui la
concernent. Il n'a presque t publi aucune loi, jusqu' la mort du
chancelier d'Aguesseau, o cet engagement solennel n'ait t
renouvel,  la face de la nation, dans les prambules des dits ou
dclarations. Je dois donc entrer dans les vues et seconder les
intentions de votre auguste aeul, en vous faisant porter vos premiers
regards sur un si grand modle, et en tirant les premires leons que
je vous donne sur l'art de rgner, des propres crits de Louis XIV.

Louis XV, en ordonnant qu'ils fussent dposs dans un lieu accessible
 tout le monde[192], les a jugs dignes de servir d'instruction 
tous les souverains.

[Note 192: La Bibliothque du Roi.]

C'est en adoptant hautement et en se disposant  mettre en pratique
ces sages maximes d'une manire irrvocable, que le Prince religieux
de qui vous tenez le jour s'est universellement attir la vnration
publique. Tout le temps qu'il a t, ainsi que vous l'tes
aujourd'hui, l'hritier prsomptif de la couronne, il ne s'est occup
qu' s'en instruire et  les approfondir.

Quel exemple plus cher et plus parfait puis-je vous proposer? Pre
tendre, il vous aimoit sans mesure. Combien de fois, vous serrant dans
ses bras, n'adressa-t-il pas au Seigneur les voeux les plus ardents
pour vous! Vous l'occupiez tout entier; vous ftes prsent  son
esprit dans ce moment cruel (hlas! que le souvenir m'en est amer!) o
il toit prs d'chapper  mon empressement. Rappelez-vous et
n'oubliez jamais ces paroles si touchantes que sa bouche expirante
ordonna que son confesseur vous rendt, comme le dernier gage de son
affection et de ses dernires volonts; il vous recommande la crainte
du Seigneur et l'amour de la Religion, de profiter de la bonne
ducation qu'on vous donne, d'avoir pour le Roi la plus parfaite
soumission et le plus profond respect, et de conserver toute votre vie
pour moi la confiance et l'obissance que vous devez  une tendre
mre.

Ce Prince accompli runissoit toutes les qualits qui caractrisent
les grands hommes. Qui mieux que moi l'a connu? Qui mieux que moi peut
vous le faire connotre? J'tois sa confidente, j'tois son
admiratrice; sa grande me se dployoit  mes yeux. Quelle
bienfaisance, quelle humanit et quelle lvation! Ah! mon fils, notre
perte est immense! Mais quelque irrparable qu'elle soit pour la
nation, pour vous et pour moi, elle peut tre du moins adoucie par
l'empressement que vous aurez  profiter des leons qu'il vous a
traces et par l'ardeur que vous montrerez  l'imiter. Votre auguste
pre vit encore, en quelque sorte; il vit en moi, qui suis, pour votre
avancement, anime du mme zle, encourage par les mmes vues,
pntre des mmes sentiments; je serai son organe et son interprte.
Il vit encore plus dans ses crits, fruits prcieux de ses vastes
recherches, de ses profondes mditations, monuments lumineux de son
gnie rare et suprieur.

Je vous les conserve, mon fils; ce sera votre plus riche hritage;
qu'ils soient un jour la matire ordinaire de vos rflexions; vous y
apprendrez qu'un prince qui ne connot pas l'origine, l'tendue, les
bornes de son autorit, ou qui ne les connot que superficiellement,
n'est pas instruit de la nature ni des proprits de son tre, qu'il
s'ignore lui-mme, et qu'il marche dans de profondes tnbres, sans
lumire, sans guide[193]. Vous y apprendrez surtout que le premier
devoir d'un prince est de maintenir et de faire respecter la Religion
dans son tat, par toutes les voies qui peuvent conduire  ce but. Il
les indique en dtail et fait sentir de la manire la plus nergique
que, pour rgner heureusement, il faut rgner saintement.

Oui, mon fils, les Rois sont sur la terre les images de Dieu; ce n'est
pas assez pour eux de le reprsenter par le nombre de leurs bienfaits
et l'clat de leur majest, s'ils ne le reprsentent par la puret de
leurs moeurs et la saintet de leur vie. Plus ils auront de
ressemblance avec ce divin modle, plus ils s'assureront des hommages
des peuples. Quel roi que Louis IX! il fut l'arbitre du monde. Quel
saint! il est le patron de votre auguste famille et le protecteur de
la monarchie. Puissiez-vous marcher sur ses traces! Puiss-je, comme
la reine Blanche, voir germer les pieux sentiments que je ne cesserai
de vous inspirer! Puissiez-vous vous montrer digne de vos aeux, digne
de votre vertueux pre!

Mes souhaits s'accompliront, mon fils, si vous rpondez  mes soins;
le plan que je suivrai est celui que ce judicieux prince a trac dans
ses prcieuses collections. J'emprunterai jusqu' ses expressions:
tout ce qui part de lui doit tre sacr pour nous. Nous traiterons
dans l'instruction projete, et qui sera rdige par demandes et par
rponses, en forme de catchisme, pour soulager votre mmoire et ne
pas surcharger votre esprit:

1 De la religion et de tous les devoirs qu'impose au souverain sa
qualit de protecteur;

2 De la justice en gnral, de la ncessit de divers tribunaux, de
leur forme, et du degr d'autorit qu'ils doivent avoir;

3 Du gouvernement intrieur du royaume;

Quels objets, mon fils! En est-il de plus capables de piquer votre
curiosit, de captiver votre application, d'exciter en vous le dsir
de savoir?

Ne vous affligez pas de ce genre de travail, ma tendresse le
partagera; elle en aplanira les difficults. Un prince n pour le
trne ne doit pas tre jeune longtemps. Il faut l'initier de bonne
heure dans les connoissances qu'il lui seroit honteux d'ignorer. On ne
sauroit trop tt l'accoutumer  rflchir sur ses obligations,  les
comparer,  les combiner,  lier des ides,  les rduire en
principes. Les premires impressions sont toujours les plus fortes: il
est donc ncessaire qu'elles soient aussi justes que vives.

D'ailleurs, mon fils, la nation, inquite, tourne dj vers vous ses
regards; elle tudie vos saillies, scrute vos gots, examine vos
penchants, balance pour l'avenir ses craintes et ses esprances. Quels
transports de joie pour ce peuple chri, lorsqu'il apprendra que vous
vous occupez sans relche des moyens de le bien gouverner un jour!
Tranquille sur son sort, vous calmerez sa douleur, vous scherez ses
larmes; Dieu exaucera ses prires, secondera vos efforts et les miens.
Vous ferez revivre, pour la flicit publique, pour votre gloire, pour
la consolation de la plus tendre des mres, le grand prince que nous
pleurons.




III

DISCOURS DE M. L'VQUE DE NOYON AU ROY

EN LUI PRSENTANT LE MMOIRE DE LA NOBLESSE.


SIRE,

Nous avons l'honneur de prsenter avec confiance  Votre Majest les
respectueuses reprsentations de la Noblesse de votre Royaume.

Elle ose rapeller au plus juste et au plus aim des Rois le prcieux
avantage dont elle a toujours joui de n'tre spare par aucun rang
intermdiaire des Princes de votre auguste sang.

Cet avantage, Sire, elle le tient des Rois vos prdcesseurs, mais
elle le tient aussi de sa naissance. Il est fond sur un droit pour
ainsi dire national, qui fait loi pour la noblesse dans tous les tats
de l'Europe.

Nulle distinction n'y est admise pour les princes trangers. Ceux
mmes de votre sang  Londres,  Madrid,  Vienne, ne jouiroient pas
de la distinction honorable qui fait aujourd'hui l'objet de notre
juste rclamation.

Vous ne dtruirs pas, Sire, ce raport direct et immdiat de Votre
Majest  la noblesse de votre Royaume, et vous ne permettrs pas
qu'il soit interrompu dans une monarchie qui doit ses conqutes et sa
gloire aux exploits de vos augustes ayeux,  vos propres victoires,
ainsi qu' notre fidlit et  la bravoure de nos anctres.

       *       *       *       *       *

SIRE,

Les grands et la noblesse du Royaume, honors dans tous les tems de la
protection particulire de Votre Majest et des Rois vos
prdcesseurs, dposent avec confiance au pied du Trne les justes
allarmes qu'ils ont conues des bruits qui se sont rpandus que Votre
Majest toit sollicite d'accorder un rang  la maison de Lorraine
immdiatement aprs les princes du sang, et qu'il avoit t rgl,
qu'au bal par du mariage de M. le Dauphin, Mademoiselle de Lorraine
danseroit avant toutes les Dames de la Cour. Honneur si distingu que
dans votre auguste Maison il n'est pas accord aux branches anes sur
les branches cadetes, et qu'il ne l'a jamais t qu'aux filles
Princesses du sang sur les femmes de qualit.

Ils croyent, Sire, qu'ils manqueroient  ce qu'ils doivent  leur
naissance, s'ils ne vous tmoignoient combien une distinction aussi
humiliante pour eux qu'elle est nouvelle, ajouteroit  la douleur de
perdre l'avantage qu'ils ont toujours e de n'tre spars de Votre
Majest et de la famille royale par aucun rang intermdiaire, et s'ils
ne vous reprsentoient avec le plus profond respect les [raisons?] qui
s'opposent  des prtentions qui ne blessent pas moins la dignit de
la nation et de votre Couronne, que les prrogatives de la noblesse
franoise. Ils se flattent qu'elles toucheront Votre Majest, et que
sa bont ne lui permettra pas de souscrire  une demande dont l'effet
ne pourroit que mortifier un corps qui a toujours t le plus ferme
soutien de la monarchie et qui n'a cess de prodiguer son sang et sa
fortune pour en augmenter la gloire et la grandeur.

Il n'y a point d'honneur, Sire, dont la noblesse franoise soit plus
jalouse que d'approcher de ses Rois, et elle croit dfendre le plus
prcieux de ses avantages en dfendant le rang qu'elle tient auprs de
Votre Majest. Attache au Trne ds le commencement de la monarchie,
elle n'en a jamais t spare par qui que ce soit. C'est un ordre que
les Rois vos prdcesseurs ont toujours maintenu, et lorsque Franois
Ier, _pour faire honneur au duc d'Albanie_, frre du Roi d'cosse, qui
toit en France, le fit placer entre un Prince du sang et un Pair du
Royaume, il crut devoir dclarer que c'toit pour _cette fois
seulement_ et ordonner _que les Pairs se seroient doresnavant en ses
Cours et Conseils les premiers et les plus prochains de sa personne et
commander d'en faire registre_. Les puisns de Clves dont la maison
prcdoit en Allemagne celle de Lorraine; ceux de Luxembourg qui
comptoient quatre Empereurs et six Rois de Bohme parmi leurs
anctres; ceux de Savoye issus d'une maison qui rgnoit souverainement
depuis cinq cents ans, se sont conforms _ l'ordre ancien du Roy_.
Ils n'y ont pris d'autres titres que ceux qui sont communs  toute la
noblesse, et se sont honors de marcher au rang des Comts, Duchs et
Pairies qu'ils y ont obtenus.

La maison de Lorraine elle-mme a tellement reconnu cet ordre, qu'elle
a voulu se prvaloir des dignits de l'tat pour prcder les Princes
du sang.

C'est cet ordre ancien que Charles IX voulut tre suivi  la crmonie
de son mariage. Aprs la discution la plus scrupuleuse qu'il en fit
faire dans un Conseil tenu  Soissons en 1570, il y rgla les rangs
par l'anciennet des Duchs, _comme avoient fait les Rois passs_, et
rpondit au duc de Nevers, de la maison de Mantoue, qui s'en
plaignoit, _qu'il ne vouloit suivre que ce qu'il avoit trouv_ et ne
pouvoit faillir en ce faisant[194].

[Note 194: Manuscrit de la Bibliothque impriale, cot 8698 de ceux
appels Bthune, fol. 38. C'est un Mmoire crit de la main du duc de
Nevers lui-mme. Il y en a une copie au dpt des Pairs.]

Quel titre, Sire, pourroient vous prsenter Messieurs de Lorraine qui
pt changer un ordre si respectable, qui put leur donner le droit de
se placer entre Votre Majest et les Grands du Royaume et d'abbaisser
au-dessous d'eux les premires dignits de la nation, les dignits
dont ils se sont eux-mmes servi, afin de plus dcorer, lever et
exalter eux et leur Maison[195]; les dignits par lesquelles ils ont
cru devoir prcder les Princes de votre sang, qu'ils ne pouvoient
incontestablement pas prcder par leur naissance.

[Note 195: Termes de la lettre d'rection du comt de Guise en
duch-pairie en faveur de Claude de Guise, en 1528.]

S'ils ont joui de quelques prfrences momentanes sur les Grands du
Royaume, c'est dans des tems o la faveur et les circonstances leur
assuroient les succs de toutes leurs prtentions; doivent-ils les
faire revivre dans des tems o la sagesse et la justice de Votre
Majest font le bonheur de tous ses sujets et la gloire de son rgne?

La grandeur des premires dignits dans tout tat marque celle des
nations, et la grandeur des nations fait celle de leurs Rois. De l
vient, Sire, qu'aucun de nos voisins ne souffre que des trangers,
mme Souverains, ayent chez eux la prfrence sur les Grands de
l'tat. Aucune duchesse en Angleterre ne voulut cder, en 1763,  la
duchesse de Modne, qui y menait sa fille, depuis Reine d'Angleterre,
pour pouser le duc d'York.

Les Grands d'Espagne n'ont fait au duc de Lorraine d'autre honneur que
celui de le laisser asseoir  l'extrmit du mme banc qu'eux.
Messieurs de Lorraine n'ont pu obtenir  la Cour de Vienne mme, o
rgne le chef de leur Maison, d'autres honneurs que ceux qui sont
communs  tous les Princes de l'Empire.

Les Grands de votre Royaume, Sire, ne sont point infrieurs  ceux de
tant d'tats qui regarderoient comme une offense pour eux et pour leur
nation la prtention de les prcder chez eux; ce seroit douter de la
prminence de ceux qui, au terme d'un de vos anctres, _font partie
de son honneur et du propre honneur de ses Rois_[196].

[Note 196: Lettre de Philippe le Bel au pape Clment.]

La noblesse franoise ne cde, Sire,  aucune du monde entier par son
anciennet, par l'clat de ses actions, par les grands hommes qu'elle
a produits; elle compte parmi ses membres des descendants d'Empereurs,
de Rois et d'autres Souverains. Elle y compte des maisons  qui leurs
alliances ont ouvert des droits sur plusieurs Trnes de l'Europe. Elle
ne connot en un mot au-dessus d'elle que le sang de ses Rois, parce
qu'elle ne voit que dans ce sang auguste ceux qui, par les lois de la
monarchie, peuvent devenir ses Souverains.

Ce sentiment, qui fait le caractre propre de la nation et qui dans la
nation distingue surtout votre noblesse; cet amour inaltrable pour
nos Rois, que les vertus de Votre Majest ont encore augment, ne nous
rend que plus sensibles les moindres atteintes que l'on peut donner au
rang que nous avons toujours tenu auprs du Trne. Mais, Sire, votre
bont et votre justice nous rassurent. Si Votre Majest a voulu donner
des preuves de sa complaisance dans une occasion qui fait le bonheur
et l'esprance de toute la France, elle ne voudra pas qu'un si beau
jour soit une poque de douleur pour la noblesse franoise, et
daignera dissiper ses craintes en dclarant que son intention est de
conserver l'ordre tabli dans le Royaume depuis le commencement de la
monarchie, maintenu par tous ses prdcesseurs et dont elle a bien
voulu elle-mme, en 1718, garantir la dure, en consacrant par ses
propres dits _les anciennes Constitutions de cet tat_ qui ont donn
aux premiers officiers de la Couronne, _auprs des Rois, le rang
immdiat aprs les Princes du sang_. Elle comblera la reconnoissance
des plus fidles et des plus soumis de ses sujets, et d'une noblesse
qui n'est pas moins prte que ses anctres  sacrifier sa vie et ses
biens  la dfense de sa patrie et  la gloire de votre Couronne.

 Paris, ce 7 may 1770, et ont sign sans distinction de rangs et de
maisons.




IV

COPIE DE LA RPONSE DU ROI

AU MMOIRE QUI LUI A T PRSENT.


L'ambassadeur de l'Empereur et de l'Impratrice Reine, dans une
audience qu'il a eue de moi, m'a demand de la part de ses matres (et
je suis oblig d'ajouter foi  tout ce qu'il me dit) de vouloir
marquer quelque distinction  mademoiselle de Lorraine  l'occasion
prsente du mariage de mon petit-fils avec l'archiduchesse Antoinette.
La danse au bal tant la seule chose qui ne puisse tirer 
consquence, puisque le choix des danseurs et danseuses ne dpend que
de ma volont, sans distinction de places, rangs ou dignits
(exceptant les Princes et Princesses de mon sang qui ne peuvent tre
compars ni mis en rang avec aucun autre Franois), et ne voulant
d'ailleurs rien changer ni innover  ce qui se pratique  ma Cour; je
compte que les Grands et la noblesse de mon Royaume, se souvenant de
la fidlit, soumission, attachement et mme amiti qu'ils m'ont
toujours marqus et  mes prdcesseurs, n'occasionneront jamais rien
qui puisse me dplaire, surtout dans cette occurrence o je dsire
marquer  l'Impratrice ma reconnoissance du prsent qu'elle m'a fait,
qui, j'espre ainsi que vous, fera le bonheur du reste de mes jours.

                               Bon pour copie, sign: SAINT-FLORENTIN.




V


L'abb et les chanoines rguliers de Sainte-Genevive, les religieux
de l'ordre royal et militaire de Notre-Dame de la Merci, le gnral et
les chanoines rguliers de la Sainte-Trinit pour la rdemption des
captifs, dits _Mathurins_, les chanoines rguliers de Saint-Louis de
la Culture, l'abbesse de Panthemont, faisaient clbrer dans leurs
glises le service solennel pour le salut du Roi.

Inform de la mort du monarque ds le 11, le chapitre de Melun fit
sonner toutes les cloches de son glise pour l'annoncer au peuple,
conformment aux prescriptions que saint Louis a poses dans sa charte
de 1257: _Capicerius, mortuo Rege, fratribus suis, Regina, filiis
eorum, natis aut mortuis, debet pulsare cum omnibus campanis diurne;_
et dans cette mme glise, le samedi 14 mai, une grand'messe fut
chante par l'abb de Mauroy, chantre en dignit, pour le repos de
l'me du Roi, abb et premier chanoine de ce chapitre.

Le 14 mai ramenait prcisment l'anniversaire de la mort de Henri IV,
et les ordres royaux, militaires et hospitaliers de Notre-Dame du
Mont-Carmel et de Saint-Lazare de Jrusalem faisaient clbrer dans la
chapelle du chteau du vieux Louvre le service annuel en commmoration
du trpas du grand Henri, fondateur de l'ordre de Notre-Dame du
Mont-Carmel.

Le comte de Provence, grand matre de ces mmes ordres, voulut qu'
cette crmonie fussent ajoutes des prires particulires 
l'intention de son aeul Louis XV.

Le 17, le cardinal de la Roche-Aymon et les religieux de son abbaye de
Saint-Germain des Prs clbrrent, pour le mme motif, un service
solennel auquel assistrent beaucoup d'vques. Le cardinal officia
pontificalement.

Les 18 et 20,  Versailles, les curs et marguilliers des glises
royales de Notre-Dame et de Saint-Louis firent clbrer le mme
office, auquel assistrent le comte de Noailles, gouverneur de la
ville, ainsi que les diffrents corps militaires de la maison du Roi.

Le rgiment de Noailles cavalerie, en garnison  Vendme, prit les
armes le 18 et se rendit  l'glise collgiale situe au chteau et
dans laquelle reposent les cendres de plusieurs princes et princesses
de la maison de Bourbon, assista  l'office clbr pour le repos de
l'me de Louis XV, et fit distribuer ensuite des aumnes aux pauvres.

Le 21, conformment aux ordres et en la prsence du grand prieur et de
la plupart des baillis, commandeurs et chevaliers du prieur de
France, on clbra pour le mme objet un service solennel dans
l'glise de Sainte-Marie du Temple. Cet exemple fut suivi par les
grands prieurs et chanoines rguliers de l'abbaye royale de
Saint-Victor de Paris, par les religieuses hospitalires de la rue
Mouffetard, l'abbesse et les religieuses de l'abbaye royale du
Val-de-Grce, les cur et marguilliers de la paroisse de
Saint-Sauveur, le prieur et les dames chanoinesses du chapitre noble
d'Alix en Beaujolais, etc., etc.




VI

DISCOURS DE GRESSET,

DIRECTEUR DE L'ACADMIE FRANAISE,

ADRESS AU ROI LOUIS XVI  SON AVNEMENT AU TRNE.


SIRE,

L'loquence la plus noble ne seroit pas aujourd'hui moins insuffisante
que ma foible voix pour offrir  Votre Majest le premier hommage de
son Acadmie franoise et nos plus profonds respects. La seule ide
qui me rassure, c'est qu'en ce moment, Sire, toutes les voix de vos
sujets sont gales; il n'est qu'une mme loquence, ce cri unanime de
tous les coeurs, ces tendres acclamations universelles, ce signe le
plus sr de l'amour des peuples, le plus loquent loge des
souverains.

Si nous ne craignions, Sire, de renouveler la douleur de Votre
Majest, l'Acadmie franoise acquitteroit au pied du trne le tribut
de reconnoissance que nous devons  la mmoire d'un monarque plein de
bont, ami de la paix, ami des beaux-arts, et qui honora toujours
l'Acadmie de ses regards et de ses grces. Mais le coeur sensible de
Votre Majest nous commande le silence. Qu'elle est intressante cette
sensibilit si prcieuse qui annonce le pre du peuple, et combien
vivement elle nous retrace l'me sublime, l'me cleste qui vous l'a
transmise! L'auguste auteur de vos jours, Sire, ce prince ador qui
par toutes les vertus rgna sur tous les coeurs, ce gnie immortel
respire tout entier dans l'me de Votre Majest, dans votre amour pour
la religion, pour la vrit, pour la flicit publique. Les brillantes
destines dont ce grand prince fut priv vont tre remplies par le
rgne fortun de Votre Majest sur la plus noble des monarchies, sur
cette nation gnreuse, franche, sensible, si distingue par son amour
pour ses matres, pour laquelle cet amour est un besoin, une gloire,
un bonheur, nation si digne par ses sentiments de l'amour de son Roi.




VII

 cette poque il tait bruit de deux nouveaux chants que Gresset
avait ajouts  ce petit chef-d'oeuvre de plaisanterie; l'un de ces
chants, intitul _les Pensionnaires_, devait prendre dans le pome la
place du chant troisime; et l'autre, ayant pour titre _l'Ouvroir ou
le Laboratoire de nos Soeurs_, devait former le quatrime.
Malheureusement ces nouveaux chants, qui ne furent connus que par le
rcit qu'en fit de mmoire l'auteur  quelques-uns de ses amis,
n'ayant jamais t crits, sont morts avec lui.




VIII

                                         De Paris, le 29 juillet 1774.

Le 27 de ce mois, service solennel  Saint-Denis pour le feu roi Louis
XV. Le corps avoit t descendu dans le caveau quelques jours aprs sa
mort, suivant l'usage observ pour les rois qui meurent de la petite
vrole. Mais la reprsentation toit place sur un magnifique
catafalque, sous un pavillon, au milieu d'une chapelle ardente
claire par un grand nombre de cierges. M. le cardinal de la
Roche-Aymon, grand aumnier de France, avoit assist la veille aux
vespres des morts, chantes par la musique du Roi et par les religieux
de l'abbaye. Le clerg, le parlement, la chambre des comptes, la cour
des monnoyes, le Chtelet, l'lection, le corps de ville et
l'Universit s'y rendirent, suivant l'invitation qui leur en avoit t
faite.

_Monsieur_ et M. le comte d'Artois ayant pris leur place, ensuite M.
le prince de Cond, la messe fut clbre par M. le cardinal de la
Roche-Aymon.  l'offertoire, _Monsieur_, conduit par M. le marquis de
Dreux, grand matre des crmonies, alla  l'offrande aprs les saluts
ordinaires; Mgr le comte d'Artois y fut conduit par M. de Nantouillet,
matre des crmonies en survivance de M. Desgranges, et M. le prince
de Cond par M. de Watronville, aide des crmonies.

Aprs l'offertoire, l'vque de Snez pronona l'oraison funbre.
Lorsque la messe fut finie, M. le cardinal de la Roche-Aymon et les
vques de Chartres, de Meaux et de Lombez firent les encensements
autour de la reprsentation. Le roi d'armes, aprs avoir jet sa cotte
d'armes et son chaperon dans le caveau, appela ceux qui devoient
porter les pices d'honneur. M. le marquis de Courtenvaux apporta
l'enseigne des Cent-Suisses de la garde, dont il est le
capitaine-colonel; M. le prince de Tingry, M. le duc de Villeroy et M.
le prince de Beauvau apportrent les enseignes de leurs compagnies, et
M. le duc de Noailles, capitaine de la compagnie des gardes
cossaises, apporta celle de la sienne. Quatre cuyers du Roi
apportrent les perons, les gantelets, l'cu et la cotte d'armes. M.
le marquis d'Endreville, cuyer ordinaire du Roi, faisant les
fonctions de premier cuyer, apporta le heaume timbr  la royale; M.
le marquis de Rougemont, premier cuyer tranchant, apporta le pennon
du Roi, et M. le prince de Lambesc, grand cuyer de France, apporta
l'pe royale. M. le duc de Bouillon, grand chambellan, apporta la
bannire de France, M. le duc de Bthune la main de justice, M. le duc
de la Trmoille le sceptre, et M. le duc d'Uzs la couronne royale. M.
le duc de Bourbon, grand matre de France, en survivance de M. le
prince de Cond, mit le bout de son bton dans le caveau, et les
matres d'htel y jetrent les leurs, aprs les avoir rompus. M. le
duc de Bourbon cria ensuite: _Le Roi est mort!_ et le roi d'armes
rpta trois fois: _Le Roi est mort! Prions tous pour le repos de son
me._ On fit une prire, et le roi d'armes cria trois fois: _Vive le
roi Louis XVI!_ ce qui fut suivi des acclamations de toute
l'assemble, et les trompettes sonnrent dans la nef.

Les princes, le clerg, les ducs, les officiers et les compagnies
furent ensuite traits magnifiquement en diffrentes salles de
l'abbaye.

Cette pompe funbre a t ordonne par M. le duc d'Aumont, pair de
France et premier gentilhomme de la chambre du Roi en exercice, et
conduite par M. Papillon de la Fert, intendant et contrleur gnral
de l'argenterie, menus plaisirs et affaires de la chambre de Sa
Majest, sur les dessins du sieur Michel-Ange Challe, chevalier de
l'ordre du Roi, dessinateur ordinaire de sa chambre et de son cabinet;
et la sculpture a t excute par le sieur Bocciardi, sculpteur des
menus plaisirs du Roi.

                             (_Gazette de France_ du 29 juillet 1774.)

       *       *       *       *       *

DESCRIPTION

DU MAUSOLE RIG DANS L'ABBAYE ROYALE DE SAINT-DENIS POUR LES
OBSQUES DU FEU ROI.

L'extrieur de ce temple auguste, consacr depuis plusieurs sicles
aux tombeaux de nos Rois, toit tendu de deuil. Des voiles lugubres
qui s'levoient jusqu'aux tours toient traverss au milieu et aux
extrmits par trois litres de velours noir, couverts des armes et des
chiffres de Sa Majest. Au-dessus de l'entre principale s'levoit,
sous une voussure de marbre gris vein de noir, le double cusson des
armes de France et de Navarre, couvert d'une couronne royale.
Plusieurs anges les arrosoient de leurs larmes, et les ornoient de
guirlandes de cyprs. Des termes de bronze soutenoient aux deux cts
le couronnement de cette voussure, dont les compartiments toient
orns de roses antiques. Le dessus toit termin par une urne
cinraire de lapis-lazuli que des gnies clestes de marbre blanc
entouroient de festons et de branches funbres. Les portes latrales
toient couronnes, au-dessus du litre infrieur, par de riches
encadrements de marbre gris, termins par des tympans sur lesquels
toient des lampes funraires. Ces ornements renfermoient des
cartouches dors au milieu desquels, sur des fonds d'azur, les lettres
initiales du nom de Sa Majest toient releves en or. Le sombre
appareil de ce portique conduisoit dans le camp de douleurs. Le deuil
qui l'environnoit s'tendoit jusqu' la vote et renfermoit, entre des
litres orns et placs comme les prcdents, de grands et magnifiques
cartouches soutenus par des anges. Ces supports des armes rvres de
nos Rois toient occups  les suspendre et  les orner de lugubres
cyprs. Les chiffres de Sa Majest qui les accompagnoient, renferms
pareillement dans de riches ornements, toient comme les prcdents
relevs en or sur des fonds d'azur et de mme soutenus par des gnies
clestes qui les entouroient de rameaux funbres. Le camp de douleurs
toit termin par une grande pyramide de porphyre rouge, place  son
extrmit. Elle prsentoit dans son soubassement de granit gris
l'entre du sanctuaire et du choeur. La forme de cette entre, largie
par le bas, portoit le caractre consacr  ces tristes monuments;
elle toit couverte d'un fronton sous lequel on lisoit ces paroles de
l'criture sainte, crites en lettres d'or sur un fond de pierre de
parangon:

  DIES TRIBULATIONIS ET ANGUSTI,
    DIES CALAMITATIS ET MISERI,
  DIES TENEBRARUM ET CALIGINIS,
    DIES NEBUL ET TURBINIS.

Des degrs levoient un socle au-dessus de ce fronton, sur lequel
l'image de la Mort couverte d'un linceul, faite en marbre blanc,
prsentoit d'une main une horloge, symbole de la rapidit du temps
qui fuit sans retour. Les attributs qui la caractrisent toient sous
ses pieds, ainsi que ceux qui distinguent les grandeurs des matres de
la terre. Deux bas-reliefs de bronze antique prsentoient aux deux
cts, dans des enfoncements pris dans le soubassement, des oeuvres de
misricorde. Deux voussures dessous ces bas-reliefs renfermoient dans
leurs profondeurs des urnes de marbre vert-vert de forme antique,
ornes de bas-reliefs, de cannelures torses et de rinceaux. Les angles
de ce soubassement toient termins par des colonnes isoles de
serpentin, avec des bases et des chapiteaux de marbre blanc; elles
portoient des lampes de bronze dor, dont la lumire sombre clairoit
ce triste appareil. Le haut de cette pyramide toit termin par une
urne cinraire d'albtre oriental, entoure de festons de cyprs en
or. Des faisceaux lumineux toient distribus autour du camp de
douleurs et placs au bas des ornements qui renfermoient les armes et
les chiffres de Sa Majest Louis le Bien-Aim. L'entre de la pyramide
conduisoit dans le sanctuaire, o sont dposs les prcieux restes des
cendres de nos Rois. Leurs tombeaux toient couverts de voiles
funbres qui s'tendoient dans toute son enceinte et qui couvroient
entirement la vote et le pav. Les stalles, sans aucuns ornements,
servoient de soubassement  un ordre de pilastres ioniques qui
entouroient le choeur, le jub et le sanctuaire. Ces pilastres, de
marbre bleu turquin, portoient sur un arrire-corps de marbre gris
vein de noir, et sparoient les arcades des galeries, qui des deux
cts s'tendoient du sanctuaire au jub. L'entablement de cet ordre
portoit un attique de mme bleu turquin dont les fonds noirs, entours
d'hermine, servoient d'encadrement aux armes et aux chiffres de Sa
Majest Louis le Bien-Aim. Au-dessus du vide des arcades, des cadres
de marbre gris, ports sur des acrotres de bleu turquin, renfermoient
dans des cartels en or les cussons des armes de France et de Navarre,
sous une couronne royale; ces ornements toient couverts de rameaux de
cyprs disposs en sautoir. Des nuages levoient les gnies clestes
qui servent de supports aux armes de nos Rois. Les chiffres de Sa
Majest, relevs en or sur des fonds d'azur, toient galement
soutenus par des anges. Ces armes et ces chiffres, alternativement
distribus sur la cimaise de la grande corniche, servoient de
couronnement aux arcades des galeries qui environnoient le choeur.
Chacune des arcades toit couronne sur sa clef d'un grand cartouche
en or, au milieu duquel on voyoit une tte de mort aile, couverte
d'un voile lacrymatoire en argent. De grands rideaux noirs, coups
par des bandes d'hermine, sortoient des ailettes de leurs archivoltes.
Ces voiles lugubres toient retrousss par des noeuds et des cordons 
glands d'or sous les impostes et dcouvroient la profondeur des
galeries qui environnoient le choeur, dans lesquelles toient des
gradins qui formoient un amphithtre tendu de noir. Chacun des
pilastres portoit des ganes d'amthyste, canneles et ornes de
guirlandes de laurier en or; elles servoient de base  des lances
charges de trophes et de dpouilles militaires. Deux corps de
balustrades de bronze dor, dont les pilastres et les plates-bandes
toient de marbre noir, renfermoient cinq degrs qui sparoient le
choeur du sanctuaire et conduisoient  l'autel. Les gradins faits en
bronze toient orns d'entre-lacs, de rosettes et de fleurs de lys
dores et servoient de base  un riche retable qui renfermoit trois
bas-reliefs dans des cadres de vermeil. Un socle de bronze dor, orn
de compartiments  feuillages, portoit entre trois rangs de lumires,
charges d'cussons aux armes de France, une croix de vermeil enrichie
de pierres prcieuses. La corniche de l'arrire-corps du retable,
soutenue par des colonnes de bronze, soutenoit des vases en argent
chargs de girandoles garnies d'une trs-grande quantit de feux qui
s'unissoient au premier cordon de lumire qui entouroit l'enceinte du
choeur. Les vertus paisibles et hroques qui ont toujours t chries
du monarque, figures par la Prudence, la Justice, la Force et la
Temprance, toient reprsentes par des femmes distingues chacune
par ses attributs. Ces figures, enfermes dans de riches cartels
dors, toient en relief et releves en or sur un fond d'azur. De
semblables encadrements prsentoient, au-dessus du jub, la Paix et la
Clmence. Au-dessous, sur les arrire-corps, entre les pilastres, des
cartels en relief portoient des cussons en or, couverts des armes de
France. Leurs ornements toient termins par un cercle de lumires.
Les ganes qui couvroient chacun des pilastres de l'ordre ionique qui
entouroit le choeur, soutenoient chacune au bas des trophes trois
girandoles couvertes de faisceaux de lumires. Les pilastres de la
balustrade du jub, au-dessus de la porte de l'entre du choeur,
levoient chacun des gerbes de feux. Le plafond des stalles portoit le
premier litre de velours noir, parsem de fleurs de lys en or et de
larmes en argent. Des cussons suspendus  une guirlande d'hermine
prsentoient les armes et les chiffres de Sa Majest. Le dessus de ce
litre formoit la base d'un cordon de lumires soutenu sur des fleurs
de lys en relief et en or. La frise de l'entablement ionique portoit
le second litre. Sur la cimaise de la corniche, des branches
saillantes et des girandoles places sur l'aplomb des pilastres,
formoient le second cordon de lumires. Le troisime toit lev sur
la corniche de l'attique, au-dessous du dernier litre, orn comme les
prcdents, d'cussons suspendus  des festons d'hermine. Ce litre
renfermoit et terminoit  son extrmit la dcoration de cette pompe
funbre. Au milieu de ce triste appareil s'levoit un monument
consacr  l'ternelle mmoire du trs-grand, trs-haut, trs-puissant
et trs-excellent prince Louis le Bien-Aim, roi de France et de
Navarre. Cet difice, dont le plan formoit un paralllogramme,
prsentoit un temple isol, dont le solide, de vert antique, toit
lev sur six degrs de serpentin de Canope. Quatre groupes de
cariatides faites en marbre de Paros, dont les fronts toient couverts
de linceuls et de voiles funbres, exprimoient la plus grande douleur;
elles paraissoient recueillir leurs larmes dans des urnes
lacrymatoires. L'extrmit infrieure de ces figures toit termine en
gane. Elles portoient chacune sur leur tte un chapiteau d'ordre
ionique, couvert d'entre-lacs qui formoient des corbeilles, sur
lesquelles posoit un entablement orn de quatre frontons. Les deux qui
couronnoient les parties latrales portoient chacun sur leur fond un
carreau couvert de fleurs de lys, sur lequel toient poss la couronne
royale, le sceptre et la main de justice, accompagns de branches de
cyprs. Au-dessous de ces ornements, sous le larmier qui formoit la
corniche, deux tables de jaspe renfermoient ces paroles des saintes
critures. La premire, du ct de l'vangile:

  DEFECERUNT SICUT FUMUS DIES MEI:

  Psalm. CI, v. 4.

celle du ct oppos:

  PERCUSSUS SUM UT FOENUM,
    ET ARUIT COR MEUM:

  Psalm. CI, v. 5.

Les deux autres, places en face de l'autel et de la principale
entre, prsentoient les armes de France sous une couronne royale en
relief et en or. Sur ces frontons s'levoit un amortissement orn de
rinceaux et de festons de lauriers en or. Cet amortissement, qui
couronnoit ce monument, servoit de base  un groupe de femmes
plores, reprsentant la France et la Navarre. Aux angles de cet
difice, quatre cippes funraires faits de tronons de colonnes de
jaspe sanguin, servoient de base  des faisceaux de lances lies avec
des charpes, auxquels toient suspendus des trophes militaires.
Leurs extrmits levoient sur le fer d'une lance une triple couronne
de lumires. Le plafond de ce mausole formoit une voussure ovale,
dans les compartiments de laquelle toient des roses en or et des
guirlandes de cyprs. Des lampes spulcrales clairoient et
terminoient l'extrmit des frontons aux quatre cts de cet difice.
Les six degrs qui levoient le soubassement formoient six cordons
lumineux qui ceignoient et entouroient le bas du catafalque. Une urne
d'or place au centre de ce monument portoit sur deux de ses faces des
mdaillons qui prsentoient les traits de Louis le Bien-Aim. Ce
sarcophage toit couvert d'un attique sur lequel le pole royal toit
dvelopp: un carreau de velours noir, orn de franges et glands en
argent, portoit la couronne de nos Rois sous un crpe de deuil qui
descendoit jusqu'au bas du sarcophage. Les sceptres et les honneurs
poss prs de la couronne terminoient cette reprsentation. Une
crdence toit place devant le mausole, sur laquelle on avoit dpos
le manteau royal et les armes de Sa Majest. La bannire de France en
velours violet, seme de fleurs de lys d'or, et orne d'un molet 
franges d'or, toit leve dans le sanctuaire, avec le pannon du Roi,
d'toffe bleue, pareillement sem de fleurs de lys d'or sans nombre et
bord d'un molet  franges d'or. Ces bannires toient portes sur dix
lances garnies de velours, entoures de crpes. Le catafalque toit
couvert d'un grand et magnifique pavillon, suspendu  la vote du
temple, dont le couronnement formoit une coupole ovale leve sur un
amortissement couvert de velours noir, parsem de fleurs de lys
brodes en or, coup sur les avant-corps par des bandes d'hermine. Le
plafond, travers d'une croix de moire d'argent, portoit quatre
cussons en broderie aux armes de France. Dessous ces pentes sortoient
quatre grands rideaux de velours noir, couverts de fleurs de lys en or
et de lames en argent, partags par des bandes d'hermine. La chaire du
prdicateur toit place prs des stalles du ct de l'vangile; elle
toit revtue ainsi que l'abat-voix qui lui servoit de couronnement,
de velours noir, orn de franges et de galons d'argent.




IX

DISCOURS PRONONC DEVANT LE ROI

PAR SIDI-ABDERAHMAN-BEDIRI-AGA, ENVOY DU PACHA ET DE LA RGENCE DE
TRIPOLI DE BARBARIE, LE 27 MAI 1775.


SIRE,

Le pacha de Tripoli de Barbarie, mon matre, m'a ordonn de me rendre
auprs de Votre Majest Impriale pour lui tmoigner ses regrets sur
la mort de son illustre et grand alli et ami l'auguste empereur de
France, Louis XV, de glorieuse mmoire, et pour fliciter Votre
Majest Impriale sur son avnement au trne de ses anctres. Je porte
aux pieds de Votre Majest Impriale les voeux de mon matre, les
marques les plus sincres de son respect et de son entier dvouement
pour votre personne sacre, et le tribut de vnration que les grandes
qualits de Votre Majest Impriale ont dj inspire aux peuples de
l'Afrique. Ils n'ont pu apprendre sans la plus vive admiration que le
commencement de votre empire a t marqu par les plus grands exemples
de justice et de bont. Votre Majest impriale en a donn une preuve
clatante au pacha de Tripoli en conservant les anciens traits, et
mon matre s'est empress d'envoyer la ratification  Votre Majest
Impriale, pour lui prouver qu'il n'a rien de plus  coeur que de
mriter la haute bienveillance d'un aussi grand empereur. Les liens
d'intrt et d'amiti qui unissent aujourd'hui les nations soumises 
la couronne de France et les sujets du royaume de Tripoli, sont
devenus indissolubles sous de si heureux auspices.

Que Votre Majest Impriale daigne jeter sur moi un regard favorable,
et ce jour sera le plus beau de ma vie.

       *       *       *       *       *

Le Roi a rpondu:

Je suis trs-satisfait des sentiments du pacha de Tripoli. Le premier
devoir des souverains est d'observer les traits. J'en donnerai
l'exemple. La justice sera toujours la base de ma conduite vis--vis
des trangers. Vous assurerez le pacha de Tripoli de ma sincre
amiti, et c'est avec plaisir, Monsieur, que je vous vois sur les
terres de ma domination.

       *       *       *       *       *

Le 26 juin, Sidi-Abderahman-Bediri-Aga prit cong du Roi, aprs lui
avoir prsent de la part du pacha, son matre, des chevaux, des
chameaux, des lions, des tigres et des moutons de Barbarie, que Sa
Majest voulut bien agrer.--B.




X


12 avril 1777.

Si le voyage de l'Empereur a un but politique, ce prince ne peut se
proposer que deux objets, l'un d'engager Votre Majest  resserrer les
liens de l'alliance qui subsiste entre elle et la maison d'Autriche,
et l'autre de la disposer  consentir ou gratuitement ou moyennant
certains quivalents aux vues d'agrandissement que l'Empereur peut
former aux dpens des Turcs.

Ce sont l les deux hypothses qu'on peut envisager et sur lesquelles
il est de la fidlit des ministres de Votre Majest d'clairer sa
religion.

Par rapport  la premire hypothse, celle de resserrer les noeuds qui
unissent Votre Majest  la maison d'Autriche, on ne peut se dispenser
de reprsenter  Votre Majest que cette alliance, bonne en elle-mme
en ce qu'elle peut tre considre comme une plus grande sret du
maintien de la tranquillit gnrale, ne rapporte  la France d'autre
avantage que celui que lui donneroit un trait de paix bien consolid
et excut de bonne foi. Il ne s'agit en effet que de jeter un coup
d'oeil sur la situation topographique des principales puissances de
l'Europe pour reconnatre qu'il n'en est aucune autre qui ait
possibilit ou intrt de faire la guerre  Votre Majest sur le
continent. L'Angleterre, l'ennemie invtre de cette monarchie, est
insuffisante par elle-mme pour cette entreprise: les tats gnraux
sont fort au-dessous de la possibilit d'en concevoir le dessein; leur
nullit est connue. Le roi de Prusse pourroit davantage; mais, en
dfiance contre la maison d'Autriche qu'il ne peut regarder que comme
un ennemi forcment rconcili, il ne s'embarquera pas, sans tre
provoqu,  envahir les possessions de Votre Majest, qu'il ne
pourroit conserver qu'au risque de dcouvrir les siennes propres.
D'ailleurs, il ne pourroit venir  Votre Majest sans enfreindre le
territoire autrichien, car ce seroit une vision de supposer qu'il
pourroit attaquer la France sur le haut Rhin.

On ne peut donc tablir l'utilit active de notre alliance avec Vienne
que sur la supposition d'une attaque possible du roi de Prusse contre
la France dans les Pays-Bas; mais l'injure seroit commune  la maison
d'Autriche, et c'est dans ce cas seulement qu'elle est tenue de nous
restituer les secours que nous sommes engags  lui donner mme contre
les Turcs, et que nous avons prodigus dans la dernire guerre.

Si Votre Majest examine la situation des diffrents tats d'Autriche,
elle verra au premier coup d'oeil le peu de proportion des engagements
respectifs, et que les avantages en sont aussi saillants et aussi
rels pour cette maison qu'ils sont prcaires et onreux pour Votre
Majest, puisqu'elle peut tre entrane dans une et plusieurs guerres
pour la dfense de son alli, sans que celui-ci peut-tre soit jamais
dans le cas de la payer de rciprocit.

Je n'examinerai pas, Sire, si cette maison a toujours rempli avec
fidlit les devoirs de son alliance avec Votre Majest, si elle n'a
pas plutt cherch  en abuser pour affoiblir la considration due 
sa couronne, et l'opinion de la protection que Votre Majest, 
l'exemple de ses augustes anctres, est dispose  accorder aux
princes d'Allemagne pour les maintenir dans la possession de leurs
justes droits.

Il ne peut tre question de rcriminer contre un systme que Votre
Majest a trouv tabli, et que sa sagesse lui a fait approuver.
L'esprit de conqute n'animant pas la conduite de Votre Majest,
l'alliance de Vienne peut parotre utile en ce que faisant une sret
de plus  la conservation de la paix sur le continent, elle lui donne
de moins de veiller et de se mettre en mesure contre l'Angleterre,
l'ennemi naturel et le plus invtr de sa gloire et de la prosprit
de son royaume.

Mais si cette alliance est intressante  conserver, elle veut tre
maintenue avec assez d'galit pour qu'un des allis ne se croie pas
en droit de tout exiger de l'autre sans tre tenu  lui rien rendre;
c'est ce qui arriveroit immanquablement, Sire, si Votre Majest,
prtant l'oreille  des insinuations spcieuses, se portoit  donner
plus d'extension au trait de 1756, ou (ce que la cour a paru dsirer
singulirement) si Votre Majest prenoit l'engagement d'employer
toutes ses forces au soutien de l'alliance.

Je dois avoir l'honneur de faire remarquer  Votre Majest qu'elle
n'est plus en libert de stipuler cette dernire clause, parce que le
pacte de famille en renferme l'obligation, et que deux engagements de
cette nature ne peuvent compatir ensemble.

Il est  considrer en second lieu que, soit que la cour de Vienne
vous propose une augmentation de secours ou l'emploi de toutes vos
forces, ce ne peut tre que dans la vue de se prparer plus de moyens
pour craser un jour le roi de Prusse, et avec lui le parti protestant
en Allemagne. On objectera que les engagements tant purement
dfensifs, ils ne peuvent servir l'ambition de la maison impriale;
mais il est si facile de faire venir la guerre sans tre
matriellement l'agresseur, que Votre Majest s'y trouveroit entrane
contre ses intrts toutes les fois qu'il conviendroit  la politique
autrichienne de le faire.

Le roi de Prusse, considr relativement  la morale, peut ne pas
parotre fort intressant  mnager, mais, vu dans l'ordre politique,
il importe  la France, peut-tre plus qu' toute autre puissance, de
le conserver tel qu'il est. Plac sur le flanc des tats autrichiens,
c'est la frayeur qu'en a la cour de Vienne qui l'a rapproch de la
France; cette mme frayeur la retient encore dans nos liens, et l'y
retiendra aussi longtemps que son motif subsistera. Dtruisons la
puissance du roi de Prusse, alors plus de digue contre l'ambition
autrichienne; l'Allemagne, oblige  plier sous ses lois, lui ouvrira
un accs facile vers nos frontires; et que pourrions-nous lui opposer
lorsque nous aurions sacrifi nos moyens et nos forces pour l'lever 
un excs de puissance que nous ne serions plus en tat de
contre-balancer?

Quoique la maison d'Autriche soit plus redoutable pour la France que
le roi de Prusse, je n'en conclurai pas qu'il ne faut pas veiller sur
l'ambition de celui-ci. Toute acquisition qui lui donneroit plus de
puissance sur le Rhin doit intresser la prvoyance de la France; mais
en le limitant de ce ct, il faut empcher, autant qu'il est
possible, qu'il ne soit pas entam sur l'Oder ou sur l'Elbe.
L'intgrit de la puissance actuelle du roi de Prusse contribue encore
 la sret des tablissements des princes de la maison de Bourbon en
Italie.

Pour ce qui est de la seconde hypothse, savoir le consentement de
Votre Majest, soit gratuitement, soit au moyen de certains
quivalents,  l'agrandissement de la maison d'Autriche aux dpens des
Turcs, j'ose reprsenter trs-humblement  Votre Majest qu'il n'est
pas d'quivalents qui pourroient compenser le prjudice que causeroit
 Votre Majest tout accroissement de puissance de cette maison. Quand
bien mme elle cderoit  Votre Majest tous les Pays-Bas et
acquerroit des domaines dans une maigre proportion, la perte n'en
seroit pas moins relle, sans parler de celle de l'opinion, qui seroit
de toutes la plus regrettable. Votre Majest ne pourroit possder les
Pays-Bas sans rveiller la jalousie des Provinces-Unies et sans les
mettre entirement dans les brassires de l'Angleterre et de telle
autre puissance qui jalouseroit celle de Votre Majest. Le roi de
Prusse lui-mme, qui, dans l'tat actuel des choses, peut tre
considr comme un alli naturel de la France qu'elle retrouveroit
immanquablement si le systme politique venoit  changer, le roi de
Prusse ne pourroit plus tre envisag sous ce point de vue; voisin par
son duch de Clves de l'acquisition que Votre Majest auroit faite,
la dfiance se substitueroit infailliblement  la confiance qui semble
devoir unir les deux monarchies. Si le malheur des circonstances
foroit jamais Votre Majest  entendre  un partage, ses vues
devroient se porter plus naturellement sur le haut Rhin. Les
inconvnients politiques seroient infiniment moindres, et les
avantages plus rels; mais quand on rflchit aux injustices criantes
qu'il faudroit commettre, une me honnte ne peut s'arrter sur ce
projet; celle de Votre Majest n'est pas dispose  un sentiment si
rvoltant: si la justice toit exile de la terre, elle prendroit son
asile dans le coeur de Votre Majest.

Les Pays-Bas dans les mains de la maison d'Autriche ne sont point un
objet d'inquitude et de jalousie pour Votre Majest. Ils sont plutt
une sret de la conduite de cette maison envers Votre Majest et un
moyen de la contenir ou de la rprimer suivant le besoin. La France
constitue comme elle l'est, doit craindre les agrandissements bien
plus que les ambitionner. Plus d'tendue de territoire seroit un poids
plac aux extrmits qui affoibliroit le centre; elle a en elle-mme
tout ce qui constitue la puissance relle: un sol fertile, des denres
prcieuses dont les autres nations ne peuvent se passer, des habitants
laborieux et industrieux; des sujets zls et soumis, passionns pour
leur matre et pour leur patrie.

La gloire des Rois conqurants est le flau de l'humanit; celle des
Rois bienfaisants en est la bndiction. C'est celle-ci, Sire, qui
doit tre le partage d'un Roi de France, et plus particulirement
celle de Votre Majest, qui ne respire que pour le bonheur du genre
humain. La France, place au centre de l'Europe, a droit d'influer sur
toutes les grandes affaires. Son Roi, semblable  un juge suprme,
peut considrer son trne comme un tribunal institu par la Providence
pour faire respecter les droits et les proprits des souverains. Si
en mme temps que Votre Majest s'occupe avec tant d'assiduit 
rtablir l'ordre intrieur de ses affaires domestiques, elle dirige sa
politique  tablir l'opinion que ni la soif d'envahir ni la moindre
vue d'ambition n'effleure son me, et qu'elle ne veut que l'ordre et
la justice, ses arrts seront respects; son exemple fera plus que ses
armes. La justice et la paix rgneront partout, et l'Europe entire
applaudira avec reconnoissance  ce bienfait, qu'elle reconnotra
tenir de la sagesse, de la vertu et de la magnanimit de Votre
Majest.

Je suis, etc.

                                                         DE VERGENNES.




XI


Anne 1779.

Le 23 octobre, Madame lisabeth a quitt Marly pour se rendre 
Choisy, o elle a t inocule en y arrivant.


_Bulletin du 26._

Madame lisabeth, aprs avoir t prpare convenablement, a t
inocule le 23 de ce mois, vers le midi. L'insertion a t faite en
deux endroits,  chaque bras; les deux premiers jours il n'a rien paru
d'extraordinaire autour de chaque petite plaie; aujourd'hui, 26, on a
commenc  apercevoir un petit cercle rouge autour de chacune. Jusqu'
prsent, il n'y a aucune altration dans la sant ni dans le pouls de
Madame lisabeth; elle continue son rgime et va prendre l'air tous
les jours.


_Bulletin du 29._

Le 27, le pouls de Madame lisabeth commenoit  s'lever; le tour de
ses piqres toit dur et enflamm, et on a vu pointer quelques petits
boutons sur le bras. Le 28, tous ces symptmes se sont dvelopps, la
fivre s'est dclare par quelques alternatives de froid et de chaud,
des lassitudes et un peu de tension dans les bras. Aujourd'hui 29, la
fivre continue dans un bon degr; le tour des plaies est encore plus
rouge, les boutons des bras sont levs et se remplissent. Le sommeil
a t bon toutes les nuits.


_Bulletin du 2 novembre._

La nuit du 29 au 30 octobre, Madame lisabeth a eu de la fivre, du
malaise et des envies de vomir. Pendant la journe, la fivre a
continu avec les symptmes de lassitude, de foiblesse et de dfaut
d'apptit; cet tat a dur jusqu'au 31 au soir; pendant cet intervalle
Madame n'a pas interrompu ses promenades, soit en carrosse, soit 
pied. Le soir du 31, la fivre et les symptmes ont t dissips par
l'ruption d'une vingtaine de boutons rpandus sur le visage et sur
les bras. La nuit du 1er novembre a t trs-bonne, l'ruption s'est
faite paisiblement, l'apptit et les forces sont revenus. Aujourd'hui,
2, le bon tat continue, l'ruption parot complte, et les boutons
grossissent sensiblement.


_Bulletin du 5 novembre._

Le 3 novembre, les boutons du visage de Madame lisabeth sont devenus
pleins, ronds, et sont parvenus  leur parfaite maturit; le 4, ils
ont commenc  brunir; aujourd'hui, la plus grande partie parat prte
 se desscher. Les forces de la princesse sont entirement revenues,
l'apptit est bon et le sommeil est parfait.


_Bulletin du 8 novembre._

Les boutons de Madame lisabeth sont enfin desschs, aprs avoir
pass par tous les degrs de l'inoculation la plus rgulire. Cette
Princesse a t purge le 7, et ds le mme jour on a ajout du poulet
 son rgime. Aujourd'hui, il ne reste plus de crotes aux boutons de
son visage, et elle jouit de la plus parfaite sant.

L'heureux succs de cette inoculation, pratique avec autant
d'habilet que de prudence par le sieur Goetz, chirurgien-major de la
citadelle de Strasbourg, a fait dsirer  plusieurs personnes de
Choisy de faire inoculer leurs enfants. Madame lisabeth a bien voulu
accorder sa protection gnreuse  douze pauvres enfants et leur
procurer tous les secours ncessaires pendant le cours de leur
traitement. Cette opration a t excute aujourd'hui par le sieur
Goetz sur sept filles et cinq garons qu'il avoit prpars
convenablement.




XII

LETTRE DE MADAME WASHINGTON.


Au commencement de la guerre actuelle, les Amricaines ont manifest
la plus ferme rsolution de contribuer de tout leur pouvoir 
l'affranchissement de leur pays. Animes du plus pur patriotisme,
elles sont on ne peut plus affliges de n'avoir pu offrir jusqu'
prsent que des voeux impuissants pour le succs d'une aussi glorieuse
rvolution. Elles aspirent au bonheur de se rendre plus efficacement
utiles, et ce sentiment est universel du nord au sud des treize tats
unis. Nos sentiments sont enflamms par la clbrit de ces hrones
de l'antiquit qui ont illustr leur sexe, et prouv  l'univers que
si la faiblesse de notre constitution physique, si l'opinion et
l'usage nous dfendent de marcher  la gloire par les mmes sentiers
que suivent les hommes, nous devons au moins les galer et mme les
surpasser en amour pour le bien public. Je me glorifie de tout ce que
mon sexe a fait de grand et de recommandable. Je me rappelle avec
enthousiasme et admiration tous ces traits de courage, de constance
et de patriotisme que l'histoire nous a transmis; tant de fameux
siges o on a vu les femmes oublier la dlicatesse de leur sexe,
lever des murailles, ouvrir des tranches avec leurs faibles mains,
fournir des armes  leurs dfenseurs, lancer elles-mmes des dards 
l'ennemi, rsigner leurs biens et les recherches de leur parure pour
en verser le produit dans le trsor public, et hter la dlivrance de
leur pays; s'ensevelir elles-mmes sous ses ruines, et se jeter dans
les flammes plutt que de survivre  sa destruction. Nous sommes
certaines que quiconque n'applaudit pas  nos efforts pour le
soulagement des armes qui dfendent nos vies, nos possessions, notre
libert, ne peut tre un bon citoyen. La situation de nos troupes m'a
t reprsente, ainsi que les maux insparables de la guerre, et le
ferme et gnreux courage qui les leur a fait supporter. Mais on a dit
qu'ils avaient  craindre que, dans le cours d'une longue guerre, on
ne perdt de vue leur dtresse et le souvenir de leurs services.
Oublier leurs services! Non, jamais. J'en rponds au nom de tout mon
sexe. Braves Amricains, votre dsintressement, votre courage et
votre constance seront toujours chers  l'Amrique aussi longtemps
qu'elle conservera ses vertus.

Nous savons que si, loignes  quelque distance de la guerre, nous
jouissons de quelque tranquillit, c'est le fruit de votre vigilance,
de vos travaux, de vos dangers. Si je vis heureuse avec ma famille;
si, entoure de mes enfants, je nourris moi-mme le plus jeune et le
presse contre mon sein, sans craindre d'en tre spare par un froce
ennemi, c'est  vous que nous en sommes redevables.

Et nous hsiterions un instant de vous en tmoigner notre
reconnaissance!...

Quelle femme parmi nous ne renoncera pas avec le plus grand plaisir 
ses vains ornements, lorsqu'elle considrera que les vaillants
dfenseurs de l'Amrique pourront retirer quelque avantage de l'argent
qu'elle aurait pu y destiner; qu'ils mettront peut-tre un plus haut
prix  ces prsents, lorsqu'ils auront lieu de se dire: _Ceci est
l'offrande des dames!_ Le moment est arriv de dvelopper les mmes
sentiments qui nous ont anims au commencement de la rvolution,
lorsque nous renonmes  l'usage du th plutt que de le recevoir de
nos perscuteurs...

Et vous, nos braves librateurs, tandis que des esclaves mercenaires
combattent pour vous faire partager avec eux les chanes dont ils sont
chargs, recevez d'une main libre notre offrande, la plus pure qui
puisse tre prsente  votre vertu.




XIII


La nouvelle de ce dsastre avait vivement surexcit en France la fibre
nationale. Le Roi ordonna immdiatement la construction de douze
vaisseaux de 110, 80 et 74 canons. Les chantiers de nos diffrents
ports rivalisrent d'activit. Monsieur, le comte d'Artois, donnrent
de leur ct des ordres pour la construction,  leurs frais, d'un
vaisseau de premier rang pour tre offert au Roi.

De tous les points du royaume des motions patriotiques rpondirent 
l'exemple du monarque et des princes. Le 6 juin, les prvt des
marchands, chevins et conseil de la ville de Paris, prsents par M.
Amelot, secrtaire d'tat ayant le dpartement de cette ville,
remettaient  Louis XVI la dlibration par laquelle ils lui offraient
un vaisseau de 110 canons, que le Roi nommait _la Ville de Paris_.

Le mme jour, le prince de Cond lui prsentait une adresse des tats
gnraux de Bourgogne, par laquelle Sa Majest tait supplie
d'accepter, au nom de cette province, un vaisseau de 110 canons. Le
Roi acceptait cet hommage et nommait ce vaisseau _les tats de
Bourgogne_.

Les quatre compagnies des gardes du corps du Roi, dont la plupart
n'avaient pour vivre que leur solde, supplirent le Roi de leur
permettre de lui offrir un vaisseau de 74 canons, dont les frais
seraient pris sur leurs appointements. Louis XVI ne jugea pas  propos
d'accepter leur offre; mais par une lettre qu'il adressa au prince de
Beauvau, capitaine des gardes en quartier, il leur exprima combien il
tait touch d'un tmoignage de zle et d'attachement qu'il
n'oublierait jamais.

Les ngociants de Marseille ayant par acclamation vot une somme de
douze cent mille livres pour la construction d'un vaisseau de 110
canons, ainsi que trois cent mille livres pour le soulagement des
familles des matelots de Marseille et de Provence qui avaient souffert
dans le cours de la guerre, prirent le marquis de Castries, ministre
de la marine, de mettre aux pieds du trne l'hommage de leur zle. Le
Roi le reut avec motion et ordonna que ce vaisseau s'appellerait _le
Commerce de Marseille_.

Les villes de la gnralit de Paris taient jalouses de leur
mtropole, dont l'offrande patriotique les avait devances auprs du
Roi; elles rclamrent du gouvernement l'autorisation de se runir
dans ce mme but, et M. Amelot, secrtaire d'tat ayant le
dpartement de la province, mit sous les yeux de Louis XVI les
dlibrations de ces villes. Ce prince manifesta le dsir de recevoir
et de remercier de vive voix les maires des principales villes, et
leur annona que le vaisseau par eux offert serait nomm _la
Gnralit de Paris_.

La chambre de commerce de Bordeaux s'empressait d'imiter celle de
Marseille; elle offrit au Roi une somme de quinze cent mille livres
pour la construction d'un vaisseau de 110 canons, et cent mille francs
pour le soulagement des matelots. MM. de Vergennes et de Castries
ayant soumis  Sa Majest le vote patriotique de cette compagnie, le
Roi chargea ces deux ministres de la remercier de sa part et de
l'informer que le vaisseau construit  ses frais s'appellerait _le
Commerce de Bordeaux_.

La ville de Lyon ne pouvait rester trangre  ce mouvement national.
Sur la proposition de M. Fay de Falhonnay, prvt des marchands de
cette florissante cit, elle votait par acclamation les frais d'un
navire de premier rang et demandait au Roi de lui en faire hommage. Ce
vaisseau fut nomm _la Ville de Lyon_, etc., etc., etc.




XIV

LETTRE DU MARQUIS DE BOUILL,

GOUVERNEUR GNRAL DE LA MARTINIQUE,

AU MARQUIS DE CASTRIES, MINISTRE ET SECRTAIRE D'TAT AU DPARTEMENT

DE LA MARINE.


                               De Saint-Eustache, le 26 novembre 1781.

Monsieur, j'ai l'honneur de vous instruire que les troupes du Roi se
sont empares par surprise de l'le de Saint-Eustache, aujourd'hui 26;
que la garnison, compose du 13e et du 15e rgiment, dont les
chasseurs et grenadiers seulement sont dtachs  Antigues et 
Saint-Christophe, et dont les prsents et effectifs montent au nombre
de 677 hommes, a t faite prisonnire de guerre. Le comte de Bouill,
colonel d'infanterie, aura l'honneur de vous remettre les quatre
drapeaux de ces deux rgiments, et la corvette _l'Aigle_ vous en porte
la nouvelle.

Cet vnement, accompagn de circonstances extraordinaires, est si
singulier, que je crois devoir vous en faire le dtail.

Ayant appris que la garnison de cette le se gardoit assez mal, que
le gouverneur toit dans la plus grande scurit, et connoissant
d'ailleurs un endroit de dbarquement qui n'toit pas gard, je crus
pouvoir, en arrivant la nuit avec 1200 hommes, enlever cette le
importante; en consquence, je partis le 15 de Saint-Pierre de la
Martinique avec trois frgates, une corvette et quatre bateaux arms
qui portoient ces troupes, composes d'un bataillon d'Auxerrois de 300
hommes, un de Royal-Comtois et un de Dillon et Walsh de mme nombre,
et de 300 grenadiers et chasseurs de divers corps. Je fis courir le
bruit que j'allois au-devant de notre arme navale, et je m'levai au
vent de la Martinique, o aprs mille contrarits que m'opposrent
les vents et les courants, je ne pus parvenir que le 22, et le 25
j'arrivai  la vue de Saint-Eustache. Le dbarquement se fit la mme
nuit. Les btiments lgers et la corvette devoient mouiller, et les
frgates rester sous voiles,  porte d'envoyer leurs troupes  terre;
mais nos pilotes se tromprent, et le seul bateau o toit le comte de
Dillon put effectuer le dbarquement, qu'il fit avec 50 chasseurs de
son rgiment. Un ras de mare inattendu qui rgnoit sur cette cte fit
perdre les chaloupes, qui furent brises sur les roches dont elle
tait couverte, et plusieurs soldats furent noys. J'arrivai avec le
second bateau, je dbarquai, et mon canot fut aussi culbut dans la
mer; mais nous parvnmes  en tirer les troupes. Nous dcouvrmes
enfin un lieu de dbarquement moins dangereux, o, dans le courant de
la nuit, nous russmes  mettre  terre une grande partie des troupes
qui toient sur les bateaux et la corvette _l'Aigle_. Les frgates
avoient t en drive,  une heure avant le jour, il n'y avoit encore
qu'environ 400 hommes  terre, et il ne restoit plus d'espoir d'avoir
le reste des troupes, la plupart des canots et chaloupes ayant t
briss sur la plage. Priv de tout moyen de retraite, il ne restoit
plus, pour me tirer de la position o j'tois, que de vaincre
l'ennemi, dont les forces toient presque du double des ntres. Les
soldats toient pleins d'ardeur et de courage; je me dcidai donc 
attaquer. Il toit quatre heures et demie du matin, et nous tions
loigns de prs de deux lieues du fort et des casernes, lorsque je
mis les troupes en marche au pas redoubl. J'ordonnai au comte de
Dillon avec les Irlandois d'aller droit aux casernes et d'envoyer un
dtachement pour prendre le gouverneur dans sa maison; au chevalier de
Fresne, major de Royal-Comtois, d'aller avec 100 chasseurs d'Auxerrois
et de son rgiment au fort, et de l'escalader, s'il ne pouvoit entrer
par la porte; et au vicomte de Damas, avec le reste des troupes, de
soutenir son attaque.

Le comte de Dillon arriva aux casernes  six heures, et trouva une
partie de la garnison faisant l'exercice sur l'esplanade; trompe par
l'habillement des Irlandois, elle ne fut avertie que par une dcharge
qui lui fut faite  brle-pourpoint, et qui en jeta plusieurs par
terre. Le gouverneur Cockburn qui se rendoit au lieu de l'exercice,
fut pris au mme instant par le chevalier O'Connor, capitaine de
chasseurs de Walsh. Le chevalier de Fresne marcha droit au fort o les
ennemis se jetoient en foule, et arriva au pont-levis au moment o ils
cherchoient  le lever. Le sieur de la Motte, capitaine des chasseurs
d'Auxerrois, qui toit parvenu  l'entre du pont, fit faire une
dcharge sur les Anglois, qui abandonnrent les chanes du pont-levis,
et il se jeta dans le fort, o il fut suivi par les chasseurs de
Royal-Comtois. Le chevalier de Fresne fit lever le pont aprs lui, et
les Anglois qui y toient en grand nombre, mirent bas les armes. Dans
ce moment, l'isle fut prise; et l'on runit ensuite dans le fort les
officiers et soldats anglois qui venoient s'y rendre de toute part.
Nous n'avons eu que dix soldats tus ou blesss, mais le nombre de
ceux des ennemis a t considrable.

Je ne puis vous exprimer l'ardeur, le courage et la patience que les
troupes ont montrs dans cette circonstance, joint  la discipline la
plus exacte. Le comte de Dillon a donn de nouvelles preuves de son
zle et de son activit extrmes. Le vicomte de Damas, quoique malade
d'une dyssenterie, a conduit son corps avec la plus grande vivacit.
Le chevalier de Fresne, par sa prsence d'esprit et son courage, est
celui  qui l'on est le plus redevable du succs de cette journe; et
l'action vigoureuse du sieur de la Motte est digne des plus grands
loges, et mrite les grces particulires du Roi.

Je ne peux, sans trahir mon devoir, vous taire les obligations que
j'ai au chevalier de Girardin, commandant notre petite marine, qui en
a dirig les oprations, ainsi qu'aux sieurs Chavalier de Village, de
Roccard et Preneuf, commandant les frgates et corvette, qui nous ont
parfaitement seconds.

J'avois avec moi le sieur de Geoffroy, directeur du gnie. Vous
connoissez tous les services que cet officier a rendus au Roi dans ses
colonies. Le sieur de Turmel faisoit les fonctions de major gnral.

Par une lettre particulire, j'aurai l'honneur de vous demander des
grces pour les diffrents officiers.

Je joins ici l'tat de la garnison et de l'artillerie de cette le,
composes de 677 hommes et de 68 pices de canon. Les Anglois y ont
fait les plus belles batteries depuis qu'ils s'en sont empars, et il
y a peu de chose  ajouter aux moyens de dfense.

J'ai envoy le vicomte de Damas attaquer avec 300 hommes l'le de
Saint-Martin, o il y a une garnison foible; je lui ai ordonn de
prendre le fort[197], d'en jeter les canons  la mer, et d'emmener la
garnison.

J'ai trouv chez le gouverneur la somme d'un million qui toit en
squestre jusqu' la dcision de la Cour de Londres; elle appartenoit
 des Hollandois, et je la leur ai fait remettre d'aprs les preuves
authentiques de leur proprit.

Il s'est trouv aussi environ seize cent mille livres, argent des
colonies, appartenant  l'amiral Rodney, au gnral Waughan et autres
officiers, provenant de la vente de leurs prises: j'en ai fait faire
un bloc avec ce que l'on pourra tirer de la prise de cinq ou six
btiments ennemis qui se sont trouvs dans la rade, ce qui fera un
total d'environ dix-huit cent mille livres  deux millions, argent des
isles, qui sera partag conformment  l'ordonnance des prises, entre
l'arme et la marine.

La marine angloise dans ces mers, au moment de mon opration, toit
compose du vaisseau de guerre le _Russell_, de 74 canons, qui toit
en carne  Antigues, et de huit frgates dont quatre de 32 canons,
mais qui toient disperses[198].

Je suis, etc.

                                                     _Sign_: BOUILL.

[Note 197: Le comte de Bouill a rapport verbalement qu' son dpart
de Saint-Eustache l'le de Saint-Martin et l'le de Saba s'toient
rendues aux troupes du Roi.]

[Note 198: Le lieutenant-colonel Cockburn, du 35e rgiment, qui
commandoit  Saint-Eustache lorsque cette isle a t enleve par les
Franois, a dclar que, sur l'argent dpos dans cette colonie par
l'amiral Rodney et le gnral Waughan, il se trouvoit une somme de
264,000 livres qui lui appartenoit, et il l'a rclame. Le marquis de
Bouill ayant assembl les officiers suprieurs des corps, pour leur
faire part de la rclamation du lieutenant-colonel Cockburn, ils ont
tous t d'avis de rendre cet argent au gouverneur anglois, ce qui a
t effectu.]




XV


Le 31 mars, en se retirant, vers les onze heures du soir, l'abb de
la Breuille, chanoine et vicaire gnral, entend prononcer d'un ton
constern ces mots: _Quel malheur!_ Il s'avance, il interroge. On lui
rpond que quatre hommes sont morts dans une fosse d'aisances que l'on
vient d'ouvrir. Persuad qu'ils ne sont qu'asphyxis et qu'ils peuvent
tre secourus, il demande du vinaigre, propose aux personnes qui
l'entourent d'aller en verser sur ces malheureux, dont un seul jetoit
encore de longs et foibles gmissements. Il rpte en vain qu'avec des
prcautions il n'y a rien  craindre; il ne persuade point. Une fille
nomme Catherine Vassent, ge de vingt ans, ne d'un porte-sac qui
s'est autrefois prcipit dans les flammes pour sauver un enfant,
s'crie: _Si j'tois homme, j'y descendrais bien... Hlas! que ne
suis-je un homme!_ Au moment o l'abb de la Breuille, mu par les
foibles soupirs qu'il entend, se dvouoit et prenoit une cruche de
vinaigre en disant: _Eh bien, je vais le faire!_ Catherine Vassent
s'avance, se saisit de la cruche, descend les marches qui conduisent 
l'ouverture, aprs s'tre, par ordre de l'abb, lav rapidement les
mains et le visage avec le vinaigre, dont elle verse le surplus sur
les mourants, comme on lui avoit indiqu. Cela fait, elle remonte
prendre une seconde cruche et court en faire le mme usage, malgr
l'paisse et ftide vapeur qui sortoit de ce lieu. Les sieurs Cauchie,
Lemaire et de la Breuille se mettent, en formant la chane,  porte
de lui donner du secours si elle en a besoin. On lui jette une corde
qu'elle attache au bras d'un mourant, et qui casse au moment o le
corps toit parvenu  la troisime marche. Elle le retient jusqu' ce
qu'on lui en ait remis une seconde avec un noeud coulant qu'elle lui
passe au bras. Celui-ci retir, elle va au second, malgr la vapeur
augmente par la fume de la paille enflamme que l'on venoit de jeter
dans la fosse. Ayant galement russi, elle couroit au troisime,
s'oubliant elle-mme, et, pour perdre moins de temps, ngligeant de se
laver de vinaigre. Celui-l jetoit encore quelques soupirs. Vassent
l'encourage, lui demande son bras, qu'elle cherche et trouve  ttons,
l'attache, lui soutient la tte, d'o le sang couloit par une large
blessure, et le porte  ct des autres, auxquels les gens de l'art
donnoient des secours. Un instant aprs, Vassent s'vanouit, asphyxie
elle-mme. Pendant qu'on lui donne des soins particuliers, le sieur de
la Breuille pense au quatrime. Un manoeuvre se dtermine  tenter de
le secourir, aprs qu'on lui a couvert le bas du visage d'un mouchoir
tremp dans le vinaigre des quatre voleurs; mais ne voyant rien et ne
pouvant y tenir, il remonte sans vouloir redescendre, en disant qu'il
ne le feroit pas pour tout l'or du monde. Cependant Vassent, reprenant
ses sens, indiquoit en disant: _ gauche!  gauche!_ l'endroit o
toit le dernier. Revenue  elle et voyant que personne ne se
prsente, elle s'crie: _Sera-t-il dit qu'aprs en avoir sauv trois
nous abandonnerons le quatrime? Non... Mon Dieu, que je serois
heureuse si je pouvois les sauver tous quatre!_ Sur cela, elle
s'lance vers la fosse avec tant d'ardeur que c'est avec peine que
l'abb de la Breuille la dtermine  prendre la lgre prcaution de
se couvrir la respiration d'un linge tremp dans le vinaigre,
prcaution que l'puisement de ses forces rendoit plus ncessaire, et
qui lui a suffi pour voler au quatrime et le soulever  l'aide d'un
croc. Vassent, voyant que les membres de celui-ci toient plus roides
et rsistoient plus que ceux des autres, gmit et s'crie: _Hlas! il
est mort, il ne se prte  rien!_... Sans se dcourager, elle va plus
avant, lui met la corde au bras, et on parvient  le retirer. Mais
celui-ci, tomb plus avant que les autres et rest prs de deux heures
enseveli, n'a pu, malgr les soins des chirurgiens, couronner, en
revenant  la vie, la gnreuse et patriotique intrpidit de
Catherine Vassent. Les deux premiers qu'elle a sauvs sont venus le
lendemain la remercier, et s'en sont retirs  Chiry, dont ils sont
tous. Le troisime, qui est bless en plusieurs endroits, est 
l'Htel-Dieu et donne de l'espoir. Catherine Vassent n'a prouv
d'autre incommodit qu'un fort enrouement et un tremblement
occasionns l'un par ses efforts, l'autre pour avoir t se laver  la
fontaine qui est sur la place.

                         (_Gazette de France_ du mardi 22 avril 1788.)

       *       *       *       *       *

La reconnaissance publique ajouta de nouveaux bienfaits aux dons que
cette fille hroque tenait dj du souverain. Trois dignitaires de
l'glise cathdrale lui assurrent une dot de quatre cents livres.
L'vque de Noyon lui en donna cent; le maire et les chevins de la
ville lui remirent au nom de la commune, le jour de son couronnement,
qui eut lieu le dimanche 13 avril 1788, une mdaille aux armes de la
ville avec emblme et inscription, une couronne civique, cent livres
sur-le-champ, trois cents le jour de son mariage, une exemption sa vie
durant du logement des gens de guerre, et son exemption  cinq fois de
la taille. De toutes les communauts religieuses lui arrivrent aussi
des tmoignages d'admiration et de munificence.

                                                                    B.




XVI

TESTAMENT DE MADAME SOPHIE.


AU NOM DE LA TRS-SAINTE TRINIT, et aprs avoir recommand mon me 
Dieu, intercd l'instance de la trs-sainte Vierge et de ma sainte
Patronne, j'ai cru devoir faire connotre par ce prsent testament mes
dernires intentions et volonts.

Je dclare que je veux vivre et mourir dans le sein de l'glise
catholique, apostolique et romaine; j'espre cette grce de la
misricorde de Dieu, de l'intercession de la trs-sainte Vierge et de
ma sainte Patronne.

Je demande au Roi mon neveu que mon corps ne soit point ouvert aprs
ma mort, qu'il soit gard pendant vingt-quatre heures (aprs m'avoir
ouvert les pieds) par les filles de la Charit et par des prtres, et
qu'ensuite il soit port  Saint-Denis sans aucunes pompes ni
crmonies quelconques, pour y tre runi  ceux de mes pre et mre
comme une marque de mon respectueux attachement  leurs personnes; je
demande encore au Roi mon neveu de ne me pas faire faire de service
ici, mais de m'en fonder un  perptuit  l'abbaye de Fontevrauld; je
me recommande  ses prires et le prie de me faire dire quelques
messes de temps en temps.

ARTICLE 1er. J'institue mes soeurs, si elles me survivent toutes les
deux, ou celle des deux qui me survivra, mes lgataires universelles,
ma soeur Adlade, et,  son dfaut, ma soeur Victoire, pour
excutrice de mes dernires volonts; et,  dfaut de mes soeurs,
j'institue Madame la comtesse d'Artois, ma nice, pour ma lgataire
universelle et mon excutrice testamentaire.

ART. 2. Je laisse  ma soeur Adlade la moiti  moi appartenant dans
la terre de Louvois et dpendances, selon l'acquisition que nous en
avons faite elle et moi en commun, et toutes les acquisitions que nous
pourrions faire dans la suite elle et moi galement en commun, pour en
jouir en toute proprit et en disposer comme elle le jugera  propos.

ART. 3. Je prie mes soeurs de payer aux personnes ci-aprs les
pensions viagres qui suivent,  prendre sur la portion qui
m'appartenoit dans les rentes viagres que nous avons hrites du chef
de la Reine notre mre, et qui leur sont reversibles aprs ma mort,
savoir:

 madame Tacher, trois mille livres;

 mademoiselle Gilbert, dix-huit cents livres;

 mademoiselle Gon, dix-huit cents livres;

 mademoiselle Defugerois, douze cents livres;

 mademoiselle La Motte, dix-huit cents livres;

 mademoiselle Onvi, douze cents livres;

 Chevalier, mon valet de chambre, dix-huit cents livres;

 Bonnet, six cents livres.

ART. 4. Ne pouvant rien laisser  ma soeur Louise tant carmlite, je
la prie de ne pas m'oublier et de dire trois _Ave Maria_ tous les
jours  mon intention et trois _De profundis_ pour le repos de mon
me.

ART. 5. Je laisse  madame de Riantz ma bibliothque.

Je laisse  madame de Narbonne, dame d'honneur d'Adlade, les
portraits d'Adlade et de feu ma soeur, qui sont en dessus de porte
dans mon cabinet  Versailles.

Je laisse  madame de Montmorin, ma dame d'atours, mes boucles
d'oreilles, mon collier de diamants et mes bracelets de diamants avec
les portraits du Roi mon pre et de la Reine ma mre.

Je laisse  madame de Busanois ma bague de diamant blanc.

Je laisse  madame de Castellane, dame de Victoire, une bague de
diamant.

Je laisse  madame de Lastic une bote.

Je laisse  madame de Lostanges une bote.

Je laisse  madame de Guistel une bote.

Je laisse  madame de Pracontal une bote, et je prie toutes les
personnes  qui je laisse de vouloir bien accepter ce que je leur
laisse comme une marque dernire de mon amiti; je les prie de ne pas
m'oublier et de prier Dieu pour moi.

ART. 6. L'argent qui se trouvera dans ma cassette au jour de mon
dcs, ou entre les mains des personnes qui,  cette poque, seront
charges de la recette de mes rentes et de l'administration de mes
affaires, sera employ  payer mes dettes.

ART. 7. Dans le cas o aucunes des personnes comprise_nt_ dans les
articles 3, 4 et 5 du prsent testament mour_re_ront avant moi, je me
rserve la libre disposition des pensions et legs que je leur aurai
laiss__, pour en faire tel usage que je jugerai convenable; je me
rserve galement la libert de faire au prsent testament tels
changements que je jugerai ncessaires.

ART. 8. Je supplie le Roi mon neveu de prendre sous sa protection
toutes les personnes qui, au moment de ma mort, formeront ma maison
et me seront attaches  tel titre que ce soit, et de leur assurer
tant qu'elles vivront les mmes appointements et moluments dont elles
se trouveront jouir au moment de mon dcs, de faon que leur sort,
tant qu'elles vivront, soit le mme que pendant ma vie.

Fait double  Versailles, ce treize janvier mille sept cent
quatre-vingt-un, pour tre un des doubles dpos entre les mains de
monsieur le Matre pour tre remis au Roi, et  ma soeur Adlade le
second rest dans ma cassette.

                                    SOPHIE-PHILIPPE-LISABETH-JUSTINE.

       *       *       *       *       *

_Note de Madame Sophie._

   madame de Montmorin                20,000

   madame de Riantz                    6,000

  Au petit de Tanne                    10,000

   madame de Boursonne                 6,000

   madame de Ganges                    6,000
                                      --------
                                       48,000

  Le Roy gagne sur ma garde-robe      100,000

  Sans co_n_ter le reste, en tant     48,000

  Il y gagnera encore                  52,000
                                      --------
                                      100,000

Il y a encore les gens pays par la garde-robe et la chambre, dont je
n'ai pas fait mention, mais que je prie le Roy de payer; voulez-vous
bien, ma chre, vous charger d'en parler.

                                                               SOPHIE.

       *       *       *       *       *

_Lettre de Madame Sophie  sa soeur Madame
Victoire-Louise-Marie-Thrse._

Je ne sais, ma chre Thrse, si mon testament est bon. S'il ne l'est
pas, je vous prie, si vous hritez de moi, de donner entre vous deux
les pensions et les legs aux personnes qui y sont nommes, et surtout
je vous recommande l'article de mon enterrement; qu'il soit sans
aucune crmonie et que je ne sois point ouverte, cela me tient bien
au coeur.

Je vous recommande toutes mes dames, mais particulirement mesdames
de Montmorin et de Riantz; vous savez l'amiti que j'avois pour elles;
je voudrois bien que vous prissiez madame de Ganges, elle vous plat,
et vous me feriez grand plaisir. Je joins  cette lettre une petite
note de ce que je demande au Roi. Je vous prie, ma chre Thrse, de
faire tout votre possible pour que le Roi l'accorde; parlez-en  la
Reine de ma part, et faites bien voir au Roi qu'il y gagnera encore
beaucoup. Je ne vous dis rien de moi, je sais qu'il faut me taire; je
me recommande  vos prires et  celles de madame de Narbonne; qu'elle
pense quelquefois  _M. Pontassin_ (illisible).

Je vous recommande en particulier le petit de Tanne; vous n'ignorez
pas les malheurs de son pre, ne l'abandonnez pas, je vous demande en
grce; j'espre qu'il sera bon sujet.

Je vous recommande M. le chevalier de Talleyrand et madame Martin, ma
femme de chambre; elle est bien malheureuse.

Je vous prie qu'on ne me fasse pas de service ici. Faites-moi dire des
messes de temps en temps lorsque vous aurez un petit cu de trop.

                                                               SOPHIE.

Ce quatorze janvier 1781.

       *       *       *       *       *

_Lettre de Madame Sophie au Roi Louis XVI._

C'est avec la plus grande confiance, mon cher neveu, et du fond de mon
coeur, et je puis dire du fond du tombeau, puisque vous ne recevr_ai_
cette lettre qu'aprs ma mort, que je viens vous renouveller toutes
les demandes que je vous ai faites dans mon testament, et y ajouter
celles-cy; je vous recommande M. et madame de Montmorin et leurs
enfants, et vous prie instamment, mon cher neveu, de donner  madame
de Montmorin une pension de vingt mille livres; au petit de Tanne, son
neveu, une de dix; vous savs les malheurs de son pre, il n'a
d'autres ressources que vos bonts, j'espre qu'il s'en rendra digne;
 madame de Ryantz une pension de six mille livres, et trois qu'elle
a, cela fera neuf; et la promesse du premier logement va_qu_ant aux
Thuileries ou au Louvre, c'est--dire si madame de Narbonne est loge:
je sais qu'Adlade en demande un pour elle;  madame de Boursonne et
 madame de Ganges chacune six mille livres de pension; elles en ont
grand besoin toutes les deux. Ne soyez pas effray, mon cher neveu, de
toutes ces demandes; pensez que vous gagnerez encore beaucoup  ma
mort; pensez aussi, je vous prie,  l'amiti dont je me suis toujours
flatte que vous aviez pour moi, mais plus encore  celle que j'avois
pour vous, qui toit bien tendre, je vous assure, et que ce sont les
dernires grces que je vous demanderai  jamais, et auxquelles je
m'intresse bien vivement; enfin, mon cher neveu, je vous demande pour
la dernire de toutes, et vous en prie instamment, de ne pas m'oublier
et de me faire dire des messes de temps en temps.

                                                               SOPHIE.

 Versailles, ce 12 janvier 1781.




XVII

NOTES

SUR LE VOYAGE DE M. LE COMTE ET DE Mme LA COMTESSE DU NORD EN FRANCE

AU MOIS DE MAI 1782.


M. le grand-duc et madame la grande-duchesse de Russie, hritiers
prsomptifs de ce thrne, le mari, de la maison d'Holestein rgnante
alors en Russie, et la femme de la maison de Virtemberg, sont arrivs
 Paris le 18 mai 1782, voyageant incognito[199], sous le nom de comte
et comtesse du Nord; ils ont t le 20  Versailles, o l'appartement
de M. le prince de Cond[200] avoit t prpar pour les recevoir. M.
le comte du Nord a t chez le Roi en arrivant, accompagn des
officiers chargs de la conduite des princes trangers et
ambassadeurs; on ne sait pas s'il s'est trouv des officiers des
crmonies  sa visite chez le Roi; une chaise  porteurs de la Reine
a t prendre madame la comtesse du Nord  son appartement;
accompagne de la livre de la Reine qui l'a conduite chez Sa Majest,
cette princesse a t accompagne par madame de Vergennes, femme du
ministre des affaires trangres. M. le comte et madame la comtesse du
Nord ont vu de suite toute la famille royale et ont dn avec elle,
dans la pice qui prcde la chambre de la Reine o Leurs Majests ont
coutume de manger le dimanche. Il ne s'est trouv ni princes ni
princesses du sang chez le Roi et chez la Reine, ils ne se sont point
trouvs non plus  un concert qu'il y a eu le soir chez la Reine, le
tout parce qu'ils ne devoient pas tre nomms  M. le comte et 
madame la comtesse du Nord, et qu'on a cru qu'il toit difficile
qu'ils fussent dans la chambre sans tre connus d'eux. Madame la
princesse de Lamballe avoit demand dispense de se trouver au concert
 cause de son rang, mais la Reine a voulu qu'elle y ft relativement
 sa place de surintendante de la Maison de Sa Majest. Au reste, la
Reine a eu la bont de concerter les choses de manire que tout s'est
pass sans que le rang ft compromis. M. le comte et madame la
comtesse du Nord ont envoy dans l'aprs-midi,  l'appartement de
madame la princesse de Lamballe, des cartes qu'on trouvera attaches 
ces notes, et madame la princesse de Lamballe en a renvoy chez eux de
pareilles; moyennant cette prcaution, la connoissance s'est trouve
faite quand M. le comte et madame la comtesse du Nord sont venus chez
la Reine; et Sa Majest a simplement montr  madame la comtesse du
Nord que madame la princesse de Lamballe toit auprs de la dernire
de Mesdames, alors madame la comtesse du Nord a t  Madame Victoire,
la pria de la prsenter  madame la princesse de Lamballe; cette
dernire s'est avance pour rpondre comme elle le devoit  cette
politesse, et elles se sont dit rciproquement qu'elles avoient t
l'une chez l'autre; M. le comte du Nord et madame la princesse de
Lamballe ne se sont point parl. Ce mme jour M. le comte et madame la
comtesse du Nord sont retourns  Paris, et le lendemain 21 ils ont
envoy des cartes  la porte des princes et princesses, c'est--dire
M. le comte du Nord  la porte des princes et princesses, et madame la
comtesse du Nord  la porte des princes seulement. Les princes[201] et
princesses ont renvoy des cartes pareilles chez M. le comte et madame
la comtesse du Nord; on dit indfiniment M. le comte et madame la
comtesse du Nord, parce que les princes ont envoy des cartes chez la
femme comme chez le mari, quoiqu'elle ne ft pas venue chez eux par
gard pour son sexe; madame la princesse de Lamballe a renvoy des
cartes, quoiqu'elle et t crite  Versailles, parce que M. le comte
et madame la comtesse du Nord en avoient envoy chez elle  Paris. La
carte qui a t envoye  la porte de M. le duc de Penthivre par M.
le comte du Nord se trouve attache  ces notes.

[Note 199: M. le comte du Nord avoit quitt tous ses ordres, 
l'instar de l'Empereur, qui en use de mme dans ses voyages; les
gardes du corps ne prenoient point les armes pour lui et on ne lui
ouvroit point les deux battants chez le Roi; il y a eu plusieurs ftes
et promenades  Versailles, Marly et Trianon, auxquelles les princes
et princesses n'ont point t invits; ils n'ont t avertis que pour
le bal.]

[Note 200: L'appartement de M. le marchal de Duras a t prt  M.
le prince de Cond pour le temps que le sien seroit occup par M. le
comte et madame la comtesse du Nord.]

[Note 201: M. le prince de Cond et M. le duc de Bourbon ont t en
personne chez M. le comte et madame la comtesse du Nord, 
Versailles.]

Le 23[202], il y a eu opra  la Cour, auquel les princes et
princesses n'ont point accompagn Leurs Majests, parce qu'elles ont
t dans une loge. La famille royale et les princesses[203] ont aussi
t dans les loges. Le spectacle toit dans la grande salle.

[Note 202: Il y avoit eu souper dans les cabinets le 22, o M. le
comte et madame la comtesse du Nord se sont trouvs; on ne sait s'il y
a eu des princes et princesses du sang, tous n'y ont pas t.]

[Note 203: Madame la duchesse de Chartres toit dans la premire loge,
 gauche de celle du milieu de la salle occupe par la famille royale.
(Le Roi et la Reine toient au-dessus de cette loge du milieu de la
salle, dans une loge grille.) Et madame la princesse de Lamballe,
dans la loge aprs et  ct de celle de madame la duchesse de
Chartres; elles n'toient qu'elles deux de princesses au spectacle.
Les uns disent que M. le duc d'Angoulme toit dans la loge  droite
de celle de la famille royale, d'autres prtendent qu'il toit dans la
loge du bout de la salle, toujours  droite, auprs de celle des
gentilshommes de la chambre; M. le prince de Cond et M. le duc de
Bourbon ont t dans cette dernire loge, c'est--dire celle des
gentilshommes de la chambre; on croit qu'il n'y avoit qu'eux deux de
princes au spectacle.]

Le 27, toujours du mme mois de may, M. le comte du Nord est venu en
personne[204] chez M. le duc de Penthivre  dix heures du matin,
accompagn de M. le Prince de Bariatinsky, ministre de Russie, et ils
ont laiss  la porte de l'htel de Toulouse les cartes qu'on trouvera
attaches  cette note. On trouvera encore attach  ces notes le
papier qui a t envoy  M. le duc de Penthivre, alors  Sceaux, par
le suisse de l'htel de Toulouse, ce mme jour 27. L'invitation au bal
que le Roi devoit donner pour M. le comte du Nord a t apporte
encore  l'htel de Toulouse  Paris, elle est attache  ces notes.
Le lendemain 28, M. le duc de Penthivre a retourn en personne chez
M. le comte du Nord, et a demand aussi madame la comtesse du Nord. Il
a laiss  leur porte le billet dont la minute est attache  ces
notes, en priant de le remettre  M. le prince de Bariatinsky.

[Note 204: Madame la comtesse du Nord est revenue en personne chez
quelques princesses, mais pas chez toutes. Deux se sont trouves dans
le cas de n'avoir point reu de visite de sa part en personne. On
croit que M. le comte du Nord est revenu en personne chez tous les
princes.

_Depuis cette note crite, madame la comtesse du Nord a t en
personne chez toutes les princesses._]

Le 29 may, il y a eu un second opra auquel le Roi, la Reine et la
famille royale ont assist de la mme manire qu' celui du 23.
L'arrangement des loges des princesses a t mauvais encore: madame
la duchesse de Chartres, madame la duchesse de Bourbon occupoient les
trois premires auprs de celles o toit la famille royale  la
gauche, et mademoiselle de Cond la premire  la droite; M. le duc
d'Orlans a t dans la loge de madame la duchesse de Chartres.

Le 1er juin au soir, M. le duc de Penthivre a t instruit que M. le
comte et madame la comtesse du Nord devoient venir dner  Sceaux le
surlendemain 3. En consquence, il a envoy sur-le-champ des billets
d'invitation aux Russes dont la liste est ci-jointe; on trouvera dans
cette liste la formule des billets qui ont t envoys: on trouvera
encore ci-joint la liste des Russes qui avoient t invits par M. le
duc d'Orlans[205], contenant la formule du billet qu'il a envoy et
la liste gnrale des personnes de la nation russe se trouvant 
Paris, que M. le duc de Penthivre avoit fait demander  M. le prince
de Bariatinsky, ministre de Russie, par l'entremise de madame la
duchesse de Chartres. M. le duc d'Orlans en avoit us de mme par
l'entremise d'une autre personne. M. de Bariatinsky a t invit
verbalement par un valet de chambre; ce ministre s'est charg de
distribuer tous les billets des Russes[206]. M. le duc de Penthivre a
invit en outre M. le marchal et madame la marchale de Noailles, M.
le marchal et madame la marchale de Mouchy, madame la duchesse de la
Vallire, seconde douairire, madame la comtesse de la Marck, M. le
duc d'Estissac, M. et madame d'Aubeterre et M. le duc de Crussol; il y
avoit en outre plusieurs personnes, hommes et femmes, qui sont venues
 Sceaux ou qui s'y sont trouves accidentellement sans doute. Les
premiers officiers et les dames de la maison de M. le duc de
Penthivre, et M. le vicomte de Lastic, son ancien premier gentilhomme
de la chambre, madame la princesse de Conty et madame la princesse de
Lamballe ne se sont point trouvs  ce dner, parce que madame la
comtesse du Nord n'toit pas venue chez elles en personne. Le 3,
lorsque M. le comte et madame la comtesse du Nord sont arrivs 
Sceaux, M. le duc de Penthivre a reu madame la comtesse du Nord  la
descente de sa voiture[207], par gard pour son sexe. M. le duc
d'Orlans l'avoit rencontre  la porte de la dernire antichambre
lorsqu'elle a t au Raincy, c'est--dire de l'antichambre la plus
prs de la Cour; elle a dit des choses trs-honntes  M. le duc de
Penthivre en le traitant d'Altesse, et M. le comte du Nord qui a t
nomm  M. le duc de Penthivre par M. de Bariatinsky, en a us de
mme en ajoutant le mot de Monseigneur pour mieux marquer son
incognito. M. le duc de Penthivre lui a nomm ses trois premiers
officiers, et ensuite il a conduit M. le comte et madame la comtesse
du Nord dans l'appartement du rez-de-chausse en leur donnant le pas
qu'ils ne vouloient point prendre, surtout M. le comte du Nord.
Arrivs dans le salon, M. le duc de Penthivre a nomm  madame la
comtesse du Nord les dames titres ou non titres qui n'toient point
connues d'elle, et ses premiers officiers, ainsi que tous les hommes
qui toient dans la chambre. Il a aussi nomm tous les hommes  M. le
comte du Nord et lui a indiqu quelles toient les dames qu'il voyoit.
Il n'a point t question de fauteuils, tout le monde, princes,
princesses et autres, s'est assis sur des chaises. Lorsque le moment
de se mettre  table est venu, madame la comtesse du Nord a pass avec
madame la duchesse de Chartres se tenant par la main, mais cependant
madame la duchesse de Chartres laissant le pas  madame la comtesse du
Nord; toutes les dames ont pass ensuite, puis M. le comte du Nord
avec M. le duc de Chartres,  peu prs comme madame la comtesse du
Nord et madame la duchesse de Chartres, ensuite M. le duc de
Penthivre, et puis tous les hommes; on s'est plac  table, hommes et
femmes, sans rang. M. le comte et madame la comtesse du Nord toient 
peu prs au milieu de la table, M. le duc de Penthivre entre eux
deux; madame la duchesse de Chartres toit  ct de madame la
comtesse du Nord,  sa droite, puis une dame et ensuite M. le duc de
Chartres; les princes et princesses ont t servis par des pages, et
les autres personnes par la livre; il va sans dire que M. le comte et
madame la comtesse du Nord ont t compris parmi les princes et
princesses, et par consquent servis par des pages. Les gentilshommes
de M. le duc de Penthivre n'ont point mang avec madame la comtesse
du Nord; Sceaux toit except du nouvel usage tabli  l'gard de ces
messieurs,  l'instar de Saint-Cloud.

[Note 205: C'est au Raincy que M. le duc d'Orlans a donn  dner 
M. le comte et  madame la comtesse du Nord; ses gentilshommes n'ont
point mang  la table o toit cette princesse, mais ils ont mang 
une autre table tenue par M. le duc de Chartres, dans une pice
diffrente. Le Raincy toit un lieu dans lequel M. le duc d'Orlans
avoit rgl que les gentilshommes mangeoient avec les princesses.
Saint-Cloud toit la seule maison o il avoit maintenu l'ancien usage
de ne point admettre les gentilshommes  la table des princesses.]

[Note 206: M. le duc et madame la duchesse de Chartres sont venus 
Sceaux pour ce dner. Madame la duchesse de Chartres n'avoit point de
dames  elle, par raison d'absence ou de maladie. Elle a men avec
elle madame la baronne de Talleyrand.]

[Note 207: Il toit environ deux heures aprs midy. M. le duc de
Chartres, M. le duc de Penthivre et les hommes qui toient  Sceaux
n'avoient point d'pe. M. le comte du Nord et les personnes
trangres avoient la leur. M. le comte du Nord quitta la sienne et on
la porta dans l'appartement qui lui toit prpar. M. de Bariatinsky
quitta aussi la sienne. Madame la comtesse du Nord et les dames
toient en lvite ou en polonoise. Il y avoit un appartement prpar
pour madame la comtesse du Nord. Les ecclsiastiques toient en habit
de campagne.]

Aprs le dner, on a t  la promenade dans les calches et
diffrentes voitures. M. le duc de Penthivre a men[208] M. le comte
et madame la comtesse du Nord dans une petite calche  un cheval;
madame la comtesse du Nord et madame la duchesse de Chartres toient
dans le banc du fond, et M. le comte du Nord et M. le duc de
Penthivre toient sur le banc en avant. M. le comte et madame la
comtesse du Nord ont mont en calche avant madame la duchesse de
Chartres et M. le duc de Penthivre. Il s'est trouv une collation
sans table ni apparat au pavillon de la mnagerie, et aprs cette
collation, madame la comtesse du Nord a voulu absolument que madame la
duchesse de Chartres passt avant elle pour remonter en calche, et M.
le comte du Nord a termin les compliments  cet gard en donnant la
main  madame la duchesse de Chartres, et passant avec elle. Madame la
comtesse du Nord a pass ensuite donnant la main  M. le duc de
Penthivre. M. le comte du Nord voulut que M. le duc de Penthivre
montt en calche avant lui, mais ce dernier fit le tour de la calche
et monta par le ct oppos  celui par lequel M. le comte du Nord y
montoit. On revint au chteau, et aprs avoir rest un moment dans le
salon, M. le comte et madame la comtesse du Nord s'en retournrent 
Paris; il toit environ sept heures du soir. M. le comte du Nord
voulut s'chapper sans tre vu, mais M. le duc de Penthivre s'en
tant aperu, alla le reconduire; madame la comtesse du Nord vint
ensuite, l'un et l'autre ne voulurent pas absolument que M. le duc de
Penthivre passt la porte de la dernire antichambre, o il avoit
joint M. le comte du Nord, lorsqu'il avoit voulu s'chapper. M. le duc
de Penthivre ayant su que M. le duc d'Orlans avoit retenu M. le
comte et madame la comtesse du Nord  souper le jour qu'ils avoient
t au Raincy, fit proposer la mme chose  madame la comtesse du Nord
par madame la duchesse de Chartres, mais les arrangements de M. le
comte et de madame la comtesse du Nord ne leur ayant pas permis
d'accepter l'offre de M. le duc de Penthivre, la discrtion l'empcha
d'insister.

[Note 208: Le reste de la compagnie a t dans diffrentes calches ou
voitures. M. le duc de Chartres menoit celle qui alloit immdiatement
aprs celle de madame la comtesse du Nord; il avoit avec lui la
principale dame de cette princesse et madame de Bariatinsky. M. de
Guebriant, premier gentilhomme de la chambre de M. le duc de
Penthivre, menoit une petite calche dans laquelle se trouvoient les
filles d'honneur de madame la comtesse du Nord; M. le duc de Crussol
menoit une petite voiture dans laquelle se trouvoient madame la
duchesse de la Vallire et d'autres dames.]

Le lendemain 4, M. le duc de Penthivre a retourn chez M. le comte et
chez madame la comtesse du Nord, ses arrangements ayant demand qu'il
ne diffrt pas cette visite: il les a trouvs chez eux  l'htel de
M. le prince de Bariatinsky, o ils se logeoient; il toit accompagn
de M. le chevalier du Authier, son capitaine des gardes; M. le prince
de Bariatinsky et un autre monsieur l'ont reu  peu prs  la
voiture, et l'a conduit  l'appartement de madame la comtesse du Nord,
o il a trouv les battants ouverts. Madame la comtesse du Nord toit
en pied, et aprs quelques mots de politesse, elle a propos  M. le
duc de Penthivre de s'asseoir et a pris une chaise pareille  celle
qu'elle lui a propose; elle a pri M. le chevalier du Authier et M.
le prince de Bariatinsky de s'asseoir aussi, mais ils sont rests
debout. La principale dame de madame la comtesse du Nord toit assise
vis--vis d'elle, sur une chaise pareille  celle de la princesse. M.
le comte du Nord est arriv par l'intrieur de l'appartement, pendant
la visite de M. le duc de Penthivre, et aprs des compliments il
s'est assis sur un canap qui se trouvoit  porte des chaises
occupes par madame la comtesse du Nord et M. le duc de Penthivre, et
hors de rang; lorsque la visite, qui a dur quatre ou cinq minutes, a
t finie, M. le comte du Nord s'est avanc pour reconduire M. le duc
de Penthivre: ce dernier lui a dit qu'il dsiroit avoir l'honneur de
lui rendre ses devoirs dans son appartement; M. le comte du Nord aprs
avoir rpondu des honntets gnrales, a encore insist pour
reconduire M. le duc de Penthivre, mais ce dernier lui ayant demand
de ne point prendre garde  lui, M. le comte du Nord est rest  la
porte de la pice o s'toit passe la visite: les mmes personnes qui
avoient reu M. le duc de Penthivre et qui avoient pris les devants
pendant les compliments avec M. le comte du Nord, se sont trouves 
peu prs  la mme place o ils toient venus le recevoir, et se sont
retirs un moment avant que la voiture de M. le duc de Penthivre
partt d'aprs ses instances.

Le 5 de juin, M. le comte et madame la comtesse du Nord ont t en
personne  l'appartement de madame la princesse de Lamballe 
Versailles; elle a retourn chez eux le lendemain 6, et les a pris 
souper pour le samedi 8, jour du bal donn par le Roi  M. le comte et
 madame la comtesse du Nord.

Le 8, jour du bal, les princes[209] se sont rendus chez le Roi vers
cinq heures trois quarts du soir, et les princesses chez la Reine, et
ont accompagn Leurs Majests  la salle du bal; les Enfants de France
se sont aussi rendus chez le Roi, chacun de leur ct. La salle du bal
toit arrange comme pour celui des gardes du corps donn en 1782, 
l'occasion de la naissance de M. le Dauphin, dont le plan est dans les
cartons des crmonies, except qu'on n'y avoit point mis de buffets
et qu'il y avoit un fort grand nombre de lumires. La famille royale
et les princes toient placs dans le fond du quarr de la danse, en
face de la porte d'entre, sur des pliants, ainsi que toutes les
danseuses, d'abord par rang, madame la comtesse du Nord tant place
entre Madame et madame la comtesse d'Artois, et ensuite sans rang
pendant le cours du bal. Les princesses avoient leurs dames derrire
elles, pas exactement dans le rang o elles auroient d tre places,
mais toujours de manire  marquer qu'elles devoient tre derrire
elles. Le Roi et les princes alloient et venoient dans le bal, ainsi
que M. le comte du Nord. Le Roi s'est assis quelquefois auprs de
madame la comtesse du Nord. M. le prince de Cond et M. le duc de
Penthivre se sont assis un moment sur les pliants destins aux
danseuses, derrire une quantit d'hommes qui se trouvoient dans le
milieu du quarr de la danse, et pendant que la Reine dansoit une
contredanse, M. le comte du Nord s'est assis, ayant M. le prince de
Bariatinsky  ct de lui sur un gradin au haut de la salle  gauche
en entrant, derrire deux ranges de dames et  peu prs derrire
madame la comtesse du Nord, un peu sur le ct; les ambassadeurs
toient placs  droite, eu gard  la porte d'entre de la salle,
derrire les dames, qui toient  droite en entrant dans le quarr de
la danse; Madame, fille du Roi, toit dans une loge donnant sur
l'avant-scne, lorsque la salle est arrange pour un spectacle, 
droite en entrant dans la salle, et M. le duc d'Angoulme et
Mademoiselle dans la loge vis--vis celle de Madame. Le bal a t
ouvert par une contredanse dans laquelle la Reine dansoit avec M. le
comte d'Artois: les autres danseurs et danseuses toient des personnes
de la Cour, titres ou non titres. Les pages du Roi ont fait les
honneurs du bal, pour offrir les rafrachissements aux dames, ce qu'on
a dit tre conforme  l'usage. Le bal a fini vers neuf heures. Les
princes ont reconduit le Roi chez lui, et ensuite s'en sont retourns
chez eux.

[Note 209: Les princes ont t invits au bal par un gentilhomme
ordinaire, suivant l'usage accoutum. Voici les termes du billet
d'invitation:

Le Roy a ordonn au doyen de ses gentilshommes ordinaires d'inviter
de la part de Sa Majest Son Altesse Srnissime monseigneur le duc de
Penthivre d'assister au bal par que Sa Majest donnera au comte et 
la comtesse du Nord le samedy 8 juin.

Le bal sera sans crmonie.

Le Roy et la Reine n'auront point le fauteuil.]

Ce mme jour, M. le comte et madame la comtesse du Nord ont t souper
chez madame la princesse de Lamballe  Versailles. Ils sont arrivs 
dix heures moins un quart; M. de Ravenel et M. le chevalier Dyauville,
avec les pages, ont t  la porte de la premire antichambre recevoir
M. le comte du Nord qui toit arriv le premier; peu de temps aprs
madame la comtesse du Nord est arrive, mesdames de Guebriant et de
Pardaillan[210] ont t pareillement  la porte de la premire
antichambre la recevoir;  dix heures madame la comtesse du Nord est
passe  table, conduite par madame la princesse de Lamballe qui la
tenoit par la main; madame la comtesse du Nord occupoit la place du
haut de la table  la droite de madame la princesse de Lamballe, du
ct de la chemine de la salle  manger, et M. le comte du Nord  la
gauche de madame la princesse de Lamballe, qui se trouvoit par ce
moyen entre eux deux; les princes et princesses ont t servis par des
pages. La table toit de vingt et un couverts, il n'y avoit  cette
table en hommes que M. le comte du Nord et son ambassadeur, il y a eu
trois grandes tables et plusieurs petites; aprs le souper, il y a eu
bal, auquel sont venus la Reine, Monsieur, Madame, M. le comte
d'Artois et Madame lisabeth. Le bal n'a fini qu' trois heures
passes. M. le comte du Nord est parti du bal avant une heure, madame
la comtesse du Nord s'est en alle  deux heures, madame la princesse
de Lamballe a voulu la reconduire, elle l'a empche d'aller au del
de la porte de son salon. La Reine est reste jusqu' la fin du bal.
Madame la princesse de Lamballe est alle chez M. le comte et madame
la comtesse du Nord,  l'instar de madame la duchesse de Bourbon, qui
en avoit us ainsi, aprs leur avoir donn  souper. Ce mme jour M.
le prince de Conty observa  M. de Vergennes que madame la comtesse du
Nord avoit fait une seconde visite  toutes les princesses, hors 
madame la princesse de Conty, et le lendemain cette dernire princesse
reut un billet de madame la comtesse du Nord tourn de la manire la
plus polie, qui lui tmoignoit ses regrets de n'avoir pas encore pu la
voir, et lui demandoit son jour et son heure pour lui rendre visite;
la qualification d'altesse srnissime se trouvoit dans ce billet,
commenc sans _Madame_ en vedette, et fini par, _De Votre Altesse
Srnissime la bien dvoue servante_. Ces derniers mots toient
dtachs du corps de la lettre d'une manire trs-marque; le billet
toit sign LA COMTESSE DU NORD. Madame la princesse de Conty alla
tout de suite, quoi qu'elle ft  Sceaux,  la porte de madame la
comtesse du Nord, qu'elle ne trouva point; elle y laissa un billet
crit de sa main, portant qu'elle toit venue pour avoir l'honneur de
voir madame[211] la comtesse du Nord et la remercier de toutes ses
bonts. M. de Penthivre fut avec elle, parce qu'elle dsira tre
accompagne de quelqu'un connu de M. le comte et de madame la comtesse
du Nord. Malgr cette visite, madame la princesse de Conty envoya le
lendemain matin son cuyer  M. le prince de Bariatinsky pour savoir
le jour et l'heure  laquelle elle pourroit voir madame la comtesse du
Nord; il dit qu'il rpondroit par crit  cette princesse.

[Note 210: La manire dont madame la princesse de Lamballe a reu
madame la comtesse du Nord a t rgle d'aprs ce que madame la
duchesse de Bourbon avoit pratiqu.]

[Note 211: Madame toit crit en toutes lettres.]

Le 10, M. (_sic_) et madame la comtesse du Nord ont t  Chantilly;
M. le prince de Cond a laiss ses gentilshommes se mettre  table
avec ses prince et princesse, s'ils ont trouv place, attendu que
Chantilly toit un lieu o ils mangeoient avec les princesses du sang.
M. le prince de Cond avoit except sa maison de Vanvres,  l'instar
de Saint-Cloud, et, on croit, celle de Saint-Maur; M. le prince de
Cond n'a point prsent ses gentilshommes  M. le comte et  madame
la comtesse du Nord.

Le 13, M. de Bariatinsky a rpondu  madame la princesse de Conty
qu'il savoit que madame la comtesse du Nord avoit beaucoup
d'arrangements pris jusqu'au moment de son dpart, mais qu'il savoit
aussi que cette princesse avoit destin la soire du dimanche 16 
faire des visites, et que si madame la princesse de Conty toit chez
elle ce jour-l, elle iroit la voir. Madame la princesse de Conty a
rpliqu  M. de Bariatinsky qu'elle se rendroit avec empressement 
Paris (madame la princesse de Conty toit  Sceaux) pour recevoir la
visite de madame la comtesse du Nord, mais qu'il le prioit de
l'avertir de lui  elle, du moment o cette princesse demandoit ses
voitures, pour qu'elle pt lui rendre ses devoirs dans sa maison,
ainsi qu'elle le devoit et le dsiroit. Le billet de madame la
princesse de Conty finissoit en disant qu'elle toit charme d'avoir
cette occasion d'assurer M. de Bariatinsky de la vritable et parfaite
considration qu'elle avoit pour lui. M. de Bariatinsky n'toit que
ministre plnipotentiaire. Ce mme jour 13, M. le duc et madame la
duchesse de Chartres ont donn  souper  M. le comte et  madame la
comtesse du Nord,  une maison de M. le duc de Chartres situe 
Mousseaux, dans les fauxbourgs de Paris; ils ont pri toutes les
personnes de la nation russe dans le cas d'aller chez eux, d'aprs
l'tat qu'ils en ont demand  M. le prince de Bariatinsky, faute
d'avoir les titres des personnes qui avoient t invites par M. le
duc d'Orlans et M. le duc de Penthivre, au Raincy et  Sceaux.

Le 14, madame la princesse de Conty a reu une rponse de M. de
Bariatinsky par le canal de son cuyer qu'elle avoit envoy pour que
le ministre de Russie n'et pas la peine de lui crire de nouveau,
portant que madame la comtesse du Nord avoit tous ses moments destins
et continuant  dire qu'elle iroit chez madame la princesse de Conty
le dimanche suivant, mais il s'y trouvoit nanmoins une phrase qui
donnoit jour  voir que madame la comtesse du Nord seroit chez elle ce
mme jour 14,  l'issue de son dner. D'aprs cette phrase, madame la
princesse de Conty s'est rendue chez M. le comte et madame la comtesse
du Nord, et leur a rendu la visite comme elle le dsiroit; M. de
Bariatinsky est venu la recevoir au bas de l'escalier, et M. de
Soltikof  la porte de la premire antichambre; les battants toient
ouverts; madame de Benkendorf, principale dame de madame la comtesse
du Nord, est venue  la porte du salon o toit cette princesse, et
madame la comtesse du Nord elle-mme a fait plusieurs pas en
avant[212], elle a conduit madame la princesse de Conty en lui donnant
la main et passant la premire comme pour montrer o il falloit aller
dans un cabinet qui toit prs le salon, o elle s'est assise avec
elle sur un canap en la faisant placer au-dessus d'elle; madame la
comtesse du Nord a fait un compliment  M. de Penthivre qui toit
avec madame la princesse de Conty pour lui proposer de s'asseoir, et a
fait une honntet  la dame d'honneur de madame la princesse de
Conty et  madame de Benkendorf pour qu'elles s'assisent. M. le duc de
Penthivre et ces dames ont pris des fauteuils cabriolets qui toient
les seuls qui fussent dans la chambre: les battants se sont ferms
pendant la visite et ont rest ferms. Lorsqu'on est sorti, madame la
comtesse du Nord a reconduit madame la princesse de Conty jusqu' plus
de la moiti du salon qui toit avant le cabinet o la visite s'est
passe, et madame de Benkendorf jusqu' la porte de ce salon; madame
la princesse de Conty n'ayant pas vu M. le comte du Nord, a attendu M.
de Bariatinsky (lequel avoit disparu pendant la visite chez madame la
comtesse du Nord) dans l'antichambre de cette princesse. M. le comte
du Nord y est venu avec M. de Bariatinsky; la visite s'y est passe de
la manire la plus polie de la part de M. le comte du Nord, et il a
voulu reconduire absolument madame la princesse de Conty jusqu' sa
voiture, et l'a vu partir. M. le duc de Penthivre s'est servi de
cette occasion pour faire sa visite d'adieu[213]  M. le comte et 
madame la comtesse du Nord. Il est rest debout dans la voiture de
madame la princesse de Conty, en sortant de la cour de M. le comte du
Nord, jusqu' ce qu'il ait t hors de la vue de ce prince.

[Note 212: Madame la princesse de Conty a prsent sa dame d'honneur 
madame la comtesse du Nord, et madame la comtesse du Nord a prsent
la sienne  cette princesse.]

[Note 213: D'aprs la lettre de M. le prince de Conty cy-incluse.]

Le 15 du mme mois, le Roi et la Reine ont t prendre M. le comte et
madame la comtesse du Nord dans leur appartement pour les mener 
Marly; Leurs Majests sortoient de la messe. M. le comte et madame la
comtesse du Nord occupoient le logement de M. le prince de Cond qui
est  ct de la chapelle; les voitures attendoient devant les
colonnades de la chapelle, elles toient  quatre places. Dans une, il
y avoit la Reine et madame la comtesse du Nord dans le fond, et le Roi
et M. le comte du Nord sur le devant. Madame la comtesse du Nord avoit
voulu se placer sur le devant,  ct de M. le comte du Nord, et dans
l'autre une dame du palais de la Reine, une dame de madame la comtesse
du Nord, le ministre de Russie et M. de Poix; ce dernier joignoit  la
qualit de gouverneur de Marly celle de capitaine des gardes de
quartier; la voiture de Leurs Majests toit accompagne de gardes du
corps. Le Roi, la Reine, M. et madame la comtesse du Nord sont revenus
dner  Versailles chez la Reine, avec toute la famille, except
Mesdames et les Enfants de France.

Le mercredi 19, toujours du mme mois de juin, M. le comte et madame
la comtesse du Nord sont repartis de Paris; ils ont t  Brest et ont
repass ensuite en Allemagne par la Normandie et la Flandre; M. le
comte du Nord n'a point fait de visites d'adieux aux princes, il a dit
beaucoup de choses  madame la duchesse de Chartres pour M. le duc de
Penthivre et lui a mme demand s'il n'toit point  Paris; M. le duc
de Penthivre se trouvoit dans ce moment  l'Isle-Adam: madame la
comtesse du Nord qui n'avoit pas encore trouv madame la princesse de
Lamballe chez elle, except quand elle y toit venue souper, vint la
voir l'avant-veille de son dpart au soir.

       *       *       *       *       *

M. le prince de Conty pense que pour luy personnellement, qui a eu
l'air de se plaindre  M. de Vergennes relativement  madame la
princesse de Conty, plainte sur laquelle M. et madame la comtesse du
Nord luy ont donn une ample satisfaction, il doit leur_s_ marquer une
attention dans cette circonstance, et se propose consquemment d'y
passer ds ce soir, sachant qu'ils vont demain matin  Chantilly. M.
le prince de Conty pense aussi que M. le duc de Penthivre ne trouvera
point d'inconvnient  cette dmarche de sa part, _dmarche_ qu'il se
propose de ritrer avant leur dpart. Ils n'ont point mis de
prtentions, ils sont honntes, et il ne luy parot pas que de l'tre
beaucoup avec eux puisse_nt_ luy prjudicier.

Si cependant M. le duc de Penthivre n'toit pas du mme avis, M. le
prince de Conty le prie de vouloir bien le luy marquer, et se flatte
que son attachement luy est bien connu.

 Paris, ce 9 juin 1782.

       *       *       *       *       *

_Copie de la lettre de M. le marchal de Biron  M. le prince
Bariatinsky._

                                                  Paris, 12 juin 1782.

Monsieur, j'ai rendu compte au Roi de la dernire conversation que
j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous, et Sa Majest permet  son
rgiment des gardes de recevoir de madame la comtesse du Nord les
marques de bont et de satisfaction qu'elle veut bien lui donner.

Le chef de ce corps est pntr de respect pour cette illustre
souveraine; elle est faite pour tre admire et jamais refuse; ainsi
elle peut envoyer ses ordres. Le marchal de Biron verra avec grand
plaisir un des premiers corps du royaume se runir  lui en faisant
des voeux pour sa conservation et celle du respectable comte du Nord.

J'ai l'honneur d'tre, etc.

                                             Le marchal duc DE BIRON.

       *       *       *       *       *

_Copie de la lettre de madame la comtesse du Nord  M. le marchal de
Biron._

                                                  Paris, 13 juin 1782.

Quoique le suffrage d'une femme, lorsqu'il s'agit du militaire, est de
bien peu de consquence, cependant il lui est permis de mler ses
applaudissements  ceux du public. Recevez donc, Monsieur le marchal,
mes remercments pour votre complaisance, en nous faisant jouir du
beau spectacle de la revue de votre rgiment, et permettez-moi de vous
assurer que mon mari et moi en avons ressenti la plus grande
satisfaction. J'aurois dsir pouvoir vous donner cette assurance ds
lundi; mais mon voyage de Chantilly m'en a empche; je profite du
premier moment que j'ai  moi pour vous prier, Monsieur le marchal,
de permettre  votre rgiment d'accepter cette bagatelle, comme le
simple tmoignage de notre satisfaction et reconnaissance; et enfin,
pour dire la chose sans dtour, je dsirerois qu'ils boivent  la
sant de leur gnral et  la mienne.

En vous ritrant encore, Monsieur le marchal, nos remercments pour
toutes vos attentions et politesses, que je sais apprcier et
reconnotre, je vous prie d'tre persuad des sentiments d'estime et
de considration avec lesquels je serai toujours,

                                                  LA COMTESSE DU NORD.

       *       *       *       *       *

M. le duc, etc., prie (pour les femmes) madame de, etc., de vouloir
bien lui faire l'honneur de (pour les hommes, de vouloir bien) venir
dner chez lui le..... avec M. le comte et madame la comtesse du Nord.

       *       *       *       *       *

_Liste des personnes de distinction qui se trouvent  la suite de M.
le comte et de madame la comtesse du Nord et qui ont t invites au
Raincy par monseigneur le duc d'Orlans_:

Madame de Soltycoff, madame de Borschoff, madame de Nelidoff, madame
de Benkendorff.

M. de Soltycoff, M. le prince Youssoupoff, M. le prince Kourakin, M.
de Wadkowsky, M. de Benkendorff, M. de Plescheyeff.

Ce qui fait en tout six hommes et quatre femmes.

       *       *       *       *       *

_Liste de toutes les personnes de la nation russe, remise par M. le
prince de Bariatinsky._

Madame la comtesse de Bruce, dame d'honneur de l'Impratrice.

Mademoiselle de Borschoff, mademoiselle de Nelidoff, demoiselles de la
cour,  la suite de madame la comtesse du Nord.

Madame la comtesse de Soltycoff, madame de Soltycoff, madame de
Benkendorff,  la suite de madame la comtesse du Nord; madame la
baronne de Stroganoff; madame la comtesse de Soltycoff, douairire,
avec mesdemoiselles ses deux filles; madame la comtesse de Golowkin;
dames prsentes  la cour.

M. le comte de Soltycoff; M. de Soltycoff,  la suite de M. le comte
et de madame la comtesse du Nord, gnraux en chef.

M. le comte Michel de Roumiantzoff, major gnral.

M. le prince Youssoupoff, M. le prince Kourakin,  la suite de M. le
comte et madame la comtesse du Nord; M. le comte Serge de
Roumiantzoff; chambellans.

M. le comte de Czernicheff; M. de Wadkousky, M. de Calitschoff,  la
suite de M. le comte et madame la comtesse du Nord, gentilshommes de
la chambre.

M. de Benkendorff, lieutenant-colonel,  la suite de M. le comte et
madame la comtesse du Nord.

M. le prince de Gagarin, capitaine aux gardes.

M. de Plescheyeff, capitaine de vaisseau; M. de Crousse, conseiller
d'tat actuel;  la suite de M. le comte et madame la comtesse du
Nord.

       *       *       *       *       *

                                         Ce papier est du 27 mai 1782.

Monsieur le comte du Nord et monsieur son ambassadeur est venue ce
matin a dix heures en personne demand Votre Altesse je lui edit que
Votre Altesse te aceaux ou il marecommand de le faire savoir  Votre
Altesse.

       *       *       *       *       *

M. de Penthivre est venu pour avoir l'honneur de voir M. le comte du
Nord, et rendre ses respects  madame la comtesse du Nord: s'il leur
convenoit de se promener  Sceaux, dont le jardin passe pour avoir
quelque beaut, M. de Penthivre seroit combl de joie d'avoir
l'honneur de les y recevoir le jour qu'ils voudroient lui dsigner, et
de leur offrir  dner ou  souper en ce lieu, s'il toit dans leurs
arrangements de lui faire l'honneur de l'accepter; M. de Penthivre
espre que M. le prime de Bariatinsky voudra bien tre son interprte
auprs de M. le comte et madame la comtesse du Nord; il l'en prie
instamment.




XVIII

_E registro actorum Capituli Atrebatensis ad annum 1683._


Martis xxiij{a} novembris 1683, D[=n]is meis ostiatim evocatis et
congregatis in domo D[=n]i Lefebvre prpositi, perlectque litter
regi, cujus tenor sequitur:


DE PAR LE ROI,

Trs-chers et bien ams, ayant appris avec un trs-sensible dplaisir
que notre trs-cher et trs-am fils le duc de Vermandois, amiral de
France, est dcd depuis peu en la ville de Courtrai en Flandre, et
dsirant qu'il soit mis dans l'glise cathdrale de notre ville
d'Arras, nous mandons au S{r} vque d'Arras de recevoir le corps de
notredit fils lorsqu'il sera port dans lad{e} glise, et de le faire
inhumer dans le choeur de lad{e} glise, avec les crmonies qui
s'observent dans l'enterrement des personnes de sa naissance, ce que
nous avons bien voulu vous faire savoir par cette lettre, et vous dire
que notre intention est que vous ayez  vous conformer  ce qui est en
cela de notre volont, et assister en corps  cette crmonie, ainsi
qu'il est accoutum en pareille occasion; et nous assurant que vous y
satisferez, nous ne vous faisons la prsente plus longue ni plus
expresse; n'y faites donc faute, car tel est notre plaisir. Donn 
Versailles le 19 novembre 1683; toit sign LOUIS, et plus bas
LETELLIER. La superscription toit:  nos chers et bien ams les
doyen, chanoines et chapitre de l'glise cathdrale de notre ville
d'Arras; informatisque quod hodi cadaver defuncti D. ducis Veromandi
translatum esset leudium, ut, crastin die, hanc in urbem adveniret
circ meridiem, ordinarunt omnia disponi incessanter, sicuti fieri
solet in obitibus principum; indicentes capitulum per domos ad diem
crastinam, post matutinum, ad particulariter deliberandum super
agendis in hac occasione.

Dict die mercurii, vigesima quarta novembris 1683, D[=n]i mei, ut
dictum est, in loco capitulari, post matutinum congregati,
concluserunt obviam ire processionaliter usqu ad portam atrii, versus
xenodochium doms Dei, ad ibidem recipiendum dicti D. ducis Veromandi
et illud in chorum ecclesi apportandum, per DD. seniores canonicos,
per majus portale, versus palatium episcopale, sustinendo et portando
etiam per prfatos DD. canocicos quatuor extremitates pallii funebris
feretro superpositi: concluserunt etiam, factis precibus solitis, in
choro super dicto cadavere, illud deponere in sacello S{ti} Vedasti,
pannis funebribus, ad hunc effectum, obvoluto, ad quod orabunt DD.
canonici, secundum ordinem,  sext matutin usque ad sextam
vespertinam; nocte autem in dicto sacello remanebunt quatuor
capellani, vel vicarii, quibus satisfiet;  mane autem ad meridiem
missam facere qui voluerint.

Consequenter ordinarunt totum chorum ac navim ecclesi pannis
funebribus incessanter obtendi, prorogantes ad designandum locum
inhumationis in choro et exequias celebrandum usqu dum D[=n]i mei
collocuti sint D. marchioni de Monthereuille, gubernatori defuncti D.
Ducis, ad quem effectum deputaverunt DD. prpositum, decanum Fontaine
et St.-Andr, sicuti ad conferendum cum LL. DD. episcopo Atrebatensi,
hic et nunc in hanc urbem redituro.

Dict autem die, circa duodecimam, Ludovicus? D. episcopus Atrebatensi
(_sic_), in pontificalibus, DD. canonici, capellani, vicarii,
cterique hujus ecclesi habituati, audito adventu cadaveris dicti D.
Veromandi ducis ad portas urbis, per belli tormentorum explosionem et
pulsum campanarum, sese processionaliter transtulerunt ad portam
atrii, versus dictum xenodochium, ubi, paulo post, advenit rheda,
pannis funebribus obvoluta, ex qua extractum cadaver, ac feretro
superpositum, DD. canonici ad chorum, ut dictum est, detulerunt,
sustentis atque portatis per dominos etiam canonicos quatuor
extremitatibus pallii funebris, quod sequebantur DD. officiarii stats
majoris, consilii Arthesi, gubernanti et magistrats Atrebatensis,
permultique alii, depositoque in choro, in loco disposito,
decantatisque precibus et orationibus solitis, translatum fuit per
prfatos DD. canonicos ad sacellum S{ti} Vedasti, ut conclusum fuerat.

Jovis xxv{a} novembris, post vesperas, audit relatione DD.
deputatorum ad conferendum cum LL. DD. episcopo Atrebatensi ac D.
marchione de Monthereuil, ordinarunt vigilias, crastin die, super
cadavere, in choro reponendo, decantari, servitiumque solemne, die
sabbathi sequenti, celebrari, convocando per me capituli secretarium
DD. gubernatores urbis et arcis, cterosque officiarios stats
majoris, cterosque omnes qui receptioni dicti cadaveris interfuerunt,
ad dictis exequiis interessendum, quod et ego feci; selegeruntque
medium chori, ad angelum ad inhumandum prefatum D. ducem Veromandi
tanquam magis aptum, ubi effodiendo repertus fuit tumulus Elisabeth,
uxoris Philippi Flandri et Veromandi comitis, fili vero Rudolphi
Veromandi comitis, qu ibi sepulta fuit anno millesimo centesimo
octogesimo secundo.

Concordat cum originali. Die 15{a} decembris 1786.

                                           Sign: ROUSSEL, secrtaire.




XIX

SPULTURE DU COMTE DE VERMANDOIS,

FILS NATUREL DE LOUIS XIV ET DE LA DUCHESSE DE LA VALLIRE,

N en 1667, mort en 1683,

DANS LA CATHDRALE D'ARRAS.


OUVERTURE DE SON CERCUEIL, LE 16 DCEMBRE 1786.

L'an mil sept cent quatre-vingt-six, le seize du mois de dcembre,
nous, vque d'Arras, accompagn de messire Franois de Bovet, prtre,
docteur en thologie, chanoine prvt de notre glise cathdrale et
notre vicaire gnral, et de messire Gilles-Franois Delaune, prtre,
chanoine et matre de la fabrique de notred. glise, nous sommes
rendus en icelle glise cathdrale  quatre heures aprs midy,
l'office canonial tant alors termin et les portes extrieures tant
fermes; en laquelle glise s'est aussi rendu  la mme heure messire
Grgoire-Joseph-Marie Enlart de Grandval, procureur gnral du Roy au
conseil provincial d'Artois,  qui nous avions donn prcdemment
communication de tout ce qui devoit lui tre communiqu dans cette
circonstance, lequel est entr avec nous dans le choeur, o nous avons
fait nos prires devant le saint Sacrement, et aussitt le S{r}
Delaune, chanoine matre de la fabrique, a introduit dans ledit choeur
le matre maon et le matre plombier employs au service de la ditte
glise, avec deux de leurs ouvriers, lesquels ont dclar qu'ils se
conformeroient fidlement aux injonctions et inhibitions qui leur ont
t faites par ledit matre de la fabrique. A t aussi introduit dans
le choeur matre Arrachart, chirurgien-major de l'hpital militaire de
cette ville, par nous appel, et alors de notre ordre et de celuy
dudit sieur procureur gnral du Roy, il a t procd  l'enlvement
d'une table de marbre blanc place au milieu du choeur, au niveau du
pav, sur laquelle sont graves les armoiries et l'pitaphe du duc de
Vermandois, desquels copie figure sera annexe  ce procs-verbal.
Extraction aiant t faite de la terre qui couvroit un petit caveau de
six pieds et demi de longueur sur deux pieds et demi de largeur, et
ledit caveau aiant t dcouvert par le soulvement d'une table de
marbre noir, nous avons vu dans ledit caveau un cercueil de plomb et
sur iceluy une plaque aussi de plomb y adhrente, avec une inscription
grave dont copie sera annexe  ce procs-verbal. La partie
suprieure du cercueil ayant t dtache et enleve par le matre
plombier, aprs que les moyens convenables pour tre prmunis contre
les effets d'un air mphitique ont t employs, et la chaux
pulvrise qui couvroit entirement le cadavre ayant t enleve avec
prcaution, ainsi que les lambeaux d'un linceul presque entirement
consomm par l'action de la chaux, nous avons vu bien distinctement
tout ledit cadavre, dont l'tat et les dimensions sont constats par
le rapport dudit chirurgien jur, de luy certifi et sign, lequel
sera annex  ce procs-verbal; et aussitt le cadavre a t recouvert
de la mme chaux, le cercueil a t ressoud et referm, le caveau
recouvert, la terre replace et la table spulchrale de marbre blanc
rtablie et scelle comme l'toit avant d'avoir t enleve; en
tmoignage de quoy nous avons sign et fait signer ce procs-verbal
les jour, mois et an noncs cy dessus.

  L'abb DE BOVET.
  DELAUNE.
  ENLART DE GRANDVAL.

                                              + LOUIS, vque d'Arras.

  Et comme secrtaire rdacteur de ce procs-verbal,
  MERCIER, chanoine et secrtaire gnral
  de l'vch d'Arras.

       *       *       *       *       *

_Copie de l'pitaphe du comte de Vermandois._

              LUDOVICUS COMES VEROMANDUORUM
            UTRIUSQUE MARIS GALLICI ARCHITALASSUS
  REGII SANGUINIS MUNIFIC PROPENSIONIS HEROIC INDOLIS
    PERSPICACIS INGENII, MATURI JUDICII, INTERMINAT SPEI
              ANNOS VIX XVI EGRESSUS ADOLESCENS
            ET UNO FAUSTUM OMEN, AUGUSTUM NOMEN
    SUMMUM INTER MORTALES FASTIGIUM COMPLECTUR VERBO

                  LUDOVICI MAGNI

            LEGITIMATUS FRANCI PRINCEPS ET FILIUS
  AMOR ET CURA MAGNATUM FUTURA SPES ET FIDUCIA MILITUM
    IN CASTRIS IPSOQUE VALLO ET UGGERE OBSIDII CORTRACENSIS
            FEBRE EHEU MORTALI NIHILOMINUS URGENTE
          INGENIT MARTI VIRTUTIS TYROCINIUM PROBANS
        IMMATURATO FATO IN URBE VICTA CORREPTUS EST
            DUODECIMO KAL. DECEMB. M. DC. LXXXIII.
              MORTALES PRPROPERI HEROIS EXUVI
          CORTRACO ATREBATUM FUNEBRI POMPA DEDUCT
        GENTILITIO ELIZABETH VIROMANDUORUM COMITISS
                      TUMULO ILLAT SUNT.

_Nota._ Cette pitaphe a t envoye au chapitre d'Arras par le
gouverneur du jeune prince dfunt pour tre grave sur la tombe.

       *       *       *       *       *

_Copie de l'inscription grave sur une plaque de plomb inhrente au
cercueil du comte de Vermandois._

  C'EST ICY LE CORPS DE LOUIS LEGITIME DE FRANCE
    FILS DE LOUIS LE GRAND E ADMIRAL DE FRANCE
  LEQUEL EST DECED LE DIX HUIT DE NOVEMBRE 1683.

  Nous attestons l'exactitude de ces copies.

                                                 + LOUIS, v. d'Arras.

_Nota._ Il n'y a point d'accent grav sur le dernier E du mot
lgitime.

       *       *       *       *       *

_Certificat du sieur Arrachart, chirurgien-major de l'hpital
militaire d'Arras._

L'an mil sept cent quatre-vingt-six, le seize du mois de dcembre,
trois heures et demie aprs midi,  la rquisition de monseigneur
l'vque d'Arras, je soussign matre s arts et en chirurgie,
chirurgien-major de l'hpital militaire de la mme ville, me suis
transport dans le sanctuaire de l'glise cathdrale, o monseigneur
l'vque s'est rendu, accompagn de monsieur de Grandval, procureur
gnral du conseil suprieur d'Artois, et de monsieur de Bovette
(_sic_), prvt de la dite glise cathdrale,  effet d'y faire lever
un marbre qui couvroit un tombeau, ce que monseigneur a fait excuter
par des ouvriers, et lorsque le second marbre qui couvroit aussi ledit
tombeau a t enlev, on y a trouv un cercueil de plomb qui a t
ouvert et qui toit exactement rempli, tant par le cadavre qu'il
contenoit que par une matire terreuse que l'on a reconnu avoir t de
la chaux; toute cette matire ayant t dbarrasse et toutes les
parties du corps mises  dcouvert, je suis descendu dans le tombeau
pour y reconnotre l'tat dudit corps, que j'ai remarqu tre en
entier dans toutes ses parties et bien conform, de la taille de cinq
pieds deux pouces, mesure prise latralement et  l'endroit des
talons, et de cinq pieds cinq pouces, mesure prise en devant et les
pieds allongs; la bouche toit bante et garnie de ses dents, les
yeux ferms, le visage bien fait et rempli et qui paroissoit tre d'un
jeune homme; la tte un peu incline  droite et les bras tendus le
long et  ct du corps; la peau qui le recouvroit dans tous ses
endroits toit noire, dessche comme une _momie_ et cautrise par
l'effet de la chaux, rsistante et dure comme du fort parchemin. De
tout ce que dessus j'ai fait ce prsent rapport, que je certifie
sincre et vritable et ai sign audit Arras le seize dcembre mil
sept cent quatre-vingt-six.

                                                            ARRACHART.

  Nous attestons l'exactitude de ce rapport.

                                                 + LOUIS, v. d'Arras.




XX

_Extrait du registre des actes de mariage de la ville de Versailles,
pour l'anne 1789 (paroisse de Montreuil)._


Le mardi vingt-six mai mil sept cent quatre-vingt-neuf, trois bans
publis en cette glise et en celle de Saint-Pierre-aux-Liens,
paroisse de Bulle, diocse de Ble, plus en celle de Notre-Dame de
cette ville, les fianailles faites la veille sans opposition, ont
reu de nous, cur soussign, la bndiction nuptiale aprs avoir
requis leur mutuel consentement, Jacques Bosson, rgisseur chez Madame
lisabeth de France, fils majeur de Jacques et d'Anne-Marie Kosso de
cette paroisse, Avenue de Paris, et Marie-Franoise Magnin, fille
majeure de Franois-Joseph et de Claudine Bosson de la paroisse de
Bulle en Suisse; ont assist audit mariage et nous ont certifi le
domicile, la libert et catholicit des dits contractants, du ct de
l'poux, Charles Ducroiz, matre d'htel de M. le marquis de
Raigecourt; Pierre Heubert, suisse de Madame lisabeth de France; du
ct de l'pouse, Joseph Bosson, cent-suisse de la garde du Roi, rue
Montbauron; Antoine-Joseph Senevey, ancien garde de la porte de
Monsieur,  Paris, rue du March, paroisse de la Madeleine de la
Ville-Lvque, qui ont tous sign avec nous. Sign: J. Bosson; M. F.
Magnin; C. Ducroiz; P. Heubert; Joseph Bosson, et Soret, cur.

       *       *       *       *       *

CONTRAT DE MARIAGE.

Par devant nous Jacques-Claude Pron, cuyer, conseiller, secrtaire
du Roi, maison couronne de France et de ses finances, avocat en
Parlement et notaire au Chlelet de Paris, soussign, en prsence des
tmoins ci-aprs nomms et aussi soussigns.

Furent prsens Jacques Bosson, attach au service de Madame lisabeth
de France, soeur du Roi, demeurant  Versailles, fauxbourg du
Grand-Montreuil, paroisse Saint-Symphorien, majeur, fils de dfunt
Jacques Bosson, fermier  Bellegarde, canton de Fribourg en Suisse,
et de Marie Kosso, sa femme,  prsent sa veuve; de laquelle le Bosson
fils dclare avoir le consentement aux effets ci-aprs, pour lui et en
son nom, d'une part.

Et Marie-Franoise Magnin, demeurante  Versailles, rue et paroisse
Notre-Dame, majeure, fille de dfunt Franois-Joseph Magnin, fermier 
Bulle, susdit canton de Fribourg, et de Claudine Bosson, sa femme, 
prsent sa veuve, de laquelle ladite Marie-Franoise Magnin dclare
avoir le consentement  l'effet du mariage dont il va tre question,
pour elle et en son nom, d'autre part.

Lesquels, pour raison du mariage accord entre eux et dont la
clbration sera faite incessamment en cette glise, sont
volontairement convenus d'en rgler les effets civils par les
conditions suivantes, en prsence de sieur Charles Ducroiz, matre
d'htel de M. le marquis de Raigecourt, demeurant  Versailles, ami
des futurs poux.

Il y aura communaut de biens entre les futurs poux, conformment 
la coutume de Paris qui leur servira de rgle, et  laquelle ils se
soumettent, quand mme ils feroient par la suite leur demeure ou des
acquisitions en des pays rgis par d'autres lois, coutumes ou usages
contraires aux dispositions desquelles ils drogent et renoncent  cet
gard trs-expressment. Cependant ils ne seront point tenus des
dettes hypothques l'un de l'autre antrieures  la clbration de
leur mariage, et s'il s'en trouve, elles seront payes et acquittes
par celui des deux qui les aura contractes et sur ses biens
personnels, sans que ceux de l'autre ni de la communaut y soient
sujets.

Le futur poux dclare que ses droits consistent 1 en ce qui se
trouvera composer sa portion dans les biens qui dpendent de la
succession de son pre, dont il est hritier pour un cinquime;
lesquels droits ne sont point encore liquids, ainsi qu'il le dclare;
2 et en la somme de cent livres en deniers comptants, habits, linge
et hardes  son usage provenant de ses conomies; de laquelle somme de
cent livres, compose comme il vient d'tre dit, le futur poux a
donn connoissance  la future pouse, qui en convient. La future
pouse dclare que ses biens consistent en la somme de trois mille
livres en deniers comptants, habits, linge et hardes  son usage, dont
deux mille quatre cents livres composent ce qui lui est chu des biens
de la succession dudit dfunt son pre, en qualit de son hritire
pour un cinquime, et six cents livres proviennent de ses gains et
pargnes.

De laquelle somme de trois mille livres, compose comme il vient
d'tre dit, la future pouse a donn connoissance au futur poux, qui
le reconnot et consent d'en demeurer charg envers elle par le seul
fait de la clbration dudit mariage, qui en vaudra quittance, sans
qu'il en soit besoin d'autre. Tous les biens appartenant au moment
prsent auxdits futurs poux, ensemble ceux qui pendant ledit mariage
pourront leur choir, tant en meubles qu'immeubles, par successions,
donations, legs ou autrement, leur seront et demeureront propres et
aux leurs chacun de son ct et ligne.

Le futur poux a dou et douera sa future pouse de la somme de trois
mille livres de douaire prfix une fois pays, dont elle jouira ds
qu'il aura lieu, suivant la coutume, sans tre tenu d'en former la
demande en justice.

Le survivant des futurs poux aura  titre de prciput et avant le
partage des biens de ladite communaut tels des meubles qu'il voudra
choisir suivant la prise de l'inventaire qui en sera fait et sans
crue, jusqu' concurrence cependant de la somme de six cents livres,
ou cette somme en deniers comptants,  son choix.

Le remploi des propres alins et des principaux des rentes, s'il en
est rembours, sera fait suivant ladite coutume de Paris; l'action
pour l'exercer sera de nature propre et immobiliaire  celui des
futurs poux qui en auront droit et aux siens de son ct et ligne. Il
sera permis  la future pouse et aux enfans qui pourront natre dudit
mariage, en renonant  ladite communaut lors de sa dissolution, de
reprendre les biens qu'elle a apports audit mariage, ensemble ceux
qui pendant leur mariage pourront lui choir, tant en meubles
qu'immeubles, par successions, donations, legs ou autrement; si c'est
la future pouse elle-mme qui fait cette renonciation, elle reprendra
en outre ses douaires et prciput ci-dessus stipuls; dans tous les
cas ces reprises seront franches et quittes des dettes et hypothques
de ladite communaut, encore que ladite future pouse s'y ft oblige,
ou que la condamnation en et t prononce contre elle. Desquelles
dettes et hypothques la future pouse et ses enfans seront acquitts,
garantis et indemniss par les hritiers et sur les biens dudit futur
poux; lesquels biens demeureront hypothques  l'entire excution
des clauses et conditions du prsent contrat.

Pour l'amiti que lesdits futurs poux ont dit se porter, ils se sont
par ces prsentes et en faveur dudit mariage fait donation entre-vifs
et irrvocable l'un  l'autre et au profit du survivant d'eux, savoir,
de tous les biens qui leur appartiennent prsentement, ensemble de
tous ceux qui pendant ledit mariage pourront leur choir, tant en
meubles qu'immeubles,  tels titres que ce soit, en usufruit seulement
pendant la vie dudit survivant et  sa caution juratoire, sans tre
tenu d'en donner d'autre, et de tous les biens qui se trouveront
dpendre de la communaut tablie par le prsent contrat en toute
proprit et sans reversion. Cette donation n'aura lieu que dans le
cas o, au jour du dcs du premier mourant desdits futurs poux, il
n'y auroit aucuns enfans vivans ns ou  natre dudit mariage;
cependant s'il y en avoit et qu'ils vinssent ensuite  dcder sans
postrit et avant d'avoir valablement dispos de leurs biens, alors
ladite donation reprendroit son effet pour servir et valoir de mme
que s'il n'et point exist d'enfans dudit mariage.

Telles sont les conventions des parties qui, pour faire insinuer ces
prsentes o besoin sera suivant l'ordonnance, donnent pouvoir au
porteur, promettant, obligeant, renonant; fait et pass  Versailles
en la demeure ci-devant dsigne dudit futur poux, o le notaire
soussign s'est exprs transport, en prsence de matre
Nicolas-Gilles Berthault et de M. Franois Benoist, tous deux
procureurs au bailliage royal de Versailles, y demeurants aussi tous
deux rue et paroisse Notre-Dame, tmoins requis au dfaut d'un second
notaire, l'an mil sept cent quatre-vingt-neuf, le seize mai, aprs
midi; la future pouse a dclar ne savoir crire ni signer de ce
enquise; le futur poux et ledit sieur Ducroiz ont sign avec lesdits
tmoins et nous dit notaire la minute des prsentes demeures audit
matre Peron, notaire soussign.

Averti de l'insinuation  cause de la donation.

                                                                PERON.

       *       *       *       *       *

DPARTEMENT DE SEINE-ET-OISE, DISTRICT DE VERSAILLES.

_Extrait du registre des baptmes de la paroisse de Saint-Symphorien
de Versailles, dpos  la maison commune de la mme ville, pour
l'anne 1790._

L'an mil sept cent quatre-vingt-dix, le dix-neuf mars, a t baptise
Marguerite-Franoise, ne d'aujourd'hui, du lgitime mariage de
Jacques Bosson, chef de la basse-cour de Madame lisabeth, et de
Franoise Magnin; le parrain Antoine-Joseph Senevey, ancien garde de
la porte de Monsieur; la marraine, Marguerite Mollet, femme de charge
de Madame lisabeth, qui ont sign avec nous.

  BOSSON, SENEVEY, MOLLET et DE SCHODT DE LA TOMBE, cur.

Dlivr le prsent extrait, conforme  l'original, par moi,
secrtaire-greffier de la municipalit de Versailles, soussign,
cejourd'hui, dix-huit mai mil sept cent quatre-vingt-treize, l'an
deuxime de la Rpublique.

                                                                 TRON.




XXI.

PAUVRE JACQUES!

ROMANCE,

PAROLES ET MUSIQUE DE MARIE-JEANNE-RENE DE BOMBELLES,

MARQUISE DE TRAVANET,

DAME DE MADAME LISABETH.


[Musique:

  Pauvre Jacques, quand j'tais prs de toi,
  Je ne sentais pas ma misre.
  Mais  prsent que tu vis loin de moi,
  Je manque de tout sur la terre,
  Je manque de tout sur la terre.

  1er COUPLET. Quand tu venais partager mes travaux,
  Je trouvais ma tche lgre;
  T'en souviens-tu, tous les jours taient beaux:
  Qui nous rendra ce temps prospre!

  2e COUPLET. Quand le soleil brille sur nos gurets,
  Je ne puis souffrir sa lumire,
  Et quand je suis  l'ombre des forts,
  J'accuse la nature entire.]




XXII


Le registre des crmonies de l'anne 1789 donne les dtails suivants:

La dputation du Parlement toit d'environ trente membres. Le premier
prsident toit  la tte. Aprs la rponse du Roi, il demanda  Sa
Majest la permission de complimenter la Reine et M. le Dauphin. Le
Roi permit au Parlement de prsenter ses respects  la Reine, et
ajouta que M. le Dauphin n'occupant pas encore l'appartement qui lui
toit destin, ne pouvoit le recevoir. De chez le Roi, les officiers
des crmonies conduisirent le Parlement chez la Reine. Sa Majest
reut la dputation dans son cabinet, assise dans son fauteuil, ayant
 sa droite M. le Dauphin debout, un ployant derrire lui, et Madame,
fille du Roi,  sa gauche, galement debout avec un ployant derrire
elle. La Reine, aprs sa rponse, voulut bien ajouter que M. le
Dauphin et Madame ne pouvant recevoir dans leur appartement, elle les
avoit fait venir prs de sa personne pour que le Parlement ne ft pas
priv du bonheur de les voir.

Le Roi ayant fix au mme jour l'audience des reprsentans de la
Commune, la dputation se rendit aux Tuileries vers midi et demi, et
descendit dans l'appartement au rez-de-chausse le plus loign de la
cour royale. Les choses avoient t ainsi arranges pour viter qu'il
y et dispute de rang, si la Commune s'toit rencontre avec le
Parlement et l'et vu passer le premier; quoique ce ft l'ancien
usage, il toit possible que cela ft des disputes; elles furent
prvenues par ce moyen.

Aussitt aprs avoir reconduit le Parlement, les officiers des
crmonies furent chercher la dputation de la Commune; elle toit
compose de vingt-deux personnes, M. Bailly  la tte, ainsi que le
marquis de la Fayette, commandant gnral de la garde nationale. Le
maire et tous les dputs de la Commune toient en habit noir  court
manteau. Les ci-devant gardes de la ville et leurs officiers
accompagnrent la dputation jusqu'au perron de la cour royale.

Les cent-suisses ne rendirent aucun honneur  la Commune; la garde
nationale prit les armes dans sa salle. Le comte de Saint-Priest reut
la dputation  la porte de la chambre du Roi. Sa Majest toit assise
dans son fauteuil dans la chambre du lit. L'audience se passa suivant
l'usage ordinaire; cependant la dputation ne se mit point  genoux,
ainsi que cela s'toit pratiqu aux dernires audiences  Versailles.

De chez le Roi les officiers des crmonies conduisirent la
dputation chez la Reine, qui la reut comme le Parlement. Le comte de
Saint-Priest se trouva  l'entre du cabinet. La Reine, aprs sa
rponse, voulut bien ajouter quelques mots remplis de bont sur la
prsence de Monseigneur le Dauphin et de Madame, fille du Roi, et sur
l'impossibilit o ils toient de recevoir dans leur appartement.

Les diffrens districts de Paris ayant dsir vivement d'avoir
l'honneur de complimenter le Roi et de lui exprimer la joie que leur
causoit le sjour de Sa Majest dans la capitale, le district des
Feuillans ayant l'avantage de possder le palais des Tuileries dans
son enceinte, fut le plus empress  remplir ce devoir. Le Roi n'ayant
pas jug  propos de lui donner une audience de crmonie, les membres
du district, au nombre d'environ douze personnes, se rendirent au
lever de Sa Majest; on les fit entrer dans la chambre du lit pendant
la prire, et le comte de Saint-Priest les prsenta au Roi. Lorsque Sa
Majest rentra dans son cabinet, le prsident pronona un petit
discours auquel le Roi voulut bien rpondre. La dputation se retira
ensuite, sans avoir t ni reue ni conduite.

       *       *       *       *       *

_Nota._ M. Bailly, maire de la ville, comme demeurant sur le district,
toit du nombre des dputs, mais ne porta point la parole. Les autres
districts eurent aussi l'honneur d'tre prsents au Roi par le comte
de Saint-Priest, dans la mme forme et  des jours diffrents. Le
lundi 20, il s'en trouva onze; ils eurent l'honneur de saluer le Roi,
mais leurs prsidents ne firent point de discours.

       *       *       *       *       *

Les compagnies tant toutes en vacances, comme il a t dit plus
haut, la Cour des aides ne put se runir en assez grand nombre que
vers le 9. Elle fit aussitt demander au Roi quel jour Sa Majest
voudroit bien recevoir sa dputation. Le Roi fixa l'audience au
vendredi 11. La Cour des aides fut traite comme le Parlement: tout se
passa dans cette crmonie suivant l'usage ancien. Le Roi voulut bien
permettre  la dputation de complimenter la Reine, et Sa Majest la
reut ainsi que la dputation du Parlement. M. le Dauphin et Madame,
fille du Roi, tant auprs de sa personne, elle voulut bien dire  la
Cour des aides les raisons qui empchaient Monseigneur le Dauphin et
Madame de recevoir dans leur appartement.

Le Roi ayant fix au mme jour l'audience de l'Universit, les
officiers des crmonies la conduisirent immdiatement aprs la Cour
des aides. Le Roi la reut dans la chambre du lit, et ayant bien voulu
permettre au recteur de complimenter aussi la Reine, les officiers des
crmonies conduisirent la dputation  l'appartement de Sa Majest,
qui la reut comme elle avoit fait la Cour des aides, ayant  sa
droite M. le Dauphin et Madame  sa gauche. M. de Saint-Priest reut
l'Universit  l'entre de la chambre du Roi et du cabinet de la
Reine, conformment  l'ancien usage qui fut suivi de tout point.

Le grand Conseil n'ayant pu se rassembler plus tt, n'eut d'audience
du Roi que le mercredi 14, aprs la messe. Il fut trait de tout point
comme le Parlement, et Sa Majest lui ayant permis de rendre ses
respects  la Reine, il eut l'honneur de la complimenter. Il n'y eut
aucun autre changement  l'ancien usage que la prsence de M. le
Dauphin et de Madame prs la personne de la Reine.

La Chambre des comptes se rendit aux Tuileries le lundi 19 octobre,
jour fix par le Roi pour le compliment de cette compagnie. Sa Majest
la reut dans la chambre du lit, et tout se passa comme  l'audience
du Parlement. Le premier prsident ayant demand au Roi la permission
d'aller complimenter la Reine et Monseigneur le Dauphin  la tte de
sa compagnie, le Roi lui rpondit que la Reine tant incommode, ne
pourroit la recevoir, et que M. le Dauphin n'tant pas encore log, ne
pourroit donner d'audience; la dputation se retira en sortant de chez
le Roi.

La Cour des monnoies fut admise le mme jour  l'audience du Roi. La
Reine tant incommode, ne put la recevoir: elle fut traite en tout
point comme l'Universit, conformment  l'usage prcdemment observ.

Il n'toit pas d'usage que le Conseil priv et l'honneur d'tre
prsent au Roi en corps, par plusieurs raisons; la premire est qu'il
ne fait rellement pas corps, puisque tous les membres qui le
composent sont toujours avertis individuellement pour s'y trouver; la
seconde est que les seuls conseillers d'tat ont joui jusqu' prsent
de l'honneur d'tre prsents au Roi, le seul doyen des matres des
requtes l'tant comme conseiller d'tat n; la troisime enfin, le
Conseil n'tant pas cens se sparer jamais du Roi, il n'y avoit
aucune raison pour qu'il lui ft prsent; et c'est d'aprs ce
principe qu'aux assembles des notables les membres du Conseil ne sont
point prsents avec les autres notables. Le Conseil ayant tenu pour
la premire fois  Paris, au Louvre, le lundi 19, M. le garde des
sceaux crut convenable que les conseillers d'tat et matres des
requtes se rendissent  l'appartement du Roi pour avoir l'honneur de
saluer Sa Majest. Ils se trouvrent donc en effet au nombre de douze
environ en habit court; ils se placrent prs la porte du cabinet, et
lorsque le Roi passa pour la messe, M. le garde des sceaux les
prsenta  Sa Majest sans les nommer; ces messieurs firent une
profonde rvrence sans qu'aucun d'eux portt la parole. Ils furent
ensuite chez la Reine, qui, se trouvant incommode, ne les vit point,
n'tant pas sortie de son appartement ce jour-l. Quoiqu'il n'y ait eu
aucun crmonial en cette occasion, le matre des crmonies a cru
devoir en faire mention dans cet extrait comme tant une innovation.

La jurisdiction consulaire et les six corps des marchands ayant
ardemment dsir avoir l'honneur de complimenter le Roi, Sa Majest,
sur le compte qui lui fut rendu par les officiers des crmonies qu'il
n'toit pas d'usage qu'ils fussent admis  l'audience dans les
diffrentes occasions comme les cours suprieures, ne jugea pas 
propos de rien innover sur ce point; mais voulant cependant les
traiter favorablement, elle permit que ces deux compagnies se
rendissent aux Tuileries le lundi 19,  l'heure du lever, et la
complimentassent lorsqu'elle rentreroit dans son cabinet. En effet,
elles se rendirent  l'OEil-de-boeuf, et, pendant que le Roi faisoit
sa prire, l'huissier fit entrer la jurisdiction consulaire, et le
chef de la dputation eut l'honneur de complimenter le Roi prs de la
porte du cabinet. On fit ensuite entrer les six corps des marchands,
et le syndic pronona un discours que le Roi couta debout prs la
porte du cabinet.

L'Assemble nationale ayant tenu sa premire sance  l'archevch le
mardi 20 octobre[214], et dcrt de se rendre en corps chez le Roi,
M. Frteau, prsident de l'Assemble, fut charg de demander au Roi
l'heure, que Sa Majest fixa  six heures et demie du soir. En effet,
l'Assemble en corps se rassembla dans l'OEil-de-boeuf  six heures du
soir. Le Roi s'tant plac dans son fauteuil, les huissiers ouvrirent
les deux battans des portes, et les officiers des crmonies, marchant
 droite et  gauche du prsident, introduisirent l'Assemble, que le
Roi reut assis et couvert, Sa Majest ayant seulement t son chapeau
 l'entre et pendant les rvrences du prsident. Aprs la rponse du
Roi, l'Assemble ayant dsir rendre ses respects  la Reine, le Roi
voulut bien permettre que tous les dputs traversassent son cabinet
pour se rendre par la galerie  l'appartement de la Reine. Les
huissiers ouvrirent donc les deux battans, et tous les dputs
passrent en faisant au Roi, qui s'tait plac debout prs la porte,
une profonde rvrence.

[Note 214: Elle avait dj eu une runion la veille dans le mme
lieu.]

       *       *       *       *       *

_Nota._ Il est  remarquer qu'il n'y eut aucune espce de rang observ
et que pour la premire fois les dputs vinrent  l'audience sans
tre en habit de cour, pas mme les vques et curs, qui vinrent en
habit court.

       *       *       *       *       *

La Reine n'tant pas prvenue de l'hommage que l'Assemble dsiroit
rendre  Sa Majest, toit en ce moment  sa toilette et se disposoit
 jouer en public. Le dsir de ne pas faire attendre l'Assemble
engagea la Reine  donner audience sur-le-champ sans tre en grand
habit. Sa Majest s'tant donc place dans son fauteuil dans le grand
cabinet, les officiers des crmonies introduisirent l'Assemble comme
ils avoient fait chez le Roi. L'appartement fut rempli par les
dputs, dont un assez grand nombre ne purent pas entrer. La Reine se
leva pour recevoir l'Assemble, et M. Freteau, dans son discours,
ayant tmoign le dsir qu'avoient les reprsentans de la nation de
voir M. le Dauphin entre les bras de Sa Majest, la Reine ordonna au
matre des crmonies de l'aller chercher; et, lorsqu'il fut arriv,
la Reine le prit dans ses bras et le fit voir  tous les dputs, qui
firent retentir la salle d'applaudissements et des acclamations
ritres de Vive le Roi! vive la Reine! vive M. le Dauphin! Sa
Majest voulut bien faire ainsi tout le tour du cabinet pour que tous
les dputs pussent voir M. le Dauphin et dire en mme temps des
paroles pleines de bont  ceux d'entre eux qui se trouvrent prs
d'elle. La Reine rentra ensuite dans son appartement, et l'Assemble
se retira reconduite jusqu'au bas de l'escalier par les officiers des
crmonies. Le matre des crmonies croit devoir observer  cette
occasion que la Reine recevant toujours les corps de la mme manire
que le Roi, auroit pu ne pas se lever  l'entre de l'Assemble
nationale, et que ce fut une marque particulire d'gards que Sa
Majest voulut lui donner en se levant et en disant aussi un mot sur
ce qu'elle n'toit point en grand habit.

La Chambre des comptes et la Cour des monnoies n'ayant pu tre
admises  l'audience de la Reine le lundi 19, mais dsirant ardemment
ne pas perdre cette occasion de lui prsenter leurs respects, Sa
Majest voulut bien les recevoir le mercredi 21. Elles se rendirent en
consquence aux Tuileries  midi, et la Reine les reut avant la
messe; elles furent traites de tout point, la Chambre des comptes
comme le Parlement, et la Cour des monnoies comme l'Universit.
Monseigneur le Dauphin et Madame, fille du Roi, furent prsents 
l'audience.

Il n'avoit point t d'usage jusqu' ce moment que le Chtelet
complimentt le Roi et la Reine dans les crmonies o les cours
suprieures avoient cet honneur; mais le Roi voulut bien dans cette
circonstance le faire jouir de cette prrogative et fixa au samedi 24
le jour de l'audience. Il fut conduit, reu et trait comme la Cour
des monnoies. Le lieutenant civil porta la parole, et ayant demand au
Roi la permission de haranguer la Reine, Sa Majest voulut bien le
permettre, et les officiers des crmonies conduisirent la dputation
 l'appartement de Sa Majest, o elle fut galement traite comme la
Cour des monnoies. M. le Dauphin et Madame, fille du Roi, tant alls
promener, la Reine voulut bien en marquer du regret au Chtelet.

Ce mme jour, le Roi donna audience  la municipalit de Paris,
provisoirement constitue; il y avoit eu d'abord quelque incertitude
pour savoir si ce seroit une audience de crmonie; mais ces messieurs
s'tant rassembls dans l'appartement de madame la princesse de
Chimay, Sa Majest ordonna aux officiers des crmonies de les aller
chercher comme aux prcdentes audiences. Ce n'toient plus les
reprsentans de la Commune, mais le tribunal remplaant l'ancien
bureau de la ville, et les soixante membres formant le corps
municipal, en attendant le dcret de l'Assemble qui devoit prononcer
sur toutes les municipalits du royaume. M. Bailly toit en robe  la
tte, ainsi que les lieutenans de maire, assesseurs, procureurs du
Roi, greffier, etc. Cette audience fut plutt une prsentation qu'une
audience, M. Bailly n'ayant point prononc de discours. La
municipalit fut traite en tout point comme l'avoient t ci-devant
les reprsentans de la Commune. En sortant de chez le Roi, le corps
municipal fut chez la Reine, et M. Bailly eut galement l'honneur de
le prsenter  Sa Majest, qui voulut bien dire un mot sur l'absence
de M. le Dauphin et de Madame.

       *       *       *       *       *

_Nota._ La garde se trouvoit monter dans la cour au moment o la
municipalit passoit; on fit faire un _ droite_ aux soldats et porter
_les armes_; chose qui assurment ne pourroit tirer  consquence dans
d'autres circonstances.

       *       *       *       *       *

Le bureau des trsoriers de France n'toit point dans l'usage de se
rendre  Versailles lors des complimens des compagnies; cependant le
Roi voulut bien avoir gard au vif dsir qu'ils avoient de prsenter
leurs respects  Sa Majest, et permettre qu'ils se rendissent 
l'OEil-de-boeuf pour la complimenter  son passage pour la messe,
ainsi que l'avoient fait les consuls. Ils s'y rendirent en effet, et
eurent l'honneur de complimenter le Roi  son passage, prsents par
le comte de Saint-Priest. La Reine allant  la messe avec le Roi,
voulut bien, par une extrme bont, trouver bon que ces messieurs la
complimentassent tout de suite, sans aller  l'appartement de Sa
Majest, comme le respect et le devoir l'exigeoient. Le comte de
Saint-Priest eut l'honneur de les lui prsenter. _Nota._ Les
trsoriers de France ont rclam depuis sur ce qu'ils n'avoient point
t reus en crmonie, s'appuyant sur l'exemple du Chtelet. Le
matre des crmonies leur ayant rpondu, ils ne se sont pas
contents, et ont fait un nouveau mmoire pour appuyer leurs
prtentions sur des titres fort anciens. Le matre des crmonies n'a
pas cru devoir importuner le Roi du dtail de ces rclamations jusqu'
ce moment; mais il aura l'honneur de supplier Sa Majest de donner une
dcision, si ces messieurs persistent dans leurs rclamations.

L'Amiraut gnrale de France ayant sollicit le mme honneur dont
avoient joui les consuls et les trsoriers de France, quoiqu'elle
n'et point d'exemple  citer en sa faveur, le Roi voulut bien agrer
leur demande, et permettre que les officiers de ce tribunal fussent
assimils  ceux des deux autres compagnies. Ils se rendirent donc aux
Tuileries et eurent l'honneur de complimenter le Roi lors de son
passage pour la messe, prsents par le comte de Saint-Priest. La
Reine permit aussi qu'ils complimentassent Sa Majest au mme moment,
comme l'avoient fait les trsoriers de France, et que le comte de
Saint-Priest les lui prsentt, sans que la dputation se rendt  son
appartement.

L'Acadmie franoise, se trouvant aussi en vacance, ne put avoir
audience du Roi avant le lundi 16 novembre. Le Roi la reut dans la
chambre du lit, et tout se passa selon l'usage accoutum.

De chez le Roi, la dputation fut chez la Reine. Sa Majest toit
dans son fauteuil, ayant prs d'Elle M. le Dauphin et Madame. Elle
avoit permis  M. le chevalier de Boufflers, directeur de l'Acadmie,
d'adresser un petit discours  M. le Dauphin; ce qu'il fit aprs avoir
reu la rponse de la Reine. Sa Majest voulut bien galement rpondre
pour M. le Dauphin.

Le matre des crmonies, en remettant cet extrait sous les yeux du
Roi, conformment  l'ordre que Sa Majest lui en a donn, a cru de
son devoir d'observer qu'il y a eu dans toutes ces audiences diverses
irrgularits qui tiennent aux circonstances, nommment la prsence de
M. le Dauphin aux audiences donnes par la Reine, tant contraire 
l'usage et au respect d a Sa Majest qu'il soit rendu aucun hommage
en sa prsence  nulle autre personne. C'est une marque particulire
de bont que Sa Majest a bien voulu le permettre pour ne pas priver
les Cours de l'honneur de rendre  M. le Dauphin l'hommage direct et
personnel qu'elles lui doivent; mais cet exemple ne doit nullement
tirer  consquence pour la suite.

Les honneurs rendus par la garde ne doivent non plus faire aucun
titre pour lever par la suite des prtentions de la part d'aucun
corps, quel qu'il soit; c'est une suite de circonstances particulires
qui ne peuvent tirer  consquence.

                                                     DE NANTOUILLET.




XXIII

_Samedi 27 novembre 1790, sance du soir._


L'Assemble nationale, ou le rapport qui lui a t fait au nom de ses
comits ecclsiastique, des rapports, d'alination et des recherches,
dcrte ce qui suit:

ARTICLE PREMIER. Les vques ci-devant archevques, et les curs
conservs en fonctions, seront tenus, s'ils ne l'ont pas fait, de
prter le serment auquel ils sont assujettis par l'article 39 du
dcret du 24 juillet dernier, et rgl par les articles 21 et 38 de
celui du 12 du mme mois, concernant la constitution civile du clerg;
en consquence, ils jureront, en vertu du dernier dcret, de veiller
avec soin sur les fidles du diocse ou de la paroisse qui leur est
confie, d'tre fidles  la nation,  la loi et au Roi, et de
maintenir de tout leur pouvoir la constitution dcrte par
l'Assemble nationale et accepte par le Roi; savoir, ceux qui sont
actuellement dans leurs diocses ou leurs cures, dans la huitaine;
ceux qui sont absents, mais qui sont en France, dans un mois; et ceux
qui sont en pays trangers, dans deux mois; le tout  compter de la
publication du prsent dcret.

ART. 2. Les vicaires des vques, les suprieurs et directeurs des
sminaires, les vicaires des curs, les professeurs de sminaires et
de collges, et tous autres ecclsiastiques fonctionnaires publics,
feront dans le mme dlai le serment de remplir leurs fonctions avec
exactitude, d'tre fidles  la nation,  la loi et au Roi, et de
maintenir de tout leur pouvoir la constitution dcrte par
l'Assemble nationale et accepte par le Roi.

ART. 3. Le serment sera prt un jour de dimanche,  l'issue de la
messe, savoir: par les vques, les ci-devant archevques, leurs
vicaires, les suprieurs et directeurs de sminaires, dans l'glise
piscopale; et par les curs, leurs vicaires et tous autres
ecclsiastiques fonctionnaires publics, dans l'glise de leurs
paroisses et en prsence du conseil gnral de la commune et des
fidles;  cet effet, ils feront par crit, au moins deux jours
d'avance, leur dclaration au greffe de la municipalit de leur
intention de prter le serment, et se concerteront avec le maire pour
arrter le jour.

ART. 4. Ceux desdits vques ci-devant archevques, curs et autres
ecclsiastiques fonctionnaires publics qui sont membres de l'Assemble
nationale, ou qui y exercent actuellement leurs fonctions de dputs,
prteront le serment qui les concerne respectivement  l'Assemble
nationale, dans la huitaine du jour auquel la sanction du prsent
dcret aura t annonce, et, dans la huitaine suivante, ils enverront
un extrait de la prestation de leur serment  leur municipalit.

ART. 5. Ceux desdits vques ci-devant archevques, et autres
ecclsiastiques fonctionnaires publics qui n'auront pas prt, dans
les dlais dtermins, le serment qui leur est respectivement
prescrit, seront rputs avoir renonc  leur office, et il sera
pourvu  leur remplacement comme en cas de vacance par dmission, en
la forme du titre second du dcret du 12 juillet dernier, concernant
la constitution civile du clerg;  l'effet de quoi le maire sera
tenu, huitaine aprs l'expiration desdits dlais, de dnoncer le
dfaut de prestation de serment, savoir: de la part de l'vque ou
ci-devant archevque, de ses vicaires, des suprieurs ou directeurs de
sminaires, au procureur gnral syndic du dpartement; et de celle du
cur, de ses vicaires et des autres ecclsiastiques fonctionnaires
publics, au procureur-syndic du district, l'Assemble les rendant
garants et responsables les uns et les autres de leur ngligence 
procurer l'excution du prsent dcret.

ART. 6. Dans le cas o lesdits vques ci-devant archevques, curs et
autres ecclsiastiques fonctionnaires publics, aprs avoir prt leur
serment respectif, viendraient  y manquer, soit en refusant d'obir
aux dcrets de l'Assemble nationale, accepts ou sanctionns par le
Roi, soit en formant ou excitant des oppositions  leur excution,
ils seront poursuivis dans les tribunaux de district comme rebelles 
la loi, et punis par la privation de leur traitement, et, en outre,
dclars dchus des droits de citoyens actifs, incapables d'aucune
fonction publique; en consquence, il sera pourvu  leur remplacement,
en la forme dudit dcret du 12 juillet dernier, sauf plus grandes
peines, s'il y chet, suivant l'exigence et la gravit des cas.

ART. 7. Ceux desdits vques ci-devant archevques, curs et autres
ecclsiastiques fonctionnaires publics conservs en fonctions, et
refusant de prter leur serinent respectif, ainsi que ceux qui ont t
supprims, les membres des corps ecclsiastiques sculiers galement
supprims, qui s'immisceraient dans aucune de leurs fonctions
publiques ou dans celles qu'ils exeraient encore, seront poursuivis
comme perturbateurs de l'ordre public et punis des mmes peines que
ci-dessus.

ART. 8. Seront de mme poursuivies comme perturbateurs de l'ordre
public, et punies suivant la rigueur des lois, toutes personnes
ecclsiastiques ou laques qui se coaliseraient pour combiner un refus
d'obir aux dcrets de l'Assemble nationale accepts ou sanctionns
par le Roi, ou pour former ou pour exciter des oppositions  leur
excution.




XXIV

 NOTRE TRS-CHER FILS AN EN JSUS-CHRIST, LOUIS, ROI DE FRANCE
TRS-CHRTIEN, LE PAPE PIE VI.


Le voil donc arriv ce moment aprs lequel nous soupirions avec tant
d'ardeur! Nous apprenons que Votre Majest, au milieu des hasards, des
alarmes et des dangers, vient d'chapper, avec toute la famille
royale,  la rage barbare et froce des Parisiens, et qu'elle est
enfin en sret. La parole ne peut exprimer, trs-cher fils en
Jsus-Christ, la vive consolation qu'a rpandue dans mon coeur
paternel cette heureuse nouvelle; et cette jouissance ne m'est pas
particulire: Rome entire la partage: elle a t ressentie par les
citoyens de tous les ordres. Tous, depuis le rang le plus lev
jusqu'au plus humble, sont enchants de vous voir, par la protection
de Dieu, chapp aux plus grands dangers. Nos rues, nos places
publiques retentissent des cris d'allgresse du peuple romain, qui se
flicite de votre vasion. Et ne croyez pas que j'exagre ces
sentiments: nous avons pour tmoins de cette joie universelle nos
trs-chres filles on Dieu, les Princesses Royales Marie-Adlade et
Victoire-Marie, vos respectables tantes, et notre vnrable frre le
cardinal de Bernis, qui, dans cet lan universel des coeurs, n'ont pu
retenir leurs larmes. Ma prtention de remporter sur tous les autres
dans les sentiments de consolation que j'prouve, est une vrit dont
il sera facile de vous convaincre, vous qui savez si bien quels ont
toujours t pour vous mon amour et mon zle  vous obliger, et
combien, surtout dans ces derniers temps de douleurs, d'angoisses et
de calamits, mon coeur a partag vos malheurs. Cette nouvelle est
pour moi d'autant plus consolante, que je vois clairement, dans votre
dpart, la preuve de votre constant attachement  la Religion, 
l'glise et  presque tous ces illustres prlats de France qui,
disperss, montrent dans leur exil une constance inbranlable dans la
foi et dans toutes les vertus.

Mais que dirai-je de ce nombre infini de gens de bien, de cette
noblesse migrante, qui fondent sur vous tout leur espoir, et qui se
dvouent entirement pour vous?

Oui, tous les sentiments de joie qu'ils ressentent de vous voir enfin
en libert, d'avoir enfin recouvr leur Roi, mon cour en est rempli et
enivr. Leurs voeux pour vous, leur noble espoir, refluent jusque sur
nous.

Aussi me suis-je empress de rendre d'infinies, d'immortelles actions
de grces au Dieu tout bon, tout-puissant,  la misricorde duquel
nous devons rapporter ce commencement de succs; et je m'empresse de
vous tmoigner, par cette lettre de flicitation, les sentiments de
joie et d'attachement dont mon coeur est plein. Elle vous sera remise
par notre vnrable frre Barthlemy, archevque de Damiette, notre
nonce ordinaire sur les bords du Rhin, nonce  Cologne.

Lorsqu'il aura l'honneur de vous la prsenter, et de remplir auprs de
Votre Majest les fonctions dont nous l'avons charg, nous vous
supplions de le recevoir avec votre royale bont et d'avoir en lui
toute la confiance que vous auriez en nous-mme. Le rle que je
remplis ici prs de vous, je le remplis aussi prs de notre fille en
Dieu, la Reine Antoinette, votre chre pouse; prs de notre trs-cher
fils en Dieu, Louis, Dauphin, et toute la famille royale, avec tout le
zle et l'affection dont je suis capable. Que de voeux, que de
prires, que de larmes nous offrons pour vous au Tout-Puissant! Nous
lui demandons pour vous un prompt, paisible et triomphant retour dans
votre royaume; nous lui demandons de vous rendre votre ancienne
autorit, de rformer les lois et de vous rtablir dans tous vos
droits. Que la Religion vous y ramne avec le brillant cortge des
vques remontant sur leurs siges! Qu'elle rgne avec vous sur les
peuples dont elle aura rprim l'orgueil et la licence, et dont elle
aura pli les coeurs, enfin, dociles au joug des moeurs, de la pit,
de tous les devoirs! Tels sont les voeux que nous ne cessons de former
pour vous au ciel; tel est l'unique objet de nos penses, de nos
dsirs, des soins qui nous occupent. C'est dans cet esprit, trs-cher
fils, que, du fond de notre coeur, nous vous donnons,  vous et 
votre auguste pouse,  toute la famille royale, notre bndiction
apostolique. Puisse-t-elle tre pour vous le prsage et
l'avant-coureur des bndictions divines et des succs qui doivent
couronner vos nobles desseins et vos grandes entreprises!

Donn  Rome, le 16 juillet 1791, l'an dix-septime de notre
Pontificat.




XXV

PROCLAMATION DU ROI

SUR LES VNEMENTS DU 20 JUIN 1792, L'AN IV DE LA LIBERT.


Les Franais n'auront pas appris sans douleur qu'une multitude gare
par quelques factieux est venue  main arme dans l'habitation du Roi,
a tran du canon jusque dans la salle des gardes, a enfonc les
portes de son appartement  coups de hache, et l, abusant
audacieusement du nom de la nation, elle a tent d'obtenir par la
force la sanction que Sa Majest a constitutionnellement refuse 
deux dcrets.

Le Roi n'a oppos aux menaces et aux insultes des factieux que sa
conscience et son amour pour le bien public.

Le Roi ignore quel sera le terme o ils voudront s'arrter; mais il a
besoin de dire  la nation franaise que la violence,  quelque excs
qu'on veuille la porter, ne lui arrachera jamais un consentement 
tout ce qu'il trouvera contraire  l'intrt public. Il expose sans
regret sa tranquillit, sa sret; il sacrifie mme sans peine la
jouissance des droits qui appartiennent  tous les hommes, et que la
loi devrait faire respecter chez lui, comme chez tous les citoyens;
mais, comme reprsentant hrditaire de la nation franaise, il a des
devoirs svres  remplir; et, s'il peut faire le sacrifice de son
repos, il ne fera pas le sacrifice de ses devoirs.

Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de
plus, ils peuvent le commettre. Dans l'tat de crise o elle se
trouve, le Roi donnera jusqu'au dernier moment,  toutes les autorits
constitues, l'exemple du courage et de la fermet qui seuls peuvent
sauver l'empire. En consquence, il ordonne  tous les corps
administratifs et municipaux de veiller  la sret des personnes et
des proprits.

Fait  Paris, le 22 juin 1792, l'an IV de la Libert.

                                                       _Sign_: LOUIS.

  _Et plus bas_: TERRIER.


FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE

DU PREMIER VOLUME.


  LETTRE DE Mgr DUPANLOUP, vque d'Orlans                          i

  AU LECTEUR                                                         v

  INTRODUCTION.--DERNIRES ANNES DU RGNE DE LOUIS XV
    (23 mai 1764--10 mai 1774)                                       1


  LIVRE I. DUCATION DE MADAME LISABETH.--MARIAGE DE MADAME
    CLOTILDE (13 mars 1704--28 aot 1777)                           49

  --   II. LETTRES DE MADAME DE BOMBELLES (1777--1782)             115

  --  III. (1783--1786)                                            223

  --   IV. (Janvier 1787--Septembre 1789)                          255

  --    V.                                                         305

  --   VI. FUITE DE LA FAMILLE ROYALE (20--26 juin 1791)           367

  --  VII.                                                         399


  NOTES, DOCUMENTS ET PICES JUSTIFICATIVES                        479

      I. Lettres du Dauphin et de la Dauphine adresses  madame
         de Chambors                                               479

     II. Plan d'tude pour l'ducation du duc de Berry (Dauphin,
         puis Louis XVI)                                           482

    III. Mmoire de la Noblesse, remis  Louis XVI par l'vque de
    Noyon                                                          493

     IV. Rponse du Roi au Mmoire de la Noblesse                  497

      V. Note sur les prires adresses de toutes parts pour le
         repos de l'me de Louis XV                                497

     VI. Discours de Gresset, directeur de l'Acadmie franaise,
         adress au Roi Louis XVI lors de son avnement  la
         couronne                                                  499

    VII. Note sur l'auteur de _Vert-Vert_                          500

   VIII. Rcit officiel pour le bout de l'an du Roi Louis XV,
         dans l'abbaye de Saint-Denis. Description du mausole     500

     IX. Discours prononc par Sidi-Abderahman-Bediri-Aga, le
    27 mai 1775,  l'audience du Roi                               507

      X. Lettre de M. de Vergennes, ministre des affaires
         trangres, au Roi                                        508

     XI. Inoculation de Madame lisabeth                           512

    XII. Lettre de madame Washington                               513

   XIII. Don fait au Roi par les tats de Bourgogne d'un vaisseau
         de premier rang                                           515

    XIV. Lettre de M. de Bouill                                   516

     XV. Dvouement de Catherine Vassent                           519

    XVI. Testament de Madame Sophie                                522

   XVII. Notes sur le voyage du comte et de la comtesse du Nord    526

  XVIII. Spulture du comte de Vermandois                          541

    XIX. Ouverture de son cercueil. Son pitaphe                   543

     XX. Acte de mariage de Jacques et de Marie, et leur contrat
         de mariage                                                546

    XXI. Musique de la romance intitule _Pauvre Jacques_          551

   XXII. tiquette, rception, etc                                 555

  XXIII. Dcret du 27 novembre 1790 concernant le clerg           561

   XXIV. Lettre du Souverain Pontife                               563

    XXV. Proclamation du Roi aprs l'meute du 20 juin             565


PLACEMENT DES GRAVURES.

  Portrait de Madame lisabeth  seize ans             Au frontispice.

  Plan de la proprit de Madame lisabeth 
    Montreuil-Versailles (1787)                                    208




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les lettres suprieures inhabituelles sont entoures de { }.

La police de caractres utilise pour ce fichier ne permettant pas
les macrons, [=n] est utilise pour les n avec macrons.

Les ancres 56-A et 193 n'ont pas de note correspondante.]





End of the Project Gutenberg EBook of La Vie de Madame lisabeth, soeur de
Louis XVI (Volume 1 / 2), by Alcide de Beauchesne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE MADAME LISABETH ***

***** This file should be named 40194-8.txt or 40194-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/0/1/9/40194/

Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers
and the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This book was created from images of
public domain material made available by the University
of Toronto Libraries
(http://link.library.utoronto.ca/booksonline/).)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

