The Project Gutenberg EBook of Nous marions Virginie, by Eugne Chavette

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Title: Nous marions Virginie

Author: Eugne Chavette

Release Date: November 6, 2012 [EBook #41307]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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NOUS MARIONS

VIRGINIE


EN VENTE A LA LIBRAIRIE DENTU

OUVRAGES D'EUGNE CHAVETTE


=Dfunt Brichet=, 2 vol. in-18 Jsus                      6 fr.

=Le Remouleur=, 2 vol. in-18 Jsus                        6 fr.

=L'hritage d'un Pique-Assiette=, 3 vol. in-18 Jsus      9 fr.

=La Chiffarde=, 2 vol. in-18 Jsus                        6 fr.

=La Chasse  l'Oncle=, 2 vol. in-18 jsus                 6 fr.

=La chambre du Crime=, 1 vol. in-18 Jsus                 3 fr.

=Aim de son concierge=, 1 vol. in-18 jsus               3 fr.

=La recherche d'un pourquoi=, 1 vol. in-18 Jsus          3 fr.

=Nous marions Virginie=, 1 vol. in-18 jsus               3 fr.


SOUS PRESSE:

=Le roi des Limiers=, 2 vol. in-18 jsus      6 fr.

=Le comte Omnibus=, 3 vol. in-18 jsus        9 fr.

=L'Oreille du Cocher=, 1 vol. in-18 jsus     3 fr.

F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.




NOUS MARIONS

VIRGINIE

TIMOLON POLAC

LES YEUX AU BOUT D'UN BATON

PAR

EUGNE CHAVETTE

QUATRIME DITION

[Illustration: colophon]

PARIS

E. DENTU, DITEUR

LIBRAIRIE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLANS

1882

Tous droits rservs




NOUS MARIONS VIRGINIE

BOUFFONNERIE PARISIENNE




I


Par une matine de l'hiver dernier, un homme se tenait debout et
immobile, au beau milieu de la place de l'Odon. A terre, devant lui, il
avait pos son chapeau  plat sur les bords.

Et il semblait attendre.

Profitons de son immobilit pour exquisser le portrait de cet individu,
g d'une cinquantaine d'annes. Ses cheveux gris se dressaient en un
norme toupet au-dessus d'une longue face jaune, ravage par la misre
et les privations. Cette tte aurait appel aussitt la piti sans son
petit oeil vif, joyeux et dnotant cette philosophie qui fait gaiement
supporter le malheur.

Il tait compltement vtu de noir, mais, hlas! quel noir! Le temps et
l'usage avaient rendu  peu prs gris le vieil habit taill  la mode de
1840, qu'il portait soigneusement boutonn, sans doute pour dissimuler
l'absence de linge.

En le voyant grave et raide sous ses haillons noirs, avec un mouchoir
qui avait la prtention de jouer, autour de son cou, le rle d'une
cravate blanche, on aurait pu se croire en prsence d'un notaire qui a
eu des malheurs.

Donc un curieux s'arrta;  ct de lui en vint un deuxime, puis un
troisime et, en dix minutes, le chapeau et son matre furent entours
d'un cercle de commres, de badauds, de soldats qui tous, l'oeil sur
le couvre-chef leur montrant son dessus pel, se disaient, fort
intrigus:

--Que cache-t-il sous son chapeau?

Deux jeunes gens, l'un brun, l'autre blond, tous deux jolis garons,
s'taient glisss au premier rang des curieux.

Le chapeau produisit aussitt son effet sur le spectateur brun.

--Pourquoi met-il son castor sur le pav? demanda-t-il  son ami.

--C'est peut-tre pour s'asseoir quand il est fatigu? Car tu dois
remarquer qu'on a oubli de meubler la place de l'Odon, repartit
l'autre.

Satisfait sans doute du nombre d'auditeurs, l'homme se moucha, releva
ses manchettes, puis il salua  la ronde en commenant ainsi:

     --_Jeunes beauts, laborieux citadins, intrpides
     guerriers.--Curieux ds l'enfance, j'ai beaucoup voyag. Un soir,
     dans l'Inde, que je me promenais sur les bords du Gange, je vis
     venir  moi, sans autre vtement qu'un tambourin,  cause de la
     chaleur torride, une belle et jeune femme qui essayait un pas de
     valse. Soudain, le pied lui glisse et elle disparat dans l'humide
     empire..._

A ces mots de l'homme au chapeau, un frisson de terreur courut dans le
groupe qui l'coutait.

Insensible  ce succs oratoire, celui qui avait beaucoup voyag
continua:

     --_En la voyant rouler dans les flots, je n'coutai que mon courage
     et, sans mme quitter une livre de sucre que je venais d'acheter,
     je plonge dans le perfide lment et j'ai le bonheur de la ramener
     sur le gazon... moins frais que ses jeunes appas. Je cherchais ma
     pipe pour la lui faire respirer, quand soudain quatre cavaliers...
     et des plus beaux!...  la poitrine charge de diamants, accourent
     sur moi  fond de train.--O toi! s'crie celui qui en tait le plus
     charg,  toi qui as sauv ma fille! bel tranger, que veux-tu? Je
     suis le roi. Parle; la moiti de mon royaume est  toi... sans
     compter ma fille.--Non, Sire, dis-je  cet Hindoustan, un Franais
     ne se met  l'eau que par propret ou par dsintressement.--Quoi!
     tu ne veux rien? s'cria-t-il en s'arrachant les cheveux avec
     dsespoir, laisse-moi au moins te rembourser ton sucre qui a
     fondu?--Non, Sire, je ne veux rien, je n'ai besoin de rien.--Ah!
     ces Franais sont tous les mmes!!! bgaya-t-il avec
     admiration..._

--Dis donc, Paul, il aurait d demander un habit neuf? souffla le jeune
homme blond de l'auditoire  son ami.

--Je voudrais pourtant bien savoir ce qu'il, y a sous ce chapeau,
Ernest; j'ai une ide que c'est un lapin, rpondit celui qu'on appelait
Paul.

--Un lapin? oui, c'est possible... alors un lapin tout cuit, et il a mis
son chapeau dessus pour le tenir au chaud.

Cependant, le propritaire de ladite coiffure poursuivait le rcit de
son aventure.

--_Le roi se roulait  mes pieds en criant: de grce! noble Franais,
demande-moi quelque chose... un souvenir, une babiole... accepte
seulement dix millions.--Sire, un mot de plus  propos d'argent, et je
m'loigne, dis-je avec un accent indign.--Ah! j'en mourrai! soupira le
roi plein de respect pour ma belle me..._

Aprs un instant d'hsitation, l'homme au chapeau baissa le ton et
continua, comme s'il faisait une confidence  son auditoire:

     --_Je vous l'avouerai, messieurs les militaires, je fus vaincu
     dans cette lutte de gnrosit, car je me laissai attendrir, et je
     pris le monarque en piti.--Eh bien! Sire, lui dis-je, puisque vous
     l'exigez, je vous demanderai une chose.--Laquelle? beugla-t-il en
     se relevant d'un bond joyeux qui le remit achevai;
     laquelle?_--SIRE, C'EST LA RECETTE DE LA POUDRE AVEC LAQUELLE VOUS
     NETTOYEZ VOS CHANDELIERS!!!

En mme temps qu'il disait ces mots sans rire, le conteur s'inclina vers
le chapeau qui intriguait tant l'assistance, le souleva et dcouvrit un
chandelier dont la partie suprieure resplendissait d'clat, tandis que
le bas en tait noir de malpropret. Il remit le chapeau sur sa tte, et
plongeant la main dans la poche de son habit, il en tira une poigne de
petites botes et reprit:

--Cette poudre, la voici. Combien vaut ce secret d'un roi? me
demanderez-vous. En Allemagne et  Madagascar, j'ai refus mille francs
de mes botes; mais  des compatriotes, je ne demande que cinq sous.
Achetez, achetez, c'est un conseil de pre que je vous donne, car vous
ne trouverez cette poudre que chez moi, Nicolas Borax, seul propritaire
du secret, ainsi que l'atteste le parchemin du roi indien, que j'ai
dpos  la Banque. Avec cette poudre, on nettoie indiffremment les
chandeliers, l'argenterie et les dents. Cinq sous! cinq sous! ne vous
touffez pas! chacun aura son tour.

Mais la recommandation de ne pas s'touffer tait compltement inutile,
car la foule, aussitt le mystre du chapeau connu, s'tait clipse en
riant.

--Saperlotte! murmura Borax en voyant s'loigner le public, voil mon
djeuner qui s'envole! Justement ce matin, j'ai une faim... quelle
faim!...

Parmi les rares fidles rests sur la place se trouvaient les deux
jeunes gens qui s'taient donn les noms d'Ernest et Paul. En rptant:
Cinq sous, cinq sous, Nicolas Borax tait arriv devant eux.

--Ah! fit Paul, cinq sous la bote... et quand on en prend deux?

--C'est huit sous.

--Et quand on n'en prend pas du tout? demanda Ernest, le beau blond.

--Alors, c'est deux francs, repartit Borax, se redressant  cette
plaisanterie.

--Bien. Je n'en prends pas du tout; enveloppez-le moi dans un papier,
voici mes deux francs, dit tranquillement le jeune homme.

Et il mit quarante sous dans la main du bonhomme, qui, dans sa joie
tonne, balbutia:

--Conservez-moi votre pratique.

--De plus, continua le blond, si une jolie pice de cent sous peut vous
tre agrable, je vous offre une occasion de la gagner en me suivant 
mon atelier, avec votre Chandelier et votre chapeau. A cinq francs la
sance, vous poserez pour un tableau dont vous venez de me donner
l'ide.

Borax bondit de satisfaction en s'criant:

--Accept! Aussitt que j'aurai fait djeuner Bourreau, je vous rejoins.

A ce nom de Bourreau, le jeune homme chercha des yeux, en croyant que,
le marchand de poudre avait un chien.

--Qui donc appelez-vous Bourreau? demanda-t-il en ne voyant aucun
animal.

--Bourreau, c'est mon estomac... Ah,! monsieur, il me tourmente bien!

--Alors, avec les cinq francs, j'offre une ctelette aux cornichons...
Aimez-vous les cornichons? monsieur Borax.

--Si j'ai jamais dsir un trne, c'est pour manger des cornichons sans
compter, affirma le saltimbanque avec un enthousiasme sincre. Ah! jeune
homme, demandez-moi tout! mes services! mon bras! ma poudre!... non, pas
ma poudre... entre nous, elle ne vaut rien... Mais tout le reste est 
votre disposition, homme et chandelier; disposez-en.

--Allons! en route! conseilla Ernest en se dirigeant vers la rue de
Vaugirard.

Au bout de cent pas, Borax qui, son chandelier  la main, marchait 
ct des jeunes gens, parut tout  coup faiblir.

--Qu'avez-vous donc, Borax? demanda Paul.

--Oh! fit-il, moi, je n'ai rien. C'est mon animal de Bourreau qui fait
le diable sous le futile prtexte qu'il n'a pas vu un morceau de pain
depuis quarante-huit heures.

--Comment, vous n'avez pas mang depuis deux jours! s'crirent les
jeunes gens douloureusement surpris.

--Que voulez-vous? La poudre  chandelier n'a pas march ferme cette
semaine. J'ai eu beau dire qu'elle nettoyait aussi les dents, je n'en ai
pas vendu une bote de plus...

On tait arriv  la porte d'un petit restaurant dans lequel les jeunes
gens firent entrer l'affam.

On alla bien vite au plus press, en installant aussitt le malheureux
devant une copieuse soupe aux choux.

A chaque cuillere qu'il avalait, le saltimbanque rptait:

--Hein! Bourreau, es-tu content? te voici  la fte, mon gaillard!
j'espre que tu vas me laisser un instant tranquille?

--L! fit le peintre Ernest, maintenant que Bourreau peut patienter
jusqu' l'arrive des ctelettes, causons un peu, ami Borax.

--Bien volontiers.

--Alors, expliquez-nous comment il se fait que vous soyez arriv  ce
point de...

--A ce point de mourir de faim. Oh! ne craignez pas de finir, mon cher
protecteur, dit le bonhomme en voyant l'artiste hsiter. Ma rponse est
bien simple. Je suis de ceux qui n'ont pas de veine, de ceux qui, le
jour o il ramassent dix sous  terre, tombent sur une pice fausse.
Rien ne leur russit, quoi! ils trouvent moyen de se casser une dent en
mangeant du fromage  la crme.

--Et vous n'avez pas cherch  combattre?

--J'ai us de tout, tt de tout, j'ai fait vingt mtiers. Tenez, avant
ma poudre, j'tais loueur de sangsues.

--Bah! expliquez-moi, donc ce mtier.

--Dame! les mdecins vous arrivent chez les pauvres malades o, bien
souvent, on n'a mme pas une chaise  leur offrir, et il disent
tranquillement: a ne sera rien, mettez-vous seulement quatre-vingts
sangsues au sant et aprs-demain vous pourrez aller vous promener...
pas  cheval, par exemple! Or, les sangsues ne sont pas comme des coups
de bton qu'on n'a qu' demander au premier veux. Les pharmaciens ont la
manie de vous rclamer sept ou huit sous pour une petite bte qu'on n'a
mme pas la ressource... aprs... de manger en se figurant que c'est un
salsifis. Donc, quatre-vingts sangsues reprsentent une grosse somme sur
laquelle on n'a pas toujours le moyen de... s'asseoir.

--Bien raisonn, approuva Paul.

--J'avais trouv un riche capitaliste auquel j'inspirais de la confiance
et qui, sans me demander les trois signatures pour ngocier mon papier 
la Banque, avait bien voulu m'avancer neuf francs. A ce moment, la
sangsue tait en baisse. Avec mes capitaux, j'en ai achet soixante...
dont vingt-deux polonaises, car je m'tais dit que si les sangsues de ce
pays-l taient comme les hommes leurs compatriotes, elles devaient
aimer  pomper. Alors je me suis mis  courir la clientle et je louais
 bas prix ce qu'on aurait t oblig d'acheter si cher. Aprs la
sance... sant, sance, c'est bien le mot... donc, aprs la sance, je
reprenais mes pensionnaires, puis je les faisais dgorger et je criais:
A qui le tour?

--Le commerce n'a donc pas march?

--Si, dans le commencement, j'ai gagn un peu d'argent avec lequel j'ai
augment mon pensionnat jusqu' cinq cents lves... toutes franaises!
car j'tais revenu de mes illusions sur les polonaises.

--Bah! des paresseuses peut-tre!

--Non; mais je ne sais si c'est par haine nationale, les sangsues
polonaises ne veulent mordre que des sants russes... Oh! alors, il faut
le dire, elles y vont d'un si grand coeur qu'elles en clatent comme
des ptards.

--Et combien preniez-vous  vos clients?

--Un sou par tte. Je les passais  quatre centimes quand on en
consommait trois cents  la fois. Seulement, tant par tte, cela
m'occasionnait des contestations avec le client qui me disait: Mais,
toutes n'ont pas mordu!

--L'observation tait juste.

--Oui, mais je ne pouvais pourtant pas me faire payer  la piqre et
dire  une dame: Retournez-vous que je compte les piqres, et ajouter:
Vous me devez tant.

--Et pourquoi avez-vous chang les sangsues pour la poudre  chandelier?

--Ah! voil: la sangsue est trs-impressionnable. Le vent, l'orage, la
neige, tout lui drange la sant. On la voit tout  coup monter  la
surface de l'eau du bocal. On la croit rveuse... pas du tout, elle est
morte. En une semaine, une pidmie m'a enlev les trois quarts de mon
pensionnat. Alors, dcourag, j'ai voulu me dbarrasser du reste.

--Et vous avez cd votre fonds?

--Non,  revendre de cette manire, on perd trop. Comme c'tait le
moment du jour de l'an, j'ai fait passer dans ma clientle le prospectus
suivant:

     _A tous les tres qui nous sont chers, quel plus prcieux cadeau
     d'trennes peut-on offrir que la sant? Comment offre-t-on la
     sant? Par l'application de sangsues.--Adressez-vous donc  Nicolas
     Borax, qui tient  la disposition du public un assortiment complet
     de sangsues pour trennes._

--Et vous les avez vendues?

--Malheureusement, non. Elles m'adoraient, ces pauvres btes. Quand
elles ont su qu'elles allaient changer de matre, elles ont prfr se
laisser mourir. Alors, j'ai pulvris mes bocaux et j'en ai fait ma
poudre  chandelier... qui ne nourrit pas Bourreau.

--La dveine ne peut continuer quand on possde votre hardiesse
industrieuse.

--Ah! fit Borax en secouant la tte, la hardiesse ne suffit pas, il faut
aussi un habit. Que de gens n'auraient aucune valeur sans leur habit.
Tenez, moi, je vendrais demain ma poudre cent francs la bote si j'avais
un elbeuf sur le dos... Un habit propre, bien entendu, car en voil un
sur mes paules avec lequel il me serait bien difficile de me faire
passer, mme  un aveugle, pour un brillant vicomte qui revient du Bois.
Ah! si j'avais un habit, j'arriverais  tout.

--Vous pouseriez peut-tre une princesse?

--Non, attendu que le mariage, c'est comme les chevaux de bois, il faut
vraiment aimer a pour s'y amuser.

--Ah! vous reculez pour la princesse, ricana Paul, qui, par une raison
que nous allons dire, s'tait peu ml  l'entretien.

Le bonhomme parut se froisser de ce ton moqueur du jeune homme et
repartit aussitt:

--Si j'avais un habit, je n'pouserais pas une princesse... parce que a
se rentre, pas dans mes objets de consommation... mais je parie que je
vous la ferais pouser.

A ces mots, le peintre se mit  rire en s'criant:

--Ah! Paul n'est pas ambitieux. Au lieu d'une princesse, il se
contenterait seulement d'pouser l'ange de ses rves... n'est-ce pas?

Pour toute rponse, Paul poussa un soupir qui fit envoler les radis de
la table.

--Oh! oh! fit Borax, il parat, jeune homme, que Cupidon vous a quelque
peu gratign de sa flche.

--gratign? dites donc qu'il l'a embroch... et avec une flche grosse,
comme l'oblisque! appuya l'artiste.

--Oui, dit le charlatan, je connais ces amours-l. On reste en
contemplation devant ange pendant des heures, faisant des yeux sur le
plat, la main en pigeon vole, et la bouche tellement ouverte que a
donne aux hirondelles l'ide d'y venir faire leur nid. On a l'air d'un
homme qui va ternuer.

Paul poussa un second soupir.

--Alors, continua Borax, pourquoi n'pousez-vous pas la demoiselle?

--Pour la simple raison qu'elle est fort riche et que, de mon ct, si
je mettais toute ma fortune dans mes deux mains, cela ne m'empcherait
pas de jouer du piano.

Le bonhomme prit un air srieux.

--Voyons, voyons, dit-il, on pourrait peut-tre arranger cela. Prcisons
d'abord la situation. La jeune personne vous aime-t-elle?

--Comment puis-je le savoir?

--Quand elle vous voit, fait-elle un petit soubresaut comme si on la
pinait dans le dos?

--Allons, Paul, fais des rvlations  ton juge. A-t-on l'air de la
pincer dans le dos? demanda le peintre, qui se tordait de rire.

--Il y a un peu de cela, avoua l'interrog.

--Bon! fit Borax, l'enfant vous aime. Quant  vous, du moment que vous
faites envoler des radis en soupirant le suis renseign. Seulement, il
faut matriser votre vent pour le quart d'heure, car je ne vois plus sur
la table que du sel et du poivre  faire envoler... et a gne quand on
les reoit dans les yeux.

--Tiens! c'est vrai! sel et poivre ne nous suffisent pas et les
ctelettes se font bien attendre, s'cria Ernest, qui comprit cet appel
de leur convive.

--Oh! si je vous dis cela, c'est parce qu'il s'agit de marier votre ami,
et que les ctelettes aux cornichons me donnent gnralement des ides.

--Alors, voici les ides aux cornichons qui arrivent, ajouta l'artiste
en dsignant un garon qui s'avanait avec un norme plat qu'il posa sur
la table.

--Attention! Bourreau! commanda Borax tout joyeux et ouvrant les
narines.

Il parat que Bourreau ne se contentait pas de peu, car en un clin
d'oeil, son matre lui expdia cinq ctelettes, qui disparurent par
bouches colossales. Un soupirail de cave dans lequel on enfile
d'normes bches de Nol reprsenterait assez la bouche du pauvre hre
pendant cet exercice.

--Diable! on voit que vous aimez les ctelettes! s'cria le peintre.

Borax fit une petite moue ddaigneuse.

--Non c'est ce qui vous trompe, pas beaucoup. Je mange des ctelettes un
peu pour dire que j'en mange, mais surtout parce qu'elles font digrer
le cornichon qui est trop froid pour Bourreau. La ctelette de porc me
remplace le verre de Chartreuse qui prcipite la digestion.

Aprs avoir ainsi expliqu sa faon d'employer la ctelette le bonhomme
s'accouda sur la table en disant:

--Maintenant, revenons  notre mariage.

--Ah ! vous tes donc bien certain de me marier? s'cria Paul tonn.

--Pourquoi pas? mon jeune ami. Vous avez le grand tort de vous faire un
monstre de ce qui n'est que de la bien petite bire. Que demandons-nous
pour arriver  ce mariage? Qu'on nous aime. Or, on nous aime, puisque la
jeune fille, en nous voyant, fait un petit saut de cabri. Donc, le reste
n'est qu'un dtail, un trs-simple dtail, dont il ne faut pas se
proccuper.

--Un dtail? Vous regardez comme un simple dtail le pre et la mre qui
se rveillent la nuit pour penser  un gendre qui soit riche!

--Ah! oui,  propos, parlons un peu du pre de notre ange. Quel homme
est-ce donc, ce cher papa Ange?

--Un ancien vermicellier, qui s'est retir du commerce avec deux
millions et un rhume de cerveau perptuel.

--Bravo! passons  la mre Ange.

--Une brave femme, nulle comme un lorgnon sans verre et superstitieuse
au point de prendre mdecine quand on a renvers le sel sur la table.

--Bravissimo!

--Ajoutez  cela une institutrice, vieille et hargneuse, qui me dteste
parce que, sans intention, j'ai coup queue de son chien en refermant la
porte cochre.

--Quelle heureuse chance! Tout est pour nous! Quant  vous, je crois
inutile devons demander si vous avez une caisse.

Ce mot de caisse fit se tordre joyeusement le peintre qui s'cria:

--Mais si, demandez-le, car Paul a une norme caisse... seulement, elle
est vide... C'est mme l son vrai mrite. Mon ami est grosse caisse 
l'orchestre de l'Ambigu... soixante-dix francs par mois, sans compter un
lve en ville qui, par ordonnance de mdecin, prend des leons de
grosse caisse pour se gurir d'une surdit.

--Une grosse caisse! instrument dlicieux, le soir, dans les grands
bois, quand tout se tait aux champs; cela vaut mieux que le son des
cloches pour faire rver une jeune fille... tout est pour nous.

Et, comptant sur ses doigts, le saltimbanque continua imperturbable:

--Rhume de cerveau, superstition, queue de chien coupe et grosse
caisse, voil de bien jolis atouts dans notre jeu. Je vous regarde comme
dj mari, jeune homme. Vous tes un vrai veinard! Oui, en sachant
utiliser toutes vos chances, vous deviendrez l'poux de votre... Ah! 
propos, comment s'appelle votre ange?

--Virginie.

--Nom suave! si j'ai jamais dsir un trne, c'est pour aimer une femme
du nom de Virginie.

--Et quand me mariez-vous? demanda Paul qui n'avait pas pris au srieux
un seul mot du bonhomme.

--Mais, comme le plus tt possible sera le meilleur, nous ferions bien
d'aller tout de suite tudier le terrain, rpliqua le bateleur avec
aplomb.

--Alors, en route! firent les jeunes gens dsireux de poursuivre la
plaisanterie.

Borax suivit les deux amis, qui, cent pas plus loin, s'arrtrent devant
une porte de la rue de Vaugirard.

--Voil notre demeure, Virginie est la fille du propritaire, annona
Paul.

--Tiens! dit le matre de Bourreau, vous habitez-l? Alors nous sommes
porte  porte, car, moi, je perche dans une mansarde de la maison
voisine.




II


Comme les deux artistes l'avaient dit au charlatan, la maison qu'ils
habitaient appartenait au pre de Virginie, M. Thomas Ribolard, ancien
fabricant de vermicelle, macaroni et autres ptes alimentaires.

Ribolard tait bte comme un pot, et il avait deux millions.

Bien souvent on rencontre des individus dont on se dit: Comment cet
imbcile a-t-il pu faire fortune? La rponse est bien simple. Par cela
mme qu'il est un crtin, il a invent une grosse ineptie qu'il a lance
srieusement. Et comme, si stupide que soit un homme, il existe toujours
des gens dix fois plus buses que lui, ils font aussitt un succs 
l'absurdit lance par cet idiot.

Donc Thomas, au lieu de fabriquer ses vermicelles arrondis en boucles
de cheveux, les avait offerts carrs. Premier succs!

Pour les potages, il avait invent les _ptes guerrires_, c'est--dire
qu'en place des produits carrs, toiles ou losangs, il avait fait
dcouper  l'emporte-pice sa pte en petits sapeurs, canonniers,
gnraux de brigade, etc., etc., et comme le public n'avait pu rsister
au plaisir de manger des gnraux de brigade dans son bouillon,
l'inventeur Thomas avait rcolt de l'or.

Mais le grand triomphe de Ribolard avait t obtenu par son macaroni! Au
lieu de le faire  un trou, il l'avait confectionn  deux trous et
l'avait lanc sous le nom de _macaroni hyginique  double courant
d'air_.

Voil comment les deux millions taient arrivs  Ribolard, que sa femme
regardait comme un dieu.

Joignez  cela un rhume de cerveau qui ne l'avait pas quitt depuis
l'ge de douze ans, une petite taille, une tte aussi chevelue qu'une
pomme de rampe d'escalier, des yeux en boules de loto, et vous aurez le
portrait de l'ancien vermicellier.

Madame Ribolard,--de son petit nom Cungonde,--tait bien la meilleure
preuve qu'un imbcile trouve toujours plus crtin que lui, car elle
tait d'une btise  couper  la hache. On lui avait dernirement
escroqu dix francs pour une qute, en lui faisant croire que les
ouvriers qui travaillaient aux mines de gruyre, sous Montmartre,
s'taient mis en grve contre les entrepreneurs avides qui voulaient
leur dcompter les trous du fromage.

Et pourtant de ces deux abrutis tait ne Virginie, charmante blonde de
dix-huit ans, gracieuse et spirituelle jeune fille.

--Nous avons dpens les yeux de la tte pour lui donner tous les arts
d'agrment, rptaient  tout le monde les Ribolard en se rappelant les
douze francs par mois qu'on leur avait demands pour apprendre 
Virginie  faire du bruit sur un piano en poussant des miaulements
plaintifs. Car, il faut tout dire, si charmante qu'elle ft, l'aimable
Virginie n'tait pas taille pour le chant. Elle vous avait une petite
voix si aigu que les globes de pendule se flaient quand elle chantait.

A sa sortie du pensionnat, les Ribolard avaient remu ciel et terre pour
trouver  leur fille une institutrice qui lui donnt les belles manires
du grand monde, et, sur les renseignements de leur charbonnier, ils
avaient enfin trouv mademoiselle de Veausal.

Pamla de Veausal prtendait avoir t leve  la cour de Monaco.
Aussi ses nobles et fires allures effarouchaient les Ribolard, qui
s'extasiaient surtout au sujet de son altire vertu.

Car,  table, la pudibonde Pamla devenait rouge comme un radis et se
cachait la figure sous sa serviette quand, par hasard, un domestique
avait pos devant elle une volaille du ct du croupion.

Elle tait si grande, si sche et si maigre, qu'on aurait pu s'en servir
pour dboucher un plomb ou nettoyer des verres de lampe. A l'entendre,
vingt-deux hommes, dont trois ngres, s'taient tus par dsespoir de
n'avoir pu attendrir son coeur.

Elle passait le temps  tricoter des paletots et des jambires pour son
chien Raoul, un affreux roquet oubliant la propret avec un cynisme qui
tonnait les Ribolard.

--C'est bien drle, se disaient-ils, mademoiselle de Veausal nous
affirme pourtant que Raoul tait reu dans les salons du prince de
Monaco.

Un pouvantable malheur tait venu frapper cet objet de l'unique
affection de Pamla, car l'infortun Raoul avait eu la queue coupe dans
la porte cochre, qu'on avait referme  son passage. Aussi, la
hargneuse fille avait-elle vou une haine bleue au meurtrier de la queue
de son chien.

Quand, escortant son lve, elle rencontrait le musicien Paul dans
l'escalier, elle lui faisait des yeux qui auraient effray le joueur de
grosse caisse si, pour calmer sa peur, il n'avait vu en mme temps les
regards, beaucoup plus doux, que la gentille Virginie abaissait sur lui.

Pamla inspirait donc aux poux Ribolard un saint respect, ml
d'espoir, qui leur faisait dire, en songeant  l'avenir:

--Quand Virginie sera en ge d'tre marie, mademoiselle de Veausal,
parmi toutes ses belles connaissances de la cour de Monaco, saura nous
trouver quelque duc ou prince.

Tous les domestiques de la maison avaient reu l'ordre d'obir aux
moindres caprices de l'altire Pamla, qui en abusait.

Cocher, soubrette, valet de chambre, groom, concierge, cuisinire
excraient la veille fille. N'osant l'affronter en face, ils lui
faisaient une guerre sourde. Ils se vengeaient surtout sur le chien
Raoul en le gavant des tranges ptes qui amenaient le roquet  ces
oublis que les Ribolard trouvaient tonnants de la part d'un quadrupde
qui avait frquent la cour de Monaco et vcu sur les genoux de la plus
haute socit.

Tel tait le milieu dans lequel avait vgt Virginie, milieu si triste
que la blonde jeune fille en billait  la journe.

Or, quand on bille, on lve assez naturellement les yeux aux ciel.

Donc, un jour qu'elle se livrait  cet exercice devant sa fentre, ses
yeux levs avaient aperu  une mansarde du toit la tte d'un jeune
homme qui la contemplait.

D'abord, on s'tait regard.

Puis, de la part de Paul, la tlgraphie du geste avait march, timide
en commenant, pour se continuer, aprs, de plus en plus expressive.

Enfin, les deux jeunes gens en taient arrivs  s'aimer sans s'tre
jamais parl.

Donc Nicolas Borax s'tait rudement avanc en se vantant de faire le
mariage qui devait runir le demi-million de dot de Virginie aux
soixante-dix francs par mois que sa grosse caisse produisait  Paul. Car
le musicien ne comptait que comme une ressource passagre les quinze
francs pays par l'lve qui apprenait la grosse caisse pour se traiter
de la surdit... attendu qu'il s'en irait aussitt guri.

Or, au moment o les deux jeunes gens introduisaient Borax dans la
maison, ils ne se doutaient gure que mademoiselle Pamla de Veausal,
en prenant ses grands airs, venait de dire aux Ribolard:

--Chers amis, j'ai une bien importante proposition  vous faire au sujet
de Virginie, qui me semble tre en ge de se marier.

--Auriez-vous trouv un poux pour notre fille? s'crirent aussitt les
poux.

La gouvernante inclina majestueusement la tte.

--Un de vos amis de la cour de Monaco? demanda le vermicellier.

--Oui, dit la grave Pamla.

Elle attendit, pour continuer, que Ribolard et fini de palpiter de
joie, car il faut dire qu' la moindre motion prouve par le digne
homme son continuel rhume de cerveau lui faisait aussitt rage dans le
nez. C'taient des gloc, gloc, gloc, qui grondaient alors dans sa trompe
nasale engorge avec un tel fracas que le roquet Raoul se mettait 
aboyer en furibond.

Enfin les gloc, gloc, de Ribolard mu s'apaisrent, et mademoiselle de
Veausal put continuer.

--Oui, reprit-elle, j'espre marier Virginie au comte Bonifacio de
Aricoti, le neveu du fameux duc de Croustaflor.

--Des nobles! s'cria le joyeux pre dont le nez lcha une seconde srie
de gloc, gloc.

--De la plus vieille noblesse. Tous leurs anctres sont morts aux
croisades.

--Quel honneur pour notre famille!

--A ma vive sollicitation, le duc de Croustaflor a bien voulu consentir
 n'accepter pour son neveu qu'un demi-million de dot.

--Vraiment!

--Pour lui, ce n'est qu'une goutte d'eau.

--Il est donc bien riche?

--Si le duc est riche! mais jugez-en par son seul train de maison.
Cinquante chevaux, seize phoques apprivoiss, cent domestiques et trente
pompiers.

--Pourquoi les pompiers?

--Pour veiller sur ses titres de proprit et sur les diamants de
famille, qui sont enferms dans un pavillon  part.

--Et les phoques apprivoiss?

--Pour se faire promener en mer.

Madame Ribolard avait cout tout cela bouche bante et ouvrant des
yeux surpris, comme si elle voyait passer un veau  deux ttes.

--Alors, cette fortune reviendrait un jour  Virginie? demanda-t-elle.

--Naturellement, puisque le duc, qui est garon, n'a que Bonifacio pour
hritier de ses immenses proprits d'Italie, d'Egypte, du Mexique, du
Prou... car M. de Croustaflor possde des proprits dans tous les
pays.

--Except en France, pourtant?

--Ah! je ne saurais vous le dire. Vous comprenez bien que je n'ai pas
t assez indiscrte pour exiger des dtails quand le duc m'a annonc
qu'il daignait accepter votre demi-million. Que la petite plaise 
Bonifacio et je me contenterai de cette misre. Voil ce qu'il m'a dit
hier.

--Comment! hier! il n'est donc pas en ce moment  Monaco? s'informa
Ribolard aussi vite que le lui permettait son nez, dont les gloc, gloc,
avaient repris leur train.

--Il est maintenant  Paris, o il est venu pour se faire couper les
cheveux. Il prtend qu'on ne sait tailler les cheveux qu' Paris. Aussi,
avec son norme fortune, il ne regarde pas  ce que peut lui coter
cette coquetterie.

--a lui reviendrait  meilleur march de faire venir un coiffeur de
Paris  Monaco.

--Alors, on ne lui taillerait pas les cheveux  Paris.

--Tiens! c'est juste! que je suis bte! confessa modestement madame
Ribolard, qui avait avanc cette ide conomique.

--Et son neveu Bonifacio?

--Le comte accompagne le duc.

--Est-ce qu'il vient aussi pour se faire couper les cheveux  Paris?

--Oh! non, le comte Bonifacio de Aricoti ne pense qu' une chose, lui...
 pouser une Franaise blonde.

--Pourvu, que Virginie lui plaise! s'cria la maman tremblante.

--Pour cela, il suffit que le comte voie votre fille un seul instant,
dit mademoiselle de Veausal en souriant  la mre craintive.

--Oui, mais comment la verra-t-il?

--J'ai un moyen tout trouv. En causant hier avec M. de Croustaflor, il
m'a appris que son neveu et lui devaient aller ce soir  l'Ambigu.
Envoyez retenir des fauteuil de balcon. Ces messieurs seront 
l'orchestre et le jeune homme pourra ainsi s'enivrer des charmes de
Virginie.

--C'est une ide!

--Dans la soire, je prviendrai M. de Croustaflor que nous sommes l.

--Bon!

--Alors, je conviendrai que si Virginie a su captiver le comte de
Aricoti, ces messieurs nous feront un signe quelconque.

--Oui, mais quel signe?

--Si M. le duc, par exemple, pendant le dernier entr'acte, tenait  la
main le petit banc de l'ouvreuse? proposa madame Ribolard.

--Oh! fit le mari, on ne peut solliciter une telle complaisance d'un
homme si riche. J'aimerais plutt qu'il se mt  brosser son chapeau 
rebrousse-poil. Cela attire moins l'attention des voisins que le petit
banc. Qu'en dites-vous, mademoiselle de Veausal?

--J'ai mieux  vous proposer. Ces messieurs se passeront les pouces dans
l'entournure du gilet.

--Chacun dans son gilet  soi? demanda la mre.

--Oui, oui, Cungonde, ma bonne; ne veux-tu pas que le duc aille fourrer
son pouce dans le gilet de son neveu et rciproquement?... Ce serait
trop exiger.

--Mais, mon ami, je m'informe, moi. Il faut bien convenir de tout pour
qu'il n'y ait pas de malentendu.

Ce point arrt, Pamla de Veausal continua sa leon aux poux.

--Quant  vous, dit-elle, si vous agrez le jeune homme...

--Oh! il est tout agr d'avance. Vous comprenez bien que le neveu d'un
homme qui possde des phoques et des pompiers est tout reu...  moins
qu'il ait deux nez... et encore!... cela pourrait passer pour un caprice
d'homme riche.

--Soit! Vous ferez donc aussi connatre votre consentement par un signal
discret.

--Trs-bien. Cherchons un signal discret.

--Si tu laissais tomber ton chapeau dans l'orchestre, gros chri? avana
Cungonde.

--Alors je prendrai mon plus vieux.

L'institutrice fit la moue, en disant:

--Il faudrait quelque chose de plus simple, monsieur Ribolard.

--Si j'tais ma cravate en ayant l'air d'tre incommod par la chaleur.

--Non, je propose que vous vous mouchiez.

--Oui, c'est cela. Je me moucherai trois fois de suite en regardant ces
messieurs. Et puis, aprs, que ferons-nous, mademoiselle de Veausal?
Quand tout le monde aura dit oui, irons-nous boire ensemble une chope au
caf?

--Les choses ne se traitent pas comme cela  la cour de Monaco, mon cher
monsieur. Le grand monde a d'autres usages. Il ne faudrait pas abuser
de la complaisance de M. le duc  accepter votre demi-million, dit
Pamla d'un air pinc.

--Mon Dieu! mademoiselle de Veausal, il faut me pardonner. Je n'ai
jamais t  la cour de Monaco. Ce que vous me direz, je le ferai.

--Eh bien! je vous amnerai ces messieurs ici pour vous les prsenter.
Vous les inviterez  dner.

--Justement, la cuisinire russit des flans dlicieux. Nous dirons
qu'ils ont t faits par Virginie; il est bien permis  des parents de
faire valoir leur fille.

--Maintenant que tout est convenu, il faut envoyer retenir des places 
l'Ambigu, si nous ne voulons pas tre dans un coin o ces messieurs ne
pourraient nous dcouvrir.

On expdia aussitt un domestique.

Puis toute la maison fut en rvolution.

On pressa le dner.

On bouleversa les armoires pour les toilettes.

A tout moment, les poux Ribolard embrassaient leur fille; mais comme
ils ne lui soufflaient pas un mot du motif pour lequel ils la
conduisaient au thtre, la jeune fille, tonne de ces caresses
rptes, se disait:

--Comme l'Ambigu les rend tendres!




III


Pendant que Pamla de Veausal offrait aux poux Ribolard cette
brillante perspective d'avoir bientt pour gendre le neveu d'un homme
qui possdait des phoques, Nicolas Borax,  la suite de ses deux guides,
avait pntr dans l'atelier du peintre, situ au sixime tage de la
maison et tout  ct de la mansarde de Paul, la grosse caisse.

--L, matre Nicolas Borax, nous sommes arrivs, dit Ernest en
introduisant le saltimbanque dans son atelier.

Nicolas courut d'abord ouvrir la fentre du fond et s'cria:

--Parfait! plus que parfait! je n'aurai pas  monter et descendre six
tages pour venir vous voir. Ma mansarde est juste  la hauteur de votre
local. Je pose un pied sur votre gouttire, un pied sur la mienne, et,
crac! en une seule enjambe je suis d'une maison dans l'autre... et cela
sans danger, car nos deux gouttires sont assez larges et solides pour y
faire passer le boeuf gras et son cortge.

--Comment, Borax, c'est vous qui habitez la mansarde de la maison
voisine!!! s'cria le peintre.

--Prcisment.

--Alors, c'est donc vous qui, tous les jours, de deux  quatre heures,
m'corchez les oreilles en faisant hurler un cornet  piston?

--Oui, je cultive mon talent.

--Vous appelez cela un talent, malheureux! Mais, depuis six mois que
vous l'exercez, je n'ai plus une seule punaise dans mon atelier; elles
se sont enfuies pouvantes.

--Oui, pour se rfugier chez moi, ajouta douloureusement Paul.

Borax, au lieu de s'mouvoir du reproche, fit un bond de joie.

--Tiens! tiens! vous me rvlez un des cts utiles du cornet  piston.
Je vais en faire une nouvelle corde  mon arc. Ds ce soir, j'adresserai
un prospectus  ma clientle, o j'annoncerai que j'entreprends la
suppression des punaises par un moyen de moi seul connu. Il y a tout un
avenir dans ce secret.

--Vous direz encore que vous l'avez appris du roi de l'Inde.

--Non, non, j'inventerai que j'ai retrouv ce secret dans les papiers
d'un grand musicien dcd... de Rossini, par exemple.

Et Nicolas, se frottant les mains, continua, tout guilleret:

--Superbe! superbe! cette recette contre les punaises... Oui, superbe et
pleine d'humanit, car elle dbarrasse de l'animal sans le faire
prir... La Socit protectrice des animaux est capable de me donner un
prix. Ah! monsieur Ernest, si je gagne une fortune, c'est bien vous qui
me l'aurez mise dans la main.

--Alors, par reconnaissance, vous devriez bien ne plus me briser la tte
avec votre piston pendant deux heures.

A cette demande, Borax devint srieux et rpondit d'une voix grave:

--Impossible, cher monsieur, c'est vraiment impossible!

--Comment impossible! Vous ne pouvez renoncer  votre infernale
musique?... Car je ne voudrais pas vous faire un mauvais compliment,
mais vous jouez d'une telle pouvantable faon que vous devez faire
souffrir mme votre instrument.

--Oui, oui, je le sais si bien que je me mets du coton dans les oreilles
pour ne pas m'entendre moi-mme... mais il m'est impossible de ne pas
jouer, dit Borax dsespr.

--Pourquoi? demandrent les jeunes gens tonns de son refus.

--Parce que c'est ma seule manire de payer mon terme.

--Ah! bah!

--Oui, voici la chose. Il faut vous dire que mon propritaire est
dentiste, et qu'il possde un fils que, d'abord, il avait tabli
serrurier. En voyant que le jeune homme ne mordait pas ferme  la
serrurerie, le papa s'est dit: J'ai une jolie clientle, autant qu'elle
reste  mon garon; je vais lui apprendre mon tat.

Alors, tous les jours, de deux  quatre heures, le jeune homme fait son
apprentissage en s'exerant sur les mchoires des clients. Vous
comprenez que l'ancien serrurier jouit d'une main un peu lourde, il se
figure qu'il crochette une serrure... De sorte qu'il en rsulte, de la
part des clients, d'affreux beuglements qui discrditeraient le papa
dentiste en effrayant le quartier. Pendant cette leon, qui dure deux
heures, je joue du cornet  pleins poumons, a touffe les cris... on
prend les hurlements des victimes pour les accords de mon piston... et,
en rcompense de cette adroite mlodie, le propritaire dentiste me fait
cadeau de mon terme.

--Et quand le fils saura-t-il enfin arracher une dent?

--Je ne pourrais pas trop vous dire, mais le papa dentiste m'a propos
hier de me signer un bail gratis de neuf ans, avec clause de musique.

--Diable! fit Ernest effray; alors, pendant neuf annes, je suis expos
 vous entendre! Heureusement qu'en neuf ans de piston continu vous
pouvez arriver  en jouer agrablement.

--Oui, mais le propritaire veut insrer dans le bail que, si j'arrive 
une certaine force, je serai tenu de prendre des lves commenants qui
n'annonceront aucune disposition.

A ce moment, on frappa  la porte de l'atelier.

--Entrez! fit Ernest.

Un joli petit minois de femme se montra aussitt par l'entre-billement
de la porte pousse.

--Mais avancez donc, mademoiselle Clmence, s'cria Paul en s'lanant 
sa rencontre.

--Jolie crature, murmura Borax.

--C'est la femme de chambre de madame Ribolard, lui souffla le peintre.

--Si j'ai jamais dsir un trne, c'est pour avoir une pareille femme de
chambre, soupira Nicolas.

L'amoureux Paul avait fait entrer Clmence et lui offrait une chaise.

--Il y a donc du neuf? demanda-t-il.

--Oui; j'tais monte dare dare  votre chambre pour vous le conter, et,
ne vous y trouvant pas, j'ai eu l'ide de venir vous relancer dans
l'atelier de M. Ernest, rpondit la gracieuse soubrette en adressant 
ce dernier une oeillade langoureuse que vit Borax.

--Parlez.

--Sachez donc que monsieur et madame se sont d'abord enferms pendant
une heure avec la Veausal. A la suite de quoi il y a eu un grand
branle-bas dans la maison pour s'occuper des toilettes. Ils taient
comme fous! Monsieur faisait des gloc, gloc, avec son nez,  tel point
que nous avons cru qu'il allait lui clater. Madame sautait comme une
petite folle, si bien que, ne pouvant pas lui agrafer sa robe, tant elle
bondissait, j'ai fini par lui demander si elle avait aval les
lastiques de son sommier. Non, qu'elle m'a dit, mais apprends que nous
marions Virginie.

--Ah! mon Dieu! s'exclama la grosse caisse.

--Aprs? dit Ernest.

--Je ne sais pas autre chose si ce n'est que l'entrevue doit avoir lieu
ce soir  l'Ambigu... votre thtre, monsieur Paul. Ainsi, vous
connatrez votre rival.

Et la soubrette courut  la porte en criant:

--Je me sauve bien vite, car on s'apercevrait de mon absence.

L'amoureux tait rest atterr par cette nouvelle.

--Parfait! plus que parfait! tout va bien pour nous, dclara Borax avec
aplomb.

Cette assurance de Nicolas rendit un peu de courage au musicien.

--Vous trouvez que tout va bien? demanda-t-il.

--Parfait! plus que parfait, rpta Nicolas. Ce soir, nous tudierons
l'ennemi  l'Ambigu. Mais, avant qu'il nous attaque, il faut que nous
ayons compt nos forces.

--Comptons, fit le peintre.

--Nous disons donc que nous avons dj pour nous mademoiselle Clmence,
autant que j'ai pu en juger par la dose d'lectricit qui lui chargeait
l'oeil en regardant M. Ernest.

--Ah ! Borax, qui diable a pu vous faire croire qu'elle songe  moi?
s'cria l'artiste.

--J'ai du flair. La brunette a de la tendance  votre endroit.

--Mais non, c'est une fille qui se tient nergiquement dans cette le
escarpe et sans bords qu'on appelle la vertu.

--Possible! mais elle descendrait volontiers dans votre nacelle pour
faire un on deux tours sur l'eau. Donc, nous regarderons Clmence comme
acquise  note cause si vous le voulez bien...

--Allons, soit! je me dvouerai pour Paul, dit le peintre avec une
petite pointe de fatuit.

--Bon! une dans le sac, reprit le bon homme. Passons au portier. Ce
fonctionnaire est le plus important pour nous. Dans la bataille que nous
allons livrer, le concierge reprsente notre artillerie raye. Il me
faut un peu l'tudier.

--Voulez-vous que je vous le fasse monter? demanda Paul.

--Volontiers.

Le jeune homme ouvrit une fentre, lana un strident coup de sifflet,
puis il ajouta:

--C'est notre faon d'appeler Calurin quand nous avons une commission 
lui donner.

--Trs bien. Je vais tout de suite me mettre au mieux dans ses papiers.
Vous allez voir cela.

Le saltimbanque courut  la porte de l'atelier, qu'il tint toute grande
ouverte.

On entendait Calurin gravir l'escalier.

Quand Borax le crut assez prs pour que, par la porte bante, le portier
pt entendre ce qui se disait dans l'atelier, il s'cria de sa voix la
plus perante:

--Oui, messieurs, oui, j'ai visit des palais somptueux, des demeures de
rois... et nulle part, entendez-vous? nulle part je n'ai trouv une
habitation aussi bien tenue que la vtre! Cour, vestibule, couloirs,
tout resplendit de cette propret bienfaisante qui est la moiti de la
sant. Les escaliers y sont tellement propres que, si j'y laissais
tomber une pice de dix sous, je ne regarderais pas  la ramasser avec
ma langue.

En arrivant  la porte de l'atelier, le concierge n'avait pas perdu un
mot de la phrase, et sa figure exprimait une reconnaissante
satisfaction.

--Ah! Calurin, dit Ernest, si tu tais arriv dix secondes plus tt, tu
entendais monsieur faire l'loge de la propret de la maison.

Le pipelet salua Borax avec empressement.

--Oui, monsieur Calurin, je complimentais mes amis sur la bonne tenue de
la maison qui vous a confi ses destines.

L'air de contentement du portier disparut tout  coup sous une pense
triste qui venait sans doute de lui arriver, et il rpondit, en
poussant un soupir douloureux:

--Oui, elle est bien tenue... car j'ai malheureusement _trop_ de temps
pour m'en occuper. Vous voyez devant vous, monsieur, un exil... un
malheureux exil... chass de son foyer domestique.

--Tiens, c'est vrai, s'cria Ernest, conte donc tes infortunes 
monsieur, qui ne les connat pas; il a beaucoup voyag, et son ami le
roi de l'Inde lui aura sans doute donn une poudre qui te serait utile.

--Quoi! monsieur est ami du roi de l'Inde!

--Oui, les deux doigts de la main ne sont pas mieux lis l'un  l'autre.
Il faudra mme que je lui parle de vous pour son chteau de Calcutta
dont le concierge vient de se retirer avec quinze mille livres de rente,
gagnes en deux ans. Mais avant, monsieur Calurin, contez-moi d'abord
votre malheur.

--Mon malheur rsulte de mon trop de bonheur.

--Ah! vraiment?

--Parle, parle, pauvre ami, ouvre ton me  monsieur, crirent les deux
jeunes gens qui, connaissant le genre d'infortune du concierge,
prenaient plaisir  la lui faire raconter.

--Alors, monsieur veut bien m'couter?

--Je bois vos paroles, Calurin, je les bois, dclara Borax avec
empressement.

--Voici donc mon histoire: Figurez-vous que tant que ma femme tait
demoiselle, elle tait ronge par ce dsir: Etre mre!! Moi, je lui
rpondais: Tu peux t'en fier  moi, je suis du Midi; et, aussitt le
mariage fait, je me suis si bien appliqu  lui tenir ma parole, que
j'ai ralis onze fois ce voeu de ma femme d'tre mre.

--Onze enfants! c'est une heureuse russite, car les familles nombreuses
sont bnies du ciel, dclama le charlatan.

--Il parat que le pre n'est pas compris dans la bndiction, car je
n'ai jamais t plus malheureux. Bref, les onze petits, ma femme et moi,
a fait treize  table. TREIZE!!! Comme mon pouse est trs-superstitieuse,
elle m'envoie,  l'heure des repas, balayer la maison pour viter un
malheur. Alors je trompe ma faim en cirant mes escaliers et en me
disant: On me gardera ma portion. Pas du tout! j'ai enfant onze
petits ogres, qui mangent mme le vert des artichauts. De sorte que je
prirais de faim sans mademoiselle Madelon, la cuisinire de M.
Ribolard, qui veut bien me soulager quelquefois d'une ctelette gare
de la table de ses matres.

--Triste! triste! triste! rpta Borax en affectant un air dsol; mais,
mon cher monsieur Calurin, l'avenir vous rserve un moyen pour n'tre
plus treize  table.

--Lequel? s'cria le concierge plein d'espoir.

--C'est d'tre quatorze. Esprons que vous aurez un douzime enfant.

--Hlas! non! Ernestine dit que notre place ne rapporte pas assez, et
que nous sommes dj beaucoup trop  l'troit. Ah! si nous avions cette
loge du palais de Calcutta, chez votre ami le roi de l'Inde, dont vous
parliez tout  l'heure, peut tre que mon Ernestine sourirait  un
nouvel effort.

--Je penserai  vous, pre intrpide. Messieurs, songez donc  me
rafrachir la mmoire au sujet de Calurin quand j'crirai  mon ami le
roi? pronona Borax avec un aplomb superbe.

--En vous contant mes malheurs, j'ai oubli de vous demander quelle est
la commission pour laquelle vous m'avez fait monter, s'informa le
portier, redevenu gai aprs cette promesse d'une loge  Calcutta.

--Ah! oui, reprit le peintre, c'tait pour te dire que, si un monsieur
avec un nez d'argent venait me demander, tu lui rpondes toujours que je
suis retourn en nourrice. N'y manque pas, Calurin, si trange que te
paraisse cette consigne, tout mon avenir en dpend.

--Soyez tranquille, monsieur Ernest, promit le concierge, qui s'en alla
sans se douter qu'on ne l'avait appel que pour le montrer  l'intime
camarade du roi de l'Inde.

--Encore un qui sera dans notre sac. Nous le tiendrons par la cuisinire
Madelon, qui lui fourre les ctelettes de Ribolard.

--Alors, il faudrait d'abord tenir Madelon, avana Paul.

Borax eut un sourire vainqueur en rpliquant:

--Je m'en charge. Je ne sais pas  quoi a tient, mais les cuisinires
me profitent assez... sans compter ma poudre, qui nettoie les casseroles
 la perfection. Nous aurons donc le concierge; il faut  prsent nous
occuper de sa femme, la fconde Ernestine.

--Oh! c'est facile, dit le peintre en riant. Si nous tenons le mari par
la cuisinire, nous aurons la femme par le cocher Benot.

--Ah! vraiment?

--Oui, les mauvaises langues prtendent qu'elle a un faible pour lui.

La dlibration fut interrompue subitement par cette exclamation de
Paul, le joueur de grosse caisse:

--Ah! voici l'heure de me rendre  l'Ambigu!




IV


Il est sept heures. On a dj jou la petite pice et la foule, arrive
pour le drame  succs, emplit la salle de l'Ambigu.

Sur le premier rang des fauteuils de balcon, la famille Ribolard s'tale
dans tout son plein. Virginie est prise entre mademoiselle de Veausal
et sa mre; Ribolard est assis entre sa femme et un vieux monsieur, 
tournure militaire, qui commence  s'effaroucher des tranges allures de
son voisin.

La jeune et jolie blonde a dj aperu Paul, plac devant son
instrument, dans un coin de l'orchestre. Elle lui lance de bien doux
regards quand elle ne se sent pas surveille par Pamla, qui se tient
raide et immobile comme une girafe qui rflchit.

Son maintien fait l'admiration de Ribolard, et il murmure  sa femme:

--Ne t'appuie pas  ton dossier, Cungonde; imite la prestance de
mademoiselle de Veausal. Copie donc ses manires du grand monde.

--C'est que je suis trs-mal assise. Il y a une grosse bosse dans mon
fauteuil, de sorte que, quand je veux me redresser, j'ai une... joue qui
porte  faux.

Quant  Ribolard, qui prche les bonnes manires  son pouse, il se
tient pour ainsi dire le ventre sur l'appui en velours du balcon, le
corps  demi pench en dehors et fouillant du regard le public de
l'orchestre pour tcher de dcouvrir le noble duc de Croustaflor et son
neveu.

En dessous de lui se trouvent les claqueurs du parterre qui, en voyant
ce monsieur suspendu sur leurs ttes, commencent  manifester des
inquitudes d'autant plus srieuses que le nez du vermicellier mu fait
entendre un bruyant gloc gloc qu'ils prennent pour un hoquet.

--Est-ce que son dner lui fait mal? murmurent-ils a sera du propre
quand il va tre secou par la grande scne entre Machanette et madame
Laurent. Justement nous l'avons au-dessus de nous! il faut aller
reprendre nos parapluies au vestiaire pour le moment de l'averse.

--Eh! l haut! rentrez donc votre pochard! crie un de ces messieurs.

--Tapez-lui dans le dos, a tue le hoquet, ajoute un autre.

Mais Ribolard ne remarque pas l'orage qui gronde  ses pieds. Il est
dvor par l'impatience de connatre les illustres amis de Pamla, et
bientt il souffle  sa femme:

--Cungonde, trouve donc une phrase ingnieuse pour demander 
mademoiselle de Veausal, sans donner de soupons  Virginie, si ces
messieurs sont arrivs.

Madame Ribolard se creuse la cervelle pour trouver la phrase ingnieuse,
puis, elle murmure  sa fille:

--Ma bichette, prie donc de ma part mademoiselle de Veausal de te dire
si la viande est dans la marmite.

Virginie, surprise par cette question trange, regarde un instant sa
mre pour s'assurer si elle plaisante, mais elle la voit si srieuse
qu'elle suppose qu'au dpart on a fait mettre le pot-au-feu pour prendre
un bouillon en rentrant du thtre, et elle transmet l'interrogation 
son institutrice.

Mademoiselle de Veausal accueille la question avec une moue de ddain.
Elle en devine le sens cach, mais la faon vulgaire dont la demande lui
est pose froisse ses grandes manires, et elle rpond dans son beau
langage de la cour de Monaco:

--Dites  votre maman que les narcisses ne sont pas encore en fleur.

Virginie est encore plus tonne par cette rplique, qui ne rime pas du
tout avec la question, mais elle la rpte  sa mre, aprs s'tre dit
tout bas:

--Quel drle d'effet leur produit l'Ambigu!

En recevant la rponse de Pamla, madame Ribolard reste un instant
pensive. On voit qu'elle cherche  comprendre.

--Eh bien! qu'a-t-elle rpondu? demande l'impatient et curieux
vermicellier.

--Elle dit que la rglisse ne fond pas dans le beurre, lui murmure
Cungonde.

Ce renseignement plonge le vermicellier dans un ahurissement qui se
manifeste aussitt par de si bruyants glocs glocs que son voisin, le
vieux militaire, impatient par ce fracas, s'crie d'un ton hargneux:

--Ah ! mille escadrons! vous n'avez donc pas fini de faire craquer vos
bottes neuves, vous?

Une querelle est sur le point de s'engager, mais les trois coups se font
entendre derrire la toile et l'ouverture commence.

--Mon Dieu! que je suis mal assise, murmure la pauvre Cungonde.

Pendant que les Ribolard cherchaient  dcouvrir leurs illustres
trangers, ils ne se doutaient gure qu'ils taient eux-mmes le point
de mire de deux spectateurs, placs tout prs de la grosse caisse, au
premier rang des fauteuils d'orchestre.

C'tait le peintre Ernest, accompagn de Borax, qu'il avait revtu d'un
de ses habillements. Spars de l'orchestre par la cloison basse, ils
pouvaient causer avec Paul qui, pendant la pice, n'avait pas autre
chose  faire que d'appuyer de grands coups de grosse caisse les clats
de voix du tratre quand il perscute l'hrone.

--Voici le papa Ribolard, dit Ernest  Borax.

--Pourquoi agite-t-il ainsi les bras, avec son ventre pos sur le
balcon?... Il apprend donc  nager? Il va se jeter dans le parterre.

--La grande raide est l'institutrice.

--Elle est grasse comme un manche de fouet. Qu'a-t-elle donc sur les
yeux... des soucoupes?

--Non, des lunettes.

--Mazette! elles sont de taille! elle a de quoi voir deux actes  la
fois... Allons, bon! voil le pre Ribolard qui se remet sur le ventre!

--Il cherche son futur gendre.

--Ah! on frappe les trois coups; il parat que nos rivaux ne viendront
qu' l'acte suivant.

Mais au moment o la toile se lve, la porte de l'orchestre s'ouvre avec
fracas, puis deux messieurs entrent bruyamment et drangent Borax et
Ernest pour gagner leurs stalles, places  l'extrmit de la banquette.

L'un est trs-grand et trs-mince. Son oeil est hardi, son allure sans
gne, et sa figure fatigue est orne, sur chaque joue, d'un norme
favori brun teint de fil blanc, qui lui retombe sur la poitrine.

L'autre est petit, blond, trs-gros, avec un nez retrouss en hameon.

A leur apparition, Ernest s'est vivement retourn du ct de
mademoiselle de Veausal, qui, en entendant claquer la porte de
l'orchestre, avait braqu son regard de ce ct pour examiner les
arrivants. Le peintre surprend un imperceptible salut qu'elle adresse
aux nouveaux venus.

--Je crois que voici nos gens, souffle-t-il  Borax, en reprenant sa
place aprs le passage des retardataires.

--Alors le futur serait donc le petit gros? Autant vaudrait pouser un
saucisson  pattes. Ah! nous allons leur procurer de l'agrment,  ces
deux gilets en coeur.

A la fin de l'acte, le duc de Croustaflor et le comte Bonifacio sortent
en adressant un petit signe  Pamla, qui, de son ct, se lve pour
gagner le couloir et rejoindre ces messieurs.

Les Ribolard, en voyant disparatre mademoiselle de Veausal,
comprennent qu'elle va faire connatre  ses illustres amis les signaux
qui ont t convenus pour le dernier entr'acte.

--Cungonde, voil le moment dcisif. Es-tu mue, ma bonne? murmure le
vermicellier tout ple.

--Ah! mon chri, je suis trop mal assise pour tre  la joie...

--Moi, ma louloute, je suis tellement impressionn que tu dois entendre
mon coeur battre.

Ce que Ribolard prend pour le battement de son coeur est le gloc gloc
de son rhume de cerveau qui crpite si fort que le vieux militaire
voisin s'crie, exaspr:

--Mille escadrons! vous voulez donc me rendre enrag, vous, en faisant
craquer vos bottes neuves! Dcampez au plus vite  une autre place ou
retirez vos bottes, je vous donne le choix!

Ribolard, tout abasourdi, n'a pas encore eu le temps de rpondre que la
tremblante Cungonde lui presse le bras en soufflant:

--Mon chri, ne cde pas  la fougue de ton caractre. Ne te compromets
pas, cet homme est un fou!

--Je le vois bien; il veut que je m'en aille  une autre place ou que je
retire mes bottes.

--Montre-toi le plus sage, il faut cder aux insenss. Retire-les plutt
que d'avoir une dispute qui compromettrait le mariage de Virginie.

--Attendons un peu. Sa manie va peut-tre lui passer, dit Ribolard.

Mais le vieux militaire, furieux, a tir sa montre et reprend d'un ton
rageur:

--Je vous donne dix minutes pour vous dcider... et pas un fichtre avec!

Virginie n'a rien vu ni entendu. Elle couvre du regard son Paul,
mlancoliquement appuy sur sa grosse caisse.

Avant que les dix minutes du dlai soient coules, madame Ribolard
obtient de son poux qu'il change de place avec elle, d'abord pour lui
viter une querelle avec le vieux militaire qui lui veut faire retirer
ses bottes, ensuite parce qu'elle n'est pas fche de quitter le
fauteuil bossu qui la fait tant souffrir.

Le mari est  peine pos sur son nouveau sige qu'il se relve
subitement.

--Qu'as-tu, mon loulou? demande Cungonde.

--Je crois que je viens de m'asseoir sur ta lorgnette oublie dans la
stalle.

--Mais non, c'est la bosse du fauteuil que tu sens... Ce sige manque un
peu de confortable, n'est-ce pas? Tu dois avoir un ct qui porte 
faux?

--Oui, mais je vais me caler, dit le vermicellier d'un air capable.

Il tire un magnifique foulard de sa poche; il le roule d'abord en long,
puis il le tresse en rond et en fait une de ces couronnes dont se
servent ceux qui portent des fardeaux sur la tte.

Il l'insinue alors sous la forte portion de son individu qui est  faux,
puis il pousse un petit cri de triomphe.

--Es-tu mieux? demande son pouse.

--J'attendrais ainsi la fin du monde.

A cet instant mademoiselle de Veausal reparat. Les spectateurs, placs
derrire les poux Ribolard, ayant quitt leurs stalles pour aller
flner dans les couloirs, l'institutrice peut donc se glisser entre les
deux rangs de fauteuils et venir, par derrire, souffler bien bas au
mnage:

--Tout est convenu avec ces messieurs. Pouce dans le gilet et rponse du
mouchoir; ils sont placs au premier rang des fauteuils d'orchestre,
juste en face de la contre-basse. Votre futur gendre est blond, avec un
nez  la Roxelane; il est petit, et gras d'un dodu de bon got.

--Est-ce que M. le duc de Croustaflor est ce grand monsieur maigre, et
si distingu de manires, que je vois l-bas, debout devant sa stalle et
s'apprtant  prendre une prise dans un cornet en papier? demande
Cungonde.

Pamla jette un regard sur l'orchestre.

--Non, dit-elle, le duc et son neveu ne sont pas encore rentrs. Celui
que vous voyez est sans doute quelque spectateur voisin qui sera venu se
mettre l pendant l'entr'acte pour examiner la salle.

--Il a aussi l'air bien comme il faut.

La personne que madame Ribolard trouve si distingue n'est autre que
Borax. En voyant sortir les deux trangers, il les a suivis dans les
couloirs, et, quand ils ont rejoint l'institutrice, il a cout
adroitement leur conversation.

--Bon! se dit-il, je dois les empcher d'atteindre le dernier entr'acte
pour donner ou recevoir le signal.

Il prend aussitt une contre-marque, sort du thtre et s'en va chez un
picier voisin acheter dix sous de poivre en poudre.

Au moment o madame Ribolard le trouve si distingu, Borax est en train
de rpandre son poivre devant les deux stalles des illustres seigneurs.

Enfin les trois coups sont encore frapps, le public regagne ses places
et la musique se fait entendre. Comme la premire fois, MM. de
Croustaflor et Bonifacio ont attendu le lever du rideau pour faire leur
entre et dranger chacun sur leur trajet.

Quand ils passent devant Borax, celui-ci les examine bien et murmure:

--C'est drle! il me semble que j'ai dj vu ces deux cocos quelques
part... surtout celui qui a des favoris qui lui descendent sur le
ventre.

L'arrive tardive des deux nobles excite un mcontentement qui se
traduit bientt par ce cri:

--Assis! assis! Passez donc!

Mais ces messieurs ne peuvent ni s'asseoir ni passer. En gagnant leurs
places, un des trs-longs et flottants favoris de M. de Croustaflor
vient de se prendre dans la boucle d'oreille d'une dame, qui a pouss un
hurlement de douleur en se sentant arracher l'oreille. Le duc, le comte,
la dame et son mari cherchent  dbarrasser le bijou des boucles frises
du favori, mais cela demande quelques minutes, pendant lesquelles le
publie beugle toujours:

--Assis! assis!

Un spectateur fait enfin passer une paire de ciseaux  ongles pour
trancher la difficult.

Bientt la dame attache lance un second hurlement, car elle vient de
sentir qu'on lui entamait la peau. C'est son poux qui, effar par les
clameurs de la foule, est tellement troubl qu'il est en train de
trancher l'oreille de sa femme pour sparer les deux prisonniers, au
lieu de songer  couper le favori. Le cri de sa femme le rappelle  des
ides plus simples, et bientt M. de Croustaflor peut regagner sa place
en abandonnant une forte touffe de son ornement qui reste pendue 
l'oreille de la dame.

Les Ribolard ont vu de loin cette mutilation.

Le vermicellier en est tout ple et murmure:

--Comme le noble duc doit souffrir; lui, si coquet de sa personne qu'il
vient de Monaco  Paris pour se faire tailler les cheveux.

Le calme s'est enfin rtabli, et le public coute l'acte, qui est le
plus important de la pice. C'est l que se trouve la scne capitale
entre l'hrone et le tratre, o dit-on, les acteurs chargs du rle
font crouler la salle entire sous les bravos des assistants.

Bientt ce moment arrive. Les artistes jouent la scne avec une telle
me que le public enthousiasm se met  claquer des mains et  trpigner
avec frnsie.

Comme tout le monde, MM. de Croustaflor et Bonifacio ont frapp des
pieds avec un acharnement qui soulve les nuages du poivre vers par
Borax devant leurs places.

Aussi, aprs la sortie du tratre, quand l'hrone, reste seule,
commence son monologue sentimental pour invoquer une tante qui, du haut
des cieux, veille sur son innocence, elle est tout  coup interrompue
par les pouvantables ternuments de l'illustre duc de Croustaflor,
auquel le poivre ravage le nez. Il a beau vouloir se retenir, il ternue
sans relche et avec une telle force que c'est  croire que sa tte va
se dtacher de son corps.

L'actrice est oblige de s'arrter pour attendre la fin des exercices de
ce spectateur qui,  chaque fois, va frapper du crne dans le dos du
musicien plac devant lui.

--A moi, Bonifacio! crie le duc, entre chaque court instant de rpit que
lui laissent les ternuments.

Mais le comte de Aricoti a bien autre chose  faire que de s'occuper de
son oncle. Au lieu du nez, le poivre lui a ravag les yeux et la gorge.
Il rle et il est aveugle. Il passe son temps  essuyer ses yeux rouges
et pleurants, qui coulent comme des robinets de fontaine, en mme temps
qu'il pousse les cris rauques d'un chat qui trangle. La douleur est si
forte qu'il pitine avec rage, ce qui contribue  faire monter de
nouveaux nuages de poivre, dont se rgalent ses yeux et le nez de son
oncle.

--A la porte, la cabale! crie toute la salle  ce monsieur qui
interrompt la pice par ses explosions.

Le duc de Croustaflor veut rsister un instant, mais il lui est
impossible de comprimer ses dtonations.

--A la porte, la cabale! hurle toujours le public qui devient furieux.

Le noble tranger se lve; il se glisse pniblement entre les rangs
presss des spectateurs furibonds qui, sous leurs mouchoirs, leurs
chapeaux ou leurs programmes, cherchent  s'abriter contre les
ternuments dont l'auguste seigneur les asperge en passant. Au dpart de
son oncle, le comte Bonifacio de Aricoti, devenu compltement aveugle, a
saisi d'une main les basques de l'habit du duc, qui lui sert de caniche
d'aveugle. Il se fait traner en essuyant de l'autre main ses yeux, d'o
jaillissent deux vraies sources.

Du haut de son balcon, le mnage Ribolard a assist aux malheurs des
deux infortuns. Les poux sont dsols de cette catastrophe, qui peut
faire manquer le mariage.

--Avec son favori coup, le duc se sera enrhum. Il aurait d s'entourer
la figure d'un foulard en sentant la premire atteinte du froid, murmure
le vermicellier  sa femme.

--Comme il ternue... que de force!

--Dame! il ternue suivant sa fortune. Un homme si riche ne peut
ternuer comme un modeste employ.

--Et M. Bonifacio, as-tu vu comme il pleurait  chaudes larmes?

--Oui... il aura t fortement secou par la scne du tratre et de
l'hrone... Cela prouve qu'il a l'me sensible... Virginie sera
heureuse avec lui.

--Est-ce que tu ne le trouves pas un peu gros?

--Puisque mademoiselle de Veausal t'a dit que, dans le grand monde, on
appelait cela un dodu de bon got.

--Mais o est-elle donc passe, mademoiselle Pamla?

--Elle vient de sortir, en me faisant comprendre par un signe qu'elle
allait retrouver ses illustres amis pour tcher de les ramener, rpond
le vermicellier.

En effet, l'institutrice a quitt la salle pour se mettre  la recherche
des seigneurs disparus. Elle finit par les retrouver au caf du thtre,
o ils sont en train de soigner le mal trange qui les abat. Le comte de
Aricoti se tient renvers sur une banquette, la tte en l'air, avec une
serviette mouille sur les yeux. Quant au fier duc, ses ternuments ont
cess, mais le feu qui lui dvore l'intrieur des narines est si intense
que, pour calmer l'incendie, il s'est fait servir un saladier plein
d'eau dans lequel il laisse tremper son nez.

M. de Croustaflor daigne sortir de son bain pour promettre  Pamla que,
aussitt leurs souffrances apaises, son neveu et lui rentreront dans la
salle pour faire connatre leur dcision  la famille Ribolard.

L'institutrice se hte de les quitter pour porter cette bonne rponse
aux parents de Virginie.

Cependant, l'acte durant lequel les nobles trangers sont sortis vient
de finir, et le caf est envahi par les consommateurs. Parmi eux se
trouvent Ernest et Borax, qui arrivent s'asseoir  ct des deux
reprsentants de la cour de Monaco.

--Que faut-il servir  ces messieurs? leur demande le garon empress.

--Tiens! s'crie Borax, quelle est cette consommation nouvelle qu'on
prend par le nez? Si c'est bon, servez-m'en une. a doit tre russe,
cette invention-l. Comment l'appelez-vous, garon?

Le garon explique que, depuis un quart d'heure, les voisins de table se
tiennent ainsi, l'un le nez dans l'eau, l'autre les yeux sous une
serviette mouille.

Loin de baisser le ton, Borax reprend, de son organe le plus perant:

--Mais alors, si ce monsieur attend que son nez fonde, apportez-lui donc
une petite cuiller pour le retourner. Vous voyez bien que c'est un
mdecin qui prpare l'infusion que va boire le malade qui a une
serviette sur la figure.

En entendant ces paroles, M. de Croustaflor retire son nez du saladier,
jette une pice de cinq francs au garon et se lve en dardant un regard
furieux sur le mauvais plaisant.

Au lieu de s'mouvoir du coup d'oeil menaant, le saltimbanque se dit
aussitt:

--Oui, j'en suis certain, j'ai dj vu ce paroissien quelque part.

Sans attendre sa monnaie, le duc a enlev la serviette du visage de son
neveu, qu'il entrane en disant:

--Venez, comte.

Par malheur, Bonifacio, encore aveugl par le poivre, n'y voit pas assez
pour se conduire; il renverse un monsieur qui entrait  ce moment dans
le caf.

C'tait Ribolard, qui amenait sa famille pour se rafrachir pendant
l'entr'acte.

Le duc reconnat aussitt le vermicellier et lui tend la main pour le
relever; mais celui-ci a t tellement saisi par la surprise de se
trouver aussi subitement en prsence des illustrissimes trangers qu'il
reste assis par terre sans avoir la force de bouger. M. de Croustaflor
et Pamla s'empressent de le remettre sur ses jambes, pendant qu'il
balbutie tout mu:

--Ah! Monseigneur... Altesse... Sire... quelle auguste complaisance de
la part d'un homme qui possde des phoques! Peut-on vous offrir un verre
de vin?

Le rouge de la honte envahit le front de l'altire Pamla en entendant
Ribolard offrir un verre de vin au duc, comme s'il s'adressait  un
commissionnaire qui vient de lui scier son bois.

--Observez-vous donc, gronde-t-elle d'un ton rogue, n'oubliez pas que
vous parlez  un homme dont tous les anctres sont morts aux croisades.

Quant  Cungonde, elle est tremblante d'un saint respect et elle
souffle  sa fille:

--Tiens-toi droite, Virginie. Le grand, qui a relev ton papa, possde
des pompiers, et le petit blond, au nez en queue de lapin, est son
neveu, qui hritera des phoques.

La jeune fille ouvre des yeux bahis en entendant cette phrase burlesque
de sa mre. Elle ne comprend pas plus l'admiration de son pre pour des
gens qui l'ont renvers sur le derrire. Aussi, elle murmure:

--Dcidment, l'Ambigu les rend malades!

Mademoiselle de Veausal, qui a gard son sang-froid, installe la
famille devant une table  laquelle, sur un geste de l'institutrice, M.
le duc daigne aussi prendre place. Il fait asseoir son neveu qui,
toujours aveugl par le poivre, demande d'une voix tonne:

--Est-ce que nous sommes dj rentrs dans la salle?

Le garon est venu prendre les ordres des nouveaux consommateurs.
Ribolard commande de l'orgeat pour les dames et un cassis pour lui.
Quant au duc, il l'interroge de l'oeil, n'ayant plus la tmrit de
rien lui offrir aprs la verte semonce de mademoiselle de Veausal.
Pour le tirer d'embarras, M. de Croustaflor s'adresse directement au
garon.

--Servez-moi ce que vous voudrez, dit-il.

--Mais o sommes-nous donc? redemande encore l'aveugle Bonifacio.

--Comte de Aricoti, nous sommes en la socit de M. _de_ Ribolard.

Le neveu ouvre ses yeux, plus rouges qu'un pantalon de soldat, et dbite
gracieusement:

--Monsieur _de_ Ribolard, enchant de faire votre connaissance... c'est
un bonheur que m'enviera la cour de Monaco.

Le garon revient avec les consommations demandes par le vermicellier.
Laiss libre par le duc de lui servir ce qu'il voudrait, le garon a cru
tre agrable au client en lui apportant un nouveau saladier plein d'eau
pour faire encore infuser son nez.

Les poux Ribolard n'osent interoger, mais ils restent les yeux braqus
sur le saladier en se demandant ce que le duc veut faire de ces trois
litres de liquide.

--Est-ce qu'il va les boire? dit tout bas le mari  mademoiselle de
Veausal.

--Mme par les plus grandes chaleurs M. de Croustaflor ne se rafrachit
jamais que le bout des doigts, rpond l'institutrice.

--Et a lui calme la soif?

--Parfaitement. Quand elle est trop ardente, il se rafrachit le bout du
nez, ajoute Pamla qui, craignant que le duc ne se livre encore  son
exercice, cherche  prvoir le cas.

Mais rien n'tonne Ribolard de la part d'un homme aussi riche, et il
rplique:

--Ces grands seigneurs peuvent se permettre bien des choses.

Assez embarrass de son saladier, M. de Croustaflor le passe  son
neveu, en disant:

--Tenez, Bonifacio, dsirez-vous un peu vous rafrachir les yeux?

--Les doigts, le nez, les yeux... Il parat qu'ils se rafrachissent
tout... except la langue, se dit le vermicellier en avalant son cassis.

--Non, merci, a commence  s'claircir, rpond le gros blond.

Ribolard trouve que c'est le vrai joint pour chauffer la conversation,
et il s'crie gracieusement:

--Monsieur le comte de Aricoti possde une bien belle me. L'tat de ses
yeux fait l'loge de sa vive sensibilit. Pour qu'une scne de drame ait
pu le faire pleurer  tel point, il faut qu'il soit bien
impressionnable.

--Trs bien! trs-bien! fait tout bas mademoiselle de Veausal, mes
compliments, monsieur Ribolard... on n'aurait pas mieux dit dans le
grand monde.

Tout fier de l'loge obtenu de la difficile Pamla, le mari pousse le
coude de sa femme en lui murmurant:

--Dis donc aussi quelque chose, Cungonde, ils vont croire que tu es en
cire.

Le fait est que madame Ribolard est reste, bouche bante, en
respectueuse contemplation devant les deux trangers.

--Que veux-tu que je leur dise?

--Quelque chose d'aimable.

Cungonde se recueille un instant, puis elle prend sa mine gracieuse
pour demander:

--Viendrez-vous manger la soupe  la maison un de ces jours?

Mademoiselle de Veausal fait un bond norme d'indignation sur la
banquette en entendant cette invitation trop cavalire, qui jure avec
tous ses grands principes du savoir-vivre. Mais le duc de Croustaflor
s'incline gracieusement et rpond:

--C'est un honneur que j'ambitionnais sans oser le solliciter.

--Eh bien, si vous voulez, mardi, je tcherai d'avoir un joli poisson et
ma fille vous fera un flan.

Ribolard est rest stupfait du succs de sa femme en parlant aux grands
de la terre.

Quant  Virginie, qui a assist muette  cette scne, un petit
pressentiment vient de l'avertir qu'un danger pourrait bientt la
menacer, et elle songe  son Paul.

A l'autre bout du caf, Ernest et le charlatan, assis  leur table, ont
devin ce qui se passe.

--Sapristi! grogne Borax, c'tait bien la peine de dpenser dix sous de
poivre pour empcher ces deux cocos de s'entendre avec les Ribolard!




V


Le lendemain de cette soire  l'Ambigu, la charmante Virginie, qui
vient de se lever, est rveuse dans sa chambre. Elle a enfin compris le
motif de cette trange agitation que, la veille, montraient ses parents.
La brusque invitation  dner et sa prompte acceptation lui annoncent la
prochaine entre de deux inconnus dans la maison paternelle qui,
ordinairement, ne s'ouvre qu' de vieux amis, tous anciens commerants.

Au retour du thtre, elle a surpris entre ses parents et Pamla
quelques phrases  mots couverts qui l'ont claire sur la cause de
l'invitation. Enfin, elle a devin que son amour pour Paul va avoir 
soutenir un assaut, et elle s'est prpare  le dfendre.

Le commencement de l'attaque ne se fait pas longtemps attendre. Au
premier bruit qu'elle a entendu dans la chambre de sa fille, madame
Ribolard, que la joie a empche de dormir, est entre chez Virginie,
dont elle guettait le rveil.

--Bonjour, ma bichette, t'es-tu bien amuse hier au thtre? demande la
brave femme aprs avoir d'abord embrass sa fille comme du bon pain.

--Oui, maman, beaucoup.

--La demoiselle de la pice fait,  la fin, un joli mariage, n'est-ce
pas? Un colonel de cavalerie trs-riche, trs-riche! Aimerais-tu  faire
un pareil mariage?

--A pouser un colonel de cavalerie?

--Un colonel, ou un avou, ou un grand seigneur, peu importe! pourvu
qu'il ait une immense fortune, ajoute la mre, qui veut arriver
adroitement  son but.

--Oh! maman, l'hrone n'pouse pas le colonel  cause de sa fortune,
mais parce qu'elle l'aime et qu'il l'a dfendue contre le tratre. Ah! 
propos du tratre, dis donc, est-ce que tu ne trouves pas qu'il
ressemble beaucoup  un des messieurs que tu as invits  dner?

--Auquel?

--A celui qui avait des yeux rouges... tu sais? le petit blond norme.

--O vois-tu donc qu'il soit norme? demande madame Ribolard,
dcontenance par cette premire apprciation donne par sa fille sur le
comte Bonifacio de Aricoti.

--Comment, tu ne le trouves pas gros?

--Mais non, mais non, il possde tout au plus ce que dans le grand monde
on appelle un dodu de bon got.

--Oui, mais, dans le petit monde, on nomme cela un lphant.

--Oh! Virginie, tu es injuste.

--C'est vrai, car il serait vraiment impossible de prendre pour une
trompe le nez de ce monsieur... Te souviens-tu, maman? tu m'as dit
toi-mme qu'il ressemblait  une queue de lapin.

--Mais, bichette, une queue de lapin ne manque pas d'une certaine
lgance.

--L o elle est place dans le lapin, c'est possible; mais, au milieu
de la figure d'un monsieur, je t'assure qu'elle perd beaucoup de son
lgance.

Virginie n'est pas mchante; mais, dans la persuasion que le comte
Bonifacio est celui qu'on lui destine, elle est sans piti pour le gras
jeune homme que, de son ct, Borax compare  un saucisson  pattes. En
voyant sa mre trouble, la jeune fille, pour lui porter le dernier
coup, ajoute en riant:

--Ah! voil un mari dont je ne voudrais pas! J'aurais trop l'air d'avoir
pous un rouleau  macadam.

La maman n'ose pas insister, et se dit:

--La premire impression du comte sur Virginie laisse un peu  dsirer;
il faut que je remette le soin de la persuader  son pre, qui est
adroit comme un singe.

A ce moment mme, Ribolard, l'adroit comme un singe, entre dans la
chambre. Il a aussi cherch un ingnieux moyen de surprendre l'opinion
de sa fille, et il arrive tout heureux de l'avoir trouv.

--Ninie, devine un peu le beau rve que j'ai fait cette nuit?

--Tu as song au drame de l'Ambigu.

--Pas du tout, j'ai rv que tu te promenais en mer, trane par des
phoques gracieux...

--Alors, je devais avoir bien peur?

--Non, pour te rassurer, tu avais  tes cts le noble comte de
Bonifacio... Tu sais, ce jeune homme d'hier qui a l'me si sensible, le
coeur si tendre.

--Et le nez si court! interrompt Virginie.

--Tu trouves qu'il a le nez un peu court; c'est drle, je ne l'ai pas
remarqu... balbutie le vermicellier, dconcert par la rplique.

--Quand tu es entr, j'tais justement en train de parler de ce monsieur
avec maman. N'est-ce pas, petit pre, qu'il est affreux?

--Euh! euh! fait le papa, qui n'ose plus insister.

Virginie se sait trop aime de ses parents pour tre jamais marie
contre son gr. Elle se contente donc, pour le moment, de n'en pas
ajouter plus long sur le gros futur qu'il ont en vue, et elle feint de
ne pas remarquer leur embarras.

Les deux poux ont chang un regard triste en reconnaissant que leur
projet menace de ne pas se raliser aussi facilement qu'ils
l'espraient. Nanmoins, le vermicellier retrouve bientt une figure
moins allonge, car il vient de se dire:

--Mademoiselle de Veausal est fine comme l'ambre; elle saura prendre
Virginie et l'blouir par les splendeurs qui l'attendent  la cour de
Monaco.

D'un coup d'oeil, le pre fait signe  sa femme de le suivre. Ils vont
rejoindre Pamla, qu'ils trouvent au salon occupe  essayer un paletot
d'hiver  son chien Raoul, car le froid est devenu trs-vif pendant la
nuit, et le cher animal tousse un peu.

La fire demoiselle voit tout de suite que les Ribolard ont eu hte
d'interroger leur fille, et qu'ils ne s'applaudissent pas du rsultat de
cette tentative.

--Eh bien? demande-t-elle.

--Virginie n'a pas t positivement sduite par le dodu de bon got de
votre protg, qu'elle trouve un peu lphant, annonce Cungonde.

--Et puis encore?

--Elle dit que son nez est insuffisant.

--Et aprs?

--Enfin l'effet produit par M. de Aricoti sur l'esprit de notre enfant a
t celui d'un rouleau  macadam.

Mademoiselle de Veausal a cout impassible ce rapport. Elle quitte un
instant Raoul, qu'elle pose sur un fauteuil, et elle marche droit au
vermicellier.

--Quelle impression une hutre vous a-t-elle faite, la premire fois que
vous l'avez vue? lui demande-t-elle.

Ribolard la regarde tout ahuri.

--Rpondez-moi. Quel effet vous a produit la premire hutre que vous
avez vue?

--Dame! elle ne m'a pas d'abord sduit.

--Et maintenant?

--J'adore l'hutre.

--C'est donc parce que l'hutre a une saveur, une dlicatesse que vous
n'aviez pas primitivement apprcies. Eh bien, M. Bonifacio de Aricoti
est une hutre... une vritable hutre.

--Ah! vraiment?

--Virginie a pu ressentir pour le comte cet loignement que vous a
inspir la premire hutre; mais, de mme que vous adorez maintenant les
hutres, elle raffolera du comte quand elle aura tudi toutes les
brillantes qualits de cette nature d'lite.

--Vous en tes certaine? demande Ribolard, auquel la comparaison du
comte avec une hutre a rendu l'espoir.

--Le neveu du duc de Croustaflor a tout pour dompter l'imagination d'une
jeune fille. Il danse avec une lgret surprenante; sa conversation
est brillante; il dcoupe une volaille au bout de la fourchette; il
chante la romance  vous faire fondre en larmes, et il est pote
jusqu'au bout des ongles. Que Virginie le regarde quand il improvise des
vers, et l'aurole du pote fera disparatre son nez.

--Est-ce qu'il n'en aura plus du tout? demande Cungonde effraye.

--Si, je veux dire que votre demoiselle, sduite par l'inspiration
potique qui embellira le visage du comte, ne s'apercevra plus qu'il a
le nez un peu court. Donc, placez au plus vite mon protg en face de
votre fille; mettez-le  mme de dployer ses moyens irrsistibles, et
vous verrez Virginie se traner  vos pieds pour vous supplier de lui
donner un tel mari.

--Vous croyez, mademoiselle Pamla? Alors l'enfant aura bien chang
d'avis, car, ce matin, rien n'annonce en elle qu'elle adorera le comte,
dit Ribolard avec un lger doute.

--Rappelez-vous votre premire hutre, rpte mademoiselle de Veausal.
Donc, il faut songer srieusement  mettre les jeunes gens en prsence.

--Notre dner est pour aprs-demain; j'ai pens toute la nuit  ce que
j'offrirais  ces millionnaires, dit Cungonde.

--Oh! le duc aime le sans-faon. Ainsi pas de crmonie... douze plats
tout au plus. Ayez surtout une volaille, pour fournir au comte
l'occasion de prouver son talent de dcoupeur... un canard, par
exemple... c'est le plus difficile de l'art.

--Bon! jusqu' mardi, sans avoir l'air de rien, je jetterai dans la
conversation, devant Virginie, que rien n'est plus extraordinaire 
dcouper qu'un canard; cela prparera le triomphe du jeune homme,
ajoute le vermicellier.

A la suite de cette confrence, la maison Ribolard est, pendant deux
jours, tout en l'air. On poussette les meubles et on cire les parquets,
on accorde le piano et on nettoie l'argenterie; enfin, on se prpare 
recevoir dignement le duc de Croustaflor et son neveu.

De son ct, Borax n'a pas perdu son temps. Pendant les quarante-huit
heures qui le sparaient du grand dner, il a su se mettre au mieux avec
tous les domestiques du mnage Ribolard. A l'aide de sa poudre 
chandeliers, il a gagn la protection de la cuisinire Madelon, dont il
a rcur bien  fond toute la batterie. Aussi s'est-il gliss dans la
cuisine, et il a assist  l'arrive des victuailles et vu tous les
apprts culinaires.

Par la femme de chambre, il sait que, dans l'intrieur de l'appartement,
on s'occupe des derniers prparatifs.

Comme il fait ce jour-l un froid excessif, madame n'a eu, depuis le
matin, qu'une seule proccupation, celle que l'appartement soit bien
chaud pour l'heure o ces messieurs se prsenteront.

Aussi les foyers de chemine sont devenus de vrais brasiers et une douce
chaleur rgne dans le salon et la salle  manger.

Borax quitte la cuisine aprs avoir recueilli de la cuisinire ce
dernier dtail qu'on doit se mettre  table  six heures prcises.

Il est tout pensif et murmure:

--Je ne peux pas aller encore leur fourrer du poivre devant leur place 
table, et il faut pourtant que j'empche ces gredins-l,--car ce sont
deux vrais gredins, maintenant que la mmoire m'est revenue, je les
connais,--que je les empche, dis-je, de manger une seule bouche de ce
dlicieux repas dont ils sont indignes.

Aprs avoir cherch un peu le moyen d'arriver  son but, Borax s'crie
tout  coup:

--J'ai mon affaire!

Il se dirige aussitt vers la boutique voisine d'un marchand de
faences, o il fait choix d'une demi-douzaine de grands plats. Puis,
muni de son achat, il regagne  la hte la maison et grimpe  l'atelier
du peintre.

Dans l'escalier, il rencontre le concierge Calurin, qui balaye les
marches.

--Oh! oh! fait le portier, il parat qu'il y a aussi grand dner chez M.
Ernest, car vous venez de faire vos provisions de vaisselle.

--Mais oui, monsieur Calurin, notre peintre a invit quelques amis. Ah!
 propos, il m'a charg de vous demander un service.

--Trop heureux de lui tre agrable.

--Voici la chose: Au moment de l'arrive de ses convives, M. Ernest
dsire leur faire une surprise... seulement, elle ne peut tre prpare
qu'au dernier moment. De l-haut nous entendrons bien le bruit de la
porte cochre, ferme  la nuit tombante, qui nous annoncera l'arrive
des convives...

--Et alors, vous apprterez votre surprise.

--Oui, mais nous avons une crainte.

--Laquelle?

--Comme le propritaire donne aussi  dner, il se peut qu'en entendant
la porte cochre se refermer, nous nous figurions que c'est notre monde
qui arrive, quand au contraire, ce seraient les invits du
propritaire.

--Eh bien?

--L est le service que nous attendons de votre complaisance. Soit pour
les Ribolard, soit pour nous, les arrivants devront s'adresser  la
loge. Si donc les invits de M. Ribolard se prsentent les premiers,
lancez-nous un norme coup de sifflet, cela voudra nous dire: Vous avez
entendu le bruit de la porte cochre, mais ce n'est pas votre monde,
c'est celui du propritaire; ainsi, ne prparez pas votre surprise.

--Bon! c'est convenu. Je siffle si les invits de M. Ribolard arrivent
les premiers.

--Merci d'avance, monsieur Calurin.

Et Borax continue son ascension en se disant:

--De cette manire, je saurai au juste quand les bandits mettront le
pied dans la maison.

Les deux amis s'tonnent de le voir apparatre avec sa vaisselle, mais
ils ont beau l'interroger, le saltimbanque rpond:

--Laissez-moi faire. Je m'occupe du mariage de Virginie.

Puis il a ouvert une fentre de l'atelier qui donne sur les toits de la
maison et, tant qu'il fait jour, il examine les chemines qui jettent
dans l'air la fume des normes feux qu'on fait chez les Ribolard.

A six heures moins le quart, on entend le bruit sourd de la porte
cochre qui se referme et, bientt, retentit un vigoureux coup de
sifflet lanc d'en bas par le concierge, qui tient parole.

--Bon! se dit Borax, voici mes coquins qui arrivent le bec enfarin.

Il prend ses plats, enjambe la fentre et, se promenant sur les toits
comme un vrai chat, il place une assiette bien  plat sur chaque mitre
des chemines de Ribolard de manire  intercepter le passage de la
fume.

A ce moment mme, au premier tage, M. de Croustaflor et son neveu
pntraient dans le salon que Cungonde avait tant pris soin de chauffer
depuis le matin.

Mais  peine les premires salutations ont-elles t faites que la
chemine lance tout  coup d'normes bouffes d'une fume tellement
paisse qu'il est compltement impossible de se voir. Les deux trangers
restent immobiles, sans oser bouger, dans ce salon qu'ils ne connaissent
pas, de peur de renverser les meubles. Ils toussent et pleurent sans
pouvoir rpondre  la voix dsole de Ribolard, qui leur crie, au milieu
du nuage qui le rend invisible:

--Mille pardons, messeigneurs, le vent aura chang subitement... Je n'y
comprends rien. Jamais cette chemine n'a fum.

Le vermicellier finit par gagner une fentre, qu'il ouvre. La fume se
dissipe un peu, mais la douce chaleur qui rgnait dans la pice est
aussitt remplace par un froid intense qui vient geler les deux invits
sous leur habit de crmonie.

Cungonde est dsespre et perd la tte. Ribolard reste effar devant
la chemine qui continue  lancer sa fume, quand la fentre ouverte
devait tablir un courant d'air.

Seule, mademoiselle de Veausal a gard son sang-froid, et elle donne ce
conseil aux poux contrits:

--Au lieu de laisser ces messieurs grelotter dans le salon, faites-les
passer tout de suite dans la salle  manger, qui doit tre bien chaude.

--Oui, oui, c'est une ide! Par ici, messieurs, donnez-nous la main,
laissez-vous guider.

Au milieu de l'pais nuage, on finit par arriver  la porte de la salle
 manger, qui est ouverte par Ribolard.

Le malheureux vermicellier recule pouvant pour n'tre pas asphyxi,
car la salle  manger est si pleine de fume qu'on peut  peine
distinguer la lueur de la lampe.

A l'autre bout de la pice, derrire ce nouveau nuage, on entend la voix
de Madelon qui, du seuil de sa cuisine, crie avec fureur:

--Ah ! monsieur, qu'est-ce qui prend  vos chemines? Il n'y a pas
moyen de tenir dans la cuisine... le feu de mon rti me rend sa fume...
je n'y vois plus clair  retrouver mes casseroles. Je crains fort
d'avoir pris du cirage pour du beurre... tout mon dner est perdu!...
sentez-vous?

Effectivement,  la fume se joint une odeur de brl qui prouve que
Madelon, aveugle, ne pouvant plus surveiller ses fourneaux, les sauces
et les mets vont de mal en pis.

--Je n'y comprends rien! jamais les chemines n'avaient fum, rpte
Ribolard avec dsespoir.

On ouvre portes et fentres. L'appartement, que Cungonde avait voulu
rendre si chaud, est devenu une vraie glacire au milieu de laquelle le
duc et le comte tremblent de froid.

--a va passer. Nous pourrons tout  l'heure nous mettre  table. Si, en
attendant, ces messieurs voulaient accepter des dredons pour se
rchauffer? dit madame Ribolard, qui pleure en voyant les deux invits
souffler dans leurs doigts.

Mais M. de Croustaflor se soucie peu de rester dans un appartement qui
jouit de dix degrs de froid pour y manger un mauvais dner brl.
Aussi, comme il a hte de s'esquiver, il prend sa voix la plus aimable:

--Mais ne vous dsolez donc pas, mes trs-excellents amis. C'est un bien
petit malheur qui peut arriver  tout le monde. Ce qui est diffr n'est
pas perdu... la partie sera remise  demain. Mon neveu et moi nous
allons dner au plus proche restaurant et, dans la soire, nous
reviendrons vous demander une tasse de th.

Tout en parlant, le duc a pouss Bonifacio vers l'antichambre, et ils
partent avant que les Ribolard aient pu les retenir.

La dsolation des poux est extrme!

Tout  coup, le vermicellier s'crie:

--Tiens! voil qui est bien extraordinaire! nos chemines ne fument
plus.

En effet, depuis que les deux trangers sont sortis, les chemines
tirent d'une faon merveilleuse, sans rendre la plus petite fume.

--Si l'on faisait courir aprs nos invits? propose aussitt Cungonde.

--A quoi bon, puisque tout le dner est brl?

--Ces messieurs ont promis de revenir dans la soire, vous les inviterez
pour demain, conseille mademoiselle de Veausal.

On referme les fentres et l'on ravive les feux. Puis, aprs avoir
mang, du dner, ce qui a pu chapper au dsastre, on va s'installer au
salon pour attendre le retour de MM. Croustaflor et Bonifacio.

A sept heures, un coup de sonnette retentit.

--Ce sont eux! s'crie le mnage.

On s'lance vers la porte qui vient de s'ouvrir, en mme temps que la
soubrette Clmence annonce:

--M. Nicolas Borax.




VI


La mine souriante et sans aucun embarras, le saltimbanque s'avance dans
le salon des Ribolard.

--Tiens! fait-il, Hippolyte n'est donc pas l?

--Qui appelez-vous Hippolyte? demande le vermicellier, revenu de la
surprise que lui a cause l'entre de ce personnage inconnu.

--Oui, Hippolyte, un ancien camarade  moi. C'est comme Auguste,
l'autre, le petit saucisson  pattes avec un nez retrouss... c'est pour
ainsi dire mon lve. Dans le temps, on ne voyait que nous dans les
cours...

--Dans les cours! s'crie Cungonde.

Mais son poux l'interrompt en lui murmurant vite:

--Chut! tais toi. Oui, dans les cours. Ce monsieur est probablement un
diplomate, grand ami de nos illustres invits... Il veut parler des
cours trangres... C'est  coup sr un ancien ambassadeur.

Pendant que Ribolard donne cette explication  sa femme, le charlatan a
promen ses regards dans le salon et vient d'apercevoir enfin
mademoiselle de Veausal qui, depuis l'entre du bateleur, se tient
droite et immobile dans le coin le plus obscur. Aussitt la figure de
Borax devient joyeuse. Il court brusquement  elle, lui saisit la tte
et lui applique un baiser retentissant sur la joue en s'criant:

--Comment! c'est toi, Pamla? Te voil donc ici? Est-ce que tu as
renonc  avaler des sabres? Comment va ton fils, ma bonne vieille?

Puis il revient aux poux en disant:

--Je savais bien que ce farceur d'Hippolyte devait tre ici... puisque
voil sa femme.

Les yeux carquills par la surprise, les Ribolard ont assist  cette
singulire scne qui leur semble un peu trop compromettre la dignit de
la pimbche demoiselle de Veausal.

Mais celle-ci se redresse, noblement courrouce, en s'criant:

--Je ne connais pas cet homme!

--Comment! tu ne me reconnais pas, Pamla? Tu ne remets pas ton vieux
Borax, l'ami de ton Hippolyte chri! Moi qui faisais le boniment au
public devant notre baraque quand tu avalais des sabres dans les ftes
de banlieue. Tu ne me reconnais pas! moi qui ai, pour, ainsi dire, cr
une position  ton fils en lui retroussant le nez,... ce qui lui a donn
une physionomie de Jocrisse qui vaut de l'or pour faire la parade... Tu
ne me reconnais pas!... Ah! ma vieille Pamla, tu es bien ingrate!

Furibonde et rouge d'indignation, mademoiselle de Veausal rpte
encore:

--Je ne connais pas cet homme!

Mais les clats de sa voix furieuse ont rveill son roquet Raoul, qui
dormait sur un coussin du canap. L'animal a commenc un grognement de
colre, qui se change tout  coup en un jappement joyeux quand il a
senti le saltimbanque. Il s'lance vers lui et se livre  des bonds
aimables et  des caresses.

Borax le montre  mademoiselle de Veausal, en lui disant d'une voix
mlancolique:

--Tu le vois, Pamla... Ton chien n'est pas comme toi, il a la mmoire
du coeur, lui! Il reconnat son vieil ami... son ancien professeur,
car, s'il possde quelques talents de socit, c'est  moi qu'il en est
redevable... Je suis certain qu'il n'a pas d oublier mes leons...
Venez; ici, Raoul, faites le mort, mon garon.

Au commandement du bonhomme, le chien se couche aussitt au milieu du
salon et reste immobile.

--Trs-bien, Raoul. Voyons maintenant si vous vous souvenez du reste...
Attention!

Et Borax continue, en s'adressant  l'animal tendu:

--Raoul, il faudrait vous lever pour venir travailler.

Le chien ne fait aucun mouvement.

--Vous ne voulez donc pas vous rveiller pour prendre votre leon
d'anglais.

La bte ne remue pas davantage.

--Raoul, j'aperois le commissaire.

A ces mots, le roquet se lve d'un bond et se met  aboyer en furieux.

--Bien! trs-bien! Raoul. Je suis content de toi. Je constate que tu
n'as pas oubli ton ducation premire. Je vois avec plaisir que tu n'es
pas comme ta matresse, qui renie son ancienne et noble profession de
saltimbanque.

On comprend facilement avec quelle stupfaction profonde les poux
Ribolard ont assist aux volutions du chien leur rvlant ainsi ses
talents de socit.

--Il y a erreur, bien sr, il y a erreur, balbutie enfin Cungonde. Il
n'est pas possible qu'une femme qui a frquent les cours ait pu avaler
des sabres. Car vous ne pouvez nier, monsieur, que mademoiselle de
Veausal ait frquent les cours?

--Mais, je ne le nie pas, ma brave dame, nous avons frquent toutes les
cours o le concierge voulait bien nous permettre d'entrer pour faire
nos exercices.

--Ah ! vous nous parlez donc des cours des maisons? demande le
vermicellier qui a retrouv la parole, que la surprise lui avait coupe.

--Naturellement. Nous avions runi nos talents  cinq: Pamla, son
homme, son fils, moi et le chien. Ces messieurs chantaient; je les
accompagnais sur le cornet  piston. Le concert tait coup par un
intermde comique du chien, et la reprsentation se terminait par le
grand tour du sabre aval par la beaut ici prsente.

Depuis que mademoiselle de Veausal a t trahie par son chien, elle a
beaucoup perdu de son assurance et de sa morgue aristocratique.
Nanmoins, elle croit devoir protester contre les assertions de Borax.
Elle se redresse donc avec une majestueuse arrogance en disant:

--Je ne crois pas de ma dignit de relever les contes invents par cet
homme ivre, et je me plais  penser que vous voudrez bien m'accorder la
satisfaction de le faire chasser. Je ne rentrerai dans ce salon qu'aprs
l'expulsion de ce personnage effront. C'est une mesure que je rclame,
non pas pour moi, qui suis au-dessus de pareilles attaques, mais dans
votre propre intrt, car je ne saurais vous dissimuler la pnible
impression que produira sur le noble duc de Croustaflor, qui va venir,
la vue d'un ivrogne s'baudissant en plein salon.

Et mademoiselle de Veausal, aprs cette allocution hautaine, se retire
dans la salle  manger, pour y attendre que les Ribolard aient fait
jeter dehors le mauvais drle qui a os ternir sa rputation.

Les poux sont rests muets et interdits. Ils ne peuvent se dcider 
croire que celle qu'ils ont prise pour la fine fleur de la cour de
Monaco n'ait t qu'une vulgaire avaleuse de sabres.

--Voyons, cher monsieur, demande le vermicellier, tes-vous bien sr de
ne pas vous tromper? Il est arriv trs-souvent qu'on ait pris une
personne pour une autre. Je vous citerai l'exemple de Lesurques.

--C'est possible, dit le bateleur, mais vous avez vu le chien
travailler.

--Le fait est que le chien nous a montr des talents que nous ignorions
compltement.

Borax est devenu srieux. Il prend sa voix la plus persuasive:

--Mes chers amis, je vois en vous de braves et honntes gens, mais un
peu trop crdules. Vous tes en ce moment berns par une intrigante qui
s'entend avec son mari pour marier leur fils  votre Virginie.

--Quoi! le noble duc de Croustaflor ne serait qu'un acrobate... ce n'est
pas possible! s'crie Ribolard qui rsiste.

--Non, ce n'est pas possible! il a des manires trop distingues, ajoute
Cungonde.

En reconnaissant qu'il ne peut vaincre la confiance stupide des poux,
le bonhomme se dit qu'il vaut mieux en tirer parti dans leur propre
intrt, et, aussitt, il feint d'tre indcis.

--Au fait, dit-il, quand je pense  Lesurques, j'ai peur de m'tre
laiss garer par une ressemblance... il se peut que je me trompe.

--Oui, oui, vous devez vous tromper... Nous ne pouvons pas admettre que
M. de Croustaflor et mademoiselle de Veausal soient deux saltimbanques
maris.

--Il y aurait pourtant un vrai moyen de s'assurer si votre prtendu duc
est Hippolyte, le mari de Pamla.

--Dites-le! s'crient les Ribolard avec empressement.

--Hippolyte avait, dans le temps, une incommodit singulire, pour la
quelle il avait consult les plus grands mdecins.

--Laquelle?

--Ds qu'il entrait dans une maison, les chemines se mettaient  fumer,
rpond Borax avec aplomb.

Le mnage pousse un cri de surprise en se rappelant l'vnement qui a
fait manquer le dner.

--Cela nous est dj arriv, avoue Ribolard.

--Ah! vraiment! fait Borax, mais il ne faut pas juger  la lgre...
Quelquefois un hasard, un accident, une saute de vent peut occasionner
un drangement dans les chemines. Vous devez donc tre mieux convaincus
pour juger plus sainement. Deux preuves valent mieux qu'une. Pamla
vient de dire que le Croustaflor doit arriver tout  l'heure. Si le
prtendu duc n'est rellement que mon ami Hippolyte, vos chemines vous
le diront.

Et il s'loigne en ajoutant:

--Je pars pour laisser l'entre libre au Croustaflor. Pas un mot de ce
secret  Pamla. Je reviendrai plus tard savoir ce que la chemine vous
aura rpondu.

Arriv sur le carr, Borax part d'un clat de rire en se disant:

--Leur btise est trop profonde. Autant que j'en profite pour le bien de
Paul et de Virginie... Je vais regrimper sur les toits et jouer des
assiettes aussitt que le Croustaflor reparatra.

Aprs sa sortie, les deux poux sont rests tout mus des rvlations
qu'il leur a faites. Ils hsitent encore  croire, mais leur confiance
en mademoiselle de Veausal est fortement branle. Aussi, quand Pamla,
qui a entendu partir Borax, rentre dans le salon avec ses grands airs de
la cour de Monaco, les Ribolard examinent anxieusement celle qu'ils
prenaient pour un dessus de panier d'aristocratie et qui, peut-tre,
n'est qu'une avaleuse de sabres.

--C'est drle, se dit Ribolard, je n'avais pas encore remarqu comme
elle a une bouche fendue. Elle se la sera coupe sans doute en avalant
une lame de travers.

Nanmoins, les poux dissimulent avec l'institutrice. Ils attendent,
pour se convaincre, l'arrive des hauts visiteurs sur lesquels la
chemine leur apprendra la vrit. Si l'illustre Croustaflor est un vrai
duc, la chemine doit tirer comme d'habitude. Si le faux seigneur n'est
que le saltimbanque Hippolyte, il sera trahi par sa singulire maladie
de faire fumer la chemine partout o il entre.

--Quelle tonnante infirmit! pense Cungonde. Et dire qu'il n'y a pas
de mdecins pour vous gurir.

De son ct, Pamla est mal  l'aise. Elle voit que les poux sont
pensifs, et elle se demande ce que Borax a pu leur dire pendant sa
courte absence. Tout en rflchissant, elle dispose le th sur un
guridon, devant la chemine.

Enfin la sonnette de l'antichambre annonce le retour du duc et de son
neveu.

M. de Croustaflor entre d'un air aimable en demandant:

--Eh bien, trs-chers amis, tes-vous enfin dlivrs de cette fume
incommode qui nous avait privs de dner?

Mais au lieu de faire les empresss et de rpondre, les poux restent
immobiles comme des chiens de faence  pier la chemine, qui flambe
toujours.

--Oui, c'est bien un duc. Elle ne fume pas! se dit le vermicellier.

--Elle tire! donc ce n'est pas Hippolyte, pense de son ct Cungonde.

Et, rassurs maintenant, les poux prsentent un visage souriant au duc
de Croustaflor. Mais celui-ci regardait aussi la chemine pour y
dcouvrir ce que les Ribolard y examinaient si attentivement, et, au
moment o ceux-ci tournent la tte de son ct, il s'crie tout  coup:

--Allons, bon! voici la chemine qui recommence ses plaisanteries.

Effectivement le foyer, nagure si calme, lance d'normes bouffes d'une
fume paisse qui envahit le salon. Comme avant le dner, la pice se
remplit d'un nuage qui ne permet plus de se voir.

--La chemine a parl, le Croustaflor n'est qu'un saltimbanque! se dit
Ribolard convaincu.

Tout bte qu'il est, le vermicellier trouve pourtant un moyen de mieux
s'assurer du fait. Au milieu de la fume qui le rend invisible, il se
dirige vers le duc, qu'il entend tousser, et lui souffle tout bas:

--Dis donc, Hippolyte?...

--Quoi? rpond imprudemment le duc, en croyant que c'est le comte de
Bonifacio qui lui parle.

Satisfait de son preuve, Ribolard va s'loigner, quand une main lui
saisit le bras et une voix murmure vivement  son oreille:

--Jouons des guiboles, mon homme. On nous a devins. Cet infect crtin
de Ribolard sait tout; il n'y a plus moyen de lui chiper son sac.

Le pre de Virginie reconnat aussitt l'organe de mademoiselle de
Veausal qui, dans ce langage rappelant peu la cour de Monaco, croit
s'adresser  son poux Hippolyte, que la fume lui cache.

--Ah! quelle jolie chandelle je dois  ce bon M. Borax! se dit le
vermicellier, enfin persuad et tout tremblant du danger que sa fille et
sa fortune ont couru.

Depuis que la chemine a lanc son premier flocon de fume, Cungonde
est reste cloue par l'motion dans son coin.

Et quelques minutes se passent avant que les poux pensent  ouvrir les
fentres.

Enfin Ribolard songe  donner de l'air, et la fume se dissipe. Mais,
comme il s'apprte  chasser les trois misrables qui le trompaient, il
pousse un cri d'tonnement.

Ainsi que dans les pices-feries, quand une toile, qui disparat,
laisse voir un changement de tableau, le nuage, en s'claircissant, lui
montre Borax et l'amoureux Paul qui ont remplac Pamla, Hippolyte et
leur fils.

Aprs avoir retir ses assiettes des mitres des chemines, le charlatan
et son protg se sont fait introduire sans bruit chez les Ribolard par
leur amie Madelon la cuisinire. Au milieu de la fume, Borax a souffl
 l'oreille de Pamla un mot qui l'a fait fuir avec ses deux complices.

A la vue de Borax, le vermicellier, plein de reconnaissance, clate de
joie en s'criant:

--Ah! vous avez sauv notre fille et notre fortune des mains de ces
sacripants... Parlez... Comment pouvons-nous vous remercier?

Borax se redresse majestueux et rpond:

--Jadis, j'ai vu se rouler  mes pieds le roi de l'Inde, qui voulait me
faire accepter un cadeau parce que j'avais sauv sa fille qui se noyait
dans le Gange. Eh bien, cher monsieur, savez-vous ce que j'ai rclam
pour ma rcompense?

--Non, fait le papa, plein de respect pour cet homme qui a sauv la
fille du roi de l'Inde.

--Est-ce qu'il va aussi demander  M. Ribolard de lui cder sa recette
de poudre  chandeliers? se dit l'amoureux Paul inquiet.

Mais le bateleur introduit une variante dans son rcit, et il ajoute:

--Oui, pour ce service, j'ai impos au roi d'unir deux jeunes gens qui
s'aimaient, et d'accorder trois mois de gratification  tous ses
domestiques. Et il y consentit.

--Quoi! si peu! s'crie le reconnaissant Ribolard; mais moi, sans tre
monarque, j'en ferais autant.

--Eh bien, monsieur Ribolard, je vous prends au mot, ajoute Borax en lui
prsentant Paul; unissez ce jeune garon  celle qu'il aime et dont il
est aim.

--Mais  qui voulez-vous que je l'unisse?

--A votre Virginie.

Les deux poux, surpris, regardent leur fille, qui devient rouge comme
une pivoine et qui fait savoir, par un joli petit signe de tte,
qu'elle consent  ce qu'on demande.

Sans donner aux parents le temps de se reconnatre, l'ami du roi de
l'Inde continue:

--Je vous le rpte, mes amis, vous tes de simples et de braves gens,
dont les gots modestes n'ont mme pas besoin de la grande fortune que
vous possdez. Employez-la donc  faire votre fille heureuse, car le
bonheur vaut mieux que les millions. A vouloir chercher au-dessus de
votre condition, ou bien vous trouverez des gens qui prendront vos cus
pour vous mpriser ensuite, ou bien vous risquerez de tomber entre les
mains de drles adroits, comme l'taient ceux qui furent mes camarades
de misre jusqu'au jour o j'appris que je m'tais ml  des voleurs.

--Mais comment donc les avez-vous fait partir? demanda Cungonde.

--En leur rappelant que la police pourrait bien venir les chercher ici
pour certain vol qu'ils se sont permis jadis, en s'introduisant par les
fentres ouvertes dans le rez-de-chausse d'une cour o le portier les
avait laisss entrer pour chanter.

--Ah! les gueux! il faudra compter notre argenterie. Pamla, qui avalait
des sabres, pourrait fort bien avoir eu l'ide d'avaler aussi la louche
et les couverts.

Les Ribolard adorent leur fille, et le danger qu'ils ont couru les a
guris de chercher un gendre au-dessus d'eux. Ils consentent donc  unir
Virginie  celui qu'elle aime.

Aussitt qu'il a donn son consentement le vermicellier attire son
sauveur dans un coin et lui souffle:

--Si vous revoyez jamais le roi de l'Inde, dites-lui bien que j'ai imit
son exemple en tout.

--Je m'empresserai de lui crire aussitt que, comme lui, vous aurez
aussi donn les trois mois de gratification aux domestiques.

--Ds ce soir ce sera fait.

       *       *       *       *       *

Un mois aprs, Paul pousait Virginie.

Reconnaissants envers celui qui les avait maris, les jeunes gens
avaient offert  Borax un habit neuf, dans la poche duquel il trouva un
contrat de douze cents francs de rente.

Malgr ce bien-tre qui l'exemptait maintenant de courir sur les places,
le pauvre saltimbanque devint triste et inquiet. Quelque chose semblait
lui manquer.

Un matin, les nouveaux maris, de leur appartement situ sur la place de
l'Odon, entendirent une voix qui disait sous les fentres:

     --_J'ai beaucoup voyag. Un jour que je me promenais sur les bords
     du Gange, je vis venir  moi, sans autre vtement qu'un tambourin,
      cause de la chaleur torride, une belle jeune fille qui essayait
     un pas de valse... Soudain le pied lui glisse et elle disparat
     dans l'humide empire..._ etc.

Les jeunes poux coururent  la fentre et virent Borax qui, debout
devant son chapeau pos  terre, rcitait son boniment au milieu d'un
groupe.

Il n'avait pu renoncer totalement  sa vie de saltimbanque, et, aprs
avoir voulu longtemps rsister, il avait repris son vieil habit et sa
poudre  chandeliers.


FIN




TIMOLON POLAC

DRAME AUTANT HISTORIQUE QU'INVRAISEMBLABLE




I


Certain dimanche du mois de mars 1816, au premier tage d'une belle
maison de la rue Richelieu, dans un cabinet de travail, orn de nombreux
cartons  tiquettes, d'o s'exhalait une odeur de vieux papiers, un
monsieur, d'une cinquantaine d'annes, se tenait immobile, raide comme
un pieu, et levant au-dessus de sa tte ses deux bras en manches de
chemise.

Cette position, qui, mme pour le plus fin observateur, n'aurait pu
indiquer que ce monsieur tait un notaire, n'avait d'autre but que de
laisser libre en ses volutions un petit homme, rond comme une boule,
qui, suant et soufflant, tait en train,  l'aide d'une aune en cuir
souple, de prendre mesure d'une culotte neuve  Me Louis-Athanase de
la Morpisel, notaire royal.

--Rien  changer  nos dernires mesures, vous n'avez pas engraiss ni
diminu depuis six mois, dclara le tailleur enfermant le carnet sur
lequel il avait crayonn ses chiffres.

Un notaire en manches de chemise consent quelquefois  descendre de sa
dignit. Aussi le ntre, en baissant les bras, rpliqua-t-il avec une
pointe d'ironie dans le sourire et l'accent:

--Je ne puis en dire autant de vous, mon cher Bokel; vous engraissez,
pour ainsi dire,  vue d'oeil... La, vrai! vous devenez d'un dodu
auquel il faut prendre garde.

Le tailleur ne tenait sans doute pas  ce qu'il lui ft ainsi parl de
son embonpoint, car il riposta avec une certaine aigreur:

--Dites tout de suite, monsieur de la Morpisel, que je vais bientt
porter mon ventre dans une brouette.

--Non, non, vous n'en tes pas encore l. Je vous engage seulement 
vous mfier de cette graisse qui vous envahit... Tenez, je puis vous
citer un exemple qui vous servira de leon. J'ai un ami qui...

Le notaire interrompit sa phrase commence pour dire  Bokel, qui lui
tendait son habit  endosser:

--Ma robe de chambre, s'il vous plat. Je ne remets pas cet habit, que
vous allez emporter, car il a besoin d'une rparation de doublure.

Le tailleur prit la robe de chambre, place sur un fauteuil, et, tout en
aidant M. de la Morpisel  en passer les manches, il le ramena
curieusement  ses moutons par cette phrase:

--Vous me disiez donc que vous avez un ami intime qui...?

--Je me suis tromp en disant: j'ai... il est, hlas! plus juste de
dire: j'avais un ami, car j'ai reu hier la nouvelle de sa mort...
mort cause par une obsit phnomnale.

--Est-ce qu'il portait son ventre dans une brouette, lui?

--Non, il le faisait porter par ses ngres.

--Pas possible! fit le tailleur.

--Comme je vous l'affirme. Mon pauvre ami tait si gros, si gros que...

Il tait crit que Bokel n'entendrait pas la fin de l'histoire, car le
rcit fut coup par l'apparition d'un domestique du notaire, qui tendit
une carte  son matre en disant:

--La personne vient pour affaire presse.

--Mais c'est aujourd'hui dimanche, l'tude est ferme, rpondit le
tabellion, en prenant la carte.

--J'en ai fait l'observation  ce monsieur. Il m'a rpondu qu'il lui
serait impossible de revenir demain, vu qu'il quitte Paris ce soir et
que...

--Oui, oui, il a raison! Fais-le entrer tout de suite! s'cria M. de la
Morpisel, qui venait de jeter les yeux sur la carte.

Puis se retournant vers le tailleur, il ajouta en guise de cong:

--A bientt, mon cher Bokel; avant tous vtements neufs, occupez-vous
des rparations de mon habit et renvoyez-le-moi promptement.

--Vous l'aurez aprs-demain.

Malgr cette sorte d'injonction d'avoir  cder la place au client
attendu dans le cabinet notarial, le tailleur n'en prit pas moins son
temps pour plier l'habit. Il ne l'avait pas encore envelopp dans sa
toilette en serge noire quand, sur le seuil, apparut le visiteur.

--Ah! monsieur le vicomte, que je suis donc heureux de vous voir!...
J'allais vous crire, s'cria le notaire en s'avanant  la rencontre de
t'arrivant.

--M'crire... pourquoi?

--Mais pour vous fliciter de votre nomination.

--Ah! vous savez que le roi....

--Vous a rendu votre grade.

--Oui, Sa Majest a bien voulu me confier le commandement d'un de ses
vaisseaux.

--Quand partez-vous?

--Ce soir mme. Je dois rejoindre immdiatement mon bord et y attendre
mes instructions et l'ordre de mettre  la voile.

--O vous envoie-t-on?

--Destination inconnue, dit le vicomte en souriant.

--Inconnue pour les autres, n'est-ce pas? Votre sourire me prouve que le
mystre n'existe point pour vous.

--Entre nous, je sais qu'on veut m'envoyer  Saint-Louis du Sngal...

--A Saint-Louis du Sngal! rpta vivement M. de la Morpisel avec une
intonation qui frappa son interlocuteur.

--Avez-vous l-bas un ami ou un intrt quelconque qui me mette  mme
de vous tre utile? s'empressa de dire-le vicomte.

--Non, malheureusement! Le seul tre, un de mes amis d'enfance, que je
connaissais en ce pays, n'est plus de ce monde, rpondit tristement le
notaire.

Puis son motion passe:

--Et qu'allez-vous faire au Sngal? ajouta-t-il.

--Il s'agit de ravitailler en hommes, vivres et matriel cette colonie
redevenue franaise par les traits de l'an dernier. L'expdition se
compose de quatre btiments qui marcheront de conserve sous mes ordres.

Ces dtails donns, le capitaine de vaisseau aborda le motif de sa
visite:

--L'ordre du ministre de la marine m'enjoignant de quitter Paris
aujourd'hui mme, force m'a t de vous relancer en plein repos
dominical pour vous parler de quelques affaires que je veux mettre en
ordre.

--Tout  votre disposition, cher monsieur.

Cependant le tailleur Bokel, tout en nouant son paquet, avait prt
l'oreille au dialogue. C'tait chez lui une conviction acquise que,
dix-huit fois sur vingt, il y a profit  couter les autres parlant de
leurs affaires. Mais, s'il tait curieux, il tait prudent aussi.
Comprenant que la conversation tait arrive  ce point qu'il ne pouvait
plus tenir la place et, qu' rester, il allait se faire trop carrment
congdier, il se glissa doucement lors du cabinet.

Comme il suivait le couloir de dgagement qui conduisait  la sortie, il
entendit une voix, quelque peu empte, qui disait dans l'antichambre:

--M'est avis que mon capitaine en aura long  conter  ton patron. Nous
avons donc tout le temps d'aller scher une bouteille pour fter mon
dpart.

--Non, non, Filandru, il faut en rester l, mon vieux, car tu as dj
trop sch de bouteilles, rpondait une autre voix, qui tait celle du
domestique du notaire.

Celui auquel s'adressait ce conseil tait un grand diable, sec comme un
hareng saur, noir comme une taupe,  l'oeil hardi et railleur, bref,
un de ces tres dont l'allure et le physique trahissent,  premire vue,
ce qu'on appelle vulgairement une pratique finie. Porteur du costume de
marin de l'Etat, notre personnage, que nous savons s'appeler du nom de
Filandru, tait, en ce moment, dans un demi-tat d'brit dont il
n'avait pas conscience, car il rpliqua moqueusement:

--Tu sais, toi, je te rendrai dix bouteilles si tu veux joter  qui
mettra l'autre sous la table... Ah! tu me crois en ribote pour une
fichaise de cinq mauvaise fioles, si petites qu'elles n'auraient pas
seulement rempli mon soulier!... Ah! non, ah! non, il en faut une autre
dose que a pour que Filandru ne puisse plus distinguer un lphant d'un
ver--soie et que...

La parole lui fut coupe par l'apparition de Bokel sortant du couloir
pour traverser l'antichambre.

Que Filandru ft encore en tat de distinguer un lphant d'un ver 
soie, c'tait possible; mais cette facult de reconnatre les divers
tres de la cration tait, pour le moment, un peu obscurcie, car,  la
vue du grassouillet arrivant, il cligna de l'oeil au domestique, et
d'une voix trivialement ironique:

--Ouais! lcha-t-il, on fait du lard dans l'tat de notaire.

--C'est le tailleur de monsieur, lui souffla le valet.

--Ah! bon, je le prenais pour ton matre... N'empche qu'il est gras 
tuer. S'il tombait dans la marmite du bord, l'quipage se rgalerait
d'un agrable bouillon.

Le propre des gens ivres est de croire qu'ils n'ont fait que murmurer
bien bas ce qui a pu tre entendu de vingt mtres  la ronde. Aucune des
paroles du marin n'avait donc t perdue pour le tailleur. Si pnible
qu'il nous soit de jeter la dfaveur sur notre hros, nous devons  la
vrit d'avouer que Bokel avait l'humeur rageuse toutes les fois qu'on
ne trouvait pas qu'il tait de taille plus lance qu'un peuplier.

Donc, aux plaisanteries de Filandru, il se redressa comme un coq sur ses
ergots et, rouge de colre, il passa devant le marin en lanant un _vil
maraud!_ tout vibrant de mpris.

Le mot tait  peine dit que la velue et vigoureuse main du vil maraud
harponnait le pauvre Bokel, en mme temps que sa voix, saccade par un
gros rire, prononait ces mots:

--De quoi? mon petit ventru, on rit avec toi et tu te fches!... Est-il
apptissant, ce boulot-l! on en mangerait... il doit tre en sucre...
a donne envie de le lcher un brin.

Ce disant, Filandru, cartant ses mchoires aux dents longues, aigus,
plus jaunes que du buis, exhiba une langue noirtre dont le parfum
combin des aromes du tabac  chiquer et de l'eau-de-vie fit faire au
tailleur, en la voyant  deux pouces de son visage, un tel soubresaut de
dgot qu'il se trouva dgag de l'treinte du farceur avin.

Sans couter les excuses du domestique du notaire, il gagna la porte et
disparut, poursuivi par les clats de rire du marin, tout joyeux de sa
plaisanterie.

Nous croyons parfaitement inutile d'insister sur tout ce qu'amassa de
colre rentre le tailleur pendant la route qui le ramenait au logis.
Son coup de sonnette fut terrible; il tana la servante qui ne lui avait
pas ouvert la porte assez vite, apostropha ses ouvriers; en un mot, tel
fut son vacarme qu'il fit accourir dans l'atelier, o elle ne mettait
jamais les pieds, mademoiselle Pamla Bokel, sa fille.

Car Bokel tait pre... et veuf.

C'tait une charmante fille, cette demoiselle Pamla! Un vrai morceau
pour un roi qui aurait aim le potel! Taille moyenne; chevelure brune,
teint ros et, avec cela, de grands yeux noirs qui ptillaient de la
plus impatiente curiosit quand elle demandait chaque jour  son pre:

--M'as-tu trouv un mari?

A quoi le papa, en s'armant de toute la majest que lui permettait son
embonpoint, rpondait:

--N'es-tu donc pas bien sous l'aile de ton pre?

--J'ai dix-huit ans, rpliquait Pamla.

--Sois tranquille, tu ne perdras pas pour attendre un peu.

Au fond, Bokel et t heureux de marier sa fille. La demoiselle avait
un petit caractre difficile qu'elle tenait de sa dfunte mre,
laquelle, disait la chronique, avait t une matresse femme, qui menait
son poux au doigt et  l'oeil.

Mais si le tailleur appelait de tous ses voeux l'heure o il se
dbarrasserait de sa fille en faveur d'un gendre, il voulait aussi que
ce gendre ft normment riche. L'affection paternelle, avouons-le,
n'entrait pour rien dans ce souhait, inspir par l'unique gosme. A
tailler des culottes,  couper des gilets,  coudre des habits, le cher
papa s'tait amass une fortune assez rondelette, dont il ne soufflait
mot  son enfant, attendu qu'il s'tait promis, Pamla une fois marie,
d'appliquer cette fortune  la satisfaction de sa flicit paternelle.
Le printemps et l't de sa vie, grce  l'humeur tyranique de sa
dfunte pouse, avaient t un affreux purgatoire; il voulait tter du
paradis, en se donnant un automne tout capitonn de plaisirs et de
jouissances varies.

Or, un gendre normment riche, comme il dsirait de le trouver, serait
fort coulant sur le chiffre de la dot, qui, si minime qu'elle pt tre,
devait corner le capital auquel le tailleur comptait demander de lui
gayer son t de la Saint-Martin.

Certes, Pamla tait trop charmante pour que, des deux dsirs du papa,
celui d'tre dlivr de sa fille ne ft pas d'une ralisation facile.
Mademoiselle Bokel n'aurait pas manqu d'amoureux... sans le sou qui se
seraient estims fort heureux de l'pouser pour ses beaux yeux. Mais,
plus tard, tant il est vrai qu'on ne vit pas d'amour et d'eau claire,
les jeunes poux seraient venus pleurer misre en plein milieu de ce
bonheur plantureux que se promettait le tailleur. Croissez et
multipliez! commande l'vangile aux nouveaux maris. A ce prcepte,
Bokel, en guise de corollaire, n'et pas manqu d'ajouter l'avis
suivant: Mais ne comptez pas sur moi pour lever vos mioches.

Donc, on le voit, il tait logique en demandant au ciel un gendre fort
riche.

Cela bien pos, nous reprendrons notre rcit au moment o Bokel tait
rentr chez lui comme une trombe, cherchant  pancher sur le tiers et
le quart cette colre cause par l'effront marin Filandru, qui avait
os lui dire que, mis en pot-au-feu, il ferait un excellent bouillon.

Il est  remarquer que, trs-souvent, une plaie, qui se serait
facilement cicatrise, se trouve ravive par les accidents qu'amne le
guignon. On se cogne toujours o on a mal, dit un dicton qui, ce
jour-l, fut de toute vrit pour notre hros.

Aprs avoir dcharg, en partie, sa fureur sur sa servante et ses
ouvriers, Bokel,  demi soulag, se serait refroidi, peu  peu. Par
malheur, son premier coupeur, bien inconsciencieusement, ralluma le feu.
Croyant faire du zle en rendant compte de ce qui s'tait pass pendant
l'absence du patron, il profita de ce calme trompeur pour lancer cette
phrase:

--M. le duc de B... est venu pour commander un gilet. En apprenant que
vous aviez ferm son crdit, il est parti bleu de rage contre vous... On
aurait dit qu'il voulait vous manger.

Ce dernier mot tait vraiment malheureux! il fit tressauter l'homme
obse.

--Me manger!... En pot-au-feu, n'est-ce pas? lui aussi! cria-t-il d'une
voix aigu qui annonait une nouvelle tempte.

Le nuage n'avait pas encore crev sur la tte du coupeur quand
mademoiselle Pamla, que l'organe furibond de son pre avait fait
accourir, entra dans l'atelier en demandant d'un ton tonn:

--Qu'as-tu donc, papa?... toi, d'ordinaire, gentil  croquer!

Croquer!!! A cet autre coup d'pingle sur la plaie vive, le tailleur fut
secou par un tremblement qui donnait  son abdomen des frmissements de
glatine, et, plus rouge qu'une tomate, il bgaya furieusement:

--Me manger! Me croquer! Me mettre dans une marmite!... Ma fille
aimerait son pre en bouillon gras! Oh! les enfants!

Sur ce, n'en pouvant dire plus long, car il tranglait, il gagna son
bureau en poussant de petits cris rauques et en brandissant, comme une
massue, le paquet qui contenait l'habit de M. de la Morpisel, notaire
royal.

Nous n'insisterons pas sur l'ahurissement des tmoins de cette sortie
rageuse.

--C'est un tigre! murmura le coupeur aux ouvriers, quand le patron eut
disparu derrire la porte, qu'il avait referme avec une violence
extrme.

Comme,  ce moment, onze heures sonnaient, ouvriers et coupeur, qui, 
cause du dimanche, n'avaient qu'une demi-journe de travail, dcamprent
au plus vite.

Quant  mademoiselle Pamla, elle avait couru  la cuisine et elle
s'tait mise  fondre en larmes dans les bras de Gertrude, brave
servante qui l'avait leve.

--Pour sr, il a t mordu par un chien enrag! disait la cuisinire.

--Il ne m'a jamais parl de la sorte! balbutiait la jeune fille en
sanglotant.

--C'est moi qui ai reu la premire averse quand je lui ai ouvert la
porte, ajoutait Gertrude.

Les deux femmes taient d'autant plus pouvantes qu'elles ne
comprenaient rien  cette dmence furieuse qui n'avait beugl d'autre
explication que les mots pot-au-feu et bouillon gras. Aussi
pleuraient-elles si bien  chaudes larmes que leurs yeux noys d'eau les
empchaient de voir que les rognons du djeuner se crispaient sur le
gril en petits rsidus noirs et qu'un certain ragot de veau, au lieu de
chanter joyeusement au fond de son rcipient, gardait ce silence
sournois qui, chez les ragots, est l'indice qu'ils vous jouent le
mauvais tour de s'attacher au fond de la casserole.

A dfaut de leurs yeux obscurcis par les pleurs, ce fut le nez qui les
prvint de cette catastrophe culinaire annonce par une odeur de mauvais
augure.

--Bont du ciel! Un pareil djeuner va doubler l'humeur de dogue de
votre papa! s'exclama le cordon-bleu qui, perdant la tte, crut conjurer
le dsastre en ajoutant du sel.

Demoiselle et cuisinire se reprirent  trembler de plus belle devant
l'orage nouveau qui montait  leur horizon. Ce tremblement ne tarda pas
 devenir des plus convulsifs au double bruit d'une porte ouverte, puis
referme, qui leur vint aux oreilles du fond de l'appartement.

--Voici la bte froce qui sort de son antre, murmura la servante en
saupoudrant son veau d'une seconde dose de sel.

Pamla, brise par la terreur, se laissa tomber sur une chaise, en
fermant les yeux pour ne pas voir arriver le danger.

Tout  coup les deux femmes relevrent brusquement la tte et se
regardrent, stupfaites de joie.

La voix de Bokel venait de se faire entendre, non pas rauque et irrite,
mais fredonnant le petit air tout sautillant qui tait habituel au
tailleur quand il se sentait en belle humeur. Son pas, qui s'approchait
de la cuisine, tait lger, doux, bien rgl, celui d'un homme en
parfaite tranquillit d'me. Bientt le propritaire du pas et de la
voix apparut sur le seuil de la cuisine, le visage joyeux, l'oeil
aimable et le sourire aux lvres.

Il y eut mme, dans son timbre, une sorte de mlancolie tendre, quelque
chose de la harpe olienne, quand il pronona ces prosaques paroles:

--Eh bien! ma brave Gertrude, nous as-tu fait un bon petit fricot?

Tout en parlant, il s'tait avanc vers les fourneaux pour se rgaler
d'avance l'odorat et le regard dudit fricot. Il y eut, de la part des
deux femmes, un moment de silence terrible pendant qu'il soulevait le
couvercle de la casserole. Elles ne le voyaient que de dos et il leur
sembla, le long de ce dos, qu'un frmissement remontait vers les
paules. A coup sr, ce ne pouvait tre qu'une fureur subite qui,
secouant le tube humain qu'elle ne pouvait briser, allait faire
explosion par la bouche.

Point du tout! Au lieu d'une tempte de cris et de jurons, ce fut un
clat de rire qui rsonna au-dessus de la casserole, puis le tailleur se
retourna en disant:

--Bast! on djeune comme un prince avec du pain et du fromage quand on a
le coeur content.

L-dessus, il prit sa fille par la taille et l'entrana vers la salle 
manger en lui demandant d'un ton profondment tonn:

--Que signifient tes yeux rougis? C'est  croire que tu as pleur.

--Sans doute.

--Et pourquoi?

--Tu as t si mchant!

--Moi! fit le pre, qui avait vraiment l'air de tomber des nues, j'ai
t mchant! Quand a?

--Tout  l'heure; quand tu agitais ton paquet en poussant des cris.

Bokel,  cette rponse, pouffa encore de rire.

--Ah! tu as pris cela pour de la colre, toi! s'cria-t-il.

--Qu'tait-ce donc?

--Mais c'tait de la joie... de la plus folle joie... Le bonheur
m'touffait.

Et comme la jeune fille, arrive devant son couvert, allait s'asseoir,
le tailleur l'embrassa au front, en ajoutant:

--Car je t'ai enfin trouv un mari selon mes voeux, bichette.




II


Il y aurait impudence de notre part  soutenir que Bokel disait la
vrit en attribuant  une joie folle ce transport qui avait effray
toute la maison; mais nous affirmerons que l'immense satisfaction qui
rayonnait maintenant dans son regard tait de la plus complte
sincrit. C'tait bien l'oeil d'un homme arriv au comble de ses
souhaits les plus ardents.

Il avait rellement trouv son gendre!!! Le gendre de ses rves!!!

Comment ce _rara avis_ tant dsir tait-il tomb sous sa main, ou,
plutt, comment une aussi violente colre avait-elle fait place  un
contentement aussi norme? Pour expliquer le fait, nous remonterons 
l'instant o le tailleur furibond, brandissant le paquet qui avait
l'honneur de contenir le vieil habit de M. de la Morpisel, s'tait
enferm dans son cabinet.

Par cela mme que la crise de cet emportement, dont la cause tait si
stupide, avait t plus aigu, la raction fut plus prompte. Au bout de
cinq minutes, Bokel tait tout honteux de la scne idiote qu'il venait
de faire. Hurler et trpigner, fendre l'air avec l'habit d'un notaire,
parce qu'on vous a trouv gentil  croquer, cela ne sentait-il pas la
folie et n'appelait-il pas les douches? Alors le tigre, la bte froce,
comme l'avaient nomm les siens, devint plus penaud que renard pris par
une poule. Ceux qui redoutaient de le voir s'lancer en rugissant de sa
tanire taient bien loin de se douter, qu'on en juge, que le pauvre
diable n'osait plus sortir, tant il avait peur de se rencontrer, de
l'autre ct de la porte, avec un mdecin qu'on aurait t chercher en
toute hte. Ce fut donc avec un fort soupir de soulagement qu'il
entendit partir les ouvriers et le coupeur, ces tmoins de sa dmence.
Restaient encore les deux femmes et, avec les femmes, Bokel avait pris
l'habitude d'tre brave; mais, que voulez-vous? en cet instant, il tait
tant dconfit qu'il reculait  se montrer tout de suite.

Il voulut donc gagner du temps.

Le meilleur moyen d'arriver  ce but, qui s'offrit  lui, fut de
s'occuper de l'habit, tant secou, de M. de la Morpisel, qu'il avait
promis de renvoyer, tout rpar, le surlendemain.

En deux clins d'oeil, le ventru bonhomme eut promptement constat le
mauvais tat des boutons, du collet et de la doublure des basques.
(Disons, entre parenthses, que M. de la Morpisel tait un notaire qui
usait beaucoup. Ce qui nous fait avancer cette assertion, c'est qu'il
tait veuf de sa troisime femme.) Aprs cet examen  premire vue,
Bokel, qui aimait  aller au fond des choses, introduisit dans les
poches de derrire une main en qute de trous  boucher; puis, tout
naturellement, il en vint  sonder la poche de ct.

Dans celle-l, le frou-frou d'un papier froiss se fit entendre, et la
main du fouilleur ramena aussitt une lettre, oublie l par le notaire.

Nous n'en avons pas fait mystre, le digne tailleur tait un matre
curieux. De plus, nous l'avons dit, il cherchait  gagner du temps. Il
ne pouvait donc pas trouver une plus agrable occupation que celle de
lire cette lettre. En consquence, il l'ouvrit et, comme tout autre
l'et fait  sa place, son premier soin fut d'aller chercher des yeux la
signature.

--Tiens! tiens! fit-il sur le ton de surprise de celui qui rencontre un
nom pouvant s'appliquer sur un visage de sa connaissance.

Mais il reconnut son erreur quand, revenu  l'en-tte de la lettre, il y
lut son point de dpart.

--Saint-Louis du Sngal, murmura-t-il, alors ce n'est pas le mme, car
le mien n'a jamais quitt Paris.

Puis, avec la physionomie de l'homme qui se souvient, et aprs s'tre
encore assur que la suscription portait bien l'adresse du notaire, il
se posa cette question:

--Serait-ce l'ami dont me parlait ce matin M. de la Morpisel en me
disant qu'il tait si gros, si gros que force lui tait de faire porter
son ventre par ses ngres?

Aprs cette rflexion, et sa mmoire l'aidant toujours, Bokel ajouta:

--Mais mon client ne m'a-t-il pas dit aussi que son ami tait mort?

Sur ce, il consulta la date de la lettre. Elle tait vieille de trois
mois. Ce laps de temps, mme en admettant qu'il ft possible de
s'exercer  sauter le pas, tant plus que suffisant au moins dcid
pour faire cinq cents fois la dernire culbute, le tailleur, rassur sur
la vracit du notaire, commena enfin sa lecture.

Elle tait fort longue, cette lettre et, parat-il, intressante au
superlatif, car,  mesure qu'il la lisait, Bokel fit entendre un
_Fichtre!_ auquel succda un _Sapristi!_ qui fut suivi par un
trange _Sacrebleu!_ Comme ces trois exclamations furent lances sur
des tons d'une diffrence notable, nous allons essayer de les analyser.

Dans le _Fichtre!_ il y avait l'accent d'une surprise mle de crainte.
C'tait, de prime abord, l'tonnement d'un homme qui apprend une chose
phnomnale, puis qui se dit, aprs courte rflexion, que, dans un temps
donn, cette mme chose phnomnale menace de le concerner
dsagrablement.

Le: _Sapristi!_ s'accentuait tout autrement. Bokel, paraissant avoir
oubli ce danger dont le premier tiers de la lettre assombrissait son
avenir, s'exclamait joyeusement devant l'heure prsente que le deuxime
tiers de la missive lui offrait tout agrmente d'un profit inattendu,
d'une aubaine inespre. La preuve en est que, s'interrompant de lire
pour secouer la tte, il murmura en soupirant:

--Ma foi! voil une crance que je regardais bien comme perdue!

Ce disant, il avait pos la lettre sur son bureau pour tendre la main
vers un casier dont il tira un registre qui, sur maroquin rouge, portait
ce titre en lettres dores: DBITEURS VREUX. Le doigt du tailleur
glissant le long de l'chelle alphabtique, accole  la droite des
feuillets, s'arrta au P, et, s'introduisant dans la tranche, ouvrit le
registre  cet endroit. Alors, pendant que le mme doigt descendait la
colonne de ces noms marqus au P, la voix du chercheur marmotta entre
ses dents:

--P. P. Po... Pol... Pola... Ah! le voici! Voyons jusqu' quel chiffre
le gueux a su abuser de ma confiance.

Il faut croire que le gros homme n'tait pas des plus faciles sur le
crdit, car il y eut une intonation de vive surprise dans son timbre
quand il reprit:

--83 francs!!! Comment ai-je pu me laisser entraner  une folie
pareille!

Son renseignement pris, Bokel revint  la lettre aux deux tiers connue
de lui, et en poursuivit la lecture jusqu' la fin.

Sans doute que cette fin, au premier moment, ne lui avait pas inspir
grand intrt, car ce fut seulement quand il tait bien tranquillement
en train de remettre le papier dans ses plis que tout  coup, en
tressaillant de la tte aux pieds, il lcha enfin le _sacrebleu!_ que
nous avons qualifi d'trange.

Ce juron fut bref, rauque,  demi trangl par l'motion qui,
subitement, empourpra les larges joues du tailleur. L'oeil carquill,
la bouche bante, la face illumine par la joie, tout, chez Bokel,
rvlait le mortel brusquement surpris par une ide hardie qui lui ouvre
un horizon immense, superbe... quelque chose comme un conte de fes qui
promet de devenir une ralit splendide.

L'extase de notre gras personnage dura cinq minutes, aprs lesquelles il
leva son regard, tout jubilant, vers le ciel, reprsent par le plafond
du cabinet et, les yeux fixs sur le piton de la rosace, il pronona
d'une voix mue:

--Merci! mon Dieu! je tiens le gendre de mes rves!

C'tait aprs ce remercment  la Providence, qui lui faisait sortir un
gendre d'une poche de l'habit de M. de la Morpisel, que le tailleur, non
sans avoir d'abord mis sous clef la prcieuse lettre, tait sorti de son
cabinet pour aller rejoindre  la cuisine Pamla, Gertrude et le ragot
de veau qui s'tait attach au fond de la casserole.

On comprend de reste quelle fut aussi la joie de Pamla quand son pre,
alors qu'elle allait se mettre  table, lui avait annonc, aprs un
baiser au front, qu'il avait enfin trouv un mari.

Aussi s'empressa-t-elle de demander:

--Beau garon?

--Il est riche, rpondit le papa.

--Brun ou blond?

--Trs-riche, te dis-je.

--Jeune ou vieux?

--Cinq fois millionnaire.

De quelque ct que la jeune fille tentt de revenir  l'assaut, Bokel
ne donna pas plus de dveloppement  sa confidence. Renonant donc 
poursuivre un interrogatoire auquel son pre ne faisait qu'une rponse
unique, Pamla coupa au court en disant:

--Quand me le prsenteras-tu?

--Ce soir mme, si je suis assez heureux pour le trouver encore chez lui
 cette heure, annona le tailleur en se levant de table aprs avoir
regard le pendule, qui marquait midi.

--Alors, pars vite, conseilla la jeune fille. Moi, je vais me faire
belle pour recevoir ton protg et je commanderai  Gertrude de nous
prparer un bon dner.

Il tait dit que, dans cette journe, Bokel devait prouver une motion
dsagrable toutes les fois qu'il serait question de nourriture. Aux
derniers mots de sa fille, il plit un peu, et, dans son oeil, il y
eut une lgre expression de peur en mme temps qu'il s'criait
vivement:

--Mais non, mais non, pas de bon dner!... Tu ne peux t'imaginer combien
mon jeune homme est pitre mangeur!... Une mouche lui ferait deux repas.

--Ta, ta, ta! rpliqua la demoiselle d'un petit ton gourmand, ne ft-ce
que pour me ddommager de notre mauvais djeuner de charcuterie, je
tiens  mon dner fin.

Trop insister parut imprudent  Bokel, qui, ravalant son secret, cda
aussitt.

--Va donc pour un dner fin, dit-il.

--Allons, pars, pars vite, rpta la jeune fille, qui, impatiente dj
de connatre son futur, poussa gaiement monsieur son pre par les
paules hors de la salle  manger.

Rentr dans son cabinet, le tailleur resta un gros quart d'heure 
rflchir, en homme qui tudie son plan et dispose ses batteries. Aprs
quoi, il prit dans sa caisse des billets de mille francs qu'il glissa
dans son portefeuille. Puis, d'un paquet de factures, il en tira une au
bas de laquelle il traa quelques mots et qu'il plaa ensuite  ct des
billets de banque. Cela fait, il mit le portefeuille dans sa poche.

Cinq minutes aprs, Bokel, portant un norme paquet de vtements sous
son bras, sortait de chez lui. Vous n'auriez jamais dit qu'il pesait
deux cent quarante cinq livres, tant la satisfaction le rendait alerte
et lger. Il avait vraiment l'air de ne pas toucher terre.

La dmarche,  petits pas presss et sautillants, de notre hros,
n'avait plus rien de cette allure saccade qui, le matin, l'avait ramen
de chez le notaire, alors qu'il frmissait de colre aprs la
plaisanterie du grossier marin. Nous pouvons vous affirmer qu'il avait
compltement oubli l'ignoble Filandru et sa langue infecte. Bokel avait
un bien autre martel en tte et ce martel,  en juger par le sourire qui
ne quittait pas les lvres du digne homme, devait lui battre bien
agrablement au cerveau.

Toujours trottinant, il ne mit pas plus d'une demi-heure  se rendre de
la rue de Richelieu au haut du faubourg Saint-Jacques o il s'arrta
enfin devant une masure  cinq tages qui, sur sa faade crevasse,
portait cette enseigne: _Htel du Paradis_.

Sans hsiter, Bokel enfila l'alle sombre et gluante d'humidit qui
donnait accs dans la maison. Au bout de vingt pas, il se trouva devant
une sorte de trou noir. C'tait la loge du concierge. Il et fallu au
moins un bon quart d'heure  l'arrivant pour que ses yeux, en
s'habituant aux tnbres, pussent s'assurer si ce bouge contenait un
habitant.

--M. Timolon Polac? demanda-t-il  tout hasard.

Le hasard lui fut propice, car une voix lui rpondit aussitt:

--Au sixime, chambre 34.

Le tailleur, en ttonnant du pied, avait dj trouv la premire marche
de l'escalier quand la crainte de faire une ascension inutile lui
inspira cette autre et prudente question:

--tes-vous bien sr qu' cette heure M. Polac soit encore chez lui?

--Oh! oui, j'en suis sr, riposta moqueusement la voix. Depuis ce matin
je le guette au passage pour lui annoncer de la part du patron de
l'htel que si, ce soir, il n'a pas donn un fort -compte sur sa note,
on l'enverra coucher  la belle toile. J'ai dj grimp trois fois 
son sixime et tambourin  sa porte; mais bernique! mon gaillard fait
le mort.

Si peu rassurant que ft ce renseignement sur la situation financire de
celui qu'il venait visiter, Bokel n'en commena pas moins l'escalade des
six tages. Nous croyons oiseux d'annoncer que le gros homme soufflait
comme un soufflet de forge quand, aprs sa pnible monte, il se trouva
enfin devant la porte du n 34.

Bokel n'tait pas tailleur que d'hier seulement. En qualit de
crancier, il tait expert en moyens nombreux de se faire ouvrir une
porte s'obstinant  rester close. Aprs avoir un peu attendu pour
retrouver son haleine, il frappa trois petits coups bien nets, coups
d'ami, coups sans gne ni prtention, coups qui endorment la mfiance et
annoncent une visite agrable.

Rien ne bougea dans la chambre.

Un crancier stupide et ordinaire et persist  frapper et, par son
obstination, n'et que mieux rvl sa personnalit. Bokel se garda bien
de cette faute. Aprs cette unique preuve, il s'loigna aussitt en
faisant rsonner ses talons de bottes pour attester son dpart. Cette
manoeuvre donnait  croire que le visiteur tait un intime, mont au
hasard, qui n'insistait pas parce qu'il n'avait nulle raison de se
persuader qu'on ne voulait pas le recevoir. Cette faon d'agir en
piquant la curiosit du reclus, pouvait le faire sortir  la sourdine de
sa chambre pour venir, par-dessus la rampe de l'escalier, reconnatre
celui qui s'loignait et le rappeler s'il y avait lieu.

Mais, si Bokel possdait un joli fonds des ruses du crancier, celui
qu'il nommait Timolon Polac paraissait jouir d'une solide exprience de
dbiteur; car le tailleur, qui, le nez en l'air, s'tait arrt 
l'tage au-dessous, ne vit, en haut, aucune tte curieuse dpasser la
rampe.

--Le finaud doit m'avoir reconnu par quelque trou invisible perc dans
la porte ou la muraille, pensa le tailleur.

Comme il tait fermement rsolu  trouver son homme, il renona aux
finasseries. Aprs avoir remont l'tage, il se mit  refrapper en
disant de son timbre le moins rogue:

--Ouvrez, monsieur Polac; c'est moi, votre tailleur; je vous apporte vos
vtements.

Mme silence!

Ce qui fit que la voix de Bokel s'adoucit encore pour ajouter vivement:

--Ouvrez, je vous jure que je ne viens pas pour vous demander de
l'argent.

C'tait bien engageant, n'est-ce pas? Mais le locataire, en admettant
qu'il ft chez lui comme l'affirmait son portier, devait tre un garon
sceptique qui refusait de croire ace fait anormal qu'un tailleur monte
au sixime tage pour ne pas rclamer d'argent.

Le silence continua!

Ce que voyant, Bokel tira son portefeuille, en sortit la facture que
nous l'avons vu y placer et la glissa sous la porte en disant, d'un ton
presque suppliant:

--Tenez, pour vous prouver que je ne veux pas d'argent, voici votre
facture acquitte... Maintenant que vous ne me devez plus rien, monsieur
Polac, ayez la bont de m'ouvrir.

Si le locataire tait absent, il est probable qu'il tait parti en
laissant sa fentre ouverte, car,  dfaut de l'habitant du logis, on ne
pouvait attribuer qu' un trs-fort courant d'air la rapidit avec
laquelle la facture avait t attire de l'autre ct de la porte.

Oui, il devait exister un courant d'air. Et-il t possible autrement
qu'un aussi gnreux procd n'ament d'autre rsultat que de laisser le
solliciteur toujours en arrt devant la porte immobile?

Mais Bokel tait rsign  tout. Il n'y avait plus  hsiter! Les grands
moyens devaient tre mis en jeu. Donc en touffant un soupir, il
cueillit dans son portefeuille un de ses billets de mille francs et,
encore sous la porte, il en fit passer un bout en dbitant d'une voix
attendrie:

--Et comme j'ai appris par votre concierge que vous tiez un peu gn,
je vous conjure, monsieur Polac, d'accepter ce lger service de la part
d'un ami dvou.

Tout en insinuant le billet, Bokel en serrait lgrement l'autre bout
entre ses doigts. Il voulait se rendre compte de la manire dont ce
papier allait se mettre en route pour le voyage dj si prestement
accompli par la facture. A la petite secousse qui lui fit lcher prise,
il comprit que le courant d'air tait bien innocent de la disparition.

Soutenir que le tailleur, quand il eut tout  la fois constat la
prsence du locataire et vu son billet rafl, ne fut pas subitement
saisi de la peur bleue d'avoir sacrifi ses mille francs en pure perte,
ce serait trop s'avancer. Mais cette crainte n'eut que la dure de
l'clair. Comme si Bokel et prononc le fameux _Ssame_, la porte
tourna immdiatement sur ses gonds, et, dans son cadre bant, apparut
un grand jeune homme de vingt-cinq ans environ, dont la toilette ne nous
demandera pas un demi-volume de dtails, attendu qu'elle consistait
uniquement en une simple chemise et une paire de pantoufles.

--Ah! cher monsieur Polac, vos amis ont bien de la peine  se faire
admettre chez vous! dit le gros homme en se glissant aussitt dans la
chambre.

Au lieu de rpondre, Timolon, qui tenait encore en main la facture et
le billet de mille francs, ferma la porte sans cesser d'attacher sur le
tailleur un regard o se lisait tout l'bahissement d'un tre qui
examine un phnomne.

Cette surprise effare ne fut pas remarque par Bokel, et cela, pour une
excellente raison. Ds son entre, ses yeux s'taient fixs sur les
jambes nues du jeune homme et, ajoutons-le, lesdits yeux rayonnaient
d'une sorte d'admiration joyeuse.

Etait-ce que ces jambes taient d'un modle irrprochable? Pas du tout!
Le seul sentiment que leur vue pouvait inspirer, mme au mortel le moins
sensible, tait celui d'une piti profonde. Deux btons de chaise, qu'on
aurait fait bouillir pendant quinze jours, seraient rests plus gras que
n'taient ces tibias dont la peau se collait sur les os sans accuser la
plus minime parcelle de chair. A les montrer dans une baraque de foire,
ces jambes-l auraient t un gagne-pain pour leur propritaire.

Et tout le reste de l'individu tait  l'avenant. A l'endroit des
coudes, l'a toile de la chemise semblait repousse par la pointe d'une
baonnette, et, sur chaque paule, elle se redressait comme tendue sur
une lame de rasoir.

Cependant, Bokel, tout  son examen, se disait avec un frmissement de
satisfaction:

--Un squelette! Un vrai squelette!... Quelle chance pour moi!... Jamais,
je crois, je n'aurais os demander au ciel de me le donner aussi maigre!

Entre l'un, qui faisait cette rflexion, et l'autre, qui n'avait cess
de regarder alternativement le tailleur et le billet de mille francs, le
silence avait dur une grosse minute. Il fut enfin rompu par Timolon,
qui s'cria:

--J'ai beau vous tudier, vous ne m'avez pas du tout l'air d'tre
timbr!

--Moi! timbr?

--Ni pochard!

--Pourquoi serais-je pochard ou timbr?

--Comment! vous, Bokel, le plus arabe de tous mes cranciers, vous le
plus opinitre pourchasseur d'-compte, vous, la providence des
huissiers, vous me prtez de l'argent et m'acquittez ma facture... sans
tre toqu ni ivre!... Ce n'est pas possible!... Dites-moi que je rve!

--C'est la pure ralit.

--Alors vous tes un faux Bokel! L'autre, le vrai, n'est pas capable
d'un tel trait!

Bokel prit son air digne et d'une voix lente et grave:

--Monsieur Polac, dit-il, vous oubliez que, sous chaque tailleur, il y a
un homme... De ce que le fournisseur s'est montr quelquefois un
crancier svre, il n'en faut pas dduire que l'homme n'aime pas 
savourer les doux charmes de la bienfaisance.

--Ah bah! fit railleusement Timolon  cette belle phrase.

Et, mal convaincu, il se prit  tourner et retourner le billet en
ajoutant:

--Si vous tes le Bokel vritable, c'est alors votre billet qui est
faux... Je suis certain d'avance de ne pas pouvoir le passer.

Comme si une fe et voulu le mettre  mme de tenter tout de suite
l'preuve, on frappa au mme instant  la porte et la voix du portier
cria grossirement:

--Puisque le gros monsieur est entr, vous pouvez bien m'ouvrir... Je
vous avertis que le patron m'a autoris  aller chercher un serrurier...
Ainsi donc, de l'argent ou on vous flanque dehors.

D'un bond, Polac fut  la porte qu'il ouvrit et, lanant le billet  la
face du concierge:

--Tiens, bltre! dit-il, va payer ma note et remonte-moi le reste de la
somme.

Le cerbre n'avait encore pu trouver un seul mot que la porte lui tait
dj referme sur le nez par Timolon, qui revint au tailleur. Ce
dernier, pendant la scne, s'tait mis  vider le paquet de vtements
apports pour son client.

--Un squelette! Un vrai squelette! Quelle chance pour moi! se
rptait-il tout en dpliant un pantalon.




III


Le mot squelette n'avait rien d'exagr et convenait tout aussi bien
que lame de rasoir, manche  balai, fil  beurre et autres termes usuels
de comparaison applicables  cette maigreur qui causait  Bokel un
contentement dont nous ne tarderons pas  connatre le secret.

Mais, de ce que les os lui peraient la peau, Timolon n'tait pas pour
cela un de ces pauvres hres, mins par l'tisie, n'ayant plus que le
souffle, qui se cramponnent pniblement  l'existence. Non vraiment!...
il avait compltement oubli d'engraisser, voil tout. Il tait des
mieux portants et, surtout, des plus frtillants; un gaillard tout nerfs
et tout muscles, dur  la fatigue, courageux en diable et de la plus
joyeuse humeur... mais n'ayant pas pour quatre sous de posie. Notons
ce dernier point. Il aura son importance dans la suite de notre rcit.
Une abondante chevelure brune s'bouriffait au-dessus de son visage
spirituel, aux yeux gais et malins,  la bouche largement fendue, et
meuble de trente-deux dents d'une solidit  mcher du fer. Tel tait
Timolon Polac.

Dans l'empressement qu'il avait mis  donner le billet de mille francs
au portier, il avait t surtout pouss par l'arrire-pense que la
tailleur, ayant offert avec l'espoir d'tre refus, allait faire une
triste mine en voyant s'envoler l'argent. Il en fut pour son injurieux
soupon, car Bokel, sitt le concierge disparu, lui tendit le pantalon,
en disant d'un ton fort tranquille:

--Maintenant, habillez-vous.

--Ah ! bien vrai, vous ne regrettez donc pas votre billet de banque?
s'cria Polac tout en s'introduisant dans le pantalon.

--En voulez-vous un second? demanda vivement le gros homme, dont la main
se porta aussitt vers la poche contenant son portefeuille.

Il n'y avait plus  douter. Voix et geste avaient t si naturels que
notre sceptique fut convaincu.

--Grand merci! dit-il. Avec le restant de la somme que va me rapporter
le concierge, j'aurai amplement de quoi suffire  mes projets.

--Ah! vous avez des projets? reprit Bokel avec un accent d'inquitude
dans la voix. Peut-on les connatre?

--Parfaitement. J'en ai deux. Le premier consiste  me payer avant tout
un joli coup de fourchette.

--Tiens, oui, j'y pense. Je vous ai surpris au saut du lit... un peu
tard, il faut l'avouer... Vous avez sans doute pass la nuit dernire
dans quelque soire du grand monde? dbuta le tailleur sans aucune
conviction qu'il avait trouv le motif vritable de ce lever tardif.

--Dans le grand monde! rpta Polac aprs une longue fuse de rire.
Alors j'y serais all en manches de chemise, car, il y a trois jours,
j'ai vendu mon dernier habit pour manger... Si vous m'avez encore trouv
au lit  deux heures de l'aprs-midi, c'est par ordre du proverbe: Qui
dort dne.

A ces mots, Bokel prit son air attrist et d'une voix de piti douce:

--Vous ne pouvez donc pas remonter sur l'eau, mon cher monsieur Polac!

Et sur ces mots, il lcha deux grosses larmes qui glissrent sur sa face
joufflue.

Timolon aurait d ouvrir des yeux grands comme une porte cochre  la
vue de cette motion. Bokel, l'arabe impitoyable, devenu une sensitive!
le crocodile mtamorphos en bengali! N'tait-ce pas l un vrai miracle?
Mais en homme qui s'est rsolu  prendre la balle au bond et  profiter
d'une aubaine extraordinaire en remettant  plus tard l'instant de
s'tonner, Polac endossa, sans la plus mince apparence de surprise, le
gilet que lui prsentait le tailleur et rpondit:

--Que voulez-vous? mon brave Bokel, je n'ai pas de chance! Mon pre, qui
avait de la fortune, m'avait lev  rien faire. La Restauration l'a
ruin. Puis le chagrin l'a tu. Je me suis trouv, du jour au lendemain,
sur le pav et sans un liard. Quand j'tais riche, on m'avait cent fois
assur que je tripotais assez agrablement la musique. J'ai voulu vivre
de ce talent. J'ai tent mon premier essai sur le propritaire de cet
htel. Le jour de sa fte, je lui ai ddi une romance, paroles et
musique de ma composition. Mon homme est un ancien marchand de cochons,
mais puisqu'on prtend que la musique attendrit les rochers, il pouvait
me servir de pierre de touche. Le soir, il m'a envoy par le portier une
tranche du gigot de sa table, en y joignant, au lieu de haricots, ces
paroles amres: Plutt que de s'occuper de toutes ces _notes_-l, il
ferait mieux de me payer la mienne. Ds lors je me le suis tenu pour
dit sur l'effet foudroyant de mon gnie musical, et j'ai lch mon luth.

Tout cela avait t joyeusement dbit par Timolon, qui, aprs s'tre
un moment admir dans son gilet neuf, reprit sur le mme ton:

--Que vous dirai-je encore? J'ai frapp inutilement  vingt portes pour
demander un emploi. Cependant j'ai vcu de la vente des rares paves
sauves du naufrage de mon opulence. Rien que sur le prix de ma montre,
j'ai pu manger durant quatre mois. Mais je suis arriv au bout du
rouleau, et, il y a deux jours, il m'a fallu vendre ma dernire
redingote.

A ce souvenir fort triste pourtant Polac s'interrompit pour clater de
rire.

--J'ai eu beau rpter, reprit-il, que ce vtement tait de la coupe du
fameux Bokel, sa vente m'a fourni deux repas si minces, si minces
qu'autant vaudrait avouer que je suis  jen depuis quarante-huit
heures.

--La sobrit est une vertu, avana le tailleur d'une voix grave.

--Oui, mais pas pousse jusqu' ce point, rpliqua Timolon. Aussi ne
faut-il pas vous tonner si, de mes deux projets  raliser avec le
reste du billet de mille francs que va remonter le concierge, le premier
est de me payer un solide coup de fourchette.

Ces derniers mots ravivrent la mmoire du tailleur.

--Tiens! c'est vrai! fit-il, vous avez parl de deux projets... Et quel
est le second?

--De venir en aide  un aussi malheureux que moi... Un pauvre garon qui
n'avait que sa place pour vivre, et que le nouveau gouvernement a
destitu brutalement afin de caser une de ses cratures.

--Vous vous intressez donc beaucoup  cet infortun, monsieur Polac?

--Parbleu! c'est mon cousin germain.

La rponse tait  peine faite que le gros tailleur tressaillit de tout
son tre en s'criant:

--Eh! oui, au fait! vous tes deux cousins! je l'ai lu dans la...

Mais au moment de parler de la lettre trouve dans l'habit de M. de la
Morpisel, le tailleur sentit qu'il allait commettre une imprudence et se
rattrapa en disant:

--...Je l'ai lu dans la _Quotidienne_.

Puis, tout heureux de s'tre raccroch  une branche, il crut tre malin
en ajoutant:

--Oui, c'est par la _Quotidienne_ que j'ai appris cette destitution.
J'ajouterai mme qu'en lisant ce nom de Polac, j'ai cru qu'il s'agissait
de vous.

Timolon, qui tait en train de passer une manche de l'habit neuf, se
retourna vivement  ces mots:

--Qu'est-ce que vous me chantez l, Bokel! dit-il avec surprise. Vous ne
pouvez avoir vu le nom de Polac dans le journal  propos de mon cousin,
attendu qu'il s'appelle Dumouchet, du nom de son pre, mari  ma tante,
morte depuis dix annes.

Bokel fut beau d'aplomb.

--Alors c'est que je confonds, dit-il ingnument. Je m'imagine l'avoir
lu dans le journal, quand, peut-tre, c'est vous qui m'en aurez parl.

Timolon n'en avait nul souvenir, mais la chose lui paraissait de si peu
d'importance qu'il rpondit:

--C'est possible.

Aprs un petit silence pendant lequel il avait ajust l'habit sur le dos
de son client, le tailleur reprit sur un ton d'indiffrence
suprieurement joue:

--Ce M. Dumouchet est votre seul cousin germain?

--Oui, puisqu'il est le fils unique de ma tante et que mon oncle ne
s'tait pas mari.

--Ah! votre pre avait donc aussi un frre?

--Oui, et un rude homme, je vous le jure.

--Vraiment?

--Un gaillard qui aimait les coups. Il tait un des corsaires qui, sous
l'empire, ont t la terreur des Anglais. Ah! c'est lui qui vous faisait
rudement valser les cus quand, aprs chaque croisire, il revenait 
Paris dpenser en folies de toutes sortes ses pleines sacoches de
guines anglaises.

Plac derrire Polac, le tailleur coutait avec un sourire bat, en
remuant la tte d'un petit mouvement doux et approbateur. Il est
probable que si Timolon s'tait retourn, il n'aurait rien retrouv de
cette joie sur la figure du poussah. Elle s'panouissait parce qu'elle
ne se savait pas surveille. A la moindre alerte, elle et disparu de la
surface de la peau. En mme temps que le _facies_ jubilait ainsi, la
voix de Bokel se faisait triste pour demander:

--Il est donc mort aussi, ce brave corsaire?

--Je le crois, rpondit Polac tout occup de faire jouer ses bras dans
les entournures du vtement.

--Comment! Vous le croyez! N'en tes-vous pas certain?

--Depuis 1808, je n'ai plus entendu parler de lui. Rien n'est venu
m'apprendre son sort. A coup sr, sa fin aura t violente. Il aura pri
dans un naufrage ou se sera fait tuer dans un combat.

--Ou il sera mort en captivit sur quelque ponton anglais.

--J'en doute; il tait gas  faire sauter son navire plutt que de se
rendre.

--Bref, toutes les probabilits vous font croire que le courageux marin
n'est plus de ce monde, ajouta Bokel dont la voix tait toujours navre
et dont la face souriait toujours aussi derrire Timolon.

Tout  coup le visage du ventru se contracta. Une expression de terreur
remplaa l'hilarit. Une crainte, subite tait entre comme une pine
aigu en plein milieu de sa satisfaction. Aussi, ce coup-l, sa voix,
qu'il s'efforait de matriser, tait-elle vraiment mue, quand il
demanda:

--Dites-moi, monsieur Polac, votre cousin est-il aussi clibataire?

--Non, il a femme et enfants.

Ce renseignement, parat-il, appelait une seconde question dont la
rponse pouvait renverser de fond en comble le plan secret du tailleur.
Aprs avoir rassembl tout son courage et cherch  humecter d'un peu de
salive sa langue dessche par la peur, il demanda encore:

--Et votre cousin, M. Dumouchet, comme vous le nommez, est-ce que, par
hasard, il est aussi...

La chose  savoir tait grandement intressante pour Bokel puisqu'il s'y
reprenait  deux fois.

--Aussi quoi? rpta Polac.

--Aussi lanc... aussi arien que vous? pronona enfin Bokel tout d'une
haleine.

--Allons, dit le jeune homme en riant, lchez donc le vrai mot... Est-il
aussi maigre que moi, n'est-ce pas?

--Oui, balbutia le tailleur, dont l'anxit se trahissait par d'normes
gouttes de sueur.

--Eh! eh! fit le jeune homme en secouant la tte d'un air de doute, je
ne dirais pas trop non.

A ces mots, la figure de Bokel passa du rouge vif au blanc jaune.

--Si le cousin mari est le plus maigre, je suis enfonc! pensa-t-il
avec dsespoir.

N'ayant d'autre souci que de s'admirer en sa toilette nouvelle, Timolon
n'avait nullement remarqu l'agitation douloureuse de son fournisseur.
Quand, satisfait de se voir si flambant neuf, ses regards se tournrent
vers le tailleur, celui-ci, encore mal remis, eut pourtant la force de
trouver le sourire dont il accompagna ces mots:

--Il parat que la maigreur est de famille chez les Polac.

--C'est  le croire. Il y a six mois, je ne sais plus  quel propos, mon
cousin et moi, nous avons eu l'ide de nous peser.

--Et? fit Bokel que l'angoisse, qui lui serrait la gorge, empcha
d'achever sa question sur le rsultat de cette pese.

--Je l'ai emport sur lui de 27 livres, dclara Timolon.

Bokel ferma les yeux et se retint  la table. Le pauvre obse se sentait
prs de s'vanouir.

--Malheur! malheur! se disait-il, c'est le cousin mari qui est le plus
tique! O mon beau rve!

Mais, subitement, comme le naufrag qui s'accroche  tout, il se
redressa en entendant Polac ajouter:

--Aujourd'hui, Dumouchet doit m'avoir rattrap ou peu s'en faut.

--Hein! fit Bokel, vous avoir rattrap! Ne venez-vous pas de me dire
qu'il tait aussi dans une profonde dtresse?

--Et je vous le rpte. Je ne crois pas que mon cousin mange tous les
jours.

--Mais, alors, il ne peut avoir engraiss.

--C'est incontestable.

--Par consquent, comment a-t-il pu regagner ces 27 livres qui vous
avaient donn la victoire?

--Mais d'une manire fort simple..... En maigrissant encore.

Tout un feu d'artifice de joie clata sur la face du tailleur.

--Quoi! quoi! s'cria-t-il, votre triomphe sur votre cousin
consistait-il  peser 27 livres... de moins?

--Sans doute, puisque nous voulions savoir lequel de nous deux tait le
plus maigre.

On a beau dire: la joie n'touffe pas; car c'en et t fait de Bokel.
C'tait un vrai mastodonte que ce digne coupeur de culottes et,
pourtant, il sautillait sur ses jambes normes, tant une immense
satisfaction le gonflait comme un vrai ballon. Pour un rien, il aurait
dans. Il nous faut dire, que cet moi chappait  Timolon, occup, en
ce moment,  contempler mlancoliquement son vieux chapeau qui allait si
mal rimer avec ses vtements nouveaux. Tout en promenant sa manche sur
ce qui restait, par places, du poil jauni de son couvre-chef, le jeune
homme avait continu:

--Il fut un temps, disait-il, o j'ai connu Dumouchet avec un petit
bedon fort respectable. Il faut qu'il ait rudement pti pour en arriver
l, car il est d'un acabit  engraisser.

--Vrai! vrai! rpta Bokel tout aux anges.

--Je ferais mme un pari.

--Lequel?

--Celui qu'avant un mois il aura repris du corps grce aux deux ou trois
cents francs que je compte lui offrir sur le restant de mon billet de
mille francs.

Et avec un ton d'impatience:

--Ah ! poursuivit Polac, ce portier est bien longtemps  me rapporter
ma monnaie! Je gagerais que ce drle n'a pas voulu se donner la peine de
remonter mes cinq tages. Il doit m'attendre dans sa loge pour me
remettre les cus au passage... Au fait, rien ne nous empche de
descendre... Est-ce votre avis, Bokel?

--Descendons, dit avec empressement le tailleur, qui tenait  ne pas
quitter sa proie.

--En route, alors, reprit Polac en se dirigeant vers la porte. Si votre
chemin est de suivre la rue Saint-Jacques, je vais vous faire un bout de
conduite... pas bien long, par exemple... car je me rends chez
Dumouchet.

--Ah! M. votre cousin habite dans le voisinage?

--Oui, vingt numros plus bas dans la rue... la maison du rtisseur.

Malgr son air empress, Bokel pestait fort contre ce dpart.

--Diable! se disait-il, comment empcher mon oiseau de s'envoler?

Mais, aprs la chaude alarme qui l'avait tant secou, la veine venait
de tourner dcidment en faveur du gros homme. Polac, en ouvrant la
porte, se trouva en prsence du portier, qui allait frapper.

--Ah! c'est vous, Calichon! Savez-vous, mon vieux, que vous mettez le
temps  rapporter la monnaie du monde! dit le locataire du ton hautain
de l'homme qui a pay.

A quoi le portier, pour s'excuser, rpondit avec une pointe de malice:

--Il m'a d'abord fallu attendre que le propritaire ft revenu du vif
saisissement qui l'a pris en voyant enfin votre argent.

Puis, en tendant un papier:

--Voici la note acquitte, ajouta-t-il.

--Bon, Posez-la sur la commode... Maintenant, vite, remettez-moi le
reste de mon billet de mille francs, ordonna Timolon en avanant la
main.

Le concierge fouilla dans sa poche, dont il tira une pice de monnaie,
qu'il mit dans la paume en creux de la main du jeune homme en disant:

--Voici ce qui vous revient.

--Deux sous! bgaya Polac, dmont par cette surprise dsagrable.

--Dame! monsieur peut faire lui-mme son compte... Quel est le prix
mensuel de sa chambre?

--Trente francs.

--Combien monsieur avait-il dj donn d'-compte avant ce jour, que le
propritaire vient de marquer d'une grande croix sur son calendrier?

--Aucun -compte. Je tenais  savoir jusqu' quel point on aurait
confiance en moi, pronona firement Timolon.

--Depuis combien de mois monsieur nous a-t-il fait l'honneur d'tre
notre locataire?

--La vie passe si vite qu'on n'a pas le temps de faire des calculs
oiseux.

--Puisque monsieur n'a pas daign s'occuper de ce dtail, je lui
apprendrai que voil 33 mois qu'il honore la maison de sa rsidence...
Or, 33 mois  30 francs font 990 fr.

La faim qui grondait au fond des entrailles de Timolon le fit descendre
de cette dignit du haut de laquelle il dominait le portier.

--Mais alors, mon cher Calichon, il me revient encore dix francs.

--C'est la vrit. Seulement, pour ports de lettres, menues fournitures
et frais divers, je me suis fait une vritable fte d'avancer pour
monsieur la somme de 9 francs dix-huit sous... Reste donc  toucher
ladite somme de deux sous, dont je viens d'oprer le versement entre les
mains de monsieur.

Cela dit, le portier excuta une courbette respectueuse, qu'il fit
suivre de cette requte:

--Je n'ai plus maintenant qu' me recommander  la gnrosit de
monsieur.

--Tiens, prends tout, vorace! et disparais au plus vite pour ne pas me
laisser le temps de me repentir de ma prodigalit, dit Timolon, qui,
aprs lui avoir mis les deux sous dans la main, le poussa par les
paules sur le carr et referma la porte.

Bokel avait assist, tout heureux de son rsultat,  cette scne o,
comme dans la fable de la laitire et le pot au lait, Polac venait de
voir tous ses beaux projets renverss.

Le seul regret que sa dconvenue inspira au jeune homme fut loin d'tre
dict par l'gosme.

--Pauvre Dumouchet! s'cria-t-il en songeant  celui qu'il avait voulu
secourir.

Puis, en se mettant  rire:

--Voil le plantureux djeuner, que je comptais m'offrir, vite digr,
ajouta-t-il.

--Bah! bah! fit Bokel en appuyant sur les mots, nous n'en dnerons que
mieux.

--Nous? rpta Polac.

--Sans doute. Nous... car je compte bien, Monsieur Polac, que vous me
ferez l'honneur d'accepter le dner que ma fille a fait prparer  votre
intention.

Nous l'avons dit, Timolon tait un garon qui savait fort bien que tout
effet a sa cause; que rien ici-bas ne s'obtient gratis. Fort persuad
que, tt ou tard, il lui faudrait compter avec son ex-farouche
crancier, il obissait, pour la circonstance, au prcepte proverbial:
Mieux vaut tenir que courir. Ce fut donc sans la moindre surprise
qu'il rpondit:

--Puisque ce dner est prpar  mon intention, je serais un rustre de
refuser, mon cher bienfaiteur... Vous permettez que je vous appelle mon
bienfaiteur, n'est-ce pas?

--Oui, oui, en attendant mieux, rpondit Bokel d'un petit ton malin et
avec un amical regard en coulisse.

Avant que Timolon pt lui demander l'explication de sa phrase, il avait
gagn la porte en disant:

--J'ai une petite course fort presse  faire dans le quartier... Avant
une heure, je reviendrai vous prendre.

Sur le seuil de la chambre, il se retourna et, avec la mme voix et le
mme regard tendre, il rpta:

--En attendant mieux, beaucoup mieux, mon cher Timolon.

Et il disparut aux yeux du jeune homme, qui, pour tuer le temps jusqu'
son retour, se creusa la tte  chercher le motif de la conduite du
tailleur  son gard et finit par arriver  cette conclusion:

--Il veut probablement me charger d'assassiner quelqu'un.




IV


Cependant Bokel tait arriv sur le trottoir et s'tait mis  descendre
la rue  pas compts, en examinant,  droite et  gauche, les maisons
qu'il dpassait.

--C'est ici! murmura-t-il en suspendant sa marche, voici le rtisseur
dont m'a parl Polac.

En homme qui combine son plan, il demeura, un moment, pensif devant
l'amas de volailles entasses sur des plats dans la montre. Cette
mditation pouvait si bien se prendre pour l'extase d'un gourmand qui
flairait  pleines narines l'odorant fumet des marchandises, que le
rtisseur quitta le coin de l'tre flamboyant d'o il surveillait quatre
broches garnies, pour accourir sur le pas de la porte.

--Dindons, poulets, canards, pigeons, toutes pices de premier choix et
de dernire fracheur, dbita-t-il d'une voix engageante.

Bokel devait avoir trouv son plan, car, aussitt, il rpondit par un
petit salut approbateur et entra dans la boutique.

--Que dsire monsieur? Un beau poulet sans doute? Voici son affaire,
reprit le rtisseur en offrant, comme de raison, une volaille qui
exigeait une prompte vente tant elle tait  deux doigts d'tre gte.

D'un geste de main, Bokel arrta le zle du boutiquier.

--Pour le moment, dit-il, je ne dsire que de simples renseignements.

--Sur qui? sur quoi? demanda le rtisseur d'une voix qui avait perdu
tout  coup son amnit.

--Sur un locataire qui habite votre maison... Un nomm Dumouchet.

De prvenante qu'elle avait t au dbut, la mine du rtisseur tait
devenue un peu moins souriante quand Bokel avait refus l'achat de la
volaille. Ce fut bien pis aprs la demande de renseignements. Elle
tourna au menaant.

L'oeil s'alluma, les oreilles se teintrent de rouge, et l'norme
moustache qui s'talait entre le nez, dont le bout devint blanc, et la
bouche, dont les dents grincrent, hrissa tous ses poils aussi raides
que les piquants d'un porc-pic. En mme temps une voix rauque pronona
ces mots, qui ne formaient pas prcisment une rponse  la demande:

--Toi, plein de soupe, je te conseille de dtaler au plus vite, si tu ne
tiens pas  ce que je te fasse asseoir dans ma lchefrite, dont la
graisse est bouillante... Foi de Bizot! ex-sergent de la garde
impriale, tu peux compter l-dessus, si, dans trois secondes, tu ne
m'as pas dbarrass de ta face de mouchard.

C'tait clair, catgorique, peu rassurant, et le rtisseur tait un
gaillard le taille  excuter son programme.

Bokel, pourtant, ne broncha pas plus que si l'autre et parl de le
couronner de roses.

Et voici pourquoi:

En France, a-t-on dit assez justement, tout finit par des chansons.
C'est donc par des chansons de l'poque que nous allons essayer
d'exprimer les diverses nuances du plaisir que causait,  si peu de
distance de leur Restauration, le retour des Bourbons. _Ramen par
l'amour de notre peuple_, avait d'abord dit Louis XVIII, avant de
s'asseoir sur ce trne que, quinze jours plus tard, il prtendait _tenir
de Dieu et de ses anctres_. Or, cet amour, nous le rptons, avait ses
degrs.

On comptait, en premire ligne, les fanatiques qui chantaient  l'heure
cette cantate:

    Monarque, ami de l'olivier,
    Toi, que le ciel dans sa clmence,
    Voyant les larmes de la France,
    Envoya pour les essuyer... etc.

Ceux-l taient les satisfaits, tous gens bien placs,  mme le
rtelier du budget. Leurs cantiques partaient d'un estomac repu et leur
adoration s'entourait de toutes les formes sous lesquelles on avait
reproduit les augustes traits de monarque, ami de l'olivier. D'aucuns,
mme, portaient son portrait en boutons de culotte.

Aprs ces sectaires, arrivaient les expectants. On leur avait fait des
promesses qu'on n'avait pas encore ralises. Aussi avaient-ils piqu
leur amour avec une pingle sur un bouchon pour qu'il ne se dfracht
pas les ailes, et ils attendaient pour le reprendre que la manne tombt
sur eux. C'taient les sondeurs, les Faudrait voir  voir. Ils avaient
t fort chauds, mais, peu  peu, ils s'attidissaient en chantant,
avec prudence pourtant, certains couplets, demi-hargneux, dont le
refrain tait:

    Laissons _foltrer_ le mouton.

Venaient ensuite les blagueurs, moiti figues et moiti raisins. Pas
encore ennemis, mais bien prs de l'tre. Riant pour ne pas avoir  se
fcher. A propos du dluge de mdailles, portraits, bustes, statuettes
qui reproduisaient la face de l'ami de l'olivier, ce clan-l
chantonnait:

    En bois, en bne, en albtre,
    On l'offre sans cesse  nos yeux.
    Il est dj pas mal _en pltre_;
    _En terre_ il serait beaucoup mieux.

Enfin arrivaient ceux qui aimaient le monarque d'une faon... froce, 
peu prs comme le crocodile ou le requin aime l'homme. Ces derniers,
donnant pour sujet  leur muse l'embonpoint royal, chantaient entre
leurs dents:

    Qu'on ferait de bonnes saucisses,
    Avec un cochon aussi gras!
    L'lphant, jaloux de ses cuisses,
    Dit: Je ne suis qu'un chalas!
    Et de rage il pleure tout bas.

Voil en rsum, ce que la Restauration appelait un peu  la lgre:
Avoir combl tous les voeux!

De tous ceux qui vouaient le sang de saint Louis aux manipulations de la
charcuterie,--et ils formaient l'immense majorit,--les plus ardents
taient les bonapartistes. Aussi le gouvernement, mal rassur sur cette
faon de l'aimer, faisait sillonner leurs masses profondes par ces
curieux  l'oreille fine et  l'oeil observateur sur lesquels Branger
appelait l'veil de ceux qui causaient trop haut de leur got pour les
saucisses en leur chantant ce refrain:

    Parlons bas, parlons bas,
    Ici prs, j'ai vu Judas.

Voil donc pourquoi le rtisseur, bonapartiste  tous crins en sa
qualit d'ancien soldat licenci, quand il avait entendu Bokel
l'interroger sur le compte de Dumouchet, ce destitu par la
Restauration, l'avait tout naturellement pris pour un mouchard et
menac, s'il ne dguerpissait, de le faire asseoir dans la graisse
crpitante de sa lchefrite.

Mais, nous l'avons dit, si peu avenant que ft le destin promis aux
parties postrieures et charnues de son individu, Bokel n'avait pas
boug, car cette rponse, grosse d'orages, tait, en mme temps, une
dclaration de principes qui, tout aussitt, lui avait montr le joint
qu'il cherchait pour l'excution de son plan.

--Bon, pensa-t-il, un bonapartiste! Je tiens mon homme.

Puis, sans s'inquiter des gros yeux furibonds du rtisseur, et aprs
avoir promen un regard prudent sur les volailles rties ou crues, comme
s'il voulait s'assurer qu'aucune d'elles n'tait de la police, il glissa
rapidement ces mots  mi-voix:

--Vous vous trompez, mon ami, je suis de votre bord.

--Vrai! vous tes pour l'Emp...

--Chut! chut! fit Bokel en coupant d'un geste de main le mot
compromettant. Oui, mon opinion est la mme que la vtre et que celle de
M. Dumouchet, cette intressante victime de l'injustice monstrueuse du
rgime actuel.

--Oh! oui, le pauvre homme! En voil un qui en voit de dures pour le
quart d'heure, dit le rtisseur dont la mfiance et la fureur s'taient
compltement dissipes.

--Pas de place, pas de pain, n'est-ce pas?

--Ces gueux-l l'ont jet sur le pav comme un chien, sans se demander
comment il nourrirait le lendemain sa femme et ses enfants.

--De sorte que l'argent manque? continua Bokel, poursuivant son
interrogatoire.

--Dame! oui. Je puis vous en parler  bon escient, car, peu  peu, je
l'ai vu emporter tout ce qu'il y avait  vendre dans son mnage... et,
cela, pour manger.

--Cette vie-l doit l'avoir fait maigrir? demanda le tailleur avec
inquitude.

--Il n'a plus que la peau et les os.

--Que la peau... rpta Bokel en plissant.

--... Et les os, oui, monsieur; il fait passer sa femme et ses mioches
avant lui et ne mange que ce qui reste... quand il en reste, ce qui ne
doit pas arriver tous les jours... Ah! oui, je vous en rponds, il est
d'une belle maigreur! Il a, je...

Le rtisseur s'interrompit tout  coup pour tendre la main vers la rue.

--Tenez, fit-il, vous pouvez en juger par vous-mme, car le voil qui
sort de la maison... Voulez-vous que je l'appelle?

Bokel n'eut mme pas le temps de rpondre non, car l'homme aux
volailles se reprit aussitt pour dire d'une voie mue:

--Au fait, mieux vaut le laisser filer et le guetter  son retour, il
serait trop pein d'tre abord en ce moment avec la charge qu'il a sur
le dos.

En effet, celui que dsignait le rtisseur, tait un grand efflanqu qui
remontait la rue en portant un matelas sur ses paules.

Si court que ft le passage de Dumouchet, il suffit  Bokel pour le bien
regarder. Cet examen le contenta sans doute, car un lger sourire parut
sur ses lvres.

--Eh! eh! se dit-il, oui, il est pas mal maigre, le cousin mari... mais
il n'approche pas encore de Polac... Pourtant, comme il finirait par le
rattraper, il faut que j'y mettre bon ordre.

Cependant, l'ex-militaire de l'empire avait continu:

--M. Dumouchet va encore poster un matelas au Mont-de-Pit... J'aurais
d m'y opposer, car, en ma qualit de principal locataire, je suis
responsable des loyers et j'ai dj pay trois termes pour lui... mais,
bah! entre gens de la mme opinion, il faut s'entr'aider... Pas vrai?

--C'est si bien mon avis que je vais vous le prouver sur l'heure, dit
gravement le tailleur.

Il mit la main  sa poche et prit son portefeuille, d'o il tira encore
un des billets de mille francs que nous l'avons vu y placer  son
dpart.

--J'appartiens, reprit-il, au comit de bienfaisance bonapartiste, qui
s'est charg, sous le voile de l'anonyme, de venir en aide  ceux de
notre parti qui ont eu  souffrir des injustices du rgime actuel...
Tenez, voici la somme destine  M. Dumouchet.

--Je la lui remettrai  son retour, promit le rtisseur, bahi par une
telle largesse, en prenant le billet qui lui tait tendu.

--Non, non, dit vivement Bokel, remettre cet argent  M. Dumouchet ne
serait pas rpondre aux intentions du comit que je reprsente... Je me
suis mal expliqu. J'aurais d plutt dire que c'est  vous-mme que je
donne ces mille francs.

Rendant muette, d'un signe de main, la surprise du rtisseur, qui allait
s'exclamer, Bokel poursuivit:

--Veuillez m'couter. Le comit s'occupe de replacer Dumouchet dans une
position au moins gale  celle qu'il a perdue. Mais, avant tout, il
veut lui assurer, et aux siens comme  lui, le plus prcieux de tous les
biens. Je veux dire qu'il entend d'abord leur rendre une sant qui a t
altre par les privations de toutes sortes. Il exige donc que la
prsente somme soit employe uniquement... vous m'entendez?
uniquement... employe en nourriture, rien qu'en nourriture. Vous me
comprenez?

--Parfaitement. Je suis charg de les nourrir jusqu' concurrence de
mille francs.

--Et sans dtourner un sou, un seul sou du but que s'est propos le
comit.

--Oui, oui, tout en boustifaille... Rien qu'en djeuners et dners.

--C'est cela mme. Voyons, dites-moi un peu comment vous entendez les
nourrir?

--A djeuner, je leur donnerais un dindon.

--Pourquoi pas deux dindons?

--Deux dindons? Pour six... dont quatre bambins! Ce serait trop,
vraiment trop!

--Le comit ne marchande pas ses bienfaits, dit gravement Bokel.

--Va pour deux dindons alors!

--Bien. A prsent, parlons du second djeuner.

--Hein! fit le rtisseur en ouvrant des yeux normes  la pense que les
deux dindons avaient seulement mission de remplacer le caf au lait du
matin.

Le tailleur avait continu:

--Pour le second djeuner, nous disons donc un gigot... mettons mme
deux gigots, puis quelques pigeons et une salade de pommes de terre.
Rien ne vaut les farineux pour rtablir la sant. Vous abuserez donc des
lgumes farineux... Occupons-nous maintenant du dner. C'est d'ordinaire
le repas srieux de la journe. Il nous le faudra solide, substantiel...
Nous aurons alors l'oie, le canard, le lapin, un morceau de viande de
boucherie et encore des lgumes farineux... toujours des farineux.

--Mais,  manger de la sorte, ils n'auront mme plus le temps de se
moucher!... Monsieur Dumouchet, qui est un pieu, tournera au ballon dans
quinze jours... Ils vont avoir de la viande  coucher dessus!

Bokel,  cette objection, redressa la tte, et d'une voix svre:

--Monsieur, dit-il, j'ai dj eu l'honneur de vous apprendre que le
comit ne marchande jamais ses bienfaits et qu'il a horreur de
l'triqu.

--Quel comit! quel comit! murmura le rtisseur merveill.

Aprs cette leon donne  son homme, Bokel, redescendant de ses grands
chevaux, se fit bon prince en ajoutant:

--Eussent-ils trop de viande, pensez-vous que les Dumouchet manqueront
d'autres malheureux  nourrir de leurs restes?.. Ils ne sont pas sans
connatre, autour d'eux, de nombreux affams.

--Oh! oui... Entre autres, il vient quelquefois chez eux un grand jeune
homme, gras comme le coupant d'un sabre, qui les aiderait d'un rude coup
de dent... Oh! celui-l doit avoir un fier apptit! Je gagerais bien
qu'il a toute une table d'hte dans l'estomac! rpondit le rtisseur
avec une sorte d'admiration pour celui dont il parlait.

Bien qu'il et immdiatement devin qu'il s'agissait de Timolon, le
tailleur parut n'attacher aucune importance  ce dtail et reprit d'un
ton grave:

--Vous avez bien compris, n'est-ce pas, l'intention du comit? Rendre
avant tout la sant  ses protgs. Puis, plus tard, assurer leur
bien-tre par un emploi.

Et sur le ton d'une confidence:

--Je me suis senti si douloureusement affect par l'aspect souffreteux
de M. Dumouchet que je m'engage, si, dans quinze jours, vos bons soins
l'ont fait refleurir,  demander au comit une prime pour vous... Ainsi
donc ne vous cartez pas de cette sorte de menu que nous avons dress
ensemble.

--Soyez tranquille. Je vais vous le bourrer qu'il en deviendra bossu.

--Au besoin, pour le cas o des spasmes d'estomac le rveilleraient la
nuit, je ne verrais aucun inconvnient  ce qu'il trouvt un jambon sur
sa table de nuit pour faire mdianoche.

--Il aura son jambon, dit le rtisseur, qui, en somme, tait enchant
d'avoir  vendre le plus possible.

Bokel leva un doigt comme pour appuyer sur les paroles qu'il allait
prononcer.

--N'oubliez pas, recommanda-t-il, que les bienfaits du comit sont
anonymes. Ainsi donc, _motus!_ inventez ce que vous voudrez, mais pas un
mot sur nous.

--Je dirai  M. Dumouchet qu'une tireuse de cartes m'a conseill de
placer des fonds sur son avenir, qui doit redevenir brillant, proposa le
rtisseur, enchant d'avoir l'air d'tre charitable  si bon compte.

--Parfait! ingnieuse ide!... C'est donc convenu, vous allez
m'engraisser ces gens-l... Aprs le prsent billet de mille francs, il
y en aura encore un autre, si c'est ncessaire, car, je ne saurais trop
le rpter, le comit de bienfaisance bonapartiste ne veut pas qu'on
lsine... Et songez  la prime qui vous attend; gagnez-la.

Sur ce, aprs un petit salut protecteur, Bokel quitta la boutique,
laissant le rtisseur dj occup  choisir les volailles avances qu'il
coulerait, le soir mme,  la famille Dumouchet, et,  chaque croupion
qu'ai flairait, rptant avec enthousiasme:

--Quel comit! quel comit!




V


Cependant le tailleur, aussi vite que le permettait sa grosse masse,
avait remont la rue Saint-Jacques. Chemin faisant, il souriait et se
frottait les mains en murmurant:

--Machiavel n'aurait pas invent mieux! Pendant que ce rtisseur va
gaver  gogo le Dumouchet et lui donner du ventre, moi, je me charge, si
la chose est encore possible; de faire maigrir Timolon... J'en suis
pour mes deux billets de mille francs, mais qui ne risque rien n'a rien.

Un quart d'heure aprs, il reparaissait chez Timolon Polac; qu'il
trouva arpentant sa chambre d'un pas impatient qui rappelait celui des
btes froces du Jardin des Plantes quand on tarde trop  leur apporter
leur pture.

--En route! cria-t-il gaiement au jeune homme.

--En route... pour la soupe? dit Timolon, qui, avant de se mettre en
marche, tenait  bien prciser le but de sa sortie.

--Mais oui, mais oui, redit gentiment le tailleur avec une petite
risette. En arrivant  la maison, nous allons trouver le couvert mis et
Pamla nous attendant.

Aprs avoir suivi une rue de traverse pour n'avoir pas  repasser devant
la boutique du rtisseur, Bokel prit, avec Timolon, le chemin de son
domicile. Marchant cte  cte, l'un si maigre et si long, l'autre si
court et si rond, ils avaient l'air  eux deux d'un bilboquet en voyage.
Tant courtes que Polac s'effort de faire ses enjambes, elles taient
encore trop grandes pour les petites jambes du tailleur et le
contraignaient  un trot de chasse qui l'essoufflait.

Quand on arriva au Pont-Neuf, Bokel poussa un _ouf!_ douloureux et prit
racine sur le trottoir. Il fut au moins deux bonnes minutes  retrouver
son haleine.

--Etes-vous fatigu, mon cher bienfaiteur? demanda le jeune homme quand
il le vit en tat de parler.

--J'avoue que je m'assirais volontiers.

--Voulez-vous que nous entrions dans le caf que je vois l-bas, au bout
du pont? Nous y ferons d'une pierre deux coups, proposa Timolon.

--Que voulez-vous dire avec vos deux coups?

--Pendant que vous vous reposerez  l'aise, moi, j'avalerai une tasse de
chocolat... Rien ne m'ouvre l'apptit comme une tasse de chocolat.

--Y pensez-vous? Dans une heure  peine, nous serons  table, objecta le
gros homme.

--Mettons que je n'aie rien dit, accorda stoquement le jeune homme en
imposant silence  la rvolte de son estomac.

--Je ne refuse pourtant pas de faire d'une pierre deux coups, reprit
Bokel, dont l'oeil, pendant ce dialogue, avait inspect le Pont-Neuf,
qui,  cette poque, tait encore une sorte de champ de foire o
abondaient les charlatans, bateleurs, marchands d'orvitan, chanteurs,
frituriers et autres industriels forains.

--Ah! vous approuvez alors la tasse de chocolat? demanda Timolon, se
raccrochant  l'esprance.

--Non, pas prcisment.

--Alors comment prtendez-vous faire d'une pierre deux coups?

--Mais d'abord en m'asseyant dans un excellent fauteuil, o je me
reposerai.

--Bon, voil le premier coup de la pierre... quel est le second?

--Et, tant assis, savoir combien je pse, dit le tailleur en montrant
du doigt,  vingt pas de l, une bascule  fauteuil dont une vieille
femme tait en train d'pousseter les housses en calicot rouge.

--Allons! pronona Timolon, jugeant inutile de s'opposer  cette lubie
du poussah de se peser en plein air.

Si vous aviez vu comme l'oeil de Bokel ptillait d'une malice contenue
quand il posa ses vastes... charmes dans le fauteuil, qui, du reste, fit
entendre un craquement, vous auriez immdiatement devin qu'il y avait
prmditation chez le gros madr et qu'il prouvait la satisfaction
intime d'un homme arriv  ses fins.

--Deux cent quarante-cinq livres, annona la vieille femme d'une voix
pleine d'admiration respectueuse.

--A vous, jeune homme, dit Bokel aprs s'tre dgag avec effort du
fauteuil o ses formes s'taient trop exactement embotes.

--Oh! aprs vous, ce serait fatuit de ma part, rpondit Timolon avec
une fausse modestie.

--Ta, ta, ta, fit le tailleur en poussant le rcalcitrant sur le
fauteuil.

Quoiqu'il et le sourire aux lvres, le coeur battait ferme  Bokel
pendant que la vielle femme interrogeait le cadran de son appareil.

--Il doit peser dans les quatre-vingts livres... Ce serait trop demander
au ciel que de souhaiter soixante-quinze livres... car il a les os
forts, trop forts mme, se disait le tailleur avec angoisse.

Quant  Timolon, que le fauteuil, qui avait gmi pour Bokel, balanait
avec un doux mouvement d'escarpolette, il se prtait  la chose avec
cette complaisance qu'on doit aux fantaisies d'un tailleur qui donne des
notes acquittes, glisse des billets de mille francs et offre un dner 
ses clients vreux.

Aprs avoir attendu l'arrt de l'aiguille du cadran, la vieille se
redressa et d'un ton ddaigneux:

--Soixante et onze livres, dit-elle.

Toute la grasse personne de Bokel eut un frmissement de joie  cette
dclaration.

--Soixante et onze livres! rpte-t-il d'une voix tremblante, vous ne
vous trompez pas, madame?

--Vrifiez vous-mme, dit la femme en montrant le cadran.

--Oui, c'est la vrit, dclara le tailleur aprs avoir examin
l'aiguille.

Et, comme Polac voulait se lever du fauteuil, il le repoussa doucement
sur le coussin et se mit  le regarder avec des yeux humides de
tendresse et en balbutiant:

--Timolon, mon cher Timolon...

Mais l'motion lui serrait trop la gorge; il n'en pouvait dire plus
long. Il se contentait de repousser le jeune homme sur le fauteuil 
chaque tentative pour se lever et le couvait toujours du mme regard
attendri en rptant:

--Timolon, mon cher Timolon.

Un peu abasourdi par cette scne, Polac consentit  rester sur le
fauteuil, attendant que la parole sortt enfin de la bouche du tailleur
et se disant:

--Qu'est-ce qu'il lui prend? Quelle drle de maladie! Depuis le
commencement je me doutais bien qu'il est devenu fou... Pourvu que je
dne!

--Dbarrassez donc le plateau! criait la propritaire de la balance en
poussant Polac dans le dos.

Enfin Bokel parut tre matre de son moi. La salive revenue sur sa
langue lui permit de balbutier d'une voix douce:

--Timolon, je crois que vous sauriez rendre une femme heureuse.

--Je le crois aussi, avoua Polac, moins par fatuit que par
condescendance pour l'accs de dmence qui, selon lui, se dclarait chez
le tailleur.

--... Et qu'un beau-pre serait fier de vous, continua Bokel.

Pendant qu'il tait en train de flatter la folie de son homme, Polac lui
servit bonne mesure.

--Chaque matin, rpondit-il, je me lverais en me demandant: Comment
rendre mon beau-pre fier de moi? Ce serait ma proccupation de toutes
les heures.

--Dbarrassez donc le plateau! criait toujours la vielle de la balance.

Bokel ouvrit alors les bras.

--Timolon? dit-il.

--Bokel?

--Veux-tu tre mon gendre?

Polac n'hsita que le temps juste de se dire:

--Je recommanderai  sa fille de le coucher de bonne heure aprs lui
avoir fait prendre un bain de pieds bien chaud.

Et il se jeta dans les bras qui lui taient tendus en s'criant:

--Ah! Bokel, vous tes une vraie pluie de bienfaits!

Puis, comme c'tait un garon qui, dans toutes choses, ne perdait jamais
de vue le ct positif, il ajouta:

--Si c'est un rve, ne me rveillez pas, car je vous dirais: Allons
dner!

--Oui, allons dner. Pamla doit s'impatienter, rpondit le tailleur.

Et les deux hommes se remirent en route, chacun faisant  part sa
rflexion.

--Quelle singulire toquade! M'offrir d'tre son gendre parce que je
pse soixante et onze livres! pensait Polac, ne prenant pas le moins du
monde au srieux ce qui venait de se passer.

De son ct, le tailleur se disait:

--J'ai assez bien jou mon rle.., Je le tiens!... Soixante et onze
livres! il faudra que je veille  ce qu'il ne bouge point de ce
poids-l.

Quand ils furent dans l'escalier de sa maison, Bokel s'arrta pour faire
la leon au jeune homme.

--Timolon, dit-il, voulez-vous que je vous enseigne un moyen de plaire
 votre future? Ne mangez pas beaucoup  table; Pamla n'aime pas les
gros mangeurs... Peut-tre trouverez-vous qu'elle-mme mange d'une
belle force... Mfiez-vous! C'est un pige qui vous sera tendu.

Mademoiselle Pamla attendait les deux dneurs sous les armes,
c'est--dire dans une toilette frache et claire qui la rendait vraiment
charmante. Que ventre affam n'ait pas d'oreilles, nous n'y contesterons
pas, mais,  coup sr, il a des yeux, car Timolon, si fort en apptit
qu'il tait, quand il vit le gracieux minois de la jeune fille, eut
cette pense de regrets:

--Quel malheur que son pre me l'ait propose dans un accs de folie! Si
cela avait t srieux, j'avoue que j'aurais volontiers descendu le
fleuve de la vie avec cette belle petite camarade-l dans ma barque.

Aprs les salutations, Bokel s'tait ht d'attirer sa fille dans la
pice voisine.

--Comment le trouves-tu? demanda-t-il.

--C'est un vrai mt, rpondit franchement Pamla.

--Le fait est qu'il est un peu lanc... Une baguette d'osier, je le
confesse... mais, tu sais, une baguette, a n'en plie que plus
facilement dans les mains d'une femme adroite.

--Vrai! il est par trop maigre! rpta la jeune fille encore sous la
premire impression.

--Je te l'ai choisi exprs aussi... svelte. Lis les meilleurs auteurs,
mon enfant, et tous te diront que le mariage engraisse les hommes...
qu'il les engraisse mme normment.

A l'appui de son dire, Bokel crut devoir joindre une preuve
convaincante. Il fit tourner sa grosse personne sous les yeux de Pamla
en disant:

--Tiens, moi qui te parle, quand j'ai pous ta mre, ma taille tenait
entre ses dix doigts... Eh bien, tu vois comme le mariage m'a profit!

Puis, cessant son mouvement de toupie:

--Oui reprit-il, le mariage engraisse, c'est un fait acquis... Aussi
qu'arrive-t-il? C'est que, bien souvent, une jeune fille  illusions,
qui avait pous un jeune homme bien camp,  formes parfaites, 
l'allure toffe, s'est tonne, au bout de quelques annes de mariage,
de voir son mari, tout au plus aprs la trentaine, s'paissir, se
dformer, s'alourdir par l'embonpoint et, bientt, ne plus rappeler en
rien l'lgant cavalier de la lune de miel... Timolon obira donc  la
loi commune. Mais, au moins, avec lui, tu as de la marge... il a tant 
faire, pour tre seulement potel, que tu es  peu prs certaine de
conserver un mari de tournure dgage par-del la cinquantaine.

A ce plaidoyer sur l'effet du mariage, Bokel, voyant sa fille encore
hsitante, ajouta cette proraison, qui, selon lui, tait
irrsistiblement concluante:

--Crois-en ton pre, ma fillette, oui, le mariage engraisse. Mon tat de
tailleur me permet d'en parler savamment. Si tu savais le nombre de
clients que je fournissais quand ils taient garons et que j'ai
continu d'habiller aprs leur mariage... tous, d'anciennes tailles de
fe dont, maintenant, il me faut, tous les six mois, largir les
ceintures de culotte.

Aprs avoir ainsi fait entendre la voix svre de la raison double de
l'exprience, Bokel fit vibrer des cordes plus douces.

--Et puis, reprit-il d'une voix cline, vois-tu, ma mignonne, un mari
maigre, a s'entoure plus facilement de soins et de prvenances.

Toute jeune fille, rvant mariage, s'est cr d'avance l'idal qui
obtiendra le doux oui de son coeur. Timolon rpondait si peu aux
esprances secrtes de Pamla que, malgr les flots d'loquence que
venait de dpenser le papa, elle continua de secouer la tte d'une faon
qu'il tait impossible de prendre pour un consentement.

--Mille boutons! va-t-elle le refuser! se demanda le tailleur alarm.

Aussi se hta-t-il de remonter  l'assaut.

--Timolon Polac, reprit-il, est un garon de bonne famille, bien lev,
instruit, gai...

--Ah! il est gai? dit Pamla dont le caractre n'engendrait pas la
mlancolie.

--Gai au possible! Avec lui la vie ne sera qu'une chanson... Ah! 
propos de chanson, il te fera des romances, car il est pote et
musicien.

Nous avons oubli d'annoncer que la fille du tailleur tapotait du piano,
cette maladie que des familles cruelles donnent  toutes les demoiselles
 marier... ce crime qui en est encore  attendre de notre lgislation
une pnalit srieuse.

De ce qu'elle taquinait la dent d'hippopotame d'un doigt plus ou moins
alerte qui allait tirer des entrailles du piano des borborygmes
bruyants, Pamla se croyait musicienne.

Donc, la gaiet et la musique furent les deux premiers atomes crochus
qui s'incrustrent, en faveur de Polac, dans le coeur de Pamla.

Le ciel a voulu que les femmes, mme les pianistes, soient toutes
vulnrables par la sensibilit. Ce fut sur ce point faible que Bokel,
qui, sous sa couche de graisse, cachait une certaine science du beau
sexe, porta sa nouvelle attaque.

--Ah! oui, reprit-il, mon jeune homme est d'une gaiet vraiment
inaltrable... Tiens, tu l'as vu souriant, n'est-ce pas? Eh bien,
croirais-tu... je te le dis en confidence... qu'il n'a pas mang depuis
deux jours?

--Il a donc une maladie qui lui te l'apptit? demanda la jeune fille
dont la sensibilit s'veilla.

--Bien au contraire! la maladie dont il souffre donne un violent
apptit... car elle s'appelle la misre.

--Ah! le pauvre garon! s'cria Pamla d'une voix qui attestait une
profonde piti.

Puis, tout aussitt, sa bonne me, remue au possible, lui fit ajouter:

--Si je disais  Gertrude de corser notre dner d'une forte omelette au
lard.

--Non, n'en fais rien, fit vivement le tailleur. Il est pauvre, mais
fier. Cette prvenance, dont il s'apercevrait, le froisserait
pniblement.

Une rflexion lui tant subitement monte  l'esprit, mademoiselle Bokel
tait devenue pensive.

--Qu'as-tu donc, Bichette? demanda le pre.

--Je rflchis, papa.

--A quoi?

--A ce que tu me dis maintenant de ce jeune homme aprs ce que tu m'en
as cont ce matin.

--Que t'ai-je donc cont?

--Qu'il avait cinq millions en mariage.

--T'ai-je dit qu'il avait... alors il y a eu erreur de ma part,
j'aurais d dire qu'il aura. Oui, il aura cinq millions, je te
l'affirme... Et le plus tonnant de la chose, c'est qu'il ne se doute
pas de la fortune qui va lui tomber sur la tte.

--Et tu ne l'en prviens pas!

--Je m'en garderais bien! Il commettrait quelque imprudence qui lui
ferait tout perdre... Aussi je ne saurais trop te recommander de ne pas
lui souffler mot de ce brillant avenir que tu partageras... Fie-t-en 
ton pre, qui, par ses efforts, saura faire arriver ces millions  ton
mari.

--Oh! mon mari, mon mari... il faut d'abord qu'il me plaise, rpondit
Pamla, peu dcide par la perspective des millions. Disons, pour
l'excuser, qu'elle tait  cet ge heureux et bte o l'on n'est pas
encore persuad que, si la fortune n'est pas le bonheur, elle lui
ressemble diantrement, car la sagesse des nations a prouv qu'il est
plus agrable de se contenter de tout que de peu.

Mais, dans son coeur qu'elle prtendait encore ferm  Polac, il
s'tait gliss,  l'insu de Pamla, ce sentiment de piti, dont nous
avons parl, qui la fit s'crier:

--S'il n'a pas mang depuis deux jours, il faut, bien vite, faire servir
la soupe.

Et, suivie de son pre, elle rentra dans la pice o attendait Polac,
qui, pour prendre son mal en patience, s'tait retrac tous les charmes
de Pamla en se disant:

--Vous offrir sa fille quand on est sur une balance, ce n'est pas
srieux... Et, vraiment, c'est dommage, car elle est sduisante, cette
brunette.

Pre et fille venaient  peine de faire leur apparition qu'une autre
porte s'ouvrit pour laisser passer la tte de Gertrude, qui, suivant sa
faon d'annoncer que le potage tait servi, pronona ces mots:

--Mademoiselle est dans les assiettes.

--Je montre le chemin, dit Pamla en se dirigeant vers la salle 
manger.

Bokel retint Timolon, qui allait suivre la jeune fille et lui souffla
vite  l'oreille:

--Vous savez? je vous ai prvenu. Mfiez-vous du pige. Ne mangez pas
trop.

Nous n'attarderons pas notre rcit  dtailler la salle  manger du
tailleur. Elle n'avait vraiment de remarquable qu'un tableau que son
auteur, peintre sans le sou, avait donn  Bokel en acquit de compte.
C'tait un _Ugolin dvorant ses enfants_. Le tailleur, ayant dcid que
c'tait un sujet qui poussait  l'apptit, lui avait accord la plus
belle place dans sa salle  manger.

On aurait, croyons-nous, plus de chance d'tre obi en commandant  un
singe de ne pas faire de gambades qu'en ordonnant  un affam de deux
jours de modrer son apptit. Malgr l'avis reu et, surtout,
parce-qu'il ne prenait pas au srieux la scne de la balance, Timolon
s'escrima si bien sur les plats du dner que Pamla, qui tait, nous
l'avons dit, une vaillante fourchette, s'arrta pour l'admirer. Bokel
avait beau faire les gros yeux  son convive et lui allonger, sous la
table, des coups de pied qui le rappelaient  la prudence, le jeune
homme ne recula pas d'une seule bouche. Notons aussi que Polac n'tait
pas de ces mangeurs sombres, taciturnes, concentrs, qui dvorent
silencieusement un morceau, les yeux fixs sur celui qui va suivre. Pas
du tout. La bouche archi-pleine, il et parl. Aussi, spirituel de
nature et, de plus, moustill par un dner plantureux, il fut si drle,
si gai, si vraiment bonne et franche nature que (explique qui voudra le
coeur de la femme et les mobiles qui y font natre la haine ou
l'amour), que Pamla, disons-nous, tout en croquant son dernier fruit du
dessert, fit  son papa un petit signe qui voulait clairement dire:

--J'accepte ce mari-l.

Musicien! pote! homme d'esprit! joyeux luron et fort mangeur! que
voulez-vous? Elle tait subjugue... Ajoutons  sa louange que l'avenir,
tout dor de millions, ne pesa en rien sur sa dcision, car, pas un
instant, elle n'y songea.

Au signe de son enfant, Bokel se leva de table et prit un petit temps
pour se donner un air gravement mu.

--Est-ce qu'il va chanter? se demanda Timolon en le voyant se
recueillir.

Ayant mis une main dans son gilet comme s'il prouvait le besoin de
comprimer les bondissements de son coeur, le front radieux, enfin beau
et digne, Bokel, avec une voix dans laquelle il croyait avoir fait
passer toute son me, mais qui, en ralit, avait l'air de sortir de ses
bottes, pronona cette phrase:

--Mon cher Timolon, je vous autorise  embrasser votre fiance.

Polac, en entendant la permission qui lui tait octroye, crut  un
retour de folie du tailleur. Mais, nous l'avons dit, c'tait un
vritable va comme je te pousse qui aimait beaucoup mieux embrasser
une jolie fille que le fond d'un chaudron. Et-il mme voulu hsiter
qu'il y et t dcid par la joue frache et rose du feu de la pudeur
que lui tendait franchement Pamla.

--Laissons-nous faire, se dit-il.

Et il campa sur le visage de la jeune fille un si sonore et bon baiser
que mademoiselle Bokel en poussa un petit cri de fauvette effarouche.

Toujours majestueux, toujours la main dans son gilet, Bokel reprit la
parole:

--Inutile de vous dire, mon gendre, que ds ce moment, vous tes de la
maison. Vous resterez avec nous jusqu'au jour du mariage. Ma table sera
la vtre et je vais, de ce pas, vous faire prparer une chambre 
l'tage au-dessus.

Comme le hasard, probablement, avait mis dans la main de Polac celle de
Pamla, et que le jeune homme sentit les doigts mignons de le jeune
fille, par une douce pression, lui commander l'obissance, il se rpta
encore:

--Laissons-nous faire.

Puis  haute voix:

--Agissez comme vous l'entendez, cher et estimable beau-pre.

Cinq minutes aprs, quand il revint, Bokel trouva les deux jeunes gens
changeant ces phrases niaises, communes  tous les amoureux. Pourtant,
si insignifiant qu'avait t l'entretien, Polac trouva que l'absence du
pre aurait pu tre moins courte, car, sduit par la gentillesse de
Pamla, il se surprit  se dire:

--Eh! eh! ne prenons pas la chose au vrai, car je m'en amouracherais...
Elle est ravissante.

Le tailleur vint  sa fille et, aprs l'avoir embrasse au front, il dit
en souriant:

--Tu comprends, Pamla, que Timolon et moi nous avons  parler
srieusement. Nous allons donc te laisser  ton piano et nous retirer
dans mon cabinet, o nous nous entretiendrons, tout en dgustant notre
moka... car, vous prenez du caf, n'est-ce pas, mon gendre?

--Oui, beau-pre.

--Vous allez en goter un dont vous me direz des nouvelles... Je le
brle et le fais moi-mme, et j'ai la prtention de croire que, nulle
part, on ne le boit plus exquis.

Aprs cet loge de son caf, Bokel, en montrant la porte de son cabinet
qui ouvrait sur la salle  manger, ajouta:

--Le temps de donner encore un baiser  mon enfant et je vous suis, mon
cher Polac.

Le jeune homme aurait volontiers donn aussi un second baiser, mais,
faute d'y tre invit, il se contenta de saluer et pntra dans le
cabinet, o, sur la table, une cafetire fumait entre ses deux tasses.

--J'espre que tu ne lui as pas parl des millions pendant mon absence,
souffla le pre  sa fille aussitt que Polac eut disparu.

--Non, papa.

--Ne t'avise pas d'en rien dire, car il croirait que tu as voulu
l'pouser pour sa fortune.

--Sois tranquille, papa, je serai muette.

Sur cette promesse de sa fille, le tailleur vint rejoindre Timolon.

La porte n'tait pas plutt referme sur Bokel que le jeune homme
demandait  brle-pourpoint au tailleur:

--Voyons, Bokel, quand finira votre plaisanterie?

--Quelle plaisanterie?

--Celle qui dure depuis ce matin; la note acquitte, le billet de mille
francs, les habits neufs, le dner et cette singulire ide d'avoir
l'air de m'accorder la main de votre fille... Dans le commencement j'ai
bien voulu me prter  l'aventure, car, je vous l'avoue, je vous
supposais le cerveau fl... Mais, maintenant que la chose prend de
telles proportions, je dsire y mettre un terme, car... car...

Et, aprs avoir hsit  mettre la vraie phrase au bout de son car,
Timolon y ajouta cette variante:

--Car elle est vraiment dlicieuse, votre fille.

--Ce qui signifie que vous ne voulez pas en tre amoureux.

--Non, mais j'ai peur de le devenir.

--Eh bien, quel mal voyez-vous  aimer votre femme?

--Ah , est-ce que nous allons recommencer la comdie du gendre et du
beau-pre!... J'en ai assez, je vous le repte, dit Timolon de la voix
brve d'un homme agac.

--Mon cher ami, voulez-vous me permettre de vous faire une proposition?
rpliqua Bokel en souriant  cette boutade.

--Laquelle?

--Celle de vous signer ici, sance tenante, un ddit de dix mille francs
pour le cas o je reviendrais sur ma parole de vous prendre pour gendre.

--Alors, srieusement, vous m'accordez Pamla?

--Oui, si elle vous plat.

--Parbleu! oui, elle me plat.

--Eh bien, laissez-moi donc vous appeler mon gendre tout  l'aise et
buvons notre caf pendant qu'il est chaud.

Ce disant, Bokel avait pris la cafetire.

--Gotez-moi cela! un vrai nectar, ajouta-t-il aprs avoir empli la
tasse de Polac.

Mais Polac avait bien d'autres soucis que de savourer du caf et de
s'apercevoir que, de ce nectar tant prn, Bokel ne s'tait vers que
quelques gouttes.

--Mais, reprit-il en insistant, pourquoi m'avoir choisi, moi,
prcisment moi, qui n'ai ni le sou ni mtier?

Bokel lcha un bon gros rire tout bonhomme et rpondit:

--Vous venez justement de dire le motif qui me guide.... Parce que vous
n'avez ni le sou ni mtier.

Et il avana la cafetire en disant:

--N'est-ce pas qu'il est bon, ce caf?

--Ma foi! je l'ai bu sans y faire attention.

--Alors, une seconde tasse.

Pas plus que l'autre, cette tasse ne fut apprcie par Timolon. Au
moment o il la portait  ses lvres, le tailleur lui demandait:

--Voulez-vous que je ne fasse pas de cachotteries avec vous... que je
joue cartes sur table?

--Certainement, dit Polac en ingurgitant le caf  la hte, pour tre
tout oreilles  la confession que lui proposait le gros homme.

Bokel prit une mine navre et d'une voix dolente:

--Eh bien, la, vrai, dit-il, je crois que je mourrais s'il me fallait me
sparer de ma fille. Quand elle m'a avou qu'elle avait du got pour le
mariage, elle m'a perc l'me. Que je la marie  un poux riche ou  un
commerant, il lui faudra suivre son mari. Vous me direz qu'en
l'unissant  un tailleur que j'associerais  mon commerce, mon but
serait atteint... Oui, mais mon enfant a t duque un peu trop en
princesse; elle ddaignerait un tailleur... Avec vous c'est autre chose.
Vous tes bien lev, pote, musicien; bref, vous avez un tas de
manigances qui sduisent les femmes. Aussi, voyez-vous que Pamla a
lch son oui sans se faire prier.

--Bon, mais, je le rpte, je n'ai ni mtier ni fortune.

--C'est justement pourquoi, je vous le rpte aussi, je vous donne ma
fille. Suivez bien mon raisonnement. Sans mtier, vous n'aurez donc
d'autre occupation que de faire le bonheur de mon enfant. Sans fortune,
vous ne dpendrez que de moi. Je vous donnerai la table, le logement, un
peu d'argent de poche. Je fournirai aux dpenses du mnage... Mais pas
un sou de dot, ce qui vous mettra dans l'impossibilit d'aller vivre
ailleurs avec votre femme. De cette faon, je suis certain, tout en la
mariant, de ne pas me sparer de Pamla... Vous me direz que c'est de
l'gosme, soit! mais telles sont mes conditions; les acceptez-vous?
Tout cela vous explique pourquoi j'ai eu l'air de vous jeter ma fille 
la tte.

Au fond, que demandait Polac? De connatre la raison qui, depuis le
matin, faisait si gnreusement agir le tailleur  son gard. Celle
qu'on lui donnait tait des plus croyables. Il est vrai que ce rle de
mari en tutelle, de gendre en pinette, tait un peu humiliant; mais
d'un autre ct, Pamla, dont il entendait rugir le piano, tait si
jolie, si sduisante, etc., etc., que l'humiliation avait une agrable
compensation. Et puis, ne pouvait-il pas esprer qu'il parviendrait  se
faire tant adorer de sa femme qu'elle serait son allie dans la guerre
d'indpendance qu'on dclarerait plus tard  ce papa goste qui
prtendait tre en tiers dans le mnage?

Il arriva que Timolon qui, deux heures auparavant, aurait jur que
Bokel avait le cerveau fl, trouva, grce  l'explication, sa conduite
des plus naturelles, et ne vit plus en lui qu'un pre qui s'y tait
adroitement pris pour marier sa fille  sa convenance.

Aussi, quand Bokel, qui l'avait laiss rflchir, lui tendit la main en
demandant:

--Oui ou non, voulez-vous tre mon gendre?

Il s'empressa de toper en s'criant:

--Accept! beau-pre.

Mais, en mme temps, un souvenir lui vint. Tout lui parut expliqu, sauf
un point.

--Voyons, beau-pre, reprit-il, dites-moi donc pourquoi vous avez
choisi, pour m'offrir votre fille, l'instant o j'tais sur la balance
qui venait d'accuser mon poids de 71 livres!

Bokel tait un gaillard qui ne se laissait jamais surprendre sans vert,
car, tout aussitt et sans la moindre hsitation, il rpondit:

--Par gourmandise.

Et, comme Polac le regardait avec des yeux tonns qui rclamaient des
dtails, il poursuivit:

--Imaginez-vous que Pamla, qui trouve que j'engraisse trop, s'est mis
en tte d'enrayer mon obsit en me privant de ptisseries, plats
farineux, sucreries et autres mets fculents dont je raffole. En lui
donnant un mari aussi maigre que vous, elle mettra  honneur de le
remplumer et, alors, reparatront sur la table un tas de gobichonnades
dont il faudra bien que j'aie ma part.

Cette explication tait donne avec un gros rire tout sensuel. Les yeux
du poussah reluisaient de gourmandise, et le bout de sa langue se
promenait sur ses lvres comme s'il se lchait les babines aprs un plat
sucr.

--Ah! je n'entends plus le piano, fit alors remarquer Timolon.

--C'est que ma fille est alle se coucher. Nous ferons bien de l'imiter,
car il se fait tard... Je vais vous conduire  votre chambre, rpondit
le tailleur.

Sur la route qui menait  la chambre de son futur gendre, Bokel, en
homme prvenant qui tient  ce que ses htes n'aient rien  dsirer,
montra  Timolon, au bout du couloir, une certaine petite porte en
prononant ces deux mots:

--C'est l.

Aprs avoir quitt le jeune homme, quand Bokel redescendit chez lui, il
souriait en murmurant:

--Je l'ai roul avec mes explications de papa qui ne veut pas se
sparer de sa fille... il va pouser de confiance... et, seulement, le
lendemain du mariage, lorsqu'il sera trop tard pour nous brler la
politesse, il apprendra la vraie vrit.

De son ct, Timolon se disait entre deux draps:

--Pourquoi, diable! m'tais-je figur que Bokel tait fou? Tout ce qu'il
m'a dit l est bien clair, bien net... C'est un papa fort goste, mais
trs-sens.

Puis il s'endormit.

Mais deux heures aprs, il s'veilla en proie  un violent trouble
intestinal.

--Qu'est-ce cela? se dit-il. Ah! j'y suis! c'est parce que j'ai mang 
ma faim... manque d'habitude!

Et plusieurs fois, pendant la nuit, il utilisa le petit renseignement
que lui avait donn le prudent Bokel.




VI


Le lendemain, Bokel, qui tait sorti de bonne heure, ne rentra qu'
l'heure du djeuner. Il trouva les fiancs jouant sur le piano un
morceau  quatre mains. A six notes prs, Pamla suivait Timolon.
C'tait une mlodie  faire hurler un sourd de douleur.

--Mes enfants, je viens de m'occuper de vous, annona le tailleur. Je ne
suis pas de ces parents barbares qui font languir les amoureux. Aussi me
suis-je dit qu'il fallait abrger les dlais de bans et publications
autant que la loi le permet. Je vous annonce donc que dans dix jours
vous serez maris... A moins que vous n'ayez chang d'avis depuis hier.

--Oh! papa, peux-tu dire... s'cria la jeune fille en forme de
protestation.

--Dame! mignonne, tu sais le proverbe. La nuit porte conseil, rpliqua
le tailleur en riant.

Puis, vivement,  Timolon:

--A propos de nuit, mon cher ami, comment avez-vous pass cette premire
nuit sous mon toit?

Parler devant Pamla de ses promenades nocturnes, c'et t, de la part
de Polac, mler trop de ralisme  la posie de ses amours.

--Je n'ai fait qu'un somme, rpondit-il.

--Ah! vraiment! dit Bokel, d'un ton dans lequel un observateur aurait
relev une pointe d'tonnement.

--Ou plutt, reprit galamment Timolon, je n'ai fait qu'un long rve o
je me voyais dj mari.

--Ah! vous avez bien dormi... alors, tant mieux! tant mieux! Je
craignais que le changement de chambre, de lit, d'habitudes ne vous et
tenu veill, dit Bokel, qui, tout en feignant de se moucher, observait
la contenance du jeune homme.

--Du tout, du tout, reprit tranquillement Timolon, je me souhaite
d'avoir toujours de pareilles nuits.

--Tant mieux, tant mieux! rpta le tailleur.

Mais ses lvres mentaient, car, en lui-mme; le gros homme se disait:

--Il est donc bti en fer, ce garon-l?.. il faudra que je lui double
la dose.

Nous croyons inutile de conter un  un, et par le menu, ces dix jours
pendant lesquels Polac fit sa cour. Nous ne parlerons pas plus de la
srie de repas de famille o Timolon ouvrit la plus vaste carrire 
son apptit sans qu'aucune observation lui ft faite par son futur
beau-pre, qui semblait avoir pris le parti de le laisser dvorer  sa
faim. Disons seulement que Bokel s'tait subitement pris d'une belle
passion pour les morceaux de piano  quatre mains, qui demandait  tre
satisfaite le soir, aprs dner.

--Allons, mes enfants, disait-il sitt le dessert mang, jouez-moi mon
morceau  quatre mains pendant que je m'occupe du caf.

En effet, la musique durant, il passait son caf au filtre, le versait,
le sucrait, de sorte que Timolon, quand la dernire note vibrait
encore, voyait le tailleur s'approcher du piano, lui tendre une tasse
pleine en rptant cette phrase invariable:

--Achet, choisi, brl, moulu, pass par moi. J'ai la prtention
justifie de dire que, nulle part, il ne s'en boit de plus exquis.

Et il restait l, attendant que Polac et aval tout le contenu de sa
tasse comme s'il qutait un compliment... Ce que, du reste, Timolon ne
lui faisait jamais attendre car, non moins invariablement, il rptait
aussi:

--Je n'ai jamais bu du caf ayant un got pareil.

Phrase, il faut le dire,  laquelle le jeune homme ajoutait un sens
sous-entendu, car, en lui-mme, il ne manquait pas de se dire:

--Respectons sa manie de croire qu'il fait de bon caf... mais,
sacrebleu! quelle drogue!... Il est rudement vrai que je n'en ai jamais
bu ayant un tel got.

Si grand amateur de piano agac par quatre mains que ft devenu Bokel,
il faut reconnatre qu'il n'tait pas de ces fanatiques qui abusent des
excutants. Une fois le morceau, pendant lequel il prparait son caf,
termin, il tenait Timolon et sa fille quittes de tout nouveau vacarme
et, engourdi par la torpeur d'une douce digestion, il laissait les
jeunes gens  leur bavardage amoureux.

Donc, ces dix jours, qui prcdrent le mariage, s'coulrent dans un
calme uniforme. Nous ne trouvons  y glaner qu'une seule conversation,
tenue l'avant-veille du mariage, qui n'tait pas la rptition de ce
qu'on avait dit et archi-rpt depuis une semaine.

Entre la poire et le fromage du dner,  propos de nous ne savons plus
quoi, Pamla s'cria d'un petit ton rsolu:

--Tu sais, papa, que je veux faire un voyage de noces!

Bokel, depuis huit jours, attendait-il cette phrase? Nous ne saurions le
dire. Mais le fait est qu'il s'empressa de rpondre avec une
satisfaction visible:

--Mais telle a t toujours mon intention, ma chrie. Nous le ferons ce
voyage de noces, sois-en certaine. J'ai dj donn mes ordres au chef
coupeur pour qu'il me remplace pendant mon absence.

Le projet de voyage avait souri  Timolon. En entendant Bokel parler de
venir en tiers dans ce chemin des amoureux o, dit un refrain, on n'est
bien qu' deux, il ne put retenir une lgre moue qui chappa au
tailleur, car, sans se douter qu'il tait de trop dans ce futur
dplacement, il reprit d'un ton bonhomme.

--Voyons, o irions-nous bien, fillette? Que dirais-tu d'une semaine
passe  Fontainebleau?

--Non, fit Pamla d'un signe de tte.

--Ou  Montmorency?

Mademoiselle Bokel rpta son mouvement ngatif.

--As-tu une ide, ma belle? Alors dis-la-moi, reprit le papa.

--Je veux voir la mer, dclara la jeune fille.

A cette poque, temps des coches et des coucous, le rve de tous les
Parisiens tait de voir la mer au Havre ou de visiter la Suisse. Les
commerants trimaient pendant trente annes avec cette esprance qu'un
jour leur fortune acquise les mettrait  mme d'aller voir la mer au
Havre ou le lever du soleil sur le Righi. Un Parisien qui avait vu la
mer ou le mont Blanc obtenait dans son quartier cette considration que
les mahomtans accordent  ceux de leurs coreligionnaires qui ont fait
le plerinage de la Mecque.

Au dsir exprim par sa fille, une lueur de joie, qui n'eut que la dure
de l'clair, avait brill dans l'oeil de Bokel. On et dit que le gras
bonhomme attendait cette phrase.

--Oui, je veux voir la mer, rpta la jeune fille... Et vous, Timolon?

--Du moment que vous le dsirez, mademoiselle, j'aurais mauvais got 
ne pas partager vos souhaits.

--Et mme, poursuivit Pamla, j'aimerais  me sentir assise dans une
barque, mollement balance par la vague.

C'tait l, probablement, une balle que le tailleur guettait au bond,
car il s'cria:

--Ah! tu aimerais  tre balance par la mer! Eh bien! tu seras
balance, je m'y engage! Non-seulement tu verras la mer, mais encore tu
iras dessus... N'est-ce pas, Timolon, que nous lui ferons faire un tour
en mer?... Tiens! est-ce que ce projet ne vous plat pas?

En effet, la figure de Polac, qui s'tait panouie tant qu'il avait t
question de voir la mer sans quitter ce qu'on nomme le plancher des
vaches, s'tait rembrunie ds qu'il avait t parl de se confier aux
caprices du flot. A la question de Bokel, il rpondit avec une franchise
quelque peu embarrasse:

--C'est qu'il me faut vous avouer que je n'ai pas du tout le pied
marin... La mer ne me russit nullement... Au premier roulis, je suis
oblig de me coucher dans mon cadre o, du moment du dpart  celui de
l'arrive, je reste ananti par le mal de mer... Jusqu' ce jour mes
voyages ont t de courte dure, mais je crois que, s'il me fallait
naviguer pendant un mois, je passerais tout ce temps-l sans pouvoir
avaler gros comme un pois de nourriture.

Il y eut une immense explosion de joie dans le ton avec lequel le
tailleur s'cria imprudemment:

--Un mois sans manger!... Quelle chance!...

Puis, tout aussitt, pour expliquer sa singulire exclamation, il se
hta de se reprendre en disant:

--Quelle chance ce serait pour un capitaine au long cours qui aurait
vingt passagers comme vous!... Il ferait une fire conomie sur la
nourriture.

Ensuite, revenant  son sujet:

--Aprs tout, mon cher gendre, ne vous effrayez pas trop d'avance, car
je n'entendais parler  Pamla que d'une simple et fort courte promenade
en mer... par un temps de calme plat. Si la chose peut vous dplaire,
nous y renonons.

--Mais non, mais non, dit vivement Polac, il n'y faut pas renoncer. Je
braverai le pril, car je suis certain que la prsence de Pamla me
rendra fort et vaillant.

Si insignifiante que cette conversation ait pu paratre  notre lecteur,
nous avons t oblig de la relater tout au long, car elle prpare notre
dnouement. Disons encore qu'elle avait fait  Bokel une impression des
plus joyeuses, car, vingt fois, quand il tait seul, il clatait de rire
en se rptant:

--Un mois sans manger! Quel atout dans mon jeu!.. quoique je regarde la
partie des millions comme dj gagne!

Qu'avons-nous oubli encore de ce qui se passa dans les dix jours
d'avant le mariage? Rien autre, il nous semble, que de dire qu'au dsir
exprim par Polac d'annoncer son mariage  son cousin Dumouchet et de
le prendre pour tmoin, Bokel s'y tait nergiquement oppos en
allguant cette tonnante raison:

--Non, non, il est trop malheureux... N'insultons pas  sa misre par
notre joie... Ce serait manquer de coeur.

Tout en conseillant ainsi l'loignement de Dumouchet, le tailleur tait
loin de prcher d'exemple, car, la veille du mariage de sa fille, il se
rendit chez le rtisseur.

--Eh bien, quelles nouvelles de M. Dumouchet? demanda-t-il  l'homme aux
volailles.

--Ah! monsieur, vous pouvez assurer au comit que son protg se rend
digne de ses bonts. M. Dumouchet engraisse  vue d'oeil. Vous ne le
reconnatriez pas.

--Comment a-t-il pris ce dluge de viande?

--Trs-bien; je lui ai dit ce dont nous tions convenus... que je lui
faisais crdit sur son brillant avenir, qui m'avait t annonc par une
tireuse de cartes... Alors il a jou sans scrupule des mchoires...
C'est plaisir d'avoir un gaillard pareil  l'engrais... Il profite en
diable.

--Trs-bien. Continuez et songez  la prime que vous rserve le comit.

Sur ce, Bokel tait revenu chez lui et, suivant sa coutume de parler 
mi-voix quand il rflchissait, un passant  l'oreille fine aurait pu
l'entendre qui murmurait:

--Pendant que le cousin engraisse, Polac se tient en jolie maigreur...
Mon futur gendre m'a fait un instant peur en mangeant  gogo chez moi,
mais j'y ai mis bon ordre  l'aide de mon caf purgatif.

Ce gueux de Bokel disait juste. Si les jours, grce  Pamla, faisaient
la joie de Timolon, les nuits causaient le dsespoir du jeune homme,
qui,  chacune de ses cinq ou six promenades nocturnes, se rptait:

--Dcidment, a ne me profite pas de manger  ma faim!

Disons encore que, pendant ces dix jours, M. de la Morpisel avait deux
fois fait rclamer l'habit que Bokel avait promis de lui rapporter tout
rpar sous quarante-huit heures.

Enfin arriva le jour o Polac et Pamla furent maris.

Nous n'avons pas  dtailler les pompes et les joies de la noce de nos
jeunes gens. Ce fut, pour ainsi dire, un mariage  huis clos, grce 
Bokel, aussi partisan de l'conomie qu'ennemi du fla-fla. A l'issue de
la crmonie, un djeuner fut offert aux tmoins de rigueur et  deux ou
trois amies de pension de la marie.

Et ce fut tout.

Ajoutons pourtant qu' ce djeuner dnatoire, Bokel s'abstint de
s'occuper du caf, dont la prparation fut abandonne  Gertrude, ce qui
amena Timolon, aprs l'avoir bu,  faire cette rflexion burlesque:

--Il se peut que ce caf soit moins bon que celui du beau-pre, mais il
est meilleur.

Nous passerons donc tout de suite au lendemain des noces, quand,  dix
heures du matin, Polac, au sortir de la chambre nuptiale, se trouva nez
 nez avec son estimable beau-pre.

Le gros homme tait en train de nouer les coins d'une toilette en serge
noir qui enveloppait un habit.

--Savez-vous ce que vous devriez faire, mon gendre? demanda-t-il. Vous
avez deux longues heures  dpenser avant que votre femme soit prte 
djeuner. Accompagnez-moi chez un client auquel j'aurais d reporter cet
habit depuis longtemps. Vous serez l'excuse vivante de mon retard. Je
vous prsenterai  ce client et, croyez-moi, c'est une bonne
connaissance  faire que celle de M. de la Morpisel, notaire royal...
Vous ne vous en repentirez pas.

Comme Bokel avait souri en prononant les derniers mots sur lesquels il
avait appuy, Timolon s'imagina que l'habit  reporter n'tait qu'un
prtexte.

L'esprance vint lui souffler que son beau-pre avait un motif pour le
conduire chez le notaire.

--Tiens! tiens! se dit-il, est-ce que maintenant qu'il est certain que
je n'ai pas pous sa fille par intrt, il voudrait revenir sur sa
promesse de ne pas me compter un sou de dot?... Ce manque de parole
serait vraiment gentil de sa part.

Et, avec empressement, il rpondit:

--Je vous suis, beau-pre.

Quand les deux hommes arrivrent chez M. de la Morpisel, le tailleur se
garda bien de passer par l'tude. Il se prsenta  l'entre
particulire, que vint lui ouvrir le domestique.

--M. de la Morpisel est-il occup avec quelqu'un? demanda Bokel.

--Oui, mais ce quelqu'un-l est sans importance, et n'empchera pas mon
matre de vous recevoir.... Il y a bien aussi dans l'tude un inconnu
qui attend son tour, mais il a l'air d'un pauvre diable fait pour avoir
de la patience, dit ddaigneusement le valet.

--Alors nous vous suivons, dit Bokel, en marchant  la suite du
domestique, qui, par les appartements du notaire, les conduisit au
cabinet de M. de la Morpisel.

Ce dernier, quand il tourna la tte au bruit de la porte qui s'ouvrait,
tait en train d'crire une lettre destine sans doute  tre emporte
par un individu qui se tenait respectueusement debout auprs du bureau.

Le demi-tour de tte de M. de la Morpisel ne lui permit d'apercevoir
que Bokel, dont d'ailleurs l'norme masse faisait un rempart qui rendait
invisible son gendre, marchant derrire lui.

--Ah! c'est vous, Bokel? dit le notaire; le temps d'crire cette lettre,
qu'on attend, et je suis  vous.

--A vos ordres, monsieur, rpondit le tailleur, en faisant  Timolon un
signe de s'asseoir.

Quand lui-mme eut plac sur sa chaise la partie de son individu sur
laquelle il avait l'habitude de se poser, Bokel pensa alors  regarder
le personnage qui attendait la lettre.

Ah! si vous aviez vu sa figure! elle tourna au rouge violet, tant une
colre rageuse vint subitement la colorer. L, devant lui, il voyait
l'ignoble marin, le nomm Filandru, cet effront drle qui avait os
l'appeler gras  tuer, en disant qu'il ferait un bon bouillon dans la
marmite du bord; ce mcrant enfin, dont la langue avait tent de
s'assurer s'il n'tait pas en sucre.

Filandru avait aussi reconnu son homme. Il faut croire que le marin
n'tait pas fertile en plaisanteries et que, quand il en tenait une et
la croyait bonne, il en abusait, car, immdiatement, sans se troubler, 
la vue de la fureur muette de Bokel, il se mit  faire fonctionner 
vide ses mchoires de requin, en montrant le blanc jaune de ses yeux et
en se frottant, de la main, le creux de l'estomac, en un mot toute la
pantomime d'un glouton qui se pme d'aise en mchant un morceau de
choix.

Bokel allait clater si,  ce moment, M. de la Morpisel qui venait de
finir sa lettre, n'avait, en relevant la tte, interrompu la grimace de
l'impudent Filandru.

Aprs avoir gliss son mot sous enveloppe, le notaire y joignit une
liasse de billets de banque en disant au marin:

--Du moment que mon client vous a envoy, c'est qu'il a confiance en
vous. Parce que vous me voyez mettre dans ce pli, vous jugez que vous
devez bien veiller  ne pas le perdre ni  vous le laisser voler.

--Un rude malin que celui qui volerait Filandru! rpliqua
orgueilleusement le marin. Vous pouvez tre certain que mon commandant
aura la lettre dans deux jours.

--Il m'avait demand de lui envoyer ces fonds en numraire, mais la
somme et t d'un poids et volume trop embarrassants pour vous. Votre
capitaine trouvera facilement  changer l-bas ces billets contre
espces en s'adressant au premier fournisseur de la marine.

--Dans une heure, lettre, billets et le beau garon qui est dans ma peau
seront en route, dit le marin en enfouissant l'enveloppe au plus profond
de la poche de ct de sa veste d'uniforme.

Le notaire s'tait lev et, tout en accompagnant Filandru vers la porte,
il reprit:

--Il doit bien s'impatienter de rester ainsi en rade, votre commandant,
lui qui, il y a une quinzaine de jours, quand il vint me faire ses
adieux aprs avoir reu l'ordre de rallier son bord au plus vite,
croyait prendre immdiatement la mer.

--Il parat que l'expdition n'est pas encore au complet... On attend un
brick qui doit arriver de Brest. Il y a gros  parier que nous ne serons
pas partis dans huit jours.

--Allons, bonne chance, mon brave! souhaita le notaire au marin qui
franchissait le seuil du cabinet.

Aprs avoir referm la porte, M. de la Morpisel revint vivement  Bokel
en s'criant:

--Et mon habit, homme sans parole! Vous m'aviez pourtant promis de me
le...

Le notaire s'arrta en apercevant alors Timolon qui le saluait.

--J'ai pris la libert, pour vous le prsenter, de vous amener mon
gendre, se hta de dire Bokel.

--Ah! vous avez mari votre fille?

--Oui, depuis hier, elle est madame Polac.

Le notaire fit un saut en arrire.

--Polac! rpta-t-il d'une voix clatante de surprise, vous vous nommez
Polac, jeune homme?

--Oui, monsieur.

--Timolon Polac... Hein? est-ce l votre prnom? Rpondez, continua le
tabellion avec la mme vivacit.

--Oui, Timolon Polac.

M. de la Morpisel se frappa le front, puis les cuisses, enfin le
derrire. Il fit le tlgraphe avec ses bras, eut l'air de s'envoler en
agitant les coudes, claqua des mains, toussa, ternua, ricana, frtilla
sur ses jambes comme un dindon qui danse sur une plaque de tle
brlante, se refrappa sur le derrire, sur le front et les cuisses, tout
cela avec cette joie qui, selon nous, doit tre celle de l'homme qui
dcouvre un merle blanc, et finit enfin par s'crier:

--Mais, jeune homme, vous ne lisez donc jamais les journaux? Voil dix
jours que je vous rclame par la voix de toute la presse.

Bokel tait rest calme pendant cette scne, qui avait ahuri Timolon.

--Mon gendre a occup ces dix jours  faire la cour  ma fille.

Le notaire tait un homme positif, qui rpliqua d'un ton premptoire:

--Il n'y a pas fille qui tienne, ft-elle plus belle que Vnus, quand il
s'agit d'encaisser des millions.

--Quoi! j'ai des millions  recevoir! bgaya Timolon tout palpitant, ce
qui, vu sa maigreur, lui donnait l'air d'un fil de fer qui vibre.

--Oui, cinq bons millions vous attendent.

Polac fut superbe. Il remit son chapeau sur sa tte et demanda:

--O a m'attendent-ils? J'y vais.

--Oh! oh! bien loin d'ici, annona M. de la Morpisel en souriant  cette
bonne volont.

Timolon ouvrait la bouche pour exprimer le ddain que lui inspirait la
distance, quand trois coups furent frapps  la porte du cabinet, qui,
tournant sur ses gonds, laissa passer une tte qui disait:

--En voyant sortir le marin, j'ai pens que la place tait libre et,
comme c'est mon tour de passer, je me prsente... M. de la Morpisel,
s'il vous plat!

Et l'arrivant fit un pas en avant, ce qui le mit en vue de Timolon qui
s'cria:

--Eh! c'est Dumouchet!

A ce nom, M. de la Morpisel se remit  gesticuler,  battre des ailes, 
se claquer le postrieur jusqu'au moment o sa surprise un peu apaise
lui permit de s'crier:

--L'autre! c'est l'autre!... Enfin je les tiens tous les deux!

Comme tous les gens tombs dans l'extrme misre, Dumouchet tait devenu
humble et timide. Pour rien au monde il ne se serait permis de rire de
ce notaire royal mtamorphos en derviche tourneur. Ce fut donc quand M.
de la Morpisel eut pleinement termin ses exercices qu'il se risqua
enfin  dire en prsentant au tabellion un papier qui ruisselait de
graisse:

--Le rtisseur qui me fournit mes repas m'ayant, ce matin, mont des
pommes de terre frites dans ce fragment de journal, le hasard a fait que
j'y ai jet les yeux. C'est alors que j'ai lu l'avis que vous donniez 
MM. Timolon Polac et Baptiste Dumouchet de passer  votre tude pour y
entendre une communication importante.

Cela dit, Dumouchet salua M. de la Morpisel et ajouta:

--Je suis Baptiste Dumouchet... et je viens couter la communication
importante.

--Vous seriez entr une minute plus tt que vous m'auriez entendu la
faisant  votre cousin... Il s'agit de cinq millions qui vous attendent,
rpondit le notaire.

--Quoi, cinq millions! rpta Dumouchet, se sentant prs de se trouver
mal de bonheur.

Timolon s'empressa de le soutenir.

--Oui, cousin, dit le nouveau mari, nous voici devenus riches... Chacun
nos cinq millions!

Mais  ces mots M. de la Morpisel se mit  secouer la tte en disant
vivement:

--Ah! non, ah! non, pas de malentendu, je vous prie. Je n'ai pas annonc
que cinq millions attendaient chacun de vous: ne persistez pas dans
cette erreur. Je vais mieux prciser. Il y a cinq millions... cinq
seulement, vous m'entendez, qui planent sur vos ttes, mais Ils ne
tomberont que sur un seul de vous... c'est--dire sur celui de vous deux
qui remplira une condition prescrite.




VII


Mettez-vous  la place des deux cousins, et que, sans un petit trmolo
prparatoire, on vous annonce brusquement qu'une pluie de millions va
tomber sur votre tte. Votre premier mouvement sera de pointer le nez en
l'air et d'ouvrir la bouche pour recevoir l'onde bienfaisante. Puis, la
rflexion arrivant, vous penserez alors  vous demander par quelle cause
il se fait que ce nuage dor crve prcisment sur votre individu.

Il en aurait, indubitablement, t ainsi des jeunes gens, si, au lieu
d'attendre l'veil de leur curiosit, M. de la Morpisel ne l'avait
dsagrablement hte en parlant de cette condition prescrite qui
n'assignait qu'un lu au bonheur de palper les millions.

--Ah! il y a une condition prescrite? rptrent ensemble les deux
cousins  cette nouvelle inquitante qui, comme une douche d'eau
froide, calma le bouillant transport de leur satisfaction.

--Une condition formelle... qui ne fait qu'un seul heureux, dclara le
notaire.

Nous aurions bel  mentir en assurant que la voix des jeunes-gens tait
d'un calme parfait quand, avec le mme ensemble, ils demandrent:

--Quelle est cette condition?

--Ne feriez-vous pas mieux de vous informer d'abord par qui cette
condition a t exige? dit le tabellion en riant.

Notons, en passant, que Bokel, pendant cette scne qui aurait d
vivement exciter son intrt de beau-pre, demeurait bien tranquille
dans son coin. Son air, sa prestance, son sourire taient celui de
l'homme qui sait d'avance  qui est rserv le gros lot.

A la remarque du notaire, les deux cousins taient rests si bien
interdits que M. de la Morpisel put continuer.

--Voyons, dit-il, ne vous doutez-vous pas un peu de qui vous vient cet
hritage? car c'est un hritage... Cherchez bien... Ne vous
connaissez-vous pas un parent dont, depuis longtemps, vous n'avez plus
reu de nouvelles?

--Oui, oui, notre oncle Gaspard Polac, le marin, s'cria Dumouchet.

--Le courageux corsaire. Nous avons toujours cru qu'il avait t tu
dans un combat ou qu'il tait mort sur les pontons anglais, ajouta
Polac.

--Mort? il ne l'tait pas encore il y a quelques mois, reprit le
notaire, ainsi que le prouve une lettre qu'il m'crivit alors... car,
sachez-le, j'tais un des bons amis de votre oncle. Quand je le vis pour
la dernire fois, il y avait  peine une anne que j'avais achet cette
tude... De l vient que l-bas, sachant ses jours compts, il s'est
souvenu de moi pour me transmettre ses intentions dernires en me priant
de vous retrouver.

Tout en parlant, M. de la Morpisel s'tait rapproch de son bureau dont
il se mit  bouleverser les paperasses avec une vivacit qui, peu  peu,
dgnrant en impatience, lui fit murmurer:

--Que diable est devenue cette lettre!... impossible de remettre la main
dessus!

Assis qu'il tait auprs du bureau, Bokel avait entendu ces mots. Il se
pencha vers le notaire et, d'un ton bien humble, il souffla  l'oreille:

--Si monsieur de la Morpisel daigne me faire l'honneur de venir
m'couter dans l'angle de la fentre, je lui apprendrai o se trouve sa
lettre.

Pour toute rponse, le tabellion se dirigea vers l'endroit dsign.

Bien qu'il ft persuad qu'il n'y avait aucun danger  tre franc, le
tailleur n'en prit pas moins ses prcautions. Sa confession, dite  voix
basse, commena par poser cette condition:

--Avant tout, je prie monsieur de la Morpisel de promettre le secret 
un pre qui n'est coupable, au fond, que d'avoir voulu le bonheur de sa
fille.

Le clignement d'yeux par lequel rpondit le notaire tait  la fois une
invitation  parler et la promesse du secret rclam.

--Elle est dans la poche de l'habit que je vous rapporte, dclara
carrment le tailleur.

--Et vous l'avez lue?

Bokel fut beau d'aplomb.

--Puisque M. Polac est devenu mon gendre, rpondit-il simplement.

--Alors vous connaissez la condition?

--Puisque M. Polac est devenu mon gendre, rpta encore le gros homme.

A cette rponse, M. de la Morpisel tourna involontairement un regard
vers Polac.

En ce moment, Timolon, mettant  profit la confrence secrte de son
beau-pre avec le tabellion, apprenait son mariage  Dumouchet, qui
faisait la moue de n'avoir pas t invit. Certes, le pauvre Dumouchet
ne pouvait pas passer pour un gros homme, mais il faisait si bien
ressortir la maigreur de son cousin qu'elle frappa le notaire.

--Mazette! fit M. de la Morpisel en souriant  Bokel, mes compliments,
mon cher!

--N'est-ce pas que nous avons des chances?... reprit le tailleur en
pesant sur les mots.

--Oh! mieux que des chances... Vous pouvez dire que vous avez la
certitude du succs.

Puis, comme il fallait expliquer aux jeunes gens cette sorte de messe
basse, tenue derrire un rideau, qui avait interrompu une explication
palpitante d'intrt pour les cousins M. de la Morpisel reprit en
levant progressivement la voix:

--Mais non, mais non, vous pouvez rester, mon cher Bokel. Ce qui
intresse votre gendre ne doit pas tre un mystre pour vous.

Et s'adressant  Timolon:

--N'est-ce pas, monsieur Polac, que vous ne voyez aucun inconvnient 
ce que je retienne votre beau-pre, qui veut se retirer avant que je
vous en dise plus long, par peur d'tre indiscret?

--Restez donc, beau-pre, je vous en supplie, se hta de dire Polac.

Pensant que ce serait trahir le secret promis  Bokel que de se mettre,
sous les yeux des jeunes gens,  tirer la lettre de l'habit rapport par
le tailleur, le notaire se reprit  remuer les papiers de son bureau 
la recherche de la missive disparue, recherche qu'il interrompit pour
dire:

--Aprs tout, cette lettre n'est pas un acte officiel. C'tait une
correspondance toute prive, d'un ami  un ami... Je finirai pourtant
par la retrouver un jour ou l'autre... J'ai eu grand tort mme de la
chercher ainsi, car je puis m'en passer, attendu que je la sais par
coeur... Votre oncle m'y racontait toutes ses aventures et par quelle
suite de circonstances il avait t amen  ne choisir qu'un seul de ses
deux neveux pour hritier... Vous plat-il que je vous en fasse part?

--Nous coutons, dit Polac.

--Messieurs, reprit le tabellion, s'il vous souvient de Gaspard Polac,
votre oncle, vous devez savoir que c'tait un gaillard actif, audacieux,
brave au possible... Pourtant, si fort qu'on aime les plaies et bosses,
il arrive un moment, surtout quand on y a gagn un magot, o on se lasse
de canonner et hacher son semblable. Votre oncle finit, par se dire qu'
ce jeu, qui lui avait t toujours heureux, il attraperait un jour sur
les doigts... il renona donc  cumer les mers pour jouir du produit de
ses rapines... non, je me trompe, du produit de ses glorieux exploits,
en plantant ses choux. Mais comme il tait d'un caractre qui
s'accommodait mal des entraves mesquines et irritantes de notre
civilisation, il alla s'installer sur la cte de Guine, en Afrique, 
cent lieues de tout voisinage et tout au bord de la mer; fracheur et
solitude... car ce n'tait pas un homme d'estaminet. Huit jours aprs,
le nouveau rentier, qui trouvait le temps un peu long, eut l'ide... 
titre d'amusement... d'tablir un petit comptoir pour la traite des
noirs. Cette distraction, qui agrmentait la monotonie de son existence
de bourgeois, tait, de plus, fort salutaire pour son temprament, qui
exigeait beaucoup d'exercice, car il avait des tendances  l'embonpoint.
Cela lui remplaait le jardinage, qui, vous le savez, est l'occupation
favorite des commerants retirs. Bien nourrir ses ngres pour les mieux
vendre offrait, avec l'levage des lapins, une analogie qui flattait ses
gots champtres. Son imagination vive lui faisant prendre ses noirs
pour des mrinos, il se croyait berger. Parfois l'pidmie lui dcimait
sa marchandise, mais il s'en consolait en faisant ce raisonnement fort
juste qu' cultiver des pches il aurait eu aussi  se plaindre des
loirs, qui seraient venus lui gter ses plus beaux fruits. Telle tait,
me disait-il dans sa lettre toute bucolique, la distraction qu'il avait
adopte... faute d'un billard. Aussi fut-il fort tonn, au bout de
quelques annes de ce passe-temps hyginique, de voir qu'il avait doubl
sa fortune. Notre campagnard possdait cinq millions.

--Cinq millions! rptrent machinalement les deux neveux, qui tendaient
au rcit du notaire des oreilles longues d'une aune.

Le plus mdiocre narrateur, quand il se sent un auditoire attentif,--et
celui de M. de la Morpisel l'tait au possible,--devient orateur
verbeux. Le notaire, modulant sa voix, tudiant ses phrases et
arrondissant ses gestes, poursuivit donc, presque sans un temps pour
reprendre haleine:

--Nul bonheur n'est durable ici-bas! M. Gaspard Polac, votre oncle, en
fit la triste preuve. Lui qui, persuad qu'on profite toujours 
voyager, avait tant pris  coeur de faire voir du pays  ses ngres,
prouva le contrecoup de nos vnements politiques. En mme temps que la
paix de 1814 nous amenait la Restauration, elle portait atteinte aux
jouissances de votre oncle, car des bcleurs de traits, ignorant
combien, sur la cte de Guine, la vie est vraiment vide d'amusements,
abolirent la traite des ngres. Deux envois de marchandise de premier
choix faits par votre oncle, que des croiseurs malintentionns
empchrent d'arriver  bon port, le dgotrent de son ermitage. Trois
cents lieues de cte  remonter le sparaient du Sngal, la colonie la
plus proche, il les suivit la canne  la main...

--Rude marcheur! murmura Timolon.

--Oui, la canne  la main, car il se faisait porter par ses ngres, dont
le zle avait besoin d'tre stimul autrement que par des paroles polies
ou la promesse d'une sous-prfecture... du moins  cette poque, car,
depuis, une philanthropie imprudente a gt ces natures primitives...
Messieurs les ngrophiles ont-ils bien compris le vritable intrt des
classes noires? l'avenir les jugera.

Sur ces paroles svres, M. de la Morpisel resta un doigt en l'air,
semblant couter l'cho de sa voix qui allait s'teindre dans les
cartons du cabinet. Pour expliquer cette charge du notaire contre les
ngrophiles, apprenons au lecteur que le pre de la troisime femme dont
le tabellion tait veuf avait t un ngrier qui avait profit de
l'abolition de la traite pour ne pas payer la dot promise.

--Bref, notre oncle arriva enfin  Saint-Louis du Sngal? dit Timolon
impatient de connatre la fin de l'histoire.

--Hlas! oui, malheureusement pour lui! poursuivit le notaire. La paix,
qui venait de se conclure, lui permettait de rsider dans cette colonie,
encore au pouvoir des Anglais, mais qui, de par les traits, allait
redevenir franaise. Il s'installa donc en homme rsolu  n'avoir plus
d'autre occupation que de manger son revenu, c'est--dire  vivre dans
l'oisivet la plus plantureuse. Ce fut ce qui causa sa perte. Ce repos
absolu, succdant  une existence qui avait t toujours prodigieusement
active, ne pouvait convenir  un homme qui avait besoin d'un exercice
incessant pour combattre ses tendances  l'embonpoint. De plus, la
fatalit voulut que lui, qui, jusqu' ce jour, avait t d'une sobrit
de chameau, se laisst aller  fourrer son nez dans les casseroles.

A ce point de son histoire, M. de la Morpisel crut devoir mettre sa voix
sur le ton dramatique.

--Oui, messieurs, le nez dans les casseroles... et son mauvais gnie fit
qu'il trouva une vive satisfaction  ce nouveau moyen de tuer le temps.
Ds ce moment,  raison de cinq repas par jour, il vogua  pleines
voiles sur l'ocan de la gourmandise. En une seule anne, il engraissa
de 90 livres. Six mois plus tard, il ne pouvait plus marcher que soutenu
sous les bras par deux ngres. A la fin de la deuxime anne, le plus
petit mouvement ne lui tait plus possible qu'avec l'aide d'un cabestan
vir par ses moricauds. La graisse l'envahissait toujours, le plongeant
dans une torpeur  peu prs continuelle... Et, cela, par la faute des
traits de 1814!!! On et laiss cet homme actif  ses occupations
champtres qu'il vivrait encore!

Cette dernire phrase, on le comprend, sonnait mal aux oreilles des
neveux. Avides tous deux de voir arriver la conclusion que leur faisait
tant attendre le tabellion, ils guettaient l'occasion d'interrompre.
Une reprise de respiration de M. de la Morpisel leur permit enfin de
placer chacun sa phrase.

--Bref, notre oncle est mort, dit Dumouchet d'un ton qui rclamait moins
de prolixit de la part du notaire.

--Et son hritage est ouvert, ajouta Timolon, cherchant aussi  pousser
le conteur vers son dnouement.

--Oui, messieurs, il est mort touff par cette graisse qu'il
maudissait, car elle l'avait pour ainsi dire priv, aussitt qu'il en
avait voulu user, de toutes les jouissances que lui offrait sa grande
fortune... Aussi arriva-t-il que, saisi de la crainte que ses millions
ne profitassent pas mieux  son hritier, il introduisit dans son
testament cette condition qui exclut l'un de vous de la succession.

--Ah! et quelle est cette condition? pronona Dumouchet impatient.

--Sur tout ce qui prcde, reprit le notaire, j'ai consult mes
souvenirs, car ces dtails taient contenus dans cette lettre gare que
M. Gaspard Polac m'avait adresse quelque temps avant sa mort et dans
laquelle il me faisait part de ses intentions dernires, en me donnant
la charge de vous retrouver... Mais, pour ce qui regarde la condition,
je vais vous donner lecture d'une seconde lettre qui, elle, est presque
une pice officielle, car elle mane du solicitor anglais qui, l-bas,
veille sur la succession.

Pendant cette longue scne, Bokel tait rest immobile et muet dans son
coin. Mais, maintenant, il fallait voir comme il se trmoussait d'aise
pendant que M. de la Morpisel feuilletait dans un carton pour en tirer
la lettre du solicitor. Il clignait gentiment de l'oeil  son gendre
pour le rassurer.

--Ecoutez; messieurs, dit le notaire en revenant avec la lettre.


      Monsieur de la Morpisel,

Ainsi qu'il le prvoyait lui-mme dans la lettre qu'il vous a
     crite le 9 du prsent mois, M. Gaspard Polac est mort aujourd'hui
     23 novembre.

Si comme je n'en doute pas, vous avez retrouv les neveux du
     dfunt, veuillez leur faire part de cette clause que je copie
     textuellement dans le testament de leur oncle:

_La graisse m'a empch de jouir de ma fortune. Voulant qu'elle
     profite  mon hritier ou, pour mieux dire, que mon hritier en
     profite et n'en soit pas empch par l'embonpoint d'hippopotame qui
     me tue, voici ce que j'ai dcid_:

_Cinq millions  empocher valant bien la peine de faire le voyage
     de Sngal, mes deux neveux se prsenteront  Saint-Louis, devant
     mon ami, le solicitor John Huguesdon, qui les fera monter chacun
     dans le plateau d'une balance. Celui de mes neveux dont le plateau
     enlvera celui de son cousin, c'est--dire le plus lourd, sera
     exclu de ma succession._

Daignez agrer, monsieur de la Morpisel, l'assurance de toute
     ma... etc.

Tout en remettent la lettre dans ses plis, le notaire ajouta aprs avoir
salu:

--Maintenant, messieurs,  vous de dcider ce que vous avez  faire.

--Parbleu! je pars, s'cria Timolon en se redressant tout fier de sa
taille d'allumette.

--Oui, nous partons! pronona Dumouchet avec autant de force que son
cousin.

--Ah bah! fit Polac avec surprise.

--Quoi! vous? dit M. de la Morpisel non moins tonn.

--Allons donc! lcha Bokel.

Mais,  son tour, Dumouchet se mit  les regarder, en demandant d'une
voix nave:

--Qu'avez-vous? On croirait que je viens de dire une norme btise!

--Dame! fit Timolon.

--Cela nous en a tout l'air, ajouta Bokel.

--C'est  supposer que vous n'avez pas bien compris la clause du
testament, avana le notaire d'un ton poli.

--Pardonnez-moi; j'ai parfaitement compris. Le plus maigre aura
l'hritage.

--Eh bien! alors..., dit en ricanant Polac.

--En consquence..., modula Bokel ironiquement.

--D'o il rsulte..., accentua le tabellion.

Dumouchet avait vraiment l'air de tomber des nues.

--Voyons, reprit-il, expliquez-moi donc ce que signifient vos
demi-phrases et vos figures moqueuses.

--Mais, malheureux, ne viens-tu pas de dire que tu partais! reprit
Polac.

--Sans doute.

--Regarde-moi donc, insens! As-tu la prtention de lutter?... Je pse
soixante et onze livres.

--Bah! bah! pour cinquante-huit livres de diffrence, ce n'est pas la
peine de m'effrayer, rpliqua Dumouchet d'un ton dcid.

--J'ai peur que vous ne fassiez l un voyage inutile... et il est bien
long, ce voyage, dit M. de la Morpisel en guise de conseil.

--Un grand mois de mer!... appuya Bokel.

--Oh! la mer ne me fait pas peur... Je m'y porte comme un vrai
charme... Ah! le voyage dure un grand mois!... Alors nous aurons tout le
temps, Timolon d'engraisser, et moi de maigrir, riposta Dumouchet.

A cette esprance manifeste, Bokel secoua la tte d'une faon
gouailleuse:

--N'y comptez pas, fit-il.

--Pourquoi?

--Parce que vous venez de dire qu'en mer vous vous portez comme un
charme... tandis que mon gendre... il peut vous l'affirmer lui-mme...
aussitt le navire en route, se sent  tel point malade que, le voyage
durt-il un mois... comme celui du Sngal, il lui est impossible de
rien manger. N'est-ce pas, Timolon?

--Le fait est que je vais passer un bien vilain mois, rpondit Polac.

Mais, parat-il, Dumouchet tait dans son jour de comprhension
difficile, car il rpliqua:

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Comment voulez-vous qu' ne pas manger mon gendre engraisse au point
de vous donner la victoire?

Nul mulet n'est plus ttu que celui qui ne veut pas boire. Dumouchet
devait tre parfaitement dcid  ne pas boire puisqu'il se mit 
hausser les paules au raisonnement du tailleur en s'criant:

--Ta, ta, ta, on a vu des choses plus extraordinaires que cela... Je
vous rpte que je partirai et... je vais bien vous tonner... je suis
certain que c'est moi qui empocherai les millions.

Timolon,  ces mots, lcha un rire moqueur.

M. de la Morpisel eut un regard de piti pour le tmraire.

Bokel fit le geste d'un homme qui dsespre de faire entendre raison 
un fou.

Mais Dumouchet n'en continua pas moins de secouer la tte d'un air
convaincu en continuant:

--Oui, oui, pensez et dites tout ce que vous voudrez, je n'en persiste
pas moins  soutenir que j'aurai l'hritage, malgr mes 58 livres de
trop.... car j'ai confiance, moi, voyez-vous, grande confiance.

--Confiance en quoi? demanda le notaire.

--Je vous le dirais, que vous ririez encore.

Puis, se ravisant:

--Je vais vous le dire... j'ai confiance dans les cartes.

Comme l'avait prdit Dumouchet, un triple clat de rire ponctua sa
phrase.

--Comment aviez-vous pu dj consulter les cartes sur un hritage dont
vous ne vous doutiez mme pas quand vous tes entr dans mon cabinet?
reprit le notaire.

--Voil justement ce qui augmente ma confiance, car c'est quand rien au
monde ne pouvait faire supposer l'hritage qu'une tireuse de cartes a
prdit que le plus bel avenir m'tait rserv.

--Une farceuse qui a voulu se moquer de toi, dit Timolon en
goguenardant.

--Erreur, cousin.

--Pourquoi?

--Parce que ce n'est pas  moi que cette prdiction a t faite.

--A qui donc?  ta femme?

--Non,  mon rtisseur... Oui, oui, riez, riez... mais la chose n'en est
pas moins vraie... Apprenez qu'il y a une douzaine de jours, ma famille
et moi, nous mourions de faim, quand tout  coup, je vis entrer, suivi
de son aide, le rtisseur qui habite ma maison. L'un et l'autre taient
chargs de plats qu'ils posrent sur tous les meubles... mme sur la
table de nuit, o fut plac un jambon. Et comme je m'tonnais de ces
victuailles en me disant trop pauvre pour les payer, le rtisseur me
rpondit: Mangez sans crainte, vous me payerez plus tard; j'attendrai,
car une tireuse de cartes m'a annonc qu'un superbe avenir vous est
rserv.

Et Dumouchet, cela dit, ajouta encore sur le ton de la plus ferme
conviction:

--Donc j'ai confiance dans les cartes... et je partirai quand mme.

Nous laissons  deviner quelle pinte de bon sang se faisait Bokel, dans
son coin, pendant cette histoire de rtisseur.

Il fut mis fin  la scne par cette proposition de M. de la Morpisel:

--Puisque vous tes tous deux dcids  partir, il faut profiter d'une
expdition que le gouvernement envoie au Sngal... Le commandant est de
mes clients et de mes amis... Pendant huit jours encore, il demeurera en
rade de l'le d'Aix... Voulez-vous que je vous donne une lettre de
recommandation pour qu'il vous reoive  son bord?

--Accept! rpondirent les deux cousins et Bokel.

En deux minutes, M. de la Morpisel eut crit la lettre offerte et il la
tendit au tailleur en disant:

--Aussitt arrivs l-bas, vous vous ferez directement conduire au
vaisseau du commandant... il est inutile que l'on sache que vous tes
des passagers de faveur.

--Et comment s'appelle ce vaisseau? demanda Bokel.

--La _Mduse_, rpondit le notaire.




VIII


Notre intention n'tant pas de raconter tout au long l'expdition de la
_Mduse_, nous nous contenterons d'en relever seulement les dtails qui
sont utiles  notre histoire. Dpossde en 1808 par les Anglais de ses
tablissements sur la cte occidentale d'Afrique, la France les avait
reconquis par les traits de 1814 et 1815 qui lui rendaient le littoral
depuis le cap Blanc jusqu' l'embouchure de la Gambie.

Deux annes aprs sa restauration, le gouvernement des Bourbons n'avait
pas encore pens  replanter le drapeau franais dans cette colonie, ou,
plutt, il avait fallu deux ans au fivreux Dubouchage, ministre de la
marine, pour organiser cette expdition de quatre voiles qui avait
charge d'aller ravitailler le Sngal en hommes, matriel, vivres et
munitions. Les Anglais, voyant que nous ne prenions pas possession,
avaient continu, malgr les traits, d'exploiter tranquillement le
pays, attendant pour dmnager que la France leur donnt cong.

A cette poque o la vapeur n'avait pas encore reu son application  la
marine, la navigation  voiles tait une vritable science,
trs-complique, qui exigeait un long et srieux apprentissage et une
pratique incessante. Le salut de l'quipage et du navire dpendait donc
uniquement du savoir nautique, de l'exprience et du sang-froid de
l'homme  qui avait t confi le commandement suprme.

Ce fut sur ces donnes, qui lui indiquaient le choix  faire, que le
ministre Dubouchage, ayant  nommer le chef de l'expdition du Sngal,
duquel allait rsulter le sort de quatre btiments, dsigna... devinez
qui? Vous ne trouveriez jamais; autant donc vous l'apprendre... dsigna
un _receveur des droits runis_. Il est vrai que, jadis, il avait dbut
dans la marine. Mais, depuis vingt-cinq ans qu'il n'avait remis le pied
sur un navire, son emploi de receveur devait lui avoir compltement fait
oublier le peu qu'il avait appris, suppos qu'il et appris quelque
chose.

Il faut aussi ajouter que cette incapacit hors ligne se tenait au
premier rang des fanatiques qui s'gosillaient  chanter:

    Monarque, ami de l'olivier,
    Toi, que le ciel... etc.

Ce fut pareillement dans ce choeur de sectaires qu'on choisit les
ineptes escamoteurs de commandement auxquels furent confis
l'_Alouette_, l'_Elphant_, le _Golo_, le _Lynx_, la _Licorne_ et autres
navires de l'Etat, qui,  la mme poque que la _Mduse_, prirent par
l'ignorance de leurs capitaines ou ne furent sauvs du naufrage que par
les lieutenants, qui,  l'heure du pril, forcrent les chefs incapables
 abandonner le commandement. Pour rcompense, ces sauveurs furent, 
leur retour au port, traduits en jugement. La Restauration, on le voit,
tait le bon temps pour les gens de mrite.

Revenons  notre sujet.

Ce fut le 17 juin 1816,  sept heures du matin, que l'expdition du
Sngal partit de la rade de l'le d'Aix. Les navires qui en faisaient
partie taient la frgate la _Mduse_, la corvette l'_Echo_, le brick
l'_Argus_, et la flte la _Loire_. Ces btiments taient chargs de
provisions de toutes sortes destines, nous l'avons dit,  ravitailler
la colonie. Outre l'infanterie de marine, compose de deux cent
cinquante-cinq hommes, qui devait l-bas tenir garnison, ils emportrent
cent-dix migrants qui allaient tenter la fortune en ce pays lointain.
C'tait donc, en plus des quatre quipages, un personnel de trois cent
soixante-cinq individus, dont deux cent quarante avaient t embarqus
sur la _Mduse_.

C'est parmi ces derniers que nous retrouverons Bokel, sa fille, son
gendre et le cousin Dumouchet, dont la confiance dans les cartes tait
demeure inbranlable.

Semblable  l'entraneur qui suit partout le cheval qu'il a dress, pour
qu'il ne perde rien de ces avantages qui doivent lui assurer le prix, le
tailleur n'avait pas hsit un instant  accompagner Polac. Le gros
homme, quand il avait une ide, la suivait jusqu'au bout du monde.

--Timolon a beau m'affirmer qu'il est toujours malade en mer,
s'tait-il dit, il se peut que, cette fois, la mer lui fasse grce.
Laiss  lui-mme, mon gendre dvorerait. Je dois donc tre l pour
veiller au grain.

Et, dans ses bagages, il avait emport une ample provision de son fameux
moka.

Mais o le courage de Bokel, si brave pour lui-mme, avait faibli,
c'tait  propos de Pamla, qui, malgr tout, n'avait pas voulu se
sparer de son mari.

--On m'a promis un voyage de noces, rptait-elle.

--Mais nous allons au diable, ma chrie, disait le papa.

--Ta, ta, ta, je ne veux pas qu'on suppose que mon mari m'a plante l
le lendemain des noces. La loi m'ordonne de suivre mon poux partout o
il lui plat de rsider; le maire me l'a dit. Timolon va au diable,
dis-tu?... J'irai au diable.

--Mais ton piano, ma bichette... songes-y donc! quelle privation pour
toi, car nous ne pouvons pas l'emporter!... Ne m'as-tu pas dit cent fois
que l'existence serait vide pour toi sans piano? disait le pre en
s'adressant  l'me de la musicienne.

Dans ce vide que devait laisser l'absence du piano, il s'tait gliss,
depuis la veille, un poux, ce qui fit que Pamla demeura insensible 
cette perspective de rester des mois sans faire grincer les dents des
malheureux auxquels il tait donn d'entendre le vacarme de son beau
talent.

Elle avait donc rsist  toutes les sollicitations du papa, mme quand
il s'tait cri avec un certain lyrisme:

--Penses-tu  mes affres de toutes les secondes quand je te verrai  la
merci des flots capricieux?

Quand le tailleur avait appel Timolon  la rescousse, ce dernier avait
rpondu:

--Alors, beau-pre pargnez-vous ces affres en ne venant pas avec nous.

Cette proposition avait immdiatement mis fin aux instances de Bokel.

Et puis, il faut l'avouer, bien qu'il st ce qui en tait de la fameuse
prdiction de la tireuse de cartes au rtisseur, Bokel, ressentait une
terreur secrte  la pense de Dumouchet. Il avait beau avoir les atouts
pour lui et se savoir une marge de 58 livres en moins, la confiance
stupide du concurrent  l'hritage le dmontait.

--A-t-on vu cette canaille qui persiste quand mme  nous tenir tte?
murmurait-il; mais je serai-l pour venter les piges qu'il tendrait 
mon gendre.

Si Dumouchet prparait un pige  son cousin, il faut reconnatre qu'il
cachait bien son jeu. Quand on allait monter dans la diligence qui
devait les conduire au port d'embarquement, Dumouchet s'tait prsent
fort lger de bagages, mais tranant avec lui trois sacs de pommes de
terre, pois casss et lentilles.

--A bord, o les rations sont parfois insuffisantes, il est bon d'avoir
quelques provisions, avait-il dit  Bokel, qui palpait les sacs.

--Et c'est avec ce supplment de nourriture que vous comptez maigrir des
58 livres qui vous sparent de mon gendre? avait demand le tailleur un
peu rassur.

--Ah!  propos des 58 livres, je ne vous ai pas accus mon vritable
poids, ce matin, chez le notaire. Tout  l'heure, avant de partir,
l'ide m'est venue de me peser encore... Les 58 livres ne sont plus le
chiffre exact.

--Auriez-vous maigri? bgaya presque Bokel, prenant l'alarme.

--Au contraire, j'ai trois livres de plus.

--La Providence nous sourit! pensa le gros homme avec un soupir de
soulagement.

Ensuite,  haute voix:

--Malgr cet avertissement du ciel, vous osez donc encore tenter la
lutte?

--Les cartes l'ont prdit... J'ai confiance. En me faisant ses adieux,
le rtisseur m'a encore parl de la tireuse de cartes.

La quatuor n'arriva au port qu'au milieu de la nuit du 16 au 17 juin,
quelques heures avant le dpart de l'expdition. Il fallait donc au plus
vite monter sur la _Mduse_.

Bokel s'enquit d'une embarcation.

--Tenez, lui dit un homme du port, voici justement une chaloupe de la
_Mduse_ qui rejoint son bord; profitez-en.

Dix minutes aprs ils taient assis dans la chaloupe, glissant sur le
flot calme de la rade, en pleine obscurit.

--Eh bien, mon gendre? avait demand Bokel ds le deuxime coup
d'aviron, press qu'il tait de voir Timolon malade.

--Eh bien, quoi, beau pre? dit Polac, sans deviner le sens de la
question.

--M'aurait-il tromp? pensa le tailleur, qui, plein de mfiance, laissa
tomber le dialogue.

Quand l'embarcation accosta la _Mduse_, on lui jeta la mince chelle de
corde qui devait servir  l'escalade des arrivants. C'tait un exercice
de gymnastique dont se tirrent  leur honneur Pamla, avec la prestesse
d'un cureuil, Timolon aussi agilement qu'un singe et Dumouchet  la
faon prudente et calme de l'ours.

Vint alors le tour de Bokel.

Bien qu'une romance parle d'un lphant qui, en une heure de _far
niente_, se balanait dans une toile d'araigne, on en est toujours  se
demander comment il tait parvenu  se hisser jusqu' ce genre de
hamac... Etait-ce  l'aide d'une chelle de corde? Il faut en douter, si
nous nous en rapportons  l'exprience tente par Bokel, qui, ne ft-ce
que du poids de la trompe, ne possdait pourtant pas la pesanteur d'un
lphant.

Les quatre premiers chelons furent franchis par l'norme tailleur avec
une espce de facilit qui faisait l'loge de la vigueur de ses
poignets, chargs d'enlever une pareille masse. Mais, comme le pied du
tailleur cherchait l'chelon suivant, la corde se livra subitement  des
oscillations qui le drobrent sous lui, de sorte que Bokel, manquant
d'un point d'appui, retenu seulement par les mains, resta suspendu dans
le vide.

Une seconde de plus, et c'en tait fait de notre hros, qui allait se
laisser choir dans la mer, si, en cette situation critique, une large
main ne s'tait pose, en guise d'assiette, sous les formes puissantes
de Bokel, qui parvint  retrouver pied sur l'chelle. Grce  ce
secours, donn par un des marins de l'embarcation, le tailleur put enfin
se hisser jusqu' porte des mains de Timolon et de Dumouchet qui,
l'empoignant par le collet, lui firent brusquement achever l'ascension.

Mais, au moment o il tait enlev  force de bras, Bokel sentit la main
de son sauveur d'en bas tapoter ces mappemondes opulentes qu'elle avait
soutenues et, en mme temps, un voix gouailleuse prononait, en dessous
au tailleur, ces quelques mots:

--Gras  tuer, je le disais bien, gras  tuer!

Et presque aussitt sauta sur le pont,  ct de Bokel tout essouffl,
un marin qu'il reconnut avec terreur.

C'tait le loustic Filandru, patron de la chaloupe qui avait amen les
passagers.

Le mauvais plaisant vint se camper sous le nez du tailleur et, tout
ricanant:

--Eh! eh! fit-il, nous y venons donc  la marmite du bord, mon boulot?

Puis, ce fut un gros clat de rire accompagnant encore ces paroles:

--Bon bouillon! bon bouillon!

Nous ne jurerions pas que l'pithte de vil maraud! dont il s'tait
servi  sa premire rencontre avec Filandru, ne monta pas aux lvres
indignes de Bokel; mais il la retint au passage. En somme, ce grossier
personnage, qui ne voyait en lui qu'une sorte de gte  la noix, venait
de lui sauver la vie, et puis, il faut l'avouer, sur ce pont de vaisseau
o Filandru tait, pour ainsi dire, chez lui, le tailleur avait perdu
tout  coup la majeure partie de cette superbe qu'il montrait sur le
solide plancher des vaches. Disons aussi que Filandru, rappel par son
devoir de patron de la chaloupe, qu'il s'agissait maintenant de hisser 
bord, avait immdiatement tourn le dos  sa victime.

Grce  la lettre de M. de la Morpisel, qui rclamait, en faveur de ses
protgs, l'intrt du commandant, beau-pre, gendre et fille obtinrent
des hamacs dans un petit coin  part du btiment, tout encombr de
troupes et d'migrants. Dumouchet, s'il l'avait voulu, aurait pu
partager ce bien-tre relatif, mais, un peu agac par la persistance de
Bokel  parler du succs assur de son gendre, il s'tait retir 
l'cart, tranant aprs lui ses sacs de provisions farineuses.

--J'aurais mieux fait de le garder sous l'oeil, pensa le tailleur,
regrettant de ne pas s'tre oppos  cette sparation.

Rompu qu'il tait par le long et harassant trajet de la diligence qui
l'avait amen de Paris  destination, le tailleur, bien que non
coutumier du hamac, dormait profondment quand il fut tir de son
sommeil par un certain mouvement de balanoire bien accentu que venait
de prendre son hamac. C'tait le roulis de la _Mduse_ qui, aprs avoir
lev l'ancre, se mettait en route.

Le premier regard de Bokel fut pour son gendre, qui, tendu dans un
hamac accroch, au-dessous du sien, dormait  poings ferms. Ce sommeil
prouvait un courage remarquable, car, s'endormir quand, sur sa tte,
planait Bokel, cette lourde masse de Damocls qui,  sa premire chute,
pouvait l'craser, attestait, chez Timolon, une rare insouciance du
danger.

Loin d'apprcier l'hrosme de ce sommeil, Bokel fut tout  une pense
de mfiance.

--Quoi? Nous voici en mer et pas encore malade! Le fourbe m'a abus, se
dit-il.

Certes, il n'y avait pas grand temps perdu puisque le btiment n'tait
pas  plus de cent mtres de son point de dpart, mais le beau-pre ne
put tenir  cette preuve d'insigne mauvaise foi et, descendant de son
hamac, il vint secouer Polac en s'criant:

--Eh bien! eh bien! mon gendre,  quoi pensez-vous donc? nous sommes en
mer, mon ami.

Tout en sursaut qu'il tait, le rveil de Timolon fut aimable.

--Tiens, c'est vous, beau-pre? dit-il; je faisais un rve-de bon
augure. Je me voyais dj dans la balance et enlev par le poids de
Dumouchet.

--Qui veut la fin veut les moyens, pronona svrement le tailleur.

--Qu'entendez-vous par l?

--Ne m'avez-vous pas affirm que la mer ne vous russissait pas? ajouta
le beau-pre de son mme ton grave tout plein de reproches.

Du hamac voisin, se fit entendre la voix de Pamla, qui venait de se
rveiller.

--Mais, papa, disait-elle, Timolon ne peut pourtant pas tre malade
rien que pour te faire plaisir.

--Nous sommes en mer, je n'ai que a  dire, rpliqua schement Bokel.

--Oh! depuis cinq minutes  peine.

--Soit! mais depuis cinq minutes, un homme d'honneur serait malade!!!

Marius, sur les ruines de Minturnes, ne devait pas avoir visage plus
sombre et plus dsespr que celui de Bokel quand, aprs ces paroles de
blme, il alla s'asseoir sur un rouleau de cordages,  quelques pas des
deux poux.

Il fut tir de ses mditations lugubres par une voix empte qui lui
demandait:

--Vous n'tes donc pas venu  la premire distribution de vivres?

C'tait Dumouchet qui, d'une bouche pleine, lui adressait cette question
en lui montrant un morceau monstrueux de biscuit sur lequel son pouce
retenait une large tranche de lard.

La vue de cette ration colossale que le concurrent  l'hritage allait
s'introduire dans l'estomac fut comme un baume sur le coeur ulcr du
tailleur.

--Si ce maudit Dumouchet continue  se nourrir de la sorte, le manque de
parole de mon gendre ne sera que demi-mal, se dit-il.

De sorte que ce fut avec un quart de sourire qu'il rpliqua au mangeur:

--Oh! oh!  en juger par votre ration, je vois que la _Mduse_ soigne
ses passagers.

--Ah! mais non, mais non, fit vivement Dumouchet, il n'en est pas ainsi
pour tout le monde! Figurez-vous que j'ai retrouv un parent de ma femme
dans le _Pre la Mduse_.

--Qui appelle-t-on ainsi?

--Le matre-cambusier du navire... Et, dame! il m'a promis de me soigner
si copieusement que je n'aurai pas mme besoin d'entamer mes sacs de
provisions.

Ces paroles entrrent comme une musique dans l'oreille du tailleur.

--La Providence me sourit, se rpta le gros homme, dont c'tait la
phrase favorite, surtout quand il parvenait  faire accepter par un
client une culotte mal coupe.

Il tait donc, sinon calm, tout au moins de moiti moins grognon quand,
pour prendre l'air, il monta sur le pont. Il n'eut gure le temps de se
rafrachir les poumons, car,  son troisime pas, une large main lui
tapota le ventre et une voix railleuse s'cria:

--Oh! le bon nanan! le bon nanan!

C'tait Filandru, qui continuait sa sotte plaisanterie.

Et comme il n'est si stupide farce qui ne rencontre des rieurs, une
dizaine de marins, qui flnaient l, se mirent  rpter en choeur:

--Oh! le bon nanan!

Que voulez-vous? ces joyeux lurons n'avaient pas t levs sur les
genoux des duchesses. Leur genre d'esprit n'avait aucun rapport avec
celui de M. de Talleyrand. Ils trouvaient  rire de cette ineptie au
gros sel, et ils s'en donnaient  coeur joie, sans la moindre
mchancet. Bokel n'aurait pas commis la btise de s'en fcher que, le
lendemain, un autre passager serait devenu le plastron de Filandru.

Donc, pendant qu'il tait en train d'tre bte, le gros homme ne le fut
pas  demi. Il se redressa la tte de trois quarts,  la Mirabeau, et
avec une moue, de mpris il lana ces mots superbes:

--Arrire, engeance!

Seulement, tout en commandant: arrire! il reculait pour regagner
l'entre-pont, poursuivi par les hues des marins qui se tordaient de
joie.

C'tait  croire, de prime-abord, que la Providence ne lui souriait
plus. Il n'en tait rien, pourtant. Elle lui mnageait, au contraire,
une charmante compensation. A peine Bokel tait-il rentr sous le pont
qu'il aperut son gendre, ple et dfait, vacillant sur ses jambes et
les bras tendus en homme qui cherche un point d'appui.

--A moi, papa! se mit  crier Pamla, qui, trop faible pour soutenir son
mari, le suivait dans ses mouvements de valse.

Du premier coup d'oeil, Bokel comprit tout. En une seconde, il fut
prs de Timolon, et d'une voix frmissante de joie, il bgaya:

--Mes excuses, mon gendre, mes plus sincres excuses d'avoir dout de
vous un moment. Vous tes homme de parole.

Et, tout en parlant, il poussait l'homme de parole vers son hamac, sur
lequel Timolon se laissa tomber comme une masse en murmurant:

--Dcidment la mer ne me russit pas.




IX


A peine la _Mduse_ tait-elle arrive au large que le temps avait
chang. Du 17 an 29 juin, il se maintint si mauvais que les quatre
btiments, qui auraient d naviguer de conserve, furent obligs de se
sparer. La _Loire_ d'abord, puis l'_Argus_ restrent en arrire,
incapables qu'ils taient de suivre la marche suprieure de la _Mduse_,
Pendant deux jours, en forant de voiles, l'_Echo_ se maintint en vue.
Mais il lui fallut aussi renoncer  la lutte.

La _Mduse_ poursuivit, sa course jusqu' la l'le de Tnriffe, devant
laquelle elle se mit  louvoyer pendant douze heures, pour permettre aux
conserves de rejoindre. L'_Echo_ seul se prsenta.

Le 30 juin, la _Mduse_ reprit le large.

--Tout va bien, nous approchons; se disait Bokel, qui, beaucoup par
crainte de rencontrer Filandru en montant sur le pont, ne s'loignait
pas du hamac de son gendre, auquel, suivant son expression, rien ne
russissait, pas plus le roulis que le tangage, ou les aliments glisss
par Pamla en cachette de son pre.

Dumouchet, ainsi qu'il l'avait annonc, se portait comme un charme.
L'air de la mer lui creusait l'estomac au point que, grce aux
gnrosits du _Pre la Mduse_, le matre-cambusier, il ne se
prsentait plus devant Bokel que toujours bfrant  pleine bouche.

--Il prend du ventre! se disait le tailleur doucement rjoui et faisant
bonne mine au cousin de son gendre, car c'tait par lui qu'il avait des
nouvelles de ce qui se passait sur le pont.

Quand, le matin du 1er juillet, Dumouchet vint faire  son cousin et
au tailleur sa visite habituelle, Bokel lui dit en souriant:

--Avant huit jours, vous serez dans la balance.

--Euh! euh! fit Dumouchet.

--Car, dans huit jours, nous serons  Saint-Louis.

--Euh! euh! rpta le cousin entre deux bouches, oui, si nous
arrivons... ce qui n'est pas l'avis du _Pre la Mduse_.

--Ah! que dit donc votre ami le cambusier?

--Que le capitaine est un ne, pas plus malin que son soulier, qui
finira par nous flanquer dans le ptrin... il parat qu'il a dj commis
trois ou quatre boulettes carabines qui ont failli perdre la
_Mduse_... Faut voir la mine des autres officiers, forcs d'obir. On
lit dessus que le navire est flamb... Je vous plains, pre Bokel.

--Ah ! il me semble que, s'il m'arrive malheur, vous en aurez votre
part, avana le tailleur, tonn de la tranquillit de Dumouchet.

--Oh! moi, je n'ai nulle crainte... Ce que les cartes ont prdit doit se
raliser. Je suis certain d'avoir l'hritage.

La conversation fut interrompue par un grand bruit qui eut lieu sur le
pont.

--Qu'est-ce que ce remue-mnage? demanda le tailleur en dressant
l'oreille.

--Ce sont les prparatifs qui commencent.

--Prparatifs de quoi?

--De la crmonie du baptme du Tropique. Il parat que nous passons
aujourd'hui la ligne. Vous connaissez cette coutume burlesque de la
marine... les gens de l'quipage prtendent que ce sera fort gai...
C'est un nomm Filandru qui mne toute la bande. Il va reprsenter le
bonhomme Tropique... Le cambusier m'a dit que ce Filandru devait faire
monter sur le pont la marmite du bord... Pourquoi? je l'ignore... Une
imagination  lui... Je parie que ce sera drle.

Sans qu'il pt s'en rendre compte, un petit frisson avait pass dans le
dos de Bokel en entendant parler de la marmite du bord.

Il n'tait pas encore remis de son motion qu'une ptarade de coups de
feu se fit entendre sur le pont, puis une musique infernale lui succda.

--Ah! voici la crmonie qui commence. Je monte l-haut pour n'en rien
perdre, annona Dumouchet.

Nous ne nous attarderons pas  dtailler cette burlesque fte maritime,
aujourd'hui tombe en dsutude, qu'on appelait le _baptme de la Ligne_
et qui mettait  la merci des marins ceux qui, pour la premire fois,
passaient sous le tropique. C'tait alors pour les quipages une double
occasion de se rjouir et d'empocher l'argent des passagers, qui
payaient tribut pour se soustraire au bain formidable dont la coutume
les menaait. Sur la _Mduse_, qui comptait deux cent quarante
passagers, la fte en question promettait donc, ce jour-l, une ample
rcolte  ses marins.

Quand Dumouchet, aprs avoir quitt le tailleur, mit le pied sur le
pont, il aperut son protecteur, le _Pre la Mduse_, assis, loin de la
fte, sur le petit cabestan de l'arrire et fumant une pipe si courte de
tuyau que son nez avait l'air d'tre sur le gril.

--Voici qu'on commence  rire! dit Dumouchet en l'abordant.

--Rira bien qui rira moins ce soir, lcha lentement le vieux cambusier
entre deux bouffes de tabac.

--Oh! oh! vos ides sont encore au noir.

--Mon garon, il faut tre une vraie buse comme notre capitaine...
respect que je lui dois... pour ne pas voir de quoi il va retourner...
Il a fait fausse route, l'animal bt... toujours respect que je lui
dois. Nous naviguons sur un vilain cirage, voyez-vous.

--Mais non, mais non, fit l'optimiste Dumouchet; le vent est bon.

--Heureusement, car s'il cessait, vous serions entrans par les
courants sur les rcifs du golfe Saint-Cyprien. Depuis que nous avons
doubl le cap Barbas, la _Mduse_ joue un mauvais jeu.

Le loup de mer disait cela si tranquillement que Dumouchet, loin de s'en
effrayer, se mit  plaisanter.

--Allons, vieil ami, vous broyez du noir parce que Filandru, le Roi
Tropique, ne vous a pas donn place dans son cortge... Eh! eh! il
parat qu'ils s'amusent fort l-bas.

En effet, autour de Filandru qui trnait majestueusement, au milieu de
sa cour, c'taient des cris, des rires, des hues  chaque nouveau
baptme. Beaucoup de ceux que l'aspersion attendait avaient tent de ne
pas se conformer  l'usage, mais, dnichs dans leurs cachettes, ils
taient amens de force devant Sa Majest Tropique et une abondante
douche punissait leur rbellion.

Au milieu de cette joie, sous ce ciel bleu, par une mer calme et une
bonne brise, si prs de cette terre d'Afrique qu'on allait bientt
aborder, il tait impossible  Dumouchet de prendre au srieux les
prdictions sinistres du cambusier.

Il revint donc  la charge en disant:

--Si nous tions en aussi grave pril que vous l'affirmez, est-ce que
les officiers, en admettant l'incapacit du commandant, seraient
tranquilles comme nous les voyons en ce moment?

--Eux, mon petit? ils pensent tout bas ce que je dis tout haut: que le
capitaine n'est pas plus marin qu'une paire de pincettes... Mais la
discipline leur clt le bec. Tout chambernerait que les officiers
obiraient encore  l'imbcile qui commande... Et puis,  quoi
serviraient les conseils? Tenez, cherchez l'_Echo_ qui, hier soir, tait
encore en vue.

Dumouchet interrogea l'horizon.

--Ce navire a disparu, dit-il.

--Eh bien, toute cette nuit il a multipli ses feux de signaux, que
notre capitaine n'a pas su ou voulu comprendre. A coup sr, l'_Echo_
nous signalait un danger auquel, aprs son devoir accompli, il a jug
bon de se soustraire.

Le vieux loup de mer tira de sa pipe trois, ou quatre bouffes, puis il
reprit:

--Comme s'il avait hte d'arriver le premier au Sngal, notre oison de
commandant a profit de la marche suprieure de la _Mduse_ pour
devancer les autres btiments de l'expdition... Nous sommes seuls
maintenant... Qu'un malheur arrive et nous n'aurons personne pour nous
venir en aide.

--Oh! nous sommes si prs de la cte! avana Dumouchet toujours
incrdule.

--Dans l'intrt de notre peau, nous serions mieux  quarante lieues au
large. Depuis deux heures, l'eau a chang de couleur... Mauvais signe!
mon petit, mauvais signe!... Je ne...

Le cambusier fut interrompu par une tempte de hurlements joyeux. Deux
cents voix criaient alors  plein gosier.

--Bon nanan! le baptme  bon nanan!

La plaisanterie de Filandru, on le voit, avait conquis de nombreux
adhrents.

--Ah ! mais c'est Bokel! se dit Dumouchet en reconnaissant le
malheureux tailleur que quatre hommes... et ils en avaient leur
charge... apportaient, tenu par les jambes et par les bras, en prsence
du Roi Tropique, auquel il avait refus de rendre hommage.

De vive force, le beau-pre de Timolon, qui rugissait de colre, fut
install sur une sorte d'estrade ronde dont il et t impossible de
deviner les supports, car elle tait entoure de toile  voile.

--Sujet rebelle, commena Filandru...

Si Dumouchet n'en entendit pas plus, c'est qu' ses cts la voix du
cambusier venait de lcher un nergique juron, vibrant de colre et de
mpris.

--A qui, diable! en avez-vous? demanda-t-il.

--A notre dindon de capitaine... Tenez, voyez-vous notre lieutenant qui
lui parle?...

--Oui, et mme avec animation?

--Savez-vous ce qu'il lui dit?

--Non.

--Il lui apprend que le navire est en perdition depuis deux heures...
car depuis deux heures nous naviguons sur le banc d'Arguin, o l'inepte
enttement de ce gardeur de porcs nous a conduits.

--Oh! oh! fit Dumouchet un peu branl.

Le premier juron du cambusier n'tait rien comme vigueur auprs de celui
qui sortit alors de ses lvres.

--Crtin! buson! idiot! baudet! bche! Ne voil-t-il pas qu'il hausse
les paules!

En effet le capitaine, qui s'amusait fort des pasquinades de Sa Majest
Tropique, venait de se dbarrasser du donneur d'avis par un petit
mouvement d'paules et avec le sourire protecteur et narquois de d'homme
sr de son fait qui a piti de l'erreur d'un autre. Quitte de cet
importun, le commandant se reprit  couter Filandru, qui, continuant
son discours, disait alors  Bokel maintenu sur son estrade:

--... En consquence, attendu qu'il est de toute justice que le crime
soit puni et la vertu rcompense, et comme, d'aprs ma faible jugeote,
il n'est pas de plus douce satisfaction pour l'homme vertueux que celle
de s'insinuer dans le torse un excellent bouillon...

La parade du Roi Tropique fut interrompue par la voix grave du marin de
service qui, charg de jeter la sonde, annonait au lieutenant de quart:

--Dix-huit brasses!

--...Or, continua Filandru, comme les morceaux de belle viande grasse
produisent le plus exquis bouillon...

--Onze brasses! cria le sondeur.

--Amenez les bonnettes! commanda le lieutenant aux gens de quart.

--... Attendu, poursuivait le bonhomme Tropique, que le sujet rebelle,
qui a refus de comparatre devant nous et de nous rendre hommage, est
dans les meilleures conditions pour produire le bouillon...

Toute l'assistance tait si joyeusement attentive, chacun apprtait si
bien son rire pour le dnouement qu'on sentait prochain que personne
n'entendait le marin qui annonait:

--Neuf brasses!

Ni la voix du lieutenant qui commanda la manoeuvre pour serrer le
vent.

La _Mduse_ se mit  loffer.

--... Donc, continua Filandru, nous condamnons le coupable  tre
prcipit dans la marmite du bord.

La phrase n'tait pas mme acheve que vingt mains vigoureuses faisaient
basculer les planches formant parquet sous les pieds de Bokel, qui
disparut dans l'immense chaudire, pleine d'eau, au dessus de laquelle
il avait t juch.

Oh! le bon rire qui clata comme un coup de tonnerre, si bruyant, si
norme qu'on n'entendit pas encore l'homme de la sonde qui criait:

--Six brasses!!!

Les uns riaient comme un coffre, les autres  ventre dboutonn, ceux-ci
 gorge dploye, ceux-l en se tenant les ctes. On riait aux larmes,
sous cape, dans sa barbe, comme un fou,  pleine rate, aux anges, en
pouffant; bref, inventez toutes les faons de rire si vous voulez vous
faire une ide de cette joie folle.

Ce n'tait donc vraiment pas, nous le rptons, le moment de prter
attention  ce marin qui criait: six brasses!

Seul de ceux qui n'taient pas de service, le vieux cambusier avait
entendu ces deux mots:

--Accrochez-vous vite  cette manoeuvre, dit-il  son voisin
Dumouchet.

--Pourquoi? demanda ce dernier tout en obissant.

--Parce que, nous aussi, nous allons rire.

A ce moment, un pouvantable choc renversa tous les rieurs sur le pont.
Des gens si gais ne pouvaient pas tre srieusement solides sur leurs
jambes: ils tombrent comme des capucins de cartes.

En loffant, la _Mduse_ venait de donner un coup de talon.

--Flic! lcha le cambusier.

La frgate courut encore un moment, puis elle donna un deuxime coup de
talon.

--Flac! fit le loup de mer.

Enfin, un troisime.

--Floc! ajouta encore le vieillard.

Et, s'adressant  Dumouchet toujours cramponn  sa corde, ce qui
l'avait prserv d'une chute:

--Maintenant, vous pouvez lcher prise, c'est fini... N'est-ce pas que
c'tait drle tous ces gens flanqus par terre? Je vous disais bien que
nous allions rire  notre tour.

--Oui, mais qu'est-ce qui s'est pass?

--Quoi donc?

--Parbleu! les trois secousses.

--C'est la _Mduse_ qui vient de s'chouer. Nous sommes perdus!... Le
vrai malheur, c'est que j'ai cass ma pipe, rpondit tranquillement le
cambusier.

Au milieu de la terrible catastrophe, Bokel aurait pu placer sa fameuse
phrase: La Providence me sourit, car le premier choc avait renvers la
marmite profonde dans laquelle il tait bel et bien en train de se
noyer, attendu qu'il y tait entr la tte la premire. Trop peu ingambe
pour se retourner, et, au milieu de l'pouvante gnrale qui ne laissait
pas penser  lui, il aurait pri dans cette marmite, sans ce choc qui
avait fait rouler l'norme rcipient.

Lorsqu'il rentra sous le pont, Pamla, reste prs du hamac de Timolon,
abattu par ce long jene, se prcipita au devant de lui.

--Papa, demanda-t-elle, quelle est la cause de ces trois secousses?

Encore  demi suffoqu par sa noyade, presque trangl par l'effroi,
Bokel resta sans rpondre, inondant le parquet de l'eau qui ruisselait
de ses habits.

--Oh! oh! fit Timolon, ce qui est arriv doit tre bien grave, car je
vois que vous avez couru pour venir me l'annoncer. Avez-vous chaud, mon
Dieu! Quelle transpiration! Vos habits en suintent. Ne vous laissez pas
refroidir, beau-pre.

Puis, tout  coup, d'une voix tonne:

--Parbleu! voil qui est drle! s'cria-t-il.

--Quoi donc? demanda Pamla.

--Je ne sens plus le mal de mer, il vient de me quitter brusquement.

En effet, la _Mduse_, choue sur le sable, n'ayant plus ni roulis ni
tangage, le malaise de notre hros avait cess.

A en croire tous les rapports qui ont t faits sur le naufrage de la
_Mduse_, le navire aurait pu tre sauv, si l'incapacit du capitaine,
qui perdit un temps prcieux, alors que la mer tait calme, n'et
retard les manoeuvres que le mauvais temps, deux jours aprs, rendit
inutiles.

L'chouement de la frgate avait eu lieu  trois heures de l'aprs-midi.
Le dfaut de confiance dans l'habilet du capitaine amena l'indiscipline
et l'on perdit cette journe. Le lendemain on tenta de touer le navire
dans des eaux plus profondes en virant au cabestan sur des ancres
mouilles au large. Mais sur ce sable, ml de vase, les ancres ne
purent mordre et cdrent.

La premire mesure  prendre tait d'allger la frgate de tout ce qui
se pouvait jeter par-dessus le bord. On commena par des barils de
farine, puis on dfona la moiti des tonnes d'eau douce.

Grce  d'autres et aussi tristes sacrifices, la ligne de flottaison
remonta de 30 centimtres.

On se remit au cabestan.

Mais tous les efforts n'aboutirent qu' faire sortir le vaisseau de son
lit pour le traner sur le sable  cent mtres. Si, comme on l'a dit, la
frgate n'avait touch que sur le bord du banc d'Arguin, elle tait bien
prs d'tre sauve. Malheureusement, au milieu de la nuit, le temps
changea, la mer grossit, et la _Mduse_, ne se trouvant plus dans le
moule de vase qu'elle s'tait creus, se mit  talonner de plus en plus
violemment.

A trois heures de la nuit, le matre calfat vint annoncer qu'une voie
d'eau s'tait dclare. On se jeta aux pompes. Une demi-heure plus tard
la quille se fendit en deux endroits.

La _Mduse_ tait perdue sans ressource!

On abandonna donc tout moyen de sauver la frgate pour ne plus songer
qu'au salut des hommes.

Alors, aux dangers de la mer, vinrent se joindre les premires menaces
de l'indiscipline souleve par le sentiment de la conservation
personnelle. Les soldats de marine se rvoltrent, persuads qu'ils
taient que l'quipage voulait les abandonner en s'enfuyant sur les
embarcations. Au fond, leur crainte avait une apparence de raison.
Toutes les embarcations du bord, bien remplies, pouvaient  peine
contenir 250 personnes, et on tait plus de 400 hommes sur la _Mduse_.

Ce fut alors qu'on parla de construire le radeau qui emporterait
l'excdant des naufrags. Les vivres devaient tre dposs sur le
radeau, qui serait remorqu par les embarcations, et,  l'heure des
repas, les quipages des canots viendraient y prendre leurs rations et
se reposer pendant que d'autres rameurs iraient les remplacer aux
avirons des canots remorqueurs. Sur ces belles promesses destines 
encourager ceux que le sort appellerait sur le radeau, chacun se mit au
travail avec l'nergie du dsespoir.

Cependant, que devenaient nos quatre principaux personnages?

Du premier coup Timolon, radicalement guri du mal de mer, avait devin
le danger. Mais il parlait si gaiement de la situation  sa femme; il
lui assurait la terre si proche, et surtout, si facilement abordable par
ce joli vent de large; il avait tant l'air de causer d'une agrable
promenade sur l'eau, quelque chose comme une descente de la Seine
jusqu' Saint-Cloud, que, ma foi! la gentille Pamla s'tait peu  peu
laiss prendre  cette fausse confiance que montrait son mari.

Un seul tre aurait pu la dissuader de cet optimisme. C'tait Bokel.
Mais le tailleur tait devenu  moiti idiot d'pouvante, complique de
regrets bien amers. Il se disait que si le dsir louable de marier sa
fille sans lui donner de dot ne l'avait pas pouss  prendre ce Polac
maudit, il serait,  cette heure, bien tranquillement occup  couper du
drap au plus juste pour les culottes de MM. un tel et un tel. Dans sa
pense, il se voyait victime de son excellent coeur, de sa tendresse
paternelle, de son envie d'assurer l'avenir de sa fille... Oh! comme on
tait stupide d'aimer ses enfants!... Quoi? faute d'une dot, sa fille ne
se serait pas marie?... En bien, aprs? Les couvents de filles ne sont
pas faits pour les serpents  sonnette... Dans cette sainte retraite,
elle aurait pri pour la longue vie, pour la sant, pour le bonheur de
papa. Et lui, doucement capitonn dans ses cinquante mille livres de
rente, il aurait savour cette existence de veuf qui a beaucoup  se
rattraper. Il se voyait tabli en Normandie, le pays du bon beurre, dans
un ermitage o il n'aurait d'autre cure que de s'occuper,  toute heure,
de sa grassouillette personne... Une belle fin  une belle vie! Il avait
toujours pay ses billets  chance et, aprs trente ans d'affaires, il
n'avait pas perdu quinze cents francs  faire crdit... Que pouvait-on
dire de mieux?

Ainsi pensant, Bokel allait, de temps en temps, se montrer sur le pont
pour voir o en taient les travailleurs du radeau; puis il rentrait au
plus vite, sombre, effray et tout dispos  adresser cette prire  la
Providence qui ne lui souriait plus:

--Mon Dieu, acceptez mon gendre et ma fille... et laissez-moi ici-bas
pour les pleurer!

S'il est bien vrai, comme certains le prtendent, que, quand la mort a
fait sa rfle quelque part, les plus  plaindre sont ceux qui restent,
le bon Bokel, on le voit, se sacrifiait.

De son ct, Dumouchet faisait partie de ceux qui, pendant qu'on
travaillait au radeau, aidaient le matre cambusier  monter sur le pont
les caisses de biscuits, les tonneaux d'eau douce, les barils de
salaisons et autres provisions que les naufrags devaient emporter.

Sa confiance dans les cartes s'tait un peu branle. Il avait besoin
d'tre raffermi dans sa certitude du bel avenir  lui prdit. Aussi ne
se faisait-il pas faute d'interroger le cambusier, toujours calme et
paraissant n'avoir d'autre souci que de rouler de la joue droite  la
joue gauche la chique qui remplaait sa pipe casse.

--Voyons, pre la Mduse, disait-il, je ne suis pas un garon qu'un rien
effraye. Par consquent, rpondez-moi franchement.

--Bon, allez-y, fiston.

--Le radeau est une bonne ide, n'est-ce pas? Notre salut est assur?

--Pfuiii! sifflait le vieux marin en clignant de l'oeil et en remuant
la tte.

Cette rponse ne satisfaisant pas Dumouchet par son manque de dtails
prcis, il continuait:

--Alors, vous croyez que nous allons avoir de la misre  avaler?

--Pfuiii! recommenait le cambusier.

Et la conversation continuait ainsi depuis un quart d'heure, quand le
vieux marin, ayant enfin piti du questionneur, finit par lui dire:

--Voulez-vous un bon conseil?

--Parbleu!

--Je vais vous le donner, mais je suis certain d'avance que vous ne le
suivrez pas.

--Oh! que si, je vous le jure!

--Eh bien, ne partez pas sur le radeau.

--Alors, vous me conseillez d'embarquer dans les canots?

--Pas plus dans les canots que sur le radeau.

Dumouchet resta un moment interdit.

--Mais, reprit-il, si ce n'est de me sauver  la nage, je ne vois pas
comment.....

--A la nage!... vous feriez bien plaisir aux requins qui entourent la
frgate.

--Est-ce que votre conseil consiste  me dcider en faveur des requins?

--Non pas.

--Alors,  moins que vous n'ayez une paire d'ailes  mettre  ma
disposition, je ne vois pas quelle chance me reste d'tre sauv.

Le cambusier tourna la tte pour s'assurer que nul autre ne pouvait
entendre son conseil, puis, tout bas:

--Restez sur la _Mduse_, dit-il.

--Mais elle va sombrer!!

--Pfuiii! recommena le cambusier.

--C'est la mort invitable... tandis que sur le radeau ou dans les
embarcations...

--Pfuiii! pfuiii! lcha le loup de mer d'un ton impatient.

Et Dumouchet eut beau dire, il n'ouvrit plus la bouche que pour jecter
le jus de sa chique.

Cependant le radeau s'tait achev, mais la nuit tait venue et il
fallut renvoyer le dpart au lendemain. Pendant cette attente nocturne,
la _Mduse_ s'enfona dans la vase de prs de 80 centimtres.

Deux personnes, cette nuit-l, dormirent d'un sommeil paisible: Pamla,
que son mari avait tout  fait rallie  cette perspective d'une simple
promenade sur l'eau pour le lendemain, et le cambusier, qui avait donn
un conseil si trange  Dumouchet.

Au point du jour, l'embarquement eut lieu. L'ordre en avait t rgl
d'avance. On ne devait descendre qu'aprs que les provisions, entasses
sur le pont, auraient t transbordes sur le radeau. Par malheur, les
premires tonnes taient  peine transportes que la frgate s'inclina
un peu dans la vase. Une voix-ayant cri: _Nous sombrons!!!_ ce fut
alors une panique gnrale. Sans ordre, malgr la rsistance des chefs,
les uns s'aidant du premier cordage venu, d'autres se jetant  la mer
plutt que d'attendre leur tour sur les chelles encombres, on envahit
ple-mle les embarcations et le radeau.

En cet instant, le capitaine, dont l'ignorance avait perdu le navire,
fit preuve de la plus insigne lchet. Lorsque son devoir lui commandait
d'tre le dernier  quitter son bord, il descendit  la hte dans son
canot et donna si prcipitamment l'ordre du dpart que le radeau,
remorqu par les embarcations, s'loignait dj quand on s'aperut que
tout le monde n'avait pas encore eu le temps de quitter le bord.

Trois embarcations revinrent donc  la frgate pour reprendre les
oublis, qu'on estimait au nombre d'une vingtaine tout au plus. En
reconnaissant que ce nombre dpassait soixante, le sentiment de la
conservation personnelle amena une sorte de rvolte chez ceux qui
occupaient les canots dj bien encombrs. Ils se refusrent  prendre
ces autres compagnons d'infortune dont le poids ferait couler les
embarcations. Il fallut l'nergie et les menaces des officiers, qui
avaient conserv leurs armes, pour faire accoster la frgate.

Au nombre de ceux qui n'avaient pu quitter  temps la _Mduse_, se
trouvaient au premier rang Dumouchet, notre excellent Bokel et les
jeunes maris, qui, par consquent, assistaient d'en haut  la scne des
canots.

A ce moment une voix souffla  l'oreille de Dumouchet.

--Suivez donc mon conseil.

--Ah! c'est vous! dit Dumouchet en reconnaissant le vieux cambusier,
toujours aussi tranquille que s'il s'tait agi d'une partie de quilles.

--Restez sur la _Mduse_, dit le bonhomme.

Livr  lui-mme par la dtente de la remorque des canots revenus  la
frgate, le radeau, tout en tournant, s'tait rapproch du btiment.

--Merci du conseil, mais je n'en profite pas, dit Dumouchet au
cambusier.

Et s'lanant  la mer, il gagna le radeau  la nage.

Une quarantaine de ceux que les canots venaient chercher tant 
contre-coeur trouvrent place dans les embarcations. En accepter plus,
c'tait s'exposer  couler sur place.

--Nous allons revenir pour vous prendre, cria un officier au groupe qui
restait encore sur la frgate.

Et les canots se dirigrent vers le radeau pour y dposer ceux qu'ils
avaient recueillis et retourner ensuite au vaisseau. Mais, sur le
radeau, tellement surcharg qu'il enfonait de plus d'un pied dans
l'eau, il y eut une telle rsistance  accepter les nouveaux venus que
la moiti seulement put parvenir  s'y faire admettre.

Une fois encore le sentiment de la conservation personnelle clata dans
toute sa force en cette circonstance. Les canots n'ayant pu trouver, par
l'opposition des gens du radeau, qu' s'allger de la moiti de ceux
qu'ils avaient transports, leurs quipages mutins refusrent de
retourner  la _Mduse_ prendre une nouvelle charge qu'il leur faudrait
garder et, malgr l'ordre des chefs, ils se remirent aux toulines qui
les aidaient  remorquer le radeau.

Qu'on juge du dsespoir de ceux qu'on abandonnait quand, du pont de la
_Mduse_, ils virent s'loigner le radeau et les canots! Ces malheureux
tant au nombre de dix-sept!!!

Les embarcations contenaient deux cent trente-cinq personnes.

Le radeau en emportait cent cinquante-deux.

Parmi eux, se trouvait le bon Bokel, qui, de loin, envoyait des baisers
 Pamla, laisse par lui avec son mari sur la _Mduse_. Il aurait bien
pu cder sa place  son enfant, le cher homme, mais il n'avait cout
que sa tendresse paternelle, qui lui recommandait d'viter un chagrin 
sa fille. Sachant  quel dsespoir profond serait en proie Pamla si
elle avait l'horrible malheur de perdre un pre qu'elle adorait, il
s'tait empress de se sauver la vie pour pargner des larmes  sa
fille.




X


Timolon avait immdiatement devin l'pouvantable vrit, mais il eut
encore la force de sourire  sa jeune femme quand elle tourna vers lui
un regard plein d'angoisse qui semblait l'interroger.

--Ne crains rien, ma chrie, ils vont revenir, dit-il d'une voix calme.

Comme Pamla remuait la tte d'une faon dubitative, il ajouta:

--C'est une manoeuvre, te dis-je, pour s'aider du vent qui doit les
ramener  bbord. Ils vont revenir, je te l'affirme. Ne faut-il pas
qu'ils emportent des vivres?

Et, ce disant, Polac montrait les caisses et tonneaux de provisions qui
encombraient le pont, car, telle avait t la prcipitation  abandonner
la frgate que, de cet amas de vivres prpars la veille, les quatre
cents naufrags n'emportaient pas de quoi se nourrir pendant
quarante-huit heures.

Cependant Bokel, du bord du radeau o il avait trouv place, envoyait
toujours des baisers  sa fille avec une ardeur joyeuse qui prouvait
combien il tait heureux d'avoir conserv un pre  Pamla.

A la tombe de la nuit, embarcations et radeau n'apparaissaient plus que
comme une tache noire  l'horizon.

Des dix-sept abandonns, deux dj taient morts; l'un avait t touff
par un accs de colre; l'autre pris de folie furieuse, s'tait jet 
la mer.

--Demain, quand nous nous rveillerons, nous trouverons les canots
revenus pour nous conduire  terre... car elle est l, tout prs, la
terre... comme qui dirait deux fois la distance de la Bastille  la
Madeleine, tu sais? rptait Polac pour rassurer sa femme.

Mais Pamla tait une brave petite crature qui, la premire peur
passe, n'avait plus besoin d'tre rassure. Elle avait compris en
quelle terrible situation ils se trouvaient et faisait bravement face au
danger. Dans ce courage, il y avait beaucoup de l'exaltation
particulire  la pianiste. Car ici-bas, o la Providence ne cra rien
d'inutile, il faut bien que le piano ait une raison d'tre. Sur son
instrument, Pamla avait corch une foule de romances qui, toutes,
rptaient au refrain que nul sort au monde n'est plus doux que de
mourir avec celui qu'on aime... Et Pamla, s'tant bien franchement
amourache de la longue perche qui lui servait d'poux, ne rpugnait pas
trop, sur la foi des refrains de romance,  savourer ce qu'il peut y
avoir de doux  quitter cette vie au bras de celui qu'on aime.

L'excs de fatigue physique et de lassitude morale fit que le sommeil
vint,  son heure, surprendre les jeunes poux qui s'endormirent sans
songer au lendemain.

Pendant la nuit, sans qu'ils parvinssent  l'veiller tout  fait, il
sembla  Timolon entendre des coups sourds sur un des flancs de la
_Mduse_, mais il les attribua aux flots se brisant sur le bordage du
vaisseau immobilis dans son moule de vase.

Au petit jour, le couple s'veilla et, tout aussitt, monta sur le pont.
Si certains qu'ils fussent d'tre abandonns, l'esprance, qui ne
s'teint jamais au coeur du plus dsespr, les poussait  croire que,
peut-tre, une surprise agrable les attendait l-haut.

Il ne se trompaient que de moiti. La surprise les attendait rellement,
mais elle tait loin d'tre agrable.

Le pont de la _Mduse_ sur lequel, la veille, ils avaient laiss leurs
compagnons d'infortune, tait compltement dsert!

Ces coups sourds qui avaient inquit le sommeil de Polac avaient pour
cause la construction d'un radeau qui, avant le jour, avait emport ses
constructeurs loin de la _Mduse_. (Disons tout de suite que de ces
malheureux, au nombre de douze, on n'entendit jamais parler. Le vent qui
soufflait alors de terre dut les emporter au large.)

La situation se teintait en noir plus fonc pour Polac et sa femme.

Ils se voyaient seuls sur la _Mduse_!

Ou plutt ils croyaient tre seuls, car le bruit d'un pas pesant qui les
fit se retourner les mit en prsence du cambusier, l'ami de cet ingrat
Dumouchet qui n'avait pas voulu suivre son conseil de rester  bord.

Il regarda un instant les jeunes gens avec cet air d'un propritaire
qui, croyant tre seul  venir humer l'air dans son jardin, y rencontre
deux autres promeneurs.

--Tiens, fit-il, vous n'tes donc pas partis, cette nuit, avec les
autres?

--Nous dormions, rpondit Polac.

--Alors vous dormiez d'une rude force, car, je vous en rponds, ils
faisaient un furieux tapage!

--Que vous avez entendu alors?

--Je n'ai pas pu fermer l'oeil.

--Mais, puisque vous n'avez pas, comme nous, dormi  l'heure du salut,
je puis vous retourner votre question: Pourquoi n'tes-vous pas parti
avec les autres?

--Parce que, de plus de quatre cents que nous tions sur la _Mduse_, je
suis le seul qui n'ait pas stupidement agi. Embarcation et petit ou
grand radeau n'ont emport que des imbciles qui, de gat de coeur,
ont t s'exposer  des dangers qu'ils pouvaient s'viter.

--En quoi faisant? demanda Pamla.

--En faisant comme vous et moi, ma petite mre... en restant sur la
_Mduse_.

--Ah bah! fit Timolon  ces paroles qui semblaient contenir une lgre
esprance.

--Suivez bien mon raisonnement, dit le cambusier.

--Je le suis! Pamla, suis-le aussi.

--A l'heure qu'il est, les trois navires qui nous accompagnaient dolent
tre arrivs au Sngal... Ils vont d'abord nous attendre... En ne nous
voyant pas paratre, ils prendront l'alarme. Alors l'_Echo_, qui, aprs
nous avoir fait tous les signaux pour nous prvenir du danger, nous a
quitts, quand nous allions nous jeter tout droit sur ce banc de sable
maudit, rpandra le bruit de notre naufrage... Vous me suivez toujours?

--Si votre langue avait des talons, je vous dirais que je marche
dessus... Continuez.

--Aussitt les navires se mettront  notre recherche, battant la mer, en
qute des naufrags qu'ils supposeront naturellement s'tre sauvs dans
les embarcations et, vu notre grand nombre, sur un radeau... A mesure
qu'ils les rencontreront, ils les ramneront  Saint-Louis... puis ils
viendront nous chercher, car il est impossible que pas un des naufrags
ne parle des dix-sept compagnons laisss sur la frgate.

Peu  peu l'espoir tait rentr dans le coeur des jeunes poux.
Nanmoins une objection vint  la pense de Timolon:

--A votre tour, suivez bien mon raisonnement, dit-il au vieux marin.

--Bon, allez.

--Si de tous ceux qui sont partis, les navires ne rencontraient
personne... qui, diable! leur parlerait de nous?

--Oui, cela est possible; mais  dfaut de l'quipage on voudra savoir
ce que la frgate est devenue et, immanquablement, l'_Echo_ ou l'_Argus_
viendra explorer le banc... C'est donc pour nous une affaire de
patience.

--Une patience de combien?

--Quinze jours... un mois peut-tre.

--Et le navire rsistera un mois?

--La vase dans laquelle il est entr lui sert pour ainsi dire
d'empltre. Depuis trois jours, l'eau n'a pas mont d'un pouce dans la
cale. Pour tout dmolir, il faudrait une tempte de premier calibre et
nous sommes  cette poque de l'anne o le calme plat retient souvent
deux mois entiers un navire sous le soleil brlant du tropique... La
_Mduse_ tiendra donc un mois... Nous n'avons qu' attendre.

--Soit! attendons, dit gaiement Pamla.

--Attendons en nous donnant du bon temps... en passant les heures aussi
agrables que possible, ajouta le cambusier.

--Et  quoi pouvons-nous rendre les heures aussi agrables que
possible... Ce n'est pas en faisant des promenades  cheval? avana
Polac.

D'un geste, le cambusier montra les immenses provisions entasses sur le
pont.

--Regardez donc cela, dit-il, sans compter ce qu'il y a encore en
dessous... Par bonheur, la cuisine du navire n'est pas noye... Donc,
mangeons!... Donnons-nous des bosses de victuailles.

--Mangeons! rptrent Polac et sa femme, d'autant plus faciles 
convaincre qu'ils reconnaissaient que manger et dormir taient les
uniques passe-temps que leur offrait la _Mduse_.

Ils mangrent donc... sans la crainte de voir bientt s'puiser
l'immense garde-manger o s'entassaient les vivres que le gouvernement
franais avait destins ravitailler la colonie qui lui tait rendue.

Ils mangrent, dormirent, remangrent, redormirent, bref, une vie rgle
qui les mettait six fois  table en vingt-quatre heures.

Et quels repas!!!

Car, nous l'avons dit, Pamla et surtout Timolon taient deux belles
fourchettes!

De sorte qu' six repas par jour, ils en taient  leur _trois
cent vingt-quatrime_ sance  table quand, au lever de la
cinquante-quatrime aurore, depuis leur abandon sur la frgate, le
cambusier,  la vue d'une voile  l'horizon, cria aux deux poux:

--Voici l'_Argus_ qui vient nous dlivrer[A].

[A] NOTE DE L'DITEUR: Ce fait de trois individus rests pendant
cinquante-quatre jours sur la _Mduse_ et retrouvs par l'_Argus_ est
historique.

A ce moment mme, Pamla, en couvant son mari d'un regard de tendresse,
tait en train de se dire:

--Est-ce parce que j'adore Timolon?... mais il me semble moins maigre.

       *       *       *       *       *

Toutes les prdictions du vieux marin s'taient ralises de point en
point. Aprs avoir cherch en mer et ramen au port les embarcations et
le radeau des naufrags, les navires de l'expdition taient repartis en
qute de savoir ce que la mer avait laiss de la _Mduse_.

L'oeil du cambusier ne s'tait pas tromp  la voilure du btiment qui
venait les dlivrer au bout de prs de deux mois d'attente. C'tait bien
l'_Argus_ qui arrivait.

Quatre heures aprs, les jeunes maris quittaient la _Mduse_, o
s'tait passe leur trange lune de miel, pour monter sur le brick, qui,
tout aussitt, cingla vers Saint-Louis du Sngal.

--Nous allons enfin toucher l'hritage de mon oncle! s'cria Timolon.

--Et revoir papa! continua Pamla.

Du papa et de l'hritage, il avait t peu ou prou parl pendant ces
cinquante-quatre jours o, menacs de n'tre plus le lendemain de ce
monde, les poux avaient uniquement vcu l'un pour l'autre.

--Pauvre pre! Doit-il tre dans des transes  notre sujet! ajouta la
fille du tailleur.

--Heu! heu! fit Polac, qui avait assez tudi son beau-pre pour tre
certain que les transes en question n'avaient pas d fort tourmenter le
gros homme. L'espoir de se retrouver bientt en prsence de Bokel
n'inspirait au gendre qu'une satisfaction si tide qu'elle aurait pu
passer pour de la froideur.

Quand l'_Argus_ jeta l'ancre devant Saint-Louis, Polac obtint de sa
femme qu'elle resterait  bord pendant qu'il irait  terre s'assurer
d'un logement.

--Papa doit y avoir song pour nous. Je suis certaine que tu vas le
trouver t'attendant sur le port pour te recevoir dans ses bras, lui
annona sa femme en le laissant partir.

Comme Timolon l'aurait pari d'avance, aucun Bokel n'tait venu  sa
rencontre.

--En ce moment, le gros goste doit tre encore  ronfler, pensa Polac
en traversant la ville qui s'veillait, car il tait petit jour,
circonstance  noter, attendu qu'elle rservait une surprise au jeune
homme.

Son plan tait tout simple: il consistait, au lieu de perdre son temps 
la recherche du beau-pre,  se rendre tout droit chez le solicitor
anglais, John Hughesdon, l'excuteur testamentaire de l'oncle, qui ne
refuserait pas l'hospitalit au neveu de celui dont il avait t le
meilleur ami.

Avant de faire frapper Polac  la porte du solicitor, il faut bien
prciser en quel tat d'esprit il s'y prsentait. Quand les deux
nouveaux maris taient monts  bord de l'_Argus_, ils avaient t
prcds sur le pont par le vieux cambusier. En quelques mots, il
s'tait fait renseigner sur les suites du naufrage. Les dtails taient
si pouvantables que le _pre la Mduse_ avait fait la leon 
l'quipage pour qu'on ne troublt pas cette joie de la dlivrance
qu'prouvaient les jeunes poux. On s'tait content de leur dire que
le radeau avait t rencontr en mer par un navire qui l'avait ramen au
port, et, comme ce renseignement leur avait t fourni par des bouches
souriantes et des voix calmes, les jeunes gens, tout  leur propre
satisfaction d'avoir quitt la _Mduse_, n'avaient pas pens  demander
d'autres informations sur une catastrophe dont ils croyaient tre les
plus intressantes victimes, eux rests cinquante-quatre jours sur la
carcasse de la frgate abandonne.

--N'effarouchez pas mes tourtereaux! disait  chacun le cambusier, qui
veilla, pendant la traverse,  ce que rien ne pt altrer la quitude
du mnage.

Donc, Polac, en descendant  terre au petit jour, ignorait tout. Sauf
des ngres qui ne parlaient que le yolof, il ne rencontra personne qui
le renseignt dans les rues dsertes. Le seul individu auquel il
s'adressa pour se faire indiquer la demeure du solicitor comprenait bien
le franais, mais c'tait un muet qui lui fit signe de le suivre et le
conduisit  destination. En route, le guide se livra bien  une
pantomime pleine de feu, qui interrogeait et racontait tout  la fois,
mais elle demeura inintelligible pour Polac. La Providence, qui fit
jadis parler l'ne de Balaam, ayant jug inutile, en cette circonstance,
de rendre la parole  ce muet si gesticulant, il s'en suivit que
Timolon arriva devant la demeure de l'Anglais dans la plus profonde
ignorance des faits accomplis.




XI


On tait matinal chez John Hughesdon, car, au premier coup de marteau,
une ngresse vint ouvrir au visiteur, qu'elle introduisit dans un petit
parloir o elle le laissa pour aller prvenir son matre.

En ce pays o l'habitant demande  tous les moyens connus de le
prserver des caresses trop ardentes du soleil, les jalousies et stores
taient dj baisss pour protger, contre le soleil levant, le peu de
fracheur que la nuit avait fait entrer dans le local.

Arrivant du dehors, Polac, dont les yeux taient encore blouis par la
clart du jour, crut entrer dans une cave, et il cherchait  ttons une
chaise sur laquelle il pt s'asseoir et se tenir immobile dans cette
obscurit quand, tout  coup,  deux pas de lui, retentit une voix qui
s'criait:

--Tiens, c'est toi!

Puis, aprs un court silence:

--Est-ce que tu ne me reconnais pas?

Reconnatre et t difficile pour Polac, qui, bien que ses yeux eussent
fini par s'habituer  ces demi-tnbres, n'apercevait devant lui qu'une
certaine ombre dont les contours se dessinaient ni plus ni moins dodus
que ceux d'un manche  balai.

Cette ombre s'impatienta de ne pas recevoir de rponse. Elle se dirigea
vers une fentre dont elle souleva le store en disant:

--Voyons, ne me reconnais-tu pas?

Ce que voyait Timolon dans cet angle d'un jour clatant tait
pouvantable au possible. C'tait un vrai visage de spectre, jaune,
dcharn aux pommettes saillantes, aux yeux renfoncs dans leurs
orbites... on et dit un dterr de deux mois! Et sur cette face
hideuse, qui donnait le frisson, il fut impossible  Polac en consultant
les souvenirs, de pouvoir mettre un nom.

Le spectre attendit un instant, puis, de cette voix affaiblie et
sifflante, qu'il avait depuis le dbut de la rencontre, il pronona.

--Je suis Dumouchet.

--Toi??? cria Polac, que la plus immense surprise fit reculer de trois
pas.

--Oui, moi, reprit le cousin, moi, un des survivants du radeau de la
_Mduse_. Nous tions partis cent cinquante-deux... Quand l'_Argus_ nous
a recueillis en mer, nous n'tions plus que quinze, dont cinq sont morts
 leur arrive  terre... Oh! l'horrible drame qui a dur treize jours!
Nous-nous sommes battus pour quelques gouttes de vin qui nous
restaient... cette nuit-l a cot la vie  soixante-cinq de nous...
puis la soif, la folie cause par un soleil torride, la faim ont tu les
autres... Et quelle faim! une faim de bte froce! qui s'est assouvie
par d'pouvantables moyens... j'ai mang de... de la...

Dumouchet fut interrompu dans son rcit par l'entre d'un grand homme 
favoris rouges.

C'tait le solicitor Hughesdon qui salua les deux cousins en disant:

--Messieurs, veuillez me suivre; les balances sont prtes dans la cour.

Sur cette invitation laconique, il ouvrit une porte, ce qui permit aux
jeunes gens d'apercevoir une balance dont les larges plateaux avaient
servi  peser des douzaines de ngrillons en l'heureux temps de la
traite.

Il fallut soutenir le pauvre Dumouchet pour qu'il pt s'installer sur un
plateau. Il n'avait vraiment plus que le souffle.

Quant  Timolon,  moiti idiot par la surprise que lui avaient cause
l'aspect et l'histoire de son cousin, il s'tait dj mis en marche
lorsque, brusquement, il s'arrta en poussant un cri de fureur.

Il se trouvait devant un meuble qui lui avait fait dfaut pendant les
cinquante-quatre jours passs sur la _Mduse_.

Ce meuble tait une glace!!!

Au lieu de ce Timolon en lame de couteau qu'il s'tait connu, la glace
lui rfltait un bon gros garon bien portant et de hautes couleurs.
C'tait  croire qu'il tait entr dans la peau du Dumouchet fleuri
qu'il narguait deux mois auparavant.

Il n'en monta pas moins dans son plateau, ce qui, incontinent, enleva
celui du cousin avec une facilit dsesprante pour l'poux de Pamla.

--Je paye mes deux mois de ripailles sur la _Mduse_, se dit Timolon la
rage au coeur.

Alors s'leva la voix solennelle du solicitor qui disait:

--L'hritage est acquis  Baptiste Dumouchet!

Son arrt rendu, l'homme aux favoris rouges salua encore et partit en
laissant les cousins, chacun sur son plateau, o les immobilisait, l'un
sa faiblesse, l'autre son dsespoir.

Aprs un petit temps de silence, Dumouchet remua doucement la tte et
d'une voix lgrement railleuse:

--Hein! fit-il, croiras-tu maintenant aux prdictions des cartes, _gros_
incrdule!

Timolon appel gros par Dumouchet, c'tait une bien amre ironie du
sort. L'heure n'tait pas  la plaisanterie pour l'infortun Polac. A
son immense dboire de perdre les millions se joignait la perspective
redoutable d'avoir bientt  tomber sous la frule de l'avide Bokel,
qui, furieux de sa spculation avorte, allait lui faire la vie dure.
Aussi faut-il pardonner  Polac l'injuste colre avec laquelle il
rpondit  la raillerie bien innocente de son cousin:

--Gros incrdule!... Cesse tes sottes plaisanteries, voleur d'hritage!

Au lieu de rpliquer qu'il avait gagn loyalement cet hritage au prix
des souffrances les plus inoues, Dumouchet se contenta de prononcer ce
seul mot:

--Ingrat!!!!!

Au ton qui avait accentu ce reproche inattendu, Timolon s'tait
subitement cabr.

--Moi? un ingrat!... Quel service m'as-tu donc rendu, mon cher?
s'cria-t-il.

--Un service immense... et, surtout, rare.

--Rare? rpta Polac.

--Oui, trs-rare.

Ils taient seuls. Nul ne pouvait les entendre. Alors l'chapp du
radeau de la _Mduse_, se penchant  l'oreille de son cousin, lui
souffla bien bas:

--JE T'AI MANG TON BEAU-PRE!

En apprenant quel avait t le sort de Bokel, le feu sombre qui brillait
dans l'oeil de Timolon sembla avoir brusquement perdu la moiti de
son clat. Il s'teignit mme tout  fait quand Dumouchet eut ajout ce
renseignement que le gendre ignorait:

--Ton beau-pre... qui avait cinquante bonnes mille livres de rente.

En songeant  ce qu'avait t, au poids, le digne tailleur, il crut que
le cousin se vantait en s'attribuant toute la gloire d'un exploit
gastronomique qui, forcment, avait rclam de l'aide pour pouvoir tre
accompli.

A son tour, il se pencha vers... le tombeau de Bokel et lui demanda:

--Qu'est devenu Filandru?

--Mort d'indigestion, le gourmand! rpondit Dumouchet en rougissant un
peu, preuve incontestable qu'il avait t pinc en flagrant dlit de
gasconnade.


FIN




LES YEUX

AU BOUT D'UN BATON




LES YEUX

AU BOUT D'UN BATON




I


Il est d'usage  Paris que les ivrognes, vagabonds, maraudeurs et autres
mcrants de pire espce, dont la police a fait une rfle nocturne et
qu'elle  soigneusement mis sous cl, soient conduits, le matin venu,
chez le commissaire de police du quartier, qui, aprs interrogatoire,
dcide si le gibier sera expdi  la prfecture ou s'il sera remis en
libert aprs semonce plus ou moins verte.

C'est  cette partie de ses fontions que M. O***, un des commissaires de
police du IXe arrondissement, tait en train de procder le matin du
premier dimanche de juin 1871, c'est--dire quinze jours, tout au plus,
aprs la fin du second sige de Paris.

De toute l'engeance que lui avait amene le coup de filet des agents,
le prisonnier que le commissaire interrogeait au moment o dbute notre
rcit ressemblait si peu  tous les compagnons de poste qui l'avaient
prcd sur la sellette, que c'tait  croire que le magistrat, suivant
une locution populaire, se l'tait rserv pour la bonne bouche.

C'tait un grand et fort beau garon de vingt-cinq ans,  la chevelure
brune,  la tournure lgante, aux manires distingues, vtu  la
dernire mode. Il y avait vraiment  s'tonner, en jugeant sur
l'apparence, de voir un si charmant cavalier en une pareille situation.

Pourtant, un observateur qui aurait attentivement examin le jeune
homme, n'aurait pas tard  reconnatre, en tenant pour vrai que les
yeux sont le miroir de l'me, que le regard dudit beau garon n'tait
pas d'une limpidit irrprochable. Il s'clairait, par instants, d'une
expression qui trahissait une forte dose de ruse double d'nergie.

Le cas qui avait amen ce gaillard-l sous les verrous, et que nous
allons bientt dtailler, n'tait certes pas des plus graves, mais on
pouvait supposer qu'il avait mis entre les mains du commissaire un fil
qui, tout mince qu'il semblait tre, pouvait, si le magistrat avait
l'ide de le suivre jusqu'au bout, mener  quelque chose de beaucoup
plus compromettant; car, bien que notre jeune homme affectt une sorte
de tranquillit ddaigneuse, un nuage d'inquitude s'assombrissait sur
son front  mesure que l'interrogatoire se poursuivait.

Cette anxit chappait-elle  M. O***? Nous ne saurions le dire. Mais
nous pouvons constater qu'il ne posait pas ses questions  l'aveuglette,
car il paraissait tre des mieux renseigns sur le compte de celui qu'il
interrogeait.

--Bref, Maurice Prvannes, disait-il, on ne vous connat aucune fortune,
et pourtant vous menez un train de vie qui ncessite des ressources
acquises.

--Je mange mes conomies, rpondit celui qu'on venait d'appeler Maurice
Prvannes.

--Vos conomies? O et quand avez-vous pu faire des conomies?
poursuivit le commissaire d'un ton lgrement ironique.

--Mais je n'ai pas t toujours sans place.

--C'est vrai, vous aviez une place de commis au bureau des Polices
d'assurances sur la vie de la compagnie: LA PRCAUTION, place dont vous
avez t congdi si lestement qu'on peut en conclure que ceux qui vous
ont remerci n'avaient pas  se louer grandement de vous... Mais la
question n'est pas l... Cette place vous fut accorde en souvenir de
votre pre dfunt, qui avait t un des meilleurs et des plus anciens
employs de LA PRCAUTION... Vous l'avez occupe pendant quatre annes
et elle vous rapportait quinze cents francs... C'est donc sur cette
somme, quatre fois marge, que vous prtendez avoir fait les conomies
qui alimentent votre vie actuelle...

Sans attendre une rponse, le commissaire ajouta en pesant sur les mots:

...et vous aident  subvenir aux frais de votre liaison avec la fille
connue dans le monde galant sous le nom de Lurette Baba... une de ces
cratures dont les faveurs sont haut cotes.

--Est-il donc inadmissible qu'une de ces cratures, comme vous les
appelez, soit capable d'une liaison dsintresse? riposta Maurice d'un
ton plein de la plus cynique fatuit.

Nous l'avons dit, ce Prvannes tait rellement un fort beau garon. Sa
prtention d'tre aim pour lui-mme par une courtisane n'tait donc pas
de la catgorie des choses miraculeuses. En consquence, le commissaire
lcha le livre qu'il avait lev et, sans plus insister sur ce point, il
continua:

--Soit! admettons le dsintressement de mademoiselle Lurette Baba!...
Mais vous n'en vivez pas moins ensemble, et la vie, telle que vous la
menez, est coteuse. Vous avez deux domestiques; votre appartement est
du prix de trois mille francs.

Puis, comme Prvannes ouvrait la bouche pour rpondre, M. O***, voulant
prvenir une explication qu'il sentait venir, se hta d'ajouter:

--Vous ne me direz pas, j'aime  le croire, que c'est la fille Baba qui
solde ces dpenses, car, au moment o vos relations ont commenc, tout
ce qu'elle possdait venait d'tre vendu par huissier  la requte de
ses nombreux cranciers.

M. O***, on le voit, tait un commissaire fort au courant de ce qui se
passait dans son quartier.

Maurice s'tait mordu les lvres en entendant ainsi mettre sur le tapis
le pass de sa Dulcine. Le commissaire lui avait-il coup l'herbe sous
le pied en rendant impossible la version, dnue de toute vergogne,
qu'il avait prpare? Toujours est-il qu'il se contenta de hausser les
paules en homme qui ddaigne de relever une injure inepte.

Du reste, il aurait voulu parler qu'il n'en aurait pu trouver le temps,
car le commissaire avait immdiatement repris:

--Cette vente a eu lieu en aot 1870,  l'poque de nos premiers
dsastres. Depuis, le blocus de Paris et tous les sinistres et terribles
vnements qui se sont succd n'ont pas fait l'poque propice pour la
tribu des demoiselles Baba... Donc, depuis onze mois, cette fille a t
et est encore  votre charge.

Cela pos, M. O***, revenant  ses moutons, termina en ajoutant:

--Nous disons donc que c'est avec vos seules conomies... ces fameuses
conomies que...

Soutenir plus longtemps son thme devant un adversaire aussi ferr sur
les informations et t maladroit. Maurice Prvannes, faisant une
concession, interrompit le magistrat en rpliquant:

--Oui, avec mes conomies... auxquelles il faut encore ajouter quelques
ressources que je possdais et qui se sont puises peu  peu.

--Ah! ah! fit M. O***, pourquoi donc ne pas le dire tout de suite. Ainsi
vous aviez des ressources?... Et lesquelles?

--J'ai vendu mon argenterie.

--Argenterie qui vous venait de feu votre pre, n'est-ce pas? dit le
magistrat du ton le plus naf du monde.

Mais cette navet sonna sans doute faux  l'oreille de Maurice, qui, au
lieu de saisir la perche qu'on lui tendait, rpondit en secouant la
tte:

--Non, monsieur, je l'avais achete aprs une heureuse veine au jeu.

--Chez quel bijoutier?

Prvannes,  cette question, eut un trs-court moment d'hsitation, puis
rpondit:

--Je ne saurais vous dsigner le bijoutier, attendu que cette argenterie
tait d'occasion. Elle m'avait t vendu par un ami dans la gne, pauvre
garon qui a t tu  la bataille de Champigny.

A cette rponse, le commissaire regarda Maurice dans les yeux, et d'un
ton moqueur:

--Une argenterie d'occasion! rpta-t-il; alors il faut reconnatre que
l'occasion a t on ne peut plus complte puisque cette argenterie s'est
trouve justement marque  vos initiales: M. P., Maurice Prvannes.

A vouloir se montrer fin, le commissaire en arrivait vraiment  tre
niais. Pourquoi cette question saugrenue? N'tait-il pas du dernier
simple de se dire que Maurice, aprs son acquisition faite, avait donn
ses initiales  graver?

Et pourtant, sous cette remarque absurde, devait se cacher quelque
danger pour Prvannes, car il plit lgrement comme si le magistrat,
sans s'en douter, avait effleur une corde dsagrablement sensible au
jeune homme.

Htons-nous d'ajouter que M. O***, fit tout de suite amende honorable de
son observation ridicule en ajoutant au plus vite:

--Que le hasard vous ait fait trouver votre chiffre sur ces couverts ou
que vous l'ayez fait graver aprs l'achat, c'est un dtail de nulle
importance, car je n'ai aucunement l'intention de vous contester la
proprit de cette argenterie.

A cette conclusion, le jeune homme poussa un soupir de satisfaction qui,
pourtant, ne dpassa pas les lvres.

De son ct, le commissaire s'tait mis  sourire. Pas plus que la
navet de tout  l'heure, ce sourire ne parut de bon augure au beau
garon, qui sembla se raidir contre l'approche d'un coup de Jarnac.

--Oh! oh! fit le magistrat, n'allez pas me prendre pour un sorcier parce
que je sais que l'argenterie vendue portait vos initiales... Je l'ai
tout simplement appris de M. Rodieri, le bijoutier du faubourg
Montmartre, auquel vous avez fait la vente... Je ne me souviens mme
plus trop  propos de quoi il m'en a parl...

Au nom du bijoutier, Prvannes avait ferm les yeux comme s'il craignait
que son regard traht le trouble qui venait de s'emparer de lui. Il ne
les rouvrit qu'en entendant le commissaire avouer son manque de mmoire
sur la circonstance qui l'avait mis en rapport avec le bijoutier.

Mais, tout  coup, M. O*** se frappa le front en s'criant:

--Parbleu! voici le souvenir qui me revient!... Est-ce que, huit jours
aprs qu'il vous avait achet l'argenterie en question, vous n'tes pas
encore venu proposer  Rodieri de lui vendre un lot de bijoux.... de
vieux bijoux tout dmods?

Cette nouvelle question eut pour effet de faire se crisper les poings du
jeune homme avec une violence qui accusait une rage sourde. Si Prvannes
n'avait pens aux deux vigoureux sergents de ville qui l'avaient amen
du poste et qui attendaient dans l'antichambre, il y a gros  parier
qu'il aurait trangl le commissaire.

--Et mme, continua ce dernier, si je me souviens bien, il paratrait
que, Rodieri vous ayant adress quelques demandes au sujet de ces
bijoux, vos rponses ont t si confuses qu'il a refus de conclure...
C'est alors qu'il est venu me faire part du fait, en m'apprenant que,
huit jours auparavant, il vous avait achet votre argenterie... il me
l'a mme montre. J'ai pu ainsi constater qu'elle tait marque M. P. Il
parat aussi,  ce que m'a dit Rodieri, que la plus grande partie des
bijoux que vous proposiez portaient pareillement vos initiales. C'est
mme cette circonstance qui, laissant un doute en votre faveur au
bijoutier, lui a fait commettre la faute de vous permettre de reprendre
ces bijoux.

A cette fin de phrase, Maurice se redressa convulsivement, les lvres
frmissantes, l'oeil tout tincelant de fureur.

Ce qui n'empcha pas le commissaire de demander d'un petit ton bien
doux:

--Est-ce encore aprs une heureuse veine au jeu que vous aviez achet
ces bijoux, qui, au bas mot de Rodieri, valent une trentaine de mille
francs?

En admettant que Maurice avait avanc un premier mensonge  propos de sa
veine au jeu, il est prsumable que le _bis repetita placent_ n'tait
pas de son got, car il rpondit d'une voix brve et sche:

--Cette fois, monsieur, vous auriez pu encore me demander si je ne les
tenais pas de feu mon pre.

--Ah! vraiment! ils vous viennent de feu votre pre, ces bijoux... qui
valent trente mille francs! s'cria le commissaire d'une voix qui
chantait ironiquement.

--En doutez vous?

--Nullement, nullement, puisque vous me le dites... Seulement je me
demande pourquoi, au moment de sa mort, votre pre passait pour tre si
compltement dnu de ressources que c'est la compagnie la _Prcaution_
qui s'est charge de tous les frais de funrailles de son ancien
employ?

En vrit, ce M. O*** faisait partie de la bande des chercheurs de
petite bte, gens qui ont au suprme degr le don de vous porter sur les
nerfs. Rien n'est donc plus concevable que la sorte d'emportement avec
laquelle notre jeune homme s'cria;

--Alors dites tout de suite que je suis un voleur!

Sur cette exclamation, le magistrat, au lieu de s'avouer qu'il avait
t trop loin, secoua la tte, et, en forant le ton goguenard de sa
voix:

--Eh! eh! fit-il, je ne jurerais pas que non... d'autant mieux que
certaines personnes, qui vous connaissent plus intimement que moi, sont
les premires  le crier bien haut.

--Qui donc? gronda Maurice.

Ensuite, par un revirement subit qui lui fit matriser sa colre:

--Au fait, reprit-il, je ne suis pas ici pour une affaire d'argenterie
et de bijoux... Je vous somme d'aborder dans votre interrogatoire, la
cause de mon arrestation, fort trangre  toutes ces questions avec
lesquelles vous me torturez depuis une heure.

--Euh! euh! tout s'enchane ici-bas, riposta M. O***, toujours moqueur.

Puis, en chat las de jouer avec sa souris avant de l'trangler, il
ajouta brusquement:

--coutez ce passage du rapport d'un des agents qui, hier soir, vous ont
consign au poste.

Et il se mit  lire lentement:

Attirs par les cris:  l'assassin! nous pntrmes dans la maison. Au
milieu de l'escalier, nous rencontrmes une jeune femme chevele,
blanche d'effroi, tremblant de tous ses membres. Elle fuyait devant un
homme qui la poursuivait  coup de cravache...

Sur ce terrain-l, Prvannes se sentait sans doute plus solide; car il
interrompit la lecture pour dire impudemment:

--J'ai bien le droit de corriger ma matresse, il me semble.

Aprs une lgre moue de dgot, le commissaire riposta, sans quitter
des yeux le procs-verbal:

--C'est un droit que votre matresse est loin de reconnatre, car elle a
t la premire  rclamer votre arrestation... et, cela, en des termes
qui ne plaident pas en votre faveur.

--Des termes? rpta Maurice dont l'aplomb parut se dranger d'un cran.

--Oui, ils sont l consigns dans ce rapport. Voulez-vous les connatre?

--Sans doute.

Le commissaire sauta des yeux quelques lignes et reprit sa lecture:

Quand, aprs une vigoureuse rsistance de sa part, nous nous fmes
empars de cet homme, la femme s'cria: Dbarrassez-moi de ce
brigand-l, mes bons messieurs! Oh! ne craignez pas d'avoir mis la main
sur le collet d'un honnte homme! C'est une affreuse canaille! J'en sais
long sur son compte, allez!... Si je voulais parler, je l'enverrais
loin!

S'arrtant  ce point de sa lecture, le magistrat leva les yeux vers
Maurice, qui avait cout, l'oeil fixe et les sourcils froncs.

--Eh bien? fit-il.

Le beau gars haussa brusquement les paules.

--Est-ce qu'on doit prendre au srieux les paroles d'une femme jalouse
et furieuse! rpondit-il.

--Alors, selon vous, c'est la jalousie qui a caus cette scne?

Il y eut, chez Prvannes, un peu d'hsitation avant de rpondre:

--Oui... et je suis certain que Baba, en admettant qu'elle se les
rappelle, doit tre au dsespoir d'avoir prononc de telles paroles.

--C'est ce que je serai  mme de vrifier quand je l'interrogerai...

L'assurance que Maurice cherchait  montrer eut l'air de se dmentir 
cette nouvelle que sa matresse serait interroge sparment. Avait-il
menti en affirmant le dire de mademoiselle Lurette sans importance
aucune? Craignait-il une vengeance qui se traduirait par des
rvlations? Ou bien, certain de n'tre pas trahi par Baba, avait-il
simplement peur d'une imprudence bien involontaire de la part de la
donzelle? Pour mieux apprcier sa situation, il voulut d'abord savoir 
quoi s'en tenir.

--Ah! elle va venir? dit-il d'un ton dgag.

--Non, pas maintenant... L'ordre de se rendre  mon bureau est pour
l'aprs-midi.

Cette rponse ne devait pas tre du got de Maurice, car il eut besoin
de raffermir sa voix en demandant:

--Et moi... jusqu' ce moment-l?

--Vous? On va vous reconduire au poste, o vous attendrez ce que je
dciderai de vous aprs l'interrogatoire de la fille Baba.

Ce disant, le commissaire avanait la main vers le timbre qui allait
appeler les sergents de ville, quand, dans la pice voisine, s'leva un
bruit de voix, puis, la porte s'ouvrant tout  coup, une jeune femme
apparut en s'criant:

--J'entrerai, vous dis-je... Je veux qu'on me rende mon Maurice.

Brune, potele, la dent sur les lvres, frache au possible, en un mot,
des plus charmantes, telle tait Lurette Baba, qui, aprs avoir repouss
les sergents de ville tentant de la retenir, faisait ainsi son entre
dans le cabinet du commissaire.

Et sans perdre de temps:

--N'est-ce pas, monsieur, continua-t-elle d'une voix cline, que vous
allez me le rendre, ce bon chri... Hier, voyez-vous, c'tait de la
plaisanterie.

--Plaisanterie  coups de cravache, dit le commissaire dont, en mme
temps que le ton se faisait svre, l'oeil s'adoucissait en dtaillant
le gracieux visage de Baba.

Que voulez-vous! Tout commissaire est doubl d'un homme, et, chez M.
O***, l'homme tait un gourmand de jolis minois.

--Est-ce qu'il y a une loi qui dfend d'aimer  tre battue? demanda
Lurette avec un petit sourire adress  Maurice.

--Alors, reprit le commissaire, puisque les coups sont tant de votre
got, comment se fait-il que vous les receviez de si mauvaise grce...
en criant  l'assassin... et, surtout, en traitant de canaille, dont
vous savez pis que pendre, celui qui s'efforce de vous plaire  tour de
bras?

--Moi? fit Lurette, qui avait vraiment l'air de tomber des nues.

--Oui, vous... coutez ce passage du rapport que je vais lire pour la
seconde fois.

Et le magistrat relut encore:

Dbarrassez-moi de ce brigand-l, mes bons messieurs. Oh! ne craignez
pas d'avoir mis la main sur le collet d'un honnte homme! C'est une
affreuse canaille! J'en sais long sur son compte, allez! Si je voulais
parler, je l'enverrais loin.

Cela lu, le commissaire ajouta:

--Eh bien, voyons, c'est le moment, je vous coute, parlez...
Qu'avez-vous  rvler?

Mais la pauvre Baba tait bien loin de songer  des rvlations. A
mesure qu'elle avait cout, son visage avait pass par toutes les
phases d'une surprise norme, et ce fut d'une voix brise qu'elle
s'cria:

--Ah! mon Dieu! qu'on est bte quand on est en colre!

Puis fondant en larmes, elle s'lana au cou de Prvannes en bgayant:

--Comment! j'ai pu dire cela de toi, mon bon chri! Ah! pardonne-moi...
j'tais folle... pardonne-moi... tu sais bien que je n'en ai jamais
pens un mot.

Et elle embrassait le beau garon  pleins bras, tout convulsivement. Ce
qui ne l'empcha pourtant pas d'entendre Maurice qui lui soufflait 
l'oreille:

--Joue la jalousie.

L'ordre avait t donn si vite, si bas, si bien  couvert sous un
sanglot de Lurette que le commissaire de police crut avoir prvenu toute
confidence en s'empressant de dire:

--Assez!... et rpondez-moi.

Baba tourna aussitt son visage baign de pleurs vers le magistrat.

--Ainsi vous rtractez vos paroles d'hier? continua ce dernier. Votre
amant n'est pas un coquin qui doit tout craindre de vos rvlations...
et que, suivant votre dire, vous mneriez loin si l'envie vous venait de
parler?

A ces mots, une bouffe de colre rageuse succda aux attendrissements
de Lurette, qui, montrant son mignon poing crisp  Prvannes, s'cria:

--Eh bien! non, non, je ne rtracte rien... c'est un gredin! un gueux!
un sclrat fini!

Puis, en baissant sa tte sduisante sous les yeux de M. O***, presque 
la porte de ses lvres, elle poursuivit d'une voix fbrile:

--Voyons, regardez-moi, monsieur le commissaire, est-ce que je ne suis
pas gentille? Est-ce que je ne vaux pas toutes ces poupes de la haute
pour lesquelles il me dlaisse? Oh! oui, j'en sais sur le monstre! Et si
je voulais bavarder, je connais plus d'un mari qui lui ferait passer un
vilain quart d'heure... Si ce n'est pas une indignit, je vous le
demande, de m'avoir battue, hier, parce que j'essayais de l'empcher de
rejoindre une de ces fameuses princesses qu'il me prfre...

Chez mademoiselle Baba les impressions se succdaient rapides et fort
diffrentes. Aprs le chagrin et la colre vint subitement la gat.
Elle clata de rire en s'criant:

--Ah! je le vois d'ici, ce nez qu'a d faire la princesse en attendant
toute la nuit son beau vainqueur qui trpignait de fureur au poste.

Et elle tourna encore son poing vers Maurice en s'criant:

--Hu! hu! vilain sacripant! tu n'as pas encore t assez puni!... il
devrait y avoir une loi pour chtier les infidles de ta force.

Pendant que Baba parlait, le commissaire avait jet les yeux sur
Prvannes. Le jeune homme rpondit  ce regard par un demi-sourire de
triomphe qui, bien clairement, voulait dire: Hein! avais-je raison de
vous affirmer que tout cela tait pure affaire de jalousie?

--Voil donc l'explication que vous donnez de vos paroles d'hier quand
on a arrt Prvannes? reprit le magistrat en revenant  Lurette.

Baba ouvrit des yeux effrays.

--Mais, balbutia-t-elle, mes paroles ne signifiaient pas autre chose...
Quel sens leur avez-vous donn?... Ah! il ne faut pas me faire peur
comme cela... Rendez-moi mon Maurice... il n'est coupable que
d'infidlit... N'est-ce pas que vous allez me le rendre? Est-ce que
vous m'avez crue quand j'ai dit qu'il n'avait pas t assez puni?

--Ainsi vous retirez votre plainte? demanda le commissaire un peu mu
par ce ton de prire.

Mais, avant que Lurette et pu rpondre, on entendit, dans la pice qui
prcdait le cabinet, glapir une voix aigu et pleurarde qui disait:

--Ma femme! J'ai perdu ma femme! il faut que M. le commissaire m'aide 
retrouver ma femme!!!




II


Ceux qui avaient charge de veiller au huis clos du cabinet durent, sans
doute, s'opposer  ce que le nouvel arrivant fort une consigne dj si
lestement viole par mademoiselle Baba, car, au murmure de plusieurs
voix qui probablement engageaient le hurleur  la patience, succdrent
encore ces paroles:

--Non, pas une minute! je veux le voir tout de suite! je ne puis
attendre... il me faut ma femme! qu'on retrouve ma femme... ma Clarisse
adore!

Ds le dbut de ces vocifrations, le commissaire avait dress l'oreille
et point le nez dans la direction de la porte derrire laquelle
clatait l'organe criard du moderne Orphe rclamant son Eurydice. Ce
moment d'attention ou, pour dire plus juste, d'inattention fut cause
qu'il n'aperut point une rapide scne qui se passa  ct de lui.

Au premier son de la voix en question, Lurette Baba avait pli en fixant
sur Maurice un regard effar. Celui-ci,  la vue de ce trouble, avait
vivement, d'un doigt pos sur ses lvres, fait ce geste qui, dans tous
les pays du monde, recommande le silence.

Cependant le commissaire avait donn un coup de timbre plac sur son
bureau.

--Qu'est-donc, Jacquet? demanda-t-il  son secrtaire que cet appel
avait fait comparatre.

--C'est un monsieur tout en larmes qui veut absolument entrer... Je
crois bien que nous avons affaire  un fou, car...

Mais le secrtaire Jacquet n'et pas le loisir de complter ces
renseignements. Il avait commis la faute en entrant de ne pas refermer
sa porte derrire lui. Ce fut par cette ouverture que celui dont on
parlait fit irruption dans le cabinet ni plus ni moins imptueusement
qu'une trombe. Il fit pirouetter Jacquet, renversa une table charge de
papiers, deux chaises et un lavabo, bouscula brutalement la pauvre
Lurette qui se trouvait sur son passage et vint s'abattre sur le ventre,
 l'angle du bureau de M. O***. Puis, sans nullement se proccuper de
tout ce dsastre, il promena, sur les assistants, un regard hbt qui
cherchait le commissaire et qui finit par s'arrter sur Maurice. Aprs
quoi, clatant en larmes, il se mit  beugler:

--On m'a pris ma femme! Je la rclame! Qu'on me retrouve ma Clarisse!

--Veuillez retourner dans la pice  ct, je suis  vous dans un
instant, dit le commissaire.

Mais cet poux plor, qui s'tait avachi dans un fauteuil, remua la
tte en bgayant au milieu d'normes sanglots:

--Non, tout de suite! tout de suite!

Il tait en proie  un tel dsespoir que M. O***, pris de piti,
empcha, d'un geste de main, les deux agents accourus  la rescousse du
secrtaire Jacquet, de rudoyer le malheureux; puis, d'un second signe,
il congdia ses trois subordonns.

Du reste, pour ce qu'il restait au magistrat  dire ou  faire, cet
infortun n'tait pas un tmoin qui pt le gner; mieux aurait valu se
mfier d'un soliveau. Tout  son chagrin, il s'tait cach la tte dans
ses mains et,  demi touff par ses sanglots, il rptait ce refrain:

--Ma Ririsse, ma Clarisse!

Le laissant donc gmir en son coin, M. O*** revint  Baba, qui s'tait
rapproche de Prvannes comme si, prs de ce dernier, elle cherchait un
dfenseur contre un danger srieux et imminent.

En somme, le cas de Maurice tait des moins pendables. Du moment que
Lurette retirait sa plainte, la faute avait t largement expie par une
nuit passe au poste. De plus, ainsi que nous l'avons annonc en
commenant cette vridique histoire, il y avait  peine quinze jours que
s'tait termin le second sige de Paris, ce qui veut dire que les
svrits et le zle de la police avaient biens d'autres chats 
fouetter avant de perdre le temps  svir pour quelques coups de
cravache octroys  une femme qui, circonstance attnuante, avouait ne
pas dtester ce genre de rgal.

Donc le commissaire lcha la main.

Mais avant de laisser son homme prendre la poudre d'escampette, il jugea
utile de pimenter sa clmence d'une verte semonce. Il avait  coeur de
bien prciser que les explications de la jolie fille ne l'avaient qu'
demi convaincu et que, sur d'autres points, il gardait une conviction
qui faisait ses rserves pour l'avenir.

--Prvannes, dit-il, je consens  vous remettre en libert.

Ensuite, s'adressant  Baba:

--Je vous le rends, mais sachez bien qu'une seconde fois me trouverait
moins crdule  tous vos contes de jalousie.

Probablement que la joie de voir Maurice libre avait coup net la parole
 mademoiselle Baba. Elle, tout  l'heure si jacasse et tant expansive,
au lieu d'clater en joyeux remercments, ne tmoigna sa reconnaissance
que par un demi-sourire et un lger mouvement de tte. Pas un mot ne
sortit de ses lvres, qui, de roses qu'elles taient  son arrive,
taient devenues blmes.

--Quant  vous, continua M. O***, en revenant  Prvannes, tenez-vous
aussi pour bien dit qu' la premire occasion que vous me fournirez de
m'occuper de vous, je chercherai mieux  fixer mon soupon que j'ai
affaire  un chevalier d'industrie, sur lequel je vous prviens qu'
dater d'aujourd'hui je ne cesserai d'avoir l'oeil.

C'tait dur  avaler pour le beau Maurice, si fier et si bravache au
commencement de la sance. L'pithte de chevalier d'industrie aurait d
le faire bondir! Il est  supposer qu'il avait mis de l'eau dans son vin
et qu'il s'tait dit qu'au prix d'un sacrifice d'amour-propre il valait
mieux en finir sans ergoter. Il leva les yeux au plafond, haussa
lgrement les paules, fit une moue de ddain, mais s'en tint
strictement  la pantomime, car, pas plus que Lurette, il ne lcha une
parole.

Cependant le commissaire avait donn un double coup de timbre.

--Laissez passer monsieur, dit-il aux deux sergents de ville de planton
qui se prsentrent.

Puis en guise de cong dfinitif:

--A l'avenir, marchez droit, mon garon, car, vous en tes prvenu, je
vous surveillerai.

S'il est vraiment beau de savoir se matriser, Prvannes mritait
incontestablement des loges, car cette autre phrase injurieuse ne lui
fit pas ouvrir la bouche.

Sans le plus petit mot, sans autre adieu qu'un salut de la tte, les
deux amants s'loignrent avec une certaine prcipitation.

--Ah , ils sont donc devenus muets? pensa le commissaire tonn.

Aprs quoi il se mit  examiner l'homme, l'poux de Ririsse, qui,
maintenant, la tte renverse sur le dossier du fauteuil et le nez en
l'air, tait dans un tel tat de prostration qu'il ne pouvait avoir rien
vu ni entendu de ce qui venait de se passer  un mtre de lui.

Ce geigneur, qui doit tre le hros principal de notre aventure, tait
un homme d'environ trente ans, commun d'allures, lourd de gestes,
grotesquement fagot en ses habits et porteur d'une chevelure blonde et
frisotte surmontant une vraie tte de mouton qui accusait la bont
niaise et crdule.

Aussi le commissaire, qui, quand il s'adressait  lui-mme, n'tait pas
tenu  cette svrit d'expressions que comportaient ses fonctions,
formula-t-il ainsi son jugement:

--C'est un vrai melon!

A ce moment, son regard, qui, de l'examen du visage, avait pass 
l'inspection des vtements pour juger  peu prs de la position sociale
de l'individu, s'arrta sur le gros bouton en or d'une manchette qui
dpassait la manche du paletot.

--Tiens! il porte les mmes initiales que ce Maurice Prvannes, se dit
le magistrat en apercevant les deux lettres M. P. qui se dtachaient en
relief sur le bouton.

Sa remarque faite, mais sans y attacher la moindre importance, il allait
secouer son homme pour le tirer de sa torpeur, quand, aprs un petit
coup frapp, la porte du cabinet s'ouvrit pour laisser passer la tte du
secrtaire Jacquet.

--Monsieur, annona-t-il  mi-voix, il y a l une brave femme d'une
cinquantaine d'annes... domestique de son tat, m'a-t-elle dit... qui
demande  vous parler.

--Eh bien! qu'elle attende que j'en aie fini avec monsieur, dit le
commissaire en montrant celui qu'il avait mentalement trait de melon.

--Ah! qu'elle attende, rpta le secrtaire d'un ton dsappoint, c'est
que...

--Que quoi? fit le suprieur en voyant son employ hsiter  achever sa
phrase.

--C'est qu'il va bientt tre midi, lcha timidement Jacquet.

Ce simple renseignement valait tout un discours. Il rappelait au
fonctionnaire qu'on tait au dimanche du cong de quinzaine, jour o, 
partir de midi, le bureau fermait, se reposant du soin des affaires de
cette demi-journe sur le commissariat du mme quartier le plus voisin,
charg, suivant l'usage, de l'intrim.

Or, que son chef ret cette femme, c'tait, pour Jacquet, voir se
reculer l'heureux moment de prendre la clef des champs.

C'est juste! fit le suprieur, comprenant  demi-mot. Alors dis  cette
personne, si ce n'est personnellement  moi qu'elle a affaire, qu'elle
repasse demain matin. Sinon, envoie-la au commissariat de la rue
Taitbout, qui, aujourd'hui, fait notre intrim.

--Bien! dit Jacquet joyeux.

Tout s'enchane ici-bas. A un mince dtail qu'on a eu le tort de
ngliger s'accroche bien souvent un gros vnement qui vous surprend
plus tard. Disons tout de suite que si M. O*** avait reu cette femme,
il se serait vit tout le tintouin qu'allait lui procurer l'tre qui
venait de se relever de dessus son fauteuil en dbitant d'un ton
lamentable:

--Ma Ririsse! o est ma Clarisse?

--C'est ce que nous chercherons  deviner tout  l'heure, dit le
commissaire, profitant de cette entre en matire. Apprenez-moi d'abord
comment vous vous nommez.

--Mathurin Poliveau.

--Votre profession? Votre domicile?

--Rentier... rue Richer, 41.

--Depuis quand tes-vous mari?

--Depuis huit mois.

Le commissaire aimait  prendre le taureau par les cornes. Cette fois,
du reste, l'occasion y prtait, car, rien qu' voir cette face de niais,
il y avait cent  parier contre un que madame Poliveau, fatigue de la
vie en commun avec un tel mari, tait alle, au loin, se crer une vie 
part.

Aussi M. O*** lcha-t-il cette question quelque peu brutale:

--Vous dites donc que madame Poliveau a quitt le domicile conjugal.

Une pile lectrique n'aurait pas mieux secou Mathurin que cette phrase.
Il se redressa plus ferme qu'un ressort d'acier, la face empreinte de
cette surprise que peut causer une chose phnomnale, et d'une voix
vibrante:

--Quitt!!! s'cria-t-il, et pourquoi l'aurait-elle quitt? Elle qui ne
pouvait vivre  plus d'une toise de moi sans souffrir, tant elle
m'adorait! Pauvre fleur qui s'tiolait ds que je ne la rchauffais pas
de mes baisers! L'eau est moins ncessaire aux poissons que l'air que
Clarisse respirait prs de moi!... Quitt le domicile conjugal!
dites-vous?... Oh! non, il a fallu une infme violence pour l'arracher 
ces lieux o tout lui parlait de son poux...

--Est-il idiot? Est-il fou? se demanda le commissaire.

Et, pour dcider la question, il reprit  haute voix:

--Votre femme est-elle petite ou grande, brune ou blonde?

--Je n'en sais rien, dit tranquillement Mathurin Poliveau.

Cette fois ce fut au tour du commissaire d'tre surpris.

--Comment! s'cria-t-il, au bout de huit mois de mariage, vous ne savez
pas encore comment tait votre femme!

--Non... puisque je ne l'ai jamais vue, rpondit Mathurin.

A cette rponse fort inattendue, le commissaire regarda Poliveau bien en
face et, pour la premire fois, remarquant l'expression gare des yeux,
il se donna aussitt une solution au problme qu'il s'tait pos.

--Dcidment, c'est un fou, pensa-t-il.

Puis, en praticien qui a eu maintes fois affaire aux alins et qui sait
combien ils s'irritent d'une contradiction, il reprit:

--En vrit! vous n'avez jamais vu votre femme?

--Non, au grand jamais!

--Et pourtant, si j'ai bien entendu tout  l'heure, vous me la
reprsentiez comme une fleur qui s'tiolait loin de vos baisers...

Tout  coup Poliveau tressauta en se frappant le front avec force.

--Ah! que je suis bte! s'cria-t-il. J'oubliais de vous conter un
dtail.

--Lequel?

--Il n'y a pour ainsi dire que d'avant-hier matin que j'ai l'usage de la
vue.

--Ah bah! fit M. O***, ne se dpartant pas de l'ide qu'il avait un fou
devant lui.

--Oui, j'tais aveugle... Comme c'tait pour moi une torture de ne pas
voir le visage de ma Clarisse, j'avais consult en cachette plusieurs de
nos clbrits mdicales. Sur l'espoir qui m'avait t donn, je me suis
chapp, en tapinois, un beau matin de mon mnage pour aller me
renfermer dans la maison de sant o j'ai subi l'opration... Pendant
trois semaines j'ai vcu avec un bandeau sur les yeux... Ah! que le
temps m'a t long!...

--Madame Poliveau ne venait donc pas vous voir dans cette maison de
sant?

--Mais non, mais non, vous ne m'avez donc pas compris quand je vous ai
dit que j'tais parti en tapinois... C'tait une surprise que je voulais
faire  ma Ririsse!.. Seulement je lui avais fait parvenir un billet
contenant ces seuls mot: Recueille-toi dans ton adoration pour moi et
attends-toi  un immense bonheur. Vous comprenez que ce billet tait de
toute ncessit pour empcher la pauvre folle d'amour de courir se jeter
 l'eau ds qu'elle ne se verrait plus abrite sous mon aile... Ne
m'a-t-elle pas rpt cent fois: Allons vivre au Malabar, seul pays o
il soit permis  une veuve de monter sur un bcher.

Tout en coutant d'un air srieux, M. O*** se faisait une pinte de bon
sang.

Cependant il se rtractait:

--J'avais tort, il n'est pas fou, se disait-il, c'est un idiot... et de
premire force.

--Bref, avait continu Poliveau, aprs trois semaines pendant
lesquelles, de jour en jour, on avait rendu de moins en moins pais le
bandeau qui me couvrait les yeux depuis l'opration, le docteur me signa
avant-hier ma libert... Ce fut par des bonds  dconcerter un tigre que
je franchis la distance qui me sparait de mon domicile... Une flche
n'aurait pu me suivre... Enfin j'arrive, j'entre, je gagne la chambre 
coucher, ce sanctuaire de nos amours, et je m'y lance en m'criant:
Clarisse, ne t'vanouis pas de bonheur! Je ne suis plus aveugle!... Et
qu'est-ce que je trouve?

--Oui, qu'est-ce que vous trouvez dans le sanctuaire de vos amours?

--Le lit sans draps!!!

--Ah! bah! fit le commissaire, qui s'attendait  un tout autre
dnouement.

Mathurin Poliveau remua gravement la tte et reprit d'un ton srieux:

--Je ne sais pas si je vous ai dit que je suis trs-observateur?

--Non, vous ne me l'avez pas dit, mais je m'en suis vite aperu.

--Je possde un instinct infaillible qui, sur le plus faible indice, me
fait deviner les choses... Ce lit sans draps fut donc pour moi une
rvlation.

--Expliquez-vous.

--J'ai immdiatement compris avec quelle pouvantable violence on avait
d enlever Clarisse au milieu de la nuit ou de bon matin... La
pauvrette, j'en donnerais ma main  couper, s'est si bien cramponne 
sa couche qu'il a fallu emporter avec elle les draps qu'on ne pouvait
lui arracher des mains.

--Quand on pense qu'elle aurait tout aussi bien pu se cramponner  son
sommier, quelle gne pour ceux qui l'enlevaient! avana M. O***, qui
s'amusait au possible.

--Hein! oui, n'est-ce pas? appuya Mathurin.

Le commissaire eut l'air de rflchir.

--Une observation, dit-il.

--Parlez.

--N'aviez-vous pas crit  madame Poliveau de se recueillir en
l'adoration qu'elle a pour vous? Au lieu d'admettre l'enlvement, ne
pouvons-nous pas supposer qu'elle ait quitt son logis...

--Quitter un logis o tout lui parlait de moi, c'est impossible! dclara
schement Mathurin.

--Soit! mais enfin supposons-le... Et qu'elle ait choisi quelque coin
isol pour s'y recueillir, suivant vos ordres, dans son adoration.

Poliveau secoua encore la tte  la faon d'un magot de la Chine.

--Mon instinct ne me trompe jamais, vous dis-je. Clarisse a t
enleve... et pour longtemps! La preuve en est que ceux qui ont fait le
coup ont eu, en mme temps, la prcaution d'emporter tout son trousseau,
linge, robes, chaussures...

Jusqu'alors M. O*** s'tait amus en homme qui trouve une occasion de
rire; mais aux derniers mots de Mathurin, le commissaire se rveilla en
lui et immdiatement flaira choses de son ressort.

--Ah! ah! dit-il, on a fait maison nette chez vous?

--Non, non, entendons-nous bien, reprit Poliveau, j'ai dit qu'on avait
enlev tout ce qui tait  l'usage de ma femme... Ils ne m'ont pas
laiss un ruban, une pingle, un fil... rien qui me rappelle que
Clarisse est reste huit mois dans ce logis.

Et l'infortun Mathurin, repris par le dsespoir, se mit  fondre en
larmes en ajoutant:

--C'est  croire que je n'ai jamais t mari de ma vie... Rien ne m'est
rest qui le prouve.

--Oh!  dfaut de tout cela, vous avez encore l'acte de mariage qui vous
a t dlivr  la mairie o votre union s'est clbre, objecta M.
O***.

Ces paroles redoublrent le Chagrin de Poliveau qui bgaya avec peine:

--Voil qui vous trompe... Oui, je l'avais, cet acte... Clarisse me l'a
fait souvent toucher... Mais les gueusards qui ont enlev ma colombe ont
aussi fait main basse sur ce papier.

Il y eut, de la part de Mathurin, toute une tempte de sanglots et de
gmissements entre la rponse ci-dessus et les mots qui suivirent:

--Et le malheur, c'est qu'il m'est impossible de m'en procurer un
double... J'ai t hier  la mairie du IXe arrondissement pour le
demander. Les commis m'ont ri au nez en me disant: Ah! , d'o
sortez-vous? Vous ne savez donc pas que les registres des mairies... et
celui o vous deviez tre inscrit, se trouvant plein, tait du nombre...
avaient t envoys aux archives de la Ville, avenue Victoria, qui ont
t dernirement incendies de fond en comble... Tout l'tat civil des
Parisiens est ananti... Ce sont eux qui vont nous aider  le
reconstituer... Au lieu de nous en rclamer un double, apportez-nous
donc plutt l'acte qui vous a t dlivr  l'poque de votre mariage.
Et, l-dessus, ils m'ont renvoy en riant de plus belle.

--C'est vrai, pensa le commissaire qui, un moment avait oubli tous les
dsastres du second sige de Paris.

Puis  haute voix:

--Il vous reste encore la ressource de vous adresser  l'glise o a t
clbre la crmonie religieuse.

A quoi Poliveau remua encore la tte en disant:

--Nous n'avons pas t maris  l'glise...  cause de la diffrence de
religion... Moi, je suis catholique et Clarisse est du culte de Mahomet.

Malgr son srieux revenu, le magistrat ne put rsister  un clat de
rire qu'il parvint  dguiser  peu prs en ternument.

--Ah! madame Poliveau tait musulmane? reprit-il aprs avoir raffermi sa
voix.

--Oui, elle descendait mme du Prophte... Elle et t homme qu'elle
aurait eu droit au cafetan vert et  la corde en poil de chameau autour
de la tte... Madame Nubadar me l'a bien souvent rpt.

--Oh! oh! Et qu'tait cette dame Nubadar?

--Ma belle-mre... une veuve... Elle et sa fille taient les dernires
descendantes d'une famille qui, jadis, a rgn en Tunisie.

A ce moment, pour la seconde fois, la porte du cabinet s'entr'ouvrit
pour laisser passer la tte du secrtaire Jacquet.

--Il est midi, monsieur. Puis-je partir? demanda-t-il d'une voix mal
assure, qui semblait craindre un contre-temps.

--Oui, allez, dit le patron.

Puis, comme le repinant au vol:

--Ah!  propos, fit-il, et cette femme de tout  l'heure, l'avez-vous
renvoye au commissariat de la rue Taitbout?

--Elle a refus. C'est vous, personnellement, qu'elle veut voir.

--Alors elle reviendra?

--Oui, demain,  la premire heure.

--Bon!... Partez, Jacquet.

Jacquet ne se le fit pas rpter. On l'entendit s'loigner avec cette
louable prcipitation de l'employ qu'un excs de zle n'invitait pas 
sacrifier au devoir sa demi-journe et surtout, sa soire, qu'il avait
consacre d'avance  la onze cent seizime reprsentation du _Courrier
de Lyon_. Jacquet, disons-le, n'aimait pas  dpenser son argent  la
lgre, et il attendait, on le voit, que le temps et bien tabli le
succs d'une pice avant de se payer cette nouveaut.

Le commissaire revint  Poliveau, qui, cependant, s'tait mis  ramasser
les papiers qu'il avait parpills sur le parquet  son entre.

--On s'est jou de cet imbcile, mais dans quel but? se demanda M. O***
en le regardant se traner  quatre pattes.

Etait-ce affaire d'argent?

Aprs un petit silence pendant lequel Poliveau s'tait relev, le
commissaire, abondant dans le sens que le mari donnait  la disparition
de sa Clarisse, demanda:

--Ainsi, monsieur Poliveau, les ravisseurs de votre femme ont enlev
tout ce qui tait  son usage?

--Tout, absolument tout.

--Et de ce qui vous appartenait?

--Rien.

--On n'a rien distrait de votre caisse, par exemple?... L'avez-vous
vrifie?... Car vous m'avez dit tre rentier.

--Oui, mais rentier sans caisse... Je vis d'une rente viagre de 6,000
francs, qui m'est paye par la compagnie LA PRCAUTION... Et, je
l'avoue, je ne fais pas d'conomies.

Pourquoi M. O***, qui, depuis midi, tait libre de dposer ses
fonctions, fut-il pris du dsir de consacrer  Mathurin ces quelques
heures d'un repos qui lui tait acquis au bout de chaque quinzaine?
C'est qu'on n'est pas impunment homme du mtier et que plus le flair
vous a rvl qu'une affaire est difficile  creuser, plus on se sent
tourment de l'envie d'en avoir le dernier mot.

En consquence, le magistrat dit  cet poux sans femme:

--Retournez chez vous, monsieur Poliveau. Dans une heure vous aurez ma
visite.

En effet, aprs avoir djeun  la hte, le fonctionnaire curieux prit
le chemin de la rue Richer.




III


En route, le commissaire,  l'aide d'une srie de pourquoi? se posa le
problme qu'il avait  rsoudre.

Pourquoi une femme... jeune ou non, belle ou laide, la question n'tait
pas l... avait-elle partag, pendant huit mois, la vie de cet aveugle?
Ce n'tait,  coup sr, pas pour son esprit, pour sa beaut, ni pour sa
fortune puisque l, chez ce rentier en viager, il n'y avait pas le plus
mince capital  rfler. On pouvait pourtant se dire que si cette femme
sortait d'une sordide misre, les six mille livres de rente lui
reprsentaient, en somme, une aisance dont il tait doux de jouir. Il
tait loisible aussi de supposer que c'tait par bont d'me qu'elle
s'tait faite la compagne d'un infirme. Mais alors, dans l'un ou l'autre
cas, pourquoi au moment o l'aveugle venait de retrouver la vue,
avait-elle disparu aprs avoir pris le soin de ne laisser derrire elle
aucune trace de son existence de huit mois dans le logis conjugal?

M. O*** aurait pu se rpondre que, peut-tre, madame Poliveau tait un
horrible monstre, quelque phnomne de laideur qui, aprs avoir joui, en
scurit, de la tendresse d'un mari aveugle, n'avait plus os affronter
le regard clairvoyant de son poux opr.

Certes, M. O*** aurait d s'en tenir  cette hypothse, mais, malgr
lui, son instinct de limier le poussait vers des causes plus vreuses.
Son scepticisme n'admettait pas le monstre, et de plus, il niait le
mariage... ce mariage qui n'avait pas pass par l'glise pour cause de
mahomtisme.

--On aura jou une comdie quelconque  mon crtin, se disait-il en
riant au souvenir de Poliveau se vantant d'avoir pous une descendante
du Prophte.

Mathurin habitait une partie du troisime tage d'un btiment au fond de
la cour. Ce fut lui qui vint ouvrir au coup de sonnette du visiteur. Son
visage tait inond de larmes.

--J'tais dans le sanctuaire, lcha-t-il d'un ton plaintif pour
expliquer ce ruissellement de pleurs.

En suivant Mathurin qui le conduisait au fond de l'appartement, tout
droit au fameux sanctuaire, M. O*** put remarquer un de ces solides et
confortables mobiliers, sans lgance pourtant, tels qu'il s'en
fabriquait encore, il y a quarante ans, pour la bourgeoisie, qui ne
courait pas alors au cliquant et  la camelote.

Le vol... en admettant ce vol dont la mfiance du commissaire ne voulait
pas dmordre... n'avait donc rien  dmler avec le mobilier. Pendules,
rideaux, tapis, tableaux ou autres accessoires d'un enlvement facile
taient bien  leur place et ne laissaient  nu aucun coin qu'on pt
croire avoir t dpouill. Tout autre, moins entt que le commissaire,
se serait rendu  l'vidence, c'est--dire  l'examen, qu'il n'avait t
emport rien autre que ce qui tait  l'usage particulier de la fugitive
Clarisse.

La preuve en tait dans tous les tiroirs, vides ou ouverts que Poliveau,
en attendant le fonctionnaire, venait d'inspecter encore une fois avec
l'esprance d'y retrouver un objet quelconque qui et appartenu  sa
femme.

--Vous voyez, dit-il, pas un ftu! ils ont tout pris, ces misrables qui
m'ont ravi ma Clarisse.

Ayant renonc  faire admettre par cet poux convaincu l'ide que sa
femme avait fort bien pu dcamper sans se faire le moindrement prier, le
commissaire tendit  Mathurin la perche que sa manie prfrait.

--C'est vrai! rpondit-il... Rien!... Pas mme un portrait qui vous aide
en vos recherches... et vous montre les traits de la personne aime.

Poliveau se prit la chevelure  poigne-mains et de sa voix glapissante:

--Non. Rien! rien! rpta-t-il. A-t-on vu sort pareil au mien! Etre
mari et ne pas connatre sa femme! Elle passerait  ct de moi dans la
rue qu'il me serait impossible de dire: C'est elle! c'est ma Clarisse!
ma colombe!... Pas le plus petit moyen de reconnaissance!

--Oh! si... il en est un, avana M. O***.

--Lequel donc?

--Vous la reconnatriez bien  la voix, j'imagine sans peine?

--Ah! a! oui! beugla Mathurin. Tenez! je l'entendrais seulement faire
son puuh! puuh! comme quand elle soufflait sur sa soupe, que ce serait
suffisant pour me rvler ma Clarisse.

--Vous voyez donc bien que tout n'est pas dsespr... Et puis
n'avez-vous pas pens qu'il existe encore un autre moyen?

Mathurin ouvrit une bouche et des yeux agrandis par la curiosit.

--Dame! poursuivit le fonctionnaire, ne pouvez-vous pas arriver  votre
femme par ses parents et amis? Elle n'tait point sans famille, n'est-ce
pas!... Ne m'avez-vous pas parl de votre belle-mre, madame veuve
Nubadar?

--Hlas! fit Poliveau.

--Etes-vous donc mal avec elle?

--Hlas! refit l'ex-aveugle, la pauvre femme n'est plus de ce monde!
Huit jours aprs mon mariage, elle a t crase par un omnibus... Je
voulais, malgr ma ccit, suivre son enterrement, mais j'ai t oblig
de rester au logis pour consoler Clarisse  demi folle de douleur.

A mesure que Mathurin avanait dans le chapitre des confidences, le
commissaire s'ancrait mieux dans la persuasion que le crtin avait t
la victime d'une mystification de la plus haute vole.

--Connaissons d'abord les compres, se dit-il, je chercherai plus tard
le motif qui les a fait agir.

Et, l-dessus, il repartit:

--Alors cette infortune madame Nubadar s'en est alle  sa dernire
demeure sans personne qui suivt son convoi?

--Mais si, mais si... ils taient deux. D'abord Touriquet, ce brave ami
Touriquet... lui qui a fait mon mariage.

--Eh bien? qui vous dit que ce n'est pas chez M. Touriquet que votre
femme est alle se recueillir en son adoration!

--Hlas! soupira derechef Poliveau.

--Est-ce qu'il a t aussi cras par un omnibus?

--Non, mais,  ce que m'a dit Clarisse, il a t coup en trois par une
bombe pendant le bombardement de Paris.

--Diable! fit M. O*** sans rire.

--Oui, en trois.

--Savez-vous que j'ai tellement peur de me heurter encore  une
catastrophe que je n'ose poursuivre mes questions.

--Poursuivez quand mme.

--Alors quelle est la seconde personne, dont vous parliez qui, avec
dfunt M. Touriquet, a suivi le convoi de la bonne madame Nubadar?

--C'est l'oncle Canivel.

--Oncle  vous?

--Non, oncle  ma femme.

--Et, je l'espre, il n'est pas mort, lui?

--Hlas! gmit Poliveau.

--Oh! oh! encore un omnibus ou une bombe?

--Non, non, mais il a disparu. Impossible  moi de le retrouver...
Tenez, il faut que je vous conte cela.

Le commissaire,  ces mots, poussa doucement Mathurin sur un fauteuil et
s'installa sur un autre en disant:

--Puisque vous voulez bien m'instruire, cher monsieur Poliveau, prenez
donc les choses au dbut et apprenez-moi comment s'est conclu votre
mariage.

--Mon pre venait de mourir... commena la mari de Clarisse...

--Pardon, dit M. O***, aprs l'avoir interrompu d'un geste, d'abord
quelques dtails sur feu votre pre.

--J'avais deux ans quand mon pre devint veuf. A ce chagrin s'en joignit
un autre, celui de me voir peu  peu perdre la vue, car je n'tais pas
aveugle de naissance. Soit qu'il se ft adress  des mdecins moins
habiles ou moins hardis que le mdecin qui m'a opr, il crut mon
infirmit incurable et, ds lors, il n'eut plus d'autre souci que
d'assurer l'avenir qui m'attendait aprs sa mort. Il tait caissier dans
une importante maison de banque qui lui avait accord un petit intrt
dans ses affaires. Tout ce qu'il pouvait faire d'conomies, mon pre le
plaait  fonds perdu sur ma tte, sachant bien que je serais incapable
d'administrer jamais une fortune, moi que mon infirmit mettait  la
merci du premier intrigant venu. C'est  la prudence paternelle que je
dois donc cette rente viagre de 6,000 francs que me paye le compagnie
_La Prcaution_.

Quand il n'avait pas sa Clarisse en tte, Mathurin Poliveau, on le voit,
n'tait plus d'une conversation aussi stupide ni d'une crdulit  faire
rire les nes.

Il continua:

--Une aprs-midi, il y a neuf mois, au milieu de septembre...

--Quelques jours  peine avant le blocus de Paris, pensa le commissaire.

Et, interrompant:

--Saviez-vous alors que Paris tait  la veille d'tre assig?
demanda-t-il.

--Nullement, je vivais, ou, plutt, mon pre me faisait vivre dans une
telle ignorance de ce qui pouvait m'inquiter que je ne me doutais de
rien. Je reprends: Une aprs-midi, il y a neuf mois, au milieu de
septembre, on apporta au logis le corps de mon pre, que la rupture d'un
anvrisme avait tu en pleine rue.

Si M. O*** n'avait pas cru aux deux trpas tragiques de la veuve Nubadar
et du sieur Touriquet, la mort de M. Poliveau pre le trouva
parfaitement crdule; mais il en nota la soudainet comme le premier
jalon de la piste qui ferait trouver les farceurs ou les escrocs... les
faits lui apprendraient comment il fallait qualifier ces inconnus... qui
s'taient jous de l'ancien aveugle.

--Aprs le dcs de mon pre, avait repris Mathurin, je me trouvai bien
triste, et surtout bien isol, car, spar du monde par ma ccit,
j'tais rduit  la seule compagnie de Javotte, entre  notre service
depuis le mariage de mes parents... car elle tait soeur de lait de ma
mre... et dont mon pre m'avait toujours vant le dvouement. Grave
erreur de sa part, comme vous allez bientt le voir.

Un matin, elle ne descendit pas de sa mansarde, et l'heure du djeuner
tait dj sonne depuis longtemps qu'elle n'avait pas encore paru. Je
me dmenais comme une me en peine en l'attendant, car, ne pouvant me
guider  ttons que dans mon logis qui m'tait connu, je n'osais faire
l'ascension des tages suprieurs et tenter de trouver la chambre de ma
bonne, que je ne savais o situe dans les mandres du couloir des
combles de la maison.

L'estomac  jen et l'esprit troubl par la crainte que Javotte ft
tombe tout  coup si gravement malade qu'elle n'avait pu descendre,
j'tais donc dans un grand embarras, quand,  ce moment, un grand coup
de sonnette retentit  la porte d'entre du logement.

J'allai ouvrir.

M. O*** arrta le conteur.

--Un renseignement? demanda-t-il. A cette poque, vous habitiez dj
ici?

--Non, je ne suis venu ici qu'aprs mon mariage. Nous demeurions alors
rue Cassette, au deuxime tage d'une maison dont mon pre, au moment o
il mourut, avait l'intention de dmnager, car, dans les derniers mois,
l'immeuble avait t donn en principale location  un marchand de
meubles. Celui-ci, pour utiliser ses marchandises, transformait peu 
peu les tages en logements garnis, grave dsagrment qui peuplait la
maison d'un tas de gens inconnus qui se renouvelaient par trop
frquemment.

--Bon  noter! pensa le commissaire, toujours  l'afft du livre sur
lequel il prendrait chasse.

Ensuite, tout haut:

--Revenons  ce coup de sonnette qui retentit alors que vous tiez si
inquiet du retard de votre bonne.

--J'allai ouvrir et, aussitt, j'entendis ces paroles articules par une
voix franchement amicale:

--Mon cher voisin, je viens vous offrir mes services, car j'ai pens que
vous deviez tre grandement dsorient par l'abandon de votre servante.

--Comment? Javotte m'a abandonn! m'criai-je, abasourdi par cette
nouvelle inattendue.

--Je vous rpte ce que m'a cont tout  l'heure le concierge auquel
cette crature sans coeur a annonc, hier soir, en filant avec sa
malle, qu'elle avait assez de son mtier de chien d'aveugle... Alors je
me suis dit: Touriquet, mon ami, ce brave jeune homme aveugle doit tre
bien emptr par cette indigne conduite. On se doit aider entre voisin
de carr... Et j'ai sonn  votre porte.

--Quoi! Javotte est ainsi partie, aprs trente longues annes de
services! rptai-je avec un tonnement douloureux.

--Bah! bah! fit mon voisin Touriquet. Comme vous ne sauriez chercher
vous-mme une autre bonne, je me charge de vous en trouver une plus
jeune et plus fidle que votre Javotte... Mais, pour le quart d'heure,
il faut s'occuper du plus press, c'est--dire de votre djeuner. Il me
reste, du mien, un peu de jambon et une tranche de pt; permettez-moi
de vous offrir ces victuailles.

Effectivement il revint, dix secondes aprs, en m'apportant les
comestibles annoncs.

Que vous dirai-je! Un frre n'aurait pas t plus dvou que Touriquet.
Notre vie devint intime. Il fut mon ange protecteur.

A mesure que Poliveau parlait, le commissaire tudiait sa physionomie
nave et il y lisait l'expression de la plus crdule bonne foi.
Sceptique en diable qu'il tait, il ne croyait pas  cette fuite de
Javotte, que, selon lui, on devait avoir fait disparatre pour assurer
la russite du projet inconnu dont ce Touriquet tait le premier metteur
en scne.

Sans se douter en quelle pitre estime son auditeur tenait le Touriquet,
dans lequel, lui, voyait un ange protecteur, l'ex-aveugle avait continu
l'histoire de son pass:

--Oui, cet excellent Touriquet... qu'une bombe devait bientt couper en
trois... fut pour moi presque une mre. Quand, honteux d'abuser ainsi de
sa complaisance infatigable, je lui rappelais sa promesse de me chercher
une autre domestique, il me rptait doucement: Patience! patience!
peut-tre vous trouverai-je mieux qu'une servante... Je m'occupe de
vous. Patience! patience!

En effet, le matin du cinquime jour, il me demanda brusquement:

--Auriez-vous du got pour le mariage?

--Puis-je penser au mariage avec mon infirmit! m'criai-je.

--Toute femme est faite de dvouement. Sachez prendre la plus mauvaise
et, du fond de son coeur, vous ferez sortir bont, sympathie,
tendresse, abngation, sacrifice, etc., etc... Avez-vous lu Piron, ce
grand moraliste? Non, n'est-ce pas?... C'est lui qui a dit: Chez la
femme, le besoin d'hrosme est encore plus imprieux que celui de la
faim... Et il avait raison, ce vertueux crivain que je m'tonne de ne
pas voir plus rpandu dans les lyces.

Alors, comme je secouais la tte, plein du doute de pouvoir jamais
trouver l'occasion de tenter l'hrosme d'une femme, il reprit:

--Tenez, je connais une jeune fille d'une telle sensibilit qu'elle est
incessamment tourmente du dsir de se sacrifier... il faut presque lui
attacher les mains, quand elle sort, pour l'empcher de donner les
vtements qu'elle a sur le corps  la premire pauvresse mal vtue
qu'elle rencontre... C'est comme je vous le dis, et, vous savez? moi,
mentir pas plus gros que a, me rendrait malade toute une semaine.

--Mais, je vous crois, mon bon Touriquet.

--Eh bien, pour en revenir  cette demoiselle, que j'aille lui dire. Je
connais un jeune aveugle, seul en ce monde, bien triste, sans un coeur
qui le soutienne... et lui prpare ses repas; aussitt elle tremblera
de tous ses membres et finira par s'vanouir sur les genoux de sa
mre... C'est comme je vous le dis, et je ne mens jamais, j'ai la fiert
de le rpter.

--Je vous crois, je vous jure que je vous crois, m'criai-je en devinant
 sa voix qu'il me souponnait de douter de sa sincrit.

--Oui, rpondit-il, voil bien la compagne de votre vie telle qu'il vous
la faudrait.

--Oh! oui! fis-je du fin fond de mon coeur.

Aprs un petit silence, il ajouta:

--Malheureusement, il y a un obstacle.

--Lequel?

--Elle n'a pas le sou!

--Mais je ne tiens pas  l'argent, moi!... Et si, de son ct, la
personne voulait se contenter de ma modeste aisance... Si vous
l'interrogiez adroitement?

--Tu! tu! tu! je me garderai bien d'une pareille maladresse... Ah!
ouiche! Elle pense bien  l'argent, la chre me! Qu'est-ce qu'elle
demande avant tout? Se sacrifier  une infortune... Mais, de votre
aisance, elle s'en soucie comme d'une bulle de savon! Voil comme elle
est... J'aime mieux vous le dire brutalement, car je ne sais pas farder
la vrit.

Il rflchit un peu, puis:

--Je tterai madame veuve Nubadar, reprit-il... c'est la mre de l'ange.

Cette nuit-l, je ne dormis pas.

Le lendemain, quand entra Touriquet, l'motion me serrait si fort la
gorge que j'eus bien de la peine  prononcer ces deux mots:

--Eh bien?

--Avant tout, une question? dit-il.

--Parlez.

--Rpondez-moi avec cette franchise dont je vous donne l'exemple... Ne
tergiversez pas.

--Je vous jure de ne pas tergiverser. Posez sans crainte votre question.

--La voici: Prendrez-vous le turban?

--Quel turban?

--En un mot, vous ferez-vous mahomtan?

--Pourquoi me faire mahomtan?

Aprs ma promesse de ne pas tergiverser, Touriquet dut lire sur ma
figure que si je ne rpondais pas, c'tait sincrement faute de
comprendre.

--Ah! oui, tiens, c'est vrai! s'cria-t-il, j'ai oubli de vous prvenir
hier que ces dames sont musulmanes... Deux descendantes du Prophte;
leur famille a rgn jadis sur la Tunisie... Je vous en prviens pour
que vous ne m'accusiez pas plus tard de vous avoir fait des
cachotteries... Franc comme l'or, moi!

Et sans me laisser le temps de rpondre:

--Ainsi, poursuivit-il, vous ne prendrez pas le turban? Non, n'est-ce
pas?... Du reste, j'avais prvu la chose et, d'avance, j'ai tout arrang
 la commune satisfaction... Chacun gardera son culte... Seulement il
n'y aura pas naturellement de crmonie religieuse. C'est ce qui a t
dcid pour ne donner la prfrence  personne... Rien qu'une crmonie
civile... Un tour  la mairie, voil tout.

Aux derniers mots de Touriquet, je m'tais mis  trembler de tous mes
membres, et ce fut d'une voix brise par une joie dlirante que je
balbutiai:

--Quoi? Cette jeune personne veut bien se dvouer au bonheur du pauvre
aveugle!

Touriquet comprit alors le pige que je lui avais tendu en le laissant
parler. Il lcha un norme juron, puis, tout plein de colre contre
lui-mme:

--Oh! je n'en fais jamais d'autres! gronda-t-il. Me voil bien, moi,
avec ma franchise qui ne sait jamais rien garder!!!

Ensuite, se calmant:

--Eh bien, oui, reprit-il, l'affaire est arrange... Mais vous n'aurez
pas l'air de vous douter que ces dames sont consentantes.

Le tremblement m'avait repris.

--Alors, bgayai-je, quand vous m'avez propos, cette demoiselle a bien
voulu m'accepter?

--Il est arriv  Clarisse... elle se nomme Clarisse... ce que j'avais
prvu. En apprenant qu'il s'agissait de se sacrifier  une infortune,
elle s'est vanouie sur les genoux de sa mre, madame Nubadar.

A ce nom, il se hta d'ajouter:

--Ah!  propos de madame Nubadar, j'ai un conseil  vous donner. Cette
noble trangre possde imparfaitement notre langue... Elle use d'un
franais baroque, appris un peu partout... Ne vous avisez pas de rire de
ses locutions tranges... Aprs le mariage, si l'envie vous tient de
converser avec votre belle-mre, vous en serez quitte pour apprendre le
turc... Je me suis laiss dire que cette dame, en langue turque, est
ptillante d'esprit... Mais, ce soir, quand vous l'entendrez, pour ne
pas sourire, ne cessez pas de vous dire que vous tes en prsence d'une
trangre qui daigne parler le franais pour vous mettre  l'aise... Ne
m'en veuillez pas de cette leon, que vous dicte mon amour de la vrit.

--Comment? dis-je, ce soir? Quand je la verrai?... Mais vous me
prsentez donc ce soir mme  cette dame et  sa fille?

--Mieux que cela, mon cher. Je suis charg de vous mener ce soir dner 
l'htel Nubadar, en petit comit, bien entendu... On a dcommand
l'ambassadeur d'Angleterre qui devait y venir piquer l'assiette
aujourd'hui... Ah! on mange bien  l'htel Nubadar, je vous en rponds.

Sur ces dernires paroles, il partit aprs m'avoir donn cet avis en
guise d'adieu:

--Tenez-vous prt pour sept heures, je viendrai vous chercher en
voiture.




IV


A l'heure dite il fut exact.

C'tait la premire fois de ma vie que j'allais prendre un repas hors de
chez moi. Jamais, au grand jamais, je n'avais got, je vous le jure,
d'autre cuisine que celle de Javotte.

Dans la voiture, Touriquet ne cessa de me vanter l'htel Nubadar, sa
chre exquise, son service de table, son nombreux personnel et, avec
cette franchise qui lui tait habituelle, il me rpta plusieurs fois:

--Quel dner nous allons faire! Je ne vous cache pas que je m'en lche
les doigts d'avance.

Enfin le fiacre s'arrta.

--Nous voici arrivs devant la demeure de la noble trangre, m'annona
cette perle des amis.

Au moment o nous franchissions la porte de l'htel Nubadar, une voix
fminine fit entendre ces paroles:

--Faut-il ouvrir des hutres  ces messieurs? Elle sont bien fraches
aujourd'hui.

--Oui, oui, ma belle, quatre douzaines, rpondit Touriquet.

Puis il me souffla  l'oreille:

--C'est la camriste de madame Nubadar qui guettait notre arrive.

Arrivs au premier tage, nous tournmes dans un long couloir tout plein
de bruit de voix, de rires, de chants, d'accords de pianos... et,
surtout, d'une lourde odeur de cuisine.

--Ce sont les gens de la maison qui prennent du bon temps... Madame
Nubadar est une indulgente matresse, m'apprit Touriquet pour
m'expliquer ce tapage.

Enfin une porte s'ouvrit et mon ami me poussa en me soufflant:

--Saluez; vous tes en prsence de l'illustre veuve.

J'tais encore en train de m'incliner que la mre de mon ange s'criait.

--Ah! clampins! vous v'l donc! J'ai l'estomac qui me colle au dos tant
j'ai faim! Enfin, nous allons becqueter!... Pas vrai, Clarisse?

--Oui, maman, rpondit une voix qui rsonna  mes oreilles comme une
harpe olienne.

--Tenez, mettez-vous l, entre votre future et moi, me dit tout bas
Touriquet en me guidant vers un fauteuil.

A quoi, il ajouta cette recommandation:

--Soyez aimable, galant et trs-spirituel... mais pas de gros mots, ni
rien qui sente la caserne ou la brasserie... Choisissez vos phrases dans
le dix-huitime sicle; poque Louis XV de prfrence... on savait
alors badiner sans offusquer le beau sexe.

Il fut interrompu dans ses excellents conseils par la voix de madame
Nubadar qui disait:

--Allons, hue! Touriquet, chacun devant son rtelier et pensons  jouer
des mandibules.

--Hein! quel franais! me murmura encore mon ami. Comme on devine bien
tout de suite qu'on est en prsence d'une trangre... Je sais bien
qu'au fond, on finit par comprendre ce qu'elle veut dire, mais, entre
Bossuet et elle, comme langage, on est forc de constater une diffrence
regrettable.

Touriquet ne m'avait pas tromp en m'annonant qu' l'htel Nubadar on
faisait large chre. Avec une profusion orientale, il y avait tout un
rgiment de plats qui laissaient le choix aux convives. La preuve en est
qu' peine fmes-nous assis, la voix d'un homme (celle de l'officier de
bouche,  ce que m'apprit Touriquet) pronona respectueusement ces mots:

--Que faut-il servir  ces dames? Bifteks, ctelettes, rognons sauts...
C'est aujourd'hui le jour de l'esturgeon  la Rossini... Je ne saurais
trop le recommander.

--Donne-nous de tout, mon fiston, nous patienterons pour le reste,
commanda madame Nubadar.

Que vous dirai-je? J'avais le coeur qui battait  me rompre la
poitrine. J'aurais voulu parler: impossible, la langue me plaquait au
palais; impossible aussi de manger: ma gorge contracte n'aurait rien
laiss passer.

Cette inertie de ma part fut sans doute taxe d'indiffrence et fut
cause que le commencement du dner demeura froid. Pour couvrir ce
silence glacial, Touriquet s'efforait de jouer des mchoires avec un
fracas infernal. Enfin j'entendis de petits rires qui, j'en suis
certain, avaient pour but d'veiller ma gat, de me mettre  mon aise,
de fondre ma timidit.

--Chouette fricot!!! s'cria complaisamment madame Nubadar, voulant me
fournir l'occasion d'une rplique, d'un mot flatteur pour le repas
qu'elle nous offrait, d'un loge de son cuisinier.

Mais non. J'tais d'autant mieux paralys par l'motion que plusieurs
fois, j'avais senti la douce main de Clarisse effleurer la mienne.

--Mais parlez donc, animez le dialogue, dites n'importe quoi... mais,
vous savez, rien qui sente la caserne, me soufflait Touriquet.

Et comme je restais de marbre:

--Au moins, rcitez-leur une fable, ajoutait-il.

Rien! la crainte m'tranglait.

En vritable ami dvou, mon voisin cherchait  me galvaniser.

--La petite vous dvore des yeux, me murmurait-il. Elle est
littralement pendue  vos lvres... Vous lui dbiteriez seulement
l'alphabet, qu'elle boirait le son de votre voix.

Mais ces encourageantes paroles ne faisaient que redoubler mon moi,
sans me dlier la langue.

La bonne madame Nubadar eut piti de mon embarras et, dans son mauvais
franais, elle lui trouva une excuse.

--A la bonne heure! s'cria-t-elle, voil comme je comprends, moi, qu'on
chique les vivres... sans parler!... On apprcie mieux la boustifaille.

Cette bont,  la fois fine et dlicate, de la femme d'Orient qui venait
 mon aide, opra mieux sur moi que tous les conseils de Touriquet. La
douce motion de la reconnaissance fondit ma glace, dgourdit ma langue,
me desserra la gorge.

Je sentis que j'allais parler.

A ce moment l'officier de bouche entra en disant d'une voix triste:

--Il m'arrive un petit malheur: j'avais offert  ces dames un poulet au
cresson... mais il ne nous reste plus de poulet.

--Alors mettez-nous un peu plus de cresson, dis-je d'un ton dgag.

Je croyais rendre sa politesse  madame Nubadar en lui venant ainsi 
l'aide; en mettant de l'huile sur le froissement d'amour-propre d'une
matresse de maison qui voit tout  coup le poulet manquer  ses
convives.

Mais, alors que je triomphais d'avoir si bien dbut, j'entendis gronder
 mes oreilles la voix svre de Touriquet qui disait:

--Plaisanterie dplace... Je vous avais pourtant bien prvenu: Rien qui
sente la caserne!... Mieux valait rciter une fable.

La terreur d'avoir commis une bvue, bien involontaire, je vous le jure,
car j'en suis encore  la comprendre, me refigea immdiatement la
langue.

Cependant, sous la table, mon genou avait rencontr un autre genou. Cinq
ou six fois je risquai une lgre pression. Encourag, j'allais
continuer, quand,  voix basse, Touriquet me dit vivement:

--Non, merci, j'en ai assez, a me donne le mal de mer... Adressez-vous
 droite.

Du moment que mon sage mentor m'encourageait, je crus devoir persvrer
dans cette faon de faire parler mon coeur et j'avanai la jambe dans
la direction voulue.

Aussitt retentit le fracas d'un violent ternument dans un verre,
auquel succda une petite pluie de vin, puis, aprs une vive quinte de
toux, la noble trangre articula pniblement ces mots:

--Quelle andouille que ce Touriquet qui va me pousser le genou quand je
suis en train de boire! J'ai failli trangler.

Mon excellent ami devina que je m'tais tromp d'adresse et, malgr sa
profonde horreur du mensonge, il endossa la faute.

--C'est le champagne qui me travaille un peu les nerfs.

Car nous en tions au champagne. Les plats s'taient succd avec une
rapidit qui prouvait l'activit du personnel de l'htel Nubadar.

Enfin l'illustre trangre pronona d'un ton lgrement empt:

--Ouf! j'en ai ma claque!... Et toi, Clarisse?

A cette question, grandement prosaque, mademoiselle Clarisse rpondit
de son organe mlodieux avec une intonation de prire:

--Oh! maman, je t'en prie, ne me trouble pas, laisse-moi  mon bonheur.

Que voulait-elle dire? Je ne l'aurais pas compris sans Touriquet, qui me
prit le bras en me soufflant vivement:

--Vous venez de sentir au front comme une brlure, n'est-ce pas?

--Non, pourquoi?

--Si, si, le front doit vous avoir brl... Ah! si vous aviez vu quel
regard de feu Clarisse vous a lanc!

Et me serrant encore le bras pour arrter mon transport de joie:

--Chut! chut! fit-il, n'abusez pas d'une confidence chappe  ma
franchise... Triomphez, mais  la faon, de l'Indien, avec un visage de
bois.

L'officier de bouche tait encore venu nous faire ses dernires offres.
Sur notre refus de rien prendre de plus, il se retira; mais, deux
minutes aprs, il reparut et je l'entendis qui, sans mot dire, posait
une assiette sur la table. Aprs quoi, il s'en alla.

Ma fine oreille d'aveugle perut alors le bruit du froissement d'un
papier que madame Nubadar venait de prendre sur l'assiette.

Il y eut un petit silence, puis la digne mre de mon ange lana ces
mots:

--Mazette! c'est sal!!! Tiens, regarde donc un peu, Clarisse.

Et elle passa ledit papier  sa divine progniture qui, bientt,
rpondit:

--Oui, c'est raide.

A quoi Touriquet, auquel l'ange avait donn le papier, ajouta  son
tour:

--En effet, c'est poivr!...

Je poussai du coude mon ami, ce qui tait ma manire de l'interroger sur
la signification de cette scne incomprhensible pour moi.

Avec son inpuisable complaisance, le bon Touriquet me souffla aussitt:

--Rien qui menace vos amours.... Je vous ai dit que pour nous recevoir,
on avait dcommand l'ambassadeur d'Angleterre, qui comptait piquer ici
l'assiette ce soir... De colre d'avoir t vinc, il vient d'crire 
madame Nubadar un billet de la dernire raideur.

Puis, tout haut et gracieusement:

--Croyez, mesdames, que mon ami Poliveau n'ignore pas la coutume
orientale qui veut qu'aprs un repas pris en commun, les deux sexes se
sparent, les dames pour aller jouir de la sieste dans le gynce, les
hommes pour rester  fumer l'opium.

Sur mon honneur! j'ignorais cette coutume d'Orient, mais je n'en fis pas
moins un geste de tte pour sanctionner ce que venait de dire Touriquet.

--Ma foi, oui, j'avoue que je ne suis pas fche de dtaler... Viens,
Clarisse, dclara la maman.

J'entendis un bruissement de vtements et de chapeaux que les dames
remettaient.

--Saluez... elle se retirent, m'annona le dvou Touriquet.

La porte tait  peine referme que mon Mentor me demandait brusquement:

--Vous venez de vous sentir une impression de fracheur sur le front,
n'est-ce pas?

--Non, pourquoi?

--Ah ! ni le chaud, ni le froid, vous ne sentez donc rien!... Comment!
vous n'avez pas senti sur votre front le baiser que Clarisse, de ses
fraches lvres, vient de vous envoyer de loin, avant de suivre sa mre.

Puis, sans me donner le temps de parler, il me frappa sur l'paule, en
s'criant d'un ton joyeux:

--Eh! eh! l'affaire est dans le sac! La petite en tient sous l'aile et,
si j'en crois un signe qu'elle m'a adress entre le rti et la salade,
madame Nubadar vous agre. Ah! mon gaillard, il ne faut pas vous confier
des femmes!... En un rien de temps, vous les attelez  votre char.

--Vrai? vrai? rptai-je  chaque phrase en touffant de satisfaction.

--Comme je vous le dis... Ah! j'ai bien eu peur un instant, j'ai cru
votre barque chavire avec cette malencontreuse affaire du cresson... Je
vous avais pourtant averti: Rien qui sente la caserne!

--Si vous vouliez m'expliquer en quoi j'ai manqu de...

--Non, non, pas d'explications... je n'aime pas  humilier mes amis...
Passons l'ponge... c'est oubli.

Aprs un court silence, il reprit:

--Maintenant, permettez-moi un conseil.

--Parlez, je vous en supplie.

--Il faut tout de suite bien vous poser dans la maison par un large
pourboire aux domestiques... C'tait un des grands moyens du duc de
Richelieu, l'irrsistible sducteur... Avez-vous une centaine de francs
sur vous?

--Oui, je les possde.

--Sans quoi, je vous les aurais avancs... Bien, donnez, dit-il en
prenant mes louis.

Au coup de sonnette de Touriquet, entra aussitt quelqu'un que je
reconnus,  son pas, pour tre l'officier de bouche de madame Nubadar.

--Tenez! fit simplement mon ami en jetant l'or dans une assiette.

Ensuite, il mit mon bras sur le sien.

--A prsent, trop heureux mortel, je vais vous reconduire chez vous,
ajouta-t-il.

       *       *       *       *       *

M. O*** avait cout sans mot dire, riant sous cape de l'paisse
niaiserie du narrateur.

Jusque-l, le rcit de Poliveau n'avait encore mis en scne qu'un trio
de matois se rgalant aux frais d'un imbcile qui s'imaginait avoir
dn dans le monde.

--Monsieur Poliveau, avez-vous quelquefois mang dans un restaurant?
demanda le commissaire pour s'assurer si l'ex-aveugle tait rest la
dupe de cette comdie.

--Dans un restaurant? Jamais! au grand jamais!... Ne vous ai-je pas dit
qu' l'exception de ce jour o ma regrette belle-mre me fit l'honneur
de m'admettre  sa table, je n'ai jamais mang d'autre cuisine que celle
du logis? rpondit Mathurin tonn de cette question qui lui semblait ne
rimer avec rien.

Jusque-l, nous le rptons, la chose n'avait encore que l'allure d'une
mystification et rien ne faisait pressentir au magistrat le but
mystrieux qui, pendant huit mois, avait fait vivre cette Clarisse, une
ruse coquine, aux cts d'un pareil nigaud.

Pour comprendre que le Touriquet et la Nubadar n'taient que de simples
comparses, le commissaire n'avait qu' se souvenir, suivant le rcit de
Mathurin, que grce  une bombe et  un omnibus, ils allaient bientt
sortir de scne pour laisser la place au personnage principal, le _Deus
ex machina_, celui qui tenait les principaux fils du pantin et au profit
duquel la farce, indubitablement, avait t joue.




V


Craignant, s'il posait des questions, de voir Poliveau s'tendre en
divagations prolixes, le commissaire le remit sur la voie en disant:

--Bref, vous ftes maris?

--Oui, monsieur, huit jours aprs je couronnais lgitimement les feux de
Clarisse devant M. le maire.

--A la mairie du IXe arrondissement, m'avez-vous dit? demanda M. O***
en insistant.

--Oui, monsieur, au premier tage.

--Bah! et pourquoi pas au rez-de-chausse o se trouve la salle des
mariages? dit le commissaire qui flairait une nouvelle comdie.

--Parce que, m'a appris Touriquet, les peintres, justement ce jour-l,
collaient du papier neuf dans la salle des mariages.

--Mais, pour un mariage, la loi exige des tmoins? avana M. O***.

--Nous les avions. De mon ct Touriquet et l'oncle Canivel.

--Ah! oui, cet oncle de votre femme que vous n'avez pas pu retrouver,
continua le commissaire devinant que l'oncle Canivel devait tre le
_Deus ex machina_ qu'il attendait.

--Prcisment.

--Et, du ct de mademoiselle Nubadar?

--De son ct, les deux tmoins taient de grands dignitaires turcs dont
les noms m'chappent, mais qui taient couchs tout au long sur mon acte
de mariage disparu. C'est Touriquet qui me les a prsents au sortir de
la mairie.

--Et vous leur avez serr la main pour les remercier, dit M. O*** peu
convaincu de l'existence de ces deux personnages, car il trouvait la
pantalonnade trop complique en compres.

--Non, il n'y a pas eu de poignes de mains parce que Touriquet m'a dit
que c'tait contraire  l'tiquette orientale, mais je ne les en ai pas
moins remercis chaleureusement des voeux qu'ils ont bien voulu faire
pour mon bonheur. Que Mahomet tende sa chaussure sur toi, m'a dit
l'un... Allah est grand! a prononc l'autre, qu'il te fortifie le
coeur avec la moelle des lions noirs... Hein! comme c'est oriental.

--Tout ce qu'il y a de plus oriental! rpondit M. O*** sans rire le
moindrement.

Puis, dsireux de suivre la farce jusqu'au bout, il s'empressa
d'ajouter:

--Donnez-moi donc quelques dtails sur la sance  la mairie.

--Que puis-je vous conter de particulier! Rien, ma foi! Le maire, qui
parlait du nez avec un accent alsacien, nous a lu les articles du Code,
puis il a adress quelques conseils  Clarisse. Soyez bonne femme de
mnage, a-t-il dit; ayez de l'ordre, toujours de l'ordre; l'ordre de la
femme est une richesse qu'elle apporte au mari. Que vos armoires, vos
meubles, vos placards soient toujours bien en ordre. Ne laissez pas un
coin sans l'pousseter. Rangez, rangez toujours... Visitez sans cesse et
partout... Avec une femme qui ne visite rien, la poussire et l'humidit
ruinent plus vite un mari que les spculations de Bourse. Voil, en
substance, ce que le maire a daign dire  Clarisse.

--Trs-bien! trs-bien! fit le commissaire, auquel son instinct de
policier venait de rvler que, sous cette allocution stupide, la tte
de l'anguille commenait  montrer son museau.

Cependant Poliveau avait continu:

--En sortant de la mairie, aprs avoir t quitts par l'oncle Canivel
et les deux dignitaires Turcs, nous allmes, ma belle-mre, ma femme,
Touriquet et moi, faire un djeuner-dnatoire  l'htel Nubadar, o,
cette fois encore, je donnai cent autres francs pour que les serviteurs
de ma belle-mre pussent boire  mon heureuse union.

M. O*** avait point sur l'oncle Canivel, qui lui paraissait suspect en
diable, il avait hte de le voir  l'oeuvre.

Aussi, ne laissant pas,  propos de ce mariage  la mairie dont il ne
croyait pas un tratre mot, son conteur battre longtemps les buissons,
il coupa vite au court en disant en forme de rsum:

--Bon! vous voil mari; votre dmnagement de la rue Cassette  la rue
Richer est fait; un omnibus a cras votre belle-mre; Touriquet a reu
sa bombe; voil qui est convenu... Maintenant, continuez votre rcit 
deux mois du mariage, en pleine flicit conjugale... Parlez-moi de
l'oncle Canivel avec lequel vous ne m'avez pas fait faire encore
connaissance.

--Oui, oui... ce bon vieillard si trangement disparu...

--Ah! c'tait donc un vieillard?

--Quatre-vingt-huit ans, trs-bien conserv, majestueux sous la neige de
sa chevelure, du moins  ce que m'a appris ma femme qui me rptait: Tu
ne saurais t'imaginer quel saint respect j'prouve  poser mes lvres
sur son vnrable front. Oh! oui, il devait tre bien conserv, car sa
voix, la seule chose dont je pouvais me rendre compte, tait frache et
jeune. Ririsse m'affirmait que cela tenait  ce qu'il avait conserv
toutes ses dents... Le fait est qu'il devait les avoir solides, car, 
son ge, il vous broyait des os de poulet et de ctelettes tout aussi
facilement que s'il et mch du beurre.

--Il dnait donc chez vous?

--Trois fois par semaine et, tous les dimanches, il nous recevait  son
tour.

Avec un niais de la force de Mathurin, il n'tait besoin d'tudier
pralablement certaines questions. Sa stupide prtention d'avoir t un
dieu pour sa femme le cuirassait contre tout soupon qui aurait effleur
la vertu de son pouse. Le commissaire ne se gna donc pas pour demander
 brle-pourpoint:

--Il aimait tendrement votre femme, ce bon vieillard?

--Eh! eh! fit Mathurin d'un air fin, s'il faut vous l'avouer, je crois
qu'il me donnait la prfrence. Il m'avait vou toute son affection et
me la prouvait en prenant mes intrts... Je ne prtends pas dire qu'il
n'aimt pas sa nice, mais, avec elle, il se montrait svre. Et quand
je plaidais pour Clarisse, il me rpondait qu' toute jeune femme il ne
faut pas laisser le temps de prendre un mauvais pli... qu'on doit les
dresser tout de suite au mnage,  l'conomie,  la propret, etc. Aussi
tous les jours, il ne cessait de lui rpter:

--Souviens-toi de ce que t'a dit le maire, le jour de ton mariage, le
jour o tu as eu le bonheur de t'appeler Poliveau: L'ordre de la femme
est une richesse qu'elle apporte au mari... Avec une femme qui ne visite
rien, la poussire et l'humidit ruinent plus vite un mari que les
spculations de Bourse.

Il lui ordonnait d'pousseter, d'essuyer, de frotter tel ou tel meuble
et de ranger son contenu.

--Tiens! s'criait-il, je suis certain que tu n'as pas rang l'intrieur
de ce secrtaire.

--Mais si, rpondait Clarisse, voici trois fois dj que je l'ai visit.

--Tu, tu, tu... visit comme tu visites...  la six quatre deux... sans
penser  faire prendre l'air aux tiroirs... Je parie cinq sous que
l'humidit s'y est mise... que le meuble sent le moisi.

Et il se levait en ajoutant:

--Il faut que je m'en assure.

Alors il se mettait  passer l'inspection du meuble en marronnant entre
ses dents:

--Je gage que ce tiroir n'a pas t pousset... que celui-ci n'a pas
t rang... que cet autre est plein de poussire... Le maire te l'a
pourtant dit: Rangez toujours, visitez sans cesse et partout. Oui, le
maire te l'a dit... N'est-ce pas, Poliveau?

J'tais bien forc de l'avouer.

La pauvre Clarisse avait beau protester de son ordre, de sa propret, il
ne voulait pas dmordre de son inspection qu'il poussait jusqu' la
minutie.

--Avec les secrtaires, prtendait-il, on ne saurait prendre trop de
prcautions... La mort des secrtaires, bien souvent, provient des
compartiments  secret qu'on ignore. La moisissure s'y met et on ne s'en
doute pas... Est-ce que votre secrtaire possde des compartiments 
secret, mon cher Mathurin?

Je rpondais n'en rien savoir... Mon pre ou Javotte auraient pu le
dire, mais moi, aveugle, je l'ignorais.

Et son horreur de la poussire tait telle qu'il mettait le meuble la
tte en bas et le secouait, le secouait pour dgager, affirmait-il, la
poussire des rainures.

Ce faisant, il rptait  Ririsse:

--Le maire n'a pas eu le temps de te l'apprendre, mais voil comment on
s'y prend pour nettoyer un secrtaire bien  fond.

Et ce qu'il disait tait chez lui une conviction, car, derrire ma femme
qui passait ses journes entires  visiter et  pousseter chaque pice
de mobilier, je puis dire que tous mes meubles, l'un aprs l'autre, ont
pass une dizaine de fois par les mains de l'oncle Canivel.

Sur ces derniers mots, Mathurin Poliveau secoua tristement la tte, en
dbitant d'une voix plaintive:

--Qu'est-il devenu, ce brave oncle?... Disparu!... Qui sait si les
misrables qui m'ont enlev ma femme, n'ont pas assassin le digne
vieillard pour l'empcher de m'aider  retrouver Clarisse.

Alors, fondant en larmes, il reprit son antienne:

--Retrouver Clarisse... moi, tout seul... Est-ce que cela m'est
possible, puisque je ne l'ai jamais vue!

La lumire se faisait peu  peu pour le commissaire depuis qu'il tait,
pour ainsi dire, en prsence des deux premiers rles de cette farce dont
l'aveugle avait t le Jocrisse.

Il comprenait que s'ils avaient jug bon de faire de Clarisse une
descendante du prophte Mahomet, c'est que cela coupait facilement court
 toute crmonie religieuse dont la parodie et t autrement difficile
que celle de l'tat civil, faite sous clef,  un premier tage,  l'aide
de quatre ou cinq compres de second ordre qu'on avait ensuite vincs.

Mais ce que M. O*** avait cout de son oreille la plus attentive,
c'tait le rcit de la fouille, vingt fois rpte sans rsultat, que
les deux complices avaient excute dans tous les meubles du logis.

--Que voulaient-ils dnicher? si c'eut t de l'argenterie, des bijoux,
ils auraient mis tout de suite la main dessus, se disait-il. Ce qu'ils
cherchaient devait tre quelque chose d'un mince volume, un tout petit
paquet, voire un simple papier, un objet enfin pouvant tenir dans le
compartiment secret d'un meuble... Oui, mais quel tait cet objet? Voil
le _hic_.

De morne qu'il tait, le dsespoir de Poliveau tourna brusquement  la
rage. Notre hros s'empoigna la chevelure  deux mains, grina des dents
et pitina sur place en s'criant  pleine voix:

--Ah! maudite soit ma fatale ide d'avoir t me faire oprer! Si
j'avais toujours le bonheur d'tre aveugle, ma douce colombe serait prs
de moi  palpiter sous mon aile et je n'aurais pas perdu le cher oncle
Canivel, qui soignait si bien mes meubles.

Plus encore que Mathurin, le commissaire tenait  savoir ce qu'tait
devenu l'oncle Canivel. Il prit le ton de reproche amical pour dire au
mari de la douce colombe:

--Mais,  Paris, une personne ne disparat pas aussi facilement.
Peut-tre avez-vous mal cherch?

--Mal cherch! rpta Poliveau indign, j'ai  me reprocher, je le
confesse, d'tre mfiant, peu crdule, toujours sur mes gardes; cela
tient  ma nature de profond observateur... mais, moi, tre ingrat,
jamais!... Oh! que oui! je l'ai cherch, ce bon vieillard qui m'inondait
de sa tendresse... Je ne vous ai donc pas cont comment j'ai constat la
disparition de ce digne parent?

--Non, et je serais heureux de l'apprendre.

--A ma sortie de la maison de sant, avant-hier, je vous ai dit que
j'tais accouru chez moi plus rapide que la foudre. En ne trouvant plus
Clarisse au logis, ma premire pense fut qu'elle devait tre chez le
cher oncle.

--Dont vous saviez l'adresse?

--Sans doute; puisque nous allions dner chez lui tous les dimanches.

--C'est qu'alors vous tiez aveugle et que votre femme pouvait trs-bien
vous conduire chez l'oncle sans penser  vous donner une adresse dont
votre infirmit n'avait que faire.

--Oh! que vous connaissez mal ma divine Clarisse!... Elle n'avait rien
de cach pour moi, la chre me... Son bonheur tait de me renseigner
sur tout, en me disant toujours: Si je venais  mourir... car il faut
vous apprendre qu'elle avait la faiblesse des pressentiments, ce qui la
faisait me rpter sans cesse: Je suis trop heureuse prs de toi, la
mort doit tre jalouse de ma flicit.

Bref, pour en revenir  mon sujet, elle me disait: Si je venais 
mourir, tu serais trop embarrass  chaque pas... je dois donc te munir
d'avance de tous les renseignements possibles. Nous sommes rue Dauphine,
18, ne l'oublie pas.

Et mme, quand nous entrions dans l'alle, elle ne manquait jamais de me
donner cet avertissement: Prends-garde aux deux marches! Car il y
avait deux marches  monter avant d'arriver au pied de l'escalier.

Donc, avec l'espoir de retrouver Ririsse chez notre oncle bien-aim, je
monte en fiacre et je me fais conduire rue Dauphine, 18... J'arrive et
la premire chose que je cherche  reconnatre, c'est la double
marche... Elle n'y tait plus!... Mais je me dis: On aura abaiss le
sol de l'alle depuis ma visite  l'oncle. Tant mieux, ces deux marches
taient un vrai casse-cou... Parvenu devant la loge, je demande au
portier si le vnrable M. Canivel est chez lui.

Il me regarde et me rpond:

--Canivel? Connais pas... Nous n'avons jamais eu de locataire de ce
nom-l.

--C'est pourtant bien ici le n 18.

--Tout ce qu'il y a de plus 18.

Alors l'ide me vient que je me suis probablement tromp de maison et je
reprends:

--Est-ce qu'il n'y a pas eu dernirement un changement dans les numros
des maisons de la rue?

--Pas depuis Louis XVIII, me rplique le concierge.

Enfin, apprenez que, une par une, j'ai t demander l'oncle dans toutes
les maisons de la rue sans pouvoir parvenir  retrouver ce noble
vieillard... Comprenez vous cela? hein!

--Vraiment, vous m'tonnez! lcha M. O***  tout hasard, car, en ce
moment, il tait tout  la pense de ce que pouvaient tre devenus la
Clarisse et l'oncle qui avaient si prestement dmnag au moment o la
dupe qu'ils exploitaient allait recouvrer la vue... Avaient-ils eu le
temps de faire leur coup? ou bien la gurison de l'aveugle les
avait-elle surpris avant la russite?

Il fut tir de ses rflexions par un nouveau hurlement de Poliveau, qui,
s'en prenant encore  sa chevelure, se dpouillait le crne en beuglant:

--Plus de Clarisse! Plus d'oncle!... Pourquoi ai-je eu la btise de me
faire oprer!... A quoi me sert la vue? je vous le demande.

--Mais  voir clair, dit le commissaire.

L'ex-aveugle eut un sourire amer.

--A voir clair! rpta-t-il, quelle erreur! quelle erreur complte?

--Ah bah! fit M. O***.

--Oui, erreur, vous dis-je, c'est prcisment depuis que j'ai retrouv
la vue que je n'y vois plus.

--Expliquez-moi donc cette particularit, mon cher monsieur Poliveau.

--Sans doute. Autrefois, quand j'tais aveugle, j'allais  ttons,
j'assurais mon pied  chaque pas; l'instinct me guidait; mille remarques
m'aidaient  me conduire; bref, j'avais cette sagacit de l'aveugle qui
flaire l'obstacle, devine la direction  suivre et le coin  tourner.
Tout m'tait renseignement; un bruit habituel  droite, une odeur 
gauche (un serrurier et un rtisseur, je suppose), un pav plus ou moins
raboteux, tel trottoir en pente, tel endroit o l'air plus vif
m'indiquait un carrefour. Chaque dtail se casait dans mon cerveau et
me traait ma route dont je ne dviais plus... Voil comme j'tais quand
je ne voyais pas!... Et je vous prie de croire que je n'ai jamais manqu
d'arriver au but fix... Tenez, par exemple: il a suffi qu'on m'ait
guid deux fois pour me conduire au sige de la Compagnie _la
Prcaution_ et, toujours, depuis, j'ai t tout seul toucher mon mois de
rente viagre.

Aprs avoir repris haleine, Poliveau continua d'un ton vraiment navr:

--A prsent que j'ai retrouv la vue, c'est tout autre chose. Soit que
le jour m'blouisse, soit manque d'habitude, je dgringole dans les
escaliers, je me jette sur les passants, je ne manque pas un trou, je
suis perdu  dix pas de chez moi, j'ai failli me faire craser vingt
fois depuis deux jours, je me heurte  chaque angle... La preuve de
cela, ne vous l'ai-je pas donne ce matin en entrant dans votre bureau?
j'ai renvers des meubles, parpill des papiers, bouscul une dame...

Et, s'interrompant, Mathurin leva les deux mains au ciel, poussa un
norme soupir et lana cette exclamation:

--Oh! oui, j'y voyais cent fois plus clair quand j'avais les yeux au
bout d'un bton.

Puis, comme s'il croyait n'avoir pas assez prouv, il ajouta:

--Mais ce guignon ne me suit pas que pour la marche, il prside  tous
mes actes. Me fiant  mes yeux, je ne surveille plus mes mouvements. Si
je veux prendre un verre, mon coude renverse la carafe... Je m'assieds 
ct d'un sige, tous les malheurs, quoi! Quand j'tais aveugle, je
procdais doucement: j'avanais la main avec prudence, mes doigts
palpaient intelligemment, ils reconnaissaient au toucher entre deux
objets pareils de forme, ils se dcidaient sur le poids... Ah! ouiche! 
prsent, le sens du toucher est mouss, la diffrence de poids
m'chappe... Que dis-je, elle m'chappe... bien mieux encore! elle me
trompe. Pas plus tard que ce matin je m'en suis aperu  djeuner.

--Est-ce que vos ctelettes vous ont paru tre plus lgres
qu'autrefois? demanda le commissaire en riant.

--Non, pas mes ctelettes... mais mon argenterie, les couverts qui me
viennent de mon pre... autrefois ils semblaient plus lourds  ma main
d'aveugle... La vue que j'ai retrouve, je vous le rpte, m'a fait
perdre cette finesse de tact que je possdais.

Et Poliveau, lanant encore ses mains vers le ciel, recommena sa
phrase:

--Oh! oui, j'y voyais cent fois plus clair quand j'avais les yeux au
bout d'un bton.

Son geste d'lever les mains en l'air avait apport le bouton de
manchette de Poliveau sous les yeux du commissaire, qui, une seconde
fois, vit graves en relief, ces deux initiales M. P. qu'il avait dj
remarques le matin dans son cabinet.

A cette vue, une ide traversa rapidement le cerveau de M. O***.

Il venait d'tre parl d'un coquin disparu et de sa complice, de la
compagnie _la Prcaution_, de couverts d'argent; joignez  cela ces
initiales, et vous comprendrez pourquoi le commissaire se trouva
brusquement port  se souvenir de Maurice Prvannes, ex-employ de la
_Prcaution_, qui avait vendu des couverts d'argent marqus M. P.--Et,
en mme temps, il pensa  mademoiselle Lurette Baba, une gaillarde fort
capable d'avoir jou le rle de Clarisse.

--Si c'tait eux! pensa le fonctionnaire.

Mais, en homme prudent qu'il tait, il se garda bien de s'aventurer sur
un simple soupon.

--Montrez-moi donc vos couverts? demanda-t-il  Mathurin.

Poliveau en alla chercher un dans le buffet de la salle  manger.

--Ils sont en argent, n'est-ce pas? reprit le commissaire, qui, du
premier coup d'oeil, venait de s'assurer qu'ils taient en ruolz.

--Je le crois... du reste, tels qu'ils sont, ils me viennent de mon
pre, rpondit Mathurin en allant remettre en place le couvert qui lui
avait t rendu.

--On lui a vol les vrais qu'on a remplacs par ceux-l, pensa M. O***
pendant la courte absence de notre hros.

Et quand ce dernier fut revenu:

--Dites-moi, reprit le magistrat, ne m'avez-vous pas prtendu que vous
sauriez reconnatre votre femme  la voix?

--Rien qu' l'entendre faire: Puh, puh, pour refroidir sa soupe.

A cette rponse, le soupon de M. O*** se corsa de cet autre souvenir
que, le matin, Prvannes et Baba n'avait plus ouvert la bouche ds que
Poliveau avait fait irruption dans le cabinet.

Aprs un petit silence donn  la rflexion, M. O*** regarda notre hros
en semblant se demander s'il fallait tenter l'aventure dont l'ide
venait de lui surgir en tte.

La face niaise du bonhomme et le rcit de son mariage accusaient chez
Mathurin une si monstrueuse crdulit que le commissaire crut pouvoir se
risquer  mettre son projet  excution.

--Monsieur Poliveau, dit-il, voulez-vous me permettre d'tre franc avec
vous?

--Mais je ne dteste pas la franchise... Mon pauvre Touriquet, s'il
tait encore de ce monde, vous l'attesterait.

--Eh bien!  mon avis, vous avez mal cherch votre oncle.

--Mal cherch! fit Mathurin en tressautant de la surprise qu'on mt en
doute son zle  dcouvrir le bon vieillard.

--Non, non, je m'exprime mal... Je voulais dire que vous vous y tes
peut-tre mal pris pour retrouver M. Canivel.

--Comment! mal pris! je suis entr dans toutes les maisons de la rue...
Que pouvais-je faire vraiment de mieux?

Le commissaire prit une mine hsitante:

--De la rue Dauphine, n'est-ce pas? reprit-il en pesant sur les mots.

--Sans doute, de la rue Dauphine.

La figure de M. O*** devint encore perplexe; il secoua la tte, puis il
finit par dire:

--Ne vous seriez-vous pas tromp par hasard... Votre oncle ne
demeurait-il pas rue Constantine... ou des Feuillantines... ou des
Capucines... ou tout autre terminaison en _ine_?

--Que diable peut vous faire supposer cela! s'cria Poliveau, en ouvrant
des yeux grands comme des portes cochres.

Tout semblait dire  M. O*** que Prvannes et Lurette Baba taient le
couple qui s'tait jou de l'aveugle, mais, en homme qui n'agit que sur
preuves, il voulait que ce ft Mathurin qui les lui livrt.

En consquence il dbita le petit thme qu'il venait de prparer:

--Voyez-vous, mon cher monsieur, il arrive bien souvent qu'on s'entte
sur un nom, un mot, une dsinence, en s'imaginant qu'ils vous sont
fournis par la mmoire. Dans votre cas, il se peut fort bien que votre
mmoire vous donne la dsinence en _ine_ et que votre esprit se bute sur
le mot _Dauphine_... ce qui fait que, de la meilleure foi du monde, vous
avez t chercher rue Dauphine votre excellent oncle qui, peut-tre,
habite rue Constantine.

Poliveau se laissa prendre  cette conclusion.

--Oui, s'cria-t-il, vous devez avoir raison. Savez-vous ce que je vais
faire?

--Quelque chose de trs-ingnieux, je n'en doute pas.

--Je vais acheter un _Indicateur des rues de Paris_ et, toutes les rues
dont les noms se termineront en _ine_, je les visiterai maison par
maison.

--Heu! heu! fit M. O***, cela peut vous mener bien loin et durer fort
longtemps.

--Je ne vois pas d'autre moyen.

--Parce que votre intelligence ou plutt votre mmoire ne veut pas s'en
donner la peine... Voyons, rappelez-vous ce que disiez tout  l'heure.

--Que disais-je?

--Que vingt fois vous tiez all chez l'oncle Canivel, soit avec madame
Poliveau, soit seul quand vous avez connu le chemin.

--C'est la vrit.

--Souvenez-vous,  prsent, de ce que vous vous tes cri dans un
moment de colre.

--Aidez-moi un peu.

--Voici, je crois, vos paroles: A quoi me sert la vue! Je n'ai jamais
vu plus clair que du temps o j'avais les yeux au bout d'un bton.

--Je le rpte encore.

--Eh bien?

--Eh bien! quoi?

--Qu'est-ce qui vous empche, pour une fois encore, de supposer vos yeux
au bout d'un bton? Ainsi, ce soir, quand les rues seront dsertes,
pourquoi ne vous mettriez-vous pas en route, les yeux ferms et le bton
en main?... En redevenant aveugle, vous retrouverez cette ancienne
sagacit dont vous m'avez parl... Tous vos points de repre vous
reviendront  la mmoire... vos...

Poliveau ne le laissa pas achever.

Il se mit  bondir par la chambre en hurlant:

--Vous avez raison... Je n'y pensais pas!... Ah! le bon conseil!... Vous
tes pour moi un sauveur... un second Touriquet.

--Ainsi c'est convenu, n'est-ce pas?

--Je voudrais tre dj  ce soir.

--Et vous me permettrez de vous accompagner?

--De tout coeur... Vous verrez que je vous conduirai tout droit chez
l'oncle Canivel.

Et Mathurin battit l'air de ses deux bras tendus en criant:

--Brave oncle! il me tarde de l'embrasser...

--Par lui, nous apprendrons ce qu'est devenue madame Poliveau, ajouta le
commissaire, jugeant bon de donner un coup d'peron  la bonne volont
de Mathurin.

Tout  coup Poliveau devint ple.

--J'ai une peur! dit-il en frmissant.

--Laquelle?

--Que ma colombe m'en veuille de ne plus tre aveugle.

--N'en croyez rien.

--Dame! coutez donc: pourquoi Clarisse m'a-t-elle pous? Par amour du
sacrifice... pour consacrer son existence entire  un aveugle. Du
moment que je vois, le but de sa vie est manqu.

--Oh! avec vous, il y a de la ressource. Vous avez tant de qualits
auxquelles une femme peut rattacher son amour!... Elle vous aimait pour
votre ccit, elle vous aimera maintenant pour votre esprit.

--Allons! je vous crois, je vous crois, dit Mathurin rassur.

Ensuite reprenant sa gat:

--Vous verrez ce soir comme mon instinct et mes habitudes d'aveugle vont
me faire marcher  droite,  gauche, tourner au bon coin, enfiler la
vrai voie... Et quand je m'arrterai en disant: C'est l! vous pourrez
tre certain que nous serons devant la maison... Le bouton de la
sonnette du concierge est une rose en cuivre; je vous l'annonce
d'avance.

--Ainsi c'est convenu,  ce soir?

--Je vous attendrai pour partir.




VI


Il tait minuit pass quand le commissaire revint chez Poliveau.
Celui-ci l'attendait, tenant  la main ce bton qui allait guider le
magistrat vers les coupables.

A cette heure les passants taient devenus rares et le trottoir, par
consquent, tait libre.

--En route! dit gaiement Poliveau.

--Allons, fermez les yeux et ne les ouvrez plus.

--Je m'en garderai bien, rpondit Mathurin, qui le bton tendu, fit son
premier pas.

M. O*** le suivait par derrire.

Arriv au bout de la rue, Poliveau donna deux coups de bton devant lui,
deux autres  sa droite, et, pour prouver son aptitude d'aveugle,
annona au commissaire:

--Tenez, c'est ici que je prends  droite.

--Bon, je m'en doutais! se dit le magistrat en voyant son homme, au
premier crochet, tourner le dos  la rue Dauphine.

Restait  savoir si la promenade durerait longtemps.

Toujours ttant du bout de son bton, Poliveau remonta le Faubourg
Montmartre, tourna dans la rue Lafayette, enfila le boulevard Haussmann,
et arriva enfin  l'Opra.

M. O*** se gardait bien de parler de peur de distraire le marcheur.

Celui-ci ralentit bientt son pas pour dire:

--Hein! vous y reconnaissez-vous? N'est-ce pas que je suis dans le bon
chemin?

--C'est pourtant vrai que vous allez rue Dauphine, rpondit le
commissaire.

La vrit tait que, pour la troisime fois, Mathurin venait de faire le
tour de l'Opra.

--Je repars! annona-t-il.

--Surtout n'ouvrez pas les yeux, recommanda M. O***, tremblant pour la
russite de l'preuve.

--Oh! non, non, soyez tranquille. Si je risquais seulement un oeil, je
me perdrais aussitt.

Sa marche continua encore pendant un quart d'heure.

Puis Poliveau s'arrta net.

--Eh bien! fit le commissaire, est-ce que vous ne retrouvez plus votre
chemin?

--Pas du tout... nous sommes arrivs.

--Ah! bah! lcha M. O***, tonn.

On tait  l'entre de la rue de Provence, juste  cent pas du point de
dpart.

Et ils avaient march pendant une heure.

--Je dois tre arrt devant une porte? reprit Poliveau, les yeux
toujours ferms.

--Oui.

--Alors vrifiez vous-mme si le bouton de sonnette figure une rose.

--Oui, c'est une rose, avoua le commissaire aprs vrification faite.

--Eh bien! c'est la maison de l'oncle Canivel, je vous en rponds...
Dans le couloir nous allons rencontrer les deux marches.

Ce disant Poliveau, qui avait rouvert les yeux, tendit la main vers le
bouton pour sonner.

--Pardon, fit le magistrat en lui arrtant le bras.

--Oh! nous pouvons monter malgr l'heure avance, le cher oncle se
couche trs tard; nous allons le trouver encore sur pieds, dit
l'ex-aveugle se mprenant sur les intentions du commissaire.

--Oui, mais j'ai une crainte... Ne se peut-il pas que M. Canivel, de
mme que madame Poliveau, ait t victime de quelque violence... Qui
sait si nous n'allons pas trouver l-haut leurs bourreaux les gardant 
vue?

Caver sur la crdulit de Mathurin, c'tait tre certain d'avance de
russir. Il goba si bien la bourde qu'il rpondit aussitt:

--Et ce doit tre ces mmes bourreaux qui ont empch le vieillard de me
donner de ses nouvelles... C'est probablement un d'eux qui a jou le
rle du portier qui m'a rpondu ne pas connatre de Canivel dans la
maison. Ah! ils avaient bien ourdi leur trame.

--En consquence, reprit M. O***, comme nous ne sommes que deux et
qu'ils sont sans doute nombreux...

--Qui sait? cent peut-tre.

--Vous ne voyez donc aucun inconvnient  ce que nous nous fassions
accompagner?

--J'allais vous le demander.

Deux sergents de ville passaient, faisant leur ronde, M. O*** les appela
et se fit connatre. Ils se mirent aussitt  ses ordres.

--A prsent, monsieur Poliveau, coutez-moi bien, j'ai une petite leon
 vous faire. Ces deux hommes et moi, aprs la porte ouverte, nous nous
tiendrons dans l'obscurit du vestibule. Vous, vous continuerez votre
chemin, jusqu' la loge du concierge... Il est inutile de nous montrer
si cet homme vous laisse monter... Nous ne paratrions que dans le cas
o il voudrait vous faire violence... car je tremble  cette ide, que
vous venez d'mettre, que nous avons probablement affaire  un faux
portier.

--Je vous ai dit que j'tais trs-observateur.

--Vous avez mieux fait que le dire, vous me l'avez prouv, avana le
commissaire, qui, depuis qu'il s'tait rsolu  jouer du Poliveau, tait
arriv, on le voit,  acqurir, un beau talent.

--Bon! c'est convenu! A prsent, je sonne, dit Mathurin en tendant la
main.

--Non, pas encore; il me reste  vous faire une dernire et
trs-srieuse recommandation. Cet homme vous croit sans doute encore
aveugle, jouez donc l'aveugle, quoi qu'il arrive... Lui apprendre ou lui
laisser dcouvrir que vous voyez clair serait lui donner l'veil, le
pousser  quelque brutalit ou lui faire donner un signal d'alarme aux
brigands qui ont squestr votre oncle vnr.

Aprs ces instructions qui n'avaient d'autre but que de bien dgager la
route pour pouvoir surprendre les coupables, le commissaire ajouta:

--Maintenant, sonnez.

La porte s'ouvrit et Poliveau, suivi par M. O*** et les deux sergents
de ville qui marchaient sur la pointe du pied, s'avana dans un assez
long, mais troit vestibule, parfaitement obscur, car,  cette heure, le
gaz tait teint.

--Prenez garde... voici les deux marches... Hein! vous les avais-je
annonces! souffla Poliveau  l'oreille du commissaire.

--Chut! chut! fit ce dernier, allez de l'avant, ne vous occupez pas de
nous... et surtout n'oubliez pas votre rle d'aveugle.

Puis il poussa Mathurin.

Il tait temps, car le concierge, en costume de nuit, venait de sortir
de sa loge, tenant une bougie dont la lumire ne put dissiper que
l'obscurit d'un tiers du vestibule.

Et il se mit  dire:

--Est-ce vous qui rentrez, mademoiselle Lontine?... Dpchez-vous de
monter, car ils se battent encore l-haut comme des enrags.

A ce moment, Mathurin, son bton en avant, sortit de l'ombre, s'avanant
vers la loge.

--Tiens! c'est vous, monsieur Poliveau, dit le concierge en le
reconnaissant; malgr l'heure avance de la nuit, je n'en suis pas moins
votre respectueux serviteur.

Et,  l'appui de ce qu'il venait de dbiter, le respectueux serviteur,
qui croyait avoir toujours affaire  un aveugle, tira une langue norme
 Mathurin.

Le commissaire n'et pas fait d'avance la leon  Poliveau qu'il se ft
peut-tre trahi  l'aspect de cette langue qui s'exhibait  six pouces
de son visage. Il demeura la face immobile, les yeux grands ouverts et
se contenta de demander:

--Mon oncle est chez lui?

--Faut avouer que vous choisissez bien votre heure pour rendre vos
visites! reprit le concierge, qui riait silencieusement avec force
grimaces sous le nez de celui qu'il croyait toujours priv de la vue.

Entre deux rires, il se reprit:

--Suis-je bte! j'oublie que, pour vous, il n'y a ni midi ni minuit!

Puis il eut l'air de se consulter et murmura:

--Aprs tout, c'est leur affaire... Je vais leur envoyer l'oiseau, ils
s'en arrangeront... J'en ai assez de ces gens-l qui se bchent 
attirer encore la police!

Alors rpondant  la question de Mathurin:

--Oui, oui, fit-il, vous allez le trouver, votre oncle... et votre femme
est aussi l-haut qui veille  ce qu'il ait une bonne nuit.

Ce disant, le portier retirait la langue, faisait les cornes de ses deux
doigts placs sur le front et tait carlate de son rire touff.

Cependant il retrouva sa respiration pour ajouter:

--Allons, montez prs du vieillard. Probablement que c'est votre femme
qui viendra ouvrir au coup de sonnette, car la bonne est descendue tout
 l'heure pour aller leur chercher deux ou trois plats  un restaurant
de nuit, attendu qu'ils veulent souper.

Poliveau ne se le fit pas rpter deux fois et, prenant la rampe, il
enfila l'escalier sans s'attarder  couter le portier, qui lui disait:

--Le gaz est teint; prenez donc mon bougeoir.

Offre, du reste, que le concierge ne renouvela pas, car, tout aussitt,
il rentra dans sa loge en marmottant:

--Que ferait-il de mon bougeoir? Est-ce que le gaz n'est pas toujours
teint pour lui?

Arriv au deuxime tage, Poliveau n'eut pas besoin de sonner. La bonne,
en allant chercher le souper, avait oubli ou jug inutile de fermer la
porte, qu'elle avait laisse entre-bille.

Poliveau allait la pousser, quand il en fut empch par le commissaire,
qui, suivi de ses deux sergents de ville, venait de monter doucement
l'escalier aussitt qu'il avait vu le portier rentr dans sa niche.

--Y pensez-vous? souffla M. O***  l'oreille de Mathurin... Risquer de
tuer votre Clarisse par un saisissement de joie trop subite!...
Attendons plutt en silence et guettons la minute, qui ne peut tarder,
o ils parleront de vous.

--Oui, vous avez raison; j'allais, pour ainsi dire, devenir un
assassin... Je tuais ma Clarisse! rpondit tout bas Poliveau, tremblant
 la pense du crime qu'il avait t sur le point de commettre.

Laissant ses deux agents  la porte du logis avec consigne de couper
toute retraite, M. O***, tenant, par prudence, le bras de Mathurin, se
glissa doucement dans l'antichambre.

--coutons, dit-il  l'ex-aveugle.

Il y avait certes matire  couter, car on se disputait fort de l'autre
ct d'une porte sous laquelle filtrait un rayon de lumire.

--Vas-tu m'ennuyer longtemps encore avec tes renganes?... allons,
tais-toi ou je cogne, grondait une voix furieuse.

--C'est matre Prvannes! se dit le commissaire en reconnaissant
l'organe du beau gars.

Cette menace de coups n'effrayait pas la personne  laquelle on
l'adressait, car aussitt une voix, voix de femme, rpondit:

--Oui, tu n'es qu'un misrable... tu n'as mme pas la probit des
voleurs qui ne compromettent point ceux qui les ont aids.

--Tais-toi! ordonna encore la voix d'homme dont l'accent de colre avait
mont d'un ton.

Si M. O*** n'avait solidement maintenu Poliveau, il est probable que ce
dernier allait se prcipiter dans la chambre.

--Chut! chut! fit le commissaire..

--C'est ma Clarisse! je reconnais sa voix suave, murmura Mathurin sous
la main que le commissaire lui avait pose sur les lvres.

Notons, en passant, que cette voix, qui retentissait si suave aux
oreilles du mari, avait, en ce moment, les intonations les plus
canailles qu'il ft possible d'imaginer. Une harengre, bien en veine,
n'aurait pas trouv mieux.

Devant l'orage, compliqu d'une grle de coups de poings, qui planait
sur elle, Clarisse, ou plutt Lurette Baba, ne courba point la tte.
Elle rpliqua immdiatement:

--De quoi tions-nous convenus dans l'affaire de l'abruti? Que si nous
ne russissions pas  mettre la main sur le magot, en un mot, que si le
coup tait rat, nous dcamperions sans rien laisser derrire nous qui
pt nous nuire, sans rien faire qui donnt  l'aventure d'autre air que
celui d'une plaisanterie faite  un idiot... C'est  cette condition que
je t'ai prt mon aide, car je ne tenais pas  aller reverdir dans une
des maisons de campagne que la prfecture de police met  la disposition
de ses clientes... Malgr la chose dite, qu'as-tu fait, toi, brigand?

--Veux-tu te taire! pronona Maurice le poing lev.

--Tu as vol les couverts de l'imbcile...

On entendit retentir un coup sourd.

--...et ses diamants.

A un second coup donn succda le bruit de la chute d'un corps.

Puis la voix affaiblie de Lurette continua:

--...et en allant les vendre, tu as donn l'veil  la police.

Les coups pleuvaient dru. Un d'eux, sans doute, fut plus terrible que
les autres, car la victime poussa un long gmissement de douleur, suivi
de ces mots balbutis pniblement:

--Oh! comme j'ai eu tort de ne rien avouer, ce matin, au commissaire!

--Mais il est toujours temps de parler, Lurette Baba, dit M. O*** en
apparaissant sur le seuil de la chambre o se passait la scne.

Si le magistrat s'tait dcid  pousser la porte, c'tait qu'il lui
tait impossible de contenir plus longtemps Poliveau, qui se dmenait
pour aller arracher sa colombe adore aux serres du vautour.

Hlas! la colombe adore tait tendue sur le parquet, se dfendant mal
contre les coups de talon de botte que lui octroyait le vautour.

L'entre de M. O*** fut un coup de thtre.

Clarisse, qu'un dernier coup venait d'atteindre en pleine poitrine,
s'vanouit entre les bras de Poliveau qui, oubliant ou n'ayant pas
compris ce qu'il avait entendu, s'tait lanc vers elle en s'criant:

--Sous mon aile! ma colombe, sous mon aile!

Quant  Prvannes, la vue du commissaire, pntrant en son logis 
cette heure, lui avait donn  deviner que, cette fois, il allait en
cuire pour lui. Sa premire pense fut de fuir et il prit un lan qui
devait renverser M. O*** lui barrant la route.

Mais il y avait chez le commissaire, qui en tait  sa centime
arrestation de malfaiteur, une pratique de circonstance qui le mettait
sur ses gardes. D'un mouvement de ct, il vita Prvannes que son lan
amena tout droit entre les bras des deux sergents de ville.

--Conduisez cet homme au poste, ordonna le magistrat.

Et, quand Maurice eut disparu, il revint  Baba, toujours vanouie, 
laquelle un peu d'eau frache sur le visage aurait mieux convenu que les
larmes brlantes dont l'inondait Poliveau en bgayant:

--C'est moi, ton soleil, ton adoration, le miel de ton existence!

M. O*** prit une carafe sur la table, qui attendait ce souper pour
lequel la bonne tait absente, et aspergea de quelques gouttes le visage
de Baba.

En rouvrant les yeux, la premire chose que vit Lurette fut la face de
Mathurin penche vers elle.

--Mon imbcile! murmura-t-elle.

--Mon Dieu! elle ne m'a pas reconnu! gmit douloureusement Poliveau.

M. O*** posa la main sur l'paule de Mathurin et, aprs l'avoir fait se
relever, il lui demanda d'un ton svre:

--Monsieur Poliveau, tenez-vous  tre le bourreau de votre femme?

--Oh! non! non!

--Alors il faut vous loigner, car il est incontestable que, dans
l'tat o elle se trouve, elle n'est pas de force  supporter l'immense
joie qu'elle prouvera en vous retrouvant... C'est mme un bonheur inou
qu'elle ne vous ait pas reconnu, car a la tuait du coup... Vous avez
donc  choisir: rester et tre son bourreau, ou vous loigner pour me
laisser la prparer au bonheur de se retrouver sous votre aile.

Ensuite, comme les deux sergents de ville taient revenus du poste, il
leur montra Poliveau en disant:

--Reconduisez monsieur.

Et tout bas  un des agents:

--Ne le laissez pas remonter.




VII


Ayant ainsi fait le champ libre  son interrogatoire, M. O***, aid de
la servante, revenue les mains vides de sa qute d'un souper, transporta
Lurette sur un lit, et,  eux deux, ils la tirrent de son
vanouissement.

Un flot de sang inonda les lvres de la lorette  sa premire parole.

--Oh! le brigand, il m'a donn un bien mauvais atout... je dois avoir
quelque chose de bris dans ma bote, dit-elle en montrant sa poitrine
meurtrie par les coups de talon de botte.

Puis, aprs avoir promen ses yeux autour de la chambre:

--Tiens, fit-elle, je me suis donc trompe, tout  l'heure, il m'avait
sembl voir le bec de mon serin.

--De votre mari, voulez-vous dire? avana le commissaire.

Malgr sa souffrance, Baba eut un sourire.

--Lui! un pareil chinois! mon mari?... Plus souvent!!! lcha-t-elle de
sa voix triviale.

Et, aprs un petit silence, elle ajouta:

--N'empche pourtant qu'avec cet oison-l, nous avons firement rigol.

--Mais enfin quel a t le but de toute cette comdie? demanda M. O***.

Lurette eut un instant d'hsitation  trahir son amant, mais,  ce
moment, une toux de souffrance lui ramena le sang aux lvres.

--Il m'a tu, le gredin! murmura-t-elle.

Alors, sous l'impulsion de la colre, elle reprit:

--Pour me venger, je vais tout vous dgoiser, mon commissaire.--Maurice
tait employ  la compagnie _La Prcaution_, au bureau des polices de
rentes viagres. On n'tait pas content de lui et on lui avait signifi
son cong immdiat avec indemnit d'un mois d'appointements. Le dernier
jour qu'il avait t  son bureau, il revint ici en me disant:

--Veux-tu m'aider  mettre la main sur un lopin de 40,000 francs?

Et il me raconta qu'au moment o il allait sortir du bureau d'o il
tait congdi, il s'tait prsent un monsieur pour demander qu'on lui
prpart la police d'une rente viagre en faveur de son fils, dont il
apporterait, le lendemain, le capital de 40,000 francs.

Ce monsieur tait un de ces bavards qui aiment  mettre tout le monde au
courant de leurs affaires. Il conta donc  Maurice que son fils tait
aveugle, qu'il lui avait dj constitu 6,000 francs de rentes viagres,
mais qu'il voulait augmenter cette rente par l'apport de ce second
capital de 40,000 francs.

--Mon fils ne s'en doute pas, ajouta-t-il, c'est une surprise que je lui
mnage, il ne l'apprendra qu'aprs l'affaire faite... Sans jamais lui en
rien dire, j'ai conomis lentement cette nouvelle somme.

--En la dposant au fur et  mesure  la Banque de France? dit Maurice
au hasard, car, en ce moment-l, il ne songeait pas  mal.

--Du tout, rpondit l'autre, ils sont chez moi, dans une cachette, tout
aussi en sret que dans les caves de la Banque.

Aprs avoir donn ses nom, prnoms, et adresse pour qu'on lui dresst la
police, il partit en rptant qu'il apporterait la somme le lendemain.

Deux minutes plus tard, Maurice, aprs avoir pris ses cliques et ses
claques, quittait  son tour le bureau o il ne devait plus revenir.

Arriv dans la rue, la premire chose que vit Maurice fut le corps d'un
homme tu, disait-on, par la rupture d'un anvrisme, que des sergents de
ville emportaient...

Et dans cet homme, il reconnut le monsieur qui, tout  l'heure, tait
sorti de son bureau.

Aussitt il songea  ce capital de 40,000 francs dont lui avait parl le
dfunt, cette somme ignore du fils aveugle, enfouie dans une cachette,
dont nul n'avait connaissance... et, alors seulement, l'eau lui vint 
la bouche.

Ds le lendemain fut organise cette comdie qui devait nous mettre 
mme de fouiller tous les meubles  notre aise. Le dbut tait facile,
attendu que notre pigeon  plumer habitait, rue Cassette, une maison
dont la majeure partie tait loue en garni par un marchand de meubles
qui en tait le principal locataire. Pour 25 ou 30 francs par mois, on
pouvait donc ainsi aller se mettre  l'afft sous le mme toit que le
gibier.

--Mais, fit le commissaire en interrompant, il y avait une vieille bonne
prs de l'aveugle, une nomme Javotte?

--Attendez donc. Oui, il y avait une servante et ce fut Bernisier qui
sut l'embobiner.

--Bernisier? rpta le commissaire tonn de ce nom nouveau.

--Bernisier, qui, pour Poliveau, prit le nom de Touriquet. C'tait un
ami de Maurice, ancien commis voyageur... un fainant et un buveur de
premire force, mais drle comme tout, avec des ides comme pas un, et,
par-dessus le march ventriloque... qu'il vous en faisait mourir de
rire, surtout dans la scne o il imitait toute une famille d'Auvergnats
enferms dans une tabatire..... En lui promettant une part dans
l'affaire, Maurice le dcida  tre des ntres.

Le commissaire interrompit Baba. Pendant qu'on tait en train, il
voulait couler  fond la question des comparses.

--Et madame Nubadar? demanda-t-il.

--C'tait maman.

--Elle est morte?

--Pas le moins du monde. Elle continue  crier son poisson dans la rue
en poussant sa voiture  bras. Dans le commencement, elle croyait  une
plaisanterie...  l'histoire de se faire rincer le bec et remplir
l'estomac par un imbcile. Mais, quand elle a eu flair la chose, elle
nous a dit: a, ce n'est pas de la mare assez frache pour moi, je
vous lche, mes bibis.

M. O*** n'insista pas sur ce point, mais il reprit:

--Et Touriquet vit-il aussi?

--Ah! non, lui, il s'est fait casser la tte par une ruade de cheval
pendant le sige.

--Et le maire alsacien qui recommandait tant de soigner les meubles?

--Il sortait du gosier du ventriloque Touriquet.

--Et les deux dignitaires turcs qui ont servi de tmoins au mariage  la
mairie?

--Toujours le ventriloque Touriquet... C'est chez lui, au premier, au
fond de la cour, rue Bergre, qu'a eu lieu la prtendue crmonie  la
mairie.

Ainsi renseign sur les compres, M. O*** revint  ses moutons en
disant:

--A prsent, apprenez-moi comment Touriquet est parvenu  carter
Javotte.

--Oh! bien simplement. Touriquet avait t, rue Cassette, louer la
chambre garnie la plus voisine de l'appartement de Poliveau. A cette
poque, l'ennemi arrivait  marches forces et Paris allait tre
bloqu... Javotte s'alarmait pour son jeune matre aveugle qui ne se
doutait de rien. Touriquet sut si bien forcer au noir la situation qu'il
la dcida  emmener son matre loin de Paris. Mais il lui conseilla,
avant de faire partir l'aveugle, d'aller d'abord lui prparer une
retraite.

--Nous avons encore au moins dix jours devant nous, lui affirmait-il.

La servante le crut, et, sur la promesse qu'il lui fit de veiller sur
l'aveugle pendant sa courte absence, elle partit. Le lendemain, Paris
tait bloqu et elle ne put rentrer. Si elle y est revenue aujourd'hui,
elle n'a pas d retrouver son matre, car, en dmnageant de la rue
Cassette  la rue Richer, nous avons tout fait pour qu'on ne pt
dcouvrir nos traces.

Il n'y avait plus pour M. O*** qu'une seule question  poser:

--Que vous reste-t-il des quarante mille francs? demanda-t-il.

--Rien, dit Baba.

--Vous avez donc tout gaspill?

--Nous n'avons pas dpens un sou... pour l'excellente raison que nous
n'avons rien trouv... pas un radis!... Nous avons eu beau fouiller et
archi-fouiller les meubles, nous n'avons pas dnich un monaco. Il faut
croire que le pre tait un vrai blagueur.

M. O***,  cette rponse, crut que Baba, aprs avoir cd au mouvement
de colre qui l'avait fait parler, ne voulait pas compromettre davantage
Prvannes.

--Le juge d'instruction lui en fera dire plus, se dit-il.

Et il alla se coucher.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, quand le commissaire descendit  son bureau, le secrtaire
Jacquet, qui tait  son poste, lui montra une vieille femme, assise
dans un coin.

--Voici la femme, dit-il, qui a tant insist hier pour vous voir et qui,
au lieu d'aller au bureau de la rue Taitbout, avait annonc qu'elle
reviendrait ce matin.

M. O*** la fit passer dans son cabinet.

--Monsieur le commissaire de police, dit-elle en lui tendant un paquet,
je viens vous faire ce dpt... Il y a l dedans quarante mille francs
qui appartiennent  mon matre que je ne puis retrouver... un nomm M.
Poliveau.

--Mais alors, vous tes Javotte? s'cria M. O***.

--Pour vous servir, rpondit la vieille servante, un peu tonne d'tre
connue.

Et pourquoi vous adressez-vous  moi?

--Parce que, l-bas, rue Cassette o a demeur mon matre, tout ce que
je suis parvenue  dcouvrir, c'est que M. Poliveau devait habiter cette
partie du IXe arrondissement que vous administrez..... Comme je me
propose d'aller de porte en porte demander mon matre, et que, durant
mes recherches, je pourrais perdre cette somme, je vous la dpose
pour...

--Au lieu d'aller de porte en porte, courez rue Richer, 41, ma brave
Javotte, dit le commissaire, qui, en cent mots, la mit au courant.

Mais arrtant la servante qui s'lanait joyeuse:

--C'est donc vous qui aviez retir cette somme de l'endroit o l'avait
cache M. Poliveau pre? demanda-t-il.

--Oui, pour pouvoir subvenir aux besoins de mon jeune matre hors de
Paris, car,  ce moment de la guerre, le payement de la rente viagre
par la _Prcaution_ devait forcment subir un retard.

--Alors, vous connaissiez la cachette?

--Oh! M. Poliveau pre n'avait rien de cach pour moi, dit Javotte en
rougissant un peu.

       *       *       *       *       *

Maurice Prvannes a t condamn  cinq ans de prison pour le vol des
couverts et des bijoux.

Lurette Baba est morte  l'hpital, o on l'avait transporte, des
suites du mauvais traitement que lui avait fait souffrir son amant.

Et, quoi que M. O*** ait pu lui dire, Mathurin Poliveau n'en a pas moins
mis un crpe de veuf  son chapeau[B].

[B] Cette nouvelle n'est qu'un pisode extrait par l'auteur de son roman
LE COMTE OMNIBUS, actuellement sous presse. (_Note de l'diteur._)


FIN




TABLE


NOUS MARIONS VIRGINIE               2

TIMOLON POLAC                     79

LES YEUX AU BOUT D'UN BATON       225

E. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.





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