The Project Gutenberg EBook of Au Maroc, by Pierre Loti

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Title: Au Maroc

Author: Pierre Loti

Release Date: October 2, 2012 [EBook #40916]

Language: French

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PIERRE LOTI

AU MAROC

[Marque d'imprimeur: C L]

PARIS

CALMANN LVY, DITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

3, RUE AUBER, 3

1890

Droits de reproduction et de traduction rservs.




CALMANN LVY, DITEUR

DU MME AUTEUR


  Format grand in-18

  AZIYAD                                1 vol.
  FLEURS D'ENNUI                         1 --
  LE MARIAGE DE LOTI                     1 --
  MON FRRE YVES                         1 --
  LE ROMAN D'UN SPAHI                    1 --
  PCHEUR D'ISLANDE                      1 --
  PROPOS D'EXIL                          1 --

  Format petit in-8

  LES TROIS DAMES DE LA KASBAH           1 vol.

  Format in-8 cavalier

  MADAME CHRYSANTHME, imprim sur
    magnifique vlin et illustr d'un
    grand nombre d'aquarelles et de
    vignettes par ROSSI et MYRBACH       1 vol.

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--25446-11-9.




A MONSIEUR J. PATENOTRE,

MINISTRE DE FRANCE AU MAROC

_HOMMAGE D'AFFECTUEUSE RECONNAISSANCE_

P. L.




PRFACE


J'prouve le besoin de faire ici une lgre prface;--je prie qu'on me
pardonne, parce que c'est la premire fois.

Aussi bien voudrais-je mettre tout de suite en garde contre mon livre un
trs grand nombre de personnes pour lesquelles il n'a pas t crit.
Qu'on ne s'attende pas  y trouver des considrations sur la politique
du Maroc, son avenir, et sur les moyens qu'il y aurait de l'entraner
dans le mouvement moderne: d'abord, cela ne m'intresse ni ne me
regarde,--et puis, surtout, le peu que j'en pense est directement au
rebours du sens commun.

Les dtails intimes que des circonstances particulires m'ont rvls,
sur le gouvernement, les harems et la cour, je me suis mme bien gard
de les donner (tout en les approuvant dans mon for intrieur), par
crainte qu'il n'y et l matire  clabauderies pour quelques imbciles.
Si, par hasard, les Marocains qui m'ont reu avaient la curiosit de me
lire, j'espre qu'au moins ils apprcieraient ma discrte rserve.

Et encore, dans ces pures descriptions auxquelles j'ai voulu me borner,
suis-je trs suspect de partialit pour ce pays d'Islam, moi qui, par je
ne sais quel phnomne d'atavisme lointain ou de prexistence, me suis
toujours senti l'me  moiti arabe: le son des petites fltes
d'Afrique, des tam-tams et des castagnettes de fer, rveille en moi
comme des souvenirs insondables, me charme davantage que les plus
savantes harmonies; le moindre dessin d'arabesque, effac par le temps
au-dessus de quelque porte antique,--et mme seulement la simple chaux
blanche, la vieille chaux blanche jete en suaire sur quelque muraille
en ruine,--me plonge dans des rveries de pass mystrieux, fait vibrer
en moi je ne sais quelle fibre enfouie;--et la nuit, sous ma tente, j'ai
parfois prt l'oreille, absolument captiv, frmissant dans mes dessous
les plus profonds, quand, par hasard, d'une tente voisine m'arrivaient
deux ou trois notes, grles et plaintives comme des bruits de gouttes
d'eau, que quelqu'un de nos chameliers, en demi-sommeil, tirait de sa
petite guitare sourde...

Il est bien un peu sombre, cet empire du _Moghreb_, et l'on y coupe bien
de temps en temps quelques ttes, je suis forc de le reconnatre;
cependant je n'y ai rencontr, pour ma part, que des gens
hospitaliers,--peut-tre un peu impntrables, mais souriants et
courtois--mme dans le peuple, dans les foules. Et chaque fois que j'ai
tch de dire  mon tour des choses gracieuses, on m'a remerci par ce
joli geste arabe, qui consiste  mettre une main sur le coeur et 
s'incliner, avec un sourire dcouvrant des dents trs blanches.

Quant  S. M. le Sultan, je lui sais gr d'tre beau; de ne vouloir ni
parlement ni presse, ni chemins de fer ni routes; de monter des chevaux
superbes; de m'avoir donn un long fusil garni d'argent et un grand
sabre damasquin d'or. J'admire son haut et tranquille ddain des
agitations contemporaines; comme lui, je pense que la foi des anciens
jours, qui fait encore des martyrs et des prophtes, est bonne  garder
et douce aux hommes  l'heure de la mort. A quoi bon se donner tant
peine pour tout changer, pour comprendre et embrasser tant de choses
nouvelles, puisqu'il faut mourir, puisque forcment un jour il faut
rler quelque part, au soleil ou  l'ombre,  une heure que Dieu seul
connat? Plutt, gardons la tradition de nos pres, qui semble un peu
nous prolonger nous-mmes en nous liant plus intimement aux hommes
passs et aux hommes  venir. Dans un vague songe d'ternit, vivons
insouciants des lendemains terrestres, et laissons les vieux murs se
fendre au soleil des ts, les herbes pousser sur nos toits, les btes
pourrir  la place o elles sont tombes. Laissons tout, et jouissons
seulement au passage des choses qui ne trompent pas, des belles
cratures, des beaux chevaux, des beaux jardins et des parfums de
fleurs...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Donc, que ceux-l seuls me suivent dans mon voyage, qui parfois le soir
se sont sentis frmir aux premires notes gmies par des petites fltes
arabes qu'accompagnaient des tambours. Ils sont mes pareils ceux-l, mes
pareils et mes frres; qu'ils montent avec moi sur mon cheval brun,
large de poitrine, bouriff  tous crins;  travers des plaines
sauvages tapisses de fleurs,  travers des dserts d'iris et
d'asphodles, je les mnerai au fond de ce vieux pays immobilis sous le
soleil lourd, voir les grandes villes mortes de l-bas, que berce un
ternel murmure de prires.

Pour ce qui est des autres, qu'ils s'pargnent l'ennui de commencer  me
lire; ils ne me comprendraient pas; je leur ferais l'effet de chanter
des choses monotones et confuses, enveloppes de rve...

  PIERRE LOTI.




AU MAROC




I


26 mars 1889.

Des ctes sud de l'Espagne, d'Algsiras, de Gibraltar, on aperoit
l-bas, sur l'autre rive de la mer, Tanger la Blanche.

Elle est tout prs de notre Europe, cette premire ville marocaine,
pose comme en vedette sur la pointe la plus nord de l'Afrique; en trois
ou quatre heures, des paquebots y conduisent, et une grande quantit de
touristes y viennent chaque hiver. Elle est trs banalise aujourd'hui,
et le sultan du Maroc a pris le parti d'en faire le demi-abandon aux
visiteurs trangers, d'en dtourner ses regards comme d'une ville
infidle.

Vue du large, elle semble presque riante, avec ses villas alentour
bties  l'europenne dans des jardins; un peu trange encore cependant,
et reste bien plus musulmane d'aspect que nos villes d'Algrie, avec
ses murs d'une neigeuse blancheur, sa haute casbah crnele, et ses
minarets plaqus de vieilles faences.

                   *       *       *       *       *

C'est curieux mme comme l'impression d'arrive est ici plus saisissante
que dans aucun des autres ports africains de la Mditerrane. Malgr les
touristes qui dbarquent avec moi, malgr les quelques enseignes
franaises qui s'talent  et l devant des htels ou des bazars,--en
mettant pied  terre aujourd'hui sur ce quai de Tanger au beau soleil de
midi,--j'ai le sentiment d'un recul subit  travers les temps
antrieurs... Comme c'est loin tout  coup, l'Espagne o l'on tait ce
matin, le chemin de fer, le paquebot rapide et confortable, l'poque o
l'on croyait vivre!... Ici, il y a quelque chose comme un suaire blanc
qui tombe, teignant les bruits d'ailleurs, arrtant toutes les modernes
agitations de la vie: le vieux suaire de l'Islam, qui sans doute va
beaucoup s'paissir autour de nous dans quelques jours quand nous nous
serons enfoncs plus avant dans ce pays sombre, mais qui est dj
sensible ds l'abord pour nos imaginations frachement moulues
d'Europe.

Deux gardes au service de notre ministre, Slem et Kaddour, pareils 
des figures bibliques dans leurs longs vtements de laine flottante,
nous attendent au dbarcadre pour nous conduire  la lgation de
France.

Ils nous prcdent gravement, cartant de notre route, avec des btons,
les innombrables petits nes qui remplacent ici les camions et les
chariots tout  fait inconnus. Par une sorte de voie troite, nous
montons  la ville, entre des ranges de murs crnels, qui s'tagent en
gradins les uns au-dessus des autres, tristes et blancs comme des neiges
mortes. Les passants qui nous croisent, blancs aussi comme les murs,
tranent sans bruit leurs babouches sur la poussire, avec une
majestueuse insouciance, et, rien qu' les voir marcher, on devine que
les empressements de notre sicle n'ont pas prise sur eux.

Dans la _grande rue_, qu'il nous faut traverser, il y a bien quelques
boutiques espagnoles, quelques affiches franaises ou anglaises, et, 
la foule des burnous, se mlent, hlas! quelques messieurs en casques de
lige ou quelques gentilles misses voyageuses, ayant des coups de soleil
sur les joues. Mais, c'est gal, Tanger est encore trs arabe, mme dans
ses quartiers marchands.

Et plus loin--aux abords de la lgation de France o l'hospitalit m'est
offerte--commence le ddale des petites rues troites ensevelies sous la
chaux blanche, demeur intact, comme au vieux temps.




II


Le soir de ce mme jour d'arrive, au coucher du soleil, je vais faire
ma premire visite  notre campement de route, qui se prpare l-bas, en
dehors des murs, sur une hauteur assez solitaire dominant Tanger.

C'est tout une petite ville nomade, dj monte, dj habite par nos
Arabes d'escorte; alentour, nos chevaux, nos chameaux, nos mules de
charge, entravs par des cordes, paissent une herbe rase, trs odorante;
on dirait une tribu quelconque, un _douar_; l'ensemble exhale une forte
odeur de Bdouin, et des chants tristes en voix de fausset, des sons
grles de guitare, sortent de la tente des chameliers.

C'est le sultan qui a envoy tout cela au ministre, matriel, btes et
gens. Je regarde longuement ces personnages et ces choses, avec lesquels
il va falloir se familiariser et vivre, qui vont bientt s'enfoncer avec
nous dans ce pays inconnu.

La nuit qui vient, le vent froid qui se lve au crpuscule,
accentuent--comme il arrive toujours--l'impression de dpaysement que ce
Maroc m'a cause ds l'abord.

Le ciel du couchant est d'une limpidit profonde, dans des jaunes ples
extrmement froids; Tanger, qui parat dans le lointain, sous mes pieds,
semble  cette heure un boulement de cubes de pierres sur une pente de
montagne; ses blancheurs, en s'obscurcissant, tournent au bleutre
glac; au del s'tend la mer d'un bleu sombre;--au del encore, en
silhouette d'un gris d'ardoise, se dessine l'Espagne, l'Europe, une
proche voisine avec laquelle ce pays, parat-il, fraye le moins
possible. Et cette pointe de notre monde  nous, que j'ai quitte il y a
quelques heures  peine, vue d'ici me fait l'effet tout  coup de s'tre
effroyablement recule.

                   *       *       *       *       *

Je reviens  Tanger par la place du Grand-March, qui est un peu
au-dessus de la ville,  l'extrieur des vieux murs crnels et des
vieilles portes ogivales. Il y fait presque nuit. Par terre, sur une
tendue d'une centaine de mtres carrs, il y a une couche de choses
brunes qui grouillent faiblement: chameaux agenouills, prts 
s'endormir, ple-mle avec des Bdouins et des ballots de marchandises;
caravanes qui sont parties peut-tre des confins du dsert, par les
routes dangereuses et non traces, pour venir jusqu'ici o finit la
vieille Afrique; jusqu'ici, en face de la pointe d'Europe, au seuil de
notre civilisation moderne. Des bruits de voix humaines trs rauques et
des grognements de btes s'lvent de ces masses confuses qui couvrent
le sol de la place. Devant un petit feu, qui flambe jaune, au milieu
d'un cercle de gens accroupis, un sorcier ngre chante doucement et bat
du tambour. L'air de la nuit, de plus en plus frais, promne des
exhalaisons fauves. Le ciel s'toile partout, dans une limpidit
profonde. Et voici qu'une grande musette arabe commence  gmir,
dominant tous les autres bruits de sa voix aigre et glapissante... Oh!
j'avais oubli ce son-l, qui, depuis pas mal d'annes, n'avait plus
glac mes oreilles!... Il me fait frissonner, et j'prouve alors une
trs vive, trs saisissante impression d'Afrique; une de ces impressions
des jours d'arrive, comme on n'en a dj plus les lendemains quand la
facult de comparer s'est mousse au contact des choses nouvelles.

Elle continue, la musette, avec une sorte d'exaltation croissante, son
air monotone qui dchire; je m'arrte pour mieux l'entendre; il me
semble que ce qu'elle me chante l, c'est l'hymne des temps anciens,
l'hymne des passs morts... Et j'ai un instant de plaisir trange 
songer que je ne suis encore ici qu'au seuil, qu' l'entre profane par
tout le monde, de cet empire du _Moghreb_ o je pntrerai bientt; que
Fez, but de notre voyage, est loin, sous le dvorant soleil, au fond de
ce pays immobile et ferm o la vie demeure la mme aujourd'hui qu'il y
a mille ans.




III


Huit jours d'attente, de prparatifs, de retards.

Pendant cette semaine passe  Tanger, nous avons fait de nombreuses
alles et venues, pour examiner des tentes, choisir et essayer des
chevaux ou des mules. Et bien des fois, nous sommes monts sur la
hauteur l-bas, o notre campement s'est augment peu  peu d'un nombre
considrable de gens et d'objets, en face toujours des ctes lointaines
de l'Europe.

Enfin le dpart est fix  demain matin.

Depuis hier, les abords de la lgation de France ressemblent  un lieu
d'migration ou de pillage. Les petites rues tortueuses et blanches
d'alentour sont encombres de ballots normes, de caisses par centaines;
tout cela recouvert de tapis marocains  rayures multicolores et li de
cordes en roseau.




IV


4 avril.

Pour garder nos innombrables bagages, nos gens ont couch dans la rue,
effondrs dans leurs burnous, la tte cache sous leurs capuchons,
semblables  d'informes tas de laine grise.

A pointe d'aube, tout cela sort de sa torpeur accroupie, s'veille et
s'agite. D'abord des appels timides, des pas incertains de gens qui
dorment encore; puis bientt des cris, des disputes. Du reste, avec les
durets et les aspirations haletantes de la langue arabe, entre hommes
du peuple, on a toujours l'air de se vomir des torrents d'injures.

Et cette grande rumeur d'ensemble, qui augmente toujours, couvre les
bruits habituels du matin: chants de coqs, hennissements de chevaux et
de mulets, grognements de chameaux dans le plus voisin caravansrail.

Avant le soleil lev, c'est dj devenu quelque chose d'infernal: des
cris suraigus comme en poussent les singes; un brouhaha sauvage  faire
frmir. Dans mon demi-sommeil, je m'imaginerais, si je n'tais habitu 
ces tapages d'Afrique, que l'on se bat sous mes fentres, et mme de la
faon la plus barbare; qu'on s'gorge, qu'on se mange... Tout simplement
je me dis: Ce sont nos btes qui arrivent, et nos muletiers qui
commencent  les quiper.

C'est une rude affaire, il est vrai, que de charger une centaine de
mules enttes et de chameaux stupides, dans des petites rues qui n'ont
pas deux mtres de large. Des btes, qui ne trouvent plus la place de
tourner, hennissent de dtresse; des caisses trop grosses accrochent les
murs en passant; il y a des rencontres, des collisions et des ruades.

Vers huit heures le tumulte est  son comble. Du haut des terrasses de
la lgation, au plus loin qu'on puisse voir dans le voisinage, c'est un
tassement confus de gens et d'animaux hurlant  plein gosier. En plus
des mulets de charge, il y a ceux des Arabes d'escorte, harnachs de
mille couleurs, avec des fauteuils sur le dos, et des tapis de drap
rouge, de drap bleu, de drap jaune, leur faisant comme des robes. Des
cavaliers  visage brun et  burnous blanc sont dj en selle, le long
fusil mince en bandoulire.--Et tout ce train de voyage, qui doit nous
prcder sous la conduite et la responsabilit d'un cad envoy par le
sultan, se met en marche peu  peu, pniblement, individuellement; 
force de cris et de coups de bton, le tout s'coule vers les portes de
la ville, finissant par laisser libres les petites rues autour de nous.

Alors vient le tour des mendiants,--et ils sont nombreux  Tanger;--les
fous, les idiots, les estropis, les gens sans yeux ayant des trous
saignants en guise de prunelles,--assigent la lgation pour nous dire
adieu. Et, suivant la coutume, le ministre, paraissant sur le seuil,
jette au hasard des poignes de pices blanches, afin de nous mriter
les prires qui porteront bonheur  notre caravane.

                   *       *       *       *       *

C'est  une heure de l'aprs-midi que nous devons nous mettre en route
nous-mmes. Le point de rendez-vous est la place du Grand-March,--cette
place sur laquelle j'ai eu, le soir de mon arrive, une premire et
inoubliable audition de musette arabe.

Au-dessus de la ville s'tend cette vaste esplanade, terreuse et
pierreuse, sans cesse encombre d'une couche compacte de chameaux
agenouills, et o grouille perptuellement une foule en capuchon, qui
est aussi d'une couleur rousse de terre. Tout ce qui arrive de
l'intrieur, de par del le dsert, et tout ce qui va s'y rendre, se
groupe et se mle sur cette place. Et l, du matin au soir, retentit le
tambour, gmit la flte des sorciers jeteurs de sorts, des mangeurs de
feu et des charmeurs de serpents.

Aujourd'hui, la formation de notre caravane apporte dans ce lieu un
surcrot de mouvement et de cohue. Ds midi, au beau soleil, arrivent
nos premiers cavaliers, notre escorte d'honneur, nos cads, et le
porte-drapeau du sultan, qui pendant tout le voyage marchera  notre
tte.

Jour de grand march: des centaines de chameaux, pels et hideux, sont 
genoux dans la poussire, allongeant de droite ou de gauche, avec des
ondulations de chenille, leur long cou chauve;--et la masse des paysans
ou des pauvres, en burnous gris, en sayon de laine brune, s'agite
confusment parmi ces tas de btes couches. C'est un immense fouillis
d'une mme nuance terne et neutre, qui fait davantage resplendir l-bas,
dans la magnifique lumire des lointains, la ville toute blanche
surmonte de minarets verts, et la Mditerrane toute bleue. Et, sur le
fond monotone de cette foule, clate aussi plus vivement le coloris
oriental des cavaliers de notre suite, les cafetans roses, les cafetans
orange, les cafetans jaunes, les selles de drap rouge et les selles de
velours.

Notre mission se compose de quinze personnes, parmi lesquelles nous
sommes sept officiers; nos uniformes aussi ajoutent  ce tableau de
dpart un peu de diversit, de couleur et d'or. Cinq chasseurs
d'Afrique, en manteau bleu, nous accompagnent. De plus, presque toute la
colonie europenne est monte  cheval pour nous faire cortge: des
ministres trangers, des attachs d'ambassade, des peintres, d'aimables
gens quelconques.

Et voici le pacha de Tanger, qui vient galement nous conduire hors de
ses domaines, vieillard  tte de prophte,  barbe blanche, tout de
blanc vtu, sur une mule blanche  selle rouge que quatre serviteurs
tiennent en main. Notre ensemble a l'air d'une fte travestie, d'un
joyeux mli-mlo de cavalcade.

Retournons-nous une dernire fois pour dire adieu  Tanger la Blanche,
dont les terrasses dvalent au loin vers la mer sous nos pieds; disons
adieu surtout  ces montagnes bleutres qui se dessinent encore de
l'autre ct du dtroit et qui sont l'Andalousie, la pointe extrme
d'Europe prte  disparatre.

Il est une heure, l'heure fixe pour se mettre en route. Le drapeau de
soie rouge du sultan, qui doit nous guider jusqu' Fez, se dploie
devant nous, surmont de sa boule de cuivre; pour musique de
boute-selle, nous avons les tambourins et les fltes des sorciers du
march; et notre colonne s'branle, en grand dsordre, trs gaiement.

Dans la banlieue, sur du sable, nos chevaux, fort gais eux aussi,
prennent l'allure sautillante des dbuts de promenade. Nous passons
d'abord entre des villas  l'europenne, des htels, o une quantit de
belles dames touristes sont aux balcons, aux vrandas, groupes sous des
ombrelles pour nous regarder dfiler. Et vraiment on pourrait se croire
tout simplement en Algrie  quelque marche militaire,  quelque parade
de fte; bien que cependant le mauvais tat des chemins et l'absence
complte de voitures donnent  ces abords de ville quelque chose
d'inusit et de singulier...

Du reste, autour de nous, tout change d'aspect bien vite. Au bout de
quatre ou cinq cents mtres, l'espce d'avenue borde d'alos par
laquelle nous tions partis se perd compltement dans la campagne 
l'abandon, s'efface, n'existe plus. Pas de routes, au Maroc, jamais,
nulle part. Des sentiers de chvres, tracs  la longue par le passage
des caravanes; et le droit de traverser  gu les rivires qui se
prsentent.

Ils sont bien mauvais aujourd'hui, ces sentiers; le sol, dtremp par
les pluies de l'hiver, cde partout sous les pieds de nos chevaux, qui
s'enfoncent dans de la boue noirtre, dans de la tourbe molle.

Les uns aprs les autres, les amis qui nous reconduisaient abandonnent
la partie, reviennent sur leurs pas, aprs des poignes de main et des
souhaits de bon voyage. Tanger a d'ailleurs trs promptement disparu,
derrire des collines dsertes. Et bientt nous nous trouvons seuls 
suivre l'tendard rouge du sultan, nous qui devons continuer pendant une
douzaine de jours la promenade, seuls au milieu d'un grand pays
silencieux, sauvage, tout inond de lumire...




V


Le mme jour,  huit heures du soir. A la lueur d'un fanal, sous ma
tente, dans un lieu quelconque o nous avons camp pour la nuit. Trs
seul tout  coup au milieu d'un profond silence, trs tranquille aprs
les agitations de la journe, et dlicieusement repos sur mon lit de
camp, je me complais  avoir conscience des grandes tendues obscures
d'alentour, qui sont sans routes, sans maisons, sans abris et sans
habitants.

La pluie fouette les toiles tendues qui composent mes murailles et ma
toiture, et j'entends le vent gmir. Le temps, qui tait si beau au
dpart, s'est gt  l'approche de la nuit.

Nous avons fait courte tape pour cette premire fois: vingt kilomtres
 peine. Avant la tombe du jour, nous avons aperu devant nous notre
petite ville nomade qui nous attendait, gaie et hospitalire, toute
blanche au milieu des solitudes vertes; partie de bon matin  dos de
mulet, elle tait dj arrive, dj dplie, dj remonte, et les deux
pavillons de France et de Maroc flottaient au-dessus l'un en face de
l'autre, amicalement.

C'est le cad responsable de ces tentes, qui a charge de faire lever
notre camp chaque matin et de le faire dresser chaque soir--dans des
lieux toujours choisis d'avance, prs des rivires ou des sources, et
autant que possible sur des terrains secs recouverts d'une herbe courte.

                   *       *       *       *       *

Mon lit, trs lger, est confortablement pos sur mes deux cantines, qui
l'loignent autant qu'il faut du sol, des grillons et des fourmis; ma
selle, en guise d'oreiller, le soulve du ct de la tte, et j'y suis
envelopp d'une couverture marocaine raye de vert et d'orange, en haute
laine, qui me tient trs chaud, tandis que le vent frais de la nuit
passe sur moi parfum d'une odeur saine et sauvage, d'une odeur de foins
et de fleurs. Au-dessus de ma tte, mon toit a naturellement forme
d'immense parapluie: il est blanc, les nervures en sont garnies de
galons bleus et termines par des trfles en maroquin rouge. Tout
autour, comme une de ces draperies retombantes qui servent  fermer les
cirques ou les chevaux-de-bois, est accroch un _tarabieh_, c'est--dire
une sorte de petit mur circulaire en toile blanche, garni des mmes
rubans bleus, des mmes trfles rouges, et maintenu par des pieux fichs
en terre. C'est le modle uniforme de toutes les tentes de matre, de
chef, usites au Maroc; il y aurait place pour cinq ou six lits comme le
mien; mais la magnificence du sultan nous a donn  chacun une maison
particulire.

Pour plancher, j'ai l'herbe fine, fleurie d'une minuscule varit
d'iris: c'est un beau tapis violet doucement odorant, au milieu duquel
trois ou quatre soucis, piqus  et l, clatent comme de petites
rosaces d'or.

Mes compagnons de voyage et nos Arabes d'escorte sont en train de faire
comme moi sans doute; ils se couchent et vont s'endormir; dans le camp,
on n'entend plus aucun bruit humain.

Et tandis que j'apprcie ce calme, ce silence, ces senteurs fraches,
cet air vivifiant, et pur, voici que dans une _Revue_ emporte par
hasard, je jette les yeux sur un article de Huysmans clbrant ses joies
en sleeping-car: la fume noire; la promiscuit et les puanteurs des
cellules trop troites; surtout les charmes de son _voisin d'en dessus_,
monsieur d'une cinquantaine d'annes, adipeux, flasque et crachotant
avec breloques sur le ventre, lorgnon  l'oeil et cigare aux lvres...
Alors mon bien-tre s'augmente encore  sentir trs loin de moi ce
voisin de Huysmans,--lequel est, du reste, un type peint de main de
matre du monsieur g contemporain, important voyageur d'express. Et
mme, dans ma joie de songer que cette sorte de personnage ne circule
pas encore au Maroc, j'prouve un premier mouvement de reconnaissance
envers le sultan de Fez pour ne point vouloir de sleeping dans son
empire, et pour y laisser les sentiers sauvages o l'on passe  cheval
en fendant le vent...

                   *       *       *       *       *

A minuit la grle tambourine dehors et une grande rafale secoue les
toiles de mon logis. Puis j'entends confusment des voix rudes qui se
rapprochent; un fanal fait le tour de ma maison, dessinant, par
transparence sur l'toffe tendue, les arabesques noires qui dcorent
l'extrieur: ce sont des gens de veille qui viennent, sous la direction
de leur cad, renfoncer  coups de mailloche tous les piquets de ma
tente, de peur que le vent ne l'emporte.

... Il parat que, quand le sultan est en voyage, sous sa grande tente 
lui, qu'il faut soixante mules pour transporter, si par hasard au milieu
de la nuit le vent d'orage se lve, on ne se sert pas de mailloches, de
peur de troubler le sommeil du matre et des belles dames du harem. Mais
on rveille un rgiment qui s'assied en rond autour du palais nomade et
y reste jusqu'au jour, tenant dans ses innombrables doigts toutes les
cordes du mur.--Quelqu'un qui a vcu longtemps auprs de Sa Majest me
contait cela aujourd'hui, tandis que nos chevaux trottaient cte 
cte;--cette bourrasque me le remet en mmoire--et je me rendors en
rvant  cette cour de Fez, o habitent, derrire des murs et sous des
voiles, tant de mystrieuses belles...

                   *       *       *       *       *

Vers deux heures du matin, nouvelle alerte nocturne: des brouements de
chevaux affols, des galops martelant le sol, des cris d'Arabes. Nos
btes, qui se sont dtaches, qui se battent, peures par je ne sais
quoi d'invisible, prises de panique gnrale!... Pourvu que tout cela se
passe loin de moi, ne vienne pas s'entraver les pieds dans les cordes de
ma tente et la chavirer; quel ennui ce serait, sous l'onde qui
ruisselle toujours!

Allah soit lou! La galopade chevele prend une autre direction,
s'loigne, se perd dans le noir d'alentour.

Puis j'entends qu'on ramne les fugitifs, et le calme revient,--le
silence,--le sommeil...




VI


5 avril.

A six heures, au grand jour, le clairon d'un de nos chasseurs d'Afrique
sonne le rveil.

Vite il faut se lever, se sangler, se gutrer. Dj des Arabes ont
envahi mon logis pour le dmolir,--mon logis de toile blanche tout
tremp de la pluie de la nuit.

En un tour de main, c'est fait; le vent aidant, cela s'envole, flotte un
instant avec un bruit de voile de navire, puis retombe aplati sur
l'herbe mouille, et j'achve  l'air libre d'attacher mes perons, de
mettre la dernire main  ma toilette.

Les petites fleurs qui ont dormi sous mon toit vont recouvrer la
libert, l'arrosage des averses et la solitude.

Et toute notre ville se dmonte de la mme manire, se plie, s'attache
serr dans des quantits de ficelles; puis se charge sur des mules qui
ruent, sur des chameaux qui grognent; en route, notre camp est lev!

                   *       *       *       *       *

Au dpart, les chevaux dansent, hennissent, se dfendent ou s'amusent.

Nous commenons notre tape du second jour dans des montagnes
uniformment couvertes de broussailles de chnes verts, de bruyres et
d'asphodles. Presque jamais d'arbres, au Maroc; mais, en revanche,
toujours ces grandes lignes tranquilles des paysages vierges que
n'interrompt ni une route, ni une maison, ni un enclos. Un pays inculte,
 peu prs laiss  l'tat primitif, mais qui semble merveilleusement
fertile. Quelques champs de bl,  et l, quelques champs d'orge
auxquels on ne s'est pas cru oblig de donner la forme carre usite
chez nous, et qui ont l'air de prairies d'un vert tendre. Comme cela
repose les yeux, aprs notre petite campagne franaise, toute en
damiers, morcele et dcoupe... J'ai dj connu ailleurs cette sorte de
bien-tre, de soulagement particulier que l'on prouve dans les pays o
l'espace ne cote rien et n'est  personne; dans ces pays-l, il semble
aussi que les horizons s'largissent dmesurment, que le champ de la
vue soit trs agrandi, que les tendues ne finissent plus.

Et toujours,  quelque cinquante mtres en avant de nous, sur les
tranquilles lointains verts sans cesse drouls,--toujours se dessine
cette mme premire avant-garde, qui nous guide et que nous suivons dans
sa continuelle fuite: trois cavaliers de front; celui du milieu, un
grand vieux ngre de majestueuse allure, en cafetan de drap rose, en
burnous et turban de fine toffe blanche, portant haut l'tendard du
sultan, l'tendard de soie rouge  boule de cuivre; ceux des cts,
ngres aussi, pareillement coiffs, tenant en main leurs longs fusils,
dont les canons brillent sur l'uniformit bleutre des fonds, des
montagnes et des plaines.

                   *       *       *       *       *

Vers dix heures, sous le ciel toujours gris, dans la campagne toujours
verte et sauvage, nous apercevons l-bas devant nous une ligne immobile
de bonshommes  cheval, posts pour nous attendre. C'est que nous allons
changer de territoire, et tous les hommes de la tribu chez laquelle nous
arrivons se tiennent sous les armes, cad en tte, pour nous recevoir.
Ainsi qu'il est d'usage pour les ambassades qui passent, ils nous feront
escorte  travers leur pays, et les autres, venus de Tanger, s'en
retourneront.

Oh! les tranges cavaliers, vus au repos et dans le lointain! Sur leurs
petits chevaux maigres, sur leurs hautes selles  fauteuil, on dirait
des vieilles femmes enveloppes de longs voiles blancs, des vieilles
poupes  figure noire, des vieilles momies. Ils tiennent en main de
trs longs btons minces recouverts de cuivre brillant,--qui sont des
canons de fusil,--leur tte est tout embobeline de mousseline, et leurs
burnous, sur la croupe de leurs btes, tranent comme des chles.

On s'approche et, brusquement,  un signal,  un commandement jet d'une
voix rauque, tout cela se disperse, essaime comme un vol d'abeilles,
gambade avec des cliquetis d'armes, en poussant des cris. Leurs chevaux,
peronns, se cabrent, sautent, galopent comme des gazelles effares,
queue au vent, crinire au vent, bondissant sur les rochers, sur les
pierres. Et, du mme coup, les vieilles poupes ont pris vie, sont
devenues superbes aussi, sont devenues des hommes sveltes et agiles, 
beau visage farouche, debout sur de grands triers argents. Et tous les
burnous blancs qui les empaquetaient se sont envols, flottent
maintenant avec une grce exquise, dcouvrant des robes de dessous en
drap rouge, en drap orange, en drap vert, et des selles qui ont des
tapis de soie rose, de soie jaune ou de soie bleue  broderies d'or. Et
les beaux bras nus des cavaliers, fauves comme du bronze, sortent des
manches larges releves jusqu'aux paules, brandissant en l'air, pendant
la course folle, les longs fusils de cuivre qui semblent devenus lgers
comme des roseaux...

C'est une premire fantasia de bienvenue, pour nous faire honneur. Ds
qu'elle est finie, le cad qui l'avait conduite s'avance vers notre
ministre et lui tend la main. Nous disons adieu  nos compagnons d'hier
qui s'loignent, et nous continuons notre route escorts de nos nouveaux
htes.




VII


J'ai souvenance d'avoir travers toute l'aprs-midi de cette mme
journe d'immenses, d'interminables plateaux de sable recouverts de
fougres,--comme sont nos landes du sud de la France. Ces plaines
taient d'un vert tendre et frais,  l'infini, d'un vert tout neuf
d'avril; un rayon attnu de soleil les clairait obstinment, au seul
point prcis o nous tions, comme si cette lueur nous et suivis,
tandis qu'alentour les grands horizons de montagnes, o pesaient des
nuages sombres, se confondaient avec le ciel dans des obscurits lourdes
et sinistres. Des rideaux de brume tamisaient une sorte de lumire
couleur d'argent dor, de vermeil pli, et c'tait inattendu de voir
ainsi fraches et voiles ces campagnes africaines.

Le frlement de notre passage, les sabots de nos chevaux brisant les
tiges, dveloppaient trs fortement la senteur des fougres--qui me
rappelait les beaux matins de juin dans mon pays, l'arrive au march
des mannequins de cerises.--(En Saintonge, les cerises ne voyagent
jamais sans tre enveloppes de cette sorte de feuillage; aussi ces deux
senteurs sont-elles insparables dans mon souvenir.)

Et, de chaque ct de notre colonne, en sens inverse de notre marche,
toutes les cinq minutes, des groupes de cavaliers arabes passaient comme
le vent. Sur ces tapis de plantes, sur ces sables, on entendait  peine
le galop de leurs chevaux; tout le bruit qu'ils faisaient en fendant
l'air tait un lger cliquetis de cuivre et un flottement chevel de
burnous; il semblait plutt entendre une bourrasque dans des voiles de
navire, ou un grand vol d'oiseaux. A peine aussi avait-on le temps de se
garer pour n'tre pas frl par eux. Et, au moment mme o ils nous
croisaient, ils poussaient un cri rauque, puis tiraient  poudre un coup
de leur long fusil, nous couvrant de fume.

A chaque instant,  droite ou  gauche, recommenait cette vision
rapide, cette espce de cauchemar de guerre, qui fuyait terriblement
vite.

Vers le soir seulement, ces fantasias cessrent. Autour de nous, la
teinte verte tait de plus en plus belle, le pays devenait presque
bois; il y avait des bouquets d'oliviers, et les palmiers-nains taient
si vieux, si hauts, qu'ils ressemblaient  de vrais arbres. Des hameaux
apparaissaient  et l sur des collines: murs de terre battue et toits
de chaume gris; le tout entour, gard,  demi cach par des haies
d'normes cactus-raquettes d'un vert presque bleu. Et des femmes en
haillons de laine grise sortaient,  notre approche, de ces formidables
cltures tout hrisses d'pines, criant: You! you! you! pour nous
faire honneur, avec des voix stridentes, perantes, comme en ont les
martinets, les soirs d't, lorsqu'ils tourbillonnent dans le ciel.

Puis cette rgion habite s'loigna de nous et, aprs deux ou trois gus
franchis, nous apermes dans une prairie, dans un bas-fond trs frais,
notre camp qui achevait de se monter. Nos chevaux hennirent de plaisir
en le reconnaissant.

                   *       *       *       *       *

Toujours pareille, notre petite ville, toujours dispose de la mme
manire, comme si elle se transportait d'une seule pice, sur des
roulettes. Et, ds l'arrive, chacun de nous, sans hsiter, se rend tout
droit dans sa maison, qui, par rapport aux autres, n'a pas chang de
place; il y retrouve son lit, son bagage et, par terre, sur un premier
tapis d'herbe et de fleurs, son tapis marocain, tendu. Nous voyageons
avec tout le confort des nomades, n'ayant  nous occuper de rien,
n'ayant qu' jouir du grand air, du changement, de l'espace.

Nos quinze tentes forment un cercle parfait, laissant au milieu une
sorte de place, de prairie intrieure o nos chevaux paissent. Toutes
sont semblables, le mt central surmont d'une grosse boule de cuivre,
et les parois ornes, au dehors, de plusieurs rangs d'arabesques d'un
bleu noir, qui tranchent sur la blancheur de l'ensemble. (Ces
arabesques, faites de morceaux d'toffe dcoups et cousus, sont d'un
dessin toujours le mme, extrmement ancien, consacr par des traditions
millnaires: espces de crneaux dentels qui se succdent en sries,
les mmes que les Arabes taillent dans de la pierre au sommet de leurs
murailles religieuses, les mmes qu'ils brodent au bord de leurs
tentures de soie, les mmes qui entourent leurs mosaques de faence, et
que l'on voit aussi aux lambris de l'Alcazar ou de l'Alhambra.)

Et autour de nos tentes, formant un second cercle enveloppant, il y a
celles de nos chameliers, de nos muletiers, de nos gardes; plus petites,
plus pointues, celles-ci, et tout uniment gristres, disposes avec
moins d'ordre, elles composent un quartier tout bdouin, qu'encombrent
nos btes de somme, et o d'tranges musiques se font entendre le soir
aux veilles.

                   *       *       *       *       *

L'apparition de la _mouna_ est toujours l'vnement le plus considrable
de nos fins d'tapes; c'est au crpuscule gnralement que cela arrive,
en long cortge, pour se dposer ensuite sur l'herbe devant la tente de
notre ministre. Pardon pour ce mot arabe, mais il n'a pas d'quivalent
en franais: la _mouna_, c'est la dme, la ranon, que notre qualit
d'ambassade nous donne le droit de prlever sur les tribus en passant.
Sans cette _mouna_, commande longtemps  l'avance et amene quelquefois
de trs loin, nous risquerions de mourir de faim dans ce pays sans
auberges, sans marchs, presque sans villages, presque dsert.

                   *       *       *       *       *

Notre _mouna_ de ce soir est d'une abondance royale. Aux dernires
lueurs du jour, nous voyons s'avancer au milieu de notre camp franais
une thorie d'hommes graves, draps de blanc; un beau cad, noble
d'allure, marche  leur tte, avec lenteur. En les apercevant, notre
ministre est rentr sous sa tente et s'est assis, comme le prescrit
l'tiquette orientale, pour les recevoir au seuil de sa demeure. Les dix
premiers portent de grandes amphores en terre, pleines de beurre de
brebis; puis viennent des jarres de lait, des paniers d'oeufs; des cages
rondes, en roseau, remplies de poulets attachs par les pattes; quatre
mules charges de pains, de citrons, d'oranges; et enfin douze moutons,
tenus par les cornes--qui pntrent  contre-coeur, les pauvres, dans ce
camp tranger, se mfiant dj de quelque chose.

Il y a de quoi nourrir dix caravanes comme la ntre; mais refuser serait
un manque absolu de dignit.

D'ailleurs nos gens, nos cavaliers, nos muletiers, attendent, avec leurs
convoitises d'hommes primitifs, cette _mouna_ pour se la partager; toute
la nuit, ils en feront des bombances sauvages, ils en revendront demain,
et il en restera encore des dbris par terre pour les chiens errants et
les chacals. C'est l'usage tabli depuis des sicles: dans un camp
d'ambassadeur, on doit faire continuelle fte.

                   *       *       *       *       *

A peine, le ministre a-t-il remerci les donateurs (d'un simple
mouvement de tte comme il convient  un trs grand chef), la cure
commence. Sur un signe, nos gens s'approchent; on se partage le beurre,
le pain, les oeufs; on en remplit des burnous, des capuchons, des cabas
en sparterie, des bts de mulet. Derrire les tentes de cuisine, dans un
petit recoin de mauvais aspect, qui semble se transporter, lui aussi,
avec nous chaque jour, on emmne les moutons,--et il faut les y traner,
car ils comprennent, se dfendent, se tordent. Au crpuscule mourant,
presque  ttons, on les gorge avec de vieux couteaux; l'herbe est
toujours pleine de sang, dans ce recoin-l. On y gorge aussi des
poulets par douzaines, en les laissant se dbattre longuement le cou 
moiti tranch, afin de les mieux saigner. Puis des feux commencent 
s'allumer partout, pour des cuisines bdouines qui seront
pantagruliques; sur des tas de branches sches, des petites flammes
jaunes surgissent  et l, clairant brusquement des groupes de
chameaux, des groupes de mules qu'on ne voyait dj plus dans
l'obscurit, ou bien de grands Arabes blancs, aux airs de fantme. On
dirait maintenant d'un camp de gitanos en orgie--au milieu de ce pays
dsert qui est dploy en cercle immense alentour et qui, tout  coup,
ds que les feux brillent, parat plus profond et plus noir.

Temps toujours couvert, trs sombre, presque froid. Nous sommes dans une
rgion de prairies, de marcages. Et, pendant ces prparatifs de
festins, les grenouilles nous commencent de tous les cts  la fois,
jusque dans les lointains extrmes, leur musique nocturne, leur mme
ensemble ternel, qui est de tous les pays et qui a d tre de tous les
ges du monde.

                   *       *       *       *       *

Vers huit heures, comme nous finissons de dner nous-mmes sous la
grande tente commune qui nous sert de salle  manger, quelqu'un avertit
le ministre qu'on vient de lui immoler une gnisse, l, dehors,  la
porte de son propre logis. Et nous sortons, avec une lanterne, pour
savoir ce que signifie ce sacrifice et qui l'a accompli.

C'est un usage marocain d'immoler ainsi des animaux aux pieds des grands
qui passent, lorsqu'on a une grce  leur demander. La victime doit
rler longuement, en rpandant peu  peu son sang sur la terre. Si le
seigneur est dispos  accueillir la supplique, il accepte le sacrifice
et autorise ses serviteurs  enlever cette viande abattue pour la
manger; dans le cas contraire, il continue son chemin sans dtourner la
tte et l'offrande ddaigne reste pour les corbeaux. Quelquefois,
parat-il, pendant les voyages du sultan, la route qu'il a suivie est
comme jalonne par les btes mortes.

La gnisse, encore vivante, est couche devant la tente du ministre, en
travers de sa porte; elle souffle bruyamment, les naseaux ouverts; la
lueur du fanal claire la mare de sang chappe de sa gorge, qui
s'largit sur l'herbe. Et trois femmes sont l--les
suppliantes--enlaant de leurs bras le mt de notre pavillon de France.

Elles sont de la tribu voisine. Pendant les premiers moments du repas de
nos gardes, pendant les premires minutes de gloutonnerie affame, la
nuit aidant, elles ont russi  pntrer au milieu de nos tentes sans
tre aperues; puis, quand on a voulu les chasser, elles se sont
cramponnes  cette hampe du drapeau avec un air de se croire
inattaquables sous cette protection-l, et on n'a pas os les en
arracher de force. Elles ont amen avec elles quatre ou cinq petits tout
jeunes, qui s'accrochent  leurs vtements ou qu'elles portent  leur
cou. Dans l'obscurit, et avec leurs voiles  moiti baisss, il est
impossible de dmler si elles sont jolies et jeunes, ou bien laides et
vieilles; d'ailleurs, leurs tuniques flottantes, agrafes aux paules
par de larges plaques d'argent que l'on voit briller, dissimulent toutes
les lignes de leurs corps.

L'interprte s'approche, et d'autres fanaux sont apports, clairant
mieux ce groupe de formes blanches autour de cette bte gorge qui
finit de mourir par terre.

Ce sont les trois pouses d'un cad de la rgion. Pour des mfaits qu'il
ne m'appartient pas d'apprcier, leur mari a t enferm, depuis dj
deux ans, dans les prisons de Tanger, sur les instances de la lgation
de France. Et elles voudraient que le nouveau ministre franais, comme
grce de joyeux avnement, demandt au sultan de Fez de le remettre en
libert.

Il est peut-tre trs coupable, ce cad, je n'en sais rien, mais ses
femmes sont touchantes. Autant que je puis juger, c'est aussi l'avis du
ministre, et, bien qu'il ne veuille ds maintenant faire aucune promesse
formelle, la cause me parat en voie d'tre gagne.




VIII


6 avril.

Vers cinq ou six heures du matin, avant le rveil sonn au camp, je
soulve la porte de ma tente pour regarder au dehors. Et cette premire
apparition matinale du pays d'alentour m'impressionne d'une manire
inattendue.

Un ciel uniformment obscur, sur tout le vaste pays vert o nous sommes;
de grandes plaines d'iris, de palmiers-nains, d'asphodles; par places,
des amas de marguerites blanches, si serres qu'on dirait des plaques de
neige; tout cela humide de pluie ou de rose; dans les lointains, ce
vert intense s'assombrit sous les nues lourdes qui tranent; il tourne
au gris d'ombre, puis, vers l'horizon, se mle peu  peu, par plans
dgrads, avec le noir des montagnes et du ciel:--une aurore sinistre,
dans un lieu quelconque perdu au milieu d'un grand pays primitif.

Des mules, dj selles par les soins de quelques serviteurs matineux,
sont tasses l-bas les unes contre les autres, en fouillis, debout sur
leurs pattes mais dormant encore; leurs hautes selles  dossier,
recouvertes de drap rouge, forment des taches de couleur clatante sur
ces fonds de teintes neutres, sur ces derniers plans d'un gris violac
d'encre. Immobiles, elles ont l'air d'avoir t prpares l et
d'attendre, pour quelque dfil de ferie sans spectateurs. Nos gardes
s'veillent, sortent un  un des tentes, tirant leurs longs bras bruns;
ayant toujours,  cause de ces robes et de ces voiles, un faux air de
grandes vieilles femmes maigres, de gigantesques gypsies...

Ah! les suppliantes d'hier au soir, qui sont encore l! Malgr les
averses tombes, elles ont, parat-il, pass la nuit accroupies devant
la tente du ministre. Mme elles sont plus nombreuses, ce matin: des
vieilles, des jeunes, toute la famille du captif sans doute, et de
pauvres petits bbs, encapuchonns  la bdouin, qui dorment transis
contre la poitrine des mres. Prs d'elles, sur l'herbe mouille,  la
place o elles ont immol la gnisse, s'tale toujours une large tache
de sang dlaye par la pluie.

Je m'approche de leur groupe; alors une vieille tatoue, qui me dit tre
la mre du cad, prend dans ses mains le pan de mon manteau et
l'embrasse. De cet instant, je me sens gagn  leur cause et me promets
d'intercder pour elles quand le moment sera venu...

Comme ce lieu est triste, par un temps pareil, triste et mystrieux!...
Sur ces lointains si sombres, comme nos tentes sont blanches!




IX


Nous partons comme une fantasia, au galop dans le vent froid du matin,
presque tous de front, ple-mle, grimpant une cte; et c'est joli,
notre troupe bigarre d'uniformes et de burnous, sur la colline si
verte. On ne sait quelle ide est venue ce matin aux trois vieilles
poupes ngres qui nous guident, de faire courir si vite l'tendard du
sultan; mais nos chevaux, tout frais, ne demandent pas mieux que de les
suivre, ni nous non plus. Et c'est amusant, au rveil, cette vitesse, ce
brouhaha, ce cliquetis d'armes, tout le train de cette course rapide 
travers un bon air pur que personne n'a respir et qui dilate les
poitrines. Nos mules de charge, qui d'abord avaient voulu suivre aussi,
sont promptement distances; une dizaine d'entre elles, qui portaient
nos cantines, s'abattent et roulent; et alors il y a des cris, des
hurlements d'Arabes: les muletiers se prcipitent, burnous flottants,
s'entassent comme une nue d'oiseaux de proie sur chaque bte tombe,
pour la relever, la recharger, la battre. Vaguement, nous entrevoyons
ces scnes, en courant toujours; puis elles sont hors de vue bientt. Du
reste, cela ne nous regarde ni ne nous inquite: les bagages finissent
toujours par arriver et c'est l'affaire du cad responsable. Courons
toujours, nous; dans le vent, dans la pluie qui commence  rayer l'air,
continuons notre allure de fantasia...

                   *       *       *       *       *

Quand notre galopade s'arrte, il pleut  torrents d'un ciel tout noir,
et le vent gmit, en nous cinglant les oreilles. Nous sommes sur des
plateaux bossus, dans une rgion de sables maigrement tapisse de
fougres; en avant se prolongent  l'infini les espces de dunes de
cette plaine ondule. C'est un sable d'un jaune dor, trs fin, sur
lequel nous trottons sans bruit comme sur une piste de mange; aux
fougres, qui dominent, se mlent des asphodles toujours, des lavandes,
et des quantits de fleurs blanches semblables  de larges glantines;
toutes ces plantes, arroses  grande eau, sont dlicieusement fraches
et rpandent des senteurs douces, sous l'crasement rapide des pieds de
nos chevaux.

Puis, pendant deux heures, passe une rgion plus triste, pierreuse,
ravine, tourmente, avec des ajoncs odorants tout couverts de fleurs
jaunes et quelques aubpines; une infinit de petites valles sauvages
se succdent, toutes pareilles, sans vestige humain. Ciel de plus en
plus noir, vent hurlant sur les broussailles, pluie fouettante. On
dirait une Bretagne d'autrefois, avant les clochers et les calvaires:
une Bretagne prhistorique, vue au printemps.

Nos trois vieilles poupes ngres d'avant-garde se sont coiffes de leur
capuchon pointu: hautes et droites sur leurs chevaux grles, ayant tal
leurs burnous qui tranent sur les croupes, elles semblent des babouins,
ainsi vues de dos;--des babouins de forme conique, trs larges de base
et termins en pointe aigu. Et leur tendard rouge, qui tait neuf au
dpart, retombe  prsent sur sa hampe, tout tremp et piteux.

                   *       *       *       *       *

Nous allons changer de tribu,  ce qu'il parat, et entrer dans le
territoire d'El-Arach. Car voici l-bas, sur une crte de colline, une
centaine de cavaliers qui nous attendent. A travers la pluie aveuglante,
on les aperoit en troupe quasi-fantastique, hrisse de longs fusils
minces; envelopps de blanc, tous, et capuchon baiss, ils ne parlent ni
ne bougent.--Et c'est bizarre de les voir immobiles comme des momies,
ces gens-l, quand on sait que tout  l'heure un vertige de vitesse va
les prendre, et que, dans leur course furieuse, le vent fera fouetter
autour d'eux mille choses cheveles, burnous, turbans drouls,
crinires et longues queues.

Sur le front des cavaliers, toujours encapuchonns et momifis, le cad
s'avance pour tendre la main au ministre. Il a une figure de saint
prophte, rgulirement belle, douce et mystique. Il porte un cafetan de
drap rose, avec burnous blanc et burnous bleu draps l'un sur l'autre,
et le cheval qu'il monte est d'un gris pommel, harnach de soie
vert-rsda brode d'or. Son lieutenant, qui l'accompagne, a, par
contraste, une figure cruelle, un petit nez crochu de faucon; sur un
cheval jaune  selle bleue, il porte un cafetan de drap capucine avec un
burnous couleur d'ardoise. Et il y a une telle lumire dans ce pays que,
mme par ce triste temps pluvieux, la combinaison de ces nuances donne
un clat qu'aucun costume n'atteindrait jamais sous notre ciel d'Europe.

Malgr l'averse, il faut assister  la grande fantasia de bienvenue.

Tous ensemble, les cavaliers rejettent leurs capuchons et peronnent
leurs chevaux, qui s'lancent, tte leve, par bonds furieux... Allah!
avec des hennissements et des cris, la course est commence, les
draperies volent et les fusils tournoient dans l'air...

Les trois quarts des coups de feu ratent sous l'onde torrentielle, et
le cad s'excuse beaucoup, expliquant que la poudre est mouille. Mais
c'est beau quand mme et entranant; peut-tre est-ce plus
extraordinaire encore que sous un tranquille ciel bleu: cavaliers
affols, pluie cinglante et nuages noirs, tout semble men par le vent
en un mme tourbillon...

Dans cette nouvelle escorte, qui nous accompagnera jusqu' demain, il y
a, sous des turbans, quelques paires d'yeux bien sauvages.

                   *       *       *       *       *

Halte de deux heures pour djeuner, sur une colline o, par
extraordinaire, est bti un village. (C'est, du reste, grce  ces
haltes de midi que nos tentes et nos cantines atteignent chaque jour
avant nous le terme de l'tape et que nous trouvons en arrivant notre
camp toujours mont.)

En hte, nos gens dressent sur cette colline notre grande tente de salle
 manger qui, par exception, voyage toujours  notre allure, derrire
nous, sans nous perdre de vue. Et, comme il fait trs froid, ils
allument un feu, un vrai bcher de feuilles de palmiers-nains, qui
brlent avec une forte odeur balsamique, en rpandant une fume
d'incendie.

Ce village, qui est ici, se compose, comme ceux d'hier, de petites
huttes en chaume gris, caches derrire des haies de grands alos ou de
grands cactus bleutres. Auprs, il y a un palmier-dattier, lanc et
frle sur sa tige, le premier que nous ayons rencontr depuis notre
dpart. Il y a aussi un tombeau de saint marabout, trs vnr dans la
contre; un drapeau blanc flotte au-dessus, afin d'indiquer aux
voyageurs, aux caravanes, qu'il est bien de s'arrter au passage pour
dposer l pieusement quelques pices de monnaie en offrande. (Au Maroc,
il y a beaucoup de spultures saintes  drapeau blanc, mme dans les
endroits les plus inhabits, les plus solitaires, et les rares passants
y dposent leurs dons, qui sont gnralement respects par les voleurs.)

                   *       *       *       *       *

Tandis que nous djeunions des restes de la _mouna_ d'hier, le beau
temps est revenu; avec la rapidit spciale  l'Afrique, le ciel,
subitement balay, a repris son admirable transparence bleue; la lumire
a reparu splendide.

Dans ce pays sans arbres, on voit toujours  d'extrmes distances;
d'ailleurs, presque jamais de maisons ni de villages, rien qui vienne
rompre cette immense monotonie verte ou brune; alors l'oeil s'habitue 
fouiller les grandes lignes des horizons,  y dcouvrir du premier coup,
comme sur les plaines de la mer, tout ce qui s'y passe d'anormal, tout
ce qui est une indication de mouvement ou de vie, mme  des degrs
d'loignement tels, que, dans notre pays, on ne distinguerait plus. Sur
le flanc de quelque colline dserte, bleutre  force de distance,
lorsque des points blancs apparaissent, on se dit, s'ils restent
immobiles: ce sont des pierres; des moutons, s'ils se dplacent. Une
runion de points roux indique un troupeau de boeufs. Et enfin, une
longue trane bruntre, qui s'avance avec une lenteur ondulante, avec
un chenillement incessant et tranquille, nous reprsente tout de suite
une caravane, dont nous dessinerions mme par avance les nombreux
chameaux  la file, balanant leur long cou avec un dandinement de
sommeil.

Un objet extraordinaire, qui nous suit depuis Tanger et que nous sommes
aussi habitus  chercher des yeux, tantt en avant de nous, tantt en
arrire, au fond des lointains, c'est le canot lectrique (!!?), de six
mtres de long, que nous portons en cadeau  Sa Majest le sultan; il
est enferm dans une caisse de bois gristre qui lui donne l'aspect d'un
bloc de granit, et il s'avance pniblement, par les ravins, par les
montagnes, port sur les paules d'une quarantaine d'Arabes. Dans les
bas-reliefs gyptiens, on a dj vu de ces normes choses dfiler,
portes, comme celle-ci, par des thories d'hommes en robes blanches,
aux jambes nues.

                   *       *       *       *       *

Nous campons ce soir en un point appel Tlata Rassana, o se tient
chaque mois, parat-il, un immense march de bestiaux et d'esclaves.

Mais le lieu est dsert aujourd'hui. C'est au bord d'un grand ruisseau
frais, au milieu de montagnes si uniformment tapisses de fougres
qu'elles semblent recouvertes d'une sorte de mme toffe moutonne, d'un
vert admirable. Il y a, comme toujours, beaucoup de fleurs autour de nos
tentes, mais plus du tout nos fleurs de France; ici, dans ce recoin
particulier, en terre de bruyre, croissent des espces inconnues  nos
campagnes et  nos jardins, trs parfumes toutes, et nuances un peu
trangement.

Des fantasias galopent autour du camp toute la soire; jusqu'au coucher
du soleil, on n'entend que bruits de chevaux passant en tonnerre, coups
de fusil et cris d'Arabes...

                   *       *       *       *       *

Vers sept heures, la _mouna_ fait son entre au camp avec la majest
habituelle. Mais elle est insuffisante: rien que huit moutons, et le
reste  l'avenant. C'est inacceptable pour une ambassade; il faut
refuser afin de maintenir la dignit de notre pavillon. Et ce refus
constitue un incident diplomatique, qui serait mme trs grave pour le
cad de la rgion, si l'affaire arrivait jusqu'au sultan.

Il joue la surprise et la consternation, avec des gestes dlicieux, le
beau cad en robe de drap rose; il fait mine de s'en prendre  des cads
infrieurs--lesquels s'en prennent  des gens quelconques--lesquels
tombent  coups de bton sur d'innocents bergers.

Mais ce n'tait qu'une comdie complote entre eux tous afin de nous
mettre  l'preuve; un complment de _mouna_ tait prpar,  toute
ventualit, et cach,  petite distance, dans un ravin. Aprs souper,
un nouveau cortge se prsente au clair de lune, amenant cette fois
seize moutons, une quantit respectable de poulets, de pains et de
jarres de beurre. Et les cads, anxieux de ce que le ministre va dire,
attendent en silence autour de sa tente, dans la majest de leurs longs
burnous blancs. Cette nouvelle _mouna_, trs convenable, est agre et
l'incident est clos.




X


Dimanche 7 avril.

Ayant franchi, sous un ciel toujours bas et noir, les premires
montagnes d'alentour, veloutes de fougres, nous retombons dans
d'infinies solitudes toutes blanches d'asphodles en fleur.

 et l, un grand glaeul rouge, ou une touffe d'iris violets, jettent
leurs belles teintes fraches au milieu des blancheurs monotones de ce
parterre. Et c'est ainsi  perte de vue.

De temps  autre, des cigognes passent, d'un vol lent, fouettant l'air
de leurs grandes ailes mi-parties blanches et noires;--ou bien des
corbeaux, des aigles.

Toujours la pluie. Et personne en vue, ce matin; ni un groupe de
laboureurs, ni une file d'nons, ni une caravane.

Une maman chameau, qui est seule avec son fils au bord du sentier perdu,
s'approche avec intrt pour nous regarder dfiler. Son fils, qui vient
tout juste de natre, je pense, a le cou si mince et la tte si petite
qu'on le prendrait de loin pour une autruche  quatre pattes. Il est
presque gentil, dans son tonnement de nous voir, dans sa grce
enfantine et peure.

Pluie, pluie  torrents. Nos trois vieilles poupes ngres
d'avant-garde, encapuchonnes aujourd'hui jusqu'au-dessous des yeux, ont
repris plus que jamais leur aspect de babouins pointus. L'tendard de
soie, que la poupe du milieu tient toujours droit comme un cierge,
n'est plus qu'une loque dteinte, dchiquete par le vent. L'eau
ruisselle sur nous tous. Et le canot du sultan, toujours semblable  un
accessoire de dfil gyptien, avance avec une peine extrme, les pieds
de ses quarante porteurs enfonant  chaque pas dans la terre dtrempe.

Aprs deux heures de cette prairie d'asphodles, nous apercevons quelque
chose comme une lzarde trs longue serpentant dans la plaine, quelque
chose qui doit tre une rivire profondment encaisse.

C'est l'Oued M'cazen, rpute difficile  franchir, et, sur ses bords,
il y a un rassemblement de mauvais augure: mules charges, par
centaines, chameaux, cavaliers, pitons, tous arrts l videmment
parce que la rivire n'est pas guable... Alors, comment allons-nous
faire?

L'Oued, grossie par les pluies, est agite, rapide, roule en bruissant
ses eaux boueuses, qui semblent, en effet, trs profondes. De plus, elle
est encaisse entre de hautes berges verticales, en terre glaise,
dtrempes et glissantes, absolument dangereuses. Avec nos ides
d'Europe sur les voyages, il nous paratrait qu'il y a impossibilit
matrielle  faire passer l, sans pont, des gens, des bagages et des
tentes.

Cependant, nos cads sont d'un avis diffrent et on va tenter la chose,
en commenant par le frtin.

D'abord nos hommes de peine, qui, en un tour de main, enlvent leurs
burnous, toutes leurs nobles draperies de laine grise, mettent  nu leur
beau torse fauve, et se jettent dans l'eau tourmente et froide, sondant
la profondeur: deux mtres tout au plus; avec un peu de bonne volont,
ce sera peut-tre faisable.

Essayons maintenant quelques mules peu charges...

A force de coups, elles passent, nageant vers le milieu, s'affolant une
minute dans le courant qui les entrane, puis bientt reprenant pied sur
les vases de l'autre rive, avec leur chargement au complet, bien que
tout tremp d'eau boueuse.

Mais nous-mmes, comment passerons-nous, notre dignit d'ambassade nous
empchant de nous dvtir? Et nos matelas de campement? Et nos beaux
uniformes dors, qui doivent figurer devant le sultan pour la
prsentation?

Sur le haut de la berge oppose, arrive au galop, avec de grands cris,
une petite troupe de cavaliers qui nous font des signes. Nous sommes
sauvs! C'est un certain Chaouch, de Czar-el-Kbir (une ville dont nous
approchons), qui vient  notre secours avec une nombreuse suite, nous
apportant une _mahadia_ fabrique en hte  notre intention. (Une
_mahadia_ est une gerbe, un norme faisceau de roseaux lis de faon 
pouvoir flotter.) Deux par deux, nous nous embarquerons sur ce radeau
improvis; avec une corde, on nous hlera; et nos cantines, nos bagages
prcieux, passeront de la mme manire,  sec comme dans une barque.

Quant au reste de notre colonne, gens ou btes,  la nage, tout le
monde, et au plus vite! Les cads se dmnent, crient, s'interpellent 
tue-tte, toujours avec ces aspirations rauques qui semblent des
suffocations de fureur: 'Ha! cad Rha!--'Ha! cad Abd-er-Haman!--'Ha!
cad Kaddour! Et, de droite, de gauche, ils tombent  coups de bton
sur les hsitants que l'eau froide pouvante.

Avec rsignation, les beaux cavaliers arabes se dshabillent, puis
dshabillent aussi leurs chevaux et remontent dessus, les tenant
enfourchs entre leurs jambes nerveuses comme dans des taux de bronze.
Sur leur propre tte, ils placent en paquet monumental leurs cafetans de
drap et leurs burnous; par-dessus encore, leur norme selle  fauteuil,
leurs harnais de parade, et ils relvent leurs bras, en anse d'amphore
grecque, pour soutenir le tout.

On voit alors s'avancer rsolument vers la rivire tous ces chafaudages
multicolores, incomprhensibles au premier aspect, ayant chacun pour
base cette chose instable: un maigre cheval, cabr et rtif, le long
duquel pendent deux jambes nues.

Et tous ces hommes, ainsi chargs, incapables  prsent de s'aider de
leurs mains, lancent leurs chevaux sur la berge  pic et luisante, rien
qu'en leur pressant le flanc, en les peronnant du talon. Les chevaux
hennissent de peur; glissent, comme qui patine, comme qui descend en
char russe, les uns encore debout sur leurs pieds, les autres assis sur
leur derrire, et, tout couverts de boue gluante, tombent dans l'Oued au
milieu d'un grand claboussement d'eau; puis nagent en plein courant,
et, sur l'autre rive, grimpent comme des chvres.

Dans la quantit, il y en a bien quelques-uns qui tombent, qui se
dbattent, qui ruent; il y a des cavaliers qui roulent dans la rivire,
avec leurs beaux burnous plis, leurs belles selles trop lourdes qui les
entranent. Des mules charges s'abattent en dtresse dans la vase: on
les relve  force de cris,  force de coups, horriblement blesses par
les sangles et les bts, la chair tout au vif; et nos tentes qu'elles
portaient, si blanches au dpart, sont maintenant vautres dans la boue.

Au milieu de l'immense plaine d'herbages, sous le ciel trs sombre, sur
les berges de terre grise, c'est trange  regarder, l'activit,
l'affairement d'une centaine de chevaux et de cavaliers de toutes
couleurs, d'autant de mules, de chameaux, de porteurs  pied, de gens de
peine... Nous avons l'air d'une tribu migrante, se htant comme dans
une fuite de droute.

Maintenant, la situation se complique d'un troupeau de boeufs qui passe
 la nage, en sens inverse de notre caravane; boeufs entts qui
auraient voulu demeurer sur l'autre rive; les Arabes qui les mnent se
battent avec eux dans l'eau, nageant d'une main, les frappant de
l'autre, leur tortillant la queue pour les faire avancer, ou les tirant
par les cornes.

Vers la fin, les berges de terre glaise ont t polies comme de vrais
miroirs par tant de glissades successives. Alors cela devient une chute,
une dgringolade gnrale avec des cris forcens, un immense dsarroi
d'animaux affols, d'hommes nus, de bagages de toutes sortes, de selles
rouges, de paquets envelopps de couvertures chamarres. Une scne comme
il devait s'en passer lors de l'invasion des armes du Prophte. Un
grand tableau d'Afrique ancienne, admirable de couleur et de vie, au
milieu de plaines dsertes, sous un ciel noir...

Enfin, c'est une chose accomplie, mene  bien,  force de coups et de
cris. Nous sommes tous, avec nos bagages, sur l'autre rive, sans noyades
ni pertes. Nos cantines, nos matelas, tremps et pleins de boue; nos
mules corches, haletantes. Nous, mouills de pluie seulement...

Et le dsert d'asphodles et d'iris recommence, tranquille et morne,
sous l'onde, pendant une heure encore. Notre troupe s'est grossie des
gens de Czar-el-Kbir, qui sont venus  notre rencontre, amens par
Chaouch: une dizaine d'Arabes  cheval, et autant de juifs  longue
chevelure, ayant de grandes boucles d'or aux oreilles et monts deux par
deux sur des nons. Czar-el-Kbir, la ville o nous arriverons ce soir,
est la seule entre Tanger et Fez,--et Chaouch, un bel Arabe au burnous
amaranthe, y est notre agent consulaire. Si l'on demande ce que nous
faisons d'un agent consulaire  Czar-el-Kbir, voici, c'est que nous y
avons des protgs franais, une vingtaine environ,--comme, du reste,
 Tanger et  Ttouan. Dans la plupart des villes musulmanes de la
Turquie, de la Syrie ou de l'gypte, nous avons ainsi de ces protgs,
c'est--dire des gens auxquels il n'est pas permis de toucher sans
l'assentiment de nos lgations.--Au Maroc, presque tous nos protgs
sont isralites, je n'ai jamais su pourquoi.

Donc, nous cheminons toujours dans la plaine de fleurs blanches. Des
hirondelles innombrables, rasant la terre, passent entre les jambes de
nos chevaux.

De temps en temps, nous rencontrons des troupeaux de moutons. Le berger
ou la bergre est un petit tas de laine grise  capuchon pointu,
accroupi sous la pluie dans les herbages. Lorsque nous passons, le
burnous se dresse, surgit tout debout, pour jouir de l'tonnant
spectacle de notre troupe en marche. Alors, sous l'toffe en lambeaux,
un corps d'enfant se dessine, demi-nu, svelte et jaune; presque toujours
la figure est fine et charmante, avec des dents bien blanches et de
grands yeux bien noirs.

Vers le soir, nous entrons dans une rgion cultive, rgion bien banale,
rappelant les plaines de la Beauce, mais agrandies dmesurment, sans
maisons ni cltures: des bls, des bls, des champs d'orge qui n'en
finissent plus; la terre, noire et grasse, doit tre merveilleusement
fertile. Quel grenier d'abondance ce Maroc pourrait devenir!...

Sur une lvation, qui borne la vue en avant, nous apparat une chose
inattendue, une chose que nous nous sommes dshabitus de voir: une
foule humaine. Foule arabe, foule en burnous et toute grise, ondulant
sur le fond gris du ciel. C'est la population de Czar-el-Kbir, qui est
sortie  notre rencontre. Des gens  pied, des gens  cheval, capuchon
baiss tous, et formant des ranges de silhouettes pointues. On entend
dj battre les tambourins et gmir les musettes.

Ds que nous sommes  porte, tous les longs fusils, chargs  poudre,
font feu sur nous, et les cavaliers s'lancent en fantasia, tandis que
les musiques, en crescendo furieux, nous envoient leurs notes les plus
dchirantes. Puis toute cette foule, par un mouvement tournant, nous
enveloppe, se mle  nous, nous pntre, en confusion, en cohue, les
btes se bousculant et se mordant les unes les autres. Les beaux
cavaliers trottent, les pitons courent, burnous au vent, harcels par
les chevaux, sous une menace d'crasement continuelle. Il y a des
quantits d'enfants sur des nons, quelquefois deux ou trois sur le
mme, en brochette comique; il y a des vieillards  bquilles, des
clops, qui courent tout de mme; des mendiants, des idiots, des saints
illumins qui chantent. Et les joueurs de tambourins, qui sont  pied,
battent  tour de bras, effarouchant nos btes. Et les sonneurs de
musette stridente, qui sont sur des mules, et qui ont les joues gonfles
en vessie de cornemuse, les yeux hors des orbites, sonnent, sonnent  se
rompre les veines, poussant leurs btes rtives  coups de leurs pieds
nus; l'un d'eux, qui est tout rond avec une tte norme, qui est tout
ventru sur un petit ne, ressemble au vieux Silne; il me suit
obstinment, celui-l, me faisant glapir aux oreilles, avec rage, sa
musette, en voix triste de chacal. Des gens crient  tue-tte: Hou! en
fausset tranant et lugubre. Hou! qu'Allah rende victorieux notre
sultan Mouley-Hassan! Hou!

Nos chevaux, trs excits, trs inquiets, dansent en mesure, au rythme
marqu par les tambourins, et nous cheminons ainsi vers Czar-el-Kbir,
assourdis de musiques tranges, dans une ivresse de bruit.

                   *       *       *       *       *

Czar se dessine peu  peu, d'abord trs embrouille par la pluie. Au
milieu d'une plaine fertile comme la terre promise, elle est entoure de
bois d'oliviers et d'orangers magnifiquement verts. Elle n'a pas la
blancheur des villes arabes; au contraire, elle est d'une nuance
terreuse, et ses quinze ou vingt minarets, qui sont d'un brun sombre,
jouent de loin les clochers de nos pays du Nord; on croirait, sous ce
ciel brumeux et dans ces prairies inondes, arriver dans une ville
flamande. Il faut les quelques palmiers sveltes, trs hauts sur tige,
qui se balancent au-dessus, pour donner l'impression de l'Afrique.

Mais bientt cette impression se fixe tout  fait, quand se dessinent,
dans les vieux remparts croulants, les ogives exquises des portes avec
leurs encadrements d'arabesques.

Sur un versant de colline,  deux cents mtres des murs, dans un
cimetire abandonn, o les vieilles tombes sont recouvertes de lichens
jaune d'or, nous trouvons notre pauvre petit campement qui s'organise.
Nos tentes, nos matelas, nos bagages, gisent encore sur l'herbe, tremps
de pluie. Et c'est piteux  voir, comme un dballage de saltimbanques en
hiver.

                   *       *       *       *       *

En plus de la _mouna_ sur pied qui nous est due, on nous apporte ce
soir, par galanterie, plusieurs plats tout prpars et tout chauds.
C'est, du reste, la premire apparition dans notre camp d'un genre
d'ustensile avec lequel, dit-on, nous serons appels  faire grande
connaissance dans les banquets de Fez: une norme bote ronde, que
surmonte une couverture, un toit plutt, de forme conique trs aigu, en
sparterie peinturlure. Aux repas d'apparat, les mets doivent toujours
tre prsents l-dessous, et apports sur la tte des serviteurs. A la
tombe de la nuit, une dizaine de graves personnages nous arrivent,
coiffs tous de ces choses extraordinaires, auxquelles leurs bras nus,
relevs, font comme des anses; et, sans dire une parole, ils les
dposent sur l'herbe, devant la tente du ministre.

Sous les toitures en sparterie, il y a des cuves de faence, remplies
d'aliments en pyramide: un couscouss sucr; un couscouss sal, surmont
d'un difice de poulets; un mouton rti; ou bien une pile de ces petits
gteaux trs aromatiss qu'on appelle au Maroc des sabots de gazelle.

Et nous mangeons de tout cela, sous la tente, le soir; notre petite
table disparat sous les plats monstrueux; on dirait d'un souper chez
Pantagruel. Et, avec nos reliefs, nos gens ensuite feront la fte
jusqu'au jour; demain il ne restera plus rien de ces monceaux de
victuailles; on n'imagine pas ce que des Arabes, en temps ordinaire si
sobres, sont capables d'engloutir, lorsque le destin les a dsigns pour
escorter une ambassade.




XI


Lundi 8 avril.

La trompette de rveil ne sonne pas ce matin dans notre camp: cela veut
dire que nous sommes bloqus par la pluie; que la rivire de
Czar-el-Kbir (l'Oued Leucoutz) est, comme nous le craignions,
infranchissable.

On se lve donc plus tard que de coutume, ayant dormi sous une tente
mouille, au-dessus d'une prairie mouille, entre des couvertures
mouilles.

Dj on entend les tambourins et les musettes. Toute la matine, des
musiciens, des sorciers, des fous, rdent autour de notre camp; et aussi
des pauvres et des pauvresses ramassant les vieilles pattes de poulet,
les os de mouton, tous les dbris de nos orgies, sur la terre dtrempe
de ce cimetire.

Aprs djeuner, dans une accalmie de pluie, nous montons  cheval pour
aller voir le gu, l'impossible gu de la rivire. Escorts de nos
gardes, toujours, et prcds de l'tendard rouge, nous nous avanons
vers la ville, qu'il va falloir traverser dans sa plus grande largeur.
(Malgr le bon accueil incontestable, malgr les cadeaux et les
sourires, nous suivons l'avis des sages, qui est de ne jamais faire un
pas sans escorte, et de ne jamais s'en aller seul  plus de cent mtres
des tentes; c'est du reste la recommandation du sultan lui-mme, qui
redoute pour ses htes chrtiens l'garement de quelques fanatiques.)

Le chemin qui mne  la ville est un cloaque de boue liquide, sem de
grosses pierres et de carcasses de btes pourries. Nous y galopons quand
mme, puisque tel est l'usage: au Maroc on n'hsite jamais  prendre
cette allure de parade, mme dans les sentiers o, chez nous, on
craindrait de mener au pas un cheval tenu en main.

En dehors des murailles encore debout, il y a, perdus sous les cactus,
sous les roseaux et les folles-avoines, des quantits de dbris de
remparts, remontant  je ne sais quelles poques imprcises.
Czar-el-Kbir, si ignore  prsent, a eu tout un pass d'une
complication extrme. C'est de l que partaient jadis les expditions de
guerre sainte pour la conqute d'Espagne. Quelques sicles plus tard,
aprs la chute de Grenade, la ville, prise et reprise, dtruite et
rebtie un nombre incalculable de fois, tomba aux mains des Portugais;
et, il y a trois cents ans environ,  la suite de la bataille des trois
empereurs, elle redevint dfinitivement marocaine. Depuis cette poque,
elle dort et s'croule lentement, au milieu de ses jardins dlicieux.

Nous entrons par une srie de vieilles portes ogivales, toujours
pataugeant dans les flaques de boue gluante que les pieds de nos chevaux
font jaillir en gerbe contre les murailles. Tout est sombre et sinistre
aujourd'hui, dans ces ruines mouilles. Chaque petite rue bien troite,
bien tortueuse, est un cloaque, un ruisseau immonde o notre passage
remue des puanteurs. Rien que des gens encapuchonns de blanc gristre,
vtus de guenilles grises, avec des jambes nues, jaunes et boueuses. Ils
se rangent, se garent dans des portes, de peur de nos claboussures, et
nous regardent avec indiffrence; leurs figures, gnralement belles,
ont je ne sais quoi de sombre et de ferm; en eux-mmes, ils poursuivent
un vieux rve religieux que nous ne pouvons plus comprendre. Ces gens,
videmment, ne sont pas ceux qui nous ont reus hier dans les champs,
musique en tte; on avait recrut je ne sais o ces manifestants de
bienvenue, ceux-ci n'ont mme pas la curiosit de nous voir.

                   *       *       *       *       *

On sent, ds l'abord, que cette ville n'est pas de construction arabe;
elle n'est pas blanche et ses toits en pente sont recouverts de tuiles;
le tout est d'un gris sombre plaqu de lichens jaune d'or, avec un reste
de vtust caduque. Ce sont les Portugais qui ont bti cela, et les
Arabes en arrivant l'ont trouv tel quel.  et l seulement, ils ont
dcoup leurs portiques dentels, leurs inimitables ogives. Et ils ont
bti leurs mosques, leurs grandes tours carres pour chanter les
prires, leurs grands minarets o perchent les immobiles cigognes. Mais
la chaux blanche n'a pu prendre sur ces murs trangers, sans enduit;
alors on leur a laiss leur teinte quelconque.

Dans le bazar, qui est couvert et obscur, les passages sont si troits
que nos chevaux,  la file, accrochent les talages. Les marchands,
accroupis dans leurs petites niches, en vtements blancs, en turbans
blancs, paraissent dtachs des commerces de ce monde et insouciants des
acheteurs. Ils ont surtout  vendre des cuirs, des harnais peinturlurs
pour les chevaux, des sparteries multicolores, qui papillotent,
accrochs partout en lourdes grappes.

Puis, vient le quartier des juifs, au moins aussi grand que celui des
Arabes. Ici on pourrait se croire aussi bien en Turquie, en Syrie ou en
gypte; dans tous les pays musulmans, les juifs se ressemblent; leurs
figures, leurs costumes, leurs maisons,  peu de chose prs, sont copis
sur les mmes modles invariables.

Nous sortons de la ville par d'autres ogives, dformes, djetes, mais
toujours dlicieuses de formes et d'encadrements lgers. Et voici la
rivire, l'Oued-Leucoutz (l'ancienne Leucus des Romains). Elle est plus
large que celle d'hier et encore plus encaisse; en bruissant beaucoup,
elle roule  toute vitesse ses eaux boueuses. Des gens  nous se
dshabillent et plongent, pour sonder la profondeur: trois ou quatre
mtres! Rien  tenter pour aujourd'hui. Il y a, parat-il, un vieux bac
dans les environs, et l'on va se hter de le rparer et de l'amener ici.

Rentrons en ville, o nous sommes convis  deux collations, une chez
Chaouch, l'autre chez un certain chrif, dont le pre, bouffon de cour,
fut le favori d'un prcdent sultan.

Chez ces deux personnages, les rceptions se ressemblent. Descendus de
cheval devant des petites portes festonnes, qui s'ouvrent  peine, tout
troites, toutes basses dans de hauts murs caducs, nous sommes
introduits dans des cours intrieures,  colonnades, paves et
lambrisses de mosaques. D'abord, on nous asperge d'eau de rose lance
en coup de fouet en pleine figure, avec des flacons d'argent  long col
mince; dans des brle-parfums, on allume en notre honneur des morceaux
d'un bois trs cher de l'Inde, qui rpandent une paisse fume odorante;
puis on nous offre des sabots de gazelle dans de grands plats, et du
th dans de microscopiques tasses comme en Chine; un th que l'on
fabrique par terre, dans des samovars d'argent, et qui est trs sucr,
trs aromatis de menthe, d'anis et de cannelle. On ne prend presque
jamais de caf au Maroc:--du th toujours et partout. Et c'est
l'Angleterre qui le fournit, ainsi que les samovars pour le faire et les
tasses dores pour le boire. Des bateaux anglais jettent dans les ports
ouverts des quantits considrables de ces choses, et les caravanes les
rpandent ensuite jusqu'au fond du Moghreb.

La rception du chrif, fils du bouffon de cour, me semble cependant la
plus jolie des deux, et sa maison aussi, sa vieille maison toute en
mosaques et en blancheurs de chaux, immense et dlabre. Il est lui
mme quelqu'un d'trange et d'attachant. Sa figure extrmement fine et
douce garde une expression toujours mystique;  chaque parole aimable
qu'on essaye de lui dire, il croise ses mains sur sa poitrine, dans une
pose de saint des Primitifs, et baisse la tte avec un sourire de jeune
fille.

Je m'attarde en sa compagnie, tout en haut de sa maison, sur sa terrasse
qui est grande comme une place publique, gondole, ravine par les
pluies et les soleils; des couches de chaux blanche, accumules pendant
des sicles, en ont arrondi tous les angles; elle est borde d'un mur
crnel, avec de petites meurtrires pour regarder au loin sans tre vu.
C'est la promenade la plus leve de la ville, d'o l'on domine tout.
Seules, les vieilles tours sombres des mosques, avec leurs cigognes
immobiles, la dpassent dans le ciel. Bien que ce soit contraire aux
usages, c'est l, dit-il, qu'il passe la plus grande partie de sa vie,
surtout ses soirs d't. Pour des raisons politiques, il a t expuls
de Fez tant encore enfant et n'espre pas obtenir la grce de quitter
jamais cette rsidence de Czar-el-Kbir, que le sultan lui a assigne
comme lieu d'exil. Il tudie les sciences et la philosophie, telles sans
doute qu'on les enseignait au moyen ge, dans de vieux manuscrits arabes
extrmement prcieux, o la divination et l'alchimie tiennent une large
place.

Nous sommes l trois personnages faisant mlancoliquement le tour de
cette haute terrasse: lui, le chrif, tout vtu de voiles blancs;
Chaouch, en long cafetan violet, et moi,--mais je me sens gn
d'apporter une tache dans ce tableau sans ge, qui, si je n'tais l,
pourrait aussi bien tre dat de l'an 1200 ou de l'an 1000. Je songe aux
abmes de tranquillit et de mysticisme qui doivent sparer les
conceptions de ce chrif des conceptions d'un monsieur du boulevard; je
cherche  me reprsenter ce que peuvent tre sa vie mure, son rve et
son esprance; et j'envie ses soires d't dont il me parle, passes
ici  contempler de haut toutes les autres terrasses de la ville morte,
 couter chanter les prires,  sonder l-bas les lointains sauvages de
la plaine et des montagnes d'alentour;  regarder, par ces sentiers
qu'aucune voiture n'a jamais parcourus, passer les caravanes...

                   *       *       *       *       *

Rentrs au camp sous la pluie, clabousss jusqu'aux paules de l'eau
ftide des ruelles et des cloaques, nous trouvons les abords de nos
tentes de plus en plus envahis par la truanderie de Czar. Encore des
sorciers, des mendiants sans jambes qui se sont trans jusqu'ici sur
leur derrire dans l'paisseur des boues, pour rcolter quelques
_floucs_ de bronze (picettes qui portent le sceau de Salomon et dont il
faut environ sept pour faire un sou). Et des vieilles femmes, demi-nues,
sont  quatre pattes sous nos mulets, grattant la terre avec les ongles,
pour trouver les grains qui restent de leur orge et de leur avoine.




XII


Mardi 9 avril.

Grande pluie et grand vent toute la nuit. Plus rien de sec sous nos
tentes.

Une fois de plus, le rveil sonne sous un ciel noir. Nous montons 
cheval tout de mme, pour franchir cote que cote cette rivire et
continuer notre voyage.

Avec toute notre escorte, cette fois, avec toute notre suite de chameaux
et de mules, il nous faut retraverser Czar, entrer par les mmes
vieilles portes festonnes, enfiler toutes les petites rues en
souricire sombre, et patauger dans les mmes ruisseaux, les mmes
boues, les mmes ordures.

De l'autre ct de la ville,  la porte de sortie, une vieille femme,
qui pense que nous ne comprendrons pas, fait semblant d'tre une
mendiante en prire pour notre bon voyage, et, tout en tendant la main
pour recevoir des aumnes, nous chante: Dieu maudisse votre religion!
maudisse! maudisse!

Maudisse! maudisse! elle se dandine au rythme de sa chanson, tout 
fait  la manire des pauvresses qui prient, et sa vieille voix moqueuse
s'enfle, quand nous sommes passs, pour nous poursuivre.

Nous faisons un assez long dtour dans la rgion des jardins et des
vergers, pour aborder la rivire en un point plus commode, o la barque
rpare nous attend.

Oh! les jardins merveilleux! des bois d'orangers qui embaument; et des
palmiers, et de grands cactus arborescents au feuillage bleu, et des
graniums rouges, et des grenadiers, des figuiers, des oliviers; tout
cela d'un vert admirablement printanier, d'un vert tout neuf d'avril. Et
dans le luxe exubrant de cette vgtation, les plantes d'Europe se
mlent  celles d'Afrique; parmi les alos, il y a de hautes bourraches
bleues fleuries  profusion; des acanthes, au feuillage marbr de blanc,
poussent en fouillis, s'lvent  huit ou dix pieds; des cigus et des
fenouils dpassent la tte de nos chevaux, et les vieux murs, les
palissades, sont tapisss de liserons et de pervenches.

Au-dessus des arbres, on aperoit encore, en se retournant, les hautes
tours grises des mosques qui s'loignent; dans cette sorte de bocage
enchant, leur tte, qui se dresse comme pour regarder, suffit  faire
planer l'impression toujours sombre de l'Islam. Et les sentiers que nous
suivons sont des cloaques immondes, dont rien dans nos pays ne peut
donner l'ide; jusqu'au-dessus des genoux, nos chevaux enfoncent dans
une espce de bouillie grasse; par instants, ils trbuchent sur un crne
de boeuf, sur une carcasse de chien, sur un tibia; et,  chaque pas:
floc, floc, les claboussures noires jaillissent.

Des loriots, des pinsons, chantent  pleine voix dans les branches, des
cigognes viennent se poser sur une patte  la cime des arbres pour nous
voir passer. Et de distance en distance, donnant accs dans les enclos
ombreux, s'ouvrent de vieilles petites portes ogivales, entoures
d'ornements en festons, en stalactites, exquises encore dans leur
caducit dernire, sous leur linceul de chaux blanche, avec leurs
couronnes de rosiers grimpants ou de graniums rouges. Et les orangers
dominent tout de leurs normes touffes fleuries; ils imprgnent
absolument l'air de leur suave odeur...

La rivire Leucoutz roule ses eaux avec le mme empressement qu'hier et
semblerait plutt avoir grossi encore. Mais la barque est l, renfloue,
et nous allons passer, petit  petit, comme  l'Oued M'Cazen, en
laissant  la nage la plupart de nos gens et toutes nos btes.

Une foule est sortie de la ville derrire nous, surtout des juifs, qui
sont sans prjugs. Le haut des berges est bientt couronn de ttes
humaines dans les roseaux, et les enfants, pour mieux voir, grimpent sur
les arbres.

Alors la grande scne recommence; une clameur, d'abord hsitante,
s'lve de notre escorte; puis s'enfle rapidement, devient gnrale,
frntique.

Pour charger cette barque, qui doit faire un nombre incalculable de
tours, il faut naturellement ces cris-l, avec des coups de bton, des
batailles. Et enfin, quand c'est complet pour une fois, quand la barque
est bonde de gens et de choses, et que le cad,  force de furieuses
imprcations, russit  la faire pousser, alors, tous les hommes qui
sont dedans, par besoin de donner de la voix, entonnent un autre genre
de hurlement,  l'unisson, cette fois, et trs prolong; quelque chose
comme un cri de triomphe, pour exprimer: Nous sommes partis, nous
flottons, nous naviguons!

Les chevaux se dfendent: a ne leur dit rien de se lancer dans cette
eau rapide et froide. Les chameaux aussi agitent leur long cou, crient,
gmissent. Les mules surtout, qui sont ttues par nature, ne veulent
absolument pas. Et quelquefois huit ou dix Arabes ensemble sont ligus
contre une seule bte obstine, qui remue ses oreilles, qui hennit et
qui rue, la peau tout corche au portage du bt, la chair sanglante. A
grande vole, en cadence, les btons s'abattent sur ses flancs, qui
rsonnent comme un tambour.

                   *       *       *       *       *

Sur l'autre rive, avec cent cavaliers d'escorte sabre au ct et fusil 
l'paule, nous reformons notre longue colonne dans des bls et des orges
luxuriants dont les tapis velouts sont invraisemblablement verts. Nous
pitinons toutes ces belles cultures; mais, au Maroc, cela importe peu,
on en a de reste; le bl vaut trois francs le quintal, et personne n'y
prend garde; si l'on savait mme,  la saison, emmagasiner les rcoltes,
il n'y aurait point d'affams dans ce pays--et des pauvres vieilles
n'auraient pas besoin de venir, comme hier, ramasser les grains rejets
par les mulets. Le soleil, qui a reparu, est brlant; sans transition,
nous avons une accablante chaleur, sous un ciel  grandes dchirures
bleues. Et Czar-el-Kbir s'loigne, avec ses bois d'orangers, ses
jardins dlicieux, ses boues, ses puanteurs et ses parfums.

Vers midi, revenus de nouveau dans les rgions solitaires et sauvages,
nous plantons la tente du djeuner dans un lieu exquis, absolument
embaum. C'est au bas d'une frache valle sans nom, o des sources
jaillissent partout entre les pierres moussues, o des petits ruisseaux
clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anmones d'eau.
Le ciel, maintenant tout bleu, est d'une limpidit infinie; on a
l'impression des midis splendides du mois de juin  l'poque des hauts
foins. Toujours pas d'arbres, rien que des tapis de fleurs; si loin que
la vue s'tende, d'incomparables bigarrures sur la plaine; mais on a
tellement abus de cette expression tapis de fleurs pour des prairies
ordinaires, qu'elle a perdu la force qu'il faudrait pour exprimer ceci:
des zones absolument roses de grandes mauves larges; des marbrures
blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites; des raies
magnifiquement jaunes, qui sont des tranes de boutons d'or. Jamais,
dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin
anglais, je n'ai vu tel luxe de fleurs, tel groupement serr des mmes
espces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont d
s'inspirer de leurs prairies dsertes pour composer ces tapis en haute
laine, diaprs de nuances fraches et heurtes, qui se fabriquent 
R'bat et  Mogador. Et sur les collines, o la terre est plus sche,
c'est un autre genre de parure; l, c'est la rgion des lavandes; des
lavandes si presses, si uniformment fleuries  l'exclusion de toute
autre plante, que le sol est absolument violet, d'un violet cendr, d'un
violet gris; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches
nouvelles aux teintes doucement attnues, et c'est un contraste
singulier avec l'clat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds
ces lavandes, une odeur saine et forte se dgage des tiges froisses,
imprgne les vtements, imprgne l'air. Et des milliers de papillons, de
scarabes, de mouches, de petits tres ails quelconques, sont l qui
circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumire... Dans
nos pays plus ples ou dans les pays tropicaux constamment nervs de
chaleur, rien n'gale le resplendissement d'un tel printemps.

                   *       *       *       *       *

Ds le dbut de notre tape de l'aprs-midi, nous retombons dans des
rgions infiniment blanches d'asphodles, qui durent jusqu'au soir.

Vers deux heures, nous quittons le territoire d'El-Arach pour entrer
chez les Sfiann. Comme toujours,  la limite de la nouvelle tribu, deux
ou trois cents cavaliers nous attendent, aligns, le fusil droit,
brillant au soleil. Ds qu'ils sont en vue, ceux qui nous escortaient
depuis Czar galopent en avant et vont se ranger en ligne, leur faisant
face; nous dfilons ensuite entre ces deux colonnes; et,  mesure que
nous passons, un mouvement se fait derrire nous  droite et  gauche,
les deux rangs se referment, se mlent et nous suivent.

Le lieu o cela se passe est fleuri toujours, fleuri comme le plus
merveilleux des jardins; aux quenouilles blanches des asphodles,
s'ajoutent  et l les hauts glaeuls rouges et les grands iris
violets; nos chevaux sont jusqu'au poitrail dans les fleurs; sans mettre
pied  terre, nous pourrions, en allongeant seulement le bras, en
cueillir des gerbes. Et toute la plaine est ainsi, sans vestige humain
nulle part, entoure  l'horizon d'une ceinture de montagnes sauvages.

Les longues tiges de ces fleurs, en se courbant sous notre passage, font
un bruit lger, comme si nous frlions de la soie dans notre course.

Le ciel s'est voil de nouveau, mais d'une gaze toute lgre; c'est
comme un tissu de petits nuages pommels, d'un gris tourterelle, qui
semblent tre remonts  des hauteurs excessives dans l'ther. Aprs ces
lourdes nues basses et sombres qui, les jours prcdents, jetaient sur
nous leurs continuelles averses, il est dlicieux de se promener sous
cette vote tranquille, qui tamise une lumire trs douce, qui laisse 
l'horizon des limpidits trs profondes, et les lointains du jardin
immense o nous voyageons ont ce soir des teintes d'une finesse d'den.

Des fantasias incessantes, tout le long de notre route, qui dure encore
deux heures:

D'abord tous les cavaliers s'lancent en avant, trs loin--deux ou trois
cents  la fois--toujours tranges, ainsi vus de dos, encapuchonns en
pointe, et d'une blancheur uniforme sous leurs burnous tranants; ici,
on ne voit pas leurs chevaux, qui s'enfoncent et disparaissent dans les
herbages et dans les fleurs; alors on ne s'explique plus bien ces gens
en longs voiles, fuyant avec des vitesses de rve; et puis ce ciel
discret de printemps, et la blancheur de ces costumes, au milieu de
toutes ces fleurs blanches, veillent je ne sais quel sentiment de
procession religieuse, de fte de jeunes filles, de mois de Marie...

Brusquement, tous ensemble, ils se retournent; alors apparaissent les
visages de bronze des hommes, et les ttes bouriffes des chevaux, et
toutes les couleurs clatantes des vtements et des selles. A un
commandement rauque, jet par les chefs, ils reviennent ventre  terre,
par petits groupes de front, au galop infernal, lancs sur nous...
Brrr!... brrr!... De chaque ct de notre colonne, ils passent, ils
passent debout sur leurs triers, lchant toutes leurs rnes  leurs
btes emballes, agitant en l'air leurs longs fusils, au bout de leurs
bras nus chapps des burnous qu'emporte le vent. Et chaque cavalier de
chaque peloton qui nous croise pousse son cri de guerre, fait feu de son
arme, la lance aprs dans le vide, et d'une seule main la rattrape au
vol... A peine avons-nous eu le temps de les voir, que les suivants
arrivent; il en vient d'autres, et d'autres, comme dans les dfils sans
fin au thtre; brrr!... brrr!... cela passe en tonnerre, avec toujours
ces mmes cris rauques, avec toujours ce mme bruit des asphodles qui
se couchent et se froissent comme sous le vent d'une rafale...

                   *       *       *       *       *

Ces Sfiann sont de beaucoup les plus beaux et les plus nombreux
cavaliers que nous ayons rencontrs depuis notre dpart de Tanger.

Nous camperons ce soir prs de chez leur chef, le cad Ben-Aouda, dont
on aperoit l-bas, au milieu du dsert de fleurs, le petit blockhaus
blanc, entour d'un jardin d'orangers. Notre camp aussi est l dress,
en rond comme toujours, dans une haute prairie o l'herbe est fine, sur
une sorte d'esplanade dominant les solitudes, et, alentour de nos
tentes, une haie de cactus-raquettes aussi hauts que des arbres nous
fait comme une clture de parc.

La _mouna_ du cad Ben-Aouda est superbe, apporte aux pieds du ministre
par une thorie toujours pareille de graves Bdouins, tout de blanc
vtus: vingt moutons, d'innombrables poulets, des amphores remplies de
mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la
marche, quatre fagots pour faire nos feux. (Dans ce pays sans arbres, ce
cadeau est tout  fait royal.)

Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la
nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une
procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes
blanches, portant sur la tte de ces grandes choses en sparterie dont
j'ai parl dj, et qui ressemblent  des pignons de tourelles;
cinquante plats de couscouss, disposs en pyramides, et tout prts, tout
cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tte dj
lourde de sommeil, je perois comme  travers un voile fantastique ce
dernier tableau de la journe: les cinquante plats de couscouss rangs
en cercle parfait sur l'herbe, nous au milieu; au del, en un second
cercle, les porteurs aligns comme pour danser une ronde autour, mais
gardant toujours leur immobilit grave, sous leurs longs vtements
blancs; au del encore, nos tentes blanches, formant un troisime cercle
plus lointain; puis le grand horizon enfin, vague et bleutre, entourant
tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune--une lune trouble, une lune
de vision, un fantme de lune--ayant un immense halo blanc, qui semble
le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres...

Je m'endors au chant de nos veilleurs de nuit, qui ont l'ordre de faire
ce soir un guet plus attentif que d'habitude contre les attaques
nocturnes. A leurs voix, qui se prolongent et tranent dans la prairie
vide, rpondent tout bas des cris de chacals, les premiers que nous
ayons entendus depuis notre entre au Maroc;--oh! presque rien: deux ou
trois petits cris en sourdine, comme seulement pour dire: Nous sommes
l; mais c'est quelque chose de si mystrieusement triste, qu'on se sent
glacer jusqu'aux moelles  ce seul avertissement de prsence...

                   *       *       *       *       *

Sous la tente, on dort d'un sommeil particulier, qui est absolu, mais
qui n'est pas lourd; qui est trs reposant, et qui est cependant
travers de rves. Des rves qui sont plutt des rappels furtifs de
sensations physiques; des rves trs incomplets, comme les animaux en
doivent avoir... Brrr! on entend comme l'cho sourd d'un vol de
cavaliers arabes, qui vous frlerait dans la nuit; ou bien on a
l'impression d'tre emport soi-mme au galop, l'illusion de la vitesse,
le ressouvenir et le contrecoup de quelque ruade inattendue qu'on a
subie dans la journe; ou bien encore le bras se raidit brusquement,
dans le geste instinctif de retenir un cheval qui bute. Durant ces
rappels confus de vie animale, le grand air pur du dehors passe sur nos
ttes. Et les nuits de sommeil, commences de trs bonne heure,
finissent le plus souvent, ds que parat le jour.




XIII


Mercredi 10 avril.

Des cris me rveillent; des cris affreux, tout prs de moi; des espces
de gargouillements immondes qui semblent sortir de quelque monstrueux
gosier suffoquant de fureur. Il fait dj jour, hlas! et bientt va
sonner la trompette, car toutes les arabesques noires qui dcorent
l'extrieur de ma maison se dessinent par transparence sur la toile
tendue, tout infiltre de lumire d'or. Et mme ces rayons du soleil
levant dcoupent sur ma muraille, en ombre chinoise, la forme de la bte
qui pousse ces vilains cris; un cou trs long, trs long, qui se tord
comme une chenille, et,  l'extrmit, une petite tte dprime  lvres
pendantes: un chameau! Je l'avais d'ailleurs reconnu tout de suite  son
horrible voix. Un imbcile de chameau, rtif ou en dtresse...

J'observe les mouvements de sa silhouette avec une inquitude extrme...
Allons, c'est fait, le malheur est accompli, il s'est entrav les pieds
dans les cordes de ma tente, et le voil qui se dmne, qui crie plus
fort, secouant toute ma toiture qui va srement me tomber sur la tte...
Enfin j'entends le chamelier qui accourt, en faisant: Ts! Ts! Ts!
(C'est ce qu'on leur dit, aux chameaux, pour les calmer, et ils cdent,
en gnral,  ce raisonnement-l.)

Encore: Ts! Ts! Ts!--Il s'apaise et s'loigne. Ma tente redevient
immobile, et pour quelques minutes je me rendors...

La trompette de rveil, gaie et claire!--Le lever toujours rapide.--Le
djeuner au pain noir, au beurre de _mouna_, plein de poils roux et
d'immondices, pendant que notre camp se dmonte.--Puis le boute-selle,
et en route!

Notre tapis de fleurs, ce matin, est d'abord de larges volubilis bleus
mls d'anmones rouges. Puis viennent des plaines sablonneuses, o
poussent encore quelques rares asphodles, brls et chtifs; des
tendues jauntres ayant dj un aspect saharien.

Nous approchons d'un lieu appel Seguedla, o chaque mercredi se tient
un immense march encore plus couru que celui de Tlata-Rassana, que
nous traversions avant-hier; on y vient, parat-il, de huit ou dix
lieues  la ronde.

En effet l-bas, au milieu de ce pays toujours sans villages, sans
maisons, sans arbres, l-bas, deux ou trois petites collines
apparaissent, couvertes d'une couche de choses gristres, semblables 
des amas de pierres, mais qui ondulent et d'o sort un murmure: c'est
une foule innombrable et serre, dix mille personnes peut-tre,
uniformment vtues de longues robes grises et le capuchon baiss; une
masse absolument compacte et d'une mme nuance neutre, comme seraient
des cailloux ou des ossements. Cela fait songer  ces foules primitives,
composes de gens nomades  qui il est indiffrent d'tre ici ou
ailleurs;  ces multitudes qui, aux dserts de Jude ou d'Arabie,
suivaient les prophtes...

Notre arrive est signale de loin, un mouvement parcourt cet amas de
corps humains; une rumeur gnrale de curiosit s'lve; tous les points
jauntres qui, au sommet de ces tas de laine grise, reprsentent les
figures, sont tourns vers nous. Puis, dans un lan d'irrsistible
curiosit, tout cela s'branle, court, se dploie, se rue sur nos
chevaux et nous enveloppe.

Nous n'avanons plus que difficilement, et nos Arabes d'escorte,  coups
de lanire,  coups de bton et de crosse de fusil, cartent 
grand'peine cette plbe, qui s'ouvre sur notre passage en hurlant. Nous
sommes maintenant en plein march; sous les pieds de tout ce monde, qui
se range  peu prs pour nous faire place, il y a une couche de chameaux
agenouills, d'nons endormis, qui, eux, ne se drangent pas. Il y a
toutes sortes de denres saugrenues, tales par terre sur des morceaux
de nattes; il y a une infinit de petites tentes, toutes basses, sous
lesquelles on vend des aromates, du safran, du jujube, des couleurs pour
teindre les laines des moutons et les ongles des dames; il y a une
boucherie sinistre o s'alignent sans fin des espces de potence de bois
supportant des btes corches, des dbris de toute forme ftides et
noirs, des poumons, des entrailles; on vend aussi du btail sur pied,
des chevaux, des boeufs, et des esclaves, aux enchres,  la crie. On
entend de tous cts les petites sonnettes des vendeurs d'eau, qui ont
leur marchandise sur les reins dans une outre poilue et qui offrent 
boire  tout le monde dans un mme verre pour un flouc (un septime de
sou). Et des vieilles femmes presque nues promnent au bout de longs
btons ces chiffons blancs qui sont, au Maroc, l'enseigne des pauvresses
mendiantes.

Les cads, responsables de nos ttes, nous recommandent de marcher en
groupe uni, sans nous carter d'une longueur de cheval. Ils ont sans
doute leurs raisons pour cela; mais cependant la curiosit autour de
nous ne semble pas malveillante. Et mme, le premier tumulte apais,
quelques femmes ayant entonn en notre honneur le You! you! you!
strident des ftes, cela prend aussitt, en trane de poudre, jusque
dans les lointains du march.

You! you! you! Quand nous nous loignons, toute la multitude grise
rend un bruit d'ensemble, aigu et persistant, qui s'adoucit dans le
lointain, comme celui que font les cigales  leurs heures de grande
exaltation sous le soleil de juillet.

Bientt disparaissent les milliers de burnous et de ttes humaines,
derrire les ondulations de cette sorte de plaine ingale et
sablonneuse. Les solitudes recommencent.

Le pays devient de plus en plus plat. Les hautes montagnes, au milieu
desquelles nous avions circul les premiers jours, s'loignent derrire
nous, et nos horizons d'en avant deviennent plus monotones.

Toujours les belles fantasias qui passent en tempte sur le flanc de
notre colonne, avec des cris sauvages et des fusillades, burnous et
crinires envols. On n'y prend presque plus garde, que pour se garer
lorsqu'on les entend venir. Cependant elles sont de plus en plus
tonnantes; il s'y mle mme  prsent de la haute acrobatie; des hommes
sont tout debout, les deux pieds sur leur selle, d'autres s'y tiennent
sur la tte, les jambes en l'air, et ils passent ainsi,  vitesse
d'clair, comme des clowns de cirque travaillant en rase campagne; deux
cavaliers se lancent l'un sur l'autre, au galop effrn, et, en se
croisant, trouvent le moyen, sans se culbuter ni ralentir, d'changer
leurs fusils et de se donner un baiser. Un vieux chef  barbe grise
montre avec orgueil un peloton de douze cavaliers qui chargent de
front--et si beaux tous!--Ce sont ses douze fils. Il veut qu'on le dise
au ministre et que tout le monde le sache.

                   *       *       *       *       *

Une rivire que nous passons  gu est la limite du territoire de
Sfiann.

Nous entrons chez les Bni-Malek, dont le cad nous attend sur l'autre
rive avec deux cents cavaliers. C'est le cad Abassi, l'un des favoris
du sultan, un vieillard  tte extrmement intelligente et ruse, dont
la fille, parat-il, pousa,  Fez, le grand vizir, en noces splendides.
On a tenu  s'arrter chez lui,  cause de sa _mouna_, qui est rpute
dans tout le Maroc.

Le pays continue de s'aplanir et les montagnes de s'loigner. Toujours
du sable et des asphodles. Nos horizons deviennent peu  peu de grandes
lignes droites, unies comme la mer, et semblent de plus en plus
immenses.

Vers midi, nous faisons halte, pour djeuner, au village de ce cad. Il
ressemble  tous les autres villages marocains. Les chaumires, en terre
sche, y sont basses et recouvertes de roseaux, et entoures de haies
pineuses en cactus bleutres. Des cigognes y ont bti des nids sur tous
les toits, et des sauterelles bruissent partout alentour.

Aprs avoir djeun sous notre tente encombre de monstrueuses pyramides
de couscouss, nous sommes invits  prendre le th chez le cad.

Sa maison est la seule du pays environnant qui soit btie en maonnerie.
Elle est entoure comme une citadelle d'une srie de petits remparts
trs vieux, en briques garnies d'un enduit jauntre. En outre, de
formidables haies de cactus la rendent presque inaccessible. Sur un
jardin intrieur, plein d'orangers, elle ouvre par trois arcades
mauresques blanchies  la chaux.

Les orangers sont tout en fleurs et le jardin est embaum d'un parfum
exquis; il est funbre quand mme, envahi par l'herbe sauvage, avec un
air d'abandon, et ainsi enferm entre ces vieux murs, quand l'espace
alentour est si vaste, si libre et si ouvert pour courir; il tient  la
fois du prau de prison et du nid de vautour.

Nous sommes reus dans l'appartement qui donne sur ce jardin triste; au
dedans, presque rien; de la chaux blanche sur les murailles et, par
terre, des coussins et des tapis. Le pav est de mosaque, avec un trou
profond dans le sol pour jeter le reste des tasses de th, le reste de
l'eau chaude des samovars. Et, dans la muraille du fond, il y a d'autres
trous, comme des meurtrires, par lesquels des yeux de femmes enfermes
nous regardent boire.

                   *       *       *       *       *

Nous remontons  cheval vers deux heures, pour continuer l'tape
jusqu'au Sebou--un des plus grands fleuves du Maroc et mme de l'Afrique
occidentale--que nous traverserons ce soir.

En avant de nous, sur la plaine, un groupe d'hommes, qui semblent des
suppliants antiques, tranent un petit boeuf par les cornes. Au moment
o le ministre passe, brille l'clair d'un sabre dgain; en deux coups
habiles c'est fait: les deux jarrets du boeuf sont coups, et il
s'affaisse dans une mare de sang, nous regardant avec de pauvres yeux
pleins d'angoisse... Comme ces gens-l doivent lestement faire voler une
tte!--Le sacrifice accompli, les suppliants apportent au ministre leur
requte crite: c'est une longue et ancienne histoire, remontant  je ne
sais combien d'annes, o entrent des rivalits de familles, des
assassinats mystrieux, d'indbrouillables choses. Ce sera pour grossir
le monceau des affaires compliques qu'il faudra rgler,  Fez, avec le
grand vizir.

                   *       *       *       *       *

On n'aperoit le Sebou que quand on en est tout prs. C'est un fleuve
large comme la Seine  Rouen, qui roule ses eaux boueuses dans un lit
trs profond, entre des berges de terre grise. Il serpente dans cette
plaine infinie comme la mer.

Notre camp, qui a continu de cheminer pendant notre halte de midi, est
dj dress sur la rive oppose. Nous traversons dans deux barques, en
plusieurs tours, avec grand tapage. Des caravanes arrtes depuis deux
heures par le passage de nos tentes et de nos bagages encombrent les
environs; c'est, pour le moment, un lieu trs anim, trs vivant.

Ce grand fleuve de Sebou tablit comme une dmarcation tranche entre le
Maroc d'en de et le Maroc d'au del. Sitt qu'on l'a franchi, on a
l'impression de s'tre spar davantage du monde contemporain, de s'tre
enfonc plus avant dans le sombre Moghreb... Nous sommes encore l chez
les Beni-Malek, mais tout prs de chez les Beni-Hassem--une tribu
pillarde et dangereuse; c'est, du reste, un adage connu des voyageurs
marocains que, ds qu'on a franchi le Sebou, il faut se dfier et faire
bonne garde.

Sur cette nouvelle rive, la nature du sol et des plantes a compltement
chang; au lieu du sable et des asphodles, nous avons maintenant, 
notre grande surprise, une terre noire et grasse comme dans les plaines
normandes, couverte d'une paisse couche de colzas, de soucis et de
mauves; on enfonce jusqu'aux genoux dans tout cela, qui pousse serr,
plantureusement.

C'est l'heure du coucher du soleil. La lumire est claire et froide. On
dirait presque un paysage marin, tant sont droites les lignes
ininterrompues des horizons. Une mer tranquille n'est pas plus unie que
cette plaine sauvage, qui a bien soixante kilomtres de profondeur. D'un
ct seulement, au-dessus de ce dsert d'herbages, une chane de
montagnes trs loignes dessine comme un petit feston d'un bleu cru et
glac. Les lointains sont absolument jaunes de fleurs, d'un jaune dor,
tandis que le ciel au-dessus, sans un nuage, infiniment vide, est d'un
jaune vert trs ple.

Et le vent toujours froid du soir se lve sur ce steppe de mauves et de
soucis; il nous fait frissonner aprs le soleil ardent du jour; il
apporte une mlancolie d'hiver dans ce lieu o nulle part  la ronde
nous ne trouverions un foyer pour nous abriter.

C'est le campement le plus dsagrable que nous ayons eu depuis notre
dpart. Sous nos tentes, ces soucis et ces mauves forment une masse
haute et drue qui gne, qui inquite; c'est comme si on couchait au
milieu d'une corbeille de parterre; on a beau pitiner dessus, cela fait
mine de s'craser, avec une odeur cre, puis cela se relve obstinment,
cela remonte, faisant bomber les tapis et les nattes. Il s'en dgage une
humidit excessive. Surtout il en sort des sauterelles, des grillons,
des mantes, des limaces, qui toute la nuit se promnent sur nous.




XIV


Jeudi 11 avril.

Nuit de grande rose. L'eau ruisselle partout sous ma tente, qui est
remplie d'une bue lourde et o s'est concentre l'cre odeur des
soucis.

Jusqu'au matin, autour du camp, les veilleurs ont chant, en lutte
contre le sommeil. Au petit jour, leur voix a fait place  celle des
cailles s'appelant dans les herbages.

Lev le camp  six heures. En selle  sept heures.

D'abord, nous nous avanons dans l'immense plaine, escorts de nos amis
d'hier, les Beni-Malek, au nombre de deux cents. Il semble que l'air
soit plus chaud sur cette rive sud du fleuve et que le pays soit plus
inhospitalier encore.

Sur les infinis jaunes des colzas et des soucis s'tend un ciel sombre,
tourment, avec quelques dchirures trs bleues.

Puis viennent des rgions toutes blanches, des kilomtres et des
kilomtres de camomilles, qu'on crase en passant et qui imprgnent,
pour tout le reste du jour, nos chevaux de leur senteur.

Aprs deux heures de route, nous rencontrons les cavaliers des
Beni-Hassem qui nous attendent.

Des brigands en effet:  leur aspect, il n'y a pas  s'y mprendre.

Mais des brigands superbes; les plus belles figures de bronze que nous
ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras
musculeux, les plus beaux chevaux. Des mches de cheveux longs qui
s'chappent de leurs turbans au-dessus des oreilles contribuent  donner
je ne sais quoi d'inquitant  leurs physionomies.

Leur chef s'avance, trs souriant, pour tendre la main au ministre. Nous
serons en scurit absolue sur son territoire, cela ne fait pas l'ombre
d'un doute; du moment que nous serons ses htes, devant le sultan il
rpond de nos ttes sur la sienne. D'ailleurs il vaut toujours mieux
tre confi  sa garde que d'tre simplement camp dans son voisinage:
c'est un axiome bien connu au Maroc.

Il est un type remarquable de vieux bandit, ce chef des Beni-Hassem. Sa
barbe, ses cheveux, ses sourcils, d'un blanc de neige, tranchent en trs
clair sur le jaune de momie du reste de son visage; son profil d'aigle
est d'une distinction suprme. Il monte un cheval blanc couvert d'un
tapis de soie rose-fleur-de-pcher, avec bride et harnais de soie rose,
selle  fauteuil en velours rose et grands triers niells d'or. Il est
tout de blanc vtu, comme un saint, dans des flots de transparente
mousseline. Quand il tend le bras pour donner des poignes de main, son
geste dcouvre une double manche pagode adorable, d'abord celle de sa
chemise en gaze de soie blanche, puis celle de sa robe de dessous,
galement en soie et d'un vieux vert cladon tout  fait exquis. En
vrit on croirait voir les doigts effils et les manchettes teintes de
quelque marquise douairire sortir des burnous de ce vieux dtrousseur.

Nous apercevons plus loin la rserve de ses cavaliers, les plus beaux et
les plus riches, qu'il avait laisss l-bas par habilet de mise en
scne, pour nous les faire surgir en ouragan du fond de la plaine. Ils
arrivent sur nous  fond de train, avec des hurlements froces,
admirables ainsi, vus de face,  travers la fume de leur fusillade,
dans leur ivresse de bruit et de vitesse. Il y a des turbans drouls
qui s'envolent, des harnais qui se rompent, des fusils qui clatent. Et
la terre s'miette sous les sabots de leurs chevaux, on en voit sauter
de tous cts des parcelles noires qui semblent de la mitraille...

Faut-il qu'ils aient dtrouss des voyageurs, pour pouvoir s'offrir un
tel luxe! toutes les brides et tous les harnais sont en soie d'une
couleur merveilleusement assortie  la robe du cheval et au costume du
cavalier: bleu, rose, vert-d'eau, saumon, amaranthe ou jonquille. Tous
les triers sont niells d'or. Tous les chevaux ont sur le poitrail des
espces de lambrequins trs longs, en velours, magnifiquement brods
d'or, maintenus par de larges agrafes d'argent cisel ou de pierreries.
Comme nous prenons en piti maintenant ces pauvres fantasias des
premiers jours, aux environs de Tanger, qui nous avaient sembl jolies!

Son djeuner aussi,  ce vieux chef, est sauvage, comme son territoire,
comme sa tribu. Par terre, sur le tapis de fleurs jaunes, dans un lieu
quelconque au milieu de la plaine infinie, il nous offre du couscouss
noir, avec des moutons cuits tout entiers, servis sur de grands plats de
bois. Et tandis que nous arrachons, avec nos mains, des lambeaux de
chair  ces monstrueux rtis, des suppliants viennent encore gorger
devant le ministre un blier, qui ensanglante les herbages autour de
nous.

                   *       *       *       *       *

Toute l'aprs-midi, la plaine se droule aussi unie et monotone, plus
aride cependant vers le soir, plus africaine, des menthes, des jujubiers
pineux remplaant les colzas et les soucis. Du ciel, compltement
dgag, tombe une lumire chaude et morne. De loin en loin, un cadavre
de cheval ou de chameau ventr par les vautours jalonne le chemin. Et
dans les rares petits villages de chaume gris, qui sont perdus au milieu
des tendues dsertes, commence  apparatre la hutte ronde et conique,
la hutte soudanienne, la hutte du Sngal.

Nous changeons de tribu vers quatre heures, n'ayant eu  traverser
qu'une toute petite pointe du territoire des Beni-Hassem. Nous entrons
chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entirement
dans la main du sultan. Mais notre scurit chez eux sera incertaine, 
cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de
nous-mmes.

Vers six heures, nous campons  un point o bifurquent les chemins de
Fez et de Mkinez, prs du vnrable tombeau de Sidi-Gueddar, qui fut un
grand saint marocain.

Ce tombeau, comme tous les marabouts d'Algrie et toutes les _koubas_ du
Maroc, est une petite btisse carre, surmonte d'un dme rond. Il est
lzard, fendill par le soleil, extrmement vieux. Le drapeau blanc
flotte  ct, au bout d'un bton, pour indiquer aux caravanes qu'il est
mritoire d'y dposer quelques offrandes; une natte, que maintiennent
des cailloux lourds, est tendue par terre pour les recevoir, et les
pices de monnaie jetes l par les pieux voyageurs restent  la garde
des oiseaux du ciel, jusqu' ce que les prtres viennent les ramasser.

Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop
de cette spulture de Sidi-Gueddar: elle est tellement sainte que notre
prsence  nous, chrtiens, y serait sacrilge.

                   *       *       *       *       *

Les montagnes qui, ce matin, dessinaient  peine des petits festons
bleus tout au bout de notre horizon plat, ne sont plus maintenant qu'
huit ou dix kilomtres de nous; toute la journe, elles ont mont dans
le ciel, et demain nous les franchirons. Nous sommes ce soir dans une
rgion de luzernes, fleuries avec cet excs qui est particulier aux
plantes marocaines. Dans nos environs, il y a des villages de chaume; au
crpuscule, on y entend japper des chiens, comme dans nos campagnes, et
des petits bergers en capuchons y ramnent des troupeaux de brebis ou de
chvres blantes; tout cela prend un air d'innocence pastorale, de
scurit rassurante. De plus, le chemin de Fez passe tout prs de notre
camp--si prs mme que les cordes de nos tentes le traversent, et que
les caravanes, qui cheminent jusqu' la tombe de la nuit, sont obliges
de faire un dtour dans les luzernes, de peur d'entraver les pieds de
leurs chameaux.--Et ce chemin est tellement battu, par ici, et la plaine
est d'ailleurs si parfaitement unie, qu'on dirait presque une vraie
route, facile  marcher et tentante pour une promenade. Il faut avoir
vcu quelque temps au Maroc, o la marche est partout pnible ou
impossible, pour comprendre la sduction d'une _route_, l'envie qui nous
prend de faire l une bonne course  pied, par une si belle soire
douce...

Il faut nous en garder cependant, ce soir plus que jamais. Il y a ordre
absolu de ne pas s'carter du camp. Non seulement nous avons pour
voisins les Beni-Hassem, mais surtout nous ne sommes qu' une heure des
montagnes habites par les terribles Zemours, fanatiques intransigeants,
pillards, coupeurs de ttes, et, depuis plusieurs annes, en rbellion
ouverte contre le gouvernement de Fez. Et le sultan lui-mme, lorsqu'il
voyage avec son camp de trente mille hommes, vite ce pays des Zemours.

Aux premiers rayons de la lune, aprs l'arrive grave et rituelle de la
_mouna_, on double les veilleurs autour du camp, toutes les armes
charges, avec consigne de ne laisser approcher personne et de chanter
jusqu'au matin, en battant du tambour, pour se tenir en veil. Le cad
responsable parat nerveux, inquiet, et ne se couche pas.




XV


Vendredi 12 avril.

Toute la nuit ils ont chant en battant du tambour, et, ce matin, sous
un ciel obscurci de nuages, nous nous rveillons avec toutes nos ttes.
Et mme, comme complment de _mouna_, on nous apporte, au saut du lit,
du lait tout frais, dans des amphores, et d'excellent beurre.

Dix lieues d'tape aujourd'hui. A peine sommes-nous en route, que la
pluie commence  tomber, fine et froide. Encore une heure et demie de
plaine  travers des champs d'orge et de colza,  travers des luzernes
o paissent d'innombrables troupeaux de moutons. Sous ce ciel brumeux,
on dirait toujours une plantureuse Normandie, si ce n'taient ces huttes
pointues des villages et ces burnous des bergers. Les fantasias, qui
continuent en notre honneur, sont bien moins belles que chez les
Beni-Hassem; on sent que ces honntes Cherarbas sont beaucoup moins
guerriers et beaucoup moins riches; et puis on se lasse de tout, et cela
devient une fatigue,  la longue, d'tre oblig de se garer  chaque
instant, quand la pluie nous fouette les yeux, pour ces cavaliers qui
nous arrivent en sens inverse comme le vent, nous tirent aux oreilles
des coups de fusil et affolent nos chevaux.

Laissant sur notre droite le pays dangereux des Zemours, nous nous
engageons dans ces montagnes qu'il nous faudra franchir avant la fin de
la journe. L'ascension est pnible, sous une pluie torrentielle, par
des sries de gorges troites et sans vue, ensemences de bl ou d'orge.
Suivant l'usage du Maroc, nous pitinons sans remords toutes ces
cultures; il en restera encore plus qu'on n'en pourra moissonner. Sur
des pentes souvent trs raides, nous pataugeons dans une terre glaise,
dtrempe et gluante, qui s'amasse autour des pieds de nos chevaux et
s'y attache en patins normes;  chaque pas nous nous sentons glisser;
nos mules charges tombent les unes aprs les autres, roulent avec nos
tentes, nos matelas ou nos bagages, dans des fondrires de boue, dans
des torrents improviss qui grossissent de tous cts sous cette pluie
de dluge.

Le cad des Cherarbas et ses cavaliers nous ont quitts  la limite de
leur territoire, et le chef de la rgion o nous sommes n'est pas venu 
notre rencontre, ce qui est bien extraordinaire. Pour la premire fois,
nous voici sans escorte, seuls.

Avec les mules abattues, avec les gens embourbs dans la terre glaise,
notre colonne,  la dbandade, a bien une lieue de long maintenant. Et
que faire? o nous arrter? o nous remiser? o trouver un abri
quelconque, dans ce pays sans maisons, sans arbres, o il n'y a pas mme
une hutte o l'on consentirait  nous recevoir?

En cet tat, nous croisons une colonne au moins aussi nombreuse que la
ntre: d'abord des cavaliers, et, derrire eux, des chameaux portant une
quantit de femmes voiles et de bagages. C'est, parat-il, le train de
voyage d'un cad d'une province loigne, qui revient de faire visite au
sultan. Ces gens-l sont, comme nous, en dtresse dans la terre grasse
et glissante.

Enfin, voici le chef retardataire qui arrive au-devant de nous avec sa
troupe. Il s'excuse beaucoup, il tait  poursuivre trois brigands
zemours trs redouts dans le pays; il les a capturs avec leurs
chevaux. Ils sont maintenant ligots en lieu sr, dans sa maison, d'o
ils seront conduits  Fez pour y tre mis au _supplice du sel_, comme la
loi le commande.

Tandis que nous continuons  grimper trs pniblement sous la pluie,
avec des glissades et des chutes, dans ces affreuses petites valles
toutes pareilles aux parois de terre grise, je me fais conter en dtail
ce _supplice du sel_, qui est de tradition fort ancienne.

Voici, c'est le barbier du sultan qui en est charg. Dans un lieu
public, sur la place du march de prfrence, on lui amne le coupable,
garrott solidement. Avec un rasoir, il lui taille  l'intrieur de
chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu' l'os. En
tendant la paume, il fait ensuite biller le plus possible les lvres
de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la
main ainsi dchiquete, introduit le bout de chaque doigt repli dans
chacune des fentes, et, pour que cet arrangement atroce dure jusqu' la
mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien serr, en peau de
boeuf mouille qui se rtrcira encore en schant. La couture acheve,
on ramne le supplici dans son cachot, o, par exception, on lui donne
 manger, pour que cela dure. Ds le premier moment, en plus de la
souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible
ne sera jamais retir, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n'en
sortiront jamais, que personne au monde n'aura piti de lui, que ni jour
ni nuit il n'y aura trve  ses crispations ni  ses hurlements de
douleur.--Mais le plus effroyable,  ce qu'il parat, ne survient que
quelques jours plus tard,--quand les ongles, poussant au travers de la
main, entrent toujours plus avant dans cette chair fendue... Alors, la
fin est proche: les uns meurent du ttanos, les autres parviennent  se
briser la tte contre les murs...

Je prie instamment les personnes  thories humanitaires toutes faites
au coin de leur feu de ne point crier  la cruaut marocaine. D'abord je
leur ferai remarquer qu'ici, au Moghreb, nous sommes encore en plein
moyen ge, et Dieu sait si notre moyen ge europen avait l'imagination
inventive en fait de supplices. Ensuite les Marocains, de mme que tous
les hommes rests primitifs, sont loin d'avoir notre degr de
sensibilit nerveuse, et, comme d'ailleurs ils ddaignent absolument la
mort, notre simple guillotine serait  leurs yeux un chtiment tout 
fait anodin qui n'arrterait personne. Dans un pays o les voyages sont
si longs et les routes nullement gardes, on ne peut en vouloir  ce
peuple d'avoir introduit dans son code quelque chose qui donne un peu 
rflchir aux pirates des montagnes.

                   *       *       *       *       *

A force de monter, nous atteignons les sommets de cette chane et, dans
une claircie entre deux grains, la plaine d'au del nous apparat en
profondeur sous nos pieds, bien moins grande que celle du Sebou, mais
merveilleusement fertile et trs cultive; une sorte de cirque
intrieur, bord l-bas de montagnes o il nous faudra camper demain
soir et qui sont beaucoup plus leves que celles que nous venons de
gravir.

A mi-cte, sur le versant o nous allons maintenant descendre, un
village est perch: une centaine de huttes de chaume avec cltures de
cactus, groupes autour d'une vieille construction mauresque qui est en
mme temps la citadelle et la demeure du cad. Pas plus d'arbres que
prcdemment, dans cette nouvelle rgion; rien que les oliviers et les
orangers d'un jardin mystrieux qu'enferment les murs de la petite
forteresse.

Ce village, naturellement, nous le voyons par en dessus,  vol d'oiseau;
aussi la terrasse sur la maison du chef nous fait-elle l'effet d'une
place o se promnent en ce moment des femmes voiles, en robes blanches
ou roses, qui lvent la tte pour nous regarder venir.

Aprs une descente rapide et dangereuse sur des roches boules, nous
nous arrtons pour la nuit prs des murs de ce jardin, dans une espce
de champ de foire qui sert  toutes les caravanes de passage. L'herbe,
haute et grossire, y est foule, salie, empeste de vermine, avec les
dbris des poulets et des couscouss qu'on a mangs, et avec de grands
cercles noirs laisss par les feux des nomades. Jamais nous n'avions eu
un campement souill de cette manire.

Nos gens d'escorte fauchent l'herbe immonde, avec leurs grands sabres,
moins exercs sans doute  ce mtier-l qu' couper des ttes. L'une
aprs l'autre, et bien aprs nous, arrivent nos tentes mouilles, qu'on
dresse pniblement par un vent terrible. Sance tenante, on donne la
bastonnade aux muletiers pour avoir mal conduit leurs btes. Nos
provisions arrivent les dernires, sur de pauvres mules qui sont tombes
vingt fois, qui ont les genoux tout au vif, et, vers trois heures du
soir, mourant de faim, nous djeunons avec des choses froides, trempes
de pluie. Tous les enfants du village, tous les petits burnous comiques,
tous les petits capuchons impayables, viennent gambader dans nos
quartiers, nous criant toutes sortes de maldictions et d'injures. Nous
demandons du bois pour nous scher un peu, mais il n'en existe pas dans
la rgion, qui est compltement dpourvue mme de branchages; on nous
apporte des bottes de chardons secs et de sarments de vigne qui donnent
de grandes flammes, de grandes fumes, et peu de chaleur.

Camps  mi-montagne, spars par une haie d'alos d'une effroyable
descente  pic dans la plaine d'en dessous, nous voyons  nos pieds
l'interminable chemin de Fez, qui se continue toujours, qui traverse ces
nouveaux champs d'orge, ces nouvelles prairies, et monte se perdre dans
les lointaines montagnes d'en face. Il est de plus en plus trac par le
pitinement constant des caravanes, il a de plus en plus l'air d'une
vraie route; il s'anime aussi davantage  mesure que nous approchons de
la ville sainte. Entre les averses, dans des transparences extrmes
d'atmosphre, nous apercevons en bas, comme qui regarde du haut d'un
observatoire, de longs dfils de cavaliers, de pitons en burnous, de
chameaux et d'nons chargs de marchandises; tout cela en infiniment
petit, comme une incessante promenade de marionnettes au fond d'un grand
vide bleutre. C'est que Fez n'est pas seulement la capitale religieuse
du Couchant, la ville de l'Islam la plus sainte aprs la Mecque, o
viennent tudier les prtres de tous les points de l'Afrique; c'est
aussi le centre du commerce de l'Ouest, qui communique par les ports du
nord avec l'Europe, et par Tafilet et le dsert avec le Soudan noir
jusqu' Tombouctou et  la Sngambie.

Et toute cette activit n'a rien  voir avec la ntre, s'exerce comme il
y a mille ans, par des moyens qui sont tout  fait en dehors de nos
moyens  nous, par des routes qui nous sont profondment inconnues.




XVI


Samedi 13 avril.

Il y a eu dluge toute la nuit, et le vent nous a  moiti arrach nos
tentes. Au sortir de nos lits tout humides, nous reprenons des vtements
mouills, des bottes pleines d'eau, et nous nous remettons en route sous
un ciel uniformment voil d'un crpe gris.

Nous traversons cette nouvelle plaine pour nous engager ensuite dans les
dfils de ces nouvelles montagnes. La pense qu'il faudra refaire tout
ce chemin en sens inverse, pour sortir de ce pays sombre, par instants
oppresse un peu. Cependant nous sommes soutenus par l'esprance d'tre
demain soir en vue de la ville sainte, comme ces croiss ou ces plerins
d'autrefois, auxquels on promettait, aprs bien des jours et des nuits
de marche, qu'ils allaient enfin voir la Mecque ou Jrusalem.

Vers midi, dans la montagne, le ciel se dgage peu  peu, trs vite
mme, se balaye, s'pure; un premier rayon de soleil nous rchauffe;
puis la vraie lumire d'Afrique revient, splendide, incomparable; en une
heure la transformation est faite, la terre est sche, la vote est
toute bleue, l'air est brlant. Et comme tout change d'aspect, sous ce
radieux soleil! Nous cheminons dans des sries de valles dlicieuses,
o le sol sablonneux est tapiss d'herbes fines et de fleurs. Il y a
surtout des fenouils gants, dont les tiges fleuries ressemblent  des
arbres jaunes, et qui sont enguirlands de larges liserons roses pareils
 ceux de nos jardins. Jaune et rose, ce sont les deux couleurs
dominantes dans la zone d'den que nous traversons aujourd'hui; les
montagnes commencent  se boiser d'oliviers sombres et leurs crtes de
basalte, qui sortent toutes nues de ces verdures, ressemblent  des
tuyaux d'orgue; puis, au-dessus des cimes rapproches, dans l'air trs
limpide, on en aperoit d'autres plus lointaines et plus grandes, tout 
fait gigantesques, qui sont d'un bleu de lapis.

Ni villages, ni maisons, ni cultures; rien que des fleurs encore, et une
campagne tonnamment parfume.

Mais nous croisons toujours des quantits de gens et de bestiaux; des
bandes de pitons presque nus, portant leurs vtements plis sur
l'paule; des belles dames  califourchon sur des mules, tellement
voiles, mme en voyage, qu'on devine  peine leurs grands yeux; des
troupeaux de moutons, des troupeaux de chvres; surtout des chameaux
lents et graves, portant  Fez, avec un balancement de roulis, des
ballots normes.

De temps  autre nous franchissons un ruisseau d'eau vive, au bord
duquel crot quelque palmier isol.

A tous les gus, se tiennent des vieillards accroupis devant des
monceaux d'oranges; pour une petite pice de bronze, on a le droit d'en
prendre tant qu'on veut,  discrtion.

Nous arrivons vers le soir  une rivire rapide, l'Oued-M'kek, sur
laquelle--invraisemblable chose--est jet un pont!

Un pont  arceaux courts, trs arrondis, orns de faences vertes. Le
pilier du milieu est marqu du mystrieux sceau de Salomon: deux
triangles entrelacs--et, de chaque ct, des tableaux en mosaque
encadrs de vert indiquent, en lettres enroules, quel fut l'architecte
de ce pont et quelles louanges les voyageurs qui passent doivent au dieu
de l'Islam. Le temps, le soleil, ont donn  la maonnerie une teinte
rare, chaude, presque rose, qui s'harmonise merveilleusement avec le
vert teint des faences de bordure. Et le site est d'ailleurs
tranquille, pastoral, empreint d'une mlancolie de pass et d'abandon.

Nous avons march pendant tout le frais matin voil de pluie, pendant
tout le brlant midi, et maintenant c'est l'heure magique et dore du
couchant. Nous arrivons chez les Zerhanas, qui sont des montagnards
cultivateurs ou bergers, et, de l'autre ct de ce pont, nous allons
camper chez eux, dans une plaine d'anmones rouges, entre de hautes
cimes boises.

Dj, notre petite ville nomade est l, tale par terre, aux derniers
rayons du soleil, sur l'herbe odorante.

L'un aprs l'autre, les montants de nos tentes se dressent, coiffs de
leur boule de cuivre brillant; puis les grands parapluies ferms
s'ouvrent, montrant leurs sries d'arabesques noires; des cordes que
l'on raidit les tirent, les tendent, les fixent; on y ajoute des
draperies retombantes, et c'est fait; nos maisons sont bties, tout
notre camp se retrouve debout, heureux de se scher dans ce bon air
tide.

Et comme il est gai et charmant, notre camp franais, dans l'agitation
de l'arrive,  cette heure doucement lumineuse du soir, avec sa
blancheur dans ce pays vert, avec les nuances clatantes qu'y jettent
les cafetans de nos Arabes, avec toutes les hautes selles de drap rouge
et tous les tapis multicolores pars sur cette prairie d'anmones.
Alentour, il y a une animation qui semble tre la vie nave des vieux
temps passs: les fantasias qui galopent ventre  terre; les troupeaux
que des bergers demi-nus mnent boire  la rivire; le bateau du sultan
qui apparat au loin sur les paules de ses quarante hommes draps de
blanc; la _mouna_, qui fait son entre (un petit boeuf et douze moutons
amens par les cornes); puis un messager du grand vizir qui arrive de
Fez  notre rencontre, portant au ministre un compliment de bienvenue...

Et la belle lumire d'or commence  mourir sur tout cela; le soleil, qui
va disparatre derrire les hauts sommets, allonge dmesurment les
ombres des cavaliers, les ombres tranges des chameaux immobiles; il
n'claire plus que les extrmes pointes de nos tentes--plus que leurs
boules de cuivre qui brillent encore;--puis il s'teint, nous plongeant
tout  coup dans une pnombre bleue...

                   *       *       *       *       *

Au clair de lune, il est encore plus dlicieux, notre petit camp
franais. C'est par une de ces nuits d'Afrique douce, calme, rayonnante,
lumineuse, comme on n'en voit jamais dans nos pays du Nord; aprs ces
froids et ces pluies obstines, on retrouve avec ivresse tout cela qu'on
avait oubli. La belle pleine lune est au milieu d'un ciel clair sem
d'toiles. Nos tentes blanches, mouchetes de dessins noirs, ont un air
de mystre, ainsi ranges en cercle sous la lueur bleue qui tombe de
l-haut; leurs boules de mtal brillent encore confusment; il y a  et
l des petits feux rouges allums dans l'herbe, des petites flammes qui
dansent; alentour, des gens en longs vtements blancs sont accroupis sur
des nattes, et des sons tristes de guitares sortent de ces groupes qui
vont s'endormir. Des courlis chantent, dans le grand silence extrieur,
dans la sonorit de la nuit. Les montagnes voisines semblent s'tre
rapproches, tant on voit nettement leurs replis, leurs rochers, leurs
bois suspendus. L'air est rempli de senteurs suaves, trs exotiques, et
il y a sur toutes choses une tranquillit sereine qui n'est pas
exprimable...

Oh! la belle vie de plein air, la belle vie errante. Quel dommage
d'arriver demain! quel dommage que cela finisse!...




XVII


Dimanche 14 avril.

De ce pays des Zerhanas il me restera toujours le souvenir de ces heures
fraches du matin passes au bord de l'Oued M'kez, dans ce site
dlicieux, sur ces tapis d'anmones rouges. Prs de notre camp, un petit
bois d'oliviers trs vieux abritait des bergers et des chvres. Sur les
montagnes environnantes, parmi les roches et les broussailles, deux ou
trois petits hameaux taient perchs en nids d'aigles. Rien d'africain
dans le paysage,  part l'excs et la splendeur de la lumire, et encore
nos campagnes atteignent-elles quelquefois cet clat de verdure et cette
limpidit de ciel bleu,  certains jours privilgis du beau mois de
juin. Si bien que l'illusion venait compltement d'tre dans un coin
sauvage de la France, et on trouvait mme fort trange de voir sur les
sentiers, entre les hauts foins en fleur, passer ces fantasias affoles,
ces Bdouins et ces chameaux.




XVIII


Remonts  cheval  huit heures, nous nous engageons dans des montagnes
qui, tout de suite, changent d'aspect, deviennent trs africaines cette
fois, tourmentes, dchiquetes, avec des tons ardents, des jaunes
d'ocre, des bruns dors, des bruns rouges. De grandes landes, chaudes et
dsertes, dfilent lentement, tapisses de jujubiers pineux, de
broussailles maigres. Et de loin en loin, au fond des tendues dvores
de lumire, nous apercevons des douars de Bdouins nomades, cercls de
tentes brunes, avec des troupeaux au milieu; sur des hauteurs solitaires
que chauffe un accablant soleil, ces petites villes sauvages dessinent
des ronds parfaits, semblent dans le lointain des cernes, des taches
d'un brun presque noir. Et l'air surchauff tremblote partout, miroite
comme une eau dont un vent lger agiterait la surface.

                   *       *       *       *       *

Aprs la halte de midi, nous traversons une valle cultive: des champs
d'orge d'un vert d'meraude, luisants de soleil et piqus de coquelicots
rouges.

Comme nous n'avons rencontr depuis le matin que des solitudes, nous
cherchons des yeux o peuvent habiter les gens qui ont ensemenc cette
terre... Dans un recoin nous dcouvrons leur village qui semble  moiti
fantastique: trois grands rochers noirs, pointus comme des flches
gothiques, sont debout  ct les uns des autres, absolument
invraisemblables au milieu d'une prairie de velours vert; chacun d'eux
est couronn d'un nid de cigogne; un mur en terre battue les entoure 
leur base, tous trois ensemble, et, sur leurs flancs, une douzaine de
petites maisonnettes lilliputiennes sont accroches  diffrentes
hauteurs.

Il parat n'y avoir personne dans ce singulier village, que gardent
seulement les trois cigognes, immobiles au sommet des trois rochers; aux
environs, rien que le silence et l'accablement d'un midi d't...

                   *       *       *       *       *

Et enfin, enfin, vers quatre heures du soir, le vide immense s'ouvre une
fois de plus devant nous: une nouvelle mer d'herbages tout unie, une mer
verte et jaune d'orges et de fenouils en fleur;--la plaine de Fez!--Au
loin, le grand Atlas lui fait une imposante ceinture de cimes toutes
blanches, tout tincelantes de neiges...

Encore deux lieues de route dans cette plaine, et tout  coup, sortant
de derrire un pan de montagne qui se recule comme un portant de dcor
au thtre, la ville sainte lentement nous apparat...

Ce n'est d'abord qu'une ligne blanche, blanche comme la neige de
l'Atlas, que des mirages incessants dforment et agitent comme une chose
sans consistance: les aqueducs, nous dit-on, les grands aqueducs
blanchis  la chaux, qui amnent l'eau dans les jardins du sultan.

Puis, le mme pan de montagne, s'cartant toujours, commence  nous
dcouvrir de grands remparts gris, surmonts de grandes tours grises. Et
c'est une surprise pour nous de voir Fez d'une teinte si sombre au
milieu d'une plaine si verte, quand nous nous l'tions imagine toute
blanche au milieu des sables. Elle a l'air tonnamment triste, il est
vrai; mais, vue de si loin, entoure de ces fraches cultures, on a
peine  croire que c'est bien l l'impntrable ville sainte, et notre
attente en est presque due... Pourtant, peu  peu, on se sent
impressionn par le calme des alentours; on a conscience qu'un sommeil
trange pse sur cette ville, qui est si haute et si grande, et qui n'a
 ses abords ni un chemin de fer, ni une voiture, ni une route; rien que
des sentiers d'herbes o passent lentement de silencieuses caravanes...

Nous campons, pour la dernire fois, dans un lieu appel Ansala-Faradji,
 une demi-heure des grands murs crnels.

Nous entrerons pompeusement demain matin: toutes les musiques, les
troupes, la population, y compris les femmes, ont reu l'ordre de se
porter en masse  notre rencontre.




XIX


Lundi 15 avril.

Une fois de plus, nous nous veillons sous un ciel lourd et noir,
sentant des torrents d'eau, des dluges, suspendus sur nos ttes.

Ce dernier lever, au camp, est plus agit que de coutume. L'entre
pompeuse de tout  l'heure ncessite de grands prparatifs: retirer de
nos cantines nos uniformes de gala, nos dorures, nos croix, et faire
astiquer par nos chasseurs d'Afrique nos armes, les harnais de nos
chevaux.

L'ordre et la marche, labors hier au soir sous la tente du ministre,
nous sont communiqus au djeuner; bien entendu, nous n'irons plus  la
dbandade, selon notre caprice personnel, mais en bon ordre, quatre
cavaliers de front sur quatre rangs, correctement aligns comme pour un
dfil militaire.

                   *       *       *       *       *

Suivant la prire qui nous en a t adresse hier au soir de la part du
sultan, nous montons  cheval  dix heures prcises, afin de ne pas
troubler certains offices religieux du matin en arrivant trop tt, et de
ne pas non plus nuire  la grande prire de midi en arrivant trop tard.

Pour atteindre les portes de Fez, nous avons environ trois quarts
d'heure de marche lente, au pas ou au petit trot de parade.

Aprs dix minutes de route, la ville, dont nous n'avions encore vu
qu'une partie, nous apparat tout entire. Elle est vraiment bien grande
et bien solennelle derrire ses trs hautes murailles noirtres, que
dpassent toutes les vieilles tours de ses mosques. Le voile des nuages
obscurs est dchir au-dessus; il laisse voir les neiges de l'Atlas
auxquelles ce ciel d'orage donne des teintes changeantes, tantt
cuivres, tantt livides. En avant des murs, deux ou trois cents tentes
groupes font un amas de choses blanches. Et sur toute cette plaine, sur
tous ces champs d'orge si verts, s'agitent des milliers et des milliers
de petits points gris, qui sont videmment des ttes encapuchonnes, des
multitudes humaines sorties pour nous regarder venir.

Ces tentes blanches, hors de la ville, sont le camp des _tholbas_ (des
tudiants), qui font en ce moment mme leur grande fte annuelle dans la
campagne. Mais ce mot d'_tudiant_ convient mal pour dsigner ces sobres
et graves jeunes hommes; quand je reparlerai d'eux, je conserverai celui
de _tholba_ qui n'est pas traduisible. (On sait que Fez renferme la plus
clbre universit musulmane; que deux ou trois mille lves, venus de
tous les points de l'Afrique du Nord, y suivent les cours de la grande
mosque de Karaoun, un des sanctuaires les plus saints de
l'Islam.)--Ils sont en vacances aujourd'hui, les _tholbas_, et
grossissent sans doute l'tonnante foule qui nous attend.

Jamais ciel ne fut plus tourment ni plus invraisemblablement noir,
clair par en dessous de lueurs plus tristes. La plaine sur laquelle
cette vote oppressante s'tend est comme mure par de hautes montagnes
dont les sommets se perdent dans les tnbres du ciel. Et tout au bout
de l'horizon, en avant de nous, la vieille ville trange qui est le but
de notre voyage dcoupe sa silhouette dentele, juste au-dessous de
cette dchirure fantastique par laquelle l'Atlas montre ses neiges
tincelantes. Un large rseau de petits sentiers parallles, tracs dans
l'herbe par la fantaisie des chameliers, simule presque une route, et le
sol est d'ailleurs si uni, qu'on peut marcher partout, en bon ordre mme
si l'on veut.

Nous commenons  entrer dans la foule: vtements de laine grise,
toujours, burnous gris et capuchons baisss. On nous regarde simplement
et,  mesure que nous passons, on se met en marche pour nous suivre;
mais les figures demeurent indiffrentes, indchiffrables; il n'est pas
possible d'y dmler une expression de sympathie ou de haine. Et
d'ailleurs toutes les bouches sont closes; aujourd'hui, c'est partout ce
mme silence de sommeil qui pse sur ce peuple, sur ces villes, sur ce
pays entier, chaque fois qu'il n'y a pas ivresse momentane de mouvement
et de bruit.

Voici maintenant la tte d'une double ligne de cavaliers, rangs jusqu'
perte de vue, jusqu'aux portes de la ville sans doute, pour nous faire
la haie d'honneur. Cavaliers superbes, en tenue de fte, les costumes
toujours savamment assortis aux harnachements des chevaux: sur des
selles vertes, des cafetans roses; sur des selles jaunes, des cafetans
violets; sur des selles orange, des cafetans bleus. Et les transparentes
mousselines de laine, qui les enveloppent de leurs plis draps,
teignent ces nuances, les harmonisent dans une uniforme pleur de
voiles, font de tous ces cavaliers des personnages presque blancs dont
on n'aperoit que par chappes les dessous magnifiques, les clatantes
couleurs.

Leur double alignement forme une sorte d'imposante avenue, large d'une
trentaine de mtres, qui se prolonge en avant de nous trs loin, et o
nous sommes seuls, spars de la foule, toujours grossissante  droite
et  gauche dans les champs verts. Les ttes de ces cavaliers et celles
de leurs chevaux sont tournes vers nous; ils restent immobiles, tandis
que, derrire eux, la multitude grise s'agite immensment, dans un
silence qui devient presque une gne; elle nous suit,  mesure que nous
passons, comme si nous l'attirions par quelque aimant pour la traner
aprs nous; aussi va-t-elle toujours s'paississant et dbordant de plus
en plus dans la plaine. Comme pour notre entre  Czar, il y a des gens
 pied et des gens  cheval; d'autres qui sont trois ou quatre ensemble,
jambes pendantes, sur un non ou sur une mule; des pres ont amen avec
eux plusieurs petits accrochs  leur burnous, les uns en croupe, les
autres  califourchon sur le cou de leur bte. La terre, laboure et
molle, amortit le bruit de tous ces pas, et les bouches continuent
d'tre muettes, tandis que les yeux nous regardent. C'est une varit
trs trange de silence, qui est pleine de pitinements assourdis, de
frlements de manteaux, de respirations innombrables. De temps en temps
une onde de quelques secondes s'abat sur nos ttes, comme un arrosage
rapide et furtif, puis s'arrte, emporte par une rafale; le dluge
menaant ne se dcide pas  tomber et la vote demeure aussi noire.
L-bas, les murailles de Fez montent de plus en plus dans le ciel,
prennent un aspect formidable qui rappelle Damiette ou Stamboul.

Parmi ces milliers de burnous gris, pareillement trous et salis, parmi
ces milliers de figures obstinment fixes sur nous, qui nous suivent
derrire la haie de cavalerie, je remarque un homme  barbe dj
blanche, mont sur une mule maigre, qui est beau comme un dieu, parmi
les plus beaux, avec une distinction suprme, et deux grands yeux de
flamme. C'est un propre frre du sultan, qui est l, en manteau rp,
ple-mle avec des gens du plus bas peuple. Et, au Maroc, on trouve cela
tout naturel: les sultans,  cause du grand nombre des pouses de leur
pre, ont une quantit considrable de frres et de soeurs auxquels il
n'est pas toujours possible de donner des richesses; et d'ailleurs, pour
beaucoup de ces descendants du Prophte, le grand rve religieux suffit
 remplir l'existence, et volontiers ils vivent pauvres, ddaigneux du
bien-tre sur la terre.

Notre haie de cavaliers blancs va cesser pour faire place  une haie
entirement rouge, d'un rouge vif qui tranche sur le gris monotone de la
foule; on dirait une longue trane de sang, et cela se prolonge jusqu'
la porte de la ville, dont nous commenons  apercevoir l'ogive
monumentale dcoupe dans les hauts remparts. C'est l'infanterie du
sultan (qu'un ex-colonel anglais pass au service du Maroc a quipe
dernirement, hlas!  la mode des cipayes de l'Inde). Pauvres hres,
ceux-ci, recruts Dieu sait comme, ngres pour la plupart, et ridicules
sous ce costume nouveau. Leurs jambes nues sortent comme des btons
noirs des plis carlates de leurs pantalons  la zouave; aprs ces beaux
cavaliers, ils paraissent bien pitres; regards de prs, ils donnent
l'impression d'une arme de singes. Mais ils font bien, dans leur
ensemble; leurs longues lignes rouges, bordant les foules grises,
ajoutent  cette norme mise en scne une tranget de plus.

Dans l'avenue humaine, toujours ouverte devant nous, des personnages
magnifiques, sur des chevaux lancs au galop, viennent les uns aprs les
autres  notre rencontre, augmentant notre troupe, qui a grand'peine 
se maintenir en bon ordre. Le coloris oriental de leurs costumes est
attnu toujours sous les longs voiles d'un blanc crme, draps avec une
majest et une grce inimitables; c'est d'abord le lieutenant de
l'introducteur des ambassadeurs, tout de vert habill sur un cheval
noir harnach de soie jaune or; puis, c'est le vieux cad Belal,
bouffon de la cour, vtu de rose tendre; sa large figure de ngre, trs
sinistrement drle, est surmonte d'un turban en pyramide, en poire,
imitant la forme des toits du Kremlin; puis d'autres grands dignitaires
accourent aussi, des ministres, des vizirs. Tous portent de longs
cimeterres dors, dont la poigne est faite d'une corne de rhinocros,
et qui sont attachs en bandoulire, par des cordes et des glands de
soie d'une admirable varit de nuances.

Nous allons passer devant une musique qui fait la haie, elle aussi,
encadre dans les rangs de l'infanterie carlate. Elle est bien trange
de costume et d'aspect. Des figures ngres, et de longues robes jusqu'
terre, tombant droit, faisant rassembler ces hommes  d'immenses
vieilles femmes en peignoir; leurs couleurs sont extravagantes, sans le
moindre voile pour les attnuer, et ranges au contraire comme  dessein
pour s'aviver encore les unes par les autres: une robe pourpre  ct
d'une robe bleu de roi; une robe orange entre une robe violet-vque et
une robe verte. Sur le fond neutre des foules environnantes, et parmi
les cavaliers voils de mousseline, ils forment le groupe le plus
bizarrement clatant que j'aie jamais vu dans aucun pays du monde.

Ils tiennent en main des instruments de cuivre brillant, tout  fait
gigantesques. Et, comme nous arrivons devant eux, ils soufflent dans ces
choses, dans leurs longues trompettes, dans leurs serpents, dans leurs
trombones monstrueux: il en rsulte tout  coup une cacophonie sauvage,
presque effrayante... Pendant la premire minute, on se demande si l'on
va sourire... Mais non, cela frise le grotesque sans l'atteindre; elle
est tellement triste, leur musique, et le ciel est si noir, le dcor si
grandiose, le lieu si rare--qu'on reste saisi et grave.

C'est, du reste, le signal d'une immense clameur; le charme du silence
est rompu; un puissant tumulte de voix s'lve de partout; d'autres
musiques aussi rpondent de diffrents cts: les musettes glapissantes
en fausset de chacal, les tambourins sourds, et les longs cris en voix
tranante: Hou! qu'Allah rende victorieux notre sultan, Sidi
Mouley-Hassan... Hou!--Un brusque affolement de bruit a pass dans
toute cette foule encapuchonne, qui nous suit toujours, qui toujours
court aprs nous...

Puis les musiques se taisent, les tranges clameurs s'arrtent;
subitement le silence retombe, nous enveloppe encore; de nouveau, nous
n'entendons plus que les innombrables frlements de ces gens qui se
pressent; que leurs milliers de pas, amortis par la terre...

Voici maintenant des bannires, de droite et de gauche, alignes,
flottant par-dessus la tte des soldats;--bannires de rgiments, de
corporations, de mtiers, en soie de toutes couleurs, avec des emblmes
bizarres; plusieurs sont marques des deux triangles entrelacs qui
forment le sceau de Salomon.

Sur le bord de l'avenue humaine, un superbe et colossal personnage nous
attend  cheval, entour d'autres cavaliers qui lui font une garde
d'honneur. C'est le cad El-Mchouar, introducteur des
ambassadeurs.--Ici, une minute d'hsitation, presque d'anxit: il reste
immobile, voulant videmment que le ministre franais s'arrte et fasse
le premier pas vers lui; mais le ministre, soucieux de la dignit de
l'ambassade, fait mine de passer fier sur son cheval blanc, sans tourner
la tte, comme qui n'a rien vu. Alors le grand cad se rsout  cder,
peronne son cheval et vient  nous: une poigne de main s'change, et,
l'incident termin  notre satisfaction, nous continuons d'avancer vers
les portes.

                   *       *       *       *       *

Cependant, nous allons entrer. A cent mtres  peine en avant de nous,
les gigantesques remparts se dressent, ayant l'air de piquer leurs
ranges de crneaux pointus dans les nuages sombres du ciel. De chaque
ct de la haute ogive bante par o nous allons passer, sur des talus
en gradins, on croirait voir des couches amonceles de galets
blancs,--et ce sont des amas de ttes de femmes. Uniformment voiles de
laine paisse, elles se tiennent l, serres  s'touffer, et immobiles
dans un silence de mort. D'autres sont perches, par petits groupes, sur
la crte des remparts, laissant tomber de haut sur nous des regards
plongeants. Les bannires rouges, les bannires vertes, les bannires
jaunes, s'agitent en l'air, sur le fond noirtre des murailles. Une
sainte illumine, qui a retir son voile, prophtise  demi voix,
debout sur une pierre, les yeux gars, le visage peint en vermillon,
tenant en main un bouquet de fleurs d'oranger et de soucis. Par-dessous
la grande ogive morne et grise, on aperoit, dans un certain recul, une
autre porte aussi immense, mais qui parat toute blanche, toute frache,
entoure de mosaques et d'arabesques bleues et roses,--comme une porte
de palais enchant, qui serait cache derrire le dlabrement de cette
formidable enceinte.

Et ce tableau d'arrive, cette multitude silencieuse  cette entre de
ville, et ce dploiement de bannires, tout cela est du plein moyen ge,
tout cela a la grandeur du XVe sicle, sa rudesse et sa navet sombre.

                   *       *       *       *       *

Nous entrons; alors c'est l'tonnement d'arriver dans des espaces vides
et des ruines.

Sans doute, tout le monde tait dehors, car il n'y a presque plus
personne ici sur notre passage. Et puis, cette porte aux arabesques
bleues et roses, qui avait un air ferique vue de loin, perd beaucoup 
tre regarde de prs; elle est immense, mais elle n'est qu'une
grossire imitation neuve des splendeurs anciennes. Elle donne accs
dans les quartiers du sultan, qui occupent  eux seuls presque tout
Fez-Djedid (Fez-le-Neuf) et dont nous longeons maintenant les
murailles, aussi hautes, aussi farouches que les remparts de la ville.
Au pied de ces enceintes du palais, un dpt de btes mortes, dans un
cloaque, carcasses de chevaux ou de chameaux, remplissent l'air d'une
odeur de cadavre.

Nous laissons derrire nous toutes ces effroyables cltures de srail,
vieilles et croulantes, qui pointent leurs crneaux dans le ciel et
s'enferment les unes les autres comme par excs de mfiance.

Bientt nous sommes dans les terrains dserts qui sparent Fez-le-Neuf
de Fez-Bli (Fez-le-Vieux) o nous devons habiter. L, nous marchons
sur de grosses pierres ingales, sur des ttes de roches, arrondies,
polies par le frottement sculaire des pieds des hommes et des pattes
des btes. Nous cheminons au milieu de fondrires, de cavernes, de
cimetires vieux comme l'Islam, de monticules pierreux couverts de
cactus et d'alos, de _koubas_ (qui sont des chapelles mortuaires pour
les saints) surmontes de dmes et ornes d'inscriptions en mosaques de
faences noires.

Au fate d'un grand rocher, une de ces _koubas_ se dresse, trs haute et
vaste presque autant qu'une mosque; des femmes couronnent ses vieux
murs, comme des oiseaux poss sur des ruines, et nous regardent par les
fentes de leurs voiles; tous leurs yeux peints sont baisss vers nous;
au-dessus encore,  la pointe du dme, une grande cigogne immobile, qui
nous regarde aussi, complte cet chafaudage extraordinaire. Et derrire
la _kouba_, deux palmiers montent tout droits, tout raides, comme des
plantes en mtal; leurs bouquets de plumes jaunies, au bout de leur
interminable tige, se dtachant en clair sur le ciel toujours noir.

Au moment o nous passons, un _you! you! you! you!_ rapide et comme
furieux, tombe en notre honneur des murs de cette _kouba_, les femmes
cartant toutes leurs voiles sur la bouche pour tre mieux entendues.
Et, comme nous levons la tte pour les voir, nos chevaux font un brusque
cart... Nous croyons  quelque bte morte en travers du chemin. Mais
non, devant leurs pieds, au milieu de la route, un trou bant, assez
large pour y disparatre, est au ras du sol, sans le moindre rebord,
donnant accs, comme une clef de vote ouverte, dans un de ces grands
souterrains appels _silos_ que l'on creuse au Maroc pour cacher du bl
ou de l'orge en cas de guerre ou de famine.

Alors je comprends cette expression marocaine tomber dans un silo, qui
signifie se laisser prendre dans un pige d'o il est impossible de
sortir.

                   *       *       *       *       *

Fez-le-Vieux est devant nous: mmes murailles effrayantes, lzardes du
haut en bas; mmes crneaux brchs. Une triple porte ogivale,
contourne, paisse, profonde, en tout semblable comme dessin  celle de
la forteresse de l'Alhambra, nous donne accs dans cette ville,
infiniment vieille et infiniment sainte.

D'abord, c'est une longue rue sinistre, entre de hauts murs crevasss et
noirtres, qui ne sont gays d'aucune fentre: de loin en loin
seulement, des trous grills, par o des paires d'yeux nous regardent.
Puis un coin de bazar couvert, bazar sauvage, qui sent dj le Soudan
noir. Et, tout de suite aprs, nous nous enfonons dans un quartier de
jardins.

L, c'est sous une autre forme, la mme extrme tristesse. A la file
maintenant,  la queue leu leu, nous circulons dans un ddale de petits
couloirs qui tournent perptuellement sur eux-mmes, si troite que, de
droite et de gauche, nos genoux en passant touchent les murs. Des vieux
petits murs bas, en pis, fendills de soleil et garnis de lichen jaune,
par-dessus lesquels passent des palmes, des branches charmantes
d'orangers en fleurs. Les soldats rouges, qui veulent absolument nous
escorter quand mme, se font pitiner, craser par nos chevaux, lesquels
pataugent dans une boue noire, gluante comme celle de Czar-el-Kbir. Et
dans le labyrinthe de ces couloirs, il y a  peine, de loin en loin,
quelques petites ouvertures, verrouilles et grilles. On ne s'explique
pas trs bien comment on peut pntrer dans ces jardins mystrieux ni
comment on peut en sortir.

Enfin notre guide nous arrte devant la plus vieille des portes, la plus
troite et la plus basse, perce dans le plus vieux des murs; on dirait
une entre de cabane  lapins, et mme, a-t-on l'impression d'arriver
chez des lapins trs pauvres: c'est bien l cependant que le ministre
ambassadeur et sa suite vont tre logs!

(Je regrette, en vrit, d'employer si souvent le mot _vieux_, et je
m'en excuse. De mme, quand je dcrivais du Japon, je me rappelle que le
mot _petit_ revenait, malgr moi,  chaque ligne. Ici c'est la
vieillesse, la vieillesse croulante, la vieillesse morte, qui est
l'impression dominante cause par les choses; il faudrait, une fois pour
toutes, admettre que ce dont je parle est toujours pass  la patine des
sicles, que les murs sont frustes, rongs de lichen, que les maisons
s'miettent et penchent, que les pierres n'ont plus d'angles.)

On prouve quelque embarras  descendre de cheval, tant le passage est
troit. Il n'y a cependant pas de temps  perdre. En quittant la selle,
tout de suite il faut se jeter dans la vieille petite porte basse, et
entrer du mme coup, pour n'tre pas cras par le cavalier suivant qui
arrive prs derrire, pouss lui-mme par tous les autres  la file. On
tombe alors presque sur des baonnettes dans un poste de soldats
commands par une espce de vieux janissaire noir, qui aura consigne de
ne plus jamais laisser sortir aucun de ses nouveaux htes franais sans
une escorte arme.

De tels abords ne sont gure souriants: mais, au Maroc, il ne faut pas
s'inquiter de l'extrieur des habitations; les entres les plus
misrables mnent quelquefois  des palais de fes.

Le poste franchi, nous arrivons dans un dlicieux jardin: de grands
orangers tout blancs de fleurs y sont plants en quinconces au-dessus
d'un fouillis de rosiers, de jasmins, de citronnelles et de girofles.
Puis une avenue dalle nous conduit  une autre porte, trs basse aussi,
au pied d'un haut mur, laquelle donne dans une cour d'Alhambra, tout en
arcades festonnes, en arabesques, en mosaques, avec des eaux
jaillissantes dans des bassins de marbre... C'est l que l'ambassade va
subir, pour commencer, les trois jours de quarantaine et de
_purification_ imposs toujours aux trangers qui ont eu la faveur
d'entrer  Fez.

                   *       *       *       *       *

Dans le dsarroi de l'arrive, je viens prsenter au ministre ma
requte, d'aller habiter seul, ailleurs, dans un gte qu'un ami
providentiel a bien voulu mettre  ma disposition.

Il sourit, le ministre, souponnant peut-tre un vague projet de ne pas
me _purifier_, un noir dessein d'chapper aux surveillances et de faire
ds demain des promenades dfendues. Mais il consent gracieusement. Et
je remonte  cheval, sous la pluie qui tombe  prsent fine et continue,
pour aller  la recherche de mon logis particulier...




XX


. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce mme jour d'arrive,  neuf ou dix heures du soir, dans la solitude
de ma maison...

De tous les gtes qui m'ont abrit au courant de ma vie, aucun n'a
jamais t plus sinistre que celui-ci, ni d'un accs moins banal. Et
jamais n'a t plus brusque ni plus complte l'impression de
dpaysement, de changement de moi-mme en un autre personnage d'un monde
diffrent et d'une poque antrieure.

Autour de moi, il y a la sombre ville sainte, sur laquelle vient de
descendre une nuit froide, paissie d'une pluie d'hiver. Au coucher du
soleil, Fez a ferm les portes de ses longs remparts crnels; puis
toutes ses vieilles portes intrieures, la divisant en une infinit de
quartiers qui, le soir, ne communiquent plus entre eux.

Et j'habite dans un des quartiers de Fez-Bli (Fez-le-Vieux), ainsi
nomm par opposition avec Fez-Djedid (Fez-le-Neuf), lequel Fez-le-Neuf
est dj un nid de hiboux datant de six ou huit sicles.

Ce Fez-Bli est un ddale de rues couvertes, obscures, qui
s'enchevtrent en tous sens, entre de grandes murailles noirtres. Et,
dans toute la hauteur de ces maisons inaccessibles, presque jamais de
fentres; des petits trous seulement, mais grills avec soin. Quant aux
portes, renfonces sous des embrasures profondes, elles sont si basses,
qu'il faut se courber en deux pour y entrer; et puis, bardes de fer
toujours, avec des clous normes, des piquants, des verrous, des
serrures, et de lourds frappoirs uss par les mains; tout cela dform,
rouill, djet,--millnaire.

De tant de petites rues entre-croises, la plus troite, je crois, et la
plus noire, est la mienne. On y pntre par une ogive basse, et il y
fait presque nuit en plein jour; elle est jonche d'immondices, de
souris mortes, de chiens morts; le sol y est creus, au milieu, en forme
de ruisseau et on y enfonce jusqu' mi-jambe dans une boue liquide. Elle
a juste un mtre de largeur; lorsque deux personnages, toujours
encapuchonns ou voils de laine blanche comme des fantmes, s'y
rencontrent par hasard, ils sont obligs de se plaquer l'un et l'autre
aux murailles; et lorsque je passe  cheval, les gens qui viennent en
sens inverse sont forcs de reculer ou d'entrer sous des portes, car mes
triers, de droite et de gauche, raclent les maisons. Par le haut, la
voie se rtrcit encore,  la faon des piges  rats; les murs
croulants se rejoignent, laissant  peine  et l glisser entre eux une
lueur ple, comme dans le fond des puits.

Ma porte, que, dans cette obscurit, je n'ai pas pu m'habituer 
franchir sans me heurter le front, donne accs dans quelque chose de
moins clair encore que la rue: un escalier, l tout de suite, ds
l'entre; un escalier de tourelle, qui monte en s'enroulant sur
lui-mme. Il est si troit que des deux cts les paules touchent et
frottent; il est raide comme une chelle; les marches en sont paves de
mosaques uses par les babouches arabes; les parois en sont noircies
par la crasse de plusieurs gnrations humaines, uses par le frottement
des mains, et irrgulires comme celles des cavernes. En montant, on
rencontre de distance en distance des portes verrouilles donnant sur
des espces de recoins inquitants, remplis de dbris, de toiles
d'araignes et de poussire.

Puis enfin,  hauteur d'un deuxime tage environ, on arrive  un
couloir, coup par deux portes ferres, qui semble, par sa direction,
s'loigner de la rue (c'est du reste sans importance, puisqu'il n'y a
pas de fentres, et que la rue est noire). Il est impossible de dmler
le plan d'une maison de Fez; en gnral, elles s'enchevtrent ensemble,
se tiennent, s'enlacent. Ainsi, le rez-de-chausse, et peut-tre le
premier tage de la mienne, font partie d'une maison voisine que je ne
connatrai jamais.

Au bout du couloir, on trouve enfin la lumire et le vent froid du
dehors; on arrive dans une grande pice, aux murs nus, lzards et
crassis. Le pav est de mosaques, et le plafond, trs haut, en bois de
cdre, sculpt d'arabesques, est coup au milieu en un grand carr,
bant sur le ciel gris; par l, tombe la pluie froide, avec
continuellement le mme petit bruit de ruisseau sur les faences du
parquet; par l descendait, dans le jour, une lumire triste, et par l,
maintenant, descend de la nuit glace.

Sur cette cour intrieure s'ouvrent deux hautes portes de cdre  deux
battants chacune, et se faisant face. Elles mnent  des appartements
symtriques, trs levs de plafond, avec des murs lzards; l'un est le
mien, et l'autre sera demain occup par Selem et Mohammed, mes valets.

Du reste, dans toutes les habitations marocaines, on retrouve cette mme
disposition, ces mmes grandes portes  battant double, de chaque ct
d'une cour  ciel ouvert par o vient toute la lumire des logis. On ne
ferme ces portes-l qu'aprs la tombe de la nuit--car, ds qu'elles
sont fermes, il fait noir dans les appartements, qui n'ont
ordinairement point de fentres;--de plus, comme elles sont massives,
immenses, pnibles  tirer, dans chacun des battants est toujours
mnage une petite sortie ogivale, qui est comme une espce de chattire
humaine, gentiment encadre d'arabesques. Et c'est ainsi partout, chez
le sultan aussi bien que chez le dernier de ses sujets.

                   *       *       *       *       *

Avec une barre de fer d'un mtre de long, j'ai verrouill les grandes
portes de ma chambre, comme il est d'usage  la fin du jour. Puis, par
une de mes chattires festonnes, je suis ressorti, une lanterne  la
main, pour faire une ronde d'exploration dans ma maison encore peu
connue. D'abord, je suis redescendu par mon escalier de tourelle, pour
barrer prudemment l'entre basse qui communique avec la rue; puis,
passant aux tages suprieurs, j'ai t effray de mes dcouvertes:
d'autres petits couloirs, d'autres pices dlabres, de forme
irrgulire, encombres de dbris, de planches, de vieilles selles, de
bts pour les mulets, de poules mortes et de poules vivantes!...

C'est une situation tout  fait rare pour un Europen, d'habiter ainsi
une maison particulire dans la sainte ville de Fez. D'abord, on n'y
vient qu'en ambassade, et, dans ces cas-l, on est toujours casern tous
ensemble dans un palais dsign par le sultan, d'o il n'est permis de
sortir qu'avec une escorte de soldats. En admettant qu'un Nazaren
(comme les Arabes nous appellent) soit parvenu  s'aventurer seul
jusqu'ici, il risquerait fort de mourir de faim dans la rue; car, 
aucun prix, un musulman ne consentirait  lui louer le moindre gte ni 
lui prparer la moindre nourriture. Mais voici, il y a  Fez une mission
franaise permanente: trois officiers pour l'instruction des troupes, et
un mdecin militaire, le docteur L*** (dont j'aurai, sans doute,
l'occasion de reparler souvent). Avec l'ex-colonel anglais, dj
mentionn, et un officier italien qui dirige une fabrique d'armes, ils
composent toute la colonie europenne de la ville. Sous la haute
protection du sultan, ils ne sont point inquits et peuvent, en
observant quelques prcautions, sortir  peu prs librement dans les
rues. Par ordre imprial, les cads chefs de quartiers ont oblig les
habitants, qui rechignaient,  leur louer  chacun une maison; or, le
docteur L*** se trouve en ce moment en avoir deux,  la suite de je ne
sais quelles circonstances; il m'en a offert une; et c'est grce  lui
que je vais vivre  Fez dans des conditions de libert trs
exceptionnelles.

Et maintenant, barricad dfinitivement pour la nuit, mes deux
chattires fermes, je suis seul dans ma chambre, ayant froid malgr mon
burnous; j'entends la pluie qui tombe, les gouttires qui suintent, le
vent qui souffle comme en hiver,--et, de temps  autre, m'arrivant de
quelque mosque, un chant religieux dans le lointain... Bien dlabre et
bien triste, ma grande chambre, avec ses murs nus, fendills du haut en
bas, blanchis  la chaux il y a quelques sicles et garnis  prsent de
dentelles grises en toiles d'araignes.

Dans deux des angles, des petites portes sournoises mnent  des
soupentes profondes. Le parquet, en mosaques de faence comme partout,
sera peut-tre demain la seule jolie chose de mon logis, quand je
l'aurai fait laver et dgager de son paisse couche de poussire.

Tout mon mobilier se compose d'un grand tapis de R'bat aux dessins
anciens, aux couleurs teintes; d'un matelas de camp pos sur ce tapis
et drap d'une couverture marocaine; d'une petite table et d'un haut
chandelier de cuivre. Mes vtements sont dj arabes de la tte aux
pieds. Et des cafetans, des burnous, qu'un juif est venu me vendre ce
soir, sont accrochs  des clous, tout prts pour les promenades
dfendues de demain. Il n'y a d'europen autour de moi que ma plume qui
court et le papier blanc sur lequel j'cris.--Les _tholbas_ pauvres, qui
suivent les cours de Karaoun, doivent, chez eux, tre quips dans ce
genre-l...

Je repasse en moi-mme la srie de circonstances rapides qui m'ont
amen, comme par un fil conducteur tendu d'avance, dans cette maison
trange. D'abord mon brusque dpart imprvu pour le Maroc. Puis ces
douze jours de route  cheval, pendant lesquels un peu de France me
suivait encore: de gais compagnons de voyage avec lesquels on se
runissait pour les repas sous la tente, causant des choses du prsent
sicle, oubliant presque ensemble le pays sombre o l'on s'enfonait.
Puis notre entre extravagante de ce matin dans Fez, au son des
tambourins et des musettes. Puis, subitement, ma sparation du reste de
l'ambassade; mon arrive sous la pluie dans ce gte en ruine, et ma
solitude absolue de toute l'aprs-midi.

'a toujours t mon amusement prfr et ma grande ressource contre la
monotonie de vivre, ces dpaysements complets, ces transformations.--Et
ce soir, je cherche  m'amuser de ce costume arabe, de cette pense
surtout que j'habite en pleine ville sainte, dans une inaccessible
maisonnette... Eh bien, non, la dominante, malgr moi, est une tristesse
immense que je n'attendais pas; un regret pour le foyer de France; un
regret presque enfantin, me gtant le charme de cette tranget
nouvelle; le sentiment du suaire de l'Islam tomb sur moi de tous cts,
m'enveloppant de ses vieux plis lourds, sans un coin soulev pour
respirer l'air d'ailleurs, et beaucoup plus oppressant  porter que je
ne l'aurais cru... Peut-tre aussi la faute en est-elle  l'aspect mort
de ce logis,  ces gouttires qui suintent du plafond avec un petit
bruissement si dsol, et  ces voix qui psalmodient en mineur, du haut
des minarets, la nuit... Mais vraiment cela touffe, les premiers jours,
de sentir autour de soi le labyrinthe de ces petites rues trop troites,
et la prsence de tous ces gens, ddaigneux ou hostiles, qui ne vous
tolrent dans leur ville que par contrainte et qui volontiers vous
laisseraient comme un chien mourir par terre; et toutes ces portes de
quartiers solidement fermes;--et, fermes aussi, les portes des grands
remparts emprisonnant le tout;--et, au del, l'obscurit des campagnes
sauvages, qui sont plus inhospitalires encore que la ville, qui sont
sans routes pour fuir, et o habitent des tribus qui coupent les
ttes...




XXI


Mardi 16 avril.

La premire nuit passe dans cette maison a t assez lugubre.
Constamment ces mmes bruits: le vent, la pluie, les lointaines prires.

Vers deux heures du matin, les vieilles portes de mes escaliers et de
mes couloirs taient tellement secoues, avec de tels bruits de
ferraille, que je me suis cru envahi.--Alors j'ai fait une ronde
gnrale, ma lanterne  la main.--Mais non, personne; rien que du vent,
des rafales, et les verrous toujours en place.

Et je ne me suis plus rveill ensuite qu'en voyant filtrer le jour par
les fentes de mes grandes portes de cdre. Pieds nus, sur le tapis qui
couvre mon pav de faence, je suis all d'abord ouvrir une de mes
petites chattires ogivales, et j'ai regard le ciel, par l'ouverture
bante de mon toit: obstinment ce mme ciel d'hiver, d'o continuait de
tomber une pluie lente et fine; un vent froid, comme dans les climats du
Nord, m'arrivait au visage. Et l'antiquit, la dsolation, le
dlabrement de ma maison, m'apparaissaient plus extrmes encore, sous
cette lueur  la fois terne et claire, impitoyable, qui descendait d'en
haut avec la pluie. Par terre, les mosaques de faence, mouilles,
laves, avaient seules de fraches couleurs.

                   *       *       *       *       *

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La matine se passe  des essais de costumes _habills_.--Un certain
Edriss, musulman d'Algrie migr au Maroc, que le docteur L*** m'a
procur comme guide, m'apporte  choisir des cafetans de drap rose,
aurore, capucine, ou bleu nuit; puis des ceintures, des turbans, de
grosses cordelires en soie pour tenir le poignard et pour attacher
l'aumnire dans laquelle tout vrai croyant doit porter, suspendu au
cou, un petit commentaire manuscrit des saints livres; et enfin de longs
voiles de transparente laine blanche pour envelopper le tout et en
attnuer les couleurs.

Il m'indique ensuite la trs difficile manire lgante de se draper
dans ces voiles-l, qui font deux ou trois fois le tour du corps,
prenant les bras, la tte, les reins, et  l'arrangement desquels la
toilette entire est subordonne.

Toute fantaisie de dguisement mise de ct, il est certain que le
costume arabe est indispensable  Fez, pour circuler en libert et voir
d'un peu prs les gens et les choses.

                   *       *       *       *       *

Trois heures de l'aprs-midi.

On frappe  ma porte.--Je sais qui c'est, et je descends ouvrir, dans
des vtements d'Arabe trs simples, en laine blanche un peu dfrachie,
comme on en voit  tous les passants dans les rues. Je trouve en bas
trois mules arrtes, la tte dirige du ct par o il faudra partir, 
cause de l'impossibilit de tourner entre ces hautes murailles qui se
touchent presque. L'une des trois mules est tenue en main par un
palefrenier, et, bien que ce soit jour de _purification_ et de retraite,
je m'y installe sur une selle  fauteuil en drap rouge. Les deux autres
sont montes par des personnages envelopps de longs burnous, dont l'un
est Edriss, et l'autre, en tout semblable aujourd'hui  un vrai Bdouin,
est le capitaine H. de V***, l'un des membres de l'ambassade, qui ne se
purifie pas aujourd'hui, lui non plus; du reste, mon compagnon habituel
de promenade, que tout ce pays impressionne de la mme manire que
moi-mme. Nous partons tous trois sans rien nous dire, comme pour un but
convenu. La pluie fine tombe toujours du ciel bas et brumeux.

Longtemps nous marchons,  la file, sous cette pluie obstine qui rend
plus lugubre le labyrinthe des petites rues obscures. Le plus souvent,
nous avons de l'eau ou de la boue liquide jusqu'aux genoux de nos btes,
qui glissent sur des pierres, s'enfoncent dans des trous, manquent vingt
fois de s'abattre.

Souvent il faut se plier en deux, sous des votes si basses que l'on
risque de s'y rompre la tte. A chaque instant il faut s'arrter, se
garer dans une porte ou reculer jusqu' un tournant, pour laisser passer
d'autres mules charges, ou bien des chevaux, des nons.

Nous traversons des bazars couverts, o il fait perptuellement une
espce de demi-crpuscule; l, nous sommes frls par toute sorte de
gens et d'objets; nous crasons des passants contre des maisons, et
toujours nous raclons avec nos triers les vieilles murailles.

Enfin nous sommes au but de notre course: une grande cour de mauvais
aspect, vieille, caduque, comme tout ce qui est Fez, et entoure de
porches massifs qui la font ressembler  un prau de prison: c'est le
march aux esclaves--que les chrtiens ne doivent pas voir.

Il est vide aujourd'hui, ce march; nous avions t mal renseigns; sans
doute il n'y a pas eu d'arrivages du Soudan, car on ne vendra personne,
nous dit-on, d'ici deux ou trois jours.

A la suite d'Edriss, nous continuons donc notre route, toujours sans
parler, dans l'enchevtrement des rues, qui nous font l'effet de se
rtrcir et de s'assombrir encore davantage.

Et voici un grand murmure de voix qui nous arrive, de voix priant et
psalmodiant ensemble, sur un rythme toujours gal, avec un recueillement
immense. En mme temps, dans le ddale noir, apparat une clart
blanche; elle sort d'une grande porte ogivale, devant laquelle Edriss,
notre guide, qui a beaucoup ralenti sa marche, se retourne pour nous
regarder. Nous l'interrogeons d'un signe imperceptible: C'est _cela_,
n'est-ce pas? De la mme manire, par un clignement d'yeux, il rpond:
Oui. Et nous passons le plus lentement possible pour mieux voir.

_Cela_, c'est Karaoun, la mosque sainte, la Mecque de tout le Moghreb,
o, depuis une dizaine de sicles, se prche la guerre aux infidles, et
d'o partent tous les ans ces docteurs farouches, qui se rpandent dans
le Maroc, en Algrie,  Tunis, en gypte, et jusqu'au fond du Sahara et
du noir Soudan. Ses votes retentissent nuit et jour, perptuellement,
de ce mme bruit confus de chants et de prires; elle peut contenir
vingt mille personnes, elle est profonde comme une ville. Depuis des
sicles on y entasse des richesses de toutes sortes, et il s'y passe des
choses absolument mystrieuses. Par la grande porte ogivale, nous
apercevons des lointains indfinis de colonnes et d'arcades, d'une forme
exquise, fouilles, sculptes, festonnes avec l'art merveilleux des
Arabes. Des milliers de lanternes, des girandoles, descendent des
votes, et tout est d'une neigeuse blancheur, qui rpand un rayonnement
jusque dans la pnombre des longs couloirs. Un peuple de fidles en
burnous est prostern par terre, sur les pavs de mosaques aux fraches
couleurs, et le murmure des chants religieux s'chappe de l, continu et
monotone comme le bruit de la mer...

Pour ne pas nous trahir, un jour de quarantaine obligatoire, nous
n'osons pas nous parler, ni nous arrter, ni mme regarder trop
longuement.

Mais nous allons faire le tour de la trs grande mosque, qui a bien
vingt portes, et nous l'apercevrons encore sous d'autres aspects.

On la contourne dans l'obscurit, par une sorte d'troit chemin de
ronde, en enfonant dans la boue, les immondices, les pourritures.
Extrieurement on n'en voit rien, que de hautes murailles noires,
dgrades, croulantes, contre lesquelles s'appuient les maisons
centenaires d'alentour.

Avec un vague recueillement, nous ralentissons notre marche, chaque fois
que nous passons devant une de ces portes: alors le sanctuaire nous
envoie un instant sa lueur blanche et son bruit de voix pieuses. Il est
tellement grand que nous ne parvenons pas bien  en dmler le plan
d'ensemble; ses arcades sont varies  l'infini, les unes sveltes,
lances, dcoupes en festons inconnus, denteles en grappes de
stalactites; les autres ayant forme de trfles  plusieurs feuilles, de
cintres allongs, d'ogives.

Et toujours, par terre, sur les mosaques, la foule des burnous
prosterns, murmurant les ternelles prires...

Sans doute, nous reverrons souvent Karaoun pendant notre sjour  Fez,
mais je ne crois pas que nous en ayons jamais une impression plus
profonde qu'aprs ce premier coup d'oeil, jet furtivement un jour o
c'tait dfendu...




XXII


Mercredi 27 avril.

Prsentation au sultan, le matin (on nous a fait grce d'un jour de
quarantaine).

A huit heures et demie nous sommes tous runis, en grande tenue, dans la
cour mauresque de la maison qu'habitent notre ministre et sa suite.

Arrive le _cad introducteur des ambassadeurs_, un multre colossal, 
cou de taureau, qui tient en main une norme trique de mauvais aloi (on
choisit toujours pour remplir ces fonctions-l un des hommes les plus
gigantesques de l'empire).

Quatre personnages en longs vtements blancs entrent  sa suite, et
restent immobiles derrire lui, arms de triques semblables  la sienne,
qu'ils tiennent, comme les tambours-majors leur canne,  toute longueur
de bras. Ces gens sont simplement pour carter la foule sur notre
passage.

Quand il est temps de nous mettre en selle, nous traversons le jardin
d'orangers, sur lequel tombe toujours la mme petite pluie d'hiver
insparable de notre voyage, et nous nous dirigeons vers la porte basse
qui donne sur la rue; l, on nous amne, un par un, nos chevaux qui sont
incapables de se retourner ni de passer deux de front, tant cette rue
est troite. Et nous montons au hasard des btes qui se prsentent, en
hte et sans ordre.

Il y a assez loin d'ici le palais. Il nous faut traverser ces mmes
quartiers que nous avions pris avant-hier pour venir. En avant de nous,
les btons s'abattent, de et del, sur les groupes qui gnent, et nous
sommes entours d'une haie de soldats affols, tout de rouge vtus, qui
sont constamment sous nos chevaux, et dont les baonnettes, arrivant
juste  hauteur de nos yeux, sont une menace permanente, dans les
tournants brusques ou les cohues.

Comme le jour de notre entre, nous traversons les terrains vides qui
sparent Fez-le-Vieux de Fez-le-Neuf, les rochers, les alos, les
grottes, les tombes, les ruines, et les tas de btes pourries au-dessus
desquels des oiseaux tournoient.

Et, enfin, nous arrivons devant la premire enceinte du palais et, par
une grande porte ogivale, nous entrons dans la cour des ambassadeurs.

Cette cour est tellement immense que je ne connais pas de ville au monde
qui en possde une de dimensions pareilles. Elle est entoure de ces
hautes et effroyables murailles  crneaux pointus, flanques de lourds
bastions carrs--comme sont les remparts de Stamboul, de Damiette ou
d'Aigues-Mortes--avec quelque chose de plus dlabr encore, de plus
inquitant, de plus sinistre; l'herbe sauvage pousse sur cette place et,
au milieu, il y a un marais o des grenouilles chantent. Le ciel est
tourment et noir; des nues d'oiseaux s'chappent des tours crneles
et tourbillonnent dans l'air.

La place semble vide, malgr les milliers d'hommes qui y sont rangs,
sur les quatre faces, au pied des vieux murs. Ce sont les mmes
personnages toujours, et les mmes couleurs: d'un ct, une multitude
blanche, en burnous et en capuchons; de l'autre, une multitude rouge,
les troupes du sultan, ayant avec eux leurs musiciens en longues robes
oranges, vertes, violettes, capucine ou jaune d'or. La partie centrale
de l'immense cour dans laquelle nous nous avanons reste compltement
dserte. Et toute cette foule semble lilliputienne,  si grande
distance, tasse aux pieds de ces crasantes murailles crneles.

Par un de ses bastions d'angle, ce lieu communique avec les enceintes du
palais. Ce bastion, moins dgrad que les autres, recrpi de chaux
blanche, a deux dlicieuses grandes portes ogivales entoures
d'arabesques bleues et roses; et c'est par un de ces arceaux que le
souverain va paratre.

On nous prie de mettre pied  terre; car nul n'a le droit de rester 
cheval devant le chef des croyants,--et on emmne nos btes. Nous voici
dmonts, sur l'herbe mouille, sur la boue.

Un mouvement se fait dans les troupes: soldats rouges et musiciens
multicolores viennent, sur deux rangs, former une large avenue, depuis
le centre de la cour o l'on nous a placs, jusqu' ce bastion l-bas,
par o le sultan doit venir, et nous regardons tous la porte entoure
d'arabesques, attendant l'apparition trs sainte.

Elle est bien encore  deux cents mtres de nous cette porte, tant la
cour est immense, et d'abord, nous arrivent par l de grands
dignitaires, des vizirs: longues barbes blanchissantes et visages
sombres;  pied tous, aujourd'hui, comme nous-mmes, et marchant  pas
lents dans les blancheurs de leurs voiles et de leurs burnous qui
flottent. Nous connaissons dj presque tous ces personnages, que nous
avons vus avant-hier,  notre arrive, mais plus fiers, ce jour-l,
monts sur leurs beaux chevaux.--Arrive aussi le cad Belal, bouffon
noir de la cour, la tte toujours surmonte de son invraisemblable
turban en forme de dme; il s'avance seul, dgingand et dandinant,
l'allure inquitante, appuy sur une norme trique-assommoir;--je ne
sais quoi de sinistre et de moqueur est dans toute sa personne, qui
semble avoir conscience de sa faveur extrme.

La pluie reste menaante; des nuages de tempte, chasss par un grand
vent, courent dans le ciel avec les nues d'oiseaux, laissant voir par
places un peu de ce bleu intense qui indique seul le pays de lumire o
nous sommes. Les murailles, les tours, sont hrisses partout de leurs
crneaux pointus, qui font en l'air comme des ranges de peignes aux
dents mchantes; elles paraissent gigantesques, nous enfermant de tous
cts comme dans une citadelle aux dimensions excessives, fantastiques;
le temps leur a donn une couleur gris dor trs extraordinaire; elles
sont lzardes, dchiquetes, branlantes; elles produisent sur l'esprit
l'impression d'une antiquit tout  fait perdue dans la nuit. Deux ou
trois cigognes, perches entre des crneaux sur des pointes, regardent
en bas cette foule; et une mule, grimpe je ne sais comment sur une des
tours, avec sa selle  fauteuil en drap rouge, regarde aussi.

Par cette porte, entoure d'arabesques bleues et roses, sur laquelle
notre attention est de plus en plus concentre, arrivent maintenant une
cinquantaine de petits ngres, esclaves, en robe rouge avec surplis de
mousseline, comme des enfants de choeur. Ils marchent lourdement, tasss
en troupeau de moutons.

Puis six magnifiques chevaux blancs, tout sells et harnachs de soie,
que l'on tient en main et qui se cabrent.

Puis un carrosse dor, d'un style Louis XV--imprvu dans cette mise en
scne, et mivre, et ridicule au milieu de toute cette rudesse
grandiose--(d'ailleurs l'unique voiture existant  Fez, offerte au
sultan par la reine Victoria).

Encore quelques minutes d'attente et de silence. Et, tout  coup, un
frmissement de religieuse crainte parcourt la haie des soldats. La
musique, avec ses grands cuivres et ses tambourins, entonne quelque
chose d'assourdissant et de lugubre. Les cinquante petits esclaves noirs
se mettent  courir,  courir, pris d'un affolement subit, se dploient
en ventail comme un vol d'oiseaux, comme une grappe d'abeilles qui
essaiment. Et l-bas, dans la pnombre de l'ogive, que nous regardons
toujours, sur un cheval blanc superbe que tiennent quatre esclaves, se
dessine une haute momie blanche  figure brune, toute voile de
mousseline; on porte au-dessus de sa tte un parasol rouge de forme
antique, comme devait tre celui de la reine de Saba, et deux gants
ngres, l'un en robe rose, l'autre en robe bleue, agitent des
chasse-mouches autour de son visage.

Et tandis que l'trange cavalier s'avance vers nous, presque informe,
mais imposant quand mme, sous l'amas de ses voiles neigeux, la musique,
comme exaspre, gmit de plus en plus fort, sur des notes plus
stridentes; entonne un hymne religieux lent et dsol, qu'accompagnent 
contre-temps d'effroyables coups de tambour. Le cheval de la momie
gambade avec rage, maintenu  grand'peine par les esclaves noirs. Et nos
nerfs reoivent je ne sais quelle impression angoissante de cette
musique si lugubre et si inconnue.

Enfin voici, arrt l tout prs de nous, ce dernier fils authentique de
Mahomet, btard de sang nubien. Son costume, en mousseline de laine
fine comme un nuage, est d'une blancheur immacule. Son cheval aussi est
tout blanc; ses grands triers sont d'or; sa selle et son harnais de
soie sont d'un vert d'eau trs ple, brods lgrement de plus ple or
vert. Les esclaves qui tiennent le cheval, celui qui porte le grand
parasol rouge, et les deux--le rose et le bleu--qui agitent des
serviettes blanches pour chasser autour du souverain des mouches
imaginaires, sont des ngres herculens, qui sourient farouchement; dj
vieux tous, leurs barbes grises ou blanches tranchant sur le noir de
leurs joues. Et ce crmonial d'un autre ge s'harmonise avec cette
musique gmissante, cadre on ne peut mieux avec ces immenses murailles
d'alentour, qui dressent dans l'air leurs crneaux dlabrs...

Cet homme, qu'on a amen devant nous dans un tel apparat, est le dernier
reprsentant fidle d'une religion, d'une civilisation en train de
mourir. Il est la personnification mme du vieil Islam;--car on sait que
les musulmans purs considrent le sultan de Stamboul comme un usurpateur
presque sacrilge et tournent leurs yeux et leurs prires vers le
Moghreb, o rside pour eux le vrai successeur du Prophte.

A quoi bon une ambassade  un tel souverain, qui reste, comme son
peuple, immobilis dans les vieux rves humains presque disparus de la
terre? Nous sommes absolument incapables de nous entendre; la distance
entre nous est  peu prs celle qui nous sparerait d'un calife de
Cordoue ou de Bagdad ressuscit aprs mille ans de sommeil. Qu'est-ce
que nous lui voulons, et pourquoi l'avons-nous fait sortir de son
impntrable palais?...

Sa figure brune, parchemine, qu'encadrent les mousselines blanches, a
des traits rguliers et nobles; des yeux morts, dont on voit paratre le
blanc, en dessous de la prunelle  demi cache par la paupire; son
expression est une mlancolie excessive, une suprme lassitude, un
suprme ennui. Il a l'air doux, et il l'est rellement au dire de ceux
qui l'approchent. (Au dire des gens de Fez, il l'est mme trop: il ne
fait pas voler assez de ttes pour la sainte cause de l'Islam.) Mais
c'est sans doute une douceur relative, comme on l'entendait chez nous au
moyen ge, une douceur qui ne se sensibilise pas outre mesure devant du
sang rpandu, quand cela est ncessaire, ni devant une range de ttes
humaines accroches en guirlande au-dessus des belles ogives,  l'entre
d'un palais. Certes, il n'est pas cruel; avec ce regard doucement
triste, il ne peut pas l'tre; comme son pouvoir divin lui en donne le
droit, il chtie quelquefois durement, mais on dit qu'il aime encore
mieux faire grce. Il est prtre et guerrier; et il est l'un et l'autre
 l'excs; pntr de sa mission cleste autant qu'un prophte, chaste
au milieu de son srail, fidle aux plus pnibles observances
religieuses et trs fanatique par hrdit, il cherche  copier Mahomet
le plus possible; on lit d'ailleurs tout cela dans ses yeux, sur son
beau visage, et dans son altitude majestueusement droite. Il est
quelqu'un que nous ne pouvons plus,  notre poque, ni comprendre, ni
juger; mais il est assurment quelqu'un de grand, qui impose...

Et l, devant nous, gens d'un autre monde rapprochs de lui pour
quelques minutes, il a je ne sais quoi d'tonn et de presque timide qui
donne  sa personne un charme singulier, tout  fait inattendu.

                   *       *       *       *       *

Le ministre prsente au sultan, dans un sac de velours brod d'or, ses
lettres de crance, que prend en main l'un des chasseurs de mouches.
Puis s'changent les brefs discours d'usage: celui du ministre d'abord;
ensuite la rponse du sultan, affirmant son amiti pour la France, d'une
voix basse, fatigue, condescendante, trs distingue. Puis nos
prsentations individuelles, nos saluts, auxquels le souverain rpond
par un signe de tte courtois--et c'est fini: le chef des croyants s'est
assez montr pour des Nazarens que nous sommes. Les esclaves noirs font
tourner bride au beau cheval harnach de soie; la momie chrifienne nous
apparat vue de dos, semblable  un grand fantme, dans de vaporeux
linceuls. La musique, qui s'tait apaise en sourdine pendant les
discours, reprend un crescendo funbre; un autre orchestre, de musettes
et de tambourins, glapit en mme temps sur des notes plus stridentes
encore; le canon commence  tonner tout prs de nous, affolant les
chevaux; celui du sultan se cabre et rue, essayant de secouer sa momie
neigeuse, qui reste impassible;--tous les autres, les six belles btes
blanches qu'on tenait en main, s'chappent en bonds furieux; celui du
carrosse dor se mte tout debout sur ses pieds de derrire: les
cinquante enfants noirs reprennent leur course chevele absolument
folle (ce qui est une chose d'tiquette chaque fois que le matre est en
marche).

Et pendant le crescendo exaspr de ces musiques, tandis que le canon
continue son grand fracas sourd,--le cortge du calife s'loigne de nous
rapidement, comme une apparition qui serait chasse par un excs de
mouvement et de bruit; il s'engouffre l-bas, dans l'ombre de l'ogive
borde d'arabesques bleues et roses.--Nous apercevons une dernire ruade
du beau cheval essayant toujours de secouer son impassible cavalier
blanc; puis tout disparat, y compris le parasol rouge et les cinquante
enfants de choeur qui se sont jets sous cette porte comme un flot.--Une
averse commence  tomber et nous courons  prsent sur les hautes herbes
mouilles,  la recherche de nos chevaux, au milieu de la dbandade
subite des soldats ngres habills de rouge, de toute la pitoyable arme
de singes. Un dsarroi et un vacarme tranges succdent au recueillement
de tout  l'heure dans le gigantesque carr des murailles et des tours
en ruines...

                   *       *       *       *       *

Enfin nous sommes remonts  cheval, pour aller, comme il est d'usage
aprs chaque rception d'ambassade par le sultan, visiter les jardins du
palais avec les vizirs.

Nous franchissons d'autres enceintes crneles effroyablement hautes,
d'autres vieilles portes ogivales aux battants bards de fer, d'autres
cours mures, o le sol est coup de cloaques et de fondrires. Tout
cela est vieux extraordinairement, tout cela est en ruines, imposant
toujours et sinistre.--La plus solennelle de ces cours est un carr
allong de deux ou trois cents mtres, entre des murailles crneles
d'au moins cinquante pieds de haut. Aux deux bouts de cette cour
s'ouvrent symtriquement de grandes portes, recrpies de chaux blanche
ainsi que toutes les entres du palais, et encadres toujours
d'arabesques bleues et roses, de mosaques de faence. Et chacune de ces
portes est flanque de quatre normes tours crneles, auxquelles on a
laiss, comme aux remparts, la couleur sombre des sicles, et qui
s'tagent en gradins, les tours extrmes montant beaucoup plus haut que
celles du centre. Rien ne peut rendre l'aspect farouche de ce lieu, ni
l'effroi, ni la monotonie triste de ces murailles si hautes, de tous ces
crneaux dcoups sur le ciel.

Ensuite nous cheminons entre deux rangs de grands murs gris, encore
inachevs, dans une sorte de couloir que le sultan fait construire, et
lever beaucoup, pour que ses femmes puissent aller dans les jardins
sans tre aperues de nulle part, ni des terrasses, ni des montagnes
d'alentour. Nous entendons l une sorte de choeur religieux avec, de
temps  autre, quelque chose comme un coup assourdi frapp sur plusieurs
tambours  la fois. On dirait un service funbre clbr dans quelque
mosque;--mais ce sont tout simplement des ouvriers qui travaillent,
aligns au fate d'un mur en terre battue.

Ils chantent, en adagio mineur, une complainte lamentable, et,  la fin
de chaque mesure, qui dure bien quinze secondes, frappent un coup sur
leur btisse, pour durcir leur pis, avec un de ces lourds pilons de
bois qu'on appelle des demoiselles; c'est tout leur travail, qui
durera de cette manire jusqu' ce soir.

Ils nous regardent venir, et nous aussi, nous les regardons, amuss et
bahis. Cela fait l'effet d'une gageure, d'une moquerie; mais nullement,
ces gens-l sont srieux. Il parat mme que chaque fois qu'on travaille
 la journe pour le sultan, on y met cette solennit lente.

Ayant franchi l'enceinte qu'ils construisent, nous nous retournons,
poursuivis par leur cantique tranant, pour les regarder encore, et nous
pensions cette fois les voir de dos. Mais, par un mouvement d'ensemble
comique, ils se sont tous retourns, eux aussi, afin de nous suivre des
yeux, et ils continuent de travailler  la mme cadence, avec la mme
invraisemblable lenteur...

Une dernire porte, et nous entrons dans les jardins du sultan. Des
vergers plutt, de grands vergers  l'abandon, enferms entre des
murailles en ruine. Mais des vergers d'orangers, qui sont exquis dans
leur tristesse et embaums de la plus suave odeur. Les avenues sont
recouvertes de berceaux de vigne et paves de marbre blanc, de bien
antiques dalles uses et verdies. Les arbres, trs gs, portent en mme
temps leurs fruits dors et leurs fleurs blanches. En dessous, croissent
les herbes sauvages. Par endroits, cela tourne au marais,  la savane.

Il y a  et l de vieux kiosques mlancoliques, o, parat-il, le
sultan vient se reposer avec ses femmes. Les arabesques en sont effaces
par la chaux blanche.

De l'ensemble se dgage comme une mlancolie de cimetire. Que de belles
cratures clotres, choisies parmi les plus superbes jeunes filles de
tout le Moghreb, ce bois d'orangers a d voir passer, s'ennuyer, se
faner et mourir!




XXIII


Jeudi 18 avril.

Une des complications de l'existence dans cette ville est de ne pouvoir
jamais sortir seul, mme en costume arabe; on risquerait quelque
mauvaise aventure, et puis, surtout, ce ne serait pas comme il faut, le
dcorum exigeant que l'on soit toujours prcd d'un domestique ou de
deux, bton en main, pour faire faire place. On ne peut pas sortir 
pied non plus, par convenance d'abord, et pour ne pas enfoncer jusqu'aux
genoux dans les boues, pour ne pas se faire craser, contre les murs
trop resserrs, par les mules charges ou par les beaux cavaliers fiers.
Et alors, avec l'indolence des gens de service, faute d'une monture
quelconque selle  l'heure dite, on est les trois quarts du temps
prisonnier dans sa propre maison.

Chaque matin, je vais djeuner chez le ministre avec les autres
officiers de l'ambassade. Mais il me serait impossible d'y dner le
soir,  cause du retour,  la nuit tombe;  cause des portes de
quartiers qui se ferment, interrompant les communications entre nous.

Mais j'ai pour voisin, presque porte  porte, le docteur L***--celui qui
a bien voulu me prter la maison que j'habite--et nous dnons ensemble
chaque soir. Je vais  pied jusque chez lui, marchant les jambes bien
cartes, mes babouches touchant les murs des deux cts de la rue, pour
viter le ruisseau noir du milieu. A sa porte, qui est aussi basse et
sombre que la mienne, je me frappe gnralement le front en entrant. Et
ensuite, je reviens aux lanternes, prcd de mes deux domestiques,
Mohammed et Selem, me barricader, ds huit heures, dans ma maison
millnaire. De l'autre ct de ma cour intrieure, ils habitent
l'appartement symtrique du mien. Derrire leurs portes de cdre
absolument semblables aux miennes, ils se font du th toute la nuit, et
chantent des chansons avec accompagnement de guitare. Le matin, quand
j'ouvre ma chambre, en face de moi ils ouvrent la leur, me disent
bonjour, mettent leur burnous et vont se promener. Ni par argent, ni par
menaces, je n'obtiendrai jamais qu'ils me servent un peu mieux. En
gnral ils me laissent seul au logis, oblig, quand j'entends dans le
lointain rsonner le lourd frappoir de ma porte, oblig de descendre
moi-mme mon escalier de tourelle pour ouvrir au visiteur.

Si je raconte ces petites choses, c'est qu'elles donnent la mesure des
difficults de la vie pour un Europen gar  Fez, mme lorsqu'il s'y
trouve comme moi dans des conditions exceptionnellement confortables.

                   *       *       *       *       *

Ce matin, comme hier aprs-midi, des visites officielles  diffrents
grands personnages. Toujours la mme pluie fine et froide, qui nous
accompagne depuis le dpart et qui rendait hier si mlancoliques les
jardins du sultan.

Chez des vizirs, chez des ministres o nous nous rendons  cheval par
les petites rues tortueuses et obscures, on nous reoit dans ces cours 
ciel ouvert qui sont toujours le plus grand luxe des maisons de Fez;
cours toutes paves de mosaques, toutes ornes d'arabesques, et
entoures d'arcades  festons compliqus. D'autres fois, c'est au fonds
de ces jardins dlicieusement tristes, qui sont plutt des bois
d'orangers envahis par les herbes, et dont les avenues dalles de
pierres blanches s'abritent sous des berceaux de vigne; le tout entour,
naturellement, de ces hautes murailles de prison qui doivent rendre
invisibles les belles promeneuses des harems.

Les grands dners commenceront seulement la semaine prochaine; ce ne
sont encore que des collations, mais des collations pantagruliques,
toujours comme taient chez nous celles du moyen ge. Sur des tables, ou
par terre, sont prpares de grandes cuves, en porcelaine d'Europe ou du
Japon, remplies, en pyramides, de fruits, de noix peles, d'amandes, de
sabots de gazelle, de confitures, de dattes, de bonbons au safran. Des
voiles, en gaze de couleurs clatantes lames d'or, recouvrent ces
montagnes de choses, qui suffiraient  deux cents personnes. Des carafes
bleues ou roses, peinturlures, charges de dorures, contiennent une eau
dtestable, terreuse et ftide, qu'il faut se garder de boire. Nous
sommes assis sur des tapis, des coussins brods, ou sur des chaises
europennes d'un style pass, Empire ou Louis XVI. Le service est fait
par des esclaves noirs, ou par des espces de janissaires arms de longs
sabres courbs, et coiffs de tarbouchs pointus.

Jamais de caf ni de cigarettes, car le sultan en a dfendu l'usage, et
dans son dit contre le tabac il a t mme jusqu' comparer la
dpravation de got des fumeurs  celle d'un homme qui mangerait de la
viande de cheval mort.

Rien que du th, et la fume odorante, un peu grisante aussi, de ce bois
prcieux des Indes, que l'on brle devant nous dans des rchauds
d'argent. Partout, les hauts samovars  la russe, et le mme th  la
menthe,  la citronnelle, excessivement sucr.

Il est de bon ton d'en reprendre trois fois, et c'est l un usage
pnible, car,  chaque tour de plateau, on change entre les diffrents
convives les tasses qui ont servi, aprs avoir impitoyablement revers
dans la thire ce qui restait au fond.

Durant ces visites nous ne voyons jamais les femmes, cela va sans dire,
mais nous sommes constamment regards par elles. Chaque fois que nous
nous retournons, nous sommes srs d'apercevoir, au fond de quelque
trfle dissimul dans les arabesques du mur, au fond de quelque
meurtrire troite, ou au-dessus de quelque rebord de terrasse, des
paires d'yeux trs longs et trs peints qui nous examinent curieusement,
et qui s'vanouissent, disparaissent dans l'ombre, ds que nos regards
se croisent...

Ces personnages marocains qui nous reoivent ont tous grand air, sous
les plis de leurs lgers voiles blancs, ils marchent et se meuvent avec
noblesse, ayant je ne sais quelle indolence distingue, quelle
tranquillit dtache de tout. Cependant on sent qu'ils ne valent pas
les gens du peuple, les gens bronzs et farouches du plein air. Les
richesses, la soif d'en acqurir toujours de plus grandes, et aussi les
dtours de la politique, les ont gts. Dans ces premires visites
d'arrive, le ministre ne parle point encore des questions, des affaires
pendantes; mais on devine qu'elles seront longues  rgler, rien qu'
voir ces airs de ruse, de mfiance, et les demi-sourires flins de ces
hommes voils de blanc, qui ne rpondent que par priphrases
gracieuses,--qui ne semblent jamais presss, ni jamais sincres.

                   *       *       *       *       *

Le grand-vizir marie son fils, et depuis hier tout Fez retentit du bruit
de cette noce. Dans les ruelles sombres, d'interminables cortges vont
et viennent, prcds de tam-tams, de musettes dchirantes et de coups
de fusil. Nous en avons, ce matin, rencontr un d'au moins trois cents
personnes, qui tiraient  poudre dans l'obscurit des petits passages
vots, branlant tous les vieux murs; les gens qui marchaient les
premiers portaient les cadeaux sur leur tte: c'taient des choses trs
volumineuses, enveloppes dans des toffes de soie broche d'or.

La maison de ce vizir, pendant la visite que nous lui avons faite aprs
midi, tait pare magnifiquement pour la grande fte. Dans la cour,
toute de mosaques et de dentelles d'arabesques, taient accroches
d'innombrables girandoles se touchant toutes, masquant absolument la
vote nuageuse du ciel; on avait rehauss d'or frais, de bleu, de rose
et de vert, toutes les fines sculptures enroules des murailles, et de
magnifiques tentures de velours rouge, brodes d'or en relief, taient
poses partout, jusqu' hauteur du premier tage; de ces tentures
arabes, dont les dessins reprsentent des sries d'arceaux, de festons,
comme des portes de mosque.

Dans les appartements, ouverts sur cette cour d'honneur, il y avait un
talage, une surprenante profusion de tapis merveilleux, de tentures et
de coussins aux couleurs clatantes ou rares, o s'entre-croisaient, en
dessins tranges et presque religieux, des ors jaunes et des ors verts.
Sur ces richesses se dtachait, toute blanche, la personne du
grand-vizir, enveloppe de mousselines simples; son beau visage flin,
changeant, peu sr, encadr de barbe grise.

Le ministre lui demanda de voir, non pas la marie, bien entendu,
puisqu'elle tait encore invisible mme pour son poux, mais le mari et
les jeunes hommes de sa suite.

Le vizir y consentit en souriant et nous emmena  travers un jardin, 
la maison prpare pour le nouveau mnage; maison toute neuve, encore
inacheve, mais construite dans le style immuable de Grenade et de
Cordoue, et o une arme d'ouvriers fouillaient patiemment des
arabesques.

L, sur des divans, tout autour d'une grande salle nue, des jeunes
hommes taient assis, faisant la fte, avec du th, des sucreries et des
fumes de parfums. La jeunesse dore de Fez, la nouvelle gnration, les
futurs cads et les futurs vizirs, qui seront peut-tre appels  voir
l'croulement du vieux Moghreb.--Trs jeunes, tous, mais tiols, ples,
mornes et affaisss sur leurs coussins; le fils du grand-vizir, vtu de
vert (ce qui est la couleur des maris), tait  l'cart dans un coin,
le plus sombre et le plus affaiss de tous, l'air absolument abti,
excd d'ennui et de lassitude. A mi-hauteur de la grande salle o ces
jeunes gens s'amusaient, la fume du bois odorant des Indes faisait
comme une bande de nuages gris...




XXIV


Vendredi 19 avril (vendredi saint).

En quelques heures, comme il arrive toujours ici, le ciel s'est dgag,
et il n'y a plus rien dans l'air. A la place de tant de nues grises,
qui passaient et repassaient, obscurcissant les ides et les choses,
reste un vide immense, profond, limpide, qui est ce soir d'un bleu
iris, d'un bleu tournant,  l'horizon, au vert d'aigue-marine; il y a
partout grand resplendissement, grande fte et grande magie de lumire.

Aux heures merveilleuses de la fin du jour, je monte m'asseoir sur ma
terrasse. La vieille ville fanatique et sombre se baigne dans l'or de
tout ce soleil; tale  mes pieds sur une srie de vallons et de
collines, elle a pris un aspect d'inaltrable et radieuse paix, quelque
chose de presque riant, de presque doux; je ne la reconnais plus, tant
elle est change; il y a comme un rayonnement rose sur l'immobilit de
ses ruines. Et l'air est devenu tout  coup si tide et si tranquille,
donnant des illusions d'ternel t!...

Autour de moi, aux premiers plans, se groupent les sommets en terrasses
des trs hautes maisons voisines: des dessus de cubes de pierre,
irrgulirement disposs, et comme jets au hasard. Entre ces terrasses
et la mienne, il y a le vide; bien qu'on y distingue avec une extrme
nettet les moindres dtails des objets, les moindres lzardes des murs,
elles sont spares de moi par une sorte de brouillard de lumire, qui
donne du vague  leurs bases, qui les rend presque vaporeuses; on les
dirait suspendues dans l'air. Et tous ces hauts promenoirs, peu  peu se
couvrent de femmes, qui apparaissent l'une aprs l'autre, qui
surgissent, dans des costumes d'idoles, coiffes de l'_hantouze_ (une
mitre dore rappelant le hennin des derniers jours de notre moyen ge).

Au del de ces terrasses rapproches, qui sont celles des maisons
bties, comme la mienne,  la partie la plus leve du vieux Fez,--aprs
du vide encore, et aprs d'autre brume lumineuse, des choses plus
lointaines se dessinent  l'infini, comme  travers des transparences de
gaze. C'est d'abord tout le reste du vieux Fez: un millier de terrasses,
d'un gris violet, o les belles promeneuses ariennes semblent n'tre
plus que des points d'clatantes couleurs sems sur un monotone
boulement de ruines. Au-dessus de cette uniformit de cubes de pierre,
montent quelques hauts palmiers  tige frle:--et aussi, toutes les
vieilles tours carres des mosques, avec leurs placages de faences
jaunes et vertes, longuement recuites par des sicles de soleil, avec
leurs petites coupoles surmontes chacune d'une boule d'or.

De Fez-le-Neuf, qui est plus loin, on ne voit gure que les grands murs
sinistres, enfermant les srails, les palais, les cours du sultan.--Et
une ceinture de jardins verts, du plus beau vert printanier, entoure la
grande ville: ses vieux remparts, ses vieux bastions, ses vieilles
formidables tours, sont comme noys dans la frache verdure.

Il fait clair, clair, tonnamment clair. Malgr cette insaisissable
vapeur, qui est d'une teinte d'iris dans les bas-fonds et d'un rose dor
sur les sommets, on voit les lointains comme s'ils s'taient tous
rapprochs ou comme si la vue avait acquis, ce soir, une pntration
inusite.

L-bas, voici Karaoun et Mouley-Driss, les deux grandes mosques
saintes, dont les noms seuls, avant mon arrive, me donnaient le frisson
des choses trs mystrieuses!--Je vois, par en dessus, leurs minarets,
leurs toits recouverts de faences vertes comme ceux de l'Alhambra:
ainsi regardes en pleine lumire, dans la tranquillit de ce beau soir,
elles semblent n'avoir plus rien d'inquitant; elles semblent ne plus
tre de redoutables sanctuaires, et, de mme, toute cette grande ville,
au milieu de sa ceinture de frais jardins, si calme sous l'adoucissement
de cette pure lumire d'or rose, ne donne plus l'impression de ce
qu'elle est en ralit de farouche et de sombre; de ce qu'elle renferme
de mystrieusement immuable; on a peine  se figurer que c'est bien l
ce coeur mur de l'Islam, cette Mecque solitaire du Moghreb, sans routes
pour communiquer avec le reste du monde.

Au del encore, au del des jardins et des remparts, le cirque
gigantesque des montagnes baigne aussi dans la lumire; on en compte ce
soir les moindres valles, les moindres replis; on voit, comme avec des
lunettes d'approche, tout ce qui s'y passe.  et l, des caravanes,
infiniment petites dans l'loignement, cheminent vers le Soudan ou vers
l'Europe. Du ct de l'est, du ct o tombent en plein les derniers
rayons du soleil, c'est une rgion de cimetires et de ruines; les
premires assises avoisinant la ville sont couvertes de dbris de
murailles, de koubas de saints, de petits dmes funraires,
d'innombrables tombeaux: et, comme c'est vendredi (le dimanche
musulman), jour de pieuses visites aux morts, ces cimetires sont pleins
de monde. Parmi les pierres, on voit circuler les visiteurs, en burnous
gristre, qui, de si loin, semblent d'autres pierres en marche.
Au-dessus, les cimes sont d'un rose ardent, avec des plis d'ombre
absolument bleus. Et plus haut encore et plus loin, le grand Atlas, tout
couvert de ses neiges tincelantes, d'un autre rose encore, plus
transparent, plus ple, se dessine, comme une dcoupure nette de
cristal, sur le jaune clair qui commence  envahir et  remplacer tout
le bleu fuyant du ciel.

Du ct du couchant, une grande montagne trs rapproche se dresse en
cran dentel contre le soleil, projetant sur une partie de la ville son
ombre. Elle est strie obliquement du haut en bas, et elle imite, avec
sa crte aigu, une norme vague marine, souleve l, puis fige. On
sent que par derrire, sur son versant oppos, on serait encore en plein
blouissement de soleil: elle est toute borde, toute rebrousse de
lumire.

Des nues d'oiseaux noirs tourbillonnent au-dessus des terrasses, et de
grandes cigognes passent aussi, d'un vol tranquille, dans l'or vert du
ciel.

                   *       *       *       *       *

C'est vendredi saint, un jour o, dans nos pays, le printemps encore
instable se voile d'ordinaire de nuages gris; tellement qu'on dit un
temps de vendredi saint pour exprimer un ciel couvert que le vent
tourmente. Mais la ville o je suis ne porte pas, ne reconnat mme
point ce deuil des chrtiens, et elle se baigne voluptueusement ce soir
dans l'air calme et chaud, sous un ciel clair en fte.

De plus, dans les pays d'Islam, le vendredi est pour le peuple, comme
chez nous le dimanche, un jour de repos et de toilette. Aussi des
femmes, plus nombreuses que de coutume et mieux pares, arrivent par les
petites portes de ces espces de gurites qui sont les sommets des
escaliers de leurs maisons; mergent l'une aprs l'autre sur les toits,
en se secouant comme des oiseaux; maillent partout de leurs clatants
costumes les vieilles terrasses grises.

Grises, toutes ces terrasses, incolores plutt, d'une nuance neutre et
morte, indiffrente, qui change avec le temps et le ciel. Jadis
blanchies, reblanchies de chaux jusqu' perdre leur forme sous ces
couches amonceles; puis recuites au soleil, calcines par les brlantes
chaleurs, ravines par les pluies, jusqu' devenir presque noirtres. Un
peu tristes, les hauts promenoirs de ces femmes. Et partout, sur ma
terrasse  moi comme chez mes belles voisines, les vieux petits murs bas
sur lesquels on s'accoude, et qui servent de parapet pour ne pas tomber
dans le vide, sont couronns de lichens, de saxifrages et de fleurettes
jaunes.

Elles se promnent par groupes, ces femmes; ou bien s'asseyent pour
causer sur les rebords des murs, jambes pendantes au-dessus des cours et
des rues; ou bien s'tendent, nonchalamment renverses, les bras relevs
sous la nuque. D'une maison  l'autre, elles se visitent, par escalade,
 l'aide de petites chelles quelquefois, ou de planches improvisant des
ponts. Les ngresses, sculpturales, ont aux oreilles de grands anneaux
d'argent; leurs robes sont blanches ou roses, des foulards encadrent le
noir de leurs visages; leurs voix rieuses sonnent comme des crcelles,
en gaiets drles de singes. Les Arabes blanches, leurs matresses,
portent des tuniques de soie broche d'or, attnues sous des tulles
brods: leurs manches, longues et larges, laissent libres leurs beaux
bras nus cercls de bracelets; de hautes ceintures, en soie lame d'or,
raides comme des bandes de carton, soutiennent leurs gorges; sur tous
les fronts il y a des ferronnires, faites d'une double range de
sequins d'or, ou de perles, ou de pierreries, et par-dessus est pose
l'_hantouze_, la haute mitre enroule toujours de foulards en gaze d'or,
dont les bouts pendent et flottent par derrire, mls  la masse des
cheveux dnous; elles marchent, la tte rejete en arrire, les lvres
ouvertes sur les dents blanches; elles ont un balancement des hanches un
peu exagr et d'une voluptueuse lenteur; leurs yeux, dj trs grands
et trs noirs, sont runis et allongs jusqu'aux tempes, avec de
l'antimoine; plusieurs sont peintes, non pas au carmin, mais au
vermillon pur, comme par recherche sauvage de l'invraisemblance; leurs
joues semblent passes au minium pais; et sur leurs bras, sur leurs
fronts, paraissent des tatouages bleus.

Tout ce luxe, qui se voile uniformment de blanc gristre quand il
s'agit de se promener comme de mystrieux fantmes en bas dans le ddale
des petites rues boueuses, ici s'tale complaisamment en pleine lumire.
Cette ville, qui parat si maussade et si noire  qui la parcourt sans
lever la tte, dploie toute sa vie fminine lgante le soir sur ses
toits,  ces heures dores de la fin du jour. Matresses ou esclaves,
sans distinction de castes, se promnent ple-mle, riant ensemble, et
souvent enlaces avec une apparence d'galit complte.

Du reste, aucun voile sur ces visages qui dans la rue sont si
soigneusement cachs; aussi les hommes ne doivent-ils jamais monter sur
les terrasses de Fez.

Je commets, moi, une action tout  fait inconvenante, en restant assis
sur la mienne... Mais je suis tranger; et je puis feindre de ne pas
savoir...

Cependant l'or s'assombrit, s'teint partout; l'espce de limpidit rose
qui resplendissait sur la ville religieuse remonte peu  peu vers les
couches plus leves de l'air; seuls, les sommets des tours brillent
encore, avec les plus hautes terrasses; une pnombre violette commence 
se rpandre dans les lointains, dans les lieux bas, dans les valles.
Bientt va sonner l'heure de la cinquime et dernire prire du jour,
l'heure sainte, l'heure du Moghreb... Et toutes les ttes des femmes se
tournent vers la vnrable mosque de Mouley-Driss, comme dans l'attente
de quelque pieux signal...

Il y a pour moi une magie et un inexpressible charme, dans les seules
consonances de ce mot: le Moghreb... Moghreb, cela signifie  la fois
l'ouest; le couchant, et l'heure o s'teint le soleil. Cela dsigne
aussi l'empire du Maroc qui est le plus occidental de tous les pays
d'Islam, qui est le point de la terre o est venue mourir, en
s'assombrissant, la grande pousse religieuse donne aux Arabes par
Mahomet. Surtout, cela exprime cette dernire prire, qui, d'un bout 
l'autre du monde musulman, se dit  cette heure du soir;--prire qui
part de la Mecque et, dans une prosternation gnrale, se propage en
trane lente  travers toute l'Afrique,  mesure que dcline le
soleil--pour ne s'arrter qu'en face de l'Ocan, dans ces extrmes dunes
sahariennes o l'Afrique elle-mme finit.

                   *       *       *       *       *

L'or continue de se ternir partout. Fez est dj plong dans l'ombre de
ses grandes montagnes; Fez rapproch se noie dans cette vapeur violette,
qui s'est leve peu  peu comme une mare montante;--et Fez lointain ne
se distingue presque plus.--Seules, les neiges au sommet de l'Atlas
conservent encore, pour une dernire minute mourante, leur tincellement
rose...

Alors un pavillon blanc monte au minaret de Mouley-Driss.

Comme une rponse subite,  tous les autres minarets des autres
mosques, d'autres pavillons blancs semblables apparaissent:

--_Allah Akbar!_

Un immense cri de foi aveugle retentit sur la ville tout entire.

--_Allah Akbar!..._

A genoux, tous les croyants!  genoux dans les mosques,  genoux dans
les rues,  genoux au seuil des portes,  genoux dans les champs: c'est
l'heure sainte de Moghreb!...

--_Allah Akbar!..._

Du haut de tous les minarets, les _mouedzen_, mettant leurs mains contre
leur bouche, rptent le long gmissement religieux aux quatre points
cardinaux, en tranant leur voix de fausset tristement comme des loups
qui hurlent...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout s'apaise--le soleil est couch.--Une vapeur violette plus fonce
accentue davantage le vide entre les terrasses; elles semblent se
sparer les unes des autres, s'loigner de moi avec leurs groupes de
femmes devenues immobiles... Un silence tombe sur la ville, aprs
l'immense prire...

                   *       *       *       *       *

La nuit est venue, les toiles s'allument. On ne distingue plus rien.
L-haut seulement, sur une terrasse qui me domine, une femme reste
perche en silhouette d'ombre  l'angle aigu du toit, firement campe
sur ses jambes, les mains derrire le dos, contemplant je ne sais quoi,
en bas, dans le vide...




XXV


Samedi 20 avril.

On s'est battu, cette nuit, au camp du sultan (qui commence  se former
sous les murs de la ville pour l'expdition prochaine). Il s'agissait
d'une mule que deux escadrons se disputaient. De minuit  une heure du
matin on s'est tir des coups de fusil; il y a eu une vingtaine de
blesss et quatre morts, que nous avons vu emporter en tas sur une
civire.

Le temps splendide, la fte de lumire continuent. Le ciel est d'un bleu
d'indigo pur, et la chaleur augmente. Aux puanteurs de la ville se
mlent des parfums suaves, des bouffes de fleurs d'oranger venues des
jardins. Je m'habitue  ma petite maison, qui ne me parat plus du tout
sinistre. Dans la partie que j'habite, j'ai fait laver toutes les
mosaques et passer de la chaux blanche aux murs. (Dans des recoins j'ai
dcouvert de nouvelles petites portes, menant  des couloirs,  des
niches,  des oubliettes; pour faire disparatre quelqu'un, tout cela
serait excellent.) Je trouve trs naturelle ma petite porte basse avec
ses ferrures de l'an 1000, et je ne m'tonne plus de mon troite rue
noire. Je m'habitue  mon quartier, et mes voisins aussi s'habituent 
moi, ne me regardent plus. Bien que ce soit incorrect et que cela gne
les belles dames du voisinage, je commence  me tenir beaucoup sur ma
terrasse, surtout  l'heure sainte du Moghreb, quand les pavillons
blancs se hissent sur les mosques, quand les _mouedzens_ apparaissent
en haut des minarets pour chanter la prire et que les grandes montagnes
s'assombrissent dans leurs nuances violettes et roses du soir.

Je sais qui est ce voisin dont la maison est si enchevtre avec la
mienne. C'est un riche personnage, un _amin_, quelque chose comme un
payeur gnral de l'arme du sultan. Ce que j'entends piler chez lui
tous les matins et tous les soirs, d'une faon continue qui m'intriguait
si fort, c'est du sucre et de la cannelle, pour faire des bonbons  ses
enfants, qui sont trs nombreux. La vie si mure de ce pays a des
dessous d'une parfaite bonhomie patriarcale quand on la regarde de
prs.--Le soir,  travers les planchers, m'arrivent les voix des enfants
et des femmes de cet _amin_, et cela me tient compagnie.

Je m'habitue  mes longs vtements d'Arabe,  la manire lgante de
tenir mes mains dans mes voiles et de draper mes burnous. Et, trs
souvent, je reviens traner mes babouches aux alentours de la mosque de
Karaoun, dans ce labyrinthe du bazar, qui a pris, sous ce beau soleil,
un aspect si diffrent de celui des premiers jours.

                   *       *       *       *       *

Ce soir, avec mon compagnon habituel, le capitaine H. de V***, en Arabes
tous deux, nous venions d'entrer au march des esclaves. Il n'y avait
personne dans la triste cour. Et, comme nous nous informions si on
ferait des affaires bientt (c'est gnralement  la tombe de la nuit,
aprs l'heure de la prire du Moghreb, que viennent ici les esclaves,
les vendeurs, les acheteurs), on nous rpondit: Nous ne savons pas,
mais il y a _toujours cette ngresse, dans ce coin, qui est  vendre_.

Elle tait assise, cette ngresse, au bord d'une des niches qui sont
creuses l comme des tanires dans l'paisseur des vieux murs; la tte
basse, enveloppe d'un voile gris, la figure couverte, elle avait
l'attitude de la consternation extrme. Et quand elle nous vit
approcher, craignant sans doute d'tre achete, elle s'affaissa encore
davantage. Nous la fmes lever, pour la voir, comme c'est l'usage pour
toute marchandise: c'tait une petite fille de seize  dix-huit ans,
dont les yeux pleins de larmes exprimaient un dsespoir rsign mais
sans bornes. Elle tortillait son voile de ses deux mains et gardait la
tte penche vers la terre... Oh! la piti qu'elle nous fit, cette
pauvre petite crature, qui s'tait leve docilement pour se laisser
examiner et qui attendait l son sort... A ct d'elle, assise dans la
mme niche, se tenait une vieille dame, au voile soigneusement ferm sur
le visage, qui semblait appartenir  une classe distingue, malgr son
costume simple. C'tait sa matresse, qui l'avait amene l au march
pour la vendre. Nous demandmes la mise  prix: cinq cents francs. Et la
vieille dame, avec des larmes et une expression d'yeux aussi triste que
celle de son esclave, nous expliqua qu'elle avait achet cette enfant
toute petite, qu'elle l'avait leve; mais qu' prsent, tant devenue
veuve et pauvre, elle ne pouvait plus la nourrir et se voyait oblige de
s'en dfaire... Et ces deux femmes attendaient les acheteurs, l'attitude
timide et humilie, l'air aussi dsespr l'une que l'autre. On et dit
une mre qui venait vendre sa fille.

                   *       *       *       *       *

A Fez, on ne sort la nuit que quand on y est forc, cela va sans dire.
Dans les petites rues troites et votes, il fait, ds huit heures, une
obscurit profonde. On risque de tomber dans des cloaques, dans des
puits, dans des oubliettes, qui tendent  et l leur gueule bante.

Ce soir, cependant, nous devons aller tous au palais, et l'ordre a t
donn de laisser ouvertes les portes des quartiers sur notre passage.

                   *       *       *       *       *

Le dpart a lieu  huit heures et demie, de la maison du ministre, sur
des mules rtives. Les invitables soldats rouges, baonnette au fusil,
nous escortent avec de grandes lanternes, dont les panneaux sont
dcoups en ogives comme les portes des mosques.

D'abord nous traversons  la file le quartier des jardins, zigzaguant
dans l'obscurit entre les petits murs bas par-dessus lesquels passent
les branches d'oranger aux senteurs suaves. Ensuite, c'est un coin de
bazar couvert; des rues tortueuses, paves en casse-cou, o quelques
fanaux sont allums encore dans des petites boutiques endormies. Puis
une grande rue noire, entre de longs murs en ruine; des Arabes, rouls
pour la nuit dans leurs burnous, y dorment par terre, avec des
chiens--et nous manquons de les craser.--Puis enfin les portes des
premires enceintes du palais, gardes par des soldats au sabre nu; les
battants massifs, renforcs de ferrures normes, ont t laisss
entr'ouverts  notre intention. Et nous traversons, aux lanternes, les
immenses cours dj connues; les places dsertes, o sont des cloaques
et des fondrires, entre les gigantesques murailles qui pointent, sur le
ciel toil, tous leurs crneaux comme des ranges de peignes noirs.
Partout des gardes chelonns, le sabre au poing, sur ce farouche
parcours.--On sent qu'il n'est pas hospitalier, le lieu o l'on
pntre...

Enfin nous arrivons dans la cour des Ambassadeurs, la plus grande de
toutes.--L'obscurit y est plus transparente, parce qu'il y a plus
d'espace, plus de recule lointaine. Les grenouilles y font un bruyant
concert, avec quelques cigales nocturnes. Tout au fond, l-bas, il y a
d'autres lanternes ajoures comme les ntres, vers lesquelles nous nous
dirigeons. Elles clairent de graves personnages vtus de blanc qui nous
attendent: les vizirs, les cads du palais.

Il s'agit d'exprimenter devant eux des cadeaux que nous avons apports
 l'intention des dames du srail: des piquets de fleurs lectriques,
des bijoux lectriques, toiles et croissants, pour mettre dans les
cheveux de ces belles invisibles. On nous avertit que le sultan lui-mme
rde autour de nous, dans tout ce noir qui nous enveloppe, afin de voir
sans tre vu; que peut-tre il ira jusqu' se montrer, si cela
l'intresse; alors nous veillons des yeux les quelques rares fanaux qui
circulent dans les lointains de la cour, attendant de minute en minute
sa sainte apparition. Mais non, le calife, insuffisamment intress sans
doute, ne se montre pas.

Les piles sont longues  prparer; elles semblent y mettre de la
mauvaise volont. Et tous ces petits joujoux du XIXe sicle, que nous
avons apports l, s'allument avec peine, brillent tout juste comme des
vers luisants, dans la grande obscurit sculaire d'alentour...


Dimanche 21 avril.

_Jour de Pques._--Temps lumineux et splendide, de plus en plus chaud:
les suaves senteurs des orangers et les odeurs des btes mortes
imprgnent l'air plus lourdement.

Il fait dlicieusement beau dans le jardin de la maison du ministre, et
nous y restons chaque jour longuement assis aprs le djeuner, devant
l'antique pavillon aux arabesques  demi effaces sous la chaux
laiteuse; les grands orangers, avec leurs fleurs blanches et leurs
fruits d'or, se dtachent, au-dessus de nos ttes, sur le bleu cru du
ciel; et on coute, avec une sorte de volupt frache, l'eau jaillir de
la vasque de marbre, ruisseler sur les pavs de mosaques.

                   *       *       *       *       *

Couru le bazar tout le jour, avec H. de V***, en vtements arabes, l'un
et l'autre; nous nous mlons de plus en plus  ces foules, o personne
ne prend plus garde  nous, tant nous sommes devenus corrects et
naturels.

Nous commenons  nous retrouver sans peine, dans ce bazar, dans le
ddale de ces rues couvertes de claies en roseaux et de branches de
vigne, o circulent les acheteurs  capuchons blancs, entre les petites
boutiques obscures, miroitantes d'armes, de soie et d'or.

                   *       *       *       *       *

Le soir, au march des esclaves,  l'heure sainte et dj crpusculaire
du Moghreb, on amne toute une bande de petites ngresses, frachement
captures au Soudan et ayant encore leurs coiffures gommes, leurs
gris-gris et leurs colliers de l-bas. Des vieillards en vtements de
riches, d'une blancheur de neige, les examinent, les palpent, leur
tirent les bras, leur ouvrent la bouche, pour vrifier leurs dents.
Finalement elles ne trouvent pas d'acqureur et le marchand les ramne
en troupeau mlancolique, tte baisse. En passant, elles me frlent et,
rien qu'avec leur aspect et leur senteur, elles me rappellent le
Sngal, tout un monde de souvenirs morts...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sur le toit de ma maison, aux dernires lueurs du jour, je regarde de
gros nuages d'orage envahir peu  peu le ciel, prsageant la fin du beau
temps. Ils sont d'une teinte de cuivre terni et les milliers de
terrasses deviennent l-dessous d'un gris froid presque bleu.

Comme elle m'est promptement devenue familire, la vue qu'on a, de
l-haut, sur cette ville--d'o ne monte aucun roulement de voitures,
aucun fracas de machines,--rien qu'un murmure confus de voix humaines,
de hennissements de chevaux, et des bruits de mtiers anciens: tissage
d'toffes ou martelage de cuivre.

Vraiment, je sais dj par coeur tout le petit train de la vie du soir
au fate des maisons. Je connais toutes mes voisines qui, l'une aprs
l'autre, mergent par les petites portes, s'asseyent et restent l
bizarrement colores sur cette uniformit gristre, jusqu' cette heure
crpusculaire o les tours plaques de faences vertes des mosques
deviennent grises elles-mmes, o tout se confond et s'teint. Telle
belle dame l-bas, gnralement en robe bleue avec hennin jaune, arrive
toujours suivie d'une ngresse en robe orange, qui lui apporte une
petite chelle pour monter sur le toit voisin, derrire lequel elle
disparat (??...). Telle autre, dans la direction de Karaoun, escalade
toute seule, en levant beaucoup les genoux, et enjambe une rue pour
aller sur une maison plus haute retrouver ses amies, qui sont bien une
dizaine, tant ngresses que blanches... Je sais o sont les nids des
cigognes, qui claquent du bec, immobiles, sur leurs longues pattes. Je
connais mme diffrents chats du voisinage, qui se font des visites
comme les dames, en escaladant des terrasses et en sautant par-dessus
des rues. Et, enfin, je connais aussi ces nues d'oiseaux noirs  bec
jaune, semblables  des merles, qui se poursuivent tant que dure une
lueur de jour, comme chez nous les martinets, en grands cercles
tourbillonnants.

                   *       *       *       *       *

Un _tholba_ de la mosque de Karaoun, un trs gentil _tholba_ qui
s'intresse avec une curiosit condescendante aux choses d'Europe, est
quelquefois mon compagnon de flnerie sur les terrasses; mais, tant
musulman et citoyen de Fez, il se cache derrire des pans de murs, pour
n'tre pas vu des dames promeneuses. Ce soir, il m'a fait escalader un
toit pour me montrer ma rue, que je n'avais jamais regarde de si haut:
au point o nous tions monts, elle n'avait plus gure que vingt
centimtres de largeur, tant les maisons s'taient rapproches par le
sommet. Trs facilement on l'aurait enjambe pour aller visiter les
belles dames du voisinage: elle semblait n'tre plus qu'une sorte de
fente, de fissure noire, tout au fond de laquelle, comme dans un puits,
des passants, qui avaient l'air de fantmes, tranaient leurs babouches
sur des immondices. Et, par opposition, en haut sur les toits, tout
tait lumire, talage de toilette, causerie joyeuse de femmes, volupt
nonchalante, grand air et espace...

                   *       *       *       *       *

Il est rellement trs moderne, ce _tholba_, trs _tudiant_ mme, dans
sa faon de comprendre la jeunesse, dans sa proccupation constante des
femmes et du plaisir. videmment il est quelqu'un d'exceptionnel parmi
les _tholbas_. Et, par lui, je serai bientt au courant de toute la vie
galante de ce pays.

Jamais je ne me serais imagin que Fez tait la ville d'Afrique o l'on
mne le plus facilement cette vie-l. C'est que, en plus de tant de
saints personnages, il y a ici un grand nombre de marchands de toute
sorte; une certaine fivre de l'or, bien que trs diffrente de la
ntre, svit dans ces murs; des gens, enrichis trop vite,--au retour,
par exemple, de quelque caravane heureuse du Soudan,--se htent de jouir
de la vie et d'pouser plusieurs jeunes filles; ruins l'anne suivante,
ils divorcent et s'en vont, abandonnant ces femmes  leurs ressources
personnelles. Fez est donc rempli d'pouses divorces qui vivent comme
elles peuvent. Les unes habitent isolment, avec la tolrance des cads
de quartiers, et deviennent d'quivoques lgantes  haute tiare dore.
D'autres, descendues plus bas, se groupent sous le patronage de quelque
vieille matrone; mais les maisons de ces dernires sont des antres
dangereux, situs toujours au-dessus de l'Oued-Fez (la rivire presque
tout le temps souterraine qui alimente les jets d'eau et les ruisseaux).
Et cette rivire, qui va ensuite arroser les orangers du sultan, roule
si souvent des cadavres, grce  ces dames, qu'on a t oblig de la
barrer par un grillage de fer avant son arrive dans les jardins.

Il parat que la manire irrsistible--et d'ailleurs traditionnelle,
presque obligatoire--de se faire bien venir d'une belle divorce, est de
lui porter un pain de sucre (on ne se figure pas ce que les Marocains et
les Marocaines sont gourmands de sucreries).

Donc,  la tombe du jour, lorsque l'on voit passer le long des
murailles un monsieur mystrieux, dissimulant un pain de sucre sous son
burnous, on est trs fond  mettre en doute la puret de ses
intentions...

A premire vue, qui croirait qu'une telle ville peut renfermer de si
pitoyables et drolatiques petites choses?




XXVI


Lundi 22 avril.

Nous sommes invits  djeuner chez le vizir de la guerre,
Si-Mohammed-ben-el-Arbi.

Il a plu  torrents toute la nuit. Il pleut encore sur notre dfil
pnible,  cheval, raclant les murs avec nos genoux dans les ruelles
troites et bousculant contre les portes les passants encapuchonns de
laine grise. Dans les mille dtours du labyrinthe, qui a repris son air
le plus piteux des jours de pluie, nous marchons une demi-heure,
escorts de soldats et obligs parfois de nous courber compltement sur
le cou de nos chevaux, dans l'obscurit des votes trop basses. De
nouveau, nous faisons jaillir autour de nous cette boue gluante et
ftide, qui se reforme tout de suite  Fez, ds qu'une averse est
tombe.

Nous mettons pied  terre au milieu d'une mare, devant une misrable
petite porte troite qui est l'entre de ce vizir. Les premiers couloirs
de sa maison, pavs de mosaques blanches et vertes, se succdent en
tournant sur eux-mmes, pour empcher les regards de pntrer 
l'intrieur. Mais une plus large porte est au bout, ouvrant sur quelque
chose d'inattendu et de magnifique.

Une grande cour majestueuse; des portiques festonns, aux sculptures
rehausses de couleurs et d'or. Une trange et lente musique de temple,
joue et chante par un orchestre et un choeur invisibles. Des gens en
costumes de ferie, venant au devant de nous sur des dalles de marbre.

Au temps o l'Alhambra tait habit, dor, vivant, il s'y passait, je
pense, des scnes de ce genre. Peut-tre les couleurs ici, les bleus,
les rouges, les ors, sont-ils un peu trop frais parce que la maison, par
extraordinaire, est neuve; mais l'ensemble est harmonis quand mme. Au
thtre, on a vu des fonds et des costumes semblables; l'tonnement est
que de telles choses existent encore.

La cour est un carr long, trs grand; elle est borde de hautes
murailles d'une blancheur immacule, que couronnent, tout autour, une
frise d'arabesques bleues et roses et un rang de tuiles en faence
verte; en son milieu, un jet d'eau sort d'une vasque ronde et se rpand
en petite cascade, mlant son bruit  celui de l'invisible et solennelle
musique.

Sur les deux faces longues de ce quadrilatre, s'tendent des
marquises en bois de cdre, trs dbordantes; peintes en un rouge
clatant qui tranche sur la blancheur des murs, elles sont ornes de
grandes rosaces gomtriques bleu et or, d'une complication inoue.
Elles abritent des sries de portes ogivales masques intrieurement par
des mousselines tendues, et derrire ces voiles on entend chuchoter des
femmes caches qui nous regardent.

Les deux petites faces du quadrilatre, celles naturellement qui sont le
plus loignes l'une de l'autre, ont en leur milieu des portes
monumentales qui sont des merveilles de dessin et de coloris. Le premier
cintre est festonn en stalactites d'une blancheur neigeuse, qui
semblent pendre par grappes, se superposer et s'enchevtrer comme des
cristaux de givre. Au-dessus de leurs longues gouttelettes blanches, un
second cintre ogival est rehauss de bleu, de rouge et d'or. Et encore
au-dessus un indescriptible couronnement s'tage en hauteur, monte
jusqu'au fate du mur; il est compos de fines arabesques polychromes,
enlaces d'or; il est un chafaudage de ces dentelles rares, comme
celles qui avaient t tisses jadis  Grenade dans du stuc rose, aux
murailles de l'Alhambra. Les deux battants de ces hautes portes sont
ouverts en grand; ils sont entirement cisels, peints et dors, en
rosaces de kalidoscope, o domine le vert mtallique et qui semblent
des queues de paon ployes.

Ces deux entres monumentales se font face  chaque bout de la cour;
elles ont de longs rideaux mi-partie de drap bleu ple et de drap
groseille lisrs d'or, sur lesquels se dcoupent, encore plus blanches,
les dentelures de leurs stalactites. Et ces rideaux, soulevs, laissent
voir  l'intrieur le luxe habituel des tapis, des coussins et des
soieries dores.

Parmi ces personnages qui viennent au-devant de nous, dans la belle
cour, il y a d'abord le vizir de la guerre,  tte de sphinx gyptien,
et les principaux chefs de l'arme. Derrire eux, suivent des ngres et
des ngresses esclaves, pars de colliers, de bijoux, de grands anneaux
de mtal. Tout ce monde, en babouches, glisse sans bruit sur le marbre
brillant, au son de la musique lentement rythme qu'accompagnent des
castagnettes de fer.

Passant sous les stalactites de la porte du fond, nous entrons avec nos
htes dans un appartement meubl  l'europenne, mais meubl
bizarrement: des lits  colonnes, draps de brocarts roses et bleu-paon;
des fauteuils dors, recouverts d'toffes broches. Aux murs, de la
chaux blanche et des arabesques. Et, sur des plateaux d'argent poss par
terre, des coffrets espagnols, en forme de chsse gothique, remplis de
bonbons.

La musique est tout prs de nous, dans un appartement voisin. Le choeur
chante en voix de fausset, trs leve comme toujours; cela fait songer
 quelque office religieux clbr  la chapelle Sixtine;--et
l'orchestre, de cordes, a des sonorits puissantes. Les mmes motifs
reviennent sans cesse, repris avec une sorte d'exaltation gradue et
croissante.

Parmi ces grands Arabes draps de blanc qui sont l, un petit tre
extraordinaire, que l'on adule beaucoup, est vtu avec une grande
recherche de couleurs.--C'est un enfant de sept  huit ans, le fils
favori du vizir, n d'une de ses esclaves noires. (Au Maroc, ces
enfants-l ont mme rang dans la famille que ceux des pouses blanches;
et c'est une des causes d'abtardissement de la race arabe, de plus en
plus mle de sang nubien.) Il porte une robe jonquille, attnue d'un
surplis de gaze blanche; un burnous bleu ple; une large bretelle de
soie vert-rsda soutenant un petit Coran dans une gibecire; et des
babouches orange, brodes de violet et d'or. Il a une charmante petite
figure drle, moiti arabe, moiti ngre; sur le blanc presque bleu de
ses yeux largement ouverts, on voit rouler constamment ses prunelles
rapides.

Dans la pice voisine, les musiciens sont au nombre de vingt, tous en
burnous d'apparat, de diffrentes couleurs, et assis en cercle par terre
sur des coussins. Chacun d'eux joue et chante en mme temps, dans une
sorte de dlire, la tte rejete en arrire, la bouche largement
ouverte. Les uns ont de grandes mandolines en marqueterie dont ils
touchent les cordes avec des morceaux de bois. Les autres ont des
violons tout incrusts de nacre; ils en jouent avec de trs larges
archets courbes, qui sont orns de dessins en nacre et en bne imitant
les cailles sur la peau des serpents. Ces violons ont la forme de
grandes galoches, dont les bouts se recourberaient en proue de navire.

Le couvert du djeuner est dress dans l'appartement oppos  celui o
l'on nous a reus, derrire l'autre feston de stalactites,  l'autre
extrmit de la cour qu'il nous faut traverser de nouveau, sous le grand
soleil.

Ce djeuner est servi un peu  l'europenne; le vin interdit, remplac
par du th que des serviteurs prparent  mesure dans les hauts samovars
d'argent. La vaisselle est du Japon; les cristaux sont dors et
peinturlurs; tout cela qui, chez nous, formerait un ensemble commun et
criard, fait bien ici au milieu d'un tel clat de couleurs.

Il y a quelque chose comme vingt-deux services. Les esclaves noirs,
affairs, affols, traversent la cour en tous sens. Les plats sont
tellement copieux qu'un seul homme  peine  les tenir; ce sont des
quartiers de moutons, des pyramides de poulets, des poissons arrangs en
montagne, des couscouss comme pour des ogres. On les apporte des
cuisines sous les grands cnes obligatoires, en sparterie blanche
agrmente d'ornements rouges, et tous ces cnes s'amoncellent par
terre, forment dans la cour comme un dpt de gigantesques chapeaux
chinois. La musique continue de jouer pendant ce long festin. Tout en
djeunant, nous regardons sans cesse, par la porte dentele, la belle
cour de marbre, son jet d'eau, sa blancheur, ses arabesques
multicolores; et voici que peu  peu le fate de ses murs se couronne de
ttes de femmes, curieuses de nous apercevoir mme de loin. Elles sont
derrire, sans doute sur des promenoirs en terrasses; nous ne voyons
passer que leur coiffure en tiare, leur front et la ligne ombre de
leurs yeux; elles semblent de grands chats aux aguets. Et toujours il en
surgit de nouvelles.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




XXVII


Mardi 23 avril.

Le bruit court que le _sultan des tholbas_ est en fuite depuis cette
nuit.

Il tait roi phmre, un peu en dehors des murs, dans sa ville
improvise, en toile blanche;  la porte de sa tente, il avait un
simulacre de batterie de gros canons, imits avec des morceaux de bois
et des roseaux. Il tait, avec plus de dignit, quelque chose comme au
moyen ge notre _pape des fous_.

Dans l'Universit de Fez, conserve telle quelle depuis l'poque de la
splendeur arabe, c'est un usage sculaire que, chaque anne, aux
vacances du printemps, les tudiants font dix jours de grande fte; se
choisissent un roi (lequel achte son lection, aux enchres, avec force
pices d'or); s'en vont camper avec lui dans les champs au bord de la
rivire; puis ranonnent la population de la ville, pour pouvoir chaque
soir se griser de musique, de chant, de couscouss et de tasses de th.
Et c'est avec une soumission souriante que les gens se prtent  ces
amusements-l; ils viennent tous, les vizirs, les marchands, les hommes
de mtiers, par corporations et bannires en tte, visiter le camp des
_tholbas_ et apporter des prsents. Et enfin, vers le huitime jour, le
sultan en personne, le vrai, vient aussi rendre hommage  celui des
tudiants, qui le reoit  cheval, sous un parasol comme un calife, et
le traite d'gal  gal, l'appelant mon frre.

Ce sultan des _tholbas_ est toujours quelqu'un des tribus loignes, qui
a une grce suprme  demander pour lui-mme ou pour les siens, et qui
profite, pour l'obtenir, de ce tte--tte unique avec le souverain.
Aussitt aprs, de peur qu'on ne la lui reprenne, de peur aussi de
reprsailles de la part des gens qu'il a fait btonner pour de bon, une
belle nuit, clandestinement, il disparat (ce qui est trs facile au
Maroc);  travers les campagnes dsertes, il se sauve dans son pays.

A la fin de ces jours de liesse, les tudiants rentrent  Fez; ceux qui
n'ont pas termin leurs tudes reviennent habiter leurs cellules de
travail, dans ces espces de clotres trangement pauvres qu'on appelle
des _mederas_ et qui sont, du reste, des lieux presque saints,
interdits aux infidles; le sultan leur envoie l un pain par jour 
chacun, et c'est presque tout leur ordinaire; d'autres aussi reoivent
l'hospitalit chez des particuliers: il est trs mritoire pour une
famille de loger et de nourrir un _tholba_. Tout le jour, ils vivent
dans les mosques, surtout dans l'immense Karaoun, accroupis pour
couter les cours des savants professeurs, ou agenouills pour dire des
prires. Ceux qui, aprs sept ou huit ans d'tudes, ont obtenu leur
brevet de lettr et de marabout, retournent dans leur pays entours d'un
haut prestige. Comme je l'ai dit, ils sont quelquefois venus de trs
loin, ces _tholbas_ de Karaoun; ils sont accourus des quatre vents de
l'Islam, attirs par la renomme de cette sainte mosque, qui renferme,
parat-il, dans sa bibliothque, des livres sans ge et sans prix,
accumuls l durant la grande poque arabe, apports d'Alexandrie ou
enlevs dans les couvents d'Espagne.--Et, lorsqu'ils s'en retournent
dans les contres loignes d'o ils taient partis, ils sont devenus
des prtres enclins  prcher la guerre sainte; ils ont pris la rose
dans l'impntrable mosque.--C'est Karaoun qui donne le mot d'ordre
farouche  toute l'Afrique musulmane; elle est dans le Moghreb comme un
centre d'immobilit et de sommeil...

Parmi les sciences enseignes  Karaoun, figurent l'astrologie,
l'alchimie, la divination[1]. On y tudie les nombres talismaniques,
l'influence des toiles et des anges, et d'autres tnbreuses choses qui
sont momentanment disparues du reste de la terre--jusqu'au jour
peut-tre o, sous une autre forme, dgages de leur merveilleux, elles
y reparatront triomphantes, comme l'au-del de nos sciences positives.
Le Coran et tous ses commentateurs y sont longuement paraphrass; de
mme, Aristote et d'autres philosophes antiques. Et,  ct de tant de
choses graves ou arides, d'tonnantes mignardises de style, de diction,
de grammaire, des subtilits du moyen ge que nous ne savons plus
comprendre--et qui sont comme ces dessins si cherchs et si frles
recouvrant  et l les lourds bastions et les grands murs arabes.

  [1] Il y a, sur l'Universit de Fez et sur la mosque de Karaoun, un
    livre trs remarquable et trs peu connu, que vient de publier 
    Oran un professeur d'arabe nomm M. Delphin. En collationnant avec
    un soin minutieux des rvlations qui lui ont t faites par des
    marabouts de Tlemcen, d'Alger ou de Constantine, anciens lves de
    Karaoun, il est arriv  reconstituer tout le fonctionnement de
    cette Universit--qui doit tre peu diffrente de ce qu'taient
    autrefois celles de Bagdad et de Cordoue. J'ai pu vrifier
    l'exactitude de son livre et constater l'tonnement profond d'un
    _tholba_ auquel on disait, sur la foi de cet auteur: A tel moment
    du jour, dans telle salle de Karaoun, vous tudiez telle science,
    commente par tel professeur.

Et, puisque j'en suis  parler de ces lgances surannes, je cite ce
dbut de rponse d'un vizir, ancien lve de Karaoun,  un diplomate
tranger:

Nous avons port votre lettre  la connaissance de notre illustre
matre (que Dieu le rende victorieux!). Nous nous sommes fait, en
lisant, l'interprte de vos sentiments, en accentuant vos paroles avec
art, la douceur d'une bonne diction tant plus suave que l'eau la plus
limpide, plus subtile que le philtre le plus dlicat. Dicte par les
sentiments les plus affectueux, votre lettre nous a paru aussi agrable
qu'un zphyr rafrachissant, etc., etc.




XXVIII


Mercredi 24 avril.

De grand matin, en me promenant sur mes terrasses--qui sont 
compartiments,  recoins tags,--je dcouvre une nouvelle dpendance de
ce domaine des toits, communiquant avec la partie dj connue par un pan
de mur que je n'avais pas encore eu l'ide d'enjamber. C'est un nouveau
petit promenoir carr tout  fait choisi pour se tenir  l'ombre pendant
les premires heures du jour, tandis qu'on est si bien sur l'autre pour
regarder coucher le soleil sur les lointains fuyants de la ville basse.

J'ai, de ce nouvel observatoire, une vue toute diffrente: d'abord des
chappes indiscrtes sur des maisons proches dominant la mienne,
chafaudant leurs terrasses et leurs pans de murs sur le ciel bleu;
comme c'est le matin, les mnagres de ces maisons-l ont, suivant
l'usage, tal sur des cordes, au soleil et  l'air pur, des couvertures
rayes, des coussins bariols, toute sorte d'objets de literie qui
viennent de servir pendant la nuit, et dont les vives couleurs clatent
sur le gris fendill des vieux murs;--au-dessus de ces choses, un
palmier lointain montre le petit bouquet de plumes de sa tte, et, plus
haut encore, grimpe un morceau de montagne, tout bleui d'alos, avec des
tombeaux, des ruines, des _koubbas_ de saints personnages dfunts, tout
un cimetire perch au-dessus de la ville... Je me promne et je
regarde... Mais voici, derrire un petit mur,  deux pas de moi, un bout
de chiffon dor qui brille,--et qui remue,--puis qui monte doucement,
doucement, avec des prcautions infinies: une _hantouze_ de femme!--(Une
de mes voisines videmment qui a entendu marcher et qui a la curiosit
de savoir qui ce peut bien tre.)--Je ne bouge plus, subitement
ptrifi... La coiffure dore monte toujours;--puis voil qu'mergent
une ferronnire de sequins,--des cheveux,--un front,--des sourcils
noirs!--deux grands yeux qui m'ont vu!!... Coucou! c'est fini...
Disparue, la belle,--comme  Guignol, une marionnette qui retombe...

Je reste l cependant, devinant bien qu'elle n'est pas partie... Et, en
effet, de nouveau voici l'_hantouze_ qui monte, qui monte, puis toute la
figure, cette fois, parat, et effrontment me regarde, avec un
demi-sourire de curiosit scandalise... Elle est charmante cette
voisine, entrevue dans ce mystre, et avec cette coiffure d'or sur ce
fond de ruines... Mais vraiment nous sommes trop prs l'un de l'autre et
j'ai tort de me tenir l; j'en suis gn moi-mme, et, pour ne pas
prolonger cette premire prsentation, je me retire sur ma terrasse
infrieure--o j'ai d'autres voisines dj plus apprivoises.

L, du reste, c'est bien moins intime; au lieu d'un chafaudage de
quelques maisons surmontes d'un cimetire lointain, j'ai sous mes pieds
tout le panorama de Fez, avec ses jardins, ses murailles, et le neigeux
Atlas au fond du tableau; c'est un immense dcor complet, sur lequel mon
indiscrtion, moins particularise, me semble plus admissible. L, en
gnral, quand je parais, les petits murs d'alentour se garnissant de
ttes de femmes, toujours oisives et curieuses d'examiner le voisin
d'une espce rare que je suis pour elles. Les airs de gazelle effraye,
la sauvagerie des premiers jours, ont disparu trs vite; ce qui serait
une normit d'imprudence coupable avec un musulman, semble sans danger
avec moi, qui ne le dirai  personne, et qui, d'ailleurs, vais repartir
bientt pour si loin, si loin, pour mon pays fantastique. L'essentiel
est que les maris n'en sachent rien. Et on me regarde, on me sourit, on
me fait: bonjour, bonjour!

Mme on vient me montrer  petite distance diffrents objets, pour
savoir comment je les trouve, des parures de bras ou de poitrine, des
gazes dores pour recouvrir les _hantouzes_.--Et mes gants sont un
sujet, d'tonnement extrme: Oh! as-tu vu? disent les belles, _il a des
mains  deux peaux!_ J'habite un quartier de riches; aussi toutes ces
femmes n'ont-elles du matin au soir rien  faire qu' amuser,  tour de
rle, leur poux.

L'une d'elles, qui appartient  un de mes voisins les plus proches, a
des allures de bte captive. Elle passe des heures seule, assise en
quilibre au sommet aigu d'un mur, profile sur le ciel; immobile et
indiffrente  tout, mme  la curiosit de me voir. Pas absolument
jolie, surtout au premier aspect, mais svelte et admirablement modele,
jeune et trange, avec des yeux d'ombre, que l'on devine cerns par
quelque troublante fatigue. Elle est  son poste, ce matin, bras nus,
jambes croises et nues aussi jusqu'aux genoux;  ses chevilles, trs
fines, psent de lourds anneaux grossiers, et de vieilles babouches
quelconques tiennent mal  ses pieds tout petits et exquis; ses yeux
sont plus enfoncs que de coutume, plus mauvais, et on dirait qu'elle a
pleur. Je suis sr que c'est elle qui a reu cette nuit la
bastonnade!... A travers mon mur, j'ai entendu les coups, et, pendant
une heure aprs, des pleurs et des cris de rage...

Puis j'aperois une figure nouvelle, une grande jeune fille brune, tte
nue avec de longues tresses de cheveux admirables; d'o vient-elle cette
recrue? Quel est le riche voisin qui a achet sa jeunesse ardente et ses
reins superbes? Un profil droit et dur; des yeux trs allongs,  peine
ouverts, obscurs et sensuels; un air hautain, un air sauvage; son bras,
qui est nu, serait  lui seul une merveilleuse chose  sculpter ou 
peindre. Aprs une minute de frayeur, elle prend, elle aussi, le parti
de me regarder en face, semblant me dire: Qu'est-ce que tu fais l?
pourquoi viens-tu gner les femmes, dans leurs domaines des toits?

Alors, je retourne regarder l'autre, la solitaire, qui fait toujours sa
mchante et sa rvolte sur son coin de mur.

Dcidment elle a ce genre d'irrgularit et de laideur de premier
aspect qui finit quelquefois,  la longue, par devenir pour nous le
charme suprme. Elle a ces lvres aux contours fins et fermes, aux coins
trs profonds, qui sont souvent toute la beaut attirante et mortelle
d'un visage de femme. Voici que l'ide qu'elle a t battue et qu'elle
le sera encore m'est extrmement pnible, ce matin; j'ai une sorte de
dpit  sentir entre nous de si redoutables barrires, quand nous sommes
si prs, nous voyant chaque jour; je voudrais pouvoir l'empcher de
pleurer et de souffrir; lui apporter seulement un peu de bien-tre
physique et de repos.

Et c'est l, du reste, un genre de piti dont je ne me fais aucun
mrite, mais qui me confond plutt; car je me rends parfaitement compte
que je m'inquiterais moins d'elle et de son chagrin si elle n'avait pas
cette bouche dlicieuse...

La toute-puissante influence du charme extrieur s'exerce sur ceux de
nos sentiments qui devraient en tre le plus affranchis,--tellement que
nous pouvons tre plus ou moins bons pour telle ou telle crature,
suivant son visage et sa forme...

                   *       *       *       *       *

Dix heures, le moment de s'habiller pour aller djeuner chez le
ministre,  l'ambassade. Et c'est un de mes amusements d'y aller en
costume arabe: l, dans les alles du jardin d'orangers ou dans la cour
aux arceaux dentels, il fait beau promener ses burnous, ses cafetans,
sur les pavs de faence, et se prendre un moment pour un personnage
d'Alhambra.

Le soleil a sch les boues de la ville et clairci la teinte des vieux
murs; dans l'obscurit des petites rues, de longs rayons magnifiques
tombent,  et l, sur la blancheur des voiles ou des burnous qui
passent.

Prcd d'un ou deux domestiques, en homme comme il faut, je sors de ma
maison, avec la lenteur grave qui convient au lieu o je suis, au
costume que j'ai adopt. Quand j'ai tir, derrire moi, par son lourd
frappoir, ma toute petite porte cloute et barde de fer, je fais
grincer, dans la serrure vieille de plusieurs sicles, une clef qui pse
trois livres. Puis je m'en vais, d'abord par d'troits passages couverts
qui semblent plutt des chemins de ronde que des rues et o l'on devine
pourtant,  je ne sais quelle transparence de la pnombre, le calme
resplendissement de lumire qu'il doit y avoir ailleurs, l o le ciel
parat. Je rencontre deux ou trois passants qui marchent comme moi pieds
nus, sans faire de bruit: au moment o nous nous croisons, chacun de
nous se plaque au mur, effaant les paules, et cependant nos voiles se
frlent. Deux fois je tourne sur ma droite; je traverse un petit bazar
de fruits et de lgumes, galement couvert; puis, sur ma gauche,
j'arrive dans une rue plus large,  air libre, celle-ci, et o je vois
enfin l'incomparable ciel bleu, entre deux rangs de vieilles murailles
blanches qui sont des murailles de mosques; le ct du soleil est
blouissant; le ct de l'ombre est bleutre et comme cendr. Un peu
abandonnes et en ruine toutes deux, la mosque de droite et la mosque
de gauche; mais, au milieu de leurs murs, informes sous les
recrpissages et les couches de chaux, leurs portes sont demeures
intactes et dlicieuses; elles ont gard leurs encadrements de
mosaques; leurs rosaces, trangement compliques, ou bien toutes
simples, comme de larges marguerites panoues; leurs sries de dessins
toils, dont les mille facettes de faence brillent de couleurs trs
vieilles et pourtant trs fraches.

A quelques pas plus loin, le mur de l'ombre se crevasse du haut en bas,
puis cesse, compltement boul, laissant voir une sainte cour o des
morts dorment sous des dalles de mosaques envahies par l'herbe et les
pavots sauvages. Et d'ailleurs, en passant l, il faut obliquer du ct
du soleil, pour viter certaine cigogne sans cesse occupe  faire son
mnage, dans un immense nid au bout d'un tout petit minaret, et qui vous
jette sur la tte des brins d'herbes sches ou des pltras... Oh!
l'ensoleillement, et l'immobilit, et le mystre, et le charme de tout
cela, comment le dire?...

C'est peut-tre ce coin, maintenant si familier, qui restera le plus
longtemps grav dans mon souvenir, sans qu'il me soit jamais possible
d'expliquer pourquoi. Je ne sais d'o vient que j'ai un tel enchantement
 traverser chaque jour ce bout de rue, sous ce soleil encore matinal,
entre ces deux vieilles mosques. J'prouve une sorte de jouissance
d'art  me reprsenter tout ce que ce lieu a de peu accessible, de peu
banal, et  y ajouter par ma prsence un dtail de plus, qui serait not
par un peintre; je crois que c'est surtout pour le plaisir de passer l
et de m'y prendre au srieux dans des vtements de vizir, que j'ai ces
fantaisies changeantes de cafetan aurore ou de cafetan bleu ple, voil
sous des draperies blanches que retiennent des cordelires en soie de
couleurs trs cherches. Je m'applique  tre assez vraisemblable, ainsi
costum, pour que les passants ne me regardent point, et hier, des
montagnards berbres, me prenant pour un chef de la ville, m'ont ravi en
me saluant en arabe. Il y a une grande dose d'enfantillage dans mon cas,
je suis forc de le reconnatre;  ceux qui hausseront les paules,
j'avouerai cependant que cela ne me semble pas sensiblement plus bte
que de passer la soire au cercle, de lire des proclamations de
candidats  la Chambre, ou de se complaire aux adorables lgances d'une
jaquette anglaise, d'un veston...

Sorti, par un tournant sur la droite, de cette rue prfre, j'arrive
bientt,  travers d'autres troits couloirs,  la petite porte basse de
l'habitation du ministre. L, ds le seuil, je suis au milieu des
gardes, toujours les mmes; au milieu des cads, des cavaliers, qui nous
ont suivis depuis Tanger, et qui ont dress leurs tentes parmi les
rosiers fleuris du jardin, sous les orangers et sous le clair ciel bleu.
Personnages tous connus, qui viennent  moi, souriants. Ils m'arrangent
quelques plis de mon hak, de mon burnous, et veulent m'initier  des
raffinements d'lgance arabe, trouvant bien que je m'habille comme eux,
disant: C'est bien plus joli, n'est-ce pas? (Oh! oui, assurment.)--Et
ils ajoutent: Si tu t'habilles comme tu es l en rentrant dans ton
pays, tout le monde voudra avoir des costumes du Maroc. (a non, je ne
crois pas; je ne me reprsente pas trs bien, sur les boulevards, cette
mode se gnralisant.)

Aprs le jardin dlicieux, un corridor o, ds l'entre, j'entends le
bruit de l'eau jaillissante, et enfin j'arrive dans la grande cour
intrieure  deux tages, qui est la merveille du logis: un pav de
mosaques, o des milliers de petits dessins bleus, jaunes, blancs et
noirs, brillent d'un clat mouill; tout alentour, une srie d'arcades
mauresques festonnes en dentelles et,  l'tage suprieur, au-dessus de
ces cintres et de ces arabesques de pierre, une galerie en bois de cdre
tout ajoure.

L'eau jaillit d'une vasque en marbre blanc qui est au centre, et aussi
d'une exquise fontaine murale, plaque  l'un des cts. Cette fontaine
est une sorte de grande ogive de mosaques o s'enchevtrent des dessins
toils d'une forme rare; une bande de faences blanches et noires
encadre toute la broderie de ces rosaces multicolores, et au-dessus, en
couronnement des pendentifs d'une blancheur neigeuse retombent comme des
stalactites de grotte.

Les appartements s'ouvrent sur cette cour par d'immenses portes de
cdre; intrieurement, les murs en sont garnis, jusqu' mi-hauteur, de
tentures mlanges, velours bleu et velours rouge, avec des broderies
d'or imitant de grands arceaux.

                   *       *       *       *       *

L, je retrouve le ministre, avec tous ses autres compagnons de voyage,
et,  sa table, servie  l'europenne, un peu de la bonne gaiet de nos
repas sous la tente. Un moment je reprends pied dans le monde moderne;
il semble que ce palais (qui est celui d'un vizir dlog pour la
circonstance) soit devenu un petit recoin de la France...

                   *       *       *       *       *

L'heure du caf et de la cigarette d'Orient vient aprs; cette heure
passe  l'ombre d'une vranda  colonnes, devant le trs vieux kiosque
du jardin, enseveli sous la chaux blanche. Ici, l'on a vue sur le
tranquille petit bois d'orangers entour de hauts murs, et encombr,
parmi les broussailles et les roses, de tentes bdouines.




XXIX


Jeudi 25 avril.

Je n'ai presque plus envie de rien crire, trouvant de plus en plus
ordinaires les choses qui m'entourent.

Quand je veux sortir, il me parat tout naturel de descendre mon
escalier noir; de rencontrer devant ma porte ma mule commande d'avance,
qui m'attend avec sa haute selle  fauteuil; de monter dessus du seuil
mme de ma maison, de peur de salir mes longues draperies blanches ou
mes babouches dans la boue du dehors, et de m'en aller  l'aventure, par
les troites petites rues sombres.

Je m'en vais n'importe o, dans les quartiers dserts ou dans les
foules, au bazar ou dans les champs.

Oh! le grouillement de ce bazar, le remuement silencieux de ces burnous,
dans cette demi-obscurit confuse!... Les petites avenues, en ddale,
s'en vont de travers, recouvertes de vieilles toitures en bois, ou bien
de treillages en roseau sur lesquels s'enroulent des branches de vigne.
Et l, tout le long, s'ouvrent les boutiques, grandes  peu prs comme
des niches, dans lesquelles se tiennent accroupis les vendeurs  turban,
impassibles et superbes au milieu de leurs bibelots rares. C'est par
quartiers, par sries, que les boutiques de mme espce sont groupes.
Il y a la rue des marchands de vtements, o les choppes miroitent de
soies roses, bleues, orange ou capucine, de broderies d'argent et d'or,
et o stationnent les dames blanches, voiles et drapes en fantmes. Il
y a la rue des marchands de cuirs, o pendent des milliers de
harnachements multicolores pour les chevaux, les mulets ou les nes;
toutes sortes d'objets de chasse ou de guerre, de formes anciennes et
tranges, poires  poudre pailletes d'argent et de cuivre, bretelles
brodes pour les fusils et les sabres, sacs de voyage pour caravanes, et
amulettes pour traverser le dsert.

Puis la rue des marchands de cuivre, o du matin au soir, on entend, sur
des plateaux ou des vases, marteler des arabesques. La rue des brodeurs
de babouches, o toutes les petites niches sont remplies de velours, de
perles et d'or. La rue des peintres d'tagres; celle des forgerons, nus
et noirs; celle des teinturiers aux bras barbouills d'indigo et de
pourpre. Enfin le quartier des fabricants de fusils, des longs fusils 
pierre, minces comme des roseaux, dont la crosse incruste d'argent
s'largit  l'excs pour embrasser l'paule. (Les Marocains ne songent
nullement  modifier ce systme adopt par leurs anctres; la forme des
fusils est immuable en ce pays comme toutes choses, et on croit rver en
voyant fabriquer encore de telles quantits de ces armes du vieux
temps.)

Elle bourdonne et grouille sourdement, la foule vtue de laine grise,
accourue de loin pour acheter ou revendre d'extraordinaires petites
choses. Des sorciers font des conjurations; des bandes armes passent en
dansant la danse de guerre, avec des coups de fusil, au son des musettes
tristes et des tambourins; des mendiants montrent leurs plaies; des
ngres esclaves charroient des fardeaux; des nes se roulent dans la
poussire. Le sol, de mme nuance gristre que la foule, est sem
d'immondices, de fientes d'animaux, de plumes de poules, de souris
mortes, et tout ce monde, en babouches tranantes, pitine ces ordures.

Comme cette vie est loin de la ntre! L'activit de ce peuple nous est
aussi trangre que son immobilit et son sommeil. A l'agitation de ces
gens en burnous se mle encore je ne sais quel dtachement, quelle
insouciance de tout, qui nous est inconnue. Les ttes encapuchonnes des
hommes, les ttes voiles des femmes, poursuivent,  travers leurs
marchandages, le mme rve religieux; cinq fois par jour, ils font leur
prire et songent avant tout  l'ternit et  la mort. Des mendiants
sordides ont des yeux d'inspirs; des pouilleux en lambeaux ont des
attitudes nobles et des figures de prophtes...

--_Bleuk! Bleuk!_ C'est l'ternel cri des foules arabes. (_Bleuk!_
signifie quelque chose comme: gare!)

_Bleuk!_ quand passent en longues files les petits nes, chargs de
ballots tout en largeur qui accrochent les gens et les renversent.
_Bleuk!_ pour les chameaux  l'allure lente, qui se dandinent au bruit
de leurs clochettes. _Bleuk!_ pour les beaux chevaux de chefs,
harnachs de merveilleuses couleurs, qui galopent et qui se
cabrent.--Jamais on ne revient de ce bazar sans avoir t accroch par
quelqu'un ou par quelque chose, heurt par un cheval ou sali par un non
plein de poussire.--_Bleuk!_

Des gens de toutes les tribus se mlent et se croisent: des ngres du
Soudan et des Arabes blonds; des Berbres autochtones, musulmans sans
conviction, dont les femmes ne se voilent que la bouche; et des
Derkaouas  turban vert, fanatiques sans merci, qui dtournent la tte
et crachent  la vue d'un chrtien. Tous les jours, on y rencontre la
sainte qui prophtise dans quelque carrefour, les yeux hagards et les
joues peintes de vermillon. Et le saint, un vieillard compltement nu,
sans mme une ceinture, qui marche sans cesse comme le Juif errant, trs
vite  travers les foules, dans un empressement continuel, en marmotant
des prires. De loin en loin, un petit recoin  ciel ouvert, une petite
place o pousse un frais mrier ou bien un norme tronc de vigne
plusieurs fois sculaire tordant ses branches comme un faisceau de
serpents. Et puis, on passe devant les _fondaks_, qui sont des espces
de caravansrails pour les marchands trangers: grandes cours 
plusieurs tages, entoures de colonnades et de galeries en cdre
ajour, et affectes chacune  un genre spcial de marchandises; il y a
le _fondak_ des marchands de th et de bois des Indes; celui des
marchands de tapis des provinces de l'Ouest; celui des pices et celui
de la soie; celui des esclaves et celui du sel.

Tout ce quartier du bazar est rput peu sr pour nous: il est considr
comme saint,  cause des mosques de Karaoun et de Mouley-Driss, qui y
sont enclaves. Et mme, aux abords de Mouley-Driss, la moins grande
mais la plus sacre des deux, les rues sont barres  la hauteur de
ceinture par de grosses pices de bois, comme celles que l'on met aux
champs pour arrter les btes: nous devons nous garder de les franchir,
au risque de notre vie; les abords de cette mosque, aussi vnrable en
Islam que la Casbah de la Mecque, ne doivent tre souills jamais par
les pas d'un Nazaren, ni d'un juif.

A l'entre de ce bazar, j'ai encore un recoin de prdilection, o chaque
jour je laisse ma mule  la garde d'un de mes servants, pour la
reprendre ensuite au retour, quand mes emplettes sont termines.

Et c'est surtout au dpart, au sortir du labyrinthe d'ombre, que le lieu
dont je parle semble un lumineux dcor des _Mille et une Nuits_. L,
tout  coup, s'largit la rue troite et obscure; s'largit en ventail,
formant une sorte de place triangulaire o un rayon de soleil tombe d'un
coin de ciel bleu. Le fond de cette petite place,--o plusieurs autres
mules selles attendent comme la mienne, au pied d'une treille
centenaire,--est orn en son milieu d'une fontaine jaillissante: un
arceau de mosaques, qui est plaqu sur le mur d'angle d'une maison en
saillie et d'o sortent deux jets d'eau tombant dans un bassin de
marbre;--tout cela si antique, si dform, si djet, qu'il n'y a pas de
mots pour exprimer des aspects de vtust pareils.--A droite de la
fontaine, une ruelle pave en casse-cou monte en pente raide et
s'enfonce dans le noir sous une vote crase et sinistre. (C'est par l
que tout  l'heure nous allons disparatre, ma mule et moi, pour nous
rendre  notre logis, dans les quartiers hauts du vieux Fez.) A gauche,
une inimitable porte monumentale, plus belle qu'aucune porte de ville,
qu'aucune porte de mosque--et du reste ne menant plus nulle part, que
dans une cour triste. C'est une immense ogive, enguirlande des plus
rares arabesques, des plus fines mosaques. Au-dessus de cette entre
passe une large bande horizontale d'inscriptions religieuses, en
faences, lettres noires sur fond blanc. Au-dessus encore, une srie de
petites ogives alignes, et remplies chacune d'arabesques diffrentes,
fouilles en broderie, en dentelle,--les unes  trs grands dessins,
alternant avec d'autres  dessins trs petits, de faon  accentuer
encore la varit savante de l'ornementation.

Et, plus haut encore, un indescriptible couronnement en stalactites
dborde sur la place, formant comme un linteau trs saillant, comme une
marquise. Toutes ces stalactites, absolument rgulires et gomtriques,
s'embotent les unes dans les autres, se recouvrent, se superposent en
masses d'une complication extrme; par endroits, on dirait les mille
compartiments d'une ruche d'abeilles; ailleurs, plus haut, cela semble
des pendeloques de givre. Et l'ensemble de toutes ces choses si
soigneusement travailles forme des sries d'arceaux d'une courbure
charmante festonns merveilleusement. Une couche de poussire terreuse
teint les couleurs des faences; toutes les fines sculptures sont
cornes, noirtres, mles de toiles d'araignes et de nids d'oiseaux.
Et cette porte de fes donne naturellement l'impression d'une antiquit
extrme, comme du reste cette fontaine, cette place, ces pavs, ces
maisons croulantes, comme toute cette ville, comme tout ce peuple... Du
reste, l'art arabe est tellement ml pour moi  des ides de poussire
et de mort, que je ne me le reprsente pas bien aux poques o il tait
jeune, avec des couleurs neuves...

En dehors du bazar, le labyrinthe de Fez devient plus sombre et plus
dsert; il y a peu de voies  air libre; les berceaux de vigne et les
toitures de roseau sont remplaces par des plafonds de bois, ou par des
ogives de maonnerie qui, de deux en deux mtres environ, traversent la
rue, surmontes de pans de mur aussi levs que le fate des maisons,
toujours tristes et closes. C'est comme si on cheminait au fond d'une
srie de puits communiquant ensemble par des arceaux; on n'aperoit que
par chappes le bleu ou le gris du ciel et il est impossible de
s'orienter dans le rseau inextricable. L encore,  ct de quartiers
vides et morts, il y a des foules; l encore, le _bleuk!_ se fait
entendre. _Bleuk!_ pour des gens graves et recueillis qui sortent de
quelque mosque aprs la prire. _Bleuk!_ pour des mules rtives, qui
se sont arc-boutes en travers, refusant de reculer ou d'avancer.
_Bleuk!_ pour des troupeaux de boeufs, qui courent  la file, la corne
basse et menaante, dans les petits passages obscurs  peine assez
larges pour leurs gros corps...




XXX


Vendredi 26 avril.

Les premires heures de sommeil passes dans mon logis solitaire,
j'entrevois un rayon de lune qui m'arrive librement du ciel, entre les
battants disjoints de ma porte de cdre; puis dans le lointain de la
nuit sonore, j'entends psalmodier, psalmodier, toujours  pleine voix
aigu et triste, des cris de foi ardente, des plaintes chantes qui sont
comme l'expression de tout notre nant terrestre: il est deux heures du
matin, et c'est la premire prire de ce nouveau jour, que l'ternel
soleil va revenir clairer bientt. C'est comme un immense cantique 
Allah, cantique de rve, tantt exalt, tantt lent et plaintif; et
lugubre toujours, lugubre  faire frmir, les _mouedzens_ ayant, comme
les musettes arabes, emprunt aux chacals un peu du timbre de leur
voix...

Longtemps, longtemps, ce chant des mosques plane sur les tranquillits
grises de la ville endormie... Puis le silence revient, le silence
mort...

Les dernires heures de la nuit passent. Dans le calme trs frais de
l'extrme matin,  pointe d'aube, mles au chant des coqs, les voix de
ces hommes recommencent  psalmodier, dans une exaltation croissante de
prire: il est cinq heures et c'est le second office d'aujourd'hui; il
est l'heure aussi o le sultan-prtre, tout de blanc vtu, se lve dans
son palais, pour commencer son austre journe religieuse...

Puis un coup de canon lointain annonce le jour, le jour sanctifi du
vendredi; puis un hymne gnral, puis des musettes qui commencent 
gmir, des tambourins qui commencent  battre... La nuit est finie et le
soleil est lev...

                   *       *       *       *       *

Seul, le matin de bonne heure, vtu en Arabe, et  pied, bien que ce
soit trs bourgeois, je m'en vais au bazar, acheter de l'eau de rose et
du bois odorant des Indes, afin de parfumer ma maison comme il est
d'usage.--Et jamais je ne m'tais fait aussi compltement que ce matin
l'amusante illusion d'tre quelqu'un de Fez.

Le bazar, qui vient  peine d'ouvrir ses milliers de petites boutiques,
est encore tranquille et presque dsert; les claies en joncs et les
pampres toutes neuves des vignes, qui le recouvrent d'une interminable
suite de berceaux, laissent filtrer du soleil matinal, tamisent de la
lumire frache et gaie. Ces parfums, que je suis venu chercher, se
vendent dans le mme quartier que les soies non tisses et les perles.
Et ce quartier est le plus color du bazar--dans le sens propre du mot
couleur.--En longue et troite perspective, dans l'enfilade des petites
rues, s'alignent des milliers de choses accroches aux couvercles
relevs des niches o les vendeurs se tiennent blottis: ce sont des
cheveaux de soie innombrables et des cheveaux de fils d'or; ce sont
des masses de perles dores ou de perles roses; ou bien de ces
cordelires  glands (pour suspendre au cou des hommes les sabres ou les
livres pieux) qui sont, comme je l'ai dj dit, une des grandes
lgances du costume arabe. Et des personnages, trs nobles et trs
beaux sous leurs capuchons de moines blancs, se promnent sans bruit, en
babouches, choisissant parmi tant de cordelires pendues, telle nuance
qui s'harmoniserait bien avec tel costume.

Puis voici devant une boutique de jouets d'enfant, une vieille
grand'mre, voile en fantme mais aux yeux trs bons, qui marchande une
drle de poupe pour sa petite-fille, bb de quatre ou cinq ans,
adorable avec des yeux de jeune chat angora, et des cheveux, des ongles
dj teints de rouge henn... Ce matin, tout se prsente  moi sous des
dehors de tranquillit et de nave bonhomie. D'ailleurs tout le mystre,
tout le sombre qui  premire vue semble envelopper les choses tombe
bien vite ds qu'on se familiarise avec leur aspect. Je connais
maintenant chaque recoin de ce bazar; et certains marchands, quand je
passe, me disent bonjour, m'invitent  m'asseoir.

Involontairement, je suis ramen toujours dans les ruelles noires qui
font le tour de Karaoun. L encore le mystre est bien tomb, et
l'impression si trange du premier jour ne se retrouve plus; je
stationne devant les portes, regardant longuement  l'intrieur; pour un
peu j'entrerais; j'ai peine  me figurer que cela pourrait me coter la
vie; je trouverais tout naturel de venir m'agenouiller  ct de ces
gens dont je porte le costume.

Ils sont trs varis les aspects de Karaoun, suivant les diffrentes
entres par lesquelles on regarde; je ne m'tonne pas qu' premire vue
nous n'ayons rien dml de l'ensemble; c'est une sorte d'amas de
mosques, d'poques et de styles diffrents, c'est une ville de colonnes
et d'arceaux de toutes les formes arabes. Tantt des cintres lourds,
crass sur des piliers trapus, se succdant en perspectives sans fin,
avec d'innombrables lampes suspendues dans l'obscurit des plafonds;
tantt des cours, inondes de soleil,  vote de ciel bleu, entoures de
hautes colonnes frles et d'arcades infiniment denteles, d'un dessin
toujours rare et exquis. Et jamais Karaoun n'a t si beau
qu'aujourd'hui, sous cette blouissante lumire matinale, qui rayonne et
pntre partout, claire et blanche, faisant briller les marbres, les
mosaques sans fin, les gerbes d'eau des fontaines.

L'une des portes, dans l'ombre de laquelle je m'arrte de prfrence,
donne sur la plus grande et la plus merveilleuse de ces cours, pave de
faence et de marbre. Il y a, sur les cts, des petits kiosques qui
s'avancent, plutt des petits dais, rappelant, en plus beau, ceux de la
clbre cour des Lions  l'Alhambra; ce sont les mmes groupements de
colonnes lgres, soutenant d'indescriptibles arcades ajoures qui
semblent faites d'une superposition patiente de pendeloques de
givre;--le tout rehauss d'un peu d'or, mourant sous la poussire des
sicles, et d'un peu de bleu, d'un peu de rose, de je ne sais quelles
autres couleurs plies. Et, sur les montants tout droits, tout plats et
d'une raideur voulue, qui sparent ces portiques festonns, des couches
de sculptures, d'une finesse et d'un dessin inimitables, s'talent et
s'enroulent, fouilles  des profondeurs diffrentes; on dirait de
vieilles dentelles de fes dont on aurait accroch l plusieurs doubles
les uns par-dessus les autres.

Cela semble lger, lger, tous ces kiosques, lger comme des petits
chteaux qu'on aurait crs pour des sylphes dans des nuages, avec des
facettes cristallises de grle et de neige. Et, en mme temps, la
raideur droite des grandes lignes, l'emploi unique des combinaisons de
la gomtrie, l'absence de toute forme inspire de la nature, des
animaux ou des hommes, donnent  l'ensemble quelque chose d'austrement
pur, d'immatriel, de _religieux_.

Le soleil tombe  flots dans cette cour, toutes les mosaques, toutes
les faences brillent de reflets nacrs; la gerbe d'eau bruissante qui
jaillit de la fontaine du milieu a des teintes changeantes d'opale ou
d'iris, et se dtache sur le fond dlicieusement compliqu d'une grande
porte infrieure, qui est, ainsi que les kiosques des cts, en
dentelles d'Alhambra.--Et, comme c'est vendredi, tout un peuple de
burnous blancs est prostern sur les dalles, en immobile prire.

De l'ombre du dehors, de l'espce de nuit du chemin de ronde, o je suis
oblig de rester cach, dans une incomplte scurit,--toutes ces choses
dfendues prennent  mes yeux des airs d'enchantement.

                   *       *       *       *       *

La Sainte s'est acharne aprs moi, ce matin. Vtue de loques de soie
orange, les joues vermillonnes, les yeux dilats et fous, elle me suit
obstinment au sortir du bazar, en profrant  haute voix des choses
incomprhensibles, qui me semblent tre plutt des bndictions:
videmment elle s'est trompe  mes allures et  mes vtements. Et,
inquiet de la sentir derrire moi, je lui jette des pices de monnaie
pour qu'elle me laisse passer mon chemin...

                   *       *       *       *       *

Une heure aprs, sur la place du March.--L'heure bruyante,--l'heure des
affaires et de la foule.

Sur cette grande place, qui est une sorte de plaine carre, s'agitent
les burnous et les voiles, toute la foule encapuchonne et masque,
blanchtre ou grise,  laquelle les bergers en sayon de poil de chameau
mlent  et l des tons bruns, et les nes, des tons roux. Des femmes,
par centaines, sont assises  terre, marchandes de pain, marchandes de
beurre, marchandes de lgumes,  visage invisible, envelopp de
mousseline. Et, derrire cette grande place et cette foule, il y a les
hautes murailles de Fez, qui se dressent sombres et gigantesques,
crasant tout, les pointes de leurs crneaux dcoupes sur le ciel.
Naturellement on entend les tambourins, les musettes.  et l, les
capuchons pointus se pressent les uns contre les autres, font cercle
compact autour de captivants spectacles: il y a les charmeurs de
serpents; il y a les gens qui s'enfoncent des lardoires dans la langue;
ceux qui s'entaillent le crne; ceux qui se retirent l'oeil de l'orbite
avec une palette de bois et se le dposent sur la joue; toute la bohme
et toute la truanderie. A moi, qui vais partir aprs-demain, ces choses
dj familires sembleront bientt trs tonnantes, quand je serai
revenu dans notre monde moderne, et que je me les rappellerai de loin.
En ce moment, je suis vraiment quelqu'un d'une poque passe, et je me
mle le plus naturellement du monde  cette vie-l, en tout semblable,
je pense,  ce que devait tre la vie des quartiers populaires  Grenade
ou  Cordoue, du temps des Maures.

Demain mon dernier jour. Je laisserai  Fez l'ambassade, qui y est
retenue par des lenteurs politiques, et m'en irai seul, avec le
capitaine H. de V***, en petite caravane intime, ce qui sera amusant et
presque un peu aventureux. Nous nous en irons vers Mkinez, l'autre
sainte ville encore plus dlabre et plus morte, et de l vers Tanger
l'infidle o, brusquement, finira notre rve de pass et d'Islam. Je
n'ai pas eu le temps de m'attacher  mon gte musulman d'ici, qu'il va
falloir quitter et oublier, comme j'ai oubli dj tant d'autres gtes
exotiques sems partout sur la terre. Cependant je m'y serais attard
volontiers une ou deux semaines de plus. Avec quelques tapis, quelques
vieilles tentures et quelques armes, il tait tout de suite devenu trs
bien, tout en ne perdant pas ses petits airs de mystre, ses abords
difficiles.




XXXI


Samedi 27 avril.

Nous sommes invits  djeuner chez le cad El-Mchouar (l'introducteur
des ambassadeurs). Et nous nous y rendons  cheval, prcds de ses
gardes  large turban,  canne norme, qu'il a envoys au-devant de nous
jusqu' nos portes.

La grande cour de sa maison est encore plus belle que celle du vizir de
la guerre. Elle est plus ancienne surtout, et les annes, les sicles,
en ont attnu, avec leur effacement inimitable, les couleurs et les
ors.

Des ranges de portiques intrieurs donnent accs sur cette cour. Leurs
couronnements en bois de cdre sont composs de ces milliers de petits
compartiments gomtriques juxtaposs, qui donnent l'impression des
rayons de cire patiemment construits par les abeilles; mais, 
l'arrangement gnral de ces innombrables petites choses, un je ne sais
quoi a prsid, qui est le gnie de l'art arabe et qui en fait un
ensemble harmonieusement simple. Tous ces dessus de porte, quand nous
entrons, sont chargs, comme des balcons trs larges, chargs  se
rompre, de femmes voiles de blanc, qui se penchent, silencieuses, pour
nous regarder.

La cour, naturellement, est pave de mosaques et de marbre, avec, au
milieu, une fontaine jaillissante. Elle est toute remplie, toute
vibrante d'une musique exalte,  la fois rapide et grave: voix humaines
trs hautes, accompagnes de cordes puissantes, de tambourins et de
castagnettes de fer. Nous reconnaissons le mme orchestre qui tait
l'autre jour chez le vizir de la guerre; c'est, du reste, un de ceux du
sultan qui le prte pour nous faire honneur.

                   *       *       *       *       *

Il est tonnamment beau, le cad El-Mchouar, notre hte. La description
du personnage de Mtho, dans _Salammb_: Un Lybien colossal, etc...,
lui conviendrait en tout point; d'une taille et d'une largeur
surhumaines, avec des traits et des yeux admirables; une barbe dj
grise et une peau trs fonce indiquant, malgr la rgularit du profil,
un mlange de sang noir. Du reste, la beaut est la principale condition
exige pour tre cad El-Mchouar; ce poste est presque toujours donn,
parat-il,  l'homme le plus superbe du Maroc.

Comme son collgue de la guerre, ce vizir ne se met pas  table avec
nous, un bon musulman ne devant point manger avec des nazarens. Il se
contente de s'asseoir  l'ombre, prs de la salle o notre couvert est
dress, et de veiller  ce que ses esclaves, ahuris par notre prsence,
nous apportent des montagnes de couscouss et de viandes.

Pendant le repas monstre, je fais face  la belle cour qui m'apparat
tout entire par la haute ogive dentele de la porte. Les esclaves du
Soudan,  grandes boucles d'oreilles et  bracelets, la traversent dans
une incessante agitation, portant sur leur tte les plats gigantesques,
surmonts de leurs toitures comme des pignons de tourelles. Les
mosaques des pavs tincellent de lumire.  et l, au milieu des
hautes murailles, par les meurtrires perces, on voit confusment
briller les yeux des femmes. Le mur du fond, qui se dresse en cran
contre le soleil, est couronn de ttes voiles qui nous regardent. Et
la musique, dans une exaltation extrme, rpte, rpte sans cesse, en
les prcipitant de plus en plus, les mmes phrases monotones qui,  la
longue, bercent, magntisent, amnent une ivresse.

                   *       *       *       *       *

Deux heures de l'aprs-midi, l'ardeur du soleil.--Comme je pars demain,
je me promne  cette heure brlante, ayant mille choses  faire pendant
cette dernire journe.

J'ai d'abord  aller dans la ville mure des juifs, o des vieux
horriblement sordides, d'une laideur ruse et inquitante, dtiennent,
au fond de leurs bouges, des bijoux anciens, des armes rares, des
toffes introuvables mme au bazar, que j'ai envie de leur acheter.

Elle est trs loin de chez moi, la ville des juifs; elle longe, en bande
troite, le ct sud de Fez-le-Neuf, et j'habite dans Fez-le-Vieux, d'o
il me faut d'abord sortir.

Je suis  cheval, escort d'un garde rouge.

Deux heures de l'aprs-midi, par une des journes les plus chaudes que
nous ayons encore eues. Les vieux murs de terre semblent s'effriter sous
le dvorant soleil, les vieilles lzardes des maisons semblent
s'allonger et s'ouvrir. Les petites rues sont dsertes, entre leurs deux
ranges de ruines mortes, qui se chauffent et se fendillent. Les pavs,
les vieux cailloux noirs, polis par les pieds nus ou les babouches de
plusieurs gnrations arabes, montrent par places leurs ttes
brillantes, entre les pailles dessches et la poussire. Et il y a, sur
toute la ville somnolente, cet accablement silencieux qui est
particulier aux moments o le soleil blouit et brle.

Un peu d'ombre et de fracheur, en passant sous les triples portes trs
paisses des remparts. Dans les recoins de ces portes, des barbiers sont
installs par terre, en train de tondre des gens de la campagne, crpus,
 l'air sauvage,--dont l'un tient par les cornes, pendant qu'on le rase,
deux bliers noirs.--Et, dans un autre recoin, un praticien tire du
sang  un berger (comme autrefois la saigne chez nous, cela gurit de
tous les maux, et cela se fait derrire la nuque, en entaillant avec un
rasoir jusqu' l'os du crne). Aujourd'hui, plus encore que de coutume,
je me sens frapp de la sauvagerie de ces abords de Fez, de leur
silence, de leur air de morne abandon...

Et, les portes franchies, tout de suite commence un brlant dsert sans
routes, aujourd'hui sans un tre humain, sans une caravane. Voici le
lieu qui tait si peupl et si brillant le matin de notre pompeuse
arrive; on y entend  peine,  prsent, la petite voix triste des
sauterelles. Murs de la ville et murs du palais se dressent partout vers
le ciel, dans une confusion grandiose, avec leurs crneaux, avec le
hrissement de leurs pointes de pierre; tout droits, tout pareils,
mornes et sombres depuis le bas jusqu'en haut, arrivant  produire une
impression de beaut  force d'tre gigantesques. Et rien  leurs pieds;
de ce ct-ci de la ville, rien  l'entour, ni une maison, ni un arbre,
ni une tente, ni un groupe humain: eux seuls, les murs, debout et
immenses en stature verticale. L'implacable soleil d'aujourd'hui
accentue leur vieillesse extrme, leurs lzardes, leurs crevasses; par
place ils sont dmantels, brchs, et leur base est ronge.

Et d'autres enceintes compltement en ruine, d'une dsolation infinie,
partent de ces remparts, se ramifient, prolongent la ville dans la
campagne dserte, puis finissent par se confondre avec les roches, les
boulements, les fondrires, tout le chaos de ce vieux sol fouill et
refouill pendant des sicles. Le temps a couvert ces murs de lichens
d'un jaune clatant, qui font sur le gris fonc des pierres comme un
semis de taches d'or; sous le bleu profond du ciel, l'ensemble est d'une
nuance chaude et ardente, avec des chamarrures de brocart.

Dans la partie tout  fait croulante, dans les enceintes secondaires qui
ne servent plus  rien, il y a des portes, de forme exquise comme toutes
les portes arabes, et entoures de mosaques visibles encore entre les
plaques jaunes des lichens; elles donnent accs dans des espces de
praux tristes, o l'on ne trouve que de l'herbe et des sauterelles.

Et, tandis que je contourne  cheval ces dbris de remparts, sous le
grand crasant soleil, une de ces portes m'arrte comme la chose la plus
dlicieusement arabe que j'aie encore jamais vue, et la plus trangement
mlancolique: au milieu de cent mtres de monotone et formidable
muraille, elle ouvre son ogive isole, qu'encadrent des dessins
mystrieux; et,  ct, un vieux dattier solitaire lve tout droit son
bouquet de palmes jaunies...

                   *       *       *       *       *

A cent mtres plus loin, le camp du sultan m'apparat: ses tentes font
l-bas dans la campagne des amas ou des semis de choses trs blanches,
au milieu des terrains roux et des lointains bleus,--et je vois trembler
dans l'air chaud toutes ces blancheurs. Il s'est considrablement
augment depuis ma dernire visite. Au complet, il a, dit-on, six
kilomtres de tour et contient trente mille hommes.

La tente du calife est au milieu, haute et immense. On ne voit que le
mur de toile appel _tarabieh_, qui lui sert d'enceinte, masquant tout
(mme  la guerre, la demeure du calife doit rester une chose cache).
Derrire ce mur, c'est, il parat, toute une petite ville; outre le
logement particulier du souverain et ses dpendances, il y a celui de
l'enfant favori, du petit Abd-ul-Aziz; puis ceux d'un certain nombre de
dames du harem dsignes pour faire partie du voyage.

Ds que la tente du sultan sort des greniers du palais et commence  se
monter en dehors des murs, la nouvelle s'en rpand dans le Maroc entier,
par les caravanes qui passent, et surtout par ces pitons rapides qui
marchent nuit et jour  travers les montagnes ou les rivires pour
porter des lettres et des nouvelles, faisant l'office de nos courriers.
Toutes les tribus sont informes bientt que le souverain va partir en
guerre, et les rebelles se prparent  la rsistance.

On sait que le sultan vit gnralement six mois de l'anne sous la
tente, nomade par nature comme ses anctres d'Arabie, guerroyant sans
cesse dans son propre empire contre ses tribus rvoltes qui ne le
reconnaissent que comme calife religieux, mais pas toujours comme
souverain, et dont quelques-unes mme (les Zemours par exemple et les
peuplades du Riff) n'ont jamais t soumises.

Cette fois-ci, le sultan ne reviendra  Fez qu'au bout de quatre ans.
Dans l'intervalle de ses razzias armes et de ses moissons de ttes, il
se reposera dans ses deux autres capitales, Mkinez et Maroc, o il
possde comme ici des palais et d'impntrables jardins.

Du reste, depuis la semaine dernire, celles de ses femmes qui ne
doivent pas faire partie de son train de voyage ont t expdies en
avant,  dos de mule et en trois tapes, dans les srails murs de
Mkinez...

                   *       *       *       *       *

... J'aurai toujours assez de temps  passer dans cette sordide ville
des juifs, qui tait cependant le but de ma promenade, et l'envie me
vient de pousser une dernire pointe dans la montagne qui domine
Fez-le-Vieux.

Par de petits sentiers de rochers, mon cheval y grimpe hardiment, avec
des vellits de galop. Et trs vite nous voici monts, respirant une
brise plus vive et plus frache, qui passe sur des tapis de fleurs et
les agite. De distance en distance, il y a des arbres dans des replis de
terrain; dans des espces de petites valles, il y a des bouquets
d'oliviers,  l'ombre desquels des bergers moricauds chantent des
chansons pastorales  leurs chvres dans le silence morne d'alentour.
Surtout il y a des tombes, des tombes partout, des tombes bien antiques,
parmi des herbages et des alos. Il y a des _koubas_ de saints, des
ruines vnres dont les portiques sveltes sont hants par des peuplades
d'oiseaux. Puis il y a le kiosque historique, qui fut bti par un sultan
d'autrefois et qui lui cota le trne: les gens de Fez, toujours
frondeurs, s'tant irrits de ce que, de l-haut, il voyait, le soir sur
les terrasses, toutes leurs femmes.

Toutes les terrasses, en effet, m'apparaissent d'ici, milliers de
promenoirs gristres, vides  cette heure d'blouissant soleil. Je
domine la ville sainte, ses longues lignes de murs dlabrs, ses
bastions, ses crneaux, ses minarets verts et ses rares palmiers. Deux
ou trois groupes d'nons et de chameaux, qui s'en vont  la file vers je
ne sais quelle contre du sud, animent seuls ses abords solitaires. Une
lumire immense tombe, tombe  flots sur tout cela; il y a seulement
quelques petits nuages ouats, perdus  et l dans le bleu sans fin du
ciel.

Et aucun bruit ne monte de cette ville, sur laquelle plane toujours la
mme immobilit, la mme torpeur...

                   *       *       *       *       *

Je m'en vais chez ces juifs, dcidment,  la recherche des vieilles
tentures et des vieilles armes. Comme dans notre Europe du moyen ge, ce
sont eux qui dtiennent non seulement l'or, les fortunes, mais aussi les
pierreries, les bijoux anciens, dans leurs coffres, et aussi toutes
sortes de vieilles choses prcieuses que des vizirs, des cads endetts,
ont fini par laisser entre leurs mains. Et, avec cela, affectant des
dehors de misre; ddaigns par les Arabes encore plus que par les
chrtiens; vivant cachottiers, enferms dans leur quartier troit et
obscur, craintifs et sans cesse en garde pour leur vie.

Redescendu de la lumineuse montagne o dorment, sous les fleurs, tant de
saints et de derviches, je contourne longtemps les murs tonnamment
vieux de Fez-le-Neuf--par des sentiers d'abord dnuds, puis bientt
verdoyants, ombreux, avec des mriers, des peupliers qui ont encore
leurs feuilles toutes petites et toutes fraches d'avril; avec des
ruisseaux clairs o trempent des joncs, des iris et de grands liserons
blancs.

Les remparts des juifs sont aussi hauts et aussi crnels que ceux des
Arabes, leurs portes ogivales sont aussi grandes, avec les mmes
battants lourds bards de fer. On ferme ces portes de bonne heure chaque
soir; des gardes d'Isral,  l'air mfiant, se tiennent dans les
embrasures, ne laissant passer personne de suspect; on sent qu'on vit
dans cet antre en crainte perptuelle des voisins, Arabes ou Berbres.

Et, devant leur entre de ville, est le dpt gnral des btes mortes
(une galanterie qu'on leur fait): pour arriver chez eux, il faut passer
entre des tas de chevaux morts, de chiens morts, de carcasses
quelconques, qui pourrissent au soleil, rpandant une odeur sans nom;
ils n'ont pas le droit de les enlever,--et il y a grand concert de
chacals le soir sous leurs murs.--Dans leurs rues troites, troites 
ne pouvoir passer, ils n'ont pas le droit non plus d'enlever les
immondices rejetes des maisons; pendant des mois s'entassent les os,
les pluchures de lgumes, les ordures, jusqu' ce qu'il plaise  un
dile arabe de les faire dblayer moyennant une grosse somme
d'argent.--Dans ce quartier humide et obscur, il y a des puanteurs
moisies tout  fait spciales, et les visages des habitants sont tous
blmes.

Deux ou trois personnages posts  cette entre de ville me regardent
arriver, curieux de ce que je viens chercher chez eux, me dvisageant
avec des yeux rous et cupides, flairant dj quelques affaires 
conclure; des figures chafouines, longues, troites, blanchtres; des
nez minces qui n'en finissent plus, et des cheveux longs et rares,--en
tire-bouchons pars, crassissant des robes noires qui collent aux
paules pointues...

Tant pis pour les toffes prcieuses et les vieilles armes. J'ai un
regret d'aller m'enfouir dans ces bouges  moisissure, chez des tres si
laids, une veille de dpart, un si beau dernier soir, quand le soleil
dore si radieusement les tranquillits de la ville musulmane et de ses
vieux murs grandioses.

Je tourne bride,  cette porte des Juifs, pour m'en aller du ct du
palais du sultan. J'arriverai  l'heure o tous les grands personnages,
de blanc vtus, sortent aprs l'audience du soir, pour rentrer dans
leurs demeures,  Fez-Bli, et je verrai encore une fois ce dfil de
figures d'un autre ge, dans le dcor admirable des grandes cours mures
et des grandes ruines.

                   *       *       *       *       *

De nouveau, voici ces abords du palais; les murs et les murs, tous
droits, farouches et pareils. Voici les sries de cours lugubres, qui
sont vides et grandes comme des champs de manoeuvre, et qui paraissent
presque troites, tant sont leves les murailles qui les ferment. Pour
avoir le sentiment de leurs dimensions, il faut regarder les hommes, les
rares fantmes blancs qui y passent, et qui y semblent tonnamment
diminus.

Le soleil baisse dj quand nous arrivons, mon garde et moi, dans la
premires de ces enceintes; elle est dj pleine d'ombre. Les hauts
murs, les hauts murs sombres, masquant tout, font subitement baisser la
lumire comme des crans immenses; avec leurs alignements de pointes
aigus, ils ont l'aspect menaant et cruel. Au milieu de la muraille du
fond, la grande ogive qui mne plus avant dans ces repaires s'ouvre
l-bas, flanque de ses quatre tours carres, qui montent tout d'une
pice, imposantes  la faon du donjon de Vincennes, avec quelque chose
de plus mchant  cause de leur couronnement de pointes de pierre.

Le sol de cette cour est sem de cailloux, de dbris quelconques, avec
des trous, des ossements; deux ou trois chameaux s'y promnent en qute
d'herbe rare, ayant l'air tout petits au pied de si hautes et grandes
choses; perdu dans un coin, il y a aussi un campement de tentes blanches
comme un village de pygmes;--et trois personnages draps de burnous,
qui sortent, l-bas, de l'obscurit de la grande porte, me paraissent
lilliputiens. En l'air il y a les invitables cigognes, qui traversent
le carr vide dcoup au ciel par les dents d'ombre des crneaux. Et des
milliers, des milliers d'oiseaux, d'un noir luisant, sont plaqus en
grappes contre les murs, se touchant tous, se poussant, grimpant les uns
sur les autres, formant des taches grouillantes, comme ces couches
paisses de mouches qui s'abattent l't sur les choses immondes.--Et
tandis que je m'arrte pour regarder ces amoncellements de petites ailes
et de petites griffes, les trois graves personnages qui arrivaient
l-bas se sont rapprochs de moi: des vieillards qui sourient avec
bonhomie et me donnent, sur ces oiseaux, des explications arabes que je
ne comprends pas.--(Cette affabilit de passants quelconques pour un
nazaren inconnu n'est pas banale, en un tel pays; c'est mon excuse pour
conter une si insignifiante aventure.)

Je me dirige vers cette porte du fond: elle me mnera dans une seconde
enceinte, d'ordinaire plus anime, o se tiennent chaque jour les vizirs
vtus de blanc qui rendent la justice au peuple... Oh! ces portes
arabes, variant  l'infini leurs dessins mystrieux,--comment dire le
charme qu'il y a pour moi dans leur seul aspect, l'espce de mlancolie
religieuse, de rverie de pass, qu'elles me causent toutes: isoles au
milieu de murs attristants comme des murs de prison; ayant dans leur
forme ogivale, ou festonne, ou ronde, un je ne sais quoi indfinissable
qui demeure toujours le mme, au milieu de la plus fantaisiste
diversit; puis toujours encadres de ces fines ornementations
gomtriques, dont l'lgance rare a quelque chose de svre et
d'idalement pur, de mystique au suprme degr...

La nouvelle enceinte o cette porte me conduit, aprs une vote obscure,
est aussi grande, et imposante, et farouche que la premire. Mais elle
est, comme je m'y attendais, pleine de monde, et les abords en sont
encombrs de chevaux, de mulets, sells  fauteuils, que l'on tient en
main. C'est qu'au fond, sous de vieilles ogives formant niches de
pierre, les ministres fonctionnent, presque en plein vent, et avec trs
peu d'crivains, trs peu de papiers.

Sous l'un de ces arceaux se tient le vizir de la guerre. Sous l'autre,
le vizir de la justice rend sur l'heure des jugements sans appel; autour
de lui, des soldats,  grands coups de bton, cartent la foule, et les
accuss, les prvenus, les plaignants, les tmoins, sans distinction
aucune, lui sont amens de la mme faon, empoigns  la nuque par deux
gardes athltiques.

Ces parages tant rputs peu srs pour les nazarens, je m'arrte 
l'entre pour ne pas amener de complications diplomatiques.

Du reste,  cette heure, c'est fini, comme je m'y attendais. L'un aprs
l'autre, les vizirs, soutenus par des serviteurs, s'asseyent sur leurs
mules pour s'en retourner chez eux. Barbes blanches, longs vtements
blancs, longs voiles blancs; ils montent des mules blanches  selle de
drap rouge, chacune tenue par quatre esclaves tout de blanc vtus, avec
de hauts bonnets rouges. Et, tandis que la foule s'carte, ils s'en vont
au pas tranquille, superbes comme de vieux prophtes, le regard en rve
sombre, neigeux dans leur blancheur, sur le fond des grands remparts,
des grandes ruines... D'ailleurs, le soleil baisse, et, comme chaque
soir, un vent froid se lve sous le ciel subitement jauni, s'engouffre
dans les hautes ogives, siffle sur les vieilles pierres...

Derrire les vizirs, je rentre aussi. Une dernire fois je veux voir les
merveilles de ma terrasse  l'heure du saint Moghreb.

                   *       *       *       *       *

L-haut, sur ma maison, c'est le mme enchantement que chaque soir: la
ville, tout en or jaune ou rose, les plus proches terrasses spares de
moi par une insaisissable vapeur bleutre, et les terrasses lointaines,
les milliers de carrs de pierre en teintes irises qui se dgradent,
dvalant sur les collines, comme des choses boules, jusqu' la
ceinture des remparts et des jardins verts. Toutes les ngresses
esclaves sont l,  leurs postes, figures noires et souriantes, coiffes
en mouchoirs clairs, blancs ou roses. Et aussi toutes mes belles
voisines  haute hantouze, accoudes, tendues ou firement droites,
trs gracieuses de pose et trs clatantes de couleur, avec leurs larges
ceintures cartonnes, leurs longues manches tombantes, et tout ce qui
flotte derrire elles, de foulards d'or et de cheveux dnous. Et une
fois de plus, comme depuis des sicles et des sicles, la grande prire
retentit encore en voix tristement prolonges, tandis que les neiges de
l'Atlas s'teignent sur le jaune pli du ciel...

                   *       *       *       *       *

Aprs dner,  la nuit, aux lanternes, je sors par extraordinaire, pour
aller, avant l'heure o se ferment les portes des quartiers, dire adieu
au ministre et  l'ambassade: ils doivent rester, eux, je ne sais
combien de temps encore.

C'est au petit jour demain matin, que nous devons partir, le capitaine
H. de V*** et moi. De la part du sultan, on nous a donn  chacun une
tente, une mule choisie, une selle arabe; plus, une tente pour nos
serviteurs, un cad pour nous guider, huit mules et muletiers pour
porter nos bibelots et nos bagages...

Aux lanternes aussi, je trouve l'ambassade installe comme d'habitude,
dans le jardin d'orangers qui embaume, sous la vranda du vieux kiosque
dlicieux. Le ministre a bien reu pour nous la lettre de _mouna_ signe
du sultan et scelle de son sceau, qui doit nous permettre le passage
chez les diffrentes tribus et nous donner l'indispensable droit de
ranon. Mais, malgr les dmarches qu'il a bien voulu faire, il n'a pu
encore obtenir la lettre pour les chefs de la ville de Mkinez, ni le
permis pour visiter l-bas les jardins d'Aguedal.--Ce n'est pas
mauvaise volont assurment, c'est lenteur, inertie; le grand vizir s'y
est pris trop tard, parat-il, pour avoir la signature du sultan avant
l'heure de la prire; il a promis que ds demain matin tout serait
paraph, en rgle, et que, si nous tions dj en route, des cavaliers
courraient  notre poursuite, jusqu' Mkinez au besoin, pour nous le
porter, avec des cadeaux qu'on nous destine. Mais nous n'y croyons
gure, et c'est un dsappointement.

Nos compagnons de voyage, qui restent  Fez, regrettent un peu de ne
pouvoir partir avec nous. Leur sjour parat devoir se prolonger bien au
del de leur attente:--Il y a mille affaires compliques  rgler, qui
n'en finissent pas; des brouillaminis remontant  plusieurs annes, des
crances juives impossibles  faire rentrer... Avec ce peuple, rien
n'aboutit. Le sultan est presque toujours invisible, retranch comme une
idole dans son palais impntrable. Et les vizirs temporisent, ce qui
est la grande force de la diplomatie musulmane. Et puis le ramadan
approche, pendant lequel on ne peut plus rien faire; on commence  en
sentir l'influence. Ce n'est d'ailleurs que le matin de trs bonne heure
qu'on peut traiter quelques questions, avec force priphrases
orientales: le midi tant rserv aux prires et au sommeil,--et le
soir, aux affaires intrieures. Puis aussi un des plus importants
personnages politiques vient d'tre mordu au bras par une de ses
nombreuses femmes blanches, jalouse d'une de ses nombreuses femmes
noires: il est alit et c'est encore un retard.

Nous qui allons partir, on nous charge de commissions pour Tanger; pour
le monde moderne et vivant, dont on se sent bien spar ici. Ceux qui
restent sont dj pris, il est facile de le voir, de cette espce de mal
particulier, de cette _envie de s'en aller_ qui est trs connue; qui,
parat-il, atteint infailliblement les ambassades au bout d'une
quinzaine de jours passs  Fez; et qui d'ailleurs est un moyen
politique sur lequel les diplomates arabes sont habitus  compter. Moi
qui resterais si volontiers, je m'explique cependant ce sentiment-l,
car j'ai dj prouv par instants l'oppression de l'Islam...




XXXII


Dimanche 28 avril.

L'aube est bien grise pour une matine de dpart.

veill au petit jour, dans ma trs vieille maison, je regarde avec
inquitude le carr de ciel assombri qui parat par l'ouverture bante
de mon toit: c'est la pluie menaante.

Autour de moi, il n'y a plus ni tapis, ni tentures, plus trace de mon
installation phmre; tout est enlev, emball; l'air de vtust et de
dlabrement misrable est de nouveau partout.

Il est convenu avec le capitaine H. de V*** que nous devons voyager en
burnous, pour moins veiller l'attention des tribus en passant. Or ma
garde-robe indigne n'tant pas extrmement bien monte, j'ai fait laver
hier, en prvision de la route, mes longues chemises flottantes, mes
longues faradjias blanches, et elles ont pass la nuit tendues sur ma
terrasse, pour scher.

Je monte les chercher l-haut, au petit jour ple, m'amusant de ce
dtail qui m'identifie un instant  l'existence d'un vrai Arabe pauvre
en prparatifs de voyage.

Elles sont encore trs humides, mes faradjias, me donnant, quand je les
mets, une impression de grand froid.

Du haut de mon toit, je puis juger que le temps est gris uniformment,
gris tout d'une pice. Un profond silence, trs triste, trs solennel,
pse encore  cette heure matinale sur la ville  peine claire. Je dis
un adieu pour toujours  toutes les terrasses environnantes, qui sont
vides et funbres; un adieu  tous les vieux murs en ruine d'alentour,
derrire lesquels mes voisines dorment encore y compris la belle
rvolte, dont je ne saurai plus jamais rien.

A cinq heures, ma mule selle arrive  ma porte, mene par un soldat du
sultan. Il fait noir dans la rue profonde. Je dois rejoindre H. de V***
et nos muletiers et nos bagages,  la sortie de la ville, assez loin de
chez moi. Pour la dernire fois donc, je chemine dans le ddale des
petites rues obscures de Fez, au milieu d'une foule compacte de boeufs
(les troupeaux que l'on rentre la nuit de peur des pillards et des btes
fauves, et que l'on fait sortir dans les pturages aux premires heures
du jour).

                   *       *       *       *       *

Sorti, par les hautes ogives noires, de l'enceinte de Fez-le-Vieux, je
longe  prsent les remparts antiques de Fez-le-Neuf. Tristesse des
hautes murailles, tristesse des fondrires, tristesse des ruines, tout
cela s'augmente, ce matin, du demi-jour gris et du silence. Je n'entends
autour de moi que le trottinement des troupeaux de boeufs qui
m'entourent; leurs naseaux soufflent des bues blanchtres. Les bergers
qui les mnent, capuchon baiss, sont draps dans des loques grises,
terreuses, comme des morts.

Voici les portes sombres du palais; il en sort  la file une centaine
d'esclaves noirs, portant sur la tte ces tourelles en sparterie qui
reclent toujours des plats gigantesques, et une odeur de couscouss tout
chaud se rpand sur leur passage dans l'air frais. C'est qu'aujourd'hui
est une grande fte musulmane prcdant les jenes du ramadan, quelque
chose comme notre mardi gras, et il est d'usage  cette occasion-l que
le sultan envoie  tous les dignitaires de la ville un plat prpar dans
ses cuisines.

Le capitaine H. de V*** est au rendez-vous,  la porte de Fez-le-Neuf,
suivi de nos mules, de nos tentes, de notre trs petite escorte. Et
presque tous nos compagnons de l'ambassade sont l aussi, monts 
cheval de bon matin, pour nous reconduire jusque dans la campagne.

En dehors des murs, nous saluons en passant le camp du sultan et sa
haute tente ferme. Sous le ciel gris nous nous mettons en route, par
ces espces de sentes irrgulires qu'ont traces  la longue les
pitinements des caravanes. Des teintes tristes partout, accentuant la
dsolation grandiose de ces abords de la ville. Un brouillard trs bas
trane sur l'immense plaine d'orges, infiniment verte, et cette plaine
semble aboutir de tous cts  de l'obscurit confuse,  de l'opacit
noire qui monte vers le ciel, et qui est faite de grandes montagnes
noyes dans les nuages.

Fez s'loigne sur ces mmes fonds sombres, prend ces mmes aspects
sinistres qui nous taient rests dans la mmoire depuis sa premire
apparition au matin de notre arrive. En nous retournant, longtemps nous
pouvons voir encore, au pied de ses murailles presque noires, les
ranges de petits cnes blancs comme neige qui sont le camp du trs
saint calife...

Des teintes tristes partout; les passants envelopps de laine, les
chameaux, les nons, tout ce qui fait le va-et-vient entre les deux
villes par ce mme et unique sentier a des couleurs terreuses, bruntres
ou grises.  et l nous rencontrons de petits campements bdouins, aux
tentes galement brunes comme la terre, d'o sortent des fumes qui
montent tout droit sur le gris fonc des lointains. Et en haut, tout en
haut, l'alouette lgre, invisible dans la brume, chante sa chanson
matinale, au-dessus des orges vertes,  pleine voix, comme en France.

                   *       *       *       *       *

A la premire _m'safa_, nos amis franais nous quittent avec des
souhaits de bon voyage, pour rentrera Fez. Et nous continuons, seuls
pour plusieurs jours, avec notre petite escorte d'Arabes.

Entre Fez et Mkinez, il y a treize _m'safa_, c'est--dire treize
tapes, jalonnes chacune par un puits d'eau buvable, qui s'ouvre, sans
le moindre rebord, au milieu des sentiers. On fait gnralement la route
en deux jours, ou quelquefois en trois, pour les dames du srail. Mais
nous comptons bien arriver ce soir, et mme de bonne heure, avec nos
mules choisies et toutes fraches.

Bientt les champs cultivs finissent. Alors commence une plaine de
fenouils, immense, illimite; fenouils gants d'Afrique, dont les tiges
 fleurs ont deux ou trois mtres de haut, sont grandes comme des
arbres; on dirait que nous entrons dans une fort jaune, prolonge de
tous cts, jusqu' ces lointains obstinment noirs, opaques,
emprisonnants, qui sont toujours ces montagnes charges des mmes
nuages.

Et tout le long des petits sentiers  peine tracs, nous frlons ces
fenouils; ils nous dominent, nous caressent de leurs fraches feuilles,
aussi fines et frises que les plumes des marabouts; nous sommes enfouis
dans leurs rseaux trs lgers jaunes et verts, nous disparaissons
dessous, respirant  l'excs leur odeur.

En l'air continuent de chanter perdument les alouettes joyeuses,
planant haut, invisibles dans le brouillard gris. Et de loin en loin, de
lieue en lieue peut-tre, un grand palmier isol se dresse au-dessus de
ce bocage uniforme et dsert.

Quatre heures durant, nous marchons dans ces fenouils lgers.
Quelquefois, en avant de nous, dans le sentier toujours enfoui sous ces
paisseurs de fin duvet vert, nous entendons un frlement qui n'est pas
le ntre, et alors mergent, d'entre les masses de feuilles tnues, des
troupeaux qui nous croisent, ou des files de gens en burnous qui
viennent de Mkinez, ou des caravanes. Toujours trs drle de croiser
des chameaux, surtout dans un lieu troit: on se figure tre encore loin
d'eux; loin des hautes pattes, de la masse centrale du corps, que la
tte est dj sur vous,  l'extrmit du cou ondul qui s'allonge, et
cette tte vous dvisage de tout prs, avec une expression de ddain
ennuy; ils marquent un temps d'arrt pour mieux voir, puis, se
dtournant encore, reprennent leur allure toujours silencieuse et lente.
Ils sentent une odeur indfinissable, douce et fade, qui tient le milieu
entre la puanteur et le parfum; ils en laissent une trane derrire
eux, longtemps encore aprs qu'ils sont passs.

Nous faisons ce trajet de retour sur des mules,--ce qui semble moins
noble que d'tre  cheval comme nous tions venus, mais ce qui est la
seule manire vraiment pratique et vraiment arabe de voyager au Maroc.
Et puis cela nous permet de ne pas perdre de vue un instant nos tentes
et nos bagages, qui suivent au mme pas,  la mme allure, sur des btes
de mme espce. Nous n'avons pas comme au dpart une escorte pompeuse,
trois ou quatre cents cavaliers et des gardes chelonns sur la route.
Nous marchons en file serre, en tout petit cortge d'une douzaine
d'hommes et d'autant de btes, et il nous faut veiller nous-mmes 
tout, un peu perdus que nous sommes au milieu de telles tendues
dsertes.

Nos selles, garnies de drap rouge, sont trs larges, trs dures, et,
tandis que nos mules vont leur pas incessant, rapide, infatigable, nous
apprenons tout de suite  prendre l-dessus, comme des Marocains, toutes
les poses de route connues:  califourchon, assis, tendus, ou les
jambes croises le long du cou de la bte. De temps  autre, nos
muletiers nous content des histoires de brigands, nous indiquent les
points o l'on a dtrouss ou assassin des voyageurs; le reste du jour,
ils chantent des petits airs tranges, en se faisant une voix flte et
grle qui tient de la sauterelle ou de l'oiseau,--et leur petite musique
monotone s'harmonise mlancoliquement avec le grand silence des
solitudes.

Aprs ces quatre heures passes dans les fenouils, nous arrivons au bord
d'une gigantesque crevasse qui serpente dans le pays: un ravin, un
gouffre au fond duquel roule un torrent. Nous le longeons, en remontant
le cours des eaux, jusqu' une cascade en amont de laquelle le torrent
n'est plus qu'une rivire empresse de courir. C'est l'oued Mahouda.
Juste au-dessus de la bruyante cascade qui, d'un premier saut, tombe de
trente mtres dans le vide, nous franchissons cet oued,  un gu
dangereux et profond, en relevant les jambes sur le cou de nos mules,
qui sont jusqu' mi-corps dans l'eau agite et bruissante.

                   *       *       *       *       *

Ce gu marque la moiti du chemin entre les deux saintes villes. Il est
trs frquent par les voyageurs marocains.

Nous faisons sur l'autre rive une halte fort longue, tandis qu'un nos
Arabes continue sa route sur Mkinez afin de prvenir le pacha de notre
arrive, comme il convient pour des voyageurs de qualit que nous
sommes.

Le lieu de notre halte est juste au-dessous de la bruyante cascade,
dominant d'un ct le gu o des caravanes passent, de l'autre la
crevasse o se jettent et bouillonnent les eaux furieuses. Le pays
d'alentour est partout d'un vert de printemps, et les parois du ravin
sont toutes roses de liserons, en guirlandes retombantes. Les nues
grises sont remontes, voilant toujours le ciel, mais laissant les
lointains terrestres dgags et limpides.

En plus des voyageurs, cavaliers ou pitons, qui de temps  autre
passent le gu, arrive toute une tribu nomade, gens, btes et tentes.
Les femmes de ce douar, qui passent les dernires, se troussent avec une
nave impudeur, montrant jusqu'aux reins leurs belles jambes de statues,
un peu fauves, un peu tatoues par endroits; mais elles gardent le
visage voil, chastement.

Nous repartons. Une rgion de montagnes et de rochers vient d'abord.
Puis un nouveau gu, dans un dcor d'une tranget tout  fait  part:
c'est en face d'une plaine infiniment dserte, et au pied d'un amas de
roches sur lesquelles sont assis, isolment, des vieillards immobiles
comme des termes, qui ne font aucune attention  nous, qui semblent tre
de mystiques solitaires absorbs dans des contemplations.

                   *       *       *       *       *

Ensuite, quatre heures de rgions absolument sauvages, dserts de
palmiers nains et d'asphodles comme nous en avons dj tant traverss
pour venir. Souvent nous nous retournons, afin de nous compter, afin de
voir si aucun de nos muletiers, si aucune de nos mules de charge ne
manque  l'appel, trs incertains que nous sommes encore de la fidlit
de nos gens. Et l, dans cette plaine unie o la vgtation est courte,
notre caravane serre, marchant en bon ordre, est facile  embrasser
d'un seul coup d'oeil, parat mme bien petite, bien isole, bien
perdue.

Le premier, ouvrant la marche, chemine gravement le cad responsable de
nos ttes: un vieillard, en cafetan de drap rose sous un transparent de
blanche mousseline; ses yeux sont teints, sont morts; sa figure
accentue et dure semble taille  grands coups de hache dans de la
pierre brune, et sa barbe blanche est comme un lichen sur une ruine; il
est droit, inexpressif, majestueusement momifi sur sa bte blanche,
portant en travers sur sa selle son trs long fusil de cuivre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mkinez!... Mkinez parat au bout de la plaine dsole... Mais si loin
encore! On comprend qu'on ne l'aperoit que grce aux lignes unies du
terrain et  la trs grande puret de l'air. C'est une petite bande
noirtre, les murailles sans doute, au-dessus de laquelle se hrissent,
 peine visibles, minces comme des fils, les tours des mosques.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Longtemps nous marchons encore, jusqu' un point o la vue nous est
masque par de vieux murs croulants, qui semblent enfermer d'immenses
parcs. C'est la banlieue. Par une brche, nous franchissons ces
enceintes; alors nous sommes dans une rgion d'oliviers, plants
rgulirement en quinconces, sur un de ces sols d'herbe trs fine et de
mousse, comme on n'en rencontre que dans les lieux depuis longtemps
tranquilles, non fouls par les hommes; ces oliviers, du reste, sont 
bout de sve, mourants, couverts d'une espce de moisissure, de maladie
de vieillesse, qui rend leur feuillage tout noir, comme s'il tait
enfum. Et les enceintes se succdent, toujours en ruines, enfermant ces
mmes fantmes d'arbres aligns en tous sens  perte de vue. On dirait
des sries de parcs abandonns depuis des sicles, des promenades pour
des morts.

Aussi sommes-nous surpris un peu trangement d'apercevoir au passage,
dans une de ces alles funbres, un groupe de ces petits burnous
d'clatantes couleurs, verts, orangs, bleus ou rouges, qui indiquent
des enfants en toilette pare... Derrire eux, des voiles blancs de
femmes entourent une fume grise, qui monte du sol vers les branches...
Nos Arabes nous expliquent que c'est jour annuel de grande fte et de
dnette sur l'herbe pour les coliers de Mkinez: ils sont l
aujourd'hui en partie de campagne, tous dans leurs beaux habits; ces
voiles blancs aperus au fond du tableau reprsentent les mres qui les
ont accompagns; cette fume est celle du souper champtre qu'on vient
de leur prparer sur la mousse; et  prsent leur dnette est finie; ils
vont repartir, pour tre rentrs dans la ville avant la tombe de la
nuit.

Je crois que c'est une des choses les plus imprvues, les plus
charmantes et aussi les plus mlancoliques que j'aie rencontres au
cours de mon voyage, cette fte enfantine, l'clat de ces petits burnous
aux nuances orientales, s'agitant sur l'herbe fine et rase de ce parc
dsol.

                   *       *       *       *       *

Au sortir de ces murs et de ces oliviers, tout  coup Mkinez reparat,
trs rapproche, trs prs de nous, et d'aspect immense, couronnant de
sa grande ombre une suite de collines derrire lesquelles le soleil se
couche. Nous ne sommes plus spars de la ville que par un ravin de
verdure, fouillis de peupliers, de mriers, d'orangers, d'arbres
quelconques  l'abandon, qui ont tous leurs teintes fraches d'avril.
Trs haut, sur le ciel jauni, se profilent les lignes des remparts
superposs, les innombrables terrasses, les minarets, les tours des
mosques, les formidables casbahs crneles, et, au dessus de plusieurs
enceintes de forteresse, le toit en faence verte du palais du sultan.
C'est encore plus imposant que Fez et plus solennel. Mais ce n'est qu'un
grand fantme de ville, un amas de ruines et de dcombres, o habitent 
peine cinq ou six mille mes, Arabes, Berbres ou juifs.

Depuis la halte prolonge de midi, nos gens nous disaient que nous
arriverions pour l'heure du Moghreb.--Et en effet, juste comme nous
paraissons, le drapeau blanc de la prire se hisse  tous les
minarets;--le _Allah ak'bar!_... retentit en clameur d'pouvante sur
toute l'tendue de la ville sainte, jusque sur les campagnes mortes
d'alentour... Et,  travers ces longs cris lugubres, cet Allah, que ces
hommes implorent, nous parat en ce moment si grand et si terrible, que
nous voudrions nous prosterner nous aussi sur la terre,  l'appel des
Mouedzen, devant sa sombre ternit...

                   *       *       *       *       *

Le cavalier que nous avions envoy en estafette revient au-devant de
nous, ayant vu le pacha, ayant reu ses ordres pour le lieu de notre
campement o il va nous conduire: ce sera en dehors des murs,
naturellement.

A la suite de ce guide, nous franchissons le ravin vert, le dlicieux
fouillis d'arbres qui nous spare de la ville. Puis, longtemps,
longtemps, nous contournons, sans entrer, les vieux remparts  crneaux;
ils ont cinquante ou soixante pieds de hauteur, et ils sont tout rongs
par la base, tout lzards, tout caducs. Dans l'espce de sentier de
ronde que nous suivons, personne ne passe; tout au plus rencontrons-nous
trois ou quatre mendiants, effondrs comme des cadavres dans des coins
de bastions; hideux et effrayants sous des burnous en guenilles;
pouilleux couverts de gales corches, de je ne sais quelles lpres. Par
terre, il y a des btes mortes  moiti dvores, le ventre ouvert en
grand billement de vertbres, mulets, chevaux ou chameaux; et des
ossements partout, parpills par les chacals, et des tas de dtritus et
de pourritures.

Enfin,  cinq cents mtres d'une porte, dans un terrain nu et dsert,
sem de ruines, de trous, de pierres boules, on nous arrte:--nous
sommes arrivs au lieu assign pour notre demeure.

C'est au pied d'une de ces murailles gantes qui, ici comme  Fez, s'en
vont se perdre dans la campagne, sans qu'on puisse comprendre quelle a
t jadis leur raison d'tre. Et l, bien vite, nous faisons monter nos
maisonnettes de toile, au crpuscule jauntre, tandis que quelques
gouttes de pluie commencent  tomber de gros nuages subitement rpandus
dans le ciel.

L'crasante muraille  laquelle nous adossons notre petit camp est
perce d'une srie de hauts portiques, les uns  moiti bouchs en
maonnerie, les autres bants sur la campagne noire et peu sre. Et
cette muraille s'en va l-bas, l-bas, en suivant une pente ascendante,
jusqu'aux remparts de Mkinez, jusqu' la porte la plus proche, qui est,
parat-il, une des principales entres de la ville. Aucune route ne mne
 cette porte, cela va sans dire; personne n'y entre, personne n'en
sort; rien ne semble vivre, et, depuis cette grande prire de tout 
l'heure, nous n'entendons aucun mouvement, aucun bruit, pas plus que si
tout n'tait alentour que dcombres abandonns.

Elle est extrme, la mlancolie de ce bout de remparts que l'on aperoit
d'ici, couronnant une hauteur, avec un vieux minaret au-dessus;--la
mlancolie de cette porte de ville qui, comme une dcoupure noire,
encadre dans son ogive pointue un petit morceau jaune du ciel encore
lumineux...

Ce bout de rempart, ce minaret et cette ogive, c'est tout ce que nous
voyons ce soir de Mkinez, la ville sainte...

                   *       *       *       *       *

Il y a prs de notre camp deux fontaines en maonnerie, extrmement
antiques, avec des bassins pour faire boire les chameaux. Pendant que la
nuit tombe tout  fait, nous allons,  la lueur d'une lanterne, y faire
provision d'eau frache; elles sont ornes de dlicieuses arabesques
festonnes, qui s'en vont en poussire...

... Arrive, mont sur un beau cheval, et prcd d'un grand fanal
ajour, le fils du pacha de la ville. C'est pour nous souhaiter la
bienvenue et nous prsenter les excuses de son pre: il est absent, ce
vieux saint personnage; depuis deux mois,  la tte de ses cavaliers, il
combat contre les terribles Zemours, qui dsolent la contre.

Lui, le fils, est trs jeune, trs aimable; il nous annonce une _mouna_
abondante, des couscouss tout chauds qu'il va nous envoyer--et aussi des
soldats pour nous garder jusqu'au jour. D'abord voici deux petits nons
qui le suivent, chargs, l'un de charbon de bois, l'autre de branchages,
pour nous faire cuire des poulets sur l'herbe.

Il reste assis sous notre tente, nous contant des histoires.--Cette
muraille, au pied de laquelle nous sommes, il ne peut pas trop nous dire
 quoi elle a servi jadis; il sait seulement que Mouley-Ismal, le
sultan cruel, la fit construire, il y a trois cents ans.--Du reste, la
belle poque de Mkinez remonte  ce Mouley-Ismal, qui fut le plus
glorieux sultan du Maroc.

Aprs le jeune pacha, un juif vient aussi nous visiter, dans la nuit
dj trs noire, prcd d'une escorte et d'un grand fanal. Malgr sa
robe brune toute simple, il est, nous dit-on, le plus riche de la ville.
Sa figure est, d'ailleurs, distingue, rgulire et extrmement douce.
Il avait t, depuis quelques jours, averti de notre arrive par un
courrier d'un de ses coreligionnaires de Tanger, M. Benchimol, qui,
durant tout le voyage de la mission, s'est montr pour chacun de nous
d'une inpuisable obligeance,--et il vient trs courtoisement se mettre
 notre disposition. Nous lui promettons pour demain notre visite, et,
en hte, il s'en retourne, de peur de trouver fermes les vieilles
portes des remparts.

Autour de nos tentes, le sol est ingal, exfoli, comme aux abords des
villes trs anciennes; il y a des entres de souterrains, des crevasses;
surtout il y a des bosses de gazon assez singulires, donnant 
rflchir. Il faut mille prcautions pour faire seulement deux pas hors
de chez soi, dans l'obscurit. Les chacals, les chouettes, tous les
habitants  voix lugubre des cavernes et des vieux murs d'alentour nous
donnent les uns aprs les autres un avis de prsence, par quelque cri
isol qui semble un petit appel de la mort. Et la pluie tombe, comme si,
aux abords de notre camp, tout n'tait dj pas suffisamment triste.

Huit heures et demie... Neuf heures... Nos deux visiteurs sont depuis
longtemps repartis, et rien n'arrive de ce qu'on devait nous envoyer, ni
_mouna_, ni soldats de garde.--Sans doute Mkinez a ferm ses portes,
par crainte des dtrousseurs, et nous a oublis dehors,  la merci de
toutes sortes de gens et d'aventures. Et vraiment nous trouvons qu'il y
a beaucoup de noir et de silence entasss autour de nos petites
maisonnettes de toile, sous ce ciel couvert qui fait la nuit doublement
obscure, et prs des murailles de cette trange ville morte...

Enfin, enfin, des fanaux brillent dans le lointain, sortis sans doute de
la porte qui est l-haut dcoupe dans les remparts, et ils descendent
vers nous, par l'espce d'avenue irrgulire et bossue o billent des
cavernes; c'est notre _mouna_ qui nous vient, toujours lente et grave:
des couscouss au lait et au sucre; un mouton en vie et plusieurs poulets
dans des cages... Nous aurions bien envie de renvoyer ces pauvres btes,
mais cela nous poserait tout  fait mal; il faut les livrer au couteau
et  la voracit de nos gens d'escorte.

D'autres fanaux encore apparaissent sur la hauteur, et descendent vers
nous: une troupe arme, jouant du tambourin. Ce sont les soldats qui
viennent pour nous garder jusqu'au lever du jour; et,  voir comme ils
sont nombreux--au moins quatre-vingts--on peut juger que le jeune pacha
est bien prudent, ou que le lieu a bien mauvais renom.

Ils s'asseyent en cercle, autour de nos tentes, sur l'herbe suspecte ou
sur les vagues choses noires, et commencent  chanter pour se tenir en
veil, en se faisant face deux  deux. Ils chanteront jusqu'au matin;
c'est l'usage pour tous les gardes nocturnes qui font consciencieusement
leur service, et il faudra nous arranger pour dormir comme nous pourrons
au milieu de ce choeur sauvage qui n'aura jamais de trve.

                   *       *       *       *       *

Vers minuit, leur musique tourne  un charivari tout  fait
irrvrencieux. De garder des nazarens, cela les a mis en gaiet
moqueuse; ils ne chantent plus, ils imitent toutes les btes du Maroc:
des cris de chien, des cris de chameau, des cris de poule qui pond, ou
mme des hurlements de pure fantaisie. Alors je me lve, trs furieux. A
ttons je m'en vais rveiller sous sa tente le vieux cad responsable,
et, ensemble, lui portant un fanal, moi une cravache, nous faisons le
tour des gardes, avec force menaces de corrections immdiates, de
plaintes au pacha, de bastonnade, de prison mme. Le silence se fait,
docilement...

                   *       *       *       *       *

Une heure du matin.--Une seconde _mouna_ nous est apporte, plus
pompeuse que la premire: d'immenses couscouss de dessert, des pyramides
de gteaux, des mannequins d'oranges, du th et des pains de sucre: le
jeune pacha a tenu  faire bien les choses. Nos gens d'escorte se
relvent, pour recommencer une fte  tout casser, et nous finissons par
nous endormir...




XXXIII

A MKINEZ


Lundi matin 29 avril.

En nous veillant sous le ciel sombre, nous nous apercevons que nous
tions camps dans un cimetire: le cimetire des pauvres, probablement;
pas de pierres tombales, mais des bosses de gazon parses autour de
nous, les unes trs anciennes, les autres encore fraches. Et nous avons
dormi sur ces morts.

Pas plus de mouvement qu'hier, aux abords de cette ville; sur la hauteur
l-bas, dans la grande ogive d'entre qui s'ouvre au milieu des
remparts, rien de vivant ne se montre, et le morne dsert commence tout
de suite, au pied des longs murs.

Vers huit heures, cependant, apparaissent trois ou quatre juifs,
reconnaissables de loin  leurs robes noires; sortis de cette porte, les
voici qui descendent vers notre camp par les terrains gristres,
exfolis et sems de pierres. C'est pour nous offrir des bijoux, des
broderies d'autrefois, qu'ils dballent par terre, sur l'herbe humide,
parmi les piquets et les cordes de nos tentes.

                   *       *       *       *       *

Neuf heures.--Un cavalier tout poussireux, qui semble avoir couru grand
train, nous arrive de Fez; il nous apporte ce que nous attendions pour
pntrer dans la sainte ville: des lettres du sultan adresses au pacha
et aux aminns, nous donnant le droit de circuler et de visiter les
jardins mystrieux d'Aguedal.

Alors nous faisons seller nos mules et, par l'espce d'avenue grise,
nous montons vers cette grande porte qui depuis hier attirait nos yeux.

Passant enfin sous la haute ogive encadre d'arabesques et de faences,
nous faisons notre entre dans Mkinez.

D'abord des fondrires, des ruines; d'autres remparts, d'autres
enceintes, d'autres portes croulantes, dmolies, images de la dsolation
et de la vtust dernires. Quelques rares habitants, plaqus dans des
recoins de murs et vtus de burnous de la mme couleur que les pierres,
nous regardent entrer avec une expression de vague mfiance.

Des rues plus larges, plus droites qu' Fez; l'aspect d'une ville plus
majestueuse, mais plus dlabre encore et plus ensevelie. De grandes
mosques grises, des minarets immenses, dominent les places dsertes. Et
sur toutes les terrasses, sur tous les murs lzards, sur tous les
couronnements de portes, poussent de hautes herbes et des fleurs
sauvages, rsdas et pquerettes, en jardins touffus ou en guirlandes
retombantes; tout un parterre de fleurs blanches et jaunes recouvre
l'ensemble de ces ruines.

Par de petites ruelles votes qui descendent, nous nous faisons
conduire chez le jeune pacha, pour lui remettre la lettre du sultan, qui
est le ssame nous donnant accs dans cette ville. Aux abords de sa
maison, les murs ne sont plus dcrpits, mais recouverts de chaux
absolument immacule, et les plantes sauvages ne garnissent plus les
toits. Plusieurs graves personnages sont assis l sur des pierres,
attendant une audience; ils sont draps tous dans ces blanches
mousselines de laine que retiennent des cordelires de soie et qui
voilent des robes de dessous en drap bleu ou rose.

Le jeune pacha nous reoit au seuil de sa porte; en murmurant une
bndiction pieuse, il baise d'abord le sceau du sultan sur la lettre
que nous lui prsentons; puis il la lit et se met  nos ordres pour nous
mener  ces jardins d'Aguedal, que lui seul a le droit de faire ouvrir.
Quand voulons-nous nous mettre en route?--Nous rpondons: Tout de
suite, n'ayant pas de temps  perdre,--et, sur un signe, on court lui
chercher son cheval.

Presque aussitt on l'amne, au galop, tenu en main par deux esclaves
noirs, rtif et superbe dans la petite rue troite o ses coups de pied
font voler la chaux des murs. Il est blanc,  longue queue tranante. La
selle et la bride, en soie vert d'eau, sont brodes d'or.

A la suite du jeune pacha, nous nous enfonons dans la ville morte, dans
les dbris de Mkinez, qu'il nous faudra traverser dans toute sa
longueur, le palais et les jardins du sultan tant trs loin, du ct
oppos.--Les rares passants s'inclinent devant le jeune chef, ou
s'avancent pour baiser le bas de ses burnous.

Toujours des enceintes nouvelles, de formidables remparts  crneaux,
puis des espaces vides, des ruines dont le plan est
incomprhensible.--Murailles toutes sapes par la base, tenant debout on
ne sait comme, mais gardant un air imposant quand mme, et farouche,
avec leurs proportions excessives et leurs hauts bastions crnels.

Vers le centre, nous arrivons en face d'une muraille plus grande encore
que toutes les autres, infiniment haute et longue, dont les bastions
carrs s'alignent en perspective fuyante, imitant les sept tours de
Stamboul; elle forme une autre ville dans la ville, plus mure, plus
impntrable. Nous sommes l sur une sorte d'esplanade, d'o l'on domine
des lointains tranquillement tristes, des sries de murs lzards, de
minarets morts, de terrasses vides. Autour de nous, cependant, il y a un
peu plus de monde: des gens encapuchonns de burnous couleur de
pierre;--et un groupe de femmes juives non voiles, toutes pailletes
d'or sur velours bleu et rouge, qui sont comme d'extraordinaires poupes
clatantes sur l'uniformit de ces gris neutres. Et  ce moment, du bout
d'une rue dserte, nous voyons de loin arriver des cavaliers qui
semblent fatigus d'une longue route,--et qui nous font des signes, nous
crient de nous arrter, accourent  nous...

Ah! ce sont nos cadeaux, les cadeaux que le sultan nous envoie!!!
Qu'Allah soit lou, nous n'y comptions certainement plus.

Pour le gouverneur d'Algrie, il y a un beau cheval pommel, que nous
serons chargs de lui conduire; et pour nous, une norme caisse cloue,
la charge d'une mule. Nous renvoyons ces cavaliers  notre camp, en
dehors des remparts, o nous retournerons tout  l'heure pour dballer
ces choses prcieuses. Mais on a fait cercle autour de nous, le bruit de
ces prsents du souverain s'est rpandu sur la place, et voici
maintenant qu'on nous considre avec respect comme de grands chefs.

Plus tard, dans trs longtemps, dans l'avenir crpusculaire, quand je
reverrai chez moi ces cadeaux du calife, qui sait si je me rappellerai
jusqu' la fin au milieu de quel dcor trange et lumineux ils me sont
apparus un jour, sur cette place de Mkinez, devant le palais dsert de
Mouley-Ismal, le sultan cruel...

Nous dirigeant vers les jardins d'Aguedal, nous contournons toujours la
funbre muraille grise, qui pointe l-haut ses crneaux aigus vers le
ciel bleu. A prsent, nous sommes sur une autre place, la plus grande et
la plus centrale de Mkinez, qu'entourent des minarets et de vieilles
maisons sans fentres, recouvertes de chaux blanche. Et ici, dans la
monotone muraille que nous longeons depuis si longtemps, une
merveilleuse porte de palais, toute brode de mosaques, s'ouvre, comme
une surprise, attestant que ce lieu, aux aspects effroyables de prison,
a t le repaire d'un sultan magnifique, raffin comme un artiste dans
son luxe rare. Et devant cette porte, au milieu d'un large rayon de
soleil qui tombe et dessine  terre les dentelures noires des crneaux,
s'agite un groupe de cavaliers invraisemblables, qui paraissent tout
petits sur leurs chevaux  selles de velours, qui rient gaiement avec
des voix enfantines, et dont les burnous, au lieu d'tre blancs comme
c'est l'usage pour les hommes, sont de toutes les nuances connues, les
plus vives et les plus fraches: c'est une troupe d'coliers qui
continuent la fte d'hier, ce sont des petits _aminns_, des petits
_pachas_, en beaux costumes, monts sur les selles de gala de leurs
pres; c'est une joyeuse cavalcade d'enfants qui s'organise au milieu de
ces ruines, admirable de couleur dans ce rayon de soleil, sur le fond
crasant et sombre de ces murailles de palais. Et je crois que ce
tableau inattendu, dpassant encore tous les autres, me restera dans les
yeux comme le plus oriental que j'aie vu dans tout mon voyage au
Moghreb...

Oh! derrire eux, quelle tonnante et mystrieuse merveille, que cette
porte de palais, ouverte dans ces immenses remparts! Et comme ils sont
charmants tous, et bizarres, ces coliers sur leurs chevaux! En voici un
tout petit, qui peut avoir au plus cinq ou six ans; il est en burnous
d'un rose saumon, sur une selle de velours vert; il monte un grand
cheval qui hennit, qui se cabre, qui lui jette  la figure toute sa
crinire blanche bouriffe, et il n'a pas peur, il sourit, promenant
ses beaux yeux de droite et de gauche pour voir si on le regarde; quel
dlicieux petit tre il est et quel cavalier superbe il deviendra plus
tard...

Cette porte, qui fut celle du sultan Mouley-Ismal le Cruel,
contemporain de Louis XIV, est une gigantesque ogive, supporte par des
piliers de marbre, et encadre de festons exquis. Toute la muraille
d'alentour, jusqu'en haut, jusqu'aux crnelures du fate, est revtue de
mosaques de faence, fines et compliques comme des broderies
prcieuses. Les deux bastions carrs qui, de droite et de gauche,
flanquent cette porte, sont aussi couverts de mosaques semblables et
reposent galement sur des piliers de marbre. Des rosaces, des toiles,
des emmlements sans fin de lignes brises, des combinaisons
gomtriques inimaginables qui droutent les yeux comme un jeu de
casse-tte, mais qui tmoignent toujours du got le plus exerc et le
plus original, ont t accumuls l, avec des myriades de petits
morceaux de terre vernisse, tantt en creux, tantt en relief, de faon
 donner de loin cette illusion d'une toffe broche et rebroche,
chatoyante, miroitante, sans prix, qu'on aurait tendue sur ces vieilles
pierres, pour rompre un peu l'ennui de si hauts remparts. Le jaune et le
vert sont les nuances qui dominent, dans ces bigarrures de toutes
couleurs; mais les pluies, les sicles qui se sont succd, les soleils
qui ont recuit tout cela, se sont chargs de fondre ces teintes, de les
harmoniser, de donner  l'ensemble une patine chaude et dore. Des
bandes sombres, comme de larges rubans de deuil tendus horizontalement,
traversent et encadrent ces broderies vertes ou jaunes: ce sont des
inscriptions religieuses, caractres arabes enrouls, patiemment
excutes en mosaques de faence noire. Et, le long de la bande
suprieure, des crocs de fer, semblables  ceux que l'on voit aux tals
des bouchers, sortent du mur pour recevoir,  l'occasion, des ranges de
ttes humaines...

Nous continuons notre route, toujours vers ces jardins d'Aguedal;
longeant encore l'interminable muraille, nous rencontrons d'autres
portes  mosaques, d'autres sries de bastions et de crneaux. De plus
en plus, nous sommes dans les rgions abandonnes, dans les ruines.
D'autres places, immenses, dsertes, entoures de remparts qui semblent
des enceintes de villes dtruites; je ne sais combien encore de portes
dmanteles, d'ogives brises, de murs croulants. Personne nulle part,
que des cigognes perches sur les ruines et regardant de haut la
dsolation d'alentour; un air d'abandon encore jamais vu ailleurs.

Des espaces vides, sems de dcombres, de pierres, creuss de trous
profonds, de grottes, d'oubliettes. Des champs de bl quelquefois, entre
de hauts murs imposants qui ont d jadis enfermer des choses si caches.
 et l, au fond d'enclos o nous ne pntrons pas, apparaissent,
au-dessus de la monotonie des remparts crnels, de grands toits en
faence verte, garnis de mousse et de fleurs sauvages: palais des
sultans passs, dont on a ferm les portes aprs la mort du matre (un
sultan nouveau ne devant jamais habiter le mme lieu que son
prdcesseur), et qu'on laisse lentement dtruire par les sicles... Et
sur tout ce chaos de dbris, que l't chauffera bientt de son soleil
torride, c'est toujours et partout la mme exubrante profusion d'herbes
et de fleurs: de vrais parterres de pquerettes, d'anmones, de pavots
rouges, de pavots blancs, de pavots roses; d'immenses jardins naturels,
dlicieusement tristes...

Nous allons toujours, conduits par le jeune pacha, trottant derrire son
cheval harnach de vert et d'or. Nous ne savons plus si nous sommes dans
la ville ou dans les champs; la limite des ruines est mal dfinie;
autour de nous il y a encore de grands pans de murs inachevs et
cependant prs de tomber de vieillesse: caprices de diffrents
souverains qui se sont succd, puis qui ont disparu dans l'abme
ternel avant d'avoir pu finir leur oeuvre commence. De longues lignes
de remparts crnels s'en vont se perdre on ne sait o, parmi les
halliers et les herbages, dans les lointains de la campagne dserte...

                   *       *       *       *       *

Les jardins d'Aguedal! Quel lieu dsol! quel aspect de tristesse
inattendue--mme aprs tout ce que nos yeux se sont habitus  voir ici
de funbre!--D'abord une porte djete et vermoulue, qui s'ouvre avec un
air clandestin au bout d'un sentier d'herbes, dans de hauts remparts: 
l'appel du pacha, un gardien  barbe blanche nous tire les verrous
intrieurs et les referme derrire nous quand nous sommes passs. Une
premire enceinte, espce de prau de la mort, toujours entre des murs
d'au moins cinquante pieds de hauteur, puis une seconde porte
verrouille de fer; une seconde enceinte, une autre porte encore,--et
enfin les jardins nous apparaissent... Nous restons saisis devant la
nudit immense d'une espce de prairie sans fin  l'herbe rase seme de
marguerites, o paissent  l'tat sauvage des troupeaux de chevaux et de
boeufs, o courent dans le lointain des bandes d'autruches,--et o des
ossements, des carcasses vides gisent sur la terre. De jardins, il n'y
en a point;  peine quelques arbres l-bas, dans un vieil enclos formant
verger; autrement, rien qu'une prairie triste et mure, si tendue
pourtant que sa muraille grise s'en va se perdre  l'horizon, semble
n'tre l-bas qu'une ligne entourant la plaine o ces troupeaux sont
pars. La campagne au del, absolument solitaire, est verte sous un ciel
sombre; on dirait quelque site des pays du Nord, dans une contre sans
villages et sans routes, quelque parc de manoir dans une rgion
abandonne. Ces chevaux, ces boeufs, ces petites marguerites blanches
dans l'herbe, rappellent aussi nos climats, et il y a mme  et l des
flaques d'eau o chantent les plus ordinaires grenouilles. Ce qui
surprend alors, ce qui est la seule note dissonante, exotique, c'est ce
chef arabe  ct de nous--et ces autruches, circulant comme chez elles,
sur leurs longues jambes minces. Si le lieu est triste, au moins
n'est-il pas banal; car sans doute bien peu d'Europens ont pntr dans
ces _jardins_ du sultan.

Nos mules marchent avec une certaine hsitation; elles ont peur de ces
carcasses mortes, couches dans l'herbe; ensuite elles reculent devant
une bande d'autruches, qui s'approchent pour nous voir en tendant leur
long cou chauve, puis qui se sauvent, en se dandinant sur leurs hautes
pattes.

Nous avons la curiosit de savoir ce que sont devenues trois juments
normandes offertes par le gouvernement franais  Mouley-Hassan, il y a
quatre ans environ,  l'occasion d'une prcdente ambassade, et nous
nous avanons pour les dcouvrir, parmi tous ces chevaux qui sont l.

Enfin, nous les reconnaissons, ces trois normandes, groupes bien prs
les unes des autres,  l'cart de leurs semblables et faisant
visiblement bande  part. Chacune d'elles a son petit poulain, fils
d'tranger;--et cela nous tonne de voir ces btes, au bout de quatre
annes, se rappeler encore leur origine commune, vivre ainsi ensemble,
avec des airs de comprendre leur exil...

Ensuite nous longeons les murs d'enceinte, pour visiter trois ou quatre
constructions anciennes qui y sont adosses,  de grandes distances les
unes des autres: ce sont des kiosques de jardin, entours de quelques
cyprs noirs; ils ont des vrandas donnant sur l'Aguedal et soutenues
par de vieilles colonnades charmantes; abandonns, peut-tre depuis des
sicles, ils sont d'une tristesse funbre sous les couches de chaux
amonceles qui effacent leurs arabesques. Les portes en sont
verrouilles, condamnes, ou mme mures de pierres. Sans doute des
sultanes, des belles clotres et invisibles, sont souvent venues jadis
s'asseoir devant ces kiosques, sous ces colonnes, pour se donner des
illusions de libert en contemplant les lointains de ces prairies de
marguerites... Et de mystrieux drames d'amour ont d se passer l, qui
ne seront jamais crits...

Au sortir des jardins d'Aguedal, le jeune pacha nous ramne par d'autres
chemins,  travers des dpendances intrieures du palais, toujours entre
les gigantesques murailles crneles, d'une hauteur excessive, qui
donnent  tout ce lieu son caractre d'impntrabilit farouche. Les
cours, les avenues, les places, sont toujours vides et mortes. La
couleur d'ensemble de tous ces remparts, de toutes ces ruines est le
jaune terreux marbr de brun rouge; la chaux employe  Mkinez est
gnralement mlange d'ocre, et puis surtout, les annes, les pluies,
les soleils, les lichens, ont rendu  tout cela les teintes primitives
des rochers et du sol. Ces dpendances du palais sont immenses; dans des
bas-fonds, o coulent des ruisseaux, nous traversons des vergers
incultes, qui sont des fouillis dlicieux d'orangers, de grenadiers, de
figuiers et de saules. Les belles sultanes captives ont de quoi s'garer
sous la verdure et peuvent se faire des illusions de bois sauvages.

Dans toutes les crevasses des remparts poussent des cactus nopals,
grands comme des arbres, qui talent au soleil leurs fleurs jaunes et
leurs feuilles rigides, semblables  des raquettes bleutres. Et des
quantits de cigognes, immobiles sur une patte au fate des crneaux,
nous regardent de haut passer.

Le jeune pacha nous mne voir une pice d'eau artificielle, destine au
bain des dames du harem, et sur laquelle le sultan compte faire naviguer
le canot lectrique que nous lui avons offert. C'est un lac carr, de
trois ou quatre cents mtres de long. Sur trois de ses cts, il est
entour d'une sinistre muraille crnele de soixante pieds de haut, qui
se reflte et se renverse dans l'eau immobile, donnant une fausse
impression de profondeur. La quatrime face communique, par un quai
dall de pierres, avec la grande esplanade vide qui mne au palais.
C'est l que nous nous promenons, absolument seuls toujours, nos yeux
embrassant de tous cts des sries de formidables remparts, qui se
superposent, se croisent, se ddoublent,--et nous enferment. Au-dessus
de ces vieux murs lzards, que chauffe  prsent le soleil de midi,
apparaissent de nouveau les toits couverts d'herbages des palais des
anciens sultans--qui abritent peut-tre encore de merveilleux dbris
jamais vus;--et au del, un fouillis plus lointain de terrasses, de
mosques, de minarets, de murs lzards et croulants: toute la
dsolation solennelle de Mkinez, tage sur le ciel morne.--Une musique
de cigales sort des vieilles pierres,--et toute la surface du lac mur
est pique de petits points noirs, qui sont des ttes de grenouilles
chantant  pleine voix dans le silence des ruines...

Une seule construction neuve merge l-bas, au-dessus des vieux murs:
c'est le palais du sultan actuel, blanc comme neige, avec un toit de
faence verte et des auvents bleus. Le sultan ne passe gure l qu'un
mois chaque anne, oblig de rsider davantage  Fez et  Maroc, ses
deux autres capitales; mais ce palais est habit en ce moment par un
dtachement de dames du harem qui ont quitt Fez la semaine dernire--et
qui, bien entendu, ont t soigneusement squestres derrire plusieurs
murs avant notre arrive dans les jardins.

Au moment o nous nous loignons pour partir, un groupe de lavandires
noires, ayant de grands anneaux d'argent dans les oreilles, sortent du
palais avec des paquets de linge sur la tte: les chemises des belles
dames invisibles, qu'elles se mettent  laver nonchalamment dans le lac,
en chantant des chansons de leur pays...

Je ne sais combien d'enceintes il nous faut franchir pour nous en aller,
combien de portes; ni combien de dtours il nous faut faire, entre
d'normes remparts calcins de soleil o poussent des cactus.

Il se trouve que nous allons prcisment sortir par la merveilleuse
porte en mosaques de Mouley-Ismal, admire ce matin. Nous passons sous
son ogive, dans son ombre, entre ses piliers de marbre, et nous voici
dehors, au grand soleil, sur la place centrale de la ville. Des groupes
d'Arabes qui sont l, apercevant leur pacha entre nous deux, s'avancent
et s'inclinent profondment, presque prosterns... Jadis, les petites
sorties du matin de Mouley-Ismal, sans apparat, devaient tre quelque
chose dans ce genre.

                   *       *       *       *       *

Sur cette place, nous remercions le pacha et lui disons adieu--pour nous
diriger vers la ville des juifs, faire la visite promise  notre ami
d'hier au soir.--Cela nous changera de toutes ces grandeurs mortes.

Pour arriver  cette ville des juifs, il faut traverser des quartiers
plus habits. D'abord celui des marchands de bijoux, o des deux cts
de la rue, dans des petites choppes en forme de bote, de bizarres
talages d'argent et de corail brillent sur de vieux dressoirs en bois
grossier. Et puis une rue trs particulire, longue, droite et large
comme un boulevard, borde de maisonnettes sans toits, pareilles  des
cubes de pierre; elle monte vers une colline au sommet de laquelle le
tombeau d'un saint dcoupe sur le bleu cru du ciel sa coupole peinte,
flanque de deux hauts palmiers minces.

A l'extrmit de cette rue, s'ouvre la porte des Juifs. Et, aussitt
cette porte franchie, tout change d'aspect brusquement, comme si on
tait l dans un autre pays o, sans transition, on aurait t jet. Au
lieu de l'immobilit et du silence, un grouillement compact; au lieu des
hommes bruns, qui marchaient lents et majestueux, draps dans des laines
blanches, ici, des hommes ples ou ross, en longues papillotes et
coiffs de calottes noires, qui vont tte basse, triqus dans des robes
sombres; des femmes non voiles, qui sont trs blanches et ont des
sourcils minces; une quantit de jeunes liacins, frais et roses,
effmins,  l'expression ruse et craintive. Une population trop dense,
qui touffe dans ce quartier troit, en dehors duquel le sultan ne lui
permet pas de vivre. Des ruelles encombres de marchands, et par terre
toutes sortes de dbris, d'pluchures, d'immondices;  cause du
tassement, une malpropret qui tonne, mme aprs celle des rues arabes,
et des puanteurs sans nom,  la fois cres et fades, vous prenant  la
gorge.

Voici notre ami d'hier au soir qui vient  notre rencontre, averti sans
doute par la rumeur de la foule saluant notre arrive. Il a toujours sa
jolie figure douce, mais vraiment, pour un millionnaire, il est bien mal
mis: une robe fane, unie, incolore, quelconque. C'est l'usage,
parat-il, pour ces juifs riches d'affecter dans la rue ces airs
simples.

La porte de sa maison est bien modeste aussi, toute petite, toute basse,
au bord d'un ruisseau plein d'ordures...

Mais, au dedans, nous nous arrtons saisis devant un luxe trange,
devant un groupe de femmes couvertes d'or et de pierreries, qui nous
accueillent souriantes, au milieu d'un dcor des _Mille et une Nuits_.

Nous sommes dans une cour intrieure,  ciel ouvert, avec, tout
alentour, une colonnade et des arcades denteles. Des mosaques
miroitantes recouvrent le sol et les murs jusqu' hauteur d'homme;
au-dessus, commencent les arabesques varies  l'infini, les tonnantes
dentelles de pierre, rehausses de bleu, de vert, de rouge et d'or. Les
artistes patients qui ont dcor cette maison sont les descendants de
ceux qui sculptaient les palais de Grenade, et ils n'ont rien chang,
depuis tant de sicles, aux traditions d'art que leurs pres leur
avaient lgues; ces mmes broderies de fes, qu'on admire  l'Alhambra
sous une couche de poussire, apparaissent ici dans tout l'clat de leur
fracheur neuve.

Les femmes qui sont dans cette cour, blouissantes sous un rayon de
soleil, ont des jupes de velours brod d'or, des chemises de soie lame
d'or, des corsages ouverts presque entirement dors; aux bras, aux
oreilles, aux chevilles, elles portent de lourds anneaux orns de
pierreries; et leurs bonnets trs pointus, leurs espces de petits
casques, sont forms avec des soies de couleurs clatantes broches
d'or. Elles sont ples, blanches comme de la cire, avec des yeux noirs
trs cerns, et leurs bandeaux  la juive, noirs aussi comme des
plumes de corbeau, descendent tout plats le long de leurs joues.

La matresse de la maison est la seule personne dans ce groupe qui ne
soit pas absolument jeune; les autres, qu'on nous prsente comme des
_dames_ et qui doivent tre maries en effet,  en juger par le luxe de
leurs vtements, sont des enfants qui peuvent avoir en moyenne une
dizaine d'annes. (Chez les juifs de Fez et de Mkinez, c'est l'usage de
marier les filles  dix ans et les garons  quatorze.)

Toutes ces petites fes nous tendent la main, avec de gentils sourires;
l'accueil de la matresse de la maison est cordial et mme distingu;
elle est la plus somptueuse de toutes; sa jupe de velours cramoisi, son
corsage de velours bleu de ciel, disparaissent sous des dorures en
relief, et, dans les anneaux de ses oreilles, sont enfiles des perles
fines et des meraudes grosses comme des noisettes.

Nous n'tions jamais entrs dans une grande maison juive, et toute cette
richesse inattendue et inconnue nous semble un rve, aprs la misre
sordide et les puanteurs de la rue.

Nous refusons de djeuner, malgr les instances de nos htes; mais on a
l'air si heureux de nous recevoir que, pour ne pas faire de peine, nous
acceptons une tasse de th.

C'est au premier tage que ce th va nous tre servi; montons par un
troit escalier de mosaques aux marches trs raides, suivis de toutes
les petites femmes en costumes d'idoles; traversons une galerie
suprieure festonne, ajoure, dore, et entrons dans un salon dcor en
style d'Alhambra, pour nous asseoir par terre, sur des coussins de
velours et de merveilleux tapis.

Par terre galement, notre th aux aromates fume dans des thires et
des samovars en argent d'une grande richesse.

Les fentres de ce salon sont des petits trfles ou des petites rosaces
dcoupes avec une excessive recherche de formes; sur les murs, toujours
ces mmes mosaques, ces mmes dentelles de sculptures dont les Arabes
ont l'inimitable secret; quant au plafond, c'est une srie de petites
coupoles, de petits dmes toils, pour lesquels il semble qu'on ait
puis les combinaisons gomtriques les plus rares et les plus
difficiles, et aussi les mlanges les plus extraordinaires de couleurs.

Par les fines dcoupures des fentres garnies de vitraux colors,
entrent des rayons bleus, des rayons jaunes, des rayons rouges, qui
tombent au hasard sur les soieries, sur les ors, sur les costumes
clatants des femmes. Et au milieu de nous, dans un rchaud d'argent,
brle le bois prcieux des Indes, qui rpand son nuage de fume
odorante.

Aprs les trois tasses de th de rigueur, aprs les cornes de gazelle,
les confitures de pastques et les petits bonbons de toute sorte, nous
voulons dcidment prendre cong, partir. Mais notre htesse renouvelle
son invitation  djeuner avec une telle insistance de prire que, de
guerre lasse, nous disons oui. Alors une expression de vrai plaisir
apparat sur sa figure, et les toutes petites dames maries font chacune
un saut de joie.

Avant de nous mettre  table, il faut visiter le logis, dont notre hte
semble trs justement fier.

D'abord les terrasses, autrement dit les toits, qui sont le promenoir
habituel de la famille. On ose  peine y marcher, tant la couche de
chaux qui les recouvre est immacule et neigeuse. Ils sont diviss en
diffrentes parties, d'o l'on dcouvre diffrents aspects de la
dsolation grandiose d'alentour. Et il y a de tels enchevtrements dans
cette ville o, depuis tant de sicles, les constructions se sont
appuyes et entasses sur des ruines, qu'une partie de ces terrasses si
blanches s'enfonce sous la formidable ogive sombre d'une forteresse
croulante, construite l jadis par Mouley-Ismal, le sultan cruel. De
ces hauts promenoirs, on domine d'abord la ville juive, avec ses maisons
sans air, serres, tasses les unes sur les autres comme par une
compression, et d'o montent d'coeurantes odeurs. Plus loin, les restes
de Mkinez, tout le dveloppement incomprhensible des grandes murailles
de forteresses ou de palais auxquelles, par contraste, l'espace,
l'tendue ont t donns comme  plaisir; et, au milieu de la plus
farouche et de la plus haute de ces enceintes, la porte merveilleuse par
laquelle nous sommes sortis tout  l'heure des srails, la grande ogive
brode de mosaques qui tait l'entre d'honneur du glorieux sultan.
Puis enfin, par chappes, au del de tant de remparts et de ruines, des
coins de cette campagne sauvage o les brigands font la loi. Il est
arriv, nous conte notre hte,  certaines poques o le sultan et son
arme taient en expdition lointaine dans le Sud, il est arriv qu'on
s'est vu oblig de fermer en plein jour les portes de Mkinez, tant les
pillards Zemours devenaient hardis et dangereux. Toute la famille
isralite est monte avec nous,  la file, par le petit escalier raide
et troit, afin de nous faire les honneurs de ce lieu de plein air. Les
costumes de velours et d'or des femmes tranchent sur l'clatante
blancheur des terrasses; les petites dames maries sont toutes l. Il y
a surtout deux petites belles-soeurs de dix ans, qui se tiennent
enlaces, et qui sont bien charmantes et tranges, avec leurs yeux trop
agrandis, trop cerns, qui ne semblent dj plus des yeux d'enfants;
leurs magnifiques bracelets de poignets et de chevilles, qui sont des
cadeaux de noce et qui doivent leur servir plus tard lorsqu'elles seront
grandes, trop larges  prsent pour leurs membres dlicats, ont t
attachs avec des rubans. Et chez elles toutes, jeunes ou non, ce que
l'on voit de cheveux, sous le petit casque en gaze d'or, est imit avec
de la soie: deux bandeaux de soie noire, bien peigns, bien raides,
encadrent leurs joues d'une blancheur de cire et deux petits
accroche-coeur, galement en soie noire, s'bouriffent en pinceau
au-dessus de leurs oreilles fines. Quant  leur vraie chevelure, elle
est cache je ne sais o, invisible.

En promenant mes yeux tout autour de ces terrasses, sur l'horizon
mlancolique en face duquel ces femmes naissent et meurent, j'ai un
instant la comprhension et l'effroi de ce que peut tre la vie de ces
isralites, astreints craintivement aux observances de la loi de Mose,
et murs dans leur quartier troit, au milieu de cette ville momifie,
spare du monde entier...

Une des gloires de la maison est son jardin, un jardin qui nous fait
sourire: il a bien cinq ou six mtres carrs, entre de grands murs o
sont peintes des charmilles; de petits orangers y poussent tiols.
Mais, vu l'extrme raret de l'espace, il faut tre tout  fait riche
pour possder un jardin dans ce quartier. Le sultan actuel, nous dit
notre hte, est trs doux pour les juifs; il a promis,  son prochain
sjour  Mkinez, de leur faire btir une nouvelle ville; alors ils
esprent bientt s'agrandir et respirer mieux.

Toute la maison est du reste amnage et dcore dans le got arabe le
plus recherch, et on pourrait se croire chez quelque lgant vizir, si
les proportions n'taient pas si petites, et surtout si on ne voyait,
dans chaque appartement, encadres sous verre, les tables de la Loi, ou
des inscriptions hbraques, ou la sombre figure de Mose, ou quelque
autre indice de cette obscurit particulire qui n'est pas l'obscurit
musulmane.

                   *       *       *       *       *

Notre djeuner est prt. C'est au rez-de-chausse, dans une salle qui
donne sur la belle cour tout en dentelles de pierre rehausses d'or. Les
murs intrieurs sont dcors de mosaques d'une rare finesse,
reprsentant des sries d'arcades mauresques au milieu desquelles des
rosaces se compliquent bizarrement comme des dessins de kalidoscope.
Quant au plafond, il est compos de ces innombrables petits pendentifs
embots les uns dans les autres, que je ne puis comparer qu' ces
cristallisations de givre accroches aux branches des arbres en hiver.

La table est, par galanterie, servie  l'europenne sur une nappe
blanche; la porcelaine est franaise, de Limoges, style Empire, avec
filets dors. A la suite de quelles odysses ces choses sont-elles
venues s'chouer  Mkinez?...

On fait venir quatre musiciens, deux chanteurs, un violon et un tambour,
qui s'installent par terre, contre nos jambes, pour nous jouer sans
arrt des choses rapides, stridentes et lugubres. Notre htesse, malgr
ses perles et ses meraudes, dsire surveiller elle-mme la cuisine et
nous apporter nos plats; ce qu'elle fait du reste avec une bonne grce
parfaite et une originale distinction.

Une vingtaine de mets diffrents se succdent  la file, arross de deux
ou trois qualits de vieux petits vins roses tout  fait bons, que les
isralites rcoltent sur les coteaux alentour de Mkinez, au grand
scandale des musulmans. Et, tandis que la musique fait rage par terre,
tandis que la fume du bois indien, que l'on brle devant nous, voile
notre djeuner d'un odorant nuage bleu, nous voyons, au milieu de la
belle cour tout en lumire, la famille groupe dans ses costumes
chamarrs d'or, et toujours les deux petites belles-soeurs qui passent
et repassent, enlaces, leurs espigleries enfantines contrastant avec
leurs lourds bijoux et leurs vtements de grandes dames.

                   *       *       *       *       *

L'heure venue de nous en aller, nous ne savons quels remerciements faire
 ces aimables gens, que nous ne reverrons jamais nulle part et auxquels
nous aimerions pourtant offrir  notre tour l'hospitalit, si, par
impossible, ils venaient dans notre pays.

Quand nous ressortons pour reprendre nos mules dans la rue sordide, nous
trouvons un attroupement considrable, qui s'est form l dans l'attente
curieuse de nous voir; tout le quartier est dehors, et nous marchons 
travers une foule compacte, jusqu'au moment o, la porte des Juifs
franchie, nous retombons dans les solitudes de la ville arabe.

L'accablant soleil de deux heures tombe sur les tranquillits des
ruines, o des milliers de cigales chantent. Nous sortons des enceintes
des grands remparts, pour redescendre vers notre camp.

L nous attendent les cavaliers qui sont venus de Fez nous apporter nos
cadeaux. Avant de les congdier, nous voulons vrifier le contenu de nos
caisses, de peur qu'elles n'aient t pilles pendant la nuit de voyage;
et,  l'annonce de ce dballage, nos muletiers font cercle, bien prs,
bien prs, avec des yeux avides de voir; les gens d'une petite caravane
qui est venue camper prs de nous en notre absence s'approchent aussi,
trs allchs par ce spectacle, et nous avons bientt une trentaine
d'Arabes, suspects d'allures et draps en majestueuses guenilles, qui se
pressent autour de nous, dans l'isolement de ce cimetire, muets
d'impatience,  l'ide d'admirer les prsents du Calife... Ouvrons une
premire caisse: c'est la selle de velours vert, trs somptueusement
brode d'or, que nous sommes chargs de faire parvenir au gouverneur de
l'Algrie, en mme temps que son cheval pommel; des murmures
d'admiration passionne accueillent son apparition au soleil.

Dballons maintenant la bote infiniment longue qui doit contenir nos
cadeaux personnels.--Pour chacun de nous, un fusil du _Souss_ dans son
tui rouge; un fusil ancien, de cinq pieds de long, entirement revtu
d'argent. Pour chacun de nous aussi, un grand sabre de pacha marocain,
dans un fourreau niell, avec bretelle de soie et d'or; poigne en corne
de rhinocros, lame et garde damasquines d'or. Cela brille, sous la
chaude lumire du ciel, et les exclamations les plus exaltes partent de
notre entourage. Dans son enthousiasme pour le Calife qui peut faire
d'aussi dsirables cadeaux, un chamelier va jusqu' s'crier: Qu'Allah
rende victorieux notre sultan Mouley-Hassan! Qu'Allah prolonge ses
jours, _mme aux dpens de ma propre vie!_

Alors nous nous trouvons imprudents d'avoir veill autour de nous de
telles convoitises...

                   *       *       *       *       *

Nous remontons vers la ville sainte, assis sur nos mules et prcds de
notre vieux cad responsable. Cette fois, c'est pour nous promener 
l'aventure et  la recherche des tapis, des armes, jusqu'au coucher du
soleil.

Le bazar, beaucoup plus petit, plus obscur, plus triste que celui de
Fez, est compltement vide quand nous arrivons; le long des murs, tous
les petits couvercles des niches  marchands sont rabattus et ferms. On
nous explique que tout le monde est  la mosque; dans un moment, on va
revenir: nous n'avions pas song en effet qu'il est trois heures et
demie, l'heure de la quatrime prire du jour...

Peu  peu, l'un aprs l'autre, les marchands reviennent,  pas lents,
draps dans leurs transparentes mousselines, et tout blancs dans la
pnombre des petites ruelles votes. Absorbs dans leur rve,
insouciants ou ddaigneux de notre prsence, ils ouvrent leurs niches,
en relvent les couvercles, et montent s'asseoir dedans, le chapelet 
la main, sans nous regarder. Cependant nous sommes les seuls
acheteurs,--et on est tent de se demander  quoi bon un bazar dans
cette ncropole.--On y vend des burnous, des costumes, des cuirs
ouvrags, beaucoup d'triers niells d'argent ou d'or; et de ces
couvertures aux dessins sauvages, tisses dans le Sud par les femmes des
tribus, le soir  la porte des tentes,--chez les Beni M'guil ou les
Touaregs.

Nous errons longtemps au milieu des quartiers dserts et funbres; nous
passons, toujours dans l'obscurit des rues couvertes, devant plusieurs
mosques immenses, o nos regards jets  la drobe entrevoient des
enfilades mystrieuses d'arceaux et de colonnes. Puis nous arrivons au
quartier, un peu moins mort, des marchands de bijoux.

Oh! les tranges vieux bijoux que l'on vend  Mkinez! A quelles poques
ont-ils bien pu tre neufs?--Pas un qui n'ait un air d'antiquit
extrme: de vieux anneaux de poignets ou de chevilles, polis par des
frottements sculaires sur la peau humaine; de larges agrafes pour
attacher les voiles; de vieux petits flacons d'argent,  pendeloques de
corail, pour contenir du noir  peindre les yeux, avec des crochets pour
les attacher  la ceinture; des botes pour corans, toutes graves
d'arabesques et portant le sceau de Salomon; de vieux colliers de
sequins, uss sur des cous de femmes mortes;--et une quantit de ces
larges trfles, en argent repouss enchssant une pierre verte, que l'on
s'attache sur la poitrine pour conjurer le mauvais oeil.--Dans les
niches des vieux murs, devant les vendeurs accroupis, ces choses sont
tales sur des petits dressoirs en bois crassi et vermoulu.

C'est prs du quartier des juifs; plusieurs d'entre eux, nous devinant
l, arrivent, nous entourent, pour nous offrir aussi des bijoux, des
bracelets, de vieilles bagues extraordinaires, ou des boucles d'oreilles
 meraudes, toutes choses qu'ils tirent des poches de leurs robes
noires avec des airs de cachotterie, aprs avoir jet autour d'eux des
regards mfiants.

Viennent aussi des marchands de tapis de R'bat; tapis en haute laine,
qu'on tale par terre, sur la poussire, sur les dtritus et sur les
ossements, pour nous en montrer les dessins rares et les belles
couleurs.

                   *       *       *       *       *

Le soleil est dj bas, il commence  jeter ses rayons en longues bandes
d'or sur les ruines. Alors nous concluons nos marchs pniblement
discuts, pour quitter la sainte ville o nous ne reviendrons plus
jamais et nous diriger vers nos tentes.

Avant de franchir la dernire muraille d'enceinte, nous nous arrtons
dans une sorte de petit bazar que nous ne connaissions pas encore. C'est
celui des marchands de bric--brac, et Dieu sait ce que des boutiques de
ce genre  Mkinez peuvent recler de bizarres vieilleries.

Ces brocantages se passent prs d'une porte donnant sur le dsert de la
campagne, au pied des hauts et farouches remparts et  l'ombre de
quelques mriers centenaires qui ont en ce moment leurs jeunes feuilles
tendres d'avril. Ce sont surtout de vieilles armes que l'on trouve ici:
yatagans rouills, longs fusils du Souss; puis de vieilles amulettes de
cuir, pour la chasse ou la guerre; des poires  poudre saugrenues, et
aussi des instruments de musique: guitares  peau de serpent, musettes
ou tambourins. Par analogie sans doute avec ces dbris qu'ils vendent,
les marchands sont presque tous des vieillards caducs, effondrs, finis.

Des mendiants, qui ont lu demeure dans des trous de pierre  cette
entre de ville, assistent  nos marchs: un manchot couvert de plaies,
un cul-de-jatte galeux; et plusieurs de ces gens qui ont pour regard
deux trous saignants o s'assemblent les mouches, et qui sont d'anciens
voleurs auxquels, de par la loi, on a enlev les yeux avec la pointe
d'un fer rougi.

On est sans doute trs pauvre dans ce bazar, on a grand besoin de
vendre, car on s'occupe de nous, on nous entoure. Nous faisons  vil
prix plusieurs acquisitions tonnantes... A l'heure jaune et subitement
refroidie du coucher du soleil, nous sommes encore l, prs de cette
porte dsole et sous les branchages de ces vieux arbres, cerns par une
cinquantaine de figures sauvages, en haillons, Berbres, Arabes ou
Soudaniens.

                   *       *       *       *       *

On sait en ville que nous devons partir demain matin  la pointe du
jour. Aussi, ds que nous sommes revenus sous nos tentes, des juifs
descendent vers notre camp pour nous offrir encore des plumes, des oeufs
d'autruche et d'autres bijoux d'argent, d'autres tapis de R'bat; tant
que dure une lueur de crpuscule, ils talent obstinment ces choses
devant nous, sur l'herbe des tombes...

Le jeune pacha vient ensuite  cheval nous faire ses adieux. Puis nos
gardes de nuit arrivent, et enfin, aux lanternes, le cortge de notre
pompeuse _mouna_: alors commence pour nos gens la grande orgie nocturne
de poulets, de moutons et de couscouss.




XXXIV


Mardi 30 avril.

Aux premiers rayons splendides du soleil, nous levons le camp, laissant
les restes de nos festins aux chiens et aux vautours.

Trs promptement la ville sainte disparat derrire nous, masque par
des coteaux sauvages.

Des dfils de montagnes, des tapis de fleurs. De grands liserons roses
parmi des alos bleutres; mais des liserons en profusion telle,
qu'entre les feuilles ples et cendres de ces alos, on dirait qu'on a
jet  pleines poignes des rubans roses. Et c'est ainsi durant des
lieues... Puis viennent des zones uniformes de liserons bleus, mais
tellement bleus qu'on dirait de loin des flaques d'eau refltant la
belle couleur profonde du ciel.

Nous ne rejoindrons que demain la route de Tanger, que nous avions
suivie avec l'ambassade pour venir; aujourd'hui nous traversons une
rgion encore moins frquente, et qui nous tait inconnue. Une rgion
bien dserte. Il fait plus chaud qu' l'aller, la senteur d'Afrique est
plus prononce dans la campagne, et il y a encore plus de fleurs, et
plus de vibrante musique d'insectes, dans plus de silence.

Nous marcherons  tapes un peu forces,  soixante kilomtres par jour
environ; nos lieux de campement, discuts et fixs d'avance avec le cad
qui nous mne, sont espacs dans ces proportions-l. Et ce soir nous
esprons camper au del de ces contreforts de l'Atlas,  l'entre de la
plaine sans fin o le Sebou serpente.

Elle est bien diffrente, cette fois-ci, notre manire de voyager, et le
pays que nous avions travers en fte, au milieu de tous les cavaliers
des tribus accourus de loin pour nous faire honneur, maintenant nous
apparat sous son vrai aspect, dans sa morne tranquillit, avec ses
grandes tendues vides. N'en dplaise  nos compagnons d'ambassade
rests  Fez--auxquels nous gardons le plus cordial souvenir--nous
prfrons revenir ainsi, comme de braves Marocains quelconques,
n'veillant pas la curiosit des caravanes qui passent, ne faisant mme
plus tache dans les solitudes o nous cheminons, dissimuls que nous
sommes sous nos burnous et tout hls de soleil: nous nous sentons dix
fois plus en Afrique, causant avec nos muletiers, coutant leurs
chansons et leurs histoires, initis  mille aspects,  mille petits
dtails d'un Maroc intime, que nous n'avions pas souponns dans notre
trajet pompeux d'arrive.

Le vieux cad qui a brigu l'honneur et le profit de nous ramener 
Tanger est un habitant de Mkinez, o il possde, parat-il, un harem de
jeunes femmes blanches,--et il nous avait demand hier l'autorisation de
passer la soire dans sa demeure.--Ce matin, ds l'aube, il tait de
retour au camp, fidle  la consigne donne. Mais aujourd'hui, toujours
droit sur sa bte, il a l'air d'un cadavre sch au soleil, et, au lieu
de marcher le premier, il nous suit par derrire, pniblement. Alors un
muletier noir, qui est le bouffon de notre bande, le regardant avec un
clignement d'oeil intraduisible, donne cette explication de sa fatigue:
Il a couch cette nuit dans un _silos_.--(En franais il est
impossible de rendre les dessous moqueurs de cette phrase, ni
l'impayable drlerie de singe avec laquelle ce ngre l'a prononce.)
Cependant il nous cause une vraie piti, ce cad, dans sa lutte contre
la vieillesse: trop fier pour s'avouer fatigu, peronnant sa bte avec
un navrant dpit chaque fois que nous faisons mine de ralentir pour
l'attendre.

De tout le jour, nous ne rencontrons ni un village, ni une maison, ni
une culture. De loin en loin seulement, quelques douars de nomades,
installs en gnral  grande distance du chemin, mais dont les chiens
de garde, nous flairant quand mme, hurlent dans la campagne
silencieuse, quand nous passons.--Leurs tentes, jauntres, bruntres,
sont toujours ranges en cercle,--comme poussent les champignons des
bois, auxquels elles ressemblent; leurs troupeaux paissent au milieu,
et,  ct de chaque douar, il y a dans la prairie deux ou trois grands
ronds dnuds, pels, salis,--qui sont des emplacements anciens,
abandonns aprs l'puisement des herbages.--On nous dit que ces tentes
aujourd'hui ne sont habites que par des femmes, tous les cavaliers
valides ayant t rquisitionns par le pacha de Mkinez pour son
expdition contre les Zemours.

Vers midi, au passage d'un gu, nous nous croisons avec une tribu
berbre en voyage, trousse trs haut dans l'eau courante. Suivant
l'usage berbre, les femmes sont  peine voiles, et il y en a, parmi
les jeunes, qui sont bien jolies. Les troupeaux passent aussi en
beuglant, en blant, pourchasss par des chiens trs affairs. Des
petites filles tiennent des agneaux  leur cou, et, d'un de ces larges
paniers appels _chouari_ que les mules portent sur leur dos, sort la
figure tonne d'un petit poulain tout jeune qu'on a couch l dedans et
qui parat s'y trouver fort  l'aise.

                   *       *       *       *       *

Vers quatre heures enfin, du haut de la dernire montagne de cette
chane de l'Atlas, nous voyons cette plaine du Sebou, qu'il nous faudra
traverser demain, apparatre comme une mer lumineuse. Aux premiers
plans, elle est toute marbre, zbre, de jaune, de rose, de violet,
suivant ses zones de fleurs que les hommes n'ont jamais dranges. Au
loin seulement, vers l'horizon nettement circulaire, toutes ces
chamarrures se brouillent, se fondent en un bleu uniforme, comme celui
de la vraie mer.

Descendus par une pente raide, nous campons dans cette plaine,  une
heure de marche encore, au del du pied des montagnes, prs du saint
tombeau de Sidi-Kassem et  ct d'un petit groupe de huttes de chaume
que ce marabout protge.

Et c'est toujours une heure dlicieuse que celle o, le camp dress, la
longue tape finie, on s'assied voluptueusement devant sa tente, sur une
couche de fleurs sauvages toutes fraches, et toujours diffrentes,
toujours changes. L'espace est immense de tous cts; l'air sent bon;
il est imprgn de cette odeur qu'il a chez nous,  un degr moindre et
d'une faon plus phmre,  l'poque des foins; les vtements arabes
sont libres et lgers, augmentant la sensation de repos que l'on
prouve, tendu l, sous le ciel rafrachi du soir; et cette limpidit
profonde qui est partout, qui est une fte pour les yeux, il semble
aussi qu'on la respire, qu'on en gote l'impression physique en
remplissant sa poitrine d'air. Aprs tant d'heures berces d'incessantes
petites secousses au pas de la mule, on trouve infiniment douce
l'immobilit de la vieille terre arabe sur laquelle on va dormir; et
puis on a trs faim, et volontiers on songe  l'heure du couscouss qui
approche, ou mme  ces cuisines barbares que nous font nos muletiers
l-bas: moutons et poulets rtis dans l'herbe.

Nous sommes ici prs de chez les Beni-Hassem, dont nous traverserons
demain le pays tout d'une traite afin de mettre le fleuve du Sebou entre
eux et notre prochain campement; les Zemours ne sont pas bien loin non
plus, mais on a beaucoup de peine  concevoir un danger dans ce lieu
dlicieusement paisible et plein de fleurs.

Au petit village d' ct, les troupeaux rentrent en blant, conduits
par des enfants encapuchonns. On nous envoie aussitt du lait encore
tide, dans des cuelles de terre; et le vieux chef, qui doit nous
fournir une garde pour cette nuit, vient causer avec nous.

Aprs des questions quelconques changes, nous nous informons des trois
brigands qu'on avait capturs par ici le jour de notre premier passage:
Ah! dit-il, les trois brigands... voil le cinquime ou sixime jour
qu'ils ont _les mains au sel_!

Oh! les malheureux! Nous nous en doutions bien, mais cela nous glace!
Ainsi, ces hommes, qui taient en mme temps que nous dans cette plaine,
respirant ce mme air pur, libres comme nous-mmes de courir, ayant
comme nous la sant, l'espace, sont depuis cinq ou six jours, cinq ou
six nuits,  attendre la mort, les ongles retourns dans la chair
fendue, serrs, serrs dans l'effroyable gant qui ne sera jamais t;
n'ayant rien  esprer, ni un soulagement, ni une piti de personne,
puisqu'il faut que la douleur aille en augmentant toujours, et qu'ils
meurent prcisment par l'excs de souffrir... Alors notre nervosit
d'Europens tant revenue, voici que notre paix du soir,  l'heure
confuse o le sommeil arrive, est trouble par l'image de ces trois
supplicis...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




XXXV


1er Mai.--Mercredi matin.

On a tir des coups de fusil toute la nuit, autour de notre camp,  nos
oreilles. Et c'taient nos veilleurs, trs inquiets, trs agits. On les
entendait se dire entre eux: C'est un voleur!--Non, c'est un chacal!
Et ils discutaient les formes de ce qu'ils avaient cru voir approcher
dans l'obscurit: Des hommes, je te dis, mais qui marchaient  quatre
pattes, tout baisss, tout baisss...

                   *       *       *       *       *

Quatre heures et demie du matin, au petit jour ple, ils nous
rveillent, suivant la consigne, pour lever le camp et partir: avant la
nuit, nous dsirons tre sortis de chez les Beni-Hassem, avoir franchi
le grand fleuve.

En s'veillant ainsi dans sa maisonnette de toile--qui est toujours
pareille, o les nattes et les tapis sont toujours disposs de la mme
faon--il arrive qu'on ne se rappelle plus bien l'aspect du pays
d'alentour, qui, au contraire, est constamment vari: grande ville
morte, ou plaine dsole, ou montagne d'o la vue domine?...

En sortant ce matin de ma tente, l'esprit encore alourdi de sommeil,
j'ai devant moi une tendue infinie, toute de luzernes violettes et de
mauves roses, sous un ciel entirement noir; une inimaginable profusion
de fleurs dans une solitude plate illimite, quelque chose qui tient 
la fois de l'den et du dsert. C'est  peine clair encore, et ces
nuages si pais, qui semblent tombs sur les herbages, font la vote du
ciel plus obscure que la terre d'en dessous. Cependant au bout de la
plaine,  la partie la plus basse de ce ciel tnbreux, le soleil
jauntre rvle sa prsence par de longs rayons qu'il jette tout  coup
au travers de cette grande intensit d'ombre o nous sommes; on le
devine sans le voir et subitement l'obscurit semble s'tre paissie,
par contraste, autour de ces raies lumineuses manes de lui; ce lever
plein de mystre me rappelle beaucoup ceux qui m'ont t familiers jadis
sur les ctes de Bretagne, ou sur les mers septentrionales  la saison
des brumes. Mais, tandis que, dsorient, indcis, je regarde cette
lointaine dchirure ple, de grandes btes passent devant ce soleil, 
la file; des btes lentes, dandinantes, dont les pattes longues
projettent sur la plaine des ombres n'en finissant plus: les caravanes
d'Afrique!... Alors je ressaisis la notion du lieu, que j'avais aux
trois quarts perdue.

Les nuages s'absorbent, disparaissent on ne sait o. De tous cts  la
fois, le bleu reparat, puis se fixe uniformment, sur le dme entier du
ciel.

Sept heures de route, sans arrt, dans la plaine, au milieu de la
magnificence des pquerettes, des soucis, des luzernes et des mauves,
croisant de temps  autre des files de chameaux et de petits nons trs
chargs: tout le va-et-vient entre Tanger et Fez--entre l'Europe et le
Soudan.--A la fin, nous sommes lasss de tant de fleurs, tant de fleurs
pareilles, vues dans une demi-somnolence que berce toujours le pas des
mules et que le brlant soleil alourdit.

Vers deux heures de l'aprs-midi, halte dans un lieu quelconque, d'o il
me reste cette image: la plaine toujours, illimite, fleurie comme ne
fut jamais aucun jardin; et seul,  l'cart, le vieux cad puis,
disant ses prires  genoux... C'est dans une zone de pquerettes
blanches mles de pavots roses. Vieillard prs de la mort  figure
terreuse,  barbe blanchtre comme du lichen, vtu des mmes couleurs
fraches que ces pavots et ces pquerettes d'alentour, ses longs voiles
blancs laissant transparatre son cafetan de drap rose;--son cheval
blanc  haute selle rouge paissant  ct de lui, la tte plonge dans
les herbages;--et lui-mme,  moiti enfoui dans ces fleurs, dans ces
fleurs blanches et roses, au milieu de l'immense plaine de fleurs
infiniment dserte sous le bleu profond du ciel d't; lui, prostern
sur cette terre o on le mettra bientt, et implorant la misricorde
d'Allah avec cette ferveur de prire que donne l'approche pressentie du
nant...

                   *       *       *       *       *

Pass le Sebou  quatre heures, pour camper prs d'un village des
Beni-Malek, sur la rive nord du fleuve.




XXXVI


Jeudi 2 mai.

Notre petite troupe s'est augmente de quelques nouvelles recrues: des
Arabes quelconques rencontrs en route, voyageurs isols qui nous ont
demand de se joindre  nous, par crainte des dtrousseurs. Nous avons
aussi deux de ces personnages appels Rakkas, qui forment  Fez, une
corporation importante sous le commandement d'un Aminn, et qui font
mtier de porter les lettres  travers le Maroc, en courant au besoin
nuit et jour suivant le prix qu'on y met, sauf  dormir ensuite une
semaine d'affile.

Dans la matine frache, nous traversons quatre heures durant ces
solitudes sablonneuses tapisses de fougres et de petites fleurs rares,
que nous connaissions dj, mais qui nous semblent tout autres, plus
mornes, plus mlancoliques, plus vastes aussi,  prsent que nous
cheminons seuls au milieu, sans notre bruyante escorte d'ambassade qui
tirait des coups de fusil au vent. L'air qui ne sent plus la poudre, et
que n'agite plus le passage en ouragan des fantasias, est tonnamment
tranquille, pur, vivifiant, suave. Et la lumire est si belle!... Au
del des lignes immenses de la plaine, les montagnes o nous entrerons
demain sont dessines comme d'un pinceau net et ferme, en couleurs
franchement intenses, sur un vide trs clair qui est le ciel. De temps 
autre, une cigogne nous regarde dfiler, immobile sur ses chasses, ou
bien passe en l'air agitant au dessus de nos ttes ses grands ventails
blancs et noirs. Et c'est l tout ce qui anime ce pays dsert, o l'on
se sent si pleinement vivre.

                   *       *       *       *       *

Vers midi, au milieu de collines violettes de lavandes dont le soleil
surchauffe et exalte la pntrante senteur, nous apercevons un recreux
de ravin o il y a par hasard un arbre, un vrai grand arbre, un vieux
figuier sauvage contourn comme un banian de l'Inde. Et c'est si
tentant, si extraordinaire dans ce pays nu, o il n'y a d'ombre que
celle des nuages errants, que nous mettons pied  terre pour descendre
dans ce trou et y faire notre halte du milieu du jour. La place, choisie
et rare, est dj occupe par une dizaine de taureaux qui se tiennent
l, bien serrs les uns aux autres, bien cachs sous l'abri des larges
feuilles paisses, bats dans cette fracheur humide, quand tout rayonne
et brle alentour. Mais ils nous cdent sans conteste, se sauvent
peurs  notre approche, et nous nous installons en matres dans la
petite oasis.

Ce figuier doit avoir des sicles, tant ses branches sont grosses et
bizarrement tordues. Un ruisseau court  ses pieds, en bruissant sur des
cailloux noirs, au milieu des cressons, des myosotis bleus, de toutes
ces plantes d'eau connues depuis l'enfance dans nos ruisseaux des
campagnes franaises. Et, derrire la masse touffue de l'arbre, un
rocher surplombant s'avance en vote de grotte, formant comme une
seconde petite salle, plus couverte encore et plus intime, que tapissent
des capillaires et d'o suinte une source. En entrant l dessous, on a
une sensation dlicieuse de fracheur et d'ombre, aprs l'accablement de
lumire brlante qui est partout dehors sur ces collines de lavandes.
Parmi les racines de ce figuier, comme sur des fauteuils, nous nous
tendons paresseusement, nos pieds nus dans l'eau du ruisseau. De tout
ce qui nous entoure, rien d'africain, rien d'tranger, il nous semble
tre dans quelque recoin d'une France sauvage, d'une France d'autrefois,
au resplendissement de juin, par un midi sans nuages. Et les btes ici,
jamais tourmentes par les hommes, n'ont pas peur de nous; les tortues
d'eau tout doucement, tout doucement, entre les joncs, approchent leurs
carapaces noires, pour venir manger les miettes de notre pain; et les
rainettes vertes sautent sur nous, se laissent prendre et caresser.

De tous les recoins d'ombre, de tous les ruisseaux frais aux bords
desquels il m'est arriv de me reposer, par les brlants midis, durant
tant d'expditions diverses, au milieu de tant de circonstances
diffrentes, dans des pays quelconques du monde, je ne crois pas
qu'aucun m'ait jamais apport une plus pntrante impression de paix que
celui-ci, avec un plus intime dsir de m'abmer dans la tranquille
nature verte.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

                   *       *       *       *       *

A la fin de ce mme jour, deuxime de notre mois de mai et premier du
mois arabe de ramadan, nous sommes camps devant Czar-el-Kbir.

Et le soir, notre cad, nos muletiers qui ont commenc depuis ce matin 
observer le jene que le Coran ordonne pendant la dure de ce mois-l,
sont tous debout, regardant la ville derrire laquelle le soleil se
couche, attendant avec impatience l'heure o les pavillons blancs de
prire vont se hisser sur les mosques, l'heure du saint Moghreb, aprs
laquelle il leur sera permis de manger et de boire.

Le ciel est absolument jaune, d'un jaune ple de citron, une intense
lumire jaune est rpandue partout, et sur ce couchant si clair, la
ville se profile en silhouette dure: ses lourds minarets, en noir;
toutes ses murailles crneles, ensevelies sous la chaux, en une sorte
de gris bleu, froid et mort; en noir aussi, ses quelques hauts palmiers,
aux tiges minces comme des fils, qui penchent  et l leurs bouquets de
plumes au-dessus des terrasses.--Et dans le jaune lumineux du fond,
dominant tout, la lune nouvelle du ramadan marque son fin croissant
comme un trait d'ongle qui brillerait. C'est un dcor idalement arabe,
clair avec un art suprme.

--Allah Akbar!... L'heure sainte est enfin sonne, l'immense cri
retentit sur la ville. A genoux, tous les burnous de laine: c'est le
Moghreb, le premier Moghreb du ramadan.

Les grandes cigognes, contraries par ce bruit pourtant familier,
s'envolent, tournoient lentement, promnent un instant, en silhouette
sur le jaune du ciel, leurs ventails de plumes, puis reviennent se
poser  la pointe des minarets, dans leurs nids...

--Allah Akbar! Le cri, longuement rpt, s'apaise, se perd en trane
mourante dans le silence envahissant; la lumire s'teint vite, dans du
bleutre qui semble monter de la terre; et, du ct oppos  la ville,
du ct de l'ombre, une voix de chacal rpond en sourdine, derrire un
fourr de cactus...

                   *       *       *       *       *

En temps de Ramadan, il est d'usage au Maroc de faire toute la nuit de
la musique et des festins aprs le jene austre du jour; aussi, ds que
l'obscurit nous a tous envelopps, la ville nous envoie des bruits
confus de tambourins battant des danses tranges, de cornemuses
glapissant des chants tristes; et dans notre petit camp aussi, o le
ramadan est fidlement observ, on joue, sous les tentes, de la guitare
 deux cordes au son de grillon agonisant; on chante en voix flte,
avec des battements de mains.

Un peu plus avant dans la nuit, le silence, qui tait revenu, tout 
coup se remplit d'une musique aigre et dchirante qui semble tre en
l'air, qui semble venir d'en haut, planer. Et alors, tant sorti de ma
tente, je demande  un de nos muletiers, qui flne  la belle toile
malgr l'heure indue, d'o ces sons nous viennent. En souriant, il
m'indique du doigt les tours des mosques qui se profilent en grisaille
sur le ciel sem d'une poussire blanche d'toiles: au bout de chaque
minaret, en compagnie des cigognes, un joueur de musette, parat-il, est
install, jouant  plein souffle, et devant continuer jusqu'au matin,
au-dessus de la vieille ville confusment obscure...




XXXVII


Samedi 3 mai.

Demain nous reverrons Tanger la Blanche, la pointe d'Europe, et dj les
choses et les gens de ce sicle.

Cette avant-dernire journe de marche est longue, pnible, sous un
soleil beaucoup plus lourd. Notre vieux cad, que les jenes du Ramadan
achvent, hsite, ne reconnat plus son chemin. Nos muletiers, qui ne
mangent pas non plus, ont une lenteur et une somnolence inusites. Les
distances grandissent entre nous, notre petite colonne s'allonge d'une
manire inquitante, la voici chelonne sur deux ou trois kilomtres de
pays chaud et dsert. Parfois nous perdons de vue les mules, les
muletiers endormis qui nous suivent avec nos bagages et nos cadeaux du
Calife, nos fameux cadeaux si convoits; alors, un peu influencs
nous-mmes par le Ramadan, manquant de courage pour retourner sur nos
pas par cette chaleur, nous nous tendons pour les attendre, n'importe
o, au soleil toujours puisqu'il n'y a d'ombre nulle part; n'importe o
sur la vieille terre arabe, sche et brlante, cachant notre tte sous
notre capuchon blanc,  la manire des bergers qui font la sieste.

Vers trois heures, nous sommes compltement gars, au milieu de
solitudes de fougres, de lentisques et de lavandes. Plus trace de nos
tentes ni de nos bagages, qui ont d suivre un autre chemin. Et notre
vieux cad, auquel nous pourrions nous en prendre, nous fait piti, dans
son abrutissement de fatigue.

                   *       *       *       *       *

Mais, le soir venu et notre route retrouve, le dernier de nos
campements est pour nous faire plus regretter la fin de notre vie
errante sur cette terre primitive de fleurs et d'herbages.

Dans un lieu sans nom, au penchant d'une haute colline, devant des
horizons tranquilles, c'est une sorte de petit plateau circulaire, de
petite terrasse, que des broussailles de palmiers-nains entourent comme
une bordure de jardin. Et sur ce plateau Allah, pour nous, a tendu un
tapis blanc, bleu et rose, absolument vierge, o personne n'a pos les
pieds: pquerettes, mauves et gentianes, si serres les unes aux autres
qu'on dirait des marbrures de fleurs; les tiges sont courtes et fines,
sur un sol sablonneux, engageant et doux pour s'tendre. L'air pur est
rempli de senteurs saines et suaves. Il y a, par exception, un bois
couronnant la hauteur qui nous domine, un bois d'oliviers. Sur le ciel
bleu qui commence  plir,  tourner au vert limpide, un tissu de petits
nuages pommels est jet discrtement comme un voile. Rien d'humain en
vue nulle part; et le recoin le plus embaum, le plus calme, que nous
ayons encore trouv sur notre route; c'est pour nous seuls, toutes ces
fleurs, toutes ces musiques d'insectes, tout ce resplendissement de
couleurs et de l'air. Cette soire de mai sur ce plateau sauvage a une
paix d'den; elle est ce que devaient tre les soires des printemps
prhistoriques, alors que les hommes n'avaient pas encore enlaidi la
terre...




XXXVIII


Dimanche 4 mai.

Aprs une journe de marche encore longue sous un ardent soleil, vers le
soir, nous voyons poindre devant nous Tanger la Blanche; au-dessus, la
ligne bleue de la Mditerrane, et au-dessus encore, cette lointaine
dentelure irise qui est la cte d'Europe.

Nous prouvons une premire impression de gne, presque de surprise, en
passant au milieu des villas europennes de la banlieue. Et notre gne
devient de la confusion, lorsque, en entrant dans le jardin de l'htel,
avec nos figures noircies, nos burnous, et nos jambes nues, notre suite
de muletiers, de ballots, notre dballage de Bdouins nomades, nous
tombons au milieu d'un essaim de jeunes misses anglaises en train de
jouer au lawn-tennis...

Vraiment Tanger nous parat le comble de la civilisation, du raffinement
moderne. Un htel, ou l'on nous donne  manger sans exiger de nous la
lettre de ranon signe du sultan; pour nous apporter le couscouss, 
table d'hte, des messieurs cuistres tout de blanc cravats, tout de
noir vtus, avec de petits cafetans triqus, arrts devant  la taille
comme si le drap cotait trop cher, et prolongs derrire, au-dessous du
dos, par deux pendeloques saugrenues en litres de hanneton. Des choses
laides et des choses commodes. La ville partout ouverte et sre; plus
besoin de gardes pour circuler par les rues, plus besoin de veiller sur
sa personne; en rsum, l'existence matrielle trs simplifie, plus
confortable, nous sommes forcs de le reconnatre, facile  tous avec un
peu d'argent. Et,  la dtente qui se produit en nous, nous sentons tout
ce qu'avait d'oppressant, malgr son charme, cette replonge si profonde
que nous venons de faire dans des ges antrieurs...

Cependant, nos prfrences et nos regrets sont encore pour le pays qui
vient de se refermer derrire nous. Pour nous-mmes, il est trop tard,
assurment, nous ne nous y acclimaterions plus. Mais la vie de ceux qui
y sont ns nous parat moins misrable que la ntre et moins fausse.
Personnellement, j'avoue que j'aimerais mieux tre le trs saint calife
que de prsider la plus parlementaire, la plus lettre, la plus
industrieuse des rpubliques. Et mme le dernier des chameliers arabes,
qui, aprs ses courses par le dsert, meurt un beau jour au soleil en
tendant  Allah ses mains confiantes, me parat avoir eu la part
beaucoup plus belle qu'un ouvrier de la grande usine europenne,
chauffeur ou diplomate, qui finit son martyre de travail et de
convoitises sur un lit en blasphmant...

                   *       *       *       *       *

O Moghreb sombre, reste, bien longtemps encore, mur, impntrable aux
choses nouvelles, tourne bien le dos  l'Europe et immobilise-toi dans
les choses passes. Dors bien longtemps et continue ton vieux rve, afin
qu'au moins il y ait un dernier pays o les hommes fassent leur
prire...

Et qu'Allah conserve au sultan ses territoires insoumis et ses solitudes
tapisses de fleurs, ses dserts d'asphodles et d'iris, pour y exercer
dans l'espace libre l'agilit de ses cavaliers et les jarrets de ses
chevaux; pour y guerroyer comme jadis les paladins, et y moissonner des
ttes rebelles. Qu'Allah conserve au peuple arabe ses songes mystiques,
son immuabilit ddaigneuse et ses haillons gris! Qu'il conserve aux
musettes bdouines leur voix triste qui fait frmir, aux vieilles
mosques l'inviolable mystre,--et le suaire des chaux blanches, aux
ruines.

                   *       *       *       *       *


FIN


IMPRIMERIE CHAIX--RUE BERGRE, 20, PARIS--25446-11-9.





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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
