Project Gutenberg's Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 to 9), by George Sand

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Title: Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 to 9)

Author: George Sand

Release Date: November 8, 2012 [EBook #41322]

Language: French

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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




HISTOIRE DE MA VIE.




    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charit envers les autres;
    Dignit envers soi-mme;
    Sincrit devant Dieu.

Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.

15 avril 1847.

    GEORGE SAND.




TOME CINQUIME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE TROISIEME.

  Rose et Julie.--Diplomatie maternelle de ma grand'mre.--Je
    retrouve mon _chez nous_.--L'intrieur de mon
    grand-oncle.--_Voir, c'est avoir._--Les dners fins de mon
    grand-oncle, ses tabatires.--Mme de la Marlire.--Mme de
    Pardaillan.--Mme de Branger et sa perruque.--Mme de Ferrires
    et ses beaux bras.--Mme de Maleteste et son chien.--Les
    abbs.--Premiers symptmes d'un penchant  l'observation.--Les
    cinq gnrations de la rue de Grammont.--Le bal d'enfans.--La
    fausse grce.--Les talons rouges littraires de nos jours.


Quand ma fivre se fut dissipe, et que je n'eus plus  garder le lit
que par prcaution, j'entendis Mlle Julie et Rose qui causaient 
demi-voix de ma maladie et de la cause qui l'avait rendue si forte.

Il faut que je dise d'abord quelles taient ces deux personnes 
l'empire desquelles j'ai t beaucoup trop livre depuis, pour le
bonheur de mon enfance.

Rose avait t dj au service de ma mre, du vivant de mon pre, et
ma mre tant satisfaite de son attachement et de plusieurs bonnes
qualits qu'elle avait, l'ayant retrouve  Paris, sans place, et
dsirant mettre auprs de moi une femme propre et honnte, avait
persuad  ma grand'mre de la prendre pour me soigner, me promener
et me distraire. Rose tait une rousse forte, active et intrpide.
Elle tait btie comme un garon, montait  cheval jambe de , jambe
de l, galopant comme un dmon, sautant les fosss, tombant
quelquefois, se fendant le crne, et ne se rebutant de rien. En
voyage, elle tait prcieuse  ma grand'mre, parce qu'elle n'oubliait
rien, prvoyait tout, mettait le sabot  la roue, relevait le
postillon s'il se laissait choir, raccommodait les traits et et
volontiers, en cas de besoin, pris les bottes fortes et men la
voiture. C'tait une nature puissante, comme l'on voit, une vritable
charretire de la Brie, o elle avait t leve aux champs. Elle
tait laborieuse, courageuse, adroite, propre comme une servante
hollandaise, franche, juste, pleine de coeur et de dvoment. Mais
elle avait un dfaut cruel dont je m'aperus bien par la suite et qui
tenait  l'ardeur de son sang et  l'exubrance de sa vie. Elle tait
violente et brutale. Comme elle m'aimait beaucoup, m'ayant bien
soigne dans ma premire enfance, ma mre croyait m'avoir donn une
amie, et elle me chrissait en effet; mais elle avait des emportemens
et des tyrannies qui devaient m'opprimer plus tard et faire de ma
seconde enfance une sorte de martyre.

Pourtant, je lui ai tout pardonn, et chose bizarre, malgr
l'indpendance de mon caractre et les souffrances dont elle m'a
accable, je ne l'ai jamais hae. C'est qu'elle tait sincre, c'est
que le fond tait gnreux, c'est surtout qu'elle aimait ma mre et
qu'elle l'a toujours aime. C'tait tout le contraire avec Mlle Julie:
celle-ci tait douce, polie, n'levait jamais la voix, montrait une
patience anglique en toutes choses; mais elle manquait de franchise,
et c'est l un caractre que je n'ai jamais pu supporter. C'tait une
fille d'un esprit suprieur, je n'hsite pas  le dire. Sortie de sa
petite ville de La Chtre sans avoir rien appris, sachant  peine lire
et crire, elle avait occup ses longs loisirs de Nohant  lire toute
espce de livres. D'abord ce furent des romans, dont toutes les femmes
de chambre ont la passion, ce qui fait que je pense souvent  elles
quand j'en cris. Ensuite ce furent des livres d'histoire, et enfin
des ouvrages de philosophie. Elle connaissait son Voltaire mieux que
ma grand'mre elle-mme, et j'ai vu dans ses mains le _Contrat
social_, de Rousseau, qu'elle comprenait fort bien. Tous les mmoires
connus ont t avals et retenus par cette tte froide, positive et
srieuse. Elle tait verse dans toutes les intrigues de la cour de
Louis XIV, de Louis XV, de la czarine Catherine, de Marie-Thrse et
du grand Frdric, comme un vieux diplomate, et si l'on tait
embarrass de rappeler quelque parent de seigneurs de l'ancienne
France avec les grandes familles de l'Europe, on pouvait s'adresser 
elle: elle avait cela au bout de son doigt. J'ignore si, dans sa
vieillesse elle a conserv cette aptitude et cette mmoire, mais je
l'ai connue vraiment rudite en ce genre, solidement instruite 
plusieurs autres gards, bien qu'elle ne st pas mettre un mot
d'orthographe.

J'aurai encore beaucoup  parler d'elle, car elle m'a fait beaucoup
souffrir, et ses rapports de police sur mon compte, auprs de ma
grand'mre, m'ont rendue beaucoup plus malheureuse que les
criailleries et les coups dont Rose, par bonne intention, travaillait
 m'abrutir; mais, je ne me plaindrai ni de l'une ni de l'autre avec
amertume. Elles ont travaill  mon ducation physique et morale selon
leur pouvoir, et chacune d'aprs un systme qu'elle croyait le
meilleur.

Je conviens que Julie me dplaisait particulirement parce qu'elle
hassait ma mre. En cela elle croyait tmoigner son dvoment  sa
matresse, et elle faisait  celle-ci plus de mal que de bien. En
rsum, il y avait chez nous le _parti de ma mre_, reprsent par
Rose, Ursule et moi, le _parti de ma grand'mre_, reprsent par
Deschartres et par Julie.

Il faut dire  l'loge des deux suivantes de ma bonne maman, que cette
diffrence d'opinion ne les empcha pas de vivre ensemble sur le pied
d'une grande amiti, et que Rose, sans jamais abandonner la dfense de
sa premire matresse, professa toujours un grand respect et un grand
dvoment pour la seconde. Elles ont soign ma grand'mre jusqu' son
dernier jour avec un zle parfait; elles lui ont ferm les yeux. Je
leur ai donc pardonn tous les ennuis et toutes les larmes qu'elles
m'ont cot, l'une par sa sollicitude froce pour ma personne, l'autre
par l'abus de son influence sur ma bonne maman.

Elles taient donc dans ma chambre  chuchotter, et que de choses de
ma famille j'ai su par elles, que j'aurais bien mieux aim ne pas
savoir si tt!... Et ce jour-l, elles disaient: (_Julie._) Voyez
comme cette petite est folle d'adorer sa mre! sa mre ne l'aime point
du tout. Elle n'est pas venue une seule fois la voir depuis qu'elle
est malade.--Sa mre! disait Rose, elle est venue tous les jours
savoir de ses nouvelles. Mais elle n'a pas voulu monter, parce qu'elle
est fche contre madame,  cause de Caroline.--C'est gal, reprenait
Julie, elle aurait pu venir voir sa fille sans entrer chez madame;
mais elle a dit  M. de Beaumont qu'elle avait peur d'attraper la
rougeole. Elle craint pour sa peau!--Vous vous trompez, Julie,
rpartit Rose; ce n'est pas comme cela. C'est qu'elle a peur
d'apporter la rougeole  Caroline, et pourquoi faudrait-il que ses
deux filles fussent malades  la fois? C'est bien assez d'une.

Cette explication me fit du bien et calma mon dsir d'embrasser ma
mre. Elle vint le lendemain jusqu' la porte de ma chambre et me
cria: Bonjour,  travers. Va-t'en, ma petite mre, lui dis-je;
n'entre pas. Je ne veux pas envoyer ma rougeole  Caroline.--Voyez,
dit ma mre  je ne sais quelle personne qui tait avec elle. Elle me
connat bien, elle! Elle ne m'accuse pas. On aura beau faire et beau
dire, on ne l'empchera pas de m'aimer...

On voit, d'aprs ces petites scnes d'intrieur, qu'il y avait autour
de mes deux mres, des gens qui leur redisaient tout, et qui
envenimaient leurs dissentimens. Mon pauvre coeur d'enfant commenait
 tre ballott par leur rivalit. Objet d'une jalousie et d'une lutte
perptuelles, il tait impossible que je ne fusse pas la proie de
quelque prvention, comme j'tais la victime des douleurs que je
causais.

Ds que je fus en tat de sortir, ma grand'mre m'enveloppa
soigneusement, me prit avec elle dans une voiture et me conduisit chez
ma mre o je n'avais pas encore t depuis mon retour  Paris. Je
crois qu'elle demeurait alors rue Duphot, si je ne me trompe.
L'appartement tait petit, sombre et bas, pauvrement meubl, et le
pot-au-feu bouillait dans la chemine du salon. Tout tait fort
propre, mais ne sentait ni la richesse ni la prodigalit. On a tant
reproch  ma mre d'avoir mis du dsordre dans la vie de mon pre et
de lui avoir fait faire des dettes, que je suis bien aise de la
retrouver dans tous mes souvenirs, conome, presque avare pour
elle-mme.

La premire personne qui vint nous ouvrir fut Caroline; elle me parut
jolie comme un ange, malgr son petit nez retrouss. Elle tait plus
grande que moi relativement  nos ges respectifs; elle avait la peau
moins brune, les traits plus dlicats, et une expression de finesse un
peu froide et railleuse. Elle soutint avec aplomb la rencontre de ma
grand'mre, elle se sentait chez elle; elle m'embrassa avec transport,
me fit mille caresses, mille questions, avana tranquillement et
firement un fauteuil  ma bonne maman en lui disant: Asseyez-vous,
_madame Dupin_, je vais faire appeler maman qui est _chez la
voisine_. Puis, ayant averti la portire qui faisait leurs
commissions, car elles n'avaient pas de servante, elle revint
s'asseoir auprs du feu, me prit sur ses genoux, et se remit  me
questionner et  me caresser, sans s'occuper davantage de la grande
dame qui lui avait fait un si cruel affront.

Ma bonne maman avait certainement prpar quelque bonne et digne
parole  dire  cette enfant pour la rassurer et la consoler, car elle
s'tait attendue  la trouver timide, effraye ou boudeuse, et 
soutenir une scne de larmes ou de reproches. Mais, voyant qu'il n'y
avait rien de ce qu'elle avait prvu, elle prouva, je crois, un peu
d'tonnement et de malaise, car je remarquai qu'elle prenait beaucoup
de tabac prise sur prise.

Ma mre arriva au bout d'un instant. Elle m'embrassa passionnment, et
salua ma grand'mre avec un regard sec et enflamm. Celle-ci vit bien
qu'il fallait aller au devant de l'orage.--Ma fille, dit-elle avec
beaucoup de calme et de dignit, sans doute quand vous avez envoy
Caroline chez moi, vous aviez mal compris mes intentions  l'gard des
relations qui doivent exister entre elle et Aurore. Je n'ai jamais eu
la pense de contrarier ma petite-fille dans ses affections. Je ne
m'opposerai jamais  ce qu'elle vienne vous voir et  ce qu'elle voie
Caroline chez vous. Faisons donc en sorte, ma fille, qu'il n'y ait
plus de malentendu  cet gard.

Il tait impossible de s'en tirer plus sagement et avec plus d'adresse
et de justice. Elle n'avait pas t toujours aussi quitable dans
cette affaire. Il est bien certain qu'elle n'avait pas voulu
consentir, dans le principe,  ce que je visse Caroline, mme chez ma
mre, et que ma mre avait t force de s'engager  ne me point
amener chez elle dans nos promenades, engagement qu'elle avait
fidlement observ. Il est bien certain aussi qu'en voyant dans mon
coeur plus de mmoire et d'attachement qu'elle ne pensait, ma bonne
maman avait renonc  une rsolution impossible et mauvaise. Mais,
cette concession faite, elle conservait son droit de ne pas admettre
chez elle une personne dont la prsence lui tait dsagrable. Son
explication adroite et nette coupait court  toute rcrimination: ma
mre le sentit et son courroux tomba. A la bonne heure, maman,
dit-elle, et elles parlrent  dessein, d'autre chose. Ma mre tait
entre avec une tempte dans l'me, et, comme de coutume, elle tait
tonne, devant la fermet souple et polie de sa belle-mre, d'avoir 
plier ses voiles et  rentrer au port.

Au bout de quelques instans, ma grand'mre se leva pour continuer ses
visites, priant ma mre de me garder jusqu' ce qu'elle vnt me
reprendre: c'tait une concession et une dlicatesse de plus, pour
bien montrer qu'elle ne prtendait pas gner et surveiller nos
panchemens. Pierret arriva  temps pour lui offrir son bras jusqu'
la voiture. Ma grand'mre avait de la dfrence pour lui,  cause du
grand dvoment qu'il avait tmoign  mon pre. Elle lui faisait trs
bon accueil, et Pierret n'tait pas de ceux qui excitaient ma mre
contre elle. Bien au contraire, il n'tait occup qu' la calmer et 
l'engager  vivre dans de bons rapports avec sa belle-mre. Mais il
rendait  celle-ci de trs rares visites. C'tait pour lui trop de
contrainte que de rester une demi-heure sans allumer son cigare, sans
faire de grimaces et sans profrer  chaque phrase son jurement
favori: _sac  papier!_

Quelle joie ce fut pour moi que de nous retrouver dans ce qui me
semblait ma seule, ma vritable famille! Que ma mre me semblait
bonne, ma soeur aimable, mon ami Pierret drle et complaisant! Et ce
petit appartement si pauvre et si laid en comparaison des salons
_ouats_ de ma grand'mre (c'est ainsi que je les appelais par
drision), devint pour moi en un instant la terre promise de mes
rves. Je l'explorais dans tous les coins, je regardais avec amour les
moindres objets, la petite pendule en albtre, les vases de fleurs en
papier, jaunies sous leur cylindre de verre, les pelottes que Caroline
avait brodes en chenille,  sa pension, et jusqu' la chaufferette de
ma mre, ce meuble proltaire banni des habitudes lgantes, ancien
trpied de mes premires improvisations dans la rue Grange-Batelire.
Comme j'aimais tout cela! Je ne me lassais pas de dire: Je suis ici
_chez nous_. L-bas, je suis chez ma bonne maman.--_Sac  papier!_
disait Pierret, qu'elle n'aille pas dire _chez nous_ devant Mme Dupin:
elle nous reprocherait de lui apprendre  parler comme _aux
z-halles_. Et Pierret de rire aux clats, car il riait volontiers de
tout, et ma mre de se moquer de lui, et moi de crier: Comme on
s'amuse _chez nous_!

Caroline me faisait _des pigeons_ avec ses doigts; ou, avec un bout de
fil que nous passions et croisions dans les doigts l'une de l'autre,
elle m'apprenait toutes ces figures et ces combinaisons de lignes que
les enfans appellent le lit, le bateau, les ciseaux, la scie, etc. Les
belles poupes et les beaux livres d'images de ma bonne maman ne me
paraissaient plus rien auprs de ces jeux qui me rappelaient mon
enfance; car, encore enfant, j'avais dj une enfance, un pass
derrire moi, des souvenirs, des regrets, une existence accomplie et
qui ne devait pas m'tre rendue.

La faim me prit. Il n'y avait _chez nous_ ni gteaux ni confitures,
mais le classique pot-au-feu pour toute nourriture: mon goter passa
en un instant de la chemine sur la table. Avec quel plaisir je
retrouvai mon assiette de terre de pipe! Jamais je ne mangeai de
meilleur coeur. J'tais comme un voyageur qui rentre chez lui aprs de
longues tribulations, et qui jouit de tout dans son petit mnage.

Ma grand'mre revint me chercher; mon coeur se serra, mais je compris
que je ne devais pas abuser de sa gnrosit. Je la suivis en riant
avec des yeux pleins de larmes.

Ma mre ne voulut pas abuser non plus de la concession faite, et ne me
mena chez elle que les dimanches. C'taient les jours de cong de
Caroline, qui tait encore en pension, ou qui, peut-tre, commenait 
apprendre le mtier de graveuse de musique, qu'elle a continu depuis
et exerc jusqu' son mariage avec beaucoup de labeur et quelque petit
profit. Ces heureux dimanches, si impatiemment attendus, passaient
comme des rves. A cinq heures, Caroline allait dner chez ma tante
Marchal; maman et moi, nous allions retrouver ma grand'mre chez mon
grand-oncle de Beaumont. C'tait un vieil usage de famille fort doux
que ce dner hebdomadaire qui runissait invariablement les mmes
convives. Il s'est presque perdu dans la vie agite et dsordonne que
l'on mne aujourd'hui. C'tait la manire la plus agrable et plus
commode de se voir pour les gens de loisir et d'habitudes rgulires.
Mon grand-oncle avait pour cuisinire un cordon bleu qui, n'ayant
jamais affaire qu' des palais d'une exprience et d'un discernement
consomms, mettait un amour-propre immense  les contenter. Mme
Bourdieu, la gouvernante de mon oncle, et mon oncle lui-mme,
exeraient une surveillance claire sur ces importans travaux. A cinq
heures prcises, nous arrivions, ma mre et moi, et nous trouvions
dj autour du feu ma grand'mre dans un vaste fauteuil plac
vis--vis du vaste fauteuil de mon grand-oncle, et Mme de la Marlire
entre eux, les pieds allongs sur les chenets, la jupe un peu releve,
et montrant deux maigres jambes chausses de souliers trs pointus.
Mme de la Marlire tait une ancienne amie intime de la feue comtesse
de Provence, la femme de celui qui fut depuis Louis XVIII. Son mari,
le gnral de la Marlire, tait mort sur l'chafaud. Il est souvent
question de cette dame dans les lettres de mon pre, si l'on s'en
souvient. C'tait une personne fort bonne, fort gaie, expansive,
babillarde, obligeante, dvoue, bruyante, railleuse, un peu cynique
dans ses propos. Elle n'tait point du tout pieuse alors, et se
gaussait des curs, voire mme d'autre chose, avec une libert
extrme. A la Restauration, elle devint dvote, et elle a vcu jusqu'
l'ge de 98 ans, je crois, en odeur de saintet: c'tait, en somme,
une excellente femme, sans prjugs au temps o je l'ai connue, et je
ne pense pas qu'elle soit jamais devenue bigote et intolrante. Elle
n'en avait gure le droit aprs avoir tenu si peu de compte des choses
saintes pendant les trois quarts de sa vie. Elle tait fort bonne pour
moi, et comme c'tait la seule des amies de ma grand'mre, qui n'et
aucune prvention contre ma mre, je lui tmoignais plus de confiance
et d'amiti qu'aux autres. Pourtant j'avoue qu'elle ne m'tait pas
naturellement sympathique. Sa voix claire, son accent mridional, ses
tranges toilettes, son menton aigu dont elle me meurtrissait les
joues en m'embrassant, et surtout la crudit de ses expressions
burlesques, m'empchaient de la prendre au srieux et de trouver du
plaisir  ses gteries.

Mme Bourdieu allait et venait lgrement de la cuisine au salon; elle
n'avait gure alors qu'une quarantaine d'annes: c'tait une brune
forte, replte et d'un type trs accus. Elle tait de Dax, et avait
un accent gascon encore plus sonore que celui de Mme de la Marlire.
Elle appelait mon grand-oncle _papa_, et ma mre aussi avait cette
habitude. Mme de la Marlire, qui aimait  faire l'enfant, disait
_papa_ aussi, ce qui faisait paratre mon grand-oncle plus jeune
qu'elle.

L'appartement qu'il a occup tout le temps de ma vie o je l'ai connu,
c'est--dire pendant une vingtaine d'annes, tait situ rue
Gungaud, au fond d'une cour triste et vaste, dans une maison du
temps de Louis XIV, d'un caractre trs homogne dans toutes ses
parties. Les fentres taient hautes et longues: mais il y avait tant
de rideaux, de tentures, de paravens, de draperies et de tapis pour
dfendre  l'air extrieur de s'introduire par la moindre fissure, que
toutes les pices taient sombres et sourdes comme des caves. L'art de
se prserver du froid en France, et surtout  Paris, commenait  se
perdre sous l'Empire, et il s'est tout  fait perdu maintenant pour
les gens d'une fortune mdiocre, malgr les nombreuses inventions de
chauffage conomique dont le progrs nous a enrichis. La mode, la
ncessit et la spculation, qui, de concert, nous ont amen  btir
des maisons perces de plus de fentres qu'il ne reste de parties
pleines dans l'difice, le manque d'paisseur des murailles, et la
hte avec laquelle ces constructions laides et fragiles se sont
leves, font que plus un appartement est petit, plus il est froid et
coteux  rchauffer. Celui de mon grand-oncle tait une serre-chaude,
cre par ses soins assidus dans une maison paisse et massive, comme
devraient l'tre toutes les habitations d'un climat aussi ingrat et
aussi variable que le ntre. Il est vrai qu'autrefois on s'installait
l pour toute sa vie, et en y btissant son nid, on y creusait sa
tombe.

Les vieilles gens que j'ai connues  cette poque et qui avaient une
existence retire ne vivaient que dans leur chambre  coucher. Elles
avaient un salon vaste et beau, o elles recevaient une ou deux fois
l'an, et o elles n'entraient jamais d'ailleurs. Mon grand-oncle et ma
grand'mre, ne recevant jamais, eussent pu se passer de ce luxe
inutile qui doublait le prix de leur loyer. Mais ils eussent cru
n'tre pas logs s'il en et t autrement.

Le mobilier de ma grand'mre tait du temps de Louis XVI, et elle
n'avait pas de scrupule d'y introduire de temps en temps un objet plus
moderne, lorsqu'il lui semblait commode ou joli. Mais mon grand-oncle
tait trop artiste pour se permettre le moindre disparate. Tout chez
lui tait du mme style Louis XIV: les moulures des portes ou les
ornemens du plafond. Je ne sais s'il avait hrit de ce riche
ameublement ou s'il l'avait collectionn lui-mme; mais ce serait
aujourd'hui une trouvaille pour un amateur que ce mobilier complet
dans son anciennet, depuis la pincette et le soufflet jusqu'au lit et
aux cadres des tableaux. Il avait des peintures superbes dans son
salon et des meubles de Boule d'une grandeur et d'une richesse
respectables. Comme tout cela n'tait point redevenu de mode et qu'on
prfrait  ces belles choses, vritables objets d'art, les chaises
curules de l'empire et les dtestables imitations d'Herculanum en
acajou plaqu ou en bois peint couleur bronze, le mobilier de mon
grand-oncle n'avait gure de prix que pour lui-mme. J'tais loin de
pouvoir apprcier le bon got et la valeur artistique d'une semblable
collection, et mme j'entendais dire  ma mre que tout cela tait
trop vieux pour tre beau. Pourtant les belles choses portent avec
elles une impression que subissent souvent ceux mme qui ne les
comprennent pas. Quand j'entrais chez mon oncle, il me semblait entrer
dans un sanctuaire mystrieux, et comme le salon tait, en effet, un
sanctuaire ferm, je priais tout bas Mme Bourdieu de m'y laisser
pntrer. Alors, pendant que mes grands parens jouaient aux cartes
aprs dner, elle me donnait un petit bougeoir, et, me conduisant
comme en cachette dans ce grand salon, elle m'y laissait quelques
instans, me recommandant bien de ne pas monter sur les meubles et de
ne pas rpandre de bougie. Je n'avais garde d'y manquer; je posais ma
lumire sur une table, et je me promenais gravement dans cette vaste
pice  peine claire jusqu'au plafond par mon faible luminaire. Je
ne voyais donc que trs confusment les grands portraits de
Largillire, les beaux intrieurs flamands et les tableaux des matres
italiens qui couvraient les murs; je me plaisais au scintillement des
dorures, aux grands plis des rideaux, au silence et  la solitude de
cette pice respectable, que l'on semblait ne pas oser habiter, et
dont je prenais possession  moi toute seule.

Cette possession fictive me suffisait, car, ds mes plus jeunes
annes, la possession relle des choses n'a jamais t un plaisir pour
moi. Jamais rien ne m'a fait envie, en fait de palais, de voitures, de
bijoux et mme d'objets d'art; et pourtant j'aimais  parcourir un
beau palais,  voir passer un quipage lgant et rapide,  toucher et
 retourner des bijoux bien travaills,  contempler les produits
d'art ou d'industrie o l'intelligence de l'homme s'est rvle sous
une forme quelconque. Mais je n'ai jamais prouv le besoin de me
dire: Ceci est  moi; et je ne comprends mme pas qu'on ait ce
besoin-l. On a tort de me donner un objet rare ou prcieux, parce
qu'il m'est impossible de ne pas le donner bientt  un ami qui
l'admire et chez qui je vois le dsir de la possession. Je ne tiens
qu'aux choses qui me viennent des tres que j'ai aims et qui ne sont
plus. Alors j'en suis avare, quelque peu de valeur qu'elles aient, et
j'avoue que le crancier qui me forcerait  vendre les vieux meubles
de ma chambre, me ferait beaucoup de peine, parce qu'ils me viennent
presque tous de ma grand'mre, et qu'ils me la rappellent  tous les
instans de ma vie. Pour tout ce qui est aux autres, je n'en suis
jamais tente et je me sens de la race de ces bohmiens dont Branger
a dit:

    _Voir, c'est avoir._

Je ne has pas le luxe, tout au contraire, je l'aime; mais je n'en ai
que faire pour moi. J'aime les bijoux surtout de passion. Je ne trouve
pas de cration plus jolie que ces combinaisons de mtaux et de
pierres prcieuses, qui peuvent raliser les formes les plus riantes
et les plus heureuses dans de si dlicates proportions. J'aime 
examiner les parures, les toffes, les couleurs: le got me charme. Je
voudrais tre bijoutier ou costumier, pour inventer toujours, et pour
donner, par ce miracle du got, une sorte de vie  ces riches
matires. Mais tout cela n'est d'aucun usage agrable pour moi. Une
belle robe est gnante, les bijoux gratignent: et, en toutes choses,
la mollesse des habitudes nous vieillit et nous tue. Enfin, je ne suis
pas ne pour tre riche, et si les malaises de la vieillesse ne
commenaient  se faire sentir, je vivrais trs rellement dans une
chaumire du Berry, pourvu qu'elle ft propre[1], avec autant de
contentement que dans une villa italienne.

  [1] Et elles le sont presque toutes, j'aime  le dire.

Ce n'est point vertu, ni prtention  l'austrit rpublicaine.
Est-ce qu'une chaumire n'est pas souvent, pour l'artiste, plus
belle, plus riche de couleur, de grce, d'arrangement et de caractre,
qu'un vilain palais moderne construit et dcor dans le got
_constitutionnel_, le plus pitoyable style qui existe dans l'histoire
des arts? Aussi n'ai-je jamais compris que les artistes de mon temps
eussent tant de vnalit, de besoins de luxe et d'ambitions de
fortune. Si quelqu'un au monde peut se passer de luxe et se crer 
lui-mme une vie selon ses rves, avec peu, avec presque rien, c'est
l'artiste, puisqu'il porte en lui le don de potiser les moindres
choses et de se construire une cabane selon les rgles du got ou les
instincts de la posie. Le luxe me parat la ressource des gens btes.

Ce n'tait pourtant point le cas pour mon grand-oncle; son got tait
luxueux de sa nature, et j'approuve beaucoup qu'on se meuble avec de
belles choses quand on peut se les procurer, par d'heureuses
rencontres,  meilleur march que de laides. C'est probablement ce qui
lui tait arriv, car il avait une mince fortune et il tait fort
gnreux, ce qui quivaut  dire qu'il tait pauvre et n'avait pas de
folies et de caprices  se permettre.

Il tait gourmand, quoiqu'il manget fort peu: mais il avait une
gourmandise sobre et de bon got comme tout le reste, point fastueuse,
sans ostentation, et qui se piquait mme d'tre positive. Il tait
plaisant de l'entendre analyser ses thories culinaires, car il le
faisait tantt avec une gravit et une logique qui eussent pu
s'appliquer  toutes les donnes de la politique et de la philosophie,
tantt avec une verve comique et indigne. Rien n'est si bte,
disait-il avec ses paroles enjoues dont l'accent distingu corrigeait
la crudit, que de se ruiner pour sa gueule. Il n'en cote pas plus
d'avoir une omelette dlicieuse que de se faire servir, sous prtexte
d'omelette, un vieux torchon brl. Le tout, c'est de savoir soi-mme
ce que c'est qu'une omelette; et quand une mnagre l'a bien compris,
je la prfre dans ma cuisine,  un savant prtentieux qui se fait
appeler monsieur par ses marmitons, et qui baptise une charogne des
noms les plus pompeux.

Tout le temps du dner, la conversation tait sur ce ton et roulait
sur la mangeaille. J'en ai donn cet chantillon pour qu'on se figure
bien cette nature de chanoine qui n'a plus gure de type dans le temps
prsent. Ma grand'mre, qui tait d'une friandise extrme, bien que
trs petite mangeuse, avait aussi des thories scientifiques sur la
manire de faire une crme  la vanille et une omelette souffle. Mme
Bourdieu se faisait quereller par mon oncle, parce qu'elle avait
laiss mettre dans la sauce quelques parcelles de muscade de plus ou
de moins; ma mre riait de leurs disputes. Il n'y avait que la mre la
Marlire qui oublit de babiller au dner, parce qu'elle mangeait
comme un ogre. Quant  moi, ces longs dners servis, discuts,
analyss et savours avec tant de solennit m'ennuyaient mortellement.
J'ai toujours mang vite, et en pensant  autre chose. Une longue
sance  table m'a toujours rendue malade, et j'obtenais la permission
de me lever de temps en temps, pour aller jouer avec un vieux caniche
qui s'appelait _Babet_, et qui passait sa vie  faire des petits et 
les allaiter dans un coin de la salle  manger.

La soire me paraissait bien longue aussi. Il fallait que ma mre prt
des cartes et ft la partie des grands-parens, ce qui ne l'amusait pas
non plus, mon oncle tant beau joueur et ne se fchant pas comme
Deschartres, et la mre la Marlire gagnant toujours parce qu'elle
trichait. Elle convenait elle-mme que le jeu sans tricherie
l'ennuyait. C'est pourquoi elle ne voulait pas jouer d'argent[2].

  [2] J'ai fait depuis une remarque qui m'a paru triste. C'est que
  la plupart des femmes trichent au jeu et sont malhonntes en
  affaires d'intrt. Je l'ai constat chez des femmes riches,
  pieuses et considres. Il faut le dire, puisque cela est, et que
  signaler un mal c'est le combattre. Cet instinct de duplicit
  qu'on peut observer, mme chez les jeunes filles qui jouent sans
  que la partie soit intress, tient-il  un besoin inn de
  tromper, ou  l'pret d'une volont nerveuse qui veut se
  soustraire  la loi du hasard? Cela ne vient-il pas plutt de ce
  que leur ducation morale est incomplte. Il y a deux sortes
  d'honneur dans le monde; celui des hommes porte sur la bravoure
  et sur la loyaut dans les transactions pcuniaires. Celui des
  femmes n'est attach qu' la pudeur et  la fidlit conjugale.
  Si l'on se permettait de dire ici aux hommes qu'un peu de
  chastet et de fidlit ne leur nuiraient pas, ils lveraient
  certainement les paules: mais nieront-ils qu'une honnte femme,
  qui serait en mme temps un honnte homme, aurait doublement
  droit  leur respect et  leur confiance?

Pendant ce temps, la bonne Bourdieu tchait de me distraire. Elle me
faisait faire des chteaux de cartes ou des difices de dominos. Mon
oncle qui tait taquin, se retournait pour souffler dessus ou pour
donner un coup de coude  notre petite table. Et puis, il disait  Mme
Bourdieu qui s'appelait Victoire, comme ma mre: Victoire, vous
abrutissez cette enfant. Montrez-lui quelque chose d'intressant.
Tenez, faites-lui voir mes tabatires! Alors on ouvrait un coffret et
l'on me faisait passer en revue une douzaine de tabatires fort
belles, ornes de charmantes miniatures. C'taient les portraits
d'autant de belles dames en costume de nymphes, de desses ou de
bergres. Je comprends maintenant pourquoi mon oncle avait tant de
belles dames sur ses tabatires. Quant  lui, il n'y tenait plus, et
cela ne lui paraissait plus avoir d'autre utilit que d'amuser les
regards d'un petit enfant. Donnez donc des portraits aux abbs!
heureusement ce n'est plus la mode.

Ma bonne maman me menait aussi quelquefois chez Mme de la Marlire;
mais celle-ci, n'ayant qu'une trs mince existence, ne donnait pas de
dners. Elle occupait, rue Villedot, no 6, un petit appartement au
troisime, qu'elle n'a pas quitt, je crois, depuis le Directoire
jusqu' sa mort, arrive en 1841 ou 42. Son intrieur, moins beau que
celui de mon grand-oncle, tait curieux aussi pour son homognit, et
je ne crois pas que depuis le temps de Louis XVI, dont il tait un
petit spcimen complet, il et subi le moindre changement.

Mme de la Marlire tait alors trs lie avec Mme Junot, duchesse
d'Abrants, qui a laiss des Mmoires intressans, et qui est morte
trs malheureuse, aprs une vie mle de plaisirs et de dsastres.
Elle a consacr, s'il m'en souvient bien, une page  Mme de la
Marlire, qu'elle a beaucoup potise. Mais il faut permettre 
l'amiti ces sortes d'inexactitudes. En somme, la vieille amie de la
comtesse de Provence, de Mme Junot et de ma grand'mre avait plus de
qualits que de dfauts, et c'tait de quoi lui faire pardonner
quelques travers et quelques ridicules. Les autres amies de ma
grand'mre taient d'abord Mme de Pardaillan, celle qu'elle prfrait
avec raison  toutes les autres: petite bonne vieille qui avait t
fort jolie et qui tait encore proprette, mignonne et frache sous ses
rides. Elle n'avait pas d'esprit et pas plus d'instruction que les
autres dames de son temps, car de toutes celles que je mentionne, ma
grand'mre tait la seule qui st parfaitement sa langue et dont
l'orthographe ft correcte. Mme de la Marlire, quoique drle et
piquante dans son style, crivait comme nos cuisinires n'crivent
plus; mais Mme de Pardaillan, n'ayant jamais eu aucune espce de
prtention, et ne visant point  l'esprit, n'tait jamais ennuyeuse.
Elle jugeait tout avec un grand bon sens, et prenait son opinion et
ses principes dans son coeur, sans s'inquiter du monde. Je ne crois
pas qu'elle ait, non seulement dit un mot mchant dans sa vie, mais
encore qu'elle ait eu une seule pense hostile ou amre. C'tait une
nature anglique, calme, et pourtant sensible et aimante, une me
fidle, maternelle  tous, pieuse sans fanatisme, tolrante non par
indiffrence, mais par tendresse et modestie. Enfin, je ne sais si
elle avait des dfauts, mais elle est une des deux ou trois personnes
que j'ai rencontres, dans ma vie, chez lesquelles il m'a t
impossible d'en pressentir aucun.

S'il n'y avait pas de brillant  la surface de son esprit, je crois
qu'il y avait du moins une certaine profondeur dans ses penses. Elle
avait l'habitude de m'appeler _pauvre petite_. Et un jour que je me
trouvais seule avec elle, je m'enhardis  lui demander pourquoi elle
m'appelait ainsi. Elle m'attira prs d'elle et me dit d'une voix mue,
en m'embrassant: Soyez toujours bonne, ma pauvre enfant, car ce sera
votre seul bonheur en ce monde. Cette espce de prophtie me fit
quelque impression.--Je serai donc malheureuse? lui dis-je.--Oui, me
rpondit-elle. Tout le monde est condamn au chagrin; mais vous en
aurez plus qu'une autre, et souvenez-vous de ce que je vous dis; soyez
bonne, parce que vous aurez beaucoup  pardonner.--Et pourquoi
faudra-t-il que je pardonne? lui demandai-je encore.--Parce que vous
prouverez  pardonner le seul bonheur que vous devez avoir.

Avait-elle dans l'me quelque secret chagrin qui la faisait parler
ainsi d'une manire gnrale? Je ne le pense pas; elle devait tre
heureuse, car elle tait adore de sa famille. Je croirais pourtant
assez qu'elle avait t brise dans sa jeunesse par quelque peine de
coeur, qu'elle n'avait jamais rvle  personne, ou bien
comprenait-elle, avec son bon et noble coeur, combien j'aimais ma mre
et combien j'aurais  souffrir dans cette affection?

Mme de Branger et Mme de Ferrires taient toutes deux si infatues
de leur noblesse que je ne saurais laquelle nommer la premire pour
l'orgueil et les grands airs. C'taient bien les meilleurs types de
_vieilles comtesses_ dont ma mre pt se divertir. Elles avaient t
fort belles toutes les deux, et fort vertueuses, disaient-elles, ce
qui ajoutait  leur morgue et  leur raideur. Mme de Ferrires avait
encore de _beaux_ RESTES, et n'tait point fche de les montrer. Elle
avait toujours les bras nus dans son manchon, ds le matin, quelque
temps qu'il ft. C'taient des bras fort blancs et trs gras, que je
regardais avec tonnement, car je ne comprenais rien  cette
coquetterie suranne. Mais ces beaux bras de soixante ans taient si
flasques qu'ils devenaient tout plats quand ils se posaient sur une
table, et cela me causait une sorte de dgot. Je n'ai jamais compris
ces besoins de nudit chez les vieilles femmes, surtout chez celles
dont la vie a t sage. Mais c'tait peut-tre chez Mme de Ferrires
une habitude de costume ancien quelle ne voulait point abjurer.

Mme de Branger, non plus que la prcdente, n'tait la favorite
d'aucune princesse de l'ancien ou du nouveau rgime[3]. Elle
s'estimait trop haut place pour cela, car elle et dit volontiers:
C'est  moi d'avoir une cour, et non de faire partie de celle des
autres. Je ne sais plus de qui elle tait fille, mais son mari
prtendait descendre de Branger, roi d'Italie, du temps des Goths; 
cause de cela, sa femme et lui se croyaient des tres suprieurs dans
la cration.

    Et comme du fumier regardaient tout le monde.

  [3] Mme de Pardaillan tait l'amie de la duchesse douairire
  d'Orlans.

Ils avaient t fort riches, et l'taient encore assez, quoiqu'ils se
prtendissent ruins par l'infme rvolution. Mme de Branger ne
montrait pas ses bras, mais elle avait encore pour sa taille une
prtention extraordinaire. Elle portait des corsets si serrs qu'il
fallait deux femmes de chambre pour la sangler en lui mettant leurs
genoux dans la cambrure du dos. Si elle avait t belle comme on le
disait, il n'y paraissait gure, surtout avec la coiffure qu'elle
portait, et qui consistait en une petite perruque blonde frise 
_l'enfant_ ou  la _Titus_ sur toute la tte. Rien n'tait si laid et
si ridicule que de voir une vieille femme avec ce simulacre de tte
nue et de cheveux courts, blondins et frisots; d'autant plus pour Mme
de Branger qu'elle tait fort brune, et qu'elle avait de grands
traits. Le soir, le sang lui montait  la tte et elle ne pouvait
supporter la chaleur de sa perruque; elle l'tait pour jouer aux
cartes avec ma grand'mre, et elle restait en serre-tte noir, ce qui
lui donnait l'air d'un vieux cur; mais si l'on annonait quelque
visite, elle se htait de chercher sa perruque qui souvent tait par
terre, ou dans sa poche, ou sur son fauteuil, elle assise dessus. On
juge quels plis tranges avaient pris toutes ces mches de petits
cheveux friss, et comme, dans sa prcipitation, il lui arrivait
souvent de la mettre  l'envers, ou sens-devant-derrire, elle offrait
une suite de caricatures  travers lesquelles il m'tait bien
difficile de retrouver la beaut d'autrefois.

Mme de Troussebois, Mme de Jasseau et les autres dont je ne me
rappelle pas les noms, avaient, celle-ci un menton qui rejoignait son
nez, celle-l une face de momie. La plus jeune de la collection tait
une chanoinesse blonde qui avait une assez belle tte sur un corps
nain et difforme. Quoiqu'elle ft demoiselle, elle avait le privilge
de s'appeler madame, et de porter un ruban d'ordre sur sa bosse, parce
qu'elle avait seize quartiers de noblesse. Il y avait aussi une
baronne d'Hasfeld ou d'Hazefeld, qui avait la tournure et les manires
d'un vieux corporal schlag: enfin, une Mme _Dubois_, la seule qui
n'et point _un nom_, et qui, prcisment, n'avait aucun ridicule. Je
ne sais plus quelle autre avait une grosse lvre violette toujours
gonfle, fendue et gerce, dont les baisers m'taient odieux. Il y
avait aussi une Mme de Maleteste, encore assez jeune, qui avait pous
un vieux mari pauvre et grognon, uniquement pour porter le nom des
Malatesta d'Italie, nom qui n'est pas bien beau, puisqu'il signifie
tout bonnement _mauvaise tte_ ou plutt _tte mchante_. Par une
singulire concidence, cette dame passait sa vie  avoir la migraine,
et comme on prononait son nom _Maltte_, je croyais de bonne foi que
c'tait un sobriquet qu'on lui avait donn  cause de sa maladie et de
ses plaintes continuelles. De sorte qu'un jour je lui demandai
navement comment elle s'appelait pour de bon. Elle s'tonna et me
rpondit que je le savais bien.--Mais non, lui dis-je, mal de tte,
mal  la tte, mal-tte, n'est pas un nom.--Pardon, mademoiselle, me
rpondit-elle firement, c'est un fort beau et fort grand nom.--Ma
foi, je ne trouve pas, lui rpondis-je. Vous devriez vous fcher quand
on vous appelle comme a.--Je vous en souhaite un pareil!
ajouta-t-elle avec emphase.--Merci, repris-je obstinment: j'aime
mieux le mien. Les autres dames qui ne l'aimaient pas, peut-tre parce
qu'elle tait la plus jeune, se cachaient pour rire dans leurs grands
ventails. Ma grand'mre m'imposa silence, et Mme de Maleteste se
retira peu de momens aprs, fort blesse d'une impertinence dont je ne
sentais pas la porte.

Les hommes taient l'abb de Pernon, un doux et excellent homme,
scularis dans toute sa personne, toujours vtu d'un habit
gris-clair, et la figure couverte de gros pois-chiches; l'abb
d'Andrezel, dont j'ai dj parl, et qui portait des _spincers_ sur
ses habits; le chevalier de Vinci qui avait un tic nerveux, grce
auquel sa perruque, fortement secoue et attire par une continuelle
contraction des sourcils et des muscles frontaux, quittait sa nuque
et, en cinq minutes, arrivait  tomber sur son nez. Il la rattrapait
juste au moment o elle abandonnait sa tte et se prcipitait dans son
assiette. Il la rejetait alors trs en arrire sur son crne afin
qu'elle et plus de chemin  parcourir avant d'arriver  une nouvelle
chute. Il y avait encore deux ou trois vieillards dont les noms
m'chappent et me reviendront peut-tre en temps et lieu.

Mais qu'on se figure l'existence d'un enfant qui n'a point suc les
prjugs de la naissance avec le lait de sa mre, au milieu de ces
tristes personnages d'un enjouement glacial ou d'une gravit lugubre!
J'tais dj trs artiste sans le savoir, artiste dans ma spcialit,
qui est l'observation des personnes et des choses, bien longtemps
avant de savoir que ma vocation serait de peindre bien ou mal des
caractres et de dcrire des intrieurs. Je subissais avec tristesse
et lassitude les instincts de cette destine. Je commenais  ne
pouvoir plus m'abstraire dans mes rveries, et malgr moi, le monde
extrieur, la ralit, venait me presser de tout son poids et
m'arracher aux chimres dont je m'tais nourrie dans la libert de ma
premire existence. Malgr moi, je regardais et j'tudiais ces visages
ravags par la vieillesse, que ma grand'mre trouvait encore beaux par
habitude et qui me paraissaient d'autant plus affreux que je les
entendais vanter dans le pass. J'analysais les expressions de
physionomie, les attitudes, les manires, le vide des paroles
oiseuses, la lenteur des mouvemens, les infirmits, les perruques, les
verrues, l'embonpoint dsordonn, la maigreur cadavreuse: toutes ces
laideurs, toutes ces tristesses de la vieillesse, qui choquent quand
elles ne sont pas supportes avec bonhomie et simplicit. J'aimais la
beaut, et, sous ce rapport, la figure sereine, frache et
indestructiblement belle de ma grand'mre ne blessait jamais mes
regards: mais, en revanche, la plupart des autres me contristaient, et
leurs discours me jetaient dans un ennui profond. J'aurais voulu ne
point voir, ne pas entendre; ma nature scrutatrice me forait 
regarder,  couter,  ne rien perdre,  ne rien oublier, et cette
facult naissante redoublait mon ennui en s'exerant sur des objets
aussi peu attrayans.

Dans la journe, quand je courais avec ma mre, je m'gayais avec
elle, de ce qui m'avait ennuy la veille. Je lui faisais,  ma
manire, la peinture des petites scnes burlesques dont j'avais t le
silencieux et mlancolique spectateur, et elle riait aux clats,
enchante de me voir partager son ddain et son aversion pour les
vieilles comtesses.

Et pourtant, il y avait certainement, parmi ces vieilles dames, des
personnes d'un mrite rel puisque ma bonne maman leur tait attache.
Mais, except Mme de Pardaillan qui m'a toujours t sympathique, je
n'tais pas en ge d'apprcier le mrite srieux, et je ne voyais que
les disgrces et les ridicules des solennelles personnes qui en
taient revtues.

Mme de Maleteste avait un horrible chien qui s'appelait Azor; c'est
aujourd'hui le nom classique du chien de la portire: mais toutes
choses ont leur charme dans la nouveaut, et,  cette poque, le nom
d'Azor ne paraissait ridicule que parce qu'il tait port par un vieux
caniche d'une malpropret insigne. Ce n'est pas qu'il ne ft lav et
peign avec amour, mais sa gourmandise avait les plus tristes
rsultats, et sa matresse avait la rage de le mener partout avec
elle, disant qu'il avait trop de chagrin quand elle le laissait seul.
Mme de la Marlire, par contre, avait horreur des animaux, et j'avoue
que ma tendresse pour les btes n'allait pas jusqu' trouver trop
cruel qu'elle allonget, avec ses grand souliers pointus, de
plantureux coups de pieds  _Azor de Maleteste_, c'est ainsi qu'elle
l'appelait. Cela fut cause d'une haine profonde entre ces deux dames.
Elles disaient pis que pendre l'une de l'autre, et toutes les autres
s'amusaient  les exciter. Mme de Maleteste qui tait fort pince,
lanait toutes sortes de petits mots secs et blessans. Mme de la
Marlire, qui n'tait pas mchante, mais vive et leste en paroles, ne
se fchait pas et l'exasprait d'autant plus par la crudit de ses
plaisanteries.

Une chose qui m'tonnait autant que le nom de Mme de Maleteste,
c'tait ce titre d'abb que je voyais donner  des messieurs habills
comme tout le monde et n'ayant rien de religieux dans leurs habitudes
ni de grave dans leurs manires. Ces clibataires, qui allaient au
spectacle, et mangeaient des poulardes le vendredi saint, me
paraissaient des tres particuliers dont je ne pouvais me dfinir le
mode d'existence, et, comme les _enfans terribles_ de Gavarni, je leur
adressais des questions gnantes. Je me souviens qu'un jour je disais
 l'abb d'Andrezel: Eh bien, si tu n'es pas cur o donc est ta
femme? et si tu es cur, o donc est ta messe? On trouva le mot fort
spirituel et fort mchant, je ne m'en doutais gure. J'avais fait de
la critique sans le savoir, et cela m'est arriv plus d'une fois dans
la suite de ma vie. J'ai fait, par distraction ou par btise, des
questions ou des remarques qu'on a crues bien profondes ou bien
mordantes.

Comme je ne peux pas ordonner mes souvenirs avec exactitude, j'ai mis
ensemble dans ma mmoire beaucoup de personnes et de dtails qui ne
datent peut-tre pas spcialement de ce premier sjour  Paris avec ma
grand'mre; mais comme les habitudes et l'entourage de celle-ci ne
changrent pas, et que chaque sjour  Paris amena les mmes
circonstances et les mmes visages autour de moi, je n'aurai plus 
les dcrire quand je poursuivrai mon rcit. Je parlerai donc ici de la
famille Villeneuve, dont il a t si souvent question dans les lettres
de mon pre.

J'ai dj dit que Dupin de Francueil mon grand-pre, ayant t mari
deux fois, avait eu, de sa premire femme, une fille qui se trouvait
tre par consquent soeur de mon pre et beaucoup plus ge que lui.
Elle avait t marie  M. Valet de Villeneuve, financier, et ses deux
fils, Ren et Auguste, taient par consquent les neveux de mon pre,
bien que l'oncle et les neveux fussent  peu prs du mme ge.

Quant  moi, je suis leur cousine, et leurs enfans sont mes neveux et
nices  la mode de Bretagne, bien que je sois la plus jeune de cette
gnration. Ce renversement de l'ge, qui convient ordinairement au
degr ascendant de la parent, faisait toujours un effet bizarre pour
les personnes qui n'taient pas bien au courant de la filiation. A
prsent, quelques annes de diffrence ne s'aperoivent plus; mais
quand j'tais un petit enfant, et que de grands garons et de grandes
demoiselles m'appelaient _ma tante_, on croyait toujours que c'tait
un jeu. Par plaisanterie, mes cousins, habitus  appeler mon pre
leur oncle, m'appelaient leur grand'tante, et mon nom prtant  cet
amusement, toute la famille, vieux et jeunes, grands et petits,
m'appelaient ma _tante Aurore_.

Cette famille demeurait alors et a demeur depuis, pendant une
trentaine d'annes, dans une mme maison qui lui appartenait, rue de
Grammont. C'tait une nombreuse famille, comme on va voir, et dont
l'union avait quelque chose de patriarcal. Au rez-de-chausse, c'tait
Mme de Courcelles, mre de Mme de Guibert. Au premier, Mme de Guibert,
mre de Mme Ren de Villeneuve. Au second, M. et Mme Ren de
Villeneuve avec leurs enfans. Dix ans aprs l'poque de ma vie que je
raconte, Mlle de Villeneuve ayant pous M. de La Roche-Aymon,
demeura, au troisime, et la vieille Mme de Courcelles vivait encore
sans dfaillance et sans infirmits, lorsque les enfans de Mme de La
Roche-Aymon furent installs avec leurs bonnes au quatrime tage; ce
qui faisait en ralit, avec le rez-de-chausse, cinq gnrations
directes vivant sous le mme toit. Et Mme de Courcelles pouvait dire 
Mme de Guibert ce mot proverbial si joli: _Ma fille, va-t'en dire  ta
fille que la fille de sa fille crie_.

Toutes ces femmes s'tant maries trs jeunes et tant toutes jolies
ou bien conserves, il tait impossible de deviner que Mme de
Villeneuve ft grand'mre et Mme de Guibert arrire-grand'mre.
Quant  la trisaeule, elle tait droite, mince, propre, active.
Elle montait lgrement au quatrime pour aller voir les
arrire-petits-enfans de sa fille. Il tait impossible de ne pas
prouver un grand respect et une grande sympathie en la voyant si
forte, si douce, si calme et si gracieuse. Elle n'avait aucun travers,
aucun ridicule, aucune vanit. Elle est morte sans faire de maladie,
par une indisposition subite  laquelle son grand ge ne put rsister.
Elle tait encore dans toute la plnitude de ses facults.

Je ne dirai rien de Mme de Guibert, veuve du gnral de ce nom, qui a
eu des talens et du mrite. J'ai trs peu connu sa veuve, qui vivait
un peu  part du reste de sa famille: je n'ai jamais bien su pourquoi?
on la disait marie secrtement avec Barrre. Ce devait tre une
personne d'ides et d'aventures tranges. Mais il rgnait une sorte de
mystre autour d'elle, et je suis si peu curieuse que je n'ai jamais
song  m'en enqurir.

Quant  M. et  Mme Ren de Villeneuve, j'en parlerai plus tard, parce
qu'ils sont lis plus directement  l'histoire de ma vie.

Auguste, frre de Ren, et trsorier de la ville de Paris, demeurait
rue d'Anjou, dans un bel htel, avec ses trois enfans: Flicie, qui
tait un ange de beaut, de douceur et de bont, et qui, phthisique
comme sa mre, est morte jeune en Italie, o elle avait pous le
comte Balbo, le mme dont les crits et les opinions trs modrment
progressives ont fait quelque bruit en Pimont dans ces derniers
temps; Louis, qui est mort aussi au sortir de l'adolescence, et
Lonce, qui a t prfet de l'Indre et du Loiret sous Louis-Philippe.

Celui-l aussi tait un enfant d'une charmante figure, trs spirituel
et trs railleur. Je me souviens d'un bal d'enfans que donna sa mre!
c'est la premire et la dernire fois que je vis cette bonne et
charmante Laure de Sgur, pour qui mon pre avait tant de respect et
d'affection. Elle portait une robe rose garnie de jacinthes, et me
prit auprs d'elle sur le divan o elle tait couche, pour regarder
tristement ma ressemblance avec mon pre. Elle tait ple et brlante
de fivre. Ses enfans ne pressentaient nullement qu'elle ft  la
veille de mourir. Lonce se moquait de toutes ces petites filles
endimanches. Les toilettes de ce temps-l taient parfois bien
singulires, et je ne crois pas que les gravures du temps nous les
aient toutes transmises. Je n'ai du moins retrouv nulle part une robe
de rseau de laine rouge  grandes mailles, un vritable filet 
prendre de poisson, que Flicie avait, et qui me paraissait
fantastique. Cela se portait sur une robe de dessous en satin blanc,
et se terminait en bas par une frange de houppes de laine tombant de
chaque maille. Cela venait d'Italie, et c'tait trs estim.

Ce qui me frappa le plus, ce fut une petite fille dont je n'ai jamais
su le nom et que Lonce taquinait beaucoup. Elle tait dj coquette
comme une petite femme du monde, et elle n'avait gure que mon ge,
sept ou huit ans. Lonce lui disait qu'elle tait laide, pour la faire
enrager, et elle enrageait si bien qu'elle pleurait de colre. Elle
vint auprs de moi et me dit: N'est-ce pas que c'est faux, et que je
suis trs jolie? Je suis la plus jolie et la mieux habille de tout le
bal, maman l'a dit. D'autres enfans, qui taient autour de nous,
excits par l'exemple de Lonce, lui dirent qu'elle se trompait et
qu'elle tait la plus laide. Elle tait si furieuse qu'elle faillit
s'trangler avec son collier de corail qu'elle tirait violemment
autour de son cou, et qui, heureusement, finit par se rompre.

Je fus frappe de ce naf dpit, de ce vritable dsespoir d'enfant,
comme d'une chose fort extraordinaire. Mes parens avaient dit cent
fois devant moi que j'tais une superbe petite fille, et la vanit ne
m'tait pas venue pour cela. Je prenais cela pour un loge donn  ma
bonne conduite, car toutes les fois que j'tais mchante, on me disait
que j'tais affreuse. La beaut pour les enfans me semblait donc avoir
une acception purement morale. Peut-tre n'tais-je point porte par
nature  l'adoration de moi-mme; ce qu'il y a de certain, c'est que
ma grand'mre, tout en faisant de grands efforts pour me donner le
degr de coquetterie qu'elle me souhaitait, m'ta le peu que j'en
aurais pu avoir. Elle voulait me rendre gracieuse de ma personne,
soigneuse de mes petites parures, lgante dans mes petites manires.
J'avais eu jusque-l la grce naturelle  tous les enfans qui ne sont
point malades ou contrefaits. Mais on commenait  me trouver trop
grande pour conserver cette grce-l, qui n'est de la grce que parce
qu'elle est l'aplomb et l'aisance de la nature. Il y avait, dans les
ides de ma bonne maman, une grce acquise, une manire de marcher, de
s'asseoir, de saluer, de ramasser son gant, de tenir sa fourchette,
de prsenter un objet; enfin, une mimique complte qu'on devait
enseigner aux enfans de trs bonne heure, afin que ce leur devnt, par
l'habitude, une seconde nature. Ma mre trouvait cela fort ridicule,
et je crois qu'elle avait raison. La grce tient  l'organisation, et,
si on ne l'a pas en soi-mme, le travail qu'on fait pour y arriver
augmente la gaucherie. Il n'y a rien de si affreux pour moi qu'un
homme ou une femme qui se manirent. La grce de convention n'est
bonne qu'au thtre (prcisment par la raison que j'ai donne plus
haut que la vrit dans l'art n'est pas la ralit).

Cette convention tait un article de si haute importance dans la vie
des hommes et des femmes de l'ancien beau monde, que les acteurs ont
peine aujourd'hui, malgr toutes leurs tudes,  nous en donner une
ide. J'ai encore connu de ces vieux tres gracieux, et je dclare
que, malgr leurs vieux admirateurs des deux sexes, je n'ai rien vu de
plus ridicule et de plus dplaisant. J'aime cent fois mieux un
laboureur  sa charrue, un bcheron dpeant un arbre, une lavandire
enlevant sa corbeille sur sa tte, un enfant se roulant par terre avec
ses compagnons. Les animaux d'une belle structure sont des modles de
grce. Qui apprend au cheval ses grands airs de cygne, ses attitudes
fires, ses mouvemens larges et souples, et  l'oiseau ses
indescriptibles gentillesses, et au jeune chevreau ses danses et ses
bonds inimitables? Fi de cette vieille grce qui consistait  prendre
avec art une prise de tabac et  porter avec prtention un habit
brod, une robe  queue, une pe ou un ventail. Les belles dames
espagnoles manient ce dernier jouet avec une grce indicible, nous
dit-on, et c'est un art chez elles. C'est vrai, mais leur nature s'y
prte. Les paysannes espagnoles dansent le bolro mieux que nos
actrices de l'Opra, et leur grce ne leur vient que de leur belle
organisation, qui porte son cachet avec elle.

La _grce_, comme on l'entendait avant la Rvolution, c'est--dire la
fausse grce, fit donc le tourment de mes jeunes annes. On me
reprenait sur tout, et je ne faisais pas un mouvement qui ne ft
critiqu. Cela me causait une impatience continuelle, et je disais
souvent: Je voudrais tre un boeuf ou un ne, on me laisserait marcher
 ma guise et brouter comme je l'entendrais: au lieu qu'on veut faire
de moi un chien savant, m'apprendre  marcher sur les pieds de
derrire et  donner la patte.

A quelque chose malheur est bon, car c'est peut-tre  l'aversion que
cette petite perscution de tous les instans m'inspira pour le
manir, que je dois d'tre reste naturelle dans mes ides et dans
mes sentimens. Le faux, le guind, l'affect me sont antipathiques, et
je les devine, mme quand l'habilit les a couverts du vernis, d'une
fausse simplicit. Je ne puis voir le beau et le bon que dans le vrai
et le simple, et plus je vieillis, plus je crois avoir raison de
vouloir cette condition avant toutes les autres dans les caractres
humains, dans les oeuvres de l'esprit et dans les actes de la vie
sociale.

Et puis, je voyais fort bien que cette prtendue grce, et-elle t
vraiment jolie et sduisante, tait un brevet de maladresse et de
dbilit physique. Toutes ces belles dames et tous ces beaux messieurs
qui savaient si bien marcher sur des tapis et faire la rvrence, ne
savaient pas faire trois pas sur la terre du bon Dieu sans tre
accabls de fatigue. Ils ne savaient mme pas ouvrir et fermer une
porte, et ils n'avaient pas la force de soulever une bche pour la
mettre dans le feu. Il leur fallait des domestiques pour leur avancer
un fauteuil. Ils ne pouvaient pas entrer et sortir tout seuls.
Qu'eussent-ils fait de leur grce sans leurs valets pour leur tenir
lieu de bras, de mains et de jambes? Je pensais  ma mre qui, avec
des mains et des pieds plus mignons que les leurs, faisait deux ou
trois lieues le matin dans la campagne avant son djeuner, et qui
remuait de grosses pierres ou poussait la brouette aussi facilement
qu'elle maniait une aiguille ou un crayon. J'aurais mieux aim tre
une laveuse de vaisselle qu'une vieille marquise comme celles que
j'tudiais chaque jour en baillant dans une atmosphre de vieux musc?

O crivains d'aujourd'hui, qui maudissez sans cesse la grossiret de
notre temps et qui pleurez sur les ruines de tous ces vieux chiffons;
vous qui avez cr, en ce temps de royaut constitutionnelle et de
dmocratie bourgeoise, une littrature toute poudre,  l'image des
nymphes de Trianon, je vous flicite de n'avoir point pass votre
heureuse enfance dans ces dcombres de l'ancien bon ton! Vous avez t
moins ennuys que moi, ingrats qui reniez le prsent et l'avenir,
penchs sur l'urne d'un pass charmant que vous n'avez connu qu'en
peinture!




CHAPITRE QUATRIEME.

  Ide d'une loi morale rglementaire des affections.--Retour 
    Nohant.--Anne de bonheur.--Apologie de la puissance
    impriale.--Commencemens de trahison.--Propos et calomnies des
    salons.--Premire communion de mon frre.--Notre vieux cur; sa
    gouvernante.--Ses sermons.--Son voleur, sa jument.--Sa
    mort.--Les mfaits de l'enfance.--Le faux Deschartres.--La
    dvotion de ma mre.--J'apprends le franais et le latin.


Je m'ennuyais beaucoup, et pourtant je n'tais pas encore malheureuse.
J'tais fort aime, et ce n'est pas l ce qui m'a manqu dans ma vie.
Je ne me plains donc pas de cette vie, malgr toutes ses douleurs, car
la plus grande doit tre de ne point inspirer les affections qu'on
prouve. Mon malheur et ma destine furent d'tre blesse et dchire
prcisment par l'excs de ces affections qui manquaient tantt de
clairvoyance ou de dlicatesse, tantt de justice ou de modration. Un
de mes amis, homme d'une grande intelligence faisait souvent une
rflexion qui m'a toujours paru trs frappante, et il la dveloppait
ainsi:

On a fait des rgles et des lois morales pour corriger ou dvelopper
les instincts, disait-il; mais on n'en a point fait pour diriger et
clairer les sentimens. Nous avons des religions et des philosophies
pour rgler nos apptits et rprimer nos passions; les devoirs de
l'me nous sont bien enseigns d'une manire lmentaire, mais l'me a
toutes sortes d'lans qui donnent toutes sortes de nuances et
d'aspects particuliers  ses affections. Elle a des puissances qui
dgnrent en excs, des dfaillances qui deviennent des maladies. Si
vous consultez les amis, si vous cherchez un remde dans les livres,
vous aurez diffrens avis et des jugemens contradictoires; preuve
qu'il n'y a pas de rgle fixe pour la morale des affections mme les
plus lgitimes, et que chacun, livr  lui-mme, juge  son point de
vue l'tat moral de celui qui lui demande conseil; conseil qui ne sert
 rien, d'ailleurs, qui ne gurit aucune souffrance et ne corrige
aucun travers. Par exemple, je ne vois pas o est le _catchisme de
l'amour_. Et pourtant l'amour, sous toutes les formes, domine notre
vie entire: Amour filial, amour fraternel, amour conjugal, amour
paternel ou maternel, amiti, bienfaisance, charit ou philanthropie.
L'amour est partout, il est notre vie mme. Eh bien! l'amour chappe 
toutes les directions,  tous les exemples,  tous les prceptes. Il
n'obit qu' lui-mme, et il devient tyrannie, jalousie, soupon,
exigence, obsession, inconstance, caprice, volupt ou brutalit,
chastet ou asctisme, dvoment sublime ou gosme farouche, le plus
grand des biens, le plus grand des maux, suivant la nature de l'me
qu'il remplit et possde. N'y aurait-il pas un _catchisme_  faire
pour rectifier les excs de l'amour, car l'amour est excessif de sa
nature, et il l'est souvent d'autant plus qu'il est plus chaste et
plus sacr. Souvent les mres rendent leurs enfans malheureux  force
de les aimer, impies  force de les vouloir religieux, tmraires 
force de les vouloir prudens, ingrats  force de les vouloir tendres
et reconnaissans. Et la jalousie conjugale! o sont ses limites
permises d'atteindre, dfendues de dpasser? Les uns prtendent qu'il
n'y a pas d'amour sans jalousie, d'autres que le vritable amour ne
connat pas le soupon et la mfiance. O est, sous ce rapport, la
rgle de conscience qui devrait nous enseigner  nous observer,  nous
gurir nous-mmes,  nous ranimer quand notre enthousiasme s'teint, 
le rprimer quand il s'emporte au del du possible? Cette rgle,
l'homme ne l'a pas encore trouve; voil pourquoi je dis que nous
vivons comme des aveugles, et que si les potes ont mis un bandeau sur
les yeux de l'amour, les philosophes n'ont pas su le lui ter.

Ainsi parlait mon ami, et il mettait le doigt sur mes plaies; car,
toute ma vie, j'ai t le jouet des passions d'autrui, par consquent
leur victime. Pour ne parler que du commencement de ma vie, ma mre et
ma grand'mre, avides de mon affection, s'arrachaient les lambeaux de
mon coeur. Ma bonne, elle-mme, ne m'opprima et ne me maltraita que
parce qu'elle m'aimait avec excs, et me voulait parfaite selon ses
ides.

Ds les premiers jours du printemps, nous fmes les paquets pour
retourner  la campagne. J'en avais grand besoin. Soit trop de
bien-tre, soit l'air de Paris, qui ne m'a jamais convenu, je
redevenais languissante et je maigrissais  vue d'oeil. Il n'aurait
pas fallu songer  me sparer de ma mre: je crois qu' cette poque,
ne pouvant avoir le sentiment de la rsignation et la volont de
l'obissance, j'en serais morte. Ma bonne maman invita donc ma mre 
revenir avec nous  Nohant, et comme je montrais  cet gard une
inquitude qui inquitait les autres, il fut convenu que ma mre me
conduirait avec elle, et que Rose nous accompagnerait, tandis que la
grand'mre irait de son ct avec Julie. On avait vendu la grande
berline, et on ne l'avait encore remplace, vu un peu de gne dans nos
finances, que par une voiture  deux places.

Je n'ai point parl dans ce qui prcde de mon oncle Marchal, ni de
sa femme ma bonne tante Lucie, ni de leur fille ma chre Clotilde. Je
ne me rappelle rien de particulier sur eux dans cette priode de
temps. Je les voyais assez souvent, mais je ne sais plus o ils
demeuraient. Ma mre m'y conduisait, et mme quelquefois ma
grand'mre, qui recevait d'eux et qui leur rendait de rares visites.
Les manires franches et ouvertes de ma tante ne lui plaisaient pas
beaucoup; mais elle tait trop juste pour ne pas reconnatre le
devoment vrai qu'elle avait eu pour mon pre, et les excellentes et
solides qualits du mari et de la femme.

J'eus donc le plaisir de demeurer deux ou trois jours avec ma mre et
Caroline, dans une intimit de tous les momens. Puis ma pauvre soeur
retourna en pleurant  sa pension, o l'on mit, je crois, Clotilde
avec elle pendant quelque temps pour la consoler; et nous partmes.

Cette portion de l'anne 1811 passe  Nohant fut, je crois, une des
rares poques de ma vie o je connus le bonheur complet. J'avais t
heureuse comme cela rue Grange-Batelire, quoique je n'eusse ni grands
appartemens ni grands jardins. Madrid avait t pour moi une campagne
mouvante et pnible; l'tat maladif que j'en avais rapport, la
catastrophe survenue dans ma famille par la mort de mon pre, puis
cette lutte entre mes deux mres, qui avait commenc  me rvler
l'effroi et la tristesse, c'tait dj un apprentissage du malheur et
de la souffrance. Mais le printemps et l't de 1811 furent sans
nuages, et la preuve, c'est que cette anne-l ne m'a laiss aucun
souvenir particulier. Je sais qu'Ursule la passa avec moi, que ma mre
eut moins de migraines que prcdemment, et que s'il y eut de la
msintelligence entre elle et ma bonne maman, cela fut si bien cach,
que j'oubliais qu'il pouvait y en avoir et qu'il y en avait eu. Il est
probable que ce fut aussi le moment de leur vie o elles s'entendirent
le mieux, car ma mre n'tait pas femme  cacher ses impressions: cela
tait au-dessus de ses forces, et quand elle tait irrite, la
prsence mme de ses enfans ne pouvait l'engager  se contenir.

Il y eut aussi dans la maison un peu plus de gat qu'auparavant. Le
temps n'endort pas les grandes douleurs, mais il les assoupit. Presque
tous les jours, pourtant, je voyais l'une ou l'autre de mes deux mres
pleurer  la drobe, mais leurs larmes mme prouvaient qu'elles ne
pensaient plus  toute heure,  tout instant,  l'objet de leurs
regrets. Les douleurs dans leur plus grande intensit n'ont pas de
crises; elles agissent dans une crise permanente pour ainsi dire.

Mme de la Marlire vint passer un mois ou deux chez nous. Elle tait
fort amusante avec Deschartres, qu'elle appelait petit pre et qu'elle
taquinait du matin au soir. Elle n'avait pas,  coup sr, autant
d'esprit que ma mre, mais il n'y avait jamais de bile dans ses
plaisanteries. Elle avait de l'amiti pour Deschartres sans tre
hostile  ma mre,  qui elle donnait mme toujours raison. Cette
vieille femme lgre tait bonne, facile  vivre, impatientante
seulement par son caquet, son bruit, son mouvement, ses clats de rire
retentissans, ses bons mots un peu rpts et le peu de suite de ses
propos comme de ses ides. Elle tait d'une ignorance fabuleuse malgr
le brillant de son caquet. C'tait elle qui disait une _ptre 
l'me_ au lieu d'un pithalame, et _Mistoufi_ pour Mphistophls.
Mais on pouvait se moquer d'elle sans la fcher. Elle riait aux clats
de ses bvues, et c'tait d'aussi bon coeur que quand elle riait de
celles des autres.

Les petits jardins, les grottes, les bancs de gazon, les cascades
allaient leur train pendant toute la belle saison. Le parterre du
vieux poirier, qui marquait  notre insu la spulture de mon petit
frre, reut de notables amliorations. Un tonneau plein d'eau fut
plac  ct, afin que nous puissions nous livrer aux travaux de
l'arrosage. Un jour, je tombai la tte la premire dans ce tonneau et
je m'y serais noye si Ursule ne ft venue  mon secours.

Nous avions chacune notre petit jardin dans ce jardin de ma mre, qui
tait lui-mme si petit qu'il aurait bien d nous suffire; mais un
certain esprit de proprit est tellement inn dans l'tre humain,
qu'il faut  l'enfant quatre pieds carrs de terre pour qu'il aime
rellement cette terre cultive par lui, et dont l'tendue est
proportionne  ses forces. Cela m'a toujours fait penser que, quelque
communiste qu'on pt tre, on devait toujours reconnatre une
proprit individuelle. Qu'on la restreigne ou qu'on l'tende dans une
certaine mesure, qu'on la dfinisse d'une manire ou d'une autre selon
le gnie ou les ncessits des temps, il n'en est pas moins certain
que la terre que l'homme cultive lui-mme lui est aussi personnelle
que son vtement. Sa chambre ou sa maison est encore un vtement, son
jardin ou son champ est le vtement de sa maison, et ce qu'il y a de
remarquable, c'est que cette observation des instincts naturels, qui
constate le besoin de la proprit dans l'homme, semble exclure le
besoin d'une grande tendue de proprit. Plus la proprit est
petite, plus il s'y attache, mieux il la soigne, plus elle lui devient
chre. Un noble Vnitien ne tient certainement pas  son palais autant
qu'un paysan du Berry  sa chaumire, et le capitaliste qui possde
plusieurs lieues carres en retire moins de jouissances que l'artisan
qui cultive une girofle dans sa mansarde. Un avocat de mes amis
disait un jour en riant,  un riche client qui lui parlait  satit
de ses domaines: Des terres? vous croyez qu'il n'y a que vous pour
avoir des terres? J'en ai aussi, moi, sur ma fentre, dans des pots 
fleurs, et elles me donnent plus de plaisir et moins de soucis que les
vtres. Depuis, cet ami a fait un gros hritage; il a eu des terres,
des bois, des fermes, et de soucis par consquent.

En abordant l'ide communiste, qui a beaucoup de grandeur parce
qu'elle a beaucoup de vrit, il faudrait donc commencer par
distinguer ce qui est essentiel  l'existence complte de l'individu
de ce qui est essentiellement collectif dans sa libert, dans son
intelligence, dans sa jouissance, dans son travail. Voil pourquoi le
communisme absolu, qui est la notion lmentaire, par consquent
grossire et trop force de l'galit vraie, est une chimre ou une
injustice.

Mais je ne pensais gure  tout cela, il y a trente-sept ans[4]!
Trente-sept ans! Quelles transformations s'oprent dans les ides
humaines pendant ce court espace, et combien les changemens sont plus
frappans et plus rapides  proportion dans les masses que chez les
individus! Je ne sais pas s'il existait un communiste il y a
trente-sept ans; cette ide aussi vieille que le monde n'avait pas
pris un nom particulier, et c'est peut-tre un tort qu'elle en ait
pris un de nos jours, car ce nom n'exprime pas compltement ce que
devrait tre l'ide.

  [4] 1848.

On n'en tait pas alors  discuter sur de semblables matires. C'tait
la dernire, la plus brillante phase du rgne de l'individualit.
Napolon tait dans toute sa gloire, dans toute sa puissance, dans
toute la plnitude de son influence sur le monde. Le flambeau du gnie
allait dcrotre; il jetait sa plus vive lueur, sa clart la plus
blouissante sur la France ivre et prosterne. Des exploits grandioses
avaient conquis une paix opulente, glorieuse, mais fictive, car le
volcan grondait sourdement dans toute l'Europe, et les traits de
l'empereur ne servaient qu' donner le temps aux anciennes monarchies
de rassembler des hommes et des canons. Sa grandeur cachait un vice
originel, cette profonde vanit aristocratique du parvenu qui lui fit
commettre toutes ses fautes, et rendit de plus en plus inutiles, au
salut de la France, la beaut du gnie et du caractre de l'homme en
qui la France se personnifiait. Oui, c'tait un admirable caractre
d'homme, puisque la vanit mme, le plus mesquin, le plus pleutre des
travers, n'avait pu altrer en lui la loyaut, la confiance, la
magnanimit naturelles. Hypocrite dans les petites choses, il tait
naf dans les grandes. Orgueilleux dans les dtails, exigeant sur des
misres d'tiquette, et follement fier du chemin que la fortune lui
avait fait faire, il ne connaissait pas son propre mrite, sa vraie
grandeur. Il tait modeste  l'gard de son vrai gnie.

Toutes les fautes qui ont prcipit sa chute comme homme de guerre et
comme homme d'tat, sont venues d'une trop grande confiance dans le
talent ou dans la probit des autres. Il ne mprisait pas l'espce
humaine, comme on l'a dit, pour n'estimer que lui-mme: c'est l un
propos de courtisan dpit ou d'ambitieux secondaire jaloux de sa
supriorit. Il s'est confi toute sa vie  des tratres. Toute sa vie
il a compt sur la foi des traits, sur la reconnaissance de ses
obligs, sur le patriotisme de ses cratures. Toute sa vie il a t
jou ou trahi.

Son mariage avec Marie-Louise tait une mauvaise action et devait lui
porter malheur. Les gens les plus simples et les plus tolrans sur la
loi du divorce, ceux mmes qui aimaient le plus l'empereur, disaient
tout bas, je m'en souviens bien: _C'est un mariage d'intrt._ On ne
rpudie pas une femme qu'on aime et dont on est aim. Il n'y aura, en
effet, jamais de loi qui sanctionne moralement une sparation pleure
de part et d'autre, et qui s'accomplit seulement en vue d'un intrt
matriel. Mais, tout en blmant l'empereur, on l'aimait encore parmi
le peuple. Les grands commenaient  le trahir, et jamais ils ne
l'avaient tant adul. Le beau monde tait en ftes. La naissance d'un
enfant roi (car ce n'et pas t assez pour l'orgueil du soldat de
fortune que de lui donner le titre de Dauphin de France) avait jet la
petite bourgeoisie, les soldats, les ouvriers et les paysans dans
l'ivresse. Il n'y avait pas une maison riche ou pauvre, palais ou
cabane, o le portrait du marmot imprial ne ft inaugur avec une
vnration feinte ou sincre. Mais les masses taient sincres: elles
le sont toujours. L'empereur se promenait  pied, sans escorte, au
milieu de la foule. La garnison de Paris tait de 12,000 hommes!

Pourtant la Russie armait. Bernadotte donnait le signal d'une immense
et mystrieuse trahison. Les esprits un peu clairvoyans voyaient venir
l'orage. La chert des denres frappes par le blocus continental
effrayait et contrariait les petites gens. On payait le sucre 6 francs
la livre, et, au milieu de l'opulence apparente de la nation, on
manquait de choses fort ncessaires  la vie. Nos fabriques n'avaient
pas encore atteint le degr de perfectionnement ncessaire  cet
isolement de notre commerce. On souffrait d'un certain malaise
matriel, et quand on tait las de s'en prendre  l'Angleterre, on
s'en prenait au chef de la nation, sans amertume il est vrai, mais
avec tristesse.

Ma grand'mre n'avait point d'enthousiasme pour l'empereur. Mon pre
n'en avait pas eu beaucoup non plus, comme on l'a vu dans ses lettres.
Pourtant, dans les dernires annes de sa vie il avait pris de
l'affection pour lui. Il disait souvent  ma mre: J'ai beaucoup  me
plaindre de lui, non pas parce qu'il ne m'a pas plac d'emble aux
premiers rangs; il avait bien autre chose en tte, et il n'a pas
manqu de gens plus heureux, plus habiles et plus hardis  demander
que moi: mais je me plains de lui, parce qu'il aime les courtisans, et
que ce n'est pas digne d'un homme de sa taille. Pourtant, malgr ses
torts envers la rvolution et envers lui-mme, je l'aime. Il y a en
lui quelque chose, je ne sais quoi, son gnie  part, qui me force 
tre mu quand mon regard rencontre le sien. Il ne me fait pas peur du
tout, et c'est  cela que je sens qu'il vaut mieux que les airs qu'il
se donne.

Ma grand'mre ne partageait pas cette sympathie secrte qui avait
gagn mon pre, et qui, jointe  la loyaut de son me,  la chaleur
de son patriotisme, l'eussent certainement empch, je ne dis pas
seulement de trahir l'empereur, mais mme de se rallier aprs coup au
service des Bourbons. Il fallait que cela ft bien certain, d'aprs
son caractre, puisque aprs la campagne de France, ma grand'mre,
toute royaliste qu'elle tait devenue, disait en soupirant: Ah! si
mon pauvre Maurice avait vcu, il ne m'en faudrait pas moins le
pleurer  prsent! Il se serait fait tuer  Waterloo ou sous les murs
de Paris, ou bien il se serait brl la cervelle en voyant entrer les
Cosaques. Et ma mre m'en disait la mme chose de son ct.

Pourtant ma grand'mre redoutait l'Empereur plus qu'elle ne l'aimait.
A ses yeux c'tait un ambitieux sans repos, un tueur d'hommes, un
despote par caractre encore plus que par ncessit. Les plaintes, les
critiques, les calomnies, les rvlations fausses ou vraies, ne
remplissaient pas alors les colonnes des journaux. La presse tait
muette: mais cette absence de polmique donnait aux conversations et
aux proccupations des particuliers un caractre de partialit et de
commrage extraordinaire. La louange officielle a fait plus de mal 
Napolon que ne lui en eussent fait vingt journaux hostiles. On tait
las de ces dithyrambes ampouls, de ces bulletins emphatiques, de la
servilit des fonctionnaires et de la morgue mystrieuse des
courtisans. On s'en vengeait en rabaissant l'idole dans l'impunit des
causeries intimes, et les salons rcalcitrans taient des officines de
dlations, de propos d'antichambre, de petites calomnies, de plates
anecdotes qui devaient plus tard rendre la vie  la presse sous la
Restauration. Quelle vie! Mieux et valu rester morte que de
ressusciter ainsi, en s'acharnant sur le cadavre de l'empire vaincu et
profan.

La chambre  coucher de ma grand'mre (car, je l'ai dit, elle ne
tenait pas salon, et sa socit avait un caractre d'intimit
solennelle) ft devenue une de ces officines si, par son bon esprit et
son grand sens, la matresse du logis n'et fait, de temps en temps,
ouvertement la part du vrai et du faux dans les nouvelles que chacun
ou plutt chacune y apportait: car c'tait une socit de femmes
plutt que d'hommes, et, au reste, il y avait peu de diffrence morale
entre les deux sexes: les hommes y faisant l'office de vieilles
bavardes. Chaque jour on nous apportait quelque mchant bon mot de M.
de Talleyrand contre son matre, ou quelque cancan de coulisses.
Tantt l'empereur avait battu l'impratrice, tantt il avait arrach
la barbe du Saint-Pre. Et puis, il avait peur; il tait toujours
plastronn. Il fallait bien dire cela pour se venger de ce que
personne ne songeait plus  l'assassiner, si ce n'est quelque
intrpide et fanatique enfant de la Germanie, comme Staps ou La Sahla.
Un autre jour, il tait fou; il avait crach au visage de M.
Cambacrs. Et puis son fils, arrach par le forceps au sein maternel,
tait mort en voyant la lumire, et le petit roi de Rome tait
l'enfant d'un boulanger de Paris. Ou bien, le forceps ayant dprim
son cerveau, il tait infailliblement crtin, et l'on se frottait les
mains, comme si, en rtablissant l'hrdit au profit d'un soldat de
fortune, la France devait tre punie par la Providence de n'avoir pas
su conserver ses crtins lgitimes.

Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'au milieu de tous ces
dchanemens sournois contre l'empereur, il n'y avait pas un regret,
pas un souvenir, pas un voeu pour les Bourbons exils. J'coutais avec
stupeur tous ces propos; jamais je n'entendis prononcer le nom des
prtendans inconnus qui trnaient  huis-clos on ne savait o, et
quand ces noms frapprent mes oreilles en 1814, ce fut pour la
premire fois de ma vie.

Ces commrages ne nous suivaient pas  Nohant, si ce n'est dans
quelques lettres que ma grand'mre recevait de ses nobles amies. Elle
les lisait tout haut  ma mre, qui haussait les paules, et 
Deschartres, qui les prenait pour paroles d'vangile, car l'empereur
tait sa bte noire, et il le tenait fort srieusement pour un
cuistre.

Ma mre tait comme le peuple: elle admirait et adorait l'empereur 
cette poque. Moi, j'tais comme ma mre et comme le peuple. Ce qu'il
ne faut jamais oublier ni mconnatre, c'est que les coeurs navement
attachs  cet homme furent ceux qu'aucune reconnaissance personnelle
et aucun intrt matriel ne lirent  ses dsastres ou  sa fortune.
Sauf de bien rares exceptions, tous ceux qu'il avait combls furent
ingrats. Tous ceux qui ne songrent jamais  lui rien demander lui
tinrent compte de la grandeur de la France.

Je crois que ce fut cette anne-l ou la suivante qu'Hippolyte fit sa
premire communion. Notre paroisse tant supprime, c'est 
Saint-Chartier que se faisaient les dvotions de Nohant. Mon frre fut
habill de neuf ce jour-l. Il eut des culottes courtes, des bas
blancs et un habit veste en drap vert-billard. Il tait si enfant que
cette toilette lui tournait la tte, et que s'il russit  se tenir
tranquille pendant quelques jours, ce fut dans la crainte, en manquant
sa premire communion, de ne pas endosser ce costume splendide qu'on
lui prparait.

C'tait un excellent homme que le vieux cur de Saint-Chartier mais
dpourvu de tout idal vanglique. Quoiqu'il et un _de_ devant son
nom, je crois qu'il tait paysan de naissance, ou bien,  force de
vivre avec les paysans, il avait pris leurs faons et leur langage, 
tel point qu'il pouvait les prcher sans qu'ils perdissent un mot de
son sermon; ce qui et t un bien si ses sermons eussent t un peu
plus vangliques. Mais il n'entretenait ses fidles que d'affaires de
mnage, et c'tait avec un abandon plein de bonhomie qu'il leur disait
en chaire: Mes chers amis, voil que je reois un mandement de
l'archevque qui nous prescrit encore une procession. Monseigneur en
parle bien  son aise. Il a un beau carrosse pour porter sa grandeur,
et un tas de personnage pour se donner du mal  sa place. Mais moi, me
voil vieux, et ce n'est pas une petite besogne que de vous ranger en
ordre de procession. La plupart de vous n'entendent ni  _hue_ ni 
_dia_. Vous vous poussez, vous vous marchez sur les pieds, vous vous
bousculez pour entrer ou sortir de l'glise, et j'ai beau me mettre en
colre, jurer aprs vous, vous ne m'coutez point et vous vous
comportez comme des veaux qui entrent dans une table. Il faut que je
sois  tout, dans ma paroisse et dans mon glise; c'est moi qui suis
oblig de faire toute la police, de gronder les enfans et de chasser
les chiens. Or, je suis las de toutes ces processions qui ne servent
 rien du tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais,
les chemins sont gts, et si monseigneur tait oblig de patauger,
comme nous, deux heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne
serait pas si friand de crmonies.--Ma foi, je n'ai pas envie de me
dranger pour celle-l, et si vous m'en croyez, vous resterez chacun
chez vous.... Oui d, j'entends le pre _un tel_ qui me blme, et
voil ma servante qui ne m'approuve point... Ecoutez: que ceux qui ne
sont pas contens, aillent... _se promener_. Vous en ferez ce que vous
voudrez: mais quant  moi, je ne compte pas sortir dans les champs: je
vous ferai votre procession autour de l'glise. C'est bien suffisant.
Allons, allons, c'est entendu. Finissons cette messe qui n'a dur que
trop longtemps. J'ai entendu de mes deux oreilles plus de deux cents
sermons, dont celui-l est un _specimen_ trs attnu, et dont les
formes sont restes proverbiales dans nos paroisses, particulirement
la formule de la fin qui tait comme l'_amen_ de toutes ses
prdications et admonestations paternelles.

Il y avait  Saint-Chartier une vieille dame d'un embonpoint
prodigieux, dont l'poux tait maire ou adjoint de la commune. Elle
avait eu une vie orageuse: novice, avant la rvolution, elle avait
saut par dessus les murs du monastre pour suivre  l'arme un garde
franais ou un suisse; je ne sais par quelle suite d'aventures
tranges elle tait venue asseoir ses derniers beaux jours dans le
banc des marguilliers de notre paroisse o elle avait apport beaucoup
plus des manires du rgiment que de celles du clotre. Aussi la messe
tait-elle interrompue  chaque instant par ses billemens affects et
par ses apostrophes nergiques  M. le cur: Quelle diable de messe,
disait-elle tout haut. Ce gredin-l n'en finira pas!--Allez au diable!
disait le cur  demi-voix, en se retournant pour bnir l'auditoire:
_Dominus vobiscum_.

Ces dialogues, jets  travers la messe et dans un style si accentu
que je ne puis en donner qu'une trs faible traduction, troublaient 
peine la gravit de l'auditoire rustique, et comme ce furent les
premires messes auxquelles j'assistai, il me fallut quelque temps
pour comprendre que c'taient des crmonies religieuses. La premire
fois que j'en revins, ma grand'mre me demandant ce que j'avais vu:
J'ai vu, lui dis-je, le cur qui djenait tout debout devant une
grande table, et qui, de temps en temps, se retournait pour nous dire
des sottises.

Le jour o Hippolyte fit sa premire communion, le cur l'avait invit
 djener aprs la messe. Comme ce gros garon n'tait pas trop ferr
sur son catchisme, ma grand'mre, qui dsirait que la premire
communion ft, comme elle le disait, une _affaire bacle_, avait pri
le cur d'user d'un peu d'indulgence, allguant le peu de mmoire de
l'enfant. M. le cur avait t indulgent, en effet, et Hippolyte fut
charg de lui porter un petit cadeau: c'tait douze bouteilles de vin
muscat. On se mit  table et on dboucha la premire bouteille.--Ma
foi, fit le bon cur, voil un petit vin blanc qui se laisse boire et
qui ne doit pas porter  la tte comme le vin du cr. C'est doux,
c'est gentil, a ne peut pas faire de mal. Buvez, mon garon,
mettez-vous l: Manette, appelez le sacristain, et nous goterons la
seconde bouteille quand la premire sera finie.

La servante et le sacristain prirent place et trouvrent le vin fort
gentil. En effet, Hippolyte ne se mfiait de rien, n'en ayant jamais
eu  sa discrtion. Les convives le trouvrent un peu chaud  la
seconde bouteille, mais aprs essai, ils dclarrent qu'il ne portait
pas l'eau. On passa au troisime et au quatrime feuillet du
brviaire, comme disait le cur, c'est  dire aux autres bouteilles du
panier, et insensiblement le communiant, le cur, la servante et le
sacristain se trouvrent si gais, puis si graves, puis si proccups,
qu'on se spara sans trop savoir comment. Hippolyte revint seul par
les prs, car depuis longtemps tous les paroissiens venus  la messe
taient rentrs chez eux. Chemin faisant, il se sentit la tte si
lourde qu'il croyait voir danser les buissons. Il prit le parti de se
coucher sous un arbre et d'y faire un bon somme. Aprs quoi, ses
ides s'tant un peu claircies, il put revenir  la maison, o il
nous difia tous par sa gravit et sa sobrit le reste de la journe.

La servante du cur tait une toute petite femme, propre, active,
dvoue, tracassire et acaritre: ce dernier dfaut tant souvent
comme un complment invitable des qualits dont il est peut-tre
l'excs. Elle avait sauv la vie et la bourse de son matre pendant la
rvolution. Elle l'avait cach, elle avait ni sa prsence avec
beaucoup de hardiesse et de sang-froid au temps de la perscution.
Cela ne s'tait point pass dans notre valle noire, o les prtres ni
les seigneurs n'ont jamais t menacs srieusement ni maltraits en
aucune faon. Depuis ce temps, Manette gouvernait despotiquement son
matre, et le faisait marcher comme un petit garon. Ils sont morts 
peu d'intervalle l'un de l'autre, dans un ge trs avanc, et malgr
leurs querelles et le peu d'idal de leur vie, le temps qui ennoblit
tout avait donn  leur affection mutuelle un caractre touchant.
Manette voulait toujours que son matre ft exclusivement soign et
servi par elle; mais elle n'en avait plus la force, et lorsqu'il tait
malade, quand elle l'avait bien veill et mdicament, elle tombait
malade  son tour. Alors, le cur prenait une autre servante pour que
la vieille pt se reposer et se soigner. Mais  peine tait-elle
debout qu'elle tait furieuse de voir une trangre dans la maison.
Elle n'avait pas de repos qu'elle ne l'et fait renvoyer.

Mais plus elle allait, plus elle perdait ses forces. Elle se plaignait
alors d'avoir trop d'ouvrage et de n'tre point seconde. Et vite le
cur de reprendre une aide qu'il fallait renvoyer de mme au bout de
huit jours. C'tait une criaillerie perptuelle, et le cur s'en
plaignait  moi, car j'avais trente et quelques annes qu'il vivait
encore.. Hlas! disait-il, elle me rend trs malheureux, mais que
voulez-vous? Il y a soixante et sept ans que nous sommes ensemble,
elle m'a sauv la vie, elle m'aime comme son fils, il faut bien que
celui qui survivra ferme les yeux de celui qui partira le premier.
Elle me gronde sans cesse, elle se plaint de moi comme si j'tais un
ingrat: je tche de lui prouver qu'elle est injuste, mais elle est si
sourde qu'elle n'entend pas la grosse cloche! Et, en disant cela, le
vieux cur ne se doutait pas qu'il tait sourd lui-mme  ne pas
entendre le canon.

Il n'tait pas trs aim de ses paroissiens, et je pense qu'il y avait
bien au moins autant de leur faute que de la sienne: car, quoi qu'on
dise des touchantes relations qui existent dans les campagnes entre
curs et paysans, rien n'est si rare, du moins depuis la rvolution,
que de voir les uns et les autres se rendre justice et se tmoigner de
l'indulgence. Le paysan exige du cur trop de perfection chrtienne:
le cur ne pardonne pas assez au paysan son existence et les dfauts
de son ducation morale, qui sont un peu l'oeuvre du catholicisme,
venu en aide au despotisme pour le tenir dans l'ignorance et la
crainte. Quoi qu'il en soit, notre cur avait de bonnes qualits. Il
tait d'une franchise et d'une indpendance de caractre qui ne se
rencontrent plus gure dans la hirarchie ecclsiastique. Il ne se
mlait pas de politique, il ne cherchait pas  exercer de l'influence
pour plaire  tel personnage ou pour se prserver des rancunes de tel
autre, car il tait courageux, audacieux mme par nature. Il aimait la
guerre de passion, et se plaisait au rcit des campagnes de nos
soldats, disant que, s'il n'tait pas prtre, il voudrait tre
militaire. Certes, il tenait bien un peu de l'un et de l'autre, car il
jurait comme un dragon et buvait comme un templier. Je ne suis point
un cagot, moi, disait-il, sous la Restauration. Je ne suis pas un de
ces hypocrites qui ont chang de manires depuis que le gouvernement
nous protge. Je suis le mme qu'auparavant et n'exige point que mes
paroissiens me saluent plus bas, ni qu'ils se privent du cabaret et de
la danse, comme si ce qui tait permis hier ne devait plus l'tre
aujourd'hui. Je suis mauvaise tte, et je n'ai pas besoin de nouvelles
lois pour me dfendre. Si quelqu'un me cherche noise, je suis bon pour
lui rpondre, et j'aime mieux lui montrer mon poing que de le menacer
des gendarmes et du procureur du roi. Je suis un _vieux de la vieille
roche_, et je ne crois pas qu'avec leur loi contre le sacrilge ils
aient russi  faire aimer la religion. Je ne tracasse personne et ne
me laisse gure tracasser non plus. Je n'aime pas l'eau dans le vin et
ne force personne  en mettre. Si l'archevque n'est pas content,
qu'il le dise, je lui rpondrai, moi! Je lui montrerai qu'on ne fait
pas marcher un homme de mon ge comme un petit sminariste; et s'il
m'te ma paroisse, je n'irai pas dans une autre. Je me retirerai chez
moi. J'ai huit ou dix mille francs de placs. C'est assez pour ce qui
me reste de temps  vivre, et je me moquerai bien de tous les
archevques du monde.

En effet, l'archevque tant venu donner la confirmation 
Saint-Chartier, et djenant chez le cur avec tout son tat-major,
monseigneur voulut plaisanter son hte, qui ne se laissa point faire.
Vous avez quatre-vingt-deux ans, monsieur le cur, lui dit il, c'est
un bel ge!--Oui-d, monseigneur, rpliqua le cur, qui ne se faisait
pas faute de quelques liaisons hasardes dans le discours: vous avez
beau z-tre archevque, vous n'y viendrez peut-tre point.
L'observation du prlat voulait dire au fond: Vous voil si vieux que
vous devez radoter, et il serait temps de laisser la place  un plus
jeune.--Et la rplique signifiait: Je ne la cderai point que vous ne
m'en chassiez, et nous verrons si vous oserez faire cette injure 
mes cheveux blancs.

A ce mme djeuner, vers le dessert, comme l'archevque devait venir
dner chez moi, le cur, apostrophant mon frre qui tait  ct de
lui et croyait lui parler tout bas, lui cria en vrai sourd qu'il
tait: Ah , emmenez-le donc et dbarrassez-moi de tous ces grands
messieurs-l, qui me font une dpense de tous les diables et qui
mettent ma maison sens dessus dessous. J'en ai _prou_, et grandement
plus qu'il ne faut pour savoir qu'ils mangent mes perdrix et mes
poulets tout en se gaussant de moi. Ce discours tenu  haute voix au
milieu d'un silence dont le bon cur ne se doutait pas, mit Hippolyte
dans un grand embarras; mais voyant que l'archevque et le
grand-vicaire en riaient aux clats, il prit le parti de rire aussi,
et on quitta la table,  la grande satisfaction de l'Amphytrion et de
Manette qui, croyant cacher leurs penses, les disaient tout haut, 
la barbe de leurs illustres htes.

Vers la fin de sa vie, notre cur eut une motion qui dut la hter. Il
avait la manie de cacher son argent comme beaucoup de vieillards qui
n'osent le placer, et qui se crent un tourment avec les conomies
destines  faire la scurit de leurs vieux jours. Il avait mis les
siennes dans son grenier. Un voisin, qu'il avait pourtant, dit-on,
combl de bienfaits, se laissa tenter, grimpa la nuit par les toits,
pntra par une lucarne, et s'empara du trsor de M. l'abb. Quand
celui-ci vit ses cus dnichs, il eut tant de colre et de chagrin
qu'il faillit devenir fou. Il tait au lit, il avait presque le dlire
quand le procureur du roi vint, sur sa requte, prendre des
informations et recevoir sa plainte. Ce qui ajoutait  la douleur et 
l'indignation du vieillard, c'est qu'il avait devin l'auteur du
dlit; mais, au moment de le dsigner aux poursuites de la justice, il
fut pris de compassion pour cet homme qu'il avait aim, et peut-tre
aussi d'un remords de chrtien pour cet amour de l'argent qui l'avait
trop domin. Faites votre besogne, dit-il au magistrat qui
l'interrogeait; j'ai t vol, c'est vrai, mais si j'ai des soupons,
je n'en dois compte qu'au bon Dieu, et il ne m'appartient pas de punir
le coupable. On le pressa vainement. Je n'ai rien  vous dire,
fit-il en tournant le dos avec humeur. Je pourrais me tromper. C'est
vous autres, magistrats, de prendre cela sur votre conscience. C'est
votre tat et non le mien.

La nuit suivante, l'argent fut report dans le grenier, et Manette, en
furetant avec dsespoir, le retrouva dans la cachette d'o on l'avait
soustrait. Le voleur, pris de repentir et touch de la gnrosit du
cur, s'tait excut  l'instant mme. Le cur, pour faire cesser les
investigations de la justice et les commentaires de la paroisse, donna
 entendre qu'il avait rv la perte de son argent, ou que sa
servante, pour le mieux cacher, l'avait chang de place et ne s'en
tait pas souvenue le lendemain,  cause de son grand ge, qui lui
avait fait perdre la mmoire. On raconta donc de diverses manires
l'aventure du cur, et plusieurs versions courent encore  cet gard.
Mais il m'a racont lui-mme ce que je raconte ici  son honneur, et
mme  l'honneur de son voleur, car le sentiment chrtien qui estime
le repentir plus agrable  Dieu que la persvrance, est un beau
sentiment dont la justice humaine ne tient gure de compte.

Ce vieux cur avait beaucoup d'amiti pour moi. J'avais quelque chose
comme trente-cinq ans qu'il disait encore de moi: L'_Aurore_ est un
enfant que j'ai toujours aim. Et il crivait  mon mari, supposant
apparemment qu'il pouvait lui donner de l'ombrage: Ma foi, monsieur,
prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre femme.

Le fait est qu'il agissait tout paternellement avec moi. Pendant vingt
ans, il n'a pas manqu un dimanche de venir dner avec moi aprs
vpres. Quelquefois j'allais le chercher en me promenant. Un jour, je
me fis mal au pied en marchant, et je n'aurais su comment revenir,
car, dans ce temps-l, il ne fallait pas parler de voitures dans les
chemins de Saint-Chartier, si le cur ne m'et offert de me prendre en
croupe sur sa jument; mais j'aurais mieux fait de prendre en croupe
le cur, car il tait si vieux alors qu'il s'endormait au mouvement du
cheval. Je rvassais en regardant la campagne, lorsque je m'aperus
que la bte, aprs avoir progressivement ralenti son allure, s'tait
arrte pour brouter, et que le cur ronflait de tout son coeur.
Heureusement l'habitude l'avait rendu solide cavalier, mme dans son
sommeil; je jouai du talon, et la jument, qui savait son chemin, nous
conduisit  bon port, malgr qu'elle et la bride sur le cou.

Aprs le dner, o il mangeait et buvait copieusement, il se
rendormait au coin du feu, et, de ses ronflemens, faisait trembler les
vitres. Puis il s'veillait et me demandait un petit air de clavecin
ou d'pinette: il ne pouvait pas dire piano, l'expression lui semblant
trop nouvelle. A mesure qu'il vieillissait, il n'entendait plus les
basses; les notes aigus de l'instrument lui chatouillaient encore un
peu le tympan. Un jour il me dit: Je n'entends plus rien du tout.
Allons, me voil vieux! Pauvre homme! il y avait longtemps qu'il
l'tait. Et pourtant, il montait encore  cheval  dix heures du soir,
et s'en retournait, en plein hiver  son presbytre, sans vouloir tre
accompagn. Quelques heures avant de mourir, il dit au domestique, que
j'avais envoy savoir de ses nouvelles: Dites  _Aurore_ qu'elle ne
m'envoie plus rien; je n'ai plus besoin de rien; et dites-lui aussi
que je l'aime bien, ainsi que ses enfans.

Il me semble que la plus grande preuve d'attachement qu'on puisse
revendiquer, c'est d'avoir occup les dernires penses d'un mourant.
Peut-tre aussi y a-t-il l quelque chose de prophtique qui doit
inspirer de la confiance ou de l'effroi. Lorsque la suprieure de mon
couvent mourut, de soixante pensionnaires qui l'intressaient toutes 
peu prs galement, elle ne songea qu' moi,  qui pourtant elle
n'avait jamais tmoign une sollicitude particulire. Pauvre Dupin,
dit-elle  plusieurs reprises dans son agonie, je la plains bien de
perdre sa grand'mre. Elle rvait que c'tait ma grand'mre qui tait
malade et mourante  sa place. Cela me laissa une grande inquitude et
une sorte d'apprhension superstitieuse de quelque malheur imminent.

Ce fut vers l'ge de sept ans que je commenai  subir le prceptorat
de Deschartres. Je fus assez longtemps sans avoir  m'en plaindre,
car, autant il tait rude et brutal avec Hippolyte, autant il fut
calme et patient avec moi dans les premires annes. C'est pour cela
que je fis de rapides progrs avec lui, car il dmontrait fort
clairement et brivement quand il tait de sang-froid; mais ds qu'il
s'animait, il devenait diffus, embarrass dans ses dmonstrations, et
la colre le faisant bgayer, le rendait tout  fait inintelligible.
Il maltraitait et rudoyait horriblement le pauvre Hippolyte, qui
pourtant avait de la facilit et une mmoire excellente. Il ne
voulait pas tenir compte du besoin d'activit d'une robuste nature que
de trop longues leons exaspraient. J'avoue bien, malgr mon amiti
pour mon frre, que c'tait un enfant insupportable. Il ne songeait
qu' briser,  dtruire,  taquiner,  jouer de mauvais tours  tout
le monde. Un jour, il lanait des tisons enflamms dans la chemine,
sous prtexte de _sacrifier aux dieux infernaux_ et il mettait le feu
 la maison. Un autre jour, il mettait de la poudre dans une grosse
bche pour qu'elle ft explosion dans le foyer et lant le pot-au-feu
au milieu de la cuisine. Il appelait cela tudier la thorie des
volcans. Et puis il attachait une casserole  la queue des chiens et
se plaisait  leur fuite dsordonne et  leurs cris d'pouvante 
travers le jardin. Il mettait des sabots aux chats, c'est  dire qu'il
leur engluait les quatre pieds dans des coquilles de noix et qu'il les
lanait ainsi sur la glace ou sur les parquets, pour les voir glisser,
tomber, et retomber cent fois avec des juremens pouvantables.
D'autres fois il disait tre Calchas, le grand-prtre des Grecs, et,
sous prtexte de sacrifier Iphignie sur la table de la cuisine, il
prenait le couteau destin  de moins illustres victimes: et,
s'vertuant  droite et  gauche, il blessait les autres ou lui-mme.

Je prenais bien quelquefois un peu de part  ses mfaits dans la
mesure de mon temprament qui tait moins fougueux. Un jour que nous
avions vu tuer un cochon gras dans la basse-cour, Hippolyte s'imagina
de traiter comme tels les concombres du jardin. Il leur introduisait
une petite brochette de bois dans l'extrmit qui, selon lui,
reprsentait le cou de l'animal: puis, pressant du pied ces malheureux
lgumes, il en faisait sortir tout le jus. Ursule le recueillait dans
un vieux pot  fleurs pour faire le boudin, et j'allumais gravement un
feu fictif  ct pour faire griller le porc, c'est  dire le
concombre, ainsi que nous l'avions vu pratiquer au boucher. Ce jeu
nous plut tellement que, passant d'un concombre  l'autre, choisissant
d'abord _les plus gras_, et finissant par les moins rebondis, nous
dvastmes lestement une couche, objet des sollicitudes du jardinier.
Je laisse  penser quelle fut sa douleur quand il vit cette scne de
carnage. Hippolyte, au milieu des cadavres, ressemblait  Ajax
immolant dans son dlire les troupeaux de l'arme des Grecs. Le
jardinier porta plainte, et nous fmes punis: mais cela ne fit pas
revivre les concombres, et on n'en mangea pas cette anne-l.

Un autre de nos mchans plaisirs tait de faire ce que les enfans de
notre village appellent des _trompe-chien_. C'est un trou que l'on
remplit de terre lgre dlaye dans de l'eau. On le recouvre avec de
petits btons; sur lesquels on place des ardoises et une lgre couche
de terre ou de feuilles sches, et quand ce pige est tabli au
milieu d'un chemin ou d'une alle de jardin, on guette les passans et
on se cache dans les buissons pour les voir s'embourber, en vocifrant
contre les gamins abominables qui _s'inventent_ de pareils tours[5].
Pour peu que le trou soit profond, il y a de quoi se casser les
jambes; mais les ntres n'offraient pas ce danger-l, ayant une assez
grande surface. L'amusant, c'tait de voir la terreur du jardinier qui
sentait la terre manquer sous ses pieds dans les plus beaux endroits
de ses alles ratisses, et qui en avait pour une heure  rparer le
dommage. Un beau jour, Deschartres y fut pris. Il avait toujours de
beaux bas  ctes, bien blancs, des culottes courtes et de jolies
gutres de nankin, car il tait vaniteux de son pied et de sa jambe;
il tait d'une propret extrme et recherch dans sa chaussure; avec
cela, comme tous les pdans c'est un signe caractristique  quoi on
peut les reconnatre  coup sr, mme quand ils ne font pas mtier de
pdagogues, il marchait toujours le jarret tendu et les pieds en
dehors. Nous marchions derrire lui pour mieux jouir du coup d'oeil.
Tout d'un coup le sol s'affaisse, et le voil jusqu' mi-jambe dans
une glaise jaune, admirablement prpare pour teindre ses bas.
Hippolyte fit l'tonn, et toute la fureur de Deschartres dut
retomber sur Ursule et sur moi. Mais nous ne le craignions gure; nous
tions bien loin avant qu'il et repch ses souliers.

  [5] Le Berrichon a le got des verbes rflchis. Il dit: Cet
  homme ne sait pas ce qu'il se veut, il ne sait quoi se faire ni
  s'inventer.

Comme Deschartres battait cruellement mon pauvre frre, et qu'il se
contentait de dire des sottises aux petites filles, il tait convenu,
entre Hippolyte, Ursule et moi, que nous prendrions beaucoup de ces
sortes de choses sur notre compte, et mme nous avions, pour mieux
donner le change, une petite comdie tout arrange et qui eut du
succs pendant quelque temps. Hippolyte prenait l'initiative: Voyez
ces petites sottes! criait-il aussitt qu'il avait cass une assiette
ou fait crier un chien trop prs de l'oreille de Deschartres, elles ne
font que du mal! voulez-vous bien finir, mesdemoiselles! Et il se
sauvait, tandis que Deschartres, mettant le nez  la fentre,
s'tonnait de ne pas voir les petites filles.

Un jour que Deschartres tait all vendre des btes  la foire, car
l'agriculture et la rgie de nos fermes l'occupaient en premire
ligne, Hippolyte, tant sens tudier sa leon dans la chambre du
_grand homme_, s'imagina de faire le grand homme tout de bon. Il
endosse la grande veste de chasse, qui lui tombait sur les talons, il
coiffe la casquette  soufflet, et le voil qui se promne dans la
chambre en long et en large, les pieds en dehors, les mains derrire
le dos,  la manire du pdagogue. Puis il s'tudie  imiter son
langage. Il s'approche du tableau noir, fait des figures avec de la
craie, entame une dmonstration, se fche, bgaie, traite son lve
d'_ignorant crasse_ et de _butor_; puis, satisfait de son talent
d'imitation, il se met  la fentre et apostrophe le jardinier sur la
manire dont il taille les arbres, et le critique, le rprimande,
l'injurie, le menace.. le tout dans le style de Deschartres, et avec
ses clats de voix accoutums. Soit que ce fut assez bien imit, soit
la distance, le jardinier qui, dans tous les cas, tait un garon
simple et crdule, y fut pris, et commena  rpondre et  murmurer.
Mais quelle fut sa stupeur quand il vit  quelques pas de lui le
vritable Deschartres, qui assistait  cette scne et ne perdait pas
un des gestes ni une des paroles de son sosie. Deschartres aurait d
en rire, mais il ne supportait pas qu'on s'attaqut  sa personnalit,
et, par malheur, Hippolyte ne le vit pas, cach qu'il tait par les
arbres. Deschartres, qui tait rentr de la foire plus tt qu'on ne
l'attendait, monta sans bruit  sa chambre et en ouvrit brusquement la
porte, au moment o l'espigle disait d'une grosse voix  un Hippolyte
suppos: Vous ne travaillez pas, voil une criture de chat et une
orthographe de crocheteur; pim! pan! voil pour vos oreilles, animal
que vous tes!

En ce moment la scne fut double, et pendant que le faux Deschartres
souffletait un Hippolyte imaginaire, le vrai Deschartres souffletait
le vritable Hippolyte.

J'apprenais la grammaire avec Deschartres et la musique avec ma
grand'mre. Ma mre me faisait lire et crire. On ne me parlait
d'aucune religion, bien qu'on me ft lire l'Histoire sainte. On me
laissait libre de croire et de rejeter  ma guise les miracles de
l'antiquit. Ma mre me faisait dire ma prire  genoux,  ct d'elle
qui n'y manquait pas, qui n'y a jamais manqu. Et mme c'taient
d'assez longues prires; car, aprs que j'avais fini les miennes et
que j'tais couche, je la voyais encore  genoux, la figure dans ses
mains et profondment absorbe. Elle n'allait pourtant jamais 
confesse et faisait gras le vendredi; mais elle ne manquait pas la
messe le dimanche, ou, quand elle tait force de la manquer, elle
faisait double prire; et quand ma grand'mre lui demandait pourquoi
elle pratiquait ainsi  moiti, elle rpondait: J'ai ma religion, de
celle qui est prescrite, j'en prends et j'en laisse. Je ne peux pas
souffrir les prtres; ce sont des caffards, et je n'irai jamais leur
confier mes penses qu'ils comprendraient tout de travers. Je crois
que je ne fais point de mal, parce que, si j'en fais, c'est malgr
moi. Je ne me corrigerai pas de mes dfauts, je n'y peux rien; mais
j'aime Dieu d'un coeur sincre, je le crois trop bon pour nous punir
dans l'autre vie. Nous sommes bien assez chtis de nos sottises dans
celle-ci. J'ai pourtant grand'peur de la mort, mais c'est parce que
j'aime la vie, et non parce que je crains de comparatre devant Dieu,
en qui j'ai confiance, et que je suis sre de n'avoir jamais offens
avec intention.--Mais que lui dites-vous dans vos longues prires?--Je
lui dis que je l'aime; je me console avec lui de mes chagrins et je
lui demande de me faire retrouver mon mari dans l'autre monde.--Mais
qu'allez-vous faire  la messe? vous n'y entendez goutte?--J'aime 
prier dans une glise; je sais bien que Dieu est partout; mais, dans
l'glise, je le vois mieux, et cette prire en commun me parat
meilleure. J'y ai beaucoup de distractions, cela dure trop longtemps;
mais enfin il y a un bon moment o je prie Dieu de tout mon coeur, et
cela me soulage.--Pourtant, lui disait encore ma grand'mre, vous
fuyez les dvots?--Oui, rpondait-elle, parce qu'ils sont intolrans
et hypocrites, et je crois que si Dieu pouvait har ses cratures, les
dvots et les dvotes surtout seraient celles qu'il harait le
plus.--Vous condamnez par l votre religion mme, puisque les
personnes qui la pratiquent le mieux sont les plus hassables et les
plus mchantes qui existent. Cette religion est donc mauvaise, et,
plus on s'en loigne, meilleur on est; n'est-ce pas la consquence de
votre opinion?--Vous m'en demandez trop long, disait ma mre. Je n'ai
pas t habitue  raisonner mes sentimens, je vais comme je me sens
pousse, et tout ce que mon coeur me conseille, je le fais sans en
demander la raison  mon esprit.

On voit par l, et par l'ducation qui m'tait donne, ou plutt par
l'absence d'ducation religieuse raisonne, que ma grand'mre n'tait
pas du tout catholique. Ce n'tait pas seulement les dvots qu'elle
hassait, comme faisait ma mre, c'tait la dvotion, c'tait le
catholicisme qu'elle jugeait froidement et sans piti. Elle n'tait
pas athe, il s'en faut beaucoup. Elle croyait  cette sorte de
religion naturelle enseigne et peu dfinie par les philosophes du
dix-huitime sicle. Elle se disait diste, et repoussait avec un gal
ddain tous les dogmes, toutes les formes de religion. Elle tenait,
disait-elle, Jsus-Christ en grande estime, et, admirant l'vangile
comme une philosophie parfaite, elle plaignait la vrit d'avoir
toujours t entoure d'une fabulation plus ou moins ridicule.

Je dirai plus tard ce que j'ai gard ou perdu, adopt ou rejet de ses
jugemens. Mais, suivant pas  pas le dveloppement de mon tre, je
dois dire que, dans mon enfance, mon instinct me poussait beaucoup
plus vers la foi nave et confiante de ma mre que vers l'examen
critique et un peu glac de ma bonne maman. Sans qu'elle s'en doutt,
ma mre portait de la posie dans son sentiment religieux, et il me
fallait de la posie; non pas de cette posie arrange et faite aprs
mre rflexion, comme on essayait d'en faire alors pour ragir contre
le positivisme du dix-huitime sicle, mais de celle qui est dans le
fait mme et qu'on sent dans l'enfance sans savoir ce que c'est et
quel nom on lui donne. En un mot, j'avais besoin de posie, comme le
peuple, comme ma mre, comme le paysan qui se prosterne un peu devant
le bon Dieu, un peu devant le diable, prenant quelquefois l'un pour
l'autre et cherchant  se rendre favorables toutes les mystrieuses
puissances de la nature.

J'aimais le merveilleux passionnment, et mon imagination ne trouvait
pas son compte aux explications que m'en donnait ma grand'mre. Je
lisais avec un gal plaisir les prodiges de l'antiquit juive et
paenne. Je n'aurais pas mieux demand que d'y croire. Ma grand'mre,
faisant de temps en temps un court et sec appel  ma raison, je ne
pouvais pas arriver  la foi. Mais je me vengeais du petit chagrin que
cela me causait en ne voulant rien nier intrieurement. C'tait
absolument comme pour mes contes de fes, auxquels je ne croyais plus
qu' demi, en de certains momens et comme par accs.

Les nuances que revt le sentiment religieux suivant les individus,
est une affaire d'organisation, et je ne fais pas le procs  la
dvotion comme ma grand'mre,  cause des vices de la plupart des
dvots. La dvotion est une exaltation de nos facults mentales, comme
l'ivresse est une exaltation de nos facults physiques. Tout vin
enivre quand on boit trop, et ce n'est pas la faute du vin. Il y a des
gens qui en supportent beaucoup et qui n'en sont que plus lucides; il
en est d'autres qu'une petite dose rend idiots ou furieux, mais, en
somme, je crois que le vin ne nous fait rvler que ce que nous avons
en nous de bon ou de mauvais, et le meilleur vin du monde fait mal 
ceux qui ont la tte faible ou le caractre irritable.

L'exaltation religieuse, sur quelque dogme qu'elle s'appuie, est donc
un tat de l'me sublime, odieux ou misrable, selon que le vase o
fermente cette brlante liqueur est solide ou fragile. Cette
surexcitation de notre tre fait de nous des saints ou des
perscuteurs, des martyrs ou des bourreaux, et ce n'est certainement
pas la faute du christianisme si les catholiques ont invent
l'inquisition et les tortures.

Ce qui me choque dans les dvots en gnral, ce ne sont pas les
dfauts qui tiennent invinciblement  leur organisation, c'est
l'absence de logique de leur vie et de leurs opinions. Ils ont beau
dire, ils font comme faisait ma mre: ils en prennent et ils en
laissent, et ils n'ont pas ce droit que ma mre s'arrogeait, avec
raison, elle qui ne se piquait point d'orthodoxie. Quand j'ai t
dvote, je ne me passais rien, et je ne faisais pas un mouvement sans
m'en rendre compte et sans demander  ma conscience timore s'il
m'tait permis de marcher du pied droit ou du pied gauche. Si j'tais
dvote aujourd'hui, je n'aurais peut-tre pas l'nergie d'tre
intolrante avec les autres, parce que le caractre ne s'abjure
jamais; mais je serais intolrante vis--vis de moi-mme, et l'ge mr
conduisant  une sorte de logique positive, je ne trouverais rien
d'assez austre pour moi. Je n'ai donc jamais compris les dames du
monde qui vont au bal, qui montrent leurs paules, qui songent  se
faire belles, et qui pourtant reoivent tous leurs sacremens, ne
ngligent aucune prescription du culte, et se croient parfaitement
d'accord avec elles-mmes. Je ne parle pas ici des hypocrites, ce ne
sont point des dvotes; je parle de femmes trs naves et  qui j'ai
souvent demand leur secret pour pcher ainsi sans scrupule contre
leur propre conviction, et chacune me l'a expliqu  sa manire, ce
qui fait que je ne suis pas plus avance qu'auparavant.

Je ne comprends pas non plus certains hommes qui croient de bonne foi
 l'excellence de toutes les prescriptions catholiques, qui en
dfendent le principe avec chaleur, et qui n'en suivent aucune. Il me
semble que si je croyais tel acte meilleur que tel autre, je
n'hsiterais pas  l'accomplir. Il y a plus, je ne me pardonnerais pas
d'y manquer. Cette absence de logique chez des personnes que je sais
intelligentes et sincres est quelque chose que je n'ai jamais pu
m'expliquer. Cela s'expliquera peut-tre pour moi quand je repasserai
mes souvenirs avec ordre, ce qui m'arrivera, certes, pour la premire
fois de ma vie, en les crivant, et je pourrai analyser la situation
de l'me aux prises avec la foi et le doute, en me rappelant comment
je devins dvote et comment je cessai de l'tre.

A sept ou huit ans, je sus  peu prs ma langue. C'tait trop tt, car
on me fit passer tout de suite  d'autres tudes, et on ngligea de me
faire repasser la grammaire. On me fit beaucoup griffonner; on
s'occupa de mon style, et on ne m'avertit qu'incidemment des
incorrections qui se glissaient peu  peu dans mon langage,  mesure
que j'tais entrane par la facilit de m'exprimer par crit. Au
couvent, il fut entendu que je savais assez de franais pour qu'on ne
me ft point suivre les leons des classes; et, en effet, je me tirai
fort bien  l'preuve des faciles devoirs distribus aux lves de mon
ge; mais, plus tard, quand je me livrai  mon propre style, je fus
souvent embarrasse. Je dirai comment, au sortir du couvent, je
rappris moi-mme le franais, et comment, douze ans plus tard, lorsque
je voulus crire pour le public, je m'aperus que je ne savais encore
rien; comment je fis une nouvelle tude, qui, trop tardive, ne me
servit gure, ce qui est cause que j'apprends encore ma langue en la
pratiquant, et que je crains de ne la savoir jamais: la puret, la
correction seraient pourtant un besoin de mon esprit, aujourd'hui
surtout, et ce n'est jamais par ngligence ni par distraction que je
pche, c'est par ignorance relle.

Le malheur vint de ce que Deschartres, partageant le prjug qui
prside  l'ducation des hommes, s'imagina que, pour me perfectionner
dans la connaissance de ma langue, il lui fallait m'enseigner le
latin. J'apprenais trs volontiers tout ce qu'on voulait, et j'avalai
le rudiment avec rsignation. Mais le franais, le latin et le grec
qu'on apprend aux enfans prennent trop de temps: soit qu'on les
enseigne par de mauvais procds, ou que ce soient les langues les
plus difficiles du monde, ou encore que l'tude d'une langue
quelconque soit ce qu'il y a de plus long et de plus difficile pour
les enfans: toujours est-il qu' moins de facults toutes spciales,
on sort du collge sans savoir ni le latin, ni le franais, et le grec
encore moins. Quant  moi, le temps que je perdis  ne pas apprendre
le latin fit beaucoup de tort  celui que j'aurais pu employer 
apprendre le franais, dans cet ge o l'on apprend mieux que dans
tout autre.

Heureusement je cessai le latin d'assez bonne heure, ce qui fait que,
sachant mal le franais, je le sais encore mieux que la plupart des
hommes de mon temps. Je ne parle pas ici des littrateurs, que je
souponne fort de n'avoir pas pris leur forme et leur style au
collge, mais du grand nombre des hommes qui ont parfait leurs tudes
classiques sans songer depuis  faire de la langue une tude spciale.
Si on veut bien le remarquer, on s'apercevra qu'ils ne peuvent crire
une lettre de trois pages sans qu'il s'y rencontre une faute de
langage ou d'orthographe. On remarquera aussi que les femmes de vingt
 trente ans, qui ont reu un peu d'ducation, crivent le franais
gnralement mieux que les hommes, ce qui tient, selon moi,  ce
qu'elles n'ont pas perdu huit ou dix ans de leur vie  essayer
d'apprendre les langues mortes.

Tout cela est pour dire que j'ai toujours trouv dplorable le systme
adopt pour l'instruction des garons, et je ne suis pas seule de cet
avis. J'entends dire  tous les hommes qu'ils ont perdu leur temps et
l'amour de l'tude au collge. Ceux qui y ont profit sont des
exceptions. N'est-il donc pas possible d'tablir un systme o les
intelligences ordinaires ne seraient pas sacrifies aux besoins des
intelligences d'lite?




CHAPITRE CINQUIEME.

  Tyrannie et faiblesse de Deschartres.--Le menuet de Fischer.--Le
    livre magique.--Nous voquons le diable.--Le chercheur de
    tendresse.--Les premires amours de mon frre.--Pauline.--M.
    Gogault et M. Loubens.--Les talens d'_agrment_.--Le marchal
    Maison.--L'appartement de la rue Thiroux.--Grande tristesse  7
    ans, en prvision du mariage.--Dpart de l'arme pour la
    campagne de Russie.--Nohant.--Ursule et ses soeurs.--Effet du
    jeu sur moi.--Mes vieux amis.--Systme de guerre du czar
    Alexandre.--Moscou.


Nous prenions nos leons dans la chambre de Deschartres, chambre tenue
trs proprement  coup sr, mais o rgnait une odeur de savonnette 
la lavande qui avait fini par me devenir nausabonde. Mes leons, 
moi, n'taient pas longues; mais celles de mon pauvre frre duraient
toute l'aprs-midi, parce qu'il tait condamn  tudier pour son
compte, et  prparer son devoir sous les yeux du pdagogue. Il est
vrai que, quand on ne le gardait pas  vue, il n'ouvrait pas seulement
son livre. Il s'enfuyait  travers champs, et on ne le voyait plus de
la journe. Dieu avait certainement cr et mis au monde cet enfant
imptueux pour faire faire pnitence  Deschartres; mais Deschartres,
tyran par nature, ne prenait pas ses escapades en esprit de
mortification. Il le rendait horriblement malheureux, et il fallut que
l'enfant ft de bronze pour ne pas clater sous cette dure contrainte.

Ce n'tait pas le latin qui faisait son martyre, on ne le lui
enseignait pas; c'taient les mathmatiques, pour lesquelles il avait
montr de l'aptitude, et il en avait vritablement. Il ne hassait pas
l'tude en elle-mme, mais il prfrait le mouvement et la gat dont
il avait un imprieux besoin. Deschartres lui enseignait aussi la
musique. Le flageolet tant son instrument favori, Hippolyte dut
l'apprendre bon gr mal gr; on lui fit emplette d'un flageolet en
buis, et Deschartres, arm de son flageolet d'bne mont en ivoire,
lui en appliquait de violens coups sur les doigts  chaque fausse
note. Il y a un certain menuet de Fischer qui aurait d laisser des
calus sur les mains de l'lve infortun. Cela tait d'autant plus
coupable de la part de Deschartres que, quelque irrit qu'il ft, il
pouvait toujours se vaincre jusqu' un certain point avec les
personnes qu'il aimait. Il n'avait jamais brutalis l'enfance de mon
pre, et jamais il ne s'emporta contre moi jusqu' un essai de voie de
fait, qu'une seule fois en sa vie. Il avait donc une sorte d'aversion
pour Hippolyte,  cause des mauvais tours et des moqueries de
celui-ci, et pourtant il lui portait,  cause de mon pre, un
vritable intrt. Rien ne l'obligeait  l'instruire, et il s'y
employait avec une obstination qui n'tait pas de la vengeance, car il
et t vite dgot d'une satisfaction que son lve lui faisait
payer si cher. Il s'tait impos cette tche en conscience; mais il
est bien vrai de dire qu' l'occasion le ressentiment y trouvait son
compte.

Quand j'allais prendre mes leons auprs d'Hippolyte, accoud sur sa
table et jouant aux mouches quand on ne le regardait pas, Ursule tait
toujours l. Deschartres aimait cette petite fille pleine d'assurance
qui lui tenait tte et lui rpliquait fort  propos. Comme tous les
hommes violens, Deschartres aimait parfois la rsistance ouverte et
devenait dbonnaire, faible mme avec ceux qui ne le craignaient pas.
Le tort d'Hippolyte et son malheur tait de ne lui jamais dire en face
qu'il tait injuste et cruel. S'il l'et menac une seule fois de se
plaindre  ma grand'mre ou de quitter la maison, Deschartres et
certainement fait un retour sur lui-mme; mais l'enfant le craignait,
le hassait et ne se consolait que par la vengeance.

Il est certain qu'il y tait ingnieux et qu'il avait un esprit
diabolique pour observer et relever les ridicules. Souvent, au milieu
de la leon, Deschartres tait appel dans la maison ou dans la cour
de la ferme par quelque dtail de son exploitation. Ces absences
taient mises  profit pour se moquer de lui. Hippolyte prenait le
flageolet d'bne et singeait le professeur avec un rare talent
d'imitation. Il n'y avait rien de plus ridicule, en effet, que
Deschartres jouant du flageolet. Cet instrument champtre tait dj
ridicule par lui-mme dans les mains d'un personnage si solennel et au
milieu d'un visage si refrogn d'habitude. En outre, il le maniait
avec une extrme prtention, arrondissant les doigts avec grce,
dandinant son gros corps et pinant la lvre suprieure avec une
affectation qui lui donnait la plus plaisante figure du monde. C'tait
dans le menuet de Fischer surtout qu'il dployait tous ses moyens, et
Hippolyte savait trs bien par coeur ce morceau qu'il ne pouvait venir
 bout de lire proprement quand la musique crite et la figure
menaante de Deschartres taient devant ses yeux; mais  force de le
contrefaire, il l'avait appris malgr lui, et je crois qu'il ne fit
jamais d'autre tude musicale que celle-l.

Ursule, qui tait fort sage pendant la leon, devenait fort turbulente
dans les entr'actes. Elle grimpait partout, feuilletait tous les
livres, bousculait toutes les pantoufles et toutes les savonnettes, et
riait  se rouler par terre de toutes les remarques dnigrantes
d'Hippolyte sur la toilette, les habitudes et les manires du
pdagogue. Il avait toujours sur les rayons de sa bibliothque une
quantit de petits sacs de graines qu'il exprimentait dans le jardin,
rvant sans cesse au moyen d'acclimater quelque nouvelle plante
fourragre, fromentale ou lgumineuse dans le dpartement, et se
flattant d'clipser la gloire de ses concurrens au comit
d'agriculture. Nous prenions soin de lui mler toutes ces graines
tries avec tant de scrupule par ses propres mains, nous mlangions le
pastel avec le colza, et le sarrazin avec le millet, si bien que les
graines poussaient tout de travers, et qu'il rcoltait de la luzerne
l o il avait sem des raves. Il entassait manuscrits sur manuscrits
pour prouver  ses confrres de la Socit d'agriculture que M. Cadet
de Vaux tait un ne et M. Rougier de la Bergerie un veau; car c'tait
en ces termes peu parlementaires qu'il faisait la guerre aux systmes
de ses concurrens dans le comice agricole. Nous drangions les
feuillets de ses opuscules et nous ajoutions des lettres  plusieurs
mots pour y faire des fautes d'orthographe. Il lui arriva une fois
d'envoyer le manuscrit ainsi embelli  l'imprimerie, et quand on lui
renvoya ses preuves  corriger, il entra dans une colre pouvantable
contre le crtin de prote qui faisait de pareilles bvues.

Parmi ses livres, il y en avait plusieurs qui excitaient vivement
notre curiosit: entre autres, le _Grand Albert_ et le _Petit Albert_,
et divers manuels d'conomie rurale et domestique, fort anciens et
remplis de billeveses. Il y en avait un, dont j'ai oubli le titre,
que Deschartres avait plac au plus haut de ses rayons, et qu'il
prisait pour l'anciennet de l'dition. Je ne saurais dire au juste de
quoi il traite ni ce qu'il vaut. Nous ne pouvions gure le parcourir,
car l'escalade pour le saisir et le remettre en place prenait une
partie du temps que nous drobions  la vigilance du matre. Autant
que je m'en souviens, il y avait de tout: des remdes pour gurir les
maladies des hommes et des btes, des recettes pour les mdicamens,
les mets, les liqueurs et les poisons. Il y avait aussi de la magie,
et c'tait l ce qui nous intressait le plus. Hippolyte avait ou
dire une fois  Deschartres qu'il s'y trouvait une formule de
conjuration pour faire paratre le diable. Il s'agissait de la trouver
dans tout ce fatras et nous nous y reprmes  plus de vingt fois. Au
moment o nous pensions arriver au magique feuillet, nous entendions
retentir sur l'escalier les pas lourds de Deschartres. Il et t plus
simple de lui demander de nous le montrer; il est probable que, dans
un moment de bonne humeur, il nous et enseign en riant le procd
pour appeler satan; mais il nous paraissait bien plus piquant de
surprendre le secret nous-mmes et de faire l'exprience entre nous.

Enfin, un jour que Deschartres tait  la chasse, Hippolyte vint nous
chercher. Il avait, ou il croyait avoir trouv parmi divers grimoires,
celui qui servait  l'incantation. Il y avait des paroles  dire, des
lignes  tracer par terre avec de la craie et je ne sais quelles
autres prparations qui m'chappent, et que nous ne pouvions raliser.
Soit qu'Hippolyte se moqut de nous, soit qu'il crt un peu  la
vertu des formules, nous fmes ce qu'il nous prescrivait, lui, le
livre  la main, nous, parcourant en diffrens sens les lignes traces
par terre. C'tait une sorte de table de Pythagore, avec des carrs,
des losanges, des toiles, des signes du zodiaque, beaucoup de
chiffres et d'autres figures cabalistiques dont le souvenir est assez
confus en moi.

Ce que je me rappelle bien, c'est l'espce d'motion qui nous gagnait
 mesure que nous oprions; il tait dit que le premier indice du
succs de l'opration serait le jaillissement d'une flamme bleutre
sur certains chiffres ou certaines figures, et nous attendions ce
prodige avec une certaine anxit. Nous n'y croyions pourtant pas,
Hippolyte tant dj assez esprit fort, et moi ayant t habitue, par
ma mre et ma grand'mre (d'accord sur ce point),  regarder
l'existence du diable comme une imposture, la fiction d'un
croquemitaine pour les petits enfans. Mais Ursule eut peur tout en
riant, et quitta la chambre, sans qu'il ft possible de l'y ramener.

Alors, mon frre et moi, nous trouvant seuls  l'oeuvre, et la gat
de notre compagne ne nous soutenant plus, nous reprmes l'opration
avec une sorte de courage. Malgr nous, l'imagination s'allumait, et
l'attente d'un prodige quelconque nous agitait un peu. Aussitt que
les flammes paratraient, nous pouvions en rester l et ne pas
insister pour que, sous les chiffres du milieu, le plancher ft perc
par les deux cornes de Lucifer. Bah! disait Hippolyte, il est crit
dans le livre que les personnes qui n'oseraient pas aller jusqu'au
bout, peuvent, en effaant bien vite certains chiffres, faire rentrer
le diable sous terre, au moment o il passe la tte dehors. Seulement,
il faut viter que ses yeux soient sortis, car aussitt qu'il vous a
regard vous n'tes plus matre de le renvoyer avant de lui avoir
parl: moi, je ne sais pas si je l'oserais, mais tout au moins, je
voudrais voir le bout de ses cornes.

--Mais s'il nous regarde, et s'il faut lui parler, disais-je, que lui
dirons-nous?

--Ma foi, rpondait Hippolyte, je lui commanderai d'emporter
Deschartres, son flageolet et tous ses vieux bouquins.

Nous prenions certainement la chose en plaisanterie en devisant ainsi,
mais nous n'en tions pas moins mus. Les enfans ne peuvent jouer avec
le merveilleux sans en ressentir quelque branlement, et, sous ce
rapport, les hommes du pass ont t des enfans bien autrement
crdules que nous ne l'tions.

Nous compltmes l'exprience comme nous pmes, et non seulement le
diable ne vint pas, mais encore il n'y eut pas la moindre petite
flamme. Nous mettions pourtant l'oreille sur le carreau, et Hippolyte
prtendait entendre un petit ptillement prcurseur des premires
tincelles; mais il se moquait de moi et je n'en tais pas dupe, tout
en feignant d'couter et d'entendre aussi quelque chose. Ce n'tait
qu'un jeu, mais un jeu qui nous faisait battre le coeur. Nos
plaisanteries nous rassuraient et tenaient notre raison veille, mais
je ne sais pas si nous eussions os jouer ainsi avec l'enfer l'un sans
l'autre. Je ne crois pas qu'Hippolyte l'ait essay depuis.

Nous tions cependant un peu dsappoints d'avoir pris tant de peine
pour rien, et nous nous consolmes en reconnaissant que nous n'avions
pas la moiti des objets dsigns dans le livre pour accomplir le
charme. Nous nous prommes de nous les procurer, et, en effet, pendant
quelques jours, nous recueillmes certaines herbes et certains
chiffons. Mais comme il y avait une foule d'autres prescriptions
scientifiques que nous ne comprenions pas, et d'ingrdiens qui nous
taient compltement inconnus, la chose n'alla pas plus loin.

Le flageolet de Deschartres me rappelle qu'il y avait  la Chtre un
fou qui venait souvent demander  notre prcepteur de lui jouer un
petit air, et celui-ci n'avait garde de le lui refuser, car c'tait un
auditeur trs attentif, le seul probablement qu'il ait jamais charm.
Ce fou s'appelait M. Demai. Il tait jeune encore, habill trs
proprement et d'une figure agrable, sauf une grande barbe noire qu'on
tait convenu de trouver trs effrayante  cette poque, o l'on se
rasait entirement la figure, et o les militaires seuls portaient la
moustache. Il tait doux et poli; sa folie tait une mlancolie
profonde, une sorte de proccupation solennelle. Jamais un sourire, le
calme d'un dsespoir ou d'un ennui sans bornes. Il arrivait seul 
toute heure du jour, et nous remarquions avec surprise que les chiens,
qui taient fort mchans, aboyaient de loin aprs lui, s'approchaient
avec mfiance pour flairer ses habits et se retiraient aussitt, comme
s'ils eussent compris que c'tait un tre inoffensif et sans
consquence. Lui, sans faire aucune attention aux chiens, entrait dans
la maison ou dans le jardin, et bien qu'avant sa folie il n'et jamais
eu aucune relation avec nous, il s'arrtait auprs de la premire
personne qu'il rencontrait, lui disait une ou deux paroles et restait
l plus ou moins longtemps, sans qu'il ft ncessaire de s'occuper de
lui. Quelquefois il entrait chez ma grand'mre sans frapper, sans
songer  se faire annoncer, lui demandait trs poliment de ses
nouvelles, rpondait  ses questions qu'il se portait fort bien,
prenait un sige sans y tre invit, et demeurait impassible, pendant
que ma grand'mre continuait  crire ou  me donner ma leon. Si
c'tait la leon de musique, il se levait, se plaait debout derrire
le clavecin, et y restait immobile jusqu' la fin.

Lorsque sa prsence devenait gnante, on lui disait: Eh bien,
monsieur Demai, dsirez-vous quelque chose?--_Rien de nouveau_,
rpondait-il, _je cherche la tendresse_.--Est-ce que vous ne l'avez
pas trouve encore, depuis le temps que vous la cherchez?--Non,
disait-il, et pourtant j'ai cherch partout. Je ne sais o elle peut
tre.--Est-ce que vous l'avez cherche dans le jardin?--Non, pas
encore, disait-il, et, frapp d'une ide subite, il allait au jardin,
se promenait dans toutes les alles, dans tous les coins, s'asseyait
sur l'herbe  ct de nous pour regarder nos jeux, d'un air grave,
montait chez Deschartres, entrait chez ma mre, et mme dans les
chambres inhabites, parcourait toute la maison, ne demandant rien 
personne, et se contentant de rpondre  qui l'interrogeait qu'il
cherchait la tendresse. Les domestiques, pour s'en dbarrasser, lui
disaient: a ne se trouve pas ici; allez du ct de la Chtre. Bien
sr, vous la rencontrerez par l. Quelquefois il avait l'air de
comprendre qu'on le traitait comme un enfant. Il soupirait et s'en
allait. D'autres fois, il avait l'air de croire  ce qu'on lui disait,
et regagnait la ville  pas prcipits.

Je crois avoir entendu dire qu'il tait devenu fou par chagrin
d'amour, mais qu'il le serait devenu pour une cause quelconque, parce
qu'il y avait d'autres fous dans sa famille. Quoi qu'il en soit, je ne
me rappelle pas ce pauvre chercheur de tendresse sans attendrissement.
Nous l'aimions, nous autres enfans, sans autre motif que la
compassion, car il ne nous disait presque rien, et faisait si peu
d'attention  nous, malgr qu'il nous regardt jouer ensemble des
heures entires, qu'il ne nous reconnaissait pas les uns d'avec les
autres. Il appelait Hippolyte M. Maurice, et demandait souvent 
Ursule si elle tait Mlle Dupin, ou  moi si j'tais Ursule. Nous
avions pour son infortune un respect d'instinct, car nous ne l'avons
jamais raill ni vit. Il ne rpondait gure aux questions et
semblait se trouver content quand on ne le repoussait ni ne le fuyait.
Peut-tre et-il t trs curable par un traitement soutenu de
douceur, de distractions et d'amiti; mais probablement les soins
moraux et intelligens lui manquaient, car il venait toujours seul et
s'en allait de mme. Il a fini par se suicider. Du moins, on l'a
trouv noy dans un puits, o, sans doute, l'infortun cherchait _la
tendresse_, cet introuvable objet de ses douloureuses aspirations.

Ma mre nous quitta au commencement de l'automne. Elle ne pouvait
abandonner Caroline, et se voyait force de partager sa vie entre ses
deux enfans. Elle me raisonna beaucoup pour m'empcher de vouloir la
suivre. J'avais un vif chagrin: mais nous devions tous partir pour
Paris  la fin d'octobre. C'tait deux mois de sparation tout au
plus, et l'effroi qui s'tait empar de moi l'anne prcdente 
l'ide d'une sparation absolue, tait dissip par la manire dont
j'avais vcu auprs d'elle, presque sans interruption, depuis ce
temps-l. Elle me fit comprendre que Caroline avait besoin d'elle, que
nous serions bientt runies  Paris, qu'elle viendrait encore 
Nohant l'anne suivante. Je me soumis.

Ces deux mois se passrent sans encombre: je m'habituais aux manires
imposantes de ma bonne maman; j'tais devenue assez raisonnable pour
obir sans effort, et elle s'tait, de son ct, un peu relche
envers moi de ses exigences de _bonne tenue_. A la campagne, elle
tait moins frappe des inconvniens de mon laisser-aller. C'est 
Paris qu'en me comparant aux petites poupes du beau monde, elle
s'effrayait de mon franc parler et de mes allures de paysanne. Alors
recommenait la petite perscution qui me profitait si peu.

Nous quittmes Nohant, ainsi qu'on me l'avait promis, aux premiers
froids. Il fut dcid qu'on mettrait Hippolyte en pension  Paris pour
le dgrossir aussi de ses manires rustiques. Deschartres s'offrit 
l'y conduire,  faire choix de l'tablissement _destin au bonheur de
possder un lve si gentil_, et  l'y installer. On lui fit donc un
trousseau; et comme il devait aller prendre avec Deschartres la
diligence  Chteauroux, il fut convenu que nous traverserions la
brande ensemble, nous dans la voiture, conduite par Saint-Jean et les
deux vieux chevaux, Hippolyte et Deschartres  cheval sur les
paisibles jumens de la ferme. Mais quelques jours avant de partir, on
s'avisa que, pour faire cette partie d'quitation, il lui fallait des
bottes, car la culotte courte et les bas blancs de la premire
communion n'taient plus de saison.

Une paire de bottes! c'tait depuis longtemps le rve, l'ambition,
l'idal, le tourment du gros garon. Il avait essay de s'en faire
avec de vieilles tiges de Deschartres et un grand morceau de cuir
qu'il avait trouv dans la remise, peut-tre le tablier de quelque
cabriolet rform. Il avait travaill quatre jours et quatre nuits,
taillant, cousant, faisant tremper son cuir dans l'auge des chevaux
pour l'amollir, et il avait russi  se confectionner des chaussures
informes, dignes d'un Esquimau, mais qui crevrent le premier jour
qu'il les mit. Ses voeux furent donc combls quand le cordonnier lui
apporta de vritables bottes, avec fer au talon et courroies pour
recevoir des perons.

Je crois que c'est la plus grande joie que j'aie vu prouver  un
mortel. Le voyage  Paris, le premier dplacement de sa vie! la course
 cheval, l'ide de se sparer bientt de Deschartres, tout cela
n'tait rien en comparaison du bonheur d'avoir des bottes. Lui-mme
met encore cette satisfaction d'enfant, dans ses souvenirs, au-dessus
de toutes celles qu'il a gotes depuis, et il dit souvent: Les
premires amours? je crois bien! les miennes ont eu pour objet une
paire de bottes; et je vous rponds que je me suis trouv heureux et
fier!

C'taient des bottes  la hussarde, selon la mode d'alors, et on les
portait par dessus le pantalon plus ou moins collant. Je les vois
encore, car mon frre me les fit tant regarder et tant admirer bon gr
mal gr, que j'en fus obsde jusqu' en rver la nuit. Il les mit la
veille du dpart et ne les quitta plus qu' Paris, car il se coucha
avec. Mais il ne put dormir, tant il craignait, non que ses bottes
vinssent  dchirer ses draps de lit, mais que ses draps de lit
n'enlevassent le brillant de ses bottes. Il se releva donc sur le
minuit, et vint dans ma chambre pour les examiner  la clart du feu
qui brillait encore dans la chemine. Ma bonne, qui couchait dans un
cabinet voisin, voulut le renvoyer. Ce fut impossible. Il me rveilla
pour me montrer ses bottes, puis s'assit devant le feu ne voulant
point dormir, car c'et t perdre pour quelques instans le sentiment
de son bonheur. Pourtant le sommeil vainquit cette ivresse, et quand
ma bonne m'veilla pour partir, nous vmes Hippolyte qui s'tait
laiss glisser par terre et qui dormait sur le carreau, devant la
chemine.

Je vis peut-tre un peu moins ma mre  Paris dans l'hiver de 1811 
1812. On m'habituait peu  peu  me passer d'elle, et, de son ct,
sentant qu'elle se devait davantage  Caroline, qui n'avait pas de
bonne maman pour la gter, elle secondait le dsir qu'on prouvait de
me voir prendre mon parti. J'eus, cette fois, des distractions et des
plaisirs conformes  mon ge. Ma grand'mre tait lie avec Mme de
Fargs, dont la fille, Mme de Pontcarr, avait une fille charmante,
nomme Pauline. On nous fit faire connaissance, et nous sommes restes
intimement lies jusqu' l'poque de nos mariages respectifs, qui nous
ont loignes l'une de l'autre, avec des circonstances que je
raconterai en leur lieu. Pauline, qui fut plus tard une ravissante
jeune fille, tait un enfant blond, mince, un peu ple, vif, agrable
et fort enjou. Elle avait une magnifique chevelure boucle, des yeux
bleus superbes, des traits rguliers. Elle avait,  peu de chose prs,
le mme ge que moi. Comme sa mre tait une femme de beaucoup
d'esprit, l'enfant n'tait point manir. Cependant, elle avait une
_meilleure tenue_ que moi, elle marchait plus lgrement et perdait
beaucoup moins souvent ses gants et son mouchoir. Aussi ma grand'mre
me la proposait-elle pour modle  toute heure, moyen infaillible pour
me la faire dtester si j'avais eu l'amour-propre qu'on voulait me
donner, et si je n'avais pas eu toute ma vie un besoin irrsistible de
m'attacher aux tres avec lesquels le hasard me fait vivre.

J'aimais donc tendrement Pauline qui se laissa aimer: c'tait l sa
nature. Elle tait bonne, sincre, aimable, mais froide. J'ignore si
elle a chang. Cela m'tonnerait beaucoup.

Nous prenions toutes nos leons ensemble, et ma grand'mre n'ayant
gure le temps,  Paris, de s'occuper de moi sous ce rapport, Mme de
Pontcarr eut la bont de m'associer aux tudes de Pauline, comme on
associait Pauline  mes leons. Il vint chez nous, pour nous deux,
trois fois par semaine, un matre d'criture, un matre de danse, une
matresse de musique. Les autres jours, Mme de Pontcarr venait me
chercher, et c'tait elle-mme qui se donnait la peine de nous faire
repasser les principes et de nous mettre les mains sur son piano. Elle
tait excellente musicienne et chantait avec beaucoup de feu et de
grandeur. Sa belle voix et les brillans accompagnemens qu'elle
trouvait sur un instrument moins aigre et plus tendu que le clavecin
de Nohant, augmentrent mon got pour la musique. Aprs la musique,
elle nous enseignait la gographie et un peu d'histoire. Pour tout
cela, elle se servait des mthodes de l'abb Gaultier, qui taient en
vogue alors et que je crois excellentes. C'tait une sorte de jeu avec
des boules et des jetons comme au loto, et on apprenait en s'amusant.

Elle tait fort douce et encourageante avec moi; mais, soit que
Pauline ft plus distraite, soit le grand dsir qu'ont les mres de
pousser leurs enfans  de rapides progrs, elle la brutalisait un
peu, et lui pinait mme les oreilles d'une faon toute napolonienne.
Pauline pleurait et criait, mais la leon arrivait  bonne fin, et,
aussitt aprs, Mme de Pontcarr nous menait promener et jouer chez sa
mre qui avait un appartement au rez-de-chausse et un jardin quelque
part comme rue de la Ferme-des-Mathurins ou de la Victoire. Je m'y
amusais beaucoup, parce que nous y trouvions souvent des enfans plus
gs que nous, il est vrai, de quelques annes, mais qui voulaient
bien nous inviter  leur colin-maillard et  leur partie de barres.
C'taient les enfans de Mme Debrosse, seconde fille, je crois, de Mme
de Fargs, par consquent les cousins de Pauline. Je ne me rappelle du
garon que le nom d'Ernest. La fille tait dj une assez grande
personne relativement  nous. Mais elle tait gaie, vive et fort
spirituelle. Elle s'appelait Constance, et tait alors au couvent des
Anglaises, o nous avons t depuis, Pauline et moi. Il y avait aussi
un jeune garon qui s'appelait Fernand de Prunelet, dont la figure
tait agrable, malgr un norme nez. Il tait le doyen de nos parties
de jeu, par consquent le plus obligeant et le plus tolrant  l'gard
des bouderies ou des caprices des deux petites filles. Nous dnions
quelquefois tous ensemble et, aprs le dner, on nous laissait nous
vertuer dans la salle  manger, o nous faisions grand vacarme. Les
domestiques, et mme les mamans venaient aussi se mler aux jeux.
C'tait une sorte de vie de campagne transporte  Paris, et j'avais
grand besoin de cela.

Je voyais aussi de temps en temps ma chre Clotilde, avec qui je me
querellais beaucoup plus qu'avec Pauline, parce qu'elle rpondait
davantage  mon affection et ne prenait pas _mes torts_ avec la mme
insouciance. Elle se fchait quand je me fchais, s'obstinait quand je
lui en donnais l'exemple, et puis aprs c'taient des embrassades et
des transports de tendresse comme avec Ursule; mieux encore, car nous
avions dormi dans le mme berceau, nous avions t nourries du mme
lait, nos mres donnant le sein  celle de nous qui criait la
premire; et quoique, depuis, nous n'ayons jamais pass beaucoup de
temps ensemble, il y a toujours eu entre nous comme un amour du sang
plus prononc encore que le degr de notre parent. Nous nous
considrions, ds l'enfance, comme deux soeurs jumelles.

Hippolyte tait en demi-pension. Dans l'intervalle des heures qu'il
passait  la maison, et les jours de cong, il prenait la leon de
danse et la leon d'criture avec nous. Je dirai quelque chose de nos
matres, dont je n'ai rien oubli.

M. Gogault, le matre de danse, tait danseur  l'Opra. Il faisait
grincer sa pochette et nous tortillait les pieds pour nous les placer
en dehors. Quelquefois Deschartres, assistant  la leon,
renchrissait sur le professeur pour nous reprocher de marcher et de
danser comme des ours ou des perroquets. Mais nous, qui dtestions le
marcher prtentieux de Deschartres, et qui trouvions M. Gogault
singulirement ridicule de se prsenter dans une chambre comme un
zphyr qui va battre un entrechat, nous nous htions, mon frre et
moi, de nous tourner les pieds en dedans aussitt qu'il tait parti,
et, comme il nous les disloquait pour leur faire prendre la _premire
position_, nous nous les disloquions en sens contraire dans la crainte
de rester comme il nous voulait arranger. Nous appelions ce travail en
cachette la _sixime position_. On sait que les principes de la danse
n'en admettent que cinq.

Hippolyte tait d'une maladresse et d'une pesanteur pouvantables, et
M. Gogault dclarait que jamais pareil cheval de charrue ne lui avait
pass par les mains. Ses _changemens de pied_ branlaient toute la
maison; ses _battemens_ entamaient la muraille. Quand on lui disait de
relever la tte et de ne pas tendre le cou, il prenait son menton dans
sa main et le tenait ainsi en dansant. Le professeur tait forc de
rire, tandis que Deschartres exhalait une srieuse et vhmente
indignation contre l'lve, qui croyait pourtant avoir fait preuve de
bonne volont.

Le matre d'criture s'appelait M. Loubens. C'tait un professeur 
grandes prtentions et capable de gter la meilleure main avec ses
systmes. Il tenait  la position du bras et du corps, comme si crire
tait une mimique chorgraphique: mais tout se tenait dans le genre
d'ducation que ma grand'mre voulait nous donner; il fallait de la
_grce_ dans tout. M. Loubens avait donc invent divers instrumens de
gne pour forcer ses lves  avoir la tte droite, le coude dgag,
trois doigts allongs sur la plume, et le petit doigt tendu sur le
papier, de manire  soutenir le _poids_ de la main. Comme cette
rgularit de mouvement et cette tension des muscles sont ce qu'il y a
de plus antipathique  l'adresse naturelle et  la souplesse des
enfans, il avait invent: 1 pour la tte, une sorte de couronne en
baleine; 2 pour le corps et les paules, une ceinture qui se
rattachait par derrire  la couronne, au moyen d'une sangle; 3 pour
le coude, une barre de bois qui se vissait  la table; 4 pour l'index
de la main droite, un anneau de laiton soud  un plus petit anneau
dans lequel on passait la plume; 5 pour la position de la main et du
petit doigt, une sorte de socle en bois avec des entailles et des
roulettes. Joignez  tous ces ustensiles indispensables  l'tude de
la calligraphie selon M. Loubens, les rgles, le papier, les plumes et
les crayons, toutes choses qui ne valaient rien, si elles n'taient
fournies par le professeur, on verra que le professeur faisait un
petit commerce qui le ddommageait un peu de la modicit du prix
attribu gnralement aux leons d'criture.

D'abord toutes ces inventions nous firent beaucoup rire; mais au bout
de cinq minutes d'essai, nous reconnmes que c'tait un vrai supplice,
que les doigts s'ankylosaient, que le bras se raidissait et que le
bandeau donnait la migraine. On ne voulut pas couter nos plaintes et
nous ne fmes dbarrasss de M. Loubens, que lorsqu'il eut russi 
nous rendre parfaitement illisibles.

La matresse de piano s'appelait Mme de Villiers. C'tait une jeune
femme toujours vtue de noir, intelligente, patiente, et de manires
distingues.

J'avais en outre, pour moi seule, une matresse de dessin, Mlle
Greuze, qui se disait fille du clbre peintre, et qui l'tait
peut-tre. C'tait une bonne personne, qui avait peut-tre aussi du
talent, mais qui ne travaillait gure  m'en donner, car elle
m'enseignait de la manire la plus bte du monde,  faire des hachures
avant de savoir dessiner une ligne, et  arrondir de gros vilains
yeux, avec d'normes cils qu'il fallait compter un  un, avant d'avoir
l'ide de l'ensemble d'une figure.

En somme, toutes ces leons taient un peu de l'argent perdu. Elles
taient trop superficielles pour nous apprendre rellement aucun art.
Elles n'avaient qu'un bon rsultat, c'tait de nous occuper et de
nous faire prendre l'habitude de nous occuper nous-mmes. Mais il et
mieux valu prouver nos facults, et nous tenir ensuite  une
spcialit que nous eussions pu conqurir. Cette manire d'apprendre
un peu de tout aux demoiselles est certainement meilleure que de ne
leur rien apprendre; c'est encore l'usage, et on appelle cela leur
_donner des talens d'agrment_, agrment que nient, par parenthse,
les infortuns voisins condamns  entendre des journes entires
certaines tudes de chant ou de piano. Mais il me semble que chacune
de nous est propre  une certaine chose, et que celles qui, dans
l'enfance, ont de l'aptitude pour tout, n'en ont pour rien par la
suite. Dans ce cas-l, il faudrait choisir et dvelopper l'aptitude
qui domine. Quant aux jeunes filles qui n'en ont aucune, il ne
faudrait pas les abrutir par des tudes qu'elles ne comprennent pas,
et qui parfois les rendent sottes et vaines, de simples et bonnes
qu'elles taient naturellement.

Il y a pourtant  considrer le bon ct en toutes choses, et celui de
l'ducation que je critique est de dvelopper simultanment toutes les
facults, par consquent de complter l'me, pour ainsi dire. Tout se
tient dans l'intelligence comme dans les motions de l'tre humain.
C'est un grand malheur que d'tre absolument tranger aux jouissances
de la peinture lorsqu'on est musicien, et rciproquement. Le pote se
complte par le sentiment de tous les arts et n'est point impunment
insensible  un seul. La philosophie des anciens, continue en partie
au moyen-ge et pendant la renaissance, embrassait tous les
dveloppemens de l'esprit et du corps, depuis la gymnastique jusqu'
la musique, aux langues, etc. Mais c'tait un ensemble logique, et la
philosophie tait toujours au fate de cet difice. Les diverses
branches de l'instruction se rattachaient  l'arbre de la science, et
quand on apprenait la dclamation et les diffrens modes de la lyre,
c'tait pour clbrer les dieux, ou pour rpandre les chants sacrs
des potes. Cela ne ressemblait gure  ce que nous faisons
aujourd'hui en apprenant une sonate ou une romance. Nos arts si
perfectionns sont en mme temps profans dans leur essence, et nous
peignons assez bien le peu de dignit de leur usage en les appelant
arts d'agrment dans le monde.

L'ducation tant ce qu'elle est, je ne regrette pas que ma bonne
grand'mre m'ait force de bonne heure  saisir ces diffrentes
notions. Si elles n'ont produit chez moi aucun rsultat _d'agrment_
pour les autres, elles ont du moins t pour moi-mme une source de
pures et inaltrables jouissances, et, m'tant inculques dans l'ge
o l'intelligence est frache et facile, elles ne m'ont caus ni peine
ni dgot.

J'en excepte pourtant la danse que M. Gogault me rendait ridicule, et
le grand art de la calligraphie que M. Loubens me rendait odieux.
Lorsque l'abb d'Andrezel venait voir ma grand'mre, il entrait
quelquefois dans la chambre o nous prenions nos leons, et  la vue
de M. Loubens, il s'criait: Salut  M. le professeur de
_belles-lettres_! titre que M. Loubens, soit qu'il comprt ou non le
calembour, acceptait fort gravement. Ah! grand Dieu! disait ensuite
l'abb, si on enseignait les vritables belles-lettres  l'aide de
carcans, de camisoles de force et d'anneaux de fer, suivant la mthode
Loubens, combien de littrateurs nous aurions de moins, mais combien
de pdans de plus!

Nous occupions alors un trs joli appartement rue Thiroux, no 8.
C'tait un entresol assez lev pour un entresol, et vaste pour un
appartement de Paris. Il y avait comme dans la rue des Mathurins un
beau salon o l'on n'entrait jamais. La salle  manger donnait sur la
rue, mon piano tait entre les deux fentres, mais le bruit des
voitures, les cris de Paris, bien plus frquens et plus varis qu'ils
ne le sont aujourd'hui, les orgues de Barbarie et le passage des
visiteurs me drangeaient tellement que je n'tudiais avec aucun
plaisir et seulement pour l'acquit de ma conscience.

La chambre  coucher, qui tait rellement le salon de ma grand'mre,
donnait sur une cour, termine par un jardin et un grand pavillon,
dans le got de l'empire, o demeurait, je crois, un ex-fournisseur
des armes. Il nous permettait d'aller courir dans son jardin, qui
n'tait, en ralit qu'un fond de cour plant et sabl, mais o nous
trouvions moyen de faire bien du chemin. Au dessus de nous demeurait
Mme Perrier, fort jolie et pimpante personne, belle-soeur de Casimir
Prier. Au second, c'tait le gnral Maison, soldat parvenu, dont la
fortune tait certainement respectable, mais qui a t l'un des
premiers  abandonner l'empereur en 1814. Ses quipages, ses
ordonnances, ses mulets couverts de bagages (je crois qu'il partait
pour l'Espagne  cette poque, ou qu'il en revenait) remplissaient la
cour et la maison de bruit et de mouvement; mais ce qui me frappait le
plus, c'tait sa mre, vieille paysanne qui n'avait rien chang  son
costume,  son langage et  ses habitudes de parcimonie rustique;
toute tremblotante et casse qu'elle tait, elle assistait dans la
cour, par le plus grand froid, au sciage des bches et au mesurage du
charbon. Elle avait des querelles de l'autre monde avec le concierge,
 qui elle arrachait des mains la bche dite _bche du portier_,
lorsqu'il la choisissait un peu trop grosse. Cela avait son beau et
son mauvais ct; mais je dfie que d'ici  longtemps on fasse passer
le paysan de la misre  la richesse, sans porter son avarice 
l'extrme. L'existence de cette pauvre vieille tait une fatigue, un
souci, une fureur sans relche.

Nous avons occup cet appartement de la rue Thiroux jusqu'en 1816. En
1832 ou 1833, cherchant  me loger, j'ai aperu un criteau sur la
porte et je suis entre, esprant que c'tait le logement de ma
grand'mre qui se trouvait vacant; mais c'tait le pavillon du fond,
et on en demandait, je crois, 1,800 fr., prix beaucoup trop lev pour
mes ressources  cette poque. Je me suis pourtant donn le plaisir
d'examiner ce pavillon afin de parcourir la cour plante o rien
n'tait chang, et de voir en face les croises de la chambre de ma
bonne maman, d'o elle me faisait signe de rentrer lorsque je
m'oubliais dans le jardin. Tout en causant avec le portier, j'appris
que cette maison n'avait pas chang de propritaire: que ce
propritaire existait toujours, et qu'il occupait prcisment
l'appartement de l'entresol que je convoitais. Je voulus, du moins, me
procurer la satisfaction de revoir cet appartement, et, sous prtexte
de marchander le pavillon, je me fis annoncer  M. Buquet. Il ne me
reconnut pas, et je ne l'aurais pas reconnu non plus. Je l'avais perdu
de vue jeune encore et ingambe. Je retrouvai un vieillard qui ne
sortait plus de sa chambre et qui, pour faire apparemment un peu
d'exercice command par le mdecin, avait install un billard  ct
de son lit, dans la propre chambre de ma grand'mre. Du reste, sauf
ma chambre qui avait t jointe  un autre appartement, rien n'tait
chang dans la disposition des autres pices: les ornemens dans le
got de l'empire, les plafonds, les portes, les lambris, je crois mme
le papier de l'antichambre, taient les mmes que de mon temps; mais
tout cela tait noir, sale, enfum, et puant le caporal au lieu des
exquises senteurs de ma grand'mre. Je fus surtout frappe de la
petitesse de la maison, de la cour, des jardins et des chambres, qui,
jadis, me paraissaient si vastes, et qui taient rests ainsi dans mes
souvenirs. Mon coeur se serra de retrouver si laide, si triste et si
sombre cette habitation toute pleine de mes souvenirs.

J'ai du moins encore une partie des meubles qui me retracent mon
enfance et mme le grand tapis qui nous amusait tant Pauline et moi.
C'est un tapis Louis XV avec des ornemens qui, tous, avaient un nom et
un sens pour nous. Tel rond tait une le, telle partie du fond un
bras de mer  traverser. Une certaine rosace  flammes pourpres tait
l'enfer, de certaines guirlandes taient le paradis, et une grande
bordure reprsentant des ananas tait la fort Hercynia. Que de
voyages fantastiques, prilleux ou agrables nous avons faits sur ce
vieux tapis avec nos petits pieds! La vie des enfans est un miroir
magique. Ceux qui ne sont pas initis n'y voient que les objets rels.
Les initis y trouvent toutes les riantes images de leurs rves; mais
un jour vient o le talisman perd sa vertu, ou bien la glace se brise,
et les clats sont disperss pour ne jamais se runir.

Tel fut pour moi l'parpillement de toutes les personnes et de presque
toutes les choses qui remplirent ma vie de Paris jusqu' l'ge de
dix-sept ou dix-huit ans. Ma grand'mre et tous ses vieux amis des
deux sexes moururent un  un. Mes relations changrent. Je fus
oublie, et j'oubliai moi-mme une grande partie des tres que j'avais
vus tous les jours pendant si longtemps. J'entrai dans une nouvelle
phase de ma vie; qu'on me pardonne donc de trop m'arrter dans celle
qui a disparu pour moi tout entire.

Je voyais de temps en temps les neveux de mon pre et la nombreuse
famille qui se rattachait  l'an surtout, Ren, celui qui habitait
le joli petit htel de la rue de Grammont. Je n'ai encore rien dit de
ses enfans, afin de ne pas embrouiller mon lecteur dans cette
complication de gnrations; et, au reste, je n'ai rien  dire de son
fils Septime, que j'ai peu connu et qui ne m'tait point sympathique.
Le rve de ma grand'mre tait de me marier avec lui ou avec son
cousin Lonce, fils d'Auguste. Mais je n'tais pas un parti assez
riche pour eux, et je crois que ni eux ni leurs parens n'y songrent
jamais. Les propos des bonnes me mirent de bonne heure, malgr moi,
au courant de rveries de ma bonne grand'mre, et c'est une grande
sottise de tourmenter les enfans par ces ides de mariage. Je m'en
proccupai longtemps avant l'ge o il et t ncessaire d'y songer,
et cela produisait en moi une grande inquitude d'esprit. Lonce me
plaisait, comme un enfant peut plaire  un autre enfant. Il tait gai,
vif et obligeant. Septime tait froid et taciturne, du moins il me
semblait tel parce que je me croyais destine  lui plus
particulirement, ma grand'mre ayant plus d'amiti pour son pre que
pour celui de Lonce. Mais que ce ft Lonce ou Septime, j'avais une
grande terreur de l'une ou de l'autre union, parce que, depuis la mort
de mon pre, leurs parens ne voyaient point ma mre et la
maltraitaient beaucoup dans leur opinion.

Je pensais donc que mon mariage serait le signal d'une rupture force
avec ma mre, ma soeur et ma chre Clotilde, et j'tais ds-lors si
soumise de fait  ma grand'mre, que l'ide de rsister  sa volont
ne se prsentait pas encore  mon esprit. J'tais donc toujours assez
mal  l'aise avec tous les Villeneuve, quoique d'ailleurs je les
aimasse beaucoup, et quelquefois, en jouant chez eux avec leurs
enfans, il me venait des envies de pleurer au milieu de mes rires.
Apprhensions chimriques, souffrances gratuites. Personne ne pensait
alors  me sparer de ma mre, et ces enfans, plus heureux que moi,
ne songeaient point  enchaner leur libert ou la mienne par le
mariage.

La soeur de Septime, Emma de Villeneuve, aujourd'hui Mme de la
Roche-Aymon, tait une charmante personne, gracieuse, douce et
sensible, pour qui j'ai ressenti, ds mon enfance, une sympathie
particulire. J'tais  l'aise avec elle, et pour peu qu'elle et
devin les ides qui me tourmentaient, je lui aurais ouvert mon coeur
au moindre encouragement de sa part. Mais elle tait bien loin de
penser qu'aprs avoir ri sur ses genoux et gambad autour d'elle, je
m'en allais pleine de mlancolie, et me reprochant en quelque sorte
l'amiti que j'prouvais pour mes parens paternels, pour ceux que l'on
m'avait prsents comme les ennemis de ma mre.

La mre d'Emma et de Septime, Mme Ren de Villeneuve, tait une des
plus jolies femmes de la cour impriale. Elle tait,  cette poque,
dame d'honneur de la reine Hortense. Je la voyais quelquefois, le
soir, avec des robes  queue et des diadmes  l'antique, ce qui
m'blouissait grandement: mais je la craignais, je ne sais pourquoi.

Ren tait chambellan du roi Louis. C'est un des hommes les plus
aimables que j'aie connus. Je l'ai aim comme un pre jusqu'au moment
o tout s'est bris autour de moi. Et puis, sur ses vieux jours, il
m'a appele dans ses bras, et j'y ai couru de grand coeur: on ne
boude pas contre soi-mme.

Hippolyte ne fit pas long feu dans la pension o Deschartres l'avait
installe. Il y trouva des garons aussi fous et encore plus malins
que lui, qui dvelopprent si bien ses heureuses dispositions pour le
tapage et l'indiscipline, que ma grand'mre, voyant qu'il travaillait
encore moins qu' Nohant, le reprit au moment de notre dpart.

C'est pendant l'hiver dont je viens de parler que se firent les
immenses prparatifs de la campagne de Russie. Dans toutes les maisons
o nous allions, nous rencontrions des officiers partant pour l'arme
et venant faire leurs adieux  la famille. On n'tait pas assur de
pntrer jusqu'au coeur de la Russie. On tait si habitu  vaincre
qu'on ne doutait pas d'obtenir satisfaction par des traits glorieux
aussitt qu'on aurait pass la frontire et livr quelques batailles
dans les premires marches russes. On se faisait si peu l'ide du
climat, que je me souviens d'une vieille dame qui voulait donner
toutes ses fourrures  un sien neveu, lieutenant de cavalerie, et
cette prcaution maternelle le faisait beaucoup rire. Jeune et fier
dans son petit dolman pinc et triqu, il montrait son sabre, et
disait que c'tait avec cela qu'on se rchauffe  la guerre. La bonne
dame lui disait qu'il allait dans un pays toujours couvert de neige.
Mais on tait au mois d'avril: les jardins fleurissaient, l'air tait
tide. Les jeunes gens, et les Franais surtout, croient volontiers
que le mois de dcembre n'arrivera jamais pour eux. Ce fier jeune
homme a pu regretter plus d'une fois les fourrures de sa vieille
tante, lors de la fatale retraite.

Les gens aviss, et Dieu sait qu'il n'en manque point aprs
l'vnement, ont prtendu qu'ils avaient tous mal augur de cette
gigantesque entreprise; qu'ils avaient blm Napolon comme un
conqurant tmraire: enfin, qu'ils avaient eu le pressentiment de
quelque immense dsastre. Je n'en crois rien, ou du moins je n'ai
jamais entendu exprimer ces craintes, mme chez les personnes
ennemies, par systme ou par jalousie, des grandeurs de l'empire. Les
mres qui voyaient partir leurs enfans se plaignaient de l'infatigable
activit de l'empereur, et se livraient aux inquitudes et aux regrets
personnels invitables en pareil cas. Elles maudissaient le conqurant
ambitieux; mais jamais je ne vis en elles le moindre doute du succs,
et j'entendais tout, je comprenais tout  cette poque. La pense que
Napolon pt tre vaincu ne se prsenta jamais qu' l'esprit de ceux
qui le trahissaient. Ils savaient bien que c'tait le seul moyen de le
vaincre. Les gens prvenus, mais honntes, avaient en lui, tout en le
maudissant, la confiance la plus absolue, et j'entendais dire  une
des amies de ma grand'mre: Eh bien! quand nous aurons pris la
Russie, qu'est-ce que nous en ferons?

D'autres disaient qu'il mditait la conqute de l'Asie, et que la
campagne de Russie n'tait qu'un premier pas vers la Chine. Il veut
tre le matre du monde, s'criait-on, et il ne respecte les droits
d'aucune nation. O s'arrtera-t-il? Quand se trouvera-t-il satisfait?
C'est intolrable. Tout lui russit.

Et personne ne disait qu'il pouvait prouver des revers, et faire
payer cher  la France la gloire dont il l'avait enivre.

Nous revnmes  Nohant avec le printems de 1812; ma mre vint passer
une partie de l't avec nous, et Ursule, qui retournait tous les
hivers chez ses parens, me fut rendue,  ma grande joie et  la sienne
aussi. Outre l'affection qu'Ursule avait pour moi, elle adorait
Nohant. Elle tait plus sensible que moi  ce bien-tre, et elle
jouissait plus que moi de la libert, puisque, sauf quelques leons de
couture et de calcul que lui donnait sa tante Julie, elle tait livre
 une complte indpendance. Je dois dire qu'elle n'en abusait pas, et
que, par caractre, elle tait laborieuse. Ma mre lui apprenait 
lire et  crire, et, tandis que je prenais mes autres leons avec
Deschartres ou avec ma bonne maman, bien loin de songer  aller
courir, elle restait auprs de ma mre qu'elle adorait et qu'elle
entourait des plus tendres soins. Elle savait se rendre utile, et ma
mre regrettait de n'avoir pas le moyen de l'emmener  Paris pendant
l'hiver.

Ce maudit hiver tait le dsespoir de ma pauvre Ursule. Toute
diffrente de moi en ceci, elle se croyait exile quand elle
retournait dans sa famille. Ce n'est pas que ses parens fussent dans
la misre. Son pre tait chapelier et gagnait assez d'argent, surtout
dans les foires, o il allait vendre des chapeaux  pleines charretes
aux paysans. Sa femme, pour aider  son dbit, tenait rame dans les
foires; mais ils avaient beaucoup d'enfans, et de la gne, par
consquent.

Ursule ne pouvait supporter sans se plaindre le changement annuel de
rgime et d'habitudes. On pensa que le _richement_ menaait de lui
tourner la tte, on commena  regretter de lui avoir fait manger _son
pain blanc le premier_, et on parla de la reprendre et de la mettre en
apprentissage pour lui donner une profession. Je ne voulais pas
entendre parler de cela, et ma grand'mre hsita quelque temps. Elle
avait quelque dsir de garder Ursule, disant qu'un jour elle pourrait
gouverner ma maison et s'y rendre utile en ne cessant pas d'tre
heureuse: mais il y avait du temps jusque-l; on ne savait ce qui
pourrait arriver, et Ursule n'tait pas d'un caractre  tre jamais
une _fille de chambre_. Elle avait trop de fiert, de franchise et
d'indpendance pour faire penser qu'elle se plierait  faire des
volonts des autres pour de l'argent. Il lui fallait une _fonction_
et non un service domestique. C'tait donc une position  lui assurer
dans une famille qu'elle aimerait et dont elle serait aime. Si, par
quelque vnement imprvu, la ntre venait  lui manquer, que
deviendrait-elle sans profession acquise, et avec l'habitude du
bien-tre? Mlle Julie pensait judicieusement que la pauvre enfant
serait horriblement malheureuse, et elle insista pour qu'on ne la
laisst pas plus longtemps s'accoutumer  ce _chez nous_ dont le
souvenir la tourmentait si fort en notre absence. Ma grand'mre cda,
et il fut dcid qu'Ursule s'en irait tout  fait au moment o nous
repartirions pour Paris, mais que, jusque-l, on ne ferait part de
cette rsolution ni  elle ni  moi, afin de ne pas troubler notre
bonheur prsent. C'tait, en effet, la fin de mon bonheur qui
approchait. En mme temps qu'Ursule, je devais bientt perdre la
prsence de ma mre et tomber sous le joug et dans la socit des
femmes de chambre.

Cet t de 1812 fut donc encore sans nuage, Tous les dimanches, les
trois soeurs d'Ursule venaient passer la journe avec nous. L'ane,
qu'on appelait de son nom de famille fminis, selon la coutume du
pays, tait une bonne personne d'une beaut anglique,  laquelle j'ai
conserv une grande sympathie de coeur. Elle nous chantait des rondes,
nous enseignait le _cob_, la _marelle_, les _valines_, le
_trane-balin_, l'_aveuglat_[6], enfin tous les jeux de notre pays,
dont le nom est aussi ancien que l'usage, et qu'on ne retrouverait
mme pas tous dans l'immense nomenclature des jeux d'enfans rapports
dans le Gargantua. Toutes ces amusettes nous passionnaient. La maison,
le jardin et le petit bois retentissaient de nos jeux et de nos rires:
mais, vers la fin de la journe, j'en avais assez, et, s'il avait
fallu passer ainsi deux journes de suite, je n'aurais pas pu y tenir.
J'avais dj pris l'habitude du travail, et je souffrais d'une sorte
d'ennui indfinissable au milieu de mes amusemens. Pour rien au monde,
je ne me serais avou  moi-mme que je regrettais ma leon de musique
ou d'histoire, et pourtant elle me manquait. A mon insu, mon cerveau,
abandonn  la drive au milieu de ces plaisirs enfantins et de cette
activit sans but, arrivait  la satit, et n'et t la joie de
revoir ma chre _Godignonne_, j'aurais dsir, le dimanche soir, que
les soeurs d'Ursule ne revinssent pas le dimanche suivant, mais le
dimanche suivant ma gat et mon ardeur au jeu revenaient ds le matin
et duraient encore une partie de la journe.

  [6] L'_aveuglat_ est une sorte de collin-maillard. Le _cob_ et
  les _valines_ sont une manire de jouer aux osselets avec une
  grosse bille de marbre. Le _trane-balin_ s'appelle, je crois,
  les _petits-paquets_,  Paris. La marelle doit-tre connue dans
  beaucoup de provinces. Elle est explique dans les notes de
  Pantagruel, par Esmengard. Un grave antiquaire du Berry s'est
  donn la peine de composer un ouvrage sur l'tymologie du mot
  _valine_. Il n'a pas os se risquer pour le _cob_. Cela devenait
  sans doute plus ardu et trop srieux.

Nous emes cette anne-l une nouvelle visite de mon oncle de
Beaumont, et la fte de ma bonne maman fut de nouveau prpare avec
des _surprises_. Nous n'tions dj plus assez nafs et assez confians
en nous-mmes pour dsirer de jouer la comdie, mon oncle se contenta
de faire des couplets sur l'air de la _Pipe de tabac_ que je dus
chanter  djeuner en prsentant mon bouquet. Ursule eut un long
compliment en prose moiti srieux, moiti comique,  dgoiser;
Hippolyte dut jouer, sans faire une seule faute, le menuet de Fischer
sur le flageolet, et mme il eut l'honneur, ce jour-l, de soufler et
de cracher dans le flageolet d'bne de Deschartres.

Les visites que nous recevions et que nous rendions me mettaient en
rapport avec de jeunes enfans qui sont rests les amis de toute ma
vie. Le capitaine Fleury, dont il est question dans les premires
lettres de mon pre, avait un fils et une fille. La fille, charmante
et excellente personne, est morte peu d'annes aprs son mariage, et
son frre Alphonse est rest un frre pour moi. M. et Mme Duvernet,
les amis de mon pre et les compagnons de ses joyeux essais
dramatiques en 1797, avaient un fils que je n'ai gure perdu de vue
depuis qu'il est au monde, et que j'appelle aujourd'hui mon _vieux_
ami. Enfin, notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli
chteau de la renaissance, ancienne appartenance de Diane de Poitiers.
Ce voisin, M. Papet, amenait sa femme et ses enfans passer la journe
chez nous, et son fils Gustave tait encore en robe quand nous fmes
connaissance. Voil trois pres de famille, plus jeunes que moi de
quelques annes, que j'ai connus en petits jupons et en bourrelet, que
j'ai pris dans mes bras dj robustes pour leur faire cueillir des
cerises aux arbres de mon jardin, qui m'ont tyrannise des journes
entires (car, ds mon enfance, j'ai aim les petits enfans avec une
passion maternelle), et qui souvent, depuis, se sont crus pourtant
plus raisonnables que moi. Les deux ans sont dj un peu chauves, et
moi je grisonne. J'ai peine aujourd'hui  leur persuader qu'ils sont
des enfans, et ils ne se souviennent plus des innombrables _mfaits_
que j'ai  leur reprocher. Il est vrai que des amitis de quarante ans
ont pu rparer bien des sottises, robes dchires, joujoux casss,
exigences furibondes. J'en passe, et des meilleures! C'tait un peu ma
faute, et je ne pouvais pas m'empcher de rire avec mon frre et
Ursule de leurs turpitudes.

Il n'y avait pas si longtemps que nous les trouvions charmantes 
commettre pour notre propre compte.

Au milieu de nos jeux et de nos songes dors, les nouvelles de Russie
vinrent,  l'automne, jeter de notes lugubres et faire passer sous nos
yeux hallucins des images effrayantes et douloureuses. Nous
commencions  couter la lecture des journaux, et l'incendie de Moscou
me frappa comme un grand acte de patriotisme. Je ne sais pas
aujourd'hui s'il faut ainsi juger cette catastrophe. La manire dont
les Russes nous faisaient la guerre est  coup sr quelque chose
d'inhumain et de farouche qui ne peut avoir d'analogue chez les
nations libres. Dvaster ses propres champs, brler ses maisons,
affamer de vastes contres pour livrer au froid et  la faim une arme
d'invasion serait hroque de la part d'une population qui agirait
ainsi de son propre mouvement. Mais le czar russe qui ose dire, comme
Louis XIV: _L'tat, c'est moi!_ ne consultait point les populations
esclaves de la Russie. Il les arrachait de leurs demeures, il
dvastait leurs terres, il les faisait chasser devant ses armes comme
de misrables troupeaux, sans les consulter, sans s'inquiter de leur
laisser un asile, et ces malheureux eussent t infiniment moins
opprims, moins ruins et moins dsesprs par notre arme victorieuse
qu'ils ne le furent par leur propre arme, obissant aux ordres
sauvages d'une autorit sans merci, sans entrailles, sans notion
aucune du droit humain.

En supposant que Rostopchin et pris conseil, avant de brler Moscou,
de quelques riches et puissantes familles, la population de cette
vaste cit n'en eut pas moins l'obligation de subir le sacrifice de
ses maisons, et de ses biens, et il est permis de douter qu'elle y et
consenti unanimement si elle et pu tre consulte, si elle et eu des
rclamations  faire entendre, des droits  faire valoir. La guerre de
Russie, c'est le navire battu de l'orage qui jette  l'eau sa
cargaison pour allger son lest; le czar, c'est le capitaine; les
ballots qu'on submerge, c'est le peuple; le navire qu'on sauve, c'est
la politique du souverain. Si jamais autorit a mpris profondment
et compt pour rien la vie et la proprit des hommes, c'est dans les
monarchies absolues qu'il faut aller chercher l'idal d'un pareil
systme.

Mais l'autorit de Napolon recommena, ds le moment de nos dsastres
en Russie,  reprsenter l'individualit, l'indpendance et la dignit
de la France. Ceux qui en jugrent autrement pendant la lutte de nos
armes avec la coalition tombrent dans une erreur fatale. Les uns,
ceux qui se prparaient  trahir, commirent sciemment un mensonge
envers la conscience publique: d'autres, les pres du _libralisme_
naissant, y tombrent probablement de bonne foi. Mais, l'histoire
commence  faire justice de leur rle en cette affaire. Ce n'tait pas
le moment de s'aviser des empitemens de l'empereur sur les liberts
politiques, lorsque le premier reprsentant de notre libralisme
allait tre le Russe Alexandre.

J'avais donc huit ans quand j'entendis dbattre pour la premire fois
le redoutable problme de l'avenir de la France. Jusque-l, je
regardais ma nation comme invincible et le trne imprial comme celui
de Dieu mme. On suait avec le lait,  cette poque, l'orgueil de la
victoire. La chimre de la noblesse s'tait agrandie, communique 
toutes les classes. Natre Franais, c'tait une illustration, un
titre. L'aigle tait le blason de la nation tout entire.




CHAPITRE SIXIEME

  L'arme et l'empereur perdus pendant quinze jours.--Vision.--Un
    mot de l'empereur sur mon pre.--Les prisonniers
    allemands.--Les Tyroliennes.--Sparation d'avec Ursule.--Le
    tutoiement.--Le grand lit jaune.--La tombe de mon pre.--Les
    jolis mots de M. de Talleyrand.--La politique des vieilles
    comtesses.--Un enfant patriote.--Autre vision.--Mme de Branger
    et ma mre.--Les soldats affams en Sologne.--L'aubergiste
    _jacobin_.--Maladie de ma grand'mre.--Mme de Branger dvaste
    notre jardin.--Le corset.--_Lorette_ de Branger.--Entre des
    allis  Paris.--Opinion de ma grand'mre sur les Bourbons.--Le
    boulet de canon.--Les belles dames et les Cosaques.


Les enfans s'impressionnent  leur manire des faits gnraux et des
malheurs publics. On ne parlait d'autre chose autour de nous que de la
campagne de Russie, et pour nous c'tait quelque chose d'immense et de
fabuleux comme les expditions d'Alexandre dans l'Inde.

Ce qui nous frappa extrmement c'est que pendant quinze jours, si je
ne me trompe, on fut sans nouvelles de l'empereur et de l'arme.
Qu'une masse de trois cent mille hommes, que Napolon, l'homme
qui remplissait l'univers de son nom et l'Europe de sa prsence,
eussent ainsi disparu comme un plerin que la neige engloutit, et
dont on ne retrouve pas mme le cadavre, c'tait pour moi un fait
incomprhensible. J'avais des rves bizarres, des lans d'imagination
qui me donnaient la fivre et remplissaient mon sommeil de fantmes.
Ce fut alors qu'une singulire fantaisie, qui m'est reste longtemps
aprs, commena  s'emparer de mon cerveau excit par les rcits et
les commentaires qui frappaient mes oreilles. Je me figurais,  un
certain moment de ma rverie, que j'avais des ailes, que je
franchissais l'espace, et que, ma vue plongeant sur les abmes de
l'horizon, je dcouvrais les vastes neiges, les steppes sans fin de la
Russie blanche; je planais, je m'orientais dans les airs, je
dcouvrais enfin les colonnes errantes de nos malheureuses lgions; je
les guidais vers la France, je leur montrais le chemin, car ce qui me
tourmentait le plus, c'tait de me figurer qu'elles ne savaient o
elles taient et qu'elles s'en allaient vers l'Asie, s'enfonant de
plus en plus dans les dserts, en tournant le dos  l'Occident. Quand
je revenais  moi-mme, je me sentais fatigue et brise par le long
vol que j'avais fourni, mes yeux taient blouis par la neige que
j'avais regarde; j'avais froid, j'avais faim, mais j'prouvais une
grande joie d'avoir sauv l'arme franaise et son empereur.

Enfin, vers le 25 dcembre, nous apprmes que Napolon tait  Paris.
Mais son arme restait derrire lui, engage encore pour deux mois
dans une retraite horrible, dsastreuse. On ne sut officiellement les
souffrances et les malheurs de cette retraite qu'assez longtemps
aprs. L'empereur  Paris, on croyait tout sauv, tout rpar. Les
bulletins de la grande arme et les journaux ne disaient qu'une partie
de la vrit. Ce fut par les lettres particulires, par les rcits de
ceux qui chapprent au dsastre, qu'on put se faire une ide de ce
qui s'tait pass.

Parmi les familles que ma grand'mre connaissait, il y eut un jeune
officier qui tait parti  seize ans pour cette terrible campagne. Il
grandit de toute la tte au milieu de ces marches forces et de ces
fatigues inoues. Sa mre, n'entendant plus parler de lui, le
pleurait. Un jour, une espce de brigand, d'une taille colossale et
bizarrement accoutr, se prcipite dans sa chambre, tombe  ses genoux
et la presse dans ses bras. Elle crie de peur d'abord et bientt de
joie. Son fils avait prs de six pieds[7]. Il avait une longue barbe
noire, et en guise de pantalon, un jupon de femme, la robe d'une
pauvre vivandire tombe gele au milieu du chemin.

  [7] On assurait qu'il avait grandi d'un pied pendant la campagne.

Je crois que c'est ce mme jeune homme qui eut peu de temps aprs un
sort pareil  celui de mon pre. Sorti sain et sauf des extrmes
prils de la guerre, il se tua  la promenade; son cheval emport vint
se briser avec lui contre le timon d'une charrette. L'empereur ayant
appris cet accident, dit d'un ton brusque: Les mres de famille
prtendent que je fais tuer tous leurs enfans  la guerre, en voil un
pourtant dont je n'ai pas  me reprocher la mort. C'est comme M.
Dupin! Est-ce encore ma faute si celui-l a t tu par un mauvais
cheval?

Ce rapprochement entre M. de... et mon pre montre la merveilleuse
mmoire de l'empereur. Mais  quel propos se plaignait-il ainsi des
mres de famille? C'est ce que je n'ai pu savoir. Je ne me souviens
pas de l'poque prcise de la catastrophe de M. de.... Ce devait tre
dans un moment o la France aristocratique abandonnait la cause de
l'empereur, et o celui-ci faisait d'amres rflexions sur sa
destine.

Il m'est impossible de me rappeler si nous allmes  Paris dans
l'hiver de 1812  1813. Cette partie de mon existence est tout  fait
sortie de ma mmoire. Je ne saurais dire non plus si ma mre vint 
Nohant dans l't de 1813. Il est probable que oui, car dans le cas
contraire j'aurais eu du chagrin, et je me souviendrais.

Le calme s'tait rtabli dans ma tte  l'endroit de la politique.
L'empereur tait reparti de Paris, la guerre avait recommenc en
avril. Cet tat de guerre extrieure tait alors comme un tat normal,
et on ne s'inquitait que lorsque Napolon n'agissait pas d'une
manire ostensible. On l'avait dit abattu et dcourag aprs son
retour de Moscou. Le dcouragement d'un seul homme, c'tait encore le
seul malheur public qu'on voult admettre et qu'on ost prvoir. Ds
le mois de mai, les victoires de Lutzen, Dresde et Bautzen, relevrent
les esprits. L'armistice dont on parlait me parut la sanction de la
victoire. Je ne pensai plus  avoir des ailes et  voler au secours de
nos lgions. Je repris mon existence de jeux, de promenades et
d'tudes faciles.

Dans le courant de l't, nous emes un passage de prisonniers. Le
premier que nous vmes fut un officier qui s'tait assis au bord de la
route, sur le seuil d'un petit pavillon qui ferme notre jardin de ce
ct-l. Il avait un habit de drap fin, de trs beau linge, des
chaussures misrables, et un portrait de femme attach  un ruban noir
sur sa poitrine. Nous le regardions curieusement, mon frre et moi,
tandis qu'il examinait ce portrait d'un air triste, mais nous n'osmes
pas lui parler. Son domestique vint le rejoindre. Il se leva et se
remit en route sans faire attention  nous. Une heure aprs, il passa
un groupe assez considrable d'autres prisonniers. Ils se dirigeaient
sur Chteauroux. Personne ne les conduisait ni ne les surveillait. Les
paysans les regardaient  peine.

Le lendemain, comme nous jouions mon frre et moi auprs du pavillon,
un de ces pauvres diables vint  passer. La chaleur tait accablante.
Il s'arrta et s'assit sur cette marche du pavillon qui offrait aux
passans un peu d'ombre et de fracheur. Il avait une bonne figure de
paysan allemand, lourde, blonde et nave. Cela nous enhardit  lui
parler, mais il nous rpondit: Moi pas comprend. C'tait tout ce
qu'il savait dire en franais. Alors je lui demandai par signes s'il
avait soif. Il me rpondit en me montrant l'eau du foss d'un air
d'interrogation. Nous lui fmes comprendre qu'elle n'tait pas bonne 
boire et qu'il et  nous attendre. Nous courmes lui chercher une
bouteille de vin et un norme morceau de pain sur lesquels il se jeta
avec des exclamations de joie et de reconnaissance, et quand il se fut
restaur, il nous tendit la main  plusieurs reprises. Nous pensions
qu'il voulait de l'argent, et nous n'en avions pas. J'allais en
demander pour lui  ma grand'mre, lorsqu'il devina ma pense. Il me
retint, et nous fit entendre que ce qu'il voulait de nous, c'tait une
poigne de main. Il avait les yeux pleins de larmes, et aprs avoir
bien cherch, il vint  bout de nous dire: _Enfans trs pons!_

Nous revnmes tout attendris raconter  ma bonne maman notre aventure.
Elle se prit  pleurer, songeant au temps o son fils avait eu un sort
pareil chez les Croates. Puis, comme de nouvelles colonnes de
prisonniers paraissaient sur la route, elle fit porter au pavillon une
pice de vin du pays et une provision de pain. Nous en prmes
possession, mon frre et moi, et nous emes rcration toute la
journe, afin de pouvoir remplir l'office de cantiniers jusqu'au soir.
Ces pauvres gens taient d'une grande discrtion, d'une douceur
parfaite, et nous montraient une vive reconnaissance pour ce pauvre
morceau de pain et ce verre de vin offerts en passant, sans crmonie.
Ils paraissaient touchs surtout de voir deux enfans leur faire les
honneurs, et pour nous remercier, ils se groupaient en choeur et nous
chantaient des tyroliennes qui me charmrent. Je n'avais jamais
entendu rien de semblable. Ces paroles trangres, ces voix justes
chantant en parties, et cette classique vocalisation gutturale qui
marque le refrain de leurs airs nationaux taient alors choses trs
nouvelles en France, et ce n'est pas sur moi seulement qu'elles
produisirent de l'effet. Tous les prisonniers allemands interns dans
nos provinces y furent traits avec la douceur et l'hospitalit
naturelles autrefois au Berrichon; mais ils durent  leurs chants et 
leur talent pour la valse plus de sympathie et de bons traitemens que
la piti ne leur en et assur. Ils furent les compagnons et les amis
de toutes les familles o ils s'tablirent: quelques-uns mme s'y
marirent.

Je crois bien que cette anne-l fut la premire que je passai 
Nohant sans Ursule. Probablement nous avions t  Paris pendant
l'hiver, et,  mon retour, la sparation tait un fait prpar et
accompli, car je ne me rappelle pas qu'il ait amen de la surprise et
des larmes. Je sais que cette anne-l, ou la suivante, Ursule venait
me voir tous les dimanches, et nous tions restes tellement lies,
que je ne passais pas un samedi sans lui crire une lettre pour lui
recommander de venir le lendemain, et pour lui envoyer un petit
cadeau. C'tait toujours quelque niaiserie de ma faon, un ouvrage en
perles, une dcoupure en papier, un bout de broderie. Ursule trouvait
tout cela magnifique et en faisait des reliques d'amiti.

Ce qui me surprit et me blessa beaucoup, c'est que tout d'un coup elle
cessa de me tutoyer. Je crus qu'elle ne m'aimait plus, et quand elle
m'eut protest de son attachement, je crus que c'tait une taquinerie,
une obstination, je ne sais quoi enfin; mais cela me parut une insulte
gratuite, et, pour me consoler, il fallut qu'elle m'avout que sa
tante Julie lui avait solennellement dfendu de rester avec moi sur ce
pied de familiarit inconvenante. Je courus en demander raison  ma
grand'mre, qui confirma l'arrt en me disant que je comprendrais plus
tard combien cela tait ncessaire. J'avoue que je ne l'ai jamais
compris.

J'exigeai qu'Ursule me tutoyt quand nous serions tte  tte; mais
comme  ce compte elle n'et pu gure prendre l'habitude qu'on lui
imposait, et qu'elle fut gronde pour avoir laiss chapper en
prsence de sa tante quelque _tu_ au lieu de _vous_ en parlant  ma
personne, je fus force de consentir  ce qu'elle perdt avec moi
cette douce et naturelle familiarit. Cela me fit souffrir longtemps,
et mme j'essayai de lui donner de _vous_ pour rtablir l'galit
entre nous. Elle en ressentit beaucoup de chagrin. Puisqu'on ne vous
dfend pas de me tutoyer, me disait-elle, ne m'tez pas ce plaisir-l;
car, au lieu d'un chagrin, a m'en ferait deux. Alors comme nous
tions assez savantes pour nous amuser des mots de notre premire
enfance: Tu vois, lui disais-je, ce que c'est que ce maudit
_richement_, que tu voulais me faire aimer et que je n'aimerai jamais.
Cela ne sert qu' vous empcher d'tre aim.--Ne croyez pas cela de
moi, disait Ursule, vous serez toujours ce que j'aimerai le mieux au
monde: que vous soyez riche ou pauvre, a m'est bien gal. Cette
excellente fille, qui vraiment m'a tenu parole, apprenait l'tat de
tailleuse, o elle est devenue fort habile. Bien loin d'tre
paresseuse et prodigue, comme on craignait qu'elle ne le devnt, elle
est une des femmes les plus laborieuses et les plus raisonnables que
je connaisse.

Je crois me rappeler positivement maintenant que ma mre passa cet
t-l avec moi et que j'eus du chagrin, parce que jusqu'alors j'avais
couch dans sa chambre quand elle tait  Nohant, et que pour la
premire fois cette douceur me fut refuse. Ma grand'mre me disait
trop grande pour dormir sur un sofa, et, en effet, le petit lit de
repos qui m'avait servi devenait trop court. Mais le grand lit jaune
qui avait vu natre mon pre et qui tait celui de ma mre  Nohant
(le mme dont je me sers encore) avait six pieds de large, et c'tait
une fte pour moi quand elle me permettait d'y dormir avec elle.
J'tais l comme un oisillon dans le sein maternel, il me semblait que
j'y dormais mieux et que j'y avais de plus jolis rves.

Malgr la dfense de la bonne maman, j'eus pendant deux ou trois soirs
la patience d'attendre, sans dormir, jusqu' onze heures, que ma mre
ft rentre dans sa chambre. Alors je me levais sans bruit, je
quittais la mienne sur la pointe de mes pieds nus, et j'allais me
blottir dans les bras de ma petite mre, qui n'avait pas le courage de
me renvoyer, et qui elle-mme tait heureuse de s'endormir avec ma
tte sur son paule. Mais ma grand'mre eut des soupons, ou fut
avertie par Mlle Julie, son lieutenant de police. Elle monta et me
surprit au moment o je m'chappais de ma chambre: Rose fut gronde
pour avoir ferm les yeux sur mes escapades. Ma mre entendit du bruit
et sortit dans le corridor. Il y eut des paroles assez vives
changes, ma grand'mre prtendait que ce n'tait ni sain, ni
_chaste_, qu'une fille de neuf ans dormt  ct de sa mre. Vraiment
elle tait fche et ne savait pas ce qu'elle disait, car rien n'est
plus chaste et plus sain, au contraire. J'tais si chaste quant  moi,
que je ne comprenais mme pas bien le sens du mot de chastet. Tout ce
qui pouvait en tre le contraire m'tait inconnu. J'entendis ma mre
qui rpondait: Si quelqu'un manque de chastet, c'est pour avoir de
pareilles ides! C'est en parlant trop tt de cela aux enfans qu'on
leur te l'innocence de leur esprit, et je vous assure bien que si
c'est comme cela que vous comptez lever ma fille, vous auriez mieux
fait de me la laisser. Mes caresses sont plus honntes que vos
penses.

Je pleurai toute la nuit. Il me semblait tre attache physiquement et
moralement  ma mre par une chane de diamant que ma grand'mre
voulait en vain s'efforcer de rompre, et qui ne faisait que se
resserrer autour de ma poitrine jusqu' m'touffer.

Il y eut beaucoup de froideur et de tristesse dans les relations avec
ma grand'mre pendant quelques jours. Cette pauvre femme voyait bien
que plus elle essayait de me dtacher de ma mre, plus elle perdait
elle-mme dans mon affection, et elle n'avait d'autre ressource que de
se rconcilier avec elle pour se rconcilier avec moi. Elle me prenait
dans ses bras et sur ses genoux pour me caresser, et je lui fis
grand'peine la premire fois en m'en dgageant et en lui disant:
Puisque ce n'est pas chaste, je ne veux pas embrasser. Elle ne
rpondit rien, me posa  terre, se leva et quitta sa chambre avec plus
de prcipitation qu'elle ne paraissait capable d'en mettre dans ses
mouvemens.

Cela m'tonna, m'inquita mme aprs un moment de rflexion, et je
n'eus pas de peine  la rejoindre dans le jardin; je la vis prendre
l'alle qui longe le mur du cimetire et s'arrter devant la tombe de
mon pre. Je ne sais pas si j'ai dit dj que mon pre avait t
dpos dans un petit caveau pratiqu sous le mur du cimetire, de
manire que la tte repost dans le jardin et les pieds dans la terre
consacre. Deux cyprs et un massif de rosiers et de lauriers francs
marquent cette spulture, qui est aussi aujourd'hui celle de ma
grand'mre.

Elle s'tait donc arrte devant cette tombe qu'elle avait bien
rarement le courage d'aller regarder, et elle pleurait amrement. Je
fus vaincue, je m'lanai vers elle, je serrai ses genoux dbiles
contre ma poitrine et je lui dis une parole qu'elle m'a bien souvent
rappele depuis: Grand'mre, c'est moi qui vous consolerai. Elle me
couvrit de larmes et de baisers et alla sur-le-champ trouver ma mre
avec moi. Elles s'embrassrent sans s'expliquer autrement, et la paix
revint pendant quelque temps.

Mon rle et t de rapprocher ces deux femmes et de les mener, 
chaque querelle, s'embrasser sur la tombe de mon pre. Un jour vint
o je le compris et o je l'osai. Mais j'tais trop enfant  l'poque
que je raconte pour rester impartiale entre elles deux: je crois mme
qu'il m'et fallu une grande dose de froideur ou d'orgueil pour juger
avec calme laquelle avait le plus tort ou le plus raison dans leurs
dissidences, et j'avoue qu'il m'a fallu trente ans pour y voir bien
clair et pour chrir presque galement le souvenir de l'une et de
l'autre.

Je crois que ce qui prcde date de l't 1813, je ne l'affirmerais
pourtant pas, parce qu'il y a l une sorte de lacune dans mes
souvenirs: mais, si je me trompe de date, il importe peu. Ce que je
sais, c'est que cela n'est pas arriv plus tard.

Nous fmes un trs court sjour  Paris l'hiver suivant. Ds le mois
de janvier 1814 ma grand'mre, effraye des rapides progrs de
l'invasion, vint se rfugier  Nohant, qui est le point central pour
ainsi dire de la France, par consquent le plus  l'abri des vnemens
politiques.

Je crois que nous en tions parties au commencement de dcembre, et
qu'en faisant ses prparatifs pour une absence de trois  quatre mois
comme les autres annes, ma grand'mre ne prvoyait nullement la chute
prochaine de l'empereur et l'entre des trangers dans Paris. Il y
tait de retour, lui, depuis le 7 novembre, aprs la retraite de
Leipzig. La fortune l'abandonnait. On le trahissait, on le trompait de
toutes parts. Quand nous arrivmes  Paris, le _nouveau mot_ de M. de
Talleyrand courait les salons: C'est, disait-il, _le commencement de
la fin_. Ce mot, que j'entendais rpter dix fois par jour, c'est 
dire par toutes les visites qui se succdaient chez ma grand'mre, me
sembla niais d'abord, et puis triste, et puis odieux. Je demandai ce
que c'tait que M. de Talleyrand, j'appris qu'il devait sa fortune 
l'empereur, et je demandai si son mot tait un regret ou une
plaisanterie. On me dit que c'tait une moquerie et une menace, que
l'empereur le mritait bien, qu'il tait un ambitieux, un monstre. En
ce cas, demandai-je, pourquoi est-ce que ce Talleyrand a accept
quelque chose de lui?

Je devais avoir bien d'autres surprises. Tous les jours j'entendais
louer des actes de trahison et d'ingratitude. La politique des
_vieilles comtesses_ me brisait la tte. Mes tudes et mes jeux en
taient troubls et attrists.

Pauline n'tait pas venue  Paris cette anne-l; elle tait reste en
Bourgogne avec sa mre, qui, toute femme d'esprit qu'elle tait,
donnait dans la raction jusqu' la rage, et attendait les allis
comme le Messie. Ds le jour de l'an, on parla de Cosaques qui avaient
franchi le Rhin, et la peur fit taire la haine un instant. Nous
allmes faire visite  une des amies de ma grand'mre vers le
Chteau-d'Eau: c'tait, je crois, chez Mme Dubois. Il y avait
plusieurs personnes, et des jeunes gens qui taient ses petits-fils
ou ses neveux. Parmi ces jeunes gens, je fus frappe du langage d'un
garonnet de treize ou quatorze ans, qui,  lui seul, tenait tte 
toute sa famille et  toutes les personnes en visite. Comment,
disait-il, les Russes, les Prussiens, les Cosaques sont en France et
viennent sur Paris, et on les laissera faire?--Oui, mon enfant,
disaient les autres, tous ceux qui pensent bien les laisseront faire.
Tant pis pour le tyran, les trangers viennent pour le punir de son
ambition et pour nous dbarrasser de lui.--Mais ce sont des trangers!
disait le brave enfant, et par consquent nos ennemis. Si nous ne
voulons plus de l'empereur, c'est  nous de le renvoyer nous-mmes;
mais nous ne devons pas nous laisser faire la loi par nos ennemis,
c'est une honte. Il faut nous battre contre eux! On lui riait au nez.
Les autres grands jeunes gens, ses frres ou ses cousins, lui
conseillaient de prendre un grand sabre et de partir  la rencontre
des Cosaques. Cet enfant eut des lans de coeur admirables dont tout
le monde se moqua, dont personne ne lui sut gr, si ce n'est moi,
enfant qui n'osais dire un mot devant cet auditoire  peu prs
inconnu, et dont le coeur battait pourtant d'une motion subite 
l'ide enfin clairement nonce devant moi du dshonneur de la France.
Oui, moquez-vous, disait le jeune garon, dites tout ce que vous
voudrez, mais qu'ils viennent, les trangers, et que je trouve un
sabre, ft-il deux fois grand comme moi, je saurai m'en servir, vous
verrez, et tous ceux qui ne feront pas comme moi seront des lches.

On lui imposa silence, on l'emmena. Mais il avait fait au moins un
proslyte. Lui seul, cet enfant que je n'ai jamais revu et dont je
n'ai jamais su le nom, m'avait formul ma propre pense. C'tait tous
des lches ces gens qui criaient d'avance: Vivent les allis! Je ne me
souciais plus tant de l'empereur, car au milieu du dvergondage de
sots propos dont il tait l'objet, de temps en temps, une personne
intelligente, ma grand'mre, mon oncle de Beaumont, l'abb d'Andrezel
ou ma mre elle-mme, prononait un arrt mrit, un reproche fond
sur la vanit qui l'avait perdu. Mais _la France_! Ce mot-l tait si
grand  l'poque o j'tais ne, qu'il faisait sur moi une impression
plus profonde que si je fusse ne sous la Restauration. On sentait
l'honneur du pays ds l'enfance, pour peu qu'on ne ft pas n idiot.

Je rentrai donc fort triste et agite, et mon rve de la campagne de
Russie me revint. Ce rve m'absorbait et me rendait sourde aux
dclamations qui fatiguaient mon oreille. C'tait un rve de combat et
de meurtre. Je retrouvais mes ailes, j'avais une pe flamboyante,
comme celle que j'avais vue  l'Opra dans je ne sais plus quelle
pice, o l'ange exterminateur apparaissait dans les nuages[8], et je
fondais sur les bataillons ennemis, je les mettais en droute, je les
prcipitais dans le Rhin. Cette vision me soulageait un peu.

  [8] Je crois que c'tait la _Mort d'Abel_, de je ne sais qui.

Pourtant, malgr la joie qu'on se promettait de la chute du tyran, on
avait peur de ces bons messieurs les Cosaques, et beaucoup de gens
riches se sauvaient. Mme de Branger tait la plus effraye; ma
grand'mre lui offrit de l'emmener  Nohant, elle accepta. Je la
donnais de grand'coeur au diable, car cela empchait ma bonne maman
d'emmener ma mre. Elle n'et pas voulu mettre en prsence deux
natures si incompatibles. J'tais outre de cette prfrence pour une
trangre. S'il y avait rellement du danger  rester  Paris, c'tait
ma mre, avant tout, qu'il fallait soustraire  ce danger, et je
commenais  faire le projet d'entrer en rvolte et de rester avec
elle pour mourir avec elle s'il le fallait.

J'en parlai  ma mre, qui me calma. Quand mme ta bonne maman
voudrait m'emmener, me dit-elle, moi je n'y consentirais pas. Je veux
rester auprs de Caroline, et plus on parle de dangers  courir, plus
c'est mon devoir et ma volont; mais tranquillise-toi, nous n'y sommes
pas. Jamais l'empereur, jamais nos troupes ne laisseront approcher
les ennemis de Paris. Ce sont des esprances de _vieille comtesse_.
L'empereur battra les Cosaques  la frontire, et nous n'en verrons
jamais un seul. Quand ils seront extermins, la vieille Branger
reviendra pleurer ses Cosaques  Paris, et j'irai te voir  Nohant.

La confiance de ma mre dissipa mes angoisses. Nous partmes le 12 ou
le 13 janvier. L'empereur n'avait pas encore quitt Paris. Tant qu'on
le voyait l, on se croyait sr de n'y jamais voir d'autres monarques,
 moins que ce ne ft en visite et pour lui baiser les pieds.

Nous tions dans une grande calche de voyage dont ma grand'mre avait
fait l'acquisition, et madame de Branger, avec sa femme de chambre et
sa petite chienne nous suivait dans une grande berline  quatre
chevaux. Notre quipage dj si lourd tait leste en comparaison du
sien. Le voyage fut assez difficile. Il faisait un temps affreux. La
route tait couverte de fourgons, de munitions de campagne de toute
espce. Des colonnes de conscrits, de volontaires se croisaient, se
mlaient bruyamment et se sparaient aux cris de _Vive l'empereur!
vive la France!_ Madame de Branger avait peur de ces rencontres
frquentes, au milieu desquelles nos voitures ne pouvaient avancer.
Les volontaires criaient souvent: _Vive la nation!_ et elle se croyait
en 93. Elle prtendait qu'ils avaient des figures patibulaires et
qu'ils la regardaient avec insolence. Ma grand'mre se moquait un peu
d'elle  la drobe, mais elle tait trs domine par elle et ne la
contredisait jamais ouvertement.

Dans la Sologne, nous rencontrmes des soldats qui paraissaient venir
de loin, d'aprs leurs vtemens en guenilles et leur air affam.
Etaient-ce des dtachemens rappels d'Allemagne ou repousss de la
frontire? Ils nous le dirent; je ne m'en souviens plus. Ils ne
mendiaient point; mais lorsque nous allions au pas dans les sables
dtremps de la Sologne, ils pressaient nos voitures d'un air
suppliant. Qu'est-ce qu'ils veulent donc? dit ma grand'mre. Ces
pauvres gens mouraient de faim et avaient trop de fiert pour le dire.
Nous avions un pain dans la voiture, je le tendis  celui qui se
trouvait le plus  ma porte. Il poussa un cri effrayant et se jeta
dessus, non avec les mains, mais avec les dents, si violemment que je
n'eus que le temps de retirer mes doigts, qu'il et dvors. Ses
compagnons l'entourrent, et mordirent  mme ce pain qu'il rongeait
comme et pu le faire un animal. Ils ne se disputaient pas, ils ne
songeaient point  partager, ils se faisaient place les uns aux autres
pour mordre dans la proie commune, et ils pleuraient  grosses larmes.
C'tait un spectacle navrant, et je ne pus me retenir de pleurer
aussi.

Comment, au coeur de la France, dans un pays pauvre, il est vrai, mais
que la guerre n'avait pas dvast et o la disette n'avait pas rgn
cette anne-l, nos pauvres soldats expiraient-ils de faim sur une
grande route? Voil ce que j'ai vu et ne puis expliquer. Nous vidmes
le coffre aux provisions, nous leur donnmes tout ce qu'il y avait
dans les deux voitures. Je crois qu'ils nous dirent que les ordres
avaient t mal donns et qu'ils n'avaient pas eu de rations depuis
plusieurs jours, mais le dtail m'chappe.

Les chevaux manqurent souvent aux relais de poste, et nous fmes
obliges de coucher dans de trs mauvais gtes. Dans un de ces gtes,
l'hte vint causer avec nous aprs dner. Il tait outr contre
Napolon de ce qu'il avait laiss envahir la France. Il disait qu'il
fallait faire la guerre de partisans, gorger tous les trangers,
mettre l'empereur  la porte, et proclamer la rpublique: mais la
bonne, disait-il, la vraie, l'_une et indivisible et imprissable_.
Cette conclusion ne fut point du got de Mme de Branger, elle le
traita de jacobin: il le lui fit payer sur sa note.

Enfin, nous arrivmes  Nohant, mais nous n'y tions pas depuis trois
jours qu'un grand chagrin vint donner un autre cours  mes penses.

Ma grand'mre, qui n'avait jamais t malade de sa vie, fit une
maladie grave. Comme son organisation tait trs particulire, les
accidens de cette maladie eurent un caractre particulier. D'abord ce
fut un sommeil profond dont il fut impossible, durant deux jours, de
la tirer: puis, lorsque tous les symptmes alarmans furent dissips,
on s'aperut qu'elle avait sur le corps une large plaie gangrneuse,
produite par la lgre excoriation laisse par les cataplasmes salins.
Cette plaie fut horriblement douloureuse et longue  fermer. Pendant
deux mois il lui fallut garder le lit, et la convalescence ne fut pas
moins longue.

Deschartres, Rose et Julie soignrent ma pauvre bonne maman avec un
grand dvouement. Quant  moi, je sentis que je l'aimais plus que je
ne m'en tais avise jusqu'alors. Ses souffrances, le danger de mort
o elle se trouva plusieurs fois me la rendirent chre, et le temps de
sa maladie fut pour moi d'une mortelle tristesse.

Madame de Branger resta, je crois, six semaines avec nous, et ne
partit que lorsque ma grand'mre fut hors de tout danger. Mais cette
dame, si elle eut du chagrin ou de l'inquitude, ne le fit pas
beaucoup paratre, et je doute qu'elle et le coeur bien tendre. Je ne
sais, en vrit, pourquoi ma bonne maman, qui avait un si grand besoin
de tendresse, s'tait particulirement attache  cette femme hautaine
et imprieuse en qui je n'ai jamais pu dcouvrir le moindre charme
d'esprit ou de caractre.

Elle tait fort active et ne pouvait rester en place. Elle se croyait
trs habile  lever ou  rectifier le plan d'un jardin ou d'un parc,
et elle n'eut pas plutt vu notre vieux jardin rgulier qu'elle se
mit en tte de le transformer en paysage anglais: c'tait une ide
saugrenue, car sur un terrain plat, ayant peu de vue, et o les arbres
sont trs lents  pousser, ce qu'il y a de mieux  faire, c'est de
conserver prcieusement ceux qui s'y trouvent, de planter pour
l'avenir, de ne point ouvrir de clairires qui vous montrent la
pauvret des lignes environnantes; c'est surtout, lorsqu'on a la route
en face et tout prs de la maison, de se renfermer autant que possible
derrire des murs ou des charmilles pour tre _chez soi_. Mais nos
charmilles faisaient horreur  Mme de Branger, nos carrs de fleurs
et de lgumes, qui me paraissaient si beaux et si rians, elle les
traitait de jardin de cur. Ma grand'mre, au sortir de la premire
crise de son mal, avait  peine recouvr la voix et l'oue, que son
amie lui demanda l'autorisation de mettre la coigne dans le petit
bois et la pioche dans les alles. Ma grand'mre n'aimait pas le
changement, mais elle avait la tte si faible en ce moment, et
d'ailleurs Mme de Branger exerait sur elle une telle domination,
qu'elle lui donna pleins pouvoirs.

Voil donc cette bonne dame  l'oeuvre: elle mande une vingtaine
d'ouvriers, et de sa fentre dirige l'abattage, laguant ici,
dtruisant l, et cherchant toujours un point de vue qui ne se trouva
jamais, parce que, si des fentres du premier tage de la maison la
campagne est assez jolie, rien ne peut faire que, dans ce jardin, de
plain pied avec cette campagne, on ne la voie pas de niveau et sans
tendue. Il aurait fallu exhausser de cinquante pieds le sol du jardin
et chaque ouverture pratique dans les massifs n'aboutissait qu' nous
faire jouir de la vue d'une grande plaine laboure. On largissait la
brche, on abattait de bons vieux arbres qui n'en pouvaient mais Mme
de Branger traait des lignes sur le papier, tendait de sa fentre
des ficelles aux ouvriers, criait aprs eux, montait, descendait,
retournait, s'impatientait et dtruisait le peu d'ombrage que nous
avions, sans nous faire rien gagner en change. Enfin, elle y renona,
Dieu merci, car elle et pu faire table rase: mais Deschartres lui
observa que ma grand'mre, ds qu'elle serait en tat de sortir et de
voir par ses yeux, regretterait peut-tre beaucoup ses vieilles
charmilles.

Je fus trs frappe de la manire dont cette dame parlait aux
ouvriers. Elle tait beaucoup trop illustre pour daigner s'enqurir de
leurs noms et pour les interpeller en particulier. Cependant elle
avait affaire de sa fentre  chacun d'eux tour  tour, et pour rien
au monde elle ne leur et dit: Monsieur, ou mon ami, ou _mon vieux_,
comme on dit en Berry, quel que soit l'ge de l'tre masculin auquel
on s'adresse. Elle leur criait donc  tuette: _L'homme no 2!
Ecoutez, l'homme no 4!_ Cela faisait grandement rire nos paysans
narquois, et aucun ne se drangeait ni ne tournait la tte de son
ct. Pardi se disaient-ils les uns aux autres en levant les paules,
nous sommes bien tous des hommes, et nous ne pouvons pas deviner  qui
elle en a, la _femme_!

Il a fallu une trentaine d'annes pour faire disparatre le dgt
caus chez nous par Mme de Branger et pour refermer les brches de
ses _points de vue_.

Elle avait une autre manie qui me contrariait encore plus que celle
des jardins anglais. Elle se sanglait si fort dans ses corsets, que le
soir elle tait rouge comme une betterave et que les yeux lui
sortaient de la tte. Elle dclara que je me tenais comme une bossue,
que j'tais taille comme un morceau de bois, et qu'il fallait me
donner des formes. En consquence, elle me fit faire bien vite un
corset,  moi qui ne connaissais pas cet instrument de torture, et
elle me le sangla elle-mme si bien que je faillis me trouver mal la
premire fois.

A peine fus-je hors de sa prsence, que je coupai lestement le lacet,
moyennant quoi je pus supporter le buse et les baleines; mais elle
s'aperut bientt de la supercherie et me sangla encore plus fort.
J'entrai en rvolte, et, me rfugiant dans la cave, je ne me contentai
pas de couper le lacet, je jetai le corset dans une vieille barrique
de lie de vin o personne ne s'avisa d'aller le dcouvrir. On le
chercha bien, mais si on le retrouva six mois aprs,  l'poque des
vendanges, c'est ce dont je ne me suis jamais enquis.

La petite _Lorette de Branger_, car Mme de la Marlire nous avait
appris  donner aux chiens trop gts les noms de leurs matresses,
tait un tre acaritre qui sautait  la figure des gros chiens les
plus graves et les forait  sortir de leur caractre. Dans ces
rencontres, Mme de Branger jetait les hauts cris et se trouvait mal.
Si bien que nos amis Brillant et Moustache ne pouvaient plus mettre la
patte au salon. Chaque soir, Hippolyte tait charg de mener promener
Lorette, parce que son air bon aptre inspirait de la confiance  Mme
de Branger; mais Lorette passait de mauvais quarts d'heure entre ses
mains. Pauvre petite chrie, amour de petite bte! lui disait-il sur
le seuil de la porte, d'o sa matresse pouvait l'entendre, et  peine
la porte tait-elle franchie, qu'il lanait Lorette en l'air de toute
sa force au milieu de la cour, s'inquitant peu comment et o elle
retomberait. Je crois bien que Lorette se figurait aussi avoir seize
quartiers de noblesse, car c'tait une bte stupide et dtestable dans
son impertinence.

Enfin Mme de Branger et Lorette partirent. Nous ne regrettmes que sa
femme de chambre, qui tait une personne de mrite.

La maladie de la bonne maman ne nous avait pas permis de beaucoup
rire aux dpens de la vieille comtesse. Les nouvelles du dehors
n'taient pas gaies non plus, et, un jour de printemps, ma grand'mre
convalescente reut une lettre de Mme de Pardaillan qui lui disait:
Les allis sont entrs dans Paris. Ils n'y ont pas fait de mal. On
n'a point pill. On dit que l'empereur Alexandre va nous donner pour
roi le frre de Louis XVI, celui qui tait en Angleterre _et dont je
ne me rappelle pas le nom_.

Ma grand'mre rassembla ses souvenirs. Ce doit tre, dit-elle, celui
qui avait le titre de _Monsieur_. C'tait un bien mauvais homme. Quant
au comte d'Artois, c'tait un vaurien dtestable. Allons, ma fille,
voil nos cousins sur le trne, mais il n'y a pas de quoi nous
vanter.

Telle fut sa premire impression. Et puis, suivant l'impulsion de son
entourage, elle fut dupe pendant quelque temps des promesses faites 
la France, et subit le premier engouement, non pour les personnes,
mais pour les choses restaures. Cela ne fut pas de longue dure.
Quand la dvotion fut  l'ordre du jour, elle revint  son dgot pour
les hypocrites; je le dirai plus tard.

J'attendais avec anxit une lettre de ma mre, elle arriva enfin. Ma
pauvre petite maman avait t malade de peur. Par une chance
singulire, un des cinq ou six boulets lancs sur Paris et dirigs
sur la statue de la colonne de la place Vendme tait venu tomber sur
la maison que ma mre habitait alors rue Basse-du-Rempart. Ce boulet
avait trou le toit, pntr deux tages, et tait venu s'amortir sur
le plafond de la chambre o elle se trouvait. Elle avait fui avec
Caroline, croyant que Paris allait tre, en peu d'heures, un amas de
dcombres. Elle put revenir coucher tranquillement chez elle, aprs
avoir vu, avec la foule consterne et stupfaite, l'entre des
barbares que de belles dames couraient embrasser et couronner de
fleurs.




CHAPITRE SEPTIEME.

  La lutte domestique s'envenime.--Je commence  connatre le
    chagrin.--Discussion avec ma mre.--Mes prires, ses promesses,
    son dpart.


Ma mre vint passer un mois avec nous, et dut s'en retourner pour
faire sortir Caroline de pension. Je compris alors que je la verrais
dsormais de moins en moins  Nohant. Ma grand'mre parlait d'y passer
l'hiver, je tombai dans le plus grand chagrin que j'eusse encore
ressenti de ma vie. Ma mre s'efforait de me donner du courage, mais
elle ne pouvait plus me tromper, j'tais d'ge  constater les
ncessits de la position qui nous tait faite  l'une et  l'autre.
L'admission de Caroline dans la famille et tout arrang, et c'est sur
quoi ma grand'mre tait inflexible.

Ma mre n'tait point heureuse  Nohant, elle y souffrait, elle y
subissait un touffement moral, une contrainte, une irritation
comprime de tous les instans. Mon obstination  la prfrer
ostensiblement  ma grand'mre (je ne savais pas feindre, quoique cela
et t dans l'intrt de tout le monde) aigrissait de plus en plus
cette dernire contre elle. Et il faut bien dire que la maladie de
cette pauvre grand'mre avait beaucoup chang son caractre. Elle
avait des jours d'humeur que je ne lui avais jamais vus. Sa
susceptibilit devenait excessive. En de certains momens, elle me
parlait si schement que j'en tais atterre. Mlle Julie prenait un
empire extraordinaire, dplorable, sur son esprit, recevant toutes ses
confidences et envenimant tous ses dplaisirs,  bonne intention sans
doute, mais sans discernement et sans justice.

Pourtant ma mre et support tout cela pour moi, si elle n'et t
continuellement inquite de son autre fille. Je le compris; je ne
voulais pas que Caroline me ft sacrifie, et pourtant Caroline
commenait, de son ct,  tre jalouse de moi, la pauvre enfant,  se
plaindre des absences annuelles de sa mre, et  lui reprocher en
sanglotant sa prfrence pour moi.

Ainsi nous tions toutes malheureuses, et moi, cause innocente de
toutes ces amertumes domestiques, j'en ressentais le contre-coup plus
douloureusement encore que les autres.

Quand je vis ma mre faire ses paquets, je fus saisie de terreur.
Comme elle tait, ce jour-l, fort irrite des propos de Julie et
disait qu'il n'y avait plus moyen de subir l'autorit d'une femme de
chambre devenue plus matresse dans la maison que la matresse
elle-mme, je crus que ma mre s'en allait pour ne plus revenir; je
devinai, du moins, qu'elle ne reviendrait plus que de loin en loin,
et je me jetai dans ses bras,  ses pieds; je me roulai par terre, la
suppliant de m'emmener, et lui disant que si elle ne le faisait pas,
je me sauverais et que j'irais de Nohant  Paris, seule et  pied,
pour la rejoindre.

Elle me prit sur ses genoux et tcha de me faire comprendre sa
situation. Ta grand'mre, me dit-elle, peut me rduire  quinze cents
francs si je t'emmne.--Quinze cents francs, m'criai-je, mais c'est
beaucoup, cela! c'est bien assez pour nous trois.--Non, me dit-elle,
ce ne serait pas assez pour Caroline et moi, car la pension et
l'entretien de ta soeur m'en cotent la moiti, et avec ce qui me
reste, j'ai bien de la peine  vivre et  m'habiller. Tu saurais cela
si tu avais la moindre ide de ce que c'est que l'argent. Eh bien, si
je t'emmne, et qu'on me retire mille francs par an, nous serons si
pauvres, si pauvres, que tu ne pourras pas le supporter et que tu me
redemanderas ton Nohant et tes quinze mille livres de rente.--Jamais!
jamais! m'criai-je; nous serons pauvres, mais nous serons ensemble:
nous ne nous quitterons jamais, nous travaillerons, nous mangerons des
haricots dans un petit grenier, comme dit Mlle Julie, o est le mal?
nous serons heureuses, on ne nous empchera plus de nous aimer!

J'tais si convaincue, si ardente, si dsespre, que ma mre fut
branle. C'est peut-tre vrai, ce que tu dis l, rpondit-elle avec
la simplicit d'un enfant, et d'un gnreux enfant qu'elle tait. Il y
a longtemps que je sais que l'argent ne fait pas le bonheur, et il est
certain que si je t'avais avec moi  Paris, je serais beaucoup plus
heureuse dans ma pauvret que je ne le suis ici, o je ne manque de
rien et o je suis abreuve de dgots. Mais ce n'est pas  moi que je
pense, c'est  toi, et je crains que tu ne me reproches un jour de
t'avoir prive d'une belle ducation, d'un beau mariage et d'une belle
fortune.

--Oui, oui, m'criai-je, une belle ducation, o l'on veut faire de
moi une poupe de bois; un beau mariage! avec un monsieur qui rougira
de ma mre et la mettra  la porte de chez moi; une belle fortune, qui
m'aura cot tout mon bonheur et qui me forcera  tre une mauvaise
fille! Non, j'aime mieux mourir que d'avoir toutes ces belles
choses-l. Je veux bien aimer ma grand'mre, je veux bien venir la
soigner et faire sa partie de grabuge et de loto quand elle
s'ennuiera; mais je ne veux pas demeurer avec elle. Je ne veux pas de
son chteau et de son argent; je n'en ai pas besoin, qu'elle les donne
 Hippolyte, ou  Ursule, ou  Julie, puisqu'elle aime tant Julie:
moi, je veux tre pauvre avec toi, et on n'est pas heureuse sans sa
mre.

Je ne sais pas tout ce que j'ajoutai, je fus loquente  ma manire,
puisque ma mre se trouva rellement influence. Ecoute, me dit-elle,
tu ne sais pas ce que c'est que la misre pour de jeunes filles! moi,
je le sais, et je ne veux pas que Caroline et toi passiez par o j'ai
pass quand je me suis trouve orpheline et sans pain  quatorze ans;
je n'aurais qu' mourir et  vous laisser comme cela! Ta grand'mre te
reprendrait peut-tre, mais elle ne prendra jamais ta soeur, et que
deviendrait-elle? Mais il y a un moyen d'arranger tout. On peut
toujours tre assez riche en travaillant, et je ne sais pas pourquoi,
moi qui sais travailler, je ne fais plus rien, et pourquoi je vis de
mes rentes comme une belle dame. Ecoute-moi bien; je vais essayer de
monter un magasin de modes. Tu sais que j'ai t dj modiste et que
je fais les chapeaux et les coiffures mieux que les perruches qui
coiffent ta bonne maman tout de travers, et qui font payer leurs
vilains chiffons les yeux de la tte. Je ne m'tablirai pas  Paris,
il faudrait trop d'argent; mais, en faisant des conomies pendant
quelques mois, et en empruntant une petite somme que ma soeur ou
Pierret me feront bien trouver, j'ouvrirai une boutique  Orlans, o
j'ai dj travaill. Ta soeur est adroite, tu l'es aussi, et tu auras
plus vite appris ce mtier-l que le grec et le latin de M.
Deschartres. A nous trois, nous suffirons au travail; je sais qu'on
vend bien  Orlans et que la vie n'est pas trs chre. Nous ne sommes
pas des princesses, nous vivrons de peu, comme du temps de la rue
Grange-Batelire; nous prendrons plus tard Ursule avec nous. Et puis
nous ferons des conomies, et, dans quelques annes, si je peux vous
donner  chacune huit ou dix mille francs, ce sera de quoi vous marier
avec d'honntes ouvriers qui vous rendront plus heureuses que des
marquis et des comtes. Au fait, tu ne seras jamais  ta place dans ce
monde-l. On ne t'y pardonnera pas d'tre ma fille et d'avoir eu un
grand-pre marchand d'oiseaux. On t'y fera rougir  chaque instant, et
si tu avais le malheur de prendre leurs grands airs, tu ne te
pardonnerais plus  toi-mme de n'tre qu' moiti noble. C'est donc
rsolu. Garde bien ce secret-l. Je vais partir, et je m'arrterai un
jour ou deux  Orlans pour m'informer et voir des boutiques  louer.
Puis je prparerai tout  Paris, je t'crirai en cachette par Ursule
ou par Catherine, quand tout sera arrang, et je viendrai te prendre
ici. J'annoncerai ma rsolution  ma belle-mre: je suis ta mre, et
personne ne peut m'ter mes droits sur toi. Elle se fchera, elle me
retirera le surplus de pension qu'elle me donne, je m'en moquerai:
nous partirons d'ici pour prendre possession de notre petite boutique,
et quand elle passera dans son carrosse par la grande rue d'Orlans,
elle verra en lettres longues comme le bras: _Madame veuve Dupin,
marchande de modes._


FIN DU TOME CINQUIME.

    Typographie L. Schnauss.




HISTOIRE DE MA VIE.




    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charit envers les autres;
    Dignit envers soi-mme;
    Sincrit devant Dieu.

    Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.

    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.


    TOME SIXIME.

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE SEPTIEME.

(SUITE.)

  Premire nuit d'insomnie et de dsespoir.--La chambre
    dserte.--Premire dception.--Liset.--Projet romanesque.--Mon
    trsor.--Accident arriv  ma grand'mre.--Je renonce  mon
    projet.--Ma grand'mre me nglige forcment.--Leons de
    Deschartres.--La botanique.--Mon ddain pour ce qu'on
    m'enseigne.


Ce beau projet me tourna la tte. J'en eus presque une attaque de
nerfs. Je sautais par la chambre en criant et en riant aux clats, et
en mme temps je pleurais. J'tais comme ivre. Ma pauvre mre tait
certainement de bonne foi et croyait  sa rsolution, sans cela elle
n'et point  la lgre empoisonn l'insouciance ou la rsignation de
mes jeunes annes par un rve trompeur; car il est certain que ce rve
s'empara de moi et me cra pour longtemps des agitations et des
tourmens sans rapport naturel avec mon ge.

Je mis alors autant de zle  faire partir ma mre que j'en avais mis
 l'en empcher. Je l'aidais  faire ses paquets, j'tais gaie,
j'tais heureuse; il me semblait qu'elle reviendrait me chercher au
bout de huit jours. Mon enjouement, ma ptulance tonnrent ma bonne
maman pendant le dner, d'autant plus que j'avais tant pleur que
j'avais les paupires presque en sang, et que ce contraste tait
inexplicable. Ma mre me dit quelques mots  l'oreille pour m'engager
 m'observer et  ne pas donner de soupons. Je m'observai si bien, je
fus si discrte, que jamais personne ne se douta de mon projet, bien
que je l'aie port quatre ans dans mon coeur avec toutes les motions
de la crainte et de l'esprance; je ne le confiai jamais, pas mme 
Ursule.

Pourtant,  mesure que la nuit approchait (ma mre devait partir  la
premire aube), j'tais inquite, pouvante. Il me semblait que ma
mre ne me regardait pas de l'air d'intelligence et de scurit qu'il
aurait fallu pour me consoler. Elle devenait triste et proccupe.
Pourquoi tait-elle triste, puisqu'elle devait sitt revenir,
puisqu'elle allait travailler  notre runion,  notre bonheur? Les
enfans ne doutent pas par eux-mmes et ne tiennent pas compte des
obstacles, mais quand ils voient douter ceux en qui leur foi repose,
ils tombent dans une dtresse de l'me qui les fait ployer et trembler
comme de pauvres brins d'herbe.

On m'envoya coucher  neuf heures, comme  l'ordinaire. Ma mre
m'avait bien promis de ne pas se coucher elle-mme sans entrer dans
ma chambre pour me dire encore adieu et me renouveler ses engagemens;
mais je craignis qu'elle ne voult m'veiller si elle me supposait
endormie, et je ne me couchai pas; c'est--dire que je me relevai
aussitt que Rose fut partie, car lorsqu'elle m'avait mise au lit,
elle redescendait attendre auprs de Julie le coucher de ma
grand'mre. Ce coucher tait fort long. Ma grand'mre mangeait un peu
et trs lentement; et puis, pendant qu'on lui apprtait et lui
arrangeait, sur la tte et sur les paules, une douzaine de petits
bonnets et de petits fichus de toile, de soie, de laine et d'ouate,
elle coutait le rapport de Julie sur les choses intimes de la
famille, et celui de Rose sur les dtails du mnage. Cela durait
jusqu' deux heures du matin, et c'est alors seulement que Rose venait
se coucher dans le cabinet contigu  ma chambrette.

Cette chambrette donnait sur un long corridor presque en face de la
porte du cabinet de toilette de ma mre, par lequel elle passait
ordinairement pour rentrer chez elle, et je ne pouvais manquer de la
saisir au passage et de m'entretenir encore avec elle avant que Rose
vnt nous interrompre. Mais nous pouvions tre surveilles par
exception cette nuit-l, et, dans ma terreur de ne pouvoir plus
m'pancher avec l'objet de mon amour, je voulus lui crire une longue
lettre. Je fis des prodiges d'adresse et de patience pour rallumer ma
bougie, sans allumettes,  mon feu presque teint; j'en vins  bout,
et j'crivis sur des feuilles arraches  mon cahier de verbes latins.

Je vois encore ma lettre et l'criture ronde et enfantine que j'avais
dans ce temps-l; mais qu'y avait-il dans cette lettre? Je ne m'en
souviens plus. Je sais que je l'crivis dans la fivre de
l'enthousiasme, que mon coeur y coulait  flots pour ainsi dire, et
que ma mre l'a garde longtemps comme une relique; mais je ne l'ai
pas retrouve dans les papiers qu'elle m'a laisss. Mon impression est
que jamais passion plus profonde et plus pure ne fut plus navement
exprime, car mes larmes l'arrosrent littralement, et  chaque
instant j'tais force de retracer les lettres effaces par mes
pleurs.

Mais comment remettre cette lettre  ma mre si elle tait
accompagne, en montant l'escalier, par Deschartres? J'imaginai,
pendant que j'en avais le temps encore, de pntrer dans la chambre de
ma mre sur la pointe du pied. Il fallait ouvrir et fermer des portes,
prcisment au-dessus de la chambre de Mlle Julie. La maison est d'une
sonorit effrayante, grce  une immense cage d'escalier o vibre le
moindre souffle. J'en vins  bout cependant, et je plaai ma lettre
derrire un petit portrait de mon grand'pre qui tait comme cach
derrire une porte. C'tait un dessin au crayon o il tait
reprsent, non pas jeune, mince et coquet, comme dans le grand
pastel du salon, avec une veste de chambre en taffetas feuille-morte
 boutons de diamant et les cheveux relevs avec un peigne, une
palette  la main, et vis--vis d'un paysage bauch couleur de rose
et bleu turquoise; mais vieux, cass, en grand habit carr, en bourse
et ailes de pigeon, gros, flasque et courb sur une table de travail,
comme il devait tre peu de temps avant de mourir. J'avais mis sur
l'adresse de ma lettre: Place ta rponse derrire ce mme portrait du
vieux Dupin. Je la trouverai demain quand tu seras partie. Il ne me
restait plus qu' trouver un moyen d'avertir ma mre d'avoir 
chercher derrire ce portrait; j'y accrochai son bonnet de nuit: et,
dans le bonnet de nuit, je mis un mot au crayon: Secoue le portrait.

Toutes mes prcautions prises, je revins me coucher, sans faire le
moindre bruit; mais je restai assise sur mon lit, dans la crainte que
la fatigue ne vainqut ma rsolution. J'tais brise par les larmes et
les motions de la journe, et je m'assoupissais  chaque instant,
mais j'tais rveille en sursaut par les battemens de mon coeur, et
je croyais entendre marcher dans le corridor. Enfin minuit sonna  la
pendule de Deschartres dont la chambre n'tait spare de la mienne
que par la muraille. Deschartres monta le premier; j'entendis son pas
lourd et rgulier, et ses portes fermes avec une majestueuse lenteur.
Ma mre vint un quart d'heure aprs, mais Rose tait avec elle, elle
venait l'aider  faire ses malles. Rose n'avait pas l'intention de
nous contrarier, mais elle avait t souvent rprime pour sa
faiblesse dans ces sortes d'occasions, et je ne pouvais plus me fier 
elle. D'ailleurs, j'avais besoin de voir ma mre sans tmoin. Je me
renfonai donc sous mes couvertures,  demi vtue encore, et je ne
bougeai pas. Ma mre passa, Rose resta avec elle une demi-heure, puis
vint se coucher. J'attendis encore une demi-heure qu'elle ft
endormie, puis bravant tout, j'ouvris tout doucement ma porte, et m'en
allai trouver ma mre.

Elle lisait ma lettre, elle pleurait. Elle m'treignit sur son coeur:
mais elle tait retombe de la hauteur de notre projet romanesque dans
une hsitation dsesprante. Elle comptait que je m'habituerais  ma
grand'mre, elle se reprochait de m'avoir mont la tte, elle
m'engageait  l'oublier. C'tait comme des coups de poignard froids
comme la mort dans mon pauvre coeur. Je lui fis de tendres reproches,
et j'y mis tant de vhmence qu'elle s'engagea de nouveau  revenir me
chercher dans trois mois au plus tard, si ma bonne maman ne me
conduisait pas  Paris  l'hiver, et si je persistais dans ma
rsolution. Mais ce n'tait pas assez pour me rassurer, je voulais
qu'elle rpondt par crit  l'ardente supplication de ma lettre. Je
demandais une lettre d'elle  trouver, aprs son dpart, derrire le
portrait, une lettre que je pourrais relire tous les jours en secret
pour me donner du courage et entretenir mon esprance. Elle ne put
m'envoyer coucher qu' ce prix, et j'allai essayer de rchauffer mon
pauvre corps glac dans mon lit encore plus froid. Je me sentais
malade: j'aurais voulu dormir comme elle le dsirait pour oublier un
instant mon angoisse: mais cela me fut impossible. J'avais le doute,
c'est--dire le dsespoir dans l'me: c'est tout un pour les enfans,
puisqu'ils ne vivent que de songes, et de confiance en leurs songes.
Je pleurai si amrement que j'avais le cerveau bris, et quand le jour
parut ple et triste, c'tait la premire aube que je voyais paratre
aprs une nuit de douleur et d'insomnie. Combien d'autres depuis, que
je ne saurais compter!

J'entendis rouvrir les portes, descendre les paquets: Rose se leva, je
n'osai lui montrer que je ne dormais pas; elle en et t attendrie
cependant; mais mon amour,  force d'tre exalt, devenait romanesque,
il avait besoin de mystre. Pourtant lorsque la voiture roula dans la
cour, lorsque j'entendis les pas de ma mre dans le corridor, je n'y
pus tenir, je m'lanai pieds nus sur le carreau, je me prcipitai
dans ses bras, et perdant la tte, je la suppliai de m'emmener. Elle
me reprocha de lui faire du mal lorsqu'elle souffrait dj tant de me
quitter. Je me soumis, je retournai  mon lit; mais lorsque
j'entendis le dernier roulement de la voiture qui l'emportait, je ne
pus retenir des cris de dsespoir, et Rose elle-mme, malgr la
svrit dont elle commenait  s'armer, ne put retenir ses larmes en
me retrouvant dans cet tat pitoyable, trop violent pour mon ge et
qui aurait d me rendre folle, si Dieu, me destinant  souffrir, ne
m'et doue d'une force extraordinaire.

Je reposai cependant quelques heures: mais  peine fus-je veille que
je retrouvai mon chagrin, et que mon coeur se brisa  l'ide que ma
mre tait partie, peut-tre pour toujours. Aussitt habille, je
courus  sa chambre, je me jetai sur son lit dfait, je baisai mille
fois l'oreiller qui portait encore l'empreinte de sa tte. Puis, je
m'approchai du portrait o je devais trouver une lettre, mais Rose
entra, et je dus renfermer ma douleur: non pas que cette fille, dont
le coeur tait bon, m'en et fait un crime, mais j'prouvais une sorte
d'amre douceur  cacher ma souffrance. Elle se mit  faire la
chambre,  enlever les draps,  relever les matelas,  fermer les
persiennes.

Assise dans un coin, je la regardais faire, j'tais comme hbte. Il
me semblait que ma mre tait morte, et qu'on rendait au silence et 
l'obscurit cette chambre o elle ne rentrerait plus.

Ce ne fut que dans la journe que je pus trouver le moyen d'y rentrer
sans tre observe, et je courus au portrait, le coeur palpitant
d'esprance; mais j'eus beau secouer et retourner l'image du vieux
Francueil, on ne lui avait rien confi pour moi; ma mre, ne voulant
pas entretenir dans mon esprit une chimre qu'elle regrettait dj
sans doute d'y avoir fait natre, avait cru ne pas devoir me rpondre.
Ce fut pour moi le dernier coup. Je restai tout le temps de ma
rcration immobile et abrutie dans cette chambre devenue si froide,
si mystrieuse et si morne. Je ne pleurais plus, je n'avais plus de
larmes, et je commenais  souffrir d'un mal plus profond et plus
dchirant que l'absence. Je me disais que ma mre ne m'aimait pas
autant qu'elle tait aime de moi; j'tais injuste en cette
circonstance; mais, au fond, c'tait la rvlation d'une vrit que
chaque jour devait confirmer. Ma mre avait pour moi, comme pour tous
les tres qu'elle avait aims, plus de passion que de tendresse. Il se
faisait dans son me comme de grandes lacunes dont elle ne pouvait se
rendre compte. A ct de trsors d'amour, elle avait des abmes
d'oubli ou de lassitude. Elle avait trop souffert, elle avait besoin
souvent de ne plus souffrir: et moi j'tais comme avide de souffrance,
tant j'avais encore de force  dpenser sous ce rapport-l.

J'avais pour compagnon de mes jeux un petit paysan plus jeune que moi
de deux annes,  qui ma mre enseignait  lire et  crire. Il tait
alors fort gentil et fort intelligent. Je me fis non-seulement un
plaisir, mais comme une religion, de continuer l'ducation commence
par ma mre, et j'obtins de ma grand'mre qu'il viendrait prendre sa
leon tous les matins  huit heures. Je le trouvais install dans la
salle  manger, ayant dj barbouill une grande page de lettres. On
peut croire que je ne le soumettais pas  la mthode de M. Lubin,
aussi avait-il une jolie criture, fort lisible. Je corrigeais ses
fautes, je le faisais peler, et j'exigeais qu'il se rendt compte du
sens des mots. Car je me souvenais d'avoir su lire longtemps avant de
comprendre ce que je lisais. Cela amenait beaucoup de questions de sa
part et d'explications de la mienne. Je lui donnais donc des notions
d'histoire, de gographie, etc., ou plutt de raisonnement sur ces
choses qui taient toutes fraches dans ma tte et qui passaient
facilement dans la sienne.

Le jour du dpart de ma mre, je trouvai _Liset_ (diminutif berrichon
de _Louis_) tout en larmes. Il ne voulut pas me dire devant Rose la
cause de son chagrin, mais, quand nous fmes seuls, il me dit qu'il
pleurait _madame Maurice_. Je me mis  pleurer avec lui, et, de ce
moment, je le pris en amiti vritable. Quand sa leon tait finie, il
allait aux champs, et il revenait  l'heure de ma rcration. Il
n'tait ni gai ni bruyant. Il aimait  causer avec moi, et quand
j'tais triste il gardait le silence et marchait derrire moi comme un
confident de tragdie. Le railleur Hippolyte, qui regrettait bien
aussi ma mre, mais qui n'tait pas capable d'engendrer une longue
mlancolie, l'appelait mon fidle Achate.

Je ne lui confiais pourtant rien du tout: je sentais la gravit du
secret que ma mre m'avait confi dans un moment d'entranement, et je
ne voulais pas encore me persuader que ce secret n'tait qu'un leurre.

Pourtant les jours succdrent aux jours, les semaines aux semaines,
et ma mre ne m'envoya aucun avis particulier; elle ne me fit pas
entendre, par le moindre mot  double sens dans ses lettres, qu'elle
songet  notre projet. Ma grand'mre s'installa  Nohant pour tout
l'hiver. Je dus me rsigner, mais ce ne fut pas sans de grands
dchiremens intrieurs. J'avais, pour me consoler de temps en temps,
une fantaisie en rapport avec ma proccupation dominante. C'tait de
me figurer que, quand je souffrirais trop, je pourrais excuter la
tendre menace que j'avais faite  ma mre de quitter Nohant seule et 
pied pour aller la trouver  Paris. Il y avait des momens o ce projet
me paraissait trs ralisable, et je me promettais d'en faire part 
Liset, le jour o j'aurais dfinitivement rsolu de me mettre en
route. Je comptais qu'il m'accompagnerait.

Ce n'tait ni la longueur du chemin, ni la souffrance du froid, ni
aucun danger qui me faisait hsiter, mais je ne pouvais me rsoudre 
demander l'aumne en chemin, et il me fallait un peu d'argent. Voici
ce que j'imaginai pour m'en procurer au besoin. Mon pre avait
rapport d'Italie,  ma mre, un trs beau collier d'ambre jaune mat
qui n'avait gure d'autre valeur que le souvenir, et qu'elle m'avait
donn. J'avais ou dire  ma mre qu'il l'avait pay fort cher, _deux
louis!_ cela me paraissait trs considrable. En outre j'avais un
petit peigne en corail, un brillant gros comme une tte d'pingle
mont en bague, une bonbonnire d'caille blonde garnie d'un petit
cercle d'or qui valait trois francs, et quelques dbris de bijoux sans
aucune valeur, que ma mre et ma grand'mre m'avaient donns pour en
orner ma poupe. Je rassemblai toutes ces richesses dans une petite
encoignure de la chambre de ma mre, o personne n'entrait que moi, 
la drobe, en de certains jours: et, en moi-mme, j'appelai cela _mon
trsor_. Je songeai d'abord  le confier  Liset ou  Ursule, pour
qu'ils le vendissent  la Chtre. Mais on et pu les souponner
d'avoir vol ces bijoux, du moment qu'ils en voudraient faire de
l'argent, et je m'avisai d'un meilleur moyen tout  fait conforme 
celui usit par les princesses errantes de mes contes de fes: c'tait
d'emporter mon trsor dans ma poche, et, chaque fois que j'aurais
faim en voyage, d'offrir en paiement une perle de mon collier, ou une
petite brisure de mes vieux ors. Chemin faisant, je trouverais bien un
orfvre  qui je pourrais vendre ma bonbonnire, mon peigne ou ma
bague, et je me figurais que j'aurais encore de quoi ddommager ma
mre, en arrivant, de la dpense que j'allais lui occasionner.

Quand je crus m'tre ainsi assure de la possibilit de ma fuite, je
me sentis un peu plus calme, et dans mes accs de chagrin, je me
glissais dans la chambre sombre et dserte, j'allais ouvrir
l'encoignure et je me consolais en contemplant mon trsor,
l'instrument de ma libert. Je commenais  tre, non plus en
imagination, mais en ralit, si malheureuse que j'aurais certainement
pris la clef des champs, sauf  tre rattrape et ramene au bout
d'une heure (chance que je ne voulais pas prvoir, tant je me croyais
certaine d'aller vite et de me cacher habilement dans les buissons du
chemin), sans un nouvel accident arriv  ma grand'mre.

Un jour au milieu de son dner, elle se trouva prise d'un
tourdissement, elle ferma les yeux, devint ple, et resta immobile et
comme ptrifie pendant une heure. Ce n'tait pas un vanouissement,
mais plutt une sorte de catalepsie. La vie molle et sans mouvement
physique qu'elle s'tait obstine  mener avait mis en elle un germe
de paralysie qui devait l'emporter plus tard, et qui s'annona ds
lors par une suite d'accidens du mme genre. Deschartres trouva ce
symptme trs grave, et la manire dont il m'en parla changea toutes
mes ides. Je retrouvais dans mon coeur une grande affection pour ma
bonne maman quand je la voyais malade; j'prouvais alors le besoin de
rester auprs d'elle, de la soigner, et une crainte excessive de lui
faire du mal en lui faisant de la peine. Cette sorte de catalepsie
revint cinq ou six fois par an pendant deux annes, et reparut ensuite
aux approches de sa dernire maladie.

Je commenai donc  me reprocher mes projets insenss. Ma mre ne les
encourageait pas; tout au contraire, elle semblait vouloir me les
faire oublier en se faisant oublier elle-mme, car elle m'crivait
assez rarement, et il me fallait lui adresser deux ou trois lettres
pour en recevoir une d'elle. Elle s'apercevait, un peu tard sans
doute, mais avec raison, qu'elle avait trop dvelopp ma sensibilit,
et elle m'crivait: _Cours_, joue, marche, grandis, reprend tes
bonnes joues roses, ne pense  rien que de gai, porte-toi bien et
deviens forte, si tu veux que je sois tranquille, et que je me console
un peu d'tre loin de toi.

Je la trouvais devenue bien patiente  supporter notre sparation,
mais je l'aimais quand mme, et puis ma grand'mre devenait si chtive
que le moindre chagrin pouvait la tuer. Je renonai solennellement
(toujours en prsence de moi seule)  effectuer ma fuite. Pour n'y
plus penser, comme ce maudit _trsor_ me donnait des tentations ou des
regrets, je le retirai de la chambre o sa vue et l'espce de mystre
de son existence m'impressionnaient doublement. Je le donnai  serrer
 ma bonne, aprs avoir envoy  Ursule tout ce qu'elle pouvait
accepter sans tre accuse d'indiscrtion par ses parens, trs svres
et trs dlicats sous ce rapport.

Je ne pouvais pas me dissimuler que la maladie de ma bonne-maman et
les accidens qui se renouvelaient avaient port atteinte  sa force
d'esprit et  la srnit de son caractre. Chez elle, l'esprit
proprement dit, comme on l'entend dans le monde, c'est--dire l'art de
causer et d'crire, n'avait pas souffert; mais le jugement et la saine
apprciation des personnes et des choses avaient t branls. Elle
avait tenu jusqu'alors ses domestiques et mme ses amis  une certaine
distance du sanctuaire de sa pense. Elle avait rsist  ses
premires impressions et aux influences du prjug. Il n'en tait plus
absolument de mme, bien que l'apparence y ft toujours. Les
domestiques avaient trop voix dlibrative dans les conseils de la
famille.

La sant morale tait affaiblie avec la sant physique, et pourtant
elle n'avait que soixante-six ans, ge qui n'est pas fatalement marqu
pour les infirmits du corps et de l'me, ge que j'ai vu atteindre
et dpasser par ma mre sans amener la moindre diminution dans son
nergie morale et physique.

Ma grand'mre ne pouvait plus gure supporter le bruit de l'enfance,
et je me faisais volontairement, mais sans effort et sans souffrance,
de plus en plus taciturne et immobile  ses cts. Elle sentait que
cela pouvait tre prjudiciable  ma sant, et elle ne me gardait plus
gure auprs d'elle. Elle tait poursuivie par une somnolence
frquente, et comme son sommeil tait fort lger, que le moindre
souffle la rveillait pniblement, elle voulut, pour chapper  ce
malaise continuel, rgulariser son sommeil de la journe. Elle
s'enfermait donc  midi pour faire sur son grand fauteuil une sieste
qui durait jusqu' trois heures. Et puis c'taient des bains de pieds,
des frictions et mille soins particuliers qui la foraient 
s'enfermer avec Mlle Julie, si bien que je ne la voyais plus gure
qu'aux heures des repas et pendant la soire, pour faire sa partie ou
tenir les cartes, tandis qu'elle faisait des patiences et des
russites. Cela m'amusait mdiocrement, comme on peut croire: mais je
n'ai point  me reprocher d'y avoir jamais laiss paratre un instant
d'humeur ou de lassitude.

Chaque jour j'tais donc livre davantage  moi-mme, et les courtes
leons qu'elle me donnait consistaient en un examen de mon cahier
d'extraits, tous les deux ou trois jours, et une leon de clavecin
qui durait  peine une demi-heure. Deschartres me donnait une leon de
latin que je prenais de plus en plus mal, car cette langue morte ne me
disait rien; et une leon de versification franaise qui me donnait
des nauses, cette forme, que j'aime et que j'admire pourtant, n'tant
point la mienne, et ne me venant pas plus naturellement que
l'arithmtique, pour laquelle j'ai toujours eu une incapacit notoire.
J'tudiais pourtant l'arithmtique et la versification, et le latin,
voire un peu de grec et un peu de botanique par-dessus le march, et
rien de tout cela ne me plaisait. Pour comprendre la botanique (qui
n'est point du tout une science  la porte des demoiselles), il faut
connatre le mystre de gnration et la fonction des sexes; c'est
mme tout ce qu'il y a de curieux et d'intressant dans l'organisme
des plantes. Comme on le pense bien, Deschartres me faisait sauter 
pieds joints par l-dessus, et j'tais beaucoup trop simple pour
m'aviser par moi-mme de la moindre observation en ce genre. La
botanique se rduisait donc pour moi  des classifications purement
arbitraires, puisque je n'en saisissais pas les lois caches, et  une
nomenclature grecque et latine qui n'tait qu'un aride travail de
mmoire. Que m'importait de savoir le nom scientifique de toutes ces
jolies herbes des prs, auxquelles les paysannes et les ptres ont
donn des noms souvent plus potiques et toujours plus significatifs:
le thym de bergre, la bourse  berger, la patience, le pied de chat,
le baume, la nappe, la mignonnette, la boursette, la repousse, le
danse-toujours, la pquerette, l'herbe aux gredots, etc. Cette
botanique  noms barbares me semblait la fantaisie des pdans, et de
mme pour la versification latine et franaise, je me demandais, dans
ma superbe ignorance,  quoi bon ces alignemens et ces rgles
desschantes qui gnaient l'lan de la pense et qui en glaaient le
dveloppement. Je me rptais tout bas ce que j'avais entendu dire 
ma nave mre: A quoi a sert-il, toutes ces fadaises-l? Elle avait
le bon sens de Nicole, moi la sauvagerie instinctive d'un esprit trs
logique sans le savoir, et trs positif par cela mme qu'il tait trs
romanesque: ceci peut sembler un paradoxe, mais j'aurai tant  y
revenir, qu'on me permettra de passer outre pour le moment.




CHAPITRE HUITIEME.

  Mes rapports avec mon frre.--Les ressemblances et les
    incompatibilits de nos caractres.--Violences de ma
    bonne.--Tendances morales que dveloppe en moi cette
    tyrannie.--Ma grand'mre devient royaliste sans l'tre.--Le
    portrait de l'empereur Alexandre.--Retour de l'le
    d'Elbe.--Nouvelles visions.--Ma mre revient  Nohant.--Je
    pardonne  ma bonne.--Le passage de l'arme de la Loire.--La
    cocarde du gnral Subervic.--Le gnral Colbert.--Comme quoi
    Nohant faillit tre le foyer et le thtre d'une Vende
    _patriotique_.--Le licenciement.--Le colonel Sourd.--Les
    _brigands de la Loire_.--Les pches de Deschartres.--Le
    rgiment de mon pre.--Visite de notre cousin.--Dvotion de Mme
    de la Marlire.--Dpart de ma mre.--Dpart de mon
    frre.--Solitude.


J'entrerai plus tard dans un dtail plus raisonn du got ou du dgot
que m'inspirrent mes diverses tudes. Ce que je veux retracer ici,
c'est la disposition morale dans laquelle je me trouvai, livre pour
ainsi dire  mes propres penses, sans guide, sans causerie, sans
panchement. J'avais besoin d'exister pourtant, et ce n'est pas
exister que d'tre seul. Hippolyte devenait de plus en plus turbulent,
et, dans nos jeux, il n'tait pas question d'autre chose que de faire
du mouvement et du bruit. Il m'en donnait bien vite plus que je
n'avais besoin d'en prendre, et cela finissait toujours par quelque
susceptibilit de ma part et quelque rebuffade de la sienne. Nous nous
aimions pourtant, nous nous sommes toujours aims. Il y avait certains
rapports de caractre et d'intelligence entre nous, malgr d'normes
diffrences d'ailleurs. Il tait aussi positif que j'tais romanesque,
et pourtant il y avait dans son esprit un certain sens artiste, et
dans sa gat un tour d'observation critique qui rpondait au ct
enjou de mes instincts. Il ne venait personne chez nous qu'il ne
juget, ne devint et ne st reprendre et analyser avec beaucoup de
pntration, mais avec trop de causticit. Cela m'amusait assez, et
nous tions horriblement moqueurs ensemble. J'avais besoin de gat,
et personne n'a jamais su comme lui me faire rire. Mais on ne peut pas
toujours rire, et j'avais encore plus besoin d'panchement srieux que
de folie  cette poque-l.

Ma gat avec lui avait donc souvent quelque chose sinon de forc, du
moins de nerveux et de fbrile. A la moindre occasion, elle se
changeait en bouderies et puis en larmes. Mon frre prtendait que
j'avais un mauvais caractre; cela n'tait pas, il l'a reconnu plus
tard: j'avais tout bonnement un secret ennui, un profond chagrin que
je ne pouvais pas lui dire, et dont il se ft peut-tre moqu comme il
se moquait de tout, mme de la tyrannie et des brutalits de
Deschartres.

Je m'tais dit que tout ce que j'apprenais ne me servirait de rien,
puisque, malgr le silence de ma mre  cet gard, j'avais toujours la
rsolution de retourner auprs d'elle et de me faire ouvrire avec
elle, aussitt qu'elle le jugerait possible. L'tude m'ennuyait donc
d'autant plus que je ne faisais pas comme Hippolyte qui, bien
rsolment, s'en abstenait de son mieux. Moi, j'tudiais par
obissance, mais sans got et sans entranement, comme une tche
fastidieuse que je fournissais durant un certain nombre d'heures fades
et lentes. Ma bonne maman s'en apercevait et me reprochait ma
langueur, ma froideur avec elle, ma proccupation continuelle qui
ressemblait souvent  de l'imbcilit, et dont Hippolyte me raillait
tout le premier sans misricorde. J'tais blesse de ces reproches et
de ces railleries, et on m'accusait d'avoir un amour-propre excessif.
J'ignore si j'avais beaucoup d'amour-propre en effet, mais j'ai bien
conscience que mon dpit ne venait pas de l'orgueil contrari, mais
d'un mal plus srieux, d'une peine de coeur mconnue et froisse.

Jusqu'alors Rose m'avait mene assez doucement, en gard 
l'imptuosit naturelle de son caractre. Elle avait t tenue en
bride par la frquente prsence de ma mre  Nohant, ou plutt elle
avait obi  un instinct qui commenait  se modifier, car elle
n'tait pas dissimule, j'aime  lui rendre cette justice. Je pense
qu'elle tait de la nature de ces bonnes couveuses qui soignent
tendrement leurs petits tant qu'ils peuvent dormir sous leur aile,
mais qui ne leur pargnent pas les coups de bec quand ils commencent 
voler et  courir seuls. A mesure que je me faisais grandelette, elle
ne me dorlotait plus, et, en effet, je n'avais plus besoin de l'tre;
mais elle commenait  me brutaliser, ce dont je me serais fort bien
passe. Dsirant ardemment complaire  ma grand'mre, elle prenait en
sous-ordre le soin et la responsabilit de mon ducation physique, et
elle m'en fit une sorte de supplice. Si je sortais sans prendre toutes
les petites prcautions indiques contre le rhume, j'tais d'abord, je
ne dirai pas gronde mais abasourdie; le mot n'est que ce qu'il faut
pour exprimer la tempte de sa voix et l'abondance des pithtes
injurieuses qui branlaient mon systme nerveux. Si je dchirais ma
robe, si je cassais mon sabot, si, en tombant dans les broussailles,
je me faisais une gratignure qui et pu faire souponner  ma
grand'mre que je n'avais pas t bien surveille, j'tais battue
assez doucement d'abord, et comme par mesure d'intimidation, peu  peu
plus srieusement, par systme de rpression, et enfin tout  fait,
par besoin d'autorit et par habitude de violence. Si je pleurais,
j'tais battue plus fort; si j'avais eu le malheur de crier, je crois
qu'elle m'aurait tue, car lorsqu'elle tait dans le paroxisme de la
colre, elle ne se connaissait plus. Chaque jour l'impunit la
rendait plus rude et plus cruelle, et en cela elle abusa trangement
de ma bont; car si je ne la fis point chasser (ma grand'mre ne lui
et certes pas pardonn d'avoir seulement lev la main sur moi), ce
fut uniquement parce que je l'aimais, en dpit de son abominable
humeur. Je suis ainsi faite, que je supporte longtemps, trs longtemps
ce qui est intolrable. Il est vrai que quand ma patience est lasse,
je brise tout d'un coup et pour jamais.

Pourquoi aimais-je cette fille au point de me laisser opprimer et
briser  chaque instant? C'est bien simple, c'est qu'elle aimait ma
mre, c'est qu'elle tait encore la seule personne de chez nous qui me
parlt d'elle quelquefois, et qui ne m'en parlt jamais qu'avec
admiration et tendresse. Elle n'avait pas l'intelligence assez dlie
pour voir jusqu'au fond de mon me le chagrin qui me consumait, et
pour comprendre que mes distractions, mes ngligences, mes bouderies
n'avaient pas d'autre cause: mais quand j'tais malade elle me
soignait avec une tendresse extrme. Elle avait pour me dsennuyer
mille complaisances que je ne rencontrais point ailleurs; si je
courais le moindre danger, elle m'en tirait avec une prsence
d'esprit, un courage et une vigueur qui me rappelaient quelque chose
de ma mre. Elle se serait jete dans les flammes ou dans la mer pour
me sauver; enfin, ce que je craignais plus que tout, les reproches de
ma grand'mre, elle ne m'y exposa jamais, elle m'en prserva toujours.
Elle et menti au besoin pour m'pargner son blme, et quand mes
lgres fautes m'avaient place dans l'alternative d'tre battue par
ma bonne ou gronde par ma grand'mre, je prfrais de beaucoup tre
battue.

Pourtant, ces coups m'offensaient profondment. Ceux de ma mre ne
m'avaient jamais fait d'autre mal et d'autre peine que le chagrin de
la voir fche contre moi. Il y avait longtemps d'ailleurs qu'elle
avait cess entirement ce genre de correction, qu'elle pensait n'tre
applicable qu' la premire enfance. Rose, procdant au rebours,
adoptait ce systme  un ge de ma vie o il pouvait m'humilier et
m'avilir. S'il ne me rendit point lche, c'est que Dieu m'avait donn
un instinct trs juste de la vritable dignit humaine. Sous ce
rapport, je le remercie de grand coeur de tout ce que j'ai support et
souffert. J'ai appris de bonne heure  mpriser l'injure et le dommage
que je ne mrite pas. J'avais vis--vis de Rose un profond sentiment
de mon innocence et de son injustice, car je n'ai jamais eu aucun
vice, aucun travers qui ait pu motiver ses indignations et ses
emportemens. Tous mes torts taient involontaires et si lgers, que je
ne comprendrais pas ses fureurs aujourd'hui si je ne me rappelais
qu'elle tait rousse, et qu'elle avait le sang si chaud qu'en plein
hiver elle tait vtue d'une robe d'indienne et dormait la fentre
ouverte.

Je m'habituai donc  l'humiliation de mon esclavage, et j'y trouvai
l'aliment d'une sorte de stocisme naturel dont j'avais peut-tre
besoin pour pouvoir vivre avec une sensibilit de coeur trop
surexcite. J'appris de moi-mme  me raidir contre le malheur, et, 
cet gard, j'tais assez encourage par mon frre, qui, dans nos
escapades, me disait en riant: _Ce soir, nous serons battus._ Lui,
horriblement battu par Deschartres, prenait son parti avec un mlange
de haine et d'insouciance. Il se trouvait veng par la satire; moi, je
trouvais ma vengeance dans mon hrosme et dans le pardon que
j'accordais  ma bonne. Je me guindais mme un peu pour me rehausser
vis--vis de moi-mme dans cette lutte de la force morale contre la
force brutale, et lorsqu'un coup de poing sur la tte m'branlait les
nerfs et remplissait mes yeux de larmes, je me cachais pour les
essuyer. J'aurais rougi de les laisser voir.

J'aurais pourtant mieux fait de crier et de sangloter. Rose tait
bonne, elle et eu des remords si elle se ft avise qu'elle me
faisait du mal. Mais peut-tre bien aussi n'avait-elle pas conscience
de ses voies de fait tant elle tait imptueuse et irrflchie. Un
jour qu'elle m'apprenait  _marquer_ mes bas, et que je prenais trois
mailles au lieu de deux avec mon aiguille, elle m'appliqua un furieux
soufflet. Tu aurais d, lui dis-je froidement, ter ton d pour me
frapper la figure, quelque jour tu me casseras les dents. Elle me
regarda avec un tonnement sincre, elle regarda son d et la marque
qu'il avait laisse sur ma joue. Elle ne pouvait croire ce que ft
elle qui,  l'instant mme, venait de me faire cette marque-l.
Quelquefois elle me menaait d'une grande tape aussitt aprs me
l'avoir donne,  son insu apparemment.

Je ne reviendrai plus sur cet insipide sujet; qu'il me suffise de dire
que pendant trois ou quatre ans je ne passai gure de jour sans
recevoir,  l'improviste, quelque horion qui ne me faisait pas
toujours grand mal, mais qui chaque fois me causait un saisissement
cruel et me replongeait, moi nature confiante et tendre, dans un
roidissement de tout mon tre moral. Il n'y avait peut-tre pas de
quoi, tant aime quand mme, me persuader que j'tais malheureuse,
d'autant plus que je pouvais faire cesser cet tat de choses et que je
ne le voulus jamais. Mais que je fusse fonde ou non  me plaindre de
mon sort, je me sentis, je me trouvai malheureuse, et c'tait l'tre
en ralit. Je m'habituais mme  goter une sorte d'amre
satisfaction  protester intrieurement et  toute heure contre cette
destine,  m'obstiner de plus en plus  n'aimer qu'un tre absent et
qui semblait m'abandonner  ma misre,  refuser  ma bonne maman
l'lan de mon coeur et de mes penses,  critiquer en moi-mme
l'ducation que je recevais et dont je lui laissais volontairement
ignorer les dboires, enfin  me regarder comme un pauvre tre
exceptionnellement vou  l'esclavage,  l'injustice,  l'ennui et 
d'ternels regrets.

Qu'on ne me demande donc plus pourquoi, pouvant me targuer d'une
espce d'aristocratie de naissance, et priser les jouissances d'un
certain bien-tre, j'ai toujours port ma sollicitude et ma sympathie
familire, mon intimit de coeur, si je puis ainsi dire, vers les
opprims. Cette tendance s'est faite en moi par la force des choses,
par la pression des circonstances extrieures, bien longtemps avant
que l'tude de la vrit et le raisonnement de la conscience m'en
eussent fait un devoir. Je n'y ai donc aucune gloire, et ceux qui
pensent comme moi ne doivent pas plus m'en faire un mrite que ceux
qui pensent autrement ne sont fonds  m'en faire un reproche.

Ce qu'il y a de certain, ce que l'on ne contestera pas, de bonne foi,
aprs avoir lu l'histoire de mon enfance, c'est que le choix de mes
opinions n'a point t un caprice, une fantaisie d'artiste, comme on
l'a dit: mais le rsultat invitable de mes premires douleurs, de mes
plus saintes affections, de ma situation mme dans la vie.

Ma grand'mre, aprs une courte rsistance  l'entranement de sa
caste, tait devenue non pas royaliste, mais _partisan de l'ancien
rgime_, comme on disait alors. Elle s'tait toujours fait une sorte
de violence pour accepter, non pas l'usurpation heureuse de l'homme de
gnie, mais l'insolence des parvenus qui avaient partag sa fortune
sans l'avoir conquise aux mmes titres. De nouveaux insolens
arrivaient: mais elle n'tait pas aussi choque de leur arrogance,
parce qu'elle l'avait dj connue, et que, d'ailleurs, mon pre
n'tait plus l avec ses instincts rpublicains pour lui en montrer le
ridicule.

Il faut dire aussi qu'aprs la longue tension du rgne grandiose et
absolu de l'empereur, l'espce de dsordre anarchique qui suivit
immdiatement la Restauration avait quelque chose de nouveau qui
ressemblait  la libert dans les provinces. Les libraux parlaient
beaucoup, et on rvait une sorte d'tat politique et moral jusqu'alors
inconnu en France, l'tat _constitutionnel_ dont personne ne se
faisait une ide juste, et que nous n'avons connu qu'en paroles; une
royaut sans pouvoirs absolus, un laisser-aller de l'opinion et du
langage en tout ce qui touchait aux institutions branles et
repltres  la surface. Il rgnait sous ce rapport beaucoup de
tolrance dans un certain milieu bourgeois que ma grand'mre et
volontiers cout de prfrence  son vieux cnacle. Mais _ces dames_
(comme disait mon pre) ne lui permirent gure de raisonner. Elles
avaient l'intolrance de la passion. Elles vouaient  la haine la plus
tenace et la plus troite tout ce qui osait regretter _le Corse_, sans
songer que la veille encore elles avaient fray sans rpugnance avec
son cortge. Jamais on n'a vu tant de petitesses, tant de commrages,
tant d'accusations, tant d'aversions, tant de dnonciations.

Heureusement nous tions loin des foyers de l'intrigue. Les lettres
que recevait ma grand'mre nous en apportaient seulement un reflet, et
Deschartres se livrait  des dclamations souverainement absurdes
contre le _tyran_, auquel il n'accordait mme pas une intelligence
ordinaire. Quant  moi, j'entendais dire tant de choses que je ne
savais plus que penser. L'empereur Alexandre tait le grand
lgislateur, le philosophe des temps modernes, le nouveau Frdric le
Grand, l'homme de gnie par excellence. On envoyait son portrait  ma
grand'mre et elle me le donnait  encadrer. Sa figure, que j'examinai
avec grande attention, puisqu'on disait que Bonaparte n'tait qu'un
petit garon auprs de lui, ne me toucha point. Il avait la tte
lourde, la face molle, le regard faux, le sourire niais. Je ne l'ai
jamais vu qu'en peinture, mais je prsume que parmi tant de portraits
rpandus alors en France  profusion, quelques-uns ressemblaient.
Aucun ne m'inspira de sympathie, et malgr moi je me rappelais
toujours les beaux yeux clairs de _mon empereur_ qui s'taient une
fois attachs sur les miens dans un temps o l'on me disait que cela
me porterait bonheur.

Mais voil que tout  coup, dans les premiers jours de mars, la
nouvelle nous arrive qu'il est dbarqu, qu'il marche sur Paris. Je ne
sais si elle nous vint de Paris ou du Midi; mais ma grand'mre ne
partagea pas la confiance de _ces dames_, qui crivaient:
Rjouissons-nous. Cette fois, on le pendra, ou tout au moins on
l'enfermera dans une cage de fer. Ma bonne maman jugea tout
autrement, et nous dit: Ces Bourbons sont incapables, et Bonaparte va
les chasser pour toujours. C'est leur destine d'tre dupes; comment
peuvent-ils croire que tous ces gnraux qui ont trahi leur matre ne
vont pas les trahir maintenant pour retourner  lui? Dieu veuille que
tout cela n'amne pas de terribles reprsailles, et que Bonaparte ne
les traite pas comme il a trait le duc d'Enghien!

Quant  moi, je n'ai pas grand souvenir de ce qui se passa  Nohant
durant les cent-jours. J'tais absorbe dans de longues rveries o je
ne voyais pas clair. J'tais ennuye d'entendre toujours parler
politique, et tous ces brusques reviremens de l'opinion taient
inexplicables pour ma jeune logique. Je voyais tout le monde chang et
transform du jour au lendemain. Nos provinciaux et nos paysans
s'taient trouvs royalistes tout d'un coup, sans que je pusse
comprendre pourquoi. O taient ces bienfaits des Bourbons tant
annoncs et tant vants?

Chaque jour nous apportait vaguement la nouvelle de l'entre
triomphante de Napolon dans toutes les villes qu'il traversait, et
voil que beaucoup de gens redevenaient bonapartistes qui avaient
cri: _A bas le tyran!_ et tran le drapeau tricolore dans la boue.
Je ne comprenais pas assez tout cela pour en tre indigne, mais
j'prouvais un dgot involontaire et comme un ennui d'tre au monde.
Il me semblait que tout le monde tait fou, et je revenais  mon rve
de la campagne de Russie et de la campagne de France. Je retrouvais
mes ailes, et je m'en allais au-devant de l'empereur pour lui demander
compte de tout le mal et de tout le bien qu'on disait de lui.

Une fois, je songeai que je l'emportais  travers l'espace et que je
le dposais sur la coupole des Tuileries. L j'avais un long entretien
avec lui, je lui faisais mille questions, et je lui disais: Si tu me
prouves par tes rponses que tu es, comme on le dit, un monstre, un
ambitieux, un buveur de sang, je vais te prcipiter en bas et te
briser sur le seuil de ton palais; mais si tu te justifies, si tu es
ce que j'ai cru, le bon, le grand, le juste empereur, le pre des
Franais, je te reporterai sur ton trne, et avec mon pe de feu je
te dfendrai de tes ennemis. Il m'ouvrit alors son coeur et m'avoua
qu'il avait commis beaucoup de fautes par un trop grand amour de la
gloire: mais il me jura qu'il aimait la France, et que dsormais il ne
songerait plus qu' faire le bonheur du peuple. Sur quoi je le touchai
de mon pe de feu qui devait le rendre invulnrable.

Il est fort trange que je fisse ces rves tout veille, et souvent
en apprenant machinalement des vers de Corneille ou de Racine que je
devais rciter  ma leon. C'tait une espce d'hallucination, et j'ai
remarqu depuis que beaucoup de petites filles, lorsqu'elles
approchent d'une certaine crise de dveloppement physique, sont
sujettes  des extases ou  des visions encore plus bizarres. Je ne me
rappellerais probablement pas les miennes si elles n'avaient pris
obstinment la mme forme pendant quelques annes conscutives, et si
elles ne s'taient pas fixes sur l'empereur et sur la grande arme,
il me serait impossible d'expliquer pourquoi. Certes, j'avais des
proccupations plus personnelles et plus vives, et mon imagination et
d ne me prsenter que le fantme de ma mre dans l'espce d'den
qu'elle m'avait fait envisager un instant, et auquel j'aspirais sans
cesse. Il n'en fut rien pourtant, je pensais  elle  toute heure et
je ne la voyais jamais: au lieu que cette ple figure de l'empereur
que je n'avais vue qu'un instant se dessinait toujours devant moi et
devenait vivante et parlante aussitt que j'entendais prononcer son
nom.

Pour n'y plus revenir, je dirai que, lorsque le _Bellrophon_
l'emporta  Sainte-Hlne, je fis chavirer le navire en le poussant
avec mon pe de feu; je noyai tous les Anglais qui s'y trouvaient et
j'emportai une fois encore l'empereur aux Tuileries, aprs lui avoir
bien fait promettre qu'il ne ferait plus la guerre pour son plaisir.
Ce qu'il y a de particulier dans ces visions, c'est que je n'y tais
point moi-mme, mais une sorte de gnie, tout-puissant, l'ange du
Seigneur, la destine, la fe de la France, tout ce qu'on voudra
except la petite fille de onze ans, qui tudiait sa leon ou arrosait
son petit jardin pendant les promenades ariennes de son _moi_
fantastique.

Je n'ai rapport ceci que comme un fait physiologique. Ce n'tait pas
le rsultat d'une exaltation de l'me ni d'un engouement politique,
car, cela se produisait en moi dans mes pires momens de langueur, de
froideur et d'ennui, et souvent aprs avoir cout sans intrt et
comme malgr moi ce qui se disait  propos de la politique. Je
n'ajoutais aucune loi, aucune superstition  mon rve, je ne le pris
jamais au srieux, je n'en parlai jamais  personne: il me fatiguait,
et je ne le cherchais pas. Il s'emparait de moi par un travail de mon
cerveau tout  fait imprvu et indpendant de ma volont.

Le sjour des ennemis  Paris y rendait l'existence odieuse et
insupportable aux personnes en qui le fanatisme de la royaut n'avait
pas touff l'amour et le respect de la patrie. Ma mre confia
Caroline  ma tante et vint passer l't  Nohant. Il y avait sept ou
huit mois que je ne l'avais vue, je laisse  penser quels furent mes
transports. Avec elle, d'ailleurs, ma vie tait transforme. Rose
perdait son autorit sur moi et se reposait volontiers de ses fureurs.
J'avais t plus d'une fois tente de me plaindre  ma mre, aussitt
qu'elle arriverait, des mauvais traitemens que me faisait essuyer
cette fille: mais comme, dans sa sincrit de coeur, elle ne se
rendait pas compte  elle-mme de ses torts envers moi, comme, au lieu
de redouter son arrive, elle se rjouissait de toute son me de voir
_madame Maurice_, comme elle prparait sa chambre avec sollicitude,
comme elle comptait les jours et les heures avec moi, comme elle
l'aimait enfin, je lui pardonnai tout, et non-seulement je ne trahis
pas le secret de ses violences, mais encore j'eus le courage de les
nier, lorsque ma mre en eut quelque soupon. Je me rappelle qu'un
jour ces soupons s'aggravrent et que j'eus un certain mrite  les
effacer.

Mon frre avait imagin de faire de la glu pour prendre les oiseaux.
Je ne sais si c'est dans le Grand ou le Petit Albert, ou dans notre
vieux manuel de diablerie qu'il en avait trouv la recette. Il
s'agissait tout bonnement de piler du gui de chne. Nous ne russmes
point  faire de la glu, mais bien  barbouiller notre visage, nos
mains et nos vtemens d'une pte verte d'un ton fort quivoque. Ma
mre travaillait prs de nous dans le jardin, assez distraite, suivant
sa coutume, et ne songeant pas mme  se prserver des claboussures
de notre baquet. Tout  coup je vis venir Rose au bout de l'alle, et
mon premier mouvement fut de me sauver. Qu'a-t-elle donc? dit ma
mre  Hippolyte en sortant de sa rverie et en me regardant courir;
mon frre, qui n'a jamais aim  se faire des ennemis, rpondit qu'il
n'en savait rien: mais ma mre tait mfiante, elle me rappela, et
interpellant Rose en ma prsence: Ce n'est pas la premire fois, lui
dit-elle, que je remarque combien la petite a peur de toi. Je crois
que tu la brutalises. Mais, dit la rousse indigne de me voir si salie
et si tache, voyez comme elle est faite! n'y a-t-il pas de quoi
perdre patience quand il faut passer sa vie  laver et  raccommoder
ses nippes?--Ah , dit ma mre d'un ton brusque, t'imagines-tu, par
hasard, que je t'ai fait entrer ici pour faire autre chose que laver
et raccommoder des nippes? crois-tu que c'est pour toucher une rente
et lire Voltaire comme mademoiselle Julie? Ote-toi cela de l'esprit,
lave, raccommode, laisse courir, jouer et grandir mon enfant, c'est
comme cela que je l'entends et pas autrement.

Aussitt que ma mre fut seule avec moi, elle me pressa de questions.
Je te vois trembler et plir quand elle te fait les gros yeux, me
dit-elle: elle te gronde donc bien fort?--Oui, rpondis-je, elle me
gronde trop fort.--Mais j'espre, reprit ma mre, qu'elle n'a jamais
eu le malheur de te donner une chiquenaude, car je la ferais chasser
ds ce soir! L'ide de faire renvoyer cette pauvre fille qui m'aimait
tant, malgr ses emportemens, fit rentrer au fond de mon coeur l'aveu
que j'allais faire. Je gardai le silence. Ma mre insista vivement. Je
vis qu'il fallait mentir pour la premire fois de ma vie, et mentir 
ma mre! mon coeur fit taire ma conscience. Je mentis, et ma mre,
toujours souponneuse, n'attribuant ma discrtion qu' la crainte, mit
ma gnrosit  une rude preuve en me faisant affirmer plusieurs fois
que je lui disais la vrit. Je n'en eus point de remords, je l'avoue.
Mon mensonge ne pouvait nuire qu' moi.

A la fin, elle me crut. Rose ne sut pas ce que j'avais fait pour elle.
Tenue en respect par la prsence de ma mre, elle se radoucit: mais
par la suite, quand nous nous retrouvmes ensemble, elle me fit payer
cher la btise de mon coeur. J'eus la fiert de ne pas la lui dire,
et, comme de coutume, je subis en silence l'oppression et les
outrages.

Un spectacle imposant et plein d'motions vint m'arracher au sentiment
de ma propre existence pendant une partie de l't que ma mre passa
avec moi en 1815. Ce fut le passage et le licenciement de l'arme de
la Loire.

On sait qu'aprs s'tre servi de Davoust pour tromper cette noble
arme, aprs lui avoir promis amnistie complte, le roi publiait, le
24 juillet, une ordonnance qui traduisait devant les conseils de
guerre Ney, Labdoyre et dix-neuf autres noms chers  l'arme et  la
France. Trente-huit autres taient condamns au bannissement. Le
prince d'Eckmhl avait donn sa dmission, sa position de
gnralissime  l'arme de la Loire n'tant plus soutenable. La
restauration s'apprtait  le ddommager de sa soumission, elle lui
donna pour successeur Macdonald, lequel fut charg d'oprer en
_douceur_ le licenciement. Il transfra  Bourges le quartier gnral
de l'arme. Deux ordres, en date des 1er et 2 aot, firent connatre
ce double changement aux troupes. Macdonald, dans ces deux ordres, ne
prononait pas encore le mot de licenciement. Il se bornait  annoncer
que, pour soulager les habitans du fardeau des logemens militaires, il
allait _tendre_ l'arme. Cette mesure fut le commencement de la
dissolution: on disloqua les brigades et les divisions; les rgimens
d'un mme corps ou d'une mme arme se trouvrent disperss  de
grandes distances les uns des autres; on parpilla jusqu'aux
bataillons ou aux escadrons de certains rgimens. Une fois tous les
rapports briss; l'ordonnance pour la rorganisation de l'arme fut
rendue publique (le 12 aot), et l'on procda au licenciement, mais
par dtachemens, par rgimens, de manire  diviser les rclamations,
 isoler les murmures et les rsistances. (ACHILLE DE VAULABELLE,
_Histoire des deux Restaurations_.)

C'est ainsi que nous assistmes  des scnes de dtail qui me firent
enfin comprendre peu  peu ce qui se passait en France. Jusque-l,
j'avoue que je ne pouvais gure dmler le vrai sentiment national de
l'esprit de parti. J'avais presque frayeur des instincts bonapartistes
qui se rveillaient en moi quand j'entendais maudire, conspuer,
calomnier et avilir tout ce que j'avais vu respecter et redouter la
veille. Ma mre, aussi enfant que moi, n'avait pas attendu le retour
des _vieilles comtesses_ pour railler et dtester l'ancien rgime:
mais elle n'avait de parti pris sur rien et ne savait quoi rpondre 
ma bonne maman quand celle-ci, faisant le procs aux ambitieux et aux
conqurans _grands tueurs d'hommes_, lui disait qu'une monarchie
tempre par des institutions librales, un systme de paix durable,
le retour du bien-tre, de la libert individuelle, de l'industrie,
des arts et des lettres, vaudraient mieux  la France que le rgne du
sabre. N'avons-nous pas assez maudit la guerre, vous et moi, du temps
de notre pauvre Maurice? lui disait-elle: maintenant nous payons les
violons de toute cette gloire impriale. Mais laissez passer cette
premire colre de l'Europe contre nous, et vous verrez que nous
entrerons dans une re de calme et de scurit heureuse sous ces
Bourbons que je n'aime pas beaucoup plus que vous, mais qui nous sont
le gage d'un meilleur avenir. Sans eux notre nationalit tait perdue.
Bonaparte l'avait srieusement compromise en voulant trop l'tendre.
Si un parti royaliste ne s'tait pas form pour hter sa chute, voyez
ce que nous deviendrions aujourd'hui aprs le dsastre de nos armes!
La France et t dmembre, nous serions Prussiens, Anglais ou
Allemands.

Ainsi raisonnait ma grand'mre, n'admettant pas une chose que je crois
pourtant fort certaine, c'est que si un parti royaliste ne se ft pas
form pour vendre et trahir le pays, l'univers runi contre nous,
n'et pu vaincre l'arme franaise. Ma mre, qui volontiers
reconnaissait la supriorit de sa belle-mre, se laissait tout
doucement persuader, et moi, par consquent avec elle. J'tais donc
comme dsillusionne de l'empire et comme rsigne  la Restauration,
lorsque, par un ardent soleil d't, nous vmes reluire sur tous les
versans de la valle noire les glorieuses armes de Waterloo. Ce fut un
rgiment de lanciers dcim par ce grand dsastre, qui, le premier,
vint occuper nos campagnes. Le gnral Colbert tablit  Nohant son
quartier-gnral. Le gnral Subervic occupa le chteau d'Ars, situ
 une demi-lieue. Tous les jours, ces gnraux, leurs aides-de-camp et
une douzaine d'officiers principaux dnaient ou djeunaient chez nous.
Le gnral Subervic tait alors un joli garon trs galant avec les
dames, enjou, et mme taquin avec les enfans. Comme par sa faute, je
m'tais un peu trop familiarise avec lui, et qu'il m'avait tir les
oreilles un peu fort en jouant avec lui, je me vengeai, un jour, par
une espiglerie dont je ne sentais gure la porte. Je dcoupai une
jolie cocarde en papier blanc, et je l'attachai avec une pingle sur
la cocarde tricolore de son chapeau, sans qu'il s'en apert. Toute
l'arme portait encore les couleurs de l'empire, et l'ordre de les
faire disparatre n'arriva que quelques jours plus tard. Il alla donc
 la Chtre avec cette cocarde, et s'tonna de voir les regards des
officiers et des soldats qu'il rencontrait se fixer sur lui avec
stupeur. Enfin, je ne sais plus quel officier lui demanda
l'explication de cette cocarde blanche,  quoi il ne comprit rien, et
tant son chapeau et jetant la cocarde blanche au diable, il me donna
 tous les diables par-dessus le march.

J'ai revu ce bon gnral Subervic pour la premire fois depuis ce
temps-l, en 1848,  l'htel-de-ville, quelques jours aprs la
rvolution et lorsqu'il venait d'accepter le portefeuille de la
guerre. Il n'avait oubli aucune des circonstances de son passage 
Nohant en 1815, et il me reprocha ma cocarde blanche, comme je lui
reprochai de m'avoir tir les oreilles.

Quelques jours plus tard, en 1815, je ne lui aurais certainement pas
fait cette mauvaise plaisanterie, car mon court essai de royalisme fut
abjur dans mon coeur, et voici  quelle occasion.

On voyait, au premier mot de ma grand'mre, et rien qu' son grand air
et  son costume surann, qu'elle appartenait au parti royaliste. On
supposait mme chez elle plus d'attachement  ce parti qu'il n'en
existait rellement au fond de sa pense. Mais elle tait fille du
marchal de Saxe, elle avait eu un brave fils au service, elle tait
pleine de grces hospitalires et de dlicates attentions pour ces
_brigands de la Loire_ en qui elle ne pouvait voir autre chose que de
vaillans et gnreux hommes, les frres d'armes de son fils
(quelques-uns mme l'avaient connu, et je crois que le gnral Colbert
tait du nombre), en outre ma grand'mre inspirait le respect, et un
respect tendre,  quiconque avait un bon sentiment dans l'me. Ces
officiers qu'elle recevait si bien s'abstenaient donc de dire devant
elle un seul mot qui pt blesser les opinions qu'elle tait cense
avoir, comme de son ct, elle s'abstenait de prononcer une parole, de
rappeler un fait qui pt aigrir leur respectable infortune. Voil
pourquoi je vis ces officiers pendant plusieurs jours sans qu'aucune
motion nouvelle changet la disposition de mon esprit; mais un jour
que nous tions par exception en petit comit  dner, Deschartres,
qui ne savait pas retenir sa langue, excita un peu le gnral Colbert.
Alphonse Colbert, descendant du grand Colbert, tait un homme
d'environ quarante ans, un peu replet et sanguin. Il avait des
manires excellentes, des talens agrables: il chantait des romances
champtres en s'accompagnant au piano: il tait plein de petits soins
pour ma grand'mre, qui le trouvait charmant, et ma mre disait tout
bas que, pour un militaire, elle le trouvait trop  l'eau de rose.

Je ne saurais dire si ce jour-l mme l'ordonnance de la dislocation
de l'arme n'tait pas arrive de Bourges. Que ce ft cette cause ou
les maladroites rflexions de Deschartres, le gnral s'anima. Ses
yeux ronds et noirs commencrent  lancer des flammes, ses joues se
colorrent, l'indignation et la douleur trop longtemps contenues
s'panchrent, et il parla avec une vritable nergie: Non! nous
n'avons pas t vaincus, s'cria-t-il, nous avons t trahis, et nous
le sommes encore. Si nous ne l'tions pas, si nous pouvions compter
sur tous nos officiers, je vous rponds que nos braves soldats
feraient bien voir  messieurs les Prussiens et  messieurs les
Cosaques que la France n'est pas une proie qu'ils puissent impunment
dvorer. Il parla avec feu de l'honneur franais, de la honte de
subir un roi impos par l'tranger, et il peignit cette honte avec
tant d'me, que je sentis la mienne se ranimer, comme le jour o
j'avais entendu, en 1811, un enfant de treize ou quatorze ans parler
de prendre un grand sabre pour dfendre sa patrie.

Ma grand'mre, voyant que le gnral s'exaltait de plus en plus,
voulut le calmer, et lui dit que le soldat tait puis, que le peuple
ne voulait plus que le repos. Le peuple! s'cria-t-il, ah! vous ne le
connaissez pas. Le peuple! son voeu et sa vritable pense ne se font
pas jour dans vos chteaux. Il est prudent devant ses vieux seigneurs
qui reviennent, et dont il se dfie; mais nous autres soldats nous
connaissons ses sympathies, ses regrets, et, voyez-vous, ne croyez pas
que la partie soit si bien gagne! On veut nous licencier parce que
nous sommes la dernire force, le dernier espoir de la patrie: mais il
ne tient qu' nous de repousser cet ordre comme un acte de trahison et
comme une injure. Pardieu! ce pays-ci est excellent pour une guerre de
partisans, et je ne sais pas pourquoi nous n'y organisons pas le noyau
d'une Vende patriotique. Ah! le peuple, ah! les paysans! dit-il en se
levant et en brandissant son couteau de table, vous allez les voir se
joindre  nous! Vous verrez comme ils viendront avec leurs faux et
leurs fourches, et leurs vieux fusils rouills! On peut tenir six mois
dans vos chemins creux et derrire vos grandes haies. Pendant ce
temps, la France se lvera sur tous les points; et d'ailleurs, si
nous sommes abandonns, mieux vaut mourir avec gloire en se dfendant
que d'aller tendre la gorge aux ennemis. Nous sommes encore un bon
nombre  qui il ne faudrait qu'un mot pour relever l'tendard de la
nation, et c'est peut-tre  moi de donner l'exemple!

Deschartres ne disait plus rien. Ma grand'mre prit le bras du
gnral, lui ta le couteau des mains, le fora  se rasseoir, et cela
d'une faon si tendre et si maternelle qu'il en fut mu. Il prit les
deux mains de la vieille dame, les couvrit de baisers et lui demandant
pardon de l'avoir effraye, la douleur reprit le dessus sur la colre,
et il fondit en larmes, les premires peut-tre qui eussent soulag
son coeur ulcr depuis Waterloo.

Nous pleurions tous, sauf Deschartres, qui, cependant, n'insistait
plus pour avoir raison et  qui un certain respect devant le malheur
fermait enfin la bouche. Ma grand'mre emmena le gnral au salon.
Mon cher gnral, au nom du ciel, lui dit-elle, soulagez-vous,
pleurez, mais ne dites jamais devant personne des choses comme il
vient de vous en chapper. Je suis sre autant qu'on peut l'tre de ma
famille, de mes htes et de mes domestiques; mais, voyez-vous, dans le
temps o nous sommes et lorsqu'une partie de vos compagnons est force
de fuir pour chapper peut-tre  une sentence de mort, c'est jouer
votre tte que de vous abandonner ainsi  votre dsespoir.

--Vous me conseillez la prudence, chre madame, lui dit-il, mais ce
n'est pas la prudence, c'est la tmrit que vous devriez me
conseiller. Vous croyez donc que je ne parle pas srieusement, et que
je veux accepter le licenciement honteux que les ennemis nous
imposent! C'est un second Waterloo, moins l'honneur, auquel on nous
pousse. Un peu d'audace nous sauverait!

--La guerre civile! s'cria ma grand'mre: vous voulez rallumer la
guerre civile en France! vous, idoltres de ce mme Napolon, qui du
moins n'a pas voulu imprimer cette tache  son nom et qui a sacrifi
son orgueil devant l'horreur d'un pareil expdient! Sachez que je ne
l'ai jamais aim, mais que pourtant j'ai eu de l'admiration pour lui
un jour en ma vie. C'est le jour o il a abdiqu plutt que d'armer
les Franais les uns contre les autres. Lui-mme dsavouerait
aujourd'hui votre tentative. Soyez donc fidle  son souvenir en
suivant le noble exemple qu'il vous a donn.

Soit que ces raisons fissent impression sur l'esprit du gnral, soit
que ses propres rflexions fussent conformes, quant au fond,  celles
de ma grand'mre, il se calma, et plus tard il a repris du service
sous les Bourbons. Mais pour tous ceux que la loyaut et la douleur
avaient accompagns comme lui derrire la Loire, il n'y a rien eu que
de trs lgitime  poursuivre leur carrire militaire, lorsqu'ils
l'ont pu sans s'abaisser, sous un autre rgime.

On a vu dans ce que j'ai cit de l'histoire de M. de Vaulabelle que
l'ordre du licenciement fut dguis sous diverses ordonnances de
dissolution partielle. Un soir, la petite place de Nohant et les
chemins qui y aboutissent virent une foule compacte de cavaliers
encore superbes de tenue venir recevoir les ordres du gnral Colbert.
Ce fut l'affaire d'un instant. Muets et sombres, ils se divisrent et
s'loignrent dans des directions diverses.

Le gnral et son tat-major parurent rsigns. L'ide d'une _Vende
patriotique_ n'tait pourtant pas close isolment dans la tte de M.
de Colbert. Elle avait parcouru les rangs frmissans de l'arme de la
Loire: mais on sait maintenant qu'il y avait l une intrigue du parti
d'Orlans  laquelle ils eurent raison de ne point se fier.

Un matin, pendant que nous djeunions avec plusieurs officiers de
lanciers, on parla du colonel du rgiment, tomb sur le champ de
bataille de Waterloo: Ce brave colonel Sourd, disait-on, quelle perte
pour ses amis et quelle douleur pour tous les hommes qu'il commandait!
C'tait un hros  la guerre et un homme excellent dans l'intimit.

--Et vous ne savez ce qu'il est devenu? dit ma grand'mre.--Il tait
cribl de blessures, et il avait un bras fracass par un boulet,
rpondit le gnral. On a pu l'emporter  l'ambulance; il a encore
vcu aprs l'vnement, on esprait le sauver; mais depuis longtemps
nous n'avons plus de ses nouvelles, et tout porte  croire qu'il n'est
plus. Un autre a pris le commandement du rgiment. Pauvre Sourd! Je le
regretterai toute ma vie!

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvre. Un officier mutil, la
manche vide et releve dans la boutonnire, la figure traverse de
larges bandes de taffetas d'Angleterre qui cachaient d'effroyables
cicatrices, parat et s'lance vers ses compagnons. Tous se lvent, un
cri s'chappe de toutes les poitrines, on se prcipite sur lui, on
l'embrasse, on le presse, on l'interroge, on pleure, et le colonel
Sourd achve avec nous ce djener qui avait commenc par son loge
funbre.

Le lieutenant-colonel Froussac, qui avait command le rgiment en son
absence, fut heureux de lui rendre son autorit, et Sourd voulut tre
licenci  la tte de son rgiment, qui le revit avec des transports
impossibles  dcrire.

Je dois ici un souvenir  M. Ptiet, aide-de-camp du gnral Colbert,
qui fut pour moi d'une bont vraiment paternelle, toujours occup de
jouer avec moi comme un excellent enfant qu'il tait encore, malgr
son grade et ses annes de service, qui commenaient dj  compter.
Il n'avait gure que trente ans, mais il avait t page de
l'impratrice, et il tait entr dans l'arme de fort bonne heure. Il
avait conserv la gat et l'espiglerie d'un page: mon frre et moi
nous l'adorions et nous ne le laissions pas un instant en repos. Il
est maintenant gnral.

Au bout d'une quinzaine de jours, le gnral Colbert, M. Ptiet, le
gnral Subervic et les autres officiers du corps qu'ils commandaient
allrent ailleurs,  Saint-Amand, si je ne me trompe. Ma grand'mre
aimait dj tant le gnral Colbert qu'elle pleura son dpart. Il
avait t excellent, en effet, parmi nous, et les nombreux officiers
suprieurs que nous emes successivement  loger pendant une partie de
la saison nous laissrent tous des regrets. Mais  mesure que le
licenciement s'oprait, l'intrt devenait moins vif pour moi, du
moins  l'gard des officiers, qui commenaient  prendre leur parti
et  se proccuper de l'avenir plus que du pass. Plusieurs mme
taient dj tout rallis  la Restauration et avaient de nouveaux
brevets dans leur poche. Ma grand'mre voyait cela avec plaisir et
leur faisait fte. Mais ce royalisme de frache date rpugnait encore
 ma mre,  moi par consquent, car je cherchais toujours mon
impression dans ses yeux et mon avis sur ses lvres.

Plus d'un lui fit la cour car elle tait encore charmante, et je crois
qu'elle et pu facilement se remarier honorablement  cette poque;
mais elle n'en voulut pas entendre parler, et, quoiqu'elle ft
entoure d'hommages, jamais je ne vis moins de coquetterie et plus de
rserve qu'elle n'en montra.

C'tait un spectacle imposant que ce continuel passage d'une arme
encore superbe dans notre valle noire. Le temps fut toujours clair et
chaud. Tous les chemins taient couverts de ces nobles phalanges qui
dfilaient en bon ordre et dans un silence solennel. C'tait la
dernire fois qu'on devait voir ces uniformes si beaux, si bien
ports, _uss par la victoire_, comme on l'a dit depuis avec raison,
ces belles figures bronzes, ces fiers soldats si terribles dans les
combats, si doux, si humains, si bien disciplins pendant la paix. Il
n'y eut pas un seul acte de maraude ou de brutalit  leur reprocher.
Je ne vis jamais parmi eux un homme ivre, quoique le vin chez nous
soit  bon march, et que le paysan le prodigue au soldat. Nous
pouvions nous promener  toute heure sur les chemins, ma mre et moi,
comme en temps ordinaire, sans craindre la moindre insulte. Jamais on
ne vit le malheur, la proscription, l'ingratitude et la calomnie
supports avec tant de patience et de dignit; ce qui n'empcha pas
qu'ils ne fussent nomms les _Brigands de la Loire_.

Deschartres mme jeta les hauts cris parce qu'un volume des _Mille et
une Nuits_ fut gar, et que quatre belles pches disparurent de
l'espalier o il les regardait mrir; mfaits dont Hippolyte peut-tre
fut le seul coupable. N'importe, Deschartres accusait les brigands, et
il ne se calma que lorsque ma bonne maman lui dit avec un grand
srieux: Eh bien! monsieur Deschartres, quand vous crirez l'histoire
de ces temps-ci, vous n'oublierez pas un fait si grave. Vous direz:
Une arme entire traversa Nohant et porta le ravage et la
dvastation sur un espalier, o l'on comptait quatre pches avant
cette terrible poque.

Je me rappelle qu'il y eut pourtant un autre fait un peu plus grave et
que je raconte prcisment pour montrer combien ces _brigands_ se
piquaient d'honneur et de probit.

Nous vmes passer des rgimens de toutes armes, des chasseurs, des
carabiniers, des dragons, des cuirassiers, de l'artillerie et ces
brillans mamelucks avec leurs beaux chevaux et leur costume de
thtre, que j'avais vus  Madrid. Le rgiment de mon pre passa
aussi, et les officiers, dont plusieurs l'avaient connu, entrrent
dans la cour et demandrent  saluer ma grand'mre et ma mre. Elles
les reurent en sanglotant, prtes  s'vanouir. Un officier dont j'ai
oubli le nom s'cria en me voyant: Ah! voil sa fille. Il n'y a pas
 se tromper  une pareille ressemblance. Il me prit dans ses bras et
m'embrassa en me disant: Je vous ai vue toute petite en Espagne.
Votre pre tait un brave militaire et bon comme un ange.

Plus tard,  Paris, ayant plus de vingt ans, j'ai t aborde sur le
boulevard par un officier  demi solde qui m'a demand si je n'tais
pas la fille du _pauvre Dupin_, et dans un restaurant, d'autres
officiers qui dnaient  une autre table sont venus faire la mme
question aux personnes qui taient avec moi. C'taient de braves
dbris de notre belle arme, mais j'ai la mmoire des noms si peu
certaine que je craindrais de me tromper en les citant. Dans toutes
ces rencontres, j'ai toujours entendu faire de mon pre les plus vifs
et les plus tendres loges.

J'ai dit que mon frre tait grand observateur et critique judicieux
pour son ge. Il me faisait part de ses remarques, et nous
remarqumes, en effet, que les rconciliations du nouveau pouvoir avec
l'arme s'opraient toujours en commenant par les plus hauts grades.
Ainsi, vers la fin du passage, les officiers suprieurs exhibaient
avec satisfaction des tendards fleurdeliss, brods, disait-on, par
la duchesse d'Angoulme, et qu'elle leur avait envoys en signe de
bienveillance. Les officiers de moindre grade se montraient irrsolus
ou sur la rserve. Les sous-officiers et les soldats taient tous
franchement et courageusement des _bonapartistes_, comme on disait
alors, et quand vint l'ordre dfinitif de changer de drapeau et de
cocarde, nous vmes brler des aigles dont les cendres furent
littralement baignes de larmes. Quelques-uns crachrent sur la
cocarde _sans tache_ avant de la mettre  leur shako. Les officiers
rallis avaient hte de se sparer de ces fidles soldats et de
prendre place dans l'arme rorganise sur les nouvelles bases et avec
un autre personnel. Je pense bien qu'il y en eut beaucoup de tromps
dans leurs esprances, et que les belles promesses  l'aide desquelles
on leur avait fait oprer sans bruit la dislocation n'aboutirent plus
tard qu' une maigre demi-solde.

Quand les derniers uniformes eurent disparu dans la poussire de nos
routes, nous sentmes tous une grande fatigue:  force de voir
marcher, il nous semblait avoir march nous-mmes. Nous avions assist
au convoi de la gloire, aux funrailles de notre nationalit. Ma
grand'mre avait eu des motions douloureuses et profondes, des
souvenirs ravivs; ma mre, en voyant tous ces jeunes et brillans
officiers, avait senti plus que jamais qu'elle n'aimerait plus et que
sa vie encore jeune et pleine s'coulerait dans la solitude et les
regrets. Deschartres avait la tte brise d'avoir eu tous les jours
des centaines de logemens  distribuer et  discuter. Tous nos
domestiques taient sur les dents pour avoir servi nuit et jour une
quarantaine de personnes et de chevaux pendant deux mois. Les courtes
finances de ma grand'mre et sa cave s'en ressentaient, mais elle
aimait  faire grandement les honneurs de chez elle, et elle y avait
mang une anne de son revenu sans se plaindre.

A courir avec les soldats, mon frre avait pris rage d'tre militaire
et il ne fallait plus gure lui parler d'tudes. Quant  moi, qui
avais t comme lui en rcration force pendant tout ce temps,
j'tais accable et brise de mon inaction, car ds mon plus jeune
ge, ne rien faire a toujours t pour moi la pire des fatigues.

Nanmoins, j'eus beaucoup de peine  me remettre au travail. Le
cerveau est un instrument qui se rouille, et qui aurait besoin d'un
exercice modr, mais soutenu. La politique me devenait nausabonde.
Nohant n'tait plus aussi recueilli et aussi intime que par le pass.
Les autorits de la ville voisine avaient t remplaces en grande
partie par des royalistes ardens, qui venaient faire des visites
officielles  ma grand'mre, et l on ne parlait que du trne et de
l'autel, et des nouvelles tentatives du parti des _Jacobins_, et des
nouvelles rpressions paternelles de ce bon gouvernement, qui envoyait
 l'chafaud Ney, Labdoyre et autres _sclrats_. On faisait du zle
devant ma grand'mre parce qu'on la croyait bien lance dans le monde
et influente. Le fait est qu'elle ne l'tait ni ne se piquait de
l'tre. Elle avait pass la seconde moiti de sa vie dans une sorte de
retraite qui ne lui avait laiss que peu d'occasions d'tre utile, et
elle n'tait pas charme de l'_ancien rgime_ autant qu'on se
l'imaginait.

Pour moi, je n'tais plus tente de me laisser prendre au royalisme.
J'avais honte de passer pour en tenir par solidarit de famille. Je
trouvais ma mre trop indiffrente  tout cela, et je _dblatrais_
dans mon coin avec Hippolyte contre ce roi _cotillon_ que les
troupiers nous avaient enseign  railler et  chansonner en cachette.
Mais il fallait nous bien garder d'en rien laisser paratre.
Deschartres n'entendait pas raison sur ce chapitre, et Mlle Julie
n'avait pas coutume de garder pour elle ce qu'elle entendait.

Mon cousin Ren de Villeneuve vint nous voir  l'automne. Il tait
parfaitement aimable, enjou, sachant occuper agrablement les loisirs
de la campagne, et pas du tout royaliste, quoiqu'il st mnager les
apparences. Ma grand'mre lui parla de l'avenir de mon frre, qui s'en
allait avoir seize ans et qui ne tenait plus dans sa peau, tant il
avait envie de quitter Deschartres et de commencer la vie, n'importe
par quel bout. On lui avait enseign les mathmatiques avec l'ide de
le mettre dans la marine; mais M. de Villeneuve, qui venait de marier
sa fille avec le comte de la Roche-Aymon, et qui voyait dans cette
nouvelle alliance beaucoup de nouvelles portes ouvertes pour une
certaine influence, engagea ma grand'mre  le faire entrer dans un
rgiment de cavalerie, o il esprait lui assurer des protections et
de l'avancement. Il promit de s'en occuper aussitt, et mon frre
bondit de joie  l'ide d'avoir un cheval et des bottes tous les jours
de sa vie.

Aprs M. de Villeneuve, nous vmes arriver Mme de la Marlire, qui
tait devenue dvote tout d'un coup et qui allait  la messe et 
vpres le dimanche. Cela m'tonna grandement. Enfin, vint la bonne Mme
de Pardaillan, et puis, tout ce monde parti, ma mre partit  son
tour. Quelque temps aprs, Hippolyte fit ses paquets et alla rejoindre
son rgiment de hussards  Saint-Omer, si bien qu'au commencement de
l'anne 1816 je me trouvai absolument seule  Nohant avec ma
grand'mre, Deschartres, Julie et Rose.

Alors s'coulrent pour moi les deux plus longues, les deux plus
rveuses, les deux plus mlancoliques annes qu'il y et encore eu
dans ma vie.




CHAPITRE NEUVIEME.

  Enseignement de l'histoire.--Je l'tudie comme un roman.--Je
    dsapprends la musique avec un matre.--Premiers essais
    littraires.--L'art et le sentiment.--Ma mre se moque de moi,
    et je renonce aux _lettres_.--Mon _grand roman
    indit_.--_Coramb._--Marie et Solange.--_Plaisir_ le
    porcher.--Le foss couvert.--Dmogorgon.--Le temple mystrieux.


Je ne peux pas toujours suivre ma vie comme un rcit qui s'enchane,
car il y a beaucoup d'incertitudes dans ma mmoire sur l'ordre des
petits vnemens que je me retrace. Je sais que j'ai pass  Nohant
avec ma grand'mre, sans aller  Paris, les annes 1814, 15, 16 et 17.
Je rsumerai donc en masse mon dveloppement moral pendant ces quatre
annes.

Les seules tudes qui me plurent rellement furent l'histoire, la
gographie, qui n'en est que l'appendice ncessaire, la musique et la
littrature. Je pourrais encore rduire ces aptitudes, en disant que
je n'aimais et n'aimerai rellement jamais que la littrature et la
musique, car ce qui me passionnait dans l'histoire, ce n'tait pas
cette philosophie que la thorie toute moderne du progrs nous a
enseign  dduire de l'enchanement des faits. On n'avait point alors
popularis cette notion claire et prcise qui est vritablement,
sinon la grande dcouverte, du moins la grande certitude philosophique
des temps nouveaux, et dont Pierre Leroux, Jean Reynaud et leur cole
de 1830  1840 ont pos la meilleure exposition et les meilleures
dductions dans les travaux de l'_Encyclopdie nouvelle_.

A l'poque o l'on m'enseigna l'histoire, on n'avait gnralement
aucune ide d'ordre et d'ensemble dans l'apprciation des faits.
Aujourd'hui, l'tude de l'histoire peut tre la thorie du progrs;
elle peut tracer une ligne grandiose  laquelle viennent se rattacher
toutes les lignes jusqu'alors parses et brises. Elle nous fait
assister  l'enfance de l'humanit,  son dveloppement,  ses essais,
 ses efforts,  ses conqutes successives, et ses dviations mmes
aboutissant fatalement  un retour qui la replace sur la route de
l'avenir, ne font que confirmer la loi qui la pousse et l'entrane.

Dans la thorie du progrs, Dieu est un, comme l'humanit est une. Il
n'y a qu'une religion, qu'une vrit antrieure  l'homme, coternelle
 Dieu, et dont les diffrentes manifestations dans l'homme et par
l'homme sont la vrit relative et progressive des diverses phases de
l'histoire. Rien de plus simple, rien de plus grand, rien de plus
logique. Avec cette notion, avec ce fil conducteur dans une main:
_L'humanit ternellement progressive_; avec ce flambeau dans l'autre
main: _Dieu ternellement rvlateur et rvlable_, il n'est plus
possible de flotter et de s'garer dans l'tude de l'histoire des
hommes, puisque c'est l'histoire de Dieu mme dans ses rapports avec
nous.

De mon temps, on procdait simultanment par plusieurs histoires
spares, qui n'avaient aucun rapport entre elles. Par exemple,
l'histoire sacre et l'histoire profane tant contemporaines l'une de
l'autre, il fallait les tudier en regard l'une de l'autre, sans
admettre qu'elles eussent aucun lien. Quelle tait la vraie, quelle
tait la fabuleuse? Toutes deux taient charges de miracles et de
fables galement inadmissibles pour la raison; mais pourquoi le Dieu
des Juifs tait-il le seul vrai Dieu? On ne vous le disait point, et,
pour moi, particulirement, j'tais libre de rejeter le dieu de Mose
et de Jsus, tout aussi bien que ceux d'Homre et de Virgile. Lisez,
me disait-on, prenez des notes, faites des extraits, retenez bien tout
cela. Ce sont des choses qu'il faut savoir et qu'il n'est pas permis
d'ignorer[9].

  [9] Je ne doute pas que ma grand'mre ne m'et dduit de
  meilleures raisons si elle et t encore dans toute la force de
  ses facults morales et intellectuelles. Elle avait certainement
  d s'occuper plus efficacement de former l'me de mon pre. Mais
  j'ai beau chercher dans mes souvenirs la trace d'un enseignement
  vraiment philosophique de sa part, je ne la trouve pas. Je crois
  pouvoir affirmer que, pendant une phase de sa vie antrieure  la
  rvolution, elle avait prfr Rousseau  Voltaire; mais que plus
  elle a vieilli, plus elle est devenue voltairienne. L'esprit de
  bigoterie de la Restauration dut ncessairement porter cette
  raction  l'extrme dans les cerveaux philosophiques qui
  dataient du sicle prcdent. Or, l'on sait combien est pauvre de
  fond et vide de moralit la philosophie de l'histoire chez
  Voltaire.

Savoir pour savoir, voil vritablement toute la moralit de
l'ducation qui m'tait donne. Il n'tait pas question de s'instruire
pour se rendre meilleur, plus heureux ou plus sage. On apprenait pour
devenir capable de causer avec les personnes instruites, pour tre 
mme de lire dans les livres qu'on avait dans son armoire, et de tuer
le temps  la campagne ou ailleurs. Et comme les caractres de mon
espce ne comprennent pas beaucoup qu'il soit utile de donner la
rplique aux causeurs instruits, au lieu de les couter en silence ou
de ne pas les couter du tout; comme, en gnral, les enfans ne
s'inquitent pas de l'ennui, puisqu'ils s'amusent volontiers de toute
autre chose que l'tude, il fallait leur donner un autre motif, un
autre stimulant. On leur parlait alors du plaisir de satisfaire leurs
parens, et on faisait appel au sentiment de l'obissance,  la
conscience du devoir. C'tait encore ce qu'il y avait de meilleur 
invoquer, et cela russissait assez avec moi, qui tais, par nature
indpendante dans mes ides, soumise dans les actes extrieurs.

Je n'ai jamais connu la rvolte de fait avec les tres que j'aimais et
dont j'ai d accepter la domination naturelle, car il y en a une, ne
ft-ce que celle de l'ge, sans compter celle du sang. Je n'ai jamais
compris qu'on ne cdt pas aux personnes avec lesquelles on ne veut ni
ne peut rompre, quand mme on est persuad qu'elles se trompent, ni
qu'on hsitt entre le sacrifice de soi-mme et leur satisfaction.
Voil pourquoi ma grand'mre, ma mre, et les religieuses de mon
couvent m'ont toujours trouve d'une douceur inexplicable au milieu
d'un insurmontable enttement. Je me sers du mot _douceur_, parce que
j'ai t frappe de les voir se rencontrer dans cette expression dont
elles se servaient pour peindre mon caractre d'enfant. L'expression
n'tait peut-tre pas juste. Je n'tais pas douce, puisque je ne
cdais pas intrieurement. Mais, pour ne pas cder en fait, il et
fallu har, et, tout au contraire, j'aimais. Cela prouve donc
uniquement que mon affection m'tait plus prcieuse que mon
raisonnement, et que j'obissais plus volontiers, dans mes actions, 
mon coeur qu' ma tte.

Ce fut donc par pure affection pour ma grand'mre que j'tudiai de mon
mieux les choses qui m'ennuyaient, que j'appris par coeur des milliers
de vers dont je ne comprenais pas les beauts, le latin, qui me
paraissait insipide: la versification, qui tait comme une camisole de
force impose  ma potique naturelle: l'arithmtique, qui tait si
oppose  mon organisation que, pour faire une addition, j'avais
littralement des vertiges et des dfaillances. Pour lui faire plaisir
aussi, je m'enfonais dans l'histoire, mais l, ma soumission reut
enfin sa rcompense, l'histoire m'amusa prodigieusement.

Pourtant, par la raison que j'ai dite, par l'absence de thorie morale
de cette tude, elle ne satisfaisait pas l'apptit de logique qui
commenait  s'veiller en moi; mais elle prit  mes yeux un attrait
diffrent: je la gotai sous son aspect purement littraire et
romanesque. Les grands caractres, les belles actions, les tranges
aventures, les dtails potiques, le dtail, en un mot, me passionna,
et je trouvai  raconter tout cela,  y donner une forme dans mes
extraits, un plaisir indicible.

Peu  peu, je m'aperus que j'tais peu surveille, que ma grand'mre,
trouvant mon extrait bien crit pour mon ge, et intressant, ne
consultait plus le livre pour voir si ma version tait bien fidle, et
cela me servit plus qu'on ne peut croire. Je cessai de porter  la
leon les livres qui avaient servi  mon rsum, et comme on ne me les
demanda plus, je me lanai avec plus de hardiesse dans mes
apprciations personnelles. Je fus plus philosophe que mes historiens
profanes, plus enthousiaste que mes historiens sacrs. Me laissant
aller  mon motion et ne m'inquitant pas d'tre d'accord avec le
jugement de mes auteurs, je donnai  mes rcits la couleur de ma
pense, et mme je me souviens que je ne me gnais pas pour orner un
peu la scheresse de certains fonds. Je n'altrais point les faits
essentiels, mais, quand un personnage insignifiant ou inexpliqu me
tombait sous la main, obissant  un besoin invincible d'_art_, je lui
donnais un caractre quelconque que je dduisais assez logiquement de
son rle ou de la nature de son action dans le drame gnral.
Incapable de me soumettre aveuglment au jugement de l'auteur, si je
ne rhabilitais pas toujours ce qu'il condamnait, j'essayais du moins
de l'expliquer et de l'excuser, et si je le trouvais trop froid pour
les objets de mon enthousiasme, je me livrais  ma propre flamme, et
je la rpandais sur mon cahier dans des termes qui faisaient rire
souvent ma grand'mre par leur navet d'exagration.

Enfin, quand je trouvais l'occasion de fourrer une petite description
au milieu de mon rcit, je ne m'en faisais pas faute. Pour cela une
courte phrase du texte, une sche indication me suffisaient. Mon
imagination s'en emparait et brodait l-dessus; je faisais intervenir
le soleil ou l'orage, les fleurs, les ruines, les monumens, les
choeurs, les sons de la flte sacre ou de la lyre d'Ionie, l'clat
des armes, le hennissement des coursiers, que sais-je? J'tais
classique en diable; mais si je n'avais pas l'art de me trouver une
forme nouvelle, j'avais le plaisir de sentir vivement, et de voir par
les yeux de l'imagination tout ce pass qui se ranimait devant moi.

Il est vrai aussi que, n'tant pas tous les jours dans cette
disposition potique, et pouvant impunment en prendre  mon aise, il
m'arriva parfois de copier presque textuellement les pages du livre
dont j'tais charge de rendre le sens. Mais c'taient mes jours de
langueur et de distraction. Je m'en ddommageais avec plaisir quand je
sentais la verve se rallumer.

Je faisais un peu de mme pour la musique. J'tudiais pour l'acquit de
ma conscience les sches tudes que je devais jouer  ma grand'mre;
mais quand j'tais sre de m'en tirer passablement, je les arrangeais
 ma guise, ajoutant des phrases, changeant les formes, improvisant au
hasard, chantant, jouant et composant musique et paroles, quand
j'tais bien sre de ne pas tre entendue. Dieu sait  quelles
stupides aberrations musicales je m'abandonnais ainsi! j'y prenais un
plaisir extrme.

La musique qu'on m'enseignait commenait  m'ennuyer. Ce n'tait plus
la direction de ma grand'mre. Elle s'tait imagin qu'elle ne
pourrait pas m'enseigner elle-mme la musique, ou bien sa sant ne lui
permettait plus d'en garder l'initiative; elle ne me dmontrait plus
rien, et se bornait  me faire jouer en mesure la plate musique que
m'apportait mon matre.

Ce matre tait l'organiste de la Chtre. Il savait la musique,
certainement, mais il ne la sentait nullement, et il mettait peu de
conscience  me la montrer. Il s'appelait M. Gayard, et il avait la
figure et la tournure ridicules. Il portait toujours la queue ficele,
les ailes de pigeon et les grands habits carrs de l'ancien rgime,
quoiqu'il n'et gure qu'une cinquantaine d'annes. Sous la
Restauration, on a vu pendant quelque temps des particuliers reprendre
ces vieux usages de coiffure et d'habillement pour tmoigner de leur
attachement aux _bons principes_. D'autres ne les avaient jamais
quitts, et c'tait sans doute par habitude de gravit que M. Gayard
conservait la poudre et les culottes courtes.

Il tait pourtant mdiocrement grave quand il n'tait plus sous les
yeux du cur,  la Chtre, et de ma grand'mre,  Nohant. Il arrivait
le dimanche,  midi, se faisait servir un copieux djener, remontait
l'accord du piano et du clavecin, me donnait une leon de deux heures,
puis allait batifoler avec les servantes jusqu'au dner. L il
mangeait comme quatre, parlait peu, me faisait jouer ensuite devant ma
grand'mre un morceau qu'il m'avait serin plutt qu'expliqu, et s'en
allait les poches pleines de friandises qu'il se faisait donner par
les femmes de chambre.

Je faisais des progrs apparens avec ce professeur, et, en ralit, je
n'apprenais rien du tout, et je perdais le respect et l'amour de la
musique. Il m'apportait de la musique facile, bte, soi-disant
brillante. Heureusement, il se glissait quelquefois  son insu de
petits diamans dans ce fatras, des sonatines de Steibelt, des pages de
Gluck, de Mozart, et de jolies tudes de Pleyel et de Clementi. La
preuve que j'avais un bon sentiment musical, c'est que je discernais
fort bien de moi-mme ce qui valait la peine d'tre tudi, et j'y
portais un certain sentiment naf qui plaisait  ma grand'mre, mais
dont M. Gayard ne me tenait aucun compte. Il frappait fort et jouait
carrment, sans nuances, sans couleur et sans coeur. C'tait exact,
correct, bruyant, sans charme et sans lvation. Je le sentais, et je
hassais sa manire. Avec cela, il avait de grosses pattes laides,
velues, grasses et sales qui me rpugnaient, et une odeur de poudre
mle  une odeur de crasse qui me faisait paratre ma leon
insupportable. Ma grand'mre devait bien savoir que c'tait l un
matre sans valeur et sans me; mais elle pensait que j'avais besoin
de me dlier les doigts, et comme les siens taient de plus en plus
paralyss, elle me donnait M. Gayard comme une mcanique. En effet, M.
Gayard m'apprenait  remuer les doigts, et il me donnait  lire
beaucoup de musique, mais il ne m'enseignait rien. Jamais il ne me
demanda de me rendre compte  moi-mme du ton dans lequel tait crit
le morceau qu'il me faisait jouer, ni du mouvement, encore moins du
sentiment et de la pense musicale. Il me fallait deviner tout cela,
car j'avais oubli toutes les rgles que ma grand'mre m'avait
enseignes si clairement et qu'il et t bon de repasser sans cesse
en les appliquant. Je les appliquais d'instinct et ne les savais plus.
Quand je faisais quelque faute, M. Gayard me dbitait des calembours
et des coqs--l'ne en forme de critique. _C'est ainsi que je
travaillais, disait-il, la dernire fois qu'on me mit  la porte_; ou
bien il avait des sentences en latin de collge:

    _Aspice Pierrot pendu,
    Quod fa dise n'a pas rendu._

Et toute la leon se passait ainsi,  moins qu'il ne prfrt dormir
auprs du pole, ou se promener dans la chambre en mangeant des
pruneaux ou des noisettes, car il mangeait toujours et ne se souciait
gure d'autre chose.

On ne me parlait plus de chant, et pourtant c'tait l mon instinct et
ma vocation. Je trouvais un soulagement extrme  improviser en prose
ou en vers blancs des rcitatifs ou des fragmens de mlodie lyrique,
et il me semblait que le chant et t ma vritable manire d'exprimer
mes sentimens et mes motions. Quand j'tais seule au jardin, je
chantais toutes mes actions pour ainsi dire: _Roule, roule, ma
brouette: poussez, poussez, petits gazons que j'arrose; papillons
jolis, venez sur mes fleurs_, etc.; et quand j'avais du chagrin,
quand je pensais  ma petite mre absente, c'taient des complaintes
en mineur qui ne finissaient pas et qui endormaient peu  peu ma
mlancolie ou qui provoquaient des larmes dont j'tais soulage:

    Ma mre, m'entends-tu? je pleure et je soupire, etc.

Vers l'ge de douze ans, je m'essayai  crire; mais cela ne dura
qu'un instant; je fis plusieurs _descriptions_, une de la valle
noire, vue d'un certain endroit o j'allais souvent me promener, et
l'autre d'une nuit d't avec clair de lune. C'est tout ce que je me
rappelle, et ma grand'mre eut la bont de dclarer  qui voulait la
croire que c'taient des chefs-d'oeuvre. D'aprs les phrases qui me
sont restes dans la mmoire[10], ces chefs-d'oeuvre-l taient bons 
mettre au cabinet. Mais ce que je me rappelle avec plus de plaisir,
c'est que, malgr les imprudens loges de ma bonne maman, je ne fus
nullement enivre de mon petit succs. J'avais ds lors un sentiment
que j'ai toujours conserv; c'est qu'aucun art ne peut rendre le
charme et la fracheur de l'impression produite par les beauts de la
nature, de mme que rien dans l'expression ne peut atteindre  la
force et  la spontanit de nos motions intimes. Il y a dans l'me
quelque chose de plus que dans la forme. L'enthousiasme, la rverie,
la passion, la douleur n'ont pas d'expression suffisante dans le
domaine de l'art, quel que soit l'art, quel que soit l'artiste. J'en
demande pardon aux matres: je les vnre et les chris, mais ils ne
m'ont jamais rendu ce que la nature m'a donn, ce que moi-mme j'ai
senti mille fois l'impossibilit de rendre aux autres.

  [10] Il y avait, entre autres mtaphores, une lune qui _labourait
  les nuages, assise dans sa nacelle d'argent_.

L'art me semble une aspiration ternellement impuissante et
incomplte, de mme que toutes les manifestations humaines. Nous
avons, pour notre malheur, le sentiment de l'infini, et toutes nos
expressions ont une limite rapidement atteinte; ce sentiment mme est
vague en nous, et les satisfactions qu'il nous donne sont une espce
de tourment.

L'art moderne l'a bien senti, ce tourment de l'impuissance, et il a
cherch  tendre ses moyens en littrature, en musique, en peinture.
L'art a cru trouver dans les formes nouvelles du romantisme une
nouvelle puissance d'expansion. L'art a pu y gagner, mais l'me
humaine n'lve ses facults que relativement, et la soif de la
perfection, le besoin de l'infini restent les mmes, ternellement
avides, ternellement inassouvis. C'est pour moi une preuve
irrfutable de l'existence de Dieu. Nous avons le dsir inextinguible
du beau idal: donc le dsir a un but. Ce but n'existe nulle part 
notre porte, ce but est l'infini, ce but est Dieu.

L'art est donc un effort plus ou moins heureux pour manifester des
motions qui ne peuvent jamais l'tre compltement, et qui, par
elles-mmes, dpassent toute expression. Le romantisme, en augmentant
les moyens, n'a pas recul la limite des facults humaines. Une grle
d'pithtes, un dluge de notes, un incendie de couleurs, ne
tmoignent et n'expriment rien de plus qu'une forme lmentaire et
nave. J'ai beau faire, j'ai le malheur de ne rien trouver dans les
mots et dans les sons de ce qu'il y a dans un rayon du soleil ou dans
un murmure de la brise.

Et pourtant l'art a des manifestations sublimes, et je ne saurais
vivre sans les consulter sans cesse; mais plus ces manifestations sont
grandes, plus elles excitent en moi la soif d'un _mieux_ et d'un
_plus_ que personne ne peut me donner, et que je ne puis pas donner
moi-mme, parce qu'il faudrait pour exprimer ce plus et ce mieux un
chiffre qui n'existe pas pour nous et que l'homme ne trouvera
probablement jamais.

J'en reviens  dire plus clairement et plus positivement que rien de
ce que j'ai crit dans ma vie ne m'a jamais satisfait, pas plus mes
premiers essais  l'ge de douze ans, que les travaux littraires de
ma vieillesse, et qu'il n'y a  cela aucune modestie de ma part.
Toutes les fois que j'ai vu et senti quelque sujet d'art, j'ai espr,
j'ai cru navement que j'allais le rendre comme il m'tait venu. Je
m'y suis jete avec ardeur, j'ai rempli ma tche parfois avec un vif
plaisir, et parfois, en crivant la dernire page, je me suis dit:
Oh! cette fois, c'est bien russi! Mais, hlas, je n'ai jamais pu
relire l'preuve sans me dire: Ce n'est pas du tout cela, je l'avais
rv et senti, et conu tout autrement; c'est froid, c'est _ ct_,
c'est trop dit et ce n'est pas assez. Et si l'ouvrage n'avait pas
toujours t la proprit d'un diteur, je l'aurais mis dans un coin
avec le projet de le refaire, et je l'y aurais oubli pour en essayer
un autre.

Je sentis donc, ds la premire tentative littraire de ma vie, que
j'tais au-dessous de mon sujet et que mes mots et mes phrases le
gtaient pour moi-mme. On envoya  ma mre une de mes _descriptions_
pour lui faire voir comme je devenais habile et savante: elle me
rpondit: _Tes belles phrases m'ont bien fait rire, j'espre que tu
ne vas pas te mettre  parler comme a._ Je ne fus nullement
mortifie de l'accueil fait par elle  mon lucubration potique: je
trouvai qu'elle avait parfaitement raison, et je lui rpondis: Sois
tranquille, ma petite mre, je ne deviendrai pas une pdante, et quand
je voudrai te dire que je t'aime, que je t'adore, je te le dirai tout
bonnement comme le voil dit.

Je cessai donc d'_crire_; mais le besoin d'inventer et de composer ne
m'en tourmentait pas moins. Il me fallait un monde de fictions, et je
n'avais jamais cess de m'en crer un que je portais partout avec moi,
dans mes promenades, dans mon immobilit, au jardin, aux champs, dans
mon lit avant de m'endormir et en m'veillant, avant de me lever.
Toute ma vie j'avais eu un roman en train dans la cervelle, auquel
j'ajoutais un chapitre plus ou moins long aussitt que je me trouvais
seule, et pour lequel j'amassais sans cesse des matriaux. Mais
pourrai-je donner une ide de cette manire de composer que j'ai
perdue et que je regretterai toujours, car c'est la seule qui ait
ralis jamais ma fantaisie.

Je ne donnerais aucun dveloppement au rcit de cette fantaisie de mon
cerveau, si je croyais qu'elle n'et t qu'une bizarrerie
personnelle. Car mon lecteur doit remarquer que je me proccupe
beaucoup plus de lui faire repasser et commenter sa propre existence,
celle de nous tous, que de l'intresser  la mienne propre; mais j'ai
lieu de croire que mon histoire intellectuelle est celle de la
gnration  laquelle j'appartiens, et qu'il n'est aucun de nous qui
n'ait fait, dans son jeune ge, un roman ou un pome.

J'avais bien vingt-cinq ans, lorsque voyant mon frre griffonner
beaucoup, je lui demandai ce qu'il faisait. Je cherche, me dit-il, un
roman moral dans le fond, comique dans la forme: mais je ne sais pas
crire, et il me semble que tu pourrais rdiger ce que j'bauche. Il
me fit part de son plan, que je trouvai trop sceptique et dont les
dtails me rebutrent. Mais,  ce propos, je lui demandai depuis
quand il avait cette fantaisie de faire un roman. Je l'ai toujours
eue, rpondit-il. Quand j'y rve, il me passionne et me divertit
quelquefois tant, que j'en ris tout seul. Mais quand je veux y mettre
de l'ordre, je ne sais par o commencer, par o finir. Tout cela se
brouille sous ma plume. L'expression me manque, je m'impatiente, je me
dgote, je brle ce que je viens d'crire, et j'en suis dbarrass
pour quelques jours. Mais bientt cela revient comme une fivre. J'y
pense le jour, j'y pense la nuit, et il faut que je gribouille encore,
sauf  brler toujours.

--Que tu as tort, lui dis-je, de vouloir donner une forme arrte, un
plan rgulier  ta fantaisie! tu ne vois donc pas que tu lui fais la
guerre, et que si tu renonais  la jeter hors de toi, elle serait
toujours en toi active, riante et fconde? Que ne fais-tu comme moi,
qui n'ai jamais gt l'ide que je me suis faite de ma cration en
cherchant  la formuler?

--Ah , dit-il, c'est donc une maladie que nous avons dans le sang?
Tu pioches donc aussi dans le vide? tu rvasses donc aussi comme moi?
tu ne me l'avais jamais dit. J'tais dj fche de m'tre trahie,
mais il tait trop tard pour se raviser. Hippolyte, en me confiant son
mystre, avait droit de m'arracher le mien, et je lui racontai ce que
je vais raconter ici.

Ds ma premire enfance, j'avais besoin de me faire un monde
intrieur  ma guise, un monde fantastique et potique; peu  peu
j'eus besoin d'en faire aussi un monde religieux ou philosophique,
c'est--dire moral ou sentimental. Vers l'ge de onze ans, je lus
l'_Iliade_ et la _Jrusalem dlivre_. Ah! que je les trouvais
courtes, que je fus contrarie d'arriver  la dernire page! je devins
triste et comme malade de chagrin de les voir sitt finies. Je ne
savais plus que devenir; je ne pouvais plus rien lire; je ne savais
auquel de ces deux pomes donner la prfrence: je comprenais
qu'Homre tait plus beau, plus grand, plus simple; mais le Tasse
m'intressait et m'intriguait davantage. C'tait plus romanesque, plus
de mon temps et de mon sexe. Il y avait des situations dont j'aurais
voulu que le pote ne me ft jamais sortir, Herminie chez les bergers,
par exemple, ou Clorinde dlivrant du bcher Olinde et Sofronie. Quels
tableaux enchants je voyais se drouler autour de moi! Je m'emparais
de ces situations, je m'y tablissais pour ainsi dire; les personnages
devenaient miens; je les faisais agir ou parler, et je changeais  mon
gr la suite de leurs aventures, non pas que je crusse mieux faire que
le pote, mais parce que les proccupations amoureuses de ces
personnages me gnaient, et que je les voulais tels que je les
sentais, c'est--dire enthousiastes seulement de religion, de guerre
ou d'amiti. Je prfrais la martiale Clorinde  la timide Herminie:
sa mort et son baptme la divinisaient  mes yeux. Je hassais
Armide, je mprisais Renaud. Je sentais vaguement de la guerrire et
de la magicienne ce que Montaigne dit de Bradamante et d'Anglique, 
propos du pome de l'Arioste: _l'une_ d'une beaut nave, active,
gnreuse, non homasse, mais virile; _l'autre_ d'une beaut molle,
affecte, dlicate, artificielle: l'une travestie en garon, coiffe
d'un morion luisant: l'autre vtue en _fille_, coiffe d'un atiffet
emperl.

Mais au-dessus de ces personnages du roman, l'Olympe chrtien planait
sur la composition du Tasse, comme dans l'_Iliade_ les dieux du
paganisme: et c'est par la posie de ces symboles que le besoin d'un
sentiment religieux, sinon d'une croyance dfinie, vint s'emparer
ardemment de mon coeur. Puisqu'on ne m'enseignait aucune religion, je
m'aperus qu'il m'en fallait une, et je m'en fis une.

J'arrangeai cela trs secrtement en moi-mme; religion et roman
poussrent de compagnie dans mon me. J'ai dit que les esprits les
plus romanesques taient les plus positifs, et, quoique cela ressemble
 un paradoxe, je le maintiens. Le penchant romanesque est un penchant
du beau idal. Tout ce qui, dans la ralit vulgaire, gne cet lan
est facilement mis de ct et compt pour rien par ces esprits
logiciens  leur point de vue. Les chrtiens primitifs, les adeptes
de toutes les sectes enfantes par le christianisme pris au pied de la
lettre sont des esprits romanesques, et leur logique est rigoureuse,
absolue: je dfie qu'on prouve le contraire.

Me voil donc, enfant rveur, candide, isol, abandonn  lui-mme,
lanc  la recherche d'un idal, et ne pouvant pas rver un monde, une
humanit idalise, sans placer au fate un Dieu, l'idal mme. Ce
grand crateur Jhovah, cette grande fatalit Jupiter, ne me parlaient
pas assez directement. Je voyais bien les rapports de cette puissance
suprme avec la nature, je ne la sentais pas assez particulirement
dans l'humanit. Je fis ce que l'humanit avait fait avant moi. Je
cherchai un mdiateur, un intermdiaire, un Dieu-homme, un divin ami
de notre race malheureuse.

Homre et le Tasse, venant couronner la posie chrtienne et paenne
de mes premires lectures, me montraient tant de divinits sublimes ou
terribles que je n'avais que l'embarras du choix; mais cet embarras
tait grand. On me prparait  la premire communion, et je ne
comprenais absolument rien au catchisme. L'vangile et le drame divin
de la vie et de la mort de Jsus m'arrachaient en secret des torrens
de larmes. Je m'en cachais bien, j'aurais craint que ma grand'mre ne
se moqut de moi. Elle ne l'et pas fait, j'en suis certaine
aujourd'hui, mais cette absence d'intervention dans ma croyance, dont
elle semblait s'tre fait une loi, me jetait dans le doute, et
peut-tre aussi l'ternel attrait du mystre dans mes motions les
plus intimes me portait-il  moi-mme le prjudice moral d'tre prive
de direction. Ma grand'mre, en me voyant lire et apprendre le dogme
par coeur, sans faire la moindre rflexion, se flattait peut-tre de
trouver en moi une table rase, aussitt qu'elle voudrait m'instruire 
son point de vue, mais elle se trompait. L'enfant n'est jamais une
table rase. Il commente, il s'interroge, il doute, il cherche, et si
on ne lui donne rien pour se btir une maison, il se fait un nid avec
les ftus qu'il peut rassembler.

C'est ce qui m'arriva. Comme ma grand'mre n'avait eu qu'un soin,
celui de combattre en moi le penchant superstitieux, je ne pouvais
croire aux miracles et je n'aurais pas os croire non plus  la
divinit de Jsus. Mais je l'aimais quand mme, cette divinit et je
me disais: Puisque toute religion est une fiction, faisons un roman
qui soit une religion ou une religion qui soit un roman. Je ne crois
pas  mes romans, mais ils me donnent autant de bonheur que si j'y
croyais. D'ailleurs, s'il m'arrive d'y croire de temps en temps,
personne ne le saura, personne ne contrariera mon illusion en me
prouvant que je rve.

Et voil qu'en rvant la nuit, il me vint une figure et un nom. Le nom
ne signifiait rien, que je sache, c'tait un assemblage fortuit de
syllabes comme il s'en forme dans les songes. Mon fantme s'appelait
_Coramb_, et ce nom lui resta. Il devint le titre de mon roman et le
dieu de ma religion.

En commenant  parler de _Coramb_, je commence  parler,
non-seulement de ma vie potique, que ce type a remplie si longtemps
dans le secret de mes rves, mais encore de ma vie morale, qui ne
faisait qu'une avec la premire. Coramb n'tait pas,  vrai dire, un
simple personnage de roman, c'tait la forme qu'avait prise et que
garda longtemps mon idal religieux.

De toutes les religions qu'on me faisait passer en revue comme une
tude historique pure et simple, sans m'engager  en adopter aucune,
il n'y en avait aucune, en effet, qui me satisft compltement, et
toutes m'attiraient par quelque endroit. Jsus-Christ tait bien pour
moi le type d'une perfection suprieure  toutes les autres; mais la
religion qui me dfendait, au nom de Jsus, d'aimer les autres
philosophes, les autres dieux, les autres saints de l'antiquit, me
gnait et m'touffait pour ainsi dire. Il me fallait l'_Iliade_ et la
_Jrusalem_ dans mes fictions. Coramb se cra tout seul dans mon
cerveau. Il tait pur et charitable comme Jsus, rayonnant et beau
comme Gabriel; mais il lui fallait un peu de la grce des nymphes et
de la posie d'Orphe. Il avait donc les formes moins austres que le
Dieu des chrtiens, et un sentiment plus spiritualis que ceux
d'Homre. Et puis il me fallait le complter en le vtissant en femme
 l'occasion, car ce que j'avais le mieux aim, le mieux compris
jusqu'alors, c'tait une femme, c'tait ma mre. Ce fut donc souvent
sous les traits d'une femme qu'il m'apparut. En somme, il n'avait pas
de sexe et revtait toutes sortes d'aspects diffrens.

Il y avait des desses paennes que je chrissais: la sage Pallas, la
chaste Diane, Iris, Hb, Flore, les muses, les nymphes; c'taient l
des tres charmans dont je ne voulais pas me laisser priver par le
christianisme. Il fallait que Coramb et tous les attributs de la
beaut physique et morale, le don de l'loquence, le charme
tout-puissant des arts, la magie de l'improvisation musicale surtout;
je voulais l'aimer comme un ami, comme une soeur, en mme temps que le
rvrer comme un Dieu. Je ne voulais pas le craindre, et,  cet effet,
je souhaitais qu'il et quelques-unes de nos erreurs et de nos
faiblesses.

Je cherchai celle qui pourrait se concilier avec sa perfection, et je
trouvai l'excs de l'indulgence et de la bont. Ceci me plut
particulirement, et son existence, en se droulant dans mon
imagination (je n'oserais dire par l'effet de ma volont, tant ces
rves me parurent bientt se formuler d'eux-mmes), m'offrit une srie
d'preuves, de souffrances, de perscutions et de martyres. J'appelais
livre ou chant chacune de ses phases d'humanit, car il devenait homme
ou femme en touchant la terre, et quelquefois le Dieu suprieur et
tout-puissant dont il n'tait, aprs tout, qu'un ministre cleste,
prpos au gouvernement moral de notre plante, prolongeait son exil
parmi nous, pour le punir de trop d'amour et de misricorde envers
nous.

Dans chacun de ces chants (je crois bien que mon pome en a au moins
mille sans que j'aie t tente d'en crire une ligne), un monde de
personnages nouveaux se groupait autour de Coramb. Tous taient bons.
Il y avait des mchans qu'on ne voyait jamais (je ne voulais pas les
faire paratre), mais dont la malice et la folie se rvlaient par des
images de dsastre et des tableaux de dsolation. Coramb consolait et
rparait sans cesse. Je le voyais, entour d'tres mlancoliques et
tendres, qu'il charmait de sa parole et de son chant, dans des
paysages dlicieux, coutant le rcit de leur peines et les ramenant
au bonheur par la vertu.

D'abord je me rendis bien compte de cette sorte de travail indit;
mais au bout de trs peu de temps, de trs peu de jours mme, car les
jours comptent triple dans l'enfance, je me sentis possde par mon
sujet bien plus qu'il n'tait possd par moi. Le rve arriva  une
sorte d'hallucination douce, mais si frquente et si complte parfois,
que j'en tais comme ravie hors du monde rel.

D'ailleurs, le monde rel se plia bientt  ma fantaisie. Il
s'arrangea  mon usage. Nous avions, aux champs, mon frre, Liset et
moi, plusieurs amis, filles et garons, que nous allions trouver tour
 tour pour jouer, courir, marauder ou grimper avec eux. J'allais,
quant  moi, plus souvent avec les filles d'un de nos mtayers, Marie
et Solange, qui taient un peu plus jeunes de fait et plus enfans que
moi par caractre. Presque tous les jours, de midi  deux heures,
c'tait l'heure de ma rcration permise, je courais  la mtairie et
je trouvais mes jeunes amies occupes  soigner leurs agneaux, 
chercher les oeufs de leurs poules, pars dans les buissons, 
cueillir les fruits du verger, ou  garder les _ouailles_, comme on
dit chez nous, ou _ faire de la feuille_ pour leur provision d'hiver.
Suivant la saison, elles taient toujours  l'ouvrage, et je les
aidais avec ardeur afin d'avoir le plaisir d'tre avec elles. Marie
tait un enfant fort sage et fort simple. La plus jeune, Solange,
tait assez volontaire, et nous cdions  toutes ses fantaisies. Ma
grand'mre tait fort aise que je prisse de l'exercice avec elles,
mais elle disait qu'elle ne concevait pas le plaisir que je pouvais
trouver, moi qui faisais de si belles descriptions, et qui asseyais la
lune _dans une nacelle d'argent_, avec ces petites paysannes crottes,
avec leurs dindons et leurs chvres.

Moi, j'avais le secret de mon plaisir et je le gardais pour moi seule.
Le verger o je passais une partie de ma journe tait charmant (il
l'est encore), et c'est l que mon roman venait en plein me trouver.
Quoique ce verger ft bien assez joli par lui-mme, je ne le voyais
pas prcisment tel qu'il tait. Mon imagination faisait d'une butte
de trois pieds une montagne, de quelques arbres une fort, du sentier
qui allait de la maison  la prairie le chemin qui mne au bout du
monde, de la mare borde de vieux saules un gouffre ou un lac, 
volont; et je voyais mes personnages agir, courir ensemble, ou
marcher seuls en rvant, ou dormir  l'ombre, ou danser en chantant
dans ce paradis de mes songes creux. La causette de Marie et de
Solange ne me drangeait nullement. Leur navet, leurs occupations
champtres ne dtruisaient rien  l'harmonie de mes tableaux, et je
voyais en elles deux petites nymphes dguises en villageoises et
prparant tout pour l'arrive de Coramb qui passerait par l un jour
ou l'autre et les rendrait  leur forme et  leur destine vritables.

D'ailleurs quand elles parvenaient  me distraire et  faire
disparatre mes fantmes, je ne leur en savais pas mauvais gr,
puisque j'arrivais  m'amuser pour mon propre compte avec elles. Quand
j'tais l, les parens se montraient fort tolrans sur le temps perdu,
et bien souvent nous laissions quenouilles, moutons ou corbeilles pour
nous livrer  une gymnastique chevele, grimper sur les arbres, ou
nous prcipiter du haut en bas des montagnes de gerbes entasses dans
la grange, jeu dlirant, je l'avoue, et que j'aimerais encore si je
l'osais.

Cet accs de mouvement et de gat enivrante me faisait trouver plus
de plaisir encore  retomber dans mes contemplations, et mon cerveau
excit physiquement tait plus riche d'images et de fantaisies. Je le
sentais et ne m'en faisais pas faute.

Une autre amiti que je cultivais moins assidment, mais o mon frre
m'entranait quelquefois, avait pour objet un gardeur de cochons qui
s'appelait _Plaisir_. J'ai toujours eu peur et horreur des cochons, et
pourtant, peut-tre prcisment  cause de cela, Plaisir, par la
grande autorit qu'il exerait sur ces mchans et stupides animaux,
m'inspirait une sorte de respect et de crainte. On sait que c'est une
dangereuse compagnie qu'un troupeau de porcs. Ces animaux ont entre
eux un trange instinct de solidarit. Si l'on offense un individu
isol, il jette un certain cri d'alarme qui runit instantanment tous
les autres. Ils forment alors un bataillon qui se resserre sur
l'ennemi commun, et le force  chercher son salut sur un arbre; car,
de courir, il n'y faut point songer, le porc maigre tant, comme le
sanglier, un des plus rapides et des plus infatigables jarrets qui
existent.

Ce n'tait donc pas sans terreur que je me trouvais aux champs au
milieu de ces animaux, et jamais l'habitude n'a pu me corriger de
cette faiblesse. Pourtant, Plaisir craignait si peu et dominait
tellement ceux auxquels il avait affaire, leur arrachant sous le nez
les fverolles et autres tubercules sucrs qu'ils trouvent dans nos
terres, que je travaillais  m'aguerrir auprs de lui. La plus
terrible bte de son troupeau, c'tait le matre porc, celui que nos
pastours appellent le _cadi_, et qui, rserv  la reproduction de
l'espce, atteint souvent une taille et une force extraordinaires. Il
l'avait si bien dompt, qu'il le chevauchait avec une sorte de
mastria sauvage et burlesque.

Walter Scott n'a pas ddaign d'introduire un gardeur de pourceaux
dans _Ivanhoe_, un de ses plus beaux romans. Il aurait pu tirer un
grand parti de la figure de Plaisir. C'tait un tre tout primitif,
dou des talens de sa condition barbare. Il abattait les oiseaux 
coups de pierre avec une habilet remarquable et s'exerait
principalement sur les pies et les corneilles qui viennent, en hiver,
faire socit intime avec les troupeaux de porcs. On les voit se tenir
autour de ces animaux pour chercher dans les mottes de terre qu'ils
retournent avec leur nez les vers et les graines en germe. Cela donne
lieu  de grandes altercations entre ces oiseaux querelleurs: celui
qui a saisi la proie saute sur le cochon pour la dvorer  son aise,
les autres l'y suivent pour le houspiller, et le dos ou la tte du
quadrupde indiffrent et impassible devient le thtre de luttes
acharnes. Quelquefois aussi ces oiseaux se perchent sur le pourceau
seulement pour se rchauffer, ou pour mieux observer le travail dont
ils doivent profiter. J'ai vu souvent une vieille corneille cendre se
tenir ainsi sur une jambe, d'un air pensif et mlancolique, tandis que
le pourceau labourait profondment le sol, et par ses efforts lui
imprimait des secousses qui la drangeaient, l'impatientaient et la
dcidaient  le corriger  coups de bec.

C'est dans cette farouche socit que Plaisir passait sa vie; vtu en
toute saison d'une blouse et d'un pantalon de toile de chanvre qui
avaient pris, ainsi que ses mains et ses pieds nus, la couleur et la
duret de la terre, se nourrissant, comme son troupeau, des racines
qui rampent sous le sol, arm de l'instrument de fer triangulaire qui
est le sceptre des porchers et qui leur sert  creuser et  couper
sous les sillons, toujours enfoui dans quelque trou, ou rampant sous
les buissons pour y poursuivre les serpens ou les belettes, quand un
ple soleil d'hiver faisait briller le givre sur les grands terrains
bouleverss par l'incessant travail de son troupeau, il me faisait
l'effet du gnome de la glbe, une sorte de diable entre l'homme et le
loup-garou, entre l'animal et la plante.

A la lisire du champ o nous vmes Plaisir pendant toute une saison,
le foss tait couvert d'une belle vgtation. Sous les branches
pendantes des vieux ormes et l'entrecroisement des ronces, nous autres
enfans, nous pouvions marcher  couvert, et il y avait des creux secs
et sablonneux avec des revers de mousse et d'herbes dessches, o
nous pouvions nous tenir  l'abri du froid ou de la pluie. Ces
retraites me plaisaient singulirement, surtout quand j'y tais seule,
et que les rouge-gorges et les roitelets, enhardis par mon immobilit,
venaient curieusement tout auprs de moi pour me regarder. J'aimais 
me glisser inaperue sous les berceaux naturels de la haie, et il me
semblait entrer dans le royaume des esprits de la terre. J'eus l
beaucoup d'inspirations pour mon roman. Coramb vint m'y trouver sous
la figure d'un gardeur de pourceaux, comme Apollon chez Admte. Il
tait pauvre et poudreux comme Plaisir; seulement sa figure tait
autre et laissait quelquefois jaillir un rayon o je reconnaissais le
dieu exil, condamn  d'obscurs et mlancoliques labeurs. Le cadi
tait un mchant gnie attach  ses pas, et dompt, malgr sa malice,
par l'irrsistible influence de l'esprit de patience et de bont. Les
petits oiseaux du buisson taient des sylphes qui venaient le plaindre
et le consoler dans leur joli langage, et il souriait encore sous ses
haillons, le pauvre pnitent volontaire. Il me racontait qu'il
expiait la peine de quelqu'un, et que son abjection tait destine 
racheter l'me d'un de mes personnages coupable de faste ou
d'indolence.

Dans le foss couvert, je vis aussi apparatre un personnage
mythologique qui m'avait fait une grande impression dans ma premire
enfance. C'tait l'antique Dmogorgon, le gnie du sein de la terre,
ce _petit vieillard crasseux, couvert de mousse, ple et dfigur, qui
habitait les entrailles du globe_. Ainsi le dcrivait mon vieux trait
de mythologie, lequel assurait, en outre, que Dmogorgon s'ennuyait
beaucoup dans cette triste solitude. L'ide m'tait bien venue
quelquefois de faire un grand trou pour essayer de le dlivrer, mais
lorsque je commenai  rver de Coramb, je n'ajoutai plus foi aux
fables paennes, et Dmogorgon ne fut plus pour moi qu'un personnage
fantastique dans mon roman. Je l'voquais pour qu'il vnt s'entretenir
avec Coramb qui lui racontait les malheurs des hommes et le consolait
ainsi de vivre parmi les dbris ignors de l'antique cration.

Peu  peu la fiction qui m'absorbait prit un tel caractre de
conviction, que j'prouvai le besoin de me crer une sorte de culte.

Pendant prs d'un mois, je parvins  me drober  toute surveillance
durant mes heures de rcration, et  me rendre si compltement
invisible, que personne n'et pu dire ce que je devenais  ces
heures-l, pas mme Rose, qui pourtant ne me laissait gure
tranquille, pas mme Liset, qui me suivait partout comme un petit
chien.

Voici ce que j'avais imagin. Je voulais lever un autel  Coramb.
J'avais d'abord pens  la grotte en rocaille qui subsistait encore,
quoique ruine et abandonne: mais le chemin en tait encore trop
connu et trop frquent. Le petit bois du jardin offrait alors
certaines parties d'un fourr impntrable. Les arbres, encore jeunes,
n'avaient pas touff la vgtation des aubpines et des trones qui
croissaient  leur pied, serrs comme les herbes d'une prairie. Dans
ces massifs que ctoyaient les alles de charmille, j'avais donc
remarqu qu'il en tait plusieurs o personne n'entrait jamais et o
l'oeil ne pouvait pntrer durant la saison des feuilles. Je choisis
le plus pais, je m'y frayai un passage et je cherchai dans le milieu
un endroit convenable. Il s'y trouva, comme s'il m'et attendue. Au
centre du fourr s'levaient trois beaux rables sortant d'un mme
pied, et la vgtation des arbustes touffs par leur ombrage
s'arrondisssait  l'entour pour former comme une petite salle de
verdure. La terre tait jonche d'une mousse magnifique, et, de
quelque ct qu'on portt les yeux, on ne pouvait rien distinguer dans
l'interstice des broussailles  deux pas de soi. J'tais donc l aussi
seule, aussi cache qu'au fond d'une fort vierge, tandis qu' trente
ou quarante pieds de moi couraient des alles sinueuses o l'on
pouvait passer et repasser sans se douter de rien.

Il s'agissait de dcorer  mon gr le temple que je venais de
dcouvrir. Pour cela je procdai comme ma mre me l'avait enseign. Je
me mis  la recherche des beaux cailloux, des coquillages varis, des
plus fraches mousses. J'levai une sorte d'autel au pied de l'arbre
principal, et au-dessus je suspendis une couronne de fleurs que des
chapelets de coquilles roses et blanches faisaient descendre comme un
lustre des branches de l'rable. Je coupai quelques broussailles, de
manire  donner une forme rgulire  la petite rotonde, et j'y
entrelaai du lierre et de la mousse de faon  former une sorte de
colonnade de verdure avec des arcades, d'o pendaient d'autres petites
couronnes, des nids d'oiseaux, de gros coquillages en guise de lampes,
etc. Enfin je parvins  faire quelque chose qui me parut si joli, que
la tte m'en tournait et que j'en rvais la nuit.

Tout cela fut accompli avec les plus grandes prcautions. On me voyait
bien fureter dans le bois, chercher des nids et des coquillages, mais
j'avais l'air de ne ramasser ces petites trouvailles que par
dsoeuvrement, et quand j'en avais rempli mon tablier, j'attendais
d'tre bien seule pour pntrer dans le taillis. Ce n'tait pas sans
peine et sans gratignures, car je ne voulais pas me frayer un
passage qui pt me trahir, et chaque fois je m'introduisais par un
ct diffrent, afin de ne pas laisser de traces en foulant un sentier
et en brisant des arbrisseaux par des tentatives rptes.

Quand tout fut prt, je pris possession de mon empire avec dlices,
et, m'asseyant sur la mousse, je me mis  rver aux sacrifices que
j'offrirais  la divinit de mon invention. Tuer des animaux ou
seulement des insectes pour lui complaire, me parut barbare et indigne
de sa douceur idale. Je m'avisai de faire tout le contraire,
c'est--dire de rendre sur son autel la vie et la libert  toutes les
btes que je pourrais me procurer. Je me mis donc  la recherche des
papillons, des lzards, des petites grenouilles vertes et des oiseaux;
ces derniers ne me manquaient pas, j'avais toujours une foule d'engins
tendus de tous cts, au moyen desquels j'en attrapais souvent. Liset
en prenait dans les champs et me les apportait; de sorte que, tant que
dura mon culte mystrieux, je pus tous les jours dlivrer, en
l'honneur de Coramb, une hirondelle, un rouge-gorge, un chardonneret,
voire un moineau franc. Les moindres offrandes, les papillons et les
scarabes comptaient  peine. Je les mettais dans une bote que je
dposais sur l'autel et que j'ouvrais, aprs avoir invoqu le bon
gnie de la libert et de la protection. Je crois que j'tais devenue
un peu comme ce pauvre fou qui cherchait la tendresse. Je la
demandais aux bois, aux plantes, au soleil, aux animaux et  je ne
sais quel tre invisible qui n'existait que dans mes rves.

Je n'tais plus assez enfant pour esprer de voir apparatre ce gnie:
cependant,  mesure que je matrialisais pour ainsi dire mon pome, je
sentais mon imagination s'exalter singulirement. J'tais galement
prs de la dvotion et de l'idoltrie, car mon idal tait aussi bien
chrtien que paen, et il vint un moment o, en accourant le matin
pour visiter mon temple, j'attachais malgr moi une ide
superstitieuse au moindre drangement. Si un merle avait gratt mon
autel, si le pivert avait entaill mon arbre, si quelque coquille
s'tait dtache du feston ou quelque fleur de la couronne, je voulais
que pendant la nuit, au clair de la lune, les nymphes ou les anges
fussent venus danser et foltrer en l'honneur de mon gnie. Chaque
jour je renouvelais toutes les fleurs, et je faisais des anciennes
couronnes un amas qui jonchait l'autel. Quand, par hasard, la fauvette
ou le pinson auquel je donnais la vole, au lieu de fuir effarouch
dans le taillis, montait sur l'arbre et s'y reposait un instant,
j'tais ravie: il me semblait que mon offrande avait t plus agrable
encore que de coutume. J'avais l des rveries dlicieuses, et, tout
en cherchant le merveilleux, qui avait pour moi tant d'attrait, je
commenais  trouver l'ide vague et le sentiment net d'une religion
selon mon coeur.

Malheureusement (heureusement peut-tre pour ma petite cervelle, qui
n'tait pas assez forte pour creuser ce problme), mon asile fut
dcouvert. A force de me chercher, Liset arriva jusqu' moi, et tout
baubi  la vue de mon temple, il s'cria: Ah! mam'selle, le joli
petit reposoir de la Fte-Dieu!

Il ne vit qu'un amusement dans mon mystre et il voulut m'aider 
l'embellir encore. Mais le charme tait dtruit. Du moment que
d'autres pas que les miens eurent foul ce sanctuaire Coramb ne
l'habita plus. Les dryades et les chrubins l'abandonnrent, et il me
sembla que mes crmonies et mes sacrifices n'taient plus qu'une
purilit que je n'avais pas prise moi-mme au srieux. Je dtruisis
le temple avec autant de soin que je l'avais difi. Je creusai au
pied de l'arbre et j'enterrai les guirlandes, les coquillages et tous
les ornemens champtres sous les dbris de l'autel.




CHAPITRE DIXIEME.

  L'ambition de Liset.--Energie et langueur de l'adolescence.--Les
    glaneuses.--Deschartres me rend communiste.--Il me dgote du
    latin.--Un orage pendant la fenaison.--La _bte_.--Histoire de
    l'enfant de choeur.--Les veilles des chanvreurs.--Les
    histoires du sacristain.--Les visions de mon frre.--Les
    beauts de l'hiver  la campagne.--Association fraternelle des
    preneurs d'alouettes.--Le roman de Coramb se passe du
    ncessaire.--La premire communion.--Les comdiens de
    passage.--La messe et l'Opra. Brigitte et Charles.--L'enfance
    ne passe pas pour tout le monde.


Mon frre tait si content de s'en aller, que je ne pus m'affliger
beaucoup de le voir partir. Cependant la maison me parut bien grande,
le jardin bien triste, la vie bien morne quand je me trouvai seule.
Comme il riait en me quittant, j'aurais eu honte de pleurer: mais je
pleurai le lendemain matin, lorsqu'en m'veillant je me dis que je ne
le verrais plus. Liset, me voyant les yeux rouges  la rcration, se
crut oblig de pleurer, quoiqu'il et t plus tourment et plus ross
que choy par Hippolyte. C'tait un enfant trs sensible, que ses
parens ne rendaient pas heureux et qui avait report sur moi toutes
ses affections. Il rvait, comme flicit suprme, d'tre un jour mon
jockey et d'avoir un chapeau galonn. Je ne gotais pas ce genre
d'ambition, et je lui jurais que de ma vie je ne _galonnerais_ mes
domestiques. J'ai tenu parole; je ne peux pas souffrir ces
travestissemens; mais c'tait le conte de fes, la posie de Liset, et
je ne pus jamais lui faire comprendre que c'tait une sotte vanit. Le
pauvre enfant est mort pendant que j'tais au couvent et je devais
bientt le quitter pour ne plus le revoir.

Tout au milieu de mes rvasseries sans fin et des chagrins de ma
situation, je me dveloppais extraordinairement. J'annonais devoir
tre grande et robuste; de douze  treize ans, je grandis de trois
pouces, et j'acquis une force exceptionnelle pour mon ge et pour mon
sexe. Mais j'en restai l, et mon dveloppement s'arrta au moment o
il commence souvent pour les autres. Je ne dpassai pas la taille de
ma mre, mais je fus toujours trs forte, et capable de supporter des
marches et des fatigues presque viriles.

Ma grand'mre, ayant enfin compris que je n'tais jamais malade que
faute d'exercice et de grand air, avait pris le parti de me laisser
courir, et pourvu que je ne revinsse pas avec des dchirures  ma
personne ou  mes vtemens, Rose m'abandonnait peu  peu  ma libert
physique. La nature me poussait par un besoin invincible  seconder le
travail qu'elle oprait en moi, et ces deux annes, celles o je rvai
et pleurai pourtant le plus, furent aussi celles o je courus et o
je m'agitai davantage. Mon corps et mon esprit se commandaient
alternativement une inquitude d'activit et une fivre de
contemplation, pour ainsi dire. Je dvorais les livres qu'on me
mettait entre les mains, et puis tout  coup je sautais par la fentre
du rez-de-chausse, quand elle se trouvait plus prs de moi que la
porte, et j'allais m'battre dans le jardin ou dans la campagne, comme
un poulain chapp. J'aimais la solitude de passion, j'aimais la
socit des autres enfans avec une passion gale; j'avais partout des
amis et des compagnons. Je savais dans quel champ, dans quel pr, dans
quel chemin je trouverais Fanchon, Pierrot, Lilinne, Rosette ou
Sylvain. Nous faisions le _ravage_ dans les fosss, sur les arbres,
dans les ruisseaux. Nous gardions les troupeaux, c'est--dire que nous
ne les gardions pas du tout, et que, pendant que les chvres et les
moutons faisaient bonne chre dans les jeunes bls, nous formions des
danses cheveles, ou bien nous gotions sur l'herbe avec nos
galettes, nos fromages et notre pain bis. On ne se gnait pas pour
traire les chvres et les brebis, voire les vaches et les jumens quand
elles n'taient pas trop rcalcitrantes. On faisait cuire des oiseaux
ou des pommes de terre sous la cendre. Les poires et les pommes
sauvages, les prunelles, les mres de buisson, les racines, tout nous
tait rgal. Mais c'tait l qu'il ne fallait pas tre surpris par
Rose, car il m'tait enjoint de ne pas manger _hors des repas_, et si
elle arrivait, arme d'une houssine verte, elle frappait
impartialement sur moi et sur mes complices.

Chaque saison amenait ses plaisirs. Dans le temps des foins, quelle
joie de se rouler sur le sommet du charroi, ou sur les miloches!
Toutes mes amies, tous mes petits camarades rustiques venaient glaner
derrire les ouvriers dans nos prairies, et j'allais rapidement faire
l'ouvrage de chacun d'eux, c'est--dire que, prenant leurs rteaux,
j'entamais dans nos rcoltes, et qu'en un tour de main je leur en
donnais  chacun autant qu'il en pouvait emporter. Nos mtayers
faisaient la grimace, et je ne comprenais pas qu'ils n'eussent pas le
mme plaisir que moi  donner. Deschartres se fchait; il disait que
je faisais de tous ces enfans des pillards qui me feraient repentir,
un jour, de ma facilit  donner et  laisser prendre.

C'tait la mme chose en temps de moisson; ce n'tait plus des
javelles qu'emportaient les enfans de la commune, c'tait des gerbes.
Les pauvresses de La Chtre venaient par bandes de quarante et
cinquante. Chacune m'appelait pour _suivre sa rge_, c'est--dire pour
tenir son sillon avec elle, car elles tablissent entre elles une
discipline et battent celle qui glane hors de sa ligne. Quand j'avais
pass cinq minutes avec une glaneuse, comme je ne me gnais pas pour
prendre  deux mains dans nos gerbes, elle avait gagn sa journe, et
lorsque Deschartres me grondait, je lui rappelais l'histoire de Ruth
et de Booz.

C'est de cette poque particulirement que datent les grandes et
fastidieuses instructions que le bon Deschartres entreprit de me faire
goter sur les avantages et les plaisirs de la proprit. Je ne sais
pas si j'tais prdispose  prendre la contre-partie de sa doctrine,
ou si ce fut la faute du professeur, mais il est certain que je me
jetai par raction dans le _communisme_ le plus aveugle et le plus
absolu. On pense bien que je ne donnais pas ce nom  mon utopie, je
crois que le mot n'avait pas encore t cr; mais je dcrtai en
moi-mme que l'galit des fortunes et des conditions tait la loi de
Dieu, et que tout ce que la fortune donnait  l'un, elle le volait 
l'autre. J'en demande bien pardon  la socit prsente, mais cela
m'entra dans la tte  l'ge de douze ans, et n'en sortit plus que
pour se modifier en se conformant aux ncessits morales des faits
accomplis. L'idal resta pour moi dans un rve de fraternit
paradisiaque, et lorsque je devins catholique plus tard, ce rve
s'appuya sur la logique de l'vangile. J'y reviendrai.

J'exposais navement mon utopie  Deschartres. Pauvre homme! s'il
vivait aujourd'hui, avec ses instincts ractionnaires dvelopps par
les circonstances, dans quelles fureurs certaines ides nouvelles lui
feraient achever ses jours! Mais en 1816 l'utopie ne lui paraissait
pas menaante, et il prenait la peine de la discuter mthodiquement.
Vous changerez d'avis, me disait-il, et vous arriverez  mpriser
trop l'humanit pour vouloir vous sacrifier  elle. Mais, ds 
prsent, il faut combattre en vous ces instincts de prodigalit que
vous tenez de votre pauvre pre. Vous n'avez pas la moindre ide de ce
que c'est que l'argent, vous vous croyez riche parce que vous avez
autour de vous de la terre qui est  vous, des moissons qui mrissent
pour vous, des bestiaux qu'on soigne et qu'on engraisse pour vous
fournir tous les ans quelques sacs d'cus. Mais avec tout cela vous
n'tes pas riche, et votre bonne maman a bien de la peine  tenir sa
maison sur un pied honorable.

--Eh bien, voyons, disais-je, qui est-ce qui force ma bonne maman 
ces dpenses, qui sont principalement une bonne cave et une bonne
table pour ses amis? Car, quant  elle, elle mange comme un oiseau, et
une bouteille de muscat lui durerait bien deux mois. Croyez-vous qu'on
vienne la voir pour boire et manger ses friandises?--Mais il faut
ceci, il faut cela, disait Deschartres. Je niais tout; j'accordais
qu'il fallait  ma bonne maman tout le bien-tre dont je la voyais
jouir avec plaisir, mais je prtendais que Deschartres et moi nous
pouvions bien nous mettre au brouet noir des Lacdmoniens. Cela ne
lui souriait pas du tout. Il raillait ma ferveur de novice en
stocisme, et il m'emmenait voir nos champs et nos prs, assurant que
je devais me mettre au courant de ma fortune et que je ne pouvais de
trop bonne heure me rendre compte de mes dpenses et de mes recettes.
Il me disait: Voil un morceau de terre qui vous appartient. Il a
cot tant, il vaut tant, il rapporte tant. Je l'coutais d'un air de
complaisance; et lorsqu'au bout d'un instant il voulait me faire
rpter ma leon de propritaire, il se trouvait que je ne l'avais pas
entendue, ou que je l'avais dj oublie. Ses chiffres ne me disaient
rien, je savais trs bien dans quel bl poussaient les plus belles
nieilles et les plus belles gesses sauvages, dans quelle haie je
trouverais des coronilles et des saxifrages, dans quel pr des
mousserons ou des morilles, sur quelles fleurs, au bord de l'eau, se
posaient les demoiselles vertes et les petits hannetons bleus; mais il
m'tait impossible de lui dire si nous tions sur nos terres ou sur
celles du voisin, o tait la limite du champ, combien d'ares,
d'hectares ou de centiares renfermait cette limite, si la terre tait
de premire ou de troisime qualit, etc. Je le dsesprais,
j'touffais des billemens spasmodiques, et je finissais par lui dire
des folies qui le faisaient rire et gronder en mme temps. Ah! pauvre
tte, pauvre cervelle! disait-il en soupirant. C'est absolument comme
son pre; de l'intelligence pour certaines choses inutiles et
brillantes, mais nant en fait de notions pratiques! pas de logique,
pas un grain de logique! Que dirait-il donc aujourd'hui s'il savait
que, grce  ses explications, j'ai pris une telle aversion pour la
possession de la terre que je ne suis pas plus avance  quarante-cinq
ans que je ne l'tais  douze! Je l'avoue  ma honte, je ne connais
pas mes terres d'avec celles du voisin, et quand je me promne  trois
pas de ma maison, j'ignore absolument chez qui je suis.

Il semblerait qu'il ft tout son possible, ce brave homme, pour me
dgoter  tout jamais de ce qu'il appelait l'agriculture. Moi,
j'adorais dj, j'ai toujours ador la posie des scnes champtres,
mais il ne voulait m'y laisser rien voir de ce que j'y voyais. Si
j'admirais la physionomie imposante des grands boeufs ruminant dans
les herbes, il fallait entendre toute l'histoire du march o le prix
de ce boeuf avait t discut, et la surenchre de tel fermier, et les
grandes raisons que Deschartres, second par un intelligent Marchois
de sa connaissance, avait fait valoir pour le payer trente francs de
moins. Et puis ce boeuf avait une maladie qu'il fallait connatre et
examiner. Il avait le pied tendre, la corne use, une maladie de peau,
que sais-je? Adieu la posie et l'idale srnit de mon boeuf Apis,
le roi des prairies. Ces bons moutons qui venaient m'touffer de leurs
empressemens pour manger dans mes poches, il fallait les voir trpaner
parce qu'ils avaient une affection crbrale; c'tait horrible. Il
grondait terriblement les bergres, mes douces compagnes, qui
tremblaient devant lui et s'en allaient en pleurant, tandis que moi,
plante  son ct comme juge et comme partie intresse en mme
temps, je prenais en excration mon rle de _propritaire_ et de
_matre_, qui tt ou tard devait me faire har. Har pour ma
parcimonie ou railler pour mon insouciance, c'tait l'cueil
invitable, et j'y suis tombe. Les paysans de chez nous ont un grand
mpris pour mon incurie, et je passe parmi eux depuis longues annes
pour une espce d'imbcile.

Quand je voulais aller d'un ct, Deschartres m'emmenait d'un autre.
Nous partions pour la rivire, qui, dans tout son parcours, sous les
saules et le long des cluses du petit ravin, offre une suite de
paysages adorables, des ombrages frais et des fabriques rustiques du
style le plus pittoresque. Mais, en route, Deschartres, arm de sa
lunette de poche, voyait des oies dans un de nos bls. Il fallait
remonter la cte aride, et, sous l'ardente chaleur de l't, aller
verbaliser sur ces oies, ou sur la chvre qui pelait des ormeaux, dj
si pels, que je ne comprends gure le mal qu'elle y pouvait faire. Et
puis on surprenait dans un arbre touffu un gamin volant de la feuille.
L'ne du voisin avait franchi la haie et tondait dans nos foins la
_largeur de sa langue_. C'taient des dbits continuels  rprimer,
des excutions, des menaces, des querelles de tous les instans, et
qui s'engageaient parfois avec mes meilleurs amis. Cela me serrait le
coeur, et, quand je le disais  ma grand'mre, elle me donnait de
l'argent pour que je pusse, en cachette de Deschartres, aller
rembourser les frais de l'amende au dlinquant, ou porter de sa part
les paroles de grce.

Mais ce rle ne me plaisait pas non plus: il tait loin de satisfaire
mon idal d'galit fraternelle. En faisant grce  ces villageois, il
me semblait que je les rabaissais dans mon propre coeur. Leurs
remercmens me blessaient, et je ne pouvais pas m'empcher de leur
dire que je ne faisais l qu'un acte de justice. Ils ne me
comprenaient pas. Ils s'avouaient coupable dans la personne de leurs
enfans, mauvais gardiens du petit troupeau. On voulait les battre en
ma prsence pour me donner satisfaction; cela m'tait odieux, et
vritablement, me sentant devenir chaque jour artiste avec des
instincts de posie et de tendresse, je maudissais le sort qui m'avait
fait natre dame et chtelaine contre mon gr. J'enviais la condition
des pastours. Mon plus doux rve et t de m'veiller un beau matin
sous leur chaume, de m'appeler Naniche ou Pierrot, et de mener mes
btes au bord des chemins, sans souci de M. L'Homond et compagnie,
sans solidarit avec les riches, sans apprhension d'un avenir qu'on
me prsentait si compliqu, si difficile  soutenir et si antipathique
 mon caractre. Je ne voyais dans cette petite fortune qu'on voulait
me faire compter et recompter sans cesse, qu'un embarras dont je ne
saurais jamais me tirer, et je ne me trompais nullement.

En dpit de mon got pour le vagabondage, une sorte de fatalit me
poussait au besoin de cultiver mon intelligence, malgr la conviction
o j'tais que toute science tait vanit et fume. Mme au milieu de
mes plus vifs amusemens champtres, il me prenait un besoin de
solitude et de recueillement ou une rage de lecture, et, passant d'un
extrme  l'autre aprs une activit fivreuse, je m'oubliais dans les
livres pendant plusieurs jours, et il n'y avait pas moyen de me faire
bouger de ma chambre ou du petit boudoir de ma grand'mre; de sorte
qu'on tait bien embarrass de dfinir mon caractre, tantt dissip
jusqu' la folie, tantt srieux et morne jusqu' la tristesse.

Deschartres s'tait beaucoup radouci depuis que mon frre n'tait plus
l pour le faire enrager. Il se plaisait souvent aux leons que je
prenais bien; mais l'inconstance de mon humeur ramenait de temps en
temps les bourrasques de la sienne, et il m'accusait de mauvaise
volont quand je n'avais rellement qu'une fivre de croissance. Il me
menaa quelquefois de me frapper, et, comme ces sortes d'avertissemens
sont dj un fait  demi accompli, je me tenais sur mes gardes,
rsolue  ne pas souffrir de lui ce que je commenais  ne plus
souffrir de Rose. A l'habitude, il tait dbonnaire avec moi, et me
savait un gr infini de la promptitude avec laquelle je comprenais ses
enseignemens, quand ils taient clairs. Mais, en de certains jours,
j'tais si distraite, qu'il lui arriva enfin de me jeter  la tte un
gros dictionnaire latin. Je crois qu'il m'aurait tue si je n'eusse
lestement vit le boulet en me baissant  propos. Je ne dis rien du
tout, je rassemblai mes cahiers et mes livres, je les mis dans
l'armoire, et j'allai me promener. Le lendemain, il me demanda si
j'avais fait ma version: Non, lui dis-je, je sais assez de latin
comme cela, je n'en veux plus! Il ne m'en reparla jamais, et le latin
fut abandonn. Je ne sais pas comment il s'en expliqua avec ma
grand'mre; elle ne m'en parla pas non plus. Probablement Deschartres
eut honte de son emportement et me sut gr de lui en garder le secret,
en mme temps qu'il comprit que ma rsolution de ne plus m'y exposer
tait irrvocable. Cette aventure ne m'empcha pas de l'aimer; il
tait pourtant l'ennemi jur de ma mre, et je n'avais jamais pu
prendre mon parti sur les mauvais traitemens qu'il avait fait essuyer
 Hippolyte. Un jour qu'il l'avait cruellement battu, je lui avais
dit: _Je vais le dire  ma bonne maman_, et je l'avais fais
rsolument. Il avait t svrement blm,  ce que je prsume, mais
il ne m'en avait pas gard de ressentiment. Comme nous tions francs
l'un et l'autre, nous ne pouvions pas nous brouiller.

Il avait beaucoup du caractre de Rose, c'est pour cela qu'ils ne
pouvaient pas se supporter. Un jour qu'elle balayait ma chambre et
qu'il passait dans le corridor, elle lui avait jet de la poussire
sur ses beaux souliers reluisans. Lui de la traiter de butorde, elle
de le qualifier de crocheteur: le combat s'engage, et Rose, lanant
son balai dans les jambes du pdagogue pendant qu'il descendait
l'escalier, avait failli lui faire rompre le cou. De ce moment, ils se
dtestrent cordialement: c'tait chaque jour de nouvelles querelles,
qui dgnraient mme en pugilat. Un peu plus tard, il eut des
diffrends moins nergiques, mais encore plus amers avec Julie. La
cuisinire tait aussi  couteaux tirs avec Rose, et elles se
jetaient les assiettes  la tte. Ladite cuisinire se battait d'autre
part avec son vieux poux, Saint-Jean. On changea dix fois de valet de
chambre parce qu'il ne pouvait s'entendre avec Rose ou avec
Deschartres. Jamais intrieur ne fut troubl de plus de criailleries
et de batailles. Tel tait le triste effet de l'excessive faiblesse de
ma grand'mre. Elle ne voulait ni se sparer de ses domestiques ni
s'tablir juge de leurs diffrends. Deschartres, en voulant y porter
la paix, venait y mler la tempte de sa colre. Tout cela m'inspirait
un grand dgot et augmentait mon amour pour les champs et pour la
socit de mes pastours, qui taient si doux et vivaient en si bon
accord.

Quand je sortais avec Deschartres, je pouvais aller assez loin avec
lui, et j'avais une certaine libert. Rose m'oubliait, et je pouvais
faire le gamin tout  mon aise. Un soir la fenaison se prolongea fort
tard dans la soire. On enlevait le dernier charroi d'un pr. Il
faisait clair de lune, et on voulait en finir, parce que l'orage
s'annonait pour la nuit. Quelque diligence qu'on ft, le ciel se
voila, et la foudre commenait  gronder lorsque nous reprmes le
chemin de la ferme. Nous tions au bord de la rivire,  un quart de
lieue de chez nous. Le charroi, charg prcipitamment, tait mal
quilibr. Deux ou trois fois en chemin il s'croula, et il fallut le
rtablir. Nous avions de jeunes boeufs de trait que le tonnerre
effrayait, et qui ne marchaient qu' grands renforts d'aiguillon, et
en soufflant d'pouvante comme des chevaux ombrageux. La bande des
glaneurs et des glaneuses de foin nous avait attendue pour aider au
chargement et pour soutenir de leurs rteaux l'difice chancelant que
chaque ornire compromettait. Deschartres, arm de l'aiguillon, dont
il se servait mal, _pestait, suait, jurait_; les mtayers et leurs
ouvriers se lamentaient avec exagration, comme s'il se ft agi de la
retraite de Russie. C'est la manire de s'impatienter du paysan
berrichon. La foudre roulait avec un fracas pouvantable, et le vent
soufflait avec furie. On ne voyait plus  se conduire qu' la lueur
des clairs, et le chemin tait trs difficile. Les enfans avaient
peur et pleuraient. Une de mes petites camarades tait si dmoralise
qu'elle ne voulait plus porter sa petite rcolte, et l'aurait laisse
au milieu du chemin si je ne m'en fusse charge. Encore fallait-il la
tirer elle-mme par la main, car elle avait mis son tablier sur sa
tte pour ne pas voir le _feu du ciel_, et elle se jetait dans tous
les trous. Il tait fort tard quand nous arrivmes enfin par un vrai
dluge. On tait inquiet de nous  la maison. A la ferme, on tait
inquiet des boeufs et du foin. Pour moi, cette scne champtre m'avait
ravie, et j'essayai le lendemain d'en crire la description, mais je
n'y russis pas  mon gr, et la dchirai sans la montrer  ma
grand'mre. Chaque nouvel essai que je faisais de formuler mon motion
me dgotait pour longtemps de recommencer.

L'automne et l'hiver taient le temps o nous nous amusions le mieux.
Les enfans de la campagne y sont plus libres et moins occups. En
attendant les bls de mars, il y a des espaces immenses o leurs
troupeaux peuvent errer sans faire de mal. Aussi se gardent-ils
eux-mmes tandis que les pastours, rassembls autour de leur feu en
plein vent, devisent, jouent, dansent, ou se racontent des histoires.
On ne s'imagine pas tout ce qu'il y a de merveilleux dans la tte de
ces enfans qui vivent au milieu des scnes de la nature sans y rien
comprendre, et qui ont l'trange facult de voir par les yeux du corps
tout ce que leur imagination leur reprsente. J'ai tant de fois
entendu raconter  plusieurs d'entre eux, que je savais trs
vridiques, et trop simples d'ailleurs pour rien inventer, les
apparitions dont ils avaient t tmoins, que je suis bien persuade
qu'ils n'ont pas _cru voir_, mais qu'ils ont _vu_, par l'effet d'un
phnomne qui est particulier aux organisations rustiques, les objets
de leur pouvante. Leurs parens, moins simples qu'eux, et quelquefois
mme incrdules, taient sujets aussi  ces visions.

J'ai t tmoin d'un de ces faits d'hallucination; je revenais de
Saint-Chartier, et le cur m'avait donn une paire de pigeons qu'il
mit dans un panier et dont il chargea son enfant de choeur, en lui
disant de m'accompagner. C'tait un garon de quatorze  quinze ans,
grand, fort, d'une sant excellente, d'un esprit trs calme et trs
lucide. Le cur lui donnait de l'instruction, et il a t depuis
matre d'cole. Il savait ds lors moins de franais peut-tre, mais
plus de latin que moi,  coup sr. C'tait donc un paysan dgrossi et
trs intelligent.

Nous sortions de vpres, il tait environ trois heures; c'tait en
plein t, par le plus beau temps du monde; nous prmes les sentiers
de traverse parmi les champs et les prairies, et nous causions fort
tranquillement. Je l'interrogeais sur ses tudes. Il avait l'esprit
parfaitement libre et dispos; il s'arrta auprs d'un buisson pour
mettre un brin d'osier  son sabot qui s'tait cass. Allez toujours,
me dit-il, je vous rattraperai bien. Je continuai donc  marcher;
mais je n'avais pas fait trente pas que je le vois accourir, ple, les
cheveux comme hrisss sur le front. Il avait laiss sabots, panier et
pigeons l o il s'tait arrt. Il avait vu, au moment o il tait
descendu dans le foss, un homme affreux qui l'avait menac de son
bton.

Je le crus d'abord, et je me retournai pour voir si cet homme nous
suivait ou s'il s'en allait avec nos pigeons; mais je vis
distinctement le panier et les sabots de mon compagnon, et pas un tre
humain sur le sentier ni dans le champ, ni auprs, ni au loin.

J'avais  cette poque dix-sept ou dix-huit ans, et je n'tais plus du
tout peureuse. C'est, dis-je  l'enfant, un pauvre vagabond qui meurt
de faim et qui a t tent par nos pigeons. Il se sera cach dans le
foss. Allons voir ce que c'est.--Non rpondit-il, quand on me
couperait par morceaux.--Comment! repris-je, un grand et fort garon
comme te voil a peur d'un homme tout seul? Allons, coupe un bton, et
viens avec moi rechercher nos pigeons. Je ne prtends pas les laisser
l.--Non, non, demoiselle, je n'irai pas, s'cria-t-il, car je le
verrais encore, et je ne veux plus le voir. Les btons et le courage
n'y feraient rien, puisque ce n'est pas un _homme humain_. C'est
plutt _fait comme une bte_.

Je commenais  comprendre et j'insistai d'autant plus pour le ramener
avec moi  son panier et  ses sabots. Rien ne put l'y faire
consentir. J'y allai seule, en lui disant au moins de me suivre des
yeux, pour bien s'assurer qu'il avait rv. Il me le promit, mais
quand je revins avec les sabots et les pigeons, mon drle avait pris
sa course et me les laissa trs bien porter jusqu'aux premires
maisons du village, o il arriva avant moi. J'essayai de lui faire
honte. Ce fut bien inutile. C'est lui qui se moqua de mon incrdulit,
et qui trouva que j'tais folle de braver un loup-garou pour ravoir
deux malheureux pigeons.

Le beau courage que j'eus en cette rencontre, je ne l'aurais
probablement pas eu trois ans plus tt, car  l'poque o je passais
une bonne moiti de ma vie avec les pastours, je confesse que leurs
terreurs m'avaient gagne, et que, sans croire prcisment au follet,
aux revenans et  _Georgeon_, le diable de la valle noire, j'avais
l'imagination vivement impressionne par ces fantmes. Mais je n'tais
pas de la race rustique et je n'eus jamais la moindre hallucination.
J'eus beaucoup de visions d'objets et de figures, dans la rverie,
presque jamais dans la frayeur; et mme, dans ce dernier cas, je ne
fus jamais dupe de moi-mme. La tendance sceptique de l'enfant de
Paris luttait encore en moi contre la crdulit de l'enfant en
gnral.

Ce qui achevait de me troubler la cervelle, c'taient les contes de la
veille lorsque les chanvreurs venaient broyer. Pour loigner de la
maison le bruit et la poussire de leur travail, et comme la moiti du
hameau voulait couter leurs histoires, on les installait  la petite
porte de la cour qui donne sur la place, tout  ct du cimetire dont
on voyait les croix au clair de la lune par-dessus un mur trs bas.
Les vieilles femmes relayaient les narrateurs. J'ai racont ces scnes
rustiques dans mes romans. Mais je ne saurais jamais raconter cette
foule d'histoires merveilleuses et saugrenues que l'on coutait avec
tant d'motion et qui avaient toutes le caractre de la localit ou
des diverses professions de ceux qui les avaient rapportes. Le
sacristain avait sa posie  lui, qui jetait du merveilleux sur les
choses de son domaine, les spultures, les cloches, la chouette, le
clocher, les rats du clocher, etc. Tout ce qu'il attribuait  ces rats
de mystrieuse sorcellerie remplirait un volume. Il les connaissait
tous, il leur avait donn les noms des principaux habitans morts dans
le bourg depuis une quarantaine d'annes. A chaque nouveau mort, il
voyait surgir un nouveau rat qui s'attachait  ses pas et le
tourmentait par ses grimaces. Pour apaiser ces mnes tranges, il
leur portait des graines dans le clocher; mais en y retournant le
lendemain, il trouvait les plus bizarres caractres tracs par ces
rats suspects avec les graines mmes qu'il leur avait offertes. Un
jour il trouvait tous les haricots blancs rangs en cercle avec une
croix de haricots rouges au centre. Le jour suivant, c'tait la
combinaison contraire. Une autre fois, les blancs et les rouges,
alterns systmatiquement formaient plusieurs cercles enchans, ou
des lettres inconnues, mais si bien dessines, qu'on aurait jur
l'ouvrage d'une _personne humaine_. Il n'est point d'animaux
insignifians, il n'est point d'objets inanims que le paysan ne fasse
entrer dans son monde fantastique, et le christianisme du moyen ge,
qui est encore le sien, est tout aussi fcond en personnifications
mythologiques que les religions antrieures.

J'tais avide de tous ces rcits, j'aurais pass la nuit  les
entendre, mais ils me faisaient beaucoup de mal; ils m'taient le
sommeil. Mon frre, plus g que moi de cinq ans, en avait t plus
affect encore, et son exemple me confirma dans la croyance o je suis
que les races d'origine rustique ont la facult de l'hallucination. Il
tenait  cette race par sa mre, et il avait des visions, tandis que,
malgr la fivre de peur et les rves sinistres de mon sommeil, je
n'en avais pas. Vingt ans plus tard, il m'affirmait sous serment
avoir entendu claquer le fouet du follet dans les curies, et le
battoir des lavandires de nuit au bord des sources. C'est de lui que
j'ai parl dans les articles intituls: _Visions de la nuit dans les
campagnes_, et ses rcits taient d'une sincrit complte. Dans les
dangers rels, il tait plus que courageux, il tait tmraire. Dans
son ge mr comme dans son enfance, il a toujours eu comme une
habitude de mpriser la vie; du moins il exposait la sienne  tout
propos et pour la moindre affaire. Mais que vous dirai-je? il tenait
au terroir, il tait hallucin, il croyait aux choses surnaturelles.

J'ai dit que l'automne et l'hiver taient nos saisons les plus gaies;
j'ai toujours aim passionnment l'hiver  la campagne, et je n'ai
jamais compris le got des riches, qui a fait de Paris le sjour des
ftes dans la saison de l'anne la plus ennemie des bals, des
toilettes et de la dissipation. C'est au coin du feu que la nature
nous convie en hiver  la vie de famille, et c'est aussi en pleine
campagne que les rares beaux jours de cette saison peuvent se faire
sentir et goter. Dans les grandes villes de nos climats, cette
affreuse boue, puante et glace, ne sche presque jamais. Aux champs,
un rayon de soleil ou quelques heures de vent rendent l'air sain et la
terre propre. Les pauvres proltaires des cits le savent bien, et ce
n'est pas pour leur agrment qu'ils restent dans ce cloaque. La vie
factice et absurde de nos riches s'puise  lutter contre la nature.
Les riches Anglais l'entendent mieux: ils passent l'hiver dans leurs
chteaux.

On s'imagine  Paris que la nature est morte pendant six mois, et
pourtant les bls poussent ds l'automne, et le _ple soleil_ des
hivers, on est convenu de l'appeler comme cela, est le plus vif et le
plus brillant de l'anne. Quand il dissipe les brumes, quand il se
couche dans la pourpre tincelante des soirs de grande gele, on a
peine  soutenir l'clat de ses rayons. Mme dans nos contres
froides, et fort mal nommes _tempres_, la cration ne se dpouille
jamais d'un air de vie et de parure. Les grandes plaines fromentales
se couvrent de ces tapis courts et frais, sur lesquels le soleil, bas
 l'horizon, jette de grandes flammes d'meraude. Les prs se revtent
de mousses magnifiques, luxe tout gratuit de l'hiver. Le lierre, ce
pampre inutile, mais somptueux, se marbre de tons d'carlate et d'or.
Les jardins mmes ne sont pas sans richesse. La primevre, la violette
et la rose de Bengale rient sous la neige. Certaines autres fleurs,
grce  un accident de terrain,  une disposition fortuite, survivent
 la gele et vous causent  chaque instant une agrable surprise. Si
le rossignol est absent, combien d'oiseaux de passage, htes bruyans
et superbes, viennent s'abattre ou se reposer sur le fate des grands
arbres ou sur le bord des eaux! Et qu'y a-t-il de plus beau que la
neige, lorsque le soleil en fait une nappe de diamans, ou lorsque le
gele se suspend aux arbres en fantastiques arcades, en
indescriptibles festons de givre et de cristal? Et quel plaisir
n'est-ce pas de se sentir en famille, auprs d'un bon feu, dans ces
longues soires de campagne o l'on s'appartient si bien les uns aux
autres, o le temps mme semble nous appartenir, o la vie devient
toute morale et tout intellectuelle en se retirant en nous-mmes?

L'hiver, ma grand'mre me permettait d'installer ma _socit_ dans la
grande salle  manger, qu'un vieux pole rchauffait au mieux. Ma
socit, c'tait une vingtaine d'enfans de la commune qui apportaient
l leurs _saulnes_. La saulne est une ficelle incommensurable, toute
garnie de crins disposs en noeuds coulans pour prendre les alouettes
et menus oiseaux des champs en temps de neige. La belle saulne fait
le tour d'un champ. On la roule sur des dvidoirs faits exprs, et on
la tend avant le lever du jour dans les endroits propices. On balaie
la neige tout le long du sillon, on y jette du grain, et deux heures
aprs, on y trouve les alouettes prises par centaines. Nous allions 
cette rcolte avec de grands sacs que l'ne rapportait pleins. Comme
il y avait de graves contestations pour les partages, j'avais tabli
le rgime de l'association, et l'on s'en trouva fort bien. Les
saulnes ne peuvent servir plus de deux ou trois jours sans tre
regarnies de crins (car il s'en casse beaucoup dans les chaumes), et
sans qu'on fasse le _rebouclage_, c'est--dire le noeud coulant 
chaque crin dnou. Nous convnmes donc que ce long et minutieux
travail se ferait en commun, comme celui de l'installation des
saulnes, qui exige aussi un balayage rapide et fatigant. On se
partageait, sans compter et sans mesurer, la corde et le crin; le crin
tait surtout la denre prcieuse, et c'tait en commun aussi qu'on en
faisait la maraude: cela consistait  aller dans les prs et dans les
tables arracher de la queue et de la crinire des chevaux tout ce que
ces animaux voulaient bien nous en laisser prendre sans entrer en
rvolte. Aussi nous tions devenus bien adroits  ce mtier-l, et
nous arrivions  claircir la chevelure des poulains en libert, sans
nous laisser atteindre par les ruades les plus fantastiques. L'ouvrage
se faisait entre nous tous avec une rapidit surprenante, et nous
avons t jusqu' regarnir deux ou trois cents brasses dans une
soire. Aprs la chasse venait le triage. On mettait d'un ct les
alouettes, de l'autre les oiseaux de moindre valeur. Nous prlevions
pour notre rgal du dimanche un certain choix, et l'un des enfans
allait vendre le reste  la ville, aprs quoi je partageais l'argent
entre eux tous. Ils taient fort contens de cet arrangement, et il n'y
avait plus de disputes et de mfiance entre eux. Tous les jours notre
association recrutait de nouveaux adhrans, qui prfraient ce bon
accord  leurs querelles et  leurs batailles. On ne pensait plus  se
lever avant les autres pour aller dpouiller la saulne des camarades,
et la journe du dimanche tait une vritable fte. Nous faisions
nous-mmes notre cuisine de volatiles. Rose tait de bonne humeur ces
jours-l, car elle tait gaie et bonne fille quand elle n'tait pas
furibonde. La cuisinire faisait l'esprit fort  l'endroit de notre
cuisine; le pre Saint-Jean seul faisait la grimace et prtendait que
la queue de son cheval blanc diminuait tous les jours. Nous le savions
bien.

A travers tous ces jeux, le roman de Coramb continuait  se drouler
dans ma tte. C'tait un rve permanent aussi dcousu, aussi
incohrent que les rves du sommeil, et dans lequel je ne me
retrouvais que parce qu'un mme sentiment le dominait toujours.

Ce sentiment ce n'tait pas l'amour. Je savais par les livres que
l'amour existe dans la vie et qu'il est le fond et l'me de tous les
romans et de tous les pomes. Mais, ne sentant en moi rien qui put
m'expliquer pourquoi un tre s'attachait exclusivement  la poursuite
d'un autre tre, dans cet ordre d'affections inconnues,
hiroglyphiques pour ainsi dire, je me prservais avec soin
d'entraner mon roman sur ce terrain glac pour mon imagination. Il me
semblait que si j'y introduisais des _amans_ et des _amantes_, il
deviendrait banal, ennuyeux pour moi, et que je ferais, des
personnages charmans avec lesquels je passais ma vie, des tres de
convention comme ceux que je trouvais souvent dans les livres, ou,
tout au moins des trangers occups d'un secret auquel je ne pouvais
m'intresser, puisqu'il ne rpondait  aucune motion que j'eusse
prouve par moi-mme. En revanche, l'amiti, l'amour filial ou
fraternel, la sympathie, l'attrait le plus pur, rgnaient dans cette
sorte de monde enchant: mon coeur comme mon imagination taient tout
entiers dans cette fantaisie, et quand j'tais mcontente de quelque
chose ou de quelqu'un dans la vie relle, je pensais  Coramb avec
presque autant de confiance et de consolation qu' une vrit
dmontre.

J'en tais l lorsqu'on m'annona que dans trois mois j'aurais  faire
ma premire communion.

C'tait une situation encore plus embarrassante pour ma bonne maman
que pour moi. Elle ne voulait pas me donner une ducation franchement
philosophique. Tout ce qui et pu tre tax d'excentricit lui
rpugnait; mais, en mme temps qu'elle subissait l'empire de la
coutume, et qu'au dbut de la Restauration elle n'et pu s'y
soustraire sans un certain scandale, elle craignait que ma nature
enthousiaste ne se laisst prendre  la superstition, dont elle avait
dcidment horreur. Elle prit donc le parti de me dire qu'il fallait
faire cet acte de biensance trs dcemment, mais me bien garder
d'outrager la sagesse divine et la raison humaine jusqu' croire que
j'allais _manger mon Crateur_.

Ma docilit naturelle fit le reste. J'appris le catchisme comme un
perroquet, sans chercher  le comprendre et sans songer  en railler
les mystres, mais bien dcide  n'en pas croire,  n'en pas retenir
un mot aussitt que l'_affaire serait bcle_, comme on disait chez
nous. La confession me causa une rpugnance extrme. Ma grand'mre,
qui savait que le bon cur de Saint-Chartier parlait et pensait un peu
crment, me confia  un autre bon vieux cur, celui de La Chtre, qui
avait plus d'ducation, et qui, je dois le dire, respecta l'ignorance
de mon ge et ne m'adressa aucune de ces questions infmes par
lesquelles il arrive souvent au prtre de souiller, sciemment ou non,
la pudeur de l'enfance. On ne mit entre mes mains aucun formulaire,
aucun examen de conscience, et on me dit simplement d'accuser les
fautes dont je me sentais coupable.

Je me trouvai fort embarrasse. J'en voyais bien quelques-unes, mais
il me semblait que ce n'tait pas assez pour que M. le cur pt s'en
contenter. D'abord j'avais menti une fois  ma mre pour sauver Rose,
et souvent depuis  Deschartres pour sauver Hippolyte. Mais je n'tais
pas menteuse, je n'avais aucun besoin de l'tre, et Rose elle-mme,
me brutalisant toujours avant de m'interroger, ne faisait pas de ma
servitude une ncessit de dissimulation. J'avais t un peu
gourmande, mais il y avait si longtemps, que je m'en souvenais 
peine. J'avais toujours vcu au milieu de personnes si chastes, que je
n'avais mme pas l'ide de quelque chose de contraire  la chastet.
J'avais t irritable et violente: depuis que je me portais bien, je
n'avais plus sujet de l'tre. De quoi donc pouvais-je m'accuser, 
moins que ce ne ft d'avoir prfr parfois le jeu  l'tude, d'avoir
dchir mes robes et perdu mes mouchoirs, griefs que ma bonne
qualifiait d'_enfance terrible_?

En vrit, je ne sais pas de quoi peut s'accuser un enfant de douze
ans,  moins que le malheureux n'ait t dj souill par des exemples
et des influences hideuses, et dans ce cas-l c'est la confession
d'autrui qu'il a  faire.

J'avais si peu de choses  dire, que cela ne valait pas la peine de
dranger un cur; le mien s'en contenta, et me donna pour pnitence de
rciter l'oraison dominicale en sortant du confessional. Cela me parut
fort doux: car cette prire est belle, sublime et simple, et je
l'adressai  Dieu de tout mon coeur; mais je ne me sentais pas moins
humilie de m'tre agenouille devant un prtre pour si peu.

Au reste, jamais premire communion ne fut si lestement expdie.
J'allais une fois par semaine  La Chtre. Le cur me faisait une
petite instruction de cinq minutes; je savais mon catchisme sur le
bout du doigt ds la premire semaine. La veille du jour fix, on
m'envoya passer la soire et la nuit chez une bonne et charmante dame
de nos amies. Elle avait deux enfans plus jeunes que moi. Sa fille
Laure, belle et remarquable personne  tous gards, a pous depuis
mon ami Fleury, fils de Fleury, l'ami de mon pre. Il y avait encore
d'autres enfans dans la maison; je m'y amusai normment, car on joua
 toutes sortes de jeux sous l'oeil des bons parens, qui prirent part
 notre innocente gat, et j'allai dormir si fatigue d'avoir ri et
saut que je ne me souvenais plus du tout de la solennit du
lendemain.

Mme Decerfz, cette charmante et excellente femme qui voulait bien
m'accompagner  l'glise dans _mes dvotions_, m'a souvent rappel
depuis combien j'tais folle et bruyante lorsque je me trouvais dans
sa famille au retour de l'glise. Sa mre, une bien excellente femme
aussi, lui disait alors: Mais voil un enfant bien peu recueilli, et
ce n'est pas ainsi que de mon temps on se prparait aux sacremens. Je
ne lui vois faire aucun mal, rpondait Mme Decerfz: elle est gaie,
donc elle a la conscience bien lgre, et le rire des enfans est une
musique pour le bon Dieu.

Le lendemain matin, ma grand'mre arriva. Elle s'tait dcide 
assister  ma premire communion, non sans peine, je crois, car elle
n'avait pas mis le pied dans une glise depuis le mariage de mon pre.
Mme Decerfz me dit de lui demander sa bndiction et le pardon des
dplaisirs que je pouvais lui avoir causs, ce que je fis de meilleur
coeur que devant le prtre. Ma bonne maman m'embrassa et me conduisit
 l'glise.

Aussitt que j'y fus, je commenai  me demander ce que j'allais
faire; je n'y avais pas encore song. Je me sentais si tonne de voir
ma grand'mre dans une glise! Le cur m'avait dit qu'il fallait
croire, sinon commettre un sacrilge; je n'avais pas la moindre ide
d'tre sacrilge, pas la plus lgre vellit de rvolte ou d'impit,
mais je ne croyais pas. Ma bonne maman m'avait empche de croire, et
cependant elle m'avait ordonn de communier. Je me demandai si elle et
moi nous ne faisions pas un acte d'hypocrisie, et, bien que j'eusse
l'air aussi calme et aussi srieux que j'avais paru insouciante et
dissipe la veille, je me sentis fort mal  l'aise, et j'eus deux ou
trois fois la pense de me lever et de dire  ma grand'mre: En voil
assez; allons-nous-en.

Mais, tout  coup, il me vint  l'esprit un commentaire qui me calma.
Je repassais la Cne de Jsus dans mon esprit, et ces paroles: _Ceci
est mon corps et mon sang_ ne me parurent plus qu'une mtaphore;
Jsus tait trop saint et trop grand pour avoir voulu tromper ses
disciples. Il les avait convis  un repas fraternel, il les avait
invits  rompre le pain ensemble en mmoire de lui. Je ne sentis plus
rien de moquable dans l'institution de la Cne, et, me trouvant  la
balustrade auprs d'une vieille pauvresse qui reut dvotement
l'hostie avant moi, j'eus la premire ide de la signification de ces
agapes de l'galit dont l'glise avait, selon moi, mconnu ou
falsifi le symbole.

Je revins donc fort tranquille de la sainte table, et le contentement
d'avoir trouv une solution  ma petite anxit donna, m'a-t-on dit
depuis, une expression nouvelle  ma figure. Ma grand'mre, attendrie
et effraye, partage peut-tre entre la crainte de m'avoir rendue
dvote et celle de m'avoir fait mentir  moi-mme, me pressa doucement
contre son coeur quand je revins auprs d'elle, et laissa tomber des
larmes sur mon voile.

Tout cela fut nigmatique pour moi; j'attendais qu'elle me donnt, le
soir, une explication srieuse de l'acte qu'elle m'avait fait
accomplir et de l'motion qu'elle avait laisse paratre. Il n'en fut
rien. On me fit faire une seconde communion huit jours aprs, et puis,
on ne me reparla plus de religion, il n'en fut pas plus question que
si rien ne s'tait pass.

Aux grandes ftes, on m'envoyait encore  La Chtre pour voir les
processions et assister aux offices. C'tait des occasions que je
faisais valoir moi-mme, parce que je passais ces jours-l dans la
famille Decerfz, o je m'battais avec les enfans et o j'tais si
gte que je mettais tout sens dessus dessous, cassant tout, les
meubles, les poupes et mme quelque peu les enfans, trop dbiles pour
mes manires de paysanne.

Quand je revenais  la maison fatigue de ces bats, je retombais dans
mes accs de mlancolie. Je me replongeais dans la lecture, et ma
grand'mre avait bien un peu de peine  me remettre au travail rgl.
Rien ne ressemble plus  l'artiste que l'enfant. Il a ses veines de
labeur et de paresse, ses soifs ardentes de production, ses lassitudes
pleines de dgot. Ma grand'mre n'avait jamais eu le caractre de
l'artiste, bien qu'elle en et certaines facults; j'ignore si elle
avait eu une enfance. C'tait une nature si calme, si rgulire, si
unie, qu'elle ne comprenait pas les engouemens et les dfaillances de
la mienne. Elle me donnait si peu de besogne (et c'tait l le mal),
qu'elle s'tonnait de m'en voir accable parfois, et comme, en
d'autres jours, j'en faisais volontairement quatre fois davantage,
elle m'accusait de caprice et de rsistance raisonne. Elle se
trompait, je ne me gouvernais pas moi-mme, voil tout. Elle me
grondait toujours avec affection, mais avec une certaine amertume, et
elle avait tort: elle voulait m'obliger  me vaincre, m'habituer  me
rgulariser, et en cela elle avait raison.

Comme par-dessus tout elle me gtait, elle me laissa prendre un genre
de dissipation qui me tourna la tte pendant tout l't qui suivit ma
premire communion. Il vint  La Chtre une troupe de comdiens
ambulans, une assez bonne troupe, par parenthse, qui donnait le
mlodrame, la comdie, le vaudeville et surtout l'opra comique. Il y
avait de bonnes voix, assez d'ensemble, un premier chanteur et deux
chanteuses qui ne manquaient pas de talent. Cette troupe tait
vraiment trop distingue pour le misrable local des reprsentations.
C'tait la mme salle o mon pre avait jou la comdie avec nos amis
les Duvernet, une ancienne glise de couvent, o l'on voyait encore
les dessins des ogives mal recouvertes d'un pltre plus frais que
celui des murailles, le tout surmont d'un plafond de solives brutes
pos aprs coup, et meubl de mauvais bancs de bois en amphithtre.
N'importe, les dames de la ville venaient s'y asseoir en grande
toilette, et quand tout cela tait couvert de fleurs et de rubans, on
ne voyait plus la nudit et la malpropret de la salle. Les amateurs
de l'endroit,  la tte desquels tait encore M. Duvernet, composaient
un orchestre trs satisfaisant. On tait encore artiste en province
dans ce temps-l. Il n'y avait si pauvre et si petite localit o l'on
ne trouvt moyen d'organiser un bon quatuor, et toutes les semaines
on se runissait, tantt chez un amateur, tantt chez l'autre, pour
faire ce que les Italiens appellent _musica di camera_ (musique de
chambre), honnte et noble dlassement qui a disparu avec les vieux
virtuoses, derniers gardiens du feu sacr dans nos provinces.

J'adorais toujours la musique, bien que ma bonne maman me ngliget
sous ce rapport, et que Gayard m'inspirt de plus en plus le dgot de
l'tudier  sa manire. Il arrivait bien rarement  ma grand'mre de
poser ses doigts blancs et paralyss sur le vieux clavecin, et de
chevroter ces majestueux fragmens des vieux matres qu'elle chevrotait
mieux que personne ne les et chants. J'avais presque oubli que
j'tais ne musicienne aussi, et que je pouvais sentir et comprendre
ce que les autres peuvent exprimer ou produire. La premire fois qu'on
m'envoya entendre la comdie  La Chtre, nos chanteurs ambulans
donnrent _Aline, reine de Golconde_. J'en revins transporte et
sachant presque l'opra par coeur, chant, paroles, accompagnemens,
rcitatifs. Une autre fois, ce fut _Montano et Stphanie_; puis le
_Diable  quatre_, _Adolphe et Clara_, _Gulistan_, _Ma tante Aurore_,
_Jeannot et Colin_, que sais-je? toutes les jolies, faciles,
chantantes et gracieuses oprettes de ce temps-l. Je repris fureur 
la musique, et je chantais le jour en ralit, la nuit en rve. La
musique avait tout potis pour moi dans ces reprsentations o Mme
Duvernet avait l'obligeance de me conduire toutes les semaines. Je ne
me souvenais plus d'avoir vu de belles salles de spectacle et des
acteurs de premier ordre  Paris. Il y avait si longtemps de cela que
la comparaison ne me gnait point. Je ne m'apercevais pas de la misre
des dcors, de l'absurdit des costumes: mon imagination et le
prestige de la musique supplant  tout ce qui manquait, je croyais
assister aux plus beaux, aux plus somptueux, aux plus complets
spectacles de l'univers, et ces comdiens de campagne, chantant et
dclamant dans une grange, m'ont fait autant de plaisir et de bien
que, depuis, les plus grands artistes de l'Europe sur les plus nobles
scnes du monde.

Madame Duvernet avait une nice nomme Brigitte, aimable, bonne et
spirituelle enfant avec laquelle je fus bientt intimement lie. Avec
le plus jeune fils de la maison, Charles (mon vieux ami d'aujourd'hui)
et deux ou trois autres personnages de la mme gravit (je crois que
le doyen de tous n'avait pas quinze ans), nous passions dans des jeux
absorbans ces heureuses journes qui prcdaient la comdie. Comme
tout nous tait spectacle, mme les ftes religieuses du matin, nous
reprsentions alternativement la messe et la comdie, la procession et
le mlodrame. Nous nous affublions des chiffons de la mre, qu'on
mettait au pillage; nous faisions avec des fleurs, des miroirs, des
dentelles et des rubans, tantt des dcors de thtre, tantt des
chapelles, et nous chantions, ensemble  tue-tte tantt des choeurs
d'opra-comique, tantt la messe et les vpres. Tout cela accompagn
des cloches qui sonnaient  toute vole presque sur le toit de la
maison, des amateurs qui rptaient en bas l'ouverture et les
accompagnemens qu'on allait jouer le soir, et des hurlemens des chiens
d'alentour qui avaient mal aux nerfs: c'tait la plus trange
cacophonie et en mme temps la plus joyeuse. Enfin l'heure du dner
arrivait; on dpouillait vite les costumes improviss. Charles tait 
la hte le jupon brod de sa mre dont il s'tait fait un surplis. Il
fallait repeigner les longs cheveux noirs de Brigitte. Je courais
cueillir dans le petit jardin les bouquets de la soire. On se mettait
 table avec grand apptit: mais Brigitte et moi nous ne pouvions pas
manger, tant l'impatience et la joie d'aller au spectacle nous
serraient l'estomac.

Heureux temps, ou l'on s'amuse, ou l'on s'prend, ou l'on se passionne
 si bon march, tes-vous passs sans retour pour mes amis et pour
tous ceux qui ne sont plus jeunes? Me voil assez vieille, et,
pourtant,  beaucoup d'gards, j'ai eu cette grce du bon Dieu de
rester enfant. Le spectacle m'amuse encore quelquefois comme si
j'avais encore douze ans, et j'avoue que ce sont les spectacles les
plus nafs, les mimodrames, les feries, qui me divertissent si fort.
Il m'arrive encore quelquefois, lorsque j'ai pass un an loin de
Paris, de dner  la hte avec mes enfans et mes amis, et d'avoir un
certain battement de coeur au lever du rideau. Je laisse  peine aux
autres le temps de manger, je m'impatiente contre le fiacre qui va
trop lentement, je ne veux rien perdre, je veux comprendre la pice,
quelque stupide qu'elle soit. Je ne veux pas qu'on me parle, tant je
veux couter et regarder. On se moque de moi, et j'y suis insensible,
tant ce monde de fictions qui pose devant moi trouve en moi un
spectateur naf et avide. Eh bien! je crois que dans la salle il se
trouve bon nombre de gens tout aussi malheureux que je l'ai t, tout
aussi amers dans leur apprciation de la vie et dans leur exprience
des choses humaines, qui sont, sans oser l'avouer, tout aussi
absorbs, tout aussi amuss, tout aussi enfans que moi. Nous sommes
une race infortune, et c'est pour cela que nous avons un imprieux
besoin de nous distraire de la vie relle par les mensonges de l'art:
plus il ment, plus il nous amuse.




CHAPITRE ONZIEME.

  Rcit d'une profonde douleur que tout le monde
    comprendra.--Mouvement de dpit.--Dlation de Mlle
    Julie.--Pnitence et solitude.--Soire d'automne  la porte
    d'une chaumire.--On me brise le coeur.--Je me raidis contre
    mon chagrin et deviens tout de bon un _enfant terrible_.--Je
    retrouve ma mre.--Dception.--J'entre au couvent des
    Anglaises.--Origine et aspect de ce monastre.--La
    suprieure.--Nouveau dchirement.--La mre Alippe.--Je commence
     apprcier ma situation et je prends mon parti.--Claustration
    absolue.


Malgr toutes ces distractions et tous ces tourdissemens, je
nourrissais toujours au fond de mon coeur une sorte de passion
malheureuse pour ma mre absente. De notre cher roman, il n'tait plus
question le moins du monde, elle l'avait bien parfaitement oubli;
mais moi j'y pensais toujours. Je protestais toujours, dans le secret
de ma pense, contre le sort que ma pauvre bonne maman tenait tant 
m'assurer. Instruction, talens et fortune, je persistais  tout
mpriser. J'aspirais  revoir ma mre,  lui reparler de nos projets,
 lui dire que j'tais rsolue  partager son sort,  tre ignorante,
laborieuse et pauvre avec elle. Les jours o cette rsolution me
dominait, je ngligeais bien mes leons, il faut l'avouer. J'tais
gronde, et ma rsolution n'en tait que plus obstine. Un jour que
j'avais t rprimande plus que de coutume en sortant de la chambre
de ma bonne maman, je jetai par terre mon livre et mes cahiers; je
pris ma tte dans mes deux mains, et me croyant seule, je m'criai:
Eh bien, oui, c'est vrai, je n'tudie pas parce que je ne veux pas.
J'ai mes raisons. On les saura plus tard.

Julie tait derrire moi. Vous tes une mauvaise enfant, me dit-elle,
et ce que vous pensez est pire que tout ce que vous faites. On vous
pardonnerait d'tre dissipe et paresseuse, mais puisque c'est par
enttement et par mauvaise volont que vous mcontentez votre bonne
maman, vous mriteriez qu'elle vous renvoyt chez votre mre.

--Ma mre! m'criai-je, me renvoyer chez ma mre! mais c'est tout ce
que je dsire, tout ce que je demande!

--Allons, vous n'y pensez pas, reprit Julie; vous parlez comme cela,
parce que vous avez de la colre, vous tes folle dans ce moment-ci.
Je me garderai bien de rpter ce qui vient de vous chapper, car vous
seriez bien dsole plus tard qu'on vous et prise au mot.

--Julie, lui rpondis-je avec vhmence, je vous entends trs bien et
je vous connais. Je sais que quand vous promettez de vous taire, c'est
que vous tes bien dcide  parler. Je sais que quand vous
m'interrogez avec douceur et clinerie, c'est pour m'arracher ce que
je pense et pour l'envenimer aux yeux de ma bonne maman. Je sais que
dans ce moment-ci, vous m'excitez  dessein et que vous profitez de ma
colre et de mon ennui pour m'en faire dire encore plus. Eh bien, vous
n'avez pas besoin de vous donner tant de peine. Ce que j'ai dans le
coeur, vous le saurez et je vous autorise  le faire savoir. Je ne
veux plus rester ici, je veux retourner avec ma mre, et je ne veux
plus qu'on me spare d'elle. C'est elle que j'aime et que j'aimerai
toujours, quoi qu'on fasse. C'est  elle seule que je veux obir.
Allez, dpchez-vous, faites votre dposition, je suis prte  la
signer.

La pauvre fille faisait-elle rellement auprs de moi le mtier
d'agent provocateur? Dans la forme, oui, dans le fond, non
certainement. Elle ne me voulait que du bien. Elle n'avait pas de
mchant plaisir  me faire gronder, elle s'affligeait avec ma
grand'mre de ce qu'elles appelaient mon ingratitude. Comment et-elle
compris que ce n'tait pas  l'affection que j'tais ingrate, mais 
la fortune que j'tais rebelle? ma grand'mre elle-mme s'y trompait.
Mais il est certain que cette fille avait dans le regard, dans la
voix, dans toutes ses manires de procder, une sorte de prudence
insinuante qui sentait la ruse et la duplicit, et cela m'tait
souverainement antipathique.

Quoi qu'il en soit, c'tait la premire fois que je la poussais  bout
et que j'irritais son amour-propre. Elle fut mortifie, et elle eut
vraiment un mouvement de vengeance, car elle alla sur-le-champ
rapporter ma dclamation dans les termes les plus noirs. Elle fit l
une mauvaise action, car elle frappait au coeur cette pauvre bonne
maman qui n'tait gure de force  lutter contre de nouvelles douleurs
maternelles. La moindre peine ravivait en elle la mmoire de son fils,
et ses ternels regrets, et sa dvorante jalousie contre la femme qui
lui avait disput le coeur de ce fils ador et qui maintenant lui
disputait le mien. Elle eut, j'en suis sre, un chagrin mortel, et si
elle me l'et laiss voir, je serais tombe  ses pieds, j'aurais
abjur toutes mes rbellions; car j'ai toujours t d'une excessive
faiblesse devant les douleurs que j'ai causes, et mes retours m'ont
toujours plus lie que mes rsistances ne m'avaient dlie. Mais on me
cacha bien soigneusement l'motion de ma bonne maman, et Julie,
irrite personnellement contre moi, ne vint pas me dire: Elle
souffre, allez la consoler.

On prit un mauvais systme, on rsolut de s'armer de rigueur, on crut
m'effrayer en me prenant au mot, et mademoiselle Julie vint m'annoncer
que j'eusse  me retirer dans ma chambre et  n'en pas sortir. Vous
ne reverrez plus votre grand'mre, me dit-elle, puisque vous la
dtestez. Elle vous abandonne; dans trois jours vous partirez pour
Paris.

--Vous en avez menti, lui rpondis-je, menti avec mchancet, je ne
dteste pas ma grand'mre, je l'aime: mais j'aime mieux ma mre, et si
l'on me rend  elle, je remercie le bon Dieu, ma grand'mre et mme
vous.

L-dessus je lui tournai le dos et montai rsolment  ma chambre. J'y
trouvai Rose, qui ne savait pas ce qui venait de se passer et qui ne
me dit rien. Je n'avais ni sali ni dchir mes hardes ce jour-l, le
reste la proccupait fort peu. Je passai trois grands jours sans voir
ma bonne maman. On me faisait descendre pour prendre mes repas quand
elle avait fini les siens. On me disait d'aller prendre l'air au
jardin quand elle tait enferme, et elle s'enfermait ou on
l'enfermait bien littralement, car lorsque je passais devant la porte
de sa chambre, j'entendais mettre la barre de fer avec une sorte
d'affectation, comme pour me dire que tout repentir serait inutile.

Les domestiques semblaient consterns, mais j'avais un air si hautain,
apparemment, que pas un n'osa me parler, pas mme Rose, qui devinait
peut-tre bien qu'on s'y prenait mal et qu'on excitait mon amour pour
ma mre au lieu de le refroidir. Deschartres, soit par systme, soit
par suite d'une apprciation analogue  celle de Rose, ne me parlait
pas non plus. Il ne fut plus question de leons ni d'critures
pendant ce temps d'expiation.

Voulait-on me faire sentir l'ennui de l'inaction? on aurait d me
priver de livres; mais on ne me priva de rien: et, voyant la
bibliothque  ma disposition comme de coutume, je ne sentis pas la
moindre envie de me distraire par la lecture. On ne dsire que ce
qu'on ne peut pas avoir.

Je passai donc ces trois jours dans un tte  tte assidu avec
Coramb. Je lui racontai mes peines, et il m'en consola en me donnant
raison. Je souffrais pour l'amour de ma mre, pour l'amour de
l'humilit et de la pauvret. Je croyais remplir un grand rle,
accomplir une mission sainte, et comme tous les enfans romanesques, je
me drapais un peu dans mon calme et dans ma persvrance. On avait
voulu m'humilier en m'isolant comme un lpreux dans cette maison o
d'ordinaire tout me riait, je ne m'en rehaussais que plus dans ma
propre estime. Je faisais de belles rflexions philosophiques sur
l'esclavage moral de ces valets qui n'osaient plus m'adresser la
parole, et qui, la veille, se fussent mis  mes pieds parce que
j'tais en faveur. Je comparais ma disgrce  toutes les grandes
disgrces historiques que j'avais lues, et je me comparais moi-mme
aux grands citoyens des rpubliques ingrates, condamns  l'ostracisme
pour leurs vertus.

Mais l'orgueil est une sotte compagnie, et je m'en lassai en un jour.
C'est fort bte, tout cela, me dis-je, voyons clair sur les autres et
sur moi-mme, et concluons. On ne prpare pas mon dpart, on n'a pas
envie de me rendre  ma mre. On veut m'prouver, on croit que je
demanderai  rester ici. On ne sait pas combien je dsire vivre avec
elle, et il faut qu'on le voie. Restons impassible. Que ma
claustration dure huit jours, quinze jours, un mois, peu importe.
Quand on se sera bien assur que je ne change pas d'ide, on me fera
partir, et alors je m'expliquerai avec ma bonne maman; je lui dirai
que je l'aime, et je le lui dirai si bien qu'elle me pardonnera et me
rendra son amiti. Pourquoi faut-il qu'elle me maudisse parce que je
lui prfre celle qui m'a mise au monde et que Dieu lui-mme me
commande de prfrer  tout? Pourquoi croirait-elle que je suis
ingrate parce que je ne veux pas tre leve  sa manire et vivre de
sa vie? A quoi lui suis-je utile ici? Je la vois de moins en moins. La
socit de ses femmes lui semble plus ncessaire ou plus agrable que
la mienne, puisque c'est avec elles qu'elle passe le plus de temps. Si
elle me garde ici, ce n'est pas pour elle certainement, c'est pour
moi. Eh bien! ne suis-je pas un tre libre, libre de choisir la vie et
l'avenir qui lui conviennent? Allons, il n'y a rien de tragique  ce
qui m'arrive. Ma grand'mre a voulu, par pure bont, me rendre
instruite et riche: moi je lui en suis trs reconnaissante, mais je
ne peux pas m'habituer  me passer de ma mre. Mon coeur lui sacrifie
tous les faux biens joyeusement. Elle m'en saura gr, et Dieu m'en
tiendra compte. Personne n'a sujet d'tre irrit contre moi, et ma
bonne maman le reconnatra si je puis parvenir jusqu' elle et
combattre les calomnies qui se sont glisses entre elle et moi.

L-dessus j'essayai d'entrer chez elle, mais je trouvai encore la
porte barricade, et j'allai au jardin. J'y rencontrai une vieille
femme pauvre  qui l'on avait permis de ramasser le bois mort. Vous
n'allez pas vite, la mre, lui dis-je, pourquoi vos enfans ne vous
aident-ils pas?--Ils sont aux champs, me dit-elle, et moi, je ne peux
plus me baisser pour ramasser ce qui est par terre, j'ai les reins
trop vieux. Je me mis  travailler pour elle, et comme elle n'osait
toucher au bois mort sur pied, j'allai chercher une serpe pour abattre
les arbrisseaux desschs et faire tomber les branches des arbres  ma
porte. J'tais forte comme une paysanne, je fis bientt un abatis
splendide. Rien ne passionne comme le travail du corps quand une ide
ou un sentiment vous poussent. La nuit vint que j'tais encore 
l'ouvrage, taillant, fagotant, liant, et faisant  la vieille une
provision pour la semaine au lieu de sa provision de la journe
qu'elle aurait eu peine  enlever. J'avais oublie de manger, et comme
personne ne m'avertissait plus de rien, je ne songeais pas  me
retirer. Enfin, la faim me prit, la vieille tait partie depuis
longtemps. Je chargeai sur mes paules un fardeau plus lourd que moi
et je le portai  sa chaumire, qui tait au bout du hameau. J'tais
en nage et en sang, car la serpe m'avait plus d'une fois fendu les
mains, et les ronces m'avaient fait une grande balafre au visage.

Mais la soire d'automne tait superbe et les merles chantaient dans
les buissons. J'ai toujours aim particulirement le chant du merle;
moins clatant, moins original, moins vari que celui du rossignol, il
se rapproche davantage de nos formes musicales, et il a des phrases
d'une navet rustique qu'on pourrait presque noter et chanter en y
mlant fort peu de nos conventions. Ce soir-l, ce chant me parut la
voix mme de Coramb qui me soutenait et m'encourageait. Je pliais
sous mon fardeau; je sentis, tant l'imagination gouverne nos facults,
dcupler ma force, et mme une sorte de frachir soudaine passer dans
mes membres briss. J'arrivai  la chaumire de la mre Brin comme les
premires toiles brillaient dans le ciel encore rose. Ah! ma pauvre
mignonne, me dit-elle, comme vous voil fatigue! vous prendrez du
mal!--Non, lui dis-je, mais j'ai bien travaill pour vous, et cela
vaut un morceau de votre pain, car j'ai grand apptit. Elle me coupa,
dans son pain noir et moisi, un grand morceau que je mangeai, assise
sur une pierre  sa porte, tandis qu'elle couchait ses petits enfans
et disait ses prires. Son chien efflanqu (tout paysan, si pauvre
qu'il soit, a un chien, ou plutt une ombre de chien qui vit de
maraude, et n'en dfend pas moins le misrable logis o il n'est pas
mme abrit); son chien, aprs m'avoir beaucoup gronde, s'apprivoisa
 la vue de mon pain et vint partager ce modeste souper.

Jamais repas ne m'avait sembl si bon, jamais heure plus douce et
nature plus sereine. J'avais le coeur libre et lger, le corps dispos
comme on l'a aprs le travail. Je mangeais le pain du pauvre aprs
avoir fait la tche du pauvre. Et ce n'est pas une _bonne action_,
comme on dit dans le vocabulaire orgueilleux des chteaux, pensais-je,
c'est tout bonnement un premier acte de la vie de pauvret que
j'embrasse et que je commence. Me voici enfin libre: plus de leons
fastidieuses, plus de confitures coeurantes qu'il faut trouver bonnes
sous peine d'tre ingrate, plus d'heures de convention pour manger,
dormir, et s'amuser sans envie et sans besoin. La fin du jour a marqu
celle de mon travail. La faim seule m'a sonn l'heure de mon repas:
plus de laquais pour me tendre mon assiette et me l'enlever  sa
fantaisie. A prsent voici les toiles qui viennent, il fait bon, il
fait frais: je suis lasse et je me repose, personne n'est l pour me
dire: Mettez votre chle, ou rentrez, de crainte de vous enrhumer.
Personne ne pense  moi, personne ne sait o je suis; si je veux
passer la nuit sur cette pierre, il ne tient qu' moi. Mais c'est l
le bonheur suprme, et je ne conois pas que cela s'appelle une
punition.

Puis je pensai que bientt je serais avec ma mre, et je fis mes
adieux tendres, mais joyeux,  la campagne, aux merles, aux buissons,
aux toiles, aux grands arbres. J'aimais la campagne; mais je ne
savais pas que je ne pourrais jamais vivre ailleurs, je croyais
qu'avec ma mre le paradis serait partout. Je me rjouissais de l'ide
que je lui serais utile, que ma force physique la dispenserait de
toute fatigue. C'est moi qui porterai son bois, qui ferai son feu,
son lit, me disais-je. Nous n'aurons point de domestiques, point
d'esclaves tyrans; nous nous appartiendrons, nous aurons enfin la
libert du pauvre.

J'tais dans une situation d'esprit vraiment dlicieuse, mais Rose ne
m'avait pas si bien oublie que je le pensais. Elle me cherchait et
s'inquitait, quand je rentrai  la maison; mais, en voyant l'norme
balafre que j'avais au visage, comme elle m'avait vue travailler pour
la mre Blin, elle, qui avait un bon coeur, ne songea point  me
gronder. D'ailleurs, depuis que j'tais en pnitence, elle tait fort
douce et mme triste.

Le lendemain, elle m'veilla de bonne heure. Allons, me dit-elle,
cela ne peut pas durer ainsi. Ta bonne maman a du chagrin, va
l'embrasser et lui demander pardon.--Il y a trois jours qu'on aurait
d me laisser faire ce que tu dis l, lui rpondis-je: mais Julie me
laissera-t-elle entrer?--Oui, oui, rpondit-elle, je m'en charge! Et
elle me conduisit par les petits couloirs  la chambre de ma bonne
maman. J'y allais de bon coeur, quoique sans grand repentir, car je ne
me sentais vraiment pas coupable, et je n'entendais pas du tout, en
lui tmoignant de la tendresse, renoncer  cette sparation que je
regardais comme un fait accompli: mais dans les bras de ma pauvre
chre aeule m'attendait la plus cruelle, la plus poignante et la
moins mrite des punitions.

Jusque-l personne au monde, ma grand'mre moins que personne, ne
m'avait dit de ma mre un mal srieux. Il tait bien facile de voir
que Deschartres la hassait, que Julie la dnigrait pour faire sa
cour, que ma grand'mre avait de grands accs d'amertume et de
froideur contre elle. Mais ce n'tait que des railleries sches, des
demi-mots d'un blme non motiv, des airs de ddain; et, dans ma
partialit nave, j'attribuais au manque de fortune et de naissance le
profond regret que le mariage de mon pre avait laiss dans sa
famille. Ma bonne maman semblait s'tre fait un devoir de respecter en
moi le respect que j'avais pour ma mre.

Durant ces trois jours qui l'avaient tant fait souffrir, elle chercha
apparemment le plus prompt et le plus sr moyen de me rattacher 
elle-mme et  ses bienfaits dont je tenais si peu de compte, en
brisant dans mon jeune coeur la confiance et l'amour qui me portaient
vers une autre. Elle rflchit, elle mdita, elle s'arrta au plus
funeste de tous les partis.

Comme je m'tais mise  genoux contre son lit et que j'avais pris ses
mains pour les baiser, elle me dit d'un ton vibrant et amer que je ne
lui connaissais pas: Restez  genoux et m'coutez avec attention, car
ce que je vais vous dire vous ne l'avez jamais entendu et jamais plus
vous ne l'entendrez de ma bouche. Ce sont des choses qui ne se disent
qu'une fois dans la vie, parce qu'elles ne s'oublient pas, mais, faute
de les connatre, quand, par malheur, elles existent, on perd sa vie,
on se perd soi-mme.

Aprs ce prambule qui me fit frissonner, elle se mit  me raconter sa
propre vie et celle de mon pre, telles que je les ai fait connatre,
puis celle de ma mre, telle qu'elle croyait la savoir, telle du moins
qu'elle la comprenait. L, elle fut sans piti et sans intelligence,
j'ose le dire, car il y a dans la vie des pauvres, des entranemens,
des malheurs et des fatalits que les riches ne comprennent jamais et
qu'ils jugent comme les aveugles des couleurs.

Tout ce que ma grand'mre me raconta tait vrai par le fait et appuy
sur des circonstances dont le dtail ne permettait pas le moindre
doute. Mais on et pu me dvoiler cette histoire sans m'ter le
respect et l'amour pour ma mre, et l'histoire raconte ainsi et t
beaucoup plus vraisemblable et beaucoup plus vraie. Il n'y avait qu'
tout dire, les causes de ses malheurs, l'isolement et la misre ds
l'ge de quatorze ans, la corruption des riches qui sont l pour
guetter la faim et fltrir l'innocence, l'impitoyable rigorisme de
l'opinion qui ne permet point le retour et n'accepte point
l'expiation[11]. Il fallait me dire aussi comment ma mre avait
rachet le pass, comment elle avait aim fidlement mon pre,
comment, depuis sa mort, elle avait vcu humble, triste et retire.
Ce dernier point, je le savais bien, du moins je croyais le savoir;
mais on me faisait entendre que si l'on me disait tout le pass, on
m'pargnait le prsent, et qu'il y avait, dans la vie actuelle de ma
mre, quelque secret nouveau qu'on ne voulait pas me dire et qui
devait me faire trembler pour mon propre avenir si je m'obstinai 
vivre avec elle. Enfin, ma pauvre bonne maman, puise par ce long
rcit, hors d'elle-mme, la voix touffe, les yeux humides et
irrits, lcha le grand mot, l'affreux mot: Ma mre tait une femme
perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait s'lancer dans un abme.

  [11] On me dit que des critiques de parti pris blment la
  sincrit avec laquelle je parle de mes parens, et
  particulirement de ma mre. Cela est tout simple, et je m'y
  attendais. Il y a toujours certains lecteurs qui ne comprennent
  pas ce qu'ils lisent: ce sont ceux qui ne veulent pas ou qui ne
  peuvent pas comprendre la vritable morale des choses humaines.
  Comme je n'cris pas pour ceux-l, c'est en vain que je leur
  rpondrais; leur point de vue est l'oppos du mien: mais je prie
  ceux qui ne hassent pas systmatiquement mon oeuvre, de relire
  ces lignes et de rflchir. Si, parmi eux, il en est quelques-uns
  qui aient souffert des mmes douleurs que moi, pour les mmes
  causes, je crois que j'aurai calm l'angoisse de leurs doutes
  intrieurs, et ferm leur blessure, par une apprciation plus
  leve que celle des champions de la fausse morale.

Ce fut pour moi comme un cauchemar; j'avais la gorge serre, chaque
parole me faisait mourir: je sentais la sueur me couler du front, je
voulais interrompre, je voulais me lever, m'en aller, repousser avec
horreur cette effroyable confidence; je ne pouvais pas, j'tais cloue
sur mes genoux, la tte brise et courbe par cette voix qui planait
sur moi et me desschait comme un vent d'orage. Mes mains glaces ne
tenaient plus les mains brlantes de ma grand'mre, je crois que
machinalement je les avais repousses de mes lvres avec terreur.

Enfin je me levai sans dire un mot, sans implorer une caresse, sans me
soucier d'tre pardonne; je remontai  ma chambre. Je trouvai Rose
sur l'escalier. Eh bien! me dit-elle, est-ce fini, tout cela?--Oui,
c'est bien fini, fini pour toujours, lui dis-je: et me rappellant que
cette fille ne m'avait jamais dit que du bien de ma mre, sre qu'elle
connaissait tout ce qu'on venait de m'apprendre, et qu'elle n'en tait
pas moins attache  sa premire matresse, quoiqu'elle ft horrible,
elle me parut belle: quoiqu'elle ft mon tyran et presque mon
bourreau, elle me sembla tre ma meilleure, ma seule amie; je
l'embrassai avec effusion, et, courant me cacher, je me roulai par
terre en proie  des convulsions de dsespoir.

Les larmes qui firent irruption ne me soulagrent pas. J'ai toujours
entendu dire que les pleurs allgent le chagrin, j'ai toujours prouv
le contraire, je ne sais pas pleurer. Ds que les larmes me viennent
aux yeux, les sanglots me prennent  la gorge, j'touffe, ma
respiration s'exhale en cris ou en gmissemens: et comme j'ai horreur
du bruit de la douleur, comme je me retiens de crier, il m'est souvent
arriv de tomber comme une morte, et c'est probablement comme cela que
je mourrai quelque jour si je me trouve seule, surprise par un malheur
nouveau. Cela ne m'inquite gure, il faut toujours mourir de quelque
chose, et chacun porte en soi le coup qui doit l'achever. Probablement
la pire des morts, la plus triste et la moins dsirable, est celle que
choisissent les poltrons, mourir de vieillesse, c'est--dire aprs
tout ce qu'on a aim, aprs tout ce  quoi on a cru sur la terre.

A cette poque, je n'avais pas le stocisme de refouler mes sanglots,
et Rose, m'entendant rler, vint  mon secours. Quand j'eus repris un
peu d'empire sur moi-mme, je ne voulus pas faire la malade, je
descendis au premier appel du djeuner, je me forai pour manger. On
me donna mes cahiers, je fis semblant de travailler, mais j'avais les
paupires  vif, tant mes larmes avaient t cres et brlantes;
j'avais une migraine affreuse, je ne pensais plus, je ne vivais pas,
j'tais indiffrente  toutes choses. Je ne savais plus si j'aimais ou
si je hassais quelqu'un, je ne sentais plus d'enthousiasme pour
personne, plus de ressentiment contre qui que ce soit; j'avais comme
une norme brlure intrieure et comme un vide cuisant  la place du
coeur. Je ne me rendais compte que d'une sorte de mpris pour
l'univers entier et d'un amer ddain pour la vie, quelle qu'elle pt
tre pour moi dsormais; je ne m'aimais plus moi-mme. Si ma mre
tait mprisable et hassable, moi, le fruit de ses entrailles, je
l'tais aussi. Je ne sais  quoi a tenu que je ne devinsse pas
perverse par misanthropie,  partir de ce moment-l. On m'avait fait
un mal affreux qui pouvait tre irrparable; on avait tent de tarir
en moi les sources de la vie morale, la foi, l'amour et l'esprance.

Heureusement pour moi, le bon Dieu m'avait faite pour aimer et pour
oublier. On m'a souvent reproch d'tre oublieuse du mal: puisque je
devais tant en subir, c'est une grce d'tat.

Au bout de quelques jours d'une indicible souffrance et d'une fatigue
suprme, je sentis avec tonnement que j'aimais encore plus ma mre,
et que je n'aimais pas moins ma grand'mre qu'auparavant. On m'avait
vue si triste, Rose avait racont de moi une telle scne de douleur,
qu'on crut  un grand repentir. Ma bonne maman comprit bien qu'elle
m'avait fait beaucoup de mal, mais elle s'imagina que c'tait un mal
salutaire et que mon parti tait pris. Il ne fut pas question
d'explication nouvelle, on ne m'interrogea pas, c'et t bien
inutile. J'avais pour toujours un sceau sur les lvres. La vie
recommena  couler comme un ruisseau tranquille, mais le ruisseau
tait troubl pour moi, et j'y ne regardais plus.

En effet, je ne faisais plus aucun projet, je ne faisais plus venir
les doux rves. Plus de roman, plus de contemplations. Coramb tait
muet. Je vivais comme une machine. Le mal tait plus profond qu'on ne
pensait. Aimante, j'aimais encore les autres. Enfant, je m'amusais
encore de la vie, mais, je l'ai dit, je ne m'aimais plus, je ne me
souciais plus du tout de moi-mme. J'avais rsist systmatiquement 
l'avantage de l'instruction, j'avais ddaign d'orner et de rehausser
mon tre intellectuel, croyant que mon tre moral y gagnerait. Mais
mon idal tait voil, et je ne comprenais plus l'avenir que je
m'tais pendant si longtemps cr et arrang selon ma fantaisie.
J'entrevoyais dsormais, dans cet avenir, des luttes contre l'opinion
auxquelles je n'avais jamais song, et je ne sais quelle nigme
douloureuse dont on n'avait pas voulu me dire le mot. On m'avait parl
de dangers affreux, on s'tait imagin que je les devinerais, et moi,
simple, et d'organisation tranquille, je ne devinais rien du tout. En
outre, autant j'ai l'esprit actif pour ce qui sourit  mes instincts,
autant je l'ai paresseux pour ce qui leur est hostile, et je ne
cherchais pas le mot du sphynx; mais il y avait quelque chose de
terrible devant moi si je persistais  quitter l'aile de ma
grand'mre, et ce quelque chose, sans me faire peur, tait  mes
chteaux en Espagne le charme de la confiance absolue.

Ce sera pire que la misre, m'avait-on dit, ce sera la honte!

La honte de quoi? me disais-je. Rougirai-je d'tre la fille de ma
mre? Oh! si ce n'tait que cela! on sait bien que je n'aurai pas
cette lche honte. Je supposais alors, sans rien incriminer, quelque
lieu mystrieux entre ma mre et quelqu'un qui me ferait sentir une
domination injuste et illgitime. Et puis je m'abstenais
volontairement d'y songer. Nous verrons bien, me disais-je. On veut
que je cherche, je ne chercherai pas.

Il m'a toujours fallu, pour vivre, une rsolution arrte de vivre
pour quelqu'un ou pour quelque chose, pour des personnes ou pour des
ides. Ce besoin m'tait venu naturellement ds l'enfance, par la
force des circonstances, par l'affection contrarie. Il restait en moi
quoique mon but ft obscurci et mon lan incertain. On voulait me
forcer  me rattacher  l'autre but que l'on m'avait montr, et dont
je m tais obstinment dtourne. Je me demandai si cela tait
possible. Je sentis que non. La fortune et l'instruction, les belles
manires, le bel esprit, ce qu'on appelait le _monde_ m'apparut sous
des formes sensibles, telles que je pouvais les concevoir. Cela se
rduit, pensai-je,  devenir une belle demoiselle bien pimpante, bien
guinde, bien rudite, tapant sur un piano devant des personnes qui
approuvent sans couter ou sans comprendre, ne se souciant de
personne, aimant  briller, aspirant  un riche mariage, vendant sa
libert et sa personnalit pour une voiture, un cusson, des chiffons
et quelques cus. Cela ne me va point et ne m'ira jamais. Si je dois
hriter forcment de ce castel, de ces gerbes de bl que compte et
recompte Deschartres, de cette bibliothque o tout ne m'amuse pas, et
de cette cave o rien ne me tente, ne voil-t-il pas un grand bonheur
et de belles richesses! J'ai souvent rv de lointains voyages. Les
voyages m'auraient tente si je n'avais eu le projet de vivre pour ma
mre. Eh bien, voil! Si ma mre ne veut pas de moi, quelque jour je
partirai, j'irai au bout du monde. Je verrai l'Etna et le mont Gibel;
j'irai en Amrique, j'irai dans l'Inde. On dit que c'est loin, que
c'est difficile, tant mieux! On dit qu'on y meurt, qu'importe? En
attendant, vivons au jour le jour, vivons au hasard, puisque rien de
ce que je connais ne me tente ou ne me rassure; laissons venir
l'inconnu.

L-dessus, j'essayai de vivre sans songer  rien, sans rien craindre
et sans rien dsirer. Cela me fut d'abord bien difficile; j'avais pris
une telle habitude de rver et d'aspirer  un bien futur, que, malgr
moi, je me reprenais  y songer. Mais la tristesse devenait alors si
noire et le souvenir de la scne qu'on m'avait faite si touffant, que
j'avais besoin d'chapper  moi-mme, et que je courais aux champs
m'tourdir avec les gamins et les gamines qui m'aimaient et
m'arrachaient  ma solitude.

Quelques mois se passrent alors qui ne me profitrent  rien et dont
je me souviens confusment, parce qu'ils furent vides. Je m'y
comportai fort mal, ne travaillant que juste ce qu'il fallait pour
n'tre pas gronder, me dpchant, pour ainsi dire, d'oublier vite ce
que je venais d'apprendre, ne mditant plus sur mon travail comme
j'avais fait jusqu'alors par un besoin de logique et de posie qui
avait eu son charme secret, courant plus que jamais les chemins, les
buissons et les pacages avec mes bruyans acolytes: mettant la maison
sens dessus dessous par des jeux chevels: prenant une habitude de
gat folle, quelquefois force, quand ma douleur intrieure menaait
de se rveiller, enfin tournant tout de bon  l'enfant terrible, comme
le disait ma bonne, qui commenait  avoir raison, et qui pourtant ne
me battait plus, voyant  ma taille que je serais de force  le lui
rendre, et  mon air que je n'tais plus d'humeur  le souffrir.

Voyant tout cela aussi, ma grand'mre me dit: Ma fille, vous n'avez
plus le sens commun. Vous aviez de l'esprit, et vous faites tout votre
possible pour devenir ou pour paratre bte. Vous pourriez tre
agrable, et vous vous faites laide  plaisir. Votre teint est noirci,
vos mains gerces, vos pieds vont se dformer dans les sabots. Votre
cerveau se dforme et se dgingande comme votre personne. Tantt vous
rpondez  peine et vous avez l'air d'un esprit fort qui ddaigne
tout. Tantt vous parlez  tort et  travers comme une pie qui babille
pour babiller. Vous avez t une charmante petite fille, il ne faut
pas devenir une jeune personne absurde. Vous n'avez point de tenue,
point de grce, point d'-propos. Vous avez un bon coeur et une tte
pitoyable. Il faut changer tout cela. Vous avez d'ailleurs besoin de
_matres d'agrment_, et je ne puis vous en procurer ici. J'ai donc
rsolu de vous mettre au couvent, et nous allons  Paris  cet effet.

--Et je vais voir ma mre? m'criai-je.

--Oui certes, vous la verrez, rpondit froidement ma bonne maman,
aprs quoi vous vous sparerez d'elle et de moi le temps ncessaire
pour achever votre ducation.

--Soit, pensai-je: le couvent, je ne sais ce que c'est, mais ce sera
nouveau, et comme aprs tout, je ne m'amuse pas du tout de la vie que
je mne, je pourrai gagner au change.

Ainsi fut fait. Je revis ma mre avec mes transports accoutums.
J'avais un dernier espoir: c'est qu'elle trouverait ce couvent inutile
et ridicule, et qu'elle me reprendrait avec elle en voyant que j'avais
persist dans ma rsolution. Mais, tout au contraire, elle me prcha
l'avantage des richesses et des talens. Elle le fit d'une manire qui
m'tonna et me blessa, car je n'y trouvai pas sa franchise et son
courage ordinaires. Elle raillait le couvent, elle critiquait fort 
propos ma grand'mre, qui, dtestant et mprisant la dvotion, me
confiait  des religieuses: mais tout en la blmant, ma mre fit comme
ma grand'mre. Elle me dit que le couvent me serait utile et qu'il y
fallait entrer. Je n'ai jamais eu de volont pour moi-mme, j'entrai
au couvent sans crainte, sans regret et sans rpugnance. Je ne me
rendis pas compte des suites. Je ne savais pas que j'entrais peut-tre
vritablement dans le monde en franchissant le seuil du clotre, que
je pouvais y contracter des relations, des habitudes d'esprit, mme
des ides qui m'incorporeraient, pour ainsi dire, dans la classe avec
laquelle j'avais voulu rompre. Je crus voir, au contraire, dans ce
couvent, un terrain neutre, et dans ces annes que je devais y passer,
une sorte de halte au milieu de la lutte que je subissais.

J'avais retrouv  Paris Pauline de Pontcarr et sa mre. Pauline
tait plus jolie que jamais, son caractre tait rest enjou, facile,
aimable: son coeur n'avait pas chang non plus. Il tait parfaitement
froid, ce qui ne m'empcha pas d'aimer et d'admirer comme par le pass
cette belle indiffrente.

Ma grand'mre avait questionn Mme de Pontcarr sur le couvent des
Anglaises, ce mme couvent o elle avait t prisonnire pendant la
rvolution. Une nice de Mme de Pontcarr y avait t leve et venait
d'en sortir. Ma bonne maman, qui avait gard de ce couvent et des
religieuses qu'elle y avait connues un certain souvenir, fut charme
d'apprendre que Mlle Debrosses y avait t fort bien soigne, leve
avec distinction, que l'on faisait l de bonnes tudes, que les
matres _d'agrment_ taient renomms, enfin que le couvent des
Anglaises mritait la vogue dont il jouissait dans le beau monde, en
concurrence avec le Sacr-Coeur et l'Abbaye-aux-Bois. Mme de Pontcarr
avait le projet d'y mettre sa fille, ce qu'elle fit, en effet, l'anne
suivante. Ma grand'mre se dcida donc pour les Anglaises, et, un jour
d'hiver, on me fit endosser l'uniforme de sergette amarante, on
arrangea mon trousseau dans une malle, un fiacre nous conduisit rue
des Fosss-Saint-Victor, et aprs que nous emes attendu quelques
instans dans le parloir, on ouvrit une porte de communication qui se
referma derrire nous. J'tais clotre.

Ce couvent est une des trois ou quatre communauts britanniques qui
s'tablirent  Paris pendant la puissance de Cromwell. Aprs avoir t
perscuteurs, les catholiques anglais, cruellement perscuts,
s'assemblrent dans l'exil pour prier et demander spcialement  Dieu
la conversion des protestans. Les communauts religieuses restrent en
France, mais les rois catholiques reprirent le sceptre en Angleterre
et se vengrent peu chrtiennement.

La communaut des Augustines anglaises est la seule qui ait subsist 
Paris, et dont la maison ait travers les rvolutions sans trop
d'orage. La tradition du couvent disait que la reine d'Angleterre,
Henriette de France, fille de notre Henri IV et femme du malheureux
Charles Ier, tait venue souvent avec son fils Jacques II prier dans
notre chapelle et gurir les scrofules des pauvres qui se pressaient
sur leurs pas. Un mur mitoyen spare ce couvent du collge des
cossais. Le sminaire des Irlandais est  quatre portes plus loin.
Toutes nos religieuses taient Anglaises, cossaises ou Irlandaises.
Les deux tiers des pensionnaires et des locataires, ainsi qu'une
partie des prtres qui venaient officier appartenaient aussi  ces
nations. Il y avait des heures de la journe o il tait enjoint 
toute la classe de ne pas dire un mot de franais, ce qui tait la
meilleure tude possible pour apprendre vite la langue anglaise. Nos
religieuses, comme de raison, ne nous en parlaient presque jamais
d'autres. Elles avaient les habitudes de leur climat, prenant le th
trois fois par jour et admettant celles de nous qui taient bien sages
 le prendre avec elles.

Le clotre et l'glise taient pavs de longues dalles funraires sous
lesquelles reposaient les ossemens vnrs des catholiques de la
vieille Angleterre, morts dans l'exil et ensevelis par faveur dans ce
sanctuaire inviolable. Partout, sur les tombes et sur les murailles,
des pitaphes et des sentences religieuses en anglais. Dans la chambre
de la suprieure et dans son parloir particulier, de grands vieux
portraits de princes ou de prlats anglais. La belle et galante Marie
Stuart, rpute sainte par nos chastes nonnes, brillait l comme une
toile. Enfin, tout tait anglais dans cette maison, le pass et le
prsent, et quand on avait franchi la grille, il semblait qu'on et
travers la Manche.

Ce fut pour moi, paysanne du Berry, un tonnement, un tourdissement 
n'en pas revenir de huit jours. Nous fmes d'abord reues par la
suprieure, Mme Canning, une trs grosse femme entre cinquante et
soixante ans, belle encore avec sa pesanteur physique qui contrastait
avec un esprit fort dli. Elle se piquait avec raison d'tre femme du
monde, elle avait de grandes manires, la conversation facile malgr
son rude accent, plus de moquerie et d'enttement dans l'oeil que de
recueillement et de saintet. Elle a toujours pass pour bonne, et
comme sa science du monde faisait prosprer le couvent, comme elle
savait habilement pardonner, en vertu de son droit de grce, qui lui
rservait, en dernier ressort, l'utile et commode fonction de
rconcilier tout le monde, elle tait aime et respecte des
religieuses et des pensionnaires. Mais, ds l'abord, son regard ne me
plut pas, et j'ai eu lieu de croire depuis qu'elle tait dure et
ruse. Elle est morte en odeur de saintet, mais je crois ne pas me
tromper en pensant qu'elle devait surtout  son habit et  son grand
air la vnration dont elle tait l'objet.

Ma grand'mre, en me prsentant, ne put se dfendre du petit orgueil
de dire que j'tais fort instruite pour mon ge, et qu'on me ferait
perdre mon temps si on me mettait en classe avec les enfans. On tait
divis en deux sections, la petite classe et la grande classe. Par mon
ge, j'appartenais rellement  la petite classe, qui contenait une
trentaine de pensionnaires de six  treize ou quatorze ans. Par les
lectures qu'on m'avait fait faire et par les ides qu'elles avaient
dveloppes en moi, j'appartenais  une troisime classe qu'il aurait
peut-tre fallu crer pour moi et pour deux ou trois autres: mais je
n'avais pas t habitue  travailler avec mthode, je ne savais pas
un mot d'anglais. Je comprenais beaucoup d'histoire et mme de
philosophie: mais j'tais fort ignorante, ou tout au moins fort
incertaine sur l'ordre des temps et des vnemens. J'aurais pu causer
de tout avec les professeurs et peut-tre mme voir un peu plus clair
et plus avant que ceux qui nous dirigeaient: mais le premier cuistre
venu m'aurait fort embarrasse sur des points de fait, et je n'aurais
pu soutenir un examen en rgle sur quoi que ce ft.

Je le sentais bien, et je fus trs soulage d'entendre la suprieure
dclarer que, n'ayant pas encore reu le sacrement de confirmation, je
devais forcment entrer  la petite classe.


FIN DU TOME SIXIME.


    Typographie L. Schnauss.




HISTOIRE DE MA VIE.




    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charit envers les autres;
    Dignit envers soi-mme;
    Sincrit devant Dieu.

    Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.

    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.


    TOME SEPTIME.

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE ONZIEME.

(SUITE.)

  J'entre au couvent des Anglaises.--Origine et aspect de ce
    monastre.--La suprieure.--Nouveau dchirement.--La mre
    Alippe.--Je commence  apprcier ma situation et je prends mon
    parti.--Claustration absolue.


C'tait l'heure de la rcration; la suprieure fit appeler une des
plus sages de la petite classe, me confia et me recommanda  elle, et
m'envoya au jardin. Je me mis tout de suite  aller et venir, 
regarder toutes choses et toutes figures,  fureter dans tous les
coins du jardin comme un oiseau qui cherche o il mettra son nid. Je
ne me sentais pas intimide le moins du monde, quoiqu'on me regardt
beaucoup; je voyais bien qu'on avait de plus belles manires que moi;
je voyais passer et repasser les _grandes_, qui ne jouaient pas et
babillaient en se tenant par le bras. Mon introductrice m'en nomma
plusieurs; c'taient de grands noms trs aristocratiques, qui ne
firent pas d'effet sur moi, comme l'on peut croire. Je m'informai du
nom des alles, des chapelles et des berceaux qui ornaient le jardin.
Je me rjouis en apprenant qu'il tait permis de prendre un petit
coin dans les massifs et de le cultiver  sa guise. Cet amusement
n'tant recherch que des toutes petites, il me sembla que la terre et
le travail ne me manqueraient pas.

On commena une partie de barres et on me mit dans un camp. Je ne
connaissais pas les rgles du jeu, mais je savais bien courir. Ma
grand'mre vint se promener avec la suprieure et l'conome, et elle
parut prendre plaisir  me voir dj si dgourdie et si  l'aise. Puis
elle se disposa  partir et m'emmena dans le clotre pour me dire
adieu. Le moment lui paraissait solennel, et l'excellente femme fondit
en larmes en m'embrassant. Je fus un peu mue, mais je pensai qu'il
tait de mon devoir de faire contre fortune bon coeur, et je ne
pleurai pas. Alors ma grand'mre, me regardant en face, me repoussa en
s'criant: Ah! insensible coeur, vous me quittez sans aucun regret,
je le vois bien! Et elle sortit, la figure cache dans ses mains.

Je restai stupfaite. Il me semblait que j'avais bien agi en ne lui
montrant aucune faiblesse, et, selon moi, mon courage et ma
rsignation eussent d lui tre agrables. Je me retournai et vis prs
de moi l'conome; c'tait la mre Alippe, une petite vieille toute
ronde et toute bonne, un excellent coeur de femme. Eh bien, me
dit-elle avec son accent anglais, qu'y a-t-il? avez-vous dit  votre
grand'mre quelque chose qui l'ait fche?--Je n'ai rien dit du tout,
rpondis-je, et j'ai cru ne devoir rien dire.--Voyons, dit-elle en me
prenant par la main, avez-vous du chagrin d'tre ici? Comme elle avait
cet accent de franchise qui ne trompe pas, je lui rpondis sans
hsiter: Oui, madame, malgr moi, je me sens triste et seule au
milieu de gens que je ne connais pas. Je sens qu'ici personne ne peut
encore m'aimer, et que je ne suis plus avec mes parens, qui m'aiment
beaucoup. C'est pour cela que je n'ai pas voulu pleurer devant ma
grand'mre, puisque sa volont est que je reste o elle me met. Est-ce
que j'ai eu tort?--Non, mon enfant, rpondit la mre Alippe, votre
grand'mre n'a peut-tre pas compris. Allez jouer, soyez bonne, et
l'on vous aimera ici autant que chez vos parens. Seulement, quand vous
reverrez votre bonne maman, n'oubliez pas de lui dire que, si vous
n'avez pas montr de chagrin en la quittant, c'tait pour ne pas
augmenter le sien.

Je retournai au jeu, mais j'avais le coeur gros. Il me semblait et il
me semble encore que le mouvement de ma pauvre grand'mre avait t
fort injuste. C'tait sa faute si je regardais ce couvent comme une
pnitence qu'elle m'imposait, car elle n'avait pas manqu, dans ses
momens de gronderie, de me dire que, quand j'y serais, je regretterais
bien Nohant et les petites douceurs de la maison paternelle. Il
semblait qu'elle ft blesse de me voir endurer la punition sans
rvolte ou sans crainte. Si c'est pour mon bonheur que je suis ici,
pensai-je, je serais ingrate d'y tre  contre-coeur. Si c'est pour
mon chtiment, eh bien, me voil chtie, j'y suis, que veut-on de
plus? que je souffre d'y tre? c'est comme si l'on me battait plus
fort parce que je refuse de crier au premier coup.

Ma grand'mre alla dner ce jour-l chez mon grand-oncle de Beaumont,
et elle lui raconta en pleurant comme quoi je n'avais pas pleur. Eh
bien donc tant mieux! fit-il avec son enjoment philosophique. C'est
bien assez triste d'tre au couvent, voulez-vous qu'elle le comprenne?
Qu'a-t-elle donc fait de mal pour que vous lui imposiez la rclusion
et les larmes par-dessus le march? Bonne soeur, je vous l'ai dj
dit, la tendresse maternelle est souvent fort goste, et nous
eussions t bien malheureux si notre mre et aim ses enfans comme
vous aimez les vtres.

Ma grand'mre fut assez irrite de ce sermon. Elle se retira de bonne
heure, et ne vint me voir qu'au bout de huit jours, quoiqu'elle m'et
promis de revenir le surlendemain de mon entre au couvent. Ma mre,
qui vint plus tt, me raconta ce qui s'tait pass, me donnant raison,
suivant sa coutume. Ma petite amertume intrieure en augmenta. Ma
bonne maman a tort, pensai-je; mais ma mre a tort aussi de me le
faire tant sentir; moi, j'ai eu tort par le fait, bien que j'aie cru
avoir raison. J'ai voulu ne montrer aucun dpit, on a cru que je
voulais montrer de l'orgueil. Ma bonne maman me blme pour cela, pour
cela ma mre m'approuve; ni l'une ni l'autre ne m'a comprise, et je
vois bien que cette aversion qu'elles ont l'une pour l'autre me rendra
injuste aussi, et trs malheureuse,  coup sr, si je me livre
aveuglment  l'une ou  l'autre.

L-dessus, je me rjouis d'tre au couvent; j'prouvais un imprieux
besoin de me reposer de tous ces dchiremens intrieurs; j'tais lasse
d'tre comme une pomme de discorde entre deux tres que je chrissais.
J'aurais presque voulu qu'on m'oublit.

C'est ainsi que j'acceptai le couvent, et je l'acceptai si bien que
j'arrivai  m'y trouver plus heureuse que je ne l'avais t de ma vie.
Je crois que j'ai t la seule satisfaite parmi tous les enfans que
j'y ai connus. Tous regrettaient leur famille, non pas seulement par
tendresse pour les parens, mais aussi par regret de la libert et du
bien-tre. Quoique je fusse des moins riches et que je n'eusse jamais
connu le grand luxe, et quoique nous fussions passablement traites au
couvent, il y avait certes une grande diffrence sous le rapport de la
vie matrielle entre Nohant et le clotre. En outre, la claustration,
l'air de Paris, la continuit absolue d'un mme rgime, que je regarde
comme funeste aux dveloppemens successifs ou aux modifications
continuelles de l'organisation humaine, me rendirent bientt malade et
languissante. En dpit de tout cela, je passai l trois ans sans
regretter le pass, sans aspirer  l'avenir, et me rendant compte de
mon bonheur dans le prsent; situation que comprendront tous ceux qui
ont souffert et qui savent que la seule flicit humaine pour eux
c'est l'absence de maux excessifs: situation exceptionnelle pourtant
pour les enfans des riches, et que mes compagnes ne comprenaient pas,
quand je leur disais que je ne dsirais pas la fin de ma captivit.

Nous tions clotres dans toute l'acception du mot. Nous ne sortions
que deux fois par mois, et nous ne dcouchions qu'au jour de l'an. On
avait des vacances, mais je n'en eus point, ma grand'mre disant
qu'elle aimait mieux ne pas interrompre mes tudes, afin de pouvoir me
laisser moins longtemps au couvent. Elle quitta Paris peu de semaines
aprs notre sparation, et ne revint qu'au bout d'un an, aprs quoi
elle repartit pour un an encore. Elle avait exig de ma mre qu'elle
ne demandt pas  me faire sortir. Mes cousins Villeneuve m'offrirent
de me prendre chez eux les jours de sortie et crivirent  ma bonne
maman pour le lui demander. J'crivis, de mon ct, pour la prier de
ne pas le permettre, et j'eus le courage de lui dire que, ne sortant
pas avec ma mre, je ne voulais et ne devais sortir avec personne. Je
tremblais qu'elle ne m'coutt pas, et, quoique je sentisse bien un
peu le besoin et le dsir des sorties, j'tais dcide  me faire
malade, si mes cousins venaient me chercher munis d'une permission.
Cette fois, ma grand'mre m'approuva, et, au lieu de me faire des
reproches, elle donna  mon sentiment des loges que je trouvai mme
un peu exagrs. Je n'avais fait que mon devoir.

Si bien que je passai deux fois l'anne entire derrire les grilles.
Nous avions la messe dans notre chapelle, nous recevions les visites
au parloir, nous y prenions nos leons particulires, le professeur
d'un ct des barreaux, nous de l'autre. Toutes les croises du
couvent qui donnaient sur la rue taient non seulement grilles, mais
garnies de chssis de toile. C'tait bien rellement la prison, mais
la prison avec un grand jardin et une nombreuse socit. J'avoue que
je ne m'aperus pas un instant des rigueurs de la captivit, et que
les prcautions minutieuses qu'on prenait pour nous tenir sous cl et
nous empcher d'avoir seulement la vue du dehors me faisaient beaucoup
rire. Ces prcautions taient le seul stimulant au dsir de la
libert, car la rue des Fosss-Saint-Victor et la rue Clopin n'taient
tentantes ni pour la promenade ni mme pour la vue. Il n'tait pas
une de nous qui et jamais song  franchir seule la porte de
l'appartement de sa mre: presque toutes cependant piaient au couvent
l'entrebillement de la porte du clotre, ou glissaient des regards
furtifs  travers les fentes des toiles de croises. Djouer la
surveillance, descendre deux ou trois degrs de la cour, apercevoir un
fiacre qui passait, c'tait l'ambition et le rve de quarante ou
cinquante filles foltres et moqueuses, qui, le lendemain,
parcouraient tout Paris avec leurs parens sans y prendre le moindre
plaisir, fouler le pav et regarder les passans n'tant plus le fruit
dfendu hors de l'enceinte du couvent.

Durant ces trois annes, mon tre moral subit des modifications que je
n'aurais jamais pu prvoir, et que ma grand'mre vit avec beaucoup de
peine, comme si en me mettant l elle n'et pas d les prvoir
elle-mme. La premire anne, je fus plus que jamais l'enfant terrible
que j'avais commenc d'tre, parce qu'une sorte de dsespoir ou tout
au moins de _dsesprance_ dans mes affections me poussait 
m'tourdir et  m'enivrer de ma propre espiglerie. La seconde anne,
je passai presque subitement  une dvotion ardente et agite. La
troisime anne je me maintins dans un tat de dvotion calme, ferme
et enjoue. La premire anne, ma grand'mre me gronda beaucoup dans
ses lettres. La seconde, elle s'effraya de ma dvotion plus qu'elle
n'avait fait de ma mutinerie. La troisime, elle parut  moiti
satisfaite, et me tmoigna un contentement qui n'tait pas sans
mlange d'inquitude.

Ceci est le rsum de ma vie de couvent; mais les dtails offrent
quelques particularits auxquelles plus d'une personne de mon sexe
reconnatra les effets tantt bons, tantt mauvais de l'ducation
religieuse. Je les rapporterai sans la moindre prvention, et,
j'espre, avec une parfaite sincrit d'esprit et de coeur.




CHAPITRE DOUZIEME.

  Description du couvent.--La petite classe.--Malheur et tristesse
    des enfans.--Mademoiselle D***, matresse de classe.--Mary
    Eyre.--La mre Alippe.--Les limbes.--Le signe de la croix.--Les
    _diables_, les _sages_ et les _btes_.--Mary G***.--Les
    escapades.--Isabelle C***.--Ses compositions bizarres.--Sophy
    C***.--Le _secret du couvent_.--Recherches et expditions pour
    la dlivrance de la _victime_.--Les souterrains.--L'impasse
    mystrieuse.--Promenade sur les toits.--Accident
    burlesque.--Whisky et les soeurs converses.--Le froid.--Je
    passe _diable_.--Mes relations avec les sages et les
    btes.--Mes jours de sortie.--Grand orage contre moi.--Ma
    correspondance surprise.--Je passe  la grande classe.


Avant de raconter ma vie au couvent, ne dois-je pas dcrire un peu le
couvent? Les lieux qu'on habite ont une si grande influence sur les
penses, qu'il est difficile d'en sparer les rminiscences.

C'tait un assemblage de constructions, de cours et de jardins qui en
faisait une sorte de village, plutt qu'une maison particulire. Il
n'y avait rien de monumental, rien d'intressant pour l'antiquaire.
Depuis sa construction, qui ne remontait pas  plus de deux cents ans,
il y avait eu tant de changemens, d'ajoutances ou de distributions
successives, qu'on ne retrouvait l'ancien caractre que dans trs peu
de parties. Mais cet ensemble htrogne avait son caractre  lui,
quelque chose de mystrieux et d'embarrassant comme un labyrinthe, un
certain charme de posie comme les recluses savent en mettre dans les
choses les plus vulgaires. Je fus bien un mois avant de savoir m'y
retrouver seule, et encore, aprs mille explorations furtives, n'en
ai-je jamais connu tous les dtours et les recoins.

La faade, situe en contre-bas sur la rue, n'annonce rien du tout.
C'est une grande btisse laide et nue, avec une petite porte cintre
qui ouvre sur un escalier de pierres large, droit et raide. Au haut de
dix-sept degrs (si j'ai bonne mmoire), on se trouve dans une petite
cour pave en dalles et entoure de constructions basses et non
perces. C'est d'un ct, le grand mur de l'glise, de l'autre, les
btimens du clotre.

Un portier qui demeure dans cette cour, et dont la loge touche la
porte du clotre, ouvre aux personnes du dehors un couloir par lequel
on communique avec celles de l'intrieur au moyen d'un tour o l'on
dpose les paquets, et de quatre parloirs grills pour les visites. Le
premier est plus spcialement affect aux visites que reoivent les
religieuses; le second est destin aux leons particulires; le
troisime, qui est le plus grand, est celui o les pensionnaires
voient leurs parens; le quatrime est celui o la suprieure reoit
les personnes du monde, ce qui ne l'empche pas d'avoir un salon dans
un autre corps de logis, et un grand parloir grill o elle
s'entretient avec les ecclsiastiques ou les personnes de sa famille,
lorsqu'elle a  traiter d'affaires importantes ou secrtes.

Voil tout ce que les hommes et mme les femmes qui n'ont pas une
permission particulire pour entrer, voient du couvent. Pntrons dans
cet intrieur si bien gard.

La porte de la cour est arme d'un guichet et s'ouvre  grand bruit
sur le clotre sonore. Ce clotre est une galerie quadrangulaire,
pave de pierres spulcrales avec force ttes de mort, ossemens en
croix et _requiescant in pace_. Les clotres sont vots, clairs par
de larges fentres  plein cintre ouvrant sur le prau, qui a son
puits traditionnel et son parterre de fleurs. Une des extrmits du
clotre ouvre sur l'glise et sur le jardin, une autre sur le btiment
neuf o se trouvent au rez-de-chausse la grande classe,  l'entresol
l'ouvroir des religieuses, au premier et au second les cellules, au
troisime le dortoir des pensionnaires de la petite classe.

Le troisime angle du clotre conduit aux cuisines, aux caves, puis au
btiment de la petite classe, qui se relie  plusieurs autres trs
vieux qu'ils n'existent peut-tre plus, car, de mon temps, ils
menaaient ruine. C'tait un ddale de couloirs obscurs, d'escaliers
tortueux, de petits logemens dtachs et relis les uns aux autres par
des paliers ingaux ou par des passages en planches djetes. C'tait
l probablement ce qui restait des constructions primitives, et les
efforts qu'on avait faits pour rattacher ces constructions avec les
nouvelles attestaient ou une grande misre dans les temps de
rvolution, ou une grande maladresse de la part des architectes. Il y
avait des galeries qui ne conduisaient  rien, des ouvertures par o
l'on avait peine  passer, comme on en voit dans ces rves o l'on
parcourt des difices bizarres qui vont se refermant sur vous et vous
touffant dans leur angles subitement resserrs. Cette partie du
couvent chappe  toute description. J'en donnerai une meilleure ide
quand je raconterai quelles folles explorations nos folles
imaginations de pensionnaires nous y firent entreprendre. Il me
suffira, quant  prsent, de dire que l'usage de ces constructions
tait aussi peu en harmonie que leur assemblage. Ici c'tait
l'appartement d'une locataire;  ct, celui d'une lve; plus loin,
une chambre o l'on tudiait le piano; ailleurs, une lingerie, et puis
des appartemens vacans ou passagrement occups par des amies
d'outremer; et puis, de ces recoins sans nom o les vieilles filles,
et les nonnes surtout, entassent mystrieusement une foule d'objets
fort tonns de se trouver ensemble, des dbris d'ornemens d'glise
avec des oignons, des chaises brises avec des bouteilles vides, des
cloches fles avec des guenilles, etc., etc.

Le jardin tait vaste et plant de marronniers superbes. D'un ct il
tait contigu  celui du collge des cossais, dont il tait spar
par un mur trs lev; de l'autre il tait bord de petites maisons
toutes loues  des dames pieuses retires du monde. Outre ce jardin,
il y avait encore, devant le btiment neuf, une double cour plante en
potager et borde d'autres maisons galement loues  de vieilles
matrones ou  des pensionnaires en chambre. Cette partie du couvent se
terminait par une buanderie et par une porte qui donnait sur la rue
des Boulangers. Cette porte ne s'ouvrait que pour les locataires qui
avaient, de ce ct-l, un parloir pour leurs visites. Aprs le grand
jardin dont j'ai parl, il y en avait un autre encore plus grand o
nous n'entrions jamais et qui servait  la consommation du couvent.
C'tait un immense potager qui s'en allait toucher celui des dames de
la Misricorde, et qui tait rempli de fleurs, de lgumes et de fruits
magnifiques. Nous apercevions  travers une vaste grille les raisins
dors, les melons majestueux et les beaux oeillets panachs: mais la
grille tait presque infranchissable et on risquait ses os pour
l'escalader, ce qui n'empcha pas quelques-unes d'entre nous d'y
pntrer par surprise deux ou trois fois.

Je n'ai pas parl de l'glise et du cimetire, les seuls endroits
vraiment remarquables du couvent, j'en parlerai en temps et lieu: je
trouve que ma description gnrale est dj beaucoup trop longue.

Pour la rsumer, je dirai que, tant religieuses que soeurs converses,
pensionnaires, locataires, matresses sculires et servantes, nous
tions environ cent vingt ou cent trente personnes, loges de la
manire la plus bizarre et la plus incommode, les unes trop accumules
sur certains points, les autres trop dissmines sur un espace o dix
familles eussent vcu fort  l'aise, en cultivant mme un peu de terre
pour leur agrment. Tout tait si parpill, qu'on perdait un quart de
la journe  aller et venir. Je n'ai pas parl non plus d'un vaste
laboratoire o l'on distillait de l'eau de menthe; de la _chambre des
clotres_, o l'on prenait certaines leons et qui avait servi de
prison  ma mre et  ma tante; de la cour aux poules, qui infectait
la petite classe; de l'arrire-classe, o l'on djeunait: des caves et
souterrains, dont j'aurais beaucoup  raconter; enfin, de
l'avant-classe, du rfectoire et du chapitre, car je n'aurais jamais
fini de faire comprendre, par toutes ces distributions, combien peu
les religieuses entendent l'ordonnance logique et les vritables aises
de l'habitation.

Mais, en revanche, les cellules des nonnes taient d'une propret
charmante et remplies de tous ces brimborions qu'une dvotion mignarde
dcoupe, encadre, enlumine et enrubane patiemment. Dans tous les
coins, la vigne et le jasmin cachaient la vtust des murailles. Les
coqs chantaient  minuit comme en pleine campagne, la cloche avait un
joli son argentin comme une voix fminine; dans tous les passages, une
niche gracieusement dcoupe dans la muraille s'ouvrait pour vous
montrer une madone grassette et manire du dix-septime sicle; dans
l'ouvroir, de belles gravures anglaises vous prsentaient la
chevaleresque figure de Charles Ier  tous les ges de sa vie, et tous
les membres de la royale famille papiste. Enfin, jusqu' la petite
lampe qui tremblotait, la nuit, dans le clotre, et aux lourdes portes
qui, chaque soir, se fermaient  l'entre des corridors avec un bruit
solennel et un grincement de verrous lugubre, tout avait un certain
charme de posie mystique auquel tt ou tard je devais tre fort
sensible.

Maintenant je raconte. Mon premier mouvement en entrant dans la petite
classe fut pnible. Nous y tions entasss une trentaine dans une
salle sans tendue et sans lvation suffisantes. Les murs revtus
d'un vilain papier jaune d'oeuf, le plafond sale et dgrad, des
bancs, des tables et des tabourets malpropres, un vilain pole qui
fumait, une odeur de poulailler mle  celle du charbon, un vilain
crucifix de pltre, un plancher tout bris, c'tait l que nous
devions passer les deux grands tiers de la journe, les trois quarts
en hiver, et nous tions en hiver prcisment.

Je ne trouve rien de plus maussade que cette coutume des maisons
d'ducation de faire de la salle des tudes l'endroit le plus triste
et le plus navrant, sous prtexte que les enfans gteraient les
meubles et dgraderaient les ornemens, on te de leur vue tout ce qui
serait un stimulant  la pense ou un charme pour l'imagination. On
prtend que les gravures et les enjolivemens, mme les dessins d'un
papier sur la muraille leur donneraient des distractions. Pourquoi
orne-t-on de tableaux et de statues les glises et les oratoires, si
ce n'est pour lever l'me et la ranimer dans ses langueurs par le
spectacle d'objets vnrs? Les enfans, dit-on, ont des habitudes de
malpropret ou de maladresse. Ils jettent l'encre partout, ils aiment
 dtruire. Ces gots et ces habitudes ne leur viennent pourtant pas
de la maison paternelle, o on leur apprend  respecter ce qui est
beau ou utile, et o, ds qu'ils ont l'ge de raison, ils ne pensent
point  commettre tous ces dgts, qui n'ont tant d'attraits pour eux,
dans les pensions et dans les collges, que parce que c'est une sorte
de vengeance contre la ngligence ou la parcimonie dont ils sont
l'objet. Mieux vous les logeriez, plus ils seraient soigneux. Ils
regarderaient  deux fois avant de salir un tapis ou de briser un
cadre. Ces vilaines murailles nues o vous les enfermez leur
deviennent bientt un objet d'horreur, et ils les renverseraient s'ils
le pouvaient. Vous voulez qu'ils travaillent comme des machines, que
leur esprit, dtach de toute proccupation, fonctionne  l'heure, et
soit inaccessible  tout ce qui fait la vie et le renouvellement de
la vie intellectuelle. C'est faux et impossible. L'enfant qui tudie a
dj tous les besoins de l'artiste qui cre. Il faut qu'il respire un
air pur, qu'il ait un peu les aises de son corps, qu'il soit frapp
par les images extrieures, et qu'il renouvelle,  son gr, la nature
de ses penses par l'apprciation de la couleur et de la forme. La
nature lui est un spectacle continuel. En l'enfermant dans une chambre
nue, malsaine et triste, vous touffez son coeur et son esprit aussi
bien que son corps. Je voudrais que tout ft riant ds le berceau
autour de l'enfant des villes. Celui des campagnes a le ciel et les
arbres, les plantes et le soleil. L'autre s'tiole trop souvent, au
moral et au physique, dans la salet chez le pauvre, dans le mauvais
got chez le riche, dans l'absence de got chez la classe moyenne.

Pourquoi les Italiens naissent-ils en quelque sorte avec le sentiment
du beau? Pourquoi un maon de Vrone, un petit marchand de Venise, un
paysan de la campagne de Rome aiment-ils  contempler les beaux
monumens? Pourquoi comprennent-ils les beaux tableaux, la bonne
musique, tandis que nos proltaires, plus intelligens sous d'autres
rapports, et nos bourgeois levs avec plus de soin, aiment le faux,
le vulgaire, le laid mme dans les arts, si une ducation spciale ne
vient redresser leur instinct? C'est que nous vivons dans le laid et
dans le vulgaire; c'est que nos parens n'ont pas de got, et que nous
passons le mauvais got traditionnel  nos enfans.

Entourer l'enfance d'objets agrables et nobles en mme temps
qu'instructifs ne serait qu'un dtail. Il faudrait, avant tout, ne la
confier qu' des tres distingus soit par le coeur, soit par
l'esprit. Je ne conois donc pas que nos religieuses si belles, si
bonnes, et doues de si nobles ou si suaves manires, eussent mis  la
tte de la petite classe une personne d'une tournure, d'une figure et
d'une tenue repoussantes, avec un langage et un caractre  l'avenant.
Grasse, sale, vote, bigote, borne, irascible, dure jusqu' la
cruaut, sournoise, vindicative, elle fut, ds la premire vue, un
objet de dgot moral et physique pour moi, comme elle l'tait dj
pour toutes mes compagnes.

Il est des natures antipathiques qui ressentent l'aversion qu'elles
inspirent et qui ne peuvent jamais faire le bien, en eussent-elles
envie, parce qu'elles loignent les autres de la bonne voie, rien
qu'en les prchant, et qu'elles sont rduites  _faire leur propre
salut_ isolment, ce qui est la chose la plus strile et la moins
pieuse du monde. Mlle D... tait de ces natures-l. Je serais injuste
envers elle si je ne disais pas le pour et le contre. Elle tait
sincre dans sa dvotion et rigide pour elle-mme; elle y portait une
exaltation farouche qui la rendait intolrante et dtestable, mais
qui et t une sorte de grandeur, si elle et vcu au dsert comme
les anachortes, dont elle avait la foi. Dans ses rapports avec nous,
son austrit devenait froce, elle avait de la joie  punir, de la
volupt  gronder, et, dans sa bouche, gronder, c'tait insulter et
outrager. Elle mettait de la perfidie dans ses rigueurs, et feignait
de sortir (ce qu'elle n'et jamais d faire tant qu'elle tenait la
classe) pour couter aux portes le mal que nous disions d'elle, et
nous surprendre avec dlices en flagrant dlit de sincrit. Puis,
elle nous punissait de la manire la plus bte et la plus humiliante.
Elle nous faisait, entre autres platitudes, baiser la terre pour ce
qu'elle appelait nos mauvaises paroles. Cela faisait partie de la
discipline du couvent, mais les religieuses se contentaient du
simulacre, et feignaient de ne pas voir que nous baisions notre main
en nous baissant vers le carreau, tandis que Mlle D... nous poussait
la figure dans la poussire, et nous l'et brise si nous eussions
rsist.

Il tait facile de voir que sa personnalit dominait sa rigidit, et
qu'elle ressentait une sorte de rage d'tre hae. Il y avait dans la
classe une pauvre petite Anglaise de cinq  six ans, ple, dlicate,
maladive, un vritable _chacrot_, comme nous disons en Berry pour
dsigner le plus maigre et le plus fragile oisillon de la couve. Elle
s'appelait Mary Eyre, et Mlle D... faisait son possible pour
s'intresser  elle et peut-tre mme pour l'aimer maternellement.
Mais cela tait si peu dans sa nature homasse et brutale qu'elle n'en
pouvait venir  bout. Si elle la rprimandait, elle la frappait de
terreur ou l'irritait au point qu'elle tait force ensuite, pour ne
pas cder, de l'enfermer ou de la battre. Si elle s'humanisait jusqu'
plaisanter et vouloir jouer avec elle, c'tait comme un ours ferait
avec une sauterelle. La petite enrageait et criait toujours, soit par
espiglerie mutine, soit par colre et dsespoir. Du matin au soir
c'tait une lutte agaante, insupportable  voir et  entendre, entre
cette vilaine grosse femme et ce maussade et malheureux petit enfant,
et tout cela sans prjudice des emportemens et des rigueurs dont nous
tions toutes l'objet tour  tour.

J'avais dsir entrer  la petite classe, par un sentiment de modestie
assez ordinaire chez les enfans dont les parens sont trop vains; mais
je me sentis bientt humilie et navre d'tre sous la frule de ce
vieux pre fouetteur en cotillons sales. Elle se levait de mauvaise
humeur, elle se couchait de mme. Je ne fus pas trois jours sous ses
yeux sans qu'elle me prt en grippe et sans qu'elle me ft comprendre
que j'allais avoir affaire  une nature aussi violente que celle de
Rose, moins la franchise, l'affection et la bont du coeur. Au premier
regard attentif dont elle m'honora: _Vous me paraissez une personne
fort dissipe_, me dit-elle, et, ds ce moment, je fus classe
parmi ses pires antipathies, car la gat lui faisait mal, le rire de
l'enfance lui faisait grincer les dents, la sant, la bonne humeur, la
jeunesse, en un mot, taient des crimes  ses yeux.

Nos heures de soulagement et d'expansion taient celles o une
religieuse tenait la classe  sa place, mais cela durait une heure ou
deux au plus dans la journe.

C'tait un tort de la part de nos religieuses, de s'occuper si peu de
nous directement. Nous les aimions: elles avaient toutes de la
distinction, du charme ou de la solennit, quelque chose de doux ou de
grave, ne ft-ce que l'extrieur et le costume, qui nous calmait comme
par enchantement. Leur claustration, leur renoncement au monde et  la
famille avaient ce seul ct utile  la socit qu'elles pouvaient se
consacrer  former nos coeurs et nos esprits, et cette tche leur et
t facile, si elles s'en fussent occupes exclusivement: mais elles
prtendaient n'en avoir pas le temps, et elles ne l'avaient pas, en
effet,  cause des longues heures qu'elles donnaient aux offices et
aux prires. Voil le mauvais ct des couvens de filles. On y emploie
ce qu'on appelle des _matresses sculires_, sorte de _pions_
femelles qui font les bons aptres devant les religieuses, et qui
abrutissent ou exasprent les enfans. Nos religieuses eussent mieux
mrit de Dieu, de nos parens et de nous, si elles eussent sacrifi 
notre bonheur, et, pour parler leur style,  notre salut, une partie
du temps qu'elles consacraient avec gosme  travailler au leur.

La religieuse, qui relevait de temps en temps ces dames, tait la mre
Alippe: c'tait une petite nonne ronde et rose comme une pomme d'api
trop mre qui commence  se rider. Elle n'tait point tendre; mais
elle tait juste, et, quoiqu'elle ne me traitt pas fort bien, je
l'aimais comme faisaient les autres.

Charge de notre instruction religieuse, elle m'interrogea, le premier
jour, sur le lieu o _languissaient_ les mes des enfans morts sans
baptme. Je n'en savais rien du tout: je ne me doutais pas qu'il y et
un lieu d'exil ou de chtiment pour ces pauvres petites cratures, et
je rpondis hardiment qu'elles allaient dans le sein de Dieu. A quoi
songez-vous et que dites-vous l, malheureuse enfant? s'cria la mre
Alippe. Vous ne m'avez pas entendue? Je vous demande o vont les mes
des enfans morts sans baptme?

Je restai court. Une de mes compagnes, prenant mon ignorance en piti,
me souffla  demi-voix: _Dans les limbes!_ Comme elle tait
Anglaise, son accent m'embrouilla, et je crus qu'elle faisait une
mauvaise plaisanterie. _Dans l'Olympe?_ lui dis-je tout haut en me
retournant et en clatant de rire. _For shame!_[12] s'cria la mre
Alippe, vous riez pendant le catchisme?--Pardon, mre Alippe, lui
rpondis-je, je ne l'ai pas fait exprs.

  [12] O honte!--C'est notre _fi!_

Comme j'tais de bonne foi, elle s'apaisa. Eh bien, dit-elle, puisque
c'est malgr vous, vous ne baiserez pas la terre, mais faites le signe
de la croix pour vous remettre et vous recueillir.

Malheureusement, je ne savais pas faire le signe de la croix.
C'tait la faute de Rose, qui m'avait appris  toucher l'paule
droite avant l'paule gauche, et jamais mon vieux cur n'y avait
pris garde. A la vue de cette normit, la mre Alippe frona le
sourcil: Est-ce que vous le faites exprs, _miss_?--Hlas! non,
madame. Quoi donc?--Recommences-moi ce signe de croix.--Voil, ma
mre!--Encore?--Je veux bien, aprs?--Et c'est ainsi que vous faites
toujours?--Mon Dieu oui.--_Mon Dieu?_ Vous avez dit _mon Dieu_? Vous
jurez?--Je ne crois pas.--Ah! malheureuse, d'o sortez-vous? C'est une
paenne, une vritable paenne, en vrit! Elle dit que les mes vont
dans l'Olympe, elle fait le signe de la croix de droite  gauche, et
elle dit _mon Dieu_ hors de la prire! Allons, vous apprendrez le
catchisme avec Mary Eyre. Encore en sait-elle plus long que vous!

Je ne fus pas trs humilie, je l'avoue: je me mordis les lvres et
me pinai le nez pour ne pas rire; mais la religion du couvent me
parut une si niaise et si ridicule affaire que je rsolus d'en prendre
 mon aise, et surtout de ne la jamais prendre au srieux.

Je me trompais. Mon jour devait venir, mais il ne vint pas tant que je
fus  la petite classe. J'tais l dans un milieu tout  fait impropre
au recueillement, et certes je ne fusse jamais devenue pieuse si
j'tais reste sous le joug odieux de Mlle D..., et sous la frule un
peu pdante de la bonne mre Alippe.

Je n'avais pas de parti pris en entrant au couvent. J'tais plutt
porte  la docilit qu' la rvolte. On a vu que j'y arrivais sans
humeur et sans chagrin; je ne demandais pas mieux que de m'y soumettre
 la discipline gnrale. Mais quand je vis cette discipline si bte 
mille gards et si mchamment prescrite par la D***, je mis mon bonnet
sur l'oreille, et je m'enrgimentai rsolument dans le _camps des
diables_.

On appelait ainsi celles qui n'taient pas et ne voulaient pas tre
dvotes. Ces dernires taient appeles les _sages_. Il y avait une
varit intermdiaire qu'on appelait les _btes_, et qui ne prenait
parti pour personne, riant  gorge dploye des espigleries des
_diables_, baissant les yeux et se taisant aussitt que paraissaient
les matresses ou les _sages_, et ne manquant jamais de dire, aussitt
qu'il y avait danger: _Ce n'est pas moi!_

Au _Ce n'est pas moi_ des btes gostes, quelques-unes, compltement
lches, prirent bientt l'habitude d'ajouter: C'est Dupin ou G***.

Dupin, c'tait moi: G***, c'tait autre chose: c'tait la figure la
plus saillante de la petite classe, et la plus excentrique de tout le
couvent.

C'tait une Irlandaise de 11 ans, beaucoup plus grande et plus forte
que moi, qui en avait treize. Sa voix pleine, sa figure franche et
hardie, son caractre indpendant et indomptable lui avaient fait
donner le surnom du _garon_; et quoique ce ft bien une femme, qui a
t belle depuis, elle n'tait pas de notre sexe par le caractre.
C'tait la fiert et la sincrit mmes, une belle nature, en vrit,
une force physique tout  fait virile, un courage plus que viril, une
intelligence rare, une complte absence de coquetterie, une activit
exubrante, un profond mpris pour tout ce qui est faux et lche dans
la socit. Elle avait beaucoup de frres et de soeurs, dont deux au
couvent, l'une desquelles (Marcella), personne excellente, est reste
fille, et l'autre (Henriette), aimable enfant alors, est devenue Mme
Vivien.

Mary G*** (le garon) tait sortie pour cause d'indisposition lorsque
j'entrai au couvent. On m'en fit un portrait effroyable. Elle tait la
terreur des _btes_, et naturellement les btes taient venues  moi
pour commencer. Les _sages_ m'avaient tte, et comme elles
craignaient le bruit et la ptulance de Mary, elles tchrent de me
mettre en garde contre elle. J'avoue qu'au portrait qu'on m'en fit,
j'eus peur aussi. Il y avait des futes qui disaient d'un air
mystrieux et qui croyaient fermement que c'tait un garon dont ses
parens voulaient absolument faire une fille. Elle cassait tout, elle
tourmentait tout le monde, elle tait plus forte que le jardinier;
elle ne permettait pas aux laborieuses de travailler; c'tait un
flau, une peste. Malheur  qui oserait lui tenir tte! Nous verrons
bien, disais-je; je suis forte aussi, je ne suis pas poltronne, et
j'aime bien qu'on me laisse dire et penser  ma guise. Pourtant je
l'attendais avec une sorte d'anxit. Je n'aurais pas voulu me sentir
une ennemie, une antipathie mme, parmi mes compagnes. C'tait bien
assez de la D***, l'ennemie commune.

Mary arriva, et ds le premier regard sa figure sincre me fut
sympathique. C'est bon, me dis-je, nous nous entendrons de reste.
Mais c'tait  elle, comme plus ancienne,  me faire les avances. Je
l'attendis fort tranquillement.

Elle dbuta par des railleries: Mademoiselle s'appelle _Du pain? some
bread?_ elle s'appelle Aurore? _rising-sun?_ lever du soleil? les
jolis noms? et la belle figure! Elle a la tte d'un cheval sur le dos
d'une poule. Lever du soleil, je me prosterne devant vous; je veux
tre le tournesol qui saluera vos premiers rayons. Il parat que nous
prenons les limbes pour l'Olympe; jolie ducation, ma foi, et qui nous
promet de l'amusement!

Toute la classe partit d'un immense clat de rire.

Les btes surtout riaient  se dcrocher la mchoire. Les sages
taient bien aises de voir aux prises deux diables dont elles
craignaient l'association.

Je me mis  rire d'aussi bon coeur que les autres. Mary vit du premier
coup d'oeil que je n'avais pas de dpit, parce que je n'avais pas de
vanit. Elle continua de me railler, mais sans aigreur, et, une heure
aprs, elle me donna sur l'paule une tape  tuer un boeuf, que je lui
rendis sans sourciller et en riant. C'est bon, cela! dit-elle en se
frottant l'paule. Allons nous promener.--O?--Partout except dans la
classe.--Comment faire?--C'est bien malin! Regardez-moi et faites de
mme.

On se levait pour changer de table: la mre Alippe entrait avec ses
livres et ses cahiers. Mary profite du remue-mnage, et, sans prendre
la moindre prcaution, sans tre observe cependant de personne,
franchit la porte et va s'asseoir dans le clotre dsert, o, trois
minutes aprs, je vais la rejoindre sans plus de crmonie.

Te voil? me dit-elle, qu'as-tu invent pour sortir?

--Rien du tout, j'ai fait ce que je t'ai vu faire.

--C'est trs bien, cela! dit-elle. Il y en a qui font des histoires,
qui demandent  aller tudier le piano, ou qui ont un saignement de
nez, ou qui prtendent qu'elles vont faire une prire de sant dans
l'glise; ce sont des prtextes uss et des mensonges inutiles. Moi,
j'ai supprim le mensonge, parce que le mensonge est lche. Je sors,
je rentre, on me questionne, je ne rponds pas. On me punit, je m'en
moque, et je fais tout ce que je veux.

--Cela me va.

--Tu es donc diable?

--Je veux l'tre.

--Autant que moi?

--Ni plus ni moins.

--Accept! fit-elle en me donnant une poigne de main. Rentrons
maintenant et tenons-nous tranquilles devant la mre Alippe. C'est une
bonne femme, rservons-nous pour la D... Tous les soirs, hors de
classe, entends-tu?

--Qu'est-ce que cela, hors de classe?

--Les rcrations du soir dans la classe sous les yeux de la D... sont
fort ennuyeuses. Nous, nous disparaissons en sortant du rfectoire, et
nous ne rentrons plus que pour la prire. Quelquefois la D... n'y
prend pas garde, le plus souvent elle en est enchante, parce qu'elle
a le plaisir de nous injurier et de nous punir quand nous rentrons. La
punition, c'est d'avoir son bonnet de nuit tout le lendemain sur la
tte, mme  l'glise. Dans ce temps-ci, c'est fort agrable et bon
pour la sant. Les religieuses qui vous rencontrent ainsi font des
signes de croix, et crient: _Shame! shame!_[13] Cela ne fait de mal 
personne. Quand on a eu beaucoup de bonnets de nuit dans la quinzaine,
la suprieure vous menace de vous priver de sortir. Elle se laisse
flchir par les parens ou elle oublie. Quand le bonnet de nuit est un
tat chronique, elle se dcide  vous tenir enferme; mais qu'est ce
que cela fait: ne vaut-il pas mieux renoncer  un jour de plaisir que
de s'ennuyer volontairement tous les jours de sa vie?

  [13] Honte! honte!

--C'est fort bien raisonn; mais la D... que fait-elle quand elle vous
dteste  l'excs?

--Elle vous injurie comme une poissarde qu'elle est. On ne lui rpond
rien, elle enrage d'autant plus.

--Vous frappe-t-elle?

--Elle en meurt d'envie, mais elle n'a pas de prtexte pour en venir
l, parce que les unes tremblent devant elle comme les sages et les
btes, et les autres, comme nous, la mprisent et se taisent.

--Combien sommes-nous de diables dans la classe?

--Pas beaucoup dans ce moment-ci, et il tait temps que tu vinsses
nous renforcer un peu. Il y a Isabelle, Sophie et nous deux. Toutes
les autres sont des btes ou des sages. Dans les sages, il y a Louise
de la Rochejaquelein et Valentine de Gouy, qui ont autant d'esprit que
des diables et qui sont bonnes, mais pas assez hardies pour planter l
la classe. Mais sois tranquille, il y en a de la grande classe qui
sortent de mme et qui viendront nous rejoindre ce soir. Ma soeur
Marcelle en est quelquefois.

--Et alors que fait-on?

--Tu verras, tu seras initie ce soir.

J'attendis la nuit et le souper avec grande impatience. Au sortir du
rfectoire, on entrait en rcration. Dans l't, les deux classes se
mlaient dans le jardin. Dans l'hiver (et nous tions en hiver),
chaque classe rentrait chez elle, les grandes dans leur belle et
spacieuse salle d'tudes, nous dans notre triste local, o nous
n'avions pas assez d'espace pour jouer, et o la D*** nous forait 
nous _amuser tranquillement_, c'est--dire  ne pas nous amuser du
tout. La sortie du rfectoire amenait un moment de confusion, et
j'admirais combien les _diables_ des deux classes s'entendaient 
faire natre ce petit dsordre  la faveur duquel on s'chappait
aisment. Le clotre n'tait clair que par une petite lampe qui
laissait les trois autres galeries dans une quasi-obscurit. Au lieu
de marcher tout droit pour gagner la petite classe, on se jetait dans
la galerie de gauche, on laissait dfiler le troupeau, et on tait
libre.

Je me trouvai donc dans les tnbres avec mon amie G*** et les autres
diables qu'elle m'avait annonces. Je ne me rappelle de celles qui
furent des ntres ce soir-l que Sophie et Isabelle, c'taient les
plus grandes de la petite classe. Elles avaient deux ou trois ans de
plus que moi, c'taient deux charmantes filles. Isabelle, blonde,
grande, frache, plus agrable que jolie, du caractre le plus enjou,
railleuse quoique bonne, remarquable et remarque surtout pour le
talent, la facilit et l'abondance de son crayon. Elle tait
assurment doue d'un certain gnie pour le dessin. J'ignore ce qu'est
devenu ce don naturel; mais il et pu lui faire un nom et une fortune
s'il et t dvelopp. Elle avait ce que n'avait aucune de nous, ce
que n'ont pas ordinairement les femmes, ce qu'on ne nous enseignait
pas du tout, quoique nous eussions un matre de dessin: elle savait
vritablement dessiner. Elle pouvait composer heureusement un sujet
compliqu, elle crait en un clin d'oeil, et sans paratre y songer,
des masses de personnages tous vrais de mouvement, tous comiques avec
une certaine grce, tous groups avec une sorte de _mstria_. Elle ne
manquait pas d'esprit, mais le dessin, la caricature, la composition
folle, servaient principalement de manifestation  cet esprit  la
fois mditatif et spontan, romanesque, fantasque, satirique et
enthousiaste. Elle prenait un morceau de papier, et, avec sa plume
claboussante ou un mauvais bout de fusain que l'oeil avait peine 
suivre, elle jetait l des centaines de figures bien agences,
hardiment dessines et toutes bien employes dans le sujet, qui tait
toujours original, souvent bizarre. C'taient des processions de
nonnes qui traversaient un clotre gothique ou un cimetire au clair
de la lune. Les tombes se soulevaient  leur approche, les morts dans
leurs suaires commenaient  s'agiter, ils sortaient, ils se mettaient
 chanter,  jouer de divers instrumens,  prendre les nonnes par les
mains,  les faire danser. Les nonnes avaient peur, les unes se
sauvaient en criant, les autres s'enhardissaient, entraient en danse,
laissaient tomber leurs voiles, leurs manteaux, et s'en allaient se
perdre en tournoyant et en cabriolant avec les spectres dans la nuit
brumeuse.

D'autres fois c'taient de fausses religieuses qui avaient des pieds
de chvre, ou des bottes Louis XIII avec d'normes perons se
trahissant sous leurs robes tranantes par un mouvement imprvu. Le
romantisme n'tait pas encore dcouvert, et dj elle y nageait en
plein sans savoir ce qu'elle faisait. Sa vive imagination lui avait
fourni cent sujets de danses macabres, quoiqu'elle n'en et jamais
entendu parler et qu'elle n'en connt pas le nom. La mort et le diable
jouaient tous les rles, tous les personnages possibles dans ses
compositions terribles et burlesques. Et puis c'taient des scnes
d'intrieur, des caricatures frappantes de toutes les religieuses, de
toutes les pensionnaires, des servantes, des matres d'agrment, des
professeurs, des visiteurs, des prtres, etc. Elle tait le
chroniqueur fidle et ternellement fcond de tous les petits
vnemens, de toutes les mystifications, de toutes les paniques, de
toutes les batailles, de tous les amusemens et de tous les ennuis de
notre vie monastique. Le drame incessant de Mlle D... avec Mary Eyre
lui fournissait chaque jour vingt pages plus vraies, plus piteuses,
plus drles les unes que les autres. Enfin on ne pouvait pas plus se
lasser de la voir inventer qu'elle ne se lassait d'inventer elle-mme.
Comme elle crait ainsi  la drobe,  toute heure, pendant les
leons, sous l'oeil mme de nos argus, elle n'avait souvent que le
temps de dchirer la page, de la rouler dans ses mains et de la jeter
par la fentre ou dans le feu, pour chapper  une saisie qui et
amen de vives rprimandes ou de svres punitions. Combien le pole
de la petite classe n'a-t-il pas dvor de ces chefs-d'oeuvre
inconnus! Je ne sais si l'imagination rtrospective ne m'en exagre
pas le mrite, mais il me semble que toutes ces crations sacrifies
aussitt que produites sont fort regrettables, et qu'elles eussent
surpris et intress un vritable matre.

Sophie tait l'amie de coeur d'Isabelle. C'tait une des plus jolies,
et la plus gracieuse personne du couvent. Sa taille souple, fine et
arrondie en mme temps, avait des poses d'une langueur britannique,
moins la gaucherie habituelle  ces insulaires. Elle avait le cou
rond, fort et allong, avec une petite tte dont les mouvemens
onduleux taient pleins de charmes: les plus beaux yeux du monde, le
front droit, court et obstin, inond d'une fort de cheveux bruns et
brillans; son nez tait vilain et ne russissait pas  gter sa figure
ravissante d'ailleurs. Elle avait une bouche, chose rare chez les
Anglaises, une bouche de rose bien littralement remplie de petites
perles, une fracheur admirable, la peau veloute, trs blanche pour
une peau brune. Enfin on l'appelait le bijou. Elle tait bonne et
sentimentale, exalte dans ses amitis, implacable dans ses aversions,
mais ne les manifestant que par un muet et invincible ddain. Elle
tait adore d'un grand nombre et ne daignait aimer que peu d'lues.
Je me pris pour elle et pour Isabelle d'une grande tendresse qui me
fut rendue avec plus de protection que d'lan. C'tait dans l'ordre.
J'tais un enfant pour elles.

Quand nous fmes runies dans le clotre, je vis que toutes taient
armes, qui d'une bche, qui d'une pincette. Je n'avais rien, j'eus
l'audace de rentrer dans la classe, de m'emparer d'une barre de fer
qui servait  attiser le pole, et de retourner auprs de mes
complices sans tre remarque.

Alors on m'initia au grand secret, et nous partmes pour notre
expdition.

Ce grand secret, c'tait la lgende traditionelle du couvent, une
rverie qui se transmettait d'ge en ge et de _diable en diable_
depuis deux sicles peut-tre: une fiction romanesque qui pouvait bien
avoir eu quelque fond de ralit dans le principe, mais qui ne
reposait certainement plus que sur le besoin de nos imaginations. Il
s'agissait de _dlivrer la victime_. Il y avait quelque part une
prisonnire, on disait mme plusieurs prisonnires, enfermes dans un
rduit impntrable, soit cellule cache et mure dans l'paisseur des
murailles, soit cachot situ sous les votes des immenses souterrains
qui s'tendaient sous le monastre et sous une grande partie du
quartier Saint-Victor. Il y avait, en ralit, des caves magnifiques,
une vritable ville souterraine dont nous n'avons jamais vu la fin, et
qui offrait plusieurs sorties mystrieuses sur divers points du vaste
emplacement du couvent. On assurait que ces caves allaient, trs loin
de l, se relier aux excavations qui se prolongent sous une grande
moiti de Paris, et sous les campagnes environnantes jusque vers
Vincennes. On disait qu'en suivant les belles caves de notre couvent
on pouvait aller rejoindre les catacombes, les carrires, le palais
des Thermes de Julien, que sais-je? Ces souterrains taient la cl
d'un monde de tnbres, de terreurs, de mystres, un immense abme
creus sous nos pieds, ferm de portes de fer, et dont l'exploration
tait aussi prilleuse que la descente aux enfers d'Ene ou du Dante.
C'est pour cela qu'il fallait absolument y pntrer en dpit des
difficults insurmontables de l'entreprise, et des punitions terribles
qu'et provoques la dcouverte de notre secret.

Parvenir dans les souterrains, c'tait une de ces fortunes inespres
qui arrivaient une fois, deux fois au plus dans la vie d'un _diable_
aprs des annes de persvrance et de contention d'esprit. Y entrer
par la porte principale, il n'y fallait pas songer. Cette porte tait
situe au bas d'un large escalier,  ct des cuisines, qui taient
des caves aussi, et o se tenaient toujours les soeurs converses.

Mais nous tions persuades qu'on pouvait entrer dans les souterrains
par mille autres endroits, ft-ce par les toits. Selon nous, toute
porte condamne, tout recoin obscur sous un escalier, toute muraille
qui sonnait le creux, pouvait tre en communication mystrieuse avec
les souterrains, et nous cherchions de bonne foi cette communication
jusque sous les combles.

J'avais lu avec dlice, avec terreur  Nohant, le _Chteau des
Pyrnes_ de Mme Radcliffe. Mes compagnes avaient dans la cervelle
bien d'autres lgendes cossaises et irlandaises  faire dresser les
cheveux sur la tte. Le couvent avait aussi  foison ses histoires de
drames lamentables, de revenans, de cachettes, d'apparitions
inexpliques, de bruits mystrieux. Tout cela, et l'ide de dcouvrir
enfin le formidable secret de _la victime_, allumait tellement nos
folles imaginations, que nous nous persuadions entendre des soupirs,
des gmissemens partir de dessous les pavs ou s'exhaler par les
fissures des portes et des murs.

Nous voil donc lances, mes compagnes pour la centime fois, moi pour
la premire,  la recherche de cette introuvable captive qui
languissait on ne savait o, mais quelque part certainement, et que
nous tions peut-tre appeles  dcouvrir. Elle devait tre bien
vieille depuis tant d'annes qu'on la cherchait en vain! Elle pouvait
bien avoir deux cents ans, mais nous n'y regardions pas de si prs.
Nous la cherchions, nous l'appelions, nous y pensions sans cesse, nous
ne dsesprions jamais.

Ce soir-l on me conduisit dans la partie des btimens que j'ai dj
esquisse, la plus ancienne, la plus disloque, la plus excitante pour
nos explorations. Nous nous attachmes  un petit couloir bord d'une
rampe en bois et donnant sur une cage vide et sans issue connue. Un
escalier, galement bord d'une rampe, descendait  cette rgion
ignore; mais une porte en chne dfendait l'entre d'escalier. Il
fallait tourner l'obstacle en passant d'une rampe  l'autre, et en
marchant sur la face extrieure des balustres vermoulus. Au-dessous il
y avait un vide sombre dont nous ne pouvions apprcier la profondeur.
Nous n'avions qu'une petite bougie roule (_un rat_), qui n'clairait
que les premires marches de l'escalier mystrieux. C'tait un jeu 
nous casser le cou. Isabelle y passa la premire avec la rsolution
d'une hrone, Mary avec la tranquillit d'un professeur de
gymnastique, les autres avec plus ou moins d'adresse, mais toutes avec
bonheur.

Nous voici enfin sur cet escalier si bien dfendu. En un instant
nous sommes au bas des degrs, et, avec plus de joie que de
dsappointement, nous nous trouvons dans un espace carr situ sous la
galerie, une vritable impasse. Pas de porte, pas de fentre, pas de
destination explicable  cette sorte de vestibule sans issue. Pourquoi
donc un escalier pour descendre dans une impasse? pourquoi une porte
solide et cadenasse pour en fermer l'escalier?

On divise en plusieurs bouts la petite bougie, et chacune examine de
son ct. L'escalier est en bois. Il faut qu'une marche  secret,
ouvre un passage, un escalier nouveau, ou une trappe cache. Tandis
que les unes explorent l'escalier et s'essaient  en disjoindre les
vieux ais, les autres ttent le mur, y cherchent un bouton, une fente,
un anneau, un de ces mille engins qui, dans les romans de Radcliffe
et dans les chroniques des vieux manoirs, font mouvoir une pierre,
tourner un pan de boiserie, ouvrir une entre quelconque vers des
rgions inconnues.

Mais, hlas, rien! le mur est lisse et crpi en pltre. Le carreau
rend un son mat, aucune dalle ne se soulve, l'escalier ne recle
aucun secret. Isabelle ne se dcourage pas. Au plus profond de l'angle
qui rentre sous l'escalier, elle dclare que la muraille sonne le
creux, on frappe, on vrifie le fait. C'est l, s'crie-t-on. Il y a
l un passage mur, mais ce passage est celui de la fameuse cachette.
Par l on descend au spulcre qui renferme des victimes vivantes. On
colle l'oreille  ce mur, on n'entend rien, mais Isabelle affirme
qu'elle entend des plaintes confuses, des grincemens de chanes: que
faire? C'est tout simple, dit Mary, il faut dmolir le mur. A nous
toutes, nous pourrons bien y faire un trou.

Rien ne nous paraissait plus facile; nous voil travaillant ce mur,
les unes essayant de l'enfoncer avec leurs bches, les autres
l'corchant avec les pelles et les pincettes, sans penser qu'
tourmenter ainsi ces pauvres murailles tremblantes, nous risquions de
faire crouler le btiment sur nos ttes. Nous ne pouvions
heureusement lui faire grand mal, parce que nous ne pouvions pas
frapper sans attirer quelqu'un par le bruit retentissant des coups de
bche. Il fallait nous contenter de pousser et de gratter. Cependant
nous avions russi  entamer assez notablement le pltre, la chaux et
les pierres, quand l'heure de la prire vint  sonner. Nous n'avions
que le temps de recommencer notre prilleuse escalade, d'teindre nos
lumires, de nous sparer et de regagner les classes  ttons. Nous
remmes au lendemain la poursuite de l'entreprise, et rendez-vous fut
pris au mme lieu. Celles qui y arriveraient les premires
n'attendraient pas celles qu'une punition ou une surveillance inusite
retarderaient. On travaillerait  creuser le mur, chacune de son
mieux. Ce serait autant de fait pour le jour suivant. Il n'y avait pas
de risque qu'on s'en aperut, personne ne descendant jamais dans cette
impasse abandonne aux souris et aux araignes.

Nous nous aidmes les unes les autres  faire disparatre la poussire
et le pltre dont nous tions couvertes, nous regagnmes le clotre et
nous rentrmes dans nos classes respectives comme on se mettait 
genoux pour la prire. Je ne me souviens plus si nous fmes remarques
et punies ce soir-l. Nous le fmes si souvent qu'aucun fait de ce
genre ne prend une date particulire dans le nombre. Mais bien souvent
aussi nous pmes poursuivre impunment notre oeuvre. Mlle D...
tricotait, le soir, tout en babillant et se querellant avec Mary Eyre.
La classe tait sombre, et je crois qu'elle n'avait pas la vue bonne.
Tant il y a qu'avec la rage de l'espionnage, elle n'avait pas le don
de la clairvoyance, et qu'il nous tait toujours facile de nous
chapper. Une fois que nous tions _hors de classe_, o nous prendre
dans ce village qu'on appelait le couvent? Mlle D... n'avait pas
d'intrt  faire une esclandre et  signaler nos frquentes escapades
 la communaut. On lui et reproch de ne savoir pas empcher ce dont
elle se plaignait. Nous tions parfaitement indiffrentes au bonnet de
nuit et aux dclamations furibondes de l'aimable personne. La
suprieure, qui tait politiquement indulgente, ne se laissait pas
aisment persuader de nous priver de sorties. Elle seule avait le
droit de prononcer cet arrt suprme. La discipline tait donc fort
peu rigoureuse, en dpit du mchant caractre de la surveillante.

La poursuite du grand secret, la recherche de la cachette dura tout
l'hiver que je passai  la petite classe. Le mur de l'impasse fut
notablement dgrad, mais nous n'arrivmes qu' des traverses de bois
devant lesquelles il fallut s'arrter. On chercha ailleurs, on fouilla
dans vingt endroits diffrens, toujours sans obtenir le moindre
succs, toujours sans perdre l'esprance.

Un jour, nous nous imaginmes de chercher sur les toits quelque
fentre en mansarde qui ft comme la cl suprieure du monde
souterrain tant rv. Il y avait beaucoup de ces fentres dont nous
ne savions pas la destination. Sous les combles existait une petite
chambre o nous allions tudier un des trente pianos pars dans
l'tablissement. Chaque jour on avait une heure pour cette tude, dont
fort peu d'entre nous se souciaient. J'avais bonne envie d'tudier
pourtant, j'adorais toujours la musique. J'avais un excellent matre,
M. Pradher. Mais je devenais bien plus artiste pour le roman que pour
la musique, car quel plus beau pome que le roman en action que nous
poursuivions  frais communs d'imagination, de courage et d'motions
palpitantes?

L'heure du piano tait donc tous les jours l'heure des aventures, sans
prjudice de celles du soir. On se donnait rendez-vous dans une de ces
chambres parses, et de l on partait pour _le je ne sais o, et le
comme il vous plaira_ de la fantaisie.

Donc, de la mansarde o j'tais cense faire des gammes, j'observai un
labyrinthe de toits, d'auvens, d'appentis, de soupentes, le tout
couvert en tuiles moussues et orn de chemines railles, qui offrait
un vaste champ  des explorations nouvelles. Nous voil sur les toits;
je ne sais plus avec qui j'tais, mais je sais que Fanelly (dont je
parlerai plus tard) conduisait la marche. Sauter par la fentre ne fut
pas bien difficile. A six pieds au-dessous de nous s'tendait une
gouttire formant couture entre deux pignons. Escalader ces pignons,
en rencontrer d'autres, sauter de pente en pente, voyager comme les
chats, c'tait plus imprudent que difficile, et le danger nous
stimulait loin, de nous retenir.

Il y avait dans cette manie de _chercher la victime_ quelque chose de
profondment bte, et aussi quelque chose d'hroque: bte, parce
qu'il nous fallait supposer que ces religieuses dont nous adorions la
douceur et la bont exeraient sur quelqu'une quelque pouvantable
torture; hroque, parce que nous risquions tous les jours notre vie
pour dlivrer un tre imaginaire, objet des proccupations les plus
gnreuses et des entreprises les plus chevaleresques.

Nous tions l depuis une heure, dcouvrant le jardin, dominant toute
une partie des btimens et des cours, et prenant bien soin de nous
blottir derrire une chemine quand nous apercevions le voile noir
d'une religieuse qui et pu lever la tte et nous voir dans les
nuages, lorsque nous nous demandmes comment nous reviendrions sur nos
pas. La disposition des toits nous avait permis de descendre et de
sauter de haut en bas. Remonter n'tait pas aussi facile. Je crois
mme que, sans chelle, c'tait compltement impossible. Nous ne
savions plus gure o nous tions. Enfin nous reconnmes la fentre
d'une pensionnaire en chambre, Sidonie Macdonald, fille du clbre
gnral. On pouvait y atteindre en faisant un dernier saut. Celui-l
tait plus prilleux que les autres. J'y mis trop de prcipitation, et
donnai du talon dans une croise horizontale qui clairait une
galerie, et par laquelle je fusse tombe de trente pieds de haut dans
les environs de la petite classe, si le hasard de ma maladresse ne
m'et fait dvier un peu. J'en fus quitte pour deux genoux trs
corchs sur les tuiles; mais ce ne fut point l l'objet de ma
proccupation. Mon talon avait enfonc une partie du chssis de cette
maudite fentre et bris une demi-douzaine de vitres qui tombrent
avec un fracas pouvantable  l'intrieur, tout prs de l'entre des
cuisines. Aussitt une grande rumeur s'lve parmi les soeurs
converses, et, par l'ouverture que je viens de faire, nous entendons
la voix retentissante de la soeur Thrse qui crie aux chats et qui
accuse Whisky, le matre matou de la mre Alippe, de se prendre de
querelle avec tous ses confrres, et de briser toutes les vitres de la
maison. Mais la soeur Marie dfendait les moeurs du chat, et la soeur
Hlne assurait qu'une chemine venait de s'crouler sur les toits. Ce
dbat nous causa ce fou rire nerveux chez les petites filles que rien
ne peut arrter. Nous entendions monter les escaliers, nous allions
tre prises en flagrant dlit de promenade sur les toits, et nous ne
pouvions faire un pas pour chercher un refuge. Fanelly tait couche
tout de son long dans la gouttire; une autre cherchait son peigne.
Quant  moi, j'tais bien autrement empche. Je venais de dcouvrir
qu'un de mes souliers avait quitt mon pied, qu'il avait travers le
chssis bris, et qu'il tait all tomber  l'entre des cuisines.
J'avais les genoux en sang, mais le fou rire tait si violent que je
ne pouvais articuler un mot, et que je montrais mon pied dchausse en
indiquant l'aventure par signes. Ce fut une nouvelle explosion de
rires, et cependant l'alarme tait donne, les soeurs converses
approchaient.

Bientt nous nous rassurmes. L o nous tions abrites et caches
par des toits qui surplombaient, il n'tait gure possible de nous
dcouvrir sans monter par une chelle  la fentre brise, ou sans
suivre le mme chemin que nous avions pris. C'tait de quoi nous
pouvions bien dfier toutes les nonnes. Aussi, quand nous emes
reconnu l'avantage de notre position, commenmes-nous  faire
entendre des miaulemens homriques afin que Whisky et sa famille
fussent atteints et convaincus  notre place. Puis nous gagnmes la
fentre de Sidonie, qui nous reut fort mal. La pauvre enfant tudiait
son piano et ne s'inquitait pas des hurlemens flins qui frappaient
vaguement son oreille. Elle tait maladive et nerveuse, fort douce, et
incapable de comprendre le plaisir que nous pouvions trouver  courir
les toits. Quand elle nous entendit dbusquer en masse par sa fentre,
 laquelle, en jouant du piano, elle tournait le dos, elle jeta des
cris perans. Nous ne prmes gure le temps de la rassurer. Ses cris
allaient attirer les nonnes; nous nous lanmes dans sa chambre,
gagnant la porte avec prcipitation, tandis que debout, tremblante,
les yeux hagards, elle voyait dfiler cette trange procession sans y
rien comprendre, sans pouvoir reconnatre aucune de nous, tant elle
tait effare.

En un instant nous fmes disperses: l'une remontait  la chambre
haute dont nous tions parties, et parcourait le piano  tour de bras;
une autre faisait un grand dtour pour regagner la classe. Quant 
moi, il me fallait aller  la recherche de mon soulier, et reprendre
cette pice de conviction s'il en tait temps encore. Je parvins  ne
pas rencontrer les soeurs converses et  trouver l'entre des cuisines
libre. _Audaces fortuna juvat_, me disais-je en songeant aux
aphorismes que Deschartres m'avait enseigns. Et, en effet, je
retrouvai le soulier fortun qui tait venu tomber dans un endroit
sombre et qui n'avait frapp les regards de personne. Whisky seul fut
accus. J'eus grand mal aux genoux pendant quelques jours, mais je ne
m'en vantai point, et les explorations ne furent pas ralenties.

Il me fallait bien toute cette excitation romanesque pour lutter
contre le rgime du couvent, qui m'tait fort contraire. Nous tions
assez convenablement nourries, et c'est d'ailleurs la chose dont je
me suis toujours soucie le moins, mais nous souffrions du froid de la
manire la plus cruelle, et l'hiver fut trs rigoureux cette anne-l.
Les habitudes du lever et du coucher m'taient aussi nuisibles que
dsagrables. J'ai toujours aim  veiller tard et  ne pas me lever
de bonne heure. A Nohant, on m'avait laiss faire, je lisais ou
j'crivais le soir dans ma chambre, et on ne me forait pas 
affronter le froid des matines. J'ai la circulation lente et le mot
_sang-froid_ peint au physique et au moral de mon organisation. Diable
parmi les diables du couvent, je ne me dmentais jamais et je faisais
les plus grandes folies du monde avec un srieux qui rjouissait fort
mes complices: mais j'tais bien rellement paralyse par le froid,
surtout pendant la premire moiti de la journe. Le dortoir, situ
sous le toit en mansarde, tait si glacial que je ne m'endormais pas
et que j'entendais tristement sonner toutes les heures de la nuit. A
six heures, les deux servantes, Marie-Josephe et Marie-Anne venaient
nous veiller impitoyablement. Se lever et s'habiller  la lumire m'a
toujours paru fort triste. On se lavait dans de l'eau dont il fallait
briser la glace et qui ne lavait pas. On avait des engelures, les
pieds enfls saignaient dans les souliers trop troits. On allait  la
messe  la lueur des cierges, on grelottait sur son banc, ou on
dormait  genoux dans l'attitude du recueillement. A sept heures, on
djenait d'un morceau de pain et d'une tasse de th. On voyait enfin,
en entrant en classe, poindre un peu de clart dans le ciel et un peu
de feu dans le pole. Moi, je ne dgelais que vers midi, j'avais des
rhumes pouvantables, des douleurs aigus dans tous les membres; j'en
ai souffert aprs pendant quinze ans.

Mais Mary ne pouvait supporter la plainte; forte comme un garon, elle
raillait impitoyablement quiconque n'tait pas stoque. Elle me rendit
ce service de me rendre impitoyable  moi-mme. J'y eus quelque
mrite, car je souffrais plus que personne, et l'air de Paris me tuait
dj.

Jaune, apathique, et muette, je paraissais en classe la personne la
plus calme et la plus soumise. Jamais je n'eus avec la froce D...
qu'une seule altercation que je raconterai plus tard. Je n'tais point
_rpondeuse_, je ne connaissais pas la colre, je ne me souviens pas
d'en avoir eu la plus lgre vellit pendant les trois ans que j'ai
passs au couvent. Grce  ce caractre, je n'y ai jamais eu qu'une
seule ennemie, et je n'y ai par consquent ressenti qu'une seule
antipathie, c'est pour cela que j'ai gard une sorte de rancune 
cette D... qui m'a fait connatre l le sentiment le plus oppos  mon
organisation. J'ai toujours t aime, mme dans mon temps de pire
diablerie, des compagnes les plus maussades et des matresses ou des
nonnes les plus exigeantes. La suprieure disait  ma grand'mre que
j'tais une _eau qui dort_. Paris avait glac en moi cette fivre de
mouvement que j'avais subie  Nohant. Tout cela ne m'empchait pas de
courir sur les toits au mois de dcembre, et de passer des soires
entires nu-tte dans le jardin en plein hiver; car, dans le jardin
aussi, nous cherchions le grand secret, et nous y descendions par les
fentres quand les portes taient fermes. C'est qu' ces heures-l
nous vivions par le cerveau, et je ne m'apercevais plus que j'eusse un
corps malade  porter.

Avec tout cela, avec ma figure ple et mon air transi, dont Isabelle
faisait les plus plaisantes caricatures, j'tais gaie intrieurement.
Je riais fort peu, mais le rire des autres me rjouissait les oreilles
et le coeur. Une extravagance ne me faisait pas bondir de joie, mais
je la couronnais gravement par une pire extravagance, et j'avais plus
de succs que personne auprs des btes, qui ne me hassaient pas et
qui surtout se fiaient  ma gnrosit.

Par exemple, il arrivait souvent que toute la classe ft punie pour le
mfait d'un diable ou pour la maladresse d'une bte. Les btes ne
voulaient pas se trahir entre elles, mais elles eussent trahi les
diables si elles l'eussent os, seulement elles n'osaient pas. Tout
tremblait devant G..., et pourtant G... tait bonne et n'employa
jamais sa force  maltraiter les faibles, mais elle avait de l'esprit
comme douze diables, et ses moqueries exaspraient celles qui n'y
savaient pas rpondre. Isabelle se faisait craindre par ses
caricatures. Lavinia par ses grands airs de mpris. Moi seule je ne me
faisais craindre par rien; j'tais diable avec les diables, bte avec
les btes, le tout par laisser aller de caractre ou par langueur
physique. Je conquis tout  fait ces dernires en leur pargnant les
punitions collectives. Aussitt que la matresse disait: Toute la
classe en pnitence, si je ne dcouvre la coupable, je me levais et
je disais: _C'est moi._ Mary, qui me donnait le bon exemple en
toutes choses, suivit le mien en celle-ci, et on nous en sut gr.

Ma bonne maman allait quitter Paris, elle obtint de me faire sortir
deux ou trois jeudis de suite. La suprieure n'osa pas trop lui dire
que j'tais note par toutes les matresses et tous les professeurs
comme ne faisant absolument rien, et que le _bonnet de nuit_ tait ma
coiffure habituelle. Ma grand'mre et peut-tre pens alors que je
perdais mon temps et qu'il valait mieux me reprendre avec elle. On
passa donc lgrement sur ma dissipation et mes escapades.

Je me promettais une grande joie de ces sorties. Il n'en fut rien.
J'avais dj pris l'habitude de la vie en commun, habitude si douce
aux caractres mlancoliques, et mon caractre tait tout  la fois le
plus triste et le plus enjou de tout le couvent: triste par la
rflexion, quand je retombais sur moi-mme, avec mon corps
souffreteux et endolori, avec le souvenir de mes chagrins de famille;
gai, quand le rire de mes compagnes, la brusque interpellation de ma
chre Mary, la plaisanterie originale de ma romanesque Isabelle
venaient m'arracher au sentiment de ma propre existence et me
communiquer la vie qui tait dans les autres.

Chez ma bonne maman, tout mon pass amer, tout mon prsent tourment,
tout mon avenir incertain me revenaient. On s'occupait trop de moi, on
me questionnait, on me trouvait change, alourdie, distraite. Quand la
nuit tait venue, on me reconduisait au couvent. Ce passage du petit
salon chaud, parfum, clair, de ma grand'mre, au clotre obscur,
vide et glac: des tendres caresses de la bonne maman, de la petite
mre et du grand-oncle, au bonsoir froid et rechign des portiers et
des tourires me navrait le coeur un instant. Je frissonnais en
traversant seule ces galeries paves de tombeaux: mais au bout du
clotre dj la suavit de la retraite se faisait sentir. La madone
Vanloo avait l'air de sourire pour moi. Je n'tais pas dvote envers
elle, mais dj sa petite lampe bleutre me jetait dans une rverie
vague et douce. Je laissais derrire moi un monde d'motions trop
fortes pour mon ge, et d'exigences de sentiment qu'on ne m'avait pas
assez mnages. J'entendais la voix de Mary m'appeler avec impatience.
Les _petites btes_ venaient curieusement s'enqurir de ce que
j'avais vu dans la journe. Comme c'est triste de rentrer! me
disait-on. Je ne rpondais pas. Je ne pouvais expliquer pourquoi
j'avais cette bizarrerie de me trouver mieux au couvent que dans ma
famille.

A la veille du dpart de ma grand'mre, un grand orage se forma contre
moi dans les conseils de la suprieure. J'aimais  crire autant que
j'aimais peu  parler; et je m'amusais  faire de nos espigleries et
des rigueurs de la D..., une sorte de journal satirique que j'envoyais
 ma bonne maman, laquelle y prenait un grand divertissement et ne me
prchait nullement la soumission et la cajolerie, la dvotion encore
moins. Il tait de rgle que nous missions le soir sur le bahut de
l'antichambre de la suprieure les lettres que nous voulions envoyer.
Celles qui n'taient point adresses aux parens devaient tre dposes
ouvertes. Celles pour les parens taient cachetes; on tait cens en
respecter le secret.

Il m'et t facile d'envoyer mes manuscrits  ma grand'mre par une
voie plus sre, puisque ses domestiques venaient souvent m'apporter
divers objets et s'informer de ma sant; mais j'avais une confiance
suprme dans la loyaut de la suprieure. Elle avait dit devant moi 
ma grand'mre qu'elle n'ouvrait jamais les lettres adresses aux
parens. Je croyais, j'tais loyale, j'tais tranquille. Mais le volume
de la frquence de mes envois inquitrent _reverend mother_[14].
Elle dcacheta sans faon, lut mes satires et supprima les lettres.
Elle me fit mme ce bon tour trois jours de suite sans en rien dire,
afin de bien connatre mes habitudes de chronique moqueuse et la
manire dont la D... nous gouvernait. Une personne de coeur et
d'intelligence en et fait son profit. Elle m'et gronde peut-tre,
mais elle et congdi la D.... Il est vrai qu'une personne de coeur
n'et pas tendu un pige  la simplicit d'un enfant et n'et pas
abus d'un secret qu'elle avait autoris. La suprieure prfra
interroger Mlle D..., qui, bien entendu, ne se reconnut pas au
portrait plus ressemblant que flatt que j'avais trac d'elle. Sa
haine, dj allume par mon air calme et la douceur trs relle de mes
manires, s'exaspra, comme on peut le croire. Elle me traita de
menteuse abominable, d'_esprit fort_ (c'est--dire impie), de
dlatrice, de serpent, que sais-je! La suprieure me manda et me fit
une scne effroyable. Je restai impassible. Elle me promit ensuite
bnignement de ne point faire connatre mes _calomnies_  ma
grand'mre et de me garder le secret sur ces abominables lettres. Je
ne l'entendais pas ainsi. Je sentis la duplicit de cette promesse. Je
rpondis que j'avais un brouillon de mes lettres, que ma grand'mre
l'aurait, que je soutiendrais devant elle et devant madame la
suprieure elle-mme la vrit de mes assertions, et que, puisqu'il
n'y avait pas de franchise et de loyaut dans les relations auxquelles
je m'tais confie, je demanderais  changer de couvent.

  [14] La rverende mre. On lui donnait ce titre en anglais
  seulement.

La suprieure n'tait pas une mchante femme; mais, quoi qu'on en
penst, je n'ai jamais senti qu'elle ft une trs bonne femme. Elle
m'ordonna de sortir de sa prsence en m'accablant de menaces et
d'injures. C'tait une personne du grand monde, et elle savait au
besoin prendre des manires royales: mais elle avait fort mauvais ton
quand elle tait en colre. Peut-tre ne savait-elle pas bien la
valeur de ses expressions en franais, et je ne savais pas encore
assez d'anglais pour qu'elle me parlt dans sa langue. Mlle D... avait
la tte baisse, l'oeil ferm dans l'attitude extatique d'une sainte
qui entendait la voix de Dieu mme. Elle se donnait des airs de piti
pour moi et de silence misricordieux. Une heure aprs, au rfectoire,
la suprieure entra suivie de quelques nonnes qui lui faisaient
cortge. Elle parcourut les tables comme pour faire une inspection;
puis, s'arrtant devant moi, et roulant ses gros yeux noirs, qui
taient fort beaux, elle me dit d'une voix solennelle: _tudiez la
vrit!_--Les sages plirent et firent le signe de la croix. Les
btes chuchotrent en me regardant. On vint ensuite m'accabler de
questions. Tout cela signifie, rpondis-je que dans trois jours je
ne serai plus ici.

J'tais outre, mais j'avais un violent chagrin. Je ne dsirais
nullement changer de couvent. J'avais dj form des affections que je
souffrais de voir sitt brises. Ma grand'mre arriva sur ces
entrefaites. La suprieure s'enferma avec elle, et prvoyant que je
dirais tout, elle prit le parti de remettre mes lettres prsentes
comme un tissu de mensonges. Je crois qu'elle eut le dessous et que ma
grand'mre blma nergiquement l'abus de confiance qu'on tait forc
de lui rvler. Je crois qu'elle prit ma dfense, et parla de me
remmener sur-le-champ. Je ne sais ce qui se passa entre elles: mais
quand on me fit monter dans le parloir de la suprieure, toutes deux
essayaient de se composer un maintien grave, et toutes deux taient
fort animes.--Ma grand'mre m'embrassa comme  l'ordinaire, et pas un
mot de reproche ne me fut adress, si ce n'est sur ma dissipation et
le temps perdu  des enfantillages. Puis la suprieure m'annona que
j'allais quitter la petite classe o mon intimit avec Mary portait le
dsordre, et que j'entrerais immdiatement parmi les grandes. Cette
bonne nouvelle, qui, en dfinitive, faisait aboutir toutes les menaces
 une notable amlioration dans mon sort, me fut signifie pourtant
d'un ton svre. On esprait que, n'ayant plus de relations avec Mlle
D..., je renoncerais  mes habitudes de satire contre elle, que je
romprais mes habitudes de diablerie avec la terrible Mary, et que
cette sparation serait profitable  l'une comme  l'autre.

Je rpondis que je consentais de bon coeur  ne jamais m'occuper de
Mlle D..., mais je ne voulus jamais promettre de ne plus aimer Mary.
La force des choses devait suffire  nous sparer, puisque nous
n'aurions plus que l'heure des rcrations au jardin pour nous voir.
Ma grand'mre, satisfaite du rsultat de cette affaire, partit pour
Nohant. Je passai  la grande classe, o m'avaient prcde Isabelle
et Sophie. Je jurai  Mary de rester son amie  la vie et  la mort;
mais je n'en avais pas fini avec la terrible D..., comme on va bientt
le voir.




CHAPITRE DOUZIEME.

(SUITE.)

  Louise et Valentine.--La marquise de la Rochejaquelein.--Ses
    mmoires.--Son salon.--Pierre Riallo.--Mes compagnes de la
    petite classe.--Hlna.--Facties et bel esprit de couvent.--La
    comtesse et Jacquot.--Soeur Franoise.--Mme Eugnie.--Combat
    singulier avec Mlle D....--Le cabinet noir.--La
    squestration.--Poulette.--Les nonnes.--Mme Monique.--Miss
    Fairbairns.--Mme Anne-Augustine et son ventre d'argent.--Mme
    Marie-Xavier.--Miss Hurst.--Mme Marie-Agns.--Mme
    Anne-Josephe.--Les incapacits intellectuelles.--Mme
    Alicia.--Mon adoption.--Les conversations de
    l'avant-quart.--Soeur Thrse.--La distillerie.--Les dames de
    choeur et les soeurs converses.


Je ne quitterai pas la petite classe sans parler de deux pensionnaires
que j'y ai beaucoup aimes, bien qu'elles ne fussent point classes
parmi les diables. Elles ne l'taient pas non plus parmi les sages,
encore moins parmi les btes, car c'taient deux intelligences fort
remarquables. Je les ai dj nommes: c'tait Valentine de Gouy et
Louise de la Rochejaquelein.

Valentine tait une enfant, elle n'avait gure que neuf ou dix ans, si
j'ai bonne mmoire; et comme elle tait petite et dlicate, elle ne
paraissait gure plus ge que Mary Eyre et Helen Kelly, les deux
_mioches_ de la petite classe  cette poque. Mais cette enfant tait
grandement suprieure  son ge, et on pouvait autant se plaire avec
elle qu'avec Isabelle ou Sophie. Elle apprenait toutes choses avec une
facilit merveilleuse. Elle tait dj aussi avance dans toutes ses
tudes que les grandes. Elle avait un esprit charmant, beaucoup de
franchise et de bont. Mon lit tait auprs du sien au dortoir, et
j'aimais  la soigner comme si elle et t ma fille. J'avais, de
l'autre ct, une petite Suzanne, soeur de Sophie, qu'il me fallait
soigner encore plus, car elle tait continuellement malade.

L'autre affection que je laissais  la petite classe, mais qui ne
tarda pas  me rejoindre  la grande, Louise, tait fille de la
marquise de la Rochejaquelein, veuve de M. de Lescure, la mme qui a
laiss des mmoires intressans sur la premire Vende. Je crois que
le personnage politique (1848) qui reprsente  l'Assemble nationale
une nuance de parti royaliste  ides plus chevaleresques que
rassurantes est le frre de cette Louise. Leur mre a t certainement
une hrone de roman historique. Ce roman vrai, racont par elle,
offre des narrations trs dramatiques, trs bien senties et trs
touchantes. La situation de la France et de l'Europe m'y semble
compltement mconnue; mais le point de vue royaliste accept, il est
impossible de mieux juger son propre parti, de mieux peindre le fort
et le faible, le bon et le mauvais ct des divers lments de la
lutte. Ce livre est d'une femme de coeur et d'esprit. Il restera parmi
les documens les plus colors et les plus utiles de l'poque
rvolutionnaire. L'histoire a dj fait justice des erreurs de fait et
des naves exagrations de l'esprit de parti qui ne peuvent pas ne
point s'y trouver: mais elle fera son profit des curieuses rvlations
d'un jugement droit et d'un esprit sincre qui signalent les causes de
mort de la monarchie, tout en se dvouant avec hrosme  cette
monarchie expirante.

Louise avait le coeur et l'esprit de sa mre, le courage et un peu de
l'intolrance politique des vieux chouans, beaucoup de la grandeur et
de la posie des paysans belliqueux au milieu desquels elle avait t
leve. J'avais dj lu le livre de la marquise, qui tait rcemment
publi. Je ne partageais pas ses opinions: mais je ne les combattais
jamais, je sentais le respect que je devais  la religion de sa
famille, et ses rcits anims, ses peintures charmantes de moeurs et
des aspects du Bocage m'intressaient vivement. Quelques annes plus
tard, j'ai t une fois chez elle, et j'ai vu sa mre.

Comme cet intrieur m'a beaucoup frappe, je raconterai ici cette
visite, que j'oublierais certainement si je la remettais  tre
rapporte en son lieu.

Je ne me rappelle plus o tait situe la maison. C'tait un grand
htel du faubourg Saint-Germain. J'arrivai modestement en fiacre,
selon mes moyens et mes habitudes, et je fis arrter devant la porte,
qui ne s'ouvrait pas pour de si minces quipages. Le portier, qui
tait un vieux poudr de bonne maison, voulut m'arrter au passage.
Pardon, lui dis-je, je vais chez Mme de la Rochejaquelein.--Vous?
dit-il en me toisant d'un air de mpris, apparemment parce que j'tais
en manteau et en chapeau sans fleurs ni dentelles. Allons, entrez! Et
il leva les paules comme pour dire! Ces gens-l reoivent tout le
monde!

J'essayai de pousser la porte derrire moi. Elle tait si lourde, que
je n'en vins pas  bout avec les doigts. Je ne voulais pas salir mes
gants, je n'insistai donc pas; mais comme j'avais dj mont les
premires marches de l'escalier, ce vieux cerbre courut aprs moi.
Et votre porte? me cria-t-il.--Quelle porte?--Celle de la rue!--Ah,
pardon! lui dis-je en riant, c'est votre porte et non pas la mienne.
Il s'en alla la fermer en grommelant, et je me demandai si j'allais
tre aussi mal reue par les illustres laquais de ma compagne
d'enfance. En trouvant beaucoup de ces messieurs dans l'antichambre,
je vis qu'il y avait du monde, et je fis demander Louise. Je n'tais 
Paris que pour deux ou trois jours; je dsirais rpondre au dsir
qu'elle m'avait tmoign de m'embrasser, et je ne voulais causer que
quelques minutes avec elle. Elle vint me chercher, et m'entrana au
salon avec la mme gat et la mme cordialit qu'autrefois. Du ct
o elle me fit asseoir auprs d'elle, il n'y avait que des jeunes
personnes, ses soeurs ou ses amies. De l'autre, des gens graves autour
du fauteuil de sa mre, qui tait un peu isol en avant.

Je fus trs dsappointe de trouver dans l'hrone de la Vende une
grosse femme trs rouge et d'une apparence assez vulgaire. A sa
droite, un paysan venden se tenait debout. Il tait venu de son
village pour la voir ou pour voir Paris, et il avait dn avec la
famille. Sans doute c'tait un homme _bien pensant_, et peut-tre un
hros de la dernire Vende. Il ne me parut point d'ge  dater de la
premire, et Louise, que j'interrogeai, me dit simplement: C'est un
brave homme de chez nous.

Il tait vtu d'un gros pantalon et d'une veste ronde. Il portait une
sorte d'charpe blanche au bras, et une vieille rapire lui battait
les jambes. Il ressemblait  un garde champtre un jour de procession.
Il y avait loin de l aux partisans demi-pasteurs, demi-brigands que
j'avais rvs, et ce bon homme avait une manire de dire _madame la
marquise_ qui m'tait nausabonde. Pourtant la marquise, presque
aveugle alors, me plut par son grand air de bont et de simplicit. Il
y avait autour d'elle de belles dames pares pour le bal, qui lui
rendaient de grands hommages et qui, certes, n'avaient pas pour ses
cheveux blancs et ses yeux bleus  demi teints autant de vnration
que mon coeur naf tait dispos  lui en accorder; secret hommage
d'autant plus apprciable que je n'tais alors ni dvote ni royaliste.

Je l'coutai causer, elle avait plus de naturel que d'esprit, du moins
dans ce moment-l. Le paysan, en prenant cong, reut d'elle une
poigne de main, et mit son chapeau sur sa tte avant d'tre sorti du
salon, ce qui ne fit rire personne. Louise et ses soeurs taient aussi
simplement mises qu'elles taient simples dans leurs manires. Cette
simplicit allait mme jusqu' la brusquerie. Elles ne faisaient pas
de petits ouvrages, elles avaient des quenouilles et affectaient de
filer du chanvre,  la manire des paysannes. Je ne demandais pas
mieux que de trouver tout cela charmant, et cela et pu l'tre.

Chez Louise, j'en suis certaine, tout tait naf et spontan; mais le
cadre o je la voyais ainsi jouer  la chtelaine de Vende ne se
mariait point avec ses allures de fille des champs. Un beau salon trs
clair, une galerie de patriciennes lgantes et de _ladies_
compasses, une antichambre remplie de laquais, un portier qui
insultait presque les gens en fiacre, cela manquait d'harmonie, et on
y sentait trop l'impossibilit d'un hymen public et lgitime entre le
peuple et la noblesse.

Cette pense d'hymne me rappelle une des plus tranges et des plus
significatives aventures de la vie de Mme de la Rochejaquelein. Elle
tait alors veuve de M. de Lescure, encore enceinte de deux jumelles
qu'elle devait perdre peu de jours aprs leur naissance. Rfugie en
Bretagne, au hameau de la Minaye, chez de pauvres paysans fidles au
malheur, traque par les _bleus_, livre  de continuelles alertes,
gardant les troupeaux sous le nom de Jeannette, couchant souvent dans
les bois avec sa mre (une femme hroque que l'on adore en lisant ses
mmoires), fuyant, par le vent et la pluie, pour se cacher dans
quelque sillon ou dans quelque fosse, tandis que les patriotes
fouillaient les maisons o elles avaient reu asile: Mme de la
Rochejaquelein avait failli pouser un paysan breton. Voici comme elle
raconte elle-mme cet pisode:

... Ma mre voulut, pour plus de prcautions, user d'une ressource
fort singulire. Deux paysannes vendennes avait pous des Bretons,
et depuis ce temps-l, on ne les inquitait plus. Ma mre, qui
cherchait  m'assurer un repos complet pendant mes couches, ne trouva
pas de meilleur moyen. Elle jeta les yeux sur Pierre Riallo. C'tait
un vieil homme veuf qui avait cinq enfans: mais il fallait avoir un
acte de naissance. La Ferret avait une soeur qui tait alle autrefois
s'tablir de l'autre ct de la Loire avec sa fille. On envoya Riallo
chercher les actes de naissance dans le pays de La Ferret. Tout allait
s'arranger: l'officier municipal tait prvenu et nous avait promis de
dchirer la feuille du registre quand nous le voudrions. On devait
prier les bleus au repas de la noce: mais l'excution de ce projet fut
suspendue par des alarmes trs vives qu'on nous donna. On nous dit que
nous avions t dnonces et que nous tions particulirement
recherches. Nous changemes de demeure, et mme nous nous sparmes,
etc.

Quelques semaines plus tard, Mme de Lescure et sa mre changeant
d'asile, se sparrent de Pierre Riallo qui les avait conduites  leur
nouveau refuge. Cet excellent homme, dit-elle, nous quitta en
pleurant. Il ta de son doigt une bague d'argent comme en portent les
paysannes bretonnes, et me la donna. Jamais je n'ai cess de la porter
depuis.

Ainsi la veuve de M. de Lescure, celle qui devait tre la marquise de
La Rochejaquelein, avait t en quelque sorte la fiance de Pierre
Riallo. Rien de plus austre certainement que ces fianailles en
prsence de la mort, rien de plus chaste que l'affection du vieux
paysan et la gratitude de la jeune marquise; mais que ft-il arriv si
le mariage et t conclu, et que Pierre Riallo se ft refus  la
suppression frauduleuse de l'acte civil? Certes, la noble Jeannette
ft morte plutt que de consentir  ratifier cette msalliance
monstrueuse. On tait bien alors, par le fait, l'gale, moins que
l'gale du pauvre paysan breton. On tait une pauvre _brigande_, bien
heureuse de recevoir cette gnreuse hospitalit et cette magnanime
protection. Sous la Restauration, on ne l'avait pas oubli sans doute.
On recevait dans son salon le premier paysan venu, pourvu qu'il et au
coude le brassard sans tache. On filait la quenouille des bergres, on
avait de touchans et affectueux souvenirs: mais on n'en tait pas
moins madame la marquise, et cette fausse galit ne pouvait pas
tromper le paysan. Si le fils de Pierre Riallo se ft prsent pour
pouser Louise ou Laurence de La Rochejaquelein, on l'aurait considr
comme fou. Le _fils des croiss_, M. de La Rochejaquelein, aujourd'hui
orateur politique, ne serait pas volontiers le beau-frre de quelque
laboureur armoricain. Eh bien! Pierre Riallo, c'est bien l rellement
comme un symbole pour personnifier le peuple vis  vis de la noblesse.
On se fie  lui, on accepte ses sublimes dvouemens, ses suprmes
sacrifices, on lui tend la main, on se fiancerait volontiers  lui aux
jours du danger, mais on lui refuse, au nom de la religion monarchique
et catholique, le droit de vivre en travaillant, le droit de
s'instruire, le droit d'tre l'gal de tout le monde; en un mot, la
vritable union morale des castes, on frmit  l'ide seule de la
ratifier.

Je pensais dj un peu  tout cela en quittant le salon de Mme de la
Rochejaquelein, et, bien certaine que tout ce que j'avais vu n'tait
pas une comdie, sachant bien que Louise et sa famille avaient la
mmoire du coeur, je me disais pourtant que, par la force des choses,
ce que j'avais vu n'tait qu'une charmante petite parade de salon.

Avant de clore cette digression, on me permettra de faire remarquer
l'espce d'analogie qui existe entre l'aventure de la marquise chez
Pierre Riallo et les ides que ma mre avait encore en 1804 sur le
mariage civil. En 1804, ma mre ne se croyait pas marie avec mon pre
parce qu'elle n'tait marie qu' la municipalit. En 93, Mme de
Larochejaquelein ne se ft pas crue marie avec Pierre Riallo parce
que l'officier municipal promettait de dchirer l'acte. Ce peu de
respect pour une formalit purement civile marque bien la transition
d'une lgislation  une autre, et la transformation de la socit.

Je quitte mon pisode anticip, qui date de 1824 ou 1825, 1826
peut-tre, et je reviens sur mes pas. Je rentre au couvent, o Louise,
avec sa vive intelligence, son noble coeur et son aimable caractre,
ne faisait natre en moi aucune des rflexions que j'eus lieu de faire
plus tard sans cesser de l'aimer. Je l'ai perdue de vue depuis
longtemps. J'ignore qui elle a pous, j'ignore mme si elle vit, tant
je suis peu _du monde_, tant j'ai franchi de choses qui me sparent du
pass et m'ont fait perdre jusqu' la trace de mes premires
relations. Si elle existe, si elle se souvient de moi, si elle sait
que George Sand est la mme personne qu'Aurore Dupin, elle doit
soupirer, dtourner les yeux et nier mme qu'elle m'ait aime. Je sais
l'effet des opinions et des prjugs sur les mes les plus gnreuses,
et je ne m'en tonne ni ne m'en scandalise. Moi, tranquille dans ma
conscience d'aujourd'hui, comme j'tais tranquille et _eau dormante_
dans ma diablerie d'il y a trente ans, je l'aime encore, cette Louise.
J'aime encore les royalistes, les dvotes, les nonnes mmes que j'ai
aimes, et qui aujourd'hui ne prononcent mon nom, j'en suis sre,
qu'en faisant de grands signes de croix. Je ne dsire pas les revoir,
je sais qu'elles me prcheraient ce qu'elles appelleraient le retour 
la vrit. Je sais que je serais force de leur causer le chagrin
d'chouer dans leurs pieux desseins. Il vaut donc mieux ne pas se
revoir que de se revoir avec une cuirasse sur le coeur: mais mon coeur
n'est pas mort pour cela. Il a toujours de doux lans vers ses
premires tendresses. Ma religion,  moi, ne condamne pas  l'enfer
ternel les adversaires de ma croyance. C'est pourquoi je parlerai de
mes amies de couvent sans me soucier de ce que l'esprit de caste et de
parti en a fait depuis. Je parlerai de celles qui ont d me renier
avec le mme enthousiasme, la mme effusion que de celles qui m'ont
gard un souvenir inaltrable. Je les vois encore telles qu'elles
taient, et je ne veux pas savoir ce qu'elles sont. Je les vois pures
et suaves comme le matin de la vie o nous nous sommes connues. Les
grands marronniers du couvent m'apparaissent comme ces Champs-Elysens
o se rencontraient des mes venues de tous les points de l'univers,
et o elles faisaient change de douces et calmes sympathies, sans
prendre garde aux mondaines agitations, aux puriles dissidences de ce
bas monde.

On me pardonnera bien de tracer ici une courte liste des compagnes que
je laissais  la petite classe; je ne me les rappelle pas toutes, mais
j'ai du plaisir  retrouver une partie de leurs noms dans ma mmoire.
C'tait, outre celles que j'ai dj cites, les trois Kelly (Mary,
Helen et Henriette); les deux O'Mullan, croles jaunes et douces; les
deux Cary, Fanny et Suzanne, soeurs de Sophie; Lucy Masterson;
Catherine et Maria Dormer; Maria Gordon, une dlicate et maladive
enfant, douce et intelligente, qui a pous un Franais, et qui est
devenue une excellente mre de famille, une femme distingue sous tous
les rapports;--Louise Rollet, fille d'un matre de forges du Berry;
Lavinia Anster; Camille de la Josne-Contay, personne raide et grave
comme une huguenote des anciens jours (trs catholique pourtant),
Eugnie de Castella, demi-diable trs excellent d'ailleurs, avec qui
j'tais assez lie; une des trois Defargues, filles d'un maire de
Lyon; Henriette Manoury, qui venait, je crois, du Havre; enfin
Hlna, enfant un peu perscut, un peu opprim, par sa faute
peut-tre, mais qui m'inspirait de la sollicitude par cette raison
qu'elle tait souvent victime de la _diablerie_.

Elle m'aimait quelquefois trop. C'tait une nature inquite et
tourmentante. Il fallait lui faire tous ses devoirs, se charger de
toutes ses corves, voire de lui crire sa confession, ce qui ne se
faisait pas toujours trs srieusement, je l'avoue. Je la protgeais
contre Mary, qui ne pouvait pas la tolrer. Je lui ai pargn bien des
punitions, je l'ai sauve de bien des orages, et je doute qu'elle en
ait gard la mmoire. Elle tirait une grande vanit de son nom, et on
lui en savait mauvais gr, mme celles qui en portaient de plus
illustres, car il faut rendre  la plupart d'entre nous cette justice,
que nous pratiquions de tous points l'galit chrtienne, et que nous
n'avions mme pas la pense de nous croire plus ou moins les unes que
les autres.

C'est cette Hlna de.... qui m'avait, du reste, gratifie d'un
sobriquet que j'ai port plus particulirement que les autres; car,
comme toutes mes compagnes, j'en avais plusieurs. Hlna m'avait
nomme _Calepin_, parce que j'avais la manie des tablettes de poche;
la soeur Thrse m'avait surnomme _Mad-Cap_ et _Mischievous_;  la
grande classe, je devins _ma Tante_ et _le marquis de Sainte-Lucie_.

J'ai eu l'amusement de conserver mes livres lmentaires de la petite
classe, le _Spelling book_, _the Garden of the soul_ (le _Jardin de
l'me_), etc. Ils sont chargs de devises, de rbus, et ce qui me
rjouit le plus, de conversations dialogues qu'on s'crivait durant
les heures de silence, car le _censile gnral_ tait une punition
fort usite. La couverture du premier livre venu passant de main en
main sous la table devenait une causerie gnrale. On avait aussi des
lettres en carton qu'on se faisait passer au moyen d'un long fil, d'un
bout de la classe  l'autre. On formait rapidement des mots, et celle
qui tait squestre dans un coin, spare des autres par une punition
particulire, tait avertie de tout ce que l'on complotait. En fait de
confessions crites, d'examens de conscience qu'on faisait pour les
petites, je retrouve un griffonnage qui est un spcimen, je ne sais
qui l'a fait ni  qui il tait destin.

_Confession de....._

Hlas, mon petit pre Villle[15], il m'est arriv bien souvent de me
barbouiller d'encre, de moucher la chandelle avec mes doigts, de me
donner des indigestions _d'haricots_, comme on dit dans le grand monde
o j'ai t z'leve; j'ai scandalis les jeunes _ladies_ de la classe
par ma malpropret: j'ai eu l'air bte, et j'ai oubli de penser 
quoi que ce soit, plus de deux cents fois par jour. J'ai dormi au
catchisme et j'ai ronfl  la messe; j'ai dit que vous n'tiez pas
beau, j'ai fait goutter _mon rat_ sur le voile de la mre Alippe, et
je l'ai fait exprs. J'ai fait cette semaine au moins quinze pataqus
en franais et trente en anglais, j'ai brl mes souliers au pole et
j'ai infect la classe. C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma trs
grande faute, etc.

  [15] C'tait le confesseur d'une partie des pensionnaires et des
  religieuses. Ce n'tait pas le mien. Cet abb de Villle, frre
  du ministre, a t depuis archevque de Bourges.

On voit combien nos mchancets et nos impits taient innocentes.
Elles taient pourtant svrement tances quand Mlle D... mettait la
main sur ces crits, qu'elle appelait licencieux et dangereux. La mre
Alippe faisait semblant de se fcher, punissait un peu, confisquait,
et, j'en suis sre, amusait l'ouvroir avec nos sottises.

Que chacun se rappelle comme il a ri de bon coeur, dans l'enfance, de
choses qui, par elles-mmes, n'taient peut-tre pas drles du tout.
Il n'en faut pas beaucoup pour les petites filles. Tout nous tait
sujet d'inextinguible rise: un nom estropi, une figure ridicule au
parloir, un incident quelconque  l'glise, le miaulement d'un chat,
que sais-je? Il y avait des paniques contagieuses comme les joies. Une
petite criait pour une araigne; aussitt toute la classe criait sans
savoir pourquoi. Un soir,  la prire, je ne sais ce qui se passa,
personne n'a jamais pu le dire; une de nous crie, sa voisine se lve,
une troisime se sauve; c'est aussitt un sauve-qui-peut gnral, on
quitte la classe en masse, renversant les chaises, les bancs, les
lumires, et on s'enfuit dans le clotre en tombant les unes sur les
autres, entranant les matresses, qui ne crient et ne courent pas
moins que les lves. Il faut une heure pour rassembler le troupeau
perdu, et quand on veut s'expliquer, impossible d'y rien comprendre.

Malgr toute cette gat fbrile de la petite classe, j'y souffrais si
rellement au moral et au physique, que j'ai conserv le souvenir du
jour o j'entrai  la grande classe comme un des plus heureux de ma
vie.

J'ai toujours t sensible  la privation de la vive lumire. Il
semble que toute ma vie physique soit l. Je m'assombris
invitablement dans une atmosphre terne. La grande classe tait trs
vaste; il y avait cinq ou six fentres, dont plusieurs donnaient sur
les jardins. Elle tait chauffe d'une bonne chemine et d'un bon
pole. D'ailleurs, le printemps commenait. Les marronniers allaient
fleurir, leurs grappes roses se dressaient comme des candlabres. Je
crus entrer dans le paradis.

La matresse de classe, que l'on tournait beaucoup en ridicule, et qui
tait bien un peu trange dans ses manires, tait une fort bonne
personne au fond, et encore plus distraite que Mlle D.... On
l'appelait _la Comtesse_, parce qu'elle se donnait de grands airs, et
je lui conserverai ce surnom. Elle avait dans le jardin un appartement
au rez-de-chausse, dont un potager nous sparait, et, de sa fentre,
quand elle ne tenait pas la classe, elle pouvait voir une partie de
nos escapades. Mais elle tait bien plus occupe de voir, de la
classe, ce qui se passait dans son appartement. C'est que l,  sa
fentre, ou devant sa porte, vivait, grattait et piaillait au soleil,
l'unique objet de ses amours, un vieux perroquet gris tout rp,
maussade bte, que nous accablions de nos ddains et de nos insultes.

Nous avions grand tort, car Jacquot et mrit toute notre gratitude;
c'tait  lui que nous devions notre libert. C'tait grce  lui que
_la Comtesse_, incessamment proccupe, nous laissait faire nos
folies. Perch sur son bton,  la porte de la vue, Jacquot,
lorsqu'il s'ennuyait, poussait des cris perans. Aussitt la comtesse
courait  la fentre, et si un chat rdait autour du perchoir, si
Jacquot impatient avait bris sa chane et entrepris un voyage
d'agrment sur les lilas voisins, la comtesse, oubliant tout, se
prcipitait hors de la classe, franchissait le clotre, traversait le
jardin et courait gronder ou caresser la bte adore. Pendant ce
temps, on dansait sur les tables ou on quittait la classe pour faire,
comme Jacquot, quelque voyage d'agrment  la cave ou au grenier.

La Comtesse tait une jeune personne de quarante  cinquante ans,
demoiselle, trs bien ne, on ne pouvait l'ignorer, car elle le disait
 tout propos, sans fortune, et je crois peu instruite, car elle ne
nous donnait aucune espce de leons et ne servait qu' garder la
classe comme surveillante. Elle tait ennuyeuse et ridicule, mais
bonne et convenable. Quelques unes de nous l'avaient prise en grippe
et la traitaient si mal qu'elles la foraient de sortir de son
caractre. Je n'ai jamais eu qu' me louer d'elle pour mon compte, et
je me reproche mme d'avoir ri avec les autres de sa tournure
magistrale, de ses phrases prtentieuses, de son grand chapeau noir
qu'elle ne quittait jamais, de son chle vert qu'elle drapait d'une
manire si solennelle, enfin de ses _lapsus lingu_ qui taient
relevs sans piti et qu'on plaait ensuite trs haut dans la
conversation, sans qu'elle s'en apert jamais. J'aurais d plutt
prendre son parti, puis qu'elle prenait souvent le mien auprs des
religieuses. Mais les enfans sont ingrats (_cet ge est sans piti!_)
et la moquerie leur semble un droit inalinable.

La seconde surveillante tait une religieuse fort svre Mme
Anne-Franoise. Cette vieille, maigre et ple, avait un norme nez
aquilin. Elle grondait beaucoup, injuriait trop, et n'tait pas aime.
Je n'avais rien pour elle, ni loignement ni sympathie. Elle ne me
traitait ni bien ni mal. Je ne lui ai jamais vu de prfrence pour
personne, et on la souponnait d'tre _philosophe_, parce qu'elle
s'occupait d'astronomie. Elle avait effectivement une manire d'tre
fort diffrente des autres nonnes. Au lieu de communier comme elles
tous les jours, elle ne s'approchait des sacremens qu'aux grandes
ftes de l'anne. Ses sermons n'avaient point d'onction. C'taient
toujours des menaces, et dans un si mauvais franais, qu'on ne pouvait
les couter srieusement. Elle punissait beaucoup, et quand, par
hasard, elle voulait plaisanter, elle tait blessante et peu
convenable. Sa figure accentue ne manquait pas de caractre. Elle
avait l'air d'un vieux dominicain, et pourtant elle n'tait pas
fanatique, pas mme dvote pour une religieuse.

La matresse en chef de la petite classe tait madame Eugnie, _Maria
Eugenia Stonor_. C'tait une grande femme, d'une belle taille, d'un
port noble, gracieux mme dans sa solennit. Sa figure, rose et ride
comme celle de presque toutes les nonnes sur le retour, avait pu tre
jolie, mais elle avait une expression de hauteur et de moquerie qui
loignait d'elle au premier abord. Elle tait plus que svre, elle
tait emporte, et se laissait aller  des antipathies personnelles
qui lui faisaient beaucoup d'ennemis irrconciliables. Elle n'tait
affectueuse avec personne, et je ne connais qu'une seule pensionnaire
qui l'ait aime: c'est moi.

Cette affection, que je ne pus m'empcher de manifester pour le
_froce abat-jour_ (on l'appelait ainsi, parce qu'elle avait la vue
dlicate et portait un garde-vue en taffetas vert), tonna toute la
grande classe. Voici comment elle me vint.

Trois jours aprs mon entre  cette classe, je rencontrai Mlle D... 
la porte du jardin. Elle me fit des yeux terribles; je la regardai
trs en face et avec ma tranquillit habituelle.

Elle avait eu un dessous dans mon admission  la grande classe, elle
tait furieuse. Vous voil bien fire, me dit-elle, vous ne me saluez
seulement pas!--Bonjour, madame, comment vous portez-vous?--Vous avez
l'air de vous moquer de moi.--Il vous plat de le voir.--Ah! ne prenez
pas ces airs dgags, je vous ferai encore sentir qui je
suis.--J'espre que non, madame; je n'ai plus rien  dmler avec
vous.--Nous verrons! et elle s'loigna avec un geste de menace.

On tait en rcration, tout le monde courait au jardin. J'en profitai
pour entrer  la petite classe, afin de reprendre quelques cahiers que
j'avais laisss dans un cabinet attenant  la salle d'tudes. Ce
cabinet, o l'on mettait les encriers, les pupitres, les grandes
cruches d'eau destines au lavage de la classe, servait aussi de
_cabinet noir_, de prison pour les petites, pour Mary Eyre et
compagnie.

J'y tais depuis quelques instans, cherchant mes cahiers, lorsque
mademoiselle D... se prsente  moi comme Tisiphone. Je suis bien
aise de vous trouver ici, me dit-elle, vous allez me faire des
excuses pour la manire impertinente dont vous m'avez regarde tout 
l'heure.--Non, madame, je n'ai pas t impertinente, je ne vous ferai
pas d'excuses.--En ce cas, vous serez punie  la manire des petites,
vous serez enferme ici jusqu' ce que vous ayez baiss le ton.--Vous
n'en avez pas le droit, je ne suis plus sous votre autorit.--Essayez
de sortir!--Tout de suite.

Et, profitant de sa stupeur, je franchis la porte du cabinet et allai
droit  elle; mais aussitt, transporte de rage, elle se prcipita
sur moi, m'treignit dans ses bras et me repoussa vers le cabinet. Je
n'ai jamais rien vu de si laid que cette grosse dvote en fureur.
Moiti riant, moiti rsistant, je la repoussai, je l'acculai contre
le mur, jusqu' ce qu'elle voulut me frapper: alors je levai le poing
sur elle, je la vis plir, je la sentis faiblir, et je restai le bras
lev, certaine que j'tais la plus forte et qu'il m'tait trs facile
de m'en dbarrasser; mais pour cela, il fallait ou lui donner un coup,
ou la faire tomber, ou au moins la pousser rudement et risquer de lui
faire du mal. Je n'tais pas plus en colre que je ne le suis  cette
heure, et je n'ai jamais pu faire de mal  personne. Je la lchai donc
en souriant, et j'allais m'en aller, satisfaite de lui avoir pardonn
et de lui avoir fait sentir la supriorit de mes instincts sur les
siens, lorsqu'elle profita tratreusement de ma gnrosit, revint
sur moi et me poussa de toute sa force. Mon pied heurta une grosse
cruche d'eau qui roula avec moi dans le cabinet; la D... m'y enferma 
double tour, et s'enfuit en vomissant un torrent d'injures.

Ma situation tait critique. J'tais littralement dans un bain froid;
le cabinet tait fort petit et la cruche norme; lorsque je fus
releve j'avais encore de l'eau jusqu' la cheville. Pourtant je ne
pus m'empcher de rire en entendant la D... s'crier: Ah! la
perverse, la maudite. Elle m'a fait mettre tellement en colre, que je
vais tre oblige de retourner me confesser. J'ai perdu mon
absolution. Moi, je ne perdis pas la tte, je grimpai sur les rayons
du cabinet pour me mettre  pied sec, j'arrachai une feuille blanche
d'un cahier, je trouvai plumes et encre, et j'crivis  Mme Eugnie 
peu prs ce qui suit. Madame je ne reconnais maintenant d'autre
autorit sur moi que la vtre. Mlle D... vient de faire acte de
violence sur ma personne et de m'enfermer. Veuillez venir me dlivrer,
etc.

J'attendis que quelqu'un part. Maria Gordon, je crois, vint chercher
aussi un cahier dans le cabinet, et, en voyant ma tte apparatre  la
lucarne, elle eut grand'peur et voulut fuir. Mais je me fis
reconnatre et la priai de porter mon billet  Mme Eugnie, qui devait
tre au jardin. Un instant aprs Mme Eugnie parut, suivie de Mlle
D.... Elle me prit par la main et m'emmena sans rien dire. La D...
tait silencieuse aussi. Quand je fus seule avec Mme Eugnie dans le
clotre, je l'embrassai navement pour la remercier. Cet lan lui
plut. Mme Eugnie n'embrassait jamais personne et personne ne songeait
 l'embrasser. Je la vis mue comme une femme qui ne connat pas
l'affection et qui pourtant n'y serait pas insensible. Elle me
questionna. Elle avait une manire de questionner trs habile; elle
avait l'air de ne pas couter la rponse, et elle ne perdait ni un mot
ni une expression de visage. Je lui racontai tout, elle vit que
c'tait la vrit. Elle sourit, me serra la main et me fit signe de
retourner au jardin.

L'archevque de Paris venait confirmer quelques jours aprs. On
choisissait les lves qui avaient fait leur premire communion et qui
n'avaient pas reu l'autre sacrement. On les faisait entrer en
retraite dans une chambre commune dont Mlle D... tait la gardienne et
la lectrice. C'est elle qui faisait les exhortations religieuses. On
vint me chercher le jour mme, mais Mlle D... refusa de me recevoir,
et ordonna que je ferais ma retraite toute seule dans la chambre qu'il
plairait aux religieuses de m'assigner. Alors, Mme Eugnie prit
hautement mon parti. C'est donc une pestifre? dit-elle avec son air
railleur. Eh bien! qu'elle vienne dans ma cellule. Elle m'y conduisit
en effet, et Mme Alippe vint nous y joindre. Elles restrent dans le
corridor pendant que je m'installais dans la cellule, et j'entendis
leur conversation en anglais. Je ne sais si elles me croyaient dj
capable de n'en pas perdre beaucoup de mots.

Voyons, disait Mme Eugnie, cet enfant est donc dtestable, vous qui
la connaissez?--Elle n'est pas dtestable du tout, rpondit la mre
Alippe; elle est bonne, au contraire, et cette D... ne l'est pas. Mais
l'enfant est _diable_, comme elles disent... Ah! cela vous fait rire,
vous? vous aimez les diables, on sait cela! (C'est bon  savoir,
pensai-je.) Et Mme Eugnie reprit: Puisqu'elle est folle, ce n'est
pas le moment de la confirmer. Elle n'y porterait pas le recueillement
ncessaire. Laissons-lui le temps de devenir sage, et surtout ne la
mettons pas en contact avec une personne qui lui en veut. Vous
m'accordez bien que cet enfant m'appartient, et que vous-mme vous
n'avez plus de droit sur elle?--Pas d'autres que les droits de
l'amiti chrtienne, rpondit la mre Alippe, et Mlle D... est dans
son tort; soyez tranquille, elle ne recommencera plus.

Mme Eugnie alla trouver la suprieure,  ce que je crois, pour
s'expliquer avec elle, et peut-tre avec la mre Alippe et Mlle D...,
sur ce qui venait de se passer et sur ce qu'il y avait  faire.
Pendant que j'tais dans la cellule de ma protectrice, _Poulette_ vint
m'y trouver. Poulette, c'tait le nom que les petites avaient donn 
Mme Mary Austin (Marie-Augustine), la soeur de la mre Alippe, et la
dpositaire du couvent. Celle-l tait l'idole des pensionnaires. Elle
grognait d'une certaine faon maternelle et caressante. N'ayant pas de
fonctions auprs de nous, elle faisait mtier de nous gter et de nous
tancer gament de nos sottises. Elle avait une boutique de friandises
qu'elle nous vendait, et elle donnait souvent  celles qui n'avaient
plus d'argent, ou du moins elle leur ouvrait des crdits qu'on
oubliait de fermer de part et d'autre. Cette bonne femme, toujours
gaie, sans morgue de dvotion et qu'on prenait par le cou sans faon,
qu'on embrassait sur les deux joues, qu'on taquinait mme sans jamais
la fcher srieusement, vint me consoler de mes msaventures et me
donner mme trop raison, ce dont j'aurais pu abuser si je n'avais pas
eu hte de rentrer en paix avec tout le monde.

Au bout d'une heure de babillage avec Poulette, je reus la visite de
Mlle D.... La suprieure ou son confesseur l'avait gronde: elle tait
douce comme miel, et je fus fort tonne de ses faons caressantes.
Elle m'annona qu'on avait remis mon sacrement  l'anne suivante,
qu'on ne me croyait pas suffisamment dispose  recevoir la grce; que
Mme Eugnie allait venir me le dire; mais qu'elle-mme, avant d'entrer
en retraite avec les nophytes, avait voulu faire sa paix avec moi.
Voyons, me dit-elle, voulez-vous convenir que vous avez eu tort, et
me donner la main?--De tout mon coeur, lui dis-je. Tout ce que vous me
prescrirez avec douceur et bienveillance, je m'y rendrai. Elle
m'embrassa, ce qui ne me fit pas grand plaisir, mais tout fut termin,
et jamais plus nous n'emes bataille  partir ensemble.

L'anne suivante j'tais devenue trs dvote, je fus confirme et je
fis la retraite sous le patronage de cette mme Mlle D.... Elle me
tmoigna beaucoup d'gards et me loua beaucoup de ma conversion. Elle
nous faisait de longues lectures qu'elle dveloppait et commentait
ensuite avec une certaine loquence rude et parfois saisissante. Elle
commenait d'un ton emphatique auquel on s'habituait peu  peu, et qui
finissait par vous mouvoir. Cette retraite est tout ce que je me
rappelle d'elle  partir de mon installation dfinitive  la grande
classe. Je lui ai pardonn de tout mon coeur, et je ne rtracte pas
mon pardon; mais je persiste  dire que nous eussions t infiniment
meilleures et plus heureuses, si les religieuses seules se fussent
charges de notre ducation.

Avant d'en revenir au rcit de mon existence au couvent, je veux
parler de nos religieuses avec quelque dtail, je ne crois pas avoir
oubli aucun de leurs noms.

Aprs Mme Canning (la suprieure), dont j'ai parl, aprs Mme Eugnie,
la mre Alippe, la bonne Poulette (Marie-Augustine); une des doyennes
tait Mme Monique (_Maria Monica_), personne trs austre, trs grave,
que je n'ai jamais vue sourire et avec laquelle nul ne se familiarisa
jamais. Elle a t suprieure aprs Mme Eugnie, qui, elle-mme, avait
succd de mon temps  Mme Canning. L'autorit suprieure n'tait pas
inamovible. On procdait  l'lection, je crois, tous les cinq ans.
Mme Canning fut suprieure pendant trente ou quarante ans, et mourut
suprieure. Mme Eugnie demanda  tre dlivre de son gouvernement
cinq ans aprs, sa vue se troublant de plus en plus. Elle est devenue
presque aveugle. J'ignore si elle existe encore. Je ne sais pas non
plus si Mme Monique a vcu jusqu' prsent. Je sais qu'il y a quelques
annes Mme Marie-Franoise lui avait succd.

De mon temps, Mme Marie-Franoise tait novice sous son nom de
famille, miss Fairbairns. C'tait une trs belle personne, blanche
avec des yeux noirs, de fraches couleurs, une physionomie trs ferme,
trs dcide, franche, mais froide. Cette froideur, dont le principe
tout britannique tait dvelopp par la rserve claustrale et le
recueillement chrtien se faisait sentir chez la plupart de nos
religieuses. Souvent nos lans de sympathie pour elles en taient
attrists et glacs. C'est le seul reproche collectif que j'aie  leur
faire. Elles n'taient pas assez dsireuses de se faire aimer.--Une
autre doyenne tait Mme Anne-Augustine, si je ne fais pas erreur de
nom. Celle-l tait si vieille que, lorsqu'on se trouvait  monter un
escalier derrire elle, on avait le temps d'apprendre sa leon. Elle
n'avait jamais pu dire un mot de franais. Elle avait aussi une figure
trs solennelle et trs austre. Je ne crois pas qu'elle ait jamais
adress la parole  aucune de nous. On prtendait qu'elle avait eu une
maladie trs grave et qu'elle ne digrait qu'au moyen d'un ventre
d'argent. Le ventre d'argent de Mme Anne-Augustine tait une des
traditions du couvent, et nous tions assez btes pour y croire. On
s'imaginait mme entendre le cliquetis de ce ventre lorsqu'elle
marchait; c'tait donc pour nous un tre trs mystrieux et quelque
peu effrayant que cette antique bguine qui tait  moiti statue de
mtal, qui ne parlait jamais, qui vous regardait quelquefois d'un air
tonn, et qui ne savait mme pas le nom d'une seule d'entre nous. On
la saluait en tremblant, elle faisait une courte inclinaison de la
tte et passait comme un spectre. Nous prtendions qu'elle tait morte
depuis deux cents ans et qu'elle trottait toujours dans les clotres
par habitude.

Mme Marie-Xavier tait la plus belle personne du couvent, grande, bien
faite, d'une figure rgulire et dlicate; elle tait toujours ple
comme sa guimpe, triste comme un tombeau. Elle se disait fort malade
et aspirait  la mort avec impatience. C'est la seule religieuse que
j'aie vue au dsespoir d'avoir prononc des voeux. Elle ne s'en
cachait gure et passait sa vie dans les soupirs et les larmes. Ces
voeux ternels, que la loi civile ne ratifiait pas, elle n'osait
pourtant pas aspirer  les rompre. Elle avait jur sur le saint
sacrement; elle n'tait pas assez philosophe pour se ddire, pas assez
pieuse pour se rsigner. C'tait une me dfaillante, tourmente,
misrable, plus passionne que tendre, car elle ne s'panchait que
dans des accs de colre, et comme exaspre par l'ennui. On faisait
beaucoup de commentaires l-dessus. Les unes pensaient qu'elle avait
pris le voile par dsespoir d'amour et qu'elle aimait encore; les
autres, qu'elle hassait et qu'elle vivait de rage et de ressentiment;
d'autres enfin l'accusaient d'avoir un caractre amer et insociable,
et de ne pouvoir subir l'autorit des doyennes.

Quoique tout cela ft aussi bien cach que possible, il nous tait
facile de voir qu'elle vivait  part, que les autres nonnes la
blmaient et qu'elle passait sa vie  bouder et  tre boude. Elle
communiait cependant comme les autres, et elle a pass, je crois, une
dizaine d'annes sous le voile. Mais j'ai su que peu de temps aprs ma
sortie du couvent elle avait rompu ses voeux et qu'elle tait partie,
sans qu'on st ce qui s'tait pass dans le sein de la communaut.
Quelle a t la fin du douloureux roman de sa vie! A-t-elle retrouv
libre ou repentant l'objet de sa passion? Avait-elle ou n'avait-elle
point une passion? Est-elle rentre dans le monde? A-t-elle surmont
les scrupules et les remords de la dvotion qui l'avait retenue si
longtemps captive, en dpit de son manque de vocation? Est-elle
rentre dans un autre couvent pour y finir ses jours dans le deuil et
la pnitence? Aucune de nous, je crois, ne l'a jamais su. Ou bien on
me l'a dit, et je l'ai oubli. Est-elle morte  la suite de cette
longue maladie de l'me qui la dvorait? Nos religieuses donnaient
pour prtexte l'arrt des mdecins, qui l'avaient condamne  mourir
ou  changer de climat et de rgime. Mais il tait facile de voir 
leur sourire un peu amer que tout cela ne s'tait point pass sans
luttes et sans blme.

Une autre novice qui tait fort belle aussi et que j'ai vue entrer
postulante sous le nom de miss Croft, a fait, depuis mon dpart, comme
Mme Marie-Xavier: elle a quitt le couvent et renonc  sa vocation
avant d'avoir pris le voile noir.

Miss Hurst, novice  qui j'ai vu prendre ce voile de deuil ternel et
qui l'a fait trs dlibrment et sans repentir, tait la nice de Mme
Monique. Elle tait ma matresse d'anglais. Tous les jours je passais
une heure dans sa cellule. Elle dmontrait avec clart et patience. Je
l'aimais beaucoup, elle tait parfaite pour moi, mme quand j'tais
diable. Elle s'est nomme en religion Maria Winifred. Je n'ai jamais
lu Shakspeare ou Byron dans le texte sans penser  elle et sans la
remercier dans mon coeur.

Il y avait, quand j'entrai au couvent, deux autres novices qui
touchaient  la fin de leur noviciat et qui prirent le voile avant
miss Hurst et miss Fairbairns. J'ai oubli leurs noms de famille, je
ne me rappelle que leurs noms de religion. C'tait la soeur Mary-Agns
et la soeur Anna-Joseph. Toutes deux petites et menues, elles avaient
l'air de deux enfans. Mary-Agns surtout tait un petit tre fort
singulier. Ses gots et ses habitudes taient en parfaite harmonie
avec l'exiguit mignarde de sa personne. Elle aimait les petits
livres, les petites fleurs, les petits oiseaux, les petites filles,
les petites chaises: tous les objets de son choix et  son usage
taient mignons et proprets comme elle. Elle portait dans son genre de
prdilection une certaine grce enfantine et plus de posie que de
manie.

L'autre petite nonne, moins petite pourtant et moins intelligente
aussi, tait la plus douce et la plus affectueuse crature du monde.
Celle-l n'avait pas une parcelle de la morgue anglaise et de la
mfiance catholique. Elle ne nous rencontrait jamais sans nous
embrasser, en nous adressant, d'un ton  la fois larmoyant et enjou,
les pithtes les plus tendres.

Les enfans sont ports  abuser de l'expansion qu'on a avec eux,
aussi les pensionnaires avaient-elles peu de respect pour cette bonne
petite nonne. Les Anglaises surtout regardaient comme un travers le
laisser aller affectueux de ses manires. Il n'y a pas  dire, au
couvent comme ailleurs, j'ai toujours trouv cette race hautaine et
guinde  la surface. Le caractre des Anglaises est plus bouillant
que le ntre. Leurs instincts ont plus d'animalit dans tous les
genres. Elles sont moins matresses que nous de leurs sentimens et de
leurs passions. Mais elles sont plus matresses de leurs mouvemens, et
ds l'enfance il semble qu'elles s'tudient  les cacher et  se
composer une habitude de maintien impassible. On dirait qu'elles
viennent au monde dans la toile goudronne dont on faisait ces fameux
_collets monts_ devenus synonymes d'orgueil et de pruderie.

Pour en revenir  la soeur _Anna-Joseph_, je l'aimais comme elle
tait, et quand elle venait  moi les bras ouverts et l'oeil humide
(elle avait toujours l'air d'un enfant qui vient d'tre grond et qui
demande protection ou consolation au premier venu), je ne songeais
point  piloguer sur la banalit de ses caresses: je les lui rendais
avec la sincrit d'une sympathie toute d'instinct, car, d'affection
raisonne, il n'y avait pas moyen d'y songer avec elle. Elle ne savait
pas dire deux mots de suite, parce qu'elle ne pouvait pas assembler
deux ides. tait-ce btise, timidit, lgret d'esprit? Je croirais
plutt que c'tait maladresse intellectuelle, gaucherie du cerveau,
si l'on peut parler ainsi. Elle jasait sans rien dire: mais c'est
qu'elle et voulu beaucoup dire et qu'elle ne le pouvait pas, mme
dans sa propre langue. Il n'y avait pas absence, mais confusion
d'ides. Proccupe de ce  quoi elle voulait penser, elle disait des
mots pour d'autres mots qu'elle croyait dire, ou elle laissait sa
phrase au beau milieu, et il fallait deviner le reste tandis qu'elle
en commenait une autre. Elle agissait comme elle parlait. Elle
faisait cent choses  la fois et n'en faisait bien aucune: son
dvoment, sa douceur, son besoin d'aimer et de caresser semblaient la
rendre tout  fait propre aux fonctions d'infirmire dont on l'avait
revtue. Malheureusement comme elle embrouillait sa main droite avec
sa main gauche, elle embrouillait malades, remdes et maladies: elle
vous faisait avaler votre lavement, elle mettait la potion dans la
seringue. Et puis elle courait pour chercher quelque drogue  la
pharmacie, et croyant monter l'escalier, elle le descendait, et
rciproquement. Elle passait sa vie  se perdre et  se retrouver. On
la rencontrait toujours affaire, toute dolente pour un bobo survenu 
une de ses _dearest sisters_[16] ou  un de ses _dearest
children_[17]. Bonne comme un ange, bte comme une oie, disait-on. Et
les autres religieuses la grondaient beaucoup, ou la raillaient un
peu vivement pour ses tourderies. Elle se plaignait d'avoir des rats
dans sa cellule. On lui rpondait que s'il y en avait, ils taient
sortis de sa cervelle. Dsespre quand elle avait fait une sottise,
elle pleurait, perdait la tte et devenait compltement incapable de
la retrouver.

  [16] Trs chres soeurs.

  [17] Trs chers enfans.

Quel nom donner  ces organisations affectueuses, inoffensives,
pleines de bon vouloir, mais, par le fait, inhabiles et impuissantes?
Il y en a beaucoup, de ces natures-l, qui ne savent et ne peuvent
rien faire, et qui, livres  elles-mmes, ne trouveraient pas dans la
socit une fonction applicable  leur individualit. On les appelle
brutalement idiotes et imbciles. Moi, j'aimerais mieux ce prjug de
certains peuples qui rputent sacres les personnes ainsi faites. Dieu
agit en elles mystrieusement, et il faut respecter Dieu dans l'tre
qu'il semble vouloir craser de trop de penses, ou embarrasser en lui
tant le fil conducteur du labyrinthe intellectuel.

N'aurons-nous pas un jour une socit assez riche et assez chrtienne
pour qu'on ne dise plus aux inhabiles: Tant pis pour toi, deviens ce
que tu pourras? L'humanit ne comprendra-t-elle jamais que ceux qui
ne sont capables que d'aimer sont bons  quelque chose, et que l'amour
d'une bte est encore un trsor?

Pauvre petite soeur Anna-Joseph, tu fis bien de te tourner vers Dieu,
qui seul ne rebute pas les lans d'un coeur simple, et, quant  moi,
je le remercie de ce qu'il m'a fait aimer en toi cette _sainte
simplicit_ qui ne pouvait rien donner que de la tendresse et du
dvouement. Faites les difficiles, vous autres qui en avez trop
rencontr dans ce monde!

J'ai gard pour la dernire celle des nonnes que j'ai le plus aime.
C'tait,  coup sr, la perle du couvent. Mme _Mary Alicia Spiring_
tait la meilleure, la plus intelligente et la plus aimable des cent
et quelques femmes, tant vieilles que jeunes, qui habitaient, soit
pour un temps, soit pour toujours le couvent des Anglaises. Elle
n'avait pas trente ans lorsque je la connus. Elle tait encore trs
belle, bien qu'elle et trop de nez et trop peu de bouche. Mais ses
grands yeux bleus bords de cils noirs taient les plus beaux, les
plus francs, les plus doux yeux que j'aie vus de ma vie. Toute son me
gnreuse, maternelle et sincre, toute son existence dvoue, chaste
et digne taient dans ces yeux-l. On et pu les appeler, en style
catholique, des miroirs de puret. J'ai eu longtemps l'habitude, et je
ne l'ai pas tout  fait perdue, de penser  ces yeux-l quand je me
sentais la nuit, oppresse par ces visions effrayantes qui vous
poursuivent encore aprs le rveil. Je m'imaginais rencontrer le
regard de Mme Alicia, et ce pur rayon mettait les fantmes en fuite.

Il y avait dans cette personne charmante quelque chose d'idal; je
n'exagre pas, et quiconque l'a vue un instant  la grille du parloir,
quiconque l'a connue quelques jours au couvent, a ressenti pour elle
une de ces subites sympathies mles d'un profond respect,
qu'inspirent les mes d'lite. La religion avait pu la rendre humble,
mais la nature l'avait faite modeste. Elle tait ne avec le don de
toutes les vertus, de tous les charmes, de toutes les puissances que
l'ide chrtienne bien comprise par une noble intelligence ne pouvait
que dvelopper et conserver. On sentait qu'il n'y avait point de
combat en elle et qu'elle vivait dans le beau et dans le bon comme
dans son lment ncessaire. Tout tait en harmonie chez elle. Sa
taille tait magnifique et pleine de grces sous le sac et la guimpe.
Ses mains effiles et rondelettes taient charmantes, malgr une
ankylose des petits doigts qui ne se voyait pas habituellement. Sa
voix tait agrable, sa prononciation d'une distinction exquise dans
les deux langues, qu'elle parlait galement bien. Ne en France d'une
mre franaise, leve en France, elle tait plus Franaise
qu'Anglaise, et le mlange de ce qu'il y a de meilleur dans ces deux
races en faisait un tre parfait. Elle avait la dignit britannique
sans en avoir la raideur, l'austrit religieuse sans la duret. Elle
grondait parfois, mais en peu de mots, et c'taient des mots si
justes, un blme si bien motiv, des reproches si directs, si nets,
et pourtant accompagns d'un espoir si encourageant, qu'on se sentait
courbe, rduite, convaincue, devant elle, sans tre ni blesse, ni
humilie ni dpite. On l'estimait d'autant plus qu'elle avait t
plus sincre, on l'aimait d'autant plus qu'on se sentait moins digne
de l'amiti qu'elle vous conservait, mais on gardait l'espoir de la
mriter, et on y arrivait certainement, tant cette affection tait
dsirable et salutaire.

Plusieurs religieuses avaient une _fille_, ou plusieurs _filles_ parmi
les pensionnaires, c'est--dire que, sur la recommandation des parens,
ou sur la demande d'un enfant et avec la permission de la suprieure,
il y avait une sorte d'adoption maternelle spciale. Cette maternit
consistait en petits soins particuliers, en rprimandes tendres ou
svres  l'occasion. La fille avait la permission d'entrer dans la
cellule de sa mre, de lui demander conseil ou protection, d'aller
quelquefois prendre le th avec elle dans l'ouvroir des religieuses,
de lui offrir un petit ouvrage  sa fte, enfin de l'aimer et de le
lui dire. Tout le monde voulait tre la fille de Poulette ou de la
mre Alippe. Mme Marie-Xavier avait des filles. On dsirait vivement
tre celle de Mme Alicia, mais elle tait avare de cette faveur.
Secrtaire de la communaut, charge de tout le travail de bureau de
la suprieure, elle avait peu de loisir et beaucoup de fatigue. Elle
avait une fille bien-aime, Louise de Courteilles (qui a t depuis
Mme d'Aure). Cette Louise tait sortie du couvent, et personne n'osait
esprer de la remplacer.

Cette ambition me vint comme aux gens nafs qui ne doutent de rien. On
se prenait de passion filiale autour de moi pour Mme Alicia, mais on
n'osait pas le lui dire. J'allai le lui dire tout net et sans
m'embarrasser l'esprit du sermon qui m'attendait. Vous? me dit-elle.
Vous le plus grand diable du couvent? Mais vous voulez donc me faire
faire pnitence? Que vous ai-je donc fait pour que vous m'imposiez le
gouvernement d'une aussi mauvaise tte que la vtre? Vous voulez me
remplacer, vous, enfant terrible, ma bonne Louise, ma douce et sage
enfant? Je crois que vous tes folle ou que vous m'en voulez.--Bah!
lui rpondis-je sans me dconcerter, essayez toujours, qui sait? Je me
corrigerai peut-tre, je deviendrai peut-tre charmante pour vous
faire plaisir!--A la bonne heure, dit-elle; si c'est dans l'espoir de
vous amender que je vous entreprends, je m'y rsignerai peut-tre;
mais vous me fournissez l un rude moyen de faire mon salut, et j'en
aurais prfr un autre.--Un ange comme Louise de Courteilles ne
compte pas pour votre salut, repris-je. Vous n'avez eu aucun mrite
avec elle; vous en auriez beaucoup avec moi.--Mais si, aprs m'tre
donn beaucoup de peine, je ne russis pas  vous rendre sage et
pieuse?--Pouvez-vous me promettre de m'aider au moins?--Pas trop,
rpondis-je. Je ne sais pas encore ce que je suis et ce que je veux
tre. Je sens que je vous aime beaucoup, et je me figure que, de
quelque faon que je tourne, vous serez force de m'aimer aussi.--Je
vois que vous ne manquez pas d'amour-propre?--Oh! vous verrez que ce
n'est pas cela; mais j'ai besoin d'une mre. J'en ai deux en ralit
qui m'aiment trop, que j'aime trop, et nous ne nous faisons que du mal
les unes aux autres. Je ne peux gure vous expliquer cela, et pourtant
vous le comprendriez, vous qui avez votre mre, dans le couvent; mais
soyez pour moi une mre  votre manire. Je crois que je m'en
trouverai bien. C'est dans mon intrt que je vous le demande, et je
ne m'en fais point accroire. Allons, chre mre, dites oui, car je
vous avertis que j'en ai dj parl  ma bonne maman et  madame la
suprieure, et qu'elles vont vous le demander aussi.

Mme Alicia se rsigna, et mes compagnes, tout tonnes de cette
adoption, me disaient: Tu n'es pas malheureuse, toi! Tu es un diable
incarn, tu ne fais que des sottises et des malices. Pourtant voil
Mme Eugnie qui te protge et Mme Alicia qui t'aime, tu es ne
coiffe.--Peut-tre! disais-je avec la fatuit d'un mauvais sujet.

Mon affection pour cette admirable personne tait pourtant plus
srieuse qu'on ne pensait et qu'elle ne le croyait certainement
elle-mme. Je n'avais jamais senti qu'une passion dans mon petit tre,
l'amour filial; cette passion se concentrait en moi; ma vritable mre
y rpondait tantt trop, tantt pas assez, et, depuis que j'tais au
couvent, elle semblait avoir fait voeu de repousser mes lans et de me
restituer  moi-mme pour ainsi dire. Ma grand'mre me boudait parce
que j'avais accept l'preuve qu'elle m'avait impose. Ni l'une ni
l'autre n'avait plus de raison que moi. J'avais besoin d'une mre
sage, et je commenais  comprendre que l'amour maternel, pour tre un
refuge, ne doit pas tre une passion jalouse.

Malgr la dissipation o mon tre moral semblait s'tre absorb et
comme vapor, j'avais toujours mes heures de rverie douloureuse et
de sombres rflexions dont je ne faisais part  personne. J'tais
parfois si triste en faisant mes folies, que j'tais force de
m'avouer malade pour ne pas m'pancher. Mes compagnes anglaises se
moquaient de moi et me disaient: _You are low-spirited to-day?--What
is the matter with you?_[18] Isabelle avait coutume de rpter quand
j'tais jaune et abattue: _She is in her low-spirits, in her
spiritual absences_[19]. Elle faisait ma charge, je riais, et je
gardais mon secret.

  [18] Cette phrase et la suivante ne sont pas littralement
  traduisibles: _Vos esprits sont bas_ (abattus) _aujourd'hui.
  Qu'est-ce que vous avez?_

  [19] _Elle est bas esprite; elle est dans ses absences
  spirituelles._


J'tais diable moins par got que par laisser-aller. J'aurais tourn 
la sagesse si mes diables l'eussent voulu. Je les aimais, ils me
faisaient rire, ils m'arrachaient  moi-mme: mais cinq minutes de
svrit de Mme Alicia me faisaient plus de bien, parce que, dans
cette svrit, soit amiti particulire, soit charit chrtienne, je
sentais un intrt plus srieux et plus durable qu'il n'y en avait
dans cet change de gat entre mes compagnes et moi. Si j'avais pu
vivre  l'ouvroir ou dans la cellule de ma chre mre, au bout de
trois jours je n'aurais plus compris qu'on s'amust sur les toits ou
dans les caves.

J'avais besoin de chrir quelqu'un et de le placer dans ma pense
habituelle au-dessus de tous les autres tres, de rver en lui la
perfection, le calme, la force, la justice: de vnrer enfin un objet
suprieur  moi, et de rendre dans mon coeur un culte assidu  quelque
chose comme Dieu ou comme _Coramb_. Ce quelque chose prenait les
traits graves et sereins de Maria Alicia. C'tait mon idal, mon saint
amour, c'tait la mre de mon choix.

Quand j'avais fait le diable tout le jour, je me glissais le soir dans
sa cellule aprs la prire. C'tait une des prrogatives de mon
adoption. La prire finissait  huit heures et demie. Nous montions
l'escalier de notre dortoir, et nous trouvions dans les longs
corridors (qu'on appelait dortoirs aussi, parce que toutes les portes
des cellules y donnaient) les nonnes alignes sur deux rangs, et
rentrant chez elles en psalmodiant  haute voix des prires en latin.
Elles s'arrtaient devant une madone qui tait sur le dernier palier,
et l elles se sparaient, aprs plusieurs versets et rpons. Chacune
entrait dans sa cellule sans rien dire, car, entre la prire et le
sommeil, le silence leur tait impos.

Mais celles qui avaient une fonction  remplir auprs des malades ou
auprs de leurs filles taient dispenses de s'astreindre  ce
rglement. J'avais donc le droit d'entrer chez ma mre entre neuf
heures moins un quart et neuf heures. Lorsque neuf heures sonnaient 
la grande horloge, il fallait que sa lumire ft teinte et que je
fusse rentre au dortoir. C'tait donc quelquefois cinq ou six minutes
seulement qu'elle pouvait m'accorder, encore avec proccupation et
l'oreille attentive aux _quarts_, _demi-quarts_ et _avant-quarts_ que
sonnait la vieille horloge, car Mme Alicia tait scrupuleusement
fidle  l'observance des moindres rgles, et elle n'y et pas voulu
manquer d'une seconde.

Allons, me disait-elle en m'ouvrant sa porte, que je grattais d'une
certaine faon pour me faire admettre, _voil encore mon tourment_!
C'tait sa formule habituelle, et le ton dont elle la disait tait si
bon, si accueillant, son sourire tait si tendre et son regard si doux
que je me trouvais parfaitement encourage  entrer. Voyons,
disait-elle, que venez-vous me dire de nouveau? Auriez-vous t sage,
par hasard, aujourd'hui?--Non.--Mais vous n'tes pas en bonnet de
nuit, cependant? (On sait que c'tait la marque de pnitence qui tait
devenue  peu prs adhrente  mon chef.)--Je ne l'ai eu que deux
heures, ce soir, disais-je.--Ah! fort bien! Et ce matin?--Ce matin, je
l'avais  l'glise. Je me suis glisse derrire les autres pour que
vous ne le vissiez point.--Ah! ne craignez rien! je vous regarde le
moins possible, pour ne pas voir ce vilain bonnet. Eh bien! vous
l'aurez donc encore demain?--Oh! probablement!--Vous ne voulez donc
pas changer?--Je ne peux pas encore.--Alors qu'est-ce que vous venez
faire chez moi?--Vous voir et me faire gronder.--Ah! cela vous
amuse?--Cela me fait du bien.--Je ne m'en aperois pas du tout, et
cela me fait du mal,  moi, mchante enfant!--Ah! tant mieux! lui
disais-je, cela prouve que vous m'aimez.--Et que vous ne m'aimez pas!
reprenait-elle.

Alors elle me grondait, et j'avais un grand plaisir  tre gronde par
elle. Au moins, me disais-je, voil une mre qui m'aime pour moi et
qui a raison avec moi. Je l'coutais avec le recueillement d'une
personne bien dcide  se convertir, et pourtant je n'y songeais
nullement.

Allons me disait-elle, vous changerez, je l'espre; vos sottises vous
ennuieront, et Dieu parlera  votre me.--Le priez-vous beaucoup pour
moi?--Oui, beaucoup.--Tous les jours?--Tous les jours.--Vous voyez
bien que si j'tais sage, vous m'aimeriez moins et ne penseriez pas si
souvent  moi.

Elle ne pouvait s'empcher de rire, car elle avait ce fond de gat
qui est le cachet des bons esprits et des bonnes consciences. Elle me
prenait par les paules et me secouait comme pour faire sortir le
diable dont j'tais possde. Puis l'heure sonnait, et elle me jetait
 la porte en riant. Et je remontais au dortoir, emportant, comme par
influence magntique, quelque chose de la srnit et de la candeur de
cette belle me.

Je n'ai dit ces dtails que pour complter le portrait de ma chre
Marie Alicia, car j'aurai beaucoup  revenir sur mes relations avec
elle. J'achve maintenant ma nomenclature en disant que nous avions
quatre soeurs converses dont je ne me rappelle bien que deux, la soeur
Thrse et la soeur Hlne.

_Sister Teresa_ tait une grande vieille d'un beau type. Elle tait
gaie, brusque, moqueuse, adorablement bonne. C'est encore un de mes
chers souvenirs. C'est elle qui m'avait baptise _Madcap_. Elle ne
savait pas un mot de franais et ne pouvait, dans aucune langue, dire
correctement trois paroles. C'tait une Ecossaise, maigre, forte, trs
active, vous repoussant toujours de manire  vous attirer, se
plaisant aux niches qu'on lui faisait, et capable de vous chtier 
coups de balai, tout en riant plus haut que vous. Elle aussi aimait
les diables et ne les craignait point.

Elle avait l'emploi de distiller l'eau de menthe, ce qui tait une
industrie trs perfectionne dans notre couvent. On cultivait la
plante dans de grands carrs rservs, au jardin des religieuses.
Trois ou quatre fois par semaine, on la fauchait comme une luzerne, et
on l'apportait dans une vaste cave qui servait de laboratoire  la
soeur Thrse. Cette cave tait situe juste au-dessous de la grande
classe, et on y descendait par un large escalier. C'tait donc
naturellement une de nos premires tapes quand nous partions pour nos
escapades. Mais quand la distilleuse tait absente, tout tait ferm
avec le plus grand soin, et quand elle tait prsente, il ne fallait
pas songer  foltrer au milieu de ses alambics et de ses cornues. On
s'arrtait devant la porte ouverte et on la taquinait en paroles, ce
qu'elle acceptait fort bien. Cependant, moi qui savais faire
tranquillement mes impertinences, j'arrivai bientt  pntrer dans le
sanctuaire. Je me tins d'abord pendant quelque temps en observation;
j'aimais  la regarder. Seule dans cette grande cave claire par un
jour blanc, qui, du soupirail, tombait sur sa robe violette, sur son
voile d'un noir gristre et sur sa figure accentue de lignes, terne
de couleur comme une terre cuite, elle avait l'air d'une sorcire de
Macbeth faisant ses vocations autour des fourneaux. Parfois elle
tait immobile comme une statue, assise auprs de l'alambic o le
prcieux breuvage coulait goutte  goutte: elle lisait la Bible en
silence, ou murmurait ses offices d'une voix rauque et monotone. Elle
tait belle dans sa rude vieillesse comme un portrait de Rembrandt.

Un jour qu'elle tait absorbe ou assoupie, j'arrivai jusqu' elle sur
la pointe des pieds, et quand elle me vit au milieu de ses flacons et
de tout l'attirail fragile qu'un combat foltre et compromis, force
lui fut de capituler et de souffrir ma curiosit. Elle tait si bonne
qu'elle me prit en affection, Dieu sait pourquoi, et que je pus ds
lors me glisser souvent  ses cts. Quand elle vit que je n'tais pas
maladroite et que je ne brisais rien, elle se laissa distraire et
dsennuyer par mes flneries, et, tout en me reprochant de n'tre pas
 la classe, elle ne me poussa jamais dehors, comme elle faisait des
autres. L'odeur de la menthe lui causait des maux d'yeux et des
migraines. Je l'aidais  taler et  remuer son fourrage embaum, et
dans les jours d't, quand on touffait dans la classe, je trouvais
un bien-tre extrme  me rfugier dans cette cave dont le parfum me
charmait.

L'autre soeur converse, soeur Hlne, tait la matresse servante du
couvent. Elle faisait les lits au dortoir, balayait l'glise, etc.
Comme aprs Mme Alicia, c'est la religieuse qui m'a t la plus
chre, je parlerai beaucoup d'elle en temps et lieu; mais,  la phase
de mon rcit o je me trouve, je n'ai rien  en dire. Je fus longtemps
sans faire la moindre attention  elle.

Les deux autres converses faisaient la cuisine. Ainsi, au couvent
comme ailleurs, il y avait une aristocratie et une dmocratie. Les
_dames de choeur_ vivaient en patriciennes. Elles avaient des robes
blanches et du linge fin. Les converses travaillaient comme des
proltaires et leur vtement sombre tait plus grossier. C'taient de
vraies femmes du peuple, sans aucune ducation, et beaucoup moins
absorbes par l'glise et les offices que par les travaux de ce grand
mnage. Elles n'taient pas en nombre pour y suffire, et il y avait en
outre deux servantes sculires, Marie-Anne et Marie-Josephe, sa
nice, deux cratures excellentes qui me ddommageaient bien de Rose
et de Julie.

En gnral on tait bon comme Dieu dans cette grande famille fminine.
Je n'y ai pas rencontr une seule mchante compagne, et parmi les
religieuses et les matresses, sauf Mlle D..., je n'ai trouv que
tendresse ou tolrance. Comment ne chrirais-je pas le souvenir de ces
annes, les plus tranquilles, les plus heureuses de ma vie? J'y ai
souffert de moi-mme au physique et au moral, mais, en aucun temps et
en aucun lieu, je n'ai moins souffert de la part des autres.




CHAPITRE TREIZIEME.

  Dpart d'Isabelle pour la Suisse.--Amiti protectrice de Sophie
    pour moi.--Fanelly.--La liste des affections.--Anna.--Isabelle
    quitte le couvent.--Fanelly me console.--Retour sur le
    pass.--Prcautions mal entendues des religieuses.--Je fais des
    vers.--J'cris mon premier roman.--Ma grand'mre revient 
    Paris.--M. Abraham.--tudes srieuses pour la prsentation  la
    cour.--Je retombe dans mes chagrins de famille.--On me met en
    prsence d'pouseurs.--Visites chez de vieilles comtesses.--On
    me donne une cellule.--Description de ma cellule.--Je commence
     m'ennuyer de la _diablerie_.--La vie des saints.--Saint
    Simon le Stylite, saint Augustin, saint Paul.--Le Christ au
    jardin des Oliviers.--L'vangile.--J'entre un soir dans
    l'glise.


Mon premier chagrin  la grande classe fut le dpart d'Isabelle. Ses
parens l'emmenaient en Suisse avec sa soeur ane, qui n'tait pas au
couvent. Isabelle partit, joyeuse de faire un si beau voyage, ne
regrettant que Sophie, et faisant fort peu d'attention  mes larmes.
J'en fus blesse. J'aimais Sophie et j'en tais doublement jalouse:
jalouse, parce qu'elle me prfrait Isabelle; jalouse, parce que
Isabelle me la prfrait. J'eus quelques jours de grand chagrin. Mais
la jalousie en amiti n'est point mon mal: je la mprise et m'en
dfends assez bien. Quand je vis Sophie pleurer son amie et ddaigner
mes consolations, je ne fis pas la superbe. Je la priai de m'associer
 ses regrets, d'tre triste avec moi sans se gner et de me parler
d'Isabelle sans jamais craindre de lasser ma patience et mon
affection. Au fait, me dit Sophie en se jetant dans mes bras, je ne
sais pas pourquoi nous t'avions traite comme un enfant, Isabelle et
moi. Tu as plus de coeur qu'on ne pense, et je te jure amiti
srieuse. Tu me permettras d'aimer Isabelle avant tout. Elle y a droit
par anciennet, mais aprs Isabelle, je sens que c'est toi que j'aime
plus que tout le monde ici.

J'acceptai joyeusement la part qui m'tait faite, et je devins
l'insparable de Sophie. Elle fut toujours aimable et charmante: mais
je dois dire que, pour l'lan du coeur et le dvoment complet, je fis
toujours les frais de cette amiti; Sophie tait exclusive malgr
elle. Son me ne pouvait se partager. Je l'accusai quelquefois
d'ingratitude, puis je sentis que j'avais tort, et, sans la quitter
d'une semelle, j'ouvris mon coeur  d'autres amitis.

Mary partit pour un voyage en Angleterre. Elle devait revenir bientt,
et je ne m'en affectai pas beaucoup, parce que mon entre  la grande
classe nous avait beaucoup spares, et qu' son retour elle devait
m'y rejoindre. Mais son absence se prolongea. Elle ne revint qu'au
bout d'un an et pour rentrer  la petite classe. L'affection qui
s'empara de moi me ddommagea de toutes ces pertes, et je trouvai
dans Fanelly de Brisac la plus aimante de toutes mes amies.

C'tait une petite blonde, frache comme une rose et d'une physionomie
si vive, si franche, si bonne, qu'on avait du plaisir  la regarder.
Elle avait de magnifiques cheveux cendrs qui tombaient en longues
boucles sur ses yeux bleus et sur ses joues rondelettes. Comme elle
remuait toujours, qu'elle ne savait pas marcher sans courir, ni courir
sans bondir comme une balle, ce perptuel flottement de cheveux tait
la chose la plus gaie du monde. Ses lvres vermeilles ne savaient que
sourire, et, comme elle tait de Nrac, elle avait un petit accent
gascon qui rjouissait l'oreille. Ses sourcils se rejoignaient
au-dessus de son petit nez, ses yeux ptillaient comme des tincelles.
Elle agissait et entreprenait toujours, elle ne connaissait pas la
rverie. Elle babillait sans dsemparer. Elle tait tout feu, tout
coeur, tout soleil, un vrai type mridional, la plus aimable, la plus
vivante, la plus prvenante compagne que j'aie jamais eue.

Elle m'aima la premire et me le dit sans savoir comment j'y
rpondrais. J'y rpondis tout de suite et de tout mon coeur, sans
savoir o cela me mnerait. Mais ma bonne toile avait prsid  ce
pacte d'inspiration. Je trouvai en elle un trsor de bont, la douceur
d'un ange dans la ptulance d'un dmon, un esprit rayonnant de sant
morale, une abondance de coeur inpuisable, une complaisance
empresse, ingnieuse, active, une droiture et une gnrosit
d'instincts  toute preuve, un caractre comme on n'en rencontre pas
trois dans la vie pour l'unit, l'galit, la sret. Cette
personne-l a toujours vcu loin de moi depuis, nous ne nous sommes
presque pas crit. Elle n'tait pas _criveuse_, comme nous disions au
couvent: nous ne nous sommes pas revues. Elle s'est marie avec un
homme trs estimable, M. le Franc de Pompignan, mais dont la religion
politique et sociale doit tre tout l'oppos de la mienne. Elle doit
donc vivre dans un milieu o je suis considre trs probablement
comme un suppt de l'Antechrist[20]. Mais en dpit de tout cela, il y
a une chose dont je suis aussi assure que de ma propre existence,
c'est que Fanelly m'aime toujours tendrement et ardemment, c'est
qu'aucun nuage n'a pass sur cette irrsistible et complte sympathie
que nous avons prouve l'une pour l'autre, il y a trente ans, c'est
qu'elle ne pense jamais  moi sans se dire qu'elle m'aime et sans
tre certaine que je l'aime aussi. Qui ne l'et aime? Elle n'avait
pas un seul dfaut, pas un seul travers. A la voir si rieuse, si
chevele, si _en l'air_, on et pu croire qu'elle ne pensait  rien,
et cependant elle pensait toujours  vous tre agrable; elle vivait
pour ainsi dire de l'affection qu'elle vous portait et du plaisir
qu'elle voulait vous donner. Je la vois toujours entrant dans la
classe dix fois par jour (car elle savait sortir de classe comme
personne) et remuant sa jolie tte blonde  droite et  gauche pour me
chercher. Elle tait myope malgr ses beaux yeux. _Ma tante_,
disait-elle, o est donc _ma tante_? qu'a-t-on fait de ma tante?
Mesdemoiselles, mesdemoiselles, qui a vu ma tante?--Eh! je suis l,
lui disais-je. Viens donc auprs de moi.

  [20] Ce n'est pas une raison pour omettre de rappeler la belle
  action qui s'est passe depuis que ces lignes sont crites.
  Sous-prfet  Nrac, M. de Pompignan est descendu dans un puits
  mphitique o personne n'osait se risquer, pour en retirer de
  pauvres ouvriers asphyxis. Parvenu au but de ses efforts, M. de
  Pompignan, qui par deux fois dj s'tait vanoui, replongeant
  toujours avec un nouveau courage, faillit payer de sa vie
  l'admirable dvoment de son coeur.

--Ah! c'est bien, ma tante! Tu m'as gard ma place  ct de toi.
C'est bien, c'est bien, nous allons rire. Mais qu'est-ce que tu as, ma
tante? Tu as l'air soucieux, voyons, dis-moi ce que tu as?

--Mais rien.

--En ce cas, ris donc, est-ce que tu t'ennuies? Eh, oui, je parie! Il
y a au moins une heure que tu es tranquille. Viens, dcampons; j'ai
dcouvert quelque chose de charmant.

Et elle m'emmenait battre les buissons dans le jardin, ou les pavs
dans le clotre, et elle avait toujours prpar quelque folle surprise
pour me divertir. Il n'y avait pas moyen d'tre triste ou seulement
rveuse avec elle, et ce qu'il y avait de remarquable dans ce charmant
naturel, c'est que son tourbillonnement ne fatiguait jamais. Elle vous
arrachait  vous-mme et ne vous faisait jamais regretter de vous tre
laiss aller. Elle tait pour moi la sant, la vie de l'me et du
corps. C'tait le ciel qui me l'envoyait,  moi qui avais, qui ai
toujours eu besoin prcisment de l'initiative des autres pour
exister.

Je trouvais fort doux d'tre aime ainsi, et je dois ajouter que cette
enfant est dans ma vie le seul tre dont je me sois sentie aime 
toute heure avec la mme intensit et la mme placidit.

Comment fit-elle durant deux annes d'intimit pour ne pas se lasser
de moi un seul instant? C'est qu'elle avait une libralit de coeur
tout exceptionnelle. C'est aussi qu'elle avait un esprit peu
ordinaire. Elle avait trouv le secret de me transformer, de me rendre
amusante, de m'arracher si bien  mes langueurs et  mes abattemens,
qu'elle en tait venue  me croire vivante comme elle. Elle ne se
doutait pas que c'tait elle qui me donnait la vie.

On avait au couvent l'enfantine et plaisante habitude d'tablir et de
respecter le classement de ses amitis. L'on exigeait cela les unes
des autres, ce qui prouve que la femme est ne jalouse, et tient  ses
droits dans l'affection,  dfaut d'autres droits  faire valoir dans
la socit. Ainsi, on dressait la liste de ses relations plus ou moins
intimes: on les classait par ordre, et les initiales des quatre ou
cinq noms prfrs taient comme une devise qu'on lisait sur les
cahiers, sur les murs, sur les couvercles de pupitre, comme autrefois
l'on mettait certains chiffres et certaines couleurs sur ses armes et
sur son palefroi. Quand on avait donn la premire place, on n'avait
pas le droit de la reprendre pour la donner  une autre. L'anciennet
faisait loi. Ainsi ma liste de la grande classe portait invariablement
Isabella Clifford en tte, et puis Sophie Cary. Quand vint Fanelly,
elle ne put avoir que la troisime place, et bien que Fanelly n'et
pas de meilleures amies que moi, bien qu'elle n'en et jamais d'autres
que les miennes, elle accepta sans jalousie et sans chagrin cette
troisime place. Aprs elle vint Anna Vi, qui eut la quatrime; et
pendant prs d'une anne je ne formai pas d'autres relations. Le nom
de Mme Alicia couronnait toujours la liste; elle brillait seule,
au-dessus, comme mon soleil. Les initiales de mes quatre compagnes
formaient le mot _Isfa_, que je traais sur tous les objets  mon
usage dans la classe, comme une formule cabalistique. Quelquefois je
l'entourais d'une aurole de petits a pour signifier qu'Alicia
remplissait tout le reste de mon coeur. Combien de fois Mme Eugnie,
qui, avec sa vue dbile, voyait cependant tout, et mettait son petit
nez curieux dans toutes nos paperasses, s'est-elle creus l'esprit
pour dcouvrir ce que signifiait ce mot mystrieux! Chacune de nous,
ayant un logogriphe du mme genre, lui laissait prsumer que nous
avions une langue de convention, et qu' l'aide de ce langage nous
conspirions contre son autorit. Mais elle interrogeait vainement. On
lui disait que c'taient des lettres jetes au hasard pour essayer les
plumes. Le mystre est une si belle chose quand il ne cache aucun
secret!

Anna Vi, ma _quatrime_, tait une personne trs intelligente, gaie,
railleuse, malicieuse, la plus spirituelle du couvent en paroles. Il
tait impossible de ne pas se plaire avec elle. Elle tait laide et
pauvre, et ces deux disgrces dont elle riait sans cesse, faisaient
son plus grand charme; orpheline, elle avait pour tout appui un vieil
oncle grec, M. de Csarini, qu'elle connaissait peu et craignait
beaucoup. Diable au premier chef, rageuse surtout, redoute pour son
ironie, elle avait pourtant un noble et gnreux coeur. Sa gat
brillante cachait un grand fonds d'amertume. Son avenir, qui se
prsentait toujours  elle sous des couleurs sombres, son esprit, qui
la faisait craindre plus qu'aimer; ses pauvres petites robes noires,
fanes, sa petite taille, qui ne se dveloppait point, son teint jaune
et bilieux, ses petits yeux tranges, tout lui tait un sujet de
plaisanterie apparente et de douleur secrte. A cause de cela, on la
croyait envieuse des avantages des autres. Cela n'tait point. Elle
avait une grande droiture de jugement, une grande lvation d'ides,
et quand elle vous aimait assez pour ne plus rire avec vous, elle
pleurait avec noblesse et s'emparait de votre sympathie. Longtemps
nous caressmes ensemble le rve qu'elle viendrait habiter Nohant
quand j'y retournerais. Ma grand'mre souriait  ce projet; mais
l'oncle d'Anna,  qui celle-ci en parla d'abord, ne s'y montra pas
favorable.

Je l'ai revue une ou deux fois depuis notre sparation. Elle avait
pous un M. Desparbs de Lussan, de la famille de Mme de Lussan, qui
avait t l'amie intime de ma grand'mre. Anna, marie, n'tait plus
la mme personne. Elle avait grandi, son teint s'tait clairci: sans
tre jolie, elle tait devenue agrable. Elle habitait la campagne 
Ivry. Son mari n'tait ni jeune, ni riche ni _avenant_, mais elle s'en
louait beaucoup, et, soit pour lui complaire, soit pour se rconcilier
avec son sort, qui ne paraissait pas enivrant, elle tait devenue
dvote, de sceptique trs obstine que je l'avais connue.

Un autre changement qui m'tonna davantage et qui m'affligea, fut la
contrainte et la froideur de ses manires avec moi. Je n'tais
pourtant pas George Sand alors, et je ne songeais gure  le devenir.
J'tais encore catholique, et si inconnue en ce monde que personne ne
songeait  dire du mal de moi. La rserve de mon ancienne amie ne
m'et peut-tre pas empche de la revoir, car je croyais deviner
quelle n'tait pas plus heureuse dans le monde qu'au couvent, et
qu'elle aurait besoin de s'pancher avec moi quand nous serions
seules; mais je n'habitais point Paris, et les douze ou treize ans que
j'ai passs a Nohant aprs mon mariage ont ncessairement rompu la
plupart de mes relations de couvent. J'ai su qu'Anna avait perdu son
mari aprs quelques annes de mariage, et je ne sais pas ce qu'elle
est devenue. Puisse-t-elle tre heureuse! Elle avait toujours
dsespr de pouvoir l'tre, et pourtant elle le mritait beaucoup.

Pendant prs d'un an, Sophie, Fanelly, Anna et moi, nous fmes
insparables. Je fus le lien entre elles; car, avant que Sophie m'et
accepte pour sa _seconde_, et que les deux autres m'eussent adopte
pour leur _premire_, elles n'avaient pas march ensemble. Notre
intimit fut sans nuages. Je souffrais bien un peu des frquentes
_indiffrences_ de Sophie, qui se croyait oblige d'aimer Isabelle
absente plus que moi, tandis que je me croyais oblige d'aimer
Isabelle absente et Sophie indiffrente plus que Fanelly et Anna, qui
m'adoraient gnreusement. Mais c'tait la rgle, la loi. On aurait
cru mriter l'odieuse qualification d'inconstante si on et drang
l'ordre de la liste. Pourtant je dois dire  ma justification qu'en
dpit de la liste, en dpit de l'anciennet, en dpit des promesses
changes, je ne pouvais m'empcher de sentir que j'aimais Fanelly
plus que toutes les autres, et je lui faisais souvent cet trange
raisonnement: Par ma volont tu n'es que ma troisime, mais contre ma
volont tu es ma premire et peut-tre ma seule. Elle riait.
Qu'est-ce que cela me fait, me disait-elle, que tu me comptes la
troisime, si tu m'aimes comme je t'aime? va, _ma tante_, je ne t'en
demande pas davantage. Je ne suis pas fire, et j'aime celles que tu
aimes. Isabelle revint de Suisse au bout de quelques mois, mais elle
vint nous dire adieu, elle quittait dfinitivement le couvent. Elle
partait pour l'Angleterre. J'eus un dsespoir complet, d'autant plus
que, tout absorbe par Sophie, elle s'apercevait  peine de ma
prsence et se retourna pour dire: _Qu'a donc cette petite  pleurer
comme cela?_ Je trouvai le mot bien dur; mais comme Sophie lui dit
que j'avais t sa consolatrice et qu'elle m'avait prise pour amie,
Isabelle s'effora de me consoler et voulut que je fusse en tiers dans
leur promenade. Elle revint nous voir une autre fois, et partit peu de
temps aprs. Elle a fait un riche mariage. Je ne l'ai jamais revue.

Sophie ne se consola pas de cette sparation. Pour moi, dont l'amiti
avait t plus courte et moins heureuse, je m'en laissai consoler par
ma chre Fanelly, et je fis bien; car Isabelle n'avait jamais vu en
moi qu'un enfant, et d'ailleurs, elle tait peut-tre plus
sentimentale que tendre.

Mon anne, presque mes dix-huit ans de _diablerie_ s'coulrent comme
un jour et sans que j'en eusse pour ainsi dire conscience. Sophie et
Anna prtendaient s'ennuyer mortellement au couvent, et que ce ft un
_genre_ ou une ralit, toutes mes compagnes disaient la mme chose.
Il n'y avait que les dvotes qui se fussent interdit la plainte, et
elles n'en paraissaient pas plus gaies. Tous ces enfans avaient t
apparemment bien heureux dans leurs familles. Celles qui, comme Anna,
n'avaient pas de famille, et dont les jours de sortie n'taient rien
moins que gais, rvaient un monde de plaisir, de bals, de dlices, de
voyages, que sais-je! tout ce qui tait la libert et l'absence
d'occupations rgles. La claustration et la rgle sont apparemment ce
qu'il y a de plus antipathique  l'adolescence.

Pour moi, si je souffris physiquement de la claustration, je ne m'en
aperus pas au moral; mon imagination ne devanait pas les annes, et
l'avenir me faisait plus de peur que d'envie. Je n'ai jamais aim 
regarder devant moi. L'inconnu m'effraie, j'aime mieux le pass qui
m'attriste. Le prsent est toujours une sorte de compromis entre ce
que l'on a dsir et ce que l'on a obtenu. Tel qu'il est, on l'accepte
ou on le subit, on sait qu'on a dj subi ou accept beaucoup de
choses, mais que sait-on de ce qu'on pourra subir ou accepter le
lendemain? Je n'ai jamais voulu me laisser dire ma bonne aventure, je
ne croyais certes pas  la divination; mais l'avenir matriel me
parat toujours quelque chose de si grave que je n'aime pas qu'on m'en
parle, mme en rbus et en jongleries. Pour mon compte, je n'ai jamais
fait  Dieu qu'une demande dans mes prires: c'est d'avoir la force de
supporter ce qui m'arriverait.

Avec cette disposition d'esprit, qui n'a jamais chang, je me trouvai
donc heureuse au couvent plus qu'ailleurs; car l, personne ne
connaissant  fond le pass des autres, personne ne pouvait parler aux
autres de ce qui devait leur arriver. Les parens parlent toujours de
l'avenir  leurs enfans. Cet avenir de leur progniture, c'est leur
continuel souci, leur tendre et inquite proccupation. Ils voudraient
l'arranger, l'assurer: ils y consument toute leur vie, et pourtant la
destine dment et djoue toutes leurs prvisions. Les enfans ne
profitent jamais des recommandations qu'on leur a faites. Certain
instinct d'indpendance ou de curiosit les pousse mme le plus
souvent en sens contraire. Les nonnes n'ont pas le mme genre de
sollicitude pour les enfans qu'elles lvent. Pour elles, il n'y a pas
d'avenir sur la terre. Elles ne voient que le ciel ou l'enfer, et
l'avenir, dans leur langage, s'appelle le salut. Avant mme d'tre
dvote, ce genre d'avenir ne m'effrayait pas comme l'autre. Puisque,
selon les catholiques, on est libre de choisir entre le salut et la
damnation, puisque la grce n'est jamais en dfaut, et que la moindre
bonne volont vous jette dans une voie o les anges mmes daignent
marcher devant vous, je me disais avec une confiance superbe que je ne
courais aucun danger, que j'y penserais quand je voudrais, et je ne me
pressais pas d'y penser. Je n'tais pas sensible aux considrations
d'intrt personnel. Elles n'ont jamais agi sur moi, mme en matire
de religion. Je voulais aimer Dieu pour la seule douceur de l'aimer,
je ne voulais pas avoir peur de lui: voil ce que je disais quand on
s'efforait de m'pouvanter.

Sans rflexion et sans souci de cette vie et de l'autre, je ne
songeais qu' m'amuser, ou, pour mieux dire, je ne songeais mme pas 
cela: je ne songeais  rien. J'ai pass les trois quarts de ma vie
ainsi, et pour ainsi dire  l'tat latent. Je crois bien que je
mourrai sans avoir rellement song  vivre, et pourtant j'aurai vcu
 ma manire, car rver et contempler est une action insensible qui
remplit parfaitement les heures et occupe les forces intellectuelles
sans les trop user.

Je vivais donc l sans savoir comment et toujours prte  m'amuser
comme l'entendraient mes amies. Anna aimait  causer, je l'coutais.
Sophie tait rveuse et triste, je m'attachais  ses pas en silence,
ne la troublant pas dans ses mditations, ne la boudant pas quand
elle revenait  moi. Fanelly aimait  courir,  rire,  fureter, 
organiser toujours quelque diablerie, je devenais tout feu, toute
joie, tout mouvement avec elle. Heureusement pour moi, elle s'emparait
de moi; Anna nous suivait par amiti et Sophie par dsoeuvrement;
alors commenaient des escapades et des vagabondages qui duraient des
journes entires. On se donnait rendez-vous dans un coin quelconque;
Fanelly, dont la petite bourse tait toujours la mieux garnie et qui
avait l'art de faire acheter en cachette par le portier tout ce
qu'elle voulait, nous prparait sans cesse des surprises de
gourmandise. C'tait un melon magnifique, des gteaux, des paniers de
cerises ou de raisins, des beignets, des pts, que sais-je! Elle
s'ingniait toujours  nous rgaler de quelque chose d'inattendu et de
prodigieux. Pendant tout un t, nous ne fmes nourries que par
contrebande, et quelle folle nourriture! Il fallait avoir quinze ans
pour n'en pas tomber malade. De mon ct, j'apportais les friandises
que me donnaient Mme Alicia et la soeur Thrse, qui confectionnait
elle-mme des _dumpleens_ et des _puddings_ dlicieux, et qui
m'appelait dans son laboratoire pour en bourrer mes poches.

Mettre en commun nos friandises et les manger en cachette aux heures
o l'on ne devait pas manger, c'tait une fte, une partie fine et des
rires inextinguibles, et des salets de l'autre monde, comme de
lancer au plafond la crote d'une tarte aux confitures et de la voir
s'y coller avec grce, de cacher des os de poulets au fond d'un piano,
de semer des pelures de fruit dans les escaliers sombres pour faire
tomber les personnes graves. Tout cela paraissait normment
spirituel, et l'on se grisait  force de rire: car en fait de boisson
nous n'avions que de l'eau ou de limonade.

La recherche de la _victime_ tait poursuivie avec ardeur, et j'aurais
 raconter bien des dceptions qu'elle nous causa. Mais j'ai dj
racont trop d'enfantillages, et, je le crains, avec trop de
complaisance.

Je ne voudrais pourtant pas avoir oubli que mon but, en retraant mes
souvenirs, est d'intresser mon lecteur au souvenir de sa propre vie.
Dchirerai-je les pages qui prcdent comme puriles et sans utilit?
Non! La gat, l'espiglerie mme de l'adolescence, toujours mles
d'une certaine posie ou d'une grande activit d'imagination, sont une
phase de notre existence que nous ne retraons jamais sans nous sentir
redevenir meilleurs, quand l'ge a pass sur nos ttes. L'adolescence
est un ge de candeur, de courage et de dvouement souvent
draisonnable, toujours sincre et spontan. Ce que l'ge nous fait
acqurir d'exprience et de jugement est au dtriment de cette
ingnuit premire, qui ferait de nous des tres parfaits si nous la
conservions tout en acqurant la maturit. Faute de raison, ces
trsors de la premire jeunesse sont perdus ou striles: mais en nous
reportant  ce temps de prodigalit morale, nous reprenons possession
de notre vritable richesse, et nul de nous ne serait capable d'une
mauvaise action s'il avait toujours devant les yeux le spectacle de sa
premire innocence. Voil pourquoi ces souvenirs sont bons pour tout
le monde comme pour moi.

Pourtant j'abrge, car si je voulais rapporter tout ce que je me
rappelle avec plaisir et avec une exactitude de mmoire,  certains
gards, qui me surprend moi-mme, je remplirais tout un volume. Il
suffira de dire que je passai longtemps dans cet tat de diablerie, ne
faisant quoi que ce soit, si ce n'est d'apprendre un peu d'italien, un
peu de musique, le moins possible en vrit. Je m'appliquais seulement
 l'anglais, que j'avais hte de savoir, parce que la moiti de la vie
tait manque au couvent quand on n'entendait pas cette langue. Je
commenais aussi  vouloir crire. Nous en avions toutes la rage, et
celles qui manquaient d'imagination passaient leur temps  s'crire
des lettres les unes aux autres: lettres parfois charmantes de
tendresse et de navet, que l'on nous interdisait svrement comme si
c'et t des billets doux, mais que la prohibition rendait plus
actives et plus ardentes.

Disons en passant que la grande erreur de l'ducation monastique est
de vouloir exagrer la chastet. On nous dfendait de nous promener
deux  deux, il fallait tre au moins trois; on nous dfendait de nous
embrasser; on s'inquitait de nos correspondances innocentes, et tout
cela nous et donn  penser si nous eussions eu en nous-mmes
seulement le germe des mauvais instincts qu'on nous supposait
apparemment. Je sais que j'en eusse t fort blesse, pour ma part, si
j'eusse compris le motif de ces prescriptions bizarres. Mais la
plupart d'entre nous, leves simplement et chastement dans leurs
familles, n'attribuaient ce systme de rserve excessive qu' l'esprit
de dvotion qui restreint l'lan des affections humaines en vue d'un
amour exclusif pour le Crateur.

Je commenais donc  crire, et mon premier essai, comme celui de tous
les jeunes cerveaux, prit la forme de l'alexandrin. Je connaissais les
rgles de la versification, et j'y avais toujours fait, contre
Deschartres, une opposition obstine. J'avais parfaitement tort. Il
n'y a pas de milieu entre la prose libre et le vers rgulier. Je
prtendais trouver un terme moyen, rimer de la prose et conserver une
sorte de rhythme, sans me soucier de la rime et de la csure. Enfin,
je prenais mes aises, prtendant que la rgle tait trop rigoureuse et
gnait l'lan de la pense. Je fis ainsi beaucoup de prtendus vers
qui eurent grand succs au couvent, o l'on n'tait pas difficile, il
faut l'avouer. Ensuite il me prit fantaisie d'crire un roman, et,
bien que je ne fusse pas du tout dvote alors, ce fut un roman
chrtien et dvot.

Ce prtendu roman tait plutt une nouvelle, car il n'avait qu'une
centaine de pages. Le hros et l'hrone se rencontraient, un soir,
dans la campagne, aux pieds d'une madone o ils faisaient leurs
prires. Ils s'admiraient et s'difiaient l'un l'autre: mais,
quoiqu'il ft de rgle qu'ils devinssent amoureux l'un de l'autre, ils
ne le devinrent pas. J'avais rsolu, par les conseils de Sophie, de
les amener  s'aimer; mais quand j'en fus l, quand je les eus dcrits
beaux et parfaits tous les deux, dans un site enchanteur, au coucher
du soleil,  l'entre d'une chapelle gothique ombrage de grands
chnes, jamais je ne pus dpeindre les premires motions de l'amour.
Cela n'tait point en moi, il ne me vint pas un mot. J'y renonai. Je
les fis ardemment pieux, quoique la pit ne ft pas plus en moi que
l'amour; mais je la comprenais, parce que j'en avais le spectacle sous
les yeux, et peut-tre d'ailleurs le germe de cet amour-l
commenait-il  clore en moi  mon insu. Tant il y a que mes deux
jeunes gens, aprs plusieurs chapitres de voyages et d'aventures que
je ne me rappelle pas du tout, se consacrrent  Dieu chacun de son
ct: la demoiselle prit le voile, et le hros se fit prtre.

Sophie et Anna trouvrent mon roman _bien crit_ et les dtails
leur plurent. Mais elles dclaraient que _Fitz Grald_ (c'tait le nom
du hros) tait un personnage fort ennuyeux, et que l'hrone n'tait
gure plus divertissante. Il y avait une mre qui leur plut davantage;
mais, en somme, ma prose eut moins de succs que mes vers, et ne me
charma point moi-mme. Je fis un autre roman, un roman pastoral, que
je jugeai plus mauvais que le premier et dont j'allumai le pole un
jour d'hiver. Puis je cessai d'crire, jugeant que cela ne pourrait
jamais m'amuser, et trouvant qu'en comparaison de l'infinie jouissance
morale que j'avais gote  composer sans crire, tout serait  jamais
strile et glac pour moi.

Je continuais toujours, sans l'avoir jamais confi  personne, mon
ternel pome de _Coramb_. Mais c'tait  btons rompus, car au
couvent, comme je l'ai dit, le roman tait en action, et le sujet,
c'tait la victime du souterrain, sujet bien plus mouvant que toutes
les fictions possibles, puisque nous prenions cette fiction au
srieux.

Ma grand'mre vint au milieu du second hiver que je passai au couvent.
Elle repartit deux mois aprs, et je sortis, en tout, cinq ou six
fois. Ma tenue de pensionnaire ne lui plut pas mieux que ma tenue de
campagnarde. Je ne m'tais nullement forme aux belles manires.
J'tais plus distraite que jamais. Les leons de danse de M. Abraham,
ex-professeur de grces de Marie-Antoinette, ne m'avaient donn aucune
espce de grce. Cependant M. Abraham faisait son possible pour nous
donner une tenue de cour. Il arrivait en habit carr, jabot de
mousseline, cravate blanche  longs bouts, culotte courte et bas de
soie noirs, souliers  boucles, perruque  bourse et  frimas, le
diamant au doigt, la pochette en main. Il avait environ quatre-vingts
ans, toujours mince, gracieux, lgant, une jolie tte ride, veine
de rouge et de bleu sur un fond jaune comme une vieille feuille
nuance par l'automne, mais fine et distingue. C'est le meilleur
homme du monde, le plus poli, le plus solennel, le plus convenable. Il
donnait leon par premire et seconde division de 15 ou 20 lves
chacune, dans le grand parloir de la suprieure, dont nous
franchissions la grille  cette occasion. L, M. Abraham nous
dmontrait la grce par raison gomtrique, et aprs les pas d'usage
il s'installait dans un fauteuil et nous disait: Mesdemoiselles, je
suis le roi, ou la reine, et comme vous tes toutes appeles, sans
doute,  tre prsentes  la cour, nous allons tudier les entres,
les rvrences et les sorties de la prsentation.

D'autres fois on tudiait des solennits plus habituelles, on
reprsentait un salon de graves personnages. Le professeur faisait
asseoir les unes, entrer et sortir les autres, montrait la manire de
saluer la matresse de la maison, puis la princesse, la duchesse, la
marquise, la comtesse, la vicomtesse, la baronne et la prsidente,
chacune dans la mesure de respect ou d'empressement rserve  sa
qualit. On figurait aussi le prince, le duc, le marquis, le comte, le
vicomte, le baron, le chevalier, le prsident, le vidame et l'abb. M.
Abraham faisait tous ces rles et venait saluer chacune de nous, afin
de nous apprendre comment il fallait rpondre  toutes ces rvrences,
reprendre le gant ou l'ventail offert, sourire, traverser
l'appartement, s'asseoir, changer de place: que sais-je! Tout tait
prvu, mme la manire d'ternuer, dans ce code de la politesse
franaise. Nous pouffions de rire, et nous faisions exprs mille
balourdises pour le dsesprer. Puis, vers la fin de la leon, pour le
renvoyer content, le brave homme (car il y avait barbarie  contrarier
tant de douceur et de patience), nous affections toutes les grces et
toutes les mines qu'il nous demandait. C'tait pour nous une comdie
que nous avions bien de la peine  jouer sans lui rire au nez, mais
qui nous apprenait  jouer la comdie tant bien que mal. Il faut
croire que la grce du temps du pre Abraham tait bien diffrente de
celle d'aujourd'hui: car, plus nous nous rendions  dessein ridicules
et affectes, plus il tait satisfait, plus il nous remerciait de
notre bonne volont.

Malgr tant de soins et de thorie, je me tenais toujours vote,
j'avais toujours des mouvemens brusques, des allures naturelles,
l'horreur des gants et des profondes rvrences. Ma bonne maman me
grondait vraiment trop pour ces vices-l. Elle grondait  sa manire,
l'excellente femme, d'une voix douce, et avec des paroles caressantes.
Mais il me fallait un grand effort sur moi-mme pour cacher l'ennui et
l'impatience que me causaient ces perptuels mcontentemens. J'eusse
tant voulu lui agrer! Je n'en venais point  bout. Elle me
chrissait, elle ne vivait que pour moi, et il semblait qu'il y et
dans ma simplicit et dans ma malheureuse absence de coquetterie
quelque chose qu'elle ne pt accepter, quelque chose d'antipathique
qu'elle ne pouvait vaincre, peut-tre une sorte de vice originel qui
sentait le peuple en dpit de tous ses soins. Pourtant je n'tais pas
_butorde_; ma nature calme et porte  la confiance ne me poussait
point  des manires importunes ou grossires. J'tais proccupe la
plupart du temps Dieu sait de quoi, de rien peut-tre le plus souvent.
Je n'avais pas de causerie avec ma grand'mre. De quoi parler? De nos
folies, de nos souterrains, de nos paresses, de nos amitis de
couvent? C'tait toujours la mme chose, et je ne portais pas mes
regards sur le monde et sur l'avenir dont elle et voulu me voir
proccupe. On me prsentait dj des jeunes gens  marier, et je ne
m'en apercevais pas. Quand ils taient sortis, on me demandait comment
je les avais trouvs, et il se trouvait que je ne les avais pas
regards. On me grondait d'avoir pens  autre chose pendant qu'ils
taient l,  une partie de barres ou  un achat de balles lastiques
qui me trottait par la cervelle. Je n'tais pas une nature prcoce;
j'avais parl tard dans ma premire enfance, tout le reste fut 
l'avenant: ma force physique s'tait dveloppe rapidement; j'avais
l'air d'une demoiselle, mais mon cerveau, tout engourdi, tout repli
sur lui-mme, faisait de moi un enfant, et loin de m'aider 
m'endormir dans cette grce d'tat, on cherchait  faire de moi une
personne.

Cette grande sollicitude de ma bonne maman venait d'un grand fonds de
tendresse. Elle se sentait vieillir et mourir peu  peu. Elle voulait
me marier, m'attacher au monde, s'assurer que je ne tomberais pas sous
la tutelle de ma mre: et, dans la crainte de n'en avoir pas le temps,
elle s'efforait de m'inspirer la religion du monde, la mfiance pour
ma famille maternelle, l'loignement pour le milieu plbien o elle
tremblait de me laisser retomber en me quittant. Mon caractre, mes
sentimens et mes ides se refusaient  la seconder. Le respect et
l'amour enchanaient ma langue. Elle me prenait tantt pour une sotte,
tantt pour une ruse. Je n'tais ni l'une ni l'autre. Je l'aimais et
je souffrais en silence.

Ma mre semblait avoir renonc  m'aider dans cette lutte muette et
douloureuse. Elle raillait toujours le grand monde, me caressait
beaucoup, m'admirait comme un prodige, et se proccupait peu de mon
avenir. Il semblait qu'elle et accept pour elle-mme un avenir dont
je ne faisais plus partie essentielle. Je me sentais navre de cette
sorte d'abandon, aprs la passion dont elle m'avait fait vivre dans
mon enfance. Elle ne m'emmenait plus chez elle. Je vis ma soeur une ou
deux fois en deux ou trois ans. Mes jours de sortie taient remplis de
visites que ma grand'mre me faisait faire avec elle  ses _vieilles
comtesses_. Elle voulait apparemment les intresser  ma jeunesse, me
crer des relations, des appuis, parmi celles qui lui survivraient.
Ces _dames_ continuaient  m'tre antipathiques, la seule Mme de
Pardaillan excepte. Le soir, nous dnions ou chez les cousins
Villeneuve ou chez l'oncle Beaumont. Il fallait rentrer  l'heure o
je commenais  me mettre  l'aise avec ma famille. Mes jours de
sortie taient donc lugubres. Le matin, joyeuse et empresse,
j'arrivais _chez nous_ le coeur plein d'lan et d'impatience. Au bout
de trois heures, je devenais triste. Je l'tais davantage en faisant
mes adieux; au couvent seulement je retrouvais du calme et de la
gat.

L'vnement intrieur qui me donna le plus de contentement fut
d'obtenir enfin une cellule. Toutes les demoiselles de la grande
classe en avaient; moi seule je restai longtemps au dortoir, parce
qu'on craignait mon tapage nocturne. On souffrait mortellement, dans
ce dortoir plac sous les toits, du froid en hiver, de la chaleur en
t. On y dormait mal, parce qu'il y avait toujours quelque petite
qui criait de peur ou de colique au milieu de la nuit. Et puis, n'tre
pas _chez soi_, ne pas se sentir seul une heure dans la journe ou
dans la nuit, c'est quelque chose d'antipathique pour ceux qui aiment
 rver et  contempler. La vie en commun est l'idal du bonheur entre
gens qui s'aiment. Je l'ai senti au couvent, je ne l'ai jamais oubli;
mais il faut  tout tre pensant ses heures de solitude et de
recueillement. C'est  ce prix seulement qu'il gote la douceur de
l'association.

La cellule qu'on me donna enfin fut la plus mauvaise du couvent.
C'tait une mansarde situe au bout du corps de btiment qui touchait
 l'glise. Elle tait contigu  une toute semblable occupe par
Coralie le Marrois, personne austre, pieuse, craintive et simple,
dont le voisinage devait, pensait-on, me tenir en respect. Je fis bon
mnage avec elle, malgr la diffrence de nos gots; j'eus soin de ne
pas troubler sa prire ou son sommeil, et de dcamper sans bruit pour
aller sur le palier trouver Fanelly et d'autres babilleuses avec qui
l'on errait une partie de la nuit dans le grenier _aux oignons_ et
dans les tribunes de l'orgue. Il nous fallait passer devant la chambre
de Marie-Josephe, la bonne du couvent; mais elle avait un excellent
sommeil.

Ma cellule avait environ dix pieds de long sur six de large. De mon
lit, je touchais avec ma tte le plafond en soupente. La porte, en
ouvrant, rasait la commode place vis--vis, auprs de la fentre, et
pour fermer la porte il fallait entrer dans l'embrasure de cette
fentre, compose de quatre petits carreaux, et donnant sur une
gouttire en auvent qui me cachait la vue de la cour. Mais j'avais un
horizon magnifique. Je dominais une partie de Paris par-dessus la cime
des grands marronniers du jardin. De vastes espaces de ppinires et
de jardins potagers s'tendaient autour de notre enclos. Sauf la ligne
bleue de monumens et de maisons qui fermait l'horizon je pouvais me
croire, non pas  la campagne, mais dans un immense village. Le
campanile du couvent et les constructions basses du clotre servaient
de repoussoir au premier plan. La nuit, au clair de la lune, c'tait
un tableau admirable. J'entendais sonner de prs l'horloge, et j'eus
quelque peine  m'y habituer pour dormir: mais peu  peu ce fut un
plaisir pour moi d'tre doucement rveille par ce timbre
mlancolique, et d'entendre au loin les rossignols reprendre bientt
aprs leur chant interrompu.

Mon mobilier se composait d'un lit en bois peint, d'une vieille
commode, d'une chaise de paille, d'un mchant tapis de pied, et d'une
petite harpe Louis XV, extrmement jolie, qui avait brill jadis entre
les beaux bras de ma grand'mre, et dont je jouais un peu en chantant.
J'avais la permission d'tudier cette harpe dans ma cellule: c'tait
un prtexte pour y passer tous les jours une heure en libert, et,
quoique je n'tudiasse pas du tout, cette heure de solitude et de
rverie me devint prcieuse. Les moineaux, attirs par mon pain
entraient sans frayeur chez moi et venaient manger jusque sur mon lit.
Quoique cette pauvre cellule ft un four en t, et littralement une
glacire en hiver (l'humidit des toits se gelant en stalactites  mon
plafond disjoint), je l'ai aime avec passion, et je me souviens d'en
avoir ingnument bais les murs en la quittant, tellement je m'y tais
attache. Je ne saurais dire quel monde de rveries semblait li pour
moi  cette petite niche poudreuse et misrable. C'est l seulement
que je me retrouvais et que je m'appartenais  moi-mme. Le jour, je
n'y pensais  rien, je regardais les nuages, les branches des arbres,
le vol des hirondelles. La nuit, j'coutais les rumeurs lointaines et
confuses de la grande cit qui venaient comme un rle expirant se
mler aux bruits rustiques du faubourg. Ds que le jour paraissait,
les bruits du couvent s'veillaient et couvraient firement ces
mourantes clameurs. Nos coqs se mettaient  chanter, nos cloches
sonnaient matines: les merles du jardin rptaient  satit leur
phrase matinale: puis les voix monotones des religieuses psalmodiaient
l'office et montaient jusqu' moi  travers les couloirs et les mille
fissures de la masure sonore. Les pourvoyeurs de la maison levaient
dans la cour, situe en prcipice au-dessous de moi, des voix rauques
et rudes qui contrastaient avec celles des nonnes, et enfin l'appel
strident de l'veilleuse Marie-Josephe courant de chambre en chambre,
et faisant grincer les verrous des dortoirs, mettait fin  ma
contemplation auditive.

Je dormais peu. Je n'ai jamais su dormir  point. Je n'en avais envie
que quand il fallait songer  s'veiller. Je rvais  Nohant; c'tait
devenu dans ma pense un paradis, et cependant je n'avais point de
hte d'y retourner, et quand ma grand'mre pronona que je n'aurais
pas de vacances, parce que, ne devant pas rester de nombreuses annes
au couvent, il les fallait faire aussi compltes que possible pour mes
tudes, je me soumis sans chagrin, tant je craignais de retrouver 
Nohant les chagrins qui me l'avaient fait quitter sans regret.

Ces tudes, auxquelles ma bonne maman sacrifiait le plaisir de me
voir, taient  peu prs nulles. Elle ne tenait qu'aux leons
d'agrment, et depuis que j'tais diable, je n'aimais plus 
m'occuper. Cela m'ennuyait bien quelquefois, cette oisivet errante,
mais le moyen de s'en dshabituer quand on s'y est laiss longtemps
endormir?

Enfin vint le temps o une grande rvolution devait s'oprer en moi.
Je devins dvote; cela se fit tout d'un coup, comme une passion qui
s'allume dans une me ignorante de ses propres forces. J'avais puis
pour ainsi dire la paresse et la complaisance envers mes diables, le
mouvement, la rbellion muette et systmatique contre la discipline.
Le seul amour violent dont j'eusse vcu, l'amour filial, m'avait comme
lasse et brise. J'avais une sorte de culte pour Mme Alicia, mais
c'tait un amour tranquille: il me fallait une passion ardente.
J'avais quinze ans. Tous mes besoins taient dans mon coeur, et mon
coeur s'ennuyait si l'on peut ainsi parler. Le sentiment de la
personnalit ne s'veillait pas en moi. Je n'avais pas cette
sollicitude immodre pour ma personne que j'ai vue se dvelopper 
l'ge que j'avais alors chez presque toutes les jeunes filles que j'ai
connues. Il me fallait aimer hors de moi, et je ne connaissais rien
sur la terre que je pusse aimer de toutes mes forces.

Cependant je ne cherchai point Dieu. L'idal religieux, et ce que les
chrtiens appellent la grce, vint me trouver et s'emparer de moi
comme par surprise. Les sermons des nonnes et des matresses n'agirent
aucunement sur moi. Mme Alicia elle-mme ne m'influena point d'une
manire sensible. Voici comment la chose arriva, je la raconterai sans
l'expliquer, car il y a dans ces soudaines transformations de notre
esprit un mystre qu'il ne nous appartient pas toujours de pntrer
nous-mmes.

Nous entendions tous les matins la messe,  sept heures; nous
retournions  l'glise  quatre heures, et nous y passions une
demi-heure, consacre pour les pieuses  la mditation,  la prire ou
 quelque sainte lecture. Les autres baillaient, sommeillaient, ou
chuchotaient quand la matresse n'avait pas les yeux sur elles. Par
dsoeuvrement, je pris un livre qu'on m'avait donn et que je n'avais
pas encore daign ouvrir. Les feuillets taient colls encore par
l'enluminage de la tranche; c'tait un abrg de la Vie des saints.
J'ouvris au hazard. Je tombai sur la lgende excentrique de saint
Simon le Stylite, dont Voltaire s'est beaucoup moqu, et qui ressemble
 l'histoire d'un fakir indien plus qu' celle d'un philosophe
chrtien. Cette lgende me fit sourire d'abord, puis son tranget me
surprit, m'intressa; je la relus plus attentivement, et j'y trouvai
plus de posie que d'absurdit. Le lendemain, je lus une autre
histoire, et le surlendemain j'en dvorai plusieurs avec un vif
intrt. Les miracles me laissaient incrdule, mais la foi, le
courage, le stocisme des confesseurs et des martyrs m'apparaissaient
comme de grandes choses et rpondaient  quelque fibre secrte qui
commenait  vibrer en moi.

Il y avait au fond du choeur un superbe tableau du Titien que je n'ai
jamais pu bien voir. Plac trop loin des regards et dans un coin priv
de lumire, comme il tait trs noir par lui-mme, on ne distinguait
que des masses d'une couleur chaude sur un fond obscur. Il
reprsentait Jsus au jardin des Olives au moment o il tombe
dfaillant dans les bras de l'ange. Le Sauveur tait affaiss sur ses
genoux, un de ses bras tendu sur ceux de l'ange qui soutenait sur sa
poitrine cette belle tte perdue et mourante. Ce tableau tait plac
vis--vis de moi, et  force de le regarder je l'avais devin plutt
que compris. Il y avait un seul moment dans la journe o j'en
saisissais  peu prs les dtails, c'tait un hiver, lorsque le soleil
sur son dclin jetait un rayon sur la draperie rouge de l'ange et sur
le bras nu et blanc du Christ. Le miroitement du vitrage rendait
blouissant ce moment fugitif, et  ce moment-l j'prouvais toujours
une motion indfinissable, mme au temps o je n'tais pas dvote et
o je ne pensais pas devoir jamais le devenir.

Tout en feuilletant la _Vie des Saints_, mes regards se reportrent
plus souvent sur le tableau; c'tait en t, le soleil couchant ne
l'illuminait plus  l'heure de notre prire, mais l'objet contempl
n'tait plus aussi ncessaire  ma vue qu' ma pense. En interrogeant
machinalement ces masses grandioses et confuses, je cherchai le sens
de cette agonie du Christ, le secret de cette douleur volontaire si
cuisante, et je commenais  y pressentir quelque chose de plus grand
et de plus profond que ce qui m'avait t expliqu; je devenais
profondment triste moi-mme et comme navre d'une piti, d'une
souffrance inconnues. Quelques larmes venaient au bord de ma
paupire, je les essuyais furtivement, ayant honte d'tre mue sans
savoir pourquoi. Je n'aurais pas pu dire que c'tait la beaut de la
peinture, puisqu'on la voyait tout juste assez pour pouvoir dire que
cela avait l'air de quelque chose de beau.

Un autre tableau, plus visible et moins digne d'tre vu, reprsentait
saint Augustin sous le figuier, avec le rayon miraculeux sur lequel
tait crit le fameux _Tolle, lege_, ces mystrieuses paroles que le
fils de Monique crut entendre sortir du feuillage et qui le dcidrent
 ouvrir le livre divin des vangiles. Je cherchai la Vie de saint
Augustin, qui m'avait t vaguement raconte au couvent, o ce saint,
patron de l'ordre, tait en particulire vnration. Je me plus
extraordinairement  cette histoire, qui porte avec elle un grand
caractre de sincrit et d'enthousiasme. De l, je passai  celle de
saint Paul, et le _cur me persequeris?_ me fit une impression
terrible. Le peu de latin que Deschartres m'avait appris me servait 
comprendre une partie des offices, et je me mis  couter et  trouver
dans les psaumes rcits par les religieuses une posie et une
simplicit admirables. Enfin il se passa tout  coup huit jours o la
religion catholique m'apparut comme une tude intressante.

Le _Tolle, lege_, me dcida enfin  ouvrir l'vangile et  le relire
attentivement. La premire impression ne fut pas vive. Le livre divin
n'avait point l'attrait de la nouveaut. Dj j'en avais got le
ct simple et admirable, mais ma grand'mre avait si bien conspir
pour me faire trouver les miracles ridicules, et elle m'avait tant
rpt les facties de Voltaire sur l'esprit malin, transport du
corps d'un possd  celui d'un troupeau de cochons, enfin elle
m'avait si bien mise en garde contre l'entranement, que je me
dfendis par habitude et restai froide en relisant l'agonie et la mort
de Jsus.

Le soir de ce mme jour, je battais tristement le pav des clotres, 
la nuit tombante. On tait au jardin, j'tais hors de la vue des
surveillantes, en fraude, comme toujours; mais je ne songeais pas 
faire d'espigleries, et ne souhaitais point me trouver avec mes
camarades. Je m'ennuyais. Il n'y avait plus rien  inventer en fait de
diablerie. Je vis passer quelques religieuses et quelques
pensionnaires qui allaient prier et mditer dans l'glise isolment,
comme c'tait la coutume des plus ferventes aux heures de rcration.
Je songeai bien  verser de l'encre dans le bnitier, mais cela avait
t fait;  pendre Whisky par la patte  la corde de la sonnette des
clotres, c'tait us. Je m'avouai que mon existence dsordonne
touchait  sa fin qu'il me fallait entrer dans une nouvelle phase:
mais laquelle? Devenir _sage_ ou _bte_? Les sages taient trop
froides, les btes trop lches. Mais les dvotes ferventes,
taient-elles heureuses? Non, elles avaient la dvotion sombre et
comme malade. Les _diables_ leur craient mille contrarits, mille
indignations, mille colres mal rentres. Leur vie tait un supplice,
une lutte entre le ridicule et le relchement. D'ailleurs, il en est
de la foi comme de l'amour. Quand on la cherche, on ne la trouve pas,
on la trouve au moment o l'on s'y attend le moins. Je ne savais pas
cela, mais ce qui m'loignait de la dvotion, c'tait la crainte d'y
arriver par un esprit de calcul, par un sentiment d'intrt personnel.

D'ailleurs, n'a pas la foi qui veut, me disais-je. Je ne l'ai pas, je
ne l'aurai jamais. J'ai fait aujourd'hui le dernier effort: j'ai lu le
livre mme, la vie et la doctrine du Rdempteur! je suis reste calme.
Mon coeur restera vide.

En devisant ainsi avec moi-mme, je regardais passer dans l'obscurit,
comme des spectres, des ferventes qui s'en allaient furtivement
rpandre leurs mes aux pieds de ce Dieu d'amour et de contrition. La
curiosit me vint de savoir dans quelle attitude et avec quel
recueillement elles priaient ainsi dans la solitude. Par exemple, une
vieille locataire bossue qui s'en allait, toute petite et difforme,
dans les tnbres, plus semblable  une sorcire courant au sabbat
qu' une vierge sage! Voyons, me dis-je, comment ce petit monstre va
se tordre sur son banc! Cela fera rire les diables quand je leur en
ferai la description.

Je la suivis, je traversai avec elle la salle du chapitre, j'entrai
dans l'glise. On n'y allait point  ces heures-l sans permission, et
c'est ce qui me dcida  y aller. Je ne drogeais point  ma dignit
de diable en entrant l par contrebande. Il est assez curieux que la
premire fois que j'entrai de mon propre mouvement dans une glise, ce
fut pour faire acte d'indiscipline et de moquerie.




CHAPITRE QUATORZIEME.

  _Tolle, lege._--La lampe du sanctuaire.--Invasion trange du
    sentiment religieux.--Opinion d'Anna, de Fanelly et de
    Louise.--Retour et plaisanteries de Mary.--Confession
    gnrale.--L'abb de Prmord.--Le jsuitisme et le
    mysticisme.--Communion et ravissement.


A peine eus-je mis le pied dans l'glise, que j'oubliai ma vieille
bossue. Elle trotta et disparut comme un rat dans je ne sais quelle
fente de la boiserie. Mes regards ne la suivirent pas. L'aspect de
l'glise pendant la nuit m'avait saisie et charme. Cette glise, ou
plutt cette chapelle, n'avait rien de remarquable, qu'une propret
exquise. C'tait un grand carr long, sans architecture, tout blanchi
 neuf, et plus semblable, pour la simplicit,  un temple anglican
qu' une glise catholique. Il y avait, comme je l'ai dit, quelques
tableaux au fond du choeur; l'autel, fort modeste, tait orn de beaux
flambeaux, de fleurs toujours fraches et de jolies toffes. La nef
tait divise en trois parties: le choeur, o n'entraient que les
prtres et quelques personnes du dehors par permission spciale, aux
jours de fte[21], l'avant-choeur, o se tenaient les pensionnaires,
les servantes et les locataires; l'arrire-choeur ou le choeur des
dames, o se tenaient les religieuses. Ce dernier sanctuaire tait
parquet, cir tous les matins, de mme que les stalles des nonnes,
qui suivaient en hmicycle la muraille du fond, et qui taient en beau
noyer brillant comme une glace. Une grille de fer  petites croisures,
avec une porte semblable, qu'on ne fermait pourtant jamais, entre les
religieuses et nous, sparait ces deux nefs. De chaque ct de cette
porte de lourds piliers de bois cannels, d'un style rococo,
soutenaient l'orgue et la tribune dcouverte qui formait comme un jub
lev entre les deux parties de l'glise. Ainsi, contre l'usage,
l'orgue se trouvait isol et presque au centre du vaisseau, ce qui
doublait la sonorit et l'effet des voix quand nous chantions des
choeurs ou des motets aux grandes ftes. Notre avant-choeur tait
pav de spultures, et sur les grandes dalles on lisait l'pitaphe des
antiques doyennes du couvent, mortes avant la rvolution, plusieurs
personnages ecclsiastiques et mme laques du temps de Jacques
Stuart, certains _Trockmorton_, entre autres, gisaient l sous nos
pieds, et l'on disait que quand on allait dans l'glise  minuit, tous
ces morts soulevaient leurs dalles avec leurs ttes dcharnes, et
vous regardaient avec des yeux ardens pour vous demander des prires.

  [21] Quelquefois les mmes prtres qui officiaient, tantt dans
  notre chapelle, tantt dans celle des cossais, amenaient chez
  nous, pour servir la messe, quelque pieux lve, fier de remplir
  l'office d'enfant de choeur. Je me souviens d'avoir vu l
  plusieurs fois, sous la robe de pourpre et le blanc surplis, le
  frre d'une de nos plus belles compagnes, qui tait aussi un des
  plus beaux garons du collge voisin. C'tait celui qu'on a
  appel depuis dans le monde le _beau Dorsay_, et que je n'ai
  connu que peu de temps avant sa mort, alors que, plein de
  gnreuse sollicitude pour les victimes politiques, jusque sur
  son lit d'agonie, il tait le noble et courageux Dorsay. Sa
  soeur, la belle et bonne Ida Dorsay, tait sortie du couvent
  lorsque j'y entrai, mais elle y venait souvent voir ses anciennes
  amies. Elle a pous le comte de Guiche; elle est aujourd'hui
  duchesse de Grammont.

Pourtant, malgr l'obscurit qui rgnait dans l'glise, l'impression
que j'y ressentis n'eut rien de lugubre. Elle n'tait claire que par
la petite lampe d'argent du sanctuaire, dont la flamme blanche se
rptait dans les marbres polis du pav, comme une toile dans une eau
immobile. Son reflet dtachait quelques ples tincelles sur les
angles des cadres dors, sur les flambeaux cisels de l'autel et sur
les lames d'or du tabernacle. La porte place au fond de
l'arrire-choeur tait ouverte  cause de la chaleur, ainsi qu'une des
grandes croises qui donnaient sur le cimetire. Les parfums du
chvrefeuille et du jasmin couraient sur les ailes d'une frache
brise. Une toile perdue dans l'immensit tait comme encadr par le
vitrage et semblait me regarder attentivement. Les oiseaux chantaient,
c'tait un calme, un charme, un recueillement, un mystre, dont je
n'avais jamais eu l'ide.

Je restai en contemplation sans songer  rien. Peu  peu les rares
personnes parses dans l'glise se retirrent doucement. Une
religieuse agenouille au fond de l'arrire-choeur resta la dernire,
puis ayant assez mdit, et voulant lire, elle traversa l'avant-choeur
et vint allumer une petite bougie  la lampe du sanctuaire. Lorsque
les religieuses entraient l, elles ne se bornaient pas  saluer en
pliant le genou jusqu' terre, elles se prosternaient littralement
devant l'autel, et restaient un instant comme crases, comme
ananties devant le Saint des saints. Celle qui vint en ce moment
tait grande et solennelle. Ce devait tre Mme Eugnie, Mme Xavier ou
Mme Monique. Nous ne pouvions gure reconnatre ces dames  l'glise,
parce qu'elles n'y entraient que le voile baiss et la taille
entirement cache sous un grand manteau d'tamine noire qui tranait
derrire elles.

Ce costume grave, cette dmarche lente et silencieuse, cette action
simple mais gracieuse d'attirer  elle la lampe d'argent en levant le
bras pour en saisir l'anneau, le reflet que la lumire projeta sur sa
grande silhouette noire lorsqu'elle fit remonter la lampe, sa longue
et profonde prosternation sur le pav avant de reprendre dans le mme
silence et avec la mme lenteur le chemin de sa stalle, tout, jusqu'
l'incognito de cette religieuse qui ressemblait  un fantme prt 
percer les dalles funraires pour rentrer dans sa couche de marbre,
me causa une motion mle de terreur et de ravissement. La posie du
saint lieu s'empara de mon imagination, et je restai encore aprs que
la nonne eut fait sa lecture et se fut retire.

L'heure s'avanait, la prire tait sonne, on allait fermer l'glise.
J'avais tout oubli. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais
une atmosphre d'une suavit indicible, et je la respirais par l'me
plus encore que par les sens. Tout  coup je ne sais quel branlement
se produisit dans tout mon tre, un vertige passe devant mes yeux
comme une lueur blanche dont je me sens enveloppe. Je crois entendre
une voix murmurer  mon oreille, _Tolle, lege_. Je me retourne,
croyant que c'est Marie Alicia qui me parle. J'tais seule.

Je ne me fis point d'orgueilleuse illusion, je ne crus point  un
miracle. Je me rendis fort bien compte de l'espce d'hallucination o
j'tais tombe. Je n'en fus ni enivre ni effraye. Je ne cherchai ni
 l'augmenter ni  m'y soustraire. Seulement, je sentis que la foi
s'emparait de moi, comme je l'avais souhait, par le coeur. J'en fus
si reconnaissante, si ravie, qu'un torrent de larmes inonda mon
visage. Je sentis encore que j'aimais Dieu, que ma pense embrassait
et acceptait pleinement cet idal de justice, de tendresse et de
saintet que je n'avais jamais rvoqu en doute, mais avec lequel je
ne m'tais jamais trouve en communication directe; je sentis enfin
cette communication s'tablir soudainement comme si un obstacle
invincible se ft abm entre le foyer d'ardeur infinie et le feu
assoupi dans mon me. Je voyais un chemin vaste, immense, sans bornes,
s'ouvrir devant moi: je brlais de m'y lancer. Je n'tais plus
retenue par aucun doute, par aucune froideur. La crainte d'avoir  me
reprendre  railler en moi-mme au lendemain la fougue de cet
entranement ne me vint pas seulement  la pense. J'tais de ceux qui
vont sans regarder derrire eux, qui hsitent longtemps devant un
certain Rubicon  passer, mais qui, en touchant la rive, ne voient
dj plus celle qu'ils viennent de quitter.

Oui, oui, le voile est dchir, me disais-je; je vois rayonner le
ciel, j'irai! Mais avant tout, rendons grce?

A qui, comment? Quel est ton nom? disais-je au Dieu inconnu qui
m'appelait  lui. Comment te prierai-je? quel langage digne de toi et
capable de te manifester mon amour? mon me pourra-t-elle te parler?
Je l'ignore mais n'importe, tu lis en moi; tu vois bien que je
t'aime. Et mes larmes coulaient comme une pluie d'orage, mes sanglots
brisaient ma poitrine, j'tais tombe derrire mon banc. J'arrosais
littralement le pav de mes pleurs.

La soeur qui venait fermer l'glise entendit gmir et pleurer: elle
chercha, non sans frayeur, et vint  moi sans me reconnatre, sans que
je la reconnusse moi-mme sous son voile et dans les tnbres. Je me
levai vite, et sortis sans songer  la regarder ni  lui parler. Je
remontai  ttons dans ma cellule; c'tait un voyage. La maison tait
si bien agence en corridors et en escaliers, que, pour aller de
l'glise  cette cellule, qui touchait  l'glise mme, il me fallait
faire des dtours et des circuits qui prenaient au moins cinq minutes
en grimpant vite. Le dernier escalier tournant, quoique assez large et
peu rapide, tait si djet qu'il tait impossible de le franchir sans
prcaution et sans bien se tenir  la corde qui servait de rampe:  la
descente, il vous prcipitait en avant malgr qu'on en et.

On avait fait la prire sans moi  la classe: mais j'avais mieux pri
que personne ce jour-l. Je m'endormis brise de fatigue, mais dans un
tat de batitude indicible. Le lendemain, _la comtesse_ qui, par
hasard, avait remarqu mon absence de la prire, me demanda o j'avais
pass la soire. Je n'tais pas menteuse, et lui rpondis sans
hsiter: _A l'glise._ Elle me regarda d'un air de doute, vit que je
disais vrai et garda le silence. Je ne fus point punie; je ne sais
quelles rflexions cette bizarrerie de ma part lui suggra.

Je ne cherchai pas Mme Alicia pour lui ouvrir mon coeur. Je ne fis
aucune dclaration  mes amies les diables. Je ne me sentais pas
presse de divulguer le secret de mon bonheur. Je n'en avais pas la
moindre honte. Je n'eus aucune espce de combat  livrer contre ce que
les dvots appellent le _respect humain_: mais j'tais comme avare de
ma joie intrieure. J'attendais avec impatience l'heure de la
mditation de l'glise. J'avais encore dans l'oreille le _Tolle,
lege!_ de ma veille d'extase. Il me tardait de relire de livre divin;
et cependant je ne l'ouvris point. J'y rvais, je le savais presque
par coeur, je le contemplais pour ainsi dire en moi-mme. Le ct
miraculeux qui m'avait choque ne m'occupa plus. Non-seulement je
n'avais plus besoin d'examiner, mais je sentais comme du mpris pour
l'examen aprs l'motion puissante que j'avais gote dans sa
plnitude, je me disais qu'il et fallu tre folle, ou sottement
ennemie de soi-mme, pour chercher  analyser,  commenter,  discuter
la source de pareilles dlices.

A partir de ce jour, toute lutte cessa, ma dvotion eut tout le
caractre d'une passion. Le coeur une fois pris, la raison fut mise 
la porte avec rsolution, avec une sorte de joie fanatique. J'acceptai
tout, je crus  tout, sans combats, sans souffrance, sans regret, sans
fausse honte. Rougir de ce qu'on adore, allons donc! Avoir besoin de
l'assentiment d'autrui pour se donner sans rserve  ce qu'on sent
parfait et chrissable de tous points! Je n'avais rien de plus
excellent qu'une autre dans le caractre; mais je n'tais point
lche, je n'aurais pas pu l'tre, l'euss-je essay.

Au bout de quatre ou cinq jours, Anna, remarquant que j'tais
silencieuse et absorbe, et que j'allais  l'glise tous les soirs, me
dit d'un air stupfait: Ah a, mon cher _Calepin_, qu'est-ce  dire?
On jurerait que tu deviens dvote!--C'est fait, mon enfant, lui
rpondis-je tranquillement.--Pas possible!--Je t'en donne ma parole
d'honneur.--Eh bien, reprit-elle aprs avoir rflchi un instant, je
ne te dirai rien pour t'en dtourner. Je crois que ce serait inutile.
Tu es une nature passionne; je l'ai toujours pens. Je ne pourrai pas
te suivre sur ce terrain-l. Je suis une nature plus froide, je
raisonne. J'envie ton bonheur, je t'approuve de ne point hsiter; mais
je ne crois pas que jamais j'arrive  la foi aveugle. Si ce miracle
s'oprait pourtant, je ferais comme toi, j'en conviendrais
sincrement.--M'aimeras-tu moins? lui demandai-je.--A prsent tu t'en
consolerais aisment, reprit-elle. La dvotion absorbe et ddommage de
tout. Mais comme j'ai pour ta sincrit la plus parfaite estime, je
resterai ton amie quoi qu'il arrive. Elle ajouta d'excellentes
paroles encore, et se montra toujours pleine de raison, d'affection et
d'indulgence pour moi.

Sophie ne prit pas beaucoup garde  mon changement. La diablerie
passait de mode. Ma conversion lui portait le dernier coup. Peut-tre
tions-nous toutes galement ennuyes de notre inaction, sans nous
l'tre avou les unes aux autres. D'ailleurs Sophie tait un diable
mlancolique, et parfois elle avait de courts accs de dvotion, mls
de profondes tristesses qu'elle ne voulait ni expliquer ni avouer.

Celle que je craignais le plus d'affliger tait Fanelly. Elle
m'pargna la peine de lui refuser de courir davantage avec elle, elle
me prvint. Eh bien, ma tante, me dit-elle, te voil donc range?
Soit! Si tu t'en trouves bien, j'en serai heureuse, et si cela te fait
plaisir, je me rangerai aussi. Je suis capable de devenir dvote pour
faire comme toi et pour tre toujours avec toi.

Elle l'et fait comme elle le disait, cette gnreuse et abondante
nature, si cela et dpendu d'un mouvement de son coeur. Mais ses
ides n'avaient pas la fixit et l'exclusivisme des miennes.
D'ailleurs parmi les diables il n'y en avait que deux. Anna et moi,
qui fussions susceptibles de ce qu'on appelait une conversion. Les
autres n'avaient jamais protest, elles n'taient pas pieuses, parce
qu'elles taient dissipes, mais elles croyaient quand mme, et du
jour o la diablerie cessa, elles furent plus rgulires dans leurs
exercices de pit sans devenir dvotes exaltes pour cela.

Anna tait _esprit fort_. C'tait bien le mot pour elle, qui avait de
l'esprit tout de bon et de la force dans la volont. Pour moi, que
l'on qualifiait d'esprit fort aussi, je n'avais ni force ni esprit.
Il n'y avait de force en moi que celle de la passion, et quand celle
de la religion vint  clater, elle dvora tout dans mon coeur; rien
dans mon cerveau ne lui fit obstacle.

J'ai dit qu'Anna aussi se jeta dans la pit aprs son mariage, mais
tant qu'elle resta au couvent elle garda son incrdulit. Ma ferveur
me rendit probablement moins agrable pour elle, et quoi qu'elle et
la gnrosit de ne me le faire jamais sentir, je fus naturellement
entrane vers d'autres intimits, comme je le dirai bientt.

J'tais reste lie avec Louise de Larochejaquelein. Elle tait encore
 la petite classe, parce qu'elle tait plus jeune que nous, mais elle
tait beaucoup plus raisonnable et plus instruite que moi. Je la
rencontrai dans les clotres peu de jours aprs ma conversion, et ce
fut la seule personne dont j'eus la curiosit de saisir la premire
impression. Comme elle n'tait ni diable, ni bte, ni fervente, son
jugement tait une chose  part.

Eh bien! me dit-elle, es-tu toujours aussi dsoeuvre, aussi
tapageuse?

--Que penserais-tu de moi, lui dis-je, si je t'apprenais que je me
sens enflamme par la religion?

--Je dirais, me rpondit-elle, que tu fais bien, et je t'aimerais
encore plus que je ne t'aime.

Elle m'embrassa avec une grande effusion de coeur, et n'ajouta aucun
autre encouragement, voyant sans doute  mon air que j'irais plus loin
que ses conseils.

Mary revint d'Angleterre ou d'Irlande dans ce temps-l. Elle avait
grandi de toute la tte, sa figure avait pris une expression encore
plus mle, et ses manires taient plus que jamais celles d'un garon
naf, imptueux et insouciant. Elle rentra  la petite classe et y
ressuscita si bien la diablerie que ses parens la reprirent au bout de
quelques mois. Elle se moqua impitoyablement de ma dvotion, et quand
nous nous rencontrions, elle me poursuivait des sarcasmes les plus
comiques. Elle ne me fcha pourtant jamais, car elle avait de l'esprit
de bon aloi, c'est--dire de l'esprit sans amertume et une raillerie
qui divertissait trop pour pouvoir blesser. Je raconterai dans la
suite de mes Mmoires comment nous nous sommes retrouves vers l'ge
de quarante ans, nous aimant toujours et nous retraant avec plaisir
nos jeunes annes.

Mais me voici arrive  un moment o il faut que je parle un peu de
moi isolment, car ma ferveur me fit, pendant quelques mois, une vie
solitaire et sans expansion apparente.

Ma conversion subite ne me donna pas le temps de respirer. Tout
entire  mon nouvel amour, j'en voulus savourer toutes les joies. Je
fus trouver mon confesseur pour le prier de me rconcilier
officiellement avec le ciel. C'tait un vieux prtre, le plus
paternel, le plus simple, le plus sincre, le plus chaste des hommes,
et pourtant c'tait un jsuite, _un pre de la foi_, comme on disait
depuis la rvolution. Mais il n'y avait en lui que droiture et
charit. Il s'appelait l'abb de Prmord, et confessait la moindre
partie du troupeau; l'abb de Villle, qui tait le directeur en titre
de la communaut et des pensionnaires, ne pouvant suffire  tout.

On nous envoyait  confesse, bon gr, mal gr, tous les mois, usage
dtestable qui violentait la conscience et condamnait  l'hypocrisie
celles qui n'avaient pas le courage de la rsistance.

Mon pre, dis-je  l'abb, vous savez bien comment je me suis
confesse jusqu'ici, c'est--dire que vous savez que je ne me suis pas
confesse du tout. Je suis venue vous rciter une formule d'examen de
conscience qui court la classe et qui est la mme pour toutes celles
qui viennent  confesse contraintes et forces. Aussi ne m'avez-vous
jamais donn l'absolution que je ne vous ai jamais demande non plus.
Aujourd'hui je vous la demande et je veux me repentir et m'accuser
srieusement. Mais je vous avoue que je ne me souviens d'aucun pch
volontaire; j'ai vcu, j'ai pens, j'ai cru comme on me l'avait
enseign. Si c'tait un crime de nier la religion, ma conscience, qui
tait muette, ne m'a avertie de rien. Pourtant je dois faire
pnitence, aidez-moi  me connatre et  voir en moi-mme ce qui est
coupable et ce qui ne l'est pas.

--Attendez, mon enfant, me dit-il. Je vois que ceci est une confession
gnrale, comme on dit, et que nous aurons beaucoup  causer.
Asseyez-vous. Nous tions dans la sacristie, j'allai prendre une
chaise et lui demandai s'il voulait m'interroger. Non pas, me dit-il,
je ne fais jamais de question: Voici la seule que je vous adresserai.
Avez-vous donc l'habitude de chercher vos examens de conscience dans
les formulaires?--Oui, mais il y a bien des pchs que je ne sais pas
avoir commis, car je n'y comprends rien.--C'est bien, je vous dfends
de jamais consulter aucun formulaire et de chercher les secrets de
votre conscience ailleurs qu'en vous-mme. A prsent, causons.
Racontez-moi simplement et tranquillement toute votre existence, telle
que vous vous la rappelez, telle que vous la concevez et la jugez.
N'arrangez rien, ne cherchez ni le bien ni le mal de vos actions et de
vos penses; ne voyez en moi ni un juge ni un confesseur; parlez-moi
comme  une amie. Je vous dirai ensuite ce que je crois devoir
encourager ou corriger en vous dans l'intrt de votre salut,
c'est--dire de votre bonheur en cette vie et en l'autre.

Ce plan me mit bien  l'aise. Je lui racontai ma vie avec effusion,
moins longuement que je ne l'ai fait ici, mais avec assez de dtails
et de prcision cependant pour que le rcit durt plus de trois
heures. L'excellent homme m'couta avec une attention soutenue, avec
un intrt paternel; plusieurs fois je le vis essuyer ses larmes,
surtout quand j'arrivai  la fin et que je lui exposai simplement
comment la grce m'avait touche au moment o je m'y attendais le
moins.

C'tait un vrai jsuite que l'abb de Prmord, et en mme temps un
honnte homme, un coeur sensible et doux. Sa morale tait pure,
humaine, vivante pour ainsi dire. Il ne poussait pas au mysticisme, il
prchait terre  terre avec une grande onction et une grande bonhomie.
Il ne voulait pas qu'on s'absorbt dans le rve anticip d'un monde
meilleur, au point d'oublier l'art de se bien conduire dans celui-ci;
voil pourquoi je dis que c'tait un vrai jsuite, malgr sa candeur
et sa vertu.

Quand j'eus fini de causer, je lui demandai de me juger et de me
choisir les points o j'tais coupable, afin que, m'agenouillant
devant lui, j'eusse  les rappeler en confession et  m'en repentir
pour mriter une absolution gnrale. Mais il me rpondit: Votre
confession est faite. Si vous n'avez pas t claire plus tt de la
grce, ce n'est pas votre faute. C'est  prsent que vous pourriez
devenir coupable si vous perdiez le fruit des salutaires motions que
vous avez prouves. Agenouillez-vous pour recevoir l'absolution que
je vais vous donner de tout mon coeur.

Quand il eut prononc la formule sacramentelle, il me dit: Allez en
paix, vous pouvez communier demain. Soyez calme et joyeuse, ne vous
embarrassez pas l'esprit de vains remords, remerciez Dieu d'avoir
touch votre coeur; soyez toute  l'ivresse d'une sainte union de
votre me avec le Sauveur.

C'tait me parler comme il fallait, mais on verra bientt que ce saint
quitisme ne suffisait pas  l'ardeur de mon zle et que j'tais cent
fois plus dvote que mon confesseur; ceci soit dit  la louange de ce
digne homme: il avait atteint, je crois, l'tat de perfection et ne
connaissait plus les orages d'un proslytisme ardent. Sans lui, je
crois bien que je serais ou folle, ou religieuse clotre  l'heure
qu'il est. Il m'a gurie d'une passion dlirante pour l'idal
chrtien. Mais en cela fut-il chrtien catholique, ou jsuite homme du
monde?

Je communiai le lendemain, jour de l'Assomption, 15 aot. J'avais
quinze ans et n'avais pas approch du sacrement depuis ma premire
communion  La Chtre. C'tait dans la soire du 4 aot que j'avais
ressenti ces motions, ces ardeurs inconnues que j'appelais ma
conversion. On voit que j'avais t droit au but; j'tais presse de
faire acte de foi et de rendre, comme on disait, tmoignage devant le
Seigneur.


FIN DU TOME SEPTIME.


    Typographie L. Schnauss.




HISTOIRE DE MA VIE.




    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charit envers les autres;
    Dignit envers soi-mme;
    Sincrit devant Dieu.

    Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.

    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.


    TOME HUITIME.

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE QUATORZIEME.

(SUITE.)

  Communion et ravissement.--Le dernier bonnet de nuit.--Soeur
    Hlne.--Enthousiasme et vocation.--Opinion de Marie
    Alicia.--Elisa Auster.--Le pharisien et le
    publicain.--Parallle de sentimens et d'instincts.


Ce jour de vritable premire communion me parut le plus beau de ma
vie, tant je me sentis pleine d'effusion et en mme temps de puissance
dans ma certitude. Je ne sais pas comment je m'y prenais pour prier.
Les formules consacres ne me suffisaient pas, je les lisais pour
obir  la rgle catholique, mais j'avais ensuite des heures entires
o, seule dans l'glise, je priais d'abondance, rpandant mon me aux
pieds de l'ternel et, avec mon me, mes pleurs, mes souvenirs du
pass, mes lans vers l'avenir, mes affections, mes dvouemens, tous
les trsors d'une jeunesse embrase qui se consacrait et se donnait
sans rserve  une ide,  un rve insaisissable,  un rve d'amour
ternel.

C'tait puril et troit dans la forme, cette orthodoxie o je me
plongeais, mais j'y portais le sentiment de l'infini. Et quelle flamme
ce sentiment n'allume-t-il pas dans un coeur vierge! Quiconque a
pass par l, sait bien que nulle affection terrestre ne peut donner
de pareilles satisfactions intellectuelles. Ce Jsus, tel que les
mystiques l'ont interprt et refait  leur usage, est un ami, un
frre, un pre, dont la prsence ternelle, la sollicitude
infatigable, la tendresse, la mansutude infinies, ne peuvent se
comparer  rien de rel et de possible; je n'aime pas que les
religieuses en aient fait leur poux. Il y a l quelque chose qui doit
servir d'aliment au mysticisme hystrique, la plus rpugnante des
formes que le mysticisme puisse prendre. Cet amour idal pour le
Christ n'est sans danger que dans l'ge o les passions humaines sont
muettes. Plus tard, il prte aux aberrations du sentiment et aux
chimres de l'imagination trouble. Nos religieuses anglaises
n'taient pas mystiques du tout, heureusement pour elles.

L't se passa pour moi dans la plus complte batitude. Je communiais
tous les dimanches et quelquefois deux jours de suite. J'en suis
revenue  trouver fabuleuse et inoue l'ide matrialise de manger la
chair et de boire le sang d'un Dieu; mais que m'importait alors? Je
n'y songeais pas, j'tais sous l'empire d'une fivre qui ne raisonnait
pas et je trouvais ma joie  ne pas raisonner. On me disait: Dieu est
en vous, il palpite dans votre coeur, il remplit tout votre tre de sa
divinit; la grce circule en vous avec le sang de vos veines! Cette
identification complte avec la Divinit se faisait sentir  moi comme
un miracle. Je brlais littralement comme sainte Thrse: je ne
dormais plus, je ne mangeais plus, je marchais sans m'apercevoir du
mouvement de mon corps; je me condamnais  des austrits qui taient
sans mrite, puisque je n'avais plus rien  immoler,  changer ou 
dtruire en moi. Je ne sentais pas la langueur du jene. Je portais au
cou un chapelet de filigrane qui m'corchait, en guise de cilice. Je
sentais la fracheur des gouttes de mon sang, et au lieu d'une douleur
c'tait une sensation agrable. Enfin je vivais dans l'extase, mon
corps tait insensible, il n'existait plus. La pense prenait un
dveloppement insolite et impossible. tait-ce mme la pense? Non,
les mystiques ne pensent pas. Ils rvent sans cesse, ils contemplent,
ils aspirent, ils brlent, ils se consument comme des lampes, et ils
ne sauraient se rendre compte de ce mode d'existence qui est tout
spcial et ne peut se comparer  rien.

Je crains donc d'tre peu intelligent pour ceux qui n'ont pas subi
cette maladie sacre, car je me rappelle l'tat o j'ai vcu durant
quelques mois sans pouvoir bien me le dfinir  moi-mme.

J'tais devenue sage, obissante et laborieuse, cela va sans dire. Il
ne me fallut aucun effort pour cela. Du moment que le coeur tait
pris, rien ne me cotait pour mettre mes actions d'accord avec ma
croyance. Les religieuses me traitrent avec une grande affection;
mais, je dois le dire, sans aucune flatterie et sans chercher, par
aucun des moyens de sduction qu'on reproche aux communauts
religieuses d'exercer envers leurs lves,  m'inspirer plus de
ferveur. Leur dvotion tait calme, un peu froide peut-tre, digne et
mme fire. Hormis une seule, elles n'avait ni le don ni la volont du
proslytisme entranant, soit que cette rserve tnt  l'esprit de
leur ordre, ou au caractre britannique, dont elles ne se dpartaient
point.

Et puis, quelles remontrances, quelles exhortations aurait-on pu
m'adresser? J'tais si entire dans ma foi, si logique dans mon
enthousiasme! Jamais de tideur, jamais d'oubli, jamais de relchement
possible  un esprit enfivr comme tait le mien. La corde tait trop
tendue pour se dtendre d'elle-mme, elle se serait plutt brise.

Marie Alicia continua d'tre angliquement bonne avec moi. Elle ne
m'aima pas davantage aprs ma conversion qu'elle n'avait fait
auparavant, et ce fut une raison pour moi d'augmenter d'affection pour
elle. En gotant la douceur de cette amiti maternelle si pure et si
soutenue, je savourais la perfection de cette me d'lite qui me
chrissait si bien pour moi-mme, puisqu'elle avait aim la
_pcheresse_, l'enfant ingouvern et ingouvernable, autant qu'elle
aimait la convertie, l'enfant soumis et rang.

Mme Eugnie, qui m'avait toujours traite avec une indulgence qu'on
taxait de partialit, devint plus svre en mme temps que je devenais
plus raisonnable. Je ne pchais plus que par distraction, et elle me
rabrouait un peu durement pour cela, quelque involontaires que fussent
mes fautes. Un jour mme que, perdue dans mes rveries pieuses, je
n'avais pas entendu un ordre qu'elle me donnait, elle m'infligea sans
misricorde la punition du bonnet de nuit. Le bonnet de nuit  _sainte
Aurore_ (les diables m'appelaient ainsi en riant)! Ce fut un cri de
surprise et un murmure de stupeur dans toute la classe. Vous voyez
bien, disait-on, cette femme bizarre et contredisante aime les
diables, et depuis que celui-ci est tomb dans le bnitier, elle ne
peut plus le souffrir! Le bonnet de nuit ne m'affecta pas, j'avais la
conscience de mon innocence, et je sus mme gr  Mme Eugnie de ne
m'avoir pas pargne plus qu'elle n'et fait d'une autre en pareil
cas. Je ne pensai pas qu'elle m'aimait moins, car elle me prouvait sa
prfrence comme en cachette. Si j'tais souffrante ou triste, elle
venait le soir dans ma cellule m'interroger froidement, d'un ton
railleur mme; mais c'tait de sa part, beaucoup plus que de la part
de toute autre, cette sollicitude enjoue, cette dmarche de venir 
moi qu'elle n'a jamais faite pour aucune autre, que je sache. Je
n'prouvais pas le besoin de lui ouvrir mon coeur comme avec Marie
Alicia, mais j'tais sensible  la part d'affection qu'elle pouvait me
donner, et baisais avec reconnaissance sa main longue, blanche et
froide.

Ce fut au milieu de ma premire ferveur que je contractai une amiti
qui fut trouve encore plus bizarre que celle que je portais  Mme
Eugnie, mais qui m'a laiss les plus doux et les plus chers
souvenirs.

Dans la liste de nos religieuses, j'ai nomm une soeur converse, soeur
Hlne, dont je me suis rserv de parler amplement quand j'aurais
atteint la phase de mon rcit o son existence se mle  la mienne;
m'y voici arrive.

Un jour que je traversais le clotre, je vois une soeur converse
assise sur la dernire marche de l'escalier, ple, mourante, baigne
d'une sueur froide. Elle tait place entre deux seaux ftides qu'elle
descendait du dortoir, et qu'elle allait vider. Leur pesanteur et leur
puanteur avaient vaincu son courage et ses forces. Elle tait ple,
maigre, en chemin de devenir phthisique. C'tait Hlne, la plus jeune
des converses, consacre aux fonctions les plus pnibles et les plus
repoussantes du couvent. A cause de cela, elle tait un objet de
dgot pour les pensionnaires recherches. On et frmi de s'asseoir
auprs d'elle, on vitait mme de frler son vtement.

Elle tait laide, d'un type commun, marque de taches de rousseur sur
un front terne et comme terreux. Et cependant cette laideur avait
quelque chose de touchant; cette figure calme dans la souffrance avait
comme une habitude et une insouciance du malheur qu'on ne comprenait
pas bien au premier abord, et qu'on et pu prendre pour une
indiffrence grossire, mais qui se rvlait quand on avait lu dans
son me, et dont chaque indice venait confirmer le pome obscur et
rude de sa propre vie. Ses dents taient les plus belles que j'aie
jamais vues, blanches, petites, saines et ranges comme un collier de
perles. Quand on se souhaitait une beaut idale, on parlait des yeux
d'Eugenia Izquierdo, du nez de Maria Dormer, des cheveux de Sophie et
des dents de _Sister Helen_.

Quand je la vis ainsi dfaillante, je courus  elle, comme de juste;
je la soutins dans mes bras, je ne savais que faire pour la secourir.
Je voulais monter  l'ouvroir, appeler quelqu'un. Elle retrouva ses
forces pour m'en empcher, et, se levant, elle voulut reprendre son
fardeau et continuer son ouvrage; mais elle se tranait d'une si
piteuse faon, qu'il ne me fallut pas beaucoup de vertu pour m'emparer
de ses seaux et pour les emporter  sa place. Je la retrouvai, le
balai  la main et se dirigeant vers l'glise. Ma soeur, lui dis-je,
vous vous tuez. Vous tes trop malade pour travailler aujourd'hui.
Laissez-moi l'aller dire  Poulette pour qu'elle envoie quelqu'un
nettoyer l'glise, et vous irez vous coucher.--Non! non! dit-elle en
secouant sa tte courte et obstine, je n'ai pas besoin d'aide, on
peut toujours ce qu'on veut, et je veux mourir en travaillant.--Mais
c'est un suicide, lui dis-je, et Dieu vous dfend de chercher la mort,
mme par le travail.--Vous n'y entendez rien, reprit-elle. J'ai hte
de mourir, puisqu'il faut que je meure. Je suis condamne par les
mdecins. Eh bien! j'aime mieux tre runie  Dieu dans deux mois que
dans six.

Je n'osai pas lui demander si elle parlait ainsi par ferveur ou par
dsespoir, je lui demandai seulement si elle voulait consentir  ce
que je l'aidasse  nettoyer l'glise, puisque c'tait l'heure de ma
rcration. Elle y consentit en me disant: Je n'en ai pas besoin,
mais il ne faut pas empcher une bonne me de faire acte de charit.

Hlne me montra comment il fallait s'y prendre pour cirer le parquet
de l'arrire-choeur, pour pousseter et frotter  la serge les stalles
des nonnes. Ce n'tait pas bien difficile, et je fis un ct de
l'hmicycle pendant qu'elle faisait l'autre; mais, toute jeune et
forte que j'tais, le travail me mit en nage, tandis qu'elle, endurcie
 la fatigue, et dj remise de son vanouissement, avec l'air d'une
mourante et l'apparente lenteur d'une tortue, elle vint  bout de sa
tche plus vite et mieux que moi.

Le lendemain tait un jour de fte; il n'y en avait pas pour elle,
puisque tous les jours exigeaient les mmes soins domestiques. Le
hasard me la fit rencontrer encore comme elle allait faire les lits au
dortoir. Il y en avait trente et quelques. Elle me demanda d'elle-mme
si je voulais l'aider, non pas qu'elle voult tre soulage de son
travail, mais parce que ma socit commenait  lui plaire. Je la
suivis par un mouvement de complaisance qui et t bien naturel,
quand mme je n'aurais pas t pousse par le dvouement religieux qui
inspire l'amour de la peine. Quand l'ouvrage fut termin, et abrg de
moiti par mon concours, il nous resta quelques instans de loisir, et
la soeur Hlne, s'asseyant sur un coffre, me dit: Puisque vous tes
si complaisante, vous devriez bien m'enseigner un peu de franais, car
je n'en peux pas dire un mot, et cela me gne avec les servantes
franaises que j'ai  diriger.--Cette demande de votre part me
rjouit, lui dis-je. Elle me prouve que vous ne songez plus  mourir
dans deux mois, mais  vous conserver le plus longtemps possible.--Je
ne veux que ce que Dieu voudra, reprit-elle. Je ne cherche pas la
mort, je ne l'vite pas. Je ne peux pas m'empcher de la dsirer, mais
je ne la demande pas. Mon preuve durera tant qu'il plaira au
Seigneur.--Ma bonne soeur, lui dis-je, vous tes donc bien
srieusement malade?--Les mdecins prtendent que oui, rpondit-elle,
et il y a des momens o je souffre tant que je crois qu'ils ont
raison. Mais, aprs tout, je me sens si forte qu'ils pourraient bien
se tromper. Allons! qu'il en soit comme Dieu voudra!

Elle se leva en ajoutant: Voulez-vous venir ce soir dans ma cellule,
vous me donnerez la premire leon?

J'y consentis  regret, mais sans hsiter. Cette pauvre soeur
m'inspirait, malgr moi, de la rpugnance, non pas elle, mais ses
vtemens qui taient immondes et dont l'odeur me causait des nauses.
Et puis, j'aimais mieux mon heure d'extase, le soir  l'glise, que de
donner une leon de franais  une personne fort peu intelligente et
qui ne savait que fort mal l'anglais.

Je m'y rsignai pourtant, et le soir venu, j'entrai pour la premire
fois dans la cellule de soeur Hlne. Je fus agrablement surprise de
la trouver d'une propret exquise et toute parfume de l'odeur du
jasmin qui montait du prau jusqu' sa fentre. La pauvre soeur tait
propre aussi, elle avait sa robe de serge violette neuve; ses petits
objets de toilette bien rangs sur un table attestaient le soin
qu'elle prenait de sa personne. Elle vit dans mes yeux ce qui me
proccupait. Vous voil tonne, me dit-elle, de trouver propre et
mme recherche sous ce rapport une personne qui remplit sans chagrin
les plus viles fonctions. C'est parce que j'ai horreur de la salet et
des mauvaises odeurs que j'ai accept gament ces fonctions-l. Quand
je suis arrive en France, j'ai t rvolte de voir des chenets
ternes et des serrures rouilles. _Chez nous_, on se mirait dans le
bois des meubles et dans la ferrure des moindres ustensiles. J'ai cru
que je ne m'habituerais jamais  vivre dans un pays o l'on tait si
ngligent. Mais, pour faire de la propret, il faut toucher  des
choses malpropres. Vous voyez bien que mon got devait me faire
prendre l'tat qui m'a suggr l'envie de faire mon salut.

Elle dit tout cela en riant; car elle tait gaie comme les personnes
d'un grand courage. Je lui demandai ce qu'elle tait avant d'tre
religieuse, et elle se mit  me raconter son histoire en mauvais
anglais, dans un langage simple et rustique dont il me serait
impossible de rendre la grandeur et la navet. Je ne l'essaierai pas,
mais voici la substance de son rcit:

Je suis une montagnarde cossaise; mon pre[22] est un paysan ais
charg d'une nombreuse famille. C'est un homme bon et juste, mais
aussi rude dans sa volont que courageux pour son travail. Je gardais
ses troupeaux, je ne m'pargnais pas aux soins du mnage et  la
surveillance de mes petits frres et soeurs, qui m'aimaient
tendrement; je les aimais de mme. J'tais heureuse, j'aimais la
campagne, les prs, les animaux. Il ne me semblait pas que je pusse
vivre renferme, seulement dans une ville; je ne pensais pas beaucoup
 mon salut. Un sermon que j'entendis changea toutes mes ides et
m'inspira un si grand dsir de plaire  Dieu que je n'eus plus ni
plaisir, ni repos dans ma famille. Ce sermon prchait le renoncement,
la mortification. Je me demandai ce que je pouvais faire de plus
agrable  Dieu et de plus cruel pour moi-mme, et je trouvai que
quitter la campagne, perdre ma libert, me sparer pour toujours de ma
famille, serait un vritable martyre pour moi. Aussitt j'y fus
rsolue. J'allai trouver le prtre qui avait prch, et je lui dis que
j'avais la vocation. Il ne voulut pas me croire et me conduisit 
l'vque afin que cet homme savant dans la religion examint si ma
vocation tait vritable. L'vque me demanda si j'tais malheureuse
chez mes parens, si j'tais dgote de mon pays, de mon tat, si
enfin j'avais quelque sujet de dpit ou de colre pour quitter comme
cela tout ce qui me retenait chez nous. Je lui rpondis que dans ce
cas-l ma vocation ne serait pas grande, et que je n'y croyais que
parce qu'elle m'imposait les plus grands sacrifices que je pusse
m'imaginer. Quand l'vque m'eut bien interroge sans me trouver en
dfaut, il me dit: Oui, vous avez une grande vocation, mais il faut
obtenir le consentement de vos parens.

  [22] Probablement il tait d'origine anglaise; il s'appelait
  _Whitehead_ (_tte blanche_).

Je retournai chez nous, et je parlai d'abord  mon pre, mon pre me
dit que si je retournais seulement voir les prtres, il me tuerait.
Eh bien! lui dis-je, j'y retournerai, vous me tuerez, et j'irai au
ciel plus tt: c'est tout ce que je demande. Ma mre et mes tantes
pleurrent, et, voyant que je ne pleurais pas, elles me reprochrent
de ne pas les aimer. Cela me fit beaucoup de peine, comme vous pouvez
croire, mais c'tait le commencement de mon martyre, et puisque je ne
pouvais pas me faire couper par morceaux ou brler vive pour l'amour
de Dieu, je devais me contenter d'avoir le coeur bris et me rjouir
dans cette preuve. Je ne fis donc que sourire aux larmes de mes
parens, parce que je souffrais plus qu'eux encore et que j'tais
contente de souffrir.

Je retournai voir le prtre et l'vque: mon pre me maltraita,
m'enferma dans ma chambre, et quand vint le jour o je voulus partir
pour entrer en religion, il m'attacha avec des cordes au pied d'un
lit. Plus on me faisait de peine et de mal, plus je souhaitais qu'on
m'en ft. Enfin ma mre et une de mes tantes, voyant que mon pre
tait furieux, et craignant qu'il ne me ft mourir, essayrent de le
faire consentir  mon dpart. Eh bien, dit-il, qu'elle parte tout de
suite, mais qu'elle emporte ma maldiction.

Il vint me dtacher, et quand je voulus me mettre  ses genoux et
l'embrasser, il me repoussa, refusa de me dire adieu et sortit. Il
avait bien du chagrin, mon pauvre pre. Il prit son fusil: on aurait
dit qu'il allait se tuer. Mes frres ans le suivirent, et quand je
fus seule avec les femmes et les enfans, tous se mirent  genoux
autour de moi pour me faire renoncer  mon sacrifice. Et moi je riais,
et je disais: Encore, encore! vous ne me ferez jamais souffrir autant
que je le souhaite.

Il y avait un petit enfant, l'enfant de ma soeur ane, un vrai
chrubin que j'avais lev particulirement, qui tait toujours pendu
 ma robe, aux champs et dans la maison. On savait que j'tais folle
de cet enfant-l. On le mit sur mes genoux, il pleurait et
m'embrassait. Je me levai pour le mettre  terre. Je pris mon paquet
et marchai vers la porte. L'enfant courut au-devant de moi, et se
couchant sur le seuil, il me dit: Puisque tu veux me quitter, tu me
marcheras sur le corps. Je remerciai Dieu de ce qu'il ne m'pargnait
rien, et je passai par-dessus l'enfant. Pendant bien longtemps,
j'entendis ses cris et les sanglots de ma mre, de mes tantes, de mes
soeurs et de tous les petits, qu'on retenait pour les empcher de
courir aprs moi. Je me retournai et leur montrai le ciel en levant
un bras au-dessus de ma tte. Ma famille n'tait pas impie. Il se fit
un grand silence. Alors je me remis  marcher, et ne me retournai plus
que quand je fus assez loin pour n'tre point vue. Je regardai le toit
de la maison et la fume. Je fus force de m'asseoir un instant, mais
je ne pleurai pas, et j'arrivai auprs de l'vque aussi tranquille
que je le suis maintenant. Il me confia  des dames pieuses qui
m'envoyrent ici, parce qu'elles craignaient que mon pre ne vnt me
reprendre de force si on me laissait dans mon pays. Voil mon
histoire. Elle n'est pas bien longue, ni bien dite, mais je ne sais
pas m'expliquer mieux.

Cette histoire simple et terrible acheva de me monter la tte pour la
religion et m'inspira tout  coup pour la soeur Hlne une
prdilection enthousiaste. Je vis en elle une sainte des anciens
jours, rude, ignorante des dlicatesses de la vie et des compromis de
coeur avec la conscience, une fanatique ardente et calme comme Jeanne
d'Arc ou sainte Gnevive. C'tait, par le fait, une mystique, la
seule, je crois, qu'il y et dans la communaut: aussi n'tait-elle
pas Anglaise.

Frappe comme d'un contact lectrique, je lui pris les mains et
m'criai: Vous tes plus forte dans votre simplicit que tous les
docteurs du monde, et je crois que vous me montrez, sans y songer, le
chemin que j'ai  suivre. Je serai religieuse!--Tant mieux! me
dit-elle avec la confiance et la droiture d'un enfant: vous serez
soeur converse avec moi, et nous travaillerons ensemble.

Il me sembla que le ciel me parlait par la bouche de cette inspire.

Enfin j'avais rencontr une vritable sainte comme celles que j'avais
rves. Mes autres nonnes taient comme des anges terrestres, qui,
sans lutte et sans souffrances, jouissaient par anticipation du calme
paradisiaque. Hlne tait une crature plus humaine et plus divine en
mme temps. Plus humaine, parce qu'elle souffrait; plus divine, parce
qu'elle aimait  souffrir. Elle n'avait pas cherch le bonheur, le
repos, l'absence de tentations mondaines, la libert du recueillement
dans le clotre. Les sductions du sicle! pauvre fille des champs
nourrie dans de grossiers labeurs, elle ne les connaissait pas. Elle
n'avait rv et accompli qu'un martyre de tous les jours; elle l'avait
envisag avec la logique sauvage et grandiose de la foi primitive.
Elle tait exalte jusqu'au dlire sous une apparence froide et
stoque. Quelle nature puissante! Son histoire me faisait frissonner
et brler. Je la voyais aux champs, coutant, comme notre _grande
pastoure_, les voix mystrieuses dans les branches des chnes et dans
le murmure des herbes. Je la voyais passant par-dessus le corps de ce
bel enfant dont les larmes tombaient sur mon coeur et passaient dans
mes yeux. Je la voyais seule et debout sur le chemin, froide comme une
statue et le coeur perc cependant des sept glaives de la douleur,
levant sa main hle vers le ciel et rduisant au silence, par
l'nergie de sa volont, toute cette famille gmissante et frappe de
respect.

O sainte Hlne, me disais-je en la quittant, vous avez raison, vous
tes dans le vrai, vous! vous tes d'accord avec vous-mme. Oui! quand
on aime Dieu de toutes ses forces, quand on le prfre  toutes
choses, on ne s'endort point en chemin; on n'attend pas ses ordres, on
les prvient; on court au-devant des sacrifices. Oui! vous m'avez
embrase du feu de votre amour, et vous m'avez montr la voie. Je
serai religieuse; ce sera le dsespoir de mes parens, le mien par
consquent. Il faut ce dsespoir-l pour avoir le droit de dire 
Dieu: Je t'aime, je serai religieuse et non pas _dame de choeur_,
vivant dans une simplicit recherche et dans une bate oisivet. Je
serai soeur converse, servante crase de fatigue, balayeuse de
tombeaux, porteuse d'immondices; tout ce qu'on voudra, pourvu que je
sois oublie aprs avoir t maudite par les miens; pourvu que,
dvorant l'amertume de l'immolation, je n'aie que Dieu pour tmoin de
mon supplice et que son amour pour ma rcompense.

Je ne tardai pas  confier  Marie Alicia mon projet d'entrer en
religion. Elle n'en fut point enivre. La digne et raisonnable femme
me dit en souriant: Si cette ide vous est douce, nourrissez-la, mais
ne la prenez pas trop au srieux. Il faut tre plus fort que vous ne
pensez pour mettre  excution une chose difficile. Votre mre n'y
consentira pas volontiers, votre grand'mre encore moins. Elles
diront que nous vous avons entrane, et ce n'est pas du tout notre
intention ni notre manire d'agir. Nous ne caressons point les
vocations au dbut, nous les attendons  leur entier dveloppement.
Vous ne vous connaissez pas encore vous-mme. Vous croyez qu'on mrit
du jour au lendemain; allons, allons, _ma chre soeur_, il passera
encore de l'eau sous le pont avant que vous signiez cet crit-l. Et
elle me montrait la formule de ses voeux, crite en latin dans un
petit cadre de bois noir au dessus de son prie-Dieu. Cette formule,
contraire  la lgislation franaise, tait un engagement ternel; on
le signait  une petite table sur laquelle, au milieu de l'glise, on
posait le saint sacrement.

Je souffrais bien un peu des doutes de Mme Alicia sur mon compte; mais
je me dfendais de cette souffrance comme d'une rvolte de mon
orgueil. Seulement je persistais  croire, sans en rien dire, que la
soeur Hlne avait une plus grande vocation. Marie Alicia tait
heureuse, elle le disait sans affectation et sans emphase, et on
voyait bien qu'elle tait sincre. Elle disait parfois: Le plus grand
bonheur, c'est d'tre en paix avec Dieu. Je ne l'aurais pas t dans
le monde, je ne suis pas une hrone, j'ai la crainte et peut-tre le
sentiment de ma faiblesse. Le clotre me sert de refuge et la rgle
monastique d'hygine morale; moyennant ces puissans secours, je suis
mon chemin sans trop d'efforts ni de mrite.

Ainsi raisonnait cette me profondment humble, ou, si on l'aime
mieux, cet esprit parfaitement modeste. Elle tait d'autant plus forte
qu'elle croyait ne pas l'tre.

Quand j'essayais de raisonner avec elle  la manire de la soeur
Hlne, elle secouait doucement la tte: Mon enfant, me disait-elle,
si vous cherchez le mrite de la souffrance, vous le trouverez de
reste dans le monde. Croyez bien qu'une mre de famille, ne ft-ce que
pour mettre ses enfans au monde, a plus de douleur et de travail que
nous. Je ne regarde pas la vie claustrale comme un sacrifice
comparable  ceux qu'une pouse et une bonne mre doit s'imposer tous
les jours. Ne vous tourmentez donc pas l'esprit, et attendez ce que
Dieu vous inspirera quand vous serez en ge de choisir. Il sait mieux
que vous et moi ce qui vous convient. Si vous dsirez de souffrir,
soyez tranquille, la vie vous servira  souhait, et peut-tre
trouverez-vous, si votre ardeur de sacrifice persiste, que c'est dans
le monde, et non dans le couvent, qu'il faut aller chercher votre
martyre.

Sa sagesse me pntrait de respect, et ce fut elle qui me prserva de
prononcer ces voeux imprudens que les jeunes filles font quelquefois
d'avance dans le secret de leur effusion devant Dieu: sermens
terribles qui psent quelquefois pour toute la vie sur des
consciences timores, et qu'on ne viole pas, quelque non recevable
qu'ils aient t devant Dieu, sans porter une grave atteinte  la
dignit et  la sant de l'me.

Cependant je ne me dfendais pas de l'enthousiasme de soeur Hlne; je
la voyais tous les jours, j'piais l'occasion et le moyen de l'aider
dans ses rudes travaux, consacrant mes rcrations de la journe  les
partager, et celles du soir  lui donner des leons de franais dans
sa cellule. Elle avait, je l'ai dit, fort peu d'intelligence et savait
 peine crire. Je lui appris plus d'anglais que de franais, car je
m'aperus bientt que c'tait par l'anglais que nous eussions d
commencer. Nos leons ne duraient gure qu'une demi-heure. Elle se
fatiguait vite. Cette tte si forte avait plus de volont que de
puissance.

Nous avions donc une demi-heure pour causer, et j'aimais son
entretien, qui tait pourtant celui d'un enfant. Elle ne savait rien,
elle ne dsirait rien savoir hors du cercle troit o sa vie s'tait
renferme. Elle avait le profond mpris de toute science trangre 
la vie pratique qui caractrise le paysan. Elle parlait mal  froid,
ne trouvait pas de mots  son usage, et ne pouvait pas enchaner ses
ides; mais quand l'enthousiasme revenait, elle avait des lans d'une
profondeur trange dans leur concision enfantine.

Elle ne doutait pas de ma vocation, elle ne cherchait pas  me
retenir et  me faire hsiter dans mon entranement; elle croyait  la
force des autres comme  la sienne propre. Elle ne s'embarrassait
l'esprit d'aucun obstacle et se persuadait qu'il serait trs facile de
m'obtenir une dispense pour entrer dans la communaut en dpit des
statuts de la rgle, qui n'admettaient que des Anglaises, des
cossaises ou des Irlandaises dans le couvent. J'avoue que l'ide
d'tre religieuse ailleurs qu'aux Anglaises me faisait frmir, preuve
que je n'avais pas de vocation vritable, et comme je lui avouais le
doute que cette prfrence pour notre couvent levait en moi, elle me
rassurait avec une adorable indulgence. Elle voulait trouver ma
prfrence lgitime, et cette mollesse de coeur n'altrait pas,
suivant elle, l'excellence de ma vocation. J'ai dj dit quelque part
dans cet ouvrage,  propos de la Tour d'Auvergne, je crois, que le
cachet de la vritable grandeur est de ne jamais songer  exiger des
autres les grandes choses qu'on s'impose  soi-mme. La soeur Hlne,
cette crature toute d'instincts sublimes, agissait de mme avec moi.
Elle avait quitt sa famille et son pays, elle tait venue avec joie
s'enterrer dans le premier couvent qu'on lui avait dsign, et elle
consentait  me laisser choisir ma retraite et _arranger_ mon
sacrifice. C'tait assez,  ses yeux, qu'une personne comme moi,
qu'elle regardait comme un grand esprit (parce que je savais ma langue
mieux qu'elle ne savait la sienne), acceptt dlibrment l'ide
d'tre soeur converse au lieu de prfrer tenir la classe.

Nous faisions donc des chteaux en Espagne ensemble. Elle me cherchait
un nom: celui de Marie-Augustine, que j'avais pris  la confirmation,
tant dj port par Poulette. Elle me dsignait une cellule voisine
de la sienne. Elle m'autorisait d'avance  aimer le jardinage et 
cultiver des fleurs dans le prau. J'avais conserv le got de
tripoter la terre, et comme j'tais trop grande fille pour faire un
petit jardin pour moi-mme, je passais une partie des rcrations 
brouetter du gazon et  dessiner des alles dans les jardinets des
petites. Aussi il fallait voir quelle adoration ces enfans avaient
pour moi. On me raillait un peu  la grande classe. Anna soupirait de
mon abrutissement sans cesser d'tre bonne et affectueuse. Pauline de
Pontcarr, mon amie d'enfance, qui tait entre au couvent depuis six
mois, disait  sa mre, devant moi, que j'tais devenue imbcile,
parce que je ne pouvais plus vivre qu'avec la soeur Hlne ou les
enfans de sept ans.

J'avais pourtant contract une amiti qui et d me relever dans
l'opinion des plus intelligentes, puisque c'tait avec la personne la
plus intelligente du couvent. Je n'ai pas encore parl d'Elisa Auster,
bien que ce soit une des figures les plus remarquables de cette srie
de portraits o mon rcit m'entrane. J'ai voulu la garder pour le
joyau principal de cette prcieuse couronne.

Un Anglais, M. Auster, neveu de Mme Canning, notre suprieure, avait
pous  Calcutta une belle Indienne, dont il avait eu grand nombre
d'enfans, douze, peut-tre quatorze. Le climat les avait tous dvors
dans leur bas ge, except un fils, qui s'est fait prtre, et deux
filles: Lavinia, qui a t ma compagne  la petite classe; Elisa, sa
soeur ane, mon amie de la grande classe, qui est aujourd'hui
suprieure d'un couvent de Cork, en Irlande.

M. et Mme Auster, voyant prir tous leurs enfans, dont l'organisation
splendide semblait se desscher tout  coup dans un milieu contraire,
et ne pouvant abandonner leurs affaires, firent l'effort de se sparer
des trois qui leur restaient. Ils les envoyrent en Angleterre  Mme
Blount, soeur de Mme Canning. Voil du moins l'histoire que l'on
racontait au couvent. Plus tard, j'ai entendu dire autrement; mais
qu'importe? Le fait certain, c'est qu'Elisa et Lavinia se rappelaient
confusment leur mre se roulant de dsespoir sur le rivage indien
tandis que le navire s'en loignait  pleines voiles. Mises au couvent
de Cork, en Irlande, Elisa et Lavinia vinrent en France lorsque Mme
Blount se dcida  venir habiter, avec sa fille et ses deux nices,
notre couvent des Anglaises. Cette famille avait-elle de la fortune?
Je l'ignore, on ne s'occupait gure de cela parmi les dvotes. Je
crois que le pre tait encore aux Indes quand je connus ses filles.
La mre y tait  coup sr, et n'avait pas vu ses enfans depuis une
douzaine d'annes.

Lavinia tait une charmante enfant, timide, impressionnable,
rougissant  tout propos, d'une douceur parfaite, ce qui ne
l'empchait pas d'tre un peu diable et fort peu dvote. Ses tantes et
sa soeur la grondaient souvent. Elle ne s'en souciait pas normment.

Elisa tait d'une beaut incomparable et d'une intelligence
suprieure. C'tait le plus admirable rsultat possible de l'union de
la race anglaise avec le type indien. Elle avait un profil grec d'une
puret de lignes exquises, un teint de lis et de roses sans hyperbole,
des cheveux chtains superbes, des yeux bleus d'une douceur et d'une
pntration frappantes, une sorte de fiert caressante dans la
physionomie; le regard et le sourire annonaient la tendresse d'un
ange, le front droit, l'angle facial fortement accus, je ne sais quoi
de carr dans une taille magnifique de proportions, rvlaient une
grande volont, une grande puissance, un grand orgueil.

Ds son plus jeune ge, toutes les forces de cette me vigoureuse
s'taient tournes vers la pit. Elle nous arriva sainte, comme je
l'ai toujours connue, ferme dans sa rsolution de se faire religieuse,
et cultivant dans son coeur une seule amiti exclusive, le souvenir
d'une religieuse de son couvent d'Irlande, soeur Maria Borgia de
Chantal, qui a toujours encourag sa vocation, et qu'elle est alle
rejoindre plus tard en prenant le voile. La plus grande marque
d'amiti qu'elle m'ait donne, c'est un petit reliquaire que j'ai
toujours  ma chemine, et qu'elle tenait de cette religieuse. Je lis
encore sur l'envers: _M. de Chantal, to E. 1816_. Elle y tenait tant
qu'elle me fit promettre de ne jamais m'en sparer, et je lui ai tenu
parole. Il m'a suivie partout. Dans un voyage, le verre s'est cass,
la relique s'est perdue, mais le mdaillon est intact, et c'est le
reliquaire lui-mme qui est devenu relique pour moi.

Cette belle Elisa tait la premire dans toutes les tudes, la
meilleure pianiste du couvent, celle qui faisait tout mieux que les
autres, puisqu'elle y portait  dose gale les facults naturelles et
la volont soutenue. Elle faisait tout cela en vue d'tre propre 
diriger l'ducation des jeunes Irlandaises qui lui seraient confies
un jour  Cork, car elle tait pour son couvent de Cork comme moi pour
mon couvent des Anglaises. Marie Borgia tait son Alicia et son
Hlne. Elle ne comprenait pas qu'elle pt tre religieuse ailleurs,
et sa vocation n'en tait pas moins certaine, puisqu'elle y a persist
avec joie.

Elle avait bien plus raison que moi en songeant  se rendre utile dans
le clotre. Moi, je suivais les tudes avec soumission, avec le plus
d'attention possible; mais, en ralit, depuis que j'tais dvote, je
ne faisais pas plus de progrs que je n'avais fait de besogne
auparavant. Je n'avais pas d'autre but que celui de me soumettre  la
rgle, et mon mysticisme me commandant d'immoler toutes les vanits du
monde, je ne voyais pas qu'une soeur converse et besoin de savoir
jouer du piano, dessiner et de connatre l'histoire. Aussi, aprs
trois annes de couvent, en suis-je sortie beaucoup plus ignorante que
je n'y tais entre. J'y avais mme perdu ces accs d'amour pour
l'tude dont je m'tais senti prise de temps en temps  Nohant. La
dvotion m'absorbait bien autrement que n'avait fait la diablerie.
Elle usait toute mon intelligence au profit de mon coeur. Quand
j'avais pleur d'adoration pendant une heure  l'glise, j'tais
brise pour tout le reste du jour. Cette passion, rpandue  flots
dans le sanctuaire, ne pouvait plus se rallumer pour rien de
terrestre. Il ne me restait ni force, ni lan, ni pntration pour
quoi que ce soit. Je m'abrutissais, Pauline avait bien raison de le
dire, mais il me semble pourtant que je grandissais dans un certain
sens. J'apprenais  aimer autre chose que moi-mme: la dvotion
exalte a ce grand effet sur l'me qu'elle possde que, du moins, elle
y tue l'amour-propre radicalement, et si elle l'hbte  certains
gards, elle la purge de beaucoup de petitesses et de mesquines
proccupations.

Quoique l'tre humain soit dans la conduite de sa vie un abme
d'inconsquences, une certaine logique fatale le ramne toujours  des
situations analogues  celles o son instinct l'a dj conduit. Si
l'on s'en souvient, j'tais parfois  Nohant, devant les soins et les
leons de ma grand'mre, dans la mme disposition de soumission inerte
et de dgot secret que celle o je me retrouvais au couvent devant
les tudes qui m'taient imposes. A Nohant, ne pensant qu' me faire
ouvrire avec ma mre, j'avais mpris l'tude comme trop
aristocratique. Au couvent, ne songeant qu' me faire servante avec
soeur Hlne, je mprisais l'tude comme trop mondaine.

Je ne sais plus comment il m'arriva de me lier avec Elisa. Elle avait
t froide et mme dure avec moi durant mes diableries. Elle avait des
instincts de domination qu'elle ne pouvait contenir, et lorsqu'un
diable drangeait sa mditation  l'glise ou bouleversait ses cahiers
 la classe, elle devenait pourpre; ses belles joues prenaient mme
rapidement une teinte violace, ses sourcils dj trs rapprochs,
s'unissaient par un froncement nerveux; elle murmurait des paroles
d'indignation, son sourire devenait mprisant, presque terrible; sa
nature imprieuse et hautaine se trahissait. Nous disions alors que
le sang asiatique lui montait au visage. Mais c'tait un orage
passager. La volont, plus forte que l'instinct, dominait cette
colre. Elle faisait un effort, plissait, souriait, et ce sourire,
passant sur ses traits comme un rayon de soleil, y ramenait la
douceur, la fracheur et la beaut.

Toutefois il fallait la connatre beaucoup pour l'aimer, et en
gnral, elle tait plus admire que recherche.

Quand elle se fit connatre  moi, ce ne fut point  demi. Elle me
rvla ses propres dfauts avec beaucoup de grandeur et m'ouvrit sans
rserve son me austre et tourmente.

Nous marchons au mme but par des chemins diffrens, me disait-elle.
J'envie le tien, car tu y marches sans effort et tu n'as pas de lutte
 soutenir. Tu n'aimes pas le monde, tu n'y pressens qu'ennuis et
lassitudes. La louange ne te cause que du dgot. On dirait que tu te
laisses glisser du sicle dans le clotre par une pente facile et que
ton tre n'a point d'asprits qui te retiennent. Moi, disait-elle (et
en parlant ainsi sa figure rayonnait comme celle d'un archange), j'ai
_un orgueil de Satan_! Je me tiens dans le temple comme le pharisien
superbe, et il me faut faire un effort pour me mettre moi-mme  la
porte, o je te retrouve, toi, endormie et souriante  l'humble place
du publicain. J'ai un sentiment de recherche dans le choix de mon
sort futur en religion. Je veux bien obir, mais je sens aussi le
besoin de commander. J'aime l'approbation, la critique m'irrite, la
moquerie m'exaspre. Je n'ai ni indulgence instinctive ni patience
naturelle. Pour vaincre tout cela, pour m'empcher de tomber dans le
mal cent fois par jour, il me faut une continuelle tension de ma
volont. Enfin, si je surnage au-dessus de l'abme de mes passions,
j'aurai bien du mal, et il me faudra du Ciel une bien grande
assistance.

L-dessus elle pleurait et se frappait la poitrine. J'tais force de
la consoler, moi qui me sentais un atome auprs d'elle. Il est
possible, lui disais-je, que je n'aie pas les mmes dfauts que toi,
mais j'en ai d'autres, et je n'ai pas tes qualits. A brebis tondue,
Dieu mnage le vent. Comme je n'ai pas ta force, les vives sensations
me sont pargnes. Je n'ai pas de mrite  tre humble, puisque par
caractre, par position sociale peut-tre, je mprise beaucoup de
choses qu'on estime dans le monde. Je ne connais pas le plaisir qu'on
gote  la louange, ni ma personne ni mon esprit ne sont remarquables.
Peut-tre serais-je vaine si j'avais ta beaut et tes facults: si je
n'ai pas le got du commandement, c'est que je n'aurais pas la
persvrance de gouverner quoi que ce soit. Enfin, rappelle-toi que
les plus grands saints sont ceux qui ont eu le plus de peine  le
devenir.

--C'est vrai! s'criait-elle. Il y a de la gloire  souffrir, et les
rcompenses sont proportionnes aux mrites. Puis tout  coup
laissant retomber sa tte charmante dans ses belles mains: Ah!
disait-elle en soupirant, ce que je pense l est encore de l'orgueil!
Il s'insinue en moi par tous les pores et prend toutes les formes pour
me vaincre. Pourquoi est-ce que je veux trouver de la gloire au bout
de mes combats, et une plus haute place dans le ciel que toi et la
soeur Hlne? En vrit, je suis une me bien malheureuse. Je ne peux
pas m'oublier et m'abandonner un seul instant.

C'est dans de telles luttes intrieures que cette vaillante et austre
jeune fille consumait ses plus brillantes annes; mais il semblait que
la nature l'et forme pour cela, car plus elle s'agitait, plus elle
tait resplendissante d'embonpoint, de couleur et de sant.

Il n'en tait pas ainsi de moi. Sans lutte et sans orage, je
m'puisais dans mes expansions dvotes. Je commenais  me sentir
malade, et bientt le malaise physique changea la nature de ma
dvotion. J'entre dans la seconde phase de cette vie trange.




CHAPITRE QUINZIEME.

  Le cimetire.--Mystrieux orage contre soeur Hlne.--Premiers
    doutes instinctifs.--Mort de la mre Alippe.--Terreurs
    d'Elisa.--Second mcontentement intrieur.--Langueurs et
    fatigues.--La maladie des scrupules.--Mon confesseur me donne
    pour pnitence l'ordre de m'amuser.--Bonheur parfait.--Dvotion
    gaie.--Molire au couvent.--Je deviens auteur et directeur des
    spectacles.--Succs inou du _Malade imaginaire_ devant la
    communaut.--Jane.--Rvolte.--Mort du duc de Berry.--Mon dpart
    du couvent.--Mort de Mme Canning.--Son
    administration.--Election de Mme Eugnie.--Dcadence du
    couvent.


J'avais pass plusieurs mois dans la batitude, mes jours s'coulaient
comme des heures. Je jouissais d'une libert absolue depuis que je
n'tais plus d'humeur  en abuser. Les religieuses me menaient avec
elles dans tout le couvent, dans l'ouvroir o elles m'invitaient 
prendre le th; dans la sacristie, o j'aidais  ranger et  plier les
ornemens d'autel; dans la tribune de l'orgue, o nous rptions les
choeurs et motets; dans la _chambre des novices_, qui tait une salle
servant d'cole de plain-chant; enfin dans le cimetire, qui tait le
lieu le plus interdit aux pensionnaires. Ce cimetire, plac entre
l'glise et le mur du jardin des cossais, n'tait qu'un parterre de
fleurs sans tombes et sans pitaphes. Le renflement du gazon
annonait seul la place des spultures. C'tait un endroit dlicieux,
tout ombrag de beaux arbres, d'arbustes et de buissons luxurians.
Dans les soirs d't, on y tait presque asphyxi par l'odeur des
jasmins et des roses; l'hiver, pendant la neige, les bordures de
violettes et les roses du Bengale souriaient encore sur le linceul
sans tache. Une jolie chapelle rustique, sorte de hangar ouvert qui
abritait une statue de la Vierge, et qui tait toute festonne de
pampres et de chvrefeuille, sparait ce coin sacr de notre jardin,
et l'ombrage de nos grands marronniers se rpandait par-dessus le
petit toit de la chapelle. J'ai pass l des heures de dlices  rver
sans songer  rien. Dans mon temps de diablerie, quand je pouvais me
glisser dans le cimetire, c'tait pour y recueillir les bonnes balles
lastiques que les cossais perdaient par-dessus le mur. Mais je ne
songeais mme plus aux balles lastiques. Je me perdais dans le rve
d'une mort anticipe, d'une existence de sommeil intellectuel, d'oubli
de toutes choses, de contemplations incessantes. Je choisissais ma
place dans le cimetire. Je m'tendais l en imagination pour dormir
comme dans le seul lieu du monde o mon coeur et ma cendre pussent
reposer en paix.

Soeur Hlne m'entretenait dans mes songes de bonheur, et pourtant
elle n'tait pas heureuse, la pauvre fille. Elle souffrait beaucoup,
quoique sa force physique et repris le dessus, et qu'elle ft en
voie de gurison; mais je crois que son mal tait moral. Je crois
qu'elle tait un peu gronde, un peu perscute pour son mysticisme.
Il y avait des soirs o je la trouvais en pleurs dans sa cellule.
J'osais  peine l'interroger, car  mon premier mot, elle secouait sa
tte carre d'un air ddaigneux, comme pour me dire: J'en ai support
bien d'autres, et vous n'y pouvez rien. Il est vrai qu'aussitt elle
se jetait dans mes bras et pleurait sur mon paule; mais pas une
plainte, pas un murmure, pas un aveu ne s'chappa jamais de ses lvres
scelles.

Un soir que je passais dans le jardin au-dessous de la fentre de la
chambre de la suprieure, j'entendis le bruit d'une vive altercation.
Je ne pouvais ni ne voulais saisir le dialogue, mais je reconnaissais
le son des voix. Celle de la suprieure tait rude et irrite, celle
de soeur Hlne navrante et entre-coupe de gmissemens. Dans le temps
o je cherchais le secret de la _victime_, j'aurais trouv l matire
 de belles imaginations; je me serais glisse dans l'escalier, dans
l'antichambre, j'aurais surpris le mystre dont j'tais avide. Mais ma
religion me dfendait d'espionner dsormais, et je passai le plus vite
que je pus. Pourtant cette voix dchirante de ma chre Hlne me
suivait malgr moi. Elle ne paraissait pas supplier; je ne crois pas
que cette robuste nature et pu se ployer  cela, elle semblait
protester nergiquement et se plaindre d'une accusation injuste.
D'autres voix que je ne reconnus pas semblaient la charger et la
reprendre. Enfin, quand je fus assez loin pour ne rien entendre
clairement, il me sembla que des cris inarticuls venaient jusqu' moi
 travers les brises de la nuit et les rires des pensionnaires en
rcration.

Ce fut le premier coup port  la srnit de mon me? Que se
passait-il donc dans le secret du chapitre? Etaient-elles injustement
souponneuses, taient-elles impitoyables devant une faute, ces nonnes
 l'air si doux, aux manires si tranquilles? Et quelle faute pouvait
donc commettre une sainte comme la soeur Hlne? N'tait-ce pas son
trop de foi et de dvoment qu'on lui reprochait? Etais-je pour
quelque chose l dedans? Lui faisait-on un crime de notre sainte
amiti? J'avais entendu distinctement la suprieure articuler d'une
voix courrouce: _Shame! shame! Honte! honte!_ Ce mot de honte
appliqu  une me nave et pure comme celle d'un petit enfant,  un
tre vritablement anglique, me froissait comme une insulte gratuite
et cruelle; le vers de Boileau me revenait sur les lvres malgr moi:

    Tant de fiel entre-t-il dans l'me des dvots?

Mme Canning n'tait pas un Tartufe femelle, bien certainement. Elle
avait des vertus solides, mais elle tait dure et pas trs franche. Je
l'avais prouv par moi-mme. O pouvait-elle avoir puis dans une
me bate ce flot de reproches amers ou de menaces humiliantes que
l'accent de sa voix trahissait  mon oreille? Je me demandais s'il
tait possible,  moins qu'on n'et une me stupide, de ne pas chrir
et admirer soeur Hlne; et s'il tait possible, quand on avait de
l'estime et de l'affection pour quelqu'un, de le gronder, de
l'humilier, de le faire souffrir  ce point, mme pour son bien, mme
en vue de lui faire son salut. Est-ce une querelle? est-ce une
preuve? me disais-je: si c'est une querelle, elle est ignoble de
formes. Si c'est une preuve, elle est odieuse de cruaut.

Tout  coup j'entendis des cris (mon imagination trouble me les fit
seule entendre peut-tre), un vertige passa devant mes yeux, une sueur
froide inonda mon corps tremblant: On la frappe, on la martyrise!
m'criai-je.

Que Dieu me pardonne cette pense, probablement folle et injuste, mais
elle s'empara de moi comme une obsession. J'tais dans la grande alle
au fond du jardin, torture par ces bruits confus qui semblaient m'y
poursuivre. Je ne fis qu'un bond jusqu' la cellule de soeur Hlne;
je croirais volontiers que mes pieds ne m'y portaient pas, tant il me
sembla voler aussi rapidement que ma pense. Si je n'avais pas trouv
Hlne dans sa cellule, je crois que j'aurais t la chercher dans
celle de la suprieure.

Hlne venait de rentrer; sa figure tait bouleverse, son visage
inond de larmes. Mon premier mouvement fut de regarder si elle
n'avait pas de traces de violences, si son voile n'tait pas dchir
ou ses mains ensanglantes. J'tais devenue tout  coup souponneuse
comme ceux qui passent subitement d'une confiance aveugle  un doute
poignant. Sa robe seule tait poudreuse comme si elle et t jete
par terre, ou comme si elle se ft roule sur le plancher. Elle me
repoussa en me disant: Ce n'est rien, ce n'est rien! Je suis fort
malade, il faut que je me mette au lit; laissez-moi.

Je sortis pour lui laisser le temps de se coucher, mais je restai dans
le corridor, protge par l'obscurit, l'oreille colle  la porte.
Elle gmissait  me dchirer le coeur. Du ct de la chambre de la
suprieure, il y avait de l'agitation. On ouvrait et on fermait les
portes, j'entendais des frlemens de robes passer non loin de moi.
Cette incertitude tait fantastique, affreuse. Quand tout fut rentr
dans le silence, je revins auprs de la soeur Hlne.

Je ne dois pas vous interroger, lui dis-je, et je sais que vous ne
voudriez pas me rpondre; mais laissez-moi vous assister et vous
soigner. Elle avait la fivre, disait-elle, mais ses mains taient
glaces, et elle tait agite d'un tremblement nerveux. Elle me
demanda seulement  boire; il n'y avait que de l'eau dans sa cellule.
Je courus malgr elle trouver madame Marie-Augustine (Poulette), qui
demeurait, je crois, dans le mme dortoir[23]. Poulette tait
l'infirmire en chef, c'est elle qui avait les clefs et la
surveillance de la pharmacie. Je lui dis que soeur Hlne tait fort
malade. Mais quoi! la bonne, la rieuse, la maternelle Poulette haussa
les paules d'un air d'insouciance et me rpondit: Soeur Hlne? bah!
bah! elle n'est pas bien malade, elle n'a besoin de rien!

  [23] On appelait dortoirs non-seulement la salle commune de la
  petite classe, mais aussi les corridors longs, troits et obscurs
  qui sparaient les doubles ranges de cellules fermes.

Rvolte de cette inhumanit, j'allai trouver la soeur Thrse, la
vieille converse aux alambics, la grande Irlandaise de la cave  la
menthe. Elle travaillait aussi  la cuisine; elle pouvait faire
chauffer de l'eau, prparer une tisane. Elle m'accueillit sans plus de
sollicitude que Poulette. _Sister Helen!_ dit-elle en riant: _she is
in her bad spirits_[24]. Elle ajouta pourtant: Allons, allons, je
vais lui faire du tilleul, et elle se mit  l'oeuvre sans se presser
et en ricanant toujours. Elle me remit la tisane et un peu d'eau de
menthe en me disant: Buvez-en aussi, c'est trs bon pour le mal
d'estomac et pour la folie.

  [24] Soeur Hlne! Elle est dans ses vapeurs. Littralement:
  _Dans ses mauvais esprits_.

Je n'en pus rien tirer autre chose, et je retournai auprs de ma
malade, qui tait dans le plus complet abandon. Elle grelotait de
froid; j'allai lui chercher la couverture de mon lit, et la tisane
chaude la rchauffa un peu. On disait la prire  la classe, on allait
se retirer. Je fus demander  la _Comtesse_, qui vritablement ne me
refusait jamais rien, la permission de veiller soeur Hlne qui tait
malade. Comment? dit-elle d'un air tonn, Soeur Hlne est malade,
et il n'y a que vous pour la soigner?--C'est comme cela, madame; me
le permettez-vous?--Allez, ma trs chre, rpondit-elle, tout ce
que vous faites ne peut-tre que fort agrable  Dieu. Ainsi me
traitait cette excellente personne dont je m'tais tant moque, et qui
n'avait souci et rancune d'aucune chose au monde quand il ne
s'agissait que de son perroquet et du chat de la mre Alippe.

Je restai auprs de soeur Hlne jusqu'au moment o l'on vint fermer
les portes de communication des dortoirs. Elle dormait enfin et
paraissait tranquille quand je la quittai. Elle avait mortellement
souffert pendant quelques heures, et il lui tait arriv de dire en se
tordant sur son lit: On ne peut donc pas mourir! Mais pas une
plainte contre qui que ce ft ne lui tait chappe, et le lendemain
je la trouvai au travail, souriante, et presque gaie. C'tait la
bienfaisante mobilit de l'enfant unie  la rsignation et au courage
d'une sainte.

Cette mystrieuse aventure avait laiss en moi plus de traces qu'en
elle: je vis bien, aux manires des religieuses avec moi et  la
libert qu'on me laissait de la voir  toute heure du jour, que je
n'tais pour rien dans l'orage qui avait pass sur sa tte. Mais je
n'en restai pas moins pensive et brise, non pas branle dans ma foi,
mais trouble dans mon bonheur et dans ma confiance.

Vers ce mme temps, je crois, la mre Alippe mourut d'un catarrhe
pulmonaire endmique qui mit aussi en danger la vie de la suprieure
et de plusieurs autres religieuses. Je n'avais jamais t
particulirement lie avec la mre Alippe. Pourtant je l'aimais
beaucoup: j'avais pu apprcier,  la petite classe, la droiture et la
justice de son caractre. Elle fut fort regrette, et sa mort presque
subite (aprs quelques jours de maladie seulement) fut accompagne de
circonstances dchirantes. Sa soeur Poulette, qui la soignait et qui
avait aussi, comme infirmire,  soigner les autres et la suprieure,
montra un courage admirable dans sa douleur, au point de tomber
vanouie et comme morte elle-mme dans l'infirmerie, au milieu de ses
fonctions, le jour de l'enterrement de mre Alippe.

Cet enterrement fut beau de tristesse et de posie: les chants, les
larmes, les fleurs, la crmonie dans le cimetire, les penses
plantes immdiatement sur sa tombe et que nous nous htmes de
cueillir pour nous les partager, la douleur profonde et rsigne des
religieuses, tout sembla donner un caractre de saintet et comme un
charme secret  cette mort sereine,  cette sparation d'un jour,
comme disait la bonne et courageuse Poulette.

Mais j'avais t violemment trouble par une circonstance
incomprhensible pour moi. Nous avions appris la mort de la mre
Alippe le matin en sortant de nos cellules. On s'abordait tristement,
on pleurait, on tait triste, mais calme, car ds la veille la digne
crature tait condamne et tait entre dans son agonie. On nous
avait cach cette lutte suprme, mais sans nous laisser d'espoir. Par
un sentiment de respect pour le repos de l'enfance, ces tristes heures
s'taient coules sans bruit. Nous n'avions entendu ni son de cloche
ni prires des agonisans. Le lugubre appareil de la mort nous avait
t voil. Nous nous mmes en prires. C'tait par une matine froide
et brumeuse. Un jour terne se glissait sur nos ttes inclines. Tout 
coup, au milieu de l'_Ave Maria_, un cri dchirant, horrible, part du
milieu de nous: tout le monde se lve pouvant. Elisa seule ne se
lve pas; elle tombe par terre et se roule, en proie  des convulsions
terribles.

Par un effort de sa volont, elle fut debout pour aller entendre la
messe, mais elle y fut reprise des mmes crises nerveuses, et oblige
de sortir. Toute la journe, elle fut plus morte que vive; le
lendemain et les jours suivans, il lui chappait un cri strident, au
milieu de ses mditations ou de ses tudes; elle promenait des yeux
hagards autour d'elle, elle tait comme poursuivie par un spectre.

Comme elle ne s'expliquait pas, nous attribumes d'abord cette
commotion physique au chagrin; mais pourquoi ce chagrin violent,
puisqu'elle n'tait pas plus lie d'amiti particulire avec la mre
Alippe que la plupart d'entre nous? Elle m'expliqua ce qu'elle
souffrait aussitt que nous fmes seules: sa chambre n'tait spare
que par une mince cloison de l'alcve de la petite infirmerie, o la
mre Alippe tait morte. Pendant toute la nuit, elle avait, pour ainsi
dire, assist  son agonie. Elle n'avait pas perdu un mot, un
gmissement de la moribonde, et le rle final avait exerc sur ses
nerfs irritables un effet sympathique. Elle tait force de se faire
violence pour ne pas l'imiter en racontant cette nuit d'angoisses et
de terreurs. Je fis mon possible pour la calmer; nous avions une
prire  la Vierge qu'elle aimait  dire avec moi dans ces heures de
souffrance morale. C'tait une prire en anglais qui lui venait de sa
chre madame de Borgia, et qu'il ne fallait pas dire seule, selon la
pense fraternelle du christianisme primitif, exprime par cette
parole: Je vous le dis, en vrit, l o vous serez trois runis en
mon nom, je serai au milieu de vous. Faute d'une troisime compagne
aussi assidue que nous  ces pratiques d'une dvotion particulire,
nous la disions  nous deux. Elisa avait un prie-Dieu dans sa cellule,
qui tait arrange comme celle d'une religieuse. Nous allumions un
petit cierge de cire bien blanche, au pied duquel nous dposions un
bouquet des plus belles fleurs que nous pouvions nous procurer. Ces
fleurs et cette cire vierge taient exclusivement consacres comme
offrandes dans cette prire. Elisa aimait ces pratiques extrieures de
la dvotion, elle y attachait de l'importance, et leur attribuait des
influences secrtes pour la gurison des peines morales qu'elle
prouvait souvent. Elle chrissait les formules.

Je pensais bien qu'elle matrialisait un peu son culte, et cela me
faisait l'effet d'un amusement naf et tendre; mais je le partageais
par affection pour elle plus que par got. Je trouvais toujours que la
seule vraie prire tait l'_oraison mentale_, l'effusion du coeur sans
paroles, sans phrases, et mme sans ides. Elisa aimait tout dans la
dvotion, le fond et la forme. Elle avait le got des _patentres_. Il
est vrai qu'elle y savait rpandre la posie qui tait en elle.

Nanmoins, l'oraison de Mme Borgia ne la calma qu'un instant, et elle
m'avoua qu'elle se sentait assaillie de terreurs involontaires et
inexplicables. Le fantme de la mort s'tait dress devant elle dans
toute son horreur; cette riche et vivante organisation frissonnait
d'pouvante devant l'ide de la destruction. A toute heure elle
offrait sa vie  Dieu, et certes elle tait d'une trempe  ne pas
reculer devant la rsolution du martyre. Mais la souffrance et la
mort, lorsqu'elles se matrialisaient devant ses yeux, branlaient
trop fortement son imagination; cette me si forte avait les nerfs
d'une femmelette. Elle se le reprochait et n'y pouvait rien.

Je ne saurais dire pourquoi cela me dplut. J'tais en humeur de
dsenchantement; je trouvai trange et fcheux que ma sainte Elisa, le
type de la force et de la vaillance, ft agite et trouble devant une
chose aussi auguste, aussi solennelle que la mort d'un tre sans
pch. Je n'avais jamais eu peur de la mort en gnral. Ma grand'mre
me l'avait fait envisager avec un calme philosophique dont je
retrouvais l'emploi en face de la mort chrtienne, moins froide et
tout aussi sereine que celle du stoque. Pour la premire fois, cela
m'apparut comme quelque chose de sombre,  travers l'impression
maladive d'Elisa. Tout en la blmant en moi-mme de ne pas l'envisager
comme je l'entendais, je sentis sa terreur devenir contagieuse, et, le
soir, comme je traversais le dortoir o reposait la morte, j'eus comme
une hallucination, je vis passer devant moi l'ombre de la mre Alippe
avec sa robe blanche qu'elle secouait et agitait sur le carreau. J'eus
peine  retenir un cri comme ceux que jetait Elisa. Je m'en dfendis:
mais j'eus honte de moi-mme. Je m'accusai de cette vaine terreur
comme d'une impit, et je me sentis presque aussi mcontente d'Elisa
que de moi-mme.

Au milieu de ces dsillusions que je refoulais de mon mieux, la
tristesse me prit. Un soir j'entrai dans l'glise et ne pus prier. Les
efforts que je fis pour ranimer mon coeur fatigu ne servirent qu'
l'abattre davantage. Je me sentais malade depuis quelque temps,
j'avais des spasmes d'estomac insupportables, plus de sommeil, ni
d'apptit. Ce n'est pas  quinze ans qu'on peut supporter impunment
les austrits auxquelles je me livrais. Elisa en avait dix-neuf,
soeur Hlne en avait vingt-huit. Je faiblissais visiblement sous le
poids de mon exaltation. Le lendemain de cette soire, qui faisait un
pendant si affligeant  ma veille du 4 aot, je me levai avec effort,
j'eus la tte lourde et distraite  la prire. La messe me trouva sans
ferveur. Il en fut de mme le soir. Le jour suivant, je fis de tels
efforts de volont que je ressaisis mon motion et mes transports.
Mais le lendemain fut pire. La priode de l'effusion tait puise,
une lassitude insurmontable m'crasait. Pour la premire fois depuis
que j'tais dvote, j'eus comme des doutes, non pas sur la religion;
mais sur moi-mme. Je me persuadai que la grce m'abandonnait. Je me
rappelai cette terrible parole: _Il y a beaucoup d'appels, peu
d'lus._ Enfin, je crus sentir que Dieu ne m'aimait plus, parce que
je ne l'aimais pas assez. Je tombai dans un morne dsespoir.

Je fis part de mon mal  Mme Alicia. Elle en sourit et me voulut
dmontrer que c'tait une mauvaise disposition de sant,  l'effet de
laquelle il ne fallait pas attacher trop d'importance.

Tout le monde est sujet  ces dfaillances de l'me, me dit-elle.
Plus vous vous en tourmenterez, plus elles augmenteront. Acceptez-les
en esprit d'humilit, et priez pour que cette preuve finisse; mais si
vous n'avez commis aucune faute grave, dont cette langueur soit le
juste chtiment, esprez et priez!

Ce qu'elle me disait l tait le fruit d'une grande exprience
philosophique et d'une raison claire. Mais ma faible tte ne sut pas
en profiter. J'avais got trop de joie dans ces ardeurs de la
dvotion pour me rsigner  en attendre paisiblement le retour. Mme
Alicia m'avait dit: Si vous n'avez pas commis quelque faute grave!
Me voil cherchant la faute que j'ai pu commettre; car de supposer
Dieu assez fantasque et assez cruel pour me retirer la grce sans
autre motif que celui de m'prouver, je n'y pouvais consentir. Qu'il
m'prouve dans ma vie extrieure, je le conois, me disais-je; on
accepte, on cherche le martyre; mais pour cela la grce est
ncessaire, et s'il m'te la grce, que veut-il donc que je fasse? Je
ne puis rien que par lui, s'il m'abandonne, est-ce ma faute?

Ainsi, je murmurais contre l'objet de mon adoration, et comme une
amante jalouse et irrite, je lui eusse volontiers adress d'amers
reproches. Mais je frissonnais devant ces instincts de rebellion, et,
me frappant la poitrine: Oui, me disais-je, il faut que ce soit ma
faute. Il faut que j'aie commis un crime et que ma conscience endurcie
ou hbte ait refus de m'avertir.

Et me voil pluchant ma conscience et cherchant mon pch avec une
incroyable rigueur envers moi-mme, comme si l'on tait coupable quand
on cherche ainsi sans pouvoir rien trouver! Alors je me persuadai
qu'une suite de pchs vniels quivalait  un pch mortel, et je
cherchai de nouveau cette quantit de pchs vniels que j'avais d
commettre, que je commettais sans doute  toute heure, sans m'en
rendre compte, puisqu'il est crit que le juste pche _sept fois par
jour_, et que le chrtien humble doit se dire qu'il pche jusqu'
_septante fois sept fois_.

Il y avait peut-tre eu beaucoup d'orgueil dans mon enivrement. Il y
eut excs d'humilit dans mon retour sur moi-mme. Je ne savais rien
faire  demi. Je pris la funeste habitude de scruter en moi les
petites choses. Je dis funeste, parce qu'on n'agit pas ainsi sur sa
propre individualit sans y dvelopper une sensibilit drgle, et
sans arriver  donner une importance purile aux moindres mouvemens du
sentiment, aux moindres oprations de la pense. De l  la
disposition maladive qui s'exerce sur les autres et qui altre les
rapports de l'affection par une susceptibilit trop grande et par une
secrte exigence, il n'y a qu'un pas, et si un jsuite vertueux n'et
t  cette poque le mdecin de mon me, je serais devenue
insupportable aux autres comme je l'tais dj  moi-mme.

Pendant un mois ou deux, je vcus dans ce supplice de tous les
instans, sans retrouver la grce: c'est--dire la juste confiance qui
fait que l'on se sent vritablement assist de l'esprit divin. Ainsi,
tout mon pnible travail pour retrouver la grce ne servait qu' me la
faire perdre davantage. J'tais devenue ce qu'en style de dvots on
appelait _scrupuleuse_.

Une dvote tourmente de scrupules de conscience devenait misrable.
Elle ne pouvait plus communier sans angoisses, parce que, entre
l'absolution et le sacrement, elle ne se pouvait prserver de la
crainte d'avoir commis un pch, le pch vniel ne fait pas perdre
l'absolution; un acte fervent de contrition en efface la souillure et
permet d'approcher de la sainte table; mais si le pch est mortel, il
faut ou s'abstenir, ou commettre un sacrilge. Le remde, c'est de
recourir bien vite au directeur, ou,  son dfaut, au premier prtre
qui se peut trouver, pour obtenir une nouvelle absolution! Sot remde,
abus vritable d'une institution dont la pense primitive fut grande
et sainte, et qui pour les dvots devient un commrage, une taquinerie
purile, une obsession auprs du Crateur rabaiss au niveau de la
crature inquite et jalouse.

Si un pch mortel avait t commis au moment ou seulement  la veille
de la communion, ne faudrait-il pas s'abstenir et attendre une plus
longue expiation, une plus difficile rconciliation que celles qui
s'oprent, en cinq minutes de confession, entre le prtre et le
pnitent? Ah! les premiers chrtiens ne l'eussent pas entendu ainsi,
eux qui faisaient  la porte du temple une confession publique avant
de se croire lavs de leurs fautes, eux qui se soumettaient  des
preuves terribles,  des annes de pnitence. Ainsi entendue, la
confession pouvait et devait transformer un tre, et faire surgir
vritablement l'homme nouveau de la dpouille du vieil homme. Le vain
simulacre de la confession secrte, la courte et banale exhortation du
prtre, cette niaise pnitence qui consiste  dire quelque prire,
est-ce l l'institution pure, efficace et solenelle des premiers
temps?

La confession n'a plus qu'une utilit sociale fort restreinte, parce
que le secret qui s'y est gliss a ouvert la porte  plus
d'inconvniens que d'avantages pour la scurit et la dignit des
familles. Devenue une vaine formalit pour permettre l'approche des
sacremens, elle n'imprime point au croyant un respect assez profond
et un repentir assez durable. Son effet est  peu prs nul sur les
chrtiens tides et tolrans. Il est grand, au contraire, sur les
fervens; mais c'est  titre de directeur de conscience, et non comme
confesseur, que le prtre agit sur ces esprits-l. Cela est si vrai,
qu'on voit souvent ces deux fonctions distinctes et remplies par deux
personnes diffrentes. Dans cette situation, le confesseur est effac,
puisque le directeur dcide de ce qui doit lui tre rvl. Il est
comme l'infirmier  qui le mdecin en chef abandonne et prescrit les
soins vulgaires. De toute main l'absolution est bonne, mais le
directeur a seul le secret de la maladie et la science de la gurison.

L'ascendant du confesseur n'est donc rel que lorsqu'il est en mme
temps le directeur de la conscience. Pour cela, il faut qu'il
connaisse l'individu et qu'il le choye ou le guide assidment: c'est
alors que le prtre devient le vritable chef de la famille, et c'est
presque toujours par la femme qu'il rgne, comme l'a si bien dmontr
M. Michelet dans un beau livre terrible de vrit. Pourtant, quand le
prtre et le pnitent sont sincres, la confession peut tre encore
secourable; mais la faiblesse humaine, l'esprit dominateur du clerg,
la foi perdue au sein de l'glise, plus encore que dans celui de la
femme, ont assez prouv que les bienfaits de cette institution
dtourne de son but et dnature par le laisser-aller des sicles
sont devenus exceptionnels, tandis que ses dangers et le mal produit
habituellement sont immenses.

J'en parle par esprit de justice et d'examen, mon exprience
personnelle me conduirait  d'autres conclusions, si je me renfermais
dans ma personnalit pour juger le reste du monde. J'eus le bonheur de
rencontrer un digne prtre, qui fut longtemps pour moi un ami
tranquille, un conseiller fort sage. Si j'avais eu affaire  un
fanatique, je serais morte ou folle, comme je l'ai dit;  un
imposteur, je serais peut-tre athe, du moins j'aurais pu l'tre par
raction pendant un temps donn.

L'abb de Prmord fut pendant quelque temps la dupe gnreuse de mes
confessions. Je m'accusais de froideur, de relchement, de dgot, de
sentimens impies, de tideur dans mes exercices de pit, de paresse 
la classe, de distraction  l'glise, de dsobissance par consquent,
et cela, disais-je, toujours,  toute heure, sans contrition efficace,
sans progrs dans ma conversion, sans force pour arriver  la
victoire. Il me grondait bien doucement, me prchait la persvrance
et me renvoyait en disant: Allons, esprons, ne vous dcouragez pas:
vous avez du repentir, donc vous triompherez.

Enfin, un jour que je m'accusais plus nergiquement encore, et que je
pleurais amrement, il m'interrompit au beau milieu de ma confession
avec la brusquerie d'un brave homme ennuy de perdre son temps.
Tenez, me dit-il, je ne vous comprends plus, et j'ai peur que vous
n'ayez l'esprit malade. Voulez-vous m'autoriser  m'informer de votre
conduite auprs de la suprieure ou de telle personne que vous me
dsignerez?--Qu'apprendrez-vous par l? lui dis-je. Des personnes
indulgentes et qui me chrissent vous diront que j'ai les apparences
de la vertu; mais si le coeur est mauvais et l'me gare, moi seule
puis en tre juge, et le bon tmoignage que l'on vous portera de moi
ne me rendra que plus coupable.--Vous seriez donc hypocrite?
reprit-il. Eh non, c'est impossible! Laissez-moi m'informer de vous.
J'y tiens essentiellement. Revenez  quatre heures, nous causerons.

Je crois qu'il vit la suprieure et Mme Alicia. Quand je fus le
retrouver, il me dit en souriant: Je savais bien que vous tiez
folle, et c'est de cela que je veux vous gronder. Votre conduite est
excellente, vos dames en sont enchantes: vous tes un modle de
douceur, de ponctualit, de pit sincre; mais vous tes malade, et
cela ragit sur votre imagination: vous devenez triste, sombre et
comme extatique. Vos compagnes ne vous reconnaissent plus, elles
s'tonnent et vous plaignent. Prenez-y garde, si vous continuez ainsi,
vous ferez har et craindre la pit, et l'exemple de vos souffrances
et de vos agitations empchera plus de conversions qu'il n'en
attirera. Vos parens s'inquitent de votre exaltation. Votre mre
pense que le rgime du couvent vous tue; votre grand'mre crit qu'on
vous fanatise et que vos lettres se ressentent d'un grand trouble dans
l'esprit. Vous savez bien qu'au contraire on cherche  vous calmer.
Quant  moi,  prsent que je sais la vrit, j'exige que vous sortiez
de cette exagration. Plus elle est sincre, plus elle est dangereuse.
Je veux que vous viviez pleinement et librement de corps et d'esprit:
et comme dans la maladie _des scrupules_ que vous avez il entre
beaucoup d'orgueil  votre insu sous forme d'humilit, je vous donne
pour pnitence de retourner aux jeux et aux amusemens innocens de
votre ge. Ds ce soir, vous courrez au jardin comme les autres, au
lieu de vous prosterner  l'glise en guise de rcration. Vous
sauterez  la corde, vous jouerez aux barres. L'apptit et le sommeil
vous reviendront vite, et quand vous ne serez plus malade
physiquement, votre cerveau apprciera mieux ces prtendues fautes
dont vous croyez devoir vous accuser. O mon Dieu! m'criai-je, vous
m'imposez l une plus rude pnitence que vous ne pensez. J'ai perdu le
got du jeu et l'habitude de la gat. Mais je suis d'un esprit si
lger, que si je ne m'observe  toute heure, j'oublierai Dieu et mon
salut.--Ne croyez pas cela, reprit-il. D'ailleurs, si vous allez trop
loin, votre conscience, qui aura recouvr la sant, vous avertira 
coup sr, et vous couterez ses reproches. Songez que vous tes
malade, et que Dieu n'aime pas les lans fivreux d'une me en dlire.
Il prfre un hommage pur et soutenu. Allons, obissez  votre
mdecin. Je veux que dans huit jours on me dise qu'un grand changement
s'est opr dans votre air et dans vos manires. Je veux que vous
soyez aime et coute de toutes vos compagnes, non pas seulement de
celles qui sont sages, mais encore (et surtout) de celles qui ne le
sont pas. Faites-leur connatre que l'amour du devoir est une douce
chose, et que la foi est un sanctuaire d'o l'on sort avec un front
serein et une me bienveillante. Rappelez-vous que Jsus voulait que
ses disciples eussent les mains laves et la chevelure parfume. Cela
voulait dire, n'imitez pas ces fanatiques et ces hypocrites qui se
couvrent de cendres et qui ont le coeur impur comme le visage: soyez
agrables aux hommes, afin de leur rendre agrable la doctrine que
vous professez. Eh bien, mon enfant, il s'agit pour vous de ne pas
enterrer votre coeur dans les cendres d'une pnitence mal entendue.
Parfumez ce coeur d'une grande amnit et votre esprit d'un aimable
enjouement. C'tait votre naturel, il ne faut pas qu'on pense que la
pit rend l'humeur farouche. Il faut que l'on aime Dieu dans ses
serviteurs. Allons, faites votre acte de contrition et je vous
donnerai l'absolution.--Quoi, mon pre, lui dis-je, je me distrairai,
je me dissiperai ce soir, et vous voulez que je communie demain?--Oui,
vraiment, je le veux, reprit-il, et puisque je vous ordonne de vous
amuser par pnitence, vous aurez accompli un devoir.--Je me soumets 
tout si vous me promettez que Dieu m'en saura gr et qu'il me rendra
ces doux transports, ces lans spirituels qui me faisaient sentir et
savourer son amour.--Je ne puis vous le promettre de sa part, dit-il
en souriant, mais je vous en rponds, vous verrez.

Et le bonhomme me congdia, stupfaite, bouleverse, effraye de son
ordonnance. J'obis cependant, l'obissance passive tant le premier
devoir du chrtien, et je reconnus bien vite qu'il n'est pas fort
difficile  quinze ans de reprendre got  la corde et aux balles
lastiques. Peu  peu je me remis au jeu avec complaisance, et puis
avec plaisir, et puis avec passion, car le mouvement physique tait un
besoin de mon ge, de mon organisation, et j'en avais t trop
longtemps prive pour n'y pas trouver un attrait nouveau.

Mes compagnes revinrent  moi avec une grce extrme, ma chre Fanelly
la premire, et puis Pauline, et puis Anna, et puis toutes les autres,
les diables comme les sages. En me voyant si gaie, on crut un instant
que j'allais redevenir terrible. Elisa m'en gronda un peu, mais je lui
raconta, ainsi qu' celles qui recherchaient et mritaient ma
confiance, ce qui s'tait pass entre l'abb de Prmord et moi, et ma
gat fut accepte comme lgitime et mme comme mritoire.

Tout ce que mon bon directeur m'avait prdit m'arriva. Je recouvrai
promptement la sant physique et morale. Le calme se fit dans mes
penses; en interrogeant mon coeur, je le trouvai si sincre et si pur
que la confession devint une courte formalit destine  me donner le
plaisir de communier. Je gotai alors l'indicible bien-tre que
l'esprit jsuitique sait donner  chaque nature selon son penchant et
sa porte. Esprit de conduite admirable dans son intelligence du coeur
humain et dans les rsultats qu'il pourrait obtenir pour le bien, si,
comme l'abb de Prmord, tout homme qui le professe et le rpand avait
l'amour du bien et l'horreur du mal; mais les remdes deviennent des
poisons dans certaines mains, et le puissant levier de l'cole
jsuitique a sem la mort et la vie avec une gale puissance dans la
socit et dans l'glise.

Il se passa alors environ six mois qui sont restes dans ma mmoire
comme un rve, et que je ne demande qu' retrouver dans l'ternit
pour ma part de paradis. Mon esprit tait tranquille. Toutes mes ides
taient riantes. Il ne poussait que des fleurs dans mon cerveau,
nagure hriss de rochers et d'pines. Je voyais  toute heure le
ciel ouvert devant moi, la Vierge et les anges me souriaient en
m'appelant; vivre ou mourir m'tait indiffrent. L'empyre m'attendait
avec toutes ses splendeurs, et je ne sentais plus en moi un grain de
poussire qui pt ralentir le vol de mes ailes. La terre tait un lieu
d'attente o tout m'aidait et m'invitait  faire mon salut. Les anges
me portaient sur leurs mains, comme le prophte, pour empcher que,
dans la nuit, _mon pied ne heurtt la pierre du chemin_. Je ne priais
plus autant que par le pass, cela m'tait dfendu, mais chaque fois
que je priais, je retrouvais mes lans d'amour, moins imptueux
peut-tre, mais mille fois plus doux. La coupable et sinistre pense
du courroux du Pre cleste et de l'indiffrence de Jsus ne se
prsentait plus  moi. Je communiais tous les dimanches et  toutes
les ftes, avec une incroyable srnit de coeur et d'esprit. J'tais
libre comme l'air dans cette douce et vaste prison du couvent. Si
j'avais demand la cl des souterrains on me l'et donne. Les
religieuses me gtaient comme leur enfant chri: ma bonne Alicia, ma
chre Hlne, Mme Eugnie, Poulette, la soeur Thrse, Mme
Anne-Joseph, la suprieure, Elisa, et les anciennes pensionnaires, et
les nouvelles, et la grande et la petite classe, je _tranais tous les
coeurs aprs moi_. Tant il est facile d'tre parfaitement aimable
quand on se sent parfaitement heureux.

Mon retour  la gat fut comme une rsurrection pour la grande
classe. Depuis ma conversion la diablerie n'avait plus battu que d'une
aile. Elle se rveilla sous une forme tout  fait inattendue: on
devint anodin, diable  l'eau de rose, c'est--dire franchement
espigle, sans esprit de rvolte, sans rupture avec le devoir. On
travailla aux heures de travail, on rit et on joua aux heures de
rcration comme on n'avait jamais fait. Il n'y eut plus de coteries,
plus de camps spars entre les diables, les sages et les btes. Les
diables se radoucirent, les sages s'gayrent, les btes prirent du
jugement et de la confiance, parce qu'on sut les utiliser et les
divertir.

Ce grand progrs dans les moeurs du couvent se fit au moyen des
amusemens en commun. Nous imaginmes, entre cinq ou six de la grande
classe, d'improviser des charades ou plutt de petites comdies,
arranges d'avance par _scnarios_ et dbites d'abondance. Comme
j'avais, grce  ma grand'mre, un peu plus de littrature que mes
camarades et une sorte de facilit  mettre en scne des caractres,
je fus l'auteur de la troupe. Je choisis mes acteurs, je commandai les
costumes; je fus fort bien seconde et j'eus des sujets trs
remarquables. Le fond de la classe, donnant sur le jardin, devint
thtre aux heures permises. Nos premiers essais furent comme le dbut
de l'art  son enfance; la comtesse les tolra d'abord, puis elle y
prit plaisir, et engagea Mme Eugnie et Mme Franoise  venir voir
s'il n'y avait rien d'illicite dans ce divertissement. Ces dames
rirent et approuvrent.

Il se fit rapidement de grands progrs dans nos reprsentations. On
nous prta de vieux paravens pour faire nos coulisses. Les accessoires
nous vinrent de toutes parts. Chacune apporta de chez ses parens des
matriaux pour les costumes. La difficult tait de s'habiller en
homme. La pudeur et les nonnes ne l'eussent pas souffert. J'imaginai
le costume Louis XIII, qui conciliait la dcence et la possibilit de
s'arranger. Nos jupes fronces en bas jusqu' mi-jambes formrent les
haut-de-chausses; nos corsages mis sens devant derrire, un peu
arrangs et ouverts sur des mouchoirs froncs en devant de chemise, et
en crevs de manches, formrent les pourpoints. Deux tabliers cousus
ensemble firent des manteaux. Les rubans, perruques, chapeaux et
fanfreluches ne furent pas difficiles  se procurer. Quand on manquait
de plumes, on en faisait en papier dcoup et fris. Les pensionnaires
sont adroites, inventives et savent tirer parti de tout. On nous
permit les bottes, les pes et les feutres. Les parens en fournirent.
Bref, les costumes furent satisfaisans, et l'on fut indulgent pour la
mise en scne. On voulut bien prendre une grande table pour un pont et
un escabeau couvert d'un tapis vert pour un banc de gazon.

On permit  la petite classe de venir assister  nos reprsentations,
et on enrla quiconque voulut s'engager. La suprieure, qui aimait
beaucoup  s'amuser, nous fit dire enfin un beau jour, qu'elle avait
ou conter des merveilles de notre thtre, et qu'elle dsirait y
assister avec toute la communaut. Dj la classe et Mme Eugnie
avaient prolong la rcration jusqu' dix heures, et puis jusqu'
onze, les jours de spectacle. La suprieure la prolongea pour le jour
en question jusqu' minuit: c'est--dire qu'elle voulut un
divertissement complet. Sa demande et sa permission furent accueillies
avec transport. On se prcipita sur moi: Allons, _l'auteur_, allons,
_boute en train_ (c'tait le dernier surnom qu'on m'avait donn), 
l'oeuvre! Il nous faut un spectacle admirable: il nous faut six actes,
en deux ou trois pices. Il faut tenir notre public en haleine depuis
huit heures jusqu' minuit. C'est ton affaire, nous t'aiderons pour
tout le reste; mais pour cela, nous ne comptons que sur toi.

La responsabilit qui pesait sur moi tait grave. Il fallait faire
rire la suprieure, mettre en gat les plus graves personnages de la
communaut; et pourtant il ne fallait pas aller trop loin, la moindre
lgret pouvait faire crier au scandale et faire fermer le thtre.
Quel dsespoir pour mes compagnes! Si j'ennuyais seulement, le
thtre pouvait tre galement ferm sous prtexte de trop de dsordre
dans les rcrations du soir et de dissipation dans les tudes du
jour, et le prtexte n'et point t spcieux. Car il est bien certain
que ces divertissemens montaient beaucoup de jeunes ttes,  la petite
classe surtout.

Heureusement, je connaissais assez bien mon Molire, et, en
retranchant les amoureux, on pouvait trouver encore assez de scnes
comiques pour dfrayer toute une soire. Le _Malade imaginaire_
m'offrit un scnario complet. Du dialogue et de l'enchanement des
scnes je ne pouvais avoir un souvenir exact. Molire tait dfendu au
couvent, comme bien l'on pense, et, tout directeur de thtre que
j'tais, je n'en tais pas moins vertueuse. Je me rappelai pourtant
assez la donne principale pour ne pas trop m'carter de l'original
dans mon scnario; je soufflai  mes actrices les parties importantes
du dialogue, et je leur communiquai assez de la couleur de l'ensemble.
Pas une n'avait lu Molire, pas une de nos religieuses n'en
connaissait une ligne. J'tais donc bien sre que ma pice aurait pour
toutes l'attrait de la nouveaut. Je ne sais plus par qui furent
remplis les rles, mais ils le furent tous avec beaucoup
d'intelligence et de gat. Je retranchai du mien, moiti par oubli,
moiti  dessein, beaucoup de crudits mdicales, car je faisais
monsieur Purgon. Mais,  peine eus-je commenc  faire agir et parler
mon monde,  peine eus-je dbit quelques phrases que je vis la
suprieure clater de rire, Mme Eugnie s'essuyer les yeux et toute la
communaut se drider.

Tous les ans,  la fte de la suprieure, on lui jouait la comdie
avec beaucoup plus de soin et de pompe que ce que nous faisions l. On
dressait alors un vritable thtre. Il y avait un magasin de dcors
_ad hoc_, une rampe, un tonnerre, des rles appris par coeur et
admirablement jous. Mais les reprsentations n'taient point gaies;
c'tait toujours les petits drames larmoyans de Mme de Genlis. Moi,
avec mes paravens, mes bouts de chandelles, mes actrices recrutes de
confiance parmi celles que leur instinct poussait  s'offrir; avec mon
_scnario_ bti de mmoire, notre dialogue improvis et une rptition
pour toute prparation, je pouvais arriver  un _fiasco_ complet. Il
n'en fut point ainsi. La gat, la verve, le vrai comique de Molire,
mme rcit par bribes et reprsent par fragmens incomplets,
enlevrent l'auditoire. Jamais, de mmoire de nonne, on n'avait ri de
si bon coeur.

Ce succs obtenu ds les premires scnes nous encouragea. J'avais
prpar pour intermde une scne de _Matassins_ avec une poursuite
bouffonne emprunte  _M. de Pourceaugnac_. Seulement, j'avais dit 
mes actrices de se tenir dans les coulisses, c'est--dire derrire les
paravens, et de n'exhiber les armes que si j'entrais moi-mme en scne
pour leur en donner l'exemple. Quand je vis qu'on tait en humeur de
tout accepter, je changeai vite de costume, et, faisant l'apothicaire,
je commenai l'intermde en brandissant l'instrument classique
au-dessus de ma tte. Je fus accueillie par des rires homriques. On
sait que ce genre de plaisanterie n'a jamais scandalis les dvots.
Aussitt mon rgiment noir  tabliers blancs s'lana sur la scne, et
cette exhibition burlesque (Poulette nous avait prt tout l'arsenal
de l'infirmerie) mit la communaut de si belle humeur que je pensai
voir crouler la salle.

La soire fut termine par la crmonie de rception, et comme je
savais par coeur tous les vers, on avait pu les apprendre. Le succs
fut complet, l'enthousiasme port au comble. Ces dames,  force de
rciter des offices en latin, en savaient assez pour apprcier le
comique du latin bouffon de Molire. La suprieure se dclara divertie
au dernier point, et je fus accable d'loges pour mon esprit et la
gat de mes inventions. Je me tuais de dire tout bas  mes compagnes:
Mais c'est du Molire, et je n'ai fait merveille que de mmoire. On
ne m'coutait pas, on ne voulait pas me croire. Une seule, qui avait
lu Molire aux dernires vacances, me dit tout bas: Tais-toi! il est
fort inutile de dire  ces dames o tu as pris tout cela. Peut-tre
qu'elles feraient fermer le thtre si elles savaient que nous leur
donnons du Molire. Et puisque rien ne les a choques, il n'y a aucun
mal  ne leur rien dire, si elles ne te questionnent pas.

En effet, personne ne songea  douter que l'esprit de Molire ft
sorti de ma cervelle. J'eus un instant de scrupule d'accepter tous ces
complimens. Je me ttai pour savoir si ma vanit n'y trouvait pas son
compte; je m'aperus que c'tait tout le contraire, et qu' moins
d'tre fou, on ne pouvait que souffrir en se voyant dcerner l'hommage
d  un autre. J'acceptai cette mortification par dvouement pour mes
compagnes, et le thtre continua  prosprer et  attirer la
suprieure et les religieuses le dimanche.

Ce fut une suite de pastiches puiss dans tous les tiroirs de ma
mmoire et arrangs selon les moyens et les convenances de notre
thtre. Cet amusement eut l'excellent rsultat d'tendre le cercle
des relations et des amitis entre nous. La camaraderie, le besoin de
s'aider les unes les autres pour se divertir en commun, engendrrent
la bienveillance, la condescendance, une indulgence mutuelle,
l'absence de toute rivalit. Enfin le besoin d'aimer, si naturel aux
jeunes coeurs, forma autour de moi un groupe qui grossissait chaque
jour et qui se composa bientt de tout le couvent, religieuses et
pensionnaires, grande et petite classe. Je puis rappeler sans vanit
ce temps o je fus l'objet d'un engouement inou dans les fastes du
couvent, puisque ce fut l'ouvrage de mon confesseur et le rsultat de
la dvotion tendre, expansive et riante o il m'avait entrane.

On me savait un gr infini d'tre dvote, complaisante et amusante. La
gat se communiqua aux caractres les plus concentrs, aux dvotions
les plus mlancoliques. Ce fut  cette poque que je contractai une
tendre amiti avec Jane Bazoini, un petit tre ple, rserv, doux,
malingre en apparence, mais qui a vcu pourtant sans maladie et  qui
ses beaux grands yeux noirs, d'une finesse lente et bonne, et son
petit sourire d'enfant tenaient lieu de beaut. C'tait, ce sera
toujours une crature adorable que Jane. C'tait la bont, le
dvouement, l'obligeance infatigables de Fanelly avec la pit austre
et ferme d'Elisa, le tout couronn d'une grce calme et modeste qui ne
pouvait se comparer qu' Jane elle-mme.

Elle avait deux soeurs plus belles et plus brillantes qu'elle: Chrie,
qui tait la plus jolie, la plus vivante et la plus recherche des
trois pour la sduction de ses manires, pauvre charmante fille qui
est morte deux ans aprs; Aime, qui tait belle de distinction et
d'intelligence, et qui a travers une jeunesse maladive pour pouser
M. d'Hliand  vingt-sept ans. Aime tait  tous gards une personne
suprieure. Ses manires taient froides, mais son coeur tait
affectueux, et son intelligence la rendait propre  tous les arts, o
elle excellait sans efforts et sans passion apparente.

Ces trois soeurs taient en chambre avec une gouvernante pour les
soigner, mais elles suivaient les classes et les prires comme nous.
On jalousait l'amiti de Chrie et d'Aime. Jane n'avait d'amies que
ses soeurs. Elle tait trop timide et trop rserve pour en rechercher
d'autres. Cette modestie me toucha, et je vis bientt que ce n'tait
pas la froideur et la stupidit qui causaient son isolement. Elle
tait tout aussi intelligente, tout aussi instruite et beaucoup plus
aimante que ses soeurs. Je dcouvris en elle un trsor de
bienveillance et de tendresse calme et durable. Nous avons t
intimement lies jusqu'en 1831. Je dirai plus tard pourquoi, sans
cesser de l'aimer comme elle le mritait, j'ai cess de la voir sans
lui en dire la raison.

Ma petite Jane montra dans nos amusemens qu'elle tait aussi capable
de gentillesse et de gat que les plus brillantes d'entre nous. Une
fois mme, elle fut punie du bonnet de nuit par la comtesse, qui ne
prenait pas toujours en bonne part nos espigleries; car la gat
montait tous les jours d'un cran, et les plus raides s'y laissaient
entraner. Je me rappelle que cela tait devenu pour moi, pour tout
le monde, une commotion lectrique et comme irrsistible. Certes, je
m'abstenais dsormais de tourner la pauvre comtesse en ridicule, et je
faisais mon possible pour l'pargner quand les autres s'en mlaient.
Mais quand, pour la centime fois, elle se laissait prendre  la
bougie de pomme qu'Anna ou Pauline plaaient dans sa lanterne, et
lorsqu'elle disait une parole pour l'autre avec le sang-froid d'une
personne parfaitement distraite, en voyant toute la classe partir d'un
seul clat de rire, il me fallait en faire autant. Alors elle se
tournait vers moi d'un air de dtresse, et, comme Jules Csar 
Brutus, elle me disait, en se drapant dans son grand chle vert: Et
vous aussi, Aurore! J'aurais bien voulu me repentir, mais elle avait
une manire de prononcer les _e_ muets qui sonnait comme un _o_. Anna
la contrefaisait admirablement, et, se tournant vers moi, elle me
criait: _Auroro! Auroro!_ Je n'y pouvais tenir, le rire devenait
nerveux. J'aurais ri dans le feu, comme on disait.

La gat alla si loin, que quelques cervelles chauffes la firent
tourner en rvolte. C'tait  une poque de la Restauration o il y
eut comme une pidmie de rbellion dans tous les lyces, dans les
pensions et mme dans les tablissemens de notre sexe. Comme ces
nouvelles nous arrivaient coup sur coup, avec le rcit de
circonstances tantt graves, tantt plaisantes, les plus vives
d'entre nous disaient: Est-ce que nous n'aurons pas aussi notre
petite rvolte? Nous serons donc les seules qui ne suivrons pas la
mode? Nous n'aurons donc pas notre petite note dans les journaux?

La comtesse mue devenait plus svre parce qu'elle avait peur. Nos
bonnes religieuses, quelques unes du moins, avaient des figures
allonges, et pendant trois ou quatre jours (je crois que nos voisins
les cossais avaient fait aussi leur insurrection) il y eut une sorte
de mfiance et de terreur qui nous divertissait beaucoup. Alors on
s'imagina de faire semblant de se rvolter pour voir la frayeur de ces
dames, celle de la comtesse surtout. On ne m'en fit point part; on
tait si bon pour moi qu'on ne voulait pas me mettre aux prises avec
ma conscience, et on comptait bien m'entraner dans le rire gnral
quand l'affaire claterait.

Il en fut ainsi: un soir,  la classe, comme nous tions toutes
assises autour d'une longue table, la comtesse au bout, raccommodant
ses nippes  la clart des chandelles, j'entends ma voisine dire  sa
voisine: _Exhaussons!_ Le mot fait le tour de la table, qui, enleve
aussitt par trente paires de petites mains, s'lve et s'exhausse en
effet jusqu'au-dessus de la tte de la comtesse. Fort distraite comme
d'habitude, la comtesse s'tonne de l'loignement de la lumire, mais
au moment o elle lve la tte, la table et les lumires s'abaissent
et reprennent leur niveau. On recommena plusieurs fois le mme tour
sans qu'elle s'en rendt compte. C'tait  peu prs la scne du niais
au logis de la sorcire, dans les _Pilules du Diable_. Je trouvai la
chose si plaisante que je ne me fis pas grand scrupule de recevoir le
mot d'ordre et d'_exhausser_ comme les autres. Mais enfin la comtesse
s'aperut de nos sottises et se leva furieuse. Il tait convenu qu'on
ferait aussitt des mines de mauvais garons pour l'effrayer. Chacune
se pose en conspirateur, les bras croiss, le sourcil fronc, et des
chuchotemens font entendre autour d'elle le mot terrible de _rvolte_.
La comtesse tait incapable de tenir tte  l'orage. Persuade que le
moment fatal est venu, elle s'enfuit en faisant flotter son grand
chle comme une mouette qui tend ses ailes et qui prend son vol 
travers les temptes.

Elle avait perdu l'esprit; elle traversa le jardin pour se rfugier et
se barricader dans sa chambre. Pour augmenter sa terreur, nous jetmes
les flambeaux, les chandelles et les tabourets par la fentre au
moment o elle passait. Nous ne voulions ni ne pouvions l'atteindre;
mais ce vacarme accompagn des cris: Rvolte! rvolte! pensa la
faire mourir de peur. Pendant une heure, nous fmes livrs 
nous-mmes et  nos rires inextinguibles, sans que personne ost
rtablir l'ordre. Enfin nous entendmes de loin la grosse voix de la
suprieure qui arrivait avec un bataillon de doyennes. C'tait  notre
tour d'avoir peur, car la suprieure tait aime, et comme on n'avait
voulu que faire semblant de se rvolter, il en cotait d'tre grondes
et punies comme pour une rvolte vritable. Aussitt on court fermer
au verrou les portes de la classe et de l'avant-classe; on se hte de
ranger tout, on repche les tabourets et les flambeaux, on rajuste et
on rallume les chandelles, puis, quand tout est en ordre, tout le
monde se met  genoux et on commence tout haut la prire du soir,
tandis qu'une de nous rouvre les portes au moment o la suprieure s'y
prsente, aprs quelque hsitation.

La comtesse fut regarde comme une folle et comme une visionnaire, et
Marie-Josephe, la servante qui rangeait la classe le matin, et qui
tait la meilleure du monde, ne se plaignit pas de la fracture de
quelques meubles et de quelques chandelles. Elle nous garda le secret,
et l finit notre rvolution.

Tout allait le mieux du monde, le carnaval arrivait, et nous
prparions une soire de comdie comme jamais nous n'avions encore
espr de la raliser. Je ne sais plus quelle pice de Molire ou de
Regnard j'avais mise en canevas. Les costumes taient prts, les rles
distribus, le violon engag. Car ce jour-l nous avions un violon,
un bal, un souper, et toute la nuit pour nous divertir  discrtion.

Mais un vnement politique qui devait naturellement retentir comme
une calamit publique dans un couvent vint faire rentrer les costumes
au magasin et la gat dans les coeurs.

Le duc de Berry fut assassin  la porte de l'_Opra_ par _Louvel_.
Crime isol, fantasque comme tous les actes de dlire sanguinaire, et
qui servit de prtexte  des perscutions, ainsi qu' un revirement
subit dans l'esprit du rgne de Louis XVIII.

Cette nouvelle nous fut apporte le lendemain matin, et commente par
nos religieuses d'une manire saisissante et dramatique. Pendant huit
jours, on ne s'entretint pas d'autre chose, et les moindres dtails de
la mort chrtienne du prince, le dsespoir de sa femme, qui coupa,
disait-on, ses blonds cheveux sur sa tombe; toutes les circonstances
de cette tragdie royale et domestique, rapportes, embellies,
amplifies et potises par les journaux royalistes et les lettres
particulires, dfrayrent nos rcrations de soupirs et de larmes.
Presque toutes nous appartenions  des familles nobles, royalistes ou
bonapartistes rallies. Les Anglaises, qui taient en majorit,
prenaient part au deuil royal par principe, et d'ailleurs le rcit
d'une mort tragique, et les larmes d'une illustre famille taient
mouvans pour nos jeunes imaginations comme une pice de Corneille ou
de Racine. On ne nous disait pas que le duc de Berry avait t un peu
brutal et dbauch, on nous le peignait comme un hros, comme un
second Henri IV, sa femme comme une sainte et le reste  l'avenant.

Moi seule peut-tre je luttais contre l'entranement gnral. J'tais
reste bonapartiste et je ne m'en cachais pas, sans cependant me
prendre de dispute avec personne  ce sujet.

Dans ce temps-l, quiconque tait bonapartiste tait trait de
libral. Je ne savais ce que c'tait que le libralisme: on me
disait que c'tait la mme chose que le jacobinisme, que je
connaissais encore moins. Je fus donc mue quand on me rpta sur
tous les tons: Qu'est-ce qu'un parti qui prche, commet et prconise
l'assassinat?--S'il en est ainsi, rpondis-je, je suis tout ce qu'il
vous plaira, except librale, et je me laissai attacher au cou je ne
sais plus quelle petite mdaille frappe en l'honneur du duc de Berry,
qui tait devenue comme un ordre pour tout le couvent.

Huit jours de tristesse, c'est bien long pour un couvent de jeunes
filles. Un soir, je ne sais qui fit une grimace, une autre sourit, une
troisime dit un bon mot, et voil le rire qui fait le tour de la
classe, d'autant plus violent et nerveux, qu'il succdait aux pleurs.

Peu  peu on nous laissa reprendre nos amusemens. Ma grand'mre tait
 Paris. Comme on lui rendait bon tmoignage de ma conduite, elle
n'avait plus sujet de me gronder srieusement, et elle s'apercevait
aussi que ma simplicit et mon absence de coquetterie n'allaient pas
mal  une figure de seize ans. Elle me traitait donc avec toute sa
bont maternelle; mais un nouveau souci s'tait empar d'elle  propos
de moi: c'tait ma dvotion et le secret dsir que je conservais, et
qu'elle avait appris vraisemblablement par Mme de Pontcarr (qui
devait le tenir de Pauline), de me faire religieuse. Elle avait su
l't prcdent, par diverses lettres de personnes qui m'avaient vue
au parloir, que j'tais souffrante, triste et _toute confite en Dieu_.
Cette dvotion triste ne l'avait pas beaucoup inquit. Elle s'tait
dit avec raison que cela n'tait pas de mon ge et ne pouvait durer.
Mais quand elle me vit bien portante, frache, gaie, ne prenant avec
personne d'airs rvches, et nanmoins rentrant chaque fois dans mon
clotre avec plus de plaisir que je n'en tais sortie, elle eut peur,
et rsolut de me reprendre avec elle aussitt qu'elle repartirait pour
Nohant.

Cette nouvelle tomba sur moi comme un coup de foudre, au milieu du
plus parfait bonheur que j'eusse got de ma vie. Le couvent tait
devenu mon paradis sur la terre. Je n'y tais ni pensionnaire ni
religieuse, mais quelque chose d'intermdiaire, avec la libert
absolue dans un intrieur que je chrissais et que je ne quittais pas
sans regret, mme pour une journe. Personne n'tait donc aussi
heureux que moi. J'tais l'amie de tout le monde, le conseil et le
meneur de tous les plaisirs, l'idole des petites. Les religieuses, me
voyant si gaie et persistant dans ma vocation, commenaient  y
croire, et, sans l'encourager, ne disaient plus non. Elisa, qui seule
ne s'tait pas laiss distraire et gayer par mon entrain, y croyait
fermement; soeur Hlne, plus que jamais. J'y croyais moi-mme et j'y
ai cru encore longtemps aprs ma sortie du couvent. Mme Alicia et
l'abb de Prmord taient les deux seules personnes qui n'y comptaient
pas, me connaissant probablement mieux que les autres, et tous deux me
disaient  peu prs la mme chose: Gardez cette ide si elle vous est
bonne; mais pas de voeux imprudens, pas de secrtes promesses  Dieu,
surtout pas d'aveu  vos parens avant le moment o vous serez certaine
de vouloir pour toujours ce que vous voulez aujourd'hui. L'intention
de votre grand'mre est de vous marier. Si dans deux ou trois ans vous
ne l'tes pas et que vous n'ayez pas envie de l'tre, nous reparlerons
de vos projets.

Le bon abb m'avait rendue bien facile la tche d'tre aimable. Dans
les premiers temps, j'avais t un peu effraye de l'ide que mon
devoir, aussitt que j'aurais pris quelque ascendant sur mes
compagnes, serait de les prcher et de les convertir. Je lui avais
avou que je ne me sentais pas propre  ce rle. Vous voulez que je
sois aime de tout le monde ici, lui avais-je dit: eh bien, je me
connais assez pour vous dire que je ne pourrai pas me faire aimer sans
aimer moi-mme, et que je ne serai jamais capable de dire  une
personne aime: Faites-vous dvote, mon amiti est  ce prix. Non,
je mentirais. Je ne sais pas obsder, perscuter, pas mme insister,
je suis trop faible.--Je ne demande rien de semblable, m'avait rpondu
l'indulgent directeur; prcher, obsder serait de mauvais got  votre
ge. Soyez pieuse et heureuse, c'est tout ce que je vous demande,
votre exemple prchera mieux que tous les discours que vous pourriez
faire.

Il avait eu raison d'une certaine manire, mon excellent vieux ami. Il
est certain que l'on tait devenu meilleur autour de moi; mais la
religion ainsi prche par la gat avait donn bien de la force  la
vivacit des esprits, et je ne sais pas si c'tait un moyen trs sr
pour persister dans le catholicisme.

J'y persistais avec confiance, j'y aurais persist, je crois, si je
n'eusse pas quitt le couvent; mais il fallut le quitter, il fallut
cacher  ma grand'mre, qui en aurait mortellement souffert, le regret
mortel que j'avais de me sparer des nombreux et charmans objets de ma
tendresse: mon coeur fut bris. Je ne pleurai pourtant pas, car j'eus
un mois pour me prparer  cette sparation, et quand elle arriva,
j'avais pris une si forte rsolution de me soumettre sans murmure, que
je parus calme et satisfaite devant ma pauvre bonne maman. Mais
j'tais navre, et je l'tais pour bien longtemps.

Je ne dois pourtant pas fermer le dernier chapitre du couvent sans
dire que j'y laissai tout le monde triste ou constern de la mort de
Mme Canning. J'tais arrive, pour son caractre, au respect que lui
devait ma pit; mais jamais ma sympathie ne m'avait pousse vers
elle. Je fus pourtant une des dernires personnes qu'elle nomma avec
affection dans son agonie.

Cette femme, d'une puissante organisation, avait eu sans doute les
qualits de son rle dans la vie monastique, puisqu'elle avait
conserv, depuis la rvolution, le gouvernement absolu de sa
communaut. Elle laissait la maison dans une situation florissante,
avec un nombre considrable d'lves et de grandes relations dans le
monde, qui eussent d assurer  l'avenir une clientle durable et
brillante.

Nanmoins, cette situation prospre s'clipsa avec elle. J'avais vu
lire Mme Eugnie, et comme elle m'aimait toujours, si je fusse reste
au couvent, j'y aurais t encore plus gte; mais Mme Eugnie se
trouva impropre  l'exercice de l'autorit absolue. J'ignore si elle
en abusa, si le dsordre se mit dans sa gestion ou la division dans
ses conseils; mais elle demanda, au bout de peu d'annes,  se
retirer du pouvoir, et fut prise au mot, m'a-t-on dit, avec un
empressement gnral. Elle avait laiss les affaires pricliter, ou
bien je crois plutt qu'elle n'avait pu les empcher d'aller ainsi.
Tout est mode en ce monde, mme les couvens. Celui des Anglaises avait
eu, sous l'empire et sous Louis XVIII, une grande vogue. Les plus
grands noms de la France et de l'Angleterre y avaient contribu. Les
Mortemart, les Montmorency y avaient eu leurs hritires. Les filles
des gnraux de l'Empire rallis  la Restauration y furent mises, 
dessein sans doute d'tablir des relations favorables  l'ambition
aristocratique des parens, mais le rgne de la bourgeoisie arrivait,
et quoique j'aie entendu les _vieilles comtesses_ accuser Mme Eugnie
d'avoir laiss _encanailler_ son couvent, je me souviens fort bien
que, lorsque j'en sortis, peu de jours aprs la mort de Mme Canning,
le _tiers tat_ avait dj fait, par ses soins, une irruption trs
lucrative dans le couvent. 'avait t, pour ainsi dire, le bouquet de
sa fructueuse administration.

J'avais donc vu notre personnel s'augmenter rapidement d'une quantit
de charmantes filles de ngocians ou d'industriels, tout aussi bien
leves dj, et, pour la plupart, plus intelligentes (ceci tait mme
remarquable et remarqu) que les petites personnes de grande maison.

Mais cette prosprit devait tre et fut un de paille. Les gens _de la
haute_, comme disent aujourd'hui les bonnes gens, trouvrent le
milieu trop roturier, et la vogue des beaux noms se porta sur le
Sacr-Coeur et sur l'Abbaye-aux-Bois. Plusieurs de mes anciennes
compagnes furent transfres dans ces monastres, et peu  peu
l'lment patricien catholique rompit avec l'antique retraite des
Stuarts. Alors sans doute les bourgeois, qui avaient t flatts de
l'esprance de voir leurs hritires _frayer_ avec celles de la
noblesse, se sentirent frustrs et humilis. Ou bien l'esprit
voltairien du rgne de Louis-Philippe, qui couvait dj ds les
premiers jours du rgne de son prdcesseur, commena  proscrire les
ducations monastiques. Tant il y a, qu'au bout de quelques annes je
trouvai le couvent  peu prs vide, sept ou huit pensionnaires au lieu
de soixante-dix  quatre-vingts que nous avions t, la maison trop
vaste et aussi pleine de silence qu'elle l'avait t de bruit;
Poulette, dsole et se plaignant avec cret des nouvelles
suprieures et de la ruine de notre _ancienne gloire_.

J'ai eu les derniers dtails sur cet intrieur en 1847. La situation
tait meilleure, mais ne s'tait jamais releve  son ancien niveau:
grande injustice de la vogue; car, en somme, les Anglaises taient
sous tous les rapports un troupeau de vierges sages, et leurs
habitudes de raison, de douceur et de bont n'ont pu se perdre en un
quart de sicle.




CHAPITRE SEIZIEME.

  Paris, 1820.--Projets de mariage ajourns.--Amour filial
    contrist.--Mme Catalani.--Arrive  Nohant.--Matine de
    printemps.--Essai de travail.--Pauline et sa mre.--La comdie
     Nohant.--Nouveaux chagrins d'intrieur.--Mon frre.--Colette
    et le gnral Pepe.--L'hiver  Nohant.--Soire de
    fvrier.--Dsastre et douleurs.


Je ne me souviens gure des surprises et des impressions qui durent,
ou qui auraient d m'assaillir dans ces premiers jours que je passai 
Paris, promene et distraite  dessein par ma bonne grand'mre.
J'tais hbte, je pense, par le chagrin de quitter mon couvent; et
tourmente de l'apprhension de quelque projet de mariage. Ma bonne
maman, que je voyais avec douleur trs change et trs affaiblie,
parlait de sa mort, prochaine selon elle, avec un grand calme
philosophique; mais elle ajoutait, en s'attendrissant et en me
pressant sur son coeur: Ma fille, il faut que je te marie bien vite,
car je m'en vas. Tu es bien jeune, je le sais; mais quelque peu
d'envie que tu aies d'entrer dans le monde, tu dois faire un effort
pour accepter cette ide-l. Songe que je finirais pouvante et
dsespre, si je te laissais sans guide et sans appui dans la vie.

Devant cette menace de son dsespoir et de son pouvante au moment
suprme, j'tais pouvante et dsespre, moi aussi. Est-ce qu'on va
vouloir me marier? me disais-je? Est-ce que c'est une affaire
arrange? M'a-t-on fait sortir du couvent juste pour cela? Quel est
donc ce mari, ce matre, cet ennemi de mes voeux et de mes esprances?
O se tient-il cach? Quel jour va-t-on me le prsenter, en me disant:
Ma fille, il faut dire oui, ou me porter un coup mortel!

Je vis pourtant bien qu'on ne s'occupait que vaguement et comme
prparatoirement de ce grand projet. Mme de Pontcarr proposait
quelqu'un; ma mre proposait, de par mon oncle de Beaumont, une autre
personne. Je vis le parti de Mme de Pontcarr, et elle me demanda mon
opinion. Je lui dis que ce monsieur m'avait sembl fort laid. Il
parat qu'au contraire il tait beau, mais je ne l'avais pas regard,
et Mme de Pontcarr me dit que j'tais une petite sotte.

Je me rassurai tout  fait en voyant qu'on faisait les paquets pour
Nohant sans rien conclure, et mme j'entendis ma bonne maman dire
qu'elle me trouvait si enfant, qu'il fallait encore m'accorder six
mois, peut-tre un an de rpit.

Soulage d'une anxit affreuse, je retombai bientt dans un autre
chagrin. J'avais espr que ma petite mre viendrait  Nohant avec
nous. Je ne sais quel orage nouveau venait d'clater dans ces
derniers temps. Ma mre rpondit brusquement  mes questions: Non,
certes! je ne retournerai  Nohant que quand ma belle-mre sera
morte!

Je sentis que tout se brisait encore une fois dans ma triste existence
domestique. Je n'osai faire de questions; j'avais une crainte
poignante d'entendre, de part ou d'autre, les amres rcriminations du
pass. Ma pit, autant que ma tendresse filiale, me dfendait
d'couter le moindre blme sur l'une ou sur l'autre. J'essayai en
silence de les rapprocher; elles s'embrassrent, les larmes aux yeux,
devant moi; mais c'taient des larmes de souffrance contenue et de
reproche mutuel. Je le vis bien, et je cachai les miennes.

J'offris encore une fois  ma mre de me prononcer afin de pouvoir
rester avec elle, ou tout au moins de dcider ma bonne maman 
l'emmener avec moi.

Ma mre repoussa nergiquement cette ide. Non, non, dit-elle, je
dteste la campagne, et Nohant surtout, qui ne me rappelle que des
douleurs atroces. Ta soeur est une grande demoiselle que je ne peux
plus quitter. Va-t'en sans te dsoler, nous nous retrouverons, et
peut-tre plus tt que l'on ne croit!

Cette allusion obstine  la mort de ma grand'mre tait dchirante
pour moi. J'essayai de dire que cela tait cruel pour mon coeur.
Comme tu voudras! dit ma mre irrite; si tu l'aimes mieux que moi,
tant mieux pour toi, puisque tu lui appartiens  prsent corps et me.

--Je lui appartiens de tout mon coeur par la reconnaissance et le
dvoment, rpondis-je, mais non pas corps et me contre vous. Ainsi,
il y a une chose certaine, c'est que si elle exige que je me marie, ce
ne sera jamais, je le jure, avec un homme qui refuserait de voir et
d'honorer ma mre.

Cette rsolution tait si forte en moi que ma pauvre mre et bien d
m'en tenir compte. Moi, brise dsormais  la soumission chrtienne;
moi qui, d'ailleurs, ne me sentais plus l'nergie de rsister aux
larmes de ma bonne maman, et qui voyais, par momens, s'effacer mon
meilleur rve, celui de la vie monastique, devant la crainte de
l'affliger, j'aurais trouv encore dans mon instinct filial la force
que soeur Hlne avait eue pour briser le sien, quand elle avait
rsist  son pre pour aller  Dieu. Moi, moins sainte et plus
humaine, j'aurais, je le crois, pass par-dessus le corps de ma
grand'mre pour tendre les bras  ma mre humilie et outrage.

Mais ma mre ne comprenait dj plus mon coeur. Il tait devenu trop
sensible et trop tendre pour sa nature entire et sans nuances. Elle
n'eut qu'un sourire d'nergique insouciance pour rpondre  mon
effusion: Tiens, tiens! je crois bien! dit-elle. Je ne m'inquite
gure de cela. Est-ce tu ne sais pas qu'on ne peut pas te marier sans
mon consentement? Est-ce que je le donnerai jamais quand il s'agira
d'un monsieur qui prendrait de grands airs avec moi? Allons donc! Je
me moque bien de toutes les menaces. Tu m'appartiens, et quand mme on
russirait  te mettre en rvolte contre ta mre, ta mre saura bien
retrouver ses droits!

Ainsi ma mre, exaspre, semblait vouloir douter de moi et s'en
prendre  ma pauvre me en dtresse pour exhaler ses amertumes. Je
commenai  pressentir quelque chose d'trange dans ce caractre
gnreux, mais indompt, et il y avait,  coup sr, dans ses beaux
yeux noirs quelque chose de terrible qui, pour la premire fois, me
frappa d'une secrte pouvante.

Je trouvai, par contraste, ma grand'mre plonge dans une tristesse
abattue et plaintive qui me toucha profondment. Que veux-tu, mon
enfant? me dit-elle lorsque j'essayai de rompre la glace; ta mre ne
peut pas ou ne veut pas me savoir gr des efforts immenses que j'ai
faits et que je fais tous les jours pour la rendre heureuse. Ce n'est
ni sa faute ni la mienne, si nous ne nous chrissons pas l'une
l'autre: mais j'ai mis les bons procds de mon ct en toutes choses,
et les siens sont si durs que je ne peux plus les supporter. Ne
peut-elle me laisser finir en paix? Elle a si peu de temps 
attendre!

Comme j'ouvrais la bouche pour la distraire de cette pense: Laisse,
laisse! reprit-elle. Je sais ce que tu veux me dire. J'ai tort
d'attrister tes seize ans de mes ides noires. N'y pensons pas. Va
t'habiller. Je veux te mener ce soir aux Italiens!

J'avais bien besoin de me distraire, et par cela mme que j'tais
mortellement triste, je ne m'en sentais ni l'envie ni la force. Je
crois que c'est ce soir-l que j'entendis pour la premire fois Mme
Catalani dans _Il fanatico per la musica_. Je crois aussi que c'tait
Galli qui faisait le rle du dilettante burlesque, mais je vis et
entendis bien mal, proccupe comme je l'tais. Il me sembla que la
cantatrice abusait de la richesse de ses moyens, et que sa fantaisie
de chanter des variations crites pour le violon tait antimusicale.
Je sortais des choeurs et des motets de notre chapelle, et, dans le
nombre de nos morceaux  _effet_, ceux qu'on chantait pendant le salut
du saint sacrement, il se trouvait bien des antiennes vocalises dans
le got rococo de la musique sacre du dernier sicle; mais nous
n'tions pas trop dupes de ces abus, et, en somme, on nous mettait sur
la voie des bonnes choses. La musique bouffe des Italiens, si
artistement brode par la cantatrice  la mode, ne me causa donc que
de l'tonnement. J'avais plus de plaisir  couter le chevalier de
Lacoux, vieil migr, ami de ma grand'mre, me jouer sur la harpe ou
sur la guitare des airs espagnols dont quelques-uns m'avaient berce 
Madrid, et que je retrouvais comme un rve du pass endormi dans ma
mmoire.

Rose tait marie et devait nous quitter pour aller vivre  la Chtre
aussitt que nous serions de retour  Nohant. Impatiente de retrouver
son mari, qu'elle avait pous la veille du voyage  Paris, elle ne
cachait gure sa joie et me disait avec sa passion rouge qui me
faisait frmir de peur: Soyez tranquille, votre tour viendra
bientt!

J'allai embrasser une dernire fois toutes mes chres amies du
couvent. J'tais vritablement dsespre.

Nous arrivmes  Nohant aux premiers jours du printemps de 1820, dans
la grosse calche bleue de ma grand'mre, et je retrouvai ma petite
chambre livre aux ouvriers qui en renouvelaient les papiers et les
peintures; car ma bonne maman commenait  trouver ma tenture de toile
d'orange  grands ramages trop suranne pour mes jeunes yeux, et
voulait les rjouir par une frache couleur lilas. Cependant mon lit 
colonnes, en forme de corbillard, fut pargn, et les quatre plumets
rongs des vers chapprent encore au vandalisme du got moderne.

On m'installa provisoirement dans le grand appartement de ma mre. L,
rien n'tait chang, et je dormis dlicieusement dans cet immense lit
 grenades dores qui me rappelait toutes les tendresses et toutes les
rveries de mon enfance.

Je vis enfin, pour la premire fois depuis notre sparation dcisive,
le soleil entrer dans cette chambre dserte o j'avais tant pleur.
Les arbres taient en fleurs, les rossignols chantaient, et
j'entendais au loin la classique et solennelle cantilne des
laboureurs, qui rsume et caractrise toute la posie claire et
tranquille du Berry. Mon rveil fut pourtant un indicible mlange de
joie et de douleur. Il tait dj neuf heures du matin. Pour la
premire fois depuis trois ans, j'avais dormi la grasse matine, sans
entendre la cloche de l'anglus et la voix criarde de Marie-Josephe
m'arracher aux douceurs des derniers rves. Je pouvais encore paresser
une heure sans en courir aucune pnitence. Echapper  la rgle, entrer
dans la libert, c'est une crise sans pareille dont ne jouissent pas 
demi les mes prises de rverie et de recueillement.

J'allai ouvrir ma fentre et retournai me mettre au lit. La senteur
des plantes, la jeunesse, la vie, l'indpendance m'arrivaient par
bouffes; mais aussi le sentiment de l'avenir inconnu qui s'ouvrait
devant moi m'accablait d'une inquitude et d'une tristesse profondes.
Je ne saurais  quoi attribuer cette dsesprance maladive de
l'esprit, si peu en rapport avec la fracheur des ides et la sant
physique de l'adolescence. Je l'prouvai si poignante, que le souvenir
trs net m'en est rest aprs tant d'annes, sans que je puisse
retrouver clairement par quelle liaison d'ides, quels souvenirs de la
veille, quelles apprhensions du lendemain, j'arrivai  rpandre des
larmes amres, en un moment o j'aurais d reprendre avec transport
possession du foyer paternel et de moi-mme.

Que de petits bonheurs, cependant, pour une pensionnaire hors de cage!
Au lieu du triste uniforme de serge amarante, une jolie femme de
chambre m'apportait une frache robe de guingamp rose. J'tais libre
d'arranger mes cheveux  ma guise, sans que Mme Eugnie me vnt
observer qu'il tait indcent de se dcouvrir les tempes. Le djeuner
tait relev de toutes les friandises que ma grand'mre aimait et me
prodiguait. Le jardin tait un immense bouquet. Tous les domestiques,
tous les paysans venaient me faire fte. J'embrassais toutes les
bonnes femmes de l'endroit, qui me trouvaient fort embellie parce que
j'tais devenue _plus grossire_, c'est--dire, dans leur langage, que
j'avais pris de l'embonpoint. Le parler berrichon sonnait  mon
oreille comme une musique aime, et j'tais tout merveille qu'on ne
m'adresst pas la parole avec le blaisement et le sifflement
britanniques. Les grands chiens, mes vieux amis, qui m'avaient
gronde la veille au soir me reconnaissaient et m'accablaient de
caresses avec ces airs intelligens et nafs qui semblent vous demander
pardon d'avoir un instant manqu de mmoire.

Vers le soir, Deschartres, qui avait t  je ne sais plus quelle
soire loigne, arriva enfin, avec sa veste, ses grandes gutres et
sa casquette en soufflet. Il ne s'tait pas encore avis, le cher
homme, que je dusse tre change et grandie depuis trois ans, et
tandis que je lui sautais au cou, il demandait o tait Aurore. Il
m'appelait mademoiselle; enfin, il fit comme mes chiens, il ne me
reconnut qu'au bout d'un quart d'heure.

Tous mes anciens camarades d'enfance taient aussi changs que moi.
Liset tait _lou_, comme on dit chez nous. Je ne le revis pas; il
mourut peu de temps aprs. Cadet tait devenu aide valet de chambre.
Il servait  table et disait navement  Mlle Julie, qui lui
reprochait de casser toutes les carafes: Je n'en ai cass que sept la
semaine dernire. Fanchon tait bergre chez nous. Marie Aucante
tait devenue la reine de beaut du village. Marie et Solange Croux
taient des jeunes filles charmantes. Pendant trois jours ma chambre
ne dsemplit pas des visites qui m'arrivaient. Ursule ne fut pas des
dernires.

Mais, comme Deschartres, tout le monde m'appelait mademoiselle.
Plusieurs taient intimids devant moi. Cela me fit sentir mon
isolement. L'abme de la hirarchie sociale s'tait creus entre des
enfans qui jusque-l s'taient sentis gaux. Je n'y pouvais rien
changer, on ne l'et pas souffert. Je me pris  regretter davantage
mes compagnes de couvent.

Pendant quelques jours ensuite, je fus tout au plaisir physique de
courir les champs, de revoir la rivire, les plantes sauvages, les
prs en fleur. L'exercice de marcher dans la campagne, dont j'avais
perdu l'habitude, et l'air printanier me grisaient si bien, que je ne
pensais plus et dormais de longues nuits avec dlices; mais bientt
l'inaction de l'esprit me pesa, et je songeai  occuper ces ternels
loisirs qui m'taient faits par l'indulgente gterie de ma grand'mre.

J'prouvai mme le besoin de rentrer dans la rgle, et je m'en traai
une dont je ne me dpartis pas tant que je fus seule et matresse de
mes heures. Je me fis navement un _tableau_ de l'emploi de ma
journe. Je consacrais une heure  l'histoire, une au dessin, une  la
musique, une  l'anglais, une  l'italien, etc. Mais le moment de
m'instruire rellement un peu n'tait pas encore venu. Au bout d'un
mois, je n'avais fait encore que rsumer, sur des cahiers _ad hoc_,
mes petites tudes du couvent, lorsque arrivrent invites par ma
bonne maman, Mme de Pontcarr et sa charmante fille Pauline, ma
blonde et enjoue compagne du couvent.

Pauline,  seize ans comme  six, tait toujours cette belle
indiffrente qui se laissait aimer sans songer  vous rendre la
pareille. Son caractre tait charmant comme sa figure, comme sa
taille, comme ses mains, comme ses cheveux d'ambre, comme ses joues de
lis et de roses; mais comme son coeur ne se manifestait jamais, je
n'ai jamais su s'il existait, et je ne pourrais dire que cette aimable
compagne ait t mon amie.

Sa mre tait bien diffrente. C'tait une me passionne jointe  un
esprit blouissant. Trop sanguine et trop replte pour tre encore
belle (j'ignore mme si elle l'avait jamais t), elle avait des yeux
noirs si magnifiques et une physionomie si vivante, une si belle voix
et tant d'me pour chanter, une conversation si rjouissante, tant
d'ides, tant d'activit, tant d'affection dans les manires, qu'elle
exerait un charme irrsistible. Elle tait de l'ge de mon pre, et
ils avaient jou ensemble dans leur enfance. Ma grand'mre aimait 
parler de son cher fils avec elle, et s'tait prise d'amiti pour elle
assez rcemment, bien qu'elle l'et toujours connue; mais cette amiti
fit bientt place chez elle  un sentiment contraire, dont je ne
m'aperus pas assez tt pour ne pas la faire souffrir.

Dans les commencemens, tout allait si bien entre elles, que je ne me
dfendis point de l'attrait de cette amiti pour mon compte. Trs
naturellement, je passais beaucoup plus de temps avec Pauline et sa
mre, ingambes et actives toutes deux, qu'auprs du fauteuil o ma
grand'mre crivait ou sommeillait presque toute la journe. Elle-mme
exigeait que je fisse soir et matin de grandes courses, et de la
musique avec ces dames dans la journe. Mme de Pontcarr tait un
excellent professeur. Elle nous lanait, Pauline et moi, dans les
partitions  livre ouvert, nous accompagnant avec feu et soutenant nos
voix de l'nergie sympathique de la sienne. Nous avons dchiffr
ensemble _Armide_, _Iphignie_, _OEdipe_, etc. Quand nous tions un
peu ferres sur un morceau, nous ouvrions les portes pour que bonne
maman pt entendre, et son jugement n'tait pas la moins bonne leon.
Mais bien souvent la porte se trouvait ferme au verrou. Ma grand'mre
avait conserv l'habitude d'tre seule, ou avec Mlle Julie, qui lui
faisait la lecture. Nous tions trop jeunes et trop vivantes pour que
notre compagnie assidue lui ft agrable. La pauvre femme s'teignait
doucement, et il n'y paraissait pas encore. Elle se montrait aux repas
avec un peu de rouge sur les joues, des diamans aux oreilles, la
taille toujours droite et gracieuse dans sa douillette pense, causant
bien et rpondant  propos; esclave d'un savoir-vivre aimable qui lui
faisait cacher ou surmonter de frquentes dfaillances, elle semblait
jouir d'une belle vieillesse exempte d'infirmits. Longtemps elle
dissimula une surdit croissante, et jusqu' ses derniers momens fit
un mystre de son ge: affaire d'tiquette apparemment, car elle
n'avait jamais t vaine, mme dans tout l'clat de la jeunesse et de
la beaut. Cependant elle s'en allait, comme elle le disait souvent
tout bas  Deschartres, qui, l'ayant toujours connue dlicate et
affaisse, n'y croyait pas et se flattait de mourir avant elle. Elle
craignait le moindre bruit, l'clat du jour lui tait insupportable,
et quand elle avait fait l'effort de tenir le salon une ou deux
heures, elle prouvait le besoin d'aller s'enfermer dans son boudoir,
nous priant d'aller nous occuper ou nous promener un peu loin de son
sommeil, qui tait fort lger.

Je fus donc bien tonne et presque effraye un jour qu'elle me dit
que j'tais insparable de Mme de Pontcarr et de sa fille, que je la
ngligeais, que je me jetais tte baisse dans des amitis nouvelles,
que j'avais trop d'imagination, que je ne l'aimais pas, et tout cela
avec une douleur et des larmes inexplicables.

Je sentais ces reproches si peu mrits qu'ils me consternrent. Je ne
trouvais rien  y rpondre  force d'en voir l'injustice; mais cette
injustice dans un coeur si bon et si droit ressemblait  un accs de
dmence triste et douce. Je ne sus que pleurer avec ma pauvre bonne
maman, la caresser et la consoler de mon mieux. Comme elle me
reprochait de parler bas souvent  ces dames et d'avoir avec elles un
air de cachoterie, je lui fis promettre, en riant, le secret vis--vis
d'elle-mme, et lui confessai que depuis huit jours nous btissions un
thtre et rptions une pice pour le jour de sa fte; mais que
j'aimais bien mieux en trahir la surprise que de la laisser souffrir
un seul jour de plus de ses chimres. Eh! mon Dieu, me dit-elle en
riant aussi  travers ses pleurs, je le sais bien que vous me prparez
une belle fte et une belle surprise! Comment peux-tu t'imaginer que
Julie ne me l'ait pas dit?

--Elle a trs bien fait, sans doute, puisqu'elle vous a vue inquite
de nos mystres; mais alors comment se fait-il, chre maman, que vous
vous en tourmentiez encore?

Elle m'avoua qu'elle ne savait pas pourquoi elle s'en tait fait un
chagrin; et comme je lui proposai de laisser aller la comdie sans
m'en mler afin de passer tout mon temps auprs d'elle, elle s'cria:
Non pas, non pas! Je ne veux point de cela! Mme de Pontcarr fera
bien assez valoir sa fille; je ne veux pas que, comme  l'ordinaire,
tu sois mise de ct et clipse par elle!

Je n'y comprenais plus rien. Jamais l'ide d'une rivalit quelconque
n'avait pu clore dans la tte de Pauline ou dans la mienne. Mme de
Pontcarr n'y pensait probablement pas davantage; mais ma pauvre
jalouse de bonne maman ne pardonnait pas  Pauline d'tre plus belle
que moi, et en mme temps qu'elle supposait sa mre porte  me
dnigrer, elle tait jalouse aussi de l'affection que cette mre me
tmoignait.

Comme la jalousie est grosse d'inconsquences, il me fallut donc voir
ces petites scnes se renouveler, et je crois qu'elles furent
envenimes par Mlle Julie, qui, dcidment, ne m'aimait point. Je ne
lui avais fait ni mal ni dommage: tout au contraire, facile au retour
comme je le suis, j'apprciais l'intelligence de cette froide
personne, et j'aimais  consulter sa merveilleuse mmoire des faits
historiques; mais ma mre l'avait trop blesse pour qu'elle pt me
pardonner d'tre sa fille et de l'aimer.

Ce fut donc en essuyant de secrtes larmes, et entre plusieurs nues
de ces orages touffs par le savoir-vivre, que je me travestis en
Colin pour jouer la comdie et faire rire ma grand'mre. Le thtre,
tout en feuillages naturels, formait un berceau charmant. M. de
Trmoville, un officier ami de Mme de Pontcarr, lequel, se trouvant
en remonte de cavalerie dans le dpartement, tait venu passer chez
nous une quinzaine, avait tout dispos avec beaucoup d'adresse et de
got. Il jouait lui-mme le rle de _mon capitaine_, car je
_m'engageais_ par dsespoir des caprices de mon amoureuse Colette. Je
ne sais plus quel proverbe de Carmontelle nous avions ainsi arrang 
notre usage. Pauline, en villageoise d'opra-comique, tait belle
comme un ange. Deschartres jouait aussi, et jouait trs mal. Tout alla
nanmoins le mieux du monde, malgr les terreurs de Pauline, qui
pleura de peur en entrant en scne. N'ayant jamais connu ce genre de
timidit, je jouai trs rsolument, ce qui consola un peu ma bonne
maman de me voir travestie en garon, pendant que Pauline brillait de
tout le charme de sa beaut et de tous les atours de son sexe.

Quelque temps aprs, Mme de Pontcarr partit avec sa fille et M. de
Trmoville, dont je me souviens comme du meilleur homme du monde; pre
de famille excellent, il nous traitait, Pauline et moi, comme ses
enfans, et nous abusions tellement de son facile et aimable caractre,
que ma grand'mre elle-mme, dans ses momens de gat, l'avait
surnomm la _bonne de ces demoiselles_.

Mais je ne sais quelle irritation profonde resta contre Mme de
Pontcarr et Pauline dans le coeur de ma grand'mre. Afflige de leur
dpart, je dus pourtant me trouver soulage de voir finir les tranges
et incomprhensibles querelles qu'elles m'attiraient. Hippolyte vint
en cong, et nous fmes d'abord intimids l'un devant l'autre. Il
tait devenu un beau marchal de logis de hussards, faisant ronfler
les _r_, domptant les chevaux indomptables, et ayant son franc parler
avec Deschartres, qui lui permettait de le taquiner, comme avait fait
mon pre, sur le chapitre de l'quitation et sur plusieurs autres. Au
bout de peu de jours notre ancienne amiti revint, et, recommenant 
courir et  foltrer ensemble, il ne nous sembla plus que nous nous
fussions jamais quitts.

Ce fut lui qui me communiqua le got de monter  cheval, et cet
exercice physique devait influer beaucoup sur mon caractre et mes
habitudes d'esprit.

Le cours d'quitation qu'il me fit n'tait ni long ni ennuyeux.
Vois-tu, me dit-il un matin que je lui demandais de me donner la
premire leon, je pourrais faire le pdant et te casser la tte du
manuel d'instruction que je professe  Saumur,  des conscrits qui n'y
comprennent rien, et qui, en somme, n'apprennent qu' force d'habitude
et de hardiesse; mais tout se rduit d'abord  deux choses: tomber ou
ne pas tomber; le reste viendra plus tard. Or, comme il faut
s'attendre  tomber, nous allons chercher un bon endroit pour que tu
ne t'y fasses pas trop de mal. Et il m'emmena dans un pr immense
dont l'herbe tait paisse. Il monta sur le _gnral Pepe_, menant
Colette en main.

Pepe tait un trs beau poulain, petit-fils du fatal Lopardo, et que,
dans mon enthousiasme naissant pour la rvolution italienne, j'avais
gratifi du nom d'un homme hroque qui a t mon ami par la suite des
temps. Colette, que l'on appelait dans le principe mademoiselle
Deschartres, tait une _lve_ de notre prcepteur, et n'avait jamais
t monte. Elle avait quatre ans et sortait du pacage. Elle
paraissait si douce, que mon frre, aprs lui avoir fait faire
plusieurs fois le tour du pr, jugea qu'elle se conduirait bien et me
jeta dessus.

Il y a un Dieu pour les fous et pour les enfans. Colette et moi, aussi
novices l'une que l'autre, avions toutes les chances possibles pour
nous contrarier et nous sparer violemment. Il n'en fut rien. A partir
de ce jour, nous devions vivre et galoper quatorze ans de compagnie.
Elle devait gagner ses Invalides et finir tranquillement ses jours 
mon service, sans qu'aucun nuage ait jamais troubl notre bonne
intelligence.

Je ne sais pas si j'aurais eu peur par rflexion, mais mon frre ne
m'en donna pas le temps. Il fouetta vigoureusement Colette, qui dbuta
par un galop frntique, accompagn de gambades et de ruades les plus
folles mais les moins mchantes du monde. Tiens-toi bien, disait mon
frre. Accroche-toi aux crins si tu veux, mais ne lche pas la bride
et ne tombe pas. Tout est l, tomber ou ne pas tomber!

C'tait le _to be or not to be_ d'Hamlet. Je mis toute mon attention
et ma volont  ne pas trop quitter la selle. Cinq ou six fois, 
moiti dsaronne, je me rattrapai comme il plut  Dieu, et au bout
d'une heure, reinte, chevele et surtout enivre, j'avais acquis le
degr de confiance et de prsence d'esprit ncessaire  la suite de
mon ducation questre.

Colette tait un tre suprieur dans son espce. Elle tait maigre,
laide, grande, dgingande au repos: mais elle avait une physionomie
sauvage et des yeux d'une beaut qui rachetait ses dfauts de
conformation. En mouvement, elle devenait belle d'ardeur, de grce et
de souplesse. J'ai mont des chevaux magnifiques, admirablement
dresss: je n'ai jamais retrouv l'intelligence et l'adresse de ma
cavale rustique. Jamais elle ne m'a fait un faux pas, jamais un cart,
et ne m'a jamais jete par terre que par la faute de ma distraction ou
de mon imprudence.

Comme elle devinait tout ce qu'on dsirait d'elle, il ne me fallut pas
huit jours pour savoir la gouverner. Son instinct et le mien s'taient
rencontrs. Taquine et emporte avec les autres, elle se pliait  ma
domination de son plein gr,  coup sr. Au bout de huit jours, nous
sautions haies et fosss, nous gravissions les pentes ardues, nous
traversions les eaux profondes; et moi, l'_eau dormante_ du couvent,
j'tais devenue quelque chose de plus tmraire qu'un hussard et de
plus robuste qu'un paysan; car les enfans ne savent pas ce que c'est
que le danger, et les femmes se soutiennent, par la volont nerveuse,
au del des forces viriles.

Ma grand'mre ne parut pas surprise d'une mtamorphose qui m'tonnait
pourtant moi-mme: car, du jour au lendemain, je ne me reconnais
plus, tandis qu'elle disait reconnatre en moi les contrastes de
langueur et d'enivrement qui avaient marqu l'adolescence de mon pre.

Il est trange que, m'aimant d'une manire si absolue et si tendre,
elle n'ait pas t effraye de me voir prendre le got de ce genre de
danger. Ma mre n'a jamais pu me voir  cheval sans cacher sa figure
dans ses mains et sans s'crier que je finirais comme mon pre. Ma
bonne maman rpondait par un triste sourire  ceux qui lui demandaient
raison de sa tolrance  cet gard par cette anecdote bien connue,
mais bien jolie, du marin et du citadin.

Eh quoi, monsieur, votre pre et votre grand-pre ont pri sur mer
dans les temptes, et vous tes marin? A votre place, je n'aurais
jamais voulu monter sur un navire!

--Et vous, monsieur, comment donc sont morts vos parens?

--Dans leurs lits, grce au ciel!

--En ce cas,  votre place, je ne me mettrais jamais au lit?

Il m'arriva cependant un jour de tomber juste  la place o s'tait
tu mon pre, et de m'y faire mme assez de mal. Ce ne fut point
Colette, mais le gnral Pepe qui me joua ce mauvais tour. Ma
grand'mre n'en sut rien. Je ne m'en vantai pas, et remontai  cheval
de plus belle.

Mon frre retourna  son rgiment. Le vieux chevalier de Lacoux, qui
tait venu nous voir et qui me faisait beaucoup travailler la harpe,
nous quitta aussi. Je restai seule  Nohant, pendant tout l'hiver,
avec ma grand'mre et Deschartres.

Jusqu' ce moment, malgr l'agrable compagnie de ces divers htes,
j'avais lutt en vain contre une profonde mlancolie. Je ne pouvais
pas toujours la dissimuler, mais jamais je n'en voulus dire la cause,
pas mme  Pauline ou  mon frre, qui s'tonnaient de mon abattement
et de mes proccupations. Cette cause, que je laissais attribuer  une
indisposition maladive ou  un vague ennui, tait bien claire en
moi-mme: je regrettais le couvent. J'avais le mal du couvent ou le
mal du pays. Je ne pouvais pas m'ennuyer, ayant une vie assez remplie;
mais je sentais tout me dplaire, quand je comparais mme mes
meilleurs momens aux placides et rgulires journes du clotre, aux
amitis sans nuage, au bonheur sans secousse que j'avais  jamais
laisss derrire moi. Mon me, dj lasse ds l'enfance, avait soif
de repos, et l seulement j'avais got, aprs les premires motions
de l'enthousiasme religieux, presque une anne de quitude absolue.
J'y avais oubli tout ce qui tait le pass; j'y avais rv l'avenir
semblable au prsent. Mon coeur aussi s'tait fait comme une habitude
d'aimer beaucoup de personnes  la fois et de leur communiquer ou de
recevoir d'elles un continuel aliment  la bienveillance et 
l'enjouement.

Je l'ai dit, mais je le dirai encore une fois, au moment d'enterrer ce
rve de vie claustrale dans mes lointains mais toujours tendres
souvenirs: l'existence en commun avec des tres doucement aimables et
doucement aims est l'idal du bonheur. L'affection vit de
prfrences, mais dans ce genre de socit fraternelle, o une
croyance quelconque sert de lien, les prfrences sont si pures et si
saines, qu'elles augmentent les sources du coeur au lieu de les
puiser. On est d'autant meilleur et facilement gnreux avec les amis
secondaires qu'on sent devoir leur prodiguer l'obligeance et les bons
procds, en ddommagement de l'admiration enthousiaste qu'on rserve
pour des tres plus directement sympathiques. On a dit souvent qu'une
belle passion largissait l'me. Quelle plus belle passion que celle
de la fraternit vanglique? Je m'tais sentie vivre de toute ma vie
dans ce milieu enchant, je m'tais sentie dprir depuis, jour par
jour, heure par heure, et sans bien me rendre toujours compte de ce
qui me manquait, tout en cherchant parfois  m'tourdir et  m'amuser
comme il convenait  l'innocence de mon ge, j'prouvais dans la
pense un vide affreux, un dgot, une lassitude de toutes choses et
de toutes personnes autour de moi.

Ma grand'mre tait seule excepte; mon affection pour elle se
dveloppait extrmement. J'arrivais  la comprendre,  avoir le secret
de ses douces faiblesses maternelles,  ne plus voir en elle le froid
esprit fort que ma mre m'avait exagr, mais bien la femme nerveuse
et dlicatement susceptible qui ne faisait souffrir que parce qu'elle
souffrait elle-mme  force d'aimer. Je voyais les contradictions
singulires qui existaient, qui avaient toujours exist plus ou moins,
entre son esprit bien tremp et son caractre dbile. Force de
l'tudier, et reconnaissant qu'il fallait le faire pour lui pargner
tous les petits chagrins que je lui avais causs, je dbrouillais
enfin cette nigme d'un cerveau raisonnable aux prises avec un coeur
insens. La femme suprieure, et elle l'tait par son instruction, son
jugement, sa droiture, son courage dans les grandes choses, redevenait
femmelette et petite marquise dans les mille petites douleurs de la
vie ordinaire. Ce fut d'abord une dception pour moi que d'avoir 
mesurer ainsi un tre que je m'tais habitue  voir grand dans la
rigueur comme dans la bont. Mais la rflexion me ramena, et je me mis
 aimer les cts faibles de cette nature complique, dont les dfauts
n'taient que l'excs de qualits exquises. Un jour vint o nous
changemes de rle, et o je sentis pour elle une tendresse des
entrailles qui ressemblait aux sollicitudes de la maternit.

C'tait comme un pressentiment intrieur ou comme un avertissement du
ciel, car le moment approchait o je ne devais plus trouver en elle
qu'un pauvre enfant  soigner et  gouverner.

Hlas! il fut bien court, le temps arrach aux rigueurs de notre
commune destine, o, sortant moi-mme des tnbres de l'enfance, je
pouvais enfin profiter de son influence morale et du bienfait
intellectuel de son intimit. N'ayant plus aucun sujet de jalousie 
propos de moi (Hippolyte aussi lui en avait caus quelques derniers
accs), elle devenait adorable dans le tte--tte. Elle savait tant
de choses et jugeait si bien, elle s'exprimait avec une simplicit si
lgante, il y avait en elle tant de got et d'lvation, que sa
conversation tait le meilleur des livres.

Nous passmes ensemble les dernires soires de fvrier,  lire une
partie du _Gnie du Christianisme_ de Chateaubriand. Elle n'aimait pas
cette forme et le fond lui paraissait faux; mais les nombreuses
citations de l'ouvrage lui suggraient des jugemens admirables sur les
chefs-d'oeuvre dont je lui lisais les fragmens. Je m'tonnais qu'elle
m'et si peu permis de lire avec elle; je le lui disais, exprimant le
charme que je gotais dans de tels enseignemens, lorsqu'elle me dit un
soir: Arrte-toi, ma fille. Ce que tu me lis est si trange que j'ai
peur d'tre malade et d'entendre autre chose que ce que j'coute.
Pourquoi me parles-tu de morts, de linceul, de cloches, de tombeaux?
Si tu composes tout cela, tu as tort de me mettre ainsi des ides
noires dans l'esprit.

Je m'arrtai pouvante: je venais de lui lire une page frache et
riante, une description des savanes, o rien de semblable  ce qu'elle
avait cru entendre ne se trouvait. Elle se remit bien vite et me dit
en souriant: Tiens, je crois que j'ai dormi et rv pendant ta
lecture. Je suis bien affaiblie. Je ne peux plus lire, et je ne peux
plus couter. J'ai peur de connatre l'oisivet et l'ennui  prsent.
Donne-moi des cartes, et jouons au grabuge; cela me distraira.

Je m'empressai de faire sa partie, et je russis  l'gayer. Elle joua
avec l'attention et la lucidit ordinaires. Puis, rvant un instant,
elle rassembla ses ides comme pour un entretien suprme; car,  coup
sr, elle sentait son me s'chapper. Ce mariage ne te convenait pas
du tout, dit-elle, et je suis contente de l'avoir rompu.

--Quel mariage? lui dis-je.

--Est-ce que je ne t'en ai pas parl? Eh bien! je t'en parle. C'est un
homme immensment riche, mais cinquante ans et un grand coup de sabre
 travers la figure. C'est un gnral de l'empire. Je ne sais pas o
il t'a vue, au parloir de ton couvent, peut-tre. Te souviens-tu de
cela?

--Pas du tout.

--Enfin, il te connat apparemment, et il te demande en mariage avec
ou sans dot: mais conoit-on que ces hommes de Bonaparte aient des
prjugs comme nous autres? Il mettait pour premire condition que tu
ne reverrais jamais ta mre.

--Et vous avez refus, n'est-ce pas, maman?

--Oui, me dit-elle; en voici la preuve.

Elle me remit une lettre que j'ai encore sous les yeux, car je l'ai
garde comme un souvenir de cette triste soire. Elle tait de mon
cousin Ren de Villeneuve, et ainsi conue:

Je ne me console pas, chre grand'mre, de n'tre pas auprs de vous
pour insister sur la proposition faite pour Aurore. L'ge vous
offusque; mais rellement la personne de cinquante ans a l'air presque
aussi jeune que moi. Elle a beaucoup d'esprit, d'instruction, tout ce
qu'il faut enfin pour assurer le bonheur d'un lien pareil, car on
trouvera bien des jeunes gens, mais on ne peut tre sr de leur
caractre, et l'avenir avec eux est fort incertain; au lieu que l, la
position leve, la fortune, la considration, tout se trouve. Je vous
citerai plusieurs exemples  l'appui du raisonnement que je pourrais
vous faire. Le duc de C..., qui a soixante-cinq ans, a pous, il y a
deux ans, Mlle de la G..., qui en avait seize. Elle est la plus
heureuse des femmes, se conduisant  merveille, bien que lance dans
le grand monde et entoure d'hommages, car elle est belle comme un
ange[25]. Elle a reu une excellente ducation et de bons principes.
Tout est l. Venez donc sans faute  Paris au commencement de mars. Je
vous somme de faire ce voyage dans l'intrt de notre chre enfant,
etc.

  [25] J'ai connu dans la suite la belle et vritablement anglique
  personne dont il est question. Elle avait pous M. de R... en
  secondes noces. Elle m'a racont toute l'histoire de son union
  avec le duc de C... Ah! mon bon cousin Ren, si vous l'aviez
  entendue dcrire _ce parfait bonheur_ de sa premire union!

--Eh bien, maman, m'criai-je effraye, est-ce que nous allons 
Paris?

--Oui, mon enfant, nous irons dans huit jours. Mais, rassure-toi, je
ne veux pas entendre parler de ce mariage. Ce n'est pas tant l'ge qui
m'offusque que la condition dont je t'ai parl. J'ai t si heureuse
avec mon vieux mari que je n'ai pas trop peur pour toi d'un homme de
cinquante ans; mais je sais que tu ne souscrirais pas... Ne dis rien;
je te connais,  prsent, et je regrette de n'avoir pas toujours aussi
bien jug ta situation que je le fais  cette heure. Tu aimes ta mre
par devoir et par religion, comme tu l'aimais par habitude et par
instinct dans ton enfance. J'ai cru devoir te mettre en garde contre
trop de confiance et d'entranement. J'ai peut-tre eu tort de le
faire dans un moment de douleur et d'irritation. J'ai bien vu que je
te brisais. Il me semblait, dans ce moment-l, que c'tait de moi que
tu devais apprendre la vrit, et qu'elle te serait plus insupportable
de la part de tout autre. Si tu penses que j'aie exagr quelque
chose, ou que j'aie jug trop durement ta mre, oublie-le, et sache
que malgr tout le mal qu'elle m'a fait, je rends justice  ses
qualits et  sa conduite depuis la mort de ton pauvre pre.
D'ailleurs, ft-elle, comme je me le suis imagin parfois, la dernire
des femmes, je comprends ce que tu lui dois d'gards et de fidlit de
coeur. Elle est ta mre! tout est l! Oui, je le sais. J'ai craint de
te voir trop aveugle, ensuite j'ai craint de te voir devenir trop
dvote. Je suis tranquille sur ton compte  prsent. Je te vois
pieuse, tolrante et conservant les gots de l'intelligence. Je
regrette presque de ne pas croire  tout ce que tu pratiques; car je
vois que tu y puises une force qui n'est pas dans ta nature et qui m'a
frappe quelquefois comme au-dessus de ton ge. Ainsi, pendant que tu
tais au couvent, enferme toute l'anne, sans vacances, prive de
sortir pendant neuf ou dix mois que je passais ici, tu m'as crit 
diffrentes reprises pour me conjurer de ne pas te permettre de sortir
avec les Villeneuve ou avec Mme de Pontcarr. J'en ai t afflige et
jalouse d'abord, mais j'en ai t touche aussi, et maintenant je sens
que si je te proposais de rompre avec ta mre pour faire un grand
mariage, je rvolterais ton coeur et ta conscience. Sois tranquille,
et va te coucher. Il ne sera jamais question de rien de pareil.

J'embrassai ardemment ma chre grand'mre, et, la voyant parfaitement
calme et lucide, je me retirai dans ma chambre, la laissant aux soins
accoutums de ses deux femmes, qui la mirent au lit  minuit, aprs
les deux heures de toilette et de tranquille flnerie dont elle avait
l'habitude.

C'tait, comme je l'ai dj dit, tout un trange petit crmonial que
le coucher de ma grand'mre: des camisoles de satin piqu, des bonnets
 dentelles, des cocardes de rubans, des parfums, des bagues
particulires pour la nuit, une certaine tabatire, enfin tout un
difice d'oreillers splendides, car elle dormait assise, et il fallait
l'arranger de manire qu'elle se rveillt sans avoir fait un
mouvement. On et dit que chaque soir elle se prparait  une
rception d'apparat, et cela avait quelque chose de bizarre et de
solennel o elle avait l'air de se complaire.

J'aurais d me dire que l'espce d'hallucination auditive qu'elle
avait eue en coutant ma lecture, et la clart subite de ses ides,
mme le retour sur elle-mme qu'elle avait voulu faire en me parlant
de ma mre, indiquaient une situation morale et physique inusite.
Revenir sur ses propres arrts, s'attribuer un tort, demander, pour
ainsi dire, pardon d'une erreur de jugement, cela tait bien contraire
 ses habitudes. Ses actions dmentaient continuellement ses paroles,
mais elle n'en convenait pas et maintenait volontiers son dire. En y
rflchissant, j'eus une vague inquitude, et je redescendis chez elle
vers minuit, comme pour reprendre mon livre oubli. Elle tait dj
couche et enferme, s'tant sentie assoupie un peu plus tt que de
coutume. Ses femmes n'avaient rien trouv d'extraordinaire en elle, et
je remontai fort tranquille.

Depuis trois ou quatre mois, je dormais fort peu. Je n'avais point
pass une semaine dans la vritable intimit de ma grand'mre sans
m'aviser du peu d'instruction que j'avais acquise au couvent, et sans
reconnatre avec le sincre Deschartres que j'tais, selon son
expression favorite, d'une _ignorance crasse_. Le dsir de ne pas
impatienter la bonne maman, qui me reprochait bien un peu vivement
quelquefois de lui avoir fait dpenser trois annes de couvent pour ne
rien apprendre, me poussa, plus que la curiosit ou l'amour-propre, 
vouloir m'instruire un peu. Je souffrais de lui entendre dire que
l'ducation religieuse tait abrutissante, et j'apprenais un peu en
cachette, afin de lui en laisser attribuer l'honneur  mes
religieuses.

J'entreprenais l une chose impossible. Quiconque manque de mmoire ne
peut jamais tre instruit rellement, et j'en tais compltement
dpourvue. Je me donnais un mal inou pour mettre de l'ordre dans mes
petites notions d'histoire. Je n'avais pas mme la mmoire des mots,
et dj j'oubliais l'anglais, qui nagure m'avait t aussi familier
que ma propre langue. Je m'vertuais donc  lire et  crire, depuis
dix heures du soir jusqu' deux ou trois du matin. Je dormais quatre
ou cinq heures. Je montais  cheval avant le rveil de ma grand'mre.
Je djeunais avec elle, je lui faisais de la musique et ne la quittais
presque plus de la journe; car, insensiblement, elle s'tait habitue
 vivre moins avec Julie, et j'avais pris sur moi de lui lire les
journaux ou de rester  dessiner dans sa chambre pendant que
Deschartres les lui lisait. Cela m'tait particulirement odieux. Je
ne saurais dire pourquoi cette chronique journalire du monde rel
m'attristait profondment. Elle me sortait de mes rves, et je crois
que la jeunesse ne vit pas d'autre chose que de la contemplation du
pass, ou de l'attente de l'inconnu.

Je me souviens que cette nuit-l fut extraordinairement belle et
douce. Il faisait un clair de lune voil par ces petits nuages blancs
que Chateaubriand comparait  des flocons de ouate. Je ne travaillai
point, je laissai ma fentre ouverte et jouai de la harpe en
dchiffrant la Nina de Paesiello. Puis je sentis le froid et me
couchai en rvant  la douceur et  l'panchement de ma grand'mre
avec moi. En donnant enfin la scurit  mon sentiment filial, et en
dtournant de moi l'effroi d'une lutte qui avait pes sur toute ma
vie, elle me faisait respirer pour la premire fois. Je pouvais enfin
runir et confondre mes deux mres rivales dans le mme amour. A ce
moment-l, je sentis que je les aimais galement, et je me flattai de
leur faire accepter cette ide. Puis, je pensai au mariage,  l'homme
de cinquante ans, au prochain voyage de Paris, au monde o l'on
menaait de me produire. Je ne fus effraye de rien. Pour la premire
fois j'tais optimiste. Je venais de remporter une victoire qui me
paraissait dcisive sur le grand obstacle de l'avenir. Je me persuadai
que j'avais acquis sur ma grand'mre un ascendant de tendresse et de
persuasion qui me permettrait d'chapper  ses sollicitudes pour mon
tablissement, que peu  peu elle verrait par mes yeux, me laisserait
vivre libre et heureuse  ses cts, et qu'aprs lui avoir consacr ma
jeunesse, je pourrais lui fermer les yeux sans qu'elle exiget de moi
la promesse de renoncer au clotre. Tout est bien ainsi, pensai-je.
Il est fort inutile de la tourmenter de mes secrets desseins. Dieu les
protgera. Je savais qu'Elisa tait sortie du couvent, qu'on la
menait dans le monde, qu'elle se rsignait  aller au bal, et que rien
n'branlait sa rsolution. Elle m'crivit qu'elle acceptait l'preuve
 laquelle ses parens avaient voulu la soumettre, qu'elle se sentait
chaque jour plus forte dans sa vocation, et que nous nous
retrouverions peut-tre  Cork sous le voile, si ma qualit de
Franaise m'excluait de la communaut des Anglaises de Paris.

Je m'endormis donc dans une situation d'esprit que je n'avais pas
connue depuis longtemps; mais  sept heures du matin Deschartres entra
dans ma chambre, et, en ouvrant les yeux, je vis un malheur dans les
siens. Votre grand'mre est perdue, je le crains, me dit-il. Elle a
voulu se lever cette nuit. Elle a t prise d'une attaque d'apoplexie
et de paralysie. Elle est tombe et n'a pu se relever. Julie vient de
la trouver par terre froide, immobile, sans connaissance. Elle est
couche, rchauffe et un peu ranime; mais elle ne se rend compte de
rien et ne peut faire aucun mouvement. J'ai envoy chercher le docteur
Decerfz. Je vais la saigner. Venez vite  mon aide.

Nous passmes la journe  la soigner. Elle recouvra ses esprits, se
rappela tre tombe, se plaignit seulement des contusions qu'elle
s'tait faites, s'aperut qu'elle avait tout un ct _mort_ depuis
l'paule jusqu'au talon, mais n'attribua cet engourdissement qu' la
courbature de la chute. La saigne lui rendit cependant un peu
d'aisance dans les mouvemens qu'on l'aidait  faire, et vers le soir
il y eut un mieux si sensible, que je me rassurai et que le docteur
partit en me tranquillisant; mais Deschartres ne se flattait pas. Elle
me demanda de lui lire son journal aprs dner et parut l'entendre.
Puis elle demanda des cartes et ne put les tenir dans sa main. Alors
elle commena  divaguer et  se plaindre de ce que nous ne voulions
pas la soulager en lui faisant une application de la dame de pique sur
le bras. Effraye, je dis tout bas  Deschartres: C'est le
dlire?--Hlas, non! me rpondit-il; elle n'a pas de fivre, c'est
l'_enfance_!

Cet arrt tomba sur moi pire que l'annonce de la mort. J'en fus si
bouleverse que je sortis de la chambre et m'enfuis dans le jardin, o
je tombai  genoux dans un coin, voulant prier et ne pouvant pas. Il
faisait un temps d'une beaut et d'une tranquillit insolentes. Je
crois que j'tais en enfance moi-mme dans ce moment-l, car je
m'tonnais machinalement que tout semblt sourire autour de moi
pendant que j'avais la mort dans l'me. Je rentrai vite. Du courage!
me dit Deschartres, qui devenait bon et tendre dans la douleur. Il ne
faut pas que vous soyez malade; elle a besoin de nous!

Elle passa la nuit  divaguer doucement. Au jour, elle s'endormit
profondment jusqu'au soir. Ce sommeil apoplectique tait un nouveau
danger  combattre. Le docteur et Deschartres l'en tirrent avec
succs; mais elle s'veilla aveugle. Le lendemain elle voyait, mais
les objets placs  droite lui paraissaient transports  gauche. Un
autre jour elle bgaya et perdit la mmoire des mots. Enfin, aprs une
srie de phnomnes tranges et de crises imprvues, elle entra en
convalescence. Sa vie tait momentanment sauve. Elle avait des
heures lucides. Elle souffrait peu, mais elle tait paralytique, et
son cerveau affaibli et bris entrait vritablement dans la phase de
l'enfance signale par Deschartres. Elle n'avait plus de volont, mais
des vellits continuelles et impossibles  satisfaire. Elle ne
connaissait plus ni la rflexion ni le courage. Elle voyait mal,
n'entendait presque plus. Enfin sa belle intelligence, sa belle me
taient mortes.

Il y eut beaucoup de phases diffrentes dans l'tat de ma pauvre
malade. Au printemps, elle fut mieux. Durant l't, nous crmes un
instant  une gurison radicale, car elle retrouva de l'esprit, de la
gat et une sorte de mmoire relative. Elle passait la moiti de sa
journe sur son fauteuil. Elle se tranait, appuye sur nos bras,
jusque dans la salle  manger, o elle mangeait avec apptit. Elle
s'asseyait dans le jardin, au soleil; elle coutait encore quelquefois
son journal et s'occupait mme de ses affaires et de son testament
avec sollicitude pour tous les siens. Mais  l'entre de l'automne,
elle retomba dans une torpeur constante et finit sans souffrance et
sans conscience de sa fin, dans un sommeil lthargique, le 25 dcembre
1821.

J'ai beaucoup vcu, beaucoup pens, beaucoup chang dans ces dix mois,
pendant lesquels ma grand'mre ne recouvra, dans ses meilleurs
momens, qu'une demi-existence. Aussi raconterai-je comment la mienne
pivota autour du lit de la pauvre moribonde, sans vouloir trop
attrister mes lecteurs des dtails douloureux d'une lente et
invitable destruction.




CHAPITRE DIX-SEPTIEME.

  Tristesses, promenades et rveries.--Luttes contre le
    sommeil.--Premires lectures srieuses.--Le _Gnie du
    christianisme_ et l'_Imitation de Jsus-Christ_.--La vrit
    absolue, la vrit relative.--Scrupules de
    conscience.--Hsitation entre le dveloppement et
    l'abrutissement de l'esprit.--Solution.--L'abb de
    Prmord.--Mon opinion sur l'esprit des jsuites.--Lectures
    mtaphysiques.--La guerre des Grecs.--Deschartres prend parti
    pour le Grand-Turc.--Leibnitz.--Grande impuissance de mon
    cerveau: victoire de mon coeur.


Si ma destine m'et fait passer immdiatement de la domination de ma
grand'mre  celle d'un mari ou  celle du couvent, il est possible
que, soumise toujours  des influences acceptes, je n'eusse jamais
t moi-mme. Il n'y a gure d'initiative dans une nature endormie
comme la mienne, et la dvotion sans examen qui allait si bien  ma
langueur d'esprit, m'et interdit de demander  ma raison la sanction
de ma foi. Les petits efforts, insensibles en apparence, mais
continuels, de ma grand'mre pour m'ouvrir les yeux ne produisaient
qu'une sorte de raction intrieure. Un mari voltairien comme elle et
fait pis encore. Ce n'tait pas par l'_esprit_ que je pouvais tre
modifie; n'ayant pas d'esprit du tout, j'tais insensible  la
raillerie, que, d'ailleurs, je ne comprenais pas toujours.

Mais il tait dcid par le sort que, ds l'ge de dix-sept ans, il y
aurait pour moi un temps d'arrt dans les influences extrieures, et
que je m'appartiendrais entirement pendant prs d'une anne, pour
devenir, en bien ou en mal, ce que je devais tre  peu prs tout le
reste de ma vie.

Il est rare qu'un enfant de famille, un enfant de mon sexe surtout, se
trouve abandonne si jeune  sa propre gouverne. Ma grand'mre
paralyse n'eut plus, mme dans ses momens les plus lucides, la
moindre pense de direction morale ou intellectuelle  mon gard.
Toujours tendre et caressante, elle s'inquitait encore quelquefois de
ma sant; mais toute autre proccupation, mme celle de mon mariage,
qu'elle ne pouvait plus traiter par lettres, sembla carte de son
souvenir.

Ma mre ne vint pas, malgr ma prire, disant que l'tat de ma
grand'mre pouvait se prolonger indfiniment, et qu'elle ne devait pas
quitter Caroline. Je dus me rendre  cette bonne raison et accepter la
solitude.

Deschartres, abattu d'abord, puis rsign, sembla changer entirement
de caractre avec moi. Il me remit, bon gr mal gr, tous ses
pouvoirs, exigea que je tinsse la comptabilit de la maison, que tous
les ordres vinssent de moi, et me traita comme une personne mre,
capable de diriger les autres et soi-mme.

C'tait beaucoup prsumer de ma capacit, et cependant bien lui en
prit, comme on le verra par la suite.

Je n'eus pas de grandes peines  me donner pour maintenir l'ordre
tabli dans la maison. Tous les domestiques taient fidles. Comme
fermier, Deschartres continuait  diriger les travaux de la campagne,
auxquels il m'et t impossible de rien entendre, malgr tous ses
efforts antrieurs pour m'y faire prendre got. J'tais ne amateur,
et rien de plus.

Ce pauvre Deschartres, voyant que l'tat de ma grand'mre, en me
privant de mon unique et de ma plus douce socit intellectuelle, me
jetait dans un ennui et dans un dcouragement profonds, que je
maigrissais  vue d'oeil, et que ma sant s'altrait sensiblement, fit
tout son possible pour me distraire et me secouer. Il me donna Colette
en toute proprit, et mme, pour me rendre le got de l'quitation,
que je perdais avec mon activit, il m'amena toutes les pouliches et
tous les poulains de ses domaines, me priant, aprs les avoir essays,
de m'en servir pour varier mes plaisirs. Ces essais lui cotrent plus
d'une chute sur le pr, et il fut forc de convenir que, sans rien
savoir, j'tais plus solide que lui qui se piquait de thorie. Il
tait si raide et si compass  cheval, qu'il s'y fatiguait vite, et
j'allais trop vite aussi pour lui. Il me donna donc pour cuyer, ou
plutt pour _page_, le petit Andr, qui tait solide comme un singe
attach  un poney; et, me suppliant de ne point passer un jour sans
promenade, il nous laissa courir les champs de compagnie.

Revenant toujours  Colette,  l'adresse et  l'esprit de laquelle
rien ne pouvait tre compar, je pris donc l'habitude de faire tous
les matins huit ou dix lieues en quatre heures, m'arrtant quelquefois
dans une ferme pour prendre une jatte de lait, marchant  l'aventure,
explorant le pays au hasard, passant partout, mme dans les endroits
rputs impossibles, et me laissant aller  des rveries sans fin,
qu'Andr, trs bien styl par Deschartres, ne se permettait pas
interrompre par la moindre rflexion. Il ne retrouvait son esprit
naturel que lorsque je m'arrtais pour manger, parce que j'exigeais
qu'il s'asst alors, comme par le pass,  la mme table que moi chez
les paysans, et l, rsumant les impressions de la promenade, il
m'gayait de ses remarques naves et de son parler berrichon. A peine
remis en selle, il redevenait muet, consigne que je n'aurais pas song
 lui imposer, mais que je trouvais fort agrable, car cette rverie
au galop, ou cet oubli de toutes choses que le spectacle de la nature
nous procure, pendant que le cheval au pas, abandonn  lui-mme,
s'arrte pour brouter les buissons sans qu'on s'en aperoive; cette
succession lente ou rapide de paysages, tantt mornes, tantt
dlicieux; cette absence de but, ce laisser passer du temps qui
s'envole, ces rencontres pittoresques de troupeaux ou d'oiseaux
voyageurs; le doux bruit de l'eau qui clapote sous les pieds des
chevaux; tout ce qui est repos ou mouvement, spectacle des yeux ou
sommeil de l'me dans la promenade solitaire, s'emparait de moi et
suspendait absolument le cours de mes rflexions et le souvenir de mes
tristesses.

Je devins donc tout  fait pote, et pote exclusivement par les gots
et le caractre, sans m'en apercevoir et sans le savoir. O je ne
cherchais qu'un dlassement tout physique, je trouvai une intarissable
source de jouissances morales que j'aurais t bien embarrasse de
dfinir, mais qui me ranimait et me renouvelait chaque jour davantage.

Si l'inquitude ne m'et ramene auprs de ma pauvre malade, je me
serais oublie, je crois, des jours entiers dans ses courses; mais
comme je sortais de grand matin, presque toujours  la premire aube,
aussitt que le soleil commenait  me frapper sur la tte, je
reprenais au galop le chemin de la maison. Je m'apercevais souvent
alors que le pauvre Andr tait accabl de fatigue; je m'en tonnais
toujours, car je n'ai jamais vu la fin de mes forces  cheval, o je
crois que les femmes, par leur position en selle et la souplesse de
leurs membres, peuvent, en effet, tenir beaucoup plus longtemps que
les hommes.

Je cdais cependant quelquefois Colette  mon petit page, afin de le
reposer, par la douceur de son allure, et je montais ou la vieille
jument normande qui avait sauv la vie  mon pre dans plus d'une
bataille par son intelligence et la fidlit de ses mouvemens, ou le
terrible gnral Pepe, qui avait des coups de reins formidables, mais
je n'en tais pas plus lasse au retour, et je rentrais beaucoup plus
veille et active que je n'tais partie.

C'est grce  ce mouvement salutaire que je sentis tout  coup ma
rsolution de m'instruire cesser d'tre un devoir pnible et devenir
un attrait tout-puissant par lui-mme. D'abord, sous le coup du
chagrin et de l'inquitude, j'avais essay de tromper les longues
heures que je passais auprs de ma malade, en lisant des romans de
Florian, de Mme de Genlis et de Van der Velde. Ces derniers me
parurent charmans; mais ces lectures, entrecoupes par les soins et
les anxits que m'imposait ma situation de garde-malade, ne
laissrent presque rien dans mon esprit, et  mesure que la crainte de
la mort s'loignait pour faire place en moi  une mlancolique et
tendre habitude de soins quasi-maternels, je revins  des lectures
plus srieuses, qui bientt m'attachrent passionnment.

J'avais eu d'abord  lutter contre le sommeil, et je puisais sans
cesse dans la tabatire de ma bonne maman pour ne pas succomber 
l'atmosphre sombre et tide de sa chambre. Je pris aussi beaucoup de
caf noir sans sucre et mme de l'eau-de-vie quelquefois, pour ne pas
m'endormir, quand elle voulait causer toute la nuit; car il lui
arrivait de temps en temps de prendre la nuit pour le jour, et de se
fcher de l'obscurit et du silence o nous voulions, disait-elle, la
tenir; Julie et Deschartres essayrent quelquefois d'ouvrir les
fentres, pour lui montrer qu'il faisait nuit en effet. Alors elle
s'affligeait profondment, disant qu'elle tait bien sre que nous
tions en plein midi, et qu'elle devenait aveugle, puisqu'elle ne
voyait pas le soleil.

Nous pensmes qu'il valait mieux lui cder en toute chose et dtourner
surtout la tristesse. Nous allumions donc beaucoup de bougies derrire
son lit et lui laissions croire qu'elle voyait la clart du jour. Nous
nous tenions veills autour d'elle, et prts  lui rpondre quand, 
tout moment, elle sortait de sa somnolence pour nous parler.

Les commencemens de cette existence bizarre me furent trs pnibles.
J'avais un imprieux besoin du peu de sommeil que je m'tais accord
prcdemment. Je grandissais encore. Mon dveloppement, contrari par
ce genre de vie, devenait une angoisse nerveuse indicible. Les
excitans, que j'abhorrais comme antipathiques  ma tendance calme, me
causaient des maux d'estomac et ne me rveillaient pas.

Mais la reprise de l'quitation impose par Deschartres m'ayant fait
en peu de jours une sant et une force nouvelles, je pus veiller et
travailler sans stimulans comme sans fatigue, et c'est alors seulement
que, sentant changer en moi mon organisation physique, je trouvai dans
l'tude un plaisir et une facilit que je ne connaissais pas.

C'tait mon confesseur, le cur de La Chtre, qui m'avait prt le
_Gnie du Christianisme_. Depuis six semaines je n'avais pu me dcider
 le rouvrir, l'ayant ferm sur une page qui marquait une si vive
douleur dans ma vie. Il me le redemanda. Je le priai d'attendre encore
un peu et me rsolus  le recommencer pour le lire en entier avec
rflexion, ainsi qu'il me le recommandait.

Chose trange, cette lecture destine par mon confesseur  river mon
esprit au catholicisme, produisit sur moi l'effet tout contraire de
m'en dtacher pour jamais. Je dvorai le livre, je l'aimai
passionnment, fond et forme, dfauts et qualits. Je le fermai,
persuade que mon me avait grandi de cent coudes; que cette lecture
avait t pour moi un second effet du _Tolle, lege_ de saint Augustin;
que dsormais j'avais acquis une force de persuasion  toute preuve,
et que non-seulement je pouvais tout lire, mais encore que je devais
tudier tous les philosophes, tous les profanes, tous les hrtiques,
avec la douce certitude de trouver dans leurs erreurs la confirmation
et la garantie de ma foi.

Un instant renouvele dans mon ardeur religieuse, que l'isolement et
la tristesse de ma situation avaient beaucoup refroidie, je sentis ma
dvotion se redorer de tout le prestige de la posie romantique. La
foi ne se fit plus sentir comme une passion aveugle, mais comme une
lumire clatante. Jean Gerson m'avait tenue longtemps sous la cloche,
doucement pesante, de l'humilit d'esprit, de l'anantissement de
toute rflexion, de l'absorption en Dieu et du mpris pour la science
humaine, avec un salutaire mlange de crainte de ma propre faiblesse.
L'_Imitation de Jsus-Christ_ n'tait plus mon guide. Le saint des
anciens jours perdait son influence; Chateaubriand l'homme de
sentiment et d'enthousiasme, devenait mon prtre et mon initiateur. Je
ne voyais pas le pote sceptique, l'homme de la gloire mondaine, sous
ce catholique dgnr des temps modernes.

Ceci ne fut point ma faute, et je ne songeai pas  m'en confesser. Le
confesseur lui-mme avait mis le poison dans mes mains. Je m'en tais
nourrie de confiance. L'abme de l'examen tait ouvert, et je devais y
descendre, non comme Dante, sur le _tard de la vie_, mais  la fleur
de mes ans et dans toute la clart de mon premier rveil.

Hlas! toi seul es logique, toi seul es rellement catholique, pcheur
converti, assassin de Jean Huss, coupable et repentant Gerson! C'est
toi qui as dit:

Mon fils, ne vous laissez point toucher par la beaut et la finesse
des discours des hommes. Ne lisez jamais ma parole dans l'intention
d'tre plus habile ou plus sage. Vous profiterez plus  dtruire le
mal en vous-mme qu' approfondir des questions difficiles.

Aprs beaucoup de lectures et de connaissances, il en faut toujours
revenir  un seul principe: C'est moi _qui donne la science aux
hommes_, et j'accorde aux petits une intelligence plus claire que les
hommes n'en peuvent communiquer.

Un temps viendra o Jsus-Christ, le matre des matres, le seigneur
des anges, paratra pour entendre les leons de tous les hommes,
c'est--dire pour examiner la conscience de chacun. Alors, _la lampe 
la main, il visitera les recoins de Jrusalem, et ce qui tait cach
dans les tnbres sera mis au jour_, et les raisonnemens des hommes
n'auront point de lieu.

C'est moi qui lve un esprit humble, au point qu'il pntre en un
moment plus de secrets de la vrit ternelle, qu'un autre n'en
apprendrait dans les coles en dix annes d'tude.--J'instruis sans
bruit de paroles, sans mlange d'opinions, sans faste d'honneur et
sans agitation d'argumens...

Mon fils, ne sois point curieux, et ne te charge point de soins
inutiles.

_Qu'est-ce que ceci ou cela vous regarde? Pour vous, suivez-moi!_

En effet, que vous importe que celui-ci soit de telle ou telle
humeur, que celui-l agisse ou parle de telle ou telle manire?

Vous n'avez point  rpondre pour les autres. Vous rendrez compte
pour vous-mme. De quoi vous embarrassez-vous donc?

Je connais tous les hommes; je vois tout ce qui se passe sous le
soleil, et je sais l'tat de chacun en particulier, ce qu'il pense, ce
qu'il dsire,  quoi tendent ses desseins...

Ne vous mettez point en peine de choses qui sont une source de
distractions et de grands obscurcissemens de coeur................

Apprenez  obir, poussire que vous tes! apprenez, terre et boue, 
vous abaisser sous les pieds de tout le monde.......................

Demeure ferme et espre en moi, car que sont des paroles, sinon des
paroles? Elles frappent l'air, mais elles ne blessent point la
pierre...............................................

L'homme a pour ennemis _ceux de sa propre maison, et il ne faut
point ajouter foi  ceux qui diront: Le Christ est ici, ou il est
l!_.......

Ne te rjouis en aucune chose, mais dans le mpris de toi-mme et
dans l'accomplissement de ma seule volont.......

Quitte-toi toi-mme, et tu me trouveras. Demeure sans choix et sans
proprit d'aucune chose, et tu gagneras ainsi beaucoup.

Tu t'abandonneras ainsi toujours,  toute heure, dans les petites
choses comme dans les grandes. Je n'excepte rien. Je veux, en tout, te
trouver dgag de tout.

Quitte-toi, rsigne-toi. Donne tout pour tout. Ne cherche rien, ne
reprends rien, et tu me possderas. Tu auras la libert du coeur et
les tnbres ne t'offusqueront plus.

Que tes efforts, et tes prires, et tes dsirs aient pour but de te
dpouiller de toute proprit, et de suivre nu, Jsus-Christ nu, de
mourir  toi-mme et de vivre ternellement  moi......

_Rougissez, Sidon, dit la mer!..._ Rougissez donc, serviteurs
paresseux et plaintifs, de voir que les gens du monde sont plus ardens
pour leur perte que vous ne l'tes pour votre salut!

Voil, non pas le vritable esprit de l'vangile, mais la vritable
loi du prtre, la vraie prescription de l'glise orthodoxe:
Quitte-toi, abme-toi, mprise-toi; dtruis ta raison, confonds ton
jugement; fuis le bruit des paroles humaines. Rampe, et fais-toi
poussire sous la loi du mystre divin; n'aime rien, n'tudie rien, ne
sache rien, ne possde rien, ni dans tes mains, ni dans ton me.
Deviens une abstraction fondue et prosterne dans l'abstraction
divine; mprise l'humanit, dtruis la nature; fais de toi une poigne
de cendres, et tu seras heureux. Pour avoir tout, il faut tout
quitter. Ainsi se rsume ce livre  la fois sublime et stupide, qui
peut faire des saints, mais qui ne fera jamais un homme.

J'ai dit sans aigreur et sans ddain, j'espre, les dlices de la
dvotion contemplative. Je n'ai point combattu en moi le souvenir
tendre et reconnaissant de l'ducation monastique. J'ai jug le pass
de mon coeur avec mon coeur. Je chris et bnis encore les tres qui
m'ont plonge dans ces extases par le doux magntisme de leur
anglique simplicit. On me pardonnera bien, par la suite,  quelque
croyance qu'on appartienne, de me juger moi-mme et d'analyser
l'essence des choses dont on m'a nourrie.

Si on ne me le pardonnait pas, je n'en serais pas moins sincre. Ce
livre n'est pas une protestation systmatique. Dieu me garde d'altrer
pour moi, par un parti pris d'avance, le charme de mes propres
souvenirs; mais c'est l'histoire de ma vie, et, dans tout ce que j'en
veux dire, je veux tre vraie.

Je n'hsiterai donc pas  le dire: Le catholicisme de Jean Gerson est
anti-vanglique, et, pris au pied de la lettre, c'est une doctrine
d'abominable gosme. Je m'en aperus le jour o je le comparai, non
avec le _Gnie du Christianisme_, qui est un livre d'art, et nullement
un livre de doctrine, mais avec toutes les penses que ce livre d'art
me suggra. Je sentis qu'il y avait une lutte ouverte en moi, et
complte, entre l'esprit et le rsultat de ces deux lectures. D'un
ct, l'annihilation absolue de l'intelligence et du coeur en vue du
salut personnel; de l'autre, le dveloppement de l'esprit et du
sentiment, en vue de la religion commune.

Je relus alors l'_Imitation_ dans l'exemplaire que m'avait donn Marie
Alicia, et qui est encore l sous mes yeux, avec le nom, crit de
cette main chrie et vnre.--Je savais par coeur ce chef-d'oeuvre de
forme et d'loquente concision. Il m'avait charme et persuade de
tous points; mais la logique est puissante dans le coeur des enfans.
Ils ne connaissent pas le sophisme et les capitulations de conscience.
L'_Imitation_ est le livre du clotre par excellence, c'est le code du
tonsur. Il est mortel  l'me de quiconque n'a pas rompu avec la
socit des hommes et les devoirs de la vie humaine. Aussi avais-je
rompu, dans mon me et dans ma volont, avec les devoirs de fille, de
soeur, d'pouse et de mre; je m'tais dvoue  l'ternelle solitude
en buvant  cette source de bate personnalit.

En le relisant aprs le _Gnie du Christianisme_, il me sembla
entirement nouveau, et je vis toutes les consquences terribles de
son application dans la pratique de la vie. Il me commandait d'oublier
toute affection terrestre, d'teindre toute piti dans mon sein, de
briser tous les liens de la famille, de n'avoir en vue que moi-mme et
de laisser tous les autres au jugement de Dieu. Je commenai  tre
effraye et  me repentir srieusement d'avoir march entre la famille
et le clotre sans prendre un parti dcisif. Trop sensible au chagrin
de mes parens ou au besoin qu'ils pouvaient avoir de moi, j'avais t
irrsolue, craintive. J'avais laiss mon zle se refroidir, ma
rsolution vaciller et se changer en un vague dsir ml d'impuissans
regrets. J'avais fait de nombreuses concessions  ma grand'mre, qui
voulait me voir instruite et lettre. J'tais le serviteur _paresseux
et plaintif, qui ne se veut point dgager de toute affection charnelle
et de toute condescendance particulire_. J'avais donc rpudi la
doctrine,  partir du jour o, cdant aux ordres de mon directeur,
j'tais devenue gaie, affectueuse, obligeante avec mes compagnes,
soumise et dvoue envers mes parens. Tout tait coupable en moi, mme
mon admiration pour soeur Hlne, mme mon amiti pour Marie Alicia,
mme ma sollicitude pour ma grand'mre infirme.... Tout tait criminel
dans ma conscience et dans ma conduite.--Ou bien le livre, le divin
livre avait menti.

Pourquoi donc alors le docte et savant abb de Prmord, qui me voulait
aimante et charitable, pourquoi ma douce mre Alicia, qui repoussait
l'ide de ma vocation religieuse, m'avaient-ils donn et recommand ce
livre? Il y avait l une inconsquence norme; car, sans m'amener  la
pratique vritable de l'insensibilit pour les autres, le livre
m'avait fait du mal. Il m'avait tenue dans un juste milieu entre
l'inspiration cleste et les sollicitudes terrestres. Il m'avait
empche d'embrasser avec franchise les gots de la vie domestique et
les aptitudes de la famille. Il m'avait amene  une morne rvolte
intrieure, dont ma soumission passive tait la manifestation, trop
cruelle si elle et t comprise! J'avais tromp ma grand'mre par le
silence, quand elle croyait m'avoir convaincue. Et qui sait si ses
chagrins, ses susceptibilits, ses injustices n'avaient pas rencontr
en moi une cause secrte qui les lgitimait, encore qu'elle l'ignort?
Elle avait souvent trouv mes caresses froides et mes promesses
vasives. Peut-tre avait-elle senti en moi, sans pouvoir s'en rendre
compte, un obstacle  la scurit de sa tendresse.

De plus en plus pouvante par mes rflexions, je m'affligeai
profondment de la faiblesse de mon caractre et de l'_obscurcissement_
de mon esprit, qui ne m'avaient pas permis de suivre une route vidente
et droite. J'tais d'autant plus dsole que je m'avisais de cela alors
qu'il tait trop tard pour le rparer, et au lendemain du malheureux
jour o ma grand'mre avait perdu la facult de comprendre mon retour
 ses ides sur mon prsent et mon avenir.

Tout tait consomm maintenant; qu'elle vct infirme de corps et
d'me pendant un an ou dix, ma place assidue tait bien marque  ses
cts; mais pour la suite de mon existence, il me fallait faire un
choix entre le ciel et la terre; ou la manne d'asctisme dont je
m'tais  moiti nourrie tait un aliment pernicieux dont il fallait 
tout jamais me dbarrasser, ou bien le livre avait raison, je devais
repousser l'art et la science, et la posie et le raisonnement, et
l'amiti et la famille, passer les jours et les nuits, en extase et en
prires auprs de ma moribonde, et de l, divorcer avec toutes choses
et m'envoler vers les lieux saints pour ne jamais redescendre dans le
commerce de l'humanit.

Voici ce que Chateaubriand rpondait  ma logique exalte:

Les dfenseurs des chrtiens tombrent (au dix-huitime sicle) dans
une faute qui les avait dj perdus. Ils ne s'aperurent pas qu'il ne
s'agissait plus de discuter tel ou tel dogme, puisqu'on rejetait
absolument les bases. En partant de la mission de Jsus-Christ, et
remontant de consquence en consquence, ils tablissaient sans doute
fort solidement les vrits de la foi; mais cette manire
d'argumenter, bonne au dix-septime sicle, lorsque le fond n'tait
point contest, ne valait plus rien de nos jours. Il fallait prendre
la route contraire, passer de l'effet  la cause, _ne pas prouver que
le christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il
vient de Dieu parce qu'il est excellent_...........................
_Il fallait prouver_ que, de toutes les religions qui ont jamais
exist, la religion chrtienne est la plus potique, la plus humaine,
la plus favorable  la libert, aux arts et aux lettres. On devait
montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale; rien de plus
aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte. On
devait dire qu'elle favorise le gnie, pure le got, dveloppe les
passions vertueuses, donne de la vigueur  la pense...... qu'il n'y a
point de honte  croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine;
enfin il fallait appeler tous les enchantemens de l'imagination et
tous les intrts du coeur au secours de cette mme religion contre
laquelle on les avait arms.....

Mais, n'y a-t-il pas de danger  envisager la religion sous un jour
parfaitement humain? Et pourquoi? Notre religion craint-elle la
lumire? Une grande preuve de sa cleste origine, c'est qu'elle
souffre l'examen le plus svre et le plus minutieux de la raison.
Veut-on qu'on nous fasse ternellement le reproche de cacher nos
dogmes dans une nuit sainte, de peur qu'on dcouvre la fausset? Le
christianisme sera-t-il moins vrai parce qu'il paratra plus beau?
Bannissons une frayeur pusillanime. Par excs de religion, ne laissons
pas la religion prir. Nous ne sommes plus dans le temps o il tait
bon de dire: _Croyez, et n'examinez pas_. On examinera malgr nous, et
notre silence timide, augmentant le triomphe des incrdules, diminuera
le nombre des fidles.

On voit que la question tait bien nettement pose devant mes yeux.
D'une part, abrutir en soi-mme tout ce qui n'est pas la contemplation
immdiate de Dieu seul; de l'autre chercher autour de soi et
s'assimiler tout ce qui peut donner  l'me des lmens de force et de
vie pour rendre gloire  Dieu. L'alpha et l'omga de la doctrine.
Soyons boue et poussire; soyons flamme et lumire.--N'examinez rien
si vous voulez croire.--Pour tout croire, il faut tout examiner. A
qui entendre?

L'un de ces livres tait-il compltement hrtique? Lequel? Tous deux
m'avaient t donns par les directeurs de ma conscience. Il y avait
donc deux vrits contradictoires dans le sein de l'glise?
Chateaubriand proclamait la vrit relative. Gerson la dclarait
absolue.

J'tais dans de grandes perplexits. Au galop de Colette, j'tais tout
Chateaubriand. A la clart de ma lampe, j'tais tout Gerson, et me
reprochais le soir mes penses du matin.

Une considration extrieure donna la victoire au no-chrtien. Ma
grand'mre avait t de nouveau, pendant quelques jours, en danger de
mort. Je m'tais cruellement tourmente de l'ide qu'elle ne se
rconcilierait pas avec la religion et mourrait sans sacremens; mais,
bien qu'elle et t parfois en tat de m'entendre, je n'avais pas os
lui dire un mot qui pt l'clairer sur son tat et la faire
condescendre  mes dsirs. Ma foi m'ordonnait cependant imprieusement
cette tentative: mon coeur me l'interdisait avec plus d'nergie
encore.

J'eus d'affreuses angoisses  ce sujet, et tous mes scrupules et cas
de conscience du couvent me revinrent. Aprs des nuits d'pouvante et
des jours de dtresse, j'crivis  l'abb de Prmord pour lui demander
de me dicter ma conduite et lui avouer toutes les faiblesses de mon
affection filiale. Loin de les condamner, l'excellent homme les
approuva: Vous avez mille fois bien agi, ma pauvre enfant, en gardant
le silence, m'crivait-il dans une longue lettre pleine de tolrance
et de suavit. Dire  votre grand'mre qu'elle tait en danger, c'et
t la tuer. Prendre l'initiative dans l'affaire dlicate de sa
conversion, cela serait contraire au respect que vous lui devez. Une
telle inconvenance et t vivement sentie par elle, et l'et
peut-tre loigne sans retour des sacremens. Vous avez t bien
inspire de vous taire et de prier Dieu de l'assister directement.
_N'ayez jamais d'effroi quand c'est votre coeur qui vous conseille: le
coeur ne peut pas se tromper._ Priez toujours, esprez, et, quelle que
soit la fin de votre pauvre grand'mre, comptez sur la sagesse et la
misricorde infinies. Tout votre devoir auprs d'elle est de continuer
 l'entourer des plus tendres soins. En voyant votre amour, votre
modestie, l'humilit et, si je puis parler ainsi, la _discrtion_ de
votre foi, elle voudra peut-tre, pour vous rcompenser, rpondre 
votre secret dsir et faire acte de foi elle-mme. Croyez  ce que je
vous ai toujours dit: Faites aimer en vous la grce divine. C'est la
meilleure exhortation qui puisse sortir de nous.

Ainsi, l'aimable et vertueux vieillard transigeait aussi avec les
affections humaines. Il laissait percer l'espoir du salut de ma
grand'mre, dt-elle mourir sans rconciliation officielle avec
l'glise, dt-elle mourir mme sans y avoir song! Cet homme tait un
saint, un vrai chrtien, dirai-je, _quoique_ jsuite, ou _parce que_
jsuite?

Soyons quitables. Au point de vue politique, en tant que
rpublicains, nous hassons ou redoutons cette secte prise de pouvoir
et jalouse de domination. Je dis _secte_ en parlant des disciples de
Loyola, car c'est une secte, je le soutiens. C'est une importante
modification  l'orthodoxie romaine. C'est une hrsie bien
conditionne. Elle ne s'est jamais dclare telle, voil tout. Elle a
sap et conquis la papaut sans lui faire une guerre apparente, mais
elle s'est ri de son infaillibilit tout en la dclarant souveraine.
Bien plus habile en cela que toutes les autres hrsies, et partant,
plus puissante et plus durable.

Oui, l'abb de Prmord tait plus chrtien que l'glise intolrante,
et il tait hrtique parce qu'il tait jsuite. La doctrine de Loyola
est la bote de Pandore. Elle contient tous les maux et tous les
biens. Elle est une assise de progrs et un abme de destruction, une
loi de vie et de mort. Doctrine officielle, elle tue, doctrine cache,
elle ressuscite ce qu'elle a tu.

Je l'appelle doctrine, qu'on ne me chicane pas sur les mots, je dirai
esprit de corps, tendance d'institution, si l'on veut; son esprit
dominant et agissant consiste surtout  ouvrir  chacun la voie qui
lui est propre. C'est pour elle que la vrit est souverainement
relative, et ce principe une fois admis dans le secret des
consciences, l'glise catholique est renverse.

Cette doctrine tant discute, tant dcrie, tant signale  l'horreur
des hommes de progrs, est encore dans l'glise la dernire arche de
la foi chrtienne. Derrire elle, il n'y a que l'absolutisme aveugle
de la papaut. Elle est la seule religion praticable pour ceux qui ne
veulent pas rompre avec _Jsus-Christ Dieu_. L'glise romaine est un
grand clotre o les devoirs de l'homme en socit sont
inconciliables avec la loi du salut. Qu'on supprime l'amour et le
mariage, l'hritage et la famille, la loi du renoncement catholique
est parfaite. Son code est l'oeuvre du gnie de la destruction; mais
ds qu'elle admet une autre socit que la communaut monastique, elle
est un labyrinthe de contradictions et d'inconsquences. Elle est
force de se mentir  elle-mme et de permettre  chacun ce qu'elle
dfend  tous.

Alors, pour quiconque rflchit, la foi est branle. Mais arrive le
jsuite, qui dit  l'me trouble: Va comme tu peux et selon tes
forces. La parole de Jsus est ternellement accessible 
l'interprtation de la conscience claire. Entre l'glise et toi, il
nous a envoys pour lier ou dlier. Crois en nous, donne-toi  nous,
qui sommes une nouvelle glise dans l'glise: une glise tolre et
tolrante, une planche de salut entre la rgle et le fait. Nous avons
dcouvert le seul moyen d'asseoir sur une base quelconque la diffusion
et l'incertitude des croyances humaines. Ayant bien reconnu
l'impossibilit d'une vrit absolue dans la pratique, nous avons
dcouvert la vrit applicable  tous les cas,  tous les fidles.
Cette vrit, cette base, c'est l'_intention_. L'intention est tout,
le fait n'est rien. Ce qui est mal peut tre bien, et rciproquement,
selon le but qu'on se propose.

Ainsi, Jsus avait parl  ses disciples dans la sincrit de son
coeur tout divin, quand il leur avait dit: _L'esprit vivifie, la
lettre tue._ Ne faites pas comme ces hypocrites et ces stupides qui
font consister toute la religion dans les pratiques du jene et de la
pnitence extrieure. Lavez vos mains et repentez-vous dans vos
coeurs.

Mais Jsus n'avait eu que des paroles de vie d'une extension immense.
Le jour o la papaut et les conciles s'taient dclars infaillibles
dans l'interprtation de cette parole, il l'avait tue, ils s'taient
substitus  Jsus-Christ. Ils s'taient octroy la divinit. Aussi,
forcment entrans  condamner au feu, en ce monde et en l'autre,
tout ce qui se sparait de leur interprtation et des prceptes qui en
dcoulent, ils avaient rompu avec le vrai christianisme, bris le
pacte de misricorde infinie de la part de Dieu, de tendresse
fraternelle entre tous les hommes, et substitu au sentiment
vanglique si humain et si vaste le sentiment farouche et despotique
du moyen ge.

En principe, la doctrine des jsuites tait donc comme son nom
l'indique, un retour  l'esprit vritable de Jsus, une hrsie
dguise, par consquent, puisque l'glise a baptis ainsi toute
protestation secrte ou dclare contre ses arrts souverains. Cette
doctrine insinuante et pntrante avait tourn la difficult de
concilier les arrts de l'orthodoxie avec l'esprit de l'vangile. Elle
avait rajeuni les forces du proslytisme en touchant le coeur et en
rassurant l'esprit, et tandis que l'glise disait  tous: Hors de
moi point de salut! le jsuite disait  chacun: Quiconque fait de
son mieux et selon sa conscience sera sauv.

Dirai-je maintenant pourquoi Pascal eut raison de fltrir Escobar et
sa squelle? C'est bien inutile; tout le monde le sait et le sent de
reste: comment une doctrine qui et pu tre si gnreuse et si bien
faisante est devenue entre les mains de certains hommes, l'athisme et
la perfidie, ceci est de l'histoire relle et rentre dans la triste
fatalit des faits humains. Les pres de l'glise jsuitique espagnole
ont, du moins sur certains papes de Rome, l'avantage pour nous de
n'avoir pas t dclars infaillibles par des pouvoirs absolus, ni
reconnus pour tels par une notable portion du genre humain. Ce n'est
jamais par les rsultats historiques qu'il faut juger la pense des
institutions. A ce compte, il faudrait proscrire l'vangile mme,
puisqu'en son nom tant de monstres ont triomph, tant de victimes ont
t immoles, tant de gnrations ont pass courbes sous le joug de
l'esclavage. Le mme suc, extrait  doses ingales du sein d'une
plante, donne la vie ou la mort. Ainsi de la doctrine des jsuites,
ainsi de la doctrine de Jsus lui-mme.

L'_institut_ des jsuites, car c'est ainsi que s'intitula modestement
cette secte puissante, renfermait donc implicitement ou explicitement
dans le principe une doctrine de progrs et de libert. Il serait
facile de le dmontrer par des preuves, mais ceci m'entranerait trop
loin, et je ne fais point ici une controverse. Je rsume une opinion
et un sentiment personnels, appuys en moi sur un ensemble de leons,
de conseils et de faits que je ne pourrai pas tous dire (car si le
confesseur doit le secret au pnitent, le pnitent doit au confesseur,
mme au del de la tombe, le silence de la loyaut sur certaines
dcisions qui pourraient tre mal interprtes), mais cet ensemble
d'expriences personnelles me persuade que je ne juge ni avec trop de
partialit de coeur, ni avec trop de svrit de conscience la pense
mre de cette secte. Si on la juge dans le prsent, je sais comme tout
le monde ce qu'elle renferme dsormais de dangers politiques et
d'obstacles au progrs; mais si on la juge comme pense ayant servi de
corps  un ensemble de progrs, on ne peut nier qu'elle n'ait fait
faire de grands pas  l'esprit humain et qu'elle n'ait beaucoup
souffert, au sicle dernier, pour le principe de la libert
intellectuelle et morale, de la part des aptres de la libert
philosophique; mais ainsi va le monde sous la loi dplorable d'un
malentendu perptuel. Trop de besoins d'affranchissement se pressent
et s'encombrent sur la route de l'avenir, dans des moments donns de
l'histoire des hommes, et qui voit son but sans voir celui du
travailleur qu'il coudoie croit souvent trouver un obstacle l o il
et trouv un secours.

Les jsuites se piquaient d'envisager les trois faces de la
perfection: religieuse, politique, sociale. Ils se trompaient; leur
institut mme, par ses lois essentiellement thocratiques, et par son
ct sotrique, ne pouvait affranchir l'intelligence qu'en liant le
corps, la conduite, les actions (_per inde ac cadaver_). Mais quelle
doctrine a dgag jusqu'ici le grand inconnu de cette triple
recherche?

Je demande pardon de cette digression un peu longue. Avouer de la
prdilection pour les jsuites est, au temps o nous vivons, une
affaire dlicate. On risque fort, quand on a ce courage, d'tre
souponn de duplicit d'esprit. J'avoue que je ne m'embarrasse gure
d'un tel soupon.

Entre l'_Imitation de Jsus-Christ_ et le _Gnie du Christianisme_, je
me trouvai donc dans de grandes perplexits, comme dans l'affaire de
ma conduite chrtienne auprs de ma grand'mre philosophe. Ds qu'elle
fut hors de danger, je demandai l'intervention du jsuite pour
rsoudre la difficult nouvelle. Je me sentais attire vers l'tude
par une soif trange, vers la posie par un instinct passionn, vers
l'examen par une foi superbe.

Je crains que l'orgueil ne s'empare de moi, crivais-je  l'abb de
Prmord. Il est encore temps pour moi de revenir sur mes pas,
d'oublier toutes ces pompes de l'esprit dont ma grand'mre tait
avide, mais dont elle ne jouira plus et qu'elle ne songera plus  me
demander. Ma mre y sera fort indiffrente. Aucun devoir immdiat ne
me pousse donc plus vers l'abme, si c'est, en effet, un abme, comme
l'esprit d'a Kempis[26] me le crie dans l'oreille. Mon me est
fatigue et comme assoupie. Je vous demande la vrit. Si ce n'est
qu'une satisfaction  me refuser, rien de plus facile que de renoncer
 l'tude; mais si c'est un devoir envers Dieu, envers mes frres?...
Je crains ici, comme toujours, de m'arrter  quelque sottise.

  [26] Dans ce temps-l, je croyais, comme beaucoup d'autres, que
  Thomas a Kempis tait l'auteur de l'_Imitation_. Les preuves
  invoques par M. Henri Martin sur la paternit lgitime de Jean
  Gerson m'ont sembl si concluantes, que je n'hsite pas  m'y
  rendre.

L'abb de Prmord avait la gat de sa force et de sa srnit. Je
n'ai pas connu d'me plus pure et plus sre d'elle-mme. Il me
rpondit cette fois avec l'aimable enjouement qu'il avait coutume
d'opposer aux terreurs de ma conscience.

Mon cher casuiste, me disait-il, si vous craignez l'orgueil, vous
avez donc dj de l'amour-propre? Allons, c'est un progrs sur vos
_timeurs_ accoutumes. Mais, en vrit, vous vous pressez beaucoup! A
votre place, j'attendrais, pour m'examiner sur le chapitre de
l'orgueil, que j'eusse dj assez de savoir pour donner lieu  la
tentation; car, jusqu'ici, je crains bien qu'il n'y ait pas de quoi.
Mais, tenez, j'ai tout  fait bonne ide de votre bon sens, et me
persuade que quand vous aurez appris quelque chose, vous verrez
d'autant mieux ce qui vous manque pour savoir beaucoup. Laissez donc
la crainte de l'orgueil aux imbciles. La vanit, qu'est-ce que cela
pour les coeurs fidles! Ils ne savent ce que c'est.--tudiez,
apprenez, lisez tout ce que votre grand'mre vous et permis de lire.
Vous m'avez crit qu'elle vous avait indiqu dans sa bibliothque tout
ce qu'une jeune personne pure doit laisser de ct et n'ouvrir jamais.
En vous disant cela, elle vous en a confi les cls. J'en fais autant.
J'ai en vous la plus entire confiance, et mieux fonde encore, moi
qui sais le fond de votre coeur et de vos penses. Ne vous faites pas
si gros et si terribles tous ces esprits forts et beaux-esprits
mangeurs d'enfans. On peut aisment troubler les faibles en calomniant
les _gens d'glise_; mais peut-on calomnier Jsus et sa doctrine?
Laissez passer toutes les invectives contre nous. Elles ne prouvent
pas plus contre _lui_ que ne prouveraient nos fautes, si ce blme
tait mrit. Lisez les potes. Tous sont religieux. Ne craignez pas
les philosophes, tous sont impuissans contre la foi. Et si quelque
doute, quelque peur s'lve dans votre esprit, fermez ces pauvres
livres, relisez un ou deux versets de l'vangile, et vous vous
sentirez docteur  tous ces docteurs.

Ainsi parlait ce vieillard exalt, naf et d'un esprit charmant,  une
pauvre fille de dix-sept ans, qui lui avouait la faiblesse de son
caractre et l'ignorance de son esprit. tait-ce bien prudent, pour un
homme qui se croyait parfaitement orthodoxe? Non, certes; c'tait bon,
c'tait brave et gnreux. Il me poussait en avant comme l'enfant
poltron  qui l'on dit: Ce n'est rien, ce qui t'effraie. Regarde et
touche. C'est une ombre, une vaine apparence, un risible pouvantail.
Et, en effet, la meilleure manire de fortifier le coeur et de
rassurer l'esprit, c'est d'enseigner le mpris du danger et d'en
donner l'exemple.

Mais ce procd, si certain dans le domaine de la ralit, est-il
applicable aux choses abstraites? La foi d'un nophyte peut-elle tre
soumise ainsi d'emble aux grandes preuves?

Mon vieil ami suivait avec moi la mthode de son institution: il la
suivait avec candeur, car il n'est rien de plus candide qu'un jsuite
n candide. On le dveloppe dans ce sens pour le bien, et on
l'exploite dans ce mme sens pour le mal, selon que la pense de
l'_ordre_ est dans la bonne ou dans la mauvaise voie de sa politique.

Il me voyait capable d'effusion intellectuelle, mais entrave par une
grande rigidit de conscience, qui pouvait me rejeter dans la voie
troite du vieux catholicisme. Or, dans la main du jsuite, tout tre
pensant est un instrument qu'il faut faire vibrer dans le concert
qu'il dirige. L'esprit du corps suggre  ses meilleurs membres un
grand fond de proslytisme, qui chez les mauvais est vanit ardente,
mais toujours collective. Un jsuite qui, rencontrant une me doue de
quelque vitalit, la laisserait s'tioler ou s'annihiler dans une
quitude strile, aurait manqu  son devoir et  sa rgle. Ainsi M.
de Chateaubriand faisait peut-tre  dessein, peut-tre sans le
savoir, l'affaire des jsuites, en appelant _les enchantemens de
l'esprit et les intrts du coeur_ au secours du christianisme. Il
tait hroque, il tait novateur, il tait mondain; il tait confiant
et hardi avec eux, ou  leur exemple.

Aprs avoir lu avec entranement, je savourai donc son livre avec
dlices, rassure enfin par mon bon pre et criant  mon me inquite:
En avant! en avant! Et puis je me mis aux prises sans faon avec
Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote,
Leibnitz, Pascal, Montaigne, dont ma grand'mre elle-mme m'avait
marqu les chapitres et les feuillets  passer. Puis, vinrent les
potes ou les moralistes: La Bruyre, Pope, Milton, Dante, Virgile,
Shakspeare, que sais-je? Le tout sans ordre et sans mthode, comme ils
me tombrent sous la main, et avec une facilit d'intuition que je
n'ai jamais retrouve depuis, et qui est mme en dehors de mon
organisation lente  comprendre. La cervelle tait jeune, la mmoire
toujours fugitive, mais le sentiment rapide et la volont tendue.
Tout cela tait  mes yeux une question de vie et de mort,  savoir,
si aprs avoir compris tout ce que je pouvais me proposer 
comprendre, j'irais  la vie du monde ou  la mort volontaire du
clotre.

Il s'agit bien, pensais-je, de prouver ma vocation dans des bals et
des parures comme on contraint Elisa  le faire! Moi qui dteste ces
choses par elles-mmes, plus j'aurai vu les amusements purils et
support les fatigues du monde, moins je serai sre que c'est mon zle
et non ma paresse qui me rejette dans la paix du monastre. Mon
preuve n'est donc pas l. (En ceci j'avais bien raison et ne me
trompais pas sur moi-mme.) Elle est dans l'examen de la vrit
religieuse et morale. Si je rsiste  toutes les objections du sicle,
sous forme de raisonnement philosophique, ou sous forme d'imagination
de pote, je saurai que je suis digne de me vouer  Dieu seul.

Si je voulais rendre compte de l'impression de chaque lecture et en
dire les effets sur moi, j'entreprendrais l un livre de critique qui
pourrait faire bien des volumes; mais qui les lirait en ce temps-ci?
Et ne mourrais-je pas avant de l'avoir fini?

D'ailleurs, le souvenir de tout cela n'est plus assez net en moi, et
je risquerais de mettre mes impressions prsentes dans mon rcit du
pass. Je ferai donc grce aux gens pour qui j'cris des dtails
personnels de cette trange ducation, et j'en rsumerai le rsultat
par poques successives.

Je lisais, dans les premiers temps, avec l'audace de conviction que
m'avait suggre mon bon abb. Arme de toutes pices, je me dfendais
aussi vaillament qu'il tait permis  mon ignorance. Et puis, n'ayant
pas de plan, entremlant dans mes lectures les croyans et les
opposans, je trouvais dans les premiers le moyen de rpondre aux
derniers. La mtaphysique ne m'embarrassait gure, je la comprenais
fort peu, en ce sens qu'elle ne concluait jamais rien pour moi. Quand
j'avais pli mon entendement, docile comme la jeunesse,  suivre les
abstractions, je ne trouvais que vide ou incertitude dans les
consquences. Mon esprit tait et a toujours t trop vulgaire et trop
peu port aux recherches scientifiques pour avoir besoin de demander 
Dieu l'initiation de mon me aux grands mystres. J'tais un tre de
sentiment, et le sentiment seul tranchait sur moi les questions  mon
usage, qui toute exprience faite, devinrent bientt les seules
questions  ma porte.

Je saluai donc respectueusement les mtaphysiciens; et tout ce que je
peux dire  ma louange,  propos d'eux, c'est que je m'abstins de
regarder comme vaine et ridicule une science qui fatiguait trop mes
facults. Je n'ai pas  me reprocher d'avoir dit alors: A quoi bon la
mtaphysique? J'ai t un peu plus superbe quand, plus tard, j'y ai
regard davantage. Je me suis rconcilie, plus tard encore, avec
elle, en voyant encore un peu mieux. Et en somme, je dis aujourd'hui
que c'est la recherche d'une vrit  l'usage des grands esprits, et
que, n'tant pas de cette race, je n'en ai pas grand besoin. Je trouve
ce qu'il me faut dans les religions et les philosophies qui sont ses
filles, ses incarnations, si l'on veut.

Alors, comme aujourd'hui, mordant mieux  la philosophie, et surtout 
la philosophie facile du dix-huitime sicle, qui tait encore celle
de mon temps, je ne me sentis branle par rien et par personne. Mais
Rousseau arriva, Rousseau, l'homme de passion et de sentiment par
excellence, et je fus enfin entame.

tais-je encore catholique au moment o, aprs avoir rserv, comme
par instinct, Jean-Jacques pour la _bonne bouche_, j'allais subir
enfin le charme de son raisonnement mu et de sa logique ardente? Je
ne le pense pas. Tout en continuant  pratiquer cette religion, tout
en refusant de rompre avec ses formules commentes  ma guise, j'avais
quitt, sans m'en douter le moins du monde, l'troit sentier de sa
doctrine. J'avais bris  mon insu, mais irrvocablement, avec toutes
ses consquences sociales et politiques. L'esprit de l'glise n'tait
plus en moi: il n'y avait peut-tre jamais t.

Les ides taient en grande fermentation  cette poque. L'Italie et
la Grce combattaient pour leur libert nationale. L'glise et la
monarchie se prononaient contre ses gnreuses tentatives. Les
journaux royalistes de ma grand'mre tonnaient contre l'insurrection,
et l'esprit prtre, qui et d embrasser la cause des chrtiens
d'Orient, s'vertuait  prouver les droits de l'empire turc. Cette
monstrueuse inconsquence, ce sacrifice de la religion  l'intrt
politique me rvoltaient trangement. L'esprit libral devenait pour
moi synonyme de sentiment religieux. Je n'oublierai jamais, je ne peux
jamais oublier que l'lan chrtien me poussa rsolument, pour la
premire fois, dans le camp du progrs, dont je ne devais plus sortir.

Mais dj, et depuis mon enfance, l'idal religieux et l'idal
pratique avaient prononc au fond de mon coeur et fait sortir de mes
lvres, aux oreilles effarouches du bon Deschartres, le mot sacr
d'galit. La libert, je ne m'en souciais gure alors, ne sachant ce
que c'tait, et n'tant pas dispose  me l'accorder plus tard 
moi-mme. Du moins, ce qu'on appelait la libert civile ne me disait
pas grand'chose. Je ne la comprenais pas sans l'galit absolue et la
fraternit chrtienne. Il me semblait, et il me semble encore, je
l'avoue, que ce mot de libert plac dans la formule rpublicaine, en
tte des deux autres, aurait d tre  la fin, et pouvait mme tre
supprim comme un pleonasme.

Mais la libert nationale, sans laquelle il n'est ni fraternit ni
galit  esprer, je la comprenais fort bien, et la discuter
quivalait pour moi  la thorie du brigandage,  la proclamation
impie et farouche du droit du plus fort.

Il ne fallait pas tre un enfant bien merveilleusement dou, ni une
jeune fille bien intelligente pour en venir l. Aussi tais-je
confondue et rvolte de voir mon ami Deschartres, qui n'tait ni
dvot ni religieux en aucune faon, combattre  la fois la religion
dans la question des Hellnes et la philosophie dans la question du
progrs. Le pdagogue n'avait qu'une ide, qu'une loi, qu'un besoin,
qu'un instinct, l'autorit absolue en face de la soumission aveugle.
Faire obir  tout prix ceux qui _doivent_ obir, tel tait son rve;
mais pourquoi les uns _devaient-ils_ commander aux autres? Voil 
quoi lui, qui avait du savoir et de l'intelligence pratique, ne
rpondait jamais que par des sentences creuses et des lieux communs
pitoyables.

Nous avions des discussions comiques, car il n'y avait pas moyen pour
moi de les trouver srieuses avec un esprit si baroque et si ttu sur
certains points. Je me sentais trop forte de ma conscience pour tre
branle et, par consquent, dpite un instant par ses paradoxes. Je
me souviens qu'un jour, dissertant avec feu sur le droit divin du
sultan (je crois, Dieu me pardonne, qu'il n'et pas refus la sainte
ampoule au Grand Turc, tant il prenait  coeur la victoire du _matre
sur les coliers_ mutins), il s'embarrassa le pied dans sa pantoufle
et tomba tout de son long sur le gazon, ce qui ne l'empcha pas
d'achever sa phrase; aprs quoi il dit fort gravement en s'essuyant
les genoux: Je crois vraiment que je suis tomb.--Ainsi tombera
l'empire ottoman, lui rpondis-je en riant de sa figure proccupe.
Il prit le parti de rire aussi, mais non sans un reste de colre, et
en me traitant de jacobine, de rgicide, de philhellne et de
Bonapartiste, toutes injures anonymes dans son horreur pour la
contradiction.

Il tait cependant pour moi d'une bont toute paternelle, et tirait
une grande gloriole de mes _tudes_, qu'il s'imaginait diriger encore
parce qu'il en discutait l'effet.

Quand j'tais embarrasse de rencontrer dans Leibnitz ou Descartes les
argumens mathmatiques, lettres closes pour moi, mls  thologie et
 la philosophie, j'allais le trouver, et je le forais de me faire
comprendre par des analogies ces points inabordables. Il y portait une
grande adresse, une grande clart, une vritable intelligence de
professeur. Aprs quoi, voulant conclure pour ou contre le livre, il
battait la campagne et retombait dans ses vieilles _rengaines_.

J'tais donc, en politique, tout  fait hors du sein de l'glise, et
ne songeais pas du tout  m'en fourmenter; car nos religieuses
n'avaient pas d'opinion sur les affaires de la France, et ne
m'avaient jamais dit que la religion commandt de prendre parti pour
ou contre quoi que ce soit. Je n'avais rien vu, rien lu, rien entendu
dans les enseignemens religieux qui me prescrivt, dans cet ordre
d'ides, de demander au spirituel l'apprciation du temporel. Mme de
Pontcarr, trs passionne lgitimiste, trs ennemie des
_doctrinaires_ d'alors, qu'elle traitait aussi de Jacobins, m'avait
tonne par son besoin d'identifier la religion  la monarchie
absolue. M. de Chateaubriand, dans ses brochures que je lisais
avidement, identifiait aussi le trne et l'autel; mais cela ne m'avait
pas influence notablement. Chateaubriand me touchait comme
littrateur, et ne me pntrait pas comme chrtien. Son oeuvre, o
j'avais pass  dessein l'pisode de _Rn_, comme un hors-d'oeuvre 
lire plus tard, ne me plaisait dj plus que comme initiation  la
posie des oeuvres de Dieu et des grands hommes.

Mably m'avait fort mcontente. Pour moi, c'tait une dception
perptuelle que ces lans de franchise et de gnrosit, arrts sans
cesse par le dcouragement en face de l'application. A quoi bon ces
beaux principes, me disais-je, s'ils doivent tre touffs par
l'esprit de _modration_? Ce qui est vrai, ce qui est juste doit tre
observ et appliqu sans limites.

J'avais l'ardeur intolrante de mon ge. Je jetais le livre au beau
milieu de la chambre, ou au nez de Deschartres, en lui disant que cela
tait bon pour lui, et il me le renvoyait de mme, disant qu'il ne
voulait pas accepter un pareil _brouillon_, un si dangereux
rvolutionnaire.

Leibnitz me paraissait le plus grand de tous: mais qu'il tait dur 
avaler quand il s'levait de trente atmosphres au-dessus de moi! Je
me disais avec Fontenelle, en changeant le point de dpart de sa
phrase sceptique: Si j'avais bien pu le comprendre, _j'aurais vu le
bout des matires, ou qu'elles n'ont point de bout_!

Et que m'importe, aprs tout, disais-je, les _monades, les units,
l'harmonie prtablie et sacrosancta Trinitas per nova inventa logica
defensa, les esprits qui peuvent dire_ MOI, _le carr des vitesses, la
dynamique, le rapport des sinus d'incidence et de rfraction_, et tant
d'autres subtilits o il faut tre  la fois grand thologien et
grand savant, _mme pour s'y mprendre_![27].

  [27] Fontenelle, _loge de Leibnitz_.

Je me mettais  rire aux clats toute seule de ma prtention  vouloir
profiter de ce que je n'entendais pas. Mais cette entranante prface
de la _Thodice_, qui rsumait si bien les ides de Chateaubriand et
les sentimens de l'abb de Prmord sur l'utilit et mme la ncessit
du savoir, venait me relancer.

La vritable pit, et mme la vritable flicit, disait Leibnitz,
consiste dans l'amour de Dieu, mais dans un amour clair, dont
l'ardeur soit accompagne de lumire. Cette espce d'amour fait natre
ce plaisir dans les bonnes actions qui, rapportant tout  Dieu comme
au centre, transporte l'homme au divin.--Il faut que les perfections
de l'entendement donnent l'accomplissement  celles de la volont. Les
pratiques de la vertu, aussi bien que celles du vice, peuvent tre
l'effet d'une simple habitude; on peut y prendre got, mais on ne
saurait aimer Dieu sans en connatre les perfections.--Le croirait-on?
des chrtiens se sont imagin de pouvoir tre dvots sans aimer le
prochain, et pieux sans comprendre Dieu! Plusieurs sicles se sont
couls sans que le public se soit bien aperu de ce dfaut, et il y a
encore de grands restes du rgne des tnbres... Les anciennes erreurs
de ceux qui ont accus la divinit, ou qui en ont fait un principe
mauvais, ont t renouveles de nos jours. On a eu recours  la
puissance irrsistible de Dieu, quand il s'agissait plutt de faire
voir sa bont suprme, et on a employ un pouvoir despotique,
lorsqu'on devait concevoir une puissance rgle par la plus parfaite
sagesse?

Quand je relisais cela, je me disais: Allons, encore un peu de
courage! C'est si beau de voir cette tte sublime se vouer 
l'adoration! Ce qu'elle a conu et pris soin d'expliquer, n'aurais-je
pas la conscience de vouloir le comprendre? Mais il me manque des
lmens de science, et Deschartres me perscute pour que je laisse l
ces grands rsums pour entrer dans l'tude des dtails. Il veut
m'enseigner la physique, la gomtrie, les mathmatiques! Pourquoi
pas, si cela est ncessaire  la foi en Dieu et  l'amour du prochain?
Leibnitz met bien le doigt sur la plaie quand il dit qu'on peut tre
fervent par habitude. Je suis capable d'aller au sacrifice par la
paresse de l'me; mais ce sacrifice, Dieu ne le rejettera-t-il pas?

J'allais prendre une ou deux leons. Continuez, me disait Deschartres.
Vous comprenez!--Vous croyez? lui rpondais-je.--Certainement, et tout
est l.--Mais retenir?--a viendra.

Et quand nous avions travaill quelques heures: _Grand homme_ lui
disais-je (je l'appelais toujours ainsi), vous me croirez si vous
voulez, mais cela me tue. C'est trop long, le but est trop loin. Vous
avez beau me mcher la besogne, croyez bien que je n'ai pas la tte
faite comme vous. Je suis presse d'aimer Dieu, et s'il faut que je
pioche ainsi toute la vie pour arriver  me dire, sur mes vieux jours,
pourquoi et comment je dois l'aimer, je me consumerai en attendant, et
j'aurai peut-tre dvor mon coeur aux dpens de ma cervelle.

--Il s'agit bien d'aimer Dieu! disait le naf pdagogue. Aimez-le tant
que vous voudrez, mais il vient l comme  propos de bottes!

--Ah! c'est que vous ne comprenez pas pourquoi je veux m'instruire.

--Bah! on s'instruit... pour s'instruire! rpondait-il en levant les
paules.

--Justement, c'est ce que je ne veux pas faire. Allons, bonsoir, je
vais couter les rossignols.

Et je m'en allais, non pas fatigue d'esprit (Deschartres dmontrait
trop bien pour irriter les fibres du cerveau), mais accable de coeur,
chercher  l'air libre de la nuit et dans les dlices de la rverie la
vie qui m'tait propre et que je combattais en vain. Ce coeur avide se
rvoltait dans l'inaction o le laissait le travail sec de l'attention
et de la mmoire. Il ne voulait s'instruire que par l'motion, et je
trouvais dans la posie des livres d'imagination et dans celle de la
nature, se renouvelant et se compltant l'une par l'autre, un
intarissable lment  cette motion intrieure,  ce continuel
transport divin que j'avais gots au couvent, et qu'alors j'appelais
la grce.


FIN DU TOME HUITIME.


    Typographie L. Schnauss.




HISTOIRE DE MA VIE.




    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charit envers les autres;
    Dignit envers soi-mme;
    Sincrit devant Dieu.

    Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.

    15 avril 1847.

    GEORGE SAND.


    TOME NEUVIME.

    PARIS, 1855.

    LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE DIX-SEPTIEME.

(SUITE.)

  Leibnitz.--Relchement dans les pratiques de la dvotion, avec un
    redoublement de foi.--Les glises de campagne et de
    province.--Jean-Jacques Rousseau, le _Contrat social_.


Je dois donc dire que les potes et les moralistes  formes loquentes
ont agi en moi plus que les mtaphysiciens et les philosophes profonds
pour y conserver la foi religieuse.

Serai-je ingrate envers Leibnitz pourtant, et dirai-je qu'il ne m'a
servi de rien, parce que je n'ai pas tout compris et tout retenu? Non,
je mentirais. Il est certain que nous profitons des choses dont nous
oublions la lettre, quand leur esprit a pass en nous, mme  petites
doses. On ne se souvient gure du dner de la veille, et pourtant il a
nourri notre corps. Si ma raison s'embarrasse peu, encore  cette
heure, des systmes contraires  mon sentiment; si les fortes
objections que soulve contre la Providence,  mes propres yeux, le
spectacle du terrible dans la nature et du mauvais dans l'humanit,
sont vaincues par un instant de rverie tendre; si, enfin, je sens mon
coeur plus fort que ma raison, pour me donner foi en la sagesse et en
la bont suprme de Dieu, ce n'est peut-tre pas uniquement au besoin
inn d'aimer et de croire, que je dois ce rassrnement et ces
consolations. J'ai assez compris de Leibnitz, sans tre capable
d'argumenter de par sa science, pour savoir qu'il y a encore plus de
bonnes raisons pour garder la loi que pour la rejeter.

Ainsi, par ce coup d'oeil rapide et troubl que j'avais hasard dans
le royaume des merveilles ardues, j'avais  peu prs rempli mon but en
apparence. Cette pauvre miette d'instruction que Deschartres trouvait
surprenante de ma part, ralisait parfaitement la prdiction de
l'abb, en m'apprenant que j'avais tout  apprendre, et le dmon de
l'orgueil, que l'glise prsente toujours  ceux qui dsirent
s'instruire, m'avait laisse bien tranquille, en vrit. Comme je n'en
ai jamais beaucoup plus appris depuis, je peux dire que j'attends
encore sa visite, et qu' tous les complimens errons, sur ma science
et ma capacit, je ris toujours intrieurement, en me rappelant la
plaisanterie de mon jsuite: _Peut-tre que jusqu' prsent il n'y a
pas sujet de craindre beaucoup cette tentation_.

Mais le peu que j'avais arrach au _rgne des tnbres_ m'avait
fortifie dans la foi religieuse en gnral, dans le christianisme en
particulier. Quant au catholicisme... y avais-je song?

Pas le moins du monde. Je m'tais  peine doute que Leibnitz ft
protestant et Mably philosophe. Cela n'tait pas entr pour moi dans
la discussion intrieure. M'levant au-dessus des formes de la
religion, j'avais cherch  embrasser l'ide mre. J'allais  la messe
et n'analysais pas encore le culte.

Cependant, en me le rappelant bien, je dois le dire, le culte me
devenait lourd et malsain. J'y sentais refroidir ma pit. Ce n'tait
plus les pompes charmantes, les fleurs, les tableaux, la propret, les
doux chants de notre chapelle, et les profonds silences du soir, et
l'difiant spectacle des belles religieuses prosternes dans leurs
stalles. Plus de recueillement, plus d'attendrissement, plus de
prires du coeur possibles pour moi dans ces glises publiques o le
culte est dpouill de sa posie et de son mystre.

J'allais tantt  ma paroisse de Saint-Chartier, tantt  celle de La
Chtre. Au village, c'tait la vue des _bons saints_ et des _bonnes
dames_ de dvotion traditionnelle, horribles ftiches qu'on et dits
destins  effrayer quelque horde sauvage; les beuglemens absurdes de
chantres inexpriments, qui faisaient en latin les plus grotesques
calembours de la meilleure foi du monde; et les bonnes femmes qui
s'endormaient sur leur chapelet en ronflant tout haut; et le vieux
cur qui jurait au beau milieu du prne contre les indcences des
chiens introduits dans l'glise. A la ville, c'taient les toilettes
provinciales des dames, leurs chuchotemens, leurs mdisances et
cancans apports en pleine glise comme en un lieu destin 
s'observer et  se diffamer les unes les autres, c'tait aussi la
laideur des idoles et les glapissemens atroces des collgiens qu'on
laissait chanter la messe, et qui se faisaient des niches tout le
temps qu'elle durait. Et puis tout ce tripotage de pain bnit et de
gros sous qui se fait pendant les offices, les querelles des
sacristains et des enfans de choeur  propos d'un cierge qui coule ou
d'un encensoir mal lanc. Tout ce drangement, tous ces incidens
burlesques et le dfaut d'attention de chacun qui empchait celle de
tous  la prire m'taient odieux. Je ne voulais pas songer  rompre
avec les pratiques obligatoires, mais j'tais enchante qu'un jour de
pluie me fort  lire la messe dans ma chambre et  prier seule 
l'abri de ce grossier concours de chrtiens pour rire.

Et puis, ces formules de prires quotidiennes, qui n'avaient jamais
t de mon got, me devenaient de plus en plus insipides. M. de
Prmord m'avait permis d'y substituer les lans de mon me quand je
m'y sentirais entrane, et insensiblement je les oubliais si bien,
que je ne priais plus que d'inspiration et par improvisation libre. Ce
n'tait pas trop catholique, mais on m'avait laisse _composer_ des
prires au couvent. J'en avais fait circuler quelques-unes en anglais
et en franais, qu'on avait trouves si _fleuries_ qu'on les avait
beaucoup gotes. Je les avais aussitt ddaignes en moi-mme, ma
conscience et mon coeur dcrtant que les mots ne sont que des mots,
et qu'un lan aussi passionn que celui de l'me  Dieu ne peut
s'exprimer par aucune parole humaine. Toute formule tait donc une
rgle que j'adoptais par esprit de pnitence et qui finit par me
sembler une corve abrutissante et mortelle pour ma ferveur.

Voil dans quelle situation j'tais quand je lus l'_mile_, la
_Profession de foi du vicaire savoyard_, les _Lettres de la montagne_,
le _Contrat social_ et les _discours_.

La langue de Jean-Jacques et la forme de ses dductions s'emparrent
de moi comme une musique superbe claire d'un grand soleil. Je le
comparais  Mozart; je comprenais tout! Quelle jouissance pour un
colier malhabile et tenace d'arriver enfin  ouvrir les yeux tout 
fait et  ne plus trouver de nuages devant lui! Je devins, en
politique, le disciple ardent de ce matre, et je le fus bien
longtemps sans restrictions. Quant  la religion, il me parut le plus
chrtien de tous les crivains de son temps, et, faisant la part du
sicle de croisade philosophique o il avait vcu, je lui pardonnai
d'autant plus facilement d'avoir abjur le catholicisme, qu'on lui en
avait octroy les sacremens et le titre d'une manire irrligieuse
bien faite pour l'en dgoter. Protestant n, redevenu protestant par
le fait de circonstances justifiables, peut-tre invitables, sa
nationalit dans l'hrsie ne me gnait pas plus que n'avait fait
celle de Leibnitz. Il y a plus, j'aimais fort les protestans, parce
que, n'tant pas force de les admettre  la discussion du dogme
catholique, et me souvenant que l'abb de Prmord ne damnait personne
et me permettait cette hrsie dans le silence de mon coeur, je voyais
en eux des gens sincres, qui ne diffraient de moi que par des formes
sans importance absolue devant Dieu.

Jean-Jacques fut le point d'arrt de mes travaux d'esprit. A partir de
cette lecture enivrante, je m'abandonnai aux potes et aux moralistes
loquens, sans plus de souci de la philosophie transcendante. Je ne
lus pas Voltaire. Ma grand'mre m'avait fait promettre de ne le lire
qu' l'ge de trente ans. Je lui ai tenu parole. Comme il tait pour
elle ce que Jean-Jacques a t si longtemps pour moi: l'apoge de son
admiration, elle pensait que je devais tre dans toute la force de ma
raison pour en goter les conclusions. Quand je l'ai lu, je l'ai
beaucoup got, en effet, mais sans en tre modifie en quoi que ce
soit. Il y a des natures qui ne s'emparent jamais de certaines autres
natures, quelque suprieures qu'elles leur soient. Et cela ne tient
pas, comme on pourrait se l'imaginer,  des antipathies de caractre,
pas plus que l'influence entranante de certains gnies ne tient  des
similitudes d'organisation chez ceux qui la subissent. Je n'aime pas
le caractre priv de Jean-Jacques Rousseau; je ne pardonne  son
injustice,  son ingratitude,  son amour-propre malade, et  mille
autres choses bizarres, que par la compassion que ses douleurs me
causent. Ma grand'mre n'aimait pas les rancunes et les cruauts
d'esprit de Voltaire, et faisait fort bien la part des garemens de sa
dignit personnelle.

D'ailleurs, je ne tiens pas trop  voir les hommes  travers leurs
livres, les hommes du pass surtout. Dans ma jeunesse, je les
cherchais encore moins sous l'arche sainte de leurs crits. J'avais un
grand enthousiasme pour Chateaubriand, le seul vivant de mes matres
d'alors. Je ne dsirais pas du tout le voir, et ne l'ai vu dans la
suite qu' regret.

Pour mettre de l'ordre dans mes souvenirs, je devrais peut-tre
continuer le chapitre de mes lectures; mais on risque fort d'ennuyer
en parlant trop longtemps de soi seul, et j'aime mieux entremler cet
examen rtrospectif de moi-mme de quelques-unes des circonstances
extrieures qui s'y rattachent.




CHAPITRE DIX-HUITIEME.

  Le fils de Mme d'pinay et de mon grand-pre.--trange systme de
    proslytisme.--Attitude admirable de ma grand'mre.--Elle exige
    que j'entende sa confession.--Elle reoit les sacremens.--Mes
    rflexions et les sermons de l'archevque.--Querelle srieuse
    avec mon confesseur.--Le vieux cur et sa servante.--Conduite
    draisonnable d'un squelette.--Claudius.--Bont et simplicit
    de Deschartres.--Esprit et charit des gens de _la Chtre_.--La
    fte du village.--Causeries avec mon pdagogue, rflexions sur
    le _scandale_.--Dfinition de l'_opinion_.


Aux plus beaux jours de l't, ma grand'mre prouva un mieux trs
sensible et s'occupa mme de reprendre ses correspondances, ses
relations de famille et d'amiti. J'crivais sous sa dicte des
lettres aussi charmantes et aussi judicieuses qu'elle les et jamais
faites. Elle reut ses amis, qui ne comprirent pas qu'elle et subi
l'altration de facults dont nous nous tions tant affligs et dont
nous nous affligions encore, Deschartres et moi. Elle avait des heures
o elle causait si bien, qu'elle semblait tre redevenue elle-mme, et
mme plus brillante et plus gracieuse encore que par le pass.

Mais quand la nuit arrivait, peu  peu la lumire faiblissait dans
cette lampe puise. Un grand trouble se faisait sentir dans les
ides, ou une apathie plus effrayante encore, et les nuits n'taient
pas toutes sans dlire, un dlire inquiet, mlancolique et enfantin.
Je ne pensais plus du tout  lui demander de faire acte de religion,
bien que ma bonne Alicia me conseillt de profiter de ce moment de
sant pour l'amener sans effroi  mes fins. Ses lettres me troublaient
et me ramenaient quelques scrupules de conscience; mais elles n'eurent
jamais le pouvoir de me dcider  rompre la glace.

Pourtant la glace fut rompue d'une manire tout  fait imprvue.
L'archevque d'Arles en crivit  ma grand'mre, lui annona sa visite
et arriva.

M. L... de B..., longtemps vque de S..., et nomm rcemment alors
archevque d'A... _in partibus_, ce qui quivalait  une belle
sincure de retraite, tait mon oncle par btardise. Il tait n des
amours trs passionnes et trs divulgues de mon grand-pre Francueil
et de la clbre Mme d'pinay. Ce roman a t trahi par la
publication, bien indiscrte et bien inconvenante, d'une
correspondance charmante, mais trop peu voile entre les deux amans.

Le btard, n au ***, nourri et lev au village ou  la ferme de
B..., reut ces deux noms et fut mis dans les ordres ds sa jeunesse.
Ma grand'mre le connut tout jeune encore lorsqu'elle pousa M. de
Francueil, et veilla sur lui maternellement. Il n'tait rien moins que
dvot  cette poque; mais il le devint  la suite d'une maladie grave
o les terreurs de l'enfer bouleversrent son esprit faible.

Il tait trange que le fils de deux tres remarquablement intelligens
ft  peu prs stupide. Tel tait cet excellent homme, qui, par
compensation, n'avait pas un grain de malice dans sa balourdise. Comme
il y a beaucoup de btes fort mchantes, il faut tenir compte de la
bont, qu'elle soit prive ou accompagne, d'intelligence.

Ce bon archevque tait le portrait frappant de sa mre, qui, comme
Jean-Jacques a pris soin de nous le dire, et comme elle le proclame
elle-mme avec beaucoup de coquetterie, tait positivement laide. J'ai
encore un des portraits qu'elle donna  mon grand-pre; mais elle
tait fort bien faite. Ma bonne maman en a donn un autre  mon cousin
Villeneuve, o elle tait reprsente en costume de naade,
c'est--dire avec aussi peu de costume que possible.

Mais elle avait beaucoup de physionomie, dit-on, et fit toutes les
conqutes qu'elle put souhaiter. L'archevque avait sa laideur toute
crue et pas plus d'expression qu'une grenouille qui digre. Il tait,
avec cela, ridiculement gras, gourmand ou plutt goinfre, car la
gourmandise exige un certain discernement qu'il n'avait pas; trs vif,
trs rond de manires, insupportablement gai, quelque chagrin qu'on
et autour de lui; intolrant en paroles, dbonnaire en actions; grand
diseur de calembours et de calembredaines monacales; vaniteux comme
une femme de ses toilettes d'apparat, de son rang et de ses
privilges; cynique dans son besoin de bien-tre; bruyant, colre,
vapor, bonnasse, ayant toujours faim ou soif, ou envie de
sommeiller, ou envie de rire pour se dsennuyer, enfin le chrtien le
plus sincre  coup sr, mais le plus impropre au proslytisme que
l'on puisse imaginer.

C'tait justement le seul prtre qui pt amener ma grand'mre 
remplir les formalits catholiques, parce qu'il tait incapable de
soutenir aucune discussion contre elle, et ne l'essaya mme pas.

_Chre maman_, lui dit-il, rsumant sa lettre, sans prambule, ds la
premire heure qu'il passa auprs d'elle, vous savez pourquoi je suis
venu; je ne vous ai pas prise _en tratre_ et n'irai pas _par quatre
chemins_. Je veux sauver votre me. Je sais bien que cela vous fait
rire; vous ne croyez pas que vous serez damne parce que vous n'aurez
pas fait ce que je vous demande; mais moi, je le crois, et comme,
grce  Dieu, vous voil gurie, vous pouvez bien me faire ce
plaisir-l, sans qu'il vous en cote la plus petite frayeur d'esprit.
Je vous prie donc, vous qui m'avez toujours trait comme votre fils,
d'tre _bien gentille et bien complaisante_ pour votre gros enfant.
Vous savez que je vous crains trop pour discuter contre vous et vos
beaux esprits _relis en veau_. Vous en savez beaucoup trop long pour
moi; mais il ne s'agit pas de a; il s'agit de me donner une grande
marque d'amiti, et me voil tout prt  vous la demander  genoux.
Seulement, comme mon ventre me gnerait fort, voil votre petite fille
qui va s'y mettre  ma place.

Je restai stupfaite d'un pareil discours, et ma grand'mre se prit 
rire. L'archevque me poussa  ses pieds: Allons donc, dit-il, je
crois que tu te fais prier pour m'aider, toi!

Alors ma grand'mre me regardant agenouille, passa du rire  une
motion subite. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle me dit en
m'embrassant: Eh bien! tu me croiras donc damne si je te
refuse?--Non! m'criai-je imptieusement, emporte par l'lan d'une
vrit intrieure plus forte que tous les prjugs religieux. Non,
non! je suis  genoux pour vous bnir et non pas pour vous prcher.

--En voil une petite sotte! s'cria l'archevque, et me prenant par
le bras, il voulut me mettre  la porte; mais ma grand'mre me retint
contre son coeur. Laissez-la, mon gros _Jean le blanc_, lui dit-elle.
Elle prche mieux que vous. Je te remercie, ma fille. Je suis contente
de toi, et pour te le prouver, comme je sais qu'au fond du coeur tu
dsires que je dise oui, je dis oui. tes-vous content,
_monseigneur_?

Monseigneur lui baisa la main en pleurant d'aise. Il tait
vritablement touch de tant de douceur et de tendresse. Puis il
frotta ses mains et se frappa sur la bedaine en disant: Allons, voil
qui est enlev! Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Demain
matin, votre vieux cur viendra vous confesser et vous administrer. Je
me suis permis de l'inviter  djeuner avec nous. Ce sera une affaire
faite, et demain soir vous n'y penserez plus.

--C'est probable, dit ma grand'mre avec malice.

Elle fut gaie tout le reste de la journe. L'archevque encore plus,
riant, batifolant en paroles, jouant avec les gros chiens, rptant 
satit le proverbe _qu'un chien peut bien regarder un vque_, me
grondant un peu de l'avoir si mal aid, d'avoir failli _tout faire
manquer_, et _nous mettre dans de beaux draps_ par ma niaiserie; me
reprochant de n'avoir pas _pour deux sous_ de courage, et disant que
si l'on m'et laisse faire, _nous tions frais_.

J'tais navre de voir aller ainsi les choses. Il me semblait que
_fourrer_ ainsi les sacremens  une personne qui n'y croyait pas et
qui n'y voyait qu'une condescendance envers moi, c'tait nous charger
d'un sacrilge. J'tais dcide  m'en expliquer avec ma grand'mre,
car de raisonner avec monseigneur, cela faisait piti.

Mais tout changea d'aspect en un instant, grce au grand esprit et au
tendre coeur de cette pauvre infirme qui, le lendemain, tait mourante
par le corps et comme ressuscite au moral.

Elle passa une trs mauvaise nuit, pendant laquelle il me fut
impossible de songer  autre chose qu' la soigner. Le lendemain
matin, la raison tait nette et la volont arrte. Laisse-moi faire,
dit-elle, ds les premiers mots que je lui adressai: Je crois qu'en
effet je vais mourir. Eh bien, je devine tes scrupules. Je sais que si
je meurs sans faire ma paix avec ces gens-l, ou tu te le reprocheras,
ou ils te le reprocheront. Je ne veux pas mettre ton coeur aux prises
avec ta conscience, ou te laisser aux prises avec tes amis. J'ai la
certitude de ne faire ni une lchet ni un mensonge en adhrant  des
pratiques qui,  l'heure de quitter ceux qu'on aime, ne sont pas d'un
mauvais exemple. Aie l'esprit tranquille, je sais ce que je fais.

Pour la premire fois depuis sa maladie je la sentais redevenue la
grand'mre, le chef de famille capable de diriger les autres et par
consquent elle-mme. Je me renfermai dans l'obissance passive.

Deschartres lui trouva beaucoup de fivre et entra en fureur contre
l'archevque. Il voulait le mettre  la porte, et lui attribuait,
probablement avec raison, la nouvelle crise qui se produisait dans
cette existence chancelante.

Ma grand'mre l'apaisa et lui dit mme: Je _veux_ que vous vous
teniez tranquille, Deschartres.

Le cur arriva, toujours ce mme vieux cur dont j'ai parl et qu'elle
avait trouv trop rustique pour tre mon confesseur. Elle n'en voulut
pas d'autre, sentant combien elle le dominerait.

Je voulus sortir avec tout le monde pour les laisser ensemble. Elle
m'ordonna de rester; puis s'adressant au cur:

Asseyez-vous l, mon vieux ami, lui dit-elle. Vous voyez que je suis
trop malade pour sortir de mon lit, et je veux que ma fille assiste 
ma confession.

--C'est bien, c'est bien, ma chre dame, rpondit le cur tout troubl
et tout tremblant.

--Mets-toi  genoux pour moi, ma fille, reprit ma grand'mre, et prie
pour moi, tes mains dans les miennes. Je vais faire ma confession. Ce
n'est pas une plaisanterie. J'y ai pens. Il n'est pas mauvais de se
rsumer en quittant ce monde, et si je n'avais craint de froisser
quelque usage, j'aurais voulu que tous mes serviteurs fussent prsens
 cette rcapitulation de ma conscience. Mais, aprs tout, la prsence
de ma fille me suffit. Dites-moi les formules, cur; je ne les connais
pas, ou je les ai oublies. Quand ce sera fait, je m'accuserai.

Elle se conforma aux formules et dit ensuite: Je n'ai jamais ni fait
ni souhait aucun mal  personne. J'ai fait tout le bien que j'ai pu
faire. Je n'ai  confesser ni mensonge, ni duret, ni impit
d'aucune sorte. J'ai toujours cru en Dieu.--Mais coute ceci, ma
fille: je ne l'ai pas assez aim. J'ai manqu de courage, voil ma
faute, et depuis le jour o j'ai perdu mon fils, je n'ai pu prendre
sur moi de le bnir et de l'invoquer en aucune chose. Il m'a sembl
trop cruel de m'avoir frapp d'un coup au-dessus de mes forces.
Aujourd'hui qu'il m'appelle, je le remercie et le prie de me pardonner
ma faiblesse. C'est lui qui me l'avait donn, cet enfant, c'est lui
qui me l'a t, mais qu'il me runisse  lui, et je vais l'aimer et le
prier de toute mon me.

Elle parlait d'une voix si douce et avec un tel accent de tendresse et
de rsignation que je fus suffoque de larmes et retrouvai toute ma
ferveur des meilleurs jours pour prier avec elle.

Le vieux cur, attendri profondment, s'leva et lui dit, avec une
grande onction et dans son parler paysan, qui augmentait avec l'ge:
Ma chre soeur, je serons tous pardonns, parce que le bon Dieu nous
aime, et sait bien que quand je nous repentons, c'est que je l'aimons.
Je l'ai bien pleur aussi, moi, votre cher enfant, allez! et je vous
rponds ben qu'il est  la droite de Dieu, et que vous y serez
avecques lui. Dites avec moi votre acte de contrition, et je vas vous
donner l'absolution.

Quand il eut prononc l'absolution, elle lui ordonna de faire rentrer
tout le monde, et me dit dans l'intervalle: Je ne crois pas que ce
brave homme ait eu le pouvoir de me pardonner quoi que ce soit, mais
je crois que Dieu a ce pouvoir, et j'espre qu'il a exauc nos bonnes
intentions  tous trois.

L'archevque, Deschartres, tous les domestiques de la maison et les
ouvriers de la ferme assistrent  son viatique; elle dirigea
elle-mme la crmonie, me fit placer  ct d'elle et disposa les
autres personnes  son gr, suivant l'amiti qu'elle leur portait.
Elle interrompit plusieurs fois le cur pour lui dire  demi-voix, car
elle entendait fort bien le latin, _je crois  cela_, ou _il importe
peu_. Elle tait attentive  toutes choses, et, conservant l'admirable
nettet de son esprit et la haute droiture de son caractre, elle ne
voulait pas acheter sa rconciliation officielle au prix de la moindre
hypocrisie. Ces dtails ne furent pas compris de la plupart des
assistans. L'archevque feignit de ne pas y prendre garde, le cur n'y
tenait nullement. Il tait l avec son coeur et avait mis d'avance son
jugement de prtre  la porte. Deschartres tait fort troubl et
irrit, craignant de voir la malade succomber  la suite d'un si grand
effort moral. Moi seule j'tais attentive  toutes choses autant que
ma grand'mre et, ne perdant aucune de ses paroles, aucune de ses
expressions de visage, je la vis avec admiration rsoudre le problme
de se soumettre  la religion de son temps et de son pays sans
abandonner un instant ses convictions intimes et sans mentir en rien
 sa dignit personnelle.

Avant de recevoir l'hostie, elle prit encore la parole et dit trs
haut: Je veux mourir en paix ici avec tout le monde. Si j'ai fait du
tort  quelqu'un, qu'il le dise, pour que je le rpare. Si je lui ai
fait de la peine, qu'il me le pardonne, car je le regrette.

Un sanglot d'affection et de bndiction lui rpondit de toutes parts.
Elle fut administre, puis demanda du repos et resta seule avec moi.

Elle tait puise et dormit jusqu'au soir. Quelques jours
d'accablement succdrent  cette motion. Puis les apparences de la
sant revinrent, et nous retrouvmes encore quelques semaines d'une
sorte de scurit.

Cet vnement de famille me fit et me laissa une forte impression. Ma
grand'mre, bien qu'elle ft retombe dans un demi-engourdissement de
ses facults, avait, par ce jour de courage et de pleine raison,
repris,  mes yeux, toute l'importance de son rle vis--vis de moi,
et je ne m'attribuais plus aucun droit de juger sa conscience et sa
conduite. J'tais frappe d'un grand respect en mme temps que d'une
tendre gratitude pour l'intention qu'elle avait eue de me complaire,
et il m'tait impossible de ne pas accepter de tous points sa manire
de se repentir et de se rconcilier avec le ciel, comme digne,
mritoire et agrable  Dieu. Je rcapitulais toute la phase de
sa vie dont j'avais t le tmoin et le but; j'y trouvais,  l'gard
de ma mre, de ma soeur et de moi, quelques injustices irrflchies
ou involontaires, toujours rpares par de grands efforts sur
elle-mme et par de vritables sacrifices. Dans tout le reste,
une longanimit sage, une douceur gnreuse, une droiture parfaite,
un dsintressement, un mpris du mensonge, une horreur du mal,
une bienfaisance, une assistance de coeur pour tous, vraiment
inpuisables, enfin les plus admirables qualits, les vertus
chrtiennes les plus relles.

Et ce qui couronnait cette noble carrire, c'tait prcisment cette
faute dont elle avait voulu s'accuser avant de mourir. C'tait cette
douleur immense, inconsolable, qu'elle n'avait pu offrir  Dieu comme
un hommage de soumission, mais qui ne l'avait pas empche de rester
grande et gnreuse avec tous ses semblables. Ah! qu'elles me
semblaient vnielles et pardonnables maintenant, ces crises
d'amertume, ces paroles d'injustice, ces larmes de jalousie qui
m'avaient tant fait souffrir dans mon plus jeune ge! Comme je me
sentais petite et personnelle, moi qui ne les avais pas pardonnes sur
l'heure! Avide de bonheur, indigne de souffrir, lche dans mes
muettes rancunes d'enfant, je n'avais pas compris ce que souffrait
cette mre dsespre, et je m'tais compte pour quelque chose, quand
j'aurais d deviner les profondes racines de son mal et l'adoucir par
un complet abandon de moi-mme!

Mon coeur gagna beaucoup dans ces repentirs. J'y noyai, dans des
larmes abondantes, l'orgueil de mes rsistances, et toute intolrance
dvote s'y dissipa pour jamais. Ce coeur qui n'avait encore connu que
la passion dans l'amour filial et dans l'amour divin s'ouvrit  des
tendresses inconnues; et, faisant sur moi-mme un retour aussi srieux
que celui que j'avais fait au couvent, lors de ma _conversion_, je
sentis toutes les puissances du sentiment et de la raison me commander
l'humilit, non plus seulement comme une vertu chrtienne, mais comme
une consquence force de l'quit naturelle.

Tout cela me faisait sentir d'autant plus vivement que la vrit
_absolue_ n'tait pas plus dans l'glise que dans toute autre forme
religieuse, qu'il y et plus de vrit relative, voil ce que je
pouvais lui accorder, et voil pourquoi je ne songeais pas encore  me
sparer d'elle.

Les sacremens accepts par ma grand'mre n'avaient t qu'un compromis
de conscience de la part de l'archevque, puisque l'archevque, faute
de ces sacremens, l'et damne en pleurant, mais sans appel. Que l'on
observe et sache bien qu'il n'tait pas hypocrite, ce bon prlat. Il
ne s'agissait pas pour lui de faire triompher l'glise devant des
provinciaux bahis; il tait tranger  la politique et croyait _dur
comme fer_, c'tait son expression,  l'infaillibilit des papes et 
la lettre des conciles. Il aimait rellement ma grand'mre; n'ayant
pas connu d'autre mre, il la regardait comme la sienne; il s'en
allait disant: Qu'elle meure maintenant, a m'est gal, je ne suis
pas jeune, et je la rejoindrai bientt. La vie n'est pas une si grosse
affaire! mais je ne me serais jamais consol de sa perte, si elle et
persist dans l'_impnitence finale_.

Je me permettais de le contredire. Je vous jure, monseigneur, lui
disais-je, qu'elle ne croit pas plus aujourd'hui qu'hier 
l'_infaillibilit_. Ce qu'elle a fait est trs chrtien. Avec ou sans
cela, elle et t sauve; mais ce n'est pas catholique, ou bien
l'glise admet deux catholicismes, l'un qui s'abandonne  toutes ses
prescriptions, l'autre qui fait ses rserves et proteste contre la
lettre.

--Ah ! mais tu deviens trs ergoteuse! s'criait monseigneur,
marchant  grands pas, ou plutt roulant comme une toupie  travers le
jardin. Est-ce que, par hasard, tu donnes aussi dans le Voltaire?
Cette chre maman est capable de t'avoir empeste de ces bavards-l!
Voyons, que fais-tu? Comment vis-tu ici? Qu'est-ce que tu lis?

--En ce moment, monseigneur, je lis les Pres de l'glise, et j'y
trouve beaucoup de points de vue contradictoires.

--Il n'y en a pas!

--Pardon, cher monseigneur! les avez-vous lus?

--Qu'elle est bte! Ah , pourquoi lis-tu les Pres de l'glise? Il y
a beaucoup de choses qu'une jeune personne peut lire; mais je suis sr
que tu fais l'esprit fort, et que tu te mles de juger. C'est un
ridicule,  ton ge!

--Il est pour moi seul, puisque je ne fais part  personne de mes
rflexions.

--Oui, mais a viendra. Prends-y garde. Tu tais dans le bon chemin
quand tu as quitt le couvent:  prsent tu _bats la breloque_. Tu
montes  cheval, tu chantes de l'italien, tu tires le pistolet,  ce
qu'on m'a dit! Il faut que je te confesse. Fais ton examen de
conscience pour demain. Je parie que j'aurai  te laver la tte!

--Pardon, monseigneur, mais je ne me confesserai point  vous.

--Pourquoi donc a?

--Parce que nous ne nous entendrions pas. Vous me passeriez tout ce
que je ne me passe point, et me gronderiez de ce que je considre
comme innocent. Ou je ne suis plus catholique, ou je le suis autrement
que vous.

--Qu'est-ce  dire, oison brid?

--Je m'entends, mais ce n'est pas vous qui rsoudrez la question.

--Allons, allons, il faut que je te gronde... Sache donc, malheureuse
enfant.... Mais voil l'heure du dner, je te dirai cela aprs. J'ai
une faim de chien. Dpchons-nous de rentrer.

Et aprs le dner, il avait oubli de me prcher. Il l'oublia jusqu'
la fin, et partit en me laissant trs attache  sa bont, mais trs
peu difie de son genre de pit, qui ne pouvait pas tre le mien.

La veille de son dpart, il fit une chose des plus btes. Il entra
dans la bibliothque et procda  l'incendie de quelques livres et 
la mutilation de plusieurs autres. Deschartres le trouva brlant,
coupant, rognant, et se rjouissant fort de son oeuvre. Il l'arrta
avant que le dommage ft considrable, le menaa d'aller avertir ma
grand'mre de ce dgt, et ne put lui arracher des mains le fer et le
feu qu'en lui remontrant que cette bibliothque tait une proprit
confie  sa garde, qu'il en tait responsable, et que, comme maire de
la commune, il tait d'ailleurs autoris  verbaliser, mme contre un
archevque dilapidateur. J'arrivai pour mettre la paix; la scne tait
vive et des plus grotesques.

Quelques jours aprs, j'allai  confesse  mon cur de la Chtre, qui
tait un homme de belles manires, assez instruit et en apparence
intelligent. Il me fit des questions qui ne blessaient en rien la
chastet, mais qui, selon moi, blessaient toute convenance et toute
dlicatesse. Je ne sais  quel cancan de petite ville il avait ouvert
l'oreille. Il pensait que j'avais un commencement d'amour pour
quelqu'un et voulait savoir de moi si la chose tait vraie. Il n'en
est rien, lui rpondis-je, je n'y ai mme pas song.--Cependant,
reprit-il, on assure......

Je me levai du confessional sans en couter davantage et saisie d'une
indignation irrsistible: Monsieur le cur, lui dis-je, comme
personne ne me force  venir me confesser tous les mois, pas mme
l'glise qui ne me prescrit que les sacremens annuels, je ne comprends
pas que vous doutiez de ma sincrit. Je vous ai dit que je ne
connaissais pas seulement par la pense le sentiment que vous
m'attribuez. C'tait trop rpondre dj. J'eusse d vous dire que cela
ne vous regardait pas.

--Pardonnez-moi, reprit-il d'un ton hautain, le confesseur doit
interroger les penses, car il en est de confuses qui peuvent
s'ignorer elles-mmes et nous garer!

--Non, monsieur le cur, les penses qu'on ignore n'existent pas.
Celles qui sont confuses existent dj, et peuvent tre cependant si
pures qu'elles n'exigent pas qu'on s'en confesse. Vous devez croire ou
que je n'ai pas de penses confuses, ou qu'elles ne causent aucun
trouble  ma conscience, puisque avant votre interrogatoire je vous
avais dit la formule qui termine la confession.

--Je suis fort aise, rpliqua-t-il, qu'il en soit ainsi. J'ai toujours
t difi de vos confessions; mais vous venez d'avoir un mouvement
de vivacit qui prend sa source dans l'orgueil, et je vous engage 
vous en repentir et  vous en accuser ici mme, si vous voulez que je
vous donne l'absolution.

--Non, monsieur, lui rpondis-je. Vous tes dans votre tort, et vous
avez caus le mien dont je vous avoue n'tre pas dispose  me
repentir dans ce moment-ci.

Il se leva  son tour et me parla avec beaucoup de scheresse et de
colre. Je ne rpondis rien. Je le saluai et ne le revis jamais. Je
n'allai mme plus  la messe  sa paroisse.

A l'heure qu'il est, je ne sais pas encore si j'ai eu tort ou raison
de rompre ainsi avec un trs honnte homme et un trs bon prtre.
Puisque j'tais chrtienne et croyais devoir pratiquer encore le
catholicisme, j'aurais d, peut-tre, accepter avec l'esprit
d'humilit le soupon qu'il m'exprimait. Cela ne me fut point
possible, et je ne sentis aucun remords de ma fiert. Toute la puret
de mon tre se rvoltait contre une question indiscrte, imprudente et
selon moi trangre  la religion. J'aurais tout au plus compris les
questions de l'amiti, hors du confessional, dans l'abandon de la vie
prive; mais cet abandon n'existait pas entre lui et moi. Je le
connaissais fort peu, il n'tait pas trs vieux, et, en outre, il ne
m'tait pas sympathique. Si j'avais eu quelque chaste confidence 
faire, je ne voyais pas de raison pour m'adresser  lui, qui n'tait
pas mon directeur et mon pre spirituel. Il me semblait donc vouloir
usurper sur moi une autorit morale que je ne lui avais pas donne, et
cet essai maladroit, au beau milieu d'un sacrement o je portais tant
d'austrit d'esprit, me rvolta comme un sacrilge. Je trouvai qu'il
avait confondu la curiosit de l'homme avec la fonction du prtre.
D'ailleurs, l'abb de Prmord, scrupuleux gardien de la sainte
innocence des filles, m'avait dit: _On ne doit point faire de
questions, je n'en fais jamais_, et je ne pouvais, je ne devais jamais
avoir foi en un autre prtre que celui-l.

Il m'tait impossible de songer  me confesser  mon vieux cur de
Saint-Chartier. J'tais trop intime, trop familire avec lui. J'avais
trop jou avec lui dans mon enfance; je lui avais fait trop de niches,
et je le sentais aussi incapable de me diriger que je l'tais de
m'accuser  lui srieusement. J'allais  sa messe: en sortant, je
djenais avec lui, il essuyait lui-mme, bon gr, mal gr, mes
souliers crotts. J'tais oblige de lui retenir le bras pour
l'empcher de boire, parce qu'il me ramenait en croupe sur sa jument.
Il me racontait ses peines de mnage, les colres de sa gouvernante;
je les grondais tous deux, tour  tour, de leurs mauvais caractres.
Il n'y avait pas moyen de changer de pareilles relations, ne ft-ce
qu'une heure par mois, au tribunal de la pnitence. Je savais, par mon
frre et par mes petites amies de campagne, comment il coutait la
confession. Il n'en entendait pas un mot, et comme ces enfans
espigles s'accusaient par moquerie des plus grandes normits, 
toutes choses il rpondait: Trs bien, trs bien. Allons! est-ce
bientt fini?

Je n'aurais pu me dbarrasser de ces souvenirs, et comme je sentais
bien la dvotion catholique me quitter jour par jour, je ne voulais
pas m'exposer  la voir partir tout d'un coup, malgr moi, sans me
sentir fonde par quelque raison vraiment srieuse  l'abjurer
volontairement.

Je n'avais jamais fait maigre les vendredis et samedis chez ma
grand'mre. Elle ne le voulait pas. L'abb de Prmord m'avait
recommand d'avance de me soumettre  cette infraction  la rgle.
Ainsi peu  peu j'arrivai  ne pratiquer que la prire, et encore
tait-elle presque toujours rdige  ma guise.

Chose trange ou naturelle, jamais je ne fus plus religieuse, plus
enthousiaste, plus absorbe en Dieu qu'au milieu de ce relchement
absolu de ma ferveur pour le culte. Des horizons nouveaux s'ouvraient
devant moi. Ce que Leibnitz m'avait annonc, l'amour divin redoubl et
ranim par la foi mieux claire, Jean-Jacques me l'avait fait
comprendre, et ma libert d'esprit, recouvre par ma rupture avec le
prtre, me le faisait sentir. J'prouvai une grande scurit, et de ce
jour les bases essentielles de la foi furent inbranlablement poses
dans mon me. Mes sympathies politiques, ou plutt mes aspirations
fraternelles, me firent admettre, sans hsitations et sans scrupule,
que l'esprit de l'glise tait dvi de la bonne route et que je ne
devais pas le suivre sur la mauvaise. Enfin, je m'arrtai  ceci: que
nulle glise chrtienne n'avait le droit de dire: Hors de moi, point
de salut.

J'ai entendu depuis des catholiques soutenir, ce que je voulais encore
me persuader alors,  savoir: que cette sentence ne ressortait pas
absolument des arrts de l'glise papale. Je pense qu'ils se
trompaient, comme j'avais essay de me tromper moi-mme. Mais en
supposant qu'ils eussent raison, il faudrait conclure qu'il n'y a pas,
qu'il n'y a jamais eu, qu'il ne pourra jamais y avoir d'orthodoxie, ni
l, ni ailleurs. Du moment que Dieu ne repousse les fidles d'aucune
glise, le catholicisme n'existe plus. Qu'il paraisse encore excellent
 un assez grand nombre d'esprits religieux, et qu'il soit dcrt
culte de la majorit des Franais, je n'y fais aucune opposition de
conscience; mais s'il admet lui-mme qu'il ne damne pas les dissidens,
il doit admettre la discussion, et nul pouvoir humain ne peut
lgitimement l'entraver, pourvu qu'elle soit srieuse, tolrante,
sincre et digne; car toute calomnie est une perscution, toute injure
est un attentat contre lesquels les lois de tout pays doivent une
protection impartiale  chacun et  tous.

Le jeune homme pour qui on m'avait suppos de l'inclination tait un
des ***. Je l'appellerai Claudius, du premier nom qui me tombe sous la
main et que ne porte aucune personne  moi connue. Sa famille tait
une des plus nobles du pays et avait eu de la fortune. L'ducation de
dix enfans avait achev de ruiner les parens de Claudius. Quelques-uns
avaient entach leur blason par de grands dsordres et une fin
tragique. Trois fils restaient. Des deux ans, je n'ai rien  dire
qui ait rapport  cette phase de mon existence philosophique et
religieuse. Le seul qui s'y soit trouv ml indirectement, comme on
l'a dj vu, tait le plus jeune.

Il tait d'une belle figure et ne manquait ni de savoir, ni
d'intelligence, ni d'esprit. Il se destinait aux sciences, o il a eu
depuis une certaine notorit. Pauvre  cette poque, encore plus par
le fait de l'avarice sordide de sa mre que par sa situation, il se
destinait  tre mdecin. De grandes privations et beaucoup d'ardeur
au travail avaient branl sa sant. On le croyait phthisique. Il en a
t appel: mais il est mort de maladie dans la force de l'ge.

Deschartres, qui avait t li avec son pre, et qui s'intressait 
un gentilhomme tudiant, me l'avait prsent et l'avait mme engag 
me donner quelques leons de physique. Je m'occupais aussi
d'ostologie, voulant apprendre un peu de chirurgie et d'anatomie par
consquent, pour seconder Deschartres, au besoin, dans les oprations
o je pouvais tre initie, pour le remplacer mme dans le cas de
blessures peu graves. Il avait coup des bras, amput des doigts,
remis des poignets, rafistol des ttes fendues en ma prsence et avec
mon aide. Il me trouvait trs adroite, trs prompte et sachant vaincre
la douleur et le dgot quand il le fallait. De trs bonne heure il
m'avait habitue  retenir mes larmes et  surmonter mes dfaillances.
C'tait un trs grand service qu'il m'avait rendu que de me rendre
capable de rendre service aux autres.

Ce Claudius apporta des ttes, des bras, des jambes dont Deschartres
avait besoin pour me dmontrer le point de dpart. Il me les faisait
dessiner d'aprs nature (le temps nous manqua pour aller plus loin que
la thorie de la charpente osseuse). Un mdecin de la Chtre nous
prta mme un squelette de petite fille tout entier, qui resta
longtemps tendu sur ma commode; et,  ce propos, je dois me rappeler
et constater un effet de l'imagination qui prouve que toute femmelette
peut se vaincre.

Une nuit, je rvais que mon squelette se levait et venait tirer les
rideaux de mon lit. Je m'veillai, et le voyant fort tranquille  la
place o je l'avais mis, je me rendormis fort tranquillement.

Mais le rve s'obstina, et cette petite fille dessche se livra 
tant d'extravagances qu'elle me devint insupportable. Je me levai et
la mis  la porte, aprs quoi je dormis fort bien. Le lendemain elle
recommena ses sottises; mais cette fois je me moquai d'elle, et elle
prit de parti de rester sage, pendant tout le reste de l'hiver, sur ma
commode.

Je reviens  Claudius. Il tait moins factieux que mon squelette, et
je n'eus jamais avec lui,  cette poque, que des conversations toutes
pdagogiques. Il retourna  Paris, et, charg par moi de m'envoyer une
centaine de volumes, il m'crivit plusieurs fois pour me donner des
renseignemens et me demander mon got sur le choix des ditions. Je
voulais avoir  moi plusieurs ouvrages qui m'avaient t prts, une
srie de potes que je ne connaissais pas, et divers traits
lmentaires, je ne sais plus lesquels, dont Deschartres lui avait
donn la liste.

Je ne sais pas s'il chercha des prtextes pour m'crire plus souvent
que de besoin: il n'y parut point jusqu' une lettre trs srieuse, un
peu pdante et pourtant assez belle, qui, je m'en souviens, commenait
ainsi: Ame vraiment philosophique, vous avez bien raison, mais vous
tes la vrit qui tue.

Je ne me souviens pas du reste, mais je sais que j'en fus tonne et
que je la montrai  Deschartres en lui demandant, avec une navet
complte, pourquoi de grands loges sur ma logique taient mls d'une
sorte de reproche dsespr.

Deschartres n'tait pas beaucoup plus expert que moi sur ces matires.
Il fut tonn aussi, lui, relut, et me dit avec candeur: Je crois
bien que cela veut tre une dclaration d'amour. Qu'est-ce que vous
avez donc crit  ce garon?

--Je ne m'en souviens dj plus, lui dis-je. Peut-tre quelques lignes
sur La Bruyre, dont je suis coiffe pour le moment. Cela lui sert de
prtexte pour revenir, comme vous voyez, sur la conversation que nous
avons eue tous les trois  sa dernire visite.

--Oui, oui, j'y suis, dit Deschartres. Vous avez prononc, de par vos
moralistes chagrins, de si beaux anathmes contre la socit, que je
vous ai dit: Quand on voit les choses si en noir, il n'y a qu'un
parti  prendre, c'est de se faire religieuse! Vous voyez  quelles
consquences stupides cela mnerait un esprit aussi absolu que le
vtre. Claudius s'est rcri. Vous avez parl de la vie de retraite et
de renoncement d'une manire assez spcieuse, et  prsent ce jeune
homme vous dit que vous n'avez d'amour que pour les choses abstraites
et qu'il en mourra de chagrin.

Esprons que non, rpondis-je, mais je crois que vous vous trompez. Il
me dit plutt que mon dtachement des choses du monde est contagieux,
et qu'il tourne lui-mme au scepticisme  cet endroit-l.

La lettre relue, nous nous convainqumes que ce n'tait pas une
dclaration, mais au contraire une adhsion  ma manire de voir, un
peu trop solennelle, et du ton d'un homme qui se pose en philosophe
vainqueur des illusions de la vie.

En effet, Claudius m'crivit d'autres lettres o il s'expliqua
nettement sur la rsolution qui s'tait faite en lui depuis qu'il me
connaissait. J'tais  ses yeux un tre suprieur qui avait d'un mot
tranch toutes ses irrsolutions. Il n'y avait de but que la science;
la mdecine n'tait qu'une branche secondaire; il voulait s'lever aux
ides transcendantes, n'avoir pas d'autre passion, et demander aux
sciences exactes le but de la cration.

Ne cherchant plus de prtextes pour m'crire, il m'crivit souvent.
Ses lettres avaient quelque valeur par leur sincrit froide et
tranchante. Deschartres trouva que ce commerce d'esprit ne m'tait pas
inutile, et rien ne lui sembla plus naturel qu'une correspondance
srieuse entre deux jeunes gens qui eussent pu fort bien tre pris
l'un de l'autre, tout en se parlant de Malebranche et consorts.

Il n'en fut pourtant rien. Claudius tait trop pdant pour ne pas
trouver une sorte de satisfaction  ne pas tre amoureux en dpit de
l'occasion. J'tais trop trangre  tout sentiment de coquetterie et
encore trop loigne de la moindre notion d'amour pour voir en lui
autre chose qu'un professeur.

Ma vie s'arrangeait en cela, et en plusieurs autres points, pour une
marche indpendante de tous les usages reus dans le monde, et
Deschartres, loin de me retenir, me poussait  ce qu'on appelle
l'excentricit, sans que ni lui ni moi en eussions le moindre soupon.
Un jour, il m'avait dit: Je viens de rendre visite au comte de.... et
j'ai eu une belle surprise. Il chassait avec un jeune garon qu' sa
blouse et  sa casquette, j'allais traiter peu crmonieusement, quand
il m'a dit: C'est ma fille. Je la fais habiller en gamin pour qu'elle
puisse courir avec moi, grimper et sauter sans tre gne par des
vtemens qui rendent les femmes impotentes  l'ge o elles ont le
plus besoin de dvelopper leurs forces.

Ce comte de *** s'occupait, je crois, d'ides mdicales, et,  ses
yeux, ce travestissement tait une mesure d'hygine excellente.
Deschartres abondait dans son sens. N'ayant jamais lev que des
garons, je crois qu'il tait press de me voir en homme, afin de
pouvoir se persuader que j'en tais un. Mes jupes gnaient sa gravit
de cuistre, et il est certain que quand j'eus suivi son conseil et
adopt le sarrau masculin, la casquette et les gutres, il devint dix
fois plus magister, et m'crasa sous son latin, s'imaginant que je le
comprenais bien mieux.

Je trouvai, pour mon compte, mon nouveau costume bien plus agrable
pour courir, que mes jupons brods qui restaient en morceaux accrochs
 tous les buissons. J'tais devenue maigre et alerte, et il n'y avait
pas si longtemps que je ne portais plus mon _uniforme d'aide-de-camp
de Murat_, pour ne plus m'en souvenir.

Il faut se souvenir aussi qu' cette poque les jupes sans plis
taient si troites, qu'une femme tait littralement comme dans un
tui, et ne pouvait franchir dcemment un ruisseau sans y laisser sa
chaussure.

Deschartres avait la passion de la chasse, et il m'y emmenait
quelquefois  force d'obsessions. Cela m'ennuyait, justement  cause
de la difficult de traverser les buissons, qui sont multiplis 
l'infini et garnis d'pines meurtrires dans nos campagnes. J'aimais
seulement la chasse aux cailles avec le hallier et l'appeau dans les
bls verts. Il me faisait lever avant le jour. Couche dans un sillon,
_j'appelais_, tandis qu' l'autre extrmit du champ il rabattait le
gibier. Nous rapportions tous les matins huit ou dix cailles vivantes
 ma grand'mre, qui les admirait et les plaignait beaucoup, mais qui,
ne se nourrissant que de menu gibier, m'empchait de trop regretter le
destin de ces pauvres cratures si jolies et si douces.

Deschartres, trs affectueux pour moi et trs occup de ma sant, ne
songeait plus  rien quand il entendait glousser la caille auprs de
son filet. Je me laissais aussi emporter un peu  cet amusement
sauvage de guetter et de saisir une proie. Aussi mon rle d'_appeleur_
consistant  tre couche dans les bls inonds de la rose du matin,
me ramena les douleurs aigus dans tous les membres que j'avais
ressenties au couvent. Deschartres vit qu'un jour je ne pouvais monter
sur mon cheval et qu'il fallait m'y porter. Les premiers mouvemens de
ma monture m'arrachaient des cris, et ce n'tait qu'aprs de vigoureux
temps de galop aux premires ardeurs du soleil que je me sentais
gurie. Il s'tonna un peu et constata enfin que j'tais couverte de
rhumatismes. Ce lui fut une raison de plus pour me prescrire les
exercices violens et l'habit masculin qui me permettait de m'y livrer.

Ma grand'mre me vit ainsi et pleura. Tu ressembles trop  ton pre,
me dit-elle. Habille-toi comme cela pour courir, mais rhabille-toi en
femme en rentrant, pour que je ne m'y trompe pas, car cela me fait un
mal affreux, et il y a des momens o j'embrouille si bien le pass
avec le prsent, que je ne sais plus  quelle poque j'en suis de ma
vie.

Ma manire d'tre ressortait si naturellement de la position
exceptionnelle o je me trouvais, qu'il me paraissait tout simple de
ne pas vivre comme la plupart des autres jeunes filles. On me jugea
trs bizarre, et pourtant je l'tais infiniment moins que j'aurais pu
l'tre, si j'y eusse port le got de l'affectation et de la
singularit. Abandonne  moi-mme en toutes choses, ne trouvant plus
de contrle chez ma grand'mre, oublie en quelque sorte de ma mre,
pousse  l'indpendance absolue par Deschartres, ne sentant en moi
aucun trouble de l'me ou des sens, et pensant toujours, malgr la
modification qui s'tait faite dans mes ides religieuses,  me
retirer dans un couvent, avec ou sans voeux monastiques, ce qu'on
appelait autour de moi l'_opinion_ n'avait pour moi aucun sens, aucune
valeur, et ne me paraissait d'aucun usage.

Deschartres n'avait jamais vu le monde  un point de vue pratique.
Dans son amour pour la domination, il n'acceptait aucune entrave  ses
jugemens, rapportant tout  sa sagesse,  son _omnicomptence_,
infaillible  ses propres yeux,

    Et comme du fumier regardant tout le monde,

except ma grand'mre, lui et moi; il ne riait pourtant pas comme moi
de la critique. Elle le mettait en colre. Il s'indignait jusqu'
l'invective furibonde contre les sottes gens qui se permettaient de
blmer mon peu d'gards pour leurs coutumes.

Il faut dire aussi qu'il s'ennuyait. Il avait eu une vie
extraordinairement active, dont il lui fallait retrancher beaucoup
depuis la maladie de ma grand'mre. Il avait achet, avec ses
conomies, un petit domaine  dix ou douze lieues de chez nous, o il
allait autrefois passer des semaines entires. N'osant plus dcoucher,
dans la crainte de retrouver sa malade plus compromise, il commenait
 touffer dans son embonpoint bilieux. Et puis, surtout, il tait
priv de la socit de cette amie qui lui avait tenu lieu de tout ce
qu'il avait ignor dans la vie. Il avait besoin de s'attacher
exclusivement  quelqu'un et de lui reporter l'admiration et
l'engouement qu'il n'accordait  personne autre. J'tais donc devenue
son Dieu, et peut-tre plus encore que ma grand'mre ne l'avait
jamais t, puisqu'il me regardait comme son ouvrage et croyait
pouvoir s'aimer en moi comme dans un reflet de ses perfections
intellectuelles.

Bien qu'il m'assommt souvent, je consentais  satisfaire son besoin
de discuter et de disserter, en lui sacrifiant des heures que j'aurais
prfr donner  mes propres recherches. Il croyait tout savoir, il se
trompait. Mais comme il savait beaucoup de choses et possdait une
mmoire admirable, il n'tait pas ennuyeux  l'intelligence;
seulement, il tait fatiguant pour le caractre,  cause de
l'exubrance de vanit du sien. Avec la figure la plus refrogne et le
langage le plus absolu qui se puissent imaginer, il avait soif de
quelques momens de gat et d'abandon. Il plaisantait lourdement, mais
il riait de bon coeur quand je le plaisantais. Enfin il souffrait tout
de moi, et tandis qu'il prenait en aversion violente quiconque ne
l'admirait pas, il ne pouvait se passer de mes contradictions et de
mes taquineries. Ce dogue hargneux tait un chien fidle, et, mordant
tout le monde, se laissait tirer les oreilles par l'enfant de la
maison.

Voil par quel concours de circonstances toutes naturelles j'arrivai 
scandaliser effroyablement les commres mles et femelles de la ville
de La Chtre. A cette poque, aucune femme du pays ne se permettait de
monter  cheval, si ce n'est en croupe de son _valet_ des champs. Le
costume, non pas seulement du garon pour les courses  pied, mais
encore l'amazone et le chapeau rond, taient une abomination: l'tude
des _os de mort_, une profanation; la chasse, une destruction;
l'tude, une aberration, et mes relations enjoues et tranquilles avec
des jeunes gens, fils des amis de mon pre, que je n'avais pas cess
de traiter comme des camarades d'enfance, et que je voyais, du reste,
fort rarement, mais  qui je donnais une poigne de main sans rougir
et me troubler comme une dinde amoureuse, c'tait de l'effronterie,
de la dpravation, que sais-je? Ma religion mme fut un sujet de
glose et de calomnie stupide. tait-il convenable d'tre pieuse, quand
on se permettait des choses si tonnantes? Cela n'tait pas possible.
Il y avait l-dessous quelque diablerie. Je me livrais aux sciences
occultes. J'avais fait semblant une fois de communier, mais j'avais
emport l'hostie sainte dans mon mouchoir, on l'avait bien vu! J'avais
donn rendez-vous  Claudius et  ses frres, et nous en avions fait
une cible; nous l'avions traverse  coups de pistolet. Une autre fois
j'tais entre  cheval dans l'glise, et le cur m'avait chasse au
moment o je caracolais autour du matre-autel. C'tait depuis ce
jour-l qu'on ne me voyait plus  la messe et que je n'approchais plus
des sacremens. Andr, mon pauvre page rustique, n'tait pas bien net
dans tout cela. C'tait ou mon amant, ou une espce d'appariteur, dont
je me servais dans mes conjurations. On ne pouvait rien lui faire
avouer de mes pratiques secrtes: mais j'allais la nuit dans le
cimetire dterrer des cadavres avec Deschartres; je ne dormais
jamais, je ne m'tais pas mise au lit depuis un an. Les pistolets
chargs qu'Andr avait toujours dans les fontes de sa selle en
m'accompagnant  cheval, et les deux grands chiens qui nous suivaient,
n'taient pas non plus une chose bien naturelle. Nous avions tir sur
des paysans, et des enfans avaient t trangls par ma chienne
Vellda. Pourquoi non? Ma frocit tait bien connue. J'avais du
plaisir  voir des bras casss et des ttes fendues, et chaque fois
qu'il y avait du sang  faire couler, Deschartres m'appelait pour m'en
donner le divertissement.

Cela peut paratre exagr. Je ne l'aurais pas cru moi-mme, si, par
la suite, je ne l'avais vu _crit_. Il n'y a rien de plus btement
mchant que l'habitant des petites villes. Il en est mme
divertissant, et quand ces folies m'taient rapportes, j'en riais de
bon coeur, ne me doutant gure qu'elles me causeraient plus tard de
grands chagrins.

J'avais dj subi, de la part de ces imbciles, une petite
perscution, dont j'avais triomph. Au milieu de l't,  l'poque o
ma grand'mre tait le mieux portante, j'avais dans la bourre sans
encombre  la fte du village, en dpit de menaces qui avaient t
faites contre moi  mon insu. Voici  quelle occasion:

Je voyais souvent une bonne vieille fille qui demeurait  un quart de
lieue de chez moi, dans la campagne. C'tait encore Deschartres qui
m'y avait mene et qui la jugeait la plus honnte personne du monde.
Je crois encore qu'il ne s'tait pas tromp, car j'ai toujours vu
cette bonne fille ou occupe de son vieux oncle, qui mourait d'une
maladie de langueur et qu'elle soignait avec une pit vraiment
filiale, ou vaquant aux soins de la campagne et du mnage avec une
activit et une bonhomie touchantes. J'aimais son petit intrieur
demi-rustique, tenu avec une propret hollandaise, ses poules, son
verger, ses galettes qu'elle tirait du four elle-mme pour me les
servir toutes chaudes. J'aimais surtout sa droiture, son bon sens, son
dvoment pour l'oncle et le ralisme de ses proccupations
domestiques, qui me faisait descendre de mes nuages et se prsentait 
moi avec un charme trs pur et trs bienfaisant.

Il lui vint une soeur qui me parut aussi trs bonne femme, mais dont
il plut aux moralistes de la ville de penser et de dire beaucoup de
mal, j'ai toujours ignor pourquoi, et je crois encore qu'il n'y avait
pas d'autre raison  cela que la fantaisie de diffamation qui dvore
les esprits provinciaux.

Il y avait une quinzaine de jours que cette soeur tait au pays et je
l'avais vue plusieurs fois. Elle me dit qu'elle viendrait  la fte de
notre village; elle y vint, et je lui parlai comme  une personne que
l'on connat sous de bons rapports.

Ce fut une indignation gnrale, et on dcrta que je foulais aux
pieds, avec affectation, toutes les convenances. C'tait une insulte 
l'_opinion_ des messieurs et dames de la ville. Je ne me doutais de
rien. Quelqu'un de charitable vint m'avertir, et comme, en somme, on
ne me disait contre cette femme rien qui et le sens commun, je
trouvai lche de lui tourner le dos et continuai  lui parler chaque
fois que je me trouvai auprs d'elle dans le mouvement de la fte.

Plusieurs garons judicieux, artisans et bourgeois, prtendirent que
je le faisais _ l'exprs_ pour narguer le _monde_, et s'entendirent
pour me faire ce qu'ils appelaient _un affront_, c'est--dire qu'ils
ne me feraient pas danser. Je ne m'en aperus pas du tout, car tous
les paysans de chez nous m'invitrent, et comme de coutume, je ne
savais  qui entendre.

Mais il parat que je risquais bien de n'avoir pas l'honneur d'tre
invite par les gens de la ville, s'ils eussent t tous aussi btes
les uns que les autres. Il se trouva que les premiers n'taient pas en
nombre, et que j'avais l des amis inconnus qui s'entendirent pour
conjurer l'orage: entre autres, un tanneur  qui j'ai toujours su gr
de s'tre pos pour moi en chevalier dans cette belle affaire, quoique
je ne lui eusse jamais parl. Il se fit donc autour de lui un groupe
toujours grossissant de mes dfenseurs, et je dansai avec eux jusqu'
en tre lasse, un peu tonne de les voir si empresss autour de moi
qui ne les connaissais pas du tout, tandis que Deschartres se
promenait  mes cts d'un air terrible.

Il m'expliqua ensuite tout ce qui s'tait pass. Je lui reprochai de
ne pas m'avoir avertie. J'aurais quitt la fte plutt que de servir
de prtexte  quelque rixe. Mais ce n'tait pas la manire de voir de
Deschartres. Je l'aurais bien voulu! s'cria-t-il tout malade de
n'avoir pas trouv l'occasion d'clater; j'aurais voulu qu'un de ces
nes dt un mot qui me permit de lui casser bras et jambes!--Bah! lui
dis-je, cela vous aurait forc  les leur remettre, et vous avez bien
assez de besogne sans cela. Deschartres, exerant gratis, avait une
grosse clientle.

Ce petit fait nous occupa fort peu l'un et l'autre, mais nous donna
lieu de parler de l'opinion, et je pensai, pour la premire fois,  me
demander quelle importance on devait y attacher. Deschartres, qui
tait toujours en contradiction ouverte avec lui-mme, ne s'en tait
jamais proccup dans sa conduite, et s'imaginait devoir la respecter
en principe. Quant  moi, j'avais encore dans l'oreille toutes les
paroles sacres, et celle-ci entre autres: Malheur  celui par qui le
scandale arrive!

Mais il s'agissait de dfinir ce que c'est que le scandale.
Commenons par l, disais-je  mon pdagogue. Nous verrons ensuite 
dfinir ce que c'est que l'opinion.--L'opinion, c'est trs vague,
disait Deschartres. Il y en a de toutes sortes. Il y a l'opinion des
sages de l'antiquit, qui n'est pas celle des modernes; celle des
thologiens, qui n'est que controverse ternelle; celle des gens du
monde, qui varie encore selon les cultes. Il y a l'opinion des
ignorans, qu'on doit nommer prjugs; enfin, il y a celle des sots,
qu'on doit mpriser profondment. Quant au scandale, c'est bien clair!
C'est l'impudeur dans le mal, dans le vice, dans toutes les actions
mauvaises.

--Vous dites l'impudeur dans le mal: il peut donc y avoir de la pudeur
dans le vice, dans toutes les mauvaises actions?

--Non, c'est une manire de dire: mais enfin, une certaine honte des
garemens o l'on tombe est encore un hommage rendu  la morale
publique.

--Oui et non, grand homme! Celui qui fait le mal par lgret, par
entranement, par passion, enfin sans en avoir conscience, ne songe
pas  s'en cacher. S'il peut oublier le jugement de Dieu, il n'est
gure tonnant qu'il oublie celui des hommes. Je plains sa folie. Mais
celui qui se cache habilement et sait se prserver du blme me parat
beaucoup plus odieux. Il pche donc bien sciemment contre Dieu,
celui-l, puisqu'il y porte assez de rflexion pour ne pas se laisser
juger par les hommes. Je le mprise!

--C'est trs juste. Donc, il ne faut avoir rien de mauvais  cacher.

--Croyez-vous que vous et moi, par exemple, nous ayons  rougir de
quelque vice, de quelque penchant au mal?

--Non certainement.

--Alors, pourquoi crie-t-on au scandale autour de nous?

--Le fait de certaines imbcillits ne prouve rien. Mais cependant il
ne faudrait pas pousser  l'extrme l'esprit d'indpendance que, dans
cette occasion-ci, je partage avec vous. Vous tes appele  vivre
dans le monde; si telle ou telle chose innocente en soi-mme, et que
je juge sans inconvnient, venait  blesser les ides de votre
entourage, il faudrait bien y renoncer.

--Cela dpend, grand homme. Les choses indiffrentes en elles-mmes
doivent tre sacrifies au savoir-vivre, comme disait toujours ma
pauvre bonne-maman quand elle m'enseignait, et, par le savoir-vivre,
elle entendait l'affection, l'obligeance, l'esprit de famille ou de
charit. Mais les choses qui sont essentiellement bonnes, peut-on et
doit-on s'en abstenir parce qu'elles sont mconnues et mal
interprtes? Pour sauver l'honneur d'un parent ou d'un ami, on peut
tre forc d'exposer le sien  des soupons. Pour lui sauver la vie,
on peut tre condamn  mentir. Pour avoir assist un malheureux
cras  tort ou  raison sous le blme public, il arrive que
l'intolrance vous rend solidaire de la rprobation qui pse sur lui.
Je vois dans l'exercice de la charit chrtienne, qui est la premire
de toutes les vertus, mille devoirs qui doivent scandaliser le monde.
Donc, quand Jsus a dit: Si l'un de vous scandalise un de ces petits
qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui avoir une pierre au
cou et tre jet dans le fond de la mer, il a voulu parler de ce qui
est le mal, et il l'a entendu d'une manire absolue toute conforme 
sa doctrine. Il a dit de la pcheresse: _Que celui de vous qui est
sans pch lui jette la premire pierre_, et ses enseignemens aux
disciples se rsument ainsi: Supportez les injures, le blme, la
calomnie, tous les genres de perscution de la part de ceux qui ne
croient point en ma parole.--Or, ce que le monde appelle scandale
n'est pas toujours le scandale, et ce qu'il appelle l'opinion n'est
qu'une convention arbitraire qui change, selon les temps, les lieux et
les hommes.

--Sans doute, sans doute, disait Deschartres. _Vrit en de, erreur
au del_; mais le bon citoyen respecte les croyances du milieu o il
se trouve. Ce milieu se compose de sages et de fous, de gens capables
et d'tres stupides. Le choix n'est pas difficile  faire!

--Il y a donc deux opinions?

--Oui, la vraie et la fausse, mres de toutes les autres nuances.

--S'il y en a deux, il n'y en a pas.

--Voyez le paradoxe!

--C'est pour l'glise orthodoxe, grand homme! Il n'y en a qu'une ou il
n'y en a pas. Vous me dites que j'aurai  respecter le milieu o la
destine me jettera. C'est l le paradoxe! Si ce milieu est mauvais,
je ne le respecterai pas; je vous en avertis.

--Vous voil encore avec votre fausse logique! Je vous ai enseign la
logique, mais vous allez  l'extrme et rendez faux, par l'abus des
consquences, ce qui est vrai au point de dpart. Le monde n'est pas
infaillible, mais il a l'autorit. Il faut, dans tous les doutes, s'en
remettre  l'autorit. Telle chose excellente en soi peut scandaliser.

--Il faut s'en abstenir?

--Non! il faut la faire, mais avec prudence quelquefois. Il faut
quelquefois se cacher pour faire le bien, malgr le proverbe: Tu te
caches, donc tu fais mal.

--A la bonne heure, grand homme! Vous avez dit le mot: _Prudence_.
C'est tout autre chose, cela. Il ne s'agit plus ni du bien, ni du mal,
ni du scandale, ni de l'opinion  dfinir. Tout cela est vague dans
l'ordre des choses humaines. Il faut avoir de la prudence! Eh bien! je
vous dis, moi, que la prudence est un agrment et un avantage
personnels, mais que la conscience intime tant le seul juge,  dfaut
de juges absolument comptens dans la socit, je me crois
compltement libre de manquer de prudence, s'il me plat de supporter
tout le blme et toutes les perscutions qui s'attachent aux devoirs
prilleux et difficiles.

--C'est trop prsumer de vos forces. Vous ne trouverez pas la chose
si aise que vous croyez, ou bien vous vous exposerez  de grands
malheurs.

--Je ne me crois pas des forces extraordinaires. Je sais que je
prendrai l une tche trs rude, aussi je m'arrange  l'avance pour me
la faire aussi lgre que possible. Pour cela, il y a un moyen trs
simple.

--Voyons!

--C'est de rompre ds  prsent, ds ce premier jour o mes yeux
s'ouvrent  l'inconsquence des choses humaines, avec le commerce de
ce qu'on appelle le monde. Vivre dans la retraite en faisant le bien,
soit dans un couvent, soit ici, ne qutant l'approbation de personne,
n'ayant aucun besoin de la socit banale des indiffrens, me souciant
de Dieu, de quelques amis et de moi-mme, voil tout. Qu'y a-t-il de
si difficile? ma grand'mre n'a-t-elle pas arrang ainsi toute la
dernire moiti de sa vie?

Quand je me laissais aller  la pense de reculer le plus possible le
choix d'un tat dans la vie; quand je parlais d'attendre l'ge de
vingt-cinq ou trente ans pour me dcider au mariage ou  la profession
religieuse, et de m'adonner, jusque-l,  la science avec Deschartres,
dans notre tranquille solitude de Nohant, il n'avait plus d'argumens
pour me combattre, tant ce rve lui souriait aussi. Malgr son peu
d'imagination, il m'aidait  faire des chteaux en Espagne, et
finissait par croire qu' force de m'inculquer la sagesse, il m'avait
rendue suprieure  lui-mme.

Dans nos entretiens, je l'amenais donc presque toujours  mes
conclusions, et mme dans les choses d'enthousiasme o il n'tait
certainement pas infrieur  moi. Tout en raillant son amour-propre et
ses contradictions, je sentais fort bien qu'il tait tout au moins mon
gal pour le coeur. Seulement le mien, plus jeune et plus excit,
avait des lans plus soutenus, et le sien, engourdi par l'ge et
l'habitude des soins matriels, avait besoin d'tre rveill de temps
en temps. Il affectait de prfrer la sagesse  la vertu, et la raison
 l'enthousiasme; mais, au fond, il avait bien rellement dans l'me
des vertus dont je n'avais encore que l'ambition, et une conscience du
devoir qui lui faisait fouler aux pieds,  chaque instant, tous ses
intrts personnels.

Le rsum que je viens de faire de nos entretiens d'une semaine ou
deux n'a pas t arrang aprs coup. J'ai chang de point de vue
plusieurs fois dans ma vie, sur la marche et le dtail des choses en
voie d'claircissement et de progrs; mais tout ce qui a t
conclusion de philosophie  mon usage dans les choses essentielles a
t rgl une fois pour toutes, la premire fois que mon esprit a t
conduit par un fait d'exprience, frivole ou srieux,  se poser
nettement la question du devoir. Quand j'avais, au couvent, des
scrupules de dvotion, c'est  dire des incertitudes de jugement, je
crois que j'tais plus logique que l'abb de Prmord et Mme Alicia.
Catholique, je ne voulais pas l'tre  moiti et croyais n'avoir pas
touch le but tant qu'un grain de sable m'avait fait trbucher.
J'entreprenais l'impossible, parce que rien ne semble impossible aux
enfans. Je croyais  quelque chose d'absolu qui n'existe pas pour
l'humanit et dont la suprme sagesse lui a refus le secret. Aussitt
que je me crus fonde  raisonner ma croyance et  l'purer en lui
cherchant l'appui et la sanction de mes meilleurs instincts, je n'eus
plus de doute et je n'eus plus  revenir sur mes dcisions. Ce ne fut
pas force de caractre. Les doutes ne reparurent pas, voil tout.

Beaucoup de points importants furent ainsi tranchs ds lors en moi,
avec ou sans Deschartres, avec et sans l'abb de Prmord. Beaucoup
d'autres restrent encore lettres closes, entre autres tout ce qui
tait relatif  l'amour ou au mariage. Le temps n'tait pas venu pour
moi d'y songer, puisque aucune de ces fibres n'avait encore vibr en
moi.

Quand je me souviens de ces contentions d'esprit et de la joie que me
donnaient tout  coup mes certitudes, il me semble bien que j'avais le
ridicule des coliers qui croient avoir dcouvert eux-mmes la sagesse
des sicles; mais quand je me demande aujourd'hui, fort
tranquillement et aprs longue exprience de la vie, si j'avais
raison de mpriser si hardiment les ides fausses et les vains devoirs
qui tuent la foi aux devoirs srieux, je trouve que je n'avais pas
tort, et je sens que si c'tait  recommencer, je ne ferais pas mieux.




CHAPITRE DIX-NEUVIEME.

  La maladie de ma grand'mre s'aggrave encore.--Fatigues
    extrmes.--_Rn_, _Byron_, _Hamlet_.--Etat maladif de
    l'esprit.--Maladie du suicide.--La rivire.--Sermon de
    Deschartres.--Les classiques.--Correspondances.--Fragmens de
    lettres d'une jeune fille.--Derniers jours de ma
    grand'mre.--Sa mort.--La nuit de Nol.--Le cimetire.--La
    veille du lendemain.


On a vu comment une circonstance trs minime m'avait amene  soulever
des problmes. Il en est toujours ainsi pour tout le monde, et bien
qu'on soit convenu de dire qu'il ne faut pas se placer  un point de
vue personnel, il n'en pourra jamais tre autrement dans les choses
pratiques. Tel qui ferait une mauvaise action, s'il se rvoltait
contre l'opinion des gens vertueux et clairs qui le guident et
l'entourent, est ncessairement port, s'il a le sentiment du juste, 
regarder l'opinion comme une loi; mais celui qui n'est aux prises
qu'avec des niais injustes doit s'interroger avant de leur cder, et
partir de l pour reconnatre qu'il n'y a nulle part, entre Dieu et
lui, de contrle lgitimement absolu pour les faits de sa vie intime.
La consquence tendue  tous de cette vrit certaine, c'est que la
libert de conscience est inalinable. En apprciant le fait par
l'intention, les jsuites avaient proclam ce principe, probablement
sans en voir tous les rsultats en dehors de leur ordre.

La petite aventure de la fte du village avait donc t le prlude des
calomnies monstrueusement ridicules qui se forgrent sur mon compte
peu de temps aprs, avec un _crescendo_ des plus brillans. Il semblait
que le mpris que j'en faisais ft un motif de fureur pour ces bonnes
gens de La Chtre, et que mon indpendance d'esprit (prsume,
puisqu'ils ne me connaissaient que de vue) ft un outrage au code
d'tiquette de leur clocher.

J'ai dj dit que la bicoque de La Chtre tait remarquable par un
nombre de gens d'esprit, considrable relativement  sa population.
Cela est encore vrai, mais partout les bons esprits sont l'exception,
mme dans les grandes villes, et dans les petites, on sait que la
masse fait loi. C'est comme un troupeau de moutons o chacun, pouss
par tous, donne du nez l o la moutonnerie entire se jette. De l
une aversion instinctive contre celui qui se tient  part;
l'indpendance du jugement est le loup dvorant qui bouleverse les
esprits dans cette bergerie.

Mes relations d'amiti avec les familles amies de la mienne n'en
souffrirent pas, et je les ai gardes intactes et douces tout le reste
de ma vie.

Mais on pense bien que ma volont de ne point voir par les yeux du
premier venu ne fit que crotre et embellir quand tout ce
dchanement vint  ma connaissance. Je trouvai un si grand calme dans
ce parti pris, que j'tais presque reconnaissante envers les sots qui
me l'avaient suggr.

Aux approches de l'automne, ma pauvre grand'mre perdit le peu de
forces qu'elle avait recouvres; elle n'eut plus ni mmoire des choses
immdiates, ni apprciation des heures, ni dsir d'aucune distraction
srieuse. Elle sommeillait toujours et ne dormait jamais. Deux femmes
ne la quittaient ni la nuit ni le jour. Deschartres, Julie et moi, 
tour de rle, nous passions ou le jour ou la nuit, pour surveiller ou
complter leurs soins. Dans ces fonctions fatigantes, Julie, bien que
trs malade elle-mme, fut extrmement courageuse et patiente. Ma
pauvre grand'mre ne lui laissait gure de repos. Plus exigeante avec
elle qu'avec les autres, elle avait besoin de la gronder et de la
contredire, et Julie tait force de nous faire intervenir souvent
pour que sa malade renont  des caprices impossibles  satisfaire
sans danger pour elle.

Voulant mener de front le soin de ma bonne maman, les promenades
ncessaires  ma sant et mon ducation, j'avais pris le parti, voyant
que quatre heures de sommeil ne me suffisaient pas, de ne plus me
coucher que de deux nuits l'une. Je ne sais si c'tait un meilleur
systme, mais je m'y habituai vite, et me sentis beaucoup moins
fatigue ainsi que par le sommeil  petites doses. Parfois, il est
vrai, la malade me demandait  deux heures du matin, quand j'tais
dans toute la jouissance de mon repos. Elle voulait savoir de moi s'il
tait rellement deux heures du matin, comme on le lui assurait. Elle
ne se calmait qu'en me voyant, et, certaine enfin de la vrit, elle
avait encore des paroles tendres pour me renvoyer dormir; mais il ne
fallait gure compter qu'elle ne recommencerait pas  s'agiter au bout
d'un quart d'heure, et je prenais le parti de lire auprs d'elle et de
renoncer  ma nuit de sommeil.

Ce dur rgime ne prenait plus sensiblement sur ma sant: la jeunesse
se plie vite au changement d'habitudes; mais mon esprit s'en ressentit
profondment: mes ides s'assombrirent, et je tombai peu  peu dans
une mlancolie intrieure que je n'avais mme plus le dsir de
combattre.

Comme Deschartres s'en affligeait, je m'appliquai  lui cacher cette
disposition maladive. Elle redoubla dans le silence. Je n'avais pas lu
_Rn_, ce hors-d'oeuvre si brillant du _Gnie du Christianisme_, que,
presse de rendre le livre  mon confesseur, j'avais rserv pour le
moment o je possderais un exemplaire  moi. Je le lus enfin, et j'en
fus singulirement affecte. Il me semblait que _Rn_ c'tait moi.
Bien que je n'eusse aucun effroi semblable au sien dans ma vie relle,
et que je n'inspirasse aucune passion qui pt motiver l'pouvante et
l'abattement, je me sentis crase par ce dgot de la vie qui me
paraissait puiser bien assez de motifs dans le nant de toutes les
choses humaines. J'tais dj malade; il m'arriva ce qui arrive aux
gens qui cherchent leur mal dans les livres de mdecine. Je pris, par
l'imagination, tous les maux de l'me dcrits dans ce pome dsol.

Byron, dont je ne connaissais rien, vint tout aussitt porter un coup
encore plus rude  ma pauvre cervelle. L'enthousiasme que m'avaient
caus les potes mlancoliques d'un ordre moins lev ou moins sombre,
Gilbert, Millevoie, Young, Ptrarque, etc., se trouva dpass.
_Hamlet_ et _Jacques_ de Shakspeare m'achevrent. Tous ces grands cris
de l'ternelle douleur humaine venaient couronner l'oeuvre de
dsenchantement que les moralistes avaient commence. Ne connaissant
encore que quelques faces de la vie, je tremblais d'aborder les
autres. Le souvenir de ce que j'avais dj souffert me donnait
l'effroi et presque la haine de l'avenir. Trop croyante en Dieu pour
maudire l'humanit, je m'arrangeais du paradoxe de Rousseau qui
proclame, la bont inne dans l'homme, en maudissant l'oeuvre de la
socit, et en attribuant  l'action collective ce dont l'action
individuelle ne se ft jamais avise.

Comme la conclusion de ce sophisme spcieux tait que l'isolement, la
vie recueillie et cache, sont les seuls moyens de conserver la paix
de la conscience, ne voil-t-il pas que, de par la libert, je
revenais au stocisme catholique de Gerson, et qu'pouvante du nant
de la vie, je pensais avoir tourn dans un cercle vicieux?

Seulement Gerson promettait et donnait la batitude au cnobite, et
mes moralistes ainsi que mes potes ne me laissaient que le dsespoir.
Gerson, toujours logique  son point de vue troit, m'avait conseill
de n'aimer mes semblables qu'en vue de mon propre salut, c'est--dire
de ne les aimer point. J'avais appris des autres  mieux entendre
Jsus et  aimer le prochain littralement plus que moi-mme: de l
une douleur infinie de voir chez mes semblables le mal dont il me
semblait si facile de se prserver, et un regret amer de ne pouvoir
emporter dans la solitude l'esprance de leur conversion.

J'avais rsolu de m'abstenir de la vie:  mon rve de couvent avait
succd un rve de claustration libre, de solitude champtre. Il me
semblait que j'avais, comme _Rn_, le coeur mort avant d'avoir vcu,
et qu'ayant si bien dcouvert, par les yeux de Rousseau, de La
Bruyre, de Molire mme, dont le _Misanthrope_ tait devenu mon code,
par les yeux enfin de tous ceux qui ont vcu, senti, pens et crit,
la perversit et la sottise des hommes, je ne pourrais jamais en aimer
un seul avec enthousiasme,  moins qu'il ne ft, comme moi, une espce
de sauvage, en rupture de ban avec cette socit fausse et ce monde
fourvoy.

Si Claudius, avec son esprit, son savoir et son scepticisme 
l'endroit des choses humaines, et eu, comme moi, l'idal religieux,
j'eusse peut-tre pens  lui; j'y pensai mme, pour me questionner 
ce sujet; mais, tout au contraire de moi, il arrivait rapidement 
nier Dieu, disant qu'il aurait d commencer par l. Cela creusait un
abme entre nous, et notre amiti pistolaire en tait glace. Je ne
lui pardonnais que par la pense qu'il s'clairerait mieux en
s'instruisant davantage.

Cela n'arriva point. Et, bien que nous ayons t lis plus tard assez
intimement, cette souffrance intrieure que me causait son athisme ne
s'est jamais dissipe, alors mme que je n'avais plus l'esprit tendu
habituellement sur des ides aussi srieuses. Cet athisme produisit
chez lui, dans son ge mr, des thories d'une perversit surprenante,
et l'on se demandait parfois s'il y croyait, ou s'il se moquait de
vous. Il vint mme un moment o il fut saisi du vertige du mal et o
il m'effraya au point que je cessai de le voir et refusai de renouer
notre ancienne amiti; mais pourquoi raconterais-je cette phase de son
existence: Il n'y a pas d'utilit  remuer la cendre des morts quand
leur trace dans la vie n'a pas t assez clatante pour laisser
derrire eux des abmes entr'ouverts.

Je m'isolais donc, par la volont,  dix-sept ans, de l'humanit
prsente. Les lois de proprit, d'hritage, de rpression meurtrire,
de guerre litigieuse; les privilges de fortune et d'ducation; les
prjugs du rang et ceux de l'intolrance morale: la purile oisivet
des gens du monde; l'abrutissement des intrts matriels; tout ce qui
est d'institution ou de coutume paenne dans une socit soi-disant
chrtienne, me rvoltait si profondment, que j'tais entrane 
protester, dans mon me, contre l'oeuvre des sicles. Je n'avais pas
la notion du progrs, qui n'tait pas populaire alors, et qui ne
m'tait pas arrive par mes lectures. Je ne voyais donc pas d'issue 
mes angoisses; et l'ide de travailler, mme dans mon milieu obscur et
born, pour hter les promesses de l'avenir, ne pouvait se prsenter 
moi.

Ma mlancolie devint donc de la tristesse, et ma tristesse de la
douleur. De l au dgot de la vie et au dsir de la mort il n'y a
qu'un pas. Mon existence domestique tait si morne, si endolorie, mon
corps si irrit par une lutte continuelle contre l'accablement, mon
cerveau si fatigu de penses srieuses trop prcoces, et de lectures
trop absorbantes aussi pour mon ge, que j'arrivai  une maladie
morale trs grave: l'attrait du suicide.

A Dieu ne plaise que j'attribue cependant ce mauvais rsultat aux
crits des matres et au dsir de la vrit. Dans une plus heureuse
situation de famille, dans une meilleure disposition de sant, ou je
n'aurais pas tant compris les livres, ou ils ne m'eussent pas tant
impressionne. Comme presque tous ceux de mon ge, peut-tre
n'aurais-je t mue que de la forme, et n'aurais-je pas tant cherch
le fond. Les philosophes, pas plus que les potes, ne sont coupables
du mal qu'ils peuvent nous faire quand nous buvons sans  propos et
sans modration aux sources qu'ils ont creuses. Je sentais bien que
je devais me dfendre, non pas d'eux, mais de moi-mme, et j'appelais
la foi  mon secours.

Je crois encore  ce que les chrtiens appellent la grce. Qu'on nomme
comme on voudra les transformations qui s'oprent en nous quand nous
appelons nergiquement le principe divin de l'infini au secours de
notre faiblesse; que ce bienfait s'appelle secours ou assimilation;
que notre aspiration s'appelle prire ou exaltation d'esprit, il est
certain que l'me se retrempe dans les lans religieux. Je l'ai
toujours prouv d'une manire si vidente pour moi, que j'aurais
mauvaise grce  en matrialiser l'expression sous ma plume. Prier
comme certains dvots pour demander au ciel la pluie ou le soleil,
c'est--dire des pommes de terre et des cus; pour conjurer la grle
ou la foudre, la maladie ou la mort, c'est de l'idoltrie pure; mais
lui demander le courage, la sagesse, l'amour, c'est ne pas
intervertir l'ordre de ses lois immuables, c'est puiser  un foyer
qui ne nous attirerait pas sans cesse si, par sa nature, il n'tait
pas capable de nous rchauffer.

Je priai donc et reus la force de rsister  la tentation du suicide.
Elle fut quelquefois si vive, si subite, si bizarre, que je pus bien
constater que c'tait une espce de folie dont j'tais atteinte. Cela
prenait la forme d'une ide fixe et frisait par momens la monomanie.
C'tait l'eau surtout qui m'attirait comme par un charme mystrieux.
Je ne me promenais plus qu'au bord de la rivire, et, ne songeant plus
 chercher les sites agrables, je la suivais machinalement jusqu' ce
que j'eusse trouv un endroit profond. Alors, arrte sur le bord et
comme enchane par un aimant, je sentais dans ma tte comme une gat
fbrile, en me disant: Comme c'est ais! Je n'aurais qu'un pas 
faire!

D'abord cette manie eut son charme trange, et je ne la combattis pas,
me croyant bien sre de moi-mme; mais elle prit une intensit qui
m'effraya. Je ne pouvais plus m'arracher de la rive aussitt que j'en
formais le dessein, et je commenais  me dire: _Oui_ ou _Non_? assez
souvent et assez longtemps pour risquer d'tre lance par le _oui_ au
fond de cette eau transparente qui me magntisait.

Ma religion me faisait pourtant regarder le suicide comme un crime.
Aussi je vainquis cette menace de dlire. Je m'abstins de m'approcher
de l'eau, et le phnomne nerveux, car je ne puis dfinir autrement la
chose, tait si prononc, que je ne touchais pas seulement  la
margelle d'un puits sans un tressaillement fort pnible  diriger en
sens contraire.

Je m'en croyais pourtant gurie, lorsque, allant voir un malade avec
Deschartres, nous nous trouvmes tous deux  cheval au bord de
l'Indre. Faites attention, me dit-il, ne se doutant pas de ma
monomanie, marchez derrire moi: le gu est trs dangereux. A deux pas
de nous, sur la droite, il y a vingt pieds d'eau.

--J'aimerais mieux ne point y passer, lui rpondis-je, saisie tout 
coup d'une grande mfiance de moi-mme. Allez seul, je ferai un dtour
et vous rejoindrai par le pont du moulin.

Deschartres se moqua de moi. Depuis quand tes-vous peureuse? me
dit-il; c'est absurde. Nous avons pass cent fois dans des endroits
pires, et vous n'y songiez pas. Allons, allons! le temps nous presse.
Il nous faut tre rentrs  cinq heures pour faire dner votre bonne
maman.

Je me trouvai bien ridicule en effet, et je le suivis. Mais, au beau
milieu du gu, le vertige de la mort s'empare de moi, mon coeur
bondit, ma vue se trouble, j'entends le _oui_ fatal gronder dans mes
oreilles, je pousse brusquement mon cheval  droite, et me voil dans
l'eau profonde, saisie d'un rire nerveux et d'une joie dlirante.

Si Colette n'et t la meilleure bte du monde, j'tais dbarrasse
de la vie, et fort innocemment, cette fois, car aucune rflexion ne
m'tait venue, mais Colette, au lieu de se noyer, se mit  nager
tranquillement et  m'emporter vers la rive: Deschartres faisait des
cris affreux qui me rveillrent. Dj il s'lanait  ma poursuite.
Je vis que, mal mont et maladroit, il allait se noyer. Je lui criai
d'tre tranquille et ne m'occupai plus que de me bien tenir. Il n'est
pas ais de ne pas quitter un cheval qui nage. L'eau vous soulve, et
votre propre poids submerge l'animal  chaque instant; mais j'tais
bien lgre, et Colette avait un courage et une vigueur peu communs.
La plus grande difficult fut pour aborder. La rive tait trop
escarpe. Il y eut un moment d'anxit terrible pour mon pauvre
Deschartres; mais il ne perdit pas la tte et me cria de m'accrocher 
un tteau de saule qui se trouvait  ma porte, et de laisser noyer la
bte. Je russis  m'en sparer et  me mettre en sret; mais quand
je vis les efforts dsesprs de ma pauvre Colette pour franchir le
talus, j'oubliai tout  fait ma situation, et, entrane une minute
auparavant  ma propre perte, je me dsolai de celle de mon cheval,
que je n'avais pas prvue. J'allais me rejeter  l'eau pour essayer,
bien inutilement sans doute, de le sauver, quand Deschartres vint
m'arracher de l, et Colette eut l'esprit de revenir vers le gu o
tait reste l'autre jument.

Deschartres ne fit pas comme le matre d'cole de la fable, qui dbite
son sermon avant de songer  sauver l'enfant; mais le sermon, pour
venir aprs le secours, n'en fut pas moins rude. Le chagrin et
l'inquitude le rendaient parfois littralement furieux. Il me traita
d'_animal_, de _bte brute_. Tout son vocabulaire y passa. Comme il
tait d'une pleur livide et que de grosses larmes coulaient avec ses
injures, je l'embrassai sans le contredire; mais la scne continuant
pendant le retour, je pris le parti de lui dire la vrit comme  un
mdecin, et de le consulter sur cette inexplicable fantaisie dont
j'tais possde.

Je pensais qu'il aurait peine  me comprendre, tant je comprenais peu
moi-mme ce que je lui avouais; mais il n'en parut pas surpris. Ah!
mon Dieu! s'cria-t-il, cela aussi! Allons, c'est hrditaire! Il me
raconta alors que mon pre tait sujet  ces sortes de vertiges, et
m'engagea  les combattre par un bon rgime et par la _religion_, mot
inusit dans sa bouche, et que je lui entendais invoquer, je pense,
pour la premire fois.

Il n'avait pas lieu d'argumenter contre mon mal, puisqu'il tait
involontaire et combattu en moi; mais ceci nous conduisit  raisonner
sur le suicide en gnral.

Je lui accordais d'abord que le suicide raisonn et consenti tait
gnralement une impit et une lchet. C'et t le cas pour moi.
Mais cela ne me paraissait pas plus absolu que bien d'autres lois
morales. Au point de vue religieux, tous les martyrs taient des
suicides: si Dieu voulait, d'une manire absolue et sans rplique, que
l'homme conservt, mme parjure et souille, la vie qu'il lui a
impose, les hros et les saints du christianisme devaient plutt
feindre d'embrasser les idoles que de se laisser livrer aux supplices
et dvorer par les btes. Il y a eu des martyrs si avides de cette
mort sacre, qu'on raconte de plusieurs qu'ils se prcipitrent en
chantant dans les flammes, sans attendre qu'on les y pousst. Donc
l'idal religieux admet le suicide et l'glise le canonise. Elle a
fait plus que de canoniser les martyrs, elle a canonis les saints
volontairement suicids par excs de macrations.

Quant au point de vue social (en outre des faits d'hrosme
patriotique et militaire, qui sont des suicides glorieux comme le
martyre chrtien), ne pouvait-il pas se prsenter des cas o la mort
est un devoir tacitement exig par nos semblables? Sacrifier sa vie
pour sauver celle d'un autre n'est pas un devoir douteux, lors
mme qu'il s'agirait du dernier des hommes; mais la sacrifier pour
rparer sa propre honte, si la socit ne le commande pas, ne
l'approuve-t-elle point? N'avons-nous pas tous dans le coeur et sur
les lvres ce cri instinctif de la conscience en prsence d'une
infamie: Comment peut-on, comment ose-t-on vivre aprs cela? L'homme
qui commet un crime et qui se tue aprs, n'est-il pas  moiti absous?
Celui qui a fait un grand tort  quelqu'un et qui, ne pouvant le
rparer, se condamne  l'expier par le suicide, n'est-il pas plaint et
en quelque sorte rhabilit? Le banqueroutier qui survit  la ruine de
ses commettans est souill d'une tache ineffaable; sa mort volontaire
peut seule prouver la probit de sa conduite ou la ralit de son
dsastre. Ce peut tre parfois un point d'honneur exagr, mais c'est
un point d'honneur. Quand c'est l'oeuvre d'un remords bien fond,
est-ce un scandale de plus  donner au monde? Le monde, par consquent
l'esprit des socits tablies, n'en juge pas ainsi, puisque, par le
pardon qu'il accorde, il considre ceci comme une rparation du
mauvais exemple et un hommage rendu  la morale publique.

Deschartres m'accorda tout cela, mais il fut plus embarrass quand je
poussai plus loin. Maintenant, lui dis-je, il peut arriver, comme
consquence de tout ce que nous avons admis, qu'une me prise du beau
et du vrai sente cependant en elle la fatalit de quelque mauvais
instinct, et qu'tant tombe dans le mal, elle ne puisse pas rpondre,
malgr ses remords et ses rsolutions, de n'y pas retomber tout le
reste de sa vie. Alors elle peut se prendre elle-mme en dgot, en
aversion, en mpris, et non seulement dsirer la mort, mais la
chercher comme le seul moyen de s'arrter dans la mauvaise voie.

--Oh! doucement, dit Deschartres. Vous voil fataliste  prsent, et
que faites-vous du libre arbitre, vous qui tes chrtienne?

--Je vous confesse qu'aujourd'hui, rpondis-je, j'prouve de grands
doutes l-dessus. Ils sont pnibles plus que je ne puis vous le dire,
et je ne demande pas mieux que vous les combattiez: mais ce qui m'est
arriv tout  l'heure ne prouve-t-il pas qu'on peut tre entran vers
la mort physique par un phnomne tout physique, auquel la conscience
et la volont n'ont point de part, et o l'assistance de Dieu semble
ne vouloir pas intervenir?

--Vous en concluez que si l'instinct physique peut nous faire chercher
la mort physique, l'instinct moral peut nous pousser de mme  la mort
morale? La consquence est fausse. L'instinct moral est plus important
que l'instinct physique, qui ne raisonne pas. La raison est
toute-puissante, non pas toujours sur le mal physique, qui l'engourdit
et la paralyse, mais sur le mal moral, qui n'est pas de force contre
elle. Ceux qui font le mal sont des tres privs de raison. Compltez
la raison en vous-mme, vous serez  l'abri de tous les dangers qui
conspireraient contre elle, et mme vous surmonterez en vous les
dsordres du sang et des nerfs; vous les prviendrez, tout au moins,
par le rgime moral et physique.

Je donnai pleinement raison, cette fois,  Deschartres: pourtant il me
revint plus tard bien des doutes et des angoisses de l'me  ce sujet.
Je pensai que le libre arbitre existe dans la pense saine, mais que
son exercice peut tre entrav par des circonstances tout  fait
indpendantes de nous et vainement combattues par notre volont. Ce
n'tait pas ma faute si j'avais la tentation de mourir. Il se peut que
j'eusse aid  ce mal par un rgime trop excitant au moral et au
physique; mais, en somme, j'avais manqu de direction et de repos; ma
maladie tait la consquence invitable de celle de ma grand'mre.

Depuis mon immersion dans la rivire, je me sentis dbarrasse de
l'obsession de la noyade; mais, malgr les soins mdicaux et
intellectuels de Deschartres, l'attrait du suicide persista sous
d'autres formes. Tantt j'avais une trange motion en maniant des
armes et en chargeant des pistolets, tantt les fioles de laudanum que
je touchais sans cesse pour prparer des lotions  ma grand'mre me
donnaient de nouveaux vertiges.

Je ne me souviens pas trop comment je me dbarrassai de cette manie.
Cela vint de soi-mme avec un peu plus de repos que je donnai  mon
esprit, et que Deschartres vint  bout d'assurer  mon sommeil, en se
dvouant plus d'une fois  ma place. Je parvins donc  oublier mon
ide fixe, et peut-tre la lecture que Deschartres me fit faire d'une
partie des classiques grecs et latins y contribua-t-elle beaucoup.
L'histoire nous transporte loin de nous-mmes, surtout celle des temps
reculs et des civilisations vanouies. Je me rassrnai souvent avec
Plutarque, Tite-Live, Hrodote, etc. J'aimai aussi Virgile
passionnment en franais et Tacite en latin. Horace et Cicron
taient les dieux de Deschartres. Il m'expliquait le mot  mot, car je
m'obstinais  ne vouloir pas rapprendre le latin. Il me traduisit donc
en lisant ses passages de prdilection, et il tait l d'une dcision,
d'une clart, d'une couleur que je n'ai jamais retrouves chez
personne.

Je trouvais aussi une distraction douce  crire beaucoup de lettres,
 mon frre,  Mme Alicia,  Elisa,  Mme de Pontcarr, et  plusieurs
de mes compagnes restes au couvent, ou sorties comme moi
dfinitivement. Dans les commencemens, je ne pouvais suffire aux
nombreuses correspondances qui me provoquaient et me rclamaient; mais
il avait fallu bien peu de temps pour que je fusse oublie du plus
grand nombre. Il ne me restait donc que des amies de choix. J'ai
conserv presque toutes ces lettres, qui me sont de doux souvenirs,
mme des personnes que j'ai entirement perdues de vue. Celles de Mme
Alicia sont simples et toujours tendres. Elles vont de 1820  1830.
Tout empreintes de la douce monotonie de la vie religieuse, elles ont
pour la plupart un ton d'enjouement qui atteste la constante srnit
de cette belle me. Elle m'appelle toujours mon enfant chri, ou mon
cher _tourment_, comme dans le temps o j'allais me faire gronder dans
sa cellule[28].

  [28] Dans une de ces lettres, elle me raconte comme quoi Clary de
  Faudoas a manqu mettre le feu  sa cellule, pour fter par des
  illuminations, la naissance du petit duc (Henri V). Je cite ce
  petit fait comme une date de mon rcit.

Il y a beaucoup d'esprit, de gat ou de grce dans les lettres de
jeunes filles que j'ai conserves. Pour dtacher un point un peu plus
brillant sur la trame lourde et triste de mon rcit, je citerai
quelques extraits de la manire espigle et charmante d'une de ces
aimables compagnes.

    A., 5 avril 21.

Je t'envie bien, chre Aurore, le plaisir de courir les champs 
cheval. Je tourmente mon papa mignon pour qu'il me le procure, car je
rve de me voir une casquette sur l'oreille. J'ai arrach sa promesse.
En attendant, j'arpente  pied notre immense jardin de la prfecture.
_Figure-toi, ma chre_, comme nous disions  la classe qu'il s'y
trouve des plaines, des alles droites, des terrasses d'une longueur
inoue, et des tours qui dominent une espce de promenade o il passe
beaucoup de monde et o je vas souvent regarder. Comme la prfecture
tait autrefois une abbaye, il y a encore dans une partie du jardin
entoure de murs, et qui est comme un grand jardin spar du reste, de
vieilles ruines d'glise couvertes de lierre, des ifs taills en
pointe, et de longues alles sombres, bordes de grands tilleuls. Tout
rappelle les moines dans cet endroit o rien n'a t chang, et je me
les reprsente lisant leurs offices sous ces ombrages o j'aime 
rvasser ou  rpter les vers du Tasse.

Ceux du Dante, que tu m'as envoys, m'ont sembl magnifiques, et je
ne peux me lasser de les relire.--Non vraiment, je ne chante plus:

    Gi reide la primavera,
    Col suo fiorito aspetto.

Mais j'aime toujours M. l'abb Mtastase.

Bonsoir, ma petite Aurore. Je vais me coucher, bien qu'il ne soit que
neuf heures et demie, car je ne me sens pas dispose du tout  passer,
comme toi, les nuits  travailler. Je n'ai pas d'ardeur et n'en prends
que pour mon plaisir.....................................


       *       *       *       *       *

    ............ 17 juin ............

J'ai t, il y a quelques jours,  ce qu'on appelle ici un
_tantarare_. C'est une socit compose de personnes ges qui jouent
au boston dans un salon fort peu clair. Quelques jeunes personnes,
qui ont suivi leurs mres, billent ou en meurent d'envie. Pour moi,
mon sort a t supportable. Je me suis trouve, par hasard, auprs
d'une jeune dame aimable et de mon ge. Nous avons beaucoup bavard.
Tu aurais t tonne de nous entendre raisonner sur l'histoire de
France! Comme je n'y suis pas des plus ferres, j'ai jet la
conversation sur ce qui m'en plat le mieux, sur le temps de la
chevalerie. Nous avons cherch alors des hommes dignes du beau titre
de chevaliers dans ceux que nous connaissons, et nous n'avons pas pu
en trouver plus de deux ou trois. Il fallait leur donner des dames: la
chose nous parut trop difficile, quoique, au fond, chacune de nous
penst que c'tait elle.

Tu me demandes si je versifie encore. Vraiment non. J'ai laiss ce
got au couvent, o je ne pouvais avoir  chanter d'autres romances
que celles que je composais moi-mme. Maintenant ce n'est pas un petit
plaisir pour moi de pouvoir chanter toutes celles que je veux........

       *       *       *       *       *

Comment! tu tires le pistolet dans une cible, avec ton ami Hippolyte?
Et moi qui me vantais  toi de brler de la poudre! Dcidment, tu es
bien plus gte que moi, et je vas m'en plaindre  mon papa, qui me
refuse des balles. Il croit que le bruit et le feu me suffiront
longtemps!--Par exemple, je dteste toujours le travail d'aiguille. Je
le reconnais pourtant bien ncessaire  une femme; mais j'ai trouv
un ouvrage qui me plat: c'est de filer. J'ai un petit rouet charmant,
avec une belle quenouille d'bne, qui vaut bien la quenouille de bois
de rose d'_Amlie_, dans _Gaston de Foix_.--Mais que tu es donc
heureuse d'avoir un cheval  toi! Je n'ai, en fait de btes, qu'une
tourterelle qui se charge de me rveiller le matin en volant sur mon
lit.--Je ne partage gure ton dsir singulier de retourner au couvent.
En fait de religieuses, je n'aimais que Poulette; mais la nouvelle
suprieure, point. Je m'tonne toujours que tu puisses supporter son
souvenir et ne pourrais m'attacher  elle que pour l'amour de
Dieu.--J'ai eu des nouvelles de G***. Elle est au Sacr-Coeur, et
toujours mchante comme elle l'tait chez nous. C'est encore quelqu'un
que tu aimais et que je ne peux pas souffrir. Il parat qu'elle se
plat beaucoup, dans cette nouvelle pension,  raconter tous les
affreux tours qu'elle jouait  nos vieilles locataires de la rue des
Boulangers.

    27 septembre ...

... Je n'ai plus de nouvelles de notre couvent que par toi, et tu es
la seule avec qui je puisse me livrer un peu  mon babil, car
l'inspection des lettres par Mme Eugnie m'empche d'crire davantage
aux amies que nous y avons laisses. Cela mettrait trop de contrainte
dans mes lettres. Par exemple, je ne me risquerais pour rien au monde
 leur parler de M. de la ***, qui est maintenant le seul beau danseur
du rgiment du Calvados, M. de Lauzun tant absent.

Tu te reprsenteras facilement le premier, quand je te dirai qu'il me
ressemble comme deux gouttes d'eau, surtout au bal, o nous avons tous
deux de trs vives couleurs. Nous sommes de la mme taille. Il jouit,
comme moi, d'un honnte embonpoint. Il a des cheveux blondasses et des
petits yeux bleus mal ouverts. Enfin, quand nous dansons ensemble, on
le prendrait pour mon frre. Maman dit que si elle s'tait marie deux
ou trois ans plus tt, elle aurait pu avoir un fils _aussi charmant_.

Au dernier bal o j'ai t, il y avait trois officiers, dont M***.
Celui-l avait de grands pantalons rouges et des petits brodequins
verts, qui me donnaient grande envie qu'il me ft danser; mais c'est
un dsir qu'il n'a pas partag.... On ne danse pas pendant l'Avent.
Maman a donn des concerts o nous avons brill comme tu penses.
J'avais trs peur, mais le public d'ici ne s'y connat gure. Ma harpe
est trs bonne, quoique pas plus grande que la tienne, au couvent.
Elle a des sons charmans. Elle est en bois satin gris et toute dore.
Je chante toujours un peu, et on met mon peu de voix sur le compte de
ma timidit.

    18 janvier 1822.

Il est plus de trois heures. Je sors du bal, et pendant que la femme
de chambre dshabille maman, j'ai le temps de commencer une lettre
pour ma petite Aurore. Puisque les extrmes se cherchent, j'aime 
babiller avec toi, et je veux de conter tout chaud, tout bouillant,
mes plaisirs de ce soir. Hlas! malgr tout ce que je t'en dis pour te
monter la tte, ils n'ont pas t sans mlange. J'ai encore dans avec
tout le monde, except avec ces petites bottes vertes qui m'avaient
dj tente. Et comme les difficults augmentent les fantaisies, j'en
ai plus envie que jamais. J'ai grand besoin de me reposer aprs trois
bals de suite. C'est une vie dsordonne, et tu as peut-tre bien
raison de n'en pas dsirer une pareille. Mais passer l'hiver seule 
la campagne! pour cela, c'est effrayant, je ne m'en sentirais pas le
courage. La vie est toute couleur de rose autour de moi, et je me
figure que la rflexion me rendrait triste.

La personne qui m'crivait ainsi tait extrmement jolie, malgr les
moqueries qu'elle fait d'elle-mme. Elle tait un peu grasse et un peu
louche, il est vrai; mais cela ne l'empchait pas d'tre lgre dans
sa dmarche et d'avoir le plus doux regard et les plus jolis yeux.
Elle avait peu de voix, en effet, mais chantait d'une manire
ravissante. C'tait une nature narquoise, remplie de bienveillance, et
voyant en toutes choses le ct comique. Elle avait de grandes
originalits, aimant le plaisir sans coquetterie, et laissant prendre
 son esprit un tour assez hardi quelquefois, sans manquer dans ses
manires et dans ses actions  une rserve exquise.

Ces charmantes purilits de jeune fille m'arrivaient quelquefois en
mme temps qu'une argumentation de philosophie matrialiste de
Claudius et une exhortation pleine d'onction et de suavit de l'abb
de Prmord. Ma vie intellectuelle tait donc bien varie, et si
j'tais triste souvent, je ne m'ennuyais du moins jamais. Au
contraire, mme au milieu de mes plus grands dgots de l'existence,
je me plaignais de la rapidit du temps, qui ne suffisait  rien de ce
dont j'aurais voulu le remplir.

J'aimais toujours la musique. J'avais dans ma chambre un piano, une
harpe et une guitare. Je n'avais plus le temps de rien tudier, mais
je dchiffrais beaucoup de partitions. Cette impossibilit o j'tais
d'acqurir un talent quelconque m'assurait du moins une source de
jouissances en m'habituant  lire et  comprendre.

Je voulais aussi apprendre la gologie et la minralogie. Deschartres
remplissait ma chambre de moellons. Je n'apprenais rien qu' voir et 
observer les dtails de la cration, sur lesquels il attirait mes
regards; mais le temps manquait toujours. Il et fallu que notre chre
malade pt gurir.

Vers la fin de l'automne, elle devint trs calme, et je me flattais
encore; mais Deschartres regardait cette amlioration comme un nouveau
pas vers la dissolution de l'tre. Ma grand'mre n'tait pourtant pas
d'un ge  ne pouvoir se relever. Elle avait soixante-quinze ans, et
n'avait t malade qu'une fois dj dans toute sa vie. L'puisement de
ses forces et de ses facults tait donc assez mystrieux. Deschartres
attribuait cette absence de puissance ractive  la mauvaise
circulation de son sang dans un systme de vaisseaux trop troits. Il
fallait l'attribuer plutt  l'absence de volont et d'panouissement
moral, depuis l'affreux chagrin de la perte de son fils.

Tout le mois de dcembre fut lugubre. Ma grand'mre ne se leva plus et
parla rarement. Cependant, habitus  tre tristes, nous n'tions pas
terrifis. Deschartres pensait qu'elle pouvait vivre longtemps ainsi
dans un engourdissement entre la mort et la vie. Le 22 dcembre, elle
me fit lever pour me donner un couteau de nacre, sans pouvoir
expliquer pourquoi elle songeait  ce petit objet et voulait le voir
dans mes mains. Elle n'avait plus d'ides nettes. Cependant elle
s'veilla encore une fois pour me dire: _Tu perds ta meilleure
amie._

Ce furent ses dernires paroles. Un sommeil de plomb tomba sur sa
figure calme, toujours frache et belle. Elle ne se rveilla plus et
s'teignit sans aucune souffrance, au lever du jour et au son de la
cloche de Nol.

Nous n'emes de larmes ni Deschartres ni moi. Quand le coeur eut cess
de battre et le souffle de ternir lgrement la glace, il y avait
trois jours que nous la pleurions dfinitivement, et en ce moment
suprme nous n'prouvions plus que la satisfaction de penser qu'elle
avait franchi sans souffrance du corps et sans angoisses de l'me le
seuil d'une meilleure existence. J'avais redout les horreurs de
l'agonie: la Providence les lui pargnait. Il n'y eut point de lutte
entre le corps et l'esprit pour se sparer. Peut-tre que dj l'me
tait envole vers Dieu, sur les ailes d'un songe qui la runissait 
celle de son fils, tandis que nous avions veill ce corps inerte et
insensible.

Julie lui fit une dernire toilette, avec le mme soin que dans les
meilleurs jours. Elle lui mit son bonnet de dentelle, ses rubans, ses
bagues. L'usage, chez nous, est d'enterrer les morts avec un crucifix
et un livre de religion. J'apportai ceux que j'avais prfrs au
couvent. Quand elle fut pare pour la tombe, elle tait encore belle.
Aucune contraction n'avait altr ses traits nobles et purs.
L'expression en tait sublime de tranquillit.

Dans la nuit, Deschartres vint m'appeler, il tait fort exalt et me
dit d'une voix brve: Avez-vous du courage? Ne pensez-vous pas qu'il
faut rendre aux morts un culte plus tendre encore que celui des
prires et des larmes? Ne croyez-vous pas que de l-haut ils nous
voient et sont touchs de la fidlit de nos regrets? Si vous pensez
toujours ainsi, venez avec moi.

Il tait environ une heure du matin. Il faisait une nuit claire et
froide. Le verglas, venu par dessus la neige, rendait la marche si
difficile, que, pour traverser la cour et entrer dans le cimetire qui
y touche, nous tombmes plusieurs fois.

Soyez calme, me dit Deschartres toujours exalt sous une apparence de
sang-froid trange. Vous allez voir celui qui fut votre pre. Nous
approchmes de la fosse ouverte pour recevoir ma grand'mre. Sous un
petit caveau, form de pierres brutes, tait un cercueil que l'autre
devait rejoindre dans quelques heures.

J'ai voulu voir cela, dit Deschartres, et surveiller les ouvriers qui
ont ouvert cette fosse dans la journe; le cercueil de votre pre est
encore intact; seulement les clous taient tombs. Quand j'ai t
seul, j'ai voulu soulever le couvercle. J'ai vu le squelette. La tte
s'tait dtache d'elle-mme. Je l'ai souleve, je l'ai baise. J'en
ai prouv un si grand soulagement, moi qui n'ai pu recevoir son
dernier baiser, que je me suis dit que vous ne l'aviez pas reu non
plus. Demain cette fosse sera ferme. On ne la rouvrira sans doute
plus que pour vous. Il faut y descendre, il faut baiser cette relique.
Ce sera un souvenir pour toute votre vie. Quelque jour, il faudra
crire l'histoire de votre pre, ne ft-ce que pour le faire aimer 
vos enfans qui ne l'auront pas connu. Donnez maintenant  celui que
vous avez connu  peine vous-mme, et qui vous aimait tant, une marque
d'amour et de respect. Je vous dis que de l o il est maintenant, il
vous verra et vous bnira.

J'tais assez mue et exalte moi-mme pour trouver tout simple ce que
me disait mon pauvre prcepteur. Je n'y prouvai aucune rpugnance, je
n'y trouvais aucune bizarrerie; j'aurais blm et regrett qu'ayant
conu cette pense, il ne l'et pas excute. Nous descendmes dans la
fosse et je fis religieusement l'acte de dvotion dont il me donna
l'exemple.

Ne parlons de cela  personne, me dit-il, toujours calme en
apparence, aprs avoir referm le cercueil, et sortant avec moi du
cimetire: on croirait que nous sommes fous, et pourtant nous ne le
sommes pas, n'est-il pas vrai?

--Non, certes, rpondis-je avec conviction.

Depuis ce moment j'ai observ que les croyances de Deschartres avaient
compltement chang. Il avait toujours t matrialiste et n'avait pas
russi  me le cacher, bien qu'il et soin de chercher dans ses
paroles des termes moyens pour ne pas s'expliquer sur la Divinit et
l'immatrialit de l'me humaine. Ma grand'mre tait diste, comme on
disait de son temps, et lui avait dfendu de me rendre athe. Il avait
eu bien de la peine  s'en dfendre, et, pour peu que j'eusse t
porte  la ngation, il m'y aurait confirme malgr lui.

Mais il se fit en lui une rvolution soudaine et mme extrme dans son
caractre, car peu de temps aprs je l'entendis soutenir avec feu
l'autorit de l'glise. Sa conversion avait t un mouvement du coeur,
comme la mienne. En prsence de ces froids ossemens d'un tre chri,
il n'avait pu accepter l'horreur du nant. La mort de ma grand'mre
ravivant le souvenir de celle de mon pre, il s'tait trouv devant
cette double tombe cras sous les deux plus grandes douleurs de sa
vie, et son me ardente avait protest, en dpit de sa raison froide,
contre l'arrt d'une ternelle sparation.

Dans la journe qui suivit cette nuit d'une trange solennit, nous
conduismes ensemble la dpouille de la mre auprs de celle du fils.
Tous nos amis y vinrent et tous les habitans du village y assistrent.
Mais le bruit, les figures hbtes, les batailles des mendians qui,
presss de recevoir la distribution d'usage, nous poussaient jusque
dans la fosse pour se trouver les premiers  la porte de l'aumne,
les complimens de condolance, les airs de compassion fausse ou vraie,
les pleurs bruyans et les banales exclamations de quelques serviteurs
bien intentionns, enfin tout ce qui est de forme et de regret
extrieur me fut pnible et me parut irrligieux. J'tais impatiente
que tout ce monde ft parti. Je savais un gr infini  Deschartres de
m'avoir amene l, dans la nuit, pour rendre  cette tombe un hommage
grave et profond.

Le soir, toute la maison, vaincue par la fatigue, s'endormit de bonne
heure, Deschartres lui-mme, bris d'une motion qui avait pris une
forme toute nouvelle dans sa vie.

Je ne me sentis pas accable. J'avais t profondment pntre de la
majest de la mort; mes motions, conformes  mes croyances, avaient
t d'une tristesse paisible. Je voulus revoir la chambre de ma
grand'mre et donner cette dernire nuit de veille  son souvenir,
comme j'en avais donn tant d'autres  sa prsence.

Aussitt que tout le bruit eut cess dans la maison, et que je me fus
assure d'y tre bien seule debout, je descendis et m'enfermai dans
cette chambre. On n'avait pas encore song  la remettre en ordre. Le
lit tait ouvert, et le premier dtail qui me saisit fut l'empreinte
exacte du corps, que la mort avait frapp d'une pesanteur inerte et
qui se dessinait sur le matelas et sur le drap. Je voyais l toute sa
forme grave en creux. Il me sembla, en y appuyant mes lvres, que
j'en sentais encore le froid.

Des fioles  demi vides taient encore  ct de son chevet. Les
parfums qu'on avait brls autour du cadavre remplissaient
l'atmosphre. C'tait du benjoin, qu'elle avait toujours prfr
pendant sa vie, et qui lui avait t rapport de l'Inde, dans une
noix de coco, par M. Dupleix. Il y en avait encore, j'en brlai
encore. J'arrangeai ses fioles comme la dernire fois elle les avait
demandes; je tirai le rideau  demi, comme il avait coutume d'tre
quand elle le faisait disposer. J'allumai la veilleuse, qui avait
encore de l'huile. Je ranimai le feu, qui n'tait pas encore teint.
Je m'tendis dans le grand fauteuil, et je m'imaginai qu'elle tait
encore l, et qu'en tchant de m'assoupir j'entendrais peut-tre
encore une fois sa faible voix m'appeler.

Je ne dormis pas, et cependant il me sembla entendre deux ou trois
fois sa respiration, et l'espce de gmissement, de rveil que mes
oreilles connaissaient si bien. Mais rien de net ne se produisit  mon
imagination, trop dsireuse de quelque douce vision pour arriver 
l'exaltation qui et pu la produire.

J'avais eu dans mon enfance des accs de terreur  propos des
spectres, et au couvent il m'en tait revenu quelques apprhensions.
Depuis mon retour  Nohant, cela s'tait si compltement dissip, que
je le regrettais, craignant, quand je lisais les potes, d'avoir
l'imagination morte. L'acte religieux et romanesque que Deschartres
m'avait fait accomplir la veille tait de nature  me ramener les
troubles de l'enfance; mais loin de l, il m'avait pntre d'une
dsesprance absolue de ne pouvoir communiquer directement avec les
morts aims. Je ne pensais donc pas que ma pauvre grand'mre pt
m'apparatre rellement, mais je me flattais que ma tte fatigue
pourrait prouver quelque vertige qui me ferait revoir sa figure
claire du rayon de la vie ternelle.

Il n'en ft rien. La bise siffla au dehors, la bouillotte chanta dans
l'tre, et aussi le grillon, que ma grand'mre n'avait jamais voulu
laisser perscuter par Deschartres, bien qu'il la rveillt souvent.
La pendule sonna les heures. La montre  rptition, accroche au
chevet de la malade, et qu'elle avait la coutume d'interroger souvent
du doigt, resta muette. Je finis par ressentir une fatigue qui
m'endormit profondment.

Quand je m'veillai, au bout de quelques heures, j'avais tout oubli,
et je me soulevai pour regarder si elle dormait tranquille. Alors le
souvenir me revint avec des larmes qui me soulagrent, et dont je
couvris son oreiller toujours empreint de la forme de sa tte. Puis je
sortis de cette chambre, o les scells furent mis le lendemain et qui
me parut profane par les formalits d'intrt matriel.




CHAPITRE VINGTIEME.

  Mon tuteur.--Arrive de ma mre et de ma tante.--trange
    changement de relations.--Ouverture du testament.--Clause
    illgale.--Rsistance de ma mre.--Je quitte Nohant.--Paris,
    Clotilde.--1823.--Deschartres  Paris.--Mon serment.--Rupture
    avec ma famille paternelle.--Mon cousin Auguste.--Divorce avec
    la noblesse.--Souffrances domestiques.


Mon cousin Rn de Villeneuve, puis ma mre, avec mon oncle et ma
tante Marchal, arrivrent peu de jours aprs. Ils venaient assister 
l'ouverture du testament et  la leve des scells. De la valeur de ce
testament allait dpendre mon existence nouvelle; je ne parle pas sous
le rapport de l'argent, je n'y pensais pas, et ma grand'mre y avait
pourvu de reste; mais sous le rapport de l'autorit qui allait
succder pour moi  la sienne.

Elle avait dsir, par-dessus tout, que je ne fusse point confie  ma
mre, et la manire dont elle me l'avait exprim,  l'poque de la
pleine lucidit o elle avait rdig ses dernires volonts, m'avait
fortement branle. Ta mre, m'avait-elle dit, est plus bizarre que
tu ne penses, et tu ne la connais pas du tout. Elle est si inculte
qu'elle aime ses petits  la manire des oiseaux, avec de grands
soins et de grandes ardeurs pour la premire enfance; mais quand ils
ont des ailes, quand il s'agit de raisonner et d'utiliser la tendresse
instinctive, elle vole sur un autre arbre et les chasse  coups de
bec. Tu ne vivrais pas  prsent trois jours avec elle sans te sentir
horriblement malheureuse. Son caractre, son ducation, ses gots, ses
habitudes, ses ides te choqueront compltement, quand elle ne sera
plus retenue par mon autorit entre vous deux. Ne t'expose pas  ces
chagrins, consens  aller habiter avec la famille de ton pre, qui
veut se charger de toi aprs ma mort. Ta mre y consentira trs
volontiers, comme tu peux dj le pressentir, et tu garderas avec elle
des relations douces et durables que vous n'aurez point si vous vous
rapprochez davantage. On m'assure que, par une clause de mon
testament, je peux confier la suite de ton ducation et le soin de
t'tablir  Rn de Villeneuve, que je nomme ton tuteur, mais je veux
que tu acquisses d'avance  cet arrangement, car Mme de Villeneuve
surtout ne se chargerait pas volontiers d'une jeune personne qui la
suivrait  contre-coeur.

A ces momens de courte mais vive lueur de sagesse, ma grand'mre avait
pris sur moi un empire complet. Ce qui donnait aussi beaucoup de poids
 ses paroles, c'tait l'attitude singulire et mme blessante de ma
mre, son refus de venir me soutenir dans mes angoisses, le peu de
piti que l'tat de ma grand'mre lui inspirait, et l'espce
d'amertume railleuse, parfois menaante de ses lettres rares et
singulirement irrites. N'ayant pas mrit cette sourde colre qui
paraissait gronder en elle, je m'en affligeais, et j'tais force de
constater qu'il y avait chez elle soit de l'injustice, soit de la
bizarrerie. Je savais que ma soeur Caroline n'tait point heureuse
avec elle, et ma mre m'avait crit: Caroline va se marier. Elle est
lasse de vivre avec moi. Je crois, aprs tout, que je serai plus libre
et plus heureuse quand je vivrai seule.

Mon cousin tait venu bientt aprs passer une quinzaine avec nous. Je
crois que pour se bien dcider, ou tout au moins pour dcider sa femme
 se charger de moi, il avait voulu me connatre davantage. De mon
ct, je dsirais aussi connatre ce pre d'adoption que je n'avais
pas beaucoup vu depuis mon enfance. Sa douceur et la grce de ses
manires m'avaient toujours t sympathiques, mais il me fallait
savoir s'il n'y avait pas derrire ces formes agrables un fond de
croyances quelconques, inconciliables avec celles qui avaient surgi en
moi.

Il tait gai, d'une galit charmante de caractre, d'un esprit
aimable et cultiv, et d'une politesse si exquise que les gens de
toute condition en taient satisfaits ou touchs. Il avait beaucoup de
littrature, et une mmoire si fidle qu'il avait retenu, je crois,
tous les vers qu'il avait lus. Il m'interrogeait sur mes lectures, et
ds que je lui nommais un pote, il m'en rcitait les plus beaux
passages d'une manire aise, sans dclamation, avec une voix et une
prononciation charmantes. Il n'avait point d'intolrance dans le got
et se plaisait  Ossian aussi bien qu' Gresset. Sa causerie tait un
livre toujours ouvert et qui vous prsentait toujours une page
choisie.

Il aimait la campagne et la promenade. Il n'avait,  cette poque, que
quarante-cinq ans, et comme il n'en paraissait que trente, on ne
manqua pas de dire  La Chtre, en nous voyant monter  cheval
ensemble, qu'il tait mon prtendu, et que c'tait une nouvelle
impertinence de ma part de courir seule avec lui, _au nez du monde_.

Je ne trouvai en lui aucun des prjugs troits et des apprciations
mesquines des provinciaux. Il avait toujours vcu dans le plus grand
monde, et mes _excentricits_ ne le blessaient en rien. Il tirait le
pistolet avec moi, il se laissait aller  lire et  causer jusqu'
deux ou trois heures du matin; il luttait avec moi d'adresse  sauter
les fosss  cheval; il ne se moquait pas de mes essais de
philosophie, et mme il m'exhortait  crire, assurant que c'tait ma
vocation, et que je m'en tirerais agrablement.

Par son conseil, j'avais essay de faire encore un roman, mais
celui-ci ne russit pas mieux que ceux du couvent. Il ne s'y trouva
pas d'amour. C'tait toujours une fiction en dehors de moi et que je
sentais ne pouvoir peindre. Je m'en amusai quelque temps et y renonai
au moment o cela tournait  la dissertation. Je me sentais pdante
comme un livre, et, ne voulant pas l'tre, j'aimais mieux me taire et
poursuivre intrieurement l'ternel pome de _Coramb_, o je me
sentais dans le vrai de mes motions.

En trouvant mon tuteur si conciliant et d'un commerce si agrable, je
ne songeais pas qu'une lutte d'ides pt jamais s'engager entre nous.
A cette poque, les ides philosophiques taient toutes spculatives
dans mon imagination. Je n'en croyais pas l'application gnrale
possible. Elles n'excitaient ni alarmes ni antipathies personnelles
chez ceux qui ne s'en occupaient pas srieusement. Mon cousin riait de
mon libralisme et ne s'en fchait gure. Il voyait la nouvelle cour,
mais il restait attach aux souvenirs de l'empire, et comme, en ce
temps-l, bonapartisme et libralisme se fondaient souvent dans un
mme instinct d'opposition, il m'avouait que ce monde de dvots et
d'obscurantistes lui donnait des nauses, et qu'il ne supportait
qu'avec dgot l'intolrance religieuse et monarchique de certains
salons.

Il me faisait bien certaines recommandations de respect et de
dfrence envers madame de Villeneuve, qui me donnaient  penser qu'il
n'tait pas le matre absolu chez lui; mais ma cousine n'tait pas
dvote alors, et tenait surtout aux manires et au savoir-vivre. Comme
je m'inquitais de ma rusticit, il m'assura qu'il n'y paraissait pas
quand je voulais, et qu'il ne s'agissait que de vouloir toujours. Au
reste, me disait-il, si tu trouves quelquefois ta cousine un peu
svre, tu feras  ses exigences du moment le sacrifice de la petite
vanit d'colier, et aussitt qu'elle t'aura vue plier de bonne grce,
elle t'en rcompensera par un grand esprit de justice et de
gnrosit. Chenonceaux te semblera un paradis terrestre,  toi qui
n'a jamais rien vu, et si tu y as quelques momens de contrainte je
saurai te les faire oublier. Je sens que tu me seras une socit
charmante: nous lirons, nous disserterons, nous courrons, et mme nous
rirons ensemble, car je vois que tu es gaie aussi, quand tu n'a pas
trop de sujets de chagrin.

Je m'en remettais donc  lui de mon sort futur avec une grande
confiance. Il m'assurait aussi que sa fille Emma, Mme de la
Roche-Aymon, partageait la sympathie particulire que j'avais toujours
eue pour elle, et qu' nous trois nous oublierions la gne du monde,
que ni elle ni lui n'aimaient plus que moi.

Il m'avait galement parl de ma mre, sans aigreur et en termes trs
convenables, en me confirmant tout ce que ma grand'mre m'avait dit en
dernier lieu de son peu de dsir de m'avoir avec elle. Loin de me
prescrire une rupture absolue, il m'encourageait  persister dans ma
dfrence envers elle. Seulement, me disait-il, puisque le lien entre
vous semble se dtendre de lui-mme, ne le resserre pas imprudemment,
ne lui cris pas plus qu'elle ne parat le souhaiter et ne te plains
pas de la froideur qu'elle te tmoigne. C'est ce qui peut arriver de
mieux.

Cette prescription me fut pnible. Malgr tout ce que j'y trouvais de
sage, et peut-tre de ncessaire au bonheur de ma mre elle-mme, mon
coeur avait toujours pour elle des lans passionns, suivis d'une
morne tristesse. Je ne me disais pas qu'elle ne m'aimait point: je
sentais qu'elle m'en voulait trop d'aimer ma grand'mre pour n'tre
pas jalouse aussi  sa manire: mais cette manire m'effrayait, je ne
la connaissais pas. Jusqu' ces derniers temps, ma prfrence pour
elle lui avait t trop bien dmontre.

Quand aprs quelques mois, et au lendemain de la mort de ma
grand'mre, mon cousin Rn revint pour m'emmener, j'tais bien
dcide  le suivre. Pourtant l'arrive de ma mre bouleversa. Ses
premires caresses furent si ardentes et si vraies, j'tais si
heureuse aussi de revoir ma petite tante Lucie, avec son parler
populaire, sa gat, sa vivacit, sa franchise et ses maternelles
gteries, que je me flattai d'avoir retrouv le rve de bonheur de mon
enfance dans la famille de ma mre.

Mais au bout d'un quart d'heure tout au plus, ma mre, trs irrite
par la fatigue du voyage, par la prsence de M. de Villeneuve, par les
airs refrogns de Deschartres, et surtout par les douloureux souvenirs
de Nohant, exhala toutes les amertumes amasses dans son coeur contre
ma grand'mre. Incapable de se contenir, malgr les efforts de ma
tante pour la calmer et pour attnuer par des plaisanteries l'effet de
ce qu'elle appelait ses _exagrations_, elle me fit voir qu'un abme
s'tait creus  mon insu entre nous, et que le fantme de la pauvre
morte se placerait l longtemps pour nous dsesprer.

Ses invectives contre elle me consternrent. Je les avais entendues
autrefois, mais je ne les avais pas toujours comprises. Je n'y avais
vu que des rigueurs  blmer, des ridicules  supporter. Maintenant
elle tait accuse de vices de coeur, cette pauvre sainte femme! Ma
mre, je dois dire aussi, ma pauvre mre, disait des choses inoues
dans la colre.

Ma rsistance ferme et droite  ce torrent d'injustice la rvolta.
J'tais, certes bien mue intrieurement, mais la voyant si exalte,
je pensai devoir me contenir, et lui montrer ds le premier orage, une
volont inbranlable de respecter le souvenir de ma bienfaitrice.
Comme cette rvolte contre ses sentimens tait par elle-mme bien
assez offensante pour son dpit, je ne croyais pas pouvoir y mettre
trop de formes, trop de calme apparent, trop d'empire sur ma secrte
indignation.

Cet effort de raison, ce sacrifice de ma propre colre intrieure au
sentiment du devoir, tait prcisment ce que je pouvais imaginer de
pire avec une nature comme celle de ma mre. Il et fallu faire comme
elle, crier, tempter, casser quelque chose, l'effrayer enfin, lui
faire croire que j'tais aussi violente qu'elle et qu'elle n'aurait
pas bon march de moi.

Tu t'y prends tout de travers, me dit ma tante quand nous fmes
seules ensemble. Tu es trop tranquille et trop fire; ce n'est pas
comme cela qu'il faut se conduire avec ma soeur. Je la connais bien,
moi! Elle est mon ane, et elle m'aurait rendue bien malheureuse dans
mon enfance et dans ma jeunesse si j'avais fait comme toi; mais quand
je la voyais de mauvaise humeur et couvant une grosse querelle, je la
taquinais et me moquais d'elle jusqu' ce que je l'eusse fait clater.
a allait plus vite. Alors quand je la sentais bien monte, je me
fchais aussi, et tout  coup je lui disais: En voil assez; veux-tu
m'embrasser et faire la paix? Dpche-toi, car sans cela, je te
quitte. Elle revenait aussitt, et la crainte de me voir recommencer,
l'empchait de recommencer trop souvent elle-mme.

Je ne pus profiter de ce conseil. Je n'tais pas la soeur, l'gale par
consquent, de cette femme ardente et infortune. J'tais sa fille. Je
ne pouvais oublier le sentiment et les formes du respect. Quand elle
revenait elle-mme, je lui restituais ma tendresse avec tous ses
tmoignages; mais il m'tait impossible de prvenir ce retour en
allant baiser des lvres encore chaudes d'injures contre celle que je
vnrais.

L'ouverture du testament amena de nouvelles temptes. Ma mre,
prvenue par quelqu'un qui trahissait tous les secrets de ma
grand'mre (je n'ai jamais su qui), connaissait depuis longtemps la
clause qui me sparait d'elle. Elle savait aussi mon adhsion  cette
clause: de l sa colre anticipe.

Elle feignit d'ignorer tout jusqu'au dernier moment, et nous nous
flattions encore, mon cousin et moi, que l'espce d'aversion qu'elle
me tmoignait lui ferait accepter avec empressement cette disposition
testamentaire, mais elle tait arme de toutes pices pour en
accueillir la dclaration. Sans doute quelqu'un l'avait influence
d'avance, et lui avait fait voir l une injure qu'elle ne devait point
accepter. Elle dclara donc trs nettement qu'elle ne se laisserait
pas rputer indigne de garder sa fille, qu'elle savait la clause
nulle, puisqu'elle tait ma tutrice naturelle et lgitime, qu'elle
invoquait la loi, et que ni prires ni menaces ne la feraient renoncer
 son droit, qui tait effectivement complet et absolu.

Qui m'et dit cinq ans auparavant que cette runion tant dsire
serait un chagrin et un malheur pour moi? Elle me rappela ces jours
de ma passion pour elle et me reprocha amrement d'avoir laiss
corrompre mon coeur par ma grand'mre et par Deschartres. Ah! ma
pauvre mre, m'criai-je, que ne m'avez-vous prise au mot dans ce
temps-l! Je n'aurais rien regrett alors. J'aurais tout quitt pour
vous. Pourquoi m'avez-vous trompe dans mes esprances et abandonne
si compltement? J'ai dout de votre tendresse, je l'avoue. Et 
prsent, que faites-vous? Vous brisez, vous blessez mortellement ce
coeur que vous voulez gurir et ramener! Vous savez qu'il a fallu
quatre ans  ma grand'mre pour me faire oublier un moment d'injustice
contre vous, et vous m'accablez tous les jours,  toute heure, de vos
injustices contre elle!

Comme, d'ailleurs, je me soumettais sans murmure  sa volont de me
garder avec elle, elle parut s'apaiser. La politesse extrme de mon
cousin la dsarmait par moment. Elle ne ferma pas tout  fait
l'oreille  l'ide de me permettre de rentrer au couvent, comme
pensionnaire en chambre, et j'en crivis  Mme Alicia et  la
suprieure, afin d'avoir une retraite toute prte  me recevoir,
aussitt que j'aurais conquis la permission d'en profiter.

Il ne se trouva pas un logement vacant, grand comme la main, aux
Anglaises. On m'aurait reprise volontiers comme pensionnaire en
classe; mais ma mre ne voulait pas qu'il en ft ainsi, disant
qu'elle comptait me faire sortir sans en tre empche par les
rglemens, qu'elle voulait me marier  sa guise, par consquent,
n'avoir pas, dans ses relations avec moi, l'obstacle d'une grille et
d'une consigne de tourire.

Mon cousin me quitta en me disant de prendre courage et de persister
avec douceur et adresse dans le dsir d'aller au couvent. Il me
promettait de s'occuper de me caser au Sacr-Coeur ou 
l'Abbaye-aux-Bois.

Ma mre ne voulait pas entendre parler de rester avec moi  Nohant,
encore moins de m'y laisser avec Deschartres et Julie, l'une qui y
conservait son logement selon le dsir exprim par ma grand'mre,
l'autre qui, ayant encore une anne de bail, devait y rester comme
fermier. Ma mre ne savait vivre qu' Paris, et pourtant elle avait
l'intuition vraie de la posie des champs, l'amour et le talent du
jardinage et une grande simplicit de gots; mais elle arrivait 
l'ge o les habitudes sont imprieuses. Il lui fallait le bruit de la
rue et le mouvement des boulevards. Ma soeur tait tout rcemment
marie; nous devions habiter, ma mre et moi, l'appartement de ma
grand'mre, rue Neuve-des-Mathurins.

Je quittai Nohant avec un serrement de coeur pareil  celui que
j'avais prouv en quittant les Anglaises. J'y laissais toutes mes
habitudes studieuses, tous mes souvenirs de coeur, et mon pauvre
Deschartres seul et comme abruti de tristesse.

Ma mre ne me laissa emporter que quelques livres de prdilection.
Elle avait un profond mpris pour ce qu'elle appelait mon originalit.
Elle me permit cependant de garder ma femme de chambre Sophie, 
laquelle j'tais attache, et d'emmener mon chien.

Je ne sais plus quelle circonstance nous empcha de nous installer
tout de suite rue Neuve-des-Mathurins. Peut-tre une leve de scells
 faire. Nous descendmes chez ma tante, rue de Bourgogne, et nous y
passmes une quinzaine avant de nous installer dans l'appartement de
ma grand'mre.

J'eus une grande consolation  retrouver ma cousine Clotilde, belle et
bonne me, droite, courageuse, discrte, fidle aux affections, avec
un caractre charmant, un enjouement soutenu, des talens et la science
du coeur, prfrable  celle des livres. Quelque envelopps d'orages
domestiques que nous fussions alors, il n'y eut jamais, ni alors ni
depuis, un nuage entre nous deux. Elle aussi me trouvait un peu
_originale_; mais elle trouvait cela _trs joli, trs amusant, et
m'aimait comme j'tais_.

Sa douce gat tait un baume pour moi. Quelque malheureuse ou
intempestivement tourne aux choses srieuses que l'on soit, on a
besoin de rire et de foltrer  dix-sept ans, comme on a besoin
d'exister. Ah! si j'avais eu  Nohant cette adorable compagne, je
n'aurais peut-tre jamais lu tant de belles choses, mais j'aurais
aim et accept la vie.

Nous fmes beaucoup de musique ensemble, nous apprenant l'une 
l'autre ce que nous savions un peu, moi lire, elle dire. Sa voix, un
peu voile, tait d'une souplesse extrme et sa prononciation facile
et agrable. Quand je me mettais avec elle au piano, j'oubliais tout.

A cette poque se place une circonstance qui m'impressionne beaucoup,
non qu'elle soit bien importante, mais parce qu'elle me mettait aux
prises, ds mon entre dans la vie, avec certaines probabilits
entrevues d'avance. Deschartres fut appel  venir rendre  une
assemble de famille compte de son administration. Cela se passait
chez ma tante. Mon oncle, qui faisait carrment les choses et qui
tait le conseil de ma mre, trouvait une lacune dans le paiement des
fermes, une lacune de trois ans, par consquent dix-huit mille francs
 Deschartres. On avait appel, je ne sais plus pourquoi, un avou 
cette confrence.

En effet il y avait trois ans que Deschartres n'avait pay. J'ignore
si, par tolrance ou par crainte de le laisser ruin, ma grand'mre
lui avait donn quittance d'une partie, mais ces quittances ne se
trouvrent point. Quant  moi, je n'avais rien touch de lui et ne lui
avais, par consquent, donn aucune dcharge.

Le pauvre grand homme avait, comme je l'ai dit, achet un petit
domaine dans les landes, non loin de chez nous. Comme il avait plus
d'imagination que de bonheur dans ses entreprises, il avait rv l, 
tort, une fortune; non qu'il aimt l'argent, mais parce que toute sa
science, tout son amour-propre s'engouffraient dans la perspective de
transformer un terrain maigre et inculte en une terre grasse et
luxuriante. Il s'tait jet dans cette aventure agricole avec la foi
et la prcipitation de son infaillibilit. Les choses avaient mal
tourn, son rgisseur l'avait vol! Et puis il avait voulu, croyant
bien faire, changer les produits de nos terres avec ceux de la
sienne. Il nous amenait du btail maigre qui n'engraissait pas chez
nous, ou qui y crevait de plthore en peu de jours. Il envoyait chez
lui nos bestiaux gourmands et gts qui ne s'accommodaient pas de ses
ajoncs et de ses gents, et qui y dprissaient rapidement. Il en
tait ainsi des grains et de tout le reste. En somme, sa terre lui
avait peu rapport, en Nohant encore moins, relativement. Des pertes
considrables et rptes l'avaient mis dans la ncessit de vendre
son petit bien, mais il ne trouvait pas d'acqureurs et ne pouvait
combler son arrir.

Je savais tout cela, bien qu'il ne m'en et jamais parl. Ma
grand'mre m'en avait avertie, et je savais que nous ne vivions 
Nohant que du produit de la maison de la rue de la Harpe et de
quelques rentes sur l'tat.

Ce n'tait pas suffisant pour les habitudes de ma grand'mre; sa
maladie d'ailleurs avait occasionn d'assez grands frais. La gne
tait relle dans la maison, et, n'ayant pas de quoi renouveler ma
garderobe, j'arrivais  Paris avec un bagage qui et tenu dans un
mouchoir de poche, et une robe pour toute toilette.

Deschartres ne pouvant fournir ces malheureuses quittances, auxquelles
nous n'avions pas song, arrivait donc de son ct pour donner ou
essayer de donner des explications, ou d'obtenir des dlais. Il se
prsenta fort troubl. J'aurais voulu tre un moment seule avec lui
pour le rassurer; ma mre nous garda  vue, et l'interrogatoire
commena autour d'une table charge de registres et de paperasses.

Ma mre, fortement prvenue contre mon pauvre pdagogue et avide de
lui rendre tout ce qu'il lui avait fait souffrir autrefois, gotait, 
voir son embarras, une joie terrible. Elle tenait surtout  le faire
passer pour un malhonnte homme vis--vis de moi,  qui elle faisait
un principal grief de ne pas partager son aversion.

Je vis qu'il n'y avait pas  hsiter. Ma mre avait laiss chapper le
mot de prison pour dettes; j'espre qu'elle n'et pas excut une si
dure menace; mais l'orgueilleux Deschartres, attaqu dans son honneur,
tait capable de se brler la cervelle. Sa figure ple et contracte
tait celle d'un homme qui a pris cette rsolution.

Je ne le laissai pas rpondre. Je dclarai qu'il avait pay entre mes
mains, et que, dans le trouble o nous avait si souvent mis l'tat de
ma grand'mre, nous n'avions song ni l'un, ni l'autre  la formalit
des quittances.

Ma mre se leva, les yeux enflamms et la voix brve: Ainsi, vous
avez reu dix-huit mille francs, me dit-elle, o sont-ils?

--Je les ai dpenss apparemment, puisque je ne les ai plus.

--Vous devez les reprsenter ou en prouver l'emploi.

J'invoquai l'avou. Je lui demandai si, tant unique hritire, je me
devais des comptes  moi-mme, et si ma tutrice avait le droit
d'exiger ceux de ma gestion des revenus de ma grand'mre.

Non, certes, rpondit l'avou. On n'a pas de questions  vous faire
l-dessus. Je demande qu'on insiste seulement sur la ralit de vos
recettes. Vous tes mineure et n'avez pas le droit de remettre une
dette. Votre tutrice a celui d'exiger les rentres qui vous sont
acquises.

Cette rponse me rendit la force prte  m'abandonner. Tomber dans une
srie de mensonges et de fausses explications ne m'et peut-tre pas
t possible. Mais, du moment qu'il ne s'agissait que de persister
dans un _oui_ pour sauver Deschartres, je crois que je ne devais pas
hsiter. Je ne sais pas s'il tait en aussi grand pril que je me
l'imaginais. Sans doute on lui et donn le temps de vendre son
domaine pour s'acquitter, et l'et-il vendu  bas prix, il lui restait
pour vivre la pension que lui avait assigne ma grand'mre par son
testament[29]. Mais les ides de dshonneur et de prison pour dettes
me bouleversaient l'esprit.

  [29] Elle avait t de quinze cents francs dans le premier
  brouillon du testament. Il l'avait fait rduire  mille francs,
  avec beaucoup d'instance et mme d'emportement.

Ma mre insista comme le lui suggra l'avou. Si M. Deschartres vous
a vers dix-huit mille francs, c'est ce qu'on saura bien. Vous n'en
donneriez pas votre parole d'honneur?

Je sentis un frisson, et je vis Deschartres prt  tout confesser.

Je la donnerais, m'criai-je.

--Donne-la en ce cas, me dit ma tante, qui me croyait sincre et qui
voulait voir finir ce dbat.

--Non, mademoiselle, reprit l'avou, ne la donnez pas.

--Je veux qu'elle la donne! s'cria ma mre,  qui j'eus ensuite bien
de la peine  pardonner de m'avoir inflig cette torture.

--Je la donne, lui rpondis-je trs mue, et Dieu est avec moi contre
vous dans cette affaire-ci!

--Elle a menti, elle ment! cria ma mre. Une dvote! une
philosophailleuse! Elle ment et se vole elle-mme!

--Oh! pour cela, dit l'avou en souriant, elle en a bien le droit, et
ne fait de tort qu' sa dot.

--Je la conduirai, avec son Deschartres, jusque chez le juge de paix,
dit ma mre. Je lui ferai faire serment sur le Christ, sur l'vangile!

--Non, madame, dit l'avou, tranquille comme un homme d'affaires; vous
vous en tiendrez l; et quant  vous, mademoiselle, me dit-il avec une
certaine bienveillance, soit d'approbation, soit de piti pour mon
dsintressement, je vous demande pardon de vous avoir tourmente.
Charg de soutenir vos intrts, je m'y suis cru oblig. Mais personne
ici n'a le droit de rvoquer votre parole en doute, et je pense que
l'on doit passer outre sur ce dtail.

J'ignore ce qu'il pensait de tout ceci. Je ne m'en occupai point et je
n'eusse point su lire  travers la figure d'un avou. La dette de
Deschartres fut raye au registre, on s'occupa d'autre chose et on se
spara.

Je russis  me trouver seule un instant sur l'escalier avec mon
pauvre prcepteur. Aurore, me dit-il avec les larmes dans les yeux,
je vous paierai, n'en doutez pas?

--Certes, je n'en doute pas, rpondis-je, voyant qu'il prouvait
quelque humiliation. La belle affaire! Dans deux ou trois ans votre
domaine sera en plein rapport.

--Sans doute! bien certainement! s'cria-t-il, rendu  la joie de ses
illusions. Dans trois ans, ou il me rapportera trois mille livres de
rente, ou je le vendrai cinquante mille francs. Mais j'avoue que, pour
le moment, je n'en trouve que douze mille, et que si l'on m'et retenu
la pension de votre grand'mre pendant six annes, il m'aurait fallu
mendier, je ne sais quel gagne pain. Vous m'avez sauv, vous avez
souffert. Je vous remercie.

Tant que je pus rester chez ma tante auprs de Clotilde, mon
existence, malgr de frquentes secousses, me parut tolrable. Mais
quand je fus installe rue Neuve-des-Mathurins, elle ne le fut point.

Ma mre, irrite contre tout ce que j'aimais, me dclara que je
n'irais point au couvent. Elle m'y laissa aller embrasser une fois mes
religieuses et mes compagnes, et me dfendit d'y retourner. Elle
renvoya brusquement ma femme de chambre, qui lui dplaisait, et chassa
mme mon chien. Je le pleurai, parce que c'tait la goutte d'eau qui
faisait dborder le vase.

M. de Villeneuve vint lui demander de m'emmener dner chez lui. Elle
lui rpondit que Mme de Villeneuve et  venir elle-mme lui faire
cette demande. Elle tait dans son droit sans doute, mais elle parlait
si schement que mon cousin perdit patience, lui rpondit que jamais
sa femme ne mettrait les pieds chez elle, et partit pour ne plus
revenir. Je ne l'ai revu que plus de vingt ans aprs.

De mme que mon bon cousin m'a pardonn et me pardonne encore de ne
pas partager toutes ses ides, je lui pardonne de m'avoir abandonne
ainsi  mon triste sort. Pouvait-il ne pas le faire? Je ne sais. Il
et fallu de sa part une patience que je n'aurais certes pas eue pour
mon compte, si je n'eusse eu affaire  ma propre mre. Et puis, quand
mme il et dvor en silence cette premire algarade, n'et-elle pas
recommenc le lendemain?

Cependant il m'a fallu des annes, je le confesse, pour oublier la
manire dont il me quitta, sans mme me dire un mot d'adieu et de
consolation, sans jeter les yeux sur moi, sans me laisser une
esprance, sans m'crire le lendemain pour me dire que je trouverais
toujours un appui en lui quand il me serait possible de l'invoquer. Je
m'imaginai qu'il tait las des ennuis que lui suscitait son
impuissante tutelle, et qu'il tait content de trouver une vive
occasion de s'en dbarrasser. Je me demandai si Mme de Villeneuve, qui
avait dj l'ge d'une matrone, n'aurait pas pu, par un lger
simulacre de politesse, dont ma mre et t flatte, la dcider  me
laisser continuer mes visites chez elle, si tout au moins, on n'et
pas pu tenter un peu plus, sauf  me laisser l, avec la confiance
d'inspirer quelque intrt et de pouvoir y recourir plus tard sans
crainte d'tre importune. Je m'attendais  quelque chose de semblable.
Il n'en fut rien. La famille de mon pre resta muette. L'apprhension
de la trouver close m'empcha d'y jamais frapper. Je ne sais si ma
fiert fut exagre, mais il me fut impossible de la faire plier  des
avances. J'tais un enfant, il est vrai, et, bien que je n'eusse aucun
tort, je devais faire les premiers pas; mais on va voir ce qui m'en
empcha.

Mon autre cousin, Auguste de Villeneuve, frre de Rn, vint me voir
aussi une dernire fois. Sans tre lie avec lui, j'tais plus
familire, je ne sais pourquoi. Il tait aussi trs bon, mais il
manquait un peu de tact. Je me plaignis  lui de l'abandon de Rn:
Ah dame, me dit-il avec son grand sang-froid indolent, tu n'as pas
agi comme on te le recommandait. On voulait te voir entrer au couvent,
tu ne l'as pas fait. Tu sors avec ta mre, avec sa fille, avec le mari
de sa fille, avec M. Pierret. On t'a vue dans la rue avec tout ce
monde-l. C'est une socit impossible: je ne dis pas pour moi, a me
serait bien gal, mais pour ma belle-soeur et pour les femmes de toute
famille honorable o nous aurions pu te faire entrer par un bon
mariage.

Sa franchise claircissait une grande question d'avenir pour moi. Je
lui demandai d'abord comment il m'tait possible, ayant affaire  une
personne que la rsistance la plus polie et la plus humble exasprait,
d'entrer au couvent contre sa volont, de refuser de sortir avec elle
et de ne pas voir son entourage. Comme il ne pouvait me donner une
rponse satisfaisante, je lui demandai si, d'ailleurs, refuser de voir
ma soeur, son mari et Pierret, au cas o cela me serait possible, lui
paraissait conciliable avec les liens du sang, de l'amiti et du
devoir.

Il ne me rpondit pas davantage, seulement il me dit: Je vois que tu
tiens  ta famille maternelle et que tu es dcide  ne jamais rompre
avec tous ces braves gens-l. Je croyais le contraire. C'est
diffrent.

--J'ai pu, lui dis-je, dans des momens de douleur et de colre
intrieure, souhaiter de quitter ma mre, qui me rend fort
malheureuse, et comme je ne vois pas qu'elle soit heureuse de notre
runion, je dsirerais encore beaucoup le couvent, ou bien je
m'arrangerais d'un mariage qui me soustrairait  son autorit absolue;
mais quelque tort qu'elle puisse avoir, j'ai toujours t rsolue  la
frquenter et  ne me rendre complice d'aucun affront qui lui serait
fait.

--Eh bien! reprit-il, toujours aussi froid et faisant des grimaces
nerveuses qui lui taient habituelles, et qui semblaient lui servir 
rassembler ses ides et ses paroles, en bonne religion, tu as raison,
mais ainsi ne va pas le monde. Ce que nous appelons un bon mariage
pour toi, c'est un comme ayant quelque fortune et de la naissance. Je
t'assure qu'aucun de ces hommes-l ne viendra te trouver ici, et que,
mme quand tu auras attendu trois ans, l'poque de ta majorit, tu ne
seras pas plus facile  bien marier qu'aujourd'hui. Quant  moi, je ne
m'en chargerais pas: on me jetterait  la tte que tu as vcu trois
ans chez ta mre et avec toutes sortes de bonnes gens qu'on ne serait
pas fort aise de frquenter. Ainsi, je te conseille de te marier
toi-mme comme tu pourras. Qu'est-ce que a me fait,  moi, que tu
pouses un roturier? S'il est honnte homme, je le verrai parfaitement
et je ne t'en aimerai certainement car je vois que ta mre tourne
autour de nous, et qu'elle va me flanquer  la porte!

L-dessus, il prit son chapeau et s'enfuit en me disant: Adieu, ma
tante!

Je ne lui en voulus pas,  lui, il ne s'tait jamais charg de moi. Sa
franchise me mettait  l'aise, et sa promesse d'amiti constante me
consolait amplement de la perte d'un bon parti. Je l'ai retrouv aussi
amicalement insouciant et tranquillement bon peu d'annes aprs mon
mariage.

Mais cette rupture momentane de sa part, absolue de celle de tout le
reste de la famille, me donna bien  penser.

J'avais peut-tre oubli, depuis quelques annes, qui j'tais, et
comme quoi mon sang royal s'tait perdu dans mes veines en s'alliant,
dans le sein de ma mre au sang plben. Je ne crois pas, je suis
mme certaine que je n'avais pas cru m'lever au-dessus de moi-mme en
regardant comme naturelle et invitable l'ide d'entrer dans une
famille noble, de mme que je ne me crus pas dchue pour n'avoir pas 
y prtendre. Au contraire, je me sentais soulage d'un grand poids.
J'avais toujours eu de la rpugnance, d'abord par instinct, ensuite
par raisonnement,  m'incorporer dans une caste qui n'existait que par
la ngation de l'galit. A supposer que j'eusse t dcide au
mariage, ce qui n'tait rellement pas encore, j'aurais, autant que
possible, suivi le voeu de ma grand'mre, mais sans tre persuad que
la naissance et la moindre valeur srieuse, et dans le cas seulement
o j'aurais rencontr un patricien sans morgue et sans prjugs.

Mon cousin Auguste me signifiait, de par la loi du monde, qu'il n'en
est pas et qu'il ne peut y en avoir. Tout en avouant que ma manire de
voir tait religieuse et honorable pour moi, il dclarait qu'elle me
dshonorait aux yeux du monde, que personne ne m'y pardonnerait
d'avoir fait de trouver quelqu'un qui dt m'approuver.

Que devais-je donc faire selon lui et selon son monde? M'enfuir de
chez ma mre, faire connatre, par un clat, qu'elle ne me rendait pas
heureuse, ou faire supposer pis encore, c'est--dire que mon honneur
tait en danger auprs d'elle? Cela n'tait pas, et si cela et t,
le retentissement de ma situation ainsi proclame m'et-il rendue
beaucoup plus _mariable_ au gr de mes cousins?

Devais-je,  dfaut de la fuite, me rvolter ouvertement contre ma
mre, l'injurier, la menacer? quoi? que voulait-on de moi? Tout ce que
j'eusse pu faire et t si impossible et si odieux, que je ne le
comprends pas encore.

C'est bien trop me dfendre sans doute d'avoir fait mon devoir; mais
si j'insiste sur ma situation personnelle, c'est que j'ai fort  coeur
de prouver ce que c'est que l'opinion du monde, la justice de ses
arrts et l'importance de sa protection.

On reprsente toujours ceux qui secouent ses entraves comme des
esprits pervers, ou tout au moins si orgueilleux et si brouillons
qu'ils troublent l'ordre tabli et la coutume rgnante, pour le seul
plaisir de mal faire. Je suis pourtant un petit exemple, entre mille
plus srieux et plus concluans, de l'injustice et de l'inconsquence
de cette grande coterie plus ou moins nobiliaire qui s'intitule
modestement le _monde_. En disant inconsquence et injustice, je suis
calme jusqu' l'indulgence; je devrais dire l'impit: car, pour mon
compte, je ne pouvais envisager autrement la rprobation qui devait
s'attacher  moi pour avoir observ les devoirs les plus sacrs de la
famille.

Qu'on sache bien que je ne m'en prenais pas, que je ne m'en suis
jamais prise  mes parens paternels. Ils taient de ce monde-l, ils
n'en pouvaient refaire le code  leur usage et au mien. Ma grand'mre,
ne pouvant se dcider  envisager pour moi un avenir contraire  ses
voeux, avait arrach d'eux la promesse de me rintgrer dans la caste
o, par leurs femmes[30] (les Villeneuve n'taient pas de vieille
souche), ils avaient t rintgrs eux-mmes. Les sacrifices qu'ils
avaient d faire pour s'y tenir, ils trouvaient naturel de me les
imposer. Mais ils oubliaient que, pour pousser ces sacrifices jusqu'
fouler aux pieds le respect filial (ce que certes ils n'eussent pas
fait eux-mmes), il m'et fallu, outre un mauvais coeur et une
mauvaise conscience, la croyance  l'ingalit originelle.

  [30] Mlle de Guibert et Mlle de Sgur.

Or je n'acceptais pas cette ingalit. Je ne l'avais jamais comprise,
jamais suppose. Depuis le dernier des mendians jusqu'au premier des
rois, je _savais_, par mon instinct, par ma conscience, par la loi du
Christ surtout, que Dieu n'avait mis au front de personne ni un sceau
de noblesse, ni un sceau de vasselage. Les dons mmes de
l'intelligence n'taient rien devant lui sans la volont du bien, et
d'ailleurs cette intelligence inne, il la laissait tomber dans le
cerveau d'un crocheteur tout aussi bien que dans celui d'un prince.

Je donnai des larmes  l'abandon de mes parens. Je les aimais. Ils
taient les fils de la soeur de mon pre, mon pre les avait chris;
ma grand'mre les avait bnis; ils avaient souri  mon enfance;
j'aimais certains de leurs enfans: Mme de la Roche-Aymon, fille de
Rn; Flicie, fille d'Auguste, adorable crature, morte  la fleur de
l'ge, et son frre Lonce, d'un esprit charmant.

Mais je pris vite mon parti sur ce qui devait tre rompu entre nous
tous: les liens de l'affection et de la famille, non, certes, mais
bien ceux de la solidarit d'opinion et de position.

Quant au beau mariage qu'ils devaient me procurer, je confesse que ce
fut une grande satisfaction pour moi d'en tre dbarrasse. J'avais
donn mon assentiment  une proposition de Mme de Pontcarr, que ma
mre repoussa. Je vis que, d'une part, ma mre ne voudrait jamais de
noblesse, que, de l'autre, la noblesse ne voulait plus de moi. Je me
sentis enfin libre, par la force des choses, de rompre le voeu de ma
grand'mre et de me marier selon mon coeur (comme avait fait mon
pre), le jour o je m'y sentirais porte.

Je l'tais encore si peu que je ne renonais point  l'ide de me
faire religieuse. Ma courte visite au couvent avait raviv mon idal
de bonheur de ce ct-l. Je me disais bien que je n'tais plus dvote
 la manire de mes chres recluses: mais l'une d'elles, Mme
Franoise, ne l'tait pas et passait pour s'occuper de science. Elle
vivait l en paix comme un pre dominicain des anciens jours. La
pense de m'lever par l'tude et la contemplation des plus hautes
vrits au-dessus des orages de la famille et des petitesses du monde
me souriait une dernire fois.

Il est bien possible que j'eusse pris ce parti  ma majorit,
c'est--dire aprs trois ans d'attente, si ma vie et t tolrable
jusque-l. Mais elle le devenait de moins en moins. Ma mre ne se
laissait toucher et persuader par aucune de mes rsignations. Elle
s'obstinait  voir en moi une ennemie secrtement irrconciliable.
D'abord elle triompha de se voir dbarrasse du contrle de mon tuteur
et me railla du dsespoir qu'elle m'attribuait. Elle fut tonne de me
voir si bien dtache des grandeurs du monde; mais elle n'y crut pas
et jura qu'elle _briserait ma sournoiserie_.

Souponneuse  l'excs et porte d'une manire toute maladive, toute
dlirante,  incriminer ce qu'elle ne comprenait pas, elle levait, 
tout propos des querelles incroyables. Elle venait m'arracher mes
livres des mains, disant qu'elle avait essay de les lire, qu'elle
n'y avait entendu goutte, et que ce devait tre de mauvais livres.
Croyait-elle rellement que je fusse vicieuse ou gare, ou bien
avait-elle besoin de trouver un prtexte  ses imputations, afin de
pouvoir dnigrer la _belle ducation_ que j'avais reue? Tous les
jours c'taient de nouvelles dcouvertes qu'elle me faisait faire sur
ma _perversit_.

Quand je lui demandais, avec insistance, o elle avait pris de si
tranges notions sur mon compte, elle disait avoir eu des
correspondances  La Chtre, et savoir, jour par jour, heure par
heure, tous les dsordres de ma conduite. Je n'y croyais pas, je
n'effrayais pas de l'ide que ma pauvre mre tait folle. Elle le
devina, un jour, au redoublement de silence et de soins qui taient ma
rponse habituelle  ses invectives. Je vois bien, dit-elle, que tu
fais semblant de me croire en dlire. Je vais te prouver que je vois
clair et que je marche droit.

Elle exhiba alors cette correspondance sans vouloir me laisser jeter
les yeux sur l'criture, mais en me lisant des pages entires qu'elle
n'improvisait certes pas. C'tait le tissu de calomnies monstrueuses
et d'aberrations stupides dont j'ai dj parl et dont je m'tais tant
moque  Nohant. Les ordures de la petite ville s'taient empares de
l'imagination vive et faible de ma mre. Elles s'y taient graves
jusqu' dtruire le plus simple raisonnement. Elles n'en sortirent
entirement qu'au bout de plusieurs annes, quand elle me vit sans
prvention et que tous ses sujets d'amertume eurent disparu.

Elle se disait renseigne ainsi par un des plus intimes amis de notre
maison. Je ne rpondis rien, je ne pouvais rien rpondre. Le coeur me
levait de dgot. Elle se mettait au lit, triomphante de m'avoir
crase. Je me retirai dans ma chambre; j'y restai sur une chaise
jusqu'au grand jour, hbte, ne pensant  rien, sentant mourir mon
corps et mon me tout ensemble.




CHAPITRE VINGT ET UNIEME.

  Singularits, grandeurs et agitations de ma mre.--Une nuit
    d'expansion.--Parallle.--Le Plessis.--Mon pre James et ma
    mre Angle.--Bonheur de la campagne.--Retour  la sant,  la
    jeunesse et  la gat.--Les enfans de la maison.--Opinions du
    temps.--Losa Puget.--M. Stanislas et son cabinet
    mystrieux.--Je rencontre mon futur mari.--Sa
    prdiction.--Notre amiti.--Son pre.--Bizarreries
    nouvelles.--Retour de mon frre.--La baronne Dudevant.--Le
    rgime dotal.--Mon mariage.--Retour  Nohant.--Automne 1823.


Pour supporter une telle existence, il et fallu tre une sainte. Je
ne l'tais pas, malgr mon ambition de le devenir. Je ne sentais pas
mon organisation seconder les efforts de ma volont. J'tais
affreusement branle dans tout mon tre. Ce _bouquet_  toutes mes
agitations et  toutes mes tristesses portait un si rude coup  mon
systme nerveux que je ne dormais plus du tout et que je me sentais
mourir de faim, sans pouvoir surmonter le dgot que me causait la vue
des alimens. J'tais secoue  tout instant par des sursauts fbriles,
et je sentais mon coeur aussi malade que mon corps. Je ne pouvais plus
prier. J'essayai de faire mes dvotions  Pques. Ma mre ne voulut
pas me permettre d'aller voir l'abb de Prmord, qui m'et fortifie
et console. Je me confessai  un vieux bourru qui ne comprenant rien
aux rvoltes intrieures contre le respect filial dont je m'accusais,
me demanda le pourquoi et le comment, et si ces rvoltes de mon coeur
taient bien ou mal fondes.

Ce n'est pas l la question, lui rpondis-je. Selon ma religion,
elles ne doivent jamais tre assez fondes pour n'tre pas combattues.
Je m'accuse d'avoir soutenu ce combat avec mollesse.

Il persista  me demander de lui faire la confession de ma mre. Je ne
rpondis rien, voulant recevoir l'absolution et ne pas recommencer la
scne de La Chtre.

Au reste, si je vous interroge, dit-il, frapp de mon silence, c'est
pour vous prouver. Je voulais voir si vous accuseriez votre mre, et
puisque vous ne le faites pas, je vois que votre repentir est rel et
que je peux vous absoudre.

Je trouvai cette preuve inconvenante et dangereuse pour la sret des
familles. Je me promis de ne plus me confesser au premier venu, et je
commenai  sentir un grand dgot pour la pratique d'un sacrement si
mal administr. Je communiai le lendemain, mais sans ferveur, quelque
effort que je fisse, et encore plus drange et choque du bruit qui
se faisait dans les glises que je ne l'avais t  la campagne.

Les personnes qui entouraient ma mre taient excellentes envers moi,
mais ne pouvaient ou ne savaient pas me protger. Ma bonne tante
prtendait qu'il fallait rire des lubies de sa soeur et croyait la
chose possible de ma part. Pierret, plus juste et plus indulgent que
ma mre  l'habitude, mais parfois aussi susceptible et aussi
fantasque, prenait ma tristesse pour de la froideur, et me la
reprochait avec sa manire furibonde et comique qui ne pouvait plus me
divertir. Ma bonne Clotilde ne pouvait rien pour moi. Ma soeur tait
froide et avait rpondu  mes premires effusions avec une sorte de
mfiance, comme si elle se ft attendue  de mauvais procd de ma
part. Son mari tait un excellent homme qui n'avait aucune influence
sur la famille. Mon grand-oncle de Beaumont ne fut point tendre. Il
avait toujours eu un fonds d'gosme qui ne lui permettait plus de
supporter une figure ple et triste  sa table sans la taquiner
jusqu' la duret. Il vieillissait aussi beaucoup, souffrait de la
goutte, et faisait de frquentes algarades dans son intrieur, et mme
 ses convives, quand ils ne s'efforaient pas de le distraire et ne
russissaient pas  l'amuser. Il commenait  aimer les commrages, et
je ne sais jusqu' quel point ma mre ne l'avait pas imprgn de ceux
dont j'tais l'objet  _La Chtre_!

Ma mre n'tait cependant pas toujours tendue et irrite. Elle avait
ses bons retours de candeur et de tendresse par o elle me reprenait.
C'tait l le pire. Si j'avais pu arriver  la froideur et 
l'indiffrence, je serais peut-tre arrive au stocisme; mais cela
m'tait impossible. Qu'elle verst une larme, qu'elle et pour moi une
inquitude, un soin maternel, je recommenais  l'aimer et  esprer.
C'tait la route du dsespoir: tout tait bris et remis en question
le lendemain.

Elle tait malade. Elle traversait une crise qui fut
exceptionnellement longue et douloureuse chez elle, sans jamais
abattre son activit, son courage et son irritation. Cette nergique
organisation ne pouvait franchir, sans un combat terrible, le seuil de
la vieillesse. Encore jolie et rieuse, elle n'avait pourtant aucune
jalousie de femme contre la jeunesse et la beaut des autres. C'tait
une nature chaste, quoi qu'on en ait dit et pens, et ses moeurs
taient irrprochables. Elle avait le besoin des motions violentes,
et, quoique sa vie en et t abreuve, ce n'tait jamais assez pour
cette sorte de haine trange et bien certainement fatale qu'elle avait
pour le repos de l'esprit et du corps. Il lui fallait toujours
renouveler son atmosphre agite par des agitations nouvelles, changer
de logement, se brouiller ou se raccommoder avec quelqu'un ou quelque
chose, aller passer quelques heures  la campagne, et se dpcher de
revenir tout d'un coup pour fuir la campagne; dner dans un
restaurant, et puis dans un autre; bouleverser mme sa toilette de
fond en comble chaque semaine.

Elle avait de petites manies qui rsument bien cette mobilit
inquite. Elle achetait un chapeau qui lui semblait charmant. Le soir
mme, elle le trouvait hideux. Elle en tait le noeud, et puis les
fleurs, et puis les ruches. Elle transposait tout cela avec beaucoup
d'adresse et de got. Son chapeau lui plaisait ainsi tout le
lendemain. Mais le jour suivant c'tait un autre changement radical,
et ainsi pendant huit jours, jusqu' ce que le malheureux chapeau,
toujours transform, lui devnt indiffrent. Alors elle le portait
avec un profond mpris, disant qu'elle ne se souciait d'aucune
toilette, et attendant qu'elle se prt de fantaisie pour un chapeau
neuf.

Elle avait encore de trs beaux cheveux noirs. Elle s'ennuya d'tre
brune et mit une perruque blonde qui ne russit point  l'enlaidir.
Elle s'aima blonde pendant quelque temps, puis elle se dclara
_filasse_ et prit le chtain clair. Elle revint bientt  un blond
cendr, puis retourna  un noir doux, et fit si bien que je la vis
avec des cheveux differens pour chaque jour de la semaine.

Cette frivolit enfantine n'excluait pas des occupations laborieuses
et des soins domestiques trs minutieux. Elle avait aussi ses dlices
d'imagination, et lisait M. d'Arlincourt avec rage jusqu'au milieu de
la nuit, ce qui ne l'empchait pas d'tre debout  six heures du matin
et de recommencer ses toilettes, ses courses, ses travaux d'aiguille,
ses rires, ses dsespoirs et ses emportemens.

Quand elle tait de bonne humeur, elle tait vraiment charmante, et il
tait impossible de ne pas se laisser aller  sa gat pleine de verve
et de saillies pittoresques. Malheureusement cela ne durait jamais une
journe entire, et la foudre tombait sur vous, on ne savait de quel
coin du ciel.

Elle m'aimait cependant, ou du moins elle aimait en moi le souvenir de
mon pre et celui de mon enfance; mais elle hassait aussi en moi le
souvenir de ma grand'mre et de Deschartres. Elle avait couv trop de
ressentimens et dvor trop d'humiliations intrieures pour n'avoir
pas besoin d'une ruption de volcan longue, terrible, complte. La
ralit ne lui suffisait pas pour accuser et maudire. Il fallait que
l'imagination se mt de la partie. Si elle digrait mal, elle se
croyait empoisonne et n'tait pas loin de m'en accuser.

Un jour, ou plutt une nuit, je crus que toute amertume devait tre
efface entre nous et que nous allions nous entendre et nous aimer
sans souffrance.

Elle avait t dans le jour d'une violence extrme, et comme de
coutume, elle tait bonne et pleine de raison dans son apaisement.
Elle se coucha et me dit de rester prs de son lit jusqu' ce qu'elle
dormt, parce qu'elle se sentait triste. Je l'amenai, je ne sais
comment,  m'ouvrir son coeur, et j'y lus tout le malheur de sa vie et
de son organisation. Elle me raconta plus de choses que je n'en
voulais savoir, mais je dois dire qu'elle le fit avec une simplicit
et une sorte de grandeur singulires. Elle s'anima au souvenir de ses
motions, rit, pleura, accusa, raisonna mme avec beaucoup d'esprit,
de sensibilit et de force. Elle voulait m'initier au secret de toutes
ses infortunes, et, comme emporte par une fatalit de la douleur,
elle cherchait en moi l'excuse de ses souffrances et la rhabilitation
de son me.

Aprs tout, dit-elle en se rsumant et en s'asseyant sur son lit, o
elle tait belle avec son madras rouge sur sa figure ple
qu'clairaient de si grands yeux noirs, je ne me sens coupable de
rien. Il ne me semble pas que j'aie jamais commis sciemment une
mauvaise action; j'ai t entrane, pousse, souvent force de voir
et d'agir. Tout mon crime, c'est d'avoir aim. Ah! si je n'avais pas
aim ton pre, je serais riche, libre, insouciante et sans reproche,
puisque avant ce jour-l je n'avais jamais rflchi  quoi que ce
soit. Est-ce qu'on m'avait enseign  rflchir, moi? Je ne savais ni
_a_ ni _b_. Je n'tais pas plus fautive qu'une linotte. Je disais mes
prires soir et matin comme on me les avait apprises; et jamais Dieu
ne m'avait fait sentir qu'elles ne fussent pas bien reues.

Mais  peine me fus-je attache  ton pre que le malheur et le
tourment se mirent aprs moi. On me dit, on m'apprit que j'tais
indigne d'aimer. Je n'en savais rien et je n'y croyais gure. Je
sentais mon coeur plus aimant et mon amour plus vrai que ceux de ces
grandes dames qui me mprisaient et  qui je le rendais bien. J'tais
aime. Ton pre me disait Moque-toi de tout cela comme je m'en
moque. J'tais heureuse et je le voyais heureux. Comment aurais-je pu
me persuader que je le dshonorais?

Voil pourtant ce qu'on m'a dit sur tous les tons quand il n'a plus
t l pour me dfendre. Il m'a fallu alors rflchir, m'tonner, me
questionner, arriver  me sentir humilie et  me dtester moi-mme,
ou bien  humilier les autres dans leur hypocrisie et  les dtester
de toutes mes forces.

C'est alors que moi, si gaie, si insouciante, si sre de moi, si
franche, je me suis senti des ennemis. Je n'avais jamais ha: je me
suis mise  har presque tout le monde. Je n'avais jamais pens  ce
que c'est que votre belle socit avec sa morale, ses manires, ses
prtentions. Ce que j'en avais vu m'avait toujours fait rire comme
trs drle. J'ai vu que c'tait mchant et faux. Ah! je te dclare
bien que si, depuis mon veuvage, j'ai vcu sagement, ce n'est pas pour
faire plaisir  ces gens-l, qui exigent des autres ce qu'ils ne font
pas. C'est parce que je ne pouvais plus faire autrement. Je n'ai aim
qu'un homme dans ma vie, et aprs l'avoir perdu, je ne me souciais
plus de rien, ni de personne.

Elle pleura, au souvenir de mon pre, des torrens de larmes,
s'criant: Ah! que je serais devenue bonne si nous avions pu vieillir
ensemble! Mais Dieu me l'a arrach tout au milieu de mon bonheur. Je
ne maudis pas Dieu: il est le matre; mais je dteste et maudis
l'humanit!......--Et elle ajouta navement et comme lasse de cette
effusion: _Quand j'y pense._ Heureusement je n'y pense pas toujours.

C'tait la contre-partie de la confession de ma grand'mre que
j'entendais et recevais. La mre et l'pouse se trouvaient l en
complte opposition dans l'effet de leur douleur. L'une qui, ne
sachant plus que faire de sa passion et ne pouvant la reporter sur
personne, acceptait l'arrt du ciel, mais sentait son nergie se
convertir en haine contre le genre humain; l'autre qui, ne sachant
plus que faire de sa tendresse, avait accus Dieu, mais avait report
sur ses semblables des trsors de charit.

Je restais ensevelie dans les rflexions que soulevait en moi ce
double problme. Ma mre me dit brusquement: Eh bien! je t'en ai trop
dit, je le vois, et  prsent tu me condamnes et me mprises en
connaissance de cause! J'aime mieux a. J'aime mieux t'arracher de mon
coeur et n'avoir plus rien  aimer aprs ton pre, pas mme toi!

--Quant  mon mpris, lui rpondis-je en la prenant toute tremblante
et toute crispe entre mes bras, vous vous trompez bien. Ce que je
mprise, c'est le mpris du monde. Je suis aujourd'hui pour vous
contre lui, bien plus que je ne l'tais  cet ge que vous me
reprochez toujours d'avoir oubli. Vous n'aviez que mon coeur, et 
prsent ma raison et ma conscience sont avec vous. C'est le rsultat
de ma _belle ducation_ que vous raillez trop, de la religion, et de
la philosophie que vous dtestez tant. Pour moi, votre pass est
sacr, non pas seulement parce que vous tes ma mre, mais parce qu'il
m'est prouv par le raisonnement que vous n'avez jamais t coupable.

--Ah! vraiment! mon Dieu! s'cria ma mre, qui m'coutait avec
avidit. Alors, qu'est-ce que tu condamnes donc en moi?

--Votre aversion et vos rancunes contre ce monde, ce genre humain tout
entier sur qui vous tes entrane  vous venger de vos souffrances.
L'amour vous avait faite heureuse et grande, la haine vous a faite
injuste et malheureuse.

--C'est vrai, c'est vrai! dit-elle. C'est trop vrai! Mais comment
faire? Il faut aimer ou har. Je ne peux pas tre indiffrente et
pardonner par lassitude.

--Pardonnez au moins par charit.

--La charit? oui, tant qu'on voudra pour les pauvres malheureux qu'on
oublie ou qu'on mprise parce qu'ils sont faibles! Pour les pauvres
filles perdues qui meurent dans la crotte pour n'avoir jamais pu tre
aimes. De la charit pour ceux qui souffrent sans l'avoir mrit? Je
leur donnerais jusqu' ma chemise, tu le sais bien! Mais de la charit
pour _les comtesses_, pour madame une telle qui a dshonor cent fois
un mari aussi bon que le mien, par galanterie; pour monsieur un tel
qui n'a blm l'amour de ton pre que le jour o j'ai refus d'tre sa
matresse...... Tous ces gens-l, vois-tu, sont des infmes; ils font
le mal, ils aiment le mal, et ils ont de la religion et de la vertu
plein la bouche.

--Vous voyez pourtant qu'il y a, outre la loi divine, une loi fatale
qui nous prescrit le pardon des injures et l'oubli des souffrances
personnelles, car cette loi nous frappe et nous punit quand nous
l'avons trop mconnue.

--Comment a! explique-toi clairement.

--A force de nous tendre l'esprit et de nous armer le coeur contre les
gens mauvais et coupables, nous prenons l'habitude de mconnatre les
innocens et d'accabler de nos soupons et de nos rigueurs ceux qui
nous respectent et nous chrissent.

--Ah! tu dis cela pour toi! s'cria-t-elle.

--Oui, je le dis pour moi, mais je pourrais le dire aussi pour ma
soeur, pour la vtre, pour Pierret. Ne le croyez-vous pas, ne le
dites-vous pas vous-mme, quand vous tes calme?

--C'est vrai que je fais enrager tout le monde quand je m'y mets,
reprit-elle; mais je ne sais pas le moyen de faire autrement. Plus j'y
pense, plus je recommence, et ce qui m'a paru le plus injuste de ma
part en m'endormant est ce qui me parat le plus juste quand je me
rveille. Ma tte travaille trop. Je sens quelquefois qu'elle clate.
Je ne suis bien portante et raisonnable que quand je ne pense  rien;
mais cela ne dpend pas de moi du tout. Plus je veux ne pas penser,
plus je pense. Il faut que l'oubli vienne tout seul,  force de
fatigue. C'est donc ce qu'on apprend dans tes livres, la facult de ne
rien penser du tout!

On voit par cet entretien combien il m'tait impossible d'agir sur
l'instinct passionn de ma mre par le raisonnement, puisqu'elle
prenait l'motion de ses penses tumultueuses pour de la rflexion, et
cherchait son soulagement dans un tourdissement de lassitude qui lui
tait toute conscience soutenue de ses injustices. Il y avait en elle
un fonds de droiture admirable, obscurci  chaque instant par une
fivre d'imagination malade qu'elle n'tait plus d'ge  combattre,
ayant d'ailleurs vcu dans une complte ignorance des armes
intellectuelles qu'il et fallu employer.

C'tait pourtant une me trs religieuse, et elle aimait Dieu
ardemment, comme un refuge contre la sienne propre. Elle ne voyait de
clmence et d'quit qu'en lui, et, comptant sur une misricorde sans
limites, elle ne songeait pas  ranimer et  dvelopper en elle le
reflet de cette perfection. Il n'tait mme pas possible de lui faire
entendre par des mots l'ide de cette relation de la volont avec
Celui qui nous la donne. Dieu, disait-elle, sait bien que nous sommes
faibles, puisqu'il lui a plu de nous faire ainsi.

La dvotion de ma soeur l'irritait souvent. Elle abhorrait les prtres
et lui parlait de _ses_ curs comme elle me parlait de _mes_ vieilles
_comtesses_. Elle ouvrait souvent les vangiles pour en lire quelques
versets. Cela lui faisait du bien ou du mal, selon qu'elle tait bien
ou mal dispose. Calme, elle s'attendrissait aux larmes et aux parfums
de Madeleine; irrite, elle traitait le prochain comme Jsus traita
les vendeurs dans le Temple.

Elle s'endormit en me bnissant, en me remerciant _du bien que je lui
avais fait_, et en dclarant qu'elle serait dsormais toujours juste
pour moi. Ne t'inquite plus, me dit-elle; je vois bien  prsent que
tu ne mritais pas tout le chagrin que je t'ai fait. Tu vois juste, tu
as de bons sentimens. Aime-moi, et sois bien certaine qu'au fonds je
t'adore.

Cela dura trois jours. C'tait bien long pour ma pauvre mre. Le
printemps tait arriv et,  cette poque de l'anne ma grand'mre
avait toujours remarqu que son caractre s'aigrissait davantage, et
frisait par momens l'alination, je vis qu'elle ne s'tait pas
trompe.

Je crois que ma mre elle-mme sentit son mal et dsira tre seule
pour me le cacher. Elle me mena  la campagne chez des personnes
qu'elle avait vues trois jours auparavant  un dner chez un vieux ami
de mon oncle de Beaumont, et me quitta le lendemain de notre arrive
en me disant: Tu n'es pas bien portante: l'air de la campagne te fera
du bien. Je viendrai te chercher la semaine prochaine.

Elle m'y laissa quatre ou cinq mois.

J'aborde de nouveaux personnages, un nouveau milieu o le hasard me
jeta brusquement, et o la Providence me fit trouver des tres
excellens, des amis gnreux, un temps d'arrt dans mes souffrances,
et un nouvel aspect de choses humaines.

Mme Roettiers du Plessis tait la plus franche et la plus gnreuse
nature du monde. Riche hritire, elle avait aim ds l'enfance son
oncle James Roettiers, capitaine de chasseurs, _troupier fini_, dont
la vive jeunesse avait beaucoup effray la famille. Mais l'instinct du
coeur n'avait pas tromp la jeune Angle. James fut le meilleur des
poux et des pres. Ils avaient cinq enfans et dix ans de mariage
quand je les connus. Ils s'aimaient comme au premier jour et se sont
toujours aims ainsi.

Mme Angle, bien qu' vingt-sept ans elle et les cheveux gris, tait
charmante. Elle manquait de grce, ayant toujours eu la ptulance, la
franchise d'un garon, et la plus complte absence de coquetterie;
mais sa figure tait dlicate et jolie; sa fracheur, qui contrastait
avec cette chevelure argente, rendait sa beaut trs originale.

James avait la quarantaine et le front trs dgarni, mais ses yeux,
bleus et ronds, ptillaient d'esprit et de gat, et toute sa
physionomie peignait la bont et la sincrit de son me.

Les cinq enfans taient cinq filles, dont une tait leve par le
frre an de James: les quatre autres, habilles en garons,
couraient et grouillaient dans la maison la plus rieuse et la plus
bruyante que j'eusse jamais vue.

Le chteau tait une grande villa du temps de Louis XVI, jete en
pleine Brie,  deux lieues de Melun. Absence complte de vue et de
posie aux alentours, mais en revanche un parc trs vaste et d'une
belle vgtation: des fleurs, des gazons immenses, toutes les aises
d'une habitation que l'on ne quitte en aucune saison, et le voisinage
d'une ferme considrable qui peuplait de bestiaux magnifiques les
prairies environnantes. Mme Angle et moi nous nous prmes d'amiti 
premire vue. Bien qu'elle et l'air d'un garon sans en avoir les
habitudes, tandis que j'en avais un peu l'ducation sans en avoir
l'air, il y avait entre nous ce rapport, que nous ne connaissions ni
ruses ni vanits de femme, et nous sentmes tout d'abord que nous ne
serions jamais, en rien et  propos de personne, la rivale l'une de
l'autre; que, par consquent, nous pouvions nous aimer sans mfiance
et sans risque de nous brouiller jamais.

Ce fut elle qui provoqua ma mre  me laisser chez elle. Elle avait
compt que nous y passerions huit jours. Ma mre s'ennuya ds le
lendemain, et comme je soupirais en quittant dj ce beau parc tout
souriant de sa parure printanire, et ces figures ouvertes et
sympathiques qui interrogeaient la mienne, Mme Angle, par sa dcision
de caractre et sa bienveillance assure, trancha la difficult. Elle
tait mre de famille si irrprochable, que ma propre mre ne pouvait
s'inquiter du _qu'en dira-t-on_, et comme cette maison tait un
terrain neutre pour ses antipathies et ses ressentimens, elle accepta
sans se faire prier.

Cependant, comme au bout de la semaine, elle ne faisait pas mine de
revenir, je commenai  m'inquiter, non pas de mon abandon dans une
famille que je voyais si respectable et si parfaite, mais de la
crainte d'tre  charge, et j'avouai mon embarras.

James me prit  part et me dit: Nous savons toute l'histoire de votre
famille. J'ai un peu connu votre pre  l'arme, et j'ai t mis au
courant, le jour o je vous ai vue  Paris, de ce qui s'est pass
depuis sa mort; comment vous avez t leve par votre grand'mre, et
comment vous tes retombe sous la domination de votre mre. J'ai
demand pourquoi vous ne pouviez pas vous entendre avec elle. On m'a
appris, et je l'ai vu au bout de cinq minutes, qu'elle ne pouvait se
dfendre de dire du mal de sa belle-mre devant vous, que cela vous
blessait mortellement, et qu'elle vous tourmentait d'autant plus que
vous baissiez la tte en silence. Votre air malheureux m'a intress 
vous. Je me suis dit que ma femme vous aimerait comme je vous aimais
dj, que vous seriez pour elle une socit sre et une amie agrable.
Vous avez parl en soupirant du bonheur de vivre  la campagne. Je me
suis promis du plaisir  vous donner ce plaisir-l. J'ai parl le soir
tout franchement  votre mre, et comme elle me disait avec la mme
franchise qu'elle s'ennuyait de votre figure triste et dsirait vous
voir marie, je lui ai dit qu'il n'y avait rien de plus facile que de
marier une fille qui a une dot, mais qu'elle ne vivait pas de manire
 vous mettre  mme de choisir, car je voyais bien que vous tes une
personne  vouloir choisir, et vous avez raison. Alors je l'ai engage
 venir passer quelques semaines ici, o vous voyez que nous recevons
beaucoup d'amis ou de camarades  moi, que je connais  fond, et sur
lesquels je ne la laisserais pas se tromper. Elle a eu confiance, elle
est venue; mais elle s'est ennuye, et elle est partie. Je suis sr
qu'elle consentira trs bien  vous laisser avec nous tant que vous
voudrez. Y consentez-vous vous-mme? Vous nous ferez plaisir, nous
vous aimons dj tout  fait. Vous me faites l'effet d'tre ma fille,
et ma femme raffole de vous. Nous ne vous tourmenterons pas sur
l'article du mariage. Nous ne vous en parlerons jamais, parce que nous
aurions l'air de vouloir nous dbarrasser de vous, ce qui ne ferait
pas le compte d'Angle; mais si, parmi les braves gens qui nous
entourent et nous frquentent, il se trouve quelqu'un qui vous plaise,
dites-le nous, et nous vous dirons loyalement s'il vous convient ou
non.

Mme Angle vint joindre ses instances  celles de son mari. Il n'y
avait pas moyen de se tromper  leur sincrit,  leur sympathie. Ils
voulaient tre mon pre et ma mre, et je pris l'habitude, que j'ai
toujours garde, de les appeler ainsi. Toute la maison s'y habitua
aussitt, jusqu'aux domestiques, qui me disaient: Mademoiselle, votre
pre vous cherche, votre mre vous demande. Ces mots en disent plus
que ne le ferait un rcit dtaill des soins, des attentions, des
tendresses dlicates et soutenues qu'eurent pour moi ces deux
excellens tres. Mme Angle me vtit et me chaussa, car j'tais en
guenilles et en savattes. J'eus  ma disposition une bibliothque, un
piano et un cheval excellent. C'tait le superflu de mon bonheur.

J'eus quelque ennui d'abord des assiduits d'un brave officier en
retraite qui me fit la cour. Il n'avait absolument rien que sa
demi-solde et il tait le fils d'un paysan. Cela me mit bien mal 
l'aise pour le dcourager. Il ne me plaisait pas du tout, et il tait
si honnte homme que je n'osais point croire qu'il ne ft pris que de
ma dot. J'en parlai au pre James en lui remontrant qu'il m'ennuyait,
mais que j'avais si grand' peur de l'humilier et de lui laisser croire
que je le ddaignais  cause de sa pauvret, que je ne savais comment
m'y prendre pour m'en dbarrasser. Il s'en chargea, et ce brave garon
partit sans rancune contre moi.

Plusieurs autres offres de mariage furent faites par mon oncle
Marchal, mon oncle de Beaumont, Pierret, etc. Il y en eut de trs
satisfaisantes, pour parler le langage du monde, sous le rapport de la
fortune et mme de la naissance, malgr la prdiction de mon cousin
Auguste. Je refusai tout, non pas brusquement, ma mre s'y ft
obstine, mais avec assez d'adresse pour qu'on me laisst tranquille.
Je ne pouvais accepter l'ide d'tre demande en mariage par des gens
qui ne me connaissaient pas, qui ne m'avaient jamais vue, et qui par
consquent ne songeaient qu' faire _une affaire_.

Mes bons parens du Plessis, voyant bien rellement que je n'tais pas
presse, me prouvrent bien rellement aussi qu'ils n'taient pas
presss non plus de me voir prendre un parti. Ma vie auprs d'eux
tait enfin conforme  mes gots et salutaire  mon coeur malade.

Je n'ai pas dit tout ce que j'avais souffert de la part de ma mre. Je
n'ai pas besoin d'entrer dans le dtail de ses violences et de leurs
causes, qui taient si fantasques qu'elles en paratraient
invraisemblables. A quoi bon, d'ailleurs? Elles sont bien mille fois
pardonnes dans mon coeur, et comme je ne me crois pas meilleure que
Dieu, je suis bien certaine qu'il les lui a pardonnes aussi. Pourquoi
offrirais-je ce dtail au jugement de beaucoup de lecteurs, qui ne
sont peut-tre ni plus patiens, ni plus justes  l'habitude, que ne
l'tait ma pauvre mre dans ses crises nerveuses? J'ai trac
fidlement son caractre, j'en ai montr le ct grand et le ct
faible. Il n'y a  voir en elle qu'un exemple de la fatalit produite,
bien moins par l'organisation de l'individu que par les influences de
l'ordre social: la rhabilitation refuse  l'tre qui s'en montre
digne; le dsespoir et l'indignation de cet tre gnreux, rduit 
douter de tout et  ne pouvoir plus se gouverner lui-mme.

Cela seul tait utile  dire. Le reste ne regarde que moi. Je dirai
donc seulement que je manquai de force pour supporter ses invitables
rsultats de sa douleur. La mort de mon pre avait t pour moi une
catastrophe que mon jeune ge m'avait empche de comprendre, mais
dont je devais subir et sentir les consquences pendant toute ma
jeunesse.

Je les comprenais enfin, mais cela ne me donnait pas encore le courage
ncessaire pour les accepter. Il faut avoir connu les passions de la
femme et les tendresses de la mre pour entrer dans la tolrance
complte dont j'aurais eu besoin. J'avais l'orgueil de ma candeur, de
mon inexprience, de ma facile galit d'me. Ma mre avait raison de
me dire souvent: Quand tu auras souffert comme moi, tu ne seras plus
_sainte Tranquille_!

J'avais russi  me contenir, c'tait tout; mais j'avais eu plusieurs
accs de colre muette, qui m'avaient fait un mal affreux, et aprs
lesquels je m'tais sentie reprise de ma maladie de suicide. Toujours
ce mal trange changeait de forme dans mon imagination. Cette fois
j'ai prouv le dsir de mourir d'inanition, et j'avais failli le
satisfaire malgr moi, car il me fallait pour manger un tel effort de
volont, que mon estomac repoussait les alimens, mon gosier se
serrait, rien ne passait, et je ne pouvais pas me dfendre d'une joie
secrte en me disant que cette mort par la faim allait arriver sans
que j'en fusse complice.

J'tais donc trs malade quand j'allai au Plessis, et ma tristesse
tait tourne  l'hbtement. Peut-tre que c'tait trop d'motions
rptes pour mon ge.

L'air des champs, la vie bien rgle, une nourriture abondante et
varie, o je pouvais choisir, au commencement, ce qui rpugnait le
moins aux rvoltes de mon apptit dtruit: l'absence de tracasseries
et d'inquitudes et l'amiti surtout, la sainte amiti, dont j'avais
besoin plus que de tout le reste, m'eurent bientt gurie. Jusque-l
je n'avais pas su combien j'aimais la campagne et combien elle m'tait
ncessaire. Je croyais n'aimer que Nohant. Le Plessis s'empare de moi
comme un den. Le parc tait  lui seul toute la nature, qui mritait
un regard dans cet affreux pays plat. Mais qu'il tait charmant, ce
parc immense, o les chevreuils bondissaient dans des fourrs pais,
dans des clairires profondes, autour des eaux endormies de ces mares
mystrieuses que l'on dcouvre sous les vieux saules et sous les
grandes herbes sauvages! Certains endroits avaient la posie d'une
fort vierge. Un bois vigoureux est toujours et en toute saison une
chose admirable.

Il y avait aussi de belles fleurs et des orangers embaums autour de
la maison, un jardin potager luxuriant. J'ai toujours aim les
potagers. Tout cela tait moins rustique, mieux tenu, mieux distribu,
pourtant moins pittoresque et moins rveur que Nohant; mais quelles
longues votes de branches, quelles perspectives de verdure, quels
beaux temps de galop dans les alles sablonneuses! Et puis, des htes
jeunes, des figures toujours gaies, des enfans terribles si bons
enfans! Des cris, des rires, des parties de barres effrnes, une
escarpolette  se casser le cou! Je sentis que j'tais encore un
enfant moi-mme. Je l'avais oubli. Je repris mes gots de
pensionnaire, les courses cheveles, les rires sans sujet, le bruit
pour l'amour du bruit, le mouvement pour l'amour du mouvement. Ce
n'taient plus les promenades fivreuses ou les mornes rveries de
Nohant, l'activit o l'on se jette avec rage pour secouer le chagrin,
l'abattement o l'on voudrait pouvoir s'oublier toujours. C'tait la
vritable partie de plaisir, l'amusement  plusieurs, la vie de
famille pour laquelle, sans m'en douter, j'tais si bien faite, que je
n'ai jamais pu en supporter d'autre sans tomber dans le spleen.

C'est l que je renonai pour la dernire fois aux rves du couvent.
Depuis quelques mois, j'y tais revenue naturellement dans toutes les
crises de ma vie extrieure. Je compris enfin, au Plessis, que je ne
vivrais pas facilement ailleurs que dans un air libre et sur un vaste
espace, toujours le mme si besoin tait, mais sans contrainte dans
l'emploi du temps et sans sparation force avec le spectacle de la
vie paisible et potique des champs.

Et puis, j'y compris aussi, non pas l'exaltation de l'amour, mais les
parfaites douceurs de l'union conjugale et de l'amiti vraie, en
voyant le bonheur d'Angle; cette confiance suprme, ce dvoment
tranquille, et absolu, cette scurit d'me qui rgnaient entre elle
et son mari au lendemain dj de la premire jeunesse. Pour quiconque
n'et pu obtenir du ciel que la promesse de dix annes d'un tel
bonheur, ces dix annes valaient toute une vie.

J'avais toujours ador les enfans, toujours recherch,  Nohant et au
couvent, la socit frquente d'enfans plus jeunes que moi. J'avais
tant aim et tant soign mes poupes, que j'avais l'instinct prononc
de la maternit. Les quatre filles de ma mre Angle lui donnaient
bien du tourment, mais c'tait le _cher tourment_ dont se plaignait
Mme Alicia avec moi, et c'tait encore bien mieux: c'taient les
enfans de ses entrailles, l'orgueil de son hymne, la proccupation
de tous ses instans, le rve de son avenir.

James n'avait qu'un regret, c'tait de n'avoir pas au moins un fils.
Pour s'en donner l'illusion, il voulait voir le plus longtemps
possible ses filles habilles en garon. Elles portaient des pantalons
et des jaquettes rouges, garnis de boutons d'argent, et avaient la
mine de petits soldats mutins et courageux. A elles se joignaient
souvent les trois filles de sa soeur Mme Gondoin Saint-Aignan, dont
l'ane m'a t bien chre; et puis Losa Puget, dont le pre tait
associ  mon pre James dans l'exploitation d'une usine, enfin
quelques garons de la famille ou de l'intimit, Norbert Saint-Martin,
fils du plus jeune des Roettiers, Eugne Sandr et les neveux d'un
vieux ami. Quand tout ce petit monde tait runi, j'tais l'ane de
la bande et je menais les jeux, o je prenais, assez longtemps encore
aprs mon mariage, autant de plaisir pour mon compte que le dernier de
la niche.

Je redevenais donc jeune, je retrouvais mon ge vritable au Plessis.
J'aurais pu lire, veiller, rflchir; j'avais des livres  discrtion
et la plus entire libert. Il ne me vint pas  l'esprit d'en
profiter. Aprs les cavalcades et les jeux de la journe, je tombais
de sommeil aussitt que j'avais mis le pied dans ma chambre, et je me
rveillais pour recommencer. Les seules rflexions qui me vinssent,
c'tait la crainte d'avoir  rflchir. J'en avais trop pris  la
fois; j'avais besoin d'oublier le monde des ides, et de m'abandonner
 la vie de sentiment paisible et d'activit juvnile.

Il parat que ma mre m'avait annonce l comme une _pdante_, un
_esprit fort_, une _originale_. Cela avait un peu effray ma mre
Angle, qui en avait eu d'autant plus de mrite  s'intresser quand
mme  mon malheur; mais elle attendit vainement que je fisse paratre
mon bel esprit et ma vanit. Deschartres tait le seul tre avec qui
je me fusse permis d'tre pdante; puisqu'il tait pdant lui-mme et
dogmatisait sur toutes choses, il n'y avait gure moyen de ne pas
disserter avec lui. Qu'aurais-je fait au Plessis de mon petit bagage
d'colier? Cela n'et bloui personne, et je trouvais bien plus
agrable de l'oublier que d'en repatre les autres et moi-mme. Je
n'prouvais le besoin d'aucune discussion, puisque mes ides ne
rencontraient autour de moi aucune espce de contradiction. La chimre
de la naissance n'et t, dans cette famille d'ancienne bourgeoisie,
qu'un sujet de plaisanterie sans aigreur, et comme elle n'y avait pas
d'adeptes, elle n'y avait pas non plus d'adversaires. On n'y pensait
pas, on ne s'en occupait jamais.

A cette poque, la bourgeoisie n'avait pas la morgue qu'elle a acquise
depuis, et l'amour de l'argent n'tait point pass en dogme de morale
publique. Quand mme il en et t ainsi d'ailleurs, il en et t
autrement au Plessis. James avait de l'esprit, de l'honneur et du bon
sens. Sa femme, qui tait tout coeur et toute tendresse, l'avait
enrichi alors qu'il n'avait rien. Le pur amour, le complet
dsintressement taient la religion et la morale de cette noble
femme. Comment me serais-je trouve en dsaccord sur quoi que ce soit
avec elle ou avec les siens? Cela n'arriva jamais.

Leur opinion politique tait le bonapartisme non raisonn,  l'tat de
passion contre la restauration monarchique, oeuvre de la lance des
Cosaques et de la trahison des grands gnraux de l'empire. Ils ne
voyaient pas dans la bourgeoisie dont ils faisaient partie une
trahison plus vaste, une invasion plus dcisive. Cela ne se voyait pas
alors et la chute de l'empereur n'tait bien comprise par personne.
Les dbris de la grande arme ne songeaient pas  l'imputer au
libralisme doctrinaire qui en avait pourtant bien pris sa bonne part.
Dans les temps d'oppression, toutes les oppositions arrivent vite  se
donner la main. L'ide rpublicaine se personnifiait alors dans
Carnot, et les bonapartistes purs se rconciliaient avec l'ide, 
cause de l'homme qui avait t grand avec Napolon dans le malheur et
dans le danger de la patrie.

Je pouvais donc continuer  tre rpublicaine avec J.-J. Rousseau, et
bonapartiste avec mes amis du Plessis, ne connaissant pas assez
l'histoire de mon temps, et n'tant pas, en ce moment-l, assez porte
 la rflexion et  l'tude des causes pour me dbrouiller dans la
divergence des faits; mes amis, comme la plupart des Franais  cette
poque, n'y voyaient pas moins trouble que moi.

Il y avait pourtant des opinions auprs de nous qui eussent d me
donner  penser. Le frre an de James et quelques-uns de ses plus
vieux amis, s'taient rallis avec ardeur  la monarchie et
dtestaient le souvenir des guerres ruineuses de l'empire. tait-ce
affaire d'intrt, considration de fortune, ou amour de la scurit?
James bataillait contre eux en vrai chevalier de la France, ne voyant
que l'honneur du drapeau, l'horreur de l'tranger, la honte de la
dfaite et la douleur de la trahison. Aprs sept ans de Restauration,
il avait encore des larmes pour les hros du pass, et comme il
n'tait ni bte, ni ridicule, ni _culotte du peau_, on coutait avec
motion ses longues histoires de guerre souvent rptes, mais
toujours pittoresques et saisissantes. Je les savais par coeur, et je
les coutais encore, y dcouvrant un talent de romancier historique
qui m'attachait, quoique je fusse bien loin de songer  devenir
romancier moi-mme. Quelques passages du roman de _Jacques_ m'ont t
suggrs par de vagues souvenirs des rcits de mon pre James.

Puisque j'ai nomm Losa Puget, que j'ai perdue de vue au bout de deux
ou trois ans, je dois un souvenir  cette enfant remarquable, que j'ai
 peine connue jeune fille. Elle avait quelques annes de moins que
moi, et cela faisait alors une si grande diffrence, que je ne me
rappelle pas sans quelque tonnement l'espce de liaison que nous
avions ensemble. Il est certain qu'elle fut  peu prs le seul tre
avec qui je m'entretins parfois d'art et de littrature au Plessis.
Elle tait doue d'une grande prcocit d'esprit et montrait une
aptitude en mme temps qu'une paresse singulires dans toutes ses
tudes. Elle fut, je crois une victime de la _facilit_. Elle
comprenait tout d'emble et s'assimilait promptement toutes les ides
musicales et littraires. Sa mre avait t cantatrice en province, et
quoiqu'elle et la voix casse, chantait encore admirablement bien
quand elle consentait  se faire entendre en petit comit. Elle tait
aussi trs bonne musicienne et tourmentait Losa pour qu'elle tudit
srieusement, au lieu d'improviser au hasard. Losa, qui avait du
bonheur dans ses improvisations, ne l'coutait gure. C'tait un
enfant terrible, plus terrible que tous ceux du Plessis. Jolie comme
un ange, pleine de rparties drles, elle savait se faire gter par
tout le monde. Je crois qu'elle s'est gte aussi elle-mme  force de
se contenter, esprit facile, de ses ides faciles. Elle a produit des
choses gaies d'intention, spontanes, d'un rhythme heureux, d'une
couleur nette et d'une parfaite rondeur. Ce sont des qualits qui
l'emportent encore sur la vulgarit du genre. Mais moi qui me souviens
d'elle plus qu'elle ne l'imagine peut-tre (car j'tais dj dans
l'ge de l'attention quand elle n'tait encore que dans celui de
l'intuition), je sais qu'il y avait en elle beaucoup plus qu'elle n'a
donn; et si l'on me disait que, retire et comme oublie en province,
elle a produit quelque oeuvre plus srieuse et plus sentie que ses
anciennes chansons, ne ft-ce que d'autres chansons (car la forme et
la dimension ne font rien  la qualit des choses), je ne serais pas
tonne du tout d'un progrs immense de sa part.

Il y avait dans la maison un personnage assez fantastique qui
s'appelait M. Stanislas Hue. C'tait un vieux garon surmont d'un
gazon jauntre et dont les traits durs n'taient pas sans quelque
analogie avec ceux de Deschartres: mais il ne s'y trouvait point la
ligne de beaut originelle qui, en dpit du hle, de l'ge et de
l'expression  la fois bourrue et comique, rvlait la beaut de l'me
de mon pdagogue. Le pre Stanislas, on appelle volontiers ainsi ces
vieux hommes sans famille qui passent  l'tat de moines grognons,
n'tait ni bon ni dvou. Il tait souvent aimable, ne manquant ni de
savoir ni d'esprit: mais il pensait et disait volontiers du mal de
tout le monde. Il voyait en noir, et n'avait peut-tre pas le droit
d'tre misanthrope, n'tant pas meilleur et plus aimant qu'un autre.

Ses manies divertissaient la famille, bien qu'on n'ost pas en rire
devant lui. Je l'osai pourtant, ayant l'habitude de faire rire
Deschartres de lui-mme, et croyant la plaisanterie ouverte plus
acceptable que la moquerie dtourne. Je le rendis furieux, et puis il
en revint. Et puis, il se refcha et se dfcha, je ne sais combien de
fois. Tantt il avait un faible pour mes taquineries et les
provoquait. Tantt elles l'irritaient d'une faon burlesque. Il tait
pourtant trs obligeant pour moi en gnral. Le beau cheval que je
montais tait  lui. C'tait un andalou noir appel Figaro, qui avait
vingt-cinq ans, mais qui avait encore la souplesse, l'ardeur et la
solidit d'un jeune cheval. Quelquefois son matre me le refusait,
quand je l'avais mis de mauvaise humeur. Figaro se trouvait tout 
coup boiteux. Mon pre James allait me le chercher pendant que M.
Stanislas avait le dos tourn. Nous partions au grand galop, et, au
bout de deux heures, nous revenions lui dire que Figaro allait
beaucoup mieux, l'air lui ayant fait du bien. Il s'en vengeait, au
dire de James, par une bonne note bien mchante dans son journal; car
il faisait un journal jour par jour, heure par heure, de tout ce qui
se disait et se faisait autour de lui, et il avait ainsi, disait-on,
vingt cinq ans de sa vie consigns, jusqu'aux plus insignifians
dtails, dans une montagne de cahiers pour lesquels il lui fallait une
voiture de transport dans ses dplacemens et une chambre particulire
dans ses tablissemens. Je ne crois pas qu'il y ait eu d'homme plus
charg de ses souvenirs et plus embarrass de son pass.

Une autre manie consistait  ne rien laisser perdre de ce qui
tranait. Il ramassait, dans tous les coins de la maison et du jardin,
les objets oublis ou abandonns, une bche casse, un mouchoir de
poche, un vieux soulier, un vieux chenet, une paire de ciseaux.
L'appartement qu'il occupait au Plessis tait un muse encombr,
jusqu'au plafond, de guenilles et de vieilles ferrailles. Ce n'tait
ni avarice ni penchant au larcin, car tout cela tait pour lui sans
usage, et une fois entr dans son capharnam, n'en devait sortir qu'
sa mort. Tout ce qu'on peut prsumer de la cause de cette fantaisie,
c'est que son vieux fonds de malice et de critique le portait  faire
chercher aux gens peu soigneux les objets gars. C'tait une secrte
joie pour lui de mettre les domestiques, les enfans et les htes de la
maison en peine et en recherches. On n'avait pas la libert de poser
un livre sur le piano ou sur la table du salon, d'accrocher son
chapeau  un arbre, de mettre un rteau contre un mur, ou un bougeoir
sur l'escalier, sans qu'au retour, ft-ce au bout de cinq minutes,
l'objet n'et disparu pour ne jamais reparatre, tandis qu'il vous
piait, riant en sa barbe et se frottant le menton. Ne cherchez pas,
disait Mme Angle, ou pntrez, si vous pouvez, dans le magasin du
pre Stanislas. Or, c'tait la chose impossible. Le pre Stanislas se
renfermait au verrou quand il entrait chez lui et emportait sa cl
quand il en sortait. Jamais _me vivante_ n'avait balay ou pousset
son cabinet de _curiosits_. Il a t mourir dans un autre chteau,
chez M. de Rochambeau, o il avait, je crois, transport dans des
fourgons tout son attirail, et quand tous ces trsors sortirent de la
poussire pour tre inventoris, on m'a dit qu'il y en aurait eu pour
des frais considrables d'inventaire, si l'on n'et pris le parti
d'estimer le tout  dix-huit francs.

Ce vieux renard avait, disait-on, douze mille livres de rentes. Il
avait t administrateur des guerres, si j'ai bonne mmoire. Ne
voulant pas dpenser sa petite fortune, il se mettait en pension chez
des amis, au moindre prix possible et accumulait son revenu. C'tait
un pensionnaire insupportable  la longue, grognant  sa manire, qui
consistait  railler amrement le caf trouble ou la sauce tourne, et
 dchirer  belles dents la gouvernante ou le cuisinier. Il tait le
parrain de la dernire fille de James, paraissait l'aimer beaucoup, et
faisait entendre adroitement qu'il se chargeait de sa dot dans
l'avenir; mais il n'en fit rien, et content d'avoir fait enrager son
monde, mourut sans songer  personne.

Ma mre, ma soeur, et Pierret vinrent rarement passer un jour ou deux
au Plessis, pour savoir si je m'y trouvais bien et si je dsirais y
rester. C'tait tout mon dsir, et tout alla bien entre ma mre et moi
jusque vers la fin du printemps.

A cette poque, M. et Mme Du Plessis allrent passer quelques jours 
Paris, et, bien que je demeurasse chez ma mre, ils venaient me
prendre tous les matins pour courir avec eux dner au _cabaret_, comme
ils disaient, et _flner_ le soir sur les boulevards. Ce cabaret,
c'tait toujours le _caf de Paris_ ou les _Frres provenaux_; cette
flnerie, c'tait l'Opra, la _Porte Saint-Martin_, ou quelque
mimodrame du Cirque, qui rveillait les souvenirs guerriers de James.
Ma mre tait invite  toutes ces parties: mais bien qu'elle aimt ce
genre d'amusement, elle m'y laissait aller sans elle le plus souvent.
Il semblait qu'elle voult remettre tous ses droits et toutes ses
fonctions maternelles  Mme Du Plessis.

Un de ces soirs-l, nous prenions aprs le spectacle des glaces chez
Tortoni, quand ma mre Angle dit  son mari: Tiens, voil Casimir!
Un jeune homme mince, assez lgant, d'une figure gaie et d'une allure
militaire, vint leur serrer la main, et rpondre aux questions
empresses qu'on lui adressait sur son pre, le colonel Dudevant, trs
aim et respect de la famille. Il s'assit auprs de Mme Angle et lui
demanda tout bas qui j'tais. C'est ma fille, rpondit-elle tout
haut.--Alors, reprit-il tout bas, c'est donc ma femme? Vous savez que
vous m'avez promis la main de votre fille ane. Je croyais que ce
serait Wilfrid, mais comme celle-ci me parat d'un ge mieux assorti
au mien, je l'accepte, si vous voulez me la donner. Mme Angle se mit
 rire, mais cette plaisanterie fut une prdiction.

Quelques jours aprs, Casimir Dudevant vint au Plessis et se mit de
nos parties d'enfant avec un entrain et une gat, pour son propre
compte, qui ne pouvaient me sembler que de bon augure pour son
caractre. Il ne me fit pas la cour, ce qui et troubl notre
sans-gne, et n'y songea mme pas. Il se faisait entre nous une
camaraderie tranquille, et il disait  Mme Angle, qui avait depuis
longtemps l'habitude de l'appeler son gendre: Votre fille est un bon
garon; tandis que je disais de mon ct: Votre gendre est un bon
enfant.

Je ne sais qui poussa  continuer tout haut la plaisanterie. Le pre
Stanislas, press d'y entendre malice, me criait dans le jardin quand
on y jouait aux barres: Courez donc aprs _votre mari_! Casimir,
emport par le jeu, criait de son ct: Dlivrez donc _ma femme_!
Nous en vnmes  nous traiter de mari et de femme avec aussi peu
d'embarras et de passion, que le petit Norbert et la petite Justine
eussent pu en avoir.

Un jour, le pre Stanislas m'ayant dit  ce propos je ne sais quelle
mchancet dans le parc, je passai mon bras sous le sien, et demandai
 ce vieux ours pourquoi il voulait donner une tournure amre aux
choses les plus insignifiantes.

Parce que vous tes folle de vous imaginer, rpondit-il, que vous
allez pouser ce garon-l. Il aura soixante ou quatre-vingt mille
livres de rente, et certainement il ne veut point de vous pour femme.

--Je vous donne ma parole d'honneur, lui dis-je, que je n'ai pas song
un seul instant  l'avoir pour mari, et puisqu'une plaisanterie, qui
et t de mauvais ton si elle n'et commenc entre des personnes
aussi chastes que nous le sommes toutes ici, peut tourner au srieux
dans des cervelles chagrines comme la vtre, je vais prier _mon pre_
et _ma mre_ de la faire cesser bien vite.

Le pre James, que je rencontrai le premier en rentrant dans la
maison, rpondit  ma rclamation que le pre Stanislas radotait. Si
vous voulez faire attention aux pigrammes de ce vieux Chinois,
dit-il, vous ne pourrez jamais lever un doigt qu'il n'y trouve 
gloser. Il ne s'agit pas de a. Parlons srieusement. Le colonel
Dudevant a, en effet, une belle fortune, un beau revenu, moiti du
fait de sa femme, moiti du sien; mais dans le sien il faut considrer
comme personnelle sa pension de retraite d'officier de la
Lgion-d'Honneur, de baron de l'empire, etc. Il n'a de son chef qu'une
assez belle terre en Gascogne, et son fils, qui n'est pas celui de sa
femme, et qui est fils naturel, n'a droit qu' la moiti de cet
hritage. Probablement il aura le tout, parce que son pre l'aime et
n'aura pas d'autres enfans; mais tout compte fait, sa fortune
n'excdera jamais la vtre et mme sera moindre au commencement.
Ainsi, il n'y a rien d'impossible  ce que vous soyez rellement mari
et femme, comme nous en faisions la plaisanterie, et ce mariage serait
encore plus avantageux pour lui qu'il ne le serait pour vous. Ayez
donc la conscience en repos, et faites comme vous voudrez. Repoussez
la plaisanterie si elle vous choque; n'y faites pas attention, si elle
vous est indiffrente.

--Elle m'est indiffrente, rpondis-je, et je craindrais d'tre
ridicule et de lui donner de la consistance, si je m'en occupais.

Les choses en restrent l. Casimir partit et revint. A son retour, il
fut plus srieux avec moi et me demanda  moi-mme ma main avec
beaucoup de franchise et de nettet. Cela n'est peut-tre pas
conforme aux usages, me dit-il; mais je ne veux obtenir le premier
consentement que de vous seule, en toute libert d'esprit. Si je ne
vous suis pas trop antipathique et que vous ne puissiez pourtant pas
vous prononcer si vite, faites un peu plus d'attention  moi, et vous
me direz dans quelques jours, dans quelque temps, quand vous voudrez,
si vous m'autorisez  faire agir mon pre auprs de votre mre.

Cela me mettait fort  l'aise. M. et Mme Du Plessis m'avaient dit tant
de bien de Casimir et de sa famille, que je n'avais pas de motifs pour
ne pas lui accorder une attention plus srieuse que je n'avais encore
fait. Je trouvais de la sincrit dans ses paroles et dans toute sa
manire d'tre. Il ne me parlait point d'amour et s'avouait peu
dispos  la passion subite,  l'enthousiasme, et, dans tous les cas,
inhabile  l'exprimer d'une manire sduisante. Il parlait d'une
amiti  toute preuve, et comparait le tranquille bonheur domestique
de nos htes  celui qu'il croyait pouvoir jurer de me procurer. Pour
vous prouver que je suis sr de moi, disait-il, je veux vous avouer
que j'ai t frapp,  la premire vue, de votre air bon et
raisonnable. Je ne vous ai trouve ni belle ni jolie, je ne savais pas
qui vous tiez, je n'avais jamais entendu parler de vous; et,
cependant, lorsque j'ai dit en riant  Mme Angle que vous seriez ma
femme, j'ai senti tout  coup en moi la pense que si une telle chose
arrivait, j'en serais bien heureux. Cette ide vague m'est revenue
tous les jours plus nette, et quand je me suis mis  rire et  jouer
avec vous, il m'a sembl que je vous connaissais depuis longtemps et
que nous tions deux vieux amis.

Je crois qu' l'poque de ma vie o je me trouvais, et au sortir de si
grandes irrsolutions entre le couvent et la famille, une passion
brusque m'et pouvante. Je ne l'eusse pas comprise, elle m'et
peut-tre sembl joue ou ridicule, comme celle du premier prtendant
qui s'tait offert au Plessis. Mon coeur n'avait jamais fait un pas en
avant de mon ignorance; aucune inquitude de mon tre n'et troubl
mon raisonnement ou endormi ma mfiance.

Je trouvai donc le raisonnement de Casimir sympathique, et, aprs
avoir consult mes htes, je restai avec lui dans les termes de cette
douce camaraderie qui venait de prendre une sorte de droit d'exister
entre nous.

Je n'avais jamais t l'objet de ces soins exclusifs, de cette
soumission volontaire et heureuse qui tonnent et touchent un jeune
coeur. Je ne pouvais pas ne point regarder bientt Casimir comme le
meilleur et le plus sr de mes amis.

Nous arrangemes avec Mme Angle une entrevue entre le colonel et ma
mre, et jusque-l nous ne fmes point de projets, puisque l'avenir
dpendait du caprice de ma mre, qui pouvait faire tout manquer. Si
elle et refus, nous devions n'y plus songer et rester en bonne
estime l'un de l'autre.

Ma mre vint au Plessis et fut frappe, comme moi, d'un tendre respect
pour la belle figure, les cheveux d'argent, l'air de distinction et de
bont du vieux colonel. Ils causrent ensemble et avec nos htes. Ma
mre me dit ensuite: J'ai dit oui, mais pas de manire  ne pas m'en
ddire. Je ne sais pas encore si le fils me plat. Il n'est pas beau.
J'aurais aim un beau gendre pour me donner le bras. Le colonel prit
le mien pour aller voir une prairie artificielle derrire la maison,
tout en causant agriculture avec James. Il marchait difficilement,
ayant eu dj de violentes attaques de goutte. Quand nous fmes
spars, avec James, des autres promeneurs, il me parla avec une
grande affection, me dit que je lui plaisais extraordinairement, et
qu'il regarderait comme un trs grand bonheur dans sa vie de m'avoir
pour sa fille.

Ma mre resta quelques jours, fut aimable et gaie, taquina son futur
gendre pour l'prouver, le trouva bon garon, et partit en nous
permettant de rester ensemble sous les yeux de Mme Angle. Il avait
t convenu que l'on attendrait, pour fixer l'poque du mariage, le
retour  Paris de Mme Dudevant, qui avait t passer quelque temps
dans sa famille, au Mans. Jusque-l, on devait prendre connaissance
entre parens de la fortune rciproque, et le colonel devait rgler le
sort que, de son vivant, il voulait assurer  son fils.

Au bout d'une quinzaine, ma mre retomba comme une bombe au Plessis.
Elle avait _dcouvert_ que Casimir, au milieu d'une existence
dsordonne, avait t pendant quelque temps garon de caf. Je ne
sais o elle avait pch cette billevese. Je crois que c'tait un
rve qu'elle avait fait la nuit prcdente, et qu'au rveil elle avait
pris au srieux. Ce grief fut accueilli par des rires qui la mirent en
colre. James eut beau lui rpondre srieusement, lui dire qu'il
n'avait presque jamais perdu de vue la famille Dudevant, que Casimir
n'tait jamais tomb dans aucun dsordre; Casimir lui-mme eut beau
protester qu'il n'y avait pas de honte  tre garon de caf, mais que
n'ayant quitt l'cole militaire que pour faire campagne comme sous
lieutenant, et n'ayant quitt l'arme, au licenciement, que pour faire
son droit  Paris, demeurant chez son pre et jouissant d'une bonne
pension, ou le suivant  la campagne o il tait sur le pied d'un
fils de famille, il n'avait jamais eu, mme pendant huit jours, mme
pendant douze heures, le _loisir_ de servir dans un caf; elle s'y
obstina, prtendit qu'on se jouait d'elle, et m'emmenant dehors, se
rpandit en invectives dlirantes contre Mme Angle, ses moeurs, le
ton de sa maison et les _intrigues_ de Du Plessis qui faisait mtier
de marier les hritires avec des aventuriers pour en tirer des
pots-de-vin, etc., etc.

Elle tait dans un paroxysme si violent que j'en fus effraye pour sa
raison et m'efforai de l'en distraire en lui disant que j'allais
faire mon paquet et partir tout de suite avec elle, qu' Paris, elle
prendrait toutes les informations qu'elle pourrait souhaiter, et que,
tant qu'elle ne serait pas satisfaite, nous ne verrions pas Casimir.
Elle se calma aussitt. Oui, oui, dit-elle. Allons faire nos
paquets! Mais  peine avais-je commenc, qu'elle me dit: Rflexion
faite, je m'en vas. Je me dplais ici. Tu t'y plais, restes-y, je
m'informerai, et je te ferai savoir ce que l'on m'aura dit.

Elle partit le soir mme, revint encore faire des scnes du mme
genre, et, en somme, sans en tre beaucoup prie, me laissa au Plessis
jusqu' l'arrive de Mme Dudevant  Paris. Voyant alors qu'elle
donnait suite au mariage et me rappelait auprs d'elle avec des
intentions qui paraissaient srieuses, je la rejoignis rue
Saint-Lazare, dans un nouvel appartement assez petit et assez laid,
qu'elle avait lou derrire l'ancien Tivoli. Des fentres de mon
cabinet de toilette, je voyais ce vaste jardin, et dans la journe, je
pouvais, pour une trs mince rtribution, m'y promener avec mon frre,
qui venait d'arriver et qui s'installa dans une soupente au-dessus de
nous.

Hippolyte avait fini son temps, et, bien qu' la veille d'tre nomm
officier, il n'avait pas voulu renouveler son engagement. Il avait
pris en horreur l'tat militaire, o il s'tait jet avec passion, il
avait compt y faire un avancement plus rapide: mais il voyait bien
que l'abandon des Villeneuve s'tait tendu jusqu' lui, et il
trouvait ce mtier de troupier en garnison, sans espoir de guerre et
d'honneur, abrutissant pour l'intelligence et infructueux pour
l'avenir. Il pouvait vivre sans misre avec sa petite pension, et je
lui offris, sans tre contrarie par ma mre, qui l'aimait beaucoup,
de demeurer chez moi jusqu' ce qu'il et avis, comme il en avait
dessein,  se pourvoir d'un nouvel tat.

Son intervention entre ma mre et moi fut trs bonne. Il savait,
beaucoup mieux que moi, trouver le joint de ce caractre malade. Il
riait de ses emportemens, la flattait ou la raillait. Il la grondait
mme, et de lui elle souffrait tout. Son _cuir_ de hussard n'tait pas
aussi facile  entamer que ma susceptibilit de jeune fille, et
l'insouciance qu'il montrait devant ses algarades les rendait
tellement inutiles qu'elle y renonait aussitt. Il me rcomfortait de
son mieux, trouvant que j'tais folle de me tant affecter de ces
ingalits d'humeur, qui lui semblaient de bien petites choses en
comparaison de la salle de police et des _coups de torchon_ du
rgiment.

Mme Dudevant vint faire sa visite officielle  ma mre. Elle ne la
valait certes pas pour le coeur et l'intelligence, mais elle avait des
manires de grande dame et l'extrieur d'un ange de douceur. Je donnai
tte baisse dans la sympathie que son petit air souffrant, sa voix
faible et sa jolie figure distingu inspiraient ds l'abord, et
m'inspirrent,  moi, plus longtemps que de raison. Ma mre fut
flatte de ses avances qui caressaient justement l'endroit froiss de
son orgueil. Le mariage fut dcid; et puis il fut remis en question,
et puis rompu, et puis repris au gr de caprices qui durrent jusqu'
l'automne et qui me rendirent encore souvent bien malheureuse et bien
malade; car j'avais beau reconnatre avec mon frre qu'au fond de tout
cela ma mre m'aimait et ne pensait pas un mot des affronts que
prodiguait sa langue, je ne pouvais m'habituer  ces alternatives de
gat folle et de sombre colre, de tendresse expansive et
d'indiffrence apparente ou d'aversion fantasque.

Elle n'avait point de retours pour Casimir. Elle l'avait pris en
grippe parce que, disait-elle, son nez ne lui plaisait pas. Elle
acceptait ses soins et s'amusait  exercer sa patience, qui n'tait
pas grande, et qui pourtant se soutint avec l'aide d'Hippolyte et
l'intervention de Pierret. Mais elle m'en disait pis que pendre, et
ces accusations portaient si  faux qu'il leur tait impossible de ne
pas produire une raction d'indulgence ou de foi dans les coeurs
qu'elle voulait aigrir ou dsabuser.

Enfin elle se dcida, aprs bien des pourparlers d'affaires assez
blessans. Elle voulait me marier sous le rgime dotal, et M. Dudevant
pre y faisait quelque rsistance  cause des motifs de mfiance
contre son fils, qu'elle lui exprimait sans mnagement. J'avais engag
Casimir  rsister de son mieux  cette mesure conservatrice de la
proprit, qui a presque toujours pour rsultat de sacrifier la
libert morale de l'individu  l'immobilit tyrannique de l'immeuble.
Pour rien au monde je n'eusse vendu la maison et le jardin de Nohant,
mais bien une partie des terres, afin de me faire un revenu en rapport
avec la dpense qu'entranait l'importance relative de l'habitation.
Je savais que ma grand'mre avait toujours t gne  cause de cette
disproportion: mais mon mari dut cder devant l'obstination de ma
mre, qui gotait le plaisir de faire un dernier acte d'autorit.

Nous fmes maris en septembre 1822, et aprs les visites et retours
de noces, aprs une pause de quelques jours chez nos chers amis du
Plessis, nous partmes avec mon frre pour Nohant, o nous fmes reus
avec joie par le bon Deschartres.


FIN DU TOME NEUVIME.


    Typographie L. Schnauss.





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9), by George Sand

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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