The Project Gutenberg EBook of Le Rhin, Tome II, by Victor Hugo

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le Rhin, Tome II

Author: Victor Hugo

Release Date: February 21, 2013 [EBook #42151]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RHIN, TOME II ***




Produced by Hlne de Mink, Clarity and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)







Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
conserve, y compris celle de certains noms propres ou communs en
allemand, et n'a pas t harmonise.




    LE RHIN

    II




    TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
    Imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation
    rue de Vaugirard, 9




    VICTOR HUGO

    LE RHIN

    II

    COLLECTION HETZEL

    PARIS

    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

    RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14

    1858

    Droit de traduction rserv




LETTRE XVIII

BACHARACH.

  Les harmonies des vieilles femmes et des
    rouets.--Bacharach.--Bric--brac.--Les girouettes et les
    tourelles.--Les gotreux et les jolies filles.--L'auteur est
    plong dans l'admiration.--Une des malices que Sibo de Lorch
    faisait aux gnomes. A ville svre paysage froce.--L'auteur
    laisse entrevoir sa haine pour les faades blanches 
    contrevents verts.--Il appelle effroyable ce qu'il trouve
    admirable.--O diable une marchande de modes va-t-elle se
    nicher?--L'auteur se souvient de ce que Thse dit au lion dans
    le _Songe d'une nuit d't_.--Le _Wildes Gefhrt_.--Les grces
    de Bacharach.--Quatre mots sur Frdric II.--Effet que fait un
    voyageur aux gens de Bacharach.--L'Europe, la civilisation et
    le dix-neuvime sicle accrochs  un clou dans un
    cabinet.--Symptmes graves.--Ce que c'tait que cette chose
    gaie, jolie et charmante que l'auteur avait sous sa
    croise.--Saint-Werner.


    Lorch, 23 aot.

Je suis en ce moment dans les vieilles villes les plus jolies, les
plus honntes et les plus inconnues du monde. J'habite des intrieurs
de Rembrandt avec des cages pleines d'oiseaux aux fentres, des
lanternes bizarres au plafond, et, dans le coin des chambres, des
degrs en colimaon qu'un rayon de soleil escalade lentement. Une
vieille femme et un rouet  pieds torses bougonnent dans l'ombre
ensemble  qui mieux mieux.

J'ai pass trois jours  Bacharach, faon de cour des Miracles oublie
au bord du Rhin par le bon got voltairien, par la rvolution
franaise, par les batailles de Louis XIV, par les canonnades de 97 et
de 1805, et par les architectes lgants et sages qui font des maisons
en forme de commodes et de secrtaires. Bacharach est bien le plus
antique monceau d'habitations humaines que j'aie vu de ma vie. Auprs
de Bacharach, Oberwesel, Saint-Goar et Andernach sont des rues de
Rivoli et des cits Bergre. Bacharach est l'ancienne Bacchi ara. On
dirait qu'un gant, marchand de bric--brac, voulant tenir boutique
sur le Rhin, a pris une montagne pour tagre et y a dispos du haut
en bas, avec son got de gant, un tas de curiosits normes. Cela
commence sous le Rhin mme. Il y a l,  fleur d'eau, un rocher
volcanique selon les uns, un peulven celtique selon les autres, un
autel romain selon les derniers, qu'on appelle l'_ara Bacchi_. Puis,
au bord du fleuve, deux ou trois vieilles coques de navires
vermoulues, coupes en deux et plantes debout en terre, qui servent
de cahutes  des pcheurs. Puis, derrire les cahutes, une enceinte
jadis crnele, contre-bute par quatre tours carres les plus
brches, les plus mitrailles, les plus croulantes qu'il y ait. Puis
contre l'enceinte mme, o les maisons se sont perc des fentres et
des galeries, et au del sur le pied de la montagne, un indescriptible
ple-mle d'difices amusant, masures bijoux, tourelles fantasques,
faades bossues, pignons impossibles dont le double escalier porte un
clocheton pouss comme une asperge sur chacun de ses degrs, lourdes
poutres dessinant sur des cabanes de dlicates arabesques, greniers en
volutes, balcons  jour, chemines figurant des tiares et des
couronnes philosophiquement pleines de fume, girouettes
extravagantes, lesquelles ne sont plus des girouettes, mais des
lettres majuscules de vieux manuscrits dcoupes dans la tle 
l'emporte-pice, qui grincent au vent. (J'ai eu entre autres au-dessus
de ma tte un R qui passait toute la nuit  se nommer:--rrrr.) Dans
cet admirable fouillis une place,--une place tortue, faite par des
blocs de maisons tombs du ciel au hasard, qui a plus de baies,
d'lots, de rcifs et de promontoires qu'un golfe de Norwge. D'un
ct de cette place deux polydres composs de constructions
gothiques, surplombant, penchs, grimaant, et se tenant effrontment
debout contre toute gomtrie et tout quilibre. De l'autre ct une
belle et rare glise romane, perce d'un portail  losanges, surmonte
d'un haut clocher militaire, cordonn  l'abside d'une galerie de
petites archivoltes  colonnettes de marbre noir, et partout incruste
de tombes de la renaissance comme une chsse de pierreries. Au-dessus
de l'glise byzantine,  mi-cte, la ruine d'une autre glise, du
quinzime sicle, en grs rouge, sans portes, sans toit et sans
vitraux, magnifique squelette qui se profile firement sur le ciel.
Enfin, pour couronnement, au haut de la montagne, les dcombres et les
arrachements couverts de lierre d'un schloss, le chteau de Stalech,
rsidences de comtes palatins au douzime sicle. Tout cela est
Bacharach.

Ce vieux bourg-fe, o fourmillent les contes et les lgendes, est
occup par une population d'habitants pittoresques, qui tous, les
anciens et les jeunes, les marmots et les grands-pres, les gotreux
et les jolies filles, ont dans le regard, dans le profil et dans la
tournure je ne sais quels airs du treizime sicle.

Ce qui n'empche pas les jolies filles d'y tre trs-jolies; au
contraire.

Du haut du schloss on a une vue immense, et l'on dcouvre dans les
embrasures des montagnes cinq autres chteaux en ruines; sur la rive
gauche, Furstemberg, Sonneck et Heimburg; de l'autre ct du fleuve, 
l'ouest, on entrevoit le vaste Gutenfels, plein du souvenir de
Gustave-Adolphe; et vers l'est, au-dessus d'une valle qui est le
fabuleux Wisperthal, au fate d'une colline, sur une petite minence
qui lui sert de pidestal, cette botte de noires tours qui ressemble 
l'ancienne Bastille de Paris, c'est le manoir inhospitalier dont Sibo
de Lorch refusait d'ouvrir la porte aux gnomes dans les nuits d'orage.

Bacharach est dans un paysage farouche. Des nues presque toujours
accroches  ses hautes ruines, des rochers abrupts, une eau sauvage,
enveloppent dignement cette vieille ville svre, qui a t romaine,
qui a t romane, qui a t gothique, et qui ne veut pas devenir
moderne. Chose remarquable, une ceinture d'cueils qui l'entoure de
toutes parts empche les bateaux  vapeur d'aborder et tient la
civilisation  distance.

Aucune touche discordante, aucune faade blanche  contrevents verts
ne drange l'austre harmonie de cet ensemble. Tout y concourt,
jusqu' ce nom, _Bacharach_, qui semble un ancien cri des bacchanales,
accommod pour le sabbat.

Je dois pourtant dire, en historien fidle, que j'ai vu une marchande
de modes installe avec ses rubans roses et ses bonnets blancs sous
une effroyable ogive toute noire du douzime sicle.

Le Rhin mugit superbement autour de Bacharach. Il semble qu'il aime et
qu'il garde avec orgueil sa vieille cit. On est tent de lui crier:
_Bien rugi, lion!_ A une porte d'arquebuse de la ville il s'engouffre
et tourne sur lui-mme dans un entonnoir de rochers en imitant
l'cume et le bruit de l'Ocan. Ce mauvais pas s'appelle le _Wildes
Gefrt_. Il est tout  la fois beaucoup plus effrayant et beaucoup
moins dangereux que la Bank de Saint-Goar.--Il ne faut pas juger des
gouffres, etc.

Quand le soleil carte un nuage et vient rire  une lucarne du ciel,
rien n'est plus ravissant que Bacharach. Toutes ces faades dcrpites
et rechignes se drident et s'panouissent. Les ombres des tourelles
et des girouettes dessinent mille angles bizarres. Les fleurs--il y a
l des fleurs partout--se mettent  la fentre en mme temps que les
femmes, et sur tous les seuils apparaissent, par groupes gais et
paisibles, les enfants et les vieillards, se rchauffant ple-mle au
rayon de midi,--les vieillards avec ce ple sourire qui dit: _Dj
plus!_ les enfants avec ce doux regard qui dit: _Pas encore!_

Au milieu de ce bon peuple va et vient et se promene un sergent
prussien en uniforme avec une mine entre chien et loup.

Du reste, que ce soit esprit du pays, que ce soit jalousie de la
Prusse, je n'ai pas vu dans les cadres qui pendent aux murailles des
auberges d'autre grand homme que ce conqurant au profil quelque peu
rococo, cette espce de Napolon-Louis XV, vrai hros, vrai penseur et
vrai prince d'ailleurs, qu'on appelle Frdric II.

A Bacharach un passant est un phnomne. On n'est pas seulement
tranger, on est trange. Le voyageur est regard et suivi avec des
yeux effars. Cela tient  ce que, hors quelques pauvres peintres
cheminant  pied, le sac sur le dos, personne ne daigne visiter
l'antique capitale rpudie des comtes palatins, affreux trou dont
s'cartent les dampfschiffs et que tous les rpertoires du Rhin
qualifient de _ville triste_.

Cependant je dois avouer encore qu'il y avait dans un cabinet voisin
de ma chambre une lithographie reprsentant l'EUROPE, c'est--dire
deux belles dames dcolletes et un beau monsieur  moustaches
chantant autour d'un piano, accompagns de ce quatrain foltre peu
digne de Bacharach:

L'EUROPE.

    L'Europe enchanteresse o la France en jouant
    Donne partout les lois de sa mode phmre.
    Les plaisirs, les beaux-arts et le sexe charmant
    Sont les cultes chris de cette heureuse terre.

La marchande de modes avec ses rubans roses, cette lithographie et ce
quatrain-empire, c'est l'aube du dix-neuvime sicle qui commence 
poindre  Bacharach.

J'avais sous ma croise tout un petit monde heureux et charmant.
C'tait une sorte d'arrire-cour attenante  l'glise romane, d'o
l'on peut monter par un roide escalier en lave jusqu'aux ruines de
l'glise gothique. L jouaient tout le jour, avec les hautes herbes
jusqu'au menton, trois petits garons et deux petites filles qui
battaient volontiers les trois petits garons. Ils pouvaient
bien avoir  eux cinq une quinzaine d'annes. Le gazon, lgrement
ondul par endroits, tait tellement pais, qu'on ne voyait pas la
terre. Sur ce gazon se dressaient joyeusement deux tonnelles vertes
charges de magnifiques raisins. Au milieu des pampres, deux
mannequins-pouvantails, costums en Lubins d'opra-comique,
emperruqus et coiffs d'affreux tricornes, s'efforaient de faire
peur aux petits oiseaux, ce qui n'empchait pas d'abonder sur ces
grappes les verdiers, les bergeronnettes et les hochequeues. Dans tous
les coins du jardinet, des gerbes toiles de soleils, de
roses-trmires et de reines-marguerites, clataient comme les
bouquets d'un feu d'artifice. Autour de ces touffes flottait sans
cesse une neige vivante de papillons blancs auxquels se mlaient des
plumes chappes d'un colombier voisin. Chaque fleur et chaque grappe
avait en outre sa nue de mouches de toutes couleurs qui
resplendissaient au soleil. Les mouches bourdonnaient, les enfants
babillaient et les oiseaux chantaient, et le bourdonnement des
mouches, le babil des enfants et le chant des oiseaux se dcoupaient
sur un roucoulement continu de colombes et de tourterelles.

Le soir de mon arrive, aprs avoir admir jusqu' la nuit ce
rjouissant jardin, l'escalier en lave s'offrit  moi et il me prit
fantaisie de monter, par un beau clair d'toiles, jusqu'aux ruines de
l'glise gothique, laquelle tait ddie  saint Werner, qui fut
martyris  Oberwesel. Aprs avoir gravi les soixante ou quatre-vingts
marches sans rampe et sans garde-fou, j'arrivai sur la plate-forme
tapisse d'herbe, o s'enracine puissamment la belle nef dmantele.
L, pendant que la ville dormait dans une ombre profonde sous mes
pieds, je contemplais le ciel et les ruines difformes du chteau
palatin  travers le fenestrage noir des meneaux et des rosaces. Un
doux vent de nuit courbait  peine les folles avoines dessches. Tout
 coup je sentis que la terre pliait et s'enfonait sous moi. Je
baissai les yeux, et,  la lueur des constellations, je reconnus que
je marchais sur une fosse frachement creuse. Je regardai autour de
moi; des croix noires avec des ttes de mort blanches surgissaient
vaguement de toutes parts. Je me rappelai alors les molles ondulations
du terrain d'en bas. J'avoue qu'en ce moment-l je ne pus me dfendre
de cette espce de frisson que donne l'inattendu. Mon charmant
jardinet plein d'enfants, d'oiseaux, de colombes, de papillons, de
musique, de lumire, de vie et de joie, tait un cimetire.




LETTRE XIX

FEUER! FEUER!

  Comment on est rveill  Bacharach.--Comment on est rveill 
    Lorches.--L'chelle du diable.--Gilgen.--La fe Ave.--Le
    chevalier Heppius.--L'auteur va en Chine.--L'auteur recommande
    Lorch aux ivrognes.--Comment il se fait qu'une feuille de
    papier blanc devient rouge.--L'auteur ouvre sa
    croise.--Effrayant spectacle qu'il voit.--_Feuer!
    Feuer!_--Silhouettes de gens en chemise.--L'auteur monte dans
    le grenier.--Le spectacle reste effrayant et devient
    magnifique.--L'auteur assiste  la plus ternelle de toutes les
    luttes et au plus ancien de tous les combats.--Paysage vu 
    travers cela.--Grande chose pleine de petites, comme toutes les
    grandes choses.--Feux de veuve.--Croises qui s'ouvrent et qui
    se ferment.--Les flammes bleues.--Les poutres qui se
    dandinent.--Le papier  fleurs.--Premire bucolique, le berger
    qui joue avec la bergre.--Deuxime bucolique, l'arbre qui joue
    avec le feu.--Les Anglaises.--Les marmots.--La catastrophe.--Ce
    qui reste de la chose  quatre heures du matin.--Propret des
    servantes.--Probit des paysans.--Histoire de l'Anglais qui
    soupe et qui se couche et qui ne se drange pas.


    Lorch, aot.

A Bacharah, minuit venu, on se couche, on ferme les yeux, on laisse
tomber les ides qu'on a portes toute la journe, on arrive  cet
instant o l'on a en soi tout ensemble quelque chose d'veill et
quelque chose d'endormi, o le corps fatigu se repose dj, o la
pense opinitre travaille encore, o il semble que le sommeil se
sente vivre et que la vie se sente sommeiller. Tout  coup un bruit
perce l'ombre et parvient jusqu' vous, un bruit singulier,
inexprimable, horrible, une espce de grondement fauve,  la fois
menaant et plaintif, qui se mle au vent de la nuit et qui semble
venir de ce haut cimetire situ au-dessus de la ville o vous avez vu
le matin mme les onze gargouilles de pierre de l'glise croule de
Saint-Werner ouvrir la gueule comme si elles se prparaient  hurler.
Vous vous rveillez en sursaut, vous vous dressez sur votre sant,
vous coutez:--Qu'est cela?--C'est le crieur de nuit qui souffle dans
sa trompe et qui avertit la ville que tout est bien, qu'elle peut
dormir tranquille. Soit; mais je ne crois pas qu'il soit possible de
rassurer les gens d'une manire plus effrayante.

A Lorch on peut tre rveill d'une faon encore plus dramatique.

Mais d'abord, mon ami, laissez-moi vous dire ce que c'est que Lorch.

Lorch est un gros bourg d'environ dix-huit cents habitants, situ sur
la rive droite du Rhin et se prolongeant en querre le long de la
Wisper, dont il marque l'embouchure. C'est la valle des contes et des
fables; c'est le pays des petites fes-sauterelles. Lorch est plac au
pied de l'Echelle-du-Diable, haute roche presque  pic que le vaillant
Gilgen escalada  cheval pour aller chercher sa fiance, cache par
les gnomes sur le sommet du mont. C'est  Lorch que la fe Ave
inventa, disent les lgendes, l'art de faire du drap pour vtir son
amant, le frileux chevalier romain Heppius,--lequel a donn son nom 
Heppenheim. Il est remarquable, soit dit en passant, que, chez tous
les peuples et dans toutes les mythologies, l'art de tisser les
toffes a t invent par une femme: pour les Egyptiens, c'est Isis;
pour les Lydiens, Arachn; pour les Grecs, Minerve; pour les
Pruviens, Menacella, femme de Manco-Capac; pour les villages du Rhin,
c'est la fe Ave. Les Chinois seuls attribuent cette imagination  un
homme, l'empereur Yas; et encore pour les Chinois l'empereur n'est-il
pas un homme, c'est un tre fantastique dont la ralit disparat sous
les titres bizarres dont ils l'affublent. Ils ne connaissent pas sa
nature, car ils l'appellent le _Dragon_; ils ignorent son ge, car ils
l'appellent _Dix-Mille-Ans_; ils ne savent pas son sexe, car ils
l'appellent la _Mre_. Mais que vais-je faire en Chine? Je reviens 
Lorch. Pardonnez-moi l'enjambe.

Le premier vin rouge du Rhin s'est fait  Lorch. Lorch existait avant
Charlemagne et a laiss trace dans des chartes de 732. Henri III,
archevque de Mayence, s'y plaisait et y rsida en 1348. Aujourd'hui
il n'y a plus  Lorch ni chevaliers romains, ni fes, ni archevques;
mais la petite ville est heureuse, le paysage est magnifique, les
habitants sont hospitaliers. La belle maison de la Renaissance qui est
au bord du Rhin a une faade aussi originale et aussi riche en son
genre que celle de notre manoir franais de Meillan. La forteresse
fabuleuse du vieux Sibo protge le bourg, que menace de l'autre rive
du fleuve le chteau historique de Furstemberg avec sa grande tour,
ronde au dehors, hexagone au dedans. Et rien n'est charmant comme de
voir prosprer joyeusement cette petite colonie vivace de paysans
entre ces deux effrayants squelettes qui ont t deux citadelles.

Maintenant voici comment une de mes nuits a t trouble  Lorch:

L'autre semaine, il pouvait tre une heure du matin, tout le bourg
dormait, j'crivais dans ma chambre, lorsque tout  coup je
m'aperois que mon papier est devenu rouge sous ma plume. Je lve les
yeux, je n'tais plus clair par ma lampe, mais par mes fentres. Mes
deux fentres s'taient changes en deux grandes tables d'opale rose 
travers lesquelles se rpandait autour de moi une rverbration
trange. Je les ouvre, je regarde. Une grosse vote de flamme et de
fume se courbait  quelques toises au-dessus de ma tte avec un bruit
effrayant. C'tait tout simplement l'htel P., le gasthaus voisin du
mien, qui avait pris feu et qui brlait.

En un instant l'auberge se rveille, tout le bourg est sur pied, le
cri _Feuer! feuer!_ emplit le quai et les rues, le tocsin clate. Moi,
je ferme mes croises et j'ouvre ma porte. Autre spectacle. Le grand
escalier de bois de mon gasthaus, touchant presque  la maison
incendie et clair par de larges fentres, semblait lui-mme tout en
feu; et sur cet escalier, du haut en bas, se heurtait, se pressait et
se foulait une cohue d'ombres surcharges de silhouettes bizarres.
C'tait toute l'auberge qui dmnageait, l'un en caleon, l'autre en
chemise, les voyageurs avec leurs malles, les domestiques avec les
meubles. Tous ces fuyards taient encore  moiti endormis. Personne
ne criait ni ne parlait. C'tait le bruit d'une fourmilire.

Un horrible flamboiement remplissait les intervalles de toutes les
ttes.

Quant  moi, car chacun pense  soi dans ces moments-l, j'ai fort peu
de bagage, j'tais log au premier, et je ne courais d'autre risque
que d'tre forc de sortir de la maison par la fentre.

Cependant un orage tait survenu, il pleuvait  verse. Comme il arrive
toujours lorsqu'on se hte, l'htel se vidait lentement; et il y eut
un instant d'affreuse confusion. Les uns voulaient entrer, les autres
sortir; les gros meubles descendaient lourdement des fentres attachs
 des cordes, les matelas, les sacs de nuit et les paquets de linge
tombaient du haut du toit sur le pav; les femmes s'pouvantaient, les
enfants pleuraient; les paysans, rveills par le tocsin, accouraient
de la montagne avec leurs grands chapeaux ruisselant d'eau et leurs
seaux de cuir  la main. Le feu avait dj gagn le grenier de la
maison, et l'on se disait qu'il avait t mis exprs  l'auberge P.;
circonstance qui ajoute toujours un intrt sombre et une sorte
d'arrire-scne dramatique  un incendie.

Bientt les pompes sont arrives, les chanes de travailleurs se sont
formes, et je suis mont dans le grenier, norme enchevtrement, 
plusieurs tages, de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous
ces grands toits d'ardoise des bords du Rhin. Toute la charpente de la
maison voisine brlait dans une seule flamme. Cette immense pyramide
de braise, surmonte d'un vaste panache rouge que secouait le vent de
l'orage, se penchait avec des craquements sourds sur notre toit, dj
allum et ptillant  et l. La question tait srieuse; si notre
toit prenait feu, dix maisons  coup sr, et peut-tre avec l'aide du
vent, le tiers de la ville brlaient. La besogne a t rude. Il a
fallu, sous les flammches et les tourbillons d'tincelles, corcer
les ardoises d'une partie du toit et couper les pignons-girouettes des
lucarnes. Les pompes taient admirablement servies.

Des lucarnes du grenier, je plongeais dans la fournaise et j'tais
pour ainsi dire dans l'incendie mme. C'est une effroyable et
admirable chose qu'un incendie vu  brle-pourpoint. Je n'avais jamais
eu ce spectacle;--puisque j'y tais,--je l'ai accept.

Au premier moment, quand on se voit comme envelopp dans cette
monstrueuse caverne de feu o tout flambe, reluit, petille, crie,
souffre, clate et croule, on ne peut se dfendre d'un mouvement
d'anxit; il semble que tout est perdu et que rien ne saura lutter
contre cette force affreuse qu'on appelle le feu; mais ds que les
pompes arrivent on reprend courage.

On ne peut se figurer avec quelle rage l'eau attaque son ennemi. A
peine la pompe, ce long serpent qu'on entend haleter en bas dans les
tnbres, a-t-elle pass au-dessus du mur sombre son cou effil et
fait tinceler dans la flamme sa fine tte de cuivre, qu'elle crache
avec fureur un jet d'acier liquide sur l'pouvantable chimre  mille
ttes. Le brasier, attaqu  l'improviste, hurle, se dresse, bondit
effroyablement, ouvre d'horribles gueules pleines de rubis et lche de
ses innombrables langues toutes les portes et les fentres  la fois.
La vapeur se mle  la fume; des tourbillons blancs et des
tourbillons noirs s'en vont  tous les souffles du vent et se tordent
et s'treignent dans l'ombre sous les nues. Le sifflement de l'eau
rpond au mugissement du feu. Rien n'est plus terrible et plus grand
que cet ancien et ternel combat de l'hydre et du dragon.

La force de la colonne d'eau lance par la pompe est prodigieuse. Les
ardoises et les briques qu'elle touche se brisent et s'parpillent
comme des cailles. Quand la charpente enfin s'est croule,
magnifique moment o le panache carlate de l'incendie a t remplac
au milieu d'un bruit terrible par une immense et haute aigrette
d'tincelles, une chemine est reste debout sur la maison comme une
espce de petite tour de pierre. Un jet de pompe l'a jete dans le
gouffre.

Le Rhin, les villages, les montagnes, les ruines, tout le spectre
sanglant du paysage reparaissant  cette lueur, se mlaient  la
fume, aux flammes, au glas continuel du tocsin, au fracas des pans du
mur s'abattant tout entiers comme des ponts-levis, aux coups sourds de
la hache, au tumulte de l'orage et  la rumeur de la ville. Vraiment
c'tait hideux, mais c'tait beau.

Si l'on regarde les dtails de cette grande chose, rien de plus
singulier. Dans l'intervalle d'un tourbillon de feu et d'un tourbillon
de fume, des ttes d'hommes surgissent au bout d'une chelle. On voit
ces hommes inonder, en quelque sorte  bout portant, la flamme
acharne qui lutte et voltige et s'obstine sous le jet mme de l'eau.
Au milieu de cet affreux chaos, il y a des espces de rduits
silencieux o de petits incendies tranquilles petillent doucement dans
des coins comme un feu de veuve. Les croises des chambres devenues
inaccessibles s'ouvrent et se ferment au vent. De jolies flammes
bleues frissonnent aux pointes des poutres. De lourdes charpentes se
dtachent du bord du toit et restent suspendues  un clou, balances
par l'ouragan au-dessus de la rue et enveloppes d'une longue flamme.
D'autres tombent dans l'troit entre-deux des maisons et tablissent
l un pont de braise. Dans l'intrieur des appartements, les papiers
parisiens  bordures prtentieuses disparaissent et reparaissent 
travers des bouffes de cendre rouge. Il y avait au troisime tage un
pauvre trumeau Louis XV, avec des arbres-rocaille et des bergers de
Gentil-Bernard, qui a lutt longtemps. Je le regardais avec
admiration. Je n'ai jamais vu une glogue faire si bonne contenance.
Enfin une grande flamme est entre dans la chambre, a saisi
l'infortun paysage vert-cladon, et le villageois embrassant la
villageoise, et Tircis cajolant Glycre s'en est all en fume. Comme
pendant, un pauvre petit jardinet, affreusement arros de charbons
ardents, brlait au bas de la maison. Un jeune acacia, appuy  un
treillage embras, s'est obstin  ne pas prendre feu et est rest
intact pendant quatre heures, secouant sa jolie tte verte sous une
pluie d'tincelles.

Ajoutez  cela quelques blondes et ples Anglaises demi-nues sous
l'averse  ct de leurs valises,  quelques pas de l'auberge, et tous
les enfants du lieu riant aux clats et battant des mains chaque fois
qu'un jet de pompe se dispersait jusqu' eux, et vous aurez une ide
assez complte de l'incendie de l'htel P.-- Lorch.

Une maison qui brle, ce n'est qu'une maison qui brle; mais le ct
vraiment triste de la chose, c'est qu'un pauvre homme y a t tu.

Vers quatre heures du matin, on tait ce qu'on appelle _matre du
feu_; le gasthaus P.--, toits, plafonds, escaliers et planchers
effondrs, flambait entre ses quatre murs, et nous avions russi 
sauver notre auberge.

Alors, et presque sans entr'acte, l'eau a succd au feu. Une nue de
servantes, brossant, frottant, pongeant, essuyant, a envahi les
chambres, et en moins d'une heure la maison a t lave du haut en
bas.

Chose remarquable, rien n'a t drob. Tous ces effets dmnags en
hte, sous la pluie, au milieu de la nuit, ont t religieusement
rapports par les trs-pauvres paysans de Lorch.

Au reste, ces accidents ne sont pas rares sur les bords du Rhin. Toute
maison de bois contient un incendie, et ici les maisons de bois
abondent. A Saint-Goar seulement, il y a en ce moment,  diffrentes
places de la ville, quatre ou cinq masures faites par des incendies.

Le lendemain matin, je remarquai avec quelque surprise au
rez-de-chausse de la maison incendie deux ou trois chambres fermes,
parfaitement entires, au dessus desquelles tout cet embrasement avait
fait rage sans y rien dranger. Voici  ce propos une historiette
qu'on raconte dans le pays. Je ne la garantis pas.--Il y a quelques
annes, un Anglais arriva assez tard  une auberge de Braubach, soupa
et se coucha. Dans le milieu de la nuit, l'auberge prend feu. On entre
en hte dans la chambre de l'Anglais. Il dormait. On le rveille. On
lui explique la chose, et que le feu est au logis, et qu'il faut
dcamper sur-le-champ.--Au diable! dit l'Anglais, vous me rveillez
pour cela! Laissez-moi tranquille. Je suis fatigu et je ne me lverai
pas. Sont-ils fous de s'imaginer que je vais me mettre  courir les
champs en chemise  minuit! Je prtends dormir mes neuf heures tout 
mon aise. Eteignez le feu si bon vous semble, je ne vous en empche
pas. Quant  moi, je suis bien dans mon lit, j'y reste. Bonne nuit,
mes amis,  demain.--Cela dit, il se recoucha. Il n'y eut aucun moyen
de lui faire entendre raison, et, comme le feu gagnait, les gens se
sauvrent, aprs avoir referm la porte sur l'Anglais rendormi et
ronflant. L'incendie fut terrible, on l'teignit  grand'peine. Le
lendemain matin, les hommes qui dblayaient les dcombres arrivrent 
la chambre de l'Anglais, ouvrirent la porte et trouvrent le voyageur
 demi veill, se frottant les yeux dans son lit, qui leur cria en
billant ds qu'il les aperut: Pourriez-vous me dire s'il y a un
tire-bottes dans cette maison? Il se leva, djeuna trs-fort et
repartit admirablement repos et frais, au grand dplaisir des garons
du pays, lesquels comptaient bien faire avec la momie de l'Anglais ce
qu'on appelle dans la valle du Rhin un _bourgmestre sec_,
c'est--dire un mort parfaitement fum et conserv, qu'on montre pour
quelques liards aux trangers.




LETTRE XX

DE LORCH A BINGEN.

  La langue lgale et la langue franaise.--Loi. _Article unique_:
    Qui parlera franais payera l'amende.--Thorie du voyage 
    pied.--Souvenirs.--Premire aventure.--Note sur Claye.--Ce qui
    apparat  l'auteur entre la quatrime et la cinquime ligne.--
    L'auteur voit des ours en plein midi.--Peinture gracieuse d'aprs
    nature.--L'auteur laisse entrevoir l'inexprimable plaisir que lui
    font les tragdies classiques.--Intressant pisode de la
    mouche.--Incident.--Ce que signifie l'intervalle qui spare les mots
    _entendre passer_ des mots _les srnades_.--Incident.--Incident.--
    Incident.--Incident.--Explication.--Cela n'empche pas que l'auteur
    et fort bien pu tre accept par ces saltimbanques  quatre pattes
    comme le dessert de leur djeuner.--Deuxime aventure.--G.--Histoire
    naturelle chimrique d'Aristote et de Pline.--En quels
    lieux les hommes font volontiers leurs plus monstrueuses
    inepties.--Incident.--Un rbus d'Horace.--D'o venait le
    vacarme.--Portraits de deux hommes admirs.--Tableau de
    beaucoup d'hommes qui admirent.--L'homme chevelu parle.--G.
    tressaille.--L'auteur crit ce que dit le charlatan.--Dialogue de
    celui qui est en haut avec celui qui est en bas.--L'auteur clate de
    rire et indigne tous ceux qui l'entourent.--Puissance de ce qui est
    inintelligible sur ce qui est inintelligent.--Mot amer de G. sur la
    troisime classe de l'institut.--Dans quelles circonstances l'auteur
    voyage  pied.--Fursteneck.--L'auteur grimpe assez haut pour
    constater une erreur des antiquaires.--Cadenet, Luynes,
    Branbes.--L'auteur subit sur la grande route son examen de
    bachelier.--Heimberg.--Sonneck.--Falkenburg.--L'auteur va devant
    lui.--Noms et fantmes voqus.--Contemplation.--Un chteau en
    ruine.--L'auteur y entre.--Ce qu'il y trouve.--Tombeau
    mystrieux.--Apparition gracieuse.--L'auteur se met  parler
    anglais de la faon le plus grotesque.--Esquisse d'une thorie des
    femmes, des filles et des enfants.--Stella.--L'auteur, quoique
    dcourag et humili, s'aventure  faire quatre vers franais.--
    Conjectures sur l'homme sans tte.--L'auteur cherche dans le
    Falkenburg les traces de Guntram et de Liba.--La langue de l'homme
    a de si singuliers caprices, que _Trajani Castrum_ devient
    _Trecktlingshausen_.--L'auteur djeune d'un gigot horriblement
    dur.--Sa grandeur d'me  cette occasion.--Paysage.--Saint-Clment.
    --Le Reichenstein.--Le Rheinstein.--Le Vaugtsberg.--L'auteur
    raconte des choses de son enfance.--Lgende du mauvais
    archevque.--Au neuvime sicle on tait mang par les rats
    sur le Rhin comme on l'est aujourd'hui  l'Opra.--Moralit
    des contes diffrente de la moralit de l'histoire.--_Mauth_
    et _Mase_.--Comment une petite estampe encadre de noir,
    accroche au-dessus du lit d'un enfant devient pour lui quand
    il est homme une grande et formidable vision.--Crpuscule.--L'auteur
    se risque encore  faire des vers franais.--Effrayante apparition
    entre deux montagnes de l'estampe encadre de noir.--Le
    Masethurm.--Vertige.--L'auteur rveille un batelier qui se trouve
    l.--A quel trajet l'auteur se hasarde.--Le Bingerloch.--Ralits
    difformes et fantastiques vues au milieu de la nuit.--Ce que
    l'auteur trouve dans le lieu sinistre o il est all.--Description
    minutieuse et dtaille de cette chose horrible et clbre.--Salut
    au drapeau.--Arrive  Bingen.--Visite au Klopp.--La Grande-Ourse.


    Bingen, 27 aot.

De Lorch  Bingen, il y a deux milles d'Allemagne, en d'autres termes,
quatre lieues de France, ou seize _kilomtres_, dans l'affreuse langue
que la loi veut nous faire, comme si c'tait  la loi de faire la
langue. Tout au contraire, mon ami, dans une foule de cas, c'est  la
langue de faire la loi.

Vous savez mon got. Toutes les fois que je puis continuer un peu ma
route  pied, c'est--dire convertir le voyage en promenade, je n'y
manque pas.

Rien n'est charmant,  mon sens, comme cette faon de voyager.--A
pied!--On s'appartient, on est libre, on est joyeux; on est tout
entier et sans partage aux incidents de la route,  la ferme o l'on
djeune,  l'arbre o l'on s'abrite,  l'glise o l'on se recueille.
On part, on s'arrte; on repart, rien ne gne, rien ne retient. On va
et on rve devant soi. La marche berce la rverie; la rverie voile la
fatigue. La beaut du paysage cache la longueur du chemin. On ne
voyage pas, on erre. A chaque pas qu'on fait, il vous vient une ide.
Il semble qu'on sente des essaims clore et bourdonner dans son
cerveau. Bien des fois, assis  l'ombre au bord d'une grande route, 
ct d'une petite source vive d'o sortaient avec l'eau la joie, la
vie et la fracheur, sous un orme plein d'oiseaux, prs d'un champ
plein de faneuses, repos, serein, heureux, doucement occup de mille
songes, j'ai regard avec compassion passer devant moi, comme un
tourbillon o roule la foudre, la chaise de poste, cette chose
tincelante et rapide qui contient je ne sais quels voyageurs lents,
lourds, ennuys et assoupis; cet clair qui emporte des tortues.--Oh!
comme ces pauvres gens, qui sont souvent des gens d'esprit et de
coeur, aprs tout, se jetteraient vite  bas de leur prison, o
l'harmonie du paysage se rsout en bruit, le soleil en chaleur et la
route en poussire, s'ils savaient toutes les fleurs que trouve dans
les broussailles, toutes les perles que ramasse dans les cailloux,
toutes les houris que dcouvre parmi les paysannes l'imagination
aile, opulente et joyeuse d'un homme  pied! _Musa pedestris._

Et puis tout vient  l'homme qui marche. Il ne lui surgit pas
seulement des ides; il lui choit des aventures, et, pour ma part,
j'aime fort les aventures qui m'arrivent. S'il est amusant pour
autrui d'inventer des aventures, il est amusant pour soi-mme d'en
avoir.

Je me rappelle qu'il y a sept ou huit ans j'tais all  Claye, 
quelques lieues de Paris. Pourquoi? Je ne m'en souviens plus. Je
trouve seulement dans mon livre de notes ces quelques lignes. Je vous
les transcris, parce qu'elles font, pour ainsi dire, partie de la
chose quelconque que je veux vous raconter:

--Un canal au rez-de-chausse, un cimetire au premier tage,
quelques maisons au second, voil Claye. Le cimetire occupe une
terrasse avec balcon sur le canal, d'o les mnes des paysans de Claye
peuvent entendre passer les srnades, s'il y en a, sur le
bateau-poste de Paris  Meaux, qui fait quatre lieues  l'heure. Dans
ce pays-l on n'est pas enterr, on est enterrass. C'est un sort
comme un autre.

Je m'en revenais  Paris  pied; j'tais parti d'assez grand matin,
et, vers midi, les beaux arbres de la fort de Bondy m'invitant,  un
endroit o le chemin tourne brusquement, je m'assis, adoss  un
chne, sur un talus d'herbe, les pieds pendants dans un foss, et je
me mis  crayonner sur mon livre vert la note que vous venez de lire.

Comme j'achevais la quatrime ligne,--que je vois aujourd'hui sur le
manuscrit spare de la cinquime par un assez large intervalle,--je
lve vaguement les yeux et j'aperois de l'autre cot du foss, sur le
bord de la route, devant moi,  quelques pas, un ours qui me regardait
fixement. En plein jour on n'a pas de cauchemar; on ne peut tre dupe
d'une forme, d'une apparence, d'un rocher difforme ou d'un tronc
d'arbre absurde. _Lo que puede un sastre_ est formidable la nuit; mais
 midi, par un soleil de mai, on n'a pas d'hallucinations. C'tait
bien un ours, un ours vivant, un vritable ours, parfaitement hideux
du reste. Il tait gravement assis sur son sant, me montrant le
dessous poudreux de ses pattes de derrire, dont je distinguais toutes
les griffes, ses pattes de devant mollement croises sur son ventre.
Sa gueule tait entr'ouverte; une de ses oreilles, dchire et
saignante, pendait  demi; sa lvre infrieure,  moiti arrache,
laissait voir ses crocs dchausss; l'un de ses yeux tait crev, et
avec l'autre il me regardait d'un air srieux.

Il n'y avait pas un bcheron dans la fort, et le peu que je voyais du
chemin  cet endroit-l tait absolument dsert.

Je n'tais pas sans prouver quelque motion. On se tire parfois
d'affaire avec un chien en l'appelant _Fox_, _Soliman_ ou _Azor_; mais
que dire  un ours? D'o venait cet ours? Que signifiait cet ours dans
la fort de Bondy, sur le grand chemin de Paris  Claye? A quoi rimait
ce vagabond d'un nouveau genre?--C'tait fort trange, fort ridicule,
fort draisonnable, et, aprs tout, fort peu gai. J'tais, je vous
l'avoue, trs-perplexe. Je ne bougeais pas cependant; je dois dire que
l'ours, de son ct, ne bougeait pas non plus; il me paraissait mme,
jusqu' un certain point, bienveillant. Il me regardait aussi
tendrement que peut regarder un ours borgne. A tout prendre, il
ouvrait bien la gueule, mais il l'ouvrait comme on ouvre une bouche.
Ce n'tait pas un rictus, c'tait un billement; ce n'tait pas
froce, c'tait presque littraire. Cet ours avait je ne sais quoi
d'honnte, de bat, de rsign et d'endormi; et j'ai retrouv depuis
cette expression de physionomie  de vieux habitus de thtre qui
coutaient des tragdies. En somme, sa contenance tait si bonne que
je rsolus, aussi moi, de faire bonne contenance. J'acceptai l'ours
pour spectateur, et je continuai ce que j'avais commenc. Je me mis
donc  crayonner sur mon livre la cinquime ligne de la note
ci-dessus, laquelle cinquime ligne, comme je vous le disais tout 
l'heure, est sur mon manuscrit trs-carte de la quatrime; ce qui
tient  ce que, en commenant  crire, j'avais les yeux fixs sur
l'oeil de l'ours.

Pendant que j'crivais, une grosse mouche vint se poser sur l'oreille
ensanglante de mon spectateur. Il leva lentement sa patte droite et
la passa par-dessus son oreille avec le mouvement d'un chat. La mouche
s'envola. Il la chercha du regard; puis, quand elle eut disparu, il
saisit ses deux pattes de derrire avec ses deux pattes de devant, et,
comme satisfait de cette attitude classique, il se remit  me
contempler. Je dclare que je suivais ces mouvements varis avec
intrt.

Je commenais  me faire  ce tte--tte, et j'crivais la sixime
ligne de la note, lorsque survint un incident: un bruit de pas
prcipits se fit entendre dans la grande route, et tout  coup je vis
dboucher du tournant un autre ours, un grand ours noir; le premier
tait fauve. Cet ours noir arriva au grand trot, et, apercevant l'ours
fauve, vint se rouler gracieusement  terre auprs de lui. L'ours
fauve ne daigna pas regarder l'ours noir, et l'ours noir ne daignait
pas faire attention  moi.

Je confesse qu' cette seconde apparition, qui levait mes perplexits
 la seconde puissance, ma main trembla. J'tais en train d'crire
cette ligne: ..... peuvent entendre passer les srnades. Sur mon
manuscrit, je vois aujourd'hui un assez grand intervalle entre ces
mots: _entendre passer_ et ces mots: _les srnades_. Cet
intervalle signifie:--_Un deuxime ours!_

Deux ours! pour le coup, c'tait trop fort. Quel sens cela avait-il? A
qui en voulait le hasard? Si j'en jugeais par le ct d'o l'ours noir
avait dbouch, tous deux venaient de Paris, pays o il y a pourtant
peu de btes,--sauvages surtout.

J'tais rest comme ptrifi. L'ours fauve avait fini par prendre part
aux jeux de l'autre, et,  force de se rouler dans la poussire, tous
deux taient devenus gris. Cependant j'avais russi  me lever, et je
me demandais si j'irais ramasser ma canne qui avait roul  mes pieds
dans le foss, lorsqu'un troisime ours survint, un ours rougetre,
petit, difforme, plus dchiquet et plus saignant encore que le
premier; puis un quatrime, puis un cinquime et un sixime, ces
deux-l trottant de compagnie. Ces quatre derniers ours traversrent
la route comme des comparses traversent le fond d'un thtre, sans
rien voir et sans rien regarder, presque en courant et comme s'ils
taient poursuivis. Cela devenait trop inexplicable pour que je ne
touchasse pas  l'explication. J'entendis des aboiements et des cris;
dix ou douze bouledogues, sept ou huit hommes arms de btons ferrs
et des muselires  la main, firent irruption sur la route, talonnant
les ours qui s'enfuyaient. Un de ces hommes s'arrta, et, pendant que
les autres ramenaient les btes museles, il me donna le mot de cette
bizarre nigme. Le matre du cirque de la barrire du Combat profitait
des vacances de Pques pour envoyer ses ours et ses dogues donner
quelques reprsentations  Meaux. Toute cette mnagerie voyageait 
pied. A la dernire halte on l'avait dmusele pour la faire manger;
et, pendant que leurs gardiens s'attablaient au cabaret voisin, les
ours avaient profit de ce moment de libert pour faire  leur aise,
joyeux et seuls, un bout de chemin.

C'taient des acteurs en cong.

Voil une de mes aventures de voyageur  pied.

Dante raconte en commenant son pome qu'il rencontra un jour dans un
bois une panthre, puis aprs la panthre un lion, puis aprs le lion
une louve. Si la tradition dit vrai, dans leurs voyages en Egypte, en
Phnicie, en Chalde et dans l'Inde, les sept sages de Grce eurent
tous de ces aventures-l. Ils rencontrrent chacun une bte
diffrente, comme il sied  des sages qui ont tous une sagesse
diffrente. Thals de Milet fut suivi longtemps par un griffon ail;
Bias de Prine fit route cte  cte avec un lynx; Priandre de
Corinthe fit reculer un lopard en le regardant fixement; Solon
d'Athnes marcha hardiment droit  un taureau furieux; Pittacus de
Mitylne fit rencontre d'un souassouaron; Clobule de Rhodes fut
accost par un lion, et Chilon de Lacdmone par une lionne. Tous ces
faits merveilleux, si on les examinait d'un peu prs, s'expliqueraient
probablement par des mnageries en cong, par des vacances de Pques
et des barrires du Combat. En racontant convenablement mon aventure
des ours, dans deux mille ans, j'aurais peut-tre eu je ne sais quel
air d'Orphe. _Dictus ob hoc lenire tigres._ Voyez-vous, mon ami, mes
pauvres ours saltimbanques donnent la clef de beaucoup de prodiges.
N'en dplaise aux potes antiques et aux philosophes grecs, je ne
crois gure  la vertu d'une strophe contre un lopard ni  la
puissance d'un syllogisme sur une hyne; mais je pense qu'il y a
longtemps que l'homme, cette intelligence qui transforme  sa guise
les instincts, a trouv le secret de dgrader les lions et les tigres,
de dtriorer les animaux et d'abrutir les btes.

L'homme croit toujours et partout avoir fait un grand pas quand il a
substitu,  force d'enseignements intelligents, la stupidit  la
frocit.

A tout prendre, c'en est peut-tre un. Sans ce pas-l, j'aurais t
mang,--et les sept sages de Grce aussi.

Puisque je suis en train de souvenirs, permettez-moi encore une petite
histoire.

Vous connaissez G--, ce vieux pote-savant qui prouve qu'un pote peut
tre patient, qu'un savant peut tre charmant et qu'un vieillard peut
tre jeune. Il marche comme  vingt ans. En avril 183... nous faisions
ensemble je ne sais quelle excursion dans le Gtinais. Nous cheminions
cte a cte par une frache matine rchauffe d'un soleil
rjouissant. Moi que la vrit charme et que le paradoxe amuse, je ne
connais pas de plus agrable compagnie que G--. Il sait toutes les
vrits prouves, et il invente tous les paradoxes possibles.

Je me souviens que sa fantaisie en ce moment-l tait de me soutenir
que le basilic existe. Pline en parle et le dcrit, me disait-il. Le
basilic nat dans le pays de Cyrne, en Afrique. Il est long d'environ
douze doigts; il a sur la tte une tache blanche qui lui fait un
diadme; et quand il siffle, les serpents s'enfuient. La Bible dit
qu'il a des ailes. Ce qui est prouv, c'est que du temps de saint Lon
il y eut  Rome, dans l'glise de Sainte-Luce, un basilic qui infecta
de son haleine toute la ville. Le saint pape osa s'approcher de la
vote humide et sombre sous laquelle tait le monstre, et Scaliger dit
en assez beau style qu'il _l'teignit par ses prires_.

G-- ajoutait, me voyant incrdule au basilic, que certains lieux ont
une vertu particulire sur certains animaux: qu' Sriphe, dans
l'Archipel, les grenouilles ne coassent point; qu' Reggio, en
Calabre, les cigales ne chantent pas; que les sangliers sont muets en
Macdoine; que les serpents de l'Euphrate ne mordent point les
indignes, mme endormis, mais seulement les trangers; tandis que les
scorpions du mont Latmos, inoffensifs pour les trangers, piquent
mortellement les habitants du pays. Il me faisait, ou plutt il se
faisait  lui-mme une foule de questions, et je le laissais aller.
Pourquoi y a-t-il une multitude de lapins  Mayorque, et pourquoi n'y
en a-t-il pas un seul  Yviza? Pourquoi les livres meurent-ils 
Ithaque? D'o vient qu'on ne saurait trouver un loup sur le mont
Olympe, ni une chouette dans l'le de Crte, ni un aigle dans l'le de
Rhodes?

En me voyant sourire, il s'interrompait: Tout beau, mon cher! mais ce
sont l des opinions d'Aristote! A quoi je me contentais de rpondre:
Mon ami, c'est de la science morte; et la science morte n'est plus de
la science, c'est de l'rudition. Et G-- me rpliquait avec son doux
regard plein de gravit et d'enthousiasme: Vous avez raison. La
science meurt. Il n'y a que l'art qui soit immortel. Un grand savant
fait oublier un autre grand savant; quant aux grands potes du pass,
les grands potes du prsent et de l'avenir ne peuvent que les galer.
Aristote est dpass, Homre ne l'est pas.

Cela dit, il devenait pensif, puis il se mettait  chercher un
bupreste dans l'herbe ou une rime dans les nuages.

Nous arrivmes ainsi prs de Milly, dans une plaine o l'on voit
encore les vestiges d'une masure devenue fameuse dans les procs de
sorciers du dix-septime sicle. Voici  quelle occasion. Un
loup-cervier ravageait le pays. Des gentilshommes de la vnerie du roi
le traqurent avec grand renfort de valets et de paysans. Le loup,
poursuivi dans cette plaine, gagna cette masure et s'y jeta. Les
chasseurs entourrent la masure, puis y entrrent brusquement. Ils y
trouvrent une vieille femme. Une vieille femme hideuse, sous les
pieds de laquelle tait encore la peau du loup que Satan n'avait pas
eu le temps de faire disparatre dans sa chausse-trape. Il va sans
dire que la vieille fut brle sur un fagot vert; ce qui s'excuta
devant le beau portail de la cathdrale de Sens.

J'admire que les hommes, avec une sorte de coquetterie inepte, soient
toujours venus chercher ces calmes et sereines merveilles de
l'intelligence humaine pour faire devant elles leurs plus grosses
btises.

Cela se passait en 1636, dans l'anne o Corneille faisait jouer le
_Cid_.

Comme je racontais cette histoire  G--: Ecoutez, me dit-il. Nous
entendions en effet sortir d'un petit groupe de maisons cach dans les
arbres,  notre gauche, la fanfare d'un charlatan. G-- a toujours eu
du got pour ce genre de bruit grotesque et triomphal. Le monde, me
disait-il un jour, est plein de grands tapages srieux dont ceci est
la parodie. Pendant que les avocats dclament sur le trteau
politique, pendant que les rhteurs prorent sur le trteau
scolastique, moi je vais dans les prs, je catalogue des moucherons et
je collationne des brins d'herbe, je me pntre de la grandeur de
Dieu, et je serai toujours charm de rencontrer  tout bout de champ
cet emblme bruyant de la petitesse des hommes, ce charlatan
s'essoufflant sur sa grosse caisse, ce Bobino, ce Bobche, cette
ironie! Le charlatan se mle  mes tudes et les complte; je fixe
cette figure avec une pingle dans mon carton comme un scarabe ou
comme un papillon, et je classe l'insecte humain parmi les autres.

G-- m'entrana donc vers le groupe de maisons d'o venait le
bruit;--un assez chtif hameau qui se nomme, je crois, Petit-Sou, ce
qui m'a rappel ce bourg d'Asculum, sur la route de Trivicum 
Brindes, lequel fit faire un rbus  Horace:

            Quod versu dicere non est,
    Signis perfacile est.

_Asculum_, en effet, ne peut entrer dans un vers alexandrin.

C'tait la fte du village. La place, l'glise et la mairie taient
endimanches. Le ciel lui-mme, coquettement dcor d'une foule de
jolis nuages blancs et roses, avait je ne sais quoi d'agreste, de
joyeux et de dominical. Des rondes de petits enfants et de jeunes
filles, doucement contemples par des vieillards, occupaient un bout
de la place qui tait tapiss de gazon;  l'autre bout, pav de
cailloux aigus, la foule entourait une faon de trteau adoss  une
manire de baraque. Le trteau tait compos de deux planches et d'une
chelle; la baraque tait recouverte de cette classique toile  damier
bleu et blanc qui rappelle des souvenirs de grabat et qui, se faisant
au besoin souquenille, a fait donner le nom de _paillasses_  tous les
valets de tous les charlatans. A ct du trteau s'ouvrait la porte de
la baraque, une simple fente dans la toile; et au-dessus de cette
porte, sur un criteau blanc orn de ce mot en grosses majuscules
noires:

    MICROSCOPE

fourmillaient, grossirement dessins dans mille attitudes
fantastiques, plus d'animaux effrayants, plus de monstres chimriques,
plus d'tres impossibles que saint Antoine n'en a vu et que Callot
n'en a rv.

Deux hommes faisaient figure sur ce trteau. L'un, sale comme Job,
bronz comme Ptha, coiff comme Osiris, gmissant comme Memnon, avait
je ne sais quoi d'oriental, de fabuleux, de stupide et d'gyptien, et
frappait sur un gros tambour tout en soufflant au hasard dans une
flte. L'autre le regardait faire. C'tait une espce de Sbrigani,
pansu, barbu, velu et chevelu, l'air froce, et vtu en Hongrois de
mlodrame.

Autour de cette baraque, de ce trteau et de ces deux hommes, force
paysans passionns, force paysannes fascines, force admirateurs les
plus affreux du monde ouvraient des bouches niaises et des yeux
btes. Derrire l'estrade, quelques enfants pratiquaient artistement
des trous  la vieille toile blanche et bleue, qui faisait peu de
rsistance et leur laissait voir l'intrieur de la baraque.

Comme nous arrivions, l'Egyptien termina sa fanfare et le Sbrigani se
mit  parler. G-- se mit  couter.

Except l'invitation d'usage: _Entrez et vous verrez_, etc., je
dclare que ce que disait ce fantoche tait parfaitement
inintelligible pour moi, pour les paysans et pour l'Egyptien, lequel
avait pris une posture de bas-relief, et prtait l'oreille avec autant
de dignit que s'il et assist  la ddidace des grandes colonnes de
la salle hypostyle de Karnac par Menephta Ier, pre de Rhamss II.

Cependant, ds les premires paroles du charlatan, G--avait
tressailli. Au bout de quelques minutes, il se pencha vers moi et me
dit tout bas: Vous qui tes jeune, qui avez de bons yeux et un
crayon, faites-moi le plaisir d'crire ce que dit cet homme. Je
voulus demander  G--l'explication de cet trange dsir, mais dj son
attention tait retourne au trteau avec trop d'nergie pour qu'il
m'entendit. Je pris le parti de satisfaire G--, et comme le charlatan
parlait avec une lenteur solennelle, voici ce que j'crivis sous sa
dicte:

La famille des scyres se divise en deux espces: la premire n'a pas
d'yeux; la seconde en a six, ce qui la distingue du genre _cunaxa_,
qui en a deux, et du genre _bdella_, qui en a quatre.

Ici G--, qui coutait avec un intrt de plus en plus profond, ta son
chapeau, et, s'adressant au charlatan de sa voix la plus gracieuse et
la plus adoucie: Pardon, monsieur, mais vous ne nous dites rien du
groupe des gamases?

--Qui parle l? dit l'homme, jetant un coup d'oeil sur l'assistance,
mais sans surprise et sans hsitation. Ce vieux? Eh bien, mon vieux,
dans le groupe des gamases je n'ai trouv qu'une espce, c'est un
dermanyssus, parasite de la chauve-souris pipistrelle.

--Je croyais, reprit G-- timidement, que c'tait un glyciphagus
cursor?

--Erreur, mon brave, rpliqua le Sbrigani. Il y a un abme entre le
glyciphagus et le dermanyssus. Puisque vous vous occupez de ces
grandes questions, tudiez la nature. Consultez Degeer, Hering et
Hermann. Observez (j'crivais toujours) le _sarcoptes ovis_, qui a au
moins une des deux paires de pattes postrieures complte et
caroncule; le _sarcoptes rupicapr_, dont les pattes postrieuses
sont rudimentaires et stigres, sans vsicule et sans tarse; le
_sarcoptes hippopodos_, qui est peut-tre un glyciphage...

--Vous n'en tes pas sr? interrompit G-- presque avec respect.

--Je n'en suis pas sr, rpondit majestueusement le charlatan. Oui, je
dois  la sainte vrit d'avouer que je n'en suis pas sr. Ce dont je
suis sr, c'est d'avoir recueilli un glyciphage dans les plumes du
grand-duc. Ce dont je suis sr, c'est d'avoir trouv, en visitant des
galeries d'anatomie compare, des glyciphages dans les cavits, entre
les cartilages et sous les piphyses des squelettes.

--Voil qui est prodigieux! murmura G--.

--Mais, poursuivit l'homme, ceci m'entrane trop loin. Je vous
parlerai une autre fois, messieurs, du glyciphage et du psoropte.
L'animal extraordinaire et redoutable que je vais vous montrer
aujourd'hui, c'est le sarcopte. Chose effrayante et merveilleuse!
l'acarien du chameau, qui ne ressemble pas  celui du cheval,
ressemble  celui de l'homme. De l une confusion possible, dont les
suites seraient funestes (j'crivais toujours). Etudions-les,
messieurs; tudions ces monstres. La forme de l'un et de l'autre est
a peu prs la mme; mais le sarcopte du dromadaire est un peu plus
allong que le sarcopte humain; la paire intermdiaire des poils
postrieurs, au lieu d'tre la plus petite, est la plus grande. La
face ventrale a aussi ses particularits. Le collier est plus
nettement spar dans le _sarcoptes hominis_, et il envoie
infrieurement une pointe aciculiforme qui n'existe pas dans le
_sarcoptes dromadarii_. Ce dernier est plus gros que l'autre. Il y a
aussi une diffrence norme aux pines de la base des pattes
postrieures; elles sont simples dans la premire espce, et
ingalement bifides dans la seconde...

Ici, las d'crire toutes ces choses tnbreuses et imposantes, je ne
pus m'empcher de pousser le coude de G--et de lui demander tout bas:
Mais de quoi diable parle cet homme?

G-- se tourna  demi vers moi et me dit avec gravit: De la gale.

Je partis d'un clat de rire si violent que le livre de notes me tomba
des mains. G-- le ramassa, m'arracha le crayon, et sans daigner
rpliquer  ma gaiet, mme par un geste de mpris, plus que jamais
attentif aux paroles du charlatan, il continua d'crire  ma place,
dans l'attitude recueillie et raphalesque d'un disciple de l'cole
d'Athnes.

Je dois dire que les paysans, de plus en plus blouis, partageaient,
au suprme degr, l'admiration et la batitude de G--. L'extrme
science et l'extrme ignorance se touchent par l'extrme navet. Le
dialogue obscur et formidable du charlatan avait parfaitement russi
prs des villageois de l'honnte pays de Petit-Sou. Le peuple est
comme l'enfant: il s'merveille de ce qu'il ne comprend pas. Il aime
l'inintelligible, le hriss, l'amphigouri dclamatoire et
merveilleux. Plus l'homme est ignorant, plus l'obscur le charme; plus
l'homme est barbare, plus le compliqu lui plat. Rien n'est moins
simple qu'un sauvage. Les idiomes des hurons, des botocudos et des
chesapeacks sont des forts de consonnes  travers lesquelles,  demi
engloutis dans la vase des ides mal rendues, se tranent des mots
immenses et hideux, comme rampaient les monstres antdiluviens sous
les inextricables vgtations du monde primitif. Les algonquins
traduisent ce mot si court, si simple et si doux, _France_, par
_Mittigouchiouekendalakiank_.

Aussi, quand la baraque s'ouvrit, la foule, impatiente de contempler
les merveilles promises, s'y prcipita. Les mittigouchiouekendalakiank
des charlatans se rsolvent toujours en une pluie de liards ou de
doublons dans leur escarcelle, selon qu'ils se sont adresss au peuple
d'en bas ou au peuple d'en haut.

Une heure aprs nous avions repris notre promenade et nous suivions la
lisire d'un petit bois. G-- ne m'avait pas encore adress une parole.
Je faisais mille efforts inutiles pour rentrer en grce. Tout  coup,
paraissant sortir d'une profonde rverie et comme se rpondant 
lui-mme, il dit: Et il en parle fort bien!

--De la gale, n'est-ce pas? fis-je fort timidement.

--Oui, pardieu, de la gale, me rpondit G-- avec fermet.

Il ajouta aprs un silence: Cet homme a fait de magnifiques
observations microscopiques. De vraies dcouvertes.

Je hasardai encore un mot. Il aura tudi son sujet sur ce pharaon
d'gypte dont il a fait son laquais et son musicien.

Mais G-- ne m'entendait dj plus. Quelle prodigieuse chose!
s'cria-t-il, et quel sujet de mditation mlancolique! La maladie
suit l'homme aprs la mort. Les squelettes ont la gale!

Il y eut encore un silence, puis il reprit: Cet homme manque  la
troisime classe de l'Institut. Il y a bien des acadmiciens qui sont
charlatans; voil un charlatan qui devrait tre acadmicien.

Maintenant, mon ami, je vous vois d'ici rire  votre tour et vous
crier: Est-ce tout? oh! les aimables aventures, les engageantes
histoires, et quel voyageur  pied vous tes! Rencontrer des ours, ou
entendre un avaleur de sabres, bras nus et ceinturonn de rouge,
confronter en plein air l'acarus de l'homme  l'acarus du chameau et
faire  des paysans un cours philosophique de gale compare! Mais, en
vrit, il faut en grande hte se jeter en bas de sa chaise de poste,
et ce sont l de merveilleux bonheurs.

Comme il vous plaira. Quant  moi, je ne sais si c'est le matin, si
c'est le printemps ou si c'est ma jeunesse qui se mle  ces
souvenirs, dj anciens, hlas! mais ils rayonnent en moi. Je leur
trouve des charmes que je ne puis dire. Riez donc tant que vous
voudrez du _voyageur  pied_, je suis toujours tout prt 
recommencer, et s'il m'arrivait encore aujourd'hui quelque aventure
pareille, j'y prendrais un plaisir extrme.

Mais de semblables bonnes fortunes sont rares, et quand j'entreprends
une excursion  pied, pourvu que le ciel ait un air de joie, pourvu
que les villages aient un air de bonheur, pourvu que la rose tremble
 la pointe des herbes, pourvu que l'homme travaille, que le soleil
brille et que l'oiseau chante, je remercie le bon Dieu, et je ne lui
demande pas d'autres aventures.--L'autre jour donc,  cinq heures et
demie du matin, aprs avoir donn les ordres ncessaires pour faire
transporter mon bagage  Bingen, ds l'aube, je quittais Lorch, et un
bateau me transportait sur le bord oppos. Si vous suivez jamais cette
route, faites de mme. Les ruines romaines, romanes et gothiques de
la rive gauche ont beaucoup plus d'intrt pour le piton que les
ardoises de la rive droite. A six heures j'tais assis, aprs une
assez rude ascension  travers les vignes et les broussailles, sur la
croupe d'une colline de lave teinte qui domine le chteau de
Furstemberg et la valle de Diebach, et l je constatais une erreur
des antiquaires. Ils racontent, et je vous crivais d'aprs eux dans
ma prcdente lettre, que la grosse tour de Furstemberg, ronde au
dehors, est hexagone au dedans. Or, du point lev ou je m'tais
plac, je plongeais assez profondment dans la tour, et je puis vous
affirmer, si la chose vous intresse, qu'elle est ronde  l'intrieur
comme  l'extrieur. Ce qui est remarquable, c'est sa hauteur qui est
prodigieuse et sa forme qui est singulire. Comme elle a d'normes
crneaux sans mchicoulis et comme elle va s'largissant du sommet 
la base, sans baies, sans fentres, perce  peine de quelques longues
meurtrires, elle ressemble de la plus trange manire aux mystrieux
et massifs donjons de Samarcande, de Calicut ou de Granganor; et l'on
s'attend  voir plutt apparatre au fate de cette grosse tour
presque hindoue le maharadja de Lahore ou le zamorin de Malabar que
Louis de Bavire ou Gustave de Sude. Pourtant cette citadelle, plutt
orientale que gothique, a jou un grand rle dans les luttes de
l'Europe. Au moment o je songeais  toutes les chelles qui ont t
successivement appliques aux flancs de cette gante de pierre, et o
je me rappelais le triple sige des Bavarois en 1321, des Sudois en
1632 et des Franais en 1689, un grimpereau l'escaladait gaiement.

Ce qui a caus l'erreur des antiquaires, c'est une tourelle qui dfend
la citadelle du ct de la montagne, et qui, ronde au dedans, est
arme  son sommet d'un couronnement de mchicoulis taill  six pans.
Ils ont pris la tourelle pour la tour et le dehors pour le dedans. Du
reste,  cette heure matinale, grce aux vapeurs encore poses et
appuyes sur le sol, je ne distinguais que la tte du donjon, la cime
des murailles, et  l'horizon, tout autour de moi, la haute crte des
collines. A mes pieds, le fond du paysage tait cach par une brume
blanche et paisse dont le soleil dorait le bord. On et dit qu'un
nuage tait tomb dans la valle.

Comme sept heures sonnaient dans ce nuage au clocher de Rheindiebach,
qui est un hameau au pied de Furstemberg, le grimpereau s'envola et je
me levai. Pendant que je descendais, le brouillard montait, et lorsque
je parvins au village, les rayons du soleil y arrivaient. Quelques
instants aprs, j'avais laiss le village derrire moi, sans mme
avoir pens, je l'avoue,  interroger l'cho fameux de son ravin; je
cheminais joyeusement le long du Rhin, et j'changeais un bonjour
amical avec trois jeunes peintres qui s'en allaient, eux, vers
Bacharach, le sac et le parapluie sur le dos. Toutes les fois que je
rencontre trois jeunes gens qui voyagent  pied en mince quipage,
allgres d'ailleurs et les yeux rayonnants comme si leur prunelle
refltait les feries de l'avenir, je ne puis m'empcher d'esprer
pour eux la ralisation de leurs chimres et de songer  ces trois
frres, Cadenet, Luynes et Brandes, qui, il y a de cela deux cents
ans, partirent un beau matin  pied pour la cour du roi Henri IV,
n'ayant  eux trois qu'un manteau port par chacun  son tour, et qui,
quinze ans aprs, sous Louis XIII, taient, le premier, duc de
Chaulnes; le deuxime, conntable de France; le troisime, duc de
Luxembourg.--Rvez donc, jeunes gens, et marchez!

Ce voyage  trois parat du reste tre  la mode sur les bords du
Rhin; car je n'avais pas fait une demi-lieue, j'atteignais  peine
Niederheimbach, que je rencontrais encore trois jeunes gens cheminant
de compagnie. Ceux-l taient videmment des tudiants de quelqu'une
de ces nobles universits qui fcondent la vieille Teutonie en
civilisant la jeune Allemagne. Ils portaient la casquette classique,
les longs cheveux, le ceinturon, la redingote serre, le bton  la
main, la pipe de faence colorie  la bouche, et, comme les peintres,
le bissac sur le dos. Sur la pipe du plus jeune des trois taient
peintes des armoiries, probablement les siennes. Ils paraissaient
discuter avec chaleur et s'en allaient, de mme que les peintres, du
ct de Bacharach. En passant prs de moi, l'un d'eux me cria, en me
saluant de la casquette: _Dic nobis, domine, in qua parte corporis
animam veteres locant philosophi?_ Je rendis le salut et je rpondis:
_In corde Plato, in sanguine Empedocles, inter duo supercilia
Lucretius._ Les trois jeunes gens sourirent et le plus g s'cria:
_Vivat Gallia regina!_ Je rpliquai: _Vivat Germania mater!_ Nous
nous salumes encore une fois de la main, et je passai outre.

J'approuve cette faon de voyager  trois. Deux amants, trois amis.

Au-dessus de Niederheimbach s'tagent et se superposent les mamelons
de la sombre fort de Sann ou de Sonn, et l, parmi les chnes, se
dressent deux forteresses croules, Heimburg, chteau des Romains,
Sonneck, chteau des brigands. L'empereur Rodolphe a dtruit Sonneck
en 1282; le temps a dmoli Heimburg. Une ruine plus mlancolique
encore se cache dans les plis de ces montagnes, c'est Falkenburg.

J'avais, comme je vous l'ai dit, laiss le village derrire moi. Le
soleil tait ardent, la frache haleine du Rhin s'attidissait, la
route se couvrait de poussire;  ma droite s'ouvrait troitement
entre deux rochers un charmant ravin plein d'ombre; un tas de petits
oiseaux y babillaient  qui mieux mieux et se livraient  d'affreux
commrages les uns sur les autres dans les profondeurs des arbres; un
ruisseau d'eau vive grossi par les pluies, tombant de pierre en
pierre, prenait des airs de torrent, dvastait les pquerettes,
pouvantait les moucherons et faisait de petites cascades tapageuses
dans les cailloux; je distinguais vaguement le long de ce ruisseau,
dans les douces tnbres que versaient les feuillages, un sentier que
mille fleurs sauvages, le liseron, le passe-velours, l'hlicryson, le
glaeul aux lancoles canneles, la flambe aux neuf feuilles perses,
cachaient pour le profane et tapissaient pour le pote. Vous savez
qu'il y a des moments o je crois presque  l'intelligence des choses;
il me semblait qu'une foule de voix murmuraient dans ce ravin et me
disaient: O vas-tu? tu cherches les endroits o il y a peu de pas
humains et o il y a beaucoup de traces divines; tu veux mettre ton
me en quilibre avec l'me de la solitude; tu veux de l'ombre et de
la lumire, du mouvement et de la paix, des transformations et de la
srnit; tu cherches le lieu o le Verbe s'panouit dans le silence,
o l'on voit la vie  la surface de tout et o l'on sent l'ternit au
fond; tu aimes le dsert et tu ne hais pas l'homme; tu cherches de
l'herbe et des mousses, des feuilles humides, des branches gonfles de
sve, des oiseaux qui fredonnent, des eaux qui courent, des parfums
qui se rpandent. Eh bien! entre. Ce sentier est ton chemin.

Je ne me suis pas fait prier longtemps, je suis entr dans le ravin.

Vous dire ce que j'ai fait l, ou plutt ce que la solitude m'y a
fait; comment les gupes bourdonnaient autour des clochettes
violettes; comment les ncrophores cuivrs et les fronies bleues se
rfugiaient dans les petits antres microscopiques que les pluies leur
creusent sous les racines des bruyres; comment les ailes froissaient
les feuilles; ce qui tressaillait sourdement dans les mousses, ce qui
jasait dans les nids; le bruit doux et indistinct des vgtations,
des minralisations et des fcondations mystrieuses; la richesse des
scarabes, l'activit des abeilles, la gaiet des libellules, la
patience des araignes; les aromes, les reflets, les panouissements,
les plaintes; les cris lointains; les luttes d'insecte  insecte, les
catastrophes de fourmilires, les petits drames de l'herbe; les
haleines qui s'exhalaient des roches comme des soupirs, les rayons qui
venaient du ciel  travers les arbres comme des regards, les gouttes
d'eau qui tombaient des fleurs comme des larmes; les demi-rvlations
qui sortaient de tout; le travail calme, harmonieux, lent et continu
de tous ces tres et de toutes ces choses qui vivent en apparence plus
prs de Dieu que l'homme; vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous
exprimer l'ineffable, vous montrer l'invisible, vous peindre l'infini.
Qu'ai-je fait l? Je ne le sais plus. Comme dans les ravins de
Saint-Goarshausen, j'ai err, j'ai song, j'ai ador, j'ai pri. A
quoi pensais-je? Ne me le demandez pas. Il y a des instants, vous le
savez, o la pense flotte comme noye dans mille ides confuses.

Tout, dans ces montagnes, se mlait  ma mditation et se combinait
avec ma rverie: la verdure, les masures, les fantmes, le paysage,
les souvenirs, les hommes qui ont pass dans ces solitudes, l'histoire
qui a flamboy l, le soleil qui y rayonne toujours. Csar, me
disais-je, cheminant  pied comme moi, a peut-tre franchi ce
ruisseau, suivi du soldat qui portait son pe. Presque toutes les
grandes voix qui ont branl l'intelligence humaine ont troubl les
chos du Rhingau et du Taunus. Ces montagnes sont les mmes qui
s'murent quand le prince Thomas d'Aquin, si longtemps surnomm _Bos
mutus_, poussa enfin dans la doctrine ce mugissement qui fit
tressaillir le monde. _Dedit in doctrina mugitum, quod in toto mundo
sonavit._ C'est sur ces monts que Jean Huss, prdisant Luther, comme
si le rideau qui se dchire  la dernire heure laissait voir
distinctement l'avenir, rpandit du haut de son bcher de Constance ce
cri prophtique: _Aujourd'hui vous brlez l'oie[1], mais dans cent ans
le cygne natra_. Enfin, c'est  travers ces rochers que Luther, cent
ans aprs, surgissant  l'heure dite, ouvrit ses ailes et jeta cette
clameur formidable: _Meurent les vques et les princes, les
monastres, les clotres, les glises et les palais, plutt qu'une
seule me!_

  [1] _Huss_ veut dire _oie_.

Et il me semblait que, du milieu des branchages et des ronces, les
ruines rpondaient de toutes parts: O Luther, les vques et les
princes, les monastres, les clotres, les glises et les palais sont
morts!

Plonge ainsi dans ces choses inpuisables et vivaces qui sont, qui
persistent, qui fleurissent, qui verdoient, et qui la recouvrent sous
leur vgtation ternelle, l'histoire est-elle grande ou est-elle
petite? Dcidez cette question si vous pouvez. Quant  moi, il me
semble que le contact de la nature, qui est le voisinage de Dieu,
tantt amoindrit l'homme, tantt le grandit. C'est beaucoup pour
l'homme d'tre une intelligence qui a sa loi  part, qui fait son
oeuvre et qui joue son rle au milieu des faits immenses de la
cration. En prsence d'un grand chne plein d'antiquit et plein de
vie, gonfl de sve, charg de feuillages, habit par mille oiseaux,
c'est beaucoup qu'on puisse songer encore  ce fantme qui a t
Luther,  ce spectre qui a t Jean Huss,  cette ombre qui a t
Csar.

Cependant, je vous l'avoue, il y eut dans ma promenade un moment o
toutes ces mmoires disparurent, o l'homme s'vanouit, o je n'eus
plus dans l'me que Dieu seul. J'tais arriv, je ne pourrais plus
dire par quels sentiers, au sommet d'une trs-haute colline couverte
de bruyres courtes, ayant quelque analogie avec le chne-kerms de
Provence, et j'avais sous les yeux un dsert, mais un dsert joyeux et
superbe, un dsert divin. Je n'ai rien vu de plus beau dans toutes mes
excursions aux environs du Rhin. Je ne sais comment s'appelle cet
endroit. Ce n'tait autour de moi  perte de vue que montagnes,
prairies, eaux vives, vagues verdures, molles brumes, lueurs humides
qui chatoyaient comme des yeux entr'ouverts, vifs reflets d'or noys
dans le bleu des lointains, magiques forts pareilles  des touffes de
plumes vertes, horizons moirs d'ombres et de clarts. C'tait un de
ces lieux o l'on croit voir faire la roue  ce paon magnifique qu'on
appelle la nature.

Derrire la colline o j'tais assis, au haut d'un monticule couvert
de sapins, de chtaigniers et d'rables, j'apercevais une sombre
ruine, colossal monceau de basalte brune. On et dit un tas de lave
ptri par quelque gant en forme de citadelle. Qu'tait-ce que ce
chteau? Je n'aurais pu le dire, je ne savais o j'tais.

Questionner un difice de prs, vous le savez, c'est ma manie. Au bout
d'un quart d'heure j'tais dans la ruine.

Un antiquaire qui fait le portrait de sa ruine, comme un amant qui
fait le portrait de sa matresse, se charme lui-mme et risque
d'ennuyer les autres. Pour les indiffrents qui coutent l'amoureux,
toutes les belles se ressemblent et toutes les ruines aussi. Je ne dis
pas, mon ami, que je m'abstiendrai dsormais avec vous de toute
description d'difices. Je sais que l'histoire et l'art vous
passionnent; je sais que vous tes du public intelligent, et non du
public grossier. Cette fois pourtant, je vous renverrai au portrait
minutieux que je vous ai fait de la Souris. Figurez-vous force
broussailles, force plafonds effondrs, force fentres dfonces, et
au-dessus de tout cela quatre ou cinq grandes diablesses de tours,
noires, ventres et formidables.

J'allais et venais dans ces dcombres, cherchant, furetant,
interrogeant; je retournais les pierres brises dans l'espoir d'y
trouver quelque inscription qui me signalerait un fait ou quelque
sculpture qui me rvlerait une poque, quand une baie, qui avait
jadis t une porte, m'a ouvert passage sous une vote o pntrait
par une crevasse un clatant rayon de soleil. J'y suis entr et je me
suis trouv dans une faon de chambre basse claire par des
meurtrires, dont la forme et l'embrasure indiquaient qu'elles avaient
servi au jeu des onagres, des fauconneaux et des scorpions. Je me suis
pench  l'une de ces meurtrires en cartant la touffe de fleurs qui
la bouche aujourd'hui. Le paysage de cette fentre n'est pas gai. Il y
a l une valle troite et obscure, ou plutt un dchirement de la
montagne, jadis travers par un pont dont il ne reste plus que l'arche
d'appui. D'un ct un boulement de terres et de roches, de l'autre
une eau noircie par le fond de basalte, se prcipitent et se brisent
dans le ravin. Des arbres malades et malsains y ombragent de petites
prairies tapisses d'un gazon dru comme celui d'un cimetire. J'ignore
si c'tait une illusion ou le jeu de l'ombre et du vent, mais je
croyais voir par places sur les hautes herbes de grands cercles
mollement tracs, comme si de mystrieuses rondes nocturnes les
avaient affaisses  et l. Ce ravin n'est pas seulement solitaire,
il est lugubre. On dirait qu'il assiste en de certains moments  des
spectacles hideux, qu'il voit se faire dans les tnbres des choses
mauvaises et surnaturelles, et qu'il en garde, mme en plein jour,
mme en plein soleil, je ne sais quelle tristesse mle d'horreur.
Dans cette valle plus qu'en tout autre lieu on sent distinctement que
les sombres et froides heures de la nuit passent l; il semble
qu'elles y dposent, sur la senteur des herbes, sur la couleur de la
terre et sur la forme des rochers, ce qu'elles ont de vague, de
sinistre et de dsol.

Comme j'allais sortir de la chambre basse, la corne d'une pierre
tumulaire sortant de dessous les gravois a frapp mes yeux. Je me suis
baiss vivement. Jugez de mon empressement; j'allais peut-tre trouver
l l'explication que je cherchais, la rponse que je demandais  cette
mystrieuse ruine, le nom du chteau. Des pieds et des mains j'ai
cart les dcombres, et en peu d'instants j'avais mis  nu une fort
belle lame spulcrale du quatorzime sicle, en grs rouge de
Heilbron. Sur cette lame gisait, sculpt presque en ronde-bosse, un
chevalier arm de toutes pices, mais auquel manquait la tte. Sous
les pieds de cet homme de pierre tait grav en majuscules romaines ce
distique fruste, encore lisible pourtant et facile  dchiffrer:

    VOX TACVIT. PERIIT LVX. NOX RVIT ET RVIT VMBRA.
    VIR CARET IN TVMBA QVO CARET EFFIGIES.

J'tais un peu moins avanc qu'auparavant. Ce chteau tait une
nigme, j'en avais cherch le mot, et je venais de le trouver. Le mot
de cette nigme, c'tait une inscription sans date, une pitaphe sans
nom, un homme sans tte. Voil, vous en conviendrez, une rponse
sombre et une explication tnbreuse.

De quel personnage parlait ce distique, lugubre par le fond, barbare
par la forme? S'il fallait en croire le second vers grav sur cette
pierre spulcrale, le squelette qui tait dessous tait sans tte
comme l'effigie qui tait dessus. Que signifiaient ces trois X
dtaches, pour ainsi dire, du reste de l'inscription par la grandeur
des majuscules? En regardant avec plus d'attention et en nettoyant la
lame avec une poigne d'herbes, j'ai trouv sur la statue des gravures
tranges. Trois chiffres taient tracs  trois endroits diffrents;
celui-ci sur la main droite

[Illlustration: chiffre romain XXX]

celui-l sur la main gauche

[Illustration: chiffre romain XXX imbriqu],

et cet autre  la place de la tte:

[Illustration: deux grand X et au mileu du losange form par leur pieds
un petit x]

Or ces trois chiffres ne sont que des combinaisons varies du mme
monogramme. Chacun des trois est compos des trois X que le graveur de
l'pitaphe a fait saillir dans l'inscription. Si cette tombe et t
en Bretagne, ces trois X eussent pu faire allusion au combat des
trente; si elle et dat du dix-septime sicle, ces trois X eussent
pu indiquer la guerre de trente ans; mais en Allemagne et au
quatorzime sicle, quel sens pouvaient-ils avoir? et puis, tait-ce
le hasard qui, pour paissir l'obscurit, n'avait employ dans la
formation de ce chiffre funbre d'autre lment que cette lettre X,
qui barre l'entre de tous les problmes et qui dsigne
l'_Inconnu_?--J'avoue que je n'ai pu sortir de cette ombre.

Du reste, je me rappelais que cette faon de voiler, tout en la
signalant, la tombe et la mmoire de l'homme dcapit est propre 
toutes les poques et  tous les peuples. A Venise, dans la galerie
ducale du grand-conseil, un cadre noir remplace le portrait du
cinquante-septime doge, et au-dessous la morne rpublique a crit ce
memento sinistre:

    LOCUS MARINI FALIERI DECAPITATI.

En Egypte, quand le voyageur fatigu arrive  Biban-el-Molouk, il
trouve dans les sables, parmi les palais et les temples crouls, un
spulcre mystrieux qui est le spulcre de Rhamss V, et sur ce
spulcre il voit cette lgende:

[Illustration: hiroglyphe]

Et cet hiroglyphe, qui raconte l'histoire au dsert, signifie: _qui
est sans tte_.

Mais en Egypte comme  Venise, au palais ducal comme 
Biban-el-Molouk, on sait o l'on est, on sait qu'on a affaire  Marino
Faliero ou  Rhamss V. Ici j'ignorais tout, et le nom du lieu et le
nom de l'homme. Ma curiosit tait veille au plus haut point. Je
dclare que cette ruine si parfaitement muette m'intriguait et me
fchait presque. Je ne reconnais pas  une ruine, pas mme  un
tombeau, le droit de se taire  ce point.

J'allais sortir de la chambre basse, charm d'avoir trouv ce curieux
monument, mais dsappoint de n'en pas savoir davantage, quand un
bruit de voix sonores, claires et gaies arriva jusqu' moi. C'tait un
vif et rapide dialogue, o je ne distinguais au milieu des rires et
des cris joyeux que ces quelques mots: _Fall of the mountain.....
Subterranean passage... Very ogly foot-path._ Un moment aprs, comme
je me levais du tombeau o j'tais assis, trois sveltes jeunes filles,
vtues de blanc, trois ttes blondes et roses au frais sourire et aux
yeux bleus, entrrent subitement sous la vote, et, en m'apercevant,
s'arrtrent tout court dans le rayon de soleil qui en illuminait le
seuil. Rien de plus magique et de plus charmant pour un rveur assis
sur un spulcre dans une ruine, que cette apparition dans cette
lumire. Un pote,  coup sr, et eu le droit de voir l des anges et
des auroles. J'avoue que je n'y vis que des Anglaises.

Je confesse mme  ma honte qu'il me vint sur-le-champ la plate et
prosaque ide de profiter de ces anges pour savoir le nom du chteau.
Voici comment je raisonnai, et cela trs rapidement: Ces
Anglaises,--car ce sont videmment des Anglaises, elles parlent
anglais et elles sont blondes,--ces Anglaises, selon toute apparence,
sont des visiteuses qui viennent de quelque station de plaisir des
environs, de Bingen ou de Rudesheim. Il est clair qu'elles se sont
fait de cette masure un objet d'excursion et qu'elles savent
ncessairement le nom du lieu qu'elles ont choisi pour but de
promenade.--Une fois cela pos dans mon esprit, il ne restait plus
qu' entamer la conversation, et je confesse encore que j'eus recours
au plus gauche des moyens employs en pareil cas. J'ouvris mon
portefeuille pour me donner une contenance, j'appelai  mon aide le
peu d'anglais que je crois savoir et je me mis  regarder par la
meurtrire dans le ravin, en murmurant, comme si je me parlais 
moi-mme, je ne sais quels piphonmes admiratifs et ridicules:
_Beautiful wiew!--Very fine, very pretty waterfall!_ etc., etc.--Les
jeunes filles, d'abord intimides et surprises de ma rencontre, se
mirent  chuchoter tout bas avec un petit rire touff. Elles taient
charmantes ainsi, mais il est vident qu'elles se moquaient de moi. Je
pris alors un grand parti, je rsolu d'aller droit au fait; et,
quoique je prononce l'anglais comme un Irlandais, quoique le _th_ en
particulier soit pour moi un cueil formidable, je fis un pas vers le
groupe toujours immobile, et m'adressant de mon air le plus gracieux
 la plus grande des trois: _Miss_, lui dis-je en corrigeant le
laconisme de la phrase par l'exagration du salut, _what is, if you
please, the name of this castle?_ La belle enfant sourit; comme
je mritais un clat de rire et que je m'y attendais, je fus touch
de cette clmence, puis elle regarda ses deux compagnes et me rpondit
en rougissant lgrement et dans le meilleur franais du
monde:--Monsieur, il parat que ce chteau s'appelle Falkenburg. C'est
du moins ce qu'a dit un chevrier qui est Franais et qui cause avec
notre pre dans la grande tour. Si vous voulez aller de ce ct, vous
les trouverez.

Ces Anglaises taient des Franaises.

Ces paroles si nettes et dites sans le moindre accent suffisaient pour
me le dmontrer; mais la belle enfant prit la peine d'ajouter:--Nous
n'avons pas besoin de parler anglais, monsieur, nous sommes Franaises
et vous tes Franais.

--Mais, mademoiselle, repris-je,  quoi avez-vous vu que j'tais
Franais?

--A votre anglais, dit la plus jeune.

Sa soeur ane la regarda d'un air presque svre, si jamais la
beaut, la grce, l'adolescence, l'innocence et la joie peuvent avoir
l'air svre. Moi, je me mis  rire.

--Mais, mesdemoiselles, vous-mmes vous parliez anglais tout 
l'heure.

--Pour nous amuser, dit la plus jeune.

--Pour nous exercer, reprit l'ane.

Cette rectification imposante et quasi maternelle fut perdue pour la
jeune, qui courut gaiement au tombeau en soulevant sa robe  cause des
pierres et en laissant voir le plus joli petit pied du monde.--Oh!
s'cria-t-elle, venez donc voir! une statue par terre! tiens! elle n'a
pas de tte. C'est un homme.

--C'est un chevalier, dit l'ane qui s'tait approche. Il y avait
encore dans cette parole une ombre de reproche, et le son de voix dont
elle fut prononce signifiait: _Ma soeur, une jeune personne ne doit
pas dire_ c'est un homme, _mais elle peut dire_ c'est un chevalier.

En gnral ceci est un peu l'histoire des femmes. Elles en sont toutes
l. Elles repoussent les choses, mais habillez les choses de mots,
elles les acceptent. Choisissez bien le mot pourtant. Elles
s'indignent du mot cru, elles s'effarouchent du mot propre, elles
tolrent le mot dtourn, elles accueillent le mot lgant, elles
sourient  la priphrase. Elles ne savent que plus tard,--trop tard
souvent,--combien il y a de ralit dans l' peu prs. La plupart des
femmes glissent et beaucoup tombent sur la pente dangereuse des
traductions adoucies.

Du reste cette simple nuance, _c'est un homme--c'est un chevalier_,
disait l'tat de ces deux jeunes coeurs. L'un dormait encore
profondment, l'autre tait veill. L'ane des deux soeurs tait
dj une femme, la dernire tait encore une enfant. Il n'y avait
pourtant gure que deux ans entre elles. La cadette seule tait une
jeune fille. Depuis leur entre dans le caveau, elle avait beaucoup
rougi, un peu souri, et n'avait pas dit un mot.

Cependant elles s'taient penches toutes les trois sur le tombeau, et
la rverbration fantastique du rayon de soleil dessinait leurs
gracieux profils sur le spectre de granit. Tout  l'heure je me
demandais le nom du fantme, maintenant je me demandais le nom des
jeunes filles, et je ne saurais dire ce que j'prouvais  voir se
mler ainsi ces deux mystres, l'un plein de terreur, l'autre plein de
charme.

A force d'couter leur doux chuchotement, je saisis au passage un de
leurs trois noms, le nom de la cadette. C'tait la plus jolie. Une
vraie princesse des contes de fes. Ses longs cils blonds cachaient sa
prunelle bleue dont la pure lumire les pntrait pourtant. Elle tait
entre sa jeune soeur et sa soeur ane comme la pudeur entre la
navet et la grce, doucement colore d'un vague reflet de toutes les
deux. Elle me regarda deux fois, et ne me parla pas. Elle fut la seule
des trois dont je n'entendis pas le son de voix, mais elle fut aussi
la seule dont je sus le nom. Il y eut un instant o sa jeune soeur lui
dit trs-bas: _Vois donc, Stella!_ Je n'ai jamais mieux compris qu'en
cet instant-l tout ce qu'il y a de limpide, de lumineux et de
charmant dans ce nom d'toile.

La plus jeune faisait ses rflexions tout haut.--Pauvre homme
(la leon avait t perdue)! On lui a coup la tte. C'tait
des temps comme cela o l'on coupait la tte aux hommes!--Tout 
coup elle s'interrompit:--Ah! voici l'pitaphe! c'est du
latin.--_Vox--tacuit--periit--lux..._--C'est difficile  lire. Je
voudrais bien savoir ce que cela veut dire.

--Mesdemoiselles, dit l'ane, allons chercher mon pre, il nous
l'expliquera.

Et elles s'lancrent hors de la crypte comme trois biches.

Elles n'avaient pas mme song  s'adresser  moi; j'tais un peu
humili que mon anglais leur et donn si mauvaise ide de mon latin.

On avait fait jadis sur ce tombeau je ne sais quel scellement qui
avait laiss  ct de l'pitaphe une tache de pltre aplanie  la
truelle. Je pris un crayon, et sur cette page blanche j'crivis cette
traduction du distique:

    Dans la nuit la voix s'est tue.
    L'ombre teignit le flambeau.
    Ce qui manque  la statue
    Manque  l'homme en son tombeau.

Les jeunes filles taient  peine partie depuis deux minutes, que
j'entendis leurs voix crier: _Par ici, pre! par ici!_ Elles
revenaient. J'crivis en hte le dernier vers, et, avant qu'elles
reparussent, je m'esquivai.

Ont-elles trouv l'explication que je leur laissais? je l'ignore; je
me suis enfonc dans les dtours de la ruine et je ne les ai plus
revues.

Je n'ai rien su non plus du mystrieux chevalier dcapit. Triste
destine! Quel crime avait donc commis ce misrable? Les hommes lui
avaient inflig la mort, la Providence y a ajout l'oubli. Tnbres
sur tnbres. Sa tte a t retranche de la statue, son nom de la
lgende, son histoire de la mmoire des hommes. Sa pierre spulcrale
elle-mme va sans doute bientt disparatre. Quelque vigneron de
Sonneck ou du Ruppertsberg la prendra un beau jour, dispersera du pied
le squelette mutil qu'elle recouvre peut-tre encore, coupera en deux
cette tombe et en fera le chambranle d'une porte de cabaret. Et les
paysans s'attableront, et les vieilles femmes fileront, et les enfants
riront autour de la statue sans nom dcapite jadis par le bourreau et
scie aujourd'hui par un maon. Car de nos jours, en Allemagne comme
en France, on utilise les ruines. Avec les vieux palais on fait des
cabanes neuves.

Hlas! les vieilles lois et les vieilles socits subissent  peu prs
la mme transformation.

Regardons, tudions, mditons et ne nous plaignons pas. Dieu sait ce
qu'il fait.

Seulement je me demande quelquefois: Pourquoi faut-il que le goujat
ne se contente pas d'tre _debout_, et qu'il ait toujours l'air de
chercher  se venger de _l'empereur enterr_?

Mais, mon ami, me voici bien loin du Falkenburg. J'y reviens.--C'tait
beaucoup pour moi de me savoir dans ce nid de lgendes, et de pouvoir
dire des choses prcises  ces vieilles tours qui se tiennent encore
si fires et si droites quoique mortes et laissant aller leurs
entrailles dans l'herbe. J'tais donc dans ce manoir fameux dont je
vous conterai peut-tre les aventures, si vous ne les savez pas.
Guntram et Liba surtout me revenaient  l'esprit. C'est sur ce pont
que Guntram rencontra les deux hommes qui portaient un cercueil. C'est
dans cet escalier que Liba se jeta dans ses bras et lui dit en riant:
Un cercueil? non, c'est le lit nuptial que tu auras vu. C'est prs de
cette chemine, encore scelle au mur sans plancher et sans plafond,
qu'tait le bois de lit qu'on venait d'apporter et qu'elle lui montra.
C'est dans cette cour, aujourd'hui pleine de cigus en fleurs, que
Guntram, conduisant sa fiance  l'autel, vit marcher devant lui,
visibles pour lui seul, un chevalier vtu de noir et une femme voile.
C'est dans cette chapelle romane croule, o des lzards vivants se
promnent sur les lzards sculpts, qu'au moment de passer l'anneau
bnit au joli doigt rose de sa fiance, il sentit tout  coup une main
froide dans la sienne,--la main de la pucelle du chteau de la fort
qui se peignait la nuit en chantant prs d'un tombeau ouvert et
vide.--C'est dans cette salle basse qu'il expira et que Liba mourut de
le voir mourir.

Les ruines font vivre les contes, et les contes le leur rendent.

J'ai pass plusieurs heures dans les dcombres, assis sous
d'impntrables broussailles et laissant venir les ides qui me
venaient. _Spiritus loci._ Ma prochaine lettre vous les portera
peut-tre.

Cependant la faim aussi m'tait venue, et vers trois heures, grce au
chevrier franais dont les belles voyageuses m'avaient parl et que
j'avais heureusement rencontr, j'ai pu gagner un village au bord du
Rhin, qui est, je crois, Trecktlingshausen, l'ancien Trajani Castrum.

Il n'y avait l pour toute auberge qu'une taverne  bire et pour tout
dner qu'un gigot fort dur, dont un tudiant, lequel fumait sa pipe 
la porte, essaya de me dtourner en me disant qu'un Anglais affam,
arriv une heure avant moi, n'avait pu l'entamer et s'y tait rebut.
Je n'ai pas rpondu firement comme le marchal de Crqui devant la
forteresse gnoise de Gavi: _Ce que Barberousse n'a pu prendre,
Barbegrise le prendra_; mais j'ai mang le gigot.

Je me suis remis en marche comme le soleil baissait.

Le paysage tait ravissant et svre. J'avais laiss derrire moi la
chapelle gothique de Saint-Clment. J'avais  ma gauche la rive droite
du Rhin charge de vignes et d'ardoises. Les derniers rayons du soleil
rougissaient au loin les fameux coteaux d'Assmannshausen, au pied
duquel des vapeurs, des fumes peut-tre, me rvlaient Aulhausen, le
village des potiers de terre. Au-dessus de la route que je suivais,
au-dessus de ma tte, se dressaient chelonns de montagne en
montagne, trois chteaux: le Reichenstein et le Rheinstein, dmolis
par Rodolphe de Habsburg et rebtis par le comte palatin; et le
Vaugtsberg, habit en 1348 par Kuno de Falkenstein et restaur
aujourd'hui par le prince Frdric de Prusse. Le Vaugtsberg a jou un
grand rle dans les guerres du droit manuel. L'archevque de Mayence
l'engagea un jour  l'empereur d'Allemagne pour quarante mille livres
tournois. Ceci me rappelle que, lorsque Thibaut, comte de Champagne,
ne sachant comment s'acquitter vis--vis de la reine de Chypre, vendit
 _son trs-cher seigneur Louis roi de France_ la comt de Chartres,
la comt de Blois, la comt de Sancerre et la vicomt de Chteaudun,
ce fut galement pour la somme de quarante mille livres. Aujourd'hui
quarante mille livres, c'est le prix dont un huissier retir paye sa
maison de campagne  Bagatelle ou  Pantin.

Cependant je faisais  peine attention  ce paysage et  ces
souvenirs. Depuis que le jour dclinait, je n'avais plus qu'une
pense. Je savais qu'avant d'arriver  Bingen, un peu en de du
confluent de la Nahe, je rencontrerais un trange difice, une lugubre
masure debout dans les roseaux au milieu du fleuve entre deux hautes
montagnes. Cette masure, c'est la Masethurm.

Dans mon enfance, j'avais au-dessus de mon lit un petit tableau
entour d'un cadre noir que je ne sais quelle servante allemande avait
accroch au mur. Il reprsentait une vieille tour isole, moisie,
dlabre, entoure d'eaux profondes et noires qui la couvraient de
vapeurs et de montagnes qui la couvraient d'ombre. Le ciel de cette
tour tait morne et plein de nues hideuses. Le soir, aprs avoir pri
Dieu et avant de m'endormir, je regardais toujours ce tableau. La nuit
je le revoyais dans mes rves, et je l'y revoyais terrible. La tour
grandissait, l'eau bouillonnait, un clair tombait des nues, le vent
sifflait dans les montagnes et semblait par moments jeter des
clameurs. Un jour je demandai  la servante comment s'appelait cette
tour. Elle me rpondit, en faisant un signe de croix: la Masethurm.

Et puis elle me raconta une histoire. Qu'autrefois  Mayence, dans son
pays, il y avait eu un mchant archevque nomm Hatto, qui tait aussi
abb de Fuld, prtre avare, disait-elle, _ouvrant plutt la main pour
bnir que pour donner_. Que dans une anne mauvaise il acheta tout le
bl pour le revendre fort cher au peuple, car ce prtre voulait tre
riche. Que la famine devint si grande, que les paysans mouraient de
faim dans les villages du Rhin. Qu'alors le peuple s'assembla autour
du burg de Mayence, pleurant et demandant du pain. Que l'archevque
refusa. Ici l'histoire devint horrible. Le peuple affam ne se
dispersait pas et entourait le palais de l'archevque en gmissant.
Hatto, ennuy, fit cerner ces pauvres gens par ses archers, qui
saisirent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, et
enfermrent cette foule dans une grange  laquelle ils mirent le feu.
Ce fut, ajoutait la bonne vieille, _un spectacle dont les pierres
eussent pleur_. Hatto n'en fit que rire; et comme les misrables,
expirant dans les flammes, poussaient des cris lamentables, il se prit
 dire: _Entendez-vous siffler les rats?_ Le lendemain la grange
fatale tait en cendres; il n'y avait plus de peuple dans Mayence; la
ville semblait morte et dserte, quand tout  coup une multitude de
rats, pullulant dans la grange brle comme les vers dans les ulcres
d'Assurus, sortant de dessous terre, surgissant d'entre les pavs, se
faisant jour aux fentes des murs, renaissant sous le pied qui les
crasait, se multipliant sous les pierres et sous les massues,
inondrent les rues, la citadelle, le palais, les caves, les chambres
et les alcves. C'tait un flau, c'tait une plaie, c'tait un
fourmillement hideux. Hatto perdu quitta Mayence et s'enfuit dans la
plaine, les rats le suivirent; il courut s'enfermer dans Bingen, qui
avait de hautes murailles, les rats passrent par-dessus les murailles
et entrrent dans Bingen. Alors l'archevque fit btir une tour au
milieu du Rhin et s'y rfugia  l'aide d'une barque autour de laquelle
dix archers battaient l'eau; les rats se jetrent  la nage,
traversrent le Rhin, grimprent sur la tour, rongrent les portes, le
toit, les fentres, les planchers et les plafonds, et, arrivs enfin
jusqu' la basse fosse o s'tait cach le misrable archevque, l'y
dvorrent tout vivant.--Maintenant la maldiction du ciel et
l'horreur des hommes sont sur cette tour, qui s'appelle la Masethurm.
Elle est dserte; elle tombe en ruine au milieu du fleuve; et
quelquefois la nuit on en voit sortir une trange vapeur rougetre,
qui ressemble  la fume d'une fournaise: c'est l'me de Hatto qui
revient.

Avez-vous remarqu une chose? L'histoire est parfois immorale, les
contes sont toujours honntes, moraux et vertueux. Dans l'histoire
volontiers le plus fort prospre, les tyrans russissent, les
bourreaux se portent bien, les monstres engraissent, les Sylla se
transforment en bons bourgeois, les Louis XI et les Cromwell meurent
dans leur lit. Dans les contes, l'enfer est toujours visible. Pas de
faute qui n'ait son chtiment, parfois mme exagr; pas de crime qui
n'amne son supplice, souvent effroyable; pas de mchant qui ne
devienne un malheureux, quelquefois fort  plaindre. Cela tient  ce
que l'histoire se meut dans l'infini, et le conte dans le fini.
L'homme, qui fait le conte, ne se sent pas le droit de poser les faits
et d'en laisser supposer les consquences; car il ttonne dans
l'ombre, il n'est sr de rien, il a besoin de tout borner par un
enseignement, un conseil et une leon; et il n'oserait pas inventer
des vnements sans conclusion immdiate. Dieu, qui fait l'histoire,
montre ce qu'il veut et sait le reste.

_Masethurm_ est un mot commode. On y voit ce qu'on dsire y voir. Il
y a des esprits qui se croient positifs et qui ne sont qu'arides; qui
chassent la posie de tout, et qui sont toujours prts  lui dire,
comme cet autre homme positif au rossignol: _Veux-tu te taire, vilaine
bte!_ Ces esprits-l affirment que Masethurm vient de _maus_ ou
_mauth_, qui signifie _page_. Ils dclarent qu'au dixime sicle,
avant que le lit du fleuve ft largi, le passage du Rhin n'tait
ouvert que du ct gauche, et que la ville de Bingen avait tabli, au
moyen de cette tour, son droit de barrire sur les bateaux. Ils
s'appuient sur ce qu'il y a encore prs de Strasbourg deux tours
pareilles consacres  une perception d'impt sur les passants,
lesquelles s'appellent galement Masethurm. Pour ces graves penseurs
inaccessibles aux fables, la tour maudite est un octroi et Hatto est
un douanier.

Pour les bonnes femmes, parmi lesquelles je me range avec
empressement, Masethurm vient de _mase_, qui vient de _mus_ et qui
veut dire _rat_. Ce prtendu page est la Tour des Souris et ce
douanier est un spectre.

Aprs tout, les deux opinions peuvent se concilier. Il n'est pas
absolument impossible que, vers le seizime ou le dix-septime sicle,
aprs Luther, aprs Erasme, des bourgmestres esprits forts aient
_utilis_ la tour de Hatto et momentanment install quelque taxe et
quelque page dans cette ruine mal hante. Pourquoi pas? Rome a bien
fait du temple d'Antonin sa douane, la _dogana_. Ce que Rome a fait 
l'histoire, Bingen a bien pu le faire  la lgende.

De cette faon _Mauth_ aurait raison et _Mase_ n'aurait pas tort.

Quoi qu'il en soit, depuis qu'une vieille servante m'avait cont le
conte de Hatto, la Masethurm avait toujours t une des visions
familires de mon esprit. Vous le savez, il n'y a pas d'homme qui
n'ait ses fantmes, comme il n'y a pas d'homme qui n'ait ses chimres.
La nuit nous appartenons aux songes; tantt c'est un rayon qui les
traverse, tantt c'est une flamme; et, selon le reflet colorant, le
mme rve est une gloire cleste ou une apparition de l'enfer. Effet
de feux de Bengale qui se produit dans l'imagination.

Je dois dire que jamais la Tour des Rats, au milieu de sa flaque
d'eau, ne m'tait apparue autrement qu'horrible.

Aussi, vous l'avouerai-je? quand le hasard, qui me promne un peu  sa
fantaisie, m'a amen sur les bords du Rhin, la premire pense qui
m'est venue, ce n'est pas que je verrais le dme de Mayence, ou la
cathdrale de Cologne, ou la Pfalz, c'est que je visiterais la Tour
des Rats.

Jugez donc de ce qui se passait en moi, pauvre pote croyeur, sinon
croyant, et pauvre antiquaire passionn que je suis. Le crpuscule
succdait lentement au jour, les collines devenaient brunes, les
arbres devenaient noirs, quelques toiles scintillaient, le Rhin
bruissait dans l'ombre, personne ne passait sur la route blanchtre et
confuse qui se raccourcissait pour mon regard  mesure que la nuit
s'paississait, et qui se perdait, pour ainsi dire, dans une fume 
quelques pas devant moi. Je marchais lentement, l'oeil tendu dans
l'obscurit; je sentais que j'approchais de la Masethurm et que dans
peu d'instants cette masure redoutable, qui n'avait t pour moi
jusqu' ce jour qu'une hallucination, allait devenir une ralit.

Un proverbe chinois dit: Tendez trop l'arc, le javelot dvie. C'est ce
qui arrive  la pense. Peu  peu cette vapeur qu'on appelle la
rverie entra dans mon esprit. Les vagues rumeurs du feuillage
murmuraient  peine dans la montagne; le cliquetis clair, faible et
charmant d'une forge loigne et invisible arrivait jusqu' moi;
j'oubliai insensiblement la Masethurm, les rats et l'archevque; je
me mis  couter, tout en marchant, ce bruit d'enclume, qui est parmi
les voix du soir une de celles qui veillent en moi le plus d'ides
inexprimables; il avait cess que je l'coutais encore, et je ne sais
comment il se trouva au bout d'un quart d'heure que j'avais fait,
presque sans le vouloir, les vers quelconques que voici:

    L'Amour forgeait. Au bruit de son enclume,
    Tous les oiseaux, troubls, rouvraient les yeux;
    Car c'tait l'heure o se rpand la brume,
    O sur les monts, comme un feu qui s'allume,
    Brille Vnus, l'escarboucle des cieux.

    La grive au nid, la caille en son champ d'orge,
    S'interrogeaient, disant: Que fait-il l?
    Que forge-t-il si tard?--Un rouge-gorge
    Leur rpondit: Moi, je sais ce qu'il forge;
    C'est un regard qu'il a pris  Stella.

    Et les oiseaux, riant du jeune matre,
    De s'crier: Amour, que ferez-vous
    De ce regard qu'aucun fiel ne pntre?
    Il est trop pur pour vous servir,  tratre!
    Pour vous servir, mchant, il est trop doux!

    Mais Cupido, parmi les tincelles,
    Leur dit: Dormez, petits oiseaux des bois;
    Couvez vos oeufs et repliez vos ailes.
    Les purs regards sont mes flches mortelles;
    Les plus doux yeux sont mes pires carquois.

Comme je terminais cette chose, la route tourna, et je m'arrtai
brusquement. Voici ce que j'avais devant moi. A mes pieds, le Rhin
courant et se htant dans les broussailles avec un murmure rauque et
furieux, comme s'il s'chappait d'un mauvais pas;  droite et 
gauche, des montagnes ou plutt de grosses masses d'obscurit perdant
leur sommet dans les nues d'un ciel sombre piqu  et l de quelques
toiles; au fond, pour horizon, un immense rideau d'ombre; au milieu
du fleuve, au loin, debout dans une eau plate, huileuse et comme
morte, une grande tour noire, d'une forme horrible, du fate de
laquelle sortait, en s'agitant avec des balancements tranges, je ne
sais quelle nbulosit rougetre. Cette clart, qui ressemblait  la
rverbration de quelque soupirail embras, ou  la vapeur d'une
fournaise, jetait sur les montagnes un rayonnement ple et blafard,
faisait saillir  mi-cte sur la rive droite une ruine lugubre,
semblable  la larve d'un difice, et se refltait jusqu' moi dans le
miroitement fantastique de l'eau.

Figurez vous, si vous pouvez, ce paysage sinistre vaguement dessin
par des lueurs et des tnbres.

Du reste, pas un bruit humain dans cette solitude, pas un cri
d'oiseau; un silence glacial et morne, troubl seulement par la
plainte irrite et monotone du Rhin.

J'avais sous les yeux la Masethurm.

Je ne me l'tais pas imagine plus effrayante. Tout y tait: la nuit,
les nues, les montagnes, les roseaux frissonnants, le bruit du fleuve
plein d'une secrte horreur comme si l'on entendait le sifflement des
hydres caches sous l'eau, les souffles tristes et faibles du vent,
l'ombre, l'abandon, l'isolement, et jusqu' la _vapeur de fournaise_
sur la tour, jusqu' l'me de Hatto!

Je tenais donc mon rve, et il restait rve?

Il me prit alors une ide, la plus simple du monde, mais qui dans ce
moment-l me fit l'effet d'un vertige: je voulus sur-le-champ,  cette
heure, sans attendre au lendemain, sans attendre au jour, aborder
cette masure. L'apparition tait sous mes yeux, la nuit tait
profonde, le ple fantme de l'archevque se dressait sur le Rhin;
c'tait le moment de visiter la Tour des Rats.

Mais comment faire? o trouver un bateau?  une telle heure? dans un
tel lieu? Traverser le Rhin  la nage, c'et t pousser le got des
spectres un peu loin. D'ailleurs, euss-je t assez grand nageur et
assez grand fou pour cela, il y a prcisment  cet endroit, 
quelques brasses de la Masethurm, un gouffre des plus redoutables, le
Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un
hareng, et pour qui, par consquent, un nageur ne serait pas mme un
goujon. J'tais fort embarrass.

Tout en cheminant pour me rapprocher de la ruine, je me rappelai que
les palpitations de la cloche d'argent et les revenants du donjon de
Velmich n'empchaient pas les ceps et les chalas d'exploiter leur
colline et d'escalader leurs dcombres, et j'en conclus que, le
voisinage d'un gouffre rendant ncessairement la rivire
trs-poissonneuse, je rencontrerais probablement au bord de l'eau,
prs de la tour, quelque cabane de pcheur de saumon. Quand des
vignerons bravent Falkenstein et sa souris, des pcheurs peuvent bien
affronter Hatto et ses rats.

Je ne me trompais pas. Je marchai pourtant longtemps encore sans rien
rencontrer. J'atteignis le point de la rive le plus voisin de la
ruine, je le dpassai, j'arrivai presque jusqu'au confluent de la
Nahe, et je commenais  ne plus esprer de batelier, lorsque, en
descendant jusqu'aux osiers du bord, j'aperus une de ces grandes
araignes-filets dont je vous ai parl. A quelques pas du filet tait
amarre une barque dans laquelle dormait un homme envelopp dans une
couverture. J'entrai dans la barque, je rveillai l'homme, je lui
montrai un de ces gros cus de Saxe qui valent deux florins
quarante-deux kreutzers, c'est--dire six francs; il me comprit, et
quelques minutes aprs, sans avoir dit un mot, comme si nous eussions
t deux spectres nous-mmes, nous nagions vers la Masethurm.

Quand je fus au milieu du fleuve, il me sembla que la tour, dont nous
approchions, au lieu de crotre, diminuait; c'tait la grandeur du
Rhin qui la rapetissait. Cet effet dura peu. Comme j'avais pris le
bateau  un point du rivage situ plus haut que la Masethurm, nous
descendions le Rhin et nous avancions rapidement.

J'avais les yeux fixs sur la tour, au sommet de laquelle
apparaissait toujours la vague lueur, et que je voyais maintenant
grandir distinctement,  chaque coup de rame, d'une manire qui, je ne
sais pourquoi, me semblait terrible. Tout  coup je sentis la barque
s'affaisser brusquement sous moi comme si l'eau pliait sous elle, la
secousse fit rouler ma canne  mes pieds; je regardai mon compagnon,
lui-mme me regarda avec un sourire qui, clair sinistrement par la
rverbration surnaturelle de la Masethurm, avait quelque chose
d'effrayant, et il me dit: _Bingerloch_. Nous tions sur le gouffre.

Le bateau tourna; l'homme se leva, saisit un croc d'une main et une
corde de l'autre, plongea le croc dans la vague en s'y appuyant de
tout son poids et se mit  marcher sur le bordage. Pendant qu'il
marchait, le dessous de la barque froissait avec un bruit rauque la
crte des rochers cachs sous l'eau.

Cette dlicate manoeuvre se fit simplement, avec une adresse
merveilleuse et un admirable sang-froid, sans que l'homme profrt une
parole.

Tout  coup il tira son croc de l'eau et le tint en arrt
horizontalement en jetant un des bouts de la corde hors du bateau. La
barque s'arrta rudement. Nous abordions.

Je levai les yeux. A une demi-porte de pistolet, sur une petite le
qu'on n'aperoit pas du bord du fleuve, se dressait la Masethurm,
sombre, norme, formidable, dchiquete  son sommet, largement et
profondment ronge  sa base, comme si les rats effroyables de la
lgende avaient mang jusqu'aux pierres.

La lueur n'tait plus une lueur; c'tait un flamboiement clatant et
farouche qui jetait au loin de longs rayonnements jusqu'aux montagnes
et sortait par les crevasses et par les baies difformes de la tour
comme par les trous d'une lanterne sourde gigantesque.

Il me semblait entendre dans le fatal difice une sorte de bruit
singulier, strident et continu, pareil  un grincement.

Je mis pied  terre, je fis signe au batelier de m'attendre, et je
m'avanai vers la masure.

Enfin j'y tais!--C'tait bien la tour de Hatto, c'tait bien la tour
des rats, la Masethurm! elle tait devant mes yeux,  quelques pas de
moi, et j'allais y entrer!--Entrer dans un cauchemar, marcher dans un
cauchemar, toucher aux pierres d'un cauchemar, arracher de l'herbe
d'un cauchemar, se mouiller les pieds dans l'eau d'un cauchemar, c'est
l,  coup sr, une sensation extraordinaire.

La faade vers laquelle je marchais tait perce d'une petite lucarne
et de quatre fentres ingales toutes claires, deux au premier
tage, une au second et une au troisime. A hauteur d'homme,
au-dessous des deux fentres d'en bas, s'ouvrait toute grande une
porte basse et large, communiquant avec le sol au moyen d'une paisse
chelle de bois  trois chelons. Cette porte, qui jetait plus de
clart encore que les fentres, tait munie d'un battant de chne
grossirement assembl que le vent du fleuve faisait crier doucement
sur ses gonds. Comme je me dirigeais vers cette porte, assez lentement
 cause des pointes de rochers mles aux broussailles, je ne sais
quelle masse ronde et noire passa rapidement auprs de moi, presque
entre mes pieds, et il me sembla voir un gros rat s'enfuir dans les
roseaux.

J'entendais toujours le grincement.

Je n'en continuai pas moins d'avancer, et en quelques enjambes je fus
devant la porte.

Cette porte, que l'architecte du mchant vque n'avait pratique qu'
quelques pieds au-dessus du sol, probablement pour faire de cette
escalade un obstacle aux rats, avait jadis t l'entre de la chambre
basse de la tour; maintenant il n'y avait plus dans la masure ni
chambre basse ni chambres hautes. Tous les tages tombs l'un sur
l'autre, tous les plafonds successivement crouls, ont fait de la
Masethurm une salle enferme entre quatre hautes murailles, qui a
pour sol des dcombres et pour plafond les nues du ciel.

Cependant j'avais hasard mon regard dans l'intrieur de cette salle,
d'o sortaient un grincement si trange et un rayonnement si
extraordinaire. Voil ce que je vis:

Dans un angle faisant face  la porte il y avait deux hommes. Ces
hommes me tournaient le dos. Ils se penchaient, l'un accroupi, l'autre
courb, sur une espce d'tau en fer qu'avec un peu d'imagination on
aurait fort bien pu prendre pour un instrument de torture. Ils taient
pieds nus, bras nus, vtus de haillons, avec un tablier de cuir sur
les genoux et une grosse veste  capuchon sur le dos. L'un tait
vieux, je voyais ses cheveux gris; l'autre tait jeune, je voyais ses
cheveux blonds, qui semblaient rouges, grce au reflet de pourpre
d'une grande fournaise allume  l'angle oppos de la masure. Le vieux
avait son capuchon inclin  droite comme les guelfes, le jeune le
portait inclin  gauche comme les gibelins. Du reste ce n'tait ni un
gibelin ni un guelfe; ce n'taient pas non plus deux bourreaux, ni
deux dmons, ni deux spectres; c'taient deux forgerons. Cette
fournaise, o rougissait une longue barre de fer, tait leur chemine.
La lueur, qui figurait si trangement dans ce mlancolique paysage
l'me de Hatto change par l'enfer en flamme vivante, c'tait le feu
et la fume de cette chemine. Le grincement, c'tait le bruit d'une
lime. Prs de la porte,  ct d'un baquet plein d'eau, deux marteaux
 longs manches s'appuyaient sur une enclume; c'est cette enclume que
j'avais entendue environ une heure auparavant et qui m'avait fait
faire les vers que vous venez de lire.

Ainsi aujourd'hui la Masethurm est une forge. Pourquoi n'aurait-elle
pas t une douane jadis? Vous voyez, mon ami, que dcidment _Mauth_
n'a peut-tre pas tort...

Rien de plus dgrad et de plus dcrpit que l'intrieur de cette
tour. Ces murs, auxquels furent attaches les splendides tapisseries
piscopales o les rats, disent les lgendes, _rongrent partout le
nom de Hatto_, ces murs sont  prsent nus, rids, creuss par les
pluies, verdis au dehors par les brumes du fleuve, noircis au dedans
par la fume de la forge.

Les deux forgerons taient du reste les meilleures gens du monde. Je
montai l'chelle et j'entrai dans la masure. Ils me montrrent  ct
de leur chemine la porte troite et crevasse d'une tourelle sans
fentres, aujourd'hui inaccessible, o, dirent-ils, l'archevque se
rfugia d'abord. Puis ils m'ont prt une lanterne et j'ai pu visiter
toute la petite le. C'est une longue et troite langue de terre o
crot partout, au milieu d'une ceinture de joncs et de roseaux,
l'_euphorbia officinalis_. A chaque instant, en parcourant cette le,
le pied se heurte  des monticules ou s'enfonce dans des galeries
souterraines. Les taupes y ont remplac les rats.

Le Rhin a dchauss et mis  nu la pointe orientale de l'lot qui
lutte comme une proue contre son courant. Il n'y a l ni terre ni
vgtation, mais un rocher de marbre rose qui,  la lueur de ma
lanterne, me semblait vein de sang.

C'est sur ce marbre qu'est btie la tour.

La Tour des Rats est carre. La tourelle, dont les forgerons m'avaient
montr l'intrieur, fait sur la face qui regarde Bingen un renflement
pittoresque. La coupe pentagonale de cette tourelle longue et lance,
et les mchicoulis postiches sur lesquels elle s'appuie, indiquent
une construction du onzime sicle. C'est au-dessous de la tourelle
que les rats semblent avoir rong profondment la base de la tour. Les
baies de la tour ont tellement perdu toute forme, qu'il serait
impossible d'en conclure aucune date. Le parement, corch  et l,
dessine sur les parois extrieures une lpre hideuse. Des pierres
informes, qui ont t des crneaux ou des mchicoulis, figurent au
sommet de l'difice des dents de cachalot ou des os de mastodonte
scells dans la muraille.

Au-dessus de la tourelle,  l'extrmit d'un long mt, flotte et se
dchire au vent un triste haillon blanc et noir. Je trouvai d'abord je
ne sais quelle harmonie entre cette ruine de deuil et cette loque
funbre. Mais c'est tout simplement le drapeau prussien.

Je me suis rappel qu'en effet les domaines du grand-duc de Hesse
finissent  Bingen. La Prusse rhnane y commence.

Ne prenez pas, je vous prie, en mauvaise part ce que je vous dis l du
drapeau de Prusse. Je vous parle de l'effet produit; rien de plus.
Tous les drapeaux sont glorieux. Qui aime le drapeau de Napolon
n'insultera jamais le drapeau de Frdric.

Aprs avoir tout vu et cueilli un brin d'euphorbe, j'ai quitt la
Masethurm. Mon batelier s'tait rendormi. Au moment o il reprenait
son aviron et o la barque s'loignait de l'le, les deux forgerons
s'taient remis  l'enclume, et j'entendais siffler dans le baquet
d'eau la barre de fer rouge qu'ils venaient d'y plonger.

Maintenant que vous dirai-je? Qu'une demi-heure aprs j'tais 
Bingen, que j'avais grand'faim, et qu'aprs mon souper, quoique je
fusse fatigu, quoiqu'il ft trs-tard, quoique les bons bourgeois
fussent endormis, je suis mont, moyennant un thaler offert  propos,
sur le Klopp, vieux chteau ruin qui domine Bingen.

L j'ai eu un spectacle digne de clore cette journe o j'avais vu
tant de choses et coudoy tant d'ides.

La nuit tait  son moment le plus assoupi et le plus profond.
Au-dessous de moi un amas de maisons noires gisait comme un lac de
tnbres. Il n'y avait plus dans toute la ville que sept fentres
claires. Par un hasard trange, ces sept fentres, pareilles  sept
rouges toiles, reproduisaient avec une exactitude parfaite la
Grande-Ourse, qui tincelait, en cet instant-l mme, pure et blanche
au fond du ciel; si bien que la majestueuse constellation, allume 
des millions de lieues au-dessus de nos ttes, semblait se reflter 
mes pieds dans un miroir d'encre.




LETTRE XXI

LGENDE DU BEAU PCOPIN ET DE LA BELLE BAULDOUR.

   I     Lgende.

   II    L'oiseau Phnix et la plante Vnus.

   III   O est explique la diffrence qu'il y a entre l'oreille d'un
           jeune homme et l'oreille d'un vieillard.

   IV    O il est trait des diverses qualits propres aux diverses
           ambassades.

   V     Bons effets d'une bonne pense.

   VI    O l'on voit que le diable lui-mme a tort d'tre gourmand.

   VII   Propositions amiables d'un vieux savant retir dans une cabane
           de feuillage.

   VIII  Le chrtien errant.

   IX    O l'on voit  quoi peut s'amuser un nain dans une fort.

   X     _Equis canibusque._

   XI    A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connat pas.

   XII   Description d'un mauvais gte.

   XIII  Telle auberge, telle table d'hte.

   XIV   Nouvelle manire de tomber de cheval.

   XV    O l'on voit quelle est la figure de rhtorique dont le bon
         Dieu use le plus volontiers.

   XVI   O est traite la question de savoir si l'on peut reconnatre
           quelqu'un qu'on ne connat pas.

   XVII  Les bagatelles de la porte.

   XVIII O les esprits graves apprendront quelle est la plus
           impertinente des mtaphores.

   XIX   Belles et sages paroles de quatre philosophes  deux pieds
           orns de plumes.


    Bingen, aot.

Je vous avais promis quelqu'une des lgendes fameuses du Falkenburg,
peut-tre mme la plus belle, la sombre aventure de Guntram et de
Liba. Mais j'ai rflchi. A quoi bon vous conter des contes que le
premier recueil venu vous contera, et vous contera mieux que moi?
Puisque vous voulez absolument des histoires pour vos petits enfants,
en voici une, mon ami. C'est une lgende que du moins vous ne
trouverez dans aucun lgendaire. Je vous l'envoie telle que je l'ai
crite sous les murailles mmes du manoir croul, avec la fantastique
fort de Sonn sous les yeux, et,  ce qu'il me semblait, sous la
dicte mme des arbres, des oiseaux et du vent des ruines. Je venais
de causer avec ce vieux soldat franais qui s'est fait chevrier dans
ces montagnes, et qui est devenu presque sauvage et presque sorcier;
singulire fin pour un tambour-matre du trente-septime lger. Ce
brave homme, ancien enfant de troupe dans les armes voltairiennes de
la Rpublique, m'a paru croire aujourd'hui aux fes et aux gnomes
comme il a cru jadis  l'empereur. La solitude agit toujours ainsi sur
l'intelligence; elle dveloppe la posie qui est toujours dans
l'homme; tout ptre est rveur.

J'ai donc crit ce conte bleu dans le lieu mme, cach dans le
ravin-foss, assis sur un bloc qui a t un rocher jadis, qui a t
une tour au douzime sicle et qui est redevenu un rocher, cueillant
de temps en temps, pour en aspirer l'me, une fleur sauvage, un de ces
liserons qui sentent si bon et qui meurent si vite, et regardant tour
 tour l'herbe verte et le ciel radieux pendant que de grandes nues
d'or se dchiraient aux sombres ruines du Falkenburg.

Cela dit, voici l'histoire:


I

LGENDE.

Le beau Pcopin aimait la belle Bauldour, et la belle Bauldour aimait
le beau Pcopin. Pcopin tait fils du burgrave de Sonneck, et
Bauldour tait fille du sire de Falkenburg. L'un avait la fort,
l'autre avait la montagne. Or quoi de plus simple que de marier la
montagne  la fort? Les deux pres s'entendirent, et l'on fiana
Bauldour  Pcopin.

Ce jour-l, c'tait un jour d'avril, les sureaux et les aubpines en
fleurs s'ouvraient au soleil dans la fort, mille petites cascades
charmantes, neiges et pluies changes en ruisseaux, horreurs de
l'hiver devenues les grces du printemps, sautaient harmonieusement
dans la montagne, et l'amour, cet avril de l'homme, chantait,
rayonnait et s'panouissait dans le coeur des deux fiancs.

Le pre de Pcopin, vieux et vaillant chevalier, l'honneur du Nahegau,
mourut quelque temps aprs les accordailles, en bnissant son fils et
en lui recommandant Bauldour. Pcopin pleura, puis peu  peu, de la
tombe o son pre avait disparu, ses yeux se reportrent au doux et
radieux visage de sa fiance, et il se consola. Quand la lune se lve,
songe-t-on au soleil couch?

Pcopin avait toutes les qualits d'un gentilhomme, d'un jeune homme
et d'un homme. Bauldour tait une reine dans le manoir, une sainte
vierge  l'glise, une nymphe dans les bois, une fe  l'ouvrage.

Pcopin tait grand chasseur, et Bauldour tait belle fileuse. Or il
n'y a pas de haine entre le fuseau et la carnassire. La fileuse file
pendant que le chasseur chasse. Il est absent, la quenouille console
et dsennuie. La meute aboie, le rouet chante. La meute qui est au
loin et qu'on entend  peine, mle au cor et perdue profondment dans
les halliers, dit tout bas avec un vague bruit de fanfare: Songe  ton
amant. Le rouet, qui force la belle rveuse  baisser les yeux, dit
tout haut et sans cesse avec sa petite voix douce et svre: Songe 
ton mari. Et, quand le mari et l'amant ne font qu'un, tout va bien.

Mariez donc la fileuse au chasseur, et ne craignez rien.

Cependant, je dois le dire, Pcopin aimait trop la chasse. Quand il
tait sur son cheval, quand il avait le faucon au poing ou quand il
suivait le tartaret du regard, quand il entendait le jappement froce
de ses limiers aux jambes torses, il partait, il volait, il oubliait
tout. Or en aucune chose il ne faut excder. Le bonheur est fait de
modration. Tenez en quilibre vos gots et en bride vos apptits. Qui
aime trop les chevaux et les chiens fche les femmes; qui aime trop
les femmes fche Dieu.

Lorsque Bauldour, et cela arrivait souvent, lorsque Bauldour voyait
Pcopin prt  partir sur son cheval hennissant de joie et plus fier
que s'il et port Alexandre le Grand en habits impriaux, lorsqu'elle
voyait Pcopin le flatter, lui passer la main sur le cou, et,
loignant l'peron du flanc, prsenter au palefroi un bouquet d'herbe
pour le rafrachir, Bauldour tait jalouse du cheval. Quand Bauldour,
cette noble et fire demoiselle, cet astre d'amour, de jeunesse et de
beaut, voyait Pcopin caresser son dogue et approcher amicalement de
son charmant et mle visage cette tte camuse, ces gros naseaux, ces
larges oreilles et cette gueule noire, Bauldour tait jalouse du
chien.

Elle rentrait dans sa chambre secrte, courrouce et triste, et elle
pleurait. Puis elle grondait ses servantes, et aprs ses servantes
elle grondait son nain. Car la colre chez les femmes est comme la
pluie dans la fort; elle tombe deux fois. _Bis pluit._

Le soir Pcopin arrivait poudreux et fatigu. Bauldour boudait et
murmurait un peu avec une larme dans le coin de son oeil bleu. Mais
Pcopin baisait sa petite main, et elle se taisait; Pcopin baisait
son beau front, et elle souriait.

Le front de Bauldour tait blanc, pur et admirable comme la trompe
d'ivoire du roi Charlemagne.

Puis elle se retirait dans sa tourelle et Pcopin dans la sienne. Elle
ne souffrait jamais que ce chevalier lui prt la ceinture. Un soir il
lui pressa lgrement le coude, et elle rougit trs-fort. Elle tait
fiance et non marie. Pudeur est  la femme ce que chevalerie est 
l'homme.


II

L'oiseau Phnix et la plante Vnus.

Ils s'adoraient  faire envie.

Pcopin avait dans sa halle d'armes  Sonneck une grande peinture
dore reprsentant le ciel et les neuf cieux, chaque plante avec sa
couleur propre et son nom crit en vermillon  ct d'elle; Saturne
blanc plomb; Jupiter clair, mais enflamb et un peu sanguin; Vnus
l'orientale, embrase; Mercure tincelant; la Lune avec sa glace
argentine; le Soleil tout feu rayonnant. Pcopin effaa le nom de
Vnus, et crivit en place _Bauldour_.

Bauldour avait dans sa chambre aux parfums une tapisserie de haute
lisse o tait figur un oiseau de la grandeur d'un aigle, avec le
tour du cou dor, le corps de couleur de pourpre, la queue bleue mle
de pennes incarnates, et sur la tte des crtes surmontes d'une
houppe de plumes. Au-dessous de cet oiseau merveilleux l'ouvrier avait
crit ce mot grec: _Phnix_. Bauldour effaa ce mot, et broda  la
place ce nom: _Pcopin_.

Cependant le jour fix pour les noces approchait. Pcopin en tait
joyeux et Bauldour en tait heureuse.

Il y avait dans la vnerie de Sonneck un piqueur, drle fort habile,
de libre parole et de malicieux conseil, qui s'appelait Erilangus. Cet
homme, jadis fort bel archer, avait t recherch en mariage par
plusieurs riches paysannes du pays de Lorch; mais il avait rebut les
pouseuses et s'tait fait valet de chiens. Un jour que Pcopin lui en
demandait la raison, Erilangus lui rpondit: _Monseigneur, les chiens
ont sept espces de rage, les femmes en ont mille_. Un autre jour,
apprenant les prochaines noces de son matre, il vint  lui hardiment
et lui dit: _Sire, pourquoi vous mariez-vous?_ Pcopin chassa ce
valet.

Cela et pu inquiter le chevalier, car Erilangus tait un esprit
subtil et une longue mmoire. Mais la vrit est que ce valet s'en
alla  la cour du marquis de Lusace, o il devint premier veneur, et
que Pcopin n'en entendit plus parler.

La semaine qui devait prcder le mariage, Bauldour filait dans
l'embrasure d'une fentre. Son nain vint l'avertir que Pcopin montait
l'escalier. Elle voulut courir au-devant de son fianc, et en sortant
de sa chaise, qui tait  dossier droit et sculpt, son pied
s'embarrassa dans le fil de sa quenouille. Elle tomba. La pauvre
Bauldour se releva. Elle ne s'tait fait aucun mal, mais elle se
souvint qu'un accident pareil tait arriv jadis  la chtelaine Liba,
et elle se sentit le coeur serr.

Pcopin entra rayonnant, lui parla de leur mariage et de leur bonheur,
et le nuage qu'elle avait dans l'me s'envola.


III

O est explique la diffrence qu'il y a entre l'oreille d'un jeune
homme et l'oreille d'un vieillard.

Le lendemain de ce jour-l Bauldour filait dans sa chambre et Pcopin
chassait dans le bois. Il tait seul et n'avait avec lui qu'un chien.
Tout en suivant le hasard de la chasse, il arriva prs d'une mtairie
qui tait  l'entre de la fort de Sonn et qui marquait la limite des
domaines de Sonneck et de Falkenburg. Cette mtairie tait ombrage 
l'orient par quatre grands arbres, un frne, un orme, un sapin et un
chne, qu'on appelait dans le pays les _quatre Evanglistes_. Il
parat que c'taient des arbres-fes. Au moment o Pcopin passait
sous leur ombre, quatre oiseaux taient perchs sur ces quatre arbres:
un geai sur le frne, un merle sur l'orme, une pie sur le sapin et un
corbeau sur le chne. Les quatre ramages de ces quatre btes emplumes
se mlaient d'une faon bizarre et semblaient par instants
s'interroger et se rpondre. On entendait en outre un pigeon, qu'on ne
voyait pas parce qu'il tait dans le bois, et une poule, qu'on ne
voyait pas parce qu'elle tait dans la basse-cour de la ferme.
Quelques pas plus loin un vieillard tout courb rangeait le long d'un
mur des souches pour l'hiver. Voyant approcher Pcopin, il se retourna
et se redressa.--Sire chevalier, s'cria-t-il, entendez-vous ce que
disent ces oiseaux?--Bonhomme, rpondit Pcopin, que m'importe!--Sire,
reprit le paysan, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai
garrule, la pie glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la
poule glousse; pour le vieillard, les oiseaux parlent.--Le chevalier
clata de rire.--Pardieu! voil des rveries.--Le vieillard repartit
gravement:--Vous avez tort, sire Pcopin.--Vous ne m'avez jamais vu,
s'cria le jeune homme, comment savez-vous mon nom?--Ce sont les
oiseaux qui le disent, rpondit le paysan.--Vous tes un vieux fou,
brave homme, dit Pcopin. Et il passa outre.

Environ une heure aprs, comme il traversait une clairire, il
entendit une sonnerie de cor et il vit paratre dans la futaie une
belle troupe de cavaliers; c'tait le comte palatin qui allait en
chasse. Le comte palatin allait en chasse accompagn des burgraves,
qui sont les comtes des chteaux, des wildgraves, qui sont les comtes
des forts, des landgraves, qui sont les comtes des terres, des
rhingraves, qui sont les comtes du Rhin, et des raugraves, qui sont
les comtes du droit du poing. Un cavalier gentilhomme du pfalzgraf,
nomm Garefroi, aperut Pcopin, et lui cria:--Hol, beau chasseur!
ne venez-vous pas avec nous?--O allez-vous? dit Pcopin.--Beau
chasseur, rpondit Garefroi, nous allons chasser un milan qui est 
Heimburg et qui dtruit nos faisans; nous allons chasser un vautour
qui est  Vaugsberg et qui extermine nos lanerets; nous allons chasser
un aigle qui est  Rheinstein et qui tue nos mrillons. Venez avec
nous.--Quand serez-vous de retour? demanda Pcopin.--Demain, dit
Garefroi.--Je vous suis, dit Pcopin. La chasse dura trois jours. Le
premier jour Pcopin tua le milan, le second jour Pcopin tua le
vautour, le troisime jour Pcopin tua l'aigle. Le comte palatin
s'merveilla d'un si excellent archer.--Chevalier de Sonneck, lui
dit-il, je te donne le fief de Rhineck, mouvant de ma tour de
Gutenfels. Tu vas me suivre  Sthlech pour en recevoir l'investiture
et me prter le serment d'allgeance, en mail public et en prsence
des chevins, _in mallo publico et coram scabinis_, comme disent les
chartes du saint empereur Charlemagne. Il fallait obir. Pcopin
envoya  Bauldour un message dans lequel il lui annonait tristement
que la gracieuse volont du pfalzgraf l'obligeait de se rendre
sur-le-champ  Stahleck pour une trs-grande et trs-grosse
affaire.--Soyez tranquille, madame ma mie, ajoutait-il en terminant,
je serai de retour le mois prochain.--Le messager parti, Pcopin
suivit le palatin et alla coucher avec les chevaliers de la suite du
prince dans la chtellenie basse  Bacharach. Cette nuit-l il eut un
rve. Il revit en songe l'entre de la fort de Sonneck, la mtairie,
les quatre arbres et les quatre oiseaux; les oiseaux ne criaient, ni
ne sifflaient, ni ne chantaient, ils parlaient. Leur ramage, auquel se
mlaient les voix de la poule et du pigeon, s'tait chang en cet
trange dialogue, que Pcopin endormi entendit distinctement:

    LE GEAI.

    Le pigeon est au bois.

    LE MERLE.

                            La poule dans la cour
    Va disant: Pcopin.

    LE GEAI.

                          Le pigeon dit: Bauldour.

    LE CORBEAU.

    Le sire est en chemin.

    LA PIE.

                            La dame est dans la tour.

    LE GEAI.

    Reviendra-t-il d'Alep?

    LE MERLE.

                          De Fez?

    LE CORBEAU.

                                  De Damanhour?

    LA PIE.

    La poule a pari contre et le pigeon pour.

    LA POULE.

    Pcopin! Pcopin!

    LE PIGEON.

                      Bauldour! Bauldour! Bauldour!

Pcopin se rveilla, il avait une sueur froide; dans le premier moment
il se rappela le vieillard et il s'pouvanta, sans savoir pourquoi, de
ce rve et de ce dialogue; puis il chercha  comprendre, puis il ne
comprit pas; puis il se rendormit, et le lendemain, quand le jour
parut, quand il revit le beau soleil qui chasse les spectres, dissipe
les songes et dore les fumes, il ne songea plus ni aux quatre arbres,
ni aux quatre oiseaux.


IV

O il est trait des diverses qualits propres aux diverses
ambassades.

Pcopin tait un gentilhomme de renomme, de race, d'esprit et de
mine. Une fois introduit  la cour du pfalzgraf et install dans son
nouveau fief, il plut  ce point au palatin, que ce digne prince lui
dit un jour:--Ami, j'envoie une ambassade  mon cousin de Bourgogne,
et je t'ai choisi pour ambassadeur,  cause de ta gentille renomme.
Pcopin dut faire ce que voulait son prince. Arriv  Dijon, il se fit
si bien distinguer par sa belle parole, que le duc lui dit un soir,
aprs avoir vid trois larges verres de vin de Bacharach:--Sire
Pcopin, vous tes notre ami; j'ai quelque dml de bec avec
monseigneur le roi de France, et le comte palatin permet que je vous
envoie prs du roi, car je vous ai choisi pour ambassadeur,  cause de
votre grande race.--Pcopin se rendit  Paris. Le roi le gota fort,
et le prenant  part un matin:--Pardieu, chevalier Pcopin, lui
dit-il, puisque le palatin vous a prt au Bourguignon pour le service
de la Bourgogne, le Bourguignon vous prtera bien au roi de France
pour le service de la chrtient. J'ai besoin d'un trs-noble seigneur
qui aille faire certaines remontrances de ma part au miramolin des
Maures en Espagne, et je vous ai choisi pour ambassadeur,  cause de
votre bel esprit.--On peut refuser son vote  l'empereur, on peut
refuser sa femme au pape; on ne refuse rien au roi de France. Pcopin
fit route pour l'Espagne. A Grenade le miramolin l'accueillit 
merveille et l'invita aux zambras de l'Alhambra. Ce n'tait chaque
jour que ftes, courses de cannes et de lances et chasses au faucon,
et Pcopin y prenait part en grand jouteur et en grand chasseur qu'il
tait. En sa qualit de moricaud, le miramolin avait de bons lanerets,
d'excellents sacrets et d'admirables tuniciens, et il y eut  ces
chasses les plus belles voles imaginables. Cependant Pcopin n'oublia
pas de faire les affaires du roi de France. Quand la ngociation fut
termine, le chevalier se prsenta chez le sultan pour lui faire ses
adieux.--Je reois vos adieux, sire chrtien, dit le miramolin, car
vous allez en effet partir tout de suite pour Bagdad.--Pour Bagdad!
s'cria Pcopin.--Oui, chevalier, reprit le prince maure; car je ne
puis signer le trait avec le roi de Paris sans le consentement du
calife de Bagdad, qui est commandeur des croyants; il me faut envoyer
quelqu'un de considrable auprs du calife, et je vous ai choisi pour
ambassadeur  cause de votre bonne mine. Quand on est chez les Maures,
on va o veulent les Maures. Ce sont des chiens et des infidles.
Pcopin alla  Bagdad. L il eut une aventure. Un jour qu'il passait
sous les murs du srail, la sultane favorite le vit, et comme il tait
beau, triste et fier, elle se prit d'amour pour lui. Elle lui envoya
une esclave noire qui parla au chevalier dans le jardin de la ville 
ct d'un grand tilleul mycrophylla qu'on y voit encore, et qui lui
remit un talisman en lui disant: Ceci vient d'une princesse qui vous
aime et que vous ne verrez jamais. Gardez ce talisman. Tant que vous
le porterez sur vous, vous serez jeune. Quand vous serez en danger de
mort, touchez-le, et il vous sauvera.--Pcopin  tout hasard accepta
le talisman, qui tait une fort belle turquoise incruste de
caractres inconnus. Il l'attacha  sa chane de cou.--Maintenant,
monseigneur, ajouta l'esclave en le quittant, prenez garde  ceci:
Tant que vous aurez cette turquoise  votre cou, vous ne vieillirez
pas d'un jour; si vous la perdez, vous vieillirez en une minute de
toutes les annes que vous aurez laisses derrire vous. Adieu, beau
giaour.--Cela dit, la ngresse s'en alla. Cependant le calife avait vu
l'esclave de la sultane accoster le chevalier chrtien. Ce calife
tait fort jaloux et un peu magicien. Il convia Pcopin  une fte,
et, la nuit venue, il conduisit le chevalier sur une haute tour.
Pcopin, sans y prendre garde, s'tait avanc fort prs du parapet,
qui tait trs-bas, et le calife lui parla ainsi:--Chevalier, le comte
palatin t'a envoy au duc de Bourgogne  cause de ta noble renomme,
le duc de Bourgogne t'a envoy au roi de France  cause de ta grande
race, le roi de France t'a envoy au miramolin de Grenade  cause de
ton bel esprit, le miramolin de Grenade t'a envoy au calife de Bagdad
 cause de ta bonne mine; moi,  cause de ta bonne renomme, de ta
grande race, de ton bel esprit et de ta bonne mine, je t'envoie au
diable.--En prononant ce dernier mot, le calife poussa violemment
Pcopin, qui perdit l'quilibre et tomba du haut de la tour.


V

Bons effets d'une bonne pense.

Quand un homme tombe dans un gouffre, c'est un terrible clair que
celui qui frappe sa paupire en ce moment-l et qui lui montre  la
fois la vie dont il va sortir et la mort o il va entrer. Dans cette
minute suprme, Pcopin perdu envoya sa dernire pense  Bauldour et
mit la main  son coeur; ce qui fit que, sans y songer, il toucha le
talisman. A peine eut-il effleur du doigt la turquoise magique, qu'il
se sentit emport comme par des ailes. Il ne tombait plus, il planait.
Il vola ainsi toute la nuit. Au moment o le jour paraissait, la main
invisible qui le soutenait le dposa sur une grve solitaire, au bord
de la mer.


VI

O l'on voit que le diable lui-mme a tort d'tre gourmand.

Or, en ce temps-l mme, il tait arriv au diable une aventure
dsagrable et singulire. Le diable a coutume d'emporter les mes qui
sont  lui dans une hotte, ainsi que cela peut se voir sur le portail
de la cathdrale de Fribourg en Suisse, o il est figur avec une tte
de porc sur les paules, un croc  la main et une hotte de chiffonnier
sur le dos; car le dmon trouve et ramasse les mes des mchants dans
les tas d'ordures que le genre humain dpose au coin de toutes les
grandes vrits terrestres ou divines. Le diable n'avait pas
l'habitude de fermer sa hotte, ce qui fait que beaucoup d'mes
s'chappaient, grce  la cleste malice des anges. Le diable s'en
aperut et mit  sa hotte un bon couvercle orn d'un bon cadenas. Mais
les mes, qui sont fort subtiles, furent peu gnes du couvercle; et,
aides par les petits doigts roses des chrubins, trouvrent encore
moyen de s'enfuir par les claires-voies de la hotte. Ce que voyant, le
diable, fort dpit, tua un dromadaire, et de la peau de la bosse se
fit une outre qu'il sut clore merveilleusement avec l'assistance du
dmon Herms, et de laquelle il se sentait plus joyeux quand elle
tait remplie d'mes qu'un colier d'une bourse remplie de sequins
d'or. C'est ordinairement dans la Haute-Egypte, sur les bords de la
mer Rouge, que le diable, aprs avoir fait sa tourne dans le pays des
paens et des mcrants, remplit cette outre. Le lieu est fort dsert;
c'est une grve de sable prs d'un petit bois de palmiers qui est
situ entre Coma, o est n saint Antoine et Clisma, o est mort saint
Sisos.

Un jour donc que le diable avait fait encore meilleure chasse qu'
l'ordinaire, il remplissait gaiement son outre lorsque, se retournant
par hasard, il vit  quelques pas de lui un ange qui le regardait en
souriant. Le diable haussa les paules et continua d'empiler dans ce
sac les mes qu'il avait, les pluchant fort peu, je vous jure; car
tout est assez bon pour cette chaudire-l. Quand il eut fini, il
empoigna l'outre d'une main pour la charger sur ses paules; mais il
lui fut impossible de la lever du sol, tant il y avait mis d'mes et
tant les iniquits dont elles taient charges les rendaient lourdes
et pesantes. Il saisit alors cette besace d'enfer  deux bras; mais le
second effort fut aussi inutile que le premier, l'outre ne bougea pas
plus que si elle et t la tte d'un rocher sortant de terre. Oh!
Ames de plomb! dit le diable, et il se prit  jurer. En se
retournant, il vit le bel ange qui le regardait en riant. Que fais-tu
l? cria le dmon.--Tu le vois, dit l'ange, je souriais tout  l'heure
et  prsent je ris.--Oh! cleste volaille! grand innocent, va!
rpliqua Asmode. Mais l'ange devint svre et lui parla ainsi:
Dragon, voici les paroles que je te dis de la part de celui qui est
le Seigneur: tu ne pourras emporter cette charge d'mes dans la
ghenne tant qu'un saint du paradis ou un chrtien tomb du ciel ne
t'aura pas aid  la soulever de terre et  la poser sur tes paules.
Cela dit, l'ange ouvrit ses ailes d'aigle et s'envola.

Le diable tait fort empch. Que veut dire cet imbcile?
grommelait-il entre ses dents. Un saint du paradis? ou un chrtien
tomb du ciel? J'attendrai longtemps si je dois rester l jusqu' ce
qu'une pareille assistance m'arrive! Pourquoi diantre aussi ai-je si
outrageusement bourr cette sacoche? Et ce niais, qui n'est ni homme
ni oiseau, se hurlait de moi! Allons! il faut maintenant que j'attende
le saint qui viendra du paradis ou le chrtien qui tombera du ciel.
Voil une stupide histoire, et il faut convenir qu'on s'amuse de peu
de chose l-haut! Pendant qu'il se parlait ainsi  lui-mme, les
habitants de Coma et de Clisma croyaient entendre le tonnerre gronder
sourdement  l'horizon. C'tait le diable qui bougonnait.

Pour un charretier embourb, jurer est quelque chose, mais sortir de
l'ornire c'est encore mieux. Le pauvre diable se creusait la tte et
rvait. C'est un drle fort adroit que celui qui a perdu Eve. Il entre
partout. Quand il veut, de mme qu'il se glisse dans l'amour, il se
glisse dans le paradis. Il a conserv des relations avec saint Cyprien
le magicien, et il sait dans l'occasion se faire bienvenir des autres
saints, tantt en leur rendant de petits services mystrieux, tantt
en leur disant des paroles agrables. Il sait, ce grand savant, la
conversation qui plat  chacun. Il les prend tous par leur faible. Il
apporte  saint Robert d'York les petits pains d'avoine au beurre. Il
cause orfvrerie avec saint Eloi et cuisine avec saint Thodote. Il
parle au saint vque Germain du roi Childebert, au saint abb
Wandrille du roi Dagobert et au saint eunuque Usthazade du roi Sapor.
Il parle  saint Paul le Simple de saint Antoine et il parle  saint
Antoine de son cochon. Il parle  saint Loup de sa femme Pimniole, et
il ne parle pas  saint Gomer de sa femme Gwinmarie.--Car le diable
est le grand flatteur. Coeur de fiel, bouche de miel.

Cependant quatre saints, qui sont connus pour leur troite amiti,
saint Nil le Solitaire, saint Autremoine, saint Jean le Nain et saint
Mdard, taient prcisment alls ce jour-l se promener sur les
bords de la mer Rouge. Comme ils arrivaient, tout en conversant, prs
du bois de palmiers, le diable les vit venir vers lui avant d'tre
aperu par eux. Il prit incontinent la forme d'un vieillard
trs-pauvre et trs-cass et se mit  pousser des cris lamentables.
Les saints s'approchrent. Qu'est-ce? dit saint Nil.--Hlas! hlas!
mes bons seigneurs, s'cria le diable, venez  mon aide, je vous en
supplie. J'ai un trs-mchant matre, je suis un pauvre esclave, j'ai
un trs-mchant matre qui est un marchand du pays de Fez. Or vous
savez que tous ceux de Fez, les Maures, Numides, Garamantes et tous
les habitants de la Barbarie, de la Nubie et de l'Egypte, sont
mauvais, pervers, sujets aux femmes et aux copulations illicites,
tmraires, ravisseurs, hasardeux et impitoyables  cause de la
plante Mars. De plus, mon matre est un homme que tourmentent la bile
noire, la bile jaune et la pituite  Cicron; de l une mlancolie
froide et sche qui le rend timide, de peu de courage, avec beaucoup
d'inventions nanmoins pour le mal. Ce qui retombe sur nous, pauvres
esclaves, sur moi, pauvre vieux.--O voulez-vous en venir, mon ami?
dit saint Autremoine avec intrt.--Voil, mon bon seigneur, rpondit
le dmon. Mon matre est un grand voyageur. Il a des manies. Dans tous
les pays o il va, il a le got de btir dans son jardin une montagne
du sable qu'on ramasse au bord des mers prs desquelles ce mchant
homme s'tablit. Dans la Zlande il a difi un tas de sable fangeux
et noir; dans la Frise un tas de gros sable ml de ces coquilles
rouges, parmi lesquelles on trouve le cne tigr; et dans la
Chersonse cimbrique, qu'on nomme aujourd'hui Jutland, un tas de sable
fin ml de ces coquilles blanches parmi lesquelles il n'est pas rare
de rencontrer la telline-soleil-levant...--Que le diable t'emporte!
interrompit saint Nil, qui est d'un naturel impatient. Viens au fait.
Voil un quart d'heure que tu nous fais perdre  couter des
sornettes. Je compte les minutes. Le diable s'inclina humblement:
Vous comptez les minutes, monseigneur? c'est un noble got. Vous
devez tre du Midi; car ceux du Midi sont ingnieux et adonns aux
mathmatiques, parce qu'ils sont plus voisins que les autres hommes du
cercle des toiles errantes. Puis, tout  coup, clatant en sanglots
et se meurtrissant la poitrine du poing: Hlas! hlas! mes bons
princes, j'ai un bien cruel matre. Pour btir sa montagne il m'oblige
 venir tous les jours, moi vieillard, remplir cette outre de sable au
bord de la mer. Il faut que je la porte sur mes paules. Quand j'ai
fait un voyage, je recommence, et cela dure depuis l'aube du jour
jusqu'au coucher du soleil. Si je veux me reposer, si je veux dormir,
si je succombe  la fatigue, si l'outre n'est pas bien pleine, il me
fait fouetter. Hlas! je suis bien misrable et bien battu et bien
accabl d'infirmits. Hier, j'avais fait six voyages dans la journe;
le soir venu, j'tais si las que je n'ai pu hausser jusqu' mon dos
cette outre que je venais d'emplir; et j'ai pass ici toute la nuit,
pleurant  ct de ma charge et pouvant de la colre de mon matre.
Mes seigneurs, mes bons seigneurs, par grce et par piti, aidez-moi 
mettre ce fardeau sur mes paules, afin que je puisse m'en retourner
auprs de mon matre, car, si je tarde, il me tuera. Ahi! ahi!

En coutant cette pathtique harangue, saint Nil, saint Autremoine et
saint Jean le Nain se sentirent mus, et saint Mdard se mit 
pleurer, ce qui causa sur la terre une pluie de quarante jours.

Mais saint Nil dit au dmon: Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en ai
regret; mais il faudrait mettre la main  cette outre qui est une
chose morte, et un verset de la trs-sainte Ecriture dfend de
toucher aux choses mortes sous peine de rester impur.

Saint Autremoine dit au dmon: Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en
ai regret; mais je considre que ce serait une bonne action, et les
bonnes actions ayant l'inconvnient de pousser  la vanit celui qui
les fait, je m'abstiens d'en faire pour conserver l'humilit.

Saint Jean le Nain dit au dmon: Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en
ai regret; mais, comme tu vois, je suis si petit que je ne pourrais
atteindre  ta ceinture. Comment ferais-je pour te mettre cette charge
sur les paules?

Saint Mdard, tout en larmes, dit au dmon: Je ne puis t'aider, mon
ami, et j'en ai regret; mais je suis si mu vraiment, que j'ai les
bras casss.

Et ils continurent leur chemin.

Le diable enrageait. Voil des animaux! s'cria-t-il en regardant les
saints s'loigner. Quels vieux pdants! Sont-ils absurdes avec leurs
grandes barbes! Ma parole d'honneur, ils sont encore plus btes que
l'ange!

Lorsqu'un de nous enrage, il a du moins la ressource d'envoyer au
diable celui qui l'irrite. Le diable n'a pas cette douceur. Aussi y
a-t-il dans toutes ses colres une pointe qui rentre en lui-mme et
qui l'exaspre.

Comme il maugrait en fixant son oeil plein de flamme et de fureur sur
le ciel, son ennemi, voil qu'il aperoit dans les nues un point
noir. Ce point grossit, ce point approche; le diable regarde; c'tait
un homme,--c'tait un chevalier arm et casqu,--c'tait un chrtien
ayant la croix rouge sur la poitrine,--qui tombait des nues.

Que n'importe qui soit lou! cria le dmon en sautant de joie. Je
suis sauv. Voil mon chrtien qui m'arrive! Je n'ai pas pu venir 
bout de quatre saints, mais ce serait bien le diable si je ne venais
pas  bout d'un homme.

En ce moment-l, Pcopin, doucement dpos sur le rivage, mettait pied
 terre.

Apercevant ce vieillard, lequel tait l comme un esclave qui se
repose  ct de son fardeau, il marcha vers lui et lui dit: Qui
tes-vous, l'ami? et o suis-je?

Le diable se prit  geindre piteusement: Vous tes au bord de la mer
Rouge, monseigneur, et moi je suis le plus malheureux des misrables.
Sur ce, il chanta au chevalier la mme antienne qu'aux saints, le
suppliant pour conclusion de l'aider  charger cette outre sur son
dos.

Pcopin hocha la tte: Bonhomme, voil une histoire peu
vraisemblable.

--Mon beau seigneur qui tombez du ciel, rpondit le diable, la vtre
l'est encore moins, et pourtant elle est vraie.

--C'est juste, dit Pcopin.

--Et puis, reprit le dmon, que voulez-vous que j'y fasse? si mes
malheurs n'ont pas bonne apparence, est-ce ma faute? Je ne suis qu'un
pauvre de besace et d'esprit; je ne sais pas inventer; il faut bien
que je compose mes gmissements avec mes aventures et je ne puis
mettre dans mon histoire que la vrit. Telle viande, telle soupe.

--J'en conviens, dit Pcopin.

--Et puis enfin, poursuivit le diable, quel mal cela peut-il vous
faire,  vous, mon jeune vaillant, d'aider un pauvre vieillard infirme
 attacher cette outre sur ses paules?

Ceci parut concluant  Pcopin. Il se baissa, souleva de terre
l'outre, qui se laissa faire sans difficult, et, la soutenant entre
ses bras, il s'apprta  la poser sur le dos du vieillard qui se
tenait courb devant lui.

Un moment de plus, et c'tait fait.

Le diable a des vices; c'est l ce qui le perd. Il est gourmand. Il
eut dans cette minute-l l'ide de joindre l'me de Pcopin aux
autres mes qu'il allait emporter; mais pour cela il fallait d'abord
tuer Pcopin.

Il se mit donc  appeler  voix basse un esprit invisible auquel il
commanda quelque chose en paroles obscures.

Tout le monde sait que, lorsque le diable dialogue et converse avec
d'autres dmons, il parle un jargon moiti italien, moiti espagnol.
Il dit aussi  et l quelques mots latins.

Ceci a t prouv et clairement tabli dans plusieurs rencontres, et
en particulier dans le procs du docteur Eugenio Torralva, lequel fut
commenc  Valladolid le 10 janvier 1528 et convenablement termin le
6 mai 1531 par l'auto-da-f dudit docteur.

Pcopin savait beaucoup de choses. C'tait, je vous l'ai dit, un
cavalier d'esprit qui tait homme  soutenir bravement une vesprie.
Il avait des lettres. Il connaissait la langue du diable.

Or,  l'instant o il lui attachait l'outre sur l'paule, il entendit
le petit vieillard courb dire tout bas: _Bamos, non cierra occhi,
verbera, frappa, y echa la piedra_. Ceci fut pour Pcopin comme un
clair.

Un soupon lui vint. Il leva les yeux, et il vit  une grande hauteur
au-dessus de lui une pierre norme que quelque gant invisible tenait
suspendue sur sa tte.

Se rejeter en arrire, toucher de sa main gauche le talisman, saisir
de la droite son poignard et en percer l'outre avec une violence et
une rapidit formidables, c'est ce que fit Pcopin, comme s'il et t
le tourbillon qui, dans la mme seconde, passe, vole, tourne, brille,
tonne et foudroie.

Le diable poussa un grand cri. Les mes dlivres s'enfuirent par
l'issue que le poignard de Pcopin venait de leur ouvrir, laissant
dans l'outre leurs noirceurs, leurs crimes et leurs mchancets,
monceau hideux, verrue abominable qui, par l'attraction propre au
dmon, s'incrusta en lui, et, recouverte par la peau velue de l'outre,
resta  jamais fixe entre ses deux paules. C'est depuis ce jour-l
qu'Asmode est bossu.

Cependant, au moment o Pcopin se rejetait en arrire, le gant
invisible avait laiss choir sa pierre, qui tomba sur le pied du
diable et le lui crasa. C'est depuis ce jour-l qu'Asmode est
boiteux.

Le diable, comme Dieu, a le tonnerre  ses ordres; mais c'est un
affreux tonnerre infrieur qui sort de terre et dracine les arbres.
Pcopin sentit le rivage de la mer trembler sous lui et que quelque
chose de terrible l'enveloppait; une fume noire l'aveugla, un bruit
effroyable l'assourdit; il lui sembla qu'il tait tomb et qu'il
roulait rapidement en rasant le sol, comme s'il tait une feuille
morte chasse par le vent. Il s'vanouit.


VII

Propositions amiables d'un vieux savant retir dans une cabane de
feuillage.

Quand il revint  lui, il entendit une voix douce qui disait: _Phi
sm_, ce qui en langage arabe signifie: il est dans le ciel. Il sentit
qu'une main tait pose sur sa poitrine, et il entendit une autre voix
grave et lente qui rpondait: _L, l, machi mouth_, ce qui veut dire:
non, non, il n'est pas mort. Il ouvrit les yeux et vit un vieillard et
une jeune fille agenouills prs de lui. Le vieillard tait noir comme
la nuit, il avait une longue barbe blanche tresse en petites nattes 
la mode des anciens mages, et il tait vtu d'un grand suaire de soie
verte sans plis. La jeune fille tait couleur de cuivre rouge, avec de
grands yeux de porcelaine et des lvres de corail. Elle avait des
anneaux d'or au nez et aux oreilles. Elle tait charmante.

Pcopin n'tait plus au bord de la mer. Le souffle de l'enfer, le
poussant au hasard, l'avait jet dans une valle remplie de rochers et
d'arbres d'une forme trange. Il se leva. Le vieillard et la jeune
fille le regardaient avec douceur. Il s'approcha d'un de ces arbres;
les feuilles se contractrent; les branches se retirrent; les fleurs,
qui taient d'un blanc ple, devinrent rouges; et tout l'arbre parut
en quelque sorte reculer devant lui. Pcopin reconnut l'arbre de la
honte et en conclut qu'il avait quitt l'Inde et qu'il tait dans le
fameux pays de Pudiferan.

Cependant le vieillard lui fit signe. Pcopin le suivit; et quelques
instants aprs le vieillard, la jeune fille et Pcopin taient tous
trois assis sur une natte dans une cabane faite en feuilles de
palmier, dont l'intrieur, plein de pierres prcieuses de toutes
sortes, tincelait comme un brasier ardent.

Le vieillard se tourna vers Pcopin et lui dit en allemand: Mon fils,
je suis l'homme qui sait tout, le grand lapidaire thiopien, le taleb
des Arabes. Je m'appelle Zin-Eddin pour les hommes et Evilmerodach
pour les gnies. Je suis le premier homme qui ait pntr dans cette
valle, tu es le deuxime. J'ai pass ma vie  drober  la nature la
science des choses, et  verser aux choses la science de l'me. Grce
 moi, grce  mes leons, grce aux rayons qui sont tombs depuis
cent ans de mes prunelles, dans cette valle les pierres vivent, les
plantes pensent et les animaux savent. C'est moi qui ai enseign aux
btes la mdecine vraie, qui manque  l'homme. J'ai appris au plican
 se saigner lui-mme pour gurir ses petits blesss des vipres, au
serpent aveugle  manger du fenouil pour recouvrer la vue,  l'ours
attaqu de la cataracte  irriter les abeilles pour se faire piquer
les yeux. J'ai apport aux aigles, lesquelles sont troites, la pierre
oetites qui les fait pondre aisment. Si le geai se purge avec la
feuille du laurier, la tortue avec la cigu, le cerf avec le dictame,
le loup avec la mandragore, le sanglier avec le lierre, la tourterelle
avec l'herbe helxine; si les chevaux gns par le sang s'ouvrent
eux-mmes une veine de la cuisse de derrire; si le stellion, 
l'poque de la mue, dvore sa peau pour se gurir du mal caduc; si
l'hirondelle gurit les ophthalmies de ses petits avec la pierre
calidoine qu'elle va chercher au del des mers; si la belette se
munit de la rue quand elle veut combattre la couleuvre,--c'est moi,
mon fils, qui le leur ai enseign. Jusqu'ici je n'ai eu que des
animaux pour disciples. J'attendais un homme. Tu es venu. Sois mon
fils. Je suis vieux. Je te laisserai ma cabane, mes pierreries, ma
valle et ma science. Tu pouseras ma fille, qui s'appelle Assab, et
qui est belle. Je t'apprendrai  distinguer le rubis sandastre du
chrysolampis,  mettre la mre perle dans un pot de sel et  rallumer
le feu des rubis trop mornes en les trempant dans le vinaigre. Chaque
jour de vinaigre leur donne un an de beaut. Nous passerons notre vie
doucement  ramasser des diamants et  manger des racines. Sois mon
fils.

--Merci, vnrable seigneur, dit Pcopin. J'accepte avec joie.

La nuit venue, il s'enfuit.


VIII

Le chrtien errant.

Il erra longtemps dans les pays. Dire tous les voyages qu'il fit, ce
serait raconter le monde. Il marcha pieds nus et en sandales: il monta
toutes les montures, l'ne, le cheval, le mulet, le chameau, le zbre,
l'onagre et l'lphant. Il subit toutes les navigations et tous les
navires, les vaisseaux ronds de l'Ocan et les vaisseaux longs de la
Mditerrane, _oneraria et remigia_, galre et galion, frgate et
frgaton, felouque, polaque et tartane, barque, barquette et
barquerolle. Il se risqua sur les caracores de bois des Indiens de
Bantan et sur les chaloupes de cuir de l'Euphrate dont a parl
Hrodote. Il fut battu de tous les vents, du levante-sirocco et du
sirocco-mezzogiorno, de la tramontane et de la galerne. Il traversa la
Perse, le Pgu, Bramaz, Tagatai, Transiane, Sagistan, l'Hasubi. Il vit
le Monomotapa comme Vincent le Blanc, Sofala comme Pedro Ordoez,
Ormus comme le sieur de Fines, les sauvages comme Acosta, et les
gants comme Malherbe de Vitr. Il perdit dans le dsert quatre doigts
du pied, comme Jrme Costilla. Il se vit dix-sept fois vendu comme
Mendez-Pinto, fut forat comme Texeus, et faillit tre eunuque comme
Parisol. Il eut le mal des pyans, dont prissent les ngres, le
scorbut, qui pouvantait Avicenne, et le mal de mer, auquel Cicron
prfra la mort. Il gravit des montagnes si hautes, qu'arriv au
sommet il vomissait le sang, les flegmes et la colre. Il aborda l'le
qu'on rencontre parfois ne la cherchant point, et qu'on ne peut jamais
trouver la cherchant, et il vrifia que les habitants de cette ville
sont bons chrtiens. En Midelpalie, qui est au nord, il remarqua un
chteau dans un lieu o il n'y en a pas, mais les prestiges du
septentrion sont si grands, qu'il ne faut pas s'tonner de cela. Il
demeura plusieurs mois chez le roi de Mogor Ekebas, bien vu et caress
de ce prince, de la cour duquel il racontait plus tard tout ce qu'ont
depuis couch par crit les Anglais, les Hollandais et mme les pres
jsuites. Il devint docte, car il avait les deux matres de toute
doctrine: voyage et malheur. Il tudia les faunes et les flores de
tous les climats. Il observa les vents par les migrations des oiseaux
et les courants par les migrations des cphalopodes. Il vit passer
dans les rgions sous-marines l'ommastrephes sagittatus allant au ple
nord, et l'ommastrephes giganteus allant au ple sud. Il vit les
hommes et les monstres ainsi que l'ancien Grec Ulysse. Il connut
toutes les btes merveilleuses, le rosmar, le rle noir, le
solendguse, les garagians semblables  des aigles de mer, les queues
de jonc de l'le de Comore, les capercalzes d'Ecosse, les antenales
qui vont par troupes, les alcatrazes grands comme des oies, les
moraxos plus grands que les tiburons, les peymones des les Maldives
qui mangent des hommes, le poisson manare qui a une tte de boeuf,
l'oiseau claki qui nat de certains bois pourris, le petit saru qui
chante mieux que le perroquet, et enfin le boranet, l'animal-plante
des pays tartares, qui a une racine en terre et qui broute l'herbe
autour de lui. Il tua  la chasse un triton de mer de l'espce
yapiara et il inspira de l'amour  un triton de rivire de l'espce
bapapina. Un jour tant en l'le de Manar, qui est  deux cents
lieues de Goa, il fut appel par des pcheurs, lesquels lui montrrent
sept hommes-vques et neuf sirnes qu'ils avaient pris dans leurs
filets. Il entendit le bruit nocturne du forgeron marin, et il mangea
des cent cinquante-trois sortes de poissons qu'il y a dans la mer et
qui se trouvrent tous dans le filet des aptres quand ils pchrent
par ordre du Seigneur. En Scythie il pera  coups de flches un
griffon auquel les peuples arimaspes faisaient la guerre pour avoir
l'or que cette bte gardait. Ces peuples voulurent le faire roi, mais
il se sauva. Enfin il manqua naufrager en mainte rencontre, et
notamment prs du cap Gardaf, que les anciens appelaient Promontorium
aromatorum; et  travers tant d'aventures, tant d'erreurs, de
fatigues, de prouesses, de travaux et de misres, le brave et fidle
chevalier Pcopin n'avait qu'un but, retrouver l'Allemagne; qu'une
esprance, rentrer au Falkenburg; qu'une pense, revoir Bauldour.

Grce au talisman de la sultane qu'il portait toujours sur lui, il ne
pouvait, on s'en souvient, ni vieillir ni mourir.

Il comptait pourtant tristement les annes. A l'poque o il parvint
enfin  atteindre le nord du pays de France, cinq ans s'taient
couls depuis qu'il n'avait vu Bauldour. Quelquefois il songeait 
cela le soir aprs avoir chemin depuis l'aube, il s'asseyait sur une
pierre au bord de la route et il pleurait.

Puis il se ranimait et prenait courage: Cinq ans, pensait-il; oui,
mais je vais la revoir enfin. Elle avait quinze ans, eh bien, elle en
aura vingt! Ses vtements taient en lambeaux, sa chaussure tait
dchire, ses pieds taient en sang, mais la force et la joie lui
taient revenues, et il se remettait en marche.

C'est ainsi qu'il parvint jusqu'aux montagnes des Vosges.


IX

O l'on voit  quoi peut s'amuser un nain dans une fort.

Un soir, aprs avoir fait route toute la journe dans les rochers,
cherchant un passage pour descendre vers le Rhin, il arriva  l'entre
d'un bois de sapins, de frnes et d'rables. Il n'hsita pas  y
pntrer. Il y marchait depuis plus d'une heure quand tout  coup le
sentier qu'il suivait se perdit dans une clairire seme de houx, de
genvriers et de framboisiers sauvages. A ct de la clairire il y
avait un marais. Epuis de lassitude, mourant de faim et de soif,
extnu, il regardait de ct et d'autre, cherchant une chaumire, une
charbonnerie ou un feu de ptre, quand tout  coup une troupe de
tadornes passa prs de lui en agitant ses ailes et en criant. Pcopin
tressaillit en reconnaissant ces tranges oiseaux qui font leurs nids
sous terre et que les paysans des Vosges appellent canards-lapins. Il
carta les touffes de houx et vit fleurir et verdoyer de toutes parts
dans l'herbe le perce-pierre, l'anglique, l'ellbore et la grande
gentiane. Comme il se baissait pour s'en assurer, une coquille de
moule tombe sur le gazon frappa son regard. Il la ramassa. C'tait
une de ces moules de la Vologne qui contiennent des perles grosses
comme des pois. Il leva les yeux; un grand-duc planait au-dessus de sa
tte.

Pcopin commenait  s'inquiter. On conviendra qu'il y avait de quoi.
Ces houx et ces framboisiers, ces tadornes, ces herbes magiques, cette
moule, ce grand-duc, tout cela tait peu rassurant. Il tait donc fort
alarm et se demandait avec angoisse o il tait, lorsqu'un chant
loign parvint jusqu' lui. Il prta l'oreille. C'tait une voix
enroue, casse, chagrine, fcheuse, sourde et criarde  la fois, et
voici ce qu'elle chantait:

    Mon petit lac engendre, en l'ombre qui l'abrite,
    La riante Amphitrite et le noir Neptunus;
    Mon humble tang nourrit, sur des monts inconnus,
    L'empereur Neptunus et la reine Amphitrite.

      Je suis le nain, grand-pre des gants.
      Ma goutte d'eau produit deux ocans.

    Je verse de mes rocs, que n'effleure aucune aile,
    Un fleuve bleu pour elle, un fleuve vert pour lui.
    J'panche de ma grotte, o jamais feu n'a lui,
    Le fleuve vert pour lui, le fleuve bleu pour elle.

      Je suis le nain, grand-pre des gants.
      Ma goutte d'eau produit deux ocans.

    Une fine meraude est dans mon sable jaune.
    Un pur saphir se cache en mon humide crin.
    Mon meraude fond et devient le beau Rhin;
    Mon saphir se dissout, ruisselle et fait le Rhne.

      Je suis le nain, grand-pre des gants.
      Ma goutte d'eau produit deux ocans.

Pcopin n'en pouvait plus douter. Pauvre voyageur fatigu, il tait
dans le fatal _bois des Pas-Perdus_. Ce bois est une grande fort
pleine de labyrinthes, d'nigmes et de ddales o se promne le nain
Roulon. Le nain Roulon habite un lac dans les Vosges, au sommet d'une
montagne; et parce que de l il envoie un ruisseau au Rhne et un
autre ruisseau au Rhin, ce nain fanfaron se dit le pre de la
Mditerrane et de l'Ocan. Son plaisir est d'errer dans la fort et
d'y garer les passants. Le voyageur qui est entr dans le bois des
Pas-Perdus n'en sort jamais.

Cette voix, cette chanson, c'taient la chanson et la voix du mchant
nain Roulon.

Pcopin perdu se jeta la face contre terre.--Hlas! s'cria-t-il,
c'est fini, je ne reverrai jamais Bauldour.

--Si fait, dit quelqu'un prs de lui.


X

Equis canibusque.

Il se redressa; un vieux seigneur, vtu d'un habit de chasse
magnifique, tait debout devant lui  quelques pas. Ce gentilhomme
tait compltement quip. Un coutelas  poigne d'or cisele lui
battait la hanche, et  sa ceinture pendait un cor incrust d'tain et
fait de la corne d'un buffle. Il y avait je ne sais quoi d'trange, de
vague et de lumineux dans ce visage ple qui souriait clair de la
dernire lueur du crpuscule. Ce vieux chasseur ainsi apparu
brusquement dans un pareil lieu,  une pareille heure, vous et
certainement sembl singulier ainsi qu' moi; mais dans le bois des
Pas-Perdus on ne songe qu' Roulon; ce vieillard n'tait pas un nain,
et cela suffit  Pcopin.

Le bonhomme, d'ailleurs, avait la mine gracieuse, accorte et avenante.
Et puis, bien qu'accoutr en dtermin chasseur, il tait si vieux, si
us, si courb, si cass, avait les mains si rides et si dbiles, les
sourcils si blancs et les jambes si amaigries, que c'et t piti
d'en avoir peur. Son sourire, mieux examin, tait le sourire banal et
sans profondeur d'un roi imbcile.

--Que me voulez-vous? demanda Pcopin.

--Te rendre  Bauldour, dit le vieux chasseur toujours souriant.

--Quand?

--Passe seulement une nuit en chasse avec moi.

--Quelle nuit?

--Celle qui commence.

--Et je reverrai Bauldour?

--Quand notre nuit de chasse sera finie, au soleil levant, je te
dposerai  la porte du Falkenburg.

--Chasser la nuit?

--Pourquoi pas?

--Mais c'est fort trange.

--Bah!

--Mais c'est trs-fatigant.

--Non.

--Mais vous tes bien vieux.

--Ne t'inquite pas de moi.

--Mais je suis las, mais j'ai march tout le jour, mais je suis mort
de faim et de soif, dit Pcopin. Je ne pourrai seulement monter 
cheval.

Le vieux seigneur dtacha de sa ceinture une gourde damasquine
d'argent qu'il lui prsenta.

--Bois ceci.

Pcopin porta avidement la gourde  ses lvres. A peine avait-il aval
quelques gorges qu'il se sentit ranim. Il tait jeune, fort, alerte,
puissant. Il avait dormi, il avait mang, il avait bu.--Il lui
semblait mme par instant qu'il avait trop bu.

--Allons, dit-il, marchons, courons, chassons toute la nuit, je le
veux bien; mais je reverrai Bauldour?

--Aprs cette nuit passe, au soleil levant.

--Et quel garant de votre promesse me donnez-vous?

--Ma prsence mme. Le secours que je t'apporte. J'aurais pu te
laisser mourir ici de faim, de lassitude et de misre, t'abandonner au
nain promeneur du lac Roulon; mais j'ai eu piti de toi.

--Je vous suis, dit Pcopin. C'est dit, au soleil levant, 
Falkenburg.

--Hol! vous autres! arrivez! en chasse! cria le vieux seigneur,
faisant effort avec sa voix dcrpite.

En jetant ce cri vers le taillis, il se retourna, et Pcopin vit qu'il
tait bossu. Puis il fit quelques pas, et Pcopin vit qu'il tait
boiteux.

A l'appel du vieux seigneur, une troupe de cavaliers vtus comme des
princes et monts comme des rois, sortit de l'paisseur du bois.

Ils vinrent se ranger dans un profond silence autour du vieux qui
paraissait leur matre. Tous taient arms de couteaux ou d'pieux;
lui seul avait un cor. La nuit tait tombe; mais autour des
gentilshommes se tenaient debout deux cents valets portant deux cents
torches.

--_Ebbene_, dit le matre, _ubi sunt los perros?_

Ce mlange d'italien, de latin et d'espagnol fut dsagrable 
Pcopin.

Mais le vieux reprit avec impatience:--Les chiens! les chiens!

Il achevait  peine, que d'effroyables aboiements remplissaient la
clairire. Une meute venait d'y apparatre.

Une meute admirable, une vraie meute d'empereur. Des valets en
jaquettes jaunes et en bas rouges, des estafiers de chenil au visage
froce et des ngres tout nus la tenaient robustement en laisse.

Jamais concile de chiens ne fut plus complet. Il y avait l tous les
chiens possibles, accoupls et diviss par grappes et par raquettes,
selon les races et les instincts. Le premier groupe se composait de
cent dogues d'Angleterre et de cent lvriers d'attache avec douze
paires de chiens-tigres et douze paires de chiens-bauds. Le deuxime
groupe tait entirement form de greffiers de Barbarie blancs et
marquets de rouge, braves chiens qui ne s'tonnent pas du bruit,
demeurent trois ans dans leur bont, sont sujets  courir au btail et
servent pour la grande chasse. Le troisime groupe tait une lgion de
chiens de Norwge: chiens fauves, au poil vif tirant sur le roux, avec
une tache blanche au front ou au cou, qui sont de bons nez et de grand
coeur, et se plaisent au cerf surtout; chiens gris, lopards sur
l'chine, qui ont les jambes de mme poil que les pattes d'un livre
ou canneles de rouge et de noir. Le choix en tait excellent. Il n'y
avait pas un btard parmi ces chiens. Pcopin, qui s'y connaissait,
n'en vit pas parmi les fauves un seul qui ft jaune ou marqu de gris,
ni parmi les gris un seul qui ft argent ou qui et les pattes
fauves. Tous taient authentiques et bons. Le quatrime groupe tait
formidable; c'tait une cohue paisse, serre et profonde de ces
puissants dogues noirs de l'abbaye de Saint-Aubert-en-Ardennes, qui
ont les jambes courtes et qui ne vont pas vite, mais qui engendrent de
si redoutables limiers et qui chassent si furieusement les sangliers,
les renards et les btes puantes. Comme ceux de Norwge, tous taient
de bonne race et vrais chiens gentilshommes, et avaient videmment
tet prs du coeur. Ils avaient la tte moyenne, plutt longue
qu'crase, la gueule noire et non rouge, les oreilles vastes, les
reins courbs, le rble musculeux, les jambes larges, la cuisse
trousse, le jarret droit bien herp, la queue grosse prs des reins
et le reste grl, le poil de dessous le ventre rude, les ongles
forts, le pied sec, en forme de pied de renard. Le cinquime groupe
tait oriental. Il avait d coter des sommes immenses; car on n'y
avait mis que des chiens de Palimbotra, qui mordent les taureaux, des
chiens de Cintiqui, qui attaquent les lions, et des chiens du
Monomotapa, qui font partie de la garde de l'empereur des Indes. Du
reste tous, anglais, barbaresques, norwgiens, ardennais et indous,
hurlaient abominablement. Un parlement d'hommes n'et pas fait mieux.

Pcopin tait bloui de cette meute. Tous ses apptits de chasseur se
rveillaient.

Cependant elle tait un peu venue on ne sait d'o, et il ne pouvait
s'empcher de se dire  lui-mme qu'il tait singulier qu'aboyant de
la sorte on ne l'et pas entendue avant de la voir.

Le matre-valet qui menait toute cette vnerie tait  quelques pas de
Pcopin, lui tournant le dos. Pcopin alla  lui pour le questionner,
et lui mit la main sur l'paule; le valet se retourna. Il tait
masqu.

Cela rendit Pcopin muet.--Il commenait mme  se demander fort
srieusement s'il suivrait en effet cette chasse, quand le vieillard
l'aborda.--Eh bien, chevalier, que dis-tu de nos chiens?

--Je dis, mon beau sire, que, pour suivre de si terribles chiens, il
faudrait de terribles chevaux.

Le vieux, sans rpondre, porta  sa bouche un sifflet d'argent, qui
tait fix au petit doigt de sa main gauche, prcaution d'homme de
got qui est expos  voir des tragdies, et il siffla.

Au coup de sifflet, un bruit se fit dans les arbres, les assistants se
rangrent, et quatre palefreniers en livre carlate surgirent, menant
deux chevaux magnifiques. L'un tait un beau genet d'Espagne, 
l'allure magistrale,  la corne lisse, noirtre, haute, arrondie,
bien creuse, aux paturons courts, entre-droits et luns, aux bras
secs et nerveux, aux genoux dcharns et bien embots. Il avait la
jambe d'un beau cerf, la poitrine large et bien ouverte, l'chine
grasse, double et tremblante. L'autre tait un coureur tartare  la
croupe norme, au corsage long, aux flancs bien unis, au manteau
bayardant. Son cou, d'une moyenne arcade, mais pas trop vot, tait
revtu d'une vaste perruque flottante et crpelue; sa queue bien
paisse pendait jusqu' terre. Il avait la peau du front cousue sur
ses yeux gros et tincelants, la bouche grande, les oreilles
inquites, les naseaux ouverts, l'toile au front, deux balzans aux
jambes, son courage en fleur et l'ge de sept ans. Le premier avait la
tte coiffe d'un chanfrein, le poitrail d'armes et la selle de
guerre. Le second tait moins firement, mais plus splendidement
harnach; il portait le mors d'argent, les roses dores, la bride
brode d'or, la selle royale, la housse de brocart, les houppes
pendantes et le panache branlant. L'un trpignait, bravait, ronflait,
rongeait son frein, brisait les cailloux et demandait la guerre.
L'autre regardait a et l, cherchait les applaudissements, hennissait
gaiement, ne touchait la terre que du bout de l'ongle, faisait le
roi et piaffait  merveille. Tous deux taient noirs comme
l'bne.--Pcopin, les yeux presque effars d'admiration, contemplait
ces deux merveilleuses btes.

--Eh bien, dit le seigneur clopinant et toussant, et souriant
toujours, lequel prends-tu?

Pcopin n'hsita plus, et sauta sur le genet.

--Es-tu bien en selle? lui cria le vieillard.

--Oui, dit Pcopin.

Alors le vieux clata de rire, arracha d'une main le harnais, le
panache, la selle et le caparaon du cheval tartare, le saisit de
l'autre  la crinire, bondit comme un tigre et enfourcha  cru la
superbe bte qui tremblait de tous ses membres; puis, saisissant sa
trompe  sa ceinture, il se mit  sonner une fanfare tellement
formidable, que Pcopin assourdi crut que cet effrayant vieillard
avait le tonnerre dans la poitrine.


XI

A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connat pas.

Au bruit de ce cor, la fort s'claira dans ses profondeurs de mille
lueurs extraordinaires, des ombres passrent dans les futaies, des
voix lointaines crirent:--En chasse! La meute aboya, les chevaux
reniflrent et les arbres frissonnrent comme par un grand vent.

En ce moment-l une cloche fle, qui semblait bler dans les
tnbres, sonna minuit.

Au douzime coup le vieux seigneur emboucha son cor d'ivoire une
seconde fois, les valets dlirent la meute, les chiens lchs
partirent comme la poigne de pierres que lance la baliste, les cris
et les hurlements redoublrent, et tous les chasseurs, et tous les
piqueurs, et tous les veneurs, et le vieillard, et Pcopin,
s'lancrent au galop.

Galop rude, violent, rapide, tincelant, vertigineux, surnaturel, qui
saisit Pcopin, qui l'entrana, qui l'emporta, qui faisait rsonner
dans son cerveau tous les pas du cheval comme si son crne et t le
pav du chemin, qui l'blouissait comme un clair, qui l'enivrait
comme une orgie, qui l'exasprait comme une bataille; galop qui par
moments devenait tourbillon, tourbillon qui parfois devenait ouragan.

La fort tait immense, les chasseurs taient innombrables, les
clairires succdaient aux clairires, le vent se lamentait, les
broussailles sifflaient, les chiens aboyaient, la colossale silhouette
noire d'un norme cerf  seize andouillers apparaissait par instants 
travers les branchages et fuyait dans les pnombres et dans les
clarts, le cheval de Pcopin soufflait d'une faon terrible, les
arbres se penchaient pour voir passer cette chasse et se renversaient
en arrire aprs l'avoir vue, des fanfares pouvantables clataient
par intervalles, puis elles se taisaient tout  coup, et l'on
entendait au loin le cor du vieux chasseur.

Pcopin ne savait o il tait. En galopant prs d'une ruine ombrage
de sapins, parmi lesquels une cascade se prcipitait du haut d'un
grand mur de porphyre, il crut retrouver le chteau de Nideck. Puis il
vit courir rapidement  sa gauche des montagnes qui lui parurent tre
les Basses-Vosges; il reconnut successivement  la forme de leurs
quatre sommets le Ban-de-la-Roche, le Champ-du-Feu, le Climont et
l'Ungersberg. Un moment aprs il tait dans les Hautes-Vosges. En
moins d'un quart d'heure son cheval eut travers le Giromagny, le
Rotabac, le Sultz, le Barenkopf, le Graisson, le Bressoir, le
Haut-de-Honce, le mont de Lure, la Tte-de-l'Ours, le grand Donon et
le grand Ventron. Ces vastes cimes lui apparaissaient ple-mle dans
les tnbres, sans ordre et sans lien; on et dit qu'un gant avait
boulevers la grande chane d'Alsace. Il lui semblait par moment
distinguer au-dessous de lui les lacs que les Vosges portent sur leurs
sommets, comme si ces montagnes eussent pass sous le ventre de son
cheval. C'est ainsi qu'il vit son ombre se rflchir dans le
Bain-des-Paens et dans le Saut-des-Cuves, dans le lac Blanc et dans
le lac Noir. Mais il la vit comme les hirondelles voient la leur en
rasant le miroir des tangs, aussitt disparue qu'apparue. Cependant,
si trange et si effrne que ft cette course, il se rassurait en
portant la main  son talisman et en songeant qu'aprs tout il ne
s'loignait pas du Rhin.

Tout  coup une brume paisse l'enveloppa, les arbres s'y effacrent,
puis s'y perdirent; le bruit de la chasse redoubla dans cette ombre,
et son genet d'Espagne se mit  galoper avec une nouvelle furie. Le
brouillard tait si pais, que Pcopin y distinguait  peine les
oreilles de son cheval dresses devant lui. Dans des moments si
terribles, ce doit tre un grand effort, et c'est  coup sr un grand
mrite que de jeter son me jusqu' Dieu et son coeur jusqu' sa
matresse. C'est ce que faisait dvotement le brave chevalier. Il
songeait donc au bon Dieu et  Bauldour, plus encore peut-tre 
Bauldour qu'au bon Dieu, quand il lui sembla que la lamentation du
vent devenait comme une voix et prononait distinctement ce mot:
_Heimburg_; en ce moment une grosse torche porte par quelque piqueur
traversa le brouillard, et,  la clart de cette torche, Pcopin vit
passer au-dessus de sa tte un milan qui tait perc d'une flche et
qui volait pourtant. Il voulut regarder cet oiseau, mais son cheval
fit un bond, le milan donna un coup d'aile, la torche s'enfona dans
le bois et Pcopin retomba dans la nuit. Quelques instants aprs le
vent parla encore et dit: _Vaugtsberg_; une nouvelle lueur illumina le
brouillard, et Pcopin aperut dans l'ombre un vautour dont l'aile
tait traverse par un javelot et qui volait pourtant. Il ouvrit les
yeux pour voir, il ouvrit la bouche pour crier; mais avant qu'il et
lanc son regard, avant qu'il et jet son cri, la lueur, le vautour
et le javelot avaient disparu. Son cheval ne s'tait pas ralenti une
minute et donnait tte baisse dans tous ces fantmes, comme s'il et
t le cheval aveugle du dmon Paphos ou le cheval sourd du roi
Sisymordachus. Le vent cria une troisime fois, et Pcopin entendit
cette voix lugubre de l'air qui disait: _Rheinstein_; un troisime
clair empourpra les arbres dans la brume, et un troisime oiseau
passa. C'tait un aigle qui avait une sagette dans le ventre et qui
volait pourtant. Alors Pcopin se souvint de la chasse du pfalzgraf,
o il s'tait laiss entraner, et il frissonna. Mais le galop du
genet tait si perdu, les arbres et les objets vagues du paysage
nocturne fuyaient si promptement, la vitesse de tout tait si
prodigieuse autour de Pcopin, que, mme en lui, rien ne pouvait
s'arrter. Les apparences et les visions se succdaient si
confusment, qu'il ne pouvait mme fixer sa pense  ses tristes
souvenirs. Les ides passaient dans sa tte comme le vent. On
entendait toujours au loin le bruit de la chasse, et par instant le
monstrueux cerf de la nuit bramait dans les halliers.

Peu  peu le brouillard s'tait lev. Soudain l'air devint tide, les
arbres changrent de forme; des chnes-liges, des pistachiers et des
pins d'Alep apparurent dans les rochers; une large lune blanche
entoure d'un immense halo clairait lugubrement les bruyres.
Pourtant ce n'tait pas jour de lune.

En courant au fond d'un chemin creux, Pcopin se pencha et arracha 
la berge une poigne d'herbes. A la lueur de la lune il examina ces
plantes et reconnut avec angoisse l'anthylle vulnraire des Cvennes,
la vronique filiforme et la frule commune dont les feuilles hideuses
se terminent par des griffes. Une demi-heure aprs le vent tait
encore plus chaud; je ne sais quels mirages de la mer remplissaient 
de certains moments les intervalles des futaies; il se courba encore
une fois sur la berge du chemin et arracha de nouveau les premires
plantes que sa main rencontra. Cette fois c'tait le cytise argent de
Cette, l'anmone toile de Nice, la lavatre maritime de Toulon, le
granium sanguineum des Basses-Pyrnes, si reconnaissable  sa
feuille cinq fois palme, et l'astrantia major dont la fleur est un
soleil qui rayonne  travers un anneau comme la plante Saturne.
Pcopin vit qu'il s'loignait du Rhin avec une effroyable rapidit; il
avait fait plus de cent lieues entre les deux poignes d'herbes. Il
avait travers les Vosges, il avait travers les Cvennes, il
traversait en ce moment les Pyrnes.--Plutt la mort, pensa-t-il, et
il voulut se jeter en bas de son cheval. Au mouvement qu'il fit pour
se dsaronner, il se sentit treindre les pieds comme par deux mains
de fer. Il regarda. Ses triers l'avaient saisi et le tenaient.
C'taient des triers vivants.

Les cris lointains, les hennissements et les aboiements faisaient
rage; le cor du vieux chasseur, prcdant la chasse  une distance
effrayante, sonnait des mlodies sinistres; et  travers de grands
branchages bleutres que le vent secouait, Pcopin voyait les chiens
traverser  la nage des tangs pleins de reflets magiques.

Le pauvre chevalier se rsigna, ferma les yeux et se laissa emporter.

Une fois il les rouvrit; la chaleur de fournaise d'une nuit tropicale
lui frappait le visage; de vagues rugissements de tigres et de chacals
arrivaient jusqu' lui: il entrevit des ruines de pagodes sur le fate
desquelles se tenaient gravement debout, rangs par longues files, des
vautours, des philosophes et des cigognes; des arbres d'une forme
bizarre prenaient dans les valles mille attitudes tranges; il
reconnut le banyan et le baobab; l'o-nonbouyh sifflait,
l'oyra-rameum fredonnait, le petit gonambuch chantait. Pcopin tait
dans une fort de l'Inde.

Il ferma les yeux.

Puis il les rouvrit encore. En un quart d'heure aux souffles de
l'quateur avait succd un vent de glace. Le froid tait terrible. Le
sabot du cheval faisait crier le givre. Les rangifres, les alses et
les satyres couraient comme des ombres  travers la brume. L'pret
des bois et des montagnes tait affreuse. Il n'y avait  l'horizon que
deux ou trois rochers d'une hauteur immense autour desquels volaient
les mouettes et les stercoraires, et  travers d'horribles verdures
noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel
jetait des flocons de neige et qui jetaient au ciel des flocons
d'cume. Pcopin traversait les mlzes de la Biarmie, qui sont au cap
Nord.

Un moment aprs la nuit s'paissit. Pcopin ne vit plus rien, mais il
entendit un bruit pouvantable et il reconnut qu'il passait prs du
gouffre Maelstron, qui est le Tartare des anciens et le nombril de la
mer.

Qu'tait-ce donc que cette effroyable fort, qui faisait le tour de la
terre?

Le cerf  seize andouillers reparaissait par intervalles, toujours
fuyant et toujours poursuivi. Les ombres et les rumeurs se
prcipitaient ple-mle sur sa trace, et le cor du vieux chasseur
dominait tout, mme le bruit du gouffre Maelstron.

Tout  coup le genet s'arrta court. Les aboiements cessrent, tout se
tut autour de Pcopin. Le pauvre chevalier, qui depuis plus d'une
heure avait referm les yeux, les rouvrit. Il tait devant la faade
d'un sombre et colossal difice dont les fentres claires semblaient
jeter des regards. Cette faade tait noire comme un masque et vivante
comme un visage.


XII

Description d'un mauvais gte.

Ce qu'tait cet difice, il serait malais de le dire. C'tait une
maison forte comme une citadelle, une citadelle magnifique comme un
palais, un palais menaant comme une caverne, une caverne muette comme
un tombeau.

On n'y entendait aucune voix, on n'y voyait aucune ombre.

Autour de ce chteau, dont l'immensit avait je ne sais quoi de
surnaturel, la fort s'tendait  perte de vue. Il n'y avait plus de
lune sur l'horizon. On n'apercevait au ciel que quelques toiles qui
taient rouges comme du sang.

Le cheval s'tait arrt au pied d'un perron qui aboutissait  une
grande porte ferme. Pcopin regarda  droite et  gauche, et il lui
sembla distinguer tout le long de la faade d'autres perrons au bas
desquels se tenaient immobiles d'autres cavaliers arrts comme lui et
qui semblaient attendre en silence.

Pcopin tira son poignard; et il allait heurter du pommeau la
balustrade de marbre du perron, quand le cor du vieux chasseur clata
subitement prs du chteau, probablement derrire la faade, puissant,
norme, sonore, assourdissant comme le clairon plein d'orage o
souffle le mauvais ange. Ce cor, dont le bruit courbait visiblement
les arbres, chantait dans les tnbres un effroyable hallali.

Le cor se tut. A peine eut-il fini, que les portes du chteau
s'ouvrirent en dehors  deux battants, comme si un vent intrieur les
et violemment pousses toutes  la fois. Un flot de lumire en
sortit.

Le genet monta les degrs du perron, et Pcopin entra dans une vaste
salle splendidement illumine.

Les murailles de cette salle taient couvertes de tapisseries figurant
des sujets tirs de l'histoire romaine. Les entre-deux des lambris
taient revtus de cyprs et d'ivoire. En haut rgnait une galerie
pleine de fleurs et d'arbres, et dans un angle, sous une rotonde, on
voyait un lieu pour les femmes pav d'agate. Le reste du pav tait
une mosaque reprsentant la guerre de Troie.

Du reste, personne; la salle tait dserte. Rien de plus sinistre que
cette grande clart dans cette grande solitude.

Le cheval, qui allait de lui-mme et dont le pas sonnait gravement sur
le pav, traversa lentement cette premire salle et entra dans une
seconde chambre, qui tait de mme illumine, immense et dserte.

De larges panneaux de cdre sculpt se dveloppaient autour de cette
chambre, et dans ces panneaux un mystrieux artiste avait encadr des
tableaux merveilleux incrusts de nacre et d'or. C'taient des
batailles, des chasses, des ftes reprsentant des chteaux pleins
d'artifices  feu assigs et pris par des faunes et des sauvages, des
joutes et des guerres navales avec toutes sortes de vaisseaux courant
sur un ocan de turquoises, d'meraudes et de saphirs, qui imitait
admirablement la rondeur de l'eau sale et la tumeur de la mer.

Au-dessous de ces tableaux une frise fouille du ciseau le plus fin
et le plus magistral figurait, dans les innombrables rapports qu'elles
ont entre elles, les trois espces de cratures terrestres qui
contiennent des esprits: les gants, les hommes et les nains; et
partout, dans cette oeuvre, les gants et les nains humiliaient
l'homme, plus petit que les gants et plus bte que les nains.

Le plafond pourtant semblait rendre je ne sais quel malicieux hommage
au gnie humain. Il tait entirement compos de mdaillons accosts
dans lesquels brillaient, clairs d'un feu sombre et coiffs de
couronnes de Pluton, les portraits de tous les hommes  qui la terre
doit des dcouvertes rputes utiles, et qui, pour ce motif, sont
appels les _bienfaiteurs de l'humanit_. Chacun tait l pour
l'invention qu'il a faite. Arabus y tait pour la mdecine, Ddalus
pour les labyrinthes, Pisistrate pour les livres, Aristote pour les
bibliothques, Tubalcan pour les enclumes, Architas pour les machines
de guerre, No pour la navigation, Abraham pour la gomtrie, Mose
pour la trompette, Amphictyon pour la divination des songes, Frdric
Barberousse pour la chasse au faucon, et le sieur Bachou, Lyonnais,
pour la quadrature du cercle. Dans les angles de la vote et dans les
pendentifs se groupaient, comme des matresses-constellations de ce
ciel d'toiles humaines, force visages illustres: Flavius, qui a
trouv la boussole; Christophe Colomb, qui a dcouvert l'Amrique;
Botargus, qui a imagin les sauces de cuisine; Mars, qui a invent la
guerre; Faustus, qui a invent l'imprimerie; le moine Schwartz, qui a
invent la poudre; et le pape Pontian, qui a invent les cardinaux.

Plusieurs de ces fameux personnages taient inconnus  Pcopin, par la
grande raison qu'ils n'taient pas encore ns  l'poque o se passe
cette histoire.

Le chevalier pntra ainsi, marchant o le menait le pas de son
cheval, dans une longue enfilade de salles magnifiques. En l'une
d'elles il remarqua sur le mur oriental cette inscription en lettres
d'or: Le caou des Arabes, autrement dit cav, est une herbe qui
crot en abondance dans l'empire du Turc, et qu'on appelle dans l'Inde
l'herbe miraculeuse, tant prpare comme il s'ensuit: prenez
demi-once de cette herbe que vous mettrez en poudre et ferez infuser
dans une pinte d'eau commune trois ou quatre heures; puis vous la
faites bouillir de sorte qu'il y ait un tiers de consomm. Buvez-la
peu  peu, quasi comme en humant. Les personnes de condition
l'adoucissent avec le sucre et l'aromatisent avec l'ambre gris.

En face, sur le mur occidental, brillait cette autre lgende: Le feu
grgeois se fait et excite dans l'eau avec du charbon de saule, du
sel, de l'eau-de-vie, du soufre, de la poix, de l'encens et du
camphre, lequel mme brle seul dans l'eau sans autre mixtion et
consume toute matire.

Dans une autre salle il n'y avait pour tout ornement que le portrait
fort ressemblant de ce laquais qui, au festin de Trimalcion, faisait
le tour de la table en chantant d'une voix dlicate les sauces o il
entre du benjoin.

Partout des torchres, des lustres, des chandelles et des girandoles,
reflts par d'immenses miroirs de cuivre et d'acier, tincelaient
dans ces chambres dmesures et opulentes o Pcopin ne rencontra pas
un tre vivant, et  travers lesquelles il s'avanait, l'oeil hagard
et l'esprit trouble, seul, inquiet, effar, plein de ces ides
inexprimables et confuses qui viennent aux rveurs dans le sombre des
bois.

Enfin il arriva devant une porte de mtail rougetre au-dessus de
laquelle s'arrondissait, dans un feuillage de pierreries, une grosse
pomme d'or, et sur cette pomme il lut ces deux lignes:

    ADAM A INVENT LE REPAS,
    VE A INVENT LE DESSERT.


XIII

Telle auberge, telle table d'hte.

Comme il cherchait  approfondir le sens lugubrement ironique de cette
inscription, la porte s'ouvrit lentement, le cheval entra, et Pcopin
fut comme un homme qui passe brusquement du plein soleil de midi dans
une cave. La porte s'tait referme derrire lui, et le lieu dans
lequel il venait d'entrer tait si tnbreux, qu'au premier moment il
se crut aveugl. Il apercevait seulement  quelque distance une large
lueur blme. Peu  peu ses yeux, blouis par la lumire surnaturelle
des antichambres qu'ils venaient de traverser, s'accoutumrent 
l'obscurit, et il commena  distinguer, comme dans une vapeur, les
mille piliers monstrueux d'une prodigieuse salle babylonienne. La
lueur qui tait au milieu de cette salle prit des contours, des formes
s'y dessinrent, et au bout de quelques instants le chevalier vit se
dvelopper dans l'ombre, au centre d'une fort de colonnes torses, une
grande table lividement claire par un chandelier  sept branches, 
la pointe desquelles tremblaient et vacillaient sept flammes bleues.

Au haut bout de cette table, sur un trne d'or vert, tait assis un
gant d'airain qui tait vivant. Ce gant tait Nemrod. A sa droite
et  sa gauche sigeaient sur des fauteuils de fer une foule de
convives ples et silencieux, les uns coiffs du bonnet  la
mauresque, les autres plus couverts de perles que le roi de Bisnagar.

Pcopin reconnut l tous les fameux chasseurs qui ont laiss trace
dans les histoires: le roi Mithrobuzane, le tyran Machanidas, le
consul romain milius Barbula II; Rollo, roi de la mer; Zuentibold,
l'indigne fils du grand Arnolphe, roi de Lorraine; Haganon, favori de
Charles de France; Herbert, comte de Vermandois; Guillaume
Tte-d'Etoupe, comte de Poitiers, auteur de l'illustre maison de
Rechignevoisin; le pape Vitalianus; Fardulfus, abb de Saint-Denis;
Athelstan, roi d'Angleterre, et Aigrold, roi de Danemark. A ct de
Nemrod se tenait accoud le grand Cyrus, qui fonda l'empire persan
deux mille ans avant Jsus-Christ, et qui portait sur sa poitrine ses
armoiries, lesquelles sont, comme on sait, de sinople  un lion
d'argent sans vilenie, couronn de laurier d'or  une bordure crnele
d'or et de gueules charge de huit tierces-feuilles  queue d'argent.

Cette table tait servie selon l'tiquette impriale, et aux quatre
angles il y avait quatre chasseresses distingues et illustres: la
reine Emma, la reine Ogive, mre de Louis d'Outre-mer, la reine
Gerberge, et Diane, laquelle, en sa qualit de desse, avait un dais
et un cadenas comme les trois reines.

Aucun de ces convives ne mangeait, aucun ne parlait, aucun ne
regardait. Une large place vide au milieu de la nappe semblait
attendre qu'on servt le repas, et il n'y avait sur la table que des
flacons o tincelaient mille boissons des pays les plus varis, le
vin de palme de l'Inde, le vin de riz de Bengala, l'eau distille de
Sumatra, l'arak du Japon, le pamplis des Chinois et le pechmez des
Turcs.  et l, dans de vastes cruches de terre richement maille,
cumait ce breuvage que les Norwgiens appellent wel, les Goths buska,
les Carinthiens vo, les Sclavons oll, les Dalmates bieu, les Hongrois
ser, les Bohmes piva, les Polonais pwo, et que nous nommons bire.

Des ngres qui ressemblaient  des dmons ou des dmons qui
ressemblaient  des ngres entouraient la table, debout, muets, la
serviette au bras et l'aiguire  la main. Chaque convive avait, comme
il convient, son nain  ct de lui. Madame Diane avait son lvrier.

En regardant attentivement dans les profondeurs les plus brumeuses de
ce lieu extraordinaire, Pcopin vit que dans l'immensit peut-tre
sans fond de la salle, sous la fort de colonnes, il y avait une
multitude de spectateurs; tous  cheval comme lui, tous en habit de
chasse: ombres par l'obscurit, statues par l'immobilit, spectres par
le silence. Parmi les plus rapprochs, il crut reconnatre les
cavaliers qui accompagnaient le vieux chasseur dans le bois des
Pas-Perdus. Comme je viens de le dire, convives, valets, assistants,
gardaient un silence effrayant, et plutt que d'entendre un souffle
sortir de cette foule, on et entendu chuchoter les pierres d'un
tombeau.

Il faisait trs-froid dans ces tnbres. Pcopin tait glac jusque
dans les os; cependant il sentait la sueur ruisseler sur tous ses
membres.

Tout  coup des jappements retentirent, d'abord lointains, bientt
violents, joyeux et sauvages; puis le cor du vieux chasseur s'y mla
brusquement et se mit  excuter, avec une splendeur triomphale, un
admirable hallali parfaitement trange et nouveau, qui, retrouv
plusieurs sicles plus tard par Roland de Lattre dans une inspiration
nocturne, valut  ce grand musicien, le 6 avril 1574, l'honneur d'tre
cr par le pape Grgoire XIII chevalier de Saint-Pierre  l'peron
d'or _de numero participantium_.

A ce bruit, Nemrod leva la tte, l'abb Fardulfus se dtourna  demi,
et Cyrus, qui s'appuyait sur le coude droit, s'appuya sur le coude
gauche.


XIV

Nouvelle manire de tomber de cheval.

Les aboiements et le cor se rapprochrent; une grande porte, faisant
face  celle par o Pcopin tait entr, s'ouvrit  deux battants, et
le chevalier vit venir dans une longue galerie obscure les deux cents
valets porte-flambeaux soutenant sur leurs paules un immense plat
d'or vert dans lequel gisait, au milieu d'une vaste sauce, le cerf aux
seize andouillers, rti, noirtre et fumant.

En avant des valets, dont les deux cents torches taient rouges comme
braise, marchait le vieux chasseur, son cor de buffle  la main, 
cheval sur le coureur tartare inond d'cume. Il ne soufflait plus
dans sa trompe; mais il souriait courtoisement au milieu des
hurlements inous de la meute qui escortait le cerf, toujours conduite
par le piqueur masqu.

Au moment o ce cortge dboucha de la galerie et rentra dans la
salle, les torches des valets devinrent bleues et les chiens se turent
subitement. Ces effroyables dogues aux gueules de lions et aux
rugissements de tigres s'avancrent  la suite de leur matre,  pas
lents, la tte basse, la queue serre entre les jambes, les reins
frissonnants d'une profonde terreur, les yeux suppliants, vers la
table o sigeaient les mystrieux convives toujours blmes,
impassibles et mornes comme des faces de marbre.

Arriv prs de la table, le vieux regarda en face les lugubres
soupeurs et clata de rire: Hombres y mugeres, or , vosotros, belle
signore, domini et domin, amigos mios, comment va la besogne?

--Tu viens bien tard, dit l'homme d'airain.

--C'est que j'avais un ami  qui je voulais faire voir la chasse,
rpondit le vieillard.

--Oui, rpliqua Nemrod, mais regarde.

En mme temps, tendant le pouce de sa main droite par-dessus son
paule de bronze, il dsignait derrire lui le fond de la salle.
L'oeil de Pcopin suivit machinalement l'indication du gant, et il
vit au loin se dessiner sur les murailles noires des ogives
blanchtres, comme s'il y et eu l des fentres vaguement frappes
par les premires lueurs de l'aube.

Eh bien! reprit le chasseur, il faut dpcher.

Et, sur un signe qu'il leur fit, les deux cents porte-flambeaux, aids
par les ngres, se disposrent  placer le cerf rti sur la table, au
pied du chandelier  sept branches.

Alors, Pcopin enfona les perons dans les flancs du genet, qui lui
obit, chose trange, peut-tre  cause de l'approche du jour, qui
affaiblit les sortilges; il poussa son cheval entre les valets et la
table, se dressa debout sur les triers, mit l'pe  la main, regarda
fixement tour  tour les sinistres visages de la grande table et le
vieux chasseur et s'cria d'une voix tonnante: Pardieu! qui que vous
soyez, spectres, larves, apparences et visions, empereurs ou dmons,
je vous dfends de faire un pas, ou, par la mort et que Dieu m'aide!
je vous apprendrai  tous, mme  toi, l'homme de bronze, ce que pse
sur la tte d'un fantme le soulier de fer d'un chevalier vivant! Je
suis dans la caverne des ombres, mais je prtends y faire  ma
fantaisie et  ma guise des choses relles et terribles! ne vous en
mlez pas, mes matres! Et toi qui m'as menti, vieux misrable, tu
peux bien dgainer en jeune homme, puisque tu souffles dans ta trompe
avec plus de rage qu'un taureau. Mets-toi donc en garde, ou, par la
messe! je te coupe les reins  travers le ventre, fusses-tu le roi
Pluto en personne!

--Ah! vous voil, mon cher! dit le vieux. Eh bien! vous allez souper
avec nous.

Le sourire qui accompagnait cette gracieuse invitation exaspra
Pcopin: En garde, vieux drle! Ah! tu m'avais fait une promesse et
tu m'as tromp!

--Hijo! attends la fin! qu'en sais-tu?

--En garde, te dis-je!

--Ouais! mon bon ami, vous prenez mal les choses.

--Rends-moi Bauldour, tu me l'as promis!

--Qui vous dit que je ne vous la rendrai pas? Mais qu'en ferez-vous
quand vous la reverrez?

--Elle est ma fiance, tu le sais bien, misrable, et je l'pouserai,
dit Pcopin.

--Et ce sera probablement avant peu un triste et malheureux couple de
plus, rpondit le vieux chasseur en hochant la tte. Aprs tout, bah!
qu'est-ce que cela me fait? Il faut que les choses soient ainsi. Le
mauvais exemple est donn aux mles et aux femelles d'ici-bas par le
mle et la femelle de l-haut, le soleil et la lune, qui font un
dtestable mnage et ne sont jamais ensemble.

--Hol! trve  la raillerie, cria le chevalier, ou je t'extermine, et
j'extermine ces dmons et leurs desses, et j'en purge cette caverne.

Le vieux rpondit avec un rire de bateleur: Purge, mon ami! voici la
formule: sn, rhubarbe, sel d'Epsom. Le sn balaye l'estomac, la
rhubarbe nettoie le duodnum, le sel d'Epsom ramone les intestins.

Pcopin furieux s'lana sur lui l'pe haute; mais  peine son cheval
avait-il fait un pas qu'il le sentit trembler et s'affaisser. Il
regarda. Un froid et blanc rayon de jour pntrait dans l'antre et
glissait sur les dalles bleuies. Except le vieux chasseur toujours
souriant et immobile, tous les assistants commenaient  s'effacer. Le
chandelier et les torches se mouraient; la prunelle des spectres, que
la brusque incartade de Pcopin avait un moment ranime, n'avait plus
de regard; et  travers l'norme torse d'airain du gant Nemrod, comme
 travers une jarre de verre, Pcopin distinguait nettement les
piliers du fond de la salle.

Son cheval devenait impalpable et fondait lentement sous lui. Les
pieds de Pcopin taient prs de toucher la terre.

Tout  coup un coq chanta. Il y avait je ne sais quoi de terrible dans
ce chant clair, mtallique et vibrant, qui traversa l'oreille de
Pcopin comme une lame d'acier. Au mme instant un vent frais passa,
son cheval s'vanouit sous lui, il chancela et faillit tomber. Quand
il se redressa, tout avait disparu.

Il se trouvait seul, debout sur le sol, l'pe  la main, dans un
ravin obstru de bruyres,  quelques pas d'une eau qui cumait dans
des rochers,  la porte d'un vieux chteau. Le jour naissait. Il leva
les yeux et poussa un cri de joie. Ce chteau, c'tait le Falkenburg.


XV

O l'on voit quelle est la figure de rhtorique dont le bon Dieu use
le plus volontiers.

Le coq chanta une seconde fois. Son chant partait de la basse-cour du
chteau. Ce coq, dont la voix venait de faire crouler autour de
Pcopin le palais plein de vertiges des chasseurs nocturnes, avait
peut-tre cette nuit mme becquet les miettes qui tombaient chaque
soir des mains bnies de Bauldour.

O puissance de l'amour! force gnreuse du coeur! chaud rayonnement
des belles passions et des belles annes! A peine Pcopin eut-il revu
ces tours bien-aimes que la frache et blouissante image de sa
fiance lui apparut et le remplit de lumire, et qu'il sentit se
dissoudre en lui comme une fume toutes les misres du pass, et les
ambassades, et les rois, et les voyages, et les spectres, et
l'effrayant gouffre de visions dont il sortait.

Certes, ce n'est pas ainsi, avec la tte haute et le regard enflamm,
que le prtre couronn dont parle le _Speculum historiale_ mergea du
milieu des fantmes aprs qu'il eut visit le sombre et splendide
intrieur du dragon d'airain. Et puisque cette figure redoutable vient
d'apparatre  celui qui raconte ces histoires, il convient de lui
jeter une maldiction et d'imposer ici un stigmate  ce faux sage qui
avait deux faces, tournes l'une vers la clart, l'autre vers l'ombre,
et qui tait  la fois pour Dieu le pape Sylvestre II et pour le
diable le magicien Gerbert.

Vis--vis les tratres et les personnages doubles la haine est devoir.
Tout Parisien doit en passant une pierre  Prinet Leclerq, tout
Espagnol au comte Julien, tout chrtien  Judas, et tout homme 
Satan.

Du reste, ne l'oublions pas, Dieu met invariablement le jour  ct de
la nuit, le bien auprs du mal, l'ange en face du dmon.
L'enseignement austre de la Providence rsulte de cette ternelle et
sublime antithse. Il semble que Dieu dise sans cesse: Choisissez. Au
onzime sicle, en regard du prtre cabaliste Gerbert, il plaa le
chaste et savant Emuldus. Le magicien fut pape, le saint docteur fut
mdecin. En sorte que les hommes purent voir sous le mme ciel, parmi
les mmes vnements et  la mme poque, la science blanche dans la
robe noire et la science noire dans la robe blanche.

Pcopin avait remis son pe au fourreau et marchait  grands pas vers
le manoir dont les fentres, dj gayes d'un rayon de soleil,
semblaient rendre  l'aube son sourire. Comme il approchait du pont,
duquel il ne reste qu'une arche aujourd'hui, il entendit derrire lui
une voix qui disait: Eh bien, chevalier de Sonneck, ai-je tenu ma
promesse?


XVI

O est traite la question de savoir si l'on peut reconnatre
quelqu'un qu'on ne connat pas.

Il se retourna. Deux hommes taient debout dans la bruyre. L'un tait
le piqueur masqu, et Pcopin frissonna en l'apercevant. Il portait
sous son bras un grand portefeuille rouge. L'autre tait un vieux
petit homme bossu, boiteux et fort laid. C'tait lui qui avait parl 
Pcopin, et Pcopin cherchait  se rappeler o il avait vu ce visage.

--Mon gentilhomme, reprit le bossu, tu ne me reconnais donc pas?

--Si fait, dit Pcopin.

--A la bonne heure!

--Vous tes l'esclave des bords de la mer Rouge.

--Je suis le chasseur du bois des Pas-Perdus, rpondit le petit homme.

C'tait le diable.

--Sur ma foi, repartit Pcopin, soyez ce qu'il vous plat d'tre;
mais, puisqu'en somme vous m'avez tenu parole, puisque me voil 
Falkenburg, puisque je vais revoir Bauldour, je suis vtre, messire,
et en toute loyaut je vous remercie.

--Cette nuit tu m'accusais. Que t'ai-je dit?

--Vous m'avez dit: Attends la fin.

--Eh bien, maintenant tu me remercies; et je te dis encore: Attends la
fin! Tu te pressais peut-tre trop de m'accuser, tu te htes peut-tre
trop de me remercier.

En parlant ainsi, le petit bossu avait un air inexprimable. L'ironie,
c'est le visage mme du diable. Pcopin tressaillit.

--Que voulez-vous dire?

Le diable lui montra le piqueur masqu:--Reconnais-tu cet homme?

--Oui.

--Le connais-tu?

--Non.

Le piqueur se dmasqua: c'tait Erilangus. Pcopin se sentit trembler.
Le diable continua:

--Pcopin, tu tais mon crancier. Je te devais deux choses: cette
bosse et ce pied-bot. Or je suis bon dbiteur. Je suis all trouver
ton ancien valet Erilangus pour m'informer de tes gots. Il m'a cont
que tu aimais la chasse. Alors j'ai dit: Ce serait dommage de ne pas
faire chasser la chasse noire  ce beau chasseur. Comme le soleil
baissait je t'ai rencontr dans une clairire. Tu tais dans le bois
des Pas-Perdus. J'arrivais  temps; le nain Roulon t'allait prendre
pour lui, je t'ai pris pour moi. Voil.

Pcopin frmissait involontairement. Le diable ajouta:

--Si tu n'avais eu ton talisman, je t'aurais gard. Mais j'aime autant
que les choses soient comme elles sont. La vengeance se doit
assaisonner  diverses sauces.

--Mais enfin que veux-tu dire, dmon? reprit Pcopin avec effort.

Le diable poursuivit:

--Pour rcompenser Erilangus de ses renseignements, je l'ai fait mon
portefeuille. Il a de bons bnfices.

--Mauvais drle, me diras-tu enfin ce que cela signifie? rpta
Pcopin.

--Que t'avais-je promis?

--Qu'aprs cette nuit passe en chasse avec toi, au soleil levant, tu
me ramnerais au Falkenburg.

--T'y voici.

--Dis-moi donc, dmon, est-ce que Bauldour est morte?

--Non.

--Est-ce qu'elle est marie?

--Non.

--Est-ce qu'elle a pris le voile?

--Non.

--Est-ce qu'elle n'est plus au Falkenburg?

--Si.

--Est-ce qu'elle ne m'aime plus?

--Toujours.

--En ce cas et si tu dis vrai, s'cria Pcopin respirant comme s'il
et t dlivr du poids d'une montagne, qui que tu sois et quoi qu'il
arrive, je te remercie.

--Va donc! dit le diable, tu es content et moi aussi.

Cela dit, il saisit Erilangus dans ses bras, quoiqu'il ft petit et
qu'Erilangus fut grand; puis, tordant sa jambe difforme autour de
l'autre et se dressant sur la pointe du pied, il fit une pirouette, et
Pcopin le vit s'enfoncer en terre comme une vrille. Une seconde aprs
il avait disparu.

La terre, en se refermant sur le diable, laissa chapper une jolie
petite lueur violette seme d'tincelles vertes, qui s'en alla
gaiement, avec force gambades et cabrioles, jusqu' la fort, o elle
resta quelque temps arrte et comme accroche dans les arbres, les
colorant de mille nuances lumineuses, ainsi que fait l'arc-en-ciel
lorsqu'il se mle  des feuillages.


XVII

Les bagatelles de la porte.

Pcopin haussa les paules.--Bauldour est vivante, Bauldour est libre,
pensa-t-il, et Bauldour m'aime! Que puis-je craindre? Il y avait hier
au soir, avant que je rencontrasse ce dmon, cinq ans prcisment que
je l'avais quitte. Eh bien, il y aura cinq ans et un jour! je vais la
revoir plus belle que jamais. La femme, c'est le beau sexe; et vingt
ans, c'est le bel ge.

Dans ces temps de fidlits robustes, on ne s'tonnait pas de cinq
ans.

Tout en monologuant de la sorte, il approchait du chteau et il
reconnaissait avec joie chaque bossage du portail, chaque dent de la
herse et chaque clou du pont-levis. Il se sentait heureux et bienvenu.
Le seuil de la maison qui nous a vus enfants sourit en nous revoyant
hommes comme le visage satisfait d'une mre.

Comme il traversait le pont, il remarqua prs de la troisime arche un
fort beau chne dont la tte dpassait de trs-haut le parapet.--C'est
singulier! se dit-il, il n'y avait point d'arbre l. Puis il se
souvint que deux ou trois semaines avant le jour o il avait rencontr
la chasse du palatin il avait jou avec Bauldour au jeu des glands et
des osselets, en s'accoudant au parapet du pont, et que, prcisment
 cet endroit, il avait laiss tomber un gland dans le foss.--Diable!
pensa-t-il, le gland s'est fait chne en cinq ans. Voil un bon
terrain.

Quatre oiseaux perchs dans ce chne y jasaient  qui mieux mieux;
c'taient un geai, un merle, une pie et un corbeau. Pcopin y fit 
peine attention, non plus qu' un pigeon qui roucoulait dans un
colombier et  une poule qui gloussait dans la basse-cour. Il ne
songeait qu' Bauldour et il se htait.

Le soleil tant sur l'horizon, les valets de conciergerie venaient de
baisser le pont-levis. Au moment o Pcopin entra sous la porte, il
entendit derrire lui un clat de rire qui semblait venir de
trs-loin, quoique parfaitement distinct et fort prolong. Il regarda
partout au dehors et ne vit personne. C'tait le diable qui riait dans
sa caverne.

Il y avait sous la vote un rservoir d'eau que l'ombre et la
rverbration changeaient en miroir. Le chevalier s'y pencha. Aprs
les fatigues de ce long voyage qui lui avait  peine laiss sur le
corps quelques haillons, surtout aprs les secousses de cette nuit de
chasse surnaturelle, il s'attendait  avoir effroi de lui-mme. Pas du
tout. Etait-ce vertu du talisman que lui avait donn la sultane,
tait-ce effet de l'lixir que le diable lui avait fait boire, il
tait plus charmant, plus frais, plus jeune et plus repos que jamais.
Ce qui l'tonna surtout, ce fut de se voir couvert de vtements tout
neufs et trs-magnifiques. Les ides taient tellement brouilles dans
son cerveau, qu'il ne put se rappeler  quel instant de la nuit on
l'avait quip de la sorte. Il tait fort beau ainsi. Il avait l'habit
d'un prince et l'air d'un gnie.

Tandis qu'il se mirait, un peu surpris, mais fort satisfait et se
trouvant  son got, il entendit un second clat de rire plus joyeux
encore que le premier. Il se retourna et ne vit personne. C'tait le
diable qui riait dans sa caverne.

Il traversa la cour d'honneur. Les hommes d'armes se penchrent aux
crneaux des murailles; aucun ne le reconnut, et il n'en reconnut
aucun. Les servantes  jupons courts qui battaient le linge au bord
des lavoirs se retournrent; aucune ne le reconnut, et il n'en
reconnut aucune. Mais il avait si bonne figure, qu'on le laissa
passer. Grande mine suppose grand nom.

Il savait son chemin et se dirigea vers la petite tourelle-escalier
qui conduisait  la chambre de Bauldour. Tout en franchissant la cour,
il lui sembla que les faades du chteau taient un peu bien
assombries et rides, et que les lierres qui taient aux murailles du
nord s'taient dmesurment paissis, et que les vignes qui taient
aux murailles du midi avaient singulirement grossi. Mais un coeur
amoureux s'merveille-t-il pour quelques pierres noires et quelques
feuilles de plus ou de moins?

Quand il arriva  la tourelle, il eut quelque peine  en reconnatre
la porte. La vote de cet escalier tait une vote-quartier de vis
suspendue en tour ronde, et au moment o Pcopin tait parti du pays,
le pre de Bauldour venait d'en faire reconstruire l'entre  neuf
avec du beau grs blanc de Heidelberg. Or cette entre, qui, selon le
calcul de Pcopin, tait btie depuis cinq ans  peine, tait
maintenant fort brunie et toute refendue et ronge par les herbes, et
elle abritait sous sa voussure trois ou quatre nids d'hirondelles.
Mais un coeur amoureux s'tonne-t-il pour quelques nids d'hirondelles?

Si les clairs avaient coutume de monter les escaliers, je leur
comparerais Pcopin. En un clin d'oeil il fut au cinquime tage,
devant la porte du retrait de Bauldour. Cette porte-l du moins
n'tait ni noircie ni change; elle tait toujours propre, gaie, nette
et sans tache, avec ses ferrures luisantes comme l'argent, avec les
noeuds de son bois clairs comme la prunelle d'une belle fille, et l'on
voyait que c'tait bien cette mme porte virginale que la jeune
chtelaine n'avait jamais manqu de faire laver par ses femmes chaque
matin. La clef tait  la serrure, comme si Bauldour et attendu
Pcopin.

Il n'avait qu' poser la main sur cette clef et  entrer. Il s'arrta.
Il tait haletant de joie, de tendresse et de bonheur, et un peu aussi
d'avoir mont cinq tages. De grandes flammes roses passaient devant
ses yeux, et il lui semblait qu'elles rafrachissaient son front. Un
bourdonnement lui remplissait la tte, son coeur battait dans ses
tempes.

Quand ce premier moment fut calm, quand le silence commena  se
faire en lui, il couta. Comment dire ce qui s'mut dans cette pauvre
me ivre d'amour? Il entendit  travers la porte le bruit d'un rouet
dans la chambre.


XVIII

O les esprits graves apprendront quelle est la plus impertinente des
mtaphores.

A la rigueur, ce pouvait bien ne pas tre le rouet de Bauldour; ce
n'tait peut-tre que le rouet d'une de ses femmes: car auprs de sa
chambre Bauldour avait son oratoire, o souvent elle passait ses
journes. Si elle filait beaucoup, elle priait plus encore. Pcopin se
dit bien un peu tout cela; mais il n'en couta pas moins le rouet avec
ravissement. Ce sont l de ces btises d'homme qui aime, qu'on fait
surtout quand on a un grand esprit et un grand coeur.

Les moments comme celui o se trouvait Pcopin se composent d'extase
qui veut attendre et d'impatience qui veut entrer; l'quilibre dure
quelques minutes, puis il vient un instant o l'impatience l'emporte.
Pcopin tremblant posa enfin la main sur la clef, elle tourna dans la
serrure; le pne cda, la porte s'ouvrit; il entra.

--Ah! pensa-t-il, je me suis tromp, ce n'tait pas le rouet de
Bauldour.

En effet, il y avait bien dans la chambre quelqu'un qui filait, mais
c'tait une vieille femme. Une vieille femme, c'est trop peu dire;
c'tait une vieille fe, car les fes seules atteignent  ces ges
fabuleux et  ces dcrpitudes sculaires. Or cette dugne paraissait
avoir et avait ncessairement plus de cent ans. Figurez-vous, si vous
pouvez, une pauvre petite crature humaine ou surhumaine courbe,
plie, casse, tanne, rouille, raille, caille, renfrogne,
ratatine et rechigne; blanche de sourcils et de cheveux, noire de
dents et de lvres, jaune du reste, maigre, chauve, glabre, terreuse,
branlante et hideuse. Et si vous voulez avoir quelque ide de ce
visage, o mille rides venaient aboutir  la bouche comme les raies
d'une roue au moyeu, imaginez que vous voyez vivre l'insolente
mtaphore des Latins, _anus_. Cet tre vnrable et horrible tait
assis ou accroupi prs de la fentre, les yeux baisss sur son rouet
et le fuseau  la main comme une Parque.

La bonne dame tait probablement fort sourde; car au bruit que firent
la porte en s'ouvrant et Pcopin en entrant elle ne bougea pas.

Cependant le chevalier ta son infule et son bicoquet, comme il sied
devant des personnes d'un si grand ge, et dit en faisant un
pas:--Madame la dugne, o est Bauldour?

La dame centenaire leva les yeux, laissa tomber son fil, trembla de
tous ses petits membres, poussa un petit cri, se souleva  demi sur sa
chaise, tendit vers Pcopin ses longues mains de squelette, fixa sur
lui son oeil de larve, et dit avec une voix faible et osseuse qui
semblait sortir d'un spulcre:--O ciel! chevalier Pcopin, que
voulez-vous? vous faut-il des messes? O mon Dieu Seigneur! Chevalier
Pcopin, vous tes donc mort, que voil votre ombre qui revient?

--Pardieu! ma bonne dame,--rpondit Pcopin clatant de rire et
parlant trs-haut pour que Bauldour l'entendit si elle tait dans son
oratoire, un peu surpris pourtant que cette dugne st son nom,--je ne
suis pas mort. Ce n'est pas mon ombre qui apparat; c'est moi qui
reviens, s'il vous plat, moi Pcopin, un bon revenant de chair et
d'os. Et je ne veux pas de messes, je veux un baiser de ma fiance, de
Bauldour, que j'aime plus que jamais. Entendez-vous, ma bonne dame!

Comme il achevait ces mots, la vieille se jeta  son cou.

C'tait Bauldour.

Hlas, la nuit de chasse du diable avait dur cent ans.

Bauldour n'tait pas morte, grce  Dieu ou au dmon; mais, au moment
o Pcopin, aussi jeune et plus beau peut-tre qu'autrefois, la
retrouvait et la revoyait, la pauvre fille avait cent vingt ans et un
jour.


XIX

Belles et sages paroles de quatre philosophes  deux pieds orns de
plumes.

Pcopin perdu s'enfuit. Il se prcipita au bas de l'escalier,
traversa la cour, poussa la porte, passa le pont, gravit
l'escarpement, franchit le ravin, sauta le torrent, troua la
broussaille, escalada la montagne et se rfugia dans la fort de
Sonneck. Il courut tout le jour, effar, pouvant, dsespr, fou. Il
aimait toujours Bauldour, mais il avait horreur de ce spectre. Il ne
savait plus o en tait son esprit, o en tait sa mmoire, o en
tait son coeur. Le soir venu, voyant qu'il approchait des tours de
son chteau natal, il dchira ses riches vtements ironiques qui lui
venaient du diable, et les jeta dans le profond torrent de Sonneck.
Puis il s'arracha les cheveux, et tout  coup il s'aperut qu'il
tenait  la main une poigne de cheveux blancs. Puis voil que
subitement ses genoux tremblrent, ses reins flchirent; il fut oblig
de s'appuyer  un arbre, ses mains taient affreusement rides. Dans
l'garement de sa douleur, n'ayant plus conscience de ce qu'il
faisait, il avait saisi le talisman suspendu  son cou, en avait bris
la chane et l'avait jet au torrent avec ses habits.

Et les paroles de l'esclave de la sultane s'taient sur-le-champ
accomplies. Il venait de vieillir de cent ans en une minute. Le matin
il avait perdu ses amours, le soir il perdait sa jeunesse. En ce
moment-l, pour la troisime fois dans cette fatale journe, quelqu'un
clata de rire quelque part derrire lui. Il se retourna et ne vit
personne. Le diable riait dans sa caverne.

Que faire aprs ce dernier accablement? il ramassa  terre un cotret
oubli par quelque fagotier; et, appuy sur ce bton, il marcha
pniblement vers son chteau, qui par bonheur tait fort proche. Comme
il y arrivait, il vit aux derniers rayons du crpuscule un geai, une
pie, un merle et un corbeau qui taient perchs sur le toit de la
porte entre les girouettes et qui semblaient l'attendre. Il entendit
une poule qu'il ne voyait pas et qui disait: _Pcopin! Pcopin!_ Et il
entendit un pigeon qu'il ne voyait pas et qui disait: _Bauldour!
Bauldour! Bauldour!_ Alors il se souvint de son rve de Bacharach et
des paroles que lui avait adresses jadis--hlas! il y avait cent cinq
ans de cela!--le vieillard qui rangeait des souches le long d'un mur:
_Sire, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai garrule, la pie
glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la poule glousse; pour
le vieillard, les oiseaux parlent_. Il prta donc l'oreille, et voici
le dialogue qu'il entendit:

    LE MERLE.

    Enfin, mon beau chasseur, te voil de retour!

    LE GEAI.

    Tel qui part pour un an croit partir pour un jour.

    LE CORBEAU.

    Tu fis la chasse  l'aigle, au milan, au vautour.

    LA PIE.

    Mieux et valu la faire au doux oiseau d'amour!

    LA POULE.

    Pcopin! Pcopin!

    LE PIGEON.

                    Bauldour! Bauldour! Bauldour!




LETTRE XXII

BINGEN.

  Un souvenir au peintre Poterlet.--Bingen.--Un peu
    d'histoire.--Comment les villes se font dans les
    confluents.--Paysage.--Le Johannisberg.--Le
    Niederwald.--L'Ehrenfels.--Le Ruppertsberg.--Les ruines de
    Disibodenberg.--Toutes sortes d'antithses que le bon Dieu se
    plat  faire.--L'auteur dnonce  l'indignation publique
    l'abominable _restauration_ de l'abbaye de Saint-Denis.--Bingen
     vol d'oiseau.--Le couplet de Barberousse.--Les potes sont
    des empereurs; il faut bien que de temps en temps les empereurs
    soient des potes.--Chant de Quasimodo chant sur le
    Rhin.--Rudesheim.--Eloge senti et littraire du vent du
    sud.--Comment on mange  Bingen.--Un gros major et un savant
    chtif.--Monographie de la table d'hte.--Monsieur Chose et
    monsieur Machin.--Le pote et l'avocat.--Les sagres
    bleues.--L'auteur dfie qui que ce soit de comprendre quoi que
    ce soit aux vingt dernires lignes de cette lettre.


    Mayence, 15 septembre.

Vous me grondez dans votre dernire lettre, mon ami, et vous avez un
peu tort et un peu raison. Vous avez tort pour ce qui est de l'glise
d'Epernay, car je n'ai pas rellement crit ce que vous croyez avoir
lu. Et puis en mme temps vous avez raison, car il parat que je n'ai
pas t clair. Vous m'crivez que vous avez pris des renseignements
au sujet de l'glise d'Epernay, que je me suis tromp en l'attribuant
 monsieur Poterlet-Galichet, que monsieur Poterlet-Galichet, brave,
digne et honorable bourgeois d'Epernay, est parfaitement tranger  la
construction de l'glise, et qu'en outre il y a dans la ville deux
hommes fort distingus du nom de Poterlet: un ingnieur de rare mrite
et un jeune peintre plein d'avenir. Je souscris  tout cela; et j'ai
connu moi-mme il y a dix ans un jeune et charmant peintre qui
s'appelait _Poterlet_, et qui, si la mort ne l'avait enlev 
vingt-cinq ans, serait aujourd'hui un grand talent pour le public,
comme il tait en 1829 un grand talent pour ses amis. Mais je n'ai pas
dit ce que vous me faites dire. Relisez ma lettre, la seconde, je
crois; je n'y attribue pas le moins du monde l'glise d'Epernay 
monsieur Galichet. Je dis seulement: Cette glise _me fait l'effet_
d'avoir t btie, etc. Plaisanterie quelconque qui ne tombe que sur
l'glise.

Ce petit compte rgl, je reviens d'Epernay  Bingen. La transition
est brusque et le pas est large; mais vous tes de ces couteurs
intelligents et doux, pntrs de la ncessit des choses et de la loi
des natures, qui accordent aux potes les enjambements et aux rveurs
les enjambes.

Bingen est une jolie et belle ville,  la fois blanche et noire, grave
comme une ville antique et gaie comme une ville neuve, qui, depuis le
consul Drusus jusqu' l'empereur Charlemagne, depuis l'empereur
Charlemagne jusqu' l'archevque Willigis, depuis l'archevque
Willigis jusqu'au marchand Montemagno, depuis le marchand Montemagno
jusqu'au visionnaire Holzhausen, depuis le visionnaire Holzhausen
jusqu'au notaire Fabre, actuellement rgnant dans le chteau de
Drusus, s'est peu  peu agglomre et amoncele, maison  maison,
dans l'Y du Rhin et de la Nhe, comme la rose s'amasse goutte 
goutte dans le calice d'un lis. Passez-moi cette comparaison, qui a le
tort d'tre fleurie, mais qui a le mrite d'tre vraie et qui
reprsente fidlement, et pour tous les cas possibles, le mode de
formation d'une ville dans un confluent.

Tout contribue  faire de Bingen une sorte d'antithse btie au milieu
d'un paysage qui est lui-mme une antithse vivante. La ville, presse
 gauche par la rivire,  droite par le fleuve, se dveloppe en forme
de triangle autour d'une glise gothique adosse  une citadelle
romaine. Dans la citadelle, qui date du premier sicle et qui a
longtemps servi de repaire aux chevaliers bandits, il y a un jardin de
cur; dans l'glise, qui est du quinzime sicle, il y a le tombeau
d'un docteur quasi-sorcier, ce Barthlemy de Holzhausen, que
l'lecteur de Mayence et probablement fait brler comme devin s'il ne
l'avait pay comme astrologue. Du ct de Mayence rayonne, tincelle
et verdoie la fameuse plaine-paradis qui ouvre le Rhingau. Du ct de
Coblenz les sombres montagnes de Leyen froncent le sourcil. Ici la
nature rit comme une belle nymphe tendue toute nue sur l'herbe; l
elle menace comme un gant couch.

Mille souvenirs, reprsents l'un par une fort, l'autre par un
rocher, l'autre par un difice, se mlent et se heurtent dans ce coin
du Rhingau. L-bas ce coteau vert, c'est le joyeux Johannisberg; au
pied du Johannisberg, ce redoutable donjon carr qui flanque l'angle
de la forte ville de Rudesheim, a servi de tte de pont aux Romains.
Au sommet du Niederwald, qui fait face  Bingen, au bord d'une
admirable fort, sur la montagne qui commence maintenant
l'encaissement du Rhin, et qui avant les temps historiques en barrait
l'entre, un petit temple  colonnes blanches, pareil  une rotonde
de caf parisien, se dresse au-dessus du morose et superbe Ehrenfels,
construit au douzime sicle par l'archevque Siegfried, mornes tours
qui ont t jadis une formidable citadelle et qui sont aujourd'hui une
ruine magnifique. Le joujou domine et humilie la forteresse. De
l'autre ct du Rhin, sur le Ruppertsberg, qui regarde le Niederwald,
dans les ruines du couvent de Disibodenberg, le puits bni creus par
sainte Hildegarde avoisine l'infme tour btie par Hatto. Les vignes
entourent le couvent, les gouffres environnent la tour. Des forgerons
se sont tablis dans la tour, le bureau des douanes prussiennes s'est
install dans le couvent. Le spectre de Hatto coute sonner l'enclume,
et l'ombre de Hildegarde assiste au plombage des colis.

Par un contraste bizarre, l'meute de Civilis qui dtruisit le pont de
Drusus, la guerre du Palatinat qui dtruisit le pont de Willigis, les
lgions de Tutor, les querelles des gaugraves Adolphe de Nassau et
Didier d'Isembourg, les Normands en 890, les bourgeois de Creuznach en
1279, l'archevque Baudouin de Trves en 1334, la peste en 1349,
l'inondation en 1458, le bailli palatin Goler de Ravensberg en 1496,
le landgrave Guillaume de Hesse en 1504, la guerre de trente ans, les
armes de la Rvolution et de l'Empire, toutes les dvastations ont
successivement travers cette plaine heureuse et sereine, tandis que
les plus ravissantes figures de la liturgie et de la lgende, Gela,
Jutta, Liba, Guda; Gisle, la douce fille de Broemser; Hildegarde,
l'amie de saint Bernard; Hiltrude, la pnitente du pape Eugne, ont
habit tour  tour ces sinistres rochers. L'odeur du sang est encore
dans la plaine, le parfum des saintes et des belles remplit encore la
montagne.

Plus vous examinez ce beau lieu, plus l'antithse se multiplie sous le
regard et sous la pense. Elle se continue sous mille formes. Au
moment o la Nhe dbouche  travers les arches du pont de pierre sur
le parapet duquel le lion de Hesse tourne le dos  l'aigle de Prusse,
ce qui fait dire aux Hessois qu'il ddaigne et aux Prussiens qu'il a
peur, au moment, dis-je, o la Nhe, qui arrive tranquille et lente du
mont Tonnerre, sort de dessous ce pont-limite, le bras vert de bronze
du Rhin saisit brusquement la blonde et indolente rivire et la plonge
dans le Bingerloch. Ce qui se fait dans le gouffre est l'affaire des
dieux. Mais il est certain que jamais Jupiter ne livra naade plus
endormie  fleuve plus violent.

L'glise de Bingen est badigeonne en gris au dehors comme au dedans.
Cela est absurde. Pourtant je vous dclare que les abominables
restaurations qui se font maintenant en France finiront par me
rconcilier avec le badigeon. Pour le dire en passant, je ne connais
rien en ce genre de plus dplorable que la restauration de l'abbaye de
Saint-Denis, acheve  cette heure, hlas! et la restauration de
Notre-Dame de Paris, bauche en ce moment. Je reviendrai quelque
jour, soyez-en certain, sur ces deux oprations barbares. Je ne puis
me dfendre d'un sentiment de honte personnelle quand je songe que la
premire s'est accomplie  nos portes et que la seconde se fait au
centre mme de Paris. Nous sommes tous coupables de ce double crime
architectural, par notre silence, par notre tolrance, par notre
inertie, et c'est sur nous tous contemporains que la postrit fera un
jour justement retomber son blme et son indignation, lorsqu'en
prsence de deux difices dfigurs, abtardis, parodis, mutils,
travestis, dshonors, mconnaissables, elle nous demandera compte de
ces deux admirables basiliques, belles entre les belles glises,
illustres entre les illustres monuments, l'une qui tait la mtropole
de la royaut, l'autre qui est la mtropole de la France.

Baissons la tte d'avance. De pareilles restaurations quivalent  des
dmolitions.

Le badigeonnage, lui, se contente d'tre stupide. Il n'est pas
dvastateur. Il salit, il englue, il souille, il enfarine, il tatoue,
il ridiculise, il enlaidit; il ne dtruit pas. Il accommode la pense
de Csar Csariano ou de Herwyn de Steinbach comme la face de Gautier
Garguille; il lui met un masque de pltre. Rien de plus. Dbarbouillez
cette pauvre faade empte de blanc, de jaune, ou de rose, ou de
gris, vous retrouverez vivant et pur le vnrable visage de l'glise.

S'asseoir au haut du Klopp, vers l'heure o le soleil dcline, et de
l regarder la ville  ses pieds et autour de soi l'immense horizon;
voir les monts se rembrunir, les toits fumer, les ombres s'allonger et
les vers de Virgile vivre dans le paysage; aspirer dans un mme
souffle le vent des arbres, l'haleine du fleuve, la brise des
montagnes et la respiration de la ville, quand l'air est tide, quand
la saison est douce, quand le jour est beau, c'est une sensation
intime, exquise, inexprimable, pleine de petites jouissances secrtes
voiles par la grandeur du spectacle et la profondeur de la
contemplation. Aux fentres des mansardes, de jeunes filles chantent
les yeux baisss sur leur ouvrage; les oiseaux babillent gaiement dans
les lierres de la ruine, les rues fourmillent de peuple, et ce peuple
fait un bruit de travail et de bonheur; des barques se croisent sur le
Rhin, on entend les rames couper la vague, on voit frissonner les
voiles; les colombes volent autour de l'glise; le fleuve miroite, le
ciel plit; un rayon de soleil horizontal empourpre au loin la
poussire sur la route ducale de Rudesheim  Biberich et fait
tinceler de rapides calches, qui semblent fuir dans un nuage d'or,
portes par quatre toiles. Les laveuses du Rhin tendent leur toile
sur les buissons; les laveuses de la Nhe battent leur linge, vont et
viennent, jambes nues et les pieds mouills, sur des radeaux forms de
troncs de sapins amarrs au bord de l'eau, et rient de quelque
touriste qui dessine l'Ehrenfels. La tour des Rats, prsente et debout
au milieu de cette joie, fume dans l'ombre des montagnes.

Le soleil se couche, le soir vient, la nuit tombe, les toits de la
ville ne font plus qu'un seul toit, les monts se massent en un seul
tas de tnbres o s'enfonce et se perd la grande clart blanche du
Rhin. Des brumes de crpe montent lentement de l'horizon au znith; le
petit dampschiff de Mayence  Bingen vient prendre sa place de nuit le
long du quai, vis--vis de l'htel Victoria; les laveuses, leurs
paquets sur la tte, s'en retournent chez elles par les chemins creux;
les bruits s'teignent, les voix se taisent; une dernire lueur rose,
qui ressemble au reflet de l'autre monde sur le visage blme d'un
mourant, colore encore quelque temps, au fate de son rocher,
l'Ehrenfels, ple, dcrpit et dcharn.--Puis elle s'efface,--et
alors il semble que la tour de Hatto, presque inaperue deux heures
auparavant, grandit tout  coup et s'empare du paysage. Sa fume, qui
tait sombre pendant que le jour rayonnait, rougit maintenant peu 
peu aux rverbrations de la forge, et, comme l'me d'un mchant qui
se venge, devient lumineuse  mesure que le ciel devient noir.

J'tais, il y a quelques jours, sur la plate-forme du Klopp, et,
pendant que toute cette rverie s'accomplissait autour de moi, j'avais
laiss mon esprit aller je ne sais o, quand une petite croise s'est
subitement ouverte sur un toit au-dessous de mes pieds, une chandelle
a brill, une jeune fille s'est accoude  la fentre, et j'ai entendu
une voix claire, frache, pure,--la voix de la jeune fille,--chanter
ce couplet sur un air lent, plaintif et triste:

    Plas mi cavalier frances,
    E la dona catalana,
    E l'onraz del ginoes,
    E la court de castelana,
    Lou contaz provencales,
    E la danza trevizana,
    E lou corps aragones,
    La mans a kara d'angles,
    E lou donzel de Toscana.

J'ai reconnu les joyeux vers de Frdric Barberousse, et je ne saurais
vous dire quel effet m'a fait, dans cette ruine romaine mtamorphose
en villa de notaire, au milieu de l'obscurit,  la lueur de cette
chandelle,  deux cents toises de la tour des Rats, change en
serrurerie,  quatre pas de l'htel Victoria,  dix pas d'un bateau 
vapeur omnibus, cette posie d'empereur devenue posie populaire, ce
chant de chevalier devenu chanson de jeune fille, ces rimes romanes
accentues par une bouche allemande, cette gaiet du temps pass
transforme en mlancolie, ce vif rayon des croisades perant l'ombre
d' prsent et jetant brusquement sa lumire jusqu' moi, pauvre
rveur effar.

Au reste, puisque je vous parle ici des musiques qu'il m'est arriv
d'entendre sur les bords du Rhin, pourquoi ne vous dirais-je pas qu'
Braubach, au moment o notre dampschiff stationnait devant le port
pour le dbarquement des voyageurs, des tudiants, assis sur le tronc
d'un sapin dtach de quelque radeau de la Murg, chantaient en choeur,
avec des paroles allemandes, cet admirable air de Quasimodo, qui est
une des beauts les plus vives et les plus originales de l'opra de
mademoiselle Bertin? L'avenir, n'en doutez pas, mon ami, remettra  sa
place ce svre et remarquable opra, dchir  son apparition avec
tant de violence et proscrit avec tant d'injustice. Le public, trop
souvent abus par les tumultes haineux qui se font autour de toutes
les grandes oeuvres, voudra enfin reviser le jugement passionn
fulmin unanimement par les partis politiques, les rivalits musicales
et les coteries littraires, et saura admirer un jour cette douce et
profonde musique, si pathtique et si forte, si gracieuse par
endroits, si douloureuse par moments; cration o se mlent, pour
ainsi dire dans chaque note, ce qu'il y a de plus tendre et ce qu'il y
a de plus grave, le coeur d'une femme et l'esprit d'un penseur.
L'Allemagne lui rend dj justice, la France la lui rendra bientt.

Comme je me dfie un peu des curiosits locales exploites, je n'ai
pas t voir, je vous l'avoue, la miraculeuse corne de boeuf, ni le
lit nuptial, ni la chane de fer du vieux Broemser. En revanche j'ai
visit le donjon carr de Rudesheim, habit  cette heure par un
matre intelligent qui a compris que cette ruine devait garder son air
de masure pour garder son air de palais. Les logis sont comme les
gentilshommes, d'autant plus nobles qu'ils sont plus anciens.
L'admirable manoir que ce donjon carr! Des caves romaines, des
murailles romanes, une salle des Chevaliers, dont la table est
claire d'une lampe fleuronne pareille  celle du tombeau de
Charlemagne, des vitraux de la renaissance, des molosses presque
homriques qui aboient dans la cour, des lanternes de fer du treizime
sicle accroches au mur, d'troits escaliers  vis, des oubliettes
dont l'abme effraye, des urnes spulcrales ranges dans une espce
d'ossuaire, tout un ensemble de choses noires et terribles, au sommet
duquel s'panouit une norme touffe de verdure et de fleurs. Ce sont
les mille vgtations de la ruine que le propritaire actuel, homme de
vrai got, entretient, paissit et cultive. Cela forme une terrasse
odorante et touffue, d'o l'on contemple les magnificences du Rhin. Il
y a des alles dans ce monstrueux bouquet, et l'on s'y promne. De
loin, c'est une couronne, de prs, c'est un jardin.

Les coteaux de Johannisberg abritent ce vnrable donjon et le
protgent contre le nord. Le vent tide du midi y entre par les
fentres ouvertes sur le Rhin. Je ne connais pas de souffle plus
charmant et de vent plus littraire que le vent du sud. Il fait germer
dans la tte des ides riantes, profondes, srieuses et nobles. En
rchauffant le corps il semble qu'il claire l'esprit. Les Athniens,
qui s'y connaissaient, ont exprim cette pense dans une de leurs plus
ingnieuses sculptures. Dans les bas-reliefs de la tour des Vents, les
vents glacs sont hideux et poilus, et ont l'air stupide, et sont
vtus comme des barbares; les vents doux et chauds sont habills comme
des philosophes grecs.

A Bingen, je voyais quelquefois  l'extrmit de la salle o je dnais
deux tables fort diffremment servies. A l'une tait assis, tout seul,
un gros major bavarois, parlant un peu franais, lequel regardait tous
les jours passer devant lui, sans presque y toucher, un vrai dner
allemand complet  cinq services. A l'autre table s'accoudait
mlancoliquement devant un plat de choucroute un pauvre diable, qui,
aprs avoir mang sa maigre pitance, achevait de dner en dvorant des
yeux le festin pantagrulique de son voisin. Je n'ai jamais mieux
compris qu'en prsence de cette vivante parabole le mot de
d'Ablancourt: _La Providence met volontiers l'argent d'un ct et
l'apptit de l'autre_.

Le pauvre diable tait un jeune savant, ple, srieux et chevelu, fort
pris d'entomologie et un peu amoureux d'une servante de l'auberge, ce
qui est un got de savant. Du reste un savant amoureux est un problme
pour moi. Comment se comporte la passion, avec ses soubresauts, ses
colres, sa jalousie et son temps perdu, au milieu de ce calme
enchanement d'tudes exactes, d'exprimentations froides et
d'observations minutieuses qui compose la vie du savant? Vous
reprsentez-vous, par exemple, de quelle faon pouvait tre amoureux
le docte Huxham, qui dans son beau trait _de Aere et Morbis
epidemicis_, a consign, mois par mois, de 1724  1746, les quantits
de pluie tombes  Plymouth pendant vingt-deux annes conscutives?

Vous figurez-vous Romo, l'oeil au microscope, comptant les dix-sept
mille facettes de l'oeil d'une mouche; don Juan, en tablier de serge,
analysant le paratartrate d'antimoine et le paratartrovinate de
potasse; et Othello, courb sur une lentille de premier grossissement,
cherchant des gaillonnelles et des gomphonmes dans la farine fossile
des Chinois?

Quoi qu'il en soit, en dpit de toute thorie contraire, mon
entomologiste tait amoureux. Il causait parfois, parlait franais
mieux que le major, et avait un assez beau systme du monde, mais il
n'avait pas le sou.

J'aime les systmes, quoique j'y croie peu. Descartes rve, Huyghens
modifie les rveries de Descartes, Mariotte modifie les modifications
de Huyghens. O Descartes voit des toiles, Huyghens voit des globules
et Mariotte voit des aiguilles. Qu'y a-t-il de prouv dans tout cela?
Rien que la brivet de l'homme et la grandeur de Dieu.

C'est quelque chose.

Aprs tout, je le dis, j'aime les systmes. Les systmes sont les
chelles au moyen desquelles on monte  la vrit.

Quelquefois mon jeune savant venait boire une bouteille de bire 
l'heure de la table d'hte; je prenais un journal, je m'asseyais dans
l'embrasure d'une croise et je l'observais. La table d'hte de
l'htel Victoria tait fort mle et fort peu harmonieuse, comme tout
ce que le hasard fait par juxtaposition. Il y avait au haut bout une
assez vieille dame anglaise avec trois jolis enfants. Une dugue
plutt qu'une nourrice; une tante plutt qu'une mre. Je plaignais
fort les pauvres petits. La main de la bonne dame tait un magasin de
tapes. Le major dnait quelquefois  ct de la dame pour se mettre en
apptit. Il causait avec un avocat parisien en vacances, lequel allait
 Bade _parce que_, disait-il, _il faut bien y aller, tout le monde y
va_. Prs de l'avocat s'asseyait un noble et digne gentilhomme 
cheveux blancs, plus qu'octognaire, qui avait cet air doux que donne
l'approche de la tombe et qui citait volontiers des vers d'Horace.
Comme il n'avait pas de dents, le mot _mors_ dans sa prononciation se
changeait en _mox_: ce qui dans cette bouche de vieillard avait un
sens mlancolique.

En face du vieillard se posait un monsieur qui faisait des vers
franais et qui lut un jour  ses voisins, aprs boire, un dithyrambe
en vers libres sur la Hollande, o il parlait pompeusement des
harangues qui sortent de la mer. Des harangues dans la mer! J'avoue
que, pour ma part, je n'y aurais gure trouv que des harengs.

Le tout tait complt par deux gros marchands alsaciens, enrichis par
la contrebande des peaux de belettes, qui sont aujourd'hui lecteurs
et jurs et qui fumaient leurs pipes tout en se racontant l'un 
l'autre des histoires toujours les mmes. Quand ils les avaient finies
ils les recommenaient. Comme ils avaient invariablement oubli le nom
des personnages dont ils parlaient, l'un disait _M. Chose_, et l'autre
_M. Machine_. Ils se comprenaient.

Le faiseur de vers,--le pote, si vous voulez,--tait un gaillard
classique, philosophe, constitutionnel, ironique et voltairien, qui se
plaisait  _saper_, comme il disait, _les prjugs_, c'est--dire 
insulter, tout en rptant des lieux communs contre des vieilleries,
beaucoup de choses graves, mystrieuses et saintes que les hommes
respectent. Il aimait  _donner_, c'tait son expression, _de grands
coups de lance dans les erreurs humaines_; et, quoiqu'il ne lui
arrivt jamais d'attaquer les vritables moulins  vent du sicle, il
s'appelait lui-mme dans ses gaiets _don Quichotte_. Je l'appelais
_don Quichoque_.

Quelquefois le pote et l'avocat, bien que faits pour s'entendre, se
querellaient. Le pote, pour complter son portrait, tait une
intelligence inintelligible, un esprit trouble en tout, un de ces
hommes empchs qui bredouillent en parlant et qui griffonnent en
crivant. L'avocat l'crasait de sa supriorit. Parfois le pote
s'emportait et fchait l'autre. Alors l'avocat irrit parlait deux
heures durant avec une loquence claire, limpide, coulante,
transparente, intarissable, comme parle le robinet de ma fontaine
quand il a mis son bonnet de travers.

Sur ce, l'entomologiste, qui avait de l'esprit, s'amusait  son tour 
craser l'avocat. Il parlait srieusement bien, se faisait admirer de
la cantonnade, et regardait de temps en temps de ct si la jolie
maritorne l'coutait.

Il avait un jour fort pertinemment pror  propos de vertu, de
rsignation et de renoncement; mais il n'avait pas mang. Or c'est un
maigre souper que la philosophie quand on n'a rien  mettre dessus. Je
l'invitai  dner, et, quoiqu'il et  peine pu deviner, aux deux ou
trois mots que j'avais prononcs, de quel pays j'tais, il voulut bien
accepter. Nous causmes. Il me prit en amiti, et nous fmes dans
l'le des Rats et sur la rive droite du Rhin quelques excursions
ensemble. Je payais le batelier.

Un soir, comme nous revenions de la tour de Hatto, je le priai de
souper avec moi. Le major tait  table. Mon docte compagnon avait
pris dans l'le un beau scarabe  cuirasse d'azur, et, tout en me le
montrant, il s'avisa de me dire: _Rien n'est beau comme les sagres
bleues_. Sur ce, le major, qui coutait, ne put s'empcher de
l'interrompre:--_Pardieu, monsieur!_ fit-il, _les sacrebleu ont du
bon parfois pour faire marcher les soldats et les chevaux, mais je ne
vois pas ce qu'ils ont de beau_.

Voil toutes mes aventures  Bingen. Du reste, quoique cette ville ne
soit pas grande, c'est une de celles o s'panche le plus largement,
du commissionnaire au batelier, du batelier au cicerone, du cicerone 
la servante, de la servante au valet d'auberge, cette cascade de
pourboires que je vous ai dcrite ailleurs, et au bas de laquelle la
bourse de l'infortun voyageur arrive parfaitement extermine, aplatie
et vide.

A propos, depuis Bacharach je suis sorti des thalers, des
silbergrossen et des pfennings, et je suis entr dans les florins et
les kreutzers. L'obscurit redouble. Voici, pour peu qu'on se hasarde
dans une boutique, comment on dialogue avec les marchands: Combien
ceci? Le marchand rpond: Monsieur, un florin cinquante-trois
kreutzers.--Expliquez-vous plus clairement.--Monsieur, cela fait un
thaler et deux gros et dix-huit pfennings de Prusse.--Pardon, je ne
comprends pas encore. Et en argent de France?--Monsieur, un florin
vaut deux francs trois sous et un centime; un thaler de Prusse vaut
trois francs trois quarts; un silbergrossen vaut deux sous et demi; un
kreutzer vaut les trois quarts d'un sou; un pfenning vaut les trois
quarts d'un liard. Alors je rponds comme le don Csar que vous
savez: _C'est parfaitement clair_, et j'ouvre ma bourse au hasard, me
fiant  la vieille honntet qui est probablement cet autel des Ubiens
dont parle Tacite. _Ara Ubiorum._

Les tnbres se compliquent de la prononciation. _Kreutzer_ se
prononce chez les Hessois _creusse_, chez les Badois _criche_ et en
Suisse _cruche_.




TABLE.


    LETTRE XVIII. Bacharah.                                  1

    LETTRE XIX. Feuer! Feuer!                                8

    LETTRE XX. De Lorch  Bingen.                           17

    LETTRE XXI. Lgende du beau Pcopin et de la belle
      Bauldour.                                             66

    LETTRE XXII. Bingen.                                   143




    Ch. Lahure, imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation,
    rue de Vaugirard, 9, prs de l'Odon.




    TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
    Imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation
    rue de Vaugirard, 9





End of the Project Gutenberg EBook of Le Rhin, Tome II, by Victor Hugo

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RHIN, TOME II ***

***** This file should be named 42151-8.txt or 42151-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/2/1/5/42151/

Produced by Hlne de Mink, Clarity and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

