The Project Gutenberg EBook of La civilisation japonaise, by 
Lon Louis Lucien Prunol de Rosny

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: La civilisation japonaise
       confrences faites  l'cole spciale des langues orientales

Author: Lon Louis Lucien Prunol de Rosny

Release Date: August 16, 2012 [EBook #40516]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CIVILISATION JAPONAISE ***




Produced by Guillaume Dor, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive)







Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




LA

CIVILISATION JAPONAISE

CONFRENCES

FAITES

A L'COLE SPCIALE DES LANGUES ORIENTALES

PAR

LON DE ROSNY

[Illustration]

PARIS

ERNEST LEROUX, DITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIT ASIATIQUE DE PARIS
DE L'COLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.

28, RUE BONAPARTE, 28

1883

[Illustration]




PRFACE


_Ce volume fait partie de la srie de publications que j'ai entreprises
pour l'usage des personnes qui veulent tudier la langue et la
littrature japonaise. Il se compose de douze confrences[1] prpares
conformment au programme des examens de l'cole spciale des Langues
Orientales. J'ai essay d'y runir, sous une forme ncessairement trs
succincte, les principales donnes ethnographiques, gographiques et
historiques qui sont indispensables  quiconque est appel  rsider au
Japon ou  se trouver en contact avec les indignes de ce pays._

_Outre les faits relatifs aux insulaires de l'extrme Orient, j'ai tenu
 donner  mes lves quelques notions relatives  l'histoire et  la
littrature de la Chine, parce que c'est de ce pays que le Japon tire sa
culture intellectuelle et un nombre considrable de mots de sa langue._

_J'avais eu l'intention de joindre en appendice toute une srie de
documents et d'index utiles pour les tudiants. J'ai d renoncer  ce
projet pour ne pas dpasser de beaucoup le nombre de pages rglementaire
des volumes de la Bibliothque Orientale elzvirienne dans laquelle sont
publies ces confrences. Ces documents et ces index, plus nombreux et
plus dvelopps qu'ils ne devaient l'tre, formeront un volume spcial
que j'espre tre  mme de mettre bientt sous presse, et qui sera
publi sous titre de_ Manuel du Japoniste[2].

_Ce nouveau volume sera le complment naturel et indispensable des
ouvrages classiques que je fais paratre depuis quelques annes sous le
titre gnral de_ Cours pratique de Japonais. _La publication de ce
recueil se poursuit sans interruption, bien que plus lentement que je ne
l'aurais dsir; et quelques-uns de ses volumes ont t dj l'objet de
plusieurs ditions[3], tandis que d'autres n'ont pas encore t imprims
pour la premire fois._

_Bien que mes instants soient, en ce moment, consacrs  un travail
d'rudition japonaise et chinoise[4], je me propose de mettre sous
presse un nouveau volume de mon_ Cours pratique _aussitt aprs avoir
fait paratre la troisime dition de la premire partie de ce Cours qui
est compltement puise depuis prs d'une anne_. _Je continuerai de la
sorte  faire mes efforts pour rendre de plus en plus facile l'tude de
l'idiome dont l'enseignement m'a t confi  l'cole spciale des
Langues Orientales._

Nogent-sur-Marne, le 3 mai 1883.

LON DE ROSNY.

[Illustration]




LA

CIVILISATION JAPONAISE




I

PLACE DU JAPON

DANS

LA CLASSIFICATION ETHNOGRAPHIQUE DE L'ASIE


Il me parat utile, au dbut des tudes que nous allons entreprendre, de
jeter un coup d'oeil rapide sur les principales divisions
ethnographiques que les progrs de la science ont permis d'tablir au
sein de ce vaste continent d'Asie, dont les Japonais occupent la zone la
plus orientale.

Les premiers essais de classement des populations asiatiques sont dus
aux orientalistes. Ces essais ont projet de vives lumires sur le
problme, mais elles ne l'ont point rsolu, parce que les orientalistes,
au lieu de se proccuper de tous les caractres des races et des
nationalits, se sont  peu prs exclusivement attachs  un seul de ces
caractres, celui qui rsulte de la comparaison des langues.

Les orientalistes ont fait, d'ailleurs, ce qui a t fait  peu prs
pour tous les genres de classification scientifique. En botanique, par
exemple,  l'poque de Tournefort, on attachait une importance
exceptionnelle  la forme de la corolle; Linn, le grand Linn, ne
portait gure son attention que sur les organes sexuels des vgtaux. La
classification ne pouvait tre dfinitivement accepte que lorsqu'avec
les Jussieu, les familles de plantes ont t fondes sur l'ensemble de
leurs caractres physiologiques.

Il devait en tre de mme pour la classification des peuples. L'affinit
des langues peut certainement nous rvler des liens de parent entre
nations; mais ces affinits sont souvent plus apparentes que relles.
Les peuples vaincus ont parfois adopt la langue de leurs vainqueurs,
sans que pour cela il y ait eu, entre les uns et les autres, le moindre
degr de consanguinit, la moindre communaut d'origine. La colonisation
a souvent transport fort loin l'idiome d'une nation maritime, et l'a
fait accepter par des tribus on ne peut plus trangres les unes aux
autres. Nous parlons en Europe des langues dont le sanscrit est un des
types les plus anciens; mais, s'il est tabli qu'il existe une famille
de langues aryennes ou indo-europennes, personne n'oserait plus
soutenir aujourd'hui qu'il existt une famille ethnographique aryenne et
indo-europenne. Au premier coup d'oeil, on reconnat l'abme qui
spare le Scandinave aux cheveux blonds et au teint ros, de l'Indien
aux cheveux noirs et au teint basan. Personne, non plus, ne voudrait
soutenir que les naturels des les de l'Ocanie, o l'anglais est devenu
l'idiome prdominant, aient des titres quelconques de parent avec les
habitants de la frache Albion.

Les caractres anthropologiques, d'ordinaire plus persistants que les
caractres linguistiques, sont  eux seuls galement insuffisants pour
tablir une classification ethnographique solide. Le mtissage a, dans
tous les temps et sous tous les climats, profondment altr les
caractres ethniques. Il n'est point possible de rpartir dans deux
familles diffrentes les Samoides qui habitent le versant oriental de
l'Oural et ceux qui vivent sur le versant occidental de cette montagne.
Les uns cependant appartiennent, au moins par la couleur de la peau, 
la race Jaune, tandis que les autres font partie de la race Blanche.

Lorsque l'histoire ne nous fait pas dfaut, c'est  l'histoire que nous
devons emprunter les donnes fondamentales de la classification des
peuples. Lorsque l'histoire manque, alors, mais alors seulement, nous
devons recourir, pour reconstituer des origines ethniques sans annales
crites,  la comparaison anthropologique des types, aux affinits
grammaticales et lexicographiques des langues,  la critique des
traditions et  l'exgse religieuse, aux formes et  l'esprit de la
littrature, comme aux manifestations de l'art, et demander  ces
sources diverses d'information les rudiments du problme que nous nous
donnons la mission de rsoudre, ou tout au moins d'claircir ou
d'laborer[5].

Trois grandes divisions nous sont signales tout d'abord dans le vaste
domaine de la civilisation asiatique.

La premire et la moins tendue est occupe par les _Smites_ qui
habitent surtout le sud de l'Asie-Mineure, sur les deux rives de
l'Euphrate et du Tigre, la pninsule d'Arabie, la cte nord-est du golfe
Persique et quelques lots, provenant pour la plupart de migrations
isralites et musulmanes, au coeur et au sud-est de l'Asie.

La seconde division est peuple par les _Hindo Iraniens_, dont les
linguistes ont form le rameau oriental de leur grande famille aryenne,
famille dans laquelle ils ont incorpor la plupart des populations de
l'Europe. Le foyer primitif de ce groupe ne doit pas tre plac, comme
on le fait trop souvent, dans la pninsule mme de l'Hindoustan, mais au
nord-ouest de cette pninsule. Les Aryens ne sont, dans l'Inde, que des
conqurants, superposs sur les _Dravidiens_ autochtones, aujourd'hui
refouls vers la pointe sud de la presqu'le Cis-Gangtique et  Ceylan.

La troisime division, qui comprend une foule de nations diverses, a t
considre par quelques auteurs comme le domaine d'un prtendu groupe
dit des _Touraniens_. Jadis, on aurait avou simplement son ignorance au
sujet de ces nations; et, sur la carte ethnographique de l'Asie, on se
serait born  une mention vague, telle que populations non encore
classes. Aujourd'hui, on a honte de dire qu'on ne connat pas encore
le monde tout entier: on aime mieux dbiter des erreurs que d'avoir la
modestie de se taire.

Je me propose de m'tendre un peu sur cette prtendue famille
touranienne; car c'est, en somme, celle qui doit nous intresser le plus
ici, puisque les Japonais devront tre compris dans ce troisime groupe
des populations asiatiques.

Du moment o il s'agit de dsigner une ide nouvelle, et, dans l'espce,
une nouvelle circonscription ethnographique, il est presque toujours
ncessaire de crer un mot nouveau. Le choix heureux de ce mot n'est pas
tellement indiffrent pour le progrs de la science, qu'il ne vaille la
peine de le chercher avec le plus grand soin. L'emprunt  la _Gense_
des noms de _Japhtiques_, _Smitiques_ et _Chamitiques_, pour servir 
la classification des races humaines, a pouss l'ethnographie dans des
ornires dont il est bien difficile de la faire sortir. Je craindrais,
pour ma part, que la dnomination de _Touranien_, si elle tait
dfinitivement accepte, entrant la science des nations dans des
erreurs bien autrement funestes encore. D'abord, cette dnomination
manque non-seulement de prcision, mais, par suite du sens que les
linguistes lui attribuent aujourd'hui, elle signifie deux choses trs
diffrentes. _Touran_, pour les Perses de l'antiquit, n'a jamais t la
dsignation d'un peuple particulier; autant vaudrait admettre, comme
terme de classification, les noms de _Refam_ et de _Zomzommin_ donns
aux populations  demi-sauvages que les Smites rencontrrent  leur
arrive dans la rgion biblique o ils se sont tablis. Pour les
linguistes, au contraire, il faut entendre par _Touraniens_  peu prs
tous les peuples asiatiques qui ne sont ni Aryens, ni Smites. Dans les
tableaux qu'on publie journellement pour la classification de ces
peuples, je vois figurer cte  cte les Finnois, les Hongrois et les
Turcs, dont les affinits paraissent certaines, les populations que M.
Beauvois a runies sous le nom de _Nord-Atlaques_, les populations
Mongoliques, les Mandchoux, les Corens, les Japonais, parfois mme les
Chinois, les Malays, c'est--dire les Ocaniens et les Dravidiens. Or,
comme la parent de ces derniers peuples avec les
Nord-Altaens,--possible, je le veux bien,--est encore loin d'avoir t
tablie d'une manire scientifique, le nom de _Touranien_ n'est gure
plus explicite, suivant moi, que le mot _terra incognita_, sur nos
vieilles cartes gographiques. Et, si l'intention des ethnographes tait
de faire usage d'une dnomination gnrale pour tous les peuples
asiatiques que nos connaissances ne nous permettent pas encore de
classer srieusement, je prfrerais de beaucoup le nom d'_Anaryens_
(non Aryens), que M. Oppert a employ dans ses premiers travaux sur
l'criture cuniforme du second systme. Les Aryens, sur lesquels repose
la constitution de la grande famille linguistique successivement appele
_indo-germanique_, _indo-europenne_ et _aryenne_, forment en effet le
seul groupe considrable des peuples de l'Asie dont la parent ait t
dfinitivement tablie, sinon au point de vue de l'anthropologie, au
moins en raison des affinits de leurs idiomes respectifs. Le procd
par voie d'exclusion ne saurait donc, en ce cas, nuire  la clart de la
doctrine, et, provisoirement, je prfre adopter la dnomination
d'_Anaryens_, pour les peuples sur lesquels je dois fixer votre
attention.

Le groupe des peuples anaryens de l'Asie, dont l'unit n'a pas encore
t tablie par la science, comprend plusieurs familles, sur lesquelles
vous me permettrez de vous dire quelques mots.

La FAMILLE OURAL-ALTAQUE s'tend depuis la mer Baltique et la rgion
des Carpathes  l'ouest, jusqu'aux limites orientales de la Sibrie 
l'est.

Cette famille se subdivise en quatre rameaux principaux:

Le rameau septentrional comprend les _Finnois_ et les _Lapons_ au nord
de l'Europe;--les _Samodes_ rpandus au nord-est de la Russie et au
nord-ouest de la Sibrie;--les _Sirines_, au nord et  l'ouest de la
rivire Kama;--les _Wogoules_, entre la Kama et les monts Ourals, d'une
part, et sur la rive gauche de l'Obi, de l'autre;--les _Ostiaks_, des
deux cts de l'Inisse.

Le rameau occidental se compose des _Hongrois_, rpartis dans de
nombreux lots, situs dans la rgion du Danube et de deux de ses
affluents, la Theiss et le Maros.

Le rameau mridional comprend les _Turcs_ qui occupent, en Europe, non
point la contre connue en gographie sous le nom d'Empire Ottoman, mais
seulement quelques lots dissmins  et l dans cette contre;
l'Asie-Mineure,  l'exception de la zone maritime occupe surtout par
des colonies hellniques; et une vaste tendue de territoire au nord de
la Caspienne et de l'Aral, prolong jusqu'aux versants occidentaux du
Petit-Alta. Il faut rattacher  ce rameau, les _Iakoutes_, habitants
des deux rives de la Lna et d'une partie de la rive droite de
l'Indighirka, ainsi que de l'embouchure de ce fleuve, o ils vivent cte
 cte avec les Toungouses et les Youkaghirs.

Le rameau oriental, enfin, se compose des _Youkaghirs_, des _Koriaks_ et
des _Kamtchadales_.

La FAMILLE TARTARE comprend les rameaux suivants:

Le rameau Kalmouk-Volgaen, compos de tribus _Euleuts_ ou _Kalmouks_,
au nord-ouest de la mer Caspienne, sur les rives du Volga, s'tendant 
l'ouest non loin des rives du Don, et formant plusieurs lots dans la
partie sud-ouest de la Russie d'Europe; et le rameau Altaen, comprenant
les _Kalmouks_ rpandus dans la rgion du lac Dzasang;

Le rameau Bakalien, comprenant les _Bourits_ de la rgion du lac
Bakal;

Le rameau Mongolique, compos de plus de deux millions et demi de
_Tatares-Mongols_, habitant le nord de la Chine, depuis le lac Dzasang
et les monts Koun-lun  l'ouest, jusqu'au territoire occup par les
Mandchoux  l'est;

Le rameau Toungouse comprenant les _Toungouses_, chasseurs et pasteurs,
errant surtout dans le bassin de la Lna et sur les rivages de l'Ocan
Glacial, au-del de la limite des terres boises, en face de l'archipel
inhabit de la Nouvelle-Sibrie, et  l'embouchure de la rivire
Kolima:--les _Lamoutes_, pcheurs, sur les rivages occidentaux de la mer
d'Ockostk;--les _Mandchoux_, sur les bords du fleuve Amor,
principalement sur sa rive droite.

La FAMILLE DRAVIDIENNE, compose des anciennes populations autochtones
de l'Inde, aujourd'hui refoules dans la partie mridionale de cette
pninsule et dont les langues paraissent avoir des affinits avec les
idiomes tartares, se compose des rameaux suivants:

Le rameau septentrional, composant les _Tlinga_ ou _Tlougou_, dans la
rgion du Dkhan;

Le rameau occidental, form des Indiens _Karnataka_,  l'ouest des
prcdents,--et des Indiens _Toulou_, au sud;

Le rameau mridional, form des Indiens _Malayalam_, sur la cte de
Malabar;

Enfin, le rameau oriental, form du peuple _Tamoul_, qui occupe la cte
de Coromandel et la pointe septentrionale de l'le de Ceylan.

En dehors de ces familles  peu prs dfinies, nous trouvons encore,
dans le vaste groupe des anaryens, plusieurs nations d'une importance
considrable, dont la situation ethnographique n'a pas t reconnue
jusqu' prsent d'une faon satisfaisante et qui, par ce fait, semblent
former autant de familles distinctes, savoir:

La FAMILLE SINIQUE, compose des _Chinois_, implants, environ trente
sicles avant notre re, sur le territoire occup primitivement par les
_Miaotze_, les _Leao_, les _Pan-hou-tchoung_, les _Man_, et autres
populations autochtones; des _Cantonais_ et des _Hokkinais_, habitants
des ctes orientales de la Chine, qui parlent un dialecte dans lequel on
retrouve de nombreuses traces d'archasme;

La FAMILLE TIBTAINE, qui est rpandue dans le petit _Tibet_, le
_Ladakh_, le _Tibet_, le _Npl_, le _Bhotan_, dans la partie sud-ouest
de la province chinoise du _Ssetchouen_, et dans quelques lots situs
dans les provinces du _Kouang-si_, du _Koueitcheou_ et au nord-ouest de
la province du _Kouang-toung_;

La FAMILLE ANNAMITE, comprenant les populations du _Tong kin_ et de la
Cochinchine;

La FAMILLE THA, compose des _Siamois_.

Je vous demande la permission de ne pas m'occuper des _Barmans_ et des
_Cambogiens_, dont la situation ethnographique est encore difficile 
dterminer, et qui, en tout cas, paraissent trangers au groupe de
peuples que nous avons, en ce moment, la mission d'tudier ensemble.

Les affinits plus ou moins nombreuses que l'on peut constater entre ces
peuples, sont tantt des affinits anthropologiques, tantt des
affinits linguistiques.

Vous connaissez tous le type chinois, et, pour l'instant, je ne parle de
ce type qu'au point de vue de ses caractres reconnaissables par le
premier venu. Vous connaissez peut-tre un peu moins le type mongol et
le type japonais, ou plutt vous devez bien souvent confondre ceux-ci et
celui-l. C'est qu'il existe, en effet, entre ces types, des traits de
la plus tonnante ressemblance. Si vous avez vu des Samodes, des
Ostiaks, des Tougouses, des Mandchoux, des Annamites, des Siamois, que
sais-je, des indignes d' peu prs toute la zone centrale et
sud-orientale de l'Asie, vous avez d vous trouver port  la mme
confusion. Il n'est pas ncessaire de sortir d'Europe pour rencontrer
ces individus aux cheveux noirs,  la face large et aplatie, aux yeux
brids, aux pommettes saillantes, aux lvres paisses,  la barbe rare,
autant de caractres frappants s'il en ft; il ne faut pas mme aller
jusqu' Kazan:  Moscou, dans tout le coeur de la Russie, et mme 
Ptersbourg, cette ville finno-allemande, vous rencontrez,  chaque
instant, le type _sui generis_ dont je viens de vous rappeler les
principaux traits.

Au premier abord, il y a donc une prsomption pour croire  l'existence
d'une grande famille, compose de tant de nations non pas prcisment
doues d'un type identique, mais d'un type fortement marqu du stigmate
de la parent:

.....Facies non omnibus una,
    Nec diversa tamen; qualem decet esse sororum.

Les affinits linguistiques sont naturellement moins faciles 
reconnatre. Les vocabulaires de ces peuples n'offraient, aux yeux des
philologues de la premire moiti de ce sicle, que de rares
homognits, et la tendance tait de croire  un ensemble de familles
de langues essentiellement diffrentes les unes des autres. Il faut dire
que ce n'est gure que depuis une vingtaine d'annes, que plusieurs des
idiomes les plus importants de ce groupe ont t tudis d'une faon
approfondie. En outre, les formes archaques du chinois, idiome
considrable par son antiquit et par son dveloppement, taient  peu
prs compltement ignores. Les caractres fondamentaux des mots chinois
taient peut-tre plus difficiles  reconnatre que ceux des racines des
autres langues, par suite de la forme monosyllabique et uniconsonnaire
de ces mots. On comparait de la sorte gratuitement, avec le vocabulaire
de toutes sortes d'idiomes de l'Asie Centrale, les monosyllabes des
dialectes de Pking et de Nanking, qui sont ceux qui ont subi avec le
temps les plus graves altrations. La reconstitution de la langue
chinoise antique nous a signal notamment l'existence ancienne de thmes
bilitres, c'est--dire de racines composes d'une voyelle intercale
entre deux consonnes, racines analogues aux racines primitives des
langues smitiques et des langues aryennes[6]. Ces thmes bilitres ont
t d'une valeur sans pareille pour arriver  des rapprochements d'une
rigueur philologique incontestable: ils ont permis de constater des
affinits certaines et jusqu'alors inaperues entre les glossaires
chinois, japonais, mandchou, mongol, etc.

Des affinits certaines, je le rpte, ont t constates par ce moyen;
mais ces affinits sont encore insuffisantes pour donner lieu  de
larges dductions. Des rapports de vocabulaires ont mme t signals
entre des rameaux bien autrement loigns. Le turc et le japonais, par
exemple, possdent des mots dont la ressemblance est certainement de
nature  faire rflchir les linguistes. Quelques rapprochements ont t
tents aussi avec le magyar, langue soeur du finnois et du turc, et le
tibtain, langue apparente au mongol, et dans une proportion non encore
dtermine, au chinois[7]. Le coren possde enfin des dsinences de
dclinaison et de conjugaison semblables  celles du japonais[8].

Mais ce qui est bien autrement important que ces assimilations
sporadiques de mots et de vocables, c'est l'unit du systme grammatical
qui caractrise l'ensemble des langues du groupe sur lequel j'appelle,
en ce moment, votre attention. Cette unit est telle, qu'une phrase
turque, par exemple, peut gnralement se traduire en japonais sans
qu'un seul mot ou particule occupe, dans une de ces deux langues, une
place diffrente de celle qu'il occupe dans l'autre. Et remarquez que la
grammaire japonaise se distingue de la grammaire des langues aryennes et
des langues smitiques, par une syntaxe essentiellement originale. Dans
cette langue, comme en mantchou, en tibtain et en turc, la construction
phrasologique est rigoureusement inverse. En japonais, comme en turc,
pour dire: j'ai vu hier le gouverneur chassant sur les bords du Cok
avec ses chiens, on construira: _hesterno-die Coici littore-suo-in,
canibus-sui cum, Alepi prfectum-suum vidi_;--en mandchou, comme en
japonais, pour dire habitant de la ville de Nazareth, dans la province
de Galile, on construira: _Galile provinci Nazareth vocatam
civitatem incolens_; en tibtain, comme en japonais, pour dire: As-tu
vu ma (bien-aime) appele Yidp'ro?, on construira: _mea Yidp'ro sic
vocata te a prospecta fuitne?_

Dans toutes ces langues, le qualificatif, quelqu'il soit, adjectif ou
adverbe, prcde le mot qualifi. Pour dire: les hommes de la haute
montagne, on construira, _alti montis homines_.--Le rgime direct
prcde le verbe; pour dire: il a vu la pierre dans la montagne, on
construira, _montis interiore-in lapidem vidit_.--Les particules de
condition sont des postfixes; en d'autres termes, au lieu et place de
nos _pr_positions, nous trouvons des _post_positions.--Enfin, pour
donner encore un exemple de similitude syntactique, je rappellerai la
manire d'exprimer le comparatif par une simple rgle de position, avec
le concours de la postposition de l'ablatif, jointe  l'objet aux dpens
duquel est faite la comparaison[9].

Quelques noms de peuples, compris dans les groupes que j'ai numrs
tout  l'heure, sollicitent galement l'attention. La dnomination
d'_Ougriens_, donne aux peuples de l'Oural, vient de l'ostiak _gor_
haut; elle pourrait bien tre la mme que celle de _Mogol_ ou
_Mongol_, bien que ce dernier nom soit expliqu comme signifiant brave
et fier[10]. Le correspondant turc de _gor_ est _ioughor_ et
_ouighor_, qui,  son tour, rappelle le nom des _Ouigours_. D'autre
part, le nom de _Vogoules_ et celui des _Ungari_ ou Hongrois, ont t
rattachs  cette mme racine ostiake _Ogor_[11]. Enfin, on nous donne
le nom de _Moger_, nom dont on ignore le sens[12], comme la plus
ancienne appellation des Magyars ou Hongrois: ce nom renferme les trois
consonnes radicales du mot _Mogol_, car on sait que l'_l_ et l'_r_ se
permutent sans cesse dans les idiomes de l'Asie moyenne, idiomes qui ne
possdent quelquefois qu'une seule de ces deux articulations
semi-voyellaires. Ces tymologies, que je vous donne pour ce qu'elles
peuvent valoir, ne sont cependant pas plus impossibles que celle qui
rapproche le nom _Sames_ des Lapons, de celui des Finnois, dont le pays
est appel _Suom-i_.

Des affinits anthropologiques et linguistiques dont je viens de vous
entretenir, que pouvons-nous dduire?--Non point encore une certitude au
sujet de l'origine des Japonais et de leur parent avec les nations de
la terre ferme, mais du moins des arguments de nature  consolider une
hypothse, suivant laquelle les Japonais seraient une migration du
continent asiatique. Si cette hypothse doit tre un jour tablie d'une
manire rigoureusement scientifique, il est hors de doute que la date de
cette migration sera reporte  une poque fort ancienne, et sans doute
antrieure  la fondation des grands empires historiques de l'Asie
Centrale et Orientale. Si, cependant, la critique historique admettait
pour cette migration le sicle de l'arrive au Japon de Zin-mou, premier
mikado de cet archipel, c'est--dire le VIIe sicle avant notre re,
il ne faudrait pas trouver une objection contre cette doctrine dans le
silence des historiens chinois au sujet de ce grand mouvement ethnique.
L'avnement de Zin-mou et son tablissement dans le palais de
Kasiva-bara, 660 ans avant notre re, sont antrieurs d'un sicle  la
naissance de Confucius. Or l'histoire rapporte que c'est  ce clbre
moraliste que la Chine doit la possession de ses annales primitives,
reconstitues par ses soins  l'aide des documents conservs dans les
archives impriales des Tcheou. Si l'on tudie, d'une part, dans quelles
conditions difficiles Confucius put raliser cette oeuvre gigantesque
d'rudition, et, d'autre part, si l'on tient compte du parti pris par ce
philosophe de ne livrer  la postrit que ce que l'histoire ancienne de
son pays pouvait offrir de bons exemples  ses compatriotes pour les
moraliser et leur faire accepter ses enseignements, on ne s'tonnera
point qu'il ait nglig de recueillir les donnes qu'on pouvait avoir,
 son poque, sur l'migration de Zin-mou.

Dans l'hypothse que nous examinons, cette migration serait venue d'un
grand foyer de civilisation anaryenne, car Zin-mou n'apparat point au
Nippon comme un chef de sauvages ou de barbares, mais bien comme le
prince d'une nation polie et dj avance en civilisation. Ce foyer, o
le trouver, si ce n'est en Chine? A moins que nous nous dcidions 
l'aller chercher chez ce peuple anaryen auquel M. Oppert attribue
l'invention de l'criture cuniforme.

L'identit  peu prs absolue du systme de l'criture cuniforme
anaryenne et du systme de l'criture japonaise viendrait, au besoin, 
l'appui de cette audacieuse thorie. Il est, en effet, trs singulier de
trouver chez deux peuples trangers l'un  l'autre une invention aussi
complique, aussi originale que le systme de l'criture cuniforme
anaryenne et de l'criture japonaise[13]. Des signes figuratifs,
employs tantt avec la valeur de l'objet qu'ils reprsentent, tantt
avec une valeur purement phontique; des signes polyphones, c'est--dire
susceptibles d'tre lus de plusieurs manires diffrentes, suivant le
contexte de la phrase; des mots crits partie en caractres
idographiques, partie en caractres phontiques; tant de procds
graphiques employs simultanment et dans les mmes conditions chez deux
peuples, ont  coup sr quelque chose d'tonnant, d'nigmatique, qui
provoque malgr soi dans l'esprit l'hypothse d'une origine commune.
Cette hypothse, je vous conseille de ne l'accueillir qu'avec rserve,
comme on doit accueillir une hypothse non encore dmontre. Dans
l'obscur ddale des origines ethniques, il faut envisager en mme temps
toutes les possibilits et se dfier de toutes les vraisemblances.

Je me rsume: les Japonais sont des trangers dans l'archipel qu'ils
habitent aujourd'hui. Leur provenance du continent asiatique est peu
douteuse, mais la route de leurs migrations primitives, que divers
ordres de faits font entrevoir sur la carte d'Asie, est encore
environne de tnbres et de mystres. Ils ne sont point venus
d'Ocanie, comme l'ont suppos quelques ethnographes, encore moins
d'Amrique: le sang mongolique coule dans leurs veines, l'esprit tartare
a procd  la formation de leur grammaire, et probablement aussi de
leur vocabulaire. Leurs aptitudes civilisatrices, le caractre
chercheur, inquiet de leur gnie national, ne permet point de les croire
Chinois d'origine,  moins que les effets du mtissage aient produit en
eux une prodigieuse transformation intellectuelle.

[Illustration]

[Illustration]




II

COUP-D'OEIL

SUR LA

GOGRAPHIE DE L'ARCHIPEL

JAPONAIS


Avant de nous occuper de l'tude ethnographique et historique de
l'migration qui s'est tablie au Japon, prs de sept sicles avant
notre re et y a rpandu les germes de la civilisation extraordinaire
que nous y rencontrons aujourd'hui, il me semble ncessaire de jeter un
coup-d'oeil rapide sur la constitution gographique de l'archipel
japonais.

S'il tait possible de plonger les regards jusque dans les profondeurs
gologiques de l'Extrme-Orient, vers ces lointains pays, au-del
desquels toute terre disparat pour laisser le champ libre  un ocan
immense, un spectacle imposant viendrait,  coup sr, frapper notre
imagination. Du sein d'un vaste foyer souterrain, un fleuve de lave et
de feu, sillonnant les artres du sol, contourne, aux environs de
l'quateur, l'archipel Malay, d'o il atteint, par les Molusques et les
Philippines, la pointe mridionale de Formose qu'il traverse
longitudinalement pour gagner ensuite, par l'archipel des Lieou-kieou,
les trois grandes les du Japon, et aller, en se bifurquant au-del des
Kouriles,  la pointe du Kamtchatka, se perdre dans les glaces
ternelles des rgions polaires. De distance en distance, la force de ce
brasier souterrain, qui entoure comme d'une ceinture de feu les confins
orientaux du vieux monde, se manifeste, soit par des soulvements
telluriques, soit par de nombreux cratres d'o s'exhale une haleine de
soufre et de fume. Ainsi s'explique le systme orographique de ces
tranges contres, et les phnomnes hydrographiques qui se manifestent
non-seulement dans l'intrieur des terres, mais encore et surtout au
sein des eaux tourbillonnantes des mers de la Chine et du Japon.

OEuvre de longues et terribles commotions gologiques, l'archipel
japonais, ce long cordon de plus de 3,850 les et lots, qui ne compte
pas moins de onze cents lieues d'tendue, depuis l'extrmit
septentrionale de Formose jusqu'au cap Lopatka, se caractrise par une
succession de chanes de montagnes, dont plusieurs prsentent encore de
nos jours d'normes cratres en bullition. Ces bouches, sans cesse
bantes et toujours prtes  vomir des torrents de lave et de cendres,
peuvent tre considres comme des soupapes de sret sans lesquelles le
pays serait expos priodiquement aux plus pouvantables rvolutions.

L'issue que fournissent ces bouches ne suffit cependant pas pour calmer
le temprament imptueux de la fournaise sans cesse en travail dans les
profondeurs de ces rgions. Des tremblements de terre d'une violence
extrme viennent de temps  autres, signaler les crises du flau
emprisonn dans les entrailles du sol.

Un des plus anciens cataclysmes de ce genre dont l'histoire fasse
mention, est le soulvement de la colossale montagne ignivome nomme le
_Fuzi-yama_[14], l'an 286 avant notre re, poque avec laquelle
concide l'arrive de la premire migration chinoise au Japon rapporte
dans l'histoire. Cette montagne, situe un peu au sud-ouest de la ville
de Ydo, sur la frontire des provinces de Sourouga et de Ka, a la
forme d'une pyramide tronque, dont l'lvation atteint prs de 4,000
mtres au-dessus du niveau de la mer. Sous le rgne de l'empereur
Kwanmou, la 19e anne de l're _Yen-reki_, une ruption du Fuzi-yama
dura plus d'un mois[15]. Pendant le jour, l'atmosphre tait obscurcie
par la fume du cratre en combustion; pendant la nuit, l'clat de
l'incendie illuminait le ciel. On entendait des dtonations semblables
au tonnerre. Les cendres que lanait le volcan, tombaient comme de la
pluie. Au bas de la montagne, les rivires taient de couleur
rouge[16].

En 864, le 5e mois, une ruption encore plus pouvantable vint
rpandre la terreur dans la contre. Le Fouzi-yama fut en feu pendant
dix jours, et son cratre lana  de grandes distances d'normes clats
de roches, dont quelques-uns tombrent dans l'ocan,  une distance de
trente _ri_. De nombreuses habitations furent dtruites, et une centaine
de familles riveraines furent ensevelies dans le dsastre.

Les annales japonaises citent une autre ruption de ce volcan, au
XVIIIe sicle. Durant la nuit du 23e jour du 11e mois de
l'anne 1707, on ressentit successivement deux tremblements de terre, 
la suite desquels le Fouzi-yama s'enflamma. Des tourbillons de fume,
accompagns de violentes projections de cendres, de terre calcine et de
pierres, se rpandirent dans les campagnes avoisinantes  une distance
de plus de dix _ri_.

Actuellement le volcan le plus actif du Japon est le _Wun-zen dak_ ou
Montagne des Sources d'eau chaude, situ dans la province de Hizen.
Sa hauteur est de plus de 1,200 mtres. Une de ses plus terribles
ruptions a eu lieu en 1792[17].

L'le de Yzo n'a pas encore t explore d'une manire quelque peu
satisfaisante. On sait cependant que cette le, trs montagneuse, est
essentiellement volcanique. M. Pemberton Hodgson, consul britannique a
fait en 1860, dans cette le, l'ascension d'un volcan qui ne mesurait
pas moins de 4,000 pieds d'lvation. L'archipel des Kouriles renferme
au moins douze volcans, dont la jonction souterraine est rvle par
ceux qui se rencontrent au Kamtchatka, et parmi lesquels il en est
actuellement quatorze en pleine activit.

Les Japonais, les habitants des campagnes surtout, vivent sous l'empire
de la terreur que leur causent ces volcans qui menacent sans cesse de se
rallumer, comme les anciens Mexicains vivaient dans la crainte
perptuelle de voir se renouveler les effroyables inondations
diluviennes qui avaient jadis boulevers leur pays. La lgende nationale
fait voir, dans les profondeurs des montagnes volcaniques, les divinits
infernales de leur mythologie. Kmpfer rapporte que les bonzes japonais
ont profit de la crdulit populaire pour placer dans toutes les
rgions sulfureuses et volcaniques des lieux d'expiation destins aux
hommes fourbes et mchants. C'est ainsi qu'ils attribuent aux marchands
de vin qui ont tromp leurs pratiques, le fond d'une fontaine bourbeuse
et insondable; aux mauvais cuisiniers, une source  cume blanche et
paisse comme de la bouillie; aux gens querelleurs, une autre source
chaude o l'on entend sans discontinuer d'effroyables dtonations
souterraines, etc., etc.[18].

La constitution essentiellement volcanique de l'Extrme-Orient a caus,
 diverses poques, de brusques soulvements de montagnes ou d'les qui
se sont conserves jusqu' nos jours. En 764 de notre re, trois les
nouvelles apparurent soudainement au milieu de la mer qui baigne les
ctes du district de Kaga-sima, et aujourd'hui on y trouve une
population laborieuse qui s'y adonne  l'agriculture et au commerce. Les
crivains japonais citent galement une montagne qui s'lana du sein de
la mer de Tan-lo (au sud de la Core), vers l'an 100 de notre re. Au
moment o cette montagne commena  surgir du milieu des flots, des
nuages vaporeux rpandirent dans l'espace une profonde obscurit, et la
terre fut branle par de violents coups de foudre. L'obscurit ne se
dissipa qu'au bout de sept jours et de sept nuits. Cette montagne
mesurait mille pieds et avait une circonfrence de quarante _ri_. Des
vapeurs et de la fume environnaient sans cesse son sommet, et elle
ressemblait  un immense bloc de soufre.

Le Japon est un domaine neptunien. Le plus grand ocan du monde, le
frre an de notre Atlantique, baigne ses ctes orientales; et, du
ct de l'occident, la mer furibonde des typhons et des temptes mugit
avec fracas sur les innombrables rochers qui hrissent ses bords.
D'normes glaons, dtachs des eaux du Kamtchatka et du dtroit de
Behring, s'avancent vers ses ctes borales, avant-garde des mers
polaires; tandis que ses rivages du sud sont battus par les vagues
gigantesques des mers tropicales.

Un courant d'eau chaude, sombre, noire, sale, parseme de _fucus_
flottants, vient promener sa course vagabonde sur les ctes du Japon et,
de l, sur toute l'tendue du Pacifique, dans la direction du nord-est.
Respectueux sur son passage, l'ocan retire ses ondes verdtres et le
laisse tracer librement sa route semblable  une _voie lacte_ des mers
terrestres, pour me servir d'une expression assez originale de
l'hydrographe Maury.

Issu du grand courant quatorial, le _Kuro-siwo_, c'est--dire le
Courant Noir, comme l'appellent les Japonais, commence  se manifester
 la pointe mridionale de l'le de Formose, d'o il atteint d'un ct
la mer de Chine, tandis que de l'autre il se dirige vers le nord,
baignant ainsi toute la cte du Japon jusqu'au dtroit de Tsougar. La
rapidit qu'il donne aux navires emports avec lui vers le nord-est est
considrable. D'abord, de 35  40 milles par jour, cette vitesse
s'accrot parfois jusqu' 72 et 80 milles par vingt-quatre heures,
aussitt qu'on atteint la latitude de Ydo. Sa puissante influence sur
le climat des les du Japon s'tend jusqu'aux rivages de la Californie
et de l'Orgon. Des varechs flottants, d'une espce assez semblable au
_fucus natans_ du Gulf-Stream (courant de l'ocan Atlantique), se
rencontrent en quantit sur tout son parcours.

Un contre-courant aux eaux froides, et sans doute issu des mers
glaciales, vient ctoyer le Kouro-siwo et rendre plus sensible la
diffrence de temprature de ses eaux. Partout, en dehors des ctes de
Chine, sur le parcours de ce contre-courant froid, les sondages
constatent que la mer acquiert une grande augmentation de profondeur.
Le Kouro-siwo jouit habituellement de 20  25 degrs de chaleur de plus
que ce contre-courant. Dans la rgion du Kamtchatka et des Aloutiennes,
les diffrences de temprature entre ces deux courants sont encore plus
sensibles.

Le climat des les du Japon est beaucoup plus froid que celui des
contres de l'Europe occidentale places sous les mmes parallles.
L'pret relative du climat asiatique, compar  celui de l'Europe, a
d'ailleurs t dj plus d'une fois signale. Le sud de l'le de Yso,
sous la latitude de Madrid, endure des hivers trs vifs, durant lesquels
le thermomtre descend jusqu' 15 degrs au-dessous de zro (Raumur).
Entre le 38e degr et le 40e degr de latitude Nord, sur le
parallle de Lisbonne, la glace recouvre les lacs et les fleuves jusqu'
une profondeur suffisante pour qu'on puisse les traverser  pied sans
danger. Le riz ne crot dj plus dans l'le de Tsou-sima (34 12' lat.
bor.), et le bl ne parvient que difficilement  sa maturit dans les
environs de Matsmay (41 30' lat. bor.). Sur la cte sud et sud-est du
Japon, la temprature est plus douce, grce  la haute chane de
montagnes qui garantit le pays des vents glacs de l'Asie. On rencontre
dj le palmier, le bananier, le myrte et autres vgtaux de la zone
torride, entre le 31e degr et le 34e degr de latitude nord. Dans
certaines localits, on cultive mme la canne  sucre avec succs, et
les rizires produisent annuellement deux rcoltes.

Il a t tabli, je crois, d'une manire incontestable, que les parties
du Japon tournes du ct de l'Asie taient beaucoup plus froides que
celles qui regardent l'ocan Pacifique. Ainsi le _Siro-yama_ ou
Mont-Blanc japonais, situ sous le 36e degr de latitude est dj
couvert de neiges perptuelles  une hauteur de 2,500 mtres au-dessus
du niveau de la mer, tandis que le Fouzi-yama qui s'lve, comme je l'ai
dit tout  l'heure,  prs de 4,000 mtres, est presque toujours dgag
de neiges pendant les beaux mois de l'anne. On cherche  expliquer ce
phnomne en disant que la partie occidentale du Nippon se trouve
expose aux vents froids du continent asiatique, tandis que la partie
orientale, abrite par les hautes montagnes de l'intrieur, en est, au
contraire, gnralement garantie. Cette explication ne me parat pas
premptoire, et je crois qu'il faut la chercher dans une foule d'autres
actions, parmi lesquelles celle du Kouro-siwo n'est peut-tre pas la
moins considrable.

La temprature de Yzo est d'ordinaire trs froide. Dans le nord de
l'le, la neige recouvre souvent le pays en plein mois de mai, et les
arbres ne donnent encore aucun feuillage. On endure, l'hiver, de grandes
pluies accompagnes de coups de vents temptueux, et d'pais brouillards
se rpandent sur le sol, o ils continuent souvent  paissir pendant
des semaines entires. En t mme, il est bien rare que le ciel ne soit
pas obscurci par quelque brume. Ces brouillards sont funestes aux
navigateurs qui, au milieu de l'obscurit qu'ils produisent, vont se
perdre sur les innombrables rcifs que renferme l'Ocan dans ces
parages.

A Matsmay, l'une des localits les plus mridionales de l'le, situe
sous la latitude de Toulon, les tangs et les marais glent pendant
l'hiver. La neige ne disparat plus pendant la priode comprise entre
novembre et mai, et il n'est pas rare que le thermomtre descende  15
degrs au-dessous de zro (Raumur).

Dans l'le de Nippon, l'atmosphre est moins variable. Les ts sont
trs chauds, et, certaines annes, ils seraient mme insupportables, si
la mer n'apportait une brise qui rafrachit la temprature de l'air. Par
un remarquable contraste, les hivers, au mois de janvier et de fvrier,
sont trs durs; et, lorsque le sol est couvert de neige, la
rverbration produit une sensation de froid fort aigu, surtout quand
le vent souffle du nord et du nord-est.

Les pluies sont frquentes au Japon, principalement vers le milieu de
l't,  l'poque dite des mois pluvieux[19]. Ces pluies, accompagnes
de coups de tonnerre, durent quelquefois toute l'anne. On dit qu'on
leur doit en grande partie la fertilit du pays, dont la terre,
d'ailleurs pauvre, ne produirait que d'assez maigres vgtaux, si elle
n'tait sans cesse ranime par des arrosements naturels. Toujours est-il
que ces abondantes ondes contribuent  entretenir une humidit trs
sensible qui pntre ceux qui sortent et se rpand partout dans
l'intrieur des habitations. C'est ce qui a fait dire  un pote-roi, au
mikado Ten-dzi:

    Dans la saison d'automne, on fait la moisson dans les champs;
    La natte qui couvre ma cabane est  claire voie,
    Mes vtements sont humects par la rose[20].

Dans le _Seto-uti_, ou Mer intrieure, le thermomtre varie, en t, de
26  35 degrs centigrades; en hiver, la temprature est rarement
infrieure  5 degrs au-dessous de zro[21].

Le climat de Nagasaki est trs variable. Les ts sont extrmement
chauds et la temprature, pendant cette saison, n'est gure moins leve
qu' Batavia. Les hivers, au contraire, sont souvent rigoureux; la neige
reste longtemps sur le sol, surtout dans la campagne, et la glace
elle-mme y est fort paisse.

La superficie territoriale du Japon a t value  400,000 kilomtres
carrs, ce qui correspond  peu prs aux trois quarts de la France.
Mais, comme cet archipel est trs long (plus de 800 lieues), il en
rsulte que le dveloppement de ses ctes est considrable et peut tre
valu  environ dix fois celui des ntres[22].

La forme longitudinale du Japon, et la chane de montagnes qui le
traverse du sud au nord, fait que ce pays prsente dans toute son
tendue deux versants  peu prs partout galement orients, l'un 
l'ouest, l'autre  l'est. Le versant oriental, c'est--dire celui qui
fait face au Pacifique, semble  bien des gards avoir t privilgi.

Le berceau de la civilisation a t tabli sur ce versant oriental au
VIIe sicle avant notre re; les deux capitales, _Miyako_ et _Ydo_,
les cits les plus opulentes, _Oho-saka_, _Kama-kura_, _Mito_,
_Sira-kawa_, _Ni-hon-matu_, _Sen-dai_, etc., y ont t fondes; le
_T-kai-dau_, la Voie de la mer de l'Est, cette grande route
stratgique cre par Ta-kau Sama, pour assurer sa suprmatie sur les
princes fodaux de l'empire, et qui est devenue l'artre principale de
la vie politique, industrielle et commerciale des Japonais, a t
galement construite sur le flanc oriental du Nippon. Les mines d'or et
d'argent [les plus riches] du pays paraissent aussi situes du mme
ct,  l'exception cependant des mines de Tazima dont l'importance
serait, dit-on, considrable, si elles taient convenablement
exploites.

Avant de terminer ce rapide expos, vous me permettrez d'ajouter
quelques dtails descriptifs relativement  la gographie des les du
Japon. Ces dtails vous seront utiles pour vous familiariser avec des
dnominations topographiques, que nous retrouverons sans cesse dans le
cours de nos tudes.

L'archipel japonais se compose de trois grandes les et d'un nombre
considrable de petites les et d'lots que j'ai valu tout  l'heure,
d'aprs les statistiques les plus rcentes,  3,850.

La principale des trois grandes les, appele _Nippon_ Soleil Levant,
a donn son nom  l'archipel tout entier. C'est de ce nom, prononc en
Chine _Jih-poen_, que vient la dsignation europenne de _Japon_.
D'autres noms sont employs dans la littrature, et surtout en posie,
pour dsigner cette grande le et en mme temps le Japon en gnral.
Parmi ces noms, je me bornerai  vous mentionner les suivants: _Hi-no
moto_, synonyme, en dialecte indigne, du nom chinois d'origine
_Nippon_;--_Yamato_ le Pied des Montagnes, nom d'une des provinces o
s'tait tablie la cour des mikados;--_Ya-sima_ les Huit
Iles[23];--_Ya-koku_ la Valle du Soleil, nom emprunt  une ancienne
lgende chinoise;--_Fu-sau koku_ le Pays des Mriers, autre nom
lgendaire chinois, dans lequel quelques savants ont cru voir une
ancienne appellation de l'Amrique, etc.[24].

Les deux autres grandes les se nomment: _Si-koku_ les Quatre
Provinces, et _Kiu-siu_ les Neuf Arrondissements. Cette dernire le
n'est spare du Nippon que par un dtroit d'une demi-lieue de largeur.

Les fleuves qui baignent le Japon ont tous un cours peu tendu,
rsultant de la configuration mme de ce pays. Quelques uns, cependant,
comme la Tamise en Angleterre, s'ils n'ont point de longueur, sont
larges et profonds  leur embouchure. La capitale est traverse par
l'_Oho-gawa_, ou grand fleuve, qui spare la ville proprement dite de
ses faubourgs, et sur lequel on a construit cinq ponts, dont plusieurs
prsentent une architecture remarquable. L'_Oho-basi_, ou grand pont,
mesure environ 320 mtres. Le _Yodo-gawa_, qui coule  Ohosaka, est
galement travers par plusieurs beaux ponts construits en bois de
cdre.

Parmi les lacs du Japon, il en est un qui, par son tendue et les
facilits de communications qu'il assure aux populations riveraines,
mrite une mention particulire. C'est le _Biwa-ko_, ou lac de la
Guitare, situ dans l'ancienne province d'_Omi_. Suivant une lgende
accrdite dans le pays, cette petite mer intrieure aurait t forme
en une nuit,  la suite d'un grand tremblement de terre qui produisit un
affaissement du sol et creusa le lit qu'elle occupe aujourd'hui, en mme
temps que s'levait la gigantesque montagne sacre du Fouzi.

Isols pendant de longs sicles du reste du monde, les Japonais se sont
vus dans la ncessit de donner un grand dveloppement  l'agriculture
et  l'industrie, afin de s'assurer dans leur archipel les moyens
d'existence qu'ils ne pouvaient tirer d'ailleurs. Cet archipel n'est
pas, comme certaines contres favorises de l'Asie Mridionale, d'une
grande fertilit naturelle. L'activit intelligente, le travail
opinitre de ses habitants, ont su en faire une des rgions les plus
productives de l'Asie. Il faut dire que, grce  sa configuration
gographique, le Japon jouit,  ses diverses latitudes, des climats les
plus varis. Tandis que, dans le nord, on y trouve les fourrures et les
essences de la Norvge; dans le midi, le sol produit les vgtaux les
plus prcieux de la flore tropicale. Aux les Loutchou[25], on cultive
avec succs la canne  sucre, le bananier, le cocotier, l'oranger,
l'ananas; le coton, l'indigo, le camphre y sont d'une qualit
suprieure.

Dans la zone moyenne, o s'est dveloppe surtout la civilisation
japonaise, le climat tempr est propre  la culture du riz qui
constitue la base essentielle de la nourriture de la plupart des peuples
de race Jaune, et  celle du bambou qui leur rend les services les plus
varis pour la vie domestique[26]. L'arbre  vernis fournit 
l'industrie indigne la laque incomparable du Japon, et une espce de
Broussonetia dont les fibres forment la matire premire d'un papier
d'une solidit remarquable. Le th crot  peu prs sans culture dans
plusieurs provinces. Dans la rgion du nord enfin, le mrier vient
apporter un nouvel lment de richesse  la population des campagnes, en
lui assurant les moyens de s'adonner sur une large chelle  l'ducation
des vers  soie[27].

La pche, trs active sur toute la vaste zone ctire de l'archipel
japonais, apporte  son tour un prcieux contingent pour la nourriture
de la nation, qui a t pendant longtemps essentiellement icthyophage.

Les profondeurs du sol sont, au Japon, d'une remarquable richesse: mais
ce n'est que dans ces derniers temps que les mines ont commenc  tre
exploites d'une faon srieuse et lucrative. L'or se rencontre dans le
Satsouma, le Tazima, le Ka, le Bou-zen et le Boun-go, le Sado et
l'Aki; l'argent, dans plusieurs de ces mmes provinces et aussi dans
l'Is, le Hida, l'Ivasiro, l'Iwaki, le Moutsou, l'Ivami et le Bizen. Le
cuivre, le fer et le plomb paraissent galement assez communs. Enfin, on
trouve de riches houillres d'autant plus dignes d'attention, que le
charbon de terre devient de jour en jour un produit plus indispensable
aux progrs de l'industrie moderne. Avant l'tablissement des Europens
au Japon, on ne demandait aux mines de houille que ce qui tait
ncessaire aux besoins des forgerons et de quelques autres corps de
mtiers moins importants. Le dveloppement de la navigation  vapeur
dans les mers de l'extrme Asie a donn  ce produit du sol une valeur
dont on ne se doutait gure, au Nippon, il y a seulement cinquante ans,
et l'exploitation des terrains houillers a t organise de toutes
parts. En 1877, on valuait la production annuelle du charbon au Japon 
environ 400 mille tonnes anglaises, reprsentant une valeur d' peu
prs 6 millions de francs. Ces chiffres, il faut le dire, sont tout 
fait insignifiants, en comparaison de ce qu'ils pourront tre, le jour
o une lgislation meilleure viendra encourager, au lieu de la gner,
l'exploitation des carrires par l'industrie prive[28]. Les districts
carbonifres de l'le de Yzo,  eux seuls, pourraient devenir pour le
Japon une source de richesse en quelque sorte inpuisable.

Je n'ai fait qu'effleurer,  mon vif regret, une foule de sujets sur
lesquels je voudrais pouvoir m'arrter davantage. Ces courtes
observations suffiront cependant, je l'espre, pour vous donner une ide
gnrale de la constitution physique du pays dont nous nous proposons
d'tudier ensemble la langue, les origines ethniques, l'histoire et la
civilisation.

[Illustration]

[Illustration]




III

LES ORIGINES HISTORIQUES

DE

LA MONARCHIE JAPONAISE


Les historiens indignes font remonter la fondation de la monarchie
japonaise au VIIe sicle avant notre re[29]; et,  partir de cette
poque, ils nous prsentent une suite non interrompue de rgnes et
d'vnements rapports chronologiquement. Ce n'est pas l une antiquit
fort recule; mais cette antiquit est respectable, si l'on songe que le
Japon n'a pas cess d'exister depuis lors comme nation autonome, et
qu'en somme, on trouverait sans doute difficilement, dans l'histoire, un
autre exemple d'un empire qui ait vcu plus de 2,500 ans, sans avoir
jamais subi le joug d'une puissance trangre. L'gypte et la Chine sont
les tats qui ont le plus dur dans l'histoire; mais ces tats ont
maintes fois perdu leur indpendance: l'gypte, de nos jours, appartient
 des conqurants turcs; la Chine,  des conqurants mandchoux. Le Japon
n'a jamais cess d'appartenir aux Japonais. Les Japonais sont peut-tre,
dans les annales du monde, le seul peuple qui n'ait eu qu'une seule
dynastie de princes[30], le seul peuple qui n'ait jamais t vaincu.

L'authenticit des annales japonaises antrieures au IIIe sicle
aprs notre re a t conteste. On a fait observer que l'criture
n'existait pas au Japon avant le mikado _O-zin_ (270  312 de J.-C.), et
que, par consquent, l'histoire n'avait pu tre crite que
postrieurement au rgne de ce prince; on a mis des doutes sur les
empereurs mentionns avant les premires relations historiques du Japon
avec la Chine, par ce fait que les noms de ces empereurs tant tous des
noms chinois avaient t ncessairement invents aprs coup; on a dit
que le plus ancien livre historique du Nippon, le _Kiu-zi ki_ Mmorial
des choses anciennes, compos sous le rgne de _Sui-kau_ (595-628 aprs
notre re), avait t perdu dans l'incendie d'un palais o il tait
conserv, et que la plus vieille histoire qui soit parvenue jusqu'
nous, date de l'an 712, avait t crite sous la dicte d'une femme
octognaire,  laquelle le mikado _Tem-bu_ l'avait transmise
verbalement; on a signal, enfin, dans le rcit des rgnes contests,
des invraisemblances de nature  les rendre suspects  plus d'un gard.

J'examinerai rapidement la valeur de ces divers genres d'objections
souleves contre la vracit des annales japonaises primitives.

Il est gnralement admis par les japonistes que l'criture chinoise
tait ignore au Japon avant le rgne d'_O-zin_, fils et successeur de
la clbre impratrice _Zin-gu_, conqurante de la Core et surnomme la
Smiramis de l'Extrme-Orient. L'introduction de cette criture, chez
les Japonais, est attribue  un certain lettr coren, de l'Etat de
Paiktse, nomm _Wa-ni_, qui apporta quelques ouvrages chinois  la cour
du mikado, en l'an 285, et y fut nomm prcepteur des princes du
sang[31]. Un savant russe a trouv, dans le fait mme de cette
nomination de _Wa-ni_ comme instituteur des fils du mikado, une raison
pour croire que la langue chinoise n'avait rien d'insolite pour les
Japonais de cette poque[32]. Il est, en tout cas, trs probable que les
relations du Nippon avec la Core, antrieurs au rgne d'Ozin, avaient
dj fait connatre la civilisation chinoise aux insulaires de l'Asie
orientale; les historiens indignes nous fournissent, d'ailleurs, des
renseignements qui ne sont pas absolument dpourvus de valeur pour
consolider cette opinion. L'expdition que _Tsin-chi Hoang-ti_, de la
dynastie de Tsin, le clbre perscuteur des lettrs et le constructeur
de la Grande-Muraille, envoya au Japon pour y chercher le breuvage de
l'immortalit, appartient surtout  la mythologie. Cette expdition est
cependant mentionne dans quelques historiens japonais. Le mdecin
_Siu-fouh_ (en jap. _Zyo-fuku_) qui la dirigeait, n'ayant pu russir,
disent-ils,  raliser les esprances du despote chinois, jugea prudent
de ne plus retourner dans son pays: il se fixa au Nippon, et y mourut
prs du mont Fouzi; aprs sa mort, les indignes btirent  _Kuma-no_,
dans la province de _Ki-i_, un temple en son honneur, sans doute en
mmoire des services qu'il avait rendus aux insulaires en leur faisant
connatre les sciences et les lettres de la Chine. Si cette expdition
doit tre relgue dans le domaine de la fable, il n'en est pas de mme
de l'ambassade envoye au mikado _Sui-zin_, par le roi d'_Amana_, l'un
des tats qui composaient la confdration corenne. Cette ambassade
arriva au Japon dans l'automne, au septime mois de l'anne 33 avant
notre re, apportant avec elle des prsents pour la cour[33]. Voil donc
les Japonais en relation avec la Core, plus de trois sicles avant
l'arrive de _Wa-ni_ auquel on attribue, comme je l'ai dit tout 
l'heure, l'introduction de l'criture chinoise au Japon. Et comment
croire que le Japon soit rest jusque-l dans l'ignorance des progrs
raliss par les Chinois, quand nous voyons le mikado _Sui-nin_,
successeur de celui qui avait reu la mission du royaume d'Amana,
envoyer  son tour une ambassade, non point en Core, mais bien en
Chine,  l'empereur _Kouang-wou Hoang-ti_, l'an 56 de J.-C.[34].

De ces quelques faits, il rsulte au moins la possibilit que les
Japonais aient eu connaissance de l'criture chinoise avant le IIIe
sicle de notre re. Mais, en supposant mme qu'ils aient ignor
compltement cette criture jusqu' l'arrive dans leurs les du clbre
Wa-ni, il parat certain qu'ils faisaient pralablement usage d'une
criture corenne, d'origine indienne, peu diffrente de celle qu'on
pratique encore aujourd'hui en Core[35]. Et il reste en plus aux
japonistes  lucider la question d'une criture indigne nationale
encore plus ancienne, mentionne par quelques savants, et sur laquelle
on n'a recueilli, jusqu' prsent, que de trop vagues indices pour qu'il
soit possible de s'en occuper aujourd'hui.

Enfin, s'il tait tabli malgr tout, que les Japonais ont ignor l'art
d'crire avant les conqutes de l'impratrice Zin-gou, il n'en
rsulterait pas pour cela que l'histoire ancienne du Japon n'ait pu tre
transmise de gnration en gnration par la tradition orale, comme cela
s'est opr chez une foule de nations diffrentes. L'histoire primitive
d'un peuple ne se rencontre parfois que dans des pomes, dans des
popes ou des chants populaires. Nous verrons, dans un instant, qu'il
en a t ainsi de l'histoire primitive (_hon-ki_) des Japonais.

Le fait que les noms sous lesquels les premiers empereurs du Japon sont
connus dans l'histoire sont des noms chinois, n'est pas une objection
concluante: ce fait a induit en erreur Klaproth et d'autres
orientalistes qui ignoraient que ces noms honorifiques et posthumes ont
t donns  ces princes par _Omi mi-fune_, arrire-petit-fils de
l'empereur Odomo, mort en 787 aprs J.-C., alors que les ides chinoises
avaient pntr de toutes parts la civilisation japonaise. Les premiers
mikados sont d'ailleurs mentionns galement, dans les annales
indignes, par leurs vritables noms, qui taient des noms purement
japonais. C'est ainsi que le premier empereur, _Zin-mu_, avait pour
petit nom _Sa-no_, et pour dsignation honorifique _Yamato no Ivare Hiko
no mikoto_; sa femme s'appelait _A-hira-tu hime_; ses compagnons
d'armes, ses ministres portaient aussi des noms purement japonais. Il en
a t de mme, de tous les princes qui lui ont succd, dans la priode
conteste des annales du Nippon.

Quant  la destruction des anciennes archives historiques du Japon, lors
des troubles de _Mori-ya_, il y a l un fait reconnu par les auteurs
indignes les plus autoriss. Ces auteurs nous apprennent que le
_Ni-hon Syo-ki_, qui renferme l'histoire des mikados depuis les
dynasties mythologiques jusqu'au rgne de _Di-t_, avait t transmis
verbalement par l'empereur _Tem-bu_,  une jeune fille de la cour,
nomme _Are_, de _Hiyeda_, et que cette femme,  l'ge de quatre-vingts
ans environ, en dicta le contenu au prince _Toneri Sin-wau_ et 
d'autres chefs de lettrs, qui le rdigrent en caractres indignes.

Ne trouvons-nous pas un fait analogue dans l'histoire de la Chine, o
nous voyons que le _Chou-king_ ou Livre sacr des annales, dtruit par
ordre de Tsin-chi-hoang-ti, fut reconstitu  l'aide des souvenirs d'un
vieillard appel _Fou-seng_? Et cependant aucun savant, que je sache,
n'a cherch  contester la parfaite authenticit du _Chou-king_, appris
par coeur dans son enfance par Fou-seng, comme le _Ni-hon syo-ki_
l'avait t par Ar, de Hiyda.

En somme, les annales primitives des Japonais, sans tre  l'abri de
toute suspicion, ne mritent gure moins de confiance que les annales
primitives de la plupart des autres peuples. Le mythe, la fiction, les
rcits merveilleux et fantastiques se retrouvent au dbut de toutes les
histoires. On peut mme dire, en faveur du Japon, qu'il a su sparer
mieux qu'une foule de peuples, la partie lgendaire de la partie
historique des temps primordiaux de son existence nationale: avant
_Zin-mu_, les rcits extraordinaires de la vie des Gnies clestes et
terrestres, mais aprs ce premier mikado des faits qui, s'ils ne sont
pas toujours vrais, sont du moins presque toujours vraisemblables.

Il faut admettre, cependant, une rserve sur cette dclaration: on a
fait observer que les annales du Japon nous prsentent, durant une
priode de plus de mille ans (de 660 avant J.-C.  399 de notre re),
une srie de souverains rgnant de soixante  quatre-vingts ans en
moyenne, et ne quittant parfois le trne pour descendre dans la tombe
qu'aprs avoir compt cent quarante et mme cent cinquante ans parmi
les vivants[36]. M. le marquis d'Hervey de Saint-Denys, auteur de cette
remarque, explique la dure anormale de l'existence attribue aux
anciens empereurs du Japon, par la ncessit o se sont trouvs les
premiers compilateurs, de combler un espace de 1060 ans, dans lequel ils
ne pouvaient dcouvrir le nom de plus de dix-sept souverains. Les
chroniques chinoises, suivant ce savant, permettent d'ajouter quelques
princes  la liste que nous ont conserve les crivains indignes. Il
serait peut-tre bien svre de contester l'authenticit des vieilles
annales japonaises, par ce fait de la dure exagre de certains rgnes
y renferms; et l'on pourrait retourner la critique, en faveur de la
sincrit des historiographes du Nippon, en disant qu'ils ont prfr
laisser cette invraisemblance, plutt que d'inventer des noms
d'empereurs pour mieux remplir les vides de la priode archaque qu'ils
s'taient donn la mission de reconstituer. Le dsir de donner  leur
mikado une longvit qu'atteignent, par rare exception seulement,
quelques autres hommes, ne parat pas les avoir guids en cette
occasion. Le _hon-ki_ n'est pas exempt de merveilleux, mais la tendance
qu'ont tous les peuples  mailler de lgendes la vie de leurs premiers
anctres, est certainement plus modre au Japon qu'en maint autre pays:
il est juste de lui en tenir compte.

Les sources de l'histoire du Japon ne sont pas encore connues, et, pour
l'instant, nous devons les chercher dans trois ouvrages: le _Kiu-zi ki_
ou Mmorial des vieux vnements, le _Ko-zi ki_ ou Mmorial des
choses de l'antiquit, et le _Ni-hon syo-ki_ ou Histoire crite du
Japon. Aucun de ces livres ne jouit de plus de 1,500 ans d'anciennet.

Le texte original du _Ku-zi ki_ a t perdu, dit-on[37], en l'an 645,
dans l'incendie du palais de _Sogano Yemisi_. C'tait une histoire
crite par le prince _Syau-toku tai-si_ et par _Sogano Mumako_, sous le
rgne de l'impratrice Soui-kau, qui rgnait de 595  628 de notre re.
L'ouvrage en dix volumes, qui existe aujourd'hui sous ce titre, est
d'une authenticit douteuse[38], mais il est des lettrs qui pensent
qu'on peut en tirer parti, parce que son auteur a d profiter de
documents qui n'ont pas t retrouvs aprs lui.

Le _Ko-zi ki_, compos en 712 par _Futo-no Yasu-maro_, d'aprs les
donnes de _Are_, de _Hiyeda_, dont il a t question tout  l'heure,
est crit en caractres chinois, employs tantt avec leur valeur
idographique, tantt avec la valeur phontique qu'on leur affecte dans
le syllabaire dit _Man-y-kana_.

Enfin le _Ni-hon syo-ki_, de mme provenance que le _Ko-zi ki_, n'est
autre chose que ce dernier ouvrage revu, un peu mieux coordonn et
enrichi de quelques dveloppements. Le prince _Toneri Sin-wau_, fils de
_Tem-bu_, offrit le _Ni-hon syo-ki_  l'impratrice _Gen-syau_, le 5e
mois de l'anne 720. Dans ces ouvrages, les mikados ne sont point
dsigns sous le nom honorifique chinois qu'on leur attribue
communment, mais bien sous leur nom purement japonais. Le premier
empereur, par exemple, au lieu d'tre appel Zin-mou, est dsign sous
le nom de _Kami Yamato Iva-are hiko-no Sumera Mikoto_; l'impratrice
_Di-t_, sous celui de _Taka-Ama-no Hara-Hiro-no Hime_.

Il n'entre pas dans mon dessein de vous mentionner ce que les Japonais
nous racontent de leurs dynasties clestes et terrestres, qui
prcdrent les souverains humains (_nin-wau_) dans le gouvernement du
monde, c'est--dire de leur pays. Je me bornerai  vous rappeler en
quelques mots les ides communment rpandues parmi les sectaires de la
religion sintauste, au sujet de la cration du monde, en attendant que
nous possdions la traduction des monuments primitifs de l'histoire du
Japon auxquels j'ai fait allusion tout  l'heure.

Les crivains populaires ont imagin plusieurs systmes de cosmogonie
qui ont obtenu plus ou moins de faveur parmi leurs compatriotes. La
plupart d'entre eux s'accordent pour considrer le Nippon comme le
berceau du genre humain. Voici,  cet gard, comment s'exprime un auteur
indigne:

Le Japon est le pays le plus lev du monde: il en rsulte
naturellement que de l sont sortis tous les hommes qui ont peupl la
terre. En Chine, il y a eu un grand dluge, ainsi que les livres nous
l'apprennent. Dans l'Occident, au dire des savants de cette rgion, il y
a eu galement un grand dluge. Au Japon seulement, il n'y a pas eu de
dluge, parce que le Japon est beaucoup plus lev que la Chine et
l'Occident. C'est donc le Japon qui a d fournir la population primitive
des autres parties du monde.

Mais on me dira: S'il en est ainsi, les arts devraient tre plus
avancs au Japon que partout ailleurs, et cependant les arts sont plus
avancs chez les Occidentaux. Comment cela se fait-il?

--Le fait est facile  expliquer: le Japon tant le pays le plus beau,
le plus riche et le plus heureux du monde, il a toujours pu se suffire 
lui-mme et ne s'est pas vu dans l'obligation de demander quelque chose
 l'tranger; tandis que les hommes partis du Japon se sont trouvs dans
des pays mauvais, incapables de suffire  leurs besoins, et ont d
s'ingnier  dcouvrir des moyens de communication et d'change. Voil
ce qui explique pourquoi l'astronomie (_ten-bun_) et la science de la
navigation sont plus avances en Occident qu'au Japon.

Les diffrentes priodes de la cration du monde nous sont exposes dans
les termes suivants[39]:

A l'origine, le Ciel et la Terre n'taient pas encore spars; le
principe femelle (_me_) et le principe mle (_o_) n'taient pas diviss.
Le chaos tait comme un oeuf [compacte[40] et renfermant des germes].
La partie threnne [pure] et lumineuse s'vapora et forma le Ciel; la
partie pesante et trouble se condensa et forma la Terre. L'vaporisation
des parties subtiles et dlicates s'opra aisment; la conglation des
parties lourdes et troubles s'opra difficilement. C'est ce qui fait que
le Ciel fut form le premier, et que la Terre ne fut tablie qu'aprs.
Ensuite naquit au milieu d'eux un gnie (_Kami_). Aussi l'on dit qu'
l'origine du dgagement du Ciel et de la Terre, les les et les terres
flottrent sur l'eau comme des poissons. En ce moment, il naquit au
milieu du Ciel et de la Terre une chose qui, par sa forme, ressemblait 
un roseau (_asi-gai_), lequel se mtamorphosa et devint le dieu appel
_Kuni-no toko tati-no mikoto_[41], galement nomm _Kuni-soko-tati-no
mikoto_[42]. Suivant une autre tradition, le roseau _Asi-gai_ se serait
transform en un gnie appel _Umasi Asi-gai hiko-ti-no mikoto_,  la
suite duquel serait venu Kouni-no toko-tati-no mikoto[43]. Une autre
tradition enfin fait sortir du roseau le dieu _Ama-no toko tati-no
mikoto_, auquel il donne pour successeur Oumasi Asi-ga hiko-ti-no
mikoto, et elle ne fait natre que plus tard Kouni-toko tati-no mikoto,
produit par la mtamorphose d'un corps gras qui flottait dans
l'empyre[44].

On rencontre d'ailleurs, dans la mythologie japonaise, d'assez
nombreuses variations au sujet des noms des Gnies et de leur ordre de
succession. Le plus communment cependant on fait commencer avec
Kouni-no toko tati-no mikoto la dynastie des Gnies Clestes dont
l'origine remonte  plusieurs centaines de mille millions d'annes. Ces
gnies furent au nombre de sept[45]. Le second rgna par la vertu de
l'eau, et le troisime par la vertu du feu. Tous trois taient dpourvus
de sexe[46] et s'engendraient d'eux-mmes. Le quatrime gnie rgna par
la vertu du bois, et fut le premier qui possdt une pouse; mais, pour
donner le jour  ses successeurs, il ne la connut pas suivant la
manire des hommes. La conception n'eut lieu que par une sorte de
contemplation de chaque couple et par des moyens surnaturels que la
dgradation des hommes ne leur permet plus de comprendre. Le cinquime
gnie rgna par la vertu du mtal et conserva son pouse immacule,
comme aussi son successeur. Le sixime gnie rgna par la vertu de la
terre, le dernier des cinq lments dont ses anctres avaient symbolis
l'existence. Enfin le septime gnie mit un terme  la dynastie des
gnies clestes en s'abandonnant aux jouissances matrielles de notre
monde. Un certain jour, aprs avoir contempl d'un regard lascif les
formes charmantes de son pouse, il suivit l'exemple d'un oiseau qu'il
avait vu un instant auparavant s'accoupler avec sa femelle. Il la connut
alors  la manire terrestre; et, ds ce moment, elle enfanta suivant la
loi gnrale de l'humanit. Les successeurs de ces deux gnies cessrent
ainsi d'appartenir  la race excellente de leurs aeux et furent
l'origine de la dynastie des gnies terrestres.

Le septime des gnies clestes dont nous venons de parler s'appelait
_Izanagi_, et son pouse _Izanami_. De tout temps, l'un et l'autre ont
t l'objet d'un culte particulier de la part des Japonais qui les
considrent, en quelque sorte, comme leur premier pre et leur premire
mre. Suivant Kmpfer, les Japonais, qui embrassrent le christianisme
aux XVIe et XVIIe sicles, les appelaient leur _Adam_ et _ve_. La
tradition rapporte que ces deux gnies passrent leur vie dans la
province d'Is, au sud de l'le de Nippon, et qu'ils engendrrent
beaucoup d'enfants de l'un et de l'autre sexe, d'une nature trs
infrieure  celle des auteurs de leurs jours, mais cependant bien
suprieure  celle des hommes qui ont vcu depuis lors.

La mythologie japonaise nous montre, en effet, Izanagi et Izanami
donnant le jour, par des procds de toutes sortes et par de singulires
mtamorphoses[47],  la plupart des dieux qui personnifient, dans le
panthon indigne, les diffrentes puissances de la nature. Mais, de
toutes ces divinits, celle qui tient la plus large place dans le culte
populaire appel _Kami-no miti_, celle qui est devenue la Grande Desse
de la religion nationale du Japon, ce fut _Oho-hiru me-no mikoto_,
communment appele _Ama-terasu oho-kami_ ou _Ten-syau dai-zin_. Cette
desse,  cause de son tonnante beaut, fut appele par ses pre et
mre  rgner au plus haut des Cieux, d'o elle clairerait le monde par
sa splendeur. Elle est identifie avec le Soleil, comme sa soeur
cadette, _Tuki-no yumi-no mikoto_, avec la Lune.

Quatre autres gnies terrestres, placs aprs Ten-syau da-zin,
compltent la dynastie des gnies terrestres,  laquelle devait succder
celle des _mikado_ ou souverains des hommes[48].

Jetons maintenant un coup d'oeil rapide sur ce que les historiens nous
apprennent relativement aux priodes semi-historiques antrieures 
_O-zin_, XVIe mikado, avec lequel nous faisons commencer l'histoire
proprement dite de l'archipel du Nippon.

Les Japonais, dans le but de donner une origine divine  leurs
souverains, ont fait descendre le premier mikado, Zin-mou, de la desse
du Soleil, _Ama-terasu-oho-kami_[49], c'est--dire le Grand Gnie qui
brille au firmament. La mre de ce prince, _Tama-yori hime_, tait
fille du _Riu zin_ le Gnie Dragon, ou dieu de la Mer; elle lui donna
le jour en l'an 712 avant notre re, quinze ans avant la mort
d'Ezchias, roi de Juda, et soixante-cinq ans avant la prise de
Babylone, par Nabuchodonosor, roi de Ninive.

Dans le systme adopt par les Japonais, Zinmou, tout en tant le
premier mikado, n'est pas,  proprement parler, le fondateur de la
monarchie japonaise. Le _Ni-hon Syo-ki_[50] et, aprs lui tous les
historiens qui l'ont copi, rapporte que ce personnage fut proclam
prince hrditaire lors de sa quinzime anne, et, par consquent, futur
hritier d'un trne dj fond en 697 avant notre re, c'est--dire
trente ans avant la conqute de l'le de Kiousiou, la plus mridionale
des trois grandes les de l'archipel, et sa premire tape.

De l'le de Kiousiou, Zinmou se rendit avec des vaisseaux dans la
province d'Aki, situe au nord du _Suwo-nada_ ou mer intrieure; puis,
au troisime mois dans l'automne de 666[51], dans les pays voisins de
_Kibi_, o se trouvent aujourd'hui les provinces de Bingo, de Bitsiou et
de Bizen. Il sjourna trois annes dans ce pays pour remettre sa flotte
en tat et runir des provisions de guerre. En 663, il arriva dans la
rgion o s'lve actuellement la ville d'Ohosaka, rgion qui fut
appele,  cause de la forte mare qu'il rencontra sur ses ctes,
_Nami-haya on-kuni_ le pays des vagues rapides, et, par la suite,
_Nani-ha_ ou _Nani-va_[52]. Peu aprs, il se trouva,  _Kusa ye-no
saka_, en prsence d'un puissant prince ano, nomm, en japonais,
_Naga-sune hiko_[53], qui lui fit subir plusieurs checs et mit ses
troupes en droute. Dans un des combats, le frre an de l'empereur,
_Itu-se-no mikoto_, fut atteint d'une flche et mourut[54]. Zinmou
reprit, en consquence, la mer, o le mauvais temps mit sa flotte en
pril: Hlas! s'cria un de ses frres, j'ai parmi mes aeux les Gnies
du Ciel; ma mre est Desse de l'Ocan. Comment se fait-il qu'aprs
avoir t malheureux sur terre, je sois encore malheureux sur mer? Puis
il tira son pe et se jeta dans les ondes; son troisime frre suivit
son exemple, de sorte que Zinmou se trouva seul avec son fils pour
continuer sa mmorable expdition[55].

L'histoire des relations de l'empereur Zinmou et de Nagasoune me parat
avoir t altre  dessein et d'une faon assez transparente pour
veiller l'attention de la critique. Les Japonais, conqurants des les
occupes primitivement par les Yzo ou _Mau-zin_ peuples velus,
comprirent tout d'abord l'utilit, pour leur politique envahissante, de
faire croire  l'origine commune de leur prince et des principaux chefs
ano. Le meilleur moyen pour arriver  ces rsultats, tait d'emprunter
aux autochtones leur mythologie nationale, et de greffer la gnalogie
de Zinmou sur un des principaux rameaux de leur grande famille de _Kami_
ou de Gnies. Je ne veux pas dire pour cela que le panthon sintauste,
dont nous trouvons les principales reprsentations dans le _Ko-zi ki_,
est un panthon purement ano: bien loin de l, je crois apercevoir,
dans ces dieux originaires du Japon, des crations d'origine multiple,
et notamment des crations du gnie asiatique continental. La question
est trop tendue, trop complexe, pour tre examine en ce moment.
J'essaierai seulement d'appeler votre attention sur le procd adopt
par Zinmou pour effacer les consquences funestes qu'aurait pu avoir,
sur l'esprit des indignes, son caractre de conqurant tranger, de
nouveau venu, dans l'archipel de l'Asie orientale.

Nagasoune tait un des chefs ano avec lequel Zinmou comprit, tout
d'abord, qu'il avait beaucoup  compter. Sa premire attaque contre ce
puissant _hi-ko_ lui avait prouv que les autochtones ne se laisseraient
pas assujtir aussi aisment qu'il l'avait espr de prime abord.
Zinmou, je l'ai dit, perdit plusieurs batailles engages avec Nagasoune.

Nagasoune, disent les historiens japonais, avait, antrieurement 
l'arrive de Zinmou dans le _Yamato_, proclam prince des tribus
indignes, _Mumasimate_, fils de sa soeur cadette et d'un certain
_Nigi-hayabi_[56]. Or, ce _Nigi-hayabi_ tait lui-mme fils
d'_Osiho-mimi_, le second des grands dieux terrestres (_ti-zin_); de
telle sorte que Zinmou, qui se prtendait issu de son ct de
_Ugaya-fuki awasesu_, le quatrime de ces grands dieux, se trouvait
apparent avec le principal chef de ses ennemis. Seulement, il
s'agissait pour lui de faire accepter  son adversaire ce systme
gnalogique. Voici comment il s'y prit, d'aprs la lgende:

Nagasoune avait envoy un missaire  Zinmou pour lui faire voir un
carquois provenant des gnies clestes, et qui appartenait  son
beau-frre, Nigi-hayabi. L'empereur, de son ct, montra un carquois
qu'il possdait; et comme, en les rapprochant, ils se trouvrent
identiques, il devint vident pour tous que Zinmou et Nigi-hayabi
descendaient l'un et l'autre des anciens dieux du pays. Ce dernier,
convaincu de cette parent qu'il n'avait pas souponne, voulut faire sa
soumission au mikado. Nagasoune tenta de s'y opposer: sa rsistance lui
cota la vie[57]. Zinmou avait, de la sorte, aplani par la ruse les
obstacles que ses troupes taient impuissantes  renverser. Fort de
l'alliance du prince ano Nigi-hayabi, il lui fut dsormais facile de
vaincre et d'anantir l'un aprs l'autre tous les chefs des tribus qu'il
rencontra sur sa route. Ces petits chefs, il n'avait plus dsormais de
ncessit de les attacher  sa fortune; au lieu de voir en eux des
descendants des anciens dieux du pays, il ne les considra plus, _v
victis_! que comme des bandits. L'histoire, qui nous les represente
comme vivant dans des tanires,  l'tat sauvage, les appelle des
araignes de terre (_tuti-gumo_).

Matre de la situation, aprs sept annes consacres  des prparatifs
militaires et  des combats, en l'an 660 avant notre re, Zinmou fit
construire, dans la province de Yamato, le palais de _Kasiva-bara_, o
il fut proclam mikado. Il organisa ensuite son gouvernement; et, aprs
soixante-treize ans de rgne, mourut  l'ge de cent vingt-sept ans, en
585 avant notre re. L'anne suivante, il fut inhum sur une colline au
nord-est du mont Ounebi[58]. De nos jours encore, on va faire un
plerinage au tombeau du fondateur de la monarchie japonaise.

[Illustration]

[Illustration]




IV

LES SUCCESSEURS DE ZINMOU

JUSQU'A L'POQUE DE LA GUERRE DE CORE


La priode de l'histoire du Japon dont nous allons nous occuper
aujourd'hui, est comprise entre les annes 585 avant et 313 aprs notre
re. Cette priode, quel'on peut considrer, en partie du moins, comme
semi-historique, s'tend de la sorte depuis le second mikado jusqu'
l'poque o la civilisation du continent asiatique,  la suite de la
guerre de Core, commence  se rpandre dans les les de
l'Extrme-Orient. C'est un espace d'environ 900 ans, durant lequel le
Japon se dveloppe en dehors de toute influence trangre,  l'exception
de celle que reprsente Zinmou et ses compagnons d'armes sur le sol
envahi des tribus ano.

Pendant ce millnaire, quatorze mikados et une impratrice occupent, 
peu prs sans interruption, le trne tabli pour la premire fois, en
660 avant notre re, dans le palais de _Kasiva-bara_. Plusieurs d'entre
eux n'ont gure laiss, dans les annales de leur pays, d'autre souvenir
que celui de leur nom[59] et du lieu de leur rsidence.

A la mort de Zinmou, nous trouvons quelques annes d'interrgne. Zinmou
avait laiss trois fils, de deux lits diffrents. Le troisime, _Kam
Nu-na-kawa Mimi-no Sumera-mikoto_, parvint  se faire reconnatre
mikado, avec l'appui de son frre, n de la mme mre que lui. Ce
dernier tua le rival de celui qui devait figurer dans l'histoire sous le
nom de _Sui-sei Ten-wau_. Elev au rang suprme en l'anne 581 avant
notre re, il mourut en--549. Son frre, mort en--578, fut inhum, comme
l'avait t son pre, sur le _Unebi-yama_, dans la partie nord[60], qui
fut, de la sorte, la plus ancienne spulture impriale du Japon[61].

Nous voyons ensuite quatre mikados se succder de pre en fils, sans la
mention, dans leur rgne, d'aucun incident digne d'tre rapport, entre
les annes 548 et 291 avant notre re.

Sous le rgne du VIIe mikado, _Neko Hiko Futo-ni_ (--260  215),
quelques historiens placent un vnement que j'ai eu dj l'occasion de
citer, et qui, s'il tait admis comme authentique, aurait une
importance de premier ordre pour l'histoire des origines de la
civilisation japonaise. Je veux parler de la mission envoye au Japon
par l'empereur _Tsin-chi Hoang-ti_, auquel on avait persuad qu'il
existait, dans ce pays, un breuvage donnant l'immortalit. La
vingt-huitime anne du rgne de ce prince (219 avant notre re), un
homme du pays de Tsi, nomm _Siu-fouh_, adressa un mmoire  l'Empereur,
o il disait que, dans l'ocan Oriental, il y avait trois montagnes
divines, appeles _Poung-la_, _Fang-tchang_, et _Ing-tcheou_; que ces
trois montagnes divines taient situes dans la mer _Pouh-ha_, et que
les habitants de ces les possdaient un remde pour ne pas mourir. Il
demandait enfin  Chi-hoang d'y tre envoy, pour y chercher ce remde.
L'empereur approuva la demande, et envoya _Siu-fouh_  la recherche du
pays des Immortels, en compagnie d'un millier de jeunes gens, garons et
filles. Les vaisseaux qui emportrent cette mission se perdirent en
mer,  l'exception d'un seul, qui vint apporter en Chine la nouvelle du
dsastre[62].

Cet vnement est mentionn dans quelques historiens japonais[63]; mais,
comme il ne figure point dans le _Ni-hon Syo-ki_, il y a lieu de croire
qu'il a t emprunt aux sources chinoises par des historiens japonais
de date relativement rcente. D'aprs Syoun-sai Rin-zyo[64], sous le
mikado Kau-rei,  l'poque o rgnait en Chine l'empereur Chi-hoang, de
la dynastie des _Tsin_, il y eut un homme appel _Siu-fouh_, qui exprima
l'ide d'aller chercher au mont _Poung-la_ un mdicament pour viter la
mort. Il se rendit en consquence au Japon. On prtend qu'il s'arrta au
mont _Fu-zi Yama_. Il existe un temple (_yasiro_) construit en son
honneur  _Kuma-no_, dans la province de _Ki-i_[65].

J'ai tenu  recourir aux sources originales pour connatre la provenance
de cette lgende. Je l'ai trouve dans les _Mmoires_ de Sse-ma Tsien,
le plus clbre des historiens du Cleste-Empire; mais, au Japon, je ne
l'ai rencontre que dans des crits en gnral peu estims. Nous ne nous
y arrterons pas davantage.

Ce qu'on nous apprend des deux mikados suivants, le huitime et le
neuvime, est  peu prs insignifiant. Ils rgnrent de 214  98 avant
notre re, et vcurent le premier 117 ans, le second 115 ans. Ces cas de
longvit extraordinaire se rencontrent sous plusieurs rgnes de la
priode semi-historique des annales du Japon. Ils provoquent sur
l'authenticit de ces rgnes des doutes que nous aurons l'occasion
d'examiner plus tard.

Le dixime mikado, _Mi-maki-iri-biko Imi-ye_ (-97  30), commence 
occuper une certaine place dans l'histoire. Sous son rgne, en l'anne
88 avant notre re, fut tablie, pour la premire fois, la charge de
_syau-gun_ ou de lieutenant-gnral qui devait tre, par la suite,
prpondrante dans l'empire, et ne laisser au mikado qu'une autorit
purement conventionnelle et nominale.

A cette poque, les tribus autochtones relevaient la tte de toutes
parts; le mikado se vit oblig d'tablir, dans son empire, quatre grands
commandements militaires,  la tte de chacun desquels il plaa un
_syau-gun_. Ce serait cependant une erreur de confondre le caractre de
la fonction de syaugoun,  cette poque, avec celui qui devait
s'attacher  ce titre environ mille ans plus tard. Dans les anciens
temps, et jusqu'au VIIe sicle de notre re, il n'y a pas eu de caste
militaire proprement dite: l'empereur, en cas de guerre, tait toujours
de droit seul commandant en chef de l'expdition, et jamais cette
charge importante n'tait confie  un de ses sujets[66].

C'est galement sous le rgne de ce mme mikado qu'arriva au Japon, la
premire ambassade trangre dont l'histoire nous ait conserv le
souvenir. Je veux parler de l'ambassade du pays de _Mimana_, que j'ai eu
l'occasion de mentionner dans une confrence prcdente. Le _Ni-hon
Syo-ki_ nous dit que cette ambassade apporta un tribut au Japon, en
automne, au 7e mois de la 65e anne du rgne de Mi-maki-iri-biko
Imiye (an 33 avant notre re), et ajoute que le pays de Mimana est
loign de plus de 2000 _ri_ du pays de _Tukusi_ (ct nord-ouest de
l'le Kiou-siou), et situ au sud-ouest du pays de _Siraki_[67], l'un
des tats qui existaient alors dans la pninsule Corenne[68].
L'ambassadeur nomm _Sonakasiti_ demeura auprs du prince
hrditaire[69]. Le pays de _Mimana_ est galement dsign sous le nom
d'_Amana_[70].

Sous le rgne du onzime mikado, _Ikume Iri hiko I sati_ (de 29 avant
notre re  70 aprs notre re), le _Ni-hon Syo-ki_ cite une nouvelle
ambassade de Core, qui vint apporter des prsents  la cour du Japon.
Je m'attache  vous citer les missions envoyes du continent asiatique 
la cour des mikado, parce que ces missions ont d contribuer puissamment
 veiller la curiosit des Japonais, et  implanter dans leur pays les
premires racines de la civilisation chinoise.

Sonakasiti, ambassadeur de Mimana, qui tait venu  la cour sous le
rgne prcdent et qui avait t attach  la personne du prince
hrditaire, exprima le dsir de retourner dans son pays. Le mikado
accda  sa demande, lui fit des prsents, et lui remit cent pices de
soie rouge pour son souverain. Pendant le voyage, l'ambassade de Mimana
fut arrte par des hommes du Sinra, qui la dvalisrent. On attribue 
ce fait l'origine de la haine qui exista, par la suite, entre les deux
tats[71].

Ces riches prsents, sans doute, veillrent la convoitise du Sinra.
Nous voyons, en effet, un fils du roi de ce pays, nomm _Ama-no
Hi-hoko_, se rendre au Japon, la 27e anne avant notre re, au
printemps, le troisime mois, et demander au mikado la faveur d'tre
admis parmi ses sujets. Ce prince dbarqua dans la province de _Harima_,
et s'arrta dans la ville de _Si-sava-no mura_. Le mikado lui envoya
demander qui il tait, et quel tait son pays. Ama-no Hi-hoko rpondit
qu'il tait fils du matre du royaume de Sinra, et qu'ayant appris que
le Japon tait gouvern par un sage empereur, il tait venu s'y
instruire et se mettre au nombre de ses sujets; qu'enfin il apportait en
prsent des objets de son pays pour les offrir au mikado. Celui-ci
accda  la demande du prince coren qui, aprs avoir visit plusieurs
localits du Nippon, se rendit par la rivire _U-dino kava_ dans la
province d'_Au-mi_, et habita quelque temps  _A-na-no mura_. Il quitta
ensuite cette ville et passa dans la province de _Waka-sa_; puis il se
rendit  l'ouest dans celle de _Tati-ma_, o il fixa sa rsidence. L,
il pousa une femme du pays, qui lui donna une progniture[72]. Les
indignes ont lev un temple pour honorer sa mmoire[73].

Je suis entr dans ces dtails pour montrer que les historiens japonais
les plus anciens et les plus autoriss ont conserv avec soin le
souvenir de ces premires relations de leur pays avec la Core,
relations auxquelles le Japon doit, sans doute,  une poque trs
recule, la connaissance, au moins rudimentaire, des arts et de la
civilisation asiatique.

En dehors des relations engages avec la Core, les annales du Japon
nous rapportent, sous le rgne d'Ikoum Iri-hiko I-sati, quelques autres
vnements intressants. Une pouse du mikado, sur les instances de son
frre an, consent  assassiner ce prince pendant son sommeil; mais, au
moment de commettre le crime, elle laisse tomber sur le front de son
poux une larme qui le rveille, et l'instruit du projet conu pour
attenter  ses jours. L'impratrice obtient son pardon; mais, dsespre
d'avoir caus le malheur de son frre, elle se rend dans un
retranchement que celui ci s'tait construit avec des sacs de riz. Un
envoy du mikado y met le feu, et le frre et la soeur prissent
ensemble dans la fournaise[74]. Il y a, dans ce rcit, un motif de
tragdie orientale; mais nous n'avons rien de plus  en tirer.

L'art de lutter, si estim au Japon, commena  se rpandre dans ce pays
sous le mme rgne. On y voit aussi l'rection d'un temple consacr  la
grande desse solaire _Ten-syau dai-zin_, dans la province d'Is, et une
fille du mikado, _Yamato-bim_, devenir prtresse de ce temple,
vnement qui fut l'origine des fonctions religieuses de _Na-k_,
confies  des femmes, et qui ont continu  subsister jusqu' notre
poque.

Enfin, la quatre-vingt-sixime anne du rgne d'Ikoum Iri-hiko I-sati
(an 67 de notre re), le Japon envoya, pour la premire fois, une
ambassade dans un pays tranger. Cette ambassade, qui apporta des
prsents  la cour de Chine, est mentionne dans les historiens
chinois[75], mais on ne la trouve cite que dans un petit nombre
d'historiens japonais, qui n'en ont gard la mmoire que grce aux
annales de la Chine[76].

Le douzime mikado, _Oho-tarasi-hiho O siro-wake_, rgna de 71  130
aprs notre re. Au fur et  mesure que nous approchons du sicle de la
guerre de Core, les annales japonaises deviennent plus prcises, plus
explicites, plus substantielles: on sent que l'on quitte peu  peu le
domaine de l'histoire mythique et lgendaire, pour entrer dans celui de
l'histoire positive. Durant ce rgne, nous voyons rapportes les luttes
qui devaient aboutir  l'expulsion dfinitive du Nippon des chefs Ano,
lesquels perdaient, d'anne en anne, du territoire et se rfugiaient
dans les rgions du nord. La premire grande campagne, dont on nous
donne le rcit, fut engage contre les _O-so_ qui se trouvaient, encore
 cette poque, en grand nombre dans le pays de _Tukusi_ (le de
Kiousiou). On ne sait pas bien  quoi s'en tenir au sujet de ces Oso,
et de nouvelles recherches seront ncessaires pour connatre exactement
ce qu'ils taient. Cependant leur organisation politique, leur manire
de combattre, et peut-tre davantage leur nom, nous portent  croire
qu'ils appartenaient  la race indigne des Kouriliens. _O-so_ signifie
les descendants des ours. Or, l'on sait que l'ours tient une place
considrable dans la religion des Ano, que cet animal est de leur part
un objet de vnration, et que leurs chefs, tout au moins, prtendent
tirer leur origine des ours sacrs.

Une seconde rvolte des _O-so_, sous le mme rgne, fut domine par les
forces militaires du mikado, et surtout par la ruse d'un de ses fils,
_Yamato Take_, dont le nom est rest clbre dans les fastes militaires
du Japon.

Enfin les _Atuma Yebisu_ ou Sauvages de l'Est--et, cette fois, il n'y a
plus  douter qu'il s'agisse des Ano--se rvoltrent  leur tour.
Yamato Tak, charg par le mikado de marcher contre eux, les battit et
les obligea  chercher un refuge dans l'le de Yzo, o ils vivent
encore de nos jours sur les ctes et dans la rgion montagneuse de
l'intrieur.

Pendant le cours de son expdition militaire, Yamato Tak avait t
assailli en mer par une violente tempte. Une de ses femmes de second
rang, nomme _Tatibana_, persuade que cette tempte s'tait leve par
suite de la colre de _Riu-zin_, le Gnie de l'Ocan, s'offrit en
holocauste  ce dieu, et se noya. La tempte s'apaisa aussitt. Quelque
temps aprs, le prince Yamato Tak se trouva sur une hauteur d'o l'on
pouvait contempler  l'est de vastes rgions; se rappelant alors le
dvoment de Tatsibana, il s'cria: _A-ga tuma!_  mon pouse! Depuis
cette poque, les provinces orientales du Japon ont conserv le nom de
_A-tuma_.

A la mort de Yamato Tak[77], l'empereur plaa les rnes du
gouvernement entre les mains de _Take-no uti sukune_, clbre
personnage qui fut ministre sous six mikados. Les annales du Japon lui
attribuent une existence d'une longueur fabuleuse: il aurait vcu
suivant les uns 317 ans, et suivant d'autres 330 ans.

_Oho-tarasi-hiko-o-siro-wake_ tablit,  la fin de son rgne, sa
rsidence dans la province d'_Au-mi_. Aprs avoir occup le trne
pendant soixante annes, il mourut g de 106 ans, laissant une
soixantaine de fils, auxquels il distribua des territoires fodaux dans
toute l'tendue de son empire. Les descendants de ces princes existent
encore de nos jours en grand nombre au Japon.

On ne sait  peu prs rien du rgne du treizime mikado, _Waka-tarasi_
(131  191 de notre re), si ce n'est qu'il n'y eut point de guerre 
cette poque, et que le peuple vcut heureux et content.

Le successeur de ce prince, _Tarasi-naka_, quatorzime mikado (192  200
de notre re), tait fils du clbre _Yamato-Take_, dont je vous ai
entretenus tout  l'heure. Il fit une guerre aux _O-so_, durant
laquelle il mourut de maladie d'aprs les uns, d'une blessure
occasionne par une flche d'aprs d'autres[78]. Son rgne ne dura que
neuf ans: il fut inhum dans la province de _Yetizen_.

Nous voici arrivs au grand vnement qui clt la priode
semi-historique des annales du Japon. Je veux parler de la conqute d'un
des royaumes qui composaient  cette poque la Core, par cette femme
extraordinaire que les orientalistes ont surnomme la _Smiramis de
l'Extrme-Orient_.

L'impratrice _Iki-naga-tarasi_, plus connue sous son nom posthume de
_Zin-gu kwau-gu_, tait arrire-petite-fille de l'empereur
_Waka-Yamato-neko-hiko-futo-hibi-no sumera-mikoto_, et fille
d'_Iki-naga-sukune_: elle avait t leve au rang de _kisaki_ ou
impratrice, la seconde anne du rgne de _Tarasi-naka_. Son
intelligence n'avait d'gale que sa beaut, et, pour comble de mrite,
elle excellait dans l'art de la sorcellerie.

Comme elle se trouvait enceinte  la mort de Tarasi-naka, son poux,
elle rsolut, d'accord avec le ministre Tak-no-outi-Soukoun, de cacher
au peuple la mort de l'empereur, afin de ne pas mettre le dsordre dans
le pays et de pouvoir mener  bonne fin plusieurs campagnes qu'elle
avait projetes. Elle convoqua en consquence son arme, battit les
_O-so_, et se dbarrassa de quelques autres rebelles qui fomentaient des
troubles dans l'empire. Se confiant ensuite  un pressentiment, elle
rsolut d'aller attaquer, au-del des mers, le pays de _Sin-ra_, en
Core; elle ne voulut cependant point partir sans consulter le sort.
Comme elle se trouvait sur le bord de la rivire de _Matura_, dans la
province de Hizen, elle jeta dans l'eau un hameon suspendu  une ligne,
et dit: Si ce que j'ai projet doit russir, l'amorce attache  mon
hameon sera saisie par un poisson. Elle souleva aussitt sa ligne, 
laquelle tait suspendu un perlan. L'impratrice s'cria: Voil une
chose merveilleuse! A la suite de cet vnement, on appela _Medura_
merveilleuse, la localit qui fut plus tard dsigne par corruption
sous le nom de _Matura_[79]. La lgende rapporte qu'on n'a pas cess
jusqu' prsent de trouver des perlans dans cette rivire, mais que les
femmes seules russissent  les y pcher[80].

Avant de partir pour la Core, l'impratrice voulut se soumettre  une
autre preuve, afin de bien connatre la volont des Dieux. Elle se
baigna la chevelure dans l'eau de mer, et tout  coup ses cheveux se
divisrent en deux parties et formrent un toupet (_motodori_) sur le
haut de sa tte. Ayant de la sorte l'apparence d'un homme, elle runit
son conseil de guerre, fit les prparatifs pour l'expdition qu'elle
avait projete, mit une pierre sur ses reins pour retarder son
accouchement, et prit le commandement de son arme. Une divinit
protectrice de l'Ocan, _Fumi-yosi_, plaa la flotte impriale sous sa
protection, et marcha  l'avant-garde des vaisseaux.

La flotte de l'impratrice venait  peine de quitter le port de _Wa-ni_,
qu'une violente tempte s'leva sur l'ocan. De gros poissons parurent
alors  la surface de l'eau et soutinrent les vaisseaux japonais.
L'arme arriva de la sorte, saine et sauve, en Core. Le roi de Sin-ra,
_Hasamukin_, saisi de terreur, s'cria: J'ai entendu dire qu'il y avait
 l'Orient un royaume des Gnies appel _Nip-pon_, gouvern par un sage
prince du titre de _Sumera-mikoto_. Ce sont videmment les troupes
divines de ce royaume; comment serait il possible d'y rsister[81]? Il
arbora donc un drapeau blanc en guise de pavillon parlementaire, et se
constitua volontairement prisonnier de l'impratrice qui lui accorda la
vie et se fit livrer ses trsors, ainsi que des otages. Il prit en
outre l'engagement de payer un tribut annuel  la cour du Mikado. Les
rois de _Korai_ et de _Haku-sai_, ayant appris ce qui se passait,
envoyrent des espions pour savoir  quoi s'en tenir sur les forces de
l'arme japonaise. Convaincus que la lutte serait ingale et sans succs
possible pour eux, ils se rendirent au camp de l'impratrice, se
prosternrent la tte contre terre, et implorrent la faveur de la paix,
prenant l'engagement de se reconnatre pour toujours les tributaires du
Japon. La triarchie des _San-kan_ fut, de la sorte, soumise tout entire
 l'autorit des mikados[82].

Iki-naga-tarasi tablit ensuite un campement en Core, au commandement
duquel elle plaa un personnage appel _Oho Ya-da Sukune_; puis elle
s'en retourna au Japon, emportant avec elle, outre les objets prcieux
dont elle s'tait empare, des livres et des cartes gographiques.

Arrive dans le pays de Tsoukousi, conformment  ses voeux, elle
accoucha d'un fils, qui fut plus tard l'empereur _Hon-da_. Elle se
rendit ensuite  _Toyora_, pour accomplir les funrailles de
Tarasi-naka, son poux dcd avant la guerre.

Un des fils de Tarasi-naka, n d'une autre mre que Iki-naga-tarasi,
sous prtexte qu'il tait l'an, voulut revendiquer ses droits au trne
de son pre. Il leva, pour appuyer cette revendication, une arme qui
attaqua les troupes de l'impratrice. Tak-no outsi Soukoun, ministre
de cette princesse, parvint  l'aide d'un stratagme  surprendre 
l'improviste le prince rvolt, qui ne put sauvegarder sa libert que
par la fuite. De dsespoir, il se noya.

Iki-naga-tarasi envoya deux fois des ambassadeurs  la cour des _We_,
qui rgnaient,  cette poque, en Chine. On trouve, en effet, dans le
recueil des _Historiens de la Chine_, la mention de plusieurs ambassades
d'une reine du Japon appele _Pi-mi-hou_, qui parat tre la mme que
l'impratrice pouse de Tarasinaka. Les auteurs chinois disent, il est
vrai, que, devenue adulte, elle ne voulut pas se marier; mais ils
ajoutent qu'elle s'tait voue au culte des dmons et des esprits[83],
particularit qui contribue  rendre l'identification trs
vraisemblable. Il y a, d'ailleurs, une question de synchronisme qui
claircit sensiblement le problme.

Une de ces ambassades est fixe  la seconde anne de l're _King-tsou_
(238 aprs J.-C.). Une autre ambassade est mentionne  la quatrime
anne de l're _Tching-tchi_ (243 aprs J.-C.).

La plupart des historiens japonais sont muets au sujet de ces
ambassades; et ceux qui les mentionnent se sont probablement renseigns
 des sources chinoises.

Le _Nipponwau-dai iti-ran_, dont une traduction trs imparfaite, rdige
par Titsingh avec le concours des interprtes japonais du comptoir de
_D-sima_, a t publie par Klaproth, parle d'une ambassade de
l'empereur des _We_ qui aurait t envoye  la cour du Japon[84]. Le
mme ouvrage dit que _Sun-kiuen_, souverain chinois de la dynastie de
_Ou_, eut l'ide d'attaquer le Japon; mais, bien qu'il ait fait passer
la mer  plusieurs myriades de soldats, il n'obtint aucun rsultat, une
maladie pestilentielle ayant dcim son arme pendant la traverse.

Iki-naga-tarasi, suivant les historiens japonais, aurait rgn 69 ans et
vcu un sicle. Les historiens chinois, au lieu d'attribuer un si long
rgne  cette princesse, font figurer plusieurs souverains pendant cette
priode: un roi, qu'on ne nomme point et auquel le peuple refusa de se
soumettre; puis une fille de l'impratrice, appele _I-yu_, qui monta
sur le trne  l'ge de treize ans.

Le successeur de l'impratrice Iki-naga-tarasi fut l'empereur _Hon-da_,
fils de cette princesse et du mikado Tarasi-naka. Si le rgne prcdent
tient encore  la mythologie par le merveilleux dont les historiens
indignes se sont plu  l'entourer, le nouveau rgne appartient
dfinitivement  l'histoire. C'est  partir de cette poque que l'usage
de l'criture s'est rpandu au Japon, et que les lettrs de ce pays ont
commenc  cultiver la littrature chinoise.

Le _Ni-hon Syo-ki_ rapporte qu'en automne de la quinzime anne du rgne
de Hon-da (284 de notre re), le roi de Paiktse envoya un personnage
appel _A-ti-ki_ ou _A-to-ki_ offrir au mikado deux beaux chevaux de son
pays. Ce personnage savait lire le chinois, de sorte que le mikado le
nomma prcepteur (_fumi-yomi-hito_ matre de lecture) de son fils, le
prince hrditaire _Waka-iratuko_. _A-ti-ki_, ayant dsign un lettr
du royaume de _Haku-sai_, nomm _Wa-ni_, comme le plus capable pour
remplir cette mission, Honda envoya chercher _Wa-ni_ en Core. Celui-ci
arriva au Japon l'anne suivante (285 de notre re), et fut aussitt
appel aux fonctions de prcepteur du prince imprial.

Wani appartenait  la famille de l'empereur Kaotsou, de la dynastie des
Han, dont un des membres tait venu s'tablir en Core, dans le royaume
de Paiktse. Mand  la cour du mikado, il apporta au Japon le _Lun-yu_
ou Discussions philosophiques de l'cole de Confucius, le
_Tsien-tze-wen_ ou Livre des Mille Caractres, et quelques autres
ouvrages chinois, dont nous ne possdons malheureusement pas la
nomenclature.

Toutefois, les relations de la Core avec le Japon, dont elle
reconnaissait la suzerainet[85] depuis les conqutes de
Iki-nagatarasi, deviennent trs suivies sous le rgne de Honda; et nous
voyons des gens de la triarchie des Sankan employs par le mikado  de
grands travaux publics, notamment  creuser un lac qui fut nomm
_San-Kan-no ike_ le lac des Trois Kan[86]. Le prince Waka Iratsouko,
lve de Wani, acquit bientt la connaissance de l'criture chinoise. On
rapporte, en effet, qu'en 297 le roi de Kora, ayant crit au mikado une
lettre dans laquelle il se vantait que son pays avait apport
l'instruction au Japon, ce prince lut lui-mme la lettre, et, aprs
avoir tmoign  l'ambassadeur qui l'apportait son mcontentement pour
l'impolitesse de sa teneur, la dchira en morceaux[87].

A partir de cette poque, avec la littrature de la Chine, nous voyons
la civilisation chinoise, d'anne en anne, de plus en plus pntrer de
part en part la civilisation japonaise. La langue crite du
Cleste-Empire devient la langue savante du Nippon, les livres composs
dans cette langue, les livres classiques sur la culture desquels sera
base dsormais toute instruction soigne, toute ducation librale.

Nous avons donc  examiner  prsent, au moins dans ses traits les plus
caractristiques, cette vieille et  tant d'gards tonnante
civilisation du Cleste-Empire, dont la connaissance tait nagure
encore considre comme indispensable  tout Japonais qui prtendait au
titre de lettr ou mme simplement d'homme bien lev. Depuis la rcente
invasion des ides europennes au Japon, les indignes ngligent plus
que par le pass les tudes chinoises auxquelles ils s'adonnaient
nagure des leur entre  l'cole et jusqu' la fin de leurs classes. On
aurait tort de croire cependant que ces tudes soient absolument
ddaignes, abandonnes par les insulaires de l'Extrme-Orient.
Quiconque possde une solide rudition sinologique est assur de leur
estime, de leur courtoisie; et, en bien des circonstances, il n'y a pas
pour l'Europen de meilleur moyen d'acqurir la confiance de ces
intelligents orientaux, d'arriver  tre admis sans dtour dans leur
intimit, que celui qui consiste  leur montrer qu'on connat  fond la
littrature antique du pays d'o ils ont tir jadis leur criture, leurs
sciences, leur religion et une grande partie de leurs ides morales et
philosophiques.

[Illustration]

[Illustration: La Civilisation Japonaise, (carte)]

[Illustration]




V

INFLUENCE DE LA CHINE

SUR

LA CIVILISATION DU JAPON

LA CHINE AVANT CONFUCIUS


Les premires relations suivies des Chinois avec les Japonais, au
IIIe sicle de notre re, furent pour ces derniers le signal d'une
re nouvelle de transformation sociale. La Chine apportait au Japon une
criture d'une savante complexit[88], bien faite pour frapper
l'imagination d'un peuple encore enfant, et, avec cette criture, une
histoire dj vieille  cette poque de plusieurs milliers d'annes
d'antiquit, une philosophie raffine et des connaissances scientifiques
et industrielles relativement trs avances. Les insulaires de l'extrme
Orient, au naturel inquiet et essentiellement curieux, virent, dans
cette civilisation du continent, un grand modle  suivre et  imiter,
quelque chose qui tait pour eux une vritable rvlation. De mme que
les Japonais de nos jours se sont empresss de s'initier  toutes les
dcouvertes du gnie europen, depuis l'ouverture des ports de leur
empire au commerce de l'Occident (1852), de mme les Japonais des
premiers sicles de notre re se jetrent avec avidit sur tout ce qui
pouvait leur faire connatre les progrs accomplis alors sur la terre
ferme du continent asiatique.

La Chine a toujours vcu dans le pass: elle n'a jamais rv d'avenir
qui puisse galer, et encore moins surpasser, les perfections des
premiers ges. C'est en talant les fastes de son antiquit recule,
qu'elle devait d'abord fasciner l'imagination des insulaires du Nippon.
Cette antiquit, que les Japonais instruits se sont fait un devoir
d'tudier durant la priode de leur ducation classique, nous allons
essayer de l'envisager dans ses traits les plus saillants et les plus
caractristiques.

On a beaucoup discut sur l'origine de la nation chinoise: la plupart
des orientalistes inclinent  l'ide de placer son berceau au nord ou 
l'ouest du continent asiatique. M. d'Hervey de Saint-Denys est port 
lui attribuer une origine amricaine[89]. Je ne discuterai point ici
ces diverses thories; je me bornerai  dire qu'il rsulte de mes
travaux que le plus ancien domaine de la civilisation chinoise doit tre
plac en dehors des limites actuelles de la Chine proprement dite, 
l'ouest, dans la direction du Koukou-noor, probablement sur les versants
orientaux du mont Koun-lun.

Quelques savants n'admettent point, sans de grandes rserves, les rcits
antrieurs  la dynastie des _Tcheou_ (1134-256 avant notre re), et
encore n'accueillent-ils pas sans difficult ce qu'on nous apprend des
rgnes de cette dynastie avant Confucius. Je crois les scrupules de ces
savants fort exagrs. Il est vident que plus on recul loin dans
l'antiquit, plus il faut s'attendre  trouver l'histoire mle  la
mythologie. Nous possdons nanmoins trop de sources certaines de
l'histoire antique de la Chine pour pouvoir relguer dans le domaine de
la fable ce que nous savons, non-seulement des premiers temps de
l'poque des _Tcheou_, mais mme une foule d'indices historiques
remontant  la dynastie des _Chang_,  celle des _Hia_, et, dans une
certaine mesure, au-del de cette dynastie. L'authenticit de cette
histoire n'est que mdiocrement tablie, il est vrai, par les monuments
de l'art proprement dit. Les difices de pierre sont de toute
raret[90], les inscriptions insuffisantes, les bronzes pour la plupart
sans lgendes sur lesquelles puisse s'exercer la critique avec quelque
chance de succs. En revanche, l'institution antique de la charge
d'historiographe officiel de l'empire, les conditions remarquables
d'indpendance dans lesquelles taient placs les lettrs chargs de
cette haute fonction publique, nous fournissent des garanties de vrit
qu'on rencontrerait difficilement ailleurs. La cration des
historiographes officiels et du Tribunal de l'Histoire est attribue par
les Chinois au rgne de Hoang-ti (2637 avant notre re). Choisis parmi
les savants les plus renomms de l'empire, ils crivaient jour par jour
les vnements qui se passaient sous leurs yeux; pour les garantir du
danger qu'ils pouvaient encourir en racontant les faits qui n'taient
pas de nature  plaire  l'empereur et aux grands, les institutions leur
accordaient le privilge de l'inamovibilit.

Les Chinois, comme tous les peuples qui ont occup une large place dans
l'histoire, ont cherch  reporter aussi loin que possible dans
l'antiquit les vestiges primitifs de leur existence sociale. Confucius,
auquel on doit la reconstitution de leurs plus vieilles annales, tait
un esprit sobre, d'une imagination troite, peu enclin aux rcits
merveilleux. Il chercha sans doute  trouver dans le pass une base sur
laquelle il put appuyer sa doctrine; mais, cette base trouve, il n'eut
ni le got, ni le besoin de faire remonter  des temps plus reculs les
fastes du peuple dont il s'tait donn la mission de rformer les
moeurs et de rgler l'existence. Eh bien! Confucius a non-seulement
admis comme historique le rgne de _Hoang-ti_, qui vivait au XXVIIe
sicle avant notre re, prs de 600 ans avant la naissance d'Abraham,
mais mme les rgnes de princes antrieurs  Hoang-ti, tels que
_Chin-noung_ et _Fouh-hi_, qu'il dsigne sous le nom de _Pao-hi_[91]. Le
rgne de ce dernier empereur est plac par les historiens indignes au
XXXVe sicle avant notre re, c'est--dire longtemps avant l'poque
probable de la fondation des empires d'gypte, de Babylonie et
d'Assyrie, et prs de deux sicles avant la date attribue au dluge
biblique.

De quelque ct que nous tournions nos regards, lorsque nous voulons
pntrer les tnbres de ces premiers temps de l'histoire, nous nous
trouvons en prsence de fables et de lgendes. S'il fallait renoncer aux
annales de tous les temps o la vrit s'est associe  la fiction,
l'histoire de notre globe serait bien moderne. Il appartient  la
critique, fonde sur les principes de l'ethnographie, de dmler ce qui,
de ces vieux ges, doit tre acquis aux annales de l'humanit et ce qui
doit tre relgu dans le domaine du mensonge et de la fantaisie. Le
contrle de l'rudition ne saurait tre exerc d'une faon trop svre;
mais ce contrle ne doit point avoir pour effet de repousser sans ample
discussion les faits dont l'authenticit ne parat pas absolument
dmontre. L'esprit humain, on l'a dit souvent, invente peu; ses
prtendues inventions ne sont souvent que des chos, des rminiscences
des temps passs. Une foule de lgendes dclent des faits rels, dont
la trace mrite d'tre recherche. Qu'importe, au fond, qu'Homre soit
un personnage mythique: son nom signifie l'auteur ou les auteurs de
l'_Iliade_ et de l'_Odysse_. Il peut se faire que beaucoup de noms
chinois des premiers ges n'aient pas t ports par ceux auxquels on
les attribue. Ce qui est utile de savoir, dans l'espce, c'est avant
tout quelle a t l'volution de l'humanit, l'volution des peuples.
Les lgendes archaques de la Chine nous apprennent ce que la tradition
locale a conserv des poques primitives de ce vaste empire. Il est
intressant de le connatre.

De ces lgendes, la plus considrable, celle qui nous raconte la
condition du peuple chinois avant la fondation de la monarchie[92], a
t vulgarise par les _Taosse_, prtendus sectateurs de la philosophie
de _Lao-tse_, dont l'influence fut prpondrante en Chine  l'poque de
la nfaste, mais  coup sr mmorable dynastie des _Tsin_ (IIIe
sicle avant notre re). Nous y trouvons l'histoire de deux chefs de
tribus _Yeou-tchao_ et _Soui-jin_[93], qui reprsentent la priode
durant laquelle les Chinois, non encore civiliss, vivaient  l'tat de
tribus nomades et  peu prs sauvages, dans les rgions montagneuses de
l'Asie Centrale.

Avec l'empereur _Fouh-hi_[94], sur l'existence duquel les lettrs
indignes, dit le Pre Amyot, n'mettent aucun doute, commence la
priode o les Chinois se constituent en nation proprement dite,
reconnaissent un chef pour toutes leurs tribus et tablissent au milieu
d'eux une sorte de gouvernement politique et religieux. A ce prince, la
tradition attribue l'invention d'une criture rudimentaire, compose de
trois lignes entires ou brises, qui, suivant leurs combinaisons,
servaient  rappeler un certain nombre d'ides simples, adaptes aux
besoins de l'administration publique. Les signes de cette criture sont
dsigns sous le nom de _koua_ ou trigrammes; ils remplacrent une
criture forme  l'aide de cordelettes noues, analogues aux _qquipou_
des anciens Pruviens. Fouhhi est reprsent avec des excroissances sur
le front, emblmes du gnie, qu'on remarque galement sur l'image
traditionnelle de Mose. On le dsigne comme le premier lgislateur de
son pays; il ordonna que les hommes et les femmes portassent un costume
diffrent, et institua les crmonies du mariage. Il passe aussi pour
l'inventeur du cycle de soixante ans, encore en usage de nos jours en
Chine, en Cochinchine, en Core et au Japon, ainsi que du calendrier; il
enseigna  ses sujets plusieurs arts inconnus jusqu'alors, la musique,
la pche, etc.

A la mort de Fouh hi, _Ching-noung_[95], dont le nom signifie le
laboureur divin, fut appel  lui succder. Il inventa la charrue et
l'art de cultiver les champs. Il organisa les premiers marchs, enseigna
les principes de l'art de la guerre et s'appliqua  l'tude de la
mdecine, fonde sur la connaissance des proprits des plantes.

Les historiens chinois placent quelque fois plusieurs rgnes entre ceux
de Chin-noung et de Hoang ti; mais ils s'accordent assez mal sur ce
qu'ils rapportent sur ces rgnes. Avec Hoang ti seulement, leur rcit
acquiert une apparence de vrit qui ne permet gure de le relguer en
dehors du domaine de l'histoire positive. La soixante et unime anne du
rgne de ce prince (2634 ans avant notre re), commence le premier des
cycles sexagnaires qui se sont succd depuis lors sans interruption
jusqu' nos jours.

Nous nous trouvons dsormais dans le domaine de la chronologie
rigoureuse; car cette chronologie est fonde sur une computation des
annes et des sicles qui ne parat pas avoir t modifie, en Chine,
depuis les temps les plus reculs. L'anne chinoise la plus ancienne
tait de 365 jours et un quart, juste comme l'anne julienne; quant aux
sicles chinois, ils se composent de soixante annes, formes par la
combinaison de deux petits cycles primordiaux, l'un de dix, l'autre de
douze lments, qui, juxtaposs, ne peuvent jamais produire deux fois
une notation semblable pendant toute la dure de la priode[96].

Hoang ti personnifie donc le point de dpart historique des annales de
la Chine. Quant aux vnements dont le rcit est rapport  son poque,
il est vident qu'il ne faut les admettre qu'avec rserve. On nous le
reprsente comme auteur d'une foule d'inventions, attribues dj, pour
la plupart, aux souverains semi-historiques qu'on cite comme ayant t
ses prdcesseurs. Enfin c'est  lui qu'est dcern pour la premire
fois le titre de ti empereur, qui fut substitu  celui de _wang_
autocrate, donn aux princes qui avaient gouvern jusque-l sur la
Chine[97]. Ce titre, employ paralllement avec celui de _chang-ti_ le
haut _empereur_, par lequel on dsignait dj sous son rgne l'tre
suprme, tablissait, entre le Ciel et le matre de la Terre, une
corrlation de nature  rendre sacres, aux yeux du peuple, les
prrogatives de sa haute magistrature. Aprs Hoangti, on place quatre
souverains: _Chao-hao_ fit excuter de grands travaux publics, composa
une musique nouvelle et rgla le costume que devaient porter les
mandarins des diffrentes classes; _Tchouen-hioh_ organisa le service
des mines, des eaux et des forts, rforma le calendrier et plaa le
commencement de l'anne  la premire lune du printemps; il dcrta
enfin que l'empereur seul offrirait dsormais le grand sacrifice au
Chang-ti; _Ti-ko_[98] rforma les moeurs de son peuple et introduisit
la coutume de la polygamie; _Ti-tchi_[99], le dernier de cette priode,
se livra  la dbauche et  toutes sortes de dsordres. Les anciens de
l'empire le dposrent et levrent  sa place son frre _Yao_[100],
avec lequel commence l'histoire enregistre dans le livre canonique des
Chinois appel _Chou-king_. _Yao_ et ses deux successeurs au trne,
_Chun_ et _Yu_[101] sont considrs par les Chinois comme les modles
ternels de toutes les vertus qui doivent entourer la majest d'un
souverain. Aussi leur a-t-on dcern le titre de _san-hoang_ les trois
augustes.

_Yao_ attachait un grand prix  l'tude de l'astronomie: il voulut que
la vie du peuple ft rgle sur les rvolutions des corps clestes. Il
considrait la suprme puissance comme une lourde charge, que nul ne
devrait envier, mais  laquelle, non plus, personne n'avait droit de se
soustraire. Proccup de trouver un successeur, il repoussa la
proposition que lui faisaient ses ministres de dsigner son fils pour
occuper le trne aprs lui, et finit par arrter son choix sur un pauvre
laboureur nomm _Chun_, qui, n dans une famille obscure et entour de
parents sans talent ni sagesse, sut vivre en paix en pratiquant les
devoirs de la pit filiale, tendue, comme le font les Chinois,  tous
les rapports qui existent entre les diffrents membres de la socit:
l'empereur, les parents et les amis.

_Chun_ (2285 ans avant notre re) hsita longtemps  accepter le trne
que Yao venait de lui offrir; il ne se trouvait pas  la hauteur de la
charge que l'empereur avait rsolu de lui confier. Sur les instances
ritres de Yao, il se dcida enfin  prendre en main les rnes du
gouvernement. Comme son prdcesseur, il s'attacha  l'tude des
rvolutions clestes et au perfectionnement du calendrier; il tablit
un systme de poids et mesures uniforme pour tout l'empire et institua
un code de justice criminelle, moins dur pour les coupables que les lois
qui taient en usage avant sa promulgation. Quelques auteurs prtendent
mme que les punitions corporelles ne furent mises en pratique que sous
la dynastie des _Hia_, et que les chtiments infligs sous le
gouvernement de _Chun_ ne consistaient qu'en crmonies infamantes.
Pendant son rgne, _Chun_ avait eu  se proccuper du dbordement du
fleuve Jaune et des inondations diluviennes qui avaient rendu
inhabitables de grandes tendues du territoire chinois. Un jeune homme
pauvre, nomm _Yu_, qui passait pour descendre de l'empereur Hoangti,
tait devenu l'ingnieur de l'empire et avait dirig de grands travaux
de canalisation pour faciliter l'coulement des eaux. La sagesse dont ce
jeune homme avait fait preuve en maintes circonstances, engagea _Chun_ 
le dsigner pour son successeur. Yu fit ses efforts pour dcider
l'empereur  lui prfrer un sage du nom de _Kao-yao_[102]. Cdant
enfin  la volont du prince, il fut install dans la Salle des Anctres
et proclam empereur en 2205 avant notre re. Avec lui commence la
premire dynastie chinoise dite des _Hia_, qui gouverna la Chine pendant
plus de 420 ans (2205-1783 avant notre re). La seconde dynastie fut
celle des _Chang_, laquelle dura 649 ans (1783-1134 avant notre re). La
troisime dynastie enfin, celle des _Tcheou_, qui vit paratre les deux
plus clbres philosophes de la Chine, _Lao-tsze_ et _Confucius_, dura
878 ans (1134-256 avant notre re).

C'est aux livres canoniques appels _King_, coordonns par Confucius et
publis par ses soins, que nous devons la connaissance d' peu prs tout
ce que nous savons des ges antrieurs  l'apparition de ce grand
moraliste. Les _King_ nous rvlent, dans la haute antiquit chinoise,
l'existence d'une sorte de religion monothiste, dont le culte principal
aurait t celui d'un tre suprieur aux hommes, personnification du
Ciel, ador sous le nom du _Chang-ti_ le Suprme souverain. Quelques
orientalistes ont vu, dans ce nom _ti_, une analogie linguistique avec
la racine qui sert  dsigner la divinit chez les peuples _ryens_, et
mme dans quelques autres rameaux de l'espce humaine. Nous n'avons pas
 examiner ici s'il est possible de croire srieusement  la parent du
mot chinois _ti_ et des mots [grec: theos] en grec, _deus_, _divus_ en
latin, _dieu_ en franais, _teotl_ en aztque, etc. De nombreuses et
savantes disputes ont t engages sur le caractre monothiste de la
religion des Chinois prconfucens. Je ne saurais en rendre compte sans
entrer dans une foule de dtails qui m'entraneraient trop longtemps en
dehors du cadre de cette confrence[103]. Je me bornerai  ajouter que
ce monothisme, tel au moins qu'il rsulte des livres publis par
Confucius, se prsente  nous de la faon la plus vague, et que le
_Chang-ti_, le prtendu dieu unique des _King_, sans cesse confondu avec
le Ciel impersonnel, ne saurait tre en aucune faon assimil au
_Jehovah_ du canon biblique.

Certains passages des livres sacrs des Chinois sont cependant de nature
 rehausser l'ide que nous avons pu concevoir de leur doctrine relative
 l'existence d'un tre suprieur, directeur _libre_ des choses de
l'univers, et  quelque chose qui ressemble fort  notre notion de
l'immortalit de l'me. Mais ces passages n'ont pas encore t
suffisamment tudis, et vous comprendrez que, lorsqu'il s'agit de
questions de doctrine aussi dlicates, il serait imprudent de prononcer
un jugement avant d'avoir soumis les textes  toutes les investigations
de la critique. Le Ciel lumineux, dit le Livre sacr des Posies, a
des dcrets qui s'accomplissent[104]. Et, ailleurs, le mme livre
s'exprime ainsi: Le Ciel observe ce qui se passe ici-bas; il a des
dcrets tout prpars[105]. Les passages de ce genre ont t longuement
discuts par les auteurs chinois; mais leurs commentaires en
affaiblissent plutt qu'ils n'en tendent la porte. Je ne saurais m'y
arrter.

L'ide de l'immortalit de l'me, et peut-tre mme celle de la
rsurrection de la chair ou de la renaissance du corps dans l'empyre,
semblent rsulter galement de quelques passages fort anciens des
_King_. On lit notamment dans le Livre des Vers: Wenwang rside en
haut: oh! qu'il est lumineux au Ciel[106], et un peu plus loin, dans la
mme pice: Wenwang est aux cts du Suprme Souverain[107].
D'ailleurs, le culte des anctres, qui tient une place si considrable
dans les institutions chinoises, prsuppose une sorte de croyance dans
la perptuit de l'individu, et il ne parat pas se rduire  une simple
vnration du souvenir. Ce culte, largement clbr dans le _Chi-king_,
o l'on trouve une srie d'hymnes en l'honneur des parents dfunts[108],
remonte aux temps les plus reculs de la monarchie; car les
commentateurs du _Koueh-foung_ voient, dans une des odes de cette
section[109], l'loge de ceux qui ont conserv la coutume de porter
trois ans le deuil de leurs parents, coutume dj tombe en dsutude 
cette poque.

Ce qui pourrait contribuer  rehausser l'ide que nous pouvons nous
faire des croyances mtaphysiques de la Chine antique, c'est la
persistance avec laquelle ses anciens codes s'attachent  distinguer le
_formalisme_ des sacrifices de l'_esprit_ qui doit les inspirer. A cet
gard, le Mmorial des Rites est aussi clair, aussi explicite que
possible: Dans les crmonies, nous dit le quatrime livre canonique,
ce  quoi on attache le plus d'importance, c'est le sens (_i_) qu'elles
renferment. Si l'on supprime le sens, il ne reste que les dtails
extrieurs, qui sont l'affaire des servants des sacrifices; mais le sens
est difficile  comprendre[110].

Aux poques primordiales de l'histoire de Chine, nous trouvons dj les
sacrifices en grand honneur, et celui que l'on offrait au Ciel, accompli
par l'empereur en personne. Ces sacrifices, comme l'a fort bien remarqu
Pauthier[111], diffraient profondment de ceux que nous voyons
pratiquer dans les autres cultes: c'taient des tmoignages de
reconnaissance et de respect, et non des actes expiatoires pour obtenir
des faveurs exceptionnelles ou des changements aux lois rgulires de
la nature.

Quel que soit, en somme, le caractre prcis de la religion primitive de
la Chine, nous pouvons constater qu'elle s'est traduite, du moins dans
la pratique, par une organisation patriarcale de la socit et de la
famille. L'expression fondamentale de la morale religieuse des
Chinois--et leur religion n'a gure t autre chose qu'une morale
religieuse--est incontestablement le _hiao_, mot que les orientalistes
traduisent d'ordinaire par pit filiale, mais dont le sens est
beaucoup plus large, plus tendu que celui des mots par lesquels nous le
rendons en franais. Le _hiao_ rsume les devoirs sociaux entre
l'empereur et ses sujets, entre les divers rameaux de la famille, entre
les diffrents membres de la socit. Ces devoirs ont pour point de
dpart ou pour fin l'autorit paternelle, autorit absolue et
indiscutable, qu'elle s'attache  la personne du prince, pre du peuple,
ou qu'elle s'applique  celle du chef de famille, pre et tuteur n de
tous les individus qui la composent. De mme que la majest de
l'empereur est inviolable et ne saurait tre appele  un tribunal
quelconque par ses sujets qui sont ses enfants, de mme le pre de
famille n'est justiciable d'aucune autorit judiciaire, lorsqu'il est
accus par ses fils. Au contraire, le parricide, les mauvais
traitements, les injures qu'on fait subir  son pre, sont punis par les
peines les plus effroyables: le fils criminel envers l'auteur de ses
jours est taill en pices et brl; sa demeure est rase[112].

La loi, malgr la constitution despotique de la Chine, est plus
exigeante encore pour l'accomplissement des devoirs envers les parents
qu'envers l'empereur lui-mme. Tout fils soumis  ses pre et mre doit
cacher leurs fautes et s'abstenir de les blesser par des rprimandes ou
des observations inopportunes. Tout sujet soumis  son prince ne doit ni
craindre de l'offenser par les remontrances que suggre le bien public,
ni cacher les fautes qu'il lui voit commettre[113].

Matre absolu de ses enfants, le chef de famille est galement matre
absolu de son pouse. Ce serait cependant une exagration regrettable de
dire que la femme, dans l'antiquit chinoise, ait t esclave. La femme
intelligente y est, au contraire, l'objet d'une grande estime: les liens
du mariage y sont sacrs, inviolables. Le Livre canonique des Chants
populaires,  part un trs petit nombre de pices dont la tournure est
un peu lascive, respire un parfum de vertu conjugale qui s'accorde mal
avec ce qu'on a dit de la polygamie des anciens Chinois. Il est certain
que la pluralit des femmes tait permise ds les temps des premires
dynasties, mais il est aussi positif que la fidlit, le bonheur des
poux monogames, la perptuit des liens contracts pour une dure qui
dpasse mme la vie terrestre, taient hautement vants en Chine, bien
des sicles avant Confucius. L'union des poux, dit le Livre sacr des
Rites, une fois accomplie, jusqu' la mort il n'est plus permis d'y rien
changer[114]. Un vieux chant sacr du royaume du _Tching_[115] exprime
les sentiments d'un homme qui se montre heureux de vivre avec sa seule
pouse et indiffrent aux charmes des beauts qui rivalisent autour de
lui par le luxe de leur clatante toilette[116]. Un autre chant nous
reprsente une femme spare de son mari pour le service du roi, ne
rvant plus qu'au moment d'tre runie  lui dans la tombe[117].

Les Chinois attachent un si grand prix  la perptuit des liens du
mariage qu'ils font un objet de vnration des veuves qui ne consentent
point  se remarier. La coutume de dcerner  ces femmes des honneurs
publics existe en Chine depuis des temps bien antrieurs  Confucius.
Leurs vertus sont clbres dans les hymnes sacres[118]; on rige, au
nom de l'empereur, des tablettes de marbre blanc pour perptuer leur
souvenir. Je dois avouer que, du ct de l'homme, la conservation de la
fidlit conjugale et la perptuit de ses liens n'ont pas proccup au
mme degr les philosophes chinois. L'infriorit de condition de la
femme n'est videmment pas contestable dans la morale crite; elle l'est
beaucoup moins encore dans la vie quotidienne. Les femmes, dit le P.
Lacharme, s'occupaient  coudre les vtements. Le troisime mois aprs
la clbration de leurs noces, elles se rendaient  la salle consacre 
la mmoire des anctres de leur mari, et, aprs cette visite seulement,
elles prenaient la direction de leur mnage[119].

Le respect profess par la morale chinoise pour le pre de famille
devait entraner ncessairement, comme consquence, le culte des aeux.
Ce culte, profondment enracin dans le coeur des Chinois, est
peut-tre l'institution qui a le mieux rsist  toutes les vicissitudes
des sicles de dmoralisation et de dcadence. Il est encore pratiqu
avec le plus grand zle, non-seulement au Cleste-Empire, mais encore
dans les pays voisins, qui ont subi l'influence civilisatrice de la
Chine. Les souverains se sont d'ailleurs attachs de tout temps 
donner,  cet gard, un exemple difiant  leurs sujets, et ils ont
toujours profess le plus profond respect pour les hommes avancs en
ge. Dans le festin en l'honneur des vieillards, qui se donnait au
Grand-Collge, dit le Livre sacr des Rites, l'empereur retroussait ses
manches et dcoupait les viandes; il prenait les assaisonnements et il
en offrait; il prenait la coupe et donnait  boire.[120]

Je ne puis m'tendre davantage sur le sujet si intressant que je n'ai
fait qu'effleurer ici. Il ne me reste plus que quelques instants; je les
emploierai  expliquer comment, dans une monarchie despotique comme l'a
toujours t la Chine, les prceptes de la morale antique ont su
attnuer la rigueur de l'autocratie souveraine, assurer d'importantes
prrogatives aux hommes de science, et donner, en somme, aux lettrs de
l'empire une certaine libert pour la critique des actes du Fils du Ciel
et de son gouvernement.

Si l'on tudie la philosophie de Confucius, sans tenir compte du milieu
o elle s'est produite et de l'application pratique qu'elle devait avoir
dans ce milieu, on est d'abord port  n'y voir qu'un tissu de lieux
communs, et rien de ce qui rehausse les grandes doctrines de la Grce et
de l'Inde. Confucius n'a jamais t mtaphysicien, rveur, ni pote: il
n'avait en vue que des rsultats immdiats, et, parmi ces rsultats, il
n'en trouvait pas qui lui parussent plus ncessaires que d'assurer la
concorde entre le prince et ses sujets. Il fallait modrer l'exercice de
l'omnipotence impriale, habituer le peuple  souffrir le joug, et lui
donner, sinon la possession de ses droits civiques, du moins le bonheur
de la famille, le bonheur domestique. A ce point de vue, on peut dire
qu'il a grandement russi, qu'il a accompli une oeuvre aussi digne
d'loges que digne de mmoire. En lisant les chroniques des saints
empereurs Yao, Chun et Yu, on serait tent de croire que la vertu la
plus parfaite tait la seule loi qui guidt les princes dans la Chine
antique. Mais nous ne pouvons douter que cette vertu impriale, si
vante par les historiens chinois, appartienne bien plus  la lgende
qu' la froide ralit. D'ailleurs,  ct de ces souverains
exemplaires, les annales indignes nous citent des empereurs qui ont
abus de la faon la plus cruelle, la plus dvergonde, de tous les
privilges de la suprme autocratie; et,  l'poque o parut le clbre
philosophe de _Lou_,--cette poque-l ne saurait tre conteste comme
historique,--la Chine tait en pleine dmoralisation, en pleine
dsorganisation sociale. Le grand art de Confucius fut de faire
accueillir par les matres de l'tat l'ide que la vertu tait une
qualit enviable pour un souverain; qu'un souverain tait bien autrement
grand quand il savait mettre un frein  l'exercice de sa
toute-puissance, que lorsqu'il montrait au monde la satisfaction
effrne de sa volont et de ses caprices. Il ressuscita, s'il n'inventa
point compltement, le spectacle d'un empire gouvern par des princes
jaloux du bien-tre de leur peuple. Il montra la souverainet comme une
lourde charge impose par le ciel, que le plus noble dvouement
permettait seul d'accepter. Il sut faire accepter les Rites comme la
base sur laquelle devait reposer l'difice de la monarchie, et sans
lequel cet difice tait invitablement condamn  s'crouler  courte
chance. Voltaire a dit de lui:

    De la seule raison salutaire interprte,
    Sans blouir le monde, clairant les esprits,
    Il ne parla qu'en sage, et jamais en prophte;
    Cependant on le crut, et mme en son pays.

On le crut en effet, et vingt-cinq sicles aprs lui n'ont cess de le
croire et de le respecter. Les souverains n'ont pas toujours suivi ses
enseignements; mais, quand ils s'en sont loigns, l'exercice de leur
autorit est bientt devenu impraticable; ils n'ont pas t briss par
la force brutale: ils se sont anantis par la force d'une morale
puissante et traditionnelle.

Le respect social, autre forme de ce que Confucius appelait le _hiao_
pit filiale, est devenu, grce  ce grand moraliste, le fondement de
la civilisation chinoise. Le respect, c'est vis--vis de la raison,
c'est vis--vis des interprtes de la raison, qu'il doit se manifester.
Les rites chinois ont voulu que tout citoyen, depuis l'empereur jusqu'au
dernier des plbiens, s'inclint devant le sage, devant l'instituteur
de la philosophie et de la science. Le prince qui fait ses tudes, dit
le _Li-ki_, prouve de la difficult  respecter son prcepteur (parce
qu'il est habitu  traiter tout le monde comme ses sujets). Cependant
le respect pour son matre n'est qu'un hommage  la vertu; et, en
rendant hommage  la vertu, on fait que le peuple apprend  avoir de la
considration pour les tudes. Aussi y a-t-il deux circonstances o un
souverain ne traite pas ses sujets comme des sujets: la premire,
lorsque quelqu'un reprsente la personne d'un aeul dfunt; la seconde,
lorsqu'une personne remplit les fonctions de prcepteur[121].

Les hommes de science, c'est--dire les hommes qui ont approfondi la
philosophie et la morale antique, jouissent de la sorte, en Chine, des
plus prcieuses prrogatives. Dans un pays essentiellement galitaire,
o il n'existe aucune noblesse fodale, o les lettrs sont les
nobles[122], les grades universitaires servent seuls  constituer une
caste suprieure et privilgie. Le modeste titre de bachelier suffit
pour modifier la situation d'un inculp cit  la barre d'un tribunal,
vis--vis du magistrat appel  le juger.

Les prrogatives des lettrs se manifestent surtout dans plusieurs
grandes institutions dont je ne puis dire que quelques mots en ce
moment. Les fonctions d'historiographe officiel de l'empire, qui furent
en quelque sorte des fonctions hrditaires, depuis la dynastie des
_Tsin_ jusqu' celle des _Soung_[123], donnrent aux lettrs qui en
furent successivement investis le droit d'crire avec une certaine
libert de critique les annales des princes qui rgnaient  leur
poque. J'ai rsum dans une autre enceinte[124] les principaux traits
de l'histoire de cette institution, qui donne aux annales de la Chine un
caractre de vracit et d'indpendance difficile  trouver ailleurs.
J'ai cit l'histoire de cet historiographe qui, invit par l'empereur 
se taire au sujet d'un des actes de son rgne, se borna  rpondre 
l'autocrate que, non seulement il lui tait impossible de passer sous
silence ce qu'il dsirait cacher  la postrit, mais que son devoir lui
imposait encore de rapporter l'injonction de l'empereur d'avoir  se
taire en cette circonstance.

Il ne suffisait pas cependant qu'il y et un fonctionnaire charg de
faire connatre aux ges futurs les vertus et les dfauts du prince, il
fallait encore qu'un magistrat plac prs de la personne de l'empereur
ft charg de lui adresser des reprsentations, lorsqu'il jugerait que
le souverain s'tait cart de la droite ligne. Ainsi fut cre la haute
dignit de Censeur Imprial. Le censeur avait le droit d'accuser
publiquement l'empereur de manquer  ses devoirs; et, lorsque celui-ci
abandonnait la sainte doctrine des sages rois de l'antiquit, il avait
sans cesse prsente  la mmoire, pour la lui rpter, cette parole du
Livre sacr des Posies: Empereur, ne sois point la honte de tes
aeux[125]! Il est bien vident que, dans la longue dure de cette
institution, plus d'un censeur se fit le plat courtisan du matre; mais
il est juste de dire aussi que plus d'un n'hsita pas  accomplir son
devoir au pril de sa vie. Un censeur, persuad du sort qui l'attendait,
un jour qu'il avait  faire  l'empereur des reprsentations
contrairement  sa volont, fit conduire son cercueil  la porte du
palais o il allait s'acquitter de sa charge.[126] Un autre, tortur,
crivit avec son sang ce qu'il n'avait plus la force d'exprimer  haute
voix. La tyrannie phmre a pu les condamner parfois au dernier
supplice: elle a t impuissante  arracher de l'esprit chinois le droit
qui leur appartient de blmer au besoin les actes du souverain et de
faire appeler devant leur tribunal les princes et les proltaires
devenus gaux, du moment o les uns ou les autres sont tombs sous le
coup de leurs accusations.

En somme, sous le despotisme chinois, les disciples et successeurs de
Confucius ont proclam hautement et fait accepter par tous, comme
principe fondamental de la politique, des formules qu'on croirait
manes de la dmocratie moderne: Le Fils du Ciel est tabli pour le
bien et dans l'intrt de l'empire, et non l'empire, pour le bien et
dans l'intrt du souverain[127]. Le droit  l'insurrection est mme
nonc clairement dans un passage du livre de Mencius[128].

On doit assurment fltrir le despotisme des empereurs de Chine comme
tous les autres despotismes; mais il serait injuste de croire qu'il est
plus barbare que ne l'a t l'autocratie d'une foule de souverains
europens. Il faut mme ajouter,  l'honneur de la civilisation
chinoise, que la morale publique, la morale crite, je pourrais dire la
morale officielle, condamne ses abus et ses excs, avec une nergie et
une persistance dignes  plus d'un gard de notre respect et de notre
admiration.

[Illustration]

[Illustration]




VI

LES GRANDES POQUES

DE L'HISTOIRE DE CHINE

DEPUIS LE SICLE DE CONFUCIUS

JUSQU'A LA RESTAURATION DES LETTRES

SOUS LES HAN


Le sicle de Confucius fut un des grands sicles de l'histoire morale et
intellectuelle de l'humanit. Il vit paratre en Chine le philosophe
Laotsze, dans l'Inde le bouddha kya-Mouni,  peu prs en mme temps
que Zoroastre allait chercher dans des pays inconnus les prceptes
d'une foi nouvelle, et Pythagore, en gypte, l'initiation,  la suite de
laquelle il fonda la clbre cole Italique.

Je ne vous prsente point ces synchronismes dans le but d'en tirer la
conclusion que tous ces clbres instituteurs ont puis leurs ides 
une source commune. Si, avec quelque apparence de vrit, on a pu
noncer l'hypothse que Laotsze avait tir sa doctrine du mme courant
philosophique o akya-Mouni avait trouv l'inspiration premire de la
sienne[129], c'est sans raison qu'on a dit que Confucius avait pu
profiter des enseignements de la Grce et s'approprier les thories de
Pythagore et les prceptes du prophte Ezchiel[130]. L'histoire de la
vie du philosophe chinois et l'itinraire de ses voyages, qui ne l'ont
jamais port en dehors des frontires de la Chine, sont trop bien
connus pour qu'on soit en droit de supposer qu'il ait jamais rien su
des opinions morales et politiques cultives chez les peuples trangers.
Son oeuvre ne lui est pas exclusivement personnelle, bien loin de l;
mais tous ses emprunts, il les a faits aux vieilles traditions de son
pays. De sorte qu'on peut affirmer sans crainte que son oeuvre est
essentiellement chinoise. C'est ce qui fait, sans doute, qu'elle a
survcu  vingt sicles de rvolutions, dans un des plus vastes empires
qu'ait connus l'histoire, et est reste, de nos jours encore, debout et
florissante au milieu du groupe ethnographique le plus dense, le plus
populeux qui se soit conserv sur la surface du globe.

Confucius, c'est la Chine ancienne et moderne personnifie dans un seul
homme. Cet homme n'a certainement pas t le gnie le plus original, le
penseur le plus profond, le philosophe le plus pntrant, le narrateur
le plus aimable qu'ait enfant l'immense rgion o coule le fleuve
Jaune. Loin de l; son gnie ne s'assimila qu'avec peine celui qui
avait plan sur l'empire aux mmorables poques antrieures  la
dynastie des Tcheou (1134 avant notre re); sa pense ne sut point
s'lever au-dessus du domaine du bon sens le plus vulgaire; sa
philosophie ne s'engagea, pour ainsi dire, jamais dans les rgions
prilleuses de la mtaphysique, et ne se proccupa gure plus de la
physique; ses connaissances, en somme, furent des plus modestes, et sa
faible imagination ne lui permit qu'aprs de pnibles efforts de
comprendre quelque chose  la musique, sans qu'il lui ft jamais donn
d'atteindre  la hauteur de la posie. Ce serait  tort qu'on
appellerait Confucius _philosophe_, si l'on entendait donner  ce mot
une signification suprieure  celle que fournit son tymologie. Il fut
un sage, un moraliste, tant soit peu un conomiste; en tenant compte de
l'poque o il vcut, c'est assez dire pour sa gloire, et je ne vois pas
l'avantage de lui attribuer des qualits qu'il n'eut point, et dont
l'nonciation enthousiaste, par la bouche de maint historien, n'a eu
pour effet que de fausser l'histoire et de dnaturer le caractre d'une
oeuvre toute de paix et d'ducation publique.

Tout autre fut Laotsze, son contemporain[131]. Laotsze ne nous est connu
que par un ouvrage mutil, fort obscur, en certains endroits
inintelligible. Cet ouvrage, intitul _Tao-teh-king_ Le livre de la
Voie et de la Vertu[132], n'en a pas moins suffi pour assurer  son
auteur une clbrit exceptionnelle, et pour donner naissance  une
secte nombreuse,  certaines poques omnipotente, et au sein de laquelle
se sont levs, d'ge en ge, des philosophes d'une incontestable
valeur.

Les difficults inhrentes au texte du _Tao-teh-king_ sont telles que,
sur bien des points essentiels, il n'est pas possible de savoir au juste
 quoi s'en tenir au sujet des ides de Laotsze; mais on peut en
comprendre suffisamment pour entrevoir au moins les traits
caractristiques de sa doctrine.

Confucius croyait  la perfection dans la nature et dans l'homme: il
admettait qu'en se conformant  la nature, l'homme pouvait tre heureux.
L'ide de la perfection originelle de l'homme, profondment enracine
dans son esprit, est l'objet d'une maxime enseigne dans toutes les
coles o l'on garde religieusement le culte de sa mmoire: La nature
de l'homme est bonne en principe (_Jin-seng pen chen_).

Au contraire, Laotsze, comme le bouddha kya-Mouni, n'a pas foi dans la
destine de l'homme, dont il considre l'activit comme un suprme
malheur. A l'inverse du philosophe Fichte, il enseigne que la suprme
vertu consiste dans le non-agir. C'est en se soumettant au principe
de l'inaction qu'on se conforme  la Loi ternelle (_tchang tao_).
L'individu n'est rien qu'un instrument de cette loi qui est la Fatalit
absolue; et, comme la raison de cette fatalit est incomprhensible pour
l'homme, son devoir est de ne rien faire, car toute action, toute pense
mme, est inutile, partant nuisible et coupable, puisqu'elle ne peut
s'associer  la Voie Suprme dans laquelle est entran, inconscient,
l'univers tout entier. C'est quand l'homme est arriv  ne plus tre
distinct de la Loi Eternelle par l'annihilation de son individualit
qu'il atteint la suprme perfection, laquelle consiste  se confondre
lui-mme dans cette Loi Eternelle, qui ressemble tonnamment  ce que
les bouddhistes appellent le _nirvna_.

Confucius, voyant la dcadence des moeurs de son pays,--et la
corruption dont la cour des Tcheou donnait le fatal exemple au peuple
chinois,--se crut prdestin au rle de rformateur. Il parcourut
plusieurs parties de l'empire pour tudier les moeurs et les besoins
des populations; puis, comme il trouva ncessaire de baser ses
enseignements sur une autorit non encore compltement oublie des
masses, il s'attacha  rechercher les prceptes crits de la morale
antique, et les rites que les anciens rois avaient adopts pour
faciliter l'application de ces prceptes. A la mort de sa mre, il
voulut accomplir, de point en point, les crmonies que la sagesse des
premiers rois avait prescrites pour les funrailles. Le spectacle
solennel de ces crmonies, oublies depuis longtemps, impressionna  un
haut degr les Chinois qui, depuis lors jusqu' notre poque, ne
cessrent plus de s'y conformer de la faon la plus rigoureuse.

La vie austre du grand moraliste appela sur lui l'attention de
plusieurs des princes qui rgnaient alors sur diverses parties de la
Chine. Appel  leur cour, il y fut accueilli avec les plus grands
honneurs, et reut des charges qu'il accepta parfois dans l'espoir de
profiter de son autorit pour rformer les abus. Mais, le plus souvent,
ces princes, tout en lui tmoignant la plus haute estime, continurent 
vivre dans le luxe et la dbauche. La rigidit de sa doctrine le mit
souvent en butte  la perscution, et peu s'en fallut qu'il ne ft mis 
mort, en chtiment de l'indpendance des reprsentations qu'il ne
craignait pas d'adresser aux rois et aux grands.

Dgot de la vie publique,  l'ge de soixante-huit ans, il rentra dans
le royaume de _Lou_, sa patrie, et se livra ds lors sans relche  la
rvision des Livres Canoniques de la Chine antique, dont il avait
recueilli des fragments dans ses voyages, et surtout dans les archives
de la grande bibliothque impriale des Tcheou. A ses derniers moments,
il confia ces livres canoniques  ses disciples qui les transmirent  la
postrit sous le nom de _King_.

L'existence de Laotsze nous est dpeinte sous des couleurs qui
contrastent, de la faon la plus tranche avec celle de Confucius. Loin
d'aller au-devant des masses, de rechercher leur confiance,
d'ambitionner une popularit, quelque lgitime qu'elle ait pu tre,
Laotsze cherche  vivre dans l'isolement, ne s'entoure point de
disciples, ne reoit qu'avec regret les visiteurs qui viennent lui
demander des leons, et se montre toujours indiffrent  l'opinion du
monde. Lorsqu'un jour Confucius se dcide  l'aller voir dans sa
retraite, il le reoit froidement, lui reproche l'orgueil qu'il fonde
sur la foule des admirateurs dont il se laisse entourer, et le congdie
aprs n'avoir donn  ses questions que des rponses brves et vasives.

Confucius et Laotsze n'en ont pas moins t les deux plus grands
instituteurs de la Chine, et leur doctrine n'a jamais cess d'y compter
de nombreux sectateurs, mme depuis l'poque o la foi du bouddha
kya-Mouni est devenue la religion officielle de l'Empire. Il est juste
de reconnatre, cependant, que la morale essentiellement pratique de
Confucius y a implant plus profondment ses racines que la philosophie
abstraite de Laotsze. Confucius, en fondant ses enseignements sur les
antiques doctrines des premires dynasties, rpondait aux besoins de la
nation chinoise, jalouse de trouver dans le pass la raison d'tre de
son autonomie nationale. Les Fils du Ciel eux-mmes avaient tout intrt
 s'appuyer sur les principes de son cole, pour consolider leur
autorit suprme. Il fallait un homme aussi audacieux que le fut
_Tsin-chi Hoang-ti_, ce gnie puissant et orgueilleux de la rvolution
chinoise au IIIe sicle avant notre re, ce clbre perscuteur des
lettrs et ce constructeur de la Grande-Muraille, pour rpudier les
enseignements de Confucius et leur prfrer, non point la philosophie de
_Tao-teh-king_, comme on l'a trop souvent rpt, mais les pratiques
extravagantes et dsordonnes de la congrgation des Taosse. Les
_tao-sse_ se donnent comme les disciples de Laotsze; mais rien n'est
aussi contraire  la pense de ce grand matre que leur culte, dans
lequel se sont infiltres toutes les pratiques de la plus grossire
idoltrie, allie  l'exercice de la magie et de la sorcellerie. La
faveur dont ils furent l'objet, sous le rgne de Tsinchi Hoangti, vint
de ce que le prince, dont le nom signifie le Souverain suprme _premier
de sa race_, voulait,  tout prix, effacer les souvenirs des ges qui
l'avaient prcd; ce qui l'obligeait  proscrire la lecture des livres
de Confucius, o ces ges taient exalts, glorifis. Les Tao sse eurent
encore quelques jours de faveur, sous la dynastie de _Tang_ (618  906
de notre re), grce  la supercherie au moyen de laquelle ils
persuadrent  l'empereur qu'il descendait du philosophe Laotsze. Mais,
sous la dynastie mongole, ils se virent perscuts, poursuivis, et leurs
livres condamns  la destruction. Depuis lors, ils ont pu reconqurir
une certaine somme de libert, mais ils n'ont jamais cess d'tre
surveills par le gouvernement chinois, qui a tenu  les isoler, autant
que possible, dans les enceintes troites de leurs monastres et de
leurs couvents[133].

Laotsze, s'il n'a pas eu de disciples durant sa vie, n'en a pas moins
fond, en dehors du tao-ssisme vulgaire et grossier, une cole
philosophique o se sont distingus des penseurs et des crivains
remarquables  plus d'un titre. Il n'entre pas dans le cadre exigu de
cette confrence, d'numrer mme les noms les plus distingus de cette
cole. Je me bornerai  citer les deux plus anciens, qui sont d'ailleurs
les plus clbres.

_Lieh Yu-keou_, communment appel _Lieh-tsze_, est un des plus fameux
philosophes de l'cole de Laotsze. Il vivait au IVe sicle avant
notre re; on lui doit un livre intitul _Tchoung-yu tchin king_, qui
n'a encore t l'objet d'aucune traduction, d'aucune notice analytique.

A la mme poque parut le clbre _Tchouang-tsze_, qui composa un
ouvrage intitul _Nan hoa king_ le Livre sacr de la Fleur du
Sud.[134] En tte de cet ouvrage, se trouve un chapitre intitul
_Siao-yao-yeou_, que l'on considre comme une des productions les plus
remarquables et les plus singulires de cette branche de la littrature
chinoise[135].

Ce n'est qu' une poque plus moderne, et  la suite de la grande
rvolution opre par Tsinchi Hoangti, que l'on rencontre, dans les
ouvrages de cette secte, des dissertations sur les sciences occultes, la
magie, les divinits clestes et infernales, le breuvage de
l'immortalit, etc.

La philosophie de Confucius, si elle ne dcle pas une somme de
spculation intellectuelle gale  celle qui a donn naissance 
l'oeuvre de Laotsze et de quelques-uns de ses successeurs, a eu du
moins l'avantage de ne jamais provoquer le dvergondage qui s'est
maintes fois donn libre carrire dans les productions des auteurs
taosseistes. Le bon sens, qui fut le guide fidle du grand moraliste de
Lou, fut aussi l'inspirateur des crits de son cole. Un de ses plus
illustres reprsentants, _Meng-tsze_, connu des Europens sous le nom
latinis de Mencius, et contemporain des philosophes taosseistes,
Liehtsze et Tchouangtsze, consigna ses ides relatives  l'organisation
sociale et  l'conomie politique dans un livre qui, par son anciennet
et sa valeur, a mrit d'tre compt parmi les Quatre livres classiques
des Chinois (_Sse chou_). Mencius avait t disciple de _Tsze-sse_,
lui-mme disciple et petit-fils de Confucius, et auteur du
_Tchoung-young_, second des Quatre livres que je viens de mentionner.
Mengtsze croit que l'homme est bon par nature; mais que, dou du libre
arbitre, il a besoin d'tre dirig pour ne pas corrompre les qualits
qui, ds sa naissance, existent en lui  l'tat rudimentaire.

A l'poque o se produisit le grand mouvement intellectuel auquel
s'attachent les noms de Confucius et de Laotsze, la Chine, dont
l'tendue tait beaucoup plus restreinte qu'elle ne l'est aujourd'hui,
se trouvait morcelle en plusieurs petits tats, au milieu desquels
tait enclav le maigre empire suzerain des Tcheou. L'insuffisance des
derniers princes de cette dynastie, la corruption qui rgnait  leur
cour, resserraient sans cesse les troites frontires de cet empire. A
l'poque d'Alexandre le Grand (312 av. notre re), il ne s'tendait pas,
du ct du nord, au del des rives du fleuve Jaune, et n'atteignait dj
plus, du ct du sud, celles du Kiang.

Tandis que l'empire des Tcheou, rong par toutes les dbauches et toutes
les dpravations, allait s'amoindrissant de jour en jour, les tats
feudataires relevant de cet empire devenaient de moins en moins
nombreux,  l'avantage de celui de _Tsin_ qui dominait dj sur un
cinquime de la Chine. _Nan-wang_, souverain des Tcheou, comprenant
enfin les projets ambitieux de _Siang-wang_, roi de Tsin, ordonna  tous
les princes qu'il considrait comme ses vassaux, de prendre les armes
contre ce puissant ennemi. Mais bientt, saisi lui-mme de terreur, il
alla se constituer prisonnier de son rival qu'il reconnut pour son
matre, aprs lui avoir cd les trente-six dernires villes qui taient
restes en son pouvoir. Ainsi finit la dynastie des Tcheou, l'an 256
avant notre re.

Nous ne nous occuperons pas ici du rgne phmre des rois de _Tsin_ que
l'histoire place en tte de la dynastie de ce nom, et nous arriverons de
suite  l'poque mmorable de _Tsin-chi Hoang-ti_, qui fut en ralit le
premier empereur de cette dynastie, et mme le prince qui la rsume tout
entire. Ce puissant gnie, que quelques auteurs ont compar  Napolon
Ier et qui sut lever pour la premire fois la Chine  la hauteur
d'un grand et puissant empire autonome, voulait, dans son orgueil, que
l'histoire comment avec lui, que ses successeurs ne portassent plus
pour nom qu'un numro d'ordre d'une srie unique dont il aurait occup
la tte, et qu'en consquence tout le pass ft enseveli dans un ternel
oubli. C'est en partant de ces ides qu'il dcrta l'incendie des livres
sacrs recueillis par Confucius et par ses disciples, ainsi que tous les
ouvrages historiques qui taient alors dans l'empire. Ses perscutions
contre les lettrs lui valurent la haine implacable de presque tous les
hommes qui, depuis son poque, se livrrent en Chine  la culture des
lettres. L'histoire de ce prince a sans doute t, de la sorte,
profondment altre; et il parat vident que, si ses crimes ont t
soigneusement enregistrs, la haine et une certaine somme de calomnie se
sont efforces d'amoindrir la mmoire de ses hautes capacits politiques
et militaires. Les annalistes chinois vont jusqu' prtendre qu'il
n'appartenait pas  la race des princes de Tsin. Un riche marchand du
pays de Tchao aurait conu l'ambitieux projet de faire monter au trne
un enfant de son sang, et, dans ce but, se serait procur une esclave
d'une extrme beaut qu'il aurait fait accepter pour pouse  _I-jin_,
hritier du prince de Tsin, aprs l'avoir fait sjourner quelques jours
sur sa couche.

Ce rcit parat d'autant plus apocryphe que la mre de Tsinchi Hoangti,
au dire des mmes chroniqueurs, ne lui donna le jour qu'aprs une
grossesse de douze mois. Quoiqu'il en soit, ce prince sut conqurir,
tant par la force de ses armes que par ses stratagmes et ceux de son
fameux ministre _Li-sse_, les sept tats fodaux qui se partageaient
alors la Chine. Devenu seul matre de tout l'empire, il s'arrogea le
titre de _Hoang-ti_ le suprme Empereur, qu'aucun prince n'avait os
s'attribuer avant lui, et se fit redouter au-del de ses frontires, au
nord-ouest par les _Hioung-nou_ qu'un de ses gnraux se chargea de
tailler en pices, au sud-est par des victoires qui lui assurrent la
domination des pays barbares o sont situes aujourd'hui les provinces
du Kouangtoung et du Kouangsi.

Le succs clatant de ses armes, la grandeur de son empire, le luxe de
sa cour o il avait runi les trsors enlevs aux palais des princes
qu'il avait dpossds, l'obissance servile qu'il tait sr de
rencontrer sur son passage, tout tait fait pour exalter son orgueil et
le confirmer dans la pense que jamais la Chine n'avait eu un souverain
digne de lui tre compar. Quelques lettrs cependant ne craignirent pas
de provoquer,  plusieurs reprises, sa colre en lui faisant des
reprsentations et des remontrances de nature  rabaisser la haute ide
qu'il avait conue de ses mrites et de ses perfections. Les chtiments
terribles qui furent presque toujours la suite de ces actes d'audacieuse
indpendance ne dcouragrent pas les lettrs qui persvraient avec une
constance infatigable dans la voie o ils s'taient engags. Ces
remontrances sans cesse renouveles finirent par exasprer  un tel
degr le puissant monarque, qu' la suite d'un grand banquet offert, 
l'instar des fondateurs des premires dynasties, aux grands de sa cour
et  soixante lettrs de premier ordre, il dcrta, sur la proposition
de son ministre Lisse, l'incendie de tous les livres sacrs et
historiques qui pouvaient exister dans son empire, et des punitions
svres pour ceux qui chercheraient  les sauver de l'anantissement (en
213 av. n. .). Et, pour que les lettrs que cet dit exasprait
n'eussent pas le temps de susciter des troubles, il ordonna, peu aprs,
que tous les mcontents et ceux qu'on pouvait supposer tels fussent
employs  la construction de la grande muraille qu'il fit lever au
nord de ses tats pour mettre obstacle aux invasions des Tartares. Trois
cent mille hommes, sous les ordres du gnral _Mong-tien_, furent
chargs de surveiller ceux qui avaient t envoys pour travailler 
cette construction et pour chtier, au besoin, toute tentative
d'indiscipline et de rvolte qu'on pourrait provoquer parmi eux. Quelque
temps auparavant, les lettrs de la capitale, appels  donner leur
opinion sur l'ide de Lisse s'tant trouvs d'accord pour la blmer
nergiquement, furent dclars coupables du crime de lse-majest:
quatre cent soixante d'entre eux furent condamns  tre enterrs vifs,
et on n'en trouva pas un seul qui, au moment du supplice, consentt 
racheter sa vie au prix d'une dclaration contraire  celle qu'il avait
faite aux missaires du puissant ministre.

On a considrablement exagr les consquences du dcret de Chi Hoangti
qui ordonnait la destruction par le feu de certains livres de
l'antiquit chinoise. Ce dcret ne pouvait aboutir au rsultat qu'avait
fait esprer  l'autocrate chinois le ministre Lisse; et, parmi les
livres qui furent brls, les ouvrages de Confucius, qu'on avait surtout
l'intention d'anantir, se sont  peu prs tous retrouvs aprs la mort
du tyran, qui eut lieu d'ailleurs trois annes aprs la promulgation de
l'dit incendiaire. Ainsi que l'a fait justement remarquer un crivain
de l'poque des Soung nomm _Tching Kiah-tsa_, ce ne sont pas les Tsin
qui ont ananti les anciens livres disparus dans la proportion de 98 
99 sur 100: ce sont les lettrs eux-mmes qui les ont perdus!

A la mort de Tsinchi Hoangti, toutes les femmes de ce prince qui ne lui
avaient pas donn d'enfant furent condamnes  le suivre dans la tombe,
ainsi qu'un grand nombre de guerriers qui furent enterrs vifs  ses
cts. Les intrigues d'un eunuque du palais, nomm _Tchao-kao_, firent
monter sur le trne le second fils du monarque, au dtriment de son fils
an qu'il avait envoy en exil pour s'tre permis quelques
reprsentations au sujet de sa manire despotique de gouverner le
peuple. Ce jeune prince qui prit, suivant la volont qu'avait exprime
son pre, le nom de _OEll-chi Hoang-ti_ le suprme empereur n 2,
passa dans la dbauche les trois annes de son rgne, durant lequel
l'empire commena  se dmembrer de tous cts. L'eunuque Tchaokao,
redoutant que le ministre _Li-sse_ ft un obstacle  ses desseins
ambitieux, le dnona au jeune prince comme coupable de haute trahison.
L'empereur chargea l'eunuque de le juger lui-mme et de le condamner:
la sentence ne se fit pas attendre, et le fameux conseiller de Chi
Hoangti fut coup en morceaux sur la place publique. Peu de temps aprs,
l'eunuque _Tchao-kao_ donnait la mort  l'empereur, qui lui demandait en
vain grce de la vie et une petite seigneurie, en change de l'empire
dont il lui abandonnait la souverainet. L'eunuque appela sur le trne
le frre an de l'empereur qu'il avait dpossd lui-mme quelques
annes auparavant. Le nouveau souverain, persuad du sort qui
l'attendait, s'il ne parvenait pas  se dfaire du tout-puissant eunuque
que son prdcesseur avait lev  la dignit du premier ministre,
russit  l'assassiner par ruse au moment o celui-ci lui faisait les
salutations d'usage. Aprs quarante-cinq jours de rgne, apprenant que
deux armes des rebelles s'avanaient  grands pas vers sa capitale, il
descendit volontairement du trne, et remit les insignes de la
souverainet impriale entre les mains de _Licou-pang_, fondateur de la
nouvelle dynastie des _Han_. Sur ces entrefaites, un autre chef de
rvolts dtruisit le palais, entra dans la capitale des Tsin, tua
l'empereur de sa propre main, fit mettre  mort tous les membres de sa
famille, et ne se retira qu'aprs avoir fouill les tombeaux de ses
prdcesseurs et jet leurs cendres au vent.

Ainsi s'teignit la courte et tonnante dynastie des Tsin, qui avait
occup le trne imprial de Chine pendant quarante-neuf ans (de 255 
206 av. n. .).

La grande dynastie des Han, qui dura 470 annes (de 206 av. n. .  264
apr. n. .), eut comme je l'ai dit, pour fondateur, un soldat heureux
nomm _Lieou-pang_, qui figure dans la liste des empereurs de la Chine
sous le nom de _Kao-hoang-ti_ le grand Empereur suprme. Sous son
successeur, _Hoe-ti_ (de 194  188 av. n. .), le dcret contre la
conservation des anciens livres fut rvoqu. On s'occupa aussitt 
rechercher les manuscrits qui avaient pu chapper aux prescriptions
incendiaires du ministre _Li-sse_, et tous les lettrs se livrrent avec
une ardeur infatigable  cette grande oeuvre de restauration que la
nouvelle dynastie considrait comme une des gloires les plus solides
qu'il lui tait rserv d'obtenir aux yeux de la postrit.

La restauration des lettres, sous la dynastie des Han, fut
dfinitivement accomplie par le quatrime souverain qui mrita,  ce
titre, le nom de _Wen-ti_, L'Empereur de la littrature. Sous son
rgne, on inventa le papier, l'encre et les pinceaux  crire, et on
renona  l'usage des tablettes de bambou sur lesquelles on avait
jusqu'alors l'habitude de graver les caractres.[136] Ce prince rduisit
en outre de moiti les impts, et fit refleurir l'agriculture qui avait
t ruine pendant les guerres incessantes de la dynastie des Tsin.
Bientt aprs on rouvrit les coles, et la doctrine de Confucius fut de
nouveau l'objet d'un enseignement public. Quatre sicles et demi plus
tard les premiers livres de la doctrine du grand moraliste de Lou
taient apports pour la premire fois au Japon, o une fte fut
institue en son honneur par ordre du mikado, l'an 701 de notre re.

[Illustration]

[Illustration]




VII

LA LITTRATURE CHINOISE

AU JAPON


La littrature chinoise est essentiellement la littrature classique du
Japon. Depuis l'ouverture des ports du Nippon au commerce tranger,
depuis la dernire rvolution qui a rtabli l'autorit effective des
mikados, on peut bien constater un certain abaissement des tudes
chinoises dans les les de l'Extrme-Orient: la proccupation presque
gnrale des indignes de s'assimiler les ides occidentales et de
connatre nos langues et nos sciences a certainement contribu  faire
ngliger dans les coles l'tude longue et pnible des monuments
littraires du Cleste-Empire; on peut mme constater un certain ddain
que professe le jeune Japon pour tout ce qui peut rattacher sa
civilisation  la patrie de Confucius. Il n'en demeure pas moins vrai
qu'il n'y a pas de bonne ducation chez les Japonais sans de solides
connaissances en chinois, et qu'un indigne qui serait ignorant du style
des livres canoniques et des historiens de la Chine, et-il une forte
teinture de sciences europennes, n'en serait pas moins un homme mal
instruit et incapable d'occuper une place quelque peu minente dans les
destines de son pays.

J'ai souvent rencontr des Japonais qui, sans ignorer compltement la
langue crite des Chinois, ne pouvaient comprendre que difficilement les
chefs-d'oeuvre de leur antique littrature. Eh bien! il est tellement
vrai que l'intelligence de ces chefs-d'oeuvre est essentielle 
quiconque, dans l'Extrme-Orient, prtend jouir des privilges d'une
ducation soigne, que j'ai toujours constat une sorte d'embarras chez
ces insulaires quand ils se trouvaient en prsence d'Europenns plus
familiariss qu'eux-mmes avec les livres qui ont t, pendant bien des
sicles, la base de toute ducation librale dans leur empire. J'ai
connu galement des lettrs japonais profondment verss dans la culture
des lettres idographiques, et il m'a suffi de lire en leur prsence
quelques anciens textes chinois pour tablir avec eux des liens d'une
amiti profonde et durable. La citation  propos d'une phrase des _King_
ou des _Sse-chou_, l'interprtation exacte d'une locution rare et
difficile, suffit parfois pour vous assurer leur estime et leur
sympathie. Et, croyez-le bien, l'estime et la sympathie conquises de la
sorte est toute diffrente de celle qu'on acquiert en se posant
vis--vis d'eux en professeurs de sciences ou d'ides europennes.

Dans le premier cas, vous vous tes  demi naturalis japonais: vous
leur avez montr que vous ne professez pas de ddain pour ce qu'avaient,
pendant des sicles, cultiv leurs pres, que vous ne condamnez pas en
tout leurs vieilles traditions et leur histoire, que vous pouvez admirer
avec eux des beauts  peu prs compltement inconnues ou incomprises
des orgueilleux Occidentaux, vous associer aux nobles motions de leur
intelligence, vivre de leur vie  eux et non point exclusivement d'une
vie trangre  la leur. Pour vous, ils sont capables de cette amiti
solide que saint Franois-Xavier considrait comme une des prcieuses
qualits de l'esprit japonais.

Dans le second cas, au contraire, si, ignorant ou ddaigneux de leur
littrature classique chinoise, vous venez taler  leurs yeux les
merveilles de la civilisation europenne, de cette civilisation qui
s'est impose par la force  la leur, curieux par nature, ils
s'attacheront momentanment  vous pour s'initier  toutes les
merveilles de nos sciences et de nos arts; ils se feront volontiers vos
lves pour chercher  s'assimiler vos connaissances et  se donner
aussi vite que possible l'apparence de les avoir acquises; mais, ds
qu'ils croiront possder ces connaissances--et ils le croiront bientt,
car ils apprennent vite et se contentent aisment de notions
superficielles,--vous leur deviendrez au fond aussi antipathiques que
possible; ils resteront peut-tre courtois vis--vis de vous; mais,
soyez-en srs, ils n'auront aucune estime pour votre savoir, aucune
amiti pour votre personne, aucune reconnaissance pour vos leons. Sans
vous en douter, et tout en rpondant  leurs incessantes questions, vous
aurez bless leur sentiment national, vous serez devenus  jamais des
trangers pour eux.

Je pense donc qu'il est ncessaire, pour vous qui tes appels  vous
trouver en contact de tous les instants avec les Japonais, de ne pas
tre ignorants, comme je viens de vous le dire, de ce qui constitue, 
leurs yeux, la base de l'instruction suprieure. Dans ce but, je
jetterai un coup d'oeil rapide sur les monuments de cette littrature
classique de la Chine que je regrette, faute de temps, de ne pouvoir
vous faire connatre d'un faon suffisamment tendue et approfondie.

La littrature chinoise est tout  la fois une des plus vastes et l'une
des plus anciennes littratures du monde. La science  laquelle on a
donn le nom de sinologie s'est efforce, depuis plus de deux sicles,
de nous faire connatre ses principaux monuments. Sa tche si
laborieuse, si mritoire, est cependant loin d'tre accomplie. Et quand
on songe que les livres sacrs de la Chine n'ont pas encore t tous
traduits[137]; que nous ne possdons, pour ainsi dire, aucune version
europenne des grands historiens de cet empire; que,  l'exception du
livre de Laotsze[138], tous les ouvrages des philosophes chinois nous
sont inconnus; que nous n'avons publi presque rien, dans nos langues,
des grands recueils d'rudition, d'archologie, de mythologie, de
gographie et de science de cette tonnante civilisation, on peut, sans
craindre d'tre dmenti, affirmer qu'il reste aux futurs adeptes de la
sinologie  accomplir plus de travaux de premier ordre que n'en ont
produit, depuis le sicle de Louis XIV, tous les orientalistes qui ont
rendu leur nom clbre par leur connaissance solide de la langue
chinoise et par l'usage intelligent qu'ils ont fait de leur rudition.

Pour remonter  l'poque de la rdaction originaire des premiers
monuments de la littrature chinoise, nous devons nous reporter  plus
de quarante sicles en arrire. David, Mose, Jacob, Abraham lui-mme
n'taient encore apparu qu'aux yeux illumins des seuls prophtes. De
longtemps il ne devait pas tre question de Rome, d'Athnes, de
Perspolis, ni de Jrusalem; et, dans ces sicles extrmement reculs,
une vgtation sauvage et vierge recouvrait encore d'immenses forts
impraticables le sol o devait s'lever, par la suite, les grandes
mtropoles de la civilisation occidentale.

Les livres qui doivent tre placs chronologiquement en tte de la
bibliographie chinoise peuvent donc tre attribus sans hsitation aux
priodes les plus recules que nous puissions apprcier dans l'histoire
de la littrature sur notre globe. Et, comme la langue dans laquelle ces
livres ont t crits a survcu, de mme que le peuple qui l'a parle, 
toutes les rvolutions des temps, il en rsulte que la Chine, seule sur
la terre, nous a conserv une tradition crite non interrompue, depuis
les premiers ges du monde jusqu'au sicle o nous vivons aujourd'hui.

Ce phnomne remarquable, ici-bas o tout prit, suffirait,  lui seul,
pour expliquer l'intrt qu'on n'a cess de porter, dans l'Europe
savante, aux travaux des sinologues qui nous rvlent sans cesse des
pages inconnues de la grande et imposante littrature chinoise.

Les plus anciens monuments de la littrature chinoise antique, ou tout
au moins ceux que les Chinois ont l'habitude de placer en tte de leurs
classements bibliographiques, portent le nom de _King_. Ils sont, pour
le Cleste-Empire, les livres sacrs ou canoniques par excellence.

Profondment rvrs et sans cesse l'objet d'un vritable culte, les
King ont servi presque exclusivement de point de dpart et de moule aux
ides philosophiques, politiques ou religieuses qui se sont rpandues,
en Chine, depuis Confucius jusqu' nos jours. L'esprit qui leur est
propre a tellement pntr dans le coeur de la littrature chinoise,
il en est devenu  un tel point l'me et la vie que, sans les connatre,
il est  peu prs impossible de comprendre les livres indignes et
surtout d'apprcier leur valeur et leurs tendances. Aussi les King
sont-ils tudis et comments par chaque gnration, et la connaissance
approfondie de leur contenu est-elle considre comme indispensable 
quiconque aspire  une position littraire dans le Royaume du Milieu.

Le recueil des King tel que nous le possdons aujourd'hui, se compose de
cinq ouvrages distincts qui portent les titres suivants: 1 le
_Yih-king_, ou Livre des Transformations; 2 le _Chou-king_ ou Livre par
excellence; 3 le _Chi-king_ ou Livre des Vers et Chants populaires; 4
le _Li-ki_ ou Mmorial des Rites; 5 le _Tchun-tsieou_ ou le Printemps
et l'Automne. Il existait un sixime king intitul _Yoh-king_ ou Livre
de la Musique; il a par malheur t  peu prs compltement perdu.

Les trois premiers King surtout, sont composs de fragments d'anciens
ouvrages, recueillis, expurgs et coordonnes six sicles avant notre
re, dans la forme o nous les possdons aujourd'hui. Confucius qui en
fut l'diteur, doit tre considr comme une des causes principales de
la perte des antiques crits dans lesquels il a puis. C'est, du reste,
ce qu'ont toujours fait les abrviateurs. Justin a fait perdre les
crits de Trogue-Pompe, Florus une partie de ceux de Tite-Live. Aussi
Bacon appelait-il les abrviateurs, non sans quelque raison, les vers
rongeurs de la littrature.

La question de l'authenticit des King a t souvent discute: il ne
nous parat pas, cependant, qu'elle ait t compltement lucide. On a
bien tabli d'une manire incontestable l'authenticit des compilations
que Confucius a transmises  la postrit, sous le titre de _King_, mais
on n'a pas encore dgag des textes primitifs les interpolations
nombreuses que le clbre moraliste a introduites dans les antiques
ouvrages qu'il avait recueillis. Un travail d'exgse et de critique,
dont la porte serait considrable pour les tudes religieuses et
historiques, est rserv  la philologie moderne, qui trouvera plus qu'
glaner dans le champ fcond, mais encore trs obscur, de l'archologie
chinoise.

Pour le moment, bornons-nous  ajouter quelques mots sur le mode de
transmission,  travers les sicles, des livres que Confucius a livrs
au monde comme le rsum et l'essence de tout ce que renfermaient de
notions moralisatrices les anciens ouvrages qui existaient encore de son
temps et dont il put prendre connaissance tant dans les fameuses
archives des Tcheou que dans les bibliothques particulires des villes
qu'il eut occasion de visiter.

Les historiens chinois racontent que Confucius, sentant sa fin
prochaine, runit ses disciples et leur ordonna de dresser un autel.
Quand l'autel fut dress, il y dposa avec respect les manuscrits des
King; puis, s'tant prostern du ct de la constellation de la
Grande-Ourse (_Peh-teou_), il remercia le ciel, par une longue adoration
de lui avoir accord la faveur de reconstituer ces monuments sacrs de
la grandeur antique de la Chine. Il fit ensuite quelques nouvelles
corrections  ses manuscrits et les livra  ses disciples, aprs leur
avoir recommand solennellement d'en propager les copies et d'en
rpandre les saintes doctrines.

Depuis lors, les King, devenus les codes de la philosophie nationale et
en quelque sorte l'vangile de tous ceux qui, en Chine, ambitionnent un
rang dans les lettres, furent enseigns et expliqus de toutes parts; et
le nombre des exemplaires se multiplia de jour en jour, jusqu'
l'avnement de la courte mais terrible dynastie des Tsin!

Les neuf royaumes qui partageaient alors la Chine venaient d'tre runis
sous le sceptre du fils putatif du roi de Tsin. Ce jeune prince, aprs
avoir rtabli en sa personne la dignit impriale, s'tait arrog le
titre pompeux de _Tsin-chi Hoang-ti_ l'Auguste Empereur de la nouvelle
race, et avait rsolu, comme je vous l'ai dit dans une confrence
prcdente, de faire disparatre toute trace du pass, afin qu'il ne
restt plus en Chine d'autre souvenir que celui de sa race. Avec de
telles dispositions, il tait naturel que ce jeune prince voult faire
disparatre tous les monuments qui pouvaient rappeler les grands jours
du pass et la gloire des dynasties dchues. Un dit incendiaire ne
tarda pas  signaler les dbuts de ses orgueilleux desseins. Une foule
de livres, ceux-l surtout qui traitaient l'histoire et dont le contenu
pouvait rappeler les faits des temps antrieurs  l'avnement des Tsin
au trne imprial, furent impitoyablement livrs aux flammes, et des
ordres svres manrent de la Cour contre tous ceux qui en
conserveraient ou en cacheraient des copies.

Le _Chou-king_, principalement, fut l'objet des plus rigoureuses
recherches des agents destructeurs nomms par Tsinchi Hoangti et par son
ministre _Li-sse_. Tous les exemplaires qu'on put dcouvrir furent
brls; et peu s'en fallut alors que cet ouvrage ne ft compltement
ananti. Je vous ai racont grce  quelles circonstances une partie du
_Chou-king_ put chapper  l'incendie des livres.

L'intelligence des _King_ prsente, non-seulement pour les Europens,
mais pour les Chinois eux-mmes, de srieuses difficults. Ce n'est le
plus souvent que grce aux commentaires composs d'ge en ge que l'on
est parvenu  saisir tolrablement le sens de ces antiques crits. Le
Livre des Chants populaires, par exemple, aurait besoin, pour tre bien
compris dans toutes ses parties, de la composition d'une grammaire et
d'un vocabulaire particulier, car la phrasologie de ce beau livre est
souvent rebelle aux rgles ordinaires de l'ancienne syntaxe chinoise.

Les principes tout  la fois dlicats et rigoureux de la linguistique
moderne, appliqus  l'interprtation des _King_, clairciront, sans
aucun doute, une foule de passages qui restent obscurs pour les
commentateurs chinois tout aussi bien que pour nous.

Le premier des Cinq Livres sacrs ou canoniques de la Chine antique est
intitul _Yih-king_ ou Livre des Transformations. Il passe assez
communment pour le plus ancien monument de la littrature chinoise.
Toujours est-il que Confucius lui vouait un culte particulier et
s'attachait sans cesse  en interprter ou  en approfondir le sens.
Jusqu' prsent, il faut le reconnatre, ce livre obscur n'a prsent
pour nous qu'un assez mdiocre intrt. La raison en est, sans doute,
que nous ne le comprenons plus, et cela pour une bonne raison, c'est que
les Chinois eux-mmes, quoi qu'ils puissent dire, ne le comprennent
gure davantage.

Je passerai donc trs rapidement sur ce qui touche au _Yih-king_, me
bornant  mentionner le sujet principal sur lequel il repose.

Dans la haute antiquit, c'est--dire 34 sicles environ avant notre
re, un personnage aux trois quarts fabuleux et peut-tre un quart
historique, _Fouh-hi_, traa huit trigrammes ou _koua_, composs de
diverses combinaisons de trois lignes, tantt entires ou continues,
tantt brises ou interrompues. Ces sortes de signes linaires,
suspendus sur les places publiques o se rassemblait le peuple, taient
destins  lui enseigner les principes gnraux de la morale et  lui
faire connatre les volonts du Ciel et du Prince.

Par la suite, ces koua ont servi de base  tout un systme de
philosophie cabalistique fort apprci en Chine, mais qui est devenu,
avec le temps, fort complexe et souvent vague et embrouill. C'est
vraisemblablement le caractre obscur et diffus de cette philosophie qui
a engag les sorciers chinois  prtendre qu'ils trouvaient dans les
formules du _Yih-king_ les bases fondamentales de leurs sciences
occultes et divinatoires.

Quelle que soit l'opinion peu favorable que nous puissions avoir de ce
livre, il serait tmraire, dans l'tat infime o en sont nos
connaissances  son gard, de prtendre qu'il n'est qu'un tissu
d'extravagances, bonnes tout au plus  exercer la loquacit des
magiciens chinois et des diseurs de bonne aventure. Confucius rvrait
ce livre au suprme degr, et c'tait  sa conservation qu'il attachait
le plus de prix. Longtemps aprs la mort de ce grand moraliste, la
philosophie chinoise classique a repos sur les aphorismes du _Yih-king_
et sur les dveloppements que leur ont donns ses commentateurs. La
dualit primordiale est le point de dpart de l'ouvrage et le principe
d'aprs lequel il a t compos; les deux lments constitutifs de
cette dualit sont dsigns abstractivement par les noms de _Yin_ et de
_Yang_; traduits en objets concrets, ils deviennent indistinctement le
principe femelle et le principe mle, la terre et le ciel, l'eau et le
feu, l'obscurit et la lumire, etc.; par le contact ou par l'union, ils
se compltent, se fcondent, se vivifient; et ainsi se gnrent tous les
tres de la cration. Une fois gnrs, tous ces tres s'analysent et
s'expliquent par les caractres spcifiques ou par les proprits
inhrentes  chacun des deux grands principes _Yin_ et _Yang_.

Telle est, sommairement, la base sur laquelle repose le Livre sacr des
Transformations.

Dans l'tat actuel de la science sinologique, ainsi que je le disais
tout  l'heure, tout jugement sur le systme gnral et l'esprit du _Yih
king_ me paratrait prmatur[139]: je m'abstiendrai donc d'en faire
l'objet d'une apprciation quelconque. Il me suffira, pour complter ce
que j'ai dit du premier des cinq _King_, de rappeler que le sens des
_koua_ de Fouh-hi tait depuis longtemps perdu lorsque le sage
_Wen-wang_ chercha  le retrouver; que les explications de Wen-wang et
de son fils Tcheou-koung taient elles-mmes  peu prs inintelligibles
lorsque Confucius entreprit de les laborer; que l'ordre des koua de
Fouh-hi et des interprtations de Wen-wang et de Tcheou-koung a t
plusieurs fois interverti; qu'enfin l'authenticit de la partie du
_Yih-king_ attribue  Confucius a t elle-mme l'objet de doutes de la
part de quelques savants.

Le _Yih-king_, toutefois, ne courut pas les mmes dangers que la plupart
des crits sacrs ou historiques de la Chine primitive. L'empereur
Tsinchi Hoangti, en publiant son dcret de prohibition et de destruction
des anciens livres, avait fait une rserve en faveur de ceux qui
traitaient de mdecine, d'agriculture ou de divination. Le Yih-king,
ayant t compris au nombre de ces derniers, ne fut pas condamn aux
flammes.

Le second livre sacr est dsign sous le nous le nom de
_Chou-king_[140], expression qui, dans le sens de Livre par
excellence, rpond parfaitement  notre mot Bible. Par une curieuse
concidence, le Chouking des anciens Chinois, comme la Bible des
Hbreux, est un recueil de documents tout  la fois religieux et
historiques, qui est devenu, avec le temps, une sorte de canon politique
du Cleste-Empire. De nos jours encore, il est considr comme le plus
beau, le plus parfait de tous les monuments de la Chine antique.

Le _Chou-king_ commence au rgne de Yao (2357 ans avant notre re) et
arrive, non sans de frquentes interruptions, jusqu'au rgne de
Siang-wang (624 av. J.-C.). Il a t rdig ou plutt compil par
Confucius sur les documents qu'il put recueillir dans la grande
bibliothque des Tcheou et dans les diffrentes localits qu'il eut
occasion de visiter. Parmi ces documents, ceux qui entrrent dans la
composition des chapitres consacrs aux rgnes de Yao et Chun (de 2357 
2205 avant notre re) passent, en Chine, pour contemporains de ces deux
empereurs.

Lors de la destruction des livres, sous le rgne de Tsinchi Hoangti, le
_Chou-king_, ainsi que je vous l'ai dj dit, fut mentionn tout
particulirement dans le rapport du ministre d'Etat _Li-sse_ pour tre
ananti. Mais, malgr les efforts des mandarins pour excuter ces ordres
incendiaires, malgr les supplices et mme la peine de mort qui devait
tre prononce contre ceux qui en conserveraient ou en cacheraient des
exemplaires, ce beau livre rsista  tous les orages politiques et nous
transmit ainsi les annales les plus authentiques des premires dynasties
chinoises.

Lors de la restauration des lettres, sous le rgne de l'empereur Wenti,
le souverain lettr (an 179 avant notre re), on apprit  la cour
qu'un vieillard nomm _Fou-cheng_ possdait le Chouking par coeur et
que, malgr son grand ge, il lui tait encore possible de le
transmettre de vive voix: une dputation de lettrs lui fut aussitt
envoye, mais elle ne put obtenir de lui que vingt-huit chapitres,
c'est--dire trente de moins que n'en contient le Chou-king tel que nous
le connaissons. Encore ces lettrs eurent-ils grand'peine  bien saisir
les paroles de Foucheng dont l'accent leur tait tranger et  trouver
les caractres correspondant aux mots qu'il leur prononait.

On en tait rduit au texte du vieillard Foucheng, lorsqu'on retrouva
par hasard, en dmolissant une maison appartenant  la famille de
Confucius, un exemplaire du _Chou-king_, qui avait t cach dans
l'intrieur d'une muraille. Malheureusement le manuscrit ainsi dcouvert
tait crit en anciens caractres (en signes _ko-teou_), qu'on ne
comprenait plus  cette poque, et les tablettes de bambou, sur
lesquelles taient tracs ces caractres, se trouvaient considrablement
endommages par le temps et par les insectes. Cependant _Koung
Ngan-koueh_, descendant de Confucius au treizime degr, fut charg
d'tudier ce manuscrit, afin d'en tirer tout ce qui serait de nature 
complter la rdaction fournie par le vieillard Foucheng.

En confrontant avec soin les chapitres obtenus oralement avec les
chapitres correspondants du manuscrit nouvellement dcouvert, Koung
Ngankoueh parvint  tablir le texte de cinquante-huit chapitres du
Chouking; mais il prfra abandonner les autres  la destruction que de
les publier comme il les possdait, c'est--dire dans un tat dfectueux
et conjectural. Il entreprit toutefois, pour remdier autant que
possible  ce dfaut, de rdiger un commentaire tendu du Chouking, dans
lequel il insra la plupart des faits dont il avait acquis la
connaissance dans les parties qu'il n'avait pu restituer d'une manire
satisfaisante.

Ce commentaire a t lui mme perdu; mais le grand historiographe
_Sse-ma Tsien_, entre les mains duquel il se trouva, en a fait de
nombreux extraits pour la rdaction de ses Mmoires historiques
(_Sse-ki_) qui, eux du moins, sont parvenus de sicle en sicle jusqu'
nous.

Le style du _Chou-king_ est la conique et ingal; parfois, il approche
du sublime. Les discours que renferme ce beau livre sont exprims avec
une noble et nergique simplicit. Les paroles que prononcent, par
exemple, les saints empereurs Yao, Chun et Yu, dans les premiers
chapitres de l'ouvrage, captivent notre admiration et notre respect pour
ces trois grands monarques que la Chine cite avec orgueil, de sicle en
sicle, comme le modle des vertus ncessaires aux rois. Certaines
expressions, au milieu d'un rcit sans art et sans apprt, saisissent
l'esprit et le rchauffent. On est tent d'y voir des clairs de gnie.

Svre en ce qui touche les princes et les grands, ferme mais moins
exigeante  l'gard des peuples, la morale du Chou-king, qui, du reste,
ne transige avec personne, fournit  la Chine non seulement les
principes de sa religion, mais ceux de son droit national: elle
constitue les vritables assises de la socit chinoise.

On voit, dans ce beau livre, le _Chang-ti_ ou Souverain suprme (Dieu)
inspirer la conduite des princes sages, ou bien appesantir sa main sur
les princes pervertis pour frapper leurs oeuvres d'insuccs ou de
maldiction; les saints rois tenir leur mandat du Ciel et s'appliquer 
procurer aux peuples de quoi satisfaire  leurs besoins matriels, les
rendre vertueux et les prserver de ce qui peut leur nuire; les peuples
s'adonner aux sciences, aux arts utiles, surtout  l'agriculture, et
repousser le luxe comme une source incessante de malheurs et
d'avilissement; respecter l'autorit du prince considr comme pre et
mre de ses sujets; apprcier, glorifier la vertu, honorer les
vieillards, resserrer  l'intrieur les liens de la famille; cultiver
les usages d'une politesse rigoureuse et raffine.

Le troisime livre sacr des anciens Chinois est intitul _Chi-king_
Livre des Vers[141]. C'est une collection de posies de tous les
genres, recueillie par Confucius, 484 ans avant notre re, dans les
archives de la fameuse Bibliothque impriale des Tcheou.

Primitivement compose de trois mille pices, cette collection fut
rduite  trois cent onze par le moraliste de Lou, soit parce que
beaucoup de ces pices blessaient ses prudes oreilles, soit parce
qu'elles ne concordaient pas avec les principes de ses doctrines.

Parmi ces posies, quelques-unes remontent jusqu'au XIIe sicle avant
l're chrtienne. Leur style est des plus vari. L'authenticit des unes
et des autres est incontestable.

Confucius,  qui l'histoire attribue l'honneur de nous avoir transmis
les Cinq Livres sacrs de la Chine antique, Confucius, dis-je, a
peut-tre conserv au seul _Chi-king_ sa forme et sa structure
primitives. Il avait pour cela une excellente raison. Il lui tait bien
facile,  ce philosophe dou d'une vertu austre, mais lourd et sans
inspiration, de remanier comme il l'a fait des livres historiques ou
moraux tels que le _Chou-king_ ou le _Yih-king_, et de les faonner dans
le moule troit de son esprit terre  terre. Mais il ne pouvait en tre
de mme  l'gard du Livre des Posies. Comment, en effet, serait-il
parvenu  substituer les lieux communs de sa philosophie pratique aux
tournures pleines de verve, de grce et de navet des pices minemment
caractristiques du _Chi-king_? Le clbre moraliste du royaume de Lou
le comprit heureusement: un tel recueil ne souffrait point, ne tolrait
point de retouches. Il fallut donc passer sur quelques expressions un
peu lgres; et, grce  leur forme inimitable,  leurs rimes et  leur
mesure, les pices de la plus ancienne anthologie du monde sont
parvenues vierges et immacules jusqu' nous.

Nous avons lieu de nous en fliciter, car le Livre des Vers est
assurment le plus beau monument de l'antique littrature chinoise, et
celui qui prsente pour nous,  une foule de points de vue, l'intrt le
plus rel et le plus incontestable.

Le _Chi-king_, c'est la Chine primitive tout entire qui nous est
dpeinte par le pinceau de ses premiers potes. Et par quels potes!
par des potes sans fard, sans apprt; par des potes vrais, sincres,
incapables de tout dguisement; par des potes pleins de vie et
d'inspiration; bref, par le peuple chinois lui-mme, qui s'y est
manifest tout entier dans les chants qui l'ont berc  l'poque
infiniment recule de sa naissance  la vie sociale et  la
civilisation.

Le _Chi-king_ comprend quatre parties:

La premire, intitule _Koueh-foung_ Moeurs des Royaumes, renferme
les chants populaires que les anciens empereurs avaient fait recueillir
afin de juger de l'esprit du peuple de leurs diffrentes provinces, de
ses sentiments pour le prince, et de la moralit de la vie publique et
prive.

La seconde et la troisime portent les titres de _Ta-ya_ Grande
Excellence, et de _Siao-ya_ Petite Excellence. Ce sont deux
collections d'odes, de cantiques, d'lgies, d'pithalames, de chansons
et de satires.

Enfin, la quatrime, intitule _Soung_ Louanges, contient les hymnes
chantes dans les sacrifices en l'honneur des anctres.

Le quatrime des livres sacrs est parvenu jusqu' nous sous le titre de
_Li-ki_, que l'on traduit communment par Mmorial des Rites[142].
C'est une compilation de documents emprunts pour la plupart  un
antique rituel intitul _I-li_, dont on attribue la rdaction primitive
au sage _Tcheou-kong_, que j'ai dj eu l'occasion de vous citer tout 
l'heure. Ce dernier livre renferme, dit-on, la mme substance qu'un
antique rituel dcouvert  ct du _Chou-king_, lors de la restauration
des lettres, dans une vieille muraille d'une maison qui avait t
habite par Confucius.

A ct de ces deux ouvrages, on place d'ordinaire le _Tcheou-li_, ou
Rituel de la dynastie des Tcheou[143], oeuvre dont on fait galement
honneur  Tcheoukong. On y trouve l'expos des devoirs des
fonctionnaires publics sous cette mmorable dynastie. Les rgles qu'il
renferme taient adoptes dans la plupart des tats qui se partageaient
la Chine  cette poque, except cependant dans le pays de Tsin.
L'aversion du despote Tsinchi Hoangti pour ce livre fut telle, qu'il
ordonna spcialement la recherche et la destruction de toutes les copies
qu'on pourrait dcouvrir. Plusieurs d'entre elles chapprent nanmoins
 cette rigoureuse prohibition et furent prsentes plus tard 
l'empereur Wouti (IIe sicle avant notre re).

Enfin, on dsigne assez gnralement comme cinquime livre sacr ou
canonique de la Chine antique, le _Tchun-tsieou_, le Printemps et
l'Automne[144], ouvrage compos par Confucius, et renfermant
l'histoire du royaume de _Lou_, son pays natal, de 722  484 avant notre
re. Un dveloppement de cet ouvrage a t compos par _Tso Kieou-ming_,
disciple du grand moraliste, sous le titre de _Tso-tchouen_, ou
Narration de Tso. On doit  ce mme auteur la composition des
_Koueh-Yu_, ou Paroles sur les Royaumes[145], annales pour lesquelles
les lettrs chinois professent aussi une estime toute particulire.

[Illustration]

[Illustration]




VIII

LE BOUDDHISME ET SA PROPAGATION DANS L'EXTRME ORIENT


Pendant prs de trois cents ans, du IIIe au vie sicle, la
civilisation japonaise n'eut gure  subir d'autre influence trangre
que celle de la morale de Confucius et de son cole. Cette influence fut
essentiellement conomique, sociale et politique. C'tait au Bouddhisme
qu'tait rserv d'oprer au Japon une grande rvolution
intellectuelle, religieuse et philosophique.

Le Bouddhisme est, de toutes les religions du globe, celle qui compte le
plus d'adeptes: on ne serait mme pas loin de la vrit en disant
qu'elle en compte,  elle seule, presque autant qu'ensemble les autres
grandes religions runies. Toujours est-il qu'elle est professe par
quatre cents  cinq cents millions de sectateurs plus ou moins fidles,
plus ou moins croyants, en Mongolie, en Mandchourie, au Tibet, au Ladk,
au Cachemyre,  Ceylan,  Java, en Birmanie, au Pgou, au Siam, au Lao,
dans l'Annam, en Core, aux les Loutchou et au Japon. D'origine
indienne, elle a t supplante par l'Islamisme dans la rgion qui fut
son berceau. Mais, si la foi de Mahomet a triomph de l'Inde bouddhiste,
elle n'a pu y russir que par la terreur du sabre; le Bouddhisme, lui,
n'a augment le nombre de ses partisans que par la seule arme dont il
ait jamais fait usage: la persuasion. Cette persuasion s'est opre dans
les conditions les plus tonnantes, et l'histoire ne nous montre nulle
part une doctrine se propager avec moins de promesses et aussi peu
d'artifice. Ses missionnaires n'avaient  offrir aux peuples qu'ils
venaient convertir que des mortifications en ce monde, et, dans l'autre,
point de rsurrection, partant point de jouissances, point de paradis.
Ils demandaient beaucoup de sacrifices dans la vie prsente, et
promettaient peu ou rien aprs la mort. Le nombre de leurs proslytes
fut immense: ils trouvrent partout des disciples dvous,
enthousiastes, pour les aider  continuer leur oeuvre de conversion et
de propagande.

Le Bouddha vcut au VIe sicle avant notre re. Il subsiste encore
quelques incertitudes sur l'poque prcise de sa mort, mais la date de
son existence ne saurait tre loigne de celle que nous venons de
mentionner. Il fut ainsi le contemporain de Laotsze en Chine, et
s'teignit, dit-on, en 543 avant notre re, alors que Confucius tait
g de huit ans. J'appelle tout particulirement votre attention sur ce
synchronisme qui repose, en somme, sur des dates  peu prs certaines.

_Bouddha_ n'est point un nom propre; c'est un mot qui dsigne le plus
haut degr de la Sagesse, la Sagesse transcendante. Le personnage auquel
on l'applique communment, le bouddha _kya-Mouni_, se nommait
_Siddhrta_ et tait fils d'un roi de Kapilavastou[146], ville situe
dans le nord de l'Inde, sur la rive gauche du Gange. A l'ge de
vingt-neuf ans, il quitta la cour de son pre, pour vivre de la vie des
mendiants, et tudia la doctrine des Brahmanes. Persuad de
l'insuffisance de cette doctrine, il se retira dans les environs du
village d'Ourouvilva, bti sur les bords de la rivire appele
aujourd'hui Phalgou. L, pendant des annes conscutives, dans la plus
austre des retraites, il se condamna  toutes sortes de mortifications.
Aprs avoir dompt ses sens et subi de nombreuses extases, il acquit,
pendant l'une d'elles, la conviction qu'il tait enfin arriv  la
connaissance absolue de la route par laquelle l'homme peut assurer  sa
personnalit la dlivrance ternelle. Il se dcida, en consquence, 
quitter sa retraite, et alla prcher, pendant quarante-cinq ans, sa
doctrine  _Bnars_,  _Rdjagriha_, dans le Magadha, et  _rvast_,
dans le Ksala (Oude). A sa mort, ses disciples se runirent en concile,
sous les auspices du roi Adjtaatrou, et chargrent trois d'entre eux
de composer les livres sacrs qui devaient servir dsormais de loi
crite pour le culte. _Kyapa_, prsident du concile, fut charg de
l'_Abhidharma_ ou Mtaphysique; _Ananda_, cousin germain de kya-Mouni,
des _Sotras_ ou prdications du Bouddha; _Oupli_, de la _Vinaya_,
c'est--dire de tout ce qui concerne la Discipline. Ces trois parties du
canon bouddhique formrent la _Tripitaka_ ou Triple Corbeille.--Deux
autres conciles postrieurs achevrent de donner aux livres sacrs du
Bouddhisme la forme dans laquelle ils ont t transmis jusqu' nous.

On a beaucoup disput sur l'esprit de la doctrine de kya-Mouni, et sur
le sens du _nirvna_, fin suprme de cette doctrine, tout aussi
philosophique que religieuse. Le dsaccord, qui se manifeste dans les
apprciations qui ont t faites au sujet de ce nirvna, vient, ce me
semble, de ce qu'on n'a pas suffisamment tenu compte des modifications
qui se sont produites, suivant le temps et suivant les lieux, dans
l'interprtation des prceptes fondamentaux attribus au Bouddha.
Suivant ces prceptes, d'accord en cela avec la religion brahmanique,
l'Homme a t, de toute ternit, condamn  des transmigrations
successives, durant lesquelles il est soumis  toutes les souffrances;
et la mort, au lieu d'tre un terme  ses maux, n'est que le signal
d'une priode nouvelle d'afflictions et de douleurs. Les moyens que les
Brahmanes indiquaient pour chapper  cette perscution incessante de
l'individu parurent insuffisants, inefficaces  kya: il leur en
substitua d'autres qu'il dclara infaillibles. Pour chapper au malheur
de la mtempsycose, il faut d'abord reconnatre quatre vrits, et
rgler sa vie en consquence de ces vrits: 1 la douleur est la
destine invitable de l'individu; 2 les causes de la douleur sont
l'activit, les dsirs, les passions et les fautes qui en sont la
rsultante; 3 ces quatre causes de la douleur peuvent cesser par
l'entre de l'individu dans le nirvna; 4 c'est en suivant les
prceptes du Bouddhisme qu'on atteint  la sagesse transcendante, et
qu'on finit par aboutir au nirvna.

Les prceptes du Bouddhisme nous ordonnent d'viter dix dfauts, savoir:
1 le meurtre des tres vivants; 2 le vol; 3 le viol; 4 le mensonge;
5 l'ivresse; 6 le got pour les danses et les reprsentations
thtrales; 8 la coquetterie; 9 la mollesse (avoir un coucher doux et
somptueux); 10 l'amour de l'or et des objets prcieux.--La nomenclature
de ces dix dfauts varie suivant les coles; elle a t sensiblement
modifie par le Bouddhisme japonais.

Les six vertus  acqurir sont: 1 la gnrosit dans l'aumne; 2 la
puret; 3 la patience; 4 le courage; 5 la contemplation; 6 la
science.

Il ne rentre pas dans le cadre de cette confrence de vous exposer d'une
faon approfondie le systme gnral de la doctrine de kya-Mouni. Je
ne m'occupe ici du Bouddhisme que parce qu'il a t adopt par les
Japonais, qui font l'objet de nos tudes. Et comme cette religion,
diffrente, au Tibet et en Mongolie, de ce qu'elle tait originairement
dans l'Inde, s'est modifie en Indo-Chine, en Chine, en Core, et
peut-tre plus encore au Japon, je serais entran dans de trop longs
dveloppements si j'essayais de vous exposer ses principes dans tous les
pays o elle est parvenue  s'enraciner. Je m'occuperai donc,  peu prs
exclusivement, de son existence dans les les de l'Extrme-Orient.

Le Bouddhisme fut introduit en Chine en l'an 65 de notre re[147], sous
le rgne de l'empereur _Ming-ti_, de la dynastie des Han. Ce prince
envoya, cette anne, des ambassadeurs dans l'Inde, pour y chercher la
doctrine bouddhique.

Trois sicles plus tard, en 372, des missionnaires chinois la
rpandirent en Core, dans le royaume de _Kao-li_, et dans celui de
_Paik-tse_, en 384. C'est de ce dernier pays qu'elle fut transporte au
Japon, o elle parut, dit-on, pour la premire fois, au milieu du VIe
sicle de notre re. Le dixime mois de la treizime anne du rgne
d'_Ama-kuni-osi-hiraki-niwa_ (Kinmei), le roi de Paiktse, nomm _Sei-mei
wau_ le Roi resplendissant de saintet, ou simplement _Sei-wau_ le
saint Roi, envoya, en hommage, au mikado, une statue de cuivre de
kya-Mouni, des drapeaux, des dais de soie et les livres sacrs du
Bouddhisme[148]. L'empereur, en recevant ces prsents religieux et aprs
avoir entendu l'envoy du roi de Paiktse exposer les mrites de la
doctrine de kya, que le sage Tcheoukoung et Confucius lui-mme
n'avaient pas eu le bonheur de connatre, prouva une vive satisfaction,
sauta de joie et s'cria que, jusqu'alors, depuis l'antiquit, nul
n'avait obtenu[149] la faveur de possder la Loi merveilleuse. _So-ka-no
Iname-no Su-kune_, ministre du mikado, insista pour que le Bouddhisme
ft reconnu comme religion de l'Etat, se fondant sur ce que, tous les
pays occidentaux l'ayant accept, il ne convenait pas que le Japon ft
seul  le repousser.

_O-kosi_, du _mono-no be_ (l'un des corps constitus de l'arme
nationale), fut d'un avis contraire. Il fit observer  l'empereur que le
Japon, avec ses cent quatre-vingts dieux, avait des adorations 
accomplir le printemps et l't, l'automne et l'hiver, et soutint que,
si l'on se dcidait  adorer des dieux trangers, il tait fort 
craindre que les dieux du pays n'en prouvassent de la colre[150].

Le mikado, intimid par les paroles d'Okosi, fit don de la statue de
Bouddha  son ministre _Iname_. Celui-ci la transporta dans son
habitation, qu'il transforma en temple (_tera_) pour la recevoir.

Sur ces entrefaites, une grande maladie pestilentielle se dclara dans
l'empire. Okosi attribua la cause du flau  l'arrive au Japon de la
statue de kya, laquelle avait provoqu le mcontentement des divinits
locales. Le mikado se rendit  ses reprsentations: la statue fut jete
dans le Horiy de la rivire d'Ohosaka, et le temple qui lui avait t
consacr fut livr aux flammes.[151]

Cet vnement, funeste aux premires tentatives de prdication du
Bouddhisme au Japon, n'empcha cependant pas cette doctrine de faire
rapidement des progrs dans l'archipel. En dpit des perscutions, le
nombre de ses sectateurs devint de jour en jour plus considrable; et,
bien qu' l'occasion d'une nouvelle pidmie on ait encore une fois
renvers les statues de kya et brl ses temples, sous le rgne de
_Nu-naka-kura-futo-tamasiki_ (Bindatsou), plusieurs grands de l'empire,
un neveu de l'empereur, nomm _Mumaya-do-no Wausi_, et le premier
ministre _Muma-ko_, entre autres, se montrrent trs ardents sectateurs
du nouveau culte. Ce dernier tomba malade de dsespoir, en voyant les
perscutions dont tait l'objet la religion qu'il avait embrasse. Il
supplia le mikado de lui permettre d'adorer kya, sans l'intervention
duquel il ne pourrait jamais rtablir sa sant. L'empereur daigna
couter sa supplique, et lui dit: Je te permets,  toi seul, de
pratiquer la religion bouddhique[152]. Mumako fut rempli de joie: il
avait obtenu l'inou (_mi-z-u_)[153]. On considre cet vnement
comme l'origine de la restauration du Bouddhisme au Japon.

Sous le rgne suivant, la seconde anne, le mikado tant tomb malade,
on lui conseilla d'autoriser la pratique du Bouddhisme dans son empire.
Cette permission fut accorde, en dpit des rsistances de l'ancien
rgent _Mori-ya_. A la mort de l'empereur, qui survint peu de temps
aprs, Mumako offrit le trne  un de ses fils, _Mumaya-do-no Wau-si_,
que je vous ai cit tout  l'heure pour son dvouement  la religion
bouddhique. Ce prince, profondment pntr des principes de kya,
n'accepta pas le trne, mais il profita de son influence pour donner de
grandes facilits  la propagande des bonzes. Il est rest trs
populaire au Japon, sous son nom posthume de _Syau-toku-tai-si_ le
prince imprial  la sainte vertu. On lui doit l'dification de neuf
pagodes[154]. En outre, on cite le temple qu'il fit btir dans la
province de Setsou, sous le nom de _Si-ten-wau-si_ le temple des quatre
_Mahrdja_.

Syautoku-tasi, devenu rgent, sous le rgne de l'impratrice
_Toyo-mi-ke kasikiya bime_ (Souik), continua  protger le Bouddhisme
et  en expliquer les livres sacrs. Fidle aux enseignements de kya,
il s'abstint toute sa vie de tuer aucun tre vivant; et, dans les repas
qu'il donnait aux hauts fonctionnaires de l'empire, il ne leur offrait
que des lgumes pour nourriture. Il mourut en 621 de notre re[155].

Sous les rgnes suivants, le Bouddhisme se propagea de plus en plus au
Japon, et devint bientt la religion officielle de l'Empire. A ce sujet,
je dois appeler votre attention sur une erreur trs communment
rpandue. On rpte sans cesse qu'il existe trois religions au Japon: 1
la _Kami-no miti_ ou _Sin-tau_, religion des Gnies; 2 la _Hotoke-no
miti_ ou _But-tau_, religion du Bouddha; 3 la _Syu-tau_, religion de
Confucius ou des Lettrs. Rien n'est plus inexact. La _sin-tau_ est une
sorte de culte des hros antiques de la nation, n'excluant, en aucune
faon, la pratique de la _But-tau_ ou Bouddhisme, qui est, en ralit,
la seule doctrine religieuse des Japonais. Quant  la prtendue religion
des Lettrs, ce n'est, tout au plus, qu'une philosophie morale, cultive
dans les coles, alors que les jeunes gens s'initient  la langue et 
la littrature chinoises, et par quelques savants qui, au sortir de
leurs classes, ont persvr dans l'tude des monuments crits du
Cleste-Empire.

Il est donc bien entendu qu'un Japonais peut pratiquer le culte,
d'ailleurs bien simple, bien rudimentaire, de la _Kami-no miti_, sans,
pour cela, cesser d'tre un bouddhiste fervent et dvot. D'ailleurs le
Bouddhisme s'est partout associ, plus ou moins, aux croyances et aux
prjugs des pays o il est venu s'implanter. Le mlange des ides est
tel, au Japon, qu'on serait parfois tent de trouver la contradiction
mme de l'ide fondamentale du Bouddhisme dans la doctrine des sectes
qui n'en prtendent pas moins suivre les enseignements du bouddha
kya-Mouni.

Cela est tellement vrai que le _nirvna_, fin suprme de l'individu, qui
s'accomplit, pour la majeure partie des coles bouddhiques, dans le
Grand-Tout, o viennent s'anantir les individualits, comme les gouttes
d'eau viennent se perdre dans l'Ocan, reprsente, au contraire, pour
quelques sectes du Japon, l'tat de batitude de l'me dans le sein de
la divinit, aprs l'extinction de la vie terrestre. Une des deux coles
des Svabhvikas, lesquelles comptent parmi les plus anciennes du
Bouddhisme, admet galement que les mes qui ont atteint le _nirvritti_
(dlivrance finale) y conservent le sentiment de leur autonomie et ont
conscience du repos dont elles jouissent ternellement[156].

L'alliance du Bouddhisme avec le Sintausme ou culte national des hros
japonais, tait d'ailleurs une ncessit pour faire accepter la doctrine
de kya-Mouni aux fiers insulaires du Nippon. Un des plus clbres
docteurs de la foi indienne, qui vivait au ixe sicle, _Kau-bau
Dai-si_, l'avait fort bien compris. Il annona donc au peuple que les
deux doctrines n'en formaient en ralit qu'une seule, et que l'me du
Bouddha avait transmigr dans le corps de la grande Desse solaire,
_Tensyau Dai-zin_. De la sorte, il tait loisible  tout fidle d'adorer
en mme temps le Bouddha et les Kamis ou Gnies tutlaires de la nation.

Il y a d'ailleurs, dans les habitudes regieuses des Japonais, la plus
grande libert, jointe souvent aussi  la plus profonde indiffrence.
Chacun adore les dieux qui lui conviennent, quand et comme il l'entend.
La population des campagnes surtout ne se proccupe gure de l'origine
des idoles prsentes  sa vnration: pourvu qu'elle ait, dans ses
temples, quelques statues auxquelles elle puisse adresser des prires et
demander des faveurs, elle n'a garde de s'enqurir de la source et de la
raison d'tre du culte auquel elle s'adonne moins par got que par
habitude invtre.

L'tude du Bouddhisme japonais doit donc tre envisage sous deux
aspects absolument distincts: le Bouddhisme philosophique, cultiv par
un petit nombre de bonzes instruits et expos dans des ouvrages
indignes d'exgse, de polmique et de spculation, et le Bouddhisme
vulgaire, pratiqu par intrt social ou individuel, par tradition ou
par routine, dans les diffrentes classes de la population du pays.

Le Bouddhisme philosophique japonais passe pour avoir atteint un haut
degr d'lvation intellectuelle[157], mais il n'est pas possible encore
 la science de l'apprcier, car les orientalistes n'ont point abord
l'tude des monuments littraires qui pourront nous le faire connatre
un jour. Tout ce que je puis dire, d'aprs quelques entretiens que j'ai
eus avec des moines clairs du Nippon, c'est qu'il rgne une grande
indpendance d'ides dans cette doctrine, qu'elle tend  s'tablir sur
des bases scientifiques, qu'elle admet tous les changements que les
progrs de l'exprience et de l'observation pourront motiver, et que,
sauf quelques affinits plutt philosophiques que dogmatiques avec la
foi de kya-Mouni, elle ne tient gure  maintenir comme canoniques un
grand nombre d'aphorismes du clbre rnovateur indien[158].

Le Bouddhisme vulgaire des Japonais, comme le Bouddhisme vulgaire de la
Chine et de la plupart des contres qui ont adopt cette doctrine, est
une religion fonde sur les croyances les plus grossires et sur un
norme amas de superstitions inventes pour assouvir le besoin de
merveilleux d'une population nave et ignorante. Le culte
essentiellement formaliste dont les bonzes se font les instruments
intresss, mais presque toujours inintelligents, se traduit par des
crmonies de dvotion en l'honneur des innombrables idoles offertes 
l'adoration de la masse inculte qui frquente les pagodes et les lieux
de plerinage. La foule aime le spectacle: les bonzes ont imagin un
rituel de nature  donner ample satisfaction  ce besoin de mise en
scne, si avantageux pour maintenir la domination d'un clerg avide et
abruti. La plupart des exercices religieux sont accompagns par le son
des cloches ou des gongs, que les bonzes frappent  coups de marteau
rpts en cadence. Dans certaines sectes, les prtres se revtent de
costumes brillants, tandis que, dans d'autres, ils affectent de se
couvrir d'habits crasseux et de haillons. Les uns prescrivent le
baptme, la confession, et font des sermons en forme de confrences;
d'autres s'abstiennent de ces pratiques, et font consister la liturgie
en des chants langoureux et monotones qui amnent doucement les fidles
 une sorte d'abaissement intellectuel et mme d'hbtement
contemplatif. De toutes parts, l'ide fondamentale de la doctrine est
relgue sur un plan lointain, o elle n'est plus perceptible pour la
courte vue des croyants, et la pense religieuse est noye dans
d'troites formules et dans les aphorismes le plus souvent
inintelligibles d'insignifiantes litanies. Et cela  un tel point que
la lecture des livres sacrs  haute voix et dans une langue de
convention, notamment celle du _Be-hau Ren-ge Kyau_ (le Lotus de la
Bonne Loi), dont on dbite des fragments dans les pagodes, comme on lit
des versets de l'Evangile dans les glises et les temples chrtiens, ne
fournit aucun sens  l'oreille de ceux qui l'coutent, ni mme 
l'esprit des bonzes qui sont chargs de les fredonner[159].

Nous ne possdons jusqu' prsent que des renseignements vagues et trs
insuffisants sur le caractre particulier de chacune des grandes sectes
bouddhiques qui se sont successivement constitues au Japon. Une
apprciation quelconque de leurs doctrines serait donc  tous gards
prmature. Je me bornerai, en consquence,  vous citer trois d'entre
elles qui sont souvent mentionnes dans les auteurs indignes, et  vous
donner, sur la premire, quelques indications bases sur la traduction
rcente d'un livre d  son clbre instituteur dans les les de
l'extrme Orient.

Les rgles de la secte dite _Sin-gon_, fonde par le bouddhisattwa
_Loung-meng_, natif de l'Inde mridionale (800 ans aprs la mort de
kya-Mouni), furent introduites au Japon par _K-bau Da-si_. Ce
personnage, l'un des plus populaires du Nippon, naquit la cinquime
anne de la priode _Hau-ki_ (774 de notre re), et montra, ds son
enfance, des qualits intellectuelles qui lui firent donner le nom de
_Sin-t_ le jeune homme divin. Aprs avoir fait une tude approfondie
des _King_ ou Livres sacrs de la Chine et des historiens chinois, il
entra au couvent et s'adonna  la culture des canons bouddhiques. On lui
confra d'abord le titre de _K-ka_ l'Ocan du Vide, et, quelques
annes aprs, celui de _K-bau Da-si_ le Grand Matre qui rpand la
Loi, sous lequel il est connu dans l'histoire. A l'ge de trente ans,
il s'embarqua pour la Chine, o il demeura trois ans pour se
perfectionner dans la connaissance de la doctrine de kya, sous la
direction d'un moine nomm _Hoe-ko_. De retour dans son pays, il
s'appliqua  vulgariser les enseignements qu'il avait recueillis durant
son sjour sur le continent. On lui attribue, en outre, l'invention de
l'criture encore en usage de nos jours, sous le nom de _hira-kana_. Il
mourut en 835,  l'ge de soixante-deux ans, et, depuis lors, de
nombreux temples ont t difis pour clbrer sa mmoire.

Parmi les ouvrages de Kbau Dasi, l'un des plus rpandus au Japon est
le _Zitu-go kyau_ ou l'Enseignement des Vrits. Ce trait, dont j'ai
publi le texte avec une traduction franaise et un commentaire[160], a
t pendant longtemps expliqu dans toutes les coles, o, le plus
souvent, les lves en apprenaient les maximes par coeur. C'est 
peine si on y reconnat des traces de la doctrine de kya-Mouni, et il
faut y voir plutt un recueil d'instructions morales qu'un livre
religieux proprement dit. On y trouve cependant l'expression des ides
de l'auteur, au sujet de l'me qui priclite au fur et  mesure que le
corps s'affaiblit par la vieillesse. Il y est galement question du
_nirvna_ (en Japonais: _ne-han_). Suivant Kbau, cet tat suprme de
l'tre mancip consiste dans l'absence absolue de dsirs, alors que
l'homme, se confiant  la nature, se plat dans un milieu de quitude.
Il parat d'ailleurs vident que l'cole dite _Sin-gon_ ne croyait pas 
l'immortalit de l'me. Un recueil de maximes populaires, imprim
d'habitude  la suite du livre de Kbau, le _D-zi kyau_, dit
expressment: Quand l'homme est mort, il reste sa renomme; quand le
tigre est mort, il reste sa peau[161].

Ne nous htons pas cependant,--je ne saurais trop le rpter,--de
prononcer un jugement au sujet de la mtaphysique des sectes
bouddhiques du Japon, et attendons pour cela que nous possdions les
livres qui reprsentent rellement leur philosophie doctrinale. Toute
apprciation, fonde sur les seules donnes recueillies par les
voyageurs, est ncessairement incertaine, insuffisante et dpourvue du
vritable caractre scientifique[162].

L'observance dite _Ten-tai_, cre en Chine par un moine connu sous le
titre de _Tien-ta ta-sse_[163], fut apporte au Japon par un certain
_Sa-t_ et devint, lors de la fondation de la fameuse pagode _Yenryaku
si_ (en 824), la doctrine d'une des sectes importantes du pays.

La secte de _Ik-kau-zyu_, fonde par le bonze _Sin-ran_, qui vivait de
1171  1262, fut pendant longtemps, et mme jusqu' notre poque, une
des plus considrables du Nippon. Profondment dvous  la personne des
Syaugouns, ses prtres jouissaient d'honneurs et de privilges
exceptionnels. Ils n'taient point d'ailleurs astreints aux rigueurs
imposes aux autres associations monastiques: le mariage leur tait
permis, ils avaient la libert de manger de la viande et ne se rasaient
point la tte. Constitus, dans une certaine mesure, en ordre militaire,
 l'instar des Templiers, la cour de Ydo comptait sur leur assistance,
en cas de guerres intestines. Pour tmoigner de leur dvouement envers
cette cour, lorsqu'un nouveau Syaugoun venait  prendre en mains les
rnes de l'Etat, ils avaient l'habitude de lui offrir l'assurance de
leur fidlit sur un document crit, qu'ils arrosaient pralablement de
leur sang.

L'organisation de cette secte fut, en outre, une consquence du systme
gnral de la politique souponneuse des Syaugouns, qui ne pouvaient
laisser vivre, sans la soumettre  une surveillance policire, une caste
aussi nombreuse et aussi puissante que celle du clerg bouddhique. Des
mesures avaient d'ailleurs t dj prises, depuis bien des sicles,
pour assurer au gouvernement la haute main sur les monastres. A
l'occasion d'un assassinat commis par un bonze, en 625 de notre re,
l'impratrice _Toyo-mi-ke Kasiki-ya bime_ (Souiko) avait cr des
fonctionnaires appels _S-syau_ rgisseurs des bonzes, dont la
mission tait de veiller  la discipline des prtres et probablement
aussi de donner au gouvernement connaissance de leurs agissements[164].

Peu  peu le personnel des monastres se vit, de toutes parts,
hirarchis, enrgiment, et une foule de dignits et de titres
officiels furent imagins, dans le but de le placer directement sous la
dpendance de l'administration sculire. Cette intervention incessante
de l'autorit laque dans l'organisation et les affaires des couvents,
d'une part, l'absence de toute communication entre le Nippon et le
continent asiatique, d'autre part, eurent pour effet rapide d'altrer,
jusque dans ses principes fondamentaux, le bouddhisme japonais, auquel
il ne resta bientt, de la grande doctrine indienne, plus gure autre
chose que le nom. J'ignore ce qu'il peut y avoir de vrai dans ce qu'on a
dit au sujet d'une philosophie bouddhique,  laquelle certains bonzes
auraient su donner une remarquable lvation. Mais il est hors de doute
que, tel qu'il est pratiqu de nos jours par la masse des insulaires de
l'Asie orientale, il n'est plus rien qu'un tissu des plus extravagantes
idoltries. Et, si j'en juge par quelques moines clairs avec lesquels
je me suis trouv, il y a plusieurs annes, en rapports quotidiens, le
petit nombre de Japonais qui se proccupe encore aujourd'hui de la
pense premire et de la thorie du bouddhisme s'y intresse bien plutt
par got des choses de l'rudition proprement dite que dans un but de
spculation ou de propagande religieuse et philosophique.

[Illustration]

[Illustration]




IX

APERU GNRAL

DE

L'HISTOIRE DES JAPONAIS

DEPUIS L'TABLISSEMENT DU BOUDDHISME

JUSQU'A L'ARRIVE DES PORTUGAIS


Le Japon, durant la longue priode dont j'essaierai de vous donner un
aperu rapide, est rest  peu prs compltement isol du reste du
monde; et c'est  peine si nous aurons l'occasion de rattacher une fois
son histoire  celle de la Chine, en parlant de la grande expdition
organise par le clbre empereur Koubila-khan, dans le vain espoir
d'tablir sa puissance jusque dans les les de l'extrme Orient. Le fait
le plus important que nous devrons, en consquence, faire ressortir sera
la constitution de la puissance des _Syau-gun_ qui devaient un jour ne
plus laisser aux _mikado_, les vritables empereurs, autre chose qu'une
autorit purement conventionnelle et nominale; jusqu' ce qu'enfin la
rvolution opre, par suite de rtablissement des Europens au Japon,
vienne  son tour dtruire la formidable organisation politique des
autocrates de Ydo, et rendre aux successeurs de Zinmou la puissance
suprme dont leurs gnralissimes les avaient dpouills pendant
plusieurs sicles.

Durant les premiers rgnes de la priode qui nous occupe, le Japon jouit
d'une paix profonde et les mikados passent leur existence  se divertir
dans leurs palais,  runir autour d'eux des assembles de potes,  se
faire expliquer les chefs-d'oeuvre de la littrature chinoise, et 
faire des plerinages. L'empereur _Zyun-wa_ ordonne, en 831, la
composition d'un recueil des ouvrages japonais les plus lgamment
crits. Son successeur _Nin-myau_, en 835, va prsider une fte en
l'honneur de la floraison des chrysanthmes, et reoit les vers que les
potes les plus clbres du pays viennent lui offrir  cette occasion.
Son fils, _Bun-toku_, se rend, en 851,  un de ses palais pour admirer
les cerisiers en fleurs et composer des posies. _Sei-wa_, encore
enfant, accorde, en 859, des promotions  plusieurs divinits du pays;
l'une d'elles obtient le premier rang de la premire classe.

L'histoire de la plupart des mikados de cette priode antrieure  la
domination des syaugouns, rapporte une foule d'vnements de ce genre.
La plupart de ces princes se proccupaient dj fort peu des affaires du
gouvernement et se livraient sans relche  tous les amusements que
leur haute situation leur permettait de se procurer. On cite cependant
quelques actes de tyrannie qui contrastent tristement avec les plaisirs
innocents des empereurs que nous venons de citer. _Yau-zei_, par
exemple, renouvela les horreurs qui signalrent le rgne du tyran
Bourets; les chroniques rapportent, en effet, que, pour se divertir, ce
mikado, alors qu'il n'avait pas encore dix-sept ans, faisait monter des
hommes sur des arbres pour les abattre  coups de flches ou d'autres
projectiles.

En l'an 899, l'ex-mikado fut consacr prtre de la religion bouddhique.
Ce fut la premire fois qu'eut lieu un pareil vnement. Les souverains
ainsi devenus prtres, sont appels _Hau-wau_ empereur de la Loi.

Arriv  l'poque de l'empereur _Zu-zyaku_, le Japon est le thtre
d'une grande rvolte qui jette la terreur dans tout l'empire. A la fin
de l'anne 939, un personnage appel _Masa-kado_ lve l'tendard de la
rvolte, se rend matre de quelques provinces et s'arroge plusieurs des
prrogatives de la dignit impriale. En mme temps, un certain
_Sumitomo_,  la tte d'une nombreuse troupe de bandits et de pirates,
s'empare de diverses autres parties de l'empire, o il tablit sa
domination. Cette fois le mikado parvint  dominer l'insurrection, et
Masakado, bless par une flche sur le champ de bataille, eut la tte
tranche par un des princes envoys  sa rencontre avec une arme de
seize mille hommes pour le rduire. Soumitomo et son fils subirent le
mme sort, peu de temps aprs.

La tranquillit ne fut pas rtablie pour longtemps dans le Nippon, et
nous voyons bientt la caste militaire devenir toute puissante et
anantir  peu prs compltement l'autorit souveraine des mikados.
Plusieurs princes fodaux avaient acquis, pendant les guerres intestines
de cette poque, une influence considrable dans les affaires de l'tat.
Les maisons de _Taira_, de _Minamoto_ et de _Fudiwara_ ne tarderont pas
 ensanglanter le pays dans les luttes qu'elles vont engager pour
s'assurer la suprmatie dans l'empire.

Originairement, la constitution de la monarchie japonaise tait en
gnral fort simple et de nature  prvenir toute tentative de
dsorganisation sociale. L'autorit militaire n'tait pas spare de
l'autorit civile: tout le monde, sans distinction de caste, tait
soldat, et l'empereur remplissait seul les fonctions de gnral en chef
de la nation arme. En cas de guerre, le mikado prenait en personne le
commandement des troupes, ou confiait  son hritier prsomptif cette
charge qui ne pouvait tre place entre les mains d'aucun autre de ses
sujets. Au VIIe sicle, cette constitution fut modifie, et on
chercha  imiter celle qui avait prvalu en Chine, sous la dynastie des
Tang. On constitua deux classes essentiellement distinctes de
fonctionnaires publics et  peu prs compltement indpendantes l'une de
l'autre: la classe des fonctionnaires civils et la classe des
fonctionnaires militaires.

De 938  1087, les deux puissantes maisons de Tara et de Minamoto
tablirent des camps permanents dans les provinces de l'Est; les
soldats, ainsi spars de l'lment civil de la population, ne tardrent
pas  se persuader qu'il lui tait compltement tranger, et
insensiblement ils considrrent leur chef comme leur vritable
souverain. Les mikados, dans leur indolence, trouvaient fort commode, en
cas de rvolte intestine, de confier  ces maisons le soin de chtier
les rebelles; mais ils s'aperurent trop tard que ceux-l qu'ils avaient
crs leurs dfenseurs, taient appels, dans un temps peu lointain, 
les rduire eux-mmes  une somptueuse mais non moins relle
servitude[165].

Lorsqu'une de ces deux maisons accomplissait un acte qui portait ombrage
 la cour, le mikado chargeait l'autre de la chtier. Ce systme
politique, o les empereurs croyaient voir une garantie de conservation
pour leur autorit souveraine, ne devait point aboutir aux rsultats
qu'ils avaient esprs. Les _Taira_ et les _Minamoto_ ne tardrent pas 
lutter entre eux pour leur propre compte, et il en rsulta les plus
effroyables dsordres dans tout l'empire. Aprs de longues guerres entre
ces deux maisons rivales, un jeune enfant, nomm _Yori-tomo_, dernier
reprsentant de la famille des Minamoto, tomba prisonnier entre les
mains des Tara. L'intervention d'une femme lui sauva la vie, mais il
fut banni dans la province d'Idzou. Bien qu'il n'et alors que quatorze
ans, il songea secrtement  venger l'honneur de sa maison; et bientt,
avec l'aide d'un courtisan dont il avait pous la fille, il parvint 
s'chapper des mains de ses ennemis, et  constituer, loin du domaine de
leur action, une puissante arme de mcontents,  la tte desquels il
put exterminer les troupes des Tara, rduire  l'impuissance les
derniers dbris de ses partisans, et crer  Kamakoura la capitale de
ses tats et le centre de son autorit militaire dans le nord du
Japon[166].

C'est avec ce personnage, dsign dans les historiens indignes sous le
titre de _Mina-mo-tono Yori-tomo_, que commence, pour le Japon, cette
dynastie de princes qui rgnrent pendant plusieurs sicles et jusqu'en
1868, sous le titre de _syau-gun_ gnralissime, titre que les
Europens ont transform,  notre poque, en celui de _ta-kun_ grand
prince.[167] On fait remonter, il est vrai, l'institution des fonctions
de syaugoun  l'origine mme de la monarchie japonaise, et on rapporte
que, sous Zinmou (VIIe sicle avant notre re), un personnage appel
_Miti-no Omi-no Mikoto_ fut lev au syaugounat par l'empereur qui le
plaa, en consquence,  la tte de l'arme, pour combattre les barbares
de l'Est.

Ce serait toutefois une grave erreur de confondre le titre et les
fonctions de syaugoun confis  cette poque et plus tard,  divers
commandants en chef de l'arme, avec la dignit en quelque sorte
souveraine que s'arrogea, au XIIe sicle, le clbre Yoritomo. A
partir de cette poque, et jusqu' la date encore toute rcente de la
restauration des mikados, le syaugoun, que beaucoup d'auteurs ont appel
le second empereur du Japon, tait en ralit le vritable possesseur
de l'autorit dans les les de l'extrme Orient. Il tait quelque chose
de plus que les maires du palais de nos rois mrovingiens, car il avait
runi toutes les rnes du gouvernement dans sa rsidence personnelle,
laissant le mikado jouir de tous les plaisirs de l'oisivet, mais  peu
prs absolument impuissant, dans un palais situ  grande distance de
cette rsidence.

Il serait cependant inexact de considrer, comme on l'a fait maintes
fois, le syaugoun comme le vritable empereur du Japon. La puissance des
traditions, le caractre sacr que la religion indigne donnait aux
mikados[168], considrs comme les descendants directs et lgitimes des
anciens dieux du pays; les restes encore imposants de la vieille
organisation fodale de l'empire, tout s'opposait  ce que les
Gnralissimes s'arrogeassent le titre et certaines prrogatives de la
dignit impriale. Les syaugouns les plus puissants prouvrent
eux-mmes le besoin d'obtenir une sorte d'investiture que les premiers
allrent recevoir  Myako, rsidence des mikados, et que les autres se
firent donner solennellement, au nom de ces mmes mikados, dans leur
rsidence effective[169]. Bien plus, ils crurent devoir demander au
souverain lgitime les titres et rangs nobiliaires qu'ils
reconnaissaient  lui seul le droit de confrer, et ces titres, ils
n'osrent souvent les rclamer que de la faon la plus humble et la plus
modeste. Takau-sama est le seul qui ait t promu, comme je vous le
dirai tout  l'heure, jusqu'au quatrime rang; en 1862, le syaugoun
rgnant ne possdait que le huitime rang, et le prsident du _Go-rau
diu_ ou chef du cabinet, n'tait arriv qu'au quinzime.

Mme sous l'empire de l'autorit syaugounale, la hirarchie de la cour
impriale de Myako fut conserve  peu prs compltement dans son
intgrit, et il tait admis que, dans le cas d'vnement d'une
importance exceptionnelle, c'tait par un Grand Conseil prsid par le
mikado et compos des principaux dignitaires de l'tat que des
rsolutions excutoires pouvaient seulement tre prises[170]. Bien
plus, dans ce Grand Conseil, le syaugoun ne pouvait occuper qu'une place
plus ou moins infrieure, dtermine par le rang auquel il avait t
promu  l'avance. Aprs le mikado, la seconde place tait rserve  ses
fils ou filles majeurs, c'est--dire gs au moins de quinze ans
rvolus;[171] la troisime aux enfants mineurs du souverain, la
quatrime aux _ses-syau_[172], rgents ou descendants des anciens
empereurs. Les petits-fils du mikado recevaient en naissant le treizime
rang et arrivaient, en grandissant,  tre promus jusqu'au second. Il
fut entendu que si la dynastie directe des successeurs de Zinmou venait
 s'teindre, un des _tiu-na-gon_[173], lev au deuxime rang de
_sin-au_, pourrait tre appel  la succession. Enfin, au bout de la
salle, relgus en quelque sorte comme d'infimes serviteurs, taient
admis les _koku-si_[174], c'est--dire les dix-huit grands _dai-myau_
ou princes fodaux[175] dont on fait remonter l'origine au rgne de
Semou (131  191 de notre re). Les autres damyaux n'taient pas admis
au Grand Conseil, parce qu'ils taient considrs comme placs dans la
dpendance directe du syau-goun.

Les mikados, qui se succdrent  l'poque de la fondation du syaugounat
avaient tous t levs  la dignit impriale alors qu'ils taient
encore en bas ge, de sorte que l'autorit souveraine passait tour 
tour dans les mains de tous les courtisans qui cherchaient  profiter de
la situation pour donner libre cours  leurs menes gostes et
ambitieuses. _Roku-de_, proclam empereur  deux ans (1166), fut dpos
deux ans aprs (1167) par son grand-pre Sirakava II;--_Taka-kura_ monta
sur le trne  l'ge de huit ans (1169); son successeur _An-toku_, 
l'ge de trois ans (1181); les empereurs suivants, _Toba II_ (1184) et
_Tuti-mikado_ (1199), l'un et l'autre,  l'ge de quatre ans.

Les descendants de Yoritomo ne se montrrent pas  la hauteur de la
mission que leur avait lgue le chef de la dynastie syaugounale;
bientt les fonctions de rgent, devenues en quelque sorte hrditaires
dans la famille des _H-de_, qui taient matres d'lire ou de dposer
les syaugouns, vint placer ces derniers dans une condition de dpendance
occulte, analogue  celle qui avait t faite aux reprsentants nominaux
de l'autorit impriale.

C'est durant cette priode qu'eut lieu la premire tentative des Mongols
de placer le Japon sous leur suzerainet. Leur souverain, le fameux
Koubila-khan, envoya dans ce but plusieurs ambassades au Nippon, avec
des lettres par lesquelles il rclamait le tribut; mais, comme ces
lettres taient conues dans des termes hautains et insolents, il ne
leur fut pas fait de rponse. Pour donner une sanction  ses menaces, il
envoya, en 1274, sur neuf cents vaisseaux, une arme de 33,000 hommes,
dont 25,000 Mongols et 8,000 Corens. Cette arme dbarqua  l'le
d'Iki, o eut lieu un grand combat naval, dans lequel l'un des deux
gnraux qui la commandaient fut tu d'un coup de flche. Les Mongols
songrent alors  se retirer, mais leur flotte fut en partie dtruite
par un de ces typhons si frquents dans les mers de l'extrme Orient. Le
gnral des Corens fut noy, et treize mille hommes environ purent
seuls regagner la Chine.

L'anne suivante (1275) Koubila envoya une nouvelle ambassade 
Kama-koura, avec la mission de rclamer de nouveau le tribut. Le rgent
_Toki-mune_, pour toute rponse, fit trancher la tte au chef de la
mission et l'exposa aux regards du peuple. Quelques annes aprs (1281),
l'empereur des Mongols ou _Youen_ leva une nouvelle arme de 180,000
hommes qui atteignit le Japon en vingt-quatre jours. Cette arme
possdait des catapultes et autres engins inusits jusqu'alors, que le
clbre voyageur Marco Polo venait de faire connatre aux Tartares,  la
cour desquels il avait t accueilli. Cet armement nouveau et le nombre
considrable des soldats qui avaient t runis pour cette circonstance,
eussent probablement triomph du courage dont les Japonais firent preuve
en prsence de cette invasion, si la mer des typhons ne leur avait
encore une fois prt le secours du vent et des flots. L'expdition tout
entire fut submerge,  l'exception de 3,000 combattants qui, faits
prisonniers par les insulaires, furent immdiatement mis  mort, et de
trois individus auxquels on fit grce, pour qu'ils pussent aller porter
en Chine la nouvelle du dsastre.

En 1334, _Dai-go II_, lev pour la seconde fois sur le trne, s'effora
de ressaisir la puissance impriale qui s'tait chappe des mains de
ses prdcesseurs. Pour tre agrable  son pouse, il commit
l'imprudence d'accorder des titres et des fonctions nouvelles 
_Taka-udi_. Celui-ci en profita pour s'assurer l'appui de l'arme et ne
tarda pas  se proclamer lui-mme grand syaugoun. Deux ans plus tard, il
levait au trne de Myako un nouvel empereur du nom de _Kwan-myau_,
tandis que Da-go II, qui tait parvenu  s'chapper secrtement, allait
s'tablir  Yosino. L'empire japonais se trouva ainsi morcell en deux
cours: celle du nord ou _hoku-tyau_ et celle du sud ou _nan-tyau_. De la
sorte, deux mikados rgnrent simultanment sur cet empire pendant une
priode de cinquante-six ans (de 1336  1392). La rconciliation des
deux empereurs ne profita qu' un certain _Asi-kaga_ qui russit, au
milieu de la confusion gnrale o se trouvait le pays,  s'assurer pour
lui-mme la puissance hrditaire du syaugounat, laquelle demeura dans
sa famille jusqu'en 1573.

Cette nouvelle priode nous prsente le tableau des guerres intestines
les plus effroyables, auxquelles semblent vouloir participer de la faon
la plus confuse et la plus capricieuse, tous les damyaux ou princes
feudataires de l'empire. Pendant ces guerres de tous les instants,
non-seulement la majest impriale n'est plus respecte, mais les
syaugouns, eux aussi, ne parviennent souvent point  maintenir leur
autorit. D'un bout  l'autre de l'archipel, le sang coule pour la
satisfaction de petits intrts personnels: ce ne sont qu'intrigues,
vengeances, fourberies; le dsordre, partout, est port  ses dernires
limites.

C'est galement durant cette priode que les Portugais abordrent pour
la premire fois au Japon (1551), o ils introduisent la prdication du
Christianisme.

Un damyau nomm _Nobu-naga_ apparat au milieu du XVIe sicle; et,
aprs s'tre mnag de puissantes alliances, s'engage au service des
Asikaga, avec lesquels il finit par se mettre ouvertement en voie de
rbellion (1573). La mme anne, il marche  la tte d'une arme contre
les troupes du syaugoun Yositoki. Celui-ci, ne se trouvant pas en tat
de rsister, se constitue prisonnier; et, aprs avoir renonc au
syaugounat, se fait raser la tte. Ses principaux partisans sont mis 
mort par ordre du vainqueur.

Sur ces entrefaites, un homme de basse extraction, que le hasard a fait
_bet-tau_ (palefrenier) de Nobounaga, parvient  gagner la confiance de
son matre qui finit par l'lever au rang de gnral de ses troupes. Cet
homme, appel _Hide-yosi_, mais qui est plus gnralement connu sous son
nom posthume de _Tai-kau sama_, n'hsita pas, aprs la mort de
Nobounaga,  supplanter les fils de son bienfaiteur, et, aprs les avoir
rduits  l'impuissance et l'un d'eux  s'ouvrir le ventre,  prendre
en mains les rnes du pouvoir. Devenu tout puissant dans l'empire, il
fut lev par le mikado  la dignit de _Kwan-baku_, dignit qui ne fut
jamais accorde  un autre syaugoun, et qui jusqu'alors avait t
exclusivement confre  la famille princire des _Fudivara_. Il reut
en mme temps de l'empereur le nom de _Toyo-tomi_.

Hidyosi, sentant sa fin prochaine, et voulant assurer sa succession 
son fils _Hide-yori_, fiana cet enfant en bas ge avec la petite fille
de Iyyasou, l'un des princes les plus puissants de l'empire, et lui fit
signer de son sang la promesse qu'aussitt que Hidyori aurait atteint
sa treizime anne, il le ferait reconnatre syaugoun par le mikado.
Mais bientt Iyyasou, qui aspirait  l'autorit souveraine, trouva un
prtexte pour se brouiller avec le fils de Takau. Il assigea le jeune
prince dans son chteau d'Ohosaka et le fit prir dans l'incendie qu'il
y alluma.

Devenu, par ce meurtre, matre de l'autorit souveraine, _Iye-yasu_,
galement connu sous le nom posthume de _Gon-gen-sama_, et qui
appartenait  la noble famille de _Toku-gawa_, fut le fondateur de la
quatrime et dernire dynastie des syaugouns, laquelle gouverna le Japon
pendant deux cent soixante-cinq ans, depuis le commencement du XVIIe
sicle jusqu' nos jours (1603-1868). Ce prince, d'une haute
intelligence politique, fit subir une transformation complte au Japon,
dont il devint le matre absolu, tout en laissant aux mikados le titre
et l'appareil de la majest souveraine. Ydo, qui n'tait avant lui
qu'un petit village, devint sa rsidence; et, avec le concours de trois
cent mille ouvriers, il y construisit le _siro_ ou cit impriale, les
vastes fosss qui l'entourent et les canaux qui donnent  la capitale
l'aspect d'une ville hollandaise. Iyyasou promulgua non-seulement un
Code de lois nouvelles, mais il rgla jusque dans leurs moindres dtails
la manire de vivre des diffrentes castes composant la socit
japonaise.

Afin d'assurer sa personne et ses successeurs contre toute tentative du
mikado  ressaisir l'autorit effective, Iyyasou ne se contenta pas
d'enfermer le successeur de l'empereur Zinmou dans son palais de Miyako,
avec une nombreuse garde, dont la prsence avait pour but avou de lui
rendre les honneurs dus  son rang suprme, mais qui, en ralit, avait
pour mission d'assurer sa captivit; il tablit encore, dans cette
capitale du sud, un gouverneur charg de veiller sur tous ses actes et
de prvenir au besoin, par la force, toute tentative d'mancipation. En
mme temps, un des proches parents du mikado fut appel  Ydo, pour y
remplir les fonctions de grand-prtre et fournir, le cas chant, au
syaugoun un successeur immdiat au mikado qui parviendrait  lever
l'tendard de la rvolte.

Quant aux princes fodaux qui se partageaient l'empire, il leur tait
svrement interdit d'engager aucune espce de relations avec la cour du
mikado; il leur tait mme dfendu de traverser cette ville et d'y
sjourner. Ils ne pouvaient non plus se visiter les uns les autres, ni
tre reprsents par des agents  leurs cours respectives. Chaque anne,
ils devaient venir faire une visite  l'autocrate de Ydo; mais les
poques de ces visites taient dtermines de faon  ce qu'ils ne
pussent jamais se rencontrer avec les princes dont les tats taient
limitrophes des leurs. Enfin, durant leur absence de la capitale du
Nord, ils taient obligs d'y laisser demeurer leur famille en guise
d'otages.

Iyyasou est inscrit dans les annales du Japon, comme n'ayant rgn que
trois ans (1603-1605) avec le titre de Grand Syaugoun; mais, en ralit,
sa domination sur l'empire date de peu de temps aprs la mort de Takau.

En 1605, _Hide-tada_, son fils, et, en 1623, _Iye-mitu_, son petit-fils,
lui succdrent. L'un et l'autre se firent un devoir de continuer avec
un zle nergique et intelligent, la politique de l'habile fondateur de
leur dynastie. C'est durant le rgne de ce dernier qu'eut lieu, 
_Sima-bara_ (1638), l'extermination des chrtiens, dont 37,000 furent
impitoyablement massacrs, et l'expulsion de tous les trangers, 
l'exception des Hollandais qui, en rcompense du concours qu'ils avaient
donn au syaugoun pour dtruire le christianisme dans ses tats,
jouirent du privilge exclusif de commercer avec le Japon. Les
Hollandais n'obtinrent cependant pas la facult de parcourir le pays, et
ils furent en quelque sorte emprisonns dans le petit lot de _D-sima_,
sur la baie de Nagasaki, que l'autocrate de Ydo fit construire pour
leur rsidence. L'histoire raconte que cet lot prsente l'aspect d'un
ventail, le syaugoun, consult sur la forme qu'il fallait donner  sa
construction, s'tant content pour toute rponse de montrer l'objet
qu'il tenait en ce moment  la main. L'exclusion des autres Europens ne
souffrit point d'autre exception; et lorsque l'Espagne envoya peu aprs
une ambassade  Nagasaki, le chef de la mission et les soixante
personnages qui l'accompagnaient furent dcapits et exposs sur la
place publique (1640).

Sous le rgne de ces deux princes et de leurs successeurs, le systme de
police et d'espionnage organis par Hidyosi, acquit encore de nouveaux
dveloppements. C'est ce qui a fait dire que le Japon tait divis en
deux parties, dont l'une tait charge de surveiller l'autre. Toujours
est-il que jusqu' la rvolution de 1868, aucun fonctionnaire public ne
pouvait circuler sans se faire accompagner par son _o me-tuke_ celui
qui a l'oeil, ou par son ombre, pour me servir de l'expression
employe par les Europens pour dsigner les espions officiels des
officiers japonais. En 1862, lors de l'arrive en Europe de la premire
ambassade du syaugoun, non-seulement toutes les classes d'attachs de la
mission, y compris les domestiques, avaient sans cesse un omtsouk en
leur compagnie, mais les deux ambassadeurs avaient galement le leur,
qui participait  leur rang et sans lequel ces derniers n'auraient pas
os accomplir un acte quelconque.

Les princes qui prirent, par la suite, la succession de Iyyasou, ne se
montrrent gnralement pas  la hauteur de la charge qu'ils avaient
reue en hritage, et leur puissance ne tarda pas  pricliter. Lorsque
les Amricains tentrent, en 1852, pour la premire fois d'une manire
srieuse, d'ouvrir les ports du Japon au commerce tranger, le syaugoun
rgnant alors, _Iye-yosi_ n'avait dj plus entre les mains qu'une
faible partie de l'autorit suprme qui tait passe insensiblement
entre les mains de son Conseil. Nous verrons plus tard comment il se
trouva impuissant  rsister  l'invasion trangre, et comment lui et
ses successeurs rendirent possible la grande rvolution de 1868 qui
restitua la souverainet effective aux mikados, successeurs lgitimes de
l'empereur Zinmou.

[Illustration]

[Illustration]




X

LA

LITTRATURE DES JAPONAIS


L'art d'criture ne fut gure en usage au Japon avant le milieu du
IIIe sicle de notre re. On a cependant prtendu que des
inscriptions antiques, en caractres diffrents de ceux de la Chine,
avaient t dcouvertes, et que ces inscriptions taient une preuve que
les Japonais connaissaient l'criture antrieurement  leurs premires
relations historiques avec les Chinois.[176] Mon illustre et trs
regrettable ami, le docteur de Siebold, m'annonait mme la prochaine
publication de monuments de ce genre, lorsque la mort est venue
l'enlever aux sciences et aux lettres japonaises qu'il avait cultives
toute sa vie avec tant de zle et de dvoment. Plusieurs fois, depuis
lors, j'ai reu l'assurance que ces inscriptions nigmatiques existaient
rellement; mais, malgr mes efforts, il ne m'a pas t possible de m'en
procurer des spcimens d'une authenticit satisfaisante.

En revanche, j'ai eu connaissance de plusieurs ouvrages indignes
traitant d'une criture qui aurait t pratique au Japon avant
l'expdition de l'impratrice _Iki-naga-tarasi_ contre la Core (200 ans
avant notre re). Les caractres de cette criture, appels _sin-zi_
signes divins, ne diffrent que fort peu de ceux qu'emploient de nos
jours les habitants de la Core. Les savants japonais disputent sur la
question de savoir si ces caractres ont t invents dans le
_Tchao-sien_ ou dans le _Nippon_. Leur origine continentale parat
incontestable; mais l'amour-propre des insulaires de l'extrme Orient ne
trouve pas son compte dans une pareille thorie et il fait tous ses
efforts pour la renverser.

Quoi qu'il en soit, cette criture n'a probablement jamais t bien
rpandue au Japon; sans cela, les intelligents habitants de cet archipel
n'auraient sans doute point adapt  leur langue les signes si nombreux,
si compliqus de l'criture idographique de la Chine, et ils eussent
probablement prfr le systme analytique si commode de l'criture
corenne au systme  tant d'gards dfectueux et insuffisant des _kana_
syllabiques. Je ne connais pas d'autre exemple d'un peuple qui, ayant
fait usage d'une criture alphabtique, l'ait abandonne pour lui
substituer une criture figurative. L'abandon de l'alphabet coren et
t d'autant moins raisonnable que ses lettres se distinguent par une
remarquable simplicit, un trac facile, une lecture rapide et toujours
exempte d'incertitudes[177]. Il faut dire, il est vrai, que la
simplicit n'a gure t du got des Japonais, dont la calligraphie
admet plus de caprices et d'excentricits qu'on n'en pourrait trouver
d'exemples, en pareil cas, chez aucun autre peuple connu[178].

Ce n'est, en ralit, qu'aprs l'introduction de quelques-uns des
monuments littraires de la Chine dans les les de l'extrme Orient que
les Japonais ont commenc  possder de vritables livres. Plusieurs de
ces livres renferment des productions de l'esprit indigne, qui
remontent parfois  une poque de beaucoup antrieure  la connaissance
de l'criture dans le Nippon. Certaines posies, des chants relatifs aux
fastes de l'antique _dai-ri_, conservs par la tradition orale, sont
certainement de plusieurs sicles antrieurs au temps o les Japonais
commencrent  employer l'criture idographique des Chinois. Nous
possdons dj, sur quelques-unes de ces vieilles productions potiques,
des donnes qui nous permettent de fixer leur ge et qui en font, de la
sorte, des documents philologiques d'une valeur inapprciable pour
l'tude de l'ancien idiome de _Yamato_.

Il n'entre point dans ma pense de vous prsenter ici un tableau, ft-il
trs succinct, de la riche littrature du Nippon. Mme en me bornant 
de simples citations bibliographiques, je serais entran fort au-del
des limites que doit avoir cette confrence. Je me propose donc de jeter
seulement un coup d'oeil rapide sur les divers genres de monuments qui
constituent cette littrature; et, tout en m'attachant  vous signaler
quelques-unes des oeuvres exceptionnelles que vous devez connatre au
moins de nom, de vous mentionner les ouvrages dont les orientalistes
nous ont dj donn des traductions compltes ou partielles.

En tte de leurs livres, et comme documents originaux de leur histoire
littraire, les Japonais placent un petit nombre d'ouvrages dont
l'authenticit a t tablie d'une manire incontestable. Parmi ces
ouvrages, ils citent tout d'abord une sorte d'anthologie intitule
_Man-y si_, et une narration lgendaire et historique connue sous le
nom de _Ko zi ki_.

Le _Man-y si_, littralement: Collection des Dix-mille
Feuilles[179], est un recueil de toutes sortes de posies antiques,
dont on attribue la runion  un _sa-dai-zin_, ou grand officier de la
droite, appel _Tati-bana Moro-ye_, lequel vivait sous le rgne de
l'impratrice _Kau-ken_ (749-759 de notre re). Ce lettr mourut avant
d'avoir complt son oeuvre, qui ne fut acheve que sous le LIe
mikado, _Hei-zei_ (806-809), auquel elle fut prsente. Ainsi s'explique
la prsence, dans le _Man-y si_, de beaucoup de pices composes aprs
la mort de _Moro-ye_[180]. L'opinion la plus accrdite est que la
coordination de cette anthologie est due  un personnage nomm
_Yaka-moti_[181], lui mme auteur de plusieurs des posies qui y ont t
insres.

Le _Man-y si_ est crit exclusivement en caractres chinois; mais ces
caractres y perdent le plus souvent la signification qui leur est
propre, pour ne plus devenir que de simples lettres d'un syllabaire
destin  reproduire les sons de la langue de Yamato. Ce syllabaire,
ayant servi tout d'abord  crire les posies de l'antique recueil qui
nous occupe, a reu, par ce fait, le nom de _Man-y kana_ caractres
des Dix-mille Feuilles ou des Posies.

Parmi les pices runies dans le _Man-y si_, il en est un grand nombre
qui n'offrent de l'intrt qu'en raison des faits historiques auxquels
elles font allusion. Quelques-unes, au contraire, se distinguent par une
tournure gracieuse et par une fracheur d'expression qui les rendent
aimables, mme pour les Europens les moins initis aux rouages si
originaux de la civilisation de l'extrme Orient. Il en est enfin un
certain nombre qui sont fort obscures et  peu prs inintelligibles pour
les lettrs du pays. Jusqu' prsent, il n'existe aucune version
complte du _Man-y si_ dans une langue trangre: quelques pices ont
t traduites en allemand[182]; j'en ai publi d'autres en franais,
avec le texte original et un commentaire[183].

Le _Ko zi ki_, ou Annales des choses de l'antiquit, peut tre considr
comme le plus ancien livre d'histoire japonaise qui soit parvenu jusqu'
nous. Compos, ainsi que j'ai eu l'occasion de le dire, en 712, par
_Yasu-maro_, d'aprs les souvenirs d'une vieille dame de la cour qui
l'avait appris dans sa jeunesse de la bouche du mikado _Tem-bu_, il est
crit, comme le _Man-y si_, en caractres chinois employs tantt avec
leur signification idographique, tantt avec une valeur purement
phontique. L'ouvrage commence par un expos de la cosmogonie et par une
histoire gnalogique des _kami_ ou dieux primitifs d'o est descendue
la dynastie impriale des mikados. Le rcit des rgnes de cette dynastie
commence avec _Kam Yamato Iva-are-hiko_, fondateur de la monarchie (660
ans avant notre re), et se termine avec l'impratrice _Toyo-mi-ke
Kasiki-ya-bime_ (593  628 aprs notre re).

La forme un peu confuse du _Ko zi ki_ engagea _Yasumaro_  en
entreprendre la rvision, avec le concours de deux collaborateurs.
L'ouvrage, refondu et complt par leurs soins, devint le _Ni-hon
Syo-ki_, ou Annales crites du Nippon, dont l'authenticit est
incontestable, et que l'on doit placer  la tte de tous les ouvrages
historiques des Japonais[184]. Les deux premiers tomes sont consacrs
aux dynasties divines (_Ka-mi-no yo_); les vingt-huit derniers 
l'histoire des mikados, depuis _Kam Yamato Iva are hiko-no sumera
mikoto_ (660 ans avant notre re) jusqu' l'impratrice _Taka ama-no
hara-hiro-no bime-no sumera mikoto_ (687  696 de notre re). Il
comprend, de la sorte, sept rgnes de plus que n'en renferme le _Ko zi
ki_.

Au point de vue du systme graphique, le _Ni-hon Syo-ki_, tout en se
rapprochant du _Ko zi ki_, est cependant plus conforme au style chinois;
on y rencontre frquemment les marques de transpositions de signes que
les Japonais ont l'habitude d'employer lorsqu'ils crivent suivant les
lois de la syntaxe chinoise. On serait nanmoins dans l'erreur, si l'on
croyait que des textes de ce genre peuvent tre compris sans une
connaissance approfondie des deux langues; le livre d'ailleurs doit tre
lu de faon  fournir une succession de phrases purement japonaises.

       *       *       *       *       *

Le meilleur ordre de classification qu'on puisse choisir pour la
bibliographie japonaise me parat devoir tre,  peu de chose prs,
celui qui a t adopt par Landresse pour la bibliographie chinoise. Cet
ordre est emprunt, en partie du moins, au grand Catalogue de la
Bibliothque impriale de Pking, intitul _Kin-ting Sse-kou-tsuen-chou
soung-mouh_: je m'y conformerai dans les indications que je vais vous
fournir.


LIVRES SACRS ET RELIGIEUX.--Les _Ou-king_ ou Livres canoniques de la
Chine, les _Sse-chou_ ou Livres de philosophie morale et politique de
Confucius et de son cole, ont t l'objet de nombreuses ditions
japonaises, accompagnes pour la plupart de commentaires. Les unes se
composent du texte original chinois, auquel on a joint seulement les
signes de transposition phrasologique destins  faciliter leur
traduction et les dsinences grammaticales qui permettent, au premier
coup d'oeil, de dterminer la catgorie des mots; les autres
prsentent le texte accompagn d'une traduction complte et
juxta-linaire[185].

Pendant longtemps les sinologues ont fait valoir l'importance
qu'avaient, pour l'tude de ces livres, les traductions qui existent en
langue mandchoue; et c'est en vue du secours qu'ils y pouvaient trouver
qu'ils se sont livrs  l'tude de la langue, d'ailleurs dpourvue de
littrature originale, des derniers conqurants de la Chine. Aujourd'hui
que la connaissance du japonais commence  se rpandre parmi les
orientalistes, on ne peut plus tarder  demander  cette langue l'aide
philologique qu'on tirait nagure de la connaissance du mandchou: les
traductions japonaises des ouvrages chinois sont en gnral plus
commodes que les traductions tartares; et, grce au systme des
transpositions syntactiques, elles offrent presque toujours un mot  mot
interlinaire de nature  faire comprendre plus vite le sens des signes
idographiques que les versions relativement libres qu'on rencontre dans
les ditions mandchoues.

La plupart des anciens livres classiques que les Chinois placent
d'ordinaire  la suite des _King_ et des _Sse-chou_ ont t galement
rimprims et traduits par les Japonais. On possde de la sorte, dans la
langue du Nippon, le _Hiao-king_ ou Livre sacr de la Pit
filiale;[186] le _Siao-hioh_ ou la Petite Etude, dont il a t fait
divers genres d'imitations; le _Tsien-tsze-wen_ ou Livre des Mille
mots[187], etc.

Il existe beaucoup d'crits japonais sur leur religion nationale,
appele _sin-tau_ culte des Gnies. Tous prennent pour point de dpart
les donnes mythologiques consignes dans l'antique _Ko zi ki_, dont je
vous ai entretenus tout  l'heure.

Nous ne connaissons encore que fort peu la littrature bouddhique du
Japon[188].

J'ai donn cependant la traduction d'une oeuvre du reprsentant le
plus populaire de cette doctrine _K-bau dai-si_, ainsi que celle d'un
trait d'ducation morale rpandu dans toutes les coles et compos sous
l'inspiration de la doctrine des bonzes[189]. Quant aux ditions des
grands ouvrages chinois relatifs  la doctrine de kya-Mouni, si j'en
juge par celles du Lotus de la Bonne Loi dont j'ai pu me procurer des
exemplaires, elles ne prteront trs probablement aucun secours nouveau
pour l'tude de la grande religion de l'Inde. A voir les colonnes du
texte chinois accompagnes de colonnes interlinaires en caractres
_hira-kana_ ou _kata-kana_, on pourrait croire tout d'abord  la
prsence d'une traduction en langue japonaise. Un examen quelque peu
attentif prouve qu'il n'en est rien: ces ditions ne donnent, en plus du
texte chinois, que la seule notation phontique des signes, de faon 
rendre possible leur prononciation aux prtres et aux dvots qui ne sont
pas en tat de lire les caractres idographiques. Mais comme cette
prononciation, par suite des innombrables homophones de l'idiome du
Cleste-Empire, ne rappelle, le plus souvent, aucune ide  l'esprit, il
en rsulte ce fait singulier, mais incontestable,  savoir que les
bonzes, en lisant  haute voix les livres bouddhiques, n'attachent gure
plus de sens aux sons qui sortent de leur bouche que le peuple qui les
coute de confiance et ne comprend rien de ce qu'ils disent: _Verba et
voces_[190].

Quelques fragments de la Bible et du Nouveau Testament ont t traduits
et publis en japonais. Le plus ancien ouvrage de ce genre que je
connaisse est une version de l'vangile de saint Jean, attribue au
missionnaire Gtzlaff et imprime en caractres _kata-kana_[191]. Cette
version est aussi dfectueuse que possible.


PHILOSOPHIE ET MORALE.--Les Japonais ne se sont pas contents de
rimprimer, avec des annotations grammaticales, les livres canoniques et
classiques des Chinois. Ils ont encore publi de savantes ditions de
leurs principaux philosophes des diffrents sicles. C'est ainsi que je
possde les oeuvres de _Meh-tih_ (Ve sicle avant notre re), chef
de l'cole de la fraternit universelle; de _Tchouang-tsze_ (IVe
sicle avant notre re), clbre philosophe de la doctrine taosseiste;
de _Han-fe_ (IIIe sicle avant notre re), le remarquable et
infortun jurisconsulte de la cour de Han, et la victime des dbauches
calomniatrices de la maison de Tsinchi Hoangti, etc.

A ct des ouvrages de philosophie proprement dite, il faut placer un
grand nombre de traits populaires de morale qui ont vu le jour dans les
les de l'extrme Orient. Ces livres se composent, pour la plupart,
d'aphorismes et de prceptes accompagns d'anecdotes destines  les
faire comprendre plus aisment aux classes populaires, pour l'ducation
desquelles ils ont t composs. Un curieux spcimen d'un ouvrage de ce
genre, le _Kiu- dau-wa_, a t publi en franais par M. le comte de
Montblanc[192].


JURISPRUDENCE ET ADMINISTRATION.--Nous ne possdons, jusqu' prsent,
que de rares donnes sur la lgislation des Japonais, antrieurement 
la dernire rvolution de 1868. Les seuls livres de cette classe dont
j'aie pu prendre connaissance, ne sont que des rglements administratifs
dans lesquels on ne peut dcouvrir facilement les lments du droit
politique, tel qu'on le comprenait au Nippon avant l'invasion des ides
europennes. On m'a assur que le testament politique attribu au fameux
syaugoun _Iye-yasu_, et communment appel les Cent Lois de _Gon-gen
Sama_, avait t publi au Japon avec une traduction europenne. Je ne
connais pas, mme de titre, ce travail, qui doit offrir un grand intrt
pour l'tude des rouages compliqus du gouvernement dchu des autocrates
de Ydo[193].

Quelques rsums chronologiques nous fournissent, anne par anne, un
aperu des vnements de l'histoire du Japon et de l'histoire d'Europe.
La partie japonaise d'un de ces traits a t traduite en allemand[194].
En ce genre, le meilleur ouvrage que je possde est le _Sin-sen
Nen-hyau_ de _Mitu-kuri_;[195] il est prcd des arbres gnalogiques
des souverains du Nippon et de la Chine, d'une table des _nen-gau_ ou
noms d'annes japonaises, etc. Les vnements y sont mentionns de faon
 prsenter, sur trois colonnes, le tableau synoptique des annales du
Japon, de la Chine et des pays trangers  ces deux empires de l'Asie
orientale.

Je vous ai fait connatre tout  l'heure les ouvrages qui devaient tre
considrs comme les sources authentiques de l'ancienne histoire du
Japon. En dehors de ces ouvrages, d'une importance capitale pour
l'orientalisme, on a publi au Japon une foule de livres d'histoire dont
il me parat utile de citer au moins les principaux.

Le _Dai Nihon si_, un des plus tendus, car il ne comprend pas moins de
deux cent quarante-trois livres rdigs en chinois, a t publi, pour
la premire fois, la cinquime anne de l're _Sei-toku_ (1715). Ces
savantes annales, plus compltes  bien des gards que tous les autres
ouvrages du mme genre qui sont parvenus jusqu' nous, ont t composes
avec la pense de rappeler au peuple que, bien que les rnes du
gouvernement soient tombes dans les mains du syaugoun de Ydo, le
vritable empereur du Japon n'en tait pas moins le mikado relgu dans
une luxueuse captivit  Myako.

Le _Nippon Sei ki_, ou Annales du gouvernement du Japon, a t publi
en chinois avec des annotations grammaticales japonaises. On y trouve
l'histoire des mikados, depuis l'origine de la monarchie jusque et y
compris le rgne de _Y-zei II_ (1587-1611).

Le _Koku-si ryaku_, ou Abrg des historiens du Japon, a t compos
en chinois et publi en 1827 par _Iva-gaki_. Nous en possdons des
ditions accompagnes de notes grammaticales japonaises et de
commentaires. Comme l'ouvrage prcdent, il ne va pas au del du rgne
de _Yo-zei II_ (1587-1611). C'est d'ailleurs un livre mdiocrement
estim des savants japonais[196], auquel on prfre souvent une autre
histoire de la mme priode, intitule _Wan-tyau si-ryaku_ Abrg des
historiens de la Cour impriale, en dix-sept volumes, dont cinq de
supplment.

Les auteurs que je viens de citer ont tous compos leur livre en
chinois. Il en est d'autres qui, avec de moindres prtentions
littraires, ont prfr adopter, pour crire, la langue nationale de
leur pays. De ce nombre est le moine _Syun-zai Rin-zyo_, auquel on doit
un livre intitul _Nippon wau-dai iti-ran_, Coup d'oeil sur les
rgnes des empereurs du Japon, dans lequel on trouve l'histoire des
mikados depuis l'origine jusqu' la fin du rgne de _Y-zei II_ (1611),
o s'arrtent galement les auteurs dont j'ai parl prcdemment. Ce
livre, publi pour la premire fois en 1652, est d'une lecture aride, et
les indignes en font assez peu de cas. En revanche, c'est l'ouvrage
historique le plus connu des Europens et le seul dont on possde une
traduction complte, crite  la fin du sicle dernier par Titsingh,
sous la dicte des interprtes du comptoir hollandais de _De-sima_[197].
Un autre ouvrage, galement en langue japonaise et d'une lecture bien
plus agrable que le prcdent, porte le titre de _Koku si ran-y_: il a
t publi la septime anne de l're actuelle de _Mei-di_, c'est--dire
en 1874, et se compose de seize livres. On y trouve les annales des
empereurs du Japon, depuis les dynasties prhistoriques jusque et y
compris les premires annes du rgne du mikado actuel, _Mutu-hito_
(1869).

Aprs les ouvrages prcdents qui traitent de l'histoire gnrale du
Japon, depuis l'origine de la monarchie, je dois citer le _Ni-hon
Gwai-si_ ou Histoire non officielle du Japon, qui nous raconte les
vnements qui se sont passs pendant les guerres des _Mina-moto_ et des
_Taira_, et sous le gouvernement des syaugouns, depuis son origine
jusqu'au milieu du XVIIe sicle, poque o rgnait la dernire maison
syaugounale des _Toku-gawa_. Ces annales, rdiges par _Rai-san-yau_,
sont trs estimes des Japonais, tout au moins au point de vue du style.
Deux traductions franaises en ont t entreprises dans ces derniers
temps[198]; mais le dbut seul a t publi jusqu' ce jour.

A ct des ouvrages rigoureusement historiques que je viens citer, il
faut placer toute une srie de livres trs populaires au Japon, et qui
participent les uns et les autres, bien que dans des proportions
diverses, de l'histoire et du roman.

Parmi ces livres, il en est un que les indignes placent  juste titre
parmi les chefs-d'oeuvre de leur littrature: c'est le _Tai-hei ki_
Histoire de la Grande Paix[199]. On pourrait se mprendre trangement
sur la nature de cet crit, si l'on s'en rapportait  la traduction pure
et simple de son titre. C'est, en effet, l'histoire des guerres longues
et violentes que se firent au moyen ge les deux clbres familles de
_Gen-zi_ et de _Hei-ke_, et qui aboutirent  l'anantissement de la
dernire,  l'poque de Yoritomo, lu gnralissime de l'empire
(_tai-svau-gun_) en 1186 de notre re, sous le rgne nominal du mikado
_To-ba II_.

Un roman historique, trs got du public japonais, et que les anciens
missionnaires espagnols et portugais classaient, comme le prcdent, au
nombre des chefs-d'oeuvre de la littrature au Nippon, est le _Hei-ke
mono-gatari_, ou Rcits sur la maison de Tara.[200] L'auteur,
_Yuki-naga_, prince de Sinano, composa son livre dans un couvent o il
s'tait retir aprs l'extinction de cette maison (1186); il a t
l'objet d'une foule d'ditions successives.

Plusieurs autres compositions du mme genre sont galement en faveur
chez les Japonais; je me bornerai  citer l'_Ise mono-gatari_, ou
Rcits sur le pays d'Is, clbre par le temple sintauste de la
grande desse solaire _Ten-syau dai-zin_, et qui est devenu un des lieux
de plerinage les plus frquents du Japon; le _Oho-saka mono-gatari_ ou
Rcits sur la ville d'Ohosaka, l'un des principaux ports de la grands
le du Nippon; le _Gen-zi mono-gatari_ ou Rcits sur la maison des
Minamoto, l'heureuse rivale de celle de Tara, au XIIe sicle de
notre re.


GOGRAPHIE.--Les Japonais n'ont peut-tre obtenu, dans aucune autre
branche de la littrature, une perfection gale  celle qu'ils ont
atteinte dans leurs ouvrages consacrs  la gographie. C'est  peine si
l'on peut dire que les grandes publications des Malte-Brun, des Ritter,
des Elise Reclus peuvent tre compares aux productions analogues de
l'rudition japonaise. En dehors des innombrables monographies sur
lesquelles je ne saurais m'arrter ici, ils ont compos sous le titre de
_Mei syo du-ye_, de vritables descriptions encyclopdiques de chacune
de leurs provinces. Ces descriptions, conues en gnral sur le mme
plan, nous font connatre de la faon la plus minutieuse les
particularits intressantes de leur archipel: orographie, hydrographie,
viabilit, histoire naturelle, archologie, lgendes et traditions
locales, biographie des hommes clbres, monuments de l'art, industrie,
commerce, que sais-je? Rien n'a t oubli. On n'a fait jusqu' prsent
que de rares emprunts  ces excellents ouvrages: ils mritent  tous
gards l'attention des japonistes.

J'ai eu l'occasion de citer ailleurs, avec les loges qu'ils mritent,
les guides des voyageurs et les routiers, genres d'crits qui n'ont
gure obtenu une certaine perfection en Europe que depuis quelques
annes. Ces publications sont entreprises au Japon essentiellement dans
un but d'instruction populaire. Partant du principe que les leons de
gographie doivent tre au dbut des leons de topographie; qu'avant de
se proccuper des cinq parties du monde, il faut bien connatre son
village et ses environs, les Japonais ont publi de petits atlas
routiers dont les cartes se droulent au fur et  mesure qu'on avance
sur un chemin donn, et font connatre toutes les particularits
intressantes des stations qu'on est appel  rencontrer. Une route
vient-elle  se bifurquer, le petit atlas portatif indique, par un
double trac de lignes parallles, les deux routes nouvelles qui se
prsentent au touriste; et, par de courtes notes, il enseigne la
direction, l'aboutissement des deux routes. Notions succinctes sur les
curiosits de tout genre que le voyageur est invit  visiter sur son
passage, renseignements prcis sur les auberges o l'on peut prendre un
repas ou passer la nuit, rien n'y manque. L'atlas est aussi
intelligible pour l'enfant que pour l'homme adulte; il veille une
curiosit fconde en enseignements; il cre des gographes dont les
rudits peuvent sourire, mais des praticiens d'un genre fort utile en
somme, et qui nous a trop souvent manqu en France pour que nous ayons
le droit de nous en moquer[201].

La gographie des pays trangers  leur archipel a toujours vivement
intress les Japonais; aussi, depuis l'ouverture de leurs ports au
commerce tranger, ont-ils fait paratre une foule de descriptions des
principaux tats de l'Europe et de l'Amrique. Ces ouvrages sont une
preuve de l'activit curieuse qui caractrise  un si haut degr les
insulaires de l'extrme Orient; mais ils n'ont pas pour nous l'intrt
que prsentent leurs anciennes narrations de voyages dans les contres
voisines du Nippon, et sur lesquelles ils ont recueilli, depuis bien
des sicles, des renseignements qu'on chercherait vainement ailleurs. Je
veux parler des rgions qu'ils dsignent communment sous le nom de
_San-koku_ les trois contres, et qui comprennent les terres Ano
(Yzo, Karafto et le Kouriles), l'archipel Loutchouan et la Core.

Titsingh s'est fait traduire par les interprtes japonais de Dsima un
volume relatif  ces trois contres[202]; mais ce volume est loin d'tre
le meilleur qui ait t crit sur la matire. Nous possdons dj en
Europe de nombreuses narrations des les habites par les Anos
velus[203], des documents historiques et descriptifs sur la Core,
composs  la suite des guerres du Japon contre cette pninsule[204], et
quelques monographies dtailles des les Loutchou[205].


HISTOIRE NATURELLE.--Les Japonais ont de tout temps cultiv avec ardeur
les sciences naturelles. Ils possdent de nombreux ouvrages disposs
suivant le systme antique du _Pen-tsao_ chinois[206], et, depuis
quelques annes, des traits composs d'aprs les mthodes europennes.
Leur pays, qu'on a appel le paradis terrestre des botanistes, tait
essentiellement propre  les encourager  l'tude des plantes; aussi
les travaux de phytologie sont-ils de beaucoup les plus nombreux dans
leur littrature scientifique. Jusqu' prsent, on n'a publi en langue
europenne que des fragments d'ouvrages botaniques japonais[207]; mais
d'importants travaux de synonymie ont t accomplis, de faon 
faciliter les traductions que les orientalistes pourront entreprendre 
l'avenir.

La mdecine est galement reprsente au Japon par un ensemble d'crits
que l'on peut rpartir en deux classes: ceux qui ont t composs
d'aprs la mthode indigne ou chinoise, et ceux qui ont t inspirs
par les principes de la science europenne.

L'agriculture, si dveloppe chez les Japonais, a donn lieu 
d'importantes publications qu'il ne sera certainement pas sans utilit
pour nous de voir traduire dans une langue europenne. Parmi ces
publications, je me bornerai  citer l'encyclopdie agricole intitule
_N-geo zen syo_, en onze volumes in-4, dont j'ai publi en franais
l'index dtaill des matires[208].


PHILOLOGIE.--La philologie est reprsente d'une faon non moins
remarquable dans le cadre de la littrature japonaise.

Le _Syo gen-zi kau_ est un riche dictionnaire fournissant, pour 42,000
mots environ de la langue japonaise, les expressions correspondantes
dans l'criture idographique de la Chine. Il a t rimprim en Europe
par la lithographie[209], et un prcieux index en a t compos
rcemment  Florence.[210] Plusieurs autres collections de locutions
littraires, pour la plupart fort riches, ont galement vu le jour au
Japon. Il serait trop long de les numrer ici; mais je ne puis me
dispenser de citer un trsor de la langue japonaise, intitul _Wa-kun
siwori_, compos de cinquante-neuf tomes (le dernier est dat de 1862),
et qui doit tre complt par un nouveau supplment dont la publication
m'est encore inconnue. Enfin, on annonce un vaste rpertoire de la
langue japonaise intitul _Go-i_, dont les quatre premiers volumes ont
paru rcemment, et qui, s'il est jamais termin sur le plan adopt pour
le dbut, donnera, suivant un calcul approximatif de M. Pfizmaier[211],
l'explication d'au moins 290,000 mots, en plus de 200 volumes. On
pourrait ajouter aux travaux philologiques de ce genre une liste tendue
d'ouvrages destins  faciliter aux indignes l'acquisition des langues
ano, chinoise, corenne et sanscrite[212], ainsi qu'une foule de livres
pour l'enseignement des principales langues europennes[213].


POSIES ET ROMANS.--Les oeuvres d'imagination sont tellement
nombreuses dans la littrature japonaise, que je ne saurais mme essayer
de citer celles qui mritent d'attirer particulirement l'attention des
orientalistes. J'ai publi une liste de 160 recueils de posie, qui ne
comprend que ceux qui taient alors parvenus en Europe, et dont le
nombre est  peu prs doubl aujourd'hui. Les genres les plus divers y
sont reprsents; et, dans quelques-uns du moins, on ne peut nier que
les Japonais n'aient donn des produits dignes d'attention. Jusqu'
prsent, un trs petit nombre de ces posies, sans doute en raison des
grandes difficults qui s'attachent  leur interprtation, a seulement
vu le jour dans des traductions europennes[214]. Une seule collection
de _uta_ ou distiques de trente et une syllabes, le _Hyaku-nin is-syu_
Pices de vers des Cent potes, a t publie et traduite in
extenso[215].

Quelques-uns des innombrables romans, contes et nouvelles qui nous sont
venus du Japon, ont dj trouv des traducteurs europens; mais il s'en
faut de beaucoup que tous les genres remarquables soient reprsents par
ces premiers essais des japonistes. Nous ne possdons encore qu'une
seule des oeuvres du clbre romancier de Ydo, _Riu-tei
Tane-hiko_[216], dont M. Pfizmaier a eu l'honneur de tenter la
traduction  une poque o bien peu d'orientalistes auraient os aborder
les difficults rputes inextricables de la langue japonaise.

Les autres oeuvres d'imagination qui ont t livres jusqu' prsent
au public dans une langue europenne[217] sont intressantes  plus d'un
titre; mais elles ne jouissent pas au Japon de la faveur qui doit guider
le choix des savants capables d'entreprendre de tels travaux de
traduction. J'ai cit ailleurs,[218] comme une singularit de la
littrature japonaise, les contes _sans fin_ que continuent d'anne en
anne, d'ge en ge, plusieurs gnrations de romanciers.


ARCHOLOGIE.--L'tude de l'archologie, et en particulier de la
palographie et de la numismatique du Japon, sera considrablement
facilite par les grands travaux d'rudition publis dans ce pays. On
pourrait dresser aisment, ds aujourd'hui, un _Corpus inscriptionum
japonicarum_, et traduire la plupart des documents en tirant profit des
travaux de dchiffrement accomplis par les archologues indignes. Quant
 la numismatique, on trouvera toutes les pices classes, dates et
expliques dans des traits qui ne demanderont plus que des traducteurs
pour tre accueillis du public europen[219].


ENCYCLOPDIES.--La section de la bibliographie rserve aux ouvrages
embrassant  la fois toutes les branches des connaissances humaines, est
reprsente au Japon par une riche srie de recueils populaires qui
paraissent surtout composs  l'usage des coles. Nous ne connaissons en
effet, jusqu' prsent, qu'un seul ouvrage qui, par son tendue et la
varit des matires qu'il renferme, puisse tre compar  nos
encyclopdies europennes. Je veux parler du _Wa-kan San-sai du-ye_,
ouvrage en 105 tomes, connu depuis longtemps des orientalistes sous le
nom de Grande Encyclopdie japonaise, et auquel les sinologues et les
japonistes ont dj fait de frquents emprunts[220]. Il est probable
qu'il ne tardera pas  paratre au Japon quelque encyclopdie nouvelle
et plus complte; mais une publication de ce genre n'intressera
peut-tre pas autant les japonistes qui tiennent  connatre les ides
que professaient les indignes sur toutes choses, avant que ceux-ci se
soient dcids  renier leur pass et  s'assimiler les connaissances
acquises en Europe et en Amrique. Il est donc trs probable que, pour
longtemps encore, le _Wa-kan San-sai du-ye_ restera un livre d'une
valeur exceptionnelle pour les personnes adonnes  la culture des
sciences et des lettres japonaises.

L'numration qui prcde est dj fort longue, et je n'ai pas la
prtention d'avoir mme esquiss le sujet que j'avais  traiter[221]. A
chaque pas, j'ai d me condamner  abrger ce que j'avais  dire. Le
peu que j'ai rapport suffira peut tre pour faire comprendre combien il
serait intressant de donner aujourd'hui un aperu dvelopp de la
littrature si riche et si varie des insulaires de l'extrme Orient.

[Illustration]

[Illustration]




XI

LES SCIENCES & L'INDUSTRIE

AU NIPPON


Avant l'arrive des premiers navigateurs portugais[222], les sciences
n'taient gure plus avances chez les Japonais que chez les Chinois.
L'esprit observateur des insulaires de l'extrme Orient leur avait bien
enseign un certain nombre de faits inconnus  leurs voisins du
continent asiatique; mais aux uns et aux autres, il avait toujours
manqu la vritable mthode scientifique, sans laquelle il tait
impossible de franchir le cercle troit o s'taient emprisonns, depuis
des sicles, tous les savants du continent asiatique.

Les pres de la Compagnie de Jsus, tablis au Japon ds la seconde
moiti du xvie sicle, commencrent  y enseigner les premiers
lments des sciences europennes. Il ne parat pas, cependant, qu'ils
aient dploy beaucoup d'activit dans leur enseignement, car, 
l'arrive des Hollandais  Hirato (1609), les indignes taient encore
dans une ignorance  peu prs absolue des progrs raliss parmi nous.
On doit, il est vrai,  ces missionnaires de l'Evangile la fondation
d'une imprimerie japonaise et europenne dans leur collge d'_Ama-kusa_;
mais cette imprimerie n'a produit, autant que je sache, que des ouvrages
de la plus mdiocre utilit.

En fait de _mathmatiques_, les Japonais ne connaissaient gure rien de
plus que les Chinois, c'est--dire quelques ides lmentaires de
gomtrie, d'algbre et de trigonomtrie sphrique, empruntes
d'ailleurs aux Arabes et aux Persans.[223] Plusieurs lettrs du Nippon
m'ont affirm cependant qu'ils possdaient, ds cette poque, des
connaissances approfondies en gomtrie et en algbre; mais, bien que
cette affirmation ne soit peut-tre pas absolument dnue de fondement,
ils n'ont pu me fournir aucune preuve satisfaisante de leurs
affirmations. Les mathmatiques en tout cas taient restes dans
l'enfance; l'astronomie n'avait gure pu avancer davantage.

En fait de _sciences naturelles_, les Japonais n'avaient point dpass
le mode descriptif de l'antique _Pen-tsao_ chinois; leurs
classifications, comme leurs notices descriptives, ne reposaient que sur
les particularits extrieures les plus apparentes; ce qui revient 
dire qu'ils ne savaient que fort peu de choses en fait d'anatomie, et
moins encore en fait de physiologie animale et vgtale, ou en fait
d'analyse chimique.

De longues et patientes observations, le hasard plus souvent sans doute,
leur avaient bien fait connatre quelques proprits des plantes et des
corps inorganiques. Mais ce qu'ils avaient appris de la sorte, ils le
savaient mal, ou du moins d'une faon trop peu scientifique, pour qu'il
leur ft possible d'en tirer un parti satisfaisant.

La _mdecine_ qu'ils pratiquaient au temps de Kmpfer (1690), en tait
encore, au dire du clbre voyageur,  l'tat le plus rudimentaire. Peu
de mdicaments,--l n'tait pas le plus mauvais ct de leur doctrine
mdicale,--des bains et l'emploi de deux remdes externes, le moxa et
l'acupuncture:  cela se rduisait toute leur pathologie. Dans certains
cas particuliers, l'acupuncture et le moxa[224] ont ralis, dit-on,
des cures remarquables; mais il ne faut gure douter que, bien souvent,
il n'y avait l qu'un moyen d'achever rapidement le malade.

Les Hollandais contriburent tout d'abord  introduire au Japon les
sciences mdicales europennes, et on leur doit la fondation  Nagasaki
d'une premire cole de Mdecine. Cette cole, disait un journal de
l'poque[225], compte trente-deux lves qui doivent tous possder la
langue nerlandaise, et qui tudient avec ardeur, sous la direction d'un
premier officier de sant imprial nomm Matsoumoto Ryauzin. De la
sorte, les principes de la thrapeutique occidentale ont commenc  se
rpandre parmi les insulaires. La vaccine ne trouva bientt plus
d'opposition du ct du peuple et les inoculations se sont accomplies
par milliers. A Sango, ville principale du pays de Tosen, un hpital
pour cent cinquante malades, a t construit d'aprs les plans du
docteur Pompe.

Un obstacle srieux au progrs de la mdecine au Japon tenait aux ides
religieuses des insulaires qui s'opposaient  l'ouverture des corps
inanims. Les lves de l'cole de Nagasaki, ayant compris combien
l'impossibilit de se livrer  des dissections retardait leurs tudes,
ont amen le gouverneur de la ville  enfreindre en leur faveur les
coutumes du pays, et  leur livrer le corps d'un criminel mis  mort
pour procder  son autopsie. Vingt et un jeunes gens assistrent 
cette scne, ainsi que vingt-quatre mdecins japonais qui purent se
convaincre de la haute importance de ces oprations.

Depuis la dernire rvolution, la mdecine a fait au Japon les plus
remarquables progrs, et aujourd'hui, non seulement l'enseignement
mdical y est donn par des professeurs savants et expriments, mais
il existe mme des journaux spciaux qui relatent toutes les
observations faites dans les hpitaux et dans les laboratoires.

S'il est vrai qu'au Japon les sciences n'aient jamais atteint une zone
quelque peu leve de dveloppement avant l'introduction des livres et
de l'enseignement europens, on ne saurait en dire autant des _arts
industriels_, qui, pour la plupart, n'ont fait que dcrotre, depuis
l'ouverture des marchs japonais aux ngociants de l'Europe et de
l'Amrique. Certaines branches de l'industrie avaient ralis, depuis
longtemps, les plus remarquables progrs au Japon. Il n'est pas sans
utilit d'en dire quelques mots.

La _porcelaine_ a t de tout temps un des plus fameux produits de
l'industrie japonaise. Cette composition cramique que Brogniart dfinit
une poterie dure, compacte, impermable, dont la cassure, quoique un
peu grenue, prsente aussi, mais faiblement, le luisant du verre, et qui
est essentiellement translucide, quelque faible que soit cette
translucidit, a t, comme l'on sait, importe des contres de
l'extrme Orient en Europe, o on n'est parvenu  obtenir un article
similaire qu'en 1709.

Jusqu' cette poque, les produits cramiques de la Chine et du Japon
ont eu le privilge de l'emporter sur les plus belles poteries mailles
de l'Italie et de Nevers. La fortune des porcelaines venues d'Orient
dpassa longtemps tout ce qu'on pouvait imaginer, et la posie et les
lgendes merveilleuses vinrent leur prter leur concours.

Invente en Chine, sous la dynastie des _Han_ (202 ans avant notre re),
la porcelaine commena  tre fabrique dans le pays de _Sin-ping_.
Transporte bientt en Core, elle passa de ce royaume dans l'archipel
Japonais, o elle ne cessa plus d'tre cultive jusqu' nos jours. On
rapporte, en effet, qu'un prince de Sinra amena dans l'le de Nippon une
corporation de potiers qui s'y tablit, et dota le pays du nouveau
produit cramique des Chinois.

Ce ne fut, toutefois, que vers l'anne 1211 qu'un fabricant japonais
nomm _Katosiro Uyemon_, apporta de Chine les secrets de l'art qu'il
cultivait avec un succs exceptionnel, et enrichit sa patrie de
porcelaines qui furent, ds l'origine, trs estimes.

Depuis cette poque, les progrs de la fabrication de la porcelaine ne
se ralentirent plus; et, au commencement de notre sicle, les produits
de la province de Hi-zen surpassaient en perfection, aux yeux des
amateurs, les plus beaux produits de _Kin-teh-tchin_ et des autres
manufactures chinoises.

Ce que nous savons de cet art en Chine et au Japon suffit, en effet,
pour nous dmontrer que les procds employs, dans ce dernier pays,
sont les plus ingnieux et les plus perfectionns. Cette opinion a
d'ailleurs t soutenue par M. Alphonse Salvtat, chimiste, dont
l'autorit en fait de cramique est gnralement reconnue, et qui, par
les nombreuses oprations qu'il a diriges  la manufacture de Svres,
a d acqurir une grande exprience. Or voici ce que dit M. Salvtat:
Il peut paratre surprenant que les Chinois, si ingnieux dans mille
autre circonstances, aient laiss passer inaperu tout le parti qu'on
peut tirer de la porosit du dgourdi de la porcelaine. Cette porosit
offre, comme on sait, le moyen de recouvrir de sa glaure, galement et
promptement, c'est--dire conomiquement, toute poterie  pte
absorbante, quel que soit le fini de la forme, quelle que soit la nature
de la glaure. On a d'autant plus lieu d'tre surpris de l'ignorance
dans laquelle ils demeurent, que les fabricants japonais pratiquent la
mise en couverte conomique et rapide au moyen de l'immersion.

La porcelaine est surtout fabrique avec perfection dans l'le de
Kiousiou, notamment dans la province de Hizen, ainsi que nous l'avons
dit. Les principales manufactures sont situes, dans l'arrondissement de
Matsoura, prs du beau hameau de Oursino, o la matire premire se
rencontre en abondance.

Le _laque_ est galement un produit des plus remarquables de l'industrie
japonaise. On sait que cette composition, extraite de la sve du _rhus
vernicifera_, sert  endurcir les objets de bois ou de mtal, et  leur
donner un brillant qui s'allie de la faon la plus avantageuse avec
l'or, l'argent et la nacre. L'emploi de cette substance dans
l'bnisterie et la tabletterie, parat dater, au Japon, d'une poque
des plus recules. On cite des botes de laque, conserves de nos jours
 Nara, dans la province de Yamato, et qui remonteraient au IIIe
sicle de notre re; et la clbre potesse _Mura-saki Siki-bu_ (Ve
sicle), dans ses ouvrages, nous parle de laques incrustes de nacre qui
taient en grande faveur  son poque.

Il faut citer aussi la laque aventurine avec laquelle on fabrique des
objets saupoudrs d'or d'une grce et d'une dlicatesse remarquables.

La fabrication des _tissus_ de soie est fort ancienne au Japon: quelques
donnes historiques tendraient mme  faire croire qu'elle y tait dj
pratique antrieurement  notre re. Toujours est-il que nous trouvons
la mention de ces prcieux tissus ds une haute antiquit. Le sol du
Nippon est d'ailleurs trs favorable  la culture des mriers, et nulle
part l'ducation des vers  soie n'y a mieux rsist aux maladies qui, 
notre poque surtout, menacent d'anantir cette grande branche de
l'industrie dans une foule de contres o, nagure encore, elle tait
florissante.

Le travail des soies a t l'objet de progrs considrables au Japon,
avant l'tablissement des Europens sur ses ctes[226]. Deux  trois
mille balles de trente  trente-cinq kilogrammes envoyes  Londres, il
y a vingt ans,  titre d'chantillons, ont surpris les filateurs
anglais, non moins par la modicit de leur prix que par leur admirable
beaut. La plupart de ces soies galaient, ou mme surpassaient en
finesse, en force, et en parfaite rgularit tout ce que la France et
l'Italie ont produit de plus excellent en ce genre[227].

On possde des chantillons d'anciens tissus japonais dont la qualit et
l'ornementation artistique sont dignes des plus grands loges. On
fabriquait galement au Nippon, ds le commencement de ce sicle, des
velours d'une qualit remarquable; mais on dit que les procds de ce
genre de fabrication avaient t communiqus aux indignes par les
Hollandais tablis dans leur pays.

L'art de l'_horlogerie_ ne parat avoir t introduit au Japon d'une
faon rgulire qu' une poque assez rcente. Anciennement les
insulaires employaient la clepsydre pour mesurer le temps. Il faisaient
aussi usage de petits btonnets  encens, dont la combustion lente et
rgulire indiquait les divisions du jour. On voit figurer, il est vrai,
dans la grande Encyclopdie japonaise[228], dont la publication
primitive remonte au commencement du XVIIIe sicle, une horloge 
sonnerie dsigne sous le nom de _to-kei_[229]; mais ce produit est de
provenance hollandaise.

Aucun peuple n'a pouss plus loin que les Japonais la perfection de
l'art de la _menuiserie_. Soit que cet art s'applique  la construction
des btiments, soit qu'il se manifeste dans la fabrication de petits
objets de tabletterie, il se traduit par des produits d'une dlicatesse
incomparable. Les simples caisses d'emballage sont assembles avec un
soin dont on ne trouve point d'exemple dans les autres pays. Les
menuisiers japonais ne font pas usage de clous, mais de petites
chevilles de bois d'une propret et d'une justesse tonnantes. Parmi
les essences dont ils se servent, il faut citer le camphrier: les
caisses faites avec cet arbre ont l'avantage de prserver les objets
qu'elles renferment des attaques des insectes.

L'industrie des _jouets d'enfant_, si dveloppe au Japon, produit une
foule d'objets d'amusement qui font honneur  l'imagination des
indignes. Un certain nombre de ces objets ont t imits en Europe et
ont fait la fortune de ceux qui les ont rpandus parmi nous.

Je mentionnerai galement en passant ces charmants petits _objets
d'ivoire_ qui sont l'ornement des vitrines de nos collectionneurs et sur
lesquels on voit parfois incrusts de la faon la plus gracieuse des
insectes aux mille couleurs.

Si je n'tais expos  prolonger outre mesure cette confrence, il
faudrait encore vous parler du _bambou_ que les Japonais utilisent d'une
foule de faons diffrentes au point de vue ornemental, alimentaire,
industriel et mdical. Un savant botaniste franais qui a compos une
monographie du bambou au Japon[230], dit avec raison que ce vgtal est,
pour les insulaires de l'extrme Orient, le plus grand de leurs trsors.

L'_imprimerie_, cultive au Japon depuis plus de sept sicles, y a t
l'objet de nombreux perfectionnements. A une poque trs recule, mais
dont nous n'avons pu parvenir encore  dcouvrir la date prcise, les
moines japonais faisaient usage de planches de pierre dans lesquelles
ils gravaient en creux les textes de leurs livres sacrs, afin d'en
obtenir des copies multiples au moyen d'une encre applique sur les
parties non creuses. Les preuves, qui rsultaient de ce mode
d'impression, donnaient des lettres blanches sur un fond noir.

Suivant un autre procd, on remplissait les parties creuses d'une
composition rsineuse, et on encrait les caractres ainsi forms 
l'aide d'un tampon. Il resterait  savoir comment ils s'y prenaient pour
ne pas noircir la pierre entire, car l'ignorance en chimie des anciens
Japonais ne permet pas de supposer qu'ils aient alors connu la ressource
de l'eau acidule employe par nos lithographes.

Les planches de bois dont l'usage tait universellement rpandu dans le
Nippon, n'y furent employes vraisemblablement qu' une poque plus
rcente. On se sert pour les graver des mmes procds qu' Canton. Le
systme de l'criture japonaise, infiniment plus compliqu qu'aucun
autre systme connu, semblait repousser toute tentative de reproduction
des textes en types mobiles.

Les ouvrages les plus ordinaires, comme les plus prcieux, si l'on en
excepte les livres de haute littrature crits avec le concours de
caractres chinois droits, sont reproduits dans une criture tellement
cursive qu'il est rare de rencontrer, dans deux auteurs diffrents, le
mme signe trac d'une manire absolument semblable. Si l'on ajoute 
cela que les lettres japonaises sont susceptibles de ligatures, comme
par exemple les lettres arabes dans l'criture persane appele _tahliq_,
on comprendra combien il est difficile de rduire  des lments
typographiques les groupes complexes et constamment enchevtrs qui
pullulent dans les impressions xylographiques.

Ces difficults n'ont pas rebut les Japonais; et, ds le XVIIe
sicle, ils avaient fait quelques remarquables essais de reproduction de
textes cursifs en caractres mobiles. L'impression en couleur avait fait
de notables progrs chez les Japonais, qui se sont montrs, dans cet
art, infiniment suprieurs aux autres populations asiatiques. Le nombre
des nuances qu'ils ont employes au rouleau, et surtout la multiplicit
des teintes, tout  la fois pures et varies  l'infini, dpassent la
plupart des essais tents jusqu'ici en Europe. Le relief qu'ils ont su
donner, avec une remarquable originalit,  quelques-uns de leurs
dessins, et l'emploi des mtaux  l'aspect les plus divers, sont encore
dignes de la sollicitude de nos imprimeurs europens.

La fabrication de l'encre, dite _encre de Chine_, est connue au Japon
depuis plus de huit cents ans. On sait que, pendant longtemps, on a
vainement essay d'imiter cette encre en Europe. Suivant l'Encyclopdie
japonaise, on se servait primitivement pour sa composition d'une sorte
de terre noire; ce qui explique pourquoi, dans l'criture idographique
usite dans le pays, on a choisi, pour dsigner l'encre, un caractre o
les signes noir et terre se trouvent combins. Plus tard on fit
usage du noir de fume, et on y ajouta des aromes.

L'diteur japonais de l'ouvrage que je viens de citer ajoute:

Tant anciennement qu'aujourd'hui, l'encre provient de la capitale du
Sud. Ceux qui la fabriquent avec le plus de succs, emploient du noir de
fume prpar  l'huile de lin pour la premire qualit; ils y ajoutent
du camphre et du musc. La qualit infrieure se prpare avec du noir de
fume de sapin. L'encre dite de la _Grande-Paix_ est fabrique
principalement  Ohosaka avec du noir de sapin; elle peut tre employe
pour l'impression.

Le _papier_ japonais mrite galement l'attention des fabricants
europens, tant par la finesse de son grain, trs favorable pour
certaines impressions, notamment pour les preuves de gravures en
taille-douce, que par sa prodigieuse solidit. Cette dernire qualit
l'a rendu propre  la fabrication de cordage d'une force de rsistance
peu commune. Il a t employ, au Japon, pour une foule d'usages,
notamment pour la confection de vtements d'hommes, de robes de dames,
de parapluies et de parasols, de tentes de voyage, etc., etc.

La _bijouterie_, sans constituer une branche de commerce bien
considrable, n'est pas sans importance dans les grandes villes du
Nippon. La taille des pierres dures ne parat pas avoir t connue des
insulaires avant l'arrive des Europens; et, de nos jours encore,
c'est  peine si elle est rpandue dans le pays. On trouve cependant,
dans les livres indignes, la mention de gemmes employes comme
ornements  des poques fort recules; mais on n'a pas encore tudi
suffisamment l'histoire de l'ancienne bijouterie japonaise, pour pouvoir
en parler avec quelque autorit.

Les objets d'or et d'argent ouvrs ne sont pas rares. Quelques-uns sont
merveilleusement orns. Les insulaires emploient aussi avec avantage une
composition de divers mtaux qu'ils nomment _syaku-do_, qui est
susceptible de recevoir un beau poli et produit l'effet d'un mail.

Les perles fines[231] sont fort recherches des dames. Elles forment un
des ornements les plus apprcis de leurs pingles  cheveux ou de leurs
boucles d'oreilles. C'est principalement sur les ctes d'Owari, d'Is
et de Satsouma, qu'on pche l'hutre qui renferme les perles fines. Dans
le commerce, on en distingue deux espces principales: les perles dites
_gemmes d'argent_,[232] et les perles dites _gemmes d'or_[233]. Ces
dernires surtout sont trs prises des amateurs, tant pour la puret de
leur eau que pour l'clat de leurs reflets, d'un jaune lgrement ros.

Enfin, il faut citer parmi les _produits secondaires_ de l'industrie
japonaise les miroirs[234], les ventails[235], les chapeaux de
bambou[236], les parapluies et les parasols, etc.

Les Japonais sont parvenus d'eux-mmes  de remarquables rsultats, en
ce qui touche la _fonte des mtaux_. Aucun peuple ne les a surpasss
dans la trempe de l'acier, et leurs lames les plus parfaites
l'emportent sur les plus fameux produits de Solignen et de l'ancien
Damas.

Tout le monde connat les anciens bronzes japonais, si recherchs,
aujourd'hui surtout, pour la dcoration de nos appartements. On sait
aussi qu'ils avaient invent des procds de patine que l'on est  peine
arriv  imiter en Europe d'une faon tout  fait satisfaisante.

Les Japonais se sont galement distingus dans l'art de fabriquer les
_maux_, dont ils se servent soit pour revtir des surfaces, soit pour
imiter des pierres prcieuses. Le plus souvent l'mail est employ sous
la forme  laquelle on a donn le nom d'mail cloisonn. Les plus
anciens maux ne sont gure employs que pour servir de contour aux
ornementations; il sont dessins dans le got chinois. Puis viennent les
maux  fonds bleus clair ou verts, avec des dessins plus savamment
combins reprsentant des fleurs, des oiseaux ou des quadrupdes. La
matire employe durant la priode suivante est dfectueuse, d'une
grande porosit, et les tons sont mats et sans nettet. L'art de
l'mailleur est en dcadence au commencement de notre sicle. Enfin, une
poque de renaissance concide avec l'ouverture des ports du Japon au
commerce tranger. Au lieu de petits objets, tels que des grains de
chapelets, des boutons, des gardes d'pes, on fabrique de larges plats,
des vases de grande dimension, des objets de toutes sortes. Le fond est
le plus souvent vert fonc. La qualit de la matire est suprieure,
mais le dessin est devenu moins original, moins artistique.

Dans les temps modernes, les Japonais se sont adonns  l'application
des maux cloisonns sur porcelaine et sur poterie. Les cloisonns sur
cuivre sortent principalement de trois manufactures situes aux environs
de Nagoya, dans la province d'Owari; les cloisonns sur porcelaine se
font surtout  Ohosaka et  Kyauto. Une fabrique a t tablie, dans ces
dernires annes,  Yokohama et une autre  Tkyau; cette dernire a t
dtruite dans un incendie.

Tel est, en rsum, le tableau succinct des sciences et de l'industrie
japonaises avant l'arrive des Europens.

Une rvolution scientifique et industrielle ne devait cependant plus
tarder longtemps  se manifester au Japon. Les relations des Hollandais
avec les indignes du Nippon taient devenues plus intimes par suite du
privilge commercial accord exclusivement  la compagnie Batave.

Le gouvernement de Ydo conut la pense de crer un collge
d'interprtes, o les Japonais pourraient tudier la langue des Barbares
 Cheveux Rouges. Le projet fut ralis en peu de temps de la faon la
plus satisfaisante.

Ds lors, les principaux ouvrages scientifiques qu'on fit venir des
Pays-Bas au Japon, furent traduits, comments et publis. C'est ainsi
que parut, entre autres, une dition sinico-japonaise des _Anatomische
Tabellen_ du mdecin silsien Adam Kulm, publi avec la reproduction des
planches de l'dition originale, par le fils d'un interprte du
gouvernement, le docteur _Sugita Gen-paku_. Ce livre, dont on possde
quelques rares exemplaires en Europe, est d'une impression admirable et
l'un des monuments les plus curieux des premires tentatives des
Japonais pour s'initier  la connaissance de nos sciences et de nos
arts.

Par la suite, le gouvernement de Ydo demanda  la factorerie
hollandaise de Dsima d'acqurir pour son compte divers instruments de
mathmatiques et de chirurgie, ainsi que quelques livres de nature 
faire connatre plus en dtail les progrs de la civilisation moderne.

Dans toutes les classes de la population, on vit alors se produire un
grand mouvement motiv par un ardent dsir d'apprendre et de savoir. Les
personnages des classes les plus leves voulurent tre les premiers 
tre initis aux grandes dcouvertes de la science occidentale.
Quelques-uns d'entre eux devinrent, pour le milieu o ils vivaient, de
vritables savants.

Le Prince de Satsouma, l'un des plus puissants vassaux de l'empire,
s'adonna avec ardeur  l'tude de nos sciences exactes. Se trouvant un
jour en prsence d'officiers de la marine nerlandaise, il leur demanda
ce qu'ils pourraient lui apprendre de nouveau au sujet de l'application
de la photographie aux observations baromtriques. Cette question
dconcerta nos marins qui ne surent que rpondre; car ils avaient
oubli, ou peut-tre mme ignoraient, qu' l'observatoire de Greenwich,
on faisait usage d'appareils photographiques, pour constater d'une
manire plus rigoureuse les variations du baromtre, du thermomtre et
de l'hygromtre.

Ce ne fut toutefois qu'aprs la conclusion du trait avec les tats-Unis
d'Amrique (1853), trait auquel nous devons l'ouverture dfinitive des
ports du Nippon, que les Japonais entrrent de plain-pied dans les voies
de la civilisation europenne.

Parmi les prsents offerts au takoun par le prsident de l'Union, se
trouvaient un tlgraphe lectrique et un petit chemin de fer,
comprenant, outre la locomotive, le tender et ses accessoires, les rails
et tout le matriel ncessaire pour tablir une ligne modle.

Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosit enthousiaste des
indignes, et pour leur donner l'ardent dsir de connatre les autres
inventions d'un pays qui lui apportait en prsent des objets aussi
tonnants et aussi inattendus.

Le mouvement tait donn. Les membres des ambassades envoyes par le
syaugoun en Europe et en Amrique, revinrent dans leur pays, la tte
exalte par toutes les merveilles qu'on avait tales  leurs regards.

Ils racontrent de point en point ce qu'ils avaient vu, et en firent
l'objet de publications populaires qui eurent pour la plupart un
brillant succs d'actualit.

Le Japon n'eut ds lors qu'une pense: celle d'imiter l'Europe et de
cesser d'tre Japonais, ou tout au moins asiatique. On demanda des
officiers instructeurs pour l'arme, des ingnieurs, des mcaniciens,
des mdecins, des professeurs, des artisans de chaque spcialit; et, 
leur arrive, on se mit en devoir de tout bouleverser, de tout
renverser, de raser l'difice du pass, pour arriver plus vite  la
reconstruction d'un difice nouveau.

La pense bien arrte du gouvernement japonais tait de se donner tout
d'abord les allures extrieures de la civilisation europenne. Le
mikado, dont le pre ne donnait audience aux grands de sa cour qu' demi
cach par un store derrire lequel il se tenait accroupi, a remplac le
vtement ample et tranant de ses aeux, par le costume triqu d'un
gnral europen. Sous ce costume, il n'hsite plus  se montrer aux
trangers et  ses sujets vtus du frac noir et coiffs du chapeau en
tuyau de pole.

Les fonctionnaires de tout rang obtiennent des costumes analogues  ceux
que portent leurs pareils dans les monarchies de l'Occident. La forme
des difices publics, l'ameublement des habitations, tout, en un mot,
se transforme de jour en jour  l'avenant.

A peine les Japonais eurent-ils reu le tlgraphe modle que le
prsident des tats-Unis avait envoy en prsent au syaugoun, qu'une
premire ligne fut tablie et mit en communication rgulire le palais
d't de ce prince et sa rsidence  Ydo, sur une tendue d'environ six
milles[237].

Des lignes plus importantes ne tardrent pas  tre organises; et, de
nos jours, le rseau tlgraphique du Nippon tend  se dvelopper avec
une remarquable rapidit. Une ligne principale met dj en communication
Nagasaki et Ydo d'une part, et de l'autre Ydo avec le nord du Japon,
dont elle franchit les limites terrestres pour gagner, par un cble
sous-marin, _Hako-dade_, et atteindre de l jusqu' _Satuporo_, la
nouvelle capitale de l'le de Yzo. En mme temps, des traits conclus
avec de grandes compagnies europennes ont mis Yokohama en rapport
direct avec l'Europe par deux voies diffrentes, celle de la Sibrie et
celle de l'Inde.

Les Europens avaient des chemins de fer: il fallait que les Japonais en
eussent aussi. Au mois de juin 1872, un premier tronon, reliant Ydo 
Yokohama, fut ouvert au public. Ce tronon avait cot un prix
exorbitant, mais peu importe: on ne pouvait plus dire qu'il n'y avait
pas de lignes ferres au Japon. L'amour-propre national venait d'obtenir
une premire satisfaction. Un autre tronon fut tabli entre Kob et
Ohosaka. Les travaux qui doivent runir cette dernire ville  Kyauto
sont pousss avec une grande activit. Des lignes plus considrables
sont  l'tude; de sorte que d'ici peu d'annes, si cela continue, les
Japonais auront des chemins de fer dans toutes les directions. Il ne
leur manquera que des routes!

De nombreux btiments  vapeur, la plupart de petites dimensions,
tendent  remplacer, chaque jour, les jonques au moyen desquelles se
fait encore le cabotage sur toute l'tendue des ctes de l'empire.

La rorganisation militaire du Japon, entreprise sous la direction d'une
mission d'officiers franais, a t effectue en quelques annes de la
faon la plus remarquable. Pourvue d'armes excellentes et fabriques
suivant les derniers perfectionnements de l'art, l'arme japonaise se
trouve aujourd'hui dans des conditions incontestables de supriorit sur
toutes les armes asiatiques; et il n'y a pas  douter que, mme en
prsence des troupes europennes, elle ne prsentt  ses ennemis une
trs srieuse rsistance. Reste  savoir seulement, si les gnraux,
peut-tre un peu trop improviss  la hte, seraient en tat de la
diriger et de la soutenir dans des circonstances difficiles. D'ailleurs,
elle attend avec une impatience facile  comprendre, mais difficile 
modrer, l'occasion de donner des preuves de sa valeur et de sa
discipline.

La marine a t, de son ct, l'objet de toutes les ambitions du
gouvernement japonais; malheureusement, les ressources financires de
l'empire, obres par une foule de dpenses ncessaires ou inutiles,
mais qui taient la consquence fatale de la voie de rforme gnrale o
le pays s'tait engag, n'ont pas permis de former une flotte de guerre
srieuse, aussi vite que la cour du mikado l'avait espr. Elle se
compose de seize btiments, dont un navire cuirass de provenance
amricaine.

L'excellente cration de l'arsenal maritime de Yokosuka, par un
Franais, M. Verny, commenc en 1867, contribue puissamment  la
conservation et au dveloppement du matriel naval des Japonais.

Tel est le tableau trop abrg, sans doute, des principales
amliorations matrielles ralises durant ces dernires annes, dans la
pense d'lever le Japon au niveau de la civilisation europenne. Ces
amliorations peuvent tre juges trs insuffisantes; mais elles sont
d'un bon augure pour l'avenir, si on les continue avec un esprit de
suite et surtout d'une faon plus rflchie et plus conomique. C'est
beaucoup assurment que de mettre un pays en tat de rsister 
l'invasion trangre, et de faire respecter son indpendance. C'est fort
peu, si la consquence de ces rformes n'est pas d'agrandir les
ressources de la nation par une augmentation de production, d'ouvrir de
nouveaux dbouchs aux fruits de son travail, et d'amliorer le sort du
peuple en lui facilitant le travail et l'conomie, et surtout en ne lui
crant pas de nouveaux besoins.

L'avenir du Japon dpend aujourd'hui des mesures plus ou moins heureuses
qui seront prises pour y dvelopper l'instruction publique et y rpandre
la connaissance des sciences europennes. Quelques utiles rsultats ont
t dj obtenus. De tous cts des coles publiques ont t ouvertes,
et quelques grands tablissements d'enseignement suprieur ont t
fonds avec le concours de professeurs anglais, franais, allemands ou
amricains.

Une Ecole de Mdecine, tablie primitivement  Nagasaki, a t
transfre  Ydo. Le nombre des professeurs japonais, qu'on a hte de
nommer aussitt que possible  la place de professeurs trangers, y est
dj suprieur  celui des Allemands, auxquels ont t primitivement
confies les principales chaires.

Une cole de Droit est dirige par deux professeurs franais, et une
espce de Facult des Sciences a t confie  des professeurs anglais.
Enfin, il faut mentionner une cole des Mines dirige par des matres
allemands.

De la sorte, la jeune gnration japonaise ne connat plus, en fait de
sciences, que les sciences europennes; et avec l'intelligence dont elle
a dj donn des preuves si clatantes, il n'y a pas  douter qu'elle ne
dote bientt l'empire du Soleil Levant d'une petite pliade de savants
srieux et autoriss.

Par contre, les arts et l'industrie, au lieu de progresser, semblent
entrer dans une voie trs regrettable de laisser-aller et de dcadence.

Les produits japonais sont, de jour en jour, de qualit plus infrieure;
et c'est  grand'peine s'ils arrivent  se maintenir sur les marchs, en
prsence de la concurrence trangre. Depuis l'ouverture des ports du
Japon aux trangers, le commerce des laques a pris un grand
dveloppement; il est mme devenu un des articles d'exportation les plus
importants du pays. Seulement, l'avantage qu'ont trouv les fabricants
indignes  produire beaucoup et  bon march, a nui considrablement au
mrite artistique de leurs ouvrages. Les laques anciennes l'emportent en
valeur, dans une norme proportion, sur les laques modernes qui sont, 
premire vue, d'un aspect agrable, il est vrai, mais qui ne remplissent
aucune des conditions de solidit et de bon got si estimes dans celles
qu'on fabriquait au sicle dernier. Il fallut l'intervention active du
gouvernement de Ydo pour arracher cette grande branche d'industrie 
une dcadence complte et dfinitive. Grce  ses encouragements, les
ouvriers les plus habiles du Nippon se mirent  fabriquer de nouveau de
beaux laques qui, grce  l'intervention de procds perfectionns, 
l'usage de couleurs qu'on n'avait pu encore employer, l'emportent mme
parfois sur les meilleurs produits de l'ancien temps.[238]

La mme dcadence s'est manifeste dans presque toutes les autres
branches de l'industrie indigne. Il faut esprer que des mesures
galement opportunes viteront des dsastres qui seraient, un jour ou
l'autre, la consquence de cet abaissement gnral des produits
manufacturiers du Japon.

Un seul art, la Typographie, a fait en quelques annes les plus
tonnants progrs; et, comme on a dit que cet art produisait la lumire,
on peut voir, dans le dveloppement considrable qu'il a pris au Japon,
un heureux pronostic pour l'avenir de ce pays. Plusieurs imprimeries, se
servant de types mobiles fondus suivant le systme europen, ont t
organises, et elles ont donn les rsultats les plus satisfaisants.
Mais ce qui est bien autrement remarquable, c'est de voir comment on a
pu arriver  disposer ces imprimeries de faon  permettre la production
rgulire de journaux quotidiens d'assez grandes dimensions. Les
Japonais ont renonc, pour l'impression de ces journaux,  l'emploi du
plus grand nombre de leurs caractres cursifs; mais ils n'ont pu se
dbarrasser de l'immense quantit de signes idographiques chinois, sans
lesquels leurs articles seraient presque toujours incomprhensibles. Et
comme on ne saurait admettre, pour le journalisme, un systme
d'impression qui, comme la xylographie ou la lithographie, rend les
remaniements, les changements, les corrections mmes  peu prs
impraticables,--surtout lorsqu'il s'agit d'aller vite et de terminer le
travail  heure fixe,--ils ont d mettre en usage les procds
habituels de l'art typographique. Pour quiconque connat un peu les
exigences de cet art, les rsultats qu'ils obtiennent pour l'impression
de leurs journaux quotidiens sont dignes des plus grands loges et
montrent ce qu'on peut attendre d'un peuple si habile  lever les
difficults qui peuvent nuire  l'accomplissement de ses destines.

La presse a dj rendu au Japon de vritables services; et, quoique ne
d'hier, elle possde dj une histoire digne de prendre une place
honorable dans les annales contemporaines de la civilisation japonaise.

[Illustration]

[Illustration]




XII

LA RVOLUTION MODERNE AU JAPON


La rvolution qui s'opre au Japon depuis quelques annes, rvolution
dont le point de dpart a t l'anantissement du pouvoir des _syaugoun_
ou lieutenants-impriaux et la restauration de l'autorit suprme entre
les mains des _mikado_ ou empereurs lgitimes, comptera certainement
parmi les vnements les plus tonnants et les plus considrables de
l'histoire contemporaine des nations asiatiques. Le succs de cette
rvolution, comme je l'ai dit dans une confrence prcdente, a eu pour
cause, d'une part, la faiblesse des derniers autocrates de Ydo, et, de
l'autre, les transformations qu'a d subir le pays, par suite de
l'ouverture des ports au commerce tranger et de l'immixtion des
Europens dans les affaires politiques des les de l'extrme Orient.

Il me parat donc utile de rappeler en peu de mots les premires
tentatives des Occidentaux  l'effet d'tablir des relations avec les
Japonais.

Le Japon a t dcouvert par les Portugais.

Ce pays avait t mentionn, ds le XIIIe sicle, il est vrai, sous
le nom de _Zipangu_[239], par le clbre voyageur vnitien Marco Polo;
il ne parat pas toutefois qu'aucun Europen y ait abord avant le
milieu du XVIe sicle. Le _Sin-sen nen-hyau_ de Mitsoukouri mentionne
l'arrive des premiers Portugais une anne plus tt; mais le savant
chronologiste ne nous dit pas sur quelle autorit il se fonde pour
tablir cette allgation.

L'Aperu des annales des mikados de Syounsa Rindjo mentionne la
premire arrive des Portugais, sous le nom de Barbares du Sud, au Japon
en l'anne 1551[240]. Chasss par la tempte, des navigateurs de cette
nation furent pousss sur l'le de _Tan-ga sima_. Ils portaient avec
eux des armes  feu, dont les Japonais n'avaient pas encore fait usage.
C'est en souvenir de ce fait que les pistolets sont encore aujourd'hui
dsigns sous le nom vulgaire de _Tan-ga-sima_. Antrieurement  cette
poque, les historiens du Japon rapportent l'arrive de _Nan-ban_ dans
le pays de Satsouma en l'an 1020, et une mission de ces mmes peuples
qui apporta un tribut en l'an 1409. Seulement, on n'a pas encore lucid
la question de savoir  quels trangers ces historiens font allusion;
et, jusqu' ce que le problme ait t rsolu, il n'est pas possible de
faire remonter les premires reconnaissances des les de l'extrme
Orient par les Europens  une poque antrieure au voyage de Fernand
Mendez Pinto qui fut jet sur les ctes du Japon en l'anne 1543.

Ds que les Portugais connurent l'existence du Japon, ils se htrent
d'y envoyer de nouveaux navires et des prtres pour vangliser le pays.
Saint Franois Xavier et plusieurs autres jsuites y abordrent le 15
aot 1549[241]. La propagande religieuse acquit bientt un grand
dveloppement dans tout l'archipel; et, aprs s'tre tablis dans les
principauts de Satsouma et de Boungo, les missionnaires catholiques se
rpandirent dans la grande le de Nippon,  Myako, rsidence de
l'empereur, et jusque dans les provinces les plus septentrionales du
pays. De 1616  1620, ils traversrent le dtroit de Sangar et
pntrrent dans l'le de Yzo.

Aprs les Portugais, vinrent les Hollandais qui se proccuprent
beaucoup moins d'vangliser le Japon que d'y ouvrir de nouveaux
dbouchs  leur commerce maritime. Seuls, parmi tous les Europens, ils
surent gagner la confiance du gouvernement syaugounal et conserver le
monopole du commerce, alors que tous les autres Europens, sans
exception, durent se soumettre au dcret qui leur interdisait de la
faon la plus svre l'entre des ports du Nippon.

Les Anglais essayrent cependant de participer aux privilges
commerciaux qui avaient t accords aux Hollandais. Un pilote de leur
nation, William Adams, aborda dans cet espoir  Ohosaka, en 1600. Le
syaugoun le reut avec bienveillance et l'employa  la construction de
navires sur le modle europen; mais, lorsqu'il exprima le dsir de
retourner dans son pays, il fut inform que le gouvernement ne
consentait pas  lui donner cette permission. Adams se rsigna donc 
demeurer au Japon, o il pousa une femme indigne, avec laquelle il
vcut dans le petit port de Yokosuka, o son tombeau a t dernirement
retrouv. Les services qu'il avait rendus dans sa nouvelle patrie lui
valurent l'honneur de voir son nom donn  une des rues de Ydo.
Autoris par le syaugoun  inviter ses compatriotes  venir tablir des
comptoirs dans ses tats, il crivit en Angleterre, et une mission ne
tarda pas  arriver sous le pavillon de Sa Majest Britannique. Cette
mission apprit bientt qu'elle ne pouvait pas compter sur les esprances
qu'on lui avait fait concevoir; le gouvernement syaugounal se refusa
brusquement  tout trait d'amiti avec l'Angleterre, parce que son
souverain avait pous une princesse de Portugal, pays que les Japonais
considraient comme l'ternel ennemi du leur. La mission anglaise reut,
en consquence, l'ordre de se retirer dans un dlai de vingt jours.
Plusieurs nouvelles tentatives furent faites depuis lors pour ouvrir les
portes du Japon au commerce britannique, mais ces tentatives restrent
toutes galement infructueuses.

Les Russes voulurent  leur tour pntrer sur le territoire soumis 
l'autorit des syaugouns, et ils envoyrent dans ce but plusieurs
expditions dont la plus clbre, celle de Golownine  Yzo, n'eut
d'autre rsultat que de faire garder son chef dans une longue et pnible
captivit (de 1811  1814).

Il tait rserv aux tats-Unis d'Amrique d'obtenir du syaugoun
l'abrogation des lois rigoureuses qui dfendaient l'accs des ctes de
l'archipel Japonais  la marine de tous les peuples du monde, 
l'exception des Hollandais et des Chinois auxquels avait t maintenu le
privilge du commerce extrieur,  la condition, il faut le dire, de se
soumettre  tout un systme de vexations intolrables. A la suite d'une
motion adopte par le snat de Washington, il fut dcid qu'une
expdition, sous les ordres du commodore Perry, se rendrait au Japon,
pour y conclure un trait d'amiti et de commerce. L'expdition quitta
Norfolk le 24 novembre 1852 et vint jeter l'ancre  Nafa, principal port
des les Loutchou, le 26 mai 1853. Le 7 juillet de la mme anne, le
commodore Perry faisait son entre dans la baie de Ydo, o il
notifiait au gouvernement du syaugoun l'intention formelle du
gouvernement amricain d'engager des relations de commerce avec son
pays. N'ayant pu obtenir une satisfaction immdiate, il annona qu'il
reviendrait, l'anne suivante, demander une rponse  sa demande. A
peine l'amiral amricain eut-il quitt les eaux du Japon que tout le
pays se prpara  la rsistance, en mme temps que des ordres taient
envoys dans les couvents pour prier les Dieux de sauver l'empire de
l'invasion des Barbares. Les cloches des monastres furent transformes
en canons, on arma tout ce qu'on possdait de bateaux et de jonques, et
l'on construisit de tous cts des fortifications. Quand tous ces
prparatifs belliqueux furent termins, on jugea la rsistance
impossible, et l'on rsolut de chercher, par une politique de ruse et
d'atermoiement,  loigner au moins de quelque temps les malheurs qui
menaaient de fondre sur l'empire.

Les Amricains partageaient  cette poque une erreur gnrale, que les
japonistes eussent trs probablement dissipe, si on avait daign les
consulter: ils croyaient que le syaugoun de Ydo tait le vritable
empereur du Japon, et que le mikado de Myako n'tait qu'une espce de
pape, un souverain exclusivement spirituel et religieux. Le prsident
des Etats-Unis avait donc crit une lettre  l'Empereur du Japon, que
son ambassadeur alla porter navement au syaugoun: celui-ci, ne sachant
comment se tirer de l'impasse o il se trouvait engag, se dcida  se
laisser passer pour empereur aux yeux des trangers, et  conclure  ce
titre les traits de commerce et d'amiti qu'on venait arracher  son
gouvernement. La ruse audacieuse que les Japonais employrent en cette
circonstance, et la navet ignorante dont firent preuve les agents
politiques europens, furent la cause de cette longue priode de
malentendus, d'ajournements de toutes sortes, d'embarras et de malaise
rciproque qui commena  la conclusion du premier trait amricain
avec le syaugoun (1853), et qui ne devait se clore qu'avec la rvolution
qui dtruisit dfinitivement la fonction longtemps omnipotente de
lieutenant de l'empereur au Japon (1868).

La politique usurpatrice dont je viens de vous dire quelques mots, avait
t adopte par _I-i_, seigneur de _Ka-mon_[242], qui remplissait, 
cette poque, les fonctions de rgent pendant la minorit du jeune
syaugoun _Iye-sada_. Ce rgent, homme d'ailleurs d'une grande
intelligence et d'une remarquable nergie, avait bien pu triompher de la
sorte des difficults qui lui venaient du ct des Europens; mais il ne
lui avait pas t aussi facile de faire accepter sa manire d'agir par
les damyaux qui n'ignoraient pas la vritable condition de dpendance
du syaugoun vis--vis de la personne suprme du mikado. Une rvolte,
suscite par les grands de l'empire, ne tarda pas  clater contre ces
audacieux agissements. L'emprisonnement des meneurs, l'excution
capitale de plusieurs d'entre eux, ne devaient point empcher le torrent
rvolutionnaire de poursuivre dans le pays sa course vagabonde. Le
prince de _Mito_ qui, ds 1840, avait essay de soulever le pays au nom
de l'empereur lgitime, se mit  la tte des insurgs; et, conformment
 ses ordres, le rgent fut attaqu en mars 1860 par une bande de
_samurai_ qui s'emparrent de sa personne, lui tranchrent la tte et la
promenrent ensuite triomphalement dans la capitale.

Le syaugoun, qui s'tait vu dans la ncessit d'abandonner la plupart
des garanties que s'taient arroges ses prdcesseurs vis--vis des
princes fodaux, et qui avait d renoncer notamment  l'obligation pour
eux de rsider un certain temps  sa capitale et d'y laisser des otages
en leur absence, voyait son autorit dcliner en mme temps que celle
des damyaux acqurait plus de force et d'indpendance. L'assassinat du
rgent laissait, en outre, le jeune syaugoun abandonn  toutes les
intrigues de sa cour et presque sans moyen de communication avec les
princes fodaux, qui, pour discrditer dfinitivement le gouvernement de
Ydo, se plaisaient  commettre vis--vis des trangers des actes
hostiles, souvent mme des assassinats, dont le syaugoun supportait la
responsabilit, sans avoir les moyens de les empcher.

Lorsque les rnes du gouvernement de Ydo furent remises au quinzime et
dernier syaugoun _Nobu-Yosi_, plus connu des Europens sous son petit
nom de _Hitotu-basi_, il tait bien vident que la dynastie fonde par
Iyyasou ne devait plus compter dsormais que sur une trs courte
existence. Nobouyosi tait d'ailleurs un vieillard manquant de l'nergie
ncessaire pour diriger les forces imposantes dont disposait encore le
gouvernement de Ydo, et pour en tirer tout le parti possible.

Les damyaux, convaincus que le moment tait plus favorable que jamais
pour attaquer le syaugounat dans ses derniers retranchements, offrirent
leur concours au mikado,  des conditions diverses. Forts de l'appui que
leur donnait le pavillon imprial qu'avaient arbor leurs armes, ils
n'hsitrent plus  sommer le Nobouyosi de rsigner ses fonctions. Un
moment on vit prvaloir, dans le Conseil suprme de Ydo, la politique
de la rsistance; et dj des mesures avaient t prises pour mettre en
mouvement l'arme syaugounale, lorsque Nobouyosi fit connatre  la cour
de Ydo sa rsolution dfinitive de se soumettre  la volont du mikado.
Cette rsolution fut consigne dans un acte de dmission officielle,
dat du 9 novembre 1867. Les grands damyaux, runis en assemble
nationale, dcrtrent peu aprs la suppression dfinitive des fonctions
de syaugoun, et reconnurent pour seul et unique souverain du Japon, le
jeune _Mitu-hito_ qui venait rcemment de succder  son pre, le mikado
_Kau myau_.

La soumission subite et inattendue du syaugoun Nobouyosi n'avait pas
t sans irriter profondment ses partisans; et les damyaux du Nord,
qui ne voyaient pas sans regret la prpondrance dont allaient
videmment bnficier les principauts du Sud, rsolurent de soulever
pour leur propre compte l'tendard de la rsistance. Les mcontents
runirent, en consquence, toutes les forces militaires qu'ils purent
rallier; et, pour arriver  contrebalancer le prestige que les damyaux
du Sud empruntaient  la personne du jeune mikado Moutsouhito, ils
choisirent un oncle de ce mme prince nomm _Uye-no-no Miya_ et
rsolurent de le proclamer mikado du Nord.

Tous les efforts des partisans des Tokougava ne devaient cependant pas
aboutir  des rsultats quelque peu durables; et bientt, tant par la
force des armes que par d'habiles ngociations engages avec les
_ka-rau_ ou ministres des damyaux, l'autorit suprme du mikado fut
reconnue dans toute l'tendue du Nippon. Le dernier rempart des
opposants fut renvers par la prise de Hakodad, dans l'le de Yzo, le
25 juin 1869.

Le nouveau gouvernement mikadonal avait bien russi  anantir le
syaugounat et  faire accepter le principe de son autorit suprme d'un
bout  l'autre de l'archipel. On ne pouvait cependant pas dire encore
qu'il tait assis sur des bases solides. Les grands damyaux avaient
obtenu des promesses en change de leur participation active  la guerre
engage contre la dynastie des Tokougawa; au milieu du dsordre gnral,
une foule de petits seigneurs avaient rompu les liens qui les
attachaient aux _Koku-si_ ou grands princes fodaux, et ne cherchaient
qu'une occasion pour s'enrichir aux dpens du premier venu, ou pour
conqurir une certaine somme d'indpendance; la rvolution s'tait
dveloppe aux cris de mort aux trangers, et les trangers, tout en
ayant conserv pendant cette priode une attitude calme et
dsintresse, du moins en apparence, se tenaient sur leurs gardes,
appuys par les flottes que leurs reprsentants avaient mandes dans
les eaux du Japon; certaines ides de libralisme moderne, enfin,
chauffaient les ttes des officiers indignes qui, pendant leur sjour
en Europe, s'taient initis  toutes les revendications de la rforme
sociale et religieuse.

Le premier soin de la Porte Impriale[243] fut de rsoudre immdiatement
la question des trangers. Loin de dcrter leur expulsion du pays et
d'abroger les traits conclus avec le syaugoun, le cabinet s'empressa de
reconnatre les reprsentants des puissances occidentales, de leur
notifier que le sige du gouvernement tait dsormais tabli  _Kyau-to_
(Miyako), et qu'ils taient invits  venir avec leur suite prsenter
leurs lettres de crance  la personne mme du souverain. En mme temps
des ambassades extraordinaires taient envoyes en Europe et en
Amrique, et des agents diplomatiques rsidents taient accrdits
auprs de ceux qui avaient conclu des traits d'amiti avec le Japon.

Cette attitude du nouveau gouvernement n'tait videmment pas de nature
 donner une satisfaction gnrale dans l'archipel, o la haine des
trangers est encore loin d'avoir t tout  fait dracine. Mais le
prestige du successeur d'_Ama-terasu Oho-kami_ tait trop considrable
pour que quelqu'un ost se rvolter contre ses arrts. D'ailleurs, les
rapports des Europens avec les Japonais avaient veill dans l'esprit
de ces derniers une vive curiosit de savoir, et le dsir ardent de
rgnrer leur pays par l'introduction de toutes les sciences et de tous
les progrs raliss en Occident. Tandis que les Chinois ont peine 
comprendre que les Barbares des quatre frontires aient pu atteindre
et surtout dpasser la civilisation du Royaume du Milieu, les
Japonais, au contraire, ont fait de suite bon march de leur
civilisation, en grande partie calque sur celle de la Chine, et ils ont
rsolu de tout transformer parmi eux. Non-seulement ils se sont hts
d'imiter nos institutions europennes, de transformer leur arme et leur
marine  l'instar des ntres, de se donner quelques premiers tronons de
tlgraphes et de chemins de fer, d'organiser des postes, de crer un
nouveau systme montaire et de reconstituer leurs finances sur le mode
des puissances occidentales; ils ont voulu encore, et presque avant
tout, perdre l'apparence extrieure d'Asiatiques: ils ont adopt pour
leur souverain, pour les fonctionnaires publics, et mme pour les
classes suprieures de la socit, notre manire de vivre et jusqu'
notre costume. Quant  la religion, dont la rforme et t, dans toute
autre rgion du monde oriental, la plus grosse difficult  rsoudre, il
semble qu'elle ait t, pour les Japonais, le moindre embarras qu'ils
aient rencontr pour l'accomplissement de leur oeuvre de
transformation sociale. Le Bouddhisme, en excluant, ou peut s'en faut
(car on doit tenir compte de ses diverses coles), toute croyance  une
divinit suprme et personnelle, ainsi qu' une existence d'outre-tombe,
prparait d'ailleurs les Japonais  accepter toutes les formes du
scepticisme moderne et mme  se dsintresser dans la solution qui
pourrait tre donne au problme religieux. L'ardeur qu'ils avaient
mise, deux sicles auparavant,  poursuivre le christianisme de leurs
perscutions et de leur colre, se trouvait de la sorte considrablement
affaiblie. Ils devaient, sans trop de rsistance, laisser s'tablir dans
leurs villes les missionnaires de l'vangile, et y construire des
glises et des sminaires. Quant aux innombrables idoles bouddhiques, le
plus souvent, ils ne devaient plus s'en proccuper; ou plutt, sachant
que toutes ces reprsentations fantastiques, o l'art ancien avait
marqu son gnie bizarre et _sui generis_ sur la cramique, sur le bois,
sur l'ivoire ou sur le bronze, avaient acquis une grande valeur
mercantile pour les collectionneurs europens, ils n'hsitrent pas  se
dbarrasser de ces idoles dsormais inutiles, et  disperser les
divinits auxquelles ils rendaient nagure encore des sacrifices et des
hommages, sous le marteau de simples commissaires priseurs.

Je ne veux pas dire pour cela que les Japonais intelligents, que
quelques bonzes clairs, que le gouvernement mikadonal lui-mme se
soient absolument dsintresss de la question religieuse. Loin de l;
j'ai eu l'occasion de rendre compte ailleurs[244] d'une mission envoye
il y a quelques annes en Europe,  l'effet d'tudier ce que la
transformation actuelle du Japon exigeait qu'on ft le plus tt possible
pour donner un aliment au besoin de croyance des classes populaires de
l'empire. Cette mission,--et je pourrais dire en un mot tous les
Japonais que j'ai vus se proccuper de la religion de leur pays,--tait,
au fond, assez indiffrente sur la foi qu'il convenait de faire adopter
 ses compatriotes: ce qui la proccupait, c'est que cette religion pt
s'allier avec le mouvement des ides modernes et ne se trouvt pas, ds
 prsent, en contradiction avec les conqutes de la science europenne.

Peu aprs son avnement au trne, Mutsouhito, g alors de dix-sept ans,
runit une espce de Conseil d'Etat compos des principaux seigneurs qui
avaient contribu  restaurer le pouvoir effectif qu'avaient exerc ses
aeux, avant la domination des syaugouns. D'accord avec cette assemble,
il arrta les bases d'une constitution, o furent proclams quelques
principes qui tmoignent certainement de progrs que nul n'tait gure
en droit d'esprer d'une nation asiatique, et qui n'avaient t raliss
nulle part ailleurs en Orient.

Sans reconnatre prcisment l'abolition des castes et l'galit de tous
les citoyens devant la loi, cette constitution admettait la possibilit
d'appeler  toutes les fonctions publiques les hommes de valeur qui se
feraient remarquer dans les diffrentes classes de la socit. Elle
dclarait, en outre, abolies toutes les coutumes cruelles et barbares
qui avaient t en usage dans les sicles passs.

Aprs avoir promulgu ces rudiments de constitution, le mikado annona
qu'il avait tabli une re nouvelle dont le nom exprimait l'ide sur
laquelle serait fond son gouvernement. Cette re fut appele _mei-di_
le gouvernement clair.

Comme consquence immdiate du nouvel ordre de choses, la Porte
Impriale dut se proccuper de rendre aussi impuissante que possible
l'aristocratie fodale qui gouvernait encore, avec presque toutes les
prrogatives de la souverainet, les principauts et les innombrables
clans entre lesquels tait partag l'archipel Japonais. Vouloir se
dfaire brusquement des anciens _Koku-si_, et notamment des plus
puissants d'entre eux auxquels le mikado devait sa restauration
effective au trne, fut jug chose prmature, sinon absolument
impossible. Loin de l, ces mmes Kok-si furent appels aux plus hautes
fonctions du nouvel difice politique, o leur prsence, qu'on n'avait
pu viter, devait ncessairement contribuer  rendre plus lente et plus
laborieuse l'oeuvre projete de rorganisation politique et sociale.
Par un coup d'audace prilleux, mais qui fut couronn de succs, le
mikado dcrta la suppression des tats fodaux et la division de tout
l'empire en _ken_ ou dpartements,  la tte desquels les damyaux ne
seraient plus que des prfets non hrditaires, salaris par le
gouvernement et tous galement rvocables. Les princes fodaux
acceptrent sans rsistance la situation nouvelle qui leur tait faite.

Les Japonais ont, de tout temps, montr de remarquables aptitudes 
s'assimiler les ides trangres. Depuis l'arrive des Amricains dans
leurs les, en 1853, ils se sont proccups avec une ardeur infatigable
de rechercher les moyens propres  donner  leur pays les apparences
civilisatrices des contres de l'Occident. La rvolution de 1868 tait
une occasion favorable pour introduire dans leur pays les institutions
politiques et sociales dont ils avaient acquis une ide plus ou moins
superficielle dans leurs voyages en Europe, dans leurs relations avec
les trangers tablis au milieu d'eux, ou dans les livres anglais,
franais et allemands traitant de la matire et dont ils avaient dj
fait des traductions compltes ou analytiques.

Leur premire pense fut, en consquence, de crer au Japon le rgime
parlementaire, et de constituer un parlement compos d'une Chambre de
Seigneurs et d'une Chambre des Communes. La chambre des seigneurs
n'tait pas absolument impossible  organiser, bien qu'il y et 
craindre qu'elle ne servt qu' faciliter l'entente des grands
feudataires dpossds pour prparer le pays  une rvolution nouvelle.
Et, d'ailleurs, il y avait lieu de supposer que, dans une pareille
assemble, l'ingalit d'importance et d'autorit des diffrents
damyaux, ne permettrait pas de rsoudre les questions par des votes
dans lesquels on se bornerait  additionner les suffrages. Le prince de
Satsouma, par exemple, n'hsita pas, dans une de ces assembles d'essais
o la majorit ne lui tait pas favorable,  se retirer, montrant par l
qu'au lieu de s'attacher  compter les voix des seigneurs, il fallait
bien plutt se proccuper d'en calculer le poids. Le snat projet
n'tait donc pas tabli dans des conditions srieuses d'existence et de
dure.

Mais la difficult tait bien autre, quand on voulut convoquer une
Chambre des Communes. O trouver les communes? o trouver des citoyens
capables de comprendre ce que devait tre un collge lectoral? On
proposa de faire enseigner publiquement par des confrenciers officiels,
les premiers lments du droit public, et de dcider que les Japonais
qui auraient frquent ces confrences pendant un certain temps,
acquerraient le titre de citoyen et la capacit lectorale. Cette
proposition originale dont on et peut-tre pu tirer d'utiles
rsultats, si elle avait t adopte et mise en pratique avec
persvrance, ne pouvait en tous cas donner des rsultats immdiats.
Elle fut bientt abandonne, ainsi que toutes sortes d'autres systmes
ayant pour but de trouver les moyens d'introduire une chambre basse dans
le parlement projet.

Le snat ou _Gen-rau-in_[245], fond par dcret du 17 avril 1875, ne
devait pas survivre  la retraite du prince de Satsouma que j'ai
mentionne tout  l'heure. Une sorte de Conseil Suprieur, dans lequel
furent appels quelques Europens en qualit de conseillers-adjoints,
lui succda, et prpara les lois que le cabinet acceptait ensuite ou
repoussait  son gr.

Le mme dcret instituait une autre chambre, appele _Fu-ken
kai-gi_[246], que les journaux se sont hts de considrer comme tant
une Chambre des Communes. Cette assemble n'est autre que la runion
des prfets ou chef de _Ken_, appels chaque anne, durant une session
de cinquante jours,  examiner certaines affaires relatives aux intrts
particuliers des dpartements placs sous leur juridiction
administrative.

En somme, les intentions qui ont provoqu le dcret d'avril 1875 n'ont
pu tre ralises, et le Parlement japonais est encore une cration
rserve  un avenir plus ou moins loign. La Porte Impriale s'est
trouve, de la sorte, dans la ncessit de revenir  peu de choses prs
au gouvernement personnel et absolu qui avait rgi le Japon avant la
grande rvolution de 1868. Faute de pouvoir trouver des citoyens dans
les classes populaires d'un pays maintenu plus de deux mille ans dans un
perptuel esclavage, sous l'autorit absolue de la noblesse et de la
classe militaire, le mikado ne put appeler tout d'abord autour de lui
que d'anciens serviteurs dvous, ignorants, sans autorit et sans
prestige, ou des daimyaux mdiocrement clairs et, en tous cas, jaloux
de recouvrer le pouvoir que la rvolution tait venue brusquement leur
arracher des mains. Le tiers-tat, le seul lment social sur lequel
puissent tre appuyes les institutions nouvelles, est  peine en voie
de formation chez les Japonais; il est cependant certain qu'il ne
tardera pas  acqurir une large part d'influence dans les rsolutions
du gouvernement mikadonal.

Le jeune empereur parat trs favorable  l'mancipation de cette classe
moyenne de la population japonaise, mancipation qui sera sans doute
facilite par la loi nouvelle qui appelle tous les indignes, dsormais
sans distinction de caste ou d'origine,  servir sous les drapeaux. Les
conseillers de la couronne,  cette occasion, firent observer au mikado
que, si l'mancipation du peuple devait avoir pour rsultat le plus
prochain, d'branler et mme d'anantir un jour les dernires forces sur
lesquelles s'appuient les anciens feudataires du Nippon, elle aurait
trs probablement ensuite pour effet, de discuter jusqu'au droit du
souverain lui-mme. Ces reprsentations ne firent point changer la
rsolution qu'on attribue  l'initiative de l'empereur Moutsouhito
lui-mme, et la rumeur publique prte au jeune prince cette noble
rponse: Duss-je subir un jour le sort de Charles Ier d'Angleterre
et de Louis XVI de France, je persvrerai dans la voie que j'ai ouverte
pour l'mancipation et pour le bonheur de mes sujets.

Quoiqu'il en soit de ce rcit, et de l'origine des ides librales qui
ont signal  plusieurs reprises les actes du gouvernement japonais, il
est certain que le Japon a ralis, en quelques annes, des rformes
dignes de lui donner une place dans le grand concert politique des
nations de race Blanche, et un rang distingu  la tte de tous les
empires asiatiques.

[Illustration]

[Illustration]




TABLE DES MATIRES


                                                                   Pages.

I.--Place du Japon dans la classification
ethnographique de l'Asie                                               1

II.--Coup d'oeil sur la gographie de l'archipel
Japonais                                                              29

III.--Les origines historiques de la monarchie
japonaise                                                             55

IV.--Les successeurs de Zinmou, jusqu'
la guerre de Core                                                    87

V.--Influence de la Chine sur la civilisation
du Japon.--La Chine avant Confucius                                  119

VI.--Les grandes poques de l'histoire de
Chine, depuis le sicle de Confucius jusqu'
la restauration des lettres sous les
Han                                                                  163

VII.--La littrature chinoise au Japon                               191

VIII.--Le Bouddhisme et sa propagation
dans l'extrme Orient                                                223

IX.--Aperu gnral de l'histoire des Japonais,
depuis l'tablissement du Bouddhisme
jusqu' l'arrive des Portugais                                      253

X.--La littrature des Japonais                                      283

XI.--Les sciences et l'industrie au Nippon                           327

XII.--La rvolution moderne au Japon                                 369

[Illustration]


NOTES:

[1] Ces confrences ont t, pour la plupart, recueillies par M. Vignon,
stnographe.

[2] Ce Manuel se composera des documents suivants: 1. Liste des Dieux du
Panthon Japonais;--2. Liste ordinale et chronologique des Mikado ou
Empereurs du Japon;--3. Liste ordinale et chronologique des Syaugoun ou
Gnralissimes Japonais;--4. Liste alphabtique des Mikado;--5. Liste
chronologique des Nengaux ou noms d'annes;--6. Liste alphabtique des
Nengaux;--7. Chronologie cyclique de l'Histoire du Japon;--8.
Chronologie des principaux faits de l'Histoire du Japon;--9. Petite
Biographie des hommes clbres;--10. Liste des anciennes Provinces du
Japon;--11. Liste des Ken ou Dpartements actuels de l'empire
Japonais;--12. Liste des Temples clbres;--13 Liste chronologique des
Rsidences impriales;--14. Liste des Ports de mer japonais;--15. Petit
Dictionnaire gographique.

[3] _Introduction au Cours pratique de Japonais._ Rsum des principales
connaissances ncessaires pour l'tude de la langue japonaise. Seconde
dition (Paris, 1872);--_Guide de la Conversation Japonaise._ Troisime
dition (Paris, 1883).

[4] _Les Livres sacrs du Japon._ Yamoto bumi. La Gense des Japonais,
traduite pour la premire fois, accompagne d'un commentaire perptuel
compos en chinois et d'une glose exgtique en franais.

[5] Voy., pour le dveloppement de ces ides sur la classification
ethnographique, l'introduction de mon ouvrage intitul: _Les Populations
Danubiennes_ (Paris, 1882, in-4 et Atlas in-folio).

[6] J'ai signal, avec d'assez grands dveloppements, cette thorie dans
un fragment, couronn par l'Institut, de mon _Histoire de la langue
chinoise_. En attendant la publication de cet ouvrage encore indit,
voy. les observations que j'ai publies sur la Reconstitution de la
langue chinoise archaque, dans les _Transactions of the second Session
of the International Congress of Orientalists_. London, 1874, p. 120.

[7] Voy., sur ce sujet, l'ouvrage de M. Ludwig Podhorszky, intitul:
_Etymologisches Woerterbuch der magyarischen Sprache_, genetisch aus
chinesischen Wurzeln und Stmmen, 1877; in-8.

[8] Voy. mon _Aperu de la langue corenne_. Paris, Impr. impr., 1864,
in-8, et dans le _Journal asiatique_, 6e srie, t. III, p. 287 et suiv.

[9] Voy. mon _Introduction  l'tude de la langue japonaise_. Paris,
1856, in-4, p. 29.

[10] Klaproth, _Tableaux historiques de l'Asie_, p. 153.

[11] Castren, _Nordiska Resor och forskningar_, t. IV, cit par
Beauvois, dans la _Revue Orientale et Amricaine_, 1864, t. IX, p. 137.

[12] Beauvois, _Lib. cit._, p. 139.

[13] Voy.,  ce sujet, ma Lettre  M. Oppert, dans la _Revue Orientale
et Amricaine_, t. IX, p. 269.

[14] _Wa-kan San-sai du-ye_, liv. LXVI, f. 13.--En une nuit, le sol
s'entrouvrit et forma un grand lac, qui reut le nom de _Mitu-umi_. La
terre forma une grande montagne, qui devint le _Fu-zi-no yama_, dans la
province de Suruga. Cet vnement n'est pas  l'abri du doute, car les
historiens n'en parlent pas. (Voy. cependant _Nippon wau dai iti-rau_,
liv. I, f. 3.)

Les Japonais qui, depuis des sicles, n'ont cess de professer pour
cette montagne un vritable culte d'admiration, lui ont donn diffrents
noms tmoignant tous de ce sentiment. Ils l'crivent parfois avec des
caractres qui signifient il n'y en a pas deux pareilles au monde, ou
l'inpuisable, ou l'immortelle; ils la dsignent aussi sous le nom
de _H-rai_ (chinois: _Poung-la_), qui est celui d'une montagne clbre
o sjournent les immortels, suivant la mythologie de la Chine, et dont
il est question dans la plus vieille gographie du monde, le
_Chan-ha-king_. Le mont _Poung-la_, dit cette gographie, est une
montagne habite par les immortels et situe au milieu de la mer; il n'y
a pas de route pour y arriver.

[15] Du 14e jour du 3e mois au 18 du mois suivant.

[16] _Ni-hon-go-ki_, cit par le _Wa-kan San-sai du-ye_, liv. VI, f. 14.

[17] Voy., sur ce volcan, mes _Etudes Asiatiques_, p. 298.

[18] _Histoire naturelle de l'empire du Japon_, trad. de Naude, t. I, p.
168.

[19] En japonais: _sat-tuki_ le cinquime mois.

[20]

[Illustration: (japonais: Aki no ta no kariho no
      Io no toma o arami
    Waga koromode wa
      Tsuyu ni nure tsutsu)]

_Hyaku-nin is-syu_, pice 1, et dans mon _Anthologie japonaise_, p. 39.

[21] Banar, _Instructions nautiques_, Mer de Chine 3e partie, p. 2.

[22] Bousquet, _le Japon de nos jours_, t. I, p. 6.

[23] Voy. _Syo-gen-zi-kau_, dit. lith., p. 223, c. 4.

[24] A ces noms, il faut ajouter les suivants:
_Toyo-asi-vara-ti-i-wo-aki-no-mitu-ho-no-kumi_, _Ura-yasu-no kuni_,
_Hoso-hoko-ti-taru-no kuni_, _Siwa-gami-ho-no-ma-no kuni_,
_Tama-gaki-utitu kuni_, dsignations appartenant  la priode
mythologique des Gnies clestes;--_Toyo-Akitu-su_, nom donn par le
premier mikado _Zin-mu_ au Japon, parce que ce pays lui avait sembl
avoir la forme d'une espce de sauterelle;--_Ya-ba-tai_, altration du
nom de _Yamato_, emprunte aux Annales des Han postrieurs (_Heou-Han
chou_);--_Ziti-iki_ le pays du Soleil; _Zit-t_, le lever du soleil;
_Siki-sima_ les les dissmines; _Asivara-no kuni_.

[25] Ces les sont souvent appeles, dans les gographies, de leur nom
chinois _Lieou-kieou_; les Japonais les nomment _Riou-kiou_. La forme
locale est _Loutchou_.

[26] Voy. sur les usages si varis du Bambou au Japon, la curieuse
notice de M. le Dr Mne, dans les _Mmoires de la Socit des tudes
japonaises_, t. III, p. 6 et suiv.

[27] On peut consulter, sur ce sujet, mon _Trait de l'ducation des
vers  soie au Japon_, traduit du japonais et publi par ordre du
ministre de l'Agriculture,  l'Imprimerie nationale. Cet ouvrage a t
traduit en italien, par M. F. Franceschini, et publi  Milan (un vol
in-8).

[28] Geerts, _Les produits de la nature japonaise et chinoise_, p. 209.

[29] Le premier mikado ou empereur du Japon, _Zin-mu_, commena  rgner
en 667 avant notre re.

[30] L'empereur de Chine _Ta-tsoung_, de la dynastie des _Soung_, ayant
appris, en l'an 984, que les souverains japonais ne formaient qu'une
seule ligne de descendants, ne put s'empcher de pousser un soupir et
de s'crier: Cela n'est-il pas la vritable voie de l'antiquit? (Voy.
mes _Textes chinois anciens_, traduits en franais, p 89.)

[31] Mitukuri, _Sin-sen Nen-hyau_, ann. 285; _Dai Ni-hon si_, liv. III,
p. 13. Voy. aussi mes _Archives palographiques_, t. I, p. 234.

[32] _Russko-Iaponskii Slovar_, p. 2.

[33] _Dai Ni-hon si_, liv. 11, p. 6.

[34] Il est fait mention de cette ambassade dans les _Heou-Han chou_, ou
annales officielles chinoises de la dynastie des Han postrieurs,  la
date de la deuxime anne _tchoung-youn_, dans l'histoire de l'empereur
_Kouang-wou_.--Cf. _Dai Ni-hon si_, liv. II, p. 10.

[35] Voy., sur cette criture, les renseignements que j'ai donns dans
les _Mmoires du Congrs international des Orientalistes_, Session
inaugurale de Paris, 1873, t. I, p. 221.

[36] D'Hervey de Saint-Denys, _Mmoire sur l'histoire ancienne du
Japon_, p. 7.

[37] Voy. l'intressante notice de M. Addison van Name, dans les
_Mmoires du Congrs international des Orientalistes_, Session de Paris,
1873, t. I, p. 221.

[38] _Ko va noti no hito no ituvari atume taru mono ni site, sara-ni
Kano Syau-toku no mi ko no mikoto no erabi tamaisi, makoto uo fumi ni va
arazu_ (_Ko-zi ki_, Prliminaires, p. 20 v).

[39] _Wa-kan Kw-t fen-nen-gau un-no du_, Introduction.

[40] Les deux mots _ming-hing_, rendus en japonais par en se
_nuagifiant_, forment, en chinois, une expression qui dsigne la
matire premire des choses.

[41] _Ni-hon Syo-ki_, liv. 1, p. 1.

[42] _Ni-hon Syo-ki_, lib. cit., p. 1 v.

[43] _Ni-hon Syo-ki_, liv. 1, p. 2.

[44] _Ni-hon Syo-ki_, lib. cit., p. 2 v.

[45] Les six autres gnies de la dynastie divine (_Ama-no Kami_) furent:

2 _Kuni-no Sa-tuti-no mikoto_, galement appel _Kuni-Sa-tati-no
mikoto._

3 _Toyo-Kun-nuno Mikoto_ galement appel _Toyo-kuni-nusi-no Mikoto,
Toyo-kumi-no-no Mikoto, Toyo-ka-busi-no-no Mikoto, Uki-fu no no
toyo-kai-no Mikoto, Toyo-kuni-no-no Mikoto, Toyo ku'i-no-no Mikoto, Hako
kuni-no-no Mikoto, ou Mi-no-no Mikoto._

4 _U'i-ti ni-no Mikoto_, qui eut pour pouse _Su'i-ti-ni-no Mikoto._

5 _Oho-to-no di-no Mikoto_, qui eut pour pouse _Toma-be-no Mikoto._

6 _Omo-taru-no Mikoto_, lequel eut pour pouse _Kasiko-ne-no Mikoto._

7 _Iza-nagi-no Mikoto_, lequel eut pour femme _Iza-nami-no Mikoto._

[46] D'autres auteurs disent qu'ils taient seulement mles.

[47] Izanagi et Izanami ayant vomi, par mtamorphose naquit le dieu
_Kana-yama-hiko_, ou le Gnie des Montagnes d'or; ayant urin, par
mtamorphose naquit la desse _Midu-ha-no me_; ayant fait des
excrments, par mtamorphose naquit la desse _Hani-yama bime_ (Voy.
_Ni-hon Syo-ki_, liv. 1, p. 11).

[48] Une notice sur les deux dynasties des gnies clestes et terrestres
du Japon a t insre par Klaproth en tte de la traduction du
_Nippon-wau dai iti-ran_ rdige par Titsingh avec l'aide des
interprtes japonais du comptoir hollandais de D-sima. Cette notice
renferme malheureusement de nombreuses inexactitudes. On trouvera un
tableau complet de la mythologie antique des Japonais dans la traduction
que j'ai entreprise du _Ni-hon Syo-ki_, l'une des sources les plus
anciennes et les plus authentiques de l'histoire primitive du Nippon. Le
premier volume de cette traduction sera livr prochainement 
l'impression et paratra  la librairie d'Ernest Leroux dans le recueil
des publications de l'Ecole spciale des Langues orientales.

[49] Ou en dialecte sinico-japonais _Ten-syau da-zin_.

[50] Livr. iii, p. 1; _Au-tyau si-ryaku_, liv. I, p. 1.

[51] _Ni-hon Syo-ki_, liv. iii, p. 3.

[52] _Ni-hon Syo-ki_, loc. cit.

[53] Ce nom pourrait se traduire par le gant  la grande molle; mais
un commentaire du _Koku-si ryaku_ (liv. i, p. 6) nous apprend que
_Naga-sune_ est un nom de ville, dont on a fait la dsignation d'un chef
ano.--_Hiko_ est le titre des princes  l'poque kourilienne de
l'histoire du Nippon: il signifie littralement fils du Soleil, de
mme que _hime_, donn aux princesses, signifie fille du Soleil.

[54] _Ni-hon Syo-ki_, liv. III, p. 5.

[55] _Koku-si ryaku._

[56] _Ni-hon Syo-ki_, liv. iii, p. 15.--Le _Wau-tyau si-ryaku_ dit que
ce fut _Nigi-hayabi_ lui-mme que Nagasoune proclama roi; les principaux
chefs de clans taient _Ye-ugasi_, _Oto-ugasi_, _Yaso-takeru_, _Yesiki_,
_Otosiki_, etc.

[57] _Koku-si ryaku_, liv. 1, p. 6; _Wau-tyau siryaku_, liv. 1, p. 2.

[58] _Ni-hon Syo-ki_, liv. III, p. 20; _Koku-si ryaku_, liv. I, p. 8.

[59] J'ai dit, dans une confrence prcdente, que les noms sous
lesquels on nous a fait connatre jusqu' prsent les 41 premiers
mikados taient des noms posthumes. Ces noms posthumes, si l'on en croit
Rai-san-yo (_Ni-hon Sei-ki_), liv. v, p. 8; leur auraient t donns par
Omi-mifoune, arrire-petit-fils de l'empereur Odomo, en l'an 784 de
notre re. Il est singulier que, jusqu' prsent, on n'ait pas encore
publi la liste des noms que portaient originairement ces 41 souverains,
et que nous fournit le Ni-hon Syo-ki. La voici, d'aprs ces vieilles
annales:

1. _Kam Yamato Iva are hiko_ (Zin-mou).                --660  585

2. _Kam Nu-na Kawa mimi_ (Sui-se).                    --581  549

3. _Siki-tu hiko Tama-te-mi_ (An-nei).                 --448  511

4. _Oho-yamato-hiko Yuki-tomo_ (I-tok).                --510  476

5. _Mi-matu-hiko Kaye-sine_ (Kau-syau).                --475  393

6. _Yamato tarasi hiko   Kuni osi hito_ (Kau-an).      --392  291

7. _Yamato neko hito Futo-ni_ (Kau-rei).               --290  215

8. Yamato neko hito Kuni-kuru (Kau-gen).               --213  158

9. _Waka Yamato-neko-hiko futo hi-bi_ (Kai-kwa).       --157  98

10. _Mi maki iri hiko I-ni-ye_ (Siou-zi).                 --97-30

11. _Iku-me-iri hiko I-sa-ti_ (Soui-nin).             --29 -|- 70

12. _Oho tarasi hiko O-siro-wake_ (Kei-kau).         -|- 71  130

13. _Waka-tarasi-hiko_ (Sei-mou).                       131  191

14. _Tarasi-naka-tu hiko_ (Tyou-ai).                    192  200

15. _Iki-naga-tarasi bime_ (Zin-gou).                   201  269

16. _Honda_ (Au-zin).                                   270  312

17. _Oho-sasagi_ (Nin-tok).                               313-399

18. _I-sa-ho-wake_ (Ri-tiou).                             400-405

19. _Mitu-ha-wake_ (Han-syau).                            406-411

20. _O-asa-tu ma-hoku ko Sukune_ (In-ghyau)               412-453

21. _Ana-ho_ (An-kau).                                    454-456

22. _Oho bas-se waka-take_ (Iou-ryak).                    457-477

23. _Sira-ka-take-hiro-kuni-osi waka yamato
     neko_ (Sei-nei).                                     480-484

24. _O-ke_ ou _Ku-me-no waka-go_ (Ken-s).                485-487

25. _O-ke_ ou _Oho-si_, ou _Oho-su_ (Nin-ghen).           488-498

26. _O bas se-waka-sagasi_ (Bou-rets).                    499-506

27. _O-ho-t_ (Kei-tai).                                  507-531

28. _Hiro-kuni-osi-take-kana-bi_ (Au-kan).                534-535

29. _Take-o-hiro-kuni-osi-tate_ (Sen-kwa).                536-539

30. _Ama-kuni-osi-haraki-hiro-niva_ (Kin-mei).            540-571

31. _Nu-naka Kura-futo-tama-siki_ (Bin-tats).             572-585

32. _Tatibana-no toyo-hi-no_ (Y-mei).                    586-587

33. _Bas-se he_ (Syou-zyoun).                             588-592

34. _Toyo-mi-ke Kasiki-ya bime_ (Soui-ko).                593-628

35. _Oki-naga-tarasi hi-hiro-nuka_ (Syo-mei).             629-641

36. _Ama-toyo-takara-ikasi-bi-tarasi bime_ (Kwan-kyok).   642-644

37. _Ama-yorodu-toyo-bi_ (Kau-tok)                        645-654

38. _Ama-toyo-takara ikabi-tarasi bime_ (Sai-me).        655-664

39. _Ama-mikoto-hirakasu-wake_ (Ten-di)                   662-672

40. _Ama-no nuna-bara oki-no ma-bito_ (Tem-bou).          672-686

41. _Taka ama-no hara-hiro-no bime_ (Dzi-t).             687-696


[60] _Ni-hon Syo-ki_, liv. IV, p. 4.

[61] L'rudition japonaise s'est occupe, dans ces derniers temps, de la
recherche des tombeaux de souverains antrieurs  Zinmou. De curieux
travaux ont dj t publis  ce sujet, mais nous manquons jusqu'
prsent des moyens de contrler les assertions des savants du Nippon qui
cherchent  faire remonter les origines historiques de leur pays au-del
du VIIe sicle avant notre re.

[62] Sse-ma Tsien, _Sse-ki_ (Pen-ki), liv. VI, p. 17; _Kang-kien yih
tchi-loh_, liv. VIII, p. 5; _Koku-si ryaku_, liv. I, p. 12.

[63] _Nippon wau-dai iti-ran_, liv. I, p. 3; _Koku-si ryaku_, loc.
citat.

[64] _Nippon wau-dai iti-ran_, loc. cit.

[65] Le nom de _Siu-fouh_ est crit dans le _Nippon wau-dai iti-ran_
avec le caractre _fouh_ bonheur, au lieu de _fouh_ genouillre;
mais cette orthographe se rencontre galement dans quelques auteurs
chinois.

[66] On pourrait peut-tre faire quelques rserves sur cette opinion que
l'on trouve dveloppe de la faon la plus intressante dans le travail
de M. Ogura Ymon, intitul La Maison de Tara (_Mmoires de la
Socit des Etudes Japonaises_, t. I, p. 2 et sv.).

[67] _Siraki_ est un des noms du pays plus connu sous celui de _Sinra_,
et appel par les Chinois _Sin-lo_.

[68] _Ni-hon Syo-ki_, liv. V, p. 12; _Han-tyau si-ryaku_, liv. I, p. 6.

[69] _Ni-hon Sei-ki_, liv. I, p. 10.

[70] _Koku-si ryaku_, liv. I, p. 15.

[71] _Ni-hon Syo-ki_, liv. VI, p. 2; _Ni-hon Sei-ki_, liv. I, p. 12.

[72] _Ni-hon Syo-ki_, commentaire, liv. VI, pp. 3-4.

[73] _Au-tyau si-ryaku_, liv. I, p. 6.

[74] _Koku-si ryaku_, liv. I, p. 17.

[75] A la seconde anne _Kien-wou tchoung-youen_.

[76] _Au-tyau si-ryaku_, liv. I, p. 8; _Nippon wau-dai iti-ran_, liv. I,
p. 6.

[77] Ce prince mourut  Is, au retour de la guerre qu'il avait dirige
contre les _Atuma-yebisu_, en 113 de notre re (Mitukuri, _Sin-sen
Nen-hyau_, p. 16).

[78] _Ni-hon Syo-ki_, liv. VIII, p. 6.

[79] _Ni-hon Syo-ki_, liv. IX, p. 3.

[80] _Nippon wau-dai iti-ran_, liv. I, p. 11.

[81] _Ni-hon Syo-ki_, liv. IX, p. 6.

[82] _Dai Ni-hon si_, liv. III, p. 8.

[83] D'Hervey de Saint-Denys, _Ethnographie des peuples trangers  la
Chine_, t. I, p. 56.

[84] La traduction de Titsing, revue par Klaproth, porte: Deux fois
l'impratrice envoya des ambassades avec des prsents  l'empereur de la
Chine de la dynastie des We, et elle reut _souvent_ des ambassadeurs
et des prsents de ce monarque. Le texte japonais signifie simplement:
Il vint galement  la Cour un ambassadeur du royaume des We; de part
et d'autre, on s'offrit des prsents (_Gi-no kum yori mo, si-sya
rai-tyau su; tagai-ni okuri-mono ari_).

[85] Voy. la _Carte de l'empire japonais_ au sicle de Iki-naga-tarasi,
 la fin de cette Confrence, p. 118.

[86] _Ni-hon Syo-ki_, liv. X, p. 3.

[87] _Ni-hon Syo-ki_, liv. X, p. 11.

[88] Certains dictionnaires chinois fournissent l'explication de plus de
100,000 signes diffrents; le dictionnaire imprial intitul _Kang-hi
Tsze-tien_ comprend 42,718 caractres disposs sous 214 clefs. La
connaissance de 8,000 de ces caractres suffit gnralement pour lire
les productions littraires de la Chine ancienne et moderne. Voy., sur
ce sujet, le travail de M. F. Maurel, dans les _Mmoires de l'Athne
oriental_, 1871, t. I, p. 143.

[89] Dans les _Actes de la Socit d'Ethnographie_, t. VI, 1869, p. 171
et suiv.

[90] L'un des plus anciens monuments de l'antiquit chinoise est
l'inscription grave sur un rocher du mont Heng-chan, par ordre de
Yu-le-Grand (XXIIIe sicle avant notre re), en commmoration de
l'coulement des eaux du dluge. Sur cette inscription, crite en
caractres dits _Ko-teou_, et reproduite dans l'Encyclopdie japonaise
_Wa-kan San-sai du-ye_ (liv. XV, p. 30), on peut consulter: Hager,
_Monument de Yu_ (Paris, 1802, in-fol.); Klaproth, _Inschrift des Y_
(Berlin, 1811, in-4).

[91] J'ai donn, dans les _Actes de la Socit d'Ethnographie_ (1863, t.
III, p. 139 et suiv.), le rsum de mes recherches sur les origines de
la nation chinoise. J'ajouterai ici quelques renseignements qui me
paraissent utiles pour l'tude de cette question. Les Mmoires
historiques (_Sse-ki_), primitivement composs par _Sse-ma Tan_, et qui
furent coordonns et publis, aprs sa mort, par le fils de cet
historien, le clbre _Sse-ma Tsien_, commencent avec _Hoang-ti_
l'Empereur Jaune, dont le rgne remonte  l'anne 2698 [avant] de
notre re. L'authenticit de ce rgne est admise par tous les critiques
chinois; celui de _Fouh-hi_, qu'on reporte sept cent soixante-dix ans
plus haut dans la nuit des temps, est lui-mme loin d'tre considr
comme fabuleux, et les auteurs les plus scrupuleux nous le donnent tout
au plus comme un rgne semi-historique. Les anciennes annales intitules
_Kou-chi_, composes par _Soutchih_, de la dynastie des Soung, font, de
la sorte, remonter les annales de la Chine  ce mme Fouh-hi. Les rcits
qui appartiennent prcisment  la lgende, et dans lesquels il n'est
peut-tre cependant pas impossible de dcouvrir quelques traces
d'ethnognie dignes d'tre tudies, sont rputes l'oeuvre de _Tao-sse_.
L'ouvrage de _Lo-pi_, intitul _Lou-sse_, est un de ceux qui font
reculer davantage les lgendes relatives aux origines de son pays; mais
cet ouvrage, malgr sa grande popularit, est gnralement peu estim
des lettrs qui ne prennent pas au srieux sa chronologie fantaisiste
des premiers ges. Le classement des souverains mythologiques sous le
nom de Souverains Clestes primitifs (_Tsou tien-hoang_), de
Souverains Terrestres primitifs (_Tsou ti-hoang_), et de Souverains
Humains primitifs (_Tsou jin-hoang_), parat avoir t adopt par les
Japonais qui ont imagin galement,  l'origine de leur empire, des
dynasties fabuleuses rattaches aux trois grandes puissances
constitutives de l'univers (_San-tsa_), savoir: le Ciel, la Terre et
l'Homme.

[92] Le grand ouvrage historique intitul _Kang-kien I-tchi loh_ a cru
devoir accueillir les lgendes relatives aux temps antrieurs au rgne
de l'empereur _Hoang-ti_. Il les publie dans ses deux premires
sections:

I.--_San-hoang ki_ Annales des Trois Souverains, comprenant _Pan-kou
chi_ ou _Pan-kou_, dont le nom a t rapproch de celui du _Manou_
indien, fils de Brahm et pre de l'espce humaine. Pan-kou, dans la
lgende chinoise, est galement le premier anctre des hommes, le
souverain du monde  l'poque du Chaos primordial (_Hoen-tun_) avec
lequel il est parfois identifi;--_Tien-hoang chi_ les Souverains
Clestes;--_Ti-hoang chi_ les Souverains Terrestres;--_Jin-hoang chi_
les Souverains Humains;--_Yeou-tchao chi_ le chef Yeou-tchao; et
_Soui-jin chi_ le chef Soui-jin.

II.--_Ou-ti ki_ Annales des Cinq Empereurs, comprenant
_Fouh-hi_;--_Chin-noung_;--_Hoang-ti_;--_Chao-hao_;
--_Tchouen-hioh_;--_Ti-kouh_;--_Yao_,--et _Chun_.

Le grand Yu (_Ta Yu_) est plac en dehors de cette section et en tte de
la dynastie des _Hia_, dont il est considr comme le fondateur.

[93] Le _Kang-kien I-tchi loh_ nous fournit de curieuses notices sur ces
deux personnages qui sont reprsents comme les chefs de la premire
migration chinoise,  une poque o elle tait encore plonge dans les
langes de la barbarie la plus primitive. Les Chinois, avant
_Yeou-tchao_, formaient une population de troglodytes: ils habitaient
des cavernes et vivaient dans les lieux sauvages en compagnie des
animaux. Ils n'avaient aucun sentiment de convoitise; par la suite, ils
devinrent astucieux, et les animaux commencrent  tre leurs ennemis.
Yeou-tchao enseigna aux hommes  se construire des tannires avec du
bois et  y habiter pour viter leurs attaques. On ne connaissait pas
encore l'agriculture, et on mangeait les fruits des plantes et des
arbres. On ne possdait pas l'art de se servir du feu; on buvait le sang
des animaux et on en mangeait la chair avec le poil.

Le successeur de Yeou-tchao, Soui-jin, parvint  obtenir du feu en
perant du bois. Les hommes, sous Yeou-tchao, avaient appris  se
construire des tannires, mais ils ne savaient pas encore faire cuire
leurs aliments. Soui-jin le leur enseigna; il observa en outre les
astres et tudia les cinq lments. Il enseigna au peuple  cuire les
mets [avec le feu produit par la friction du bois], et le peuple fut
satisfait; aussi lui dcerna-t-on le nom de _Soui_, qui signifie tirer
du feu du bois. Il fit connatre les quatre saisons et la manire de se
conformer  la volont du ciel. A cette poque, on ne possdait pas
d'criture. Soui-jin tablit, pour la premire fois, le systme des
cordelettes noues. Il eut quatre ministres, nomms _Ming-yeou_,
_Pi-yuh_, _Tching-poh_ et _Yun-kieou_.

[94] _Fouh-hi_ (3468 ans avant notre re).

[95] _Chin-noung_ (vers 3218 avant notre re).

[96] Voy, sur le systme du cycle chinois de 60 ans et sur son
application dans la supputation des temps chez les Japonais, mon recueil
de _Thmes faciles et gradus pour l'tude de la langue japonaise_, p.
74.

[97] Dans les ouvrages chinois que j'ai eus  ma disposition, on fait
usage, pour les souverains antrieurs  Hoangti et pour Hoangti
lui-mme, du titre de _hoang_, qui, dans l'ancienne criture, tait
trace sous une forme o l'on trouve les lments idographiques _tsze_,
soi-mme et _wang_ gouvernant, c'est--dire autocrate. Pauthier
nous dit que ces premiers princes portaient simplement le titre de
_wang_ regulus. J'ignore o le regrett sinologue a trouv ce
renseignement, et s'il n'a pas confondu les signes _hoang_ et _wang_ en
cette circonstance.

[98] _Ti-kouh_, pre du clbre empereur _Yao_, rgna 70 ans et mourut
vers l'an 2366 avant notre re.

[99] _Ti-tchi_ (2366  2357), dit le _Kang-kien yih-tchi-loh_, rgna
dix ans comme un mannequin et fut dpos. Un grand nombre d'historiens
chinois ont jug  propos de supprimer son nom de la liste des
souverains; c'est ainsi qu'il ne figure point dans l'histoire des Cinq
Empereurs (_Ou-ti pen-ki_) place en tte des Mmoires historiques
(_Sse-ki_) du grand historiographe _Sse-ma Tsien_, o l'on voit paratre
_Yao_ immdiatement aprs _Ti-kouh_ (Livre I).

[100] _Yao_ ou _Tao-tang_.

[101] _Yu_, ou _Ta Yu_ le Grand Yu.

[102] 2200 avant notre re.

[103] Parmi les travaux publis sur cette question, je citerai seulement
les suivants: le P. Prmare, dans la _Revue orientale et amricaine_, t.
III, p. 100, et t. IV, p. 248 W.-H. Medhurst, _An inquiry into the
proper mode of rendering the word God, in translating the Sacred
Scriptures into the Chinese language_ (Shangha, 1848).

[104] _Chi-king_, section _Soung_, partie I, ode 6.

[105] _Chi-king_, section _Ta-ya_, partie II, ode 4.

[106] _Chi-king_, section _Ta-ya_, partie I, ode 1.

[107] _Chi-king_, loc. cit.

[108] Voy. notamment section _Siao-ya_, parties V et VI.

[109] Section _Koueh-foung_, partie XIII, ode 2.

[110] _Li-ki_, chap. X; et Calleri, dans les _Memorie della R. Accademia
delle Scienze di Torino_, 2e srie, t. XV. p. 66, et le texte chinois,
p. 33.--Voyez galement _Li-ki_, chap. XIX (Libr. cit., p. 117).

[111] _Chine_, p. 44.

[112] Voyez, pour plus de dtails, mon introduction  l'_Enseignement
des Vrits_, du philosophe japonais Kaubau Da-si (texte et
traduction), p. XI.

[113] _Li-ki_, chap. III, et Calleri, dans les _Mem. della R. Acad.
delle Scienze di Torino_, t. XV, p. 9.

[114] _Li-ki_, ch. X, et Calleri, dans les _Mem. della Acad. delle
Scienze di Torino_, t. XV, p. 66.

[115] Territoire actuel de _Si-ngan fou_, dans la province de Chen-si.

[116] Voyez _Chi-king_, section _Koueh-foung_, partie VII, pice 7.

[117] _Ibid._, partie X (chants des _Tang_), pice 11.

[118] Voyez notamment le _Chi-king_, section _Koueh-foung_, partie IV
(chant de _Young_), pice 1.

[119] _Liber carminum_, dit. J. Mohl, p. 254.

[120] _Li-ki_, chap. XVI, et Calleri, dans les _Memorie della_ _Reale
Accademia delle Scienze di Torino_, 2e srie, t. XV, p. 107.

[121] _Li-ki_, chap. XV, et Calleri, dans les _Memorie della Reale
Accademia delle Scienze di Torino_, 2e srie, t. XV, p. 79.

[122] Il y aurait bien quelques restrictions  faire, notamment en ce
qui concerne les membres de la famille impriale, les descendants de la
famille de Confucius, etc. Il me parat inutile de m'y arrter ici.

[123] Le fondateur de cette dynastie, _Ta-tsou_ (960 de notre re),
abolit la charge de grand historiographe et constitua, dans le sein de
l'Acadmie des _Han-lin_, un tribunal charg de composer l'histoire
officielle de l'empire.

[124] Dans mes Confrences sur l'Ethnographie de la race Jaune, faites
au Collge de France pendant les annes 1869 et 1870. J'espre publier
un jour ces confrences, qui ont t recueillies par la stnographie.

[125] _Chi-king_, section _Ta-ya_, partie III, pice 10, _in fine_.

[126] On rapporte que le fondateur de la dynastie des Ming, scandalis
de ce que Mencius avait qualifi de _bandit_ le prince qui n'a point de
respect pour les reprsentations de ses ministres, ordonna que ce
philosophe ft dgrad et que sa tablette commmorative ft enleve du
panthon des lettrs. Il dfendit, en outre, que qui que ce soit se
permt de lui faire des reprsentations au sujet de cette dcision
souveraine.

Un lettr nomm _Tsien-tang_ se dcida cependant  contrevenir  l'ordre
exprs de l'empereur, et  s'exposer  la mort pour la mmoire du grand
moraliste de Tsou. Il rdigea donc une requte, et, dans l'intention de
la remettre  son prince, il se rendit au palais imprial, prcd de
son cercueil.

Ds qu'il eut dclar le motif de sa visite, un garde lui dcocha une
flche pour le chtier de son insolence. L'empereur, auquel on remit
nanmoins la requte, la lut attentivement, ordonna que la blessure du
courageux lettr ft soigne au palais mme, et dcida que Mencius
serait rintgr dans les titres qu'il lui avait enlevs.

Plus d'un souverain chinois s'est fait gloire de faciliter aux censeurs
le soin de lui adresser des remontrances. On cite un empereur qui
parfumait les requtes de ses ministres et se lavait les mains avant de
les toucher, prtendant qu'il tait bon de se prparer  recevoir des
vrits qui ne sont pas toujours agrables  entendre; et, s'adressant 
un de ses ministres, il lui disait: Mnage mon peuple, mais ne crains
pas de ne point me mnager moi-mme. Il vaut mieux que j'aie cent fois 
rougir que d'tre cause qu'il coule une seule larme.

L'histoire de Chine est remplie de faits de ce genre, qui formeraient
aisment la matire d'un volume tout entier.

[127] _Youen-kien-loui-han_, cit par Pauthier, _Chine_, t. II, p. 136.

[128] _Siouen-wang_, roi de _Tsi_, adressa  Mengtsze cette question:
On rapporte que le fondateur et premier roi de la dynastie des _Chang_
(1783 avant notre re), _Tching-tang_ [dtrna et] envoya en exil le roi
_Kie_ (de la dynastie des _Hia_, et que _Wou-wang_) (fondateur de la
dynastie des _Tcheou_, 1134 avant notre re) mit  mort _Tcheou_
(dernier prince de la dynastie des _Chang_). Est-ce possible?

Mengtze rpondit: Dans l'histoire, cela est rapport.

Le roi lui dit: Est-il donc permis  un sujet de tuer son prince?

Mengtze rpondit: Celui qui vole [les droits de] l'humanit, on
l'appelle _un voleur_; celui qui vole la justice, on l'appelle _un
sclrat_. Or un voleur, un sclrat, n'est qu'un individu ordinaire [et
nullement un prince]. J'ai entendu dire que [_Tching-tang_] avait tu un
individu appel _Tcheou_; mais je n'ai jamais entendu dire qu'il ait tu
son prince.

[129] Cette opinion tait celle du pote _Sou Toung-po_, auquel on doit
un clbre commentaire du livre de Laotsze, publi sous le titre de
_Tao-teh king kia_.

[130] Voy., dans la _Biographie universelle_ de Michaud, art. CONFUCIUS,
seconde dition, p. 31.

[131] Un savant sinologue anglais, M. John Chalmers, a crit: Je me
hasarde  appeler Laotsze _le_ philosophe de la Chine, parce que si
Confucius a obtenu une plus grande rputation, il le doit bien plus aux
circonstances qu' la profondeur de sa pense. (_The speculations of_
_the Old Philosopher_, translated from the Chinese, London, 1868,
introd., p. VII.)

[132] Cet ouvrage a t traduit en franais par Stanislas Julien, et
publi, avec la reproduction du texte chinois,  l'Imprimerie Royale de
Paris, en 1842.

[133] Voy., pour plus de dtails, mon article _Taossisme_, dans le
_Dictionnaire gnral de la Politique_, de M. Maurice Block, t. I, p.
991.

[134] Cet ouvrage est trs rpandu au Japon, o il compte de nombreux
admirateurs. En l'an 847 de notre re, le mikado _Nin-myau Ten-wau_ en
entendit la lecture dans son palais.

[135] Malgr les difficults exceptionnelles que prsente l'intelligence
de ce chapitre initial du _Nan-hoa-king_, j'ai essay d'en donner une
traduction franaise qui a paru, avec un commentaire, dans mes _Textes
chinois anciens_, pp. 73 et suiv.

[136] Suivant le _Sse-wou-ki-youen_, l'usage de l'encre et de la pierre
 broyer remonterait, ainsi que les caractres chinois, au rgne de
l'empereur Hoangti (XXVIIe sicle avant notre re); mais il n'y a pas 
s'arrter  cette opinion fonde sur la prsence des signes dsignant
l'encre et les pinceaux dans les ouvrages de l'antiquit. Il parat
avr que ce fut seulement sous la dynastie des _Tang_ (618  906 de n.
.) qu'on commena  faire usage d'encriers fabriqus en terre cuite. La
plus ancienne encre de Chine fut fabrique avec de la terre noire, ainsi
que l'indique le caractre _meh_ qui signifie encre. Plus tard, on fit
usage de noir de fume, auquel on ajouta divers ingrdients et des
substances aromatiques.

Quant aux pinceaux, on rapporte qu'ils ont t invents sous la dynastie
des Tsin, bien que quelques auteurs soutiennent que l'empereur Chun
(XXIIIe sicle avant n. .) fut le premier  en rpandre l'usage chez
les Chinois (voy. l'encyclopdie _San-tsa-tou-hoe_) et que le systme
de leur fabrication seulement fut perfectionn sous les Tsin. Suivant le
_Wou-youen_, Fouhhi traa des caractres avec du bois; Hoangti remplaa
le bois par des couteaux et Chin-noung par des pinceaux. L'usage des
encriers aurait t introduit par _Tchoung-yeou_, et celui du papier 
crire par _Tsa-lun_. Sous les Han, les We et les Tang, les pinceaux
taient faits avec du poil de rat; puis on employa le poil de renard
pour donner plus de rsistance  la partie intrieure. Enfin
_Tchang-hoa_, sous les Tin, fabriqua les pinceaux avec du poil de cerf.

Dans les temps les plus reculs, on traait les caractres sur des
tablettes de bambou; plus tard, on leur substitua des tissus de soie.
C'est ce qui fait que le signe chinois qui dsigne le papier est trac
avec la figure de la soie. L'emploi de l'corce d'arbre date de
_Tsa-lun_, de Koue-yang, qui vivait sous le rgne de l'empereur Hoti,
de la dynastie des Han (89  105 de n. .).

Au Japon, l'introduction du papier  crire date du rgne du mikado
_Sui-ko_ (593  628), auquel une ambassade avait t envoye du royaume
de _Kao-li_ (en Core) avec des prsents. Mais ce papier manquait de
solidit et tait constamment piqu par les insectes. Le prince
hrditaire imagina alors de se servir du mrier noir (Broussonetia),
qui continua depuis lors  servir de matire premire pour la
fabrication du papier japonais.

[137] Nous ne possdons notamment qu'une traduction d'un abrg du
_Li-ki_, le quatrime des livres sacrs.

[138] Le _Tao-teh King_ ou Livre de la Voie et de la Vertu.

[139] Le _Yih-king_ a t traduit en latin sous ce titre: _Y-king_,
antiquissimus Sinarum liber quem ex latina interpretatione P. Regis
aliorumque ex Soc. Jesu P. P. edidit Julius Mohl (Stuttgarti, 1834,
deux vol. in-12).--Au moment o m'arrivent les preuves de cette
confrence, je reois une nouvelle traduction du _Yih-king_ due 
l'minent sinologue anglais, M. James Legge. Elle forme le tome XVI des
_Sacred books of the East_, publis sous la direction de M. Max Mller
(London, 1882, un vol. in-8.)

[140] Il existe plusieurs traductions du _Chou-king_. La plus ancienne
porte le titre de: _Le Chou-king, un des livres sacrs des Chinois, qui
renferme les fondemens de leur ancienne histoire_, traduit et enrichi de
notes par le P. Gaubil; revu, corrig et accompagn de nouvelles notes
et de planches par de Guignes. Paris, 1770, in-4.--Depuis cette poque,
une nouvelle traduction de cet ouvrage a paru en anglais: _Ancient
China. The Shoo-king, or the historical classic, being the most
authentic record of the Annals of the Chinese empire_: illustrated by
later commentators; translated by Medhurst. shanghae, 1846, in
8.--Enfin M. James Legge nous en a donn une savante traduction,
accompagne du texte original et de nombreux commentaires, dans sa belle
collection des _Chinese Classics_ (Hong-kong, 1865, in-8).

[141] Le _Chi-king_ a t traduit en latin par le P. Lacharme et en
anglais par M. James Legge. Il n'en existe qu'une traduction partielle
en franais, rdige par Pauthier, d'aprs la version de Lacharme.

[142] Il n'existe jusqu' prsent qu'une traduction d'un abrg du
_Li-ki_. Elle a t rdige en franais par l'abb Callery et insre
dans les _Memorie della R. Accademia delle Scienze di Torino_, 2e srie,
t. XV.

[143] Traduit en franais par Edouard Biot (Paris, 1851, deux vol.
in-8).

[144] Traduit en anglais par M. James Legge, dans sa collection des
_Chinese Classics_, vol. V.

[145] Cet ouvrage n'a pas encore t traduit dans une langue europenne.

[146] Suivant une lgende insre dans la _Vinaya_.

[147] Et non en l'an 64, comme le disent les _Mmoires concernant les
Chinois_, t. V. p. 51.

[148] _Ni-hon Syo-ki_, liv. XIX, p. 25.

[149] Allusion  une expression du style bouddhique que l'on rencontre
dans les _Dharmas_, et notamment dans la traduction chinoise du Lotus de
la Bonne Loi.--Voy. mes _Textes chinois anciens et modernes_ traduits en
franais, p. 53.

[150] _Ni-hon Syo-ki_, livr. XIX, p. 26.

[151] _Ni-kon Syo-ki_, liv. XIX, p. 27.

[152] Nandi hitori bup-pauwo okonahe to ynrusi tama'u (_Nippon wau dai
iti-ran_ liv. I, p. 27).--Hoffmann n'est pas absolument exact quand il
dit: Um diese Zeit _wurde_ der Buddhacultus auf Japan begrndet
(_Archiv zur Beschreibung von Japan_, part. V, p. 4) Le Bouddhisme ne
fut dfinitivement tabli au Japon que sous le rgne de _Y-mei_
(586-587 de notre re).

[153] Voy. p. 232, note 1.

[154] Hoffmann, dans les _Archiv zur Beschreibung von Japan_, de
Siebold, part. V, p. 5.

[155] Et non la 28e anne de Souiko (620), comme le rapporte
Kmpfer.--Suivant quelques auteurs, il vcut quarante-neuf ans. (_Nippon
wau-dai iti-ran_, liv. I, p. 30); suivant d'autres, trente ans seulement
(Mitukuri, _Sin-sen nen-hyau_, ann. 621).

[156] Eugne Burnouf, _Introduction  l'histoire du Buddhisme indien_,
p. 441.

[157] Le clbre voyageur Ph.-Fr. von Siebold a soutenu, d'aprs ses
entretiens avec des savants japonais qu'il avait eu pour lves en
mdecine, que, dans les classes claires, le Bouddhisme repose au
Nippon sur tout un systme de doctrines profondes et abstraites, que
l'Orient n'a jamais su dpasser. (Voy., pour plus de dtails  ce sujet,
mes _Etudes asiatiques_, p. 323.)

[158] Voy., sur le Bouddhisme japonais et sur l'cole en voie de
formation du _No-Bouddhisme_, les _Mmoires du Congrs international
des Orientalistes_, session de Paris, 1873, t. I, p. 142, et mon article
dans la _Revue scientifique_, 2e srie, t. VIII, p. 1068.

[159] Voy.,  ce sujet, mes _Textes chinois anciens_, p. 67.

[160] _Zitu-go kyau_, _D-zi kyau_, _l'Enseignement des Vrits et
l'Enseignement de la Jeunesse_, traduits du japonais par Lon de Rosny.
Paris, 1878, in-8.

[161] Voy. ma traduction du _D-zi kyau_ p. 53 (v. 77-78).

[162] Les personnes qui voudraient cependant connatre les indications
recueillies par les voyageurs sur les ides des bouddhistes japonais
pourront lire, entre beaucoup d'autres ouvrages, Fraissinet, _Le Japon_,
t. II, p. 209; Humbert, _Le Japon illustr_, t. I, p. 245; Bousquet, _Le
Japon de nos jours_, t. II, p. 79.

[163] Voy., sur cette secte d'origine chinoise, la savante brochure de
M. J. Edkins, intitule: _Notice of Chi-kai and the Tian-tai School of
Buddhism_. Shanghae, in-8.

[164] Je m'abstiens de parler des sectes de Hosyau, de Gousya et des
trois grandes coles qui furent constitues, plus tard, sous les noms de
_Yodo_, _Mon-tau_ et _Syau-retu_, les renseignements que j'ai rencontrs
 leur sujet ne me paraissant pas avoir la prcision ncessaire pour
tre reproduits dans cette confrence.

[165] Voy., pour plus de dtails, la traduction du _Ni-hon Gwai-si_, de
M. Ogura Yemon, dans les _Mmoires de la Socit des tudes Japonaises_,
t. II, p. 1 et suiv.

[166] Yoritomo mourut en 1199,  l'ge de cinquante-trois ans; il avait
gouvern l'empire pendant vingt annes conscutives.

[167] Voy., sur ces princes, ma _Chronologie japonaise_, reproduite  la
suite de mes _Thmes faciles et gradus pour l'tude de la langue
Japonaise_, p. 65.

[168] L'empereur ou _mikado_ est dsign par une foule de titres
diffrents: _suberaki_ (Cf. _sumera-mikoto_), _ten-si_ Fils du Ciel,
_ten-wau_ autocrate du Ciel, _kwau-tei_ autocrate empereur,
_zyau-wau_ saint-autocrate, _si-son_ le respectacle suprme,
_siu-zyau_ le haut matre, _sei-zyau_ le haut saint, _se-tyau_ la
sainte cour, etc. Le titre du _suberaki_, suivant les Japonais, date de
l'origine de leur monarchie, celui de _tei_ ou _mikado_ a t emprunt 
la Chine o il remonte au personnage semi-fabuleux appel _Fouh-hi_;
celui de _kwau-tei_, galement d'origine chinoise, date de _Tsin-chi
Hoang-ti_, le fameux autocrate de la dynastie de _Tsin_, dont j'ai eu
dj l'occasion de parler; celui de _ten-si_ vient de l'empereur de
Chine _Chin-noung_; celui de _zyau-wau_ a t employ pour la premire
fois en s'adressant  l'empereur _Kouang-wou_, de la dynastie des _Han_
(Ier sicle de notre re). Une autre appellation du souverain, _hei-ka_,
c'est--dire celui qui a ses ministres aux pieds de son trne, est due
 _Li-sse_, ministre de l'empereur de Chine, Tsinchi Hoangti.
_Kin-rin-zyau-wau_ le saint autocrate de la roue d'or signifie aussi
l'empereur.

Les mikados antrieurs au mikado actuel n'apparaissaient dans les
grandes audiences que cachs derrire un store, la partie infrieure de
leur robe tant seule visible pour les grands seigneurs admis  pntrer
dans le sanctuaire imprial.

L'empereur qui a abdiqu s'appelle _Sen-t_ la caverne des immortels
ou _da-zyau ten-wau_ le trs haut autocrate cleste. Il ne se
prsente galement que cach derrire un store. Ce second titre a t
confr pour la premire fois, en l'an 703, par l'empereur Monmou 
l'impratrice Dzit qui l'avait prcd sur le trne.

L'impratrice est dsigne sous le nom de _kisaki_ ou _ki-sai-no-mya_
le palais de l'pouse de l'autocrate, ou _kwau-k-g_, nom emprunt 
l'poque de Tsinchi Hoang-ti, ou _gyoku-tau_ la salle de jade, _se-_
l'enclos poivr, etc.

[169] C'tait le mikado qui envoyait au syaugoun la coiffure ou
couronne, ainsi que tous les vtements insignes de sa dignit. Le
_go-ta-rau_, les ministres, tous les damyaux, les ambassadeurs
(notamment ceux qui furent envoys en 1862 dans plusieurs contres de
l'Europe), les docteurs eux-mmes reoivent leurs titres du mikado. On
reconnaissait  ce dernier le droit de crer de nouveaux damyaux, mais
le syaugoun s'tait arrog le privilge de doter seul, et suivant son
caprice, de domaines territoriaux ceux qui auraient t l'objet de la
faveur impriale.

[170] Lorsque le commodore Perry vint demander, au nom des tats-Unis
d'Amrique,  conclure un trait avec le Japon (1852-54), le syaugoun
_Iye-sada_ ne crut pas pouvoir se dispenser de consulter le mikado.
Celui-ci se borna  lui rpondre: Impossible. Le syaugoun passa outre.

[171] L'hritier prsomptif du mikado est appel _tai-si_ grand fils,
_t-k_ palais du printemps, _sei-k_ palais vert, _se-yau_ le
petit soleil, _ryau-r_ le pavillon du dragon, etc.--Le premier
empereur du Japon, Zinmou, fut lev au titre de _tai-si_, dit
l'histoire. Les critiques en concluent que l'empire japonais tait dj
constitu antrieurement, et ils lui donnent pour prdcesseur
_Fuki-awasezu_, dont il tait le quatrime fils.

Les princes impriaux ou _sin-wau_ sont galement nomms _diku-yen_ le
jardin des bambous, _ren-ti_ l'tang des nnuphars, _tei-yau_ la
feuille impriale, _ten-ti_ la branche cleste, etc., etc. Beaucoup
d'entre eux entrent en religion et s'appellent ds lors _Hau-sin-wau_.

[172] On dsigne sous le nom de _Ku-gyau_, les trois premiers rangs de
fonctionnaires de la cour, savoir: les _Ses-syau_, les _Kwan-baku_ et
les _San-ku_. Dans le _Tcheou-li_ ou Rituel des Tcheou, on cite trois
_ku_ et six _gyau_. Les fonctionnaires des trois premires classes
taient appels _gek-kei_ seigneurs de la lune, ceux de la quatrime
et de la cinquime classe _un-kaku_ htes des nuages.

[173] Aussi dsigns sous le nom chinois d'origine _kwau-mon_ la Porte
Jaune.

[174] Avant la rvolution de 1868, les trois principaux d'entre eux,
appels _go san-ke_, taient les princes de Owari, de Kisiou et de Mito.
Leur puissance venait surtout de leurs liens de parent avec le
syaugoun. Le prince de Satsouma tait galement considr comme un des
plus puissants _koku-si_ du Japon; il prtendait  une certaine
indpendance, en sa qualit de suzerain des les Loutchou. Dans les
derniers temps, on lui avait inspir la pense de se faire reconnatre
comme roi de cet archipel, et il fut admis sous ce titre  participer 
l'Exposition Universelle de Paris, en 1867.--Les autres damyaux qui
jouaient le plus grand rle dans les vnements du Japon, taient ceux
de Hizen, de Ohono, de Uwazima, de Tosa, de Awa, de Tsikouzen et de
Wakatsou; c'taient galement les princes qui s'taient le plus initis
aux ides et  la civilisation de l'Europe et de l'Amrique--L'existence
de _Koku-si_ date du rgne de Kwaugok (Voy. le _Syo-gen-zi-kau_).

[175] L'an des fils des damyaux tait appel  lui succder; ses
autres fils pouvaient devenir  leur tour damyaux, si l'un des damyaux
rgulirement titr venait  mourir sans laisser d'hritier. Si l'an
ou hritier prsomptif mourait, le second fils le remplaait et ainsi de
suite. En cas de dmence ou d'insanit, le droit de l'an passait
galement  son frre cadet.

[176] Voyez mes _Archives palographiques de l'Orient et de l'Amrique_,
t. I, p. 233.

[177] On peut consulter sur l'alphabet coren, mon _Aperu de la langue
Corenne_ extrait du _Journal asiatique_ de 1864, et mon _Vocabulaire
Chinois-Coren-Ano_, expliqu en franais et prcd d'une Introduction
sur les critures de la Chine, de la Core et de Yezo, dans la _Revue
orientale et amricaine_, premire srie, t. VI, p. 261.

[178] Voy., sur l'criture antique des Japonais, les _Mm. du Congrs
international des Orientalistes_ (premire session, Paris, 1873, p.
229), et mes _Questions d'Archologie japonaise_ (dans les _Comptes
rendus_ de l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. IX, 1882,
p. 170 et sv).--C'est aux difficults de tout genre que prsente
l'criture japonaise qu'il faut attribuer surtout l'ignorance o sont
rests pendant longtemps les orientalistes au sujet de la langue et de
la littrature du Nippon. Tous les anciens missionnaires qui ont trait
de la grammaire japonaise se sont abstenus d'expliquer le systme de ses
alphabets, et, pour expliquer ce silence, l'un d'eux, le P. Oyangeren,
n'a pas hsit  crire que ces alphabets taient une oeuvre du dmon
imagine pour augmenter les peines des ministres du saint vangile.
(Voy., mon _Discours prononc  l'ouverture du Cours de Japonais_,
Paris, 1863, p. 8.)

[179] Le titre de cet ouvrage a t interprt de plusieurs manires
diffrentes par les commentateurs indignes. Suivant l'un, le mot _ye_
feuille y serait synonyme de _yo_ ge et de _dai_ rgne; et comme
_man_, vulg. dix mille, signifie un nombre immense, indfini, il
faudrait traduire la Collection de tous les sicles. Je prfre
cependant l'interprtation des auteurs qui identifient ici _y_ avec
_ka_ posie, et je crois devoir traduire le Recueil des innombrables
posies.

[180] D'aprs le _Gun-syo iti-ran_, liv. IV, p. 1.--Je regrette de
n'avoir pu me procurer que quelques fragments de ce trs intressant
ouvrage, dans lequel j'aurais trouv, sans doute, de prcieuses
indications bibliographiques sur le sujet qui m'occupe en ce moment.

[181] _Oho-tomo-no Sukune Yaka-moti_--Voy. les raisons qui lui ont fait
attribuer la composition du _Man-y si_, dans la prface de l'dition
_Ryak-kai_, prface que j'ai traduite dans mon _Anthologie Japonaise_,
p. 6.

[182] Pfizmaier, _Ueber einige Eigenschaften der japanischen
Volkspoesie_, et dans les _Sitzungsberichte der Akademie der
Wissenschaften_, Wien, t. VIII, 1852, p. 377.

[183] Rosny, _Anthologie Japonaise_. Paris, 1871, part. 1.--Cinq pices
du _Man-y si_ ont t, en outre, publies en franais par M. Imamura
Warau, avec le texte original, dans les _Mmoires du Congrs
international des Orientalistes_, premire session, Paris, 1873, t. 1,
p. 273.

[184] Je mettrai prochainement sous presse la traduction de cet ouvrage,
avec un parallle du _Ko zi ki_, dans le recueil des _Publications de
l'cole spciale des langues orientales_ (Ernest Leroux, diteur, 
Paris). En attendant, un spcimen des travaux d'exgse et de critique
entrepris sur le _Ko zi ki_ paratra  la mme librairie dans un volume
intitul: _Recueil de Mmoires publis par les professeurs de l'cole
spciale des Langues Orientales_.

[185] Le plus court des _Sse-chou_, ou Quatre livres de Confucius et de
son Ecole, a t publi en chinois, avec une version japonaise
interlinaire, par Hoffmann, sous ce titre: _De Groote Studie_. Leiden,
1864, in 8.

[186] Je compte publier une traduction de ce livre, accompagne de
nombreux extraits des commentaires chinois et japonais que j'ai eu
d'ailleurs plusieurs fois l'occasion d'expliquer  mes lves de l'cole
spciale des Langues Orientales.

[187] Cet ouvrage a t traduit d'aprs la version japonaise par
Hoffmann, et publi sous ce titre: _Tsin-ds-woeen_ oder _Buch von
tausend Woertern_, aus dem Schinesischen mit Bercksichtigung der
koraischen und japanischen Uebersetzung, in Deutsche uebertragen, von Dr
J. H. Leiden, 1840, gr. in-4.

[188] Il n'a t publi jusqu' prsent, en fait de traductions
d'ouvrages bouddhiques japonais, que celle du recueil d'images intitul
_Butu-zau du-i_. Elle a paru dans les _Archiv zur Beschreibung von
Japan_, du Dr Ph.-Fr. von Siebold, part. V, et,  part, sous le titre
de: _Das Buddha-Pantheon_ _von Nippon_. Aus dem japanischen Originale
bersetzt, und mit eruternden Anmerkungen, versehen von Dr J. Hoffmann.
Leiden, 1851, gr, in-4.

[189] _Zitu-go kyau, D-zi kyau. L'Enseignement des Vrits et
L'Enseignement de la Jeunesse_, traduits du japonais, par Lon de Rosny.
Paris, 1878, in-8 (ouvrage accompagn du texte original en criture
chinoise cursive et d'une version en langue japonaise vulgaire,
transcrite en caractres _hira-kana_ et en lettres latines).

[190] J'ai donn, pour la premire fois, je crois, un spcimen de cet
trange systme de lecture des textes bouddhiques au Japon, dans mes
_Textes Chinois anciens et modernes_, pp. 67 et suiv.

[191] Un spcimen de cette dition, qui n'a d'ailleurs de mrite que sa
raret pour les bibliophiles, a t publi par l'autographie sous ce
titre: _vangiles de saint Jean en japonais, conservs  la Bibliothque
impriale de Paris._ Spcimen, suivi de l'alphabet katakana, avec lequel
le texte est imprim. Paris, 1853, in-8.

[192] Dans les _Mmoires de la Socit des tudes Japonaises_, t. II, p.
135; voy. galement Mitford, _Tales of old Japan_, t. II, p. 136.

[193] J'ai appris depuis que la traduction du Testament d'lyyasou avait
t publie au Japon, en 1874, par M. Lowder. Son travail est, je crois,
tout a fait inconnu en Europe. On en trouvera une analyse dans les
_Transactions of the Asiatic Society of Japan_, 1875, t. III, p. 131.

[194] _Wa nen kei, oder Geschichtstabellen von Japan_, von Zin-mu, der
Eroberer und ersten Mikado, bis auf die neueste Zeit (667 vor Chr. bis
1822 nach Chr. Geb.), aus dem Original bersetzt, von Dr J. Hoffmann.
[Leiden, s. d.], in-4.

[195] Un vol. in-4, s. l. n. d. Cette chronologie se termine avec
l'anne 1863.

[196] Un fragment de ce livre a t publi en franais, sous ce titre:
_La Mythologie des Japonais, d'aprs le Koku-si ryaku_ ou _Abrg des
historiens du Japon_. Traduit pour la premire fois, sur le texte
japonais, par mile Burnouf, lve de l'cole spciale des Langues
Orientales. Paris, 1875, in-8.

[197] Cette traduction, d'ailleurs trs dfectueuse, a t publie par
Klaproth, qui avait suppos  tort que la connaissance du chinois lui
suffirait pour corriger toutes les imperfections du travail hollandais.
Elle est intitule: _Annales des empereurs du Japon_, traduites par
Isaac Titsingh. Ouvrage revu, complt et corrig sur l'original
japonais-chinois, accompagn de notes et prcd de l'histoire
mythologique du Japon par J. Klaproth. Paris, 1834, in-4.

[198] _Histoire des Tara, tire du Nit-pon gwai-si_, traduit du
chinois, par Franois Turettini Genve, 1874, in-4.--_Histoire
indpendante du Japon_, traduite en franais par M. Ogura Yemon, dans
les _Mmoires de la Socit des tudes Japonaises_. Paris, 1878, t. II.
pp. 1 et suiv.

[199] Comme spcimen de cette oeuvre remarquable  plus d'un titre, j'ai
publi la traduction du chapitre premier, sous le titre de _Histoire de
la Grande Paix_, traduite pour la premire fois du japonais, par Lon de
Rosny, dans le _Lotus_, n de janvier-fvrier 1873. Le texte de ce
premier chapitre a t reproduit dans mon _Recueil de textes japonais_,
 l'usage des lves de l'cole spciale des langues orientales. Paris,
1863, p. 41.

[200] Le commencement de cet ouvrage a t traduit en franais sous le
titre suivant: _Rcits de l'histoire du Japon au_ XIIe _sicle_,
traduits du japonais, par Franois Turettini. Partie I. Genve, 1871.
in-4.

[201] Rosny, _L'Enseignement des Vrits_, Introduction, p. VII.

[202] Le _San-koku du-ran to-setu_, publi en franais par Klaproth,
sous ce titre: _Aperu gnral des Trois Royaumes_. Ouvrage accompagn
de cinq cartes [japonaises]. Paris, 1832, in-8.

[203] J'ai traduit un fragment de l'une d'elles, intitule _Te-siho
nis-si_, dans les _Mmoires du Congrs international des Orientalistes_,
premire session. Paris, 1873, t. I, p. 208.--Parmi une foule d'autres
ouvrages intressants sur les Anos ou hommes velus (_mau-zin_), on
pourra consulter avec fruit les suivants qui sont parvenus jusqu'en
Europe: _Kita Yezo yo-si_, Histoire sommaire du Yzo septentrional;
_Higasi Yezo ya banasi_, rcit pour passer la soire sur les Yzo de
l'Est; _T Ka-i nis-si_ Journal du Yzo oriental; _Kita Yezo du-setu_,
rcit avec figures du Yzo du Nord; _Hoku-kai ki-kau_, Description
gographique du Yzo; etc.

[204] Un fragment d'un de ces ouvrages a t publi par J. Hoffmann,
dans les _Archiv zur Beschreibung von Japan_, du Dr Siebold.

[205] Notamment le _Tiu-san den sin-roku_, important ouvrage orn de
planches et publi en 1722, en 6 tomes in-4; et le _Riu-kiu koku-si
ryaku_ ou Abrg des historiens de Loutchou.

[206] Appel au Japon _Hon-zau_.

[207] _Japanese Botany, being a fac-simile of a Japanese book_, with
introductory notes and translations. Philadelphia, s. d., in-8;--des
extraits du _Kwa-_, dans _Die Sprache in den botanischen Werken der
Japaner_, von Dr Aug. Pfizmaier. Wien, 1866, in-8;--des notices
extraites de diverses sources et traduites par Lon de Rosny, dans les
_Mmoires de l'Athne Oriental_, in-4, t. I, 1871, p. 123;--etc.

[208] Dans l'introduction de mon _Trait de l'ducation des Vers  soie
au Japon_, dit. du gouvernement, p. LVII.--Quelques articles sur
l'agriculture et l'industrie des Japonais ont t traduits par divers
orientalistes: _Les procds industriels des Japonais_: _L'arbre 
Laque_, notice traduite par Paul Ory, lve de l'cole spciale des
Langues Orientales; _La toile de Kudu_, notice traduite par le comte de
Castillon; et _L'arbre  Champignons_, notice traduite par le mme, dans
les _Mmoires de la Socit des tudes Japonaises_, t. II, pp. 165 et
173.

[209] _Thesaurus lingu Japonic, sive illustratio omnium qu libris
recepta sunt verborum ac dictionum loquel tam japonic quam sinensis_;
addita synonymarum literarum ideographicarum copia; opus Japonicum, in
lapide exaratum a sinensi Ko tsching dschang, editum curante Ph. Fr. de
Siebold Lugduni-Batavorum, 1835, gi. in-4.

[210] _Repertorio Sinico-Giapponese. Parte prima._ _Registro alfabetico
delle voci contenute nel_ Wa Kan won seki Sijo ken si kau, Setu you siu,
_e nel compendio di esso_ Faya fiki yei tai setu you siu. Firenze, 1855,
in-4. Ce travail de patience est l'oeuvre de M. Antelmo Severini, et d'un
des lves les plus distingus de ce savant professeur, M. Carlo Puini.

[211] Dans les _Mm. de la Socit des tudes Japonaises_, t. II, p 190.

[212] Notamment les suivants: _Mosiwo-gusa_, Manuel de la langue
ano;--_Zi-rin gyoku-ben_, grand dictionnaire de la langue chinoise et
une foule d'autres livres pour l'tude de l'criture idographique de la
Chine;--_Sen-zi-mon_, le Livre de mille caractres, en chinois, en
coren et en japonais;--_Si-tvan mata-tei-bun_, Trait de l'criture
sacre de l'Inde; _Sit-tan gu-se_, Expos lmentaire du syllabaire
attribu  Brahm (sanscrit: _Siddha_); etc.

[213] Les Japonais possdent depuis longtemps des dictionnaires pour
l'tude du hollandais, du russe, de l'anglais, du franais, et plus
rcemment de l'allemand et du portugais.

[214] _Anthologie japonaise_. Posies anciennes et modernes des
insulaires du Nippon, traduites en franais et publies avec le texte
original, par Lon de Rosny; avec une prface par M. Ed. Laboulaye, de
l'Institut.

[215] _Hyaku-nin is-shiu, or Stanzas by a century of poets_, being
Japanese Lyrical Odes, translated into english, by F.-V. Dickins.
London, 1866, in-8.

[216] _Sechs Wandschirme in Gestalten der vergnglichen Welt._ Ein
japanischer Roman in Originaltexte, bersetzt und herausgegeben von Dr
August Pfizmaier, Wien, 1847, in-8.--Une nouvelle traduction de cet
ouvrage a t publie en italien, sous ce titre: _Uomini i paraventi_,
racconto giapponese, tradotto da A. Severini. Firenze, 1872,
in-32.--Enfin une version franaise: _Komats et Sakitsi ou la Rencontre
de deux nobles coeurs dans une pauvre existence_. Nouvelles scnes de ce
monde prissable exposes sur six feuilles de paravent, par Riutei
Tanehiko, et traduites, avec le texte en regard, par F. Turettini.
Genve, 1875, in-8.--L'cole spciale des langues orientales de Paris a
eu l'honneur de compter MM. Ant. Severini et Fr. Turettini, au nombre de
ses lves les plus distingus.

[217] _Tales of old Japan._ By A.-B. Mitford. London, 1871, 2 vol. in-8;
Tami-no Nigivai, _L'activit humaine, contes moraux._ Texte japonais
transcrit et traduit par Fr. Turettini. Genve, 1871, in-4.

[218] _Discours prononc  l'ouverture du Cours de Japonais_, le 5 mai
1863, p. 24.

[219] Un ouvrage de numismatique a paru sous ce titre: _Trait des
monnaies d'or au Japon_, traduit pour la premire fois du japonais par
Franois Sarazin, lve de l'cole spciale des langues orientales
(Paris, 1874, in-8).

[220] On trouvera des extraits de la grande _Encyclopdie japonaise_
dans les publications de Klaproth, de Hoffmann, de Pfizmaier et dans les
miennes. La partie relative au Bouddhisme a t traduite par M. Carlo
Puini, et la Zoologie par M. Serrurier.

[221] J'ajouterai ici la mention de quelques publications japonaises qui
me sont parvenues depuis que cette confrence a t publie pour la
premire fois, et qui me paraissent de nature  intresser les lves de
l'Ecole spciale des Langues Orientales: _Die Lehre von dem
Te-ni-wo-fa_, von Dr. Aug. Pfizmaier. Wien, 1873;--_Kau-kau wau-rai,
ossia la Via della piet filiale_, testo giapponese trascritto in
caratteri romani e tradotto in lingua italiana, con note ed appendice,
da Carlo Valenziani. Roma, 1873;--_Zur Geschichte Japans in dem
Zeitraume Buu-jei_, von Dr. Aug. Pfizmaier. Wien, 1874;--_Die Geschichte
der Mongolen-Angriffe auf Japan_, von Dr. Aug. Pfizmaier. Wien,
1874;--_Les produits de la nature chinoise et japonaise_, par A.-J.-C.
Geerts. Yokohama, 1878;--_Le_ _curiosit di Jocohama_. Testo giapponese
trascritto e tradotto da A. Severini. Firenze, 1878;--_La ribellione di
Masacado e di Sumitomo_, brano di storia giapponese, tradotto da
Lodovico Nocentini. Firenze, 1878;--_Il Take-tori monogatari, ossia la
Fiaba del nonno Tagliabamb._ Testo di lingua giapponese del nono
secolo, tradotto, annotato e pubblicato per la prima volta in Europa, da
A. Severini. Firenze, 1881;--_Jasogami e Camicoto_, da Ant. Severini.
Firenze, 1882.

[222] Vers le milieu du XVIe sicle.

[223] Voy., sur les mathmatiques des Japonais, l'article de M. le
capitaine Levallois, dans les _Mmoires du Congrs international des
Orientalistes_, premire session, Paris, 1873, t. I, p. 289.

[224] Le _moxa_ des Japonais est compos avec la bourre des feuilles de
l'armoise (_Artemisia vulgaris_). Roul en forme de pyramide, on le
place sur la partie malade et on y met le feu, de manire  le consumer
entirement et  permettre aux humeurs de dcouler de la plaie qu'il a
produite.

[225] Le _Nederlansche Tijdschrift voor Geneeskunde_, 1859-60.

[226] Les Japonais fabriquent des tissus de soie d'une foule de genres.
On appelle _nisiki_ un tissu qui tait originairement obtenu par le
mlange de soies de cinq couleurs diffrentes. Les vieilles annales
intitules _Ni-hon gi_ rapportent que la 37e anne du rgne d'_Au-zin_
(306 de n. .), l'empereur envoya des ambassadeurs dans le royaume de
_Ou_, en Chine, pour chercher des tisseuses; il vint quatre sortes
d'ouvrires appeles _Ye-bime_, _Oto-bime_, _Kurea-dori_ et _Aya-dori_.
Telle fut l'origine de l'introduction du tissage de la soie au
Japon.--On fait usage de fils d'or pour la fabrication des _nisiki_, sur
lesquels on reprsente des fleurs et des animaux fantastiques.--Les
soieries appeles _aya_ se distinguent par leur finesse et leur
lgret; on en fait galement venir une varit spciale de la Chine;
les _tobi-zaya_ ou aya  fleurs sont plus paisses et sont tires de
Canton et de la Core.--Le _rin-su_ ou damas de soie, d'une qualit
suprieure, avec ou sans ornements, est un produit japonais; on en fait
venir nanmoins du Tongkin.--Le satin appel _syusu_ est d'une beaut
incomparable; on en teint de toutes couleurs; on en fait venir de
Canton, de Nanking et du Fouhkien.--La gaze d'or (_kin-sya_) est
d'invention chinoise. (Voy., pour plus de dtails, les appendices de mon
_Trait de l'ducation des vers  soie au Japon_). En dehors des
soieries, les Japonais fabriquent une foule de tissus avec diverses
sortes de matires vgtales ou animales. L'indienne dite _sarasa_, que
les indignes allaient jadis acheter au Siam et qui, pour ce motif,
s'appelle aussi _Siamuro-zome_, est devenue l'objet d'une grande
industrie au Nippon;--le _kwa-kwan-fu_, tiss avec de longs poils de
rat, est une toffe sur laquelle on raconte des anecdotes
fantastiques;--le _ba-seo-nuno_ est une toile forme avec les fibres du
bananier et qui vient des les Loutchou; elle est belle, solide et
reoit trs bien la teinture;--la mousseline _sarasi_ est un produit de
Nara, dans la province de Yamato, o l'on trouve la meilleure qualit;
elle est d'ordinaire d'une extrme blancheur; l'_abuya_ de Noto est
galement blanche et forme de fils de chanvre;--les cotonnades
proprement dites se nomment _momen_, et le coton non tiss _wata_
(ouate); la bourre de soie s'appelle aussi _wata_ (_ma-wata_).

[227] _Courrier de Lyon_, fvrier 1860

[228] _Wa-kan San-sai du-ye_, liv. XV, p. 4

[229] En chinois: _tse-ming-tchoung_ cloche sonnant d'elle-mme.

[230] M. le docteur Mne, dans les _Mmoires de la Socit des Etudes
Japonaises_, t. III, p. 11.

[231] _Kai-no tama_ gemmes d'hutres.

[232] _Gin-tama._

[233] _Kin-tama._

[234] Voy., sur les miroirs chinois et japonais: Julien et Champion,
_Industries anciennes et modernes de l'empire chinois_, 1869, pp. 63 et
234; et la _Revue scientifique_, 2e srie, 1880, t. XVIII, p. 1143.

[235] Jap. _a'ugi_. On rapporte que l'impratrice _Zin-g_,  l'poque
de la guerre des Japonais contre le pays des San-kan (Core), vit des
chauves-souris (jap. _hen-puku_) qui lui donnrent l'ide de faire faire
des ventails. Depuis cette poque, on a fabriqu des ventails de
toutes sortes dont l'usage est rpandu dans les diffrentes classes de
la population indigne, aussi bien parmi les hommes que parmi les
femmes. On cite notamment les ventails peints appels _akome_; les
ventails qui ressemblent  une fleur  demi panouie et dont se servent
les bonzes et les mdecins; les ventails des danseuses d'assez grandes
dimensions; les ventails en bois de pin (_hi a'ugi_) en faveur chez les
fonctionnaires publics; les crans, de forme circulaire, nomms _utiva_,
qui taient les seuls ventails usits en Chine jusqu' la dynastie des
_Ming_. Le nom de _uti-va_ leur vient de ce qu'ils sont assez forts et
solides pour servir  battre (_utu_) les vtements ou  craser les
insectes; on en fabrique avec du cuir ou des planchettes laques,
supportes par un manche de bambou; _va_ dsigne une sorte particulire
d'cran, dont on fait usage  la cour.

[236] Les chapeaux de bambou (Jap. _take-no ko-kasa_) s'emploient, comme
chez nous les chapeaux de paille, pour se garantir des rayons du soleil.
On a tent, non sans quelques succs, de les faire accepter dans les
modes europennes. En Chine, ces chapeaux se fabriquent avec des
joncs.--Les parasoles ou parapluies sont dits parasols de Chine
(_kara-kasa_). On en fait remonter l'invention  l'poque de Yu-le-Grand
(XXIIIe sicle avant notre re); mais les vritables parapluies ne
datent que du rgne de _Youen-ti_, de la dynastie des _We_ (260 de
notre re). On fabrique des parasoles de soie et surtout de papier huil
et impntrable  la pluie; les principales manufactures se trouvent
dans la province de _Setu_.

[237] _Morning Chronicle_, du 4 fvrier 1858.

[238] On a pu en juger en visitant en 1878,  Paris, le dpartement
Japonais de l'Exposition universelle.

[239] _Zipangu_ est une notation  peine corrompue des mots chinois
_Jih-pen-koueh_ le royaume du Japon.--Rachid-Eddin, qui crivait en
1294, dsigne ce mme pays sous le nom de _Djemenkou_, et Aboulfda sous
celui de _Djemkout_.

[240] _Nippon-wau dai it-ran_, livr. VII, p. 46.

[241] Saint Franois Xavier gagna le Japon  bord de la jonque d'un
corsaire chinois. Il tait accompagn d'un Japonais converti au
christianisme et baptis sous le nom de _Paolo de Santa-Fe_. Le hasard
le fit aborder  _Kago-sima_ qui tait justement le lieu de naissance de
ce Paolo. Il y fut accueilli avec enthousiasme, et le damyau rgnant de
Satsouma lui permit de faire des prdications dans toute l'tendue de
son domaine. Sur l'instigation des bonzes, cette permission finit
cependant par tre rvoque, et le prince annona qu'il tait dfendu 
ses sujets, sous peine de mort, de se livrer aux pratiques du
christianisme. Franois Xavier dut chercher dans d'autres parties du
Japon les moyens de poursuivre son oeuvre d'vanglisation.--Il n'est
peut-tre pas inutile de faire observer que, dans les rcits des
missions chrtiennes au Japon, non-seulement les grands princes
feudataires, mais mme les plus petits damyaux, sont qualifis de
l'pithte de roi. Et c'est par une erreur de ce genre qu'on parle
souvent de l'ambassade envoye au pape Grgoire XIII par l'empereur du
Japon. Cette ambassade,  laquelle on fit une rception pompeuse en
Europe, reprsentait des princes fodaux de l'le de Kiousiou, et
nullement le mikado ou son syaugoun.

[242] _I-i Ka-mon-no Kami._

[243] Le mot _mi-ka-do_, par lequel on dsigne l'Empereur, signifie
littralement La Grand'porte Impriale. C'est l une des nombreuses
analogies que l'on peut constater entre les Japonais et les Turcs
(Sublime-Porte), dont l'idiome notamment appartient au mme systme
grammatical.--Aujourd'hui, le titre de mikado est  peu prs
compltement abandonn; il a t remplac par l'ancien titre de _Ten-au_
l'Auguste du Ciel.

[244] _Comment on cre une religion_, dans la _Revue scientifique_ du 7
mai 1875.

[245] _Gen-rau-in_, sorte de Conseil des Anciens.

[246] _Fu-ken kwai-gi_, sorte de Conseil des Prfectures.








End of the Project Gutenberg EBook of La civilisation japonaise, by 
Lon Louis Lucien Prunol de Rosny

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CIVILISATION JAPONAISE ***

***** This file should be named 40516-8.txt or 40516-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/0/5/1/40516/

Produced by Guillaume Dor, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
