Project Gutenberg's Confidences et Rvlations, by Jean-Eugne Robert-Houdin

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Title: Confidences et Rvlations
       Comment on devient sorcier

Author: Jean-Eugne Robert-Houdin

Release Date: September 24, 2012 [EBook #40855]
[Last updated: October 7, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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et n'a pas t harmonise.







CONFIDENCES

ET

RVLATIONS

BLOIS--IMPRIMERIE LECESNE, RUE DES PAPEGAULTS.




MMOIRES ET RVLATIONS

[Illustration: ROBERT-HOUDIN]




ROBERT-HOUDIN

CONFIDENCES
ET
RVLATIONS

COMMENT ON DEVIENT SORCIER

[Illustration: MACDOINE CALLIGRAPHIQUE

dans laquelle se trouvent six mots diffrents]

BLOIS
LECESNE, IMPRIMEUR-DITEUR
RUE DES PAPEGAULTS

MDCCCLXVIII.




INTRODUCTION

DANS LA DEMEURE DE L'AUTEUR.


Je possde et j'habite,  Saint-Gervais, prs Blois, une demeure dans
laquelle j'ai organis des agencements, je dirais presque des trucs,
qui, sans tre aussi prestigieux que ceux de mes sances, ne m'en ont
pas moins donn dans le pays,  certaine poque, la dangereuse
rputation d'un homme possdant des pouvoirs surnaturels.

Ces organisations mystrieuses ne sont,  vrai dire, que d'utiles
applications de la science aux usages domestiques.

J'ai pens qu'il serait peut-tre agrable au public de connatre ces
petits secrets dont on a beaucoup parl, et j'ai cru ne pouvoir mieux
faire pour leur publicit que de les placer en tte d'un ouvrage plein
de rvlations et de confidences.

Si le lecteur veut bien me suivre, je vais le conduire jusqu'
Saint-Gervais, l'introduire dans mon habitation, lui servir de cicerone,
et pour lui viter tout dplacement et toute fatigue, je ferai en sorte,
en ma qualit d'ex-sorcier, que son voyage et sa visite s'excutent sans
changer de place.




LE PRIEUR.


A deux kilomtres de Blois, sur la rive gauche de la Loire, est un petit
village dont le nom rappelle aux gourmets de savoureux souvenirs. C'est
l que se fabrique la fameuse crme de Saint-Gervais.

Ce n'est pas assurment le culte de cette blanche friandise qui m'a
port  choisir cet endroit pour y fixer ma rsidence. C'est  l'_Amour
sacr_ de la patrie seulement que je dois d'avoir pour vis--vis cette
bonne ville de Blois qui m'a donn le jour.

Une promenade, droite comme un I majuscule, relie Saint-Gervais  ma
ville natale. Sur l'extrmit de cet I tombe  angle droit un chemin
communal longeant notre village et conduisant au _Prieur_.

Le Prieur, c'est mon modeste domaine, que mon ami Dantan jeune a nomm,
par extension, l'abbaye de l'_Attrape_.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'on arrive au Prieur, on a devant soi:

1 Une grille pour l'entre des voitures;

2 Une porte sur la gauche, pour le passage des visiteurs;

3 Une bote, sur la droite, avec ouverture  bascule, pour
l'introduction des lettres et des journaux.

La maison d'habitation est situe  400 mtres de cet endroit; une alle
large et sinueuse y conduit  travers un petit parc ombrag d'arbres
sculaires.

Cette courte description topographique fera comprendre au lecteur la
ncessit des procds lectriques que j'ai organiss  mes portes pour
remplir automatiquement les fonctions d'un concierge:

La porte des visiteurs est peinte en blanc. Sur cette porte immacule
apparat,  hauteur d'homme, une plaque en cuivre et dore, portant le
nom de Robert-Houdin; cette indication est de la plus grande utilit;
nul voisin n'tant l pour renseigner le visiteur.

Au-dessous de cette plaque est un petit marteau galement dor dont la
forme indique suffisamment les fonctions; mais, pour qu'il n'y ait aucun
doute  cet gard, une petite tte fantastique entre deux mains de mme
nature sortant de la porte, comme d'un pilori, semblent indiquer le mot:
_Frappez_, qui est plac au-dessous d'elles.

Le visiteur soulve le marteau selon sa fantaisie, mais, si faible que
soit le coup, l-bas,  400 mtres de distance, un carillon nergique se
fait entendre dans toutes les parties de la maison, sans blesser, pour
cela, l'oreille la plus dlicate.

Si le carillon cessait avec la percussion, comme dans les sonneries
ordinaires, rien ne viendrait contrler l'ouverture de la porte, et le
visiteur risquerait de monter la garde devant le Prieur.

Il n'en est pas ainsi: La cloche sonne incessamment et ne cesse son
appel que lorsque la serrure a fonctionn rgulirement.

Pour ouvrir cette serrure, il suffit de pousser un bouton plac dans le
vestibule. C'est presque le cordon du concierge.

Par la cessation de la sonnerie, le domestique est donc averti du succs
de son service.

Mais cela ne suffit pas: il faut aussi que le visiteur sache qu'il peut
entrer.

Voici ce qui se passe  cet effet: en mme temps que fonctionne la
serrure, le nom de Robert-Houdin disparat subitement et se trouve
remplac par une plaque en mail, sur laquelle est peinte en gros
caractres le mot: Entrez!

A cette intelligible invitation, le visiteur tourne un bouton d'ivoire,
et il entre en poussant la porte, qu'il n'a mme pas la peine de
refermer, un ressort se chargeant de ce soin.

La porte une fois ferme, on ne peut plus sortir sans certaines
formalits. Tout est rentr dans l'ordre primitif, et le nom propre a
remplac le mot d'invitation.

       *       *       *       *       *

Cette fermeture prsente, en outre, une sret pour les matres du
logis: Si par erreur, par enfantillage ou par maladresse, un domestique
tire le cordon, la porte ne s'ouvre pas; il faut pour cela que le
marteau ait t soulev et que l'avertissement de la cloche se soit fait
entendre.

Le visiteur, en entrant, ne s'est pas dout qu'il a envoy des
avertissements  ses futurs htes. La porte, en s'ouvrant et en se
fermant, a excut aux diffrents angles de son ouverture et de sa
fermeture, une sonnerie d'un rythme particulier.

Cette musique bizarre et de courte dure peut indiquer, par
l'observation, si l'on reoit _une ou plusieurs personnes_, si c'est un
_habitu_ de la maison ou un _visiteur nouveau_, si c'est enfin quelque
_intrus_ qui, ne connaissant pas la porte de service, s'est fourvoy par
cette ouverture.

       *       *       *       *       *

Ici j'ai besoin de donner des explications, car ces effets qui semblent
sortir des lois ordinaires de la mcanique, pourraient peut-tre trouver
quelques incrdules parmi mes lecteurs, si je ne prouvais ce que
j'avance:

Mes procds de reconnaissance  distance sont de la plus grande
simplicit et reposent uniquement sur certaines observations
d'acoustique qui ne m'ont jamais fait dfaut.

Nous venons de dire que la porte en s'ouvrant envoyait,  deux angles
diffrents de son ouverture, deux sonneries bien diffrentes, lesquelles
sonneries se rptaient aux mmes angles par la fermeture. Ces quatre
petits carillons, bien que produits par des mouvements diffrents,
arrivent au Prieur espacs par des silences de dure gale.

Avec une aussi simple disposition on peut, ainsi qu'on va le voir,
recevoir,  l'insu des visiteurs, des avertissements bien diffrents:

Un seul visiteur se prsente-t-il; il sonne, on ouvre, il entre en
poussant la porte qui se referme aussitt. C'est ce que j'appelle
l'ouverture normale: les quatre coups se sont suivis  distances gales:
drin.... drin.... drin.... drin.... On a jug au Prieur qu'il n'est
entr qu'une seule personne.

       *       *       *       *       *

Supposons maintenant qu'il nous vienne plusieurs visiteurs: La porte
s'est ouverte d'aprs les formalits ci-dessus indiques. Le premier
visiteur entre en poussant la porte, et selon les rgles prescrites par
la politesse la plus lmentaire, il la tient ouverte jusqu' ce que
chacun soit pass; puis la porte se referme lorsqu'elle est abandonne.
Or l'intervalle entre les deux premiers et les deux derniers coups a t
proportionnel  la quantit des personnes qui sont entres; le carillon
s'est fait entendre ainsi:

    drin.... drin........ drin.... drin,

et pour une oreille exerce l'apprciation du nombre est des plus
faciles.

       *       *       *       *       *

L'habitu de la maison, lui, se reconnat aisment: il frappe et sachant
ce qui doit se produire devant lui, il ne s'arrte pas, comme l'on dit,
aux bagatelles de la porte; on ne lui a pas plus tt ouvert que les
quatre coups qui-distants se font entendre et annoncent son
introduction.

       *       *       *       *       *

Il n'en est pas de mme pour un visiteur nouveau: celui-ci frappe, et
lorsque parat le mot _entrez_, sa surprise l'arrte; ce n'est qu'au
bout de quelque temps qu'il se dcide  pousser la porte. Dans cette
action, il observe tout; sa dmarche est lente et les quatre coups sont
comme sa dmarche drin.... drin.... drin.... drin.... On se prpare au
Prieur pour recevoir ce nouveau visiteur.

       *       *       *       *       *

Le mendiant voyageur qui se prsente  cette porte parce qu'il ne
connat pas la porte de service, soulve timidement le marteau, et au
lieu de voir, selon l'usage, quelqu'un venir pour lui ouvrir, il est
tmoin d'un procd d'ouverture auquel il est loin de s'attendre; il
craint une indiscrtion; il hsite  entrer, et s'il le fait, ce n'est
qu'aprs quelques instants d'attente et d'incertitude. On doit croire
qu'il n'ouvre pas brusquement la porte. En entendant le
carillon, ...d....r....i....n.... d...r...i...n... d...r...i...n...
d...r...i...n... il semble aux gens de la maison qu'ils voient entrer ce
pauvre diable. On va  sa rencontre avec certitude. On ne s'est jamais
tromp.

       *       *       *       *       *

Supposons maintenant qu'on vienne en voiture pour me visiter: les
grilles d'entre sont ordinairement fermes, mais les cochers du pays
savent tous par exprience ou par ou dire comment on les ouvre.
L'automdon descend de son sige; il se fait d'abord ouvrir la petite
porte; il entre. Ah! par exemple, en voil un dont le carillon est
distinctif. Drin. drin. drin. drin. On comprend au Prieur que le cocher
qui entre avec une telle prcipitation veut faire preuve vis--vis de
ses matres ou de ses _bourgeois_ de son zle et de son intelligence.

Notre homme trouve appendue  l'intrieur la clef de la grille qu'une
inscription lui dsigne; il n'a plus qu' ouvrir la porte  deux
battants. Ce double mouvement s'entend et se voit, mme dans la maison.
A cet effet est plac dans le vestibule un tableau sur lequel sont
peints ces mots: LES PORTES DES GRILLES SONT....

A la suite de cette inscription incomplte viennent se prsenter
successivement les mots OUVERTES ou FERMES, selon que les grilles sont
dans l'un ou l'autre de ces deux tats; et cette transposition
alternative vient prouver matriellement la justesse de cet axime: Il
faut qu'une porte soit ouverte ou ferme.

Avec un tel tableau, je puis, chaque soir, vrifier  distance la
fermeture des portes de la maison.

       *       *       *       *       *

Passons maintenant au service de la bote aux lettres. Rien n'est plus
simple encore: J'ai dit plus haut que la bote aux lettres tait ferme
par une petite porte  bascule. Cette porte est dispose de telle sorte
que lorsqu'elle s'ouvre, elle met en mouvement au Prieur une sonnerie
lectrique. Or le facteur a reu l'ordre de mettre d'abord d'un seul
coup dans la bote tous les journaux et d'y joindre les circulaires pour
ne pas produire de fausses motions; aprs quoi, il introduit les
lettres, l'une aprs l'autre. On est donc averti  la maison de la
remise de chacun de ces objets, de sorte que si l'on n'est pas matinal,
on peut, de son lit, compter les diverses parties de son courrier.

Pour viter d'envoyer porter les lettres  la poste du village, on fait
la correspondance le soir; puis, en tournant un index nomm
_commutateur_, on transpose les avertissements, c'est--dire que le
lendemain matin le facteur, en mettant son message dans la bote, au
lieu d'envoyer le carillon  la maison, entend prs de lui une sonnerie
qui l'avertit d'y venir prendre les lettres; il se sonne ainsi lui-mme.

       *       *       *       *       *

Ces organisations si agrablement utiles prsentent cependant un
inconvnient que je vais signaler, ce qui m'amnera  raconter
incidemment au lecteur une petite anecdote assez plaisante sur ce sujet:

Les habitants de Saint-Gervais ont une qualit que je me plais  leur
reconnatre: ils sont trs-discrets. Il n'est jamais venu  l'ide
d'aucun d'entre eux de toucher au marteau de ma porte d'entre autrement
que par ncessit.

Mais certains promeneurs de la ville y mettent moins de rserve et se
permettent quelquefois de s'escrimer sur les accessoires lectriques,
pour en voir les effets.

Bien que trs rares, ces indiscrtions ne laissent pas que d'tre
dsagrables.

Tel est l'inconvnient dont je viens de parler et voici l'anecdote 
laquelle elle a donn lieu.

Un jour, Jean, le jardinier de la maison, travaillait prs de la porte
d'entre; il entend quelque bruit de ce ct et voit bientt un flneur
de notre cit blsoise qui, aprs avoir fait manoeuvrer le marteau,
s'amusait  ouvrir et  fermer la porte, sans s'inquiter du trouble
qu'il portait dans la maison.

Sur une remontrance que lui fait l'homme de service, l'importun se
contente de dire pour sa justification:

--Ah! oui, je sais; a sonne l bas. Pardon! je voulais voir comment a
fonctionnait.

--S'il en est ainsi, monsieur, c'est bien diffrent, reprend le
jardinier d'un ton de bonhomie affecte, je comprends votre dsir de
vous instruire et je vous demande pardon,  mon tour, de vous avoir
drang dans vos observations.

Sur ce, sans paratre remarquer l'embarras de son interlocuteur, Jean
retourne  son ouvrage en continuant de jouer l'indiffrence la plus
complte. Mais Jean est un malin dans la double acception du mot, il ne
se trouve pas suffisamment satisfait, et s'il refoule au fond de son
coeur son reste de mcontentement, c'est pour avoir une plus grande
libert d'esprit dans un projet de reprsailles qu'il vient de concevoir
et qu'il se propose de mettre, le jour mme,  excution.

       *       *       *       *       *

Vers minuit, il se rend  la demeure du personnage; il se pend  sa
sonnette et carillonne de toute la force de ses poignets.

Une fentre s'entrouvre au premier tage; puis, par son entrebillement,
parat une tte coiffe de nuit et empourpre par la colre.

Jean s'est muni d'une lanterne; il en dirige les rayons vers sa victime.

--Bonsoir, monsieur, lui dit-il d'un ton ironiquement poli, comment vous
portez-vous?

--Que diable avez-vous  sonner ainsi,  pareille heure? rpond une voix
courrouce.

--Oh! pardon, monsieur, reprend Jean en paraphrasant certaine rponse de
son interlocuteur; oui, je sais, a sonne l-haut; mais je voulais voir
si votre sonnette fonctionnait aussi bien que le marteau du Prieur.
Bonsoir, monsieur?

Il tait temps que Jean s'loignt; le monsieur tait all chercher,
pour la lui jeter sur la tte.... une vengeance de nuit.

       *       *       *       *       *

Pour conjurer cette petite misre, je plaai sur ma porte un avis
engageant chacun  ne pas toucher au marteau sans ncessit. Avis
inutile! Il y avait toujours une ncessit pour frapper, c'tait celle
de satisfaire une ou plusieurs curiosits.

Ne pouvant chapper  ces persistantes indiscrtions, je pris le parti
de ne plus m'en taquiner et de les regarder au contraire comme un succs
que m'attiraient mes procds lectriques.

Je n'eus qu' me fliciter, plus tard, de ma conciliante dtermination:
car, soit que la curiosit locale se ft mousse, soit toute autre
cause, les importunits cessrent d'elles-mmes et maintenant il est
fort rare que le marteau soit soulev dans un autre but que celui de
pntrer dans ma demeure.

Mon _concierge lectrique_ ne me laisse donc plus rien  dsirer. Son
service est des plus exacts; sa fidlit est  toute preuve; sa
discrtion est sans gale; quant  ses appointements, je doute qu'il
soit possible de moins donner pour un employ aussi parfait.

       *       *       *       *       *

Voici maintenant certains dtails sur un procd  l'aide duquel je
parviens  assurer  mon cheval l'exactitude de ses repas et l'intgrit
de ses rations.

Il est bon de dire que ce cheval est une jument, bonne et douce fille
quasi majeure, qui rpondrait au nom de Fanchette, si la parole ne lui
faisait dfaut.

Fanchette est affectueuse et mme caressante; nous la regardons
_presque_ comme une amie de la maison, et c'est  ce titre que nous lui
prodiguons toutes les douceurs qu'il lui est donn de goter dans sa
condition chevaline.

Ce petit prambule fera comprendre ma sollicitude  l'endroit des repas
de notre chre bte.

Fanchette a une personne affecte  son service de bouche; c'est un
garon fort honnte qui, en raison mme de sa probit, ne se formalise
aucunement de mes procds... lectriques.

Mais avant ce serviteur, j'en avais un autre. C'tait un homme actif,
intelligent, et qui s'tait passionn pour l'art cultiv, jadis, par son
patron. Il ne connaissait qu'un seul tour, mais il l'excutait avec une
rare habilet. Ce tour consistait  changer mon avoine en pices de cinq
francs.

Fanchette gotait peu ce genre de spectacle, et, faute de pouvoir se
plaindre, elle se contentait de protester par des dfaillances
accusatrices.

Cet escamotage tant bien constat, je donnai le compte  mon artiste,
et me dcidai  distribuer moi-mme  Fanchette son picotin
rconfortant.

Je dis moi-mme; c'est beaucoup avancer, car, je dois le confesser, si
ma bte et d compter sur mon exactitude pour faire ses repas  heure
fixe, elle et pu prouver quelques dceptions  ce sujet.

Mais n'ai-je pas dans l'lectricit et la mcanique des auxiliaires
intelligents, et sur le service desquels je puis compter?

L'curie est distante d'une quarantaine de mtres de la maison. Malgr
cet loignement, c'est de mon cabinet de travail que se fait la
distribution. Une pendule est charge de ce soin,  l'aide d'une
communication lectrique. Ces fonctions ont lieu trois fois par jour et
 heure fixe. L'instrument distributeur est de la plus grande
simplicit: c'est une bote carre en forme d'entonnoir, versant le
picotin dans des proportions rgles  l'avance.

--Mais! me dira-t-on, ne peut-on pas enlever au cheval son avoine
aussitt qu'elle vient de tomber?

Cette circonstance est prvue; le cheval n'a rien  craindre de ce ct,
car la dtente lectrique qui fait verser l'avoine ne peut avoir son
effet qu'autant que la porte de l'curie est ferme  clef.

--Mais le voleur ne peut-il pas s'enfermer avec le cheval?

--Cela n'est pas possible, attendu que la serrure ne se ferme que du
dehors.

--Alors on attendra que l'avoine soit tombe pour venir  soustraire.

--Oui, mais alors on est averti de ce mange par un carillon dispos de
manire  se faire entendre au logis, si on ouvre la porte avant que
l'avoine soit entirement mange par le cheval.

       *       *       *       *       *

La pendule dont je viens de parler est charge, en outre, de transmettre
l'heure  deux grands cadrans placs, l'un au fronton de la maison,
l'autre au logement du jardinier.

--Pourquoi ce luxe de deux grands cadrans, me direz-vous, lorsqu'un seul
peut suffire pour l'extrieur?

Je vous dois, lecteur,  ce sujet une explication justificative. Lorsque
je plaai mon premier cadran lectrique dans le fronton du _Prieur_,
c'tait dans le double but d'indiquer l'heure  toute la valle et de
donner aux gens de la maison une heure unique et rgulatrice.

Mais une fois mon oeuvre termine, je m'aperus que mon cadran tait
plus utile aux passants qu' moi-mme. J'tais oblig de sortir pour
voir l'heure.

Je me creusai vainement la tte pendant quelque temps, pour parer  cet
inconvnient. Je ne voyais d'autre solution  ce problme que de btir
une maison en face de la mienne pour regarder mon cadran. Toutefois une
ide beaucoup plus simple vint enfin me sortir d'embarras: le pignon du
logement du jardinier tait en vue de toutes nos fentres, j'y plaai un
second cadran et je le fis marcher par le mme fil lectrique que le
premier.

Cette heure se communique par le mme procd  plusieurs cadrans placs
dans diffrentes pices de l'habitation.

Mais  tous ces cadrans il fallait une sonnerie unique, une sonnerie
pouvant tre entendue des habitants du Prieur, ainsi que de tout le
village.

Sur le fate de la maison est une sorte de campanile abritant une
cloche d'un certain volume dont on se sert pour l'appel aux heures des
repas.

Je plaai au-dessous de cette cloche un rouage suffisamment nergique
pour soulever le marteau en temps voulu. Mais comme il et fallu
remonter chaque jour le poids de cette machine, je me servis d'une force
perdue, ou pour mieux dire, non utilise, pour remplir automatiquement
cette fonction. A cet effet, j'tablis entre la porte battante de la
cuisine situe au rez-de-chausse, et le remontoir de la sonnerie plac
au grenier, une communication dispose de telle sorte qu'en allant et
venant pour leur service, et sans qu'ils s'en doutent, les domestiques
remontent incessamment le poids de ce rouage.

C'est presque un mouvement perptuel dont on n'a jamais  s'occuper.

Un courant lectrique distribu par mon rgulateur soulve la dtente de
la sonnerie et fait compter le nombre de coups indiqus par les cadrans.

       *       *       *       *       *

Cette distribution d'heure me permet d'user, dans certains cas, d'une
petite ruse qui m'est fort utile et que je vais vous confier, lecteur, 
la condition de n'en pas parler, car ma ruse une fois connue manquerait
son effet. Lorsque, pour une cause ou pour une autre, je veux avancer ou
retarder l'heure de mes repas, je presse secrtement sur certaine touche
lectrique place dans mon cabinet, et j'avance ou je retarde  mon gr
les cadrans et la sonnerie de la maison. La cuisinire a trouv que le
temps passe souvent bien vite, et moi j'ai gagn en plus ou en moins un
quart d'heure que je n'eusse pas obtenu sans cela.

       *       *       *       *       *

C'est encore ce mme rgulateur qui, chaque matin,  l'aide de
transmissions lectriques, rveille trois personnes  des heures
diffrentes,  commencer par le jardinier.

Cette disposition n'a rien de bien merveilleux et je n'en parlerais pas
si je n'avais  signaler un procd assez simple pour forcer mon monde 
se lever lorsqu'il est rveill. Voici le procd: Le rveil sonne
d'abord assez bruyamment pour que le dormeur le plus apathique soit
rveill, et il continue de sonner jusqu' ce qu'on aille dranger une
petite touche place  l'extrmit de la chambre. Il faut, pour cela, se
lever; alors le tour est fait.

       *       *       *       *       *

Ce pauvre jardinier, je le tourmente bien avec mon lectricit.

Croirait-on qu'il ne peut pas chauffer ma serre au-del de dix degrs de
chaleur ou laisser baisser la temprature au-dessous de trois degrs de
froid, sans que j'en sois averti.

Le lendemain matin, je lui dis: Jean, vous avez trop chauff hier soir;
vous grillez mes graniums; ou bien: Jean, vous risquez de geler mes
orangers; le thermomtre est descendu, cette nuit,  trois degrs
au-dessous de zro.

Jean se gratte l'oreille, ne rpond pas; mais je suis sr qu'il me
regarde un peu comme sorcier.

Cette disposition thermo-lectrique est galement place dans mon
bcher, pour m'avertir du moindre commencement d'incendie.

       *       *       *       *       *

Le Prieur n'est point une succursale de la Banque de France; toutefois,
si modestes que soient mes objets prcieux, je tiens  les conserver,
et, dans ce but, j'ai cru devoir prendre mes prcautions contre les
voleurs: les portes et fentres de ma demeure ont toutes une disposition
lectrique qui les relie avec le carillon et sont organises de telle
sorte que lorsque l'une d'elles fonctionne, la cloche rsonne tout le
temps de son ouverture.

Le lecteur voit dj l'inconvnient que prsenterait ce systme si le
carillon rsonnait chaque fois qu'on se mettrait  la fentre ou qu'on
voudrait sortir de chez soi. Il n'en est point ainsi: la communication
se trouve interrompue toute la journe et n'est rtablie qu' minuit
(l'heure du crime) et c'est encore la pendule au picotin qui se charge
de ce soin.

Lorsque nous nous absentons de la maison, la communication lectrique
est permanente et, le cas d'ouverture chant, la grosse sonnerie de
l'horloge dont la dtente est souleve par l'lectricit sonne sans
cesse et produit  s'y mprendre la sonnerie du tocsin. Le jardinier et
les voisins mme tant avertis de ce fait, le voleur serait facilement
pris au trbuchet.

       *       *       *       *       *

Nous nous plaisons souvent  tirer au pistolet. Nous avons pour cela un
emplacement fort bien organis. Mais au lieu de la renomme
traditionnelle, le tireur qui fait mouche voit soudain apparatre
au-dessus de sa tte une couronne de feuillage. La balle et
l'lectricit luttent de vitesse dans ce double trajet; ainsi bien qu'on
soit  vingt mtres du but, le couronnement est instantan.

       *       *       *       *       *

Permettez-moi, lecteur, de vous parler encore d'une invention  laquelle
l'lectricit est tout  fait trangre, mais que je crois devoir,
toutefois, vous intresser: Dans mon parc se trouve un chemin creux que
l'on se voit, quelquefois, dans la ncessit de traverser. Il n'y a,
pour cela, ni pont ni passerelle. Mais sur le bord de ce ravin l'on voit
un petit banc; le promeneur y prend place, et il n'est pas plus tt
assis qu'il se voit subitement transport  l'autre rive.

Le voyageur met pied  terre et le petit banc retourne de lui-mme
chercher un autre passager.

Cette locomotion est  double effet: il y a une mme voie arienne pour
le retour.

Je termine ici mes descriptions; en les continuant je craindrais de
tomber dans ce ridicule du propritaire campagnard qui, ds qu'il tient
un visiteur, ne lui fait pas plus grce d'un bourgeon de ses arbres que
d'un oeuf de son poulailler.

D'ailleurs ne dois-je pas rserver quelques petits dtails imprvus pour
le visiteur qui viendrait lever le marteau mystrieux au-dessous duquel,
on s'en souvient, est grav le nom de

ROBERT-HOUDIN.




PRFACE

SAINT-GERVAIS, prs Blois, septembre 1858.


Huit heures sonnent  ma pendule.... J'ai prs de moi ma femme, mes
enfants; je viens de passer une de ces bonnes journes que peuvent seuls
procurer le calme, le travail et l'tude; sans regret du pass, sans
crainte pour l'avenir, je suis, je ne crains pas de le dire, aussi
heureux qu'on peut l'tre.

       *       *       *       *       *

Et cependant,  chaque vibration de cette heure mystrieuse, mon pouls
s'lance, mes tempes battent avec force, je respire  peine, j'ai besoin
d'air, de mouvement. Si l'on m'interroge, je ne rponds pas, tant mon
me est absorbe dans une vague et dlicieuse rverie!

Vous l'avouerai-je, lecteur? Et pourquoi pas? Cet effet lectrique,
sinon magique, n'a rien qui ne puisse tre facilement compris de vous.

       *       *       *       *       *

Si dans ce moment mon motion est aussi vive, c'est que dans le cours de
ma carrire d'artiste, huit heures taient le moment o j'allais
paratre en scne. Alors, l'oeil avidement appliqu au _trou_ du
rideau, je voyais avec un plaisir extrme la foule qui se pressait 
l'envi pour me voir. Ainsi qu' prsent, le coeur me battait, car
j'tais heureux et fier d'un tel succs.

       *       *       *       *       *

Souvent aussi,  ce sentiment venait se mler une inquitude, un doute
mme. Mon Dieu! me disais-je avec terreur, suis-je assez sr de moi pour
justifier un tel empressement, une telle vogue?

Mais bientt, rassur par le pass, je voyais avec plus de calme arriver
l'instant suprme d'agiter la sonnette. J'entrais alors en scne;
j'tais prs de la rampe devant mes juges; je me trompe, devant des
spectateurs amis dont j'allais essayer de gagner les suffrages.

       *       *       *       *       *

Concevez-vous, maintenant, lecteur, tout ce que cette heure rappelle en
moi de souvenirs, et comprenez-vous qu'elle soit reste dans mon esprit
toujours solennelle et toujours mouvante?

       *       *       *       *       *

Ces motions, ces souvenirs, ne me sont point pnibles: je les voque,
au contraire, et je m'y complais. Quelquefois mme il arrive que, pour
les prolonger, je me transporte mentalement sur mon thtre. L, comme
jadis, j'agite la sonnette, le rideau se lve, je revois mes
spectateurs, et, sous le charme de cette douce illusion, je me plais 
leur raconter les pisodes les plus intressants de ma vie d'artiste.
Je dis comment une vocation se rvle, comment s'engage la lutte contre
les difficults de toutes sortes, comment enfin....

       *       *       *       *       *

Mais pourquoi de cette fiction ne ferais-je pas une ralit?.... Ne
pourrais-je pas, chaque soir, alors que huit heures sonnent, guid par
de fidles souvenirs, continuer sous une autre forme le cours de mes
reprsentations d'autrefois?.... Mon public serait le lecteur, et ma
scne un volume.....

       *       *       *       *       *

Cette ide me sduit, je l'accueille avec joie, et me laisse aussitt
bercer par ces riantes illusions. Dj je me vois en prsence de
spectateurs dont la bienveillance m'encourage.... Il me semble que l'on
attend.... que l'on coute.

       *       *       *       *       *

Sans plus hsiter, je commence.....




MMOIRES

ET

RVLATIONS




CHAPITRE PREMIER.

UN HORLOGER RACCOMMODEUR DE SOUFFLETS.--INTRIEUR D'ARTISTE.--LES LEONS
DU COLONEL BERNARD.--L'AMBITION PATERNELLE.--PREMIERS TRAVAUX
MCANIQUES.--AH! SI J'AVAIS UN RAT!--L'INDUSTRIE D'UN
PRISONNIER.--L'ABB LARIVIRE.--UNE PAROLE D'HONNEUR.--ADIEU MES CHERS
OUTILS!


Pour me conformer  la tradition qui veut qu'au dbut de ses
confessions, tout homme crivant.... comment dirai-je? ses Mmoires,
non, ses souvenirs, fasse connatre ses titres de noblesse, je commence
par dclarer au lecteur, avec un certain orgueil, que je suis n 
Blois, patrie du roi Louis XII, surnomm le _Pre du Peuple_, et de
Denis Papin, l'illustre inventeur des machines  vapeur.

Voil pour ma ville natale. Quant  ma famille, il devrait sembler
naturel, en raison de l'art auquel j'ai consacr mon existence, de me
voir greffer sur mon arbre gnalogique le nom de Robert-le-Diable ou
celui de quelque sorcier du moyen-ge; mais, esclave de la vrit, je me
contenterai de dire que mon pre tait horloger.

Sans s'lever  la hauteur des Berthoud et des Brguet, il passait
nanmoins pour fort habile dans sa profession. Au reste, je fais preuve
de modestie en bornant  un seul art les talents de mon pre, car la
nature l'avait fait apte aux spcialits les plus diverses, et son
activit d'esprit le portait  tout entreprendre avec une gale ardeur.

Excellent graveur, bijoutier plein de got, il savait mme au besoin
sculpter un bras ou une jambe de statuette estropie, remettre de
l'mail  un vase du Japon endommag, ou bien encore rparer les
serinettes, fort en vogue  cette poque.

L'habilet dont il donnait tant de preuves avait fini par lui valoir une
clientle beaucoup trop nombreuse, car, ces travaux, il les faisait pour
la plupart gratuitement et m par le seul plaisir d'obliger.

Sa rputation lui attira mme une petite mystification dont, au reste,
il se tira en homme d'esprit.

Un jour, un domestique en livre entre dans la boutique, et prsentant 
mon pre un objet soigneusement envelopp:

--Mme de B...., dit-il, vous fait ses compliments et vous prie de lui
rparer cela.

--C'est bien, rpondit mon pre, absorb en ce moment par la rparation
d'une tabatire  musique, je m'en occuperai.

Son travail termin, il dchire l'enveloppe, mais quelle n'est pas sa
surprise?... il trouve un soufflet.

--Un soufflet  rparer!  moi!  un horloger!  un bijoutier! s'cria
mon pre indign, et ne sachant s'il devait voir dans ce fait une
mystification ou simplement un manque de tact:

--_Un soufflet!_ rptait-il, me prend-on pour un Auvergnat?

Sa premire pense fut de rempaqueter ce nouvel et singulier article de
bijouterie pour le renvoyer  son propritaire; mais la rflexion lui
inspira une vengeance plus digne et plus originale  la fois.

Il examine ce soufflet aristocratique qui valait bien deux francs, le
rpare consciencieusement, puis le fait porter  Mme de B.... avec
cette facture inusite dans l'art de l'horlogerie:

                 =P. ROBERT=

  _Horloger, bijoutier, raccommodeur de soufflets, tameur de
  casserolles, fondeur de cuillers d'tain, fait le commerce
  des peaux de lapin et tout ce qui concerne son tat._

                 DOIT MADAME De B...
  _____                                  ==============
    |                                      | F. | C. |
    | Pour la rparation d'un soufflet.... | 6  |   |

  Nota. M. Robert espre que Mme de B... apprciera le _soufflet_ qu'il
  lui renvoie.

L'aventure fut connue et l'on en rit beaucoup; du reste, Mme de B...
n'avait pas tard  reconnatre son tourderie; elle vint elle-mme
payer la facture et fit sa paix avec mon pre de la faon la plus
aimable.

Ce fut dans cet intrieur, pour ainsi dire d'artiste, au milieu des
outils et des instruments auxquels je devais prendre un got si vif, que
je naquis et que je fus lev.

J'ai bonne mmoire; pourtant, si loin que remontent mes souvenirs, ils
ne vont pas jusqu'au jour de ma naissance: j'ai su depuis que ce jour
tait le 6 dcembre 1805.

Je serais tent de croire que je vins au monde une lime, un compas ou un
marteau  la main, car ds ma plus tendre enfance, ces instruments
furent mes hochets, mes joujoux; j'appris  m'en servir comme les
enfants apprennent  marcher et  parler. Inutile de dire que bien
souvent mon excellente mre eut  essuyer les larmes du jeune
mcanicien, quand le marteau, mal dirig, s'garait sur ses doigts. Pour
mon pre, il riait de ces petits accidents, et disait en plaisantant que
l'tat m'entrerait ainsi dans le corps, et qu'aprs avoir t un enfant
prodige, je finirais par devenir un mcanicien hors ligne.

Je n'ai pas la prtention d'avoir ralis cet horoscope paternel; mais
il est certain que de tout temps je me suis senti un penchant, une
vocation prononce, une passion irrsistible pour la mcanique.

Que de fois n'ai-je pas vu, dans mes rves d'enfant, une fe
bienfaisante me conduire par la main et m'ouvrir la porte d'un Eldorado
mystrieux o se trouvaient entasss des outils de toute sorte. Le
ravissement dans lequel me plongeaient ces songes tait le mme que
celui qu'prouve un autre enfant, lorsque son imagination lui retrace
des pays fantastiques o les maisons sont en chocolat, les pierres en
sucre candi et les hommes en pain d'pice.

Il faut avoir t possd de cette fivre des outils pour la concevoir.
Le mcanicien, l'artiste les adore vritablement; il se ruinerait mme
pour en acqurir. Les outils, du reste, sont pour lui ce qu'est un
manuscrit pour le savant, une mdaille pour l'antiquaire, un jeu de
cartes pour le joueur; en un mot, ce sont des instruments qui favorisent
une passion dominante.

A huit ans, j'avais dj fait mes preuves, grce  la complaisance d'un
excellent voisin et aussi  une dangereuse maladie, dont la longue
convalescence me donna le loisir d'exercer ma dextrit naturelle.

Ce voisin, nomm M. Bernard, tait un colonel en retraite. Longtemps
prisonnier, il avait appris, dans sa captivit, mille petits travaux
qu'il consentit  m'enseigner pour me distraire. Je profitai si bien de
ses leons, qu'en assez peu de temps j'arrivai  galer mon matre.

Il me semble encore voir et entendre ce vieux soldat, lorsque, passant
sa main sur son paisse moustache grise pour la rabaisser sur ses lvres
(geste qui lui tait trs familier), il s'criait, dans son nergique
satisfaction: Il fait tout ce qu'il veut, ce petit b..... l. Ce
compliment du colonel flattait au plus haut point mon amour-propre
enfantin, et je redoublais d'efforts pour le mriter.

Avec ma maladie finirent mes travaux; on me mit en pension, et ds lors
les occasions me manqurent pour me livrer  mes attrayantes
distractions; mais aux jours de cong, c'tait avec un vritable bonheur
que je venais me retremper, si j'ose le dire,  l'atelier paternel.

Que de fois aussi j'ai fch ce bon pre par de nombreux mfaits! Je
n'tais pas toujours assez exerc ou assez habile, et souvent je brisais
les outils dont je me servais. C'tait une _lime_, un _foret_, un
_quarissoir_. J'avais beau me cacher, on ne manquait pas, cela va sans
dire, de mettre sur mon compte ces accidents mystrieux; et, pour me
punir, on m'interdisait l'entre de l'atelier. Mais toute dfense tait
inutile, toute prcaution superflue; c'tait toujours  recommencer.
Aussi reconnut-on la ncessit de couper le mal dans sa racine, et l'on
rsolut de m'loigner.

Si mon pre aimait son tat, il savait par exprience que dans une
petite ville, l'art de l'horlogerie mne rarement  la fortune; malgr
toute son habilet, et quelques ressources qu'il et trouves en dehors
de sa profession par son esprit industrieux, il n'y avait gagn qu'une
bien modeste aisance.

Dans son ambition paternelle, il rvait pour moi un destin plus
brillant; il prit donc une dtermination dont je lui ai conserv la plus
vive reconnaissance: ce fut de me donner une ducation librale. Il
m'envoya au collge d'Orlans.

J'avais onze ans  cette poque.

Chante qui voudra les plaisirs de la vie de collge; quant  moi,
j'avoue franchement que bien que je n'eusse aucune rpulsion pour
l'tude, l'existence claustrale de l'tablissement ne m'offrit jamais de
plus grand plaisir que celui que j'prouvai lorsque je le quittai pour
n'y plus revenir. Quoi qu'il en soit, une fois entr, suivant l'exemple
de mes camarades, je pris mon mal en patience et je devins en peu de
temps un collgien parfait.

En dehors de l'tude, mon temps tait bien employ: pouss par mon
irrsistible penchant, je passais la plus grande partie de mes
rcrations  m'occuper de mcanique. J'excutais par exemple des
piges, des trbuchets et des souricires, dont les heureuses
dispositions et les perfides amorces me livraient un grand nombre de
prisonniers.

J'avais construit pour eux une charmante petite demeure  claire-voie,
dans laquelle se trouvaient runis des jeux gymnastiques en miniature.
Mes pensionnaires, en prenant leurs bats, faisaient mouvoir et basculer
des machines destines  procurer les plus agrables surprises.

Un de mes ouvrages excitait surtout l'admiration de mes camarades:
c'tait un petit mange faisant monter de l'eau  l'aide d'un corps de
pompe confectionn presque entirement avec des tuyaux de plume. Une
souris, harnache comme le sont ordinairement les chevaux, devait, par
la force musculaire de ses jarrets, mettre en action ce machinisme
lilliputien. Malheureusement, mon docile animal, quelque bonne volont
qu'il y mt, ne pouvait vaincre  lui seul la rsistance que lui
opposait le jeu des engrenages, et,  mon grand regret, j'tais forc de
lui prter assistance.

Ah! si j'avais un rat! me disais-je dans mon dsappointement, comme tout
cela marcherait! Un rat! mais comment me le procurer? L tait la
difficult, et elle me paraissait insurmontable: pourtant elle ne
l'tait pas, comme on va le voir.

Un jour, surpris par un surveillant dans une escapade d'colier,
aggrave d'escalade et d'effraction, je fus condamn  douze heures de
prison.

Douze heures de prison pour le vol d'une friandise! et quelle friandise!
du raisin qu' nos repas nous ne mangions que du bout des lvres. Je
n'avais pu rsister, hlas!  l'attrait du fruit dfendu.

Cette punition, que je subissais pour la premire fois, m'affecta
vivement; mais bientt au milieu des tristes rflexions que m'inspirait
ma solitude, une ide vint dissiper mes penses mlancoliques en
m'apportant un heureux espoir.

Je savais que chaque soir,  la tombe de la nuit, des rats descendaient
des combles d'une glise voisine pour ramasser les miettes de pain
laisses par les prisonniers. C'tait une excellente occasion de me
procurer un de ces animaux que je dsirais si vivement pour mon mange;
je ne la laissai pas s'chapper et me mis immdiatement  chercher les
moyens de construire une ratire.

Je n'avais pour tout mobilier qu'une cruche contenant l'eau qui devait
remplacer pour moi l'_abondance_ du collge; ce vase tait donc le seul
objet autour duquel je pusse grouper mes combinaisons. Voici la
disposition  laquelle je m'arrtai:

Je commenai par mettre mon cruchon  sec, puis, aprs avoir plac un
morceau de pain dans le fond, je le couchai de manire que l'orifice ft
au niveau du sol. Mon but, on le comprendra, tait d'allcher mon gibier
par cet appt et de l'attirer dans le pige. Un carreau, que je
descellai, devait en fermer subitement l'ouverture, mais comme dans
l'obscurit o j'allais me trouver il me serait impossible de connatre
le moment de couper retraite au prisonnier, je mis prs du morceau de
pain un peu de papier sur lequel le rat en passant devait produire un
frlement qu'il me serait possible d'apprcier dans le silence de ma
prison.

La nuit venue, je me blottis prs de mon cruchon, le bras tendu vers
lui, et, la main place sous le carreau, j'attendis avec une anxit
fivreuse l'arrive de mes convives.

Il fallait que le plaisir que je me promettais de ma capture ft bien
vif pour que je ne cdasse pas  la frayeur qui me saisit lorsque
j'entendis les premiers soubresauts de mes enrags visiteurs. Je
l'avoue: les volutions qu'ils excutrent autour de mes jambes
m'inspiraient une cruelle inquitude; j'ignorais jusqu'o pouvait aller
la voracit de ces intrpides rongeurs. Toutefois, je tins bon, je ne
fis pas le moindre mouvement dans la crainte de compromettre le succs
de ma chasse, et je me tins prt, en cas d'attaque,  opposer aux
assaillants une nergique rsistance.

Plus d'une heure s'tait coule dans une vaine attente, heure pleine
d'motion et d'inquitudes, et je commenais  dsesprer de mon pige,
lorsque je crus entendre le petit bruit qui devait me servir de signal.
Je pousse alors vivement le carreau sur l'ouverture du cruchon et le
redresse aussitt.

Aux cris aigus que j'entends pousser  l'intrieur, j'acquiers
l'assurance d'un succs complet et, dans ma satisfaction, j'entonne une
fanfare, autant pour clbrer ma victoire que pour effrayer les
compagnons de mon prisonnier et les congdier au plus vite.

Le concierge, en venant me dlivrer, m'aida  me rendre matre de mon
rat en l'attachant avec une ficelle par l'une des pattes de derrire.

Charg de mon prcieux butin, je me rends au dortoir, o matre et
lves dorment depuis longtemps. Je vais me reposer  mon tour, mais un
embarras vient se prsenter: comment loger mon prisonnier?

A force de chercher, une ide surgit tout  coup dans mon esprit, ide
bizarre et bien digne du cerveau d'un colier: ce fut de l'enfoncer la
tte la premire dans un de mes souliers, en ayant soin d'attacher au
pied de mon lit la ficelle qui le retenait, puis de fourrer le soulier
dans un de mes bas et de placer le tout dans une des jambes de mon
pantalon. Cela fait, je crus pouvoir me coucher sans la moindre
inquitude.

Le lendemain,  cinq heures prcises, le surveillant, selon son
habitude, fit sa tourne dans le dortoir en stimulant les dormeurs pour
les faire lever.

--Habillez-vous tout de suite, me dit-il de ce ton aimable qui
caractrise cet emploi.

Je me mis en devoir d'obir; mais ici cruelle disgrce: mon rat que
j'avais si bien empaquet, que j'avais si soigneusement emprisonn, ne
trouvant pas sans doute son logement assez ar, avait jug  propos de
percer mon soulier, mon bas et mon pantalon et prenait l'air par cette
fentre improvise..... Heureusement, il n'avait pu couper la ficelle
qui le retenait. Peu m'importait le reste.

Mais le surveillant ne vit pas la chose du mme oeil que moi. La
capture d'un rat, le dgt fait  ma toilette, furent jugs par lui
comme autant de nouveaux griefs qui se joignirent  celui de la veille
dans un rapport volumineux qu'il adressa au proviseur. Je dus me rendre
chez celui-ci, revtu des pices qui portaient les traces de mon dernier
dlit. Par une concidence fcheuse, le soulier, le bas et le pantalon
taient trous sur la mme jambe.

L'abb Larivire (ainsi s'appelait notre proviseur) dirigeait le collge
avec une sollicitude toute paternelle. Toujours juste et port par sa
nature  l'indulgence, il avait su se faire adorer, et encourir sa
disgrce tait pour les lves le plus svre des chtiments.

--Eh bien! Robert, me dit-il, en me regardant doucement pardessus les
lunettes qui lui pinaient le bout du nez, nous avons donc commis de
grandes fautes? Voyons, dites-moi toute la vrit.

Je possdais alors une qualit que je me flatte de n'avoir pas perdue
depuis; c'tait une extrme franchise. Je fis au proviseur le rcit
exact et fidle de mes mfaits, sans en omettre un seul dtail; ma
sincrit me porta bonheur. L'abb Larivire, aprs s'tre contenu
quelques instants, finit par rire aux clats des burlesques pripties
de mes aventures; toutefois, aprs m'avoir fait comprendre tout ce qu'il
y avait de reprhensible dans l'action que j'avais commise, en
m'emparant d'un bien qui ne m'appartenait pas, le bon abb termina ainsi
sa petite allocution.

--Je ne vous sermonnerai pas plus longtemps, Robert, je crois  votre
repentir; douze heures de prison doivent suffire pour votre punition; je
vous rends votre libert. Je ferai plus: quoique vous soyez bien jeune
encore, je veux vous traiter en homme, mais en homme d'honneur,
entendez-vous? Vous allez me donner votre parole que non-seulement vous
ne retomberez plus dans une faute semblable, mais encore, comme votre
passion pour la mcanique vous fait trop souvent ngliger vos devoirs,
que vous renoncerez  vos outils et vous livrerez exclusivement 
l'tude.

--Ah! oui, Monsieur, je vous la donne, m'criai-je, mu jusqu'aux larmes
d'une indulgence aussi inattendue, et je puis vous assurer que vous ne
vous repentirez pas d'avoir eu foi en mon serment.

J'avais  coeur de tenir cet engagement, mais je ne me dissimulais pas
les difficults qui s'opposeraient  ma bonne rsolution; il y avait
tant d'occasions de faillir dans cette voie de sagesse o je voulais
consciencieusement m'engager! D'ailleurs, comment rsister aux
railleries, aux quolibets, aux sarcasmes des mauvais lves, qui, pour
cacher leurs folies, entranent les caractres faibles  devenir leurs
complices? Aussi mes serments eussent-ils couru de grands dangers, si
je n'avais eu le courage de _mes opinions_: je rompis brusquement avec
quelques tourdis dont les tudes classiques se ressentaient du travers
de leur esprit.

Cependant, quelque chose de plus difficile encore restait  accomplir
pour complter ma conversion, et si douloureux que ft le sacrifice,
j'eus la force de me l'imposer. Refoulant au fond de mon coeur ma
passion pour la mcanique, je brlai mes vaisseaux, c'est--dire que je
mis de ct mon mange, mes cages et leur contenu; j'oubliai jusqu' mes
outils, et, dgag de toute distraction extrieure, je me livrai
entirement  l'tude du grec et du latin.

Les loges de l'excellent abb Larivire, qui se vantait d'avoir su
reconnatre en moi l'toffe d'un bon lve, me rcompensrent de ce
suprme effort, et je puis dire que je devins ds lors un des coliers
les plus studieux et les plus assidus. Ce n'est pas que je ne
regrettasse parfois mes outils et mes chres mcaniques; mais, me
rappelant ma promesse au proviseur, je tins toujours ferme contre la
tentation. Tout ce que je me permettais, c'tait de jeter furtivement
sur le papier quelques ides qui me passaient par l'esprit, ne sachant
pas si un jour je pourrais les mettre  excution.

Enfin le moment arriva o je dus quitter le collge, mes tudes taient
termines.

       *       *       *       *       *

J'avais dix-huit ans.




CHAPITRE II.

UN BADAUD DE PROVINCE.--LE DOCTEUR CARLOSBACH, ESCAMOTEUR ET PROFESSEUR
DE MYSTIFICATION.--_LE SAC AU SABLE, LE COUP DE L'TRIER._--JE SUIS
CLERC DE NOTAIRE, LES _MINUTES_ ME PARAISSENT BIEN LONGUES.--UN PETIT
AUTOMATE.--PROTESTATION RESPECTUEUSE.--JE MONTE EN GRADE DANS LA
BASOCHE.--UNE MACHINE DE LA FORCE... D'UN PORTIER.--LES CANARIS
ACROBATES.--REMONTRANCES DE M$1 ROGER.--MON PRE SE DCIDE  ME
LAISSER SUIVRE MA VOCATION.


Dans le rcit que je viens de faire, on n'a trouv que des vnements
simples et peu dignes peut-tre d'un homme qui, souvent, a pass pour un
sorcier; mais patience, lecteur, encore quelques pages d'introduction 
ma vie d'artiste, et bientt ce que vous cherchez dans ce livre va se
drouler  vos yeux; vous saurez comment se fait un magicien et vous
apprendrez que l'arbre o se cueille cette baguette magique qui
enfantait mes prtendus prodiges, n'est autre qu'un travail opinitre,
persvrant et longtemps arros de mes sueurs; bientt aussi, en vous
rendant tmoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprcier
ce que cote une rputation dans mon art mystrieux.

Au sortir du collge, je savourai d'abord toutes les joies d'une libert
dont j'avais t priv depuis tant d'annes. Pouvoir aller  droite ou 
gauche, parler ou se taire au gr de ses dsirs, se lever tt ou tard
selon ses inspirations, n'est-ce pas pour un colier le paradis sur
terre?

J'usais largement de ces ineffables plaisirs; ainsi, le matin, quoique
j'eusse conserv l'habitude de m'veiller  cinq heures, ds que la
pendule m'indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais 
rire aux clats, en accompagnant cet accs de gait maligne d'un
monologue anim, sorte de dfi jet  d'invisibles surveillants; puis,
satisfait de cette petite vengeance rtroactive, je me rendormais
jusqu' l'heure du djeuner. Aprs le repas, je sortais sans autre but
que celui de faire ce que j'appelais une bonne flnerie.

Je frquentais de prfrence les promenades publiques, car j'avais plus
de chances que partout ailleurs d'y trouver quelques distractions pour
occuper mes loisirs; aussi ne se passait-il aucun vnement dont je ne
fusse le tmoin. J'tais en un mot le badaud personnifi, la gazette
vivante de ma ville natale.

La plupart de ces vnements prsentaient en eux-mmes un bien faible
intrt; pourtant un jour j'assistai  une petite scne qui laissa dans
mon esprit de profonds souvenirs.

Une aprs dne, comme j'tais  me promener sur le mail qui borde la
Loire, plong dans les rflexions que me suggraient la chute des
feuilles et leurs tourbillons soulevs par une bise d'automne, je fus
tir de cette douce rverie par le son clatant d'une trompette trs
habilement embouche.

Je laisse  penser si je fus le dernier  me rendre  l'appel de cette
clatante mlodie.

Quelques promeneurs, affriands comme moi par le talent de l'artiste
mlomane, vinrent galement former cercle autour de lui.

C'tait un grand gaillard,  l'oeil vif, au teint basan, aux cheveux
longs et crpus, portant le poing sur la hanche et la tte leve. Son
costume, quoique d'une composition assez burlesque, tait nanmoins
propre et annonait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de
sa profession, _du foin dans ses bottes_. Il portait une redingote
marron, surmonte d'un petit collet de mme couleur et garnie de larges
brandebourgs en argent; autour de son cou, ngligemment pose,
s'enroulait une cravate de soie noire. Les deux extrmits en taient
runies par une bague orne d'un diamant qui et pu enrichir un
millionnaire, si cette pierre n'et eu le malheur de s'appeler strass.
Son pantalon noir tait largement toff; il n'avait point de gilet,
mais en revanche, un linge trs blanc, sur lequel s'talait une norme
chane en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son
mtallique se faisait entendre  chaque mouvement du musicien.

J'eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant
pas sans doute son assistance assez nombreuse pour mriter l'honneur
d'une sance, fit durer son prlude musical au moins un quart-d'heure;
enfin le cercle s'tant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se
faire entendre.

L'artiste posa son instrument  terre, fit gravement le tour de
l'assemble, en exhortant chacun  reculer un peu; puis, s'arrtant, il
passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une
aspiration toute de posie.

Peu habitu au charlatanisme de cette mise en scne de la place
publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me
prparais  ne pas perdre un mot de ce que j'allais entendre.

--Messieurs, s'cria-t-il d'une voix assure et sonore:

--Ecoutez-moi:

--Je ne suis point ce que je parais tre. Je dirai plus, je suis ce que
je parais n'tre pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez
pour un de ces pauvres diables venant implorer quelque gros sous de
votre gnrosit. Eh bien! dtrompez-vous; si vous me voyez aujourd'hui
sur cette place, sachez que je n'y suis descendu que pour le soulagement
de l'humanit souffrante, en gnral, pour votre bien en particulier,
comme aussi pour votre agrment.

Ici, l'orateur, qu' son accent on pouvait aisment reconnatre pour un
des riverains de la Garonne, passa une seconde fois la main dans sa
chevelure, releva la tte, humecta ses lvres, et prenant un air de
dignit majestueuse, il continua:

--Je vous apprendrai tout  l'heure qui je suis, et vous pourrez
m'apprcier  ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous
prsenter, pour vous distraire, un faible chantillon de mon
savoir-faire.

L'artiste, aprs avoir rgularis le cercle de ses auditeurs, dressa
devant lui une table  X, sur laquelle il dposa trois gobelets de
ferblanc, si bien polis, qu'on les et pris pour de l'argent; puis il se
ceignit d'une gibecire en velours d'Utrecht rouge, dans laquelle il
plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour prparer
les prestiges qu'il allait prsenter; et la sance commena.

Dans une longue srie de tours, les muscades, d'abord invisibles,
parurent au bout des doigts de l'escamoteur, passrent successivement
d'un gobelet sous un autre,  travers la table, mme jusque dans la
poche d'un spectateur, pour sortir ensuite,  la grande joie du public,
du nez d'un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au srieux, et il se tua
 se moucher pour s'assurer qu'il ne lui restait plus de ces petites
boules dans le cerveau.

L'adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de
l'oprateur dans l'excution de ces ingnieux artifices, me produisirent
la plus complte illusion.

C'tait la premire fois que j'assistais  un semblable spectacle: j'en
fus merveill, stupfait, bahi. Cet homme pouvant produire  son gr
de telles merveilles, me semblait un tre surhumain; ce fut donc avec un
vif regret que je lui vis mettre de ct ses gobelets et plier sa
gibecire. L'assemble paraissait galement charme; l'artiste s'en
aperut et mit  profit ces excellentes dispositions en faisant signe
qu'il avait encore quelque chose  dire. Posant alors ses deux mains sur
la table, comme sur l'appui d'une tribune:

--Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte modestie et dans le but de
mnager certains effets oratoires, Messieurs et Dames, j'ai t assez
heureux pour vous voir prter  mes tours d'adresse une bienveillante
attention, je vous en remercie--l'escamoteur s'inclina jusqu'
terre;--et comme je tiens  vous prouver que vous n'avez point affaire 
un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous
m'avez fait prouver.

--Daignez m'couter un instant:

       *       *       *       *       *

--Je vous ai promis de vous dire qui j'tais, je vais vous
satisfaire--changement subit de physionomie, sentiment de haute estime
de soi-mme:--vous voyez en moi le clbre docteur Carlosbach; la
consonnance de mon nom vous indique assez que je suis
_Anglo-Francisco-Germanique_, pays o l'on vient au monde avec une
couronne de laurier sur la tte.

--Faire mon loge ne serait qu'tre l'interprte de la renomme aux
_cent bouches d'or et d'azur_; je me contenterai de vous dire que j'ai
un immense talent et que mon incommensurable rputation ne peut tre
gale que par ma modestie. Couronn par les plus illustres socits
savantes du monde entier, je m'incline devant leur jugement, qui
proclame la supriorit de mes connaissances dans le grand art de gurir
le genre humain.

Cet exorde, aussi bizarre qu'emphatique, fut dbit avec une
imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du
clbre docteur quelques lgres crispations des lvres qui trahissaient
comme une envie de rire contenue. Je ne m'y arrtai pas, et, sduit par
la faconde de l'orateur, je ne cessai de lui prter une oreille
attentive.

--Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c'est assez vous entretenir de ma
personne; il est temps que je vous parle de mes oeuvres.

--Apprenez donc que je suis l'inventeur du baume _Vermi-fugo-panacti_,
dont l'efficacit souveraine est incontestable.

--Oui, Messieurs, oui, le ver, cet ennemi de l'espce humaine; le ver,
ce destructeur de tout ce qui porte existence; le ver, ce rongeur
acharn des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science; une
goutte, un atme de cette prcieuse liqueur suffit pour chasser  tout
jamais cet affreux parasite.

--Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds? peu
m'importe la forme, je vous en dlivrerai.

--Avez-vous encore le ver _macaque_, qui se place entre cuir et chair,
le ver _coquin_, qui s'engendre dans la tte de l'homme, le _tenia_,
vulgairement appel le ver solitaire, venez  moi, sans crainte, je vous
les _extirperai_ sans douleur.

--Et, Messieurs telle est la vertu de mon baume merveilleux, que
non-seulement il dlivre l'homme de cette affreuse calamit pendant sa
vie, mais que son corps n'a plus rien  craindre aprs sa mort; prendre
mon baume, c'est s'embaumer par anticipation; l'homme alors devient
immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma
sublime dcouverte, mais, vous vous prcipiteriez sur moi pour me
l'arracher, en me jetant des poignes d'or; ce ne serait plus une
distribution, ce serait un pillage, aussi je m'arrte.....

L'orateur s'arrta en effet un instant et essuya son front d'une main,
tandis que de l'autre il indiquait  la foule qu'il n'avait pas fini.
Dj un grand nombre d'auditeurs cherchaient  s'approcher du savant
docteur; Carlosbach sembla ne pas s'en apercevoir et reprenant la pose
dramatique qu'il avait un instant quitte, il continua ainsi:

--Mais, me direz-vous, quel peut tre le prix d'un tel trsor?
Serons-nous jamais assez riches pour l'acqurir? Et! Messieurs, c'est
ici le moment de vous faire connatre toute l'tendue de mon
dsintressement.

Ce baume, pour la dcouverte duquel j'ai _sch_ ma vie; ce baume, que
des souverains ont achet au prix de leur couronne, ce baume enfin que
l'on ne saurait payer..... Je vous le donne.

A ces mots inattendus, la foule, frmissante d'motion, reste un instant
interdite, puis, comme s'ils eussent t sous l'impression du fluide
lectrique, tous les bras se lvent suppliants et implorent la
gnrosit du docteur.

Mais,  surprise!  dception! Carlosbach, _ce docteur clbre_,
Carlosbach, _ce bienfaiteur de l'humanit_, quitte soudainement son rle
de charlatan et se prend d'un rire _homrique_.

Ainsi que dans un changement  vue, la scne est transforme, tous les
bras levs retombent en mme temps; on se regarde, on s'interroge, on
murmure, puis l'on s'apaise, et bientt la contagion du rire gagnant de
proche en proche, la foule clate en choeur.

L'escamoteur s'arrte le premier et rclame le silence.

--Messieurs, dit-il alors d'un ton de parfaite convenance, ne m'en
veuillez point de la petite scne que je viens de jouer; j'ai voulu par
cette comdie vous prmunir contre les charlatans qui chaque jour vous
trompent, ainsi que je viens de le faire moi-mme. Je ne suis point
docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications
et auteur d'un _recueil_ dans lequel vous trouverez, outre le discours
que je viens de vous dbiter, la description d'un grand nombre de tours
d'escamotage.

--Voulez-vous connatre l'art de vous amuser en socit? Pour dix sous,
vous pouvez vous satisfaire.

L'escamoteur sort d'une bote un norme paquet de livres, fait le tour
de l'assistance, et grce  l'intrt que son talent a su inspirer, il
ne tarde pas  dbiter toute sa marchandise.

La sance tait termine: je rentrai  la maison la tte pleine de tout
un monde de sensations inconnues.

       *       *       *       *       *

Comme on le pense bien, je m'tais procur un des prcieux volumes; je
me htai d'en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait
son systme de mystification et, malgr toute ma bonne volont, je ne
pus parvenir  comprendre aucun des tours dont il semblait donner
l'explication. J'eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours
que je viens de rapporter ici.

Je m'tais promis de mettre le livre de ct et de n'y plus songer, mais
les merveilles qui y taient annonces venaient  chaque instant se
retracer  mon esprit. O Carlorsbach, disais-je dans ma modeste
ambition, si j'avais ton talent, comme je me trouverais heureux! Et,
plein de cette ide, je me dcidai  aller prendre des leons du savant
professeur. Malheureusement cette dtermination fut trop tardivement
prise; lorsque je me prsentai, j'appris que l'escamoteur mettant 
profit les ressources de sa profession, avait, ds la veille, quitt
son auberge, oubliant de payer les dpenses princires qu'il y avait
faites.

L'aubergiste me donna des dtails sur cette fugue, dernire
mystification du professeur. Carslorsbach tait arriv chez lui avec
deux malles d'ingale grandeur et lourdement charges; sur la plus
grande taient crits ces mots: _Instruments de Physique_, sur l'autre
_Vestiaire_. Or, l'escamoteur, qui, disait-il, avait reu de nombreuses
invitations des chteaux voisins pour y donner des sances, tait parti
la veille, afin de satisfaire  l'un de ces engagements. On ne l'avait
vu emporter avec lui qu'une de ses malles, celle aux instruments, et
l'on avait suppos que l'autre restait dans la chambre et servait tout
naturellement  garantir ses frais d'auberge, qu'il devait payer  son
retour.

Le lendemain, l'aubergiste ne voyant pas revenir son voyageur, pensa
qu'il tait prudent de mettre ses effets en lieu de sret. Il entre
donc dans la chambre de l'escamoteur; mais les deux malles avaient
disparu et  leur place tait un norme sac rempli de sable sur lequel
on voyait en gros caractres:

=SAC AUX MYSTIFICATIONS.=

_Le coup de l'trier._

Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle,
lors de son arrive, devait tre remplie par le sable; l'escamoteur, en
quittant l'auberge, avait remplac celui-ci par la bote au vestiaire,
et muni de ces deux malles, n'en faisant plus qu'une, il tait parti
pour ne plus revenir.

Je continuai pendant quelque temps encore  jouir de la vie
contemplative que je m'tais cre; mais  force de flneries et de
promenades, la satit ne tarda pas  venir et je me trouvai tout
surpris, un jour, de me sentir fatigu de cette existence dsoeuvre.

Mon pre, en homme qui connat le coeur humain, attendait ce moment
pour me parler raison; il me prit  part, un matin, et, sans autre
prambule, me dit avec bont:

--Voyons, mon ami, te voil sorti du collge avec une instruction
solide: je t'ai laiss jouir largement d'une libert aprs laquelle tu
semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour
vivre; il faut maintenant quitter l'habit d'colier et entrer rsolument
dans le monde, o tu appliqueras tes connaissances  l'tat que tu auras
embrass. Cet tat, il est temps de le choisir; tu as sans doute un
got, une vocation, c'est  toi de me la faire connatre; parle donc et
tu me trouveras dispos  te seconder dans la carrire que tu auras
choisie.

Bien que mon pre et souvent manifest la crainte de me voir suivre sa
profession, je pensai, d'aprs ces paroles, qu'il avait chang d'avis,
et je m'criai avec transport; Sans doute, j'ai une vocation, et
celle-l tu ne peux la mconnatre, car elle date de loin; tu le sais,
je n'ai jamais eu d'autre dsir que celui d'tre....

Mon pre devina ma pense et ne me laissa pas achever:

--Je vois, reprit-il, que tu ne m'as pas compris, je vais m'expliquer
plus clairement. Sache donc que mon dsir est de te voir choisir une
profession plus lucrative que la mienne. Rflchis qu'il serait peu
raisonnable d'enterrer dans ma boutique dix annes d'tudes, pour
lesquelles j'ai fait de si grands sacrifices: songe d'ailleurs au peu de
fortune que m'a procur mon tat, puisque trente annes d'un travail
assidu ne m'ont donn pour mes vieux jours qu'une bien modeste aisance.
Crois-moi, change de rsolution et renonce  ta manie de _faire de la
limaille_.

Mon pre ne faisait en cela que suivre les ides de la plupart des
parents qui ne voient que les dsagrments attachs  leur profession. A
ce prjug se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du
chef de famille qui dsire lever son fils au-dessus de lui.

Me prononcer pour un autre tat que celui de mcanicien, tait pour moi
chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom,
j'tais incapable de les apprcier, et consquemment d'en choisir une;
je restai muet.

En vain, mon pre, pour solliciter une rponse, essaya de fixer mon
choix en faisant valoir les avantages que je trouverais  tre
pharmacien, avou ou notaire, etc. Je ne pus que lui rpter que je
m'en rapportais sur ce point  sa sagesse et  son exprience. Cette
abngation de mes volonts, cette soumission sans rserve parut le
toucher; je m'en aperus, et voulant tenter un dernier effort sur sa
dtermination, je lui dis avec effusion:

--Avant de prendre un parti dont dpend mon avenir, permets-moi, cher
pre, de te faire une observation. Es-tu bien sr que ce soit ton tat
qui manque de ressources, et non la ville o tu l'as exerc? Je t'en
supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai
parvenu  avoir du talent, j'irai  Paris, centre des affaires et de
l'industrie, et j'y ferai ma fortune; j'en ai, non pas le pressentiment,
mais la conviction.

Craignant sans doute de faiblir, mon pre voulut couper court  cet
entretien en vitant de rpondre  mon objection.

--Puisque tu t'en rapportes  moi, me dit-il, je te conseille de suivre
le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne
doute pas que tu n'y fasses promptement ton chemin.

Deux jours aprs, j'tais install dans une des meilleures tudes de
Blois, et grce  ma belle criture, on me donna l'emploi
d'expditionnaire, lequel consiste, on le sait,  crire du matin au
soir des _expditions_ et des _grosses_ sans trop savoir ce que l'on
fait.

Je laisse  penser si ce travail d'automate pouvait longtemps convenir 
la nature de mon esprit: des plumes, de l'encre, rien n'tait moins
propre  l'excution des ides inventives qui ne cessaient de me
poursuivre. Heureusement,  cette poque, les plumes d'acier n'taient
pas encore inventes; j'avais donc pour me distraire la ressource de
tailler mes plumes, et, je l'avoue, j'en usais largement.

Ce seul dtail suffira pour donner une ide du _spleen_ qui pesait sur
moi comme un manteau de plomb; j'en serais tomb malade infailliblement,
si je n'eusse trouv le moyen de me procurer, en dehors de l'tude, une
occupation plus attrayante et surtout plus conforme  mes gots.

Parmi les curiosits mcaniques que l'on confiait  mon pre pour tre
rpares, j'avais pu voir une tabatire sur le dessus de laquelle tait
une petite scne automatique qui m'avait vivement intress. Le dessus
de la bote reprsentait un paysage. En pressant une dtente, un livre
paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d'herbe,
qu'il se mettait en devoir de brouter; peu aprs on voyait dboucher
d'un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien.

Le Nemrod en miniature s'arrtait  la vue du gibier, paulait son fusil
et mettait en joue; un petit bruit simulant l'explosion de l'arme se
faisait entendre, et tout aussitt le livre bless, il faut le croire,
s'enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourr.

Cette jolie mcanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne
pouvais que la convoiter, car son propritaire, outre l'importance qu'il
y attachait, n'avait aucune raison pour consentir  s'en dfaire, et
d'ailleurs mes ressources pcuniaires ne pouvaient prtendre  une telle
acquisition.

Puisque je ne pouvais possder cette pice, je voulus au moins en
conserver le souvenir, et j'en fis un dessin exact  l'insu de mon pre.
Ce plan termin, ma tte se monta  la vue de son ingnieuse
disposition, et j'en vins  me demander s'il ne me serait pas possible
de le mettre  excution.

Ma rponse fut affirmative.

Pendant six mois, j'eus la persvrance de me lever avec le jour, et,
descendant furtivement  l'atelier de mon pre, qui, lui, n'tait pas
matinal, je travaillais jusqu' l'heure  laquelle il avait l'habitude
d'y venir. Ce moment arriv, je remettais les outils dans l'ordre o je
les avais trouvs, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais
 l'tude.

La joie que j'prouvai en voyant fonctionner ma mcanique ne peut tre
gale que par le plaisir que je ressentis en la prsentant  mon pre,
comme protestation indirecte et respectueuse contre la dtermination
qu'il avait prise  l'gard de ma profession. J'eus de la peine  le
convaincre que je n'avais point t aid dans ce travail; quand enfin il
n'en douta plus, il ne put s'empcher de m'en faire compliment.

--C'est bien fcheux, me dit-il d'un air pensif, qu'on ne puisse tirer
parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour
chasser une ide qui l'importunait, crois-moi, mfie-toi de ton adresse;
elle pourrait nuire  ton avancement.

Depuis plus d'un an je remplissais les fonctions de clerc amateur,
c'est--dire de clerc sans rtribution, quand l'offre me fut faite par
un notaire de campagne d'entrer chez lui en qualit de second clerc,
avec de modiques appointements.

J'acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois
install dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps 
m'apercevoir que mon officier ministriel m'avait donn de l'_eau bnite
de cour_ dans l'nonciation de mon emploi. La place que je remplissais
chez lui tait tout simplement celle de petit clerc, c'est--dire que je
faisais les courses de l'tude, le premier et unique clerc suffisant 
lui seul pour le reste de la besogne.

Il est vrai que je gagnais quelque argent; c'tait le premier que mon
travail me procurait: cette considration rendit la pilule moins amre 
mon amour-propre. D'ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon
nouveau patron) tait bien le meilleur des hommes; son abord, plein de
bienveillance et de bont, m'avait sduit ds le premier jour, et je
puis ajouter que je n'eus qu' me louer de ses procds envers moi, tout
le temps que je passai dans son tude.

Cet homme, la probit mme, avait la confiance du duc d'Avaray, dont il
rgissait le chteau, et, plein de zle pour les affaires de son noble
client, il s'en occupait beaucoup plus que de celles de son tude. A
Avaray, du reste, les affaires de _notariat_ taient peu nombreuses, et
nous venions facilement  bout de la besogne qu'elles nous procuraient;
pour mon compte j'avais bien des loisirs que je ne savais comment
occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothque  ma
disposition. J'eus la bonne fortune d'y trouver le Trait de botanique
de Linn, et j'acquis les premires notions de cette science.

L'tude de la botanique exigeait du temps, et je n'avais  lui consacrer
que les moments qui prcdaient l'ouverture du cabinet; or, sans savoir
pourquoi, j'tais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me
rveiller avant huit heures. Je rsolus de triompher de cette somnolence
opinitre et j'inventai un rveil-matin dont l'originalit me semble
mriter une mention toute particulire.

La chambre que j'occupais dpendait du chteau d'Avaray, et tait situe
au-dessus d'une vote ferme par une lourde grille. Ayant remarqu que,
chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette
grille, qui donnait passage dans les jardins, l'ide me vint de profiter
de cette circonstance pour me faire un rveil-matin.

Voici quelles taient mes dispositions mcaniques: chaque soir, en me
couchant, j'attachais  l'une de mes jambes l'extrmit d'une corde dont
l'autre bout, passant par ma fentre entr'ouverte, allait se fixer  la
partie suprieure de la porte grille.

On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant
la grille, m'entranait sans s'en douter au beau milieu de la chambre.
Ainsi violemment tir de mon sommeil, je cherchais  m'accrocher  mes
couvertures; mais, plus je rsistais, plus l'impitoyable Thomas poussait
de son ct, et je finissais par me rveiller en l'entendant, chaque
fois, maugrer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de
l'huile pour le lendemain. Je me dgageais alors la jambe, et, mon Linn
 la main, j'allais demander  la nature ses admirables secrets, dont
l'tude m'a fait passer de si doux instants.

       *       *       *       *       *

Autant pour plaire  mon pre que pour remplir scrupuleusement les
devoirs de mon emploi, je m'tais promis de ne plus m'occuper de la
mcanique, dont je redoutais l'irrsistible attrait, et je m'tais
religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire
qu'adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche
et deviendrais un jour moi-mme matre Robert, notaire dans telle ou
telle localit. Mais la Providence, dans ses dcrets, m'avait trac une
toute autre route, et mes inbranlables rsolutions vinrent chouer
devant une tentation trop forte pour mon courage.

Dans l'tude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volire
remplie d'une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient
pour destination de tromper l'impatience du client, quand par hasard il
tait forc d'attendre.

Cette volire tant considre comme meuble de l'tude, j'tais, en ma
qualit de petit clerc, charg de la tenir en bon tat de propret et de
veiller  l'alimentation de ses habitants.

Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confis, celui
dont je m'acquittai avec le plus de zle; j'apportai mme tant de soins
au bien-tre et  l'amusement de mes pensionnaires, qu'ils absorbrent
bientt presque tout mon temps.

Je commenai par organiser dans cette immense cage des mcaniques que
j'avais inventes au collge dans de semblables circonstances;
insensiblement, j'en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de
la volire un objet d'art et de curiosit, auquel nos visiteurs
trouvaient un vritable attrait.

Ici, c'tait un bton prs duquel le sucre et l'chaud talaient leurs
sductions; l'imprudent canari qui se laissait prendre  cette
tratreuse amorce avait  peine pos la patte sur le bton fatal, qu'une
petite cage circulaire l'enveloppait vivement et le retenait prisonnier
jusqu' ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre
oiseau, en se perchant sur un bton voisin, ft partir une dtente qui
dlivrait le captif. L, c'taient des bains et des douches forcs; plus
loin, une petite mangeoire tait dispose de telle sorte que plus
l'oiseau semblait s'en approcher, plus il s'en loignait en ralit.
Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnt sa nourriture en la
faisant venir  lui  l'aide de petits chariots qu'il tirait avec le
bec.

       *       *       *       *       *

Le plaisir que je trouvais  excuter ces petits travaux me fit bientt
oublier que j'tais  l'tude pour toute autre chose que pour les menus
plaisirs des canaris. Le premier clerc m'en fit l'observation en y
ajoutant de justes remontrances; mais j'avais toujours quelque prtexte
pour me dranger, dcouvrant sans cesse des additions  faire au gymnase
de mes volatiles.

Enfin, les choses en vinrent au point que l'autorit suprieure,
c'est--dire le patron en personne, dut intervenir.

--Robert, me dit-il d'un ton srieux qu'il prenait rarement avec ses
clercs, lorsque vous tes entr chez moi, c'tait, vous le savez, pour
vous occuper exclusivement des travaux de mon tude, et non pour
satisfaire vos gots et vos fantaisies; des avertissements vous ont t
donns pour vous rappeler  vos devoirs, et vous n'en avez tenu aucun
compte; je viens donc vous dire aujourd'hui qu'il faut prendre une
dtermination bien arrte de cesser vos travaux de mcanique, ou je me
verrai dans la ncessit de vous renvoyer  votre pre.

Ce bon monsieur Roger s'arrta, comme pour reprendre haleine, aprs les
reproches qu'il venait de me faire, j'en suis certain, bien 
contre-coeur. Aprs un instant de silence, reprenant avec moi son ton
paternel, il ajouta:

--Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous
ai tudi, et j'ai la conviction que vous ne ferez jamais qu'un clerc
trs mdiocre, et par suite un notaire plus mdiocre encore, tandis que
vous pouvez devenir un bon mcanicien. Il serait donc trs sage
d'abandonner une carrire dans laquelle il y a pour vous si peu d'espoir
de russite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si
heureuses dispositions.

Le ton d'intrt avec lequel M. Roger venait de me parler m'engagea 
lui ouvrir mon coeur; je lui fis part de la dtermination qu'avait
prise mon pre de m'loigner de son tat, et je lui dpeignis tout le
chagrin que j'en avais ressenti.

--Votre pre a cru bien faire, me rpondit-il, en vous donnant une
profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n'avoir 
vaincre en vous qu'une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis
persuad que c'est une vocation irrsistible, contre laquelle il ne faut
pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos
parents ds demain, et je ne doute pas que je ne les amne  partager
mon avis et  changer leurs projets relativement  votre avenir.

Depuis que j'avais quitt la maison paternelle, mon pre avait vendu
son tablissement et vivait retir dans une petite proprit prs de
Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l'avait promis. Une
longue conversation s'en suivit, et, aprs de nombreuses objections de
part et d'autre, l'loquence du notaire vainquit les scrupules de mon
pre, qui se rendit enfin:

--Allons, dit-il, puisqu'il le veut absolument, qu'il prenne mon tat.
Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-mme, mon neveu, qui est
mon lve, fera pour mon fils ce que j'ai fait pour lui-mme.

Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j'allais entrer dans
une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu'en raison
de divers arrangements, il me fallut encore passer  Avaray.

Enfin je partis pour Blois, et ds le lendemain de mon arrive je me
trouvais install devant un tau, la lime  la main et recevant de mon
parent ma premire leon de mcanique.




CHAPITRE III.

LE COUSIN ROBERT.--L'VNEMENT LE PLUS IMPORTANT DE MA VIE.--COMMENT ON
DEVIENT SORCIER.--MON PREMIER ESCAMOTAGE.--FIASCO COMPLET.--PERFECTIBILIT
DE LA VUE ET DU TOUCHER.--CURIEUX EXERCICE DE
PRESTIDIGITATION.--MONSIEUR NORIET.--UNE ACTION PLUS INGNIEUSE QUE
DLICATE.--JE SUIS EMPOISONN.--UN TRAIT DE FOLIE.


Ayant de parler de mes tudes dans l'horlogerie, je ferai connatre 
mes lecteurs mon nouveau patron.

Et tout d'abord, pour me mettre  l'aise et parce que pour moi cela
rsume tout, je dirai que le _cousin Robert_, comme je le nommais, a t
ds mon entre chez lui et est toujours demeur depuis un de mes
meilleurs et plus chers amis. C'est qu'il serait difficile en effet
d'imaginer un caractre plus heureux, un coeur plus affectueux et plus
dvou.

Comme ouvrier, mon cousin avait des qualits non moins prcieuses:  une
rare intelligence il joignait une adresse qui, je le dclare sans fausse
modestie, semble tre un privilge de notre famille; il avait, du reste,
la rputation du plus habile horloger de Blois, et cette ville, comme
on le sait, excella longtemps dans l'excution des machines  mesurer le
temps.

Mon pre ne pouvait donc mieux faire que de me confier  un homme qui
possdait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais runies  la
fois la bienveillance d'un ami et la science d'un matre.

Mon cousin commena par me faire faire _de la limaille_, comme disait
mon pre, mais je n'eus pas besoin d'apprentissage pour arriver  me
servir des outils, car depuis longtemps j'en avais acquis l'habitude, et
les dbuts du mtier, ordinairement si ennuyeux, n'eurent rien de
pnible pour moi. Je pus, ds les premiers jours, tre employ  de
petits travaux dont je m'acquittai avec assez d'habilit pour mriter
les loges de mon matre.

Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un lve
parfait; j'avais conserv dans mon nouvel tat cette disposition
d'esprit qui est inne en moi, et qui m'attira de la part du cousin plus
d'une rprimande: je ne pouvais me rsoudre  enchaner mon imagination
 l'excution des ides d'autrui; je voulais  toute force inventer ou
perfectionner.

Toute ma vie j'ai t domin par cette passion, ou si l'on veut par
cette manie. Jamais je n'ai pu arrter ma pense sur une oeuvre
quelconque sans chercher les moyens d'y apporter un perfectionnement ou
d'en faire jaillir une ide nouvelle. Mais cette disposition d'esprit,
qui plus tard me fut si favorable, tait  cette poque trs
prjudiciable  mes progrs. Avant de suivre mes propres inspirations et
de m'abandonner  mes fantaisies, je devais m'initier aux secrets de mon
art, apprendre  surmonter les difficults signales par les matres et
chasser, enfin, des ides qui n'taient propres qu' me dtourner des
vrais principes de l'horlogerie.

Tel tait le sens des observations paternelles que m'adressait de temps
 autre mon cousin et j'tais bien forc d'en reconnatre la justesse.
Alors je me remettais  l'ouvrage avec plus de zle, tout en gmissant
en secret sur cet assujettissement qui m'tait impos.

Pour favoriser mes progrs et seconder mes efforts, mon patron m'engagea
 tudier quelques ouvrages traitant de la mcanique en gnral et de
l'horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes gots pour
que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans rserve  ces
attrayantes tudes, lorsqu'un fait, bien simple en apparence, vint
tout--coup dcider du sort de ma vie en me dvoilant une vocation dont
les mystrieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ 
mes ides inventives et fantastiques.

Un soir, j'entre dans la boutique d'un bouquiniste nomm Soudry, pour
acheter le Trait d'horlogerie de Berthoud, que je savais tre en sa
possession.

Le marchand, engag en ce moment dans une affaire d'une toute autre
importance que celle qui m'amenait, sort de ses rayons deux volumes, me
les remet et me congdie sans plus de faon.

Revenu chez moi, je me dispose  lire avec la plus grande attention mon
Trait d'horlogerie, mais que l'on juge de ma surprise, lorsque sur le
dos de l'un de ces volumes je lis ces mots: AMUSEMENTS DES SCIENCES.

tonn de trouver un titre semblable sur un ouvrage srieux, j'ouvre
impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma
surprise redouble en lisant ces mots tranges:

_Dmonstration des tours de cartes..... Deviner la pense de
quelqu'un..... Couper la tte d'un pigeon et le faire ressusciter_,
etc...

Soudry s'tait tromp: dans sa proccupation, au lieu d'un Berthoud il
m'avait remis deux volumes de l'Encyclopdie. Fascin toutefois par
l'annonce de semblables merveilles, je dvore les pages du mystrieux
in-quarto, et, plus j'avance dans ma lecture, plus je vois se drouler
devant moi les secrets d'un art pour lequel j'avais,  mon insu, plus
que de la vocation.

Je crains d'tre tax d'exagration ou tout au moins de n'tre pas
compris d'un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette
dcouverte, trsor inespr, me causa l'une des plus grandes joies que
j'aie jamais prouves. C'est qu'en ce moment de secrets pressentiments
m'avertissaient que le succs, la gloire peut-tre, se trouvaient un
jour pour moi dans l'apparente ralisation du merveilleux et de
l'impossible, et ces pressentiments ne m'ont heureusement pas tromp.

La ressemblance de deux in-quarto et la proccupation d'un bouquiniste,
telles furent les causes vulgaires de l'vnement le plus important de
ma vie.

       *       *       *       *       *

Plus tard, dira-t-on, des circonstances diffrentes eussent pu veiller
en moi cette vocation; c'est probable; mais plus tard il n'et plus t
temps. Un ouvrier, un industriel, un ngociant tabli quittera-t-il une
position faite, si mdiocre qu'elle soit, pour cder  une passion qui
serait infailliblement taxe de folie! non certes. C'tait donc
seulement  cette poque que mon irrsistible penchant vers le
mystrieux pouvait tre raisonnablement suivi.

Combien de fois depuis n'ai-je pas bni cette erreur providentielle sans
laquelle je serais rest sans doute un modeste horloger de province! Ma
vie, il est vrai, se serait ainsi coule calme, douce, et tranquille;
bien des peines, des motions, des angoisses m'eussent t pargnes;
mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon
me n'et-elle pas t prive?

       *       *       *       *       *

J'tais passionnment courb sur mon prcieux in-quarto, dvorant
jusqu'aux moindres dtails de ces tours de main merveilleux; ma tte
brlait et je restais parfois plong dans des rflexions qui tenaient de
l'extase. Cependant les heures s'coulaient, et tandis que mon
imagination se berait dans des rves fantastiques, je ne m'apercevais
pas que ma chandelle tait arrive  sa dernire priode; sa lueur
plissait sensiblement et j'entendis bientt crpiter la mche; puis,
rduite  un imperceptible lumignon, elle s'affaissa brusquement et
rendit le dernier soupir.

Comprendra-t-on tout mon dsappointement? Cette chandelle tait la
dernire que j'eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les
sublimes rgions de la magie faute de pouvoir les clairer. A cet
instant de dpit, que n'aurais-je pas donn pour la lumire la plus
vulgaire, ft-ce mme pour un lampion!

Ce n'tait pas que je fusse dans une obscurit complte; une blafarde
clart me venait d'un rverbre voisin, mais quelques efforts que je
fisse pour profiter de ses ples rayons, je ne pouvais parvenir 
dchiffrer un seul mot, et, bon gr mal gr, je dus me rsigner  me
coucher.

J'essayai vainement de dormir; la surexcitation fivreuse que m'avait
donne cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans
mon esprit les endroits qui m'avaient le plus frapp, et l'intrt
qu'ils m'inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination.

Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre 
la fentre, et, jetant sur le reverbre des regards de convoitise, j'en
tais arriv  former le projet d'aller lire  sa clart, au beau milieu
de la rue, lorsque soudain une autre ide traverse mon esprit. Dans mon
impatience de la raliser, je ne me donne mme pas le temps de
m'habiller, et, bornant mon vtement au strict ncessaire, si l'on peut
appeler ainsi des pantoufles et un caleon, je prends mon chapeau d'une
main, une paire de pincettes de l'autre, et je descends l'escalier 
ttons.

Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le rverbre; car je
dois avouer au lecteur que pouss, sans doute, par le dsir de mettre
promptement  excution certaines notions que je venais d'acqurir sur
la prestidigitation, j'avais conu la pense d'_escamoter_  mon profit
le quinquet affect par la municipalit  la sret de la ville. Le rle
destin aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opration
consistait, pour les premires,  briser la petite porte de tle
derrire laquelle s'enroulait la corde qui servait  monter et 
descendre le rverbre, et pour le second,  jouer l'office de lanterne
sourde, en touffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin.

Tout se passa au gr de mes dsirs, et dj je me retirais triomphant,
quand un misrable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de
main. Au moment mme o j'allais disparatre avec mon butin, un mitron,
oui, un vulgaire mitron, me fit chouer en apparaissant subitement au
seuil de sa boutique. Je me blottis aussitt dans l'encoignure d'une
porte, et l, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les
rayons du quinquet, j'attendis, dans l'immobilit la plus complte,
qu'il plt au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l'on
juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s'adosser  la
porte et fumer tranquillement sa pipe!

La position devenait intolrable; le froid et aussi la crainte d'tre
dcouvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de dsespoir, je
sentis bientt la coiffe de mon chapeau s'enflammer. Il n'y avait pas 
hsiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre
mes mains et parvins ainsi  touffer l'incendie; mais  quel prix,
grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche,
tait roussi, rempli d'huile et compltement dform. Et tandis que je
subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait  fumer avec un
air de calme et de batitude qui me causait des accs de rage.

Je ne pouvais pourtant demeurer l jusqu'au jour, mais comment sortir de
cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c'tait faire
appel  son indiscrtion et me couvrir de ridicule; rentrer directement
chez moi, c'tait me trahir, car j'tais oblig de passer devant lui, et
un rverbre peu loign jetait assez de clart pour me faire
reconnatre. Restait un troisime parti: c'tait d'enfiler rapidement
une rue qui se trouvait  ma gauche et de regagner la maison par un
chemin dtourn. Ce fut celui-l auquel je m'arrtai au risque d'tre
rencontr dans mon excursion en costume de baigneur.

Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je
me vois forc de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon
dlit, je pars comme un trait.

Dans mon trouble, je m'imagine que le boulanger me poursuit, je crois
mme entendre ses pas derrire moi, et voulant  toute force le
dpister, je redouble de vitesse; je prends tantt  droite, tantt 
gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n'est qu'au bout
d'un quart-d'heure d'une marche effrene que je me retrouve dans ma
chambre, haletant, n'en pouvant plus, mais heureux d'en tre quitte
encore  si bon march.

Il faut avouer que pour un homme destin  jouer plus tard un certain
rle dans les fastes de l'escamotage, je n'avais pas eu la main heureuse
pour mon coup d'essai, ou pour m'exprimer en termes de thtres, je
dirai que je venais de faire un _fiasco_ complet.

Cependant, je ne fus aucunement dcourag; loin de l, ds le lendemain,
j'oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon
prcieux trait de _magie blanche_, et je me remettais avec ardeur  la
lecture de ses intressants secrets.

Huit jours aprs je les possdais tous.

De la thorie je rsolus de passer  la pratique; mais, ainsi que cela
m'tait arriv avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement
arrt devant un obstacle. L'auteur tait, il est vrai, plus
consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours
une explication trs facile  comprendre; seulement il avait eu le tort
de supposer  tous ses lecteurs une certaine adresse pour les excuter.
Or, cette adresse me manquait compltement, et, si dsireux que je fusse
de l'acqurir, je ne trouvais rien dans l'ouvrage qui m'en indiqut les
moyens. J'tais dans la position d'un homme qui tenterait de copier un
tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture.

Faute d'un professeur pour me guider, je dus crer les principes de la
science que je voulais tudier.

D'abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j'avais
facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rle dans
l'exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour
approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le
prestidigitateur dveloppt en lui une perception plus rapide, plus
dlicate et plus sre de ces deux organes, par cette raison que dans ses
sances il doit embrasser d'un seul regard tout ce qui se passe autour
de lui, et excuter ses prestiges avec une dextrit infaillible.

J'avais t souvent frapp de la facilit avec laquelle les pianistes
peuvent lire et excuter, mme  premire vue, un morceau de chant avec
son accompagnement. Il tait vident, pour moi, que par l'exercice on
pouvait arriver  se crer une facult de perception apprciative et une
habilet du toucher qui permettent  l'artiste de lire simultanment
plusieurs choses diffrentes, en mme temps que ses mains s'occupent
d'un travail trs compliqu. Or, c'est une semblable facult que je
dsirais acqurir pour l'appliquer  la prestidigitation; seulement,
comme la musique ne pouvait me fournir les lments qui m'taient
ncessaires, j'eus recours  l'art du jongleur, dans lequel j'esprais
trouver des rsultats, sinon semblables, du moins analogues.

On sait que l'exercice des boules dveloppe tonnamment le toucher. Mais
n'est-il pas vident qu'il dveloppe galement le sens de la vue?

En effet, lorsqu'un jongleur lance en l'air quatre boules qui se
croisent dans diffrentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit
bien perfectionn chez lui, pour que ses yeux puissent, d'un seul
regard, suivre avec une merveilleuse prcision chacun des dociles
projectiles dans les courbes varies que leur ont imprimes les mains?

Il y avait prcisment  Blois,  cette poque, un pdicure nomm Maous,
qui possdait le double talent de jongler assez adroitement et
d'extirper les cors avec une habilet digne de la lgret de ses mains.
Maous, malgr ce cumul, n'tait pas riche; je le savais, et cette
particularit me fit esprer obtenir de lui des leons  un prix en
rapport avec mes modestes ressources.

En effet, moyennant dix francs, il s'engagea  m'initier  l'art du
jongleur.

Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu'il m'indiqua, et mes
progrs furent si rapides, qu'en moins d'un mois je n'avais plus rien 
apprendre; j'en savais autant que mon matre, si ce n'est pourtant l'art
d'extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J'tais parvenu 
jongler avec quatre boules.

Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s'il tait
possible, surpasser la facult de lire par apprciation que j'avais tant
admire chez les pianistes. Je plaai un livre devant moi, et tandis
que mes quatre boules voltigeaient en l'air, je m'habituai  y lire sans
hsitation.

Je ne serais point tonn que ceci part extraordinaire  bien des
lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-tre plus encore, c'est que
je viens  l'instant mme de me donner la satisfaction de rpter cette
curieuse exprience; pourtant trente ans se sont couls depuis le fait
que je viens de raconter, et pendant ce temps j'ai bien rarement touch
 mes boules; car jamais je ne m'en suis servi dans mes sances.

Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baiss d'un
degr; ce n'est plus qu'avec trois boules que j'ai pu lire avec
facilit.

On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua  mes
doigts de dlicatesse et de sret d'excution, en mme temps que cette
lecture par apprciation donnait  mon regard une promptitude de
perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service
que me rendit cette dernire facult pour l'exprience de la seconde
vue.

Aprs avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n'hsitai plus
 m'exercer directement  la prestidigitation. Je m'occupai spcialement
de la manipulation des cartes et de l'_empalmage_.

Cette opration d'escamotage exige un long travail; car il faut, tout en
ayant la main droite ouverte et renverse, arriver  y retenir
invisiblement des boules, des bouchons de lige, des morceaux de sucre,
des pices de monnaie, etc., sans que les doigts soient ferms ou
perdent rien de leur libert.

En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficults
inhrentes  ces nouveaux exercices eussent t insurmontables si je
n'eusse trouv le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans
ngliger mon tat. Voici comment je m'y pris.

Selon la mode de l'poque, j'avais de chaque ct de ma redingote, dite
 la _propritaire_, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler
avec facilit. Cette disposition me prsentait cet avantage qu'aussitt
qu'une de mes mains n'tait plus occupe au dehors, elle se glissait
dans l'une de mes poches et se mettait  l'oeuvre avec des cartes, des
pices de monnaie ou l'un des objets que j'ai cits.

Il est ais de comprendre combien cette organisation me faisait gagner
de temps. Ainsi, par exemple, ds que j'tais en course, mes deux mains
pouvaient travailler chacune de son ct; au dner, il m'arrivait trs
souvent de manger ma soupe d'une main, tandis que je faisais _sauter la
coupe_ de l'autre. Bref, si court que ft le rpit que me laissait le
travail de ma profession, j'en profitais immdiatement pour mes
occupations favorites.

Comme on tait loin de se douter que mon paletot ft en quelque sorte
une salle d'tude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermes
passa pour une originalit de mauvais got; mais, aprs quelques
plaisanteries sur ce sujet, on ne m'en parla plus.

Quelle que ft ma passion pour l'escamotage, j'eus toutefois assez
d'empire sur moi-mme pour m'appliquer  ne pas mcontenter mon patron,
qui ne s'aperut jamais d'aucune distraction dans mon travail et n'eut
que des loges  me donner sous le double rapport de l'exactitude et de
l'application.

Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, _le
cousin_ me dclara ouvrier et m'assura que j'tais apte  recevoir
dsormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reus cette
dclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma libert, l'avantage de
pouvoir relever ma situation financire.

Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bnfices de ma
nouvelle position. Une place m'ayant t offerte chez un horloger de
Tours, je partis le lendemain du jour o je devins libre.

Mon nouveau patron tait ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une
certaine clbrit comme sculpteur. Son imagination, qui dj
pressentait ses oeuvres futures, lui faisait ddaigner le travail
routinier des _rhabilleurs_ de montres, et il laissait volontiers  ses
ouvriers le soin de faire ce qu'il appelait par drision le _dcrotage_
de l'horlogerie. C'tait pour remplir cette fonction qu'il m'avait fait
venir chez lui.

Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq
francs par mois; c'tait peu,  la vrit, mais la somme tait norme
pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d'Avaray, n'avais vcu
que des ressources d'un revenu plus que modeste.

Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c'est pour tablir une
somme ronde; en ralit, je ne les touchais pas dans leur intgralit.
Mme Noriet, en sa qualit d'excellente mnagre, possdait au plus
haut point l'intelligence des escomptes et des retenues. Aussi
avait-elle trouv le moyen de modifier mon traitement par un procd
aussi ingnieux qu'indlicat: c'tait de me payer en cus de six livres.
Or, comme  cette poque les pices de six francs ne valaient que cinq
francs quatre-vingts centimes; il en rsultait chaque mois pour la
patronne un bnfice de vingt-quatre sous, que de mon ct je portais au
compte de mes _profits et pertes_.

Chez M. Noriet, mon temps tait certainement bien rempli par ma besogne,
et pourtant je trouvais encore le moyen d'excuter mes exercices dans
les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les
progrs sensibles que je devais  mon travail persvrant. J'tais
parvenu  faire disparatre avec la plus grande facilit tout objet que
je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils
n'taient plus pour moi qu'un jeu d'enfant et me servaient  produire de
charmantes illusions.

J'tais fier, je l'avoue, de mes petits talents de socit et je ne
ngligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par
exemple, aprs l'invariable partie de loto qui se jouait dans la famille
toute patriarcale de M. Noriet, je donnais,  la grande satisfaction de
l'assistance, une petite sance de prestidigitation qui venait gayer
les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On
trouvait que j'tais un _agrable farceur_, et ce compliment me
ravissait d'aise.

Ma conduite rgulire, mon assiduit au travail, et peut-tre aussi un
certain enjouement dont j'tais dou  cette poque, m'avaient concili
l'amiti du _patron_ et de la _patronne_, si bien que j'tais devenu un
membre indispensable de leur socit et que je participais  toutes
leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d'aller  la
campagne.

Dans une de ces excursions, c'tait le 25 juillet 1828 (et je
n'oublierai jamais cette date mmorable, car peu s'en fallut qu'elle ne
marqut la fin de mon existence), nous tions alls faire une promenade
dans le but d'assister  la fte d'un village voisin. Avant de partir,
nous avions annonc notre retour pour cinq heures, en recommandant  la
_bonne_ de tenir le dner prt pour ce moment; mais entrans par le
plaisir, nous ne pmes tre exacts, et nous n'arrivmes au logis que
vers huit heures.

Aprs avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinire, dont le dner
s'tait refroidi, nous nous mettons  table et mangeons comme des gens
dont l'apptit a t aiguis par une longue promenade, le grand air et
huit ou dix heures d'abstinence.

Quoi qu'en et dit Jeannette (c'tait le nom de notre _cordon bleu_)
tout ce qu'elle nous servit fut trouv excellent,  l'exception pourtant
d'un certain ragot que tout le monde dclara dtestable et auquel on
toucha  peine. Seul je dvorai ma part du mets, sans m'inquiter, le
moins du monde, de sa qualit. Malgr les railleries que m'attira mon
avidit, j'en demandais mme une seconde fois et j'aurais sans doute
absorb tout le plat, si la matresse de la maison ne s'y tait oppose
dans l'intrt de ma sant.

Cette prcaution me sauva la vie. En effet, le repas tait  peine fini
et la partie de loto commence, que dj j'prouvais un malaise
indfinissable. Je ne tardai pas  me retirer dans ma chambre, o des
douleurs atroces me saisirent et me forcrent  requrir les soins d'un
mdecin. Le docteur, aprs s'tre minutieusement renseign, acquit
bientt la certitude qu'une forte dose de vert-de-gris s'tait forme
dans la casserole o le ragot avait t prpar et dclara que j'tais
empoisonn.

Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant
quelque temps l'on dsespra de mes jours, mais enfin grce aux soins
intelligents dont je fus entour, mes souffrances, bien qu'elles
n'eussent pas encore dit leur dernier mot, semblrent se calmer et me
laissrent un peu de repos.

Ce qu'il y eut d'trange dans cette seconde priode de ma maladie, c'est
que ce fut seulement  partir du moment o le docteur dclara que
j'tais hors de danger, que je fus saisi d'une ide fixe de mort
prochaine,  laquelle vint se joindre un dsir immodr de finir mes
jours prs de ma famille.

Cette ide, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n'eus
bientt plus d'autre pense que de partir. Je ne pouvais esprer obtenir
du docteur l'autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses
recommandations tendaient  ce que je prisse les plus grands
mnagements; je rsolus de m'en passer.

Un matin,  six heures, profitant d'un moment o l'on m'avait laiss
seul, je m'habille  la hte, je descends l'escalier et je gagne une
voiture publique faisant le service de Tours  Blois.

Je m'installe aussitt dans la rotonde, o par parenthse je me trouve
seul, et, deux minutes aprs, l'quipage, lger de voyageurs et de
bagages, part au galop.

On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi
qu'un horrible martyre. J'tais consum par une fivre brlante, et ma
tte semblait se briser  chaque cahot de la voiture. Dans mon dlire,
je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient
incessamment avec moi et s'augmentaient encore. N'y pouvant plus tenir,
je passe le bras par la fentre, j'ouvre la porte du compartiment, et,
au risque de me tuer, je saute  terre o je tombe priv de
connaissance...

Je ne saurais dire ce que je devins aprs mon vanouissement; je me
rappelle seulement de longues journes remplies par une existence vague
et pnible dont je ne pus apprcier la dure; j'tais en proie au
dlire; je faisais des rves affreux; j'avais des cauchemars
pouvantables. Un d'eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me
semblait que mon crne s'ouvrait comme une tabatire, qu'un mdecin, les
bras nus, les manches retrousses, et muni d'une norme fourchette en
fer, retirait de mon cerveau des marrons rtis, qui aussitt clataient
comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers
d'tincelles.

Cette fantasmagorie finit par s'vanouir, et la maladie vaincue ne me
laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables.

Mais ma raison avait t si fortement branle qu'elle ne m'clairait
plus. Une existence d'automate, une indiffrence complte, voil  quoi
j'tais rduit. Si j'entrevoyais quelques objets, ils taient comme
perdus dans un pais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il
est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens tait d'une
bizarrerie  mettre mon intelligence en dfaut. Je me sentais comme
emport et ballott dans une voiture, et pourtant j'tais bien sr que
j'occupais un bon lit, dans une petite chambre d'une propret exquise.
C'tait  croire que j'tais encore sous l'empire de quelque
hallucination!

Enfin je sentis une lueur d'intelligence s'veiller en moi, et la
premire impression un peu vive que j'prouvai fut produite par les
soins empresss d'un homme que j'aperus au chevet de mon lit. Ses
traits m'taient inconnus. Il s'approcha de moi et m'engagea
affectueusement  prendre une potion. J'obis: aprs quoi il me
recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus
parfait.

Hlas! l'tat de faiblesse o je me trouvais rendait cette
recommandation facile  suivre. Je cherchai cependant  deviner qui
tait cet homme, et j'interrogeai mes souvenirs.

Ce fut en vain! je ne voyais plus rien  partir du moment o, dans le
transport de la douleur, je m'tais prcipit par la portire de la
diligence.




CHAPITRE IV.

JE REVIENS A LA VIE.--UN TRANGE MDECIN.--TORRINI ET ANTONIO: UN
ESCAMOTEUR ET UN MLOMANE.--LES CONFIDENCES D'UN MEURTRIER.--UNE MAISON
ROULANTE.--LA FOIRE D'ANGERS.--UNE SALLE DE SPECTACLE
PORTATIVE.--J'ASSISTE POUR LA PREMIRE FOIS A UNE SANCE DE
PRESTIDIGITATION._--LE COUP DE PIQUET DE L'AVEUGLE._--UNE REDOUTABLE
CONCURRENCE.--LE SIGNOR CASTELLI MANGE UN HOMME VIVANT.


Je suis trs peu fataliste, et si je le suis, ce n'est qu'avec de
grandes rserves; toutefois, je ne puis m'empcher de faire remarquer
ici qu'il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient  donner
raison aux partisans de la fatalit.

Supposons, cher lecteur, que, au moment o je sortais de Blois pour me
rendre  Tours, le destin, dans un lan de bont pour moi, m'et ouvert
son livre  l'une des plus belles pages de ma vie d'artiste. J'aurais
t certainement ravi d'un si bel avenir, mais dans mon for intrieur
n'aurais-je pas eu lieu de douter de sa ralisation?

En effet, je partais comme simple ouvrier avec l'intention bien arrte
de faire ce qu'on appelle un tour de France. Ce voyage, dont je ne
pouvais prciser la dure, devait me conduire fort loin, car j'allais,
sans doute, m'arrter un an ou deux dans chacune des villes que je
visiterais, et la France est grande! Puis quand je serais suffisamment
habile, je comptais revenir au pays natal pour m'tablir en qualit
d'horloger.

Mais le destin en a dcid autrement; il faut, pour ne pas mentir  ses
propres dcrets, qu'il m'arrte en chemin, me fasse revenir sur mes pas,
et m'instruise dans l'art auquel je suis prdestin. Que m'envoie-t-il
pour cela? Un empoisonnement qui me rend fou de douleur et me jette
inanim sur la voie publique.

Ce serait pourtant  croire que ma carrire est termine et que le
destin se trouve en dfaut. Pas du tout! ainsi qu'on le verra par la
suite de ce rcit, rien n'tait plus logique dans l'ordre de ma destine
que cet vnement, et plus tard, lecteur, vous ne pourrez vous empcher
de convenir avec moi que c'est  mon empoisonnement que je dois d'avoir
t prestidigitateur.

Mais j'en tais  rappeler mes souvenirs aprs ma _bienheureuse_
catastrophe; je reprends mon rcit au point o je l'ai laiss.

Que m'tait-il arriv depuis mon vanouissement; o tais-je; et  quel
titre cet homme si bon, si affectueux, me prodiguait-il tous ses soins?
Je brlais d'avoir la solution de ces problmes, et je n'eusse pas
manqu de la demander  mon hte sans la recommandation expresse qu'il
venait de me faire. Comme la pense ne m'tait pas interdite, je me
lanai dans le champ des suppositions, en les tablissant sur l'examen
de ce qui m'entourait.

La chambre dans laquelle je me trouvais pouvait avoir trois mtres de
long sur deux de large; les parois, brillantes de propret, taient en
bois de chne poli. De chaque ct, dans le sens de la largeur, tait
pratique,  hauteur d'appui, une petite fentre garnie de rideaux de
mousseline blanche; quatre chaises en noyer, des tablettes servant de
table et mon excellent lit, dont je ne pouvais voir la forme,
composaient le mobilier de cette chambre roulante qui, au luxe prs,
ressemblait fort  une large _cabine_ de bateau  vapeur.

Il devait y avoir deux autres compartiments; car,  ma gauche, je
voyais de temps en temps disparatre mon docteur derrire deux larges
rideaux de damas rouge orns de crpines d'or, et je l'entendais marcher
dans une pice dont je ne pouvais voir l'intrieur, tandis que,  ma
droite, j'entendais  travers une mince cloison une voix qui adressait
des encouragements  des chevaux. Cette circonstance me fit conclure que
j'tais rellement dans une voiture, et que cette voix tait celle de
notre conducteur.

Je connaissais dj le nom de ce dernier, pour l'avoir entendu appeler
plusieurs fois par celui que je supposais tre son matre. Il se nommait
Antonio; c'tait du reste un mlomane parfait, et il chantait  ravir
des morceaux italiens qu'il interrompait parfois pour faire la grosse
voix, avec un accent trs prononc, et stimuler par un juron nergique
la lenteur de son attelage. Je n'avais point encore eu l'occasion de
voir ce garon.

Quant au matre, c'tait un homme de quarante-cinq  cinquante ans, dont
la taille, au-dessus de la moyenne, tait bien prise; dont la figure
triste ou srieuse, respirait toutefois un air de bont qui prvenait en
sa faveur. Une longue chevelure noire, naturellement boucle, tombait
sur ses paules, et il avait pour vtement une blouse avec un pantalon
en toile crue, pour cravate un foulard de soie jaune.

Mais aucune de ces particularits ne pouvait m'aider  deviner qui il
tait, et mon tonnement redoublait, en le voyant se tenir constamment 
mes cts, me combler de soins et de prvenances, et me couver des yeux,
comme et fait la plus tendre des mres.

Un jour s'tait coul depuis la recommandation qui m'avait t faite de
garder le silence. J'avais repris un peu de forces, et il me semblait
que j'tais assez bien pour pouvoir parler; j'allais donc prendre la
parole, lorsque mon hte, devinant mon intention, me prvint:

--Je conois, me dit-il, que vous soyez impatient de savoir o vous tes
et avec qui vous vous trouvez; je ne vous cacherai pas que, de mon ct,
je suis tout aussi curieux de connatre les circonstances qui ont amen
notre rencontre. Cependant, dans l'intrt de votre sant, dont j'ai
pris la responsabilit, je vous demande de laisser passer encore la
nuit; demain, j'ai tout lieu d'esprer que nous pourrons, sans aucun
risque, causer aussi longuement qu'il vous plaira.

N'ayant aucune raison srieuse  opposer  cette prire, et d'ailleurs,
habitu depuis quelque temps  suivre aveuglment tout ce que me
prescrivait mon trange docteur, je me rsignai.

La certitude d'avoir bientt le mot de l'nigme contribua, je crois, 
me procurer un sommeil paisible dont je sentis l'heureuse influence 
mon rveil. Aussi, quand le docteur vint pour tudier mon pouls, fut-il
tonn lui-mme des progrs qui s'taient oprs en quelques heures, et,
sans attendre mes questions:

--Oui, me dit-il, comme rpondant au muet interrogatoire que lui
adressaient mes yeux, je vais satisfaire votre juste curiosit; je vous
dois une explication, et je ne vous la ferai pas attendre plus
longtemps.

--Je me nomme Torrini, et j'exerce la profession d'escamoteur. Vous tes
chez moi, c'est--dire dans la voiture qui me sert ordinairement
d'habitation. Vous serez tonn, je n'en doute pas, d'apprendre que la
chambre  coucher que vous occupez en ce moment, peut, en s'allongeant,
se transformer en salle de spectacle; pourtant, c'est l'exacte vrit.
Dans la petite pice que vous voyez derrire ces rideaux rouges, est la
scne o sont rangs mes instruments.

A ce mot d'escamoteur, je ne pus rprimer un mouvement de satisfaction
dont mon sorcier ne devina pas la cause, car il ignorait qu'il et prs
de lui un des plus fervents adeptes de son art.

--Quant  vous, poursuivit-il, je ne vous demanderai pas qui vous tes;
votre nom, votre profession, ainsi que les causes de votre maladie, me
sont connus. J'ai puis ces renseignements sur votre livret et sur
quelques notes trouves sur vous, et que j'ai cru devoir consulter dans
votre intrt.

--Je dois maintenant vous faire connatre ce qui s'est pass depuis le
moment o vous avez perdu connaissance.

--Aprs avoir donn quelques reprsentations  Orlans, je me rendais
de cette ville  Angers, o bientt va s'ouvrir la foire, lorsque, 
quelque distance d'Amboise, je vous ai rencontr tendu, la face contre
terre et entirement priv de sentiment. Par bonheur pour vous, je me
trouvais alors prs de mes chevaux, faisant ma tourne du matin, ainsi
que cela m'arrive, chaque jour, quand je suis en voyage, et c'est 
cette circonstance que vous devez de n'avoir pas t cras.

--Avec l'aide d'Antonio, je vous dposai sur ce lit, o ma pharmacie
portative et mes connaissances en mdecine vous rappelrent  la vie.
Pauvre enfant! Le transport d'une fivre ardente vous donnait des accs
de folie furieuse; vous me menaciez sans cesse, et j'eus toutes les
peines du monde  vous contenir.

--En passant  Tours, j'aurais bien dsir m'arrter pour consulter un
docteur, car votre position tait grave, et il y a longtemps que je ne
pratique plus la mdecine que pour mon usage particulier. Mais j'tais 
heures comptes; il fallait que j'arrivasse promptement  Angers o je
dsire tre un des premiers, afin de choisir un emplacement pour mes
reprsentations; puis, je ne sais pourquoi, j'avais un pressentiment que
je vous sauverais, et ce pressentiment ne m'a point tromp.

Ne sachant comment remercier ce bon Torrini, je lui tendis la main qu'il
serra dans les siennes; mais l'avouerai-je? je fus arrt dans
l'effusion de cet lan par une pense que je me reprochai vivement plus
tard:

--A quel motif, me disais-je, dois-je attribuer une affection aussi
instantane? Ce sentiment, quelque sincre qu'il soit, doit avoir
ncessairement une cause; et, dans mon ingratitude, je cherchais si mon
bienfaiteur ne cachait pas quelque motif d'intrt sous son apparente
gnrosit.

Torrini, comme s'il et devin ce qui se passait en moi, reprit avec un
accent plein de bont:--Vous attendez une explication plus complte,
n'est-ce pas? Eh bien! quoi qu'il puisse m'en coter, je vous la
donnerai;.... la voici;

--Vous tes tonn qu'un saltimbanque, un banquiste, un homme
appartenant  une classe qui ne pche pas d'habitude par excs de
dlicatesse et de sensibilit, ait compati si vivement  vos douleurs?

--Votre surprise cessera, mon enfant, lorsque vous saurez que cette
compassion prend sa source dans une douce illusion de l'amour paternel.

Ici, Torrini s'arrta un instant, parut se recueillir et continua d'une
voix mue.--J'avais un fils, un fils chri; c'tait mon idole, ma vie,
tout mon bonheur; une fatalit terrible m'a enlev mon enfant! il est
mort, et, chose horrible  dire, il est mort assassin, et vous voyez
son assassin devant vous.

A un aveu si inattendu, je ne pus rprimer un mouvement d'horreur; une
sueur froide inonda mon visage.

--Oui, oui, son assassin, rpta Torrini dont la voix s'animait par
degrs; et cependant, la loi n'a pu m'atteindre, on m'a laiss la vie...
J'ai eu beau m'accuser devant mes juges; ils m'ont trait de fou, et mon
crime a pass pour un fait d'homicide par imprudence... Que m'importent,
aprs tout, leur apprciation et leur jugement? que ce soit par incurie
ou par imprudence, comme ils le disent, mon pauvre Giovanni n'en est pas
moins perdu pour moi, et toute ma vie, j'aurai sa mort  me reprocher.

La voix de Torrini se perdit au milieu des sanglots; il resta quelque
temps les yeux couverts de ses mains, puis, faisant un effort sur
lui-mme, il continua avec plus de calme:

--Pour vous pargner des motions dangereuses dans votre position,
j'abrgerai le rcit d'infortunes dont cet vnement ne fut qu'un
prlude. Ce que je vais vous dire suffira pour vous faire comprendre la
cause bien naturelle de ma sympathie pour vous.

Lorsque je vous vis, je fus frapp d'une conformit d'ge et de taille
entre vous et mon malheureux enfant; je crus mme retrouver dans
quelques-uns de vos traits une certaine ressemblance avec les siens, et
m'abandonnant  cette illusion, je dcidai que je vous garderais auprs
de moi, que je vous donnerais des soins, comme si vous tiez mon propre
fils.

--Vous pouvez vous faire maintenant une ide des angoisses que me
causa, pendant huit jours, votre maladie, et de la douleur qui s'empara
de moi, quand j'en vins  dsesprer de vos jours.

--Mais enfin, la Providence, nous prenant tous deux en piti, vous a
sauv. Vous tes maintenant en pleine convalescence, et, sous peu de
jours, je l'espre, vous serez compltement rtabli...

--Voil, mon enfant, le secret de mon affection et de mon dvouement
pour vous.

Profondment mu des malheurs de ce pre, touch jusqu'aux larmes de la
tendre sollicitude dont il m'avait entour, je ne sus lui exprimer ma
reconnaissance que par des phrases entrecoupes; je suffoquais
d'motion.

Torrini, sentant lui-mme la ncessit d'abrger cette scne
attendrissante, sortit en me promettant un prompt retour.

Je ne fus pas plus tt seul, que mille rflexions vinrent assaillir mon
esprit. Cet vnement, tragique et mystrieux, dont le souvenir semblait
garer la raison de Torrini; ce crime, dont il s'accusait avec tant
d'insistance; ce jugement, dont il contestait la justice, m'intriguaient
au plus haut point, et me donnaient un vif dsir d'avoir des dtails
plus complets sur ce drame intime.

Puis je me demandais comment cet homme, dou d'une agrable physionomie,
qui ne manquait ni de jugement ni d'esprit, et qui joignait  une
instruction solide une conversation facile et des manires distingues,
se trouvait ainsi descendu aux derniers degrs de sa profession.

Comme j'tais absorb dans ces penses, la voiture s'arrta: nous tions
arrivs  Angers. Torrini nous quitta un instant pour aller demander 
la Mairie l'autorisation de donner des reprsentations, et, ds qu'il
l'eut obtenue, il se mit en devoir de s'installer sur le terrain qui lui
tait assign.

Ainsi que je l'ai dit, la chambre que j'habitais dans la voiture, devait
tre transforme en salle de spectacle; on me transporta donc dans une
auberge voisine, et  ma demande, on me plaa dans un excellent
fauteuil, prs d'une fentre ouverte. Le temps tait beau; le soleil
apportait dans ma chambre une tide chaleur qui me ranimait; je me
sentais revivre, et, perdant insensiblement cette goste indiffrence
que donne une souffrance continue, je retrouvai dans mon imagination
rafrachie toute mon activit d'autrefois.

De ma place, je voyais Antonio et son matre, habit bas, manches
retrousses, travailler  la construction du thtre forain. En quelques
heures la transformation de notre demeure fut termine: la maison
roulante tait devenue une charmante salle de spectacle. Il est vrai de
dire que tout y tait prpar, dispos et machin, comme pour un
changement  vue.

La distribution et l'organisation de cette singulire voiture sont
restes si profondment graves dans ma mmoire qu'il m'est facile
encore d'en faire aujourd'hui une exacte description.

J'ai dj donn, plus haut, quelques dtails sur l'intrieur de
l'habitation de Torrini; je vais les complter.

Le lit, sur lequel j'avais reu des soins, pendant ma maladie, se
ployait par une ingnieuse combinaison, et rentrait, par une trappe dans
le parquet o il occupait un trs petit espace.

Avait-on besoin de linge ou de vtement? on ouvrait une trappe voisine
de la prcdente, et,  l'aide d'un anneau, on dressait devant soi un
meuble  tiroir, qui semblait apparatre comme par enchantement. Un
moyen analogue procurait une petite chemine, qui, par une disposition
toute particulire, chassait la fume en dessous du foyer.

Enfin le garde-manger, la batterie de cuisine et quelques autres
accessoires de mnage, mystrieusement cass, se trouvaient facilement
sous la main pour le service, et reprenaient ensuite leurs places
respectives.

Ce bizarre mobilier occupait, sous la voiture, tout l'emplacement
compris entre les quatre roues, de sorte que la chambre, bien que
suffisamment meuble, tait cependant dgage de tout embarras.

Mais si quelque chose me surprit, ce fut surtout lorsque je vis le
vhicule, qui mesurait  peine cinq ou six mtres, prendre tout  coup
une extension de deux fois cette longueur. Voici par quel ingnieux
procd on avait obtenu ce rsultat: la caisse de la voiture tait
double, et on l'avait allonge en la tirant, ainsi que cela se pratique
pour les tuyaux d'une lorgnette. Ce prolongement, soutenu par des
trteaux, prsentait la mme solidit que le reste de l'difice.

La cloison qui sparait la chambre du cabriolet avait t enleve, de
manire que ces deux compartiments ne formaient plus qu'une seule pice.
On devait recevoir le public de ce ct, et un escalier, muni d'une
rampe, conduisait  l'entre, devant laquelle une lgante marquise
simulait un vestibule, o tait le bureau pour les billets.

Enfin, pour que rien ne manqut  l'aspect monumental de cette trange
salle de spectacle, on avait revtu l'extrieur d'un dcor simulant des
pierres de taille et des ornements d'architecture.

La vue de cette machine, enflammant mon imagination, m'inspira un de ces
rves comme peut en concevoir une tte de vingt ans; vritable chteau
en Espagne qui fut longtemps le but de mon ambition mais que la
Providence ne me permit pas de raliser.

Je me voyais en perspective possesseur d'une voiture semblable, mais un
peu plus petite, en raison du genre d'exhibition que je me proposais d'y
faire.

Ici, je me trouve forc d'ouvrir une parenthse pour donner une
explication que je crois ncessaire. J'ai tant parl de
prestidigitation, que l'on pourrait penser, d'aprs ce qui prcde, que
j'avais compltement abandonn mes ides sur la mcanique. Loin de l,
j'tais plus que jamais passionn pour cette science; seulement, depuis
que l'amour du merveilleux s'tait empar de mon esprit, j'en avais
modifi les applications. Ne rvant plus que prestiges, je les cherchais
aussi dans mon art favori, sous formes d'automates, que je me proposais
de mettre tt ou tard  excution.

Je me voyais donc possesseur d'une voiture munie d'une scne, o je
faisais, en imagination, fonctionner les machines que j'avais inventes
et excutes moi-mme.

Je m'y rservais, pour mon domicile priv, une petite pice, dont je
pouvais faire  ma volont, ainsi que Torrini, une salle  manger, un
salon ou une chambre  coucher. L, j'avais en outre un tabli, des
outils de mcanicien, un atelier complet, enfin, puis je voyageais de
ville en ville,  bien petites journes, il est vrai, mais je charmais
l'ennui de la route par le travail. Quel plaisir, aussi, je me
promettais de marcher  pied, quand l'envie m'en prendrait, et de
m'arrter pour visiter les lieux intressants! Je ne voulais rien moins
que parcourir la France, l'Europe, le monde peut-tre, en rcoltant
partout honneur, plaisir et profit.

Au milieu de ces riantes penses, je ne tardai pas  voir renatre mes
forces et ma sant, et je pus esprer que Torrini me permettrait bientt
d'assister  une de ses reprsentations. Il ne tarda pas, en effet, 
m'en faire l'agrable surprise.

Un soir, m'aidant  descendre, il me conduisit jusqu' son thtre, et
m'installa sur le premier banc de places, qu'il dcorait pompeusement du
titre de stalles.

J'tais le premier, l'heure d'entre pour le public n'ayant pas encore
sonn. Torrini me laissa pour aller terminer les apprts de sa sance,
et, ds que je fus seul, je me recueillis, afin de pouvoir mieux
savourer mon bonheur, car cette sance, la premire de ce genre 
laquelle j'allais assister, devait tre une fte, je dirai plus, une
vritable solennit pour moi.

L'entre du public vint me tirer de mes rveries.

J'avais d'avance calcul son empressement sur l'intrt que je portais
moi-mme  la reprsentation de Torrini, et je m'attendais  soutenir un
assaut autour de ma place. Il n'en fut rien, et, si courtes que fussent
les banquettes, je remarquai, avec peine et surprise, qu'elles n'taient
pas entirement garnies de spectateurs; chacun avait ses coudes
franches.

L'heure fixe pour le commencement du spectacle tait arrive. La
sonnette rsonna trois fois, le rideau s'ouvrit, et une charmante petite
scne s'offrit  nos regards. Ce qu'elle avait surtout de remarquable,
c'est qu'elle tait entirement dgage de cet attirail d'instruments
qui supple  l'adresse de la plupart des escamoteurs. Par une
innovation de bon got et dont les yeux des spectateurs se trouvaient 
merveille, quelques bougies, artistement disposes, remplaaient cette
prodigalit de lumire qui,  cette poque, tait l'ornement
indispensable de tous les cabinets de _physique amusante_.

Torrini parut, s'avana vers le public avec une grande aisance, fit,
selon l'usage du temps, un long salut, puis annonant, en quelques mots,
son dsir de bien faire, sollicita l'indulgence des spectateurs, et
termina par un compliment adress aux dames.

Ce petit discours, bien que dbit d'un ton froid et mlancolique, reut
du public quelques bravos encourageants.

La sance commena au milieu du plus profond silence, chacun semblant
dispos  lui prter toute son attention. Quant  moi, le cou tendu, les
yeux inquiets, l'oreille attentive, je respirais  peine, tant je
craignais de perdre un seul mot, un seul geste.

Je ne raconterai pas les diffrentes expriences dont je fus le tmoin;
elles furent toutes d'un intrt palpitant pour moi; mais Torrini me
sembla se surpasser encore dans les tours de cartes. Cet artiste
possdait deux qualits bien prcieuses dans la pratique de cet art, que
l'on dit, je ne sais pourquoi, renouvel des Grecs: c'tait une adresse
extrme et une incroyable hardiesse d'excution. A cela, il joignait une
manire tout aristocratique de toucher les cartes; ses mains blanches et
soignes semblaient  peine effleurer le jeu; et son travail tait
tellement dissimul, ses artifices, voils par un naturel si parfait,
que le public s'abandonnait invinciblement  une sympathique confiance.
Sr de l'effet qu'il produisait, il excutait les _passes_ les plus
difficiles, avec un aplomb qu'on tait bien loin de lui supposer, et
obtenait par cela mme les plus heureux rsultats.

Pour clore la sance, Torrini pria l'assemble de dsigner quelqu'un
pour venir jouer une partie de piquet avec lui. Un monsieur monta
aussitt sur la scne.

--Monsieur, lui dit Torrini, pardonnez-moi mon indiscrtion, mais il
m'est indispensable pour la russite de mon exprience de connatre
votre nom et votre profession.

--Rien n'est plus facile, Monsieur; je me nomme Joseph Lenoir, et
j'exerce la profession de matre de danse.

Un autre que Torrini n'eut pas manqu en pareille circonstance de faire
quelque jeu de mots ou quelque plaisanterie sur le nom et la qualit de
l'mule de Vestris; il n'en fit rien. Torrini n'avait fait cette demande
que dans le but de gagner du temps, car il n'entrait ni dans son
caractre, ni dans ses habitudes, de faire aucune mystification; il se
contenta d'ajouter:

--Je vous remercie, Monsieur, de votre complaisance, et maintenant que
nous savons qui nous sommes, nous pouvons avoir confiance l'un dans
l'autre. Vous tes venu, Monsieur, jouer au piquet avec moi, mais
connaissez-vous bien ce jeu?

--Oui, Monsieur, je m'en flatte.

--Ah! ah! fit en riant Torrini, attendez, je vous prie, pour vous en
flatter, que nous ayons jou notre partie. Toutefois, pour ne pas vous
faire dchoir dans votre propre estime, je veux bien vous accorder que
vous tes trs fort; mais, je vous en prviens, cela ne vous empchera
pas de perdre avec moi, et pourtant les conditions de la partie seront
toutes  votre avantage.

--Ecoutez-moi: le tour que je vais excuter et qu'on nomme _le coup de
piquet de l'aveugle_, exige que je sois compltement priv de la vue;
veuillez donc me bander les yeux avec soin.

M. Joseph Lenoir, qui, par parenthse, portait des lunettes, tait trs
mticuleux; aussi prit-il des prcautions inoues dans l'accomplissement
de sa tche. Il commena par poser sur les yeux du patient des toupes
en coton qu'il recouvrit successivement de trois pais bandeaux, et,
comme si cette quadruple cloison ne devait pas suffire pour aveugler son
antagoniste, il lui entoura encore la tte d'un norme chle dont il
serra trs troitement les extrmits.

J'ignore comment Torrini put tenir, sans touffer, sous ces chaudes
enveloppes; pour moi, mon front ruisselait de sueur, tant je souffrais
de le voir ainsi empaquet! Ne connaissant pas alors toutes les
ressources dont cet habile prestidigitateur pouvait disposer, je n'tais
pas sans inquitude sur l'issue de son exprience, et mon anxit fut
porte  son comble, lorsque je l'entendis s'adresser en ces termes 
son adversaire:

--Monsieur Lenoir, ayez la bont de vous asseoir, en face de moi, 
cette table; j'ai encore un petit service  rclamer de votre
obligeance, avant de commencer la partie. Grce  vos soins, je suis
entirement priv de la vue. Ce n'est pas assez; pour que mon
_incapacit_ soit complte, il faut que vous me liiez les mains.

Monsieur Lenoir releva ses lunettes et regarda Torrini d'un air
stupfait. Mais ce dernier, avanant tranquillement les bras sur la
table, et mettant ses deux pouces en croix:--Allons, Monsieur,
attachez-moi cela solidement.

Le matre de danse prit une corde place prs de lui, et s'acquitta de
ce nouveau travail avec autant de conscience qu'il en avait montr
prcdemment.

--Suis-je maintenant aveugle et priv de l'usage de mes mains, dit
Torrini, en s'adressant  son vis--vis.

--J'en ai la certitude, rpondit Joseph Lenoir.

--Eh bien! alors, commenons la partie. Mais, dites-moi d'abord en
quelle couleur vous voulez tre repic?

--En trfle.

--Soit! veuillez distribuer vous-mme les cartes, en les donnant, par
deux ou par trois,  votre gr. Lorsque les jeux seront faits, vous
pourrez, je vous le permets encore, choisir celui que vous jugerez le
plus convenable pour djouer le pic annonc.

Le plus grand silence rgnait dans la salle.

--Voici les cartes mles, coupez, dit d'un ton railleur le matre de
danse, qui se croyait dj sr de la victoire.

--Volontiers, rpondit Torrini. Et, bien qu'il ft gn dans ses
mouvements, il parvint aussitt  satisfaire son adversaire.

Les cartes ayant t distribues, M. Lenoir dclara qu'il gardait celles
qui se trouvaient devant lui.

--Trs-bien, dit Torrini. Vous avez dsir, je crois, d'tre repic en
trfle?

--Oui, Monsieur.

--Suivez donc mon jeu. J'carte les sept de pique, de coeur et de
carreau et mes deux huit; ma rentre me donne alors une quinte en
trfle, quatorze de Dames et quatorze de Rois, avec lesquels je vous
fais repic; comptez, Monsieur, et vrifiez.

Torrini disait vrai; des bravos unanimes accueillirent ce coup d'clat,
en mme temps que des plaisanteries reconduisaient jusqu' sa place le
pauvre matre de danse qui, tout interdit et confus de sa dfaite,
s'tait empress de quitter la scne.

La sance termine, j'exprimai  Torrini le plaisir que m'avaient fait
prouver ses expriences, et je lui fis de sincres compliments sur
l'adresse qu'il avait dploye, pendant toute la soire, et plus
particulirement encore dans son dernier tour.

--Ces flicitations me flattent d'autant plus de votre part, me
rpondit-il en souriant, que je sais maintenant qu'elles me viennent,
sinon d'un confrre, au moins d'un amateur, qui doit  coup sr possder
une certaine habilet dans l'escamotage.

Je ne sais qui des deux, de Torrini ou de moi, fut le plus charm des
compliments que nous venions de nous adresser rciproquement; mais je
dois avouer que, pour ma part, je fus trs sensible  l'opinion
favorable qu'il avait conue de mes talents. Une chose m'intriguait
cependant: je n'avais jamais dit un mot de ma passion pour la
prestidigitation; comment donc avait-il pu la connatre?

Il devina ma pense et ajouta:

--Vous tes tonn de voir vos secrets ainsi pntrs, n'est-ce pas, et
vous voudriez bien savoir comment je m'y suis pris pour les dcouvrir?
Je vous le dirai volontiers.

--Ma salle est petite; il m'est donc facile, quand je suis en scne,
d'embrasser d'un coup-d'oeil toutes les physionomies, et de voir les
diffrentes impressions que je produis sur mes spectateurs. Je vous ai
observ particulirement, et j'ai pu, en suivant la direction de vos
regards, juger ce qui se passait dans votre esprit. Ainsi, lorsque je me
livrais  quelque paradoxe amusant, dans le but d'attirer l'attention du
public du ct oppos  l'endroit o devait se faire le travail de
l'escamotage, vous seul de tout l'auditoire, vitant le pige, vous
teniez constamment vos yeux fixs l o s'accomplissait le tour dont
vous guettiez l'excution.

Quant  mon coup de piquet, bien que je n'aie pu vous apercevoir tandis
que je l'excutais, j'ai des raisons pour tre assur que vous ne le
connaissez pas.

--Vous avez devin trs juste, mon cher sorcier, et je ne puis
disconvenir aussi que dans mes moments de loisir, je me sois amus 
quelques-uns de ces exercices, pour lesquels je me suis toujours senti
une certaine inclination.

--Inclination! Permettez-moi de vous dire, mon enfant, que ce mot n'est
pas celui qui convient ici; vous avez plus que de l'inclination pour
l'escamotage; vous avez de la passion. Voici, du reste, sur quelles
observations j'ai bas cette opinion. Ce soir,  ma sance, ds le lever
du rideau, vos traits anims, votre oeil avide, votre bouche bante et
lgrement crispe, tout en vous dnotait des sensations vivement
surexcites. Votre physionomie, par exemple, portait dans ce moment l
l'expression que doit avoir celle d'un gourmand devant une table
somptueusement servie; ou plutt celle d'un avare couvant du regard son
trsor. Pensez-vous qu'avec de tels indices il soit besoin d'tre
sorcier pour avoir dcouvert tout l'empire que l'escamotage exerce sur
votre esprit?

J'allais rpondre  Torrini et lui donner raison, quand tirant sa montre
et me la mettant sous les yeux: Voyez, me dit-il, l'heure est avance:
il est temps pour un convalescent de prendre du repos; nous continuerons
cette conversation dans un moment plus convenable pour votre sant. A
ces mots, mon docteur me conduisit  ma chambre, et, aprs avoir
consult mon pouls, dont il parut satisfait, il me quitta.

Malgr le plaisir que j'prouvais  causer, je ne fus pas fch
cependant de me trouver seul, car j'avais mille souvenirs  voquer. Je
voulais revoir encore en imagination les expriences qui m'avaient le
plus vivement frapp, mais ce fut en vain.

Une pense dominait toutes les autres, et me causait un serrement de
coeur dont je ne pouvais me dfendre. Je cherchais, sans pouvoir y
parvenir,  me rendre compte des motifs du peu d'empressement du public
pour les reprsentations intressantes de Torrini.

Ce motif, Antonio me le fit connatre plus tard, et il est trop curieux
pour que je le passe sous silence. D'ailleurs, j'y trouve l'occasion de
faire connatre, ds maintenant, au lecteur, une varit trs curieuse
de cette grande famille des banquistes, famille originale, multiple, peu
ou mal tudie jusqu' prsent, et dont plus tard j'essaierai
d'esquisser les mille physionomies.

       *       *       *       *       *

J'ai dit que nous tions arrivs  Angers, en temps de foire; or, parmi
les nombreux entrepreneurs d'amusements qui sollicitaient  l'envi la
prsence et l'argent des Angevins, se trouvait un autre escamoteur,
nomm Castelli.

Pas plus que Torrini, celui-ci n'tait italien. Je dirai plus tard le
vritable nom de Torrini et les raisons qui l'avaient dcid  le
changer contre celui que nous lui connaissons. Quant  son confrre, il
tait normand d'origine, et il n'avait pris le nom de Castelli, que pour
se conformer  l'usage adopt par le grand nombre des escamoteurs de
cette poque, qui pensaient inspirer plus de confiance en s'attribuant
une origine italienne.

Castelli tait loin de possder l'adresse merveilleuse de Torrini, et
ses sances mme ne prsentaient aucun intrt sous le rapport de la
prestidigitation; mais il pensait comme Figaro _que le savoir-faire vaut
mieux que le savoir_, et il le prouvait par ses nombreux succs.
Vraiment cet homme tait le charlatanisme incarn et rien ne lui cotait
pour piquer la curiosit publique. On voyait, chaque jour, sur ses
gigantesques affiches, l'annonce de quelque nouveau prodige. Ce prodige
n'tait en ralit qu'une dception, et le plus souvent mme une
mystification pour les spectateurs; mais il se rsumait toujours dans
rencaissement d'une bonne recette: donc le tour tait bon. Le public
venait-il  se fcher d'tre pris pour dupe? Castelli connaissait l'art
de se tirer d'un mauvais pas et de mettre les rieurs de son ct: il
lanait avec assurance au parterre quelques lazzis baragouins en
mauvais italien et auxquels il tait impossible de rsister. Le public
riait et se trouvait dsarm.

D'ailleurs, on doit se rappeler aussi qu' cette poque, l'escamotage
ne faisait pas, comme aujourd'hui, l'objet d'une reprsentation
srieuse; on allait  ces sortes de sances avec l'intention de rire aux
dpens des victimes de l'escamoteur, dt-on subir soi-mme les attaques
du mystificateur.

Il faut avoir vu le mystificateur par excellence, le clbre
physico-ventriloque de l'poque, Comte, enfin, pour se faire une ide du
sans-faon avec lequel on en agissait envers le public. Ce physicien, si
gracieux et si galant envers les dames, tait impitoyable envers les
hommes. Il lui semblait que les _cavaliers_ (comme on disait alors)
fussent prdestins  servir aux distractions du _beau sexe_.

Mais n'anticipons pas sur la biographie du _Physicien du Roi_, qui doit
prendre place dans ce volume et dont nous ne voulons pas dflorer
l'intressante esquisse.

Le jour mme o j'avais assist  la sance donne par Torrini, les
affiches de Castelli talaient cette annonce, dont la singularit, il
faut l'avouer, tait bien faite pour tenter la curiosit du public:


  +-----------------------------------------------------------------------+
  |                THATRE DU SIGNOR CASTELLI.                            |
  +-----------------------------------------------------------------------+
  |                                                                       |
  |                    =Aujourd'hui 10 Aot 1828,=                        |
  |                                                                       |
  |    AVEC LA PERMISSION DE M. LE MAIRE DE CETTE VILLE,                  |
  |                                                                       |
  |                  LE SIGNOR CASTELLI                                   |
  |                                                                       |
  |          Premier Prestidigitateur des deux Hmisphres,               |
  |                                                                       |
  |                              Mangera                                  |
  |                                                                       |
  |                          UN HOMME VIVANT.                             |
  |                                                                       |
  | NOTA.--Pour que le Public soit bien persuad que le Spectateur        |
  | qui sera mang n'est point un Compre, le signor CASTELLI             |
  | admettra toute personne qui voudra bien l'honorer de sa confiance.    |
  | Le signor CASTELLI s'engage en outre  verser le produit              |
  | de sa recette dans la caisse du Bureau de Bienfaisance de la ville    |
  | d'Angers, dans le cas o il refuserait de faire l'exprience promise. |
  +-----------------------------------------------------------------------+

A ce sduisant appel, la ville entire, mise en moi, s'tait
prcipite en foule  la porte de l'escamoteur; on s'tait pouss,
coudoy, bouscul pour avoir des places, et mme des billets avaient t
pays le double de leur valeur par des retardataires, jaloux d'assister
 pareil spectacle.

Mais le nouveau tour qui fut jou dans cette sance par l'escamoteur fut
en tous points digne de ceux qu'on avait dj cits de lui.

Castelli, aprs avoir excut diverses expriences d'un intrt
secondaire, en tait enfin  celle qui faisait palpiter d'impatience les
spectateurs mme les plus calmes.

--Messieurs, dit-il alors en s'adressant au public, nous allons passer
au dernier tour de ma sance. J'ai promis de manger, pour mon souper, un
homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui
veut bien consentir  me servir de pture (Castelli pronona ce dernier
mot avec l'expression d'un vritable cannibale) se donne la peine de
monter sur ma scne.

Deux victimes vinrent immdiatement s'offrir en holocauste.

Par un effet du hasard, les deux individus offraient un contraste
parfait.

Castelli, qui entendait l'art de la mise en scne, en profita
habilement. Il les plaa cte  cte, le visage tourn vers les
spectateurs, puis, aprs avoir tois des pieds  la tte l'un d'eux,
grand gaillard sec et efflanqu, au teint jaune et bilieux:

--Monsieur, lui dit-il avec une politesse affecte, mon intention n'est
pas de vous humilier, mais j'ai le regret de vous dire qu'en fait de
nourriture, je suis entirement du got de M. le cur. Comprenez-vous?

Le grand homme sec parut un instant chercher la solution d'un problme,
et finit par se gratter l'oreille, geste significatif qui, chez toutes
les nations civilises ou barbares, se traduit par ces mots: je ne
comprends pas.

--Je vais me faire comprendre, reprit Castelli, d'un ton visant  la
mystification. Sachez donc que M. le cur n'aime pas les os; on le dit
du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le dclarer, je
partage l'antipathie de M. le cur sur ce point; vous pouvez donc vous
retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire force
salutations exagres  son visiteur conduit, qui se hta de regagner
sa place.

--Maintenant  nous deux, Monsieur, fit l'escamoteur, en s'adressant 
celui qui restait:

--Voyons, mon gros ami, vous consentez donc  tre mang tout vif?

--Oui, Monsieur, j'y consens d'autant plus volontiers que je suis venu
ici pour cela.

On apporta au mme instant une gigantesque salire.

Le gros garon regardait d'un air bahi, semblant demander quel pouvait
tre l'usage de cet trange ustensile.

--N'y faites pas attention, lui dit Castelli. Je mange d'ordinaire trs
pic, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer, comme j'ai
l'habitude de faire.

Et il se mit  saupoudrer le malheureux d'une poudre blanche qui,
s'attachant  son visage,  ses mains,  ses vtements, lui donna
bientt la plus singulire physionomie.

Le gros garon qui, au dbut de cette petite scne, essayait de lutter
d'entrain et de gat avec l'escamoteur, ne riait plus du tout et
semblait dsirer ardemment la fin de la plaisanterie.

--Ah , maintenant, ajouta Castelli en roulant des yeux effrayants,
mettez-vous  genoux, levez vos deux mains au-dessus de la tte et
joignez-les en forme de paratonnerre.... Fort bien, mon ami, on dirait
vraiment que vous n'avez fait d'autre mtier de votre vie que de vous
faire manger. Allons, faites votre prire et je commence mon repas.... Y
tes-vous?....

--Oui, Monsieur, murmura le gros garon devenu blme d'motion. J'y
suis!

Aussitt Castelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient et
les mord d'une telle force, que ce dernier, comme pouss par un ressort,
se redresse tout d'un trait, en s'criant avec nergie:

--Sacredi! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal!

--Comment! je vous fais mal, dit Castelli avec le plus grand calme; ah
, mais que direz-vous donc quand j'en arriverai  votre tte? C'est
certainement par enfantillage que vous criez ainsi  la premire
bouche. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j'ai une faim
d'enfer et vous me faites languir.

Et Castelli le poussant par les paules voulait lui faire reprendre sa
position. Mais le gros garon rsistait de toutes ses forces en criant
d'une voix altre par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je
ne veux plus! a fait trop de mal. Enfin, par un effort suprme, il
s'chappa des mains de l'escamoteur.

Pendant ce temps, le public, qui entrevoyait le dnouement de cette
plaisante scne, remplissait la salle de bruyants clats de rire. Ce ne
fut qu' grand'peine que Castelli parvint  se faire entendre.

--Messieurs, dit-il en affectant le ton du plus grand dsappointement,
vous me voyez  la fois surpris et fort contrari de la fuite de ce
Monsieur, qui n'a pas eu le courage de se voir manger entirement.
J'attends maintenant quelqu'un qui veuille bien le remplacer, car, loin
de reculer devant l'accomplissement de ma promesse, je me trouve dans de
si heureuses dispositions, que je m'engage, aprs avoir mang le premier
spectateur qui se prsentera,  en manger un second, puis un troisime,
et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos
applaudissements, je promets de dvorer la salle entire.

Cette plaisanterie eut encore un immense succs de rire; mais la farce
tait joue, et personne ne se prsentant de nouveau pour tre dvor,
chacun prit le parti d'aller digrer chez lui la mystification dont il
avait eu sa part.

Si de semblables manoeuvres russissaient, on conoit qu'il devait
rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une
certaine dignit vis--vis du public, cet homme consciencieux
n'annonait sur ses affiches que des expriences qu'il excutait
rellement, et, s'il tchait parfois d'en rendre les titres attrayants,
il demeurait nanmoins dans les limites de la plus exacte vrit.




CHAPITRE V.

CONFIDENCES D'ANTONIO.--COMMENT ON PEUT PROVOQUER LES APPLAUDISSEMENTS
ET LES OVATIONS DU PUBLIC.--LE COMTE DE....., BANQUISTE.--JE RPARE UN
AUTOMATE.--ATELIER DE MCANICIEN DANS UNE VOITURE.--VIE NOMADE: HEUREUSE
EXISTENCE.--LEONS DE TORRINI; SES PRINCIPES SUR L'ESCAMOTAGE.--UN
_grec_ DU GRAND MONDE, VICTIME DE SON ESCROQUERIE.--L'ESCAMOTEUR
COMUS.--DUEL AUX COUPS DE PIQUET.--TORRINI EST PROCLAM
VAINQUEUR.--RVLATIONS.--NOUVELLE CATASTROPHE.--PAUVRE TORRINI!


Le lendemain de la sance, Antonio, selon son habitude, vint s'informer
de ma sant.

J'ai dj dit que ce garon possdait un charmant caractre: toujours
gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur tait intarissable et
ramenait, souvent la gat dans notre intrieur, qui sans cela et t
fort triste.

En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d'opra qu'il fredonnait
depuis le bas de l'escalier.

--Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un franais pittoresquement
ml d'italien, comment va la sant ce matin?

--Trs bien, Antonio, trs bien, merci.

--Ah oui! trs bien, Antonio, trs bien! et mon Italien cherchait 
reproduire l'intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais
cela ne vous empchera pas de prendre cette potion que vous envoie le
docteur mon matre.

--J'y consens, mais, en vrit, ce mdicament devient du superflu, car
j'prouve maintenant un bien-tre indfinissable qui me fait prsager
que, bientt revenu  la sant, il ne me restera plus qu' vous
remercier de vos bons soins, vous et votre matre, et  m'acquitter
envers lui des dpenses occasionnes par ma maladie.

--Per Diou! que dites-vous l, s'cria Antonio, penseriez-vous  nous
quitter? Oh! j'espre bien que non.

--Vous avez raison, Antonio, je n'y pense pas aujourd'hui, mais j'y
penserai ds que je serai en tat de le faire. Vous devez comprendre,
mon ami, que malgr tout le chagrin que me causera notre sparation, il
faudra bien en arriver l. J'ai hte de retourner  Blois pour rassurer
ma famille, qui doit tre dans une mortelle inquitude.

--Votre famille ne saurait tre inquite, puisque, pour tranquilliser
votre pre, vous lui avez crit que votre indisposition n'ayant pas eu
de suites, vous vous tiez dirig vers Angers pour y chercher du
travail.

--C'est vrai, mais...

--Mais, mais, interrompit Antonio, vous n'aurez aucune bonne raison  me
donner; je vous rpte que vous ne pouvez pas nous quitter. D'ailleurs,
ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je
suis sr que vous seriez de mon avis.

Antonio s'arrta, parut lutter un instant contre le dsir qu'il qu'il
avait de me faire une confidence, puis se dcidant enfin: Ah bast!
fit-il rsolument, puisque c'est ncessaire, je n'hsite plus.

--Vous parliez tout  l'heure de vous acquitter envers mon matre,
sachez donc que c'est plutt lui qui se trouverait votre oblig.

--Je ne vous comprends pas.

--Eh bien, coutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d'un air mystrieux,
je vais m'expliquer. Vous n'ignorez pas que notre pauvre Torrini est
affect d'une maladie trs grave qui lui tient l (Antonio posa le doigt
sur son front). Or, depuis que vous tes avec nous, depuis que, dans une
douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance
avec son fils, mon matre, grce  cette bienfaisance hallucination,
perd tous les jours de sa tristesse et se livre mme par moments 
quelques courts accs de gat. Hier, par exemple, pendant sa sance,
vous l'ayez vu deux ou trois fois gayer son public, ce qui ne lui tait
pas, arriv depuis longtemps.

Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si
vous l'aviez vu avant le fatal vnement, alors qu'il jouait sur les
plus grands thtres d'Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain!
Hlas! qui aurait pu dire  cette poque qu'on verrait un jour le Comte
de..... Antonio se reprit vivement, qu'on verrait le clbre Torrini
rduit  jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des
saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l'artiste ft,
qu'on appelait partout le beau, l'lgant Torrini. Du reste, ce n'tait
que justice, car il clipsait les plus riches par son luxe et par la
distinction de ses manires, et jamais prestidigitateur ne mrita par
son talent et son adresse de plus lgitimes acclamations.

Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l'entranement de ses
confidences, que ces acclamations taient quelquefois mon oeuvre?

Sans doute le public est un intelligent apprciateur du talent; mais,
vous le savez, il a souvent besoin d'tre guid dans les lans de son
admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire  mon
matre, je lui mnageai quelques ovations qui purent contribuer 
tendre et  prolonger ses succs.

Que de fois des bouquets, jets  propos, provoqurent l'explosion des
sentiments de la salle entire? Que de fois aussi des murmures
approbateurs, habilement placs, enfantrent des trpignements
passionns?

Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j'organisai, et dans
laquelle j'eus une russite inespre.

C'tait  Mantoue,  la sortie d'une reprsentation o le signor Torrini
s'tait vraiment surpass; ses expriences avaient toutes t couvertes
de frntiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine
fiert, une fois lanc, l'Italien n'est pas enthousiaste  demi.

Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon matre quittant
galement le thtre, monta dans sa voiture.

A un signal donn par moi, quelques amis poussent d'clatants bravos en
l'honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la
force de nos poumons. Vivat Torrini! rpte la foule dans une immense
acclamation. Il faut le conduire en triomphe, ajoutons-nous en
choeur, et en un instant nous dtelons les chevaux et nous prenons
leur place.

La foule, lectrise par notre ardeur, se met elle-mme  pousser aux
roues, et finit par nous disputer l'honneur de traner la voiture.

Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et
tranquilles spectateurs de la scne, nous suivons le char triomphal
jusqu' l'htel.

L, Torrini se dbattant au milieu de la foule toujours grossissante,
monte  grand'peine  son balcon, d'o il remercie le peuple avec tous
les signes de l'motion la plus vive.

Quels succs, mon cher, quels succs nous avions alors! Je ne saurais
mieux vous en donner l'ide, qu'en vous disant qu' cette poque mon
matre avait de la peine  dpenser tout l'argent que lui rapportaient
ses sances.

--Il est fcheux pour votre matre, dis-je  Antonio, que moins confiant
dans l'avenir, il n'ait pas conserv une partie de cette fortune, qu'il
serait si heureux de retrouver aujourd'hui.

--Nous avons fait souvent aussi cette rflexion, rpliqua-t-il, mais
elle n'a servi qu' augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la
fortune nous tournerait si brusquement le dos? D'ailleurs, mon matre
croyait le luxe ncessaire pour acqurir le prestige dont il aimait 
s'entourer, et pensait avec raison que ses prodigalits ajoutaient
encore  la popularit que lui procurait son talent.

Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque
Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement.

Un incident m'avait frapp dans cette conversation; c'tait le moment o
Antonio s'tait repris  propos du nom de son matre. Cette remarque
contribua  m'inspirer un vif dsir de connatre l'histoire de Torrini.
Mais je n'avais pas de temps  perdre, car la dernire reprsentation
tait annonce pour le lendemain, et j'tais rsolu  retourner
immdiatement aprs dans ma famille.

Je m'armai donc de courage pour vaincre la rpugnance que, au dire
d'Antonio, son matre prouvait  parler du pass, et aprs le djener
que nous prmes ensemble, j'entamai ainsi la conversation, esprant
trouver l'occasion de l'amener  me raconter ce que je dsirais tant
savoir.

--Vous partez demain pour Angoulme, lui dis-je, j'ai le regret de ne
pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous sparer, quoi qu'il puisse
m'en coter aprs le service que vous m'avez rendu et les bons soins
dont vous m'avez combl.

Je le priai ensuite de faire connatre  ma famille les dpenses que lui
avait occasionnes ma maladie, et je terminai en l'assurant de ma
profonde reconnaissance.

Je m'attendais  entendre Torrini se rcrier  l'annonce de notre
sparation; il n'en fut rien.

--Quelques instances que vous fassiez, me rpondit-il avec la plus
grande tranquillit, je n'accepterai rien de vous. Puis-je vous faire
payer ce qui a t pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc
jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire
sympathique qui lui tait particulier, moi, je vous dis que vous ne me
quitterez pas.

J'allais rpliquer.

--Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que
vous n'avez aucune raison pour le faire et que, tout  l'heure, vous en
aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi.

D'abord, vous avez besoin de grands mnagements pour rtablir votre
sant profondment altre, et pour draciner les restes d'un mal dont
vous devez craindre le retour. En outre, j'ajouterai que j'attendais
votre rtablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne
pouvez me refuser. Il s'agit de la rparation d'un automate que je tiens
d'un certain Opr, mcanicien hollandais, et j'en suis convaincu, vous
vous en tirerez  merveille.

A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque
indcision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses.

--Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues
causeries sur l'escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui
vous a tant charm, et plus tard, lorsque cette matire sera puise, je
vous raconterai les vnements les plus importants de mon existence.
Vous apprendrez par mon rcit ce qu'il est permis  l'homme de souffrir
sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d'une vie
presque termine, serviront peut-tre  vous guider dans votre carrire
 peine commence. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre prsence
contribuera, je l'espre,  chasser de mon esprit les sombres ides qui
depuis longtemps m'assigent et m'tent toute nergie.

Je n'avais rien  rpondre  d'aussi pressantes sollicitations: je me
rendis aux dsirs de Torrini.

Le jour mme, il me remit l'automate que je devais rparer.

C'tait un petit arlequin dont les fonctions consistaient  ouvrir la
bote dans laquelle il tait enferm,  sauter dehors pour excuter
quelques volutions, et  rentrer de lui-mme dans sa prison lorsqu'on
lui en donnait l'ordre. Mais cette pice tait en si mauvais tat, que
je dus songer  la refaire presque entirement. A cet effet, j'organisai
un petit atelier dans la voiture, et deux jours aprs, assis devant mon
tabli, je commenais mon premier ouvrage en fait d'automates, tandis
que nous roulions sur la route d'Angers  Angoulme.

Je vivrai longtemps encore avant d'oublier les joies intimes de ce
voyage; la sant m'tait entirement revenue, et avec la sant la gat
et le rveil de mes facults morales.

Notre norme vhicule, tran par deux chevaux, ne pouvait courir la
poste; aussi ne faisions-nous que dix  douze lieues par jour, et encore
fallait-il commencer la journe de bonne heure. Cependant, malgr la
lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s'coula pour moi plus vite et
plus agrablement. Ce voyage n'tait-il pas en effet l'accomplissement
de mes plus beaux rves? Que pouvais-je dsirer de plus? Install dans
une petite chambre bien propre, devant une fentre  travers laquelle je
voyais se drouler le riant panorama du Poitou et de l'Angoumois, je me
trouvais au milieu de mes outils bien aims, travaillant  la
construction d'un automate dans lequel je voyais le premier n d'une
nombreuse famille  venir; il m'tait impossible de rien imaginer
au-del.

Ds le dbut de notre voyage, je m'tais mis  l'ouvrage avec tant
d'ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma sant,
avait exig un matin que je prisse quelque distraction aprs chaque
repas. Le jour mme, quand nous sortmes de table, il m'engagea, en me
prsentant un jeu de cartes,  lui montrer mon savoir-faire.

Bien que intimid par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont
l'adresse m'avait tant merveill, je m'armai de courage et je commenai
par un de ces effets auxquels j'avais donn le nom de _fioritures_.
Prlude brillant des tours de cartes, il n'avait pour but que d'blouir
les yeux, en montrant l'extrme agilit des doigts.

Torrini me regarda faire d'un air indiffrent; et j'aperus mme un
sourire effleurer ses lvres; j'en fus, je l'avoue, un peu dsappoint,
mais il se hta de me consoler:

--J'admire sincrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter
que je fais peu de cas de ces _fioritures_, comme vous les appelez; je
les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je
serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou  la
fin de vos tours de cartes.

--Il me semble assez logique, rpondis-je, de placer au commencement
d'une sance un exercice dont le but est de s'emparer de l'imagination
des spectateurs.

--Eh bien! mon enfant, rpliqua-t-il, nous diffrons sur ce point; moi,
je pense qu'il ne faut les placer ni au commencement ni  la fin, mais
en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison:

--Aprs une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans
vos tours que le rsultat de votre dextrit, tandis qu'en affectant
beaucoup de bonhomie et de simplicit, vous l'empcherez d'attribuer une
cause  vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous
passerez pour un vritable sorcier.

Je me rendis compltement  ce raisonnement, d'autant plus que ds mes
premiers travaux en escamotage, j'avais toujours considr le naturel et
la simplicit comme les bases essentielles de l'art de produire des
illusions, et que je m'tais pos cette maxime (applicable seulement 
l'escamotage), _qu'il faut d'abord gagner la confiance de celui que l'on
veut tromper_. Je n'avais pas t consquent avec mes principes, et j'en
fis humblement l'aveu.

Il faut avouer que c'est une singulire occupation pour un homme auquel
la franchise est naturelle, que de s'exercer incessamment  dissimuler
sa pense et  chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne
pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge
deviennent des qualits ou des dfauts, selon les applications qui en
sont faites?

Le commerant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualits
prcieuses pour faire valoir sa marchandise?

La science du diplomate consiste-t-elle  tout dire avec franchise et
simplicit?

Enfin, n'est-il pas jusqu' ce qu'on appelle le bon ton ou l'usage de la
bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de
tromperies?

Quant  l'art que je cultivais, que pouvait-il tre sans le mensonge?

Encourag par Torrini, je repris de l'assurance; je continuai  excuter
tous mes exercices d'escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux
principes que j'avais imagins.

Mon matre, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit
de sages avis.

--Je vous conseille, me dit-il, de modrer la vivacit de votre jeu.
Loin de mettre autant de ptulance dans vos mouvements, affectez au
contraire une grande tranquillit; et vous viterez ainsi ces
tourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en gnral
croient dtourner l'attention des spectateurs, lorsqu'ils ne parviennent
qu' les fatiguer.

Mon professeur joignant ensuite l'exemple aux prceptes, prit le jeu de
mes mains, et, dans les mmes passes que j'avais excutes, il me montra
les finesses de la dissimulation appliques  l'escamotage.

J'tais dans la plus complte admiration.

Flatt sans doute de l'impression qu'il produisait sur moi:

--Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit
Torrini, je vais vous donner l'explication de mon coup de piquet; mais
avant, il est ncessaire que je vous montre un instrument qui sert  son
excution.

Torrini alla chercher une petite bote qu'il me remit.

Vingt fois je retournai l'instrument sans pouvoir en comprendre les
fonctions.

--Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques
mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je prfre, si pnibles
que soient pour moi les souvenirs que je vais voquer, vous raconter
comment cette bote est tombe entre mes mains, et dans quel but elle
avait t primitivement imagine.

--Il y a vingt-cinq ans environ, j'habitais Florence, o j'exerais la
profession de mdecin; je n'tais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec
un profond soupir, et plt au ciel que je ne l'eusse jamais t!

Parmi les jeunes gens de mon ge que je frquentais, je m'tais
particulirement li avec un Allemand, nomm Zilberman.

Comme moi, Zilberman tait docteur, mais comme moi aussi, docteur sans
clientle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de
loisir que nous laissait l'exercice de notre profession; c'est vous
dire que nous nous quittions  peine. Nos gots taient  peu prs les
mmes, sauf un point sur lequel nous diffrions essentiellement.

Zilberman aimait passionnment le jeu, moi je n'y trouvais aucun
attrait. Il fallait mme que mon antipathie pour les cartes ft alors
bien forte pour que je ne cdasse pas  la contagion de l'exemple, car
mon ami ralisait des bnfices considrables qui lui permettaient de
mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la
plus stricte conomie, je contractais des dettes.

Quoi qu'il en ft, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus
fraternelle intimit. Sa bourse m'tait souvent ouverte; mais j'en usais
avec d'autant plus de discrtion, que j'ignorais quand je pourrais lui
rendre ce qu'il me prtait. Sa dlicatesse et sa gnrosit envers moi
me portaient  croire qu'il tait franc et loyal envers tout le monde.
Je me trompais!

Un jour, il y avait quelques heures  peine que je l'avais quitt,
lorsqu'un de ses domestiques vint en toute hte m'annoncer que,
dangereusement bless, son matre me priait de me rendre auprs de lui.

J'y courus aussitt.

Mon malheureux ami, le visage couvert d'une pleur mortelle, gisait
tendu sur son lit.

Surmontant ma douleur, je m'approchai pour le secourir.

Zilberman m'arrta, me fit signe de m'asseoir, congdia les personnes
qui l'entouraient et, aprs s'tre assur que nous tions seuls, il me
pria de l'couter.

Sa voix, affaiblie par d'horribles souffrances, arrivait  peine  mon
oreille; je fus oblig de me pencher vers lui.

--Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m'a trait d'escroc... je l'ai
provoqu en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j'ai reu
sa balle en pleine poitrine.

Et comme j'insistais prs de Zilberman pour lui donner des soins.

--C'est inutile, mon ami; je sens que je suis frapp  mort; il me
reste  peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je
rclame toute votre indulgente amiti.... Sachez, ajouta-t-il en me
tendant une main dj glace, que je n'ai point t injustement
insult... J'ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au
dpens des dupes que je fais.... Second par une fatale adresse et plus
encore par un instrument que j'ai imagin, je trichais journellement au
jeu.

--Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la
sienne.

--Oui, moi, rpondit le moribond, qui d'un regard suppliant sembla me
demander grce;...

Edmond, ajouta-t-il, en runissant tout ce qui lui restait de forces, au
nom de notre ancienne amiti ne m'abandonnez pas..... pour l'honneur de
ma famille, qu'on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous
en conjure, dbarrassez-moi de cet instrument, faites le disparatre. Il
dcouvrit son bras auquel tait fixe une petite bote.

Je la dtachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y
rien comprendre.

Ranim par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec
l'expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c'est
ingnieux! Cette bote peut s'attacher au bras sans en augmenter
visiblement le volume. On y met des cartes que l'on a disposes  son
gr. Lorsqu'il s'agit de couper, on place sans affectation la main sur
le jeu qui se trouve sur la table, de manire  le cacher tout entier;
on presse la dtente que vous voyez l, en appuyant lgrement le bras
sur le tapis, et aussitt, les cartes prpares sortent, tandis qu'une
pince vient subtilement saisir l'autre jeu et le ramne dans la bote.

Aujourd'hui, pour la premire fois, mon instrument a mal fonctionn; la
pince a laiss une carte sur la table.... mon adversaire.....

Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier
soupir.

Les confidences de Zilberman, sa mort, m'avaient jet hors de moi-mme,
ajouta Torrini, je me htai de sortir de sa chambre. Rentr chez moi, je
me mis  rflchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma
liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester 
Florence, je me dcidai  partir pour Naples.

J'emportai avec moi la fatale bote, sans prvoir l'usage que j'en
pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de ct.
Cependant, quand je me livrai  l'escamotage, j'y songeai pour
l'excution de mon coup de piquet, et l'heureuse application que j'en
fis me valut un de mes plus beaux succs de prestidigitateur.

A ce souvenir, les yeux de Torrini s'animrent d'un clat inaccoutum,
et me firent pressentir un rcit intressant. Il continua en ces termes:

Un escamoteur nomm Comus[1], possdait un coup de piquet qu'il
excutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les loges
qu'on lui prodiguait  ce sujet le rendaient trs glorieux; aussi ne
manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait
excuter ce tour incomparable, portant ainsi un dfi  tous les
prestidigitateurs en renom. J'avais alors quelque rputation. Cette
prtention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manire de
faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien suprieur
au sien, je rsolus de relever le gant qu'il jetait  la face de tous
ses rivaux.

Je me rendis donc  Genve, o il se trouvait, et je lui proposai une
reprsentation commune, dans laquelle un jury serait charg de prononcer
sur notre mrite respectif.

Comus accepta avec empressement, et, au jour fix, un nombre immense de
spectateurs accourut pour nous voir oprer.

En sa qualit de doyen, mon adversaire commena. Mais, mon cher Robert,
pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manires de
faire, je vais d'abord vous dire comment il excuta sa partie.

S'tant fait donner un jeu, il le dcacheta, le fit mler, puis le
reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manire
qu'elles se trouvrent face contre face ou dos  dos. Ce drangement,
qui semblait un effet du hasard, lui procura l'occasion de manipuler le
jeu, tout en ayant l'air de le remettre dans un ordre convenable; aussi,
quand il eut termin, je reconnus, comme je m'y attendais, qu'il avait
marqu d'un petit pli,  peine perceptible, certaines cartes qui
devaient lui donner une dix-huitime majeure, un roi, un quatorze d'as.

Cela fait, Comus remit le jeu  son partenaire en le priant de le mler
de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; prcaution
inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l'on prenne pour
priver quelqu'un de la vue par ce moyen, la prominence du nez laisse
toujours un vide suffisant pour qu'on y voie distinctement.

Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le
mler  son tour, mais vous comprenez facilement qu'il ne s'agissait
pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manire  ce que
celles qu'il avait marques lui chussent dans la distribution que
ferait son adversaire.

Le _saut de coupe_, comme vous le savez, neutralise l'action de couper;
par consquent Comus tait sr du succs.

En effet, les choses se passrent ainsi, et de chaleureux
applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste.

J'ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui
taient accords surtout par des amis et des compres, car, lorsque je
me prsentai  mon tour pour excuter ma partie, un murmure
dsapprobateur accueillit mon entre en scne. Le mauvais vouloir des
spectateurs tait mme si manifeste, qu'il et suffi pour m'intimider
si,  cette poque, je n'avais t en quelque sorte cuirass contre
toutes les apprciations ou prventions du public.

Les spectateurs taient loin de s'attendre  la surprise que je leur
mnageais. Au lieu de rclamer un partenaire dans la salle, ainsi que
l'avait mon rival, ce fut  Comus lui-mme que je m'adressai pour ma
partie.

A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles
ne furent pas les exclamations, quand aprs avoir pri mon adversaire de
me bander les yeux et de me lier les mains, je lui dclarai que
non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore
que je le laissais libre, lorsqu'il aurait dsign dans quelle couleur
il voulait tre repic et capot, de donner les cartes par deux ou par
trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait!

J'avais un jeu tout prpar[2] dans ma petite bote; j'tais sr de mon
instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie?

Grce  ces dispositions secrtes, ma manire de faire tait si simple,
qu'il tait impossible de deviner comment je m'y prenais, tandis que les
manipulations de Comus faisaient ncessairement supposer qu'on tait
victime de sa dextrit. Je fus dclar vainqueur  l'unanimit. Des
bravos prolongs accueillirent cette dcision, et les amis mmes de
Comus, dlaissant mon rival, vinrent m'offrir une charmante pingle en
or, surmonte d'un gobelet, insigne de ma profession. Cette pingle, 
ce que m'apprit un des assistants, avait t commande par le pauvre
Comus, qui croyait bien qu'elle lui serait revenue.

Je puis, ajouta Torrini, me vanter  bon droit de cette victoire, car si
Zilberman m'avait laiss la bote, il ne m'avait pas montr le coup de
piquet dont j'ai imagin moi-mme les combinaisons. Ce tour n'tait-il
pas, je vous le demande, bien suprieur  celui de Comus qui, il est
vrai, faisait illusion  la multitude, mais que le moindre
prestidigitateur pouvait facilement deviner?

En sa qualit d'inventeur, Torrini avait un amour-propre extrme; mais
c'tait, je crois, son seul dfaut, et il le rachetait, du reste, par la
facilit avec laquelle lui-mme accordait aux autres des loges. S'il
attribuait  chacun la part de mrite qui lui revenait, il avait 
coeur qu'on lui rendt la justice qui lui tait due.

Son rcit termin, je lui adressai les compliments les plus sincres,
tant sur son invention que sur l'avantage qu'il en avait retir
vis--vis de Comus.

Ainsi voyageant, et nous arrtant de temps  autre pour donner des
sances dans les villes o nous pouvions esprer faire recette, nous
dpassmes Limoges et nous nous trouvmes sur la route qui mne de cette
ville  Clermont.

Torrini se proposait de donner quelques reprsentations dans le
chef-lieu du Puy-de-Dme, aprs quoi il voulait retourner directement en
Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations.

Je comptais moi-mme me sparer alors de lui. Il y avait environ deux
mois que nous voyagions ensemble; or, c'tait  peu prs le terme que
j'avais fix pour la rparation de l'automate, et mon travail tait sur
le point d'tre termin.

D'un autre ct, j'avais le droit de demander mon cong, sans crainte
d'tre tax d'ingratitude. La sant de Torrini tait devenue aussi bonne
que nous pouvions l'esprer, et je lui avais donn tout le temps dont je
pouvais raisonnablement disposer.

Nanmoins, il me cotait de parler encore de sparation, car mon
professeur enchant de mes progrs et de mon adresse, ne concevait pas
que je puisse avoir d'autre intrt, d'autre dsir que celui de
continuer  voyager avec lui, et de finir par tre ou son supplant ou
son successeur.

Sans doute, cette position m'aurait convenu  bien des gards, car, je
l'ai dit, ma vocation tait irrvocablement fixe. Mais, soit que de
nouveaux instincts se fussent veills en moi, soit que l'intimit dans
laquelle je vivais avec Torrini m'et ouvert les yeux sur les
inconvnients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu'
sa succession.

Ma dtermination de partir tait donc bien arrte: de pnibles
circonstances retardrent encore le moment de la sparation.

Nous tions sur le point d'arriver  Aubusson, ville clbre par ses
nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique taient sur
le devant de la voiture; moi j'tais  mon travail; nous descendions une
cte, et Antonio avait serr le frein puissant destin  enrayer les
roues de notre vhicule. Tout  coup, j'entends le bruit d'un objet qui
se brise, puis la voiture, violemment lance, descend avec une rapidit
effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts  tout
briser et produisent un balancement rgulier qui s'accrot en nous
menaant d'une chute pouvantable.

Tremblant et respirant  peine, je me cramponne  mon tabli comme  une
planche de salut et, les yeux ferms, j'attends avec terreur la mort qui
parat invitable.

Un instant nous sommes sur le point d'chapper  notre catastrophe. Nos
vigoureux chevaux, habilement dirigs par Antonio, avaient tenu bon dans
cette course effrne; nous tions enfin arrivs au bas de la cte. Dj
mme nous passions devant les premires maisons d'Aubusson, quand la
fatalit conduit de ce ct une norme voiture charge de foin qui,
sortant d'une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage.
Son conducteur ne s'aperut du danger que lorsqu'il n'tait plus temps
d'y parer. La rencontre tait invitable, le choc fut terrible.

Lanc violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant tourdi
par la douleur, mais presqu'aussitt revenu  moi, je pus encore
descendre de voiture et m'approcher de mes compagnons de voyage.
Antonio, couvert de contusions sans gravit, soutenait Torrini, qui
beaucoup plus maltrait que nous, avait le bras dmis et une jambe
casse.

Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient t tus sur le
coup. Quant  la voiture, la caisse seule tait  peu prs intacte, le
reste se trouvait compltement dmembr.

Un mdecin, que l'on alla chercher, arriva presque en mme temps que
nous dans une auberge voisine o nous avions t conduits.

Ici, je pus admirer la force d'me de Torrini qui, dissimulant avec un
courage hroque ses vives souffrances, voulut qu'on s'occupt d'abord
de nous avant de songer  lui. Quelques instances que nous fmes, il
nous fut impossible de vaincre sa rsolution.

Ma gurison et celle d'Antonio furent assez rapides; quelques jours
suffirent pour notre entier rtablissement. Mais il n'en fut pas ainsi
de Torrini, qui fut forc de passer par toutes les oprations et les
diffrentes phases d'une jambe casse.

Cet homme, qui n'avait, pour ainsi dire, de sensibilit que pour les
chagrins passs, pour les douleurs morales, accepta avec la rsignation
la plus philosophique les consquences de ce nouveau malheur.

Cependant elles pouvaient tre terribles pour lui: la rparation de la
voiture, le mdecin, notre sjour forc  l'auberge allaient lui coter
fort cher. Pourrait-il continuer ses reprsentations, remplacer ses
chevaux perdus, etc.? Cette pense nous causait de cruelles inquitudes
 Antonio et  moi. Torrini seul ne dsesprait pas de l'avenir:

--Laissez faire, disait-il avec une entire confiance en lui-mme, quand
une fois je serai rtabli, tout ira bien; que peut craindre un homme
courageux et plein de sant? _Aide-toi, le Ciel t'aidera_, a dit notre
bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute
que nous ne sortions de ce mauvais pas.

Afin de tenir compagnie  cet excellent homme et lui procurer quelques
distractions, j'apportai mon tabli prs de son lit et, tout en
travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui
avaient t si fatalement interrompues.

Le jour vint enfin o j'eus la joie de mettre la dernire main  mon
automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut
enchant. Si notre bless avait t moins malheureux, j'aurais profit
de cette circonstance pour prendre cong de lui, mais pouvais-je
abandonner en cet tat l'homme qui m'avait sauv la vie? D'ailleurs, une
autre pense m'tait venue aussi. Quoique Torrini ne nous et rien dit
de sa position pcuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous
apercevoir qu'elle tait fort embarrasse. Mon devoir n'tait-il pas de
chercher  la relever, si cela tait en mon pouvoir? Je communiquai
certain projet  Antonio, qui l'approuva en me priant toutefois d'en
remettre l'excution  un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos
suppositions s'taient vrifies.

Cependant les journes taient bien longues prs du malade, car, ainsi
que je l'ai dit, mes travaux de mcanique se trouvaient termins, et
l'escamotage tait un sujet de conversation depuis longtemps puis.

Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une
parole  changer, je me souvins de la promesse qu'il m'avait faite de
me raconter l'histoire de sa vie, et je la lui rappelai.

A cette demande, Torrini soupira.

--Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon rcit de tristes souvenirs,
ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de
ma vie d'artiste. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, c'est une dette que
j'ai contracte envers vous, je dois m'acquitter.

Ne vous attendez pas  ce que je vous raconte jour pour jour toute mon
existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je
veux seulement citer quelques pisodes intressants qui forment, pour
ainsi dire, les jalons d'une carrire beaucoup trop agite, et vous
donner la description de quelques tours qui ne doivent point tre
arrivs  votre connaissance. Ce sera, j'en suis certain, la partie de
mon rcit qui vous intressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton
d'une plaisante prophtie, quelle que soit aujourd'hui votre rsolution
de ne pas suivre l'art que je cultive, je puis pourtant, sans tre un
Nostradamus, vous prdire que tt ou tard vous vous y livrerez avec
passion et que vous y obtiendrez des succs. Ce que vous allez entendre,
mon ami, vous montrera, du reste, qu'il n'est pas permis  l'homme de
dire, avec le dicton populaire: _Fontaine, je ne boirai pas de ton
eau_.




CHAPITRE VI.

TORRINI ME RACONTE SON HISTOIRE.--PERFIDIE DU CHEVALIER PINETTI.--UN
ESCAMOTEUR PAR VENGEANCE.--COURSE AU SUCCS ENTRE DEUX MAGICIENS.--MORT
DE PINETTI.--SANCE DEVANT LE PAPE PIE VII.--LE CHRONOMTRE DU CARDINAL
***.--DOUZE CENTS FRANCS SACRIFIS POUR L'EXCUTION D'UN
TOUR.--ANTONIO ET ANTONIA.--LA PLUS AMRE DES
MYSTIFICATIONS.--CONSTANTINOPLE.


Mon nom est Edmond de Grizy, et celui de Torrini appartient  Antonio,
mon beau-frre. Ce brave garon, que vous avez pris  tort pour mon
domestique, a bien voulu me suivre dans ma mauvaise fortune, afin de
m'aider dans mes sances. Vous avez pu remarquer, du reste, aux gards
que je lui tmoigne, que, tout en lui laissant des travaux qui
conviennent mieux  son ge qu'au mien, je le regarde comme mon gal, et
que je le considre, j'aurais dit autrefois comme mon meilleur ami, je
dis  prsent comme l'un de mes deux meilleurs amis.

Mon pre, le comte de Grisy, habitait dans le Languedoc une proprit,
reste d'une fortune jadis considrable, mais que les circonstances
avaient de beaucoup diminue.

Dvou au roi Louis XVI, et l'un de ses plus fidles serviteurs, il
courut au jour du danger faire un rempart de son corps  son souverain,
et il fut tu lors de la prise des Tuileries, dans la journe du 10
aot.

J'tais alors moi-mme  Paris, et profitant du dsordre qui rgnait
dans la capitale, je pus franchir les barrires et gagner notre petit
domaine de famille. L, je dterrai  la hte une somme de cent louis
que mon pre rservait pour les cas imprvus; je joignis  cet argent
quelques bijoux qui me venaient de ma mre, et, muni de ces faibles
ressources, je me rendis  Florence.

Les valeurs que j'avais sauves se montaient  cinq mille francs; cette
somme tait insuffisante pour me faire vivre de mes rentes; je dus
chercher dans mon travail de quoi subvenir  mon existence. Mon parti
fut bientt pris; mettant  profit l'excellente instruction que j'avais
reue, je me livrai avec ardeur  l'tude de la mdecine. Quatre ans
aprs j'obtenais le diplme de docteur. J'avais alors vingt-sept ans.

Je m'tais fix  Florence, o j'esprais me crer une clientle.
Malheureusement pour moi, dans cette ville au climat si doux, au soleil
si bienfaisant, le nombre des mdecins dpassait celui des malades, et
ma nouvelle profession,  cela prs du profit, tait une vritable
sincure.

Je vous ai racont dj,  propos du malheureux Zilberman, comment je
partis brusquement de la capitale de la Toscane pour aller me fixer 
Naples.

Plus heureux qu' Florence, j'eus la chance, en y arrivant, de traiter
avec succs un malade qui avait rsist  la science des meilleurs
mdecins de l'Italie.

Mon client tait un jeune homme d'une trs haute famille. Sa gurison me
fit le plus grand honneur, et me plaa immdiatement parmi les mdecins
renomms de Naples.

Ce succs, la vogue qu'il me valut, m'ouvrirent bientt les portes de
tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehausse par les manires
d'un gentilhomme lev  la cour de Louis XVI, me rendit l'homme
indispensable des soires et des ftes.

De quelle douce et belle existence n'euss-je pas continu de jouir, si
le sort, jaloux de mon bonheur, ne ft venu briser cet heureux avenir en
me lanant dans les vives et brlantes motions de la vie artistique!

       *       *       *       *       *

On tait aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait
l'Italie de son nom et de son immense popularit; il n'tait bruit
partout que des prodiges oprs par le chevalier Pinetti.

Ce clbre escamoteur vint  Naples, et la ville entire courut  ses
intressantes reprsentations.

Je me passionnai moi-mme pour ce genre de spectacle; j'y passais toutes
mes soires, cherchant  deviner chacun des tours excuts par le
chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d'un grand
nombre d'entre eux.

Je ne m'en tins pas l: je voulus aussi les excuter devant quelques
amis; le succs stimula mon amour-propre et me donna l'ambition
d'augmenter mon rpertoire. J'arrivai  possder la _sance_ complte de
Pinetti.

Le chevalier fut pour ainsi dire clips. On ne parlait plus dans la
ville que de mon habilet et de mon adresse; c'tait  qui solliciterait
la faveur d'obtenir de moi une reprsentation. Mais je ne rpondais pas
 toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j'tais
avare de mon talent, esprant ainsi en relever le prix.

Mes spectateurs privilgis s'en montraient d'autant plus remplis
d'enthousiasme, et chacun prtendait que j'galais Pinetti, si je ne le
surpassais mme.

Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d'un ton de
mlancolique regret, lorsqu'il peut opposer  l'artiste en renom quelque
talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et
de la renomme se fasse un malin plaisir de rappeler  l'homme qu'il
encense que toute rputation est fragile, et que l'idole d'aujourd'hui
peut tre brise demain.

La fatuit m'empchait d'y songer; je croyais  la sincrit des loges
que l'on me prodiguait, et moi, l'homme srieux, le docteur en renom,
j'tais fier de ces futiles succs.

Pinetti, loin de se montrer jaloux de mes triomphes, tmoigna le dsir
de me connatre, et il vint lui-mme me trouver.

Il pouvait avoir alors quarante-six ans, mais les apprts d'une toilette
recherche le faisaient paratre beaucoup plus jeune. Sans avoir les
traits fins et rguliers, il possdait une certaine distinction dans la
physionomie; ses manires taient excellentes. Cependant, par un travers
d'esprit qu'on ne saurait expliquer, il avait le mauvais got de porter
au thtre un brillant costume de gnral, sur lequel s'talaient de
nombreuses dcorations.

Cette bizarrerie, qui rappelait trop le charlatan, aurait d peut-tre
m'clairer sur la valeur morale de l'homme; mais ma passion pour
l'escamotage me rendit aveugle; nous nous abordmes comme de vieux amis,
et notre intimit fut en quelque sorte instantane.

Pinetti se montra charmant, causa avec moi de ses secrets, sans y mettre
la moindre rticence, et m'offrit mme de me conduire au thtre, pour
me montrer les dispositions scniques de sa sance.

J'acceptai avec le plus grand empressement, et nous montmes dans son
riche quipage.

Ds ce moment, le chevalier affecta avec moi la plus grande familiarit.
De la part d'un autre, cela m'et bless, ou tout au moins et excit ma
dfiance, et je me serais tenu sur la rserve. J'en fus, au contraire,
enchant, car Pinetti avait, par son luxe effrn, conquis une telle
considration, qu'un grand nombre de jeunes gens des plus nobles de la
ville s'honoraient de son amiti. Pouvais-je me montrer plus fier que
ces messieurs?

En peu de jours, nous tions devenus deux amis insparables. Nous ne
nous quittions que pour le temps de nos reprsentations respectives.

       *       *       *       *       *

Un soir, aprs l'une de ces sances intimes, dans laquelle j'avais t
couvert d'applaudissements, la tte encore chauffe de ce triomphe,
j'allai, comme d'habitude, souper chez Pinetti. Par extraordinaire, je
le trouvai seul.

En me voyant entrer, le chevalier accourut au devant de moi, m'embrassa
avec effusion et demanda des nouvelles de ma soire. Je ne lui cachai
pas mon succs.

--Oh! mon ami, me dit-il, cela ne me surprend pas, car vous tes
incomparable; certes, ce ne sera point vous faire un compliment exagr,
si je dis que vous pouvez dfier les plus habiles et les plus
illustres... Et pendant tout le souper, quelques efforts que je fisse,
il ne voulut parler que de moi, de mon adresse, de mes succs.

J'avais beau me dfendre de ses loges, le chevalier semblait y mettre
tant de sincrit, que je finis par me rendre.

Ma dfaite eut mme tant de charmes pour moi, que je finis par
m'accorder quelques compliments. Comment croire que tous ces loges
n'taient qu'une comdie pour amener une mystification?

Quand Pinetti me vit arriv  ce point, et que le champagne eut fini de
me tourner la tte:

--Savez-vous, cher comte, me dit l'escamoteur, que vous pourriez faire
demain aux habitants de Naples une surprise qui vaudrait son _pesant
d'or_ pour les pauvres de la ville?

--Laquelle? dis-je.

--Ce serait, mon cher ami, de jouer  ma place dans une reprsentation
que je dois donner au bnfice des indigents. Nous mettrions votre nom
sur l'affiche au lieu du mien, et l'on ne verrait dans cette
substitution qu'une bonne et loyale entente entre deux artistes. Une
sance de moins pour moi n'terait rien  ma rputation, tandis qu'elle
vous couvrirait de gloire; j'aurais alors la double satisfaction d'avoir
contribu  secourir bien des infortunes et  mettre en relief le talent
de mon meilleur ami.

Cette proposition m'effraya tellement que je me levai de table, comme si
j'eusse craint d'en entendre davantage, mais Pinetti avait une loquence
si persuasive, il semblait se promettre tant de plaisir de mon futur
triomphe, qu'insensiblement je me laissai aller  promettre tout ce
qu'il voulut.

--A la bonne heure, me dit Pinetti, quittez donc enfin cette dfiance de
vous-mme qu'on pardonnerait  peine  un colier. Voyons, ajouta-t-il,
puisqu'il en est ainsi, nous n'avons pas de temps  perdre. Rdigeons
notre programme; choisissez dans mes expriences celles qui vous
conviendront le mieux, et quant aux apprts de la sance,
reposez-vous-en sur moi, je serai l pour que tout marche selon vos
dsirs.

Le plus grand nombre des tours de Pinetti s'excutaient avec le concours
de compres, qui apportaient au thtre diffrents objets dont
l'escamoteur avait les doubles. Cela facilitait singulirement ses
prtendus prodiges. Je ne devais donc pas craindre d'chouer.

Nous emes bientt arrt le programme, puis nous passmes  la
rdaction de l'affiche, en tte de laquelle j'crivis avec une profonde
motion:

   AUJOURD'HUI 20 AOUT 1796

        REPRSENTATION EXTRAORDINAIRE

  AU BNFICE DES PAUVRES DE LA VILLE DE NAPLES.

                 SANCE DE MAGIE

            PAR M. LE COMTE DE GRISY

Suivait l'numration des expriences que je devais prsenter.

Comme nous terminions, les habitus de la maison de Pinetti entrrent en
allguant quelques excuses, plus ou moins spcieuses, pour justifier
leur retard.

Leur tardive arrive ne m'inspira aucun soupon, car on entrait chez
Pinetti  toute heure de la nuit, sa porte n'tant ferme que depuis la
pointe du jour jusqu' deux heures de l'aprs-midi, temps qu'il
consacrait au sommeil et  sa toilette.

Ds que les nouveaux venus eurent connaissance de ma rsolution, il m'en
flicitrent bruyamment et me promirent de m'appuyer de leurs chauds
applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutrent-ils, en
raison de l'enthousiasme que doit indubitablement exciter votre
reprsentation.

Pinetti remit  l'un de ses domestiques l'affiche, en lui donnant
l'ordre de recommander  l'imprimeur de la faire placarder par toute la
ville avant le jour.

Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais
Pinetti m'arrta en riant:

--Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas  fuir un bonheur assur,
et demain  pareille heure nous clbrerons tous ici votre triomphe.

La galerie fit chorus et, par anticipation, on but, en l'honneur de mes
prochains succs, quelques verres de champagne qui achevrent de
dissiper mes hsitations et mes scrupules.

Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et je me couchai sans trop
me rendre compte de ce qui s'tait pass.

A deux heures de l'aprs-midi, je dormais encore, lorsque je fus
rveill par la voix de Pinetti:

--Alerte! Edmond, me criait-il  travers la porte, Alerte! nous n'avons
pas de temps  perdre; c'est aujourd'hui le grand jour, j'ai mille
choses  vous dire.

Je me htai de lui ouvrir.

--Ah! cher comte, me dit-il, laissez-moi vous fliciter sur votre
bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entirement
loue; on s'arrache les derniers billets; le roi lui-mme, accompagn de
sa famille, vous fait l'honneur d'assister  votre reprsentation; nous
venons d'en recevoir l'avis.

A ces mots, des souvenirs prcis me reviennent; une sueur froide couvre
mon front; la terreur qui saisit tout dbutant me donne le vertige.
Epouvant, je m'asseois sur le pied de mon lit.--N'y comptez pas,
chevalier, m'criai-je avec fermet, n'y comptez pas, et, quelque chose
qui puisse en arriver, je ne veux pas jouer.

--Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en
affectant la tranquillit la plus parfaite; mais mon cher, vous ne
songez pas  ce que vous dites; il n'y a plus maintenant possibilit de
reculer; les affiches sont poses, et c'est un devoir pour vous de tenir
les engagements que vous avez pris. Du reste, pensez-y bien, cette
reprsentation est pour les pauvres, qui vous bnissent dj et que vous
ne pouvez abandonner; un refus serait pour le roi une insulte.

Allons! allons! ajouta-t-il, du courage, mon ami;  quatre heures venez
me trouver au thtre; nous ferons ensemble une rptition que je crois
du reste inutile, mais qui vous donnera de la confiance. Au revoir!

Une fois livr  moi-mme, je restai prs d'une heure absorb dans mes
rflexions, cherchant en vain un moyen d'luder la reprsentation. A
chaque instant une barrire insurmontable se dressait devant moi: le
roi, les pauvres, la ville entire, tout enfin semblait me faire un
imprieux devoir de tenir ma promesse inconsidre.

Aprs m'tre bien dsespr, j'en vins  rflchir qu'aucune difficult
srieuse ne pouvait se prsenter dans cette sance, puisque grand nombre
de tours, comme je l'ai dit, tant faits avec l'aide de compres, la
plus grande partie du travail revenait  ces collaborateurs.

Fort de cette ide, je repris courage, et  quatre heures, j'arrivai au
thtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-mme.

La reprsentation ne devant commencer qu' huit heures, j'avais tout le
temps ncessaire pour faire mes prparatifs. Je l'employai si bien, que,
lorsque vint le moment d'entrer en scne, mes folles apprhensions
s'taient compltement vanouies, et je me prsentai devant le public
avec assez d'aplomb pour un dbutant.

La salle tait comble. Le roi et sa famille, installs dans une loge
d'avant-scne, semblaient porter sur moi des regards pleins d'une
sympathique indulgence. Sa Majest devait savoir que j'tais un migr
franais.

J'attaquai hardiment mon programme par un tour qui devait vivement
frapper l'imagination des spectateurs.

Il s'agissait d'emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de
faire feu par une fentre donnant sur la scne et de l'envoyer dans la
mer qui baignait le pied du thtre. Ceci termin, j'ouvrais une bote
qui avait t pralablement examine, ferme et cachete par les
spectateurs, et l'on y trouvait un norme poisson, qui rapportait la
bague dans sa bouche.

Plein de confiance dans la russite de ce tour, je m'avance vers le
parterre en priant qu'on veuille bien me confier une bague. Sur vingt
qui me sont prsentes j'accepte celle d'un compre que Pinetti m'a
dsign  l'avance, et je le prie de la mettre lui-mme dans le canon du
pistolet que je lui prsente.

Pinetti m'avait prvenu que le compre prendrait pour cela une bague en
cuivre qui serait sacrifie, et qu'on lui en rendrait une en or. Le
spectateur fait ce que je lui demande; aussitt j'ouvre la fentre, et
je dcharge le pistolet.

Comme un soldat sur le champ de bataille, l'odeur de la poudre m'exalte;
je me sens plein d'entrain et de gat, et je me permets quelques
heureuses plaisanteries qui sont gotes du public.

Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de
thtre, s'appelle le _coup de fouet_, je saisis ma baguette magique, et
je trace au-dessus de la bote des cercles plus ou moins cabalistiques.
Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je
porte au propritaire de la bague, afin qu'il la retire lui-mme de la
bouche de mon fidle messager.

Si le compre joue bien son rle, il doit tmoigner la plus grande
stupfaction. En effet, le monsieur, en recevant sa bague, se met 
l'examiner sous toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une
surprise extrme. Fier d'une aussi belle russite, je remonte la scne
o je m'incline pour remercier le public des applaudissements qu'il me
prodigue. Hlas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte dure et
devint pour moi le prlude d'une terrible mystification.

J'allais passer  une autre exprience, lorsque je vois mon spectateur
s'agiter vivement en s'adressant  ses voisins, et me regarder comme
pour m'adresser la parole. Je crois que pour carter tout soupon mon
compre poursuit son rle; seulement, je trouve qu'il abuse de cet
effet. Mais quel n'est pas mon saisissement, lorsque mon homme se
levant:

--Pardon, Monsieur, me dit-il, il me semble que votre tour n'est pas
termin, puisqu' la place d'une bague en or orne de diamants que je
vous ai confie, vous m'en avez rendu une en cuivre garnie de
verroterie?

Une erreur me paraissait impossible, aussi tournant le dos, je commence
les prparatifs de l'exprience qui doit suivre.

--Monsieur, me crie alors mon spectateur rcalcitrant, voulez-vous me
faire l'honneur de rpondre  ma question? Si la fin de votre tour est
une plaisanterie, je l'accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague
en sortant. S'il n'en est pas ainsi, je ne puis me contenter de
l'horrible bijou que vous m'avez remis.

Un silence profond rgnait dans la salle; on ignorait les causes de
cette rclamation, et l'on pouvait croire que c'tait une mystification
qui, comme d'ordinaire, finirait  la plus grande gloire de l'oprateur.

Le rclamant, le public et moi, nous nous trouvions dans le mme
embarras, dans la mme incertitude; c'tait une nigme dont seul je
pouvais donner le mot, et ce mot, je l'ignorais.

Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule,
je m'approche de mon impitoyable crancier, je jette un coup d'oeil
sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attr en reconnaissant
qu'elle est vritablement en cuivre grossirement dor.

Le spectateur auquel je me suis adress n'tait donc point un compre?
pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette
supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, prfrant
attribuer au hasard cette fatale mprise. Mais que faire? que dire? ma
tte tait en feu.

En dsespoir de cause, j'allais adresser au public quelques excuses sur
ce malencontreux accident, lorsqu'une inspiration vint me tirer
provisoirement d'embarras.

--Monsieur, dis-je au plaignant en affectant une grande tranquillit
d'esprit, continuez-vous  croire que votre bague, en passant par mes
mains, s'est change en cuivre?

--Oui, Monsieur, et de plus j'ai l'assurance que celle que vous m'avez
remise n'a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai
confie.

--Eh bien, Monsieur, repris-je avec aplomb, voil justement o est le
merveilleux du tour: cette bague va insensiblement reprendre sa premire
forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trouverez exactement
telle qu'elle tait lorsque vous me l'avez confie. C'est ce que nous
appelons en termes cabalistiques le _changement imperceptible_.

Cette rponse me faisait gagner du temps; je comptais  la fin de la
sance voir le rclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu'il ft,
et le prier de me garder le secret.

Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes
et je continuai ma sance. Les compres n'avaient rien  faire dans le
tour suivant, je n'avais donc rien  craindre cette fois. Aussi
m'approchant de la loge o se trouvait le roi, je le priai de me faire
l'honneur de prendre une carte. Il le fit de trs bonne grce. Mais,
nouvelle fatalit! Sa Majest n'eut pas plutt regard la carte choisie
par elle que, fronant le sourcil, elle la rejeta sur la scne avec les
marques du plus profond mcontentement.

Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j'essaie de le
parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connatre la cause
d'un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous, mon
enfant, toute l'tendue de mon dsespoir, lorsque j'y vois, trace en
caractres dont il m'est facile de reconnatre la source, une grossire
injure  l'adresse de Sa Majest.

Je voulus balbutier quelques excuses; de la main, le roi m'imposa
ddaigneusement silence.

Oh! alors, je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, car le vertige
s'empara de mon cerveau, je crus que j'allais devenir fou.

J'avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les
batteries taient dresses pour me couvrir de confusion et de ridicule;
j'tais tomb dans l'infme guet-apens qu'il m'avait si tratreusement
dress.

Cette ide me rend une sauvage nergie; je me sens saisi d'un affreux
dsir de vengeance; je me prcipite vers la coulisse o doit se trouver
mon ennemi; je veux le saisir au collet, l'amener sur la scne comme un
malfaiteur, et lui faire demander grce et pardon.

L'escamoteur n'y tait plus! Je cours de tous cts comme un insens;
mais,  quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les
hues me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le
poids de tant d'motions, je m'vanouis.

Pendant huit jours, je fus en proie  une fivre ardente et au dlire,
criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas
tout encore!

J'appris plus tard que cet homme indigne, cet ami dloyal tait sorti de
sa cachette, aprs mon vanouissement; qu'il tait entr en scne,  la
demande de quelques compres, et qu'il avait continu la sance, aux
grands applaudissements de la salle entire.

Ainsi donc, toute cette amiti, toutes ces protestations de dvouement
n'taient qu'une comdie, qu'un tour d'escamotage. Pinetti n'avait
jamais eu pour moi la moindre affection; ses caresses n'avaient eu
d'autre but que de me faire tomber dans le pige qu'il tendait  mon
amour-propre; il voulait dtruire par une humiliation publique une
concurrence qui le gnait.

Il eut de ce ct un succs complet, car depuis ce jour, mes amis, mmes
les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j'tais
couvert ne rejaillt sur eux, me tournrent subitement le dos.

Cet abandon m'affecta vivement, mais j'avais trop de fiert pour mendier
le retour d'affections aussi frivoles, et, loin de chercher un
rapprochement, je rsolus de quitter immdiatement la ville. D'ailleurs,
je mditais un projet de vengeance pour l'excution duquel la solitude
m'tait ncessaire.

Pinetti avait fui lchement aprs le sanglant affront qu'il m'avait
inflig. Le provoquer en duel, c'et t lui faire trop d'honneur. Je
jurai de le battre avec ses propres armes et d'humilier  mon tour mon
vil mystificateur.

Voici le plan que je me traai:

Je devais me livrer avec ardeur  tous les exercices de la
prestidigitation et approfondir cet art dont je n'avais fait
qu'effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sr de
moi-mme, que j'aurais ajout au rpertoire de Pinetti des tours
nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais
dans chaque ville ou j'y jouerais concurremment avec lui et je
l'craserais partout de ma supriorit.

Plein de cette ide, je convertis en numraire tout ce que je possdais,
et je me rfugiai  la campagne. L, compltement retir du monde, je me
livrai  l'excution de mes projets de vengeance.

Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je dployai de patience et
combien je travaillai pendant les six mois que dura ma squestration
volontaire. J'en fus heureusement rcompens, car ma russite fut
complte.

J'acquis une adresse  laquelle je n'eusse jamais os prtendre. Pinetti
n'tait plus un matre pour moi, et je devenais son rival.

Non content de ces rsultats, je voulus l'clipser encore par la
richesse de ma scne. Je fis donc excuter des appareils avec un luxe
inou jusqu'alors, sacrifiant  l'organisation de mon cabinet tout ce
que je possdais.

Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun
me prsentait une arme capable de faire de mortelles blessures  la
vanit de mon adversaire! De quelle joie profonde mon coeur battit 
la pense de la lutte que j'allais engager avec lui!

C'tait maintenant entre Pinetti et moi un duel d'amour-propre, mais un
duel  mort; l'un de nous deux devait rester sur le terrain, et j'avais
le droit d'esprer que je sortirais vainqueur de cette lutte.

Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon
rival, et j'appris qu'aprs avoir parcouru l'Italie mridionale, en
s'arrtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter
Lucques pour se rendre  Bologne. Je sus en outre qu'au sortir de cette
ville, il devait gagner successivement Modne, Parme, Plaisance, etc.

Sans perdre de temps, je partis pour Modne, afin de le prcder dans
cette ville et de lui enlever ainsi la possibilit d'y donner des
reprsentations. D'normes affiches annoncrent les reprsentations

    DU COMTE DE GRISY, PHYSICIEN FRANAIS.

Mon programme devait prsenter un grand attrait, car il comprenait tous
les tours de Pinetti. Or, les journaux les avaient tellement prns
depuis quelque temps, que j'avais lieu de croire qu'ils seraient
parfaitement accueillis.

En effet, la salle fut envahie avec autant d'empressement que lors de ma
dsastreuse reprsentation de Naples; mais cette fois le rsultat ne me
laissa rien  dsirer. Les perfectionnements que j'avais apports aux
expriences de mon rival, et surtout l'adresse que je dployai dans leur
excution, me concilirent tous les suffrages.

Ds lors mon succs fut assur, et les reprsentations suivantes
achevrent de placer mon nom au dessus de ceux des prestidigitateurs les
plus en vogue de l'poque.

Suivant le plan que je m'tais trac, je quittai Modne aussitt que
j'appris que Pinetti devait y arriver, et je me rendis  Parme.

Mon rival, plein de foi dans son mrite et ne pouvant croire  mes
succs, s'installa dans le thtre mme que je venais de quitter.

Mais alors commencrent pour lui d'amres dceptions. La ville entire
tait sature du genre de plaisir qu'il annonait. Personne ne rpondit
 son appel, et, pour la premire fois, il vit glisser entre ses mains
le succs auquel il s'tait si facilement habitu.

Le chevalier Pinetti, accoutum  trner sans partage, n'tait pas homme
 cder la place  celui qu'il appelait un dbutant. Il avait devin mes
projets. Loin d'attendre l'attaque, il se prsenta de front pour le
combat, et vint s'tablir  Parme, presqu'en face du thtre o je
donnais mes reprsentations.

Mais cette ville lui fut aussi funeste que la prcdente: il eut la
douleur de voir ma salle constamment remplie, tandis que son spectacle
tait entirement dlaiss.

Il faut vous dire aussi, mon ami, que tous les bnfices que je
ralisais ne servaient qu' dfrayer un luxe qui faisait ma force. Que
m'importaient l'or et l'argent? Je ne rvais que la vengeance, et pour
la satisfaire je dlaissais la richesse. Je voulais briller avant tout
et faire plir  mon tour l'astre qui m'avait autrefois clips.

Je dployais pour mes reprsentations un faste de souverain. Ce n'tait
partout que fleurs et tapis; le pristyle et les couloirs du thtre en
taient littralement couverts. La salle et la scne, tincelantes de
lumires, prsentaient aux regards blouis de nombreux cussons portant
 l'adresse des dames des compliments dont la tournure dlicate
prvenait en faveur du galant comte de Grizy, et lui gagnaient d'avance
toutes les sympathies.

C'est ainsi que j'crasai Pinetti, qui de son ct mit tout en oeuvre
pour m'opposer une vigoureuse rsistance.

Mais que pouvaient ses oripeaux et ses ornements suranns contre, je
puis le dire, mon lgance et ma bonne tenue?

Plaisance, Crmone, Mantoue, Vicence, Padoue, Venise virent notre lutte
acharne, et, malgr sa rage et son dsespoir, l'orgueilleux Pinetti
dut, sinon reconnatre, du moins subir ma supriorit. Abandonn mme de
ses admirateurs les plus zls, il se rsigna  plier bagage, et se
dirigea vers la Russie. Quelques succs vinrent, un instant, le consoler
de ses dfaites. Mais, comme si la fortune et entrepris de compenser
par des rigueurs extrmes les faveurs dont elle l'avait si longtemps
combl, une longue et cruelle maladie puisa sa sant ainsi que les
faibles ressources qu'il s'tait mnages. Rduit  la plus affreuse
misre, il mourut dans le village de Bartitchoff, en Volhinie, chez un
seigneur qui l'avait recueilli par compassion.

Pinetti une fois parti, ma vengeance tait satisfaite, et, matre du
champ de bataille, j'aurais pu abandonner une carrire que ma naissance
semblait m'interdire. Mais ma position de mdecin tait brise, et d'un
autre ct, j'tais retenu par un motif que vous apprcierez plus tard,
c'est que, lorsqu'on a une fois got de cet enivrement que donnent les
applaudissements du public, il est bien difficile d'y renoncer. Bon gr
mal gr, je dus poursuivre la carrire de l'escamotage.

Je songeai alors  utiliser la vogue que j'avais acquise, et je me
dirigeai vers Rome, pour y terminer brillamment la srie de mes
reprsentations en Italie.

Pinetti n'avait jamais os aborder cette ville, moins pourtant par
dfiance de lui-mme que par crainte du Saint-Office, dont il ne parlait
qu'en tremblant. Le chevalier tait excessivement prudent quand il
s'agissait de la conservation de sa personne; il craignait d'tre pris
pour sorcier et de finir sa vie dans un auto-da-f. Plus d'une fois il
m'avait cit l'exemple du malheureux Cagliostro qui, condamn  mort,
n'avait d qu' la clmence du pape la grce de voir commuer sa peine en
une prison perptuelle.

Confiant dans les lumires de Pie VII et, du reste, n'ayant ni les
prtentions au sortilge qu'affectait Pinetti, ni le charlatanisme de
Cagliostro, j'allai dans la capitale du monde chrtien donner des
reprsentations qui furent trs suivies.

Sa Saintet elle-mme, en ayant entendu parler, me fit l'insigne honneur
de me demander une sance, en me prvenant que j'aurais pour spectateurs
les hauts dignitaires de l'Eglise.

Vous devez penser, mon enfant, avec quel empressement je me rendis  ses
dsirs et avec quels soins je fis les prparatifs de cette solennit.

Aprs avoir choisi dans mon rpertoire les meilleurs de mes tours, je me
mis encore l'esprit  la torture pour en imaginer un qui, tout de
circonstance, prsentt un intrt digne de mon illustre public. Mais je
n'eus pas besoin de chercher bien longtemps; le plus ingnieux des
inventeurs, le hasard, vint  mon secours.

La veille mme du jour o la reprsentation devait avoir lieu, je me
trouvais chez un des premiers horlogers de la ville, lorsqu'un
domestique vint s'informer si la montre de Son Eminence le cardinal de
*** tait rpare.

--Elle ne le sera que ce soir, rpondit l'horloger, et j'aurai l'honneur
d'aller moi-mme la porter  votre matre.

Quand le serviteur se fut loign:

--Voici une belle et excellente montre, me dit le marchand; le cardinal
auquel elle appartient lui attribue une valeur de plus de dix mille
francs, parce que, pense-t-il, commande par lui au clbre Brguet,
cette pice est unique dans son genre. Pourtant, chose bizarre! il y a
deux jours, un jeune fou de notre ville est venu me proposer pour mille
francs une montre du mme artiste, exactement semblable  celle-ci.

Pendant que l'horloger me parlait, j'avais dj conu un projet pour ma
sance.

--Pensez-vous, lui dis-je, que, cette personne soit toujours dans
l'intention de se dfaire de sa montre?

--Certainement, rpondit l'artiste. Ce jeune prodigue, qui a dj
dissip son patrimoine, en est rduit maintenant  se dfaire de ses
bijoux de famille; les mille francs seront donc fort bien venus.

--Mais o trouver ce jeune homme?

--Rien de plus facile; dans une maison de jeu qu'il ne quitte plus.

--H bien! monsieur, je dsire possder cette montre, mais il me la faut
aujourd'hui mme. Veuillez donc l'acheter pour mon compte; aprs quoi,
vous y ferez graver les armes de Son Eminence, de manire que les deux
bijoux soient parfaitement identiques, et je m'en rapporte  votre
loyaut pour le bnfice que vous voudrez tirer de cette ngociation.

L'horloger me connaissait et se doutait bien de l'usage que je voulais
faire de la montre; mais il devait tre assur de ma discrtion, puisque
l'honneur de ma russite en dpendait.

D'aprs l'empressement qu'il mit, je vis que l'affaire lui convenait.

--Je ne vous demande qu'un quart d'heure  peine, me dit-il, la maison
o je me rends est voisine de la mienne, et j'ai la conviction que ma
proposition sera facilement accepte.

Un quart d'heure ne s'tait pas coul, que je vis mon ngociateur
arriver, le chronomtre  la main.

--Le voici, me dit-il d'un air triomphant. Mon homme m'a reu comme un
envoy de la providence des joueurs, et sans mme compter la somme que
je lui remettais, il s'est dessaisi de son bijou; ce soir, tout sera
termin.

En effet, dans la soire, l'horloger m'apporta les deux montres et m'en
remit une. En les comparant l'une  l'autre, il tait impossible d'y
trouver la moindre diffrence.

Cela me cota cher, mais j'tais sr maintenant d'excuter un tour qui
ne manquerait pas de produire le plus grand effet.

Le lendemain, je me rendis au palais pontifical, et,  six heures, au
signal que m'en fit donner le Saint-Pre, j'entrai en scne.

Jamais je n'avais paru devant une assemble aussi imposante.

Pie VII, assis dans un large fauteuil qu'on avait plac sur une estrade,
occupait la premire place; prs de lui sigeaient les cardinaux, et
derrire se tenaient diffrents prlats et dignitaires de l'Eglise.

La physionomie du pape respirait la bienveillance, et ce fut heureux
pour moi, car il ne fallait rien moins que la vue de cette figure,
souriante et douce, pour chasser de mon esprit une fcheuse ide qui me
tourmentait singulirement depuis quelques instants.

Cette sance, me disais-je, ne serait-elle pas un interrogatoire
dissimul, pour me faire avouer des rapports avec les pouvoirs
infernaux? Le greffier du Saint-Office ne serait-il pas l prt 
stnographier mes paroles, et la prison perptuelle du comte de
Cagliostro ne me serait-elle pas rserve en punition de mes innocents
prestiges?

Ma raison repoussa bientt une semblable absurdit. Il tait peu
probable que Sa Saintet se prtt  un pige aussi indigne.

Bien que mes craintes eussent t entirement dissipes par ce simple
raisonnement, mon exorde se ressentit nanmoins de cette premire
impression; il semblait tre prononc plutt en vue d'une justification
que comme une introduction  ma sance:

--Saint-Pre, dis-je en m'inclinant respectueusement, je viens vous
prsenter des expriences auxquelles on a donn, bien  tort, le nom de
magie blanche. Ce titre a t invent par le charlatanisme pour frapper
l'esprit de la multitude; mais il ne reprsente en ralit qu'une
runion de tours d'adresse destins  rcrer l'imagination par
d'ingnieux artifices.

Satisfait de la bonne impression qu'avait produite mon petit discours,
je commenai gaiement ma sance.

Je ne saurais vous dire, mon enfant, tout le plaisir que j'prouvai dans
cette soire. Les spectateurs semblaient prendre un intrt si vif 
tout ce qu'ils voyaient, que je me sentais une verve inusite; jamais je
n'avais encore rencontr un public aussi dispos  l'admiration. Le pape
lui-mme tait dans le ravissement.

--Mais, monsieur le comte, me disait-il  chaque instant, avec une
navet charmante, comment pouvez-vous faire cela? Je finirai par
devenir malade  force de chercher  approfondir vos mystres.

Aprs le coup _de piquet de l'aveugle_, qui avait littralement tourdi
l'assemble, je fis celui de l'_criture brle_, auquel je dus un
autographe que je regarde comme le plus prcieux de mes souvenirs.

Voici sommairement le dtail de ce tour:

On fait crire une phrase ou deux par un spectateur; on lui dit ensuite
de brler le billet, et celui-ci doit se retrouver intact sous un pli
cachet.

Je priai le Saint-Pre de vouloir bien crire lui-mme quelques mots; il
y consentit et traa cette phrase:

Je me plais  reconnatre que Monsieur le comte de Grisy est un aimable
sorcier.

Le papier fut brl, et rien ne saurait rendre l'tonnement de Pie VII,
lorsqu'il le retrouva intact au milieu d'un grand nombre d'enveloppes
cachetes.

Je reus du Saint-Pre l'autorisation de conserver cet autographe.

Pour terminer ma sance, et comme bouquet, je passai au fameux tour que
j'avais intent pour la circonstance.

Ici j'allais rencontrer plusieurs difficults. La plus grande tait,
sans contredit, d'amener le cardinal de ***  me confier sa montre et
cela sans lui en faire directement la demande. Pour y parvenir je fus
oblig d'avoir recours  la ruse.

A ma prire, plusieurs montres m'avaient t remises, mais je les avais
successivement rendues sous le prtexte plus ou moins vrai, que,
n'offrant rien de particulier dans la forme, il serait difficile de
faire constater l'identit de celle que je choisirais.

--Si parmi vous, Messieurs, ajoutai-je, quelqu'un possdais une montre
un peu grosse (celle du cardinal prsentait prcisment cette
particularit) et qu'il voulut bien me la remettre, je l'accepterais
volontiers comme plus convenable  l'exprience. Je n'ai pas besoin
d'ajouter que j'en aurai le plus grand soin. Je ne veux que prouver sa
supriorit, si elle est excellente, et, dans le cas contraire, la faire
arriver  sa plus grande perfection.

Tous les yeux se portrent naturellement sur le Cardinal, qui, on le
savait, attachait une grande importance  l'paisseur exagre de son
chronomtre. Il prtendait, avec quelque raison peut-tre, que les
pices y trouvaient une plus grande libert d'action. Toutefois, il
hsitait  me confier un instrument si prcieux, lorsque Pie VII lui
dit:

--Cardinal, je crois que votre montre doit parfaitement convenir;
faites-moi le plaisir de la remettre  M. de Grisy.

Son Eminence se rendit au dsir du Saint-Pre, non sans de minutieuses
prcautions.

Une fois le chronomtre entre mes mains, j'affectai, tout en admirant sa
belle forme et la gravure de sa bote, de le faire passer sous les yeux
du pape et des personnes qui l'entouraient.

--Votre montre est-elle  rptition, demandai-je ensuite au cardinal?

--Non, Monsieur, c'est un chronomtre, et l'on n'a pas l'habitude de
surcharger les pices de prcision de rouages inutiles  leurs
fonctions.

--Ah! c'est un chronomtre; alors il est anglais, dis-je avec une
apparente simplicit.

--Comment! rpliqua le cardinal, visiblement piqu; vous pensez,
Monsieur, qu'il n'y a de chronomtres qu'en Angleterre, tandis qu'au
contraire la France a toujours t le pays o se sont excutes les plus
belles pices d'horlogerie de prcision. Quel nom anglais peut-on
opposer  ceux de Pierre Leroy, de Ferdinand Berthoud et de Brguet
surtout, de qui je tiens cette montre?

Le pape se mit  sourire du style emphatique du cardinal.

--C'est donc ce chronomtre que l'on choisit, repris-je en mettant un
terme  l'incident que je venais de provoquer  dessein. Vous savez,
Messieurs, ajoutai-je, qu'il s'agit maintenant de vous en faire
apprcier la qualit et surtout la solidit. Voyons une premire
preuve.

Je tenais la montre  la hauteur de ma figure, je la laissai tomber sur
le parquet. Un cri d'effroi s'leva de toutes parts.

Le cardinal, ple et tremblant, se leva: Monsieur, me dit-il avec une
colre mal comprime, ce que vous faites l est une bien mauvaise
plaisanterie.

--Mais, Monseigneur, dis-je avec le plus grand calme, il n'y a pas la
moindre inquitude  avoir; je veux seulement prouver  l'assemble la
perfection de cette pice et montrer  messieurs les Anglais qu'il leur
serait impossible d'en fournir une semblable. Soyez, je vous prie, sans
crainte; elle sortira intacte des preuves auxquelles je la soumets. En
mme temps, j'appuyai le pied sur la bote qui, criant sous le poids de
mon corps, se brisa, s'aplatit et ne prsenta plus qu'une masse informe.

Pour le coup, je crus que Monseigneur allait se trouver mal; il retenait
avec peine les clats de son mcontentement. Le pape alors se tourna
vers lui:

--Comment, cardinal, vous n'avez donc pas confiance dans notre sorcier?
Quant  moi, je ris de cela comme un enfant, persuad qu'il y a eu une
habile substitution.

--Votre Saintet veut-elle bien me permettre de lui faire observer,
dis-je respectueusement, qu'il n'y a pas eu substitution; j'en appelle
du reste  Son Eminence, qui voudra bien le reconnatre. Et je prsentai
au cardinal les dbris informes de sa montre. Il les examina avec
anxit, et retrouvant ses armes graves sur le fond de la bote:

--C'est bien cela, dit-il en poussant un profond soupir, tout y est.
Mais, ajouta-t-il schement, je ne sais comment vous vous tirerez de l,
Monsieur; en tout cas, vous eussiez d faire ce tour inqualifiable sur
un objet qu'il et t possible de remplacer; sachez que mon chronomtre
est unique.

--Eh bien, Eminence, je suis enchant de cette circonstance, qui n'aura
d'autre rsultat que de donner plus de relief  mon exprience.
Maintenant, si vous voulez bien m'y autoriser, je vais continuer
l'opration.

--Mon Dieu, Monsieur, vous ne m'avez pas consult pour commencer vos
dgts; agissez  votre guise, vous pouvez faire tout ce que vous
voudrez.

L'identit de la montre du cardinal constate, il s'agissait de faire
passer dans la poche du pape celle que j'avais achete la veille. Mais
il n'y fallait pas songer tant que Sa Saintet serait assise; je
cherchai donc un prtexte pour la faire lever et j'eus le bonheur d'y
russir.

On venait de m'apporter un mortier de fonte muni d'un norme pilon; je
le fais placer sur une table, j'y jette les dbris du chronomtre et je
me mets  les piler avec acharnement. Tout  coup, une lgre dtonation
se fait entendre, et du fond du vase sort une vive lueur qui, rpandant
une teinte rougetre sur l'assemble, donne  cette scne toute
l'apparence d'une vritable opration de magie. Pendant ce temps, pench
sur le mortier, j'affecte d'y regarder, et je me rcrie sur les
merveilles que j'y vois apparatre.

Par respect pour le pape, personne n'ose se lever, mais le pontife,
cdant  la curiosit, s'approche enfin de la table, suivi d'une partie
de l'auditoire.

On a beau regarder dans le mortier, on n'y voit que du feu; c'est le
mot.

--Je ne sais si je dois l'attribuer  l'blouissement que j'prouve, dit
Sa Saintet en passant la main sur ses yeux, mais je ne distingue rien.

Moi aussi, je ne distinguais rien. Mais, loin d'en convenir, je prie le
pape de tourner autour de la table, afin de chercher le ct le plus
favorable pour apercevoir ce que j'annonce. Pendant cette volution, je
glisse dans la poche du Saint-Pre ma montre de rserve.

La suite de l'exprience coule de source: le chronomtre du cardinal est
bris, fondu et rduit en un petit lingot, que je prsente 
l'assemble.

--Maintenant, dis-je, sr du rsultat que j'allais obtenir, je vais
rendre  ce lingot sa forme primitive, et cette transformation aura lieu
dans le trajet qu'il va faire d'ici  la poche de la personne la moins
susceptible d'tre souponne de comprage.

--Ah! ah! s'cria le pape d'un ton de joyeuse humeur, voil qui devient
de plus en plus fort. Mais comment feriez-vous, Monsieur le sorcier, si
je vous demandais que ce ft dans ma poche?

--Sa Saintet n'a qu' ordonner pour que je me conforme  ses dsirs.

--Eh bien, monsieur le comte, qu'il en soit ainsi!

--Sa Saintet sera immdiatement satisfaite.

Je prends alors le lingot au bout de mes doigts, je le montre 
l'assemble, puis je le fais subitement disparatre en prononant ce
seul mot: _passe_.

Le pape, avec tous les signes de la plus complte incrdulit, porta
vivement la main  sa poche. Je le vis bientt rougir d'motion, et
retirer la montre qu'il remit tout de suite au cardinal, comme s'il et
craint de s'y brler les doigts.

On crut d'abord  une mystification, car l'assemble ne pouvait croire 
une rparation aussi immdiate. Lorsqu'on se fut assur de la
ralisation du prodige annonc, je reus le tribut d'loges que mritait
un tour aussi bien russi.

Le lendemain, le pape me fit remettre une riche tabatire orne de
diamants, en me remerciant de tout le plaisir que je lui avais procur.

Cette sance eut un grand retentissement dans Rome, et mes
reprsentations recommencrent avec plus de vogue que jamais. Peut-tre
avait-on l'espoir d'tre tmoin du fameux tour de la _montre brise_,
tel que je l'avais excut au Vatican. Mais quelque prodigue que je
fusse alors, je n'aurais pas pouss la folie jusqu' dpenser, chaque
soir, une somme de douze cents francs pour un tour qui, du reste
n'aurait jamais pu tre prsent dans des circonstances aussi favorables
que chez le Saint-Pre.

       *       *       *       *       *

Dans le thtre o je jouais, se trouvait galement une troupe d'opra,
qui avait suspendu ses reprsentations pendant le temps de mon sjour 
Rome. Le directeur, avec lequel j'tais li d'intrt, profitant de
cette vacance de ses artistes, leur faisait rpter une pice nouvelle
qu'on devait jouer ds que mes reprsentations auraient cess. Cela me
donnait chaque jour l'occasion de me trouver avec les acteurs.

Ces artistes, d'ordinaire si ombrageux pour toute rputation qui
dtourne d'eux l'attention du public, loin de se montrer jaloux de mes
succs, me tmoignaient au contraire autant d'amiti que d'intrt.

J'avais pris en affection toute particulire un des plus jeunes d'entre
eux; c'tait un tnor, charmant garon de dix-huit ans, dont les traits
fins, dlicats et rguliers, contrastaient singulirement avec son
emploi.

Cette physionomie fminine, jointe  une petite taille et  une dmarche
timide, gnait l'illusion lorsqu'il remplissait ses rles, surtout ceux
d'amoureux; on et dit une jeune pensionnaire sous des habits masculins.
Pourtant, j'eus l'occasion par la suite de reconnatre que sous cette
enveloppe effmine, il cachait un coeur ardent et courageux. Antonio
(c'tait le nom du tnor) comptait dj un certain nombre d'affaires,
dont il tait sorti avec avantage.

A cet endroit du rcit de Torrini, je l'interrompis, car le nom
d'Antonio m'avait frapp.

--Comment, lui dis-je, ce serait?....

--Prcisment, c'est lui-mme. Votre tonnement ne me surprend pas, mais
il cessera lorsque je vous aurai dit qu'il y a dj plus de vingt ans
que ces vnements sont passs. A cette poque, Antonio ne portait pas
comme aujourd'hui une paisse barbe noire; son visage n'avait point
encore t bruni par le grand air et par les fatigues de notre vie
nomade et laborieuse.

La mre d'Antonio avait galement un emploi dans le thtre; elle
figurait dans les ballets et s'appelait Lauretta Torrini. Bien qu'elle
approcht de la quarantaine, c'tait une femme parfaitement conserve.
Elle avait mme t trs belle, mais les plus mauvaises langues du
thtre (et il y en avait un certain nombre), n'avaient jamais eu la
moindre lgret  lui reprocher. Veuve d'un employ, elle tait
parvenue, par son travail et son intelligence,  lever sa famille.

Antonio n'tait pas son seul enfant; en mme temps que lui, elle avait
mis au monde une fille. Ces deux jumeaux, comme cela arrive assez
frquemment, taient d'une ressemblance si parfaite, que leurs vtements
seuls purent les faire distinguer par la suite; on leur avait donn le
nom d'Antonio et d'Antonia.

Le garon reut au thtre une ducation musicale qui en fit un tnor;
mais Antonia fut constamment loigne de la scne. Aprs lui avoir donn
une belle ducation, Lauretta l'avait place dans un magasin de lingerie
o elle devait s'initier au commerce.

Si je vous parle si longuement de cette famille, c'est que, vous devez
l'avoir devin, elle fut bientt la mienne.

Mon amiti pour Antonio n'tait pas entirement dsintresse. Sa
connaissance m'avait conduit  faire celle de sa soeur.

Antonia tait belle et sage; je demandai sa main et je fus agr. Notre
mariage fut arrt pour le moment o cesserait mon engagement avec le
thtre, et il fut convenu que Lauretta et Antonio s'associeraient 
notre fortune.

J'ai dit plus haut qu'Antonio tait d'une beaut effmine; j'ai dit
aussi, et j'appuie avec raison sur ce fait, que cette dlicatesse de
traits contrastait avec la mle et courageuse nergie de son caractre.

Mais si d'un ct de grands yeux noirs orns de longs cils et couronns
d'un arc brun de la plus grande finesse, un nez fin, une bouche bien
dessine, des lvres fraches et vermeilles taient presque dplacs
chez Antonio, d'un autre, ces charmants avantages convenaient 
merveille  ma fiance.

Un pareil trsor ne pouvait rester longtemps ignor; Antonia fut
remarque et toute la jeunesse dore vint papillonner autour d'elle.
Mais elle m'aimait et rsista sans peine  ces nombreuses et brillantes
sductions.

Enfin, j'allais bientt devenir son poux.

       *       *       *       *       *

En attendant ce jour tant dsir, nous rvions, Antonia et moi,  des
plans de bonheur pour l'avenir; la vie de voyage lui convenait, et, sur
son dsir de faire une longue excursion en mer, je lui promis de la
conduire  Constantinople. Je dsirais moi-mme jouer devant Selim III,
qui passait, et  juste titre, pour un prince clair et bienveillant
envers les artistes, qu'il savait attirer auprs de lui.

Tout semblait donc sourire  mes voeux, quand un matin, pendant que je
songeais  ces doux projets, Antonio entra brusquement chez moi.

--Mon cher Edmond, me dit-il, je vous donnerais  deviner en mille d'o
je viens et quels sont les vnements qui me sont survenus depuis hier.

Je ne vous laisserai pas longtemps chercher: Sachez donc, comme prlude
 mon rcit, que, entran malgr moi dans un drame qui menaait de
devenir des plus sanglants, j'en ai fait une comdie, dont les dtails
ne manquent pas d'originalit. Vous allez en juger.

J'tais hier au thtre: un aide machiniste, brave homme du reste, mais
qui passe les trois quarts de son existence dans les tavernes,
s'approcha de moi et me demanda la permission de me faire une
confidence.

--Monsieur Antonio, me dit-il, si vous voulez conjurer un grand malheur,
vous n'avez pas de temps  perdre, coutez-moi. Cette nuit, j'tais 
boire dans un cabaret en compagnie de quelques amis. Un homme avec
lequel nous venions de faire connaissance le verre  la main, nous
proposa de gagner sans peine une bonne somme d'argent. La proposition
tait sduisante, nous l'acceptmes  l'unanimit, sauf  savoir aprs
ce qu'on exigeait de nous. On nous en donna connaissance. Voici ce que
nous avons promis de faire:

Ce soir, au moment o votre soeur sortira de son magasin, nous devons
l'entourer en simulant une dispute, et lever nos voix de manire 
couvrir ses cris. Les gens du marquis d'A... se chargent du reste.
Comprenez-vous maintenant?

Je ne comprenais que trop, ajouta Antonio; je remerciai  peine le
machiniste, et, la tte bouleverse par sa confidence, je descendis en
toute hte. Dans ce moment suprme mon imagination ne me fit
heureusement pas dfaut; vous le savez, Edmond, aux extrmes dangers
l'inspiration subite.

Je me trouvais devant un armurier; j'entrai chez lui, j'achetai deux
pistolets, et les cachant sous mes vtements, je courus  la maison.

Mre, dis-je en entrant, j'ai pari qu'en prenant les vtements
d'Antonia je me ferais passer pour elle; habillez-moi donc bien vite, et
soyez assez bonne pour aller dire  ma soeur que je la prie de quitter
son magasin une demi-heure plus tard que de coutume.

Ma mre fit ce que je lui demandais, et lorsqu'elle eut termin, elle me
trouva d'une ressemblance si parfaite avec Antonia, qu'elle m'embrassa,
aprs quoi elle partit en riant aux clats de ma plaisante ide.

Neuf heures venaient de sonner. C'tait l'heure convenue pour
l'enlvement. Je me htai de sortir en imitant de mon mieux la dmarche
et la tournure de ma soeur.

Le coeur me battit avec force, lorsque je vis cette troupe de valets
et de bandits s'approcher de moi. Un instant, je mis instinctivement la
main sur mes armes, mais je repris aussitt les allures timides d'une
jeune fille, et je continuai de m'avancer.

Le coup s'excuta comme il avait t annonc; je fus enlev avec
beaucoup de mnagements malgr ma rsistance simule, et l'on me dposa
dans une voiture dont les stores taient baisss. Les chevaux partirent
au galop.

Un homme se trouvait prs de moi: je le reconnus malgr l'obscurit:
c'tait bien le marquis d'A... J'eus  supporter d'abord de chaleureuses
excuses, puis des protestations passionnes qui me faisaient monter le
sang au visage. Je fus plusieurs fois sur le point de me trahir, mais ma
vengeance tait si belle et si prochaine, que je refoulai dans mon
coeur ces brlantes motions.

Mon projet tait, ds que je serais seul avec lui, de le provoquer  un
duel  mort.

Une demi-heure s'tait  peine coule, que nous tions arrivs au terme
de notre voyage. Le marquis me pria de descendre et me donna galamment
la main pour m'introduire dans une petite villa isole de toute
habitation.

Nous entrmes dans un salon resplendissant de lumires. Quelques jeunes
gens en compagnie de jeunes femmes nous y attendaient.

Mon ravisseur, radieux et triomphant, me fit subir une prsentation 
ses amis et  leurs compagnes, et il reut leurs flicitations.

Je baissais les yeux de crainte qu'on ne vt s'en chapper les clairs
de ma colre, car je savais que cette humiliante ovation tait rserve
pour ma soeur, qui certes en serait morte de honte.

Cinq minutes plus tard, un domestique ouvrant une porte  deux battants,
annona que le souper tait servi.

--A table! mes amis, cria le marquis,  table! et que chacun s'y place
selon son bon plaisir.

Il m'offrit son bras.

Nous entourmes une table somptueuse. Le marquis se fit mon serviteur,
car, pour laisser plus de libert  ses convives, il avait congdi ses
gens.

Pendant quelque temps je refusai tout ce qui me fut offert. Mais vous le
savez, mon cher Edmond, la nature a des droits qu'il nous est impossible
de mconnatre. J'avais une faim dvorante qui s'aiguisait encore  la
vue de mets succulents; je dus, malgr ma colre, abandonner mes projets
d'abstinence, et je cdai  la tentation.

Je ne pouvais manger sans boire, et il n'y avait point d'eau sur la
table. Nos dames s'accommodaient fort bien du vin; je fis comme ces
dames. Toutefois, j'en usai avec modration, et, pour conserver l'esprit
de mon rle, j'affectai en gnral une grande rserve et une extrme
timidit.

Le marquis fut enchant de me voir ainsi prendre mon parti; il m'adressa
quelques galanteries, puis, voyant qu'elles m'taient dsagrables, il
n'insista pas, persuad qu'il prendrait sa revanche en temps plus
opportun.

Nous tions au dessert. La joie la plus expansive rgnait dans
l'assemble. Vous l'avouerai-je, Edmond, cette runion de gais viveurs
auxquels je me serais si franchement associ dans toute autre
circonstance; ces femmes, aussi coquettes que jolies, devinrent pour mes
sens ce qu'avaient t les mets pour mon apptit, et chassrent
insensiblement mes sombres ides. Je ne me sentais plus la force de
continuer le rle dramatique que j'avais entrepris et je cherchai dans
ma tte un dnouement plus convenable  la situation et  mes moyens.

Mon parti fut bientt pris!

Trois toasts venaient d'tre successivement ports: Au vin! au jeu! 
l'amour! Ces dames s'y taient associes en vidant leurs verres, tandis
que j'tais rest calme et silencieux. Le marquis me sollicitait en vain
par de douces paroles de m'associer  la joie commune.

Tout  coup je me lve, un verre  la main, et prenant la tournure et
les manires d'un franc soldat.

--Par Bacchus! m'criai-je d'une voix de baryton et en appuyant
vigoureusement la main sur l'paule du marquis, buvons, mes amis, aux
beaux yeux de ces dames! Je vide ensuite mon verre tout d'un trait,
j'entonne un couplet qui se termine ainsi:

    Et si nous nous grisons de vin,
    Enivrons-nous aussi du regard de nos belles!

Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis
rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand  ses amis, ils me
regardaient avec un bahissement ml de stupeur, me prenant sans doute
pour une folle, tandis que les femmes riaient aux clats de mon trange
sortie.

--Eh bien! Messieurs, continuai-je, d'o vient votre surprise? ne
reconnaissez-vous pas en moi le tnor Antonio Torrini, bon vivant, ma
foi, et tout prt  rendre raison, le verre ou les armes  la main, 
qui de droit. En mme temps je dposai mes pistolets sur la table.

A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur o l'avait plong
l'vanouissement de ses beaux rves; il se redressa furieux et leva la
main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n'eurent pas plutt
rencontr les miens, que, subissant encore l'influence d'une illusion
qu'il abandonnait avec peine, il retomba sur son sige.

--Non, dit-il, je ne me dciderai jamais  frapper une femme.

--Qu' cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la
table, je ne vous demande que dix minutes pour reparatre avec le
costume de mon nouveau rle. Je passai dans une pice voisine o je
quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l'habit aux
vtements que j'avais conservs sous mon accoutrement fminin. Mais un
habit n'est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme
j'tais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle.

En mon absence, la scne avait compltement chang. Quand je me
prsentai, il me sembla que j'avais _manqu mon entre_, comme on dit au
thtre lorsqu'on se trouve en retard pour donner la rplique. Tout le
monde me regardait en souriant, et l'un des convives s'approchant de
moi:

--Monsieur Antonio, me dit-il, les tmoins de mon ami et les vtres, que
nous avons nomms d'_office_ en votre absence, ont arrang l'affaire;
nous n'avons pas jug convenable qu'on se battt pour des torts qui sont
compenss. Approuvez-vous notre dcision?

Je prsentai la main au marquis, qui la reut d'assez mauvaise grce,
pour me prouver qu'il me gardait encore rancune de l'amre mystification
que je lui avais inflige.

Ce dnouement suffisait  ma vengeance: je me retirai. Mais, avant de
partir, chacun de nous jura sur l'honneur d'tre discret. Les femmes
furent admises  ce serment.

Aprs avoir remerci ce bon Antonio de son dvouement et l'avoir
compliment sur son esprit d'-propos:

--Ces messieurs, ajoutai-je, ont agi trs galamment avec les dames, en
confiant un secret  leur discrtion; mais moi qui me flatte de
connatre le coeur fminin, je dis avec Franois Ier:

    Souvent femme varie,
    Bien fol est qui s'y fie.

C'est pourquoi le mariage aura lieu aprs-demain, et trois jours aprs
nous partirons pour Constantinople.

Ce ne fut que dans la capitale de la Turquie qu'Antonio raconta  sa
soeur le danger qu'elle avait couru et la ruse par laquelle il l'avait
sauve.

Antonio aimait sa soeur autant que moi-mme, et il avait raison,
ajouta Torrini, car c'tait bien la femme la plus parfaite qu'il y ait
jamais eu dans ce monde. Pour s'en faire une ide, mon ami, il faudrait
se figurer toutes les qualits d'une belle me unies  la plus
ravissante beaut. C'tait un ange enfin!

Le comte de Grisy s'tait tellement exalt  ce souvenir, qu'il s'tait
soulev en portant les bras vers le ciel, o il semblait chercher la
femme qu'il avait tant aime. Mais il retomba aussitt, accabl par
d'horribles souffrances que lui causa le drangement de ses appareils.
Il dut interrompre son rcit et le remettre au lendemain.




CHAPITRE VII.

SUITE DE L'HISTOIRE DE TORRINI.--LE GRAND-TURC LUI FAIT DEMANDER UNE
SANCE.--UN TOUR MERVEILLEUX.--LE CORPS D'UN JEUNE PAGE COUP EN
DEUX.--COMPATISSANTE PROTESTATION DU SRAIL.--AGRABLE SURPRISE.--RETOUR
EN FRANCE.--UN SPECTATEUR TUE LE FILS DE TORRINI PENDANT UNE
SANCE.--FOLIE: DCADENCE.--MA PREMIRE REPRSENTATION.--FACHEUX
ACCIDENT POUR MES DBUTS.--JE REVIENS DANS MA FAMILLE.


Le jour suivant, Torrini reprit son rcit sans attendre que je lui en
fisse la demande:

--Arrivs  Constantinople, me dit-il, nous gotmes pendant quelque
temps le bien-tre d'un doux repos, dont le charme s'augmentait encore
de tous les enivrements de la lune de miel.

Au bout d'un mois cependant, je pensai que notre mutuel bonheur ne
devait pas m'empcher de chercher  raliser le projet que j'avais form
de jouer devant Selim III. Avant de solliciter cette faveur, je crus
devoir me faire connatre en donnant des reprsentations dans la ville.
Quelque retentissement qu'eussent eu mes sances en Italie, il tait peu
probable que mon nom et travers la Mditerrane: c'tait donc une
nouvelle rputation  me faire.

Je fis construire un thtre, dans lequel se continua le cours de mes
succs: le public vint en foule; et les plus hauts personnages furent
bientt au nombre de mes plus zls spectateurs.

Je peux me glorifier, mon ami, de cette vogue, car les Turcs, de leur
nature si indolents et si flegmatiques, pris du spectacle que je leur
offrais, me rappelaient par leur enthousiasme mes bouillants spectateurs
italiens.

Le grand visir vint lui-mme assister  une de mes sances; il en parla
 son souverain, et excita si vivement sa curiosit, que Selim m'envoya
l'invitation, pour ne pas dire l'ordre, de venir  la cour.

Je me rendis en toute hte au palais, o l'on me dsigna l'appartement
dans lequel devait avoir lieu la sance. De nombreux ouvriers furent mis
sous mes ordres, et l'on me donna toute latitude pour mes dispositions
thtrales. Une seule condition m'tait impose: c'est que l'estrade
ferait face  certain grillage dor, derrire lequel, me dit-on,
devaient se tenir les femmes du Sultan.

Au bout de deux jours, mon thtre tait lev et compltement dcor.
Il reprsentait un jardin rempli de fleurs naturelles, dont les vives
couleurs et les parfums pntrants charmaient  la fois la vue et
l'odorat. Dans le fond et au milieu d'un pais feuillage, un jet d'eau,
s'levant en forme de gerbe, retombait dans un bassin de cristal en
milliers de gouttes qui,  la clart de nombreuses lumires, semblaient
autant de diamants. Cette gerbe avait en outre l'avantage de rpandre
une douce fracheur qui devait doubler le charme de la reprsentation.
Enfin,  droite et  gauche, des bosquets touffus devaient me servir de
coulisses et de laboratoire. C'est au milieu de ce vritable jardin
d'Armide que se dressait le gradin charg de mes brillants appareils.

Quand tout fut prt, le Sultan et sa nombreuse suite vinrent prendre les
places assignes par leur rang  la cour. Le sultan, couch sur un
sopha, avait prs de lui son grand-visir, tandis qu'un interprte, se
tenant respectueusement en arrire, devait lui faire la traduction de
mes paroles. Dans la salle s'talaient les brillants costumes des grands
de la cour.

Au lever du rideau, une pluie de feuilles de roses tomba sur la scne et
forma bientt un tapis odorant et moelleux. Je parus aussitt, vtu d'un
riche costume de cour de Louis XV.

Je vous fais grce du dtail des expriences qui composaient ma sance;
je tiens seulement  vous faire connatre un tour qui, ainsi que celui
de la montre brise, fut un -propos dont l'effet fut immense.

L'imagination de mes spectateurs avait t dj fortement impressionne
lorsque je le prsentai.

M'adressant  Selim avec le ton grave et solennel du magicien: Noble
Sultan, lui dis-je, je vais cesser de simples tours d'adresse pour
m'lever maintenant aux hauteurs de la sublime science de la magie; mais
pour russir dans mes mystrieuses incantations, j'ai besoin de
m'adresser directement  votre auguste personne. Que Votre Hautesse
veuille donc me confier ce bijou qui m'est ncessaire. Et en mme
temps, je dsignais un superbe collier de perles fines qui ornait son
cou. Le sultan me le remit et je le dposai entre les mains d'Antonio.
Celui-ci me servait d'aide sous le costume d'un jeune page.

On sait, continuai-je, que la magie a des pouvoirs illimits, parce
qu'elle tient dans sa dpendance des esprits familiers qui, respectueux
et soumis, excutent aveuglment les ordres de leur matre. Que ces
esprits se prparent  m'obir, je vais les voquer.

En mme temps, je traai majestueusement avec ma baguette un cercle
autour de moi, et je prononai  voix basse certaines paroles magiques.
Puis, je me tournai vers mon page pour reprendre le collier.

Le collier avait disparu.

Vainement j'interroge Antonio. Pour toute rponse, il fait entendre un
rire strident et sarcastique, comme s'il et t possd d'un des
esprits que je venais d'voquer.

--Grand prince, dis-je alors au Sultan, veuillez croire que loin d'avoir
particip  cette audacieuse soustraction, je me trouve forc d'avouer
que je suis en butte  un complot cabalistique que j'tais loin de
prvoir.

Mais que Votre Hautesse veuille bien se rassurer: nous possdons des
moyens de rpression pour faire rentrer nos subordonns dans le devoir.
Ces moyens sont aussi puissants que terribles, je vais vous en donner un
exemple.

A mon appel, deux esclaves apportrent, l'un une bote longue et
troite, l'autre un chevalet propre  scier le bois. Antonio paraissait
en proie  une terreur indicible: j'ordonnai froidement aux esclaves de
le saisir, de l'enfermer dans la bote dont le couvercle fut aussitt
clou, et de le mettre en travers sur le chevalet.

Alors je m'arme d'une scie, et le pied appuy sur la bote, je me
disposais  l'entamer pour la couper en deux, lorsque des cris perants
se font entendre derrire le grillage dor. C'taient les femmes du
Sultan qui protestaient contre ma barbarie. Je m'arrte un moment pour
leur laisser le temps de se remettre; mais ds que je veux reprendre mon
travail, de nouvelles protestations, o je reconnais des menaces, me
forcent encore  suspendre mon opration.

Ne sachant si je puis me permettre d'adresser la parole au grillage
dor, je prends un biais pour rassurer indirectement ces dames dans leur
compatissante frayeur:

--Seigneurs, dis-je  mon nombreux auditoire, ne craignez rien, je vous
prie, pour le supplici: loin de ressentir aucune douleur, je puis vous
assurer qu'il prouvera au contraire les sensations les plus agrables.

Spectateurs et spectatrices ajoutrent sans doute foi  cette trange
assertion, car le silence se rtablit, et je pus continuer mon
exprience.

Le coffre tait enfin spar en deux parties; j'en relevai les tronons
de manire que chacun produisit un pidestal, je les rapprochai l'un de
l'autre et les couvris d'un norme cne en osier, sur lequel je jetai un
grand drap noir parsem de signes cabalistiques brods en argent.

Cette fantasmagorie termine, je recommenai la petite comdie
d'vocation, de cercles magiques et de paroles sacramentelles; puis
tout--coup, au milieu du plus profond silence, on entendit sous le drap
noir deux voix humaines excutant en duo une ravissante mlodie.

Pendant ce temps, des feux de Bengale s'allumaient de tous cts comme
par enchantement. Enfin, les voix et les feux s'tant insensiblement
teints, un bruit effrayant se fit entendre, le cne et le voile noir se
renversrent, et... Tous les spectateurs poussrent un cri de surprise
et d'admiration: deux pages identiquement semblables parurent, chacun
sur un pidestal, se tenant d'une main, tandis que de l'autre ils
soutenaient un plateau d'argent sur lequel tait le collier de perles.
Mes deux _Antonios_ se dirigrent vers le Sultan, et lui offrirent
respectueusement son riche bijou.

La salle entire s'tait leve comme pour donner plus de force aux
applaudissements qui me furent prodigus. Le sultan lui-mme me remercia
dans son langage, que je ne compris pas, mais je crus lire sur son
visage l'expression d'une profonde satisfaction.

Le lendemain, un officier du palais vint me complimenter de la part de
son matre, et m'offrit en prsent le collier qui avait t si bien
escamot la veille.

Le tour des _deux pages_, ainsi que je l'avais nomm, fut un des
meilleurs que j'aie jamais excuts, et cependant, je dois l'avouer,
c'est peut-tre un des plus simples. Ainsi, vous devez parfaitement
comprendre, mon cher enfant, qu'Antonio escamote le collier, tandis que
j'occupe l'attention du public par mes vocations. Vous comprenez encore
que, lorsqu'il est enferm dans la caisse, et pendant qu'on est occup 
la clouer, il en sort par une autre ouverture qui correspond  une
trappe pratique dans le parquet du thtre; la caisse est dj vide
lorsqu'on la couche sur le chevalet, je n'ai donc  couper que des
planches. Enfin,  la faveur du grand cne, et du drap qui le couvre,
Antonio et sa soeur portant le mme costume, sortent invisiblement de
dessous le plancher et viennent se placer sur les deux pidestaux. La
mise en scne et l'aplomb de l'oprateur font le reste.

Ce tour fit grand bruit dans la ville. Le rcit passant de bouche en
bouche atteignit bientt les proportions d'un miracle, et contribua
considrablement au succs des reprsentations que je donnai  la suite
de cette sance.

J'aurais pu,  la faveur de cette vogue, rester longtemps encore 
Constantinople et parcourir ensuite les provinces o j'tais sr de
russir. Mais la vie paisible que je menais me causait un ennui mortel:
j'prouvais le besoin de changer de place pour courir aprs de nouvelles
motions. Je me sentais le commencement d'un malaise que je ne pouvais
dfinir: c'tait quelque chose comme le spleen ou bien un commencement
de nostalgie; c'tait peut-tre l'un et l'autre. Ma femme me pressait en
outre de retourner en Italie ou dans tout autre pays chrtien, ne
voulant pas, disait-elle, que notre premier-n, dont l'arrive nous
tait annonce, vnt au monde au milieu des infidles.

Je me rendis d'autant plus volontiers  ses voeux, que tout en
cherchant  lui tre agrable, je satisfaisais le plus ardent de mes
dsirs. J'tais venu  Constantinople dans un but de curiosit et avec
le projet de jouer devant le Sultan. Puisque ce projet tait ralis et
que ma curiosit tait satisfaite, nous pouvions nous loigner: nous
partmes pour la France.

Mon intention tait de me rendre  Paris, mais arriv  Marseille, je
lus dans les journaux l'annonce de reprsentations donnes par un
escamoteur nomm Olivier. Son programme comprenait la sance entire de
Pinetti, qui tait  peu prs la mienne. Lequel des deux, de Pinetti ou
d'Olivier, tait le plagiaire? tout porte  croire que c'tait ce
dernier. Quoiqu'il en soit, n'ayant cette fois aucune raison pour
engager une nouvelle lutte, je tournai vers la droite et je me dirigeai
sur Vienne.

Je n'eus pas, du reste,  m'en repentir, car l'accueil que je reus me
consola de la marche rtrograde que m'avait fait faire la clbrit
d'Olivier.

Il m'est impossible, mon ami, de vous retracer l'itinraire que j'ai
parcouru pendant seize ans: je me bornerai  vous dire que j'ai visit
l'Europe entire, en m'arrtant de prfrence dans les capitales.

Longtemps j'eus une vogue qui me paraissait ne devoir jamais s'puiser,
mais ainsi que Pinetti, je devais prouver l'inconstance de la fortune.

Un beau jour je m'aperus que mon toile commenait  plir; je ne
voyais plus le mme empressement du public  mes reprsentations; je
n'entendais plus ces bravos qui me saluaient  mon entre en scne et
qui me suivaient pendant ma sance; les spectateurs me paraissaient
pleins de rserve, je dirais presque d'indiffrence. A quoi cela
tenait-il? Quelle tait la cause de cet abandon, de ce caprice? Mon
rpertoire tait toujours le mme: c'tait mon rpertoire d'Italie, dont
j'tais si fier, et pour lequel j'avais fait de si grand sacrifices. Je
n'avais introduit aucun changement dans mes expriences; celles que
j'offrais alors au public taient les mmes qui m'avaient conquis tant
de suffrages. Je sentais aussi que je n'avais rien perdu de la vigueur,
de l'entrain et de l'adresse que j'avais autrefois.

Mais c'est prcisment parce que je restais toujours le mme, que le
public avait chang  mon gard.

Un auteur a dit avec raison:

    L'artiste qui ne monte pas, descend.

Ce mot s'appliquait justement  ma position: tandis qu'autour de moi la
civilisation marchait en avant, j'tais rest stationnaire; par
consquent je descendais.

Quand je fus pntr de cette vrit, je fis une rforme complte dans
la composition de mes expriences. Les tours de cartes qui tenaient une
grande place dans mon rpertoire, n'avaient plus l'attrait de la
nouveaut maintenant que les moindres escamoteurs les connaissaient et
les excutaient. J'en supprimai un grand nombre, et je les remplaai par
d'autres exercices.

Le public aime et recherche les spectacles mouvants: j'en imaginai un
qui, sous ce rapport, devait pleinement le satisfaire et le ramener 
moi. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis que je russisse? Pourquoi ma tte
a-t-elle conu cette ide fatale? s'cria Torrini, en levant vers le
Ciel ses yeux remplis de larmes. Sans elle j'aurais encore mon fils et
je n'aurais pas perdu mon Antonia!

Tandis qu'il exprimait ces douloureux regrets, la tte du pauvre
Torrini, agite par son tic nerveux, semblait vouloir se dbarrasser de
poignants souvenirs. Nanmoins, aprs une lgre pause, pendant laquelle
il avait tenu la main sur ses yeux, comme pour se concentrer dans sa
douleur, il continua:

--Il y a deux ans environ, j'tais  Strasbourg; je jouais au thtre,
et chacun voulait voir cette exprience si mouvante que j'avais
intitule _le fils de Guillaume Tell_.

Giovani (c'tait le nom de mon fils) jouait le rle de Walter, fils du
hros suisse. Au lieu de placer la pomme sur sa tte, il la mettait
entre ses dents. A un signal donn, un spectateur, arm d'un pistolet,
faisait feu sur Giovani, et la balle allait se loger au milieu mme du
fruit.

Grce au succs que me valut ce tour, mon coffre, vide depuis quelque
temps, se remplit de nouveau. Cela me rendit une grande confiance dans
l'avenir, et loin de profiter des leons de l'adversit, je repris mes
habitudes de luxe d'autrefois, tant je croyais avoir, cette fois encore,
fix pour jamais le public, la fortune et la vogue.

Cette illusion me fut cruellement ravie.

Le _Fils de Guillaume Tell_, dont j'avais fait un petit acte  part,
terminait ordinairement la soire. Nous nous disposions  le jouer pour
la trentime fois, et j'avais fait baisser le rideau, afin de donner 
la scne l'aspect de la place publique d'Altorf. Tout--coup mon fils,
qui venait de revtir le costume helvtique traditionnel, s'approcha de
moi en se plaignant d'une violente indisposition et en me priant de
hter la fin de la sance. J'avais dj saisi la sonnette pour donner au
machiniste le signal de lever le rideau, lorsque mon enfant tomba
vanoui.

Sans m'inquiter de la longueur de l'entr'acte ni de l'impatience du
public, nous entourmes de soins empresss mon pauvre Giovani, et je le
transportai prs d'une croise. Le grand air le remit assez vite;
toutefois, il conservait sur ses traits une pleur mortelle qui ne lui
permettait pas de paratre en scne. J'tais moi-mme saisi d'un
pressentiment indfinissable qui me poussait  arrter la
reprsentation, et je rsolus d'en faire l'annonce au public. Je fis
lever le rideau.

Les traits contracts par l'inquitude, je m'avanai vers la rampe.
Giovani, plus ple encore et se tenant  peine, tait prs de moi.

J'exposai brivement l'accident qui le mettait dans l'impossibilit
d'excuter l'exprience annonce, et je proposai de rendre le montant de
leurs places aux personnes qui en feraient la rclamation. Mais  ces
mots, qui pouvaient susciter de grands embarras et surtout de graves
abus, mon courageux enfant, faisant un effort sur lui-mme, prit la
parole pour annoncer que depuis quelques instants il se trouvait mieux
et se sentait la force de continuer la sance o d'ailleurs, disait-il,
il n'avait qu'un rle passif et peu fatigant.

Le public accueillit cette annonce avec de vifs applaudissements, et
moi, pre insens et barbare, ne tenant aucun compte de l'avertissement
que le Ciel m'envoyait pour la conservation des jours de mon enfant,
j'eus la cruaut, la folie d'accepter ce gnreux dvouement. Il ne
fallait pourtant qu'un mot pour viter la ruine, le dshonneur, la
folie, et ce mot expira sur mes lvres! Je me laissai tourdir par les
bruyantes acclamations du public, et je commenai.

J'ai dj dit quelle tait la nature du tour qui faisait courir la
ville. Tout le prestige tait dans la substitution d'une balle  une
autre. Un savant m'avait enseign une composition mtallique imitant le
plomb  s'y mprendre. J'en avais fait des balles, qui, places  ct
de balles vritables, n'en pouvaient tre distingues. Seulement il
fallait viter de les presser trop fortement, parce que la matire dont
elles taient faites tait trs friable; mais par cette raison, aussi,
lorsqu'elles taient lances par le pistolet, elles se divisaient 
l'infini, et n'allaient pas plus loin que la bourre elle-mme.

Jusqu'alors je n'avais pas song qu'il pt y avoir le moindre danger
dans l'excution de cette exprience; j'avais pris du reste mes
prcautions contre toute erreur. Les fausses balles taient enfermes
dans un petit coffre dont seul j'avais la clef, et je ne l'ouvrais qu'au
moment o le besoin l'exigeait.

Ce soir-l, j'avais mis la plus grande circonspection dans les apprts
de cette scne; aussi, comment expliquerai-je la cruelle erreur qui fut
commise? Je ne le puis; aucune conjecture ne m'claire; je ne dois
accuser que la fatalit. Toujours est-il qu'une balle de plomb mle aux
autres se trouva dans la cassette, et qu'elle fut mise dans le pistolet.

Concevez-vous, maintenant, ce qu'il y a d'horrible dans cette action?
Voyez-vous un pre venant, le sourire sur les lvres, commander le coup
de feu qui doit tuer son fils!..... C'est affreux, n'est-ce pas?

Le coup part, et le spectateur cruellement adroit a vis si
malheureusement, que l'enfant, frapp au milieu du front, tombe aussitt
la face contre terre, se roule, se tord dans les convulsions d'une
courte agonie et rend le dernier soupir.....

       *       *       *       *       *

Un instant, je restai immobile, souriant encore aux spectateurs et ne
pouvant croire  un aussi grand malheur; en une seconde, mille penses
se croisent dans mon esprit. Est-ce une illusion, une surprise que j'ai
mnage et dont je ne me souviens plus? n'est-ce qu'une motion de
l'enfant, une suite du malaise qu'il vient d'prouver?

Paralys par le doute et l'horreur, j'hsite  changer de place: mais le
sang qui sort en abondance de la blessure, me rappelle violemment 
l'affreuse ralit. Je comprends enfin, et, fou de douleur, je me
prcipite sur le corps inanim de mon fils.

J'ignore ce qui se passa ensuite, ce que je devins. Lorsque je recouvrai
l'usage de mes sens, je me trouvai dans une prison, en face de deux
hommes, dont l'un tait un mdecin, et l'autre un juge d'instruction. Ce
magistrat, compatissant  mon malheur, eut la bont de mettre tous les
gards et toutes les formes possibles dans l'accomplissement de sa
pnible mission. J'avais peine  comprendre les questions qu'il
m'adressait; je ne savais que rpondre et je me contentais de verser des
larmes.

L'instruction fut promptement acheve et l'on me traduisit en cour
d'assises.

Le croiriez-vous, mon enfant? Ce fut avec un indicible bonheur que je
m'assis sur le banc d'infamie, esprant n'en sortir que pour recevoir la
juste punition du crime que j'avais commis. J'tais rsign  la mort,
je la dsirais mme, et je voulais faire tout ce qui serait en mon
pouvoir pour qu'on me dlivrt d'une vie qui m'tait odieuse.

J'avais dclar ne pas vouloir me dfendre: on me nomma d'office un
avocat qui, pour me sauver, dploya un talent malheureusement
remarquable. Malgr mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon
attente, le chef principal d'accusation ayant t cart, je ne fus
reconnu coupable que d'homicide par imprudence et condamn  six mois de
prison, que je passai dans une maison de sant.

Ce fut seulement l que je pus communiquer avec Antonio. Il vint
m'apporter une affreuse nouvelle: ma chre Antonia n'avait pu supporter
tant de chagrins; elle aussi tait morte!

Ce nouveau coup m'accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je
passai la plus grande partie de ma dtention dans un affaiblissement
voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes
ces secousses, l'emporta, et je recouvrai la sant. J'tais en
convalescence, lorsqu'on m'ouvrit les portes de ma prison.

Le chagrin et le dcouragement me suivirent partout et me jetrent dans
une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois
comme un insens, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce
qu'il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au
petit jour et n'y rentrais qu' la nuit. Il m'et t impossible de
dire ce que j'avais fait pendant ces longues excursions; je marchais
probablement sans autre but que celui de changer de place.

Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la misre et son
triste cortge s'avanaient d'un pas invitable.

La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma dtention et notre
dpense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorb,
non-seulement mes ressources pcuniaires, mais encore la valeur entire
de mon cabinet. Antonio m'exposa notre situation et me supplia d'en
sortir en reprenant le cours de mes reprsentations.

Je ne pouvais laisser ce bon frre, cet excellent ami, dans une
situation aussi critique: je cdai  sa prire,  la condition cependant
que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais
jamais sur aucun thtre.

Antonio se chargea de tout arranger suivant mes dsirs. En vendant les
bijoux que j'avais reus en prsent  diffrentes poques, et qu'il
avait  mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes
dettes et fit construire la voiture o nous venons de subir un si rude
chec.

De Strasbourg nous nous rendmes  Ble. Mes premires reprsentations
furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je
supplai  la gat et  l'entrain par la bonne excution de mes
expriences; et le public finit par m'accepter ainsi.

Aprs avoir visit les principales villes de la Suisse, nous rentrmes
en France, et c'est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai
sur la route de Blois  Tours.

Je vis, aux dernires phrases de Torrini et  la manire dont il
cherchait  abrger la fin de son rcit, que non-seulement il avait
besoin de repos, mais encore qu'il sentait la ncessit de se remettre
de toutes les motions que ces tristes souvenirs avaient excites en
lui.

Pourtant, j'avais remarqu avec joie depuis quelque temps que si ces
souvenirs taient douloureux pour son coeur, ils n'y laissaient plus
qu'une rsignation empreinte de mlancolie. Sa raison avait fini par
matriser les carts de son imagination, et il ne lui restait plus
d'autre trace de sa folie passe que son tic, qu'il garda jusqu' ses
derniers moments.

Quelques mots chapps  Torrini pendant son rcit m'avaient confirm
dans la pense que sa position pcuniaire tait embarrasse; je le
quittai sous le prtexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de
faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu'il tait temps
de mettre  excution le plan que nous avions conu et qui consistait 
donner, sans en parler  notre cher malade, une ou plusieurs
reprsentations  Aubusson.

Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu'il s'agit de dcider qui de nous
deux monterait sur la scne, il se rcusa, prtendant ne connatre de
l'escamotage que ce qu'il avait t forc d'apprendre pour son service.
Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une
pice de monnaie dans la poche d'un spectateur sans que celui-ci s'en
apert, mais rien au-del.

J'ai su plus tard que, sans tre trs adroit, Antonio en savait plus
qu'il ne voulait le dire.

Nous dcidmes que je serais le reprsentant de notre sorcier.

Il fallait que je fusse soutenu par un grand dsir d'tre utile 
Torrini et d'acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers
lui, pour me dcider si brusquement  paratre en scne. Car, si j'avais
dj donn quelques sances devant des amis, je les admettais
gratuitement  mon spectacle; cette fois, il s'agissait de spectateurs
payant leurs places, et cette distinction me causait une grande
apprhension.

Cependant, une fois ma dtermination prise, je me rendis avec Antonio
chez le maire pour obtenir de lui l'autorisation de donner des
reprsentations.

Ce magistrat tait un homme excellent; il connaissait l'accident qui
nous tait arriv, et voyant qu'il s'agissait d'une bonne oeuvre 
faire, il nous offrit gratuitement une salle destine aux concerts.

Bien plus, pour nous procurer l'occasion de faire quelques connaissances
qui pourraient nous tre utiles, il nous engagea  aller passer chez lui
la soire du dimanche suivant.

Nous acceptmes avec reconnaissance et nous emes lieu de nous en
fliciter. Les invits de M. le Maire, charms de certains tours que
j'avais excuts devant eux, furent fidles  la promesse qu'ils nous
avaient faite de venir assister  ma premire reprsentation. Pas un ne
manqua.

Toutefois, j'eus besoin encore, je l'avoue, de me dire que les
spectateurs, instruits du but de la sance, me tiendraient compte sans
doute de mon dvouement, car le coeur me battit  rompre ma poitrine,
au moment o le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent
de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que
j'excutai. La russite augmenta mon assurance, et je finis mme par
avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable.

Du reste, je possdais parfaitement la sance pour l'avoir vu bien des
fois excuter par Torrini. Mes principaux tours furent _la houlette_,
_les Pyramides d'Egypte_, _l'Oiseau mort et vivant_, _l'Omelette dans le
chapeau_. Je terminai par le _Coup de piquet de l'aveugle_, que j'avais
tudi avec soin. J'eus le bonheur de le russir, et il enleva tous les
suffrages.

Un accident, qui m'arriva dans cette sance, modra singulirement la
joie de mon triomphe.

J'avais emprunt un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui
ont vu faire ce tour savent qu'il est principalement destin  provoquer
la gat dans l'assemble, et qu'il n'y a rien  craindre pour l'objet
emprunt.

Je m'tais fort bien tir de la premire partie, qui consiste  casser
des oeufs,  les battre,  y joindre du sel et du poivre et  jeter le
tout dans le chapeau.

Il s'agissait, aprs cela, de simuler la cuisson de l'omelette; je posai
un flambeau  terre, puis mettant au-dessus,  une distance o elle ne
pouvait tre atteinte, la coiffure qui devait simuler la pole, je lui
fis dcrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d'oscillation
que fait une cuisinire pour empcher l'omelette de brler. En mme
temps, je dbitais avec assez d'entrain des plaisanteries appropries 
la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m'entendais 
peine parler. Je ne me doutais gure  ce moment de la cause relle de
cette hilarit. Hlas! je ne tardai pas  la connatre. Une forte odeur
de roussi me fit jeter les yeux sur la lumire, elle tait teinte. Je
regardai vivement le chapeau; le fond en tait entirement brl et
tach. Il parat que n'ayant pas convenablement apprci la hauteur de
la bougie, j'avais commenc par rtir le malheureux chapeau, puis sans
me douter de ce qui m'arrivait, et continuant toujours  tourner,
j'tais descendu un peu plus bas et je l'avais barbouill de cire
fondue.

Tout interdit  cette vue, je m'arrtai, ne sachant comment sortir de ce
mauvais pas. Heureusement pour moi que mon dsappointement, si vritable
qu'il ft, passa pour une comdie bien joue; on ne doutait pas que cet
accident ne ft un des agrments du tour et ne ft promptement rpar.

Cette confiance dans mon savoir-faire tait un supplice de plus, car,
pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s'arrtait devant la simple
rparation d'un chapelier. Je n'avais qu'un moyen, c'tait de gagner du
temps et de m'inspirer des circonstances. Je continuai donc l'exprience
d'un air assez dgag pour ma position, et j'exposai aux regards du
public bahi une omelette cuite  point, que j'eus encore le courage
d'assaisonner de quelques bons mots.

Cependant, ce quart d'heure dont parle Rabelais tait arriv. Ce n'tait
pas assez de payer d'audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de
mieux, confesser publiquement ma maladresse.

Je m'tais rsign  cet acte d'humilit et je cherchais dj  le faire
le plus dignement possible, lorsque je m'entendis appeler de la coulisse
par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lvres la parole prte 
s'chapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon
compre ne m'et prpar quelque porte de sortie. Je me rendis prs de
lui; il m'attendait un chapeau  la main.

--Tenez, me dit-il en l'changeant contre celui que je portais, c'est le
vtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si
vous veniez d'enlever les taches, et en le remettant  la personne dont
vous avez reu l'autre, priez-la  voix basse de lire ce qui est au
fond.

Je fis ce qui m'tait recommand. Le propritaire du chapeau brl,
aprs avoir reu le mien, se disposait  me faire une rclamation,
lorsque je le prvins par un geste qui l'engageait  lire la note fixe
sur la coiffe. Cette note tait ainsi conue:

Une tourderie m'a fait commettre une faute que je rparerai. Demain,
j'aurai l'honneur de vous demander l'adresse de votre chapelier; en
attendant, soyez assez bon pour me servir de compre et cacher ma
msaventure.

Ma requte eut tout le succs que je pouvais dsirer, car mon secret fut
parfaitement gard et mon honneur fut sauf.

Le succs de cette reprsentation m'engagea  en donner plusieurs autres
qui furent galement trs suivies. Les recettes furent excellentes, et
nous ralismes une somme assez importante.

Que l'on juge de notre joie en portant triomphalement notre trsor 
Torrini! Ce brave homme, aprs avoir cout tous les dtails de notre
complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions
gard. Il ne put y parvenir; l'attendrissement le gagna, et, s'y
laissant aller, il nous remercia avec toute l'effusion de son excellent
coeur.

Nous nous occupmes immdiatement de liquider notre situation
financire, car notre malade tait arriv au terme de son traitement et
pouvait dsormais vaquer  ses affaires.

Torrini donna satisfaction complte  ses cranciers; il acheta deux
bons chevaux, fit rparer sa voiture, aprs quoi, n'ayant plus rien 
faire  Aubusson, il dcida qu'il partirait.

Le moment de nous sparer tait arriv, et mon vieil ami y tait prpar
depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un pre
quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n'et pas prouv
un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant
dans ses bras pour la dernire fois. De mon ct, je ne pouvais me
consoler de perdre deux amis avec lesquels j'eusse si volontiers pass
ma vie.

Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de
l'Auvergne.




CHAPITRE VIII.

DES ACTEURS PRODIGES.--M$1 HOUDIN.--J'ARRIVE A PARIS.--MON
MARIAGE.--COMTE.--TUDES SUR LE PUBLIC.--UN HABILE DIRECTEUR.--LES
BILLETS ROSES.--UN STYLE MUSQU.--LE ROI DE TOUS LES
CoeURS.--VENTRILOQUIE.--LES MYSTIFICATEURS MYSTIFIS.--LE PRE.--JULES DE
ROVRE.--ORIGINE DU MOT PRESTIDIGITATEUR.

    Le coeur plein de bonheur
    Je m'criais:  mon pre!  ma mre!
    O mes amis!  ma simple cit!
    Je vous revois; dans ma flicit,
    Je n'ai plus rien  dsirer sur la terre.


Comme le coeur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il
me semblait que j'en tais absent depuis un sicle et ce sicle n'avait
pourtant dur que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant
mon pre et ma mre; je suffoquais d'motion. J'ai depuis fait en pays
trangers de longs voyages; je suis toujours revenu prs des miens avec
bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus mu aussi profondment
qu'alors. Peut-tre en est-il de cette impression comme de tant
d'autres, hlas! que l'habitude finit par mousser.

Je trouvai mon pre fort tranquille sur mon compte. La raison en tait
que pour ne pas veiller son inquitude, j'avais us de ruse: un
horloger avec lequel j'avais li connaissance, lui avait fait parvenir
mes lettres comme venant d'Angers, et cet ami s'tait galement charg
de m'envoyer les rponses.

Il fallait maintenant donner une cause  mon retour, et j'hsitais 
rvler mon sjour chez Torrini. Toutefois, pouss par le dsir commun 
tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me
laissai aller  faire le rcit de mes aventures jusque dans leurs
moindres dtails.

Ma mre effraye et craignant que je ne fusse encore malade, n'attendit
pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un mdecin. Celui-ci la
rassura en affirmant, ce que ma figure annonait du reste, que j'tais
dans un tat de sant parfaite.

On trouvera peut-tre que je me suis trop longuement tendu sur les
vnements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car
l'exprience que j'acquis prs de Torrini, le rcit de son histoire, nos
conversations et ses conseils eurent une influence considrable sur mon
avenir. Avant cette poque, ma vocation pour l'escamotage tait encore
bien vague; depuis, elle me domina imprieusement.

Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes
forces et lutter corps  corps avec elle: il n'tait pas supposable que
mon pre, qui avait dj d cder  ma passion pour l'horlogerie,
pousst la faiblesse jusqu' me laisser tenter une voie nouvelle et
surtout si trange. J'eusse pu certainement profiter du bnfice de mon
ge, car j'tais majeur; mais, outre qu'il m'et cot de dplaire  mon
pre, je rflchissais encore que, possesseur d'une bien petite fortune,
je ne pouvais l'exposer sans son consentement. Ces raisons m'engagrent,
sinon  renoncer  mes projets, du moins  les ajourner.

D'ailleurs, mes succs  Aubusson n'avaient pu changer une opinion bien
arrte que j'avais sur l'escamotage: c'est que pour reprsenter
convenablement un homme adroit et capable d'excuter des choses
incomprhensibles, il faut avoir un ge en rapport avec les longues
tudes qu'on a d faire pour arriver  cette supriorit.

Le public accordera bien  un homme de trente-cinq  quarante ans le
droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes dceptions; il
ne l'accordera pas  un jeune homme.

Aprs quelques jours de vacances consacrs  clbrer mon retour,
j'entrai chez un horloger de Blois, qui m'employa  _rhabiller_ et 
brosser des montres. Or, je l'ai dj dit, ce travail machinal et
ennuyeux s'il en fut, rabaisse l'artiste horloger au niveau du
manoeuvre. Il s'agissait d'accomplir chaque jour un travail tournant
incessamment dans le cercle invariable d'un _ressort_  remplacer, d'une
_verge_  remettre (les montres  _cylindre_ taient rares  cette
poque), d'une _chane_  raccommoder et finalement, aprs visite
sommaire de la montre, _d'un coup de brosse_  donner pour brillanter
l'ouvrage.

Dieu me garde pourtant de vouloir dprcier le mtier d'horloger
_rhabilleur_, et de voir dans mes anciens confrres des _artistes_ sans
capacit. Loin de l; je me plairai toujours  reconnatre
l'intelligence qu'exige l'art de rparer une montre en y faisant le
moins possible.

Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l'horloger  peu prs
aussi malade qu'elle y tait entre. C'est vrai; mais  qui la faute?

Au public, il me semble.

En province surtout, on a une peine infinie  accorder une gratification
convenable au travail d'une consciencieuse rparation, et l'on marchande
pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l'achat de
lgumes. Qu'arrive-t-il alors? c'est que l'horloger est oblig de
composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son
argent.

Toujours est-il que je me plaisais peu  cette besogne et que j'tais
devenu  cet endroit d'une excessive paresse. Mais si l'on me voyait
froid et indolent  l'gard des montres et des pendules que l'on me
donnait  _rhabiller_, j'avais, d'un autre ct, un besoin d'activit
qui me dvorait. Pour le satisfaire, je m'abandonnai tout entier 
certaine distraction  laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux
parler de la comdie de socit.

Personne, je le pense, ne peut m'en faire un reproche, car parmi ceux
qui me lisent, quel est celui qui n'a pas un peu jou la comdie? Depuis
le jeune enfant qui rcite un rle  la distribution des prix, jusqu'au
vieillard qui souvent accepte un emploi de pre noble dans une de ces
agrables parties, organises pour charmer les longues soires d'hiver,
chacun n'aime-t-il  se donner la satisfaction si douce de se faire
applaudir? Moi aussi, j'avais cette faiblesse, et, pouss par mes
souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s'tait montr dj
si bienveillant envers moi.

De concert avec quelques amis nous avions organis une vritable troupe
de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m'avait t
dvolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rles de Perlet
dans les pices les plus en vogue de cette poque.

Notre spectacle tait gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous
avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire galement que nous
tions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre
amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces
loges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions!

Malheureusement pour nos clatants succs, des rivalits, des
susceptibilits blesses, ainsi que cela arrive le plus souvent,
amenrent la discorde parmi nous, et bientt il ne resta plus de tout le
personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidles dbris de
notre troupe se voyant ainsi abandonns  eux-mmes, tinrent conseil,
et, aprs mre dlibration, ils dcidrent que ne pouvant satisfaire
aux exigences de la scne, ils se donnaient mutuellement leur dmission.
Afin d'expliquer l'hroque persistance de ces deux artistes, il est bon
de dire que seuls de la troupe ils taient pays de leurs services.

Mon pre m'avait vu avec peine ngliger le travail pour le plaisir. Afin
de me ramener  de plus sages ides, il conut pour moi un projet, qui
devait avoir le double avantage de rgulariser ma conduite et de me
fixer irrvocablement auprs de lui: il s'agissait de m'tablir et de me
marier.

Je ne sais, ou plutt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa 
refuser la dernire de ces deux propositions, sous le prtexte que je ne
me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant  l'tablissement
d'horlogerie, je fis facilement comprendre  mon pre que j'tais encore
trop jeune pour y songer.

Mais je venais  peine de lui dclarer mon refus, que des circonstances
d'une grande simplicit cependant, vinrent compltement changer ma
dtermination et me faire oublier les serments auxquels j'avais promis
de rester fidle.

Les succs que j'avais obtenus dans mes rles m'avaient ouvert l'entre
de quelques salons o j'allais souvent passer d'agrables soires; l
encore on jouait la comdie, sous forme de charades en action.

Un soir, dans l'une de ces maisons o plus qu'ailleurs se trouvait
toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d'gayer la
soire par quelques-unes de nos petites scnes. Je ne me rappelle plus
quel fut le mot propos; je me souviens seulement que je fus charg de
remplir un rle de gastronome clibataire. Je me mis  table, et tout en
faisant un repas  la faon de ceux dont on se contente au thtre,
j'improvisai un chaud monologue sur les avantages du clibat. Cette
apologie m'tait d'autant plus facile que je n'avais qu' rpter les
beaux raisonnements que j'avais faits  mon pre, lors de sa double
proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui coutaient cette
description plus ou moins juste de la batitude du clibat, se trouvait
une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une srieuse
attention  mes arguments contre le mariage. C'tait la premire fois
que je la voyais; je ne pus trouver d'autre cause  cette extrme
attention que le dsir de deviner le mot de la charade.

On est toujours enchant de trouver un auditeur attentif, et  plus
forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c'est
pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soire, de lui
adresser quelques mots de politesse. Une conversation s'ensuivit et
devint si intressante, que nous avions encore quantit de choses  nous
dire quand il fallut nous sparer. Je crois du reste que je ne fus pas
seul  regretter que la soire ft sitt termine.

Cet vnement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec
mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit  Paris.

Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme
Robert-Houdin; mais ce qu'il ignore et ce que je vais lui apprendre,
c'est que ce double nom, que j'avais d'abord pris pour viter une
confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grce  la
dcision du Conseil d'Etat, mon seul nom patronymique, s'crivant d'un
seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d'ajouter que cette faveur,
toujours difficile  obtenir, ne m'a t accorde qu'en raison de la
popularit que mes longs et laborieux travaux m'avaient acquise sous ce
nom.

Mon beau-pre, M. Houdin, horloger clbre, n  Blois, et par
consquent mon compatriote, tait venu  Paris pour tirer de son savoir
un meilleur parti qu'il n'et pu faire dans sa ville natale. Il
fabriquait de l'horlogerie de commerce, en mme temps qu'il excutait de
ses mains des pendules astronomiques, des rgulateurs, des pices de
prcision et des instruments propres  leur excution. Il fut convenu
entre mon beau-pre et moi que nous vivrions ensemble, et qu'aid de ses
conseils je l'aiderais  mon tour de mon travail.

M. Houdin tait au moins aussi passionn que moi pour la mcanique, dont
il connaissait  fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de
longues et intressantes conversations.

Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement
communicatif. Ce fut  la suite d'une de ces conversations que je
confiai  mon beau-pre les projets que j'avais autrefois forms pour la
cration d'un cabinet de curiosits mcaniques jointes  des
expriences de prestidigitation. Dj plusieurs fois en famille j'avais
eu l'occasion de donner un chantillon de mon savoir-faire.

M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m'engagea  continuer mes
tudes dans la voie que je m'tais trace. Fort de l'approbation d'un
homme dont je connaissais l'extrme prudence, je me livrai srieusement,
dans mes moments de loisir,  mes exercices favoris, et je commenai 
crer quelques instruments pour mon futur cabinet.

Mon premier soin, en arrivant  Paris, avait t d'assister aux
reprsentations de Comte, qui depuis fort longtemps trnait dans son
thtre de la galerie de Choiseul. Ce clbre _physicien_ se reposait
dj sur ses lauriers, et ne jouait plus qu'une fois par semaine. Les
autres jours taient consacrs aux reprsentations de ses jeunes
acteurs, vritables prodiges de prcocit.

Tout le monde se rappelle d'avoir lu sur les affiches de ce thtre les
singulires annonces de chefs d'emploi que je vais citer.

  Jeune premier (grands rles): M. ARTHUR, g de 5 ans.

  Jeune premire     id.        M$1 ADELINA, GE DE 4 ANS 1/2.

  Grandes coquettes             M$1 VICTORINE, GE DE 7 ANS.

  Pres nobles                  Le petit VICTOR, g de 6 ans.

Ces artistes en bourrelet, ces comdiens en brassire, faisaient courir
tout Paris.

Comte aurait pu quitter tout  fait la scne, se contenter de son rle
de directeur et de pre nourricier des enfants de Thalie, et arrondir
tranquillement sa fortune dj fort convenable. Mais Comte tenait  se
montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double
motif: c'est que ses sances, devenues rares, exercaient toujours une
heureuse influence sur la recette, et que d'un autre ct, en continuant
de jouer, il cartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu
avoir l'ide de venir le remplacer, dans le cas o il se serait retir
de l'arne.

Les expriences de Comte taient presque toutes puises dans un
rpertoire que je connaissais parfaitement: c'tait celui de Torrini et
de tous les escamoteurs de l'poque. Elles ne pouvaient donc avoir pour
moi un vritable intrt. Toutefois, j'en retirais encore quelques
profits, car n'ayant pas  me proccuper des expriences, j'tudiais
autant le spectateur que le physicien lui-mme.

J'coutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent
j'entendais de trs judicieuses observations. Comme elles taient faites
pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas dous d'un
grand esprit de pntration, cela me donna  penser qu'un
prestidigitateur doit surtout se mfier du vulgaire, et en y
rflchissant, j'arrivai  me faire cette opinion: c'est qu'il est plus
difficile de faire illusion  un ignorant qu' un homme d'esprit.

Ceci  l'air d'un paradoxe; je vais l'expliquer.

L'homme vulgaire ne voit gnralement dans les tours d'escamotage qu'un
dfi port  son intelligence, et, pour lui, les sances de
prestidigitation deviennent un combat dont il veut  tout prix sortir
vainqueur.

Toujours en garde contre les paroles dores  l'aide desquelles
l'illusion s'opre, il n'coute rien et se renferme dans cet inflexible
raisonnement:

--L'escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu'il prtend faire
disparatre. H bien! quelque chose qu'il dise pour distraire mon
imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra
se faire sans que je sache comment il s'y est pris.

Il s'ensuit que l'escamoteur, dont les artifices s'adressent
particulirement  l'esprit, doit redoubler d'adresse pour dpister
cette rsistance obstine.

Le trait suivant vient  l'appui de mon opinion.

Un paysan se trouvait dans une assemble de savants; un des membres vint
soumettre  ses doctes confrres cette intressante question: Pourquoi,
lorsque l'on introduit un poisson dans un vase entirement plein d'eau,
ce vase ne dborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tte et de
chercher  donner l'explication de ce singulier phnomne. Mais on
avait beau parler, aucun raisonnement n'obtenait l'approbation de
l'assemble, et les dissertations continuaient  perte de vue, quand le
paysan demanda la parole:

--Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas prfrable de
mettre d'abord un poisson dans un vase rempli d'eau? on verrait ce qui
en rsulterait et l'on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le
sujet.

On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problme
fut bientt trouve: le poisson fit dborder le vase.

Messieurs les savants s'aperurent qu'ils avaient t victimes d'une
mystification.

L'homme d'esprit, au contraire, qui assiste  une sance de
prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d'illusions et,
loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier  en
favoriser l'excution. Plus il est tromp, plus il est satisfait,
puisqu'il a pay pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes
dceptions ne peuvent porter atteinte  sa rputation d'homme
intelligent. C'est pourquoi il s'abandonne avec confiance aux
raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous
leurs dveloppements et se laisse facilement garer.

N'avais-je donc pas raison de penser qu'il est plus facile de tromper un
homme d'esprit qu'un ignorant?

Comte tait aussi pour moi un autre objet d'tudes non moins
intressantes: je l'tudiais comme directeur et comme artiste.

Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul
ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l'eau  son moulin.
On connat la plupart des petits moyens qu'un directeur emploie
communment pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte,
pendant longtemps, n'eut pas besoin d'y recourir, sa salle s'emplissait
d'elle-mme. Pourtant un jour vint o les banquettes furent moins bien
garnies. C'est alors qu'il inventa les _billets de famille_, les
_mdailles_, les _loges rserves aux laurats des pensions et des
collges, etc_.

Les billets de famille donnaient droit  quatre places, moyennant la
moiti du prix ordinaire. Quoique tout Paris en ft inond, chacun de
ceux aux mains desquels ils tombaient croyait  une faveur spciale de
Comte, et l'on ne manquait pas de rpondre  son appel. Ce que le
directeur perdait sur la qualit des spectateurs, il le regagnait
largement sur la quantit.

Mais Comte ne s'en tint pas l; il voulut encore que les _billets roses_
(c'est ainsi qu'il appelait les billets de famille) lui produisissent un
petit bnfice pcuniaire pour lui faire oublier la rduction de prix
qu'il avait accorde.

Il imagina donc de faire remettre  chaque personne qui se prsentait au
contrle avec un de ses billets, une mdaille en cuivre sur laquelle
tait grave son adresse, et de rclamer en change la somme de deux
sous. Voulait-on la refuser?--Alors vous n'entrerez pas, disait
l'employ du bureau.

Puisqu'on tait venu jusque-l, on prfrait s'excuter: on payait et
l'on entrait.

C'tait une misre, me dira-t-on, que cet impt de dix centimes.
Pourtant, avec cette misre, Comte payait son luminaire; du moins il le
disait, et on peut le croire.

A l'poque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient
place aux billets rservs aux laurats des pensions et des collges. Et
ceux-ci taient autrement productifs que les premiers. Quels parents
auraient refus  leurs jeunes laurats le plaisir d'accepter
l'invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer 
eux-mmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge o ne se
trouvaient que des _ttes couronnes_. Les parents accompagnaient donc
leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l'administration encaissait
cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libralit.

Je pourrais citer bien d'autres moyens dont Comte usait pour augmenter
ses bnfices, je n'en rapporterai plus qu'un seul.

Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la _queue_ vous faisait-elle
craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n'aviez qu'
entrer dans le petit caf attenant au thtre, et qui donnait sur la
rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu'ailleurs la tasse de
caf ou le petit verre de liqueur, mais vous tiez sr qu'avant l'heure
o le public entrait au thtre, un garon vous ouvrirait une porte
secrte qui vous permettrait d'arriver au bureau et de choisir votre
place.

En ralit, le caf de Comte tait un vritable bureau de location.
Seulement, le spectateur profitait d'une consommation pour la somme
qu'il est d'usage de prlever sur les places rserves.

Le directeur du thtre Choiseul avait sur ses confrres un avantage
sous le rapport de la dlicatesse des procds.

Comme artiste, Comte possdait le double talent de ventriloque et de
prestidigitateur. Ses tours taient excuts avec adresse et surtout
avec beaucoup d'entrain. Ses sances plaisaient gnralement. Les dames
y taient fort bien traites. On en jugera par le tour suivant, que je
crois tre de son invention et que je lui voyais toujours faire avec
plaisir.

Cette exprience portait le titre de _la Naissance des fleurs_. Elle
commenait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante.

--Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette sance
d'escamoter douze d'entre vous au parterre (les dames taient admises au
parterre), vingt aux premires et soixante-douze aux secondes.

Aprs l'explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette
plaisanterie, Comte ajoutait: Rassurez-vous, Messieurs, pour ne pas
vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n'excuterai
cette exprience qu' la fin de la soire. Ce compliment, dit sans
aucune prtention, tait toujours fort bien accueilli.

Comte passait ensuite  l'excution de son exprience.

Aprs avoir sem des graines sur de la terre contenue dans une petite
coupe, il faisait quelques conjurations, rpandait sur cette terre une
liqueur enflamme et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait
concentrer la chaleur et stimuler la vgtation. En effet, quelques
secondes aprs, un bouquet de fleurs varies apparaissait dans la
petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges,
et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots
gracieux ou  double sens: _Madame, je vous garde une
pense_.--_Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de
soucis_.--_Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de
jalousie_.--_Tiens, Benjamin_ (c'tait le nom de son domestique ou
plutt de son comique), _tiens, Benjamin_, disait-il en lui offrant un
oeillet, _ton oeillet rouge_.--_Comment, mon oeil est rouge! c'est
donc pour cela qu'il me faisait si grand mal tout  l'heure_.

Cependant le petit bouquet tirait  sa fin, il n'en restait plus que
quelques fleurs. Tout  coup, les mains du physicien s'en trouvaient
littralement remplies. Alors, d'un air de triomphe, il s'criait, en
montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: _J'avais promis
d'escamoter et de mtamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une
forme plus gracieuse et plus aimable? En vous mtamorphosant toutes en
roses, n'est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modle? n'est-ce pas
aussi vous escamoter pour vous rendre  vous-mmes? dites-moi,
Messieurs, n'ai-je pas bien russi?_

Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve
de bravos.

Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pense  une
dame, lui disait: _N'est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose
peint la fracheur et la beaut; la pense, l'esprit et les talents_.

Il disait encore  propos de l'as de coeur, qu'il avait fait prendre 
une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: _Voulez-vous,
Madame, mettre la main sur votre coeur..... Vous n'avez qu'un coeur,
n'est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question
indiscrte: mais elle tait ncessaire, car bien que vous n'ayez qu'un
coeur, vous pourriez les possder tous_.

Comte n'tait pas moins gracieux envers les souverains.

A la fin d'une sance qu'il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il
proposa  Sa Majest de choisir une carte dans un jeu de piquet. On
pourrait croire que le hasard fit que le roi de coeur se trouva la
carte choisie; je dirai que l'adresse du physicien en fut la seule
cause. Pendant ce temps, un domestique dposait sur une table
entirement isole un vase rempli de fleurs.

Comte prend alors un pistolet charg  poudre, dans lequel il met le Roi
de coeur en forme de bourre, et s'adressant  son auguste spectateur,
il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la
carte lance par le pistolet doit aller se placer.

Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparatre le buste de
Louis XVIII.

Le roi, ne sachant que conclure de ce dnouement inattendu, demande 
Comte le sens de cette apparition, et lui dit mme d'un ton quelque peu
railleur:

--Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous
l'aviez annonc.

--J'en demande pardon  Votre Majest, rpond Comte, en prenant les
manires et le maintien d'un courtisan, j'ai parfaitement tenu ma
promesse. Je me suis engag  faire paratre le Roi de coeur sur ce
vase; j'en appelle  tous les Franais: ce buste ne reprsente-t-il pas
le _Roi de tous les coeurs?_

On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les
assistants. En effet, voici comment s'exprime le _Journal Royal_, du 20
dcembre 1814, en terminant le rcit de cette sance:

Toute l'assemble s'crie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c'est
bien lui, c'est bien le Roi de tous les coeurs, l'amour des Franais,
de l'univers, Louis XVIII, l'auguste petit-fils de Henri IV.

Un concert gnral d'applaudissements plonge dans une douce ivresse,
dans des ides de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment
franais.

Le roi, mu de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur
son adresse.

--Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous
faire brler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que nous vous
fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d'abord, et pour nous
ensuite.

M. Comte rpondit  ce compliment de son souverain par une scne de
ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l'accent et le son
de celle du physicien, s'exprima ainsi:

    Sire, un de vos regards ennoblit mes succs;
    Toutes mes voix ne valent pas la vtre;
    Que ne puis-je  l'instant, d'aprs l'un, d'aprs l'autre,
    Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits;
    Je deviendrais l'cho de la voix des Franais[3].

Autant Comte tait aimable avec les dames, autant il tait impitoyable
pour les messieurs.

J'en aurais trop long  raconter, si je disais toutes les malignes
allusions et les mystifications dont son public masculin tait l'objet.

C'tait, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en
s'asseyant produisait un son des plus risqus, ou bien le tour des as de
coeur, qu'il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties
du vtement du patient qui, fouill, secou, bouscul, ne savait plus 
quel saint se vouer pour chapper  cette avalanche de cartes. C'tait
encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prt son chapeau et
qui recevait une borde de plaisanteries du genre de celles-ci:

Ce vtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une
perruque du chapeau.... Ah! ah! il parat que monsieur a de la famille;
voici maintenant de petits bas; il va falloir _parler bas_.... puis une
brassire.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc.
Et comme le public riait  coeur joie: Ma foi! je trouve _a beau_
aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque
au trousseau! pas mme le petit corset et son lacet. C'tait pour _me
lasser_, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau....

La ventriloquie prtait un grand charme aux sances de Comte, en faisant
de charmants intermdes sous formes de petites scnes comiques de la
plus grande illusion. C'est qu'en effet il tait impossible de porter 
un plus haut degr l'imitation de la voix humaine et de la combiner avec
plus d'intelligence et d'habilet, pour la lancer au loin ou pour la
rapprocher graduellement des spectateurs.

Cette facult lui inspirait souvent l'ide de curieuses mystifications.
Mais les meilleures (si une mystification peut tre jamais bonne)
taient rserves pour ses voyages; il les faisait alors servir  la
publicit de ses annonces, elles contribuaient  attirer la foule  ses
reprsentations.

A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver
jusqu' un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l'on croit
enferm dans une boutique o le ventriloque avait jet sa voix. A
Nevers, il renouvelle le prodige de l'nesse de Balaam, en communiquant
la parole  un baudet fatigu de porter son matre.

Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence;
plusieurs voix se font entendre aux portires; on dirait une douzaine de
brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrays
s'empressent de remettre leurs bourses, leurs montres  Comte, qui se
charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite parat
s'loigner.

Les voyageurs se flicitent d'en tre quittes  si bon march, et le
lendemain,  leur plus grande satisfaction le ventriloque remet  chacun
l'offrande qu'il a faite  la peur, et leur rvle le talent dont ils
ont t dupes.

Un jour encore, sur le march de Mcon, il voit une paysanne chassant
devant elle un gros cochon qui se tranait  peine, tant il tait charg
de lard.

--Combien vaut votre porc, ma brave femme?

--Cent francs tout au juste, mon beau monsieur,  votre service, si vous
voulez l'acheter.

--Certainement, je veux l'acheter, mais c'est trop des deux tiers; j'en
donne dix cus.

--C'est cent francs ni plus ni moins,  prendre ou  laisser.

--Tenez, reprit Comte en s'approchant de l'animal, je suis sr que votre
cochon est plus raisonnable que vous.

--Voyons, l'ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs?

--Nous sommes bien loin de compte, rpond le cochon d'une voix rauque et
caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma matresse veut
vous attraper.

La foule qui s'tait assemble autour de la paysanne et de son cochon,
recule pouvante, et les regarde comme deux ensorcels.

Comte regagne aussitt son htel o l'on vient lui raconter  lui-mme
cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes
courageuses s'tant approches de la sorcire, la sollicitent de se
faire exorciser pour chasser l'esprit impur du corps de son cochon.

Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d'affaire, et
il faillit payer fort cher une mystification qu'il avait fait subir 
des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent
pour un sorcier vritable et l'assaillirent  coups de btons. Dj mme
ils allaient le jeter dans un four allum, si Comte n'tait parvenu  se
sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui rpandit la
terreur parmi eux.

Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite
anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fmes tour  tour
mystificateurs et mystifis.

Au sortir d'une visite que le clbre ventriloque me fit au
Palais-Royal, je le reconduisis jusqu'au bas de mon escalier, ainsi que
le commandait la plus simple politesse.

Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que
les poches de sa redingote se trouvaient naturellement  ma discrtion.
L'occasion tait si belle que je ne pus rsister  la tentation de jouer
un tour de ma faon  mon habile confrre.

Aussitt conue, cette ide fut mise  excution. En un tour de main,
non pas! soyons exact dans notre rcit, en deux tours de main, je
retirai du vtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatire
en or, puis, j'eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver
que mon travail avait t consciencieusement excut.

Je m'applaudissais du succs de mon expdition et je riais en moi-mme
du dnouement comique qu'elle aurait, lorsque je remettrais ces objets 
Comte. Mais on a raison de dire, _ trompeur trompeur et demi_, car
tandis que je violais ainsi les lois de l'hospitalit, Comte, de son
ct, ruminait quelque perfidie.

Je venais  peine de mettre en lieu de sret mouchoir et tabatire que,
prtant l'oreille, j'entendis de l'tage suprieur une voix qui m'tait
inconnue.

--Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au
bureau de location, je voudrais vous dire un mot.

--Tout--l'heure, rpondis-je encore proccup de mon larcin, je vais y
aller.

--Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n'a qu'un mot 
vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j'ai encore  vous
parler.

--Soit, rpondis-je, et sans rflchir davantage je remonte au premier
tage.

On a dj devin que le ventriloque vient de me jouer un tour de son
mtier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l'employ qui ne sait ce
que je veux lui dire.

Je m'aperois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes
de la _ventriloquie_, j'entends Comte qui chante sa victoire en riant
aux clats.

J'avoue sans fausse honte qu'un instant je fus vex d'avoir donn dans
le pige. Mais je me remis bien vite  la pense d'une petite vengeance
que je pouvais tirer de la situation mme o je me trouvais. J'affectai
de descendre avec tranquillit.

--Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte
d'un ton de dupeur satisfait?

--Vous ne le devinez pas? rpondis-je en copiant mon intonation sur la
sienne.

--Ma foi! non.

--Je vais alors vous le dire: c'tait un voleur repentant, qui m'a pri
de vous rendre des objets qu'il vous a escamots. Les voici, mon matre!

--Je prfre que cela se termine ainsi, me dit Comte en rintgrant sa
poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui
prsentais; nous sommes quittes, et j'espre que nous resterons toujours
bons amis.

De tout ce qui prcde, on peut conclure que la base fondamentale des
sances de Comte tait les mystifications aux Messieurs (les souverains
excepts), les compliments aux Dames et les calembours  tout le monde.

Comte avait raison d'employer ces moyens, puisque gnralement il
atteignait le but qu'il s'tait propos: il charmait avec les uns et
faisait rire avec les autres. A cette poque, cette tournure de l'esprit
tait dans les moeurs franaises, et notre physicien, en s'inspirant
des gots et des instincts du public, tait sr de lui plaire.

Mais tout est bien chang depuis. Le calembour n'a plus la mme faveur.
Banni de la bonne compagnie, il s'est rfugi dans les ateliers
d'artistes, o les lves en font trop souvent un usage immodr, et si
quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne
saurait convenir dans une sance de prestidigitation.

La raison est facile  comprendre. Non seulement le calembour fait
croire que le prestidigitateur a des prtentions  l'esprit, ce qui peut
lui tre dfavorable; mais encore, lorsqu'il russit, il provoque un
rire qui nuit ncessairement  l'intrt de ses expriences.

Il est un fait reconnu; c'est que pour ces sortes de spectacles, o
l'imagination a la principale part:

    Mieux vaut l'tonnement cent fois que le fou rire.

Car si l'esprit se souvient de ce qui l'a charm, le rire ne laisse
aucune trace dans la mmoire.

Le langage symbolique, complimenteur et parfum, est aussi compltement
tomb en dsutude; du moins le sicle ne pche point par excs de
galanterie, et des compliments musqus seraient aujourd'hui mal
accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j'ai
toujours pens que les dames qui assistent  une sance de
prestidigitation, y viennent pour se rcrer l'esprit et non pour tre
elles-mmes mises en scne. On doit croire qu'elles prfrent rester
simples spectatrices plutt que de se voir exposes  recevoir des
compliments  brle-pourpoint.

Quant  la mystification, je laisse  de plus forts que moi le soin d'en
faire l'apologie.

Ce que j'en dis, ce n'est pas pour jeter un blme sur Comte, loin de l.
Je parle en ce moment avec l'esprit de mon sicle; Comte agissait avec
le sien; tous deux nous avons russi avec des principes diffrents; ce
qui prouve que:

    _Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux._

Ces sances de Comte enflammaient nanmoins mon imagination; je ne
rvais plus que thtre, escamotage, machines, automates, etc.; j'tais
impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie,
et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j'employais
 prendre une dtermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs
succs. Mes succs! Hlas! j'ignorais les preuves que j'aurais  subir
avant de les mriter; je ne souponnais gure les peines, les soucis,
les travaux dont il me faudrait les payer.

Quoi qu'il en ft, je rsolus de hter mes tudes sur les automates et
sur les instruments propres  produire les illusions de la magie.

J'avais t  mme de voir chez Torrini un grand nombre de ces
appareils, mais il m'en restait encore beaucoup  connatre, car le
rpertoire des physiciens de cette poque tait trs tendu. J'eus
bientt l'occasion d'acqurir en peu de temps une connaissance parfaite
de ce sujet.

J'avais remarqu, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et
simple boutique,  la devanture de laquelle taient exposs des
instruments de _Physique amusante_. Tel tait le nom que portaient ces
instruments, destins  la vrit  une science amusante, mais qui
n'avaient rien  dmler avec la physique.

Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J'achetai d'abord
quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de frquentes visites au
matre de la maison, sous prtexte de lui demander des renseignements,
je finis par gagner ses bonnes grces, il me regarda comme un habitu de
sa boutique.

Le pre Roujol (c'est ainsi que s'appelait ce fabricant de sorcelleries)
avait des connaissances trs tendues dans toutes les parties de sa
profession; il n'y avait pas un seul escamoteur dont il ne connt les
secrets et dont il n'et reu les confidences. Il pouvait donc me
fournir des renseignements prcieux pour mes tudes. Je redoublai de
politesse auprs de lui, et le brave homme qui, du reste, tait trs
communicatif, m'initia  tous ses mystres.

Mes visites assidues  la rue Richelieu avaient encore un autre but:
j'esprais y rencontrer quelques matres de la science, auprs desquels
je pourrais accrotre les connaissances que j'avais acquises.

Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n'tait plus aussi bien
achalande que jadis. La rvolution de 1830 avait tourn les ides vers
des occupations plus srieuses que celles de la _physique amusante_, et
le plus grand nombre des escamoteurs taient alls chercher  l'tranger
des spectateurs moins proccups. Le bon temps du pre Roujol tait donc
pass, ce qui le rendait fort chagrin.

--Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l'on croirait
vraiment que les escamoteurs se sont escamots eux-mmes, car je n'en
vois plus un seul. Je n'ai plus maintenant qu' me croiser les bras.
Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, o M. le duc de M..... ne
ddaignait pas d'entrer dans ma modeste boutique et d'y rester des
heures entires  causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous
aviez vu, il y a une dizaine d'annes, l'aspect qu'offrait mon magasin,
alors frquent par tous les physiciens et amateurs de l'poque.
C'taient Olivier, Prjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de
Rovre, Adrien pre, Courtois, et tant d'autres; un vritable club
d'escamotage; club brillant, anim, divertissant, s'il en fut, car
chacun de ces matres, voulant prouver sa supriorit sur ses confrres,
se plaisait  montrer ses meilleurs tours et  dployer toute son
adresse.

Ces regrets du pre Roujol m'taient au moins aussi sensibles qu'
lui-mme. En effet, quel bonheur n'euss-je pas prouv  pareilles
ftes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien?

J'eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules
de Rovre, qui le premier se servit d'un mot gnralement employ
aujourd'hui pour qualifier un escamoteur en renom.

Jules de Rovre tait fils de parents nobles, ainsi que l'indique la
particule qui prcde son nom.

En montant sur la scne, le physicien aristocrate voulut un titre  la
hauteur de sa naissance.

Le nom vulgaire d'_escamoteur_ avait t repouss bien loin par lui
comme une triviale dnomination; celui de _physicien_ tait gnralement
port par ses confrres et ne pouvait par cela mme lui convenir; force
lui fut d'en crer un pour se faire une place  part.

On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s'taler
pour la premire fois, le titre pompeux de PRESTIDIGITATEUR; l'affiche
donnait en mme temps l'tymologie de ce mot: _presto digiti_ (agilit
des doigts). Venaient ensuite les dtails de la sance, entremls de
citations latines, qui devaient frapper l'esprit du public en rappelant
l'rudition de l'escamoteur; pardon, du prestidigitateur.

Ce mot, ainsi que celui de _prestidigitation_ du mme auteur, fut
promptement adopt par les confrres de Jules de Rovre, tant ils furent
sduits par d'aussi beaux noms. L'Acadmie elle-mme suivit cet exemple;
elle sanctionna la cration du physicien et la fit passer  _la
postrit_.

Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n'est
plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus
humble des escamoteurs ayant pu se l'approprier, il s'ensuit
qu'_escamotage_ et _prestidigitation_ sont devenus synonymes, et qu'il
peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main.

L'escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre
mrite, et se pntrer de cette vrit, _qu'il vaut mieux honorer sa
profession que d'tre honor par elle_. Quant  moi, je n'ai jamais fait
aucune diffrence entre ces deux mots, et je les emploierai
indistinctement, jusqu' ce qu'un nouveau Jules de Rovre vienne encore
enrichir le Dictionnaire de l'Acadmie franaise.




CHAPITRE IX.

LES AUTOMATES CLBRES.--UNE MOUCHE D'AIRAIN.--L'HOMME
ARTIFICIEL.--ALBERT-LE-GRAND ET SAINT THOMAS-D'AQUIN.--VAUCANSON; SON
CANARD; SON JOUEUR DE FLUTE; CURIEUX DTAILS.--L'AUTOMATE JOUEUR
D'CHECS; PISODE INTRESSANT.--CATHERINE II ET M. DE KEMPELEN.--JE
RPARE LE COMPONIUM.--SUCCS INESPR.


Grce  mes persvrantes recherches, il ne me restait plus rien 
apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m'tais
trac, je devais encore tudier les principes d'une science sur laquelle
je comptais beaucoup pour la russite de mes futures reprsentations. Je
veux parler de la science, ou pour mieux dire de l'art de faire des
automates.

Tout proccup de cette ide, je me livrai  d'actives investigations.
Je m'adressai aux bibliothques et  leurs conservateurs, dont ma tenace
importunit fit le dsespoir. Mais tous les renseignements que je reus,
ne me firent connatre que des descriptions de mcaniques beaucoup moins
ingnieuses que celles de certains jouets d'enfants de notre poque[4],
ou de ridicules annonces de chefs-d'oeuvre publis dans des sicles
d'ignorance. On en jugera par ce qui va suivre.

Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre _Apologie pour les grands
hommes accuss de magie_, que Jean de Mont-Royal prsenta  l'empereur
Charles-Quint une mouche de fer, laquelle

    ......................................
    Prit sans aide d'autrui sa gaillarde vole,
    Fit une entire ronde et puis d'un cerceau las,
    Comme ayant jugement, se percha sur son bras.

Une pareille mouche est dj quelque chose d'extraordinaire et pourtant
j'ai mieux que cela  citer au lecteur. Il s'agit encore d'une mouche.

Gervais, chancelier de l'empereur Othon III, dans son livre intitul
_Ocia Imperatoris_ nous annonce que _Le Sage Virgile_, vque de
Naples, fit une mouche d'airain qu'il plaa sur l'unes des portes de la
ville, et que cette mouche mcanique, dresse comme un chien de berger,
empcha qu'aucune autre mouche n'entrt dans Naples; si bien que pendant
huit ans, grce  l'activit de cette ingnieuse machine, les viandes
dposes dans les boucheries ne se corrompirent jamais.

Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas
parvenu jusqu' nous? Que d'actions de grce les bouchers, et plus
encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant vque.

Passons  une autre merveille:

Franois Picus rapporte que Roger Bacon, aid de Thomas Bungey, son
frre en religion, _aprs avoir rendu leur corps gal et tempr par la
chimie_, se servirent du miroir _Amuchesi_ pour construire une tte
d'airain qui devait leur dire s'il y aurait un moyen d'enfermer toute
l'Angleterre dans un gros mur.

Ils la forgrent pendant sept ans sans relche, mais le malheur voulut,
ajoute l'historien, que lorsque la tte parla, les deux moines ne
l'entendirent pas, parce qu'ils taient occups  tout autre chose.

Je me suis demand cent fois comment les deux intrpides forgerons
connurent que la tte avait parl, puisqu'ils n'taient pas l pour
l'entendre. Je n'ai jamais pu trouver d'autre solution que celle-ci:
c'est sans doute parce que _leur corps tait gal et tempr par la
chimie_.

Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous tonner
encore:

Tostat, dans ses _Commentaires sur l'Enode_, dit qu'Albert-le-Grand,
provincial des Dominicains  Cologne, construisit un homme d'airain,
qu'il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit _sous
diverses constellations_ et _selon les lois de la perspective_.

Lorsque le soleil tait au signe du zodiaque, les yeux de cet automate
fondaient des mtaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractres
du mme signe. Cette intelligente machine tait galement doue du
mouvement et de la parole; Albert en recevait les rvlations de ses
importants secrets[5].

Malheureusement, saint Thomas-d'Aquin, disciple d'Albert, prenant cette
statue pour l'oeuvre du diable, la brisa  coups de bton.

Pour terminer cette nomenclature de contes propres  figurer parmi les
merveilles excutes par mesdames les Fes du bonhomme Perrault, je
citerai, d'aprs le _Journal des Savants_, 1677, page 252, l'_homme
artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement  un homme, qu'
la rserve des oprations de l'me, on y voyait tout ce qui se passait
dans le corps humain_.

Est-ce dommage que le mcanicien se soit arrt en aussi bonne voie? il
lui cotait si peu, pendant qu'il tait en train d'imiter  s'y
mprendre la plus belle oeuvre du crateur, d'ajouter  son automate
une me fonctionnant par les ressource de la mcanique!

Cette citation fait beaucoup d'honneur aux savants qui ont accept la
responsabilit d'une semblable annonce, et vient montrer une fois de
plus comment on crit l'histoire.

On croira facilement que ces ouvrages ne m'avaient fourni aucun
enseignement sur l'art que je dsirais tant tudier. J'eus beau
continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations
qu'un dcouragement complet et la certitude que rien de srieux n'avait
t crit sur les automates.

--Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a lev si haut
le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingnieuses
peuvent animer une matire inerte et lui donner en quelque sorte
l'existence, est-elle donc la seule qui n'ait point ses archives?

J'tais dcourag de mes infructueuses recherches, lorsqu'enfin un
Mmoire de l'inventeur du _Canard automate_, me tomba sous la main. Ce
mmoire, portant la date de 1738, est adress par l'auteur  Messieurs
de l'Acadmie des Sciences; ou y trouve une savante description de son
joueur de flte, ainsi qu'un rapport de l'Acadmie, que je transcris
ici.

     _Extrait des registres de l'Acadmie Royale des Sciences, du 30
     avril 1738._

     L'Acadmie, ayant entendu la lecture d'un Mmoire de monsieur de
     Vaucanson, contenant la description d'une statue de bois copie sur
     le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flte traversire,
     sur laquelle elle excute douze airs diffrents avec une prcision
     qui a mrit l'attention du public, a jug que cette machine tait
     extrmement ingnieuse; que l'auteur avait su employer des moyens
     simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure
     les mouvements ncessaires que pour modifier le vent qui entre dans
     la flte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les
     diffrents tons, en variant la disposition des lvres et faisant
     mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en
     imitant par art tout ce que l'homme est oblig de faire, et qu'en
     outre le Mmoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clart et
     la prcision dont cette matire est susceptible; ce qui prouve
     l'intelligence de l'auteur et ses grandes connaissances dans les
     diffrentes parties de la mcanique. En foi de quoi j'ai sign le
     prsent certificat.

A Paris, ce 3 mai 1738.


FONTENELLE,

Secrtaire perptuel de l'Acadmie Royale des Sciences.

Aprs ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adresse  M. l'abb D.
F., dans laquelle il lui annonce son intention de prsenter au public,
le lundi de Pques:

1 Un joueur de flte traversire.

2 Un joueur de tambourin.

3 Un canard artificiel.

Dans ce canard, dit le clbre _automatiste_, je prsente le mcanisme
des viscres destins aux fonctions du boire, du manger et de la
digestion; le jeu de toutes les parties ncessaires  ces actions y est
exactement imit; il allonge son cou pour prendre du grain, il l'avale,
le digre et le rend par les voies ordinaires tout digr; la matire
digre dans l'estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l'animal
par ses boyaux, jusqu' l'anus, o il y a un sphincter qui en permet la
sortie.

Les personnes attentives comprendront la difficult qu'il y a eu de
faire faire  mon automate tant de mouvements diffrents; comme
lorsqu'il s'lve sur ses pattes et qu'il porte son cou  droite et 
gauche. Elles verront galement que cet animal boit, barbote avec son
bec, croasse comme le canard naturel, et qu'enfin il fait tout les
gestes que ferait un animal vivant.

Je fus d'autant plus merveill du contenu de ce Mmoire, que c'tait le
premier renseignement srieux que je recevais sur les automates. La
description du joueur de flte me donna une haute ide du mcanicien qui
l'avait excut. Cependant, je dois avouer que d'un autre ct j'eus un
grand regret de n'y trouver qu'une exposition sommaire des combinaisons
mcaniques du canard artificiel. Combien j'eusse t heureux de
connatre les moyens  l'aide desquels la nourriture prise par l'animal
se transformait _en excrments par une imitation parfaite des oprations
de la nature!_ Je dus pour le moment me contenter d'admirer de confiance
l'oeuvre du grand matre.

Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-mme[6] fut expos  Paris dans
une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des
premiers  le visiter, et je restai frapp d'admiration devant les
nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d'oeuvre de mcanique.

A quelque temps de l, une des ailes de l'automate s'tant dtraque, la
rparation m'en fut confie et je fus initi au fameux mystre de la
digestion. A mon grand tonnement, je vis que l'illustre matre n'avait
pas ddaign de recourir  un artifice que je n'aurais pas dsavou dans
un tour d'escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la
digestion, si pompeusement annonce dans le Mmoire, n'tait qu'une
mystification, un vritable canard enfin. Dcidment Vaucanson n'tait
pas seulement mon matre en mcanique, je devais m'incliner aussi devant
son gnie pour l'escamotage.

Voici du reste, dans sa simplicit, l'explication de cette intressante
fonction.

On prsentait  l'animal un vase, dans lequel tait de la graine
baignant dans l'eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant,
divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau
plac sous le bec infrieur du canard; l'eau et la graine, ainsi
aspirs, tombaient dans une bote place sous le ventre de l'automate,
laquelle bote se vidait toutes les trois ou quatre sances.
L'vacuation tait chose prpare  l'avance; une espce de bouillie,
compose de mie de pain colore de vert, tait pousse par un corps de
pompe et soigneusement reue sur un plateau en argent comme produit
d'une digestion artificielle. On se passait alors l'objet de main en
main en s'extasiant  sa vue, tandis que l'industrieux mystificateur
riait de la crdulit du public.

Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j'avais conue de
Vaucanson, m'inspira au contraire une double admiration pour son
_savoir_ et pour son _savoir-faire_.

Le lecteur s'attend sans doute  ce que je lui donne une petite notice
biographique sur cet homme clbre. C'est mon intention en effet.

Jacques de Vaucanson naquit  Grenoble le 24 fvrier 1809, d'une famille
noble; son got pour la mcanique se dclara ds sa plus tendre enfance.

Ce fut vers 1730, environ, que le flteur des Tuileries lui suggra
l'ide de construire sur ce modle un automate jouant vritablement de
la flte traversire; il consacra quatre annes  composer ce
chef-d'oeuvre.

Le domestique de Vaucanson, dit l'histoire, tait seul dans la
confidence des travaux de son matre. Aux premiers sons que rendit le
flteur, le fidle serviteur, qui se tenait cach dans un appartement
voisin, vint tomber aux pieds du mcanicien qui lui paraissait plus
qu'un homme, et tous deux s'embrassrent en pleurant de joie.

Le _canard_ et le _joueur de tambourin_ suivirent de prs et furent
principalement excuts en vue d'une spculation sur la curiosit
publique.

Vaucanson, quoique noble de naissance, ne ddaigna pas de prsenter ses
automates  la foire de Saint-Germain et  Paris, o il fit de
fabuleuses recettes, tant fut grande l'admiration pour ses merveilleuses
machines.

Il inventa aussi, dit-on, un mtier sur lequel un ne excutait une
toffe  fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers
en soie de la ville de Lyon, qui l'avaient poursuivi  coups de pierre,
se plaignant qu'il cherchait  simplifier les mtiers.

On doit  Vaucanson une chane qui porte son nom, ainsi qu'une machine
pour en fabriquer les mailles toujours gales.

On dit qu'il fit encore pour la _Cloptre_ de Marmontel, un aspic qui
s'lanait en sifflant sur le sein de l'actrice charge du rle
principal. A la premire reprsentation de cette pice, un plaisant,
plus merveill du sifflement de l'automate que de la beaut de la
tragdie, s'cria: _Je suis de l'avis de l'aspic!_

Il ne manquait  la gloire de Vaucanson que d'tre clbr par Voltaire;
l'illustre pote fit sur lui les vers suivants:

    .....................................
    Le hardi Vaucanson, rival de Promthe,
    Semblait, de la nature imitant les ressorts,
    Prendre le feu des cieux pour animer les corps.

Cet illustre mcanicien conserva toute son activit jusqu'au dernier
moment de sa vie. Dangereusement malade, il s'occupait encore  faire
excuter la machine  fabriquer sa chane sans fin.

--Ne perdez pas une minute, disait-il  ses ouvriers, je crains de ne
pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon ide en entier.

Huit jours aprs, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir 
l'ge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la
consolation de voir fonctionner sa machine.

Une bonne fortune n'arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans
l'anne 1844 que je vis chez un nomm Cronier, mcanicien  Belleville,
le fameux _joueur d'checs_, dont les combinaisons ont fait plir les
savants de l'poque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des
plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l'ai jamais vu fonctionner.
Mais depuis, j'ai eu sur ce chef-d'oeuvre des renseignements qui ne
manquent pas d'originalit et que je vais communiquer au lecteur.
J'espre lui causer la mme surprise que celle dont j'ai t saisi
lorsque je les ai reus.

Il semblera peut-tre trange qu' propos d'un automate, je sois oblig
de faire intervenir au dbut de ma narration un trait de la politique
europenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne s'agit pas ici
d'une longue et savante dissertation sur l'quilibre des Etats; modeste
historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scne
le hros de ce rcit.

L'histoire se passe en Russie.

Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laiss bien des
ferments de discorde qui, plusieurs annes aprs, excitaient encore de
nombreux soulvements.

Vers l'anne 1776, une rvolte d'une certaine gravit clata dans un
rgiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans
la ville forte de Riga.

A la tte des rebelles, tait un officier nomm Worouski, homme d'une
haute intelligence et d'une grande nergie. Sa taille tait petite, mais
bien prise; ses traits accentus semblaient autant de cicatrices et
donnaient  sa mle physionomie le caractre du brave que, dans son
pittoresque vocabulaire, le soldat franais appelle le _troupier
racorni_.

Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyes
pour la rprimer furent obliges de se replier deux fois, aprs avoir
prouv des pertes considrables. Cependant des renforts arrivrent de
Saint-Ptersbourg, et dans un combat livr en rase campagne, les
insurgs furent vaincus. Bon nombre prirent, le reste prit la fuite 
travers les marais, o les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne
faire aucun quartier.

Dans cette droute, Worousky eut les deux cuisses fracasses par un coup
de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il chappa au
massacre en se jetant dans un foss recouvert d'une haie, qui le droba
 la vue des soldats.

La nuit venue, Worouski se trana avec peine et put gagner la demeure
voisine d'un mdecin nomm Osloff, connu pour sa bienfaisante humanit.

Le docteur, touch de sa position, lui donna des soins et consentit  le
cacher chez lui. La blessure de Worouski tait grave, et cependant le
brave docteur eut longtemps l'espoir de le gurir. Mais la gangrne
s'tant dclare tout  coup, la position du bless prit un caractre
tel, qu'il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la
moiti de son corps  l'autre. L'amputation des deux cuisses fut
pratique avec bonheur, et Worouski fut sauv.

Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mcanicien viennois, vint
en Russie pour rendre visite  M. Osloff, avec lequel il tait li d'une
troite amiti.

Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les
langues trangres, dont l'tude devait plus tard lui faciliter son beau
travail sur le mcanisme de la parole, qu'il a si bien dcrit dans son
ouvrage publi  Vienne en 1791.

Dans chaque pays dont il dsirait apprendre la langue, M. de Kempelen
faisait un court sjour, et grce  son tonnante facilit et  son
intelligence extrme, il parvenait bientt  la possder.

Cette visite fut d'autant plus agrable au docteur, que depuis quelque
temps il avait conu des inquitudes sur les consquences de la bonne
action  laquelle il s'tait laiss entraner. Il craignait d'tre
compromis si l'on venait  en avoir connaissance, et son embarras tait
extrme, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n'avait
personne dont il pt recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours.

L'arrive de M. de Kempelen fut donc un vnement heureux pour le
docteur, qui comptait sur l'imagination de son ami pour le sortir
d'embarras.

M. de Kempelen fut d'abord effray de partager un tel secret: il savait
que la tte du proscrit avait t mise  prix, et que l'acte d'humanit
auquel il allait s'associer tait un crime que les lois moscovites
punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutil de Worousky,
il se laissa aller  tout l'intrt que ne pouvait manquer d'inspirer
une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les
moyens d'oprer la fuite de son protg.

Le docteur Osloff tait passionn pour le jeu d'checs, et, autant pour
satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade,
pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses
parties avec lui. Mais Worousky tait d'une telle force  ce jeu, que
son hte ne pouvait mme galiser la partie, malgr des concessions de
pices considrables. M. de Kempelen s'unit au docteur pour lutter
contre un aussi habile stratgiste. Ce fut en vain: Worousky sortait
toujours vainqueur de la partie. Cette supriorit inspira  M. de
Kempelen l'ide du fameux automate joueur d'checs. En un instant il en
eut arrt le plan et, la tte enflamme par les ides qui s'y
pressaient en foule, il se mit immdiatement  l'oeuvre. Chose
incroyable! ce chef-d'oeuvre de mcanique, cration merveilleuse dont
les combinaisons tonnrent le monde entier, fut invent, excut et
entirement termin dans l'espace de trois mois.

M. de Kempelen voulut que le docteur et seul les prmisses de son
oeuvre: le 10 octobre 1796, il l'invita  faire une partie.

L'automate reprsentait un Turc de grandeur naturelle, portant le
costume de sa nation, et assis derrire un coffre en forme de commode,
qui avait  peu prs 1 mtre 20 centimtres de longueur sur 80
centimtres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se
trouvait un chiquier.

Avant de commencer la partie, le mcanicien ouvrit plusieurs portes
pratiques dans la commode, et M. Osloff put voir dans l'intrieur une
grande quantit de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc.,
qui en garnissaient la plus grande partie. En mme temps il ouvrit un
long tiroir contenant les checs et un coussin sur lequel le Turc devait
appuyer le bras. Cet examen termin, la robe de l'automate fut leve, et
l'on put galement voir dans l'intrieur de son corps.

Les portes ayant ensuite t fermes, M. de Kempelen fit quelques
arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une cl
qu'il introduisit dans une ouverture pratique au coffre.

Alors le Turc, aprs un petit mouvement de tte en forme de salut, porta
la main sur une des pices poses sur l'chiquier, la saisit du bout des
doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le
coussin prs de lui. L'auteur avait annonc que son automate ne parlant
pas, ferait avec la tte trois signes pour indiquer l'chec au Roi et
deux pour l'chec  la Reine.

Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les
mouvements avaient toute la gravit du sultan qu'il reprsentait, jout
une autre pice. Quoique conduite avec lenteur au dbut, la partie n'en
fut pas moins promptement engage. Bientt mme Osloff s'aperut qu'il
avait affaire  un antagoniste redoutable, car malgr tous ses efforts
pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position
dsespre.

Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur tait
devenu trs distrait. Une ide semblait le proccuper. Mais il hsitait
 communiquer ses rflexions  son ami, quand tout  coup la machine fit
trois signes de tte. Le Roi tait mat.

--Parbleu! s'cria le perdant avec une teinte d'impatience qui se
dissipa bien vite  la vue de la figure panouie du mcanicien, si je
n'tais persuad que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais
que je viens de jouer avec lui! Sa tte seule est capable de concevoir
un coup semblable  celui qui m'a fait perdre. Et puis, ajouta le
docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire
pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait
Worousky?

Le mcanicien viennois se mit  rire, et ne voulant pas prolonger cette
mystification, qui devait tre le prlude de tant d'autres, il avoua 
son ami que c'tait en effet avec Worouski qu'il venait de faire la
partie.

--Mais, alors, o diable l'avez-vous plac? dit le docteur en regardant
autour de lui pour tcher de dcouvrir son antagoniste.

L'inventeur riait de tout son coeur.

--Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s'cria le Turc, qui,
tendit au docteur la main gauche en signe de rconciliation, tandis que
M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutil log dans la
carcasse de l'automate.

M. Osloff ne put garder plus longtemps son srieux: le rire le gagna et
il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s'arrta le premier;
il lui manquait une explication.

--Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre
invisible?

M. de Kempelen expliqua alors de quelle faon il tait parvenu 
dissimuler l'automate vivant, avant qu'il pt entrer dans le corps du
Turc.

--Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces
leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le
simulacre d'une machine organise. Les chssis qui les supportent sont 
charnire, et en se repliant pour se mettre sur le ct, ils laissent
une place au joueur qui s'y trouvait blotti, pendant que vous examiniez
l'intrieur de l'automate.

Cette premire visite termine, et ds que la robe a t baisse,
Worousky est subitement entr dans le corps du Turc que nous venions
d'examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages
qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses
doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez galement qu'en raison de
la grosseur du cou, dissimule par cette barbe et cette norme
collerette, il a pu, en passant la tte dans ce masque, voir facilement
l'chiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais
le simulacre de monter la machine, ce n'est que dans le but de couvrir
le bruit des mouvements de Worousky.

--Ainsi, dit le docteur, qui tenait  prouver qu'il avait parfaitement
compris l'explication, quand j'examinais le buffet, mon diable de
Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la
robe, il tait pass dans le buffet. J'avoue franchement, ajouta M.
Osloff, que j'ai t dupe de cette ingnieuse combinaison, mais je m'en
console en pensant que plus fin que moi s'y serait trouv pris.

Les trois amis furent aussi merveills l'un que l'autre du rsultat
obtenu dans cette sance prive, car cet instrument offrait un
merveilleux moyen d'vasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait
pour toujours une existence  l'abri du besoin.

Sance tenante, l'on convint de l'itinraire  suivre pour gagner
promptement la frontire, et des prcautions de sret  prendre pour le
voyage. Il fut galement convenu que, pour n'veiller aucun soupon, on
donnerait des reprsentations dans toutes les villes qui se trouvaient
sur le passage, en commenant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc.

Un mois aprs, Worousky, entirement rtabli, donnait devant un nombreux
public une premire preuve de son tonnante habilet.

L'affiche, crite en langue russe, tait conue en ces termes:

        _Toula, 6 novembre 1777_,

      DANS LA SALLE DES CONCERTS,

    EXPOSITION D'UN AUTOMATE JOUEUR D'CHECS,

  INVENT ET EXCUT PAR M. DE KEMPELEN.

NOTA.--_Les combinaisons mcaniques de cette pice sont si
merveilleuses, que l'inventeur n'hsite pas  porter un dfi aux plus
forts joueurs de cette ville_.[8]

On doit penser si cette annonce excita la curiosit des habitants de
Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire  l'envi, mais de
forts paris furent engags pour et contre les antagonistes.

Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encourag par son succs,
il engagea le lendemain M. de Kempelen  proposer une partie contre les
plus forts joueurs runis.

Je n'ai pas besoin de dire que ce second dfi fut accept avec plus
d'empressement encore que le premier, et que la ville entire vint de
nouveau faire galerie autour de cet intressant tournoi.

Cette fois, le succs resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen
commenait  craindre de voir la rputation de son automate compromise,
quand un coup inattendu, un coup de matre, dcida en faveur de
Worousky. La salle entire, y compris les perdants, clbrrent par des
bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs
colonnes de louanges et de flicitations  l'adresse de l'automate et de
son inventeur, et compltrent par leur publicit une vogue si justement
mrite.

M. de Kempelen et son compagnon, rassurs dsormais par l'clat de leur
dbut, prirent cong du bon docteur. Aprs lui avoir laiss un gnreux
souvenir de son amicale hospitalit, ils se dirigrent vers la
frontire.

La prudence exigeait que, mme en voyageant, Worousky ft cach aux yeux
de tous: aussi fut-il littralement emball. Sous le prtexte d'une
grande susceptibilit dans les rouages de l'automate, la caisse norme
qui le contenait tait transporte avec les plus grandes prcautions.
Mais ces soins n'avaient d'autre but que de protger l'habile joueur
d'checs qui s'y trouvait enferm. Des ouvertures respiratoires
laissaient circuler l'air dans cette singulire chaise de poste.

Worousky prenait son mal en patience, dans l'espoir de se voir bientt
hors des atteintes de la police moscovite et d'arriver sain et sauf au
terme de ce pnible voyage. Ces fatigues, il est vrai, taient
compenses par les normes recettes que les deux amis encaissaient sur
leur chemin.

Tout en se dirigeant vers la frontire de Prusse, nos voyageurs taient
arrivs  Vitebsk, lorsqu'un matin Worousky vit entrer brusquement M. de
Kempelen dans la chambre o il demeurait constamment squestr.

--Un affreux malheur nous menace, s'cria le mcanicien d'un air
constern, en montrant une lettre date de Saint-Ptersbourg. Dieu sait
si nous parviendrons  le conjurer! L'impratrice Catherine II ayant
appris par les journaux le merveilleux talent de l'automate, joueur
d'checs, dsire faire une partie avec lui et m'engage  le transporter
immdiatement  son palais. Il s'agit maintenant de nous concerter pour
trouver un moyen de nous soustraire  ce dangereux honneur.

Au grand tonnement de M. de Kempelen, Worousky reut cette nouvelle
sans aucun effroi, et il sembla mme en prouver une joie extrme.

--Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les dsirs
de la Czarine sont des ordres qu'on ne peut enfreindre sans danger; nous
n'avons donc d'autre parti  suivre que de nous rendre au plus vite  sa
demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer
favorablement, et de dtourner les soupons qui pourraient natre sur
votre merveilleux automate. D'ailleurs, ajouta l'intrpide soldat, avec
une certaine fiert, j'avoue que je ne suis pas fch de me trouver en
face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tte dont elle
fait assez peu de cas pour la mettre au misrable prix de quelques
roubles, est de force  lutter avec la sienne et peut mme, en certains
cas, la surpasser en intelligence.

--Insens que vous tes! s'cria M. de Kempelen, effray de l'exaltation
du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons tre dcouverts, et
qu'il y va de la vie pour vous, et pour moi d'un exil en Sibrie.

--C'est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingnieuse
machine a dj tromp tant de gens et des plus habiles, que bientt,
j'en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une
dupe dont la dfaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau
souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu'un jour nous
pourrons dire que l'impratrice Catherine II, la fire Czarine, que ses
courtisans proclament la tte la plus intelligente de son vaste empire,
fut abuse par votre gnie et vaincue par moi!

M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l'enthousiasme de Worousky,
fut forc de cder devant ce caractre, dont il avait eu maintes fois
dj l'occasion d'apprcier l'inflexibilit. D'ailleurs, le soldat avait
tant d'autres qualits, et pardessus tout possdait une habilet si
surprenante aux checs, que le mcanicien viennois jugea prudent de lui
faire des concessions, dans l'intrt de sa propre renomme.

On partit donc sans diffrer, car le voyage devait tre long et
difficile par suite des prcautions infinies qu'exigeait le transport de
la caisse o se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen ne quitta
pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dpendait de
lui pour adoucir la rigueur d'une aussi pnible locomotion.

Aprs de longues journes de fatigue, on arriva enfin au terme du
voyage. Mais quelque promptitude qu'eussent mise les voyageurs, la
Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui tmoigner une certaine
humeur.

--Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu'il
faille quinze jours pour venir de Vitebsk  Saint-Ptersbourg?

--Que Votre Majest veuille bien me permettre, rpondit le rus
mcanicien, de lui faire un aveu qui me servira d'excuse.

--Faites, rpondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l'aveu de
l'incapacit de votre _merveilleuse_ machine.

--Au contraire, je viens avouer  Votre Majest qu'en raison de sa force
au jeu d'checs, j'ai voulu lui prsenter un adversaire digne d'elle.
J'ai donc d, avant de partir, ajouter  mon automate des combinaisons
indispensables pour une partie aussi solennelle.

--Ah! ah! fit en souriant l'Impratrice, dride par cette flatteuse
explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez
l'espoir de me faire battre par votre automate.

--Je serais bien tonn qu'il en ft autrement, rpondit
respectueusement M. de Kempelen.

--C'est ce que nous verrons, Monsieur, rpliqua l'Impratrice en agitant
la tte d'un air de doute et d'ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le mme
ton, quand me mettez-vous en prsence de mon terrible adversaire?

--Quand il plaira  Votre Majest.

--S'il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces
avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir
mme, je le recevrai dans ma bibliothque. Installez-y votre machine; 
huit heures je me rendrai prs de vous. Soyez exact.

M. de Kempelen prit cong de Catherine et courut faire ses prparatifs
pour la soire. Worousky se faisait un jeu de la sance et ne pensait
qu'au bonheur qu'il aurait  mystifier la Czarine. Mais si M. de
Kempelen tait rsolu, lui aussi,  tenter l'aventure, il voulait
prendre nanmoins toutes les prcautions possibles, afin que son secret
ne pt tre pntr, et qu'une voie de salut lui restt, mme en cas de
danger. A tout hasard, il fit transporter au palais imprial l'automate,
dans la caisse mme o il le plaait dans ses voyages.

Huit heures sonnaient comme l'Impratrice, escorte d'une suite
nombreuse, entrait dans la bibliothque et se plaait prs de
l'chiquier.

J'ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu'on passt
derrire l'automate, et qu'il ne consentait  commencer la partie que
lorsque tous les spectateurs taient rangs en face de sa machine.

La cour se plaa derrire l'Impratrice, et de tous cts il n'y eut
qu'une seule voix pour prdire la dfaite de l'automate.

Sur l'invitation du mcanicien, on visita le buffet et le corps du Turc,
et quand on se fut bien convaincu qu'il ne contenait rien autre chose
que les rouages dont nous avons prcdemment parl, on se mit en mesure
d'engager la partie.

Favorise par le sort, Catherine profita de l'avantage de jouer le
premier pion; l'automate riposta, et la partie se continua au milieu du
plus religieux silence. Les pices manoeuvrrent d'abord sans que rien
se dcidt. Cependant on ne tarda pas  voir, aux sourcils froncs de la
Czarine, que l'automate se montrait peu galant envers elle, et qu'il
tait digne aprs tout de la rputation qu'on lui avait faite. Un
cavalier et un fou lui furent enlevs coup sur coup par l'habile
musulman. Ds lors la partie prenait une tournure dfavorable pour la
noble joueuse, quand tout  coup le Turc quittant son impassible
gravit, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit  sa
place une pice avance par son adversaire.

[Illustration: L'AUTOMATE JOUEUR D'CHECS.]

Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour prouver l'intelligence de
l'automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire.
Nanmoins, la fire impratrice ne voulant point avouer cette faiblesse,
replaa la pice  l'endroit o elle l'avait frauduleusement avance et
regarda l'automate d'un air d'imprieuse autorit.

Le rsultat ne se fit pas attendre: le Turc, d'un coup de main, renversa
vivement toutes les pices sur l'chiquier, et aussitt le bruit d'un
rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire
entendre. La machine s'arrta, comme si elle tait subitement dtraque.

Ple et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant l le fougueux
caractre de Worousky, attendit avec effroi l'issue de ce conflit entre
le proscrit et sa souveraine.

--Ah! ah! monsieur l'automate, vous avez des manires un peu brusques,
dit avec gat l'impratrice, qui n'tait pas fche de voir ainsi se
terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succs.
Oh! vous tes fort, j'en conviens; mais vous avez craint de perdre la
partie, et par prudence vous avez brouill le jeu. Allons, je suis
maintenant difie sur votre savoir et surtout sur votre caractre
nerveux.

M. de Kempelen commena  respirer, et reprenant courage, il voulut
tcher de dtruire tout  fait la fcheuse impression produite par le
manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait
toute la responsabilit.

--Que votre Majest, dit-il humblement, me permette de lui donner une
explication sur ce qui vient de se passer.

--Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine,
pas du tout; je trouve au contraire cela trs amusant, et je vous dirai
mme que votre automate me plat tellement que je veux en faire
l'acquisition. J'aurai ainsi toujours prs de moi un joueur un peu vif
peut-tre, mais assez habile pour me tenir tte. Laissez-le donc dans
cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le march.

A ces mots et sans attendre la rponse de M. de Kempelen, l'Impratrice
quitta la salle.

En tmoignant le dsir que l'automate restt au palais jusqu'au
lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrtion? Tout porte
 le croire. Heureusement l'habile mcanicien sut djouer cette
curiosit fminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu'il avait
fait apporter  tout hasard, comme nous l'avons dit.

L'automate resta dans la bibliothque, mais Worousky n'y tait plus.

Le lendemain, Catherine renouvela  M. de Kempelen la proposition
d'acheter son joueur d'checs. Ce dernier lui fit comprendre que sa
prsence tant ncessaire pour les fonctions de cette machine, il lui
tait impossible de la vendre.

L'Impratrice se rendit  cette bonne raison et, tout en flicitant le
mcanicien sur son oeuvre, elle lui remit un tmoignage de sa
libralit.

Trois mois aprs, l'automate tait en Angleterre sous la direction d'un
M. Anthon, auquel M. de Kempelen l'avait cd. Worousky continua-t-il 
faire partie de la machine? Je l'ignore, mais on doit le supposer, en
raison de l'immense succs qu'eut  cette poque le joueur d'checs,
dont tous les journaux firent mention.

M. Anthon parcourut l'Europe entire, suivi toujours des mmes succs,
mais  sa mort, le clbre automate fut achet par le mcanicien
Malzel, qui l'embarqua pour New-York. C'est sans doute alors que
Worousky prit cong de son Turc hospitalier, car l'automate fut loin
d'avoir en Amrique le mme succs que sur notre continent. Aprs avoir
promen pendant quelque temps son trompette mcanique et le joueur
d'checs, Malzel reprit le chemin de la France, qu'il ne devait plus
revoir; il mourut dans la traverse d'une indigestion[9].

Les hritiers de Malzel vendirent ses instruments, et c'est d'eux que
Cronier tenait sa prcieuse relique.

Mon heureuse toile vint encore me fournir une des plus belles occasions
d'tude que je pusse dsirer.

Un Prussien, nomm Koppen, montra  Paris, vers 1829, un instrument
portant le nom de _Componium_. C'tait un vritable orchestre mcanique,
jouant des ouvertures d'opras avec un ensemble et une prcision fort
remarquables.

Le nom de Componium venait de ce que,  l'aide de combinaisons vraiment
merveilleuses, l'instrument improvisait de charmantes variations sans
jamais se rpter, quel que ft le nombre de fois qu'on le fit jouer de
suite. On prtendait qu'il tait aussi difficile d'entendre deux fois la
mme variation que de voir deux mmes quaternes se succder  la
loterie. Il y avait pour ces deux faits les mmes chances fournies par
le hasard.

Le Componium obtint le plus brillant succs, mais il finit par puiser
la curiosit des amateurs d'harmonie, et dut songer  la retraite, aprs
avoir produit  son propritaire la somme fabuleuse de cent mille francs
de bnfices nets, dans une anne.

Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publi, et quelque temps
aprs, l'instrument fut mis en vente.

Un spculateur nomm D..., sduit par l'esprance de voir se renouveler
pour lui en pays tranger des recettes aussi magnifiques, acheta
l'instrument et le transporta en Angleterre.

Malheureusement pour D..., au moment o cette _poule aux oeufs d'or_
arrivait  Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir.

La cour et l'aristocratie, seuls mlomanes dans ce pays de commerce et
d'industrie, et sur qui D.... comptait pour l'exploitation de cette
oeuvre d'art, prirent le deuil et, selon l'usage anglais, se
clotrrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans
spectateurs.

Pour viter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer  une
entreprise commence sous de si malheureux auspices, et il se dcida 
revenir  Paris. Le Componium fut, en consquence, dmont pice 
pice, mis dans des caisses et ramen en France.

D.... esprait faire rentrer son instrument en franchise de droits.
Mais lors de sa sortie de France, il avait oubli de remplir certaines
formalits indispensables pour obtenir ce bnfice; la douane l'arrta,
et il fut oblig d'en rfrer au ministre du commerce. En attendant la
dcision ministrielle, les caisses furent dposes dans les magasins
humides de l'entrept. Ce ne fut gure qu'au bout d'un an, et aprs des
formalits et des difficults sans nombre, que l'instrument rentra dans
Paris.

Ce fait peut donner une ide de l'tat de dsordre, de dpcement et
d'avarie o se trouva alors le Componium.

Dcourag par l'insuccs de son voyage en Angleterre, D.... rsolut de
se dfaire de son _improvisateur mcanique_; mais auparavant, il se mit
 la recherche d'un mcanicien qui pt entreprendre de le remettre en
tat. J'ai oubli de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen
avait livr avec la machine un ouvrier allemand trs habile, qui tait
pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se
trouvant les bras croiss pendant les interminables formalits de la
douane franaise, n'avait imagin rien de mieux que de retourner dans sa
patrie.

La rparation du Componium tait un travail de longue haleine, un
travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette
machine ayant toujours t tenues secrtes, personne ne pouvait fournir
le moindre renseignement. D..... lui mme, n'ayant aucune notion de
mcanique, ne pouvait tre en cela d'aucun secours; il fallait que
l'ouvrier ne s'inspirt que de ses propres ides.

J'entendis parler de cette affaire, et pouss par une opinion peut-tre
un peu trop avantageuse de moi-mme, ou plutt bloui par la gloire d'un
aussi beau travail, je me prsentai pour entreprendre cette immense
rparation.

On me rit au nez: l'aveu est humiliant, mais c'est le mot propre. Il
faut dire aussi que ce n'tait pas tout  fait sans motif, car je
n'tais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mriter
une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l'instrument en
tat, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le rparer.

Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la
proposition de dposer une caution pour le cas o je viendrais 
commettre quelque dgt, il finit par cder  mes instances.

On trouvera sans doute que j'tais rellement un ouvrier bien conciliant
et surtout bien consciencieux. Au fond, j'agissais dans mon intrt, car
cette entreprise, en me fournissant de longs et intressants sujets
d'tude, devait tre pour moi un cours complet de mcanique.

Ds que mes propositions eurent t acceptes, on m'apporta dans une
vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses
contenant les pices du Componium, et on les vida ple-mle sur des
draps de lit tendus  cet effet sur le carreau.

Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades
de pices dont j'ignorais les fonctions, cette fort d'instruments de
toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d'harmonie,
trompettes, hautbois, fltes, clarinettes, bassons, tuyaux d'orgue,
grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d'autres
chelonns par grandeur sur tous les tons de l'chelle chromatique, je
fus tellement effray de la difficult de ma tche, que je restai pour
ainsi dire ananti pendant quelques heures.

Pour faire mieux comprendre ma folle prsomption,  laquelle ma passion
pour la mcanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir
d'excuse, je dois dire que je n'avais jamais vu fonctionner le
Componium; tout tait donc pour moi de l'inconnu. Ajoutons  cela que le
plus grand nombre des pices taient couvertes de rouille et de
vert-de-gris.

Assis au milieu de cet immense Capharnam, et la tte appuye dans mes
mains, je me fis cent fois cette simple question: Par o vais-je
commencer? Et le dcouragement s'emparant de moi glaait mon esprit et
paralysait mon imagination.

Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l'influence de
cet axiome d'Hippocrate: _Mens sana in corpore sano_, je m'indignai tout
 coup de ma longue inertie et me jetai, tte baisse, dans cet immense
travail.

Si je devais n'avoir pour lecteurs que des mcaniciens, comme je leur
dcrirais,  l'aide de fidles souvenirs, mes ttonnements, mes essais,
mes tudes! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et
ingnieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos!

Mais il me semble voir dj quelques lecteurs ou lectrices prts 
tourner la page pour chercher la conclusion d'un chapitre qui menace de
tourner au srieux. Cette pense m'arrte, et je me contenterai de dire
que, pendant une anne entire, je procdai du connu  l'inconnu pour la
solution de cet inextricable problme, et qu'un jour enfin j'eus le
bonheur de voir mes travaux couronns du plus heureux succs: le
Componium, nouveau phnix, tait ressuscit de ses cendres.

Cette russite, inattendue de tous, me valut les plus grands loges, et
D.... se mit  ma discrtion pour le salaire qu'il me plairait de
rclamer. Mais quelque sollicitation qu'il me ft, me trouvant satisfait
d'un aussi glorieux rsultat, je ne voulus rien recevoir au-del de mes
dbourss. Et cependant, si leve qu'et t la gratification, elle
n'et pu me ddommager de ce que me cota plus tard cette tche
au-dessus de mes forces!




CHAPITRE X.

LES SUPPUTATIONS D'UN INVENTEUR.--CENT MILLE FRANCS PAR AN POUR UNE
CRITOIRE.--DCEPTION.--MES NOUVEAUX AUTOMATES.--LE PREMIER PHYSICIEN DE
FRANCE; DCADENCE.--LE CHORISTE PHILOSOPHE.--BOSCO.--LE JEU DES
GOBELETS.--UNE EXCUTION CAPITALE.--RSURRECTION DES SUPPLICIS.--ERREUR
DE TTE.--LE SERIN RCOMPENS.--UNE ADMIRATION _rentre_.--MES REVERS DE
FORTUNE.--UN MCANICIEN CUISINIER.


Les veilles, les insomnies, et pardessus tout l'agitation fbrile
rsultant de toutes les motions d'un travail aussi ardu que pnible
avaient min ma sant. Une fivre crbrale s'ensuivit, et si je parvins
 en rchapper, ce ne fut que pour mener pendant cinq ans une existence
maladive, qui m'ta toute mon nergie. Mon intelligence tait comme
teinte. Chez moi plus de passion, plus d'amour, plus d'intrt mme
pour des arts que j'avais tant aims; l'escamotage et la mcanique
n'existaient plus dans mon imagination qu' l'tat de souvenirs.

Mais cette maladie qui avait brav pendant si longtemps la science des
matres de la Facult, ne put rsister  l'air vivifiant de la campagne,
o je me retirai pendant six mois, et lorsque je revins  Paris, j'tais
compltement rgnr. Avec quel bonheur je revis mes chers outils!
avec quelle ardeur aussi je repris mon travail si longtemps dlaiss!
Car j'avais  regagner et le temps perdu et les dpenses normes qu'un
traitement si long m'avait occasionnes.

Mon modeste avoir se trouvait pour le moment sensiblement diminu, mais
j'tais  cet endroit d'une philosophie  toute preuve. Mes futures
reprsentations ne devaient-elles pas combler toutes ces pertes et
m'assurer une fortune honnte? J'escomptais ainsi un avenir incertain;
mais n'est-ce pas le fait de tous ceux qui cherchent  inventer d'aimer
 transformer leurs projets en lingots d'or?

Peut-tre aussi subissais-je, sans le savoir, l'influence d'un de mes
amis, grand faiseur d'inventions, que ses dceptions et ses mcomptes ne
purent jamais empcher de former des projets nouveaux. Notre manire de
supporter l'avenir avait une grande analogie. Cependant je dois lui
rendre justice: quelque leves que fussent mes apprciations, il tait
dans ce genre de calcul d'une force  laquelle je ne pouvais atteindre.
On en jugera par un exemple.

Un jour, cet ami arrive chez moi, et me montrant un encrier de son
invention, lequel runissait le double mrite d'tre inversable et de
conserver l'encre  un niveau toujours gal:

--Pour le coup, mon cher, me dit-il, voici une invention qui va faire
une rvolution dans le monde des crivains, et qui me permettra de me
promener la canne  la main, avec une centaine de mille livres de
rentes, au bas mot, entends-tu bien! Au reste tu vas en juger, si tu
suis bien mon calcul.

Tu sais qu'il y a trente-six millions d'habitants en France?

Je fis un signe de tte en forme d'adhsion.

--Partant de l, je ne crois pas me tromper, si sur ce nombre j'estime
qu'il doit y en avoir au moins la moiti qui sait crire. Hein?...
tiens, mettons le tiers, ou pour tre plus srs encore, ne prenons que
le compte rond, soit dix millions.

--Maintenant, j'espre qu'on ne me taxera pas d'exagration si, sur ces
dix millions d'crivains, j'en prends un dixime, soit un million, pour
nombrer ceux qui sont  la recherche de ce qui peut leur tre utile.

Et mon ami s'arrta en me regardant d'un ton qui semblait dire: Comme je
suis raisonnable dans mes apprciations!

--Nous avons donc en France un million d'hommes capables d'apprcier
l'avantage de mon encrier. Or, sur ce nombre, combien vas-tu m'en
accorder qui, ds la premire anne, pourront avoir connaissance de ma
dcouverte et qui, la connaissant, en feront l'acquisition?

--Ma foi, rpondis-je, je t'avoue que je suis trs embarrass pour te
donner un chiffre exact.

--Eh mon Dieu! qui est-ce qui te parle de chiffre exact? Je ne te
demande qu'une approximation, et encore je la dsire la plus basse
possible, afin que je n'aie pas de dception.

--Dame! fis-je en continuant les supputions dcimales de mon ami,
mettons un dixime.

--Tu vois, c'est toi-mme qui l'as dit, un dixime! autrement dit, cent
mille. Mais, continua l'inventeur, enchant de m'avoir fait participer 
ses brillants calculs, sais-tu bien ce que me rapportera ds la premire
anne, la vente de ces cent mille critoires?

--Non, je ne m'en doute pas.

--Je vais te l'apprendre; coute bien. Sur ces cent mille critoires
vendues, je me suis rserv un franc de bnfice par chaque pice; il en
rsulte donc pour moi un bnfice de.....?

--Cent mille francs, parbleu.

--Tu vois, ce n'est pas plus difficile que cela  compter. Oui, cent
mille francs, ni plus ni moins. Tu dois comprendre aussi que les autres
neuf cent mille crivains que nous avons laisss de ct, finiront par
connatre mon encrier; ils en achteront  leur tour. Puis les autres
neuf millions que nous avons ngligs, que feront-ils, je te le
demande?... Et note bien ceci, je ne t'ai parl que de la France, qui
est un point sur le globe. Quand l'tranger en aura connaissance, quand
les Anglais et leurs colonies surtout en demanderont; vois-tu, mais,
c'est incalculable!...

Mon ami essuya son front, qui s'tait couvert de sueur dans la chaleur
de son exposition, et il finit en me disant encore: Rappelle-toi bien
que nous avons mis tout au plus bas dans notre estimation.

Malheureusement le calcul de mon ami pchait par la base. Son encrier,
d'un prix beaucoup trop lev, ne fut point achet, et l'inventeur finit
par mettre cette mine d'or au chapitre de ses dceptions dj si
nombreuses.

       *       *       *       *       *

Moi aussi, je l'avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de
population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la
capitale, et toujours avec mes supputations, mme les plus raisonnables,
j'arrivais encore  un rsultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette
pas de m'tre abandonn souvent  ces fantaisies de mon imagination. Si
elles m'ont fait prouver plus d'un mcompte dans ma vie, elles
servaient  entretenir quelque nergie dans mon esprit et  me rendre
capable de lutter contre les difficults sans nombre que je rencontrais
dans l'excution de mes automates. D'ailleurs, qui n'a pas fait, au
moins une fois dans sa vie, les supputations dores de mon ami, le
marchand d'critoires?

J'ai dj parl plusieurs fois d'automates que je confectionnais; il
serait temps, je pense, de dire quelle tait la nature de ces pices
destines  figurer dans mes reprsentations.

C'tait d'abord un petit ptissier sortant  commandement d'une lgante
boutique et venant apporter, selon le got des spectateurs, des gteaux
chauds et des rafrachissements de toute espce. On voyait sur le ct
de l'tablissement des aides-ptissiers pilant, roulant la pte et la
mettant au four.

Une autre pice reprsentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier
tenait  la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade
faisait des gambades, des volutions et des tours de force, ceux de
l'artiste du cirque des Champs-lyses. Aprs ces exercices, mon Auriol
fumait une pipe et finissait la sance en accompagnant sur un petit
flageolet un air que lui jouait l'orchestre.

C'tait ensuite un oranger mystrieux sur lequel naissaient des fleurs
et des fruits,  la demande des dames. Pour terminer la scne, un
mouchoir emprunt tait envoy  distance dans une orange laisse 
dessein sur l'arbre. Celle-ci s'ouvrait, laissait voir le mouchoir,
tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le
dveloppaient aux yeux des spectateurs.

J'avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l'heure au gr
des spectateurs, et sonnant sur un timbre galement en cristal le nombre
de coups indiqu.

       *       *       *       *       *

Au moment o j'tais le plus absorb par ces travaux, je fis une
rencontre qui me fut des plus agrables.

Passant un jour sur les boulevards, fort proccup, selon mon habitude,
je m'entends appeler.

Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort lgamment
vtu.

--Antonio! m'criai-je en l'embrassant; que je suis aise de vous voir!
Mais comment tes-vous ici? Que faites-vous? et Torrini?....

Antonio m'interrompit:

--Je vous conterai tout cela, me dit-il, venez chez moi, nous y serons
plus  notre aise; je demeure  quelques pas d'ici.

En effet, au bout de deux minutes, nous arrivions rue de Lancry, devant
une maison de fort belle apparence.

--Montons, me dit Antonio, je demeure au deuxime.

Un domestique vint nous ouvrir.

--Madame est-elle  la maison? dit Antonio.

--Non, Monsieur, mais Madame m'a charg de vous dire qu'elle ne
tarderait pas  rentrer.

Une fois qu'il m'eut introduit dans un salon, Antonio me fit asseoir
prs de lui sur un canap.

--Voyons maintenant, mon ami, me dit-il, causons, car nous devons avoir
bien des choses  nous dire.

--Oui, causons; je vous avoue que ma curiosit est bien vivement
excite. Je ne sais, en vrit, si je rve.

--Je vais vous ramener  la ralit, reprit Antonio, en vous racontant
ce qui m'est arriv depuis que nous nous sommes quitts. Commenons,
ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir  Torrini.

Je fis un mouvement de douloureuse surprise.

--Que me dites-vous l, Antonio, est-ce que notre ami?...

--Hlas, oui, ce n'est que trop vrai. Ce fut au moment o nous avions
tout lieu d'esprer un sort plus heureux, que la mort l'a frapp.

En vous quittant, vous le savez, l'intention de Torrini tait de se
rendre au plus vite en Italie. Revenu  des ides plus saines, le comte
de Grisy avait hte de reprendre son nom et de se retrouver sur les
thtres, tmoins de ses succs et de sa gloire; il esprait s'y
rgnrer et redevenir le brillant magicien d'autrefois. Dieu en a
dcid autrement. Comme nous allions quitter Lyon, o il avait donn des
reprsentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d'une
fivre typhode qui l'emporta en quelques jours.

Je fus son excuteur testamentaire. Aprs avoir rendu les derniers
devoirs  l'homme auquel j'avais vou ma vie, je m'occupai de la
liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et
quelques accessoires de voyage qui m'taient inutiles, et je gardai les
instruments, avec l'intention d'en faire usage. Je n'avais aucune
profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d'embrasser une carrire
dont le chemin m'tait tout trac, et j'esprais que mon nom, auquel mon
beau-frre avait donn en France une certaine clbrit, aiderait  mes
succs.

J'tais bien prtentieux, sans doute, de prendre la place d'un tel
matre, mais  dfaut de talent je comptais me tirer d'affaire avec de
l'aplomb.

Je m'appelai donc Il signor Torrini, et  ce nom j'ajoutai,  l'exemple
de mes confrres, le titre de _Premier physicien de France_. Chacun de
nous est toujours le premier et le plus habile du pays o il se trouve,
quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier.
L'escamotage est une profession o, vous le savez, on ne pche pas par
excs de modestie; et l'habitude de produire des illusions facilite
cette mission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se rserve
ensuite d'apprcier et de classer selon sa juste valeur.

C'est ce qu'il fit pour moi, car malgr mes pompeuses affiches, j'avoue
franchement qu'il ne me fit pas l'honneur de me reconnatre la clbrit
que je m'attribuais. Loin de l; mes reprsentations furent si peu
suivies, que leur produit suffisait  peine  me faire vivre.

Nanmoins, j'allais de ville en ville, donnant mes reprsentations et me
nourrissant plus souvent d'esprance que de ralit. Mais il vint un
moment o cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire  mon
estomac, je me vis contraint de m'arrter. J'tais  bout de ressources;
je ne possdais plus rien que mes instruments; mon vestiaire tait
rduit  sa plus simple expression et menaait de me quitter d'un moment
 l'autre; il n'y avait pas  balancer. Je pris le parti de vendre mes
instruments et, muni de la modique somme que j'en avais retire, je me
rendis  Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions
dsespres.

Malgr mon insuccs, je n'avais rien perdu de ce fond de philosophie que
vous me connaissez, et j'tais sinon trs heureux, du moins plein
d'espoir dans l'avenir. Oui, mon ami, oui, j'avais alors le
pressentiment de la brillante position que le sort m'a faite et vers
laquelle il m'a conduit pour ainsi dire par la main.

Une fois  Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de
vivre avec conomie pour faire durer autant que possible mes faibles
ressources pcuniaires. Vous voyez que malgr ma confiance en l'avenir,
je prenais cependant quelques prcautions, afin de ne pas me trouver
expos  mourir de faim. Vous allez voir que j'avais tort de ne pas
m'abandonner compltement  mon toile.

Il y avait  peine huit jours que j'tais  Paris, que je me rencontrai
face  face avec un ancien camarade. C'tait un Florentin qui, dans le
thtre o je jouais  Rome, tenait l'emploi de basse et remplissait des
rles secondaires. Lui aussi avait t maltrait du sort et, venu 
Paris pour y chercher fortune, il s'tait trouv rduit,  dfaut d'un
plus beau rle,  accepter celui de figurant dans les choeurs du
Thtre-Italien.

Mon ami, quand je l'eus mis au courant de ma position, m'annona qu'une
place de tnor tait vacante dans les choeurs o il chantait
lui-mme. Il me proposa de faire les dmarches ncessaires pour me la
faire obtenir.

J'acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position
transitoire, car il m'en cotait de dchoir. Seulement, je voulais, en
attendant mieux, me mettre  l'abri de la misre: la prudence m'en
faisait une loi.

J'ai souvent remarqu, continua Antonio, que les vnements qui nous
inspirent le plus de dfiance sont souvent ceux qui nous deviennent les
plus favorables. En voici une nouvelle preuve:

Comme en dehors de mes occupations de thtre, j'avais beaucoup de
loisirs, l'ide me vint de les employer  donner des leons de chant. Je
me prsentai comme artiste du Thtre-Italien, en cachant toutefois la
position que j'y occupais.

Il en fut de mon premier lve comme du premier billet de mille francs
d'une fortune que l'on veut amasser, et que l'on dit tre le plus
difficile  acqurir. Je l'attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis
d'autres encore, et insensiblement, soit que je fusse second par cette
chance en laquelle j'ai toujours eu confiance, soit aussi que l'on ft
satisfait de ma mthode et surtout des soins que je donnais  mes
coliers, j'eus assez de leons pour quitter le thtre.

Je dois vous dire aussi que cette dtermination avait encore une autre
cause. J'aimais une de mes colires et j'en tais aim. Dans ce cas, il
n'tait pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui et pu jeter
sur moi quelque dconsidration.

Vous vous attendez sans doute  quelque aventure romanesque. Rien de
plus simple pourtant que l'vnement qui couronna nos amours: ce fut le
mariage.

Madame Torrini, que vous verrez tout  l'heure, est la fille d'un ancien
passementier. Veuf, et sans autre enfant, le pre n'avait de volont que
celle de sa fille; il accueillit favorablement ma demande.

C'tait bien le meilleur des hommes. Malheureusement nous l'avons perdu,
il y a deux ans. Grce  la fortune qu'il nous a laisse, j'ai quitt le
professorat, et maintenant je vis heureux et tranquille dans une
position qui ralise pour moi mes rves les plus brillants d'une autre
poque. Voil, dit en terminant mon ami philosophe, ce qui prouve une
fois de plus que, quelle que soit la position prcaire o il se trouve,
l'homme ne doit jamais dsesprer d'un avenir meilleur.

       *       *       *       *       *

Mon rcit ne devait pas tre aussi long que celui d'Antonio; sauf mon
mariage, aucun vnement ne valait la peine de lui tre racont. Je lui
parlai cependant de ma longue maladie et du travail qui l'avait cause.
J'avais  peine cess de parler, que madame Torrini rentra.

La femme de mon ami tait charmante et surtout fort gracieuse.

--Monsieur, me dit-elle, aprs que je lui eus t prsent par son mari,
je vous connaissais dj depuis longtemps. Antonio m'a cont votre
histoire, qui m'a inspir le plus grand intrt, et nous avons souvent
regrett, mon mari et moi, de ne point avoir de vos nouvelles. Mais,
monsieur Robert, ajouta-t-elle, puisque nous vous retrouvons,
considrez-vous ici comme un ancien ami de la maison, et venez nous voir
souvent.

Je mis  profit cette aimable invitation, et plus d'une fois j'allai
puiser prs de ces bons amis des consolations et des encouragements.

       *       *       *       *       *

Antonio s'occupait toujours un peu d'escamotage. Ce n'tait pour lui, il
est vrai, qu'une simple distraction, un moyen d'amuser ses amis.
Nanmoins, il n'y avait pas d'escamoteur dont il ne suivt avec
empressement les reprsentations, qui lui rappelaient un autre temps.

Un matin, je le vis entrer dans mon atelier d'un air empress.

--Tenez, me dit-il, en me reprsentant un journal, vous qui recherchez
les escamoteurs clbres, en voil un qui va vous donner du fil 
retordre; lisez.

Je pris la feuille avec empressement et lus la rclame suivante:

Le fameux Bosco, qui escamote une maison comme une muscade, va donner
incessamment  Paris une srie de reprsentations, dans lesquelles
seront excutes des expriences qui tiennent du miracle.

--Eh bien! que dites-vous de cela? me demanda Antonio.

--Je dis qu'il faut possder un bien grand talent pour soutenir la
responsabilit de semblables loges. Aprs tout, je pense que le
journaliste a voulu s'amuser aux dpens de ses lecteurs, et que le
fameux Bosco n'existe que dans ses colonnes.

--Dtrompez-vous, mon cher Robert. Cet escamoteur n'est point un tre
imaginaire. Non-seulement j'ai lu cette rclame dans plusieurs journaux,
mais ce qui est plus srieux, c'est que j'ai vu moi-mme Bosco donnant
hier soir, dans un caf, un chantillon de son savoir-faire, et
annonant sa premire sance pour mardi prochain.

--S'il en est ainsi, dis-je  mon ami, je vous invite  passer la soire
chez M. Bosco, et si cela vous convient, je vous prendrai chez vous pour
vous y conduire.

--Accept! me dit Antonio. Soyez chez moi mardi soir,  sept heures et
demie. La sance commence  huit heures.

Au jour et  l'heure convenus, nous arrivons, Antonio et moi,  la porte
de la salle Chantereine, o devait avoir lieu la reprsentation
annonce. Au contrle, nous nous trouvons en face d'un gros monsieur,
vtu d'une redingote orne de brandebourgs et garnie de fourrures qui
lui donnent tout--fait l'air d'un prince russe en voyage. Antonio me
pousse du coude, et se penchant vers moi: C'est lui, me dit-il tout bas.

--Qui, lui?

--Eh! mais, Bosco.

--Tant pis, dis-je, j'en suis fch pour lui.

--Expliquez-vous, car je ne comprends pas le tort que peut faire  un
homme un vtement de boyard?

--Mais, mon ami, rpondis-je, c'est moins pour son costume que pour la
place qu'il occupe  son contrle, que je blme M. Bosco. Il me semble
qu'il est peu convenable pour un artiste de prodiguer sa personne en
dehors de la scne. Il y a tant de diffrence entre l'homme que toute
une salle coute, admire, applaudit, et le directeur de spectacle
venant ostensiblement surveiller de mesquins intrts, que ce dernier
rle doit videmment nuire au premier.

Pendant ce colloque, nous tions entrs et installs, mon ami et moi,
chacun  notre place.

D'aprs l'ide que je m'tais faite du laboratoire du magicien, je
m'attendais  me trouver en face d'un rideau dont les larges plis, aprs
avoir vivement piqu ma curiosit, allaient, en s'ouvrant, taler  mes
yeux blouis une scne resplendissante et garnie d'appareils dignes de
la clbrit qui m'tait annonce. Ds mon entre dans la salle, mes
illusions  ce sujet s'taient subitement vanouies.

Le rideau avait t jug superflu: la scne tait  dcouvert. Devant
moi se dressait un long gradin  triple tage, entirement recouvert
d'une toffe d'un noir mat. Ce lugubre buffet tait orn d'une fort de
flambeaux garnis de cierges, entre lesquels se trouvaient des appareils
en fer-blanc verni. Sur le point culminant de cette tagre, se pavanait
une tte de mort, bien tonne sans doute de se trouver  pareille fte,
et dont l'effet compltait assez bien l'illusion d'un service funbre.

En avant de la scne et prs des spectateurs, tait une table cache
sous un tapis brun qui tombait jusqu' terre, et sur laquelle cinq
gobelets de cuivre jaune taient symtriquement rangs. Enfin, au-dessus
de cette table, une boule de cuivre, suspendue au plafond, piqua
vivement ma curiosit[10].

J'eus beau me demander  quel usage elle tait destine, je ne pus
parvenir  le deviner. Je pris le parti d'attendre, en rvant, que Bosco
vnt me donner le mot de l'nigme. Pour Antonio, il avait li
conversation avec son voisin, et celui-ci lui faisait le plus grand
loge de la sance  laquelle nous allions assister.

Le bruit argentin d'un petite sonnette agite dans la coulisse mit fin 
ma rverie et  l'entretien de mon ami. Bosco parut sur la scne.

L'artiste avait chang de costume. A la redingote moscovite, il avait
substitu une petite jaquette en velours noir, serre au milieu du corps
par une ceinture de cuir de mme couleur. Ses manches, excessivement
courtes, laissaient voir un gros bras bien potel. Il portait un
pantalon noir collant, garni par le bras d'une ruche de dentelle, et
autour du cou une large collerette blanche. Comme on le voit, ce bizarre
accoutrement,  quelques dtails prs ressemblait assez bien au
classique costume des Scapins de notre comdie.

[Illustration]

Aprs avoir majestueusement salu son auditoire, le clbre escamoteur
se dirigea silencieusement et  pas compts vers la fameuse boule de
cuivre. Il s'assura si elle tait solidement fixe, prit ensuite sa
baguette qu'il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dgager de
toute influence trangre, puis, avec une imperturbable gravit, il
frappa par trois fois sur la sphre mtallique, en prononant au milieu
du plus profond silence, cette imprieuse vocation: _Spiriti miei
infernali, obedite_ (esprits infernaux qui tes soumis  ma puissance,
obissez).

Je respirais  peine dans l'attente de quelque miraculeuse production.
Simple que j'tais! Ceci n'tait qu'une innocente plaisanterie, un naf
prambule  l'exercice des gobelets.

Je fus, je l'avoue, un peu dsappoint, car pour moi ce jeu tait un de
ces tours tombs dans le domaine de la place publique, et je n'aurais
jamais pens qu'en l'anne de grce 1838, on ost l'excuter dans une
reprsentation thtrale. Cela tait d'autant plus vraisemblable, que
journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein
vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours
de gibecire. Pourtant, je dois dire que Bosco dploya dans ce jeu une
grande adresse, et qu'il reut du public d'unanimes applaudissements.

--Hein! disait victorieusement le voisin d'Antonio; qu'est-ce que je
vous disais? quelle habilet!

Et pour donner plus d'clat  sa satisfaction, le voisin applaudissait 
rompre les oreilles.

--Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait  baisser le ton de
son enthousiasme, vous allez voir; ce n'est rien que cela.

Soit qu'Antonio ft ce soir-l trs mal dispos, soit que rellement la
sance ne lui convnt pas, il ne put parvenir dans toute la soire 
_placer_ l'admiration  laquelle il tait si bien prpar. Bientt mme,
je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commenc le
tour _des pigeons_. Mais il faut convenir que la mise en scne et
l'excution taient bien de nature  irriter des nerfs moins sensibles
mme que ceux de mon ami.

Un domestique apporte sur deux guridons placs de chaque ct de la
scne, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte
une tte de mort. Ce sont les billots pour les supplicis. Bosco se
prsente tenant un coutelas d'une main, et de l'autre un pigeon noir:

Voici, dit-il, un _pizoun_ (j'ai oubli de dire que Bosco parle un
franais fortement italianis): Voici un _pizoun_ qui n'a pas t
_saze_. Z vas _loui_ couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce soit
avec sang ou sans sang? (Ceci est un des mots  effet de Bosco.)

On rit, mais les dames hsitent  rpondre  cette trange question.

Sans sang dit un spectateur. Bosco met alors la tte du pigeon sur le
billot et la tranche, en ayant soin de presser le cou pour l'empcher de
saigner.

Vous voyez, mesdames, dit l'oprateur, que le pizoun, il ne saigne pas,
per que vous l'avez ordonn.

Avec du sang? demande un autre spectateur. Et Bosco de lcher l'artre
et de faire couler le sang sur une assiette qu'il fait examiner de prs,
pour qu'on constate bien que c'est du sang vritable.

La tte une fois coupe, est place debout sur un des billots. Alors,
Bosco, profitant d'un mouvement convulsif, reste d'existence qui fait
ouvrir le bec du supplici, lui adresse cette barbare plaisanterie:
Voyons, _mossiou_, faites le zentil, _salouez_ l'aimable compagnie,
encore _oune_ fois. Bien! bien! vous tes zentil.

Le public coute mais ne rit pas.

La mme opration s'excute sur un pigeon blanc sans la moindre
variante. Aprs quoi, Bosco place le corps de ses deux victimes, chacun
dans une large bote  tiroir, en ayant soin de mettre la tte noire
avec le pigeon blanc, et la tte blanche avec le pigeon noir. Il
recommence au-dessus des botes la conjuration de _spiriti miei
infernali, obedite_, et lorsqu'il les ouvre, on voit apparatre d'un
ct un pigeon noir portant une tte blanche, de l'autre un pigeon blanc
possesseur d'une tte noire. Chacun des supplicis, au dire de Bosco,
est ressuscit, et a repris la tte de son camarade.

--Eh bien! comment trouvez-vous cela, dit  Antonio son voisin, qui
pendant toute l'opration n'avait cess de battre des mains.

--Ma foi, rpondit mon ami, puisque vous me demandez mon avis, je vous
dirai que le tour n'est pas fort. Et tout au plus trouverais-je la
plaisanterie passable, si la manire dont elle est excute n'tait
aussi cruelle.

--Monsieur a les nerfs bien dlicats, dit le voisin. Est-ce que par
hasard vous prouvez de semblables motions, lorsque vous voyez tuer un
poulet et qu'on le met  la broche?

--Mais, Monsieur, avant de vous rpondre, rpliqua vivement mon ami,
permettez-moi de vous demander si je suis ici pour voir un spectacle de
cuisinier?

La discussion s'chauffa, et elle prenait une fcheuse tournure,
lorsqu'un plaisant du voisinage termina le diffrend par cette burlesque
plaisanterie:

--Pardieu, Monsieur, dit-il  Antonio, si vous n'aimez pas les cruauts,
au moins n'en dgotez pas les autres.

Chacun se prit  rire, et nos deux champions dsarms se contentrent de
se jeter rciproquement un regard de ddain.

Bosco venait de faire un petit intermde pour les prparatifs du tour
final; il revint en scne avec un canari, dont il tenait les pattes
entre ses doigts.

--Messiou, dit-il, voil Piarot qui est trs _pouli_ et qui va vous
_salouer_; Voyons, Piarot, faites votre devoir. Et il pinait avec tant
de force les pattes de l'oiseau, que le malheureux chercha  se dgager
de cette cruelle treinte. Vaincu par la douleur, il s'affaissa sur la
main de l'escamoteur, en jetant des cris de dtresse.

--_Bien, bien, z souis countant d vous. Vous voyez, mesdames,
non-soulement il saloue, ma il dit bonsoir. Continouez, Piarot, vous
serez rcoumpens._

La mme torture fit encore saluer deux fois le malheureux canari, et,
pour le _rcoumpenser_, son matre alla le remettre entre les mains
d'une dame en la priant de le garder. Mais pendant le trajet l'oiseau
avait vu la fin de ses peines, et la dame ne reut qu'un oiseau mort.
Bosco l'avait touff.

Ah! mon _Diou_, madame, s'cria l'escamoteur _ze_ crois que vous m'avez
_tou_ mon _Piarot_, vous l'avez _trou_ press. _Piarot!_ _Piarot!_
ajouta-t-il en le faisant sauter en l'air; _Piarot_, rponds-moi. Ah!
madame, il est dcidment _mouru_. Qu'est-ce que ma _fme_ elle va dire,
quand elle va voir arriver Bosco sans son _Piarot_; bien _sour_ qu z
srai _battou_ par madame Bosco. (J'ai besoin de faire observer ici que
tout ce que je rapporte de la sance est textuel).

L'oiseau fut enterr dans une grande bote, d'o, aprs de nouvelles
conjurations, sortit un oiseau vivant. Cette nouvelle victime eut moins
longtemps  souffrir. Elle fut mise vivante dans le canon d'un gros
pistolet et bourre comme une balle, puis, Bosco, tenant une pe  la
main, pria un spectateur de tirer en visant sur la pointe de l'arme
qu'il lui prsentait. Le coup part et l'on voit aussitt un canari,
troisime victime, accroch et se dbattant au bout de l'pe.

Antonio se leva:

--Sauvons-nous, me dit-il, car j'en suis malade.

--Malade de quoi? dit son antagoniste qui voulait avoir le dernier mot
avec lui.

--Eh parbleu, Monsieur! malade d'une _admiration rentre_, rpliqua mon
ami d'un air narquois.

--Vous tes bien difficile, Monsieur, se contenta de dire l'admirateur
systmatique.

J'ai revu bien des fois Bosco depuis cette poque, et chaque fois je
l'ai scrupuleusement tudi, tant pour m'expliquer la cause de la grande
vogue dont il a joui, que pour tre en mesure de comparer les diffrents
jugements ports sur cet homme clbre. Voici quelques dductions tires
de mes observations:

Les sances de Bosco plaisent gnralement au plus grand nombre, parce
que le public suppose que par une adresse inexplicable, les excutions
capitales et autres sont simplement simules, et que, tranquille sur ce
point, il se livre  tout le plaisir que lui causent le talent du
prestidigitateur et l'originalit de son accent.

Bosco porte un nom sonore, bizarre, et propre  devenir facilement
populaire. Personne mieux que lui ne possde l'art de le faire valoir.
Ne ngligeant aucune occasion de se mettre en scne, il donne des
sances  chaque instant du jour, quels que soient la nature et le
nombre des spectateurs. En voiture,  table d'hte, dans les cafs, dans
les boutiques, il ne manque jamais de donner un spcimen de ses
expriences, en escamotant soit une pice de monnaie, soit une bague,
une muscade, etc.

Les tmoins de ces petites sances improvises se croient obligs de
rpondre  la politesse de M. Bosco, en assistant  son spectacle. On a
fait connaissance avec le clbre escamoteur, et l'on tient  soutenir
la rputation de son nouvel ami. On le prne donc, on sollicite pour lui
des spectateurs, on les entrane mme au besoin, et la salle se trouve
gnralement pleine.

De nombreux compres, il faut le dire aussi, aident galement  la
popularit de Bosco. Chacun d'eux, on le sait, est charg de remettre au
physicien, un mouchoir, un foulard, un chle, une montre, etc. Le
physicien possde ces objets en double. Cela lui permet de les faire
passer avec une apparence de magie ou tout au moins d'adresse, dans un
chou, un pain, une bote ou tout autre objet. Ces compres, en
s'associant aux expriences de l'escamoteur, ont tout intrt  les
faire russir et  les vanter: leur amour-propre trouve sa part dans la
russite de la mystification. D'ailleurs, ils ne sont pas fchs
intrieurement de s'attribuer une partie des applaudissements, car,
enfin, ils ont su jouer leur rle en simulant une grande surprise lors
de l'apparente transposition de l'objet. Il en rsulte donc pour le
magicien autant d'admirateurs que de compres, et l'on conoit
l'influence que peuvent exercer dans une salle une douzaine de prneurs
intelligents.

Telles ont t les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont
valu pendant de longues annes, un aussi grand renom.




CHAPITRE XI.

LE POT AU FEU DE L'ARTISTE.--INVENTION D'UN AUTOMATE CRIVAIN
DESSINATEUR.--SQUESTRATION VOLONTAIRE.--UNE MODESTE VILLA.--LES
INCONVNIENTS D'UNE SPCIALIT.--DEUX _Augustes visiteurs_.--L'EMBLME
DE LA FIDLIT.--NAVETS D'UN MAON RUDIT.--LE GOSIER D'UN ROSSIGNOL
MCANIQUE.--LES _Tiou_ ET LES _rrrrrrrrouit_.--SEPT MILLE FRANCS EN
FAISANT DE LA LIMAILLE.


Cependant je travaillais toujours avec ardeur  mes automates, esprant,
cette tche une fois termine, prendre enfin une dtermination pour mon
tablissement. Mais quelqu'activit que je dployasse, j'avanais bien
peu vers la ralisation de mes longues esprances.

Il n'y a qu'un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journe de
travail dans la route obscure des crations. Les ttonnements, les
essais sans nombre, les dceptions de toute nature, viennent  chaque
instant djouer les plans les mieux conus, et semblent raliser cette
plaisante impossibilit d'un voyage, dans lequel on prtend arriver au
but en faisant deux pas en avant et trois en arrire.

J'excutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien
que j'eusse quelques pices fort avances, il m'tait impossible encore
de fixer le terme o elles seraient compltement termines. Pour ne pas
retarder plus longtemps mes reprsentations, je me dcidai  les
commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates
qui taient prts. Je m'entendis avec un architecte, qui dut m'aider 
chercher un emplacement convenable  la construction d'un thtre.
Hlas! J'avais  peine commenc les premires dmarches, qu'une
catastrophe imprvue vint fondre sur mon beau-pre et sur moi, et nous
enleva la presque totalit de ce que nous possdions.

Ce revers de fortune me jeta dans un dcouragement indicible. J'y voyais
avec terreur un retard indfini  l'accomplissement de mes projets. Il
ne s'agissait plus maintenant d'inventer des machines, il fallait
travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J'avais
quatre enfants en bas ge, et c'tait une lourde charge pour un homme
qui jamais encore n'avait song  ses propres intrts.

On a rpt souvent cette vrit vulgaire qui n'en est pas moins vraie:
le temps dissipe les plus grandes douleurs; c'est ce qui arriva pour
moi. Je fus d'abord dsespr autant qu'un homme peut l'tre; puis mon
dsespoir s'affaiblit peu  peu et fit place  la tristesse et  la
rsignation. Enfin, comme il n'est pas dans ma nature de garder
longtemps un caractre mlancolique, je finis par raisonner avec ma
situation. Alors l'avenir, qui me semblait si sombre, m'apparut sous une
tout autre face, et j'en vins, de raisonnements en raisonnements, 
faire des rflexions dont la consolante philosophie releva mon courage.

Pourquoi me dsesprer, me disais-je? A mon ge le temps seul est une
richesse, et de ce ct j'ai un fond de rserve considrable.
D'ailleurs, qui sait si, en m'envoyant cette preuve, la Providence n'a
pas voulu retarder une entreprise qui n'offrait pas encore toutes les
chances de succs dsirables?

En effet, que pouvais-je prsenter au public pour vaincre l'indiffrence
que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d'escamotage
perfectionns? Cela, certes, ne m'et pas empch d'chouer, car
j'ignorais  cette poque que, pour plaire au public, une ide doit
tre, sinon nouvelle, au moins compltement transforme, de manire 
devenir mconnaissable. A cette condition seulement l'artiste chappera
 cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j'ai dj vu cela. Mes
automates, mes curiosits mcaniques n'eussent pas trahi, il est vrai,
les esprances que je fondais sur eux, mais j'en avais un trop petit
nombre, et les pices commences exigeaient encore des annes d'tudes
et de travail.

Ces sages rflexions me rendirent le courage, et rsign  ma nouvelle
situation, je rsolus d'oprer une rforme complte dans mon budget. Je
n'avais plus rien  recevoir que ce que je pourrais gagner par mon
industrie.

En consquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par
an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numro 63.

Cet appartement se composait d'une chambre, d'un cabinet et d'un
fourneau enchss dans un placard vitr, auquel mon propritaire donnait
le nom de cuisine.

De la plus grande pice, je fis la chambre  coucher commune; je pris le
cabinet pour mon atelier, et le _fourneau-cuisine_ servit  la
prparation de mes modestes repas.

Ma femme, bien que d'une sant faible et dlicate, se chargea des soins
de notre mnage. Par bonheur, cette occupation devait tre peu
fatigante, car d'un ct, le menu de nos repas tait de la plus grande
simplicit, et de l'autre, notre appartement tant aussi restreint que
possible, il n'y avait pas  se dranger beaucoup pour aller d'une pice
 l'autre.

Cette proximit de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage
que, lorsque ma mnagre s'absentait, je pouvais, sans trop de
drangement quitter _un levier_, _une roue_, _un engrenage_ pour veiller
au pot au feu ou soigner le ragot.

Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de piti bien
des gens, mais quand on n'a pas d'autre domestique que soi-mme et que
la qualit du repas, compos d'un seul plat, tient  ces petits soins,
on fait bon march d'une vaniteuse dignit et l'on soigne sa cuisine,
sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il parat que
je m'acquittais  merveille de cette mission de confiance, car mon
intelligente exactitude m'a souvent valu des loges. Pourtant, je dois
avouer que j'avais peu de dispositions pour l'art culinaire, et que
cette exactitude si vante tenait surtout  la crainte d'encourir les
reproches de ma cuisinire en chef.

Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pnibles
que je ne l'avais pens: j'ai toujours t sobre, et la privation de
mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entoure de ses enfants,
auxquels elle prodiguait ses soins, semblait galement heureuse, tout en
esprant un meilleur avenir.

J'avais repris ma premire profession, je m'tais remis  la rparation
des montres et des pendules. Toutefois ce travail n'tait pour moi
qu'une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j'tais
parvenu  imaginer une pice d'horlogerie dont le succs apporta un peu
d'aisance dans notre mnage. C'tait un rveil-matin, dont voici les
curieuses fonctions.

Le soir, on le mettait prs de soi, et  l'heure dsire, un carillon
rveillait le dormeur, en mme temps qu'une bougie sortait tout allume
d'une petite bote o elle se trouvait enferme. Je fus d'autant plus
fier de cette invention et de son succs, que ce fut la premire de mes
ides qui me rapporta un bnfice.

Ce _rveil-briquet_, ainsi que je l'appelais, eut une telle vogue que,
pour satisfaire les nombreuses demandes qui m'taient faites, je me
trouvai dans la ncessit de joindre un atelier  mon appartement. Je
pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d'horlogerie.

Encourag par un aussi beau rsultat, je tournai de nouveau mes ides
vers les inventions, et je donnais un libre essor  mon imagination.

Je parvins encore  faire plusieurs mcaniques nouvelles, parmi
lesquelles tait une pice que quelques-uns de mes lecteurs se
rappelleront peut-tre avoir vue dans les principaux magasins
d'horlogerie de Paris.

C'tait un cadran de cristal, mont sur une colonne de mme matire.
Cette pendule mystrieuse (tel tait son nom) bien qu'entirement
transparente, donnait l'heure avec la plus grande exactitude, et sonnait
sans qu'il y et apparence de mcanisme pour la faire marcher.

Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des
gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc.

Il devrait sembler au lecteur qu'avec tant de cordes  mon arc et
d'aussi sduisantes marchandises, ma situation et d s'amliorer
considrablement. Il n'en tait pas ainsi. Chaque jour au contraire
apportait une nouvelle gne dans mon commerce ainsi que dans mon mnage,
et je voyais mme avec effroi s'approcher une crise financire qu'il
m'tait impossible de conjurer.

Quelle pouvait tre la cause d'un tel rsultat? Je vais le dire. C'est
que tout en m'occupant des pices mcaniques que je viens de citer, je
travaillais galement  mes automates de thtre, pour lesquels ma
passion, un instant assoupie, s'tait rveille par les travaux
analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette
insensiblement jusqu' ses dernires ressources sur le tapis, je mettais
dans mon organisation thtrale les produits de mon travail, dans
l'espoir de retrouver bientt  cette source le centuple de ce que j'y
sacrifiais.

Mais il tait crit que je ne pourrais voir s'approcher la ralisation
de mes esprances, sans qu'aussitt j'en fusse loign par un vnement
inattendu. J'en tais arriv  cette triste position d'avoir  payer
pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n'en avais
pas, comme on dit communment, le premier sou! Il ne restait plus que
trois jours jusqu' l'chance du billet que j'avais souscrit.

Que cet embarras arrivait mal  propos! Je venais prcisment de
concevoir le plan d'un automate sur lequel je fondais le plus grand
espoir. Il s'agissait d'un _crivain-dessinateur_, rpondant par crit
ou par dessins emblmatiques aux questions poses par les spectateurs.
Je comptais faire de cette pice un intermde dans le foyer de mon futur
thtre.

Me voil donc encore une fois forc d'enrayer l'essor de mon
imagination, pour m'absorber dans le vulgaire et difficile problme de
payer un billet, quand on n'a pas d'argent.

J'aurais pu, il est vrai, sortir d'embarras en recourant  quelques
amis, mais la prudence et la dlicatesse me faisaient un devoir de
chercher  m'acquitter avec mes propres ressources.

La Providence me sut gr sans doute de cette loyale dtermination, car
elle m'envoya une ide qui me sauva.

J'avais eu l'occasion de vendre plusieurs pices mcaniques  un riche
marchand de curiosits, M. G..., qui s'tait toujours montr envers moi
d'une bienveillance extrme. J'allai le trouver et je lui fis une
description exacte des fonctions de mon crivain-dessinateur. Il parat
que la ncessit me rendit loquent. M. G.... fut si satisfait, que,
sance tenante, il m'acheta de confiance l'automate, que je m'engageai 
livrer dans l'espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu  cinq
mille francs, dont M. G... consentit  me payer moiti par avance, 
titres d'arrhes et de prt, se rservant, dans le cas o je ne
russirais pas, de se rembourser de la somme avance, par l'achat
d'autres pices mcaniques de ma fabrication.

Que l'on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans
mes mains de quoi couvrir le dficit de mes affaires! Mais ce qui
peut-tre me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me
livrer  l'excution d'une pice qui devait pendant quelque temps
satisfaire ma passion pour la mcanique.

Cependant la manire princire avec laquelle M. G.... avait conclu ce
march me fit faire de srieuses rflexions sur l'engagement que j'avais
pris vis--vis de lui. J'entrevoyais maintenant avec terreur mille
circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que,
quand bien mme je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais
disposer, j'en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je
ne pouvais ni prvoir ni empcher. C'taient d'abord les amis, les
acheteurs, les importuns; puis un dner de famille, une soire qu'on ne
pouvait refuser, une visite qu'il fallait rendre, etc. Ces exigences de
politesse et de convenance, que je devais respecter, ne me
conduisaient-elles pas tout droit  manquer  ma parole? Je me mettais
en vain l'esprit  la torture pour trouver le moyen de m'en affranchir
et de gagner du temps ou du moins de n'en pas perdre; je ne parvenais
qu' gagner du dpit et de la mauvaise humeur.

Je pris alors une rsolution que mes parents et amis taxrent de folie,
mais dont ils ne purent parvenir  me dtourner: ce fut de me squestrer
volontairement jusqu' l'entire excution de mon automate.

Paris ne me paraissait pas un endroit sr contre les importunits de
tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgr
les prires et les supplications de ma famille entire, aprs avoir
confi les soins de ma fabrication  l'un de mes ouvriers, dont j'avais
reconnu l'intelligence et la probit, j'allai  Belleville m'installer
dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an.
On peut juger par son prix que ce n'tait pas une villa, car:

    Plein de confiance en moi, bien qu'exigeant des arrhes,
    Le portier pour cent francs m'assura des Dieux Lares.

Dans ce simple rduit, compos d'une chambre et d'un cabinet, on ne
voyait pour tout ameublement qu'un lit, une commode, une table et
quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excs de
luxe.

Cet acte de folie, ainsi qu'on l'appelait, cette dtermination hroque
selon moi, me sauva d'une ruine imminente et fut le premier chelon de
ma vie artistique. A partir de ce moment, se dveloppa chez moi une
volont opinitre qui m'a fait aborder de front bien des obstacles et
des difficults.

Me voil donc dsormais enferm, clotr selon mes dsirs, avec
l'heureuse perspective de me livrer  mon travail, sans crainte d'aucune
distraction.

Nanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent
pnibles, et je dplorai amrement la dure ncessit qui m'isolait ainsi
de toutes mes affections. Je m'tais fait un besoin, une consolation de
la socit de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces tres si
chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon nergie,
et j'en tais priv! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une
grande puissance de volont pour n'avoir pas faibli devant la
perspective de ce vide affreux.

Il m'arrivait bien quelquefois d'essuyer furtivement une larme. Mais
alors je fermais les yeux, et tout aussitt mon automate et les
nombreuses combinaisons qui devaient l'animer m'apparaissaient comme une
vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j'avais
crs, je leur souriais pour ainsi dire, comme  d'autres enfants, et,
quand je sortais de ce rve rparateur, je me remettais  mon travail,
plein d'une courageuse rsignation.

Il avait t convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi
passer la soire avec moi, et que, de mon ct, j'irais dner  Paris
tous les dimanches. Ces quelques heures consacres  la famille taient
les seules distractions que je me permisse.

A la demande de ma femme, la portire de la maison s'tait charge de
prparer mes repas; cette excellente crature, ancien cordon bleu, avait
quitt le service pour pouser un maon, nomm Monsieur Auguste. Ce
Monsieur Auguste me jugeant d'aprs la modeste existence que je menais
dans _sa maison_, ne voyait en moi qu'un pauvre diable qui avait
grand'peine  gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de
bienveillante protection ou de gnreuse piti. Au fond, c'tait un
brave homme; je lui pardonnais ses manires et je ne faisais qu'en rire.

Ma nouvelle cuisinire avait reu des recommandations toutes
particulires pour que je fusse parfaitement trait. Ne voulant pas
augmenter le budget du mnage par une double dpense, je fis de mon ct
des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici
comment j'avais organis mon service de bouche. Les lundi, mardi,
mercredi et jeudi, je vivais sur un norme plat, auquel mon _chef_
donnait l'appellation gnrique de _fricot_, mais dont le nom
m'importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d'hygine, je
faisais maigre. Des haricots, tantt rouges, tantt blancs, dfrayaient
mes repas; avec cela une soupe varie rappelant souvent les gots
gastronomiques d'un auvergnat, et je dnais aussi bien, peut-tre mieux
encore, que Brillat-Savarin lui-mme.

Cette manire de vivre m'offrait deux avantages: je dpensais peu, et
jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidit de mes ides.
J'en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les
difficults mcaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels
j'eusse  lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par
le trait suivant, qui viendra prouver galement la vrit de ce dicton:
vouloir c'est pouvoir.

Ds le commencement de mon travail, j'avais d songer  commander  un
sculpteur sur bois le corps, la tte, les jambes et les bras de mon
crivain. Je m'tais adress  un artiste qu'on m'avait particulirement
recommand comme devant apporter une grande perfection  cet ouvrage, et
j'avais tch de lui faire bien comprendre toute l'importance que
j'attachais  ce que mon automate et une figure aussi intelligente que
possible. Mon Phidias m'avait rpondu que je pouvais m'en rapporter 
lui.

Un mois aprs, le sculpteur se prsente; il te avec soin l'enveloppe
qui protge son oeuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de
lui-mme, des bras et des jambes parfaitement excuts, et enfin il me
remet la tte d'un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela?

D'aprs ce que je venais de voir, je m'tais prpar  l'admiration pour
ce morceau capital. Que l'on juge de ma stupfaction! Cette tte,  cela
prs de la couronne d'pines, offrait le type exact et parfait d'un
Christ mourant.

Tout interdit  cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une
explication. Il semble ne pas me comprendre et continue  me faire
valoir toutes les beauts de son oeuvre. Je n'avais aucune bonne
raison  faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre,
tait une trs belle tte. Je l'acceptai donc, quoiqu'elle ne pt me
servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon
sculpteur  choisir un tel type. A force de le questionner, je finis
par apprendre qu'il avait pour spcialit de sculpter des Christs pour
les crucifix, et toujours le mme genre de tte. Cette fois encore, il
s'tait laiss aller  la routine.

Aprs cet chec, j'eus recours  un autre artiste, en ayant soin cette
fois de m'informer pralablement s'il ne sculptait pas des Christs pour
les crucifix. J'eus beau faire. Malgr mes prcautions, je n'obtins de
ce dernier sculpteur qu'une tte sans expression, ayant un air de
famille avec celle des mannequins en bois qu'on fabrique  Nuremberg, et
qui sont destins  servir de modles pour des poses dans les ateliers
de peinture.

Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisime preuve.

Cependant il fallait une tte  mon crivain, et je considrais l'un
aprs l'autre mes deux chefs-d'oeuvre. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient
me convenir. Une tte entirement dpourvue d'expression gtait mon
automate, et une tte de Christ sur le corps d'un crivain en costume
Louis XV (car tel tait le costume dont je voulais vtir mon
personnage), formait un anachronisme par trop choquant.

J'ai pourtant grave l, me disais-je en me frappant le front, l'image
qu'il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l'excuter!... Si
j'essayais!

Il a t de tout temps dans mon caractre de me mettre immdiatement 
l'excution d'un projet ds qu'il est conu, et quelles qu'en doivent
tre les difficults.

Je pris aussitt un morceau de cire  modeler, j'en fis une boule dans
laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les
yeux, puis plaant au centre une petite boule en forme de nez, je
m'arrtai pour regarder complaisamment mon oeuvre.

Avez-vous quelquefois remarqu les ttes de joujoux du premier ge, qui
reprsentent deux forgerons frappant sur une enclume  l'aide de deux
rgles parallles, que l'on pousse et que l'on tire alternativement? Eh
bien! ces sculptures primitives que l'on vend, je crois, deux sous, y
compris les combinaisons mcaniques qui les font mouvoir, ces
sculptures, dis-je, eussent t des chefs-d'oeuvre auprs de mon
premier ouvrage dans l'art de la statuaire.

Mcontent, dgot et presque colre, je jetai de ct cet essai informe
et je cherchai un autre moyen de sortir d'embarras.

Mais, ainsi que je l'ai dit, je suis tenace et persvrant dans mes
entreprises, et plus les difficults me semblent grandes, plus je tiens
 honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon dcouragement, et le
lendemain je me sentis de nouveau dans la tte et presque au bout des
doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, 
force de promener l'bauchoir sur ma boulette,  force d'ter d'un ct
pour remettre sur l'autre, je parvins  faire des yeux, une bouche, un
nez, sinon rguliers, au moins ayant apparence de forme humaine.

Les jours suivants, nouvelles tudes, nouveaux perfectionnements, et
chaque fois je pouvais compter quelques progrs dans mon travail.
Pourtant il vint un moment o je me trouvai trs embarrass. La figure
tait assez rgulire, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner
encore le caractre du sujet que je voulais reprsenter. Je n'avais
point de modle  suivre, et la tche semblait au-dessus de mes forces.

L'ide me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-mme
quels pouvaient tre les traits qui donnent de l'expression. Me mettant
donc en posture d'crivain, je m'examinai de face et de profil, je me
ttai pour apprcier les formes et je cherchai ensuite  les imiter. Je
fus longtemps  cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis
enfin, un jour, je trouvai mon oeuvre termine et je m'arrtai pour la
considrer avec plus d'attention. Quel ne fut pas mon tonnement,
lorsque je m'aperus que, sans m'en douter, j'avais fait mon exacte
ressemblance.

Loin d'tre contrari de ce rsultat inattendu, je m'en flicitai, car
il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portt mes
traits. Je n'tais pas fch d'apposer ce cachet de famille  une
oeuvre  laquelle j'attachais une grande importance.

       *       *       *       *       *

Il y avait dj plus d'un an que je m'tais retir  Belleville et je
voyais avec bonheur s'approcher sensiblement le terme de mes travaux et
de ma squestration. Aprs bien des doutes sur la russite de mon
entreprise, j'tais enfin arriv au moment solennel du premier essai de
mon crivain.

J'avais pass toute la journe  donner les derniers soins  la machine.
Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se
disposer  rpondre aux questions que j'allais lui faire. Je n'avais
plus qu' presser la dtente pour jouir du rsultat si longtemps
attendu. Le coeur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je
tremblais d'motion  la seule pense de cet imposant dbut.

Je venais de mettre pour la premire fois devant mon crivain une
feuille de papier, en lui posant cette question:

Quel est l'artiste qui t'a donn l'tre?

Je poussai le bouton de la dtente, le rouage partit.

Je respirais  peine, tant j'avais peur de troubler le spectacle auquel
j'assistais.

L'automate me fit un salut; je ne pus m'empcher de lui sourire comme je
l'eusse fait  mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur
son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte
et sans vie, s'animer maintenant et tracer d'une main sre ma propre
signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et
dans un lan de reconnaissance, j'adressai avec ferveur un remerciement
 l'tre suprme. C'est qu'aussi en dehors de la satisfaction que
j'prouvais comme auteur, cette pice mcanique, la plus importante que
j'eusse encore excute, tait une branche de salut qui devait ramener
le bien-tre dans mon mnage, du moins un bien-tre relatif.

Aprs avoir mille fois fait recommencer  mon fidle Sosie des
fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question:

Quelle heure est-il?

L'automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule,
crivit:

Il est deux heures du matin.

C'tait un avertissement plein d'-propos; j'en profitai et me couchai
aussitt. Contre mon attente, je dormis d'un sommeil que je ne
connaissais plus depuis longtemps.

Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s'en
trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque oeuvre de leur
cerveau. Elles devront savoir alors qu'aprs le bonheur de jouir
soi-mme de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre 
l'apprciation d'un tiers. Molire et J.-J. Rousseau consultaient leurs
servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, ds le
lendemain matin, de prier ma portire et son mari d'assister aux
premiers essais des travaux de mon crivain dessinateur.

C'tait un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-l. Je le
trouvai en train de djener; il tenait une modeste sardine fixe avec
son pouce sur un morceau de pain qui et pu aisment passer pour un fort
moellon; dans l'autre main, il avait un couteau dont le manche tait
fix  sa ceinture par une lanire en cuir.

Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portire,
et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une
sardine et d'assister  la reprsentation tout aristocratique d'un
seigneur du sicle de Louis XV.

La femme du maon choisit cette question:

Quel est l'emblme de la fidlit?

L'automate rpondit en dessinant une charmante levrette tendue sur un
coussin.

Mme Auguste, enchante, me pria de lui faire cadeau de ce dessin.

M. Auguste, lui, semblait absorb dans une profonde mditation.

Plus tonn que piqu de son silence:--Eh bien, quoi, lui dis-je, mon
automate ne vous convient donc pas?

--Je ne dis pas cela, fit le maon en coupant un norme morceau de pain,
qu'il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela.

--Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela?

Le maon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouche de
pain; puis, s'essuyant la bouche du revers de sa main:

--Voulez-vous que je vous donne ma faon de penser, dit-il en hochant la
tte d'un air d'importance?

--Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous
en prie.

--Pour lors, voil: c'est dommage que vous ne m'ayez pas consult
lorsque vous avez fait votre bonhomme.

--Pourquoi cela?

--Parce que je vous aurais conseill de faire dessiner comme qui dirait
un caniche  la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n'y
a rien de pareil pour la fidlit; c'est connu....

Une envie de rire me prit; je me contins.

--Savez-vous, Monsieur Auguste, rpondis-je avec une apparente
condescendance, que cette observation est trs profonde, et que je
partage entirement votre avis? Bien mieux, vous venez de m'inspirer une
ide: si l'on mettait dans la gueule du caniche une sbile de bois,
comme en ont les chiens d'aveugles, hein! qu'en dites-vous?

--Je dis que l'ide est fameuse... Eh! mais, ajouta le maon, qui tenait
 tre mon collaborateur, aprs c'temps-l, si nous faisions aussi
l'aveugle et son criteau pour bien faire comprendre que c'est un chien
d'aveugle? a rappellerait aussi la chanson, vous savez: Plus je suis
pauvre et plus il m'est fidle, et puis l'on pourrait faire encore....

--Des passants, peut-tre?

--Prcisment; il y aurait, voyez-vous, un petit garon.

--Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu'il y aurait
aussi une difficult.

--Laquelle?

--C'est qu'en voyant le chien, l'aveugle et le petit garon, il ne
serait plus possible de savoir lequel des trois est l'emblme de la
fidlit?

--Vous croyez?

--Certainement.

--Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer.

--Comment cela?

--Il n'y a rien de plus simple; je mettrais sur l'criteau de l'aveugle:
ceci est l'emblme de la fidlit.

--Qui cela, l'aveugle?

--Mais non, le chien!

--Ah bien, je comprends.

--Pardienne! c'est si simple! dit le maon d'un air triomphant.

M. Auguste, enhardi par le succs de sa critique et de ses conseils,
demanda  voir l'intrieur de l'automate.

--Je comprends un peu tout a, me dit-il du ton qu'et pu prendre un
confrre ami; c'est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l'huile au
cric du chantier, je l'ai mme dmont deux fois. Ah! mais, c'est que,
voyez-vous, si je m'occupais tant soit peu de mcanique, je suis sr que
je deviendrais trs fort.

Voulant jusqu' la fin faire les honneurs de cette sance  mes
_Augustes visiteurs_, je mis l'intrieur de mon automate  dcouvert.

Mon collaborateur avait termin son djener; il s'approcha, prit son
menton dans l'une de ses mains, tandis que de l'autre il se grattait la
tte. Quoique ne comprenant rien naturellement  ce qu'il voyait, le
maon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine,
puis enfin, comme se laissant aller  l'impulsion de sa franchise:

--Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d'un ton
protecteur, je vous ferais bien encore une observation.

--Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sr que je
l'apprcierai comme elle le mrite.

--H bien! moi,  votre place, j'aurais fait cette mcanique beaucoup
plus simple; a fait, voyez-vous, que ceux qui ne s'y connaissent pas
pourraient la comprendre plus facilement.

Si j'eusse eu prs de moi un ami, il est certain que j'aurais clat de
rire; j'eus la force de tenir mon srieux jusqu'au bout.

--C'est pourtant trs vrai ce que vous dites-l, rpondis-je d'un air de
conviction, je n'y avais pas song; mais, maintenant, soyez persuad,
Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste observation, et
que trs prochainement j'terai la moiti des pices de mon automate; il
y en aura toujours bien assez.

--Oh! certainement, dit le maon, croyant  la sincrit de mes paroles,
certainement qu'il y en aura bien assez....

A ce moment on venait de sonner  la porte du jardin. M. Auguste,
toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m'ayant
galement quitt, je pus rire tout  mon aise.

       *       *       *       *       *

N'est-il pas curieux de voir que cette pice, qui fut visite de tout
Paris et qui me valut de nombreux loges; que ce dessinateur, qui
intressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa
famille, ne reut,  son dbut, que la stupide critique d'un portier!
Tant il est vrai que l'on n'est pas plus prophte dans sa maison que
dans son pays.

On comprend que je m'inquitai peu et que je me blessai encore moins des
observations de cet trange censeur; ma levrette ne fut pas remplace
par un caniche, et mon mcanisme ne fut point modifi. Je dirai plus,
c'est que, dans la suite, si j'avais eu un changement  faire, c'et t
au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici
pourquoi:

Le public (je ne parle pas du public clair), ne comprend gnralement
rien aux effets mcaniques  l'aide desquels on peut animer un automate;
il prouve du plaisir  les voir, et le plus souvent il n'en apprcie le
mrite qu'en raison de la multiplicit des pices qui le composent.

J'avais donn tous mes soins  rendre le mcanisme de mon crivain aussi
simple que possible; je m'tais surtout attach, en surmontant des
difficults inoues,  faire fonctionner cette pice sans qu'on entendt
le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j'avais voulu
imiter la nature, dont les instruments si compliqus fonctionnent
cependant d'une faon tout  fait imperceptible.

Croira-t-on que cette perfection mme, pour laquelle j'avais fait de si
grands efforts, fut dfavorable  mon automate?

Dans les premiers temps de son exhibition, j'entendis plusieurs fois
des personnes qui n'en voyaient que l'extrieur; s'exprimer ainsi:

--Cet crivain est charmant; mais le mcanisme en est peut-tre trs
simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de
grands effets!

L'ide me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de
leur faire produire en diminutif cette harmonie mcanique que font
entendre les machines  filer le lin. Alors le bon public apprcia tout
autrement mon ouvrage, et son admiration s'accrut en raison directe de
l'intensit de ce tohu-bohu. On n'entendait plus que ces
exclamations:--Comme c'est ingnieux! Quelle complication! et qu'il faut
de talent pour organiser de semblables combinaisons!

Pour obtenir ce rsultat, j'avais rendu mon automate moins parfait, et
j'avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour
produire un plus grand effet, chargent leurs rles. Ils font rire, mais
ils s'cartent des rgles de l'art et sont rarement placs parmi les
bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilit, et ma machine
fut remise dans son premier tat.

Mon crivain une fois termin, j'aurais pu faire cesser l'emprisonnement
volontaire auquel je m'tais condamn, mais il me restait  excuter une
autre pice pour laquelle le sjour de la campagne m'tait ncessaire.
Bien que trs compliqu lui-mme, ce second automate, en raison de la
diffrence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier
travail et m'offrait quelques distractions. C'tait un rossignol que
m'avait command un riche ngociant de Saint-Ptersbourg. Je m'tais
engag  produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce
charmant musicien des bois.

Cette entreprise n'tait pas sans offrir des difficults srieuses, car,
si j'avais dj excut plusieurs oiseaux, leur ramage tait tout de
fantaisie, et pour le composer je n'avais consult que mon got. Une
imitation du chant du rossignol tait un travail bien autrement dlicat:
ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables.

Heureusement nous tions dans la saison o ce chanteur habile fait
entendre ses dlicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modle.

De temps en temps aprs ma veille, je me dirigeais vers le bois de
Romainville, dont la lisire touche presque  l'extrmit de la rue que
j'habitais. Je m'enfonais au plus pais du feuillage, et l, couch sur
un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leons de mon
matre (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le
moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immdiatement en
verve).

Il s'agissait d'abord de formuler dans mon imagination les phrases
musicales avec lesquelles l'oiseau compose ses mlodies.

Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva  peu prs frappe:
Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit,
tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons
tranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et
les recomposer par des procds musicaux.

L tait la difficult; je ne savais de la musique que ce qu'un
sentiment naturel m'en avait appris, et mes connaissances en harmonie
devaient m'tre d'une bien faible ressource. J'ajouterai que pour imiter
cette flexibilit de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations,
je n'avais qu'un instrument presque microscopique. C'tait un petit tube
en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d'un tuyau de plume,
dans lequel un piston d'acier, se mouvant avec la plus grande libert,
pouvait donner les divers sons qui m'taient ncessaires; ce tube tait
en quelque sorte le gosier du rossignol.

Cet instrument devait fonctionner mcaniquement: un rouage faisait
mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de
langue, les notes coules et les gazouillements, et guidait le piston
suivant les diffrents degrs de vitesse et de profondeur qu'il tait
ncessaire d'atteindre.

J'avais aussi  donner de l'animation  cet oiseau: je devais lui faire
remuer le bec en rapport avec les sons qu'il articulait, battre des
ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m'effrayait
beaucoup moins que l'autre, car il rentrait dans le domaine de la
mcanique.

Je n'entreprendrai point de dtailler au lecteur les ttonnements et les
recherches qu'il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira
de dire qu'aprs bien des essais, j'arrivai  me crer une mthode
moiti musicale, moiti mcanique; je reprsentai les tons, demi-tons,
pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres
correspondants  des degrs de cercle. Cette mthode rpondit  toutes
les exigences de l'harmonie et de la mcanique, et me conduisit  un
commencement d'imitation que je n'avais plus qu' perfectionner par de
nouvelles tudes.

Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville.

Je m'installai sous un chne, dans le voisinage duquel j'avais souvent
entendu chanter certain rossignol, qui devait tre de premire force
parmi les virtuoses de son espce.

Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus
profond silence.

A peine les derniers sons cessrent-ils de se faire entendre, que des
diffrents points du bois partit  la fois un concert de gazouillements
anims, que j'aurais t presque tent de prendre pour une protestation
en masse contre ma grossire imitation.

Cette leon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais
comparer, tudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement
pour moi que tout  coup, et comme si tous ces musiciens se fussent
donn le mot, ils s'arrtrent, et un seul d'entre eux continua; c'tait
sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-tre le
rossignol dont je parlais tout  l'heure. Ce tnor, quel qu'il ft, me
donna une suite de sons et d'accents dlicieux, que je suivis avec toute
l'attention d'un lve studieux.

Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait
infatigable, et de mon ct je ne me lassais pas de l'entendre; enfin il
fallut nous quitter, car, malgr le plaisir que j'prouvais, le froid
commenait  me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir.
Nanmoins, je sortis de l si bien pntr de ce que j'avais  faire,
que ds le lendemain j'apportai d'importantes corrections  ma machine.
Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis
par obtenir le rsultat que j'avais poursuivi: j'avais imit le chant du
rossignol.

       *       *       *       *       *

Aprs dix-huit mois de sjour  Belleville, je rentrai enfin dans Paris,
chez moi, prs de ma femme, prs de mes enfants; je me retrouvai au
milieu de mes ouvriers, auxquels je n'eus que des flicitations 
adresser.

En mon absence, mes affaires avaient prospr, et de mon ct j'avais
gagn, par l'excution de mes deux automates, la somme norme de sept
mille francs.

Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon
pre! Hlas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes
succs; j'avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes
revers de fortune. Combien il se ft flicit de m'avoir laiss prendre
un tat selon ma vocation, et qu'il et t fier du rsultat que je
venais d'obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mcaniques!




CHAPITRE XII.

La fortune pour lui n'a jamais de caprices

UN _Grec_ HABILE.--SES CONFIDENCES.--LE _Pigeon_ COUSU D'OR.--TRICHERIES
DVOILES.--UN MAGNIFIQUE _truc_!--LE GNIE INVENTIF D'UN CONFISEUR.--LE
PRESTIDIGITATEUR PHILIPPE.--SES DEBUTS COMIQUES.--DESCRIPTION DE SA
SANCE.--EXPOSITION DE 1844.--LE ROI ET SA FAMILLE VISITENT MES
AUTOMATES.


Revenu  une certaine aisance, je pus alors me donner quelques
distractions, revoir quelques amis dlaisss, et entre autres Antonio,
qui n'eut pas le courage de me garder rancune pour l'avoir abandonn
aussi longtemps. Dans nos longues conversations, mon ami ne cessait de
m'encourager  la ralisation des projets que lui-mme avait fait
natre: je veux parler de mes projets de thtre, dont il certifiait
d'avance tout le succs.

Sans ngliger mes travaux, j'avais repris mes exercices d'escamotage, et
je m'tais remis  la recherche d'escamoteurs. Je voulus voir aussi ces
gens adroits qui, faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus
grand thtre, vont dans les cafs excuter leurs tours. Il y a l en
effet des tudes curieuses  faire: ces hommes ont besoin de recourir 
des artifices d'autant plus fins, qu'ils ont affaire  des gens qui ne
se font pas faute de chercher  les djouer. Je rencontrai quelques
types intressants, dans lesquels je trouvai des sujets d'utiles
observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas  me faire
comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens
adroits que je recherchais.

Un escamoteur que j'avais jadis rencontr chez le pre Roujol, et auquel
j'avais rendu un service, me prsenta un jour un nomm D...... C'tait
un jeune homme de figure agrable et distingue; sa mise avait une
certaine recherche, et il se prsentait avec les manires d'un homme du
monde.

--Monsieur, me dit-il en m'abordant, mon ami m'a dit que vous
recherchiez toute personne possdant une certaine adresse. Bien que je
ne veuille pas dbuter prs de vous en m'adressant un compliment, je
vous dirai que, faisant ma profession d'enseigner des tours d'escamotage
aux gens du monde, j'ai pens pouvoir vous montrer des choses qui vous
sont inconnues.

--J'accepte avec empressement votre proposition, rpondis-je, mais je
vous avertis que je ne suis point un commenant.

Cette prsentation se faisait dans mon cabinet; nous nous assmes prs
d'une table sur laquelle je fis servir quelques rafrachissements.
C'tait l, du reste, un pige que je tendais  mon visiteur pour le
rendre plus communicatif.

Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l'exemple  M. le
Professeur, que pour lui indiquer le point de dpart de ses leons, je
lui fis voir ma dextrit  faire sauter la coupe, et j'excutai
diffrents tours.

J'observais D....., pour juger de l'impression que je faisais sur lui.
Aprs tre rest srieux pendant quelques instants, il regarda son
compagnon en faisant un lger clignement d'oeil dont je ne compris pas
la signification. Je m'arrtai un moment, et sans vouloir provoquer une
explication directe, je dbouchai une bouteille de vin de Bordeaux et
lui en versai quelques rasades. J'eus un plein succs: le vin lui dlia
la langue, et au milieu d'une conversation qui commenait  tourner 
l'panchement:

--Il faut, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il en mettant son verre  sec
et en le prsentant sans faon pour le faire remplir, il faut que je
vous fasse un aveu. Sachez donc que j'tais venu ici avec la conviction
que je devais avoir affaire  ce que nous appelons _un pigeon_. Je
m'aperois qu'il en est tout autrement, et comme je ne veux pas
compromettre mes _trucs_, qui sont mon _gagne-pain_, je me contenterai
du plaisir d'avoir fait votre connaissance.

Ces mots, trangement techniques, me semblrent un contraste choquant
avec les manires lgantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me
dcider  abandonner la partie sans connatre au moins quelques secrets
de ce singulier personnage.

--Monsieur, rpondis-je un peu dsappoint, j'espre que vous reviendrez
sur cette dcision, et que vous ne sortirez pas d'ici sans me montrer 
votre tour comment vous _maniez_ les cartes? Vous me devez bien cela.

A ma grande satisfaction, D.... se ravisa.

--Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n'avons
pas du tout la mme manire de travailler.

Il me serait difficile en effet de donner un nom  ce qu'il excuta
devant moi. Ce n'tait pas  proprement parler de la prestidigitation;
c'taient des ruses et des finesses d'esprit appliques aux cartes, et
ces ruses taient tellement inattendues, qu'il tait impossible de n'en
tre pas dupe. Ce _travail_, du reste, n'tait que l'exposition de
quelques principes dont je connus plus tard l'application.

Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une
fois partis, ne peuvent plus s'arrter, D....., entran sans doute, et
par la sincrit des loges que je lui prodiguais, et par le grand
nombre de verres de Bordeaux qu'il avait absorbs, me dit avec cet
panchement familier si commun aux buveurs:

--Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une
confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j'ai seulement quelques
tours que je montre aux amateurs. Ces leons, vous devez le comprendre,
ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il
en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme
s'il et voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir
je vais dans les cercles o j'ai l'adresse de me faire introduire, et
que l, je mets  profit quelques-uns des principes que je vous ai fait
connatre tout--l'heure.

--Alors, vous donnez des sances?

D...... sourit lgrement et rpta ce clignement d'oeil qu'il avait
fait dj  son camarade.

--Des sances? rpondit-il, non, jamais! Ou plutt, oui, j'en donne,
mais  ma faon; je vous expliquerai cela dans un instant. Je veux
d'abord vous amuser, en vous contant comment je parviens  me faire
payer assez gnreusement les leons que je donne  mes amateurs; nous
reviendrons aprs cela  _mes sances_.

Vous saurez que, pour des raisons faciles  deviner, je ne donne jamais
de leons qu' un lve que je suppose avoir la poche bien garnie. En
commenant mes explications, je l'avertis que je le laisse libre de
fixer lui-mme le prix du tour que je vais lui montrer, et, pendant ma
dmonstration, je m'arrte un instant pour excuter un petit intermde
qui doit plus tard forcer sa gnrosit.

Je m'approche de mon _pigeon_, passez-moi le mot.

--Je vous l'ai dj pass.

--Ah! bien; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son
habit, voici un moule qui perce l'toffe et que vous pourriez perdre.

Je jette en mme temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue
tous ses boutons les uns aprs les autres, et de chacun d'eux je feins
de faire sortir une pice d'or.

Je n'ai excut ce tour que comme une plaisanterie sans importance;
aussi je ramasse mes pices en affectant la plus grande indiffrence. Je
pousse mme cette indiffrence jusqu' en laisser comme par mgarde une
ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu.

Je continue ma leon, et ainsi que je m'y attends, mon lve n'y prte
qu'une attention mdiocre, tout proccup qu'il est des rflexions que
je lui ai habilement suggres.

Ira-t-il offrir cinq francs  un homme qui semble avoir sa poche pleine
d'or? Non, c'est impossible; le moins qu'il puisse faire, c'est
d'augmenter d'une pice le nombre de celles que je viens d'taler sous
ses yeux, et cela ne manque jamais d'arriver.

Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi. Quelquefois je suis
assez riche; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j'en suis
rduit  une douzaine de ces charmants _jaunets_, mais ceux-l, je ne
m'en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis
m'en procurer d'autres. Je vous dirai qu'il m'est arriv de dner plus
que modestement, et mme de ne pas dner du tout, ayant sur moi ce petit
trsor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l'entamer.

--Les sances que vous donnez dans les cercles, dis-je  mon narrateur
pour le ramener sur ce chapitre, doivent tre ncessairement plus
fructueuses.

--En effet, mais la prudence me dfend de les donner aussi souvent que
je le voudrais.

--Je ne vous comprends pas.

--Je m'explique. Lorsque je suis dans un cercle, j'y suis en amateur, en
fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je
me trouve, je joue. Seulement, j'ai ma manire de jouer, qui n'est pas
celle de tout le monde, mais il parat qu'elle n'est pas mauvaise,
puisqu'elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger.

Ici mon narrateur s'arrta pour se rafrachir, puis, comme s'il se ft
agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me
montra divers tours, ou plutt diverses escroqueries fort curieuses, et
qu'il excuta avec tant de grce, d'adresse et de naturel, qu'il et t
impossible de le prendre en dfaut.

Il faut savoir ce que c'est que l'amour d'un art ou d'une science dont
on cherche  pntrer les mystres, pour comprendre l'effet que me
produisirent ces coupables confidences.

Loin d'prouver de la rpulsion, du dgot mme pour cet homme, avec
lequel la justice pouvait avoir d'un jour  l'autre un compte  rgler,
je l'admirais, j'tais bahi. La finesse, la perfection de ses tours
m'en faisaient oublier le but blmable.

Le moment vint enfin o les confidences de mon _Grec_ (car c'en tait
un) s'puisrent; il prit cong de moi.

D.... m'eut  peine quitt, que le souvenir de ses confidences me
revenant  l'esprit, me fit monter le rouge au visage. J'eus honte de
moi-mme comme si je m'tais associ  ses coupables manoeuvres; j'en
vins mme  me reprocher svrement l'admiration dont je n'avais pu me
dfendre et les compliments qu'elle m'avait arrachs.

Pour l'acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme 
ma porte. Prcaution inutile! car jamais depuis je n'entendis parler de
lui.

Qui croirait cependant que c'est  la rencontre de D.... et aux
communications qu'il m'avait faites, que je dus plus tard la
satisfaction de rendre un service  la socit, en dmasquant  la
justice une escroquerie dont les plus habiles experts n'avaient pu
trouver le mot?

Dans l'anne 1849, M. B...., juge d'instruction au tribunal de la Seine,
me pria de m'occuper de l'examen et de la vrification de cent cinquante
jeux de cartes, saisis en la possession d'un homme dont les antcdents
taient loin d'tre aussi blancs que ses jeux.

Ces cartes taient en effet toutes blanches, et cette particularit
avait drout jusqu'alors les plus minutieuses investigations. Il tait
impossible  l'oeil le plus exerc d'y dcouvrir la moindre
altration, la plus petite marque, et elles semblaient toutes possder
les qualits des jeux du meilleur aloi.

J'acceptai cette expertise, dans laquelle j'esprais trouver des
subtilits d'autant plus fines qu'elles taient plus caches.

Ce n'tait qu'aprs mes sances que je pouvais me livrer  ce travail
de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, je m'attablais prs
d'une excellente lampe, et j'y restais jusqu' ce que le sommeil ou le
dcouragement vnt me gagner.

       *       *       *       *       *

Je passai ainsi prs d'une quinzaine de jours, examinant tant avec mes
yeux qu'avec une excellente loupe, la matire, la forme et les
imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je
ne pouvais parvenir  rien dcouvrir, et de guerre lasse, je finis par
me ranger de l'avis des experts qui m'avaient prcd.

--Dcidment il n'y a rien  ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant,
un soir, loin de moi sur la table.

Tout--coup, sur le dos brillant d'une des cartes, et prs d'un de ses
angles, je crois apercevoir un point mat qui m'avait chapp
jusqu'alors. Je m'en approche; le point disparat. Mais, chose trange!
il reparat  mes yeux ds que j'en suis loign.

Quel magnifique _truc_! m'criai-je dans l'enthousiasme d'une ide qui
me traversait l'esprit (Le lecteur apprciera, je le pense, le sens de
cette exclamation). C'est bien cela! j'y suis! c'est une marque
distinctive.

Et suivant certain principe que D.... m'avait indiqu dans ses
confidences, je m'assurai que toutes les cartes portaient galement un
point, qui plac  un endroit dtermin en indiquait la nature et la
couleur.

Comprend-on tout l'avantage qu'un Grec pouvait tirer de la possibilit
de connatre le jeu de ses adversaires? D.... avait t surpass dans
cette tricherie, car son point de marque, si fin qu'il ft, ne
disparaissait pas selon le besoin.

Depuis un quart d'heure, je meurs d'envie de communiquer au lecteur un
procd qui certes ne peut manquer de l'intresser, mais je suis retenu
par l'ide que cette ingnieuse fourberie peut tomber entre des mains
criminelles et faciliter de coupables actions.

Pourtant, il est une vrit incontestable: c'est que pour viter un
danger, il faut le connatre. Or, si chaque joueur tait initi aux
stratagmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans
l'impossibilit de s'en servir.

Rflexion faite, je me dcide  faire ma communication.

Je viens de dire qu'un seul point plac  certain endroit sur une carte
suffisait pour la faire connatre. Je vais employer une figure pour le
dmontrer.

Il faut supposer par estimation la carte divise en huit parties dans le
sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure
1re. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur
couleur. La marque se place au point d'intersection de ces divisions.
Voil tout le procd; l'exercice fait le reste.

FIGURE 1re.

               As.   Roi.  Dame. Valet.  Dix.   Neuf.  Huit.  Sept.
           +------+------+------+------+------+------+------+------+
  Coeur. |                                                       |
  Carreau. |                                                       |
  Trfle.  |                                                       |
  Pique.   |                                                       |
           |                                                       |
           |                                                       |
           +------+------+------+------+------+------+------+------+

Quant au procd  employer pour imprimer le point mystrieux dont j'ai
parl plus haut, on me permettra de ne pas l'indiquer, car mon but est
de signaler une fourberie et non d'enseigner  la faire. Il suffira de
dire que vu de prs, ce point se confond avec le blanc de la carte, et
qu' distance, la rflection de la lumire rend la carte brillante,
tandis que la marque seule reste mate.

Au premier abord, il semblera peut-tre assez difficile de pouvoir se
rendre compte de la division  laquelle appartient un point isol sur le
dos d'une carte. Cependant, pour peu qu'on veuille y prter attention,
on pourra juger que celui que j'ai mis pour exemple ne peut appartenir
ni  la seconde ni  la quatrime division verticale, et, par un
raisonnement analogue, on comprendra que ce mme point se trouve en
regard de la deuxime division horizontale. Il reprsentera donc une
dame de carreau.

D'aprs l'explication que je viens de donner, le lecteur, j'en suis sr,
a dj pris son parti sur les cartes blanches.

--Puisqu'il peut en tre ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu'avec
des cartes tarotes, et j'viterai d'tre tromp.

Malheureusement, les cartes tarotes prtent encore plus  l'escroquerie
que les autres, et pour le prouver, je me vois forc de faire une
seconde communication, et peut-tre mme une troisime. Supposons un
tarot form de points ou de toutes autres figures ranges symtriquement
comme le sont d'ordinaire ces genres de dessins.

[Illustration: FIGURE 2.]

Le premier point en partant du haut de la carte,  gauche, ainsi que
dans l'exemple prcdent, reprsentera du coeur; le second en
descendant, du carreau; le troisime du trfle; le quatrime du pique.

Si maintenant,  l'un de ces points, qui sont naturellement placs par
le dessin du tarot pour marquer la couleur de la carte, on ajoute un
autre petit point  l'un des huit endroits que l'on peut se figurer sur
sa circonfrence, on dsignera la nature de la carte.

Ainsi on reprsentera, au point culminant, un as, en tournant  droite
un roi, le troisime sera une dame, le quatrime un valet et ainsi de
suite en suivant pour le dix, le neuf, le huit et le sept.

Il est bien entendu qu'il ne faut qu'un seul point comme dans la figure
2, o celui qui est joint au troisime point ou couleur, reprsentera un
huit de trfle.

Il y a bien encore d'autres combinaisons, mais celles-l sont aussi
difficiles  expliquer qu' comprendre. Ainsi par exemple, j'ai eu 
expertiser des cartes tarotes o il n'y avait vritablement aucune
marque; seulement les dessins du tarot taient plus ou moins attaqus
par la coupe de la carte et cette simple particularit les dsignait
toutes.

Il y a aussi les cartes sur le bord desquelles le _Grec_ en jouant fait
avec son ongle un lger morfil qu'il peut reconnatre au passage. S'il
joue  l'cart, ce sont les rois qu'il a marqus ainsi, et lorsqu'en
donnant les cartes ces dernires se prsentent sous sa main, il peut,
par un tour familier  l'escamotage, les laisser sur le jeu et donner 
la place la carte suivante. Cette substitution peut se faire si
habilement qu'il est impossible d'y rien voir. Enfin, j'ai vu des gens
dont la vue tait si habilement exerce, qu'aprs avoir jou deux ou
trois parties avec le mme jeu, ils pouvaient reconnatre toutes les
cartes.

       *       *       *       *       *

Pour revenir aux cartes frelates, on se demandera comment on peut
changer les jeux, puisque dans les cercles et dans les maisons o l'on
joue, les paquets ne sont dcachets qu'au commencement de la partie.

Eh! mon Dieu, c'est encore bien simple.

On s'informe du marchand de cartes o ces maisons se fournissent. On lui
fait d'abord quelques petits achats pour lier connaissance; on y
retourne plusieurs fois pour le mme motif; puis un beau jour, on se dit
charg par un ami d'acheter une douzaine de sixains ou plus ou moins
selon l'importance du magasin.

Le lendemain, sous prtexte que les jeux ne sont pas de la couleur qui a
t demande, on les rapporte.

Les paquets sont encore cachets, le marchand, plein de confiance, les
change contre d'autres.

Mais le grec a pass la nuit  dcacheter les bandes et  les recacheter
par un procd connu en escamotage; les cartes ont toutes t marques
et remises en ordre; le marchand les a maintenant dans son magasin; le
tour est fait; on les attend  domicile.

Toutes ces supercheries certes sont fort redoutables; eh bien! il y en a
une bien plus redoutable encore, c'est la tlgraphie imperceptible. On
en jugera, lorsque je dirai que sans la moindre apparence de
communication, le _Grec_ peut parfaitement recevoir d'un compre, par
des principes analogues  ceux de ma _seconde vue_, l'annonce du jeu de
son adversaire.

J'aurais certainement beaucoup d'autres _trucs_  signaler, mais je
m'arrte. Je crois en avoir assez dit sur les escrocs et leurs
tricheries pour engager tout joueur  ne tenir les cartes que vis--vis
de personnes dont la probit ne peut tre mise en doute.

Maintenant, autant pour faire oublier les dtails quelque peu
compromettants que je viens de donner, que pour reposer mon esprit de
descriptions qui, j'en suis certain, ont d paratre beaucoup plus
courtes au lecteur qu' moi-mme, je vais revenir  la prestidigitation
proprement dite, en donnant une notice biographique sur un
physicien-sorcier-magicien-prestidigitateur, dont le succs dans Paris
fut, vers cette poque, des plus clatants.

Philippe Talon, originaire d'Alais, prs Nmes, aprs avoir exerc la
douce profession de confiseur  Paris, s'tait vu forc, par suite
d'insuccs, de quitter la France.

Londres, ce pays de Cocagne, cet Eldorado en perspective, tait  deux
pas; notre industriel s'y rendit et ne tarda pas  fonder un nouvel
tablissement dans la capitale des Trois-Royaumes-Unis.

Le confiseur franais avait bien des chances de russite. Outre que les
Anglais sont trs friands de _chatteries_, on sait que la confiserie
franaise a eu, de tout temps, chez les enfants d'Albion, une renomme
qui ne peut tre compare qu' celle dont a joui jadis en France le
_vritable_ cirage anglais.

Nanmoins, malgr ces avantages, il parat que de nouvelles amertumes se
glissrent bientt dans son commerce; les brouillards de la Tamise,
d'autres disent des spculations trop hasardeuses, vinrent fondre les
fragiles marchandises du nouveau magasin et les mirent en dconfiture.

Talon plia bagage une seconde fois et quitta Londres pour aller 
Aberdeen demander l'hospitalit aux montagnards cossais, auxquels en
change il proposa ses sduisantes sucreries.

Malheureusement, les Ecossais d'Aberdeen, fort diffrents des
montagnards de la _Dame Blanche_, ne portent ni bas de soie ni souliers
vernis, et font trs peu d'usage des ptes de jujube et des petits
fours. Aussi le nouvel tablissement n'et pas tard  subir le sort des
deux autres, si le gnie inventif de Talon n'avait trouv une issue 
cette position prcaire.

Le confiseur pensa avec raison que pour vendre une marchandise, il est
bon qu'elle soit connue, et que, pour qu'elle soit connue, il faut
s'occuper de la faire connatre.

Fort de ce judicieux raisonnement, Talon sut bien forcer les Aberdeenois
 manger ses bonbons, aprs toutefois les leur avoir fait payer.

A cette poque, il y avait  Aberdeen une troupe de comdiens qui se
trouvaient dans la position des sucreries de Talon: ces artistes taient
incompris et peu gots.

En vain le directeur avait-il mont une pantomime  grand renfort de
changements  vue et de transformations; le public tait rest sourd 
ses appels ritrs.

Un beau jour, Talon se prsente chez l'impresario cossais:

Monsieur, lui dit-il sans autre prambule, je viens vous faire une
proposition qui, si elle est accepte, remplira votre salle, j'en ai la
conviction.

--Expliquez-vous, Monsieur, dit le directeur affriand, mais peu
confiant dans une promesse qu'il avait de bonnes raisons de croire
difficile  raliser.

--Il s'agit simplement, poursuivit Talon, de joindre  l'attrait de
votre spectacle l'annonce d'une loterie dont je ferai tous les frais.
Voici quelle en sera l'organisation: chaque spectateur en entrant paiera
en sus du prix de sa place la somme de six pences (60 centimes), qui lui
donneront droit :

1 Un cornet de bonbons assortis;

2 Un numro de loterie, avec lequel il pourra gagner le gros lot,
reprsent par un magnifique _bonbon mont_ de la valeur de cinq livres
(125 francs).

Talon promit en outre un divertissement nouveau, dont il confia le
secret avec recommandation de ne pas le divulguer.

Ces propositions ayant t agres, on mit sur le tapis la question
d'intrt. Le marchand de sucreries n'avait aucune raison de tenir la
drage haute au directeur; le march fut donc promptement conclu.

L'intelligent Talon ne s'tait point tromp; le public, allch par
l'appt des bonbons, par l'attrait de la pantomime et par une surprise
qu'on lui promettait, accourut en foule, et remplit la salle.

La loterie fut tire; le gros lot fit un heureux, et les douze ou quinze
cents autres spectateurs, munis de leurs cornets de bonbons, se
consolrent de leur dception en se faisant entre eux des changes de
douceurs.

Dans d'aussi heureuses dispositions, la pantomime fut trouve charmante.

Cependant cette pice tirait  sa fin et l'on n'avait encore d'autre
surprise que celle de ne pas l'avoir encore vu arriver, lorsque tout 
coup,  la fin d'un ballet, les danseurs s'tant rangs en cercle comme
pour l'apparition d'un premier sujet, un bruit aigu se fait entendre, et
un superbe polichinelle, riant de sa voix aigre et chevrotante, s'lance
d'un bond sur le devant de la scne et fait un magnifique cart.

C'tait Talon, revtu des deux bosses de coton et de l'habit paillet.

Notre nouvel artiste s'acquitta avec un rare talent de la danse
excentrique de Polichinelle et fut couvert de bravos.

Pour remercier le public de son bienveillant accueil, le danseur essaya
une rvrence dans l'esprit de son rle, mais il la fit si
malheureusement, que le pauvre Polichinelle tomba violemment sur le ct
sans pouvoir se relever.

On s'approche en toute hte, on soutient le bless. Il se remet un peu;
il veut parler; on coute; il se plaint d'une cte casse et demande
avec instance des pilules de Morisson[11]. On se rend  ses dsirs et un
domestique se hte d'apporter des pilules d'une grosseur exagre.

Le public, qui jusque-l compatissait  la douleur de Polichinelle et se
tenait dans un silencieux attendrissement, commence  flairer une
plaisanterie. Il sourit d'abord, puis rit aux clats, lorsque le malade
prenant une des pilules, l'escamote habilement en feignant de l'avaler
tout d'un trait. Une seconde suit la premire, et la demi-douzaine ayant
pris la mme route, Polichinelle se trouva tout  fait remis, salua
gracieusement et fit sa retraite au lieu de bruyants _hurrahs_.

Philippe venait de faire sa premire sance: le confiseur avait troqu
le bton de sucre d'orge pour celui de magicien.

Cette scne burlesque eut un succs fou. Les recettes qu'elle fit faire,
chaque soir, vinrent rconforter la situation financire du directeur et
de son habile associ, de sorte que le marchand de bonbons, qui avait
liquid son fonds de boutique dans ses reprsentations, n'eut plus qu'
fermer la porte. Il partit pour donner dans d'autres villes des
reprsentations de son nouveau talent.

O le nouveau magicien avait-il puis les lments de son art? Je
l'ignore. Il est probable (c'est toujours avec des probabilits que se
comblent les lacunes de l'histoire), il est probable que Talon avait
appris l'escamotage comme la danse de Polichinelle, pour sa satisfaction
personnelle et le plaisir de ses amis. Ce qu'il y a de certain, c'est
que la sance qu'il donna devant les nafs spectateurs d'Aberdeen ne fut
pas de premire force, et que c'est  la suite de ces premiers succs
qu'il se perfectionna dans l'art auquel il dut plus tard sa rputation.

Abdiquant dsormais les sucreries, le vtement de Polichinelle et la
_pratique_[12], Philippe (c'est ainsi que s'appela ds lors le
prestidigitateur) parcourut les provinces d'Angleterre en donnant
d'abord de trs modestes reprsentations. Puis son rpertoire s'tant
successivement augment d'un certain nombre de tours pris  et l aux
escamoteurs de cette poque, il _attaqua_ les grandes villes et vint 
Glascow, o il se fit construire une baraque en bois pour y donner des
reprsentations.

Pendant la construction de son temple de magie, Philippe distingua,
parmi les ouvriers menuisiers employs  cet ouvrage, un jeune garon de
bonne mine qui lui sembla dou d'une intelligence toute particulire; il
voulut l'attacher  ses entreprises thtrales et le faire paratre en
scne comme aide magicien.

Macalister (c'tait le nom du jeune menuisier) avait inn en lui le
gnie des _trucs_ et des _ficelles_; il n'eut  faire aucun
apprentissage dans cet art mystrieux, et comprenant tout de suite les
finesses de l'escamotage, il composa quelques tours qui lui mritrent
les loges de son matre.

Depuis ce moment, soit par suite du concours de Macalister, soit pour
toute autre cause, tout sembla russir  Philippe, qui se mit 
_travailler en grand_, c'est--dire qu'il abandonna les baraques pour la
scne plus noble du thtre des grandes villes.

Aprs avoir longtemps voyag dans l'Angleterre, il passa en Irlande et
donna des reprsentations  Dublin. Ce fut dans cette ville qu'il fit
l'acquisition de deux tours auxquels il dut plus tard un vritable
succs.

       *       *       *       *       *

Trois Chinois, venus en France pour y prsenter divers exercices trs
surprenants, avaient essay de donner  Paris quelques reprsentations
qui, faute d'une publicit convenable, n'eurent d'autre rsultat que de
brouiller les trois habitants du Cleste-Empire. En France aussi bien
qu'en Chine, lorsqu'il n'y a pas de foin au rtelier, les chevaux se
battent, dit-on; nos trois jongleurs n'en taient pas arrivs  cette
extrmit, mais ils s'taient spars. L'un d'eux s'en alla  Dublin, et
ce fut l que, sur la demande de Philippe, il lui enseigna le tour des
_poissons_ ainsi que celui des _anneaux_.

Le premier de ces trucs une fois acquis, Philippe se trouva trs
embarrass, il lui fallait une robe pour son excution.

Prendre un costume de Chinois et t chose plus que pittoresque,
l'ex-confiseur n'ayant dans la physionomie aucun des caractres d'un
mandarin. Il ne fallait pas non plus songer  une robe de chambre. Si
riche qu'elle et t, la sance de magie et pris un caractre de
sans-faon que le public n'aurait pas tolr.

Philippe sut se tirer de cette difficult: il s'habilla en magicien.
C'tait une innovation hardie, car, jamais jusqu'alors, un escamoteur
n'avait os endosser la responsabilit d'un tel costume.

Possesseur de ces deux nouveaux tours, Philippe conut le projet de
revoir son ingrate patrie et de se rconcilier avec elle en lui
prsentant les rsultats de ses travaux. Il vint donc  Paris dans l't
de l'anne 1841 et donna des reprsentations dans la salle Montesquieu.

Le tour des _poissons_, celui des _anneaux_, un brillant costume de
magicien, un superbe bonnet pointu, une sance bien organise et
convenablement prsente, attirrent chez lui grand nombre de
spectateurs, parmi lesquels le hasard conduisit le directeur d'un des
thtres de Vienne.

       *       *       *       *       *

L'Autrichien, enchant de la reprsentation, proposa, sance tenante, au
prestidigitateur, un engagement  participation de recette.

Philippe accepta d'autant plus volontiers que, pendant la saison pour
laquelle il s'engageait, la salle Montesquieu tait rserve pour des
bals publics. D'un autre ct, cet engagement lui donnait le temps de
faire construire un thtre dans lequel il pourrait  son retour
continuer tranquillement le cours de ses reprsentations.

    Dans le service de l'Autriche,
    Le militaire n'est pas riche:

a dit l'auteur du _Chlet_, et pour ce motif d'opra, ainsi que pour
d'autres encore, notre voyageur n'tait pas sans prouver de vives
inquitudes  l'endroit de ses futures recettes. Il ignorait sans doute
que l'Autriche ne devait cette mauvaise rputation qu' l'exigence de la
versification franaise, et que cette rime _riche_ arrivant aprs une
ngation indispensable  la structure du vers, avait tout naturellement
rendu pauvre le militaire de l'Autriche.

L'artiste ne tarda pas du reste  tre tranquillis; il reconnut que la
capitale de cette nation calomnie de par les rgles de la posie,
valait mieux que sa rputation; il en rapporta pour preuve nombre de
thalers, avec lesquels il paya les frais de construction d'un thtre
que, pendant son absence, on lui avait lev au bazar Bonne-Nouvelle.

Philippe avait encore recrut dans sa route quelques nouveauts. Il
apportait avec lui plusieurs automates qu'il devait montrer dans ses
reprsentations.

L'ouverture de la salle Bonne-Nouvelle fit sensation dans Paris; on vint
en foule voir ce fameux _truc des poissons_, auquel les spectateurs de
la salle Montesquieu avaient dj fait une rputation mrite.

Que le lecteur veuille bien entrer avec moi dans le palais des prestiges
(c'est ainsi que s'appelait ce nouveau temple de magie), je le ferai
assister  quelques-unes des expriences du magicien.

       *       *       *       *       *

Le palais des prestiges n'tait point un monument, ainsi que pouvait le
faire supposer son titre; mais lorsqu'on tait arriv au bout de la
galerie du premier tage du bazar Bonne-Nouvelle, on passait sous une
porte de couloir et l'on tait tout tonn de se trouver dans une salle
fort convenablement distribue pour ce genre de spectacle. Il y avait
des stalles, un parterre, un rang de galeries et un amphithtre. La
dcoration en tait proprette et lgante, et par dessus tout, on y
tait confortablement assis.

Un orchestre, compos de six musiciens d'un talent contestable,
excutait une symphonie avec accompagnement de _mlophone_, sorte
d'accordon rcemment invent par un nomm Lecler, charg de la
direction musicale du _palais_.

Le rideau se lve.

Au grand tonnement des spectateurs, la scne est plonge dans la plus
profonde obscurit.

Un monsieur, tout de noir habill, sort d'une porte latrale et s'avance
vers nous. C'est Philippe; je le reconnais  son accent voil et quelque
peu teint de provenal. Tous les autres spectateurs le prennent pour le
rgisseur; on est interdit; on craint une annonce d'autant plus
fcheuse, que ce monsieur porte le pistolet au poing.

L'incertitude est bientt dissipe; Philippe se fait connatre. Il
annonce qu'il se trouve en retard pour ses prparatifs, mais que, pour
ne pas faire attendre tout le temps ncessaire  l'clairage de son
laboratoire, il va, d'un coup de pistolet, allumer les innombrables
bougies dont la salle est orne.

Bien que l'arme  feu ne soit pas ncessaire  l'exprience, et qu'elle
n'ait d'autre but que de jeter de la poudre aux yeux des spectateurs,
les bougies se trouvent subitement enflammes au bruit de la dtonation.

On bat des mains de toutes parts, et c'est justice, car ce _truc_ est
saisissant de surprise. Si applaudi qu'il soit cependant, il ne l'est
jamais autant qu'il le mrite en raison du temps qu'exige sa prparation
et des mortelles angoisses qu'il cause  l'oprateur.

En effet, ainsi que toutes les expriences o l'lectricit statique
joue le principal rle, cette magique inflammation n'est pas
infaillible. Lorsque ce malheur arrive, la position de l'oprateur se
trouve d'autant plus embarrassante que le phnomne a t annonc comme
une oeuvre de magie. Or, un magicien doit tre tout-puissant, et s'il
n'en est pas ainsi, il doit viter  tout prix ces fiasco qui lui font
perdre aux yeux du public le prestige de son omnipotence.

La scne une fois claire, Philippe commenait sa sance. La premire
partie, compose de tours d'un mdiocre intrt, tait rehausse par la
prsentation de quelques curieux automates, tels que:

Le _Cosaque_, que l'on et pu aussi bien appeler le _Grimacier_, pour
les contorsions comiques auxquelles il se livrait. C'tait du reste un
trs habile escamoteur que ce cosaque, car il faisait passer adroitement
dans ses poches divers bijoux que son matre avait emprunts  des
spectateurs;

Le _Paon magique_, faisant entendre son ramage anti-mlodieux, talant
son somptueux plumage et mangeant dans la main;

Et enfin un _Arlequin_ semblable  celui que possdait Torrini.

Aprs la premire partie de la reprsentation, le rideau se baissait
pour les prparatifs d'une sance que le programme indiquait sous le
titre de: _Une fte dans un palais de Nankin_. Titre attrayant pour les
marchands de cette toffe, mais qui n'avait t choisi, sans doute, que
pour rappeler au spectateur le tour chinois qui devait couronner la
sance.

A cette seconde apparition, la scne tait entirement transforme; les
tapis de tables, assez modestes d'abord, avaient t remplacs par des
brocarts tincelants de dorures et de pierres prcieuses (vues de loin).
Les bougies, dj si nombreuses, s'taient encore multiplies et
donnaient au thtre l'aspect d'une fournaise ardente, vritable demeure
d'un suppt du diable.

Le magicien paraissait. Il tait revtu d'un riche costume que, dans son
admiration, le public estimait d'un prix  puiser les richesses de
Golconde.

La _Fte de Nankin_ commenait par le tour des _anneaux_, venant des
Chinois.

Philippe prenait lgrement entre ses doigts des anneaux de fer qui
avaient vingt centimtres environ de diamtre, et, sans que le public
pt s'expliquer comment, il les faisait entrer les uns dans les autres
et en formait des chanes et des faisceaux inextricables. Puis tout 
coup, quand on croyait qu'il lui serait impossible de dbrouiller son
ouvrage, il l'effleurait du souffle, et les anneaux se sparant,
tombaient  ses pieds.

Ce tour produisait une illusion charmante.

Celui qui lui succdait, et que je n'ai pas vu faire par d'autres que
par Philippe, ne lui cdait pas en intrt.

Macalister, le menuisier cossais, qui servait en scne sous la figure
d'un ngre nomm Domingo, apportait sur une table deux pains de sucre
encore garnis de cet affreux papier que l'picier vend dans son commerce
aux prix des denres coloniales.

Philippe empruntait une douzaine de foulards (non pas des foulards de
compres); il les mettait dans un large canon de fusil, et lorsqu'on lui
avait dsign un des deux pains de sucre, il faisait feu dessus. Il le
cassait ensuite  coup de hache, et tous les foulards s'y trouvaient
runis.

Venait ensuite le _Chapeau de Fortunatus_.

Philippe, aprs avoir fait sortir de ce chapeau, qui n'tait autre que
celui d'un spectateur, une innombrable quantit d'objets, en retirait
enfin des plumes de quoi garnir au moins un lit dredon. Mais ce qui
amusait et faisait surtout rire dans ce tour, c'tait un enfant, que le
prestidigitateur avait fait mettre  genoux au-dessous de cette
singulire avalanche, et qui s'y trouvait compltement enseveli.

Un autre tour  effet tait celui de la _Cuisine de
Parafaragaramus_[13].

Sur l'invitation de Philippe, deux coliers montaient prs de lui sur la
scne. Il les habillait aussitt, l'un en marmiton, l'autre en
cuisinire de bonne maison. Ainsi affubls, les deux jeunes _cordons
bleus_ subissaient toutes sortes de plaisanteries et de mystifications
(c'tait de l'cole Castelli).

L'escamoteur passait ensuite  l'excution du tour. A cet effet, il
suspendait  un trpied un norme chaudron de cuivre entirement plein
d'eau, et il ordonnait aux deux cuisiniers d'y mettre des pigeons morts,
un assortiment de lgumes et force assaisonnements. Alors il chauffait
le dessous du rcipient avec une flamme d'esprit de vin et prononait
quelques paroles sacramentelles. A sa voix, les pigeons, redevenus
vivants, prenaient leur vole en s'chappant de la chaudire. L'eau, les
lgumes et les assaisonnements avaient compltement disparu.

Philippe terminait ordinairement ses soires par le fameux tour chinois,
qu'il appelait pompeusement _les Bassins de Neptune_ ou _les Poissons
d'or_.

Le magicien, revtu de son brillant costume, montait sur une espce de
table basse qui l'isolait du parquet. Aprs quelques volutions pour
prouver qu'il n'avait rien sur lui, il jetait un chle  ses pieds, et
lorsqu'il le relevait, on voyait apparatre un bassin de cristal rempli
d'eau, dans lequel se jouaient des poissons rouges.

Cet exercice se recommenait trois fois avec le mme rsultat.

Voulant enchrir sur ses confrres du Cleste-Empire, le
prestidigitateur franais avait ajout  leur tour une variante qui
terminait gaiement la sance. En jetant une dernire fois le chle 
terre, il en faisait sortir plusieurs animaux, tels que lapins, canards,
poulets, etc.

Ce _truc_ tait excut, sinon gracieusement, du moins de manire 
exciter une vive admiration parmi les spectateurs.

En gnral, Philippe tait trs amusant dans ses soires. Ses
expriences taient excutes avec beaucoup de conscience, d'adresse et
d'entrain, et je n'hsite pas  dire que le prestidigitateur du bazar
Bonne-Nouvelle pouvait passer alors pour un des meilleurs de l'poque.

Philippe quitta Paris, l'anne suivante, et continua depuis  donner ses
sances  l'tranger ou dans les provinces de la France.

Les succs de Philippe n'auraient pas manqu de raviver encore mon dsir
de hter la ralisation de mes projets de thtre, si  cette poque un
malheur ne ft venu me jeter dans un profond dcouragement. Je perdis ma
femme.

Rest seul avec trois enfants en bas-ge, il me fallut, si inhabile que
je fusse aux soins du mnage, en surveiller la direction. Aussi, au
bout de deux ans, vol par les uns, tromp par les autres, j'avais perdu
peu  peu l'aisance que mon travail avait apport dans ma maison, et je
marchais  ma ruine.

Pouss par les exigences de ma position, je songeai  me refaire un
intrieur: je me remariai.

J'aurai tant de fois l'occasion de parler de ma nouvelle pouse, que je
me dispenserai pour le moment de lui rendre le tribut d'loges qui lui
sont si bien dus. D'ailleurs je ne suis pas fch d'abrger ces dtails
d'intrieur, qui, trs importants dans ma vie, ne sont dans ce rcit que
d'un bien faible intrt.

L'exposition de 1844 allait avoir lieu; je demandai et j'obtins
l'autorisation d'y prsenter les objets de ma fabrication. L'emplacement
que l'on m'assigna, situ en face de la porte d'honneur, fut sans
contredit un des plus beaux de la salle.

Je fis riger un gradin circulaire, sur lequel je mis un spcimen de
toutes les pices mcaniques que j'avais excutes jusqu'alors. Dans le
nombre figurait en premire ligne mon _crivain_, que M. G.... avait
bien voulu me confier pour cette circonstance.

J'eus, je puis le dire, les honneurs de l'exposition. Mes produits
taient constamment entours d'une foule de spectateurs d'autant plus
empresss, que le divertissement auquel ils assistaient se donnait
gratis.

Louis-Philippe faisait des visites journalires au Palais de
l'Industrie, et mes automates lui avaient t signals comme mritant
son attention. Il tmoigna le dsir de les voir, et me fit annoncer sa
visite, vingt-quatre heures  l'avance. J'eus donc le temps ncessaire
pour mettre tout en ordre.

Le Roi arriva tenant le Comte de Paris par la main. Je me plaai  sa
gauche pour lui donner l'explication de mes diffrentes pices. La
Duchesse d'Orlans tait prs de moi; les autres membres de la famille
royale formaient cercle autour de Sa Majest. La foule, maintenue par
les gardiens du Palais et les agents de police, laissait un vide autour
de mon exposition.

Le Roi fut d'une humeur charmante et sembla prendre plaisir  tout ce
que je lui prsentai. Il m'interrogeait souvent, et ne manquait aucune
occasion de faire valoir son excellent jugement.

Pour terminer la sance, on s'tait arrt devant mon _crivain_.

Cet automate, on doit se le rappeler, crivait ou dessinait, suivant la
question qui lui tait pose.

Le Roi lui fit cette demande:

Combien Paris renferme-t-il d'habitants?

L'crivain leva la main gauche qu'il tenait appuye sur son bureau,
comme pour indiquer qu'il fallait lui remettre une feuille de papier.
Quand il l'eut reue, il crivit trs distinctement:

Paris contient 998,964 habitants.

Le papier passa des mains du roi dans celles de sa famille, et chacun se
plut  reconnatre la perfection des caractres; mais je vis que
Louis-Philippe avait une critique  me faire; son sourire plein de
finesse l'annonait assez. Aussi ne fus-je point surpris, lorsque me
montrant le papier qui lui tait revenu:

--Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous n'avez peut-tre pas rflchi
que ce chiffre ne se trouvera pas d'accord avec le nouveau recensement,
que l'on est sur le point de terminer.

Contre mon attente, je me sentais  mon aise devant ces illustres
visiteurs.

--Sire, rpondis-je avec assez d'assurance pour un homme peu habitu 
se trouver en face d'une tte couronne, j'espre qu' cette poque mon
automate sera devenu assez intelligent pour faire des corrections, s'il
y a lieu.

Le Roi parut satisfait de ma rponse.

Je profitai de cette bonne disposition pour lui faire connatre que mon
Ecrivain Dessinateur tait galement pote, et j'expliquai que l'on
pouvait lui proposer, sous forme de demande, un quatrain incomplet,
qu'il achverait par le mot rpondant  la question contenue dans les
trois premiers vers.

Le Roi choisit celui-ci:

    Lorsque dans le malheur, accabl de souffrance,
    Abandonn de tous, l'homme va succomber,
    Quel est l'ange divin qui vient le consoler?
              C'est.....

_L'esprance_, ajouta l'crivain sur la quatrime ligne, compltant
ainsi le quatrain.

--C'est vraiment charmant, me dit le Roi. Mais, Monsieur Robert-Houdin,
ajouta-t-il  demi-voix et d'un ton confidentiel: pour faire un pote de
votre crivain, vous lui avez donc donn de l'instruction?

--Oui, Sire, selon mes faibles moyens.

--Alors mon compliment s'adresse au matre plus encore qu' l'lve.

Je m'inclinais pour remercier le Roi, autant pour son compliment que
pour la manire dlicate dont il m'avait t adress.

--Dites-moi, maintenant, Monsieur Robert-Houdin, reprit Louis-Philippe,
je vois, d'aprs la notice place au bas de cet automate, qu'il joint 
son double talent d'crivain et de pote celui de dessinateur. S'il en
est ainsi, voyons, fit-il en s'adressant au Comte de Paris, choisissez
vous-mme le sujet d'un dessin.

Pensant tre agrable au Prince, j'eus recours  l'escamotage pour
influencer sa dcision, et grce  ce stratagme, il choisit une
couronne.

L'automate commena  tracer les contours de cet ornement royal avec la
plus rare perfection, et chacun suivait ce travail avec intrt,
lorsqu' mon grand dsappointement, le crayon du dessinateur, venant 
se casser, la couronne ne put tre acheve.

Dsol de ce contre-temps, je veux faire recommencer; le roi me
remerciant, m'en empcha.

--Puisque vous savez dessiner, dit-il au Comte de Paris, vous achverez
vous-mme cet ouvrage.

Cette sance, outre qu'elle fut le prlude du bienveillant intrt que
me tmoigna plus tard la famille d'Orlans, eut peut-tre
quelqu'influence sur la dcision du jury, qui, j'aime  le croire,
obissant aussi  sa propre conscience, m'accorda une mdaille
d'argent.




CHAPITRE XIII.

PROJETS DE RFORME.--CONSTRUCTION D'UN THATRE AU
PALAIS-ROYAL.--FORMALITS.--RPTITION GNRALE.--SINGULIER
EFFET DE MA SANCE.--LE PLUS GRAND ET LE PLUS PETIT THATRE
DE PARIS.--TRIBULATIONS.--PREMIRE
REPRSENTATION.--PANIQUE.--DCOURAGEMENT.--UN PROPHTE
FAILLIBLE.--RHABILITATION.--SUCCS.


Il pourrait sembler trange de me voir passer tour--tour de mes travaux
en mcanique  mes tudes sur la prestidigitation. Mais si l'on veut
bien rflchir que ces deux sciences devaient concourir au succs de mes
sances, on comprendra facilement que je leur portais un mme degr
d'affection, et qu'aprs avoir parl de l'une je parle de l'autre. Les
proccupations de l'exposition ne me faisaient point oublier mes projets
de thtre.

Les instruments destins  mes futures reprsentations taient sur le
point d'tre termins, car je n'avais jamais cess d'y travailler. Je me
trouvais donc en mesure de commencer mes sances aussitt que l'occasion
s'en prsenterait. En attendant, je m'occupais  noter les diverses
modifications que je me proposais d'apporter  un grand nombre d'ides
reues parmi mes devanciers en escamotage.

Ma sance devait avoir deux caractres bien distincts: l'adresse et la
mcanique, reprsentes par des automates et de la prestidigitation.
L'une devait aider au charme de l'autre en dlassant l'esprit par une
agrable varit.

Me rappelant les principes de Torrini, je rvais une scne lgante et
simple, dgage de ces innombrables instruments en tle vernie, dont
l'assemblage nomm _Pallas_ par les escamoteurs, ressemble plutt  une
boutique de bimbeloterie qu' un cabinet de _Physicien_.

Plus de ces normes couvercles en mtal sous lesquels se mettent les
objets que l'on veut faire disparatre et dont les secrtes fonctions ne
peuvent chapper  l'imagination mme la plus nave. Des appareils en
cristal opaque ou transparent, selon le besoin, devaient suffire pour
toutes mes oprations.

Je voulais, dans l'excution de mes tours, supprimer l'usage des botes
 double fond, dont quelques escamoteurs avaient fait un si grand abus,
ainsi que des instruments destins  donner le change sur l'adresse de
l'oprateur.

La vritable prestidigitation ne doit pas tre l'oeuvre d'un
ferblantier, mais celle de l'artiste lui-mme; on ne vient pas chez ce
dernier dans le but de voir fonctionner des instruments.

On doit penser, d'aprs le blme que j'ai port sur les compres, que
j'en supprimai compltement l'usage. J'ai toujours considr cette
tricherie comme peu digne d'un prestidigitateur, car elle fait douter de
son adresse. D'ailleurs, j'avais plusieurs fois servi moi-mme de
compre, et je me rappelais l'impression dfavorable que cet emploi
m'avait laiss sur le talent de mon partenaire.

Des becs de gaz recouverts de globes dpolis devaient remplacer sur ma
scne ces myriades de bougies ou de cierges, dont l'clat n'a d'autre
rsultat que d'blouir les spectateurs et de nuire ainsi  l'effet des
expriences.

Parmi les rformes que je devais apporter sur la scne, la plus
importante de toutes tait la suppression de ces longs tapis de table
tombant jusqu' terre, sous lesquels on a toujours suppos, avec
quelque raison, un auxiliaire pour les tours d'adresse. Ces immenses
botes  compre devaient tre remplaces par des consoles en bois dor,
genre Louis XV.

Je m'abstenais, bien entendu, de tout costume excentrique.

Il n'est jamais entr dans mes ides de rien changer aux vtement que le
bon got impose, et j'ai toujours pens que les accoutrements bizarres,
loin d'attirer aucune considration  celui qui les porte, jettent au
contraire sur lui de la dfaveur.

Je m'tais trac aussi pour mes reprsentations une ligne de conduite
dont je ne me suis du reste jamais cart: c'tait de ne faire ni
calembourgs, ni jeux de mots, et encore moins de me permettre aucune
mystification, duss-je tre sr d'en obtenir le plus grand succs.

Je voulais, enfin, prsenter des expriences nouvelles dgages de tout
charlatanisme, et sans autres ressources que celles que peuvent offrir
l'adresse des mains et l'influence des illusions.

C'tait, on le voit, une rgnration complte des sances de
prestidigitation.

Mais le public accepterait-il ces importantes rformes? se
contenterait-il de cette lgante simplicit? L tait mon inquitude.

Il est vrai que j'tais encourag dans cette voie de rformes par
Antonio, le confident habituel de mes plans et de mes penses.

--Ne vous inquitez pas du succs, me disait-il, n'avez-vous pas pour
vous encourager des prcdents qui attestent le bon got du public et sa
facilit  accepter les rformes bases sur la raison?

Rappelez-vous Talma, apparaissant tout--coup sur la scne du
Thtre-Franais, revtu de la simple toge antique, alors qu'on jouait
les tragdies en habit de soie, en perruque  poudre et en talons
rouges.

Je me rendais  ce raisonnement, sans reconnatre toutefois la justesse
de la comparaison. En effet, Talma pouvait imposer son got au public
par l'autorit de son talent et de sa rputation; tandis que moi, qui
n'avais encore aucun grade dans la hirarchie des adeptes de la magie,
je tremblais de voir mes innovations mal accueillies.

       *       *       *       *       *

Nous tions au mois de dcembre de l'anne 1844. N'ayant plus rien qui
pt dsormais m'arrter, je me dcidai  frapper le grand coup,
c'est--dire qu'un matin je sortis, bien dtermin  chercher enfin
l'emplacement de mon thtre.

Je passai la journe entire le nez au vent, tchant de trouver un
endroit qui runt  la fois les convenances de quartier, les chances de
recettes et beaucoup d'autres avantages. Je m'arrtais de prfrence aux
plus beaux emplacements, devant les plus belles maisons, mais je ne
rencontrais rien qui me satisft compltement.

Au bout de recherches, j'en vins  rabattre singulirement de mes
prtentions et de mes exigences. Ici c'tait un prix fabuleux pour un
local qui ne me convenait qu' moiti; l, des propritaires qui ne
voulaient pour aucun prix une salle de spectacle dans leurs maisons;
enfin partout des obstacles et des impossibilits.

Je courus ainsi tout Paris, pendant quinze jours, passant
alternativement des plus vastes aux plus modestes demeures, et je finis
par me convaincre que le sort s'tait dcidment dclar contre mes
projets.

Antonio me tira d'affaire. Ce brave ami, qui avait bien voulu s'occuper
de ces recherches, vint m'annoncer qu'il avait trouv pour moi, dans le
Palais-Royal, un appartement pouvant tre facilement converti en salle
de spectacle.

Je me rendis aussitt au numro 164 de la galerie de Valois, o je
trouvai, en effet, runies toutes les conditions que j'avais si
longtemps cherches ailleurs.

Le propritaire de cette maison rvait vainement, depuis longtemps
aussi, un locataire bnvole qui, tout en lui payant un prix exorbitant
pour son appartement, y entrt sans demander aucune rparation. Que l'on
juge si je fus bien accueilli, lorsque j'accordai non-seulement le prix
qui m'tait demand, mais que je passai en outre par toutes les
exigences d'impositions, de portes et fentres, de concierge, etc.
J'aurais donn bien plus encore, tant j'avais peur que cette maison si
dsire ne vnt  m'chapper.

Le march une fois conclu, je m'adressai  un architecte, qui ne tarda
pas  me prsenter le plan d'une charmante petite salle que j'adoptai
immdiatement. Quelques jours aprs on se mit  l'oeuvre; les cloisons
furent abattues, le terrain fut dbarrass et les charpentiers
commencrent l'rection de mon thtre. Il devait contenir de cent
quatre-vingts  deux cents personnes.

Quoique petite, cette salle tait tout ce qu'il fallait pour mon genre
de spectacle. En supposant, d'aprs mon fameux calcul de supputations,
qu'elle ft constamment pleine, son exploitation devenait pour moi une
excellente affaire.

Antonio, toujours plein de zle pour mes intrts, rendait des visites
assidues  mes ouvriers et stimulait leur activit.

Un jour, mon ami fut frapp d'une ide subite:

--Ah , me dit-il, avez-vous pens  demander  la prfecture de police
la permission de construire votre thtre?

--Pas encore, rpondis-je, avec tranquillit. On ne peut me la refuser,
puisque cette construction ne change rien aux dispositions
architecturales de la maison.

--C'est possible, ajouta Antonio, mais  votre place je ferais
immdiatement cette dmarche, afin de n'avoir pas plus tard quelque
difficult  redouter de ce ct.

Je suivis son conseil, et nous nous rendmes ensemble au bureau de M.
X..... qui avait alors la direction des affaires thtrales.

Aprs une heure d'antichambre, nous fmes introduits devant le chef de
bureau. Celui-ci, absorb en ce moment par une lecture intressante, ne
sembla pas mme s'apercevoir de notre prsence.

Au bout de dix minutes cependant, M. X.... posa lentement son livre,
ouvrit et ferma quelques tiroirs, sonna le garon de bureau, donna des
ordres, releva ses lunettes, et nous fit signe qu'il tait dispos 
couter une phrase que j'avais dj commence deux ou trois fois, sans
pouvoir la finir.

Cet impertinent sans-faon me faisait bouillir le sang; pourtant, je dis
aussi poliment que me le permettait le dpit: Je viens, Monsieur, vous
demander l'autorisation d'ouvrir, dans un des btiments du Palais-Royal,
une salle de spectacle destine  des sances de prestidigitation et 
l'exposition de pices mcaniques.

--Monsieur, me rpondit assez schement le chef de bureau, si c'est le
Palais-Royal que vous avez choisi pour l'emplacement de votre salle, je
puis vous annoncer que vous n'obtiendrez pas la permission.

--Pourquoi cela, Monsieur? demandai-je tout constern.

--Parce qu'une dcision ministrielle s'oppose  ce qu'aucun nouvel
tablissement se forme dans cette enceinte.

--Mais, Monsieur, pensez donc que rien ne me faisant connatre cette
dcision, j'ai lou un appartement pour un long bail et que mon thtre
est ce moment en voie de construction. C'est ma ruine que ce refus
d'autorisation; voyons, que voulez-vous que je fasse maintenant?

--Ce n'est point mon affaire, rpliqua ddaigneusement le bureaucrate,
je ne suis pas entrepreneur de spectacle. Sur ce, M. X....., suivant la
mthode employe par MM. les avocats et mdecins pour annoncer qu'une
consultation est termine, se leva, nous reconduisit jusqu' la porte
et, tournant lui-mme le bouton, nous indiqua clairement ce qui nous
restait  faire.

Aussi dsesprs l'un que l'autre, nous restmes, Antonio et moi, plus
d'une heure  la porte de la prfecture de police, nous creusant
vainement la tte pour sortir de ce pas critique. Malgr nos
raisonnements, nous arrivions toujours  cette conclusion dsolante, que
nous n'avions d'autre parti  prendre que d'arrter les travaux de
construction, et chose plus dsolante encore, d'entrer en composition
avec le propritaire B.... pour la rsiliation de mon bail.

C'tait ma ruine, Antonio le comprenait comme moi et ne pouvait s'en
consoler.

--Eh mais! fit-il tout--coup en se frappant le front.... une ide....
Dites-moi:  l'poque de l'exposition dernire, n'avez-vous pas vendu
une pendule mystrieuse  un banquier, M. Benjamin Delessert?

--En effet, mais quel rapport peut-il y avoir entre....

--Comment, vous ne comprenez pas? M. Delessert est frre du prfet de
police. Allez le voir, on le dit excellent; peut-tre vous donnera-t-il
un bon conseil et mme mieux que cela. S'il voulait parler  son frre
en votre faveur, nous serions sauvs, car M. Gabriel Delessert est tout
puissant en affaire de thtre.

J'adoptai avec transport le conseil d'Antonio et je le mis tout de suite
 excution.

M. Benjamin Delessert me reut avec bont, me complimenta sur ma
pendule, dont il tait trs satisfait, et me fit visiter sa magnifique
galerie de tableaux, o elle se trouvait place.

Enhardi par ce bienveillant accueil, je lui fis part de l'embarras o je
me trouvais.

--Allons, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, consolez-vous; nous
pourrons peut-tre arranger cette affaire. Prcisment je donne une
grande soire mercredi prochain, et mon frre doit y assister.
Faites-moi le plaisir d'y venir galement; vous nous donnerez une petite
sance de vos tours d'adresse, et lorsque M. le Prfet vous aura
apprci, je lui parlerai de votre affaire avec tout l'intrt que je
vous porte.

Le mercredi, je me rendis chez mon nouveau protecteur, qui eut la bont
de me prsenter  quelques-uns de ses invits, en faisant, de confiance,
un grand loge de mes talents en prestidigitation. Du reste, ma sance
eut lieu, et si je dois en juger par les flicitations que je reus, je
puis dire qu'elle justifia ces compliments anticips.

Huit jours s'taient  peine couls depuis cette soire, que je reus
du Prfet de police une invitation de passer  son cabinet. Je m'y
rendis en toute hte, et M. Gabriel Delessert m'annona que, grce 
l'insistance qu'il y avait mise, il tait parvenu  faire revenir le
ministre sur sa dcision. Vous pouvez donc maintenant, ajouta-t-il,
aller prendre votre permission dans les bureaux de M. X..., o elle a
t dpose pour quelques formalits.

J'tais curieux de voir la rception qui me serait faite, lorsqu'au
sortir du cabinet de son suprieur, je courus chez le chef de bureau.

Cette fois, M. X.... se montra  mon gard d'une politesse si outre,
qu'elle compensait largement les faons cavalires dont il avait us
lors de notre premire entrevue. Loin de me laisser debout, il m'et
offert volontiers deux chaises au lieu d'une, et lorsque je sortis de
son cabinet, il m'accabla de tous les gards que l'on doit  un homme
protg par un pouvoir suprieur. J'tais trop heureux pour garder
rancune  M. X.... de ses procds; nous nous quittmes donc
parfaitement rconcilis.

Je fais maintenant grce au lecteur des tribulations sans nombre qui
signalrent mon interminable construction; les mcomptes de temps et
d'argent dans ces sortes d'affaires sont choses trop ordinaires pour
qu'il en soit question ici.

Le terme de ces ennuis arriva, et ce fut avec le plus vif plaisir que je
vis le dernier des ouvriers disparatre pour ne plus revenir.

Nous tions alors au milieu du mois de juin; j'esprais dbuter dans les
premiers jours de juillet. A cet effet, je htai mes prparatifs, car
chaque jour tait une perte norme, attendu que je dpensais beaucoup et
que je ne gagnais rien.

Plusieurs fois en famille et devant Antonio, j'avais rpt la mise en
scne et le _boniment_ de mes expriences.

Quelques-uns de mes lecteurs ne comprennent peut-tre pas le sens du mot
_boniment_; je vais l'expliquer.

Ce mot, tir du vocabulaire des anciens escamoteurs, n'a pas
d'quivalent dans la langue franaise. Comment, en effet, exprimer ce
que l'on dit en excutant un tour? Ce n'est pas un discours, encore
moins un sermon, une narration, une description. Le _boniment_ est tout
simplement la fable destine  donner  chaque tour d'escamotage
l'apparence de la vrit. Il m'arrivera quelquefois encore, pour des
raisons analogues  celle-ci, de me servir de mots techniques, mais
j'aurai soin d'en donner la signification.

J'avais donc dj fait quelques rptitions partielles; je rsolus d'en
faire une qui prcdt la rptition gnrale. Comme je n'tais pas
entirement sr de la russite de mes expriences, je n'invitai qu'une
demi-douzaine d'amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la
plus grande svrit. Cette sance fut fixe au 25 juin 1845.

Ce jour-l, je fis mes prparatifs avec autant de soin que si j'eusse
d, le soir mme, faire mon grand et solennel dbut. Je dis solennel,
car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j'tais possd
d'une panique anticipe,  laquelle je ne pouvais attribuer d'autre
cause que mon tempramment excessivement nerveux et impressionnable.

Je passais mes nuits dans une complte insomnie; l'apptit m'avait
entirement abandonn, et ce n'tait qu'avec un serrement de coeur
indfinissable que je pensais  mes sances. Moi, qui jusqu'alors avais
trait si lgrement les reprsentations que je donnais devant mes amis;
moi, qui avais obtenu prs des habitants d'Aubusson un vritable succs
de dbut, je tremblais comme un enfant.

C'est qu'autrefois je donnais mes sances devant des spectateurs
toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prts  sourire;
c'est qu'autrefois le plus ou moins de succs de mes expriences
n'entranait aucune consquence pour l'avenir. Maintenant, j'allais
paratre devant un vritable public, et je tremblais  la seule pense

    De ce droit qu' la porte il achte en entrant.

Au jour indiqu,  huit heures prcises, mes amis tant arrivs, le
rideau se leva; je parus sur la scne.

Une demi-douzaine de sourires accueillirent mon entre; cela raffermit
mon courage et me donna mme un certain aplomb.

La premire de mes expriences fut prsente assez convenablement. Et
pourtant le _boniment_ tait bien mal su et surtout bien mal dit! Je le
rcitais  la faon d'un colier qui cherche  se rappeler sa leon. La
bienveillance de mes spectateurs m'tait acquise, je continuai
bravement.

Pour faire comprendre ce qui va suivre, il est bon de dire que, pendant
la journe, des nuages pais avaient concentr sur Paris une atmosphre
lourde et touffante. La brise du soir, loin d'apporter de la fracheur,
envoyait jusque dans l'intrieur des appartements des bouffes d'air
chaud, souffles comme par un calorifre.

Or, j'en tais  peine arriv au milieu de la premire partie, que dj
deux de mes spectateurs subissaient l'influence soporifique du temps et
de mon _boniment_. J'excusais d'autant plus les deux dormeurs que,
moi-mme, je sentais peu  peu s'appesantir mes paupires. N'ayant pas
l'habitude de dormir debout, je tenais bon.

Mais, on le sait, rien n'est contagieux comme le sommeil; aussi
l'pidmie fit-elle de rapides progrs. Au bout de quelques instants, le
dernier des _survivants_ laissa tomber sa tte sur sa poitrine et
complta un sextuor, dont les ronflements, allant toujours _crescendo_,
finirent par couvrir ma voix.

Cette situation tait accablante. J'essayai, en parlant plus haut, de
combattre l'engourdissement de mes spectateurs; je ne russis qu' faire
entr'ouvrir une ou deux paupires qui, aprs quelques clignements
bahis, se refermrent aussitt.

Enfin la premire partie de la sance se termina tant bien que mal; le
rideau se baissa pour l'entr'acte.

Avec quel plaisir je m'tendis dans un fauteuil pour goter un instant
de repos! Cinq minutes devaient me suffire; je me les accordai d'autant
mieux, qu'il ne me fut pas possible de faire autrement, car je
m'endormis aussitt.

Mon fils, qui me servait en scne, n'avait pas attendu jusque-l: il
s'tait, sans plus de faon, tendu sur le tapis et dormait d'un profond
sommeil, tandis que ma femme, nergique et courageuse, luttant contre
l'ennemi commun, veillait prs de moi, et dans sa tendre sollicitude, se
gardait bien de troubler un repos qui m'tait si ncessaire. D'ailleurs
elle avait regard par le _trou_ du rideau, et nos spectateurs lui
semblaient si heureux, qu'elle ne voyait aucune difficult  prolonger
leur batitude. Mais insensiblement ses forces trahirent son courage, et
ne pouvant rsister  l'attrait de se joindre au choeur gnral, elle
s'endormit  son tour.

De son ct, le pianiste, qui formait  lui seul mon orchestre, ayant
vu le rideau baiss et le plus grand silence rgner sur ma scne, pensa
que ma reprsentation tait termine et se dcida  partir.

Or, le concierge avait pour consigne de fermer le robinet gnral du gaz
lorsqu'il verrait descendre le pianiste. Ce dpart devait lui annoncer
que la reprsentation tait finie. Mon employ, voulant montrer son
exactitude au dbut de son service, se hta d'obir  mes injonctions,
et il plongea la salle dans la plus complte obscurit.

Il y avait environ deux heures que nous jouissions de ce bienfaisant
sommeil, lorsque je fus rveill en sursaut par un bruit confus de voix
et de rclamations. Je me frotte aussitt les yeux et cherche o je
suis. Ne voyant rien, la frayeur me saisit au milieu de cette profonde
obscurit. Suis-je donc aveugle? m'criai-je tout mu, je n'y vois
plus!

--Eh! parbleu, nous n'y voyons pas non plus! s'crie une voix que je
reconnais pour tre celle d'Antonio. De grce, donnez-nous de la
lumire!

--Oui, oui, de la lumire! rptrent en choeur nos cinq autres
spectateurs.

Chacun de nous fut bientt sur pied; le rideau qui nous sparait des
rclamants fut lev, puis, ayant allum des bougies, nous vmes cinq de
nos dormeurs qui se frottaient les yeux et cherchaient  se reconnatre,
tandis que le pauvre Antonio sortait en maugrant des stalles, sous
lesquelles il tait tomb pendant son sommeil.

Tout s'expliqua alors; on rit beaucoup de l'aventure et l'on se spara
en remettant la partie  une autre fois.

Du 25 juin au 1er juillet, poque fixe pour ma premire
reprsentation, il n'y avait que cinq jours. A quiconque sait ce que
sont les prparatifs d'une premire reprsentation, et surtout ceux,
beaucoup plus importants encore, de l'ouverture d'un thtre, ce laps de
temps devra sembler bien court, car il reste toujours tant  faire dans
les derniers moments! Aussi le 1er juillet tait arriv que je
n'tais point en mesure de jouer. Ce ne fut que trois jours aprs qu'eut
lieu l'ouverture depuis si longtemps annonce.

Ce jour-l, par une concidence bizarre, l'Hippodrome et les _Soires
fantastiques_ de Robert-Houdin, la plus grande et la plus petite scne
de Paris, faisaient leur dbut.

Le 3 juillet 1845, on vit placardes sur les murs de la capitale deux
affiches: l'une norme, c'tait celle de l'Hippodrome; l'autre, beaucoup
plus modeste, annonait mes reprsentations. Ainsi que dans la fable du
chne et du roseau, le grand thtre, malgr l'habilet de ses
administrateurs, a subi de nombreuses pripties de fortune; le petit a
joui constamment de la faveur publique.

J'ai religieusement conserv une preuve de cette premire affiche, dont
le format et la couleur sont, du reste, invariablement rests les mmes
depuis cette poque.

Je la copie textuellement ici, tant pour donner une ide de la
simplicit de sa rdaction, que pour rappeler le programme des
expriences que j'offrais alors  la curiosit publique:

  =====================================================================
                    AUJOURD'HUI JEUDI 3 JUILLET 1845

                         PREMIRE REPRSENTATION
                                   DES
                          SOIRES FANTASTIQUES
                                   DE
                              ROBERT-HOUDIN,

                    =Automates, Prestidigitation, Magie.=

    La Sance sera compose d'expriences entirement nouvelles, de
                     l'invention de M. ROBERT-HOUDIN,

                                TELLES QUE:

  La Pendule cabalistique.         | Pierrot dans l'oeuf.
  Auriol et Debureau.              | Les Cartes obissantes.
  L'Oranger.                       | La pche miraculeuse.
  Le Bouquet mystrieux.           | Le Hibou fascinateur.
  Le Foulard aux surprises.        | Le Ptissier du Palais-Royal.

    =Ouverture des bureaux  7 h. 1/2.--On commencera  8 heures.=

                            PRIX DES PLACES:

  Galerie, 1 fr. 50.--Stalles, 3 fr.--Loges, 4 fr.--Avant-scnes, 5 fr.
  =====================================================================

J'ai dj expliqu plus haut les effets de quelques-unes des pices
mcaniques portes sur ce programme, c'est--dire _la Pendule
cabalistique_, _Auriol et Debureau_, _le Ptissier du Palais-Royal_ et
_l'Oranger_. Ce que je n'ai point expliqu, c'est le _boniment_ dont la
prsentation de chaque pice est accompagne et qui donne lieu  une
srie de tours d'escamotage de la plus grande difficult. Pour mieux
s'en rendre compte, je renverrai le lecteur  la fin de cet ouvrage, o
j'ai plac la description de toutes mes expriences, afin que mon rcit
n'en ft pas interrompu.

Le jour de ma premire reprsentation tait enfin arriv. Dire comment
je passai cette mmorable journe serait chose impossible: tout ce que
je me rappelle, c'est qu' la suite d'une insomnie fivreuse, cause par
la multiplicit de mes occupations, je dus tout organiser, tout prvoir,
car j'tais  la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle
effrayante responsabilit pour un pauvre artiste, dont la vie s'tait
passe jusque-l devant ses outils!

A sept heures du soir, mille choses me restaient encore  faire, mais
j'tais dans un tat de surexcitation qui doublait mes forces et mon
nergie; je vins  bout de tout.

Huit heures sonnrent et retentirent dans mon coeur comme la dernire
heure du condamn; jamais,  aucune poque de ma vie, je n'prouvai
pareille motion, pareille torture. Ah! si j'avais pu reculer! s'il
m'avait t possible de fuir, d'abandonner cette position que j'avais si
longtemps dsire, avec quel bonheur je me serais remis  mes paisibles
travaux! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le
dire; car les trois quarts de ma salle taient occups par des personnes
sur l'indulgence desquelles je pouvais compter.

Je fis un dernier effort sur ma pusillanimit.

--Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune,
l'avenir de ma famille; du courage!

Cette pense me ranima; je passai  plusieurs reprises la main sur mes
traits contracts, je fis lever le rideau, et, sans rflchir davantage,
je m'avanai rsolument sur la scne.

Mes amis, qui n'ignoraient pas mes souffrances, me salurent de quelques
bravos.

       *       *       *       *       *

Cet accueil bienveillant me rendit la confiance et, ainsi qu'une douce
rose, rafrachit mon esprit et mes sens; je commenai.

Prtendre que je m'en acquittai passablement, serait faire preuve
d'amour-propre, et je serais pourtant bien excusable, car  chaque
instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d'approbation.
Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public
payant? Je me faisais volontiers illusion, et mes expriences y
gagnrent.

La premire partie tait termine; le rideau se baissa pour l'entr'acte.
Ma femme vint aussitt m'embrasser avec effusion pour m'encourager et me
remercier de mes courageux efforts.

Je puis l'avouer maintenant: je crus que seul j'avais t svre envers
moi, et qu'il tait possible que tous ces applaudissements fussent de
bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrme; et pourquoi m'en
cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux, que je me
htai d'essuyer, afin que l'attendrissement ne nuist pas aux apprts de
la seconde partie de ma sance.

Le rideau se leva de nouveau, et je m'approchai des spectateurs avec le
sourire sur les lvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par
celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite  l'unisson de ma
belle humeur.

Combien de fois depuis n'ai-je pas constat cette facult imitative du
public? tes-vous nerveux, contrari, mal dispos? votre figure
porte-t-elle l'empreinte d'une impression fcheuse? aussitt votre
auditoire, imitant la contraction de vos traits, fronce le sourcil,
devient srieux et parat peu dispos  vous tre favorable. Entrez en
scne, au contraire, la face panouie, les fronts les plus sombres
s'claircissent. Chacun semble dire  l'artiste: Bonjour un tel, ta
figure me plat; je n'attends que l'occasion de t'applaudir. Tel
semblait tre en ce moment mon public.

L'enjouement m'tait d'autant plus facile, que je commenai par mon
exprience de prdilection, le foulard aux surprises, macdoine de tours
d'adresse. Aprs avoir emprunt un foulard, j'en faisais successivement
sortir une multitude d'objets de toute nature, tels que des bonbons,
des plumets de toute grandeur, jusqu' celui de tambour-major, des
ventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une norme
corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour
russit parfaitement; il est vrai que je le possdais au bout des
doigts.

Je continuai par la prsentation de _l'oranger_. J'avais lieu de compter
sur ce tour, car dans mes rptitions intimes c'tait un de ceux dont je
m'acquittais le mieux.

Je fis d'abord quelques escamotages qui lui servaient d'encadrement, et
je m'en tirai  merveille. Je pouvais donc croire que j'allais obtenir
un vritable succs, lorsque tout  coup une pense subite me traversa
l'esprit et vint paralyser compltement mes moyens. J'tais possd
d'une panique qu'il faut avoir prouve pour la comprendre. Je vais
tcher de la rendre sensible par une comparaison.

Lorsqu'on commence  nager, le professeur vous fait cette recommandation
importante: Ayez confiance, et tout ira bien. Si l'on suit cet avis, on
se soutient facilement sur l'eau, et il semble que ce soit chose toute
naturelle; alors on sait nager.

Mais il arrive parfois qu'une rflexion prompte comme l'clair saisit
votre esprit: Si les forces allaient me manquer! se dit-on. Ds lors on
prcipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse,
l'eau ne soutient plus, on barbote, on s'enfonce, et si une main
secourable ne vient  votre secours, vous tes perdu.

Telle tait ma situation sur la scne; j'avais t subitement saisi de
cette pense: Si j'allais me tromper! Et tout aussitt, comme si
j'tais sous l'action d'un ressort qui se dtend, je commence  parler
vite, je redouble de vitesse tant j'ai hte de finir, je me trouble, et
comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes
ides.

Oh! alors j'prouve une torture, une angoisse que je ne saurais dcrire,
mais qui pourrait tre mortelle si elle se prolongeait.

Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grce 
applaudir; ils se taisent. J'ose  peine regarder dans la salle, et mon
exprience se termine sans que je sache comment.

Je passe  la suivante; mais mon systme nerveux est mont  un degr
d'irritabilit qui ne me permet plus d'apprcier ce que je fais. Je sens
seulement que je parle avec une volubilit tourdissante, de sorte que
les quatre derniers tours de ma sance se trouvent faits en quelques
minutes.

Le rideau se baissa fort heureusement: j'tais  bout de mes forces; un
peu plus, et j'allais tre oblig de demander grce.

De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit
cette premire sance. J'avais la fivre, on doit le comprendre; mais ce
mal n'tait rien en comparaison des souffrances morales dont j'tais
accabl. Je ne me sentais plus l'envie ni le courage de reparatre en
scne, je voulais vendre, cder, donner mme au besoin un tablissement
dont l'exploitation tait au-dessus de mes forces.

--Non, me disais-je, je ne suis pas n pour cette vie d'motions; je
veux quitter cette atmosphre brlante du thtre; je veux, au prix mme
d'un brillant avenir, retourner  mes douces et tranquilles occupations.

Le matin, incapable de me lever, et du reste fermement rsolu  en
rester l de mes reprsentations, je fis ter l'affiche qui annonait la
sance du soir.

J'avais pris mon parti sur toutes les consquences de cette rsolution.
Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et
je cdai mme  l'imprieux besoin d'un sommeil que je m'tais longtemps
refus.

Mais me voici enfin arriv au moment o je vais laisser, pour n'y plus
revenir, les tristes et ennuyeux dtails des nombreuses infortunes qui
ont prcd mes reprsentations. On ne verra pas sans quelque surprise 
quelle futile circonstance je dus de sortir de ce dcouragement, qui me
semblait devoir durer toujours.

Personne n'ignore que les impressions prouves par les gens nerveux
sont aussi vives que peu durables, et j'ai dj dit que mon tempramment
tait minemment impressionnable.

Le repos que j'avais pris dans la journe et que je gotai dans la nuit
qui suivit, rafrachit mon sang et mes ides. J'envisageai ds lors ma
situation sous un aspect tout autre que la veille. Dj mme je ne
pensais plus  vendre mon thtre, lorsqu'un de mes amis, ou soi-disant
tel, vint me rendre visite.

Aprs m'avoir exprim ses regrets de la fin malheureuse de mes dbuts,
auxquels il assistait:

--Je suis entr te voir, me dit-il, parce que j'ai vu ton tablissement
ferm et que j'tais bien aise de t'exprimer ma faon de penser  ce
sujet. Je te dirai donc, pour te parler franchement (j'ai remarqu que
cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelques mauvais
compliments que l'on veut faire passer  la faveur d'une amicale
franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter
une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en
prenant de bonne grce un parti auquel tu aurais t contraint tt ou
tard. Du reste, ajouta-t-il d'un air capable, je l'avais bien prdit;
j'ai toujours pens que tu faisais une folie et que ton thtre ne
serait pas plus tt ouvert que tu serais oblig de le fermer.

Ces mauvais compliments, adresss sous le manteau d'une franchise
apocryphe, me blessrent vivement. Il m'tait facile de reconnatre que
ce donneur d'avis, sacrifiant  son amour-propre la faible affection
qu'il avait pour moi, n'tait venu me voir que pour faire talage de sa
perspicacit et de la justesse de ses prvisions, dont il ne m'avait
jamais dit un mot. Or, ce prophte infaillible, qui prvoyait si bien
les vnements, tait loin de se douter du changement qu'il oprait en
moi. Plus il parlait, plus il m'affermissait dans la rsolution de
continuer mes reprsentations.

--Qui te fait croire que mon tablissement soit ferm? lui dis-je d'un
ton qui n'avait rien d'affectueux. Si je n'ai point jou hier c'est que,
bris par la fatigue que j'ai supporte depuis quelque temps, j'ai
voulu, mes dbuts une fois termins, me reposer au moins un jour. Tes
prvisions se trouveront donc fort en dfaut, lorsque tu sauras que je
joue ce soir mme. J'espre, dans ma seconde reprsentation, prendre une
revanche devant le public, et cette fois, je serai jug moins svrement
par lui que par toi. J'en ai l'assurance.

La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se
prolonger; mon donneur de conseils, mcontent de ma rception, me
quitta.

Je ne l'ai jamais revu depuis.

Je ne garde aucune rancune  cet ami. Au contraire, s'il lit ce rcit,
qu'il reoive ici l'expression de mes remercments pour l'heureuse
rvolution qu'il a si promptement opre en moi, en blessant au vif mon
amour-propre.

Des affiches furent aussitt placardes pour annoncer la reprsentation
du soir, et tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma
sance o j'avais besoin d'apporter des modifications, je fis
tranquillement mes prparatifs.

Cette seconde sance marcha beaucoup mieux que je ne l'eusse espr, le
public se montra satisfait. Malheureusement ce public tait peu
nombreux, et consquemment la recette trs faible. Nanmoins, j'acceptai
ce mcompte avec philosophie, car le succs que je venais d'obtenir me
donnait confiance en l'avenir.

Au reste, je ne tardai pas  avoir des sujets rels de consolation.

Les illustrations de la presse parisienne d'alors vinrent assister  mes
reprsentations et rendirent compte de mes expriences dans les termes
les plus flatteurs.

Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes sances
et sur moi-mme des allusions trs plaisantes.

L'un d'eux,  cette poque collaborateur du _Charivari_, dont il possde
aujourd'hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de
gat, de verve et d'entrain, qu'il terminait par cette petite pice de
vers:

    Tous les Robert passs furent de grands coupables,
    Tous portaient des surnoms de brigands ou de diables;
            Mais celui de nos jours,
    Celui qu'on appela le grand Robert-Macaire,
            Fit croire par ses tours
    Qu'on ne verrait jamais son pareil sur la terre.
    Hritier de ce nom qui fut toujours fatal,
            Un sorcier vient de natre!
    Est-il n pour le bien? est-il n pour le mal?
            Comment le reconnatre?
            Ce qui semble certain,
            C'est que Robert-Houdin
            Veut de sa noble race
            Continuer la trace,
    Car il n'a qu'un seul but, un but bien arrt,
    C'est celui de voler.............  la postrit.

Enfin, le journal l'_Illustration_, voulant aussi me tmoigner sa
sympathie, confia au talent d'Eugne Forey le soin de reproduire ma
scne.

Une telle publicit veilla bientt l'attention de l'lite de la socit
Parisienne; on vint voir mes sances; on se donna rendez-vous  mon
thtre, et ds lors commena pour moi cette vogue qui ne m'a jamais
quitt depuis.




CHAPITRE XIV.

ETUDES NOUVELLES.--UN JOURNAL COMIQUE.--INVENTION DE LA _seconde
vue_.--CURIEUX EXERCICES.--UN SPECTATEUR ENTHOUSIASTE.--DANGER DE PASSER
POUR SORCIER.--UN SORTILGE OU LA MORT.--ART DE SE DBARRASSER DES
IMPORTUNS.--UNE TOUCHE LECTRIQUE.--UNE REPRSENTATION AU THATRE DU
VAUDEVILLE.--TOUT CE QU'IL FAUT POUR LUTTER CONTRE LES
INCRDULES.--QUELQUES DTAILS INTRESSANTS.


Fontenelle a dit quelque part: il n'y a pas de succs si bien mrit o
il n'entre encore du bonheur. Bien que sur ce principe de haute
modestie, je fusse en conformit d'opinion avec l'illustre acadmicien,
je voulus cependant,  force de travailler, diminuer le plus possible la
part que le bonheur pouvait revendiquer dans mes succs.

D'abord je redoublai d'efforts pour me perfectionner dans l'excution de
mes expriences, et quand je crus avoir obtenu ce rsultat, je cherchai
aussi  me corriger d'un dfaut qui, je le sentais moi-mme, devait
nuire  ma sance. Ce dfaut tait une trop grande volubilit de parole;
mon _boniment_, rcit du ton d'un colier, perdait considrablement de
son effet. J'tais entran dans cette fausse direction par ma vivacit
naturelle, et j'avais beaucoup  faire pour me corriger, car ce naturel
que j'essayais de chasser, revenait toujours au galop. Toutefois 
force de combats livrs  mon ennemi, je parvins  le dompter, et finis
mme par le modrer  mon gr.

Cette victoire me fut doublement profitable: je fis ma sance avec
beaucoup moins de fatigue, et j'eus le plaisir de voir,  la
tranquillit d'esprit de mes spectateurs, que j'avais ralis cet axiome
scnique, que plus un rcit est fait lentement, moins il semble long 
ceux qui l'coutent.

En effet, si vous vous noncez lentement, le public jugeant  votre
calme que vous prenez vous-mme intrt  ce que vous dites, subit votre
influence et vous coute avec une attention soutenue. Si, au contraire,
vos paroles trahissent le dsir de terminer promptement, vos auditeurs
reoivent le contre-coup de cette inquitude, et il leur tarde ainsi
qu' vous de voir arriver la fin de votre discours.

J'ai dit que le public d'lite venait en foule  mon thtre, mais ce
qui paratra surprenant c'est que, malgr cette affluence aux places
d'un prix lev, le parterre comptait souvent nombre de places vides.
J'avais l'ambition de voir ma salle compltement remplie. Je crus ne
pouvoir mieux y parvenir qu'en m'occupant de la publicit de mon thtre
que j'avais jusqu'alors un peu nglige.

Une innovation vint me procurer d'excellentes rclames, dont le public
se chargea d'tre le complaisant propagateur.

De temps immmorial, il tait pass en usage, dans les sances de
prestidigitation, de distribuer de petits cadeaux au public, _dans le
but d'entretenir son amiti_.

On choisissait presque toujours des jouets d'enfants, dont les
spectateurs de tout ge se disputaient la possession, ce qui faisait
souvent dire  Comte, au moment de cette distribution: Ce sont des
joujoux  l'usage des grands et des petits enfants. Ces cadeaux avaient
une dure trs phmre, et comme rien n'indiquait leur origine, ils ne
pouvaient attirer l'attention sur celui qui les avait donns.

Tout en restant aussi libral que mes prdcesseurs, je voulus que mes
petits prsents rappelassent plus longtemps le souvenir de mon nom et de
mes expriences. Au lieu de pantins, de poupes et d'autres objets du
mme got, je distribuais  mes spectateurs, sous forme de cadeaux
produits par la magie, des journaux comiques illustrs, d'lgants
ventails, des albums de ma sance, de gracieux rbus, le tout
accompagn de bouquets et d'excellents bonbons.

Chaque objet portait non-seulement cette suscription: _Souvenirs des
soires fantastiques de Robert-Houdin_, mais il contenait en outre,
selon sa nature, des dtails sur ma sance. Ces dtails taient donns
dans de petites posies pour lesquelles je demande au lecteur
l'indulgence que mrite leur peu de prtention.

Sur l'une des faces de l'ventail, par exemple, tait une jolie gravure,
reprsentant l'entre de mon thtre; l'autre tait couverte de ces
pices rimes dont je viens de parler. En voici un spcimen:

          LA PENDULE ARIENNE.

    Mesdames, ma pendule obit, compte, sonne,
    Marque l'heure ou s'arrte au gr de tout dsir;
    Mais pour vous, chaque fois que son timbre rsonne
    Puisse-t-elle sonner une heure de plaisir!

Toutes mes expriences taient ainsi dcrites. De temps en temps aussi
au milieu de ces descriptions se trouvait,  l'adresse des spectateurs,
un compliment tel que celui-ci:

       AU PUBLIC.

    Combien j'aime  voir,
        Chaque soir,
    Par la foule amie,
    Ma salle envahie
        Et remplie
    A ne pas s'y mouvoir.
    Pour mriter longtemps une faveur si chre,
    Comptez sur mes efforts et sur mon savoir-faire;
    Spectateurs d'aujourd'hui, venez me voir demain;
    Venez.... je vous prpare un autre tour _de main_.

Parmi ces fantaisies, celle qui m'avait donn le plus de mal  composer,
c'tait mon journal comique. Notez que je ne pouvais faire ce travail
que dans mes moments de loisir, et ces moments j'tais oblig de les
prendre sur mon sommeil.

Ce journal, sur papier de luxe et de petit format, tait illustr. Le
texte parodiait celui des grands journaux. L'en-tte tait ainsi conu:


LE CAGLIOSTRO,

PASSE-TEMPS DE L'ENTR'ACTE (NE JAMAIS LIRE PASSE T'EN).

Ce journal, paraissant le soir, ne peut tre lu que par des gens
clairs. Le rdacteur prvient qu'il n'est pas timbr (le journal). On
est pri d'affranchir les lettres, si l'on ne prfre les adresser
_franco_.

Venaient ensuite, dans le mme esprit, ma profession de foi, les faits
divers, la littrature, les inventions et dcouvertes, les annonces,
etc.

Je ne citerai que quelques-uns de ces articles, afin d'en donner une
ide.

FAITS DIVERS.

--Le Ministre de l'Intrieur ne recevra pas demain, mais le Ministre des
Finances recevra tous les jours.... et jours suivants.

--Un avis du _Moniteur_ rappelle aux jeunes gens qui se destinent 
l'Ecole des mines, qu'il faut tre _majeur_ pour tre
_mineur_.............

INVENTIONS ET DCOUVERTES.

La _Gazette des Basses-Pyrnes_ annonce qu'un tanneur de _Pau_ vient
d'inventer un nouvel instrument pour _passer son tan_.............

RVEIL CONOMIQUE ET SANS ROUAGES.

Un timbre et un marteau suffisent. A l'heure que l'on dsire, on frappe
soi-mme sur le timbre avec le marteau, jusqu' ce qu'on soit veill.

ANNONCES.

M. SEMEL, cordonnier, vient de rduire le prix de ses bottes, qu'il
livre au prix cotant; il espre se retirer sur la quantit.

A qui en prend douze, la treizime est donne par dessus le march.

ASSURANCES CONTRE LES VOLEURS. La Compagnie se charge de prendre les
objets  domicile pour les _garder_.

Il n'est pas jusqu' la bande qui ne portt aussi son mot.

A Monsieur ou Madame ***, demeurant ici.

Votre abonnement finissant ce soir, le grant du journal vous prie de le
renouveler demain, si vous ne voulez pas le voir expirer (l'abonnement).

Le public avait la bont de s'amuser de ces plaisanteries, qui lui
faisaient patiemment passer l'entr'acte, et me permettaient,  moi, de
prendre quelques instants de plus pour prparer la seconde partie de la
sance.

       *       *       *       *       *

Outre les deux perfectionnements que je viens de citer, ce qui contribua
beaucoup  me procurer une vogue complte, ce fut une exprience que
m'inspira ce dieu fantasque, auquel Pascal attribue toutes les
dcouvertes d'ici-bas; le hasard me conduisit directement  l'invention
de la _seconde vue_.

Mes deux enfants tant un jour dans le salon, s'amusaient  un jeu cr
par leur imagination enfantine. Le plus jeune avait band les yeux de
son frre et lui faisait deviner les objets qu'il touchait, et, quand
celui-ci, guid par des suppositions, venait  nommer juste, le jeune
prenait sa place.

Ce jeu si simple, si naf, fit cependant germer en moi une des ides les
plus compliques qui me soient jamais venues  l'esprit.

Poursuivi par cette ide, je courus m'enfermer dans mon cabinet; j'tais
heureusement dans une de ces dispositions o l'intelligence suit avec
docilit, avec plaisir mme, les combinaisons que la fantaisie lui
trace. Je m'appuyai la tte dans mes deux mains, et, sous l'influence
d'une surexcitation que je provoquais, je posai les premiers principes
de la seconde vue.

Il faudrait un volume entier pour dcrire les innombrables combinaisons
de cette exprience. Cette description, beaucoup trop srieuse pour ces
Mmoires, prendra place plus tard dans un ouvrage spcial, qui
contiendra galement l'explication de tous mes secrets de thtre.

Cependant je ne puis rsister au dsir d'indiquer sommairement ici
quelques-uns des exercices prliminaires, auxquels je crus devoir
recourir pour combiner l'exprience que je voulais tenter.

On doit se rappeler les travaux que m'avait autrefois inspirs le talent
d'un pianiste, et l'trange facult que j'tais parvenu  acqurir: je
lisais tout en jonglant avec quatre boules.

En y songeant srieusement, je reconnus que cette perception par
apprciation pouvait tre encore susceptible d'un grand dveloppement,
si j'en appliquais les principes  la mmoire et  l'intelligence.

Je rsolus en consquence de faire, avec mon fils mile, des exercices
dans cette nouvelle voie, et pour bien faire comprendre  mon jeune
collaborateur la nature des tudes auxquelles nous allions nous livrer,
je pris un d de domino, le cinq-quatre, que je posai devant lui. Au
lieu de lui laisser compter un  un les points des deux nombres,
j'exigeai que l'enfant m'en donnt aussitt le total.

--Neuf, me dit-il.

A ce domino j'en joignis un autre, le quatre-trois.

--Cela fait seize, rpondit-il sans hsiter.

Je m'arrtai l pour une premire leon. Le lendemain, nous russmes 
additionner d'un coup d'oeil trois et quatre ds, le surlendemain
cinq, et en ajoutant chaque jour de nouveaux progrs  ceux de la
veille, nous parvnmes  donner instantanment le produit de douze
dominos.

Ce rsultat obtenu, nous nous occupmes d'un travail bien autrement
difficile et auquel nous nous livrmes pendant plus d'un mois.

Nous passions, mon fils et moi, assez rapidement devant un magasin de
jouets d'enfants ou tout autre qui tait garni de marchandises varies,
et nous y jetions un regard attentif.

A quelques pas de l, nous tirions de notre poche un crayon et du
papier, et nous luttions sparment  qui dcrirait un plus grand nombre
d'objets que nous avions pu saisir au passage. Je dois l'avouer,  cet
exercice mon fils devint d'une force  laquelle je ne pus jamais
atteindre. Il lui arrivait souvent d'inscrire une quarantaine d'objets,
quand j'atteignais  peine le nombre trente. Un peu piqu de cette
dfaite, je retournais faire une vrification devant la boutique, et il
tait rare qu'il et commis une erreur.

Mes lecteurs pourront sans doute comprendre la possibilit d'un tel
travail, mais  coup sr ils le trouveront difficile. Quant  mes
lectrices, je suis assur d'avance qu'elles n'auront pas la mme
opinion, attendu qu'elles font chaque jour des apprciations au moins
aussi extraordinaires.

Ainsi, par exemple, je mets en fait qu'une femme, voyant passer une
autre femme dans un quipage lanc  fond de train, aura eu le temps
d'analyser toute la toilette de la voyageuse depuis le chapeau jusqu'
la chaussure inclusivement, et qu'elle pourra dsigner ensuite
non-seulement la forme de l'habillement, la nature et la qualit des
toffes, mais encore si les points d'Angleterre, d'Alenon ou de Malines
ne sont point simuls par des tulles _illusion_; j'ai vu des femmes de
cette force-l.

Cette facult naturelle ou factice chez les dames, mais que nous avions
acquise mon fils et moi par un long travail, me fut d'une grande utilit
pour mes sances, car tandis que j'excutais mes expriences, je voyais
encore tout ce qui se passait autour de moi, et je pouvais ainsi me
prparer  djouer toutes les difficults qu'on me prsenterait. Cet
exercice m'avait donn pour ainsi dire la possibilit de poursuivre
simultanment deux ides, et rien n'est plus favorable  l'escamotage
que de pouvoir penser  la fois  ce qu'on dit et  ce qu'on fait, ce
qui certes n'est pas la mme chose. J'acquis plus tard une telle
habitude de cette pratique, qu'il m'est souvent arriv d'imaginer de
nouveaux _trucs_ pendant que j'excutais ma sance. Un jour mme, je fis
la gageure de rsoudre un problme de mcanique, tandis que je
soutiendrais une conversation. On parla des plaisirs de la vie
champtre, et je calculai, pendant ce temps, la quantit de roues et de
pignons, ainsi que leurs dentures ncessaires pour obtenir certaines
rvolutions donnes, sans manquer un seul instant de fournir la
rplique.

Ces quelques explications suffisent  faire comprendre quelle est la
base essentielle de l'exprience de la seconde vue. J'ajouterai qu'il
existait aussi entre mon fils et moi une correspondance secrte,
insaisissable, au moyen de laquelle je lui indiquais avec la plus grande
facilit le nom, la nature, le volume des objets prsents par les
spectateurs.

Comme on ne me voyait pas agir on pouvait tre tent de croire  quelque
chose d'extraordinaire. Du reste, je puis le dire, mon fils Emile, alors
g de douze ans, possdait toutes les qualits capables de faire natre
cette illusion. Sa figure ple, intelligente et toujours srieuse,
reprsentait le type d'un enfant dou de quelque facult surnaturelle.

Deux mois furent employs sans relche  l'chafaudage de nos artifices.
Lorsqu'enfin nous fmes entirement srs de pouvoir lutter contre toutes
les difficults d'une pareille entreprise, nous annonmes la premire
reprsentation de la seconde vue.

Le 12 fvrier 1846, je fis imprimer au milieu de mon affiche, cette
singulire annonce:

_Dans cette sance, le fils de M. Robert-Houdin, dou d'une seconde vue
merveilleuse, aprs que ses yeux auront t couverts d'un pais bandeau,
dsignera tous les objets qui lui seront prsents par les spectateurs._

Je ne saurais dire si ce jour-l l'attrait de cette annonce attira des
spectateurs, car ma salle se trouva remplie. Ce que je puis dclarer et
ce qui paratra extraordinaire, c'est que l'exprience de la seconde
vue, qui eut une si grande vogue, ne produisit aucun effet  la premire
reprsentation.

J'ai tout lieu de croire que chaque spectateur se crut la dupe d'une
mystification organise par des compres.

Je fus dsol de ce rsultat, car je m'tais fait une grande fte de la
surprise que j'allais produire.

Nanmoins, n'ayant aucune raison pour douter du succs futur, je voulus
tenter une seconde preuve, et j'eus bien raison.

Le lendemain, je reconnus avec tonnement dans ma salle quelques-unes
des personnes que j'y avais aperues la veille. Je compris que ces
spectateurs venaient une seconde fois pour s'assurer de la ralit de
l'exprience. Il parat qu'ils furent tous convaincus, car la russite
fut complte et me ddommagea amplement de la dception de la veille.

Je me rappelle surtout dans cette sance une marque d'approbation
singulire, dont me gratifia un des spectateurs du parterre.

Mon fils lui avait nomm plusieurs objets qu'il avait successivement
prsents. Sans se trouver satisfait, notre incrdule se levant comme
pour donner plus d'importance  la difficult qu'il allait offrir, me
remit, pour tre galement nomm, un petit instrument spcial aux
marchands de toile et dont ils se servent pour compter le nombre de fils
des toffes. Me rendant  ses dsirs:

--Qu'est-ce que je tiens  la main, dis-je  l'enfant?

--C'est un instrument destin  apprcier la finesse des toffes et que
l'on nomme _compte-fil_.

--Ah! sac...... fit nergiquement le spectateur; c'est merveilleux!
J'aurais pay dix francs pour voir cela que je ne les regretterais pas.

Cette exclamation par trop colore fut en quelque sorte la conscration
du succs de cette exprience.

A partir de ce moment, ma salle se trouva beaucoup trop petite, et
chaque soir, elle fut, comme on dit en Angleterre, _crowded_,
c'est--dire quelque chose comme prte  s'crouler sous le nombre des
spectateurs.

Cette affluence, cette vogue dont j'tais si heureux, m'inspira pour la
collection potique rserve  mes ventails la petite pice de vers
suivante, que je ne prsente ici qu' cause de son -propos.

      De spectateurs nombreux l'aimable compagnie
        Daignant me visiter ce soir,
      M'inspire un noble orgueil, une joie infinie,
      Car j'ai ma salle pleine et ma caisse garnie,
        Deux choses bien douces  voir
        Par leur sduisante harmonie;
      Et ce double plaisir pouvant tre got.
    D'enchanteur que j'tais, je deviens enchant.

Tout n'est pas rose dans le succs; je pourrais aisment raconter
beaucoup de scnes dsagrables que me valut la rputation de sorcier
dont je jouissais chez quelques esprits plus ou moins gars. Je n'en
citerai qu'une seule, qui rsume toutes celles que je passe sous
silence.

Une jeune femme de tournure et de manires lgantes se prsente un jour
chez moi.

Cette dame avait la figure couverte d'un voile pais,  travers lequel
cependant mes yeux exercs distinguaient parfaitement ses traits. Elle
tait jolie.

Mon inconnue ne consentit  s'asseoir qu'aprs s'tre assure que nous
tions seuls, et que j'tais bien le vritable Robert-Houdin.

Je m'assis  mon tour, et prenant l'attitude d'un homme prt  couter,
je me penchai un peu vers ma visiteuse, comme pour l'engager  parler,
attendant qu'elle m'expliqut le but de sa mystrieuse visite. A mon
grand tonnement, la jeune dame, dont les gestes trahissaient une vive
motion, gardait le plus profond silence. Je commenais  trouver cette
visite assez trange, et j'tais sur le point de provoquer  tout prix
une explication, lorsque la belle inconnue hasarda timidement ces mots:

--Oh mon Dieu! Monsieur..... je ne sais comment vous allez
interprter..... ma dmarche.

Ici elle s'arrta, baissa les yeux d'un air trs embarrass, puis
faisant un violent effort sur elle-mme, elle continua:

--Ce que j'ai  vous demander, Monsieur, est trs difficile  dire.

--Parlez, Madame, je vous prie, dis-je poliment, je tcherai de deviner
ce que vous ne pourrez me faire comprendre. Et j'tais  me demander ce
que signifiait cette rserve.

Et d'abord, reprit la jeune femme d'une voix faible et en regardant
encore autour d'elle, je vais vous dire confidentiellement.... que
j'aime...... que j'tais aime, et que je...... que je suis trahie.

A ce dernier mot, l'inconnue releva la tte, surmonta la timidit qui la
retenait et, d'un ton ferme et assur:

--Oui, Monsieur, oui, je suis trahie, ajouta-t-elle, et c'est pour cela
que je suis venue vous voir.

--Mais, Madame, fis-je assez surpris de cet trange aveu, je ne vois pas
en quoi je puis vous tre utile dans cette circonstance.

--Oh! Monsieur, je vous en prie, dit ma solliciteuse en joignant les
mains, je vous en prie, ne m'abandonnez pas.

J'tais trs embarrass de mon rle et de ma contenance. Pourtant
j'prouvais une forte curiosit de connatre l'histoire cache sous ce
mystre.

--Calmez-vous, Madame, fis-je d'un ton de compatissant intrt, dites ce
que vous attendez de moi, et si cela est en mon pouvoir.....

--Si cela est en votre pouvoir, reprit vivement la jeune femme, mais
rien de plus facile, Monsieur.

--Expliquez-vous, Madame.

--Eh bien! Monsieur, il s'agit de me venger.

--Comment cela?

--Comment? vous le savez mieux que moi, Monsieur. Faut-il donc que je
vous apprenne que vous avez en votre pouvoir des moyens de.....

--Moi, Madame!

--Oui, Monsieur, oui vous, car n'tes-vous pas sorcier? Vous ne pouvez
le nier!

A ce mot de sorcier, je faillis clater de rire; j'en fus empch par la
vive motion de l'inconnue. Voulant cependant mettre fin  une scne qui
commenait  friser le ridicule:

--Malheureusement, Madame, dis-je d'un ton poli ml d'ironie, vous
m'attribuez un titre que je n'ai jamais eu.

--Comment, Monsieur, s'crie la jeune femme d'une voix anime, vous ne
voulez pas convenir que vous tes.....

--Sorcier, Madame! Oh! non, je m'en dfends.

--Vous ne le voulez pas?

--Mais non, non, mille fois non, Madame.

A ces mots, la solliciteuse se leva brusquement, murmura quelques
paroles incohrentes, parut en proie  une lutte terrible, puis
s'approchant de moi les yeux anims et le geste menaant:

--Ah! vous ne voulez pas, rpta-t-elle d'une voix brve, c'est bien; je
sais maintenant ce qu'il me reste  faire.

Stupfait d'une pareille sortie, je la regardais, immobile et muet, et
je commenais  souponner la cause de cette incroyable conduite.

--Avec les gens qui s'occupent de magie, reprit-elle avec une volubilit
effrayante, il y a deux moyens d'agir, la prire et la menace. Vous
n'avez pas cd au premier de ces deux moyens; puisqu'il le faut, je
vais employer le second.

--Tenez, ajouta-t-elle, voil qui vous dcidera peut-tre  parler.

Et soulevant son mantelet, elle porta vivement la main sur le manche
d'un petit poignard pass  sa ceinture; en mme temps, elle soulevait
brusquement son voile et me montrait des traits o clataient tous les
signes d'une folie furieuse.

Ne pouvant plus douter du personnage auquel j'avais affaire, mon premier
mouvement fut de me lever et de me mettre sur mes gardes; mais cette
premire impression passe, je repoussai la pense d'une lutte contre
cette infortune, et il me vint  l'esprit d'employer un moyen qui
presque toujours russit avec les malheureux privs de raison. Je
feignis d'entrer dans ses vues.

--S'il en est ainsi, Madame, lui dis-je, je me rends  vos dsirs.
Voyons, que voulez-vous?

--Je vous l'ai dit, Monsieur; il faut que vous me vengiez, et pour cela
il n'y a qu'un moyen, c'est de....

Ici, il y eut une nouvelle interruption, et la jeune femme, calme par
mon apparente soumission autant qu'embarrasse par la demande qu'elle
avait  me faire, redevint tout  coup timide et irrsolue.

--Eh bien, Madame?

--Eh bien.... Monsieur.... Je ne sais comment vous dire.... comment vous
expliquer.... mais il me semble qu'il existe certains moyens....
certains malfices pour mettre un homme dans l'impossibilit de.... dans
l'impossibilit.... d'tre infidle.

--Je comprends maintenant, Madame, ce que vous dsirez. C'est une
certaine pratique de magie employe au moyen-ge. Rien ne m'est plus
facile. Je vais vous satisfaire.

Dcid  poursuivre la comdie jusqu'au bout, je pris dans ma
bibliothque le plus gros livre que je pus trouver, je le feuilletai,
m'arrtai sur une page que je feignis d'tudier avec une attention
profonde, puis m'adressant  la jeune femme, qui suivait tous mes
mouvements avec anxit:

--Madame, dis-je d'un ton confidentiel, le malfice que nous allons
accomplir exige que je sache le nom de la personne, veuillez donc me le
dire.

--Julien, fit-elle d'une voix mue.

Alors, avec toute la gravit d'un vritable sorcier, j'enfonai
solennellement une pingle dans une bougie allume, en feignant de
prononcer mystrieusement quelques paroles cabalistiques. Aprs quoi,
soufflant la bougie et me tournant vers la pauvre insense:

--Madame, lui dis-je, c'en est fait; votre voeu est accompli.

--Oh! merci, Monsieur, s'cria-t-elle avec l'expression de la plus
profonde reconnaissance.

En mme temps elle dposa une bourse sur mon bureau et s'lana dehors.

Je donnai ordre  mon domestique de suivre cette dame jusqu' sa
demeure, de prendre sur elle tous les renseignements qu'il pourrait se
procurer, et de me les rapporter immdiatement.

J'appris que mon inconnue tait veuve, depuis peu, d'un mari qu'elle
adorait et dont la perte avait troubl sa raison.

Ds le lendemain, je me rendis dans sa famille, et remettant la bourse
dont j'tais le dpositaire, je racontai la scne dont le lecteur vient
de lire les dtails.

Cette scne, et plusieurs autres qui l'avaient prcde ou qui la
suivirent, durent me forcer  prendre des mesures pour me garantir des
importuns de toute nature.

Je ne pouvais songer, comme autrefois,  m'exiler  la campagne. Je pris
un moyen quivalent: ce fut de me clotrer dans mon atelier, en
organisant autour de moi un systme de dfense contre ceux que, dans ma
mauvaise humeur, j'appelais des voleurs de temps.

En ma qualit d'artiste, je recevais chaque jour la visite de gens que
je ne connaissais pas du tout. Quelques-uns taient intressants, mais
le plus grand nombre, se faisant introduire sous le plus futile
prtexte, ne venaient chez moi que pour dpenser une partie des loisirs
dont ils ne savaient que faire. Il s'agissait de distinguer les bons
visiteurs des mauvais. Voici la combinaison que j'imaginai.

Lorsqu'un de ces messieurs sonnait  ma porte, une communication
lectrique faisait galement sonner un timbre plac dans mon cabinet de
travail. J'tais averti et me tenais sur mes gardes. Mon domestique
ouvrait et, ainsi que cela se pratique d'ordinaire, il demandait le nom
du visiteur. Moi, de mon ct, j'appliquais mon oreille  un instrument
d'acoustique dispos  cet effet et qui me transmettait les moindres
paroles de l'inconnu. Si, d'aprs sa rponse, je jugeais convenable de
ne pas le recevoir, je pressais un bouton, et un point blanc qui
paraissait dans un endroit convenu du vestibule voulait dire que je n'y
tais pas. Mon domestique annonait alors que j'tais absent et offrait
au visiteur de s'adresser  mon rgisseur.

Il m'arrivait bien quelquefois de me tromper dans mes apprciations et
de regretter d'avoir accord audience, mais j'avais un autre moyen
d'abrger la visite de l'importun.

J'avais pratiqu, derrire le canap sur lequel je m'asseyais, une
petite touche lectrique correspondant  un timbre que pouvait entendre
mon domestique. En cas de besoin, et tout en causant, j'allongeais
ngligemment le bras sur le dos du meuble o se trouvait cette touche,
je la pressais, et le timbre rsonnait dans la pice voisine.

Alors mon domestique, jouant une petite comdie, allait ouvrir la porte
d'entre, tirait la sonnette, que l'on pouvait entendre du salon o nous
nous trouvions, et venait ensuite m'avertir que M. X... (nom fabriqu
pour la circonstance) demandait  me parler. J'ordonnais que M. X... ft
introduit dans le cabinet voisin du salon, et il tait bien rare que
l'importun ne levt pas le sige devant une semblable exigence.

On ne peut se faire une ide du temps que me fit gagner cette
bienheureuse organisation. Aussi que de fois j'ai bni et mon invention
et le clbre savant auquel on doit la dcouverte du galvanisme!

Cette exaltation doit facilement se comprendre, car le temps tait pour
moi d'une valeur inestimable; je le mnageais comme un trsor et ne le
sacrifiais qu' la condition que ce sacrifice m'aiderait  la dcouverte
de nouvelles expriences, destines  stimuler la curiosit publique.

Pour me soutenir dans cette voie de recherches, j'avais constamment  la
pense cette maxime:

    Il est plus difficile d'entretenir l'admiration que de la faire natre.

Et cette autre, qui semble le corollaire de la premire:

    La vogue d'un artiste ne peut tre durable qu'autant que son talent
    s'accrot chaque jour.

Il ne faut pas croire cependant que je me contentasse des rves
attrayants de mes inventions. Non, quelque amour qu'un homme porte  son
art, il est bien rare qu'il ne lui vienne pas  l'ide d'associer la
fortune  la gloire; d'autant plus que, pour peu que l'on ait vcu, l'on
sait que ces deux choses se font mutuellement valoir.

L'une est la pierre prcieuse, et l'autre est la parure qui la fait
briller.

Rien ne rehausse le mrite d'un artiste comme une position de fortune
indpendante. Cette vrit est brutale, mais elle est incontestable.

Non-seulement j'tais pntr de ces principes de haute conomie, mais
je savais, en outre, que l'on doit se hter de profiter de la fugitive
faveur du public, qui, elle aussi, descend, quand elle ne monte pas.
J'exploitais la vogue autant que je pouvais.

Malgr mes nombreuses occupations, je trouvais encore moyen de donner
des soires dans les salons et sur les principaux thtres de Paris. De
grandes difficults s'opposaient souvent  ces sortes de
reprsentations, parce que ma sance ne se terminant qu' dix heures et
demie, c'tait seulement aprs que je pouvais remplir les engagements
que j'avais pris.

Onze heures taient presque toujours le moment fix pour mon entre en
scne dans ces sances. Que l'on juge alors de l'activit qu'il me
fallait dployer pour pouvoir, dans un si court espace de temps, me
rendre  l'endroit convenu et faire encore quelque prparatifs! Il est
vrai que les instants taient aussi bien calculs qu'employs. Le rideau
de ma scne tait  peine baiss que, m'lanant vivement vers
l'escalier, je devanais le public et je me jetais dans une voiture qui
m'emportait  toutes brides.

Mais ces fatigues n'taient rien en comparaison des vives motions que
me causaient quelquefois certaines erreurs sur le temps qui devait
s'couler entre mes deux sances.

Je me rappelle qu'un jour devant jouer au Vaudeville pour terminer le
spectacle, le rgisseur de la scne, qui n'avait pas bien calcul la
longueur de ses pices, se trouva en avance sur le moment convenu. Il
m'expdia un exprs pour m'avertir que le rideau venait d'tre baiss et
que l'on m'attendait.

Comprendra-t-on mes angoisses? Mes expriences, dont il m'tait
impossible de rien retrancher, devaient se prolonger un quart-d'heure
encore.

Au lieu de m'abandonner  des rcriminations inutiles, je me rsignai et
je continuai ma reprsentation; mais j'tais en proie  une horrible
anxit. En mme temps que je parlais, il me semblait entendre rsonner
 mes oreilles cet affreux trpignement rhythm du public, sur lequel a
t compose cette fameuse chanson: _Des lampions! des lampions!_ etc.
Aussi, soit proccupation, soit dsir de terminer plus tt, je me
trouvai, lorsque j'eus fini ma sance, avoir escamot cinq minutes sur
le quart-d'heure. Certes, on pouvait l'appeler le quart-d'heure de
grce.

Monter en voiture, arriver place de la Bourse, fut l'affaire d'un
instant; nanmoins vingt minutes s'taient coules depuis le baisser
du rideau, et vingt minutes sont un temps exorbitant pour un entr'acte.

Mon fils Emile et moi, nous montmes l'escalier des artistes avec toute
la promptitude possible, mais dj  la premire marche nous avions
entendu les cris, les sifflets, les roulements de pieds des spectateurs
impatients.

Quelle perspective pour une entre en scne! Je savais que souvent, 
tort ou  raison, le public salue assez cavalirement un artiste, quel
qu'il soit, pour le rappeler  l'exactitude. Ce souverain semble
toujours avoir  la bouche ce mot d'un autre monarque: J'ai failli
attendre. Quoi qu'il en soit, nous nous htions de gravir les marches
qui conduisaient  la scne.

Le rgisseur, aux abois, entendant des pas prcipits, nous cria du haut
de ce rapide sentier:

--Est-ce vous, Monsieur Houdin?

--Oui, Monsieur, oui.

--Machiniste, au rideau! cria la mme voix.

--Attendez donc, attendez donc, c'est imp....

Ma respiration ne put me permettre d'achever ma rclamation.

J'arrivai sur le palier du thtre haletant, n'en pouvant plus.

--Allons! Monsieur Houdin, me dit le rgisseur, je vous en supplie,
faites votre entre au plus vite; le rideau est lev, le public est
d'une impatience.....

La porte du fond de la scne s'tait ouverte  deux battants, mais
j'tais dans l'impossibilit de la franchir; la fatigue et l'motion
m'avaient clou sur place.

Ce fut cependant  cette impossibilit d'action que je dus une
inspiration qui me sauva peut-tre de la mauvaise humeur du public.

--Va, dis-je  mon fils, entre en scne, prpare tout ce qu'il faut pour
l'exprience de la seconde vue, je te suis.

Le public se laissa dsarmer par ce jeune enfant, dont la physionomie
inspirait un sympathique intrt. Mon fils, aprs s'tre gravement
avanc vers les spectateurs, fit tranquillement ses petits prparatifs,
c'est--dire qu'il apporta sur le devant de la scne un tabouret, et
qu'il dposa sur une table voisine une ardoise, du blanc, des cartes et
un bandeau.

Ce peu de temps m'avait suffi pour reprendre haleine et pour calmer mes
sens. Je m'avanai  mon tour, en m'efforant de retrouver le sourire de
rigueur ordinairement strotyp sur mes lvres. J'y parvins, mais avec
beaucoup de peine, tant mes traits avaient t contracts.

Le public resta d'abord silencieux, puis insensiblement les figures se
dridrent, et bientt un ou deux applaudissements ayant t risqus, il
y eut entranement et la paix fut faite. Je fus, du reste, bien
ddommag de ce terrible prliminaire, car jamais ma seconde vue
n'obtint un plus grand succs.

Un incident contribua surtout  gayer la fin de cette exprience.

Un spectateur, venu sans doute  cette reprsentation avec le parti pris
de nous embarrasser, avait, depuis quelques instants, cherch vainement
 mettre en dfaut la clairvoyance de mon fils, lorsque m'adressant la
parole:

--Monsieur, me dit-il en accentuant ses paroles, puisque votre fils est
un devin, il pourra certainement deviner le numro de ma stalle.

L'exigeant spectateur pensait me mettre dans la ncessit d'avouer
l'impuissance de notre mystrieuse exprience, parce qu'il couvrait le
chiffre et que les stalles voisines tant occupes, on ne pouvait non
plus en lire les numros. Mais j'tais en garde contre toutes les
surprises; ma rponse tait prte. Seulement, afin de tirer le meilleur
parti possible de la situation, je feignis de reculer pour mieux
enferrer mon adversaire.

--Vous savez, Monsieur, lui dis-je en affectant un air embarrass, vous
savez que mon fils n'est ni sorcier, ni devin; il lit par mes yeux, et
c'est pour cela que j'ai donn  cette exprience le nom de seconde vue.
Comme je ne puis voir le numro de votre stalle, puisque vous l'occupez,
et qu'autour de vous les autres stalles sont galement remplies, mon
fils ne pourra vous le nommer.

--Ah! j'en tais bien sr! s'cria mon perscuteur d'un air de triomphe
et en se tournant vers ses voisins, je vous l'avais bien dit que je
l'embarrasserais.

--Oh! Monsieur, vous n'tes pas gnreux dans votre victoire, dis-je 
mon tour d'un ton railleur. Prenez-y garde, si vous piquez trop fort
l'amour-propre de mon fils, il pourra bien, si difficile qu'il soit,
rsoudre votre problme.

--Je l'en dfie, fit le spectateur en s'appuyant fortement sur le
dossier de sa stalle pour mieux en cacher le numro. Oui, oui, je l'en
dfie.

--Vous croyez donc cela difficile?

--Je dirai mieux: cela vous est impossible.

--Alors, Monsieur, raison de plus pour que nous essayions de le faire.
Vous ne nous en voudrez pas de triompher  notre tour, ajoutai-je en
souriant malignement.

--Allez, Monsieur, nous connaissons ces dfaites-l; je vous le rpte,
je vous en dfie l'un et l'autre.

Le public prenait grand plaisir  ce dbat et en attendait patiemment
l'issue.

--Emile, dis-je  mon fils, prouvez  Monsieur que rien ne peut chapper
 votre seconde vue.

--C'est le numro soixante-neuf, rpondit aussitt l'enfant.

De tous les coins de la salle partirent aussitt de bruyants et
chaleureux applaudissements, auxquels s'associa, du reste, mon
antagoniste, qui, s'avouant vaincu, criait en battant des mains:

--C'est tonnant! c'est magnifique!

Par quel moyen tais-je parvenu  connatre le numro de la stalle
soixante-neuf? Je vais le dire.

Je savais  l'avance que dans les thtres, lorsque les stalles sont
divises au milieu par une barrire, les numros impairs se trouvent 
droite et les numros pairs  gauche.

Or, comme au Vaudeville chaque rang tait compos de dix stalles, il en
rsultait que du ct droit, par exemple, chacun de ses rangs devait
commencer par les numros un, vingt-et-un, quarante-et-un, soixante-un,
et ainsi de suite, de vingt en vingt. Guid par ce renseignement, il ne
me fut pas difficile, en partant du numro soixante-et-un, d'arriver au
soixante-neuf, reprsentant dans le quatrime rang la cinquime stalle
occupe par mon adversaire.

J'avais allong la conversation dans le double but de donner plus
d'clat  mon exprience et de prendre le temps de faire mes recherches
 loisir. Je faisais ainsi une application de mon procd des deux
penses simultanes dont j'ai parl plus haut.

Puisque me voici sur le chapitre des confidences, j'expliquerai au
lecteur quelques-uns des artifices qui ont le plus puissamment contribu
 l'clat de la seconde vue.

J'ai dj dit que cette exprience tait surtout le rsultat d'une
communication matrielle, mais insaisissable, entre mon fils et moi,
communication dont les immenses combinaisons pouvaient se prter  la
dsignation de tout objet imaginable. C'tait un trs beau rsultat sans
doute, mais je compris que dans l'excution j'allais rencontrer bientt
des difficults inoues.

L'exprience de la seconde vue avait lieu chaque soir  la fin de ma
sance, et chaque soir, je voyais arriver des incrdules arms de toutes
pices pour triompher d'un secret qu'ils ne pouvaient s'expliquer.

Avant de partir pour aller voir le fils de Robert-Houdin, on tenait un
conciliabule, on se concertait pour emporter quelque objet qui pt
embarrasser le pre. C'taient des mdailles antiques  moiti effaces,
des minraux, des livres crits en caractres de toutes sortes (langues
mortes et langues vivantes), des armoiries, des objets microscopiques,
etc.

Ce qui par dessus tout soumettait mon intelligence  un travail
prodigieux, c'taient les devinations que l'on m'imposait en me
prsentant des objets enferms, envelopps, et quelquefois mme ficels
et cachets.

J'tais parvenu  lutter avec avantage contre toutes ces taquineries.
J'ouvrais assez facilement, sans qu'on s'en apert, tout en paraissant
m'occuper de toute autre chose, les botes, les bourses, les
portefeuilles, etc. Me prsentait-on un paquet ficel et cachet? Avec
l'ongle du pouce de la main gauche, que je conservais toujours long et
soigneusement aiguis, je dcoupais dans le papier une petite porte que
je refermais aussitt, aprs toutefois avoir, du coin de l'oeil, pris
connaissance de ce qu'il renfermait.

Une condition essentielle de mon rle tait d'avoir une excellente vue,
et sur ce point mes yeux ne me laissaient rien  dsirer. Je devais 
l'exercice de mon ancienne profession cette prcieuse facult qui se
dveloppait encore, chaque jour, dans mes sances.

Une ncessit non moins indispensable tait de connatre le nom de tout
objet qui m'tait prsent. Il ne suffisait pas de dire, par exemple:
C'est une pice de monnaie, il fallait encore que mon fils ft connatre
le nom technique de cette pice, sa valeur reprsentative, le pays o
elle avait cours et l'anne o elle avait t frappe. Si l'on
prsentait un crown d'Angleterre, l'enfant devait, aprs l'avoir nomm,
indiquer galement par exemple, que cette pice avait t frappe sous
Georges IV et qu'elle avait une valeur intrinsque de six francs
dix-huit centimes.

Seconds par une excellente mmoire, nous tions parvenus  classer dans
notre tte le nom et la valeur de toutes les monnaies trangres.

Nous pouvions aussi dpeindre un blason en termes hraldiques. Ainsi, me
prsentait-on les armes de la maison de X..., mon fils disait:..... cu
champ de gueule  deux manches d'argent poses en pal.

Cette connaissance nous tait trs utile dans les salons du faubourg
Saint-Germain, o nous tions souvent appels.

J'avais appris  reconnatre, par la forme des caractres, mais sans
pouvoir les traduire, une infinit de langues, telles que le Chinois, le
Russe, le Turc, le Grec, l'Hbreu, etc.

Nous savions les noms de presque tous les instruments de chirurgie, de
sorte que les trousses de mdecins, si compliques qu'elles fussent, ne
pouvaient nous embarrasser.

Enfin je possdais encore, suffisamment pour en tirer parti, des
connaissances en minralogie, pierres prcieuses, antiquits et
curiosits.

A la vrit j'avais, pour faire ces tudes, tous les documents que je
pouvais dsirer.

Un de mes bons et intimes amis, Aristide Le Carpentier, savant
antiquaire, spirituel fabuliste, oncle de l'habile compositeur de ce
nom, possdait et possde encore aujourd'hui un cabinet de curiosits
antiques, qui fait mourir de convoitise les conservateurs des muses
impriaux.

Nous y passions, mon fils et moi, de longues journes  apprendre des
noms et des dates dont nous faisions ensuite un savant talage. Le
Carpentier m'avait appris bien des choses, et entre autres il m'avait
indiqu diffrents signes auxquels on peut reconnatre certaines
mdailles antiques, dont le module se trouve effac. Les Trajan, les
Tibre, les Marc-Aurle, m'taient devenus aussi familiers qu'une pice
de cinq francs.

En ma qualit d'ancien horloger, je savais ouvrir facilement une montre,
et je faisais mme cette opration d'une seule main, si bien que, sans
que le public s'en doutt, je voyais le nom de l'horloger grav sur la
cuvette; je refermais ensuite la montre et le tour tait fait. Pour la
devination, mon fils faisait le reste.

Mais ce qui, sans contredit, nous rendit les plus grands services, ce
fut cette vue par apprciation que mon fils surtout possdait au plus
haut point. Il lui suffisait, lorsque nous entrions en ville, d'un
examen trs rapide, pour connatre tous les objets que contenait un
appartement, ainsi que les diffrents bijoux ports par les spectateurs,
tels que breloques, pingles, lorgnons, ventails, broches, bagues,
bouquets, etc.

On doit penser avec quelle facilit il faisait la description de ces
objets, lorsque je les lui indiquais par notre correspondance secrte.
Je vais en citer un exemple.

Un soir, dans une maison de la chausse d'Antin,  la fin d'une sance
aussi bien russie que chaudement applaudie, je me rappelai qu'en
passant dans une pice voisine du salon o nous nous trouvions, j'avais
fait remarquer  mon fils une bibliothque vitre, en le priant
d'observer les titres des livres et l'ordre dans lequel ils taient
placs. Personne ne s'tait aperu de ce prompt examen.

--Monsieur, dis-je au matre de la maison, je veux, pour terminer
l'exprience de la seconde vue, vous prouver sa puissance en faisant
lire mon fils  travers une muraille. Voulez-vous me confier un livre?

On me conduisit tout naturellement  la bibliothque en question, que je
fis semblant de voir pour la premire fois. Je mis le doigt sur un
livre.

--Emile, dis-je  mon fils, quel est le nom de cet ouvrage?

--Un Buffon, me rpondit-il vivement.

--Et  ct? s'empressa de dire un incrdule.

--Est-ce le ct de droite ou celui de gauche? rpondit mon fils.

--Le ct de droite, dit l'interlocuteur, qui avait ses raisons pour
choisir cet ouvrage, parce que le titre en tait trs fin.

--C'est le voyage du jeune Anacharsis, rpondit l'enfant. Mais Monsieur,
ajouta-t-il, si vous m'aviez demand le nom du livre de gauche, je vous
aurais nomm les posies de Lamartine. Un peu sur la droite de ce rayon,
je vois les oeuvres de Crbillon; au-dessous, deux volumes des
Mmoires de Fleury; et mon fils nomma ainsi une douzaine d'ouvrages,
puis il s'arrta.

Les spectateurs n'avaient pas dit un mot pendant toutes ces descriptions
tant ils taient stupfaits, mais aussitt l'exprience termine, chacun
vint nous complimenter en battant des mains.




CHAPITRE XV.

PETITS MALHEURS DU BONHEUR.--INCONVNIENTS D'UN THTRE TROP
PETIT.--INVASION DE MA SALLE.--REPRSENTATION GRATUITE.--UN PUBLIC
CONSCIENCIEUX.--PLAISANT ESCAMOTAGE D'UN BONNET DE SOIE NOIRE.--SANCE
AU CHATEAU DE SAINT-CLOUD.--LA CASSETTE DE
CAGLIOSTRO.--VACANCES.--ETUDES BIZARRES.


S'il est un fait reconnu, c'est que dans ce monde l'homme ne peut avoir
un bonheur parfait, et que les plus heureuses chances, la plus grande
prosprit ont aussi leurs dsagrments; c'est ce qu'on appelle les
petits malheurs du bonheur. Une de mes tracasseries  moi, c'tait
d'avoir une salle trop petite et de ne pouvoir satisfaire  toutes les
demandes de places qui m'taient adresses. J'avais beau me mettre
l'esprit  la torture, je ne pouvais trouver aucun expdient pour parer
 cet inconvnient.

Ainsi que je viens de le dire, ma salle tait le plus souvent loue 
l'avance; dans ce cas, les bureaux n'ouvraient pas, et une affiche
placarde  la porte annonait qu'il tait inutile de se prsenter, si
l'on n'tait porteur de coupons de location. Mais il arrivait, chaque
jour, que des personnes ennuyes de ne pouvoir se procurer un
divertissement qu'elles s'taient promis, ne tenaient aucun compte de
l'avertissement, s'adressaient au bureau, et sur le refus d'admission 
la sance, se rpandaient en invectives contre le buraliste et plus
encore contre l'administration.

Ces plaintes taient absurdes pour la plupart et dans le genre de
celles-ci:

--C'est une indignit qu'un semblable abus, disait un jour navement
l'un de ces rcalcitrants. Oui, je vais, ds demain, aller porter
plainte  la prfecture de police. Nous verrons si M. Robert-Houdin a le
droit d'avoir un thtre si petit.

Tant que ces rcriminations n'allaient pas plus loin, j'en riais, je le
confesse, mais tous les mcontentements ne se terminaient pas toujours
d'une manire aussi pacifique. Il y eut des voies de fait envers les
employs, et mme on alla jusqu' faire l'invasion de ma salle. Ceci
mrite d'tre racont.

Un soir, une douzaine de jeunes gens, la tte chauffe par un excellent
dner, se prsentent pour assister  ma reprsentation. L'avis qu'ils
lisent en passant n'est pour eux qu'une plaisanterie dont ils veulent
avoir le dernier mot. En consquence, ne tenant aucun cas des
observations qui leur sont faites, ils se groupent  la porte et, pour
me servir d'une expression consacre, ils commencent  former _la tte
de la queue_. D'autres visiteurs, autoriss par leur exemple, se mettent
de la partie, et insensiblement une foule considrable s'assemble devant
le thtre.

Le rgisseur, averti de ce qui se passe, vient, et du haut de l'escalier
se prpare  faire  la multitude un _speach_ conciliant dont il espre
un excellent effet; il tousse afin de se rendre la voix plus claire.
Mais il n'a pas plutt commenc son allocution, que sa voix est couverte
par des ris moqueurs et des hues qui le forcent  se taire. Il vient
alors, en dsespoir de cause, me faire part de la situation et me
demander avis sur ce qu'il doit faire.

--Ne vous inquitez pas, lui dis-je, tout ira mieux que vous ne le
pensez. Tenez, ajoutai-je en regardant ma montre, voici sept heures et
demie, c'est l'heure de faire entrer _les billets de location_, ouvrez
les portes, et lorsque la salle sera pleine, le public du dehors sera
bien forc d'abandonner la place.

J'avais  peine achev ces mots, qu'on vint en toute hte m'avertir que
la foule avait bris la barrire et venait de faire irruption dans la
salle.

Je courus sur la scne, et par le _trou du rideau_ je pus m'assurer de
la vrit du fait: toutes les places taient occupes.

Je fus, je l'avoue, trs embarrass sur le parti que je devais prendre.
Faire vacuer la salle par le poste voisin tait un scandale que je
voulais viter et dont je ne pouvais prvoir les suites. D'ailleurs, la
police intervenant, pourrait peut-tre susciter quelques procs, qui me
feraient perdre un temps prcieux. Enfin la prfecture, qui ne m'avait
impos jusque-l qu'un seul garde, voyant cette force publique
insuffisante, ne manquerait pas de m'envoyer un piquet respectable qui
augmenterait considrablement mes dpenses journalires.

Je pris immdiatement une dtermination.

--Faites fermer les portes du thtre, dis-je  mon rgisseur, et posez
sur l'affiche du dehors une bande annonant que, par suite d'une
indisposition subite, la sance d'aujourd'hui est remise  demain. Comme
cette mesure s'applique aux porteurs de billets de location, tenez-vous
prt  rendre l'argent  ceux qui ne consentiront pas  l'change d'un
billet pour un autre jour. Quant  moi, continuai-je, mon parti est
pris: je donne une reprsentation gratis, et je veux pour toute
vengeance faire regretter  ce bouillant public l'quipe d'colier 
laquelle il s'est associ.

Ce plan une fois arrt, je me prparai  faire convenablement les
honneurs de ma maison, et bientt le rideau se leva.

En entrant en scne, je vis que le plus grand nombre des spectateurs
avaient une contenance fort embarrasse. Je les mis tout de suite 
l'aise en me prsentant devant eux d'un air enjou, comme si j'eusse
ignor ce qui s'tait pass. Je fis plus encore; je m'efforai de mettre
dans ma sance tout l'entrain dont j'tais capable, et lorsque j'en vins
 la distribution de mes petits prsents, j'en fus tellement prodigue,
que pas un spectateur ne fut oubli dans mes largesses.

Il ne faut pas demander si j'tais chaudement applaudi; le public
rivalisait avec moi de bons procds et voulait ainsi me ddommager des
tracasseries qu'il pensait m'avoir suscites.

Une scne trs originale et surtout trs comique eut lieu  la sortie de
mon spectacle.

Presque tous les assistants n'avaient vu dans la prise d'assaut de ma
salle qu'un moyen de se procurer des places, et chacun d'eux avait
l'intention de payer la sienne aprs l'avoir occupe.

Mais, de mon ct, je tenais  conserver  ma reprsentation gratuite
son caractre d'originalit, dussent mes intrts en souffrir. Aussi,
dans la prvision de ce sentiment de dlicatesse, j'avais donn l'ordre
que les employs n'attendissent pas la fin de la sance pour quitter
leur poste, si bien que rgisseur, buraliste, ouvreuses, avaient profit
de la permission, et s'en taient alls.

Je m'tais plac pour tout voir sans tre aperu. On cherchait un
bureau, on furetait de tous cts pour trouver un employ, on mettait la
main  la poche, on se groupait pour prendre conseil, puis enfin de
guerre lasse on s'en allait.

Cependant le public ne se tint pas pour battu; pendant plusieurs jours
il y eut chez moi une vritable procession de gens qui venaient payer
leur dette. Quelques personnes y joignirent des excuses, et je reus
galement par la poste un billet de cent francs avec la lettre suivante:

     Monsieur,

Entran, hier, dans votre salle par un tourbillon de ttes
     folles, j'ai vainement cherch, aprs la sance,  payer le prix de
     la place que j'avais occupe.

Je ne veux pas cependant, Monsieur, quitter la France sans
     m'acquitter envers vous. En consquence, basant le prix de ma
     stalle sur le plaisir que vous m'avez procur, je vous envoie
     ci-joint un billet de cent francs que je vous prie d'accepter en
     paiement de la dette que j'avais involontairement contracte.

Je ne me croirais pas encore quitte envers vous si je ne vous
     adressais aussi mes flicitations sur votre intressante sance, en
     vous priant, Monsieur, d'agrer l'assurance de ma considration la
     plus distingue.

La perte qui rsulta pour moi de l'invasion de ma salle fut
insignifiante, de sorte que je n'eus point  me repentir de la
dtermination que j'avais prise.

D'un autre ct, l'aventure fut connue, et elle vint ajouter encore  ma
vogue en la prolongeant, car on sait que le public se dirige de
prfrence vers les thtres o il est assur de ne pouvoir trouver de
place.

On venait le plus souvent en famille  mon thtre, mais il n'tait pas
rare aussi de voir de nombreuses socits s'y donner rendez-vous.

Le trait suivant peut en donner un exemple:

Le spirituel critique de la physionomie humaine, l'auteur ingnieux de
ces charges excentriques qui ont fait pmer de rire tous ceux qui ne se
trouvaient pas sur la sellette, Dantan jeune, vient un jour  mon bureau
de location:

--Madame, dit-il  la buraliste, combien avez-vous de stalles  votre
thtre?

--Je vais consulter mon livre, dit la dame.... Est-ce pour aujourd'hui,
Monsieur?

--Non, Madame, c'est pour dans huit jours.

--Oh! alors, vous pourrez en avoir autant que vous voudrez.

--Comment, autant que je voudrai? mais alors votre salle est donc en
caoutchouc?

--Non, Monsieur, je veux dire seulement que sur cinquante stalles dont
je puis disposer, vous pourrez en prendre autant qu'il vous plaira.

--Ah! trs bien, Madame, je comprends maintenant, reprit Dantan sur le
ton de la plaisanterie; alors, si sur cinquante stalles je puis en avoir
autant que je voudrai, veuillez m'inscrire pour soixante places.

La dame du bureau, trs embarrasse pour la solution de ce problme, me
fit appeler, et j'arrangeai facilement l'affaire en changeant en stalles
le premier banc des galeries.

Voici le motif qui avait fait prendre au statuaire un si grand nombre de
places.

Dantan jeune est peut-tre l'artiste qui compte le plus d'amis. Or, il
avait trouv trs original de convier un certain nombre d'entre eux  la
sance de Robert-Houdin, et c'est pour cette runion qu'il avait retenu
soixante stalles.

J'ai voulu raconter ce fait, parce qu' la fois il prouve la vogue dont
jouissait mon thtre, et qu'il me rappelle le commencement d'une des
plus agrables liaisons d'amiti que j'aie faites en ma vie. A partir de
cette poque, je devins et je suis toujours rest l'un des bons et
intimes camarades du clbre statuaire.

Avant de le connatre personnellement, j'ignorais, ainsi que le plus
grand nombre de ses admirateurs, ses oeuvres srieuses, mais lorsque
je fus admis dans l'intimit de son atelier, je pus apprcier toute
l'tendue de son talent.

Dantan a chez lui, range sur d'immenses rayons, la collection la plus
complte des bustes de clbrits contemporaines; je ne pense pas qu'il
y ait une seule tte portant un nom illustre qui ne lui ait pass par
les mains. Ainsi que dans un muse, chacun y est class dans sa
catgorie ou sa spcialit; les monarques et les hommes d'Etat, moins
nombreux que les autres, sont rangs sur un mme rayon, puis viennent
des littrateurs, des musiciens instrumentistes, des chanteurs, des
compositeurs, des mdecins, des guerriers, des artistes dramatiques, et
enfin les illustrations de toute nature et de tous pays. Mais ce qu'il y
a surtout de trs intressant dans cette galerie, c'est que chaque buste
est accompagn de sa propre charge, si bien qu'aprs avoir admir le
personnage sous le ct srieux de l'excution, on se livre  un fou
rire en suivant dans tous ses dtails l'esprit de la caricature.

En voyant ces innombrables ttes, on a de la peine  s'imaginer qu'une
existence d'homme puisse suffire  un tel travail. C'est qu'aussi Dantan
possde au plus haut degr la perception des traits caractristiques
d'un visage; il lui suffit mme souvent de voir une personne une seule
fois pour la reproduire avec la plus exacte ressemblance. Tmoin le fait
suivant, que je vais citer autant pour sa singularit, que parce qu'il
se rattache  la prestidigitation:

Le fils du lieutenant-gnral baron D.... vint un jour prier Dantan de
faire le buste de son pre.

Je ne vous cache pas, dit-il  l'artiste, que pour l'excution de cette
oeuvre vous allez rencontrer une difficult peut-tre insurmontable.
Non seulement le gnral ne consentirait jamais  poser pour son buste,
mais il me serait encore tout  fait impossible de vous faire rencontrer
avec lui dans sa maison. Toujours souffrant depuis longues annes, mon
pre ne veut voir d'autres personnes que les gens de son service, et il
se tient presque constamment seul. Il ne nous restera donc d'autre moyen
que de faire ce travail  la drobe; comment? je l'ignore.

--Monsieur, votre pre ne sort-il jamais de chez lui, dit le statuaire?

--Si fait, Monsieur; tous les jours  quatre heures le gnral monte en
omnibus pour aller lire les journaux dans un cabinet de lecture, place
de la Madeleine; aprs quoi il revient s'enfermer chez lui.

--Mais, fit l'artiste, il ne m'en faut pas davantage. Ds aujourd'hui je
vais commencer mon travail d'observation, et demain je me mets 
l'oeuvre.

En effet,  quatre heures prcises, Dantan tait en faction devant une
maison faisant le coin des boulevards et de la rue Louis-le-Grand; il
vit bientt le gnral en sortir et se diriger vers un omnibus. Le
sculpteur s'attache aussitt aux pas de son modle et monte en mme
temps que lui dans le banal vhicule. Malheureusement les seules places
 occuper se trouvent du mme ct, et l'artiste ne peut faire que des
tudes de profil, tout en prenant encore de trs grandes prcautions
pour ne pas compromettre ses observations ultrieures.

Enfin, la voiture s'arrte place de la Madeleine. Le poursuivant et le
poursuivi entrent ensemble, ou du moins l'un aprs l'autre, dans le mme
cabinet de lecture. L, chacun prend son journal favori et s'installe
pour le lire.

Dantan s'est plac en face du gnral, et, tout en semblant absorb dans
un premier-Paris, il dirige sournoisement ses regards intelligents de
son ct.

Tout allait au mieux, et depuis quelques instants l'artiste faisait
tranquillement ses tudes  la drobe, lorsque le gnral, qui dj
avait t surpris que son compagnon d'omnibus se trouvt encore au
cabinet de lecture, vint  saisir plusieurs regards furtifs de son
vis--vis.

Taquin par cette indiscrte curiosit, dont il ne pouvait comprendre la
cause, il chercha  la djouer, en se faisant un rempart de son immense
feuille.

La figure du vieux baron disparut donc. Mais le haut de sa tte dominait
encore, et Dantan et pu continuer fructueusement son travail de ce
ct, sans un affreux bonnet de soie noire qui la couvrait entirement.

Que faire? Dans un buste, on n'improvise pas un front couvert de rides,
pas plus que l'on ne dispose  sa fantaisie les cheveux d'un vieillard.

Bien des prestidigitateurs et des plus fameux se seraient trouvs
arrts devant une pareille difficult. Dantan ne se creusa pas
longtemps la tte, ce qui n'empcha pas son tour d'tre des plus
piquants.

Il s'approche de la dame du comptoir, cause quelques instants avec elle,
et revient tranquillement reprendre son poste d'observation.

       *       *       *       *       *

Il est bon de dire que, chauff par un puissant calorifre, le cabinet
de lecture se trouvait dj  une temprature convenablement leve.
Tout--coup une chaleur insupportable se rpand dans la salle, et l'on
voit sur quelques fronts perler de grosses gouttes de sueur.

Le gnral qui, dans ce moment, tenait en main la _Gazette des
Tribunaux_, et qui se complaisait sans doute dans quelque lugubre drame,
fut un des derniers  s'apercevoir de cet excs de temprature. A la fin
pourtant, il sentit la ncessit de quitter son bonnet de soie et de le
mettre dans sa poche, tout en grommelant entre ses dents: Mon Dieu,
qu'il fait chaud ici!

Le tour tait fait.

Le lecteur a devin que notre malin artiste est la cause de ce bain de
vapeur qu'il a sollicit et obtenu de la buraliste,  laquelle il a
confi le secret de son importante mission.

Ce rsultat une fois obtenu, Dantan, sans perdre de temps, les yeux
braqus pardessus la feuille que le gnral tenait  la main, fait  la
hte ses tudes phrnologiques sur le crne vnrable du vieux guerrier,
puis se levant de table, jette un dernier coup d'oeil sur les traits
de son modle, les photographie en quelque sorte dans sa tte, et court
 son atelier se mettre  l'oeuvre.

A quelque temps de l, le statuaire livrait  la famille du gnral le
buste le plus parfait peut-tre qui soit jamais sorti de son ciseau.

       *       *       *       *       *

Je ferme ici la parenthse que j'ai ouverte  propos des petits malheurs
suscits par la petitesse de mon thtre; je vais maintenant en ouvrir
une autre sur les petits bonheurs que me procurait mon succs.

Dans les premiers jours de novembre, je reus une invitation de me
rendre  Saint-Cloud, pour y donner une sance devant le roi
Louis-Philippe et sa famille. Ce fut avec le plus grand plaisir que
j'acceptai cette proposition. Je n'avais encore jou devant aucune tte
couronne, et cette sance devenait pour moi un vnement important.

J'avais devant moi six jours pour faire mes prparatifs. J'y mis tous
les soins imaginables, et j'organisai mme un tour de circonstance, dont
j'eus lieu d'esprer un excellent effet.

Au jour fix pour ma sance, un fourgon attel de chevaux de poste vint
de trs bonne heure prendre mes bagages et me conduisit au chteau. Un
thtre avait t dress dans un vaste salon, dsign par le roi pour le
lieu de la reprsentation.

Afin que je ne fusse pas drang dans mes prparatifs, on avait pris la
prcaution de placer un planton  l'une des portes du salon qui donnait
sur un corridor de service. Je remarquai encore trois autres portes dans
cette pice: l'une, garnie de glaces sans tain, donnait sur le jardin,
en face d'une avenue garnie de superbes orangers; les deux autres, 
droite et  gauche, communiquaient aux appartements du Roi et  ceux de
la duchesse d'Orlans.

J'tais occup  disposer mes instruments, lorsque j'entendis s'ouvrir
discrtement une des deux dernires portes dont je viens de parler, et
tout aussitt une voix me fit cette demande du ton de la plus grande
affabilit:

--Monsieur Robert-Houdin, puis-je entrer sans indiscrtion?

Je tournai la tte de ce ct et je reconnus le Roi Louis-Philippe, qui,
ne m'ayant fait cette demande que sous forme d'introduction, n'avait pas
attendu ma rponse pour s'avancer vers moi.

Je m'inclinai respectueusement.

--Avez-vous bien tout ce qu'il vous faut pour votre organisation? me dit
le Roi.

--Oui, Sire; l'intendant du chteau m'a fourni des ouvriers trs
habiles, qui ont promptement mont cette petite scne.

A ce moment dj, mes tables, consoles et guridons, ainsi que les
divers instruments de ma sance, symtriquement rangs sur la scne,
prsentaient un aspect lgant.

--C'est trs joli ceci, me dit le Roi, en s'approchant du thtre et en
jetant un regard furtif sur quelques-uns de mes appareils; c'est trs
joli. Je vois avec plaisir que, ce soir, l'artiste de 1846 justifiera la
bonne opinion qu'avait fait concevoir de lui le mcanicien de 1844.

--Sire, rpondis-je, aujourd'hui, comme il y a deux ans, je tcherai de
me rendre digne de la haute faveur que Votre Majest daigne m'accorder,
en assistant  l'une de mes reprsentations.

--On dit la seconde vue de votre fils bien surprenante, reprit le Roi;
mais je vous avertis, Monsieur Robert-Houdin, de vous tenir en garde,
car nous nous proposons de vous susciter de grandes difficults.

--Sire, rpondis-je avec assurance, j'ai tout lieu de croire que mon
fils les surmontera.

--Je serais fch qu'il en ft autrement, dit avec une teinte
d'incrdulit le Roi qui s'loignait. Monsieur Robert-Houdin,
ajouta-t-il en fermant la porte par laquelle il tait entr, je vous
recommande l'exactitude.

A quatre heures prcises, lorsque la famille Royale et les nombreux
invits furent runis, les rideaux qui me cachaient  tous les yeux
s'ouvrirent, et je parus en scne.

Grce  mes nombreuses sances, j'avais heureusement acquis une
assurance imperturbable et une confiance en moi-mme, que la russite de
mes expriences avait constamment justifies.

Je commenai au milieu du plus profond silence. On voulut sans doute
voir, apprcier, juger, avant d'accorder un suffrage. Mais
insensiblement on devint plus communicatif; j'entendis quelques
exclamations de surprise, qui furent bientt suivies de dmonstrations
plus expressives encore.

Toutes mes expriences reurent un trs favorable accueil; celle que
j'avais compose pour la circonstance acheva de me concilier tous les
suffrages.

Je vais en donner l'explication.

J'empruntai  mes nobles spectateurs quelques mouchoirs, dont je fis un
paquet que je dposai sur ma table. Puis,  ma demande, diffrentes
personnes crivirent sur des cartes les noms d'endroits o elles
dsiraient que les mouchoirs fussent invisiblement transports.

Ceci termin, je priai le Roi de prendre au hasard trois de ces cartes
et de choisir ensuite, parmi les trois endroits qu'elles dsignaient,
celui qui lui conviendrait le mieux.

--Voyons, dit Louis-Philippe, ce qu'il y a sur celle-ci: Je dsire que
les mouchoirs se trouvent sous un des candlabres placs sur la
chemine. C'est trop facile pour un sorcier; passons  une autre carte.
Que les mouchoirs soient transports sur le dme des Invalides. Cela
me conviendrait assez, mais c'est beaucoup trop loin, non pas pour les
mouchoirs, mais pour nous..... Ah! ah! fit le Roi en regardant la
dernire carte, je crains bien, Monsieur Robert-Houdin, de vous mettre
dans l'embarras; savez-vous ce qu'elle propose?

--Que Votre Majest veuille bien me l'apprendre.

--On dsire que vous fassiez passer les mouchoirs dans la caisse de
l'oranger qui est au bout de cette avenue, sur la droite.

--N'est-ce que cela, Sire! Veuillez ordonner et j'obirai.

--Soit! je ne suis pas fch de voir un pareil tour de magie. Je choisis
donc la caisse d'oranger.

Le Roi donna  voix basse quelques ordres, et je vis aussitt plusieurs
personnes courir vers l'oranger pour le surveiller et empcher toute
fraude.

J'tais enchant de cette prcaution, qui contribuait  l'clat de ma
russite, car le tour tait dj fait et la prcaution devenait tardive.

Il s'agissait de faire partir les mouchoirs pour leur destination. Je
mis le paquet sous une cloche de cristal opaque, et, prenant ma
baguette, j'ordonnai  mes voyageurs invisibles de se rendre  l'endroit
dsign par le Roi.

Je levai la cloche: le petit paquet n'y tait plus, et une tourterelle
blanche se trouvait  sa place.

Le Roi s'approcha alors vivement de la porte,  travers laquelle il
porta ses regards vers l'oranger, pour s'assurer que le comit de
surveillance tait  son poste. Cette vrification faite, il se mit 
sourire en hochant lgrement la tte.

--Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, avec une teinte d'ironie, je
crains bien pour la vertu de votre baguette magique. Voyons, ajouta-t-il
en se retournant vers le fond du salon, o se tenaient quelques
serviteurs; que l'on aille prvenir Guillaume (c'tait, je crois, un des
matres jardiniers) de faire immdiatement l'ouverture de la dernire
caisse qui se trouve sur la droite de l'avenue; qu'il cherche avec
prcaution dans la terre et qu'il m'apporte ce qu'il y trouvera,... si
toutefois il y trouve quelque chose.

Guillaume ne tarda pas  arriver prs de l'oranger, et, bien que trs
tonn des ordres qui lui taient donns, il se mit en mesure de les
excuter.

Il enleva soigneusement un des panneaux de la caisse, en gratta la terre
avec prcaution, et dj l'une de ses mains s'tait avance vers le
centre de l'oranger sans avoir rien dcouvert, quand tout--coup un cri
de surprise lui chappa, en mme temps qu'il retirait un petit coffret
de fer rong par la rouille.

Cette curieuse trouvaille, nettoye de la terre qui la souillait, fut
apporte et dpose sur un petit guridon qui se trouvait prs du Roi.

--Eh bien, Monsieur Robert-Houdin, me dit Louis-Philippe dans un
mouvement d'impatiente curiosit, voici un coffret. Est-ce que par
hasard les mouchoirs s'y trouveraient renferms?

--Oui, Sire, rpondis-je avec assurance; ils y sont et depuis fort
longtemps.

--Comment depuis fort longtemps? cela ne peut tre puisqu'il y a  peine
un quart d'heure que les mouchoirs vous ont t confis.

--Je ne puis le nier, Sire; mais o serait la magie si je ne parvenais 
excuter des faits incomprhensibles? Votre Majest sera sans doute plus
surprise encore, lorsque je lui prouverai d'une manire irrcusable que
ce coffre, ainsi que ce qu'il contient, a t dpos dans la caisse de
l'oranger, il y a soixante ans.

--J'aimerais assez vous croire sur parole, reprit le Roi en souriant,
mais cela m'est impossible; dans ce cas, il me faut des preuves.

--Que Votre Majest veuille bien ouvrir cette cassette, et elle en
trouvera de trs convaincantes.

--Oui, mais j'ai besoin d'une clef pour cela.

--Il ne tient qu' vous, Sire, d'en avoir une. Veuillez la dtacher du
cou de cette charmante tourterelle, qui vient de vous l'apporter.

Louis-Philippe dnoua un ruban qui soutenait une petite clef rouille,
avec laquelle il se hta d'ouvrir le coffret.

Le premier objet qui se prsenta aux yeux du Roi fut un parchemin sur
lequel le monarque lut ce qui suit:

     AUJOURD'HUI, 6 JUIN 1786,

     Cette bote de fer, contenant six mouchoirs, a t place au milieu
     des racines d'un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro,
     pour servir  l'accomplissement d'un acte de magie qui sera excut
     dans soixante ans,  pareil jour, devant Louis-Philippe d'Orlans
     et sa famille.

--Dcidment, cela tient du sortilge, dit le Roi de plus en plus
tonn..... Rien ne manque  la ralit, car le sceau et la signature du
clbre sorcier sont apposs au bas de cette dclaration qui, Dieu me
pardonne, sent fortement le roussi.

A cette plaisanterie, l'auditoire se prit  rire.

--Mais, ajouta le Roi, en sortant de la bote un paquet cachet avec
beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous
cette enveloppe?

--En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d'ouvrir ce paquet, je
prie Votre Majest de remarquer qu'il est galement scell du cachet du
comte de Cagliostro.

Ce cachet, qui a jou un grand rle sur les fioles d'lixir de longue
vie et sur les sachets d'or potable du clbre alchimiste, avait une
certaine clbrit. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m'en
avait, dans le temps, remis une empreinte que j'avais conserve, et sur
laquelle j'avais pris un clich.

--Certainement, c'est bien le mme, rpondit mon Royal spectateur en
regardant  deux fois le sceau de cire rouge.

Toutefois, impatient de connatre le contenu du paquet, le Roi en
dchira vivement l'enveloppe, et bientt il tala devant les spectateurs
tonns les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, taient
encore sur ma table.

Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l'exprience de la
seconde vue, qui devait terminer la sance, j'eus rellement  soutenir
une lutte acharne, ainsi que le Roi me l'avait annonc.

Parmi les objets qui me furent prsents, se trouvait, je me rappelle,
une mdaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant,
je ne l'eus pas plus tt entre les mains, que mon fils en fit la
description de la faon suivante:

--C'est, dit-il avec assurance, une mdaille grecque en bronze sur
laquelle est un mot compos de six lettres que je vais peler: _lambda_,
_epsilon_, _mu_, _nu_, _omicron_, sigma, ce qui fait _Lemnos_.

Mon fils connaissait l'alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos,
quoiqu'il lui et t impossible d'en donner la traduction.

C'tait dj, comme on doit le penser, un vritable tour de force pour
ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s'en tint pas l.

On me remit encore une petite pice de monnaie chinoise, perce, comme
on le sait, d'un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pice
furent aussitt dsigns. Enfin, une difficult dont j'eus le bonheur de
me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette exprience.

J'avais t tonn que la duchesse d'Orlans, qui prenait un intrt
tout particulier  la seconde vue, se ft absente pour rentrer dans son
appartement. Elle ne tarda pas  revenir et me remit entre les mains un
petit crin dont elle me pria de faire dsigner le contenu par mon fils,
mais en me recommandant expressment de ne pas l'ouvrir.

J'avais prvu la dfense; aussi, pendant que la princesse me parlait,
j'ouvris l'crin d'une main et, d'un coup-d'oeil rapide, je m'assurai
de ce qu'il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant
devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet.

--Votre Altesse, rpondis-je en rendant l'crin, me permettra de me
dfendre d'une pareille impossibilit, car elle a d remarquer que
jusqu' ce moment il fallait que l'objet me ft connu pour que mon fils
le nommt.

--Vous avez pourtant surmont de plus grandes difficults, reprit la
belle-fille de Louis-Philippe. Nanmoins, si cela ne se peut pas, n'en
parlons plus, je serais fche de vous mettre dans l'embarras.

--Ce que demande Votre Altesse est, je le rpte, impossible, et
pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa
clairvoyance, mon fils, par un effort suprme de ses facults, va tcher
de voir  travers l'crin ce qu'il contient.

--Le peut-il, mme  travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant
 cacher l'crin.

--Oui, Madame, et Votre Altesse ft-elle dans l'appartement voisin, mon
fils le verrait encore.

La Duchesse d'Orlans, sans accepter cette nouvelle preuve, que je lui
proposais, se contenta d'interroger elle-mme mon fils.

L'enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, rpondit sans
hsiter: il y a dans cet crin une pingle en or, surmonte d'un
diamant, autour duquel est un cercle d'mail bleu ciel.

--C'est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en prsentant au
Roi le bijou qu'elle sortit de sa bote. Jugez vous-mme, Sire.

Et se retournant vers moi:

--Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grce infinie,
voulez-vous accepter cette pingle en souvenir de votre visite 
Saint-Cloud?

Je remerciai vivement Son Altesse, en l'assurant de ma reconnaissance.

La reprsentation tait termine; le rideau se baissa et je pus  mon
tour jouir librement d'un curieux spectacle: c'tait de voir par un
petit trou mon auditoire rassembl par groupes et se communiquant 
l'envi ses impressions.

Avant de quitter le chteau, le Roi et la Reine me firent encore
adresser les plus flatteuses paroles par la personne charge de me
remettre un souvenir de leur munificence.

       *       *       *       *       *

Cette reprsentation ne put augmenter ma vogue; cela n'tait plus
possible, mais elle contribua puissamment  l'entretenir. Ma sance 
Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l'aristocratie qui,
jusqu' ce moment, avait hsit  venir dans ma petite salle; la
curiosit la fit passer par dessus quelques considrations, et elle vint
 son tour s'assurer de la ralit des merveilles qui m'taient
attribues.

Cependant les chaleurs de l't commenaient  se faire sentir: nous
tions aux premiers jours de juillet, je dus songer  fermer mon
thtre; seulement, au lieu d'aller courir fortune, comme l'anne
prcdente, je m'occupai  changer et  renouveler ma sance. La tche
tait grande, mais j'tais rempli d'une courageuse mulation, car je
n'ignorais pas que mon succs m'imposait des obligations, et que pour le
voir se continuer il me fallait constamment en tre digne. Loin de me
laisser dcourager par ce dicton rtrograde: _Nil novi sub sole_,
qu'Alfred de Musset a spirituellement paraphras ainsi:

    La paresse nous bride et les sots vont disant
    Que sous ce vieux soleil tout est fait  prsent;

je m'inspirais de cette pense du mme auteur:

    Croire tout dcouvert est une erreur profonde;
    Je ferai du nouveau, n'en ft-il plus au monde.

Ce qu'il y avait de plus pnible dans mon travail de recherches, c'est
qu'il fallait que mes inventions fussent termines  heure et  jour
nomms, car la reprise de mes reprsentations tait fixe au premier
septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais  tre exact.




CHAPITRE XVI.

NOUVELLES EXPRIENCES.--LA _SUSPENSION THRENNE_, ETC.--SANCE A
L'ODON.--UN DOUBLE ACCROC.--LA PROTECTION D'UN ENTREPRENEUR DE
SUCCS.--1848.--LES THTRES AUX ABOIS.--JE QUITTE PARIS POUR
LONDRES.--LE DIRECTEUR MITCHELL.--LA PUBLICIT ANGLAISE.--LE GRAND
WIZARD.--LES MOULES A BEURRE SERVANT A LA RCLAME.--AFFICHES
SINGULIRES.--CONCOURS PUBLIC POUR LE MEILLEUR CALEMBOUR.


Au lieu de faire la rouverture de mes sances au commencement de
septembre, ainsi que je l'avais espr, mes vacances forces, que je
pourrais mieux appeler mes _travaux forcs_, se prolongrent un mois de
plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de
prsenter mes nouvelles expriences.

Mes intrts taient grandement compromis par ce retard, mais
j'esprais, avec quelque raison, me ddommager de mes pertes par
l'empressement que mettrait le public  venir me visiter.

Mon nouveau rpertoire se composait _du Coffre de cristal_, _du Carton
fantastique_, _du Voltigeur au trapze_, _du Garde-Franaise_, _de la
Naissance des fleurs_, _des Boules de cristal_, _de la Bouteille
inpuisable_, _de la Suspension threnne_, etc., etc.

J'avais surtout donn tous mes soins  cette dernire exprience, sur
laquelle je fondais de grandes esprances. La chirurgie m'en avait donn
la premire ide.

On se rappelle que vers 1847 on commena, en France,  appliquer aux
oprations chirurgicales l'insensibilit produite par l'aspiration de
l'ther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux effets de cette
anesthsie et de ses heureuses applications; c'tait aux yeux de bien
des gens une opration tenant presque de la magie.

Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine,
je me demandai si par ce fait ils ne me donnaient pas le droit d'user de
reprsailles. Je le fis en inventant aussi mon _opration threnne_,
qui tait, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes
_confrres_ en chirurgie.

Le sujet sur lequel je devais oprer tait le plus jeune de mes enfants,
et je ne pouvais rencontrer une physionomie plus heureuse pour mon
exprience. C'tait un gros garon de six ans, dont la figure frache et
panouie respirait la sant. Malgr son jeune ge, il mit la plus grande
intelligence  apprendre son rle, et il le joua avec une telle
perfection, que les plus incrdules en furent dupes.

Ce tour tait l'un des plus applaudis de ma sance. Il est vrai de dire
que la mise en scne en tait parfaitement combine. Pour la premire
fois, j'avais essay de diriger la surprise de mes spectateurs en la
faisant crotre comme par degrs, jusqu'au moment o elle devait en
quelque sorte faire explosion.

J'avais divis mon exprience en trois points, dont les effets taient
successivement plus tonnants les uns que les autres.

Ainsi, lorsque j'tais le tabouret de dessous les pieds de l'enfant[14],
le public, qui avait souri pendant les prparatifs de la suspension,
commenait  devenir srieux;

Quand ensuite j'tais l'une des cannes, on entendait des exclamations de
surprise et de crainte;

Enfin, au moment o je soulevais mon fils  la position horizontale,
les spectateurs,  ce dnouement inattendu, couronnaient l'exprience de
bravos unanimes.

Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant
l'thrisation trop au srieux, protestaient intrieurement contre les
applaudissements et m'crivaient des lettres dans lesquelles elles
tanaient vertement le pre dnatur, qui sacrifiait au plaisir du
public la sant de son pauvre enfant. On alla mme jusqu' me menacer de
solliciter contre moi la svrit des lois, si je n'abandonnais pas mon
inhumaine opration.

Les auteurs anonymes de ces rcriminations ne se doutaient gure du
plaisir qu'ils me faisaient prouver. Aprs nous tre gays de ces
lettres en famille, je les gardais prcieusement comme des tmoignages
de l'illusion que j'avais produite.

La vogue que me procura cette sance ne pouvait surpasser celle de
l'anne prcdente; je n'avais  esprer d'autre rsultat que celui
d'emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour.

La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expriences. On loua
la salle entire pour une aprs-midi, en sorte que mes sances du soir
ne furent pas interrompues.

Cette reprsentation,  laquelle assistait galement la reine des Belges
avec sa famille, ne me prsenta du reste d'autre particularit que de
voir dans ma petite salle l'imposant spectacle d'une aussi considrable
runion de hauts personnages. Toutes les places taient occupes, car
Leurs Majests taient accompagnes de leurs cours respectives et d'un
grand nombre d'ambassadeurs et de dignitaires du royaume.

Comme j'avais lieu de l'esprer, mes nobles spectateurs furent
satisfaits et daignrent m'adresser de vive voix leurs compliments.

Au milieu de ces douces satisfactions, j'avais tout lieu de croire que
je possdais les bonnes grces du public. Cependant j'appris  mes
dpens, on va en juger, que si solide que paraisse la faveur de ce
souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir prs de
s'vanouir.

Le 10 fvrier 1848, Madame Dorval donnait  l'Odon une reprsentation 
son bnfice. J'avais promis  cette minente artiste d'y joindre comme
intermde quelques-unes de mes expriences.

Je fus de la plus grande exactitude  ce rendez-vous d'Outre-Seine; onze
heures et demie sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l'entr'acte
qui devait prcder ma sance. Comme j'tais dj depuis quelques
instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un
dernier coup-d'oeil  mes apprts.

Mon premier soin, en prenant possession de la scne, avait t de me
soustraire aux regards indiscrets; j'avais congdi tout le monde.
Malheureusement je n'avais mme pas fait d'exception en faveur du
rgisseur, et l'on va voir quelles furent les tristes consquences de
cette mesure.

Plein d'excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups
d'usage par mon domestique, et l'orchestre commence  jouer, tandis que,
retir dans la coulisse, je me prpare  faire mon entre en scne. Mais
au moment o le rideau se lve, je me rappelle avoir oubli un de mes
_accessoires_, je cours le chercher  ma loge et reviens en toute hte.
O fatalit! dans ma prcipitation je ne vois pas un _trapillon_[15] que
le machiniste a imprudemment laiss ouvert, et ma jambe s'y enfonce
jusqu'au-dessus du genou.

Une vive douleur m'arrache un cri de dtresse; mon domestique accourt,
et ce n'est qu'avec peine qu'il parvient  me dgager. Mais dans quel
tat! mon pantalon, ouvert et dchir sur toute la longueur, laisse voir
ma jambe couverte de sang et affreusement corche.

Dans ce dsastreux tat, il ne m'est plus possible de paratre en scne,
je cherche alors autour de moi quelqu'un pour aller annoncer au public
l'vnement dont je viens d'tre la victime; je n'aperois que deux
pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi dlicate! il ne fallait
pas y songer. J'avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l'on
sache que ce brave garon tait un ngre aux cheveux crpus, aux lvres
paisses, au teint d'bne, dont le langage naf n'et pas manqu
d'exciter une rise gnrale sur ma triste position.

Le rgisseur seul et pu se charger de la mission; mais o le trouver?

Ces rflexions, promptes comme l'clair, sont interrompues par les
prludes d'un orage qui couve dans la salle; le public m'appelle, car,
on s'en souvient, le rideau est lev, et, aux yeux des spectateurs,
l'artiste a manqu son entre; c'est l une faute irrespectueuse et par
cela mme impardonnable!

Mon ngre, sans s'inquiter de ce qui se passe au-dehors, dchire son
mouchoir et le mien, et bande ma plaie avec beaucoup d'habilit. Cela ne
m'empche pas d'en ressentir une vive souffrance, mais je ne tarde pas 
prouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j'entends
clater dans la salle une bruyante tempte. Le public, qui avait
commenc par frapper des pieds, siffle maintenant, crie, hurle, sur tous
les tons discordants du mcontentement.

Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hte[16] et je me
dcide  aller moi-mme faire l'annonce de ma catastrophe. Je me dirige
vers la porte du fond, et je me dispose  l'ouvrir lorsqu'un vacarme
pouvantable, paroxisme effrn de l'impatience, me glace d'effroi et
m'arrte; je n'ose plus, le coeur me manque. Pourtant il faut en
finir. Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur moi-mme, du
courage! et tout aussitt ouvrant les deux battants, j'entre en scne.

Je n'oublierai jamais la rception qui me fut faite  mon arrive. D'un
ct, des cris, des sifflets, des hues; de l'autre, des trpignements
et des applaudissements  tout rompre. C'taient comme deux partis en
prsence cherchant  s'craser l'un l'autre par un excs de tapage.

Ple et tremblant devant une aussi rude preuve, j'attends, immobile, le
moment o les combattants venant  faire une trve, me permettront de me
justifier de mon retard. Ce moment arriva enfin, et je pus raconter ma
triste aventure. Ma pleur attestait la vrit de mes paroles; le
public se laissa dsarmer, et les sifflets cessrent de se mler aux
applaudissements qui accueillirent mes explications.

Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures
bienveillantes font passer de soulagement et de bien-tre dans le
coeur d'un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui s'opra
en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces
me revinrent, et possd d'une nergie nouvelle, j'annonai au public
que me trouvant beaucoup mieux, j'allais excuter ma sance. Je le fis
en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous
l'empire de laquelle j'tais, que je sentis  peine le mal caus par ma
blessure.

       *       *       *       *       *

J'ai dit qu' mon entre en scne j'avais t salu par des
dmonstrations d'une nature toute diffrente: si beaucoup de spectateurs
sifflaient, d'autres m'applaudissaient. La vrit exige de ma part un
aveu; j'tais soutenu, ce soir l, par un protecteur tout puissant.

Ceci demande explication; aussi pour donner  mon lecteur le mot de
cette nigme, je suis oblig de lui raconter une toute petite anecdote.

A l'poque o j'inventai l'exprience de la seconde vue, plusieurs
directeurs de Paris me firent la proposition de venir la prsenter comme
intermde sur leurs thtres. Je m'y tais refus par la raison que,
dj trs fatigu de mes propres reprsentations, il me cotait de les
prolonger encore. Ma dtermination tait donc bien arrte sur ce point,
lorsque je reus la visite d'une artiste du Palais-Royal, madame M...,
qui y remplissait l'emploi des dugnes.

--Monsieur, me dit-elle avec une certaine hsitation, je n'ai pas
l'honneur d'tre connue de vous; aussi n'est-ce qu'avec crainte que je
me prsente pour vous prier de me rendre un grand service. Voici le
fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner  mon bnfice une
reprsentation dont le produit, s'il est suffisant, doit tre employ 
librer mon fils du service militaire. Il ne tiendrait qu' vous,
Monsieur, d'assurer le succs de cette reprsentation en lui accordant
votre concours. Et cette pauvre mre, puisant son loquence dans son
amour pour son fils, me peignit avec de si vives couleurs le chagrin
qu'elle prouverait d'un insuccs, que, touch de son malheur, je revins
sur ma dtermination et consentis  joindre  sa soire mon exprience
de la _seconde vue_.

Je n'ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succs de
la reprsentation; toujours est-il que la salle fut comble, et que la
recette couvrit largement les frais d'un remplaant.

Le lendemain, l'heureuse mre vint me faire part de son bonheur et
m'adresser ses remerciements. Elle tait accompagne d'un Monsieur que
je ne connaissais pas, mais qui, aussitt que Madame M... eut cess de
parler, m'exposa  son tour le but de sa visite.

--J'ai pris la libert d'accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous
complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c'est l une bonne
action dont tous mes camarades du thtre vous savent un gr infini;
pour ma part, j'espre tt ou tard vous en tmoigner reconnaissance  ma
manire.

Tout en tant flatt de la dmarche de mon visiteur, j'tais trs
intrigu du sens de sa dernire phrase; il s'en aperut, et, sans me
donner le temps de lui rpondre, il continua:

--Ah! j'oubliais de vous dire qui je suis; j'aurais d commencer par l.
Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succs du thtre du
Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous t satisfait de l'entre
que je vous ai faite hier?

J'avoue que cette confidence m'ta une douce illusion; j'avais cru ne
devoir qu' moi-mme la rception qui m'avait t faite, et voil que je
ne savais plus quelle tait au juste la part d'applaudissements que ma
sance m'avait mrite. Nanmoins, je remerciai M. Duhart de sa
bienveillance passe et de celle qu'il me promettait pour l'avenir.

Trois mois aprs, je ne pensais plus  cet incident, lorsqu'un jour o
je devais donner une sance  la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez
moi mon ami Duhart.

--Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de
s'asseoir, j'ai lu sur les affiches que vous jouez au bnfice de
Raucourt; j'ai t vous recommander  P... qui vous _soignera_.

Je fus _soign_, en effet, car lorsque je parus en scne, on me fit une
entre digne des plus hautes clbrits artistiques. Il tait facile de
reconnatre une ovation chaudement recommande. Cependant je dois dire
que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le
cours de la soire, je remarquai,  ma grande satisfaction, que le
public, ainsi que l'on dit en langue _romaine_, _portait coup_, et que
les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la
salle.

A quelques mois de l,  propos d'une reprsentation que je donnai au
Gymnase, mme visite de Duhart, mme recommandation  son confrre, et
mme rsultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scne,
auxquelles ne se soit intress mon protecteur reconnaissant.

Je dois le dire, je le laissais faire, et je n'y voyais aucun mal. Loin
de l, ces encouragements taient un stimulant pour moi: chaque fois je
redoublais d'efforts pour les mriter.

Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le
caractre d'homme capable d'tre aussi longtemps reconnaissant d'un peu
de bien fait  une pauvre camarade de thtre. Du reste, la
reprsentation de l'Odon fut la dernire o ce bon Duhart se drangea
pour moi. La rvolution de fvrier arriva quelques jours plus tard.

On sait que cet vnement fut un vritable coup de massue pour tous les
thtres.

Aprs avoir puis toutes les attrayantes amorces de leur rpertoire,
les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se
runirent vainement en congrs pour conjurer une aussi dsastreuse
situation.

J'avais t convoqu  cette runion. Mais si j'y fis acte de prsence,
ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans une position tout
exceptionnelle relativement  mes confrres.

Cette position tenait simplement  ce que mon tablissement, au lieu de
porter le nom de thtre, s'appelait un spectacle[17]. Moyennant cette
lgre diffrence de dnomination, je jouissais de droits infiniment
plus tendus.

Ainsi, tandis que les thtres ne pouvaient avoir des affiches que d'une
dimension dtermine par une ordonnance de police, j'avais la libert,
moi, directeur de spectacle, de faire l'annonce de mes sances dans des
proportions illimites.

Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes reprsentations selon
ma fantaisie, ce qui n'tait pas un des moindres avantages de mon
administration.

Enfin j'avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma
salle dans ma poche, de congdier mes employs et de me promener, en
attendant des destins plus doux.

Toutefois ces avantages, auxquels j'ajouterai celui d'avoir des frais
beaucoup plus modrs que mes confrres, ne m'offrirent d'autre rsultat
que celui de ne pas perdre d'argent. J'eus beau faire feu des quatre
pieds, le public resta sourd  mon appel comme au leur.

Je me trompe; pendant quelques jours, je reus du Gouvernement
provisoire de trs gracieuses lettres sous forme de _laissez-passer_,
qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des coles
Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils taient
accompagns.

J'tais enchant, du reste, de cet aimable sans-faon, qui venait
augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant
une salle assez bien garnie, et je n'avais plus le crve-coeur de voir
ces maudites banquettes vides, dont l'aspect paralyse d'ordinaire les
moyens de l'artiste, mme le plus philosophe.

Cette illusion tait  la vrit bien phmre, car, chaque soir, aprs
la sance, mon caissier faisait, en m'abordant, une triste figure.

Quel dsenchantement! quelles amres reprsailles de la part de
l'aveugle desse qui, pendant quelque temps, m'avait accord de si
douces faveurs!

Nanmoins, dans ces moments de dtresse, je puis le dire en toute
sincrit, les dceptions et les tourments ne sont pas tous dans les
chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de
recette, il veut cacher sa misre. Pour donner le change, il cherche 
garnir son thtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus 
ce moyen; mais ce qui paratra trange, c'est que ces billets qui, un
mois plus tt, eussent t regards comme une trs grande faveur, furent
reus avec beaucoup d'indiffrence; souvent mme il arriva que l'on ne
se donnait pas la peine de rpondre  mon invitation.

Devenu philosophe par ncessit, je finis par me rsigner  voir ma
salle  peu prs vide, et je n'envoyai plus d'invitations. D'ailleurs
j'avais eu l'occasion d'tudier le _billet de faveur_ (c'est ainsi que
l'on personnifie celui qui vient gratis au thtre) et j'avais remarqu
que ce genre de public est, ou semble toujours tre trs indiffrent au
spectacle. En effet, le _billet de faveur_, lorsqu'il sait que le
thtre est  court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance
en se rendant  l'invitation qui lui est faite. Une fois entr, s'il
voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupes
par des billets donns (il a quelquefois raison), et il en conclut que
le spectacle doit tre peu amusant. S'il arrive qu'il se trompe, il
n'applaudit pas, parce qu'il craint d'tre reconnu pour tre venu
gratis, et de passer pour un compre, payant sa place en
applaudissements.

       *       *       *       *       *

J'en tais l de mes misres administratives, lorsque, un matin, je
reus la visite du directeur du Thtre-Franais de Londres. Mitchell
(c'est le nom du directeur), loin de chercher  m'tourdir par des
promesses mensongres se contenta de me faire cette simple proposition:

--Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous tes trs connu  Londres;
venez donner des reprsentations au thtre Saint-James, et tout me
porte  croire que vous y aurez du succs. Du reste, nous y serons
galement intresss, car nous partagerons les recettes brutes, et sur
ma part, je paierai tous les frais des reprsentations. Vous alternerez
avec mon opra-comique, c'est--dire que vous jouerez les mardi, jeudi
et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain,
c'est--dire dans un mois,  partir d'aujourd'hui.

Ces conditions me semblant trs acceptables, j'ajouterai mme fort
avantageuses, j'y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit
la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul
trait que nous fmes pour cette importante affaire. Point de ddit de
part ni d'autre, point de conventions secondaires, point de signature,
et jamais march ne fut mieux ciment.

Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j'eus maintes
fois l'occasion d'apprcier toute la valeur de sa parole. C'est
qu'aussi, je puis le dire hautement, c'est sans contredit un des plus
consciencieux directeurs que j'aie jamais rencontrs. A la religion de
la foi donne, Mitchell joint en outre une affabilit extrme, une
gnrosit et un dsintressement  toute preuve. En toute
circonstance, on le voit agir _quite a gentleman_, comme on dit en
anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des
plus brillantes qualits qu'on doit lui reconnatre, comme directeur,
c'est la dlicatesse de ses procds envers ses artistes. Le trait
suivant peut en donner un exemple.

Jenny Lind chantait au thtre italien de Londres prcisment les jours
o je donnais mes reprsentations  Saint-James, de sorte que, malgr
tout le dsir que j'avais d'aller l'entendre, je ne pouvais me dcider 
sacrifier une sance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une
circonstance trop longue  raconter ici, il arriva que je me trouvai
libre un jour de reprsentation de Jenny Lind. Il faut dire qu'outre
l'exploitation du thtre Saint-James, Mitchell avait lou pour toute
l'anne une certaine quantit de loges au Thtre-Italien, et que, selon
la coutume anglaise, il les revendait aux plus offrants. Il arrivait
parfois que des coupons n'taient pas vendus au moment de la
reprsentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis
privilgis. Je savais cette particularit, et je me proposai de lui
faire, ce soir-l, le cas chant, la demande d'une semblable faveur.

Au moment o j'allais sortir de chez moi pour aller trouver mon
directeur, il entra dans ma chambre.

--Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l'abordant, j'allais
prcisment chez vous pour prsenter une requte.

--Quelle qu'elle soit, mon ami, me rpondit-il gracieusement, soyez
assur d'avance qu'elle sera trs bien accueillie.

Et lorsque je lui eus expliqu ce dont il s'agissait:

--Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d'une vritable contrarit, que
vous me faites de peine de me demander cela!

--Pourquoi donc? repris-je sur le mme ton; si cela ne se peut pas, mon
cher ami, mettons que je n'ai rien dit.

--Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut trs bien; je suis
seulement contrari d'avoir manqu la surprise que je voulais vous
faire; je vous apportais prcisment une excellente loge pour ce soir...
La voici.

Peut-on trouver rien de plus dlicat et de plus aimable que cette
manire de faire?

Quinze jours ne s'taient pas couls depuis mon entrevue avec Mitchell,
qu'aprs une traverse des plus heureuses, je dbarquais  Londres. Ds
mon arrive, mon directeur me conduisit dans un charmant logement
attenant  son thtre, et, aprs l'avoir mis  ma disposition, il m'en
fit visiter toutes les pices. Arrivs dans la chambre  coucher:

--Vous voyez l, me dit-il, un lit clbre; c'est ici que Rachel,
Djazet, Jenny Colon et plusieurs autres clbrits artistiques se sont
reposes des motions de leurs succs. Vous ne pouvez y avoir que de
trs belles inspirations dans les rves qu'voquera en vous le souvenir
de ces htes illustres. A tout autre que vous, mon cher Houdin, je
dirais que ces clbres prdcesseurs lui porteront bonheur, mais votre
chance  vous est dans la vertu de votre baguette magique.

Mitchell voulant donner  mes reprsentations tout l'attrait dsirable,
avait command, pour mes sances, au dcorateur de son thtre, un salon
Louis XV d'une grande richesse, ainsi qu'un rideau d'avant-scne, sur
lequel devait tre peint en lettres d'or le titre, adopt pour mon
thtre de Paris, _Soires fantastiques_ de ROBERT-HOUDIN. Ce travail,
assez long  excuter, ne me permettait de commencer l'organisation de
ma sance que lorsqu'il serait entirement termin.

En attendant, n'ayant rien de mieux  faire, j'allais me promener,
chaque jour, dans les magnifiques parcs de Londres, et je prenais des
forces en prvision des fatigues que j'allais prouver dans mes sances.

A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le
droit de croire que mon sjour  Londres sera, en quelque sorte, un
temps de repos, puisqu'au lieu de jouer sept fois par semaine comme chez
moi, je ne dois plus donner que trois reprsentations dans le mme laps
de temps.

Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail
et les fatigues sont moins dans l'excution des sances que dans leur
organisation. Or, comme  Saint-James, j'allais jouer alternativement
avec une troupe d'opra-comique, il en rsultait que, pour ne pas gner
les artistes dans leurs tudes, je devais leur laisser tout le temps
ncessaire  leurs rptitions qui, on le sait, prennent la plus grande
partie de la journe. En consquence j'avais promis de dbarrasser la
scne aussitt ma reprsentation termine, et de n'en prendre possession
que dans le milieu du jour qui m'tait rserv. Ajoutons que dans le
travail d'installation et de dmnagement, il ne suffisait pas seulement
de l'oeil du matre, il fallait pour bien des raisons que je misse la
main  l'oeuvre.

On comprendra facilement ce qu'une telle situation devait me causer de
fatigue.

Mitchell avait, pour l'aider dans la direction de son thtre, deux
employs de la plus grande intelligence: ils se nommaient Chapman et
Nemmo. L'un calme et rflchi, s'occupait de la partie administrative;
l'autre, vif, alerte, actif, surveillait certains dtails du thtre et
particulirement tout ce qui regardait la publicit.

D'aprs les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement
les choses pour l'annonce de mes reprsentations. D'normes affiches,
sur lesquelles taient reprsentes les diffrentes expriences de ma
sance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l'usage
anglais, promenes dans les rues de la ville,  l'aide d'une voiture
semblable  celles que nous avons  Paris pour les dmnagements.

Mais, quelque grande que ft cette publicit, elle tait encore modeste
comparativement  celle que vint nous opposer un comptiteur, qui peut
passer  bon droit pour le plus habile et le plus ingnieux _puffiste_
de l'Angleterre.

Lorsque j'arrivai  Londres, un escamoteur, nomm Anderson, qui prenait
le titre de _Great Wizard of the North_ (le grand sorcier du Nord),
donnait depuis longtemps des reprsentations dans le petit thtre du
Strand.

Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l'attention
publique, essaya d'clipser la publicit de mes sances. Il lana donc
dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organise:

Quatre normes voitures, couvertes d'affiches et d'images reprsentant
des sortilges de toute sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes,
suivaient  la file et portaient chacun une bannire, sur laquelle tait
peinte une lettre d'un mtre de hauteur.

A chaque carrefour, les quatre voitures s'arrtaient cte  cte, et
reprsentaient une affiche de vingt  vingt-cinq mtres de long, tandis
que, au commandement d'un chef, tous les hommes, autrement dit toutes
les lettres, s'alignaient,  l'exemple des voitures.

Vues par devant, les lettres formaient cette phrase:

    THE CELEBRATED ANDERSON!!!

et on lisait de l'autre ct des bannires:

    THE GREAT WIZARD OF THE NORTH.

Malheureusement pour le _Wizard_, ses sances taient attaques d'une
maladie mortelle: un sjour trop prolong dans Londres avait fini par
amener la satit. Puis son rpertoire tait vieux de date, et ne
pouvait lutter avec les tours nouveaux que j'allais prsenter. Que
pouvait-il opposer  la seconde vue,  la suspension,  la bouteille
inpuisable, au carton fantastique,  l'escamotage de mon fils, etc.,
etc. Force lui fut donc de fermer son thtre et de partir pour la
province o, grce  ses puissants moyens de publicit, il sut comme
toujours faire d'excellentes affaires.

J'ai rencontr dans ma vie bien des _puffistes_, mais je puis dire que
jamais je n'en ai vu qui atteignssent  la hauteur o Anderson s'est
lev. L'exemple que je viens de citer peut dj donner une ide de sa
manire, je vais en ajouter quelques autres qui achveront de peindre
l'homme.

Lorsque ses reprsentations doivent avoir lieu dans une ville et
qu'elles ont t annonces  grand renfort de publicit, Anderson
parvient encore  faire lire ses annonces par les personnes qui ne
regardent ni les journaux ni les affiches.

A cet effet, il fait remettre  tous les marchands de beurre de la ville
des moules en bois sur lesquels sont gravs son nom, son titre et
l'heure de sa sance, il les prie d'imprimer son cachet sur leurs
marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement
reprsente. Comme il n'est pas une seule famille en Angleterre qui ne
mange du beurre  son djeuner, si ce n'est mme  tous ses repas, il en
rsulte que chacun a, ds le matin, sans aucun frais pour l'escamoteur,
un programme qui l'engage _to pay a visit_ ( rendre visite) 
l'illustre sorcier du nord.

Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une
douzaine d'hommes, porteurs de ces normes plaques  jour,  l'aide
desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert
d'annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des
trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande
propret, l'annonce des sances du sorcier. Bon gr mal gr, chaque
marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant  ses
affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d'Anderson et le
programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures aprs, ces
annonces sont effaces par les pas des passants, mais des milliers de
personnes les ont lues. Le Wizard n'en demande pas davantage.

Ses affiches n'accusent pas moins d'originalit. On m'en montra une, un
jour, d'un format gigantesque, qui avait t faite  l'occasion de son
retour  Londres aprs une longue absence. C'tait une imitation en
charge du fameux tableau _le Retour de l'le d'Elbe de Napolon_.

Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme.
Au-dessus de sa tte flotte un immense tendard portant ces mots: la
_merveille du monde_; derrire lui, et un peu perdu dans la pnombre, se
tiennent respectueusement l'empereur de Russie et plusieurs autres
monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs
fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu'une foule immense
le salue de ses acclamations. On aperoit dans le lointain la statue
questre du gnral Wellington qui, le chapeau bas, s'incline devant
lui, le grand Wizard. Enfin il n'est pas jusqu' la tour de Saint-Paul
qui ne se penche aussi trs humblement.

Au bas est cette inscription: RETOUR DU NAPOLON DE LA NCROMANCIE.

Prise au srieux, cette image et t une rclame de trs mauvais got;
comme charge, elle est excessivement comique. Du reste, elle obtint le
double rsultat de faire rire le public de Londres et de rapporter grand
nombre de shillings  l'habile _puffiste_.

Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, o il a puis
toutes les ressources de la publicit et qu'il n'a plus rien  esprer,
il sait le moyen de faire encore une norme recette.

Il commande au meilleur orfvre de la ville un vase d'argent de cinq ou
six cents francs; il loue, pour un jour seulement, le plus grand thtre
ou la plus grande salle de l'endroit et fait annoncer que, dans une
sance d'adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera tabli,
pendant l'entr'acte, un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur
calembour.

Le vase d'argent sera le prix du vainqueur.

On sait que le peuple anglais se livre trs volontiers  l'exercice des
jeux de mots.

Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville
pour juger, de concert avec le public, la valeur de chaque calembour.

On convient que lorsque le mot sera trouv bon, on applaudira; qu'on ne
dira rien pour le passable, et que l'on grognera pour le mauvais. (En
Angleterre, on ne siffle pas pour dsapprouver, on grogne).

Les places sont retenues  l'avance, la salle est envahie, elle est
comble; on vient moins pour la sance, que l'on connat dj, que pour
se donner le plaisir de faire de l'esprit en public. Chacun lance son
mot et reoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est
dcern au plus spirituel de la socit.

Tout autre qu'Anderson se contenterait d'encaisser l'norme recette que
lui rapporte cette sance, mais _le Grand Sorcier du Nord_ n'a pas dit
son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu'un
stnographe a t charg par lui d'inscrire tous les calembours, et
qu'ils paratront chez les principaux libraires de la ville sous forme
de recueil.

Chaque spectateur qui a donn son trait d'esprit n'est pas fch de le
voir imprim, et il achte le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.)
On peut se faire une ide du nombre d'exemplaires qui peuvent tre
vendus par le nombre des calembours qu'ils contiennent. J'ai en ma
possession un de ces recueils, imprims  Glascow et portant la date du
15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facties.

Je possde aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les
conserve prcieusement, comme des modles du genre. Il en est une
surtout qui est le sublime de la _blague_, ft-elle mme amricaine. Je
vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l'mule de
Barnum.

Je copie mot  mot:

Le Grand Sorcier du Nord, surnomm la plus Haute Merveille de l'Age, le
vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a t honor des sourires
approbateurs des royauts, de l'lite de la socit et des hommes
savants de toute dnomination; le Wizard qui a tonn d'innombrables
myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa
magie; le voici, l'incomprhensible matre de la sorcellerie moderne,
qui vous invite  venir chaque soir  son palais cabalistique pour que
vous soyez tmoins de ses actes tourdissants, de son habilet
scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui dfie tout
comptiteur, le Wizard qui commande l'examen et l'attention, le Wizard
qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystres sont
impntrables, indfinissables et incontestables. Venez donc tous  son
mystique banquet de la joie intellectuelle.

Les milliers de spectateurs qui ont dj vu ses sances ncromantiques
reviennent et reviennent encore pour assister  sa science dlectable et
jeter des yeux avides sur les merveilles qui ralisent des
impossibilits. Tous le proclament sans rival et s'crient: Ce
mystrieux magicien des temps modernes est bien _la vraie lumire et la
merveille de l'ge_.

Sign: ANDERSON.

       *       *       *       *       *

Le style charlatanesque de cette affiche est trs plaisant, du moins je
le regarde comme tel, car il n'est pas supposable qu'Anderson ait jamais
eu l'intention de s'adresser srieusement de tels compliments; si je me
trompais, ce serait alors de sa part, eu gard  son talent en
escamotage, plus que de la vanit. Je le crois au fond trs modeste.




CHAPITRE XVII.

LE THATRE SAINT-JAMES.--INVASION DE L'ANGLETERRE PAR LES ARTISTES
FRANAIS.--UNE FTE PATRONNE PAR LA REINE.--LE DIPLOMATE ET LE
PRESTIDIGITATEUR.--UNE RECETTE DE 75,000 FRANCS.--SANCE 
MANCHESTER.--LES SPECTATEURS AU CARCAN.--_What a capital
caraao._--MONTAGNE HUMAINE.--CATACLYSME.--REPRSENTATION AU PALAIS DE
BUCKINGHAM.--UN REPAS DE SORCIERS.


Mais il est temps de revenir  Saint-James; les machinistes, peintres et
dcorateurs doivent avoir termin leurs travaux, car le 7 mai est
arriv, et ce jour est le terme fix pour que la scne me soit livre.

En effet, chacun a t de la plus grande exactitude. Ds le matin, le
nouveau dcor se trouve en place, et comme, grce  la recommandation
faite par Mitchell, on a suspendu, ce jour-l, les rptitions de
l'opra-comique, le thtre reste entirement libre pour toute la
journe; je puis donc me livrer tranquillement aux prparatifs de ma
sance. Du reste, tout a t si bien prvu, si bien dispos  l'avance,
que mes apprts se trouvent termins lorsque le public commence  entrer
dans la salle.

J'avais, ainsi qu'on doit le penser, pris toutes mes prcautions,
toutes mes mesures, pour que rien ne manqut dans ma sance, car une
exprience qui, si elle russit, doit produire de l'tonnement, n'est
plus en cas d'insuccs qu'une mystification  l'adresse de l'oprateur.
Pauvres sorciers que ceux dont le pouvoir surnaturel, dont les miracles
tiennent  un fil!

Il est vrai qu'un prestidigitateur intelligent, quel que soit le
mcompte qui lui survienne, doit toujours savoir se tirer d'embarras, en
se rservant un faux-fuyant qui puisse donner le change au public.
Nanmoins, si habile que l'on soit dans ces sortes de rparations, il
est trs difficile d'en obtenir un heureux rsultat, car ce n'est
toujours qu'un rhabillage dont on voit quelquefois le joint.

J'avais bien, en toute occasion, une double manire de faire, mais
j'avoue que j'tais dsol quand j'tais oblig d'avoir recours  ces
moyens secondaires qui, en allongeant l'exprience, en rendent l'effet
beaucoup moins saisissant.

Lorsqu'il s'agit de tours d'adresse, la chose est impossible, car l un
escamoteur ne doit jamais faillir, pas plus qu'un bon musicien ne doit
faire une fausse note. S'il arrive qu'il se trompe, c'est qu'il n'est
pas suffisamment adroit, et il doit recourir au travail pour se
perfectionner dans son art; mais dans les expriences, il survient
souvent des accidents que j'appellerai des coups de massue et que
l'homme le plus soigneux et le plus circonspect ne peut prvoir. On ne
peut, dans ces circonstances compter que sur les expdients que suggre
l'esprit.

Ainsi, par exemple, il m'arriva un jour de briser le verre d'une montre
qui m'avait t confie dans une sance. La position tait
embarrassante, car c'est une trs mauvaise conclusion pour un tour, que
de rendre endommag un objet qui vous a t confi en bon tat.

Je m'approchai tranquillement de la personne qui m'avait prt sa
montre; je la lui prsentai en ayant soin que le cadran se trouvt
tourn en-dessous, et au moment de la remettre, je la retirai doucement.

--Est-ce bien votre montre? dis-je avec assurance.

--Oui, Monsieur, c'est elle.

--A merveille; j'tais bien aise de le faire constater. Voulez-vous,
Monsieur, ajoutai-je en baissant la voix, me la laisser pour un autre
tour, que je vais faire dans quelques instants?

--Volontiers, me rpondit le complaisant spectateur.

J'emporte alors le bijou sur la scne, et le remettant furtivement  mon
domestique, je lui donne l'ordre de courir en toute hte chez un
horloger pour y faire remettre un autre verre.

Une demi-heure aprs, je reviens auprs du propritaire de la montre, et
la lui rendant:

--Mon Dieu! Monsieur, lui dis-je, je viens de m'apercevoir avec regret
que l'heure avance de la soire ne me permet pas de faire le tour que
je vous ai promis; mais comme j'espre avoir encore le plaisir de vous
voir  mes sances, veuillez me le rappeler la premire fois que vous
viendrez, et je pourrai alors vous faire jouir de cette intressante
exprience... J'tais sauv.

Cependant le public entrait  Saint-James, mais avec tant de calme que,
bien que la loge o je m'habillais ft prs de la scne, je n'entendais
aucun bruit dans la salle. J'en tais effray, car ces entres paisibles
sont en France le pronostic certain d'une mauvaise recette pour le
directeur, et pour l'artiste les sinistres prliminaires d'un insuccs,
disons le mot, d'un _fiasco_.

Ds que je fus en mesure de me prsenter sur la scne, je courus au trou
du rideau. Je vis alors avec autant de surprise que de joie la salle
compltement remplie et prsentant en outre la plus charmante socit
que j'eusse encore vue.

Il faut dire aussi que le thtre Saint-James est un tablissement hors
ligne; il est en quelque sorte un point de runion pour la fine fleur de
l'aristocratie anglaise, qui s'y rend dans le double but de jouir du
spectacle et de se perfectionner dans la prononciation de la langue
franaise.

Un fait donnera une ide de l'lgance, du ton et de la tenue des
spectateurs: il n'est permis  aucune dame de garder son chapeau; si
lgant qu'il soit, elle doit en entrant le dposer au vestiaire. Cette
mesure, du reste, rentre dans les habitudes anglaises, car les dames
vont  ce thtre en toilette de bal, c'est--dire coiffes en cheveux
et dcolletes autant que la mode et les convenances le permettent. De
leur ct, les hommes s'y prsentent vtus de l'habit noir, cravats de
blanc et gants d'une manire irrprochable.

A Saint-James, le parterre n'existe que pour mmoire; relgu sous les
balcons, c'est  peine si l'on s'aperoit de son existence. Tout le
rez-de-chausse est garni de stalles ou plutt d'lgants fauteuils, o
les dames sont admises.

Le prix des places est en rapport avec le confortable qu'elles peuvent
offrir. Chaque stalle se loue douze shillings (quinze francs), et l'on
peut entrer aux modestes places du parterre moyennant trois shillings
(trois francs soixante-quinze centimes). Ce n'est pas plus cher qu'
l'Opra.

Tandis que j'tais  regarder avec ravissement cette lgante assemble,
je me sentis lgrement frapper sur l'paule. C'tait Mitchell, qui
venait dlicatement me faire part de quelques invitations qu'il avait
cru convenable de faire.

--Eh bien! Houdin, me dit-il, quel est le rsultat de votre examen?
Comment trouvez-vous la composition de notre salle?

--Charmante, mon cher Mitchell; je dirai mme que c'est la premire fois
que, dans un thtre, je me trouve appel  donner des reprsentations
devant une aussi brillante runion.

--Brillante est en effet le mot, mon ami, car vous saurez qu'au nombre
de vos admirateurs (qu'on me passe le mot de louange, c'est Mitchell qui
parle) se trouve toute la presse anglaise, et la presse anglaise possde
un nombreux effectif. Nous devons avoir galement pour spectateurs
quelques _gentlemen_ dont l'opinion a la plus grande influence dans les
salons de la capitale des Trois-Royaumes; enfin grand nombre de places
sont occupes par des clbrits artistiques qui seront de justes
apprciateurs de ce Robert-Houdin que, selon l'expression champenoise,
nous avons fait mousser comme il le mrite.

On doit penser, d'aprs ces dtails, si cette reprsentation fut une
solennit pour moi, et combien j'apportai de zle et de soins dans
l'excution de mes expriences. Je puis le dire, j'obtins un vritable
succs.

Parlerai-je maintenant de la bienveillance et des encouragements du
public du thtre Saint-James? J'en appelle aux artistes clbres qui,
avant moi, ont jou sur cette scne: Rachel, Roger, Samson, Regnier,
Duplessis, Djazet, Bouff, Levassor, etc.; y a-t-il en Europe des
spectateurs comparables  ceux de Saint-James? L, point de claqueurs;
ils y seraient superflus; le public se charge lui-mme d'encourager les
artistes. Les gentlemen ne craignent pas de faire craquer leurs gants,
et les dames font avec leurs petites mains tout le bruit dont elles sont
capables.

Mais je m'arrte, car je craindrais en continuant de tomber dans le
style du _Grand Wizard_.

Mes reprsentations suivirent leur cours  Saint-James, et me
ddommagrent amplement de ce que j'avais perdu  Paris. Bien que je ne
donnasse que quatre reprsentations par semaine, leur rsultat dpassait
encore celui de mes plus beaux jours en France. Je ne pouvais
certainement dsirer rien au-del; mais Mitchell, plus expriment que
moi en affaires de thtre, avait une ambition qu'il m'avait
communique.

--Il faut, mon ami, m'avait-il dit, que vous jouiez devant la Reine, car
alors seulement votre vogue  Londres sera sanctionne, et elle
deviendra par consquent plus durable.

Toutefois, Mitchell ne pouvait se dissimuler la difficult d'obtenir la
commande de cette reprsentation; les circonstances, et je dirais mme
la politique, si je l'osais, semblaient s'y opposer.

Aprs les journes de fvrier, les thtres de Paris furent, ainsi que
je l'ai dit plus haut, rduits  n'avoir  peu prs pour toute encaisse
mtallique que des billets de faveur; ils cherchrent donc dans les pays
voisins, comme je l'avais fait moi-mme, un public moins proccup de
politique, et par consquent plus accessible  l'attrait des plaisirs.

L'Angleterre tait le seul pays qui n'et rien chang  ses habitudes de
luxe et de plaisir; aussi nombre de directeurs tournrent-ils des
regards d'esprance vers cet Eldorado.

Le thtre du Palais-Royal, qui pourtant tait un des moins malheureux,
en raison des affaires comparativement bonnes qu'il faisait, fut un des
premiers  tirer  vue sur la riche mtropole des trois Royaumes-Unis.

Dormeuil, son habile directeur, divisa sa troupe en deux parties; l'une
resta  Paris, tandis que l'autre vint au thtre Saint-James, en
remplacement de l'opra-comique qui avait termin son engagement avec
Mitchell. Levassor, Grassot, Ravel, Mlle Scrivaneck, etc., eurent un
clatant succs auprs de nos communs spectateurs.

Cette russite fut connue  Paris et monta la tte du directeur du
Thtre Historique, M. H.....

Aprs s'tre entendu avec les propritaires d'un thtre de Londres
(Covent-Garden, je crois), l'impressario y vint galement avec une
partie de sa troupe, pour reprsenter en deux soires la pice de
_Monte-Christo_.

L'arrive de ces artistes, tous pour la plupart d'un grand mrite, mit
en moi les directeurs anglais, et ceux-ci, craignant avec quelque
raison un accaparement complet de leurs spectateurs, rsolurent de
s'opposer  cette redoutable invasion.

--Que les thtres Franais et Italien de Londres, disaient-ils dans
leurs rcriminations, fassent jouer sur leurs scnes des pices, quelles
qu'elles soient, leur privilge les y autorise, et nous respectons leur
droit. Mais nous ne souffrirons jamais que tous nos thtres soient
ainsi envahis, et que Shakespeare soit dtrn par des auteurs
trangers.

La question de concurrence thtrale prit bientt le caractre d'une
question de nationalit. Les journaux prirent fait et cause pour les
thtres; le peuple lui-mme adopta l'opinion des journalistes, et
devint une arme militante contre les nouveaux-venus.

M. H.... essaya nanmoins de faire reprsenter le chef-d'oeuvre
d'Alexandre Dumas; mais il fut impossible d'en entendre un mot, tant il
se fit de bruit et de vacarme dans la salle, pendant tout le temps que
dura la reprsentation. En vain le directeur mit-il la plus courageuse
persistance dans son entreprise, il fut contraint cder devant cette
imposante protestation, qui menaait de dgnrer en meute, et il se
dcida  fermer le thtre.

Mitchell tendit la main au malheureux directeur, et il lui offrit
l'hospitalit  son thtre pour qu'au moins, avant de partir, il pt y
reprsenter sa double pice. A cet effet, il lui accorda un des jours
attribus aux reprsentations du Palais-Royal, et il lui promit de
s'entendre avec moi sur la soire du lendemain,  laquelle j'avais droit
pour ma sance.

Je n'avais rien  refuser  Mitchell, et le drame fut reprsent dans
son entier; aprs quoi la troupe retourna en France.

Je fis cette concession avec le plus grand plaisir, puisqu'elle obligea
d'estimables artistes; j'ajouterai mme que si semblable occasion se
prsentait encore d'obliger personnellement M. H...., je la saisirais
avec empressement, ne ft-ce que pour le faire penser  me remercier du
premier service que je lui ai rendu.

Quoi qu'il en soit, les protestations de la presse et du public contre
les artistes trangers avaient eu du retentissement, et la reine
Victoria croyait devoir observer une certaine rserve  notre gard.
Mais Mitchell n'tait pas homme  se laisser dcourager; il tenait 
cette sance; il la voulait pour notre intrt commun, et il finit par
l'obtenir. L'occasion vint du reste se prsenter d'elle-mme.

Une fte de bienfaisance, dont l'objet tait la cration d'un
tablissement de bains pour les pauvres, fut organise par les soins des
plus hautes dames de l'Angleterre.

Cette fte devait avoir lieu dans une charmante villa, situe  Fulham,
petit village  deux pas de Londres et appartenant  sir Arthur Webster,
qui l'avait obligeamment mise  la disposition des dames patronnesses.

Ce gracieux essaim de soeurs de charit tait reprsent par dix
duchesses, quinze marquises et une trentaine de comtesses, vicomtesses,
baronnes, etc., en tte desquelles tait la Reine, qui devait honorer la
fte de sa prsence. C'tait dj plus qu'il n'en fallait pour faire
promptement enlever tous les billets, quel qu'en ft le prix. Cependant,
par un excs de conscience, ces dames songrent  joindre  cet attrait
quelques divertissements pour occuper agrablement les loisirs de la
journe.

La premire ide fut d'organiser un concert, et l'on songea
naturellement, vu la qualit des spectateurs,  choisir les meilleurs
chanteurs de la capitale. On jeta les yeux sur le Thtre Italien.

Mais l vint surgir une difficult: il fallait aller demander  chaque
artiste le concours gratuit de son talent, et, comme c'tait une faveur
 implorer, l'ambassade prsentait pour les jolies solliciteuses une
position dlicate, qu'elles craignaient d'accepter.

Heureusement ces dames avaient eu le soin de s'adjoindre mon directeur,
dont les conseils intelligents devaient tre trs prcieux dans
l'organisation de la fte.

Mitchell fut charg de voir les artistes, et il ne tarda pas  prsenter
une liste des talents les plus remarquables: c'taient Mme Grisi,
Mme Castellan, Mme Alboni, Mario, Roger, alors engag au Thtre
Italien, Tamburini et Lablache.

Aprs le concert devait avoir lieu un divertissement qui ne pouvait
manquer de piquer vivement la curiosit. Un grand nombre de dames,
revtues de costumes emprunts aux diverses parties du monde, avaient
promis de former sur la pelouse des quadrilles de fantaisie dans
lesquels elles excuteraient des danses de caractre; on avait dress, 
cet effet, des tentes lgantes et spacieuses.

Mais ce divertissement ne pouvait durer plus d'une heure, et il en
restait encore deux, pendant lesquelles on n'avait plus  offrir aux
invits que les plaisirs de la promenade. On comprit que cette
distraction n'tait pas suffisante, surtout en songeant que le prix
d'entre tait fix  deux livres (50 francs). On chercha alors, et l'on
pensa  ma sance.

C'tait ce que Mitchell attendait. Aussi prit-il sur lui, en raison de
notre liaison amicale, d'obtenir mon consentement. Il fit plus. Voulant
 son tour apporter son obole aux malheureux, il offrit de construire 
ses frais un thtre, dans le parc mme, et d'y faire apporter la scne
sur laquelle je donnais ma sance. C'tait en quelque sorte transporter
le thtre Saint-James  Fulham.

Mitchell me fit part de cette heureuse nouvelle, dont il attendait les
meilleurs rsultats, et je puis dire tout de suite que ses prvisions se
trouvrent ralises. Ds que l'on sut que la Reine assisterait  une de
mes reprsentations, bien des membres de la haute aristocratie, qui
n'taient pas encore venus  Saint-James, y firent demander des loges.

Au jour fix pour la fte de Fulham, je partis aprs mon djener pour
la rsidence de sir Arthur Webster. Mon rgisseur, en compagnie des
machinistes de Saint-James, y tait depuis le matin, en sorte qu'en
arrivant je trouvai le thtre compltement organis. Dcors, coulisses,
frises, rideau, tout y tait, except cependant la rampe, qu'on avait
juge inutile, puisque le soleil devait la remplacer avantageusement.

L'entre du public tait fixe  une heure aprs-midi, et bien que je ne
dusse donner ma reprsentation que vers quatre heures, mes dispositions
taient entirement prises au moment o les portes furent ouvertes. Dj
aussi les dames patronnesses taient  leur poste pour recevoir la reine
et les autres membres de la famille royale. Ces dames taient assistes
par des commissaires pris dans la plus haute noblesse, et parmi eux on
citait le duc de Beaufort, le marquis d'Abercorn, le marquis de Douglas,
etc.

En attendant que je fusse acteur  mon tour, je ne songeai qu' prendre
part  la fte en simple spectateur; je me dirigeai d'abord vers la
porte d'entre.

A peine y tais-je arriv, que je vis descendre de voiture le duc de
Wellington, le hros populaire, devant lequel nobles et vilains
s'inclinaient avec une respectueuse dfrence.

Quelques minutes aprs, parurent le duc et la duchesse de Cambridge
accompagns de Son Altesse le prince Frdrick-William de Hesse, et dans
un groupe qui suivit immdiatement ces hauts personnages, on me fit
remarquer la duchesse de Kent, puis la duchesse Bernhard de Saxe-Weimar,
ainsi que les princesses Anne et Amlie.

Ces illustres visiteurs furent reus par les dames patronnesses avec les
honneurs dus  leurs rangs, tandis que la musique des
Royal-horse-Guards accompagnait chaque entre de chants nationaux.

On entendait au dehors la foule bruyante et anime, qui se pressait pour
voir passer, au risque de se faire craser, les somptueux quipages
bards de ces laquais pimpants et poudrs dont la tte est taxe par
l'tat  un si haut prix.

Les nombreux souscripteurs entraient avec empressement; chacun voulait
tre exact; on savait que la Reine devait assister  la fte, et pour
rien au monde un Anglais, grand ou petit, ne voudrait manquer le plaisir
de contempler une fois de plus les traits de _her most gracious
majesty_.

Le poste que j'avais choisi tait on ne peut plus favorable pour passer
en revue les nouveaux arrivants et ne manquer aucun personnage.
Cependant, quelque attrait que pt me prsenter ce brillant panorama,
j'avais hte de prendre galement connaissance de l'intrieur de ce
palais ferique, et je me prparais  m'y rendre, lorsque je jetai un
dernier coup-d'oeil sur la porte d'entre. Bien m'en prit, car en ce
moment arrivaient  peu de distance l'un de l'autre, le prince
Louis-Napolon, notre Empereur actuel, le prince Edouard de Saxe-Weimar,
le prince Lawenstein, le prince Lopold de Naples et plusieurs autres
grands personnages dont les noms m'chappent aujourd'hui.

Dj  l'intrieur, les jardins, les serres, les appartements taient
encombrs de tout ce que Londres possdait de plus riche et de plus
puissant. C'est tout au plus si l'on pouvait circuler librement. A
chaque instant, un essaim formidable de marquises et de ladies me
barrait le passage et me forait  m'effacer pour ne pas m'exposer 
froisser les plus blouissantes toilettes que j'eusse jamais vues. Cela
m'tait assez difficile, car de quelque ct que je me jetasse
complaisamment, je risquais fort de rencontrer le mme inconvnient,
tant tait nombreuse et compacte la runion de Fulham.

A deux heures et demie, la Reine n'tait pas encore arrive, et l'on
ignorait si l'on devait attendre Sa Majest pour commencer la fte ou
passer outre, lorsque des hurrahs frntiques, dont l'air retentit  un
mille de distance, annoncrent qu'elle paratrait bientt.

Aussitt les cloches du village sonnrent  triple vole; la musique
entonna l'hymne nationale de _God save the queen_ (Dieu sauve la Reine),
et les plus jeunes et les plus jolies femmes vinrent former une double
haie sur le passage de Sa Majest.

Ces apprts taient  peine termins, que la Reine descendit de voiture,
et suivant une immense avenue tapisse de drap rouge et abrite par un
dais aux riantes couleurs, se dirigea vers le salon o le concert
attendait sa prsence pour commencer.

L, au milieu du cercle qu'avaient form les dames patronnesses, Sa
Majest prit place, et le concert commena.

Certes, c'et t avec bonheur que j'aurais cout les douces mlodies,
les voix si suaves et si sonores qui furent entendues dans cette
enceinte. Malheureusement le salon, malgr ses vastes proportions, ne
pouvait contenir tout le monde, et l'affluence tait si grande que
non-seulement il tait comble, mais que les abords s'en trouvaient
envahis jusqu'au point o les dernires vibrations des voix venaient
s'teindre.

Il fallut donc me contenter d'entendre du dehors les nombreux bravos
accords aux habiles chanteurs. Roger surtout obtint un vritable
triomphe dans son morceau de _Lucie de Lammermoor_; on sait la manire
ravissante dont il le chante. La Reine, elle-mme, demanda qu'il le dt
une seconde fois.

Le concert se terminait  peine que, suivant le programme qui en avait
t rdig d'avance, la Royale spectatrice vint assister aux quadrilles
dans lesquels figuraient, on se le rappelle, des dames revtues de
costumes rivalisant d'lgance et de richesse.

J'avais bien aussi le plus grand dsir d'assister  ce gracieux
spectacle, mais je crus utile  mes intrts d'aller jeter un dernier
coup-d'oeil sur ma scne. Je me dirigeai donc vers mon thtre o l'on
m'avait rserv une entre particulire, et j'allais gravir les quelques
marches qui y conduisaient, quand je me sentis saisir par le bras.

--Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit en souriant un Monsieur, qui se
mit  monter l'escalier avec moi, cela se trouve  merveille, nous
allons entrer de compagnie.

--O cela, Monsieur? demandai-je, tout tonn de cette proposition.

--O cela? mais sur votre thtre, rpondit l'inconnu d'un ton
d'autorit, et j'espre bien que vous ne me refuserez pas ce plaisir-l.

--Je suis fch de vous refuser, Monsieur; mais cela ne se peut pas,
dis-je poliment, sachant que dans l'enceinte de Fulham, il ne pouvait y
avoir que des gens pour lesquels on devait avoir des gards.

--Pourquoi cela ne se pourrait-il pas? riposta mon interlocuteur avec
une insistance marque; je trouve au contraire que rien n'est plus
facile. Si nous ne pouvons passer de front par la porte, nous y
entrerons l'un aprs l'autre.

--Pardonnez-moi, Monsieur, de vous refuser, mais aucun tranger ne doit
pntrer sur ma scne.

--Ah bien! dit alors mon assaillant sur le ton de la plaisanterie, s'il
en est ainsi, pour ne pas vous tre plus longtemps tranger, je vais
vous dire mon nom. Je suis le baron Brunow, ambassadeur de Russie, aussi
grand admirateur de vos mystres que dsireux de les pntrer. Et il
continuait  monter, en cherchant  forcer la barrire que je lui
opposais. Comment, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il, vous me refusez?
je ne vous demande pourtant qu'une ou deux confidences, rien de plus.

--Je persiste dans mon refus, Monsieur le baron, pour plusieurs raisons
et principalement pour celle-ci...

--Laquelle?

--C'est que vous possdez une perspicacit et un esprit trop
gnralement reconnus, pour que je vous prive du plaisir de dcouvrir
vous-mme ces secrets, dignes  peine de votre haute intelligence.

--Ah! ah! fit en riant le baron, voil de belle et bonne diplomatie;
est-ce que vous voudriez marcher sur mes brises?

--J'en suis indigne, Monsieur le baron.

--Trs bien! trs bien! En attendant je me trouve repouss avec perte et
rduit  prendre place parmi les spectateurs.--Je me rends; mais
dites-moi, Monsieur Robert-Houdin, vous n'avez jamais t en Russie?

--Non, Monsieur, jamais.

--Alors, donnez-moi votre carte.

--La voici.

L'ambassadeur mit son nom au bas du mien.

--Tenez, me dit-il en me la rendant, si vous avez le dsir de visiter
notre pays, cette carte vous sera trs utile, et si je me trouvais 
Saint-Ptersbourg  cette poque, venez me voir, je vous procurerai
l'honneur de jouer devant Sa Majest l'empereur Nicolas.

Je remerciai le baron Brunow, et il me quitta.

Pendant cet entretien, les quadrilles s'excutaient, et ils n'taient
pas encore termins, que dj la foule envahissait les places qui
n'taient pas rserves pour la famille Royale et la cour. La Reine
elle-mme ne tarda pas  arriver, et aussitt je reus l'ordre de
commencer.

Que n'ai-je une plume plus habile pour peindre avec de vives couleurs le
riche tableau qui,  cet instant, se droula devant mes yeux blouis! Je
vais toutefois essayer de le dcrire.

Que l'on se figure une immense pelouse s'levant devant moi en
amphithtre et comme dispose pour tre le parterre de ma scne.
Certes, l'on n'et pu dire si l'herbe ou le sable recouvrait ces gradins
naturels, tant ils taient couverts de spectateurs, je devrais dire de
spectatrices, car les Messieurs n'taient point admis dans cette
enceinte.

Au premier plan et prs de mon thtre, la Reine, ayant  sa droite son
Royal poux, tait entoure de sa jeune et gracieuse famille. Un peu en
arrire, les dames de la cour, assistes des dames patronnesses,
formaient l'entourage de Sa Majest. Puis, au second plan,  une
distance respectueuse, taient assises les femmes et les filles des
nombreux souscripteurs. Quant aux Messieurs, on les voyait
symtriquement groups autour de cette vaste enceinte.

C'tait vraiment un coup-d'oeil ravissant que ces femmes aux blanches
parures, blouissantes de jeunesse et de beaut, couvertes de diamants
et de fleurs, et rivalisant entre elles de bon got, de richesse et
d'clat.

De l'endroit o je me trouvais, on et dit une vaste prairie
couverte de neige, sur laquelle s'talaient les plus riches fleurs du
printemps, et les habits noirs des spectateurs qui encadraient ce riant
tableau, loin de l'obscurcir, en rehaussaient l'clat.

Sur les cts de la pelouse, des chnes sculaires apportaient leur
frais ombrage  cette salle de spectacle improvise.

De quel noble orgueil je me sentis saisi, en voyant qu' moi seul je
tenais, pour ainsi dire, suspendus  mes doigts, ces jolis yeux de
duchesses, si fiers quelquefois, mais alors si bienveillants, et qui
semblaient  chaque instant prendre un nouvel clat  la vue des
surprises que je leur causais!

Dans cette reprsentation unique dans ma vie, le temps se passa pour moi
avec une telle rapidit, que je fus tout tonn d'en tre arriv 
prsenter la dernire de mes expriences.

Avant de quitter sa place, la Reine, bien qu'elle et plusieurs fois
tmoign sa satisfaction, me fit complimenter par un officier
d'ordonnance, qui m'exprima galement le dsir de Sa Majest d'avoir
plus tard une reprsentation  son palais de Buckingham.

Afin de n'tre point retard par le dpart des nombreux quipages qui
stationnaient aux portes du parc, j'avais pris toutes mes mesures pour
partir immdiatement aprs ma sance. Aussi, tandis que chacun
reconduisait la Reine, je montai en voiture et je quittai la fte.

Un fait peut donner une ide du nombre de mes spectateurs, c'est que je
fus plus d'un quart d'heure  dpasser les quipages qui taient rangs
sur une double ligne, le long de la route. Du reste, le produit de la
fte le fera mieux connatre encore. La recette s'est leve  deux
mille cinq cents guines, quelque chose comme soixante-quinze mille
francs!

Ds le lendemain, Mitchell fit mettre en tte des affiches annonant
mes sances, les armes de la Reine, et au-dessous, cette phrase
sacramentelle, sorte de certificat de baptme: _Robert-Houdin who has
had the honor to perform befor her most gracious Majesty the Queen, the
prince Albert, the Royal family and the nobitily of the united
Kindom..._

Ma vogue n'en devint que plus grande  Saint-James.

Nous tions alors  la fin de juillet, et tout autre qu'un Anglais
comprendra difficilement comment il est possible d'obtenir un succs
dans un thtre pendant les chaleurs caniculaires de l't. Je dirai
donc que chez nos voisins d'Outre-Manche, o tous nos usages sont
intervertis, la saison des concerts, des ftes et des spectacles a lieu
 partir du mois de mai jusqu' la fin d'aot. Une fois septembre
arriv, la noblesse rejoint ses manoirs fodaux, et pendant six mois,
consacre  la vie de famille un temps que les plaisirs et les ftes ne
viennent plus lui disputer.

Je fis comme mes spectateurs; je quittai Londres vers le commencement de
septembre, non, comme eux, pour prendre du repos, mais au contraire pour
entrer dans une vie encore plus agite que celle que je quittais. Je me
dirigeai vers le thtre de Manchester, dont Knowles, le directeur,
avait contract avec moi un engagement pour une quinzaine de
reprsentations.

Le thtre de cette ville est immense; semblable  ces vastes arnes de
l'antique Rome, il peut renfermer dans son sein un peuple tout entier.
Il suffira de dire, pour donner une ide de sa grandeur, que douze cents
spectateurs remplissent  peine le parterre.

Lorsque je pris possession de la scne, je fus effray de sa vaste
tendue; je craignais de m'y perdre, car l un homme ne parat plus dans
ses proportions naturelles, et la voix s'gare comme dans un dsert.

On m'expliqua plus tard les raisons qui avaient fait construire un aussi
gigantesque monument.

Manchester, ville minemment industrielle et manufacturire, compte les
ouvriers par milliers. Or, ces rudes travailleurs sont tous amateurs de
spectacle, et, dans leur existence au jour le jour, ils sacrifient
volontiers  ce plaisir une ou deux soires par semaine; il fallait donc
une enceinte capable de les contenir.

On doit penser, vu la grandeur de la salle, qu'un grand nombre des
expriences que je prsentais  Saint-James ne devaient plus convenir au
thtre de Manchester; je fus oblig de composer un programme, dans
lequel il n'y aurait que des prestiges qui pussent tre vus de loin, et
dont l'effet frappt les masses.

A l'annonce de mes reprsentations, les ouvriers accoururent en foule,
et, le parterre, leur place favorite, fut littralement encombr, tandis
que les autres places laissaient apercevoir bien des vides. C'est assez
l'ordinaire du reste, aux premires reprsentations en Angleterre: pour
se dcider  aller voir une pice ou un artiste, certaines gens veulent
lire sur le journal le compte-rendu et l'opinion du feuilletonniste, qui
ne manque jamais de paratre le lendemain.

L'entre s'tait faite avec un tumulte dont on ne pourrait trouver
d'exemple dans aucun thtre, en France, si ce n'est dans les
reprsentations gratuites donnes  Paris dans les grandes solennits.
Avant de faire lever le rideau, je dus attendre et laisser  mon bruyant
public le temps de se calmer; insensiblement l'ordre et le silence
s'tant  peu prs rtablis, je commenai ma sance.

Au lieu de ce monde fashionable, de ces lgantes toilettes, de ces
spectateurs qui semblaient rpandre dans la salle un parfum tout
aristocratique, de ce public d'lite enfin, que je rencontrais 
Saint-James, je me trouvais en prsence de simples ouvriers aux
vtements modestes et uniformes, aux manires brusques, aux ardentes
dmonstrations.

Mais ce changement, loin de me dplaire, stimula au contraire ma verve
et mon entrain, et je me mis bientt  l'aise avec mes nouveaux
spectateurs lorsque je vis qu'ils prenaient un vif intrt  mes
expriences. Pourtant, un incident faillit ds le principe, susciter
contre moi un mcontentement fcheux.

Loin de venir  mes sances pour se perfectionner dans l'tude de la
langue franaise, les ouvriers de Manchester furent trs tonns quand
ils m'entendirent m'exprimer dans une langue autre que la leur. Des
protestations m'interrompirent  plusieurs reprises; _speack english_,
criait-on de toutes parts et sur tous les tons, _speack english_.

Me faire parler anglais tait une exigence  laquelle il m'tait
matriellement impossible de me soumettre; j'tais rest, il est vrai,
six mois  Londres, mais me trouvant constamment en contact avec des
compatriotes, ou avec des gens qui comprenaient le franais, je n'avais
jamais eu besoin de recourir  la langue anglaise. J'essayai pourtant de
satisfaire une rclamation que je sentais lgitime, et de suppler  ce
qui me manquait par de l'audace et de la bonne volont. Je savais
quelques mots d'anglais, je me mis  les dbiter; lorsque mon
vocabulaire se trouvait en dfaut et que j'tais sur le point de rester
court, j'inventais des expressions, des phrases qui, en raison de leur
tournure bizarre, amusaient beaucoup mon auditoire. Il m'arrivait
souvent aussi, dans les cas embarrassants, de m'adresser  lui pour
qu'il me vnt en aide, et c'tait  mon tour d'avoir bonne envie de
rire.

_--How do you call it?_ (comment appelez-vous cela?) disais-je avec un
srieux comique en prsentant l'objet dont je voulais savoir le nom. Et
tout aussitt cent voix rpondaient  ma demande. Rien n'tait plus
plaisant que cette leon ainsi prise, et dont les cachets, contrairement
 l'usage, avaient t pays par mes spectateurs.

Grce  ma condescendance, je parvins  faire la paix avec mon public,
et il la cimenta chaudement  plusieurs reprises par de bruyants
applaudissements. Le dernier tour surtout obtint d'unanimes suffrages;
je veux parler de la _bouteille inpuisable_, qui fut entoure d'une
mise en scne qu'on n'a peut-tre jamais vue dans aucun thtre.

Le tableau que prsenta ce tour est indescriptible; un habile pinceau
pourrait seul en retracer les nombreux dtails. En voici cependant une
esquisse aussi exacte que possible:

       *       *       *       *       *

J'ai dit plus haut que, si les spectateurs manquaient dans quelques
endroits de la salle, le parterre tait comble; il reprsentait par
consquent un groupe de plus de douze cents individus.

C'tait pour moi une scne vraiment curieuse de voir toutes ces ttes
sortant invariablement de vestes dont la couleur fonce rehaussait
encore la fracheur de ces physionomies, que peuvent seuls donner le
_Porter_ et le rosbif de la Grande-Bretagne.

Pour que je pusse communiquer plus facilement avec mes nombreux
spectateurs, le machiniste avait tabli un plancher qui allait de la
scne  l'extrmit du parterre, et, comme je dsirais m'adresser
galement aux personnes places sur le ct, on avait mis  quelques
centimtres de l'appui des galeries deux autres _praticables_ beaucoup
moins longs que celui du centre. Ces deux derniers n'avaient pas comme
l'autre le dsavantage d'occuper des places, car ils se trouvaient
directement au-dessus d'un passage. Seulement, ceux qui arrivaient par
l avaient t forcs de se courber pour se rendre  leur destination?
mais qu'tait ce petit inconvnient en raison du plaisir qu'on se
promettait en voyant _a french conjuror_ (un sorcier franais), ainsi
que m'appelaient les ouvriers.

Or, ma sance tait commence, que le public entrait encore au parterre;
et l'on y mit tant de monde, qu' la fin il n'y eut plus de places pour
les retardataires.

Plusieurs d'entre eux eurent la constance de rester courbs sous les
praticables, et, regardant tantt  droite, tantt  gauche, ils purent
suivre, tant bien que mal, le cours de mes expriences. Mais un de ces
intrpides spectateurs, fatigu sans doute de la posture incommode qu'il
tait oblig de garder, s'ingnia de passer la tte  travers l'troit
espace qui se trouvait entre le praticable et la galerie. Il s'y prit du
reste fort adroitement: il passa d'abord son chef de ct, puis il se
retourna vers moi, exactement comme s'il se ft agi d'un bouton dans une
boutonnire.

Cette innovation fut, comme on le pense bien, gaiement et bruyamment
accueillie par l'assemble, et ce malheureux eut  subir le sort rserv
 tous les novateurs: on lui fit un affreux charivari, on l'accabla de
quolibets. Mais il ne s'en inquita pas, et son flegme dsarma les
dtracteurs de son invention.

Encourag par son exemple, un voisin essaya du mcanisme de la
boutonnire, puis un second, un troisime, et enfin, vers le milieu de
la sance, une demi-douzaine de ttes dont on ne connaissait pas les
corps se trouvaient symtriquement ranges de chaque ct de la scne et
prsentaient assez l'aspect de jeux de boules attendant les amateurs de
cet exercice.

J'en tais donc arriv au tour de la bouteille, qui consiste, on le
sait,  faire sortir d'un flacon vide toutes les liqueurs qui peuvent
tre demandes, quel que soit le nombre des consommateurs.

La rputation de cette fameuse bouteille tait dj tablie 
Manchester; les journaux de Londres y avaient port les dtails de cette
exprience. Aussi un hurrah gnral s'leva de toutes parts quand je
parus arm de ma fiole merveilleuse, car outre l'attrait que pouvait
offrir ce tour, l'ouvrier comptait encore sur le plaisir to _drinck a
glass of brandy_, ou de toute autre liqueur.

Flatt de cette rception, je m'avanai jusqu'au milieu du parterre
suivi de mon domestique, qui portait une innombrable quantit de verres.
Je n'eus pas besoin, comme  Londres, de provoquer les demandes. A peine
tais-je arriv, que dj mille voix criaient  l'envi: brandy, wiskey,
gin, curaao, kirsch, rhum, etc.

Il m'tait impossible de satisfaire  la fois tout le monde; je voulus
alors procder par ordre, et, remplissant un verre, je le prsentai 
celui qui semblait m'avoir fait la premire demande; mais, amre
dception pour le consommateur! vingt mains s'lancent pour lui disputer
la prcieuse liqueur, et chacune tirant de son ct, le verre se
renverse. Les spectateurs, livrs au supplice de Tantale, appellent 
grands cris ce liquide, qui n'a pu s'approcher de leurs lvres; je
remplis un second verre, il subit le mme sort que le premier, et
l'acharnement devient tel, que le cristal se brise entre les mains des
lutteurs obstins.

Plus loin on m'adresse la mme demande, je fais la mme distribution, et
nul ne peut encore en profiter.

Sans m'inquiter du rsultat, je verse la liqueur  profusion et la
livre  la rapacit des consommateurs.

Bientt tous les verres ont disparu; c'est en vain que je les rclame
pour continuer mes largesses, il n'en reste plus vestige. Mon exprience
allait donc se trouver brusquement termine, lorsqu'un spectateur plus
avis eut l'ide de me tendre la main en guise de coupe.

Le procd, ma foi, tait aussi simple qu'ingnieux; c'tait l'oeuf de
Christophe-Colomb. L'tonnement qu'en prouvrent les voisins permit 
l'inventeur de tirer parti de sa dcouverte, chose bien rare, hlas!

La coupe improvise fit fortune, et chacun de me tendre la main; mais,
_ imitatores, servum pecus_, comme dit Horace, les imitateurs virent
leur contrefaon prouver, sauf la casse, les mmes pripties que les
verres et leur apporter le mme rsultat.

De guerre lasse, j'allais me retirer, quand un nouveau perfectionnement
fut propos par un spectateur aussi altr que tenace: renversant la
tte en arrire et ouvrant dmesurment la bouche, il m'engagea par
gestes  lui ingurgiter du curaao. Trouvant l'ide originale, je le
satisfis sur-le-champ.

--_What a capital curaao_, fit mon homme en se passant la langue sur
les lvres.

Cette sduisante exclamation fut  peine entendue, que toutes les
bouches taient ouvertes et les ttes immodrment renverses; c'tait 
me faire fuir de frayeur. Cependant, pour ne pas laisser inacheve une
aussi curieuse scne, je fis une tourne d'arrosage ajustant les
embouchures de mon mieux. Il arrivait bien quelquefois que l'entonnoir,
bouscul par les voisins, laissait garer un peu de liqueur sur les
vtements, mais, sauf ce lger inconvnient, tout allait  merveille, et
je crus avoir enfin rempli la rude tche de dsaltrer mon auditoire.
Pourtant j'entendis encore quelques rclamations. _A glass of wiskey_,
implorait un de ces intrpides spectateurs qui s'taient, on se le
rappelle, glisss entre le plancher et la galerie, et dont la tte
ruisselante de sueur semblait tre le chef de quelque corps bien replet.

Mon fils, qui me servait en scne, et qui, l'un des premiers, avait
entendu cette requte, comprit tout le dsir que pouvait avoir le
pauvre solliciteur; il courut sur la scne chercher un verre que je me
htai d'emplir, et il le lui porta.

Mais une difficult surgit tout--coup; le rclamant et ses compagnons
taient enferms dans leurs carcans, cte  cte, et cette circonstance
ne leur permettait pas d'lever les bras,  moins qu'il ne se ft un
vide entre eux. Mon fils, qui n'y rflchissait pas, prsenta le verre,
et voyant que personne ne le prenait, se disposa  le reporter sur la
scne. Un gmissement le fit retourner sur ses pas, et,  l'air du
patient, il comprit que celui-ci le suppliait de se baisser, et
d'approcher le verre de ses lvres.

Cette dlicate opration s'effectua du reste avec beaucoup d'adresse de
part et d'autre, et malgr les rires du public, chacun des compagnons du
privilgi rclama  son tour le mme service.

Cette petite scne semblait avoir calm l'ardeur du public; je crus
possible de terminer mon exprience par le coup de fouet qui doit la
faire valoir. Il s'agit, lorsque ma bouteille semble puise, d'en faire
sortir encore un norme verre de liqueur; mais une scne  laquelle
j'tais loin de m'attendre fut celle qui m'accueillit alors.

On a souvent parl des saturnales que provoquaient les affreuses
distributions de vin et de comestibles qui se faisaient sous la
restauration. Eh bien! ces orgies n'taient que des repas de bonne
compagnie, comparativement  l'assaut qui se livra pour arriver jusqu'au
verre que je tenais  la main.

Une montagne humaine se dressa subitement devant moi, et de cette
pyramide vivante, sortirent deux cents bras pour se disputer leur proie,
comme aussi s'ouvrirent cent bouches pour l'engloutir.

Je songeai qu'il tait prudent de battre en retraite, dans la crainte
d'tre englouti sous cette masse informe. Impossible! Derrire moi, une
haie de buveurs altrs me barra le passage.

Le danger tait pressant, car la pyramide se penchait pour m'atteindre
et semblait devoir perdre l'quilibre d'un moment  l'autre; les cris
des malheureux qui la supportaient, tmoignaient assez de la position
douloureuse  laquelle je pouvais  mon tour tre soumis; je me
prcipitai, tte baisse, traversai l'obstacle qu'on voulait m'opposer,
et je pus arriver sur la scne assez  temps pour jouir du curieux
spectacle de l'boulement de la montagne.

Je renonce  peindre les cris de joie, les hurras, les applaudissements
qui accueillirent cette chute, tandis que les victimes vocifraient des
rcriminations, s'agitaient, ple-mle, ne trouvant pour se relever
d'autre appui que les corps rcalcitrants de leurs compagnons
d'infortune. C'tait un vacarme digne de l'enfer.

Le rideau se baissa sur cette scne, mais des cris et des battements de
mains se firent entendre aussitt; on rappelait le _conjuror_ Houdin
pour le fliciter de sa sance.

Je me rendis  cet appel, et quand je parus, soit que dans le tour de la
bouteille j'eusse t peut-tre un peu trop prodigue de mes liqueurs,
soit que mes braves spectateurs, comme j'aime  le croire, eussent t
satisfaits de ma sance, des trpignements et des applaudissements
clatrent d'une manire si formidable, que j'en restai saisi, tout en
ressentant vivement le plaisir qu'ils me procuraient. Car il faut le
dire, ce bruit de deux mains frappant l'une contre l'autre, si agaant
qu'il soit en lui-mme, n'a rien qui choque l'oreille d'un artiste. Au
contraire, plus il est tourdissant, plus il semble harmonieux  celui
qui en est l'objet.

Les sances qui suivirent furent loin d'tre aussi tumultueuses que la
premire, et la raison en est tout simple. Les reprsentants du commerce
et de l'industrie, la seule aristocratie de Manchester, ayant entendu
parler de ma sance, vinrent  leur tour, en compagnie de leurs
familles, pour y assister; leur prsence contribua  tenir en respect
les ouvriers, dont le plus grand nombre se trouvait sous leur direction.
La salle changea d'aspect, et je n'eus plus qu' me louer par la suite
de la tranquillit des spectateurs du parterre.

Quinze reprsentations conscutives n'avaient pas puis la curiosit
des habitants de la ville, et certes j'eusse pu continuer encore pendant
quinze jours au moins, lorsqu' mon grand regret je fus oblig de cder
la place  deux artistes clbres, Jenny Lind et Roger, avec lesquels
Knowles avait galement contract un engagement,  jour fixe.

Si j'tais fch d'abandonner ainsi un aussi beau succs, d'un autre
ct, je l'avoue, je me trouvais heureux de fuir au plus vite cette
atmosphre lourde et enfume, qui fait ressembler la capitale
industrielle de l'Angleterre  une ville de ramoneurs. Je ne pouvais
habituer mes poumons  respirer en guise d'air vivifiant les flocons de
noir de fume dont l'air est incessamment charg. J'tais tomb dans une
tristesse qui tenait presque du spleen et qui ne me quitta que lorsque
j'arrivai dans la riante ville de Liverpool, o je m'tais engag 
rester quelques semaines.

Le lecteur me permettra de ne pas parler des reprsentations que j'y
donnai, non plus que de celles qui eurent lieu dans d'autres villes.

J'tais alors en pleine voie de succs. Toutes mes sances commenaient
par des applaudissements et finissaient par l'encaissement d'une bonne
recette. Je me contenterai de dire qu'aprs avoir jou successivement
sur les thtres de Liverpool, de Birmingham, de Worcester, Cheltenam,
Bristol et Exeter, je rentrai  Londres pour y donner encore une
quinzaine de reprsentations avant de revenir en France.

       *       *       *       *       *

Quelques jours aprs ma rentre  Saint-James, la Reine se souvenant,
sans doute, du dsir qu'elle m'avait tmoign  Fulham, me fit demander
une reprsentation dans son Palais de Buckingham.

Cette invitation ne pouvait m'tre que trs agrable, je l'acceptai avec
empressement.

Au jour indiqu, ds huit heures du matin, je me rendis  la demeure
royale. L'intendant du palais, auquel on m'adressa, me conduisit 
l'endroit o devait avoir lieu ma reprsentation. C'tait une longue et
magnifique galerie de tableaux. On y avait lev un thtre dont la
scne reprsentait un salon Louis XV, blanc et or,  peu de chose prs
semblable  celui que j'avais  Saint-James.

Mon conducteur me montra ensuite une salle  manger voisine: c'tait, me
dit-il, celle des dames d'honneur, et il me pria d'indiquer l'heure 
laquelle je dsirais qu'on nous y servt  djener.

J'tais trop proccup pour penser  manger, car j'avais  organiser ma
sance. Toutefois je commandai,  tout hasard, mon repas pour une heure
de l'aprs-midi, et je me mis aussitt  l'oeuvre.

Grce  l'assistance de mon secrtaire (sorte de factotum) et de mes
enfants, qui m'aidaient dans la proportion de leurs moyens, je parvins 
surmonter toutes les difficults que m'offraient les dispositions
provisoires de la scne. Mais ce ne fut qu' deux heures que j'eus
entirement termin tous mes apprts. Je tombais presque d'inanition,
car moins heureux que mes compagnons de travail, je n'avais encore rien
pris de la journe. Aussi ce fut avec un vritable plaisir que j'ouvris
la marche dans la direction de la salle  manger.

La sance devait avoir lieu  trois heures; j'avais donc une heure
devant moi pour me rconforter.

J'avais  peine fait quelques pas, que je m'entendis appeler derrire
moi. C'tait un officier du palais qui demandait  me parler.

--Monsieur, me dit-il en fort bon franais, il y aura bal dans cette
galerie, aprs votre sance; on doit pour cela faire quelques apprts
qui seront peut-tre plus longs qu'on ne pense; en consquence, la Reine
vous prie de vouloir bien commencer votre reprsentation une heure plus
tt; elle se trouve prte  venir y assister, et elle ne tardera pas 
arriver.

--Je regrette vivement de ne pouvoir accorder  Sa Majest ce qu'elle me
demande, rpondis-je; mes prparatifs ne sont pas encore termins, et
puis je vous avouerai que...

--Monsieur Robert-Houdin, reprit poliment l'officier, tout en conservant
le flegme d'un enfant de la Tamise, ce sont les ordres de la Reine, je
ne puis rien vous dire de plus. Et sans attendre mes explications, il me
salua avec urbanit et s'loigna.

--Nous aurons toujours bien le temps de djener  la hte, dis-je  mon
secrtaire; dirigeons-nous au plus vite vers la salle  manger.

Je n'avais pas achev ces paroles, que la Reine, le Prince Albert et la
famille Royale entrrent, suivis d'une suite nombreuse.

A cette vue, je ne me sentis pas le courage d'aller plus loin; je revins
sur mes pas, et, ainsi que cela m'tait arriv dans des circonstances
analogues, je m'armai de rsignation contre la souffrance. Protg par
le rideau qui me sparait des spectateurs, je me htai de terminer
quelques petits prparatifs qui me restaient  faire, et cinq minutes
aprs, je reus l'ordre de commencer.

Lorsque le rideau se leva, je fus merveill du spectacle qui s'offrit 
mes yeux.

Leurs Majests, la Reine Douairire, le Duc de Cambridge, oncle de la
Reine, et les enfants Royaux occupaient le premier rang. Derrire eux,
se tenait une partie de la famille d'Orlans; puis venaient des
personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels je reconnus des
ambassadeurs revtus de leurs costumes nationaux, et des officiers
suprieurs, couverts de brillantes dcorations. Toutes les dames taient
en toilettes de bal et ornes de riches parures. La galerie tait
entirement remplie.

Je ne puis dire ce qui se passa en moi, lorsque je commenai ma sance.
Mon malaise s'tait subitement vanoui, et je me trouvais mme
parfaitement dispos.

Pourtant cette situation s'explique sans difficult. Il est un fait
reconnu, c'est qu'il n'y a plus de souffrance pour l'artiste ds qu'il
est en scne. Une sorte d'exaltation de ses facults suspend en lui
toute sensation trangre  son rle, et jamais tant qu'il restera en
prsence du public, on ne le verra soumis  aucune des misres de la
vie. La faim, la soif, le froid, le chaud, la maladie mme sont forcs
de battre en retraite devant la puissance de cette exaltation,
dussent-elles aprs reprendre plus vivement leur empire.

Cette petite digression tait ncessaire pour expliquer les bonnes
dispositions dont je me sentis anim, lorsque je me prsentai devant la
noble assemble.

Jamais, je crois, je n'eus autant de verve et d'entrain dans l'excution
de mes expriences; jamais aussi, je n'eus un public plus gracieusement
apprciateur.

La Reine daigna plusieurs fois m'encourager par des paroles flatteuses,
tandis que le Prince Albert, si bon pour les artistes, applaudissait
joyeusement des deux mains.

J'avais prpar un tour intitul _le bouquet  la Reine_; voici ce qu'en
disait le _Court Journal_ (le journal de la cour) dans un compte-rendu
qu'il fit de ma sance:

       *       *       *       *       *

La Reine, dit le journal anglais, prenait un plaisir extrme  ces
expriences; mais celle qui sembla la frapper le plus, fut _le bouquet 
la Reine_, surprise trs gracieuse et d'un charmant -propos. Sa Majest
ayant prt son gant  M. Robert-Houdin, celui-ci en fit immdiatement
sortir un petit bouquet, qui devint bientt assez gros pour tre
difficilement contenu dans les deux mains. Enfin ce bouquet, pos dans
un vase et arros d'une eau magique, se transforma en une guirlande dont
les fleurs formrent le nom de VICTORIA.

La Reine fut galement merveille de l'tonnante lucidit du fils de
Robert-Houdin dans l'exprience de seconde vue. Les objets les plus
compliqus avaient t prpars  l'avance, afin d'embarrasser et de
mettre en dfaut la sagacit du pre et la merveilleuse facult du fils.
Tous deux sont sortis victorieux de ce combat intellectuel et ont djou
tous les projets.

Aprs la sance, le mme officier auquel j'avais eu dj affaire vint de
la part de la Reine et du Prince Albert m'adresser leurs flicitations.
La Duchesse d'Orlans avait bien voulu y joindre ses compliments et ceux
de sa famille.

Une fois le rideau baiss, ne me trouvant plus soutenu par la prsence
des spectateurs, je me sentis presque dfaillir. Je m'tais assis, et je
n'avais plus la force de me lever pour aller prendre le repas dont
j'avais un si grand besoin.

J'allais cependant le faire, lorsque je fus tir de mon accablement par
l'apparition d'un corps nombreux d'ouvriers, qui arrivaient en toute
hte pour dmolir le thtre, l'enlever et organiser les apprts du bal.

Que l'on juge de mon embarras et de mon tourment! Il fallait dmonter et
emballer toutes mes machines, qui sans cela eussent t brises.

Je voulus protester, retarder l'excution d'un tel travail; ce fut en
vain: des ordres suprieurs avaient t donns; ils devaient tre
excuts. Je fus alors oblig de puiser dans une nouvelle nergie la
force ncessaire  mon emballage, qui ne dura pas moins d'une heure et
demie.

Six heures sonnaient quand tout fut termin. Il y avait juste
vingt-quatre heures que je n'avais pris de nourriture.

Conduit par mon rgisseur, qui avait eu la prcaution de faire servir le
dner, je me tranai jusqu' la salle  manger.

Le jour venait de finir, et l'appartement n'tait pas encore clair. Ce
fut  grand'peine que nous distingumes une table. Je tombai plutt que
je ne m'assis sur une chaise qui se trouva prs de moi, et tandis que
mon fils an sonnait pour qu'on apportt de la lumire, je commenai un
travail de seconde vue par apprciation. Cette facult me servit 
merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant  tout hasard
devant moi, je rencontrai quelque chose qui s'y attacha. Je portai
prudemment l'objet  mon odorat et, satisfait de ce contrle, j'y donnai
un victorieux coup de dent.

C'tait dlicieux; je crus reconnatre un salmis de perdreaux.

Je fis une seconde exploration pour m'en assurer, et aprs quelques
coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m'tais pas tromp.
Mon rgisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s'escrimaient
aussi de leur ct.

On est lent,  ce qu'il parat,  servir dans les maisons royales, car
avant que les lumires fussent arrives, nous emes le temps de nous
familiariser avec l'obscurit.

Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalit,
une vritable partie de plaisir; j'avais mme dj saisi un flacon pour
me verser  boire, quand soudain la porte de la salle s'ouvrit et deux
valets se prsentrent portant des candlabres. En nous voyant ainsi
attabls et mangeant de la faon la plus tranquille, ces deux hommes
faillirent tomber  la renverse. Je suis persuad qu'ils nous prirent, 
cet instant, pour de vritables sorciers, car ce fut  grand'peine
qu'ils se dcidrent  rester pour continuer leur service.

Nous prmes alors nos aises; la table tait bien servie, les vins
taient excellents, et nous pmes nous remettre des fatigues et des
motions de la journe. Sur la fin du repas, l'intendant du palais nous
fit une visite, et ds qu'il eut appris mes infortunes, il m'en tmoigna
tous ses regrets; la Reine, m'assura-t-il, serait d'autant plus fche
de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu'elle avait donn les ordres
les plus exprs pour que rien ne vous manqut dans son palais.

Je rpondis que je me trouvais bien ddommag de quelques instants de
souffrance par la satisfaction d'avoir t appel  prsenter mes
expriences devant la gracieuse souveraine. C'tait aussi la vrit.




CHAPITRE XVIII.

UN RGISSEUR OPTIMISTE.--TROIS SPECTATEURS DANS UNE SALLE.--UNE
COLLATION MAGIQUE.--LE PUBLIC DE COLCHESTER ET LES NOISETTES.--RETOUR EN
FRANCE.--JE CDE MON THATRE.--VOYAGE D'ADIEU.--RETRAITE A
SAINT-GERVAIS.--PRONOSTIC D'UN ACADMICIEN.


Quelque temps aprs cette sance, mon engagement se terminait avec
Mitchell.

Au lieu de rentrer en France comme je l'eusse tant dsir aprs une
aussi longue absence, je pensai qu'il tait plus favorable  mes
intrts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises
jusqu'au mois de septembre, poque o j'esprais faire la rouverture de
mon thtre  Paris.

En consquence, je me traai un itinraire dont la premire station
devait tre Cambridge, ville renomme par son Universit, et je partis.

Mais peut-tre le lecteur n'a-t-il pas envie de me suivre dans cette
longue excursion. Qu'il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi,
d'autant plus que ma seconde course  travers l'Angleterre ne prsente
presque aucun dtail qui soit digne d'tre mentionn ici. Je me
contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite
aventure qui m'est arrive, parce qu'elle peut servir de leon aux
artistes, quels qu'ils soient, en leur apprenant qu'il est dangereux
pour leur amour-propre et pour leurs intrts d'puiser trop  fond la
curiosit publique, dans les diffrentes localits o l'espoir de bonnes
recettes les conduit.

Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres 
Cambridge, mais  moiti route, j'eus la fantaisie de m'arrter 
Herford, petite ville d'une dizaine de mille mes, pour y donner
quelques reprsentations.

Mes deux premires sances eurent un trs grand succs; mais  la
troisime, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup
diminu, je me dcidai  n'en pas donner d'autres.

Mon rgisseur combattit cette rsolution, et il me donna des raisons qui
ne manquaient certainement pas de valeur.

--Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que
de votre sance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et
dj deux jeunes gens m'ont charg de retenir leurs places pour le cas
o vous vous dtermineriez  rester.

Grenet, c'tait le nom du rgisseur, tait bien le meilleur homme du
monde. Mais j'aurais d me mfier de ses conseils, en raison de sa
disposition d'esprit  voir tout en beau. C'tait l'optimisme incarn.
Les supputations de succs qu'il me fit pour la sance future eussent
laiss bien loin derrire elles celles de l'inventeur d'critoires. A
l'entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le
personnel du thtre, pour contenir la foule qui devait venir me
visiter.

Tout en plaisantant Grenet sur l'exagration de ses ides, je consentis
nanmoins  ce qu'il fit poser les affiches pour la reprsentation qu'il
me demandait.

Le lendemain,  sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon
habitude,  la porte du thtre pour donner l'ordre de faire ouvrir les
bureaux et de laisser entrer le public. La sance devait commencer 
huit heures prcises.

Je trouvai mon rgisseur compltement seul. Pas une me ne s'tait
encore prsente; cependant cela ne l'empcha pas de m'aborder d'un air
radieux; c'tait du reste son air normal.

--Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s'il avait eu 
m'annoncer une excellente nouvelle, il n'y a encore personne  la porte
du thtre, mais c'est bon signe.

--C'est bon signe, dites-vous? Ah a! mon cher Grenet, comment me
prouverez-vous cela?

--C'est trs facile  comprendre; vous avez d remarquer, Monsieur, qu'
nos dernires sances nous n'avions eu que l'aristocratie du pays.

--Rien ne me prouve qu'il en ait t ainsi, mais je vous l'accorde;
aprs?

--Aprs? c'est tout simple. Le commerce n'est point encore venu nous
visiter, et c'est aujourd'hui que je l'attends. Ces ngociants sont
toujours si occups, qu'ils remettent souvent au dernier jour pour se
procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant,
l'assaut que nous aurons  soutenir!

Et il regardait vers la porte d'entre, de l'air d'un homme convaincu
que ses prvisions se raliseraient.

Nous avions encore une demi-heure, c'tait plus qu'il n'en fallait pour
remplir la salle. J'attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une
vaine attente; personne ne se prsenta au bureau.

--Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n'avons pas encore
de spectateurs: qu'en dites-vous, Grenet?

--Ah! Monsieur, votre montre avance; a, j'en suis sr, car.....

Mon rgisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tire
de son imagination, lorsque l'horloge de l'Htel-de-Ville sonna. Grenet
se trouvant  bout de raisons, se contenta de garder le silence en
jetant, toutefois, un coup-d'oeil dsespr vers la porte.

Tout  coup je vois sa figure s'empourprer de plaisir.

--Ah! je l'avais bien dit, s'crie-t-il en me montrant deux jeunes gens
qui se dirigeaient de notre ct; voil le public qui commence 
arriver, on se sera sans doute tromp d'heure. Allons! chacun  son
poste!

La joie de Grenet ne fut pas de longue dure; il reconnut bientt dans
ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places ds
la veille.

--On n'a pas envahi nos stalles, crirent-ils  l'optimiste, en se
htant d'entrer.

--Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, rpondit Grenet en faisant
une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en
cherchant  leur donner un motif sur le vide de la salle qu'il
prtendait momentan.

Il tait  peine revenu au bureau qu'un monsieur d'un certain ge monte
en toute hte le pristyle du thtre et se prcipite vers le contrle
avec un empressement que mes succs des jours prcdents pouvaient
justifier.

--Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d'une voix essouffle?

A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne
sait plus que rpondre; il se contente d'adresser  son interlocuteur
une de ces phrases banales que l'on emploie souvent pour gagner du
temps.

--Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez.....

--Je sais, Monsieur, je sais; il n'y a plus de places; je m'y attends;
mais de grce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque
petit coin pour me caser.

--Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire...

--C'est inutile...

--Mais puisque, au contraire...

--A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je
puis me placer dans un des couloirs.

A bout d'arguments, Grenet dlivra le billet.

On peut se figurer l'tonnement de l'ardent visiteur, quand en entrant
dans la salle il s'aperut qu'il composait  lui seul le tiers de
l'assemble.

Quant  moi, j'eus bientt pris mon parti sur cette dconvenue.
C'tait, il est vrai, un _four_ que je faisais, mais ce _four_ se
prsentait d'une faon si originale que, en raison de sa singularit, je
le regardais comme une diversion  mes succs passs; je voulus mme le
faire tourner  l'agrment de ma soire. On n'est pas, je crois, plus
philosophe.

Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du
thtre compltement dserts.

Aprs avoir donn, pour l'acquit de ma conscience, le quart d'heure de
grce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer  mes
trois spectateurs que, n'coutant que mon dsir de leur tre agrable,
j'allais donner ma reprsentation.

Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous
forme de remerciement.

J'avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces
artistes, vu ma qualit de Franais, jouaient, chaque soir, pour
ouverture, l'air des Girondins et la Marseillaise  grand renfort de
grosse caisse, de mme qu'ils ne manquaient jamais de terminer la sance
par le _God save the queen_.

L'introduction patriotique termine, je commenai ma sance.

Mon public s'tait group sur le premier banc de l'orchestre, de sorte
que pour m'adresser  lui dans mes explications, j'aurais t oblig de
tenir la tte constamment baisse et dirige vers le mme point; cela
aurait fini par tre fort incommode. Je pris le parti de porter mes
regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse
vues animes pour moi d'une bienveillante attention.

Je fis dans cette circonstance un vritable tour de force, car je
dployai, pour l'excution de mes expriences, le mme soin, la mme
verve, le mme entrain que devant un millier d'auditeurs.

De son ct, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver
sa satisfaction. Il trpignait, applaudissait, criait, de manire  me
faire presque croire que la salle tait compltement garnie.

La sance entire ne fut qu'un change de bons procds, et chacun des
spectateurs vit avec peine arriver la dernire de mes expriences.
Celle-l n'tait pas indique sur l'affiche; je la rservais comme la
meilleure de mes surprises.

--Messieurs, dis-je  mon triple auditoire, j'ai besoin, pour
l'excution de ce tour, d'tre assist de trois compres. Quelles sont
les personnes parmi l'assemble qui veulent bien monter sur la scne?

A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint
obligeamment se mettre  ma disposition.

Les trois assistants consentirent  se ranger sur le devant de la scne,
avec promesse de ne point regarder derrire eux. Je leur remis  chacun
un verre vide, en leur annonant qu'il se remplirait d'excellent punch
aussitt qu'ils en tmoigneraient le dsir, et j'ajoutai que, pour
faciliter l'excution de ce souhait, il faudrait qu'ils rptassent
aprs moi quelques mots baroques tirs du grimoire de l'enchanteur
Merlin.

Cette plaisanterie n'tait propose que pour gagner du temps, car tandis
que nous l'excutions en riant aux clats, un changement  vue s'oprait
derrire mes aimables compres. La table sur laquelle j'avais excut
mes expriences tait remplace par une autre garnie d'une excellente
collation. Un norme bol de punch brlait au milieu.

Grenet, vtu de noir, cravat de blanc, arm d'une cuillre, en
stimulait la flamme bleutre, et lorsque mes compres exprimrent la
volont de voir leurs verres se remplir de punch:

--Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez
voir vos souhaits accomplis.

Ce fut un coup de thtre pour mes trois _adeptes_, qui restrent un
instant bahis de surprise, ce qui me donna le loisir de complter
l'exprience en faisant emplir leurs verres.

Les musiciens avaient t les spectateurs de cette petite scne; je les
priai de venir se joindre  nous pour prouver la vertu de mon bol
inpuisable. Cette invitation fut joyeusement accepte; on entoura la
table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passmes pas moins
de deux heures  deviser sur l'agrment de cette exprience.

Grce  la prodigalit de l'_inexhaustible bowl of punch_, mes convives
furent tous saisis d'une tendre expansion. Peu s'en fallut qu'on ne
s'embrasst en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la
main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir.

L'enseignement que l'on peut tirer de cette anecdote, c'est que, pour
prsenter ses adieux au public dans un thtre, il ne faut pas attendre
qu'il n'y soit plus pour les recevoir.

       *       *       *       *       *

Au sortir d'Herfort, je me rendis  Cambridge, puis  Bury-Saint-Edmond,
 Ipswich et  Colchester, faisant partout des recettes proportionnes 
l'importance de la population. Je n'ai conserv de ces cinq villes que
trois souvenirs: le fiasco d'Herfort, l'accueil enthousiaste des
tudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester.

Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des
noisettes et une reprsentation de magie? Un mot mettra le lecteur au
courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit
m'a causes.

Il est d'usage dans la ville de Colchester, lorsque l'on va au
spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d'ailleurs, n'en a-ton
pas chez soi, qu'on trouve  en acheter  la porte du thtre. On les
casse et on les mange pendant le cours de la reprsentation, sous forme
de rafrachissements. Hommes et femmes ont cette manie _cassante_, en
sorte qu'il s'tablit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes
qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l'artiste qui
est en scne en est quitte pour rpter la phrase qu'il pense n'avoir
pas t entendue.

Rien ne m'agaait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma premire
reprsentation s'en ressentit, et malgr mes efforts pour me matriser,
je fis ma sance tout entire sur le ton de l'irritation. Malgr cet
ennui, je consentis  jouer une seconde fois; mais le le directeur ne
put jamais me dcider  lui accorder une troisime reprsentation. Il
eut beau m'assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se
faire  cette trange musique; que mme il n'tait pas rare de voir en
scne un acteur secondaire casser une noisette en attendant la rplique,
je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage.

Dcidment les thtres des petites villes anglaises sont loin de valoir
ceux des grandes cits.

A Colchester devait s'arrter ma tourne, et je me disposais  plier
bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se
rappelant mes succs  son thtre, vint me proposer d'entreprendre avec
lui un voyage  travers l'Irlande et l'Ecosse. Nous tions alors au mois
de juin 1849. Paris, on se le rappelle, tait alors plus que jamais
agit par les questions politiques; les thtres en France n'existaient
que pour mmoire. Je ne fus pas longtemps  me dcider; je partis avec
mon _english menager_.

Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers
la fin d'octobre que je remis le pied sur le sol franais.

Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le
public parisien, dont je n'avais pas oubli le bienveillant patronage?
Les artistes qui, comme moi, ont t longtemps absents de Paris, le
comprendront, car ils savent que rien n'est doux au coeur comme les
applaudissements donns par des concitoyens.

Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes reprsentations, je
m'aperus avec peine du changement qui s'tait opr dans ma sant; ces
sances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient
maintenant dans un pnible accablement.

Il m'tait facile d'attribuer une cause  ce fcheux tat. Les veilles,
les fatigues, l'incessante proccupation de mes reprsentations et plus
encore l'atmosphre brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient puis mes
forces. Ma vie s'tait en quelque sorte use pendant mon migration. Il
m'et fallu pour la rgnrer un long repos, et je ne devais pas y
songer  cette poque, au milieu de la meilleure saison de l'anne. Je
ne pus que prendre des prcautions pour l'avenir, dans le cas o je me
trouverais tout  fait forc par ma sant de m'arrter. Je me dcidai 
former un lve qui me remplat au besoin et dont le travail pt, en
attendant, me venir en aide.

Un artiste d'un extrieur agrable et dont je connaissais
l'intelligence, sembla me prsenter les conditions que je pouvais
dsirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitt chez moi. Le
futur prestidigitateur montra du reste de l'aptitude et un grand zle
pour mes leons; je le mis en peu de temps  mme de prparer mes
expriences, puis il m'aida dans l'administration de mon thtre, et
lorsque vinrent les grandes chaleurs de l't, en 1850, au lieu de
fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des
affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplac par celui
d'Hamilton.

Eu gard  son peu d'tudes, mon remplaant provisoire ne pouvait tre
encore trs fort; mais il tait convenable dans ses expriences, et le
public se montra satisfait. Pendant ce temps, je gotais  la campagne
les douceurs d'un repos longtemps dsir.

Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la
fatigue que lorsque, aprs s'tre arrt quelques instants pour se
reposer, il veut continuer son voyage. C'est ce que j'prouvai quand, le
terme de mes vacances arriv, il me fallut quitter la campagne pour
recommencer l'existence fbrile du thtre. Jamais je ne ressentis plus
de lassitude; jamais aussi je n'eus un dsir plus vif de jouir d'une
complte libert, de renoncer  ces fatigues  heure nomme, qu'on peut
appeler justement le collier de misre.

A ce mot, je vois dj bien des lecteurs se rcrier. Pourquoi,
diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d'merveiller une
assemble, et le rsultat de procurer honneur et profit?

Je me trouve forc de justifier mon expression.

Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les proccupations et
la responsabilit attaches  une sance de _magie_ n'empchent pas le
prestidigitateur d'tre soumis aux autres misres de l'humanit. Or,
quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant
chaque soir et  heure fixe les refouler dans son coeur pour revtir
le masque de l'enjouement et de la sant.

C'est dj, croyez-moi, lecteur, une pnible tche, mais ce n'est pas
tout, il lui faut encore, et ceci s'applique  tous les artistes en
gnral, il lui faut, sous peine de dchance, gayer, animer,
surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour
son argent.

Pense-t-on que cela soit toujours chose facile?

En vrit, la situation qui est faite aux artistes serait intolrable,
s'ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du
public une douce rcompense qui leur fait oublier les petites misres de
la vie.

Je puis le dire avec orgueil: jusqu'au dernier jour de ma vie
artistique, je n'ai rencontr que bienveillance et sympathie; mais plus
je m'efforais de m'en montrer toujours digne, plus je sentais que mes
forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le dsir de vivre
dans la retraite et la libert.

Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte  me
succder, je me dcidai  lui cder mon tablissement, et, pour que mon
thtre, l'oeuvre de mon travail, restt dans ma famille, on passa
deux contrats: le mme jour, mon lve devint mon beau-frre et mon
successeur.

Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie
tranquille et solitaire, il est bien rare qu'il renonce tout--coup et
pour toujours  mriter les applaudissements dont il s'est fait une
douce habitude. On ne sera donc pas tonn d'apprendre que je voulus,
aprs m'tre repos pendant plusieurs mois, donner encore quelques
reprsentations, avant de prendre dfinitivement cong du public.

Je ne connaissais pas l'Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Dsirant
ne pas me fatiguer, je rsolus de me rserver le choix des lieux o je
donnerais mes reprsentations. Je m'arrtai donc de prfrence dans ces
sjours de fte que l'on nomme des villes de bains, et je visitai
successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa.
Chacune de mes sances, ou peu s'en faut, fut honore de la prsence
d'un ou de plusieurs des Princes de la Confdration Germanique.

Mon intention tait de rentrer en France aprs les reprsentations que
j'avais donnes  Spa, lorsque,  la sollicitation du directeur d'un
thtre de Berlin, M. Engel, je me dcidai  retourner sur mes pas, et
je partis pour la capitale de la Prusse.

J'avais contract avec M. Engel un engagement de six semaines; mon
succs et aussi les excellentes relations que j'eus avec mon directeur
me firent prolonger pendant trois mois mon sjour  Berlin. Je ne
pouvais, du reste, prendre cong du public d'une manire plus brillante;
jamais peut-tre je n'avais vu une foule plus compacte assister  mes
sances. Aussi, l'accueil que j'ai reu des Berlinois restera-t-il dans
ma mmoire parmi mes meilleurs souvenirs.

De Berlin, je me rendis directement prs de Blois, dans la retraite que
je m'tais choisie.

Quelle que ft ma satisfaction de jouir enfin d'une libert si longtemps
dsire, elle eut bientt subi le sort commun  tous nos plaisirs, et
elle n'et pas manqu de s'mousser par la jouissance mme, si je
n'avais rserv pour ces heureux loisirs des tudes dans lesquelles
j'esprais trouver une distraction sans cesse renaissante. Aprs avoir
acquis un bien-tre matriel  l'aide de travaux traits bien  tort de
futiles, j'allais me livrer  des recherches srieuses, ainsi que me le
conseillait jadis un membre de l'Institut.

Le fait auquel je fais allusion remonte  l'poque de l'exposition de
1844, o je prsentai mes automates et mes curiosits mcaniques.

Le jury charg de l'examen des machines et instruments de prcision
s'tait approch de mes produits, et j'avais, en sa prsence, renouvel
la petite sance donne quelques jours auparavant devant le roi
Louis-Philippe.

Aprs avoir cout avec intrt le dtail des nombreuses difficults que
j'avais eu  surmonter dans l'excution de mes automates, l'un des
membres du jury prenant la parole:

--C'est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n'ayez
pas appliqu  des travaux srieux les efforts d'imagination que vous
avez dploys pour des objets de fantaisie.

Cette critique me blessait d'autant plus, qu' cette poque je ne voyais
rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rves
d'avenir, je n'ambitionnais d'autre gloire que celle du savant auteur du
_canard automate_.

--Monsieur, rpondis-je d'un ton visiblement piqu, je ne connais pas de
travaux plus srieux que ceux qui font vivre un honnte homme. Toutefois
je suis prt  changer de direction si vous m'en donnez l'avis aprs que
vous m'aurez cout.

A l'poque o je m'occupais d'horlogerie de prcision, je gagnais 
peine de quoi vivre. Aujourd'hui, j'ai quatre ouvriers pour m'aider dans
la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa
journe; jugez ce que je dois gagner moi-mme.

Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner  mon
ancienne profession.

Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s'approchant de
moi, me dit  demi-voix:

--Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j'ai l'assurance que vos
ingnieux travaux, aprs vous avoir conduit au succs, vous mneront
tout droit  des dcouvertes utiles.

--Monsieur le baron Sguier, rpondis-je sur le mme ton, je vous
remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le
justifier[18].

J'ai suivi l'avis de l'illustre savant, et je m'en suis fort bien
trouv.




CHAPITRE XIX.

VOYAGE EN ALGRIE.--CONVOCATION DES CHEFS DE
TRIBUS.--FTES.--REPRSENTATIONS DEVANT LES ARABES.--ENERVATION D'UN
KABYLE.--INVULNERABILIT.--ESCAMOTAGE D'UN MAURE.--PANIQUE ET FUITE DES
SPECTATEURS.--RCONCILIATION.--LA SECTE DES ASSAOUA.--LEURS PRTENDUS
MIRACLES.--EXCURSION DANS L'INTRIEUR DE L'ALGRIE.--LA DEMEURE D'UN
BACH-AGHA.--REPAS COMIQUE.--UNE SOIRE DE HAUTS DIGNITAIRES
ARABES.--MYSTIFICATION D'UN MARABOUT.--L'ARABE SOUS SA TENTE, ETC.
ETC.--RETOUR EN FRANCE.--CONCLUSION.

    Inveni portum; spes et fortuna, valete!
    Enfin, je suis au port; esprance et fortune,
      Salut!......


Me voil donc arriv au but de toutes mes esprances! J'ai dit adieu
pour toujours  la vie d'artiste, et de ma retraite, j'envoie un dernier
salut  mes bons et gracieux spectateurs. Dsormais plus d'anxit, plus
d'inquitudes; libre et tranquille, je vais me livrer  de paisibles
tudes et jouir de la plus douce existence qu'il soit permis  l'homme
de goter sur terre.

J'en tais l de mes plans de flicit, lorsqu'un jour je reus une
lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique  Alger. Ce
haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre Colonie, pour y
donner des reprsentations devant les principaux chefs de tribus
arabes.

Cette proposition me trouva en _pleine lune de miel_, si je puis
m'exprimer ainsi. A peine remis des fatigues de mes voyages, je gotais
 longs traits les douceurs de ce repos tant dsir; il m'et cot d'en
rompre sitt le charme. J'exprimai  M. de Neveu tous mes regrets de ne
pouvoir alors accepter son invitation.

Le colonel prit acte de mes regrets, et l'anne suivante, il me les
rappela. C'tait en 1855; mais j'avais prsent  l'Exposition
universelle plusieurs applications nouvelles de l'lectricit  la
mcanique, et, ayant appris que le jury m'avait jug digne d'une
rcompense, je ne voulais pas quitter Paris sans l'avoir reue. Tel fut
du moins le motif sur lequel j'appuyai un nouveau refus, accompagn de
nouveaux regrets.

Mais le colonel faisait collection de tous ces regrets, et vers le mois
de juin de l'anne 1856, il me les prsenta comme une lettre de change 
acquitter. Cette fois, j'tais  bout d'arguments srieux, et, bien
qu'il m'en cott de quitter ma retraite pour aller affronter les
caprices de la Mditerrane dans les plus mauvais mois de l'anne, je me
dcidai  partir.

Il fut convenu que je serais rendu  Alger pour le 27 septembre suivant,
jour o devaient commencer les grandes ftes que la capitale de
l'Algrie offre annuellement aux Arabes.

Je dois dire aussi que ce qui influena beaucoup ma dtermination, ce
fut de savoir que la mission pour laquelle on m'appelait en Algrie
avait un caractre quasi-politique. J'tais fier, moi simple artiste, de
pouvoir rendre un service  mon pays.

On n'ignore pas que le plus grand nombre des rvoltes qu'on a eu 
rprimer en Algrie ont t suscites par des intrigants qui se disent
inspirs par le Prophte, et qui sont regards par les Arabes comme des
envoys de Dieu sur la terre, pour les dlivrer de l'oppression des
_Roumi_ (chrtiens).

Or, ces faux prophtes, ces saints marabouts qui, en rsum, ne sont pas
plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent
cependant  enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires  l'aide de
tours de passe-passe aussi primitifs que les spectateurs devant lesquels
ils sont prsents.

Il importait donc au gouvernement de chercher  dtruire leur funeste
influence, et l'on comptait sur moi pour cela. On esprait, avec raison,
faire comprendre aux Arabes,  l'aide de mes sances, que les tours de
leurs marabouts ne sont que des enfantillages et ne peuvent plus, en
raison de leur navet, reprsenter les miracles d'un envoy du
Trs-Haut; ce qui nous conduisait aussi tout naturellement  leur
montrer que nous leur sommes suprieurs en toutes choses et que, en fait
de sorciers, il n'y a rien de tel que les Franais.

On verra plus tard le succs qu'obtint cette habile tactique.

Du jour de mon acceptation  celui de mon dpart, il devait s'couler
trois mois; je les employai  prparer un arsenal complet de mes
meilleurs tours, et je partis de Saint-Gervais le 10 septembre.

       *       *       *       *       *

Je glisserai rapidement sur le rcit de mon voyage  travers la France
et la Mditerrane; je dirai seulement qu' peine en mer, je dsirais
dj tre arriv, et que ce fut avec une joie indicible que, aprs
trente-six heures de navigation, j'aperus la capitale de notre colonie.

J'tais attendu. Une ordonnance vint au-devant de moi dans une charmante
barque et me conduisit  l'htel d'Orient, o l'on m'avait retenu un
appartement.

Le Gouvernement avait fort bien fait les choses, car il m'avait log
comme un prince. De la fentre de mon salon je voyais la rade d'Alger,
et ma vue n'avait d'autre limite que l'horizon. La mer est toujours
belle lorsqu'on la voit de sa fentre; aussi, chaque matin, je
l'admirais et lui pardonnais ses petites taquineries passes.

De mon htel j'apercevais aussi cette magnifique place du Gouvernement,
plante d'orangers comme on n'en voit pas en France. Ils taient  cette
poque chargs de fleurs panouies et de fruits en pleine maturit.

Par la suite, nous nous plaisions, Mme Robert-Houdin et moi,  aller
le soir, sous leur ombrage, prendre une glace  la porte d'un _Tortoni
algerien_, tout en respirant la brise parfume que nous apportait la
mer. Aprs ce plaisir, rien ne nous intressait autant que l'observation
de cette immense varit d'hommes qui circulaient devant nous.

On et dit que les cinq parties du monde avaient envoy leurs
reprsentants en Algrie: c'taient des Franais, des Espagnols, des
Maltais, des Italiens, des Allemands, des Suisses, des Prussiens, des
Belges, des Portugais, des Polonais, des Russes, des Anglais, des
Amricains, tous faisant partie de la population algrienne. Joignons 
cela les diffrents types arabes, tels que les Maures, les Kabyles, les
Koulougly, les Biskri, les Mozabites, les Ngres, les Juifs arabes, et
l'on aura une ide du spectacle qui se droulait  nos yeux.

Lorsque j'arrivai  Alger, M. de Neveu m'apprit qu'une partie de la
Kabylie s'tant rvolte, le Marchal Gouverneur venait de partir avec
un corps expditionnaire pour la soumettre. En consquence de ce fait,
les ftes pour lesquelles on devait convoquer les chefs arabes ne
pouvaient avoir lieu avant un mois, et mes reprsentations taient
remises  cette poque.

--J'ai  vous demander maintenant, ajouta le colonel, si vous voulez
souscrire  ce nouvel engagement.

--Mon colonel, dis-je sur le ton de la plaisanterie, je me regarde comme
engag militairement, puisque je relve de M. le Gouverneur. Fidle 
mon poste et  ma mission, je resterai, quoi qu'il arrive.

--Trs bien! Monsieur Robert-Houdin, fit en riant le colonel, vous
agissez l en vritable soldat franais, et la colonie vous en saura
gr. Du reste, nous tcherons que votre service en Algrie vous soit le
plus doux possible. Nous avons donn des ordres  votre htel, pour que
vous et Mme Robert-Houdin n'ayez point  regretter le bien-tre que
vous avez quitt pour venir ici. (J'ai oubli de dire que dans mes
conditions d'engagement, j'avais stipul que Mme Robert-Houdin
m'accompagnerait.) Si en attendant vos reprsentations officielles, il
vous tait agrable, pour occuper vos loisirs, de donner des sances au
thtre de la ville, le Gouverneur le met  votre disposition trois
jours par semaine, les autres jours appartenant  la troupe d'opra.

Cette proposition me convenait  merveille; j'y voyais trois avantages:
le premier, de me refaire la main, car il y avait deux ans que j'avais
quitt la scne; le second, d'essayer les effets de mes expriences sur
les Arabes de la ville; le troisime, de faire de fructueuses recettes.
J'acceptai, et comme j'adressais mes remerciements  M. de Neveu:

--C'est  nous de vous remercier, me dit-il, en donnant des
reprsentations  Alger pendant l'expdition de Kabylie, vous nous
rendez un grand service.

--Lequel, colonel?

--En occupant l'imagination des Algriens, nous les empchons de se
livrer, sur les ventualits de la campagne,  d'absurdes suppositions,
qui pourraient tre trs prjudiciables au gouvernement.

--S'il en est ainsi, je vais me mettre immdiatement  l'oeuvre.

Le colonel partit le lendemain pour rejoindre le marchal. Auparavant,
il m'avait remis entre les mains de l'autorit civile, c'est--dire
qu'il m'avait prsent au maire de la ville, M. de Guiroye, qui dploya
envers moi une extrme obligeance pour me faciliter l'organisation de
mes sances.

On pourrait croire qu'en raison du haut patronage sur lequel j'tais
appuy, je n'eus qu' suivre un sentier sem de fleurs, comme dirait un
pote, pour arriver  mes reprsentations. Il n'en fut rien; j'eus 
subir une foule de tracasseries qui auraient pu m'ennuyer beaucoup, si
je n'avais t muni d'un fond de philosophie  toute preuve.

M. D...., directeur privilgi de la salle Bab-Azoun, venait de
commencer sa saison thtrale avec une troupe d'opra; craignant que les
succs d'un tranger sur sa propre scne ne dtournassent l'attention
publique de ses reprsentations, il se hta de faire des rclamations
auprs de l'autorit.

Le maire, pour toute consolation, lui rpondit que le Gouvernement
voulait qu'il en ft ainsi. M. D.... protesta et alla mme jusqu'
menacer de quitter sa direction. Le maire se renferma dans son
inflexible dcision.

Le temps tournait au noir, et la ville d'Alger se trouvait sous le coup
d'une clipse totale de direction, lorsque par esprit de conciliation,
je consentis  ne jouer que deux fois par semaine, et  attendre pour
commencer mes sances que les dbuts de la troupe d'opra fussent
termins.

Cette concession calma un peu l'_impresario_, sans toutefois me gagner
ses bonnes grces. M. D.... se tint toujours  mon gard dans une
froideur qui tmoignait de son mcontentement. Mais j'tais dans les
dispositions qu'a presque toujours un homme compltement indpendant:
cette froideur ne me rendit point malheureux.

Je sus galement me mettre au-dessus des taquineries que me suscitrent
certains employs subalternes de la direction, et, fort de cette pense
que mon voyage d'Algrie devait tre un voyage d'agrment, je pris le
parti de rire de ces attaques mesquines. D'ailleurs mon attention tait
tout entire  une chose bien plus intressante pour moi.

Les journaux avaient annonc mes reprsentations. Cette nouvelle souleva
aussitt dans la presse algrienne une polmique dont l'tranget ne
contribua pas peu  donner une grande publicit  mes dbuts.

Robert-Houdin, dit un journal, ne peut pas tre  Alger, puisque tous
les jours on voit annoncer dans les journaux de Paris: _Robert-Houdin,
tous les soirs,  8 heures_.

--Pourquoi, rpondit plaisamment un autre journal, Robert-Houdin ne
donnerait-il pas des reprsentations  Alger, tout en restant  Paris?
Ne sait-on pas que ce sorcier a le don de l'ubiquit, et qu'il lui
arrive souvent de donner, le mme jour et en personne, des sances 
Paris,  Rome et  Moscou?

La discussion continua ainsi pendant plusieurs jours, les uns niant ma
prsence, les autres l'affirmant.

Le public d'Alger voulait bien accepter ce fait comme une de ces
plaisanteries qu'on qualifie gnralement du nom de _canard_, mais il
voulait aussi qu'on l'assurt qu'il ne serait pas victime d'une
mystification en venant au thtre.

Enfin, on parla srieusement, et les journalistes expliqurent alors que
M. Hamilton, en succdant  son beau-frre, avait conserv pour titre de
son thtre le nom de ce dernier, de sorte que _Robert-Houdin_ pouvait
aussi bien s'appliquer  l'artiste qui portait ce nom qu' son genre de
spectacle.

Cette curieuse polmique, les tracasseries suscites par M. D...., et,
j'aime  le croire, l'attrait de mes sances, attirrent un concours
prodigieux de spectateurs. Tous les billets avaient t pris  l'avance,
et la salle fut remplie  s'y touffer; c'est le mot. Nous tions  la
mi-septembre, et le thermomtre marquait encore 35 degrs centigrades.

Pauvres spectateurs, comme je les plaignais! A en juger par ce que
j'prouvais moi-mme, c'tait  scher sur place,  tre _momifi_. Je
craignais bien que l'enthousiasme, ainsi que cela arrive toujours en
pareil cas, ne ft en raison inverse de la temprature. Je n'eus au
contraire qu' me louer de l'accueil qui me fut fait, et je tirai de ce
succs un heureux prsage pour l'avenir.

Afin de ne point enlever au rcit de mes reprsentations officielles,
comme les nommait M. de Neveu, l'intrt que le lecteur doit y trouver,
je ne donnerai aucun dtail sur celles qui les prcdrent et qui furent
toutes comme autant de ballons d'essai. Du reste, les Arabes y vinrent
en petit nombre. Ces hommes de nature indolente et sensuelle mettent
bien au-dessus du plaisir d'un spectacle le bonheur de s'tendre sur une
natte et d'y fumer en paix.

Aussi, le gouverneur, guid par la connaissance approfondie qu'il avait
de leur caractre, ne les invitait-il jamais  une fte; il les y
convoquait militairement. C'est ce qui eut lieu pour mes
reprsentations.

Ainsi que M. de Neveu me l'avait annonc, le corps expditionnaire
rentra  Alger le 20 octobre, et les ftes qui avaient t suspendues
par la guerre, furent annonces pour le 27. On envoya des missaires sur
les diffrents points de la colonie, et au jour fix, les chefs de
tribus, accompagns d'une suite nombreuse, se trouvrent en prsence du
Marchal-Gouverneur.

Ces ftes d'automne, les plus brillantes de l'Algrie, et qui sont sans
rivales peut-tre dans aucune autre contre du monde, prsentent un
aspect pittoresque et vritablement remarquable.

J'aimerais  pouvoir peindre ici la physionomie trange que prit la
capitale de l'Algrie  l'arrive des goums du Tell et du Sud; et ce
camp des indignes, inextricable ple-mle de tentes, d'hommes, de
chevaux, qui offrait mille contrastes aussi sduisants que bizarres; et
le brillant cortge du Gouverneur gnral au milieu duquel les chefs
Arabes,  l'air svre, attiraient les regards par le luxe des costumes,
la beaut des chevaux et l'clat des harnachements tout brods d'or; et
ce merveilleux hippodrome, plac entre la mer, le riant cteau de
Mustapha, la blanche ville d'Alger et la plaine d'Hussein-Dey, que
dominent au loin de sombres montagnes. Mais je n'en dirai rien. Je ne
dcrirai pas non plus ces exercices militaires, image d'une guerre sans
rgle et sans frein qu'on appelle la Fantasia, o 1,200 Arabes, monts
sur de superbes coursiers, s'animant et poussant des cris sauvages comme
en un jour de bataille, dployrent tout ce qu'un homme peut possder de
vigueur, d'adresse et d'intelligence. Je ne parlerai mme pas de cette
admirable exhibition d'talons arabes dont chaque sujet excitait au
passage la plus vive admiration; car tout cela a t dit, et j'ai hte
d'arriver  mes reprsentations, dont les diffrents pisodes ne furent
pas, j'ose le dire, les moins intressants de cette immense fte. Je ne
citerai qu'un fait, parce qu'il m'a vivement frapp.

J'ai vu dans ces luttes hippiques, o hommes et chevaux, l'oeil en
feu, la bouche cumante, semblent dpasser en vitesse nos plus
puissantes locomotives; j'ai vu, dis-je, un cavalier montant un
magnifique cheval arabe, vaincre  la course, non-seulement tous les
chevaux de son cercle, mais distancer encore dans une course suprme
tous les chevaux vainqueurs. Ce cavalier avait douze ans et pouvait
passer sous son cheval sans se baisser[19].

Les courses durrent trois jours. Je devais donner mes reprsentations 
la fin du second et troisime.

Avant d'en parler, je dirai un mot du thtre d'Alger.

C'est une assez jolie salle dans le genre de celle des Varits  Paris,
et dcore avec assez de got. Elle est situe  l'extrmit de la rue
Bab-Azoum, sur la place qui porte ce nom. L'extrieur en est monumental
et d'un aspect sduisant; la faade surtout est d'une grande lgance de
style.

En voyant cet immense difice, on pourrait croire qu'il renferme une
vaste salle. Il n'en est rien. L'architecte a tout sacrifi aux
exigences de l'ordre public et de la circulation. Les escaliers, les
couloirs et le foyer occupent un aussi grand espace que la salle
entire. Peut-tre cet artiste a-t-il pris en considration le nombre
des amateurs de spectacle qui est assez restreint  Alger, et a-t-il
pens qu'une petite salle offrirait aux artistes une plus grande chance
de succs.

Le 28 octobre, jour convenu pour la premire de mes reprsentations
devant les Arabes, j'tais de bonne heure  mon poste, et je pus jouir
du spectacle de leur entre dans le thtre.

Chaque goum, rang par compagnie, fut introduit sparment et conduit
dans un ordre parfait aux places qui lui taient assignes d'avance.
Ensuite vint le tour des chefs, qui se placrent avec tout le calme que
comporte leur caractre.

Leur installation fut assez longue  oprer, car ces hommes de la nature
ne pouvaient pas comprendre qu'on s'embott ainsi, cte  cte, pour
assister  un spectacle, et nos siges si confortables, loin de leur
sembler tels, les gnaient singulirement. Je les vis se remuer pendant
longtemps et chercher  replier sous eux leurs jambes,  la faon des
tailleurs europens.

Le marchal Randon, sa famille et son tat-major occupaient deux loges
d'avant-scne,  droite du thtre. Le Prfet et quelques-unes des
autorits civiles taient vis--vis dans deux autres loges.

Le Maire s'tait plac prs des stalles de balcon. M. le colonel de
Neveu tait partout: c'tait l'organisateur de la fte.

Les Cads, les Aghas, les Bach-Aghas, et autres Arabes titrs eurent les
honneurs de la salle: ils occuprent les stalles d'orchestre et de
balcon.

Au milieu d'eux taient quelques officiers privilgis, et enfin des
interprtes se mlrent de tous cts aux spectateurs pour leur traduire
mes paroles.

On m'a rapport aussi que des curieux qui n'avaient pu obtenir des
billets d'entre, avaient pris le burnous arabe et, la tte ceinte de la
corde de poil de chameau, s'taient faufils parmi leurs nouveaux
co-religionnaires.

C'tait vraiment un coup-d'oeil non moins curieux qu'admirable que
cette trange composition de spectateurs.

Le balcon, surtout, prsentait un aspect aussi beau qu'imposant. Une
soixantaine de chefs Arabes, revtus de leurs manteaux rouges (indice de
leur soumission  la France), sur lesquels brillaient une ou plusieurs
dcorations, se tenaient avec une majestueuse dignit, attendant
gravement ma reprsentation.

J'ai jou devant de brillantes assembles, mais jamais devant aucune qui
m'ait aussi vivement impressionn; toutefois cette impression que je
ressentis au lever du rideau, loin de me paralyser, m'inspira au
contraire une vive sympathie pour des spectateurs dont les physionomies
semblaient si bien prpares  accepter les prestiges qui leur avaient
t annoncs. Ds mon entre en scne, je me sentis tout  l'aise et
comme joyeux du spectacle que j'allais me donner.

J'avais bien un peu, je l'avoue, l'envie de rire et de moi et de mon
assistance, car je me prsentais la baguette  la main avec toute la
gravit d'un vritable sorcier. Je n'y cdai pas. Il ne s'agissait plus
ici de distraire et de rcrer un public curieux et bienveillant; il
fallait frapper juste et fort sur des imaginations grossires et sur des
esprits prvenus, car je jouais le rle de Marabout franais.

Compares aux simples tours de leurs prtendus sorciers, mes expriences
devaient tre pour les Arabes de vritables miracles.

Je commenai ma sance au milieu du silence le plus profond, je dirais
presque le plus religieux, et l'attention des spectateurs tait telle,
qu'ils paraissaient comme ptrifis sur place. Leurs doigts seuls,
agits d'un mouvement nerveux, faisaient glisser rapidement les grains
de leurs chapelets, pendant qu'ils invoquaient sans doute la protection
du Trs-Haut.

Cet tat apathique de mes spectateurs ne me satisfaisait pas; je n'tais
pas venu en Algrie pour visiter un salon de figures de cire; je voulais
autour de moi du mouvement, de l'animation, de l'existence enfin.

Je changeai de batterie. Au lieu de gnraliser mes interpellations, je
m'adressai plus particulirement  quelques-uns d'entre les Arabes, je
les stimulai par mes paroles et surtout par mes actions. L'tonnement
fit place alors  un sentiment plus expressif, qui se traduisit bientt
par de bruyants clats.

Ce fut surtout lorsque je fis sortir des boulets de canon d'un chapeau,
que mes spectateurs, quittant leur gravit, exprimrent leur joyeuse
admiration par les gestes les plus bizarres et les plus nergiques.

Vinrent ensuite, accueillis avec le mme succs, la _Corbeille de
fleurs_, paraissant instantanment au milieu d'un foulard; la _Corne
d'abondance_, fournissant une multitude d'objets que je distribuai, sans
pouvoir cependant satisfaire aux nombreuses demandes faites de toutes
parts, et plus encore par ceux mmes qui avaient dj les mains pleines;
les _pices de cinq francs_, envoyes  travers la salle dans un coffre
de cristal suspendu au milieu des spectateurs.

Il est un tour que j'eusse bien dsir faire, c'tait celui de _ma
bouteille inpuisable_, si apprcie des Parisiens et des ouvriers de
Manchester. Je ne pouvais le faire figurer dans cette sance, car, on le
sait, les sectateurs de Mahomet ne boivent aucune liqueur fermente, du
moins en public. Je le remplaai avec assez d'avantage par le suivant.

Je pris une coupe en argent, de celles qu'on appelle _bols de punch_
dans les cafs de Paris. J'en dvissai le pied, et, passant ma baguette
au travers, je montrai que ce vase ne contenait rien; puis, ayant
rajust les deux parties, j'allai au milieu du parterre; et l,  mon
commandement, le bol fut _magiquement_ rempli de drages qui furent
trouves excellentes.

Les bonbons puiss, je renversai le vase et je proposai de l'emplir de
trs bon caf,  l'aide d'une simple conjuration...... Et passant
gravement par trois fois ma main sur le vase, une vapeur paisse en
sortit  l'instant et annona la prsence du prcieux liquide. Le bol
tait plein de caf bouillant; je le versai aussitt dans des tasses et
je l'offris  mes spectateurs bahis.

Les premires tasses ne furent acceptes, pour ainsi dire, qu' corps
dfendant. Aucun Arabe ne voulut d'abord tremper ses lvres dans un
breuvage qu'il croyait sorti de l'officine du Diable; mais, sduits
insensiblement par le parfum de leur liqueur favorite, autant que
pousss par les sollicitations des interprtes, quelques-uns des plus
hardis se dcidrent  goter le liquide magique, et bientt tous
suivirent leur exemple.

Le vase, rapidement vid, fut non moins rapidement rempli  diffrentes
reprises, et comme l'aurait fait ma _bouteille inpuisable_, il satisfit
 toutes les demandes; on le remporta mme encore plein.

Cependant il ne me suffisait pas d'amuser mes spectateurs, il fallait
aussi, pour remplir le but de ma mission, les tonner, les
impressionner, les effrayer mme par l'apparence d'un pouvoir
surnaturel.

Mes batteries taient dresses en consquence: j'avais gard pour la fin
de la sance trois trucs qui devaient achever d'tablir ma rputation de
sorcier.

Beaucoup de lecteurs se rappelleront avoir vu dans mes reprsentations
un coffre petit, mais de solide construction, qui, remis entre les mains
des spectateurs, devenait lourd ou lger  mon commandement. Un enfant
pouvait le soulever sans peine, ou bien l'homme le plus robuste ne
pouvait le bouger de place.

Revtu de cette fable, ce tour faisait dj beaucoup d'effet. J'en
augmentai considrablement l'action en lui donnant une autre _mise en
scne_.

Je m'avanai, mon coffre  la main, jusqu'au milieu d'un praticable qui
communiquait de la scne au parterre. L, m'adressant aux Arabes:

--D'aprs ce que vous venez de voir, leur dis-je, vous devez m'attribuer
un pouvoir surnaturel; vous avez raison. Je vais vous donner une
nouvelle preuve de ma puissance merveilleuse en vous montrant que je
puis enlever toute sa force  l'homme le plus robuste, et la lui rendre
 ma volont. Que celui qui se croit assez fort pour subir cette preuve
s'approche de moi. (Je parlais doucement afin de donner le temps aux
interprtes de traduire mes paroles.)

Un Arabe d'une taille moyenne, mais bien pris de corps, sec et nerveux,
comme le sont les hercules Arabes, monta avec assez de confiance prs de
moi.

--Es-tu bien fort, lui dis-je, en le toisant des pieds  la tte?

--Oui, fit-il d'un air d'insouciance.

--Es-tu sr de rester toujours ainsi?

--Toujours.

--Tu te trompes, car en un instant, je vais t'enlever tes forces et te
rendre aussi faible qu'un enfant.

L'Arabe sourit ddaigneusement en signe d'incrdulit.

--Tiens, continuai-je, enlve ce coffre.

L'Arabe se baissa, souleva la bote et me dit froidement: N'est-ce que
cela?

--Attends..... rpondis-je.....

Alors, avec toute la gravit que m'imposait mon rle, je fis du bras un
geste imposant, et prononai solennellement ces paroles:

--Te voil plus faible qu'une femme; essaye maintenant de lever cette
bote.

L'hercule, sans s'inquiter de ma conjuration, saisit une seconde fois
le coffret par la poigne, et donne une vigoureuse secousse pour
l'enlever; mais cette fois, le coffre rsiste, et, en dpit des plus
vigoureuses attaques, reste dans la plus complte immobilit.

L'Arabe puise en vain sur le malheureux coffret une force qui et pu
soulever un poids norme, jusqu' ce qu'enfin puis, haletant, rouge
de dpit, il s'arrte, devient pensif, et semble commencer  comprendre
l'influence de la magie.

Il est prs de se retirer; mais se retirer, c'est s'avouer vaincu, c'est
reconnatre sa faiblesse, c'est n'tre plus qu'un enfant, lui dont on
respecte la vigueur musculaire. Cette pense le rend presque furieux.

Puisant de nouvelles forces dans les encouragements que ses amis lui
adressent du geste et de la voix, il promne sur eux un regard semblant
leur dire: vous allez voir ce que peut un enfant du dsert.

Il se baisse de nouveau vers le coffre; ses mains nerveuses s'enlacent
dans la poigne, et ses jambes places de chaque ct comme deux
colonnes de bronze, serviront d'appui  l'effort suprme qu'il va
tenter. Nul doute que sous cette puissante action la bote ne vole en
clats.

O prodige! cet Hercule tout  l'heure si puissant et si fier, courbe
maintenant la tte; ses bras rivs au coffre cherchent dans une violente
contraction musculaire  se rapprocher de sa poitrine; ses jambes
flchissent, il tombe  genoux en poussant un cri de douleur.

Une secousse lectrique, produite par un appareil d'induction, venait, 
un signal donn par moi, d'tre envoye du fond de la scne  la poigne
du coffre. De l les contorsions du pauvre Arabe.

Faire prolonger cette commotion et t de la barbarie.

Je fis un second signal et le courant lectrique fut aussitt
interrompu. Mon athlte dgag de ce lien terrible, lve les mains
au-dessus de sa tte:

--Allah! Allah! s'crie-t-il plein d'effroi, puis s'enveloppant vivement
dans les plis de son burnous, comme pour cacher sa honte, il se
prcipite  travers les rangs des spectateurs et gagne la porte de la
salle.

A l'exception des loges d'avant-scne[20] et des spectateurs
privilgis, qui paraissaient prendre un grand plaisir  cette
exprience, mon auditoire tait devenu grave et srieux, et j'entendais
les mots _Chitan_, _Djenoun_ (Satan, Gnie) circuler sourdement parmi
ces hommes crdules, qui, tout en me regardant, semblaient s'tonner de
ce que je ne possdais aucun des caractres physiques que l'on prte 
l'ange des tnbres.

Je laissai quelques instants mon public se remettre de l'motion
produite par mon exprience et par la fuite de l'hercule Arabe.

       *       *       *       *       *

Un des moyens employs par les Marabouts pour se grandir aux yeux des
Arabes et tablir leur domination, c'tait de faire croire  leur
invulnrabilit.

L'un d'eux entre autres faisait charger un fusil qu'on devait tirer sur
lui  une courte distance. Mais en vain la pierre lanait-elle des
tincelles; le Marabout prononait quelques paroles cabalistiques, et le
coup ne partait pas.

Le mystre tait bien simple: l'arme ne partait pas parce que le
Marabout en avait habilement bouch la lumire.

Le Colonel de Neveu m'avait fait comprendre l'importance de discrditer
un tel miracle en lui opposant un tour de prestidigitation qui lui ft
suprieur. J'avais mon affaire pour cela.

J'annonai aux Arabes que je possdais un talisman pour me rendre
invulnrable, et que je dfiais le meilleur tireur de l'Algrie de
m'atteindre.

J'avais  peine termin ces mots, qu'un Arabe qui s'tait fait remarquer
depuis le commencement de la sance par l'attention qu'il prtait  mes
expriences, enjamba quatre ranges de stalles, et ddaignant de passer
par le praticable, traversa l'orchestre en bousculant fltes,
clarinettes et violons, escalada la scne, non sans se brler  la
rampe, et une fois arriv me dit en franais:

--Moi, je veux te tuer.

Un immense clat de rire accueillit et la pittoresque ascension de
l'Arabe et ses intentions meurtrires, en mme temps qu'un interprte,
qui se trouvait peu loign de moi, me faisait connatre que j'avais
affaire  un Marabout.

--Toi, tu veux me tuer, lui dis-je en imitant le son de sa voix et son
accent, eh bien! moi je te rponds que, si sorcier que tu sois, je le
serai encore plus que toi, et que tu ne me tueras pas.

Je tenais en ce moment un pistolet d'aron  la main; je le lui
prsentai.

--Tiens, prends cette arme, assure-toi qu'elle n'a subi aucune
prparation.

L'Arabe souffla plusieurs fois par le canon, puis par la chemine, en
recevant l'air sur sa main, pour s'assurer qu'il y avait bien
communication de l'une  l'autre, et aprs avoir examin l'arme dans
tous ses dtails:

--Le pistolet est bon, dit-il, et je te tuerai.

--Puisque tu y tiens, et pour plus de sret, mets double charge de
poudre et une bourre par dessus.

--C'est fait.

--Voici maintenant une balle de plomb; marque-la avec un couteau, afin
de pouvoir la reconnatre, et mets-la dans le pistolet en la recouvrant
d'une seconde bourre.

--C'est fait.

--Tu es bien sr maintenant que ton arme est charge et que le coup
partira. Dis-moi, n'prouves-tu aucune peine, aucun scrupule  me tuer
ainsi, quoique je t'y autorise?

--Non, puisque je veux te tuer, rpta froidement l'Arabe.

Sans rpliquer, je piquai une pomme sur la pointe d'un couteau, et me
plaant  quelques pas du Marabout, je lui commandai de faire feu.

--Vise droit au coeur, lui criai-je.

Mon adversaire ajusta aussitt sans marquer la moindre hsitation.

Le coup partit, et le projectile vint se planter au milieu de la pomme.

J'apportai le talisman  l'Arabe qui reconnut la balle marque par lui.

Je ne saurais dire si cette fois la stupfaction fut plus grande que
dans le tour prcdent; ce que je pus constater, c'est que mes
spectateurs ahuris, en quelque sorte, par la surprise et l'effroi, se
regardaient en silence et semblaient se dire dans un muet langage: o
diable nous sommes-nous fourrs?

Bientt une scne plaisante vint drider grand nombre de physionomies.
Le Marabout, quelque stupfait qu'il ft de sa dfaite, n'avait point
perdu la tte; profitant du moment o il me rendait le le pistolet, il
s'empara de la pomme, la mit immdiatement dans sa ceinture, et ne
voulut  aucun prix me la rendre, persuad qu'il tait sans doute
d'avoir l un incomparable talisman.

Pour le dernier tour de ma sance, j'avais besoin du concours d'un
Arabe.

A la sollicitation de quelques interprtes, un jeune Maure d'une
vingtaine d'annes, grand, bien fait et revtu d'un riche costume,
consentit  monter sur le thtre. Plus hardi ou plus civilis sans
doute que ses camarades de la plaine, il s'avana rsolument prs de
moi.

Je le fis approcher de la table qui tait au milieu de la scne, et lui
montrai ainsi qu'aux autres spectateurs qu'elle tait mince et
parfaitement isole. Aprs quoi, et sans autre prambule, je lui dis de
monter dessus, et je le couvris d'un norme gobelet d'toffe ouvert par
le haut.

Attirant alors ce gobelet et son contenu sur une planche, dont mon
domestique et moi, nous tenions les deux extrmits, nous nous avanons
jusqu' la rampe avec notre lourd fardeau et nous renversons le tout....
L'Arabe avait disparu; le gobelet tait entirement vide!

Alors commena un spectacle que je n'oublierai jamais.

Les Arabes avaient t tellement impressionns par ce dernier tour, que,
pousss par une terreur indicible, ils se lvent dans toutes les parties
de la salle, et se livrent instantanment aux volutions d'un
sauve-qui-peut gnral. La foule est surtout compacte et anime aux
portes du balcon, et l'on peut juger,  la vivacit des mouvements et au
trouble des grands dignitaires, qu'ils sont les premiers  quitter la
salle.

Vainement l'un d'eux, le _Cad_ des _Beni-Salah_, plus courageux que ses
collgues, cherche  les retenir par ces paroles:

Arrtez! arrtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l'un de nos
coreligionnaires; il faut absolument savoir ce qu'il est devenu, ce
qu'on en a fait. Arrtez!... arrtez!

Bast! les coreligionnaires n'en fuient que de plus belle, et bientt le
courageux Cad, entran lui-mme par l'exemple, suit le torrent des
fuyards.

Ils ignoraient ce qui les attendait  la porte du thtre. A peine
avaient-ils descendu les degrs du pristyle qu'ils se trouvrent face 
face avec le _Maure ressuscit_.

Le premier mouvement d'effroi pass, on entoure notre homme, on le tte,
on l'interroge; mais, ennuy de ces questions multiplies, il ne trouve
rien de mieux que de se sauver  toutes jambes.

Le lendemain, la deuxime reprsentation eut lieu et produisit  peu de
chose prs les mmes effets que la premire.

Le coup tait port; ds lors les interprtes et tous ceux qui
approchrent les Arabes reurent l'ordre de travailler  leur faire
comprendre que mes prtendus miracles n'taient que le rsultat d'une
adresse, inspire et guide par un art qu'on nomme _prestidigitation_,
et auquel la sorcellerie est tout  fait trangre.

Les Arabes se rendirent sans doute  ce raisonnement, car je n'eus par
la suite qu' me louer des relations amicales qui s'tablirent entre eux
et moi. Chaque fois qu'un chef me rencontrait, il ne manquait pas de
venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu'on va le
voir, ces hommes que j'avais tant effrays, devenus mes amis, me
donnrent un prcieux tmoignage de leur estime, et je puis le dire
aussi, de leur admiration, car c'est leur propre expression.

       *       *       *       *       *

Trois jours s'taient couls depuis ma dernire reprsentation, lorsque
je reus dans la matine une missive du Gouverneur, qui me recommandait
de me rendre  midi prcis, _heure militaire_.

Je n'eus garde de manquer  ce rendez-vous formel, et le dernier coup de
midi sonnait encore  l'horloge de la mosque voisine, que je me faisais
annoncer au Palais. Un officier d'tat-major se prsenta aussitt.

--Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il avec un air
quasi-mystrieux, je suis charg de vous conduire.

Je suivis mon conducteur, et au bout d'une galerie que nous venions de
traverser, la porte d'un magnifique salon s'tant ouverte, un trange
tableau s'offrit  mes regards. Une trentaine des plus importants chefs
arabes taient debout symtriquement rangs en cercle dans
l'appartement, de sorte qu'en entrant je me trouvai naturellement au
milieu d'eux.

--_Salam alikoum_ (que le salut soit sur toi)! firent-ils tous d'une
voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur coeur,
selon l'usage arabe.

Je rpondis d'abord  ce salut par une lgre inclinaison de tte et de
corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Franais, et ensuite
par quelques poignes de main, en commenant par ceux des chefs avec
lesquels j'avais eu l'occasion de faire connaissance.

En tte se trouvait le Bach-Agha-Bou-Allem, le Rotschild africain, dans
la tente duquel j'tais all prendre le caf, dans le camp que les
Arabes avaient form prs de l'hippodrome pour le temps des courses.

Venait ensuite le Cad Assa,  la jambe de bois, qui m'avait galement
offert le chibouk et le caf, au mme campement. Ce chef n'entend pas un
mot de franais, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon
ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j'avais li
connaissance, ce dernier put me raconter en sa prsence, sans qu'il se
doutt qu'on parlait de lui, l'histoire de sa jambe de bois.

--Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracasse dans une affaire
contre les Franais, dut  l'agilit de son cheval d'chapper  l'ennemi
vainqueur; une fois en lieu de sret, il s'tait lui-mme coup la
jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage nergie, il avait ensuite
plong dans un vase rempli de poix bouillante l'extrmit de ce membre
ainsi mutil, afin d'en arrter l'hmorrhagie.

Voulant rendre les salutations que j'avais reues, je fis le tour du
groupe, adressant  chacun un bonjour de forme varie. Mais ma besogne,
car c'en tait une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut
considrablement abrge; les rangs s'taient claircis  mon approche;
bon nombre des assistants ne s'taient pas senti le courage de toucher
la main de celui qu'ils avaient pris srieusement pour un sorcier ou
pour le Diable en personne.

Quoi qu'il en ft, cet incident ne troubla en aucune faon la crmonie;
on rit un peu de la pusillanimit des fuyards, puis chacun reprit cette
gravit qui est l'tat normal de la physionomie arabe.

Alors le plus g de l'assemble s'avana vers moi et droula une norme
pancarte. C'tait une adresse crite en vers, vrai chef-d'oeuvre de
calligraphie indigne, qui tait enrichie de gracieuses arabesques
excutes  la main.

Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixante-dix ans, lut sans
lunettes,  haute, mais inintelligible voix, pour moi du moins qui ne
connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de posie
musulmane.

Sa lecture termine, l'orateur tira de sa ceinture le cachet de sa tribu
et l'apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et
dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent
t apposs, mon vieil interlocuteur prit le papier, s'assura si les
empreintes taient parfaitement sches, fit un rouleau, et, me le
prsentant, me dit en franais et d'un ton profondment pntr:

--A un marchand on donne de l'or;  un guerrier on offre des armes; 
toi, Robert-Houdin, nous te prsentons un tmoignage de notre admiration
que tu pourras lguer  tes enfants. Et traduisant un vers qu'il venait
de me lire en langue arabe, il ajouta:

--Pardonne-nous de te prsenter si peu, mais convient-il d'offrir la
nacre  celui qui possde la perle?

J'avoue bien franchement que de ma vie je n'prouvai une aussi douce
motion; jamais aucun bravo, aucune marque d'approbation ne me porta si
vivement au coeur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai
pour essuyer furtivement une larme d'attendrissement.

Ces dtails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie,
mais je n'ai pu me rsigner  les passer sous silence; que le lecteur
veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de moeurs.

Je dclare, du reste, qu'il ne m'est jamais entr dans l'esprit de me
trouver digne d'loges aussi vivement potiss. Et pourtant je ne puis
m'empcher d'tre aussi flatt que reconnaissant de cet hommage, et de
le regarder comme le plus prcieux souvenir de ma vie d'artiste.

Cette dclaration termine, je vais donner la traduction de l'adresse,
telle qu'elle a t faite par le calligraphe arabe lui-mme:

     Hommage offert  Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, 
     la suite de ses sances donnes  Alger, les 28 et 29 octobre 1856.

    GLOIRE A DIEU

     qui enseigne ce que l'on ignore, qui rend sensibles les trsors de
     la pense par les fleurs de l'loquence et les signes de
     l'criture.

Le destin aux gnreuses mains, du milieu des clairs et du
     tonnerre, a fait tomber d'en haut, comme une pluie forte et
     bienfaisante, la merveille du moment et du sicle, celui qui
     cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le
     _sid_ Robert-Houdin.

Notre temps n'a vu personne qui lui soit comparable. L'clat de
     son talent surpasse ce que les ges passs ont produit de plus
     brillant. Parce qu'il l'a possd, son sicle est le plus illustre.

Il a su remuer nos coeurs, tonner nos esprits, en nous montrant
     les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux
     n'avaient jamais t fascins par de tels prodiges. Ce qu'il
     accomplit ne saurait se dcrire, nous lui devons notre
     reconnaissance pour tout ce dont il a dlect nos regards et nos
     esprits; aussi notre amiti pour lui s'est-elle enracine dans nos
     coeurs comme une pluie parfume, et nos poitrines
     l'enveloppent-elles prcieusement.

Nous essayerions vainement d'lever nos louanges  la hauteur de
     son mrite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui
     rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fcondera la terre,
     tant que la lune clairera les nuits, tant que les nuages viendront
     temprer l'ardeur du soleil.

Ecrit par l'esclave de Dieu,

ALI-BEN-EL-HADJI MOUA.

     Pardonne-nous de te prsenter si peu, etc... Suivent les
     signatures et les cachets des chefs de tribus.

Au sortir de cette crmonie et aprs que les Arabes nous eurent
quitts, le Marchal-Gouverneur, que je n'avais pas vu depuis mes
reprsentations, voulant me donner une ide de l'effet qu'elles avaient
produit sur l'esprit des indignes, me cita le trait suivant:

Un chef Kabyle, venu  Alger pour faire sa soumission, avait t conduit
 ma premire reprsentation.

Le lendemain, de trs bonne heure, il se rend au palais et demande 
parler au Gouverneur.

--Je viens, dit-il au Marchal, te demander l'autorisation de retourner
tout de suite dans ma tribu.

--Tu dois savoir, rpond le Gouverneur, que les formalits ne sont pas
encore remplies, et que tes papiers ne seront en rgle que dans trois
jours; tu resteras donc jusqu' cette poque.

--Allah est grand, dit l'Arabe, et s'il lui plat, je partirai avant; tu
ne me retiendras pas.

--Tu ne partiras pas si je le dfends, j'en suis certain; mais, dis-moi,
pourquoi es-tu si press de t'en aller?

--Aprs ce que j'ai vu hier, je ne veux pas rester  Alger; il
m'arriverait malheur.

--Est-ce que tu as pris ces miracles au srieux?

Le Kabyle regarda le Marchal d'un air d'tonnement, et sans rpondre
directement  la question qui lui tait faite:

--Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il,
envoie ton marabout franais chez les plus rebelles, et avant quinze
jours, il te les amnera tous ici.

Le Kabyle ne partit pas, on parvint  calmer ses craintes; toutefois il
fut un de ceux qui, dans la crmonie qui venait d'avoir lieu, s'taient
loigns le plus  mon approche.

Un autre Arabe disait encore en sortant d'une de mes sances:

--Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts
pour nous tonner.

Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent trs
agrables. Jusqu'alors je n'avais pas t sans inquitude, et, bien que
je fusse certain d'avoir produit une vive impression dans mes sances,
j'tais enchant de savoir que le but de ma mission avait t rempli
selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la
France, le Marchal voulut bien m'assurer encore que mes reprsentations
en Algrie avaient produit les plus heureux rsultats sur l'esprit des
indignes.

       *       *       *       *       *

Quoique mes reprsentations fussent termines, je ne me pressai pas
cependant de rentrer en France. J'tais curieux d'assister,  mon tour,
 quelque scne d'escamotage excute par des Marabouts ou par d'autres
jongleurs indignes. J'avais promis en outre  plusieurs chefs Arabes
d'aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double
plaisir.

Il est peu de Franais qui, aprs un court sjour en Algrie, n'aient
entendu parler des Assaoua et de leurs merveilles. Les rcits qui
m'avaient t faits des exercices des sectaires de Sidi-Assa m'avaient
inspir le plus vif dsir de les voir excuter, et j'tais persuad que
tous leurs miracles ne devaient tre que des _trucs_ plus ou moins
ingnieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot.

Or, M. le colonel de Neveu m'avait promis de me faire assister  ce
spectacle; il me tint parole.

A un jour indiqu par le Mokaddem, prsident habituel de ces sortes de
runions, nous nous rendmes, en compagnie de quelques officiers
d'tat-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous
pntrmes par une porte basse dans la cour intrieure du btiment, o
devait avoir lieu la crmonie. Des lumires artistement colles sur les
parois des murs et des tapis tendus sur des dalles attendaient
l'arrive des frres. Un coussin tait destin au Mokaddem.

Chacun de nous se plaa de manire  ne pas gner les excutants. Nos
dames montrent aux galeries du premier tage, de sorte qu'elles se
trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premires
loges.

Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-mme cette sance,
en la copiant textuellement dans son intressant ouvrage _sur les Ordres
religieux chez les Musulmans en Algrie_:

Les Assaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientt
commencent leurs chants. Ce sont d'abord des prires lentes et graves
qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l'honneur
de Sidi-Mohammet-Ben-Assa, le fondateur de l'ordre; puis les frres et
le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la
cadence, en s'exaltant mutuellement d'une manire toujours croissante.

Aprs deux heures environ, les chants taient devenus des cris sauvages
et les gestes des frres avaient suivi la mme progression. Tout--coup,
quelques-uns se lvent et se placent sur une mme ligne en dansant et
prononant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de
leurs nergiques poumons, le nom sacr d'Allah. Ce mot qui dsigne la
Divinit, sortant de la bouche des Assaoua, semblait tre plutt un
rugissement froce qu'une invocation adresse  l'Etre suprme. Bientt
le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les
turbans tombent, laissent paratre  nu ces ttes rases qui ressemblent
 celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se droulent,
embarrassent les gestes et augmentent le dsordre.

Alors les Assaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les
mouvements de la bte. On dirait qu'ils n'agissent uniquement que par
l'effet d'une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu'ils
oublient qu'ils sont hommes.

Lorsque l'exaltation est  son comble, que la sueur ruisselle de tous
leurs corps, les Assaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le
Mokaddem leur pre, et lui demandent  manger; celui-ci distribue aux
uns des morceaux de verre qu'ils broient entre leurs dents;  d'autres,
il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont
soin de se cacher la tte sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de
ne pas laisser voir aux assistants qu'ils les rejettent. Ceux-ci mangent
des pines et des chardons; ceux-l passent leur langue sur un fer rouge
ou le prennent entre leurs mains sans se brler. L'un se frappe le bras
gauche avec la main droite; les chairs paraissent s'ouvrir, le sang
coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se
ferme, le sang a disparu. L'autre saute sur le tranchant d'un sabre que
deux hommes tiennent par les extrmits et ne se coupe pas les pieds.
Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents,
qu'ils mettent intrpidement dans leur bouche.

Je m'tais blotti derrire une colonne d'o je pouvais tout voir de trs
prs sans tre aperu. J'avais  coeur de n'tre point la dupe de ces
tours mystrieux; j'y prtai donc une attention trs soutenue.

Autant par les remarques que je fis sur le lieu mme de la scne que par
les recherches ultrieures auxquelles je me suis livr, je suis
maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des
miracles des Assaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop
longuement mon rcit, je renverrai le lecteur, curieux de ces dtails, 
la fin de cet ouvrage, au chapitre spcial que j'ai intitul: UN COURS
DE MIRACLES.

Je crois tre d'autant plus comptent pour donner ces explications, que
quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l'escamotage, et
que les autres ont pour base des phnomnes tirs des sciences
physiques.

Une fois instruit du secret des jongleries excutes par les Assaoua,
je pouvais me mettre en route pour l'intrieur de l'Afrique. Je partis
donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de
bureaux arabes, ses subordonns, et j'emmenai avec moi Mme
Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion.

Nous allions voir l'Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goter  son
couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; tudier par nous-mmes
les moeurs, les habitudes domestiques de l'Afrique; il y avait l
certes de quoi enflammer notre imagination. Et c'est  peine si je
songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer,
que le mois o nous nous rembarquerions pour la France, serait
prcisment un de ceux o la Mditerrane est le plus agite!

Parmi les Arabes qui m'avaient engag  les visiter,
Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D'jendel, m'avait fait des instances
si vives, que je me dcidai  commencer mes visites par lui.

Notre voyage d'Alger  Mdah fut tout prosaque; une diligence nous y
conduisit en deux jours.

A cela prs de l'intrt que nous inspira la vgtation toute
particulire du sol de l'Algrie, ainsi que le fameux col de la Mouzaa,
que nous traversmes au galop, les incidents du voyage furent les mmes
que sur les grandes routes de France. Les htels taient tenus par des
Franais; on y dnait  table d'hte avec le mme menu, le mme prix, le
mme service. Cette existence de commis-voyageur n'tait pas ce que nous
rvions en quittant Alger. Aussi fmes-nous enchants de mettre pied 
terre  Mdah; au-del la diligence ne suivait plus la mme direction
que nous.

Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Mdah, chez lequel je me
rendis, avait assist  mes reprsentations  Alger; je n'eus donc pas
besoin de lui prsenter la lettre de recommandation qui lui tait
adresse par M. de Neveu. Il me reut avec une affabilit qui, du reste,
est le propre de son caractre, et Mme Ritter, femme galement
gracieuse, voulut bien se joindre  son mari pour nous faire visiter la
ville. J'eus vraiment un grand regret d'tre forc de quitter ds le
lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hter
de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d'automne, qui
rendent les routes impraticables, et souvent mme trs dangereuses.

Le capitaine se rendit  mes dsirs. Il nous prta deux chevaux de son
curie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Cad qui
parlait trs bien franais.

Cet Arabe avait t pris tout jeune dans une tente, qu'Abdel-Kader avait
t forc d'abandonner dans une de ses nombreuses dfaites. Le
gouvernement avait mis l'enfant au collge Louis-le-Grand, o il avait
fait d'assez bonnes tudes. Mais toujours poursuivi par le souvenir du
ciel de l'Afrique et du couscoussou national, notre bachelier
s-sciences avait demand comme une grce la faveur de rentrer en
Algrie. Par gard pour son ducation, on l'avait nomm Cad d'une
petite tribu dont j'ai oubli le nom, mais qui se trouvait sur la route
que nous devions parcourir.

Mon guide, que j'appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient
pas non plus  la mmoire (ces noms arabes sont difficiles  retenir
pour quiconque n'a pas un peu vcu en Algrie), Mohammed, donc, tait
accompagn de quatre Arabes de sa tribu; deux d'entre eux taient
chargs du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous
servir de domestiques. Tous taient  cheval, et marchaient derrire
nous.

Nous partmes  huit heures du matin. Notre premire tape ne devait pas
tre longue, car Mohammed m'avait assur que, s'il plaisait  Dieu
(formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l'avenir),
nous arriverions chez lui pour djener. En effet, environ trois heures
aprs notre dpart, notre petite caravane arriva dans le modeste
douar[21] de Mohammed. Nous mmes pied  terre devant une maisonnette
entirement construite en branches d'arbres et dont la toiture tait 
peine de hauteur d'homme. C'tait le salon de rception du Cad.

La porte en tait ouverte; mon guide nous donna l'exemple en entrant le
premier et nous le suivmes. Un seul meuble ornait l'intrieur de ce
rduit: c'tait un petit escabeau de bois. Mme Robert-Houdin s'en fit
un sige. Mohammed et moi, nous nous assmes sur un tapis qu'un Arabe
venait d'tendre  nos pieds, et l'on ne tarda pas  servir le djener.
Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave
qu'il mditait, nous traita somptueusement et presque  la franaise. Un
potage au gras, des rtis de volaille, quelques ragots excellents que
je ne saurais dcrire, parce que je n'ai jamais fait de grandes tudes
dans l'art culinaire, et de la ptisserie que n'et certes pas dsavoue
Flix, furent successivement apports devant nous. On nous avait donn,
 ma femme et  moi, chose inoue chez un Arabe, un couteau, une
cuillre et une fourchette de fer.

Le repas avait t apport d'un gourbi[22] voisin o demeurait la mre
du Cad. Cette femme avait habit longtemps Alger, et elle y avait puis
les connaissances dont elle venait de nous donner un chantillon.

Quant  Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris
galement les usages de ses anctres; pour toute nourriture, il s'tait
remis aux dattes et au couscoussou,  moins qu'il n'et quelque convive,
ce qui tait fort rare.

Notre djener termin, notre hte nous conseilla de nous remettre en
route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour.
Nous suivmes son avis.

De Mdah  la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez
praticable; en sortant de chez lui, nous entrmes dans un pays inculte
et dsert, o l'on ne voyait d'autres traces de passage que celles que
nous laissions nous-mmes. Le soleil dardait ses plus brlants rayons
sur nos ttes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour
nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait trs pnible; nous
rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au
risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou.
Pour nous faire prendre patience, notre guide nous annonait que nous
ne tarderions pas  gagner un terrain moins accident, et nous
continuions notre route.

Il y avait environ deux heures que nous avions quitt notre premire
halte, lorsque Mohammed, qui avait lanc son cheval au galop, nous
quitta en nous criant qu'il allait revenir, et disparut derrire une
colline.

Nous ne revmes plus notre Cad.

J'ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait prfr
encourir une punition, plutt que de rendre visite  son rival.

Cette fuite nous mit, Mme Robert-Houdin et moi, dans une grande
inquitude, que nous nous communiqumes sans crainte d'tre compris par
nos guides.

Nous avions  redouter le mauvais exemple donn par Mohammed; les quatre
Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner  leur
tour? Que deviendrions-nous dans un pays o, lors mme que nous
rencontrerions quelqu'un, nous ne pourrions parvenir  nous en faire
comprendre?

Mais nous en fmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous
restrent fidles et furent mme trs polis et trs complaisants pendant
toute la route. Du reste, ainsi que nous l'avait annonc Mohammed, nous
gagnmes bientt un chemin qui nous conduisit directement  la demeure
de Bou-Allem.

Comparativement  la maison du cad, celle du Bach-Agha pouvait passer
pour une habitation princire, moins pourtant par l'aspect architectural
des btiments que pour leur tendue. Comme dans toutes les maisons
arabes, on n'y voyait extrieurement que des murs; toutes les fentres
donnaient sur les cours ou sur les jardins.

Bou-Allem et son fils, Agha lui-mme, avertis de notre arrive, vinrent
 notre rencontre et nous adressrent en arabe des compliments que je ne
compris pas, mais que je supposai tre dans la formule des salamalecs
usits chez eux en pareil cas, c'est--dire:

Soyez les bienvenus,  les invits de Dieu!

Telle tait du reste ma confiance, que quelques choses qu'ils nous
eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses.

Nous descendmes de cheval, et, sur l'invitation qui nous en fut faite,
nous nous assmes sur un banc de pierre o l'on ne tarda pas  nous
servir le caf. En Algrie, on fume et l'on prend du caf toute la
journe. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu'en
France, et que les tasses sont trs petites.

Bou-Allem, qui avait allum une pipe, me l'offrit. C'tait un honneur
qu'il me faisait, de fumer aprs lui; je n'eus garde de refuser, bien
que j'eusse autant aim qu'il en ft autrement.

Comme je l'ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre
mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m'tait difficile de causer
avec mes htes. Nanmoins, ils se montrrent extrmement joyeux de ma
visite; car,  chaque instant, ils me faisaient grand nombre de
protestations en mettant chaque fois la main sur leur coeur. Je
rpondais par les mmes signes, et je n'avais ainsi aucuns frais
d'imagination  faire pour soutenir la conversation.

Plus tard, cependant, pouss par un apptit dont je ne prvoyais pas la
prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main
sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai
 faire comprendre  Bou-Allem que nous avions besoin d'une nourriture
plus substantielle que ses compliments de civilit. L'intelligent Arabe
me comprit et donna des ordres pour qu'on htt le repas.

En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de
nous faire visiter ses appartements.

Nous montmes un petit escalier en pierre. Arrivs au premier tage,
notre conducteur ouvrit une porte dont l'entre offrait cette
particularit, que pour y passer, il fallait  la fois baisser la tte
et lever le pied. En d'autres termes, cette porte tait si basse, qu'un
homme d'une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et
comme le seuil en tait lev, il fallait enjamber pardessus.

Cette chambre devait tre le salon de rception du Bach-Agha. Les
murailles en taient couvertes d'arabesques rouges rehausses d'or, et
le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans,
revtus de riches toffes de soie, en formaient tout l'ameublement avec
une petite table en acajou, sur laquelle taient tals des pipes, des
tasses  caf en porcelaine, et quelques autres objets  l'usage
particulier des Musulmans.

Bou-Allem y prit un flacon rempli d'eau de rose, et nous en versa dans
les mains. Le parfum tait dlicat. Malheureusement notre hte tenait 
faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu'il faisait
de nous, il usa le reste du flacon  nous asperger littralement de la
tte jusqu'aux pieds.

Me tournant vers Mme Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une
imperceptible grimace: J'aime le parfum, mais jusqu' un certain point;
car nous empestions  force de sentir bon.

Nous visitmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement
dcores que la premire et dans l'une desquelles se trouvait un norme
divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c'tait l qu'il couchait.

Ces dtails eussent t trs intressants dans tout autre moment, mais
nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: _Ventre affam n'a ni
yeux ni oreilles_. J'tais tout prt  recommencer ma fameuse phrase
mime, lorsqu'en passant dans une petite pice qui n'avait pour tout
ameublement qu'un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche,
indiqua avec le doigt qu'on allait y mettre quelque chose et nous fit
ainsi comprendre que nous tions dans la salle  manger. Je mis la main
sur mon coeur pour exprimer le plaisir que j'en prouvais.

Sur l'invitation de Bou-Allem, nous nous assmes sur le tapis, autour
d'un large plateau qu'on y avait dpos en guise de table.

Une fois installs, deux Arabes se prsentrent pour nous servir.

En France, les domestiques servent la tte dcouverte; en Algrie, ils
gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils
laissent leurs chaussures  la porte de l'appartement et servent
nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n'y a de
diffrence que des pieds  la tte.

Nous tions seuls attabls avec Bou-Allem. Le fils n'avait pas l'honneur
de dner avec son pre, qui mangeait presque toujours seul.

On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose
qui ressemblait  du potage  la citrouille. J'aime assez ce mets.

--Quelle heureuse ide, dis-je  ma femme! Bou-Allem a devin mes gots;
comme je vais faire honneur  son cuisinier!

Notre hte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous
prsentant  chacun une rustique cuillre de bois, il nous engagea 
suivre son exemple, et plongea son arme jusqu'au manche dans la gamelle.
Nous l'imitmes.

Pour mon compte, je sortis bientt une norme cuillere, que je portai
avec empressement  ma bouche; mais  peine l'eus-je got:

--Pouah! m'criai-je en faisant une horrible grimace, qu'est-ce cela?
J'ai la bouche en feu!

Mme Robert-Houdin arrta une cuillere qu'elle tenait prs de ses
lvres, puis, soit apptit, soit curiosit, elle voulut s'assurer par
elle-mme du got de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda
pas  joindre son concert au mien en toussant  perdre haleine. C'tait
une soupe au piment.

Tout en paraissant contrari de ce contre-temps, notre hte avalait sans
sourciller d'normes cuilleres du potage, et chaque fois il tendait
les bras d'un air de batitude qui semblait nous dire: C'est pourtant
bien bon!

On desservit la soupire presque vide.

--Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu'on venait
de mettre devant nous.

Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de
cette langue, n'tait pas fch de nous montrer son rudition.

Ce fameux plat tait une sorte de ragot qui semblait avoir quelque
analogie avec un haricot de mouton. Quand j'tais  Belleville, c'tait
le plat chef-d'oeuvre de Mme Auguste, et je lui faisais toujours un
trs bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinire, je me
prparai  fondre sur le ragot; mais je cherchai vainement autour de
moi une fourchette, un couteau, ou mme la cuillre de bois qu'on nous
avait donne pour le potage.

Bou-Allem me sortit d'embarras. Il me montra, en puisant lui-mme dans
le plat avec ses doigts, que la fourchette tait un instrument tout 
fait inutile.

Comme la faim nous pressait, nous passmes pardessus certaine
rpugnance, et ma femme,  mon exemple, pcha dlicatement un petit
morceau de mouton. La sauce en tait encore fortement pice. Toutefois,
en mangeant trs peu de viande et beaucoup d'un mauvais petit pain sans
levain qu'on nous avait servi,

    Nous pmes adoucir la force du poison.

Pour tre agrable  notre hte, j'eus le malheur de lui rpter le mot
espagnol qu'il m'avait appris. Ce compliment, qu'il croyait sincre, lui
fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os
garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les
offrit galamment  Mme Robert-Houdin.

Je prvins une seconde dition de cette politesse en puisant moi-mme
dans le ragot.

Je me demandais comment ma femme arriverait  se dbarrasser de ce
singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne
l'eusse pens. Bou-Allem ayant tourn la tte pour donner des ordres, le
morceau de viande fut remis dans le plat avec une tonnante subtilit,
et nous emes bien envie de rire, lorsque notre hte, qui ne se doutait
de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte.

Nous accueillmes avec une grande satisfaction un poulet rti que l'on
nous servit aprs le ragot; je me chargeai de le dcouper, autrement
dit, de le dpecer avec mes doigts, et je le fis assez dlicatement.
Nous le trouvmes tellement de notre got qu'il n'en resta pas la
moindre bribe.

Vinrent successivement d'autres mets, auxquels nous gotmes avec
prcaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai
dtestable. Enfin, des friandises terminrent le repas.

Nous avions les mains dans un triste tat. Un Arabe nous apporta 
chacun une cuvette et du savon pour nous laver.

Bou-Allem, aprs avoir galement termin cette opration et s'tre de
plus lav la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon,
en prit plein sa main et s'en rina la bouche. C'est du reste la seule
liqueur qui fut prsente sur la table[23].

Aprs le dner, nous nous dirigemes vers un autre corps de logis, et,
chemin faisant, nous fmes rejoints par un Arabe que Bou-Allem avait
envoy chercher.

Cet homme avait t longtemps domestique  Alger; il parlait trs-bien
le franais et devait nous servir d'interprte.

Nous entrmes dans une petite pice fort proprement dcore, dans
laquelle il y avait deux divans.

Voici, nous dit notre hte, la chambre rserve pour les trangers de
distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n'es pas
fatigu, je te demanderai la permission de te prsenter quelques
notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir.

--Fais-les venir, dis-je, aprs avoir consult Mme Robert-Houdin,
nous les recevrons avec plaisir.

L'interprte sortit et ramena bientt une douzaine de vieillards, parmi
lesquels se trouvaient un Marabout et plusieurs _talebs_ (savants).

Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande dfrence.

On s'assit en rond sur le tapis et l'on entama sur mes sances d'Alger
une conversation trs anime. Cette sorte de Socit savante discutait
sur la possibilit des prodiges raconts par le chef de la tribu, qui
prenait un plaisir extrme  dpeindre ses impressions et celles de ses
coreligionnaires  la vue des _miracles_ que j'avais excuts.

Chacun prtait une grande attention  ces rcits et me regardait avec
une sorte de vnration. Le Marabout seul se montrait trs sceptique, et
prtendait que les spectateurs avaient t dupes de ce qu'il appelait
une vision.

Dans l'intrt de ma rputation de sorcier franais, je dus faire devant
l'incrdule quelques tours d'adresse comme spcimen de ceux de ma
sance. J'eus le plaisir d'merveiller mon auditoire; mais le Marabout
continuait de me faire une opposition systmatique dont ses voisins
taient visiblement ennuys. Le pauvre homme ne s'attendait gure au
tour que je lui mnageais.

Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chane
pendait au dehors.

Je crois avoir dj fait part au lecteur d'un certain talent de socit
que je possde, et qui consiste  enlever une montre, une pingle, un
portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont t
maintes fois les victimes.

Je suis heureusement n avec un coeur droit et honnte, sans cela ce
genre de talent et pu me conduire fort loin. Lorsque dans l'intimit la
fantaisie me poussait  cette espiglerie, je la faisais tourner au
profit d'un tour d'escamotage, ou bien encore j'attendais que mon ami
et pris cong de moi et je le rappelais: Tenez, lui disais-je en lui
prsentant l'objet drob, que ceci vous serve de leon pour vous mettre
en garde contre l'adresse de gens moins honntes que moi.

Mais revenons  notre Marabout. Je lui avais enlev sa montre en passant
prs de lui, et j'avais fait glisser  sa place une pice de cinq
francs.

Pour dtourner les soupons, et en attendant que j'utilisasse mon
larcin, j'improvisai un tour. Aprs avoir escamot le chapelet de
Bou-Allem, qu'il portait sur lui, je le fis passer dans une des
nombreuses babouches laisses, selon l'usage, au seuil de la porte, par
tous les assistants. Cette chaussure se trouva remplie de pices de
monnaie, et, pour terminer cette petite scne d'une manire comique, je
fis sortir des pices de cinq francs du nez de tous les spectateurs.
Chacun d'eux prenait tant de plaisir  cet exercice que c'tait  n'en
plus finir: _Douros_, _douros_[24] me disaient-ils en se tirant le nez.
Je me prtais volontiers  leurs dsirs et les _douros_ sortaient  mon
commandement.

La joie tait si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre;
cette grosse joie de la part des mahomtans valait pour moi des
applaudissements frntiques.

J'avais affect de m'loigner du Marabout qui, comme je m'y attendais,
tait rest srieux et impassible.

Quand le calme se fut rtabli, mon rival se mit  parler avec vivacit 
ses voisins, sans doute pour chercher  dtruire leur illusion, et ne
pouvant y parvenir, il s'adressa  moi par l'intermdiaire de
l'interprte.

--Ce n'est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d'un air narquois.

--Pourquoi cela?

--Parce que je ne crois pas  ton pouvoir.

--Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas  mon pouvoir, je te
forcerai bien de croire  mon adresse.

--Ni  l'un ni  l'autre.

J'tais  ce moment loign du Marabout de toute la longueur de la
chambre.

--Tiens, lui dis-je, tu vois cette pice de cinq francs.

--Oui.

--Ferme la main avec force, car la pice va s'y rendre malgr toi.

--Je l'attends, dit l'Arabe d'un ton d'incrdulit, en avanant la main
vigoureusement ferme.

Je pris la pice au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par
l'assemble, puis feignant de l'envoyer vers le Marabout, je la fis
disparatre en disant _passe_.

Mon homme ouvrit la main, et n'y trouvant rien, il se contenta de
hausser les paules, comme pour me dire: Tu vois que je te l'avais
dit.

Je savais bien que la pice n'y tait pas. Mais il importait de
dtourner pour un instant l'attention du Marabout de sa ceinture, et
c'est pour cela que j'avais fait cette feinte.

--Cela ne m'tonne pas, lui dis-je, car j'ai lanc la pice avec tant de
force qu'elle a travers ta main et qu'elle est tombe dans ta ceinture.
Craignant de casser ta montre par le choc, je l'ai fait venir  moi; la
voici. Et je la lui montrai au bout de mes doigts.

Le Marabout porta vivement la main  sa ceinture pour s'assurer de la
vrit, et demeura stupfait en n'y trouvant plus que la pice de cinq
francs annonce.

Les assistants furent merveills; toutefois quelques-uns d'entre eux
faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacit qui
tmoignait d'une certaine agitation de leur esprit; le Marabout fronait
le sourcil sans mot dire; je vis qu'il machinait quelque mauvais tour.

--Je crois maintenant  ton pouvoir surnaturel, me dit-il, tu es un
vritable sorcier; aussi j'espre que tu ne craindras pas de rpter ici
un tour que tu as fait sur ton thtre. Et me prsentant deux pistolets
qu'il tenait cachs sous son burnous: Tiens, choisis une de ces armes,
nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n'as rien  craindre
puisque tu sais parer les coups.

J'avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je
n'en trouvais pas. Tous les yeux taient fixs sur moi, et l'on
attendait une rponse.

Le Marabout tait triomphant.

Bou-Allem qui savait que mes tours n'taient que le rsultat de
l'adresse, se montra mcontent qu'on ost ainsi tourmenter son hte; il
en fit des reproches au Marabout.

Je l'arrtai; il m'tait venu une ide qui pouvait me sortir d'embarras,
du moins pour le moment. M'adressant alors  mon adversaire:

--Tu n'ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour tre
invulnrable, j'ai besoin d'un talisman. Malheureusement je l'ai laiss
 Alger.

Le Marabout se mit  rire d'un air d'incrdulit.

--Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prires, me
passer de talisman et braver ton arme. Demain matin,  huit heures, je
te permettrai de tirer sur moi en prsence mme des Arabes qui sont ici
tmoins de ton dfi.

Bou-Allem tonn d'une telle promesse, s'assura encore prs de moi si
cette scne tait srieuse et s'il devait convoquer la socit pour
l'heure indique. Sur mon affirmation, on se donna rendez-vous devant le
banc de pierre dont j'ai parl.

Je ne passai pas la nuit en prires, comme on doit le croire, mais
j'employai environ deux heures  assurer mon invulnrabilit; puis,
satisfait de mon succs, je m'endormis de grand coeur, car j'tais
horriblement fatigu.

A huit heures, le lendemain, nous avions dj djen, nos chevaux
taient sells, notre escorte attendait le signal du dpart qui devait
avoir lieu aprs la fameuse exprience.

Non-seulement personne ne manqua au rendez-vous, mais un grand nombre
d'Arabes vinrent encore grossir le groupe des assistants.

On prsenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumire n'tait point
bouche. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et
bourra. Parmi les balles apportes, j'en fis choisir une que je mis
ostensiblement dans le pistolet, et qui fut galement couverte de
papier.

L'arabe contrlait tous mes mouvements; il y allait de son honneur.

On procda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint
enfin le moment solennel.

Solennel, en effet, pour tout le monde! Pour les assistants, incertains
du rsultat de l'exprience; pour Mme Robert-Houdin qui m'avait
vainement suppli de renoncer  ce tour, dont elle redoutait
l'excution; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne
reposant sur aucun des procds employs dans pareille circonstance, 
Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je?

Toutefois j'allai me placer  quinze pas sans tmoigner la moindre
motion.

Le marabout se saisit aussitt de l'un des deux pistolets, et au signal
que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention
particulire.

Le coup part, et la balle parat entre mes dents.

Irrit plus que jamais, mon rival veut se prcipiter sur l'autre
pistolet; plus leste que lui, je m'en empare.

--Tu n'as pu parvenir  me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant
si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur.

Je lchai la dtente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut
une large tache de sang  l'endroit mme o le coup avait port.

Le Marabout s'approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et,
le portant  sa bouche, il s'assura en gotant que c'tait vritablement
du sang. Quand il en eut acquis la certitude, ses bras retombrent et sa
tte se pencha sur sa poitrine, comme s'il et t ananti.

Il tait vident qu'en ce moment il doutait de tout, mme du Prophte.

Les assistants levaient les mains au Ciel, marmottaient des prires et
me regardaient avec une sorte d'effroi.

Cette scne tait le _coup de fouet_ de ma sance de la veille; je fis
comme au thtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux
impressions qu'ils en avaient reues. Nous prmes cong de Bou-Allem et
de son fils, et nous partmes au galop.

Le tour dont je viens de donner les dtails, si curieux qu'il soit, est
assez facile  prparer. Je vais en donner la description, en racontant
le travail qu'il m'avait ncessit.

Aussitt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma bote 
pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule  fondre
des balles.

Je pris une carte, j'en relevai les quatre bords, et j'en fis une sorte
de rcipient, dans lequel je mis un morceau de starine pris sur une des
bougies qu'on avait laisses. Quand la starine fut fondue, j'y mlai
un peu de noir de fume que j'avais obtenu en mettant une lame de
couteau au-dessus de la lumire, puis je coulai cette composition dans
mon moule  balles.

Si j'avais laiss refroidir entirement le liquide, la balle et t
pleine et solide, mais aprs une dizaine de secondes environ, je
renversai le moule, et la portion de la starine qui n'tait pas encore
solidifie sortit et laissa dans l'instrument une balle creuse. Cette
opration est du reste la mme que celle employe pour faire les
cierges; l'paisseur des parois dpend du temps qu'on a laiss le
liquide dans le moule.

J'avais besoin d'une seconde balle; je la fis un peu plus forte que la
premire. Je l'emplis de sang, et je bouchai l'ouverture avec une goutte
de starine. Un Irlandais m'avait autrefois montr un petit tour
d'invulnrabilit qui consiste  faire sortir du sang du pouce sans
prouver de douleur; j'avais profit de ce procd pour emplir ma balle.

On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi prpars, imitent le
plomb; c'est  s'y mprendre, mme de trs prs.

D'aprs cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la
balle de plomb aux spectateurs, je l'avais change contre ma belle
balle creuse, et c'est cette dernire que j'avais mise ostensiblement
dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la starine s'tait
casse en petits morceaux qui ne pouvaient m'atteindre  la distance o
je m'tais plac.

Au moment o le coup de pistolet s'tait fait entendre, j'avais ouvert
la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents.
Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en
s'aplatissant sur le mur, y avait laiss son empreinte, tandis que les
morceaux avaient vol en clats.

Aprs un assez heureux voyage, nous arrivmes  Milianah,  quatre
heures du soir. Le chef du bureau Arabe de cette ville, le Capitaine
Bourseret, nous accueillit, ainsi que l'avait fait son collgue de
Mdah, avec un aimable empressement. Il nous pria de regarder sa maison
comme la ntre, pendant tout le temps de notre sjour.

M. Bourseret vivait avec sa mre, et cette excellente dame eut pour
Mme Robert-Houdin toutes les attentions dlicates qu'aurait eues une
amie de longue date.

Notre excursion  travers le D'jendel nous avait fatigus; nous passmes
la plus grande partie du lendemain  nous reposer.

Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand dner auquel assistaient
le gnral commandant la place, un lieutenant-colonel et quelques
notabilits de la ville. Aprs le repas, je crus ne pouvoir mieux
rpondre aux politesses dont j'tais l'objet, qu'en donnant une petite
sance de tours d'adresse o je dployai tout mon savoir-faire. J'avais
annonc, dans la journe, cette intention  M. Bourseret, qui avait en
consquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire
que mes expriences furent gotes, si j'en juge par l'accueil qu'elles
reurent. Du reste mon public tait dans des dispositions si favorables
pour moi, qu'il applaudissait trs souvent de confiance, car tout le
monde n'tait pas plac pour bien voir.

Milianah tait le but de mon voyage; je n'y devais rester que trois
jours et retourner ensuite  Alger, pour l'poque o le btiment qui
nous avait amens devait partir pour la France.

M. Bourseret avait arrang une partie pour le deuxime jour de mon
sjour chez lui.

Il s'agissait d'une excursion chez les Beni-Menasser dont la tribu,
vivant sous les tentes, tait campe  quelques lieues de Milianah.

A six heures du matin, nous montmes  cheval, en compagnie de quelques
amis du capitaine, et nous descendmes la montagne sur laquelle est
btie la ville.

Nous tions escorts d'une douzaine d'Arabes attachs au service du
bureau, tous vtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils.

Des ordres avaient sans doute t donns  l'avance, car une fois dans
la plaine, au premier goum que nous traversmes, une dizaine d'Arabes
sortant de leurs gourbis montrent  cheval et se joignirent  notre
escorte. Un peu plus loin, un autre peloton d'hommes s'unit au premier,
et notre groupe faisant boule de neige sur son passage finit par devenir
assez considrable; le nombre des Arabes pouvait s'lever  deux cents
environ.

Aprs deux heures de marche, nous laissmes la grande route afin
d'abrger le chemin, et nous entrmes dans une immense plaine qui
s'tendait au loin devant nous.

Tout--coup les Arabes qui nous accompagnaient, obissant probablement 
un signal de leur chef que je n'aperus pas, partent au galop et nous
devancent de cinq  six cents mtres. L, la troupe se divise, se met
sur quatre rangs, s'lanant ventre  terre, se dirigent de notre ct,
en poussant des cris frntiques, le fusil  l'paule et prts  faire
feu.

Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment.

Les Arabes fondent sur nous avec l'imptuosit d'une locomotive.
Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette
avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons crass.

Mais une forte dtonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une
admirable prcision, ont fait feu d'un seul coup au-dessus de nos ttes;
leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrire, font
volte-face, et repartant  fond de train, vont rejoindre la troupe.

On et pu prendre alors l'Arabe pour un vritable Centaure, en le
voyant, pendant cette course effrne, charger son fusil, le faire
tourner et sauter en l'air comme un tambour-major le ferait avec sa
canne.

Le premier rang de cavaliers s'tait  peine loign, que le second qui
l'avait suivi d'une centaine de mtres, se prsenta devant nous pour
excuter la mme manoeuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine
de fois. On le voit, c'tait une sorte de fantasia dont le capitaine
nous avait mnag la surprise.

Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s'taient
cabrs, mais le premier moment de surprise pass, ils s'taient calms,
habitus qu'ils sont  ces sortes d'exercices. Celui de Mme
Robert-Houdin tait un animal d'une tranquillit  toute preuve; aussi
fut-il moins impressionn que sa matresse. Cependant chacun se plut 
rendre  ma femme cette justice qu'aprs la premire motion passe,
elle tait devenue brave autant que le plus aguerri d'entre nous.

La fantasia termine, chaque Arabe reprit sa place dans l'escorte et une
heure aprs nous arrivmes  la tribu des Beni-Menasser.

L'Agha Bed-Amara nous attendait. A notre approche, il s'tait avanc
vers nous et avait bais respectueusement la main du capitaine, tandis
que quelques hommes de sa tribu, pour fter notre bienvenue,
dchargeaient leurs fusils presque au nez de nos chevaux. Mais, hommes
et btes taient aguerris, et il n'y eut pas le plus petit mouvement
dans nos rangs.

Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, o chacun s'assit  sa guise
sur un large tapis.

Notre arrive avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions
en prenant du caf, un grand nombre d'Arabes, pousss par la curiosit,
s'taient rangs en cercle  quelques distance de de nous, et par leur
immobilit ressemblaient  une haie de statues de bronze.

Nous passmes environ une heure  nous livrer aux plaisirs de la
conversation, en attendant _la diffa_ (le repas), que nous dsirions
tous avec une vive impatience. Nous commencions mme  trouver le temps
bien long, lorsque nous vmes dans le lointain s'approcher une sorte de
procession, bannires en tte.

Ces bannires m'intriguaient et me semblaient tout tranges, car elles
taient replies. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs
s'ouvrirent, et quel ne fut pas mon tonnement de voir que ce que je
prenais pour des bannires, n'tait autre chose que des moutons rtis
dans leur entier, et embrochs au bout de longues perches.

Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils taient suivis d'une
vingtaine d'hommes, rangs sur une mme ligne, dont chacun portait un
des plats qui devaient composer la diffa.

C'taient des ragots et des rtis de toutes sortes, le couscoussou, et
enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrage des femmes de
Ben-Amara.

Ce dner ambulant prsentait un coup d'oeil ravissant, pour des gens
surtout dont le grand air et les motions de la fantasia avaient
singulirement aiguis l'apptit.

Le chef cuisinier marchait en tte, et, ainsi que l'officier de _M.
Malbroug_, il ne portait rien; mais, ds qu'il fut prs de nous, il se
mit activement  l'oeuvre: saisissant  bras-le-corps un des deux
moutons, il le _dbrocha_ et le posa devant nous sur un norme plat.

Pour mes compagnons, presque tous vtrans d'Algrie, ce gigantesque
rti n'tait point une nouveaut; quant  ma femme et  moi, la vue
d'une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre
circonstance; mais nous nous empressmes de nous joindre au cercle qui
se forma autour de ce mets, digne de Gargantua.

Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dpecer la bte avec nos doigts;
chacun en arracha un morceau  sa guise, d'abord avec un peu de
rpugnance; puis, pousss par une faim de Cannibales, nous fmes sur le
mouton une vritable cure. Je ne sais si ce fut en raison des
dispositions que nous apportmes  ce repas, mais tous les convives se
rcrirent qu'ils n'avaient jamais rien mang d'aussi bon que ce mouton
rti.

Lorsque nous emes pris sur l'animal les morceaux les plus dlicats, le
cuisinier nous offrit de nous prsenter le second. Sur notre refus, il
nous servit la volaille rtie,  laquelle nous fmes encore beaucoup
d'honneur, puis, dlaissant les ragots au piment et le couscoussou, qui
exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous ddommagemes de la
privation du pain pendant le repas, en savourant d'excellents petits
gteaux.

La rception de l'Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de
princier. Pour l'en remercier, je lui proposai de donner une petite
sance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionns
n'avaient pu se rsoudre  quitter la place qu'ils occupaient  notre
arrive, et ils avaient assist de loin  notre repas.

Sur l'ordre de leur chef, ils se rapprochrent en resserrant leur
cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d'interprte,
et grce  lui, je pus excuter une douzaine de mes meilleurs tours.
L'effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu'il me
fut impossible de continuer; chacun s'enfuyait  mon approche. Ben-Amara
nous assura qu'ils me prenaient pour le Diable, mais que si j'avais
port le costume mahomtan, il se seraient au contraire prosterns
devant moi comme devant un envoy de Dieu.

En revenant  Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante
journe de plaisirs, nous donna le spectacle d'une chasse dans laquelle
les Arabes prirent  la course de leurs chevaux des livres et des
perdrix, sans tirer un seul coup de fusil.

Le jour suivant, nous prmes cong de M. Bourseret et de son excellente
mre. Nous nous dirigemes sur Alger, mais non plus par les chemins de
traverse, car nous avions assez d'une seule excursion  travers le
D'jendel, et nous aspirions maintenant aprs une locomotion plus douce.
Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en ralit que des parties
de fatigue, peuvent tre agrables tout au plus une fois, et ne servent
qu' raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-tre et
du confortable que nous avions volontairement quitts. Nous prmes la
diligence qui nous conduisit  la mtropole de l'Algrie, et cette fois,
nous apprcimes tout l'avantage de ce mode de transport.

Le bateau l'_Alexandre_, qui nous avait amens de France, partait le
surlendemain de notre arrive. J'eus deux jours pour faire mes adieux et
adresser mes remerciements  toutes les personnes qui m'avaient montr
de la bienveillance, et j'eus fort  faire. J'aurais infiniment de
plaisir aujourd'hui  adresser encore  chacune d'elles mon bon
souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paratre ingrat en
faisant quelque omission involontaire. Je ne puis rsister, toutefois,
au dsir de tmoigner au maire d'Alger, M. de Guiroye, toute ma
reconnaissance pour son affable rception, ainsi que pour l'nergique et
bienveillant appui qu'il m'a prt lors de mes petites misres avec
l'administration thtrale.

En quittant Alger, j'eus la satisfaction d'tre conduit  bord par deux
officiers distingus, dont je ne saurais jamais assez reconnatre les
bonts. Le colonel, chef d'tat-major de la marine, M. Pallu du Parc, et
M. le colonel de Neveu ne me quittrent que lorsque les premiers coups
de la machine commencrent  branler le steamer. Ces Messieurs furent
les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain.

Si j'crivais mes impressions de voyage, j'aurais encore beaucoup 
raconter avant d'arriver  mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me
rappelle que dans le titre de mon ouvrage j'ai promis des confidences
ayant trait  ma vie d'artiste; je dois donc carter de mon rcit tout
vnement de la vie commune.

Un temps affreux sur mer, une tourmente  la hauteur des Pyrnes, la
mort vingt fois devant nous seraient des vnements aussi terribles
qu'intressants  raconter. Mais combien de fois ces mouvants pisodes
qui, du reste, se ressemblent tous, n'ont-ils pas t dj dpeints par
des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j'en
pourrais faire n'aurait donc aucun caractre de nouveaut. Je me
contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage.

Une tempte nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont
dmontes. Notre btiment, ballott par les vents pendant neuf jours,
est enfin jet sur les ctes d'Espagne. Nous parvenons  nous diriger
sur le port de Barcelone; mais les autorits nous en refusent l'entre,
parce que nous n'avons pas de passeports pour l'Espagne. Nous ctoyons,
par un temps pouvantable, cette terre inhospitalire et nous gagnons
enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons  l'abri de la
tourmente.

Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrnes en tartane. Un
ouragan, rsultat de la tempte sur mer, menace  chaque instant de nous
prcipiter dans des fondrires. Nous atteignons heureusement la France,
puis Marseille, o je dois acquitter une promesse faite, lors mon
premier passage, aux directeurs du Grand-Thtre.

Je fus en vrit bien ddommag des tourments et des fatigues de mon
voyage. Les Marseillais se montrrent envers moi d'une bienveillance si
grande, que ces dernires reprsentations resteront toujours dans mon
souvenir comme les plus applaudies que j'aie jamais donnes. Je ne
pouvais faire plus solennellement mes adieux d'artiste au public. Je me
htai de retourner  Saint-Gervais.


CONCLUSION.

Je puis en terminant cet ouvrage rpter ce que je disais au
commencement de ce chapitre: Me voil donc arriv au but de toutes mes
esprances! Mais cette fois, s'il plat  Dieu, comme disait mon guide
Mohammed, aucune tentation ne viendra dsormais modifier mes plans de
flicit. J'espre longtemps encore (toujours s'il plat  Dieu), jouir
de cette douce et paisible existence que j'avais  peine gote, lorsque
l'ambition et la curiosit m'ont conduit en Algrie.

Rentr chez moi, j'ai install dans mon cabinet de travail les
instruments de mes sances, mes fidles compagnons, je dirais presque
mes vieux amis. Je vais maintenant m'abandonner tout entier  mon got,
 ma passion pour les applications de l'lectricit  la mcanique.

Qu'on ne croie pas cependant que, pour cela, je renie l'art auquel je
dois tant de jouissances! Loin de moi cette pense; plus que jamais je
suis fier de l'avoir cultiv, puisque c'est  lui seul que je dois le
bonheur de me livrer  mes nouvelles tudes. Du reste, je m'en loigne
peut-tre moins qu'on ne serait tent de le croire; il y a longtemps que
je fais des applications de l'lectricit  la mcanique et je dois
avouer, si dj mes lecteurs ne l'ont devin, que l'lectricit a jou
un rle important dans plusieurs de mes expriences. En ralit, mes
travaux d'aujourd'hui ne diffrent de ceux d'autrefois que par la
forme; ce sont toujours des prestiges.

Un reste d'amour pour mon ancienne profession d'horloger m'a fait
choisir les instruments chronomtro-lectriques pour but de mes travaux.
J'ai adopt pour programme: _Populariser les horloges lectriques en les
rendant aussi simples et aussi prcises que possible_. Et comme l'art
suppose toujours un idal que l'artiste cherche  raliser, je rve dj
ce jour o un rseau de fils lectriques partant d'un rgulateur unique,
rayonnera sur la France entire et portera l'heure prcise dans les plus
importantes cits comme dans les plus modestes villages.

En attendant, dvou  la cause du progrs, je travaille incessamment
avec l'espoir que mes modestes dcouvertes seront de quelque utilit
dans la solution de cet important problme.

Voici quelques-uns des rsultats que j'ai obtenus jusqu' ce jour:

     NOUVELLES APPLICATIONS DE L'LECTRICIT A LA MCANIQUE.

     1 Appareil pour le transport d'un courant lectrique et la
     reproduction successive,  l'aide de ce mme courant, d'un nombre
     quelconque d'effets mcaniques.

     2 Appareil contrleur et distributeur des courants lectriques
     pouvant obvier aux arrts des courants formant un long circuit.

     3 Rgulateur lectrique sans aucun rouage,  l'abri de toute
     influence des variations des courants lectriques.

     4 Pendule lectrique populaire, marchant par un petit lment
     _Daniel_, et pouvant conduire, sans augmentation de dpense
     d'lectricit, un cadran de deux mtres de diamtre.

     5 Sonnerie lectrique sans aucun rouage, pouvant tre conduite 
     quelque distance que ce soit par la pendule lectrique ci-dessus.

     6 Cadran lectrique pour clocher ou autre monument, marchant sans
     le secours d'horloge-type. Ce cadran, le premier de ce genre, a
     t plac au fronton de l'Htel-de-Ville de Blois, auquel j'en ai
     fait hommage. Il marche, depuis dix ans, avec la plus grande
     rgularit.

     7 Nouvelle disposition lectrique servant  supprimer
     automatiquement, pendant la nuit, un courant lectrique et  le
     rtablir pendant le jour. Ce systme produit une conomie de moiti
     et peut s'appliquer aux cadrans qui ne sont pas clairs, la nuit.

     8 Pile de Smee, ne plongeant dans le liquide que lorsque son
     courant est ncessaire  une action mcanique, et se relevant
     aussitt qu'elle ne doit plus fonctionner.

     9 Nouvelle sonnerie pour les grosses cloches, conduite par la
     petite pendule n 4.

     10 _Rpartiteur lectrique_,  l'aide duquel on peut centupler une
     attraction magntique. Cet appareil a t prsent  l'Acadmie en
     1856 (Rapporteur, M. Desprez).

Voici comment, dans le _Cosmos_, t. 8, p. 330, s'exprime l'abb Moigno
sur cette invention, aprs en avoir fait la description: En rsum, le
_rpartiteur_, si petit et si humble en apparence, est l'une des grandes
nouveauts de l'Exposition universelle de 1855.

Au point de vue de la mcanique, c'est un organe entirement nouveau,
qui sera bientt appliqu de mille manires diffrentes,  mille usages,
et qui rendra d'innombrables services. Au point de vue de la physique et
des applications de l'lectricit, c'est une dcouverte immense. M.
Robert-Houdin, dont les forces sont centuples par son _rpartiteur_,
est seul aujourd'hui en mesure de rsoudre le plus grand des problmes 
l'ordre du jour, de raliser enfin le moteur lectrique[25], etc., etc.

Ma sance est termine (il faut se rappeler que c'est sous ce titre que
j'ai prsent mon rcit); j'ai toutefois l'espoir de la reprendre
bientt. Il me reste encore tant de petits et de grands mystres 
dvoiler! La prestidigitation est une immense carrire que la curiosit
peut longtemps exploiter. Je ne prends donc point cong du public, ou
pour mieux dire, du lecteur, car, sous cette seconde forme de
reprsentation que j'ai adopte, mes adieux ne seront dfinitifs que
lorsque j'aurai puis tout ce qui peut tre dit sur les
_prestidigitateurs_ et la _prestidigitation_; ces deux mots serviront de
titre  l'ouvrage qui fera suite  mes _Confidences_.




UN COURS DE MIRACLES.

    Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable.
    Le vraisemblable peut aussi n'tre pas vrai.


On a dit des Augures qu'ils ne pouvaient se regarder sans rire.--Il en
serait de mme des Assaoua si le sang musulman ne coulait pas dans
leurs veines. Toutefois il n'est pas un seul d'entre eux qui se fasse
illusion sur la nature des prtendus miracles excuts par ses
confrres; mais tous se prtent la main pour l'excution de leurs
prestiges, comme le ferait une troupe de faiseurs de tours dont le
Mokaddem serait l'impresario.

Leur troupe est divise par spcialits de mme que dans les spectacles
forains: tel fait un tour de force qui ne peut en faire un autre, et
l'on cite mme de premiers sujets dont les miracles sont bien moins
tonnants que ceux de certains acteurs du second ou du troisime ordre.

Lors mme qu'on ne pourrait expliquer leurs prtendues merveilles, une
simple rflexion devrait en dtruire le prestige. Les Assaoua se disent
incombustibles; qu'ils viennent donc franchement prier un des assistants
de leur appliquer le fer rouge sur la joue ou sur toute autre partie du
corps! Ils se prtendent invulnrables; qu'ils invitent quelques
zouaves  leur passer leur sabre au travers du corps. Aprs un tel
spectacle, les plus incrdules se prosterneront devant eux.

Ah! si j'tais incombustible et invulnrable, comme je me donnerais la
satisfaction d'en offrir une preuve irrfragable! Je me ferais mettre 
la broche devant une fournaise ardente, et, pendant que je rtirais,
j'occuperais mes loisirs  manger une salade de verre pil, assaisonne
d'huile.... de vitriol[26]. Ce serait un spectacle  faire courir le
monde entier et  le convertir  ma propre religion.

Mais les Assaoua ont des raisons pour tre prudents dans l'excution de
leurs tours, ainsi que je vais le prouver. Leurs principaux mires sont
les suivants:

1 S'enfoncer un poignard dans la joue;

2 Manger des feuilles de figuier de Barbarie;

3 Se mettre le ventre sur le ct tranchant d'un sabre;

4 Jouer avec des serpents;

5 Se frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le gurir
instantanment;

6 Manger du verre pil;

7 Avaler des cailloux, des tessons de bouteille, etc.;

8 Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue sur une plaque
rougie  blanc.

Commenons par le tour le plus simple, qui consiste  s'enfoncer un
poignard dans la joue.

L'Arabe qui fit ce tour me tournait le dos; je pus donc m'approcher trs
prs de lui et distinguer comment il s'y prenait. Il appuya sur sa joue
le bout d'un poignard dont la pointe tait aussi mousse et arrondie
que celle d'un couteau  papier. La peau, au lieu de se percer,
s'enfona de trois centimtres environ entre les dents molaires, qui
taient entrouvertes, absolument comme le ferait une feuille de
caoutchouc.

Ce tour russit particulirement aux personnes maigres et ges, parce
que chez elles la peau des joues est trs lastique. Or l'Assaoua
remplissait en tous points ces conditions.

L'Arabe qui mangea les feuilles de figuiers de Barbarie ne nous les
donna pas  visiter. Je dois croire qu'elles taient prpares de
manire  ne pouvoir le blesser; autrement il n'aurait pas nglig ce
point important qui pouvait doubler le prestige. Mais, quand mme il les
et montres, cet homme faisait tant d'volutions inutiles qu'il lui et
t trs facile de les changer contre d'autres feuilles inoffensives.
C'et t alors un escamotage de quinzime force.

Dans l'exprience suivante, deux Arabes tiennent un sabre, l'un par la
poigne, l'autre par la pointe; un troisime arrive, relve ses
vtements de manire  laisser l'abdomen compltement nu, et se couche 
plat ventre sur le ct affil de l'arme, puis un quatrime monte sur le
dos de celui-ci, et semble peser sur lui de tout le poids de son corps.

L'artifice de ce tour est trs facile  expliquer.

On ne montre point au public que le sabre soit bien affil; rien ne
prouve que le tranchant en soit plus coupant que le dos, bien que
l'Arabe qui le tient par la pointe affecte de l'envelopper soigneusement
d'un foulard, imitant en cela les jongleurs qui feignent de s'tre
coups au doigt avec un des poignards dont ils doivent se servir pour
jongler.

D'ailleurs, dans l'excution de son tour, l'_invulnrable_ tourne le dos
au public. Il sait le parti qu'il peut tirer de cette circonstance;
aussi, au moment o il va pour se placer sur le sabre, ramne-t-il
adroitement sur son ventre la partie de son vtement qu'il avait
carte. Enfin, lorsque le quatrime acteur monte sur son dos, ce
dernier appuie ses mains sur les paules de deux Arabes qui tiennent le
sabre. Ces derniers sont debout comme pour maintenir son quilibre, mais
en ralit ils supportent tout le poids de son corps. Il ne s'agit donc
dans ce tour que d'avoir le ventre plus ou moins press, et
j'expliquerai un peu plus loin que cela peut se faire sans aucun mal ni
danger.

Quant aux Assaoua qui mettent la main dans un sac rempli de serpents et
qui jouent avec ces reptiles, je m'en rapporte au jugement du colonel de
Neveu. Voici ce qu'il en dit dans l'ouvrage que j'ai dj cit:

Nous avons souvent pouss la curiosit et l'incrdulit jusqu' faire
venir chez nous des Assaoua avec leur mnagerie. Tous les animaux
qu'ils nous dsignaient comme des vipres (_lef_) n'taient que
d'innocentes couleuvres (_hanech_); lorsque nous leur proposions de
mettre la main dans le sac qui contenait leurs animaux, ils se htaient
de se retirer, convaincus que nous n'tions pas dupe de leurs fraudes.

J'ajouterai que ces serpents, fussent-ils mme d'une espce dangereuse,
on pourrait leur avoir arrach les dents pour n'en plus rien redouter.

Ce qui viendrait  l'appui de cette assertion, c'est que ces animaux ne
font aucune blessure lorsqu'ils mordent.

Je n'ai pas vu excuter le tour qui consiste  se frapper le bras et 
en faire sortir du sang; mais il me semble qu'une petite ponge imbibe
de rouge et cache dans la main qui frappe, suffirait pour accomplir le
prodige. En essuyant le bras, la blessure se trouve naturellement
gurie.

tant jeune, j'ai souvent fait sortir du vin d'un couteau ou de mon
doigt, en pressant une petite ponge, imbibe de ce liquide, que je
tenais cache.

J'avais vu plusieurs fois des tourdis broyer des verres  liqueur entre
leurs dents sans se blesser; mais jamais aucun d'eux n'en avait mang
les fragments. Il m'tait donc assez difficile d'expliquer ce tour des
Assaoua, lorsque sur un renseignement qui me fut donn par un mdecin
de mes amis, je trouvai dans le _Dictionnaire des Sciences mdicales_,
anne 1810, n 1143, une thse soutenue par le docteur Lesauvage, sur
l'innocuit du verre pil.

Ce savant, aprs avoir cit quelques exemples de gens auxquels il avait
vu manger du verre, rapporte ainsi diffrentes expriences qu'il fit sur
des animaux.

Aprs avoir soumis un grand nombre de chiens, de chats et de rats au
rgime du verre pil, dont les fragments avaient deux ou trois lignes de
longueur, aucun de ces animaux ne fut malade et grand nombre d'entre eux
ayant t ouverts, l'on ne trouva aucune lsion dans toute la longueur
du canal alimentaire. Bien convaincu, d'ailleurs, de l'innocuit du
verre aval, je me dterminai  en prendre moi-mme en prsence de mon
collgue M. Cayal, du professeur Lallemand et de plusieurs autres
personnes. Je rptai plusieurs fois l'exprience et je n'en prouvai
jamais la moindre sensation douloureuse.

Ces renseignements authentiques auraient d me suffire; cependant, je
voulus aussi voir de mes yeux ce singulier phnomne. Je fis alors
manger  l'un des chats de la maison une norme boulette de viande
assaisonne de moiti de verre pil. L'animal l'avala avec infiniment de
plaisir jusqu' la dernire bribe, et sembla regretter la fin de ce mets
succulent. On croyait le chat perdu, et l'on dplorait dj ma barbarie,
lorsqu'on le vit arriver le lendemain, dispos et bien portant, et
flairant encore l'endroit o, la veille, il avait fait son repas.

Depuis cette poque, si je veux rgaler un ami de ce spectacle, je
rgale galement mes trois chats sans distinction, pour ne pas exciter
de jalousie parmi eux.

Je fus assez longtemps, je l'avoue, avant de me dcider  faire sur
moi-mme l'exprience du docteur Lesauvage; je n'y voyais aucune
ncessit. Pourtant, un jour, en prsence d'un ami, je fis cette
bravade, si c'en est une; j'avalai aussi ma petite boulette; seulement
j'eus soin d'y mettre du verre plus fin que celui que je donnais  mes
chats. Je ne sais si c'est un effet de mon imagination, mais il me
sembla qu'au dner je mangeais avec un plaisir inaccoutum; le devais-je
au verre pil? En tout cas, ce serait un procd assez bizarre pour
s'ouvrir l'apptit.

Quand il s'agissait d'avaler des tessons de bouteille et des cailloux,
l'Assaoua, charg de ce tour, les mettait rellement dans sa bouche:
mais je crois pouvoir affirmer qu'il s'en dbarrassait au moment o il
se mettait la tte sous les plis du burnous du Mokaddem. Du reste, les
et-il avals, qu'il n'et rien fait d'extraordinaire, comparativement 
ce que faisait, en France, il y a une trentaine d'annes, un
saltimbanque, surnomm l'_avaleur de sabres_.

Cet homme, qui donnait ses sances sur la place publique, rejetait sa
tte en arrire de manire  prsenter une ligne droite, et s'enfonait
rellement dans l'oesophage un sabre dont la poigne seule restait 
l'ouverture de la bouche.

Il avalait aussi un oeuf sans le casser, ou bien encore des clous et
des cailloux, qu'il faisait ensuite rsonner en se frappant l'estomac
avec le poing.

Ces tours de force taient le rsultat d'une disposition phnomnale de
l'oesophage chez le saltimbanque. Mais s'il avait vcu au milieu des
Assaoua, n'et-il pas t  coup sr le premier sujet de la troupe?

Qu'auraient donc dit les Arabes s'ils avaient vu aussi cet autre
bateleur qui se passait  travers le corps le premier sabre venu qu'on
lui prsentait, et qui, lorsqu'il tait embroch, enfonait encore la
lame d'un couteau jusqu'au manche dans chacune de ses narines? J'ai t
tmoin du fait et d'autres ont pu l'tre comme moi.

Ce tour tait si effrayant de ralit, que le public mu en le voyant,
criait: assez! assez! suppliant l'individu de cesser. Celui-ci, sans
s'inquiter de ces cris, rpondait en parlant affreusement du nez que
_a de dui faisait bas de bad_, et chantait avec ce singulier accent la
romance de _Fleuve du Tage_, qu'il accompagnait sur la guitare.

Je ne pus supporter la vue de ce spectacle, et je dtournai la tte avec
horreur, lorsque retirant le sabre, le troubadour enchifren fit
remarquer qu'il tait empreint de sang.

Cependant en y rflchissant, je compris que cet homme ne pouvait
vritablement pas se percer ainsi impunment le ventre, et qu'il devait
y avoir l-dessous un truc que je n'apercevais pas.

Mon amour pour le merveilleux me donna le dsir de le connatre; je
m'adressai  l'_invulnrable_, et, moyennant quelque argent, et la
promesse que je n'en ferais pas usage, il me livra son secret.

Je puis  mon tour le communiquer au public sans avoir besoin d'exiger
de lui la mme promesse. Le truc est du reste assez ingnieux.

Le faiseur de tours tait trs maigre, particularit indispensable pour
la russite du prestige. Il se serrait fortement le ventre avec une
ceinture troite, et voici ce qui arrivait. La colonne vertbrale ne
pouvant pas flchir, servait de point d'appui; les intestins seuls
pliaient et rentraient  peu prs de moiti. Le saltimbanque remplaait
alors la partie comprime par un ventre de carton qui le remettait dans
son embonpoint normal, et le tout bien sangl sous un vtement de tricot
couleur de chair semblait faire partie du corps. De chaque ct,
au-dessus des hanches, deux rosettes de ruban cachaient les ouvertures
par lesquelles devait entrer et sortir la pointe du sabre. A ces
ouvertures aboutissait une sorte de fourreau qui conduisait avec sret
l'arme d'un bout l'autre. Pour simuler le sang, une ponge imprgne de
couleur rouge se trouvait au milieu du fourreau. Quant aux couteaux dans
le nez, c'tait une ralit. L'_invulnrable_ tait trs camard, ce qui
lui permettait, pour l'introduction des couteaux, d'lever les
cartillages du nez jusqu' la hauteur des fosses nasales.

J'avais d'assez bonnes qualits physiques pour faire le tour du sabre,
mais aucune pour celui des couteaux. Je n'essayai point le premier, et
bien moins encore le second.

Du reste, je me suis amus moi-mme, dans ma jeunesse,  faire deux
miracles qui pourront tre utiles aux Assaoua, s'ils viennent jamais 
en avoir connaissance. Je vais les expliquer ici:

Le pdicure Maous, qui m'avait montr  jongler, m'avait galement
enseign un tour trs curieux, qui consiste  se fourrer dans l'oeil
droit un petit clou que l'on fait ensuite passer  travers les chairs
dans l'oeil gauche, puis dans la bouche, et enfin revenir dans
l'oeil droit.

Que l'on juge  quel point j'avais le feu sacr du sortilge, puisque
j'eus le courage de m'exercer  ce tour, que je trouvais ravissant!

Une circonstance assez dsagrable vint cependant m'ter mes illusions
sur l'effet produit par ce prestige.

J'allais quelquefois passer la soire chez une dame qui avait deux
filles, pour l'amusement desquelles elle donnait souvent de petites
ftes. Je crus ne pouvoir pas mieux choisir le lieu de ma premire
reprsentation, et je demandai la permission de prsenter un talent de
socit d'un genre tout nouveau. On y consentit avec plaisir, et l'on
fit cercle autour de moi.

--Mesdames, dis-je avec une certaine emphase, je suis invulnrable; pour
vous en donner la preuve, je pourrais me transpercer d'un poignard, d'un
couteau ou de tout autre instrument tranchant; mais je craindrais que la
vue du sang ne vous ft une trop grande impression. Je vais vous donner
une autre preuve de mon pouvoir surnaturel. Et j'excutai mon fameux
tour _du clou dans l'oeil_.

L'effet de cette scne ne fut pas tel que je m'y attendais; l'opration
tait  peine termine qu'une des demoiselles de la maison, sous
l'motion qu'elle prouva, se trouva mal et tomba sans connaissance. La
soire fut trouble, comme on le pense bien, et craignant quelques
rcriminations, je m'esquivai sans mot dire, jurant qu'on ne me
prendrait plus  de semblables exhibitions.

Voici toutefois l'explication du tour:

On peut, sans la moindre sensation douloureuse, introduire dans le coin
de l'oeil, prs du rservoir lacrymal, entre la paupire infrieure et
le globe, un petit clou cylindrique en plomb ou en argent, d'une
longueur d'un centimtre et demi environ sur deux  trois millimtres de
diamtre; et chose bizarre, une fois ce morceau de mtal introduit, on
ne s'aperoit pas le moins du monde de sa prsence. Pour le faire
sortir, il suffit de presser avec le bout du doigt en remontant vers le
coin de l'oeil.

Veut-on ajouter du prestige  l'exprience, on s'y prend de la manire
suivante:

On met secrtement  l'avance un de ces petits clous dans l'oeil
gauche et un autre dans la bouche. Cette prparation faite, on se
prsente pour excuter le tour.

On introduit alors ostensiblement un clou dans l'oeil droit, puis, en
pressant sur la chair avec le bout du doigt, on feint de le faire passer
 travers la naissance du nez dans l'oeil gauche, d'o l'on retire
celui qui y a t mis secrtement  l'avance. On remet ensuite ce
dernier dans le mme oeil, et en jouant la mme comdie, le clou
semble passer successivement dans la bouche, d'o l'on sort celui qui y
avait t mis, puis dans l'oeil droit d'o l'on retire celui qui y
avait t primitivement introduit.

Cela fait, on va  l'cart se dbarrasser du clou qui reste dans
l'oeil gauche.

Mais revenons au dernier tour des Assaoua, qui consiste  marcher sur
un fer rouge, et  se passer la langue sur une plaque rougie  blanc.

L'Assaoua qui marche sur du fer rouge ne fait rien de surprenant, si
l'on considre les conditions dans lesquelles ce tour est excut.

Il passe vivement le talon en glissant sur le fer. Or, les Arabes de
basse classe qui marchent tous sans chaussure, ont le dessous du pied
aussi dur que le sabot d'un cheval; cette partie corne seule grille
sans occasionner la moindre douleur.

Et d'ailleurs, le hasard ne peut-il pas avoir enseign aux Assaoua
certaines prcautions qui taient connues de plus d'un jongleur
europen, avant que le docteur Sementini n'en constatt l'emploi et ne
les rvlt au public? Ceci nous servira  expliquer de la manire la
plus simple le tour le plus intressant des prestidigitateurs arabes,
celui qu'on regarde comme le plus tonnant, le plus merveilleux,
l'application de la langue sur un fer rouge.

Citons d'abord quelques _hauts faits_ de nos faiseurs de tours, et l'on
pourra juger que, mme sous le rapport du merveilleux, les sectaires
d'Assa sont bien en arrire dans leurs prtendus miracles.

Au mois de fvrier 1677, un Anglais, nomm Richardson, vint  Paris et
y donna des reprsentations trs curieuses, qui prouvaient, disait-il,
son incombustibilit.

On le vit faire rtir un morceau de viande sur sa langue, allumer un
charbon dans sa bouche avec un soufflet, empoigner une barre de fer
rouge avec la main ou la tenir entre ses dents.

Le valet de cet Anglais publia le secret de son matre, et on peut le
voir dans le _Journal des Savants_ (1677, premire dition, page 41, et
deuxime dition, 1860, pages 24, 147, 252).

En 1809, un Espagnol nomm Lonetto, se montra  Paris. Il maniait aussi
impunment une barre de fer rouge, la passait sur ses cheveux, mettait
les talons dessus, buvait de l'huile bouillante, plongeait ses doigts
dans du plomb fondu, en mettait un peu sur sa langue, aprs quoi il
portait un fer rouge sur cet organe.

       *       *       *       *       *

Cet homme extraordinaire fixa l'attention du professeur Sementini, qui
ds lors s'attacha  l'tudier.

Ce savant remarqua que la langue de l'_incombustible_ tait recouverte
d'une couche gristre; cette dcouverte le porta  tenter quelques
essais sur lui-mme. Il dcouvrit qu'une friction faite avec une
solution d'alun, vapore jusqu' ce qu'elle devnt spongieuse, rendait
la peau insensible  l'action de la chaleur du fer rouge; il frotta de
plus avec du savon les parties du corps rendues insensibles, et elles
devinrent inattaquables  ce point que les poils mmes n'taient pas
brls.

Satisfait de ces recherches, le physicien enduisit sa langue de savon et
d'une solution d'alun, et le fer rouge ne lui fit prouver aucune
sensation.

La langue ainsi prpare pouvait recevoir de l'huile bouillante, qui se
refroidissait et pouvait ensuite tre avale.

M. Sementini reconnut galement que le plomb fondu dont se servait
Leonetto n'tait autre que le mtal d'Arcet, fusible  la temprature de
l'eau bouillante[27]. (Voir pour plus de dtails la Notice historique
de M. Julia de Fontenelle, page 161, _Manuel des Sorciers_, Roret.)

On pourrait trouver dans ces manipulations une explication satisfaisante
de la prtendue incombustibilit des Assaoua; toutefois, je vais citer
encore un fait qui m'est personnel et dont on tirera cette consquence,
qu'il n'est pas ncessaire d'tre inspir d'Allah ou d'Assa pour jouer
avec des mtaux incandescents.

Lisant un jour le _Cosmos_, revue scientifique, j'y vis le compte rendu
d'un ouvrage intitul: _Etude sur les corps  l'tat sphrodal_, par M.
Boutigny (d'Evreux). Le rdacteur de ce journal, M. l'abb Moigno,
citait quelques passages les plus intressants de l'ouvrage, parmi
lesquels tait le fait suivant:

Cowlet ayant pris l'initiative, nous avons coup (c'est M. Boutigny qui
parle) les jets de fonte avec les doigts. Nous avons plong les mains
dans les moules et dans les creusets remplis de la fonte qui venait de
couler d'un _Wilkinson_, et dont le rayonnement tait insupportable,
mme  une grande distance. Nous avons vari les expriences pendant
plus de deux heures. Mme Cowlet, qui y assistait, permit  sa fille,
enfant de huit  dix ans, de mettre la main dans un creuset plein de
fonte incandescente; cet essai fut fait impunment.

Vu le caractre du savant abb et celui du clbre physicien, auteur de
l'ouvrage, il n'tait pas permis de douter; cependant, je dois le dire,
ce fait me paraissait tellement impossible, que mon esprit se refusait 
l'accepter, et pour croire, ainsi que saint Thomas, je voulais voir.

Je me dcidai  aller trouver M. Boutigny; je lui fis part de mon dsir
de voir une exprience aussi intressante, en omettant toutefois
d'exprimer le moindre doute sur sa russite.

Le savant m'accueillit avec bont, et me proposa de rpter le phnomne
devant moi, et de me faire laver les mains dans de la fonte
incandescente.

La proposition tait attrayante, scientifiquement parlant; mais, d'un
autre ct, j'avais bien quelques craintes que le lecteur apprciera,
je le pense. Il y allait, en cas d'erreur, de la carbonisation de mes
deux mains, pour lesquelles je devais avoir d'autant plus de soins
qu'elles avaient t pour moi des instruments prcieux. J'hsitai donc 
rpondre.

--Est-ce que vous n'avez pas confiance en moi, me dit M. Boutigny?

--Si, Monsieur, si, j'ai beaucoup de confiance, mais...

--Mais.... vous avez peur, avouez-le, interrompit en riant le physicien.
Eh bien! pour vous tranquilliser, je tterai la temprature du liquide
avant que vous n'y plongiez les mains.

--Et quel est donc  peu prs le degr de temprature de la fonte
liquide?

--Seize cents degrs environ.

--Seize cents degrs! m'criai-je, que cette exprience doit tre belle!
Je me dcide.

Au jour indiqu par M. Boutigny, nous nous rendmes  la Villette,  la
fonderie de M. Davidson, auquel il avait demand l'autorisation de faire
son exprience.

En entrant dans ce vaste tablissement, je fus vivement impressionn. Le
bruit infernal produit par les immenses souffleries; les flammes
s'chappant des fourneaux; des laves tincelantes transportes par de
puissantes machines et coulant  flots dans d'immenses creusets; des
ouvriers secs et nerveux, noircis par la fume et le charbon; tout cet
ensemble enfin d'hommes et de choses prsentait un aspect fantastique et
solennel.

Le chef d'atelier vint  nous et nous indiqua le fourneau, vers lequel
nous devions nous diriger pour notre exprience.

En attendant qu'on donnt passage au jet de fonte, nous restmes
quelques instants debout et silencieux prs de la fournaise, puis nous
entammes la conversation suivante qui, certes, n'tait pas propre  me
rassurer.

--Il faut que ce soit vous, me dit M. Boutigny, pour que je rpte cette
exprience que je n'aime point faire. Je vous avoue que, bien que je
sois sr du rsultat, j'prouve toujours une motion dont je ne puis me
dfendre.

--S'il en est ainsi, rpondis-je, allons-nous en; je vous crois sur
parole.

--Non, non; je tiens  vous montrer ce curieux phnomne. Ah a! ajouta
le savant physicien, voyons vos mains.

Il les prit dans les siennes.

--Diable! dit-il, elles sont bien sches pour notre exprience[28].

--Vous croyez?

--Certainement.

--Alors, c'est dangereux?

--Cela pourrait l'tre.

--Dans ce cas, sortons d'ici, dis-je en me dirigeant vers la porte.

--Ce serait maintenant dommage, reprit mon compagnon en me retenant.
Tenez, trempez vos mains dans ce seau d'eau, essuyez-les bien, et votre
peau conservera autant d'humidit qu'il est ncessaire[29].

Il faut savoir que pour la russite de cette merveilleuse exprience, il
n'y a d'autre condition  observer que celle d'avoir les mains
lgrement moites. Je regrette de ne pouvoir donner des explications sur
le principe du phnomne qui se produit dans cette circonstance, car il
me faudrait pour cela de longs chapitres. Je renvoie  l'ouvrage de M.
Boutigny. Il suffira de dire que le mtal en fusion est tenu  distance
de la peau par une force rpulsive, qui lui oppose une barrire
infranchissable.

J'avais  peine termin d'essuyer mes mains, que sous les coups d'une
lourde barre de fer, le fourneau s'ouvrit et donna passage  un jet de
fonte de la grosseur du bras. Des tincelles volrent de tous cts,
comme un feu d'artifice.

--Attendons quelques instants, dit M. Boutigny, que la fonte s'pure;
il serait peu prudent de faire notre exprience en ce moment.

Cinq minutes aprs, la source de feu cessa de bouillonner et de lancer
des scories; elle devint mme si limpide et si brillante, qu'elle nous
brlait les yeux  la distance de quelques pas.

Tout--coup mon compagnon s'approche vivement du fourneau, enfourche en
quelque sorte le jet mtallique, et sans plus de faon, se lave les
mains avec de la fonte liquide, comme si c'et t de l'eau tide.

Je ne ferai pas le brave; j'avoue qu' cet instant le coeur me battait
 rompre ma poitrine, et pourtant lorsque M. Boutigny eut termin sa
fantastique ablution, je m'avanai  mon tour avec une dtermination qui
attestait une certaine force de volont. J'imitai les mouvements de mon
professeur; je _barbotai_ littralement dans la lave brlante, et dans
la joie que m'inspirait cette merveilleuse opration, je pris une
poigne de fonte que je lanai en l'air, et qui retomba en pluie de feu
sur le sol.

L'impression que j'prouvai en touchant ce fer en fusion ne peut tre
compare qu' celle que j'aurais ressentie en touchant du velours de
soie liquide, si je puis m'exprimer ainsi. C'est, du reste, un toucher
trs dlicat et trs agrable.

Je demande maintenant ce que sont les plaques de fer rouge des Assaoua
auprs de la haute temprature  laquelle mes mains venaient d'tre
soumises?

Les vieux et les nouveaux miracles des incombustibles se trouvent donc
expliqus par l'exprience du savant physicien qui, lui, n'a aucune
prtention aux tours de force, et n'apprcie ces phnomnes qu'en raison
des lois immuables en vertu desquelles ils s'accomplissent.

FIN.




PROGRAMME GNRAL

DES

EXPRIENCES INVENTES ET EXCUTES

PENDANT LE COURS DE MES REPRSENTATIONS

[Illustration]


LA BOUTEILLE INPUISABLE.

Ce tour est un des plus brillants que j'aie jamais excuts. Il est
toujours trs chaleureusement applaudi.

Je me prsente en scne ayant en main une petite bouteille remplie de
vin de Bordeaux. Je la vide compltement en versant son contenu dans des
verres et je la rince ensuite avec un peu d'eau, en ayant soin de la
bien faire goutter.

Ce prambule termin, je m'avance au milieu des spectateurs et, tenant
toujours la bouteille renverse, je leur offre d'en faire sortir toute
liqueur qu'ils pourront dsirer.

Ma proposition est gnralement accueillie avec une grande faveur. De
tous cts des demandes me sont aussitt faites par des gens aussi
dsireux de s'assurer de la ralit du tour que de la qualit des
liqueurs.

Ces liqueurs sont aussitt fournies que demandes. Il n'en est aucune,
spiritueuse ou aromatique, de quelque pays qu'elle puisse tre, qui ne
soit verse avec la plus grande libralit.

La distribution ne se termine que lorsque le spectateur, craignant de ne
pouvoir consommer tout ce qui sortirait de la bouteille, et trouvant
aussi que plus il ferait prolonger l'exprience, moins sa raison
pourrait lui rendre des comptes, se dtermine enfin  cesser ses
demandes.

Pour terminer ce tour d'une manire saisissante, en donnant une preuve
de la libralit inpuisable de ma bouteille, je prends un grand verre 
boire pouvant contenir au moins la moiti du flacon, et je l'emplis
jusqu'aux bords avec une liqueur qui m'est encore demande.

_La Bouteille inpuisable_ a t reprsente pour la premire fois  mon
thtre le 1er dcembre 1847.

[Illustration]


L'ORANGER FANTASTIQUE.

Cette pice mcanique tait prcde de plusieurs tours d'escamotage qui
motivaient son introduction sur la scne.

J'empruntais le mouchoir d'une dame; j'en faisais une boule que je
mettais  ct d'un oeuf, d'un citron et d'une orange rangs sur ma
table.

Je faisais ensuite passer ces quatre objets les uns dans les autres, et
lorsqu'enfin ils taient tous runis dans l'orange, je me servais de ce
fruit pour composer une liqueur fantastique.

Pour cela, je pressais l'orange entre mes mains, et je la rduisais de
grosseur en la montrant de temps  autre sous ses diffrentes formes, et
je finissais par en faire une poudre que je faisais passer dans un
flacon o il y avait de l'esprit de vin.

On m'apportait alors un oranger dpourvu de fleurs et de fruits. Je
versais dans un petit vase un peu de la liqueur que je venais de
prparer; j'y mettais le feu; je le plaais au-dessous de l'arbuste, et
aussitt que l'manation atteignait le feuillage, on le voyait se
charger de fleurs.

Sur un coup de ma baguette, ces fleurs taient remplaces par des fruits
que je distribuais aux spectateurs.

Une seule orange tait reste sur l'arbre; je lui ordonnais de s'ouvrir
en quatre parties, et l'on apercevait  l'intrieur le mouchoir qui
m'avait t confi. Deux papillons battant des ailes le prenaient par
les angles et le dployaient en s'levant en l'air.

Ce tour est de ma cration.

[Illustration]


LA PCHE MERVEILLEUSE.

On se rappelle le tour chinois intitul par Philippe: _Le Bassin de
Neptune_. J'ai dit que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle, 
l'exemple des habitants du Cleste-Empire, s'tait revtu d'une robe
ncessaire  l'excution du tour. J'ai dit aussi ma rpulsion pour tout
vtement en dehors de nos usages. Il devait donc sembler impossible de
me voir jamais reproduire cette merveilleuse exprience, lorsqu'un jour,
on vit sur mes affiches l'annonce d'un tour intitul: _la Pche
miraculeuse_.

Ce n'tait pas autre chose que le tour chinois que je me proposais
d'excuter, mais dans des conditions beaucoup plus difficiles.

J'arrivais en scne ayant en main un pied de guridon qui se terminait
par une pointe aigu. Je le posais devant moi, et prs des spectateurs.

Je me saisissais d'un chle que j'talais en tous sens, et que je
secouais avec force afin de bien prouver qu'il ne contenait rien.

--Voici d'abord comment on doit prendre et poser son pervier. Je
ramassais les plis du chle et je le jetais sur mon paule. Figurez-vous
maintenant, Messieurs, que la pointe de ce pied de guridon soit un
tang, je sais qu'il faut se faire une grande illusion pour cela, mais
enfin admettez cette fable pour un instant. Dans cette circonstance, on
s'approche silencieusement de l'tang, on lance son pervier comme cela
sur l'endroit o l'on suppose trouver du poisson, on le relve, et l'on
montre, ainsi que je le fais maintenant, une pche vraiment
merveilleuse.

A cet instant, un bocal beaucoup plus grand que celui de Philippe,
contenant d'normes poissons rouges, apparaissait en quilibre sur la
pointe du guridon, et lorsqu'on voulait l'enlever de cet endroit, il
tait impossible de le bouger de place sans rpandre de l'eau.

[Illustration]


LA PENDULE ARIENNE.

Parmi les expriences que je prsentai au public en 1847, ma pendule fut
une de celles qui produisirent le plus d'effet, et mme maintenant que
l'on suppose  tort ou  raison que l'lectricit y joue un certain
rle, on ne peut se dispenser de l'admirer.

Il y a certains spectateurs qui vont aux sances de prestidigitation,
moins pour jouir des illusions que pour faire parade d'une perspicacit
trs souvent douteuse. Pour ceux-l, l'exprience de la _Pendule
arienne_ est vite explique: c'est de l'lectricit. C'est plutt fait.

Mais pour l'observateur consciencieux, pour le savant, pour le
connaisseur enfin, il est trs difficile de se prononcer sur ce sujet,
parce qu'ils savent que pour qu'un effet lectro-magntique se produise,
il ne suffit pas d'un courant lectrique, il faut encore des appareils
matriels qui reprsentent un certain volume. Ainsi dans le tlgraphe
mme le plus simple, ce sont des roues dentes, un lectro-aimant, une
palette, des leviers, des supports, etc.

Dans ma _pendule arienne_ on ne voyait rien de tout cela; il n'y avait
qu'un cadran de cristal transparent, au milieu duquel tait une
aiguille.

Ce cadran tait suspendu par de lgers cordons et compltement isol, ce
qui n'empchait pas que l'aiguille tournait  droite et  gauche,
s'arrtait ou reprenait sa marche  la volont des spectateurs.

Un timbre galement en cristal, suspendu en dessous, sonnait l'heure que
marquait la pendule, ou bien encore celle qu'on lui dsignait. Ces
objets, avant et aprs l'exprience, taient prsents au public pour
tre examins.

Pour terminer, je remettais  un spectateur un cordon auquel tenait le
crochet; il y suspendait le timbre et le faisait sonner  son
commandement.

[Illustration]


LA SECONDE VUE.

Ou la Clochette Mystrieuse.

L'exprience reprsente par la gravure ci-contre est un
perfectionnement apport  la _Seconde vue_, que j'ai dcrite au
commencement de ce volume. Les rsultats sont exactement les mmes; le
principe seul est chang.

Au lieu de faire  mon fils cette question: Dites ce que je tiens  la
main?  chaque objet qui m'tait remis, je frappais un coup sur une
petite clochette, et malgr cette uniformit du signal, l'enfant
dpeignait l'objet comme si l'et eu sous les yeux.

Mais ce qui pouvait intriguer les _intrpides scrutateurs_ de mes
secrets, c'est que peu d'instants aprs, je mettais la clochette de
ct, et bien que j'observasse le silence le plus complet, tous les
objets prsents n'en taient pas moins immdiatement dsigns par
l'enfant.

J'imitais aussi certains phnomnes produits par quelques sujets
magntiss. Je lui couvrais les yeux d'un pais bandeau, et sans
prononcer une parole, je lui remettais entre les mains un verre plein
d'eau; le liquide prenait sous ses lvres le got d'un autre liquide
quelconque sur lequel un spectateur avait fix sa pense, quelque
bizarre que ft ce choix.

Toujours sans que je lui parlasse, je lui faisais porter un bouquet 
une dame qu'un spectateur avait secrtement dsigne, ou bien il
excutait un ordre qui m'tait confi  voix basse, tel que celui-ci:

Aller prendre une tabatire dans la poche d'une personne dsigne; en
ter une prise de tabac pour la porter ensuite dans le porte-monnaie
d'une autre personne.

[Illustration]


LE FOULARD AUX SURPRISES.

Un principe fondamental de la prestidigitation, c'est de produire de
grands effets avec de petites causes; autrement dit, il faut produire,
avec de petits objets, des objets d'un gros volume.

Qu'y-a-t-il d'tonnant en effet de faire sortir d'une bote  double
fond ce qui peut y tre contenu? La difficult consiste uniquement dans
l'_ingniosit_ de l'appareil, et tout le mrite revient  l'bniste ou
au ferblantier qui a fabriqu la bote.

Mais le _foulard aux surprises_ est un tour qui ne pouvait laisser
croire  aucune combinaison mcanique, parce que l'instrument qui devait
produire des objets si volumineux pouvait tre rduit  de bien petites
proportions.

Ce foulard tait confi par un spectateur. Aussitt que je l'avais entre
les mains, je le pressais, l'tirais et le retournais en tous sens pour
prouver qu'il ne contenait rien, puis, le prenant par le milieu, je le
secouais et j'en faisais sortir un plumet. En retournant le foulard du
ct oppos, j'en retirais un second, un troisime, un quatrime plumet
et jusqu' un panache de tambour-major. Enfin une vritable pluie de
plumets venait couvrir la scne.

Ces subtilits taient le prambule d'un tour beaucoup plus surprenant
encore, et qu'on pourrait appeler  plusieurs titres le bouquet de
l'exprience.

Je m'approchais des spectateurs, et aprs avoir une dernire fois bien
secou et retourn le foulard de tous cts, j'en faisais sortir une
norme corbeille de fleurs que je distribuais aux dames.

Ce tour faisait partie des expriences annonces sur ma premire
affiche.

[Illustration]


LA SUSPENSION THRENNE.

Dans l'anne 1847, on se le rappelle, il n'tait question que de l'ther
et de ses merveilleuses applications. J'eus alors l'ide d'user  mon
profit l'engouement du public pour en faire un -propos qui eut un
succs prodigieux.

--Messieurs, disais-je avec le srieux d'un professeur de la Sorbonne,
je viens de dcouvrir dans l'ther une nouvelle proprit merveilleuse.

Lorsque cette liqueur est  son plus haut degr de concentration, si on
la fait respirer  un tre vivant, le corps du patient devient en peu
d'instants aussi lger qu'un ballon.

Cette exposition termine, je procdais  l'exprience. Je plaais trois
tabourets sur un banc de bois. Mon fils montait sur celui du milieu, et
je lui faisais tendre les bras, que je soutenais en l'air au moyen de
deux cannes qui reposaient chacune sur un tabouret.

Je mettais alors simplement sous le nez de l'enfant un flacon vide que
je dbouchais avec soin, mais dans la coulisse on jetait de l'ther sur
une pelle de fer trs chaude, afin que la vapeur s'en rpandt dans la
salle. Mon fils s'endormait aussitt, et ses pieds, devenus plus lgers,
commenaient  quitter le tabouret.

Jugeant alors l'opration russie, je retirais le tabouret de manire
que l'enfant ne se trouvait plus soutenu que par les deux cannes.

Cet trange quilibre excitait dj dans le public une grande surprise.
Elle augmentait encore lorsqu'on me voyait retirer l'une des deux cannes
et le tabouret qui la soutenait; et enfin elle arrivait  son comble,
lorsqu'aprs avoir lev avec le petit doigt mon fils jusqu' la
position horizontale, je le laissais ainsi endormi dans l'espace, et que
pour narguer les lois de la gravitation, j'tais encore les pieds du
banc qui se trouvait sous cet difice impossible, tel que le reprsente
la gravure ci-dessus.

La premire reprsentation eut lieu le 10 octobre 1849.

[Illustration]


LA GUIRLANDE DE FLEURS.

Ce tour tait trs compliqu et formait  son dnouement un trs joli
tableau.

J'empruntais deux mouchoirs et trois montres; j'en faisais un paquet que
je mettais dans une sorte de pistolet-tromblon, et j'y joignais trois
cartes choisies dans un jeu par un des spectateurs. Pendant ce temps, on
apportait une guirlande de fleurs que l'on suspendait  de petits rubans
placs au milieu de la scne.

J'annonais alors que ces fleurs allaient me servir de point de mire, et
que lorsque je ferais feu de ce ct, les montres, les mouchoirs et les
cartes iraient se grouper autour d'elles.

En effet, lorsque le coup partait les cartes apparaissaient sur la
guirlande, les montres en dessous et les mouchoirs pendaient sur le
ct.

(Un erratum  signaler sur le dessin ci-dessus, c'est que le graveur a
oubli d'y mettre les mouchoirs).

Au commencement du tour, bien que je n'eusse besoin que de deux
mouchoirs, j'en empruntais trois, parce que j'en gardais un pour faire
un autre tour sous forme d'intermde, dans le but d'allonger cette
petite scne qui, sans cela, et t beaucoup trop courte.

Je mettais de l'esprit de vin sur ce mouchoir, je l'enflammais et je
montrais les ravages du feu en passant mon bras par un norme trou. Puis
sous le prtexte de me servir de ce principe des homoeopathes:
_similia similibus curantur_, je versais encore de l'esprit de vin sur
le linge brl, je l'enflammais de nouveau, et en frappant seulement
avec la main sur le mouchoir incendi, je le faisais reparatre dans son
tat primitif.

Le tour de la guirlande a t reprsent pour la premire fois le 18
janvier 1850.

[Illustration]


LE CARTON DE ROBERT-HOUDIN.

La plus simple des lois naturelles veut que le contenant soit plus grand
que le contenu; ici c'est le contraire. On peut donc appeler ce tour
_impossibilit ralise_.

En effet, j'apportais sous mon bras un carton  dessin qui n'avait pas
plus d'un centimtre d'paisseur et je le posais sur de lgers trteaux
placs dans le plus complet isolement au milieu de la scne; puis j'en
retirais successivement:

1 Une collection de gravures;

2 Deux charmants chapeaux de dame garnis de fleurs et de rubans, aussi
frais que s'ils sortaient  l'instant mme des mains de la modiste;

3 Quatre tourterelles vivantes;

4 Trois normes casseroles en cuivre remplies, l'une de haricots,
l'autre d'un feu ardent, et la troisime d'eau bouillante.

5 Une grande cage remplie d'oiseaux voltigeant de btons en btons[30].

6 Enfin, aprs que le carton avait t ferm une dernire fois, mon
plus jeune fils, le hros de la suspension threnne, soulevait le
couvercle, montrait au public sa tte souriante et sortait aussi de
cette troite prison.

[Illustration]


L'IMPRESSION INSTANTANE,

Ou la communication des couleurs par la volont.

Je prsentais au public plusieurs flacons remplis de diverses couleurs,
et j'annonais que, par un procd nouveau, je pouvais faire passer des
liquides colors  travers un faible ruban de soie,  quelque distance
que ce ft.

Je mettais alors au milieu des spectateurs un petit pupitre sur lequel
j'tendais un linge.

Messieurs, disais-je, voici un cachet communiquant par un lger cordon 
cette bouteille qui est pleine d'une liqueur rouge; veuillez essayer
d'en imprimer l'empreinte en pressant sur l'toffe.

Un des spectateurs essayait, mais en vain; l'toffe restait entirement
blanche.

--Pour faire passer le liquide jusque dans le cachet, ajoutais-je avec
un grand srieux, il manque une formalit; il faut que j'en donne le
commandement. Je le fais en ce moment. Essayez maintenant, je vous prie.

En effet, le nom grav sur le cachet s'imprimait en beaux caractres
rouges; mais sitt que je donnais un ordre contraire, on avait beau
appliquer le cachet, le liquide ne passait plus.

Je prenais ensuite un autre flacon contenant du bleu, j'y attachais le
ruban par une de ses extrmits, et afin qu'on ft bien assur qu'il n'y
avait aucune prparation dans le cachet, je priais un spectateur
d'attacher une cl  l'autre bout du ruban. Ces conditions remplies et
le commandement en tant donn, on pouvait crire sur le linge avec la
cl comme si c'et t un pinceau.

Je terminais cette exprience en faisant subitement changer un bouquet
de roses blanches en roses d'un rouge trs vif.

[Illustration]


LE COFFRE TRANSPARENT,

Ou les Pices voyageuses.

Ce tour avait pour but de montrer avec quelle facilit je pouvais faire
passer invisiblement des pices de monnaie d'un endroit  un autre.

J'empruntais huit pices de cinq francs que je faisais marquer avec
beaucoup de soin par les spectateurs, puis je les mettais ostensiblement
dans un vase en cristal que je tenais  la main.

Je posais un autre vase sur une table  l'extrmit de ma scne et
j'annonais qu'en frappant avec ma baguette sur celui o se trouvaient
les pices, une d'elles en sortirait  chaque coup pour passer dans le
verre vide.

Effectivement, au son que ma baguette produisait sur le cristal, une
pice en sortait pour passer dans l'autre vase, et l'on en entendait le
son argentin.

Au lieu de faire passer la huitime comme les autres, je la sortais du
vase et je la remettais entre les mains d'une dame, en la priant de bien
la serrer pour l'empcher de s'chapper.

Mais  l'instant o frappant sur la cloche, je disais: partez, la pice
emprisonne sortait de la main et on l'entendait rejoindre ses
compagnes.

Pour terminer l'exprience d'une manire concluante, je suspendais  de
minces cordons de soie accrochs au plafond, un coffre de cristal
transparent. Je le faisais balancer dans l'espace et lorsqu'il se
trouvait  son plus grand loignement de la scne, j'y envoyais les
pices que l'on voyait parfaitement arriver dedans.

A chacune de ces expriences, l'identit des pices tait constate.

Reprsent pour la premire fois le 4 septembre 1849.

[Illustration]


LE GARDE-FRANAISE,

Ou la Colonne au gant.

On apportait sur une table un petit automate revtu du costume de
Garde-Franaise: il portait un mousquet et se tenait au port d'arme prt
 recevoir un commandement.

En automate bien appris, il commenait par saluer respectueusement
l'assemble, et aprs s'tre dbarrass de son arme, il envoyait de la
main droite quelques baisers aux jeunes enfants qu'il apercevait dans la
salle.

J'empruntais  plusieurs dames de l'assemble quatre bagues et un gant
blanc, j'en faisais un paquet et je le mettais dans le petit fusil que
j'avais pralablement charg et amorc.

--Tenez, disais-je  mon Garde-franaise, je vous rends votre arme
contenant un gant et quatre bagues; montrez maintenant votre adresse, en
envoyant tous ces objets sur ce point de mire. Je lui montrais une
colonne en cristal qui se trouvait sur une autre table.

L'automate mettait en joue, posait le doigt sur la gchette, visait et,
au signal que je lui en donnais, faisait feu. Les objets contenus dans
le fusil taient projets sur la colonne, et le gant, gonfl comme s'il
et t port par une main invisible se dressait sur le sommet du
cristal, talant  chacun de ses doigts une des bagues qui m'avaient t
confies.

Je variais quelquefois l'exprience. Je mettais dans le fusil une seule
bague et deux cartes choisies secrtement par des spectateurs.
L'automate dirigeait son arme vers un vase de fleurs que je lui
indiquais, et lorsqu'il faisait feu, un petit amour sortait du milieu
des roses en battant des ailes et portait  la main une torche allume
au bas de laquelle la bague tait accroche. Quant aux deux cartes,
elles avaient dvi de leur chemin et s'taient fixes sur ma poitrine.

[Illustration]


LE PATISSIER DU PALAIS-ROYAL.

Voyez ce charmant petit automate;  l'appel de son matre il vient sur
le seuil de sa porte, et, fournisseur aussi poli que ptissier habile,
il salue et attend les commandes de sa clientle. Des brioches chaudes
et sortant du four, des gteaux de toute espces, des sirops, des
liqueurs, des glaces, etc., sont aussitt apports par lui que commands
par les spectateurs, et quand il a satisfait  toutes les demandes, il
aide son matre dans ses tours d'escamotage.

Une dame, par exemple, a-t-elle mis secrtement sa bague dans une petite
bote qu'elle ferme  cl et qu'elle garde entre ses mains?  l'instant
mme le ptissier lui apporte une brioche dans laquelle se trouve la
bague qui vient de disparatre de la bote.

Voici une autre preuve de son intelligence.

Une pice d'or lui est remise dans une petite corbeille par un
spectateur, qui lui dit ce qu'il doit prendre sur cette pice en francs
et centimes. Il s'enferme chez lui, et quelque compliqu que soit son
compte, il fait son calcul et rapporte en monnaie le reste de la somme.

Enfin une loterie comique est tire, et c'est encore le ptissier qui
est charg de la distribution des lots.

Aussi intressante par sa complication que par la gat qu'elle
apportait parmi les spectateurs, cette pice tait la mieux gote de
mes expriences et terminait toujours brillamment ma sance.

Le ptissier du Palais-Royal a t reprsent pour la premire fois 
l'ouverture de mon thtre.

[Illustration]


DIAVOLO ANTONIO,

Le Voltigeur au Trapze.

J'avais donn  cet automate le nom de Diavolo Antonio, clbre
acrobate, dont j'avais cherch  imiter les prilleux exercices.
Seulement l'original tait un homme, et la copie n'avait que la taille
et les traits d'un enfant.

J'apportais mon jeune artiste de bois entre mes bras, comme je l'eusse
fait pour un tre vivant, je le posais sur le bton d'un trapze, et l
je lui adressais quelques questions auxquelles il rpondait par des
signes de tte.

--Vous ne craignez pas de tomber?

--Non.

--Etes-vous bien dispos  faire vos exercices?

--Oui.

Alors, aux premires mesures de l'orchestre, il saluait gracieusement
les spectateurs, en se tournant vers toutes les parties de la salle,
puis se suspendant par les bras, et suivant la mesure de la musique, il
se faisait balancer avec une vigueur extrme.

Venait ensuite un instant de repos, pendant lequel il fumait sa pipe,
aprs quoi il excutait des tours de force sur le trapze, tels que de
se soulever  la force des bras et de se tenir la tte en bas, tandis
qu'il excutait avec les jambes des volutions tlgraphiques.

Pour prouver que son existence mcanique tait en lui-mme, mon petit
Diavolo abandonnait la corde avec ses mains, se pendait par les pieds,
et quittait bientt entirement le trapze.

Cet automate a paru pour la premire fois sur mon thtre le 1er
octobre 1849.

[Illustration]


LE VASE ENCHANT,

Ou le Gnie des Roses.

Au commencement de cette petite scne, qui tenait de la ferie, on
apercevait sur une table place au milieu de ma scne, un vase trusque
orn de pierreries, d'un travail et d'un got exquis. Il tait surmont
de branches et de feuilles de rosier.

Je priais une dame de choisir une carte dans un jeu et de l'enfermer
dans une petite bote que je lui prsentais. Aussitt la carte sortait
de la bote, revenait entre mes mains et se trouvait remplace par un
charmant canari.

J'enfermais ce petit oiseau dans une cage.

--Mesdames, disais-je ensuite, ce serin est tellement obissant, que
lorsque je vais lui en donner l'ordre, il sortira  travers les barreaux
de sa cage pour aller se percher sur le bouquet qui couronne ce vase.
Afin de le mieux attirer, je vais faire pousser des fleurs sur ce
feuillage.

J'tendais alors ma baguette sur le rosier et l'on voyait apparatre de
petits boutons qui grossissaient  vue d'oeil, s'panouissaient
insensiblement, et devenaient de magnifiques roses.

Ce prestige ne s'tait pas plus tt accompli, que le serin disparaissait
de la cage et se montrait sur le sommet du rosier en gazouillant de
toute la force de son gosier.

L, selon le dsir des spectateurs, il chantait tel air qu'on lui
dsignait. Lorsque chacun avait entendu le morceau de son choix, le
musicien s'envolait, et rentrait dans la coulisse.

Pour terminer cette charmante scne, le vase s'ouvrait en plusieurs
parties, formait un lgant kiosque dans lequel un Indien excutait,
avec la plus rare perfection, sur une corde raide, des danses
acrobatiques.

[Illustration]


LA CORNE D'ABONDANCE.

Parmi les modifications que j'avais apportes aux sances des
prestidigitateurs qui m'avaient prcd, j'ai signal, dans le cours de
cet ouvrage, le genre de cadeaux que j'offrais au public comme souvenir
de mes sances.

Comte et ses mules faisaient des distributions de jouets d'enfants et
de sucreries qui se trouvaient invariablement dans un chapeau. Je pensai
qu'il tait peu convenable d'offrir des ventails, des fleurs et des
bonbons, en les faisant sortir d'une source qui n'tait pas toujours
d'une propret irrprochable, et pour obvier  cet inconvnient,
j'inventai la corne d'abondance.

Je prsentais au public une sorte de grand cornet qui s'ouvrait en deux
parties, afin qu'on pt mieux en visiter l'intrieur, puis ds qu'il
tait referm, j'en retirais des bonbons et des fleurs.

C'est aussi de ce cornet que je faisais sortir des journaux comiques,
des albums, des quadrilles illustrs, etc.

Je m'tais exerc  lancer ces diffrents objets avec une sret de
direction telle qu'ils arrivaient immanquablement aux personnes mme les
plus loignes de ma scne.

Cette distribution, ainsi que celle de la bouteille inpuisable,
produisait dans la salle une animation des plus plaisantes. C'tait 
qui possderait un de ces cadeaux, et l'on m'adressait de tous cts des
supplications tlgraphiques auxquelles je me faisais un devoir de
rpondre.




TABLE.


Pages.

INTRODUCTION DANS LA DEMEURE DE L'AUTEUR          I

PRFACE                                                                1

CHAP. Ier. Un horloger raccommodeur de soufflets.--Intrieur d'artiste.--Les
leons du colonel Bernard.--L'ambition paternelle.--Premiers
travaux mcaniques.--Ah! si j'avais un rat!--L'industrie
d'un prisonnier.--L'abb Larivire.--Une parole
d'honneur.--Adieu mes chers outils!                                    5

CHAP. II. Un badaud de province.--Le docteur Carlosbach, escamoteur
et professeur de mystification.--_Le sac au sable, le coup de
l'trier._--Je suis clerc de notaire, les _minutes_ me paraissent bien
longues.--Un petit automate.--Protestation respectueuse.--Je
monte en grade dans la basoche.--Une machine de la force...
d'un portier.--Les canaris acrobates.--Remontrance de Me Roger.--Mon
pre se dcide  me laisser suivre ma vocation                        15

CHAP. III. Le cousin Robert.--L'vnement le plus important de ma
vie.--Comment on devient sorcier.--Mon premier escamotage.--_Fiasco_
complet.--Perfectibilit de la vue et du toucher.--Curieux
exercice de prestidigitation.--Monsieur Noriet.--Une
action plus ingnieuse que dlicate.--Je suis empoisonn.--Un
trait de folie                                                        31

CHAP. IV. Je reviens  la vie.--Un trange mdecin.--Torrini et
Antonio: un escamoteur et un mlomane.--Les confidences d'un
meurtrier.--Une maison roulante.--La foire d'Angers.--Une
salle de spectacle portative.--J'assiste pour la premire fois 
une sance de prestidigitation.--_Le coup de piquet de l'aveugle._--Une
redoutable concurrence.--Le signor Castelli mange un
homme vivant                                                          45

CHAP. V. Confidences d'Antonio.--Comment on peut provoquer les
applaudissements et les ovations du public.--Le comte de ....,
banquiste.--Je rpare un automate.--Atelier de mcanicien
dans une voiture.--Vie nomade: heureuse existence.--Leons
de Torrini; ses principes sur l'escamotage.--Un _grec_ du grand
monde, victime de son escroquerie.--L'escamoteur Comus.--Duel
aux coups de piquet.--Torrini est proclam vainqueur.--Rvlations.--Nouvelle
catastrophe.--Pauvre Torrini!                                         65

CHAP. VI. Torrini me raconte son histoire.--Perfidie du chevalier
Pinetti.--Un escamoteur par vengeance.--Course au succs entre
deux magiciens.--Mort de Pinetti.--Sance devant le pape
Pie VII.--Le chronomtre du cardinal ***.--Douze cents francs
sacrifis pour l'excution d'un tour.--Antonio et Antonia.--La
plus amre des mystifications.--Constantinople                        84

CHAP. VII. Suite de l'histoire de Torrini.--Le Grand-Turc lui fait
demander une sance.--Un tour merveilleux.--Le corps d'un
jeune page coup en deux.--Compatissante protestation du Srail.--Agrable
surprise.--Retour en France.--Un spectateur
tue le fils de Torrini pendant une sance.--Folie: Dcadence.--Ma
premire reprsentation.--Fcheux accident pour mes dbuts.--Je
reviens dans ma famille                                              115

CHAP. VIII. Des Acteurs prodiges.--J'arrive  Paris.--Mon
mariage.--Comte.--Etudes sur le public.--Un habile directeur.--Les
billets roses.--Un style musqu.--_Le Roi de tous les
coeurs._--Ventriloquie.--Les mystificateurs injustifis.--Le pre
Roujol.--Jules de Rovre.--Origine du mot _prestidigitateur_         131

CHAP. IX. Les automates clbres.--Une mouche d'airain.--L'homme
artificiel.--Albert-le-Grand et saint Thomas-d'Aquin.--Vaucanson;
son canard; son joueur de flte; curieux dtails.--L'automate
joueur d'checs; pisode intressant.--Catherine II
et M. de Kempelen.--Je rpare le Componium.--Succs inespr         153

CHAP. X. Les supputations d'un inventeur.--Cent mille francs par an
pour une critoire.--Dception.--Mes nouveaux automates.--Le
premier physicien de France; dcadence.--Le choriste philosophe.--Bosco.--Le
jeu des gobelets.--Une excution capitale.--Rsurrection
des supplicis.--Erreur de tte.--Le serin rcompens.--Une
admiration _rentre_.--Mes revers de fortune.--Un
mcanicien cuisinier                                                 178

CHAP. XI. Le pot-au-feu de l'artiste.--Invention d'un automate
crivain-dessinateur.--Squestration volontaire.--Une modeste
villa.--Les inconvnients d'une spcialit.--Deux _Augustes
visiteurs_.--L'emblme de la fidlit.--Navets d'un maon
rudit.--Le gosier d'un rossignol mcanique.--Les _Tiou_ et les
_rrrrrrrrouit_.--Sept mille francs en faisant de la limaille         193

CHAP. XII. Un _grec_ habile.--Ses confidences.--Le _Pigeon_ cousu
d'or.--Tricheries dvoiles.--Un magnifique _truc_!--Le gnie inventif
d'un confiseur.--Le prestidigitateur Philippe.--Ses dbuts
comiques.--Description de sa sance.--Exposition de 1844.--Le Roi et sa
famille visitent mes automates                                       215

CHAP. XIII. Projets de rformes.--Construction d'un thtre au
Palais-Royal.--Formalits.--Rptition gnrale.--Singulier effet de ma
sance.--Le plus grand et le plus petit thtre de
Paris.--Tribulations.--Premire
reprsentation.--Panique.--Dcouragement.--Un prophte infaillible.
Rhabilitation.--Succs                                              239

CHAP. XIV. Etudes nouvelles.--Un journal comique.--Invention
de la _seconde vue_.--Curieux exercices.--Un spectateur enthousiaste.--Danger
de passer pour Sorcier.--Un sacrilge ou la
mort.--Art de se dbarrasser des importuns.--Une touche lectrique.--Une
reprsentation au thtre du Vaudeville.--Tout
ce qu'il faut pour lutter contre les incrdules.--Quelques dtails
intressants                                                         258

CHAP. XV. Petits malheurs du bonheur.--Inconvnients d'un thtre
trop petit.--Invasion de ma salle. Reprsentation gratuite.--Un
public consciencieux.--Plaisant escamotage d'un bonnet de
soie noire.--Sance au chteau de Saint-Cloud.--La cassette
de Cagliostro.--Vacances.--Etudes bizarres                           281

CHAP. XVI. Nouvelles expriences.--La _Suspension threnne_,
etc.--Sance  l'Odon.--_Un double accroc._--La protection
d'un entrepreneur de succs.--1848.--Les thtres aux abois.--Je
quitte Paris pour Londres.--Le directeur Mitchell.--La
publicit anglaise.--_Le grand Wizard._--Les moules  beurre
servant  la rclame.--Affiches singulires.--Concours public
pour le meilleur calembour                                           298

CHAP. XVII. Le thtre Saint-James.--Invasion de l'Angleterre par
les artistes franais.--Une fte patronne par la reine.--Le Diplomate
et le Prestidigitateur.--Une Recette de 75,000 francs.--Sance
 Manchester.--Les spectateurs au carcan.--_Wat  capital
curaao._--Montagne humaine.--Cataclysme.--Reprsentation
au palais de Buckingham.--Un repas de Sorciers                       316

CHAP. XVIII. Un rgisseur optimiste.--Trois spectateurs dans une
salle.--Une collation magique.--Le public de Colchester et les
noisettes.--Retour en France.--Je cde mon thtre. Voyage
d'adieu.--Retraite  Saint-Gervais.--Pronostic d'un Acadmicien      344

CHAP. XIX. VOYAGE EN ALGRIE.--Convocation des chefs de
tribus.--Ftes.--Reprsentation devant les Arabes.--Enervation d'un
Kabyle.--Invulnrabilit.--Escamotage d'un Maure.--Panique et fuite des
spectateurs.--Rconciliation.--La secte des Assaoua.--Leurs prtendus
miracles.--Excursion dans l'intrieur de l'Algrie.--La demeure d'un
Bach-Agha.--Repas comique.--Une soire de hauts dignitaires
Arabes.--Mystification d'un Marabout.--L'Arabe sous sa tente, etc.
etc.--Retour en France.--Conclusion                                  356

UN COURS DE MIRACLES.--S'enfoncer un poignard dans la joue;--Manger
des feuilles de figuier de Barbarie;--Se mettre le ventre
sur le ct tranchant d'un sabre;--Jouer avec des serpents;--Se
frapper le bras, en faire jaillir du sang, et le gurir
instantanment;--Manger du verre pil;--Avaler des cailloux, des tessons
de bouteille, etc.;--Marcher sur du fer rouge, et se passer la langue
sur une plaque rougie  blanc                                        406

Gravures et description des expriences                              421


FIN DE LA TABLE.

Imp. LECHENE,  Blois.

       *       *       *       *       *

Fautes corriges:

poussant la rorte=> poussant la porte {pg v}

surgit tout  coup dans esprit=> surgit tout  coup dans mon esprit {pg
12}

soulier dans de mes bas=> soulier dans un de mes bas {pg 12}

aussi ne se passsait-il=> aussi ne se passait-il {pg 16}

trs habilemement embouche=> trs habilement embouche {pg 16}

sembla se recueilir=> sembla se recueillir {pg 17}

l'homme de cette affreuse calamnit=> l'homme de cette affreuse calamit
{pg 20}

la scne est tranforme=> la scne est transforme {pg 21}

O Carlorsbach=> O Carlosbach {pg 21}

des chteaux voisins=> des chteaux voisins {pg 21}

mais, plus je rsistai=> mais, plus je rsistais {pg 27}

j'aillais demander=> j'allais demander {pg 27}

art pourle quel=> art pour lequel {pg 33}

mon irristible penchant=> mon irrsistible penchant {pg 34}

au seul de sa boutique=> au seuil de sa boutique {pg 35}

bonlanger de rentrer=> boulanger de rentrer {pg 36}

de la sience=> de la science {pg 37}

de la prestidigition=> de la prestidigitation {pg 37}

frappe de la falicit=> frapp de la facilit {pg 37}

faire une promade=> faire une promenade {pg 42}

ballot dans une voiture=> ballott dans une voiture {pg 44}

je ne pus reprimer un mouvement=> je ne pus rprimer un mouvement {pg
48}

un aveu si innatendu=> un aveu si inattendu {pg 50}

complment rtabli=> compltement rtabli {pg 51}

Je vous le dirai vololontiers=> Je vous le dirai volontiers {pg 58}

plus grands thtres l'Italie=> plus grands thtres d'Italie {pg 67}

je cdasse pas=> je ne cdasse pas {pg 74}

Les confidences de Zilbermann=> Les confidences de Zilberman {pg 75}

au devant au moi=> au devant de moi {pg 98}

une reprsentation que dois donner=> une reprsentation que je dois
donner {pg 88}

terme de thtre, s'apelle=> terme de thtre, s'appelle {pg 92}

s'apelle le=> s'appelle le {pg 92}


s'intalla dans le thtre=> s'installa dans le thtre {pg 97}

C'est ainsi que j'craisai=> C'est ainsi que j'crasai {pg 98}

rigeurs extrmes=> rigueurs extrmes {pg 98}

nous goutmes pendant=> nous gotmes pendant {pg 115}

mon viel ami=> mon vieil ami {pg 130}

prestiditateur=>prestidigitateur {pg 131}

ma convocation pour=> ma vocation pour {pg 131}

d'une bien petit fortune=> d'une bien petite fortune {pg 132}

montres et des pendule=> montres et des pendules {pg 134}

l'eutrme prudence=> l'extrme prudence {pg 137}

ainsi que celui _prestidigitation_=> ainsi que celui de
_prestidigitation_ {pg 151}

Qus d'actions de grce=> Que d'actions de grce {pg 154}


barbotte avec son bec=> barbote avec son bec {pg 157}


qde le lecteur se rassur=> que le lecteur se rassur {pg 160}

snr 80 centimtres=> sur 80 centimtres {pg 163}

qne ses courtisans=> que ses courtisans {pg 168}

le fait de tout ceux=> le fait de tous ceux {pg 179}

de ma petite fortune=> de sa petite fortune {pg 183}

un pigon blanc=> un pigeon blanc {pg 191}


je fis servis=> je fis servir {pg 216}

un constraste=> un contraste {pg 217}

effet de douner un nom=> effet de donner un nom {pg 217}

panchement famillier=> panchement familier {pg 217}

tant de grace=> tant de grce {pg 219}

loin de moi de sur la table=> loin de moi sur la table {pg 221}


eu suivant pour le dix=> en suivant pour le dix {pg 224}

galeries et un amphittre=> galeries et un amphithtre {pg 231}

comptissait  la douleur=> compatissait  la douleur {pg 228}

la plus importance de toutes=> la plus importante de toutes {pg 240}

je tremblais comme un fant=> je tremblais comme un enfant {pg 247}

ce mal n'tait rien comparaison=> ce mal n'tait rien en comparaison {pg
254}

une ces dispositions=> une de ces dispositions {pg 262}

de la suprise=> de la surprise {pg 265}

le pallier du thtre=> le palier du thtre {pg 274}

sur le devant la scne=> sur le devant de la scne {pg 274}

signes auquels on peut=> signes auxquels on peut {pg 279}

j'eus relment=> j'eus rellement {pg 294}

dont les effet=> dont les effets {pg 299}

aux appplaudissements qui=> aux applaudissements qui {pg 303}

bouteillle inpuisable=> bouteille inpuisable {pg 312}

les dames patronesses=> les dames patronnesses {pg 324}

frique=> ferique {pg 325}

jettasse=> jetasse {pg 325}

et l'afflence tait=> et l'affluence tait {pg 326}

demander une rprsentation=> demander une reprsentation {pg 338}

la plus haute distiction=> la plus haute distinction {pg 340}

Mou rgisseur=> Mon rgisseur {pg 346}

mon tablisssement=> mon tablissement {pg 353}

Wiesbaden, Hombourg=> Wiesbaden, Hambourg {pg 353}

Retour en Ffance=> Retour en France {pg 356}

rpondit que le Gouvernenement=> rpondit que le Gouvernement {pg 360}

malheureureux offret=> malheureux coffret {pg 368}

face a face=> face  face {pg 373}

et et ensuite=> et ensuite {pg 374}

adresssant  chacun=> adressant  chacun {pg 374}

marque d'approbabation=> marque d'approbation {pg 375}

pour nos tonner=> pour nous tonner {pg 378}

notre bachelier s-ciences=> notre bachelier s-sciences {pg 382}

sur la tapis=> sur le tapis {pg 386}

Bon-Allem a devin=> Bou-Allem a devin {pg 387}

  se dbarrasser=>  se dbarrasser {pg 388}

Tu n'a rien=> Tu n'as rien {pg 392}

marmotaient des prires=> marmottaient des prires {pg 394}

Quant la starine fut=> Quand la starine fut {pg 394}

parmi lequels tait=> parmi lesquels tait {pg 410}

J'ai dit que le prestigitateur=> J'ai dit que le prestidigitateur

pices de monaie=> pices de monnaie

l'idendit des pices=> l'identit des pices

sur un autre table=> sur une autre table

sur la gachette=> sur la gchette

Seulement l'orinal=> Seulement l'original

Le prestigitateur Philippe=> Le prestidigitateur Philippe

le gurir instantnment=> le gurir instantanment

       *       *       *       *       *


NOTES:

[1] Comus eut plus tard un concurrent redoutable dans Cotte dit Conus,
qui tait galement dou d'une extrme habilet.

[2] Le jeu est divis en quatres parties gales, par quatre cartes plus
larges que les autres, de sorte que l'on peut couper o cela est
ncessaire pour l'organisation du jeu.

Voici l'ordre des cartes avant d'tre coupes: Dame, neuf, huit, _sept
de trfle_. As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de coeur_. As,
roi, valet, dix, dame, neuf, huit, _sept de pique_. As, roi, valet, dix,
dame, neuf, huit, _sept de carreau_. As, roi, valet, dix de trfle. Les
quatre sept sont des cartes larges.

Lorsque l'adversaire a nomm la couleur dans laquelle il veut tre repic
et que nous supposerons tre trfle, on coupe au sept de cette couleur
et on lui laisse la libert de donner par deux ou par trois. De plus,
les cartes tant une fois donnes, on laisse l'adversaire choisir celui
des deux jeux qu'il prfre. Si celui-ci a donn les cartes par deux et
qu'il ait gard son jeu, on carte: les neuf de pique, de coeur et de
carreau et deux dames quelconques. La rentre donne quinte majeure en
trfle, quatorze d'as et quatorze de rois.

Si, au contraire, l'adversaire a choisi le jeu du premier en cartes, on
cartera: les sept de coeur, de pique et de carreau et deux huit
quelconques. La rentre produira la mme quinte en trfle, quatorze de
dames et quatorze de valets.

Si l'adversaire a prfr donner les cartes par trois, et qu'il garde
son jeu, on cartera: le roi, le huit et le sept de coeur, le neuf et le
huit de pique, afin d'avoir par la rentre: la quinte majeure en trfle,
une tierce  la dame en carreau; trois as, trois dames et trois valets.

Si, au contraire, il choisit le jeu du premier en cartes, on cartera:
la dame et le neuf de coeur, le valet et le sept de pique et l'as de
carreau. On aura par la rentre cette mme quinte majeure en trfle, une
tierce au neuf en carreau, trois rois et trois dix qui feront soixante.

[3] Cette sance valut  Comte le titre de _Physicien du Roi_.

[4] Voir un ouvrage intitul: Machines approuves par l'Acadmie Royale
des Sciences. Tome VI, pages 133 et 137.

[5] Les secrets du Grand-Albert, ouvrage rempli d'absurdits, et
faussement attribu  Albert-le-Grand.

[6] Aprs la mort de Vaucanson, ses oeuvres furent disperses et se
perdirent; Le canard seul, aprs tre rest longtemps dans un grenier 
Berlin, revit le jour en 1840, et fut achet par un nomm Georges Tiets,
mcanicien, qui employa quatre ans  le remettre en tat.

[7] L'automate joueur d'checs jouait de la main gauche, dfaut que l'on
a faussement attribu  l'inadvertance du constructeur.

[8] J'ai cette affiche en ma possession; je la tiens de M. Hessler,
neveu du docteur Osloff, qui m'a communiqu galement ces dtails et
ceux qui suivent.

[9] Malzel tait grand mangeur et non gastronome, comme on l'a dit;
cette mort par suite d'indigestion le prouve.

[10] Depuis cette poque Bosco a modifi l'ornementation de sa scne.
Ses tapis ont chang de couleur, les bougies sont moins longues, mais la
tte de mort, la boule, le costume et la sance sont rests
invariablement les mmes.

[11] C'est une sorte de panace universelle pour le peuple anglais.

[12] Instrument que l'on met dans la bouche pour imiter la voix de
Polichinelle.

[13] Ce tour, ainsi que celui de l'clairage lectrique, avaient t
imagins par un physicien nomm Her Dbler; c'est de lui que Philippe
les tenait.

[14] Voir la figure et la description de l'exprience  la fin du
volume.

[15] Petite trappe.

[16] Je n'ai jamais donn de sance sans avoir, en cas d'vnement, un
double de mes vtements.

[17] Les thtres possdent un privilge man du ministre de
l'Intrieur; les spectacles ont une permission de la prfecture.

[18] Ce petit incident n'empcha pas le jury de m'accorder une mdaille
d'argent pour mes automates. Onze ans plus tard,  notre exposition
universelle de 1855, je recevais une mdaille de premire classe pour de
nouvelles applications de l'lectricit  la mcanique.

[19] J'avais cru jusque-l que le type du cheval arabe tait d'tre
petit et dlicat. On trouve en Algrie d'excellents chevaux de toute
grandeur et de toute force.

[20] En terme de thtre, on dsigne les spectateurs par le nom de la
place qu'ils occupent. Ainsi une ouvreuse dira: mon avant-scne vient de
sortir avec sa dame sous le bras; ma stalle n 20 s'est trouve malade,
etc.

[21] Village arabe.

[22] Maisonnette construite en branches d'arbre.

[23] L'Arabe ne boit jamais pendant son repas; il attend pour cela qu'il
soit fini.

[24] Pices de cinq francs.

[25] Voir pour la description des instruments dsigns ci-dessus: _Le
Trait d'lectricit_ de M. E. Becquerel; _Expos de l'lectricit_, par
M. le Cte du Moncel; et _le Cosmos_.

[26] Acide sulfurique.

[27] On peut aussi mettre impunment ses doigts dans du plomb fondu en
les trempant pralablement dans l'ther.--(Note de l'auteur).

[28] On se rappelle que j'ai signal cette particularit  propos de mes
tudes sur l'escamotage.

[29] Sauf cette prcaution, qui tait indispensable, je souponne fort
M. Boutigny d'avoir voulu m'effrayer un peu pour me punir de mon
incrdulit.

[30] Un de mes bons amis, M. Bouly, de Cambrai, avocat distingu, auteur
de plusieurs ouvrages archologiques trs estims, amateur passionn des
arts en gnral et de l'escamotage en particulier, est l'auteur de ce
tour ingnieux. La cage sortant du carton est entirement de son
invention. Les autres prestiges que j'ai ajouts  cette exprience ne
peuvent rien ter au mrite de l'ide premire.








End of the Project Gutenberg EBook of Confidences et Rvlations, by
Jean-Eugne Robert-Houdin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFIDENCES ET RVLATIONS ***

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