The Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre (T. 3/4), by 
Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove

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Title: Histoire de Flandre (T. 3/4)

Author: Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove

Release Date: February 23, 2013 [EBook #42177]

Language: French

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et n'a pas t harmonise.




HISTOIRE DE FLANDRE.




Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.




    HISTOIRE

    DE

    FLANDRE

    PAR

    M. KERVYN DE LETTENHOVE

    TOME TROISIME

    1383-1453.

    BRUGES

    BEYAERT-DEFOORT, DITEUR

    1874




HISTOIRE DE FLANDRE




LIVRE QUATORZIME.

1383-1404.

Marguerite de Male et Philippe le Hardi.

Nouvelle invasion de Charles VI.

Pacification de la Flandre.--Croisade de Nicopoli.


La Flandre a soutenu deux sicles de combats avant de succomber  la
bataille de Roosebeke qui arrte le dveloppement des liberts
communales; mais ses institutions sont devenues pour tous ceux qui en
apprcirent les bienfaits et qui les dfendirent de leur sang l'objet
d'un respect si profond, qu' peine branles par ces dsastres elles
se consolideront bientt, mme malgr les vainqueurs: et certes ce
n'est point l'un des vnements les moins dignes de l'intrt de notre
histoire, que le hasard trange qui porte l'hritage du pays le plus
libre de l'Europe entre les mains d'un prince appel depuis longtemps
par son habilet  tre en France le tuteur et le conseiller de la
royaut absolue: de l de longues luttes et une alternative de paix et
de guerre o nous verrons tour  tour les grands ducs de Bourgogne,
comme les appelle Brantme, opprimer les communes ou les flatter quand
ils seront trop faibles pour les combattre.

Le duc Philippe, qui venait de runir  ses Etats de Bourgogne les
comts de Flandre, d'Artois, de Nevers et de Rethel, avait t
surnomm _le Hardi_, parce qu'il avait rsist deux fois au Prince
noir, un jour  la bataille de Poitiers o il combattit vaillamment,
un autre jour  Londres, pendant sa captivit,  propos d'une partie
d'checs. Mais l'intrpidit que l'on vantait chez lui n'tait ni
imptueuse ni aveugle comme celle de son arrire-petit-fils qui porta
le mme surnom. Il estoit, dit Froissart, sage, froid et imaginatif
et sur ses besognes voit au long. et Christine de Pisan ajoute:
Prince estoit de souverain sens et bon conseil: doulx estoit et
amiable  grans, moyens et petis; les bons amoit de tous estas; large
comme un Alexandre, noble et pontifical, en court et estat
magnificent; ses gens amoit moult chirement, priv estoit  eulx, et
moult leur donnoit de bien.

Lorsque Christine de Pisan loue la gnrosit du duc de Bourgogne, il
semble que cet loge ne soit point compltement dsintress chez
elle; et nanmoins il reproduit les traits de son caractre qui
frapprent le plus vivement ses contemporains. Provoquant par son
propre luxe le luxe des bourgeois, multipliant les joutes et les
ftes, protgeant les relations des marchands trangers tablis en
Flandre plutt que l'industrie de ses habitants, Philippe le Hardi
opposa sans cesse  l'nergie du sentiment national chez les communes
un systme de corruption lente et astucieuse que devaient poursuivre
ses successeurs. Le jour mme des obsques de Louis de Male, tandis
que les cierges funraires clairaient encore les glises de Lille
tendues de deuil, il conviait ses conseillers, ses chevaliers et ses
amis  un banquet o il s'tait plu  taler toute sa pompe et toute
sa magnificence: c'tait le programme de la domination qu'il
inaugurait.

Trois mois s'coulrent: le duc de Bourgogne s'tait rendu  Bruges,
dans les derniers jours d'avril 1384, pour y recevoir les serments des
chevins. Il se montrait gracieux et affable pour les bourgeois, et
venait de faire publier une dclaration o il remettait tous ses
griefs aux villes soumises  son autorit, quand on apprit tout  coup
que le sire d'Escornay tait entr  Audenarde.

Une surprise avait enlev aux Gantois ce qu'une surprise leur avait
livr. Le sire d'Escornay, instruit que Franois Ackerman avait quitt
Audenarde pour aller assister aux noces de l'un de ses neveux, avait
runi quatre cents chevaliers et cuyers dans les bois d'Edelare.
Plusieurs de ses compagnons s'taient dguiss et taient arrivs aux
barrires d'Audenarde: leur premier soin avait t de briser les roues
de leurs chariots pour que l'on ne pt plus fermer les portes, et le
sire d'Escornay tait accouru aussitt avec les siens en criant:
_Ville gagne!_ Les compagnons d'Ackerman n'avaient eu que le temps de
se retirer  Gand.

Lorsque des dputs gantois vinrent se plaindre au duc de Bourgogne
de cette violation de la trve, il se contenta de leur rpondre que
le sire d'Escornay n'avait agi qu'en son propre nom et pour venger ses
querelles particulires. Cependant il n'en continua pas moins  mander
en Artois les nobles du duch de Bourgogne, et la guerre, que
renouvelaient  la fois les murmures des bourgeois de Gand et
l'intrt politique du prince, se ralluma de toutes parts. Elle offrit
le mme caractre que sous Louis de Male. Les capitaines qui
commandaient dans les villes les plus importantes multiplirent leurs
excursions pour piller les villages et incendier les moissons; le plus
redout de tous tait le sire de Jumont, chevalier bourguignon
rcemment cr grand bailli de Flandre, qui se tenait  Courtray.
Quand il pouvoit, dit Froissart, attraper des Gantois, il n'en
prensist nulle ranon que il ne les mist  mort, ou fit crever les
yeux, ou couper les poings, ou les oreilles, ou les pieds, et puis les
laissoit aller en cel tat pour exemplier les autres; et estoit si
renomm par toute Flandre de tenir justice sans point de piti et de
corriger cruellement les Gantois, que on ne parloit d'autrui en
Flandre que de lui. De non moins cruelles reprsailles attendaient
les hommes d'armes du sire de Jumont. Des bandes de laboureurs chasss
de leurs terres, que les Bourguignons appelaient les _pourcelets de la
Raspaille_, s'assemblrent dans les bois de la Raspaille, entre Renaix
et Grammont, et de l ils allaient, pour se venger de leurs insultes,
les attaquer jusque dans les chteaux o ils trouvaient un asile. Une
dsolation profonde s'tait rpandue dans toute la Flandre.

Cependant les Gantois espraient des secours de l'Angleterre: ils
n'avaient pas interrompu leurs relations avec les communes du Brabant
et du Hainaut; mais ils s'appuyaient surtout sur la Zlande, qui leur
servait d'entrept dans leur commerce avec la hanse teutonique.
C'tait de ce ct que, pour les affaiblir, il fallait d'abord les
isoler. Philippe le Hardi s'adressa au duc Albert de Bavire; des
ordres rigoureux touffrent le zle des communes zlandaises; et par
une suite immdiate de ce premier succs, Philippe le Hardi ne recula
devant aucun sacrifice pour corrompre l'un des capitaines flamands,
Arnould Janssone, qui commandait dans le pays des Quatre-Mtiers, d'o
les bourgeois de Gand tiraient de nombreux approvisionnements. Sa
trahison les en priva dsormais et ils apprirent  redouter la famine.

D'autres complots menacrent bientt les Gantois jusque dans leurs
foyers. Une profonde agitation rgnait au milieu d'eux depuis que
l'heureuse tentative du sire d'Escornay leur avait enlev une
forteresse  laquelle semblaient attaches les destines de la
Flandre; mille rumeurs accusaient d'honorables bourgeois de se
prparer  imiter l'exemple de Janssone, et dj quelques-uns avaient
os dclarer, disait-on, qu'il fallait se rconcilier avec le roi de
France. La commune n'en reste pas moins pleine d'enthousiasme pour la
dfense de ses franchises. Le 18 juillet, l'tendard du roi
d'Angleterre est publiquement arbor: c'est  la fois une protestation
en faveur de l'alliance anglaise et une dclaration solennelle que
Gand repousse toute ngociation o le duc de Bourgogne voudrait lui
imposer la suzerainet de son neveu. Cependant les _Leliaerts_
accourent sur la place publique et cherchent  renverser la bannire
o Edouard III a plac les fleurs de lis  l'ombre des lopards; mais
leurs chefs sont presque aussitt arrts et chargs de chanes. Le
plus illustre est le sire d'Herzeele, que le souvenir des exploits du
hros de Nevele ne protge plus: on sait qu'en 1382 il a refus de
suivre Philippe d'Artevelde, quand il quitta Audenarde pour se diriger
vers Roosebeke; on lui reproche aussi de s'tre montr constamment
l'ennemi d'Ackerman; enfin on l'a entendu dans cette funeste lutte
appeler tous ses amis  s'armer contre la commune.

Cette journe avait consolid les relations de la Flandre avec
l'Angleterre; on en apprit avec joie les rsultats  Londres. Les
conseillers de Richard II voyaient depuis longtemps avec jalousie les
efforts du duc de Bourgogne pour rendre  la monarchie de Charles VI
l'une de ses plus belles provinces. Ds le mois de mai 1384, au moment
o de nouvelles ngociations s'engageaient pour la conclusion d'une
paix dfinitive, ils avaient eu soin d'omettre le nom du comte de
Flandre dans les instructions donnes au duc de Lancastre et au comte
de Buckingham. La dfaite des _Leliaerts_  Gand ranima leurs
esprances, et le 18 novembre 1384, ils firent publier  Londres une
dclaration compltement hostile au duc de Bourgogne.

Le roi d'Angleterre y rappelait que jusqu' ce moment le pays de
Flandre, soumis  sa suzerainet comme relevant de sa couronne et de
son royaume de France, si clbre autrefois par le nombre de ses
villes et celui de ses habitants, se trouvait, depuis la mort de son
cher cousin Louis, comte de Flandre, dpourvu de tout gouvernement
rgulier, puisque son hritier ne s'tait pas prsent pour faire
acte d'hommage  son seigneur et lgitime souverain; puis, aprs
avoir retrac les guerres, les dvastations et les pillages qui
menaaient chaque jour les communes flamandes, notamment les bourgeois
de la cit de Gand, pour lesquels il nourrissait une sincre
affection, il annonait qu'il avait cr _rewaert_ de Flandre un
illustre chevalier anglais nomm Jean Bourchier, qui avait dans sa
jeunesse combattu en Bretagne sous les drapeaux de Jeanne de Montfort.

Ce fut vers le mois de janvier que Jean Bourchier arriva  Gand avec
mille archers et une troupe d'hommes d'armes qui ne semble pas avoir
t fort nombreuse. Sa prsence assura de plus en plus l'autorit des
capitaines de la commune, parmi lesquels Franois Ackerman n'avait pas
cess d'occuper le premier rang.

Cependant le duc de Bourgogne, du dans l'espoir de voir ses amis lui
ouvrir les portes de Gand, redoublait d'activit dans les prparatifs
de la guerre. Il faisait lui-mme de frquents voyages de Lille 
Bruxelles, de Bruxelles  Anvers, ordonnant qu'on levt de toutes
parts des retranchements pour arrter les excursions des Gantois, et
veillant surtout  ce qu'ils ne pussent renouveler leurs
approvisionnements. Jamais la puissance du duc de Bourgogne n'avait
t aussi grande. Le duc de Brabant venait de mourir, et l'hritire
de Jean III, veuve de Guillaume de Bavire et de Wenceslas de
Luxembourg, n'coutait que les conseils de Philippe le Hardi. Elle se
montrait, dit Froissart, vivement afflige des troubles de Flandre et
des embarras de son neveu et de sa nice de Bourgogne, qui devoient
estre par droit ses hritiers et qui estoient des plus grands du
monde. Chaque jour elle entendait rpter que les Gantois se
fortifiaient dans leur rsistance par leur alliance avec les Anglais.
Elle avait mme appris que le duc de Lancastre ngociait le mariage de
l'une de ses filles avec le fils an d'Albert de Bavire, appel 
recueillir plus tard l'hritage des comts de Hainaut, de Hollande et
de Zlande: ces ngociations taient d'autant plus importantes que les
communes de Hainaut avaient toujours t favorables aux Flamands, qui
avaient galement continu  entretenir d'troites relations
commerciales avec toutes les villes des bords de la Meuse et du Rhin.
La duchesse de Brabant forma  la fois le projet de les rompre et
celui d'intervenir comme mdiatrice dans les discordes des Gantois et
de leur prince: son premier soin fut de runir  Cambray le duc de
Bourgogne et le duc Albert de Bavire, pour leur faire conclure le
mariage de Marguerite de Bourgogne avec l'hritier du Hainaut; mais
ses efforts rencontrrent de nombreux obstacles. Le duc de Bavire
exigeait comme condition de ce mariage que l'on en arrtt un second
entre l'une de ses filles et Jean de Nevers, fils an du duc de
Bourgogne,  qui son pre songeait  faire pouser Catherine de
France, soeur du roi Charles VI. Enfin, le duc Philippe cda, et cette
double union entre les maisons de Bourgogne et de Bavire fut rsolue:
une nouvelle combinaison politique lui offrait dans cette alliance
mme le moyen de s'attacher, par des liens de plus en plus troits, la
dynastie de Charles VI. Le 12 avril 1385 on clbra  Cambray le
mariage de Jean de Nevers avec Marguerite de Bavire, et celui de
Marguerite de Bourgogne avec Guillaume de Bavire. Le 18 juillet
suivant, une autre princesse de cette mme maison de Bavire, si
intimement unie  celle de Bourgogne, pousait le jeune roi de France,
et apportait pour dot  Charles VI et  son peuple un demi-sicle de
dsordres domestiques et de calamits publiques.

Ds ce moment le duc de Bourgogne fut le vritable chef de la maison
de France. Le parlement venait de dclarer solennellement que
toujours la cour obyrait aux commandemens du roy et de monseigneur de
Bourgogne. Son ambition s'tait accrue en mme temps que sa
puissance. Ce n'tait point assez qu'il domptt les communes
flamandes: ce triomphe ne lui suffisait plus; il n'attendait que le
terme des trves de Lelinghen pour conduire sur les rivages de
l'Angleterre, o il avait t longtemps captif, une vaste expdition
dont sa volont et rgl le but et les rsultats. La jeunesse de
Richard II, son orgueil, sa cruaut avaient rapidement affaibli la
redoutable monarchie d'Edouard III, et jamais moment plus favorable ne
s'tait prsent aux Franais pour effacer les dsastres des rgnes
prcdents. Tandis qu'une arme confie au duc de Bourbon s'avanait
vers l'Auvergne et le Limousin, une flotte nombreuse mettait  la
voile des ctes de France pour aller seconder le roi Robert II,
fondateur de la dynastie des Stuarts, dans ses efforts pour assurer
l'indpendance de l'Ecosse.

Au moment o Philippe le Hardi veut placer en Flandre le camp de la
France fodale prte  envahir l'Angleterre, les communes flamandes
osent encore rver la dfense de leurs liberts et le maintien de leur
alliance avec les Anglais. Ackerman fait fortifier avec soin tous les
villages des environs de Gand: il pousse mme parfois ses excursions
jusque sous les murs d'Audenarde et de Courtray. Puis, lorsqu'on croit
ses amis rduits par la famine  recourir  la clmence du duc de
Bourgogne, des navires anglais abordent dans l'le de Cadzand et,
grce  leur appui, les vaisseaux des marchands osterlings portent 
Gand des approvisionnements considrables. Peu de jours aprs, les
Gantois, conduits par Jacques de Schotelaere, essayaient de surprendre
Anvers, dont les bourgeois leur taient favorables; mais Gui de la
Trmouille, qui y commandait une garnison bourguignonne, les repoussa
et leur fit quelques prisonniers, qu' l'exemple de Jean de Jumont il
renvoya  Gand aprs leur avoir fait crever les yeux. Les Gantois se
prparaient  exercer les mmes vengeances sur ceux de leurs ennemis
qui taient tombs en leur pouvoir, quand Jean Bourchier leur
reprsenta qu'ils s'taient loyalement remis  leur gnrosit pour
sauver leurs vies, et qu'il tait plus juste de n'exercer de
reprsailles que sur ceux que la fortune de la guerre leur livrerait
dsormais.

Simon Parys russit mieux dans une autre expdition o il fora
Guillaume de Bavire, gendre du duc Philippe,  vacuer le pays des
Quatre-Mtiers. Mais les chevaliers bourguignons ne tardrent point 
former le projet de le reconqurir. Ils avaient quitt en grand nombre
les villes qu'ils occupaient pour se runir dans cette expdition,
lorsqu'ils se trouvrent tout  coup en prsence de deux mille
Gantois, commands par Franois Ackerman. Bien que les chevaliers
bourguignons eussent mis pied  terre et saisi leurs glaives, les
Gantois les assaillaient si imptueusement qu'ils rompirent leurs
rangs, et les Franais (c'est ainsi que Froissart dsigne les
dfenseurs de Philippe le Hardi) eurent  peine le temps de s'lancer
sur leurs chevaux pour se retirer  Ardenbourg: ils abandonnaient
parmi les morts les sires de Berlette, de Belle-Fourrire, de Grancey
et plusieurs autres chevaliers.

Les Gantois ne se laissent intimider ni par les nouvelles
fortifications que s'est empress d'lever  Ardenbourg Jean de
Jumont, le plus redout de leurs ennemis, ni par les renforts qu'y a
conduits le vicomte de Meaux. Ackerman, accompagn de Pierre Van den
Bossche et de Rasse Van de Voorde, sort de Gand avec sept mille hommes
et se prsente devant les portes d'Ardenbourg aux premires lueurs de
l'aurore,  l'heure mme o les veilleurs du guet viennent de se
retire; dj il a donn l'ordre de descendre les chelles dans les
fosss, et l'un des siens a touch le sommet des remparts, quand deux
ou trois cuyers, qui alloient tout jouant selon les murs,
reconnurent le danger dont ils taient menacs. A leurs cris, les
chevaliers bourguignons accoururent, et au voir dire, ajoute
Froissart, si ils n'eussent l t, sans nulle faute Ardenbourg estoit
prise, et tous les chevaliers et cuyers en leurs lits.

Cet chec n'abat point le courage des Gantois; on les retrouve presque
aussitt aprs assigeant le bourg de Biervliet, constant asile des
_Leliaerts_, o s'est retranch cette fois l'un des btards de Louis
de Male. Enfin, tandis que l'on clbre  Amiens les noces du roi de
France, Franois Ackerman et Pierre Van den Bossche impatients de
rparer les malheurs de la tentative qu'ils ont dirige contre
Ardenbourg, s'loignent de Gand. Jean Bourchier les accompagne. Le
secret de leur expdition a t fidlement gard. Ils marchent pendant
toute la nuit, esprant surprendre Bruges  l'aube du jour; mais les
hommes d'armes bourguignons sont trop vigilants, et les Gantois,
trouvant toutes les portes bien gardes, se prparent  se retirer,
quand un messager accourt auprs d'eux, charg par les bourgeois de
Damme de leur annoncer que leur capitaine, Roger de Ghistelles, est
absent ainsi que plusieurs de ses compagnons, et que rien n'est plus
ais que de s'emparer de leur ville. Une heure aprs, Ackerman entre 
Damme au son des trompettes. Aucun dsordre ne signale ce succs. Tous
les biens des marchands trangers sont respects, et plusieurs nobles
dames, qui habitaient l'htel du sire de Ghistelles, obtiennent des
bourgeois de Gand une protection gnreuse dont eussent pu s'honorer
des chevaliers. Ce n'est pas aux femmes que je fais la guerre, a dit
Ackerman, et tous ses compagnons se sont montrs dociles  sa voix.

Par une de ces alternatives dont la fortune de la guerre multiplie les
exemples, la ville de Gand, nagure prive, par les compagnies
bourguignonnes et les maraudeurs _leliaerts_ de Janssone, de toutes
ses communications avec la Zlande et la mer, s'applaudissait  son
tour de voir les bourgeois de Bruges, devenus les allis du duc,
perdre en quelques heures le monopole industriel que leur assuraient
leurs relations avec Damme et l'Ecluse. Jacques de Schotelaere s'tait
ht de rejoindre Ackerman avec d'importants renforts, et toutes les
forces de Philippe le Hardi n'eussent pas suffi pour rparer la
coupable ngligence de Roger de Ghistelles.

Ds le 19 juillet, la prise de Damme fut connue  Amiens; elle troubla
les ftes que l'on offrait  la jeune reine de France. Les oncles du
roi se runirent; le duc de Bourgogne insistait pour qu'on tirt une
vengeance clatante de la tmrit des Gantois et pour qu'on compltt
par leur extermination la glorieuse expdition de Roosebeke;
l'influence qu'il exerait tait si grande qu'on interrompit les
joutes et les tournois pour proclamer le mandement royal qui
convoquait  douze jours de l le ban et l'arrire-ban du royaume,
dj prts dans la plupart des provinces  s'armer contre les Anglais.
Le 25 juillet, Charles VI quittait Amiens; le 1er aot, il se trouvait
devant Damme, entour de cent mille hommes.

Ackerman s'tait spar de Jean Bourchier et de Pierre Van den
Bossche, et, pour mnager ses approvisionnements, il n'avait gard
avec lui que quinze cents combattants choisis parmi les plus braves:
mais il comptait sur sa nombreuse artillerie et sur l'adresse de
quelques archers anglais.

Les _Leliaerts_ s'enorgueillissaient de leur double dfense
d'Audenarde et de celle d'Ypres; mais l'hroque rsistance des
Gantois  Damme devait effacer ces pompeux souvenirs. Ds le premier
jour, un vaillant chevalier du Vermandois, le sire de Clary, fut tu
par l'un des canons de la ville. Ses compagnons voulurent venger sa
mort. Les assauts se multiplirent, mais  chaque tentative les
assaillants taient repousss avec de nouvelles pertes. Quel que ft
le petit nombre des dfenseurs de Damme, Ackerman esprait qu'il
pourrait lutter assez longtemps contre l'arme de Charles VI pour
laisser aux Anglais, qu'il attendait, le temps d'arriver  son
secours.

Un parlement, convoqu  Westminster, avait vot un subside de dix
mille marcs pour couvrir les frais d'une grande expdition qui devait
assurer l'indpendance des communes flamandes; par malheur, les plus
intrpides chevaliers anglais se trouvaient retenus sur les frontires
d'Ecosse par l'invasion du sire de Vienne, et le plus influent des
ministres du roi, Michel de la Pole, qui s'tait lev d'une condition
obscure jusqu'au rang de comte de Suffolk et de chancelier
d'Angleterre, conserva les dix mille marcs destins  la guerre de
Flandre; il permit mme  des Gnois, qui avaient t arrts par des
vaisseaux anglais, de continuer leur navigation vers les ports occups
par le duc de Bourgogne, bien que depuis longtemps on leur reprocht
d'tre les constants allis des Franais dans toutes leurs guerres
contre la Flandre. Enfin, pour mettre le comble  des mesures qu'une
secrte trahison semblait avoir dictes, il envoya  Berwick tous les
hommes d'armes dj runis sur le rivage.

A peu prs vers la mme poque, un complot se formait  l'Ecluse en
faveur des Gantois; un grand nombre de bourgeois y avaient conu le
dessein de surprendre dans le port la flotte que le duc de Bourgogne
avait assemble pour envahir l'Angleterre, et de rtablir les
communications des assigs de Damme avec la mer. Ils espraient que
ce succs hterait l'arrive des vaisseaux anglais dans le Zwyn: s'ils
ne paraissaient point ou s'ils paraissaient trop tard, le dsespoir
leur suggrait un dernier effort pour que la Flandre restt libre et
fire jusqu' sa dernire heure: ils avaient, dit-on, unanimement
rsolu, dans cette prvision extrme, de rompre les digues qui la
protgeaient et de la livrer  l'Ocan pour l'arracher  ses ennemis.
Tant d'audace et de courage rendait cette conspiration redoutable,
mais des espions de Philippe le Hardi la dcouvrirent: tous ceux qui y
avaient pris part furent mis  mort.

Peut-tre ce complot des habitants de l'Ecluse s'tendait-il jusque
dans le camp de Charles VI. Le duc de Bourgogne, qui avait convoqu
sous ses bannires la commune de Bruges, conduite par Gilles de
Themseke, et les milices de plusieurs autres villes de Flandre, ne
s'tait assur de leur obissance qu'en les plaant au milieu du camp,
sous les ordres du sire de Saimpy, dont l'heureuse tmrit avait
ouvert la Flandre  l'expdition de Roosebeke.

Ackerman vit bientt s'vanouir avec ses esprances toutes les
ressources de sa dfense; il avait vainement plac sa confiance dans
la position presque inaccessible de la ville de Damme, entoure de
canaux, de fosss et de marais; les chaleurs d'un t brlant avaient
dessch tous les tangs et tous les ruisseaux. Les assigs taient
accabls de fatigues et de privations; et au moment mme o leurs
puits tarissaient, les Franais avaient bris le conduit souterrain
qui portait dans leurs remparts les eaux des viviers de Male; les
munitions de leur artillerie taient galement puises. Le 22 aot,
Ackerman convoqua ses compagnons d'armes. Il s'tait oppos pendant
vingt jours, avec quinze cents hommes,  l'invasion de cent mille
Franais, et n'ignorait point que sa rsistance, en rendant impossible
l'excution immdiate de tout projet contre l'Angleterre, avait suffi
pour sauver d'un pril imminent la monarchie de Richard III qui
l'abandonnait. Il ne lui restait plus qu' tenter un dernier effort
pour assurer le salut des siens. Toutes les mesures propres  protger
leur retraite furent secrtement adoptes, et lorsque la nuit fut
arrive, Franois Ackerman et Jacques de Schotelaere, runissant leurs
amis, sortirent en silence de la ville en se dirigeant vers Moerkerke;
ils se trouvaient au milieu des Franais sans que ceux-ci eussent eu
l'veil de cette tentative et pussent chercher  les arrter.
Ackerman, ramenant  Gand sa petite arme, y fut reu par de longues
acclamations.

Les dputs des bourgeois de Damme s'taient prsents, humbles et
suppliants, au chteau de Male qu'occupait Charles VI pour se mettre 
sa merci; avant qu'ils eussent obtenu une rponse, les Franais
avaient escalad la ville et y avaient mis le feu;  peine les nobles
dames, dont les Gantois avaient honor l'infortune, furent-elles
respectes des sergents recruts dans leurs propres domaines.
L'incendie claira de froces scnes de massacre. Les Bretons savaient
bien qu'on avait dcid la destruction de la Flandre: ce qu'ils
faisaient, les princes l'approuvaient. Quelques Gantois avaient t
faits prisonniers: on les conduisit  Bruges o la plupart furent
dcapits devant le Steen.

Si le duc de Bourgogne se voyait rduit  renoncer  ses projets
contre l'Angleterre, il tait bien rsolu  continuer sa guerre
d'extermination contre la Flandre. On avait racont  Charles VI, dit
un historien du quinzime sicle, que sur les marches de Zlande
avoit un pays assez fort, o il y avoit beaux pturages, et largement
vivres et gens. C'tait le pays des Quatre-Mtiers, fertile contre
que les ravages de la guerre avaient jusqu'alors  peu prs pargne.
Charles VI ordonna qu'on l'envaht sans dlai (26 aot 1385). Les
habitants se dfendirent vaillamment, mais rien n'tait prt pour une
rsistance dont ils n'avaient point prvu la ncessit. On les
poursuivit avec une atroce persvrance. Les chteaux, les villages,
les hameaux, les chaumires, tout fut dtruit; les moissons furent
incendies, et comme les femmes et les enfants se rfugiaient dans les
bois, on rsolut aussi de les brler, afin qu'il n'y et personne qui
chappt  la sentence du glaive. Chaque jour multipliait le nombre
des victimes; mais leur mort mme tait une dernire protestation
contre l'autorit des vainqueurs.

Ni la grande bataille de Roosebeke, ni la reddition de Damme n'avaient
pu amener la soumission de la Flandre. Charles VI, qui avait cru qu'
son approche tout le peuple se jetterait  ses pieds, empress  lui
livrer ses foyers et ses franchises tutlaires, s'ennuyait dj d'tre
spar si longtemps de la jeune reine de France, qui tenait sa cour 
Creil en attendant son retour: son frre Louis, comte de Valois, plus
connu depuis sous le nom de duc d'Orlans, tait galement impatient
de quitter la Flandre. Une ambassade, compose d'un vque et de
plusieurs chevaliers, tait arrive au camp franais, afin de
l'engager  se rendre en Hongrie pour y pouser la reine Marie et
partager son trne; le moindre retard, disaient-ils (les vnements
justifirent leurs craintes), pouvait tre fatal  ses prtentions et
faire triompher celles du marquis de Brandebourg.

Charles VI avait adress aux bourgeois de Gand des lettres pressantes
pour les engager  la paix, mais il n'avait point reu de rponse, et
depuis le retour d'Ackerman rien n'tait venu fortifier le parti des
_Leliarts_, quand le roi de France, tentant un nouvel effort, s'avana
avec ses hommes d'armes sur la route d'Assenede  Gand. Cependant ses
chevaucheurs ne tardrent point  lui annoncer un nouveau combat.
Seize Gantois s'taient fortifis dans la tour d'une glise; leur
courage dfiait toute une arme: il fallut pour les vaincre amener les
machines de guerre et dmolir les murailles. Tant d'hrosme frappa
Charles VI; il s'arrta subjugu par ce sentiment d'admiration auquel
nos passions les plus vives ne peuvent se drober, et resta pendant
douze jours enferm dans son camp. Ce village portait le nom
d'Artevelde: l s'tait galement arrt Louis de Male aprs la
bataille de Nevele, lorsqu'une sanglante dfaite avait dtruit les
forces des Gantois. Les souvenirs d'un nom immortel semblaient planer
sur ces lieux, comme si le berceau des plus illustres dfenseurs de la
nationalit flamande devait en tre le seuil infranchissable.

Ce fut sans doute dans ce village d'Artevelde, patrie du gnie et
asile du courage, qu'on amena au camp de Charles VI quelques captifs
choisis parmi les plus riches habitants du pays de Waes. Les hommes
d'armes, qui semaient de toutes parts l'incendie et le carnage, ne les
avaient pargns que parce qu'ils en espraient une ranon
considrable; mais les princes franais, loin de les excepter de
l'arrt port contre toute la population, voulurent qu'on les mt
immdiatement  mort, afin que ces supplices apprissent de plus en
plus  la Flandre  viter dsormais toute rbellion. Le glaive du
bourreau se leva et retomba tour  tour inond de sang, jusqu' ce
qu'il ne restt plus que vingt-quatre prisonniers, tous d'une mme
famille et non moins distingus que les autres par leur influence et
leur autorit. A leur aspect, plusieurs chevaliers franais, mus de
piti, intercdrent pour qu'on leur ft grce et obtinrent qu'on les
conduist prs du roi. L on les interrogea sur les motifs de leur
rsistance, qui aux yeux des conseillers de Charles VI n'tait qu'une
odieuse insurrection; on leur laissa entrevoir  quel prix ils
pourraient, en acceptant le joug tranger, mriter la merci royale;
mais l'un d'eux, qui semblait, par sa taille leve et par son ge,
suprieur  tous ses compagnons, se hta de rpondre: S'il est au
pouvoir du roi de vaincre des hommes courageux, il ne pourra au moins
jamais les faire changer de sentiments. Sa voix tait reste libre au
milieu des fers, et comme on lui reprsentait qu'il fallait respecter
les arrts de la victoire, et que la Flandre, asservie et mutile,
avait vu disperser toutes les milices runies pour sa dfense, il
rpliqua firement: Lors mme que le roi ferait mettre  mort tous
les Flamands, leurs ossements desschs se lveraient encore pour le
combattre. Charles VI, irrit, ordonna aussitt de chercher un
bourreau: beaucoup d'hommes sages, admirant une si noble fermet au
milieu des supplices, rapportrent depuis, ajoute le moine de
Saint-Denis, qu'aucune des victimes n'avait baiss les yeux ni laiss
chapper une plainte, en voyant frapper un pre, un frre ou un
parent, et que, bravant la mort jusqu'au dernier moment, ils s'taient
offerts au glaive le front serein et le sourire  la bouche, en hommes
libres, _libere, lteque_. C'est ainsi que, huit sicles plus tt,
leurs aeux les Flamings et les Danes saluaient dans leurs chants les
gloires du courage et les joies du trpas.

Ces souvenirs d'une grandeur passe, ce tmoignage vivant d'une
nergie qui ne s'tait du moins pas affaiblie, l'indiffrence du roi
incapable de comprendre l'importance de cette guerre, l'abattement
mme de ses conseillers qui avaient appris que les vivres abondaient 
Gand, tout contribuait  marquer le terme d'une expdition que rien de
mmorable n'avait signal; le 10 septembre, Charles VI quitta
Artevelde pour retourner en France avec son arme.

En Ecosse comme en Flandre, les tentatives des Franais taient
restes striles, et peu de jours aprs la retraite du roi, Jean de
Vienne et ses compagnons, repousss par les Anglais, abordrent au
havre de l'Ecluse, qui devait tre pour les barons de Charles VI ce
que le rivage de Saint-Valery-sur-Somme fut pour les Normands de
Guillaume prts  combattre  Hastings. Les historiens de ce temps le
nomment le meilleur et le plus clbre de tous les ports que possde
le royaume de France. Charles VI, avant de rentrer dans ses Etats,
avait donn l'ordre qu'on y construist une vaste citadelle qui
non-seulement protget les armements contre l'Angleterre, mais dont
l'on pt aussi mestryer tout le pays de Flandres, et aussitt aprs
de nombreux ouvriers avaient commenc  btir un chteau. Les uns
prtendaient qu'il effacerait ceux de Calais, de Cherbourg et de
Harfleur; selon les autres, il devait tre assez lev pour que la vue
embrasst les flots  une distance de vingt lieues, et si bien garni
d'arbaltriers et d'hommes d'armes qu'aucun navire ne sortirait du
Zwyn et n'y pourrait pntrer que ce ne fust par leur cong.

Philippe le Hardi n'tait toutefois point loign de dsirer la fin
des discordes de la Flandre, depuis si longtemps entretenues par les
chances incertaines de la guerre. De l dpendaient l'excution de ses
projets d'outre-mer et la prpondrance de son autorit  Paris. La
situation des esprits tait cette fois d'accord avec sa politique.
Rejetant loin de lui la terreur comme une arme impuissante, il n'avait
qu' seconder ce mouvement de paix et de rconciliation qui se faisait
sentir aprs sept annes d'une guerre cruelle. Le commerce touchait 
sa ruine. Sur toutes les mers, depuis les froids rivages de la Norwge
jusqu'aux ctes de l'Afrique et de l'Arabie, dans les pays des
Sarrasins comme dans les dix-sept royaumes chrtiens qui avaient leurs
comptoirs  Bruges, les relations fondes par l'industrie flamande
languissaient et semblaient prtes  s'anantir. Dj elles s'taient
teintes en Hainaut, en Brabant, en Zlande et dans les contres
voisines qui ne vivaient que de leurs rapports avec la France. Charles
VI tait  peine rentr  Paris quand les dputs des villes d'Ypres
et de Bruges vinrent le supplier de vouloir bien interposer une
mdiation dsormais toute pacifique, afin de calmer les diffrends du
duc de Bourgogne et de ses sujets. Philippe le Hardi favorisait sans
doute leurs dmarches, mais il n'tait point aussi ais de faire
oublier aux Gantois leurs malheurs et tout ce qu'une triste exprience
leur faisait redouter pour l'avenir. Un noble bourgeois de Gand, nomm
messire Jean de Heyle, accepta avec un dvouement dsintress une
tche d'autant plus difficile que ses concitoyens auraient pu y
retrouver l'apparence d'un acte de trahison, et qu'il n'tait lui-mme
pas certain de la reconnaissance du duc de Bourgogne dans une
ngociation qui touchait  la fois  la libert et  la prosprit de
la Flandre. Il jouissait  Gand d'une grande considration, et
n'ignorait point que, des chevins et des capitaines, Pierre Van den
Bossche tait  peu prs le seul que l'aveugle confiance de Richard II
dans des ministres avides et perfides n'et point loign de
l'alliance anglaise. Ackerman lui-mme, qui avait par son courage
sauv d'une invasion le royaume d'Angleterre, avait pu se convaincre
qu'il ne fallait point esprer le secours des Anglais diviss et
affaiblis. Deux autres bourgeois, Sohier Everwin et Jacques
d'Ardenbourg, appartenant l'un  la corporation des bateliers, l'autre
 celle des bouchers, c'est--dire aux mtiers qui s'taient toujours
montrs les moins favorables  la guerre, s'assurrent l'appui d'un
grand nombre de leurs amis; mais il n'tait personne qui ne vt dans
la confirmation des anciennes franchises de la ville la premire
condition de la paix. Les choses en taient arrives  ce point,
lorsque Jean de Heyle prtexta un plerinage  Saint-Quentin pour
obtenir un sauf-conduit, et son premier soin fut de se rendre  Paris
pour exposer les voeux de la plupart de ses concitoyens au duc de
Bourgogne; Philippe le Hardi se montra fort dispos  les couter. Gui
de la Trmouille, Jean de Vienne, Olivier de Clisson, le sire de Coucy
et les autres conseillers du roi jugeaient aussi qu'il valait mieux
traiter avec les Gantois que de poursuivre une longue guerre qui
puisait les ressources de la France. Jean de Heyle tait d'ailleurs
un homme prudent et sage, qui savait s'exprimer en beau langage. Le
duc Philippe approuva toutes ses paroles et le congdia en lui disant:
Retournez vers ceux qui vous envoient; je ferai tout ce que vous
ordonnerez. Ds que Jean de Heyle fut rentr en Flandre, il se rendit
immdiatement au chteau de Gavre o se trouvait Ackerman, et se
dcouvrit de toutes ses besognes secrtement  lui. Ackerman pensa
un petit, dit Froissart, soit que quelques doutes s'offrissent  son
esprit sur la foi que l'on pouvait ajouter aux promesses d'un prince
qui avait, malgr une trve solennelle, fait surprendre Audenarde,
soit qu'il se demandt quel serait, aprs cette rconciliation, le
sort des anciens capitaines de Gand. Domin toutefois par une
considration plus puissante, par celle des besoins et des malheurs de
son pays, il rpliqua presque aussitt: L, o monseigneur de
Bourgogne voudra tout pardonner et la bonne ville de Gand tenir en ses
franchises, je ne serai j rebelle, mais diligent grandement de venir
 paix.

Peu de jours aprs, Sohier Everwin, Jacques d'Ardenbourg et tous leurs
amis se runissaient au march du Vendredi, rangs sous la bannire de
Flandre et rptant le mme cri: _Flandre au lion! Le seigneur au
pays! Paix  la ville de Gand, tenue en ses franchises!_ De toutes
parts, les bourgeois accouraient  cette assemble; Pierre Van den
Bossche venait d'y paratre et cherchait  faire rejeter tout projet
de ngociation, lorsque Jean de Heyle prit la parole; il annona qu'il
portait des lettres du duc de Bourgogne, moult douces et moult
aimables, et d'autres lettres de Charles VI qui reproduisaient les
mmes sentiments de conciliation.

A peine Jean de Heyle avait-il rpt ces assurances du zle du roi et
du duc de Bourgogne pour la pacification de la Flandre, que le plus
grand nombre de bourgeois, en signe d'adhsion aux propositions qui y
taient contenues, passa du ct de Sohier Everwin et de Jacques
d'Ardenbourg. Ackerman, appel du chteau de Gavre, avait dclar
lui-mme que d'avoir paix par celle manire  son naturel seigneur,
il n'estoit point bon, ni loyal qui le dconseilloit. Pierre Van den
Bossche, moins confiant dans l'avenir, s'tait retir seul prs de
Jean Bourchier qui n'avait point quitt les murs de Gand.

On avait conclu une trve jusqu'au 1er janvier. Des confrences
devaient s'ouvrir  Tournay. Le duc de Bourgogne avait crit le 7
novembre aux chevins de Gand qu'il y assisterait lui-mme, et la
ville de Gand y fut reprsente par cent cinquante dputs qui s'y
rendirent en grande pompe et avec une suite nombreuse, afin de se
montrer dignes de la puissance de la cit dont ils taient les
mandataires. Lorsque le 5 dcembre le duc de Bourgogne arriva de Lille
avec la duchesse et la comtesse de Nevers, les dputs de Gand
allrent au devant de lui, et se dcouvrirent en le saluant, mais ils
ne descendirent pas de leurs chevaux. Rasse Van de Voorde, Sohier
Everwin, Daniel et Jacques de Vaernewyck se trouvaient parmi ces
dputs. Franois Ackerman les accompagnait. Bien qu'ils dsirassent
tous la paix, ils exigeaient unanimement qu'elle ne blesst ni
l'honneur, ni les liberts de leur pays, et leur fiert et fait
abandonner mille fois les ngociations, sans l'active mdiation de
messire Jean de Heyle.

Le premier soin des dputs gantois avait t de remettre aux
conseillers du duc copie de leurs requtes. Aprs avoir dclar que
les bonnes gens de Gand dsiraient sincrement la conclusion d'une
paix en laquelle Dieu fust honor, et le commun pas de Flandres
sauv en me et en corps, ils rappelaient que le roi et le duc de
Bourgogne leur avaient garanti la conservation de leurs privilges et
de leurs franchises, et qu' ces conditions ils taient prts  leur
obir comme bonnes et franches gens  leurs francs droituriers
seigneur et dame. Toutes les liberts sont soeurs: la premire
rserve des Gantois tait pour la libert de leur culte et de leur foi
religieuse. Ils protestaient qu'ils voulaient rester dans l'obdience
du pape Urbain, dans laquelle leur ancien comte, Louis de Male, avait
lui-mme persvr jusqu' sa mort. Par une seconde requte, les
dputs gantois, rappelant de nouveau que le duc avait dclar qu'il
ne voulait priver personne de ses franchises et de ses privilges,
demandaient que les conditions de la paix s'appliquassent
non-seulement  leurs concitoyens, mais  toutes les villes o ils
avaient trouv des allis, c'est--dire aux habitants de Courtray,
d'Audenarde, de Deynze, de Grammont, de Ninove, aussi bien qu' ceux
de Termonde, de Rupelmonde, d'Alost, de Hulst, d'Axel et de Biervliet.
Aprs la question des privilges et des franchises, qui touche  la
libert de la Flandre, ces requtes abordent immdiatement celle de
l'industrie et du commerce, qui reprsente sa prosprit. Comme en
1305, comme en 1340, leur entente est que chacun marchand, de quelque
estat ou condition qu'il soit, pourra franchement arriver en Flandres,
achetant, vendant et bien paant, si comme  bons marchands
appartient, sans estre empeschi ou arrest.

Les articles suivants se rapportaient  la dlivrance des prisonniers
et au rappel des bannis, qui devoient tre mis francs ainsi qu'ils
furent devant ces guerres, et aussi francs comme si oncques ils
n'eussent t bannis. C'est  peu prs dans les mmes termes que les
bourgeois de Gand dclaraient vouloir rester non moins francs que
gens non bourgeois, mais plus francs pour ce qu'ils sont privilgiez.
Les Gantois rclamaient aussi des monnaies de bon aloi, le choix
d'officiers nez du pas, la punition de quiconque voudrait venger
d'anciennes injures et la ratification de la paix par le duc Albert
de Bavire, et les bonnes villes de Hainaut, de Zlande, de Hollande
et de Brabant.

Toutes ces requtes furent agres, et le duc de Bourgogne en y
accdant se contenta des protestations les plus respectueuses de
dvouement et de fidlit. A dfaut du fond, il conservait la forme;
enfin, comme selon les anciens usages tout trait tait rdig dans la
langue de ceux qui l'avaient dict ou impos, il fut convenu que pour
viter les difficults qui auraient pu s'lever  cet gard, on
crirait en franais la copie destine au duc de Bourgogne, en flamand
celle qui devait tre remise aux Gantois. Il tait toutefois une
condition  laquelle Philippe tenait rigoureusement: il ne comprenait
pas qu'un prince oublit les mfaits de ses sujets sans que ceux-ci
lui en eussent humblement demand merci, et exigeait imprieusement
que cette crmonie s'accomplt; mais les dputs gantois refusaient
de s'y soumettre et dclaraient que jamais leurs concitoyens ne leur
avaient donn un semblable mandat. Tout allait tre rompu, lorsque la
duchesse de Brabant et la comtesse de Nevers se jetrent aux pieds du
duc en s'criant que c'tait au nom des Gantois qu'elles imploraient
sa gnrosit. La fille de Louis de Male, la duchesse Marguerite,
quittant elle-mme le trne qu'elle occupait, s'agenouilla  leur
exemple; et Philippe le Hardi se dclara satisfait, tandis que les
dputs de Gand assistaient debout et muets  cette scne.

Lorsqu'un message de Jean Bourchier avait apport  Londres la
nouvelle du mouvement dirig par Jean de Heyle, immdiatement suivi
des confrences de Tournay, l'opinion publique s'tait vivement mue
de ces vnements qui allaient sparer de l'Angleterre ses plus
anciens et ses plus utiles allis. Les conseillers de Richard II
s'alarment eux-mmes: cherchant  rparer les malheurs de leur
imprudente ngligence, ils envoient, le 8 dcembre 1385, dans les
ports de Douvres et de Sandwich, l'ordre de prparer des navires pour
Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, chargs par le roi de conduire
en toute hte un corps d'hommes d'armes et d'archers dans sa bonne
ville de Gand: _ad proficiscendum versus villam nostram de Gandavo
cum omni festinatione qua fieri poterit_.

Il est trop tard; avant que ces ordres soient excuts, d'autres
nouvelles reues de Gand annoncent la conclusion de la paix, et ds le
20 dcembre, Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, au lieu de se
rendre en Flandre, se dirigent vers les frontires de l'Ecosse. Il ne
restait aux Anglais qu' accuser les Gantois, dont ils avaient les
premiers mconnu le dvouement, d'avoir trahi leurs serments et leurs
devoirs, et Walsingham se contente de dire que les Flamands se
montrrent inconstants et lgers, selon la coutume de leur nation, en
prouvant qu'il leur tait impossible de demeurer longtemps fidles 
leurs engagements vis--vis de leurs seigneurs ou vis--vis de leurs
amis.

Le trait conclu  Tournay, le 18 dcembre 1385, a t port  Gand
par Claude de Toulongeon. Pierre Van den Bossche tente inutilement un
dernier effort pour le faire rejeter, et le 21 dcembre, dix jours
avant l'expiration des trves, il est publi dans toute la Flandre. La
premire clause maintient les privilges de Courtray, d'Audenarde, de
Grammont, de Ninove, de Termonde, et des autres villes allies aux
Gantois. La seconde rtablit la libre circulation du commerce. Par les
articles suivants du trait, le duc promet de rendre la libert aux
Gantois prisonniers, de rvoquer toutes les sentences prononces
contre eux, de restituer leurs biens qui avaient t confisqus, et de
veiller  ce qu'ils ne soient jamais inquits  cause des anciennes
discordes, mme en pays tranger, les protgeant et rconfortant de
tout son pouvoir, comme bons seigneurs doivent faire  leurs bons
sujets. Il dfend  tous, sur quant que ils se peuvent mfaire
envers luy, que pour occasion des dbats et dissensions dessusdits,
ils ne mfassent ou fassent mfaire par voie directe ou oblique, de
fait ni de parole auxdits de Gand, et ne leur disent aucuns opprobres,
reproches, ni injures. A ces conditions, les bourgeois de Gand
renoncent  toutes alliances, serments, obligations et hommages que
eux ou aucun d'eux avoient faits au roi d'Angleterre, et jurent
d'obir dsormais au roi de France, au duc et  la duchesse de
Bourgogne, comme leurs droituriers seigneur et dame, et de garder
leurs honneurs, hritages et droits, sauf leurs privilges et
franchises.

Dans l'acte de rmission, le duc et la duchesse de Bourgogne
s'exprimaient  peu prs dans les mmes termes: Nous restituons et
confirmons, y disaient-ils,  nos bonnes gens de Gand leurs
privilges, franchises, libertez, coustumes, usages et droits
gnralement et particulirement; si mandons  tous nos justiciers et
officiers de nostredit pas de Flandres que lesdits eschevins,
doyens, conseils, habitants et communaut de nostredite ville de Gand
facent et souffrent jor et user paisiblement de nostre prsente
grace, sans les contraindre, molester ou empescher. Enfin une
dclaration spciale garantissait aux Gantois la libert religieuse
qu'avaient rclame leurs dputs. Quant  la supplication que vous
avez faite sur le fait de l'Eglise, avait dit le duc de Bourgogne,
nous vous ferons informer, toutes fois qu'il vous plaira, de la vrit
de la matire, et n'est pas nostre intention de vous faire tenir
aucune chose contre vos consciences, ne le salut de vos mes.

Ds que les dputs de Gand eurent jur d'observer ce trait, ils
allrent saluer la duchesse de Brabant qui s'tait toujours montre
bonne et douce pour eux, et ils crivirent galement au roi de France
pour le remercier de la part qu'il avait prise au rtablissement de la
paix.

Tandis que Philippe le Hardi retournait  Lille, afin d'y attendre le
moment o tout serait prt pour qu'il part  Gand, les magistrats de
cette ville allaient solennellement exprimer  Jan Bourchier leur
gratitude du zle qu'il avait montr en dfendant leurs remparts.
Pierre Van den Bossche, qui se dfiait de la gnrosit de Philippe le
Hardi, avait demand, comme unique rcompense de ses longs et
prilleux services, qu'il lui ft permis de se retirer galement en
Angleterre. On lui accorda tout ce qu'il dsirait, et ce fut Jean de
Heyle lui-mme qui accompagna jusqu'aux portes de Calais Jean
Bourchier et son illustre ami. Pierre Van den Bossche, retir en
Angleterre, fut accueilli avec honneur par Richard II, par le duc de
Lancastre et les autres princes anglais, et obtint une pension de cent
marcs sur l'tape des laines de Londres: il retrouvait jusqu'au sein
de l'exil les souvenirs de l'ancienne confdration industrielle de la
Flandre et de l'Angleterre,  laquelle, digne mule de Jean Yoens, il
tait constamment rest fidle.

Le duc et la duchesse de Bourgogne taient dj entrs  Gand: l,
comme  Tournay, la confirmation des liberts prcda la soumission de
la commune et l'amnistie du prince, et ce ne fut que lorsque
Marguerite et Philippe eurent jur de se montrer bons seigneurs et de
rendre justice  chacun selon les anciennes coutumes, que les
bourgeois de Gand prtrent le serment de se conduire dsormais en
loyaux et fidles sujets.

En excution de la clause du trait qui exigeait que tous les
officiers du duc fussent nez du pas, le sire de Jumont, si fameux
par sa cruaut et les haines que rveillait son nom, avait cess de
remplir les hautes fonctions de souverain bailli de Flandre. Son
successeur fut un chevalier flamand aim des communes: il se nommait
Jean Van der Capelle.

Malgr ces apparences de paix et de rconciliation, une guerre si
acharne avait laiss partout aprs elle un vague sentiment de
mfiance; Philippe le Hardi semblait lui-mme le justifier par les
mesures qui ne suivirent que de trop prs la paix de Tournay. Il
venait d'acqurir de Guillaume de Namur la seigneurie de l'Ecluse en
change de celle de Bthune, afin que rien ne s'oppost aux grands
travaux qu'il projetait pour la dfense du Zwyn. Il avait aussi
ordonn que l'on fortifit Furnes, Bergues, Dixmude et Bourbourg; il
entourait Ypres de murailles, garnissait,  Nieuport, l'glise de
Saint-Laurent de barbacanes et de crneaux, et relevait les remparts
de Courtray et d'Audenarde. Ce n'tait point toutefois assez qu'il
environnt la cit de Gand, encore protge par les souvenirs de sa
gloire, d'une barrire de mangonneaux et d'hommes d'armes: par des
lettres du 5 fvrier 1385 (v, st.), il tablit  Lille un conseil
suprme d'administration de justice civile et criminelle, qui devait
tendre sa juridiction sur toute la Flandre.

Ces lettres avaient t crites  Paris. Philippe s'tait rendu en
France pour y traiter des projets, pendant si longtemps diffrs,
d'une expdition en Angleterre. La pacification de Gand avait lev les
obstacles qui en avaient arrt l'accomplissement l'anne prcdente,
et le duc de Bourgogne, qui redoutait, pour ses nouveaux Etats encore
plus que pour les autres provinces de France, l'action hostile de
l'Angleterre, obtint aisment que l'on prparerait sans retard tout ce
que rclamait une aussi grande entreprise.

Cependant, soit que ces dlibrations fussent restes secrtes, soit
que l'excution de ces desseins part impossible, l'Angleterre
ngligeait le soin de sa dfense, et la scurit o elle s'endormait
pouvait lui devenir d'autant plus fatale qu'elle tait plus imprudente
et plus complte. Le duc de Lancastre, le seul prince de la dynastie
des Plantagents qui ft digne d'appartenir  la postrit d'Edouard
III, s'occupait beaucoup moins des affaires de son neveu que des
intrts de sa propre ambition engage dans de longues querelles pour
la succession du trne de Castille. Richard II lui avait remis, le
jour de la solennit de Pques 1386, une couronne d'or, en ordonnant
qu'on lui reconnt dsormais le titre de roi des Espagnes. Vingt mille
hommes d'armes se dirigrent successivement vers le port de Plymouth,
et le 9 juillet une flotte nombreuse porta en Galice l'lite de la
chevalerie anglaise.

On attendait en France ce moment pour commencer les hostilits, et
dans toutes les provinces, en Bourgogne, en Champagne, en Gascogne, en
Normandie, en Poitou, en Touraine, en Bretagne, en Lorraine, au pied
des Vosges, des Cvennes et des Pyrnes, l'ordre fut aussitt adress
aux baillis et aux snchaux d'appeler sous les armes les cuyers et
les sergents. Le comte d'Armagnac promit de quitter ses montagnes, et
le comte de Savoie lui-mme annona un secours de cinq cents lances.
Depuis plusieurs mois, d'normes gabelles avaient t tablies dans
tout le royaume: les impts recueillis en moins d'une anne
excdaient, disait-on, tous ceux qui avaient t perus depuis un
sicle. Les riches avaient t taxs au quart ou au tiers de ce qu'ils
possdaient; les pauvres payaient plus qu'ils n'avaient; en mme
temps, avec une sage prvoyance, on avait lou dans les ports de la
Bretagne, en Hollande et en Zlande (malgr les protestations des
marins de Zierikzee), et jusque sur les lointains rivages de la Prusse
et de l'Andalousie, tous les gros vaisseaux qui se trouvaient en tat
de prendre la mer. Mais rien n'galait la grande flotte que le
conntable Olivier de Clisson runissait  Trguier. Il avait fait
abattre les plus beaux chnes des forts de la Normandie pour former
toute une ville de bois qu'on voulait transporter en Angleterre, afin
qu'elle offrt aux Franais un asile et un abri.

Vers le milieu du mois d'aot 1386, on vit arriver aux frontires de
Flandre, c'est--dire en Artois et dans les chtellenies de Lille, de
Douay et de Tournay, une multitude d'aventuriers accourus de toutes
les provinces de France. L'espoir de recueillir un riche butin en
Angleterre les avait tents, et mme avant d'avoir pass la mer ils
pillaient, plus que ne l'eussent fait les Anglais eux-mmes, le pauvre
peuple qui n'osait se plaindre.

Les Anglais avaient craint un instant que l'on ne songet  assiger
Calais; ils y envoyrent le fils du comte de Northumberland, Henri
Percy, surnomm Hotspur. Le hros de Shakspeare protgea la cit que
n'avait pu dfendre le dvouement d'Eustache de Saint-Pierre. Les
Franais, sans chercher  le combattre, se dirigrent vers le port de
l'Ecluse, choisi de nouveau comme centre de leur expdition contre
l'Angleterre. L'Ecluse, assise sur le Zwyn vis--vis de la Tamise,
menaait tout le rivage ennemi depuis Thanet jusqu' Norwich, o il
n'y avait ni ville ni chteau qui ne rappelt les audacieuses
invasions des chefs flamands sous Philippe d'Alsace.

Charles VI, voulant exciter de plus en plus le zle de ses serviteurs,
venait de quitter lui-mme Paris, aprs avoir entendu une messe
solennelle dans l'glise de Notre-Dame. Les ducs de Bourbon, de Bar et
de Lorraine, les comtes d'Armagnac, d'Eu, de Savoie, de Genve, de
Longueville, de Saint-Pol, et un grand nombre d'autres barons non
moins illustres, l'accompagnaient. Les communes de Noyon, de Pronne
et d'Arras s'inclinrent en silence devant ce formidable armement
auquel la conqute de l'Angleterre semblait promise; mais parfois
quelque laboureur, chass de sa mtairie par les gens de guerre, les
maudissait du fond des bois o il errait fugitif en faisant des voeux
pour leur extermination.

Le duc de Bourgogne tait arriv du Hainaut pour conduire le roi de
France dans ses Etats. Charles VI ne s'arrta  Bruges que pour
permettre aux magistrats de lui offrir une magnifique coupe d'or orne
de perles et de pierreries: il se rendit sans retard  l'Ecluse; mais,
bien qu'on et eu soin de dfendre l'entre de cette ville aux ribauds
et aux valets, il fut impossible  beaucoup de chevaliers de s'y
loger. Le comte de Saint-Pol, le dauphin d'Auvergne, les sires de
Coucy et d'Antoing se virent rduits  retourner  Bruges; d'autres
seigneurs s'tablirent  Damme et  Ardenbourg. En ce moment
l'expdition franaise comptait trois mille six cents chevaliers et
cent mille hommes d'armes. Douze ou treize cents navires taient dj
runis, sans y comprendre la flotte de Bretagne que l'on attendait
chaque jour. La plupart taient de petits btiments  peron qui ne
portaient que deux voiles; mais il y en avait d'autres plus vastes
destins au transport des chevaux; d'autres encore, connus sous le nom
de _dromons_, devaient recevoir les vivres et les machines de guerre.
Froissart, tmoin de ces prparatifs, qui effaaient tous les
souvenirs conservs dans la mmoire des hommes, a pris plaisir 
dcrire dans ses chroniques la pompe et la magnificence qui s'y
associaient. Les barons rivalisaient de luxe dans les ornements de
leurs navires, o l'on voyait au haut des mts recouverts de feuilles
d'or flotter des bannires de cendal. Le vaisseau du duc de Bourgogne
tait compltement dor. On y remarquait cinq grandes bannires aux
armes de Bourgogne, de Flandre, d'Artois et de Rethel, quatre
pavillons azurs et trois mille pennons. Les voiles portaient des
devises crites en lettres d'or qui taient rptes sur une tente
richement brode et orne de perles et de trente-deux cussons.

Charles VI trouvait tant de charme dans ces projets d'un caractre
tout nouveau pour son imagination agite, que parfois il s'aventurait
hors du port, afin de s'habituer au mouvement des vents et des flots;
 son exemple, le duc de Bourbon,  qui avait t promis le
commandement de l'avant-garde, et plusieurs jeunes seigneurs avaient
fait sortir leurs navires du golfe et s'taient placs dans la rade du
Zwyn, tous galement impatients de montrer qu'ils seraient les
premiers  descendre en Angleterre: dj le point du dbarquement
avait t dtermin. Edouard III avait quitt Orwell pour aborder 
l'Ecluse; Charles VI voulait quitter l'Ecluse pour aborder  Orwell.

Par une de ces transitions rapides qui appartiennent aussi bien aux
nations qu' chacun des hommes, une terreur profonde avait succd en
Angleterre  la confiance et au ddain: la renomme exagrait les
proportions dj presque fabuleuses de cet armement. Tandis qu'en
France de solennelles processions allaient d'glise en glise implorer
la victoire, des prires publiques avaient lieu dans toutes les
provinces anglaises pour invoquer la protection cleste. A Londres les
bourgeois avaient dtruit les faubourgs et veillaient sur leurs
murailles, comme si les Franais avaient dj paru aux bords de la
Tamise. Les nobles, les bourgeois, les laboureurs rivalisaient de zle
pour la dfense du pays. Les prtres eux-mmes s'taient enrls dans
la milice du sicle, confondant le culte de Dieu et celui de la
patrie, et l'on avait vu  Canterbury l'abb de Saint-Augustin
franchir le seuil de son monastre suivi de deux cents lances et de
cinq cents archers. Enfin le parlement s'assembla; son premier soin
fut d'accuser le comte de Suffolk dont la coupable incurie avait,
l'anne prcdente, laiss sans secours les intrpides assigs de
Damme, et malgr l'appui du roi, Michel de la Pole, dpouill de ses
dignits, fut relgu au chteau de Windsor d'o il chercha bientt 
fuir  Calais ayant, selon Knyghton, quitt la robe de chancelier
d'Angleterre pour se dguiser en marmiton flamand.

Cependant la flotte franaise ne mettait point  la voile. Les
bourgeois de Flandre, qui souffraient de plus en plus de la prsence
des hommes d'armes trangers, rptaient chaque jour: Le roi de
France entrera samedi en mer, ou bien: Il partira demain ou
aprs-demain; mais le jour du dpart n'arrivait pas. La mme
incertitude rgnait parmi les barons de France;  toutes les questions
que multipliait leur impatience on rpondait: Quand nous aurons bon
vent. Or, le vent changeait et ils ne s'loignaient point; d'autres
fois on leur disait: Quand monseigneur de Berri sera venu.

C'tait l le grand motif de ces longs retards. Le duc de Berri tait
l'an des oncles du roi. Depuis longtemps il tait jaloux de
l'influence dominante du duc de Bourgogne, et rien n'tait plus
contraire  ses penses qu'une expdition qui devait y mettre le
comble. Il tait rest  Paris tant que la saison tait bonne pour le
passage; mais lorsqu'il jugea qu'il n'tait plus praticable, il
feignit de se montrer bien rsolu  se rendre en Angleterre. Chaque
jour lui parvenaient des lettres du roi ou du duc de Bourgogne qui le
pressaient de se hter, mais il n'en faisait rien et voyageait 
petites journes.

Lorsqu'il arriva en Flandre, les choses taient telles qu'il et pu
les dsirer. Le sjour prolong d'un si grand nombre d'hommes d'armes
avait quadrupl le prix des vivres qu'ils ne se procuraient qu'
grand'peine; mais leurs plaintes n'taient point coutes, et aprs de
longues rclamations, ils n'avaient obtenu que huit jours de solde,
tandis qu'on leur devait plus de six semaines. Beaucoup avaient mme
dj quitt la Flandre pour retourner dans leur pays. Les nuits
taient de plus en plus longues, les jours froids et sombres. Ah! bel
oncle, s'tait cri Charles VI quand il vit le duc de Berri, que je
vous ai dsir et que vous avez mis de temps  venir! Pourquoi
avez-vous tant attendu? Nous devrions tre en Angleterre et combattre
nos ennemis.

Cependant ds le lendemain de l'arrive du duc de Berri, les vents
cessrent d'tre favorables; la mer devint houleuse et agite,
d'paisses tnbres se rpandirent dans le ciel, et l'on y vit
succder des torrents de pluie; les navires perdaient leurs agrs; les
hommes d'armes, camps sur le rivage, cherchaient vainement un abri
contre les intempries de l'air. Tous les marins dclaraient que la
traverse tait dsormais impossible; mais Charles VI se montrait peu
dispos  renoncer  ses illusions de conqurant. Ds que le temps
parut un peu plus calme, il donna l'ordre d'appareiller et se rendit
lui-mme  bord du vaisseau royal; mais  peine avait-il fait lever
l'ancre que le vent changea et rejeta toute la flotte franaise dans
le Zwyn.

Le duc de Berri s'applaudissait seul de ce contre-temps; il ne cessait
de rpter que c'tait une grande responsabilit que d'exposer aux
chances d'une guerre tmraire le roi et toute la noblesse franaise.
A l'entendre, il valait mieux ajourner  l'anne suivante cette
expdition, soit qu'on conservt comme point de dpart le port de
l'Ecluse, soit qu'on prfrt celui de Harfleur.

Le duc de Bourgogne reconnaissait lui-mme qu'il n'tait ni sage, ni
prudent de persvrer plus longtemps dans ses desseins. Les Anglais
s'taient remis de leur effroi, et rptaient que si les Franais
abordaient sur leurs rivages, pas un seul ne rentrerait dans son pays.
Leurs vaisseaux croisaient devant les ports de Flandre et attaquaient
les navires isols qui se dirigeaient vers l'Ecluse; mais ce dont les
Anglais s'enorgueillissaient le plus, c'tait de s'tre empars de la
plus grande partie de la flotte de Trguier et de la fameuse ville de
bois qu'on pouvait runir en trois heures et qui embrassait,
disait-on, un espace de sept lieues de tour. L'architecte qui en avait
dirig la construction tait lui-mme au nombre des prisonniers, et le
roi d'Angleterre lui ordonna de la faire dresser sous ses yeux, prs
de Winchelsea.

Les communes flamandes ne se rjouissaient pas moins de la triste
issue des projets des princes franais. Si l'on pouvait ajouter foi au
rcit assez confus d'un historien anglais, leurs dputs se seraient
rendus secrtement  Calais, offrant de conclure une nouvelle alliance
avec les Anglais et de chasser tous les Franais de leur pays; mais
les Anglais exigeaient qu'on dmolt les fortifications de Gravelines,
leves par Louis de Male, qui avaient arrt un instant, en 1383, la
croisade de l'vque de Norwich, et les discussions souleves  ce
sujet rompirent les ngociations. En reproduisant cette version, ne
faudrait-il pas attribuer l'initiative ou du moins l'influence la plus
considrable dans ces pourparlers  la commune de Gand, o les amis
d'Ackerman ne croyaient dsormais, pas plus que ceux de Pierre Van den
Bossche,  la sincrit des promesses de Philippe le Hardi? Rien n'est
plus probable, car, au moment o le duc de Bourgogne se plaint le plus
vivement des honteux rsultats d'une tentative pour laquelle on avait
en quelque sorte appauvri tout le royaume de France, nous voyons le
duc de Berri russir tout  coup  l'apaiser, et aux rves de
l'invasion de l'Angleterre succde un projet dirig contre les
communes flamandes que l'Ocan ne protge point de ses abmes et de
ses temptes.

Charles VI annonait qu'abjurant tout ressentiment contre les
courageux bourgeois qu'il avait deux fois inutilement menacs de sa
colre, il voulait aller clbrer les ftes de Nol  Gand pour faire
honneur  cette ville et  ses habitants. Ses serviteurs l'avaient
dj prcd avec les approvisionnements et les autres objets
ncessaires au sjour du roi de France et de ses conseillers: ils
taient environ huit cents et conduisaient sur leurs chariots des
tonneaux qui semblaient remplis de vin; leur nombre et ce que
prsentaient ces vastes apprts, si peu d'accord avec l'abondance qui
rgnait  Gand, firent souponner quelque dessein sinistre, car le
bruit courait depuis longtemps, parmi les bourgeois de Gand, que
l'expdition de l'Ecluse tait aussi bien dirige contre eux que
contre les Anglais, et ils craignaient les fureurs des Franais qui
avaient nagure mis  mort tous leurs concitoyens saisis  Damme. L'un
d'eux, agit par sa mfiance et ses doutes, saisit un moment favorable
pour toucher l'un de ces tonneaux, et il s'empressa de rapporter qu'il
l'avait trouv pesant et qu'assurment il ne contenait point de
liquide. Tous les bourgeois s'assemblent aussitt: ils s'crient
qu'ils veulent goter le vin du roi; malgr la rsistance qu'on leur
oppose, ils brisent les tonneaux o ils dcouvrent des armes, et les
serviteurs de Charles VI, dont la mort doit expier la mission
exterminatrice, avouent, avant de succomber sous la hache du bourreau,
qu'ils ont t chargs d'ouvrir les portes de la ville  leurs
compagnons: Tous les Gantois, disent-ils, taient condamns  prir;
leur ville mme devait tre compltement dtruite.

Peu d'heures aprs, le sanglant dnoment de ce complot tait connu 
l'Ecluse. Charles VI, devanant le dpart des autres princes et celui
des chevaliers, s'loigna prcipitamment; mais les Bretons, qui
attendaient depuis quatre ans le pillage de Gand, cherchrent  se
consoler de leurs regrets en saccageant les maisons de l'Ecluse et en
y outrageant les femmes, les veuves et les jeunes filles. A Bruges,
leur passage fut signal par de semblables dsordres, mais toute la
commune se souleva pour les rprimer. En ce mme moment o les
nouvelles du pril des Gantois augmentaient l'agitation du peuple, le
duc de Berri, plus vivement dsign  sa haine parce que de vagues
rumeurs l'accusaient de la mort de Louis de Male, arriva  Bruges o
il se vit bientt attaqu prs du pont des Carmes, et renvers de
cheval. Les chevaliers franais se htaient de se rfugier dans leurs
htels: on leur annonait que les corps de mtiers se runissaient sur
la place du March pour les combattre. Le sire de Ghistelles eut 
peine le temps de monter  cheval. Issu de l'une des plus illustres
maisons de Flandre qui tait allie (il est intressant de l'observer)
 celle de Jean de Heyle, il s'tait acquis une grande influence en se
faisant aimer du peuple. Il s'adressa aux bourgeois qui avaient pris
les armes et russit  les calmer par de douces paroles. Sans
l'intervention du sire de Ghistelles, il ne ft chapp, dit
Froissart, ni chevalier, ni cuyer de France que tous n'eussent t
morts sans merci.

De pompeuses rjouissances eurent lieu en Angleterre lorsqu'on y
apprit la retraite de Charles VI. Le roi Richard runit  Westminster
tous ceux qui avaient t chargs de la dfense des provinces voisines
de la mer et leur fit grand accueil. Mais bientt on songea  profiter
de la situation des choses: mille archers et cinq cents hommes d'armes
se rendirent  bord d'une flotte que commandaient les comtes
d'Arundel, de Nottingham, de Devonshire et l'vque de Norwich, le
fameux Henri Spencer. Aprs avoir crois pendant tout l'hiver des
ctes de Cornouailles aux ctes de Normandie, en piant les navires
franais, elle se trouvait, dans les derniers jours de mars, 
l'embouchure de la Tamise lorsqu'on signala des voiles ennemies 
l'horizon; c'tait la flotte du duc de Bourgogne, commande par un
chevalier _leliaert_ nomm messire Jean Buyck, qui escortait un grand
nombre de navires de la Rochelle chargs de douze ou de treize mille
tonneaux de vins de Saintonge et de Poitou. Jean Buyck avait longtemps
combattu les Anglais sur mer, il tait sage et courageux, et comprit
aussitt que les vaisseaux anglais chercheraient  prendre le vent
pour l'attaquer avant la nuit. Quoique dcid  viter le combat, il
arma ses arbaltriers et il ordonna en mme temps au pilote de hter
la marche de la flotte, afin qu'elle repousst les Anglais en se
drobant  leur poursuite. Dj il tait en vue de Dunkerque et il
esprait pouvoir gagner l'Ecluse en ctoyant le rivage de la Flandre.
Ce systme russit d'abord: quelques galres pleines d'archers anglais
s'taient avances, mais leurs traits ne frappaient point leurs
ennemis, qui ne se montraient pas et continuaient leur route. Enfin le
comte d'Arundel s'lana au milieu d'eux avec ses gros vaisseaux; ds
ce moment, la lutte fut sanglante et opinitre. Trois fois la mare se
retirant obligea les combattants  se sparer et  jeter l'ancre;
trois fois, ils s'assaillirent de nouveau.

Cependant la flotte bourguignonne s'approchait des ports de Flandre.
Jean Buyck tait parvenu  dpasser Blankenberghe et tait prs
d'atteindre le havre du Zwyn: mais sa rsistance s'affaiblissait
d'heure en heure. Parmi les vaisseaux anglais, il en tait un surtout
qui attaquait avec acharnement les hommes d'armes du duc de Bourgogne;
le capitaine qui en dirigeait les manoeuvres se nommait Pierre Van den
Bossche: il vengeait Barthlemi Coolman dont Jean Buyck avait t le
successeur. En vain les Bourguignons espraient-ils qu'une flotte
sortirait de l'Ecluse pour les soutenir: ce port, qui avait arm tant
de vaisseaux pour dcider la victoire d'Edouard III, n'en avait plus
pour protger la retraite de l'amiral de Philippe le Hardi. Jean Buyck
fut pris par les Anglais et avec lui cent vingt-six de ses navires.
Pendant toute cette anne, tandis que les vins de Saintonge se
vendaient  vil prix en Angleterre, ils manqurent compltement en
Flandre, ce qui augmenta les murmures du peuple. Philippe le Hardi ne
pouvait rien pour rparer ces revers; mais il fit de nombreuses
dmarches pour que son brave amiral lui ft rendu, et offrit
inutilement, en change de sa libert, celle d'un prince portugais,
fils d'Ins de Castro, qu'un autre jeu de la fortune retenait  cette
poque captif  Biervliet. Jean Buyck devait passer trois annes 
Londres et y rendre le dernier soupir.

Pierre Van den Bossche voulait entrer dans le port mme de l'Ecluse et
y effacer par le fer et la flamme jusqu'aux derniers vestiges de
l'expdition prpare pour la conqute de l'Angleterre. L, sur les
ruines de cette citadelle leve comme un monument de la servitude de
la Flandre, il aurait arbor le drapeau de Jean Yoens et de Philippe
d'Artevelde. Le lion de Gand sommeillait  peine; les homme d'armes
bourguignons s'taient disperss, et la France, puise par les
impts, ne pouvait plus rien. On ne voulut point l'couter. Les
Anglais se bornrent  piller le village de Coxide et les environs
d'Ardenbourg: ils n'avaient su profiter ni des sympathies populaires
qui les appelaient, ni de la consternation de leurs ennemis qui
s'tait rpandue jusqu' Paris, o Charles VI crivait au duc de
Bourbon: Vous savez, beaux oncles, si l'Escluse estoit prise, ce
seroit la destruction de nostre royaume.

Pierre Van den Bossche rentra  Londres avec les Anglais. N'osant plus
rver dsormais la dlivrance de la Flandre, il disparut tout  coup
de la scne des rvolutions et des grandes luttes politiques. Les
dernires paroles de Pierre Van den Bossche que l'histoire nous ait
conserves furent l'expression d'un patriotique regret pour son pays
menac et pour ses amis proscrits, parce qu'ils avaient t trop
crdules et trop confiants. L'avenir ne rservait  sa vieillesse que
l'oubli de l'exil et le silence du tombeau.

Le duc de Bourgogne ne se trouvait pas en Flandre lors de l'agression
des Anglais; il avait accompagne Charles VI  Paris. Malgr son court
dissentiment avec le duc de Berri, son influence s'tait maintenue. On
en eut bientt une nouvelle preuve. Depuis la mort de Louis de Male,
les conseillers du roi avaient,  plusieurs reprises, soulev la
question de la restitution des chtellenies de Lille, de Douay et
d'Orchies,  laquelle Philippe le Hardi s'tait engag par ses lettres
secrtes du 12 septembre 1368; mais le duc de Bourgogne s'etait
content de rpondre qu'il tait vrai que, vers le mois d'aot 1368,
le roi Charles V lui avait remis le texte de la promesse, sur laquelle
il avait, peu de jours aprs, fait apposer son scel  Pronne, mais
qu'il esprait ds ce moment que les lettres de transport des trois
chtellenies lui seraient octroyes purement et simplement, sans
aucune mention de conditions semblables, ce qui eut lieu en effet, et
il ajoutait qu'il avait t expressment stipul, dans la convention
du 12 avril 1369, que ce transport ne serait pas fait comme donation 
titre gratuit et sujette  rvocation, mais pour satisfier et faire
raison  Monsieur de Flandres de dix mille livres  l'hritage qu'il
demandoit au roy, par lettres du roy Jean et les siennes sur ce
faictes. Il observait aussi que cette charte annulait formellement
toutes conventions contraires, comme casses, rappeles et mises du
tout au nant, allguant qu'il n'avait pas eu le droit de disposer de
ce qui touchait aux prtentions hrditaires de Marguerite de Male, et
qu'il tait d'ailleurs bien certain que c'tait uniquement sur la foi
de ces lettres de transport que les communes flamandes avaient
consenti au mariage de l'hritire de leur comt. C'est ainsi qu'il
cherchait lui-mme dans la ruse des raisons pour dchirer un
engagement qui n'avait d'autre origine qu'une ruse prpare pour
tromper les villes de Flandre. Ce fut au retour de l'expdition de
l'Ecluse, le 16 janvier 1386 (v. st.), qu'une transaction dfinitive
confirma les rclamations de Philippe le Hardi, en ne laissant aux
successeurs de Charles V que l'ventualit d'un droit de rachat aprs
la mort de l'hritier immdiat du duc de Bourgogne, rachat qui ne
pouvait, mme dans ce cas, s'excuter qu'en change de possessions
sises dans le Ponthieu, reprsentant dix mille livres tournois de
rente, c'est--dire d'une valeur gale  celle des trois chtellenies
de Lille, de Douay et d'Orchies, qui avaient t cdes pour cette
somme  Louis de Male.

Le duc de Bourgogne profitait en mme temps de son autorit et de
l'influence qu'il exerait en France pour chercher  se soumettre
cette redoutable cit de Gand, qui avait trait avec lui plutt comme
un Etat indpendant que comme une population rebelle, et, dans son
dsir de l'affaiblir et de la ruiner, il perscutait galement tous
ses bourgeois, ceux auxquels il devait la paix comme ceux auxquels il
avait promis d'oublier la guerre.

Lorsque, dans les derniers jours de l'anne 1379, il avait interpos
sa mdiation pour faire conclure entre Louis de Male et les Gantois le
trait d'Audenarde, deux hommes l'avaient second de leur zle et de
leur appui le plus actif.

L'un, prudent conseiller de Louis de Male, tait le prvt
d'Harlebeke, Jean d'Hertsberghe. Le comte de Flandre n'avait pas tard
 oublier ses services, car, neuf jours aprs la bataille de
Roosebeke, traversant le bourg d'Harlebeke, o se conservent les
traditions de nos premiers forestiers, il s'y tait arrt afin de
sceller une charte qui prononait la confiscation des biens de Jean
d'Hertsberghe.

L'autre, le plus illustre des amis de Simon Bette et de Gilbert de
Gruutere, Jean Van den Zickele, que Froissart appelle un moult
renomm homme sage, avait survcu au prvt d'Harlebeke; cependant
six mois ne s'taient point couls depuis le dsastre du 27 novembre
1382, lorsqu'il fut cit  la cour de Charles VI pour se justifier
d'une vague accusation de complicit avec Philippe d'Artevelde. Il ne
parvint  se disculper  Paris que pour trouver de nouveaux
accusateurs  Lille, et bientt aprs, ayant inutilement rclam
l'intervention du duc Albert de Bavire, il y prissait dans un duel
judiciaire, le 25 septembre 1384, moins d'un an aprs l'avnement du
duc de Bourgogne.

En 1387, on voit clater, sous la protection de Philippe le Hardi,
d'autres vengeances diriges contre les derniers reprsentants de la
puissance des communes. Cette fois, l'ancien capitaine de Gand,
Franois Ackerman, devait en tre la victime. Pendant quelque temps,
il avait t l'objet des flatteries du duc, qui avait voulu l'admettre
parmi les officiers de sa maison; mais il les avait constamment
repousses et vivait dans la retraite, se contentant de se promener
parfois, suivi de quelques valets qui portaient ses armes, au milieu
de cette cit dont tous les bourgeois taient pleins de respect pour
lui; mais il arriva bientt que le duc de Bourgogne s'opposa au
maintien de cet usage qui s'tait toujours conserv  Gand, et comme
Ackerman se croyait au-dessus de cette ordonnance, le bailli lui
demanda s'il songeait  recommencer la guerre et alla mme jusqu' le
menacer de le considrer, s'il ne se htait point d'obir, comme
l'ennemi du duc de Bourgogne. Ackerman rentra tristement dans son
htel et y fit dposer ses armes, de sorte qu'on ne le voyait plus se
promener que confondu parmi les plus obscurs habitants et  peine
accompagn d'un valet ou d'un page. Or, peu de temps aprs, un btard
du sire d'Herzeele, qui l'accusait d'avoir contribu  la mort de son
pre, le suivit avec dix des siens, au moment o il revenait du
quartier de Saint-Pierre, et l'assomma, par derrire, d'un violent
coup de massue (22 juillet 1387). Le meurtrier tait assur de
l'impunit.

Une sentence d'exil frappa les neveux d'Ackerman qui avaient voulu
venger sa mort.

Le deuil rgnait encore  Gand quand le duc de Bourgogne, sacrifiant
l'espoir d'envahir l'Angleterre au dsir ambitieux d'tendre sa
domination vers le nord au del de la Meuse et du Rhin, entrana,
malgr l'opposition du duc de Berri, Charles VI et toute la noblesse
franaise  travers les solitudes des Ardennes et les marais du
Limbourg pour guerroyer contre le duc de Gueldre, alli douteux des
Anglais. Les pluies et les difficults du pays firent chouer cette
expdition comme celle de l'Ecluse, et aprs de si vastes prparatifs
dirigs contre un si petit prince, il fallut se rsoudre  conclure un
trait qui semblait lui reconnatre une puissance qu'il n'avait jamais
possde.

Charles VI avait vingt ans: aprs avoir t deux fois le tmoin de ces
grandes entreprises qui avaient cot tant d'argent  la France pour
lui rapporter si peu d'honneur, il avait senti,  la voix du sire de
Clisson, se rveiller dans son coeur de vagues souvenirs de la
sagesse de Charles V; un clair de raison avait jailli de son
intelligence affaiblie; il tait arriv  Reims, au retour de son
expdition de Gueldre, lorsque, dans une assemble solennelle, le
cardinal de Montaigu, vque de Laon, exposa que l'ge du roi lui
permettrait dsormais de diriger lui-mme le gouvernement. Les oncles
du roi furent congdis et remplacs par des conseillers actifs et
prudents, qui abolirent les tailles gnrales et conclurent une trve
de trois ans avec les Anglais. Paris, recouvrant ses liberts
confisques six annes auparavant, reut pour prvt Juvnal des
Ursins, et le roi se rendit lui-mme de province en province pour
couter les plaintes du peuple: il ne rappela auprs de lui les ducs
de Berri et de Bourgogne que pour les contraindre  le suivre dans une
expdition contre le duc de Bretagne, leur alli ou leur complice.
Dj il tait arriv dans le Maine, lorsque survint ce bizarre
accident auquel les historiens attribuent l'branlement complet de sa
raison. Quel tait cet homme couvert d'une mauvaise cotte blanche, qui
vint impunment, pendant une demi-heure, poursuivre le jeune prince de
ses clameurs menaantes et sinistres, sans qu'on songet  l'arrter?
Une habile prvoyance n'avait-elle point prpar cette apparition pour
troubler l'esprit de Charles VI, dj tout peupl de visions et de
fantmes? Lorsque les ducs de Bourgogne et de Berri eurent vu clater
ce terrible accs de folie qui cota la vie  plusieurs chevaliers,
ils s'crirent tout d'une voix: Le voyage est fait pour cette
saison, il faut retourner au Mans. Et encore, ajoute Froissart, ne
disoient pas tout ce qu'ils pensoient. Ds ce moment, ils
recouvrrent toute leur influence dans les affaires, et Marguerite de
Male se chargea de gouverner le palais d'Isabeau de Bavire; les
conseillers du roi furent exils, dpouills de leurs biens, et la
plupart eussent pri dans les supplices sans les prires de la
duchesse de Berri, et si l'on n'et craint un instant le retour de la
raison du roi. L'vque de Laon tait dj mort, non sans soupon de
poison.

Plus l'autorit des ducs de Bourgogne se consolide en France, plus
elle devient crasante en Flandre. En 1387, Philippe le Hardi fait
dcrier la monnaie des comtes de Flandre et la remplace par des cus
aux armes de Flandre et de Brabant qu'il nomme _Roosebeekschers_:
menaces imprudentes, puisqu'elles rappelaient  la Flandre que le jour
o elle avait succomb, les hritiers de ses princes se trouvaient
parmi ses ennemis.

Le duc de Bourgogne alla plus loin; ce n'tait point assez qu'il et
opprim les communes flamandes, bris leur bannire, ananti tous les
symboles de leur nationalit; il voulut qu'elles humiliassent devant
lui non-seulement le front ou le regard, mais leur conscience, ce
dernier asile de la libert de l'homme, croyant qu'il lui serait
facile d'en effacer le mme jour, avec le souvenir de leurs devoirs
vis--vis de leur pays, celui de leurs devoirs vis--vis de Dieu. La
Flandre tait convaincue que, hors du giron de l'Eglise romaine, il
n'y avait qu'un schisme dangereux qui devait perptuer vis--vis des
princes temporels l'asservissement du pontificat suprme, et lorsque
tous les obstacles qui protgeaient la Flandre eurent disparu, la
fidlit qu'elle montrait dans son zle religieux resta debout comme
une barrire qui sparait les vainqueurs et les vaincus.

Ds le commencement du schisme, les conseillers du roi de France
s'taient vivement proccups du parti qu'embrasserait la Flandre. Il
existe un mmoire adress  Louis de Male par un ambassadeur de
Charles V o l'on cherchait  persuader aux communes flamandes de se
prononcer en faveur de Clment VII, parce qu'Urbain VI tait,
disait-on, hostile aux Anglais; une seconde dissertation conue dans
le mme but avait t remise au comte de Flandre par Jean Lefebvre,
abb de Saint-Vaast; mais ni les communes, ni le comte lui-mme ne
s'taient laiss branler. Jean de Lignano, clbre thologien de
Bologne, les avait confirms dans leur sentiment, en discutant dans un
long mmoire les droits des deux papes. Bien que Clment VII appartnt
par son aeule, Marie de Dampierre,  la maison de Flandre et qu'il
et en lui-mme, pendant qu'il tait vque de Trouane et de Cambray,
de frquentes relations avec Louis de Male, celui-ci avait cru devoir
d'autant plus repousser ses prtentions que Clment VII, alors
cardinal de Genve, lui avait crit lui-mme pour vanter la pit
d'Urbain VI, appel depuis peu de jours au pontificat suprme. Aprs
avoir pes les relations qui nous sont venues d'Italie, nous
continuerons, avait dclar le comte de Flandre,  reconnatre pour
vrai pape, celui dont l'lection est la plus ancienne. Les communes
flamandes, qui avaient longtemps gmi sur l'exil des papes  Avignon,
s'taient aussi prononces unanimement en faveur du pape de Rome, en
refusant au cardinal Gui de Maillesec, lgat clmentin, l'accs de
leurs frontires. Si Clment VII, lev au pontificat par l'influence
franaise dans la ville d'Anagni et bientt rduit  se retirer aux
bords du Rhne, semblait porter en mmoire de Clment V le nom de
Clment VII, le successeur d'Urbain VI avait pris celui de Boniface
IX, qui rappelait l'odieux attentat dont cette mme ville d'Anagni
avait autrefois t le thtre.

Jean de Lignano avait  plusieurs reprises exprim le voeu qu'un
concile mt un terme aux incertitudes du schisme en statuant sur la
rivalit des deux papes; cette opinion soutenue en France par les plus
savants docteurs de l'universit, avait t aussi, disait-on, le
dernier voeu de Charles V, et elle prenait chaque jour plus
d'extension. Philippe craignait qu'elle ne domint dans l'assemble
des clercs de Flandre  laquelle, lors de la paix de Tournay, il avait
t fait allusion dans les requtes des Gantois, et l'un des cardinaux
clmentins, Pierre de Sarcenas, archevque d'Embrun, fut charg de
rdiger des instructions secrtes sur la rponse que le duc de
Bourgogne pourrait faire  ces rclamations, en ayant soin de cacher
toutefois qu'elle lui avait t dicte par le pape d'Avignon. Ne
vaut-il pas mieux, disait-il dans ce mmoire, chercher  ajourner
cette assemble, si les Flamands ne persistent point  exiger qu'elle
soit tenue? Les Flamands voudraient-ils investir le concile d'une
autorit souveraine et arbitrale? En effet, si Urbain est un intrus,
pourquoi le reconnaissent-ils? S'il est vrai pape, comment
accorderaient-ils  un concile le droit de le dposer? O
trouverait-on, au moment o toute l'Europe est divise par les
guerres, un lieu qui offrt sret pour tous? Les Anglais
consentiraient-ils  venir en France? Les partisans du pape Clment se
rendraient-ils dans un pays soumis au pape Urbain, ceux du pape Urbain
dans un pays soumis au pape Clment? Si tous les prlats
s'assemblaient ainsi, que deviendraient les diocses et les abbayes?
Les rois qui ont reconnu Clment VII ne peuvent d'ailleurs pas
souffrir aisment qu'on examine s'ils sont hrtiques.

Les actes du synode de Gand ont t perdus, et ce n'est qu'en
comparant les monuments pars de l'histoire ecclsiastique du
moyen-ge que l'on retrouve quelques traces des dbats qui, au
quatorzime sicle, proccupaient si vivement tous les esprits. En
1337, les Gantois excommunis par les vques franais avaient charg
Jean Van den Bossche d'aller consulter les clercs de Lige; il parat
qu'en 1390, galement menacs dans l'exercice de leur foi religieuse
par un prince tranger et les lgats du pape d'Avignon, ils
recoururent de nouveau  l'habilet des thologiens de la grande cit
piscopale des bords de la Meuse, qui, pour les peuples des Pays-Bas,
tait la Rome du Nord.

La rponse des chanoines de Saint-Lambert ne se fit point attendre:
Au trs-illustre duc de Bourgogne, comte de Flandre, le chapitre de
Lige. Afin que vous connaissiez clairement notre opinion sur les
choses qui nous ont t crites, nous vous prions de vouloir bien
croire que ce n'est pas par lgret ni par esprit de parti que nous
nous sommes soumis  l'obdience du pape Urbain VI, mais conformment
au tmoignage des anciens cardinaux, qui possdaient le pouvoir
d'lire un pape et non celui de le dposer. Que votre magnanimit
daigne se garder des conseils perfides de ceux qui, tant les auteurs
du schisme, ont livr le monde  de si funestes divisions: car ce sont
eux qui, de leur propre autorit, ont refus d'obir  Urbain VI de
sainte mmoire, lorsqu'il tait dj investi du pontificat suprme; 
la fois accusateurs, tmoins et juges, ils ont dmenti leur propre
conduite et condamn tour  tour les deux partis, puisqu'ils ont
reconnu et rejet successivement le mme pape; ce sont ceux-l,
illustre prince, qui ont vritablement fait natre le schisme, en
foulant aux pieds toutes les rgles du droit et de la justice. Daignez
remarquer que si leur manire de procder est licite, aucun vque,
aucun prince ne peut jouir tranquillement de ses honneurs, puisqu'il
serait permis  leurs sujets de les renier pour seigneurs et de
renoncer de leur propre autorit  tous les liens de l'obissance. Vit
on jamais un appel plus manifeste  la rbellion? et combien ne
devons-nous point nous attrister de ce que ce soient ces mmes hommes
qui trouvent de si puissants protecteurs!

Philippe le Hardi n'couta point ces reprsentations, et le seul
rsultat du synode de Gand fut le droit que conserva la Flandre,
moyennant le payement de soixante mille francs, de continuer  rester
libre et neutre au milieu des tristes dchirements du schisme.

Cette trve religieuse dura  peine quelques mois: vers la fin de
1390, Simon, vque de Trouane, dclara renoncer  l'obdience du
pape de Rome pour se soumettre  celle de Clment VII, et, presque au
mme moment, les habitants d'Anvers l'imitrent: c'tait le signal
d'un mouvement de proslytisme religieux que le duc de Bourgogne
voulait favoriser par tous les moyens, par la corruption comme par la
violence; ce fut en vain que l'vque lu de Lige, Jean de Bavire,
reut de Boniface IX l'ordre de poursuivre les clmentins, et que
l'vque d'Ancne fut spcialement dsign comme lgat pour combattre
les progrs du schisme en Belgique. Leurs efforts devaient chouer
devant la volont nergique du duc de Bourgogne, qui avait rcemment
fait dfendre  ses sujets, sous les peines les plus svres, d'obir
au pape de Rome. Ds ce jour, les glises des villages se fermrent;
le peuple et arrach de l'autel le prtre qui se ft rendu coupable
d'apostasie:  peine quelque clerc clmentin osait-il clbrer les
divins offices dans la chapelle des chteaux, protg par une double
enceinte de fosss et de crneaux. A Bruges, Jean de Waes, cur de
Sainte-Walburge, monta en chaire pour dclarer que le Seigneur
maudirait tous ceux qui reconnatraient le pape d'Avignon, et il
quitta aussitt aprs la Flandre. L'abb de Saint-Pierre et l'abb de
Baudeloo suivirent son exemple, et l'on vit un grand nombre de
religieux et de bourgeois se retirer  Londres,  Lige ou  Cologne.

Philippe le Hardi, irrit de cette rsistance, multipliait ses menaces
et ses rigueurs pour l'touffer; et l'histoire a conserv le nom de
Pierre de Roulers, l'un des magistrats de Bruges et l'un des plus
riches bourgeois de cette ville, qui fut dcapit  Lille parce qu'on
le croyait favorable aux urbanistes. Jean Van der Capelle fut, sous le
mme prtexte, priv de la dignit de souverain bailli de Flandre. Ce
fut aussi au milieu de ces perscutions que succomba la dernire
victime de l'ingratitude de Philippe le Hardi, ce chevalier de
Flandre qui s'appeloit Jean de Heyle, sage homme et traitable, qui
avoit rendu grand peine  la paix de Tournay; charg de chanes comme
ennemi des clmentins, il expia par une fin cruelle une mdiation
gnreuse; mais sa mort mme rpandit une dernire aurole sur sa
vertu. Pour ledit temps, dit un chroniqueur anonyme du quatorzime
sicle, tenoit ledit ducq de Bourgogne prisonnier un chevalier de
Flandres, nomm Jehan d'Elle, dont par-dessus est faicte mencion,
lequel chevalier moru en ladite prison, si comme on disoit comme
martir, pour cause de ce que il fut bien deux mois que oncques ne
mangea, et estoit tous jours en oraisons en ladite prison.

Le duc de Bourgogne n'ignorait pas combien le peuple murmurait de voir
toutes les crmonies religieuses suspendues, comme s'il avait t
frapp de quelque sentence d'anathme: il jugea utile d'appeler
d'autres prtres dans les glises des villes, en inaugurant avec pompe
l'avnement du clerg clmentin; et bientt aprs, il se rendit
lui-mme  Bruges, accompagn de l'vque de Tournay, Louis de la
Trmouille. Nanmoins, le peuple persistait dans ses sentiments.
Lorsque aux ftes de la Pentecte l'vque de Tournay ordonna de
nouveaux clercs dans l'glise de Saint-Sauveur, toutes les nefs
restrent vides, et peu de jours aprs, le prlat clmentin s'tant
rendu  l'Ecluse pour y accomplir le mme acte de son ministre, un
violent incendie clata dans la paroisse de Notre-Dame o cette
crmonie devait avoir lieu, ce qui parut aux habitants un remarquable
signe de la colre du ciel.

La cit de Gand osait seule rsister ouvertement aux ordres de
Philippe le Hardi. Ds qu'ils avaient t proclams, une meute y
avait clat, et il avait fallu pour la calmer recourir 
l'intervention des prtres urbanistes. Le duc de Bourgogne avait
reconnu que, pour imposer le pape d'Avignon aux Gantois, il fallait
recommencer la guerre: il recula, et Gand, depuis longtemps la
mtropole de la libert politique, devint, par une nouvelle
transformation de sa puissance, celle de la libert religieuse: on y
accourait de toutes parts, non plus pour y saluer le _rewaert_ de
Flandre, mais pour y prier sans entraves au pied d'un autel et s'y
unir aux processions solennelles qui parcouraient la ville sous la
garde des bourgeois arms. Jadis asile des dfenseurs de la patrie
proscrits et menacs, elle appelait maintenant  elle toutes les mes
 la foi brlante et vive, et l'on vit, aux ftes de Pques 1394, la
population de Bruges, abandonnant presque tout entire ses foyers, se
presser dans ses glises pour y assister  la clbration des sacrs
mystres.

Cependant, le duc de Bourgogne avait form le dessein de donner  sa
dynastie cette sanction de la gloire qui lui manquait pour la
consolider: si Robert le Frison avait fait bnir  Jrusalem la
lgitimit de ses droits, jusque-l contests et douteux, il voulait
aussi chercher au pied des remparts de la cit sainte la justification
de son zle en faveur des clmentins, et il ne s'agissait de rien
moins que de renouveler les merveilleuses croisades de Godefroi de
Bouillon et de Baudouin de Constantinople: qui aurait os reprocher
aux librateurs de l'Orient d'tre les dfenseurs d'un schisme impie?

Les progrs des infidles devenaient de jour en jour plus alarmants.
Le fratricide Bajazet, surnomm _l'Eclair_ par les historiens
ottomans, venait de succder  Amurath. Matre de la Romanie et de la
Thessalie, il tait le premier des sultans qui et os assiger
Constantinople et franchir le Danube. Les plus importantes forteresses
situes sur la rive droite de ce fleuve, Silistrie, Widin, Nicopoli,
Rachowa, taient tombes en son pouvoir, et lorsqu'une ambassade
hongroise tait venue lui demander quels taient ses droits sur la
Bulgarie, il leur avait montr les trophes des villes conquises
suspendus aux parois de son palais. La main du Seigneur, raconte le
moine de Saint-Denis, s'tait appesantie sur les chrtiens; il avait
rsolu de les chtier de la verge de sa colre. La nombreuse nation
des Turcs, pleine de confiance dans l'tendue de ses forces et
transporte du dsir de soumettre  sa domination toute la chrtient,
avait travers la Perse et se prparait  commencer la guerre en
attaquant l'empire de Constantinople. Le chef des infidles avait
conquis seize journes de pays et menaait Byzance de ses assauts
multiplis. Il esprait l'appui du sultan de Babylone, et fondait sur
les divisions des chrtiens les plus vastes esprances; car dans un
songe il avait cru voir Apollon lui offrir une couronne d'or
tincelante de pierreries, dont l'clat lumineux lui montrait 
l'occident treize princes revtus de la croix, qui s'inclinaient
devant lui. L'on ajoutait qu'il se vantait d'aller tablir  Rome le
sige de son empire et d'y faire manger l'avoine  son cheval sur
l'autel de saint Pierre.

Le roi de Hongrie, dont les Etats formaient depuis longtemps la
barrire de la chrtient, avait adress  Charles VI les lettres les
plus pressantes pour lui faire connatre les prils dont il tait
menac; c'tait de l'avis du duc de Bourgogne que cette dmarche avait
eu lieu, et il l'appuya de toutes ses forces dans le conseil du roi;
il semblait qu'il et recueilli avec l'hritage de la Flandre la noble
mission de s'opposer aux progrs des infidles et le droit de rallier
sous la bannire de l'un des princes de sa maison tous les barons et
tous les chevaliers des royaumes de l'Occident.

Jean de Bourgogne, comte de Nevers, fils an du duc, avait vingt-cinq
ans; si son pre unissait une incontestable habilet et un grand
courage  ce faste qui blouit le peuple, il ne possdait aucune de
ces qualits: une ambition haineuse et jalouse couvait sous une feinte
inertie. Les chroniqueurs nous le reprsentent d'un caractre sombre;
sa taille tait difforme; sa physionomie muette et glace ne
s'clairait jamais. Le moment tait arriv o il devenait ncessaire
qu'il s'initit aux preuves de la guerre. Jacques de Vergy, Gui et
Guillaume de la Trmouille et d'autres chevaliers exposrent au duc de
Bourgogne qu'il ne pourrait le faire plus honorablement que dans une
expdition dirige contre les infidles. Philippe le Hardi applaudit 
ce projet, qui fut approuv par Charles VI, et bientt l'on raconta de
toutes parts que le comte de Nevers allait traverser l'Allemagne pour
vaincre Bajazet sous les murs de Constantinople et dlivrer ensuite
Jrusalem et le Saint-Spulcre.

On s'occupait dj activement des prparatifs de la croisade. Une
foule de chevaliers avaient rclam l'honneur d'y prendre part. L'un
des plus fameux tait le sire de Coucy, que le duc de Bourgogne avait
choisi pour que le comte de Nevers se laisst guider par ses conseils.
On remarquait aussi parmi les barons franais le comte d'Eu, que
l'influence du duc de Bourgogne avait lev  la dignit de conntable
aprs la disgrce du sire de Clisson, Henri et Philippe de Bar, et
l'amiral de France Jean de Vienne. Mais c'tait surtout parmi les
chevaliers de Flandre et de Hainaut, toujours pleins de zle pour les
expditions d'outre-mer, que le duc avait trouv le plus grand
enthousiasme pour la croisade.

Le 6 avril 1396, le comte de Nevers, sans attendre plus longtemps ceux
qui taient en marche pour le rejoindre, quitta Paris avec une arme
qui, d'aprs les tmoignages les plus exacts, n'tait en ce moment que
de mille chevaliers, de mille cuyers et de quatre mille sergents.
Elle traversa lentement l'Allemagne. Si le comte de Nevers croyait y
retrouver les traces des hros de la premire croisade, les hommes
d'armes qui l'accompagnaient rappelaient bien davantage, par leurs
dsordres, les bandes indisciplines qui avaient suivi Pierre
l'Ermite.

Le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg, attendait  Bude Jean de
Nevers dont l'arme, jointe  la sienne, s'levait, selon un rcit
probablement exagr,  plus de cent mille chevaux, en y comprenant
les Allemands et les milices runies par l'ordre Teutonique et l'ordre
de Saint-Jean de Jrusalem. Tandis que le roi de Hongrie traversait la
Servie, le comte de Nevers s'avana vers la Valachie. Les croiss
d'Occident employrent huit jours  passer le Danube; ds qu'ils
eurent touch la rive oppose, Jean de Nevers se fit armer chevalier,
et trois cents jeunes cuyers imitrent son exemple. Ils retrouvrent
les Hongrois qui s'taient dj empars de Widin et d'Orsowa, devant
les remparts de Nicopoli qui furent aussitt troitement bloqus de
toutes parts.

Nicopoli, devenue une importante position militaire dans les guerres
du rgne d'Amurath Ier, n'tait point une ville plus ancienne que
Widin ou Orsowa. Elle avait emprunt son nom  une cit voisine qui
n'tait plus connue que sous la dnomination barbare de Trinovi; mais
ce nom mme de Nicopoli, ce nom de _ville de la victoire_ qu'Auguste
avait donn  une autre ville grecque aprs la bataille d'Actium, et
t d'un heureux augure pour les chevaliers chrtiens, s'ils avaient
pu oublier que Trinovi, l'ancienne Nicopoli, tait cette capitale de
l'empire de Joanince, o l'empereur Baudouin de Flandre avait pri
charg de chanes, aprs une dfaite qu'il avait mrite par son
imprudence.

Le sige se prolongeait: les croiss avaient dress leurs tentes dans
une plaine fertile, couverte de jardins et de vignobles. La plupart
passaient leurs journes au milieu des jeux et des banquets;
quelques-uns seulement dploraient cette honteuse inertie qui, sur les
frontires mmes des infidles, paraissait dj nerver toutes les
forces des chrtiens. Le sire de Coucy dclara le premier que la
croisade lui imposait d'autres devoirs, et, prenant avec lui cinq
cents lances et autant d'arbaltriers  cheval, il alla, guid par
quelques chevaliers hongrois, reconnatre le pays.

Peu de jours s'coulrent avant que ses chevaucheurs lui annonassent
que vingt mille Turcs s'approchaient. Il se hta de choisir une bonne
position au milieu d'une fort, et envoya en avant une centaine de
lances pour attirer les Turcs dans les embches qu'il avait habilement
prpares. Ce qu'il avait prvu arriva. Les Turcs, s'tant lancs en
dsordre afin de poursuivre son avant-garde, se virent tout  coup
entours par les croiss qui les dispersrent et en firent un terrible
carnage. Pas un seul ne fut reu  merci, car les vainqueurs ne
prvoyaient point  quoi pourrait leur servir un exemple de clmence.

La ville de Nicopoli tait prs de capituler, mais dj l'arme de
Bajazet s'avanait, se dployant sur une largeur de prs d'une lieue.
Huit mille Turcs la prcdaient; selon l'ordre qu'ils avaient reu,
ds que les chrtiens les attaqueraient, ils devaient, par une
manoeuvre semblable  celle du sire de Coucy, se retirer au centre de
l'arme qui les suivait, afin de permettre aux deux ailes d'envelopper
les assaillants: Plus la vengeance de Dieu est tardive, plus elle est
terrible, s'tait cri Bajazet.

Le lundi avant la Saint-Michel (25 septembre 1396), vers dix heures du
matin, au moment o les chefs de l'arme chrtienne taient  dner,
on vint leur annoncer l'approche des ennemis. Ils ne purent le croire,
car ils avaient coutume de rpter qu'ils taient assez forts pour
soutenir le ciel sur leurs lances et que les infidles n'oseraient
jamais les attaquer. D'ailleurs, les nouvelles qu'on leur apportait
taient vagues: on ignorait si les Turcs taient nombreux et si
Bajazet se trouvait avec eux. Malgr cette incertitude, les
chevaliers, la plupart chauffs par le vin, demandrent leurs armes
et leurs chevaux et se mirent aussi bien qu'ils le purent en ordre de
bataille.

Cependant, le roi de Hongrie, remarquant les prparatifs du comte de
Nevers, avait envoy en toute hte le marchal de son arme le
supplier de ne pas engager le combat avant d'avoir reu des
renseignements plus positifs. Les conseillers du jeune prince
s'assemblrent aussitt. Le sire de Coucy appuyait l'avis de
Sigismond. Mais le comte d'Eu, depuis longtemps jaloux du sire de
Coucy, s'empressa de combattre son opinion en disant qu'il tait bien
rsolu  ne pas laisser au roi de Hongrie l'honneur de la journe. Et
en mme temps, il ordonna  l'un de ses chevaliers de se porter en
avant avec sa bannire. Le sire de Coucy ne se dissimulait point tout
le danger de cette rsolution: il consulta le sire de Vienne sur ce
qu'il y avait lieu de faire: Sire de Coucy, repartit l'amiral de
France, l o l'on n'coute ni la vrit ni la raison, l'orgueil
dcide de tout, et puisque le comte d'Eu veut combattre, il faut que
nous le suivions. Ils parlaient encore et dj il n'tait plus temps
d'entendre les conseils de la prudence. Les deux ailes ennemies,
fortes chacune de soixante mille hommes, se rapprochaient de plus en
plus et enfermaient les chrtiens dans un cercle menaant.

Tous ces nobles chevaliers qui s'taient crus trop assurs du triomphe
comprirent que leur courage seul pouvait les sauver. Ils s'lancrent
vers le premier corps de l'arme turque et l'avaient culbut, malgr
les pieux ferrs qui le protgeaient, quand, parvenus au sommet d'une
colline, ils aperurent devant eux les quarante mille janissaires de
Bajazet. Attaqus de toutes parts par les champions les plus
redoutables de l'islamisme, ils cherchrent vainement  se rallier
autour de Jean de Vienne, qui portait la bannire de Notre-Dame: six
fois elle fut abattue par les infidles, six fois Jean de Vienne la
releva, et il prit en la tenant serre dans ses bras.

Le comte de Nevers tait rest tranger  cette mle; moins heureux
toutefois que le roi de Hongrie qui russit  rentrer dans ses Etats,
il fut atteint par les Turcs et dut la vie aux prires les plus
humbles de ses serviteurs runis autour de lui. Les Turcs,
poursuivant avec acharnement les chrtiens pars, parvinrent, dit le
religieux de Saint-Denis, jusqu'au comte de Nevers. Ils le trouvrent
entour d'un petit nombre d'hommes d'armes qui, prosterns  terre et
dans l'attitude de la soumission, supplirent instamment qu'on
pargnt sa vie. Les Turcs, dont la fureur commenait  se lasser,
leur accordrent cette grce. A l'exemple du comte, les autres
chrtiens se rsignrent comme de vils esclaves  une honteuse
servitude, s'exposant  un ternel dshonneur pour sauver leur
misrable vie. Ce ne fut que douze ans aprs que le comte de Nevers
reut dans une guerre contre les Ligeois le surnom de Jean sans Peur.

La joie des Turcs avait t grande quand, pntrant dans le camp des
chrtiens, ils le trouvrent rempli d'approvisionnements et d'objets
prcieux. Bajazet vint lui-mme visiter la tente qu'avait occupe le
roi de Hongrie. Il s'y assit sur un tapis de soie, entour de joueurs
de flte et de potes qui chantaient son triomphe; mais lorsqu'il la
quitta, afin de parcourir le champ de bataille, l'enivrement de sa
gloire se dissipa. Les vainqueurs comptaient soixante mille cadavres
parmi les morts, et autour de chaque chrtien on remarquait trente
Turcs gisant  terre. Ce fut en ce moment que Bajazet versa, dit-on,
des pleurs de rage et de douleur en jurant qu'il vengerait le sang des
siens par celui de dix mille prisonniers tombs en son pouvoir.

Il passa la nuit dans une sombre fureur, et ds que le jour eut paru,
il ordonna que tous les captifs fussent amens devant lui. Ils
dfilrent les uns aprs les autres devant le sultan des Ottomans,
dpouills de leurs vtements et accabls d'outrages. Ils savaient
bien quel sort leur tait rserv, et renonant dsormais  l'espoir
d'tre rendus  leur patrie et  leurs familles, ils s'encourageaient
les uns les autres en se promettant les palmes du martyre. C'est pour
Jsus-Christ que nous rpandons notre sang, s'criait un chevalier
allemand conduit devant Bajazet, ce soir nous habiterons le ciel.
Bajazet gardait le silence, et  mesure que les chrtiens passaient
devant lui, un signe de sa main avertissait le bourreau de n'pargner
aucun de ses ennemis. L prit, avec cent autres barons, le sire
d'Antoing, ce gentil chevalier, fameux par ses exploits. Cependant
quand le comte de Nevers parut, implorant de nouveau, comme la veille,
la gnrosit des vainqueurs pour lui et pour ses amis, il l'excepta
de la sentence commune et sacrifia sa colre au dsir secret de se
faire payer une immense ranon par ces contres soumises  l'autorit
du duc de Bourgogne, dont les richesses et la prosprit taient
fameuses dans tout l'Orient; mais il voulut qu'il continut  tre le
tmoin de cette sanglante immolation,  laquelle n'chapprent avec
leur chef que vingt-quatre chrtiens: c'taient entre autres le comte
d'Eu, le comte de la Marche, le sire de Coucy, Henri de Bar, Gui de la
Trmouille, le marchal Boucicault, et quatre chevaliers flamands,
nomms Nicolas Uutenhove, Jean de Varssenare, Gilbert de Leeuwerghem
et Tristan de Messem.

Deux de leurs compagnons de captivit avaient puissamment contribu 
sauver le fils du roi de Flandre, comme l'on appelait en Orient le duc
de Bourgogne. L'un tait le sire de Helly, chevalier d'Artois, l'autre
Jacques du Fay, cuyer du Tournaisis. Par un heureux hasard, ils
comprenaient tous les deux la langue des infidles. Le sire de Helly
avait servi autrefois le sultan Amurath, pre de Bajazet; le sire du
Fay avait pris part aux guerres du kan des Tartares.

Ce fut le sire de Helly qui reut avec Gilbert de Leeuwerghem la
mission de porter en Occident les lettres o Jean de Nevers rclamait
de son pre l'intervention la plus prompte en sa faveur. Dj de
dsastreuses nouvelles, que les fuyards arrivs en Allemagne semaient
devant eux, s'taient rpandues en France; mais le roi avait fait
dfendre de rpter ces vagues rumeurs, et on enferma au Chtelet tous
ceux qui les avaient propages, pour les noyer s'ils taient
convaincus de mensonge.

On ne les noya pas: la nuit de Nol, Jacques de Helly arriva  Paris
et se rendit aussitt  l'htel Saint-Paul o se tenait le roi. La
solennit de ce jour y avait runi les ducs de Bourgogne, de Berri, de
Bourbon, d'Orlans et une foule de hauts barons. On leur annona qu'un
chevalier tout hous et peronn demandait  entrer, et qu'il venait
de la bataille de Nicopoli. On l'introduisit aussitt. Il s'agenouilla
devant le roi et raconta la dfaite des chrtiens, dans laquelle
Bajazet avait, moins par clmence que par cupidit, respect les jours
du comte de Nevers. Tous les barons versaient des larmes; le duc de
Bourgogne n'tait pas moins afflig de voir son fils captif chez les
infidles, mais il esprait beaucoup de l'intervention du sire de
Helly, qu'il avait nomm son chambellan, et auquel il avait donn une
somme de deux mille francs et deux cents livres de rente. Il s'tait
empress de lui demander quels taient les prsents que l'on pourrait
offrir  Bajazet, afin de le calmer et d'obtenir qu'il traitt
gnreusement les prisonniers, et Jacques de Helly avait rpondu que
l'Amorath prendroit grand'plaisance  voir draps de hautes lices
ouvrs  Arras, mais qu'ils fussent de bonnes histoires anciennes. Il
supposait qu'il recevrait aussi volontiers quelques-uns de ces faucons
blancs que l'on dsignait communment sous le nom de _gerfauts_, et il
fut convenu que l'on joindrait  ces prsents quelques pices
d'carlate et de toiles blanches de Reims.

Douze jours s'taient  peine couls depuis l'arrive du sire de
Helly, lorsqu'il quitta la France, le 20 janvier 1396 (v. st.), avec
le sire de Chateaumorand, pour retourner en Orient. Le duc de
Bourgogne avait fait venir d'Arras des draps de haute lice, les mieux
ouvrs qu'on pt avoir et recouvrer; et estoient ces draps faits de
l'histoire du roi Alexandre, laquelle chose toit trs-plaisante et
agrable  voir  toutes gens d'honneur et de bien. On avait aussi
choisi  Bruxelles de belles toffes d'carlate, blanches et
vermeilles; elles taient faciles  trouver en les payant bien, mais
on eut grand'peine  se procurer si promptement les gerfauts. Leur
raret faillit faire manquer l'ambassade.

Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient introduit une svre
conomie dans leur maison. Leur vaisselle avait t mise en gage, et
ils s'taient adresss aux marchands gnois et lombards qui,  cette
poque, taient les plus riches de l'Europe. Ds que le sire de Helly
fut revenu, ils le renvoyrent de nouveau en Orient avec Gilbert de
Leeuwerghem. On lui avait remis des lettres d'un clbre marchand
lombard de Paris, nomm Dino Rapondi, qui chargeait un autre marchand,
habitant l'le de Scio, de se porter caution pour les ranons des
captifs  quelque somme qu'elles s'levassent. Le roi de Chypre et les
sires d'Abydos et de Mtelin intervinrent galement, et Bajazet
consentit  fixer la ranon  deux cent mille ducats. Les marchands
italiens s'engagrent pour le comte de Nevers, et celui-ci,  son
tour, promit de rester en otage  Venise jusqu' ce que cette somme
leur aurait t restitue.

Avant que ces ngociations s'achevassent, le sire de Coucy tait mort
 Brousse o avaient t conduits les prisonniers chrtiens, et le
comte d'Eu, puis de privations et de fatigues, avait peu tard  le
suivre dans le tombeau.

Cependant Bajazet avait donn l'ordre de traiter avec respect le comte
de Nevers, et ds que les conditions de sa ranon eurent t rgles,
il le considra moins comme son captif que comme un hte auquel il
voulait montrer combien sa puissance tait grande et sa colre
redoutable. Un jour il fit en sa prsence ouvrir le ventre  l'un de
ses icoglans qu'une pauvre femme accusait de lui avoir drob le lait
de sa chvre; un autre jour, il menaa deux mille de ses fauconniers
de leur faire trancher la tte parce qu'un aigle avait t mal
poursuivi.

Enfin il permit aux captifs de s'loigner; mais avant de leur rendre
la libert, il fit appeler devant lui le comte de Nevers et lui dit:
Jean, je sais que tu es en ton pays un grand seigneur et fils de
grand seigneur. Tu es jeune, et il peut arriver que pour recouvrer ton
honneur, tu veuilles me faire de nouveau la guerre. Si je te craignais
je pourrais te faire jurer, avant ta dlivrance, que jamais tu ne
t'armeras contre moi. Mais je ne te ferai pas faire ce serment, et
s'il te plat de runir tes armes contre moi, tu me trouveras
toujours tout prt  te livrer bataille, et ce que je te dis, dis-le
aussi  tous ceux que tu verras, car je suis n pour ne jamais
m'arrter dans mes combats ni dans mes conqutes.

Le comte de Nevers et ceux de ses amis que la mort avait pargns se
dirigrent de Brousse vers l'un des ports de la Propontide, et ils y
trouvrent des vaisseaux pour se rendre, en suivant le rivage de la
Troade, dans l'le de Mtelin, l'ancienne Lesbos, que gouvernait un
noble Gnois de la maison de Gattilusio. Ce prince, l'un des derniers
barons chrtiens d'Orient, leur offrit des toiles fines et des draps
de Damas; il chercha surtout  leur faire oublier, au milieu des
plaisirs, les malheurs de la captivit et de l'exil. La dame de
Mtelin, gracieuse et belle, tait digne de rgner dans la patrie de
Sapho, car elle savoit d'amour tout ce que on en peut savoir sur
toutes autres en la contre de Grce.

D'autres galres portrent les chevaliers croiss de Mtelin dans
l'le de Rhodes o le grand prieur d'Aquitaine prta trente mille
francs au comte de Nevers. Ils y demeurrent longtemps, attendant la
flotte de Venise qui devait aller les y chercher. Lorsqu'elle arriva,
Gui de la Trmouille venait de rendre le dernier soupir, et ils
apprirent aussi que le sire de Leeuwerghem tait mort aprs une
horrible tempte en retournant en Occident.

Le comte de Nevers reste seul insensible  tous ces dsastres: il
nglige les enseignements de l'adversit et ne comprend pas mieux les
devoirs que la libert lui impose. Ni la honte de sa dfaite, ni le
mpris insultant de Bajazet, ni la triste fin de ses compagnons les
plus braves et les plus illustres n'ont pu l'instruire; l'Orient le
retient sous un ciel nfaste, enivr de mollesse et de volupt; il
erre lentement de Mtelin  Rhodes, de Rhodes  Modon, de Modon 
Zante, sur ces mers o le chantre de l'Odysse plaa les nymphes dont
les charmes perfides faisaient oublier la patrie: au quatorzime
sicle, le farouche Jean de Nevers a remplac le sage Ulysse, mais les
nymphes de l'pope antique sont immortelles, et c'est Froissart qui
reprend le rcit d'Homre: Et de l vinrent cheoir en l'le de
Chifolignie et l ancrrent. Et issirent hors des galles, et
trouvrent grand nombre de dames et damoiselles qui demeurent au dit
le et en ont la seigneurie, lesquelles reurent les seigneurs de
France  grand'joie et les menrent battre tout parmi l'le qui est
moult bel et plaisant. Et disent et maintiennent ceux qui la condition
de l'le connoissent que les fes y conversent et les nymphes, et que
plusieurs fois les marchands de Venise, qui l arrivoient et qui y
sjournoient un temps, pour les fortunes qui sur la mer estoient, les
apparences bien en voient, et en vrit les paroles qui dites en sont
prouvoient. Moult grandement se contentrent le comte de Nevers et
les seigneurs de France des dames de Chifolignie, car joyeusement
elles les recueillirent. Et leur dirent que leur venue leur avoit fait
grand bien, pour cause de ce qu'ils estoient chevaliers et hommes de
bien et d'honneur, et leur laissa le comte de Nevers de ses biens
assez largement, selon l'aisement qu'il en avoit, et tant que les
dames lui en seurent bon gr, et moult l'en remercirent au dpartir.

Cette fois le comte de Nevers se dirigea vers Venise: il y trouva le
sire de Helly, qui tait venu lui porter tout ce qui tait ncessaire,
afin qu'il pt convenablement soutenir son rang jusqu' ce que le
payement complet de sa ranon lui permt de quitter l'Italie. Ce
moment arriva bientt, et Jean de Nevers, que les souvenirs de
Baudouin avaient rempli de terreur dans les plaines de Trinovi, quitta
cette place de Saint-Marc o Villehardouin avait rclam l'appui des
Vnitiens pour la croisade de l'empereur de Constantinople. Henri de
Bar avait succomb aux bords de l'Adriatique: le comte de Nevers
rentrait presque seul dans le royaume qu'il avait quitt entour de
l'lite de la noblesse et de la chevalerie.

Autre exemple des vanits de la fortune: six ans aprs la bataille de
Nicopoli, le kan des Tartares, qu'avait servi Jacques du Fay, livrait
bataille  Bajazet et enfermait le vainqueur du comte de Nevers dans
une cage de fer.

Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient montr la plus grande
activit pour hter la dlivrance de leur fils; mais les sommes qu'ils
devaient payer s'accroissaient de jour en jour. Aux deux cent mille
ducats exigs par Bajazet se joignaient des frais presque aussi
considrables, rsultat des dpenses que ces ngociations avaient
entranes, et le duc, ayant vainement puis son trsor pour y
suffire, s'tait vu rduit  recourir successivement  la gnrosit
des princes trangers et  celle de ses propres sujets. Le roi de
France donna quarante-six mille francs; le roi de Chypre avait dj
avanc dix mille ducats; le roi de Hongrie avait promis un subside de
cent mille florins, et l'on s'tait galement adress au duc de
Brabant, au duc de Bavire et au comte de Savoie; mais les conseillers
de Philippe le Hardi comptaient bien plus sur les taxes que
s'imposeraient volontairement les principales villes de ses Etats,
notamment celles de Flandre, o il abonde, dit Froissart, moult de
finances, pour le fait de marchandise. Gand offrit cinquante mille
florins; Bruges, Ypres, Courtray et les autres villes se montrrent
galement disposes  d'importants sacrifices. Elles y trouvaient
l'occasion d'obtenir la sanction et le dveloppement de leurs
privilges; et, ds l'anne suivante, malgr l'intervention de Martin
Pore, vque d'Arras et chancelier de Bourgogne, l'on vit les
chevins de Gand, non moins puissants que lorsqu'en 1351 ils jugeaient
le sire d'Espierres, condamner  un exil de cinquante annes le grand
bailli de Flandre, Jacques de Lichtervelde et d'autres officiers du
duc, parce qu'ils avaient fait mettre un bourgeois  mort au mpris
des lois de la commune. Jacques de Lichtervelde avait aussi un autre
crime  expier: lors des efforts de Philippe le Hardi pour tendre le
schisme d'Avignon, il avait t l'instrument odieux des perscutions
religieuses.

L'hritier de l'autorit du duc de Bourgogne alla lui-mme s'incliner
devant la rsurrection des liberts communales dans ces villes qui
n'avaient contribu de leur or au payement de sa ranon que pour
briser elles-mmes les chanes d'un joug odieux. En arrivant  Gand o
son pre l'attendait au chteau de Ten Walle, il remercia les
bourgeois de leur empressement  s'imposer des taxes pour le dlivrer,
et ce fut ainsi qu'il alla successivement exprimer sa gratitude aux
bourgeois de Bruges, d'Anvers, d'Ypres, de Termonde, de l'Ecluse.

Les communes flamandes se sentaient d'autant plus fortes qu'elles
espraient voir se renouer leurs relations avec l'Angleterre.

Au moment mme o se livrait la bataille de Nicopoli, des ftes
splendides runissaient entre Ardres et Calais l'lite des chevaliers
de France et d'Angleterre. Il ne s'agissait de rien moins que de la
rconciliation des deux peuples, cimente par une trve de vingt-cinq
ans: la remise solennelle d'Isabelle de France, pauvre enfant de huit
ans qui pleurait en s'loignant, devait en tre le gage. On avait mme
dcid qu'on lverait sur le lieu de l'entrevue de Charles VI et de
Richard II un autel en l'honneur de Notre-Dame de la Paix; mais ce
projet ne s'excuta jamais, et le peuple ne conserva que le souvenir
d'un effroyable orage qui renversa dans les deux camps la plupart des
tentes.

Jamais il n'avait t plus difficile de former une alliance durable
entre les deux nations. En Angleterre aussi bien qu'en France, autour
du trne de Richard II comme  l'ombre de celui de Charles VI, des
ambitions rivales ne cessaient de s'agiter, s'appuyant tour  tour sur
la faiblesse du monarque ou sur les sympathies populaires. Si l'on
voyait en France une grande partie de la noblesse appeler de tous ses
voeux le jour o elle pourrait venger les dsastres de Crcy et de
Poitiers, les Anglais ne regrettaient pas moins de ne pouvoir
poursuivre le cours si glorieux de leurs succs. Brest avait t
restitu aux Franais; le bruit courait qu'on leur rendrait galement
Calais. Le mcontentement se transforma bientt en un complot dirig
par le plus jeune des fils d'Edouard III, Thomas, duc de Glocester;
Richard II le dissipa par la terreur. Le duc de Glocester, arrt dans
l'escorte mme du roi, fut touff  Calais. On dsignait comme ses
complices deux autres oncles du roi, Edmond de Cambridge, devenu duc
d'York, et le duc Jean de Lancastre. Ce dernier surtout conservait
cette nergie et cette activit dont nous avons signal ailleurs
l'influence dans les ngociations du rgne de Louis de Male. N 
Gand, lors des grandes expditions de son pre, il avait pous en
troisimes noces la fille d'un chevalier de Hainaut, nomme Catherine
de Rues, qui tait venue en Angleterre avec la noble roine, madame
Philippe de Haynaut, que Froissart, pendant sa jeunesse, servoit de
beaux ditties et traits amoureux. Lorsque Henri de Derby, fils du
duc de Lancastre, fut exil par Richard II, une mme sentence de
bannissement frappa dans le parti oppos le comte de Nottingham,
auquel l'opinion publique reprochait trop vivement la part qu'il avait
prise  la mort du duc de Glocester. En quittant Calais, o le crime
avait t consomm, il se rendit en Flandre, car il avoit ordonn ses
besognes et fait ses finances  prendre aux lombards  Bruges; il
passa quinze jours dans cette ville et fit aussi quelque sjour  Gand
avant de continuer son voyage vers l'Allemagne.

Le comte de Derby avait suivi une autre route: il avait dbarqu en
France et s'tait rendu  Paris; le duc de Berri et le frre du roi,
Louis d'Orlans, lui firent grand accueil. Unis momentanment par leur
jalousie contre Philippe le Hardi, ils oubliaient que le prince qu'ils
saluaient avec de si grandes dmonstrations d'amiti et de joie tait
le fils d'un des plus redoutables adversaires de la France et lui-mme
l'ennemi des Franais; peu leur importait: ils ne voyaient en lui
qu'un rival du comte de Nottingham, qui voyageait en Flandre sous la
protection de ce duc de Bourgogne dont ils taient eux-mmes les
rivaux.

On en eut bientt de nouvelles preuves. Le duc de Bourgogne se
trouvait  Paris quand on y traita dans le conseil du roi d'un projet
de mariage entre le comte de Derby et la veuve du comte d'Eu. Il le
combattit si vivement que le roi lui-mme dit tout haut: Les paroles
de mon oncle viennent d'Angleterre. On racontait, en effet, que le
comte de Salisbury avait t envoy prs du duc Philippe par Richard
II, et les amis du comte de Derby eurent grande peine  le consoler
des propos injurieux dirigs contre lui, en l'assurant qu'il en serait
ddommag par l'affection des communes anglaises. Ils ne s'taient
point tromps. Les bourgeois de Londres profitrent de l'absence du
roi Richard, retenu en Irlande par la guerre, pour proclamer sa
dchance et appeler Henri de Derby. L'archevque de Canterbury se
chargea de leur message, et le premier prlat de l'Angleterre, dput
par les communes du royaume, aborda bientt  l'Ecluse, dguis en
moine, un rosaire et un bourdon  la main, comme s'il se rendait 
Lige,  Cologne ou dans quelque autre lieu de plerinage: ces
prcautions avaient t juges ncessaires pour cacher son voyage au
duc de Bourgogne.

De l'Ecluse, il se dirigea vers la France par Ardenbourg, Gand et
Audenarde, et trouva au chteau de Bictre le comte de Derby. Celui-ci
prtexta une excursion en Bretagne, parce qu'il craignait que le duc
de Bourgogne ne lui tendt quelque embche sur la route de Calais.
Dans les premiers jours de juillet, il dbarquait  Ravenspur; au mois
de septembre, Richard, vaincu, remettait lui-mme sa couronne 
l'hritier de Jean de Gand, devenu le fondateur de la dynastie de
Lancastre.

La colre du duc de Bourgogne fut extrme lorsque la dame de Courcy,
qu'on avait renvoye d'Angleterre avec les autres serviteurs de la
jeune reine Isabelle, confirma les nouvelles qu'avaient dj rpandues
des marchands flamands. Par son conseil, on essaya de faire soulever
l'Aquitaine: on esprait qu'elle se souviendrait de son affection pour
le roi Richard qui tait n  Bordeaux; mais elle n'osa pas se confier
dans la protection de la triste royaut de Charles VI.

La folie du roi prsentait de jour en jour moins de chances de
gurison, et  mesure qu'elles s'affaiblissaient, les divisions de ses
oncles devenaient plus graves. Cependant le duc de Bourgogne, voyant
chouer les tentatives qu'on avait faites en Aquitaine, avait renonc
 tout projet de dclarer la guerre au nouveau roi d'Angleterre. Il se
montrait plus dispos  la paix, et alla lui-mme  Lelinghen, suivi
de cinq cents chevaliers, recevoir la jeune veuve de Richard II, dont
l'hymen s'tait conclu sous de si funestes auspices. Il attendait que
sa puissance, branle par tant d'checs, et le temps de trouver dans
le cours des vnements quelque lment nouveau de force et de
vigueur.

Lorsque, aprs la mort du duc de Bretagne, le duc d'Orlans rclama la
tutelle de son fils, Philippe russit  la lui faire refuser par les
barons bretons, et il se rendit lui-mme en Bretagne pour recevoir, au
nom du roi, le serment d'obissance de cette province au jeune duc.

A la mme poque, il saisissait l'occasion d'intervenir activement
dans les affaires d'Allemagne. Les lecteurs avaient dpos Wenceslas
de Bohme: ils dsignrent pour son successeur un prince alli et
tout dvou  Philippe le Hardi. Les ducs de Bourgogne et de Berri
s'taient rconcilis pour combattre le duc d'Orlans qui soutenait
Wenceslas, et, grce  leur influence, des ambassadeurs franais
allrent solennellement confirmer le choix de Robert de Bavire. La
haine que se portaient les ducs de Bourgogne et d'Orlans devint
bientt si vive qu'ils runirent leurs hommes d'armes autour de Paris
pour se combattre, et ce fut  grand'peine qu'on parvint  les
empcher de livrer la France  une guerre civile.

Encourag par ces succs, Philippe le Hardi essaye d'tendre une
domination plus svre sur la Flandre, en dfendant que l'on se rende
 Rome au grand jubil de 1400; mais le peuple, de plus en plus
hostile au schisme d'Avignon, trouve dans une peste violente, qui
exerce les plus grands ravages dans la ville de Tournay, rsidence de
l'vque clmentin, le chtiment de ces perscutions et refuse de s'y
soumettre.

On voit bientt aprs les communes flamandes envoyer  Lelinghen des
dputs qui traiteront, sans l'intervention du duc de Bourgogne, avec
les ambassadeurs anglais, et au mois d'aot 1403, on y signe une
convention qui assure la libert de la navigation aux navires
flamands. Le duc de Bourgogne n'avait pas os s'opposer  ces
ngociations. Il les avait mme fait approuver par le roi de France
dans une charte o il rappelait, en citant les clbres dclarations
de Philippe de Valois, que ses prdcesseurs avaient galement reconnu
la neutralit commerciale de la Flandre dans les guerres de la France
et de l'Angleterre. Charles VI promet de plus de ne pas inquiter les
pcheurs anglais qui se rendront sur les ctes de Flandre. Mais il
suffit que le duc de Bourgogne veuille prendre part  la conclusion
d'un trait dfinitif de commerce entre la Flandre et l'Angleterre
pour que les envoys de Henri IV lvent des prtentions
inadmissibles: ils demandent en effet que si les vaisseaux franais
abordent dans les ports de Flandre, on en arrte les matelots comme
pirates; qu'on rappelle en Flandre tous ceux qui ont t bannis 
cause de leur dvouement aux Anglais, et que l'on dmolisse les
fortifications de l'Ecluse et de Gravelines. Le duc de Bourgogne
persistait  ne vouloir nommer Henri IV que celui qui se dit roi
d'Angleterre, et les ambassadeurs anglais s'en plaignaient vivement:
Il n'a pas est veu communment, disaient-ils, que s cas qui
dsirent nourricement d'amour et traicti de pais et concorde, l'on
ait us de tieules paroles lesquelles ne peuvent grever le roy nostre
seigneur pour lui toller ce que la divine puissance de Dieu lui a
donn.

Les ngociations venaient d'tre rompues lorsque le duc de Bourgogne
quitta Paris pour aller recevoir  Bruxelles le gouvernement du
Brabant des mains de sa tante, la duchesse Jeanne, et en assurer la
transmission  Antoine, le second de ses fils. Cependant ds qu'il y
fut arriv, il prouva les premires atteintes du mal qui devait le
conduire au tombeau: d'heure en heure sa situation devenait plus
grave, et il rsolut de se faire transporter dans la litire de la
duchesse de Bourgogne jusqu' la petite ville de Halle, il voulait y
implorer le rtablissement de sa sant  l'autel de Notre-Dame, o
l'on vnrait une pieuse image qui avait autrefois appartenu  sainte
Elisabeth de Hongrie; mais le ciel n'exaua point ses prires et il y
rendit le dernier soupir, le 27 avril 1404.

Le rgne de Philippe le Hardi avait inaugur en Flandre la domination
des ducs de Bourgogne; mais il avait  peine ouvert la longue carrire
rserve  ses successeurs. De tous ses grands projets, il n'en tait
presque aucun qui et russi; il laissait en France son influence
douteuse et affaiblie, et tandis que les communes flamandes
s'efforaient de retrouver leur prosprit, source fconde de leur
puissance, Philippe le Hardi, que l'on avait vu accabler ses sujets de
Bourgogne d'impts si ignominieux et appauvrir la France par tant de
folles dpenses pour les guerres d'Angleterre, de Gueldre et d'Orient,
expirait pauvre, abandonnant, charg de dettes normes, le plus riche
hritage du monde. Ce prince, qui ds le lendemain de ses noces tait
rduit  emprunter aux marchands de Bruges et qui donnait sa ceinture
en gage au duc de Bourbon et  Gui de la Trmouille pour soixante
livres perdues au jeu de paume, ne laissait pas dans son trsor, o
s'tait englouti tant d'argent enlev aux nobles, aux marchands et aux
bourgeois, de quoi suffire aux frais de ses obsques. Il fallut lever
six mille cus d'or pour transporter  Dijon les restes du duc,
envelopp, par expiation et par pnitence, dans une humble robe de
chartreux, et lorsqu'on s'arrta  Arras, pour y clbrer
solennellement les offices funbres, une dernire crmonie y rappela,
pour la condamner, sa fastueuse prodigalit: L, dit Monstrelet,
renona la duchesse Marguerite, sa femme,  ses biens meubles, pour le
doute qu'elle ne trouvt trop grands debtes, en mettant sur sa
reprsentation sa ceinture avec la bourse et les clefs, comme il est
de coutume, et de ce demanda un instrument  un notaire public qui
estoit l prsent.

Peu de temps aprs la mort du duc de Bourgogne, des messagers du pape
d'Avignon, Benot XIII, apportrent en Flandre des lettres adresses 
Philippe le Hardi. Jean les ouvrit et y trouva deux bulles dont les
termes taient si tranges, qu'il ne put croire  leur authenticit
que lorsque le pape eut consenti  y faire apposer son scel de plomb.
Par la premire, Benot XIII, cdant  l'influence du duc d'Orlans,
invitait le duc de Bourgogne  ne plus chercher  intervenir dans le
gouvernement du royaume, et  en laisser tous les soins au frre de
Charles VI. Que renfermait la seconde? on l'ignore. Du contenu
d'icelles, porte une chronique, fist le duc grand semblant de courroux
et d'anoy, et aussy seroit-ce de recorder le contenu d'icelles. Quoi
qu'il en soit, Jean sans Peur convoqua immdiatement ses conseillers:
il leur annona brivement qu'il avait rsolu de faire mourir l'unique
frre du roi de France. Sa haine l'aveuglait: selon les uns, il se
souvenait d'un sanglant affront du duc d'Orlans; selon d'autres, il
lui attribuait une odieuse tentative qu'aurait inspire la beaut de
Marguerite de Bavire.

Le duc de Bourgogne s'tait ht d'envoyer les bulles pontificales 
sa mre, qui les transmit,  Bruxelles, au duc de Brabant. Marguerite
de Male avait dj dclar qu'elle quitterait l'Artois pour se rendre
en Flandre, soit qu'elle y ft appele par un dbarquement des Anglais
dans l'le de Cadzand, soit qu'elle se propost de convoquer les
reprsentants des villes dont elle tait reste souveraine, pour les
appeler  soutenir ses querelles domestiques, dt-elle conduire les
vaincus de Roosebeke jusqu'aux portes du palais de Paris. Au milieu de
ces pourparlers et de ces projets, une attaque d'apoplexie l'enleva, 
Arras, le 21 mars 1404 (v. st.), et elle fut ensevelie, comme elle en
avait exprim le voeu, prs de son pre, dans l'glise de Saint-Pierre
de Lille.




LIVRE QUINZIME

1404-1419.

Jean sans Peur.

Tendance des communes  reconstituer la nationalit flamande.

Combats, crimes et intrigues.


Les chevaliers qui avaient accompagn Jean de Nevers en Orient
racontoient communment qu'il y eut un Sarrasin, ngromancien, devin
ou sorcier, qui dist qu'on le sauvast et qu'il estoit taill de faire
mourir plus de chrestiens que le Basac ny tous ceux de sa loy ne
sauroient faire.

La dfaite de Poitiers avait rpandu sur toute la vie de Philippe le
Hardi une aurole chevaleresque, celle de Nicopoli laissa son fils
sombre et haineux. Si l'on en croit le tmoignage d'un vieux
chroniqueur, Jean sans Peur ne cherchait,  l'poque de la mort de
Marguerite de Male, que les moyens de poursuivre, par la violence et
la guerre, sa jalousie contre le duc d'Orlans; cependant l'un de ses
conseillers lui reprsenta que son premier soin devait tre de se
concilier l'affection des villes et des peuples du royaume; qu'il lui
serait ais d'y parvenir en faisant rpandre le bruit qu'il voyait
avec douleur les bourgeois crass par des impts si multiplis et
qu'il tait prt  s'opposer de toutes ses forces aux mesures
oppressives du duc d'Orlans, afin que la France recouvrt ses
anciennes franchises.

Le nouveau duc de Bourgogne suivit ce sage conseil; mais au moment o
il faisait de loin esprer  la France le rtablissement de ses
liberts, la Flandre, soumise  son autorit immdiate, se leva et lui
demanda de proclamer et de sanctionner les siennes.

Lorsque Jean sans Peur quitta Lille pour se rendre en Flandre, il
trouva  Menin les dputs des bonnes villes. Ils taient bien moins
chargs de le fliciter sur son avnement que de lui exprimer les
griefs du pays, car ils se plaignirent vivement de ce que le duc
Philippe n'avait point habit la Flandre, et de ce qu'il avait rduit
 la dtresse le commerce et l'industrie, en troublant les communes
dans l'exercice de leurs droits et dans leurs relations avec
l'Angleterre. La rponse du duc fut douce et gracieuse, comme l'est
toujours la parole des princes le premier jour de leur rgne: il leur
promit qu'il maintiendrait leurs privilges et qu'il s'efforcerait
d'assurer leur neutralit commerciale; puis il les suivit  Gand, o
son inauguration solennelle devait avoir lieu le mardi aprs les ftes
de Pques.

Le 20 avril 1405, le duc s'tait arrt  Zwinarde; le lendemain, il
se prsenta, vtu de deuil et accompagn d'un grand nombre de
chevaliers, aux portes de Gand, o le reurent les chevins, les
mtiers et les corporations; et aprs avoir assist  la messe 
l'abbaye de Saint-Pierre, il se dirigea vers l'glise de Saint-Jean,
o il prta, sur le bois de la vraie croix, le serment de maintenir
les privilges et les franchises de la ville de Gand, de protger les
veuves et les orphelins, de rendre justice  tous, pauvres et riches,
et gnralement de faire tout ce que droicturier seigneur et conte de
Flandres est tenu de faire.

Ds que le duc fut entr dans l'htel de Ten Walle, les dputs des
quatre _membres_ de Flandre, c'est--dire des trois bonnes villes et
du Franc, obtinrent qu'il leur ft permis de lui exposer leurs
requtes; c'taient (l'histoire doit enregistrer leurs noms), pour la
ville de Gand, Ghelnot Damman, Thomas Storm, Jacques van den Pitte,
Victor van den Zickele, Martin Zoetaert, Jacques Uutergaleyden, Jean
de Volmerbeke; pour la ville de Bruges, le bourgmestre, Livin de
Schotelaere, Jean Honin, Jean Heldebolle, Jean van der Burse et Victor
de Leffinghe; pour la ville d'Ypres, Jean de Bailleul, Victor de
Lichtervelde et Baudouin de Meedom; pour le Franc, Jean d'Oostkerke,
Gilles Van der Kercsteden, Etienne Honstin et Nicolas vander Eecken.
Livin de Schotelaere, Ghelnot Damman et Thomas Storm n'taient point
trangers  la famille de Jacques d'Artevelde, et l'htel de Ten
Walle, o les dputs de Gand venaient revendiquer leurs anciennes
franchises, avait appartenu au _rewaert_ de Flandre, Simon de Mirabel.

La premire _requte_ avait pour but d'engager le duc  rsider en
Flandre et  y laisser, s'il tait forc de s'loigner, la duchesse
munie de ses pleins pouvoirs, vu les grands dommages qui avaient
rsult pour le pays de l'absence du prince  diverses poques.

Le duc fit rpondre qu'il habiterait la Flandre, et que s'il tait
appel ailleurs, la duchesse le remplacerait avec un conseil
connaissant les besoins du pays.

Dans leur seconde _requte_, les dputs des quatre _membres_ priaient
le duc de conserver  la Flandre les privilges, liberts, usages et
coutumes dont elle jouissait avant l'avnement de Philippe le Hardi.
Ils rclamaient pour les villes le droit de n'tre gouvernes que par
leurs chevins, et demandaient que les affaires soumises aux officiers
du duc fussent traites en flamand et de la mme manire que sous
leurs anciens comtes.

Le duc y consentit, et peu aprs il ordonna que la cour suprieure de
justice tablie  Lille par Philippe le Hardi ft transfre 
Audenarde.

La troisime requte se rapportait  un trait commercial avec
l'Angleterre, sur l'achat des laines et la fabrication des draps: car
la Flandre ne peut tre compare  d'autres pays qui se suffisent 
eux-mmes, puisqu'elle vit principalement des relations commerciales
qu'elle entretient par mer avec tous les royaumes, et le commerce
exige la prosprit, la paix et le repos. L'expdition prompte de
toutes les affaires qui intressaient l'industrie et le commerce
devait contribuer  faire cesser la dtresse et la misre qui taient
le rsultat de leur dcadence; mais il tait surtout ncessaire qu'une
protection gnreuse ft assure  tous les marchands, malgr les
guerres des Franais et des Anglais. Les dputs de la Flandre
invoquaient  ce sujet un mmorable monument de la puissance des
communes sous Louis de Nevers, le privilge de Philippe de Valois, du
13 juin 1338.

Dans sa rponse  cette requte, Jean sans Peur se hta de s'attribuer
ce rle de mdiateur pacifique qu'il s'tait propos comme devant tre
la base de son influence: il dclara que depuis la mort de sa mre il
avait fait tous ses efforts pour rtablir la paix entre la France et
l'Angleterre, et que personne n'tait plus intress que lui  voir
fleurir l'industrie et le commerce de la Flandre; plus ses sujets
taient riches, plus ils pouvaient pour le soutenir. Une charte du 1er
juin permit en effet aux communes de ngocier un trait commercial
avec l'Angleterre.

Les requtes suivantes concernaient l'abandon de quelques procdures
illgales commences  Lille, et la rpression des actes de piraterie
commis sur les ctes de Flandre; d'autres, qui expliquent les
ngociations secrtement entames en 1386 avec les Anglais devaient
faire connatre au duc que la Flandre considrait la ville de
Gravelines comme partie intgrante de son territoire et ne permettrait
pas qu'elle en ft dtache. Les dputs de la Flandre avaient aussi
obtenu que la langue flamande ft seule employe dans les rapports du
duc avec les quatre _membres_ du pays, et, aussitt aprs, ils
rsolurent d'un commun accord que si quelque rponse leur tait
adresse en franais par les conseillers ou les officiers du duc, ils
la considreraient comme non avenue, et qu'il en serait immdiatement
donn connaissance aux dputs des quatre _membres_ et aux chevins
des villes et des chtellenies, afin qu'ils veillassent, sous peine de
bannissement,  l'excution des promesses de leur trs-redout
seigneur. Les mandataires de la Flandre croyaient qu'ils ne
cesseraient jamais d'tre libres tant qu'ils conserveraient la langue
de leurs anctres.

Au moment mme o ces nergiques reprsentations s'levaient contre
toute participation active du duc de Bourgogne aux dmls de Charles
VI et de Henri IV, les Anglais se prparaient  profiter de
l'incertitude et de la dsorganisation qui signalent presque toujours
la transmission de l'autorit suprieure, et Jean sans Peur, arriv 
Ypres pour y rpter le serment qu'il avait dj prt  Gand et 
Bruges, y apprit  la fois que la garnison de Calais avait mis en
fuite cinq cents lances commandes par Waleran de Luxembourg, et
qu'une flotte anglaise de cent vaisseaux avait paru  l'entre du
Zwyn:  peine eut-il le temps d'envoyer Jean de Walle  Gravelines et
quelques hommes d'armes  l'Ecluse.

Jamais la guerre contre l'Angleterre, guerre provoque par la
politique de Philippe le Hardi, qui venait troubler tout  coup de si
prcieuses esprances, ne fut plus impopulaire en Flandre. Waleran de
Luxembourg, le sire de Hangest, gouverneur de Boulogne, le sire de
Dampierre, snchal de Ponthieu, et les autres chevaliers qui les
accompagnaient, avaient forc un millier de laboureurs et de bourgeois
 marcher sous leurs drapeaux; ceux-ci les abandonnrent ds le
premier moment de la lutte; les habitants de la chtellenie de Bthune
s'opposaient  la leve d'un subside destin  assurer la protection
de leurs frontires, et l'on racontait que dans le pays de Bergues et
de Cassel les communes taient prtes  se soulever contre le duc de
Bourgogne pour appeler les Anglais.

Les mmes sentiments rgnaient  Bruges; malgr les ordres du duc,
les bourgeois ne prirent point les armes pour dfendre les barbacanes
de l'Ecluse contre les galres de Henri IV, et bien que Jean sans Peur
se ft rendu lui-mme au milieu d'eux, multipliant les instances et
les prires, rien ne put les branler; le bourgmestre, Livin de
Schotelaere, interprte de la rsistance unanime des bourgeois, avait
refus de conduire les milices communales sur les rives du Zwyn; ce
n'tait pas  la Flandre qu'il appartenait de protger une citadelle
bien moins menaante pour les Anglais que pour ses propres liberts.

Le duc de Bourgogne ne pouvait rien: il apprit, sans chercher 
dissimuler sa fureur, qu'aprs une attaque o avait succomb le comte
de Pembroke, les Anglais s'taient empars de l'Ecluse, et ce ne fut
que lorsqu'ils eurent brl ce redoutable chteau, qui retraait les
mauvais jours de la conqute de Charles VI, que les bourgeois de Gand,
de Bruges et d'Ypres se laissrent persuader qu'il tait temps
d'arrter les progrs de l'invasion trangre; les Anglais se
retirrent  leur approche, lentement toutefois et sans tre
inquits, plutt en allis qu'en ennemis; mais Jean sans Peur
n'oublia pas combien les communes flamandes avaient montr peu de zle
pour le secourir: son ressentiment tait surtout extrme contre les
magistrats de Bruges. C'est ainsi que des vnements imprvus avaient,
en peu de jours, suspendu l'accomplissement des promesses
solennellement proclames  l'htel de Ten Walle.

Sous l'influence du mcontentement public du duc de Bourgogne, les
dputs des quatre _membres_ se runissent de nouveau et concluent une
intime alliance pour le maintien de leurs franchises; ils suivent Jean
sans Peur  Oudenbourg, au camp des Yprois, qu'il esprait peut-tre
se rendre plus favorables, et lui remontrent avec force que si la
Flandre ne recouvre son industrie et son commerce, elle prira tout
entire de misre et de dtresse. Ils lui exposent que, loin de faire
droit  leurs requtes du 21 avril, il permet  sa flotte, sous le
prtexte de harceler les Anglais, de continuer  bloquer tous les
ports de Flandre, o n'osent plus aborder les marchands trangers; et,
comme cette fois ils n'obtiennent aucune rponse satisfaisante, ils
voquent  leur propre tribunal toutes les plaintes causes par les
pirateries de la flotte bourguignonne, et condamnent  l'exil les
chevaliers auxquels le duc avait confi le commandement de ses
vaisseaux. C'taient le capitaine de Saeftinghen, Jean Vilain, et
deux btards de Louis de Male, Hector de Vorholt et Victor son frre.

Jean sans Peur avait quitt le camp d'Oudenbourg. Il s'tait rendu 
Paris pour y faire acte d'hommage du comt et de la pairie de Flandre
(26 aot 1405). Il allait aussi combattre l'influence du duc
d'Orlans, qui s'tait retir  Chartres avec la reine Isabeau de
Bavire et qui se prparait  y faire venir le dauphin; mais ce projet
ne put s'excuter: le duc de Bourgogne retint prs de lui, au Louvre,
le jeune hritier de Charles VI, et ds ce jour on le vit, pour
attirer les Parisiens  son parti, les bercer de promesses non moins
magnifiques que celles qui avaient signal son inauguration  Gand.
Tantt il exposait les malheurs du peuple dans quelque longue
remontrance que le monarque, priv de raison, ne pouvait comprendre,
et faisait rendre aux bourgeois les chanes qui leur avaient t
enleves aprs la bataille de Roosebeke; tantt il rptait qu'il
tait urgent de convoquer les tats gnraux du royaume.

Cependant la guerre civile allait clater. Le duc Jean avait runi une
arme pour assaillir les Orlanais. Le duc de Limbourg et l'vque de
Lige, Jean sans Piti, l'avaient rejoint  Paris avec huit cents
lances, dix-huit cents hommes d'armes et cinq cents archers. Le duc
d'Autriche, le comte de Wurtemberg, le comte de Savoie et le prince
d'Orange campaient prs de Provins. Deux mille hommes de milices
bourguignonnes pillaient les environs de Pontoise. Prs du pont
Saint-Maxence se tenaient les sergents recruts en Brabant, en Flandre
et en Hainaut; leurs chefs taient Raoul de Flandre, btard de Louis
de Male, Arnould de Gavre, Roland de la Hovarderie, Roland de Poucke,
Jean et Louis de Ghistelles, Jean de Masmines, le sire de Heule et le
sire d'Axel. Ils avaient crit sur les pennonceaux de leurs lances ces
mots flamands: Ik houd, Je le soutiens, pour rpondre  la devise
du duc d'Orlans: Je l'envie, et ils dvastaient le pays plus que
les autres.

Le duc de Bourgogne se prparait  aller assiger le chteau de
Vincennes qu'occupait la reine Isabeau, lorsque l'intervention du roi
de Sicile et du duc de Bourbon ramena la paix et rconcilia
momentanment les deux factions. Jean sans Peur obtint tout ce qu'il
avait demand. Le 27 janvier 1405 (v. st.) on profita d'un intervalle
de raison du roi pour lui faire signer une ordonnance qui appelait le
duc de Bourgogne au conseil du royaume: on lui assurait, de plus, la
tutelle du dauphin aprs la mort de Charles VI; on lui livrait mme
les frontires de la Somme et de l'Oise, en lui donnant le
gouvernement de la Picardie. Un autre rsultat important avait t
atteint par le duc de Bourgogne: il avait russi  se faire
reconnatre pour chef d'une ligue puissante par une foule de seigneurs
qui, jusque-l, n'obissaient qu'au roi de France, et qui mme le plus
souvent ne lui obissaient point.

Des ftes brillantes marqurent  Paris cette courte concorde: elles
se renouvelrent le 22 juin 1406,  Compigne, pour le double hymne
qui unissait Isabelle de France, veuve d'un roi et dtrne  dix ans,
 Charles, fils du duc d'Orlans, et Jean de Touraine, quatrime fils
de Charles VI,  Jacqueline de Bavire, hritire du Hainaut: ce que
le pass avait eu de douleurs et de prilleuses aventures pour l'une
des fiances, l'autre devait le retrouver dans l'avenir.

En mme temps, l'vque de Chartres et Jean de Hangest se rendaient en
Angleterre pour traiter de la paix entre les deux royaumes, et Henri
IV autorisait Richard d'Ashton et Thomas de Swynford  ngocier une
trve avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne, afin de faire cesser,
y disait-il, l'empeschement de la commune marchandise entre notre
royalme et le pays de Flandres; laquelle souloit apporter grand
prouffit et utilit  toute la chrtient. Les ngociations se
prolongeaient lorsque le comte de Northumberland et Henri de Percy,
qui avaient vainement essay de ranimer, en Angleterre, le parti de
Richard II, vinrent rclamer des secours en France. L'avis des
conseillers du roi tait de fermer l'oreille  leurs plaintes; mais il
suffit, pour en assurer le succs, qu'un seul prince les accueillt.

Ce prince tait le duc d'Orlans: il s'tait persuad qu'en chassant
les Anglais des provinces de l'ouest, il mriterait le titre de duc
d'Aquitaine, et le 16 septembre il quittait Paris pour se diriger vers
Bordeaux.

Le duc de Bourgogne, inquiet de voir son rival entreprendre une guerre
toute populaire en France, crut devoir suivre son exemple. Toutes les
confrences furent brusquement rompues et il annona qu'il voulait
assiger Calais, cette clef du royaume de France que les Anglais se
vantaient de porter  leur ceinture. Saint-Omer devait servir de
centre  ses oprations. Il fit construire, dans les forts qui
environnent cette ville, d'normes bastilles qu'on devait conduire
devant les remparts assigs, des fondreffes, des bricoles, des
chelles. Les bombardes, les canons, les munitions, les vivres
abondaient. Cependant les amis du duc d'Orlans avaient profit de
l'loignement du duc Jean pour lui faire retirer les secours d'hommes
et d'argent qu'on lui avait promis; ils avaient mme obtenu une lettre
du roi qui lui dfendait de continuer son expdition. Le duc de
Bourgogne l'apprit le 5 novembre 1406, au moment o il venait de
passer ses hommes d'armes en revue; il pleura, dit-on, en voyant que
l'on avait, par des retards multiplis, russi  le retenir 
Saint-Omer jusqu' ce que les pluies de l'automne, bien plus que la
dfense du roi, rendissent l'accomplissement de ses projets
impossible, et on l'entendit jurer solennellement en prsence des
siens qu'au printemps il reviendrait avec une nombreuse arme pour
chasser les Anglais ou qu'il mourrait en les combattant. A peine
avait-il quitt Saint-Omer que quelques bourgeois mirent le feu 
toutes les machines de guerre qu'il avait fait dposer dans l'enceinte
de l'abbaye de Saint-Bertin. Les Anglais s'lanaient dj de leurs
forteresses et parcouraient l'Artois o on les recevait avec joie.

La ruine du commerce entranant celle de l'industrie, livrait la
Flandre  une misre chaque jour plus affreuse: de nouvelles taxes
avaient t tablies pour la malheureuse expdition de Saint-Omer. Une
agitation menaante rgnait dans toutes les villes. Le pauvre peuple
murmurait surtout violemment de ce que les laines anglaises
continuaient  manquer au travail des mtiers et de ce que les
ordonnances du duc, en dfendant de recevoir les anciennes monnaies,
le dpouillaient de tout ce qu'il avait pu autrefois se rserver comme
une dernire ressource pour suffire aux besoins d'un avenir plein
d'incertitude. A Gand, les corporations s'assemblrent sous leurs
bannires;  Bruges, les magistrats prtendaient qu'on violait leurs
privilges sur la fabrication des draps;  Ypres, ils contestaient
l'autorit du bailli.

Le duc de Bourgogne revient en Flandre pour calmer ces divisions. Son
premier soin est d'adoucir les ordonnances sur les monnaies, et de
conclure une trve marchande avec le roi d'Angleterre pour prparer le
retour des relations commerciales en mettant un terme aux actes de
piraterie qui dsolent les mers. Dj il s'est rendu  Gand, et, pour
s'y attacher les bourgeois, il leur promet de fixer sa rsidence au
milieu d'eux. L'un des magistrats de Gand se laisse mme corrompre par
ses largesses: c'est Jacques Sneevoet, l'un des membres des Petits
mtiers. Il doit, par de tnbreuses intrigues, ouvrir cette re
dplorable o la cit de Jean Breydel et celle de Jacques d'Artevelde,
longtemps allies et amies, se montreront presque constamment rivales.

Jean sans Peur, rassur sur les dispositions des Gantois, arriva 
Bruges, orgueilleux et menaant; il ne lui suffisait point d'avoir
enlev aux Brugeois cette prrogative qui remontait  Baldwin Bras de
Fer, de voir les comtes de Flandre vivre  l'ombre de leurs foyers; il
aspirait surtout  se venger des magistrats qui avaient refus de
s'associer  la dfense du chteau de l'Ecluse. Comme Louis de Nevers,
il trouvait dans cette question du monopole de la fabrication des
draps contest aux grandes villes, un moyen de rompre la puissance de
la triade flamande en dveloppant le quatrime membre form d'lments
multiples sur lesquels il lui tait plus ais d'exercer une influence
prpondrante: il n'hsita pas  condamner les prtentions des
Brugeois. Ceux-ci allguaient leurs privilges et refusaient d'obir;
mais les Gantois les abandonnaient, et il ne leur resta qu' se rendre
 Deynze pour se soumettre  la dcision du duc. Jean sans Peur avait
prononc son jugement  Gand: il retourna  Bruges afin que la terreur
de son nom et de sa justice en assurt l'excution. Le son des cloches
appela les bourgeois  la place du March: ils la trouvrent remplie
d'hommes d'armes. Le duc de Bourgogne parut au balcon des Halles, une
verge  la main, en signe de chtiment. Il fit lire aussitt une
sentence qui dclarait dchus de leurs fonctions six chevins, deux
conseillers, les deux trsoriers de la ville et les six capitaines des
sextaineries. C'taient, entre autres, Jean Honin, Jean Heldebolle,
Jean Vander Buerse, Jean Hoste, Jacques et Thomas Bonin, Sohier Vande
Walle, Jean Metteneye et Nicolas Barbesaen. Les uns furent bannis
comme ennemis du duc et du pays, et les autres condamns  payer des
fortes amendes. Le duc avait dsign, pour leur succder, d'obscurs
bourgeois qui avaient t eux-mmes autrefois exils par les
magistrats et qui s'empressrent  leur tour de proscrire ceux qui
leur taient contraires.

Le lendemain, 25 avril 1407, le duc de Bourgogne fit sceller une
charte qui dfendait aux mtiers de porter leurs bannires sur la
place publique si celle du prince n'y avait t arbore la premire,
et qui en cas de dsobissance punissait le mtier tout entier de la
perte de ses bannires, et le bourgeois isol qui en donnerait
l'exemple, du dernier supplice. Elle ajoutait, contre toutes les
rgles du droit criminel de ce temps, que le coupable contumace
pourrait, aprs avoir t cit au son de la cloche, tre frapp d'un
exil de cent ans et un jour, et rtablissait pour ce genre de dlit la
peine de la confiscation des biens, si odieuse  toutes les communes.
Enfin, elle supprimait le _maendghelt_, subside mensuel qui tait
depuis longtemps accord par l'administration municipale aux divers
corps des mtiers. Ces rsolutions restrent toutefois secrtes: on se
contenta d'annoncer aux mtiers que Jean sans Peur leur permettait de
conserver leurs bannires, pourvu qu'ils en usassent raisonnablement;
et ds que l'on eut remarqu que cette dclaration calmait un peu
l'inquitude cause par les sentences de la veille, on les invita 
remercier le duc de Bourgogne de ce qu'il avait bien voulu leur
confirmer le droit de possder des bannires, en lui promettant de
s'en servir parmi les modrations, restrictions et obligations
nonces dans la charte du 27 avril. Les doyens des mtiers hsitrent
pendant quelques jours; ils voulaient, disaient-ils, connatre les
conditions imposes par le duc. Enfin, quelques-uns cdrent aux
instances des conseillers bourguignons: on employa la violence
vis--vis de ceux qui persistaient dans leur refus, et le 24 mai 1407,
les doyens des mtiers apposrent leurs sceaux sur un acte d'adhsion
o leur volont n'avait pas t libre, o ils avaient pris des
engagements dont ils ignoraient eux-mmes l'tendue. C'est le fameux
_Calfvel_ de 1407.

Les magistrats, que la faveur du duc avait levs au-dessus de leurs
concitoyens, profitrent de ce succs pour dcider que dsormais on ne
pouvait plus vendre le bl ailleurs qu'au _Braemberg_, et qu'il serait
soumis  une gabelle de deux gros tournois par muid. S'ils cherchaient
 multiplier des taxes impopulaires, c'tait dans le but d'en offrir
une part importante au duc de Bourgogne, et ils tablirent bientt
qu'il aurait le droit de percevoir le _septime denier_ sur tous les
revenus de la ville.

A Ypres, deux chevins furent frapps d'une sentence semblable  celle
qui avait atteint  Bruges Jean Honin, Nicolas Barbesaen et leurs
amis, et les bourgeois brlrent, pour apaiser le duc, les lettres
d'alliance qui retraaient la fdration rcente des trois bonnes
villes de Flandre. Ypres, en abjurant ses franchises, avait condamn
son industrie: une dcadence rapide dpeupla sa vaste enceinte, et
elle s'effaa bientt du rang des grandes cits de l'Europe.

Jean sans Peur ne favorisait que les Gantois. Le 30 avril, trois jours
aprs avoir fait sceller une charte compltement hostile aux Brugeois,
il transfra  Gand la cour suprieure de justice tablie  Audenarde.

Le duc de Bourgogne, dit un historien, dominait partout, et il
n'tait rien qui ne se ft  sa volont. Il demanda de pouvoir battre
une nouvelle espce de monnaie: on y consentit; puis il rclama du
pays tout entier une subvention considrable, et elle lui fut
galement accorde, car personne n'osait s'y opposer.

Jean sans Peur voulait, avant de poursuivre sa lutte contre le duc
d'Orlans, s'assurer l'obissance et la fidlit des communes. Tous
ses efforts avaient pour but d'affermir et de complter la
pacification de la Flandre: il y employa plusieurs mois. Le 24 juin
1407, il tait  Bruges; le 26 juillet, nous le retrouvons  Gand;
enfin le 13 aot, il n'a pas quitt la Flandre, mais il croit n'avoir
plus rien  y redouter, quand il fait publier un mandement gnral 
tous les chevaliers, cuyers et sergents de Bourgogne, de Flandre, de
Hainaut, d'Artois et de Vermandois, pour qu'ils s'assemblent le 25
septembre  la Chapelle-en-Thirache, aux bords de l'Oise. Aussitt
que cette arme est runie, Jean laisse  la duchesse de Bourgogne le
soin de gouverner la Flandre et s'loigne de Gand; il s'est content
d'adresser,  son dpart, aux nobles qui l'entourent, quelques paroles
o respire la haine du duc d'Orlans, et se rend rapidement  Paris,
accompagn d'une forte escorte, pour demander justice au roi de tous
les affronts qu'il a subis.

Ds son dernier voyage  Paris, Jean avait rsolu de ne reculer devant
aucun moyen d'abattre la puissance du duc d'Orlans, et il parat
avoir trouv un instrument docile dans Raoulet d'Auquetonville, ancien
trsorier de l'pargne en Languedoc, que le duc d'Orlans avait
dpouill de son office pour ses malversations. Pendant le sjour du
duc de Bourgogne en Flandre, Raoulet d'Auquetonville s'tait
activement occup de la mission qui lui tait confie, car vers les
ftes de la Saint-Jean 1407, il avait charg un _couratier_ public de
chercher une maison prs du palais Saint-Paul; mais ce ne fut que le
17 novembre qu'il se dcida, aprs des dmarches infructueuses, 
louer dans la Vieille rue du Temple,  soixante et dix toises de
l'htel Barbette, habit par Isabeau de Bavire, la maison de l'Image
Notre-Dame, qui appartenait  Robert Fouchier, matre des oeuvres de
charpenterie du roi.

Rien ne permet d'ailleurs de souponner quelque complot du duc de
Bourgogne. Arriv  Paris, il coute les douces paroles de Charles VI
et de ses conseillers; il se rconcilie avec le duc d'Orlans et se
rend prs de lui au chteau de Beaut.

Le dimanche 20 novembre 1407, les deux princes communirent ensemble 
la chapelle des Augustins. Trois jours aprs, le duc d'Orlans se
trouvait prs de la reine,  son htel de la rue Barbette, lorsqu'on
vint l'appeler par ordre du roi. Il sortit aussitt, monta sur sa mule
et partit, suivi de deux cuyers et de quatre ou cinq valets qui
tenaient des torches. La nuit tait obscure. A peine avait-il fait
quelques pas qu'une troupe nombreuse d'hommes arms, qui s'taient
cachs dans l'ombre, s'lana vers lui en criant: A mort!  mort!--Je
suis le duc d'Orlans, s'cria le prince dj couvert de sang. C'est
ce que nous voulons, rpondirent les meurtriers, et ils l'immolrent
 coups de hache, malgr la rsistance d'un jeune page qui, loin
d'abandonner son matre, le couvrit de son corps jusqu' ce qu'il
prit sous leurs coups. La Flandre tait la patrie de ce jeune page.
Raoulet d'Auquetonville, chef des assassins soudoys par Jean sans
Peur, comte de Flandre, tait n en Normandie.

On racontait aussi qu'au moment o le crime venait de s'accomplir, un
homme d'une taille leve sortit de la maison de l'Image Notre-Dame,
la figure cache par un grand chaperon rouge; selon les uns, il avait
tranch le poing de la victime et laiss retomber sa massue sur sa
tte sanglante; selon d'autres, il avait tran le cadavre dans la
boue pour s'assurer que la vie l'avait quitt; puis il tait rentr 
l'htel d'Artois.

Personne n'accusait le duc de Bourgogne; on n'osait croire qu'il et
pu forfaire  des serments sanctionns par les plus saints mystres de
la religion. Jean sans Peur parut aux funrailles du duc d'Orlans,
vtu de deuil et affectant une sincre douleur. Cependant une vague
rumeur se rpandit qu'il avait port la main sur le drap du cercueil,
et qu'au mme moment le sang avait jailli des plaies de l'illustre
victime, comme pour accuser l'auteur de la trahison, et le mme jour,
lorsque le prvt de Paris vint au conseil demander, en sa prsence,
la permission d'tendre ses recherches jusque dans l'htel des
princes, il plit et la voix de sa conscience trouble s'chappant
malgr lui de sa bouche, il prit le duc de Berri  part et lui avoua
son crime, disant que le dmon l'avait gar. Le duc de Berri garda
le silence, mais le lendemain,  l'htel de Nesle, Jean sans Peur
ritra son aveu. Afin qu'on ne mescroye aucun coupable de la mort du
duc d'Orlans, dit-il, je dclare que j'ay fait faire ce qui a est
fait, et non autre. Et aussitt aprs, accompagn de la plupart de
ceux dont il avait arm le bras pour le meurtre, il sortit par la
porte Saint-Denis et continua sa route sans s'arrter jusqu'en Artois,
changeant sans cesse de chevaux, et ayant soin de faire couper les
ponts derrire lui.

Il tait une heure aprs midi lorsqu'il arriva  Bapaume, aprs avoir
t vainement poursuivi par l'amiral de France et quelques autres
chevaliers, et ce fut en mmoire des prils auxquels il avait russi 
se drober, qu'il ordonna que dornavant les cloches de la ville
sonneraient tous les jours  la mme heure, ce qu'on appela longtemps
l'_Angelus_ du duc de Bourgogne.

De Bapaume, le duc se dirigea vers Lille o il harangua les membres de
son conseil, puis il se rendit  Gand o les tats de Flandre avaient
t convoqus. Jean de Saulx, chancelier et matre des requtes,
exposa les raisons qui lgitimaient ce que le duc avait jug devoir
faire. Le duc de Bourgogne, qui venait d'apprendre combien il tait
ais de commettre un grand crime, ne croyait pas plus difficile de le
justifier: il se flattait mme d'imposer le langage de ses sophistes
et de ses historiographes  la postrit, qui, en plaignant les
malheurs du duc d'Orlans, devait dans ses qualits et jusque dans ses
dfauts retrouver  la fois le petit-fils de Charles V et l'aeul de
Louis XII.

Charles VI avait promis bonne justice  la duchesse d'Orlans; mais la
parole royale tait peu de chose. Le duc de Bourgogne, n'ayant plus
devant lui qu'un parti sans chef, conservait une influence o la vertu
n'avait point de part, o la force tait tout. Le lugubre aspect du
cortge de la veuve et des enfants plors de la victime se dirigeant
vers l'htel Saint-Paul n'empchait pas le peuple de Paris d'insulter
 ses restes sanglants. Les princes ne montraient pas plus de zle: au
lieu de prendre des mesures vigoureuses, on se contenta d'envoyer le
duc de Berri et le roi de Sicile aux bords de la Somme pour interroger
le duc de Bourgogne et confrer avec lui afin qu'il ne se fist
Anglois. On se souvenait sans doute que Jean sans Peur les avait
lui-mme choisis pour premiers confidents de sa trahison. Le duc de
Bourgogne, qui dj n'accusait plus le diable de l'avoir tent,
s'tait rendu  Amiens, accompagn du duc de Brabant, du comte de
Nevers et de trois mille hommes d'armes. Il avait fait suspendre  son
htel deux lances, l'une de bataille, l'autre de tournoi, dfi de paix
ou de guerre o il ne risquait rien. Les ambassadeurs du roi se
turent. Ils ramenrent avec eux  Paris le duc de Bourgogne, qui
revendiquait de plus en plus l'honneur du crime, et comme si ce
n'tait pas assez, le duc de Berri l'invita  un solennel banquet dans
cet htel de Nesle o il s'tait vant du sang vers par son ordre.
Enfin, le 8 mars 1407 (v. st.), matre Jean Petit, docteur en
thologie de l'universit de Paris, pronona, devant le dauphin et les
princes, cette clbre harangue, dtestable apologie du tyrannicide,
si froide de sophismes, et toutefois, malgr ses formes puriles,
presque aussi hideuse que le crime. Lorsque, comparant le duc de
Bourgogne  Joab mettant Absalon  mort, matre Jean Petit citait ces
paroles de David: Joab a rpandu le sang de la guerre au milieu de la
paix: sa vieillesse ne descendra pas paisiblement dans la tombe,
l'obscur thologien devenait prophte pour condamner celui qu'il
glorifiait.

Le duc ratifia tout ce qu'avait dit matre Jean Petit, dans une
assemble solennelle o sigeaient le roi de Sicile, les ducs de
Guienne, de Berri, de Bretagne, de Lorraine, plusieurs comtes et
plusieurs vques, et l'on fit signer au roi des lettres par
lesquelles il approuvait l'attentat de Raoulet d'Auquetonville: Comme
notre trs-chier et trs-am cousin le duc de Bourgogne, y disait-il,
a fait proposer que pour notre sret et prservation de nous et de
notre ligne, pour le bien et utilit de notre royaume, et pour garder
envers nous la foy et loyaut en quoy il nous est tenu, il avoit fait
mettre hors de ce monde nostre trs-chier et trs-am frre, le duc
d'Orlans, que Dieu absolve! savoir faisons que voulons que le dit duc
de Bourgogne soit et demeure en nostre singulire amour, comme il
estoit par avant. On avait eu recours aux fables les plus absurdes
pour persuader au roi que le meurtre de son frre l'avait prserv
d'un pril imminent. C'est ainsi que Jean sans Peur promet biens de
ce monde et honneurs sans nombre  un crivain nomm Pierre Salmon,
qui se charge d'informer et d'instruire le roi. Or Pierre Salmon ne
trouve rien de mieux que de raconter qu'un moine, trs-expert en
plusieurs sciences, lui a t indiqu par Pierre Rapondi, qu'il l'a
dcouvert dans un prison de Sienne o il tait retenu par l'ordre de
l'vque comme accus de magie, et qu'il lui a entendu dire que le duc
de Milan avait fait faire une image du roi en argent pour la
soumettre  ses malfices. Il ajoute qu'un moine blanc qu'il a vu 
Notre-Dame de Halle,  Utrecht et  Avignon, lui a galement annonc
que la mort du duc d'Orlans sera le salut du roi.

Jean sans Peur, non moins empress  reconnatre les services de Jean
Petit que ceux de Pierre Salmon, l'avait nomm son conseiller et son
matre de requtes. Le discours du 8 mars 1407, reproduit par de
nombreux copistes, avait t rpandu de ville en ville; la
glorification du duc, rpte par la voix de ses flatteurs,
retentissait de toutes parts comme un hymne triomphal au milieu du
silence et de la stupeur des Orlanais, quand un bruit d'armes se fit
entendre vers les bords de la Meuse. Le roi des Romains rclamait le
duch de Brabant. Les Ligeois, ses allis, taient quarante mille au
sige de Maestricht. Une arme bourguignonne se runit  Gand pour les
combattre. Jean sans Peur avait quitt Paris le 5 juillet; le 23
septembre, il tuait vingt-quatre ou vingt-six mille Ligeois sous les
murs de Tongres. Lige, Huy, Dinant, perdirent ou leurs remparts ou
leurs privilges, et la hache du bourreau acheva ce qu'avait commenc
l'pe du vainqueur; mais la France chappait au duc de Bourgogne: que
lui importait d'tre victorieux vers les marches de l'empire, si la
royaut de Charles VI subissait une autre tutelle que la sienne?

A peine Jean sans Peur s'tait-il loign de Paris que la duchesse
d'Orlans y tait rentre, et avec elle tous les amis du comte
d'Armagnac, dont les charpes blanches frapprent si vivement les
regards du peuple qu'il dsigna dsormais par le nom d'_Armagnacs_
tous ceux qui combattaient le duc de Bourgogne. L'abb de Saint-Fiacre
pronona le pangyrique de la victime de la Vieille rue du Temple: il
rappela les droits de sa naissance qui l'avaient plac si prs du
trne, et l'ingratitude du duc Jean, qui avait reu tant de bienfaits
de Charles VI: C'est l, disait-il au roi, la reconnaissance du
voyage de Flandre, auquel toi et ton royaume mis en pril pour l'amour
de son pre. Il aurait pu ajouter que cette princesse, qu'un crime
odieux avait rduite  un si triste veuvage, tait fille de ce duc de
Milan qui avait contribu plus que personne  la dlivrance de Jean de
Bourgogne, prisonnier chez les infidles.

L'orateur appliquait au duc de Bourgogne toutes les maldictions
accumules contre Can et Judas, et concluait  ce qu'il ft soumis 
une publique expiation et  un exil de vingt ans outre-mer: Princes
et nobles, pleurez, car le chemin est commenc  vous faire mourir
trahitreusement et sans advertance. Pleurez, hommes et femmes, jeunes
et vieux, pauvres et riches; car la douceur de paix et de tranquillit
vous est te, en tant que le chemin vous est montr d'occire et
mettre glaive entre les princes, par lequel vous tes en guerre, en
misre et en voie de toute destruction. Entendez donc, princes et
hommes de quelconques tats,  soutenir justice contre ledit de
Bourgogne, qui, par l'homicide par lui commis, a usurp la domination
et autorit du roi et de ses fils, et a soustrait grand'aide et
consolation; car il a mis le bien commun en grive tribulation, en
confondant les bons estatuts sans vergogne, en soutenant son pch
contre noblesse, parent, serment, alliances et assurances, et contre
Dieu et la cour de tous ses saints; cet inconvnient ne peut tre
rpar ou apais, fors par le bien de justice.

Cette satisfaction solennelle, qui paraissait  beaucoup d'hommes
sages du quinzime sicle le seul moyen d'carter de la France toutes
les discordes envoyes comme un chtiment par le ciel, ne devait pas
avoir lieu. Dj on avait charg des dputs d'aller, au nom du roi,
ordonner au duc de ne pas attaquer les Ligeois; mais il n'avait pas
obi et il tait vainqueur. A l'enthousiasme qui agitait les Armagnacs
succda une profonde terreur: la reine voulait runir une arme; elle
avait besoin d'argent et personne ne voulait lui en prter. On fit
partir le roi pour Tours; la reine et les princes l'y suivirent: au
milieu de ces inquitudes, Valentine de Milan expira, frappe par une
mort prmature, de courroux et de deuil, dit Juvnal des Ursins.

Le 28 novembre, le duc de Bourgogne entra  Paris. Il arrivait trop
tard. Le fantme royal au nom duquel tous les partis se proscrivaient
tour  tour lui avait t enlev: il ne pouvait songer  aller le
chercher de l'autre ct de la Loire; mais il savait que la reine ne
tarderait point  s'ennuyer dans son exil de Tours, loin de Paris qui
restait toujours le centre du gouvernement. Par la ncessit, par la
force mme des choses, il y eut une rconciliation: elle se fit 
Chartres, le 9 mars 1408 (v. st.). Le duc de Bourgogne et les fils du
duc d'Orlans jurrent un oubli du pass qui ne pouvait tre sincre.
_Pax, pax, inquit propheta, et non est pax_, crit le greffier du
parlement sur ses registres. Le fou du duc de Bourgogne en portait le
mme jugement.

Jean sans Peur gagnait le plus  ce trait; car le roi rentrait 
Paris et devenait en quelque sorte son otage, en s'enfermant dans une
cit o le peuple tait pleinement dvou  la cause de celui qu'il
esprait voir allger ses impts.

La puissance du duc de Bourgogne s'accroissait de jour en jour. Il
disposait de toutes les milices de la Bourgogne, du Nivernais, de
l'Artois et quelquefois de celles de la Flandre, du Brabant, de la
Hollande. Il avait conclu une troite alliance avec le roi de Navarre,
le comte de Foix, les ducs de Bavire et de Bar; le duc d'Anjou se
laissa corrompre. Isabeau de Bavire elle-mme cda et devint
Bourguignonne.

La politique du duc Jean tait  deux faces. Tantt il caressait la
Flandre pour obtenir son appui, tantt n'en ayant plus besoin, il
s'efforait de s'y faire redouter; on sentait bien que lorsqu'il
faisait des concessions, c'tait malgr lui, et que lorsqu'il
modifiait les privilges, il se proposait de ne point tarder  les
anantir. Mais la Flandre rsiste: une sage prvoyance rveille sans
cesse ses soupons. O Flandre! malheur  toi! disait l'abb
d'Eeckhout, Lubert Hauscilt, dans des vers que l'on considra
longtemps comme prophtiques, tu nourris des trangers de ton lait,
et tandis que les loups s'abreuvent  ton sein fcond, tu n'as que du
fiel pour tes brebis. Flandre, fleur des fleurs, redoute des ruses
fatales.

Lorsqu'au mois d'aot 1409 le duc de Bourgogne confirme l'existence de
la cour de justice qui s'appellera dornavant le conseil du duc, cette
cour, bien qu'tablie  Gand, reste profondment impopulaire. Si tous
les membres qui la composent doivent jurer de garder et entretenir
les privilges, lois, droicts, franchises et bonnes coustumes des
villes et du pays, ils n'en sont pas moins investis du soin de
connatre de l'interprtation de ces mmes privilges et de tous les
cas relatifs  la paix de Tournay; enfin, quoique tenus de prononcer
leur sentence en flamand, ils dlibrent en franais en la chambre 
l'uys clos. Toutes les villes de Flandre cherchaient  se drober 
cette juridiction; les Gantois surtout contestaient si obstinment son
autorit, qu'un jour, tenant vers le conseil une fiert, ils
envoyrent par l'un de leurs siergans dire qu'ils ne procdassent plus
avant sur ung tel, car il estoit leur bourgeois. Le duc les fit citer
alors au parlement de Paris: ils menacrent les sergents royaux,
chargs de leur notifier cet appel, de les prcipiter dans l'Escaut.

Pendant cette mme anne 1409, les Gantois, qui maintenaient avec tant
de zle leurs immunits politiques, conservaient, en dpit du prince
attach aux papes d'Avignon, toute leur libert religieuse, et nous
remarquons, parmi les prlats et les clercs runis au concile de Pise,
les dputs de l'vque urbaniste, Martin Van de Watere.

Lorsque les Orlanais, renonant  la paix de Chartres, s'avancrent
vers Paris, les bourgeois de Gand et de Bruges refusrent firement de
prendre les armes pour soutenir une querelle qui leur tait trangre,
et le duc de Bourgogne se vit rduit  signer,  Bictre, un trait
par lequel les princes s'engageaient  ne pas entrer  Paris, trait
qui l'atteignait bien plus que tous les autres.

Jean sans Peur avait runi  Tournay le duc Guillaume de Bavire,
l'vque de Lige, le comte de Namur et plusieurs seigneurs des
marches de l'empire; il rclama leur appui contre le duc d'Orlans, et
se rendit aussitt aprs  Arras o les nobles du comt d'Artois
avaient t convoqus. Matre Jean Boursier leur exposa doctement en
prsence du duc de Bourgogne que bien qu'il et, pour la sret du roi
et la conservation de la monarchie, fait mourir le duc d'Orlans, ses
fils poursuivaient leurs machinations contre lui, et il ajouta qu'il
venait faire appel  la loyaut de ses Etats d'Artois pour qu'ils le
soutinssent efficacement. Mais c'tait prs des Etats de Flandre qu'il
fallait surtout faire russir ces dmarches. Les Gantois continuaient
 donner l'exemple de la rsistance en dclarant qu'ils ne
franchiraient point les frontires de Flandre. Le duc multiplia
vainement les prires, rptant que s'ils l'abandonnaient toute sa
puissance serait dtruite; dj, n'coutant plus que sa colre, il
leur annonait qu'il ferait le lendemain sonner la cloche du beffroi,
pour savoir quels taient ceux qui se rallieraient sous sa bannire,
et il voulait mme quitter la Flandre: mais son chancelier le dissuada
de ces moyens violents qui convenaient si peu au gnie indpendant des
communes flamandes: pour atteindre le but qu'il se proposait, les
concessions valaient mieux que les menaces. En effet, on le vit
bientt vendre de nouveaux privilges et renoncer dans la plupart des
villes aux taxes qu'il y prlevait sur les confiscations ou sur les
accises. Il conduisait avec lui son fils Philippe, alors g de quinze
ans, et se plaisait  le montrer aux bourgeois pour se concilier leur
faveur. A Gand,  Bruges,  Ypres, il remercia humblement les communes
des subsides et des secours qu'elles avaient si longtemps hsit 
lui promettre. A Furnes, il parvint  calmer, par de douces et bonnes
paroles, les laboureurs qui avaient ressaisi les armes de leurs
anctres pour protester contre tout projet de les soumettre  des
impts sans cesse repousss sur ces rivages comme le signe de la
servitude.

Si l'on peut ajouter foi  un rcit fort vraisemblable quoique ignor
des historiens flamands, les communes avaient impos au duc des
conditions bien plus importantes, celles que Louis de Male avait
repousses en 1346, rien moins qu'une troite union commerciale avec
l'Angleterre, consacre par la suzerainet politique de Henri IV, et
au moment mme o Jean se dclarait le protecteur du roi de France, il
aurait consenti non-seulement  livrer aux Anglais les ports de la
Flandre, mais aussi  leur rendre hommage de ce comt qui formait la
premire comt-pairie de France, et mme  leur faire recouvrer
l'Aquitaine et la Normandie. C'est ainsi que les ducs de Bourgogne, en
cherchant  rtablir la fdration commerciale de la Flandre et de
l'Angleterre, fondent sur les souvenirs de la puissance des communes,
qu'ils hassent, la consolidation de leur propre puissance et les
rves de leur ambition.

Ds les derniers jours de janvier 1410 (v. st.), des dputs du duc et
des _quatre membres_ de Flandre s'taient rendus en Angleterre. Au
mois de mars, Henri IV charge l'vque de Saint-David et Henri de
Beaumont de poursuivre ces ngociations: nous les voyons conclure le
27 mai une nouvelle trve, mais rien ne nous est parvenu du trait qui
appelait les Anglais en France, si ce n'est une vague mention d'un
projet de mariage entre le prince de Galles et l'une des filles du duc
de Bourgogne, qui devait le confirmer.

Le duc se trouvait  Bruges lorsqu'il apprit, le 10 juillet, que les
Orlanais s'assemblaient dans le Vermandois. La guerre allait
commencer. Grce aux habiles intrigues du duc de Bourgogne, Paris se
souleva et lui livra la personne royale. La rbellion partait du
quartier des Halles: ceux qui la dirigeaient taient les Legoix,
bouchers de Sainte-Genevive, les Tibert et les Saint-Yon, bouchers du
Chtelet, et les Caboche, corcheurs de la boucherie de l'Htel-Dieu.
Ils taient tous dvous au parti bourguignon: mais les plus influents
taient les Legoix. Ils fournissaient la maison de Jean sans Peur de
boucherie et poullaillerie, et l'un des comptes prsents par ces
hommes qui devaient un jour gorger des vques et des prsidents au
parlement, porte une douzaine d'alouettes et de petis oiselets. Les
chefs des bouchers taient d'ailleurs aussi robustes qu'habitus 
plonger leurs mains dans le sang, et l'on vit la ville et
l'universit, galement intimides par leurs menaces, s'empresser de
prendre le symbole bourguignon, c'est--dire la croix de Saint-Andr
o l'initiale du nom de Jean sans Peur brillait sur les fleurs de lis
royales.

Le duc de Bourgogne voulut saisir une occasion si favorable pour
dtruire le parti des Orlanais. L'arme que lui avaient accorde les
communes flamandes comprenait deux mille ribaudequins, quatre mille
canons, douze mille chariots et soixante mille hommes arms, sans
compter les valets. Toutes leurs milices taient subdivises par
villes et par conntablies, selon les anciens usages; toutes suivaient
leurs bannires, sans obir aux ordres des chevaliers bourguignons.
Jean n'osait se plaindre: il se flicita d'avoir les milices flamandes
avec lui, lorsque arrives aux bords de la Somme, elles renversrent
en quelques instants, avec leurs formidables machines de guerre, les
tours de Ham et s'lancrent, pleines de courage, sur les remparts;
toute la ville fut pille et brle. Le bruit des ravages des Flamands
rpandait de toutes parts la terreur; Nesle, Roye, Chauny, se htrent
de se soumettre, et le duc de Bourgogne mit le sige devant
Montdidier.

Le duc d'Orlans, le comte d'Armagnac et leur arme avaient dj pass
la Marne et occupaient Clermont. Tout annonait qu'une lutte dcisive
allait dnouer ces longues et cruelles intrigues perptues par les
factions. L'arme du duc de Bourgogne s'tait range en bataille dans
une vaste plaine entre Roye et Montdidier; deux jours se passrent;
les ennemis ne se montraient pas, et les Gantois, craignant qu'on ne
chercht  les tromper par de faux bruits, envoyrent du ct de
Clermont des espions qui revinrent sans avoir aperu les Orlanais. Ce
rapport excite les murmures des Gantois; ils prtendent que tout ce
que l'on raconte sur les projets du duc d'Orlans n'est qu'un mensonge
invent pour les retenir dans le camp, et leurs voix tumultueuses en
accusent deux des conseillers du duc, les sires de Helly et de Ray.
Ils rptent que rien ne les empchera de retourner dans leurs foyers;
mais le duc de Bourgogne accourt au milieux d'eux et leur reprsente
que, d'aprs des indications certaines, le duc d'Orlans s'approche,
et que jamais leur secours ne lui a t plus ncessaire. Il renouvelle
ses instances et ses prires jusqu' ce que leurs chefs lui promettent
de convoquer, dans la tente de Gand, les capitaines des conntablies
et les dizeniers; les Gantois ne consentent toutefois  s'associer
huit jours de plus  son expdition qu'aprs avoir obtenu une
dclaration par laquelle le duc lui-mme en fixe le terme, en les
louant fort de leur zle. Le mme jour, le duc de Bourgogne,
multipliant les sacrifices pour retenir les Gantois dans son camp,
leur accorde, por les bons et agrables services que nous ont fait et
font journellement et esprons que facent au temps  venir, le
privilge de pouvoir acqurir des fiefs en payant les droits
seigneuriaux. Les mmes motifs l'engagent  octroyer aux Brugeois la
confirmation de leur ancien privilge d'tre affranchis des droits de
tonlieu dans toute l'tendue de la Flandre, attendu les bons,
agrables et notables services que ils nous ont faict et font chascun
jour en plusieurs et maintes manires et mesmement en ce prsent
voyage, au service de monseigneur le roy, ouquel ils se portent bien
et diligemment.

Huit jours s'coulrent dans une strile anxit. Le duc d'Orlans,
instruit de ce qui se passait dans le camp du duc de Bourgogne,
attendait patiemment le moment d'en profiter, et les Gantois
envoyrent de nouveau leurs espions jusqu'aux barrires de Clermont
sans apercevoir les Armagnacs. Cette fois, on les pressa inutilement
d'ajouter,  la semaine coule, un nouveau dlai de cinq jours. Le
duc insistait d'autant plus qu'il savait qu'une arme anglaise,
commande par le roi Henri IV lui-mme, tait prte  dbarquer en
France pour le soutenir conformment  leurs traits secrets. Quelles
que fussent les exhortations des chevaliers de la cour du duc, les
Gantois rpondaient toujours: N'osez-vous pas conduire monseigneur de
Bourgogne  Paris? Il n'est pas vrai que les Armagnacs soient 
Clermont, et nous avons pris toutes les forteresses qui pouvaient vous
arrter. Pour les faire changer d'avis, on leur montra des chartes
revtues du sceau du roi, o de grands avantages, leur disait-on,
taient promis  l'industrie flamande s'ils n'abandonnaient point
l'expdition; on leur remit mme une lettre des bourgeois de Paris qui
les appelaient comme des frres engags depuis un demi-sicle dans des
luttes communes. Tout fut inutile. Les Gantois souponnaient quelque
ruse du duc de Bourgogne, et ds que le soir fut arriv ils
arrachrent les auvents et les solives des maisons des faubourgs de
Montdidier pour allumer de grands feux dans leurs quartiers. Ils
chargrent aussitt leurs bagages sur leurs chariots et prirent les
armes. Leurs cris rpts: _Wapens! wapens! te Vlaendren waert!_ Aux
armes! aux armes! en Flandre! rveillrent le duc de Bourgogne. Il
envoya quelques seigneurs s'informer de ce qui se passait; les
Flamands refusrent de les couter. Aux premires lueurs de l'aurore,
ils s'crirent tous: _Go! go!_ C'tait le signal du dpart. Le duc
de Bourgogne tait mont  cheval avec le duc de Brabant, son frre,
et il se rendit avec lui prs des Gantois. Et l, dit Enguerrand de
Monstrelet, le chaperon t hors de la tte devant eux, leur pria 
mains jointes, trs-humblement, qu'ils voulsissent demeurer avecque
lui jusqu' quatre jours, en eux disant et appelant frres, compains
et amis les plus fables qu'il et au monde. Jean sans Peur alla mme
jusqu' leur promettre de leur abandonner tous les impts de la
Flandre. Le duc de Brabant joignit ses prires aux siennes. Les
bourgeois des communes flamandes ne voulurent rien entendre;  toutes
les exhortations qu'on leur adressait, ils rpondaient en montrant les
lettres qui limitaient la dure de l'expdition et invoquaient le
sceau du duc dont elles taient revtues.

Le duc de Bourgogne n'osa insister plus longtemps. Les Flamands
avaient mis le feu  leurs tentes, et la flamme, se rpandant dans
tout le camp, avait gagn le logis du duc. Jean sans Peur se prparait
dj  le quitter. A moins de se rsoudre  attendre ses ennemis, il
ne lui restait qu' imiter l'exemple des Gantois. Il les suivit
jusqu' Pronne, o il les remercia trs-humblement de leurs services,
en chargeant le duc de Brabant de les ramener jusqu' leurs
frontires. La puissance de la Flandre communale tait reste si
redoutable que lors mme qu'elle refusait tout  Jean sans Peur, il
n'tait rien que Jean sans Peur ost lui refuser.

Peu de jours aprs, le duc de Bourgogne entrait presque seul  Paris,
o il craignait de se voir devanc par le duc d'Orlans. Son influence
avait t compromise, dans la capitale du royaume, par sa malheureuse
expdition de Montdidier. Mille rumeurs y branlaient d'ailleurs sa
popularit. Son alliance avec les Anglais n'tait plus douteuse: et on
rpandait de nouveau le bruit qu'il s'tait engag  leur restituer
les duchs de Guyenne et de Normandie et  leur remettre, comme gage
de sa promesse, quatre des principales villes du rivage de la Flandre,
Gravelines, Dunkerque, Dixmude et l'Ecluse. Pour rpondre  ces
accusations, Jean sans Peur, guid sans doute par les conseils d'un
thologien aussi habile que Jean Petit, tira du trsor des chartes de
la Sainte-Chapelle une bulle d'Urbain V, et, en vertu de cette bulle
qui avait condamn les pillages des grandes compagnies sous le rgne
de Charles V, il fit dclarer, au nom du roi Charles VI, par toutes
les glises d'icelle cit de Paris, avec cloches sonnantes et
chandelles allumes, le duc d'Orlans et ses frres, les ducs de Berri
et de Bourbon, le comte d'Alenon, tous nomms par leurs propres noms,
et autres leurs adhrents et allis, excommunis et publiquement
anathmatiss. L'interdit religieux, usurp par le pouvoir politique,
devenait un instrument de discorde entre les descendants mmes de ces
rois qui, tant de fois, y avaient eu recours contre la Flandre.

Tandis que Jean sans Peur,  dfaut d'autres ressources, invoquait les
foudres d'un strile anathme contre les Orlanais, les Brugeois,
accompagns des milices de onze autres villes, s'arrtaient, le 6
octobre, sous les ordres du bourgmestre Livin de Schotelaere, dans la
plaine de Ten-Belle,  trois lieues de Bruges. Le bourgmestre Baudouin
de Vos et les chevins Jean Hoste, Jacques Breydel et George Vander
Stichele se rendirent immdiatement auprs d'eux, afin de connatre
l'heure  laquelle ils comptaient entrer  Bruges. Ils indiqurent la
matine du lendemain, en se contentant de rclamer une augmentation de
solde; mais la nuit leur inspira d'autres rsolutions. Une vive
agitation se manifestait, et l'on entendait rpter de toutes parts
qu'il fallait profiter d'une occasion si favorable pour obtenir le
redressement de tout ce qui avait t fait contre les liberts ou les
intrts de la commune. C'est sous l'empire de ces impressions
tumultueuses, o les regrets et la colre se confondent, qu'ils
arrivent le lendemain, vers huit heures du matin,  Saint-Michel, o
ils trouvent le bourgmestre Baudouin de Vos, Jean Hoste, Jacques
Breydel et Georges Vander Stichele, qui s'efforcent inutilement de les
calmer. Ils dclarent qu'ils ne dposeront les armes et ne rentreront
 Bruges que lorsqu'on aura fait droit  leurs rclamations. Elles
portent sur sept points principaux: la citation, au son de la cloche,
et la condamnation des bourgeois contumaces; l'existence de la
cueillette sur le bl dont ils demandent l'abolition; le tort caus
aux corps de mtiers par la suppression du subside mensuel, connu sous
le nom de _maendghelt_; l'insuffisance de leur solde, qui doit tre
leve de huit  dix gros par jour; l'illgalit de la taxe du
_septime denier_ peru par le duc, tandis que les comtes, ses
devanciers, se sont contents d'un droit d'accise sur les revenus de
la ville; le caractre, non moins attentatoire  leurs franchises, des
lettres de Jean sans Peur, qui dfendent sous les peines les plus
svres de dployer les bannires de la commune tant que celle du duc
n'a point t arbore la premire sur la place du March; l'injustice
et la rigueur du droit de confiscation, que le duc s'attribue
contrairement aux anciens privilges et aux anciens usages. On leur
rpond doucement que leurs requtes seront soumises au duc, et qu'il
est permis d'esprer qu'on y pourvoie par raison telement qu'ilz en
devront estre contens; mais qu'il convient qu'ils retournent
paisiblement dans leurs foyers, s'ils ne veulent perdre la bonne
grce de mon dit seigneur, en laquelle ils estoient sur tous autres
qui l'avoient suivi de son pays de Flandres. Ces discours ne les
persuadent point: Non, non! s'crient-ils, nous ne voulons pas tre
tromps comme nous l'avons dj t; nous voulons que l'on nous
accorde nos requtes avant de rentrer dans la ville. On leur
reprsente toutefois que les trois derniers points de leurs
rclamations ne peuvent tre rgls que par le duc lui-mme, et les
magistrats ajoutent qu'ils sont prts  cder  leurs voeux sur tous
les autres. Un acte public en fut dress, et l'agitation commenait 
s'apaiser quand de nouveaux cris s'levrent: Non, non, nous voulons
obtenir tout ce que nous avons demand! Mille voix exigeaient la
rvocation du bailli et de l'coutte, et ajoutaient qu'il fallait
bannir les magistrats nagure dsigns par le duc, notamment les
bourgmestres Jean Biese et Nicolas Dezoutere, hommes nouveaux dont
l'origine, trangre  toutes les gloires du pays, ne rappelait que la
honte et l'intrigue. Jacques Breydel, s'offrant comme mdiateur aux
bourgeois arms, s'effora vainement d'interposer comme un gage de
paix, un nom qui fut pour leurs anctres un gage de victoire: ils
chargrent leurs tentes sur leurs chariots, et les rangrent en bon
ordre sous les murs de Bruges, prs du hameau de Saint-Bavon, comme
s'ils eussent encore t devant les remparts de Montdidier.

Le sire Steenhuyse s'tait rendu  Gand prs du comte de Charolais, et
de l  Beauvais prs de Jean sans Peur pour exposer la situation des
choses. Les conseillers du duc jugrent qu'il fallait cder, 
Saint-Bavon, aux plaintes des communes, comme leur matre avait cd 
leurs murmures en Vermandois. On abandonna au ressentiment des
Brugeois le _Calfvel_ de 1407. Les cinquante-deux doyens de la ville
vinrent y arracher les sceaux qu'ils avaient t autrefois contraints
d'y apposer; l'aubette des commis de la gabelle, au Braemberg, fut
renverse, et une sentence d'exil frappa les magistrats has de la
commune.

A Gand, dans la rsidence mme du comte de Charolais, les officiers du
duc furent galement changs. L'expdition de Montdidier, si peu
intressante par ses rsultats, avait t un fait important dans
l'histoire de la Flandre, parce qu'elle avait, sous les auspices mmes
du duc de Bourgogne, offert aux communes la rsurrection de leur
nationalit arme et libre.

L'indpendance commerciale de la Flandre se manifeste dans une foule
de documents de ce temps. L'arrestation du comte Archibald de Douglas
en fut notamment un mmorable exemple. Archibald de Douglas avait
dbarqu  l'Ecluse et se prparait  se rendre  Paris, o
l'appelaient non-seulement des lettres de Charles VI et du duc de
Guyenne, mais aussi d'autres lettres du duc de Bourgogne en ce moment
retenu par ses intrigues dans la capitale du royaume; cependant,
lorsqu'il passa  Bruges, les chevins le firent arrter  la requte
de quelques marchands de la ville de Malines qui l'accusaient d'avoir
fait vendre  son profit, dans les ports d'Ecosse, les laines qui
formaient le chargement d'un de leurs navires captur dans les eaux de
Nieuport. Deux chevaliers qui l'accompagnaient, Jean Sintcler et
Thomas de Murray, n'obtinrent sa libert qu'en s'offrant pour otages,
et ne furent eux-mmes relchs qu'aprs avoir jur qu'ils
reviendraient se constituer prisonniers dans le dlai de soixante
jours. Des dputs de la ville de Malines appuyaient, prs de Jean
sans Peur les plaintes de leurs concitoyens, et il n'est gure permis
de douter qu'ils n'aient t indemniss de leurs pertes avant que le
duc de Bourgogne relevt les otages de leur serment.

L'on se souvenait  Bruges qu'en 1402 le btard Louis de Hollande,
saisi dans l'une des grandes rues de la ville et conduit au Steen pour
avoir adress  l'coutte des paroles injurieuses, avait t rduit 
se remettre humblement, tant de sa personne que de ses biens, au
jugement des magistrats, et dix ans aprs l'arrestation du comte de
Douglas, nous verrons les chevins de Bruges employer les mmes moyens
de coercition contre un autre dignitaire du royaume d'Ecosse, Jean
Bolloc, vque de Ross, qui fit offrir une caution de deux mille
nobles par trois bourgeois de Bruges.

Les communes flamandes, qui voyaient avec joie renatre leur influence
et leur prosprit, ne s'applaudissaient pas moins du mouvement qui se
dveloppait en France. Fidles  une antique alliance dont l'incendie
de Courtray n'avait pu effacer tous les vestiges, elles saluaient avec
enthousiasme la reconstitution des franchises de Paris, ananties le
mme jour que celles de la Flandre. Les habitants de la capitale du
royaume avaient charg des dputs de proposer  toutes les villes une
troite confdration, et, dans ces graves circonstances, les chevins
de Gand (c'taient, entre autres, Ghelnot Damman, Jean Sersimoens,
Victor Vander Zickele, Simon Uutenhove, Sohier Everwyn, Baudouin de
Gruutere) rsolurent d'envoyer une ambassade solennelle  Paris. En
vertu des mmes titres qui l'avaient plac au premier rang des
reprsentants de la Flandre communale, lors des fameuses requtes de
l'htel de Ten Walle, Ghelnot Damman fut choisi pour le chef de cette
ambassade, et il ne tarda pas  se rendre  Paris, o, dans un grand
banquet  l'htel de ville, le prvt des marchands et les chevins
changrent avec les dputs gantois, en signe d'amiti mutuelle, le
chaperon blanc, qui fut aussitt adopt par une grande partie des
bourgeois de Paris. Peu de jours aprs, Charles VI le recevait
lui-mme des mains de Jean de Troyes: trente annes s'taient coules
depuis le 27 novembre 1382.

Les communes flamandes croyaient retrouver en France, dans le
mouvement du quinzime sicle, les grandes inspirations d'une autre
poque. C'tait une grave erreur; si Etienne Marcel et vcu, n'et-il
pas engag les Parisiens  se dfier du duc de Bourgogne, puisqu'il
oubliait, aussi bien que le duc de Normandie, que son premier devoir
tait de repousser les Anglais? En 1413, Jean Marcel tait dans le
parti du dauphin. Les tendances et les besoins de l'esprit communal
crrent, il est vrai, la belle ordonnance du 25 mai; mais la pense
devrait succomber dans sa lutte avec le fait, l'anarchie devait
touffer la libert. Jean sans Peur, qui avait si frquemment ritr
au peuple ses pompeuses promesses et qui semblait avoir, comme
souverain de la Flandre, une mission inconteste pour les accomplir,
ne portait aux communes franaises, qui criaient Nol  sa venue, que
l'agitation et le dsordre: peu lui importait de profaner de nobles
souvenirs et d'exciter les mauvaises passions de la multitude, pourvu
qu'elles offrissent une insurmontable barrire aux projets des
Orlanais. Louis de Nevers et Louis de Male avaient sans cesse oppos
aux sages bourgeois des cits flamandes le mtier des bouchers. C'est
aussi le mtier des bouchers que leur petit-fils continue  opposer
aux sages bourgeois de Paris, amis des progrs pacifiques et durables;
il lui a donn pour chef son propre frre, le comte de Nevers, et
rcompense en mme temps le zle de Capeluche, leur hros, par
l'office le plus important et le plus convenable  ses moeurs, celui
de bourreau.

En vain le pieux et habile Juvnal des Ursins eut-il le courage
d'adresser au duc de Bourgogne des reprsentations sur ce qu'il se
laissait gouverner par bouchers, trippiers, escorcheurs de btes, et
foison d'autres meschantes gens. Le duc se contenta de rpliquer
qu'il n'en seroit autre chose. Les fureurs populaires ne
connaissaient plus de bornes. Quiconque passait pour riche tait
dsign comme Armagnac et immdiatement mis  mort. Les bouchers
cessrent bientt de respecter le palais des princes: ils forcrent
l'htel du duc de Guyenne et en arrachrent le duc de Bar, Jacques de
Rivire et plusieurs autres notables seigneurs. Le duc de Bourgogne
tait l comme pour les encourager: Beau-pre, lui dit le duc de
Guyenne indign, cette mutation est faite par vostre conseil et ne
vous en povez excuser, car les gens de vostre hostel sont avec eux.
Le duc de Bourgogne n'avait rien  rpondre pour se disculper:
l'ambition ne peut pas allguer sa faiblesse. Au milieu de ces
dsordres, sous l'influence dsorganisatrice des guerres trangres et
des jalousies prives, tout s'branlait, tout s'croulait autour du
trne de Charles VI. Il semblait que ce mme rgne, qui avait inaugur
sur un champ de bataille le triomphe de l'autorit absolue sur les
antiques franchises de la nation, dt aussi, par une raction hte
par les malheurs de ce temps, la voir expirer dans le palais dsert o
errait une ombre royale isole de tout appui, et livre  des tnbres
profondes que n'clairait aucun rayon de l'intelligence. L'infortun
Charles VI n'tait plus visit, dans son sommeil, par ces songes
clatants qui lui montraient le cerf ail suivant les hrons au-dessus
des tangs de la Flandre; il n'avait conserv des exploits de sa
jeunesse qu'un vague souvenir, qui le portait  rpter sans cesse que
ses armes taient un lion perc d'une pe. Tmoin insensible et muet
des crimes, des guerres et des sditions, il traversait lentement la
vie sans en connatre les inquitudes et les douleurs; et la srnit
de son front lui restait seule avec la majest du malheur pour lui
tenir lieu de couronne.

Une fille du roi de France, qui avait pous le comte de Charolais,
avait quitt Paris pour accompagner l'hritier de Jean sans Peur en
Flandre o les communes rclamaient sa prsence. Mais avant de
s'loigner, elle s'arrta  l'abbaye de Saint-Denis, o elle pria pour
la France trouble par tant de discordes et tant de haines.

La politique adroite des Orlanais avait obtenu d'importants succs.
Ils avaient russi  dtacher le roi d'Angleterre de l'alliance du duc
Jean et avaient conclu un trait avec lui. Henri IV rompit toutes les
ngociations entames pour le mariage de son fils an avec Anne de
Bourgogne; de plus, il adressa aux quatre _membres_ de Flandre une
lettre o il leur annonait que s'ils voulaient rester trangers aux
projets belliqueux du duc et maintenir les trves, il donnerait
galement des ordres pour qu'elles fussent respectes. Les Etats de
Flandre dlibrrent, et statuant souverainement, ils rpondirent par
des lettres, o il n'tait fait aucune mention du duc de Bourgogne,
qu'ils continueraient  observer les trves: elles furent
immdiatement proroges pour cinq ans.

Le duc Jean, inquiet de ce qui se passait dans ses Etats, voyait aussi
son autorit dcliner  Paris. Les Orlanais s'approchaient et les
bourgeois se runissaient dans les rues en criant: _La paix!_ Il y a
autant de frappeurs de coigne que d'assommeurs de boeufs, avait dit
le charpentier Cirasse au boucher Legoix. Les bouchers ne rgnaient
que par la terreur; ds que la terreur cessa, leur puissance
s'vanouit et avec elle l'autorit du duc de Bourgogne. Jean sans
Peur, nagure l'objet d'un si grand enthousiasme, ne recueillait plus
que le mpris; on songeait peut-tre  mettre la main sur lui. Le 23
aot, aprs avoir essay vainement d'enlever le roi du chteau de
Vincennes, il quitta prcipitamment Paris, laissant Lionel de
Maldeghem  Saint-Denis et le sire de Lannoy  Soissons. Caboches et
Jean de Troyes l'avaient prcd en Flandre.

La situation de la Flandre ne pouvait le consoler de ses revers en
France. Les Etats, invits par le comte de Charolais  faire prendre
les armes aux milices communales, multipliaient leurs reprsentations;
non-seulement ils rclamaient la confirmation de tous leurs anciens
privilges viols ou mconnus, mais ils demandaient aussi que le duc
ne cesst de rsider en Flandre, qu'il ne choist que des Flamands
pour ses conseillers et ses officiers, et mme pour commandants des
forteresses voisines de la Flandre, qu'on supprimt tous les impts
dont se plaignait le peuple, qu'il n'y et dans tout le pays qu'une
seule monnaie, que la libert du commerce ft assure, mme 
l'Ecluse, sous les remparts de la Tour de Bourgogne, et il faut sans
doute ajouter qu'ils insistrent sur ce projet toujours si populaire
d'une intime fdration avec les Anglais. En effet, nous savons que,
vers la mme poque, H. Raoul Lemaire, prvt de Saint-Donat de
Bruges, se rendit  Londres pour certaines ngociations que son
sauf-conduit n'indiquait point. Mais les Orlanais, alarms de ces
dmarches, envoyrent au duc le sire de Dampierre et l'vque d'Evreux
pour lui dfendre, au nom du roi, de les poursuivre.

Jean sans Peur tait en ce moment  Lille et y assistait, entour des
dputs des Etats de Flandre, aux ftes d'un tournoi o joutaient son
fils le comte de Charolais, et ses frres le duc de Brabant et le
comte de Nevers. Il ne rpondit rien aux ambassadeurs, demanda ses
houseaux, monta  cheval et prit la route d'Audenarde. Arriv  Gand,
il adressa au roi une longue rponse remplie de protestations
mensongres; dj il avait expos aux Etats la situation des affaires
en rclamant  la fois un secours arm et des subsides; mais les Etats
persvraient dans leurs remontrances, telles que leurs dputs
avaient t chargs de les porter  Lille. Ils accusaient de plus le
chancelier du duc de favoriser la vnalit des offices et d'en
profiter. Le duc, mcontent, partit pour Anvers o il trouva le duc
Guillaume de Bavire, l'vque de Lige, le comte de Clves,
Enguerrand de Saint-Pol et d'autres barons; ils montrrent plus de
zle que les communes flamandes, et le duc de Bourgogne n'hsita pas 
recommencer la guerre. Il ne fallait qu'un prtexte pour rompre une
paix  laquelle personne n'avait jamais cru. Jean sans Peur le chercha
dans des lettres du Dauphin, qui l'appelait  le dlivrer de la
tyrannie des Orlanais, lettres supposes ou tout au moins surprises 
la bonne foi du duc de Guyenne. Bientt on le vit rassembler une
puissante arme et la conduire, au milieu de l'hiver, devant Paris.
Les Armagnacs y taient nombreux et les souvenirs de la domination
bourguignonne encore prsents  tous les esprits. Le mouvement
populaire sur lequel il comptait n'eut pas lieu, et aprs quelques
jours d'attente Jean fut rduit  une honteuse retraite. Le peuple de
Paris avait t le tmoin de son impuissance: les Armagnacs auxquels
il l'avait rvle allaient en profiter pour le poursuivre. C'taient
deux grandes fautes au milieu de ces guerres civiles. Le duc semble
lui-mme les comprendre et chercher  en arrter les dsastreux
effets. Il convoque les Etats d'Artois et de Flandre. Il crit aux
bourgeois des bonnes villes pour combattre les doutes qui se rpandent
sur l'authenticit des lettres du duc de Guyenne. Il les appelle ses
trs-chers et bons amis: il rclame leur appui et ajoute: S'il est
quelque chose que vous veuillez et nous puissions, sachez certainement
que nous le ferons de trs-bon coeur. Ces belles paroles ne
tromprent personne. Les nobles d'Artois protestrent de leur
dvouement, mais refusrent de porter les armes contre le roi. Les
bonnes villes n'taient pas plus disposes  soutenir le duc dans une
entreprise dj avorte.

Ds le 10 fvrier, une proclamation du roi, rappelant tous les crimes
du duc de Bourgogne, le dclara rebelle et convoqua l'arrire-ban pour
le combattre; le 3 avril, Charles VI quittait Paris, prcd de
quatre-vingt mille hommes, pour aller prendre l'oriflamme 
Saint-Denis. Compigne, o s'taient enferms les sires de Lannoy et
de Maldeghem avec quelques hommes d'armes, opposa une longue
rsistance. Au bruit du pril qui menaait la garnison bourguignonne,
le jeune comte de Charolais parcourut toutes les villes de Flandre en
suppliant les bourgeois de s'armer pour dfendre l'honneur de son
pre. Le duc l'avait suivi pour ritrer les mmes instances et les
mmes prires. Leurs efforts furent inutiles: Compigne capitula et
l'arme ennemie s'avana de plus en plus.

La colre du duc tait extrme:  Gand, il fit sonner la cloche du
beffroi pour que les bourgeois s'assemblassent sous sa bannire;
personne n'obit, et quelques courtisans, qu'aveuglait le ressentiment
de leur matre, rptaient tout haut: Il faut traiter les habitants
de Gand comme on a trait ceux de Lige. Ces paroles imprudentes
augmentaient l'agitation: elle se rpandit rapidement jusqu' Bruges
et jusqu' Ypres, o le duc, fidle au systme qui lui avait si mal
russi  Paris, essaya de se faire, contre les magistrats, une arme de
l'anarchie populaire.

A ct de cette influence du duc de Bourgogne qui s'affaiblit et
s'efface, s'lve une puissance de plus en plus grande, celle de la
vieille Flandre, de la Flandre indpendante, reprsente par
l'assemble des dputs de ses communes.

Une dissertation sur l'origine et le dveloppement des Etats de
Flandre, place au milieu de ces rcits, paratrait sans doute trop
longue et sans objet  la plupart des lecteurs. La marche des
vnements des trois derniers sicles, qui ont pass sous leurs yeux,
a pu les instruire des modifications que les institutions et les
moeurs ont subies et partages. Ils ont pu y dcouvrir les traces de
la substitution graduelle et progressive de l'autorit des dputs des
communes  celle des chevaliers et des barons: cette grande rvolution
politique, qui ne s'est accomplie ni  la suite d'un seul fait, ni 
une date prcise, n'est que la consquence naturelle du dplacement
des forces sociales, qu'au jour du pril il fallait bien invoquer sous
leur vritable nom et sous leur vritable caractre. La puissance des
communes avait t le principe; ds qu'elle se trouva invinciblement
tablie, le premier de ses rsultats fut l'intervention de leurs
reprsentants dans la discussion des questions commerciales et des
intrts gnraux du pays: la continuit des guerres intrieures et
trangres; la division des factions, l'hostilit mme de ses comtes
taient autant de titres sur lesquels la Flandre s'appuyait pour
n'avoir foi qu'en elle-mme. Les bourgeois des cits s'allient dj
dans une fdration troite sous Guillaume de Normandie; leurs
runions en _parlement_ se multiplient sous les successeurs de Gui de
Dampierre, surtout pendant la vie de Jacques d'Artevelde. Sous la
domination de la maison de Bourgogne, les clercs et les nobles, qui
longtemps avaient form le conseil des princes, en opposition avec le
_parlement_ des communes, se joignent aux dlibrations des dputs
des villes. Quoique leur influence ne doive s'lever qu'au seizime
sicle, nous trouvons sous Jean sans Peur un nom nouveau pour les
assembles o leur prsence est  peine indique: celui de _trois
Etats_ du pays de Flandre.

En 1414, l'indpendance des Etats de Flandre tait si complte qu'afin
de la garantir ils avaient fait fortifier la ville de Gand, leur
rsidence ordinaire. Leurs dputs se prsentrent  Pronne, o les
Armagnacs venaient de conduire Charles VI. Le duc de Brabant et la
comtesse de Hainaut s'taient dj inutilement rendus prs du roi pour
prparer une rconciliation; ils n'avaient obtenu que cette rponse:
Si le duc de Bourgogne le demande, on lui fera justice; s'il implore
sa grce, il ne la mritera que par le repentir et en reconnaissant sa
faute sans chercher  la justifier. On esprait que les Flamands
russiraient mieux dans ces ngociations. Ds le commencement de la
guerre, le roi de France leur avait crit pour connatre leurs
projets, et ils lui avaient rpondu en protestant de leur respect pour
sa suzerainet. Leurs dputs taient des chevaliers, des gens
d'Eglise et d'honorables bourgeois. On leur donna immdiatement
audience; un chevin de Gand parla loquemment en leur nom, et lorsque
le chancelier les eut remercis de leurs bonnes paroles et de leurs
loyales intentions, le roi se leva et alla serrer la main des vaincus
de Roosebeke dans sa main royale, arme cette fois pour combattre non
plus les communes flamandes, mais l'hritier mme de Philippe le
Hardi.

Dans une autre audience, le chancelier de Guyenne et un clbre
docteur en thologie nomm Guillaume Beau-Nepveu, exposrent les
nombreux mfaits de Jean sans Peur, et les dputs flamands ayant
rclam le lendemain quelques explications sur les trahisons
reproches au duc de Bourgogne, l'archevque de Bourges insista plus
vivement sur ce qu'elles prsentaient de criminel et de dloyal. Le
roi tait instruit, disait-il, des propositions que le duc de
Bourgogne avait adresses par ses ambassadeurs au roi d'Angleterre; il
savait qu'il avait promis de lui livrer les quatre principales entres
du pays de Flandre, en l'assurant qu'il lui en ferait hommage; ce qui
tait une si horrible flonie et un tel crime de lse-majest que le
roi avait rsolu d'employer la force des armes pour lui enlever tout
moyen de nuire dsormais au royaume. Puis le duc de Guyenne descendit
du trne royal, et rpta aux dputs flamands qu'il chercherait  les
satisfaire autant qu'il tait lui-mme satisfait de leur empressement
et de leur fidlit.

Selon un autre rcit, ce fut l'vque de Chartres qui parla au nom du
roi de France, et les ambassadeurs flamands se contentrent de
rpliquer que bien qu'ils appelassent galement de tous leurs voeux la
cessation des hostilits, ils taient tenus, par leurs serments
vis--vis du duc de Bourgogne, de repousser toute agression dirige
contre leurs frontires. Les conseillers de Charles VI, loin de songer
 aller attaquer les communes de Flandre, ne cherchaient qu' se
concilier leur amiti; ils firent grand accueil  leurs ambassadeurs
et leur donnrent  leur dpart cent marcs d'argent en vaisselle
dore.

Pendant ces ngociations, Jean sans Peur offrit de nouveau aux
ministres du jeune roi Henri V de lui rendre hommage comme son vassal
lige, s'ils consentaient  le secourir. Cette dmarche extrme resta
sans rsultats. Le duc, abandonn de ses allis, priv des renforts
qu'il attendait de la Bourgogne, se tenait  Douay, agit et inquiet.
Il venait d'envoyer  Arras tous les hommes d'armes dont il pouvait
disposer, sous les ordres de Jean de Luxembourg. L'arme du roi, qui
se prparait  attaquer cette ville, devenait de jour en jour plus
nombreuse: quel que ft le courage des assigs, quelle que ft
l'tendue de leurs remparts, une longue rsistance semblait
impossible.

Arras tait le dernier boulevard qui pt arrter l'arme de Charles
VI. Jean, dont la terreur s'accroissait, runit successivement prs de
lui,  Lille et  Gand, les dputs des communes flamandes. La
dissimulation de son langage, o l'on dcouvrait jusque dans les
discours les plus humbles la haine et la menace, laissait tous les
coeurs indiffrents  son pril, et il fallut la mdiation de la
comtesse de Hainaut et du duc de Brabant pour que les Etats
consentissent  intervenir de nouveau en sa faveur, non  main arme,
mais par des reprsentations pacifiques. Leurs dputs reparurent au
camp de Charles VI, avec le duc de Brabant et la comtesse de Hainaut
pour le presser d'avoir considration aux horribles, dtestables et
innumrables tribulations qui, par fait de divisions et de guerre, ont
ja longuement est et en pourroient encore avenir, et au trs-grand,
infini et souverain bien qui se peut ensuir par le moyen de paix 
toute la chose publique. Juvnal des Ursins soutint leurs
propositions: elles furent acceptes, et la bannire royale flotta sur
les murs de la ville d'Arras, qu'vacua le sire de Luxembourg. Le
trait qui avait t conclu entre les conseillers du roi et les
dputs des communes flamandes fut communiqu au duc de Bourgogne; il
tait trop faible pour le dsavouer, et ce trait fut dfinitivement
approuv  Senlis, au mois d'octobre 1414. On y lisait que le duc de
Brabant, sa soeur et les ambassadeurs flamands avaient suppli
humblement le roi de pardonner au duc de Bourgogne tous ses torts
depuis le trait de Pontoise; ils promettaient en son nom qu'il
renoncerait  l'alliance des Anglais, ne susciterait plus de troubles
en France, et ne reparatrait devant le roi que sur son exprs
mandement. Le duc de Brabant, la comtesse de Hainaut, les dputs de
Flandre jurrent de n'aider Jean ni de leurs corps, ni de leurs biens
s'il violait la paix.

Le duc de Bourgogne se trouvait  Cambray. Il y fit publier, le 9
octobre, une protestation dirige contre un jugement de l'vque de
Paris et de l'inquisiteur de la foi, qui avait condamn les
propositions de Jean Petit; c'est en mme temps un acte d'appel au
concile de Constance, sur lequel il cherchera  faire peser toute
l'influence de sa puissance politique. Du moins dans la discussion qui
va s'ouvrir, la cause sacre de la justice aura pour dfenseur Jean de
Gerson, qui a t doyen de Saint-Donat de Bruges et a cess de l'tre
parce qu'il est rest inbranlable dans le for de sa conscience,
tandis que le crime ne trouvera pour apologiste que le fils d'un
vigneron de Beauvais nomm Pierre Cauchon, qui s'est lev dans la
faveur de Jean sans Peur en s'associant  Jean Petit et qui plus tard
mritera galement la faveur de son successeur en conduisant Jeanne
d'Arc au bcher de Rouen.

Le duc de Bourgogne s'loigna aussitt aprs, laissant le gouvernement
de la Flandre au comte de Charolais; suivi des Legoix et des Caboche,
il se retirait en Bourgogne, impatient d'y cacher sa honte et rvant
d'amres vengeances.

Pendant ce court intervalle de paix qui claira pendant quelques jours
 peine ce sicle de cruelles dissensions, la Flandre s'leva de plus
en plus. Sa mdiation dans le trait de Senlis lui avait assur de
nouveaux privilges, et dj s'y associait l'esprance de voir se
ranimer son commerce et son industrie. Nous dsirons vivement, porte
une charte o le duc renonait  tout droit sur les confiscations, que
nos villes, si illustres et si renommes dans tous les pays, voient le
commerce, sur lequel repose principalement toute la Flandre, se
dvelopper de plus en plus et leurs populations s'accrotre sous
l'heureuse influence de leurs institutions. La grandeur commerciale
de la Flandre n'existait que par ses privilges et ses franchises.

Cependant l'ambition du jeune roi d'Angleterre, rveille l'anne
prcdente par l'appel du duc de Bourgogne, et peut-tre de nouveau
entretenue par ses conseils secrets, allait faire succder aux flaux
des guerres civiles les dsastres des invasions trangres. Une
ambassade anglaise avait paru  Paris, rclamant la main d'une
princesse de France avec toutes les provinces cdes par la paix de
Bretigny pour dot. Henri V avait rsolu de maintenir ses prtentions
par la force des armes. Le 10 aot, prt  quitter l'Angleterre, il
charge Philippe Morgan d'aller conclure avec le duc de Bourgogne un
trait d'alliance et de confdration qui comprendra non-seulement les
conventions commerciales rclames par la Flandre, mais une promesse
mutuelle de subsides et de secours; quatre jours aprs, il aborde avec
huit cents vaisseaux au port de Harfleur. Comme Edouard III, il
dclare qu'il veut mettre la France en franchise et libert, telle
que le roy sainct Louys a tenu son peuple, et son expdition suit la
mme route, depuis la Normandie jusqu' la Somme, en se dirigeant vers
Calais.

L'effroi tait grand  Paris. On se htait de mander de toutes parts
les barons et les hommes d'armes pour attaquer les Anglais. Dans des
conjonctures aussi pressantes, on oublia tous les crimes du duc de
Bourgogne pour rclamer son appui en vertu du trait de Senlis; il ne
parut pas, comme il tait ais de le prvoir, et n'envoya personne en
son nom; il ordonna mme  ses vassaux d'Artois, de Picardie et de
Flandre de ne pas s'armer sans son commandement contre les Anglais.
Cependant sa volont ne fut point coute. Tous ces nobles chevaliers,
auxquels il dfendait de toucher  leur pe pendant que la monarchie
tait en pril, dsobirent au duc pour obir  la voix plus puissante
de l'honneur. Le jeune comte de Charolais voulait les suivre, mais on
le tint enferm au chteau d'Aire, o ses gouverneurs, les sires de
Roubaix et de la Viefville, lui cachrent tout ce qui se passait, car
leur estoit dfendu expressment par le duc de Bourgogne son pre
qu'ils gardassent bien qu'il n'y allt pas.

Le 23 octobre, le roi d'Angleterre dpasse, par mprise, le logement
que ses fourriers lui ont prpar. On l'en avertit; il rpond: A Dieu
ne plaise, aujourd'hui que je porte la cotte d'armes, que l'on me voie
reculer! Il semble qu'il ait hte d'arriver dans une plaine troite
qui s'tend des ravins de Maisoncelle jusqu' l'abbaye de
Ruisseauville, resserre d'un ct entre les bois de Tramecourt, de
l'autre, entre une gorge profonde que domine un vieux chteau. Le
surlendemain, 25 octobre, Henri V demandait le nom de ce chteau, et
ajoutait: Pourtant que toutes batailles doivent porter le nom de la
prochaine forteresse o elles sont faites, ceste-ci maintenant et
perdurablement aura nom la bataille d'Azincourt. Quinze mille Anglais
avaient dtruit une arme de cent mille Franais, l'une des plus
belles qui eussent jamais t runies. Toute cette fire chevalerie,
qui se croyait sre de vaincre, tait tombe sous les traits de
quelques archers gallois. La noblesse flamande avait  rclamer sa
part dans ses malheurs et dans son courage. Le sire de Maldeghem,
suivi de dix-huit cuyers, avait pntr,  travers les Anglais, si
prs de Henri V, qu'il abattit sur son casque un des fleurons de sa
couronne. Parmi les morts, on citait les sires de Wavrin, d'Auxy, de
Lens, de Ghistelles, de Lichtervelde, de Hamme, de Fosseux, de la
Hamaide, de Fiennes, de Rupembr, de Liedekerke, de Hontschoote, de
Bthune, de Heyne, de la Gruuthuse, de Schoonvelde, de Poucke, de
Bailleul.

Deux frres du duc de Bourgogne, le duc de Brabant et le comte de
Nevers, avaient pri honorablement dans cette journe, pour laver la
tache de son absence. Le duc de Bourgogne qui, dans sa croisade de
Nicopoli, n'avait eu qu'un regard glac pour les malheurs de ses
compagnons, ne trouva qu'une feinte colre pour honorer le trpas de
deux princes de sa maison; mais loin de songer  les venger, un mois
aprs la bataille d'Azincourt, il profitait le premier de ce dsastre
pour conduire une arme devant la capitale du royaume. Pendant
plusieurs semaines il campa  Lagny, attendant un mouvement des
Parisiens qui n'clata point, et sa retraite devint un sujet de rise
pour les habitants mmes de la cit royale sur lesquels reposaient ses
esprances: ils ne l'appelaient plus que Jean de Lagny ou Jean le
Long. Le jugement ironique que les Parisiens portaient du duc de
Bourgogne tait plus conforme  la vrit historique que l'adulation
qui le saluait du nom de Jean sans Peur.

Les communes flamandes, restes trangres  la journe d'Azincourt,
conservaient la neutralit qui convenait  leur industrie et  leurs
franchises.

Au mois de juin 1416, leurs dputs traitaient, avec les ministres de
Henri V, de la prolongation des anciennes trves. Ils obtenaient que
l'on insrt dans ces conventions les rserves les plus formelles pour
garantir, en quelque lieu que ce ft, la scurit et la protection des
marchands flamands.

Pendant ce mme mois de juin 1416, les conseillers de Charles VI
ratifiaient aussi ce beau privilge de la Flandre, de voir, pendant
les guerres les plus acharnes, la libert de son commerce assure et
respecte sur toutes les mers et jusqu'au milieu des garnisons
franaises qui entouraient l'tape de Calais, o ses ouvriers
pouvaient sans obstacle aller chercher les laines dont ils avaient
besoin.

Le duc de Bourgogne reste seul dans son isolement. Ha comme un
tratre par les Franais qu'il a abandonns, jug avec indiffrence
comme un alli douteux par les Anglais qu'il n'a pas secourus, il ne
rencontre nulle part l'appui qu'il cherche ou les sympathies qu'il ne
mrite point. Le comte de Hainaut, son beau-frre, se montre hostile 
son ambition, et les bonnes villes du Brabant lui refusent la rgence
de leur duch, comme s'il tait indigne de porter l'pe de son frre,
mort les armes  la main  Azincourt. Cependant il ne se lasse point.
Il saisit le prtexte du mariage de Marie, veuve du duc de Berri, avec
le sire de la Trmouille, pour s'emparer du comt de Boulogne; puis il
excite de nouveaux complots  Paris; enfin il mle des intrigues
politiques aux confrences commerciales des communes flamandes avec
les Anglais: il lui tarde videmment de recueillir le fruit de sa
faiblesse ou de sa honte, et c'est  son instante prire qu'il est
convenu, aprs quelques ngociations, qu'il aura une entrevue avec le
roi d'Angleterre. Calais est choisi comme le lieu le plus convenable;
le sauf-conduit, dat du 1er octobre, permet au duc de Bourgogne
d'amener huit cents personnes avec lui; mais telle est sa mfiance
qu'il exige de plus que le duc de Glocester se remette comme otage
pendant toute la dure de ces confrences.

Henri V, fier de ses succs et encourag par les dissensions
intrieures de la France, semble avoir accueilli le duc Jean  Calais
avec toute la supriorit que le suzerain possde sur le vassal.
L'alliance de l'Angleterre tait place si haut depuis la journe
d'Azincourt qu'il ne lui tait pas mme permis d'en discuter les
conditions; elles avaient t rgles d'avance dans une charte qui lui
fut prsente, o il tait dit que le duc de Bourgogne, reconnaissant
les droits de Henri V et prenant en considration les grandes
victoires que Dieu lui avait accordes, s'engageait  le servir
dornavant comme roi de France,  lui rendre hommage et  l'aider 
recouvrer sa couronne.

Le duc refusa de signer cet acte de soumission si complet et si
humble. Le trait qu'il avait espr tait devenu impossible, et Jean
sans Peur ne songea plus qu' se servir de ses propres ressources pour
arriver  l'accomplissement de ses projets.

Le Dauphin venait de mourir. Celui de ses frres qui lui succdait
avait pous la fille du comte de Hainaut et rsidait dans ses Etats.
Le duc Jean accourut prs de lui  Valenciennes, le 12 novembre, et y
conclut une troite alliance, par laquelle le Dauphin promettait de
secourir le duc de Bourgogne contre tous ses adversaires et se plaait
sous sa protection. Aussitt aprs ce trait, le comte de Hainaut,
qui s'tait rconcili avec Jean sans Peur, se rendit  Compigne avec
le nouveau Dauphin, pour l'opposer aux Armagnacs; il les menaait dj
de le ramener en Hainaut auprs du duc de Bourgogne, s'ils ne cdaient
 toutes ses rclamations, lorsque le jeune prince mourut le jour de
Pques fleuries.

Autant le second Dauphin tait dvou aux Bourguignons, autant le
troisime se montrait attach au parti des Armagnacs. La guerre civile
allait se rveiller avec une nouvelle nergie. Le parlement avait fait
brler publiquement les lettres que le duc de Bourgogne avait
adresses aux principales villes du royaume: il ne restait plus  Jean
sans Peur qu' combattre. Cependant avant de quitter la Flandre, il
s'engagea, par une dclaration publie  Lille, le 28 juillet 1417, 
y laisser comme gouverneur son fils Philippe de Charolais,  prolonger
les trves avec l'Angleterre et  faire battre une nouvelle monnaie de
bon aloi. Il annonait en mme temps que sa volont formelle tait
que les habitants du pays de Flandres fussent traittis selon les
droits, lois, coustumes et usaiges d'icelluy pays, et promettait de
veiller  ce que les marchands pussent entrer librement en France, si
que marchandise dont ledit pays le plus est soutenu, tant de bls que
d'aultres biens, puist avoir gnralement et paisiblement cours comme
elle a eu au temps pass.

Si la Flandre restait l'asile de la paix, elle voyait  ses frontires
la France en proie aux fureurs renaissantes des discordes intestines:
L'an mille quatre cens dix-sept, dit Juvnal des Ursins, il y avoit
grandes guerres et terribles divisions par le duc de Bourgogne,
cuidant toujours venir  sa fin d'avoir le gouvernement du royaume.
Rouen se rvolte et tue son bailli. Les villes de la Somme traitent
avec Jean sans Peur. Reims, Troyes, Chlons, Auxerre, Beauvais,
Senlis, lui ouvrent leurs portes. La reine Isabeau de Bavire se
dclare en sa faveur et bientt il runit  Montdidier une arme o
l'on remarque les sires de Maldeghem, de Thiennes, de Dixmude,
d'Uutkerke, de Steenhuyse, d'Auxy, de la Gruuthuse, de Coolscamp.
Enfin, dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, la trahison de Perinet
Leclerc lui livre Paris, o la faction des bouchers, aussitt
rveille, se venge de son long repos par d'effroyables massacres.

La Flandre se flicitait d'tre trangre  ces malheurs, quand on
apprit, immdiatement aprs l'extermination des Armagnacs, que des
incendies terribles ravageaient ses cits et ses campagnes. Ils se
multipliaient avec une merveilleuse rapidit tantt  Bruges, tantt 
Dixmude,  Poperinghe ou  Roulers, tantt dans quelque village isol,
et  peine les soins empresss des bourgeois ou des laboureurs
avaient-ils russi  touffer la flamme qu'on la voyait dans d'autres
quartiers ou dans d'autres hameaux clairer le ciel de ses sinistres
lueurs. Enfin, on saisit et on livra aux supplices les auteurs de ces
dsastres; ils avourent, dit-on, qu'ils taient soudoys par le duc
d'Orlans, alors prisonnier en Angleterre, pour venger les atrocits
commises sous les yeux du duc de Bourgogne  Paris.

Ds que l'infortun monarque, qui ne savait plus lui-mme qu'il tait
roi de France, fut retomb aux mains des Bourguignons, le Dauphin
Charles se dclara rgent du royaume et rsolut, dans ce pril
imminent, de traiter avec les Anglais, afin de pouvoir combattre plus
puissamment le duc Jean. Henri V, qu'occupait vivement le soin de
rtablir l'ordre en Angleterre, accueillit ses ouvertures avec faveur;
mais il fut difficile de s'entendre sur les conditions de ce trait.
Des confrences s'ouvrirent au mois de novembre  Alenon.
L'archevque de Sens, le comte de Tonnerre, Robert de Braquemont,
amiral de France, y avaient t envoys par le Dauphin. Le comte de
Salisbury y reprsentait Henri V. Aprs de longues discussions, les
ambassadeurs franais offrirent l'abandon dfinitif de l'Agenois, du
Limousin, du Prigord, de l'Angoumois, de la Saintonge, du comt de
Guines et du chteau de Calais. Ils y ajoutrent bientt la partie de
la Normandie situe au del de la Seine,  l'exception de Rouen, et se
virent enfin rduits  proposer les tristes conditions de la paix de
Bretigny, et, de plus, si les Anglais renonaient  la Normandie, les
comts d'Artois et de Flandre. Les ambassadeurs de Henri V firent
connatre leur rponse. Ils rclamaient d'normes sommes d'argent pour
la ranon du roi Jean, qui n'tait pas encore totalement paye, et
exigeaient tous les territoires qu'on leur avait offerts, en y
comprenant en mme temps la Flandre, la Normandie, l'Anjou, Tours et
le Mans. Les pouvoirs des envoys du Dauphin n'allaient pas si loin.
Les confrences furent ajournes; il fut toutefois convenu que le roi
Henri V renoncerait  l'alliance du duc de Bourgogne. Ds ce moment,
des vnements de plus en plus graves se succdent. Le duc Jean
n'ignorait pas, sans doute, qu'il tait question de transporter 
Henri V la plus florissante partie de ses Etats. Il tenta un dernier
effort pour conjurer une ngociation videmment dirige contre lui, en
demandant  Henri V une entrevue,  laquelle il se rendit avec Isabeau
de Bavire pour le presser d'accepter la main de Catherine de France.
Cependant les prtentions exorbitantes des ministres anglais, qui se
croyaient dj assurs de l'adhsion du Dauphin  leurs propositions,
renversrent toutes les esprances du duc de Bourgogne, et l'on
entendit Henri V lui dire: Beau cousin, je veux que vous sachiez que
une fois j'auray la fille de vostre roy et tout ce que j'ay demand
avec elle, ou je debouteray le roi, et vous aussi, hors de son
royaume. Toutes ces menaces rvlaient  Jean sans Peur ce qui se
tramait contre lui. Il ne lui restait plus qu' se rapprocher du
Dauphin pour rparer l'chec que lui avait fait prouver le refus du
roi d'Angleterre, et, sans hsiter plus longtemps, ils se hta de lui
faire proposer une entrevue qui eut lieu  Pouilly-le-Fort,  une
lieue de Melun. Le Dauphin n'avait pas, comme Henri V, conquis 
Azincourt le droit d'tre impitoyable et superbe; le duc de Bourgogne
tait rduit aussi  traiter  tout prix, s'il voulait conserver la
Flandre. Dans cette situation, il tait ais de s'entendre. A une
rconciliation publique succda une trait d'alliance, o le duc de
Bourgogne, voulant dsormais concordamment vacquer aux grans fais et
besoignes touchans monsieur le roi et sondit royaume, et ensemble
rsister  la damnable entreprise de ses anciens ennemis les Engloiz,
jurait, entre les mains de l'vque de Lon, lgat du pape, sur la
vraye croix et les sains Evangiles de Dieu manuelment touches, par la
foy et serment de son corps, sur sa part de paradis, en parole de
prince et autrement le plus avant que faire se peut, d'honorer, de
servir, d'aimer et de chrir, tant qu'il vivrait en ce monde, de tout
son cuer et pense, la personne du Dauphin et de lui tre toujours
vrai et loyal parent (11 juillet 1419).

Le 20 novembre 1407, le duc de Bourgogne avait aussi jur d'aimer le
duc d'Orlans comme son frre.

Les conseillers du Dauphin se trompaient s'ils ajoutaient foi aux
promesses solennelles changes  Pouilly. Bien que le duc de
Bourgogne rptt que Hennotin de Flandre combatroit Henry de
Lancastre, son unique but tait d'enlever au Dauphin l'appui des
Anglais, et il songeait lui-mme si peu  les attaquer qu'il avait
entam de nouvelles ngociations pour ne pas trouver en Henri V un
ennemi redoutable. Le 22 juillet, un sauf-conduit est accord aux
conseillers bourguignons Regnier Pot, Antoine de Toulongeon et Henri
Goethals, qui se rendent  Mantes pour traiter avec Henri V; le 6
aot, ils le suivent  Pontoise; mais ces pourparlers n'amnent aucun
rsultat, et le roi d'Angleterre en annonce la rupture dans une longue
protestation de zle pour la paix, o il rappelle que le chteau de
Pontoise, loign  peine de sept lieues de Paris, est la clef de la
capitale de la France. Ne faut-il pas placer au mme moment l'arrive
 Pontoise des ambassadeurs du Dauphin qui, instruits des ngociations
commences par le duc Jean au mpris du trait de Pouilly, n'avait cru
pouvoir les djouer qu'en revenant  sa politique de l'anne
prcdente? Ces ambassadeurs n'allaient-ils pas annoncer qu'il tait
dispos  livrer  Henri V, avec la Normandie et le Meine, l'une des
pairies du duc de Bourgogne, l'hritage mme de Marguerite de Male? La
premire consquence de cette alliance ne devait-elle pas tre une
invasion des Anglais dans la Bourgogne? N'avait-on pas vu dans la cit
mme de Paris le parti du Dauphin se dessiner, aprs l'entrevue de
Pouilly, avec une puissance toute nouvelle?

Le duc de Bourgogne qui, pendant toute sa vie, n'avait connu d'autre
mobile qu'une violence envieuse et dissimule, se voyait de plus en
plus menac. Quand le Dauphin combattait les Anglais, toute la France
chevaleresque se pressait sous ses drapeaux; lorsqu'il traitait avec
Henri V, l'isolement du duc Jean, ha des nobles et mpris des
bourgeois, n'en tait que plus profond. La politique que le duc de
Bourgogne s'tait faite par douze annes d'intrigues le plaait
ncessairement parmi les ennemis du royaume; mais il ne pouvait y
occuper le rang que convoitait son ambition tant que le Dauphin,
supplant  l'impuissance du roi, tiendrait tour  tour suspendu sur
sa tte le courage de ses bannerets ou l'habilet de ses ngociateurs.
Jean le comprend: son intelligence grossire et brutale subit
impatiemment la position chancelante  laquelle il est condamn; elle
lui reprsente le Dauphin guid par les Armagnacs, qui l'excitent 
conspirer sa perte, et lui montre, en 1419 aussi bien qu'en 1407, le
crime comme la dernire ressource de la haine.

Il devient intressant d'tudier jour par jour les mesures adoptes
par le duc de Bourgogne. Il invite, le 14 aot, le Dauphin  se rendre
 Troyes, prs du roi Charles VI, pour y conclure la paix. Sur le
refus du jeune prince, une nouvelle entrevue, sur les bords de la
Seine, est propose, probablement par les gens du duc de Bourgogne, et
aprs quelques discussions, il est convenu qu'elle aura lieu au pont
de Montereau-Faut-Yonne. Aussitt aprs, le 17 aot, il appelle prs
de lui les sires de Jonvelle et de Rigny avec toutes les troupes
places sous leurs ordres. Quatre jours plus tard, le 21 aot, il
crit de nouveau aux matres de la chambre des comptes de Dijon que,
devant avoir prochainement une entrevue sur la Seine avec le Dauphin,
il dsire runir autour de lui plusieurs de ses nobles vassaux pour
l'aider de leurs conseils, et au moins trois cents hommes d'armes pour
la garde de sa personne. Il les charge de faire remettre avec la plus
grande diligence, par des messagers qui chevaucheront jour et nuit,
les lettres qu'il adresse aux sires d'Arlay, de Saint-George, de
Villersexel, de Ray, de Ruppes, de Pontailler et de Vergy, pour qu'ils
se rendent immdiatement prs de lui avec le plus grand nombre
d'hommes d'armes qu'ils pourront assembler. Ils obissent, et le jour
fix pour l'entrevue, il choisit parmi eux dix des plus intrpides
chevaliers: ce sont Charles de Bourbon, Jean de Fribourg, Guillaume de
Vienne, seigneur de Saint-George, Jean de Neufchtel, Gui de
Pontailler, Charles de Lens, Antoine et Jean de Vergy, et les sires de
Navailles et de Giac. Parmi ceux qui accompagnent le Dauphin, deux
magistrats, son chancelier et le prsident de Provence, se trouvent
sans armes. Si un combat est ncessaire pour enlever au Dauphin la
libert ou la vie, toutes les chances sont en faveur des Bourguignons.
Une secrte mfiance les agite toutefois, et ils racontent qu'un juif
a annonc au duc Jean que s'il se prsente  Montereau il n'en
retournera jamais.

Un mois aprs l'assassinat du duc d'Orleans, le duc Jean de Bourgogne
tait descendu  Ypres au clotre de Saint-Martin, quand vers l'heure
des matines une sinistre lueur s'leva dans les airs. Les bourgeois et
les prtres accoururent, croyant qu'un incendie venait d'clater; mais
ils n'aperurent (tel est le rcit d'Olivier de Dixmude) qu'un dragon
qui plana au-dessus de la chambre occupe par le duc jusqu' ce que,
repliant sur lui-mme son dard flamboyant il disparut tout  coup. La
lgende populaire doit-elle tre une prophtie? Jean sans Peur ne
succombera-t-il pas dans un complot qu'il a lui-mme pris soin de
prparer?

Ce fut le 10 septembre 1419 qu'eut lieu l'entrevue. Le Dauphin
reprocha au duc de l'avoir laiss attendre dix-huit jours  Montereau
et de ne pas avoir fait la guerre aux Anglais; mais celui-ci lui
rpondit qu'il avait fait ce qu'il devait faire, et du reste qu'on ne
pourroit rien adviser sinon en la prsence du roy son pre, et qu'il
falloit qu'il y vnt. En mme temps, le duc tira son pe.
Monseigneur, ajouta le sire de Navailles en mettant la main sur le
Dauphin, quiconque le veuille voir, vous viendrez  prsent  vostre
pre. En ce moment se passa une scne rapide et confuse que la foule
des spectateurs runis sur les deux rives du fleuve ne distingua
qu'imparfaitement. Le Dauphin est tu! s'cria-t-elle. Le mme bruit
passa de ceux qui suivaient le duc jusqu'aux hommes d'armes qui
gardaient le chteau de Montereau; mais on connut bientt la vrit.
Tannegui du Chastel s'tait prcipit sur le Dauphin et l'avait
emport dans ses bras, tandis que Robert de Loire, le vicomte de
Narbonne et Pierre Frottier renversaient  leurs pieds le sire de
Navailles et le duc lui-mme. Tu coupas le poing  mon matre,
s'tait cri Guillaume le Bouteiller, ancien serviteur du duc
d'Orlans, et moi je te couperai le tien; et il le frappa  son tour.

Tel est le rcit que le Dauphin insra dans les lettres qu'il adressa
 toutes les bonnes villes du royaume et qu'appuie l'autorit de
Juvnal des Ursins, l'historien le plus respectable et le plus
impartial de ce sicle. Tannegui du Chastel en affirma la vrit en
portant son dfi de chevalier  quiconque oserait la contester, dfi
auquel personne ne rpondit jamais. On ajoute que Philippe Jossequin,
ancien compagnon de captivit du duc, qui s'tait lev du rang de
valet de chambre  celui de son conseiller et de son intime confident,
ayant t arrt par les gens du Dauphin au chteau de Montereau,
rvla galement les perfides desseins de son matre.

Aucuns disoient que, veu le meurtre qu'il fit en la personne du duc
d'Orlans et les meurtres faits  Paris, c'estoit un jugement de
Dieu.




LIVRE SEIZIME.

1419-1445.

Philippe l'_Asseur_ ou le Bon.

Continuation des guerres en France.

Troubles de Bruges.

Splendeur de la cour du duc de Bourgogne.


Jean sans Peur n'avait qu'un fils. Il s'appelait Philippe comme le
premier duc de Bourgogne de la maison de Valois, et avait pous
Michelle de France, fille de Charles VI. Bien qu'il ft encore fort
jeune et d'une sant affaiblie par des fivres frquentes, une
habilet froide et calme, prudente jusqu' la ruse, persvrante
jusqu'au courage, l'avait fait surnommer Philippe _l'Asseur_. Il se
trouvait  Gand lorsqu'on y vit arriver deux messagers envoys par le
sire de Neufchtel, qui s'tait retir  Bray aprs l'entrevue du 10
septembre 1419. Jean de Thoisy, vque de Tournay, et le sire de
Brimeu l'instruisirent aussitt de la fin tragique du duc Jean. Les
chroniqueurs rapportent que sa douleur fut extrme: elle se rvla par
des transports de fureur qui semrent l'effroi parmi tous ceux qui
l'entouraient. Les yeux lui roulaient dans la tte, ses dents
claquaient convulsivement, ses pieds se roidissaient sans qu'il pt
faire un pas, et dj ses lvres, devenues noires et livides,
semblaient se glacer; pendant une heure, on le crut mort: il ne revint
 lui que pour lancer  la jeune duchesse de Bourgogne ces paroles:
Michelle, votre frre a tu mon pre! Sinistre anathme que
l'infortune princesse devait accepter comme une sentence de mort.

Cependant, ds que ce violent accs de dsespoir se fut un peu calm,
il appela de Bruges  Gand l'orateur de la faction des Legoix, le
clbre carme Eustache de Pavilly, qui avait succd  toute
l'influence du cordelier Jean Petit; il le pria de l'aider de ses
conseils et rsolut immdiatement de se prparer  la guerre. Tandis
qu'il ordonnait aux membres des Etats de se runir, il se rendait
lui-mme dans toutes les villes de la Flandre,  Bruges,  Lille, 
Courtray,  Deynze,  Termonde, pour rclamer, en change de ses
serments, des armements et des subsides.

La plupart des nobles montrrent un grand zle; les uns taient les
descendants de ces chevaliers bourguignons qui avaient accompagn
Philippe le Hardi, ou les fils des _Leliaerts_ fidles  Louis de
Male; les autres d'obscurs courtisans qui avaient acquis, moyennant
finance, des distinctions et des titres qu'on allait bientt refuser
aux plus illustres bourgeois des cits flamandes; mais cet
enthousiasme ne s'tendait pas plus loin: la Flandre continuait 
rester trangre aussi bien aux passions qu'aux sanglantes querelles
de ses princes, et lorsque le nouveau duc de Bourgogne arriva aux
portes de Bruges, il se vit rduit  s'arrter pendant quatre heures
au chteau de Male, afin d'obtenir de la commune qu'il lui ft permis
de ramener avec lui quelques magistrats qu'elle avait autrefois
exils; sa mdiation, quoique protge par les souvenirs de son rcent
avnement, resta strile, et ds les premiers jours de son rgne il
apprit, en se sparant de ses amis pour aller jurer de respecter les
franchises et les liberts du pays, combien tait vif et nergique le
sentiment national qui veillait  leur dfense.

Philippe ne pouvait songer  aborder en ce moment cette lutte contre
la puissance des communes flamandes qui devait remplir la plus
importante priode de sa vie: son premier soin allait tre de montrer,
en vengeant la mort de son pre, qu'il tait digne de recueillir avec
l'hritage de ses Etats celui de l'influence qu'il exerait en France.
Ds le 7 octobre il s'tait rendu  Malines, o les ducs de Brabant et
de Bavire, Jean de Clves et la comtesse de Hainaut avaient renouvel
avec lui les anciennes alliances conclues par Jean sans Peur, et en se
dirigeant vers Arras, il avait reu  Lille Philippe de Morvilliers,
prsident du parlement, charg de lui annoncer que la ville de Paris
avait jur entre les mains du comte de Saint-Pol de combattre les
ennemis de son pre et de le soutenir de tous ses efforts pour qu'il
diriget le gouvernement. Les plus puissantes villes du nord de la
France avaient suivi l'exemple de la capitale mue par les bruits qui
accusaient les Dauphinois du complot de Montereau, et Philippe,
investi ds ce moment de l'autorit suprme, leur avait mand qu'elles
envoyassent le 17 octobre leurs dputs  Arras.

Vingt-quatre vques et abbs s'taient runis dans cette ville pour
clbrer les obsques solennelles de Jean sans Peur. Matre Pierre
Flour, inquisiteur de la foi dans le diocse de Reims, crut devoir y
prononcer un discours dans lequel il engagea pieusement le jeune
prince  laisser la tche de punir ceux qui avaient rpandu le sang de
son pre  la justice cleste, qui est plus sre et plus svre que
celle des hommes. Il croyait, ajoutait-il, que dans des circonstances
qui pouvaient tre si fcondes en rsultats dsastreux, il ne lui
tait pas permis, sans tre coupable vis--vis de Dieu, de tenir plus
longtemps caches ces grandes vrits qui ordonnent au chrtien
d'oublier et de pardonner. A ces nobles paroles, le duc se troubla et
dissimula si peu sa colre qu'il exigea que le prdicateur s'excust
humblement de son loquence et de son zle  accomplir les devoirs de
son ministre. Quatre jours aprs, il annona  l'assemble runie 
Arras qu'il traitait avec l'Angleterre, et que cette alliance faite,
en toute criminelle et mortelle aigreur, il tireroit  la vengeance du
mort si avant que Dieu lui vouldroit permettre et y mettroit corps et
me, substance et pays, tout  l'aventure et en la disposition de
fortune.

Le jeune duc de Bourgogne s'tait ht d'offrir  Henri V plus qu'il
ne demandait au Dauphin lui-mme: il avait envoy successivement prs
de lui l'vque d'Arras, Gilbert de Lannoy, Jean de Toulongeon, Simon
de Fourmelles, Guillaume de Champdivers, les sires d'Uutkerke et de
Brimeu. Ils devaient  tout prix s'assurer son alliance, et ds le 12
octobre ils avaient conclu un trait qui favorisait les rapports
commerciaux de la Flandre et de l'Angleterre: c'tait le prliminaire
de toutes les ngociations: elles se prolongrent sur des questions
plus importantes, sur les conditions que la brillante royaut de Henri
V voulait faire imposer par le duc de Bourgogne  la royaut avilie de
Charles VI. Le roi d'Angleterre demandait que le roi de France lui
donnt en mariage sa fille Catherine, et l'institut l'hritier du
royaume  l'exclusion du Dauphin et au mpris des anciennes coutumes
sur l'application de la loi salique. Dans le cas o cette union serait
demeure strile, Henri ne devait pas moins conserver ses droits de
succession  la couronne; il n'attendait pas mme la mort de Charles
VI pour en jouir. La folie du vieux roi lui fournissait un prtexte
pour exercer immdiatement l'autorit royale avec le titre de rgent.
Tout ce qu'exigeait le roi d'Angleterre lui fut accord, et ce fut 
ces conditions si dsastreuses pour la France que fut conclu un trait
d'alliance qui portait qu'un des frres de Henri V pouserait l'une
des soeurs du duc de Bourgogne; qu'ils se soutiendraient comme des
frres et se runiraient contre le Dauphin. Aussitt aprs, Philippe
se rendit  Gand: il s'y arrta peu et se dirigea vers Troyes pour
faire accepter par Charles VI l'exhrdation de son fils. Lorsqu'il
rejoignit  Saint-Quentin les ambassadeurs anglais, une nombreuse
arme l'accompagnait. On y remarquait les sires d'Halewyn, de
Commines, de Steenhuyse, de Roubaix, d'Uutkerke et d'autres illustres
chevaliers, et  ct d'eux un chef de bandits populaires, nomm
Tabary le Boiteux, appel  remplir la place des Caboche et des
Legoix.

Le duc arriva le 28 mars  Troyes. On cria _Nol_ pour lui en prsence
du roi et comme s'il et t le roi. Cependant il affecta un grand
respect vis--vis de Charles VI et lui rendit hommage pour le duch de
Bourgogne et les comts de Flandre et d'Artois. Il avait d'autant plus
de motifs de feindre l'oubli complet de la folie du roi qu'il allait
en profiter pour se faire donner les villes de Pronne, de Roye et de
Montdidier comme dot de madame Michelle de France, avec l'abandon de
tout droit de rachat sur Lille, Douay et Orchies. Enfin le 9 avril se
signa  Troyes ce clbre trait o le petit-fils du roi Jean
transfra au descendant du vainqueur de Poitiers des droits que la
victoire elle-mme n'avait pu enlever  son aeul captif  Londres.
Les temps taient si profondment changs, on tait si las des
dsordres, des meutes et de la guerre, que Paris accueillit avec joie
l'alliance qui livrait la France aux Anglais.

Philippe avait tout sacrifi  ce qu'il croyait devoir  la mmoire de
son pre. Lorsque le trait eut t conclu, son premier soin fut de
guider les Anglais devant Montereau que les Armagnacs occupaient
encore. Ds que les hommes d'armes bourguignons y furent entrs, ils
demandrent o gisait le corps mutil du duc Jean. Quelques pauvres
femmes les conduisirent dans la grande glise et leur montrrent un
coin o la terre semblait avoir t frachement remue. L reposait
leur ancien matre. Ils prirent un drap noir et y placrent quatre
cierges; puis ils allrent raconter ce qu'ils avaient vu. Le
lendemain, le duc fit exhumer les restes de son pre. On le trouva
vtu du pourpoint et des houseaux qu'il portait au moment de sa mort,
et ses plaies saignaient encore: un riche cercueil le reut et il fut
enseveli dans la Chartreuse de Dijon.

Matre de Montereau et de Melun, Philippe conduisit Henri V  Paris.
Charles VI avait quitt Troyes pour le suivre. Les deux rois y
entrrent  cheval l'un  ct de l'autre. Un peu en arrire du roi
d'Angleterre paraissait le duc de Bourgogne, escort de ses chevaliers
qui, par leur nombre et leur luxe, surpassaient tous les autres, bien
qu' l'exemple du duc il fussent tous vtus de deuil. Le peuple
faisait entendre de longues acclamations, comme si la honte d'une
domination trangre pouvait seule lui assurer la paix. Il se montrait
surtout impatient de saluer dans le jeune duc de Bourgogne l'hritier
d'un prince qui s'tait autrefois montr le soutien et le dfenseur de
ses griefs et de ses intrts.

Peu de jours aprs cette crmonie, les deux rois tinrent un lit de
justice dans l'une des salles de l'htel Saint-Paul. Le duc de
Bourgogne y assistait entour de ses principaux conseillers. Matre
Nicolas Rolin, son avocat, accusa le Dauphin et ceux qui
l'accompagnaient  Montereau d'avoir commis un flon homicide en la
personne de Jean de Bourgogne. Il demanda qu'ils fussent condamns 
faire amende honorable, tte nue, un cierge  la main,  Paris et 
Montereau. L'avocat du roi au parlement (il se nommait Pierre de
Marigny) et celui de l'universit de Paris appuyrent sa requte, et
le 23 dcembre Charles VI pronona solennellement la condamnation de
son fils, de mme qu' une autre poque on lui avait fait approuver
l'assassinat de son frre.

Tandis que Henri V retournait  Londres, le duc de Bourgogne se rendit
 Gand. Les vnements qui se passaient en Brabant rclamaient toute
son attention. Jacqueline de Hainaut avait trouv dans son second mari
le duc Jean de Brabant, un prince laid, faible, timide, plus jeune
qu'elle, incapable de la fixer par l'affection ou de la retenir par le
respect. Elle se trouvait sans cesse en lutte avec ses conseillers et
ne cachait point combien elle esprait faire prononcer une sentence de
divorce. Parmi ceux en qui Jacqueline mettait toute sa confiance, on
distinguait le sire de Robersart, chevalier n en Hainaut, mais dvou
aux Anglais. Elle lui racontait ses maux et ses peines, et le sire de
Robersart l'engageait  se drober au joug qui l'accablait pour fuir
en Angleterre o vivaient des princes nobles, puissants et dignes
d'elle. En effet, elle saisit un prtexte pour s'loigner de
Valenciennes et se dirigea  la hte, guide par le sire de Robersart,
du ct de Calais. Elle y arriva le second jour (8 mars 1420, v. st.)
et fit aussitt demander un sauf-conduit au roi d'Angleterre, et,
faisant l aulcunement son sjour jusques elle recevoit rapport du roy
anglois, souvent monta sur les murs du havre et regardant au travers
de celle mer tout au plus loing, ses yeux s'esclairissoient souvent
sur ces dunes angloises que elle voit blanchir de loing, puis sur le
chasteau de Douvres, l o elle souhaitoit tre dedans; car lui
tardoit bien  estre si longuement absente de la seigneurie que tant
dsiroit  voir et dont cestuy de Robersart l'avoit tant informe. Si
ne voit bateau cingler par mer, ne voile tendre au vent que elle
certainement n'esprt tre le rapporteur de sa joie. Un sicle plus
tard, Marie Stuart fondait en larmes en quittant ce mme havre de
Calais. Toutes deux avaient pous des dauphins de France; la premire
cherchait les illusions de l'amour sous le ciel de l'Angleterre; la
seconde les laissait derrire elle et s'effrayait d'aller ceindre au
del des mers une couronne que devait briser la hache de Fotheringay.

Le duc de Bourgogne vit avec dplaisir l'asile qu'on accorda  la
duchesse de Brabant; mais le moment n'tait pas venu d'lever ses
plaintes et de rompre avec Henri V. Le Dauphin venait de gagner la
bataille de Baug. Le roi d'Angleterre s'embarquait  Douvres avec
quatre mille hommes d'armes et vingt-quatre mille archers pour arrter
les succs des Armagnacs; Philippe, quoique malade, se rendit prs de
lui  Montreuil et, aprs quelques confrences, il le quitta pour
aller,  son exemple, runir son arme.

Ce fut  Mantes que le duc Philippe rejoignit Henri V. Il ne lui
amenait que trois mille combattants, mais c'taient tous des hommes
d'armes d'lite. On apprit bientt qu' leur approche le Dauphin avait
lev le sige de Chartres et s'tait retir au del de la Loire: on
n'osa pas l'y poursuivre. Les Anglais investirent la ville de Meaux,
et le duc Philippe se dirigea vers le Ponthieu avec douze cents hommes
d'armes pour en chasser les capitaines armagnacs, qui menaaient dj
l'Artois et la Picardie.

Il venait de former le sige de Saint-Riquier, dont Poton de
Saintraille s'tait empar, lorsqu'on apprit au camp bourguignon
qu'une forte arme, rassemble  la hte par le Dauphin, s'approchait
de la Somme, en se dirigeant vers le gu de la Blanche-Taque; c'tait
en ces mmes lieux que s'tait effectu le fameux passage des
vainqueurs de Crcy, conduits par Godefroi d'Harcourt, et par un
bizarre rapprochement, c'tait un sire d'Harcourt qui occupait, pour
s'opposer cette fois aux allis des Anglais, l'ancienne position de
Godemar du Fay.

Le duc de Bourgogne, qui pendant la nuit avait travers Abbeville,
ordonna aussitt  ses arbaltriers et aux milices des communes de se
porter en avant aussi rapidement qu'il leur serait possible, et il se
mit lui-mme, avec toute sa cavalerie, au grand trot en suivant la
rive gauche de la Somme. Les Dauphinois n'avaient pas encore pass le
gu, soit que le temps leur et manqu, soit que la mare ne le permt
point, et le sire d'Harcourt, voyant qu'il avait fait une marche
inutile, s'tait retir vers le Crotoy. Dans les deux armes on se
prparait  combattre. C'tait la premire fois que le duc allait
assister  une bataille. Il remit son pe  Jean de Luxembourg et le
requit de l'armer chevalier. Le sire de Luxembourg lui donna aussitt
l'accolade en lui disant: Monseigneur, au nom de Dieu et de
Monseigneur Sainct-George, je vous fais chevalier: et aussy le
puissiez-vous devenir comme il vous sera bien besoing et  nous tous.
Puis le duc donna lui-mme l'ordre de chevalerie  un grand nombre de
ceux qui l'entouraient, notamment  Philippe de Saveuse,  Colard de
Commines,  Jean de Steenhuyse,  Jean de Roubaix,  Guillaume
d'Halewyn,  Andr et  Jean Vilain. Tous se montraient pleins de
confiance et d'espoir; il avait t dcid, toutefois, que, pour
viter le pril, le duc Philippe se contenterait de revtir la cotte
d'acier et le gorgerin de Milan qu'avait choisis son cuyer Huguenin
du Bl, et qu'un autre chevalier porterait la brillante armure o sa
devise, accompagne de fusils et de flammes, nues de rouge clair 
manire de feu, s'enlaait parmi les cussons de ses nombreux Etats
(30 aot 1421).

Le sire de Saint-Lger et le btard de Coucy reurent l'ordre de se
porter sur le flanc des Dauphinois. Leur mouvement fut le signal du
combat. Les Dauphinois se prcipitrent, lances baisses, sur leurs
adversaires; les deux ailes des Bourguignons plirent et le dsordre
s'y mit. Plusieurs chevaliers de Flandre cherchaient  l'arrter par
leur courage; on remarquait surtout les sires d'Halewyn, de Lannoy, de
Commines, d'Uutkerke et Jean Vilain, mais la fortune leur semblait
contraire. Les sires de Lannoy, d'Halewyn et de Commines furent faits
prisonniers: le sire d'Humbercourt, bless, avait partag leur
captivit. Rendez-vous, chevalier, rendez-vous! criait-on  Jean de
Luxembourg; mais il ne rpondait qu'en frappant ses ennemis.
Nanmoins, tandis qu'il se dtournait pour combattre, un Dauphinois
s'approcha de lui et lui donna un coup d'pe  travers la figure en
lui disant: Rendez-vous sur l'heure, ou  mort! Le sire de
Luxembourg releva sa tte inonde de sang et se rendit. Le duc tait
lui-mme environn d'ennemis; l'aron de sa selle tait bris; un
autre coup de lance avait dchir le harnais de son coursier, et dj
un homme d'armes avait, dit-on, mis la main sur lui. Au mme moment la
bannire du duc s'inclina. Tout est perdu! s'cria le roi d'armes
d'Artois; et les Bourguignons se prcipitrent vers Abbeville,
poursuivis par les Dauphinois qui ne songeaient plus qu' tirer de
bonnes dpouilles de leur victoire; mais Abbeville leur ferma ses
portes et ils galoprent jusqu' Pecquigny.

Cependant le sire de Rosimbos avait relev la bannire du duc.
Messeigneurs, disait-il aux nobles qui l'entouraient, rallions-nous,
au nom de Dieu! monstrons-nous estre gentilshommes et servons nostre
prince, car mieulx vault morir en honneur avec luy que vivre
reprochs. Dj les nobles de Flandre se runissaient  sa voix, et
Philippe, sauv par leur dvouement, se plaait au milieu d'eux en
criant: _Bourgogne!_ Sans tarder plus longtemps, ils attaqurent les
Dauphinois, dont la plupart s'taient loigns pour atteindre les
fuyards, et ils russirent  dlivrer les sires de Luxembourg et
d'Humbercourt. Au premier rang de ces hros du parti Bourguignon, on
distinguait Jean Vilain, jeune chevalier  la taille gigantesque qui,
lchant la bride  son robuste coursier et tenant sa hache  deux
mains, renversait tous les ennemis qui s'offraient  ses regards.
Partout o retentissaient ses coups terribles, la victoire le suivait,
et Saintraille qui, pour la premire fois de sa vie, se sentait glac
de terreur, ne lui remettait son pe qu'en se signant, parce qu'il
croyait avoir trouv en lui un adversaire surnaturel sorti de l'enfer
pour le combattre.

Philippe rentra triomphalement  Abbeville. Il punit les fuyards et
loua les vainqueurs. Il chassa de sa cour les premiers qui restrent
longtemps fltris par le honteux surnom de chevaliers de Pecquigny: il
ne cacha point que sans les autres il et t captif ou mort. A la
nation flandroise, dit Chastelain, il donna ce los,  lui-mme l'ay oy
dire, que plus par eulx que par nuls autres cely jour Dieu lui envoya
victoire et honneur. Et affermoit avec ce qu'il ne fust oncques trouv
qu'en leur noblesse il n'y eust constance et fermet la plus entire
du monde et la plus fable.

Ce combat, connu sous le nom de bataille de Mons-en-Vimeu, fut plus
sanglant que fcond en rsultats. Le duc abandonna son projet de
rduire Saint-Riquier et ramena son arme  Hesdin o il la licencia.
De l il se retira  Lille, et il y fit enfermer ses prisonniers dans
le chteau.

On tait au coeur de l'hiver et assez prs des ftes de Nol,
lorsqu'une ambassade, forme des dputs du duch de Bourgogne o
Philippe n'avait point paru depuis son avnement, vint l'inviter  s'y
rendre. Il cda  leurs prires et promit de les suivre; mais avant
d'aller  Dijon, il se dirigea vers Paris. Il y arriva le 5 janvier.
La misre des bourgeois y tait devenue de plus en plus affreuse.
Vingt-quatre mille maisons taient vides, disait-on, dans la capitale
de la France, et les loups en parcouraient librement les rues
dsertes. Depuis que le laboureur avait abandonn ses sillons
ensanglants par la guerre, d'horribles famines s'taient succdes,
et bientt  leurs ravages s'taient associes les dvastations de la
peste et des maladies contagieuses. De ceux que la mort avait
pargns, les uns avaient fui hors de la ville pour s'enrler dans des
bandes de brigands; les autres taient rduits  implorer la piti et
les aumnes de leurs amis qui se trouvaient dans une situation  peu
prs aussi dplorable; tous gmissaient et versaient des larmes,
maudissant tour  tour l'heure de leur naissance, les rigueurs de leur
fortune ou l'ambition des princes. Ces malheurs duraient depuis
quatorze ans et la consternation devint universelle lorsque le duc de
Bourgogne, en qui le peuple plaait ses dernires esprances, quitta
Paris sans avoir apport de soulagement  sa misre. Ses sergents
eux-mmes avaient maltrait et pill les bourgeois comme s'ils eussent
t des Anglais ou des Armagnacs, et les acclamations qui avaient
salu son arrive se changrent en murmures violents  son dpart:
Voil, se disait-on, comment il tmoigne sa reconnaissance  la
premire cit du royaume, si malheureuse et si dvoue  sa cause! Il
se montre, comme le duc Jean, insouciant pour nos maux et se hte peu
d'y porter remde! On l'accusait mme d'oublier jusqu'au soin de
venger son pre pour mener la vie coupable et dissolue que le duc
d'Orlans avait jadis si svrement expie.

Le duc Philippe s'mut de ces reproches; il ordonna  Hugues de Lannoy
et  Jean de Luxembourg de rassembler les hommes d'armes de Flandre et
de Picardie et se prpara  combattre le Dauphin: il attendait les
Anglais qui devaient se joindre  son arme, lorsque Henri V mourut 
Vincennes, ayant,  trente-quatre ans, runi aux Etats de ses aeux un
royaume plus vaste que l'Angleterre mme et rvant une croisade 
Jrusalem. Son dernier conseil  ses frres avait t de mnager le
duc de Bourgogne et de conserver prcieusement son alliance (31 aot
1422).

Au bruit de la maladie du roi d'Angleterre, Philippe avait envoy
Hugues de Lannoy prs de lui. Quand il jugea convenable de se rendre
lui-mme  Paris, Henri V n'tait dj plus et il n'arriva que pour
assister  ses pompeuses funrailles. Les ducs de Bedford et d'Exeter
lui firent toutefois grand accueil et confirmrent avec lui l'ancienne
confdration tablie par le trait de Troyes.

Le sjour du duc Philippe dans la capitale du royaume se prolongea
peu. D'importantes nouvelles lui taient arrives de Flandre. La
duchesse Michelle avait rendu le dernier soupir  Gand, le 8 juillet
1422. Les Gantois qui l'avaient connue ds sa jeunesse constamment
humble et douce, ne cherchant  ses douleurs d'autre consolation que
les bnfices des pauvres, avaient appris  l'aimer et  la plaindre.
Ils savaient que depuis la mort du duc Jean, son mari s'tait loign
d'elle. En la voyant frappe d'une mort si prmature, ils
n'hsitrent pas  souponner un crime. Ils racontaient qu' deux
reprises le cercueil de plomb dans lequel on avait dpos ses restes
s'tait entr'ouvert, ce qui tait, disait-on, le signe certain d'un
empoisonnement, et la voix populaire en dsignait comme les auteurs le
sire de Roubaix et une dame allemande, venue en France, avec Isabeau
de Bavire, qui avait pous messire Jacques de Viefville. Quoique ces
deux seigneurs fussent les confidents les plus intimes du duc, les
magistrats de Flandre instruisirent leur procs, les dclarrent
coupables et les condamnrent  un exil perptuel.

Le sire de Roubaix tait en ce moment mme auprs du duc. La dame de
la Viefville s'tait enfuie  Aire ds le commencement de la maladie
de la duchesse. Les Gantois la firent rclamer, mais les seigneurs de
la Viefville employrent toute leur influence pour que les magistrats
d'Aire la prissent sous leur protection. Telle tait l'irritation des
Gantois que lorsqu'ils surent que leurs dputs revenaient sans la
dame de la Viefville, ils les firent jeter en prison, et peu s'en
fallut qu'ils ne fussent mis  mort. Jamais plus d'agitation n'avait
rgn dans leur ville; mille voix accusatrices troublaient le repos
public et demandaient vengeance.

Philippe se hta de marcher vers la Flandre avec l'arme qu'il avait
runie pour combattre le Dauphin. A son approche les troubles
s'apaisrent. Il ramenait le sire de Roubaix, et fit annuler toutes
les sentences prononces par la commune de Gand dans un procs si
grave et qui le touchait de si prs.

A peine tait-il arriv dans nos provinces qu'il apprit que le vieux
roi Charles VI venait de suivre sa fille et son gendre dans la tombe.
Le peuple, victime de ses propres malheurs, le pleura: il semblait
appeler de ses voeux le jour o la mort viendrait aussi l'arracher aux
misres de ce sicle. Tandis que le cri des hrauts d'armes: Longue
vie  Henri, roi d'Angleterre et de France, notre souverain seigneur!
s'levait sous les votes de Saint-Denis, prs de la tombe o reposait
Duguesclin, un moine de cette clbre abbaye portait en Auvergne la
couronne royale. Charles VII n'tait roi qu' Bourges; mais il avait
pour lui,  dfaut de l'autorit ou de la force, le droit hrditaire
qui offrait  la France ses plus glorieux souvenirs et ses dernires
esprances.

Le duc de Bourgogne n'avait point paru aux funrailles de Charles VI,
 la grande indignation du peuple tonn de ne voir que des Anglais
autour du cercueil du roi de France. Regrettant peu Charles VI,
redoutant encore moins le monarque proscrit de Bourges, Philippe se
confiait dans sa fortune: il voyait chaque jour s'accrotre son
influence et son autorit. Le duc de Bedford lui cdait les
chtellenies de Pronne, de Roye, de Montdidier, de Tournay, de
Mortagne et de Saint-Amand, et se rendait  Amiens pour pouser sa
soeur, Anne de Bourgogne; en mme temps une autre de ses soeurs,
Marguerite, veuve du duc de Guyenne, tait promise au comte de
Richemont, frre du duc de Bretagne, et  cette occasion les ducs de
Bourgogne, de Bedford et de Bretagne se liaient par une alliance plus
troite, jurant de s'aimer comme frres et de se secourir
mutuellement.

La Flandre, un instant calme par la prsence du duc suivi de ses
hommes d'armes, redevient inquite et agite ds qu'il est parti pour
la Bourgogne. Un vnement fortuit et trange semble mme y rveiller
un instant de nouvelles sditions. Une dame, accompagne d'un valet et
revtue du simple costume des plerins, descend  Gand dans une
htellerie: Vous avez pass cette nuit prs d'une des plus illustres
princesses de France, dit-elle le lendemain  une jeune fille qui a
veill prs d'elle. Cette parole est immdiatement rpte de rue en
rue, de quartier en quartier; on assure que cette dame n'est autre que
la duchesse de Guyenne, soeur du duc: le bailli accourt aussitt prs
d'elle et l'interroge: elle avoue qu'elle est Marguerite de Bourgogne
et qu'elle a fui en Flandre pour ne pas tre contrainte  accepter un
poux d'un rang bien infrieur  celui du duc de Guyenne, qui le
premier avait obtenu sa main. Bien qu'elle ne parle qu'allemand, ses
discours n'excitent aucune mfiance. On la conduit solennellement 
l'htel de Ten Walle, et Jean Uutenhove lui prsente de somptueux
joyaux pour remplacer les pieuses coquilles et le bourdon de palmier.
Peu aprs, des dputs des chevins de Gand allrent annoncer au duc
l'arrive de sa soeur dans leur ville: il fallut pour les dtromper
que Philippe leur montrt Marguerite dont les noces avec le comte de
Richemont allaient tre clbres  Dijon. Ds ce moment, la fausse
duchesse de Guyenne se vit abandonne de tous ses partisans; elle
essaya vainement de prtendre, tantt qu'elle tait la fille du roi de
Grce, tantt qu'elle tait charge d'offrir au duc de Bourgogne la
fille du roi de Bohme; on sut bientt que c'tait une religieuse de
Cologne, chappe de son couvent: on l'attacha pendant trois jours au
pilori, puis elle fut enferme au chteau de Saeftinghen.

L'agitation avait  peine cess dans la ville de Gand quand de graves
discussions qui touchaient  sa prosprit commerciale l'y ranimrent
plus vivement. Les habitants d'Ypres, suivant l'exemple qu'avaient
donn les Brugeois sous Louis de Male en creusant la _Nouvelle Lys_
(_de Nieuwe Leye_), avaient  diverses reprises, en vertu d'une charte
de Robert de Bthune, approfondi l'Yperleet et les cours d'eau qui
leur permettaient de naviguer vers Dixmude et l'ancien golfe de
Sandhoven, et de l vers Bruges et Damme par un canal qui se joignait
 une petite rivire au nord de Schipsdale, ce qui les affranchissait
des prils d'une traverse difficile par mer de Nieuport jusqu'
l'Ecluse. Grce  ces travaux, le nombre des barques qui
transportaient sur l'Yperleet les vins et les denres devenait chaque
jour plus considrable, lorsqu'on vit au port de Damme des bateliers
gantois s'opposant par la force au dpart des barques yproises. On
disait que la ville de Gand avait dclar que, dussent tous ses
citoyens prir dans la lutte, elle ne permettrait jamais qu'on
transformt en voies commerciales d'obscurs ruisseaux qui ne devaient
que porter  la mer les neiges de l'hiver et les inondations de
l'automne. A dfaut du Zwyn qui ouvrait aux flottes des rives
loignes les comptoirs des dix-sept nations de Bruges, Gand
revendiquait pour ses deux rivires le monopole du commerce intrieur.
A Bruges, l'tape des laines d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Espagne; 
Gand, l'tape des bls de l'Artois et de la Picardie;  Ypres, le
dveloppement des mtiers qui des sacs de laine font sortir les draps
prcieux. Depuis qu'Ypres a senti la vie industrielle se glacer dans
les vastes artres de ses longues rues, de ses immenses faubourgs, il
ne reste en Flandre que deux grandes cits, Gand et Bruges. Toute
modification au systme des fleuves et des canaux doit rompre
l'quilibre si difficile  maintenir entre des ambitions trop souvent
rivales. Gand a rv la conqute de la puissance maritime par les eaux
de la Lieve. Un autre jour, Bruges profita de l'avarice de Louis de
Male pour la menacer dans le monopole de la navigation intrieure;
mais Gand protesta par la voix loquente de Jean Yoens. Le mme
mouvement se reproduit au mois de mars 1422 (v. st.). On ne pouvait
souffrir, s'criaient les Gantois, qu'on embarqut  Damme, pour
Ypres, les vins de la Rochelle destins aux bourgeois d'Aire et de
Saint-Omer, et surtout, ce qui tait bien plus grave, qu'on charget 
Ypres pour Damme les bls de Lille et de Bthune, exposs en vente au
march de Warneton. Les marchands trangers n'auraient-ils pas migr
dans la cit d'Ypres, reine dchue de l'industrie qui cherchait  se
relever en usurpant l'tape des bls, ce lgitime privilge d'une
autre cit assise aux bords de l'Escaut et de la Lys?

La sentence du duc de Bourgogne, qui restreignit la navigation de
l'Yperleet aux besoins de l'approvisionnement de la ville d'Ypres,
calma les habitants de Gand. Les bourgeois d'Ypres ne jugeaient pas
toutefois que le duc et le droit de la prononcer, puisque  leur avis
elle tait en opposition avec leurs privilges. Ils adressrent un
acte d'appel au parlement de Paris, et des chevins se rendirent 
Lille pour le signifier  leur souverain seigneur. Leur langage fut
rude, fier, moins dict par le respect que par le sentiment de leurs
franchises outrages, et en sortant de l'audience du duc ils
trouvrent le sire de Roubaix qui mit la main sur eux et les conduisit
au chteau de Lille. C'tait une nouvelle violation des privilges des
bourgeois des villes flamandes, qui ne pouvaient tre arrts et jugs
que par leurs propres magistrats. Les dputs de Bruges et du Franc
intervinrent: il fallut relcher les prisonniers, et le duc engagea
vainement les Yprois  renoncer  leur appel. Les mandataires de la
cit mcontente le suivirent  Paris; des ngociations y furent
entames, mais plusieurs mois s'coulrent avant que le cours de la
justice ft rtabli  Ypres, o selon l'ancien usage la juridiction
exerce au nom du prince avait t suspendue le jour o il avait
mconnu les droits de la commune.

D'autres vnements vinrent troubler la confiance que le duc plaait
dans son alliance avec les Anglais. Jacqueline de Hainaut avait obtenu
un bref de divorce de l'anti-pape Benot XIII et en avait profit pour
pouser Humphroi, duc de Glocester, l'un des oncles du jeune roi Henri
VI. A sa prire le duc de Glocester avait runi cinq mille
combattants, et il venait de dbarquer  Calais avec le dessein avou
d'aller rtablir en Hainaut l'autorit de Jacqueline. Ce fut en vain
que le duc de Bedford interposa sa mdiation. Jacqueline, craignant
qu'il ne ret des conseils hostiles du duc Philippe, la repoussa et
s'avana jusqu' Mons. Une dputation des chevins du Franc avait paru
 Calais afin d'obtenir que les Anglais respectassent les frontires
de la Flandre.

Philippe s'tait rendu en Bourgogne pour pouser Bonne d'Artois,
comtesse d'Eu et de Nevers, dont les Etats tentaient son ambition.
Lorsqu'il apprit l'entreprise de Jacqueline, il fit parvenir un
mandement  tous ses gens d'armes de Flandre et d'Artois pour qu'ils
soutinssent le duc de Brabant contre les attaques du duc de Glocester
(20 dcembre 1424). Philippe rpond aux plaintes du prince anglais en
lui adressant le 3 mars un dfi en champ clos, corps contre corps. Le
duc de Glocester l'accepte et demande que le duel ait lieu sans plus
de retard le 24 avril, jour consacr  saint George, protecteur des
luttes chevaleresques; mais c'est avec la plupart des hommes d'armes
anglais qu'il regagne l'Angleterre o il veut, dit-il, se prparer au
combat singulier qui a t rsolu.

Jacqueline restait seule avec son hroque nergie au milieu des
prils qui l'environnaient. Les intrigues de la vieille comtesse de
Hainaut, les menaces des ducs de Brabant et de Bourgogne,
qu'encourageait la timide neutralit de l'Angleterre, triomphrent
aisment du dvouement et de la fidlit de ses partisans. La jeune
princesse se vit bientt enferme dans la ville de Mons, sans que le
duc de Glocester chercht  la dlivrer: quand dans une dernire
dmarche tente  l'htel de ville pour ranimer le zle des bourgeois
elle n'aperut autour d'elle que des signes de trahison, elle
s'abandonna  son sort et permit au sire de Masmines et  Andr Vilain
de l'emmener prisonnire  Gand dans le palais du duc de Bourgogne (13
juin 1425). A peine y tait-elle arrive toutefois qu'elle profita de
l'heure du souper de ses gardiens pour s'enfuir, habille en homme,
jusqu' Anvers, d'o elle gagna Breda. Jacqueline de Bavire pouvait
emprunter les vtements d'un autre sexe sans que la faiblesse du sien
se rvlt sous ce dguisement; mais rien ne pouvait la soustraire aux
volonts implacables du duc de Bourgogne. Aprs une longue lutte
soutenue avec courage, Jacqueline, abandonne des siens et trahie en
Angleterre, se vit rduite  cder au vainqueur tous ses Etats
hrditaires de Hainaut, de Hollande, de Zlande et de Frise.

Au moment o Philippe, parvenu au but de tous ses efforts, consolide
son alliance avec les Anglais, qui s'emparent tour  tour de toutes
les villes de la Loire, le hasard, un prodige, selon les Dauphinois,
une grossire imposture, selon les Anglais, vient renverser tous les
desseins forms et mris par la politique la plus habile. Sur les
marches de la Champagne et de la Lorraine parat une jeune fille de
dix-sept ans qui annonce que Dieu l'a choisie pour dlivrer la France.
A sa vue le courage des Anglais s'vanouit, et la blanche bannire
d'une vierge sme la terreur parmi les pais bataillons des vainqueurs
bards de fer. Ils lvent prcipitamment le sige d'Orlans. Ils
abandonnent Jargeau et sont vaincus  Patay. C'est en vain que les
chefs anglais essayent de rallier leurs hommes d'armes et multiplient
les ordres les plus svres _de fugitivis ab exercitu quos
terriculamenta Puell animaverant, arrestandis_.

Bien que la plupart des conseillers de Charles VII jugeassent
imprudent de s'loigner de la Loire, Jeanne _la Pucelle_ avait dclar
qu'elle voulait le conduire dans la cit de Reims pour qu'il y ret
l'onction royale, et ce fut de Gien qu'elle crivit aux loiaux
Franchois de la ville de Tournay pour leur faire part de ses
victoires et les inviter  se rendre au sacre du gentil roy Charles
 Reims.

Tournay, qui mme sous la domination de Charles-Quint conserva ses
privilges de ville franaise, mritait par son dvouement les faveurs
dont les rois de France ne cessrent de la combler. Sa charte
communale tait l'oeuvre de Philippe-Auguste; elle reut de nouvelles
franchises de Philippe le Bel et sauva peut-tre la monarchie sous
Philippe de Valois. Charles VII, qui avait confirm ses privilges en
la dclarant la plus ancienne cit du royaume, n'avait rien nglig
pour s'assurer la fidlit de ses habitants: il avait augment
l'autorit de leurs jurs en leur permettant de supprimer les aides,
les accises et les taxes foraines; il leur avait mme adress une
dclaration par laquelle il s'engageait par serment  ne jamais
consentir  ce qu'ils fussent spars de la couronne de France, et
l'on avait vu en 1424, malgr la dfense des magistrats, le peuple s'y
armer pour le secourir, en se runissant sous trente-six bannires qui
reprsentrent dsormais les diverses classes des mtiers appeles 
l'autorit lective. Charles VII avait reconnu ce nouveau tmoignage
de zle des bourgeois de Tournay en leur confirmant,  l'exemple de
Charles VI, le privilge d'tre les gardiens de la personne royale en
temps de guerre, privilge qu'ils avaient obtenu  la bataille de
Cassel. Il les avait aussi autoriss, en 1426,  ajouter  leurs
insignes municipaux l'cu royal d'azur aux trois fleurs de lis d'or,
parce que, dit-il dans une de ses chartes, au temps de ces guerres
lamentables, lorsque nostre seigneur et pre estoit s mains de ses
ennemis et des nostres, ils ont est toujours tout disposez de vivre
et mourir avecques nous, laquelle chose tant mritoire sera  leur
perdurable loenge. En 1429, la lettre de Jeanne d'Arc fut reue avec
enthousiasme aux bords de l'Escaut. Le 9 juillet, toutes les bannires
s'assemblrent pour dlibrer, et les dputs des bourgeois de
Tournay, pleins de foi dans la parole de cette bergre guide par des
voix clestes, oublirent, pour lui obir, qu'ils avaient  traverser,
au milieu de mille prils, des provinces soumises aux Anglais pour se
rendre dans une ville qu'ils occupaient encore.

Ils ne s'taient point tromps. Le 17 juillet, ils assistrent  Reims
au sacre de Charles VII, et le mme jour Jeanne d'Arc crivit au duc
de Bourgogne une lettre o elle l'exhortait  faire la paix et  se
runir au roi de France contre les Sarrasins qui faisaient chaque jour
en Orient de nouveaux progrs. C'tait en vain que Gui, btard de
Bourgogne, frre du duc, les sires de Roubaix et de Rebecque, et
d'autres chevaliers de Flandre et de Hainaut, taient alls combattre
les infidles. Le roi de Chypre venait de tomber en leur pouvoir, et
le bruit courait qu'une lettre menaante du soudan tait parvenue aux
princes chrtiens.

Les intrts politiques du duc de Bourgogne semblaient en ce moment
l'engager  se montrer favorable aux nobles et pacifiques remontrances
de l'hrone inspire dont la gloire avait justifi la mission. Si
Charles VII devait chasser les Anglais de tout le territoire qu'ils
occupaient en France, il tait urgent de traiter avec lui avant que sa
victoire ft complte; car le jour o l'appui des Bourguignons serait
devenu inutile, Philippe et perdu le droit d'en fixer lui-mme les
conditions et le prix. On remarquait d'ailleurs qu'il tait moins
dvou aux Anglais depuis la malencontreuse expdition du duc de
Glocester, et de nouveaux diffrends venaient de s'lever dans le pays
de Cassel, o les dputs des communes dpouilles de quelques
privilges interjetaient appel au parlement de Paris, en se plaant
sous la protection de l'vque de Trouane, chancelier du roi Henri
VI.

Ce fut dans ces circonstances qu'une ambassade, conduite par
l'archevque de Reims, vint offrir au nom de Charles VII la rparation
de l'attentat de Montereau, la concession de nouveaux domaines et la
promesse d'tre dsormais affranchi de tout lien de vassalit pour
ceux qui formaient l'hritage de Jean sans Peur. Philippe et aisment
accept ces propositions, mais elles rencontraient une vive opposition
dans les villes flamandes qui ne voulaient point se sparer des
Anglais. L'vque de Tournay et le sire de Lannoy furent chargs par
le duc de Bedford de ne rien ngliger pour maintenir le trait de
Troyes. La duchesse de Bedford, Anne de Bourgogne, princesse
conciliante et habile qui avait toujours exerc une grande influence
sur l'esprit de son frre, intervint aussi et russit  l'amener avec
elle  Paris, o le prince anglais, fidle aux derniers conseils de
Henri V, abdiqua la rgence pour en investir le duc de Bourgogne.

Monstrelet assure que Philippe n'accepta que malgr lui, et pour se
rendre aux prires des Parisiens, cette dlgation d'une autorit
provisoire, faite au nom du roi d'Angleterre, si honteuse pour
l'arrire-petit-fils du roi Jean: il la conserva peu de temps. Devenu
veuf de Bonne d'Artois, il tait impatient de retourner  Bruges pour
les ftes du mariage qu'il venait de conclure avec Isabelle de
Portugal.

La crmonie des noces avait t clbre le 7 janvier 1429 (v. st.),
 l'Ecluse. Le lendemain, la duchesse de Bourgogne arriva aux portes
de Bruges, o se pressait une immense multitude de bourgeois et
d'hommes du peuple. Une riche litire l'y attendait; elle s'y plaa
seule et assise de ct, selon l'usage de France. Les seigneurs
portugais, flamands ou bourguignons la suivaient  pied: mais ils se
voyaient sans cesse arrts par la foule avide de contempler ce
spectacle, et deux heures s'coulrent avant qu'ils eussent travers
la ville; toutes les rues taient tapisses de drap vermeil; toutes
taient occupes par les corps de mtiers dont les trompettes
d'argent entonnaient de joyeuses fanfares. Sur la place du March on
avait lev, des deux cts, de riches chafauds qui taient chargs
de spectateurs; de l jusqu'au palais du duc taient rangs les
archers et les arbaltriers.

La duchesse de Bedford vint recevoir Isabelle et la conduisit dans la
chapelle. Lorsque le service divin fut termin, les dames changrent
de costume et revtirent des habits qui, par leur clat, surpassaient
encore ceux qu'elles venaient de quitter. Les infants de Portugal
conduisirent la marie dans la grande salle: la duchesse de Bedford
tarda peu  s'y rendre. Le duc y parut aussi, mais ds qu'il eut salu
les dames il se retira. Aussitt aprs son dpart commena le banquet:
 la premire table s'assirent la duchesse Isabelle, la duchesse de
Bedford, l'infant don Ferdinand, les vques d'Evora et de Tournay, et
la dame de Luxembourg;  la seconde, les autres dames. L'vque de
Lige, les sires d'Antoing, d'Enghien et de Luxembourg, et le comte de
Blanckenheim, suivis de vingt et un chevaliers vtus de robes
magnifiques toutes semblables, escortaient les mets jusqu' la
premire table. Il y avait autant de plats que de convives, autant
d'entremets que de mets. Ici c'tait un grand chteau de quatre tours
o flottait la bannire du duc; plus loin une vaste prairie o l'on
avait reprsent une dame qui guidait une licorne; enfin parut un
norme pt o se tenait un mouton vivant  laine bleue, aux cornes
dores, qui sauta dehors lgrement, et au mme moment on en vit
sortir une bte sauvage qui courut sur l'appui du banc qu'occupaient
les dames, et les rjouit par ses tours et ses bats. On avait charg
de ce soin un bateleur nomm Hanssens, le plus adroit qu'on connt.
Aprs le banquet, les dames changrent de nouveau d'habits et
dansrent jusque fort avant dans la nuit.

Pendant les quatre jours suivants, il y eut des joutes sur la place du
March. Le samedi et le dimanche on y rompit quelques lances, selon
l'usage de Portugal.

Au milieu de ces ftes, le roi d'armes de Flandre, solennellement
entour de ses hrauts, proclama le nouvel ordre de chevalerie que le
duc avait rsolu de fonder,  l'imitation de celui de la maison de
Saint-Ouen. Or oyez, princes et princesses, seigneurs, dames et
damoiselles, chevaliers et escuyers! trs-haut, trs-excellent et
trs-puissant prince, monseigneur le duc de Bourgongne, comte de
Flandre, d'Arthois et de Bourgongne, palatin de Namur, faict savoir
 tous: que pour la rvrence de Dieu et soutenement de notre foi
chrestienne, et pour honorer et exhausser le noble ordre de
chevalerie, et aussi pour trois causes cy-aprs dclares: la
premire, pour faire honneur aux anciens chevaliers qui par leurs
nobles et hauts faicts sont dignes d'estre recommands; la seconde,
afin que ceulx qui de prsent sont puissants et de force de corps et
exercent tous les jours les faicts appartenants  la chevalerie, aient
cause de les continuer de mieulx en mieulx; et la tierce, afin que les
chevaliers et gentilshommes qui verront porter l'ordre dont cy-aprs
sera toute honneur  ceulx qui le porteront, soient meus de eulx
employer en nobles faicts et eulx nourrir en telles moeurs que par
leurs vaillances ils puissent acqurir bonne renomme et desservir en
leur temps d'estre eslus  porter la dicte ordre: mon dict seigneur le
duc a emprins et mis sus une ordre qui est appele la Toison d'or,
auquel, oultre la personne de monseigneur le duc, a vingt-quatre
chevaliers de noms et d'armes et sans reproche, ns en lal mariage;
c'est  savoir, messire Guillaume de Vienne, messire Rgnier Pot,
messire Jean de Roubaix, messire Roland d'Uutkerke, messire Antoine de
Vergy, messire David de Brimeu, messire Hugues de Lannoy, messire Jean
de Commines, messire Antoine de Toulongeon, messire Pierre de
Luxembourg, messire Jean de la Trmouille, messire Gilbert de Lannoy,
messire Jean de Luxembourg, messire Jean de Villiers, messire Antoine
de Croy, messire Florimond de Brimeu, messire Robert de Masmines,
messire Jacques de Brimeu, messire Baudouin de Lannoy, messire Pierre
de Beaufremont, messire Philippe de Ternant, messire Jean de Croy et
messire Jean de Crquy, et mondict seigneur donne  chacun d'eulx un
collier faict de fusils auquel pend la Toison d'or.

La noble maison de Saint-Ouen n'existe plus. L'ordre de la Toison
d'or, en passant  la postrit, est devenu un objet de contestation
entre les descendants de Charles-Quint: dernier souvenir des liens qui
unissaient leurs anctres  la Flandre.

De Bruges, Philippe se rendit  Gand et de l, aprs avoir calm 
Grammont une sdition contre le bailli (c'tait un sire d'Halewyn), il
se dirigea vers Arras o eurent lieu d'autres joutes au mois de mars.
Les premiers jours du printemps taient arrivs: la guerre recommena
avec une nouvelle vigueur. Une nombreuse arme reut l'ordre d'aller
assiger Compigne, occup par les Dauphinois. Le duc y conduisit avec
lui Jean de Luxembourg, les sires de Crquy, de Lannoy, de Commines,
de Brimeu, tous chevaliers de l'ordre de la Toison d'or.

Guillaume de Flavy tait capitaine de Compigne. La Pucelle, apprenant
la marche du duc de Bourgogne, quitta aussitt Crpy pour aller s'y
enfermer. Le jour mme de son arrive, elle exhorta la garnison 
faire une sortie, et attaqua  l'improviste, avec quelques mercenaires
italiens, le quartier du sire de Noyelles o se trouvait par hasard
Jean de Luxembourg. Le premier choc fut terrible, mais bientt les
assigeants se rallirent: il leur suffit de se compter pour qu'ils
cessassent de craindre les Dauphinois. Deux fois, Jeanne les repoussa
jusqu' leurs tentes; la troisime fois tous ses efforts chourent,
et bientt elle aperut derrire elle ses hommes d'armes qui fuyaient
de peur que leur retraite ne ft intercepte. Au mme moment les
barrires de la ville se fermrent, et longtemps on accusa de trahison
les plus puissants seigneurs armagnacs, jaloux de l'ascendant de la
Pucelle. Jeanne, entoure d'ennemis, s'illustrait par une rsistance
sans espoir. Enfin, un archer picard la renversa de cheval et elle
remit son pe  Lionel de Vendme. Ds le mme soir (tant la prise
d'une femme tait un vnement important!), le duc de Bourgogne
adressa aux chevins de Gand une lettre o il leur annonait que Dieu
lui a fait telle grce que icelle appele la Pucelle a est prinse,
de laquelle prinse seront grant nouvelles partout, et sera cogneu
l'erreur de tous ceulx qui s fait d'icelle femme se sont rendus
enclins et favorables.

Le duc de Bourgogne s'tait rendu lui-mme prs de Jeanne d'Arc. La
prisonnire osa-t-elle reprocher  un prince issu des fleurs de lis
son alliance avec les Anglais? Cela parat assez vraisemblable, si
l'on remarque avec quel soin mystrieux Monstrelet omet ce qui se
passa dans cette entrevue. Philippe ne se laissa toutefois pas
mouvoir par le spectacle d'une si clatante infortune: il ne fit rien
pour dfendre Jeanne d'un supplice dont il lui et t ais d'pargner
la honte  son sicle et  une cause qui lui tait commune. Ce fut
inutilement que le sire de Luxembourg et sa femme, fille du sire de
Bthune, cherchrent  intercder en sa faveur: Jeanne entra dans les
prisons de Rouen dont elle ne devait sortir que pour disparatre dans
les flammes du bcher, transforme, selon le bruit populaire, en une
blanche colombe qui s'leva vers les cieux.

Le duc et pu profiter de la consternation des serviteurs de Charles
VII pour les repousser jusqu'aux fameuses murailles d'Orlans: des
intrts importants le rappelrent dans ses Etats. Les Ligeois
avaient envahi le comt de Namur qu'il avait achet en 1420 de Jean de
Flandre, dernier comte de Namur; mais rien ne devait s'opposer au
dveloppement de sa puissance, et la mort presque simultane du duc de
Brabant favorisa de nouveau son ambition en lui permettant de runir 
son comt de Flandre les riches provinces que Louis de Male avait
vainement disputes  Wenceslas.

En ce mme moment, les troubles avaient recommenc dans les
chtellenies voisines de Cassel. Le duc avait cru les touffer en
faisant condamner  l'exil les chefs des mcontents, parmi lesquels se
trouvait un chevalier nomm Baudouin de Bavichove. Ces mesures de
rigueur accrurent l'agitation. Les bourgeois de Cassel, qu'avaient
rejoints des bannis gantois ou brugeois, envoyrent des dputs
redemander leurs concitoyens, puis, prenant les armes au nombre de
huit mille, ils arrtrent  Hazebrouck le bailli de Bailleul et
enlevrent d'assaut le chteau de Ruwerschuere, qui appartenait 
Colard de Commines. A cette nouvelle, Philippe crivit de Bruxelles 
ses officiers de Flandre et d'Artois pour que tous ses feudataires
fussent convoqus  Bergues le 6 janvier 1430 (v. st.). Il voulait
lui-mme aller se placer  leur tte pour combattre les rebelles;
mais, arrivant  Gand le 4 janvier, il y trouva runis les quatre
membres de Flandre qui le supplirent de ne pas rpandre le sang de
ses sujets. Ils offraient leur mdiation: il fallut l'accepter. Les
bannerets bourguignons taient retenus par la guerre dans les valles
de l'Oise, et l'on pouvait craindre que les communes des bords de
l'Escaut et de la Lys ne consentissent pas  prendre les armes pour
combattre les communes des bords de l'Aa et de la Peene. La soumission
des rebelles, bien qu'obtenue par des voies pacifiques, fut aussi
humble que le duc et pu la souhaiter. Quarante mille habitants du
pays de Cassel s'avancrent, tte et pieds nus, au devant du duc
jusqu' une lieue de Saint-Omer; ds qu'ils l'aperurent, ils
s'agenouillrent dans la boue, glacs par le froid de l'hiver et la
pluie qui tombait  torrents. Ils livrrent toutes leurs armes et
payrent une amende de six mille nobles d'or; mais Philippe ne pouvait
oublier qu'un pensionnaire de Gand, Henri Uutenhove, avait pris la
parole au nom des insurgs, et que les quatre membres de Flandre
s'taient rserv le droit d'intervenir dans l'enqute relative aux
faits de la rbellion.

La politique bourguignonne redevient envieuse et jalouse: elle sme la
division et anime Gand contre Bruges, Ypres contre Gand. Tantt elle
cherche  corrompre les magistrats pour qu'ils se prtent 
l'accroissement des impts et  la falsification des monnaies; tantt
elle dsarme leur autorit en modifiant les bases sur lesquelles elle
repose. Ce qu'elle fait en Flandre, elle le tente mme  Tournay o
elle fomente une meute contre l'vque Jean d'Harcourt; mais cette
meute ne russit point, et si les sditions se multiplient dans les
cits flamandes, elles dpassent le but secret que le duc Philippe
s'est propos. L'influence mdiatrice des bourgeois sages et prudents
s'y est affaiblie, il est vrai; on a vu s'y effacer de jour en jour
les traces du gouvernement communal tel qu'il exista sous les Borluut,
sous les Vaernewyck, sous les Damman, sous les Artevelde; mais rien ne
justifie les prvisions du prince qui croit faire respecter ses
officiers par ce mme peuple qu'il excite contre ses propres
magistrats.

Le 12 aot 1432, les tisserands (ils taient, dit-on, au nombre de
cinquante mille) faisaient prir  Gand le grand doyen des mtiers et
l'un des chevins de la keure; beaucoup de bourgeois se drobrent par
la fuite  leurs fureurs: le bailli s'loigna avec eux. A peine
tait-il rentr  Gand que les foulons, imitant l'exemple des
tisserands, rpandirent une nouvelle agitation dans la ville qu'on les
accusait de vouloir incendier. Les Gantois n'taient que trop assurs
d'une amnistie immdiate et complte: le duc, pour se les attacher,
allait dfendre une seconde fois la navigation des Yprois sur
l'Yperleet.

A Paris, la politique bourguignonne avait abouti aux mmes rsultats.
Le 16 dcembre 1431, le peuple de Paris, insultant le parlement,
l'universit, le prvt des marchands et les chevins, accourait
tumultueusement au banquet du sacre de Henri VI, et inaugurait
l'anarchie sigeant face  face vis--vis de la royaut.

Le duc de Bourgogne ne voyait pas seulement  Paris et  Gand sa
domination branle par des mouvements qui rappelaient les complots
des Grard Denys et des Legoix: les hommes d'armes qu'il opposait aux
armes de Charles VII ne la soutenaient pas mieux sur cette vaste
ligne de frontires, qui se prolongeait des rivages de l'Ocan
jusqu'au pied des Alpes, et chaque jour il recevait la nouvelle de
quelque revers. Il semblait d'ailleurs que le ciel, devenu contraire
aux projets du duc, lui refusait une prosprit qui perptut sa
dynastie. Il perdit,  peu de mois d'intervalle, les deux fils qu'il
avait eus d'Isabelle de Portugal, et on l'entendit s'crier: Plt 
Dieu que je fusse mort aussi jeune, je m'en tiendrois pour bien
heureux! Enfin, quand la naissance de son troisime fils, Charles,
comte de Charolais, vint le consoler, il ignorait qu' la vie de cet
enfant tait attache la ruine de sa puissance et de sa maison.

Cependant une pidmie venait d'enlever  Paris, le 14 novembre 1432,
la duchesse de Bedford, qui, par ses moeurs conciliantes, avait su
jusqu'alors maintenir l'alliance du duc et des Anglais. On comprit
bientt qu'elle touchait  son terme. Le duc de Bedford passant par
Saint-Omer pour retourner en Angleterre, refusa d'aller au devant du
duc Philippe qui s'y tait rendu. Le duc de Bourgogne montra le mme
orgueil, et, aprs quelques dmarches inutiles, les deux princes
s'loignrent, sans s'tre vus, mcontents l'un de l'autre.

Ce dissentiment fortuit hta la reprise des ngociations entre le duc
de Bourgogne et Charles VII, et il fut arrt, dans une entrevue que
Philippe eut  Nevers avec le duc de Bourbon, que des confrences pour
la paix s'ouvriraient  Arras le 1er juillet 1435. Ce fut en quelque
sorte l'assemble des mandataires du monde chrtien; car l'on y vit
paratre tour  tour les cardinaux envoys par le pape et le concile
de Ble, pour offrir leur mdiation, puis les ambassadeurs des rois
d'Angleterre, de France, de Sicile, de Navarre, de Portugal, de Chypre
et de Norwge, et ceux des ducs de Gueldre, de Bar, de Bretagne, de
Milan et de l'vque de Lige, enfin les dputs de Paris, que
rejoignirent successivement d'autres dputs choisis par les communes
et les bonnes villes de Flandre, de Hainaut, de Hollande, de Zlande
et de Bourgogne. Le duc Philippe arriva lui-mme  Arras le 28
juillet: le peuple le suivit jusqu' son htel en le saluant de ses
acclamations. Peu de jours aprs, la duchesse de Bourgogne y fit
galement son entre, dans une riche litire, accompagne de dames et
de damoiselles, montes sur leurs haquenes. De splendides joutes
eurent lieu en son honneur, et l'on remarqua, au milieu de toutes ces
ftes, la tendance des Bourguignons et des Franais  oublier leurs
dissensions. Les envoys anglais s'en montraient peu satisfaits, et,
aprs quelques confrences, o tout confirma leurs prvisions, ils
quittrent Arras le 6 septembre.

Quinze jours aprs leur dpart, la paix fut signe entre le duc de
Bourgogne et les ambassadeurs de Charles VII.

Le roi de France, dsavouant l'attentat de Montereau, en abandonnait
les auteurs aux recherches du duc Philippe, et promettait de faire
lever, au lieu mme o succomba son pre, une chapelle expiatoire.

Il lui cdait les comts de Mcon et d'Auxerre et la chtellenie de
Bar-sur-Seine, les villes et les chtellenies de Pronne, de Roye, de
Montdidier, de Saint-Quentin, de Corbie, d'Amiens, d'Abbeville, de
Doulens, de Saint-Riquier, de Crvecoeur, d'Arleux, de Mortagne, en ne
se rservant que le droit de les racheter pour quatre cent mille cus
d'or.

Il confirmait aussi les prtentions du duc Philippe sur le comt de
Boulogne et la seigneurie de Gien.

On y lisait, de plus, que le duc de Bourgogne serait, tant qu'il
vivrait, exempt de foi et d'hommage vis--vis du roi, et qu'aucun
trait ne serait conclu avec l'Angleterre sans qu'il en ft instruit.

Ainsi, aprs vingt ans de guerres, la dynastie des ducs de Bourgogne
se rapprochait de la maison royale de France o elle avait pris son
origine. La puissance qu'elle devait  son imprudente gnrosit
n'avait t dans ses mains qu'un instrument pour la prcipiter dans
l'abme des divisions et des guerres civiles. Lorsqu'elle consent 
lui tendre la main pour l'en retirer, sa puissance s'est de nouveau
accrue, et la rconciliation du feudataire avec son seigneur suzerain
n'est que son mancipation et la dclaration de son indpendance
vis--vis de tous.

Si la paix d'Arras fut accueillie avec joie par les Franais et la
chevalerie bourguignonne jalouse des Anglais, les communes de Flandre
lui taient moins favorables, parce qu'elles eussent dsir que cette
paix ne s'tendt pas seulement au roi de France et au duc de
Bourgogne, mais aussi au roi d'Angleterre: leur opinion, unanime  cet
gard, tait si connue aux bords de la Tamise qu'on y avait cru
longtemps qu'elle suffirait pour loigner le duc Philippe de tout
trait avec Charles VII. Ds le 14 fvrier, le roi d'Angleterre avait
nomm des dputs pour renouveler les traits avec la Flandre, et le
15 juillet, au moment o s'ouvraient les confrences d'Arras, il avait
charg son oncle, l'vque de Winton, de modifier les rglements de
l'tape des laines fixe  Calais, que les Flamands trouvaient trop
dfavorables aux intrts de leur commerce. Ces derniers efforts pour
ramener le duc de Bourgogne  ses engagements vis--vis des Anglais
devaient rester striles: Philippe envoya un hraut  Henri VI pour
lui annoncer la paix d'Arras, et la nouvelle de sa dfection causa une
grande sensation  Londres. Il n'tait personne dans le conseil du roi
qui n'clatt en injures contre lui. La mme indignation rgnait chez
le peuple, qui voulait massacrer tous les marchands flamands ou
brabanons, mais le roi donna des ordres pour qu'on les protget, et
permit au hraut du duc de se retirer.

Dj les Anglais et les Bourguignons se considraient comme ennemis.
Les Anglais arrtaient sur mer les navires destins aux Etats du duc
de Bourgogne. A leurs gros vaisseaux se mlait une petite flotte
commande par un banni de Gand; son nom tait Yoens; ce nom-l tait
dj un dfi: les historiens bourguignons l'accusent d'avoir dclar
lui-mme qu'il tait ami de Dieu et ennemi de tout le monde. La
terreur qu'il inspirait s'accroissait de jour en jour, lorsqu'il prit
dans une tempte.

Les hostilits recommenaient en mme temps sur les frontires de
l'Artois, o la garnison de Calais essaya d'escalader la forteresse
d'Ardres.

Ce fut dans ces circonstances que le duc de Bourgogne adressa  Henri
VI une longue lettre, dans laquelle il numrait toutes les
entreprises diriges contre ses sujets, notamment les tentatives des
Anglais, pour exciter en faveur de Jacqueline de Hainaut une rvolte
en Hollande. Il avait rsolu d'en tirer vengeance. Aprs une
discussion fort vive dans son conseil, le parti de la guerre l'avait
emport et il avait t dcid qu'on assigerait Calais.

C'tait le meilleur moyen de changer le caractre de cette guerre aux
yeux de la Flandre et de l'y rendre populaire. En 1347, les communes
flamandes avaient cru dtruire l'asile des pirates et la citadelle que
redoutaient les flottes commerciales de la Manche, en s'associant avec
zle aux efforts d'Edouard III; mais elles avaient bientt appris que
Calais, aux Anglais aussi bien qu'aux Franais, resterait toujours une
position militaire menaante pour leurs riches navires et les trsors
qu'elles confiaient aux vents et aux flots. Une vive jalousie n'avait
cess de rgner entre ce port et ceux de la Flandre: c'tait ce
sentiment troit, qui remontait par la tradition et par l'histoire
jusqu'aux souvenirs des batailles de Zierikzee et de l'Ecluse, qu'il
fallait opposer aux vritables besoins commerciaux du pays; pour y
parvenir plus aisment, Philippe adressa aux bourgeois de Gand,
toujours enclins aux rsolutions imptueuses et passionnes, son
manifeste contre les Anglais de Calais.

Les chevins et les doyens avaient t convoqus. Le sire de Commines,
souverain bailli de Flandre, leur annona d'abord que le duc de
Bourgogne s'tait rconcili avec Charles VII pour mettre un terme 
la misre et  la dsolation qui rgnaient dans tout le royaume,
dsolation dont il avait t lui-mme le tmoin lorsque, revenant de
Bourgogne en Flandre, il vit les pauvres se disputer la chair des
chevaux morts pendant ce voyage. Il affirma que le duc avait invit le
roi d'Angleterre  envoyer des ambassadeurs  Arras, et qu'afin de
parvenir  la conclusion d'une paix gnrale, il avait tant fait qu'on
leur avait propos le tiers, et le meilleur tiers, de la couronne de
France; mais les Anglais s'taient loigns sans vouloir prendre
d'engagement, et le roi d'armes de la Toison d'or qui avait t dput
vers eux n'avait reu aucune rponse. On l'avait retenu prisonnier; on
l'avait menac de le noyer, en ajoutant  cette violation des usages
les plus sacrs des paroles insultantes. Le duc tait d'ailleurs
pleinement instruit des projets hostiles des Anglais, qui traitaient
avec l'empereur, l'archevque de Cologne, l'vque de Lige et le duc
de Gueldre, et avaient mme crit aux villes de Hollande et de Zlande
pour leur faire esprer de grandes sommes d'argent si elles lui
refusaient leur secours. Le sire de Commines eut soin de rappeler aux
magistrats de Gand que plusieurs Flamands avaient t mis  mort 
Londres, et que les Anglais avaient arrt des vaisseaux chargs de
marchandises de leur pays, en dclarant qu'ils feraient la guerre 
feu et  sang. Quel que soit le dsir de mon trs-redout seigneur de
vivre en paix, leur dit le sire de Commines, sa longanimit a atteint
les dernires limites, et puisqu'il a rsolu de se dfendre, il lui
semble qu'il ne peut le faire d'une manire plus utile qu'en enlevant
 ses ennemis la ville de Calais qui est son lgitime patrimoine et
qui, galement voisine de ses pays de Flandre et d'Artois, est pour
vous une cause de pertes innombrables. Il a remarqu que la prosprit
de la Flandre repose sur le commerce des draps, et que la laine
d'Angleterre est mise  si haut prix que tout profit est enlev  nos
marchands, et que de plus, par une mesure qui entrane la ruine de
notre monnaie, on vous fait payer deux florins pour un noble; enfin,
il a observ que les laines d'Espagne et d'Ecosse commencent  galer
celles d'Angleterre et  tre aussi recherches. Mon trs-redout
seigneur, clair sur les desseins coupables des Anglais, et prenant
en considration l'accroissement de son peuple et la dcadence du
commerce et de la prosprit publique, menacs de nouveaux dsastres,
veut donc, comme bon prince et comme bon pasteur, chasser le loup loin
de ses brebis. Par la grce de Notre-Seigneur et avec l'aide des
bonnes gens de la ville de Gand, son intention est de reconqurir son
hritage et de convoquer dans ce but tous ses bons sujets; c'est
pourquoi il vous prie, sur la foi et le serment que vous lui devez, de
vouloir bien l'aider: ce qui sera le plus grand plaisir et le plus
agrable service que vous lui ftes jamais. Il vous exhorte  suivre
les traces de vos prdcesseurs qui plusieurs fois ont ainsi servi
honorablement les siens, notamment  Pont--Choisy, en Brabant, en
Vermandois, et ailleurs. Veuillez remarquer que la ville de Calais
touche  votre pays et qu'elle appartient  l'ancienne Flandre. Songez
aux dommages qu'elle cause  la Flandre, et montrez votre affection
pour notre trs-redout seigneur. Il a dj fait connatre sa
puissance en s'emparant d'un grand nombre de villes  deux cents
lieues de vos frontires et jusqu'aux bords du Rhne; mais si les
Anglais conservent Calais, ce sera un grand dshonneur pour lui et
pour vous: si, au contraire, vous vous empariez de Calais, ce serait
fort  son honneur et au vtre. Il en serait mmoire aussi longtemps
que durerait le monde, et les chroniques rappelleraient votre gloire;
mais si vous pensiez qu'une somme d'argent contenterait notre
trs-redout seigneur, sachez bien que rien n'est moins vrai, car il
aime mieux vous voir l'aider que de recevoir de vous un million d'or.

A ces mots le duc se leva: Mes bonnes gens, ajouta-t-il, tout ce
qu'on vous a dit est vrai; je vous prie de m'aider  reconqurir mon
hritage, et vous me ferez le plus grand plaisir et service que vous
puissiez jamais me faire, et je le reconnatrai toute ma vie.

Le lendemain, le duc se rendit,  midi,  la loge des foulons, o l'un
des pensionnaires de la ville lui adressa ce discours: Trs-cher
seigneur, les trois membres de la ville de Gand se sont runis, chacun
au lieu ordinaire de ses assembles, et ils ont dcid, sur la requte
qui nous a t faite hier par monseigneur notre souverain bailli de
Flandre, qu'ils vous rendraient cette rponse qu'avec l'aide de Dieu
et celle de vos autres sujets et amis, ils vous aideront  reconqurir
votre patrimoine, et  cet effet ils vous offrent leurs corps et leurs
biens.

Ainsi prvalait la politique adroite et insinuante du duc; tant il est
vrai que, pour faire adopter au peuple ce qui est le plus contraire 
ses vritables intrts, il suffit de le dguiser sous la feinte
apparence d'une pense nationale ou d'un sentiment patriotique. De
toutes parts, les villes et les communes de la Flandre, oubliant les
liens commerciaux qui depuis quatre sicles les unissaient aux
Anglais, se prparaient  les combattre, et beaucoup de bourgeois
croyaient imprudemment devoir saisir cette occasion de montrer  tous,
et surtout au duc, combien ils taient bien pourvus d'armes, de
machines et d'habillements de guerre.

Ds le 14 mai, mille Anglais, qui avaient quitt Calais pour aller
piller les campagnes de Bourbourg, de Bergues et de Cassel, avaient
mis le sige devant l'glise de Looberghe, o un grand nombre de
laboureurs s'taient rfugis avec leurs familles. Le dsespoir
animait le courage de ces malheureux, et une pierre lance du haut du
clocher tua un banneret ennemi. La colre des Anglais redoubla: ils
firent apporter de la paille et du bois, et le feu pntra de toutes
parts dans la nef. L se pressaient autour de l'autel les femmes et
les enfants. Une clameur lamentable retentit sous les ogives
embrases; puis, toutes ces voix plaintives s'affaiblirent et se
turent, et le silence de la mort apprit bientt aux combattants,
retranchs dans la tour, que le pre ne reverrait plus sa fille, que
le fils ne retrouverait plus sa mre; mais pas un d'entre eux ne
songea  implorer la clmence d'un vainqueur cruel et irrit, et 
mesure que l'incendie se dveloppait, le tocsin rsonnait avec plus
d'nergie. Les dfenseurs de Looberghe avaient signal  l'ouest, vers
les bords de la Peene, une troupe nombreuse d'habitants de la valle
de Cassel, runie par Philippe de Longpr et Thierri d'Hazebrouck, qui
s'approchaient rapidement pour les secourir. Ce dernier espoir de
salut ne devait pas tarder  s'vanouir. A peine le combat
s'tait-il-engag qu'un puissant renfort arriva aux Anglais, et les
deux chevaliers qui s'taient vants de les chasser donnrent
l'exemple de la fuite, tandis qu'un dernier cri s'levait au haut du
clocher de Looberghe, du sein des flammes qui venaient de l'atteindre.

Cependant les Gantois pressaient leurs armements. Ils avaient ordonn
que tous ceux qui relevaient de leur ville dclarassent leurs noms et
se pourvussent d'armes, sous peine de perdre leur droit de
bourgeoisie. Toutes les querelles particulires furent suspendues, et
l'on ajourna l'excution des jugements qui imposaient des plerinages
 quatorze jours aprs la fin de l'expdition. On fixa galement le
contingent de chacun dans l'arme que Gand avait promise au duc et
dans les dpenses qu'elle entranerait. Chaque homme devait avoir une
lance ou, au moins, deux maillets de plomb ou de fer. Les paysans
avaient reu l'ordre de fournir un si grand nombre de chariots, qu'il
dpassait d'un tiers celui qu'on avait runi pour la clbre
expdition de 1411; mais comme ils s'y montraient peu disposs, on les
menaa de les y faire contraindre par la milice municipale des
Chaperons-Blancs, qui conservait encore son ancienne clbrit. A
Bruges et dans les autres parties de la Flandre, les mmes prparatifs
avaient lieu et suspendaient les travaux des mtiers et du labourage.

Vers les premiers jours de juin, le duc se rendit  Gand et y passa en
revue, au march du Vendredi, les conntablies des bourgeois, auxquels
s'tait runi le contingent des cent soixante et douze paroisses du
pays d'Alost, et celui des puissantes communes de Grammont, de Ninove,
de Boulers, de Sotteghem, d'Ecornay, de Gavre, de Rode et de Renaix.
Le duc accompagna les Gantois jusqu'aux portes de la ville; le premier
jour, ils firent halte  Deynze. De l ils poursuivirent leur route,
et on ne put les empcher de brler le chteau de Thierri
d'Hazebrouck, qu'ils accusaient de la dfaite des habitants de Cassel
 Looberghe.

Le 11 juin, le duc de Bourgogne runissait galement  Bruges les
milices de cette ville et celles de Damme, de l'Ecluse, d'Oostbourg,
d'Ardenbourg, de Thourout, d'Ostende, de Mude, de Muenickereede,
d'Houcke, de Blankenberghe, de Ghistelles, de Dixmude et d'Oudenbourg.
Depuis longtemps ces milices suivaient celle de Bruges dans toutes les
guerres. Les habitants de Dixmude se vantaient d'avoir lutt sous les
mmes bannires aux glorieuses journes de Courtray et de
Mont-en-Pvle; ceux de Damme faisaient remonter cette association de
prils et de gloire jusqu' la bataille de Bavichove, o le comte
Robert le Frison avait vaincu, trois cent soixante-cinq annes
auparavant, le roi de France Philippe Ier. La commune de l'Ecluse
avait aussi combattu frquemment avec les Brugeois; mais au quinzime
sicle comme au quatorzime, depuis que Philippe le Hardi avait
construit la tour de Bourgogne aussi bien qu' l'poque o Jean de
Namur se faisait investir par Louis de Nevers du bailliage des eaux du
Zwyn, les Brugeois portaient une haine profonde aux habitants de
l'Ecluse, la plupart bourgeois du parti _leliaert_ ou bourguignon, qui
ne devaient qu' la faveur des princes le droit de garder les
barrires sous lesquelles gmissait l'industrie flamande. Ces
dissentiments clatrent ds le premier jour. La milice de l'Ecluse
refusait de se mettre en marche  la suite des Brugeois, et le duc eut
grand'peine  l'y engager par de douces paroles et de belles
promesses. Enfin elle y consentit et alla se mler aux autres communes
qui l'attendaient prs du couvent de la Madelaine, et elles
s'loignrent ensemble en se portant vers Oudenbourg. Ce fut l que
les rejoignirent les milices du Franc, commandes par les sires de
Moerkerke et de Merkem, qui avaient un instant rclam l'honneur de
prcder la commune d'Ypres dans l'ordre de marche de l'arme. Elles
rappelaient que, par une charte du 7 aot 1411, Jean sans Peur leur
avait permis de former un corps distinct dans l'expdition de
Montdidier. Si la ville de l'Ecluse avait t soumise par des
concessions solennelles  la tutelle des Brugeois, les communes du
Franc, profondment spares des villes par leurs moeurs, pouvaient du
moins revendiquer une juridiction spciale qui remontait, dans les
traditions populaires, plus loin que Jeanne de Constantinople, plus
loin mme que Thierri d'Alsace. L'tendue de leur territoire, le
nombre de leurs habitants les avaient depuis longtemps leves au mme
rang que les trois bonnes villes, et c'tait par une consquence toute
naturelle de la situation des choses que s'tait tabli l'usage de
considrer le Franc comme le quatrime membre du pays. Il tait
toutefois incontestable que le Franc relevait de Bruges par des liens
politiques, et que l'obligation de combattre sous la bannire de cette
ville en tait le signe public. En 1436 ces liens taient briss, et
les milices du Franc se consolrent aisment d'tre places aprs
celles des trois grandes cits flamandes, en obtenant d'avoir et
porter bannire aux armes de Flandre, comme font et ont ceux et chacun
des trois autres membres. Les milices communales d'Ypres et de
Courtray, commandes par Grard du Chastel et Jean de Commines,
s'taient galement mises en marche.

Le duc Philippe tait sorti de Bruges en chargeant messire Jean de la
Gruuthuse et les bourgmestres Metteneye et Ruebs d'apaiser le
mcontentement qui y rgnait. Il rejoignit les Gantois  Drinkham, o
il trouva le comte de Richemont, conntable de France, et lui offrit
une collation dans la tente de Gand. Enfin il s'avana vers la ville
de Gravelines, choisie comme point de ralliement pour les milices de
Gand, de Bruges et du Franc. Lorsque toute cette arme, qui ne
comprenait pas moins de trente mille combattants, eut dress ses
tentes par ordre de ville et de chtellenie, elle prsentait un aspect
magnifique: on et pris son camp pour une runion de plusieurs grandes
cits. Les Flamands avaient conduit avec eux un grand nombre de
ribaudequins chargs de canons, de coulevrines et de grosses
arbaltes. Leurs chariots et leurs charrettes se comptaient par
milliers, et sur chacun chariot, dit Monstrelet, avoit un coq pour
chanter les heures de la nuit et du jour.

Dans ce camp comme dans toute la Flandre, l'nergie des Gantois
dominait celle des autres communes. Le duc avait si grand besoin de
leur aide qu'il n'tait rien qu'il ne ft pour leur plaire. Ds les
premiers jours de son arrive, il s'tait vu oblig de les laisser
piller, sous ses yeux, le domaine d'un noble nomm George de Wez, dont
ils associaient le nom  celui de Thierri d'Hazebrouck. Lorsque le
conntable lui avait offert de lui envoyer deux ou trois mille hommes
d'armes franais sous les ordres du marchal de Rieux, la crainte
d'exciter la jalousie des Gantois l'avait empch d'accepter ces
renforts; elle tait si vive, d'aprs le rcit des chroniqueurs,
qu'ils forcrent le duc  congdier la plus grande partie de ses
hommes d'armes bourguignons; ce dont plusieurs de ses conseillers
l'avaient fortement blm, parce qu'ils comprenaient bien que les
communes flamandes ne persisteraient pas longtemps dans une guerre
fatale  leurs intrts et  leur industrie, et qu'elles feraient
moins pour la soutenir que la plus petite arme de nobles et
d'cuyers.

De mme que dans l'expdition de Vermandois sous Jean sans Peur, en
1411, expdition que celle-ci devait rappeler sous tant de rapports,
c'tait surtout contre les Picards que se dirigeait la colre des
Flamands. Quelle que ft l'ardeur des Picards  piller, elle ne leur
servait de rien; il leur tait impossible d'emporter ce qu'ils
enlevaient, encore plus de le conserver, car, pour rappeler la vieille
orthographe de Monstrelet, Hennequin, Winequin, Pietre, Livin et
autres ne l'eussent jamais souffert ni laiss passer. Les Picards se
voyaient rduits  se taire et  flchir devant la grande puissance
qu'avoient les Flamands.

Les milices communales de Flandre, aprs avoir dfil sous les murs de
Tournehem, allrent mettre le sige devant le chteau d'Oye qui tait
au pouvoir des Anglais. La garnison, trop faible pour leur rsister,
se rendit et se remit  la volont du duc de Bourgogne et de ceux de
la ville de Gand. La volont des Gantois fut que tous les Anglais
fussent pendus. Le duc de Bourgogne parvint seulement, par ses
prires,  en sauver trois ou quatre. Les chteaux de Sandgate et de
Baillinghen ouvrirent leurs portes. Celui de Marcq fit une meilleure
dfense; enfin les Anglais qui s'y trouvaient capitulrent en obtenant
la vie sauve, et ils furent envoys  Gand afin d'tre changs plus
tard contre quelques Flamands prisonniers  Calais.

Les Flamands formrent bientt le sige de Calais (9 juillet 1436).
Ils occupaient les mmes lieux o leurs pres avaient camp lorsqu'ils
aidrent Edouard III  conqurir cette ville qu'ils voulaient
aujourd'hui enlever  ses hritiers. Leur confiance dans le succs de
leurs efforts tait extrme, et ils croyaient voir les Anglais fuir
dans leur le ds qu'ils apprendraient que messeigneurs de Gand
toient arms et  puissance pour venir contr'eux. Les Anglais
apprciaient mieux l'importance de la forteresse de Calais; place
dans le passage le plus resserr du dtroit qui spare l'Angleterre du
continent et par l facile  secourir, elle menaait les ducs de
Bourgogne dans leurs Etats les plus florissants et les rois de France
au coeur mme de leur royaume. Mieux et valu sacrifier toutes les
conqutes des Chandos et des Talbot vers la Seine ou la Loire que ces
remparts dont la perte fera expirer de douleur, au seizime sicle,
l'une des reines filles de Henri VIII.

Ds le 18 juin, le comte d'Huntingdon avait reu l'ordre de runir des
renforts. Le 3 juillet, lorsque la nouvelle de la prise du chteau
d'Oye arriva en Angleterre, on pressa tous les prparatifs, et le duc
de Glocester, qui en ce moment gouvernait l'Angleterre comme rgent,
rsolut de passer lui-mme la mer pour vider ses vieilles querelles
avec le duc Philippe.

Le sige de Calais semblait devoir se prolonger. Les Anglais se
montraient dcids  se bien dfendre. Leurs sorties taient
frquentes et acharnes. A plusieurs reprises les Flamands prouvrent
des pertes, et ce fut au milieu d'eux que fut bless l'un des
capitaines de Charles VII, le fameux la Hire, qui tait venu les voir
combattre. Le duc de Bourgogne lui-mme fut expos  de grands
dangers: un jour qu'il cherchait  reconnatre la ville, un coup de
canon renversa  ses pieds un trompette et trois chevaux; un autre
jour, il tait all sans armes et en simple robe, pour ne pas tre
remarqu, examiner le port du haut des dunes, lorsque plusieurs
Anglais, qui s'taient placs en embuscade, s'lancrent vers lui, et
il et t pris, sans le dvouement d'un chevalier flamand nomm
messire Jean Plateel, qui les arrta vaillamment, s'inquitant peu
d'tre le prisonnier des Anglais, pourvu que son matre ne le ft
point.

Cependant les Flamands voyaient chaque jour entrer dans le havre des
navires qui venaient d'Angleterre, chargs de renforts et de vivres.
La flotte que Jean de Homes devait amener pour bloquer Calais du ct
de la mer ne paraissait point. Les Flamands commenaient  murmurer
contre les conseillers du duc de Bourgogne: mais Philippe cherchait 
les apaiser en leur disant qu'elle tait retenue par les vents
contraires, et qu'il avait reu l'avis qu'elle ne tarderait point 
arriver.

Ces retards taient dplorables: ils laissaient aux Anglais le temps
de secourir Calais. L'arme qu'ils quipaient tait dj toute prte 
passer la mer, et bientt aprs, un de leurs hrauts d'armes nomm
Pembroke se prsenta au duc Philippe, charg par le duc de Glocester
de lui annoncer que dans un bref dlai, s'il osait l'attendre, il
viendrait le combattre avec toutes ses forces, sinon qu'il irait le
chercher dans ses Etats. Le duc de Bourgogne se contenta de rpondre
que ce dernier soin lui serait inutile, et que si Dieu le permettait,
le duc de Glocester le trouverait devant Calais.

A mesure que ces nouvelles se rpandaient, le mcontentement
augmentait. Les plaintes des Flamands, qui voyaient s'loigner chaque
jour les rsultats promis  leur expdition, devenaient de plus en
plus vives, et le 24 juillet, les membres de l'un des corps de
mtiers, camps devant Calais, adressaient cette lettre  leurs
compagnons rests  Bruges: Si tout le monde croyait comme nous qu'il
vaut mieux rentrer dans nos foyers, nous ne demeurerions pas longtemps
ici. Philippe, alarm par ces manifestations, crut devoir se rendre
dans la tente de Gand, o il avait runi les nobles et les capitaines
de l'arme. Il leur fit exposer par matre Gilles Van de Woestyne le
dfi du duc de Glocester et la rponse qu'il y avait faite, et les
pria instamment de rester avec lui afin de l'aider  garder son
honneur. Puis il se dirigea vers le quartier occup par les milices
des bourgs et des villages de la chtellenie du Franc, et par une
charte du 25 juillet, il lui accorda de nouveaux privilges en
confirmant l'indpendance de sa juridiction comme quatrime membre de
Flandre. D'autres dmarches semblables furent tentes prs des
Brugeois: on cachait sans doute les privilges accords  des rivaux
dont ils auraient pu tre jaloux. Les communes flamandes, quoique
inquites et agites, cdrent  ces prires: elles se laissrent
persuader que le moment o elles pourraient tenter l'assaut de Calais
tait proche, et se prparrent  de nouveaux combats. Sur une
montagne voisine de Calais s'leva une bastille de bois d'o l'on
pouvait observer tous les mouvements des Anglais. On y plaa des
canons et notamment trois bombardes dont l'une tait si grande qu'il
avait fallu cinquante chevaux pour la faire venir de Bourgogne. Les
Anglais firent une sortie et vinrent en grand nombre assaillir la
bastille; mais ils furent vaillamment repousss par les Flamands qui
la gardaient, et contraints  se retirer. Le jeudi suivant (26
juillet) on signala, vers le levant, une flotte qui dployait ses
voiles: c'tait celle de Hollande, si longtemps et si impatiemment
attendue. Le duc monta  cheval et se rendit sur le rivage. Une
chaloupe y aborda bientt, charge d'un message du sire de Hornes qui
annonait son arrive. L'arme manifestait bruyamment sa joie, et la
plupart des hommes d'armes s'lanaient sur les dunes pour saluer les
vaisseaux qui devaient seconder leurs efforts.

Le mme jour, vers le soir, quatre navires chargs de pierres
profitrent de la mare, sans que l'artillerie des assigs pt les en
empcher, pour aller s'chouer  l'entre du port. Ils devaient fermer
tout passage aux navires anglais. Cependant, ds que les eaux de la
mer se retirrent, ils se trouvrent  peu prs  dcouvert sur le
sable, et les Anglais, hommes, femmes, vieillards et enfants,
accoururent en grand nombre pour les briser; le bois fut transport
dans la ville; la mer emporta les pierres comme des jouets opposs par
l'impuissance de l'homme  l'ternelle furie de ses flots.

Lorsque les Flamands furent tmoins de l'inutilit de ces tentatives
pour fermer l'entre du port, leurs murmures recommencrent; mais
quand le lendemain on vint leur apprendre que les vaisseaux du sire de
Hornes s'loignaient et cinglaient vers la Hollande de peur d'tre
attaqus par les galres du duc de Glocester, leur indignation passa
aux dernires limites de la colre. Ils rappelaient toutes les
promesses que le duc leur avait faites en leur assurant le concours de
sa flotte. Ils accusaient de trahison les conseillers qui
l'entouraient. Au mme moment on leur annona que les Anglais avaient
surpris leur bastille et en avaient massacr toute la garnison; leurs
cris redoublrent alors. Ils se montraient rsolus  lever le sige,
et quelques-uns voulaient mme mettre  mort les conseillers du duc,
notamment les sires de Croy, de Noyelles et de Brimeu, qui jugrent
prudent de fuir. Le duc en fut instruit tandis qu'il faisait examiner
le champ de bataille o il combattrait le duc de Glocester. Il se
rendit aussitt  la tente de Gand, o il assembla une seconde fois
les capitaines flamands. Il les conjura de ne pas le quitter et
d'attendre l'arrive des Anglais qui tait prochaine; il ajoutait que
s'ils se retiraient sans les avoir combattus, ils le couvriraient d'un
dshonneur plus grand que jamais prince n'en avait reu. Quelques
capitaines flamands s'excusaient avec courtoisie. La plupart,
persistant invariablement dans leur dtermination, refusaient de
l'couter. Il reconnut bientt que tous ses efforts pour les retenir,
mme pendant quelques jours, seraient sans fruit, et de l'avis de ses
conseillers il les pria de lever le sige le lendemain en bon ordre,
et leur fit part de son intention de les accompagner avec ses hommes
d'armes pour assurer leur retraite. Ils lui rpondirent qu'ils taient
assez forts pour ne pas avoir besoin de sa protection. Pendant la
nuit, ils ployrent leurs tentes, chargrent leurs bagages sur leurs
chariots et percrent les barils de vin qu'ils ne pouvaient emporter.
Dj retentissait le vieux cri de Montdidier: _Go, go, wy zyn al
verraden!_ Allons, allons, nous sommes tous trahis! Le duc les
suivit jusqu' Gravelines et les engagea vainement  s'arrter dans
cette ville pour la dfendre contre les Anglais: toute remontrance
tait inutile.

Le duc de Bourgogne, dit Monstrelet, prit conseil avec les seigneurs
et nobles hommes sur les affaires, en lui complaignant de la honte que
lui faisoient ses communes de Flandre. Lesquels lui remontrrent
amiablement qu'il prist en gr et patiemment ceste aventure, et que
c'estoit des fortunes du monde... Il ne fait point  demander s'il
avoit au coeur grand desplaisance, car jusqu' ce toutes ses
entreprises lui estoient venues assez  son plaisir, et icelle qui
estoit la plus grande de toutes les autres de son rgne lui venoit au
contraire.

Lorsque la nouvelle de la retraite de l'arme flamande parvint en
Angleterre, le duc de Glocester se hta de s'embarquer: sa flotte,
compose de trois cent soixante vaisseaux, portait vingt-quatre mille
hommes, et afin que rien ne manqut  l'clat de son triomphe, Henri
VI fit publier dans toutes les villes soumises  son autorit les
lettres suivantes:

Le roi  tous ceux qui ces prsentes verront, salut.

Les lois canoniques et divines, aussi bien que les lois humaines,
attestent combien est grand le crime de rbellion, et quelle peine
mrite le vassal qui s'insurge tratreusement contre son seigneur
lige: car ce crime sacrilge, qui entrane celui de lse-majest, fait
peser sur les enfants les fautes de leurs pres, et les exclut  juste
titre de leur hritage pour faire retourner au prince, comme forfaits
et lgitimement confisqus, tous les biens et tous les fiefs du
coupable.

Or, le perfide Philippe, vulgairement nomm duc de Bourgogne, nous
avait reconnu pour son souverain seigneur depuis notre enfance,
c'est--dire ds le temps o nous avons recueilli  titre hrditaire
la couronne de France selon le trait de paix conclu entre le roi
Charles, notre aeul, et le roi Henri V, notre pre, trait accept et
jur par lui-mme sur les saints Evangiles, mais il ne craint pas de
nous outrager aujourd'hui par la plus dtestable rbellion, en
renonant faussement, mchamment et tratreusement  la foi et  la
sujtion qu'il nous doit, pour jurer fidlit  notre adversaire et
principal ennemi, l'usurpateur du royaume de France; de plus,
accumulant crime sur crime et maux sur maux, il a usurp des villes,
des bourgs et des chteaux relevant notoirement de notre couronne de
France, et il vient mme, afin de rendre son manque de foi et sa
rbellion plus manifestes, de dtruire violemment et par la force de
la guerre plusieurs de nos chteaux situs vers les marches de Calais,
mettant  mort ceux de nos hommes qui s'y trouvaient et cherchant 
s'emparer de notre ville de Calais, tentative dans laquelle notre
Crateur, auquel nous rendons d'humbles actions de grces, a daign
confondre sa malice pour la honte ternelle de ce tratre rebelle et
perfide, et de tous les siens.

Nous dclarons donc que tous les biens, possessions et seigneuries
que le susdit tratre tient de la couronne ont de plein droit fait
retour  nous comme au vritable roi de France, et voulant en disposer
comme il convient en droit et en justice, nous avons rsolu de nous
occuper d'abord du comt de Flandre, qui relve directement de nous,
et c'est afin de tmoigner notre juste reconnaissance  illustre
prince Humphroi, duc de Glocester, notre oncle, qui nous a toujours
servi et nous sert encore fidlement, que nous lui faisons don du
susdit comt, ordonnant que ledit duc Humphroi le tiendra de nous et
de nos successeurs tant qu'il vivra, et le possdera avec les
privilges les plus tendus que les comtes de Flandre aient autrefois
reus des rois de France, rservant seulement en tout et pour tout
notre souverainet et les droits de notre royaut (30 juillet 1435).

Une violente agitation rgnait dans toute la Flandre. Les Gantois, qui
s'taient montrs devant Calais les plus sourds aux exhortations et
aux prires du duc Philippe, rclamaient le don d'une robe neuve,
rcompense ordinaire de ceux qui revenaient de la guerre: on la leur
avait refuse, et ils s'en plaignaient vivement. Le mcontentement des
Brugeois n'tait pas moins redoutable. Ils s'taient arrts, au
retour de leur expdition, prs du hameau de Saint-Bavon, aux mmes
lieux qu'en 1411, dclarant qu'ils ne dposeraient point les armes
tant que l'on n'aurait pas puni la commune de l'Ecluse qui avait
contest leur suprmatie, et, malgr les efforts qui avaient t faits
pour les calmer, ils rejetaient tout ce qui et pu conduire  une
rconciliation et au maintien de la paix.

Le duc de Glocester, profitant de ces divisions et de l'absence du duc
de Bourgogne qui s'tait retir  Lille, avait quitt Calais pour
envahir la West-Flandre. Aucune rsistance ne s'opposa  cette
agression et aux reprsailles qui la signalrent. Le pillage et
l'incendie s'tendirent des portes de Tournehem aux rives de l'Yzer.
Les Anglais s'emparrent tour  tour de Bourbourg, de Dunkerque, de
Bergues, de Poperinghe. Le bourg opulent de Commines, celui de
Wervicq, non moins fameux par la fabrication des draps, et si
important qu'un seul incendie y consuma mille maisons au quinzime
sicle, furent pills et saccags, et les bourgeois d'Ypres, assembls
sur leurs remparts, purent entendre  la fois les cris des vainqueurs
et les gmissements des malheureux chasss de leurs chaumires. A
Poperinghe, le duc de Glocester se fit reconnatre solennellement
comme comte de Flandre, et arma chevalier un banni qui depuis
longtemps combattait sous les bannires anglaises. Puis il se dirigea
vers Bailleul, o l'on chargea deux mille chariots de butin, et rentra
 Calais aprs avoir travers l'Aa, prs d'Arques. Les habitants des
valles de Cassel et de Bourbourg avaient form le dessein de
l'attaquer au passage de la rivire: mais Colard de Commines s'y
opposa au nom du duc: la crainte de les exposer  de dsastreux revers
expliquait cette dfense; mais, pour un grand nombre d'entre eux, ce
fut un motif de plus d'accuser les principaux conseillers du duc de
Bourgogne de les trahir et de les abandonner.

D'autres hommes d'armes anglais se portrent vers Furnes et vers
Nieuport; le monastre des Dunes tait dsert; l'abb et les moines
avaient fui  Bruges. Les Anglais respectrent toutefois la belle
glise de cette abbaye, clbre par ses stalles lgantes dont un
artiste flamand reproduisit les sculptures  Melrose, sa bibliothque
o l'on comptait plus de mille manuscrits prcieux, ses vastes
btiments o deux cents frres convers se livraient habituellement aux
travaux des mtiers; mais ils dvastrent les fermes voisines et les
champs, qu'une admirable persvrance avait fertiliss avec tant de
succs, au milieu mme des sables de la mer, que l'abb Nicolas de
Bailleul avait coutume de dire que les Dunes taient devenues une
montagne d'argent.

Enfin toute la flotte anglaise sortit du port de Calais, o elle avait
conduit l'arme du duc de Glocester; on la vit suivre lentement le
rivage de la mer. Ostende fut menace; mais les navires ennemis
poursuivirent leur navigation vers les eaux du Zwyn, o la flotte
bourguignonne avait jet l'ancre. Un combat naval semblait invitable:
Jean de Hornes avait son honneur  rhabiliter; mais il l'abdiqua par
un second acte de faiblesse ou de terreur: une troupe de laboureurs du
Fleanderland, qui s'tait runie pour s'opposer au dbarquement des
Anglais, l'aperut au bord du rivage de la mer, fuyant loin de ses
navires et de ses hommes d'armes, et elle l'accabla de tant d'outrages
que quatorze jours aprs il expira  Ostende.

Le 9 aot 1436, les Anglais pillrent Gaternesse, Schoendyke et
Nieukerke. Le lendemain, ils dvastrent Wulpen et Cadzand, d'o ils
menaaient  la fois les environs de Bruges et le pays des
Quatre-Mtiers,  peine dfendu par quelques milices communales du
pays de Waes.

Pour engager la Flandre  se protger elle-mme plus efficacement que
ne l'avait fait Jean de Hornes, il ne restait au duc de Bourgogne qu'
lui persuader que ses intrts et ceux du pays mme taient intimement
unis. Les bourgeois de Gand furent convoqus le 14 aot. Gilles
Declercq, procureur du duc en la chambre des chevins, reut la
mission de les haranguer. N  Gand et y exerant la profession
d'advocat publicq, il parat y avoir joui  ce titre de quelque
influence, et personne n'ignorait qu'il avait t charg du soin de
parler au nom du duc de Bourgogne, soin confi habituellement aux
nobles les plus illustres, pour ce que, porte l'instruction qui lui
fut envoye, plusieurs des conseillers de mondit seigneur, qui
savoient le langage flameng, obstant les grandes menaces et charges
que aucuns hayneux leur ont volu baillier, n'oseroient dire, ne
exposer lesdites charges.

Gilles Declercq annona d'abord aux bourgeois de Gand que le duc avait
mand ses hommes d'armes  Ypres le 16 aot, et qu'il avait rsolu de
venger l'chec de Calais. Il rclama leur concours et les exhorta 
dfendre vaillamment leurs liberts, leurs biens, leurs enfants et
l'honneur et bonne renomme de leur postrit. Puis il rappela
combien il tait important qu'ils se choisissent de bons capitaines,
car sans obissance et ordre n'est nul peuple  conduire, et il les
supplia de prendre les armes sans retard; attendu, disait-il, que les
ennemis sont j profondment entrez oudit pays et font non-seulement
en icellui dommage irrparable, mais aussi une perptuelle blasme et
dshonneur  mondit seigneur, qui est prince si grant et puissant que
chacun scet, et aussi  sondit pays de Flandres, _qui a toudis est
ung pays honnour et renomm par tout le monde, et qui oncques ne
souffri si grant honte, ne attendi ses ennemis estre, ne se tourner si
longuement en icellui_.

La duchesse de Bourgogne, accourant au camp de Saint-Bavon, avait
adress le mme appel au dvouement patriotique des Brugeois; elle
leur avait fait connatre qu'une assemble des dputs des trois
bonnes villes et du Franc se tiendrait  Bruges, le lundi 20 aot,
vers le soir, et le but qu'elle devait atteindre tait de veiller  la
fois  la dfense du pays et au maintien de ses franchises. Trois
dputs du duc devaient y prsenter en son nom la justification de ses
conseillers, que l'on accusait d'avoir favoris les Anglais devant
Calais et au passage de l'Aa.

Les mmes promesses avaient t faites  Gand, et elles avaient t
accueillies favorablement dans les deux grandes cits flamandes, quand
de nouveaux griefs vinrent ranimer l'irritation populaire. La duchesse
de Bourgogne avait obtenu des bourgeois et des corps de mtiers
qu'indpendamment des milices qui s'taient avances jusqu'
Oostbourg, six hommes seraient choisis dans chaque tente pour se
rendre  bord de la flotte si honteusement abandonne par son amiral
Jean de Hornes; mais lorsqu'ils se prsentrent devant l'Ecluse,
Roland d'Uutkerke qui y commandait ne consentit  recevoir que messire
Jean de Steenhuyse et quarante des siens, tandis que les autres
taient rduits  passer toute la nuit au pied des remparts, transis
par la pluie qui tombait  torrents. Le lendemain, Roland d'Uutkerke
rpondit  toutes leurs remontrances qu'il n'y avait point de
vaisseaux prpars pour combattre les Anglais, et qu'il ne leur
restait qu' retourner  Bruges. Il les appelait des tratres et des
mutins, ordonna mme de tirer le canon contre eux, et fit jeter par
les fentres ceux de leurs compagnons introduits la veille dans la
ville, qui voulaient faire ouvrir les portes. Trois jours aprs on
publia, par ses ordres, une ordonnance qui prescrivait  tous les
bourgeois de Bruges rsidant dans la ville de l'Ecluse de s'en
loigner immdiatement sous peine de mort.

Que devint, dans cette situation de plus en plus grave, l'assemble du
20 aot? L'influence des ducs de Bourgogne a si profondment pntr
les sources historiques de cette poque qu'il est presque impossible
d'claircir les questions relatives aux mouvements des communes
flamandes; mais il est vraisemblable qu'on y conclut,  l'exemple de
ce qui s'tait pass en 1405, un acte de confdration dont nous
verrons bientt les consquences.

Aussitt que les Brugeois runis  Oostbourg eurent vu la flotte
anglaise s'loigner charge de butin sans tre inquite par celle du
duc, ils rentrrent  Bruges pleins d'indignation et de haine, et le
coeur avide de vengeance. Leurs cris rptaient tumultueusement: Nous
ne quitterons point la place du march avant d'avoir chti
l'insolence de Roland d'Uutkerke; nous voulons savoir quels sont les
magistrats qui, au mpris de nos franchises, ont permis qu'on
fortifit l'Ecluse, et nous voulons dsormais garder nous-mmes nos
privilges et les clefs de la ville. Les magistrats cherchrent
vainement  les en dissuader: il fallut les conduire  la maison de
Dolin de Thielt, clerc de la trsorerie et receveur du septime
denier, o les clefs taient dposes. L'irritation populaire
s'accroissait d'heure en heure: le sire de la Gruuthuse, capitaine de
la ville, et le bailli Jean Uutenhove ne purent la calmer; l'coutte
Eustache Bricx, plus imprudent, osa recourir aux menaces en cherchant
 saisir sur la place du March la bannire du duc qui, d'aprs la
charte de 1407, ne pouvait en tre enleve sans que l'assemble du
peuple se rendt coupable du dlit de sdition. On se souvenait
qu'avant le dpart de l'expdition de Calais il avait contest  la
commune le droit de s'armer dans les rues de Bruges, et la foule se
prcipitant sur lui l'immola sans piti (26 aot 1436). Bien que la
nuit ft arrive, on accourait de toutes parts sous les bannires, et
les chevins se virent rduits  remettre, avec les clefs de la ville,
celles de la _bote_ aux privilges. On lut alors du haut des halles
toutes les chartes de privilges, notamment celle du 9 avril 1323 (v.
st.), confirme par Philippe le Hardi le 26 avril 1384, qui plaait
les habitants de l'Ecluse sous l'autorit de ceux de Bruges, et l'on
somma tous les anciens magistrats de rendre compte des infractions 
ce privilge qu'ils avaient encourages ou tolres. Quelques
magistrats n'osrent point obir: on pilla leurs maisons, et l'on
apprit bientt au milieu de ces scnes de dsordre que le peuple,
sourd aux cris du jeune comte de Charolais, avait arrach de la
litire de la duchesse de Bourgogne, qui se prparait  rejoindre 
Gand le duc Philippe, deux femmes qu'il voulait conserver comme
otages: le nom qu'elles portaient tait tout leur crime: l'une tait
la femme de Roland d'Uutkerke; l'autre, la veuve de Jean de Hornes.

La duchesse Isabelle retrouva  Gand les mmes troubles et les mmes
prils. L'alliance des bonnes villes de Flandre n'tait plus ignore,
et une lettre de cinquante-deux doyens de la ville de Bruges avait t
adresse aux cinquante-deux doyens de la ville de Gand pour que
ceux-ci les soutinssent dans toutes leurs rclamations, en intervenant
en leur faveur; mais le duc avait repouss leur mdiation; il ne leur
avait mme pas cach que son premier soin serait de venger la mort de
son coutte, et ce discours, rpt par les doyens des mtiers, avait
si vivement mu les Gantois assembls en armes au march du Vendredi,
que le duc avait jug ncessaire d'accourir au milieu d'eux pour
chercher  dtruire les funestes consquences de ses propres paroles.
La rponse de Philippe avait t l'expression de son ressentiment; sa
dmarche prs des Gantois fut la rvlation de sa faiblesse. Les
bourgeois auxquels il s'adressait humblement doutrent moins que
jamais de la puissance de ces privilges devant lesquels ils voyaient
s'incliner un prince si orgueilleux et si redout: ils dsarmrent
d'abord les archers de sa garde, en disant qu'ils taient assez forts
pour le dfendre; ensuite, ils condamnrent en sa prsence  un exil
de cent annes Roland d'Uutkerke, Colard de Commines et Gilles Van de
Woestyne, comme coupables de trahison, tandis qu'ils foraient le duc
 proclamer le courage assez douteux dont ils avaient fait preuve
devant Calais: ils exigeaient aussi qu'ils pussent lire trois
capitaines pour gouverner leur ville, que les hommes d'armes trangers
ne fussent point admis dans les cits flamandes et que l'on rtablt 
l'Ecluse la domination exclusive des Brugeois. Le duc de Bourgogne
promit tout, et reconnut qu'il fallait agir plus lentement et avec
plus de circonspection pour rveiller la jalousie rivale de Gand et de
Bruges.

Les cinquante-deux doyens des mtiers de Gand taient alls annoncer
aux Brugeois qu'ils avaient rempli leurs engagements. Ils assistrent
 une crmonie qui devait prouver au duc de Bourgogne que les bourgs
et les villages n'taient pas hostiles aux grandes villes. Bruges
avait convoqu les milices de toutes les communes qui voulaient s'unir
 elle, en y acceptant le droit de _bourgeoisie foraine_, que les
chroniques flamandes nomment _haghe-poortery_. Un chaperon de roses
tait destin  celle qui arriverait la premire; il fut dcern aux
habitants d'Oostcamp. Les communes de Damme, de Muenickereede, de
Houcke les suivirent de prs, toutes ranges sous leurs bannires.
Trois jours aprs parurent celles d'Ardenbourg, de Blankenberghe, de
Thourout, et depuis ce moment il ne se passa point de jour que l'on ne
vt quelque bourg ou quelque village reproduire une adhsion
semblable. Une chevauche, dirige par Vincent de Schotelaere et Jean
Bonin, fit adopter le mme acte de soumission aux communes moins
zles d'Ostende, d'Oudenbourg, de Ghistelles, de Loo, de Lombardzyde,
de Dixmude, de Bergues, de Dunkerque, de Furnes et de Bourbourg.

Les Brugeois n'en protestaient pas moins de leur dsir de se
rconcilier avec le duc de Bourgogne; mais leurs dputs ne
russissaient point  obtenir une audience, et leurs dmarches
ritres taient demeures sans fruit, lorsque le bourgmestre de
Bruges, Louis Van de Walle, retourna  Gand, accompagn de Jean de la
Gruuthuse. Ce fut seulement aprs sept jours d'attente qu'ils
parvinrent prs du duc qui les reut avec hauteur. Il tait ais de
reconnatre  son accueil qu'il s'tait vu contraint malgr lui, par
les requtes des trois bonnes villes,  maintenir le privilge auquel
le port de l'Ecluse tait soumis. Il demanda toutefois que les
Brugeois abandonnassent sans dlai la place du March, et annona
l'intention de se rendre  Damme pour y faire droit  toutes leurs
plaintes.

En effet, Philippe ne tarda point  arriver  Damme et il y promit, le
4 octobre, de confirmer dans le dlai de trois jours les privilges
des Brugeois s'ils consentaient  quitter les armes. Les corps de
mtiers taient runis depuis quarante jours: le moment de leur
sparation fut solennel; ils jurrent tous, et cet engagement fut
scell du sceau de la ville, qu'ils s'entr'aideraient  la vie et  la
mort, et il fut arrt que deux hommes veilleraient prs de chacune
des bannires qu'on allait dposer aux halles jusqu' ce qu'on ft
assur de la confirmation des privilges.

Le 8 octobre, les corps de mtiers et les communes _foraines_ avaient
commenc  vacuer la place du March. Le lendemain, d'autres corps de
mtiers et d'autres communes s'loignrent, et le dsarmement tait
complet depuis trois jours sans qu'on et reu la ratification du duc,
quand on apprit tout  coup qu'il n'avait fix les confrences  Damme
que pour s'emparer de ce point important, et qu'il venait d'y
introduire des hommes d'armes secrtement mands de Lille et des
frontires de Hollande, sous les ordres des sires de l'Isle-Adam, de
Praet, de Lichtervelde et de Borssele: on ajoutait que dj il faisait
tablir un barrage dans la Reye pour ruiner le commerce des Brugeois.

A ce bruit, les corps de mtiers se prcipitrent vers les halles pour
reprendre leurs bannires, et on les vit de nouveau se presser sur la
place du March, plus nombreux que jamais. Devant le beffroi
flottaient l'tendard de Flandre et celui de la ville: les six
_hooftmans_ s'y trouvaient chacun avec le drapeau de sa sextainerie.
De l jusqu' la _Groenevoorde_ s'taient placs les quatre grands
mtiers, c'est--dire les tisserands, les foulons, les tondeurs, les
teinturiers; immdiatement aprs se tenaient les _bouchiers_ et les
poissonniers, et  ct de ceux-ci les _corduaniers_ (_cordewaniers_),
les _corroyeurs de noir cuir et blanc cuir_, les tanneurs, les
_adobeurs_ (_dobbeerders_), les _ouvriers de bourses_, les gantiers,
les _agneliers_. Prs de l'htellerie _de la Lune_, on remarquait
sous leur bannire les _vieuwariers_ accompagns des _queutepointiers_
(_culckstikers_), des chaussetiers, des _parmentiers_, des
_sauvaginiers_ (_wiltwerckers_), des _vieupeltiers_. La confrrie de
Saint-George s'tait range prs de la chapelle de Saint-Christophe;
de l jusqu'aux halles se dployaient les _afforeurs_ et les
_deschargeurs de vin_, les charpentiers, les maons, les _couvreurs de
thuilles_, les _scyeurs_, les peintres, les selliers, les tonneliers,
les tourneurs, les _huchiers_, les _artilleurs_ (_boghemakers_), les
cordiers, les _couvreurs d'estuelle_ (_stroodeckers_), les
_plaqueurs_, les potiers de terre, les plombiers. Deux bannires
annonaient les mtiers non moins nombreux des _fvres_, des orfvres,
des _armoyeurs_, des potiers d'tain, des boulangers, des
_mouliniers_, des chapeliers, des tapissiers, des _telliers_
(_ticwevers_), des _gainiers_, des _bateurs de laine_, des barbiers,
des fruitiers, des _chandeleurs_, des _marroniers_, des _ouvriers
d'ambre_ (_paternoster-makers_) et des _courretiers_ (_makelaers_).
Plus loin s'taient ranges en bon ordre les milices de soixante-deux
bourgs et villages.

On et pu trouver dans ces prparatifs le symptme d'une guerre prte
 clater; mais, loin de rompre la paix, ils contriburent
momentanment  la rtablir. Le duc n'avait pas une arme assez
nombreuse pour lutter contre une rsistance si vive; il voyait avec
tonnement un grand nombre de communes du Franc, sur lesquelles il
avait toujours compt, s'empresser de dserter sa cause, et des
intrts importants rclamaient son attention hors des frontires de
Flandre. Quant aux Brugeois, ils ne souffraient pas moins de
l'interruption de toutes leurs relations commerciales, et les
marchands osterlings, cossais, espagnols et italiens qui rsidaient
dans leur ville ne tardrent point  prendre l'initiative de nouvelles
ngociations. Ils se rendirent  Damme le 12 octobre: deux dputs des
magistrats les accompagnaient. Le lendemain, l'archidiacre de Rouen,
le prvt de Saint-Omer et les sires de Ternant, de Roubaix et de
Santen se prsentrent au milieu des bourgeois de Bruges pour les
engager  dposer les armes. Le duc les avait chargs de leur
soumettre le projet de la dclaration par laquelle il consentait 
confirmer leurs privilges et  leur remettre une copie du _Calfvel_
de 1407, scelle du sceau de la ville de Bruges, que Jean sans Peur
avait conserv avec soin aprs que la charte originale eut t
dchire en 1411; mais il exigeait que leurs dputs vinssent
s'excuser humblement des violences et des dsordres qui s'taient ml
au mouvement de la commune. Ces conditions, qui, en 1436 aussi bien
qu' toutes les autres poques, semblaient concilier le maintien des
privilges avec le respect d  l'autorit du prince, furent
acceptes; mais on craignait, dit un chroniqueur, que le duc ne ft
arrter et dcapiter ces dputs, de mme que Richilde avait fait
prir ceux des Yprois  la fin du onzime sicle. Il fallut pour les
rassurer que les envoys du duc restassent eux-mmes  Bruges comme
otages.

Une procession solennelle signale la conclusion de la paix; ne faut-il
toutefois pas rpter ce qu'crivait le greffier du parlement de Paris
en 1408: _Pax, pax, et non est pax?_ Le mme jour qu'on clbrait 
Bruges le rtablissement de la paix publique, on y cita, en vertu des
privilges rcemment renouvels, Roland d'Uutkerke, Colard de Commines
et leurs amis: ils ne comparurent point et furent bannis; mais ils
conservaient l'Ecluse, sachant bien que le meilleur moyen de s'assurer
la faveur du duc Philippe tait une dsobissance toute favorable 
ses intrts. Les bourgeois de Bruges qui tombaient en leur pouvoir
taient impitoyablement maltraits, et ils firent arrter prs de
Nieuport un navire qui portait des marchands brugeois. A ces attaques
succdrent des reprsailles, de funestes scnes d'incendie et de
pillage, diriges par des hommes, avides de crimes et de dsordres,
qui menaaient des mmes violences les conseillers du prince et les
magistrats appels  veiller  la fois sur la paix et sur les
privilges de la cit.

Au milieu de cette agitation, un procs, dans lequel figurait un
chevalier de la Toison d'or, issu d'une illustre famille de Flandre et
l'un des conseillers du duc auxquels on reprochait le plus vivement
l'influence qu'ils exeraient, vint accrotre l'inquitude des
esprits.

Plusieurs annes s'taient coules depuis qu'un prince de la maison
de Bourbon, Jacques des Praux, qui tait entr dans l'ordre des
Cordeliers aprs une vie fort aventureuse, prit victime d'un
assassinat, prs de Plaisance, en Italie. On ignore par quelles
circonstances les auteurs en restrent longtemps inconnus; mais en
1436, Charles, duc de Bourbon et d'Auvergne, dclara qu'il tait de
son devoir, comme cousin de Jacques des Praux, de les poursuivre et
de les faire condamner. Il parat que vers cette poque il adressa une
plainte au parlement pour accuser Jean de Commines, souverain bailli
de Flandre, d'avoir fait prit perfidement son parent, et ce fut en
vertu de cette dnonciation que l'on arrta,  Thuin et 
Gribeaumont-en-Ardennes, deux valets qui dclarrent qu'ils avaient
commis le crime par l'ordre du sire de Commines, et l'un d'eux est
cit dans la procdure sous le nom de Pierre le Wantier, dit
_Comminaert_.

Jean de Commines tait inscrit au nombre des bourgeois de Gand: il
crut devoir dfrer le soin d'une justification devenue indispensable
aux chevins de cette ville, soumise  l'autorit du duc Philippe,
sans s'adresser au parlement o dominait l'influence du duc de
Bourbon, grand chambellan de France. Le 28 septembre 1436, il se
prsenta lui-mme devant les chevins de la keure et fit exposer que
le duc de Bourbon et le comte de Vendme avaient rpandu certaines
rumeurs qui tendaient  blesser son honneur, et que ne pouvant les
tolrer plus longtemps, il venait rclamer l'intervention des chevins
pour qu'ils y missent un terme, en citant le duc de Bourbon et le
comte de Vendme  leur _vierschaere_. Selon les usages judiciaires de
Gand, le sire de Commines se constitua aussitt prisonnier au
Chtelet; puis les chevins de la _keure_ fixrent la _vierschaere_ au
15 novembre. On fit part de cette dcision aux conseillers du
parlement, aux baillis d'Amiens et de Tournay, aux prvts de
Beauquesne et de Montreuil, afin que s'ils le voulaient ils pussent
assister  la procdure, et des messagers spciaux furent envoys dans
le Bourbonnais et dans le comt de Vendme pour inviter les
accusateurs  dvelopper leurs griefs.

Le duc de Bourbon n'hsita point  rpondre qu'il se confiait dans la
justice et dans l'impartialit des chevins de Gand, et qu'il
enverrait ses procureurs  leur _vierschaere_; mais ils y trouvrent
le sire de Commines protg par le duc et par une foule de seigneurs
dont les maisons taient allies  la sienne et leurs efforts
offraient si peu de chances de succs, qu'ils jugrent utile de
demander un dlai en donnant  entendre que si le duc de Bourbon
n'obtenait justice, le roi pourrait bien supprimer les privilges de
la ville de Gand.

Le lendemain la _vierschaere_ s'assembla. Jean de Commines y demanda
de nouveau que les chevins de la _keure_ prononassent sur toutes les
accusations articules par ses ennemis. Je suis, dit-il, un loyal
chevalier et je m'efforai toujours de vivre selon les rgles de
l'honneur. J'ai servi fidlement en France et dans d'autres pays tous
mes princes, c'est--dire en premier lieu le duc Philippe, fils du roi
Jean de France, puis le duc Jean son fils, et ensuite le duc Philippe
qui rgne aujourd'hui. Je les ai accompagns dans beaucoup
d'expditions prilleuses; j'ai reu de nombreuses blessures en
combattant pour eux; partout l'on m'a cit comme un bon et fidle
chevalier, d'une rputation sans tache, et je me confie encore
aujourd'hui dans la justice du Dieu du ciel qui sait la vrit de mes
paroles, et dans l'estime de tous ceux qui me connaissent. Les
procureurs du duc de Bourbon ne s'taient pas prsents  la
_vierschaere_, et elle fut remise  _quatorze nuits_ de l,
c'est--dire au 29 novembre; puis du 29 novembre au 13 dcembre. Tous
les dlais fixs par la loi s'taient couls sans que les accusateurs
eussent paru, et les chevins de la _keure_ dclarrent le sire de
Commines lgalement purg des accusations portes contre lui, en lui
rservant son recours contre tous ceux qui avaient diffam son
honneur.

Le duc de Bourgogne crivit peu aprs au duc de Bourbon pour le prier
de faire cesser toutes les poursuites dfres au parlement et de
faire remettre au sire de Commines des lettres de rhabilitation. Le
duc de Bourbon cda sur le premier point, mais on ne put rien obtenir
de lui sur le second, car vritablement, crivait-il, ledit de
Commines se treuve autant ou plus chargi d'estre cause de la mort de
mondit cousin que nul des autres accusez dont justice a est faite
d'aucuns. Peut-tre cette procdure, quelque clatante qu'en ft la
conclusion en faveur du sire de Commines, avait-elle mme en Flandre
port quelque atteinte  sa considration, car nous savons que, le 6
avril 1437, le duc de Bourgogne pria les chevins de la _keure_ de
vouloir lui accorder toute assistance en son office. La maison du
souverain bailli de Flandre conserva la puissance qu'elle avait
mrite par ses services belliqueux: un neveu de Jean de Commines
devait bientt immortaliser son nom dans la carrire des lettres.

Avant que le procs du sire de Commines se ft termin et quoique les
promesses du duc n'eussent pas t excutes, les dputs des bonnes
villes s'assemblrent  Bruges et reprirent les ngociations
prcdemment entames avec ses conseillers. Elles se poursuivaient
depuis trois semaines, lorsque le 13 dcembre Philippe arriva lui-mme
 Bruges o personne ne l'attendait. Le capitaine Vincent de
Schotelaere, les bourgmestres Maurice de Varssenare et Louis Van de
Walle eurent  peine le temps de se rendre au devant de lui pour le
recevoir. Il protesta de son dsir de ramener dans la ville l'ordre
et le calme si ncessaires aux intrts de son industrie, et chargea
l'un de ses conseillers d'exprimer ses intentions. Si les Brugeois s'y
fussent conforms, ils eussent abdiqu leurs privilges de
souverainet sur l'Ecluse et l'autorit judiciaire qui en tait la
consquence. Tout ce qu'on put obtenir d'eux ce fut de soumettre leurs
franchises, sur cette question,  un examen ultrieur, et de ne point
s'opposer  ce que ceux qu'ils avaient bannis rentrassent en Flandre,
pourvu qu'ils ne se prsentassent point dans leur ville; cette grce
spciale tait d'ailleurs mentionne comme accorde  l'instante
prire du duc et sans qu'elle pt tre invoque  l'avenir. Le duc et
aussi ajout un grand prix  faire dissoudre l'alliance jure
prcdemment entre les bourgeois et les corps de mtiers; mais tous
ses efforts pour atteindre ce but restrent sans rsultats. La
mfiance tait profonde et rciproque. Les bourgeois s'alarmaient de
ce que le duc avait amen sept cents Picards avec lui. Philippe
accusait aussi les mtiers de lui tre hostiles, et il advint mme,
dans la soire du 21 dcembre, que, troubl par de faux bruits, il
manda en toute hte prs de lui Vincent de Schotelaere pour rclamer
sa protection. Ce n'tait qu'une fausse alerte; mais ses soupons
s'accrurent, et on l'entendit s'crier que les Brugeois apprendraient
bientt  connatre sa puissance.

Bien que la paix et t proclame et que les communications fussent
affranchies de toute entrave, l'hiver s'coula au milieu des plus
tristes proccupations. Les Brugeois ne pouvaient oublier les
privilges qui assuraient leur domination sur le port de l'Ecluse, et
ils se plaignaient vivement de la faveur que le duc montrait aux
habitants du Franc pour les sparer des bonnes villes. Depuis
longtemps leurs dputs avaient pris part aux _parlements_ et  la
discussion des intrts gnraux de la Flandre. Les richesses des
populations du Franc, qui s'adonnaient principalement  l'agriculture,
justifiaient la dnomination de quatrime membre qui lui avait t
dj attribue dans quelques documents antrieurs, mais elle ne
reposait sur aucun titre crit et n'tait mme sanctionne par l'usage
que depuis le rgne de Jean sans Peur. Ds le 11 fvrier, le duc,
terminant les pourparlers qui touchaient aux rapports de Bruges et du
Franc, avait dclar que le Franc formerait dfinitivement  l'avenir
le quatrime membre du pays, et qu'il ne permettrait jamais que ses
habitants pussent se faire admettre parmi les bourgeois de Bruges; par
une autre charte du 11 mars, il confirma de nouveau, malgr les
rclamations des Brugeois, les droits du Franc  une organisation
compltement indpendante. En ce moment, Maurice de Varssenare se
trouvait  Lille, et son absence suffit pour que les hommes qui
avaient rpandu le sang d'Eustache Bricx le condamnassent sans
l'entendre. Vincent de Schotelaere lui-mme, que la commune avait
nagure appel avec enthousiasme aux fonctions de capitaine de la
ville, se vit accus de trahison par une multitude gare.

Le duc de Bourgogne ne favorisa-t-il pas secrtement ces dsordres qui
devaient dshonorer et affaiblir  la fois les communes flamandes?
Jean sans Peur avait adopt le mme systme, lorsque trente annes
auparavant il se prparait  imposer le _Calfvel_ aux Brugeois.

Le 15 avril 1437 une sdition clate  Gand; les chevins sont exposs
 de graves prils, et le peuple met  mort Gilbert Patteet et Jacques
Dezaghere: on leur reproche d'avoir les premiers, devant Calais, donn
l'exemple de la retraite. Les griefs du prince ont converti en crime
l'influence qu'ils exercrent sur ceux-l mme qui la leur font
svrement expier.

Trois jours aprs, le 18 avril, la mme sdition se reproduit 
Bruges. Le bourgmestre Maurice de Varssenare ne russit point  la
calmer, et mille voix s'unissent pour le menacer. C'est inutilement
que Jacques de Varssenare, capitaine du quartier de Saint-Jean,
cherche  le dfendre et se dvoue  la fureur populaire pour le
sauver; Maurice de Varssenare, dcouvert dans la _Groenevoorde_ o il
s'est rfugi, est conduit devant les halles et frapp  son tour sur
le corps sanglant de son frre.

Au bruit de ce crime, les chevins et les capitaines quittrent la
ville; mais la tranquillit y fut bientt rtablie, et une dputation
des principaux bourgeois et des plus riches marchands se rendit 
Arras prs du duc pour protester de leur esprance de voir la paix
raffermie: Philippe, qui avait dj pardonn aux Gantois, se contenta
de rpondre aux dputs de Bruges que des devoirs imprieux
rclamaient avant tout autre soin sa prsence en Hollande.

En effet, une arme s'tait assemble  Lille pour aller touffer les
dernires traces des discordes que Jacqueline, expirant  la Haye,
avait lgues  ses adversaires comme  ses amis. On comptait dans
cette arme quatre mille Picards, soldats toujours avides de pillage
et depuis longtemps l'objet de la haine des Flamands. Plusieurs
nobles chevaliers les avaient rejoints. Ils n'attendirent pas
longtemps l'ordre de se mettre en marche, et le 21 mai ils
atteignirent Roulers. Le duc de Bourgogne les accompagnait; cependant
en ce moment mme o il se voyait entour de ses hommes d'armes, il
vitait avec soin tout ce qui et pu inquiter les Brugeois: il leur
avait crit pour leur annoncer l'intention de ne traverser leur ville
qu'avec un petit nombre de ses serviteurs; il avait mme promis que
pas un Picard n'y entrerait avec lui, et des approvisionnements
considrables avaient t runis au chteau de Male pour l'arme
bourguignonne, qui devait s'y arrter en se portant vers la Zlande.

Le lendemain, mercredi 22 mai 1437, vers trois heures, Philippe arrive
au village de Saint-Michel: son arme le dpasse, soit par erreur,
soit pour obir  un ordre secret, et s'avance vers la porte de la
Bouverie. Le bourgmestre Louis Vande Walle, les chevins, les
capitaines, les doyens des mtiers, accourus au devant du duc pour le
fliciter, le trouvent entour des sires d'Uutkerke, de Commines, de
l'Isle-Adam et n'hsitent pas  lui exprimer leur tonnement de ce
qu'il a oubli les promesses qu'il leur a faites: ils en rclament
l'excution. Le duc insiste et parlemente pendant deux heures jusqu'
ce que, instruit que le btard de Dampierre et le sire de Rochefort se
sont empars de la barrire, il rponde  haute voix aux magistrats:
Je ne me sparerai point de mes hommes d'armes. Puis se tournant
vers les siens, il ajoute: Voil la Hollande que je veux soumettre!
Les chevaliers et les archers picards ont rpondu par leurs
acclamations; protestant seule contre cette trahison, une troupe de
sergents de la commune de Malines refuse de combattre les Brugeois et
se dirige vers le chteau de Male.

Le duc est dj entr dans la ville, dit une vieille romance
populaire consacre au _terrible mercredi de la Pentecte_, et les
processions viennent au devant de lui; mais voici que la croix se
brise en quatre morceaux et tombe aux pieds du prince. O noble
seigneur de Flandre! daignez penser  Dieu; car Dieu ne vous permettra
point de livrer au pillage l'illustre cit de Bruges. Le duc de
Bourgogne refuse d'couter les discours que le clerg lui adresse; il
est impatient d'excuter son projet, et toutefois il hsite et n'ose
pas s'avancer jusqu' la place du March sans qu'on se soit assur
qu'il peut l'occuper sans combat. Le sire de Lichtervelde, charg de
ce soin, la trouve dserte. Allons  monseigneur de Bourgogne,
dit-il  ceux qui l'accompagnent, il aura le Marchiet  sa volont.
Bruges est gaingni; on tuera les rebelles de Bruges. Mais un
bourgeois qui entend ces mots se hte de lui rpondre: Sire,
savez-vous combien d'hommes peut contenir l'enceinte des halles?

Le sire de Lichtervelde revient, rencontre les Picards  deux cents
pas de l'glise de Saint-Sauveur et rapporte l'avis qu'il a reu. Pour
viter toute surprise, le btard de Saint-Pol propose de retourner
jusqu'au march du Vendredi et de s'y ranger en ordre de bataille; 
peine ce conseil a-t-il t suivi qu'on voit dborder par toutes les
rues les flots agits de la foule. Le duc ordonne aux archers de
bander leurs arcs. Une grle de traits vole dans les airs et va
frapper ici les femmes groupes aux fentres, plus loin des enfants ou
des vieillards. Philippe lui-mme a tir l'pe et il a frapp un
bourgeois qui se trouvait prs de lui.

Aux cris qui s'lvent et auxquels rpond le tocsin, tous les
habitants de Bruges ont reconnu le pril; les uns russissent  fermer
les barrires de la porte de la Bouverie pour que les hommes d'armes
rests au dehors de la ville ne puissent pas soutenir les quatorze
cents Picards qui s'y sont dj introduits; d'autres amnent de
l'artillerie, c'est--dire des veuglaires et des ribaudequins, sur les
deux ponts qui formaient autrefois la limite de la ville,  l'est du
march du Vendredi. Les Picards reculaient et cherchaient  regagner
la barrire; leur retraite enhardit les bourgeois. Ils renversaient 
leurs pieds les archers et brisaient leurs piques sur les corselets
d'acier des chevaliers. Ainsi succomba, prs de la chapelle de
Saint-Julien, Jean de Villiers, sire de l'Isle-Adam, dont l'aeul
portait l'oriflamme  la bataille de Roosebeke. Chaque instant voyait
tomber autour du duc quelques-uns de ses dfenseurs; il se trouvait
serr entre les bourgeois furieux et les larges fosss qui baignaient
les remparts, lorsque le bourgmestre Louis Vande Walle se prcipita au
milieu de la mle: Advisez ce que vous allez faire, s'crie-t-il,
c'est notre seigneur. Mais on ne veut point l'couter, et il ne lui
reste d'autre moyen d'viter l'effusion d'un sang bien plus illustre
que celui du sire de l'Isle-Adam que de s'efforcer d'ouvrir la
barrire. Suivi du capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, il
court chercher un pauvre ouvrier dont le marteau et les tenailles
brisent enfin les verrous de la porte et le duc lui doit sa
dlivrance.

Philippe se retira aussitt  Roulers. Il y amenait avec lui quelques
chevaliers et quelques archers de plus que Louis de Male aprs la
droute du Beverhoutsveld; mais il ne lui et pas t plus ais de
rallier une arme prte  rparer ses revers.

Tandis que des ordres svres dfendaient de porter des vivres 
Bruges, cent soixante et dix serviteurs du duc de Bourgogne, qui
n'avaient point russi  fuir avec leur matre, s'y voyaient retenus
prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvaient le confesseur de la duchesse
et deux chantres de sa chapelle; on les traita honorablement, et la
plupart de leurs compagnons durent la vie aux prires du clerg et des
marchands trangers; mais rien ne put sauver vingt-deux Picards, que
le peuple accusait plus vivement d'avoir rv la destruction et le
pillage de la ville.

Les Brugeois avaient commenc par ajouter de nouvelles fortifications
 leurs remparts; mais ils ne tardrent pas  reconnatre qu'il tait
peu vraisemblable que le duc, rduit quelques jours auparavant 
dissimuler ses projets, ft devenu tout  coup assez puissant pour
tenter un sige long et difficile. Rassurs  cet gard, ils
s'enhardirent peu  peu  sortir de la ville. Leur premire expdition
fut dirige vers Ardenbourg, d'o ils ramenrent des chariots de bl
et de vin; enfin, le 1er juillet, ils se demandrent s'ils ne
pourraient point rtablir eux-mmes la libert des eaux du Zwyn, et
cinq mille hommes allrent attaquer l'Ecluse. La garnison, place sous
les ordres de Roland d'Uutkerke et de Simon de Lalaing, tait
nombreuse; mais les Brugeois disposaient d'une formidable artillerie.
L'une des portes tait dj dtruite quand une dputation des chevins
de Gand vint supplier les Brugeois de suspendre les assauts. A les
entendre, le duc tait prt  traiter de la paix, et la continuation
des hostilits semait l'effroi parmi tous les marchands trangers. Les
milices de Bruges consentirent  se retirer: elles cherchaient 
s'assurer,  tout prix, l'alliance des Gantois.

Lever le sige de l'Ecluse, c'tait livrer la campagnes aux chevaliers
bourguignons, qui,  toute occasion favorable, se tenaient prts  y
dployer leur pennon. Les bourgs de Mude, d'Heyst, de Blankenberghe,
de Ramscapelle, de Moerkerke, de Maldeghem furent pills; leurs
habitants, emmens chargs de chanes. Les excursions des Bourguignons
s'tendaient si loin, qu'on dmolit jusque sous les remparts de Bruges
les chteaux o ils auraient pu trouver un abri. Le capitaine de
Nieuport, Jean d'Uutkerke, osa mme dfier les Brugeois, en insultant
leurs murailles avec cent trente hommes d'armes, qu'il rangea en bon
ordre devant la porte des Marchaux. Il s'tait empar des boeufs et
des moutons que les laboureurs conduisaient au march, quand douze
cents Brugeois accoururent et le poursuivirent jusqu' Couckelaere.
Jean d'Uutkerke leur chappa  grand'peine; mais ils firent
prisonniers plusieurs autres chevaliers, notamment Philippe de
Longpr, l'un de ceux que les communes hassaient le plus depuis le
combat de Looberghe.

Ce triomphe des bourgeois de Bruges, obtenu en pleine campagne sur les
cuyers et les sergents bourguignons, mit un terme  l'hsitation des
Gantois. Le doyen des marchaux, Pierre Huereblock, fit porter au
march du Vendredi soixante-sept bannires des corps de mtiers, en
s'criant qu'il tait temps d'arrter les excursions de la garnison de
l'Ecluse, et de faire une chevauche pour rtablir dans toute la
Flandre la paix et l'industrie. Le lendemain, les Gantois plaaient
leurs tentes  Mariakerke, et appelaient  les rejoindre toutes les
milices des chtellenies soumises  leur autorit.

Les Gantois passrent seize jours au camp de Mariakerke; dans la
premire ardeur de leur zle, ils arrtrent Gilles Declercq, qui
avait t nagure l'orateur du duc  l'assemble de Gand, et
dcapitrent mme huit sergents de l'Ecluse qu'on avait surpris
pillant  Benthille; ils ne demandaient qu'un chef pour marcher au
combat, quand un bourgeois nomm Rasse Onredene, qui tait
d'intelligence avec le duc de Bourgogne, s'offrit  eux et se fit
lire leur capitaine. Pour tromper leur patriotisme, il le flatta et
ce fut ainsi qu'il parvint  leur persuader qu'ils devaient moins
chercher  dfendre la Flandre contre les hommes d'armes de l'Ecluse
et de Nieuport qu' faire prvaloir une mdiation dont la premire
condition serait leur neutralit. Les Gantois le crurent; sortis du
camp de Mariakerke pour aller briser les entraves apportes  la
navigation du Zwyn, il s'arrtrent  Eecloo, afin d'y prsider  des
confrences. Les dputs de Bruges y accoururent, ignorant que leurs
allis n'taient plus que des mdiateurs. Ds les premiers
pourparlers, ces mdiateurs, guids par les conseils de Rasse
Onredene, se dclarrent leurs ennemis, et leur imposrent, par leurs
menaces, une adhsion complte aux volonts du duc.

Les dputs de Bruges rentrrent tristement dans leur ville o vingt
mille bourgeois, assembls devant l'htel des chevins, attendaient
impatiemment leur retour. Lorsqu'ils eurent rendu compte de leur
mission, un banni de Gand, qui s'appelait Jacques Messemaker, bien
qu'il ft plus connu du peuple sous le nom de Coppin Mesken, prit la
parole: Tout va mal, s'cria-t-il, comment tes-vous si couards que
vous craigniez les Gantois? Jean Welghereedt et Adrien Van Zeebrouck,
l'un doyen des marchaux, l'autre doyen des teinturiers, insistent
comme lui pour faire rejeter la convention qui a t conclue, et les
bourgeois s'empressent de dclarer qu'ils ne la ratifieront pas. Cette
rsolution est suivie de l'arrestation immdiate du doyen des
bateliers et de cinq autres doyens qui ont pris part aux confrences
d'Eecloo.

Cependant Rasse Onredene profita de l'opposition mme des Brugeois
pour augmenter l'irritation contre eux. Il fit publier  Gand le
mandement du duc qui dfendait de leur porter des vivres, et ordonna
que partout o ils se prsenteraient on sonnerait le tocsin pour les
combattre. L'influence de Rasse Onredene tait si grande que si la
saison ne ft devenue contraire, on et peut-tre vu les Gantois aller
camper aux portes de Bruges, et venger eux-mmes, dans les plaines du
Beverhoutsveld, la honte de Louis de Male et de ses successeurs.

Ce fut le 29 novembre que Rasse Onredene rentra  Gand. Ds les
premiers jours de dcembre, il rendit  la libert matre Gilles
Declercq; puis il fit rvoquer, dans une assemble gnrale, la
sentence de bannissement qui avait t autrefois porte contre Roland
d'Uutkerke et Colard de Commines. L'autorit du duc tait compltement
rtablie  Gand, et tous ses officiers reprirent leurs fonctions des
mains mmes de celui que la commune insurge s'tait donn pour
capitaine.

Un profonde stupeur rgnait dans la ville de Bruges, depuis si
longtemps prive de ses relations commerciales, et tout  coup isole
de toute alliance et de tout appui. L'absence des approvisionnements
qu'on attendait des pays loigns et la dvastation des campagnes
voisines avaient engendr une disette affreuse. L'hiver commena fort
tt et fut excessivement rigoureux: pendant onze semaines, la gele ne
cessa point. A ces flaux vint se joindre une peste qui emporta, 
Bruges, vingt-quatre mille habitants. La misre favorisait galement
le dveloppement de la lpre, et l'on entendait  chaque pas dans les
rues la sonnette de quelque pauvre _ladre_ ou _msel_, qui errait
lentement tenant  la main une cuelle de bois, o il dposait ce
qu'il recevait  la pointe de sa pique ou  l'aide d'un croc de fer.
Dans tous les quartiers de Bruges, de l'humble asile de l'ouvrier
affaibli par la famine aussi bien que de la couche brlante des
pestifrs ou de la cellule grille du lpreux, s'levait un seul cri,
poignant comme les ncessits qui le dictaient: La paix! la paix!

Des dputs se rendirent  Arras pour implorer humblement la mdiation
de la duchesse de Bourgogne. Pour que leur mission russt plus
aisment, les Brugeois accordrent la libert aux doyens qui avaient
approuv la convention d'Eecloo, et abandonnrent aux supplices Jean
Welghereedt, Adrien Van Zeebrouck et Coppin Mesken qui l'avaient fait
rejeter; puis ils donnrent aux serviteurs du duc, retenus prisonniers
depuis prs de huit mois, de l'argent, un habit vert et un chapeau
gris, en leur permettant de quitter la ville: si le sire de
l'Isle-Adam avait survcu  ses blessures, ils eussent sans doute
rclam sa protection.

Le duc semblait prendre plaisir  jouir de l'humiliation des Brugeois.
Pendant trois mois, il retint  sa cour leurs envoys suppliants. Ce
fut  grand'peine qu'ils obtinrent, au prix de la cession de leur
autorit sur le port de l'Ecluse, quelques garanties pour le maintien
de l'tape des marchands trangers  Bruges, et l'amnistie mme qu'il
leur accorda tait si peu complte qu'il se rservait le droit d'en
excepter quarante-deux bourgeois: il fallut tout accepter, tout subir.
Le 13 fvrier, les dputs de Bruges avaient rdig un acte de
soumission; quatre jours aprs ils allrent, accompagns des dlgus
des marchands trangers, demander merci au duc: les abbs de Ter
Doost, de Saint-Andr, d'Oudenbourg et d'Eeckhout unirent  leurs
prires leur voix pacifique; tout le clerg d'Arras imita leur
exemple. Le duc feignait de vouloir rester inflexible et gardait le
silence en lanant un regard de mpris sur les bourgeois de Bruges,
prosterns et tremblants devant lui. Enfin, Jean de Clves, neveu du
duc, et la duchesse Isabelle elle-mme se jetrent  ses genoux en
invoquant sa clmence; en 1385, on avait vu aussi Marguerite de Male
s'agenouiller devant Philippe le Hardi pour qu'il pardonnt aux
Gantois, mais les dputs de Gand taient du moins rests debout. En
1437, le duc de Bourgogne et rejet avec orgueil les conditions du
trait de Tournay: il ne consentait  se rconcilier avec les Brugeois
qu'en leur imposant toutes ses volonts.

La sentence de Philippe est du 4 mars 1437 (v. st.). Ds les premires
lignes de ce document important il rappelle, dans un langage irrit,
tous les mfaits des Brugeois, et, aprs avoir dclar que sa
puissance tait assez grande pour dtruire la ville de Bruges et la
mettre  toute misre et povret, il ajoute qu'il ne l'pargne
qu'afin d'viter la dsertion qui par ladicte rigueur porroit
s'ensuivre en nostre dicte ville, laquelle a est, devant lesdictes
choses advenues, renomme une des notables en faict de marchandise en
toute chrtient, et par qui tous nos pays et seigneuries de par dech
et autres voisins sont principalement fonds, nourris et soutenus en
fait de marchandise, au bien de la chose publique.

Voici quelles sont les conditions de cette amnistie annonce en des
termes si svres:

La premire fois que le duc ira  Bruges, les bourgmestres, chevins,
conseillers, trsoriers, _hooftmans_, doyens et jurs de la ville,
accompagns de dix personnes de chaque mtier, se rendront tte et
pieds nus  une lieue de la ville et s'y agenouilleront devant le duc;
ils imploreront son pardon et sa misricorde et l'inviteront  entrer
dans leur ville, lui en offrant les clefs avec leurs corps et leurs
biens. A l'avenir, toutes les fois que le duc se rendra  Bruges, les
magistrats seront tenus de lui prsenter les clefs, et il sera libre
de les rendre ou de les garder comme il le jugera convenable.

On rigera au lieu o les bourgeois se seront agenouills une croix de
pierre o cet vnement sera rappel.

On excutera  la porte de la Bouverie les travaux ncessaires pour
qu'on ne puisse jamais plus y passer. Il y sera bti une chapelle,
pourvue d'un revenu de soixante livres, dans laquelle une messe sera
dite chaque jour.

Tous les ans, le 22 mai, on clbrera  l'glise de Saint-Donat un
service solennel, auquel assisteront tous les magistrats, _hooftmans_
et doyens.

Comme le duc a l'intention d'envoyer  Bruges un commissaire avant
qu'il y paraisse lui-mme, il exige que les magistrats et les doyens
se rendent au devant de lui et protestent  genoux de leur obissance
au duc.

Afin de rparer les grands dommages que les Brugeois ont causs au
prince, ils sont condamns  lui payer une amende de deux cent mille
philippus d'or.

Le duc se rservait de fixer lui-mme ce que la commune de Bruges
payerait du chef du meurtre du sire de l'Isle-Adam, d'Eustache Bricx,
de Maurice et de Jacques de Varssenare, et les indemnits que
pourraient rclamer les habitants de l'Ecluse.

La peine de confiscation tait rtablie pour les dlits d'offense
envers la personne du prince.

La rception des _haghe-poorters_ dans la bourgeoisie de Bruges tait
soumise  des rgles plus rigoureuses.

Les privilges accords  la ville de l'Ecluse au mois de septembre
1437 n'eussent jamais permis de relever la prosprit commerciale de
Bruges, que le duc de Bourgogne tait, moins que personne, intress 
anantir. En les modifiant le 4 mars 1437 (v. st.), il conservait
toutefois aux habitants de l'Ecluse le droit de dcharger dans leur
port les charbons destins aux forgerons et les bois de la Sude et du
Danemark, et, de plus, il les maintenait dans leur affranchissement de
tout lien d'obissance vis--vis des Brugeois aussi bien pendant la
paix qu'en temps de guerre.

Ajoutons que le _Calfvel_ de 1407, dchir en 1411 par la commune
puissante et redoute, se retrouvait tout entier dans la sentence
prononce en 1437 contre la commune vaincue.

Le duc annonait ouvertement son intention de reconstituer
l'organisation arbitraire que Jean sans Peur avait vainement essay de
fonder. Il maintenait la leve du septime denier, autorisait
l'incarcration des bourgeois avant qu'ils eussent t condamns, et
tablissait de nouveau que si l'on voyait sur les places de la ville
lever quelque bannire sans que la sienne et t arbore la
premire,  celui qui de ce seroit convaincu, l'on couperoit la teste
devant la halle. Les mtiers qui auraient concouru  de semblables
manifestations taient menacs de voir leur bannire  jamais
confisque. On leur enlevait immdiatement le _maendgheld_, qui tait
prlev chaque mois sur les revenus de la ville. Le _ledigganck_, ou
suspension des travaux, tait un autre dlit qui devait tre puni de
la confiscation de leurs franchises.

Le duc avait russi  replacer la Flandre sous le joug de son autorit
absolue. Afin que dsormais elle domint seule, il voulait, par une
fltrissable consquence de sa politique, imiter l'ingratitude de
Philippe le Hardi vis--vis des mdiateurs de la paix de Tournay, et
s'empressait de renverser toutes les influences dont il craignait la
rivalit, sans en excepter celles qui lui avaient t utiles et
favorables.

Aussitt que Rasse Onredene avait rtabli dans leurs prrogatives les
officiers du duc, le premier usage qu'ils en avaient fait avait t de
le condamner  l'exil.

Quand le supplice de Jean Welghereedt et d'Adrien Van Zeebrouck est
devenu le triste gage de la soumission prochaine des Brugeois, le duc
fait arrter et conduire  Vilvorde Vincent de Schotelaere, dont il
rclama la protection le 21 dcembre 1436, et Louis Vande Walle, qui
le sauva le 22 mai 1437, alors qu'il ne lui restait plus aucun secours
qu'il pt invoquer.

Enfin, aprs la conclusion de la paix, dans cette liste fatale qui
dvoue au dernier supplice quarante-deux citoyens d'une cit dcime
par la peste et la famine, le nom de Vincent de Schotelaere est cit
le douzime: avant le sien figure celui de Louis Vande Walle, et comme
si de plus grands services mritaient un plus affreux chtiment, Louis
Vande Walle, qui exposa sa vie pour sauver celle du duc Philippe, est
condamn  voir prir avec lui sa femme et son fils. Le mme arrt
atteint le capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, complice de
son dvouement.

Ce n'tait point ainsi que la Flandre s'tait reprsent, dans ses
esprances, les bienfaits de la paix succdant  une si cruelle
dsolation. Un sentiment profond d'inquitude se manifestait et
prsageait dans l'avenir de nouvelles vengeances. Beaucoup de
bourgeois rsolurent de quitter leurs foyers, sous le prtexte de
faire des plerinages, les uns  Notre-Dame de Walsingham, les autres
aux Trois-Rois de Cologne, ceux-ci  Saint-Martin de Tours, ceux-l 
la Sainte-Baume de Provence, ou aux Saintes-Larmes de Vendme: ils
n'eussent pas mme recul devant le grand plerinage de Saint-Thomas
dans les Indes, plac par les gographes de ce temps  trois journes
au del du Cathay. Le duc l'apprit, et, par son ordre, quelques
plerins furent arrts et mis  mort: trange moyen de rendre la
confiance  ceux que la crainte des supplices loignait de leur
patrie!

On touchait  l'poque o devait s'excuter la sentence prononce 
Arras. Le 11 mars, Jean de Clves se prsenta, comme commissaire du
duc, aux portes de la ville de Bruges. Les magistrats et les doyens
des mtiers l'attendaient prs du couvent de la Madeleine. Ds qu'ils
l'aperurent, ils s'agenouillrent, puis ils le conduisirent
solennellement jusqu'au palais du duc. La paix fut proclame du haut
des halles, et tandis qu'on conviait la joie publique  saluer de ses
acclamations la rouverture du Zwyn, de sombres images de deuil
vinrent la troubler: un immense chafaud s'levait sur la place du
March, et les bourgeois prisonniers sortaient du Steen pour tre
livrs  la torture, en prsence des conseillers du duc, investis, au
mpris des privilges, de l'autorit attribue lgitimement aux
chevins. Jacques Neyts fut le premier qui la subit; une femme qui,
selon quelques chroniqueurs, avait entretenu pendant longtemps des
intelligences secrtes avec le duc pour faire triompher ses intrts,
fut soumise aux mmes douleurs par la main du bourreau. C'tait la
femme de Louis Vande Walle, la soeur de Vincent de Schotelaere.

Les supplices succdrent bientt aux tortures. Le premier jour
prirent Josse Vande Walle, fils de l'ancien bourgmestre de Bruges,
Corneille Van der Saerten, Lampsin Mettengelde, et avec eux le doyen
des charpentiers, des membres des corps de mtiers et un pauvre
religieux de l'ordre de Saint-Franois: Jacques Neyts tait le
dernier. Dj il s'tait agenouill, les yeux bands, dpouill de ses
vtements, prt  offrir  Dieu son dernier souffle et sa dernire
prire, quand Jean de Clves fit signe qu'il lui accordait la vie, et
Colard de Commines jeta son manteau sur les paules du malheureux que
le glaive allait frapper.

Le 2 mai, Vincent de Schotelaere expia sur l'chafaud sa gnreuse
mdiation entre l'ambition de Philippe, soutenu par les pillards de
l'Ecluse et les fureurs de la multitude encore toute souille du sang
d'Eustache Bricx. Louis Vande Walle et sa femme Gertrude de
Schotelaere allaient partager son sort, lorsque le son de toutes les
cloches annona aux habitants de Bruges que la duchesse de Bourgogne
venait d'entrer dans leur ville, o elle devait assister le lendemain
 la clbre procession du Saint Sang; sa prsence fit cesser les
supplices. Louis Vande Walle survivait  son fils et Gertrude de
Schotelaere  son frre. On les enferma au chteau de Winendale.

N'oublions pas que parmi les victimes que s'tait rserves la
vengeance de Philippe se trouvait le porte-tendard d'Oostcamp; sa
tte sanglante fut expose aux regards, orne du chaperon de roses que
la commune de ce village avait obtenue le 8 septembre 1436, pour tre
accourue la premire  l'appel des Brugeois.

Cependant les marchands trangers qui rsidaient  Bruges dclaraient
qu'ils quitteraient la Flandre si la paix n'y ramenait point la
prosprit et l'industrie. Ils insistaient surtout pour obtenir le
rtablissement des relations commerciales entre la Flandre et
l'Angleterre. Philippe, cdant  leurs reprsentations, permit  la
duchesse Isabelle, nice du roi Henri IV, de prendre l'initiative d'un
rapprochement. Des confrences eurent lieu entre Calais et Gravelines;
elles durrent longtemps. La duchesse de Bourgogne s'y rendit
elle-mme avec des dputs de la Flandre et du Brabant. Enfin, dans
les premiers jours d'octobre 1439, aprs de longues discussions, on
convint d'une trve. Elle proclama la libert de la pche  partir du
5 octobre; celle des changes commerciaux,  partir du 1er novembre.
Cette trve devait durer trois ans; le 24 dcembre de l'anne
suivante, elle fut de nouveau proroge pour cinq ans.

D'autres ngociations, dont l'ambition personnelle du duc se rservait
tous les avantages, s'taient mles  celles de la trve: il
s'agissait de la dlivrance du duc d'Orlans, depuis vingt-quatre ans
prisonnier des Anglais. Le malheureux prince avait cherch  se
consoler de ses ennuis en composant des ballades, des caroles et des
chansons: sa muse, trop porte peut-tre  oublier,  flatter et  ne
voir dans la vie que des illusions et des rves (c'est le dfaut de
toutes les muses), jetait un voile de fleurs potiques sur un pass
plein de sang; et c'tait la gnrosit de l'hritier de Jean sans
Peur qu'elle invoquait en lui disant en vers lgants:

    Tout Bourgongnon suy vrayement
    De cueur, de corps et de puissance.

Philippe, alarm du dveloppement rapide de la royaut de Charles VII,
songeait  runir, pour les lui opposer, les anciennes factions des
Bourguignons et des Armagnacs. Il avait, dit-on, fait promettre 
l'illustre pote que s'il lui devait le terme de sa longue captivit,
il deviendrait son alli le plus fidle et pouserait une princesse de
sa maison. Toutes ces intrigues se retrouvent dans ces deux vers du
captif d'Azincourt:

    Peu de nombre fault que manye
    Noz faiz secrez por bien cler.

Il ne restait qu' trouver l'argent ncessaire pour payer la ranon.
Le duc d'Orlans le disait lui-mme:

    Il ne me fauct plus riens qu'argent
    Pour avancer tost mon passaige,
    Et pour en avoir prestement
    Mettroye corps et ame en gaige:
    Qui m'ostera de ce tourment
    Il m'achetera plainement...
    Tout sien serai sans changement.

Philippe recourut  la gnrosit des bonnes villes de Flandre en leur
laissant entrevoir la proccupation d'un grand intrt politique, et
elles consentirent,  sa prire,  offrir un subside pcuniaire  ce
prince que les conseillers du duc de Bourgogne avaient autrefois
accus de vouloir livrer la Flandre  la torche des incendiaires.

Charles VII n'ignora pas les ngociations diriges contre lui, et,
avant qu'elles fussent termines, sa rsolution de donner de nouveaux
capitaines aux compagnies d'hommes d'armes fit clater ce complot
avort qu'on nomma la Praguerie. Le duc de Bourbon y entrana si
imprudemment le duc d'Alenon, les comtes de Vendme et de Dunois et
le Dauphin lui-mme, que Philippe fut oblig de dsavouer cette folle
tentative d'un prince alli  sa maison.

Le duc d'Orlans avait quitt Londres vers les premiers jours de
novembre 1440. La duchesse de Bourgogne l'attendait  Gravelines; le
duc Philippe s'y rendit galement et lui fit grand accueil. De
Gravelines, ils allrent ensemble  Saint-Omer o ils logrent 
l'abbaye de Saint-Bertin. Deux jours aprs leur arrive, le duc
d'Orlans jura solennellement, en prsence d'une nombreuse assemble,
d'observer le trait d'Arras. Le comte de Dunois prta le mme
serment, quoiqu'au souvenir de ces conditions si humiliantes pour la
France il semblt d'abord hsiter. Aussitt aprs l'archevque de
Narbonne fiana le duc d'Orlans  Mademoiselle de Clves: mais la
clbration du mariage fut remise au samedi avant la Saint-Andr. Le
duc Philippe voulait que la crmonie et lieu avec pompe. Il
conduisit lui-mme sa nice  l'autel. Le duc d'Orlans accompagnait
la duchesse Isabelle;  leur suite marchaient les comtes d'Eu, de
Nevers, d'Etampes, de Saint-Pol, de Dunois et d'autres puissants
seigneurs. Aprs la crmonie, il y eut des banquets et des joutes.
Les deux princes rivalisaient de gnrosit, et, selon la coutume,
les hrauts d'armes qui en avaient reu des tmoignages les
proclamaient  haute voix en criant: Largesse! largesse!

Le mardi suivant, le duc tint le chapitre de la Toison d'or. Le duc de
Bourgogne remit le collier de l'ordre au duc d'Orlans en signe de
fraternel amour, et afin que rien ne manqut  l'alliance politique
qui se cachait sous les apparences de la fraternit chevaleresque, les
nouveaux chevaliers que l'on lut aussitt aprs furent les ducs de
Bretagne et d'Alenon, ces autres chefs de la conjuration une fois
touffe, mais prte  renatre, qui menaait la royaut franaise.

Pendant ces ftes, les dputs de Bruges vinrent presser le duc de
calmer son ressentiment et de se rendre dans leur ville. Le duc
d'Orlans appuya leurs prires. Philippe, qui dans ces circonstances
importantes dsirait plus que jamais la paix de la Flandre, rsolut de
se montrer clment et leur promit d'accder  leurs dsirs: en effet,
il partit peu de jours aprs pour Damme avec le duc d'Orlans et toute
sa cour.

Le 11 dcembre, les magistrats, les doyens des mtiers et les plus
notables bourgeois s'avancrent hors la porte de Sainte-Croix
jusqu'aux limites du Franc. Aussitt que le duc parut, ils
s'agenouillrent sans ceinture, sans chaussure et sans chaperon, et
crirent merci les mains jointes. Le duc garda un moment le silence:
cependant la duchesse d'Orlans l'ayant suppli d'oublier toutes leurs
anciennes offenses, il leur permit doucement de se lever; mais on
remarqua qu'il accepta les clefs de la ville et qu'il les remit au
sire de Commines. Philippe se souvenait peut-tre du 22 mai 1437. Il
dclara nanmoins qu'il pardonnait aux Brugeois tout ce dont ils
s'taient jamais rendus coupables vis--vis de lui et qu'il se
reposait en leur fidlit: un peu plus loin, les abbs de Ter Doest,
d'Eeckhout et de Zoetendale l'attendaient en chantant le _Te Deum
laudamus_. Quatre-vingts trompettes d'argent retentirent lorsqu'il
passa sous la porte de Sainte-Croix. Ce fut l que le bailli Jean de
Baenst lui prsenta les nobles de la ville: mais il aima mieux se
placer au milieu des marchands trangers qui talaient de magnifiques
costumes de satin, de damas et d'carlate. Ici l'aigle impriale
annonait les cent trente-six marchands de la hanse allemande; plus
loin paraissaient les riches marchands de Milan, de Venise, de
Florence, de Gnes ou de Lucques, ou bien ceux du Portugal, de la
Catalogne, de l'Aragon, dont un More soutenait l'clatant cusson.

Toutes les maisons taient tendues de somptueuses tapisseries et
d'toffes prcieuses. A chaque pas on rencontrait des arcs de triomphe
et des chafauds o des personnages muets figuraient quelque
allgorie. A la porte de Sainte-Croix on voyait une fort, et saint
Jean-Baptiste qui portait ces mots crits sur sa poitrine: _Ego vox
clamantis in deserto: parate viam Domini_. Je suis la voix qui
retentit dans le dsert; prparez la voie du Seigneur! ce qui tait
une allusion  l'entre du duc Philippe. Plus loin la reprsentation
des misres de Job reproduisait les calamits qui avaient afflig les
Brugeois; plus loin encore se trouvaient les quatre prophtes. Le
premier disait: Ton peuple se rjouira en toi! le second: Le prince
de Dieu est au milieu de nous; le troisime: Venons et retournons
vers notre Seigneur; le quatrime ajoutait: Il faut faire tout ce
que le Seigneur nous a dit. Le dvouement des Brugeois n'tait pas
moins grand que leur disposition  l'obissance, s'il faut en juger
par le sacrifice d'Abraham qu'on avait choisi pour le figurer.
L'histoire d'Esther et d'Assurus retraait la mdiation de la
duchesse en faveur des Brugeois. Cent autres emblmes exprimaient les
mmes sentiments.

Vers le soir on alluma des feux sur toutes les tours de la ville, et
le duc,  cheval, portant la duchesse d'Orlans en croupe, parcourut
les rues  la lueur des torches. Toutes les cloches taient en branle;
on n'entendait que des joueurs de luth ou de harpe, et de joyeuses
chansons entonnes par les mnestrels. La cit, qui appelait le duc de
Bourgogne tantt le Dieu sauveur de l'Evangile, tantt le Dieu
d'Abraham  qui elle offrait tout son peuple en sacrifice,
pouvait-elle oublier qu'il y avait des traces du sang vers par le
bourreau sous les fleurs dont ses places publiques taient mailles?
N'y avait-il pas aussi une voix secrte qui rappelait au duc
d'Orlans, dans les salles du palais de Bruges, que sous ces mmes
lambris Jean sans Peur avait rsolu l'attentat de la Vieille rue du
Temple?

La nuit tait arrive depuis longtemps avant que ces ftes, prolonges
 la clart des flambeaux, touchassent  leur terme. Le lendemain ds
l'aube du jour retentit le cri des hrauts d'armes qui prparaient
l'arne des joutes. Philippe remit lui-mme la lance  Adolphe de
Clves et applaudit fort  son courage. On remarqua aussi l'adresse du
sire de Wavrin. Le jour suivant, aprs le tournoi o Perceval
d'Halewyn et un chevalier des Ardennes mritrent le prix, les
magistrats offrirent au duc un pompeux banquet  l'htel des chevins.

Peu de jours aprs, le comte et la comtesse de Charolais arrivrent de
Bruxelles, et leur venue fut l'occasion de nouveaux tournois et
d'autres ftes non moins splendides.

Le 17 dcembre, les deux ducs quittrent Bruges. Le duc d'Orlans prit
 Gand cong de Philippe et se dirigea vers Tournay. L'espoir de
s'associer aux succs qui lui semblaient rservs avait engag un
grand nombre de personnes  lui offrir leurs services, et bientt il
eut des pages, des archers et trois cents chevaux  sa suite. Ce fut
ainsi qu'il traversa Cambray, Saint-Quentin, Noyon, Senlis, accueilli
avec autant de respect que s'il et t le Dauphin, et cherchant 
peine  justifier cet armement par la crainte d'tre expos aux
attaques de quelques barons qui n'avaient jamais adhr  la paix
d'Arras; il ne tarda pas  se rendre dans ses terres sans tre all
saluer le roi. Charles VII lui avait vainement ordonn de congdier
ses gens, et il tait ais de prvoir l'explosion prochaine d'une
nouvelle Praguerie.

Au mois d'avril 1441, la duchesse de Bourgogne se rendit prs de
Charles VII,  Laon, pour se plaindre de l'inexcution de quelques
articles de la paix d'Arras, et la msintelligence du roi et du duc
parut plus vidente que jamais. On l'accueillit avec courtoisie, mais
toutes ses rclamations furent cartes. Le duc, mcontent, songea ds
ce moment  rassembler ses hommes d'armes. Ses forteresses reurent
des approvisionnements, et le duc d'Orlans arriva  Hesdin vers les
ftes de la Toussaint pour avoir une nouvelle entrevue avec lui. Il y
fut rsolu qu'on convoquerait  Nevers une assemble gnrale des
princes qui adresserait ses remontrances au roi. L se trouvrent les
ducs de Bourgogne, d'Orlans, de Bourbon et d'Alenon, les comtes
d'Angoulme, d'Etampes, de Dunois et de Vendme. Charles VII y envoya
le chancelier de France, et ce fut entre ses mains qu'ils remirent
l'expos de leurs griefs. Ils demandaient tous qu' l'avenir le roi
n'adoptt aucune rsolution dans les affaires importantes sans avoir
pris l'avis des princes du sang. Le roi leur rpondit que jamais il
n'avait song a enfreindre leurs droits ni leurs prrogatives. Il se
plaignait lui-mme des assembles que les princes du sang tenaient 
son insu, et de leurs efforts pour attirer dans leur parti tantt les
nobles et les gens d'glise, tantt les communes auxquelles on
promettait de rtablir l'autorit des trois tats; et bien qu'il ne
pt croire que ces princes, et notamment le duc de Bourgogne,
voulussent manquer  leurs serments, il dclarait qu'il tait prt, si
cela devenait ncessaire,  laisser toutes autres besognes pour leur
courre sus. La sagesse et la prudence du roi de France dtachrent du
parti des princes tous ceux sur lesquels ils comptaient le plus. Le
duc d'Orlans s'arrta devant le dshonneur d'une rbellion dclare,
et le duc de Bourgogne, voyant que l'autorit de Charles VII tait de
nouveau affermie, quitta Nevers pour retourner dans ses Etats.

Un repos profond rgnait en Flandre, et cette paix se prolongea
pendant dix ans. Souvenez-vous de Bruges! avait dit le duc Philippe
aux habitants d'Ypres qui s'agitaient. D'autres succs accrurent sa
puissance au dehors. On le vit tout  tour apaiser les troubles de
Middelbourg et punir au fond des Ardennes l'orgueilleux dfi du sire
de Lamarck. Enfin, en 1443, il soumit  son obissance le duch de
Luxembourg, qui fut runi aux Etats de la maison de Bourgogne, comme
l'avait t le comt de Namur en 1429, le Brabant en 1430, le Hainaut,
la Zlande, la Hollande et la Frise  d'autres poques.

La puissance de Philippe, du grand duc d'Occident, comme l'appelaient
les peuples de l'Orient, tait si grande qu'il semblait qu'en Europe
il n'y et plus qu'un roi, et que ce ft prcisment celui qui n'en
portait point le titre. Ses richesses taient immenses. On valuait 
deux ou trois millions celles que renfermait son chteau d'Hesdin; on
n'osait pas dterminer la valeur de celles qui se trouvaient dans le
palais de Bruges. Les tributs de tous les peuples dont les vaisseaux
abordaient dans les ports de Flandre remplissaient ses trsors. On
pouvait lui appliquer, et avec une plus grande vrit, ce qu'un
archevque de Reims crivait  Baudouin le Pieux au onzime sicle:
Tout ce que le soleil voit natre dans quelque rgion ou sur quelque
mer que ce soit, vous est aussitt offert: il n'est point de princes
dont l'opulence puisse tre compare  la vtre.

Il faut d'ailleurs reconnatre que les richesses presque fabuleuses
dont disposait la maison de Bourgogne servirent constamment aux
progrs de la science et de l'art. Elle les seconda non-seulement de
ce qu'elle possdait de got clair et de nobles instincts, mais mme
de ses vices, de sa prodigalit et de son luxe: considre au point
de vue de la protection qu'elle accorda  toutes les branches de
l'intelligence qui s'lanaient, vigoureuses et fortes, d'un tronc
sans cesse fcond par ses bienfaits, elle n'eut, elle n'aura
peut-tre jamais d'gale dans les annales des nations. Cette cour, si
splendide et si gnreuse, tait devenue un centre de civilisation qui
rayonnait sur toute l'Europe. Elle attirait  soi toutes les lumires
pour les rpandre de nouveau autour d'elle plus clatantes et plus
vives. Les fictions allgoriques o l'on clbrait sa puissance
plissaient  ct de la vrit, et  peine apercevons-nous ses
potes, tels que le pannetier Jean Regnier, Pierre Michaut, l'auteur
du _Doctrinal de la cour_, Martin Franc, auteur du _Champion des
dames_ et de l'_Estrif de fortune et de vertu_, et leurs nombreux
mules dans l'art des mensonges harmonieux, lorsqu'on trouve parmi ses
_indiciaires_ les George Chastelain, les Philippe de Commines, les
Olivier de la Marche, les Jacques du Clercq, les Lefebvre Saint-Remi,
les Enguerrand de Monstrelet. Le duc de Bourgogne avait pris soin de
recueillir les trsors littraires du pass dans cette vaste
_librairie_ dont les prcieux dbris sont parvenus jusqu' nous en
perptuant la gloire de son nom: il laissait, comme le dit Chastelain,
le soin de raconter les vnements de son temps  des historiens
aussi hauts que ses hautes fortunes, escripvans en loenge o ils
exaltent les esvanuis du sicle et les coronnent en renomme.

Les arts ont leur place marque prs de celle des lettres dans les
fastes de l'histoire de la maison de Bourgogne. Jean Van Eyck et Hans
Memling marchent les gaux des George Chastelain et des Philippe de
Commines. Les uns racontaient avec le pinceau, les autres peignaient
avec la plume, et la postrit a recueilli avec admiration des
chefs-d'oeuvre qu'inspira la mme influence et qui rappellent la mme
civilisation.

Froissart avait dcrit le commencement de la puissance des ducs de
Bourgogne avant que d'autres en retraassent l'apoge; mais personne
n'avait devanc Jean Van Eyck dans la carrire o il se plaa au
premier rang par l'invention des procds nouveaux et par
l'inspiration non moins fconde qui ouvrit tout un avenir  l'art
transform et agrandi.

Jean Van Eyck devait son nom  la ville de Maeseyck, o il tait n;
il porta plus tard celui de Jean de Bruges, en souvenir de la ville
qui tait devenue sa seconde patrie. Le nom de sa famille est le seul
qu'il ne nous ait pas fait connatre. Jean Van Eyck, aussi bien que
Jean Memling, s'isola dans sa supriorit. Van Eyck et Memling, sans
anctres, sans postrit connue, semblent n'avoir exist que par
eux-mmes, et n'avoir vcu que dans les oeuvres qu'ils nous ont
laisses: caractre commun dans tous les temps  la plupart des grands
hommes. Moins on aperoit les liens qui les attachent  la terre, plus
ils s'lvent vers ces rgions sacres du ciel que devine l'oeil de
leur gnie.

Jean Van Eyck quitta probablement assez jeune le toit natal pour aller
se fixer dans la grande cit de Lige, dont Maeseyck relevait. Les
pompes sacerdotales de la mtropole ecclsiastique des Pays-Bas, fille
ane de Rome, furent l'cole o il puisa ses inspirations; ce fut
dans les riches glises leves par l'vque Notger dans la valle de
la Legia, aux lieux mmes o saint Lambert tomba frapp par le frre
d'Alpade, que s'essaya le pinceau qui devait reproduire un jour
l'_Adoration de l'Agneau mystique_. La renomme de Jean Van Eyck tait
devenue si grande, que l'vque de Lige le choisit pour son peintre.
Cet vque tait un prince de la maison de Bavire, associ  toutes
les luttes sanglantes du quinzime sicle, le clbre Jean sans Piti.
Il oublia pendant sa vie les saintes basiliques et le sublime artiste
qui les ornait de ses mains, et la consacra tout entire  soutenir
les ducs de Bourgogne de la hache et de l'pe; mais il rpara ses
torts en leur lguant, avant de mourir, avec tous ses droits
hrditaires, le soin de protger Jean Van Eyck. Ds ce moment l'art,
plac sur un thtre plus lev, partagea, vis--vis de toutes les
nations de l'Europe, la domination et l'influence que la maison de
Bourgogne exerait sans contestation dans l'ordre politique.

Si Memling, venu quelques annes plus tard, eut le malheur
d'apparatre  une poque d'anarchie et de dsorganisation; si toute
sa biographie se rduit  une fabuleuse lgende qui le montre confondu
parmi les obscurs mercenaires de Nancy et les malades non moins
obscurs d'un hpital qui, en offrant un asile  sa misre, mrita de
devenir le dpositaire de ses titres  la gloire, la carrire de Jean
Van Eyck fut toute diffrente: combl des bienfaits du duc Philippe,
et surtout de ceux de l'infortune duchesse de Bourgogne Michelle de
France, consult, peut-tre en 1436, par le bon et savant roi Ren de
Provence, alors prisonnier  Lille, il fut le pre, non-seulement de
l'cole flamande, mais aussi de toutes les coles fameuses qui
rivalisrent avec elle en Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses
lves se retrouvent en Castille, en Catalogne, en Aragon; Martin
Schoengauer porte ses secrets aux bords du Rhin; Antonello de Messine
les rvle au roi Alphonse de Naples et aux Vnitiens tonns, qui
crivent sur son tombeau: _Splendorem et perpetuitatem primus Italic
pictur contulit_.

Au bruit des merveilles qui se sont accomplies dans les ateliers de
Jean de Bruges, des artistes flamands sont reus avec enthousiasme 
Gnes et  Florence; Juste de Gand est prfr  tous ses mules dans
une ville d'Italie, distingue par le culte des arts, o un prince et
un pote s'unissent dans leur hommage au gnie de Jean Van Eyck: le
prince, en faisant venir de Flandre,  grands frais, un de ses
tableaux; le pote, en clbrant l'clat de son pinceau dans ses vers:

    A Brugia, fu tra gli altri pi lodato
    Il gran Joannes...
    Della cui arte e sommo magistero
    Di colorire furno si excellenti
    Che han superato spesse volte il vero.

A Bruges, le plus clbre de tous fut le grand Jean, qui excellait 
un tel point par son art et sa haute connaissance du coloris, que
souvent il s'leva mme au-dessus de la vrit.

Cette ville tait Urbin; ce prince s'appelait Frdric, et appartenait
 la famille des Ubaldini; ce pote se nommait Giovanni Santi. Il ne
faut plus s'tonner de trouver  Urbin, dans la maison mme de
Giovanni Santi, le berceau de Raphal: le sacerdoce de l'art ne devait
pas s'interrompre.




LIVRE DIX-SEPTIME.

1445-1453.

Insurrection des Gantois.

Combats de Lokeren, de Nevele, de Basele.

Bataille de Gavre.


Le duc de Bourgogne venait de tenir  Gand, au mois de dcembre 1445,
le septime chapitre de la Toison d'or, o le duc d'Orlans s'tait
rendu, quand on apprit que l'un des plus illustres jouteurs de
l'Europe, Jean de Bonifazio, chevalier aragonais, tait arriv en
Flandre pour y chercher des aventures. Il portait  la jambe gauche un
petit cercle de fer, soutenu par une chane d'or. Sous l'cusson de
ses armes on lisait: Qui a belle dame, la garde bien. Les chevaliers
de la cour du duc remarqurent aussitt ces signes d'un amour
mystrieux qui recherchait la gloire des armes et tous rclamrent
l'honneur de le dfier.

Celui que le duc choisit entre eux, et  qui il se proposa lui-mme
comme juge du tournoi, tait un jeune cuyer de vingt-quatre ans,
Jacques de Lalaing. Son pre appartenait  l'une des plus illustres
maisons du Hainaut: sa mre tait fille du sire de Crquy. Le
chroniqueur qui crivit sa vie retrace longuement les soins dont on
entoura les premires annes du jeune banneret, qui mrita plus tard
d'tre surnomm le bon chevalier. Jusqu' l'ge de sept ans on le
laissa aux mains des femmes, mais lorsque le pre, qui estoit sage et
prudent, regarda qu'il estoit en bon ge pour l'endoctriner et faire
apprendre, l'enfant fut baill  un clerc pour l'enseigner, lequel, en
assez bref terme, le rendit expert et habile de bien savoir parler,
entendre et crire en latin et en franois; de savoir deviser de
chasses et de voleries, nul ne l'en passoit; de jeux d'checs, de
tables et de tous autres battements que noble homme devoit savoir, il
estoit instruit et appris plus que nul homme de son ge; car,  la
vrit dire, Dieu et nature  le former n'avoient rien oubli. A la
cour du duc, tout le monde aimait Jacques de Lalaing. Les chevaliers
vantaient son adresse  manier les armes; les dames admiraient sa
beaut, et assez y en avoit d'elles qui eussent bien voulu que leurs
maris ou amis eussent t semblables  lui.

La lice tait prpare sur le march de la Poissonnerie, prs de
l'ancien chteau des comtes de Flandre. Devant la halle des fripiers
on avait lev un vaste chafaud, orn avec une rare magnificence, o
le duc Philippe s'assit avec le duc d'Orlans, le comte de Charolais
et toute sa cour. Le sire de Bonifazio avait fait tendre son pavillon
de soie verte et blanche du ct de la Lys. Jacques de Lalaing arriva
du ct oppos. Le premier jour tait consacr aux armes  cheval:
elles durrent jusqu' la nuit, et  la vrit tous ceux qui les
virent disoient que jamais n'avoient vu de plus belles et dures
atteintes.

Le lendemain fut le jour du combat  pied. Jean de Bonifazio sortit de
son pavillon, vtu de sa cotte d'armes et couvert de son bassinet dont
la visire tait ferme. Sa main gauche soutenait, au-dessus de sa
longue dague, une hache et un bouclier d'acier; sa main droite agitait
un dard lger, selon l'usage d'Espagne. Jacques de Lalaing portait 
sa ceinture l'pe avec laquelle il venait d'tre arm chevalier par
le duc Philippe; de la mme main  laquelle tait attach son
bouclier, il soutenait galement une longue hache termine en pointe
aux deux extrmits; il tenait de l'autre une de ces lourdes pes
connues sous le nom d'estoc; mais il avait fait ter son bassinet et
marchait le front dcouvert.

La lutte s'engagea. Les deux chevaliers lancrent leurs dards et, se
dbarrassant aussitt de leurs boucliers dsormais inutiles, se les
jetrent l'un vers l'autre en s'armant de leurs haches. Bonifazio
cherchait  frapper son adversaire au visage. Jacques de Lalaing
profitait de l'avantage de sa haute taille pour rabattre, du bton de
sa hache, les coups qui lui taient ports; deux fois celle du sire de
Lalaing tenta sans succs de briser sa visire. Bonifazio avait
remarqu le sang-froid du jeune chevalier, on le vit tout  coup
laisser tomber sa hache et saisir de la main gauche celle du sire de
Lalaing: au mme moment il tira son pe et voulut l'en frapper, mais
dj celui-ci avait dgag sa hache et pressait plus vivement
Bonifazio, dont les forces s'puisaient. Le duc de Bourgogne, sur les
instances du duc d'Orlans, jeta alors sa baguette pour faire cesser
le combat, et les deux adversaires se retirrent ensemble, se donnant
des tmoignages de mutuelle amiti et combls de louanges par tous les
chevaliers.

A cette joute succda un combat d'une nature toute diffrente: on
amena dans l'arne un taureau et un lion, et les bourgeois de Gand qui
taient rests trangers aux passes d'armes s'empressrent  ce
spectacle. Tous leurs voeux appelaient le triomphe du lion; mais 
leur grand tonnement, le taureau le pera de ses cornes et le lana
mort aux pieds des spectateurs: triste prsage, dit un historien,
parce que les Gantois purent y lire le sort qui les attendait dans
cette longue et sanglante guerre contre le duc de Bourgogne, o ils ne
devaient succomber qu'aprs avoir vers le sang de ce jeune sire de
Lalaing, si beau, si loyal et si plein de courage.

Si la maison de Bourgogne se trouvait  l'apoge de sa puissance,
celle de la ville de Gand tait galement plus grande que jamais.
Jacques d'Artevelde lui-mme ne l'avait pas porte si haut, et il
semblait, depuis l'abaissement de Bruges, qu'elle reprsentt toute la
Flandre: La ville de Gand, dit Olivier de la Marche, florissoit en
abondances de biens, de richesse et de peuple, et l'on ne parloit en
Flandre que du pouvoir de messieurs de Gand.

Le duc voyait avec jalousie le dveloppement rapide de cette cit si
indpendante et si fire, qui, la premire, l'avait abandonn au sige
de Calais, et qui, plus tard, n'avait consenti  trahir la cause des
Brugeois qu'en le forant  s'humilier devant elle.

En 1445, le duc avait enlev  Gand le grand conseil de Flandre pour
le fixer  Courtray, mais les violents murmures des Gantois, qu'il
devait encore mnager  cette poque, l'avaient rduit  l'y rtablir;
plus puissant en 1445, il l'avait transfr  Ypres et de l 
Termonde.

Cependant la pnurie du trsor, puis chaque jour par de nouvelles
dpenses, obligea deux ans plus tard le duc  se rapprocher des
Gantois. Il avait form le projet d'introduire dans toute la Flandre
la gabelle du sel, qui n'existait en France que depuis le rgne
calamiteux de Philippe de Valois. Bruges, dsarme par les malheurs de
ses dissensions civiles, l'avait silencieusement accepte en 1439; les
Yprois semblaient disposs  la subir. Il ne restait plus qu' dcider
les bourgeois de Gand  imiter leur exemple. Le duc convoqua
l'assemble de la _collace_ et s'y rendit lui-mme, esprant que par
de douces paroles il obtiendrait tout ce qu'il dsirait des bourgeois:

Mes bons et fidles amis, leur dit-il, vous savez tous que ds mon
enfance j'ai t nourri et lev au milieu de vous; c'est pourquoi je
vous ai toujours aims plus que les habitants de toutes mes autres
villes, et je vous l'ai souvent tmoign en m'empressant de vous
accorder toutes les demandes que vous m'avez faites: je crois donc
pouvoir esprer que vous aussi vous ne m'abandonnerez point
aujourd'hui que j'ai besoin de votre appui. Vous n'ignorez point sans
doute dans quelle situation se trouvait le trsor de mon pre 
l'poque de sa mort; la plupart de ses domaines avaient t vendus;
ses joyaux avaient t mis en gage, et toutefois le soin d'une
vengeance lgitime m'ordonnait d'entreprendre une longue et sanglante
guerre, pendant laquelle la dfense de mes forteresses et de mes
villes et la solde de mes armes ont t la source de dpenses si
considrables qu'il est impossible de se les figurer. Vous savez aussi
qu'au moment mme o les combats se poursuivaient le plus vivement en
France, j'ai d, pour assurer la protection de mon pays de Flandre,
prendre les armes contre les Anglais en Hainaut, en Zlande et en
Frise, ce qui me cota plus de dix mille saluts d'or que j'eus
grand'peine  trouver. N'ai-je pas d galement dfendre contre les
habitants de Lige mon comt de Namur, qui est sorti du sein de la
Flandre? Ne faut-il pas ajouter  tous ces frais ceux que je m'impose
chaque jour pour le soutien des chrtiens de Jrusalem et l'entretien
du Saint Spulcre? Il est vrai que, cdant aux exhortations du pape et
du concile, j'ai consenti  mettre un terme aux calamits que
multiplie la guerre, pour oublier la mort de mon pre et me
rconcilier avec le roi, et ds que ce trait fut conclu, je
considrai que bien que j'eusse russi  conserver  mes sujets,
pendant la guerre, les biens de l'industrie et de la paix, ils avaient
subi de grandes charges en taxes et en dons volontaires, et qu'il
tait urgent de rtablir l'ordre de la justice dans l'administration;
mais les choses se sont passes comme si la guerre n'avait point
cess; toutes mes frontires ont continu  tre menaces, et je me
suis trouv de plus oblig de faire valoir mes droits sur le pays de
Luxembourg, si utile  la dfense de mes autres pays, notamment 
celle du Brabant et de la Flandre.

C'est ainsi que de jour en jour toutes mes dpenses se sont accrues;
toutes mes ressources sont puises, et ce qui est plus triste, c'est
que les bonnes villes et les communes de la Flandre, et surtout mon
pauvre peuple du plat pays, sont au bout de leurs sacrifices: je vois
avec douleur beaucoup de mes sujets rduits  ne pouvoir payer les
taxes et  s'migrer dans d'autres pays, et nanmoins les recettes
sont si difficiles et si rares que j'en recueille peu d'avantage; et
je ne trouve pas plus de secours dans les terres qui me sont advenues
par hritage, car toutes sont galement appauvries.

Il faut donc  la fois chercher  soulager le pauvre peuple et
pourvoir  ce que personne ne puisse venir insulter mon bon pays de
Flandre, pour lequel je suis prt  exposer et aventurer ma propre
personne, quoique pour y parvenir des secours importants soient
devenus indispensables.

Le duc Philippe ajouta qu'un impt sur le sel lui paraissait le
meilleur moyen d'atteindre le but qu'on se devait proposer, et demanda
instamment qu'un droit de trois sous ft tabli sur chaque mesure de
sel pendant douze annes. Il s'engageait, moyennant cette taxe, 
supprimer toutes les subventions qui lui avaient t accordes et 
jurer et  faire jurer par son fils qu'il n'en serait plus rclam
tant que durerait la gabelle du sel. Sachez, dit-il en terminant, que
lors mme que vous y consentiriez, il suffirait que d'autres pays
fussent d'un avis diffrent pour que je m'empressasse d'y renoncer,
car je ne veux point que les communes de Flandre supportent plus de
charges qu'aucun autre de mes pays.

Comme on pouvait s'y attendre, les bourgeois de Gand repoussrent la
gabelle sur le sel. Philippe, irrit, sortit de cette ville de Gand
qu'il avait autrefois comble de ses bienfaits pour l'opposer  la
cit rivale de Bruges, et pendant longtemps il n'y reparut plus. Il
croyait que son absence serait une leon pour la commune mcontente,
et que son autorit, vue de loin  travers l'horizon d'une fort de
lances, paratrait plus redoutable et plus menaante; mais les Gantois
ne demandaient pas mieux que de l'oublier: ils crurent volontiers que
le duc Philippe tait mort le jour o il avait quitt la Flandre, et
le sentiment de leurs droits et de leurs privilges se fortifia de
tout ce que semblait leur abandonner l'autorit du prince.

Trois annes s'taient coules depuis que le duc avait dclar qu'il
ne rentrerait point  Gand tant qu'on lui refuserait la gabelle du
sel. Philippe, aprs avoir introduit des rformes importantes dans
l'administration de son duch de Bourgogne, tait retourn  Bruges,
et ses courtisans lui avaient aisment persuad que cette rsistance 
ce qui paraissait odieux et illgal tait moins due aux sentiments
nergiques de la population qu'aux efforts de quelques hommes dont
elle subissait l'influence. Les Mahieu tenaient le mme langage 
Louis de Male, en accusant Jean Yoens.

Parmi ces courtisans se trouvaient deux bourgeois de Gand qui ne
voyaient dans les malheurs de leur patrie et dans les discordes de
leurs concitoyens qu'un moyen de satisfaire leur ambition. Sortis
d'une condition obscure, mais soutenus dans leur hostilit contre les
communes par la protection des sires de Croy, ils taient parvenus, en
flattant le duc et en affectant un zle sans limites pour ses
intrts,  s'assurer une dplorable autorit sur son esprit. L'un,
Pierre Baudins, avait t autrefois emprisonn pour avoir vol des
livres  Paris, et ne connaissait que trop bien la _Ghuetelinghe_,
c'est--dire la tour o l'on enfermait les malfaiteurs; il tait,
disait-on, si pauvre au moment o il entra au service de la ville de
Gand, qu'il n'avait pas de quoi s'habiller selon l'usage. L'autre,
Georges Debul, parat avoir t le frre d'un secrtaire du duc, qui
avait reu, en 1437, une part de l'amende impose aux Brugeois.
Philippe, tromp par leurs discours, n'hsita pas  entrer dans la
voie funeste o des mesures iniques et violentes devaient l'entraner
 ruiner par la guerre les populations qui taient les plus riches et
les plus florissantes de tous ses Etats. Il croyait qu'il ne
s'agissait pour dominer la commune de Gand que de lui imposer des
magistrats dont il connatrait l'obissance et le dvouement.

L'lection municipale devait avoir lieu trois jours avant les ftes de
l'Assomption, conformment au privilge de Philippe le Bel, du mois de
novembre 1301. Le duc de Bourgogne avait choisi pour la diriger deux
hommes appels  des titres diffrents  se prter un mutuel appui:
l'un tait Philippe de Longpr, chevalier de noble maison, qui avait,
disait-on, trahi les communes du pays de Cassel avant d'escarmoucher
contre les bourgeois de Bruges, et qui devait en cette occasion tre
soutenu par l'ancien bailli de Grammont, Ghislain d'Halewyn, depuis
vingt ans l'ennemi des communes. Le second n'tait qu'un simple clerc
qui  la lourde pe d'acier prfrait la plume, cette puissance
nouvelle dont la rvlation inspira Guttemberg: c'tait Pierre
Baudins. Arrivant  Grand avec une escorte d'hommes d'armes
bourguignons pour y solliciter les suffrages ncessaires  l'lection,
ils ne pouvaient point esprer de cacher quelle tait leur mission, et
ce fut ce qui la fit chouer. Le bruit se rpandit que d'autres
troupes d'hommes d'armes taient caches dans la ville pour seconder
cette tentative destine  substituer  la libert de l'lection
l'intimidation et la menace. La commune s'assembla: elle proclama bien
haut ses craintes et ses murmures, les porta mme  l'htel de ville
o les lecteurs devaient, d'aprs les anciens usages, siger sans
conserver aucune communication avec le dehors, et obtint les
magistrats qu'elle dsirait. Pierre Baudins et le sire de Longpr
n'avaient pu s'y opposer. Le clerc s'tait enfui, mais le chevalier,
croyant rhabiliter son courage en ne cdant pas au pril, tait rest
sans qu'il consentt  sanctionner la nouvelle lection. Le duc de
Bourgogne, instruit par ses envoys de ce qui s'tait pass  Gand,
allguait de nombreux motifs pour en faire ressortir l'irrgularit.
L'un tait le dveloppement de l'autorit des doyens; l'autre, la
violation du privilge de 1301 qui ne traait aucune rgle fixe 
l'lection, enfreint par la coutume depuis longtemps tablie de
choisir six chevins dans la _poortery_, c'est--dire dans la
bourgeoisie des _viri hreditati_, ou hommes hritavles; dix dans le
mtier des tisserands et dix dans les cinquante-deux petits mtiers:
l'objection la plus srieuse, la plus grave  ses yeux tait
videmment la part qui y avait t prise, disait-on, par Daniel
Sersanders, l'un de ceux qui lui avaient fait refuser la gabelle du
sel. Or, Daniel Sersanders avait t lu lui-mme chevin avec Livin
Sneevoet, Jean Vander Zype, Daniel Vanden Bossche, Louis Rym et Grard
de Masmines.

Simon Borluut et huit autres dputs se rendirent  Bruges pour
engager le duc  ratifier l'lection des nouveaux magistrats. Leurs
dmarches restrent infructueuses; mais le duc de Bourgogne consentit
 mander prs de lui l'abb de Saint-Bavon, l'abb de Tronchiennes et
le prieur de la Chartreuse de Gand. Dans une assemble  laquelle
avaient t galement appels les dputs de Bruges, d'Ypres et du
Franc, le chancelier Nicolas Rolin donna lecture d'un long mmoire o
se trouvaient successivement numrs tous les griefs du duc contre
les Gantois. Aussitt aprs, Philippe fit signe aux deux abbs et au
prieur de la Chartreuse de se lever, et tandis qu'il leur parlait en
flamand, il fronait vivement les sourcils qu'il avait longs et pais:
ce qui tait chez lui le signe de la colre.

Ce que mon chancelier vient de vous dire, il vous l'a dit par mon
ordre; les choses sont rellement ainsi et l'on ne saurait en douter.
Les anctres de Daniel Sersanders ont t des hommes loyaux, mais ils
n'auraient jamais fait ce qu'il a fait, car il se montre faux,
mauvais, tratre et parjure contre moi qui suis son prince. Je le
connais pour tel et je le considre comme mauvais et faux vis--vis de
moi. Je sais bien qu'il en est qui le conseillent et le favorisent: il
n'est pas seul, et ce qu'il fait, il ne le fait pas de lui-mme.
N'est-ce pas toutefois une grande fausset que d'avoir dit et rpandu
parmi le peuple que je voulais le faire assassiner? Certes, si je le
voulais, ni lui, ni les plus grands de ce pays ne pourraient l'en
dfendre; mais, Dieu soit lou! je n'ai pas jusqu' ce moment pass
pour un assassin: non que je parle ainsi pour me disculper et que je
pense devoir me justifier; mais sachez-le bien, avant que je consente
 ce que lui ou les siens reoivent ou conservent un sige au banc des
chevins dans ma ville de Gand, je me laisserai plutt couper en
morceaux. Je ne crois pas qu'en termes de justice et de droit il soit
possible ou licite de soutenir quelqu'un qui m'est contraire,
puisqu'il est tel que je vous l'ai dit. Aussi, ds que j'ai connu la
situation des choses, j'ai rappel mon bailli de Gand, je l'ai rvoqu
de son office et je lui ai fait connatre qu'il ne pouvait plus m'y
servir, et je rappellerai de mme tous les officiers que j'ai  Gand.
Daniel et les siens rempliront aisment les fonctions de bailli,
d'chevins et de doyens, et toutes celles qui seront vacantes plus
tard. Daniel, si on le laisse faire, s'tablira seigneur de la ville,
comme d'autres ont autrefois cherch  l'tre, et mes gens et mes
officiers n'y auront plus que faire, ce me semble. Je vous avertis
volontiers de toutes ces choses qui sont vraies, afin que vous les
conserviez dans votre mmoire et que chacun de vous en avertisse ceux
que cela regarde, et spcialement ceux que vous entendrez discourir de
ces affaires, car ledit Daniel et les siens excitent chaque jour le
peuple et sment une foule de mensonges contre moi et mes serviteurs.
Je m'tonnerais fort toutefois de voir mes gens de Gand soutenir et
appuyer un homme tel qu'est ledit Daniel contre moi, qui leur ai
toujours t bon prince, car je leur ai gnreusement pardonn tous
leurs mfaits  cause de ma grande affection pour eux, ce que je n'ai
jamais fait pour mes autres sujets.

Puis, se tournant vers les dputs de Bruges, d'Ypres et du Franc, il
leur proposa de voir les lettres sditieuses de Daniel Sersanders;
mais ceux-ci s'en excusrent respectueusement, et les trois
dignitaires ecclsiastiques, chargs de porter  leurs concitoyens ces
paroles menaantes, prirent cong du duc pour retourner  Gand.

Philippe s'tait retir  Bruxelles: ne cachant plus son hostilit
contre les Gantois, il avait fait frapper d'un impt tous les grains
qu'ils venaient chercher dans le Brabant, et peu de jours aprs, le 26
novembre 1449, nous le voyons ordonner que personne ne reconnaisse
dsormais l'autorit dont continuent  rester investis,  Gand, des
hommes qu'il hait ou qu'il redoute.

Cependant les Etats de Flandre s'assemblrent le 6 dcembre  Malines
pour interposer leur mdiation: l'vque de Tournay y joignit la
sienne, et aprs de longues ngociations, on obtint que les Gantois
liraient d'autres chevins. Il est toutefois  remarquer que le duc
avait consenti  ce que l'on se conformt  ce qui avait eu lieu
prcdemment pour la triple reprsentation de la bourgeoisie, de la
corporation des tisserands et des petits mtiers dans le corps des
chevins; les dputs que les Gantois avaient envoys prs du duc
avaient galement annonc  leur retour qu'une nouvelle lection
apaiserait le prince, et la cit de Gand devait y trouver d'autant
moins de danger pour ses privilges, ses coutumes ou ses usages que,
par un acte d'appel du 7 mars, ils venaient de les placer sous la
protection du roi de France. L'lection eut lieu le 10 mars:  ct
des noms illustres des Uutenhove, des Uutendale, des Sersimoens, elle
plaa d'autres noms que le quinzime sicle allait voir s'lever,
briller et s'teindre, celui de Seyssone, celui de Thierry de
Schoonbrouck. Nanmoins, le duc s'applaudissait de cette lection
comme d'un premier succs, et ses conseillers n'hsitrent pas a
poursuivre la lutte en produisant d'autres griefs. Quelque longue
qu'en ft l'numration, le plus grave tait toujours la puissance de
Gand, la tendance ambitieuse vers la domination qu'on lui reprochait.
On prtendait que la ville cherchait sans cesse  augmenter sa
population par l'admission de nouveaux bourgeois, et chaque mtier,
dans la mesure de ses forces, imitait le mouvement centralisateur de
la cit. Pour obtenir le titre de _bourgeois_ de Gand, ce titre que ne
ddaignaient pas les plus nobles seigneurs, il suffisait d'occuper une
maison ou une chambre meuble, et mme parfois d'tre l'hte d'un
_bourgeois_: or, pour entrer dans la plupart des mtiers, il suffisait
d'tre bourgeois. Bourgeois ou membre des mtiers, on tait protg en
quelque lieu que ce ft, dans les chteaux des princes aussi bien que
dans les foires trangres, par des immunits personnelles que
garantissait l'autorit de toute la commune. Modifier ces immunits,
en rgler l'origine, l'usage, la dchance tait une question grave
dans ces temps o la commune des bourgeois, o l'association
industrielle ne se maintenaient qu'au milieu de mille prils: on le
comprenait si bien  Gand, qu' toutes les plaintes du prince l'on se
contentait de rpondre: Nous voulons conserver tous nos droits, tous
nos privilges, toutes nos liberts.

Pendant quelques mois, le mcontentement du duc ne se manifeste que
par des actes isols. C'est d'abord une tentative pour diviser la
corporation des francs-bateliers,  laquelle avait appartenu Gilbert
Mahieu. Peu aprs, le bailli et les autres officiers du duc bannissent
un ancien chevin de la keure, deux anciens doyens des tisserands et
d'autres membres influents des corps de mtiers; mais leur sentence ne
s'excute point et ils quittent eux-mmes les murs de Gand, y laissant
pendant quelques jours le cours de la justice interrompu. Enfin, au
commencement du mois de juin 1451, le duc charge quatre bourgeois de
Gand du parti bourguignon, Pierre Tincke, Louis Dhamere, Eloi
Coolbrant et Livin Wicke d'exposer ses griefs prs de leurs
concitoyens, et ds qu'il voit que leurs efforts ne russissent point,
il publie un manifeste conu dans les termes les plus violents, o il
accuse, en les rendant responsables de son absence, Daniel Sersanders,
Livin Potter et Livin Sneevoet.

Le duc de Bourgogne s'tait rendu  Termonde. Il y rpta lui-mme en
flamand aux dputs de Gand qu'il ne rentrerait point dans leur ville
tant qu'il pourrait y rencontrer Sersanders, Potter et Sneevoet. Il
leur fit aussi remettre un nouvel expos de ses griefs o l'on
engageait les Gantois, en leur citant l'exemple de Thbes, d'Athnes
et de Rome,  ne pas se laisser entraner aux discordes civiles par
quelques voix ambitieuses, et  se souvenir que si le commerce avait
fait la gloire de Bruges, Gand devait sa clbrit  la sagesse de
ses lois et de son administration; mais les dputs de Gand ne
pouvaient rien sans consulter les magistrats, les mtiers et les
bourgeois dont ils tenaient leurs pouvoirs.

Le duc de Bourgogne se lassa de ces retards. Le 26 juillet 1451,
poursuivant ouvertement ses desseins, il cita devant son conseil
Sersanders, Potter et Sneevoet et avec eux tous les chevins de la
keure de l'anne prcdente, et cet ajournement leur fut signifi par
un huissier de la chambre du conseil, nomm Jean Vanden Driessche, que
les magistrats de Gand avaient condamn en 1446  un exil de cinquante
ans. Les bourgeois de Gand firent entendre de vifs murmures. Ils
avaient reconnu que le duc cherchait  substituer une procdure
illgale  l'autorit des chevins des autres membres de Flandre,
seuls comptents pour statuer sur la gestion de leurs pairs. Trois
citations successives avaient t inutilement portes  Gand lorsque
messire Colard de Commines, souverain bailli de Flandre, et Grard de
Ghistelles, haut bailli de Gand, parurent le 3 aot 1451  l'htel des
chevins, o les trois membres de la ville s'taient runis pour
dlibrer sur la gravit de la situation. Aprs avoir fait connatre
les lettres de crance qui leur taient confies, ils dclarrent
qu'ils taient autoriss  annoncer que le duc avait pardonn aux
anciens chevins de la keure et se contentait d'exiger que Daniel
Sersanders, Livin Sneevoet et Livin Potter vinssent s'excuser, en sa
prsence, de leurs rbellions, promettant sur leur foi, sur leur
honneur et sur leur parole de chevalier, que le duc de Bourgogne
serait satisfait de cette dmarche.

Sersanders, Sneevoet et Potter n'hsitent plus, et, aprs avoir sign
une protestation contre la violation des privilges de la commune, ils
quittent Gand esprant qu'ils y rtabliront la paix en se soumettant 
l'autorit du duc, qui prside lui-mme son conseil  Termonde. Les
chevins de Gand et les doyens les accompagnent. Cependant plusieurs
heures s'coulent avant que le duc consente  les recevoir. Il exige
que les trois bourgeois de Gand paraissent devant lui, comme des
suppliants, la tte dcouverte, les pieds nus; de plus, il les
condamne  quitter la Flandre dans le dlai de trois jours, tous
frapps d'une sentence d'exil, l'un pour vingt ans, l'autre pour
quinze ans, le troisime pour dix ans, et de peur que, rentrs  Gand,
ils ne trouvent un asile dans leurs propres foyers, des sergents
d'armes les emmnent pour excuter sans retard les ordres qui leur
ont t donns.

Le lendemain matin, Philippe s'loigna de Termonde pour se retirer 
Bruxelles. Le sire de Commines et le sire de Ghistelles n'avaient
point os retourner  Gand. En effet, une vive agitation se manifesta
dans le peuple assembl sur les places publiques lorsque les
magistrats et les doyens annoncrent que le duc, au mpris d'une
promesse solennelle, avait viol le privilge des bourgeois de Gand de
ne connatre d'autre juridiction que celle de leurs magistrats. Les
bourgeois, en ne voyant pas reparatre avec eux Sersanders et ses
amis, les croyaient dj morts, et il fallut pour les rassurer que les
femmes plores des bannis vinssent elles-mmes dclarer qu'ils
vivaient encore. Quoi qu'il en ft, l'inquitude s'accroissait de jour
en jour, et l'on trouva prs de l'htel des chevins des lettres o
l'on invoquait comme un librateur un autre Jacques d'Artevelde.

Cependant, les amis du duc jugrent urgent de tenter un effort pour
assurer leur triomphe. Pierre Tincke se rendit  Mons prs de Pierre
Baudins et de Georges Debul, qui  cette poque continuaient  jouir
d'une funeste influence dans toutes les questions relatives aux
affaires de Flandre. Il y fut rsolu qu'on essayerait de soulever le
peuple au vieux cri de Jean de Heyle: La paix et nos mtiers, et le
seigneur dans sa ville de Gand! Tout le parti bourguignon devait se
rallier  ce signal. Le duc avait approuv lui-mme ce projet en
disant  Pierre Tincke et  Louis Dhamere: Fort bien, mes enfants.
Le jour fix pour l'accomplissement de ce complot arriva. Pierre
Baudins attendait hors de la ville le moment favorable pour s'lancer
au secours des conspirateurs; mais Pierre Tincke et Louis Dhamere ne
furent pas plus habiles que Gilbert Mahieu, qui s'appuyait, comme eux,
sur le mtier des francs-bateliers. Au premier bruit, les tisserands
accoururent: sans rencontrer une grande rsistance, ils saisirent et
enfermrent au Chtelet Pierre Tincke et Louis Dhamere, comme
coupables d'avoir excit des troubles dans la ville.

Le 26 octobre toutes les corporations s'assemblent, et tandis que les
officiers du duc s'loignent de Gand, elles dclarent qu'elles ne
dposeront point les armes tant que l'on n'aura pas fait justice des
prisonniers enferms au Chtelet. Une ordonnance prvient tous les
bourgeois absents qu'ils aient  rentrer immdiatement  Gand; une
autre ordonnance suspend le cours de toutes les querelles
particulires et de toutes les haines prives. Pendant les jours
suivants se succdent d'autres vnements importants: la formation
d'un conseil d'enqute compos de douze membres choisis parmi les
bourgeois, les tisserands et les membres des petits mtiers;
l'interrogatoire des prisonniers du Chtelet qui avouent, selon les
uns, le projet, dsapprouv par le duc, mais conu par ses
conseillers, d'assassiner  coups de hache Sersanders, Potter et
Sneevoet  Bruxelles, au pied des autels de Saint-Michel, selon
d'autres, celui d'incendier la ville; l'arrestation des magistrats du
parti bourguignon et entre autres celle d'un ancien chevin, Baudouin
de Vos, reconnu prs de la porte de Termonde au moment o il se
prpare  fuir dans son chteau de Laerne; le bannissement du sire de
Ghistelles et de tous les autres officiers du duc qui ont quitt la
ville. Enfin, le 11 novembre 1451, un chafaud s'lve sur
l'_Hooftbrugge_, et par l'ordre des doyens, Pierre Tincke et Louis
Dhamere y subissent le dernier supplice.

Tous les travaux avaient cess: la cloche qui chaque jour en donnait
le signal ne se faisait plus entendre; les bannires des mtiers ne
quittaient plus la place du March, afin que nuit et jour elles
servissent de point de ralliement aux bourgeois constamment arms, et
peu de jours aprs les trois membres, agissant conformment  leurs
privilges qui avaient prvu le cas o quinze jours se passeraient
sans que le prince amendt la faute de son bailli, craient Livin
Willemets _justicier de la ville de Gand_.

Le 15 novembre, les doyens et les chevins des deux bancs adressrent
au duc de Bourgogne une longue lettre pour chercher  justifier ce qui
avait eu lieu. Une seule phrase nous frappe vivement dans cette
apologie: c'est celle o ils se vantent d'avoir agi comme de loyaux et
fidles sujets, parce que dans le jugement des deux supplicis ils
n'ont point eu recours  la suzerainet du roi de France. C'est  la
fois une menace pour l'avenir et l'indice presque certain de
ngociations secrtes dj entames et accueillies avec faveur 
Paris. En effet, une ambassade solennelle, compose de l'archevque de
Reims, du sire de Gaucourt et de deux clercs nomms Gui Bernard et
Jean Dauvet, se rendit  la cour du duc Philippe, et on lit dans les
instructions qui leur furent donnes qu'ils taient chargs de
besoigner et de remontrer  monsieur de Bourgogne sur le fait de
Flandres. Charles VII chargeait vers la mme poque trois conseillers
du parlement de commencer une enqute sur la validit de la cession
des villes de la Somme.

Si les Gantois comptaient sur l'appui de Charles VII, qui ne pouvait
pardonner  Philippe les complots ourdis avec le duc d'Orlans, la
position du duc de Bourgogne, rduit,  dfaut d'arme,  recourir
sans fruit  d'obscures intrigues, ne les encourageait pas moins dans
leur rsistance. Les abbs de Saint-Pierre, de Saint-Bavon, de
Baudeloo, de Ninove, de Grammont, de Tronchiennes s'taient rendus
prs de lui, accompagns des sires de Praet, d'Escornay et de Boulers
et des dputs de plusieurs chtellenies, pour l'engager  couter les
plaintes des Gantois; mais leur mdiation fut dsavoue par ceux-l
mmes dont ils plaidaient la cause. Ce fut en vain que le duc de
Bourgogne rappela de la proscription Daniel Sersanders, Livin Potter
et Livin Sneevoet, en leur donnant un sauf-conduit pour qu'ils
allassent engager leurs concitoyens  la paix: fidles  leur serment,
ils portrent  Gand le message qui leur tait confi, et ds qu'il
eut t rejet, quittant les foyers paternels o ils s'taient 
peine, tels que des trangers, reposs pendant quelques heures, ils
s'loignrent de nouveau pour rentrer dans l'exil.

Ni les pieuses dmarches des abbs, ni les exhortations des nobles
aims du peuple, ni la prsence de Daniel Sersanders n'avaient pu
calmer l'irritation des Gantois. On y retrouvait  la fois un
ressentiment aveugle contre leurs ennemis, une confiance illimite en
eux-mmes. En mme temps, au sein des populations industrielles,
arraches  leurs travaux et places au-dessus des lois et des
institutions par la mission mme qu'elles s'taient donne de les
protger, grandissait un parti, redoutable par une audace dont les
fureurs et les excs rejetaient le frein de toute autorit. C'tait la
faction des suppts de l'anarchie qui, aprs s'tre levs en
s'appuyant sur les liberts communales, invoquaient le salut public
pour les touffer sous une tyrannie non moins odieuse que celle du duc
de Bourgogne. Leur influence se manifesta, le 3 dcembre 1451, par
l'lection de trois capitaines, Jean Willaey, Livin Boone et Everard
Van Botelaere, hommes peu respects et peu dignes de l'tre, auxquels
ils adjoignirent toutefois par mfiance un conseil de six personnes,
suprieur  celui des chevins.

Les capitaines inaugurrent ds le lendemain leur autorit en allant
attaquer le chteau de Biervliet. Ils espraient, en imitant
servilement l'exemple de Jacques d'Artevelde et de Franois Ackerman,
rappeler leur dvouement et leur gloire; mais ils chourent dans
leur premire expdition, et cette tentative ne rvla que leur
impuissance et leur faiblesse.

Cependant, on poursuivait  Gand l'enqute dirige contre les anciens
magistrats qu'on accusait d'exactions et de fraudes. Parmi ceux-ci se
trouvaient Jacques Uutenhove, Etienne de Fourmelles, Laurent de Wale;
mais le plus important tait Baudouin de Vos, seigneur de Laerne et de
Somerghem, chevalier et ancien chevin de la cit de Gand o son aeul
avait t _rewaert_ en 1348. Deux fois il monta sur l'chafaud, deux
fois il russit par ses prires et par ses promesses  obtenir un
nouveau dlai; l'vque de Lige et le comte d'Etampes contriburent
puissamment  le sauver; le premier parlait au nom d'une commune
puissante o les Gantois taient fiers de compter des frres et des
amis; le second, prince goste et ambitieux, petit-fils de Philippe
le Hardi aussi bien que le duc de Bourgogne, quoiqu'il affectt une
grande soumission  Charles VII pour conserver tous ses domaines
hrditaires situs sur les frontires du royaume, pouvait tre utile
au parti des Gantois par l'lvation de son rang et les vices mmes de
son caractre.

Les bourgeois qui cherchaient  rtablir la paix avaient trouv dans
cet acte de clmence de nombreux motifs de se rjouir. Ils espraient
qu'il serait le prsage d'une rconciliation entre le duc de Bourgogne
et ses sujets. Malgr l'hiver, de nouveaux pourparlers eurent lieu.
Les dputs des trois membres de Flandre les poursuivirent 
Bruxelles. Le comte de Saint-Pol appuyait leurs dmarches; mais il fut
bientt ais de voir que rien ne se dciderait avant le printemps et
que toutes les chances seraient alors pour la guerre. A Gand, on
reprsenta publiquement dans les rues un mystre imit du beau pome
de Baudouin Van der Lore, o une noble vierge, en butte  l'injuste
colre de son pre, voyait inutilement ses soeurs intercder pour elle
et ne trouvait d'autre remde  ses maux que l'appui du lion de
perles couronn d'or. Il semblait  beaucoup de bourgeois que ces
allusions, en annonant de nouvelles luttes, devaient en hter
l'explosion: des nouvelles reues du Brabant confirmrent bientt
leurs craintes. Le 15 mars, vers midi, l'amman s'tait prsent 
l'htel de ville de Bruxelles: aucun des chevins ne l'accompagnait,
car il venait donner lecture de la condamnation de la plus puissante
commune de Flandre. Le duc, rassur sur les intentions du roi de
France par le rapport des ambassadeurs qu'il avait envoys  Paris,
dclarait dans ce manifeste que les rbellions ritres des Gantois
ayant lass son indulgence, il voulait qu' l'avenir on ne leur portt
plus de bl, et qu'on charget de fers tous ceux d'entre eux dont on
pourrait s'emparer. En mme temps le sire de la Vere recevait le
commandement de l'Ecluse, o il remplaa le sire de Lalaing qui
s'tait rendu  Audenarde. On ajoutait que messire Jean de Bonifazio,
qui tait presque aussi pauvre que courageux, avait offert son pe au
duc pour chercher fortune en combattant les riches bourgeois de Gand.

Huit jours aprs la dclaration du duc, les capitaines, chevins et
conseillers de Gand crivirent aux villes de Termonde, d'Alost, de
Ninove, de Grammont, d'Audenarde, de Courtray, qui relevaient de la
chtellenie de Gand, pour exposer les dangers dont ils taient
menacs. Ils les priaient de ne pas recevoir d'hommes d'armes
trangers et de ne pas excuter les mandements qui tendraient 
suspendre les relations industrielles, notamment le commerce des bls,
les assurant que nuit et jour ils seraient toujours prts  leur venir
en aide dans leur rsistance  des mesures illgales et oppressives.
Les bourgeois de Ninove, quoique voisins des frontires du Hainaut et
du Brabant, osrent seuls annoncer leur intention formelle de fermer,
avec le secours des Gantois, les portes de leur ville aux hommes
d'armes bourguignons. Ailleurs, de vaines protestations voilaient une
neutralit qu'inspirait l'attente des vnements. Ce n'est qu' Bruges
que l'on voit, en rponse  de semblables lettres, les magistrats
influencs par le comte d'Etampes, dsormais hostile aux Gantois,
repousser l'appel qui tait adress  l'union et  la solidarit des
communes flamandes.

Pour effacer ces dissentiments et rallier en un faisceau toutes les
villes que runissaient les mmes intrts, il et fallu aux Gantois
une modration qui ne se retrouve gure dans les situations critiques,
une prudence presque toujours trangre aux dlibrations de la
multitude inquite et agite. Rien n'et t plus sage que d'accepter
la mdiation des bonnes villes et des chtellenies de Flandre; agre
par le duc, elle ne pouvait videmment jamais conduire  la
destruction de privilges qui leur taient communs; repousse, elle
devenait aussitt la base d'une vaste confdration nationale. On ne
le comprit pas  Gand: les moyens violents y dominaient de nouveau. On
venait de dcapiter, devant le Chtelet, un bailli du pays de Waes,
nomm Geoffroi Braem, et depuis les premiers jours de mars, les
remparts taient gards comme si l'on et redout quelque agression.
L'autorit des magistrats tait si peu respecte que Gui Schouteet
avait t rduit  fuir hors de la ville avec Etienne de Liedekerke,
Grard de Masmines, Jean de la Kthulle, Jacques Uutenhove, Pierre Van
der Zickele et Roger Everwyn. La dictature anarchique restait seule
debout: c'tait celle des trois capitaines, Jean Willaey, Livin Boone
et Everard Van Botelaere.

Les circonstances devenaient de plus en plus graves. Le 31 mars, le
duc de Bourgogne avait publi  Bruxelles un nouveau manifeste o il
annonait son intention de dompter par la force des armes l'opposition
des Gantois. Reprenant ses griefs depuis le refus de la gabelle du
sel, il rappelait l'influence prpondrante exerce par les deux
grands doyens, l'accroissement des mtiers par l'adjonction d'ouvriers
_forains_, les sentences criminelles prononces sans l'intervention du
bailli, et encore, ajoutait-il, lesdits de Gand, non contens de ce,
accumulans mal sur mal, demonstrans de plus en plus mauvais courraige,
obstination, pertinacit, rebellion et dsobissance envers nous, et
pour mieulx accomplir et mettre  effet et execution leur mauvaise,
dampnable et dtestable voulent, et afin de troubler et esmouvoir,
comme il est  prsumer, tout le pays  l'encontre de nous, ont fait
et ordonn trois _hoftmans_, lesquelz se font seigneurs de la ville,
exercent le fait de la justice, font ditz, et sont obeiz en tout, et
tiennent le peuple en telle cremeur que nul n'ose autrement faire, ne
dire que  la voulent desdits _hooftmans_ et de leurs satellites,
complices et adhrens; font aussi faire ou plat pays, bollevars, et
fortifier passaiges et chemins, ordonnent de par eulx capitaines,
dizeniers et chiefs s villaiges, envoient ou pays, qurir, prendre et
amener prisonniers audit lieu de Gand nos officiers, et meismement ont
nagaires envoy qurir nostre bailli de nostre terroir de Waize,
lequel ilz trouvrent tenant viescare de par nous et en nostre nom, la
verge  la main et nanmoins le prindrent et l'ont fait morir, contre
Dieu et raison; mandent, commandent et deffendent de par eulx et par
leurs lettres o ils se inscripvent dessus comme princes ce qu'il leur
plaist et meismement deffendent que, aux commandements de nous qui
sommes prince et seigneur d'eulx et du pays, ne soit aulcunement oby,
ce qui est chose bien estrainge et de mauvaise consquence... Quelle
chose donques doit l'en dire des fais desdits de Gand, qui ainsi se
gouvernent, et encores, comme conspirateurs, contendent, par leurs
mensonges, esmouvoir et soubztraire nostre bon peuple, et le pays
mettre en division et rebellion  l'encontre de nous? Certes, il faut
dire qu'ilz font comme gens qui point ne recognoissent de Dieu en
ciel, ne de prince en terre, mais vuellent par eulx et d'eulx-meismes
rgner, seignourier et gouverner  leurs plaisirs et voulentez; et se
ces choses sont trs-grives, amres, desplaisans et intolrables 
nous qui sommes leur prince et seigneur, et qui en sommes esmeuz et
courrouciez contre eulx, ce n'est point merveille, et en avons bien
cause, car ce sont euvres qui aussi doibvent estre bien desplaisans et
abominables  toutes gens de bon couraige et qui craignent Dieu; et
combien que deussions pia y avoir pourveu, toutes voyes, pour
compassion que avons eu de nostre bon peuple de Flandre et esprans
toujours que lesdits de Gand se deussent raviser et mettre en leur
devoir envers nous, nous avons diffr de y procder jusques  ores;
mais pour ce que, par honneur et serment, veu l'obstination et
continuation mauvaise d'icenlx de Gand, ne povons, ne devons, comme
aussi ne voulons plus avant dissimuler, ne tolrer leurs tirannies,
cruautez et inhumanitez, ne les injures, vilenie, blasme et
mesprisement qu'ilz nous ont fait et montr, qui sommes leur prince,
et chascun jour, de plus en plus, font et montrent, nous avons fait
notre mandement pour rduire lesditz de Gand  congnoissance,
obissance et humilit envers nous.

La mmoire de quelques vieillards conservait encore  Gand le souvenir
des guerres qu'avait termines la paix de Tournay. En les voyant
prtes  se renouveler sous un prince dont la puissance tait bien
plus redoutable que celle de Philippe le Hardi, ils s'effrayaient des
dsastres qui en devaient tre la suite invitable, soit que les
Gantois expiassent une insurrection imprudente par la perte de leurs
liberts, soit qu'ils russissent, aprs de longs et cruels
sacrifices,  obtenir, au prix de leur sang et de leur prosprit, la
confirmation de leurs lois et de leurs privilges. La plupart des
bourgeois partageaient leur opinion, et huit jours aprs le supplice
de Geoffroi Braem, le parti des hommes sages se ranima  la lecture du
manifeste du duc qui leur annonait un pril si imminent. Leur
influence, leur autorit, leurs richesses, leurs lumires favorisrent
leur intervention spontane en faveur de la paix, et le 4 avril on
porta en procession solennelle la chsse de saint Livin pour obtenir
du ciel le rtablissement de la concorde et de l'union.

Le mme jour, six abbs et trois chevaliers, accompagns des
mandataires de toutes les villes de la chtellenie de Gand, quittrent
l'glise de Saint-Bavon, o l'on avait clbr la messe du
Saint-Esprit, pour se rendre  Bruxelles. Les dputs des trois Etats
de Flandre s'empressrent de s'associer  leurs efforts, et, s'tant
galement assur l'appui de la duchesse Isabelle et du comte de
Charolais, ils profitrent de la solennit du vendredi saint pour
supplier le duc de se montrer gnreux et clment en souvenir de
Jsus-Christ, lguant du haut de la croix, comme un divin tmoignage
de son amour, sa paix aux hommes.

Philippe qui, peu de jours auparavant, s'tait content de rpondre 
d'autres dputs des villes flamandes qu'il ne pouvait que recommander
 ses hommes d'armes de ne pas piller les biens de ceux qui le
soutiendraient, regrettait dj que des dissensions intrieures
l'empchassent de prendre une part active au mouvement des ambitions
fodales en France. Un message venait de lui apprendre que le Dauphin,
son alli secret, devenu l'poux d'une princesse de Savoie,
petite-fille de Philippe le Hardi, rclamait son appui contre les
troupes de Charles VII qui s'avanaient vers le Lyonnais. Dans ces
circonstances, Philippe, changeant de langage, accueillit avec douceur
les dputs de Gand. Il les assura que, malgr tous les mfaits de
leurs concitoyens, il tait aussi dispos que jamais  tout oublier et
qu'il dsirait vivement voir la paix rtablie. Il ajouta qu'il
consentait volontiers  ce qu'aussitt aprs les solennits de la
semaine sainte ils entamassent des ngociations avec les gens de son
conseil. Et dissimuloit le duc leur malice, ajoute Olivier de la
Marche, attendant son point et qu'il eust assur son faict devers le
roy franois avec lequel il avoit toujours quelque chose  remettre.

Les capitaines de Gand, Boone, Willaey et Van Botelaere, s'alarmrent
d'un rapprochement si inespr: ils sentaient bien, avec tous ceux qui
s'taient levs par l'anarchie, qu'entre eux et le duc de Bourgogne,
entre l'agitation de la veille et la rconciliation du lendemain, il y
avait le souvenir du sang qu'ils avaient rpandu. Au mois de dcembre,
ils avaient refus de sceller des lettres pacifiques des chevins
adresses  la duchesse de Bourgogne et au comte d'Etampes, et leur
avaient dfendu, ainsi qu'aux doyens, d'crire ou de recevoir
dsormais d'autres lettres sans qu'ils en prissent pralablement
connaissance, puis ils s'taient attribu le droit de porter le mme
costume que les chevins et de marcher dans les rues suivis de douze
serviteurs. Ils s'taient crus bientt assez puissants pour faire
arrter un secrtaire des chevins de la keure, nomm Engelram Hauweel
et pour le faire dcapiter sans avoir consult l'assemble du peuple.
Le supplice de Geoffroi Braem tait un autre attentat prsent  tous
les esprits. Leur scurit personnelle, trouble sans doute par le
remords, tait dsormais lie au maintien de leur autorit: pour la
perptuer, ils rsolurent de lui donner, comme base nouvelle, d'autres
dsordres, n'ignorant pas que le seul moyen de sauver leur
responsabilit, c'tait de l'tendre de plus en plus  tous les
bourgeois de Gand, et au moment mme o les dputs de la Flandre
s'acquittaient de leur message prs du duc de Bourgogne, sans respect
pour la saintet de ce jour consacr par toutes les nations
chrtiennes  la pnitence et  la prire, ils envoyrent quelques-uns
de leurs amis surprendre le chteau de Gavre qui appartenait au sire
de Laval, comme si les mmes lieux, deux fois clbres dans cette
guerre, devaient,  un sanglant intervalle, en voir l'imprudent signal
et le fatal dnoment.

Peu de jours aprs, un autre complot se forma: il s'agissait cette
fois de s'assurer aux bords de l'Escaut une conqute qui,  la fin du
quatorzime sicle, avait manqu aussi bien  la gloire qu' la
fortune de Philippe d'Artevelde. Les deux capitaines de la forteresse
d'Audenarde taient absents. Le sire d'Escornay se trouvait dans sa
terre; le sire de la Gruuthuse s'tait rendu  Bruges, mais nous
savons dj que Simon de Lalaing avait t charg par le duc de les
remplacer. Sa prudence tait extrme. Il remarqua que les magistrats
d'Audenarde avaient ordonn  tous les habitants des faubourgs de
rentrer dans la ville, et prvit que cette retraite motive par la
crainte des Picards permettrait aisment de renouveler aux portes
d'Audenarde, avec quelques chariots chargs des biens des fugitifs, la
ruse qui avait si bien russi en 1384  Philippe le Hardi. Simon de
Lalaing souponna bientt quelque trahison: il dclara que le duc ne
songeait point  envoyer  Audenarde ces Picards si fameux par leurs
maraudages et que, bien que capitaine de l'Ecluse, il resterait 
Audenarde pour veiller lui-mme  l'excution de sa promesse. En
effet, il manda aussitt  sa femme et  son fils an qu'ils vinssent
l'y rejoindre.

L'inquitude des habitants s'tait un peu calme, quand une troupe de
cultivateurs s'introduisit  Audenarde sous le prtexte du jour du
march, avec des armes caches sous leurs vtements. A leurs cris,
quelques bourgeois se soulevrent; mais l'intrpidit du sire de
Lalaing arrta l'insurrection avant qu'elle et pu se dvelopper et la
rejeta hors de la ville (13 avril 1452).

Cette tentative, aussi bien que celle qui avait t prcdemment
dirige contre le chteau de Gavre, avait eu lieu de concert avec les
trois capitaines de Gand. Dans la soire de la veille, ils avaient
reu un message des habitants de la chtellenie d'Audenarde qui
favorisaient leurs projets, et ils avaient immdiatement convoqu tous
leurs amis pour leur reprsenter que la chtellenie d'Audenarde
relevait de Gand et qu'il fallait la secourir et la dlivrer. A les
entendre, il ne leur devait pas tre moins ais, ds qu'ils auraient
dfait le sire de Lalaing, d'aller attaquer le duc de Bourgogne, et
dj ils rptaient; Allons, allons  Philippin aux grandes jambes!
Livin Boone dcida le mouvement en montrant une besace pleine de
grandes clefs qu'il prtendait tre celles de la forteresse
d'Audenarde, et il partagea avec Jean Willaey l'honneur de commander
tous ceux qu'il avait sduits par ses astucieux discours.

Il tait prs de midi quand Boone et Willaey parurent devant
Audenarde. Apprenant que leur complot avait chou, ils se
contentrent d'annoncer aux habitants que, loin d'tre guids par des
desseins hostiles, ils venaient uniquement les aider  repousser les
trangers qui voudraient s'introduire dans leur ville, et qu'ils
espraient tre reus en amis; mais Simon de Lalaing leur fit rpondre
qu'il tait faux que des trangers menaassent Audenarde, et que si
les Gantois croyaient, par leur prsence, exciter quelque nouvelle
sdition, ils seraient dus dans leur attente.

Lorsqu'on sut  Gand que les capitaines taient sortis de la ville
avec un petit nombre de bourgeois, moins hardis que prsomptueux, pour
combattre l'un des plus braves chevaliers bourguignons, qui pouvait
appeler des renforts soit des garnisons du Hainaut, soit de l'arme
que le comte d'Etampes runissait  Seclin, l'inquitude fut vive,
l'alarme universelle. On pouvait craindre que la renomme de la cit
de Gand ne ft compromise et que l'opprobre d'une dfaite n'affaiblt
la puissance de son droit. L'agitation s'accrut au moment o l'on
apprit la rponse nergique du sire de Lalaing, et les bourgeois, quel
que ft leur sentiment sur le caractre de l'expdition, crurent
devoir faire proclamer sans dlai la _wapening_ pour s'associer  un
armement que leur prudence et dsavou si, avant de l'entreprendre,
on et jug utile de la consulter. Livin Boone, Jean Willaey et
Everard Van Botelaere triomphaient: ils avaient russi, par une
dmarche tmraire,  engager l'honneur, le repos et la prosprit de
leurs concitoyens dans une guerre acharne. Ils espraient qu'elle
confondrait dsormais dans une mme cause les intrts sacrs des
liberts publiques et les intrts ambitieux de leur dictature.

Au son de la cloche du beffroi, toute la commune de Gand s'assembla.
Dix-huit ou vingt mille combattants, choisis dans les _conntablies_,
prirent les armes et sortirent des remparts de Gand, suivis d'une
artillerie si nombreuse qu'il n'tait en Europe pas de roi qui n'en
et t jaloux. De village en village des renforts importants venaient
les rejoindre, et leur premier soin en arrivant devant Audenarde fut
de se diviser en deux corps: l'un campait sur les bords de l'Escaut,
que l'on y traversait sur un pont construit  la hte, l'autre
occupait la route d'Alost; le blocus tabli autour de la ville ne
permettait aux assigs de recevoir ni secours, ni approvisionnements,
et l'artillerie des Gantois vomissait sans relche au milieu d'eux, de
ses mille bouches tonnantes, une grle de projectiles incendiaires.
Simon de Lalaing se prparait toutefois  une vaillante rsistance:
par son ordre, on avait dtruit les faubourgs, et dans toutes les rues
on avait plac de grandes cuves remplies d'eau o l'on jetait avec des
pelles les boulets, rougis au feu, des bombardes gantoises.

Le 15 avril, un messager du sire de Lalaing, qui avait russi 
grand'peine  traverser l'arme des assigeants, arriva  Bruxelles.
Le duc Philippe comprit toute la gravit de la situation qui attachait
de nouveau aux murs d'Audenarde le maintien de l'autorit du prince ou
le triomphe des communes insurges. Il congdia les dputs de la
Flandre dont les pacifiques tentatives taient restes striles, et
tandis qu'il adressait en toute hte au comte d'Etampes l'ordre de se
porter en avant avec les milices picardes et bourguignonnes campes 
Seclin, il monta lui-mme  cheval, avec ses conseillers et ses
chambellans, pour se diriger vers les frontires de la Flandre et du
Hainaut. Il arriva le mme soir  Ath, plein d'agitation et
d'inquitude. Tous les rcits lui reprsentaient la grande puissance
des Gantois, et il avait appris en passant  Enghien que six cents
paysans de Sotteghem, conduits par Gauthier Leenknecht, Samson Van den
Bossche et Galiot Van Leys, avaient escalad les murs de Grammont; on
y attendait, ajoutait-on, des renforts que Gauthier Leenknecht s'tait
empress d'aller chercher  Gand. Le duc de Bourgogne n'avait en ce
moment avec lui qu'un petit nombre d'hommes d'armes; mais, trois cents
chevaliers s'avancrent aussitt, sous les ordres de Jean de Croy,
pour rtablir sa bannire sur les remparts de Grammont. Samson Van den
Bossche et Galiot Van Leys opposrent une vive rsistance: leur mort
livra la ville aux chevaliers bourguignons, et elle avait t
abandonne pendant deux heures au pillage des Picards, quand Jean de
Croy, craignant le retour inopin de Gauthier Leenknecht et d'un corps
gantois, donna l'ordre de charger le butin sur des chariots et de
reprendre la route du Hainaut.

Cependant le comte d'Etampes avait vu l'arme runie  Seclin
atteindre le nombre de dix ou douze mille combattants, parmi lesquels
on remarquait un grand nombre d'illustres chevaliers, tels que les
sires de Hornes, de Wavrin, de Lannoy, de Montmorency, de Harnes, de
Dreuil, de Dampierre. Ds qu'il apprit la tentative de Livain Boone,
il se dirigea vers le pont d'Espierres, que les Gantois avaient
fortifi pour dfendre le passage de l'Escaut. Les Picards se jetrent
aussitt  l'eau pour forcer leurs retranchements; ils taient guids
par Jacques de Lalaing, qui avait voulu faire partie de cette
expdition pour tre le premier  secourir Simon de Lalaing, dont il
tait le neveu. Les Gantois, infrieurs en nombre, cdrent: les uns
battirent en retraite sous les ordres de Jean Boterman; les autres se
rfugirent dans l'glise d'Espierres et y soutinrent un assaut o
furent blesss le sire de Roye et Antoine de Rochefort (21 avril
1452).

Le comte d'Etampes poursuivit sa marche vers Helchin, dont il
reconquit le chteau, ancien domaine des vques de Tournay. Quelques
lances et quelques archers, qu'il avait envoys en avant sous la
conduite de Jacques de Lalaing, pour reconnatre la position des
Gantois devant les murs d'Audenarde, l'avaient  peine rejoint lorsque
des lettres du duc lui furent remises; Philippe l'invitait  venir
unir ses forces  celles qu'il avait lui-mme rassembles  Grammont,
jugeant qu'il tait imprudent de songer  aller, avec des ressources
trop peu considrables, attaquer les Gantois dont on valuait le
nombre  trente mille hommes.

L'habilet du duc calculait les chances d'une bataille: pour des
chevaliers, plus le combat tait ingal, plus il tait glorieux. Le
comte d'Etampes convoqua le conseil. Quelques-uns prtendaient qu'il
fallait obir au duc, mais le plus grand nombre s'criaient que ce
serait une grande honte que de s'tre approch des Gantois sans les
attaquer, et d'abandonner ainsi sans secours les chevaliers enferms 
Audenarde. Leur avis fut adopt, et ds ce moment on commena  tout
prparer pour le combat. Deux hommes, qui connaissaient bien les
chemins et la langue du pays, avaient t choisis pour avertir Simon
de Lalaing de la tentative qu'on allait faire pour le dlivrer; en
effet, ils russirent  traverser l'Escaut, et Simon de Lalaing
ordonna que pendant toute la nuit on travaillt  dmurer les portes
de la ville, afin qu'il pt assaillir les Gantois au premier moment
favorable.

Le lendemain, ds l'aube du jour, le comte d'Etampes se mit en marche,
prcd du btard de Bourgogne qui commandait l'avant-garde: aussitt
qu'il apprit qu'on n'tait plus loin d'Audenarde, il pria le btard de
Saint-Pol de l'armer chevalier; puis il donna lui-mme l'accolade au
btard de Bourgogne,  Philippe de Hornes, aux sires de Rubempr, de
Crvecoeur, d'Aymeries, de Miraumont, et  un grand nombre d'autres
cuyers. Jacques de Lalaing les exhorta  bien combattre. Voil leur
dit-il, l'heure de gagner honorablement vos perons dors. Il
racontait qu'il avait remarqu un endroit o le retranchement des
ennemis tait peu lev et leur foss peu profond, et il ajoutait
qu'il serait fier de s'avancer avec eux pour disperser la multitude
des Gantois. A sa voix, ils se dirigrent vers une troupe de milices
communales qui s'tait range en bataille dans un champ labour,
protge par quelques fortifications qui coupaient la grande route
d'Audenarde  Courtray. Bien que les Gantois leur prsentassent
bravement la pointe de leurs piques, les chevaliers, d'un effort
vigoureux, rompirent leurs premiers rangs; mais ils se ralliaient et
se mettaient dj en bon ordre, quand Jacques de Lalaing,
aiguillonnant son cheval de l'peron, se prcipita plus avant: tous
les chevaliers suivirent son exemple. Ils combattaient entours
d'ennemis qui les sparaient sans pouvoir se secourir les uns les
autres. Enfin d'autres chevaliers parvinrent  les rejoindre et
forcrent les Gantois  se retirer. Le comte d'Etampes, avec le gros
de l'arme, paraissait dj. Les archers picards dcochaient sur les
Gantois une nue de flches qui traversaient leurs hauberts et les
atteignaient de loin sans qu'ils pussent se dfendre. Ds ce moment,
le dsordre se mit dans leurs rangs, et ils se replirent
prcipitamment vers Gand sans tre poursuivis (24 avril).

Le comte d'Etampes laissa son arme  Heyne et entra  Audenarde; de
l, il envoya un hraut  Grammont annoncer sa victoire au duc.
Philippe fit aussitt sonner les trompettes et ordonna qu'on se htt
de prendre les armes pour couper la retraite des Gantois. Le comte de
Saint-Pol et Jean de Croy s'armrent les premiers et galoprent
jusqu' l'entre des maladreries de Gand, prs de Merlebeke: l, sur
le tertre d'un moulin, sept ou huit cents tisserands s'taient rallis
sous la bannire de Notre-Dame. A mesure que les archers picards
arrivaient, les chevaliers les rangeaient en bon ordre; mais ds le
premier mouvement qu'ils firent pour attaquer les Gantois, ceux-ci se
retirrent dans les faubourgs, poursuivis et harcels de toutes parts.
Au milieu de cette confusion et de ce dsordre, on remarqua le courage
d'un bourgeois, nomm Seyssone, qui portait leur tendard. Couvert de
blessures, il combattait  genoux et continuait  se dfendre: bientt
il ne put plus se soutenir et tomba tendu sur le sol; mais, lorsqu'on
l'acheva, sa main n'avait pas quitt la bannire qui lui tait
confie.

Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'taient avancs
jusqu'aux faubourgs de Gand. Toutes les cloches de la ville sonnaient
 pleines voles, et le peuple, s'armant au son du tocsin, se
prcipitait vers les portes et sur les remparts. Dans cette situation,
le duc de Bourgogne n'osa pas, avec le petit nombre de chevaliers qui
l'entouraient, livrer sa fortune aux chances incertaines d'une lutte
dcisive. Le mme soir, il effectua sa retraite du ct du chteau de
Gavre, dont il esprait intimider la garnison; mais elle refusa de
parlementer, et pendant toute la nuit ses canons ne cessrent de tirer
sur les sergents d'armes picards qui campaient dans les champs et au
milieu des jardins. Le lendemain, Philippe se retira  Grammont, aprs
avoir charg le sire de Miraumont d'observer les mouvements des
Gantois.

Tout retraait dans la premire ville de la Flandre le spectacle
ordinaire des peuples livrs aux orages des rvolutions, que frappe un
dsastre subit et imprvu. Une accusation de trahison avait retenti
contre les capitaines de Gand: peut-tre leur incapacit et leur
dfaite taient-elles leur plus grand crime aux yeux de la multitude;
mais ils resteront toujours coupables, devant l'histoire et devant la
postrit, d'avoir excit l'anarchie qui avait prpar la guerre, et
d'avoir plus tard provoqu la guerre pour terniser l'anarchie. L'pe
que leurs mains dbiles, ambitieuses de gloire et de puissance,
avaient essay de soulever, tait devenue l'instrument de leur honte;
la hache du bourreau, que pendant longtemps ils avaient promene sur
les places publiques rougie du sang des victimes, retomba sur leur
tte. Il n'y avait rien, ni dans les souvenirs de leur pouvoir, ni
dans les accidents de leurs revers, qui pt les justifier ou attnuer
leurs fautes. Arrts le 25 avril, peu d'heures aprs le combat de
Merlebeke, ils prirent cinq jours aprs: ils lguaient  leurs juges,
comme une fatale ncessit, le soin de venger ceux qu'ils avaient
conduits  la dplorable expdition d'Audenarde, et dans les derniers
jours d'avril, aprs une revue de tous les habitants en tat de porter
les armes, les bourgeois lurent pour capitaines Pierre Van den
Bossche, que Jean de Vos remplaa bientt aprs, Jacques Meussone,
Jean de Melle, Pierre Van den Ackere et Guillaume de Vaernewyck. En
1199, Marc de Vaernewyck tait dj l'un des plus riches bourgeois de
la cit de Gand. Yvain et Thomas de Vaernewyck accompagnrent Gui de
Dampierre au chteau de Compigne; Simon de Vaernewyck combattit  la
journe de Courtray. Peu d'annes plus tard, Guillaume de Vaernewyck
fut tour  tour l'un des tmoins qui signrent l'acte d'appel de Louis
de Nevers contre Philippe le Bel, et l'un des chevins qui rsistrent
 Louis de Male, devenu l'alli de Philippe de Valois. L'un de ses
fils tait Philippe d'Artevelde au sige d'Audenarde. Il ne faut point
s'tonner de la perptuit des noms dans ces grandes communes, o les
liberts dont ils servaient la cause taient si anciennes qu'elles
semblaient avoir toujours exist.

Sous l'influence de cette lection qui retrempait toutes les forces de
la commune aux sources les plus pures de sa gloire et de ses
franchises, une nergie admirable succda  l'abattement le plus
profond. Quelques vives escarmouches attestrent combien il faudrait
verser de sang pour la vaincre et la dompter. Le sire de Lalaing fut
repouss devant la porte de Saint-Pierre. Une attaque, que le comte
d'Etampes dirigea contre le chteau de Malte, situ prs du village de
Saint-Denis, qui appartenait  messire Baudouin Rym, ne fut gure plus
heureuse. Il ne parvint  s'en rendre matre qu'avec de grandes
pertes, et vit succomber dans cet assaut l'un des plus vaillants
chevaliers de l'arme, messire Jean de Miraumont, qui fut atteint d'un
trait dans la poitrine; enfin, au moment o il croyait, aprs de longs
efforts, s'tre assur de l'honneur de la journe en dtruisant les
faibles murailles qui l'avaient arrt, il apprit que le capitaine des
chaperons blancs avait enlev Deynze et le chteau de Peteghem (mai
1452).

Lorsque le duc connut la rsistance opinitre des Gantois et la mort
de Jean de Miraumont, il ordonna qu'on trancht la tte  tous les
prisonniers qui taient en son pouvoir, et promit un marc d'argent 
quiconque lui en amnerait. Ces supplices ne pouvaient toutefois lui
tenir lieu de victoires. On reconnut, dans un conseil tenu 
Audenarde, que puisqu'il tait impossible de s'emparer immdiatement
de Gand, il fallait affaiblir les ressources de ses habitants en
interceptant toutes leurs communications. Le comte d'Etampes resta 
Audenarde; les sires de Saint-Pol et de Croy se rendirent  Alost; les
sires d'Halewyn et de Commines  Courtray.

Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'taient rserv le soin
d'occuper Termonde, point fort important par sa position sur l'Escaut,
prs de la Zlande et du Brabant. Philippe s'empressa d'y construire
un pont fortifi, afin que son arme pt  son gr faire des
excursions sur la rive gauche du fleuve. Ces expditions avaient lieu
le plus souvent la nuit; mais la garnison de Termonde ne russissait
point  surprendre les Gantois qui dfendaient le pays de Waes.
Partout o elle se prsentait, ses projets taient connus et leur
accomplissement semblait devenu impossible, quand le hasard fit
remarquer au haut du clocher de Termonde une petite lumire qui
servait de signal. Deux espions des Gantois y furent dcouverts et
bientt aprs dcapits. Les tentatives des Bourguignons continuaient
toutefois  tre couronnes de peu de succs. Les bandes armes que
Philippe avait envoy piller le pays jusqu'aux portes de Gand furent
surprises  Lembeke et  Melle: tout le butin qu'elles avaient runi
leur fut enlev, et par de justes mais cruelles reprsailles, les
prisonniers furent mis  mort. Peu de jours aprs elles chourent de
nouveau lorsqu'elles voulurent disperser les ouvriers qui
travaillaient aux fosss de la ville, prs de la porte Saint-Livin.
Jacques Meussone les repoussa, et une dcharge de coulevrines, places
au haut d'une maison qui avait appartenu  Galiot Van Leys, l'un des
capitaines gantois tus  Grammont, acheva de mettre le dsordre dans
leurs rangs.

La puissance des Gantois ne rsidait pas uniquement dans les
retranchements qu'ils avaient levs autour de leur ville au bord des
canaux,  la jonction des routes,  l'entre des villages. Ce n'tait
pas seulement en Flandre que les Gantois comptaient des allis secrets
dans les villes inquites pour leurs privilges et parmi les
populations des campagnes que le duc de Bourgogne avait, disait-on,
menaces d'un impt sur le bl, aussi onreux pour elles que la
gabelle du sel pour les bourgeois des villes. Hors des frontires de
Flandre, le souvenir des mmorables confdrations du quatorzime
sicle s'tait galement conserv dans tous les esprits, et le
sentiment des mmes intrts et des mmes prils pouvait produire de
nouvelles alliances, fatales  l'ambition du duc de Bourgogne. Les
Gantois avaient rclam le secours des Ligeois et entretenaient avec
eux des relations suivies. La ville de Tournay les favorisait, et
pendant toute la guerre les biens qui appartenaient  ses habitants
furent respects des Gantois. A Mons, on avait doubl la garde des
portes. Les chevins de Gand crivaient  ceux de Dordrecht comme 
des amis dont l'appui leur tait assur, et l'on venait de trancher la
tte  Simon Uutenhove, qui avait t arrt prs de Biervliet porteur
d'un message des bourgeois de Gand pour sduire et  eux attraire
ceulx de Hollande.

Au moment o le duc de Bourgogne se prparait  tenter un nouvel
effort contre la commune de Gand dont la rsistance attirait
l'attention et sans doute aussi les sympathies et les voeux de tant
d'autres communes, il se trouvait plac entre la ncessit de ne pas
laisser se dvelopper une insurrection formidable et la crainte de
s'exposer  une dfaite qui et pu tre le signal d'un semblable
mouvement dans toutes les provinces voisines: il rsolut donc de
recommencer la guerre avec ordre et avec prudence en enlevant
successivement aux Gantois toutes les barrires qui les protgeaient.
Le duc chargea le comte d'Etampes de diriger l'attaque du ct de
Nevele; il se rserva le soin d'envahir le pays de Waes. Ds le 13
mai, on dcouvrit une conspiration forme pour lui livrer cette riche
et importante contre. Le duc de Bourgogne ne se dcouragea point
toutefois; il ne devait se consoler du mauvais succs de ce complot
qu'en en prparant d'autres plus menaants et plus terribles.

En 1337, Philippe de Valois avait choisi la plus vnrable de toutes
les solennits de la grande semaine des chrtiens pour surprendre les
bourgeois de Gand livrs  l'exercice des saints et paisibles devoirs
de la religion. En 1452, son arrire-petit-fils Philippe, troisime
duc de Bourgogne de la maison de Valois, rsout une attaque gnrale
contre Gand, et le jour qu'il fixe pour excuter avec la mme ruse de
semblables desseins est celui de la fte de l'Ascension (18 mai 1452).
En 1337, Jacques d'Artevelde s'armait avec la commune entire pour
repousser l'agression, et son gnie faisait sortir de la victoire la
puissance, la grandeur, l'ordre et la paix mme du pays. En 1452, l'on
retrouve chez les bourgeois, dans chaque acte isol de leur vie, ou le
mme courage, ou le mme dvouement; mais ils ne voient apparatre au
milieu d'eux aucun de ces hommes qui s'lvent au sein des difficults
et des prils pour les dominer de tout l'clat de leur gloire; cette
strilit des peuples  produire  l'heure venue les intelligences
suprieures qui manquent  leurs destines n'est que trop souvent le
signe certain de leur dcadence.

Les sires de Lannoy, d'Humires, de Lalaing commandaient l'arme qui
sortit de Termonde. La plupart des archers du duc les avaient suivis
sous les ordres du btard de Renty. Ils s'emparrent sans rsistance
des premiers retranchements qui s'offrirent  eux. Mais avant de se
retirer, l'un des capitaines gantois mit le feu au bourg de Zele pour
que les Bourguignons ne pussent ni le piller ni s'y tablir. De Zele,
les hommes d'armes bourguignons se dirigrent vers Lokeren. L comme
ailleurs, les Gantois ne s'attendaient point  tre attaqus. Les uns
cherchrent  la hte un asile dans l'glise, les autres s'enfuirent
au del de la Durme. Heureusement, ils avaient depuis longtemps, par
mesure de prcaution, rompu le pont qui conduisait au pays de Waes
pour le remplacer par une planche troite o l'on ne pouvait passer,
mme  pied, qu'avec peine.

Les hommes d'armes du duc s'taient diviss: la plupart entouraient
l'glise; d'autres, sous les ordres du sire de Lalaing, se
prcipitrent vers la Durme. Un cuyer breton fut le premier qui
chercht  en forcer le passage, mais il avait peu d'espoir d'y
parvenir, lorsqu'on vint annoncer qu'on avait dcouvert, un peu plus
loin, un gu facile  franchir. Jacques de Lalaing s'y porta aussitt,
accompagn d'une centaine d'hommes, et poursuivit les Gantois jusque
dans les bois.

Pendant ces escarmouches, le btard de Renty s'tait arrt au milieu
du bourg, dans un carrefour dont les principales rues se dirigeaient
vers l'glise et vers la rivire. Ce fut de l que, durant deux
heures, les Picards se rpandirent de maison en maison pour piller et
chercher du butin. Cependant les sons du tocsin descendaient, 
travers les campagnes, des clochers de tous les villages environnants.
Les fugitifs semaient au loin le rcit des dvastations dont ils
avaient t les tmoins. Les paysans s'armaient: les uns s'avanaient
vers Lokeren parles grands chemins, les autres se glissaient  travers
les champs couverts de moissons ou le long des haies pour surprendre
leurs ennemis.

Le sire de Lalaing tait all rallier ceux de ses hommes d'armes qui
taient rests au del de la Durme, afin d'aider le sire d'Humires 
attaquer les Gantois retranchs dans l'glise de Lokeren:  peine
s'tait-il loign que le btard de Renty, cdant  un sentiment subit
d'effroi, abandonna ses archers sous le prtexte d'aller s'aboucher
lui-mme avec le sire d'Humires. Son dpart fut le signal d'une
terreur panique. Tous fuyaient au plus vite: la plupart abandonnaient
mme leurs chevaux pour franchir plus aisment les obstacles qui
s'offraient devant eux. A mesure qu'ils pntraient plus avant dans un
pays qu'ils ne connaissaient point, spars les uns des autres par de
larges fosss et par les arbres dont les Gantois avaient jonch les
chemins, leur droute devenait plus complte. Il suffisait qu'on leur
crit: Voil les Gantois! pour qu'ils fussent si pouvants que les
vaillants ne les povoient rassurer.

Tandis que ceci se passait, Jacques de Lalaing runissait ses hommes
d'armes. Il avait travers la Durme avec sept des siens seulement,
laissant  quelque distance le reste de ses gens, lorsqu'un hraut
d'armes lui annona que les Gantois avaient reparu pour lui couper la
retraite, et que le btard de Renty s'tait enfui sans l'attendre. Le
danger tait grand. Jacques de Lalaing mit pied  terre et dploya
tant de courage qu'il parvint  arrter presque seul la multitude des
assaillants, jusqu' ce que les hommes d'armes bourguignons eussent pu
se retirer vers les portes de Termonde. Sans la valeur hroque du
jeune sire de Lalaing, pas un seul de ceux qui taient entrs 
Lokeren n'en serait sorti (18 mai 1452).

Le duc s'irrita de ce revers: il assembla aussitt son conseil. On y
rsolut d'appeler de nouveaux renforts de Picardie et de promettre un
mois de solde  quiconque prendrait les armes. En mme temps il fut
arrt qu'on tenterait une autre expdition pour laquelle on
runirait toutes les forces dont on pouvait disposer. Antoine de Croy
et Jacques de Lalaing taient les chefs de l'avant-garde;  leur suite
marchaient un grand nombre d'ouvriers munis de cognes, de pelles et
de scies pour enlever les arbres des routes et combler les fosss. Les
sires de Lannoy et de Hornes taient chargs du soin de les soutenir.
Morelet de Renty avait conserv le commandement des archers. Le comte
de Saint-Pol conduisait le corps de bataille; l'arrire-garde devait
obir  Jean de Croy.

Cependant quatre ou cinq cents archers et quelques hommes d'armes
avaient  peine travers le pont de Termonde lorsqu'il se rompit; mais
le duc se rendit lui-mme sur les lieux, et fit si bien qu'en moins
d'une heure il fut rtabli. L'arme bourguignonne put continuer sa
marche en se dirigeant vers le bourg d'Overmeire, d'o elle devait se
rendre  Lokeren pour y venger sa premire dfaite. Elle tait encore
 quelque distance des retranchements des Gantois quand des
chevaucheurs accoururent pour annoncer que ceux-ci se portaient en
avant en faisant sonner leurs trompettes. Le premier hraut d'armes du
duc, qu'on nommait Toison d'or, alla avertir l'arme: S'il est,
s'cria-t-il, quelque cuyer qui veuille devenir chevalier, je le
conduirai devant les ennemis. Selon l'usage de ces temps, on croyait
qu'aprs un semblable honneur on ne pouvait jamais prouver trop tt
que l'on en tait digne. Le sire de Croy arma donc plusieurs
chevaliers, qui  leur tour confrrent  leurs compagnons l'ordre de
chevalerie: c'taient, entre autres, Adolphe de Clves, le btard
Corneille de Bourgogne, les sires de la Viefville, de Wavrin,
d'Oignies, d'Humbercourt, de Chlons, de la Trmouille. Ils
rivalisrent de courage dans la lutte qui s'engagea, lutte opinitre
et acharne. Jacques de Lalaing combattit de nouveau au premier rang
jusqu' ce que toute l'arme, guide par le comte de Saint-Pol, et
rejoint l'avant-garde. La supriorit du nombre dcida la victoire, et
bientt les Gantois se virent rduits  regagner leurs retranchements,
dont les fosss arrtrent assez longtemps les ennemis pour qu'ils
pussent se retirer sans tre inquits. Les hommes d'armes du duc les
poursuivirent inutilement jusqu'aux villages d'Overmeire et de Calcken
qu'ils livrrent aux flammes (23 mai 1452).

Ce succs semblait devoir les conduire  Lokeren, quand ils virent se
prsenter  leurs regards un corps de Gantois qui, non moins nombreux
que celui qu'ils avaient dj combattu, marchait aussi au devant
d'eux en bon ordre et bannires dployes. On se trouvait dans de
vastes bruyres coupes de fosss. Les hommes d'armes bourguignons y
cherchrent longtemps la route qu'ils devaient suivre. Au centre, les
fosss taient absolument inabordables:  gauche, on ne pouvait les
franchir qu' pied; mais vers la droite, Jacques de Lalaing, le sire
d'Aumont, et les deux sires de Vaudrey parvinrent  faire passer leurs
chevaux et les lancrent au milieu des Gantois, tandis que les hommes
d'armes du sire de Croy, qui revenaient du sac d'Overmeire, les
attaquaient par derrire. Les difficults du terrain facilitrent la
retraite des Gantois. S'ils laissaient quatre ou cinq cents de leurs
compagnons sur le champ du combat, leur mort intrpide gala du moins
leur rsistance  une victoire, car l'arme du duc, affaiblie par ses
pertes, effraye des tintements du tocsin qui rsonnaient au loin,
s'arrta et retourna  Termonde livrer au bourreau quelques
prisonniers qu'elle emmenait avec elle (23 mai 1452).

Que se passait-il au mme moment au sud de Gand? Qu'tait devenue
l'expdition du comte d'tampes, entreprise simultanment avec celle
du duc de Bourgogne? Avait-elle obtenu, grce  cette tactique habile,
un succs plus dcisif? L'ordre du rcit nous conduit  de nouveaux
combats, et quels qu'en doivent tre les rsultats, il est trop ais
de prvoir que nous verrons s'y associer d'autres scnes de pillage et
de dvastation.

Le comte d'Etampes s'tait dirig d'Audenarde vers Harlebeke pour
faire lever le sige du chteau d'Ingelmunster que bloquaient quelques
Gantois. Il y russit aisment, et ce fut en chassant devant lui
toutes les troupes gantoises qui tendaient leurs excursions jusqu'
Courtray, qu'il poursuivit sa marche vers Nevele.

Nevele tait un gros bourg entour de fosss. Les Gantois, commands
par Jean de Vos y avaient lev un fort retranchement, et, comme si
ces prcautions ne leur eussent pas suffi, ils avaient fait couper
toutes les routes environnantes et avaient plac dans les bls des
pieux destins  arrter les chevaux. Le comte d'Etampes s'inquita
peu de ces prparatifs. Son arme tait fort nombreuse, puisque les
chroniques flamandes l'valuent  huit mille chevaux; il avait
d'ailleurs avec lui la plupart de ses intrpides chevaliers qui
avaient dlivr Audenarde. Le btard Antoine de Bourgogne commandait
l'avant-garde; le sire de Saveuse clairait la marche de l'arme. Elle
se porta immdiatement en avant pour assaillir les Gantois, qui
s'attendaient peu  cette attaque, et les hommes d'armes bourguignons,
protgs par les traits des archers, s'emparrent facilement des
retranchements qu'ils rencontrrent. A peine les Gantois eurent-ils le
temps de se replier au del de Nevele, se dfendant toutefois si
courageusement que la chevalerie bourguignonne ne put les entamer.

Nous retrouvons  la prise de Nevele toutes les circonstances de la
prise de Lokeren. Le comte d'Etampes, qui tait rest hors du bourg de
Nevele, avait donn l'ordre de poursuivre les Gantois. Les plus braves
chevaliers de l'arme et la plupart des hommes d'armes s'empressrent
d'obir et s'loignrent pour les atteindre. Ceux qui ne les avaient
pas suivis ne songeaient qu' piller, lorsque des renforts importants
arrivrent de Gand sous les ordres de Pierre Van den Nieuwenhuus: au
mme moment, quatre ou cinq cents paysans, avertis de ce qui se
passait, se runirent au son du tocsin et marchrent vers Nevele en
poussant de grands cris. Le sire de Hrims, qui occupait le bourg,
les entendit, et rassemblant quelques archers, il se fit ouvrir les
barrires et s'avana imprudemment pour combattre. Les Gantois, un
instant branls par le choc des Picards, les forcrent bientt 
reculer jusqu'au pont, et l toute rsistance cessa. Le sire de
Hrims, que l'on citait comme l'un des plus vaillants chevaliers de
l'arme du duc, tomba sous leurs coups; avec lui prirent des
chevaliers de la Bourgogne, du Dauphin, de la Picardie, qui taient
venus chercher la mort sous la massue ou sous les pieux ferrs de
quelques obscurs laboureurs. Les Gantois pntraient dj dans Nevele
et frappaient tous les hommes d'armes qui s'offraient  leurs regards.
Le comte d'Etampes plit en apprenant ce dsastre. Il fit appeler
Simon de Lalaing,  qui il avait confi sa bannire, et lui demanda
conseil. Monseigneur, lui rpondit le sire de Lalaing, il convient
sans plus tarder que tantt et incontinent cette ville soit reconquise
sur ces vilains; car si on attend  les assaillir, je fais doute que
tantt qu'il sera su par le pays, les paysans s'lveront de tous
cts et viendront secourir leurs gens. Le comte d'Etampes approuva
cet avis et ordonna que chacun mt pied  terre pour attaquer les
Gantois. Le combat s'engagea avec une nouvelle fureur: le dsir de
rparer une dfaite encourageait les uns; celui de conserver leur
avantage soutenait les autres. Par un hasard favorable aux
Bourguignons, le btard de Bourgogne et ses compagnons, renonant 
une poursuite infructueuse, revenaient dj vers Nevele. Ils
tardrent peu  reconnatre, au bruit de l'assaut, que les Gantois
avaient reconquis le bourg, et joignirent leurs efforts  ceux que le
comte d'Etampes faisait du ct oppos. Enfin l'enceinte de Nevele fut
force. Les Gantois que les vainqueurs purent saisir furent
impitoyablement mis  mort. Quelques-uns s'taient rfugis dans une
petite le: on les entoura, et pas un seul n'chappa  la vengeance
des hommes d'armes bourguignons. C'tait aussi  Nevele que, soixante
et onze annes auparavant, Rasse d'Herzeele avait pri avec un grand
nombre des siens en combattant Louis de Male.

Cependant, ds que l'avant-garde eut rejoint le corps d'arme, le
comte d'Etampes fit mettre le feu au bourg de Nevele et ordonna la
retraite. Il en tait temps. Le tocsin des villages voisins n'avait
pas cess de retentir, et de toutes parts les laboureurs
s'assemblaient, les uns pour combattre, les autres pour fermer par des
abatis d'arbres la route qu'avait suivie l'arme du comte d'Etampes.
Le pril tait plus grand que jamais, et sans la prudence des chefs de
cette expdition, elle et envelopp dans un dsastre commun tous ceux
qui y avaient pris part. De nouveaux obstacles arrtaient  chaque pas
la marche et accroissaient le dsordre, lorsque le capitaine du
chteau de Poucke assaillit imptueusement l'arrire-garde avec sept
ou huit cents combattants. L'alarme gagna le corps principal: le
dsordre d'une retraite prcipite succda aux chances gales d'une
bataille. Ce fut  grand'peine que les chevaliers rallirent leurs
hommes d'armes autour de l'tendard du comte d'Etampes. A chaque pas,
la mort claircissait leurs rangs, et cette brillante arme, puise
de fatigues et de privations, ne parvint  atteindre Harlebeke que
vers le milieu de la nuit (24 mai 1452).

La guerre tait devenue si acharne et si cruelle que, dans l'arme
des Gantois aussi bien que dans celle du duc, les prisonniers
offraient en vain les plus fortes ranons: ils n'vitaient la mort sur
les champs de bataille que pour prir le lendemain noys, pendus ou
dcapits. La fureur des combattants ne respectait pas davantage les
privilges du rang le plus lev ou des noms les plus illustres, et
plusieurs chevaliers bourguignons jugrent prudent de chercher 
loigner le comte de Charolais d'icelle mortelle guerre, pour doubte
de male fortune et que dolereuse aventure n'avenist au pre et au fils
ensamble, qui eust est la totale destruction de tous les pays du duc
de Bourgogne. Le duc Philippe partagea leur avis et chargea le sire
de Ternant de conduire son fils  Bruxelles, prs de sa mre; mais la
duchesse de Bourgogne, instruite des motifs de ce voyage, ne tmoigna
aucune joie de voir l'unique hritier de Philippe le Hardi s'abriter
dans le sein maternel comme dans un pacifique asile. Elle garda le
silence et se contenta d'inviter  un banquet les chevaliers,
escuyers, dames et damoiselles. Dj la fte s'achevait, lorsque la
fire princesse portugaise, levant la voix, s'adressa en ces mots au
comte de Charolais: O mon fils, pour l'amour de vous, j'ay assembl
ceste belle compaignie pour vous festoyer, car vous estes la crature
du monde, aprs monseigneur vostre pre, que je ayme le mieulx.... Or
doncques, puisque monseigneur vostre pre est en la guerre 
l'encontre de ses rebelles et dsobissans subjetz, pour son honneur,
haulteur et seigneurie garder, je vous prye que demain au matin vous
retournez devers lui, et gardez bien que en quelconque lieu qu'il
soit, pour doubte de mort ne autre chose en ce monde qui vous puist
advenir, vous n'eslongiez sa personne et soys toujours au plus prs
de luy. Le comte de Charolais revint  Termonde; mais le duc de
Bourgogne, en le revoyant dans son camp, se sentit plus dispos aux
ngociations, et peu de jours aprs le retour du comte de Charolais,
les marchands d'Espagne, d'Aragon, de Portugal, d'Ecosse, de Venise,
de Florence, de Milan, de Gnes et de Lucques, rsidant  Bruges, se
rendirent  Gand pour s'efforcer de rtablir la paix.

La cit de Gand restait puissante et redoute. De quelque ct que se
portassent ses regards, l'horizon moins sombre semblait s'clairer de
quelques rayons. Le roi de France se montrait dispos  abjurer le
systme hostile de Philippe le Bel et de Philippe de Valois, tandis
qu' Londres rien n'avait affaibli les sympathies sculaires qui
unissaient la patrie de Jacques d'Artevelde au royaume d'Edouard III.

Le 24 mai 1452, les capitaines, les chevins et les doyens des mtiers
adressaient  Charles VII une longue lettre pour lui faire connatre
leurs griefs et leurs plaintes. Ils y exposaient que le duc de
Bourgogne avait mand des hommes d'armes pour les combattre et qu'il
s'efforait de les livrer  la famine, protestant toutefois que bien
que la guerre ft moult dure, griefve et dplaisante, ils taient
rsolus  maintenir leurs droits, leurs privilges, franchises,
coutumes et usages, dont le roi, comme leur souverain seigneur, tait
le gardien et conservateur.

Deux jours aprs, des ambassadeurs anglais arrivaient  Gand, chargs
par Henri VI d'offrir un secours de sept mille hommes.

Enfin, peu d'heures avant que les reprsentants des marchands
trangers, des _nations_, comme on avait coutume de les nommer,
eussent salu les bords de l'Escaut, six mille Gantois, sous les
ordres de Jean de Vos, quittaient Gand par la route de Nevele pour se
diriger vers Bruges. Ils avaient pour mission de rappeler  leurs
anciens allis leur serment de sacrifier d'troites rivalits aux
intrts d'une patrie commune, de les soutenir s'ils tentaient quelque
mouvement favorable, de les menacer peut-tre dans le cas o
l'influence du duc y toufferait tous les efforts de leurs amis. En
effet, ils apprirent bientt que Louis de la Gruuthuse et Pierre
Bladelin avaient fait fermer les portes, et d'un commun accord ils
s'arrtrent  Moerbrugge, assez prs du Beverhoutsveld. Un de leurs
trompettes se prsenta  la porte de Sainte-Catherine avec plusieurs
lettres adresses aux divers mtiers de Bruges: S'il vous plat,
crivaient-ils aux Brugeois, nous faire assistence pour nous aidier 
entretenir nos droits et franchises, lesquels nous en nulle manire ne
pensons dlaissier ne souffrir estre amendris  l'aide de Dieu et de
nos bons amis, nous vous promettons que nous vous ferons samblable
assistence  l'entretenement de vos droits et franchises, et que nous,
pour plus grand suret de ces choses, jamais ne ferons paix sans vous;
car vous et nous ne porions mieulx entretenir iceulx nos droits et
franchises, se non par bonne union. Ces lettres ne furent point
remises. Louis de la Gruuthuse et Pierre Bladelin, tant sortis par un
guichet pour parlementer, russirent  persuader aux Gantois que les
magistrats de Bruges taient disposs  appuyer leurs rclamations, et
que le but de leur voyage tait atteint par la dmarche des _nations_.
Les Gantois se retirrent vers Oedelem et Knesselaere; ils acceptaient
comme un succs complet ces vagues et douteuses esprances.

Les marchands des _nations_ avaient dj t admis  Gand dans la
_collace_. Dans un discours rdig avec habilet, ils reprsentrent
vivement les dsastres qui menaaient une contre clbre entre
toutes celles du monde par les richesses qu'elles devaient  son
commerce. Ils ajoutaient que les Gantois agiraient sagement en
cessant de rappeler  tout propos leurs franchises et leurs privilges
et qu'il serait agrable au duc de leur voir supprimer leurs
_chievetaineries_. Les Gantois eussent craint de paratre, par leur
silence, renoncer  leurs privilges: quant  la mission de leurs
capitaines, ils dclaraient qu'elle n'avait d'autre but que de
maintenir au milieu des agitations de la guerre la scurit et l'ordre
intrieur, et l'on et tout au plus consenti  leur donner un autre
nom. Cependant la mdiation des _nations_ fut accepte et quatre
religieux furent choisis pour seconder leurs efforts: c'taient l'abb
de Tronchiennes, le prieur des Chartreux, le prieur de Saint-Bavon et
un moine de la mme abbaye, nomm Baudouin de Fosseux, dont la soeur
avait pous Jean de Montmorency, grand chambellan de France. Ils
trouvrent le duc  Termonde. Le prieur des Chartreux parla le
premier, puis l'un des marchands trangers lut une cdule o ils
exposaient qu'ils se trouveraient, si la guerre ne se calmait point,
bientt rduits  quitter la Flandre, car, comme chascun peult
savoir, les marchands et les marchandises requirent paix et pays de
paix, et nullement ne pevent soustenir la guerre. Les conseillers du
duc dlibrrent et se plaignirent de ce que les Gantois taient pires
que les Juifs, car se les Juifs eussent vritablement sceu que nostre
benoit Sauveur Jsus-Christ eust est Dieu, ils ne l'eussent point mis
 mort: mais les Gantois ne pouvoient et ne pevent ignorer que
monseigneur le duc ne fust et soit leur seigneur naturel. Les Gantois
taient si fiers, le duc si irrit qu'il tait bien difficile de
concilier des prtentions tout opposes.

Les ngociations se poursuivaient depuis quelques jours lorsque des
nouvelles importantes vinrent modifier profondment la situation des
choses. On avait appris en mme temps  Gand et  Termonde que Charles
VII, cdant aux prires des dputs flamands, voulait intervenir comme
mdiateur dans les querelles du duc et de ses sujets et l'on savait
dj que ses ambassadeurs taient arrivs le 11 juin  Saint-Amand;
c'taient: Louis de Beaumont, snchal de Poitou; Gui Bernard,
archidiacre de Tours, et matre Jean Dauvet, procureur gnral au
parlement; mais il leur avait t ordonn de placer  la tte de leur
ambassade le comte de Saint-Pol, l'un des plus illustres feudataires
du royaume qui, en ce moment mme, combattait sous les drapeaux du duc
de Bourgogne et semblait, par l'tendue et la situation de ses
domaines, investi d'un droit d'arbitrage qui devait un jour lui
devenir fatal.

Les instructions destines aux ambassadeurs franais leur avaient t
remises  Bourges, le 5 juin; elles comprenaient deux points
principaux, deux rclamations galement importantes pour la puissance
de la monarchie. La premire s'appuyait bien moins sur l'quit que
sur le sentiment national de la France, bless par le honteux trait
d'Arras et prt  saisir avec empressement la premire occasion
favorable pour le dchirer. Il s'agissait de la restitution des villes
de la Somme, sans rachat, sous le simple prtexte que la cession
n'avait eu lieu que pour protger les pays du duc contre les
excursions des Anglais, et qu'elle tait devenue sans objet par la
conqute de la Normandie et l'existence des trves. Le sire de Croy
avait dit vrai, lors des confrences d'Arras, que le duc de Bourgogne
renoncerait volontiers aux avantages qui lui avaient t faits si
Charles VII acceptait les conditions mises  la paix par les Anglais,
et il suffit de rappeler, pour s'expliquer cette dclaration, que le
duc Philippe craignait en traitant sparment d'exciter  la fois les
murmures de la Flandre et la colre de l'Angleterre; mais on n'avait
rdig aucun acte de cette promesse, essentiellement vague et sans
doute limite aux ngociations de cette poque. Le second point,
c'tait la mdiation du roi dans les affaires de Flandre, l'exercice
complet et entier de son droit de souverainet dans ces provinces qui
formaient le plus riche hritage de la maison de Bourgogne, et les
envoys de Charles VII se trouvaient chargs de travailler en son nom
au rtablissement de la paix.

Pour atteindre ce but, les ambassadeurs franais tiendront au duc et
aux Gantois un langage tout diffrent. Ils diront au duc que le roi,
arbitre lgitime de toutes les dissensions de ce genre, peut, 
l'exemple de ses prdcesseurs, les terminer, soit par sa sentence,
soit en recourant, contre ceux qui ne s'y soumettraient point,  la
force des armes. Ils exposeront, au contraire, aux Gantois que le roi,
qui dcide seul dans toute l'tendue du royaume de la paix ou de la
guerre, est dispos  les prserver de toute oppression comme ses bons
et loyaux sujet. Dans le mme systme, ils devaient ou ajourner les
ngociations relatives  la Flandre pour assurer le succs de celles
qui se rapporteraient  la restitution de villes de la Somme, ou bien,
si elle tait conteste, prsenter  la Flandre l'appui du roi contre
le duc de Bourgogne.

A Gand on lut publiquement, dans la journe du 14 juin, les lettres
qui annonaient l'intervention du roi de France, et ds le lendemain
le capitaine de Saint-Nicolas, Jean de Vos, prit le commandement d'une
expdition dirige contre le Hainaut.

Le duc de Bourgogne n'tait pas moins impatient de renouveler la
guerre. Si les Gantois sentaient leur zle se ranimer par l'espoir de
l'appui de Charles VII, il tait important  ses yeux que leur dfaite
immdiate rendt cet appui inutile ou superflu: le 13 juin il congdia
les dputs des _nations_, rejetant avec ddain la trve de six mois
qu'ils avaient demande et leur proposition de remplacer dsormais le
nom que portaient les capitaines (_hooftmans_) par celui de
_gouverneurs_, _recteurs_, ou _deffendeurs_. L'arme bourguignonne
avait reu d'importants renforts et tait prte  envahir le pays de
Waes. Le duc le dclara lui-mme aux dputs des _nations_. Quelques
heures plus tard il et pu, pour les en convaincre, leur montrer les
flammes qui s'levaient  l'horizon au-dessus de ces heureuses
campagnes enrichies par les bienfaits d'une longue paix.

Le sire de Contay et trois cents hommes d'armes avaient pass
l'Escaut, prs du bourg de Rupelmonde, dont les Bourguignons avaient
depuis longtemps incendi les habitations. Ces ruines leur offrirent
un abri o ils se fortifirent avec quelques coulevrines. La nuit
s'coula dans une grande inquitude: deux mille Gantois occupaient
Tamise; ils taient au nombre de quatre mille  Basele: on craignait
qu'ils ne se runissent  Rupelmonde pour repousser le sire de Contay
et ses compagnons.

Cependant l'aurore se leva: les Gantois n'avaient fait aucun
mouvement, soit qu'ils ignorassent la tentative des Bourguignons, soit
qu'ils crussent leur troupe plus nombreuse, et d'autres chevaliers ne
tardrent pas  rejoindre le sire de Contay. Le comte de Saint-Pol et
le sire de Chimay traversrent les premiers le fleuve avec
l'avant-garde, compose de mille archers et de trois cents lances:
toutes les enseignes furent aussitt dployes et guidrent les
combattants vers Basele. Les Gantois, surpris et chasss de leurs
retranchements par les archers, se rfugiaient prcipitamment dans
l'glise et dans une maison fortifie qui en tait voisine. On les y
assigea. Les archers dcochaient leurs traits sur tous ceux qui se
montraient aux fentres, et la plupart des hommes d'armes, entrans
par leur exemple, abandonnaient leurs rangs et accouraient en dsordre
pour prendre part  l'assaut, lorsqu'une troupe nombreuse de Gantois
qui avait quitt Tamise les attaqua inopinment. Un cri d'effroi avait
retenti parmi les hommes d'armes bourguignons et une sanglante mle
s'engagea aussitt autour de la bannire du comte de Saint-Pol.

Le duc Philippe remarqua, de l'autre rive de l'Escaut, le pril qui
menaait les siens. Il se jeta sans hsiter dans une petite nacelle
avec son fils, le duc de Clves, et Corneille, btard de Bourgogne. A
mesure que ses hommes d'armes le suivaient sur la rive oppose, il les
rangeait lui-mme en bon ordre et les envoyait l o le danger tait
le plus pressant. Grce aux secours qu'ils reurent, le comte de
Saint-Pol et le sire de Chimay parvinrent  repousser les Gantois, qui
perdirent une partie de leurs chariots et de leur artillerie.

Ce succs permit  l'arme bourguignonne d'achever son mouvement sans
obstacle, et le lendemain vers le soir elle se trouvait tout entire
sur la rive gauche du fleuve.

Le 16 juin 1452, ds que le jour parut, les hommes d'armes qui
combattaient sous la bannire du duc de Bourgogne quittrent leurs
tentes: Philippe avait ordonn qu' l'exception d'un petit nombre de
chevaucheurs chargs de surveiller les mouvements de l'ennemi, ils
luttassent tous  pied. En ce moment, en y comprenant les sergents
qu'avait amens le duc de Clves, ils taient trente ou quarante
mille: redoutable lgion d'lite, que des chevaliers accourus de
toutes les provinces de France conduisaient  la destruction des
milices communales de Flandre. Fire chose fust, dit Olivier de la
Marche,  voir telle assemble et telle noblesse, dont seulement la
fiert de l'ordre, la resplendisseur des pompes et des armures, la
contenance des tendards et des enseignes estoient suffisans pour
bahir et troubler le hardement et la folle emprise du plus hardi
peuple du monde.

Une vaste plaine s'tend entre Rupelmonde et Basele; c'est l que le
duc attendait les Gantois. On apercevait prs de lui le jeune comte de
Charolais qui, au milieu des hommes d'armes dociles  ses ordres, se
prparait  combattre pour la premire fois. Dj il savait se faire
craindre et obir, et montrait bien que le coeur lui disoit et
apprenoit qu'il estoit prince, n et lev pour autres conduire et
gouverner.

Les Gantois qui occupaient le pays de Waes se trouvaient sous les
ordres de Gauthier Leenknecht. Intrpide jusqu' la tmrit et dj
fameux par la prise de Grammont, il avait un instant form le projet
de percer les digues et d'engloutir dans les eaux le duc et toute son
arme, mais il en avait t empch par l'arrive de quelques archers
bourguignons; sa confiance dans le succs n'en avait toutefois pas
t branle, et il croyait qu' l'aide des renforts conduits de Gand
par le capitaine de Saint-Jean, Jacques Meussone, il pourrait rejeter
dans l'Escaut les Bourguignons, dont le nombre lui tait inconnu. En
effet, ds que le sire de Masmines eut annonc que l'on signalait au
loin la bannire o le lion de Notre-Dame semble, mme pendant son
sommeil, chercher de sa griffe entr'ouverte la lutte et le combat, le
duc avait ordonn  son avant-garde de se retirer; ce mouvement simul
devait tromper les Gantois et les entraner au milieu de leurs
ennemis, tandis que le duc de Clves, le comte d'Etampes et le btard
Corneille de Bourgogne veillaient  ce qu'aucune attaque ne ft
dirige soit contre l'arrire-garde, soit contre l'aile gauche qui
s'tendait vers le village de Tamise.

Le comte de Saint-Pol excuta habilement les instructions qui lui
avaient t donnes. Les Gantois, se disputant l'honneur de le
poursuivre, se livraient  l'enthousiasme de la victoire, quand ils
entendirent, comme un arrt de deuil et de mort, retentir tout  coup
autour d'eux cent trompettes ennemies dont les lugubres fanfares
s'effacrent dans la dtonation de toute l'artillerie du duc. Aux
balles de pierres et de fer qui sillonnaient un nuage de fume ardente
se mlaient les flches acres des archers: c'tait le signal que les
hommes d'armes bourguignons attendaient pour se porter en avant.

Les Gantois, en se voyant envelopps par toute une arme, avaient
reconnu les embches qui leur taient prpares: ils ne cherchaient
plus qu' s'inspirer de ces sentiments suprmes d'abngation et de
courage que le spectacle d'une mort invitable ne rend que plus vifs
chez les mes hroques. Jacques de Luxembourg, s'tant lanc le
premier dans leurs rangs pais, y eut son cheval abattu sous lui, et
peu s'en fallut qu'il ne prt. Jacques de Lalaing fut atteint  la
jambe d'un coup de faux, le sire de Chimay fut bless au pied. Ce fut
en vain que les chevaliers bourguignons cherchrent  conqurir la
grande bannire de Gand: un vieux bourgeois,  qui elle avait t
confie, la dfendait si vaillamment que jamais on ne put la lui
arracher. Les Gantois, presss par le choc de la chevalerie ennemie,
reculaient en rsistant  chaque pas, et leur dernire troupe, prs de
succomber, ne s'arrta que pour livrer un dernier combat o le btard
Corneille de Bourgogne tomba, frapp d'un coup de pique  la gorge.
C'tait l'objet de l'affection la plus tendre du duc. Il fit aussitt
pendre  un arbre Gauthier Leenknecht qu'on avait relev parmi les
blesss, mais cette vengeance ne pouvait le consoler de la perte de
son fils; on disait que la mort de cent mille hommes des communes de
Flandre n'y et point suffi. La duchesse de Bourgogne se chargea
elle-mme du soin de lui faire clbrer de magnifiques obsques dans
l'glise de Sainte-Gudule de Bruxelles, et on l'ensevelit dans le
tombeau des descendants lgitimes des princes de Brabant et de
Bourgogne, avec sa bannire, son tendard et son pennon, ce qui
n'appartenait qu'aux chevaliers morts les armes  la main.

Le lendemain, on aperut une flotte nombreuse qui remontait l'Escaut,
talant au soleil, au milieu de ses voiles blanches, mille cus aux
clatantes couleurs; elle portait des hommes d'armes runis en
Hollande par les sires de Borssele, de Brederode et d'autres puissants
bannerets.

Lorsque le duc Philippe vit, immdiatement aprs sa victoire, cette
nouvelle arme se joindre  une arme dj si puissante, il s'avana
jusqu' Waesmunster, esprant peut-tre y trouver des dputs de Gand
chargs d'implorer sa clmence; mais les Gantois se consolaient dj
de la dfaite de Gauthier Leenknecht par les heureux rsultats de
l'expdition de Jean de Vos qui avait repris Grammont, dispers la
garnison d'Ath, brl Acre et Lessines et sem la terreur jusqu'aux
portes de Mons, en recueillant partout sur son passage un immense
butin; Jean de Vos, rentr  Gand, fut proclam _upperhooftman_ ou
premier capitaine de la ville.

A la mme poque se forma, de l'appel d'un homme par conntablie, ce
corps si clbre depuis sous les ordres du btard de Blanc-Estrain,
des compagnons de la _Verte Tente_, destins  opposer aux Picards une
guerre non interrompue d'excursions inopines et d'escarmouches
sanglantes: ils avaient jur, comme les vieux Suves, de ne connatre
d'autre abri que le dme des forts et la vote du ciel.

Le 13 juin, le duc de Bourgogne, averti du dbarquement du sire de
Contay sur la rive gauche de l'Escaut, avait fait crire aux
ambassadeurs du roi qu'il lui tait impossible de les recevoir 
Termonde et qu'il les invitait  se rendre  Bruxelles. Il et dsir
qu'ils ngociassent avec ses conseillers loin du thtre de la guerre,
sans la troubler par leur intervention; mais les instructions
formelles de Charles VII s'y opposaient. Ils ne devaient traiter
qu'avec le duc lui-mme, et lorsqu'on eut russi  les retenir trois
jours  Bruxelles, il fallut bien se rsoudre  leur permettre de se
diriger vers le camp de Waesmunster.

Un hraut franais, parti le 15 juin de Tournay, tait dj arriv 
Gand, porteur d'une lettre par laquelle les envoys de Charles VII
annonaient qu'ils avaient reu du roi pleine autorit pour faire
cesser la guerre et juger tous les dmls qui en avaient t la
cause. Un grand enthousiasme accueillit  Gand cette dclaration, et
les magistrats rpondirent immdiatement aux ambassadeurs franais
qu'ils ne desiroient que l'amiablet du roy et estre de lui prservez
et entretenuz en justice, laquelle leur avoit longhement est
empeschie.

Il est ais de comprendre qu'au camp de Waesmunster la mdiation de
Charles VII tait juge avec un sentiment tout oppos. Bien que le
snchal de Poitou et ses collgues exposassent leur mission au
mieulx et le plus doucement qu'ils pussent, le duc leur rpondit
vivement, sans dlibration de conseil, que les Gantois estoient
les chefs de toute rbellion, qu'ils lui avoient fait les plus grands
outrages du monde et qu'il estoit besoing d'en faire telle punition
que ce fust exemple  jamais. Enfin, il ajouta que si le roi
connaissait la vritable situation des choses, il seroit bien content
de lui laisser faire sans lui parler de paix, et il pria les
ambassadeurs qu'ils s'en voulsissent dporter. Le lendemain (c'tait
le 21 juin 1452), le duc paraissait plus calme: il avait laiss  son
chancelier le soin de parler en son nom, et les ambassadeurs firent
connatre leur intention d'aller eux-mmes  Gand pour le bien de la
besongne. C'tait soulever une nouvelle tempte. Le chancelier de
Bourgogne, Nicolas Rolin, objecta qu'il ne pouvait y avoir honneur, ni
sret  s'y rendre. La discussion s'tait termine sans rsultats et
les envoys de Charles VII s'taient retirs  Termonde, quand ils y
reurent une nouvelle lettre des magistrats de Gand qui les pressaient
de hter leur arrive dans cette ville, afin qu'on les pust advertir
tout au long des affaires et besoingnes, car bon et playn
advertissement sont le bien et fondation de la conduicte d'une
matire. Cette lettre lgitimait leurs instances. Ils les maintinrent
nergiquement dans une confrence avec les conseillers bourguignons,
qui se prolongea jusqu'au soir, et bien qu'on leur oppost plusieurs
grands arguments pour cuider rompre leur dite commission et empescher
leur ale audit lieu de Gand, ils fixrent au lendemain
l'accomplissement de leur rsolution, aprs avoir dcid toutefois que
le comte de Saint-Pol ne les accompagnerait pas  Gand, puisqu'il se
trouvait en ce moment,  raison des fiefs qu'il possdait, tenu de
combattre sous les drapeaux du duc de Bourgogne. Les droits de
l'autorit royale exigeaient  leur avis qu'ils accueillissent les
plaintes de l'opprim et ils n'y voyaient, disaient-ils, ni
dshonneur, ni sujet de crainte: ce qu'ils redoutaient bien davantage,
c'tait de ne pouvoir se faire couter ni par un prince obstin dans
ses projets, ni par une population inquite et accessible  toutes les
passions tumultueuses.

Les chevins de Gand et un grand nombre de bourgeois s'taient rendus
solennellement  une lieue de la ville au devant des ambassadeurs du
roi. La remise des lettres closes sur lesquelles reposait leur mission
eut lieu le lendemain, et dans les confrences qui s'ouvrirent
aussitt aprs, ils obtinrent que l'on enverrait prs du duc l'abb de
Tronchiennes, Simon Boorluut et d'autres dputs, afin de tenter un
dernier effort pour rtablir la paix, ajoutant que si l'on ne pouvait
y parvenir par voies amiables, le roi de France tait prt  maintenir
le droit des Gantois par autorit de justice.

Pour juger ce que prsentait de srieux, le 25 juin, ce projet d'un
dbat contradictoire entre les envoys du duc et ceux de la commune
insurge, il faut que nous reportions nos regards sur les vnements
qui se sont accomplis dans le pays de Waes depuis que les ambassadeurs
franais ont quitt Termonde.

Le 23 juin, Philippe, mcontent et irrit, avait consenti malgr lui 
ce que les ambassadeurs franais allassent taler les fleurs de lis
royales parsemes sur les cottes d'armes de leurs hrauts au milieu
des bannires gantoises. Le mme jour, il fit appeler le comte
d'Etampes et lui ordonna de s'avancer vers le pays des Quatre-Mtiers
en mettant tout  feu et  sang. Le comte d'Etampes obit: la guerre
devint de plus en plus cruelle, de plus en plus acharne; un grand
nombre de chaumires avaient t livres aux flammes et plusieurs
retranchements avaient t enlevs d'assaut quand le comte d'Etampes,
arriv prs de Kemseke, s'arrta dans son mouvement. La chaleur tait
si touffante, racontent les chroniqueurs bourguignons, qu'il se vit
rduit  retourner  Waesmunster: il est bien plus probable qu'il
avait appris que six mille Gantois occupaient depuis deux jours le
village de Moerbeke et qu'il avait jug prudent d'ajourner le projet
de les y attaquer.

En effet, le 24 juin, l'arme du comte d'Etampes,  laquelle le comte
de Charolais avait conduit de puissants renforts, reprit la route
suivie par l'expdition de la veille; elle se rangea en bon ordre
entre Stekene et l'abbaye de Baudeloo, et l'on envoya des chevaucheurs
en avant pour examiner la position des Gantois. Elle tait trs-forte,
et malgr l'avis du sire de Crquy, qui voulait reconnatre de plus
prs les ennemis, les chevaliers, auxquels tait confi le soin de la
personne de l'unique hritier de la maison de Bourgogne, rsolurent de
rentrer de nouveau  Waesmunster.

Lorsque Philippe apprit que son fils tait revenu dans son camp, comme
le comte d'Etampes, sans que le moindre succs et couronn ses armes,
il rsolut, quelque sanglant qu'en dt tre le prix, de conqurir sur
les Gantois les retranchements de Moerbeke. Les sires de Crquy, de
Ternant, d'Humires furent chargs de prparer le plan du combat. Le
duc de Bourgogne l'approuva aussitt et fixa,  tous les hommes
d'armes runis  Waesmunster, l'heure du dpart et celle de l'assaut;
cependant, lorsque le son des trompettes appela l'arme sous les
armes, un mouvement d'hsitation se manifesta; des murmures se firent
entendre; ce fut presque une rbellion: les chevaliers eux-mmes
craignaient de s'exposer aux dangers qu'ils prvoyaient. Philippe se
vit rduit  cder, mais sa colre clata en prsence des membres de
son conseil et on l'entendit donner l'ordre d'enlever l'tendard qui
flottait devant son htel.

Ceci se passait le jour mme o la dclaration des magistrats relative
aux ngociations tait publie  Gand: le lendemain, 26 juin, le duc
accordait une trve de trois jours.

Si les chroniqueurs contemporains mentionnent  peine cette suspension
d'armes, il ne faut point s'en tonner. Le duc l'employa  de nouveaux
armements:  Gand, les discordes intrieures allaient devenir un flau
de plus pour le peuple dj puis par une longue guerre.

Henri VI et Charles VII poursuivaient en Guyenne la grande lutte de
Jeanne d'Arc contre Talbot: leurs ambassadeurs, portant en Flandre les
mmes sentiments de rivalit, se disputaient l'appui des communes. Les
uns, accourus les premiers, sans pompe, sans clat, et plutt comme
des espions, s'taient adresss aux souvenirs des temps les plus
glorieux et des hommes les plus illustres: les autres avaient essay
de rhabiliter cette suzerainet trop souvent invoque par Philippe le
Bel et Philippe de Valois, et, en effet, ils avaient paru, entours de
respect et d'honneurs, aussi bien au milieu des Gantois auxquels ils
promettaient un protecteur, qu' la cour du duc qu'ils menaaient d'un
juge.

De l'un et de l'autre ct il n'y avait que des promesses. Les Anglais
se persuadrent assez aisment que le meilleur moyen de faire croire 
leur sincrit tait de les excuter sans dlai et sans bruit; rien
n'tait plus habile pour faire chouer les ngociations entames par
les ambassadeurs franais. Tandis que le snchal de Poitou,
l'archidiacre de Tours et matre Jean Dauvet retournaient 
Waesmunster, on vit arriver  Gand quelques archers anglais venus
probablement de Calais. Ds ce moment, il y eut un parti franais, ou
pour mieux dire, un parti de la paix qui favorisait la mdiation des
ambassadeurs de Charles VII, et un parti de la guerre qu'encourageait
l'impuissance de l'arme bourguignonne devant les palissades
prcipitamment leves dans les marais de Moerbeke.

Le 29 juin, matre Jean Dauvet tait revenu  Gand pour y annoncer
qu'on n'avait pu obtenir du duc une trve d'un mois comme les Gantois
l'avaient demand aux ambassadeurs franais. Il tait en mme temps
charg de rendre compte des premires ngociations: les principes qui
y avaient prsid taient, d'une part, le maintien de l'autorit du
duc si longtemps mconnue, de l'autre, la conservation des privilges
menacs d'une sentence de confiscation, et avant tout le droit
d'arbitrage des envoys du roi en n'y attachant d'autre sanction
lgale que l'amende, dans le cas o les Gantois seraient reconnus
coupables de quelque dlit. Cette dclaration, soumise  l'assemble
de la commune pour qu'elle y adhrt, fut vivement combattue et
bientt rejete: la _collace_ n'accepta la mdiation des ambassadeurs
qu'en repoussant leur arbitrage, et elle se rserva non-seulement ses
privilges et le soin de se justifier des griefs du duc, mais aussi le
droit de ratifier toutes les conditions relatives au rtablissement de
la paix.

Une expdition s'tait organise sous l'influence de ce sentiment
hostile aux ngociations. Les partisans des Anglais, se croyant
assurs de vaincre les Bourguignons parce qu'ils conduisaient avec eux
quelques archers de Henri VI, avaient form le projet de s'emparer de
Hulst. Ils savaient qu'Antoine de Bourgogne, qu'on appelait le btard
de Bourgogne depuis la mort de son frre Corneille s'y tenait avec
Simon, Jacques et Sanche de Lalaing et une partie de l'arme
hollandaise: il avait mme pill et dvast le pays jusqu' Axel. A
l'approche des Gantois qui s'avanaient avec une nombreuse artillerie,
il recourut de nouveau  l'une de ces ruses que nos communes ne surent
jamais prvoir. Tandis qu'il multipliait sur les remparts de Hulst de
vains simulacres de dfense, Jacques de Lalaing et Georges de
Rosimbos, cachs hors de la ville avec un grand nombre d'archers,
enveloppaient les Gantois, et presque au mme moment le capitaine
d'Assenede, qui portait l'tendard de Gand, le jeta  ses pieds en
criant: Bourgogne! Cette attaque, cette trahison non moins funeste et
non moins imprvue, rpandent la confusion et le dsordre parmi les
milices communales. Jacques de Lalaing s'y prcipite: cent glaives se
dirigent vers sa poitrine et trois chevaux tombent sous lui; mais il
triomphe, et les Gantois fuient jusqu'aux portes de Gand, o Jean de
Vos fait saisir et dcapiter quelques-uns de ceux qui n'ont t ni
assez prudents pour traiter avec dignit, ni assez intrpides pour
combattre avec honneur.

La gloire de la Flandre et reu une tache indlbile dans cette
journe, si quelques bourgeois de Gand n'avaient continu  lutter
presque seuls contre la multitude de leurs ennemis, afin que leur
courage ft du moins oublier la honte de leurs compagnons. Leur
rsistance se prolongea longtemps, et ceux d'entre eux qui survcurent
 un combat acharn refusrent de recourir  la clmence du duc pour
se drober  la hache du bourreau, aimant mieux perdre la vie que de
se montrer indignes de la conserver. En vrit, raconte Jacques
Duclercq, je vous diray ung grand merveille, et  peu sembleroit-elle
croyable: c'est que les Gantois estoient tant obstins  faire guerre
qu'ils respondirent qu'ils aimoient mieulx mourir que de prier mercy
au duc, et qu'ils mouroient  bonne querelle et comme martyrs (29 juin
1452).

Cependant les vainqueurs, craignant quelque autre attaque des Gantois,
avaient envoy des messagers  Waesmunster afin de rclamer des
renforts. Hulst n'est loign que de quatre lieues de Waesmunster. Le
duc ordonna le mme soir  toute son arme de se runir. En vain les
ambassadeurs du roi lui reprsentrent-ils qu'un de leurs collgues
tait rest  Gand et qu'il ne tarderait peut-tre point  apporter
des nouvelles qui rendraient dsormais inutile l'effusion du sang, le
duc se contenta de rpondre que les mauvaises intentions des Gantois
lui taient assez connues. L'avant-garde, le corps principal et
l'arrire-garde se mirent successivement en marche; les chariots
suivaient, afin que ceux qui viendraient  se briser ne formassent
point un obstacle sur le chemin. Le duc, ayant ainsi chevauch toute
la nuit, s'arrta  une demi-lieue de Hulst. Il y fut rejoint par
quelques hommes d'armes hollandais commands par le sire de Lannoy, et
donna aussitt  Jacques et  Simon de Lalaing l'ordre d'aller
examiner de quel ct il serait plus ais d'escalader les remparts
d'Axel, mal dfendus par de larges fosss dont un soleil ardent avait
puis les eaux.

Ces prcautions taient inutiles. Les Gantois, avertis de la marche de
l'arme bourguignonne, s'taient retirs pendant la nuit. Le duc fit
mettre le feu aux trois mille maisons qui formaient le bourg d'Axel,
et se rendit  Wachtebeke o il passa deux jours, attendant les vivres
que les sires de Masmines et de la Viefville taient alls chercher 
l'Ecluse.

Pendant ces deux jours, les hommes d'armes du duc se dispersrent pour
parcourir les champs. Ils dcouvrirent un petit fort o quelques
Gantois s'taient retranchs. Ils les prirent et les mirent  mort.
Leur principal but, toutefois, tait de piller. Les laboureurs, dans
leur fuite prcipite, avaient abandonn leurs troupeaux qui
paissaient dans les prairies. Ils taient, disent les chroniqueurs, si
nombreux que l'on vendait au camp du duc une belle vache du pays de
Waes pour cinq sous: pour quatre cus on en avait cent.

Devant le village de Wachtebeke s'tendent de vastes marais qu'arrose
un bras de la Durme. Les sires de Poix et de Contay y avaient fait
tablir un passage pour que l'arme bourguignonne pt les traverser;
mais ds qu'elle se fut mise en marche, le sol humide de la route cda
et elle devint impraticable. Il fallut reculer, et les hommes d'armes
du duc,  demi noys dans la fange et dans la boue, rentrrent 
Wachtebeke. Bien que leur dpart ft fix au lendemain, on avait
profit de ces retards pour incendier quelques villages. La chronique
de Jacques de Lalaing en nomme un seul: celui d'Artevelde.

Le 6 juillet, le duc quitta Wachtebeke qu'on livra aux flammes, et
passa la Durme prs de Daknam. Le lendemain, il se rendit  Wetteren,
gros bourg situ sur l'Escaut,  deux lieues et demie de Gand, et y
plaa son camp. Les ambassadeurs du roi, qui taient rests 
Termonde pendant ces combats, l'y suivirent et firent de nouvelles
instances pour qu'il suspendt la guerre par une trve qui permettrait
de recommencer les ngociations. Le moment de ces remontrances tait
mal choisi: le duc refusa de les couter, et le 10 juillet il ordonna
au duc de Clves de prendre son tendard et de s'avancer jusqu'auprs
de Gand. Il esprait engager les bourgeois  sortir de leur ville et 
lui livrer bataille. Il avait mme fait connatre, sans qu'on sonnt
les trompettes, que chacun scellt son cheval et se tnt prt 
combattre. Toison d'or accompagnait le duc de Clves et avait amen
avec lui tous les rois d'armes, hrauts et poursuivants de la cour du
duc, afin qu'ils lui apprissent de suite l'attaque des Gantois.

Cependant les Gantois instruits par les revers de Basele, tromprent
ces esprances. Ils vinrent en grand nombre escarmoucher aux portes de
leur ville; mais lorsqu'ils se sentaient presss de trop prs, ils
reculaient et attiraient eux-mmes les hommes d'armes du duc assez
loin pour qu'ils pussent les atteindre avec les arbaltes, les
coulevrines et les canons placs sur leurs remparts. Le combat se
prolongea pendant deux heures sans que les Gantois cessassent de
conserver l'avantage. Un grand nombre d'hommes d'armes du duc avaient
succomb, et tous leurs efforts n'avaient amen d'autre rsultat que
l'incendie de quelques maisons des faubourgs.

Philippe n'avait point assez de forces pour songer  assiger une
grande et populeuse cit comme celle de Gand, qui pouvait armer chaque
jour, disait-on, quarante mille dfenseurs et en porter mme le nombre
 cent mille, si le pril l'exigeait. Cette fois, du moins, il avait
compt inutilement sur l'inexprience et l'imprudente tmrit de ses
ennemis, et il ne lui restait plus qu' opter entre une retraite
honteuse et une inaction qui puiserait ses ressources sans moins
dissimuler son impuissance. Dans cette situation, il n'hsita pas 
subir la ncessit d'un trve, et le 15 juillet, sans consulter ni son
chancelier ni les membres de son conseil, il annona son intention 
Jean Vander Eecken, secrtaire des chevins des _parchons_, qui se
trouvait depuis plusieurs jours  Wetteren avec les ambassadeurs du
roi. Cette suspension d'armes devait durer six semaines depuis le 21
juillet jusqu'au 1er septembre.

Le duc licencia aussitt son arme. Il se contenta de laisser de
fortes garnisons  Courtray,  Audenarde,  Alost,  Termonde et 
Biervliet; mais il n'osa point en envoyer  Bruges, de peur de
mcontenter les habitants de cette ville,  qui il avait donn pour
capitaine un de leurs concitoyens, qui jouissait d'une grande autorit
parmi eux, messire Louis de la Gruuthuse. Les Gantois s'taient dj
empresss d'crire au roi de France pour placer leurs droits sous la
protection de sa suzerainet. Le duc lui-mme lui adressa de Termonde,
le 29 juillet, une lettre crite dans les termes les plus humbles,
pour le supplier d'entendre ses ambassadeurs, Guillaume de Vaudrey et
Pierre de Goux, avant d'accorder  ses adversaires aucuns mandements
ou provisions  l'encontre de luy.

Philippe avait dsign la ville de Lille pour les confrences
relatives  la paix. Louis de Beaumont et ses collgues s'y rendirent
immdiatement. La commune de Gand, qui en ce moment mme voyait
s'associer  sa magistrature les noms influents des Rym, des
Sersanders, des Vanden Bossche, des Steelant, des Everwin, avait
choisi, pour la reprsenter, Simon Borluut, Oste de Gruutere, Jean
Vander Moere et d'autres bourgeois, auxquels les historiens
bourguignons n'hsitent pas  donner le titre encore si recherch et
si rare de chevaliers.

Les dputs flamands avaient rclam les conseils d'un avocat du
parlement de Paris, nomm matre Jean de Popincourt. Le mmoire qu'ils
prsentrent indique, par son titre, le but dans lequel il avait t
rdig: C'est le rgiment et gouvernement qui longtemps a est au
pays de Flandres contre les anciens droitz d'icelluy pays, et contre
raison et justice en grant grief de la chose publique et de la
marchandise sur laquelle le dit pays est principalement fond. On y
lisait successivement que les impts prlevs par le duc dpassaient
ceux que ses prdcesseurs avaient recueillis pendant un sicle, que
les transactions commerciales avaient t soumises  des impts
illgaux dont l'exclusion des marchends osterlings avait t le
rsultat, que le commandement des forteresses de Flandre avait t
confi  des trangers. On y rappelait le complot tram par George
Debul pour l'extermination des bourgeois de Gand, puis les prparatifs
belliqueux du duc auxquels s'taient jointes d'autres mesures prises
pour les affamer. Enfin sur chacun des points qui avaient t l'objet
des diffrends du prince et de la commune, on y trouvait cites
quelques-unes de ces nombreuses chartes de privilges octroyes  la
ville de Gand depuis Philippe d'Alsace jusqu' Jean sans Peur. Toutes
ces plaintes se rsumaient dans ce texte de la keure de Gand de 1192:
_Gandenses fideles debent esse principi quamdiu juste et
rationabiliter eos tractare voluerit_.

La rponse du duc n'embrasse pas un moins grand nombre de griefs. Si
dans le systme des Gantois le maintien de leurs privilges est la
condition de leurs serments et la base de leurs devoirs, les
conseillers bourguignons n'y voient que le prix d'une obissance
humble et complte. A les entendre, les chefs de la commune insurge
avoient intention de prendre et tenir le pays de Flandre, de s'en
dire et porter contes et de le dpartir entre eulx et leurs
complices, et pour les punir, le duc pouvait  son gr ou enlever 
la ville de Gand ses privilges, ou mme la dtruire et la raser
_usque ad aratrum_.

Le duc de Bourgogne avait, en quittant Wetteren, annonc aux
ambassadeurs du roi qu'il les suivrait de prs  Lille: il y arriva
peu de jours aprs eux. Sa prsence sembla devoir imprimer
immdiatement une nouvelle marche aux ngociations, car, ds le 21
aot, les envoys de Charles VII abordrent l'expos du second point
de leur mission, ce qu'ils n'avaient os faire ni  Wetteren, ni 
Waesmunster. Ne sachant trop comment entrer en matire pour prsenter
une rclamation si trange et, il faut le dire, si peu justifie, ils
commencrent par rappeler qu'il y avait eu aucunes paroles et
ouvertures  cause d'aucunes terres et seigneuries du roi entre le
comte de Saint-Pol et les sires de Croy,  qui Charles VII attribuait
la promesse verbale, si malencontreusement omise dans le trait
d'Arras. Il fallait,  leurs avis, supposer que ces terres et
seigneuries qui n'avaient point t dsignes, source fortuite et
ventuelle de contestations, taient les villes de la Somme, et que le
duc, en protestant de son dsir de complaire au roi en toutes choses,
avait annonc le dessein de les lui restituer. A ce langage si
inattendu et si nouveau, Philippe ne put retenir sa surprise. Je me
donne merveilles, dit-il au snchal de Poitou et  ses collgues, de
ce que vous me distes touchant la restitution des terres, veu que
jamais je n'en ai parl  messires de Croy, et s'ils se sont advancs
d'en parler, je les dsavoue, et ils en paieront la lamproye. Antoine
et Jean de Croy assistaient  cette audience; ils se htrent de
dmentir ce qu'on leur avait attribu. Les ambassadeurs franais,
s'tant retirs pour dlibrer sur ce qu'ils avaient  rpondre,
jugrent qu'il ne fallait pas insister davantage sur les paroles et
ouvertures des sires de Croy, et ils cherchrent seulement  tablir
que la cession des villes de la Somme n'avait t qu'une cession
provisoire, destine  protger contre les Anglais les frontires des
Etats du duc de Bourgogne, et que cela avait t expressment convenu,
quoiqu'il n'en et point t fait mention dans le trait d'Arras. Bien
que Philippe se montrt peu dispos  cder, son langage s'tait
adouci, et il congdia les ambassadeurs en leur dclarant que la
matire estoit grande et qu'il y eschoyt bien penser.

Evidemment le duc de Bourgogne ne pouvait consentir  la restitution
de ces villes, dont le rachat avait t fix  la somme norme de
quatre cent mille cus d'or: si elles avaient cess d'tre une
barrire contre les Anglais chasss de la Normandie, elles restaient,
pour le duc Philippe, ce qu'elles taient avant tout  ses yeux, une
ligne importante de dfense contre les rois de France, qui avaient si
frquemment envahi, sans obstacle, les plaines fertiles de l'Artois et
de la Flandre. La puissance du duc de Bourgogne reposait sur le trait
d'Arras; il ne pouvait, sans en abdiquer les fruits, en dchirer le
texte dans l'une des clauses qui lui taient les plus avantageuses.
Cependant il n'ignorait pas que Charles VII, triomphant  la fois du
Dauphin rduit  s'humilier et des Anglais expulss de la Guyenne,
runissait  ses frontires du nord tous ses chevaliers et tous ses
hommes d'armes pour le combattre. Il temporisait et attendait son
salut de l'Angleterre. Une guerre civile, fomente par le duc d'York,
avait t touffe par la fortune victorieuse de la maison de
Lancastre,  laquelle la duchesse de Bourgogne appartenait par sa
mre, et le gouvernement tait de nouveau dirig par le duc de
Somerset, si favorable au duc Philippe qu'il avait t accus au
parlement de l'anne prcdente de vouloir lui livrer Calais. Il n'est
gure permis de douter que des agents bourguignons n'aient suivi 
Londres le cours des vnements, prts  en profiter dans l'intrt de
leur matre, et s'appuyant sans cesse sur tout ce que les passions
nationales conservaient d'hostile contre les Franais; l'histoire ne
nous a conserv ni leurs noms, ni les traces de leurs ngociations;
mais nous en connaissons le rsultat: le choix de Jean Talbot, le
fameux comte de Shrewsbury, pour commander une expdition qui allait
aborder dans la Gironde.

C'tait le 21 aot que les ambassadeurs franais avaient rclam du
duc Philippe la restitution des villes de la Somme, ayant charge de
s'adresser  sa personne et non  autre, privment et rondement, sans
entrer en grans argumens, car il suffit d'tre fort et redoutable
pour avoir le droit de parler haut et bref. L'invasion imminente des
Anglais, en appelant de nouveau dans les provinces du midi les forces
de Charles VII, qui s'tait trop confi dans la trve, modifia tout 
coup leur position. L'ambassadeur mandataire de la colre et des
vengeances du seigneur suzerain s'effaa: il ne resta que l'homme
timide et faible, entour des sductions d'un vassal plus riche que le
roi lui-mme.

Le 30 aot, les envoys du roi de France adressrent aux chevins de
Gand une lettre o ils avouaient que jusqu' ce jour ils n'avaient
rien obtenu du duc de Bourgogne, et toutefois, d'aprs leur propre
aveu, le moment approchait o la fin des trves ncessiterait
l'adoption d'un appointement. Quel qu'il dt tre, ils leur
dfendaient, au nom du roi, qui a bien le vouloir de donner remise 
leurs griefs, de chercher  s'y opposer en procdant par armes ne
par voie de fait.

Les craintes que fit natre cette dclaration, si ambigu dans ses
termes et si menaante dans ce qu'elle laissait entrevoir, ne devaient
pas tarder  se confirmer. Le 3 septembre, vers le soir, les dputs
flamands qui avaient pris part aux confrences de Lille rentrrent
tristement  Gand. Leur mission avait t termine par le rejet de
toutes leurs demandes, et ds le lendemain on publia  Lille, au
clotre de Saint-Pierre, la sentence arbitrale des ambassadeurs
franais, toute favorable aux prtentions du duc. Elle ordonnait que
les portes par lesquelles les Gantois taient sortis pour attaquer
Audenarde seraient fermes le jeudi de chaque semaine; que celle par
laquelle ils s'taient dirigs vers Basele le serait perptuellement;
qu'ils payeraient une amende de deux cent mille cus d'or; que toutes
leurs bannires leur seraient enleves; que les chaperons blancs
seraient supprims; qu'il n'y aurait plus d'assembles gnrales des
mtiers; que les magistrats de Gand n'exerceraient aucune autorit
suprieure sur les chtellenies voisines, et ne pourraient prendre
aucune dcision sans l'assentiment du bailli du duc; que ces mmes
magistrats se rendraient, en chemise et tte nue, au devant du duc,
suivis de deux mille bourgeois sans ceinture, pour s'excuser en toute
humilit de leur rbellion et en demander pardon, grce et
misricorde.

Quelques jours s'coulrent. Un hraut charg par les ambassadeurs
franais d'interpeller les Gantois sur leur adhsion  la sentence du
4 septembre, quitta Lille et se rendit  Gand. Ds qu'il fut descendu
dans une htellerie, il s'informa de quelle manire il pourrait
remplir son message. Gardez-vous bien, s'cria l'hte prenant piti
de lui, gardez-vous bien de faire connatre quel motif vous amne, car
si on le savait, vous seriez perdu. Et il cacha le hraut dans sa
maison afin qu'il pt attendre un moment plus favorable pour
s'acquitter de sa mission. Cependant l'agitation ne se calmait point.
La _collace_, convoque le 8 septembre, avait rejet tout d'une voix
le trait de Lille comme contraire aux privilges de la commune, et il
ne resta au hraut qu' tourner sa robe orne de fleurs de lis et 
feindre qu'il tait un marchand franais revenant d'Anvers. Il y
russit, se fit ouvrir les portes de la ville et frappa son cheval de
l'peron jusqu' ce qu'il ft rentr  Lille.

Il nous reste  raconter ce qu'tait devenue la ngociation relative
aux villes de la Somme. Le 9 septembre, c'est--dire, selon toute
apparence, le jour mme du retour du messager franais envoy  Gand,
le duc Philippe, ne tenant aucun compte de la sentence rendue en sa
faveur par les envoys de Charles VII, repoussa tout ce qu'ils avaient
allgu sur l'origine de la cession de 1435, en se contentant de
rpondre que les causes en taient assez connues, mais qu'il ne le
vouloit point dire pour l'honneur du roy. C'tait rappeler l'attentat
de Montereau, l'alliance du duc Jean et des Anglais, et l'humiliation
du roi qui, pour ne pas subir la loi des trangers, l'avait accepte
d'un vassal. Cette rponse tait un dfi au moment o le duc se
flicitait de voir les Anglais menacer de nouveau la Guyenne et
peut-tre mme se prparer  reconqurir la Normandie.

Du reste, Philippe ne mconnaissait point les bons services des
ambassadeurs franais qui avaient condamn les Gantois. Comme s'il
prvoyait qu'ils pourraient tre mal accueillis  leur retour  Paris,
il leur promit d'crire au roi en leur faveur, puis il leur fit donner
six mille ridders pour leur travail.

Les Gantois avaient dj charg un religieux cordelier de porter 
Charles VII une protestation contre la sentence de ses ambassadeurs,
protestation o ils mentionnaient toutes les promesses qui leur
avaient t faites et les rserves admises dans ses ngociations pour
leurs privilges et leurs franchises: nanmoins, ajoutaient-ils dans
leur lettre au roi, vos ambassadeurs ont fait tout au contraire,
mettant arrire et dlaissant leurs susdites promesses; car aprs le
partement de nos dputs de Lille et sans la prsence d'aucun
d'iceulx, ont prononc un trs-rigoureux et malvais appointement
contre nous, contre nos droits et nos privilges, franchises,
liberts, coutumes et usaiges, et sur nos dolances ne ont-ils baill
quelque provision, ne appointement pour nous. Puis, arrivant  la
dfense qui leur avait t faite de poursuivre la guerre, ils en
rejetaient la responsabilit sur le duc de Bourgogne qui avait
continu  tenir clos les passages par lesquels vivres et
marchandises sont accoutums estre amens, ce qui est plus grande et
griefve voie de fait que faire nous peut. Ils cherchaient aussi 
tablir la lgitimit de leur rsistance par les dangers qui les
entouraient, veu qu'autrement ils seroient enclos en grande angoisse
et ncessit, sans avoir vivres, et destruits et ruins, ce qui n'est
 souffrir. Cette nergique protestation se terminait en ces termes:
Pour ce, trs-chier seigneur, que toutes ces choses sont
trs-malvaises et frauduleuses, contre votre vraye intention et le
contenu de vos lettres, et aussi contre nos droits, privilges,
franchises, liberts, coutumes et usaiges et por ce  rebouter de
toutes nos forces, desquelles nous nous complaignons trs
rigoureusement  Vostre Royale Majest, comme raison est, nous vous
supplions en toute humilit qu'il vous plaise les dlinquans corriger
et s dites fautes remdier et pourveoir.

Les Gantois abordaient dj cette nouvelle lutte dont leur lettre 
Charles VII offrait l'apologie: de toutes parts, ils recommenaient la
guerre. Le 17 septembre, le btard de Blanc-Estrain quitta Gand
pendant la nuit avec les compagnons de la _Verte-Tente_ et se dirigea
vers Hulst. Tandis qu'il faisait allumer des torches prs des remparts
afin de tromper les Bourguignons dans ces mmes lieux o une ruse
semblable avait t fatale aux Gantois, il y pntrait du ct oppos
sans trouver de rsistance, et passait la garnison au fil de l'pe.
Il enleva tous les canons et les ramena  Gand, aprs avoir fait
mettre le feu  la ville de Hulst pour que les ennemis ne pussent plus
s'y tablir. Peu de jours aprs, il sortit de nouveau de Gand,
s'empara du bourg d'Axel et dtruisit le chteau d'Adrien de Vorholt,
chevalier du parti du duc. Le 24 septembre, le btard de Blanc-Estrain
alla attaquer Alost; mais le sire de Wissocq se tenait sur ses gardes,
et il ne parvint qu' en brler les faubourgs: le mme jour, une autre
expdition s'loignait de Gand sous les ordres de Jean de Vos; elle
incendia Harlebeke et menaa Courtray sans rencontrer d'obstacle dans
sa marche.

La situation du duc tait fort embarrassante. Ses trsors
s'puisaient, et la continuation de la guerre l'obligeait  de
nouveaux emprunts. Le Luxembourg se rvoltait. Il avait d'autres
sujets d'inquitude pour ses Etats de Bourgogne. Mais il tait loin de
pouvoir songer  touffer avec vigueur les dsordres du Luxembourg, et
ce fut de la Bourgogne mme qu'il se vit rduit  appeler en Flandre
le marchal de Blamont. Il lui confia le commandement suprieur de
l'arme dont le centre tait  Courtray. Courtray avait t aussi,
sous Philippe le Hardi, la rsidence du sire de Jumont, si fameux par
sa cruaut. Le sire de Blamont, n dans le mme pays que lui, devait
au mme titre atteindre la mme clbrit. Le marescal de Bourgongne,
qui estoit homme boiteux et contrefait, commanda, porte une ancienne
chronique, que tous les villages et maisons estant  cinq lieues
entour de la ville de Gand feussent mis en feu et flambe, pour lequel
commandement furent en une sepmaine arses et ananties plus de huit
mille maisons, et ne furent, comme on disoit, oncques gens d'armes
veus faire tant de desrisions que ceulx dudit marescal faisoient, car
ils prenoient hommes, femmes et enfans et les menoient  Courtray et 
Audenarde, liez comme bestes et les vendoient s marchis, et ceulx
que ils ne povoient vendre estoient par eulx noiez, penduz ou
esgeullez. Le sire de la Gruuthuse, ce noble chevalier qui retenait,
par l'affection dont il tait l'objet, toute la commune de Bruges sous
les bannires bourguignonnes, avait seul os protester contre ces
barbares dvastations.

Le sire de Blamont avait galement ordonn que tous ceux qui
habitaient dans le pays de Gand se retirassent dans quelque
forteresse: sa protection inspirait peu de confiance, et malgr ses
proclamations, les populations prfrrent chercher un refuge  Gand.
On n'excuta pas davantage une ordonnance du duc qui prescrivait de
prendre la croix de Saint-Andr, en annonant qu'il considrerait
comme ennemis tous ceux qui ne la porteraient point.

Le sire de Blamont, irrit, ne se montra que plus terrible dans ses
vengeances. Il se rendait de village en village, ne laissant derrire
lui que des ruines. Tantt il brlait les glises, afin qu'on n'y
sonnt plus le tocsin  son approche; tantt il renversait les
chteaux des nobles ou les fermes des laboureurs, pour que les Gantois
n'y trouvassent point un asile. Le pillage et le butin remplissaient
son trsor.

Le 27 octobre, un corps de Bourguignons parut devant Gand. Ils avaient
quitt Alost sous les ordres du btard de Bourgogne. Pleins de
confiance dans leurs forces, ils espraient pouvoir exciter les
Gantois  venir les attaquer, et se croyaient trop assurs de vaincre
s'il leur tait donn de combattre. A peine taient-ils arrivs  une
demi-lieue de la ville que les Gantois s'avancrent en grand nombre,
prcds de quelques Anglais  cheval. Le btard de Bourgogne ordonna
aussitt que chacun mt pied  terre; mais cet ordre ne fut point
excut: ds le premier choc la confusion se mit parmi ses gens, et
ils se dbandrent sans que ses prires ni ses menaces les pussent
arrter. Il eut lui-mme  grand'peine le temps de remonter  cheval
avec son gouverneur, messire Franois l'Aragonais, et suivit, avec une
vingtaine d'hommes d'armes, la route o les fuyards avaient jet leurs
lances, leurs arcs et leurs harnois. Cette retraite rapide, qui les
couvrit de honte, assura du moins leur salut. Quatre mille Gantois
taient sortis par une autre porte de la ville pour leur couper la
retraite; mais lorsqu'ils parvinrent au but de leur marche, les
Bourguignons s'taient dj cachs dans les murs d'Alost.

Le marchal de Bourgogne chercha  rparer cet chec par de nouvelles
vengeances. Ses archers chassrent les Gantois d'Eecloo et
incendirent cette ville; le mme sort tait rserv au bourg de
Thielt. Le 3 novembre, ce sont les moulins d'Assenede qui sont livrs
aux flammes; deux jours aprs, c'est le bourg de Waerschoot. Peut-tre
les Picards se souviennent-ils que les communes flamandes,  leur
retour de Montdidier, ont saccag leurs campagnes comme ils ravagent
eux-mmes celles de la Flandre.

Gand s'meut de ces dvastations. Une leve de cinq hommes par
_conntablie_ est ordonne: on leur confie le terrible soin des
reprsailles. Tandis que les Picards dvastent Ruysselede, Aeltre et
Sleydinghe, les milices de Gand brlent Oostbourg et Ardenbourg,
menacent l'Ecluse et runissent deux cents chariots de butin. Les
Picards s'en inquitent peu; ils s'avancent, le 19 novembre, prs de
Gand, jusqu' l'abbaye de Tronchiennes. Le lendemain, les Gantois,
prenant de nouveau les armes, se dirigent, au nombre de dix mille,
vers Alost. Mais leur marche est retarde par des tourbillons de neige
et de pluie, et ils se retirent en apprenant que le sire de Wissocq,
prvenu de leurs desseins, a mand des renforts de Termonde. Peu de
jours s'taient toutefois couls quand les compagnons de la
_Verte-Tente_ vengrent cet chec par une autre excursion dans le
pays d'Alost. Triste spectacle qui n'appartient qu'aux guerres
civiles! Pendant qu' l'est de la ville de bruyantes acclamations
saluaient le butin conquis dans une riche et fertile contre qui tait
aussi une terre flamande, des gmissements et des larmes rpondaient,
sur les remparts opposs,  ces cris de joie. Les habitants de
Somerghem, rfugis  Gand, voyaient  l'horizon se dessiner les
lueurs de l'incendie qui dvorait leurs maisons, et maudissaient les
Picards comme d'autres maudissaient les Gantois.

Un combat plus important eut lieu le 2 dcembre. Mille Gantois taient
alls protger les habitants de Merlebeke menacs par Philippe de
Lalaing. Un instant repousss, ils reurent des renforts et
poursuivirent les Bourguignons jusqu' une lieue d'Audenarde. L,
Jacques de Lalaing accourut au secours de son frre et la lutte
recommena; dj un corps de quatre mille Gantois, htant sa marche,
se prparait  envelopper les ennemis, quand il cherchrent dans les
murailles d'Audenarde un refuge contre les Gantois, qui passrent la
nuit  l'abbaye d'Eenhaem. Depuis ce jour, les escarmouches devinrent
de plus en plus frquentes; les Bourguignons se voyaient rduits 
laisser des garnisons dans les principales forteresses; les
intempries de l'hiver gnaient leurs communications, et les
chevaliers n'osaient gure s'aventurer hors des chteaux, de crainte
de voir leurs destriers s'enfoncer dans un terrain tremp par les
pluies ou les inondations.

Le bruit des succs des Gantois arriva jusqu'en France. Charles VII,
apprenant d'une part le rtablissement de l'influence du parti d'York
en Angleterre, d'autre part, rassur sur l'invasion des Anglais dans
la Guyenne, se souvient tardivement de la protestation des Gantois, et
le 10 dcembre 1452, il charge  Moulins son chambellan, Guillaume de
Menipeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, l'un conseiller au
parlement, l'autre membre de la cour des aides, d'une mission presque
semblable  celle de Louis de Beaumont. Le roi de France sait que les
Gantois accusent ses premiers ambassadeurs d'avoir excd les limites
de leur droit d'arbitrage; en sa qualit de leur souverain seigneur,
il ne peut refuser d'entendre leurs plaintes; il est mme tenu, s'ils
le demandent, de leur accorder provision en cas d'appel; mais il
dsire surtout de voir la paix rtablie dans leur pays. Ses
ambassadeurs porteront aussi au duc de Bourgogne les plaintes du roi
sur les excursions de ses hommes d'armes dans le Tournsis et sur
l'asile qu'ont trouv dans ses Etats des maraudeurs anglais. Tel est
le texte des instructions qui nous ont t conserves; mais, s'il faut
en croire les chroniques flamandes, les Gantois avaient reu vers la
mme poque des lettres royales bien plus explicites dans lesquelles
Charles VII dsavouait la sentence prononce par ses dputs comme
obtenue par fraude contrairement  sa volont.

Guillaume de Menypeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain,
partis de Paris le 16 janvier 1452 (v. st.), passrent huit jours 
Tournay pour s'enqurir des maulx et dommaiges que les gens de
monsieur de Bourgogne avoient faicts sur les subjects du roy,
notamment du sac du village d'Espierres, situ dans la chtellenie de
Tournay. Ils y reurent le sauf-conduit qu'ils avaient fait demander
aux Gantois; puis ils se rendirent le 29 janvier  Lille, prs du duc
de Bourgogne. Huit jours s'coulrent avant qu'ils obtinssent une
audience. On leur disait que le duc tait ung peu malade, mais ses
conseillers ne leur cachaient point qu'ils faisoient grand desplaisir
 monseigneur de Bourgogne de luy parler de la matire de Gand. Ils
le trouvrent enfin, le 5 fvrier, assis prs de son lit dans un
fauteuil qu'il ne quitta qu'un instant pour les saluer en portant la
main  son chaperon, et lorsqu'ils eurent expos leur crance, le
chancelier de Bourgogne leur promit, au nom du duc, une rponse qu'ils
devaient longtemps attendre.

Philippe n'avait rien nglig pour faire chouer la nouvelle tentative
de mdiation qu'il redoutait. En apprenant l'envoi des lettres de
Charles VII qui dsavouait la conduite de ses premiers ambassadeurs en
en dsignant de nouveaux, il avait essay d'abord de profiter des
discordes qui rgnaient entre les bourgeois de Gand. Jean de Vos,
jaloux peut-tre des succs des _compagnons de la Verte-Tente_,
accusait le btard de Blanc-Estrain d'avoir viol la prison du
Chtelet pour en retirer un de ses amis, et les disputes devinrent si
vives que les magistrats ordonnrent que les deux adversaires fussent
momentanment privs de leur libert, comme l'avaient t en 1342,
dans des circonstances semblables, Jacques d'Artevelde et Jean de
Steenbeke; toutefois ces divisions cessrent lorsqu'on annona qu'un
capitaine anglais, nomm Jean Fallot, avait trahi avec quelques-uns
des siens la cause des Gantois. Thierri de Schoonbrouck, qui avait
prsid  l'arrestation du btard de Blanc-Estrain et de Jean de Vos,
se plaa lui-mme  la tte de leurs factions rconcilies, pour aller
incendier les retranchements de Termonde o les transfuges avaient
trouv un asile.

Le complot de Jean Fallot avait t dcouvert le 25 janvier,
c'est--dire le jour mme o les ambassadeurs franais crivaient de
Tournay aux chevins et aux capitaines de Gand; s'il et russi, le
messager de Charles VII, le poursuivant Rgneville,  l'cu
fleurdelis, n'aurait trouv aux bords de l'Escaut que les souvenirs
de la puissance communale un instant flatte par la puissance royale:
mais ce complot avait chou et, grce  un revirement rapide de la
politique bourguignonne toujours habile, le hraut franais ne
rencontra au march du Vendredi qu'un autre hraut revtu de la croix
de Saint-Andr; celui-ci tait aussi charg d'offrir la paix, non pas
la paix incertaine et loigne  la suite d'une intervention 
laquelle, depuis les confrences de Lille, le peuple ne croyait plus,
mais la paix immdiate et complte, ngocie en Flandre mme, sans
intermdiaires trangers, entre le duc, lgitime successeur de trois
dynasties de princes, et la commune, hritire inconteste de trois
sicles de grandeur et de libert. Ce langage devait sduire et
rallier les esprits; on crut que l'intrt du duc pouvait le rendre
sincre, et ds le 28 janvier des dputs gantois allrent porter des
paroles d'union et de paix au btard Antoine de Bourgogne dans cette
ville de Termonde o, deux jours auparavant, ils avaient lanc la
flamme pour venger une trahison.

La mission des ambassadeurs franais devenait de plus en plus
difficile. Nous tions, racontent-ils eux-mmes, en grant perplexit
sur ce que nous avions  besoigner, car nous savions bien que monsieur
de Bourgogne n'avoit pas grande fiance au roy, ne  nous, et luy
sembloit que nostre ale par del estoit  son prjudice, car on luy
avoit dit que, n'eust est l'empeschement de Bourdeaux, l'arme du roy
fust tourne sur luy. Tantt on leur parlait des confrences qui
s'taient dj ouvertes, d'abord  Damme, ensuite  Bruges, entre le
comte d'Etampes et les dputs de Gand; tantt on ajoutait que
Philippe s'tait assur l'alliance du duc d'York et qu'il n'avait mme
consenti  recevoir, le 5 fvrier, les envoys de Charles VII qu'afin
de pouvoir instruire de l'objet de leur mission le btard de Saint-Pol
qui allait partir pour l'Angleterre. Las de trois semaines d'attente,
ils rsolurent d'aller trouver Pierre de Charny, chevalier de la
Toison d'or et l'un des principaux conseillers du duc, moins pour se
plaindre que pour se faire un mrite de leur inactivit. Ils avouent
eux-mmes qu'ils n'osaient poursuivre leur voyage en Flandre,
craignant que le bastard de Saint-Pol fist quelque mauvais
appoinctement avec les Anglois et que monsieur de Bourgongne voulsist
prendre son excusation sur leur ale de Gand. Le sire de Charny
exprima nettement le mcontentement du duc et son dessein de continuer
la guerre contre les Gantois, lors mme qu'ils obtiendraient provision
du roi: il termina en essayant de les corrompre comme on avait,
quelques mois auparavant, dj corrompu Louis de Beaumont et Jean
Dauvet. Le lendemain, dans une autre entrevue, le chancelier de
Bourgogne exprima le mme ddain pour les protestations des
ambassadeurs franais. Il feignit d'ignorer que des confrences
avaient eu lieu  Bruges, et accusa le roi d'offrir aux Gantois une
intervention qu'ils ne sollicitaient pas plus que le duc qui n'eust
oncques esprance en son ayde ou secours.

Les nouvelles qu'on recevait de Flandre continuaient  tre obscures
et confuses. Au nord de Gand, Geoffroi de Thoisy, qui, dix annes plus
tt, avait glorieusement combattu avec une flotte bourguignonne contre
les Turcs dans les mers de l'Archipel et au sige de Rhodes, avait t
charg du commandement d'une galre, d'une berge et d'un brigantin,
dont les quipages formaient  peine cent cinquante hommes, et il
croisait dans les canaux du pays des Quatre-Mtiers, non plus pour
dfendre la croix menace par le croissant, mais pour saisir quelques
chargements de bl et affamer l'une des cits les plus populeuses du
monde chrtien. Au mme moment, les amis du btard de Blanc-Estrain
dployaient, du ct oppos de la ville, une activit et une nergie
que rien ne pouvait suspendre ni affaiblir. Aprs avoir enlev
Grammont, pill Lessines, et dfait les hommes d'armes de Jean de Croy
dans la plaine de Sarlinghen, ils avaient vaincu au pied des faubourgs
embrass de Courtray, Gauvain Quiret, dont l'aeul, serviteur dvou
de Philippe de Valois, avait succomb en luttant contre les communes
flamandes  la fameuse journe de l'Ecluse; puis ils avaient cherch,
non loin du thtre de ce succs,  s'emparer de la duchesse de
Bourgogne, et un sanglant combat avait eu lieu, dans lequel Simon de
Lalaing et partag le sort du sire de Quinghien, frapp  ses cts,
si le sire de Maldeghem n'tait accouru pour relever sa bannire un
instant abattue.

C'tait au milieu de ces scnes de dsolation que Jrme Coubrake et
ses collgues traitaient  Bruges avec le comte d'Etampes. Ces
ngociations duraient encore lorsque le duc de Bourgogne, compltement
rassur sur la conclusion d'une alliance de Charles VII avec la
commune de Gand, consentit  faire connatre sa rponse aux
rclamations qui lui avaient t nagure prsentes par les
ambassadeurs franais. Dans une audience solennelle  laquelle
assistaient le comte de Charolais et plusieurs chevaliers, matre
Nicolas Rolin, chancelier de Bourgogne, prit la parole et dclara que
le duc de Bourgogne ne permettrait point aux envoys de Charles VII de
se rendre  Gand, car il ne vouloit estre en rien oblig, ne tenu 
eulx.--Laquelle rponse oue, ajoutent les ambassadeurs dans la
relation de leur mission, nous requismes  monsieur de Bourgongne que
nous eussions icelle par escript; mais ledit chancelier respondit
qu'il n'estoit j besoing et le refusa.

Immdiatement aprs on voit les ambassadeurs franais annoncer qu'ils
sont contens de surseoir pour ung temps, et se retirer  Tournay. Ils
y apprirent que les confrences avaient cess  Bruges, et ils
terminaient, le 28 mars, en ces termes, la lettre par laquelle ils
mandaient au roi la rupture des ngociations: Monseigneur de
Bourgogne faict trs-grosse arme, et dit-on communment par de que
l'aliance des Anglois et de monsieur de Bourgogne est faicte, et qu'il
doit brief arriver  Calais de six  huit mille Anglois et y voyons de
grandes apparences.

Ces bruits sur l'alliance du duc et des Anglais se propageaient de
plus en plus. On ajoutait mme qu'elle devait tre cimente par le
mariage du comte de Charolais avec une fille du duc d'York. Les
ambassadeurs franais redoutaient cette confdration au moment o
Charles VII se prparait  combattre les Anglais en Guyenne et une
nouvelle Praguerie dans le Dauphin. Ils ne s'taient retirs 
Tournay qu'afin de ne pas donner matire  monsieur de Bourgongne de
consentir quelque chose villaine avec les Anglois. S'ils n'ignoraient
point qu'ils ne pouvaient, sans mcontenter le duc de Bourgogne,
s'embesogner de la paix, ils savaient aussi que les Gantois taient
peu disposs  accepter de nouveau l'arbitrage du roi de France. Ils
leur avaient toutefois adress deux lettres, mais les bourgeois de
Gand leur avaient rpondu pour leur exprimer leur tonnement de ce
qu'ils ne faisaient point usage de leur sauf-conduit, et pour les
presser de se rendre dans leur ville. Ils n'osrent jamais cder  ces
prires: ils commenaient mme  penser que dans l'intrt du roi de
France il valait mieux que la guerre de Flandre ne cesst pas sitt.

Cependant il fallait, pour l'honneur de la tentative du roi, qu'elle
part avoir t accueillie avec quelque dfrence par les deux
parties, et que ses envoys, se despartissent le plus agrablement
que faire se pouvoit. Ils crivirent donc une nouvelle lettre aux
Gantois pour leur annoncer qu' toute poque le roi recevrait leur
appel et leur accorderait provision. Cette fois, ils ne la confirent
pas  un poursuivant d'armes, qui et peut-tre t expos  quelque
insulte, mais  un messager obscur et inconnu: c'tait un barbier
nomm Jean de Mons.

Avant qu'ils connussent le rsultat de cette dmarche  Gand, Jean de
Saint-Romain se rendit  Lille, o l'on venait d'apprendre que le duc
d'York avait pris possession du gouvernement de l'Angleterre sous le
titre de _protecteur du royaume_. Jean de Saint-Romain rencontra 
Lille des agents du Dauphin et des missaires du duc d'Alenon. On
chercha  lui persuader que pour ces derniers il s'agissait de la
collation d'un bnfice: quant au Dauphin, il n'envoyait, lui
disait-on, vers le duc Philippe que pour rclamer un gerfaut. Rien
n'tait d'ailleurs moins rassurant que l'orgueil des conseillers du
duc. Lorsque les ambassadeurs du roi leur demandrent s'ils taient
disposs  traiter avec les Gantois, ils rpondirent schement que non
et changrent de propos pour menacer Charles VII de voir bientt
clater au sein de ses Etats une insurrection aussi dangereuse que
celle des communes flamandes. Le peuple de France est mal content du
roy, leur dit le sire de Charny, pour les tailles et aydes qui courent
et la mangerie qui s'y fait, et il y a grant dangier.--Sachez, au
regard des aydes, repartit Jean de Saint-Romain, que l'ayde du vin s
pays de monsieur de Bourgongne, monte plus en une seule ville que
toutes les aydes du roy en deux villes; puis il se retira.

Quand Jean de Saint-Romain revint  Tournay, le barbier Jean de Mons y
arrivait annonant que les Gantois, aprs l'avoir fait attendre six
jours, ne lui avaient pas donn de rponse et s'taient contents de
dclarer qu'ils ne demandoient que ce qu'on leur avoit promis, et
qu'ils n'estoient pas dlibrs de plus rescripre  quelque personne
du monde.

Le 14 avril 1453, les envoys franais quittrent Tournay pour
retourner prs de Charles VII, qui s tait rendu au chteau de
Montbazon d'o il surveillait les prparatifs de son expdition contre
la Guyenne.

Rsumons brivement les vnements qui entretenaient la confiance des
Gantois. Vainqueurs des Picards  Essche-Saint-Livin et  Sleydinghe,
ils avaient, malgr la garnison d'Audenarde, tendu leurs excursions
jusqu'aux frontires du Tournsis et avaient arbor aux portes de
Bruges,  Male, sur le vieux chteau des comtes de Flandre, la
bannire de Gand. Deux attaques avaient t diriges contre la ville
de Termonde; on les avait vus aussi, au nombre de quatorze mille,
menacer Alost o s'tait enferm le sire de la Viefville, et se
retirer en bon ordre, sans qu'un corps d'arme bourguignon, command
par le sire de Wissocq, ost les inquiter. Enfin, Adrien de Vorholt,
surpris par les paysans du district d'Axel, n'avait survcu  la
dfaite de ses compagnons d'armes qu'en traversant  la nage les
ruisseaux qui abondent dans le pays des Quatre-Mtiers. L'audace des
Gantois tait devenue si grande que l'un d'eux pntra dans la ville
de Lille et jeta une mche enflamme dans une tour de l'htel du duc,
o taient dposs plusieurs tonneaux de poudre, et si l'on n'y feust
all, dit Jacques Duclercq, toute l'artillerie du duc eust est arse.

Ces combats affligeaient surtout ceux qui y trouvaient le prsage
d'une guerre plus terrible et plus sanglante que rien ne pouvait
arrter ni prvenir. Philippe tait rsolu  tenter un dernier effort:
il avait convoqu, le 15 mai, ses sergents et ses hommes d'armes,
recruts presque tous parmi des mercenaires, auxquels les bonnes
villes fermaient leurs portes, car il suffisait au duc de Bourgogne
que son arme ft nombreuse et surtout qu'elle ft promptement runie.
Charles VII maintenait l'ordre dans l'intrieur de son royaume et se
prparait  en rtablir les anciennes frontires. On annonait
d'ailleurs que l'insurrection du Luxembourg contre le joug bourguignon
se dveloppait de jour en jour: elle pouvait s'tendre plus loin, et
rallier aux communes de Flandre les populations des bords de la Meuse
et du Brabant.

Dans ces circonstances, au moment o l'agitation renaissante annonait
dj la guerre, les marchands des _nations_ tentrent un dernier
effort pour faire entendre les plaintes impuissantes de l'industrie et
du commerce dont ledict pays de Flandre le plus est soutenu. Ils
conduisirent  Lille, avec eux, les dputs de Gand, Philippe
Sersanders, Jean Van der Moere, Jean Van der Eecken et Jrme
Coubrake. Les dputs de Gand n'obtinrent, malgr les dmarches des
_nations_, rien de plus  Lille qu' Bruges, et lorsque, rentrs dans
leur patrie, ils rendirent compte de leur mission  leurs concitoyens,
l'on n'entendit sur la place publique qu'une acclamation unanime: La
guerre! la guerre! l'on verra quels sont les loyaux Gantois qui
combattront pour leur libert!

Cette guerre allait s'ouvrir sous de funestes auspices. Le 16 juin, la
garnison d'Ath avait dispers les _compagnons de la Verte-Tente_ et
bless leur clbre chef, le btard de Blanc-Estrain. Deux jours
aprs, le duc de Bourgogne quittait Lille; il runit son arme 
Courtray et la conduisit devant le chteau de Schendelbeke, d'o les
Gantois faisaient de nombreuses excursions dans le Hainaut. Bien qu'il
et une forte artillerie, il y rencontra pendant quatre jours une
vaillante rsistance; le cinquime, il fit proposer une trve et
ngocia avec les assigs. Jean de Waesberghe, qui commandait 
Schendelbeke, n'avait que cent quatre compagnons avec lui; il fit
ouvrir les portes et se confia  la gnrosit du duc; mais le
lendemain, lorsqu'on dlibra sur son sort, le grand bailli de
Hainaut, Jean de Croy, qui avait  plusieurs reprises chou dans ses
efforts pour s'emparer du chteau de Schendelbeke, demanda la mort de
tous ceux qui l'occupaient. Son avis prvalut: le duc ordonna que l'on
pendt toute la garnison, son chef Jean de Waesberghe au pont-levis de
la forteresse, les autres Gantois aux arbres les plus voisins.

Un seul prisonnier avait t pargn: c'tait le capitaine du chteau
de Gavre. On avait jug que sa vie pouvait tre plus utile au duc que
sa mort, si en la lui conservant on s'assurait un nouveau succs. En
effet, le marchal de Bourgogne le conduisit devant le chteau de
Gavre: il le contraignit  crier de loin aux siens qu'ils cessassent
toute rsistance; mais ils refusrent de l'couter et rpondirent par
des dcharges d'artillerie. Le marchal de Bourgogne, ayant chou
dans sa tentative, se vengea du moins de la fermet des dfenseurs de
Gavre en leur offrant le spectacle du supplice de leur capitaine. Si
le capitaine du chteau de Gavre ne s'tait pas trouv  Schendelbeke,
la cause des communes de Flandre et probablement t sauve.

Philippe, aprs s'tre arrt  Harlebeke pour y prsider  d'autres
supplices, s'tait rendu devant le chteau de Poucke.

Le chteau de Poucke avait t bti,  une poque recule, prs des
bruyres d'Axpoele, o Thierri d'Alsace fut vaincu par Guillaume de
Normandie. Au quinzime sicle, il tait devenu l'asile des milices
communales, qui avaient attaqu le comte d'Etampes  son retour de
Nevele, et qui depuis lors n'avaient cess de parcourir tout le pays
depuis Bruges jusqu' Roulers. Ds le mois de juillet de l'anne
prcdente, le sire de Praet, qui n'avait pas quitt Gand, avait
consenti, comme tuteur de Roland de Poucke,  ce que l'on en dtruist
les ponts pour en rendre la dfense plus aise. Au mois de septembre,
le sire de Blamont avait vainement cherch  s'en emparer et n'avait
russi qu' brler les btiments extrieurs.

Les ressources dont disposait le duc de Bourgogne lui permettaient
d'esprer un succs plus complet: son artillerie tait formidable;
elle avait  peine t place vis--vis des murailles qui paraissaient
les plus favorables  l'attaque, lorsque Jacques de Lalaing arriva de
l'abbaye d'Eenhaem, abandonne par les Gantois, que le duc lui avait
ordonn de livrer aux flammes. Son premier soin fut d'examiner les
prparatifs du sige; il avait quitt le parapet construit par les
Bourguignons et regardait, avec le sire de Savense et le btard de
Bourgogne, par l'ouverture d'une palissade, quand une pierre, lance
par une machine de guerre, l'atteignit au front; il tomba, essaya de
parler, joignit les mains et mourut. Ce mme jour, il s'tait
dvotement confess  un docte frre prcheur de l'incendie de
l'abbaye d'Eenhaem; il ne l'avait toutefois excut qu' grand regret
et par la volont expresse du duc, et la renomme de ses vertus tait
si grande que pendant les trves de 1452 les Gantois avaient rsolu,
par une dlibration solennelle de la _collace_, de concourir  ses
efforts pour dlivrer le pays des meurtriers et des maraudeurs. Il
fust, dit son chroniqueur, chevalier doux, amiable et courtois, large
aumosnier et pitoyable; tout son temps aida les pauvres, veuves et
orphelins. De Dieu avoit t dou de cinq dons: et premirement,
c'estoit la fleur des chevaliers, il fust beau comme Paris, il fust
pieux comme Ene, il fust sage comme Ulysse le Grec. Quand il se
trouvoit en bataille contre ses ennemis, il avoit l'ire d'Hector le
Troyen, mais quand il se voit au-dessus de ses ennemis, jamais on ne
trouva homme plus dbonnaire ni plus humble.... Quand mort le prit, il
n'avoit qu'environ trente-deux ans d'ge.

Jacques de Lalaing, succombant dans tout l'clat de la jeunesse et de
la gloire, rappelle l'infortun Gauthier d'Enghien, galement frapp
par la mort lorsqu'un long avenir semblait rserv  ses exploits.
Tous deux prirent en combattant les communes flamandes; le premier
avait t pleur par Louis de Male, le second fut si vivement regrett
de ses compagnons d'armes, qu'un lugubre silence succda tout  coup
dans le camp de Philippe au tumulte et  l'agitation.

Le chteau de Poucke, protg par une faible garnison et priv des
ressources de sa position par les chaleurs de l't qui en avaient
dessch tous les fosss, rsista pendant neuf jours. Le capitaine,
nomm Laurent Goethals, tait clbre par l'audace qu'il avait montre
en dirigeant, l'anne prcdente, au dbut de la guerre, l'escalade du
chteau de Gavre; il avait pous la fille de ce Jean de Lannoy qui
avait pri le mme jour que le sire d'Herzeele en se prcipitant du
haut de la tour de Nevele au milieu des piques ennemies. Son courage
ne fut pas plus heureux; contraint  capituler aprs une rsistance
acharne, il partagea avec les siens le sort du capitaine de
Schendelbeke;  peine pargna-t-on quelques prtres, un lpreux et
deux ou trois enfants, et c'tait toutefois l'un de ces enfants, fils
d'un pauvre aveugle, qui, en mettant le feu  une coulevrine, avait
enlev  l'arme Bourguignonne et  toute la chevalerie chrtienne son
modle et son hros.

L'nergie de la dfense des Gantois  Poucke et  Schendelbeke avait
tonn le duc de Bourgogne; si son arme se trouvait ainsi arrte
devant tous les chteaux qu'occupaient ses ennemis, pouvait-il esprer
quelques rsultats d'une tentative qui aurait pour but d'assaillir la
vaste enceinte de la puissante mtropole des communes flamandes? Ds
le 20 juin, on avait publi  Gand que tout bourgeois qui voulait
sauver sa vie et celle de ses enfants tait invit  ne plus dposer
les armes. A ces difficults qui effrayaient le duc de Bourgogne, il
faut joindre les murmures de ses hommes d'armes, qui ne recevaient
plus de solde et qui avaient ras jusque dans leurs fondements les
chteaux de Schendelbeke et de Poucke sans y recueillir le moindre
butin. On ne pouvait rien pour les apaiser, les finances taient
puises; la Bourgogne tait un pays pauvre qui produisait peu, et
l'on n'osait demander des subsides aux villes de Flandre, de peur de
les mcontenter et de se les rendre hostiles. Philippe se vit tout 
coup rduit, aprs une strile campagne de vingt jours,  donner
l'ordre de charger l'artillerie sur des chariots et de reprendre la
route de Courtray. Dans une lettre crite de cette ville le 13
juillet, il expliquait lui-mme en ces termes les causes de sa
retraite  Antoine de Croy: Nous avons fait faire tant de la place de
Poucke que des gens tout ainsi que de Schendelbeke, et, ce faict, nous
sommes retraiz en ceste nostre ville de Courtray o nous arrivasmes
samedi derrain pass, et n'avons depuis peu plus avant procder au
fait de nostre guerre, pour ce que paiement ne s'est peu faire de
nouvel  noz gens d'armes, et nous a convenu jusques  prsent
sjourner icy o nous sommes encoires de prsent  nostre trs-grand
dommaige et desplaisance. Toutevoies nostre chancellier est en nostre
pays de Brabant, pour illec recouvrer et faire finance, laquelle
esprons brief estre preste.

Grce  l'habilet du chancelier de Bourgogne, le duc ne tarda pas 
recevoir l'or qu'il attendait et il en fit aussitt deux parts: l'une
servit  assurer, par le payement d'un mois de solde, l'obissance et
la fidlit de l'arme; l'autre fut destine  saper secrtement cette
formidable puissance des communes, qui ne reposait que sur la concorde
et sur l'union. Que fallait-il donc pour qu'elle ft renverse? Il
suffisait qu'un seul homme traht, pourvu qu'il jout de quelque
influence et st la faire servir, sous de faux prtextes,  la ruine
de sa patrie. Cet homme se rencontra. C'tait le doyen des maons,
Arnould Vander Speeten. Ajoutons,  l'honneur de la Flandre, que loin
de compter un complice parmi ses concitoyens, il n'en trouva que parmi
les mercenaires trangers. Quelques mois s'taient couls depuis que
Jean Fallot avait fui  Termonde. Deux autres capitaines anglais, Jean
Fox et Jean Hunt, entrans par l'exemple de l'alliance du duc d'York
et du duc de Bourgogne, s'associrent cette fois  un complot dont les
rsultats devaient tre plus complets et plus dsastreux.

Arnould Vander Speeten tait devenu capitaine du chteau de Gavre.
L'Escaut, entourant de ses eaux profondes les murs de cette
forteresse, paraissait la dfendre  la fois contre le tir des
bombardes et contre l'approche des hommes d'armes. Les murailles en
taient hautes et paisses, mais le regard du voyageur en chercherait
vainement aujourd'hui quelques traces parmi les herbes d'un pr
marcageux; il n'y existe pas mme une ruine dsole pour rappeler
tous les souvenirs de deuil attachs au manoir, dont la fatale
destine pesa encore au seizime sicle sur le comte d'Egmont.

Qui ne connat les fabuleux exploits du premier baron de Gavre dont
les armes taient les mmes que celles de Roland, qui combattit en
Espagne avec Roland, qui mourut avec Roland  Roncevaux? Qui n'a lu la
gracieuse lgende de ce vaillant Louis de Gavre qui alla chercher des
aventures avec son cuyer Organor dans les montagnes du Frioul, sur
les ctes d'Istrie,  Corfou, dans les mers de la Phocide et de
l'Eube, jusqu' ce qu'il poust la belle Ydorie, fille du duc
Anthnor d'Athnes?

Avec la fin du quatorzime sicle s'ouvre un autre genre d'histoire
pour le chteau de Gavre.

Lorsque, aprs la bataille de Roosebeke, Franois Ackerman et Pierre
Van den Bossche relevrent la bannire des communes, ils eurent soin
de garnir le chteau de Gavre de vivres et d'artillerie. Charles VI
songea  aller l'assiger aprs son expdition dans le pays des
Quatre-Mtiers; mais ce fut par des ngociations pacifiques que Jean
de Heyle prpara, l'anne suivante, dans ses confrences secrtes avec
Ackerman au chteau de Gavre, le rtablissement de l'autorit des ducs
de Bourgogne. En 1451 (v. st.) le chteau de Gavre, surpris par les
Gantois, avait t le premier prtexte de cette guerre dont ses
murailles devaient voir la dernire journe si cruelle et si funeste.

Le duc de Bourgogne avait hsit quelque temps sur les projets qu'il
devait adopter: il avait mme dj mand aux milices du Franc qu'elles
le rejoignissent le 30 juillet  Somerghem pour aller s'emparer des
retranchements de Sleydinghe avant que les habitants du mtier
d'Oostbourg eussent eu le temps de rompre leurs digues. Cependant il
changea d'avis pour favoriser la trahison du doyen des maons et
rsolut d'attaquer d'abord le chteau de Gavre. Ce fut le 16 juillet
qu'il en forma le sige: avant de recommencer la guerre il avait
envoy le comte de Charolais auprs de sa mre, de crainte que le
lgitime hritier de ses Etats ne succombt dans quelque escarmouche
sous les coups des Gantois, comme le grand btard de Bourgogne 
Rupelmonde. Cette fois la duchesse de Bourgogne, tenant un langage
tout oppos  celui qu'elle lui adressait avant la bataille de Basele,
mit tout en oeuvre pour le retenir; mais ce fut inutilement qu'elle
allgua tour  tour les ncessits politiques et la volont du duc; le
comte de Charolais ne voulut rien couter; il rpondit  la duchesse
Isabelle qu'il valait mieux que les Etats dont sa naissance lui
assurait l'hritage le perdissent jeune que de leur conserver un
prince sans courage et sans honneur, et sans tarder plus longtemps, il
retourna prs de son pre.

Les Gantois, accourant pleins d'alarmes sur leurs remparts,
entendaient depuis quatre jours les dtonations de l'artillerie
bourguignonne. Les bourgeois ne quittaient plus les armes, et le 22
juillet on avait inutilement perc toutes les digues qui environnaient
la ville, dans l'espoir que les inondations de l'Escaut forceraient le
duc  s'loigner. L'inquitude devenait de plus en plus vive, et les
historiens du temps ont soin de remarquer que la nuit s'tait coule
triste et sombre quand aux premiers rayons du jour le capitaine de
Gavre se prsenta aux portes de la ville. Aussitt entour d'une
multitude agite qui se pressait pour l'interroger, il s'empressa de
raconter qu'il s'tait laiss descendre du haut des crneaux du
chteau de Gavre dans les fosss qu'il avait franchis  la nage, et il
venait lui-mme, disait-il, rclamer les secours qu'on lui avait
promis. Les discours d'Arnould Vander Speeten respiraient l'ardeur la
plus belliqueuse: il se vantait d'avoir travers, l'pe  la main,
tout le camp de Philippe, et prtendait que l'arme bourguignonne
tait si affaiblie et si peu nombreuse que jamais occasion plus
favorable ne s'tait offerte pour l'anantir.

L'un des capitaines anglais, Jean Fox, appuya ces paroles. Arnould
Vander Speeten atteignit aisment le but qu'il se proposait;
l'enthousiasme populaire demanda  grands cris le combat, et la cloche
du beffroi en donna le signal  toute la cit. Tandis que l'on se
htait de charger sur des chariots les canons et les vivres, les
chevins, se plaant sous les bannires de la commune et des mtiers,
appelaient  les suivre tous les bourgeois en tat de porter les armes
depuis l'ge de vingt ans jusqu' celui de soixante. Les vieillards
eux-mmes offraient  leurs fils l'exemple du zle et du dvouement,
et les femmes se pressaient dans les rues pour exhorter leurs maris 
bien combattre.

C'tait ainsi que, sous les auspices perfides des discours du doyen
des maons, les habitants d'une grande cit se prparaient  confier
leurs destines et celles de toute la Flandre communale aux chances
douteuses d'une bataille. Trente-six ou quarante mille bourgeois
avaient quitt les murs de Gand. Il formaient deux armes. L'une,
compose des hommes les plus braves et les plus vigoureux, et prcde
d'une avant-garde d'archers anglais et de bourgeois  cheval,
commande par Jean de Nevele et le btard de Blanc-Estrain, s'avana
rapidement vers Merlebeke et de l vers Vurste, par la route la plus
directe qui conduist  Gavre. L'autre, plus nombreuse, s'tait
dirige vers Lemberghe, o la rejoignirent les milices communales
accourues du pays de Waes. Sa marche tait plus lente, car elle avait
avec elle une artillerie considrable o tous les canons portaient le
nom des mtiers, qui en avaient pay le prix par des contributions
volontaires afin de remplacer les _veuglaires_ perdus au sige
d'Audenarde et  la bataille de Basele.

Dj Jean de Nevele descendait des hauteurs de Semmersaeke. Jean Fox
se tenait  ct de lui  la tte des archers anglais. Ds qu'il
aperut les chevaucheurs bourguignons de Simon de Lalaing, il frappa
son cheval de l'peron et galopa vers eux en faisant signe de la main
qu'on le protget: Je vous amne, dit-il, les Gantois comme je vous
l'avais promis, faites-moi conduire vers le duc de Bourgogne, car je
suis son serviteur et de son parti. Cette dfection et pu clairer
les Gantois sur la sincrit des hommes qui les avaient entrans au
combat: ils n'y virent, dans leur indignation, que la honte de
quelques tratres qu'il fallait chercher pour les punir au milieu mme
des rangs ennemis, et, se prcipitant en avant avec une ardeur
irrsistible qu'encourageait l'exemple du btard de Blanc-Estrain, ils
culbutrent devant eux les archers de Jacques de Luxembourg, les
hommes d'armes allemands du comte de Lutzelstein et les cent lances du
sire de Beauchamp. Des ravins bords de haies paisses leur
permettaient de s'approcher sans obstacle du camp de Philippe, rempli
de munitions et d'approvisionnements; mais Simon de Lalaing parvint,
en multipliant les escarmouches et par un mouvement simul de
retraite,  les attirer du ct oppos, et les Gantois de Jean de
Nevele, arrivs  l'extrmit des bois qui les environnaient,
aperurent, au moment o ils se croyaient dj vainqueurs, l'arme du
duc de Bourgogne qui s'tait hte de s'loigner des bords de l'Escaut
pour occuper une forte position sur les hauteurs de Gavre; ils
dcouvrirent en mme temps au del de cette arme,  l'ombre des tours
du chteau qu'ils venaient dlivrer, de grandes potences couvertes des
cadavres de leurs compagnons abandonns par Arnould Vander Speeten, et
de ceux de quelques Anglais que le duc Philippe avait fait pendre plus
haut encore que les Gantois, pour les punir d'avoir t plus fidles
aux communes que leurs capitaines.

L'arme bourguignonne, qu'Arnould Vander Speeten avait dpeinte
faible et rduite  quatre mille combattants, tait aussi nombreuse
que formidable. Divise en trois corps principaux, elle comptait sous
ses bannires tout ce que la chevalerie avait de noms fameux et
d'illustres courages, tout ce que les bandes de _condottieri_ formes
dans les longues guerres de la France, de l'Angleterre et de
l'Allemagne possdaient de passions avides et cruelles. Philippe
voyait autour de lui, dans cette journe, Adolphe de Clves, Jean de
Combre, le comte d'Etampes, les sires de Saveuse, de l'Isle-Adam, de
Neufchtel, de Toulongeon, de la Viefville, de Noyelle, de Noircarme,
de Charny, de la Hovarderie, de Crquy, de Ligne, de Rougemont, de
Montigny, de Harchies, de Miraumont, de Hautbourdin, de Crvecoeur, de
Zuylen, de Goux, de Champdivers, de Fallerans, de Foucquesolle, de
Grammont, de Jaucourt, d'Humires, de Guiche, de Beaumont, et une
multitude d'autres chevaliers accourus non-seulement de ses Etats,
mais de tous les royaumes de l'Europe. Jean de Croy s'tait plac au
milieu des nobles du Hainaut; ceux de l'Artois et de la Picardie
entouraient le comte de Charolais; parmi ceux de Flandre, les
chroniqueurs citent Adrien d'Haveskerke, Philippe Vilain, Josse
Triest, Aymon de Grisperre, Adrien de Claerhout, Henri de Steenbeke,
Louis de la Gruuthuse; mais le duc les avait relgus 
l'arrire-garde, soit qu'il ne se confit point assez compltement en
eux, soit qu'ils se fussent eux-mmes loigns d'une lutte fratricide,
domins comme les chevaliers _leliaerts_  Roosebeke par le souvenir
de leur origine, et ce sentiment invincible d'affection pour la patrie
que la nature a grav dans le coeur de tous les hommes, _naturali
amore patri capti et originis potius quam militi memores_.

Philippe parcourait  cheval les rangs des siens. La haine et la
vengeance animaient les discours qu'il adressa  ses barons, et quand
il arriva prs des Picards, il les exhorta galement de la voix et du
geste. Combattez hardiment, leur disait-il; avant le coucher du
soleil, vous serez tous riches. C'tait  peu prs dans les mmes
termes que Guillaume le Conqurant haranguait quatre sicles plus tt,
les aventuriers normands auxquels son ambition avait promis les
dpouilles de la nationalit anglo-saxonne.

Il et t ais  un observateur habile de reconnatre que la position
des Gantois justifiait la confiance du duc de Bourgogne.

Le premier corps d'arme avait t entran trop loin  la poursuite
des Bourguignons, et les difficults du terrain jointes  la
dfection des Anglais avaient rpandu le trouble et la confusion dans
son ordre de bataille. Quoique ce ft sur ces milices que reposassent
les plus grandes esprances de la Flandre, la tmrit de leur premier
succs ne leur permettrait plus de cooprer  un succs plus complet
et plus dcisif, et enlevait aux Gantois tout l'avantage du nombre,
puisqu'il divisait leurs forces en prsence d'ennemis qui leur
opposaient toute la supriorit de leurs armes, de leur discipline et
d'une longue exprience  la guerre.

Cependant le second corps tait arriv de Lemberghe et se dployait
sur un terrain plus favorable, entre Gavre, Vurste et Bayghem: guid
par Thierri de Schoonbrouck, Jacques Meussone et d'autres chefs
prudents et intrpides, protg d'ailleurs par une redoutable
artillerie et par une enceinte de chariots au milieu de laquelle
brillait une fort de piques, il se prparait  se dfendre
vaillamment et il suffisait qu'il arrtt les Bourguignons dans leur
dernire tentative pour que Gand et la Flandre fussent sauves.

L'avant-garde du marchal de Bourgogne, qui s'approchait, fut branle
par le feu des bombardes flamandes. Les archers du btard de Renty
s'avancrent aussitt pour la soutenir et la lutte s'engagea. Trois
fois les chevaliers bourguignons essayrent de rompre les rangs des
Gantois, trois fois ils furent repousss; un cuyer du Hainaut, nomm
Jean de la Guyselle, prit en cherchant  les suivre. D'autres
chevaliers voulurent le venger et succombrent  leur tour; l
tombrent Olivier de Lannoy, Jean de Poligny et plusieurs nobles
serviteurs du duc de Bourgogne.

Le mouvement des assaillants avait chou; ils reculaient dj aprs
deux heures d'une mle sanglante, et Philippe, qui suivait avec
inquitude les chances du combat, hsitait encore  y intervenir avec
les chevaliers qui l'entouraient, quand une explosion effroyable se
fit entendre au centre du bataillon carr que formaient les Gantois.
Une mche enflamme avait t lance sur leurs tonneaux de poudre.
Matthieu Vanden Kerckhove, qui commandait leur artillerie, avait t
la premire victime; on avait reconnu, au milieu d'un nuage de fume,
sa voix expirante qui rptait: Fuyez! fuyez! Ce cri qui se mle 
celui des mourants et des blesss, le dsordre que les ravages de
l'explosion rpandent au sein des milices communales, troitement
serres les unes prs des autres, la destruction de toutes les
munitions de leur artillerie, la perte d'un de leurs chefs les plus
braves, tout tend  branler la rsolution des Gantois. Ils
abandonnent prcipitamment leurs positions, et une retraite confuse
succde  un combat acharn.

Philippe a remarqu la terreur de ses ennemis: il se porte en avant
avec le comte de Charolais et Jacques de Luxembourg, et une longue
acclamation retentit parmi les siens; c'est un hymne de victoire.
Notre-Dame et Bourgogne! s'est cri le duc:  sa voix toutes les
bannires s'inclinent et passent  sa suite sur les cadavres qui
couvrent la plaine.

Les Bourguignons, s'avanant rapidement vers Semmersaeke, rejetaient
l'aile droite des Gantois dans les fondrires boises qui s'tendent
au nord de Gavre, et la sparaient de l'aile gauche qu'ils enfermaient
entre les eaux profondes de l'Escaut et la ligne mobile de leurs
archers. La situation des Gantois devenait  chaque moment plus
affreuse. Jean de Nevele, le btard de Blanc-Estrain et quelques
autres Gantois qui avaient des chevaux avec eux russirent  traverser
l'Escaut; mais la plupart de ceux qui les imitrent trouvrent la mort
dans le fleuve. Le plus souvent le poids de leurs armures les
entranait au fond de l'eau, et ceux-l mmes qui d'un bras plus
vigoureux parvenaient  lutter contre le courant prissaient sous les
traits que les archers picards leur dcochaient de tous cts.
Quelques historiens racontent que leur sang rougit l'Escaut; selon
d'autres, leurs cadavres formrent une digue devant laquelle le fleuve
se dtourna comme par respect pour le malheur.

Huit cents ou mille Gantois s'taient retranchs dans une prairie
entoure d'un large foss et borde par une haie d'pines. Puisqu'ils
ne devaient plus vivre pour voir leur patrie grande et libre, ils
voulaient du moins que leur mort servt  sa gloire. On remarquait
parmi eux des chevins, des _hooftmans_, des bourgeois appels depuis
longtemps  d'honorables fonctions par l'lection populaire: leur
autorit ne leur donnait plus que le droit de mourir au premier rang;
mais une dernire esprance tait rserve  leur dvouement. Une
rsistance nergique pouvait, en suspendant la poursuite des
vainqueurs, laisser  leurs amis le temps de fermer les portes de Gand
et sauver leurs foyers des horreurs du pillage et de l'incendie.

Cependant, les chevaliers bourguignons, mettant pied  terre,
rivalisent d'ardeur pour forcer l'asile des Gantois. Philippe les
encourage par sa prsence, et, n'coutant que la colre qu'il ressent
en voyant ses hommes d'armes arrts dans leurs attaques successives,
il pousse lui-mme son cheval au del du foss et se prcipite au
milieu des Gantois; mais il est aussitt entour, et son cuyer
Bertrandon de la Broquire a  peine le temps d'lever son pennon en
signe de dtresse. Ce signal a t remarqu toutefois par le comte de
Charolais: runissant quelques hommes d'armes pour dlivrer son pre,
il s'lance dans la mle; au mme moment, un coup de pique l'atteint
au pied, et les chevaliers qui l'accompagnent craignent de voir
disparatre dans cette arne marcageuse toute la dynastie de Jean
sans Peur, quand les archers, pntrant dans le retranchement des
Gantois, les contraignent  reculer. Dj l'on dirige contre eux leurs
propres pices d'artillerie abandonnes sur le champ de bataille;
l'issue de la lutte n'est plus douteuse, mais  chaque pas la vigueur
de la rsistance en retarde le dnoment. Certes, crit le panetier
du duc de Bourgogne qui dans cette journe combattait prs de son
matre, un Gantois de petit tat fist ce jour tant d'armes et tant de
vaillance, que si telle aventure estoit advenue  un homme de bien ou
que je le sceusse nommer, je m'acquiteroye de porter honneur  son
hardement.

La tche qu'a laisse incomplte le chroniqueur qui admirait, mme
chez les adversaires du duc de Bourgogne, un dvouement et un courage
que rien ne pouvait intimider ni affaiblir, est celle que je m'efforce
aujourd'hui de remplir  l'honneur de la mmoire de nos pres. Un
chroniqueur catalan rapporte qu'il vit dans ses rves apparatre un
vnrable vieillard, vtu de blanc, qui lui dit: Je suis le gnie de
l'histoire; compose un livre des grandes choses que tu as apprises.
Moins heureux que ce chroniqueur, je n'ai vu que l'image de la patrie
assise sur une tombe, les pieds meurtris, le sein dchir, le front
charg de poussire, demandant en vain aux tmoins de sa dcadence
prsente les pompeux rcits de sa grandeur passe. C'est  sa voix que
j'ai entrepris ce long et pnible plerinage de l'histoire qui,
ressuscitant la mort et peuplant le nant, rebtit  son gr, dans la
solitude, les grandes cits et les foyers heureux des nations
prospres. Je l'ai suivi, par l'tude attentive des sources crites,
depuis la tente vagabonde du _flaming_ jusqu'au comptoir du marchand
de la Hanse, du chteau de Robert de Commines  Durham jusqu'aux
remparts de Lisbonne et de Bnvent, jusqu'aux tours de Byzance et de
Jrusalem; puis, lorsqu'aux palmes des guerres lointaines succdait la
paix intrieure, fconde par les merveilles de l'industrie, je l'ai
continu pas  pas avec l'ardeur du voyageur et de l'antiquaire sur la
terre natale de ces illustres reprsentants des communes dont j'avais
 peindre les vertus ou les exploits, dans les lieux o ils naquirent,
luttrent et moururent. Tantt, dans l'enceinte dsole des cits
reines de la triade flamande, mon regard, tromp par mes souvenirs,
rendait au march du Vendredi,  Gand, tout son peuple transport par
l'loquence d'Yoens et d'Ackerman, aux faubourgs d'Ypres leurs
innombrables mtiers, aux rues de Bruges ces somptueux ornements
d'orfvrerie que leurs habitants prodiguaient pour flatter les ducs de
Bourgogne, tandis qu'ils eussent pu leur montrer comme un plus noble
gage de fidlit la pauvre maison o Louis de Male avait trouv un
asile; tantt, au sein d'une riche campagne ou bien au milieu des bois
et des bruyres, j'allais tour  tour sonder la fondrire couverte de
roseaux qui fut le ruisseau de Groeninghe, et me reposer  Azincourt
sur les dbris du manoir que remarqua Henri V, ou  Guinegate sous
l'orme de Bayard, retrouvant au Beverhoutsveld le camp de Philippe
d'Artevelde victorieux,  Roosebeke le ravin troit o il prit vaincu
et fugitif; mais jamais mon motion ne fut plus vive qu'au moment o
l'on me fit voir aux bords de l'Escaut le thtre de l'extermination
des huit cents Gantois qui arrtrent toute l'arme victorieuse du duc
de Bourgogne. Vues de l, les collines de Semmersaeke, par un bizarre
rapprochement, rappellent assez exactement les hauteurs de Roosebeke
lorsqu'on les dcouvre du Keyaerts-Berg. Le rideau des haies et des
arbres me cachait Gavre et le vallon o le combat s'engagea, mais je
dcouvrais derrire moi les clochers de Gand. Ainsi les derniers
dfenseurs de la libert flamande aperurent de leur dernier asile la
fume du toit paternel; ce spectacle put contribuer  soutenir leur
nergie dans le combat, et leur oeil mourant salua sans doute les
remparts qu'ils ne devaient plus revoir. Les habitants de Gavre et de
Semmersaeke conservent pieusement ces traditions d'un autre temps; ils
donnent encore au pr de 1453, en souvenir du combat dont il fut le
thtre, le nom de _Roode zee_ (mer rouge), presque synonyme de celui
du _Bloedmeersch_ de 1302. Que de flots de sang ont coul entre ces
deux prairies!

Vingt mille Gantois avaient succomb  la bataille de Gavre; trois
cents  peine furent faits prisonniers et le duc ordonna qu'on les mt
 mort. Cependant, quand il laissa s'abaisser ses regards sur cette
plaine jonche de morts et sur ce fleuve dont les ondes ensanglantes
ne charriaient que des cadavres, il ne put s'empcher de s'crier:
Quel que soit le vainqueur, je perds beaucoup, car c'est mon peuple
qui a pri,--et l, ajoute Chastelain, fust la premire fois qu'il
avoit eu piti des Gantois. Piti douteuse aprs le combat et les
supplices, surtout lorsqu'on voit Philippe l'oublier aussitt pour
conduire les siens de l'extermination du champ de bataille  l'assaut
de Gand, c'est--dire au sac et au pillage; mais il fallait chercher
un guide qui enseignt le chemin le plus facile. On s'empara d'un
laboureur, on le menaa, on le contraignit  marcher le premier 
l'avant-garde; il obit, et excutant son dessein au pril de ses
jours, il ramena l'arme bourguignonne, par des routes dtournes, au
camp qu'elle occupait la veille. Comment, s'cria Philippe, je
entendois qu'on me menast droit  Gand et on m'amaine en mon logis!
Le guide avait disparu: noble trait de courage qui sauva Gand et
confirma les esprances que d'autres dfenseurs de la Flandre avaient
payes de leur sang en mourant pour retarder l'issue du combat.

Dj d'paisses troupes de fuyards se pressant en dsordre avaient
paru devant Gand: on leur avait ferm les portes de crainte que les
Picards ne pntrassent avec eux dans la ville; mais les femmes
plores, assembles sur les remparts, cherchaient  reconnatre parmi
eux un pre, un poux ou un fils, et les interrogeaient de loin sur
les dsastres de cette journe. Il n'y avait point de famille qui
n'et t frappe dans ses affections les plus chres, point de maison
qui n'et son deuil. Huit chevins de Gand taient morts les armes 
la main; deux cents moines accourus au combat,  l'exemple du frre
lai de Ter Doest, qui s'illustra  la bataille de Courtray, n'avaient
pas reparu; ils gisaient  Gavre dans leurs robes de bure au milieu
des cottes d'armes ensanglantes. Pendant toute la nuit des
gmissements lamentables retentirent  Gand dans toutes les rues, et
l'effroi s'accrut le lendemain  l'aspect des hommes d'armes
bourguignons: l'on se prparait  repousser leurs tentatives hostiles
lorsqu'on distingua au milieu d'eux Gauvain Quiret et le roi d'armes
de Flandre, porteurs d'un message pacifique.

Le duc de Bourgogne avait, le soir mme de la bataille, runi son
conseil: le sire de Crquy et les chevaliers les plus sages
insistrent pour que l'on offrt la paix aux Gantois, telle qu'on
l'avait propose  leurs dputs aux confrences de Lille: ils
reprsentrent sans doute que Gand pouvait se relever et venger ses
pertes ou tout au moins en rparer les malheurs; que le sige d'une si
grande cit prsentait toujours, par les difficults qui en taient
insparables, des chances incertaines de succs; que cette guerre
pouvait d'ailleurs tre trouble par des complications extrieures,
soit par de nouveaux bouleversements en Angleterre o les communes
favorisaient les communes flamandes, soit par les triomphes des
Franais en Guyenne qui permettraient  Charles VII de prendre
ouvertement leur parti. Philippe adopta cet avis et fit apposer son
sceau sur des lettres o il engageait les Gantois  traiter sous la
protection d'un sauf-conduit.

Une suspension d'armes avait t conclue: elle devait durer jusqu'au
25 juillet  midi. Ds le point du jour, l'assemble du peuple fut
convoque. Le btard de Blanc-Estrain et les compagnons de la
Verte-Tente se rangrent du ct de ceux qui voulaient continuer la
guerre; mais la plupart des bourgeois jugeaient que le moment tait
arriv de fermer les plaies de ces longues guerres civiles. On
racontait d'ailleurs que, par exception  une sentence commune,
quelques-uns des plus notables bourgeois de Gand, tombs au pouvoir
des Picards, avaient t pargns, parce que les Picards en
attendaient de riches ranons: rejeter toute ngociation, c'tait les
condamner  la mort.

Parmi les dputs de Gand, on remarquait l'abb de Tronchiennes, le
prieur des Chartreux, Baudouin de Fosseux, religieux de Saint-Bavon,
Jean Rym, Simon Borluut et Antoine Sersanders. Ce fut en vain qu'ils
s'adressrent au comte de Charolais pour que l'on adouct les
conditions de la paix. Ils ne pouvaient gure esprer qu'on modifit,
aprs leurs revers, les propositions qui leur avaient t faites au
temps de leur puissance, et on se contenta de leur rpondre que
seurement on ne leur changeroit ung _a_ pour ung _b_.

Le trait de Gavre fut conclu le lendemain.

Il portait que le doyen des mtiers et le doyen des tisserands
n'auraient plus de part  l'lection des chevins;

Que les usages qui rglaient la concession du droit de bourgeoisie
seraient abrogs;

Que les sentences de bannissement ne pourraient tre prononces par
les chevins qu'avec l'intervention du bailli du duc;

Que les chevins de Gand ne pourraient plus faire publier des dits,
ordonnances ou statuts sans l'autorisation du bailli, et qu'il ne leur
serait plus permis dornavant de placer leurs titres au haut des
lettres qu'ils criraient aux officiers du duc;

Que les Gantois livreraient leurs bannires au duc en signe de la
rparacion de l'offense que ceulx de Gand ont commise en eslevant et
portant contre luy icelles bannires;

Qu'ils supprimeraient les chaperons blancs tablis soubz couleur
d'excuter leurs sentences et commandements;

Qu'ils ne connatraient plus des appels interjets dans le pays des
Quatre-Mtiers, dans le pays de Waes ou dans les chtellenies d'Alost,
d'Audenarde et de Courtray;

Qu'ils payeraient une amende de deux cent mille ridders d'or et
cinquante mille ridders pour relever les croix et les glises;

Que les _hooftmans_, les chevins et les doyens, accompagns de deux
mille bourgeois de Gand, feraient amende honorable au duc  demie
lieue hors d'icelle ville,  tel jour qu'il plaira  mondit seigneur
ordonner et dclarer,  savoir les dix _hoofmans_ tous nudz en leurs
chemises et petits draps, et tous les autres deschaus et nues testes,
et tous se mettront  genoulx devant mondit seigneur, et eulx estans
en l'estat dessus dit, diront, _en langage franois_, que faulsement
et mauvaisement et comme rebelles et dsobissans, et en entreprenant
grandement  l'encontre de mondit seigneur et de son autorit et
seigneurie, il se sont mis sus en armes, ont cr _hooftmans_ et couru
sus  mondit seigneur et ses gens; qu'ilz s'en repentent et en
requirent en toute humilit mercy et pardon  mondit seigneur. Et ce
fait, tous ensemble et  une voix crieront mercy.

On y lisait de plus que les portes de la ville par lesquelles les
Gantois taient sortis pour attaquer Audenarde seraient fermes le
jeudi de chaque semaine, et que celle qui s'ouvrit  leur arme se
prparant  combattre le duc lui-mme  Rupelmonde serait mure et 
toujours comdempne.

Pour reproduire toute la physionomie de ce trait, il faut y ajouter
cette phrase latine de Jean de Schoonhove qui dressa l'acte public de
la soumission des Gantois: _Acta fuerunt hc in campis in exercitu
prope castrum de Gavre in domuncula portabili illustrissimi domini
ducis_. Le notaire s'inquitait peu de l'lgance du style dans la
rdaction de ce parchemin o le duc de Bourgogne pouvait imprimer
pour sceau la pointe sanglante de son pe.

Cependant, quelle que soit la forme de la soumission, toujours si
humble dans les usages, quoique les moeurs fussent si fires, il faut
remarquer dans ce trait une tendance  donner sur plusieurs points
satisfaction aux rclamations des Gantois.

Leurs privilges furent maintenus par une charte spciale o le duc
dclara vouloir qu'ils restassent entiers en leurs franchises.

La libert des personnes fut garantie, et Gand ne dposa les armes
qu'en trouvant dans la paix mme une protection suffisante pour les
capitaines et les magistrats qui avaient combattu pour ses droits.

Il fut aussi expressment entendu que si le bailli refusait de
soutenir les chevins dans l'exercice de la justice, ou cherchait 
tendre son autorit criminelle et civile au del des termes du
privilge de Gui de Dampierre du 8 avril 1296 (v. st.), il serait
priv de son office, et de plus puni et corrig selon l'exigence du
cas. Les bourgeois de Gand devaient continuer  ne relever que du
jugement de leurs chevins, s'ils commettaient quelque dlit hors
franches villes de loy, c'est--dire dans un lieu o leur
manqueraient les garanties protectrices des institutions communales.

Enfin le duc de Bourgogne abandonna, quoiqu'il et t vainqueur, le
projet de rtablir la gabelle du sel, cet impt odieux qui avait t
la source de toutes les divisions, et l'un de ses premiers actes,
aprs la pacification de Gand, fut de faire enfermer au chteau de
Rupelmonde Pierre Baudins, dont les intrigues avaient profit de ces
discordes pour allumer la guerre.

Ajoutons qu'en 1454 le duc remit aux Gantois une partie de l'amende
qui leur avait t impose, et qu'en 1456 il leur accorda quelques
nouveaux privilges afin que le retour de leur prosprit les consolt
de leur abaissement et de leur humiliation. Moins gnreux  l'gard
des villes qui taient restes trangres  l'insurrection, il avait
rsolu,  l'exemple de Louis de Male aprs la bataille de Roosebeke,
de les obliger  venir remettre entre ses mains toutes leurs anciennes
chartes de privilges, pour qu'elles fussent revues et scelles de
nouveau: leur fidlit lui avait uniquement appris qu'il n'avait rien
 redouter de leur puissance.

Deux jours aprs son triomphe, le 25 juillet 1453, le duc de Bourgogne
en avait adress, de son camp de Gavre, une pompeuse relation au roi
de France: Lesquelles choses, disait-il en terminant, je vous
signifie, pour ce que je say de certain que serez bien joieux
desdites nouvelles et de la grce que Dieu m'a fait prsentement.
Cette lettre parvint  Charles VII le 9 aot; la nouvelle du combat de
Castillon, o Talbot avait pri, ne le consola peut-tre pas du
rsultat de la bataille de Gavre: la soumission de la Guyenne tait
dsormais inutile  l'accomplissement de ses desseins sur la Flandre.

Il ne restait plus  Philippe qu' recevoir solennellement en sa
grce ces bourgeois de Gand qui l'avaient en 1443 retenu captif
pendant quelques jours. Le 30 juillet, vers midi,  Ledeberg, assez
prs de la porte Saint-Livin, il se plaa au milieu de son arme
range en ordre de bataille: il tait lui-mme arm de toutes pices,
et montait le cheval qui avait t bless sous lui dans le pr de
Semmersaeke. Le marchal de Bourgogne conduisit successivement prs du
duc les magistrats et les bourgeois de Gand, les uns en leurs
chemises et petits draps, les autres vtus de deuil, sans ceinture et
sans chaperon. Baudouin de Fosseux, moine de Saint-Bavon, prit la
parole en leur nom et demanda, par trois fois, merci pour le peuple de
Gand. Philippe rpondit en franais: Soyez-nous doresnavant bons
sujets, nous vous serons bon et loyal seigneur. Puis, sans entrer 
Gand, il reprit la route d'Audenarde. On portait devant lui, comme des
trophes de sa victoire, les bannires des mtiers qu'il s'tait fait
remettre, et ce fut par son ordre qu'on les dposa, partie 
Notre-Dame de Halle, partie  Notre-Dame de Boulogne. Depuis ce jour,
dans les frquents plerinages qui se dirigrent de Gand vers ces
sanctuaires vnrs, les souvenirs de la patrie puissante et libre se
mlrent  toutes les prires, se retrouvrent dans tous les voeux.

L'anne 1453 fut la plus triste du quinzime sicle; elle vit aux deux
extrmits de l'Europe le triomphe de la force sur la civilisation,
reprsente ici par les traditions expirantes des lettres, l par les
progrs sans cesse croissants de l'industrie et des arts. Les Ottomans
de Mahomet II envahissaient Constantinople, hritire d'Athnes et de
Rome, au moment o les Picards de Philippe effrayaient par leurs
violences ce peuple et ces cits que l'loquent historiographe de la
maison de Bourgogne appelle lui-mme trs-grave peuple, et villes de
grant pollicie, lesquelz il convient rgir en justice et en droit.




TABLE.

                                                                Pages.

    LIVRE QUATORZIME.--Marguerite de Male et Philippe le Hardi.
    Nouvelle invasion de Charles VI.--Pacification de la
    Flandre.--Croisade de Nicopoli.                                  1

    LIVRE QUINZIME.--Jean sans Peur.--Tendance des communes 
    reconstituer la nationalit flamande.--Combats, crimes et
    intrigues.                                                      55

    LIVRE SEIZIME.--Philippe l'Assur ou le Bon.--Continuation
    des guerres en France.--Troubles de Bruges.--Splendeur de
    la cour du duc de Bourgogne.                                    98

    LIVRE DIX-SEPTIME.--Insurrection des Gantois.--Combats de
    Lokeren, de Nevele, de Basele.--Bataille de Gavre.             166


FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIME.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Flandre (T. 3/4), by 
Joseph Bruno Constantin Marie Kervyn de Lettenhove

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