The Project Gutenberg EBook of Deux essais, by Marc Elder

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: Deux essais

Author: Marc Elder

Release Date: December 30, 2012 [EBook #41738]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ESSAIS ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)







DEUX ESSAIS

DU MME AUTEUR

[Illustration]

_Une Crise_, roman.

_Trois Histoires_, nouvelles.

_Marthe Rouchard_, roman.

_Le Peuple de la Mer_, en trois fresques.

[Illustration]

POUR PARAITRE

_La Vie apostolique de Vincent Vingeame_, roman.




MARC ELDER

DEUX ESSAIS

[Illustration]

OCTAVE MIRBEAU
ROMAIN ROLLAND

[Illustration]

PARIS

GEORGES CRES & Cie. DITEURS

116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116

MCMXIV

  IL A T TIR DE CET OUVRAGE

    5 exemplaires Japon imprial,
      numrots de 1  5;

    5 exemplaires verg d'Arches,
      numrots de 6  10;

  500 exemplaires vlin teint,
      numrots de 11  510.

           N 420

COPYRIGHT BY MARC ELDER 1914

_Tous droits de reproduction, de traduction
et d'adaptation rservs pour tous pays._

_Voici deux essais. Il ne faut pas chercher de prfrence dans l'ordre
o je les donne qui est celui de leur composition. Le premier remonte 
1911; et, parce qu'il porte les marques de la jeunesse crdule et
enthousiaste, je n'ai voulu rien y changer. Le second est de 1912._




OCTAVE MIRBEAU




I


Sur le coteau de Cheverchemont, au-dessus de Triel, s'lve une claire
maison aux murs lumineux dans le neuf des pierres et de la chaux, aux
tuiles fraches, aux peintures vives, les pieds cachs parmi des massifs
de pois de senteur, d'asters, de roses et de plantes vertes qui montent
tumultueusement aux faades d'une pousse de leur forte sve. Et par le
jardin, tout alentour, ce sont les grandes taches colores des fleurs
rpandues  profusion, le jaune ardent des soleils, les ramages bruyants
des dahlias, et tout le long des alles, o elles dbordent sauvagement,
des capucines naines aux tons de minium, d'ocre, de sang, et encore des
buissons d'asters  peine bleuts, de pois de senteur luxuriants dont
les lianes enchevtres portent des fleurs multicolores, si lgres
qu'elles semblent prtes  s'envoler.

Le coteau s'incline assez brusquement vers la Seine, qu'on aperoit par
plaques miroitantes au fond de la valle, en amont et en aval du bourg
dont on dcouvre seulement le clocher, et le petit cimetire carr,
enclos de murs bas, o les tombes se serrent, prs  prs.

Au del du fleuve, et suivant ses mandres, la terre se retrousse en
collines successives, pareilles  des vagues, qui vont se perdre dans un
horizon infini, un horizon d'ocan. Et sur tout cela chaque jour le
soleil dcrit son orbe immense, inonde ds son lever le pignon droit de
la maison claire, puis la faade aux larges baies, puis le soir son ct
gauche tout vitr, tombe en nues de lumire, de chaleur sur le jardin,
sur la bonne terre grasse et remue qu'il fconde  pleine
entraille;--et les jeunes arbres se dilatent, les ray-grass sortent
drus, les massifs se dploient, les fleurs se multiplient, s'avivent.
Et c'est toute une ferie, perptuelle, dans la clart, dans la couleur,
sous le grand poudroiement de l'astre de vie qui roule d'est en ouest,
l-bas, au-dessus des collines blondes.

C'est l que M. Octave Mirbeau a sa retraite d'artiste et aussi un peu
de misanthrope, parmi le calme de cette nature splendide qu'il a
toujours aime et sentie aigment, aussi bien dans la forme simple d'un
bleuet, les frissons  fleur d'herbe, que dans la puissance meurtrire
de cette fcondit inlassable qui crase et tue sous un continuel
dbordement.

Tout entier livr dsormais  sa passion des fleurs, M. Octave Mirbeau
jardine. Il avait dj cr,  Carrires-sous-Poissy, autour d'une
maison galement noye de lumire, un jardin tout plant d'iris du Japon
et de magnolias qui paraissent,  la floraison, se couvrir de nymphas
blancs. Il avait cr, aussi, cet effarant _Jardin des supplices_ o
des champs de pivoines et de roses, les pieds dans le sang, clatent de
couleur sous le vol des paons merveilleux. Il a toujours voulu dans son
intrieur des gerbes en harmonie avec les toffes. Et maintenant, il
vient une dernire fois d'ordonner un jardin o il demande  la nature,
pour la joie de ses yeux, de rpter et de prolonger ses miracles.

Grand, les paules  peine alourdies par la soixantaine, la face
nergique un peu renfrogne, mais les yeux bleus si clairs, il va au
travers des alles, observant ses plantes et les admirant, soucieux de
leur sant et cueillant d'une main douce les fleurs fanes, les boutons
fltris, pour qu'elles soient toujours belles. Il fait venir
d'Angleterre, o les horticulteurs, dit-il, sont plus habiles que chez
nous, la plupart des espces, particulirement celles qui sont prs de
la nature, peu compliques et vivantes. Il a horreur du camlia de zinc,
du granium bourgeois, mais reste tout merveill devant la moindre
marguerite lgre sur sa tige  peine courbe.

Et qu'un train paraisse au fond de la valle, courant au travers des
villages, des bouquets d'arbres, o sa chevelure s'accroche par flocons,
qu'un autre branle, tout haletant, la ligne voisine ou siffle  la gare
proche, et la sensibilit de l'artiste vibre encore, tout heureux de
voir la vie forte passer dans un grondement, d'entendre  son ct le
tumulte pacifique des hommes en conqute.

Car le mme amour attache M. Octave Mirbeau  la nature et  l'humanit
dans leur puissance cratrice. La marche en avant,  grands pas,
l'volution vers un quilibre plus parfait, vers du bonheur peut-tre,
la transformation sous toutes ses formes, dans le but d'atteindre plus
de beaut, plus de justice, ont toujours emball ce fervent chercheur
d'absolu. Et puis, la transformation c'est la vie, le renouvellement par
la fcondit expansive, et M. Octave Mirbeau a toujours t tourn vers
la vie grouillante, ddaigneux du pass qui est de la mort.

Il faut avoir visit la claire maison du coteau pour comprendre quel
coeur jeune, quel esprit bien moderne hante ces appartements largement
ouverts sur le soleil. Le cabinet o il travaille n'est qu'un vaste
bow-window tourn vers l'occident, vers les lointaines collines o
l'astre carlate sombre chaque soir dans une brume mauve. Sur la droite,
et tout prs, les maisons blanches d'un petit village s'appuient l'une 
l'autre pour ne pas rouler sur le versant parmi le damier irrgulier des
prairies, des champs et des gurets roux.

Toutes les pices sont peintes; il n'y a point de papier. Le cabinet est
d'un vert trs doux avec des meubles d'acajou rouge, et sur les murs
l'oeuvre clatante de Czanne resplendit tape  tape. Le mobilier clair
de la salle  manger chante avec le jaune serin des peintures, et l ce
sont des gerbes d'iris, des soleils de Van Gogh, toute une harmonie
merveilleuse de nuances chaudes et vibrantes. Dans le salon, d'autres
Van Gogh, le portrait du pre Tanguy, ce vieux marchand de tableaux qui
se ruina au temps o l'art primait l'argent; une femme nue de Renoir,
parfaitement blouissante; et ici et l, des Forain, des Degas, des
Pissaro, des Monet, le vieil ami retir  Giverny parmi les fleurs, des
Rodin exubrants, comme si le sang leur battait aux veines.

M. Octave Mirbeau a compos lui-mme les teintes de ses peintures
murales pour arriver au maximum d'accord avec toutes ces oeuvres des
artistes de la lumire et de la force qu'il dfendit le plus
nergiquement alors que les chiens de la tradition leur aboyaient aux
trousses, incapables de comprendre un art spontan, sans autre loi que
le caractre et la clart.

M. Octave Mirbeau est bien de son poque, du moins dans ce qu'elle a
d'humanit pensante, sensible et juste. Il accueille joyeusement le
progrs et s'en sert. Il ne regrette pas autrefois,  la manire des
hommes qui redescendent la pente; et s'il garde un coeurement de ses
luttes et du contact des humains, il sait encore faire rendre 
l'existence dcevante autant de beaut qu'elle en peut donner.

Or, ce moderne tant pris de nouveau et d'idal, qui ne regarde point en
arrire, est de cette vieille bourgeoisie qu'il a fait trembler par sa
violence, de cette bourgeoisie sagement conservatrice qui le proscrit
comme un rfractaire.

De sicle en sicle, ses aeux, du ct paternel et maternel, taient
notaires, et l'un d'eux--peut-tre le premier rvolt de la race?--fut
dcapit en place publique,  Mortagne, sous Louis XIII. Dans ces
antiques familles normandes, issues du Calvados et de l'Orne, la charge
passa rgulirement de mains en mains jusqu' la gnration dont est
sorti M. Octave Mirbeau. Son pre tait mdecin et l'un de ses oncles se
fit prtre.

M. Octave Mirbeau est n le 15 fvrier 1850  Trvires, qui est un
petit chef-lieu de canton entre Bayeux et Isigny. Trvires est le pays
de sa mre, Regmalard celui de son pre. Il vcut son enfance un peu
dans l'un, beaucoup dans l'autre, gardant du premier une mmoire
attendrie, et du second une horreur presque haineuse. Sans doute aussi
sa mre, qui tait une femme enthousiaste, dlicate, un peu nvrose, et
qu'il adorait, mettait dans ce petit coin de campagne une me accorde
aux premiers soubresauts de la sensibilit vague de l'enfant.

Elle mourut jeune, laissant tout dsempar ce petit tre dont
l'imagination et la nervosit, dj exaltes  son contact, ne
trouvrent plus l'unisson prs de lui, et qui fut ds lors rejet  une
enfance solitaire et morte, sur laquelle aucune clart ne se leva.

Les dbuts du _Calvaire_ et de _L'abb Jules_ o souffrent Jean Minti
et le petit Dervelle, enfants incompris, sans affection ou stupidement
aims, enviant les clineries chaudes dont on entoure les autres, et
finalement recroquevills dans un isolement craintif, sont btis avec
des souvenirs que l'on sent l douloureux encore.

A Regmalard, quasi orphelin dans une grande maison lugubre, le jeune
Octave s'ennuyait, s'enfermait en lui-mme, silencieux, mais les yeux
braqus comme ceux des petits abandonns. Parfois il avait cependant des
toquades fougueuses, de brusques pousses d'audace folle, et Edmond de
Goncourt rapporte ces paroles d'une cousine devant qui il prononait le
nom de Mirbeau: Mais c'est le fils du mdecin de Regmalard, de
l'endroit o nous avons notre proprit... eh bien, je lui ai donn deux
ou trois fois des coups de fouet  travers la tte... Ah! le petit
affronteur que c'tait quand il tait enfant... il avait, par bravade,
la manie de se jeter sous les pieds des chevaux de mes voitures et de
celles des d'Andlau.

Le collge avec sa vie en commun, ses camaraderies, ses jeux, aurait pu
remettre d'aplomb cette existence prcocement inquite, rconforter
cette me trop tt dbilite. Mais son pre le mit interne  Vannes,
chez les Jsuites, et l commena une longue suite de vexations et
d'preuves, dont M. Octave Mirbeau tient encore aujourd'hui rigueur 
ses matres. Toute cette misre d'colier se droule page  page dans
_Sbastien Roch_, et l'histoire du fils du quincaillier est faite avec
les souffrances du fils du mdecin.

Le collge Saint-Franois-Xavier, essentiellement aristocratique, fut,
jusqu' l'expulsion des Jsuites, une ppinire de la noblesse o les
Pres donnaient une ducation de haut ton, religieuse et mondaine  la
fois, comme il en faut  de jeunes gentilshommes ns pour faire figure
dans le monde et y perptuer les bonnes doctrines et les belles
manires.

L'instruction y tait nulle, les sports dvelopps, et intense un
enseignement religieux et politique tout ensemble o Dieu ne se
dissociait point du Roi, o le Sacr-Coeur ne marchait qu'avec des
zouaves pontificaux, la Vierge qu'avec Jeanne d'Arc, et o les
crmonies n'allaient jamais sans bannires, sans panaches, sans
cantiques guerriers, comme si, dans une scne renouvele d'_Athalie_,
des lvites arms dussent paratre soudain pour instaurer,  la force du
glaive et au chant des hymnes, Henri V sur le trne des aeux. Car,
avant l'ge de raison mme, tous ces enfants qui avaient nom: de
Villle, de Polignac, de la Bourdonnaie, de Beuvron, de Cintr, etc...,
dfendaient une cause, la cause de leur fortune, sous l'entranement des
bons Pres qui arboraient des noms d'une noblesse aussi authentique.

Qu'on se rappelle l'effarouchement du petit Sbastien, le roturier,
tomb dans cette fosse aux nobles. C'est autour de lui une leve de
mpris, de mchancet insultante qui va jusqu'aux coups, parce qu'il n'a
point de chasse, point de chevaux, qu'il ne frquente aucun salon, n'a
pas d'opinion politique, qu'il s'appelle Roch, que son pre est
quincaillier! Et les Jsuites qui se nomment de Kern, de Malherbe...
feignent de ne pas voir, pour masquer leur complicit.

Tous ceux qui sont passs dans ce collge de Vannes, et qui n'taient
pas _Monsieur de_..., ont plus ou moins souffert de leur roture. Octave
Mirbeau s'enfona dans la religion comme dans un refuge. La pompe dore
des offices, la voix dominatrice des orgues, les encens vapors, du
soleil dans les verrires, et cette ambiance forte de foi entretenue 
ses entours, satisfaisaient sa sensibilit malade. Il connut les extases
qui vont jusqu'aux larmes, les ferveurs o tout l'tre dilat s'lve
dans une prire, et cette exaltation mystique qui tourdit et fait
vanouir.

Puis, ce furent encore des dsenchantements plus profonds, lorsque la
religion manqua sous lui comme un navire qui coule, quand il dcouvrit,
avec pouvante, de l'ordure et de l'injustice au fond mme de ces hommes
consacrs  Dieu, quand il sentit que les lans de son pauvre coeur se
perdaient dans le vide. Alors pourtant il eut une grande joie, le
bonheur fou d'tre brusquement dlivr de ce collge Saint-Franois-Xavier
o l'on ne voulait plus de lui. C'tait l'anne de sa rhtorique. Son
pre vint le chercher et, dans la diligence qui les emmenait  Rennes,
l'accabla mille fois de reproches. Octave Mirbeau ne les coutait pas,
ne les entendait mme pas, tout dlirant de fuir l'enfer de son
adolescence, au grand trot des chevaux lancs sur les routes libres. Il
emportait de ce pays de la haine contre ces matres qui l'avaient si
imbcilement malmen, mais aussi plein les yeux, plein la tte, des
visions, des impressions fortes de cette Bretagne o, petit solitaire,
il avait tran sa dtresse pendant les promenades.

Il y revint par la suite, mais une fois encore tout bless  l'me,
lorsque, s'arrachant vif  une passion tenace, il se rfugia  Audierne
pour chercher de l'apaisement dans la vie hroque et bestiale du
pcheur. La douleur intime qui aiguise la sensibilit, qui carte des
hommes, rapproche de la nature, la fait mieux pntrer et grave
profondment au fond des tres les paysages associs aux peines. Octave
Mirbeau s'est souvenu.

Dans presque tous ses livres, ici ou l, par chappes, au dtour d'une
page, apparaissent une cte rocheuse, de la mer qui ronge du granit ou
miroite, des voiles rousses passant dans une bouffe de brise charge
d'iode, des faces de brutes, des femmes en vieux atours, et des
perspectives de lande plate, fournie d'ajoncs, des coteaux roses de
bruyre, surmonts de pins en ombelle, des villages terreux, des
rivires mlancoliques, toute la Bretagne sauvage et dolente, rudement
comprise, rudement dpeinte.

Au sortir du collge, Octave Mirbeau tait donc aigri dj par les
mcomptes de son ducation et affin par la solitude et la souffrance.
Au surplus, le singulier abb Jules, son oncle, avait travers cette
jeunesse avec ses farces douloureuses, ses excentricits tour  tour de
pote ou de satyre, avec ses thories d'un anarchisme vague o
abondaient l'amour de la nature et la haine de la socit. Ce grand
diable ensoutan, parfois comique, plus souvent sinistre, qui devait
laisser une empreinte si creuse dans l'esprit de M. Mirbeau et lui
inspirer son meilleur livre, avait dj fait craquer de toute part la
gaine morale dans laquelle les matres avaient essay de comprimer le
jeune homme. Il en sortait audacieux, impulsif, pouss vers une
comprhension plus naturelle des choses, tent par la vie multiple dont
les premiers plaisirs lui laissaient au palais une saveur ardente.

Son pre combattit naturellement le got qu'il manifestait pour les
lettres. Il dut choisir entre le droit et la mdecine, hsita, opta pour
le droit et vint  Paris o il ne fit gure que la noce.

Sans direction pendant ces annes d'tudes, prparant par obissance des
examens rebutants, il vcut un peu au hasard parmi les cahots de son
temprament excessif. Puis ce fut la guerre. Il avait vingt ans. Il
partit. Lieutenant de mobiles  cette arme de la Loire que Chanzy ne
sauva pas de la dbcle, il connut les errements des troupeaux
famliques, sans raison, sans but, les dbandades des loqueteux,
pourchasss par les ordres contradictoires, qui ravageaient le pays et
ne voyaient de l'ennemi que de rares obus clatant sec dans le gel, sur
la campagne.




II


En 1872, sous les auspices de M. Dugu de la Fauconnerie, un ami de la
famille, M. Octave Mirbeau dbuta dans le journalisme,  _L'Ordre_,
feuille bonapartiste.

Ds lors commena une existence agite, batailleuse, mene avec toute la
fougue d'une jeunesse robuste, toute l'aigreur d'une pre sensitivit.
Critique d'art, il dmolit les rputations admises, insulte les
acadmiques, difie Manet, Monet, Czanne, dfend Puvis de Chavannes,
Fantin, Besnard et Roll; critique thtral, il reinte les pices  la
mode, brouille le journal avec tous les directeurs et se fait retirer la
rubrique. Il fume l'opium, si l'on en croit Goncourt, en robe fleurie,
pendant quatre mois, jusqu'au jour o son pre le dniche pas mal
crevard dans ses atours cochinchinois et le promne en Espagne pour le
remettre. Au Seize Mai, on le retrouve sous-prfet  Saint-Girons, o M.
de Saint-Paul, dput de l'arrondissement, l'a fait nommer; mais bientt
dgot il revient au journalisme. Il a des aventures. Une passion
l'improvise boursier; il gagne douze mille francs par mois; et
brusquement coeur par le monde, s'enfuit en Bretagne, achte une
sardinire et pche comme un homme de la mer. Puis son nom reparat au
_Gaulois_,  l'_Illustration_, au _Figaro_ o il publie contre _le
comdien_ un pamphlet cinglant qui secoue la presse et lance aprs lui
la meute des acteurs. Le _Figaro_ dsavoue l'article; Mirbeau envoie ses
tmoins  Magnard, le rdacteur en chef. Pour dnoncer  son aise les
faux grands hommes et crever les baudruches, il fonde avec Hervieu et
Grosclaude une revue satirique: _Les Grimaces_. Il met l'pe  la main
quand ses victimes regimbent, a des duels retentissants, se bat avec
Droulde, Etienne, Bonnetain, Mends...; et, tireur admirable, fait
redouter sa lame autant que sa plume.

Toute sa vie, il va de mme, emball, combatif, pouss par ses
impressions, qu'il ressent fortes aussi bien quand elles
l'enthousiasment que lorsqu'elles le blessent. Trs noble de coeur au
fond, trs exigeant d'esprit, il cherche avidement dans la conscience
des hommes et dans leurs oeuvres une beaut impossible dont il se fait le
chevalier servant toujours prt  rompre des lances. Il y a du don
Quichotte dans M. Octave Mirbeau. Et don Quichotte est le grand paladin
de la justice et de la beaut, dont les exploits ne deviennent comiques,
douloureusement d'ailleurs, que parce qu'ils sont inutiles et fous. On
perd son temps aussi bien  batailler contre l'immuable bassesse humaine
que contre les moulins  vent.

M. Octave Mirbeau n'a pas cess nanmoins de guerroyer, avec une foi
magnifique dans les espoirs trs hauts que porte son me sensible. Dans
ses chroniques comme dans ses livres, il apparat ngateur, destructeur,
rfractaire, simplement parce que son illusion est toujours dtrompe,
parce qu'il tombe du sommet de son idal chaque fois qu'il se heurte 
la vie, parce qu'il trouve du vice l o il esprait de la puret, du
monstrueux l o il aurait voulu du beau, de l'oppression l o doit
tre la justice.

M. Octave Mirbeau ne s'est pas soumis  ce dsenchantement de vivre, si
rel qu'il est au fond mme des oeuvres les plus avenantes du bon
Alphonse Daudet. Il n'a pas accept le leurre de la socit, de
l'ducation, des institutions, et comme Jules Valls il s'est rebell
hargneusement et s'est pris  dmolir  tour de bras.

La ddicace du _Journal d'une femme de chambre_, o il crit  son ami
Huret: Nul mieux que vous et plus profondment n'a senti devant les
masques humains cette tristesse et ce comique d'tre un homme, est
significative, et aussi celle du _Jardin des supplices_: Aux Prtres,
aux Soldats, aux Juges, aux Hommes qui duquent, dirigent, gouvernent
les hommes, je ddie ces pages de meurtre et de sang.

Ds son premier livre, _Les contes de ma chaumire_, qui est un recueil
de bonnes histoires paysannes un peu  la manire de Maupassant, il
insiste dj sur la misre inluctable et la puanteur de la richesse
malfaisante et sordide.

C'est Motteau qui tue son enfant, comme les autres pres de la Boulaie
Blanche, parce qu'il ne peut pas le nourrir. Ce sont les paysans traqus
par ce banquier qui agrandit son parc pour lever des faisans et incite
aux guet-apens nocturnes o tombent les gardes d'une balle dans le dos.
C'est une premire figure d'Isidore Lechat, encore un peu drout parmi
ses millions, mais dj vantard, insolent, cruel, faisant tuer les
oiseaux et btonner les pauvresses, matre sans piti, matre
tout-puissant, parce qu'il a de l'or!

Par la suite, M. Octave Mirbeau systmatise et met presque exclusivement
en oeuvre la formule de Taine: L'homme est un gorille froce et
lubrique; oui, une simple bte aux instincts immodrs, froce dans son
gosme jusqu'au crime, lubrique dans le sadisme jusqu'au meurtre.

Et c'est bien souvent l qu'il aboutit, non seulement dans ce _Jardin
des supplices_ arros de sang et fum de chair humaine o Clara promne
son rut exaspr par la douleur et l'odeur du charnier, mais encore dans
_Les vingt et un jours d'un neurasthnique_, o un vieux notaire
trangle pour ses dbauches des vierges de douze ans; dans le _Journal_
de cette femme de chambre qui dit qu'un beau crime l'empoigne comme un
beau mle et qu'attire invinciblement Joseph, le cocher voleur et
meurtrier; dans _Les affaires sont les affaires_, o flotte l'pouvante
des gorgements autour des gestes implacables d'Isidore Lechat-Tigre.

Pour M. Octave Mirbeau, tout est au plus mal dans le plus mauvais des
mondes possibles; il n'y a rien de bon  attendre de qui que ce soit et
surtout de celui qui tient aux classes dirigeantes par sa fortune ou sa
situation.

D'abord, il n'existe pas de bons parents, ni d'enfants levs sans
douleur. Le petit Robin, le petit Dervelle, Jean Minti, Germaine
Lechat, Sbastien Roch n'ont connu que la souffrance. Ah! combien
d'enfants qui, compris et dirigs, seraient de grands hommes peut-tre,
s'ils n'avaient t dforms pour toujours par cet effroyable coup de
pouce au cerveau du pre imbcile ou du professeur ignorant. Il
n'existe pas davantage de matres probes. J'adore servir  table, dit
la femme de chambre. C'est l qu'on surprend ses matres dans toute la
salet, dans toute la bassesse de leur nature intime. Pas non plus de
patrons justes, mais de _mauvais bergers_ qui professent, le ventre
plein, cigare aux lvres: Le proltaire est un animal inducable,
inorganisable! On ne le maintient qu' la condition de lui faire sentir,
durement, le mors  la bouche et le fouet aux reins. Quant 
l'affranchissement social,  l'galit,  la solidarit, mon Dieu! je ne
vois pas d'inconvnients  ce qu'ils s'tablissent dans l'autre monde!
Mais dans ce monde-ci, halte-l!... Des gendarmes... encore des
gendarmes... toujours des gendarmes!...

Enfin, il n'y a jamais d'honntes gens, mais des crapules sous le
masque, enrichis par le commerce, l'industrie ou la banque qui ne sont
que des adaptations sociales du vol. La haute socit est sale et
pourrie... et si infmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais
autant que les honntes gens. Courtin qui est baron, snateur,
acadmicien, fondateur d'une oeuvre de charit, est aussi
concussionnaire, escroc et pis encore puisqu'il va jusqu' troquer sa
femme pour une situation. Eugne Mortain est ministre, mais il mrite
le bagne. Parsifal, le politicien, a chapp dix fois aux travaux forcs
et  la rclusion. L'explorateur est un bandit, le militaire une brute,
le prtre un sclrat, la femme une goule; et il n'y a pas dans toute la
galerie des personnages d'Octave Mirbeau,  l'exception de Germaine
Lechat et de Madeleine Thieux peut-tre, une seule figure blanche; mais
partout, sous l'habit dcoratif, c'est le bruit des passions, des
manies, des habitudes secrtes, des tares, des vices, des misres
caches, toutes choses par o je reconnais, dit-il, et par o j'entends
vivre l'me de l'homme.

Et M. Octave Mirbeau s'exalte, avec son esprit excessif, et gnralise
fougueusement  mesure qu'il avance. Plus je vais dans la vie et plus
je vois clairement que chacun est l'ennemi de chacun. Un mme farouche
dsir luit dans les yeux de deux tres qui se rencontrent: le dsir de
se supprimer... Personne n'aime personne, personne ne secourt personne,
personne ne comprend personne.

Et dans _Les vingt et un jours d'un neurasthnique_, _Le journal d'une
femme de chambre_, _Le jardin des supplices_, les _Farces et Moralits_,
ici en paradoxes bouffons, en grosses farces de fabliaux, l en drames
poignants, s'agite une humanit malsaine de maniaques, de dtraqus, de
nvropathes; demi-fous qui sont la proie des hantises; aveulis mens par
leurs vices; gens qui tuent un homme pour rien, parce qu'il leur porte
sur les nerfs, parce qu'il occupe leur place au tube d'eau sulfureuse,
parce qu'ils ont une crise quelconque et qu'ils voient rouge; tres
dments jusqu'au crime, inconscients jusqu' s'en vanter! Puis c'est
l'infamie des riches qui interdisent des enfants  leurs domestiques,
les condamnent aux fausses couches, aux meurtres; la navrance des
cabinets de toilette o les vieilles amoureuses se retapent pour une
illusion dernire, o les belles dlaisses se desschent et pleurent,
la chair nue devant leur glace; et la laideur des antres o,  bout de
misre, des mres livrent leurs fillettes. Et encore les passions
dvorantes des possds de la femme, possds par l'esprit d'abord, puis
par les moelles, enchans par leur dsir acide et toujours inassouvi 
la femelle vicieuse, ordurire, d'autant plus fortement qu'elle les tue;
et les imaginations tourmentes d'un livre de luxure furieuse et
d'pouvantement o l'obscnit de spasmes monstrueux se mle au
giclement du sang, aux rles des condamns qui agonisent.

Exagration sans doute, mais, tout de mme, ce n'est l qu'un
grossissement lyrique des inflexibles vrits de la vie. Si optimiste
qu'on soit, on doit reconnatre l'unanimit de la canaillerie humaine,
mme parmi ces hommes sains et vigoureux que leur force incite  la
suprmatie,  l'expansion au dtriment des autres. Le mchant, disait
Hobbes, est un enfant robuste. On doit reconnatre encore la
malfaisance de la richesse qui permet le dsoeuvrement, provoque toutes
les fantaisies, incline au vice, aux dliquescences morales, aux
pourritures physiques, et c'est vraiment piti de voir la socit dore
faire joujou avec la misre dans les bals de charit, les ftes de
bienfaisance.

Certes, au cours d'une existence on rencontre un ami, deux peut-tre,
qui ont le coeur noble, l'affection vivace; et il y a toute une
bourgeoisie moyenne qui s'entretient par de maigres calculs,  la vrit
assez bas, mais qui n'est pas mauvaise au fond, seulement ridicule, et
fournit ce que l'on appelle les _bons garons_ et les _braves gens_. Et
il y a encore ceux que l'amour surlve trs au-dessus des ralits
boueuses et qui sont trs beaux dans leur inconscience, trs purs dans
leur dsintressement. M. Octave Mirbeau s'est du moins souvenu de ces
derniers dans la mort de Jean Roule et Madeleine Thieux, dans la fuite
de Germaine Lechat et de Garraud, si, d'autre part, son oeuvre, surtout
vers la fin, est pessimiste avec emportement.

M. Octave Mirbeau est une nature outrancire, vraiment  son aise dans
les excs, et ceux qui le connaissent bien savent qu'il est un causeur
paradoxal et exalt. Les moindres vnements se gonflent au souffle de
son imagination et rien qu'en y touchant il pousse une ide  la limite
du vraisemblable.

Pendant la guerre russo-japonaise, un petit fait recueilli, une
confidence l'chauffaient et il courait conter des choses effroyables,
que les Russes n'avaient plus de vivres, mangeaient leurs capotes,
jetaient leur poudre  la mer, et il inventait des batailles
fracassantes, des retraites de grande arme, et la lourde chute de
l'empire sous le canon des rvolutionnaires. Et tout ainsi. M. Octave
Mirbeau ne garde jamais la mesure, il s'enflamme, s'emballe, se
passionne et amplifie magnifiquement, le plus souvent d'ailleurs dans
le but de dgager la hideur de l'homme et de ses crations.

Un mot de Rodenbach explique parfaitement cet esprit ngateur: On
pourrait dire de M. Octave Mirbeau qu'il est le don Juan de l'Idal, de
tout l'Idal, car don Juan, qui est le grand incontent et appartient 
cette famille des Lunatiques dont il est parl dans Baudelaire: Tu
aimeras le lieu o tu ne seras pas, l'amant que tu ne connatras
pas..., cherche l'absolu, mais sous la seule forme de l'Amour. M.
Octave Mirbeau, lui, l'a cherch dans l'art aussi, dans la justice, le
bonheur, la bont, dans tout ce pourquoi son coeur a battu violemment;
et, toujours du, il s'inclinait vers un autre amour. C'est la nature
de don Juan... Or, M. Octave Mirbeau lui ressemble comme un frre plus
souffrant, plus inassouvi, puisqu'il aime davantage et que son idal est
sans limite.

D'avoir cru, de croire encore  la beaut dans les formes, les couleurs,
les sentiments, les actes, d'avoir poursuivi avidement, de poursuivre
encore la perfection dans l'art et la vie, et de s'tre toujours heurt
 la mdiocrit,  la laideur, d'avoir bris rgulirement son rve,
jamais combl largement son dsir, M. Octave Mirbeau est arriv,  force
de dsenchantements qui ne le pliaient pas pourtant,  la rancune,  la
haine.

Vraiment, c'est parce que M. Mirbeau a aim trop haut qu'il dteste si
fort et cingle avec tant de violence tous ceux-l qui ont tromp ses
aspirations. Sitt sentie la piqre de la dception, comme il est
vigoureux et batailleur, il s'indigne jusqu' la colre, jusqu'
cravacher. C'est la vengeance de ses dconvenues. Et s'il a fouaill la
socit, le prtre, le noble, le riche, c'est par compassion pour les
misrables qu'ils crasent; et s'il a reint les pseudo-artistes,
littrateurs mondains, peintres officiels, esthtes vanescents, c'est
qu'ils exaspraient sa passion du beau; et s'il a burin des portraits
justiciers d'un Elphge Roch, le boutiquier enrichi, d'un marquis de
Portpierre, maquignon, des politiques, des coloniaux, des commerants
qui ne songent qu' mettre les gens dedans, c'est navr par la btise
et la sauvagerie des hommes.

Il a une systmatisation facile, c'est vrai. Plus un personnage est
grand, plus il doit tre canaille, et ceux-l seuls qui ont des vertus,
dans ses livres, sont les trs humbles et les tout petits. Et toujours,
et rgulirement c'est ainsi; et cela pourrait tre puril si ce n'tait
pas trs loin d'tre la vrit, et si dans _La 628 E-8_ M. Mirbeau
n'avait expliqu son parti pris: Sans pose, sans littrature, sans
arrire-pense d'ambition, dit-il, je m'indigne que--quelle que soit
l'tiquette--les hommes de pouvoir fassent de l'ingalit sociale,
soigneusement cultive, une mthode. Et puisque le riche est toujours
aveuglment contre le pauvre, je suis, moi, aveuglment aussi, et
toujours avec le pauvre contre le riche, avec l'assomm contre
l'assommeur.

C'est cette tendance nette, accentue  mesure des tapes, qui donne 
son oeuvre une unit d'ensemble, quoique on ait surtout reproch  M.
Mirbeau de changer, voire de se contredire. Oui, dans le dtail, et
qu'importe! c'est le fait d'un impulsif, trop fortement branl par ses
impressions pour pouvoir les matriser, les modifier, les plier aux
besoins d'une thse, et il faut tre un froid mthodiste de collge pour
lui en garder rigueur. Dans la tenue gnrale de son oeuvre, il apparat
toujours comme une me large ouverte  la piti,  la beaut; et les
mcomptes seuls l'ont rendu parfois hargneux comme un dogue.

D'ailleurs invariable dans ses admirations et ses amitis, M. Octave
Mirbeau conserve la meilleure place dans ses souvenirs et son coeur 
Maeterlinck, Verhaeren, Franz Servais, Rodenbach, Van Gogh, Monet,
Czanne, Manet, Rodin, de Goncourt, Constantin Meunier, et tant d'autres
qui furent, qui sont encore de vrais, de purs artistes; car, de mme que
ses coups s'abattent sur des chines mprisables, ses enthousiasmes sont
 bon escient et montent vraiment vers ceux qui le mritent. N'a-t-il
pas crit, dans une phrase qui est tout une confession: Rembrandt et
Beethoven, les deux ferveurs de ma vie!




III


Un homme que remuent jusqu' ce cri Beethoven et Rembrandt, un homme qui
aime les fleurs et toute la nature, qui aime les oeuvres d'art, qui aime
les humbles, ne peut pas tre qu'un acharn militant, pamphltaire et
satirique. Ses livres tumultueux, grouillants, exagrs, toujours
intenses et outranciers comme la vie, la vie fconde, exubrante, sont
tout imprgns d'attendrissement aussi, tout claircis de paysages, tout
frmissants d'un grand souffle humain.

Chaque fois que je m'arrte quelque part, crit M. Octave Mirbeau,
n'importe o, et qu'il y a un peu d'eau, des arbres, et entre les arbres
des toits rouges, un grand ciel sur tout cela et pas de souvenirs, j'ai
peine  m'en arracher. Son plus beau livre, _L'abb Jules_, est une
large baie ouverte sur les campagnes qui sentent la glbe fouille, le
foin ou le vert des trfles. Ici les avoines ondulent, l des bls
froissent leur chaume; le soleil tombe en nappes, colore les brumes de
l'aube ou s'teint dans des nuages de pourpre; et c'est vraiment du
plein air, vaste, odorant, qui fait frmir nos sens. Dans cette
Hollande, qu'il a si merveilleusement dcrite dans ses paysages d'eau,
il s'meut auprs du palais de la Petite Reine douloureuse o aucun
soldat ne veille, et de voir passer des fantassins qui vont chantant,
des tulipes au goulot des fusils. Dans une pice pre et meurtrire, il
laisse chapper soudain toute sa dlicatesse dans ce geste de Germaine
Lechat qui ramasse la serviette du vicomte de la Fontenelle, l'intendant
noble, vieux et ruin, insult par son pre le roturier millionnaire. La
mort d'un petit chat frapp d'une balle, tandis qu'il se lchait
joyeusement au bord d'un tang, le bouleverse; et il atteint au plus
haut des sentiments d'humanit, lorsque, dans _Le Calvaire_, il
prcipite Jean Minti sur le corps du ulhan abattu  l'embuscade, et lui
fait baiser ardemment ce front ensanglant d'un homme qui avait, comme
lui, un coeur plein d'affection pour les tres et les choses.

M. Octave Mirbeau est un grand artiste, non seulement parce qu'il est
sensible et sait voir, mais surtout parce qu'il est crateur. Il ne
s'est pas content de peindre, de noter ses impressions, de drouler ses
tendresses ou de clamer ses fureurs; il a model des types  larges
coups de pouce et d'bauchoir et leur a insuffl par la toute-puissance
de son verbe une vie prodigieuse. Aucun romancier, aucun dramaturge
autour de nous n'a dpass la matrise avec laquelle il a su dresser de
formidables personnages comme un abb Jules, un Isidore Lechat, un pre
Pamphile, un Biron, un marquis de Portpierre.

Ses livres ne sont pas composs, certes. _Le Jardin des supplices_ est
en deux parties qui ne s'imposent pas ncessairement l'une  l'autre; de
mme _Le Calvaire_ et _Sbastien Roch_. De _L'abb Jules_ se dtache
l'pisode, admirable d'ailleurs, de ce vieux moine possd par l'ide
fixe et qui, mendiant, aventurier, faisant le pitre, l'espion,
l'esclave, le missionnaire, donnant la comdie ou le sermon, cueillant
avec les dents des louis, Dieu sait o! amasse sous  sous l'argent de
cette chapelle qui finit par l'craser en effondrant sur lui ses
chafaudages. Des volumes entiers ne sont gure que des carnets de
notes, des suites d'anecdotes lies par le prtexte d'un journal, d'une
cure, d'un voyage; mais ceux-l, s'ils sont moins composs encore que
les premiers, abondent davantage en scnes truculentes o s'agitent des
tres d'envergure et puissants d'attitude.

D'ailleurs, il semble que nous ayons perdu le souci de la forte
composition depuis Flaubert et Maupassant; et les frres de Goncourt,
avec leurs romans de collectionneur, tout en tableaux juxtaposs,
sautillant par petits bonds, qui sont autant de chapitres, de dtails en
dtails, de faits en faits, n'ont pas peu contribu  en teindre le
got.

M. Octave Mirbeau a crit en tte de _Sbastien Roch_: Au matre
vnrable et fastueux du livre moderne,  Edmond de Goncourt, ces pages
sont respectueusement ddies. Il n'y a donc pas  s'tonner qu'il ait
parfois prfr le pittoresque des peintures, l'tranget d'une scne,
un conte savoureux, un personnage typique en hors-d'oeuvre, 
l'inflexibilit de la composition.

Point suffisamment matre de lui,  vrai dire, pour se tenir  l'cart
de son oeuvre, la faire impersonnelle et la btir avec mesure, comme est
bti cet admirable _Pierre et Jean_, M. Octave Mirbeau est partout dans
son rcit, combattant avec son hros ou contre lui, souffrant avec les
misrables, hassant ses ennemis, empoign par les circonstances qu'il
cre, les discutant, se rebellant sous leurs consquences parce qu'il en
porte vraiment tout le poids sur sa poitrine, mu par la seule page
qu'il vient d'crire. La plupart de ses grands personnages aussi,
ceux-l qui ont le plus de relief et le plus d'humanit, sont des
douloureux et des rvolts, parce que Mirbeau est tout entier dans eux,
palpitant et froiss. Et l'impulsion donne le pousse loin, jusqu'
l'garer un peu, jusqu' faire discuter par Sbastien Roch, enfant de
dix ans, Dieu, la noblesse et l'instruction.

O qu'il aille cependant, o qu'il soit entran par sa passion du
moment, jamais son style ne faiblit. A mesure de son exaltation au
contraire, il s'lve  des mouvements plus larges, des sonorits plus
retentissantes. M. Octave Mirbeau est un grand crivain parce qu'il a
toujours la phrase grammaticale et sre, riche d'expression, haute en
couleur, qui dit fortement ce qu'elle doit dire, par le sens de ses
mots cors d'un rythme adquat  la pense. En fait de langue et
d'criture d'ailleurs, M. Octave Mirbeau ne rvolutionne pas. Il se sert
tout simplement et vaillamment du solide franais de bonne race qui
n'est pas si extnu que des barbares voudraient le faire croire,
puisqu'il a su en composer des livres forts et de belles pages.

Avec cela, M. Octave Mirbeau est un crivain habile, non pas  la
manire de ces mercantis littraires, dmarqueurs des matres et qui,
sans avoir rien  dire, avec une _intrigue_ font un roman comme on fait
des quilibres ou un tour de passe-passe, mais habile parce qu'il sait
utiliser les dons de son beau temprament, dramatiser ses rcits et
rendre avec un maximum d'intensit ses imaginations.

Au _Jardin des supplices_, c'est d'abord l'obscurit puante, infernale
du bagne o les forats agonisent dans des cages, la tte roulant sur
des cangues; ce sont les tnbres effarantes, hantes par les plaintes,
les jappements, les lueurs des yeux, infectes par les pourritures;--et
dj un son de cloche qui arrive de l-bas, par vole. Puis brusquement
du soleil, de la lumire, des fleurs par nappes, des pivoines, des roses
par champs, des alles poudres de brique pulvrise o trane la robe
chatoyante des paons, des arceaux fleuris o posent les riches faisans,
le ciel calme, le raffinement de la culture, les plantes rares,
tranges, bizarres...--et la cloche plus distincte qui sonne l-bas,
sans rpit. Les supplices se droulent alors, gradus dans l'horreur,
parmi la ferie de ce jardin o l'on tue avec patience. Partout la terre
trempe de sang, engraisse de viande humaine, de charognes, produit des
fleurs uniques, belles, luxuriantes, les pieds dans un fumier de chair,
la tte dans le soleil;--et l'on entend la cloche qui se ralentit au
loin. Des corbeaux, des vautours planent trs haut dans l'air; des
plaintes s'exhalent des massifs comme si les fleurs criaient; les
supplices se succdent; et parmi tout cela Clara, la chair plus froide,
 mesure que crot la torture, Clara parfois dfaillante mais sitt
raidie et s'enfonant davantage dans la dcomposition et le meurtre,
nonant que l'amour et la mort c'est la mme chose. Enfin la cloche;
la cloche qui s'arrte avec de longs soupirs au-dessus du condamn le
plus effroyablement tu, tordu par la folie qu'a provoque le son. Et
aprs un dernier passage au travers des gibets, des fers, des herses,
des pinces, des scies, au travers du sang, des entrailles et des fleurs,
le livre s'achve par la fuite de Clara dans un clatement de nerfs trop
tendus, vers un bateau de fleurs, bateau de luxure, o l'amant, affol
par la saturnale, jette sans discontinuer, en appel de dtresse, ces
deux syllabes qui cinglent comme les coups d'une flagellation: Clara!
Clara! Clara!

Voil comment M. Octave Mirbeau sait tre habile.

Ailleurs, dans _La 628 E-8_, par un mouvement tourdissant, une
trpidation continue, par le rythme, la hte dans la succession des
paysages, des ides, au hasard, il arrive  donner l'impression de la
vitesse, de la course, pendant trois cents pages,  travers villes et
campagnes, les regards ricochant  fleur de pays, l'esprit battant comme
le moteur, toujours en veil, toujours moustill par les visions qui
dtalent aux deux cts de la route. Il a le temps de conter une
histoire  l'tape, de camper un type comme Weil-Se, de rver  un
souvenir, de juger, discuter et larder au vol les grotesques de son
ironie pointue.

Jamais, chez lui, l'artiste n'est en dfaut. La moindre chose le touche
ou l'indigne, et il sait, en un tour de main, donner une forme  son
impression, concrtiser sa pense avec art, mme dans le sarcasme. Et
quand le sujet le prend tout entier, quand ses colres sont profondment
souleves,--n'a-t-il pas crit: Si je pouvais avoir de la haine,
vraiment de la haine, je crois que j'aurais du gnie...--alors, par
l'ampleur de sa cration dans les personnages et le rcit, il monte
parfois  la note pique, au pome, de mme que par la noble violence de
ses diatribes, la brutalit des peintures, il se dgage du particulier
et domine de haut les petites actions des hommes rvoltantes ou
obscnes. Rien de plus chaste que ce sermon o l'abb Jules confesse en
public l'ordure de son me, ses fornications immondes, et anathmatise
la femme ptrie de pchs, dont les flancs reclent tous les mauvais
dsirs, rpandent tous les vices; et les bedeaux, saisis eux-mmes par
l'ardente sincrit de l'abb, font circuler ces sacres femelles 
coups de latte.

En vrit, c'est bien l le Mirbeau qui est toujours au fond de ses
livres; et c'est au fond qu'il faut regarder. Il chasse furieusement les
vendeurs du temple de cette Beaut qu'il a tant adore et servie par son
verbe, mais c'est pour y installer des artistes plus dignes.

M. Octave Mirbeau fut le premier  comprendre Maurice Maeterlinck,  le
dfendre,  l'imposer en France. Il se fit galement le champion de
Charles-Louis Philippe qui n'obtint jamais la place qu'il mritait parce
qu'il tait humble, modeste et sans intrigue. Il appuya de tout son
effort les dbuts de Rodin, et chargea un universitaire que ses
mditations de cuistre, son incomprhension d'enseigneur stipendi
avaient conduit au projet d'expurger Balzac!

Chevalier du Beau toujours, on l'a vu lire un soir le manuscrit d'une
inconnue et chaud d'enthousiasme, sans calcul, le placer lui-mme le
lendemain dans une revue et chez un diteur. Ah! oui, M. Mirbeau est un
don Quichotte, dsintress, tout dbordant de bont, de justice, et
toujours prt  sauter en selle, la lance au poing, pour chtier quelque
gredin. Et il faut bien le dire, ces belles moeurs de la grande poque
des Flaubert, des Maupassant, des Zola, auraient pass, si M. Octave
Mirbeau ne les prolongeait aujourd'hui parmi l'pre et avide troupeau
des gens de lettres qui s'entre-dvorent pour un peu de renom, pas mme
de gloire, et une poigne de gros sous!

Edmond de Goncourt avait dsign M. Octave Mirbeau pour faire partie de
son Acadmie. Il en est donc membre depuis la fondation et a port parmi
les Dix son esprit gnreux, paradoxal et combatif. Avec Lucien
Descaves, il a provoqu l'lection de ce pauvre Jules Renard qui
misrait malgr toute sa gloire littraire et dont cinq amis, cinq
seulement! accompagnrent le corps au triste wagon qui devait l'emmener
dans sa Nivre. Le Tout-Paris ne perd pas de temps en reconnaissance,
press qu'il est de s'amuser, de se montrer surtout aux pantalonnades
des clbres Jocrisses.

Aussi M. Octave Mirbeau s'en est retir, vraiment en misanthrope, dans
cette maison ensoleille de Triel, parmi les fleurs, parmi la franche
nature. Il cultive, il regarde, il voisine avec un vieux jardinier qui
ne parle point, ramass sur lui-mme et observant. Cte  cte, ils
restent parfois fort longtemps, les yeux perdus dans les houles
lointaines des collines aux flancs desquelles passe, par intervalle, un
joujou de petit train qui se dpche. Le chien sommeille, le museau sur
les pattes. A genoux, le vieux jardinier masse mthodiquement la terre
avec le pouce, autour d'un oeillet frais plant; il s'interrompt, laisse
tomber une phrase, peut-tre la seule de la journe. M. Octave Mirbeau
la recueille et ne rpond point. Il vous dira que chaque mot de cet
homme est lourd de l'exprience d'une vie entire, que quand il parle,
c'est comme du Tolsto, et qu'il se tait, lui, parce qu'il est
impressionn, et que devant ce simple faiseur de boutures, il a peur de
dire des btises!




ROMAIN ROLLAND




I


Les vieilles gens d'autrefois aussi bien que les jeunes aimaient 
proclamer la dcadence de leur temps: ceux-l taient immobiles dans le
souvenir transfigur d'un pass de vie plus large, de moeurs plus saines;
ceux-ci n'avaient d'yeux que pour l'avenir o leur force allait reptrir
le monde. Ni les uns, ni les autres n'taient contents du prsent qui
est toujours en de du dsir, et ils mettaient  le critiquer un point
de vanit, car l'on parat d'autant plus pur que l'on dnonce mieux la
corruption.

Maintenant l'on sourit et le sourire est une acceptation. Notre sang
n'est plus assez chaud pour bouillonner  des rvoltes, et notre gosme
est trop vivace pour se plier aux disciplines. Nos moelles ne sont plus
roides, parce que nous sommes des fils de vaincus, que la dfaite
courbe les chines et fend, sans qu'on y prenne garde, le cristal des
coeurs nergiques. Nous n'avons plus de mpris, sauf celui de l'effort,
plus de passion, except celle de jouir, et aprs quelques vains
soubresauts en faveur du progrs social, nous demeurons tendus, face 
l'or.

Il est devenu le grand soleil qui fait chavirer les prunelles et rend
fou. On le prie, on l'adore, on le gagne, on le vole. Lui seul soulve
encore des batailles, mais  la ruse, car notre chair a peur des coups.
Il n'y a plus que les escarpes pour avoir du courage devant les balles,
et ce sont des malades, dit-on!

Alors les moeurs ont baiss de niveau comme une cluse qui fuit et montre
la vase. L'exemple venait de haut, de ces hommes que l'on nommait
politiques parce qu'ils se targuaient de conduire les autres. A
l'ordinaire, leur gouvernement se rduisait au pillage du bien public,
ce qui valait mieux, sans doute, que son administration, puisque
chacune de leurs lois tait  refaire. Leur incomptence galait leur
vnalit. Ils vendaient leur nom, leur influence, leur femme, leur
patrie. On les jouait  nu sur la scne; mais ils allaient s'applaudir,
cyniques et tranquilles, car l'auteur mangeait  leur table et ils
couchaient avec l'actrice.

La littrature s'empoisonnait  son tour. A la jalousie de la
confraternit s'ajoutait la puissance de l'argent. Le thtre, o il y a
la femme, donna le branle. Il devint un commerce usuraire de la scne,
du rle, de la mode. Il fallait une fortune  l'auteur, et des syndicats
d'amants pour entretenir de robes et de publicit les premiers noms des
affiches.

A la face de la nation, l'Acadmie perptuait le mensonge de la gloire
et vendait ses fauteuils. Le salon de bonne tenue tombait  la brocante;
et la civilit sculaire qui excusait la prsence des mitres et des
panaches, aggravait l'inconvenance des Boucicauts qui y frquentaient.

Le public avait ses fournisseurs. Au lieu de tcher pour l'lever
jusqu' eux, des gens d'esprit s'abaissaient vers lui de tous leurs
efforts. Le plus faible des lecteurs marquait le niveau d'un magazine.
On faisait des affaires. Et malgr les belles tentatives de
quelques-uns,--des coups d'pe dans l'eau,--la foule ne connaissait
jamais que les grands hommes rabaisss  sa taille.

Plus bas il y avait des talents sans doute, captifs rsigns de cercles
troits, mais surtout des arrivistes. Dans ce temps de mollesse
pacifique et de culture gnrale, le crime et la production littraire
augmentaient. On ramassait des assassins de quinze ans, et des morveux
sans poils s'appelaient hommes de lettres. a les prenait  la
mamelle, et ds qu'ils pouvaient marcher ils aboyaient aux trousses des
gants pour que ceux-ci baissassent les yeux sur eux.

Chaque groupe tait une chapelle qui avait son tendard. Les plus
riches faisaient une rclame dont les autres crevaient de dpit: aux
pauvres il restait la grimace. Et tous criaient  la fois qu'il fallait
sauver les arts, comme les passagers d'entrepont qui prennent le roulis
pour l'engloutissement et hurlent, tandis que le navire les emporte 
pleines voiles.

Au fond, ils ne voulaient que des sincures et du renom, braillaient
mais ne cassaient rien, et pour avoir dcouvert Platon se proclamaient
novateurs. La comptition, la flatterie des dispensateurs et l'attaque
des adversaires les occupaient plus que les oeuvres. Ils rompaient des
plumes  critiquer des critiques, et leurs messies n'taient pas ns.

C'est pourquoi quelques hommes qui respectaient le silence et la
cration s'taient retirs de ce monde. Trop hauts et trop francs pour
s'accommoder de compromis et de prostitution, ils mprisaient la fosse
commune et le champ clos des envies. Ils ne dsiraient point la gloire
et aimaient le travail. Comme Elmir Bourges, ils btissaient au del
des frontires du peuple, ou, comme Romain Rolland, ils attendaient que
la foule vnt d'elle-mme saisir le voile et dmasquer le monument.

Celui-ci gagna le public  la force de l'oeuvre difie patiemment et
avec enthousiasme comme une cathdrale. Il a toujours vcu dans la
retraite et n'a point couru aprs la renomme qui l'a recherch ainsi
qu'une fiance. Son visage n'a tran ni les illustrs, ni les salons;
il n'a point cr d'cole et on ne connat pas sa personne: il
travaille, il fait des livres.

M. Romain Rolland est venu  Paris vers 1880, pour entrer  l'Ecole
Normale. Il quittait le Morvan o ses anctres, gens de robe du ct
maternel, notaires du ct paternel, lui donnaient de profondes racines,
jusqu'au coeur du Nivernais et de la Bourgogne.

Il est du centre de la France et du centre de la bourgeoisie, de ces
vieilles races de magistrats qui vivaient dans l'attachement  la terre
et le respect du devoir. Ils demeuraient dans leur pays de gnrations
en gnrations, toujours plus lis au sol, o il y avait plus de leur
poussire, conqurant sur le peuple la domination des justes dont ils
taient fiers, et plaant l'honneur dans la droiture. Ils avaient la
maison de famille, qu'ils vnraient, o battait le coeur de la race dans
le souvenir des hommes et des choses. Solidaires du pass, ils y
puisaient la dignit et cette honntet un peu vaniteuse et guinde,
mais ferme jusqu'au sacrifice.

Ainsi le pre de M. Rolland abandonna son tude de Clamecy, sa vie
paisible, l'amiti des campagnes et des braves gens, pour suivre  Paris
le jeune Romain qui avait besoin de lui. C'tait son devoir. Il n'hsita
pas, rompit avec la libert et s'enferma dans un bureau, pour ne point
dlaisser son fils.

Celui-ci est du mme sang. Une svre grandeur morale, faite de probit
et de volont dans le bien, est au fond de toutes ses oeuvres, comme une
assise de granit. Il soumet son existence aux contraintes de sa
profession et poursuit sa voie avec mthode et tnacit. Elle est  la
fois comme il faut, opinitre et pure.

Et pourtant, une sensibilit trs aigu, qui pouvait l'incliner  des
folies passagres, vibre au centre de cette matrise. Sans doute
vient-elle de la fatigue d'une ligne qui s'puise  mesure qu'elle
s'tend, et de sa mre aussi, qui la dveloppa en levant son enfant
dans la musique.

Elle lui avait rvl tt le monde des sons, la manire de les ordonner,
de les asservir et de rveiller les mes tumultueuses ou navres qui
sommeillaient au fond des vieilles oeuvres. Elle renfora
vraisemblablement ses motions fminines aux reflets des impressions
qu'elle provoquait. Il y eut entre la mre et l'enfant un change de
sentiments qui allaient s'affinant; et puis, cet art prcis et vague,
enveloppant et dominateur, souple comme notre pense, tait propre 
surexciter une imagination enfantine.

M. Romain Rolland avait donc entran dj sa facult de sentir, qui
fait les artistes, quand il arriva  l'cole Normale. La mthode l'y
attendait. Il se forma, dans la section d'histoire et de gographie
qu'il choisit, une discipline de l'esprit. En mme temps qu'il y prenait
le got des compositions ordonnes, son intelligence s'adaptait aux
systmes critiques, la recherche, la comparaison, le classement des
textes, qui permettent de maonner une oeuvre comme une tour.

Cette formation se coula bien dans ce temprament probe et volontaire,
sans trop contraindre la sensibilit qu'il entretenait d'ailleurs par la
musique, dont il disait qu'elle lui semblait un aliment aussi
indispensable  sa vie que le pain. D'autre part, en lisant Wagner, en
se saturant de Tolsto, qu'il aima toujours avec dvotion, il
largissait son coeur, pntrait  la fois la force et la douleur
humaines et se passionnait pour la vrit.

Ds cette poque--1887,--o il reoit une lettre admirable de Tolsto,
touchant la dignit religieuse de l'art, et qui claire, en
l'affermissant, sa foi dans cet art auquel il brlait de se vouer, il
arrive  des convictions qui, fortifies encore, prendront par la suite
une valeur dogmatique. Ce sont la haine du mensonge, le souci de la
sincrit, le besoin d'tre utile, la ncessit du sacrifice,
l'universalit de l'art.

Des influences successives et trs lourdes pseront encore sur lui, mais
elles ne feront qu'accentuer les plis. M. Romain Rolland, aprs une
courte priode o les aspirations violentes de son tre aimant et sain
se tendaient dans le vide, comme les bras d'un adolescent dans les
nuits solitaires, trouva bien vite les formes de son idal qu'il put
embrasser. Les rails de sa vie taient forgs. Il savait o il allait,
ce qu'il voulait; et avec un peu plus de rflexion et de maturit, il
saurait comment y atteindre.

Voici un homme. Il a une charpente morale et des ides. Le fait n'est
pas commun aujourd'hui. Il n'aura peut-tre point une rigidit d'acier
de trempe dure qui clate sous la pression, mais plus souple,--plus
humain,--il ploiera quelquefois sans jamais cesser de revenir  sa forme
d'une dtente. Et dans toute son oeuvre, derrire la diversit des
apparences, on retrouve cet homme et sa parole.

Reu en 1889  l'agrgation d'histoire, M. Romain Rolland accepte une
place  l'cole franaise de Rome.

L'Italie lui fut une rvlation, non seulement par sa lumire dans
laquelle les choses ont plus de forme, par ses paysages o les arbres
font des taches et les ruines des reflets de soleil, mais surtout par
son pass. Cette terre qui garde les trophes des civilisations
successives, du temple de Pstum, immobile dans la plaine de l'humanit
comme une borne, au Coleone fodal et au coteau d'Assise, o l'art couva
sans cesse, parmi les dcombres, ainsi qu'un foyer, attirant tous les
grands hommes, de Montaigne  Ibsen, toucha peut-tre davantage
l'historien en lui.

On le sent trs enthousiaste, particulirement de la Renaissance, mais
trs curieux aussi d'apprendre, de fouiller les archives et les muses,
de nourrir ces dossiers avec lesquels, romans ou biographies, il btira
plus tard ses livres.

Dj il crit des drames historiques: _Orsino_, _Les Baglioni_, _Le
sige de Mantoue_, _Niob_, _Caligula_, _Jeanne de Pienne_, qui n'ont
jamais paru, mais furent lus dans le petit appartement occup, derrire
le Colise, par Malwida von Meysenbug.

Cette femme admirable avait alors 73 ans, et toute sa vie n'avait t
qu'une lente purification de son me mystique et idaliste. Elle s'tait
spare de son pre, un Franais germanis, ministre du prince Guillaume
I^{er} de Hesse-Cassel, parce qu'elle ne voulait pas compromettre ses
croyances dans l'existence officielle; mais jamais elle ne relcha les
liens sentimentaux qui l'unissaient  sa famille. Rfugie  Londres
aprs 48, elle connut Kossuth, Mazzini, Herzen, Ogareff, Ledru-Rollin et
Louis Blanc, tous ceux qui, comme elle, dsiraient pour l'humanit un
progrs indfini dans la libert et la justice, et qui taient
proscrits, parce que l'amour des hommes pouvante les gouvernements.

Plus tard elle se retira en Italie, et, aprs le mariage d'une fille de
Herzen qu'elle avait adopte, crivit ses mmoires. Wagner, Liszt,
Lenbach, Nietzsche, Garibaldi, Ibsen furent de ses amis, et ces grandes
penses refoulaient de plus en plus les brumes de son coeur qui devenait
comme une mer calme sous un soleil immobile.

M. Romain Rolland la gagna par la musique qu'elle aimait beaucoup et
dont elle tait prive. Il allait souvent jouer pour elle  son vieux
piano, et remuer entre eux des souvenirs et les antiques motions
humaines. Il discutait aussi d'art et de sociologie, et elle apportait,
dans ces causeries, les ides fcondes qu'avaient semes en elle les
meilleurs et les plus grands des hommes.

Elle disait: La libert est la plus svre des lois, et encore:
J'appartiens  la grande communaut de ceux qui aiment et cherchent 
raliser en eux et autour d'eux le bien, le noble et le beau. Elle
estimait que la littrature ne pouvait tre un pur rve d'art; elle
devait tre une action humanitaire et moralisatrice. Elle s'teignit
comme un astre qui se prolonge en doux reflets aprs sa chute. Ses
derniers mots furent: amour et paix.

Son influence marqua chez M. Romain Rolland en donnant force de dogme
aux tendances morales acquises prs de Tolsto, en l'inclinant davantage
vers le peuple, la libert, et en le poussant dfinitivement  la
littrature d'action. Sans doute, par contraste, la srnit spirituelle
de l'appartement du Colise lui fit-elle mieux pntrer l'anarchie du
temps et rver une oeuvre de critique et de raction qui serait
_Jean-Christophe_, en mme temps qu'il se promettait de bousculer l'art
hors des salons, de l'largir  la mesure de la vie, de le hausser  la
taille du peuple: il y avait trop longtemps que l'on disait la messe
dans l'obscurit des chapelles; il fallait de nouveau le sacrifice, en
plein jour,  la face du monde.

En 1895, il soutient en Sorbonne sa thse de doctorat: _Les Origines de
l'opra avant Lulli et Scarlatti_. C'tait, aprs celle de M. Jules
Combarieu, la seconde thse musicale.

M. Romain Rolland s'efforait dj de mettre  sa place, dans
l'enseignement universitaire, un art que l'on ne prenait pas encore au
srieux. Avec cette patience et cette combativit qu'il apporte 
dfendre ses ides, il ne manqua jamais, avec raison, de glorifier la
musique et d'en propager l'tude, jusqu'au jour o son effort fut
rcompens par cette inauguration qu'il fit,  l'Ecole des Hautes Etudes
Sociales, d'une section de musique.

Le voici professeur: deux ou trois ans de dbuts pnibles; puis, en
1897, il est charg d'un cours d'Histoire de l'Art  l'Ecole Normale
Suprieure. Cependant il publie, pour la premire fois,  la _Revue de
Paris_, un pome dramatique, _Saint Louis_, dans la faon de
Shakespeare, celui de tous les artistes qu'il a le plus constamment
prfr depuis l'enfance. Un an et demi aprs, le Thtre de l'OEuvre
reprsente une pice en trois actes, _Art_, puis, quinze jours plus
tard, monte _Les Loups_, et l'anne suivante, _Le Triomphe de la
raison_.

La voie est ouverte. M. Romain Rolland y marchera d'un pas nergique,
poussant devant lui ses ides, ainsi qu'un troupeau dont le pitinement
et la masse veillent au loin les attentions. Rien ne le dtournera de
la route, et son labeur norme de professeur, de critique et de
romancier devient toute son existence. Il s'acharne  raliser,
successivement et avec mthode, ses grandes conceptions: le thtre du
peuple, l'pope rvolutionnaire, la vie des hros, l'exaltation de la
vraie France. Il marche sans faiblir, avec la volont d'tre un
rnovateur dans une civilisation malsaine, avec le dsir d'tre un ami.
Et si le soir il s'arrte, las, au bord du chemin, c'est pour couter
les voix du sol, ou bien son coeur qui tinte, afin de nous dire la
splendeur fortifiante de la terre et les mystres qui roulent au fond de
nos poitrines.




II


Les oeuvres de M. Romain Rolland ne sont peut-tre pas galement de
belles oeuvres, mais elles sont toujours de bonnes oeuvres. Un esprit
commun les domine, qui est le bien des hommes, et chacune soutient des
ides, comme le coup de canon appuie le pavillon.

Dans les trois sries: thtre, roman, critique, circule le mme filon
de pense qui remonte ici et l,  fleur de texte, pour briller en
formules analogues, et partout l'on retrouve, mme dans les ouvrages
d'imagination, le got de l'auteur pour le document, la rfrence et les
tirades dogmatiques.

M. Romain Rolland tient de sa formation universitaire l'amour du petit
papier et de la thse, sans pousser jusqu'au pdantisme. Il n'a point
le souci de dmontrer, d'analyser, d'ergoter qui, depuis M. Bourget,
possde tous les psychologues: il a le dsir de convaincre. Ce n'est pas
un enseigneur, c'est un croyant; il ne propose pas, il affirme; et, pour
faire plus de poids dans la balance, il y jette frquemment, ainsi que
le Gaulois son pe, les aphorismes lourds de Tolsto ou de Goethe.

Sa foi est humaine et laque; elle se nourrit de la passion de la vie et
de la vrit; elle poursuit son but sans faiblir et se poursuit
elle-mme jusqu'en ses plus extrmes consquences. Quand j'accepte une
ide, dit M. Rolland, j'accepte tout ce qui est en elle, et je me
mpriserais, si je reculais devant la ncessit de mon esprit.

Et il ne recule jamais; il va de l'avant, non pas aveuglment et par
instinct, comme un mystique, mais  coups de raisonnements, parce qu'il
a besoin de vider  fond toute ide et de la briser, mme, pour voir si
elle ne recle point encore de l'inconnu dans ses morceaux, et parce
qu'il veut encourager par son exemple. Sans doute espre-t-il soulever
la conscience humaine jusqu' ses hauteurs avec ce dur levier qu'il
forge,  nos yeux, pour l'usage de ses mains. S'il a mis dans la bouche
d'un vaincu ces paroles de clairvoyante dsesprance: L'homme est fou
qui pense changer le monde. L'univers est livr au caprice du hasard.
Tous les essais de l'homme pour tcher de le guider vers une Raison plus
haute se dtruisent les uns les autres. Chaque effort nergique pour
contraindre la volont du Destin ne fait que la rendre plus implacable
et plus meurtrire.--Que faire? Se rsigner et garder le silence, sa
rplique sonne, comme un dfi, dans la confession du conventionnel Hugot
qui marche  la guillotine: La vie sera ce que je veux. J'ai devanc la
victoire, mais je vaincrai.

Voil son attitude qui est celle de la volont avertie et de la foi
quand mme! Il n'y a pas  se plaindre, parce que personne ne nous
entend au del de nous-mme; il n'y a pas  ruser sous le couvert d'une
religion, parce que c'est une lchet. Les confessions ne sont que le
sable du dsert o l'autruche traque se cache la tte. Il ne faut point
chercher  tromper la vie, selon le mot de Brunetire, avec les
paradis ternels, ni mme avec l'art, comme Wagner; mais il faut la
regarder en face, l'empoigner  bras-le-corps et lui faire violence,
victorieusement.

C'est la tenue d'un brave. Il veut le courage rflchi et non la fuite
en avant. Tu ne te droberas pas, tu ne te griseras pas; tu sonderas la
ralit sinistre jusqu' la mort, et tu te tiendras debout en face
d'elle: les yeux grands ouverts, dit-il, aspirer par tous les pores le
souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles sont, son
infortune en face.

Car ce n'est pas par ignorance que M. Romain Rolland se guinde  ce
personnage. Il a mesur la profondeur de la dtresse humaine et tend
plutt  en exagrer la somme. La vie, crit-il ds ses premiers
drames, est un malentendu incessant et cruel. Chacun vit prs des autres
sans jamais les comprendre. On se hait; on se torture; on s'efforce  se
dtruire... Les hommes sont aussi loin l'un de l'autre que la terre des
toiles qui roulent dans l'espace. Elles ne se runiront que dans la
destruction.

Son stocisme est donc la raction d'un pessimisme ml d'orgueil. Il
reprend le vieux thme de la solitude absolue de l'homme, qui allait
bien  la force morale des anctres morvandiots, venue intacte jusqu'
lui. Il entend le christianisme qui craque de toutes parts, dans le
relchement de la doctrine, et les apptits biller comme des fauves qui
se rveillent. Il sent que les hommes et lui-mme oscillent et ploient
ainsi que des arbustes sans tuteur. Alors il se raidit, contemple autour
de lui l'abme d'pouvante, se rvolte et se hausse jusqu' le dominer.
Je hais l'idalisme couard, qui dtourne les yeux des misres de la vie
et des faiblesses de l'me... Le mensonge hroque est une lchet. Il
n'y a qu'un hrosme au monde: c'est de voir le monde tel qu'il est,--et
de l'aimer.

Mot suprme qui rompt l'impassibilit et nous rattache tout d'un coup 
l'existence! Oui, nous la voyons telle qu'elle est avec ses deux faces
ingales, l'une de joie, l'autre de douleur. Elles sont opposes, mais
elles se compltent et l'une est la clef de l'autre. Loue soit la joie
et loue la douleur! L'une et l'autre sont soeurs et toutes deux sont
saintes. Elles forgent le monde et gonflent les grandes mes. Elles sont
la force, elles sont la vie, elles sont Dieu. Qui ne les aime point
toutes deux, n'aime ni l'une ni l'autre. Et qui les a gotes sait le
prix de la vie et la douceur de la quitter.

La douleur, c'est la purification, c'est l'cre bain o notre coeur
macre pour ressortir plus ferme  la fois et plus sensible. Elle
dtache des faux plaisirs, nous claire sur nous-mme et sur les
malheurs des autres; et parce qu'elle s'oppose directement  la vie,
ainsi qu'un combattant, elle rveille en nous l'instinct de lutte.

La souffrance et la lutte, dit M. Romain Rolland, qu'y a-t-il de plus
normal? C'est l'chine de l'univers. Et vraiment il faudrait casser les
reins du monde pour les supprimer. Physique ou morale, la douleur est
inluctable mais saine. C'est la grande Nmsis qui pse aux paules des
hommes, mais les fait se cambrer plus roide pour la porter. Elle apprend
la rsignation, mais aussi la victoire qui est la joie. Il faut l'aimer
pour la puret, pour la force qu'elle donne, et aussi, sans doute, pour
elle-mme, pour la saveur de son amertume.

Car il y a chez M. Romain Rolland un got asctique pour la souffrance.
Il ne la considre pas seulement comme une expiation et un facteur de
l'quilibre universel, le moyen et la ncessit; mais comme un tat qui
contient sa fin et sa rcompense. Il accepte le cilice et la
flagellation, un peu pour le plaisir monstrueux de leur blessure. Il
dpasse, dans l'austrit et l'idalisme, le but moral, et l'on sent
souvent l'ivresse inquite des martyrs le possder.

Par l il revient  ces religions dont il a fait table rase. D'ailleurs,
l'esprit humain n'est-il pas emmur dans des formes immuables de pense,
o chacun s'efforce de couler une matire d'expression nouvelle. M.
Romain Rolland divinise la douleur et prche le culte du sacrifice.
L'homme est ramen de force sur la terre, en face de son destin. On lui
arrache ses masques et ses appuis. Il prend conscience de sa dtresse et
comprend qu'il n'y a de recours qu'en lui-mme. Il se conquiert par le
sacrifice dans la souffrance. Puis lentement,  mesure de sa perfection
et de la tension de sa volont, il domine autour de lui, par la justice
et l'nergie. Il sait qu'il n'a rien  esprer de l'au-del et que son
croulement sera total. Alors il tente de gagner un peu d'ternit, dont
il a soif, par la grandeur et la fraternit. Le solitaire touche au
triomphe. Il y a de nouveau un Dieu dans le monde: c'est l'Homme.

Tout au cours de ses livres, M. Romain Rolland rpandra cette doctrine
par verset, par pisode, dans l'histoire et dans le roman, avec sa belle
ardeur de missionnaire laque. C'est un chant qui revient
perptuellement aux basses, grave, pntrant, et qui donne  l'oeuvre la
forte assise d'une pense fondamentale. Qu'importe qu'il y ait dans le
dtail de ces contradictions qui font la joie des critiques! qu'il ne
dmontre point mais affirme, pour la plus grande hue des imbciles! Une
thorie vaut une thorie. Il s'agit de nous donner du coeur  vivre, et
cet homme s'en charge, en prenant pourtant par le plus rude.

Il n'a gure crit que des vies hroques, pour prcher d'exemple, de
Danton  Tolsto, de Michel-Ange  Jean Christophe; mais il le dit
expressment: Je n'lve point des statues de hros inaccessibles. Ses
hros sont des hommes au grand coeur qui se dbattent dans la misre
tenace de l'existence. Ils souffrent de la maladie, de l'injustice, de
la btise, du dsespoir. Ils sont  la commune mesure de notre faible
humanit, plus dcouverts mme que beaucoup d'entre nous, parce qu'ils
ont une plus grande surface de sensibilit  protger. Et ils combattent
comme ils peuvent, les uns avec la force rgulire d'une volont
infrangible, les autres par secousses furieuses qui tourdissent
momentanment l'adversaire en les brisant de fatigue.

Beethoven souhaitait que le malheureux se consolt en trouvant un
malheureux comme lui, qui, malgr tous les obstacles de la nature,
avait fait tout ce qui tait en son pouvoir pour devenir un homme digne
de ce nom.

M. Romain Rolland a simplement mis en oeuvre cette gnreuse parole. Aux
misrables il a voulu montrer des misrables et la faiblesse des grands
aux plus humbles. Il fallait un enseignement gnral, et que ses hros
touchassent du moins par leur vie ceux qu'ils dpassaient par leurs
oeuvres. Et, d'une main pieusement sacrilge, il a repouss les anges de
la gloire, a soulev les panneaux des chsses saintes o reposaient les
morts illustres, puis a cart leur vtement respect, fendu leur chair,
jusqu' mettre  nu ce coeur o il a fouill pour y trouver l'charde.

O toi que le labeur pour le pain quotidien crase lentement, regarde
Berlioz sacrifier du gnie  une besogne nourricire! Toi que
l'infirmit arrte, songe  Beethoven, le sourd, fuyant l'orchestre o
il ne peut mme pas rassembler sa musique! Toi qui ptis de la sottise
et de l'envie, vois Hugo Wolf bafou comme un Christ au prtoire! Toi
qui perds ta femme, ton enfant, rappelle-toi Desmoulins et Danton
guillotins presque  la face des leurs! Ici la folie, la mendicit, la
haine; l le gouffre de la solitude et des aspirations incombles; mais
partout le courage, toujours la vaillance, le relvement aprs la chute,
l'espoir aprs le doute! Regarde,  malheureux, comment ils se
redressaient, ces Antes, chaque fois qu'ils roulaient  terre!

--Il ruisselle de ces mes sacres un torrent de force sereine et de
bont puissante. Sans mme qu'il soit besoin d'interroger leurs oeuvres,
et d'couter leurs voix, nous lisons dans leurs yeux, dans l'histoire de
leur vie, que jamais la vie n'est plus grande, plus fconde,--et plus
heureuse,--que dans la peine.

Mais peut-tre que la ralisation n'atteint pas  la hauteur des
conceptions vangliques chez M. Romain Rolland. Sa passion de la
vrit, son impartialit mme et la manie du document l'entranent
parfois dans les voies banales de l'histoire. O il y avait un pome
pique de la souffrance  btir, amorc dans sa prface, et prpar par
l'ampleur simple de la division, avec ce Michel-Ange, le sculpteur de
montagne, il s'puise dans le dtail, la note, il s'parpille dans les
miettes et les rfrences au point d'crire deux livres: l'un en texte,
l'autre en marge.

Son _Beethoven_, seul, chappe  peu prs  cette manire et y gagne en
fermet et en motion. C'est moins du travail et plus une oeuvre d'art.
S'il manque un peu de ce lyrisme dans la joie et la dtresse qui souleva
toujours l'me athltique du musicien, il forme, du moins, un ensemble,
un bloc, comme le masque aux models trapus qui hante le monde. Le
_Michel-Ange_ est plus dispers, et quant au _Tolsto_ ce n'est qu'un
commentaire fidle et souple, coul tout au long de la pense montueuse
du grand Russe.

Ainsi en est-il des tudes sur les musiciens. Contraint, sans doute, par
des habitudes de Sorbonne, M. Romain Rolland accable certains livres
sous une rudition de classeur dont il devait dgager l'oeuvre. A quoi
bon nous montrer les charpentes, les croisillons et les rivets o notre
attention et sa force s'garent? Pourquoi accumuler les obstacles devant
sa sensibilit si vive quand elle est libre? Chacune de ses pages a des
fondations  dcouvert.

En vrit, pour construire des figures, petites ou monumentales, il faut
les avoir tudies  fond en elles-mmes et dans leurs entours; mais ce
n'est pas une raison pour employer tous les matriaux. L'esprit
fouilleur et implacable de M. Romain Rolland ne nous fait pas grce des
disputes de Buonarotti avec ses servantes. Il y a des moments o ses
grands hommes flchissent jusqu' tre moins que des hommes: d'normes
rats, des dsquilibrs remarquables.

Certes, le feu sacr brle toujours au centre d'eux-mmes, tantt
dploy en incendie par la bourrasque d'une passion, tantt retir sous
la cendre et rongeant en profondeur. Ces hros sont la proie du gnie
comme le commun est la proie de l'amour. Ils ont la face humaine et la
face gniale. La premire est souvent misrable, toujours douloureuse,
parfois grimaante; la seconde est sublime.

Nous avions admir celle-ci dans les oeuvres; celle-l nous fut rvle
par M. Romain Rolland. Dj nous puisions une force abondante  la
lumire de ces phares, maintenant que nous savons comment ils sont
construits et tiennent contre la mer, nous aurons double courage.

C'est, d'ailleurs, pour une part, un courage ngatif: une aptitude  la
rsignation,  la rsistance. M. Romain Rolland est un historien sombre
qui retourne, comme un terreau profitable, la misre humaine. Il y a
toujours le nuage de la vrit autour de ses enthousiasmes, et Tolsto
le dit: La vrit est horrible.

Sa morale n'est pas joyeuse, ses conceptions sont austres, puritaines;
il n'a pas la philosophie ensoleille et paenne d'instinct des hommes
vigoureux. Quand il porte ce jugement parfait: La grande division de
l'humanit est celle des gens bien portants et de ceux qui ne le sont
point, on le sent du ct de ces derniers. Il a enfonc,
volontairement, ses thories, comme des pilotis, dans la couche molle
des hantises de la mort et des dgots qui stagnait tout au fond de lui.
C'est un dsespr qui se cramponne et appelle  l'aide d'autres
malheureux. On ne fait pas ce qu'on veut, dit son Gottfried. On veut et
on vit: cela fait deux... Il faut faire ce qu'on peut... Un hros, c'est
celui qui fait ce qu'il peut. Les autres ne le font pas.

L'antique fatalisme religieux est l, avec ce qu'il comporte
d'abdication. Nous savons que nous sommes vaincus d'avance,--mais nous
voulons rester debout, face  l'ennemi. L'instinct de faiblesse, dont
s'irrita Nietzsche, reparat et cherche son appui dans lui-mme, en
s'admettant, et se haussant  la taille d'une vertu. M. Romain Rolland
porte bien, sous des apparences nergiques, la marque de son poque
anmie par le dcouragement de la dfaite matrielle et morale. Il n'a
que la volont de vivre dans le malheur; il n'a pas naturellement la
joie de vivre, malgr le malheur, pour la cration, pour l'ternit de
la vie, pour le soleil.

C'est l le point de dpart dont il a parfaitement pris conscience. Il
connut en lui-mme toute sa gnration, et, ds lors, entreprit et
poursuivit cette oeuvre tonique qui est _Jean-Christophe_. Elle
paraissait aprs les vies hroques, aprs le thtre du peuple, mais,
ptrie des mmes ides, pousse par le mme effort utilitaire, elle
formait la suite logique des volumes prcdents et s'ajoutait  eux
comme des tomes successifs. La boule de neige grossissait au flanc de la
montagne, s'incrustant au passage des cailloux, des branches, des
paves, de plus en plus durcie, de plus en plus massive, et les hommes
de la valle, le front haut, maintenant, la regardaient venir.




III


Plusieurs volumes dj de l'histoire de Jean-Christophe taient publis,
lorsque M. Romain Rolland fit cette dclaration:

J'tais isol. J'touffais, comme tant d'autres en France, dans un
monde moral ennemi; je voulais respirer, je voulais ragir contre une
civilisation malsaine, contre une pense corrompue par une fausse lite;
je voulais dire  cette lite: Vous mentez, vous ne reprsentez pas la
France. Pour cela, il me fallait un hros aux yeux et au coeur purs, qui
et l'me assez intacte pour avoir le droit de parler, et la voix assez
forte pour se faire entendre. J'ai bti patiemment ce hros. Avant de me
dcider  crire la premire lettre de l'ouvrage, je l'ai port en moi
pendant des annes; Christophe ne s'est mis en route que quand j'avais
dj reconnu la route jusqu'au bout... Il est clair que je n'ai jamais
eu la prtention d'crire un roman... Qu'est-ce donc que cet ouvrage? Un
pome?--Qu'avez-vous besoin d'un nom? Quand vous voyez un homme, lui
demandez-vous s'il est un roman, ou un pome? C'est un homme que je
fais. La vie d'un homme ne s'enferme point dans le cadre d'une forme
littraire. Sa loi est en elle; et chaque vie a sa loi. Son rgime est
celui d'une force de la nature. Il y a des vies humaines qui sont des
lacs tranquilles, d'autres de grands cieux clairs o voguent les nuages,
d'autres des plaines fcondes, d'autres des cimes dchiquetes.
_Jean-Christophe_ m'est toujours apparu comme un fleuve...

Aprs trois drames,--_Le 14 Juillet_, _Danton_, _Les Loups_,--M. Romain
Rolland interrompit l'pope rvolutionnaire qu'il rvait de dvelopper
en dix actions thtrales, pour difier ce nouvel ouvrage, galement en
dix volumes, car, dans son dsir d'lvation, il voit grand et
s'attaque toujours aux grandes choses. C'tait la vie d'un musicien de
gnie, Jean-Christophe Krafft, au nom dchirant comme un clair et qui
avait pour patron le bon gant qui porta Dieu sans le savoir.

Les livres se succdrent, circulant d'abord sous le manteau, sans
bruit, sans clat, pntrant plus avant  mesure de leur nombre, sans
rclame, gagnant par leur seule force le coeur des hommes, jusqu'au
moment o,  l'tonnement du public devant cette abondance qui dbordait
les genres communs, M. Romain Rolland dclara qu'il faisait un homme et
un censeur.

Ainsi se divise cette oeuvre colossale, en deux grandes parties, non pas
distinctes ni successives, mais constamment emmles, trames ensemble,
comme le sont nos raisonnements avec notre existence. Il y a des volumes
entiers de roman, d'autres de critique, d'autres  la fois de critique
et de roman; mais toujours, au milieu de la varit des pisodes, de la
masse des personnages, de l'entassement des jugements et des faits,
parmi les sentiments, les symboles, les paysages, les contradictions,
dans cette fort humaine d'o montent tant de voix, on suit les degrs
de la construction.

_Jean-Christophe_ est une oeuvre volontaire, leve avec tnacit et
mthode, sans gnie, mais exubrante de talent dans la partie
romanesque. M. Romain Rolland a excut laborieusement un plan prconu,
o il a distribu, dans une succession de cases, tous ses ballots de
notes sur les moeurs et la socit. Son hros est un prtexte commode 
passer en revue tous les mondes, des salons  la rue. C'est une suite de
morceaux, semblablement composs, amorcs chacun dans les dernires
lignes du prcdent, et mis cte  cte, sans autre lien que le dessein
de l'auteur d'attaquer un nouveau milieu.

D'abord, c'est la vie de Jean-Christophe: ses parents, sa naissance, sa
jeunesse. Il est d'une race flamande de colosses  la figure rouge,
exerant, depuis cinquante ans, leur mtier de musicien dans une petite
ville princire des bords du Rhin. Son pre est ivrogne, sa mre
cuisinire; la famille s'effrite, s'appauvrit quand il vient au monde,
et tout de suite apparaissent les thmes conducteurs.

C'est dans la chambre de l'accouche, le soir; la lampe basse donne une
demi-clart; le pre est dehors,  boire. Dans le lit, prs de la mre,
l'enfant s'agitait de nouveau. Une souffrance inconnue montait du fond
de son tre. Il se raidit contre elle. La douleur grandissait,
tranquille, sre de sa force... Comme son tre mme elle lui semble sans
limites; il la sent installe dans son sein, assise dans son coeur,
matresse de sa chair. Et cela est ainsi: elle n'en sortira plus
qu'aprs l'avoir ronge. Et tout  coup, il entend les cloches. Leur
voix tait grave et lente. Dans l'air mouill de pluie, elle cheminait
comme un pas sur la mousse. L'enfant se tut au milieu d'un sanglot. La
merveilleuse musique coulait doucement en lui, ainsi qu'un flot de lait.
Sa douleur s'vanouit, son coeur se mit  rire; et il glissa dans le rve
avec un soupir d'abandon.

La souffrance, la musique: les deux vautours qui dchireront le coeur de
cet homme s'emparent de lui ds le berceau. Dsormais il n'aura plus de
rpit. Ces motifs, o l'on reconnait la double passion de M. Romain
Rolland, vont se prciser, s'agrandir, se dvelopper et remplir toute
l'oeuvre de leurs variations dsespres et enthousiastes.

Aprs _L'Aube_, ils s'imposent plus fortement encore dans _Le Matin_ o
se dcouvrent la premire inquitude de l'amour en germe dans l'amiti,
la premire duperie du coeur et la leon farouche de la mort. Puis, dans
_L'Adolescent_, c'est la lutte contre la vie, l'exprience dcevante de
la femme, l'effroyable retour des vices paternels, les revenants que
Christophe doit trangler pour gagner enfin la libert de l'me, azur
profond o son gnie va rayonner.

L'homme est bti, forg  coups de misre, disciplin par l'imprieux
devoir de vivre. Il est pur, car il a triomph de lui-mme; il est avis
pour avoir rflchi sur les choses; il est fort, de toute la force de
son temprament, de sa jeunesse et de son coeur. M. Romain Rolland a
dsormais son hros, un puissant porte-parole, pour crier  toute gorge
la vrit.

A partir de _La Rvolte_, tous les volumes sont envahis par la critique
et la thorie. L'Allemagne, la premire, passe  la toise.

Christophe est dans une priode de raction aveugle contre toutes les
idoles de son enfance. Il relve et bafoue le mensonge allemand,
l'coeurante sensibilit qui dgoutte de l'me allemande comme d'un
souterrain humide et cette hypocrisie d'idalisme qui n'est que la
peur de regarder la vie en face. Il sabre, sans piti et justement,
tous les musiciens de Bach  Wagner, exaltant leurs beauts avec autant
de fougue qu'il condamne leurs fautes. Il va jusqu' se colleter avec le
public le plus digne et le plus caporalis du monde, et, dans son
ivresse de vingt ans, il jure de recrer ce peuple qui, malgr lui,
l'enlise et l'touffe ainsi que des sables mouvants.

Mais dj deux figures de la France ont pass au milieu du dsarroi de
la bataille: Antoinette et Corinne, l'institutrice et l'actrice. C'est
au sommet le plus douloureux de la symphonie, deux motifs trangers qui
percent, l'un grave et tout rond d'inconnu, l'autre exubrant et
superficiel comme le rire forc d'une coquette. La double nature de la
France se rvle au premier contact. Selon son procd de prparation,
M. Romain Rolland module brivement les nouveaux thmes qu'il
dveloppera plus tard avec _La foire sur la place_ et _Dans la Maison_.

Christophe est touch. Traqu par la ville ennemie, perdu dans la
solitude, il crie vers le pays de la libert. En vain la grandeur de
l'idalisme allemand, qu'il avait tant de fois ha, lui est-elle
dmontre par deux personnages symboliques: le vieux Schulz et Modesta
l'aveugle, celle-ci niant ses tnbres et celui-l dtournant de la
ralit blessante ses yeux devant lesquels avaient pass tant de
chagrins et qui ne voulaient pas les voir. En vain comprend-il enfin
la beaut de cette foi qui cre un monde au milieu du monde, et
diffrent du monde, comme un lot dans l'ocan, et la haute sagesse
pratique de la race, qui s'tait bti peu  peu son grandiose idalisme
pour dompter ses instincts sauvages ou pour en tirer parti. Il se
dtourne de son Allemagne, aimant mieux mourir que de vivre
d'illusions, et une rixe d'auberge, dans laquelle il assomme quelques
soudards  coups d'escabeau, le jette brusquement, fuyard nocturne, sur
le sol de la France.

L'oeuvre, dsormais, devient plus systmatique encore. Christophe tombe 
Paris au milieu de _La foire sur la place_, circule htivement d'une
baraque  l'autre et se rvolte de ne trouver que pitrerie et fausset
l o il esprait la franchise. Alors la satire commence. Un  un les
milieux dfilent: les gens de lettres et la littrature; les musiciens
et les concerts; les cnacles et la critique; les thtres du Franais
au Grand Guignol; les salons o rgne la femme, o se perd la jeune
fille; les politiciens, l'aristocratie, les universits populaires, les
fanatiques; tout ce qui a un nom, peut se classer sous une rubrique, est
saisi, cribl, tandis que crot  mesure l'amoncellement des frivolits,
du bavardage, des vices et de la corruption, jusqu' la grande image o
M. Romain Rolland dploie la vision du gant mort, le Paris de la
victoire, debout dans l'arche napolonienne, sous le talon de laquelle
grouillait aujourd'hui Lilliput.

Puis, le motif de la vraie France repasse tout  coup, avec Sidonie, la
servante bretonne qui soigne Christophe malade, et l'vocation de Jeanne
d'Arc. L'Allemand ne comprend pas, hsite au bord d'un inconnu dont la
puissance souponne l'attire, et il faut qu'il vienne un ami, Olivier,
qui le guide, le pousse _Dans la maison_ o s'est retire l'me
orgueilleuse et solitaire de la race.

Voici le visage aprs le masque: la force, l'enthousiasme, le besoin de
vrit, l'amour de la libert, l'attachement  sa terre. Nuls hommes
plus libres au monde que ces Franais qui ont tout pntr, tout lagu
et vivent gaillardement dans le froid clair de la raison. Leur idalisme
est la joie d'tre toujours plus libre, de narguer davantage le nant.
Ce n'est pas le mensonge allemand qui se dtourne; c'est la bravade. Et
pench sur cet abme de lumire blouissante, Christophe bat des
paupires, pris de vertige.

Le but parat atteint. M. Romain Rolland a dnonc les faussaires et
exalt les braves gens. Il a tent un rapprochement des deux nations
ennemies par les Arts, et l'on peut croire que Jean-Christophe va
reprendre sa belle vie palpitante; mais de plus en plus, au cours des
derniers volumes il ne demeure en scne que pour prsenter
successivement des cas et des personnages. Le raisonnement, la
discussion un peu lourde et qui avance pas  pas, l'argutie paradoxale,
les types, les milieux refluent  pleines pages. Les liens se relchent,
la construction s'amenuise jusqu' l'quilibre; il y a des transitions
grossires, des imprvus nafs; l'oeuvre n'est plus une belle poterie de
pte homogne, mais un bloc d'agglomr o pointent des cailloux
disparates.

Le mariage, le clibat, l'enfant, l'adultre; la guerre, la patrie, la
famille, l'amour, le bonheur; le fminisme, le smitisme, le
socialisme, M. Romain Rolland remet tout en question. Avec tnacit, il
puise tous les sujets. _Jean-Christophe_ tient du journal crit en
hte, au jour le jour. Une dissertation sur la libert des femmes
voisine avec un jugement sur la Bible. On y sent le reflet de la
dernire lecture; on y touche la dernire impression; et sous ce
ple-mle de rflexions, d'ides, de critiques, ronflent rgulirement
les basses immuables: la souffrance, le sacrifice, l'art utilitaire, la
foi dans la vie.

Sans doute, l'intention est toujours noble, les ides toujours saines,
mme contradictoires, car M. Romain Rolland pousse ses dveloppements au
point que les contraires semblent galement vrais; sans doute, ses types
sont gravs justes, en quelques traits incisifs: Lvy-Coeur le
dilettante, Achille Roussin le dput socialiste, la Feuillette le gniaf
rvolutionnaire; sans doute encore, une abondance gnreuse gonfle ces
pages; mais tout de mme,  mesure, une oppression nous gagne dans ce
fourr; une lassitude nous nerve,  force d'tre frapp au visage par
mille branchettes; nous souhaitons la dlivrance, la clairire; et quand
elle s'ouvre,  la seconde partie du _Buisson Ardent_, sous forme d'un
roman brusque et tragique, nous crions d'allgresse. C'est la dissonance
cruelle, humaine--le dernier ressaut des passions de Jean-Christophe--qui
va se rsoudre en la paix dfinitive de cette _Nouvelle Journe_, que M.
Romain Rolland voulait justement nommer _L'Aube Nouvelle_. Le rythme
musical de l'oeuvre se referme sur un commencement: renouveau des
gnrations croyantes, closion, dans la srnit, de l'me du hros,
libre de la chair, libre de l'amour, de l'amiti mme, face  face
avec son dieu d'harmonie qu'elle a cherch dans une vie de tourmente.

Car, il faut le reconnatre, le meilleur de cet norme ouvrage n'est
point dans la pense, mais dans la reconstitution d'une vie humaine. La
partie censoriale,  laquelle M. Romain Rolland semble attacher le plus
d'importance, et en vue de quoi il dit avoir form son hros, est
discutable et souvent peu originale. Par contre, le ct romanesque, et
 proprement parler artistique, atteint  la perfection par la
simplicit et la profondeur dans la sensibilit. Laissons le penseur aux
discutailleries des critiques et admirons l'artiste sans rserve.

Quels livres sur la jeunesse de l'homme sont plus beaux que _L'Aube_,
_Le Matin_ et _L'Adolescent_! O y a-t-il une comprhension plus
magnifique de l'enfant, aboutissement des sves d'une race, lentement
clair par la vie dans son intriorit brumeuse! Certes,
Jean-Christophe est un gnie, recr avec la chair et la pense de tous
les grands musiciens de Beethoven  Hugo Wolf, mais, avant tout,
Jean-Christophe est un homme. On prouve pour lui plus que de l'amiti,
une sorte d'amour goste, parce qu'on se retrouve,  chaque instant,
dans ses souffrances et ses joies qui remuent, au fond de nous-mme, la
couche des plus vieux souvenirs.

La beaut de ces ouvrages, et ce qui en assure la prennit, est d'avoir
constamment touch le gnral. On ne prend pas seulement  leur lecture
le plaisir intellectuel de frquenter des types bien observs, qui se
meuvent dans une ambiance approprie, on gote, en outre, l'motion plus
rare de revivre sa propre existence jusqu'en des sensations vagues que
le texte rvle et prcise.

Tous, nous avons t Jean-Christophe, cette boule de vie, avenir et
pass  la fois, gonfle de possibilits et tourmente par les sicles;
nous avons gmi, au berceau, sous l'emprise de l'ternelle douleur, et
nous gardons aussi dans la mmoire des empreintes durables--Le
Fleuve... Les Cloches...--qui dpassent notre conscience.

Nous dcouvrons le monde. Nous avons des complicits avec maman, des
jeux avec les choses. Grand-pre conte des histoires et nous forgeons
des mythes. Nous portons en nous notre univers que nous rgissons en
matre. Nous sommes tendres, ingnus, avec la fiert purile qui est
l'gosme naturel, jusqu'au jour o nous trbuchons sur l'injustice.

Les pisodes s'enchanent, admirables de dlicatesse et de vrit
humaines. Christophe est bafou, chez des bourgeois o sa mre fait la
cuisine, par les enfants qui reconnaissent sur son dos leurs vieux
habits rajusts. Christophe frle l'ombre de la mort en dnichant, dans
une armoire, les vtements d'un petit frre qu'il n'a jamais vu.
Christophe s'aperoit,  table, qu'il n'y a pas de pommes de terre pour
tout le monde et se prive. Christophe rveille un jour la divine
musique en heurtant le clavier d'une bote merveilleuse...

Chaque tape sentimentale est marque par un fait. Il n'y a pas
d'analyse. Il n'y a que des actes dont les ractions sont grosses
d'motion et de philosophie. Le livre se dveloppe comme une vie, dans
le mouvement, avec des pousses lyriques et des cris de dtresse.
L'observation est toujours juste, la sensibilit toujours riche, la
conception d'ensemble saine et robuste.

C'est la perfection mme de l'art du roman, sans rabchage psychologique
et sans parti pris raliste. Toutes les peintures sont simples et
colores comme il convient, avec finesse ou brutalit. La nature est 
son plan, non point en descriptions extasies, mais en notations courtes
qui s'adressent  tous les sens: la vue, l'oue, l'odorat, le toucher,
et refont en nous le bel accord. Le bruit du grand fleuve, qui gronde
derrire la maison, est sous toutes les pages et, deci del, montent
des fumets de campagne humide, comme si l'on se roulait en pleine herbe,
sur la terre moite.

M. Romain Rolland a eu le courage de reprendre simplement la simple
volution de notre vie. Il aborde l'amour, avec raison, par l'amiti qui
n'en est, dans l'affection de deux petits garons, que la premire
secousse mystique. Puis, la femme parat, encore fillette, ignorante,
arme seulement de son instinct, et dchane tout le sentiment avec sa
violence sincre et trouble qui pouvante et incline davantage  la
chastet. On ne sait pas encore. Il faudra une autre exprience pour
viriliser l'amour, lui rvler la part des sens dans un baiser, avant de
l'amener enfin  sa plnitude dans la possession triomphante.

C'est le cycle coutumier que notre me a parcouru jusqu'en ses dtours.
Nous y retrouvons les chos de nos passions et les reflets des moindres
nuances de notre sensibilit. Autant d'espoirs nous ont soulevs, autant
de trahisons et de morts nous ont abattus. La douleur de Christophe est 
la mesure des hommes, voil pourquoi elle nous empoigne jusqu'aux
larmes, jusqu' nous faire pleurer de souvenir.

Qu'a-t-on crit de plus pntrant sur l'amiti, de plus simple et de
plus mouvant sur la patrie, de plus tragique sur l'adultre? C'est
Christophe qui tombe sur sa valise et sanglote  la frontire, en
sentant tout  coup qu'on tient  sa terre natale par les entrailles,
comme  sa mre. C'est Christophe qui revient furtivement en Allemagne
embrasser sa vieille maman. C'est Christophe, assomm par la perte
d'Olivier, qui renat pour flamber comme une meule, dans une folie
sensuelle, brve et dvastatrice...

Il faudrait tout citer. Il n'y a pas un pisode romanesque qui ne soit
beau par sa qualit, sa mesure et touchant par la force du sentiment.
Les personnages qui passent, candides, francs, douloureux, Gottfried,
Schulz, Sabine, Antoinette, Franoise Oudon, Grazia, sont d'admirables
crations, toutes ptries de nos misres et de nos aspirations
ternelles. Un grand fleuve de piti humaine dborde par tout le livre,
en crue bienfaisante. Partout on sent un coeur qui palpite, qui souffre,
qui aime, et qui, dans la dtresse universelle, aggrave par l'tat
social, reprend la parole millnaire des sauveurs d'hommes: S'aimer les
uns les autres.

--Nous sommes faibles: aidons-nous. Ne disons pas  celui qui est
tomb: Je ne te connais plus. Mais: Courage ami. Nous sortirons de
l.




IV


Il semble que M. Romain Rolland atteigne  l'art sans effort et comme
malgr lui, parce qu'il sent juste et profondment. Ses meilleures
scnes sont,  coup sr, jaillies toutes faites de son cerveau. Il les a
penses, les a recueillies, mais ne s'est point attard  les reprendre
ou  les polir, car il a le ddain du style pour le style et de l'art
pour l'art.

Et c'est tant pis. Au lieu de mettre bout  bout  peu prs tout ce qui
lui passe par la tte, d'crire inpuisablement comme son Olivier,
pouss peut-tre par une force hrditaire, puisque son grand-pre, le
rvolutionnaire Bonniard, eut toute sa vie la manie du journal, M.
Romain Rolland aurait gagn  rduire ses livres et  raffiner son
criture.

Il n'y a pas de raison pour qu'un art qui poursuit une fin morale, au
del du beau, se relche dans son expression. La fermet des formules et
la sobrit, au contraire, serviront plus efficacement la cause, et le
but sera toujours mieux atteint par la prcision, la clart et la belle
ordonnance. S'il convient de ragir contre ceux qui parlent pour ne rien
dire, ce n'est point par le mpris de la forme. Les moules vides aussi
bien que la matire brute sont ngligeables. Il faut que la statue soit
massive, mais qu'elle ait des lignes.

M. Romain Rolland crit,  l'ordinaire, par petites phrases, tout
uniment et sans recherche. Il droule sa pense comme elle vient, en la
renforant, au hasard, d'une image populaire, ingnieuse ou de mauvais
got. Il n'a point, d'ailleurs, le sens menu de l'lgance; il se tient
au-dessus, dans la rgion de la force.

Sans se soucier des rptitions, ni s'escrimer au choix des mots, il se
contente de se faire comprendre: l'expression manifeste l'ide ou
l'impression avec d'autant plus de justesse qu'il est plus convaincu,
plus touch. C'est la chaleur de son me qui l'anime, et il monte  la
strophe lyrique aussi bien qu'il tombe  la platitude. Il a des versets
bibliques, des satires dans la tenue de Molire, des pages de verbalisme
o miroite l'allitration; il a des chapitres troubles, des paragraphes
compacts, et il y va quand mme si la syntaxe n'y peut aller.

Son grand mrite, par ce temps de pudibonderie o plissent les
meilleures revues, est dans la franchise de son verbe, dru, sain, tout
gonfl de sang gnreux, et,  l'occasion, gaillard ou brutal. On le
sent de bonne souche provinciale. M. Romain Rolland a du terroir dans sa
vendange, une verdeur savoureuse qui tient  la langue.

Il y a deux espces d'crivains: les gens de la ville et les gens de la
terre. Les premiers joignent  l'esprit et au got des subtilits
psychologiques, une facile adresse de mtier; les seconds sont plus
maladroits, mais autrement puissants et ouverts  la nature. Ceux-l
n'ont que de la cervelle; ceux-ci de la chair et des os, avec un coeur
qui bat dessous.

M. Romain Rolland, qui est de ces derniers, a connu la longue enfance
dans la campagne, o se dilatent prcocement les mes en s'accoutumant 
sentir. Toute son oeuvre a un solide fond de ralit sur lequel on marche
d'aplomb, ainsi que sur une belle route, parmi des personnages, qui sont
autant de compagnons d'tape, divers et bien vivants.

Avoir difi _Jean-Christophe_ est mritoire, dans cette poque de
productions brves, sans types, sans sujets, tout en notations pingles
les unes  la suite des autres. Les trois premiers volumes, qui sont la
base, forment dj une oeuvre, c'est--dire un ensemble harmonieux, lev
pierre  pierre, sur lequel s'appuie le monument touffu comme les
constructions formidables de Tolsto.

M. Romain Rolland a t influenc profondment par la lourde
personnalit du grand aptre. Il est le miroir de Tolsto dans ses
dogmes et jusqu'en sa manire. Non seulement on retrouve chez lui la
passion de la vrit, que Tolsto nommait l'hrone de ses crits, le
souci de moraliser, la thse de l'art religieux et des ides secondaires
sur les bienfaits de la maladie, de la prire et la situation des
artistes dans la socit, mais encore la mme faon de mler au rcit
des rflexions personnelles, des parenthses psychologiques, des
hors-d'oeuvre qui sont de vritables livres dans le livre.

Comme Tolsto, M. Romain Rolland dispose autour de la tragdie d'une
me les romans d'autres vies et fouille galement  fond les
personnages accessoires. Chacun,  mesure qu'ils paraissent, apporte
avec soi la rvlation de son existence et l'tude de son milieu:
l'aristocratie avec madame de Kerich, la petite bourgeoisie dans la
famille Euler, le monde juif chez les Manheim, les professeurs chez
Reinhart, la vieille France avec les Jeannin, et ceux qui habitent _Dans
la maison_, et _Les amies_...

Constamment, d'ailleurs, le hros cde la place aux comparses,
l'histoire aux sujets adventices. Dans cette oeuvre  tiroir, analogue au
_Gil Blas_, les pisodes se suivent plus qu'ils ne s'enchanent, surtout
vers la fin. Certes, la force cratrice, qui manque  tant de grands
crivains, les anime toujours, car M. Romain Rolland fait des hommes;
mais ils sont tous sur le mme plan. C'est le dfil de la fresque, ce
n'est pas le paysage.

Plutt qu'un fleuve, dont il n'a pas le dbit naturel, _Jean-Christophe_
semble une de ces normes pagodes indoues--Tangore ou Sriringam--leves
 force de patience, tage  tage, et droulant, en bas-reliefs
superposs, la vie du dieu et les gestes de la race. C'est un monument
artificiel, qui impose par sa masse, mais dont il faut dchiffrer le
sens dans le tumulte des hros qui font grouiller la pierre, aux quatre
flancs.

Le dieu est plus grand que son peuple; sa silhouette gante rpte sur
la fresque, de distance en distance, les mmes attitudes qui symbolisent
l'amour de la vie et le culte de la douleur. Il est tantt fougueux et
tantt hiratique, soit qu'il souffre, lutte et vainque, soit qu'il
discoure et affirme. Ses travaux le suivent, comme autant de lions
enchans: il surmonte la mort, il surmonte sa chair, il surmonte la
misre. Il aime immensment les hommes et fait, avec son coeur, de la
musique pour les accorder. Pourtant, le meurtre a dans ses veines de
terribles rveils: le voici, l-haut, qui fonce dans la foule, et il a
du sang sur les mains. Alors il s'exile vers le fate, plus solitaire,
plus grand, les yeux levs dans l'blouissement de la lumire.
L'humanit passionne l'abandonne; la matire s'caille autour de son
me qui se rvle nue et pacifie, brlant au sommet comme une flamme
sur un bcher, harmonieuse.

Le peuple peine, ahane, gmit autour de lui. Il y a deux races: l'une
pesante et esclave, l'autre lgre et libre, qui se mprisent
mutuellement. La muraille retrace leurs moeurs, leurs religions, leurs
classes, leurs types et la communaut de leur dtresse. C'est un
fourmillement d'individus qui se bousculent, tombent, se relvent et
parfois s'agglomrent en troupes compactes pour s'entretuer. Une
vgtation robuste remplit les vides. Des paysages entiers couvrent 
profusion des assises. L'humanit et la nature se mlent dans un
bouillonnement de sve qui ride et fait frmir la paroi comme si elle
remuait. La pyramide est toute vive, ondulante et lumineuse. Les mmes
vagues, d'o merge le dieu, roulent indfiniment sur les degrs. L'art
est dans la force, dans l'expression, dans le sentiment; il n'y a point
de fignolures. C'est taill au marteau,  mme le granit, sans souci des
clats, des rapports, au gr de l'inspiration, avec matrise ou navet.

L'intrt se renouvelle dans chaque panneau, est complet dans chaque
anecdote. Celui qui ne voit qu'une face est aussi satisfait que celui
qui voit les quatre. La forme mme du monument est ngligeable, et peu
importe qu'il soit couronn d'une terrasse ou d'une coupole. Tant qu'il
y aura de la pierre et des bras, il montera pour retracer la vie des
hommes avec la succession des temps. Il est le support de l'histoire, et
la pousse de ses artes, de ses gradins, indpendants les uns des
autres, ne signifie d'ensemble que la volont de l'architecte.

Car l'oeuvre de M. Romain Rolland ne comporte point de systme, mais des
aspirations. Il les a toutes, mme les plus vagues, et il est bien trop
gnreux pour en sacrifier quelqu'une afin de se restreindre  une
philosophie. Son idalisme est imprcis,  la fois religieux et laque,
humanitaire et naturel. Il tend  la perfection spirituelle jusqu'au
mysticisme et dnonce le christianisme; il cherche l'adoucissement de
notre misre et adore la vie, qui est froce. La vrit, c'est qu'il est
trop sensible pour se figer dans une attitude. Tous les mouvements, qui
firent vibrer le coeur des hommes, agitent le sien. Il a touch les
limites du dsespoir et de l'esprance et rien d'humain ne lui est
tranger.

C'est un bon compagnon qui ne mnage point ses encouragements ni ses
efforts. Son nergie seule est un exemple, soit qu'il combatte pour
donner au peuple un thtre divertissant et instructif, soit qu'il
rintgre la musique  sa place parmi les arts, soit qu'il poursuive
l'enseignement de la rsignation et de la force par ses vies hroques.
La splendeur de sa sincrit est digne d'un Barbey, et on peut tre sr
que le ver est dj dans le fruit, quand il y porte le couteau.

Et plus que tout, c'est un homme de foi. Parce qu'il croit, il agit et
combat. Toutes ses oeuvres sont engendres par une croyance: la ncessit
d'un art populaire, l'urgence d'une raction littraire, morale... Il
fait des drames un peu dclamatoires, des biographies alourdies de
documents, un livre sans mesure, mais il fait quelque chose. Il veut
tre utile, servir ses frres innombrables dans la souffrance, et il les
sert.

Hardiment pouss au premier rang parmi les adversaires du pyrrhonisme,
il s'efforce d'effacer tout le sourire de Renan qui s'puise sur les
lvres de la gnration d'Anatole France. Il dmasque les crocs dans les
mchoires, les trsors, volontairement ignors, qui rouillaient au fond
de nos mes, et ne rougit point d'tre nationaliste. C'est moins
lgant, sans doute, mais plus vital, et l'important est de vivre.

L'oeuvre de M. Romain Rolland, avec ses longueurs, ses redites, ses
dductions htives, ses formes flchissantes, demeure un monument
d'exaltation de notre humanit. En grand artiste, qui veut se
mconnatre  la faon de Tolsto, il y a entass les richesses
inpuisables de sa sensibilit. Peut-tre le temps ne respectera-t-il
que les fresques o le sujet a trouv, dans la simplicit, son
expression dfinitive! Mais toujours les humbles, les faibles, tous ceux
qui doutent, souffrent dans leur volont, se tendent vers plus de bien,
plus de beau, trouveront un ami  leur taille parmi ses hros.

Sa foi est une source chaude qui fait gonfler les germes timides au fond
des jeunes poitrines. Elle est saine comme une rasade de vin de pays, le
vieux vin de France qui laisse un peu de brume au cerveau en vous
mettant du coeur au ventre. Maintenant il faut croire pour tre fort,
pour vivre, pour vaincre. Les hommes se poussent en droute sur la neige
et qui se couche est perdu: les autres lui passent sur le corps. Il faut
marcher, pour tre grand, parce qu'on a un bras o peut s'appuyer un
camarade, simplement parce qu'on le doit:

--Va, va, sans jamais te reposer.

--Mais o irai-je, Seigneur? Quoi que je fasse, o que j'aille, la fin
n'est-elle pas toujours la mme, le terme n'est-il point l?

--Allez mourir, vous qui devez mourir! Allez souffrir, vous qui devez
souffrir! On ne vit pas pour tre heureux. On vit pour accomplir ma Loi.
Souffre. Meurs. Mais sois ce que tu dois tre:--un Homme.

       *       *       *

Au terme de ce simple essai, je ne mets pas de point final. La mort de
Jean-Christophe est tout illumine dj de la clart des rsurrections
prochaines. Il serait injuste d'enfermer M. Romain Rolland dans les
bornes d'une oeuvre qui, pour tre puissante et vaste, n'en est pas moins
qu'un commencement. Je me suis efforc de la comprendre, sans trahison,
et les jugements que j'ai ports, parfois avec une pre franchise,
doivent rester  leur place liminaire. L'avenir est au talent divers et
enthousiaste de M. Romain Rolland. Il l'emplira, n'en doutons pas, d'un
renouveau de sa pense et de son coeur, qui couvrira mon opinion de sa
floraison magnifique.

ALENON.--IMP. GEO. SUPOT.

       *       *       *       *       *

Erreurs corriges:

d'une pre sensivit=>
d'une pre sensitivit {pg 20}

Autant d'espoirs nous ont soulev, autant
de trahisons et de morts nous ont abattu.=>
Autant d'espoirs nous ont soulevs, autant
de trahisons et de morts nous ont abattus. {pg 109}






End of the Project Gutenberg EBook of Deux essais, by Marc Elder

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX ESSAIS ***

***** This file should be named 41738-8.txt or 41738-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/1/7/3/41738/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
