Project Gutenberg's Dans l'extrme Far West, by Richard Byron Johnson

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Title: Dans l'extrme Far West
       Aventures d'un migrant dans la Colombie anglaise

Author: Richard Byron Johnson

Illustrator: A. Marie

Translator: Alfred Talandier

Release Date: April 24, 2013 [EBook #42590]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS L'EXTRME FAR WEST ***




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                      BIBLIOTHQUE ROSE ILLUSTRE




                                  DANS

                           L'EXTRME FAR WEST

                        AVENTURES D'UN MIGRANT

                       DANS LA COLOMBIE ANGLAISE

                                  PAR

                             R. B. JOHNSON

         TRADUITES DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

                            PAR A. TALANDIER

                    OUVRAGE ILLUSTR DE 25 VIGNETTES

                              PAR A. MARIE

                                 PARIS

                       LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

                    79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79




                                  DANS

                           L'EXTRME FAR WEST

            PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2




                                  DANS

                           L'EXTRME FAR WEST

                        AVENTURES D'UN MIGRANT

                       DANS LA COLOMBIE ANGLAISE

                                  PAR

                             R. B. JOHNSON

         TRADUITES DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

                            PAR A. TALANDIER

                    OUVRAGE ILLUSTR DE 25 VIGNETTES

                              PAR A. MARIE

                            DEUXIME DITION

                                 PARIS

                        LIBRAIRIE HACHETTE & Cie

                      BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

                                  1874

                          Tous droits rservs




                                  DANS

                         L'EXTRME FAR WEST[A]

                               AVENTURES

                D'UN MIGRANT DANS LA COLOMBIE ANGLAISE




CHAPITRE PREMIER

LE DPART


Un pays dont on entend rarement parler aujourd'hui fit soudainement--il
nous semble qu'il n'y a de cela que quelques annes--un fort grand bruit
dans le monde: ce pays tait la Colombie anglaise. Des rcits
merveilleux parurent dans le _Times_, et, dans ces rcits, il n'tait
question que de la prodigieuse richesse des mines d'or de cet Eldorado,
et des nouveaux et vastes champs qu'il offrait  l'esprit d'aventure des
migrants.

Jeune alors et plein de cet amour des entreprises lointaines qui
caractrise la race anglo-saxonne, je ne pus lire ces rcits sans en
tre d'autant plus fortement impressionn, que la situation de cette
colonie, isole du monde civilis, et sa nature vierge et sauvage,
ajoutaient quelque chose de romanesque  ses autres charmes. Ce fut
ainsi qu'ayant fait par hasard la connaissance d'un chercheur d'or
rcemment revenu d'Australie, et qui se proposait de mordre encore 
l'hameon, je me dterminai  lui offrir de l'accompagner, pour chercher
avec lui les aventures et, si possible, la fortune.

Nous emes bientt form nos plans, boucl nos malles et pris passage
pour l'Eldorado (via Panama et San-Francisco)  bord du steamer qui fait
le service de la malle entre Southampton et les Indes occidentales. Cent
cinquante aventuriers environ avaient pris comme nous passage sur
l'avant, et faisaient sensation, sur ce navire aux allures tranquilles,
aristocratiques, _respectables_.

[Illustration: Le pont du paquebot.]

Bien que la plupart d'entre nous appartinssent par leurs antcdents 
une classe suprieure  celle des passagers qui voyagent en troisime,
nous formions,  l'avant, une compagnie fort mle. Il y avait un grand
nombre de clercs, de commis, et d'autres jeunes gens de la mme classe,
qui, de leur vie, n'avaient touch un instrument de travail manuel;
quelques fils de clergymen (pour la plupart mauvais sujets accomplis),
quelques hommes en qui on pouvait reconnatre les traces d'une ducation
universitaire; un petit nombre d'isralites acharns au commerce; et
enfin quelques gaillards solides, reconnaissables  leur teint bronz et
 leur costume de mineur, pour des gens qui, de mme que mon compagnon,
avaient abandonn d'autres pays aurifres pour tenter la chance dans
celui que l'on venait de dcouvrir. Ces derniers taient nos hros. Que
l'un d'eux vnt  s'asseoir n'importe o, et aussitt un cercle de
nouveaux camarades se formait autour de lui pour lui demander quelque
rcit de ses aventures ou profiter des leons de son exprience.

L'opinion la plus gnralement mise par ces vieux routiers tait que
leurs auditeurs n'taient qu'un troupeau d'imbciles, qui, s'ils avaient
la moindre lueur de bon sens, s'empresseraient de retourner chez eux par
le prochain steamer.

Notre voyage, en dpit des inconvnients insparables d'un passage en
troisime classe, fut trs-agrable. J'eus l'occasion pour ma part de
faire de curieuses tudes de moeurs.

L'esprit de caste est la premire chose (le mal de mer except) qui se
manifeste parmi les voyageurs lancs sur les flots bleus. Il y a d'abord
les passagers du grand salon, qui sont gnralement de nobles hidalgos,
et leurs familles, des officiers rcemment maris, des docteurs et des
chapelains de rgiments, se rendant  quelque station des Indes
occidentales, et enfin quelques ngociants aiss.

Tout ce monde tombe bientt sous la tutelle d'une sorte de comit de
surveillance, form de deux ou trois vieux messieurs, importants et
bavards, qui ont dj fait plusieurs fois le voyage, et qui prennent en
peu de temps un empire despotique sur leurs malheureux compagnons. Ces
ennuyeux personnages assomment sans cesse le capitaine et les officiers
du bord d'absurdes questions nautiques dont ils ne comprennent pas
eux-mmes le sens, et qui n'ont d'autre objet que de tenir la masse
ignorante et inexprimente de leurs compagnons sous le prestige de leur
importance et de leur savoir. Ils sont toujours sur le chemin des
matelots de service, qui, en rcompense, les envoient de temps en temps
(sans le vouloir, naturellement) faire un plat-ventre sur un cordage
oubli, ou les gratifient d'un seau d'eau sale dtourn (toujours par
hasard) de sa destination. Il y a aussi, gnralement, une ou deux
vieilles femmes qui appartiennent  la mme espce, et qui maintiennent
parmi les dames de la socit une discipline encore plus svre que
celle des hommes.

C'est un point d'honneur chez les passagers de grand salon que de ne
jamais adresser la parole  un voyageur de la seconde classe; quant  la
_vile multitude_ de l'avant, il ne saurait pour eux en tre question.

Les voyageurs qui occupent les cabines des secondes sont une humble et
inoffensive race qui fait ses dlices des restes dment arrangs du
dner du grand salon. On peut les voir souvent monter la garde 
l'entre des premires, et d'un oeil avide, noter au passage les plats
qui reviennent et qu'ils pourront bientt reconnatre sur leur propre
table. C'est alors le moment de donner des pourboires aux stewards ou
garons de service, afin d'tre favoris de tel ou tel plat, et l'on
peut dire que, sur ce point, il existe  bord un vritable systme de
surenchre.

Les passagers de la seconde classe se font un point d'honneur de ne
jamais adresser la parole aux passagers de la troisime, on peut mme
dire que ceux-l ont une certaine peur de ceux-ci; mais ils cherchent en
revanche, et par tous les moyens,  nouer, en passant, quelques
relations fugitives avec l'un ou l'autre des gros bonnets de la premire
classe. On les voit, pour la satisfaction de cette louable ambition,
supporter avec une grande galit d'me les plus effroyables
humiliations.

La foule des passagers de troisime classe, cantonns  l'avant, se
compose en gnral de gens fort indpendants, et que l'exclusivisme des
classes suprieures touche peu.

Pour nous jeunes aventuriers, ce qui nous manquait, ce n'tait ni le
courage ni l'esprance; ces vertus, au contraire, formaient le plus
clair de notre capital, et je crois pouvoir dire que nous tions aussi
heureux qu'en pareille circonstance on peut l'tre  notre ge. Flner
et rire; nous chauffer comme des lzards au brillant soleil du tropique
ou chercher l'ombre des bastingages et du gaillard d'avant; ne quitter
la pipe qu' l'heure des repas, o notre apptit froce avait, en un
clin d'oeil, raison de notre modeste ordinaire; guetter les
bonitos[B], les poissons volants et les requins; jouer au palet, au
whist (et  quel whist admirablement mal jou!) et  toutes sortes de
jeux de hasard; danser la gigue, l'cossaise, le branle, et mille autres
danses connues ou inconnues au lecteur; boxer, faire des armes, nous
livrer  toutes sortes de farces et de plaisanteries: voil comment nous
passions le temps, sans jamais penser autrement au lendemain que comme
au jour qui devait nous apporter la fortune.

Mais revenons  notre traverse. Aprs avoir chang de bateau 
Saint-Thomas, trs-jolie petite ville, remarquable par ses trois
collines, nous arrivmes enfin  Colon ou Aspinwall, o nous prmes le
train pour Panama. Bien que cette voie ferre n'ait que 48 milles (77
kilom.) de longueur, il faut environ six heures pour aller d'un Ocan 
l'autre.

L je vis, au dpart, un grand personnage, reconnaissable pour tel  la
blancheur de son linge, monter en voiture, et, presque aussitt,
chercher de tous cts son bagage dont une partie tait absente. Nous
venions de partir et tions dj  environ 200 mtres de la station.
Ayant mis la tte  la portire, j'aperus un ngre qui, porteur d'un
norme sac de nuit, courait aprs le train en faisant des gestes les
plus extravagants. Je m'adressai au conducteur du train, un Amricain,
qui se tenait dans le wagon, et je lui demandai s'il allait donner le
signal d'arrter pour donner le temps d'arriver au brave ngre qui
courait si vaillamment.

Ce n'est pas moi que vous prendrez  ce jeu-l! dit-il; si ce
gaillard-l est seulement la moiti d'un ngre, il nous aura rattraps
avant que nous ayons eu le temps de nous arrter.

Et le train continua de marcher, et le ngre de courir, se rapprochant
de plus en plus, si bien que nous pouvions l'entendre haleter. Enfin,
d'un dernier et vaillant effort, il franchit en quelques enjambes
formidables l'espace qui le sparait encore de nous, saisit d'une main
le garde-fou qui entourait la plate-forme, lana son sac dans le wagon,
et se hala lui-mme aprs le sac,  la force du poignet.

Bon ngre! cria le conducteur, d'un ton approbateur.

--Diable de train! rpliquai-je. Est-ce que vous n'allez jamais plus
vite que cela?

--Pas ici, en tout cas, dit-il. Car si nous le faisions, en moins de
deux minutes et demie nous irions patauger dans ce vilain marais!

Je voulus inviter le ngre  se rafrachir au comptoir (presque tous les
trains en Amrique ont un comptoir--_a bar_--o l'on peut boire pendant
le voyage)[C], mais je n'oublierai jamais l'expression d'horreur avec
laquelle cette proposition fut accueillie par l'intelligent et distingu
personnage qui servait  boire aux voyageurs.

D'abord il donna cours  son indignation, en enfilant  la suite les uns
des autres une srie de jurons effroyables; il se mit ensuite  cracher
violemment autour de lui, reprit haleine, cassa un verre pour calmer son
motion, et finalement, voyant ma confusion et se radoucissant, me dit:

Ah! je comprends, vous tes tranger; vous n'tes pas au fait de nos
libres institutions; vous avez t lev dans un pays o l'on regarde
presque ces tres-l (montrant du doigt le pauvre ngre essouffl) comme
des cratures humaines. Mais qu'il ne vous arrive plus d'inviter des
ngres  boire  mon _bar_, ou il y aura du tapage, entendez-vous!

Je donnai donc une petite pice au malheureux ngre, et me rconciliai
avec le _bar-keeper_, qui n'tait pas un mauvais garon,  part ce que
je considrais alors comme son injustifiable prjug contre les gens de
couleur (je dois avouer que mes opinions se sont depuis un peu
rapproches des siennes). Il me fit un verre d'excellent
_mint-julep_[D], et ne voulut pas entendre parler de payement. Ce fut
l, je crois, ce qui me disposa tout particulirement en sa faveur.

Panama, bien que situ au milieu du plus magnifique paysage, nous fit
l'effet d'une assez vilaine et sale ville. Il n'y avait rien qui valt
la peine d'tre vu, sauf les ruines, dont l'aspect rappelait les
dvastations commises par les pirates qui, du temps de la reine
lisabeth, infestaient ces parages.

Le jour de notre arrive, le pays tait, comme d'habitude, en
rvolution, ou pour mieux dire en meute. Le lendemain l'meute tait
finie, et tous les habitants se remirent  leur occupation habituelle,
qui consiste  ranonner les voyageurs durant le peu de jours que
ceux-ci ont  passer chez eux. Les voyageurs partis, les dissensions
renaissent et amnent la mort de quelques chiens perdus et de quelques
cormorans inoffensifs.

Soit dit en passant, ces oiseaux, qui portent le nom d'oiseaux
rcureurs, sont, dans cette ville et dans plusieurs autres du mme
genre, les seuls agents de la salubrit publique. Ils dvorent toutes
les pluchures et les immondices, que les habitants se contentent de
jeter dans la rue, et rendent de si indispensables services, que le
meurtre volontaire d'un de ces oiseaux est puni d'une forte amende.

Nous avions tout  fait assez de ce dlicieux endroit o il nous fallut
rester quelques jours pour attendre les voyageurs de New-York. Aussitt
qu'ils furent arrivs, nous nous embarqumes pour San-Francisco, sur un
vapeur amricain qui n'attendait, pour partir, que _ce petit complment_
de quinze cents passagers.

L'oncle Sam[E] n'a pas pour ses enfants, lorsqu'ils sont  bord, les
soins paternels que John Bull a pour les siens; aussi peut-on se figurer
aisment que l'avant d'un steamer amricain, avec neuf cents personnes
entasses dans l'entrepont, comme des harengs dans un baril, n'est pas
le lieu du monde le plus agrable. La plupart des nouveaux venus taient
des Irlandais ou des Allemands, et comme ils n'taient d'une propret
recherche ni sur leur personne ni dans leurs habitudes, je puis
certifier  mes lecteurs qu'une table  porcs, qui n'aurait pas t
nettoye depuis un an, serait un vritable lieu de dlices, compare 
l'endroit qui devait nous servir de salon et de chambre  coucher.

Nos lits consistaient en trois ranges de couchettes de sangle, dont
deux sur les cts et la troisime au milieu de l'entrepont, disposes
sur toute la longueur de l'avant  l'arrire. Chacun de ces lits de
sangle tait occup par quatre personnes, et l'on comprend que chacun ne
devait avoir que juste la place ncessaire pour s'tendre. Pour ma part,
je prfrai de beaucoup tendre ma couverture sur le pont, et dormir 
la belle toile, au risque d'tre en butte aux injures et mme aux coups
de pied des hommes de service, ou de me voir asperger par la pompe, qui
inondait le pont de grand matin pour le service journalier.

Les dispositions prises pour nourrir tout ce monde-l n'taient gure
plus satisfaisantes. Nos repas, grossiers mais  coup sr suffisants 
ne considrer que la quantit, nous taient servis sur des tables
suspendues qu'on laissait tomber du plancher suprieur. Nous avions 
manger debout, et heureux ceux qui, mme en se tenant debout, pouvaient
obtenir une place. Les tables, vu le nombre des passagers, devaient tre
desservies et resservies trois fois  chaque repas, et pour trouver
place  la premire ou  la seconde table, c'tait une mle rgulire
dont il fallait sortir vainqueur. Puis, bien souvent, la place conquise
se trouvait tout prs des bossoirs, et l'on avait alors la chance de
recevoir quelque coup de pied de l'un ou de l'autre des pauvres animaux
qui taient entasss l et traits avec  peu prs autant d'humanit et
de propret que les hommes. Quand le temps tait mauvais, il est facile
de concevoir que, dans de pareilles circonstances, on recevait sur ses
habits une plus grande portion du dner qu'on n'en portait  sa bouche.
Heureusement, les gros temps sont rares dans ces parages.

En dpit de tout, nous tions assez gais, mais nous appelions de tous
nos voeux le jour o nous arriverions  cette ville de San-Francisco
dont nous avions tant entendu parler avant et surtout depuis notre
dpart. Ceux qui avaient des revolvers passaient leur temps  les
nettoyer et  les mettre en tat de service, San-Francisco passant
encore pour le lieu du monde o rgnait la licence la plus effrne.

Je me souviens que c'est durant cette partie de notre voyage que tomba
l'anniversaire de Sa Majest la reine d'Angleterre, et je ne doute pas
que notre souveraine n'et ressenti une joie vritable  voir l'entrain
avec lequel nos compatriotes donnrent en cette occasion carrire 
leurs sentiments. Malheureusement, l'un d'eux poussa l'enthousiasme
jusqu' dire des injures  un homme de l'Ouest, dont la patience n'tait
pas la vertu dominante. Celui-ci, dans la chaleur de la discussion, tira
son revolver, et notre compatriote, qui n'eut que le temps de
s'esquiver, reut, au moment o il franchissait la porte, une balle dans
certaine partie de sa personne qu'il ne put de quelques jours faire
servir  sa fonction normale, celle de s'asseoir. L'homme de l'Ouest
fut, _pour la forme_, mis aux fers pendant un jour ou deux, puis remis
en libert sur la parole qu'il donna de ne plus avoir recours  ce genre
d'argument. L'affaire s'arrangea, et tout finit par force poignes de
mains et force rasades.

En remontant la cte du Mexique, nous touchmes  Acapulco pour faire du
charbon, et nous emes le plaisir d'une course  terre et d'un bon repas
d'oeufs et de volaille. Les seuls animaux vivants que l'on put
trouver dans la ville nous parurent tre des poules et des poulets.

Les indignes nageaient par centaines autour du steamer et paraissaient
passer la plus grande partie de la journe dans l'eau. Pendant tout ce
temps, de nombreux requins ne cessaient de se montrer autour du
vaisseau; mais les moricauds ne semblaient pas s'en proccuper le moins
du monde. Ils portaient tous un couteau attach  une ceinture de cuir
et, lorsque nous leur demandions s'ils n'avaient pas peur des requins,
ils nous montraient leur arme en riant. On les voyait plonger dans dix
brasses d'eau pour la plus petite pice d'argent que les passagers leur
lanaient par-dessus bord, et la plupart d'entre eux avaient la bouche
pleine de ces menues monnaies lorsque nous nous loignmes.

Je suppose que c'est la chaleur qui a port les indignes  contracter
de pareilles habitudes, car Acapulco doit tre, ou peu s'en faut,
l'endroit le plus chaud de la terre.

Peu de jours aprs avoir quitt ce four brlant, nous passmes par la
Porte d'Or: c'est le nom donn  l'entre du magnifique port de
San-Francisco. Il me serait difficile de dire quelle tait notre joie 
la pense que nous allions enfin tre dlivrs de notre infecte prison.

La plupart de nos compagnons de voyage n'allaient pas plus loin, et,
comme le bateau qui devait nous porter  l'le Vancouver ne partait pas
de quelques jours, nous fmes enchants de l'occasion qui nous
permettait de faire un court sjour dans la _Golden City_ (cit de
l'or).




CHAPITRE II

SAN-FRANCISCO


L'emplacement o s'lve aujourd'hui la ville de San-Francisco
n'offrait, avant l'anne 1849, un spectacle digne d'admiration ni 
l'amant de la nature ni au chercheur de nouvelles relations
commerciales.

Une moiti de cet emplacement tait alors occupe par les basses eaux de
la baie, et l'autre moiti n'tait qu'un amas de collines de sable
presque absolument dnues de vgtation. Les pres de la mission de
Dolors et quelques colons et pcheurs parpills dans le voisinage
formaient toute la population. Il et t difficile de trouver sur la
surface du globe un lieu plus paisible et ayant plus compltement
l'apparence de devoir rester indfiniment ce qu'il tait.

[Illustration: Vue de San-Francisco.]

Telle est cependant la magique puissance d'attraction que l'or exerce
sur les hommes, qu' la fin de la susdite anne, o commena
l'immigration des chercheurs d'or, il ne pouvait pas y avoir moins de
quatre-vingt mille personnes runies sur la plage o s'lve maintenant
la mtropole du Pacifique septentrional. La rade, dont les eaux
n'avaient jusque-l port aucun btiment plus lourd que le canot de
l'Indien ou le bateau du pcheur, fut soudain couverte de vaisseaux de
toutes les nations du monde, et couverte pour longtemps; car de longs
mois s'coulrent avant que la plupart de ces navires pussent repartir,
vu l'impossibilit absolue de retenir les quipages qui les avaient
amens ou d'en trouver d'autres pour le retour.

Parmi les vieux _forty-niners_ (immigrants de 1849), comme s'appellent
avec fiert ceux des anciens pionniers qui restent encore, il est
curieux de noter le grand nombre de ceux dont les bras tatous indiquent
quelle fut autrefois leur profession.

Cette anne 1849 vit donc une multitude de tentes blanchir  perte de
vue les rivages de la baie, et bientt s'levrent, avec une rapidit
qui tenait du prodige, d'immenses htels, des magasins, des btiments de
toute espce, uniformment construits en bois.

Vraiment, l'nergie dploye par ceux qui ont bti cette ville et
surmont les obstacles naturels qu'offre sa position, est merveilleuse.
Nulle autre cit d'une grandeur et d'une importance comparable
(Melbourne excepte peut-tre) n'atteignit un pareil dveloppement dans
le court espace de vingt ans. Les collines de sable ont t
littralement charges  la pelle dans des tombereaux et portes  la
mer, de sorte qu'en mme temps qu'on gagnait sur la terre l'emplacement
occup par la colline, on gagnait sur la mer un emplacement
correspondant, rempli par la colline qu'on y jetait.

Aujourd'hui mme, la partie basse de la ville est entirement btie sur
pilotis, et le sous-sol des maisons, qui faisait autrefois partie de la
baie, est maintenant compltement  sec, grce  ce travail continu
d'empitement sur la mer.

Ce sous-sol sert d'habitation  des milliers de rats, de chiens et de
porcs, qui, les pluchures et ordures de toutes sortes ne manquant
jamais, semblent vivre dans la plus heureuse abondance et la plus
parfaite tranquillit. On ne peut, en visitant ce quartier de la ville,
s'empcher de se fliciter que le cholra soit inconnu sur la cte du
Pacifique.

Il n'est pas tonnant qu'un lieu exerant de si puissantes sductions
sur les chercheurs d'or ait t, ds l'origine, le rendez-vous des
coquins les plus audacieux du monde entier. Le revolver et le
bowie-knife (sorte de long couteau-poignard) commenaient les
querelles et les terminaient, et la justice, rendue du reste par les
agresseurs, n'tait qu'une cruelle drision.

Les choses en arrivrent  ce point que, quatre ou cinq ans plus tard,
les plus honntes parmi les habitants de la ville se dirent qu'aprs
tout il fallait, pour produire une raction suffisante, avoir recours
aux mesures extrmes, et, partant de ce principe que la fin justifie les
moyens, l'administration de la justice fut enleve aux autorits
rgulires et confie  un _Comit de vigilance_ choisi parmi les
citoyens. Tous les suspects reurent l'ordre de partir dans les
vingt-quatre heures, sous peine de mort s'ils s'avisaient de reparatre,
et tous ceux contre lesquels s'levrent les moindres preuves de vol ou
de crimes plus noirs, furent immdiatement excuts conformment  la
procdure sommaire de la _Lynch Law_ (loi de Lynch)[F]. Parmi ceux dont
on se dbarrassa ainsi se trouvait un des juges du district, qui fut
convaincu d'avoir fait partie d'une bande de voleurs et d'assassins.

Ces mesures terribles eurent bientt l'effet dsir, et--quoiqu'il soit
malheureusement probable que bien des innocents ont t
sacrifis--San-Francisco est peu  peu devenue aussi sre que la
plupart des autres villes du monde. Toutefois il faut convenir qu'au
point de vue des moeurs il y rgne une libert qui trop souvent touche
 la licence.

Ce fut un dimanche que nous entrmes dans le port, et nous nous
attendions en consquence  y voir rgner un calme religieux; nous fmes
donc trs-surpris de voir--du pont du navire qui longeait les quais, sur
lesquels s'levaient de longues ranges de docks et d'entrepts
construits en bois--tous les htels et toutes les _bar-rooms_ ouverts et
pleins de monde. Partout on entendait le choc des billes dans les salles
de billard, et nous ne fmes pas plus tt  terre que nous apprmes que,
le soir, les thtres seraient ouverts. On peut penser si tout cela
offusquait les sentiments religieux des passagers anglais, si svres
observateurs du repos dominical.

Le port offrait un spectacle des plus anims. Les quais et les rues
fourmillaient de monde. Ici, des parents ou des amis accouraient pour
recevoir les voyageurs attendus d'Europe; l, des foules joyeuses
profitaient du dimanche pour faire des excursions  Oaklands et sur
divers autres points de cette rade, la plus vaste du monde. Le mouvement
et le bruit taient tels, qu'on pouvait  peine s'y reconnatre. Le
grondement d'innombrables omnibus, camions, voitures et chariots de
toute espce, roulant sur les routes paves en bois, tait
assourdissant; et, pour mettre le comble  ce tumulte, on entendait de
tous cts le sifflet strident des bateaux  vapeur, le claquement des
fouets, les jurons des conducteurs, le hennissement des chevaux, les
cris des porteurs et des garons d'htel: bref, une tempte de bruits
dont on ne peut se faire une ide si l'on ne s'est trouv jet, au moins
une fois, dans une pareille Babel.

Aprs un pugilat srieux, soutenu pour la possession de nos bagages
contre les reprsentants des divers htels,--o figuraient cte  cte
un Irlandais  la figure sale et aux vtements plus sales encore, un
lourd enfant de l'Allemagne, dont la seule chance d'attirer l'attention
tait son norme stature, un agile et bouillant Franais, et un _regular
New York tout_[G] avec ses boutons de faux diamants et son norme chane
de similor,--nous nous trouvmes enfin, mon ami et moi, dans l'omnibus
d'un modeste htel situ dans l'une des rues qui dbouchent  angle
droit sur l'artre principale de la cit, la _Montgomery Street_. Nous
emes le bonheur peu ordinaire, une fois assis, de nous retrouver en
possession de tout notre bagage, plus une cinquantaine de cartes d'htel
dont on avait bourr nos poches.

La vie n'est pas chre  San-Francisco. Le vivre et le logement n'y
cotent pas, et cela dans les meilleurs htels, plus de trois dollars
(16 fr. 25 c.) par jour. Il y a des salons pour les fumeurs, des salles
de billard, des salles de lecture tenues sur le pied le plus somptueux,
et une foule d'arrangements qui nous rappellent bien plutt nos _clubs_
(cercles) que nos htels, ces affreux htels o le voyageur n'a pour se
distraire que la contemplation d'un vieux et lourd mobilier d'acajou, un
indicateur des chemins de fer vieux de trois mois, une table  crire
qui semble dispose pour ter au voyageur dcourag l'envie de s'en
servir, et quelque vieux livre, sale et jauni, qui a toute l'apparence
de n'avoir jamais t ouvert.

[Illustration: Free lunch,  San-Francisco.]

Il y a aux tats-Unis quelques coutumes trs-singulires. L'une d'elles
est le _free lunch_. Voici en quoi il consiste. Un prix fixe est demand
dans certains _bars_ ou restaurants pour une boisson quelconque, et,
lorsqu'il s'agit de spiritueux, la bouteille et un verre sont placs
devant le consommateur, qui prend ce qu'il veut, sans que personne
regarde  la quantit. Une collation ou _lunch_ est toujours servie, et,
comme pour les boissons, on compte naturellement que le consommateur en
usera avec discrtion. On doit prsumer que la consommation moyenne
reste dans les bornes du prix demand, car, s'il en tait autrement, les
propritaires de ces tablissements en seraient bientt rduits 
fermer boutique; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la coutume du
_free lunch_ tend  entretenir dans la paresse une arme de _loafers_
(fainants, vagabonds), qui, ayant chacun de quoi payer son _bit_ ou son
_quarter dollar_ (65 centimes ou 1 fr. 35 c.), se gorgent, comme le boa
constrictor, de faon  pouvoir attendre le jour suivant. Quand ces
pratiques-l sont une fois connues, on s'arrange pour leur administrer,
 leur insu, une bonne purgation, ce qui leur apprend  se montrer un
peu plus rservs dans leurs visites.

Il y a fort peu de villes aussi grandes qui soient plus vivantes et plus
gaies que _Frisco_[H]. La ville elle-mme est compose de trois parties
principales. La plus basse, au bord de l'eau, est la partie commerante
de la cit, et,  l'exception de l'invitable _bar-room_ qu'on rencontre
 chaque pas, elle est entirement occupe par d'immenses entrepts et
des magasins de gros. Les quais et la partie du port qui les avoisine
sont couverts de navires venus de toutes les parties du monde, et la vue
de cette rade immense est vraiment magnifique. La partie centrale est,
pour toute la cte nord du Pacifique, le rendez-vous du monde
fashionable. Elle se compose de Montgomery-Street et des rues
avoisinantes, et la description la plus exacte qu'on en puisse faire
consiste  dire qu'elle tient  la fois du quartier du Strand et de
celui de Regent-Street,  Londres. C'est dans cette partie de la ville
que se trouvent les principaux htels, les beaux magasins et les
thtres; c'est l que se fait admirer la fleur du beau monde, et que
les dames se distinguent par l'exagration des modes parisiennes de
l'anne prcdente. Les voitures lgres et les beaux attelages ne font
qu'aller et venir entre cette partie de la ville et la partie
suprieure. Cette dernire, o se trouvent les villas des rsidents
riches, s'tend jusqu'au pied des collines de sable, qu'elle transforme
peu  peu en lyses parsems de maisons jolies comme des bonbonnires.

Les rues ont toute l'animation que donne le commerce le plus actif, et
fourmillent de monde appartenant  toutes les nations et  toutes les
classes de la socit. Un trait toutefois est commun  tous, c'est le
cosmopolitisme, qui fait que personne ne s'offense des manires ou des
habitudes de ses voisins. Les Chinois constituent un des lments
importants de la population et vivent dans un quartier  part. Toutefois
je conseille  ceux qui voudraient visiter ce dernier, de ne pas le
faire sans un flacon de sels sous le nez, pour peu qu'ils aient cet
organe dlicat.

Dans le voisinage immdiat de la ville, la campagne est d'un aspect
strile, et le climat n'est pas des plus agrables. Il y rgne un vent
froid, qui pendant toute l'anne souffle de la mer dans le milieu du
jour, et vous remplit les yeux, la bouche et tous les pores des
particules les plus fines du sable qui couvre partout cette plage. Mais
pour peu que l'on quitte la cte, le pays et le climat sont galement
dlicieux.

Nous fmes nombre de charmantes excursions dans le voisinage, et nous
aurions bien voulu, mon ami et moi, pouvoir rester plus longtemps; mais,
comme ni nos projets ni nos finances ne nous le permettaient, nous
partmes pour l'le Vancouver, en compagnie de la plupart de ceux de nos
compagnons de voyage qui taient venus avec nous d'Angleterre.

Nous tions en outre accompagns par trois ou quatre cents mineurs
californiens que la rputation grandissante des nouveaux terrains
aurifres attirait vers la Colombie anglaise.




CHAPITRE III

L'ARRIVE


Le nombre beaucoup moins grand des passagers nous permettant d'avoir un
peu plus nos aises  bord, notre voyage fut infiniment plus agrable de
San-Francisco  Vancouver qu'il ne l'avait t de Panama 
San-Francisco.

Toutefois, lorsque nous approchmes enfin du but de cette longue
traverse, un changement profond se manifesta parmi les jeunes. Ce
voyage,  vrai dire, n'avait t pour nous, jusque-l, qu'un voyage
d'agrment; mais le moment arrivait de songer que nous allions tre aux
prises avec de dures ralits, et que notre vie d'aventures ne faisait
que de commencer.

En peu de jours, l'air d'insouciante gaiet qui, pour ainsi dire, ne
nous avait pas quitts depuis notre dpart, fit place  un sentiment
d'impatience,  une sorte d'agacement nerveux qui, sans bannir
l'esprance, trahissait nos inquitudes. L'adolescent (la plupart
d'entre nous n'taient encore que cela) se sentit presque soudainement
transform, chang en homme. Les liens de l'amiti, qui n'avaient t
qu'bauchs, se resserrrent plus troitement; on forma des plans
d'association; on se mit, d'un oeil plein parfois de regrets et de
repentirs,  compter son argent et  tirer plus frquemment de sa
cachette le portrait chri d'une mre ou d'une fiance.

Comme contraste  nos manires et  notre conduite, on ne saurait rien
concevoir de plus complet que la conduite et les manires des vieux
routiers qui se trouvaient parmi nous. D'abord, en thse gnrale, rien
n'gale le stocisme et le sang-froid de celui qui, depuis longtemps, a
fait de la recherche de l'or sa profession. Des alternatives successives
de bonheur et de malheur, dans lesquelles le malheur n'a que trop
souvent prdomin, l'ont rendu plus indiffrent que qui que ce soit au
monde et aux circonstances qu'il traverse.

Le vieux chercheur d'or est la plupart du temps une espce de bourru
bienfaisant. Son existence solitaire a fini par le rendre rserv et
contemplatif. Il n'est pas rare que ses connaissances, grce  la
lecture dont il a pris l'habitude pour charmer les loisirs de son
isolement, soient trs-suprieures  ce que l'on s'attendrait  trouver
chez un mineur. Quelquefois, naturellement, il se produit une raction,
violente comme on peut le croire chez des hommes d'un temprament
pareil, et alors notre ours devient un vrai diable auquel il ne manque
que les cornes et le pied fourchu.

C'tait d'un air protecteur et en quelque sorte paternel que nous autres
jeunes novices tions regards par ces honntes mineurs, qui aimaient
 nous entendre parler du pays et veiller en eux des souvenirs du jeune
ge, depuis longtemps oublis. En change, bien qu'ils fussent
gnralement plus disposs  couter qu' parler, ils nous donnaient
maint conseil utile, maint avis prcieux pour notre conduite future.

Le cinquime jour, nous pntrmes dans le dtroit de Fuca, qui spare
l'le Vancouver du territoire de Washington, et nous salumes la plus
loigne  l'ouest des provinces de cet empire britannique sur lequel
le soleil ne se couche jamais. Quelques heures aprs, nous jetions
l'ancre dans le port d'Esquimalt, l'une des principales stations navales
que possde l'Angleterre sur la cte nord du Pacifique. Deux ou trois
vaisseaux de guerre se balanaient doucement sur l'eau tranquille de
cette rade o se rflchissaient, comme dans un miroir, les collines
couvertes de pins qui l'environnent.

[Illustration: Une rue  Victoria.]

Nous nous croyions tous arrivs  Victoria, capitale de la colonie, et
nous nous attendions par consquent  voir une ville assez
considrable; aussi grand fut notre dsappointement en voyant que la
soi-disant mtropole ne comptait que quelques douzaines de _log-huts_
(cabanes faites de troncs d'arbres superposs) et de hangars couverts de
planches. Nous nous regardions les uns les autres avec un air de
profonde consternation. Les vieux chercheurs d'or eux-mmes ne pouvaient
s'empcher de partager notre inquitude.

L'amas de cabanes et de hangars que nous prenions pour la ville tait
domin par une construction plus ambitieuse, mais faite aussi de troncs
d'arbres, en face de laquelle s'levait un smaphore au haut duquel
flottait un drapeau portant les initiales de la Compagnie de la Baie
d'Hudson H. B. C. (Hudson's Bay Company).

tant mont sur la dunette pour porter plus loin mes regards, j'entendis
entre deux vieux Californiens le dialogue suivant, peu fait, il faut le
reconnatre, pour modifier favorablement mes premires impressions.

H! Bill, a me fait l'effet d'une drle de colonie! O sont donc les
habitants?

--Je ne saurais dire. Je suppose qu'ils vivent sous terre,  moins
qu'aprs s'tre faits naturaliser Peaux-rouges, ils ne se soient retirs
dans le dsert pour y complter leur ducation et faire excuter leur
tatouage de guerre.

--Bon! et maintenant, qu'est-ce que c'est donc que ce drapeau-l?

--a, dit Bill, aprs avoir considr avec attention le drapeau et lu
les lettres qui se droulaient dans ses plis, B. C., en histoire
ancienne, si je me rappelle bien ce que nous disait autrefois notre
matresse d'cole, signifie _Before Christ_ (avant Jsus-Christ); je
souponne donc ces trois lettres H. B. C., de vouloir dire _Here
before Christ_ (ici avant Jsus-Christ), et en effet cet tablissement
ne semble pas avoir t visit par beaucoup d'trangers depuis cette
poque. Je parie que ce que nous aurons de mieux  faire sera de
retourner de ce pas en Californie! Qui est-ce qui veut parier?

Heureusement pour nous, un changement de scne ne se fit pas attendre.
Nous vmes de longues files de camions et de voitures--celles-ci, il est
vrai, simples charrettes poses sur les essieux sans le moindre
ressort--s'avancer, conduites par des ngres, le long du quai, et nous
apprmes avec ravissement que Victoria tait situ  trois milles
(environ cinq kilom.) de l, sur le bord d'une autre baie dont les eaux
sont trop basses pour admettre des vaisseaux de haut bord, et que Sambo
ou Cuffey se feraient un plaisir de nous y transporter, nous et tout ce
qui nous appartenait, pour la modique somme d'un demi-dollar par tte.

Nous partmes aussitt, et aprs avoir suivi pendant une demi-heure
environ une route borde de bois, qui, de distance en distance, nous
laissaient apercevoir la mer par quelque chappe, nous vmes tout d'un
coup se drouler devant nous le panorama du port et de la ville de
Victoria. De tous cts la vue s'tendait sur un ravissant paysage qui
nous apparaissait baign dans l'atmosphre limpide d'un soir de
printemps.

La ville, compose  ce moment de maisons de bois peintes de diverses
couleurs, s'levait en amphithtre sur une lgre minence descendant
en pente douce jusqu'au bord de l'eau, de sorte qu'on pouvait
parfaitement distinguer tous les difices. Dans le voisinage immdiat de
la ville, la campagne ressemblait  un parc parsem  et l de bouquets
de chnes et d'amas de roches noires se dtachant vigoureusement sur le
vert de l'ensemble.

De nombreuses villas surgissaient de tous cts au sein de la fort,
pour la plus grande partie vierge encore, qui formait le fond du
paysage, ou couronnaient les hauteurs dominant les environs. De hautes
collines rocheuses, ombrages de bois de pins et de sapins, derrire
lesquels le soleil se couchait en les colorant de ses teintes
changeantes, fermaient la vue du ct de la terre. Du ct de la mer, au
del du golfe de Gorgie, les monts Olympe montraient leurs cimes
neigeuses encore empourpres par les derniers rayons du soleil, tandis
que sur leurs flancs montait rapidement l'ombre paisse de la nuit. Dans
le port, quelques bateaux  voile ou  vapeur taient paisiblement 
l'ancre, immobiles au milieu des rapides canots indiens qui glissaient
comme furtivement autour d'eux, sous l'effort lger des pagayes manies
par leurs pittoresques occupants. De temps  autre, quelques notes de la
plaintive mlodie que chantent les canotiers indiens, en battant la
mesure avec leurs pagayes, arrivaient jusqu' nous, portes sur l'air
calme du soir.

En face de la ville, de notre ct, s'levait la rancherie ou village
de la tribu indigne. Ses normes huttes, disperses au hasard et
formes de blocs de cdre mal quarris et noircis par le temps,
faisaient un contraste curieux avec les demeures aux couleurs gaies que
les envahisseurs multipliaient sans cesse. Non loin de l on pouvait
voir, prs du chemin mme que nous avions  suivre, un assez grand
nombre de tentes, formant  l'cart un village tout blanc, d'o venait
jusqu' nous le son de voix joyeuses.

[Illustration: Il me montra le plancher.]

Le calme enchanteur du paysage qui se droulait devant nos yeux invitait
 la contemplation et au repos. Nous nous arrtmes d'un mouvement
instinctif, sans nous consulter, pour attacher nos regards sur cette
contre que nous devions habiter pendant notre sjour dans le nouveau
monde. Nous restions l pensifs, osant  peine faire un pas en avant,
craignant que le charme ne vnt  se rompre et que tous ces rves dors
ne s'vanouissent en fume. Un de nos compagnons, d'une nature moins
potique que la ntre et dont l'estomac exigeant tait en outre excit
par l'odeur de cuisine qui s'exhalait des campements du voisinage, nous
tira de notre rverie. Nous nous remmes en marche, et, quelques
instants plus tard, aprs avoir travers le pont jet sur le port, nous
entrions dans Victoria, port principal de la Colombie anglaise.

Arriv  l'htel, o nous conduisit notre voiturier, qui sans doute
portait quelque intrt  la prosprit de cet tablissement, je ne fus
pas peu surpris de voir l'entreprenant propritaire m'introduire,
lorsque je lui demandai un lit pour la nuit, dans une salle de billard.
Il me montra sur le plancher, et cela de l'air le plus aimable du monde,
un espace d'environ trois pieds de large o je pouvais, en compagnie de
quarante ou cinquante autres individus aussi confortablement installs
que moi, tendre mes propres couvertures et passer la nuit pour la
bagatelle de cinquante cents.

Je commenai  regretter de ne pas m'tre pourvu d'une tente 
San-Francisco ou de ne pas m'tre arrt au camp de _Canvas Town_ (ville
de toile), o j'aurais pu jouir pour rien du droit de possession d'un
espace un peu moins troit. J'adressai de timides remontrances  mon
hte, qui me parut lgrement anim par la perspective de gain que lui
offrait le grand nombre de voyageurs  loger; mais tout ce que je pus
obtenir de lui fut la rponse suivante: Il faudrait avoir bien mauvais
caractre pour lever la moindre plainte en pareille circonstance. Vous
pouvez, si vous en avez envie, ajouta-t-il, tendre vos couvertures sur
le bord du chemin ou demander  un Indien de partager sa hutte avec
vous, mais le prix d'une nuit passe  mon htel est pour les blancs de
cinquante cents, les ngres rigoureusement exclus.

L'originalit de ce singulier aubergiste nous amusa et fut cause, plus
que toute autre chose, que nous nous soummes  ce dsagrment et 
cette extorsion. Nous allmes, du reste, dans la soire, visiter
d'autres maisons; mais nous les trouvmes toutes pleines et fmes, en
fin de compte, heureux d'avoir, pour nous tendre, nos six pieds de
parquet en longueur sur trois de largeur.

J'allai me coucher d'assez bonne heure sur ma part de plancher. J'aurais
mme assez bien dormi, car je m'tais habitu  n'avoir pour lit que le
pont du vaisseau, si deux messieurs qui arrivrent fort tard ne nous
eussent demand la permission de jouer au billard une partie dont
l'enjeu tait de cent dollars. Ils ne manqurent pas de nous promettre
qu'ils ne nous drangeraient point, et pendant quelque temps ils tinrent
assez bien leur promesse. Mais un des joueurs, oubliant, dans l'accs de
mauvaise humeur que lui causait la perte de la partie, les conditions
auxquelles on lui avait permis de jouer, frappa du gros bout de sa queue
un coup violent sur ce qu'il supposait tre le plancher. Le coup porta
en plein dans la poitrine d'un jeune Anglais solide et rageur qui, ne
gotant pas ce genre de plaisanterie, sauta sur le joueur et l'envoya,
d'un coup de poing dans l'oeil, rouler sur les dormeurs tendus sur le
plancher. Une horrible confusion s'ensuivit; les lumires furent
subitement teintes et chacun se mit  frapper  tour de bras sur tout
ce qui se trouvait  sa porte. Quelqu'un, au milieu du bruit et de
l'obscurit, tira un coup de revolver, et la bagarre ne finit que par la
fuite des deux joueurs.

Depuis lors, clair par une connaissance plus intime des roueries
inimaginables des joueurs amricains, je me suis demand plus d'une fois
si le coup de queue final n'avait pas t prmdit de la part du joueur
qui perdait.




CHAPITRE IV

L'ILE VANCOUVER


Il n'y a pas plus d'une quinzaine d'annes, les seuls tres civiliss
(si on peut leur donner ce titre) qui s'aventurassent dans les dserts
de la Colombie anglaise, taient les trafiquants et les employs de la
Compagnie de la Baie d'Hudson. Ils occupaient quelques forts dissmins
sur d'immenses espaces et servant de postes avancs au vaste systme
tabli par la Compagnie pour l'exploitation du commerce des fourrures,
et vivaient en termes d'amiti avec les membres des nombreuses tribus
indiennes qui peuplaient le pays.

Ces forts ont t conservs, mais dans un but bien diffrent de leur
destination premire. Quelques-uns d'entre eux forment aujourd'hui le
centre de petites villes et, au lieu d'tre des entrepts de fourrures
et de pelleteries, contiennent les entrepts o s'approvisionnent les
blancs.

Le pays, au point de vue agricole, offre si peu de ressources, que,
selon toute probabilit, aucun changement ne serait venu, pendant un
sicle ou deux, changer son aspect primitif, sans les dcouvertes de
l'or faites sur les bords du Fraser en 1858. Aussitt que le bruit de
ces dcouvertes parvint en Californie, les mineurs accoururent en foule.
C'taient pour la plupart de vrais pionniers amricains, entreprenants,
expriments, et qui poussrent si avant leurs recherches, qu'en 1861
ils dcouvrirent le district du Caribou. Ce fut cette mme anne-l que
les premires nouvelles de l'existence de l'or dans la Colombie anglaise
parvinrent en Angleterre et y excitrent l'effervescence dont nous avons
dj entretenu le lecteur.

Un grand nombre de ces premiers pionniers amricains sont rests dans le
pays, de sorte que la colonie, bien qu'anglaise de nom, se compose d'une
population dont la moiti au moins est trangre  l'Angleterre. Du
reste, le caractre cosmopolite commun aux populations de la cte du
Pacifique se retrouve l parfaitement marqu: il y a, outre les
Amricains et les Anglais, des Franais, des Allemands, des Italiens,
des Espagnols, des Chinois, en un mot des reprsentants de presque
toutes les races humaines.

Il est difficile de concevoir un pays d'une si vaste tendue ayant une
si petite proportion de sa superficie propre  l'agriculture. On dirait
que, sur ce point du globe, il n'y a que des rocs, des bois de pins et
des torrents dvastateurs. Les estuaires des rivires sont bords sans
doute de terres qui pourraient tre de la plus grande fertilit; mais
ces terres sont couvertes de bois de haute futaie, entremls de
buissons pais, et les dfrichements exigeraient de trop grands travaux
et de trop fortes dpenses pour qu'on s'y risqut  la lgre. Dans le
haut pays, il y a quelques valles dont les terres arables, d'une
tendue relativement insignifiante, offrent un sol tout  la fois lger
et fertile. Partout o l'irrigation a t possible, on en a tir bon
parti. Mais quand la fertilit naturelle de ce sol vierge sera puise,
ce qui ne tardera pas, le malheureux cultivateur trouvera difficilement
d'autres terres qui ne soient pas trop loignes des marchs o il peut
couler ses produits. Quant  fumer les terres dans cette partie du
monde, on ne peut mme pas y songer: les frais  faire pour cela
porteraient les produits de l'agriculture  un prix hors de toute
proportion avec ceux du commerce extrieur d'approvisionnement.

La vritable richesse du pays consiste en mines, en bois de haute
futaie, en pcheries, et, sous tous ces rapports, elle offre
incontestablement de puissantes attractions au capitaliste dispos 
courir la chance de tout perdre ou de faire une fortune colossale.

Pour moi, j'tais press de donner suite  mes projets, et je me htai
d'en confrer avec mon compagnon de voyage. En discutant, nous ne
tardmes pas  nous apercevoir que nos vues ne cadraient nullement. Les
miennes--cela tenait sans doute  ce que mon esprit n'avait pas t
mri, comme le sien, par de frquentes dsillusions--taient d'une
nature beaucoup plus aventureuse que les siennes. Il dsirait, quant 
lui, rester o il tait pendant quelque temps et y gagner un peu
d'argent, avant de s'exposer  toutes les vicissitudes de fortune que ne
peut manquer d'offrir la recherche de l'or. Je voulais, au contraire, me
jeter immdiatement au milieu de la mle, et je le trouvais mme bien
pusillanime de ne pas partager mon ardeur. Mais, comme sa dtermination
tait tout aussi irrvocable que la mienne, toute discussion ultrieure
tait inutile. Nous nous sparmes en nous souhaitant l'un  l'autre
toutes sortes de succs.

Je dois dire que, pas plus tard que le jour suivant, ma rsolution eut
un rude assaut  soutenir. Une offre trs-sduisante me fut faite par un
homme de loi dont j'avais, par hasard, fait la connaissance et qui me
conseilla fortement de ne point me rendre aux mines. Un mineur, me
dit-il, n'est rien autre chose que le canal qui sert  conduire l'or
dans la poche des autres. Sans doute le mineur n'admettra jamais qu'il
en soit ainsi; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'est qu'un agent
qui travaille pour nous. Pour deux ou trois mineurs qui ont su garder
l'or qu'ils ont trouv, je pourrais vous en citer des centaines entre
les doigts desquels l'or a coul comme l'eau. Pour nous, au contraire,
gens de la ville, nous n'avons qu' attendre  la cte que le flot de
ces pauvres tres abuss vienne nous apporter les richesses, fruit de
leurs durs travaux.

Mais l'esprit d'aventure tait alors trop puissant chez moi pour me
permettre d'couter la voix de la raison, et je me bouchai les oreilles
pour ne pas entendre ces sages conseils. Il est extrmement probable
que, si j'eusse cout les avis de ce disciple de Blackstone (clbre
lgiste anglais), je serais maintenant assez riche pour n'avoir plus
besoin de travailler; car, avec une prescience digne de son tat, il me
recommanda vivement d'employer les deux ou trois cents livres sterling
(de 5  7500 fr.) qui formaient mon petit capital,  l'achat de quelques
lots de terrain qui longeaient le port. Je ne manquai pas d'aller
examiner les terrains en question; mais je n'y vis qu'un amas de roches
abruptes, loign de toute habitation et destin, selon toute apparence,
 faire ternellement tache sur le paysage au milieu duquel ils
s'levaient. Il n'en est pas moins vrai que cet emplacement affreux 
voir se vendit cinq ans plus tard dix mille livres sterling (250 000
fr.), et que l'on y voit aujourd'hui les plus vastes entrepts de la
ville.

Quelque absurde que ft l'agitation  laquelle j'tais en proie, elle
tait d'autant plus pardonnable que presque tout le monde la partageait.
Il n'tait pas jusqu'aux hteliers, gardes-magasins et autres rapaces de
tous genres, qui ne fussent blouis par les histoires de fortunes
soudaines qui nous taient rapportes tous les jours, au point
d'abandonner les bnfices assurs de leur tat pour courir les chances
incertaines de la recherche de l'or. La ville tout entire tait dans un
tat de surexcitation indescriptible, et il aurait vraiment fallu une
fermet  toute preuve pour rsister aux tentations que faisaient
natre ces rcits merveilleux.

Une fois ma rsolution prise, je ne perdis point de temps. J'achetai une
paire de mules, autant de provisions qu'elles en pouvaient porter, les
quelques outils indispensables, et, ayant rejoint quelques-uns de mes
compagnons de voyage qui venaient de s'quiper de la mme faon, je me
dirigeai avec eux vers un des bateaux  vapeur qui s'apprtaient 
partir pour New Westminster. Ce ne fut pas sans quelques difficults que
nous persuadmes  nos mules de quitter la terre ferme; mais, tant
parvenus,  force de coups de pied et de coups de bton,  les
convaincre de l'inconvenance de leur conduite, nous russmes  les
conduire  bord et  les attacher  leurs rteliers. Aprs les avoir
dbarrasses de leurs fardeaux, nous leur donnmes une assez forte
ration pour qu'elles pussent tre de bonne humeur durant la longue
traverse qu'elles avaient  faire le lendemain, et nous revnmes 
terre pour prendre cong des amis que nous quittions et passer une
dernire nuit  rver aux lingots d'or que le Fraser ne pouvait manquer
de tenir en rserve pour nous... sinon pour d'autres.

Le matin suivant, au lever du jour, nous partmes, aprs avoir eu la
petite aventure suivante.

Un de nos compagnons de voyage, dont les pas mal assurs se ressentaient
des libations trop copieuses de la veille, ne trouvant pas assez large
la planche qui conduisait du quai au bateau, tomba dans l'eau,  la
grande consternation de tous. Comme le pauvre garon ne savait pas nager
et que personne ne s'empressait de lui porter secours, je me jetai aprs
lui et je parvins  le conduire jusqu' un endroit, o prenant pied, je
cherchai  le tirer hors de l'eau. C'tait en vain que je le tenais par
le bras: mon protg n'avait plus de jambes, et il retomba  l'eau,
m'entranant avec lui et me serrant si fort que je ne pouvais lui tre
d'aucun secours ni me sauver moi-mme. Je commenais  boire et  perdre
ma prsence d'esprit, lorsque, saisissant un moment favorable, je lui
administrai un si violent coup de poing sur le nez, qu'il lui fallut
bien me lcher et couler  fond sans moi. Un bateau arriva  notre
secours sur ces entrefaites, je me hissai dedans tout  fait puis, et
l'objet de mes tendres soins ayant reparu  la surface, fut rattrap et
mis  bord plus mort que vif.

Quand il eut entirement repris ses sens (et le repos qu'il prit aprs
le bain ne lui fut pas inutile), il m'embarrassa autant par la chaleur
de ses remercments--il tait d'origine irlandaise--qu'il m'avait
auparavant embarrass par la vigueur de ses treintes aquatiques.
Heureusement, son nez enfl nous fournit matire  rire: il protesta
longuement de la joie qu'il prouverait  voir son nez rester assez
longtemps dans cet tat pour lui servir d'avertissement contre l'abus
des liqueurs fortes. Je crois que le brave garon se serait aprs cela
fait couper en morceaux pour moi, et, en vrit, quand plus tard
l'occasion s'en prsenta, il ne manqua pas d'en profiter pour me
tmoigner sa reconnaissance.

Au bout de dix heures environ de tours et de dtours au milieu des les
nombreuses qui font du golfe de Gorgie le lieu du monde le plus
charmant que l'on puisse imaginer, nous atteignmes l'embouchure du
Fraser, et nous fmes bientt en vue de New-Westminster, capitale de la
Colombie anglaise, petite ville nouvellement close sur un des plus
beaux sites que prsentent les rives du fleuve. La ville est souvent
dsigne par le surnom de _Stump City_ (la ville des troncs d'arbre), et
il faut avouer que nul surnom ne fut mieux mrit. Une immense fort de
cdres et de pins a t en partie abattue pour faire place aux rues
irrgulires et aux chalets pars qui forment la noble capitale de la
colonie. Les troncs noirs des arbres normes s'lvent de toutes parts,
comme pour railler la puissance de destruction de l'homme, depuis la
berge du fleuve jusqu'aux sombres massifs de la fort sur lesquels il
n'a pas encore tendu son domaine, et dfient les impuissants efforts de
leurs chtifs ennemis.

L'aspect de la ville ne nous en causa pas moins un sensible plaisir, car
nous pouvions esprer d'tre promptement dlivrs de la nue de
moustiques qui s'tait abattue sur nous depuis le moment que nous tions
entrs en rivire. Ce fut pleins de joie que nous dbarqumes, en
prsence de tout ce que la population comprenait d'hommes, de femmes et
d'enfants accourus  l'arrive du bateau, seul vnement qui vnt faire
diversion  la monotonie de leur existence et leur offrir la chance de
gagner de quoi vivre en exploitant sans piti les voyageurs.




CHAPITRE V

EN REMONTANT LE FRASER


Nous nous consolmes trs-facilement de n'avoir  passer qu'une nuit 
New-Westminster.

La capitale de la Colombie anglaise tait alors dans un tat tellement
embryonnaire, que bon nombre de rues, situes sur le penchant de la
colline, n'taient que des carrires; le confiant tranger s'y trouvait
 chaque instant expos  faire des chutes d'une hauteur de dix  vingt
pieds,  supposer que la premire de ces chutes ne l'et pas rendu
incapable d'aller plus loin. La ville d'ailleurs n'tait pas claire,
et, comme ce soir-l il faisait nuit noire, il fallait pousser trs-loin
la curiosit pour entreprendre de la visiter.

Je le fis cependant, et je revenais sain et sauf  mon htel sur le
quai, fier de mon succs et sifflant gaiement un air quelconque le long
du chemin, lorsque... patatras! me voil  quatre pattes, tomb, d'une
hauteur de huit ou dix pieds, sur une masse vivante qui se met  se
tordre,  gmir,  piailler,  pousser des cris de toute espce. Je me
rejette en arrire, pour me frotter les tibias, o j'prouvais une vive
douleur, et je tire une bote d'allumettes de ma poche. J'aperois alors
devant moi un Indien dans une attitude pleine de menaces et la hache
leve. Prs de lui sa femme et ses enfants gesticulaient et poussaient
des cris sauvages contre l'tranger qui tait ainsi venu troubler leur
sommeil.

Ne sachant pas un mot de la langue de l'Indien, et ne pouvant par
consquent lui faire mes excuses, alarm d'ailleurs par son attitude, je
tirai mon revolver. Aussitt il laissa tomber sa hache, s'enfuit avec sa
femme et ses rejetons cuivrs, et me laissa matre du terrain. Un examen
plus attentif me montra que j'tais tomb sur la tente grossire que ces
Indiens avaient plante dans un enfoncement de la route, et que, dans ma
chute, j'avais entran le tout sur la pauvre famille endormie.

Je m'en retournai en boitant, et arrivai  l'htel dans une humeur aussi
noire que les rues de New-Westminster.

Nous devions partir le lendemain pour Fort Yale, situ  environ 100
milles (160 kilom.) en amont de New Westminster, et tte de ligne des
bateaux  vapeur qui naviguent sur le Fraser.

Je ne crois pas qu'aucun autre fleuve aussi rapide ait jamais eu un
service rgulier de bateaux  vapeur. A certains endroits, prs de Yale,
le courant n'a jamais moins de douze  quatorze milles (de 19  22
kilom.) de vitesse  l'heure, et tout le cours du fleuve est sem
d'cueils de toute espce.

Les bateaux sont spcialement construits en vue des difficults de cette
navigation. Ils sont aussi plats que possible, et leur tirant d'eau
n'est que d'environ deux pieds; mais ils reprennent en longueur et en
largeur ce qu'ils perdent en profondeur. Leur moteur est une norme roue
de dix-huit  vingt-quatre pieds de diamtre, place  l'arrire et
aussi large que le bateau lui-mme. Les palettes seules plongent dans
l'eau,  une profondeur d'environ dix-huit pouces, et la roue est
attache  la machine par un systme assez compliqu de tiges et de
leviers. Les chaudires sont tout  fait  l'avant, et les foyers au
niveau mme du pont, afin qu'ils puissent profiter de tout le courant
d'air que produit le mouvement du navire. La vapeur est conduite des
chaudires aux cylindres de la machine qui est place tout  fait 
l'arrire dans l'entrepont, par de longs tuyaux qui, en t, donnent une
chaleur insupportable. Il y a quatre gouvernails parallles. Les
machines sont  haute pression, et ce n'est pas, quand on s'embarque,
sans quelque inquitude que l'on examine les chaudires; car on peut
tre sr qu'elles seront mises  une rude preuve pendant le voyage,
surtout si les eaux de la rivire sont ou trop hautes ou trop basses.

Nous emes la chance de trouver des places sur un des meilleurs bateaux,
et nous partmes accompagns des bndictions de toute la population qui
nous montrait le plus touchant intrt. Elle esprait sans doute qu'
notre retour nous nous arrterions  New-Westminster, au lieu de courir
en toute hte dpenser, pendant l'hiver, tout notre avoir  Victoria.

La premire partie de notre voyage ne fut pas particulirement agrable,
car l'paisseur des bois qui bordent les rives du fleuve tait telle
qu'il nous tait impossible d'observer le pays  travers lequel nous
passions. Nous emes donc tout le temps d'examiner nos compagnons. Tous
allaient aux mines. Les trois quarts taient de vrais mineurs,  la mise
et  la tenue desquels on ne pouvait se mprendre. L'autre quart tait
compos de boutiquiers et de joueurs, et de dames, dont une
blanchisseuse, qui fit, ainsi que je l'appris plus tard, une belle
fortune en exerant son tat, et une jeune femme pleine de courage qui
allait rejoindre son mari.

Quand le dner fut servi, la foule se prcipita dans le salon,
renversant sur son passage un ou deux ngres et les plats qu'ils
portaient. Il semblait vraiment que le premier arriv dt tout avaler
et ne rien laisser aux autres. Je regrette d'avoir  dire que le
capitaine eut toutes les peines du monde  rserver trois places pour
les deux dames et pour lui.

Le dner fini--et ce ne fut pas long,--la nappe ne fut pas plus tt
enleve que les joueurs, joueurs de profession, grecs et autres,
s'emparrent de la longue table. L'or et les billets de banque sortirent
des poches et changrent rapidement de mains. D'normes piles de pices
de vingt dollars (108 fr. 40 c.) s'talaient sur la table de la faon la
plus provocante, et le tintement de l'or ml au bruit des voix formait
un concert absolument tourdissant. Les joueurs s'abandonnant  leur
passion faisaient retentir le salon d'exclamations et de jurons
effroyables. Tous, mme ceux qui, par prudence ou manque d'argent, ne
jouaient pas, suivaient le jeu avec une motion presque aussi vive que
celle des intresss.

La nuit nous surprit ainsi occups, et, laissant arriver  terre l'avant
de notre bateau, les matelots l'amarrrent  un arbre pour attendre que
la lune vnt clairer le fleuve.

Nous cherchmes, mon compagnon et moi, un coin o l'on pt dormir
tranquillement; mais, sans le mcanicien, avec lequel nous avions fait
connaissance et qui nous permit d'tendre nos couvertures dans son
sanctuaire, notre recherche et t infructueuse.

Au bout d'une heure environ, nous fmes rveills par le bruit de la
machine; nous tions de nouveau en marche. Le mcanicien nous pria
poliment de le dbarrasser de notre prsence. Dsesprant de dormir,
nous allummes nos pipes et montmes sur le pont.

Il faisait un brillant clair de lune. Nous remontions le fleuve, non
sans difficult, vu la force croissante du courant. L'aspect du pays
environnant tait compltement chang. A droite et  gauche s'levaient
d'effrayantes montagnes dont le pied plongeait presque  pic dans les
eaux rapides du fleuve.  et l des rochers et des arbres submergs
brisaient le courant et le diapraient de rides argentes. D'un ct, la
lune projetait sa douce et brillante lumire; de l'autre, les montagnes
tendaient leurs grandes ombres, au sein desquelles on ne pouvait rien
distinguer que la lueur expirante de quelque feu rvlant un campement
d'Indiens. Plus loin,  un coude de la rivire, une ligne d'cume,
bouillonnant sous les rayons de la lune, trahissait les cueils cachs,
et, sur nos ttes, les toiles brillaient paisibles, tandis qu' nos
pieds elles se miraient tremblantes dans les eaux froides du fleuve.
Rien ne troublait le calme de cette scne, si ce n'est la bruyante
respiration du monstre enflamm grce auquel, luttant rsolument contre
les ondes, nous remontions le courant rapide. Le bruit des voix qui
s'chappaient de la cabine faisait un trange contraste avec la
solennelle tranquillit de la nuit.

Soudain un bruit nouveau vint nous arracher  la contemplation des
beauts de ce lieu et de cette nuit. Courant  l'arrire du navire pour
me rendre compte de ce qui se passait, je vis des tincelles s'chapper
de la chemine d'un autre steamer, et la lueur rouge du foyer de sa
machine se reflter sur les eaux, qu'il dplaait rapidement dans ses
efforts pour nous atteindre.

Afin de nous rejoindre, le capitaine du navire en question n'avait pas
craint d'avoir recours au dangereux expdient de remonter la rivire
dans l'obscurit, pendant que nous attendions, attachs au rivage, le
lever de la lune.

Notre capitaine, qui avait l'oeil  tout, s'aperut aussitt que moi
des projets de notre rival, et se mit  faire retentir les chos de la
rive de ses exclamations et de ses jurements. Nous le battrons ou nous
sauterons! disait-il en donnant ses ordres  son quipage. Pour se
confirmer dans cette rsolution, il se fit verser deux ou trois rasades
coup sur coup et ne sauta (il est vrai qu'il n'y eut pas de sa faute)
qu'en paroles.

Eh bien, fainants! cria-t-il aux malheureux chauffeurs, est-ce que
vous allez vous donner un peu de mouvement l-bas!

--Vous en parlez  votre aise, crirent les autres, vous qui n'avez rien
 faire qu' rester l-haut  souffler comme une baleine. Si vous ne
voulez pas tre dpass par l'autre bateau, vous ferez bien de vous
procurer les services de quelques-uns des flneurs qui s'amusent
l-haut; car nous sommes  bout de forces, nous autres.

Le capitaine et son second ne rpondirent  ces observations que par de
nouveaux jurons. Les Indiens engags pour faire la provision de bois
furent envoys,  grands coups de pied et avec force objurgations en
jargon chinouk, servir d'aides aux chauffeurs, et bientt l'ardent
foyer, dont la gueule embrase tait sans cesse alimente de bois
rsineux, commena  ronfler bruyamment et  projeter au loin ses rouges
lueurs.

Notre marche devint plus rapide; mais notre rival gagnait sur nous; il
fallut donc adopter l'avis des chauffeurs.

Le capitaine se mit  crier: Cinq dollars par tte, mes enfants,  tous
ceux qui voudront donner un coup de main aux machines!

--Prsent! capitaine.--Voil le cheval de renfort demand!--Accept,
pardieu!

[Illustration: Ils se passrent les grosses bches avec la rapidit de
l'clair.]

Une demi-douzaine de volontaires se prcipitrent dans l'troit espace
occup par les chauffeurs et se passrent les grosses bches de bois
rsineux avec la rapidit de l'clair. La chaleur les fora bientt  se
mettre nus jusqu' la ceinture; ils furent en un instant noirs de suie
et de rsine; la sueur qui les inondait dessinait sur eux des
tatouages qui leur donnait l'air de vrais sauvages. C'tait une scne
 copier pour l'illustration de l'_Enfer_ de Dante.

Notre rival avanait toujours; notre capitaine enrageait.

H! Gluson! cria-t-il  son second, est-ce qu'il n'y a pas quelque part
du lard et des jambons? Il me semble en avoir vu mettre une provision 
bord. La marque est un O.

--Quoi! les jambons d'Oppheimer?

--Sans doute. Quel droit cet isralite a-t-il d'avoir du porc?
Faites-moi jeter tout a au feu, et vite!

--Trs-bien, capitaine.

Plusieurs sacs de lard et de jambon furent jets dans les flammes, qui
rugirent comme une tempte. Le manomtre indiqua cent soixante livres de
pression par pouce carr, c'est--dire quarante de plus que n'en
permettait le rglement encadr sous verre dans la cabine.

Le mcanicien crut devoir appeler l'attention du capitaine sur ce fait;
mais ce dernier n'tait pas d'humeur  entendre raison.

Eh bien! dit-il, si l'inspecteur du gouvernement est  bord et s'il a
peur pour sa personne, dites-lui qu'il se place aussi loin qu'il pourra
 l'arrire, et qu'il se tienne prt  se sauver. Le vieux bateau n'a
jamais trouv son matre, il ne le trouvera pas,  moins qu'il ne
saute!

A ce moment, les deux bateaux taient bord  bord, et, des deux ponts,
passagers et quipages se dfiaient, se raillaient, en proie  une
surexcitation qui avait gagn tout le monde.

Mais le destin nous tait contraire. Soudain nous sentmes et entendmes
tout  la fois un choc et un fracas terribles: nous nous trouvmes
immobiles, enferrs sur un arbre submerg qui venait de pntrer 
travers la quille de notre navire. Le bateau rival nous envoya en
passant ses rires et ses quolibets, et ne s'arrta mme pas pour voir si
nous allions couler.

L'arbre submerg tait un tronc pointu sur lequel nous nous tions jets
avec tant de violence, qu'aprs avoir travers notre charpente il
s'tait enfonc de plus de dix pieds dans l'entrepont, o il avait tu
un malheureux cheval appartenant  l'une des dames.

On put scier l'arbre et, aprs un lger mouvement de recul, boucher
immdiatement le trou avec des couvertures empruntes aux passagers.
L'eau n'en montait pas moins rapidement; le choc avait t si violent
que toute la charpente du navire avait t branle et disjointe.

Nous dmes donc gagner la rive et y dbarquer avec tout notre bagage.
Nous attendmes l deux jours qu'un autre bateau vnt nous prendre,
n'ayant pour tout abri que le feuillage des arbres. Pour complter notre
dconvenue, il plut pendant tout le temps, et nos mules et nous fmes
rduits  la portion congrue. Mais les joueurs, mme sous les sapins qui
les protgeaient  peine contre la pluie, n'en continurent pas moins 
jouer.

Ayant pu repartir enfin, nous arrivmes, non sans peine,  Fort Yale. A
partir de l, nous allions avoir  faire encore prs de quatre cents
milles (640 kil.), et cela  pied, avant d'atteindre le district
minier.




CHAPITRE VI

EN ROUTE POUR LES MINES


Ce fut alors que commencrent vritablement nos peines. Notre voyage
avait t jusque-l si facile, que nous n'avions eu l'occasion de mettre
 l'preuve ni nos forces physiques, ni notre patience.

Le premier de nos soucis, avant de nous mettre en route, fut de
distribuer entre nos mules les fardeaux qu'elles devaient porter. Cela
exige plus d'habilet qu'on ne le croirait; l'absence d'quilibre
produit sur le dos des animaux des corchures qui souvent forcent les
voyageurs  s'arrter  moiti chemin.

Fort Yale tait alors encombr de caravanes de btes de somme 
destination du district minier; nous emes donc une excellente occasion
de nous initier aux mystres du chargement des mulets.

[Illustration: Fort Yale, sur le Fraser.]

A cette poque, il n'y avait, en fait de route, qu'un sentier escarp
qui tantt montait du marais  la montagne, tantt descendait de la
montagne au marais, jusqu' ce qu'on arrivt enfin  William's Creek,
centre du district minier du Caribou, o se trouvait agglomre une
population d'environ huit  dix mille hommes. On peut aisment se
figurer quelle procession continuelle de btes de somme il fallait pour
subvenir aux besoins de cette population.

Yale tait un petit centre trs-vivant et avait bien plus l'apparence
d'une ville commerante que New Westminster, la capitale de notre
colonie.

Les chargeurs de profession sont presque tous Mexicains et ont tout
l'air d'une race de vritables bandits. Quand ils sont absolument sans
argent, ils travaillent comme des esclaves pendant un mois, et puis
dpensent en quelques jours tout ce qu'ils ont gagn.

J'eus le bonheur de faire la connaissance d'un de ces _gentlemen_ qui
venait de perdre son dernier dollar  une table de jeu. Avec son vaste
_sombrero_[I], ses gutres brodes d'argent, son _poncho_[J], c'tait
bien l'un des plus beaux spcimens de sa race qu'on pt trouver. Il
condescendit, avec tous les airs d'un grand seigneur qui a prouv des
revers de fortune,  nous aider de ses services pendant le premier jour
de notre voyage, moyennant la bagatelle de 5 dollars (27 fr. 10 c.).

La premire chose qu'il fit, en voyant les bts que nous avions apports
de Victoria, fut de dclarer, en haussant les paules, qu'ils ne
pouvaient servir  rien, et que, si nous n'avions pas des _aparejos_
convenables, nous n'arriverions jamais aux mines. Sur ce, il sortit et
revint, peu de temps aprs, avec d'normes bts de cuir, en forme de
bissac et rembourrs de foin. Ce ne fut pas pour nous une mince dpense;
mais il fallut en passer par l.

Nos bagages et nos provisions ayant t, avec beaucoup d'adresse,
diviss en huit paquets de 150 livres, et chargs sur nos quatre mulets,
nous nous mmes en marche le long du sentier tortueux qui se dirige vers
l'intrieur  travers les _caons_[K] ou gorges du Fraser. Ce sentier,
jusqu' environ soixante milles (96 kilom.) de Yale, court  travers des
montagnes qui ont reu le nom de _Cascade Mountains_ (monts des
Cascades).

[Illustration: En route pour les mines.]

Durant notre premier jour de marche, le Mexicain devait nous accompagner
pour nous apprendre  conduire nos btes rfractaires,  assujettir
leurs fardeaux quand leurs courroies se relchaient, enfin  les
dcharger le soir. Nous fmes ainsi une douzaine de milles (19 kilom.).

A de longues distances, nous voyions s'lever sur le bord du chemin une
hutte o le voyageur trop confiant trouvait, pour tout rafrachissement,
du whiskey capable de tuer un homme, et o nous ne rencontrions que
quelques mineurs, dont les vtements en haillons disaient assez  quel
point la fortune leur avait t dfavorable. Les histoires que ces
pauvres diables racontaient ne ressemblaient gure aux rcits
merveilleux des journaux ou  ceux des rares favoris de la fortune que
nous avions pu rencontrer; et notre enthousiasme tait singulirement
refroidi quand nous arrivmes  _Spuzzum Ferry_ (bac de Spuzzum), o
nous passmes le fleuve dans un de ces bacs qui sont manoeuvrs d'un
bord  l'autre  l'aide de poulies courant le long d'un cble suspendu
au-dessus du fleuve.

Ce passage n'eut pas grands charmes pour moi; car, juste au-dessous de
nous, le Fraser faisait une chute profonde, et la force du courant tait
telle que le bateau, tout solidement construit qu'il tait, se renflait
et se tordait, quand nous fmes au milieu du fleuve, comme une feuille
de papier que l'on approche du feu.

A quelque distance de l, nous rencontrmes deux hommes, dont l'un tait
le brave Irlandais que j'avais eu le bonheur de tirer de l'eau. Il
tait mont sur une mule, vieille mais ombrageuse, qui avait l'habitude
de ruer toutes les fois qu'elle sentait quelqu'un derrire elle. Je fus
heureux de retrouver ce joyeux garon, qui, grce  son got tout
particulier pour les coq--l'ne, promettait de nous divertir le long de
la route. Il ne fut pas moins heureux que nous de la rencontre; son
camarade et lui nous demandrent  se joindre  nous pour le reste du
voyage.

La nuit venue, nous nous arrtmes dans un renfoncement de la montagne,
prs d'une cascade qui tombait d'une hauteur d'environ deux cents pieds
dans un bassin dont la profondeur interrompait la rapidit de sa course.
Trouvant  notre porte, dans ce lieu, les deux objets de premire
ncessit, le bois et l'eau, nous nous y tablmes pour la nuit, et
notre Mexicain nous fit ses adieux.

Les mulets, dbarrasss de leurs fardeaux, furent mis en libert, sous
la conduite de l'un d'eux qui portait une clochette au cou; puis chacun
se livra au travail pour lequel il se sentait des dispositions
particulires. L'un planta la tente; un autre coupa du bois; un
troisime alluma le feu; Pat, l'Irlandais, qui, entre autres professions
varies, avait exerc celle de cuisinier, se mit  prparer le souper.

Les chercheurs d'or et autres membres des tribus errantes de la cte
nord du Pacifique ont une excellente et prompte mthode de faire une
trs-bonne espce de pain. Ils mlent de la levre en poudre  la
farine qui leur sert  faire la pte, et, sans plus attendre, divisent
leur pte en tranches assez larges pour couvrir le fond d'une pole 
frire. Celle-ci est alors place avec son contenu au-dessus d'un feu
clair; quand un ct de la galette est cuit, on la retourne et l'on fait
cuire l'autre ct. Il faut de cinq  dix minutes pour cuire chaque
pain, de sorte qu'en moins d'une heure,  partir du moment o le feu est
allum, on peut faire une quantit de pain suffisante pour une nombreuse
compagnie[L].

Nous avions un apptit froce, et nous dvormes notre frugal repas avec
plus de plaisir que jamais alderman de la cit de Londres n'en a trouv
aux banquets de Guildhall; puis, aprs avoir fum nos pipes et caus
autour du feu, nous nous enveloppmes dans nos couvertures et nous
endormmes sous les sapins odorifrants.

L'aube nous trouva debout; Pat, fidle  la tche qu'il avait choisie,
s'occupa du djeuner, pendant que les autres couraient aprs les mules,
pliaient la tente et prparaient tout pour le dpart.

Notre voyage, ce jour-l, fut moins agrable que le jour prcdent. Il
se mit  pleuvoir  torrents, et, en peu de temps, le sentier devint
glissant et dangereux; mais il n'y avait qu' se rsigner et  achever
tant bien que mal notre tape.

Aprs bien des peines, nous arrivmes au sommet d'une norme falaise
appele le _Nicaragua slide_. Il nous fallait redescendre jusqu'au bord
de la rivire qui coule  plus de mille pieds au-dessous. Les flancs de
cette montagne sont presque perpendiculaires, et l'on ne croirait pas, 
premire vue, que mme un chamois pt la gravir; mais, en y regardant de
plus prs, on aperoit un troit sentier coup en zigzag et descendant
jusqu'au fond de la valle. De la hauteur vertigineuse o nous tions,
c'est  peine si nous osions regarder en bas, mais il n'y avait pas 
reculer; la mule porte-clochette (qui malheureusement tait  moi) fut
donc chasse devant nous, et, btes et gens, tout le monde suivit.

A mi-cte arrivrent jusqu' nous les tintements d'une autre clochette
et les cris d'hommes qui conduisaient un train de mulets revenant des
mines. A chaque tournant du zigzag, un petit refuge tait mnag dans le
roc pour donner libre passage  ceux qui se rencontraient. Nous nous
rangemes avec tous les animaux dans un de ces refuges pour laisser
passer ceux qui montaient; mais la mule porte-clochette tant trop loin
en avant, nous ne pmes la rappeler; nous supposions d'ailleurs qu'en
animal expriment elle aurait l'intelligence de se garer.

Malheureusement, notre confiance tait mal place: car la sotte bte
poursuivit sa route jusqu' la rencontre de l'animal qui montait et qui,
mieux avis, prit obstinment le ct du rocher. Il tait impossible aux
deux mulets, vu la largeur de leurs fardeaux, de se croiser en cet
endroit. Ne pouvant s'arrter  cause de la rapidit de la descente et
de l'impulsion que lui imprimait la lourdeur de sa charge, mon mulet
tcha de passer sur le bord du prcipice; mais, au passage, les paquets
s'accrochrent, l'animal perdit pied, et, aprs avoir rebondi une ou
deux fois contre les rochers, alla tomber comme une masse dans les eaux
cumantes du torrent.

Au moment de sa chute, la pauvre bte avait t dbarrasse d'une partie
de sa charge. Nous pmes retrouver quelques paquets non sans peine et
sans pril, et les diviser entre les autres mulets. C'tait malgr tout
pour moi une perte srieuse, car la valeur de cet animal reprsentait
prs de la moiti de mon capital. Ce fut ainsi que, ds le dbut, je
reus ma premire leon dans l'art de mettre en pratique la patiente
rsolution si ncessaire  un aventurier.

Nous continumes  remonter le Fraser, longeant le flanc des montagnes
qui, sur une longueur d'environ soixante milles au-dessus de Yale, se
rapprochent  ce point qu'il semble qu'elles se soient brusquement
fendues pour livrer passage au fleuve puissant et torrentueux qui coule
 leur pied.

Parfois il nous arrivait de rencontrer une longue file d'Indiens qui,
ngligeant leurs occupations habituelles pour gagner les dollars de
l'homme blanc, faisaient l'office de btes de somme. Comme cela se
pratique ordinairement parmi les sauvages, les malheureuses _squaws_
(femmes des Indiens) avaient plus que leur part de la peine. Chacune
d'elles portaient deux sacs de farine de cinquante livres chaque,
quelquefois trois, et souvent un bb perch sur le haut de cette norme
charge, pendant que son seigneur et matre marchait en avant, portant
d'un air calme un seul sac sur ses paules aristocratiques.

Mais j'ai omis jusqu' prsent de parler des Chinois, qui forment
cependant aujourd'hui le fond le plus important de la population de ce
pays. On ne saurait trop louer la patiente industrie de cette race. Ce
sont eux qui exploitent les _placers_[M] dont les blancs ne voudraient
pas seulement entendre parler, et qui,  force d'ordre et de frugalit,
russissent  faire des conomies l o d'autres ne trouvaient pas de
quoi vivre.

[Illustration: Les terrasses du bassin de Fraser.]

Leur ambition, quand ils ont amass un peu d'argent, est d'ouvrir un
magasin d'picerie ou de s'tablir blanchisseurs. Ils sont arrivs 
avoir le monopole presque absolu de cette dernire profession en
Californie et dans les autres contres aurifres de la cte du
Pacifique. Dans les villes, les emplois de domestiques et de garons de
bureau sont presque tous remplis par des Chinois. Il y a  San-Francisco
des maisons chinoises dont l'importance dpasse de beaucoup celle des
plus fortes maisons amricaines ou europennes.

Mais laissons pour le moment les Chinois, et revenons  notre voyage.




CHAPITRE VII

LA VALLE DE LA THOMPSON


Deux autres journes de marche nous amenrent, sans incident digne de
remarque,  la petite ville de Lytton, situe au confluent du Fraser et
de la Thompson. A partir de l, c'tait le cours de cette dernire
rivire que nous avions  remonter.

De tous les sites d'aspect morne et lugubre qui existent au monde, c'est
assurment  la valle de la Thompson, ou du moins aux premiers quinze
ou vingt milles de cette valle,  partir de son embouchure, qu'il faut
donner la palme. Les _caons_ du Fraser sont cependant d'un aspect bien
sauvage; on n'y voit que rochers entasss o mme le sapin refuse de
crotre.

Nous nous dirigemes en toute hte  travers cette affreuse solitude,
vers _Cook's Ferry_ (le bac de Cook), o nous traversmes la rivire. De
l il nous fallut remonter, le long de la rive nord de ce cours d'eau,
 travers un pays plus ouvert o les prairies abondent, jusqu' une
petite rivire appele la Buonaparte.

Les rives de cette dernire sont basses et marcageuses, et nous y fmes
tourments par les moustiques au point que nos mains et nos visages
ressemblaient  des oranges bouillies, barbouilles de jus de betterave.

Deux ou trois jours de marche nous amenrent  un plateau d'une altitude
d'environ mille pieds, o toute l'eau que nous pmes trouver tait
fortement alcaline. L, nos animaux nous donnrent une peine infinie,
car chaque nuit ils s'cartaient de six ou sept milles (9  11 kilom.) 
la recherche d'un peu d'eau douce. C'tait pour nous un exercice
fatigant, mais excellent, car il nous rendit bientt aussi habiles que
des Indiens  dcouvrir la piste de nos btes gares.

Une nuit, nous fmes joints par un marchand de bestiaux qui ramenait de
l'Orgon environ cinq cents ttes de btail et un troupeau de moutons.
Nous fmes heureux, comme on peut le croire, de pouvoir remplacer notre
lard rance par quelques tranches de succulent bifteck.

La compagnie du marchand de boeufs, qui se trouva tre un membre de
l'Assemble lgislative de l'Orgon, nous fut particulirement agrable.
Je crois bien qu'en fait d'instruction littraire il pouvait,  la
rigueur, crire son nom; mais dans ces pays nouveaux un bras vigoureux
a, la plupart du temps, plus de prix qu'une forte tte, et, comme il
possdait incontestablement le premier de ces deux avantages, il est 
prsumer que ses commettants l'avaient nomm en connaissance de cause.

Cet homme tait vraiment un magnifique spcimen du colon de l'Ouest.
Haut de six pieds quatre pouces[N], avec un dos et des paules larges et
forts comme une muraille, droit comme un Indien, il portait tous les
signes de la franchise et de l'intrpidit sur son visage bruni par le
grand air. On voyait,  la rsolution qui brillait dans son regard, que
c'tait un homme devant lequel plus d'un maraudeur ou voleur de chevaux
avait d trembler. Avec cela, gai, bon compagnon, et sans la moindre
tendance  abuser de sa force.

Le matin qui suivit notre rencontre, j'allai, au lever du soleil,
rassembler nos mules, et les trouvai,  l'exception de deux,  l'endroit
o je supposais qu'elles devaient tre. En cherchant les deux btes
absentes, je rencontrai un des bouviers du marchand de bestiaux. Cet
homme avait l'air chagrin, et, comme je lui en demandais la cause, il me
dit qu'il leur manquait quarante ttes de btail et qu'il commenait 
craindre qu'il n'y et des voleurs dans les environs. Nous cherchmes
encore ensemble quelque temps, mais sans succs, et nous dmes enfin
retourner  notre campement.

En arrivant, nous vmes Pete[O], le marchand de bestiaux, et l'un de ses
Mexicains explorer d'un oeil soucieux les environs, pendant que les
btes du troupeau couraient  et l, mugissant, renclant, et contenues
avec peine par les autres toucheurs de boeufs. Quand Pete vit revenir
son homme sans les btes qu'il attendait et apprit qu'il nous manquait
aussi deux mules, ses soupons se changrent en certitude, et il
s'cria: Allons, mes enfants, je me doute que nous allons avoir 
donner la chasse  ces incorrigibles gredins; qui veut en tre?

Nous voulions tous en tre; mais comme il n'y avait pas assez de chevaux
pour tout le monde, et qu'il fallait laisser quelqu'un pour garder ce
qu'on ne nous avait pas vol, Pete, l'Irlandais Pat, un Mexicain et moi,
formmes l'expdition. Le marchand de boeufs avait sa longue carabine
qu'il portait en travers de sa selle; nous avions, nous, des revolvers 
six coups, et nous tions tous bien monts, Pete ayant d'excellents
chevaux.

La difficult tait de retrouver la piste des voleurs, et nous tnmes
conseil avant de partir. En premier lieu, il tait bien vident qu'ils
n'avaient pas d suivre le chemin trac, mais trouver quelque moyen de
gagner la chane de montagne qui tait entre nous et la Thompson, afin
de passer cette rivire  la nage et de se jeter dans le pays ouvert qui
de l s'tend vers la Colombie, sur un espace d'environ trois cents
milles (480 kilom.). Une fois la rivire passe, inutile de chercher 
les atteindre, car ils pouvaient prendre  travers les plaines une
douzaine de directions diffrentes. L'important tait donc de se hter,
sans pourtant tout risquer en se prcipitant  l'aventure sur la
premire piste venue.

Dans cette conjoncture, le Mexicain (dont nous ignorions les antcdents
et qui trs-probablement avait quitt les charmes d'une vie de
brigandage pour ceux d'une honnte existence) se trouva tre un atout
dans notre jeu.

Nous conduisant,  un mille environ, vers une petite colline qui
semblait avoir t place l par quelque caprice de la nature, notre
guide nous fit monter au sommet. Nous emes de l une vue si magnifique
du pays environnant, que nous ne pmes nous empcher de pousser des cris
d'admiration.

A l'est tournait une longue et large valle, de l'autre ct de laquelle
s'levaient les montagnes qui nous cachaient la fourche septentrionale
de la Thompson. Entre ces montagnes et nous, quelque part dans la
valle, nous savions que devaient se trouver nos ennemis, htant leur
marche vers l'un des cols de la chane qui taient au nombre de trois:
l'un trs-grand,  quelque distance au nord, au-dessus de nous; les deux
autres presque en face de nous et plus rapprochs l'un de l'autre, mais
de moindres dimensions et, selon toute apparence, d'un accs moins
facile que le premier.

Au loin,  travers ces ouvertures, on pouvait apercevoir les sommets
escarps et neigeux des montagnes Rocheuses. Comme je m'abandonnais  la
contemplation de ce spectacle grandiose, Pete me saisit le bras: Eh
bien! jeune homme, allons-nous cesser de regarder le ciel et nous
occuper de nos affaires? coutons ce que le Mexicain veut nous dire.

Juan regarda d'abord en amont, puis en aval, comme s'il voulait lever le
plan de la valle. Au bout de quelques instants, il sembla fix, et
indiquant du doigt les deux cols de la montagne rapprochs l'un de
l'autre en face de nous:

Voleurs de chevaux par l, Pedro.

--J'aurais cru qu'ils se seraient dirigs vers cette passe, dit Pete en
montrant, vers le nord, la gorge la plus large, ils y trouveraient un
chemin plus facile.

--Voleurs de chevaux pas chercher chemins faciles; chercher, s'en aller
vite. Nous les trouver par ici.

Restait  dcouvrir un chemin pour arriver au pied des deux passes, ce 
quoi notre position leve nous aida beaucoup. Nous apercevions, non
loin de nous, un petit lac presque  sec, mais qui,  l'poque de la
fonte des neiges, donnait naissance  un cours d'eau qui se dirigeait
vers la valle,  travers un bois pais de sapins rabougris.

Nous descendmes de notre observatoire, remontmes  cheval et nous
dirigemes en toute hte vers le cours d'eau dont nous avions reconnu la
direction.




CHAPITRE VIII

LES VOLEURS DE BESTIAUX


Nous parlions  peine, tant notre rage tait grande, car dans le Far
West, aprs l'assassin, il n'est pas de plus grand ennemi de l'homme que
le voleur de bestiaux. Les deux professions, du reste, sont en gnral
assez intimement associes.

Il nous tait impossible, dans un rayon assez tendu autour de notre
camp, de reconnatre par les traces ordinaires la route qu'avaient
suivie les fugitifs. En effet, pendant la nuit tous les bestiaux avaient
err au loin en qute d'eau potable, et c'tait dans toutes les
directions et dans tous les sens que se voyaient les traces de leurs
pas. Il fallait donc arriver  l'extrme limite des excursions de nos
btes pour trouver des indices qui pussent nous mettre sur la piste de
nos voleurs.

Nous avions dj fait sans rien trouver deux ou trois milles le long du
lit dessch du lac et de la petite rivire qui s'en chappe. Pete
commenait  souponner Juan de s'entendre avec nos ennemis, lorsque
nous arrivmes sur le bord d'un ruisseau qui se jetait dans le lit de la
rivire dont nous suivions le cours, et le remplissait d'un ou deux
pieds d'eau. Un peu plus loin le ruisseau se divisait en deux branches;
nous rsolmes de suivre la plus large.

Juan dit qu'il suivrait l'autre pendant quelque temps et puis nous
rejoindrait; ce que voyant, je me dcidai  l'accompagner.

Nous pitinmes dans l'eau pendant quelques minutes; le fond tait doux,
sablonneux, et la profondeur diminuait  mesure que nous avancions. Il
tait vident que l'eau du ruisseau se perdait dans ce sol lger et
spongieux.

Soudain,  l'endroit mme o l'eau cessait et o le terrain redevenait
sec, j'entendis Juan s'crier: Ah! lui, rus coquin! pass dans l'eau
pour cacher ses pieds.

Nous courmes au grand galop rejoindre Pete et l'Irlandais, que nous
trouvmes dsols de n'avoir rien dcouvert.

Pete, lectris par les nouvelles que nous lui apportions, partit  fond
de train. Nous avions peine  le suivre. Une fois sur la vraie piste,
nous nous savions srs de notre proie, car on ne peut faire marcher des
bestiaux aussi vite que nous les poursuivions. Pete demanda  Juan qui
il croyait pouvoir tre le chef de nos voleurs.

Slippery Jack, dit Juan. _Jack l'insaisissable_ tait en effet le plus
fameux voleur du pays et l'un des plus grands sclrats de tout
l'Orgon.

Dire que je l'ai tenu au bout d'une corde, dit Pete, et que je n'ai pas
serr le noeud parce que j'avais besoin d'une voix pour mon lection 
l'Assemble lgislative!

Je fis mes compliments  Pete.

Oh! dit-il, les affaires politiques sont rgles maintenant, et il
serait bien possible que d'ici  ce soir j'aie diminu d'une unit le
nombre de mes commettants.

Il frappa d'une manire significative la crosse de sa longue carabine,
et notre discussion cessa.

Nous approchions du revers du plateau qui descendait dans la valle. Les
traces de nos voleurs devenaient de plus en plus fraches et nombreuses.
Juan nous dit qu'il lui semblait entendre au loin le mugissement d'un
taureau.

Au bout d'une autre demi-heure de galop effrn, nous vmes le ruisseau
tourner soudainement  droite. A gauche s'tendait une prairie d'o je
crus pouvoir obtenir une vue de la valle. Je m'y lanai et me trouvai
bientt arrt sur le bord d'un immense ravin large de cent  deux cents
mtres et profond d'au moins trois cents.

Cette norme fissure allait, se creusant et s'largissant, jusqu'au
fond de la valle, dans laquelle elle se confondait  environ deux
milles de l'endroit o j'tais. Guid par un filet de fume bleutre, si
mince et si vaporeux que pendant quelques minutes je me demandai si
c'tait bien de la fume, je courus avec toutes les prcautions
possibles le long du ravin, jusqu' ce que j'arrivai  environ un
demi-mille (800 mtres) du lieu o j'apercevais la fume. Alors, mettant
pied  terre et m'avanant avec prcaution en me cachant derrire les
arbres, j'explorai de nouveau du regard les profondeurs de la valle,
o, dlicieux spectacle! je vis enfin nos bestiaux, nos mules et trois
atroces gredins qui faisaient tranquillement cuire leur dner.

Je courus  l'endroit o j'avais laiss mon cheval, l'enfourchai et
rejoignis Pete et les autres,  qui je dis qu'ils faisaient fausse
route. Il n'en tait rien cependant, car les traces que nous avions
reconnues se multipliaient. Le lit du ruisseau changea bientt de
direction et par une descente rapide nous mena bientt  la valle, o
il rejoignait un petit cours d'eau qui descendait du ravin que j'avais
reconnu.

Les voleurs, il n'y avait pas  en douter, avaient remont ce nouveau
cours d'eau, en passant dans l'eau pour cacher leurs traces, et taient
arrivs au ravin o, se croyant en sret, ils s'taient arrts pour
laisser reposer leurs btes. Sans mon heureuse diversion, ils auraient
fort bien pu nous chapper, car nous aurions pu les chercher toute la
nuit dans la valle sans les trouver.

Nous attachmes, pour plus de prcaution, nos chevaux  des arbres et
continumes notre poursuite  pied, marchant sur le flanc de la colline
pour viter les coups de feu de quelque sentinelle en embuscade sur le
bord de la petite rivire.

Cette prcaution n'tait pas superflue: car, en arrivant prs du ravin
o nos adversaires taient cachs, Pete me montra un homme qui montait
la garde en se promenant  pas de loup le long d'un petit bouquet
d'arbres.

M'ayant enjoint de rester o j'tais et d'arrter la marche en avant de
nos camarades, Pete s'avana, tantt rampant sur le sol et tirant sa
carabine aprs lui, tantt s'lanant rapidement derrire un arbre ou un
buisson pour se mettre  couvert derrire un autre, jusqu' ce qu'enfin
il fut  courte porte de l'ennemi. Il reconnut Slippery Jack lui-mme.
Abattant aussitt son fusil, il visa et fit feu: l'homme fit un bond et
retomba roide mort.

Sachant que la dtonation donnerait l'veil  ses compagnons, nous nous
lanmes aussitt et arrivmes sur eux avant qu'ils eussent eu le temps
de courir  leurs armes. Les tenant au bout de nos revolvers, nous leur
dmes que, leur chef tant mort, nous leur ferions grce de la vie
s'ils se rendaient. Ils taient compltement dmoraliss, et nous
n'emes qu' leur lier les mains avec une branche d'osier que nous
trouvmes sur le bord de l'eau.

Cela fait, nous attachmes nos prisonniers sur leurs propres chevaux,
nous les chassmes devant nous jusqu' ce que nous trouvmes un bon
campement pour la nuit. Deux d'entre nous retournrent enterrer le corps
du malheureux Slippery Jack, pendant que deux autres veillaient sur nos
prisonniers.

Le lendemain nous rejoignmes nos compagnons, qui furent ravis du succs
de notre expdition. Continuant notre voyage, nous arrivmes bientt 
William's Lake, o nous abandonnmes nos trois captifs aux tristes
rigueurs de la loi. De William's Lake nous nous dirigemes vers la
Quesnelle. C'est des deux cts de cette rivire que s'tend le riche
district minier du Caribou.

[Illustration: Pete s'avana.]

Il nous restait, aprs avoir travers la Quesnelle, environ soixante
milles (96 kilomtres)  faire pour atteindre William's Creek; mais
quelle route! Il est impossible de donner une ide de ce qu'tait alors
ce chemin. Ici un marais, ocan de boue dont les cueils taient des
racines ou des troncs d'arbres; l les flancs glissants d'une montagne,
dtremps par la fonte des neiges et par une pluie fine qui tombait en
moyenne trois jours sur quatre; plus loin, entre Antler Creek et
William's Creek, la Bald Mountain (montagne Chauve) de sept ou huit
mille pieds, et dont les sommets, mme vers la fin de juin, taient
couverts de neige. Chaque nuit un froid vif durcissait assez la neige
pour qu'on pt y marcher le matin, avant que la chaleur ft assez forte
pour la fondre.

Nos mules ne pouvant venir jusque-l, il nous fallut les vendre 
Keithley's Creek pour la moiti de ce qu'elles valaient, diviser nos
bagages en paquets de quatre-vingts livres, les charger sur notre dos et
faire deux fois, ainsi chargs, ce pnible voyage.

Enfin, aprs seize jours de fatigues inoues, nous nous trouvmes sains
et saufs, avec nos bagages,  William's Creek, o nous commenmes par
nous accorder deux jours d'un repos indispensable.




CHAPITRE IX

WILLIAM'S CREEK


Personne au monde n'est autant que le chercheur d'or le jouet des
circonstances; personne n'a moins que lui le temps et les moyens de
calculer les chances bonnes ou mauvaises du parti qu'il va prendre;
personne enfin n'est plus que lui la victime ou le favori de la fortune:
sa profession n'est qu'un jeu de hasard et il n'est lui-mme qu'un
joueur dtermin.

La science, contrairement  ce qui se passe pour les mtaux moins
prcieux, ne lui est pour ainsi dire d'aucun secours. L'exprience
pratique a plus de valeur; car, pour ce qui est de l'existence de l'or
sur un point donn, l'opinion de quelques vieux chercheurs d'or a plus
de poids que celle de tous les membres de n'importe quelle socit de
gologie. Mais, il faut bien le dire, l'exprience elle-mme est 
chaque pas en dfaut. Il y a--peut-tre faudrait-il dire aujourd'hui il
y avait--en Californie des placers appels par les vieux mineurs
_Greenhorn_ (pointe des inexpriments, des nigauds), et qui, exploits,
devinrent un jour les gisements les plus riches.

On raconte ainsi l'origine de ce nom. Vers 1851, une foule de mineurs
taient  l'oeuvre sur les bords de la rivire o se trouvent ces
placers et recueillaient une grande quantit d'or. Un des axiomes
reconnus de la profession est que le prcieux mtal a exist d'abord
dans les veines de quartz dont la colline est en partie forme, et que,
la surface du sol se dcomposant par l'action des influences
atmosphriques, l'eau a entran l'or, qui, en vertu de sa pesanteur
spcifique, s'est dpos dans le lit du fleuve. Jugez, d'aprs cela, de
la surprise des vieux mineurs quand ils virent une compagnie d'migrants
nouvellement arrivs s'tablir au fate d'une colline dtache au centre
de la valle, et l, creuser et bcher avec toute l'ardeur dont ils
taient capables. Mais quelle ne fut pas leur surprise quand il fut
constat que cette colline dont pas un mineur expriment n'aurait voulu
entendre parler, et sur laquelle les autres ne s'taient tablis que par
pure ignorance, tait l'un des terrains aurifres les plus riches des
environs! _Greenhorn_, ainsi nomme pour caractriser l'inexprience des
pionniers qui s'y taient tablis, devint un des plus grands centres
aurifres dont on ait jamais entendu parler.

Nous nous trouvmes, lorsqu'il fallut enfin nous dcider nous-mmes,
dans une grande perplexit. Chacun tait d'un avis diffrent et nous ne
savions  quoi nous arrter.

Sur un espace de deux ou trois milles, tout le pays tait occup, et
William's Creek ressemblait nuit et jour  une vaste fourmilire. Les
fourmis humaines travaillaient, car dans les terrains humides le travail
ne peut pas tre suspendu, pas mme le dimanche. Aussi tait-ce un
curieux spectacle que de voir la nuit, dans la valle, chaque puits avec
son petit feu, sa lanterne et ses ombres allant de l'obscurit  la
lumire, pour rentrer de la lumire dans l'obscurit, comme les dmons
dans une ferie, pendant que, de temps  autre, une hutte s'clairait,
lorsque quelque travailleur fatigu allait enfin se reposer de son
labeur nocturne.

Il semblait qu'il n'y et qu'un mot d'ordre, _travailler_, toujours
travailler. Des _loafers_ (flneurs) et des joueurs se voyaient bien
parfois dans les _bar-rooms_ et autour des tables de jeu; mais ne rien
faire tait un luxe trop coteux dans un endroit o les salaires
s'levaient  deux ou trois livres sterling (50 ou 75 francs) par jour,
et o la farine cotait six shillings (7 fr. 50) la livre.

[Illustration: William's Creek.]

Les bruits de toute sorte que l'on entendait taient aussi curieux que
les objets qui frappaient la vue. De tous cts, sur les collines,
c'tait le craquement des branches, les coups sourds des haches, le
fracas des arbres dans leur chute et le grincement des scies qui
changeaient les troncs en madriers et en planches; au fond de la valle,
c'tait le clapotement de l'eau, le ronflement des roues hydrauliques,
le frottement des pelles sur les cailloux, le tintement des marteaux des
forgerons, et les cris de ceux qui du dehors faisaient passer les seaux
vides  ceux qui travaillaient au fond des puits.

Il n'tait pas probable que qui que ce ft, dans une Babel pareille, se
dranget pour nous donner des renseignements. Cependant je trouvai
enfin un individu qui voulut bien rpondre  mes nombreuses questions,
tout en m'indiquant les puits qui reprsentaient les placers ou _claims_
les plus riches.

Mon nouvel ami me dit que son nom tait Jake Walker; qu'il tait un de
ceux qui avaient dcouvert le Caribou; que prcdemment il avait
travaill  la recherche de l'or sur les bancs de sable du Fraser; et
qu'il tait venu en 1858 de la Californie, o, en 1849, ayant abord
comme matelot, il avait quitt son vaisseau pour courir aux mines.

Le pauvre homme faisait triste figure et ne nous cacha pas qu'il tait
rduit aux plus dures extrmits. Je l'emmenai donc  notre tente et il
dna avec nous. Pendant notre frugal repas, je lui dis qu'il me semblait
fort tonnant qu'un homme expriment comme lui, et que tout le monde
serait heureux d'employer, n'allt pas travailler sur l'un des claims o
de simples manoeuvres taient pays seize dollars par jour. Sa rponse
fut caractristique:

Voil treize ans, me dit-il, que je suis mon matre, et je compte bien
ne jamais travailler sous les ordres de personne. Il n'y a pas un
marchand dans la valle qui ne soit prt  faire crdit au vieux Jake
pour son ordinaire et son whiskey, et je finirai toujours bien par
payer. Du reste, je vous parie l'ocan Pacifique contre un verre d'eau
douce que j'aurai fait fortune avant la fin de la saison.

Honteux de ma prsomption, je changeai de conversation et lui parlai du
lit d'un torrent voisin appel _Jack of Clubs Creek_, et lui demandai
s'il avait examin ce terrain.

Oui, je l'ai examin, dit-il, et je compte bien y russir. Mais, il
faut que je vous le dise, il sera difficile d'extraire l'or de cet
endroit-l. Il faudra creuser profondment, dans un sol dtremp, et
travailler comme des chevaux avant d'arriver  la couche d'argile. Par
exemple, une fois l, si l'on n'est pas noy avant d'y arriver,
croyez-en ma parole, on y fera fortune.

Tenez, continua-t-il, je veux faire une affaire avec vous. Je vois que
vous avez des provisions pour deux ou trois mois, tandis que je n'ai ni
provisions ni argent; mais j'ai pay mon claim, et il y a tout 
l'entour autant de terrain que nous en voudrons acheter: si vous tes
des hommes, associons-nous et mettons-nous immdiatement  creuser un
puits.

Nous dbattmes l'affaire avec Jake et convnmes d'aller examiner les
lieux le lendemain.

Jake passa donc la nuit dans notre tente, et au point du jour nous
partmes et atteignmes la montagne Chauve comme le soleil venait de se
lever.

De cette montagne descendent, dans diffrentes directions, de nombreux
torrents qui ont creus chacun leur valle. Jack of Clubs Creek avait sa
source  100 mtres environ de celle de William's Creek, et, d'aprs la
thorie qui explique les gisements de l'or par l'action des torrents sur
le flanc des montagnes, si William's Creek tait riche, Jack of Clubs
devait l'tre aussi. Partout, sur cette montagne, le quartz, matrice de
l'or, abondait et faisait pressentir les richesses merveilleuses de
l'intrieur.

Nous suivmes le cours du torrent sur une longueur de deux ou trois
milles, et la vue de l'endroit o notre guide avait marqu son claim
nous remplit d'esprance; car, s'il existait de l'or dans le lit de la
valle, il semblait impossible qu'il nous chappt. Nous dcidmes donc
 l'unanimit de nous associer pour la saison.

La semaine suivante fut employe  transporter nos provisions, nos
outils, et  construire une hutte assez grande pour cinq. Nous marqumes
aussi nos claims, paymes les droits et nous mmes au travail. Deux
d'entre nous s'occuprent d'abattre le bois dont nous avions besoin, un
autre de creuser une tranche le long de la colline pour nous procurer
une chute d'eau, et les deux autres de creuser le puits.

Nous tions parvenus,  force de travail,  creuser un trou de quarante
pieds de profondeur lorsqu'une crue soudaine du torrent inonda notre
puits, le remplit presque jusqu'au bord de dbris de toute espce et, en
une nuit, dtruisit tout notre ouvrage. En vain essaymes-nous d'une
pompe de notre invention pour vider notre puits; nous n'y pmes russir,
et il nous fallut en creuser un autre  une petite distance du premier.
Une nouvelle inondation dtruisit encore notre ouvrage, et, malgr les
nombreuses histoires du vieux Jake sur l'invitable succs des gens qui
savent persvrer, nous commenmes  dsesprer de jamais atteindre le
fond.

Aprs un travail persvrant qui nous prit tout l't et une partie de
l'automne, nous parvnmes  creuser un nouveau puits profond de
cinquante pieds. La nature des couches traverses nous faisait esprer
que nous approchions de la roche dans le voisinage de laquelle nous nous
figurions qu'tait cache notre fortune; mais nos provisions tiraient 
leur fin, nos finances aussi, et nos vtements n'taient plus que des
haillons. Les boutiquiers, inexorables, refusaient de nous faire crdit
sur nos esprances: il ne nous restait donc qu' abandonner notre claim
jusqu' la saison prochaine et  remettre  cette poque loigne la
ralisation de nos rves d'or.

Laissant donc ce qui nous restait de provisions au vieux Jake, qui ne
voulait pas quitter le claim et entendait passer l'hiver  trapper les
martres, Pat et moi retournmes de nouveau nos pas vers la civilisation,
le coeur plus gros que la bourse, mais peu fchs, aprs tout, de
quitter notre dsert pour six mois de sjour dans des lieux plus
agrables.

Nous partmes  pied, portant chacun une paire de couvertures sur nos
paules, et quelques jours de vivres. C'est en vain que nous demandions
du travail  toutes les maisons que nous rencontrions le long de la
route; toute chance d'en obtenir avait t depuis longtemps saisie par
quelques-uns des mineurs ruins qui nous avaient prcds sur ce triste
chemin.

Au bout de quelques jours, nous fmes rduits, pour toute nourriture,
aux navets que nous pouvions ramasser dans les champs avoisinant les
maisons, chelonnes sur la route  des distances de dix ou quinze
milles. Nous n'tions ni gras ni fiers quand nous arrivmes  Fort Yale.
L encore nous essaymes d'obtenir du travail, mais sans le moindre
succs. A bout de forces et d'nergie, nous fmes encore quatre milles
pour gagner Emery's Bar, o se trouve la station des bateaux  vapeur,
nous proposant de solliciter de l'un des capitaines un passage gratuit
pour Victoria.

Arrivs  Emery's Bar, nous allummes un feu sur le bord d'un petit
plateau et tendmes nos couvertures, dans l'esprance de faire servir
le sommeil  remplacer le souper. Un bateau tait attendu le lendemain
matin, et comme,  cette poque de l'anne, il ne pouvait remonter
jusqu' Yale, nous entretenions le vague espoir de gagner un bon
djeuner  travailler au dchargement du bateau.

[Illustration: Voulez-vous souper avec nous?]

Nous fumions notre pipe, ayant encore, par bonheur, un peu de tabac,
lorsque soudain j'entendis un rire joyeux partir de la rive, au-dessous
de nous, pendant que mes narines, avec une finesse de perception
trs-explicable en pareille circonstance, humaient, porte sur la brise
du soir, une dlicieuse odeur de lard grill. Incapables de rsister 
une pareille attraction, Pat et moi bondmes vers le fleuve et nous nous
trouvmes bientt en prsence du plus attachant spectacle que nous
pussions rver alors,--un feu ptillant et quatre personnes assises en
rond, prenant leur part d'un bon souper de lard et de pain frais servi
par terre sur une toile. Trois grandes barques taient amarres au
rivage, tout prs de l, et on avait tabli prs du feu une tente forme
de voiles tendues sur des rames.

Un des quatre s'cria aussitt:

Eh bien, mes enfants, nous ne savions pas avoir de si proches voisins
ce soir. Asseyez-vous prs du feu. Vous tes sortis du bois aussi
soudainement qu'un ours d'une tanire enfume. Vous avez failli
m'effrayer, sur mon me! Voulez-vous souper avec nous?

Inutile de dire que nous ne refusmes point cette bonne invitation, que
suivit celle d'apporter nos couvertures dans la tente, o il y avait
assez de place pour nous. Nous fmes si bien honneur au festin, que nos
htes en furent surpris; mais ce fut  l'envi l'un de l'autre qu'ils
mirent leurs vivres  notre disposition. En dpit de la rudesse de leur
extrieur et de la simplicit de leurs manires, il y a plus de vraie
bont de coeur chez ces rudes pionniers d'une terre nouvelle que chez
toute la foule de nos lgants parasites des villes.

Nous paraissions si puiss, si misrables, qu'on nous demanda d'o nous
venions et ce que nous comptions faire. Alors je racontai en quelques
mots notre histoire; ajoutant que tout ce que nous dsirions tait de
trouver du travail, et que nous serions heureux de donner un coup de
main  nos htes le jour suivant, en change du bon souper qu'ils nous
avaient offert.

Je ne suis point un aubergiste, dit celui qui paraissait tre le chef
de la troupe, et vous tes les bienvenus  notre modeste repas; mais si
vous ne craignez pas de risquer votre vie sur cette maudite rivire, je
puis vous donner du travail et un bon salaire.

On comprend avec quel empressement Pat et moi nous acceptmes cette
offre bienveillante, et bientt, envelopps dans nos couvertures, nous
dormions d'un meilleur sommeil que nous ne l'avions fait depuis
longtemps.

A l'aube, nous fmes rveills par le sifflet du bateau  vapeur qui
arrivait, et bientt nous nous mmes  l'oeuvre, travaillant comme des
ngres, au milieu d'une foule d'Indiens et de matelots occups 
dcharger le navire et  empiler les colis que nous devions transporter
sur nos embarcations. En deux ou trois heures nous emes fini, et nous
nous mmes  prparer nos canots, qui taient de quatre tonnes chacun.
Ils avaient prs de cinquante pieds de longueur sur six de large, et
chacun d'eux avait t taill et creus,  l'aide du feu, dans un seul
tronc de cdre. Ils taient monts par huit rameurs, et, au lieu de
gouvernail, portaient  l'arrire une rame de vingt pieds de longueur:
un gouvernail ordinaire n'aurait pas eu assez de force pour les diriger
sur un fleuve pareil. A la proue, o tait un fort tanon pour fixer le
cble de remorque, un homme devait stationner pour observer le courant
et viter les cueils cachs. Ce fut ce dernier poste que l'on nous
confia  Pat et  moi.

Nous nous acquittmes  notre honneur de notre tche et emes six
voyages  faire d'Emery's Bar  Fort Yale pour transporter toute la
cargaison.

Cela fait, nous nous jugemes capables, Pat et moi, d'entreprendre une
expdition infiniment plus hasardeuse  travers les _caons_. Ce n'tait
pas une petite affaire et il y avait de grands dangers  courir; mais
notre misrable tat ne permettait pas  la crainte de nous dominer, et
nous nous jetmes dans cette nouvelle entreprise avec les sentiments du
soldat qui sait que sa vie est l'enjeu de la bataille.




CHAPITRE X

NAVIGATION SUR LE FRASER


Au bout d'une semaine environ, nous emes un chargement complet pour
Lytton, et, aprs avoir examin avec soin notre flottille et rpar nos
avaries, nous partmes  la pointe du jour. Notre voyage,  partir de
Fort Yale, o nous arrivmes vers les neuf heures du matin, fut des plus
dangereux et des plus pnibles. Ce n'taient pas seulement les
marchandises qu'il fallait mettre  terre et transporter  force de bras
par-dessus les rochers, aux endroits appels _portages_, jusqu' un
endroit o l'on pt se rembarquer, mais il fallait tirer de l'eau les
bateaux mmes et les pousser  grand renfort de rouleaux et de leviers
jusqu'au lieu de rembarquement.

Ainsi, nous passions nos journes de l'aube  la nuit, tantt naviguant
sur le fleuve le plus dangereux du monde, tantt transportant bateaux
et chargement le long de la rive accidente. Nous tions le plus
souvent trop fatigus, le soir venu, pour changer nos vtements humides
contre des vtements secs ou pour faire cuire notre souper. Nous nous
contentions de nous rouler dans nos couvertures auprs du feu que nous
allumions sur le bord du fleuve et de nous abandonner  un sommeil
fivreux.

Le jour venu, nous nous remettions  cette rude besogne, pour ne nous
voir quelquefois, aprs une longue journe de travail, qu' une couple
de milles de l'endroit que nous avions quitt le matin.

Pour donner  mes lecteurs une ide de l'inconcevable force du courant
avec lequel nous avions  combattre, je leur dirai qu' dix milles (16
kilom.) en amont d'Yale, le Fraser, qui a douze cents milles de longueur
et reoit dans son cours de nombreux affluents aussi considrables que
lui-mme, passe  travers des roches normes par un chenal qui n'a que
cinquante-deux mtres de largeur. Les bords de ce chenal, bien nomm
Hell's Gate (porte de l'Enfer), sont presque perpendiculaires, et le
niveau des hautes eaux en t, aprs la fonte des neiges, n'est pas 
moins de cent pieds au-dessus du niveau des basses eaux en hiver.

Vers la fin du douzime jour nous apermes les eaux bleues de la
Thompson qui, sur une petite distance, courent presque paralllement
aux eaux jaunes du Fraser, et quelques vigoureux efforts nous amenrent
au but de notre voyage. Nous bnmes le ciel d'avoir chapp aux dangers
de cette navigation, et fmes bien heureux de pouvoir nous reposer un
peu.

Notre repos toutefois ne devait pas tre de longue dure. Le voyage
avait t si avantageux aux entrepreneurs qu'ils taient presss de
recommencer. La descente du fleuve tait la partie la plus dangereuse de
notre tche, car, au lieu de nous traner pniblement en longeant la
rive, il fallait se laisser emporter au gr de ce terrible courant et
passer, avec une rapidit vertigineuse, au milieu mme des cueils que
nous avions vits  la remonte, en dbarquant. A deux endroits
cependant, aux grandes et aux petites chutes, nous dmes faire encore
des _portages_.

Aussi il ne nous fallut que quatre heures pour accomplir presque la
moiti du voyage et atteindre Boston Bar. L, nous nous arrtmes pour
prendre un peu de repos, car nous avions eu une rude besogne  gouverner
nos canots  travers les rapides.

Une barque monte par sept hommes, dont six rameurs et un homme au
gouvernail, n'ayant pu, faute d'avoir pris les prcautions ncessaires,
viter un tourbillon, fut engloutie corps et biens sous nos yeux, sans
qu'il nous ft possible de lui porter secours. En vain avions-nous
donn aux hommes qui la montaient avis du danger, recommand de ne pas
abandonner un instant la direction de leur bateau, cri de faire force
de rames, tout fut inutile. L'homme  la barre perdit la tte;
l'agitation des rameurs croissant avec le danger, la barque, qui ne
gouvernait plus, arriva sur les brisants qui la remplirent d'eau, et
bientt elle s'enfona avec une lenteur qui, pour nous, fit durer un
sicle cet affreux spectacle. Un des rameurs, jeune et beau garon,
essaya de franchir d'un bond le cercle maudit, mais il y fut ramen par
le contre-courant. Les autres, convaincus que tout tait fini, se
tenaient debout dans la barque, qui sombrait lentement, levant au ciel
leurs bras impuissants. L'eau semblait monter pour touffer leurs cris
et noyer leurs regards dsesprs. Tout disparut; mais cet effrayant
spectacle, ces figures ples, perdues, s'enfonant lentement dans leur
tombe liquide, ne sortiront jamais de ma mmoire.

Peu d'instants aprs nous passions nous-mmes, avec la rapidit de
l'clair, prs du lieu o venait de se produire cette horrible
catastrophe. Arrivs  un endroit o la furie du fleuve se calme un peu,
nous nous arrtmes, dans l'esprance que nous pourrions encore tre de
quelque secours  quelqu'un des naufrags; mais nous attendmes en vain,
rien ne se montra, pas mme un dbris quelconque du bateau, dont aucune
pave ne fut retrouve.

De retour  Yale, nous dmes attendre plusieurs jours qu'un nouveau
chargement pour Lytton ft complt, et, les eaux ayant baiss, nous
fmes ce voyage en un peu moins de temps que le premier. Nous emes
aussi, par la mme raison, un peu moins de dangers  courir; mais Pat et
moi commencions  tre extnus, et  notre second retour  Yale nous
fmes assez satisfaits de ne pas trouver un nouveau chargement. On paya
et congdia les Indiens; il fut convenu que quatre d'entre nous et le
capitaine descendraient dans un des canots jusqu' Victoria, et que nous
ferions, en passant, une partie de chasse et de pche dans les les du
golfe de Gorgie.

La veille mme de notre dpart, je fus en grand danger de prir dans les
flots du Fraser. Nous tions camps sur la rive  un endroit o un banc
de sable produit avec le courant un vaste remous. Nous avions besoin de
sucre pour notre voyage, et il fallait traverser le fleuve pour en aller
chercher  une petite boutique tenue par un Chinois.

[Illustration: Je me mis  nager de toutes mes forces.]

Je partis seul dans un petit bateau trs-lger. L'endroit difficile 
passer tait celui o se rencontraient les deux courants contraires: le
moindre faux mouvement pouvait faire chavirer ma frle embarcation.
Heureusement pour moi, il faisait chaud et je n'avais que ma chemise,
mon pantalon et des pantoufles. J'avais aperu des Indiens et leurs
femmes qui se baignaient  un coude form par le banc de sable, et,
comme j'arrivais au passage dangereux, j'entendis une des baigneuses
pousser un cri. Ce n'tait rien; la femme s'tait un peu coup le pied
sur un rocher. Je m'tais follement retourn au moment mme o je
n'aurais pas d perdre un seul instant de vue mon bateau. Tout  coup je
sentis qu'il me manquait sous les pieds et je tombai  plat dans l'eau:
l'embarcation s'en allait, emporte comme un morceau de bois.

Je me mis  nager de toutes mes forces; mais, quoique bon nageur,
j'tais stupfait du peu de chemin que je faisais. Personne ne pouvait
me porter secours, et je savais ne pouvoir compter que sur mes propres
efforts. Voyant que je n'avanais pas et comprenant que, si je luttais
ainsi, je verrais bientt mes forces s'puiser, je fis la planche et fus
emport par le courant, auquel je n'avais nullement la force de
rsister.

Je commenais  dsesprer de mon sort et  penser tristement  ma
famille et  mes amis, lorsque l'ide me vint que mon seul moyen de
salut tait de suivre le courant; si j'tais entran au del du
tourbillon, je pouvais peu  peu me rapprocher du bord en descendant. Ce
fut ce qui arriva; une fois le plus grand danger pass, je jetai les
yeux sur la rive et vit le pauvre Pat qui courait de toutes ses forces
en criant et faisant des gestes dsesprs. Un peu plus bas je vis
quelque chose qui pour le moment valait encore mieux, une branche
d'arbre flottant tranquillement sur l'eau. Quelques brasses m'y
amenrent, et, me jetant sur la branche que je serrai d'un bras, je me
servis de l'autre pour me diriger vers le rivage.

Je descendis ainsi le fleuve sur une longueur d'environ deux milles (3
kilom.) jusqu' un endroit o les rives se rapprochaient un peu. L'eau
tait mortellement froide et les forces taient sur le point de manquer
 mes membres engourdis. Cependant  quelque distance j'aperus un arbre
dracin donc le tronc, encore attach  la rive, plongeait dans le
fleuve. Je russis  l'atteindre et m'y cramponnai avec la force du
dsespoir. Quelques minutes aprs, Pat arrivait, suivi du capitaine, qui
portait une corde et une bouteille d'eau-de-vie. Ils me jetrent la
corde, que je saisis, et me tirrent sur la rive, o je perdis
connaissance.

Quand je revins  moi, je vis Pat et le capitaine occups  me bassiner
les tempes avec de l'eau-de-vie. Ils me prsentrent la bouteille et
j'en pris une gorge qui, en toute autre circonstance, m'aurait t
toute espce de force, mais qui, aprs le bain froid que je venais de
prendre, me remit sur mes jambes et me permit de gagner le camp avec
l'aide de mes amis.

Le lendemain,  la pointe du jour, nous partmes et descendmes le
fleuve sans autre peine que de gouverner notre embarcation. Une fois
Fort Hope pass, nous pmes dployer nos voiles, et vers midi nous
arrivmes  l'embouchure de la rivire Harrison. Nous avions une
commission  faire dans le voisinage,  un endroit o d'immenses
prairies, submerges  l'poque des hautes eaux, taient alors  sec.
Des hommes, en dpit des moustiques, y taient occups  faucher les
foins. Pat fut envoy comme messager, pralablement muni d'un voile de
mousseline qui lui enveloppait la tte et le cou, et averti qu'il ne
devait pas sortir ses mains de ses poches.

Conformment  ses instructions, Pat traversa la prairie au milieu d'un
nuage ail de moustiques qui bourdonnaient autour de lui et, dans leur
vaine rage, s'efforaient de percer ses habits d'pais velours de coton.
Ayant fait sa commission, il revenait au bateau par le chemin le plus
court, lorsqu'il rencontra un troupeau de boeufs espagnols. Un taureau
ombrageux, apercevant sa chemise rouge, courut sur lui, suivi par le
reste du btail. Pat n'eut que le temps de gagner, en courant comme un
fou, le bois qui longeait la rivire, et, pour respirer, il jeta le
voile qui le protgeait contre les moustiques. Au sortir du bois, il
tomba dans un marais o les boeufs se gardrent bien de le suivre;
mais lui-mme ne s'en tira pas aisment, et, s'il chappa aux boeufs,
il n'chappa point aux moustiques: il en tait noir quand il sortit du
marais.

Voyant les insectes voler autour de lui par milliers, nous lui crimes
de se tenir  l'cart et nous nous loignmes du bord: nous savions que
si ces insectes gagnaient le canot, ils nous suivraient et qu'ils ne
nous donneraient aucun repos.

Et comment irai-je au bateau? demanda Pat.

--A la nage, pardieu! rpliqua le capitaine.

--Mais, capitaine, je ne sais pas nager.

--Vous aurez donc  rester o vous tes; car je n'entends pas tre
dvor par ces enrags buveurs de sang.

--Alors il est sr que je me noierai. Que faire?

Je tirai un long aviron du bateau et le dirigeai vers Pat en tenant
ferme la poigne. L'Irlandais, faisant appel  tout son courage et
aiguillonn par les piqres des insectes, plongea dans la rivire et, en
remontant  la surface, saisit l'aviron  l'aide duquel nous le tirmes
 bord.

Nous ne nous arrtmes  New Westminster que le temps de faire quelques
emplettes et de nous quiper pour la chasse et la pche.

Le soir du mme jour nous atteignmes l'embouchure du Fraser et nous
arrtmes  Point Roberts, limite du territoire amricain. L, nous
trouvmes un matelot retir, du nom de Joe, qui, en ajoutant aux
revenus d'une petite exploitation agricole les produits de la chasse et
de la pche, menait une existence trs-confortable. La place ne manquait
point chez lui, ni le whiskey, et le gibier et le poisson ne cotaient
que la peine de les prendre. Nous pouvions donc, sans trop nous flatter,
compter sur d'agrables loisirs aprs la saison de rudes labeurs que
nous venions de passer.




CHAPITRE XI

NOS VACANCES


Si parmi nos lecteurs il en est qui aient eu le bonheur de voir le golfe
de Gorgie, ses charmants rivages et ses les nombreuses, ils
attesteront, je crois, avec moi, qu'il est difficile de rien concevoir
de plus beau.

Ferm  ce point que, sur une longueur d'environ 200 milles, ce golfe
ressemble  une mer intrieure de 50  60 milles de largeur, sa surface
azure est parseme d'les innombrables couvertes de forts vierges au
milieu desquelles paraissent  et l de ravissantes clairires de
prairies naturelles. Du ct du continent, l'horizon est ferm par des
montagnes aux sommets neigeux, au-dessus desquelles, vers le sud,
s'lve majestueusement le cne du mont Baker, volcan teint d'environ
13 000 pieds de haut. Du ct de l'le de Vancouver s'lvent aussi des
montagnes, mais moins hautes et formant, par la varit de leurs
teintes, un ravissant contraste avec celles de la rive oppose.

[Illustration: Le golfe de Gorgie.]

De ce ct aussi se montrent plus abondants les signes de la vie
sauvage. Les eaux sont  et l tachetes de blanc par les voiles des
canots, et les rives sont bordes de villages indiens dont les
habitants, vtus de couvertures diversement colories, font sur le
paysage la tache de couleur brillante si chre aux artistes.

Les Indiens n'enterrent point leurs morts; ils les mettent, revtus de
tout ce qu'ils ont de plus prcieux, dans des botes d'environ un mtre
de hauteur et de longueur, sur deux pieds de large, de faon que les
genoux se trouvent ramens  peu prs  la hauteur de la tte, et que le
cadavre est dans la position affectionne par les Indiens lorsqu'ils
s'assoient en cercle autour du feu. Le cercueil est ensuite hiss assez
haut dans un arbre o on l'attache solidement. Tout autour on pend les
armes et les instruments favoris du mort.

Je me rappelle avoir admir une fois les reliques d'un chef de tribu.
Elles se composaient d'un canot de grande dimension suspendu  un arbre,
 une trentaine de pieds de hauteur, par des cordes faites d'corce
tresse. Aux flancs du canot taient attachs divers articles parmi
lesquels plusieurs pagayes, le squelette d'un chien favori, des
couvertures qui avaient d tre rouges, mais qui, au vent et  la
pluie, avaient fini par devenir noires, le canon rouill d'un vieux
fusil  pierre, un arc, un pieu, deux peaux d'ours, un pantalon en
haillons, et, brochant sur le tout, un vieux chapeau de castor avec...
une _crinoline_. Ce dernier objet avait sans doute t mis l par
quelque tendre fille du dfunt, dans l'espoir que, lorsque l'esprit de
son pre serait appel au bienheureux pays de chasse qui constitue le
paradis des Peaux-rouges, il pourrait emporter cet article de toilette
pour l'offrir  la femme qu'il prendrait dans sa nouvelle sphre. Quant
au castor (article peu commun dans cette partie du monde), il faut
croire qu'il avait t mis l pour contre-balancer, toujours en vue du
plerinage cleste, la pauvret de la garde-robe du dfunt.

L'endroit o Joe avait tabli ses pnates tait particulirement
agrable. La maison, abrite par un promontoire contre les vents froids
du nord et de l'est, se trouvait tout au bord de la mer, au centre d'une
belle prairie borde de bois; un joli cours d'eau murmurant tombait des
collines et courait  la mer, et comme la mare ne se faisait que
faiblement sentir en cet endroit, la maison et la prairie taient tout 
fait  l'abri des inondations.

[Illustration: Tombeau d'un chef Indien.]

Au point du jour, Pat et moi allmes  la chasse aux canards sauvages,
et, tant tombs au milieu d'un vol de sarcelles, nous pmes en
rapporter une demi-douzaine  la maison. Quel djeuner! quelle
profusion! Hutres, saumon, truites, venaison, canards sauvages,
gelinottes, formaient notre menu; et pour faire couler tout cela, du bon
caf  discrtion. Nous avions aussi du lait et du beurre, car Joe avait
une paire de vaches dans son enclos.

Aprs djeuner, nous retournmes  la chasse, et ayant aperu dans une
petite baie des canards en telle quantit que la mer en tait noire sur
un espace d'un demi-mille, nous revnmes en toute hte  la maison
chercher un petit canon  pivot et  large gueule que nous y avions vu.
Nous voulions tout simplement voir combien il nous serait possible de
tuer d'oiseaux d'un seul coup. A la faveur d'une pointe avance couverte
de bambous, nous montmes le vieux canon sur l'avant du canot et fmes
feu dans le tas. L'norme bande d'oiseaux s'envola comme un nuage noir,
et, quand nous comptmes les morts (le lecteur ne voudra pas le croire),
il y en avait quatre-vingt-trois!

Il faut dire que dans ces parages le gibier est si peu familiaris avec
le danger qu'il ne se doute de rien et attend le chasseur. J'ai souvent
tu dans les arbres des gelinottes  coups de pierre ou de bton; on
peut les manquer trois ou quatre fois sans qu'elles bougent, et
lorsqu'elles s'envolent, c'est pour aller s'abattre  quelques mtres
plus loin.

Le capitaine, qui tait all  la pche avec quelques-uns des ntres,
revint avec une quantit de morue et de _halibut_ (fltan, sorte de
grosse plie qui ressemble au turbot); et Joe, qui rentra plus tard,
parut avec un chevreuil sur les paules, apportant la bonne nouvelle
qu'il avait aperu dans la fort les traces d'un troupeau d'lans.

Le lendemain, Joe, le capitaine et moi tant partis longtemps avant le
jour avec les trois seuls fusils que la compagnie possdt, nous
apermes,  l'aube, des traces fraches se dirigeant vers un petit lac
situ  une dizaine de milles dans l'intrieur. N'ayant pas de chiens,
nous dmes user de beaucoup de prcautions pour pouvoir retrouver le
gibier. Au bout de trois heures de marche pnible  travers les bois et
le long des marcages, nous vmes soudain une quinzaine de ces belles
btes broutant dans une jolie petite clairire, sur le bord du lac.

Le bois s'tendant en demi-cercle autour de la clairire, le capitaine
s'en alla d'un ct, en suivant la lisire du bois, et moi de l'autre,
Joe restant  l'endroit o nous nous tions d'abord arrts. Lorsque
nous emes atteint tous les deux notre poste, nous fmes signe  Joe, et
nous nous avanmes tous ensemble vers le troupeau, de manire  ne lui
laisser d'autre retraite que le lac.

Bientt les lans nous aperurent et, levant leurs belles ttes, ils
aspirrent bruyamment l'air et se formrent en phalange serre; puis le
chef partit, et tous les autres le suivirent, se dirigeant le long du
lac vers l'endroit o je me trouvais. Je les laissai arriver  une bonne
porte et fis feu; le chef tomba. Les autres s'arrtrent d'un air
tonn, puis, sentant soudain l'odeur du sang de leur compagnon, ils
comprirent qu'un danger inconnu les menaait, et, faisant volte-face,
s'enfuirent dans la direction d'o ils taient venus. Joe et le
capitaine accouraient; se voyant cerns, les lans sautrent dans le
lac, mais trop tard pour empcher deux des leurs de tomber sous nos
balles.

Ayant fait,  l'aide d'une hachette que nous portions, un radeau de
branches lies avec des cordes d'osier, nous plames notre gibier sur
cette embarcation d'un nouveau genre, et, nous servant de perches, nous
atteignmes l'endroit o la petite rivire sort du lac. Le courant tait
si violent que nous ne pmes remonter que de 2 milles, et surpris par la
nuit tombante, nous quittmes notre embarcation et nous en allmes 
travers bois, marquant les arbres  coups de hache tout le long du
chemin, pour retrouver le lendemain l'endroit o nous avions laiss
notre radeau.

Le jour suivant, avec l'aide de nos compagnons, nous amenmes notre
chargement de gibier  la maison. Un des lans fut laiss  Joe. Les
deux autres, chargs sur notre canot, furent transports 
New-Westminster, o nous les vendmes 30 dollars (168 fr.) pice, les
bois tant des trophes de prix. Nous y vendmes aussi des canards
sauvages dont nous obtnmes _eighteen pence_ (1 fr. 80 c.) la paire. On
voit que la chasse, mme comme spculation, n'est pas une mauvaise
affaire dans cette partie du monde.

Quinze jours durant, nous joumes de cette dlicieuse existence, ne
faisant rien que pcher, chasser, nous promener en canot, jusqu' ce
qu'enfin nos esprits aventureux s'chauffant de nouveau, nous rsolmes
tous ( l'exception de Joe) de faire un petit voyage de dcouverte aux
sources de la Squawmish, rivire qui se jette dans le golfe de Gorgie,
 _Burrard's Inlet_ (baie de Burrard), prs de l'embouchure du Fraser.
Nous voulions savoir s'il y avait quelque chance d'y trouver de l'or.
Aucun homme blanc n'avait encore visit ces lieux, et les Indiens
passaient pour ne pas tre anims d'intentions trs-bienveillantes;
aussi d'assez vives motions nous attendaient dans cette expdition.




CHAPITRE XII

UNE EXPDITION DANGEREUSE


Ayant fait provision de vivres pour une quinzaine de jours, achet
quelques outils de mineurs, renouvel notre provision de munitions, et
nous tant procur les services d'un Indien Squawmish qui avait exerc
quelque temps,  New Westminster, la profession de guide, nous nous
embarqumes dans un grand canot indien.

Nous emes fort mauvais temps au dpart et notre embarcation fut mise 
la plus rude preuve, lorsque nous emes  passer l'entre de Burrard's
Inlet; mais elle flottait sur les vagues comme un canard, et nous
n'emes aucun mal. Nous entrmes alors dans le magnifique lac ou
estuaire d'eau sale, long d'environ 40 milles (64 kilomtres), dans
lequel se dverse la rivire Squawmish, le but de notre expdition.

Tout le reste du jour, par une pluie battante, nous fmes force de
rames et remontmes l'estuaire sur une longueur de 30 milles. Ayant
aperu un petit courant d'eau douce descendant des collines, nous
abordmes  cet endroit et y plantmes notre tente pour la nuit. Nous
n'tions pas en pays ami, et chacun de nous eut  monter la garde  son
tour pendant deux heures.

La nuit se passa tranquillement; nous n'avions point vu d'Indiens, car
ils taient presque tous  la mer, occups  faire leur provision de
poisson pour l'hiver qui approchait. Nos craintes se calmrent donc
sensiblement. Le jour suivant, tant partis de bonne heure, nous
atteignmes avant midi l'embouchure de la rivire. Nous nous dirigemes
vers ce qui nous parut tre la plus considrable de plusieurs bouches,
et remontmes sans peine le courant  travers un delta de terres basses
et marcageuses, sur une longueur de 4 ou 5 milles.

La rivire changeait de caractre et devenait rapide et trs-accidente;
nous arrivions au coeur mme de la _chane des Cascades_, o nous
devions trouver les traces gologiques des gisements de l'or, si
toutefois il en existait. Un grand village indien, momentanment
abandonn, tait situ non loin de l; nous prmes, pour la nuit,
possession d'une des huttes, et, ayant rencontr quelques Indiens que
l'ge ou la maladie avait empchs de suivre les autres, nous obtnmes,
 l'aide de notre guide, qu'ils nous louassent une paire de petits
canots avec lesquels il nous ft possible de remonter le courant; notre
grand canot tait beaucoup trop lourd pour les eaux basses et rapides
qu'il nous fallait affronter.

Le lendemain, nous fmes plusieurs haltes pour explorer le lit de la
rivire. Nous y trouvmes de l'or, en si petite quantit que le produit
n'aurait pas couvert la dpense. Le quartz ne manquait pas; mais il
tait trop dur pour qu'on pt esprer que les trsors qu'il contenait
eussent t emports par les eaux. Nous pmes constater l'existence de
nombreux dpts de charbon de terre; et si jamais les incontestables
richesses minrales de ce pays sont exploites, l'industrie y trouvera
runies par la nature toutes les conditions ncessaires  son
dveloppement.

Pendant deux ou trois jours nous poursuivmes ainsi notre route, jusqu'
ce qu'enfin toute navigation devnt absolument impossible. Alors nous
dressmes notre tente, la laissant  la garde de deux d'entre nous,
pendant que le capitaine, Pat et moi, chargs de nos couvertures et de
quelques provisions, partions, avec notre guide, pour finir notre
exploration  pied.

La seconde journe de marche nous conduisit  la source de la rivire,
situe dans une passe leve, au milieu mme de la chane de montagnes.
On dominait de l la chane de moindre hauteur qui circonscrit le Fraser
 Lillooet,  environ 230 milles de son embouchure. De tous cts ces
montagnes nous offraient des traces videntes de leur norme richesse
minrale, parmi lesquelles nous pouvions surtout distinguer des minerais
de cuivre, de plomb et de fer. Nous y trouvmes un village indien, gard
par quelques vieillards des deux sexes; mais ils n'appartenaient pas 
la mme tribu que notre guide, et, bien que voisins, ils pouvaient 
peine se comprendre. Ces Indiens n'avaient jamais vu d'hommes blancs;
ils en avaient seulement beaucoup entendu parler, et ils nous
regardaient avec une surprise qui n'tait pas exempte de terreur.

Nous leur donnmes du tabac et un pain, ce qui leur inspira un peu de
confiance; notre guide leur montrait tantt les montagnes et quelques
chantillons de nos minerais, et tantt se frappait la tte et riait,
pour leur expliquer que nous tions de pauvres fous peu dangereux.

Sur ce, un vieil Indien, le patriarche de la tribu, alla chercher dans
sa hutte une petite bote pleine de morceaux de quartz frachement
briss et couverts de pyrites de fer d'un jaune brillant. Le vieil
Indien prenait videmment cela pour de l'or, idole de l'homme blanc; et
j'en ai connu bien d'autres que des Indiens qui s'y laissaient prendre.
Ce fut avec beaucoup d'intrt que j'observai ces chantillons, car, 
premire vue, je reconnus qu'un grand nombre de ces morceaux de quartz
contenaient des fragments de minerai d'argent exactement semblables 
ceux qui provienait des territoires de Washoe et d'Idaho.

Je fis mon possible pour obtenir quelques-uns de ces chantillons que
j'aurais voulu faire essayer, mais mes offres n'taient pas  la hauteur
de la cupidit du propritaire; plus je lui en offrais un prix lev,
plus il se faisait une haute ide de la valeur d'un objet que l'homme
blanc tait dsireux d'avoir. J'essayai, par signes, de lui faire
indiquer l'endroit de la montagne d'o provenaient ces chantillons;
mais je ne pus obtenir de lui qu'un mouvement de bras qui s'tendait 
tout l'horizon, aprs quoi il se retrancha dans ce silence absolu d'o
il est impossible de faire sortir un Indien; si bien que, nos provisions
s'puisant, il nous fallut nous en retourner sans avoir acquis autre
chose que les vagues indices des richesses infinies qui attendent, dans
quelques sicles d'ici peut-tre, de hardis aventuriers.

Nous rejoignmes le lendemain soir, aprs une longue journe de marche,
les deux camarades que nous avions commis  la garde de nos canots, et
nous fmes heureux de pouvoir jouir d'un jour de repos.

Nous rsolmes de retourner aussitt  New-Westminster, et emmenmes un
des petits canots que nous achetmes. Prs de l'embouchure de la
rivire, sur la dclivit d'une colline escarpe, nous tumes un mouton
sauvage. C'est un animal trs-rare, et qui ressemble plus  une chvre
qu' un mouton; il a le poil long et des cornes comme celles d'un blier
de race anglaise.

Deux jours plus tard nous arrivions  l'endroit o nous avions camp
pour la premire fois sur les bords de l'estuaire de la rivire
Squamwish. Nous avions attendu la nuit pour nous arrter, dans
l'esprance que nous ne serions pas observs par les Indiens qui
occupaient un vaste camp dont nous voyions les feux  environ cinq
milles de l. Assez tard dans la soire, aprs avoir fait cuire notre
souper  un petit feu que nous avions allum derrire de gros rochers,
pour le drober aux regards perants de nos voisins, nous avions
remarqu l'absence de notre guide indien. En le cherchant de tous cts,
nous nous apermes qu'il s'tait enfui avec notre petit bateau et une
bonne partie de nos provisions. Heureusement pour nous, nos armes  feu
et nos avirons taient dans notre tente sous la garde constante de l'un
de nous: sans quoi le gredin nous aurait sans doute dpouills tout  la
fois de nos moyens de dfense et de nos moyens de fuite.

Nous comprenions parfaitement que son projet tait d'avertir les Indiens
et de revenir avec eux nous dpouiller et, si possible, nous tuer, pour
viter toute consquence fcheuse. Quelle poursuite d'ailleurs et t
possible dans les dfils inaccessibles des montagnes que nous venions
de quitter!

En explorant de tous nos yeux le cours du fleuve, nous apermes le
tratre  moiti chemin de l'autre rive, mais il tait dj trop tard
pour lui donner la chasse. En toute hte donc nous levmes le camp, et
joumes si bien de nos avirons qu'au bout de quelques heures nous
n'tions plus qu' environ dix milles de l'entre de la baie. Arrivs
l, nous tions tellement rendus de fatigue, que nous tirmes le canot 
terre et nous nous endormmes, aprs avoir convenu que chacun monterait
la garde pendant une heure  tour de rle.

Au point du jour je m'veillai et, jetant les yeux sur la rivire,
j'aperus,  environ un mille de nous, une dizaine de canots faisant
force de rames pour nous atteindre. Celui de nous qui tait de garde
s'tait laiss aller au sommeil et nous plaait ainsi dans une position
critique. J'veillai en hte tout le monde, et, profitant d'une brise
matinale, nous mmes aussitt  la voile en nous aidant de nos rames.
Mais notre canot tait grand et lourd, et nous n'tions pas assez
nombreux pour le manoeuvrer comme il aurait fallu pour chapper  nos
ennemis. D'un ct, nous pouvions voir,  quelques milles de nous,
l'entre de la baie, et au del une mer agite et dangereuse mme pour
un canot comme le ntre; de l'autre ct, les nombreuses barques des
Indiens lances  notre poursuite.

C'tait entre eux et nous une course dont l'objectif tait l'entre de
la baie. Nous savions qu'ils ne pourraient nous suivre jusque-l, leurs
canots tant trop petits pour braver cette mer orageuse, qui nous
offrait notre seule chance de salut. Dans cette conviction, nous
luttions vaillamment, oubliant nos fatigues et nos insomnies; mais il
devenait de plus en plus vident que nous ne pourrions gagner la haute
mer avant d'tre rejoints. Nous commencions  dsesprer et  maudire le
malheureux qui s'tait endormi tant de garde, lorsque le capitaine nous
rappela  la raison en jurant qu'il brlerait la cervelle au premier qui
interromprait son travail pour se plaindre.

Nous aurons encore raison de ces misrables, je vous le parie, nous
dit-il. Ayez bon courage, et si nous russissons  mettre du plomb dans
la tte  deux ou trois de ces enrags qui nous poursuivent, peut-tre
bien cela donnera-t-il  rflchir aux autres. Mais si vous vous mettez
 vous quereller comme de vieilles femmes, nous pouvons ds  prsent
renoncer  dfendre notre vie.

[Illustration: J'aperus une dizaine de canots.]

Nous tions en ce moment  environ 3 milles de la passe, et le canot le
plus prs de nous  moins de 400 mtres. Dans ce canot nous pouvions
reconnatre notre misrable guide. Le capitaine me confia le gouvernail,
et examina avec soin l'amorce de sa carabine, ordonnant en mme temps
qu'on charget les deux autres. Le vent devenait plus violent  mesure
que nous approchions de la mer, et le mouvement du bateau n'et pas
permis,  la distance o taient encore les Indiens, de bien ajuster.

Tenez-vous prt, me dit le capitaine, et quand je vous dirai:
_maintenant!_ tournez au vent, et je ferai une petite surprise  nos
amis l-bas. Aprs quoi, nous reprendrons notre course, et vivement.

Quelques instants aprs, tout tant prt, le capitaine me dit  voix
basse: _maintenant, Dick!_ et, au risque de chavirer, je tirai
brusquement la barre. Trois coups de feu se succdrent rapidement, et
je vis Squawmish Jack, notre ex-guide, tomber au fond du canot; l'Indien
qui dirigeait la barque, bless au bras, laissa chapper en mme temps
son aviron et l'coute de la voile, et l'embarcation prsentant le flanc
aux vagues s'emplit d'eau et sombra.

Ce fut notre salut; car les autres canots interrompirent leur poursuite
pour secourir leurs camarades qui,  l'exception de Squawmish Jack, tu
roide sans doute, furent tirs de l'eau. Pendant ce temps, nous fmes
force de rames, et, ayant russi  prendre le vent prs d'un des
promontoires qui bordent l'entre de la baie, nous entrmes dans le
golfe.

Comme nous ne pouvions plus gagner l'embouchure du Fraser, nous prmes
quelques jours de repos dans le chenal de Plumper's Pass et rsolmes
ensuite de nous rendre tout droit  Victoria pour y passer l'hiver sans
retourner  New Westminster. Nous y arrivmes sans autre msaventure, et
ne fmes pas fchs, aprs notre tmraire expdition, de nous retrouver
pour quelque temps au milieu d'une socit civilise.




CHAPITRE XIII

UN HIVER A VICTORIA


De grands et heureux changements s'taient accomplis  Victoria depuis
que nous l'avions quitte. La jolie petite ville contenait maintenant
plus de dix mille habitants et grandissait  vue d'oeil. D'immenses
htels s'levaient pour recevoir et hberger les chercheurs d'or. On
construisait des entrepts et mme des glises. Je remarquai notamment,
et non sans un vif chagrin, qu'une nombreuse troupe d'ouvriers carriers
tait occupe  faire disparatre, pour lever  leur place de vastes
magasins, les rochers qui couvraient les terrains qu'avait voulu me
faire acheter l'homme de loi dont j'avais fait la connaissance lors de
mon premier passage  Victoria.

Mais je vis aussi d'autres indices qui me plurent beaucoup moins et qui
m'inspirrent mme de srieuses craintes. Des milliers d'hommes, sans
ressource ni travail d'aucune espce, s'attroupaient aux portes des
_bar-rooms_, et quand ils rencontraient quelqu'un de leur connaissance
moins pauvre qu'eux, s'attachaient  lui dans l'esprance d'en obtenir
l'argent ncessaire au repas du jour. En longeant la rue du
Gouvernement, je ne fus pas mis  contribution moins de quatre fois, et
chaque fois d'un demi-dollar. Cela m'alarma fort, car ma bourse tait
lgre et je ne voyais aucun moyen de gagner ma vie.

Pat, aprs tre rest avec moi quelques jours, me quitta pour aller
exercer, pendant l'hiver, sur l'une des scieries tablies de l'autre
ct du _Puget sound_ (dtroit du Puget), son ancien tat de cuisinier;
et, pour mnager mes ressources, je louai, dans une impasse un peu
carte, une petite cabane et y mis des provisions pour un mois, me
promettant de ne pas faire le difficile et d'accepter tout travail qui
me permettrait de retourner au commencement de l't  notre placer.

Au bout de deux mois, mes provisions taient puises; il ne me restait,
outre les habits que j'avais sur le corps et qui taient dj en piteux
tat, qu'une paire de vieilles couvertures sans valeur.

Plus de cinq mille hommes n'avaient pour passer l'hiver d'autre
ressource que la charit publique. Cependant, bien qu' cette poque je
fusse rduit la plupart du temps  m'envelopper le soir dans mes
couvertures sans savoir d'o me viendrait le djeuner du lendemain, je
parvins  vivre sans emprunter  mes voisins et sans rien demander 
l'hospitalit coloniale; mais j'eus des moments bien durs. J'avais pass
trois jours sans manger et me tranais par les rues, me demandant si je
n'entrerais pas mendier un dner dans le premier restaurant venu,
lorsque je me sentis frapper amicalement sur l'paule. Je me retournai,
et mon coeur bondit de joie dans ma poitrine, lorsque je reconnus mon
vieil ami le capitaine, avec lequel j'avais navigu sur le Fraser.

Eh bien, jeune homme, me dit-il, que faites-vous l  regarder cette
fentre de restaurant comme si vous vouliez l'avaler? Venez prendre un
grog avec moi.

Nous en bmes deux et j'en aurais bu davantage, car,  dfaut de
nourriture solide, j'tais dcid  me contenter de liquide, lorsqu'il
me dit:

Si maintenant nous allions souper  ce restaurant devant lequel vous
tiez arrt il n'y a qu'un instant? qu'en dites-vous? La traverse m'a
aiguis l'apptit.

J'acceptai avec empressement, et, le capitaine m'ayant charg de faire
la carte du dner, je ne me fis aucun scrupule de satisfaire mes
propres dsirs et de laisser languir la conversation pour donner toute
mon attention au repas. Cependant mon compagnon ayant termin me
regardait; et comme je continuais  manger avec un apptit froce, il
finit par me dire:

Parbleu! mon ami, vous me faites l'effet d'tre singulirement affam;
et maintenant je m'aperois que les habits que vous portez sont tout 
fait uss. Les temps ont-ils t si durs que cela, mon pauvre garon?

Je lui dis que ce repas, en dpit de tous mes efforts pour gagner de
quoi vivre, tait le premier que j'eusse fait depuis trois jours. Il
sauta sur sa chaise.

Et les gens d'ici se disent civiliss! Morbleu! tiens, mon fils,
ajouta-t-il en plongeant sa large main dans sa poche, tiens, tu me
rendras cela quand les temps seront meilleurs!

En parlant ainsi et devenant pourpre jusqu'aux oreilles, il plaa devant
moi une grosse pice d'or de vingt dollars. Je ne pus retenir une larme
lorsque je serrai la gnreuse main de celui qui, pour la seconde fois,
me sauvait des cruelles atteintes de l'extrme misre.

[Illustration: Vous me faites l'effet d'tre singulirement affam.]

Le lendemain matin, le capitaine repartit pour le Fraser. En me
quittant, il me fit toutes sortes d'amitis et m'exprima le dsir de me
voir bientt le rejoindre pour faire avec lui quelques expditions 
travers les caons. L'argent qu'il m'avait prt me permit de vivre
jusqu'au jour o je trouvai une place de camionneur dans une brasserie.
J'tais assez satisfait de mon emploi; mais un soir, revenant tard par
de mauvais chemins, je fus violemment lanc de mon sige sur la route et
me cassai le bras. Une fois guri, j'eus la bonne fortune de trouver une
place d'aide-chimiste dans un bureau de vrification de l'or. Ayant fait
autrefois,  la grande terreur des servantes, quelques expriences de
chimie dans la cuisine paternelle et ayant,  l'cole, failli suffoquer
un appariteur au moyen d'un flacon d'acide chlorhydrique adroitement
renvers dans son pupitre, au moment o il y mettait le nez, je me
jugeai suffisamment apte  remplir cette fonction.

Aprs les jours de dtresse que je venais de traverser, je trouvai fort
agrable de remplir une place dont le seul inconvnient tait le
sentiment d'envie que je ne pouvais m'empcher d'prouver parfois  la
vue des tas de poussire d'or que d'heureux mineurs nous apportaient
pour les faire changer en barres brillantes, poinonnes de faon 
constater  tous les yeux leur titre et leur valeur.

Pendant que j'tais ainsi occup, le printemps arriva, et, un jour, en
allant  mon bureau, j'aperus une affiche annonant que des rgates
devaient prochainement avoir lieu. Je rsolus de tirer parti de cette
circonstance; je m'associai donc avec un jeune et vigoureux gaillard qui
m'avait accompagn dans quelques parties de bateau, et nous nous fmes
inscrire pour toutes les courses  deux rames ou  un seul aviron. Au
bout d'une semaine d'_entranement_, nous nous jugemes de force  nous
mesurer avec n'importe quels adversaires.

Le jour attendu arriva enfin; c'tait avec des sentiments mlangs
d'espoir et d'apprhension que nous mesurions du regard l'tendue que
nous avions  parcourir, car de notre succs dpendait la chance que
nous avions de retourner  notre placer, qui sans cela serait confisqu.

La distance  parcourir,  partir d'un pont qui traverse une partie du
port jusqu' une petite le qu'il fallait tourner avant de revenir,
tait d'environ deux milles, et comme nous devions disputer trois prix,
nous avions de l'ouvrage devant nous.

Notre premire course fut une course  deux rames, et nous n'emes
affaire qu' un seul bateau mont par deux robustes bateliers du port
d'Esquimalt. Nous comprmes, ds le premier demi-mille, que nous
n'avions pas grand'chose  craindre de nos rivaux, qui n'taient
habitus qu' de petites courses de moins d'un mille, du port aux
navires en rade.

Les spectateurs en jugeaient tout autrement et regardaient comme frisant
l'effronterie que nous eussions l'audace de nous mesurer, nous jeunes
gens inexpriments, avec deux bateliers ayant dix fois notre
exprience. Les spectateurs amricains tout particulirement nous
poursuivaient de leurs sarcasmes; ils tinrent contre nous tous les paris
que nous voulmes accepter, sur le pied de trois  cinq contre un. Aussi
notre carnet tait-il rempli quand sonna l'heure du dpart.

La course, ainsi que nous nous y attendions, fut trs-mal dispute. Nos
adversaires partirent avec force embarras, en gens srs d'une victoire
facile. Ils nous distancrent pendant le premier demi-mille; mais quand
nous atteignmes le point extrme de notre course, ils taient dj
essouffls, et nous les dpassmes facilement. Lorsque nous arrivmes,
ils taient, au grand tonnement des parieurs, considrablement
distancs.

La course suivante tait une course  un seul aviron, dans laquelle nous
tions quatre engags. Je jouai le jeu de mon ami, qui arriva facilement
premier.

La dernire course de la journe fut une course  deux avirons, dans
laquelle nous courmes seuls, personne ne se souciant de nous disputer
le prix. Cette journe nous procura de quoi retourner aux mines et
recommencer  nouveaux frais notre entreprise. J'crivis  Pat de
revenir, et nos autres associs tant aussi prts, nous repartmes tous
pour notre placer de _Jack of Clubs Creek_.




CHAPITRE XIV

SECONDE SAISON AUX MINES


Le gouvernement colonial poussait activement la construction d'une route
qui devait relier Fort Yale aux mines. Comme nous ne pouvions commencer
nos oprations minires avant un mois, nous conclmes un engagement avec
l'un des entrepreneurs de travaux pour cette courte priode de temps.

Notre tche, consistant  abattre des arbres,  remplir de fascines les
ravins et les fosss,  construire des ponts en bois sur les cours
d'eau, n'avait rien pour nous de dsagrable, et ce moment fut bientt
pass.

Aprs un mois employ  cette occupation, nous continumes notre route
vers les mines, que nous n'atteignmes que vers le milieu de mai.
Cependant la neige tait encore paisse sur les montagnes, et aucun
sentier n'ayant t fray  travers la neige, il fallut nous pourvoir
de souliers  raquettes pour arriver aux mines.

Nous trouvmes  notre claim notre vieil ami Jake, occup  apprter les
peaux de martre qu'il avait recueillies en grand nombre durant l'hiver.
Le vieux semblait aussi gai qu'un oiseau dans sa solitude, et quand nous
lui demandmes comment il avait pass l'hiver, il nous rpondit que
pendant ces longs mois il n'avait eu d'autre compagnon que les martres
et quelques lans. Il avait t plusieurs fois  William's Creek
chercher des provisions, et avait failli une nuit tre gel; il avait
presque perdu l'usage d'un de ses orteils.

Rien de nouveau, je suppose,  notre _claim_? lui dis-je; en passant,
j'ai vu que le puits tait plein d'eau et compltement gel.

--Oh! pour ce qui est de a, j'ai quelque chose  vous montrer.
Regardez, qu'en pensez-vous? et il nous montra quelques jolies ppites
d'or pesant ensemble environ deux onces. On peut se figurer avec quelle
joie nous contemplions ce premier produit de notre mine.

Savez-vous, continua Jake, que ces spcimens ont failli me coter la
vie?

--Comment cela?

--Peu aprs votre dpart, tout en m'occupant de prparer mes piges 
martre, j'eus l'ide de creuser un peu notre puits, avant que les
fortes geles rendissent tout travail impossible. Comme il me fallait
quelqu'un pour manoeuvrer le treuil, je me rendis  William's Creek,
o je trouvai un pauvre diable, dnu de tout, que j'engageai pour
m'aider.

Aprs souper, nous nous mmes  fumer et  causer de choses et
d'autres, et en particulier de ce district et de notre placer. Il tait
fort curieux et me fit une foule de questions sur notre concession de
terrain, nos esprances, le nombre des associs, l'poque o nous
reviendrions. Pendant ce temps, il examinait tout autour de lui d'un
oeil curieux, il semblait faire l'inventaire de tout ce que nous
possdions. Mais sur le moment je ne fis pas grande attention  tout
cela.

Le premier jour nous mmes le puits compltement  sec, et arm d'une
pioche et d'une pelle, je me fis descendre par mon homme  l'aide du
treuil. Aprs avoir travers une couche fort dure, ma pioche rencontra
soudain une roche plus molle; je me baissai et grattant avec mon
couteau, je trouvai les ppites que voil. Transport de joie, je
m'criai: Enfin, grce  Dieu! nous y voil. A ce moment, levant les
yeux, je vis mon homme pench sur le bord du puits. Sa figure tant en
pleine lumire me parut avoir un air fort peu rassurant. Je lui criai de
me remonter.

--Nous allons voir a! me rpondit-il.

[Illustration: Pige  martres.]

Je me mis donc  rire comme si c'et t une plaisanterie de sa
part, et, mettant ces ppites dans ma poche, je m'assis, en lui disant
que sans doute il en aurait bientt assez de ce jeu-l; mais il s'en
alla sans me rpondre.

L'affaire commenait  prendre mauvaise tournure; cependant je ne
pouvais croire encore qu'il et l'infamie de m'abandonner au fond du
puits, o je devais infailliblement mourir de faim, car il tait peu
probable que quelqu'un vnt  passer par l. Et puis, je me disais que
notre cabine tait vraiment trop pauvre pour tenter sa cupidit. Il me
vint  l'esprit toutes sortes d'ides: je pensai qu'il tait peut-tre
fou, ou qu'il s'imaginait que nous avions quelque trsor cach dans la
cabine et qu'il tait en train de le chercher; d'un autre ct, je me
dis qu'il ne s'en irait pas sans revenir voir o j'en tais, et je me
promis de lui demander de prendre mon revolver dans la cachette o je le
gardais prs de ma couchette et de me tuer du coup pour en finir. Puis
je pensai qu'aprs tout je ne tenais pas  quitter la vie de sitt, et
je me mis  chercher quelque moyen de sortir de ma prison. Grimper
contre les parois du puits, il n'y avait pas  y songer; il avait retir
le seau, et, ne l'et-il pas fait, il est probable qu'il et coup la
corde. Je pensai que peut-tre il me serait possible de sortir  l'aide
de mon couteau et de ma pioche, en les plantant alternativement dans les
parois du puits et m'en servant comme d'chelons; mais si je venais 
glisser! Cette pense me fit passer un frisson dans tout le corps.

Cependant je ne pouvais dcouvrir aucun autre moyen de sortir de l, et
je me rsolus d'attendre que mon ennemi ft parti pour tenter
l'aventure. En attendant, l'eau montait dans le puits, car il avait
dtourn l'eau de la roue et la pompe ne fonctionnait plus. Il y avait
dans ce dernier dtail une espce de consolation, car, mourir pour
mourir, mieux valait tre noy du coup que de succomber lentement  la
faim et au froid.

Pendant que je songeais ainsi  mon triste sort, le sclrat vint voir,
avant de partir, ce que je faisais.

--Eh! en bas! dit-il, en se montrant  l'ouverture du puits.

Je crus qu'il venait enfin pour me tirer dehors; mais lorsque je levai
les yeux, le coeur me faillit, car je vis qu'il avait sur ses paules
un paquet de tout ce qu'il avait pu prendre dans la cabine.

Infme gredin! lui criai-je du fond de mon trou; vas-tu donc me laisser
mourir ici comme un chien?

--Au revoir, me rpondit-il en ricanant; dsol que vous ne soyez pas
mieux log!

Je poussai des cris, je jurai, je temptai, je lui promis de lui tordre
le cou si jamais je sortais de l; prires, menaces, tout fut inutile:
il s'en alla.

--Mais comment, au nom du ciel, ftes-vous pour vous tirer de l, Jake?

--Aprs le dpart de ce misrable, je regardai encore une fois autour de
moi. Tout  coup je vis le moyen de sortir de ma prison et je faillis
devenir fou de joie plus encore  l'ide de pouvoir me venger de ce
misrable qu' celle d'chapper  la mort. Il y avait la pompe! Je
n'avais qu' fixer solidement au fond du puits, avec ma pioche enfonce
dans une des parois, la courroie qui portait les augets, et  grimper en
me servant des augets comme d'chelons.

--Ce fut pour vous une vritable chelle de Jacob, Jake.

--Oui, en effet. Pour plus de prudence, j'attendis que mon ennemi se ft
loign, car au moindre bruit il aurait pu revenir, couper la courroie
et m'envoyer au diable en une minute.

Quand je jugeai qu'il tait assez loin, je mis mon projet  excution,
et je sortis facilement du puits; une fois l, je tombai la face contre
terre, bris de fatigue et d'motion. Puis je courus  la cabine pour
m'assurer s'il n'avait pas trouv mon revolver qui tait cach; l'ayant
pris, je mangeai un morceau et partis  la poursuite de mon homme.

Je suivis ses traces pendant quelque temps le long de la valle; puis
je reconnus qu'il s'tait dirig vers les fourches de la Quesnelle. Je
me demandai alors s'il ne vaudrait pas mieux, plutt que de le suivre
seul et de le tuer sans tmoins, d'aller chercher quelques-uns de nos
camarades pour apprendre  ce monsieur  respecter la loi de Lynch. Je
me rendis donc  William's Creek et pris avec moi une demi-douzaine
d'hommes.

Nous n'emes pas de peine  retrouver ses traces, et, aprs avoir fait
une dizaine de milles, nous l'apermes marchant tranquillement, charg
de mes dpouilles. Il venait de se remettre en route, aprs s'tre
repos un peu sans doute pour faire cuire son repas, car nous trouvmes
encore du feu  l'endroit o il s'tait arrt. Quand il nous entendit,
il se retourna et, nous apercevant, il jeta son fardeau et prit la
fuite; mais nous l'emes bientt rejoint. Alors il fit volte-face,
m'ajusta et tira. La balle m'effleura le bras et me fit mme un peu
saigner, mais sans me causer d'autre mal. Nous fmes bientt matres de
lui.

Revenu avec tous les autres  la cabine de _Jack of Clubs Creek_, je
racontai en dtail toute l'histoire; je montrai  mes compagnons
l'intrieur du puits et la courroie de la pompe encore attache comme je
viens de le dire; il n'y avait pas  nier le fait.

Sance tenante, le sclrat fut amen dans la fort, o nous le
pendmes  un arbre, aprs lui avoir lu un chapitre de la Bible.

[Illustration: Il m'ajusta et tira.]

Nous retournmes tous  William's Creek, car je ne me souciais pas de
dormir cette nuit-l dans la cabine si prs de cet homme mort, et, le
lendemain matin, deux hommes vinrent le dtacher et l'enterrer au pied
de l'arbre. Je vous montrerai l'endroit si vous le dsirez.

Nous allmes, en effet, voir le lieu o s'tait accomplie cette scne
tragique: au pied de l'arbre s'levait un petit tumulus surmont d'une
croix de bois accompagne d'une planchette o l'on avait inscrit le nom
de l'homme (trouv sur une lettre en sa possession), et la date de son
excution, 21 dcembre 1862.

Nous ne pmes que fliciter le vieux Jake de la faon dont il avait
chapp  un si grand danger.

Il nous fallut attendre, avant de nous mettre au travail, l'arrive de
nos compagnons, car nous reconnmes qu'il tait impossible de desscher
notre puits tant que nos voisins ne travailleraient pas de leur ct au
desschement de leurs claims. Pour utiliser notre temps, en attendant
nous nous mmes  travailler dans le bois et  prparer quantit de
planches et de madriers qui devaient nous tre fort utiles pour nos
travaux de mine.

Vers la fin du mois, nos associs arrivrent; nos voisins se mirent au
travail et nous parvnmes  desscher notre puits. Le vieux Jake avait
montr ses spcimens aux marchands, et l'on nous avait offert  chacun
2000 livres (50000 francs) de notre part dans l'entreprise. Mais nous
avions repouss ces offres comme bien au-dessous de nos esprances.

Nous avions ouvert au fond de notre puits un tunnel ou galerie; mais
nous nous apermes bientt que la roche fuyait  mesure que nous
creusions, de sorte qu'il ne restait qu' en creuser un autre plus loin.
Les ppites de Jake n'taient que le contenu d'une petite poche qui
fut bientt puise. Nous nous remmes cependant au travail avec ardeur,
et bientt nous emes atteint une profondeur de soixante pieds. Mais
l'eau filtrait  travers le sable poreux en si grande quantit qu'aucune
des pompes que nous avions ne pouvait empcher ses progrs. Nos voisins
taient exactement dans la mme situation que nous, et l'impossibilit
d'arriver au but devenait de plus en plus vidente  mesure que nous
approchions de l'endroit o nous _savions_ que devait se trouver l'objet
de nos convoitises. Il nous fallait donc de nouveau attendre la saison
prochaine; alors les routes, dans le haut pays, seraient faites, et nous
pourrions faire venir des machines  vapeur pour entreprendre une
dernire lutte contre l'infiltration des eaux.

Combien je regrettais de n'avoir pas accept l'offre des 2000 livres
lorsqu'il me fallut, aprs trois mois du plus dur travail, partir en
qute de quelque moyen d'existence qui me permt d'attendre l't
suivant!

A quelle nouvelle industrie allais-je me livrer? Comme je quittais notre
malheureux _claim_, des muletiers vinrent  passer. Le chef, un
ex-matelot anglais auquel je m'adressai, offrit de me prendre  son
service; ce que j'acceptai avec empressement.

L'existence des muletiers n'a rien de dsagrable en t: toujours par
voie et par chemin, avec une besogne facile, au grand air. Aussi ce ne
fut pas sans chagrin que je dus,  la fin de la saison, dire adieu  mon
excellent patron, qui, aprs avoir gagn une petite fortune, se retirait
des affaires et s'en retournait en Angleterre. Heureux homme!
l'industrie des transports  dos de mulets valait mieux que celle de la
recherche de l'or. Il avait commenc l'anne prcdente avec un modeste
capital de 500 livres (12 500 francs), et il se retirait avec 20 000
livres (500 000 francs); tandis que moi j'avais encore  passer
misrablement l'hiver, avec le faible espoir de faire une nouvelle et
plus heureuse tentative  notre malheureux claim de Jack of Clubs
Creek.




CHAPITRE XV

NOUVELLES AVENTURES


_Rustling_ est un amricanisme employ pour dsigner dans la socit
humaine la lutte pour l'existence avec toutes les chances contre soi.
C'est,  proprement parler, lutter[P] en dsespr et par tous les
moyens possibles contre la mauvaise chance, et telle tait exactement ma
situation lorsque je dbarquai, pour commencer ma seconde campagne
d'hiver, sur le quai de Victoria.

Il y a naturellement des degrs dans la lutte contre la misre. Pour
commencer par le bas de l'chelle, il y a l'existence du pauvre diable
qui arrive  peine,  force de travail,  garder la peau sur les os,
comme je l'avais fait l'hiver prcdent, et qui s'estime assez heureux
s'il parvient  ne pas mourir de faim et  reposer la nuit ses membres
fatigus sur un plancher qui n'est pas trop dur.

Il y a, quelques degrs au-dessus de ce pauvre hre, le _rustler_
bourgeois, qui, selon le crdit qu'il trouve, monte un magasin, un caf,
un restaurant, fait des confrences ou organise une table de jeu.

Au-dessus de tous plane le _rustler_ aux manires aristocratiques,
marchand aux faillites nombreuses, politicien aux principes lastiques,
oracle des couloirs, homme qui vit toujours au Grand-Htel, s'habille 
la dernire mode, patronne les rdacteurs de journaux, dirige des
explorations aux frais du gouvernement, et dont nos cousins d'Amrique
disent que l'essence de son tre consiste dans la roideur ddaigneuse de
sa lvre suprieure.

N'ayant que trop prsent  l'esprit les souvenirs de mes malheurs de
l'anne prcdente, je rsolus de lutter contre la mauvaise fortune; je
m'empressai donc de me faire habiller  la dernire mode et d'lire
domicile dans un des meilleurs htels de Victoria, o je me trouvai en
compagnie d'un juge du territoire de Washington, d'un snateur de
l'Orgon, d'un rdacteur en chef d'un des journaux de la ville, et d'un
de mes compatriotes qui tait venu en Colombie pour coloniser et perdre
son argent, sans parler de plusieurs membres de ma nouvelle profession
sur laquelle il est inutile que j'insiste plus longuement. Je me
contentai, pendant les premiers jours, d'couter et de profiter de tout
ce que j'entendais pour tracer avec soin ma propre ligne de conduite. Ce
fut le rdacteur en chef que je rsolus de gagner d'abord  mes projets.
Je russis  lui faire accepter une srie d'articles suggrant la
formation d'une compagnie pour l'application des machines  vapeur 
l'exploitation des mines. J'esprais naturellement que notre _claim_
serait le premier  en profiter.

Mes articles firent sensation, et bientt je fus l'objet des attentions
d'une foule de marchands et de spculateurs. Une compagnie fut forme
sous le nom de _Cariboo Steam Machinery Company_ (Compagnies des
machines  vapeur du Caribou), et mon nom fut des premiers sur la liste
des directeurs. Je reus, en outre, comme promoteur de l'affaire, des
honoraires considrables en actions libres que je m'empressai de
partager avec le rdacteur en chef du journal, qui m'avait fourni le
premier chelon de ma nouvelle fortune.

Je passai ainsi l'hiver, me berant des plus flatteuses esprances.
Quand le printemps arriva, nous avions une longue liste d'actionnaires.
Nous importmes un grand nombre de machines de San-Francisco, nous en
fmes construire d'autres  Victoria, et prmes nos arrangements pour
les faire transporter aux mines. L'ide tait excellente, comme des
milliers d'autres; mais nous n'avions pas tenu suffisamment compte des
difficults d'une telle entreprise. D'abord, il nous fallut payer des
prix excessifs pour le transport; le printemps fut tardif; les routes,
qui n'avaient t traces que l't prcdent, furent mises hors de
service en plusieurs endroits par les inondations. Bref, quand nos
machines arrivrent aux mines, la saison tait fort avance et les prix
que nous tions obligs de demander pour leur usage taient trop levs
pour que les mineurs pussent nous les payer. Il fallut les vendre 
perte, et notre compagnie fit faillite.

J'avais fait, par mon influence, tablir une machine sur notre claim;
mais comme nos voisins n'en avaient pas, le travail d'une seule fut
insuffisant, et la saison se passa encore sans amener de rsultat. Mon
dsappointement fut grand lorsque Pat, qui m'avait reprsent aux mines,
m'apporta ces tristes nouvelles.

Mon rdacteur en chef, furieux de l'insuccs de notre entreprise,
exaspr par les articles mordants de ses rivaux, m'annona qu'il se
passerait de mes services, de sorte que je me trouvais de nouveau  la
recherche d'une position sociale.

J'entrai d'abord comme garon chez un picier; puis je passai comme
comptable sur un bateau  vapeur du Fraser; et enfin, un beau jour, je
me trouvai,  ma grande joie, promu au grade de capitaine d'un de ces
navires  bord desquels j'avais si souvent travaill comme simple
porte-faix.

C'tait de tous les genres de vie celui qui avait pour moi le plus de
charmes. Aprs avoir t dj si souvent le jouet des circonstances,
quel plaisir pour un homme de mon ge que l'exercice du commandement!
Puis le sentiment mouvant des dangers de cette navigation prilleuse
convenait  mon temprament. J'avais vu que la vigueur, le courage et le
sang-froid taient les principales qualits requises, et je me flattais
de les possder.

Je me rappelle, comme si c'tait hier, le sentiment de pouvoir absolu
que j'prouvais lorsque,  quelque endroit particulirement dangereux de
ce fleuve terrible, le bateau presque immobile, arrt par la force
norme du courant, tremblait dans toute sa membrure et se tordait sous
les efforts de la vapeur porte  sa plus haute pression. Au dedans
grondait le foyer incandescent de la machine; au dehors rugissait le
fleuve; la sret de tous ceux qui taient  bord dpendait de moi, et
le moindre tour de roue donn mal  propos pouvait nous envoyer tous
dans l'autre monde en laissant le courant prendre le dessus sur nous et
nous jeter, nous briser contre ces effrayantes murailles de rochers
entre lesquelles le fleuve prcipitait sa course furieuse. En de tels
instants, seul dans ma petite cabine de verre, les dents serres, les
yeux immobiles, la poitrine gonfle, oubliant jusqu' l'existence des
personnes  bord, il me semblait tre le dernier homme livrant un combat
 la nature et le gagnant. Puis, aprs cette violente motion, c'tait
l'agrable repos que le danger pass fait succder  une extrme tension
d'esprit: je quittais mon poste o je me faisais remplacer par mon
second ou par quelque matelot; je me mlais  la socit de mes
passagers et je prenais plaisir  causer joyeusement avec les dames
quand j'tais assez heureux pour en avoir  bord. C'est une chose
trange que la faon dont le mpris pour le danger crot en nous; par la
force de l'habitude, nous nous faisons peu  peu  tout, et nous en
arrivons  envisager si fermement le danger que toute son imminence ne
peut nous empcher dans les moments les plus terribles  ne penser
qu'aux choses les plus futiles. Nous sommes en cela comme l'homme qui,
sur le point de se marier ou d'tre pendu, voit son attention se porter
malgr lui sur l'toffe dont est fait le surplis du prtre ou sur la
forme des bottes du bourreau: toujours en nous le remous de l'absurdit
remonte cte  cte du plein et fort courant de la vie srieuse.

Une aventure me mit surtout en renom. Nous remontions un jour un rapide
trs-dangereux, et le fleuve tait gonfl  un tel point que tout le
monde disait que nous ne franchirions jamais ce passage. Le manomtre de
la machine  vapeur montrait dj des chiffres tout  fait
inaccoutums, et il semblait impossible d'obtenir une plus haute
pression. Nous arrivmes jusqu'au haut du rapide,  l'endroit mme o
l'eau d'agite devient calme; mais l nous nous arrtmes soudain:
impossible d'avancer d'un pouce. Je compris immdiatement que nous n'en
sortirions pas si le mcanicien ne pouvait, par quelque moyen inusit,
augmenter la force de la vapeur.

Que pourriez-vous faire? lui demandai-je.

--Rien, me rpondit-il, absolument rien; et si nous ne sortons pas
immdiatement de l, nous sauterons et serons tous envoys  tous les
diables.

Je rsolus de ne m'en rapporter qu' moi-mme. M'tant donc fait
remplacer au gouvernail par mon fidle second et lui ayant bien
recommand de maintenir le bateau absolument immobile jusqu' mon
retour, je descendis en bas et vis que le mcanicien avait fait
rellement tout son possible, except en un point: il n'avait pas pens
 fermer la soupape de sret! Tout autour de la chaudire se trouvait
justement un groupe d'Indiens  moiti endormis par suite de l'extrme
chaleur qu'il faisait en cet endroit. Une ide soudaine, suggre par
une vieille histoire de voyage sur le Mississipi, se prsenta  mon
esprit.

Viens, dis-je  celui des Indiens qui me parut le plus lourd et le plus
obtus de la compagnie. Tu aimerais  tre un grand chef, comme moi qui
suis le chef du bateau?

--Oui, capitaine, rpondit-il, ses yeux se dilatant  la vue d'une pice
d'or de cinq dollars que je lui montrai.

--Parfait! Eh bien, assieds-toi sur ce petit rond de fer, et bientt
vous verrez tous le bateau monter. (Je ne savais trop si le bateau ne
monterait pas trs-haut en l'air au lieu de remonter le courant du
fleuve, mais il n'y avait pas pour moi d'autre alternative.) Je suis un
grand sorcier, ajoutai-je, et vous allez voir que je dis la vrit.

L'Indien se mit sur son sige sans dire un mot, et je plaai la pice de
cinq dollars dans sa main en lui disant de la bien tenir, parce que
c'tait un talisman et que le charme serait dtruit s'il la laissait
chapper. Il resta l, majestueux comme un sauvage seul peut l'tre,
serrant de toutes ses forces la pice dans sa main et jetant sur ses
camarades un regard de souverain mpris. Heureusement la chaudire tait
neuve et solide et elle rsista. En deux minutes nous emes franchi
l'endroit dangereux, et je fis aussitt chapper la vapeur et presque
teindre le feu. Quant  l'Indien, je lui fis gagner sa pice de cinq
dollars en le gardant sur son trne quelque temps encore aprs que le
danger fut pass. Outre les cinq dollars, il gagna  cette affaire le
sobriquet de _safety-walve Jack_ (Jack-soupape), et moi je passai plus
que jamais auprs des Indiens pour un trs-grand sorcier.

Mes lecteurs jugeront peut-tre aprs cela que ce fut, pour moi et pour
d'autres, une chose fort heureuse que je ne gardasse pas longtemps mon
poste de capitaine. Quoi qu'il en soit, cette aventure me mit fort en
relief parmi les gens du mtier.

Au bout de quelque temps, la compagnie ayant fait faillite, je me
trouvai de nouveau sans emploi et je dus retourner  Victoria.

Un matin que je me promenais sur le port, je vis venir  moi un de mes
amis, nomm Walton, marin dserteur, qui avait quitt la mer pour les
mines et brlait maintenant du dsir de quitter les mines pour la mer.

Vous regardiez ce schooner? me dit-il en me montrant un charmant petit
navire. Il est  vendre, et plt au ciel que j'eusse de quoi l'acheter!
j'aurais bientt fait fortune en trafiquant avec les Peaux-rouges. C'est
un navire d'une trentaine de tonnes; je le chargerais de whiskey, et
avec cela j'achterais toutes les fourrures qui se peuvent trouver d'ici
 Sitka.

--Oui, lui rpondis-je, et vous vous feriez confisquer,  votre retour,
et le btiment, et tout ce que vous auriez obtenu  vil prix des
Indiens. Mais combien veut-on de cette golette?

[Illustration: L'Indien se mit sur son sige.]

--Environ deux mille dollars, mais je n'en ai que mille, et
malheureusement il n'est gure possible de trouver en ce moment 
emprunter le restant de la somme.

--Peut-tre, lui dis-je. Voyons, vous tes un marin de profession, et
vous savez que je ne suis pas tout  fait novice  ce mtier-l. Si
j'avais les autres mille dollars et si je vous proposais de nous
associer pour acheter le navire et faire ensemble un voyage de commerce,
que penseriez-vous de ma proposition?

--Par Jupiter! s'cria-t-il, c'est justement la bonne fortune que
j'appelle de tous mes voeux! Si vous le voulez, c'est une affaire
faite!

Nous allmes aussitt inspecter le navire et, avant la fin du jour, nous
en avions fait l'acquisition en commun. Nous emes alors  nous occuper
de la cargaison, que nous obtnmes facilement  crdit comme
propritaires du navire, et nous passmes quelques jours  courir la
ville en qute des articles dont nous avions besoin: cotonnades de
Manchester, farines, couvertures, mlasses, bottes, souliers et autres
objets recherchs par les Indiens. Quant au whiskey, je refusai
absolument d'en faire le commerce. C'tait un grand sacrifice, car
l'honnte ngociant qui ne vend pas de whiskey aux Indiens est sr de se
voir distancer par des rivaux moins scrupuleux. Aussi mon associ me fit
d'nergiques reprsentations, mais je restai ferme.

Cela fait, il nous restait  complter notre quipage. Walton,
naturellement, devait tre capitaine, et moi je dirigerais les
oprations commerciales. Nous engagemes comme matelot un brave et
robuste loup de mer, et je fis prvenir Pat, qui arriva le jour suivant,
ravi d'tre de nouveau dans ma compagnie. Ayant mis notre cargaison 
bord, et, ayant rgularis nos papiers, nous partmes pour une croisire
de six mois parmi les sauvages.

Le Fort Rupert,  quelque deux cents milles au nord, fut le premier
endroit o nous nous arrtmes, et, aprs avoir pass trois ou quatre
jours  tudier les courants et les mares et  attendre le moment
favorable, nous jetmes l'ancre  la hauteur du village indien.

Walton et moi descendmes  terre pour voir ce que les indignes
possdaient en fait de fourrures et pour leur offrir les marchandises
que nous avions  bord. Les Peaux-rouges firent une grimace fort
ddaigneuse quand ils surent que nous n'apportions pas de whiskey.

Cependant, pousss par leurs femmes, ils se dcidrent  mettre leurs
fourrures dans leurs canots et  venir inspecter notre cargaison. Nous
ne fmes pas de trs-bonnes affaires avec ces Indiens, qui taient trop
rapprochs de la civilisation et qui, pour cette raison, taient de plus
grands coquins et de plus incorrigibles voleurs que leurs frres
sauvages.

De l nous nous rendmes  Bella Coola, sur le continent, et puis,
toujours en tirant vers le nord,  l'le de la Reine-Charlotte et  Fort
Simpson; enfin, en quittant la rivire Stickeen, sur les frontires de
la Colombie anglaise et de ce qui tait alors l'Amrique russe, nous
remontmes loin au nord de Sitka jusqu'aux les Aloutiennes, prs du
dtroit de Behring.

Nous tions, il faut l'avouer, de vrais contrebandiers dans cette
dernire partie du monde; car le gouvernement russe ne souffrait dans
ses eaux aucuns trafiquants trangers autres que la Compagnie de la Baie
d'Hudson,  laquelle il avait accord le monopole du commerce dans la
Russie d'Amrique; mais nous nous inquitions fort peu de cette
prohibition: nous savions qu'il n'y avait qu'un seul navire de guerre
russe dans ces parages, et qu'il tait confortablement  l'ancre dans le
port de Ptropavlowski; nous n'tions donc point d'humeur  renoncer,
par crainte d'un danger imaginaire,  un commerce qui, l plus que
partout ailleurs, devait nous tre avantageux.

Cette expdition nous procura une quantit de fourrures magnifiques. Les
loutres de mer, les renards argents et une foule d'autres espces
abondaient, et bien que nous eussions quelques difficults  nous
entendre avec des peuplades dont nous ne comprenions point les
dialectes, nous russmes  nous dfaire de presque toute notre
cargaison, et dmes prendre du lest pour notre retour.

Notre genre de vie tait passablement monotone et fatigant. Aussi
j'prouvai un vif plaisir lorsque, ayant tout vendu, moins un petit
stock que nous destinions aux habitants de la cte occidentale de
Vancouver, nous nous dcidmes  revenir.

Nous avions fait d'excellentes affaires, et je me berais de l'agrable
ide que, ce voyage fini, je me trouverais assez riche pour pouvoir
bnficier d'expditions futures sans y prendre part de ma personne.




CHAPITRE XVI

UNE TRISTE AVENTURE


En quittant l'le de la Reine-Charlotte, nous nous arrtmes 
Quatseemo, au nord de l'le Vancouver, et nous y engagemes un jeune
indigne pour nous servir d'interprte le long de la cte.

Cet Indien, nomm Jack, nous fut trs-utile et se montra d'une fidlit
 toute preuve.

Dans la journe, nous nous arrtions parfois pour camper sur la cte,
mais  la tombe de la nuit, nous gagnions le large, de crainte de
quelque surprise des sauvages. Nous arrivmes ainsi  un grand village
situ sur le bord d'une petite rade naturelle,  quelques milles 
l'ouest de la baie Esperanza. Nous y vendmes ce qui nous restait de
marchandises et nous songemes  regagner au plus tt Victoria, dont
nous n'tions plus qu' quelques journes de navigation.

Ce jour-l le vent soufflait avec violence du nord-ouest, circonstance
assez extraordinaire  cette poque de l'anne (fin septembre), mais la
baie tait si compltement abrite par des collines boises, qu'il nous
tait impossible de nous faire une ide de la force de la tempte qui
agitait l'Ocan. Ce ne fut qu'aprs avoir doubl une pointe de terre qui
nous cachait la pleine mer, que nous nous en rendmes compte. La mare
tait basse; il ne devait y avoir que peu d'eau au-dessus de la barre,
et,  supposer qu'il y et un chenal, nous ne le connaissions point,
tant entrs  mare haute. De plus, le temps au dehors tait si
effroyable que, sans la crainte que nous inspirait le voisinage des
Indiens, nous eussions t fort heureux de passer la nuit  l'ancre o
nous nous trouvions.

Walton observait d'un oeil vigilant ce qui se passait  terre, et il
me signala deux ou trois fois l'agitation extraordinaire qui rgnait
parmi les sauvages. Un vieillard, qui, ainsi que notre guide nous en
informa, tait le chef, haranguait une foule d'hommes  l'entre du
village, et nous pouvions reconnatre  leurs gestes que nous tions
l'objet de leur attention. Nous cherchmes une explication naturelle 
cette agitation dans le fait que nous tions les seuls blancs qu'ils
eussent vus depuis longtemps, mais nous ne pouvions nous empcher de
nous dire que plus tt nous nous loignerions, mieux cela vaudrait.

[Illustration: Le chef haranguait la foule.]

Notre Indien Jack, consult sur ce point, corrobora nos pressentiments
en nous disant qu'une petite golette russe, de la force de la ntre,
ayant fait naufrage sur ce point de la cte, l'anne prcdente, cette
tribu avait massacr l'quipage jusqu'au dernier homme. Jack nous
suppliait de partir  l'instant mme, si cela se pouvait. Son conseil
tait videmment dsintress, car un Indien, s'il peut l'viter, se
soucie mdiocrement de s'aventurer sur une mer orageuse.

Le rcit de notre interprte tait loin de nous tranquilliser, mais
c'et t folie que de vouloir traverser en ce moment les brisants de la
barre, et nous cherchmes avec notre longue-vue un endroit de la baie o
l'eau plus unie indiqut l'existence d'une passe. Il nous sembla
apercevoir des indices de ce genre tout  fait  l'extrmit oppose de
la baie; mais nous jugemes qu'il serait dangereux de diviser nos forces
en envoyant quelques-uns d'entre nous en reconnaissance dans le petit
canot que nous avions  bord. Nous nous rsignmes donc  surveiller les
mouvements des Indiens tant que le jour nous le permettrait, et, la nuit
venue,  redoubler de vigilance.

A la tombe du jour, une activit nouvelle se manifesta parmi les
indignes. Ils se mirent  tirer leurs canots  terre,  les nettoyer, 
les dbarrasser de tout ce qui les encombrait. Le pauvre Jack nous
supplia de gagner la haute mer  tout hasard, car, bien sr, les Indiens
allaient nous attaquer dans leurs embarcations aussitt que la nuit
serait venue.

Vivement impressionn par ces prparatifs, je me dcidai  aller avec
Pat, dans notre petit canot, pour examiner de prs la passe. Nous la
trouvmes si troite et la mer tait si agite au dehors, qu'il tait
impossible de savoir s'il existait ou non des cueils  l'entre de la
passe. Somme toute, nous revnmes peu satisfaits de notre
reconnaissance, mais avec la certitude qu'au pis aller il nous restait
encore une chance de nous chapper.

De retour au navire, nous allmes, Walton et moi, examiner nos armes et
dlibrer sur le choix d'un plan de dfense, laissant Pat sur le pont
surveiller les mouvements des indignes.

Tout d'abord Jemmy, notre vieux matelot, fut charg de couper dans les
bordages quelques embrasures de cinq  six pouces carrs. Les Indiens
n'ayant pour toutes armes que des arcs, des flches et des pieux de
bois durci, nous pensions que nos lgers bordages suffiraient  nous
protger jusqu'au moment o l'ennemi parviendrait  nous aborder.

Nous avions deux ou trois fusils que nous chargemes avec des balles et
des lingots, et quatre bons revolvers de Colt. Jack devait avoir soin
des armes pendant le combat, mais, ne l'ayant pas encore mis 
l'preuve, nous avions des doutes sur lui. Nous le fmes venir dans la
cabine. Sa pleur et son air effray ne nous disaient rien de bon. Mais
il avait sans doute le courage du dsespoir, car il dclara sans ambages
que, la tribu  laquelle nous avions affaire tant ennemie de la sienne,
il serait tu s'il tait pris et que, par consquent, il combattrait,
s'il y avait lieu, jusqu' la dernire goutte de son sang.

Il nous restait encore comme dernire ressource de nous retirer dans
notre petite cabine, dans le cas o les sauvages parviendraient  se
rendre matres du pont, et de nous y dfendre encore vigoureusement.
Nous avions aussi quelques feux de Bengale qui pouvaient nous servir 
effrayer nos ennemis s'ils escaladaient nos bordages.

Pendant que nous dlibrions encore, nous entendmes Pat s'crier:

Les voil! Ils arrivent en force!

Aprs avoir jet un dernier coup d'oeil sur nos prparatifs, pass nos
revolvers  notre ceinture, et rang les fusils prs de l'coutille,
nous montmes sur le pont. L'obscurit dj croissante permettait 
peine de distinguer  environ un demi-mille de nous un assez grand
nombre de canots qui venaient de quitter le rivage.

Lorsque les premiers canots furent arrivs  une distance d'environ deux
ou trois cents mtres, nous ordonnmes  notre Indien de leur demander
ce qu'ils voulaient. N'obtenant aucune rponse, il leur dclara de notre
part que, s'ils avanaient, nous ferions feu sur eux. Cette menace ne
produisit aucun effet.

Pat, qui tait un tireur de premire force, demanda alors  Walton la
permission de tirer sur eux; posant son revolver sur le bordage, il visa
soigneusement et fit feu. Un des Indiens tomba en poussant un cri; mais
il n'tait sans doute bless que lgrement, car il se releva aussitt
et nous menaa en brandissant son javelot. Cependant les deux canots,
qui taient en avant, s'arrtrent et attendirent les autres pour
dlibrer. Jack essaya de nouveau de leur parler; mais ils criaient et
gesticulaient tous  la fois, et il ne put se faire entendre.

Nous avions devant nous cent cinquante  deux cents hommes monts sur
une vingtaine de canots. A ce moment-l ils n'taient gure  plus de
cent mtres de nous. Ils hsitrent un instant, mais ils ne se rendaient
point compte de l'effet des armes  feu, et, bien que dconcerts par
leur premier chec, l'impression n'tait videmment pas assez forte pour
les arrter. Ils savaient, tant venus  notre bord, que nous n'tions
que cinq, y compris Jack, et ils se fiaient  la supriorit de leur
nombre. Ils tenaient videmment conseil avant de recommencer l'attaque,
car tous les canots taient runis, et deux ou trois d'entre eux
haranguaient le reste  tour de rle.

Profitant de ce moment de rpit, Walton envoya Jemmy, Pat et Jack lever
l'ancre, pour nous viter de couper le cble, pendant que, de mon ct,
je coupais l'amarre d'une ancre plus petite qui tenait notre poupe
immobile. En deux ou trois minutes, nos voiles furent dployes et nous
nous dirigemes lentement vers la passe que nous avions t reconnatre
quelques heures auparavant.

Aussitt qu'ils s'aperurent que nous nous en allions, ils firent force
de rames vers la passe, et, comme ils marchaient trs-vite, ils nous
eurent bientt dpasss, et se placrent de faon  nous barrer le
passage.

Walton et moi tions  la barre du gouvernail, cherchant ce que nous
pourrions bien faire pour nous tirer de l avec aussi peu d'effusion de
sang que possible, quand deux ou trois flches sifflrent au-dessus de
nos ttes. Il n'y avait pas  s'y mprendre: ce qu'ils voulaient,
c'tait nous piller et nous assassiner par-dessus le march.

Il va faire chaud ici tout  l'heure, dis-je en me baissant derrire le
bordage; mais tiens-toi dans l'coutille, Walton, et veille au
gouvernail.

Walton suivit mon conseil.

Maintenant, me dit-il, fais de ton mieux. Moi je tiendrai la barre tant
qu'il nous restera une chance de leur chapper. De temps  autre je
tcherai bien de leur envoyer quelques drages.

Je me plaai avec Pat aux embrasures de tribord, et Jemmy et l'Indien
se tinrent  celles de bbord.

Attention au commandement! dis-je; Jemmy et moi, nous tirerons d'abord
nos six coups, et nous rechargerons pendant que Pat fera feu de son
revolver et Jack de son fusil. En joue! feu!

Je commenai en visant de mon mieux au milieu du groupe le plus
compacte, car la nuit tait tout  fait venue et ne permettait de
distinguer que confusment les formes. J'entendis les coups de Jemmy
suivre chacun des miens, et bientt des cris et des gmissements qui me
firent passer un frisson dans les veines nous donnrent l'assurance que
la plupart de nos balles avaient port. De nombreuses flches volrent 
travers nos agrs ou se piqurent dans nos voiles, mais ne purent nous
atteindre,  couvert comme nous l'tions.

Bientt nous entendmes dans toutes les directions le bruit des rames,
et nous vmes que l'ennemi s'enfuyait. Pendant que nous nous dpchions
de recharger nos armes, Pat continuait  tirer, quand tout  coup nous
entendmes un bruit pouvantable, comme si le navire venait de sauter:
c'tait l'un des fusils de Jack qui avait clat, sans faire d'autre mal
heureusement que de briser en clats une planche du bordage et de causer
une terrible peur au pauvre Jack. Les sauvages se runirent et allrent
tenir conseil  environ un quart de mille sur notre chemin.

Cela nous donnait le temps de rflchir. Que faire? la nuit tait si
noire que c'tait folie de s'exposer,  moins d'y tre absolument forc,
au danger de franchir la passe. Il tait plus que probable que, dans le
cas o nous chouerions, nous serions briss contre les rochers par
l'pouvantable houle qui roulait  l'extrieur de la baie. Nous
rsolmes donc de rester, jusqu' nouvel ordre, o nous tions, esprant
que les sauvages profiteraient de la leon qu'ils venaient de recevoir
et se retireraient.

Notre surexcitation avait t si grande pendant la demi-heure qui venait
de s'couler, que nous n'avions pas mme eu le temps d'avoir peur; mais
quand nous pmes respirer, je sentis une sueur froide me couler le long
du dos, et, courant  la cabine pour y prendre la bouteille de whiskey,
je m'aperus qu'elle n'y tait plus.

Ce fut pour moi un trait de lumire; quelqu'un de ces pillards avait d,
pendant le jour, se glisser,  notre insu, dans la cabine et s'emparer
de cette malheureuse bouteille; cela avait suffi pour que deux ou trois
d'entre eux s'enivrassent, et leur vue avait d enflammer le reste du
fol espoir d'atteindre le mme tat de batitude. Je tirai vite une
autre bouteille de whiskey de notre soute aux provisions, et nous en
prmes chacun une bonne gorge.

Nous savions  quoi s'exposeraient les Indiens pour obtenir de l'_eau
de feu_, et la dcouverte que je venais de faire nous remplit de
nouvelles inquitudes; il tait vident qu'ils ne se tiendraient pas
pour battus, et qu'aprs avoir compt leurs pertes et respir un
instant, ils reviendraient  l'attaque.

En effet, nous entendmes bientt de nouveau le bruit des pagayes. Cette
fois, nous les laissmes approcher, et quand ils furent  porte, nous
dchargemes nos armes dans le tas aussi rapidement que possible.
Plusieurs durent tre blesss et quelques-uns tus, car de tous cts
s'levrent des gmissements, et le bruit de corps tombant dans l'eau
parvint jusqu' nous.

Il faut en courir la chance et tcher de sortir d'ici, Dick, me dit
Walton. Si les Indiens persistent dans leur projet, nous ne pourrons
rsister plus longtemps; gagner la mer est donc notre seule chance de
salut.

Tout  coup, un bruit de rames nous fit retourner et nous n'emes que le
temps de baisser la tte pour viter trois ou quatre flches et un lourd
javelot, qui s'enfona en vibrant dans notre bordage.

Au mme instant nous arrivait le bruit d'une lutte sur l'avant du
navire; c'taient les sauvages qui essayaient de nous aborder. Je me
prcipitai dans l'entre pont pour y prendre quelques feux de Bengale; en
allumant un, je courus  la proue, o j'arrivai  temps pour voir
Jemmy aux prises avec deux ou trois Indiens qui essayaient de monter en
s'accrochant aux chanes du navire.

[Illustration: Jemmy aux prises avec deux Indiens.]

Je venais de mettre en place le feu de Bengale, lorsque j'entendis un
coup violent frapp derrire moi, et, me relevant prcipitamment, je vis
Pat tenant encore la hache leve au-dessus du cadavre d'un Indien qui
roulait  ses pieds.

Vous l'avez chapp belle, me dit-il; ce maudit gredin s'tait gliss
sur le bordage et allait vous frapper par derrire de son javelot, quand
je lui ai fait son affaire.

La lumire soudaine du feu de Bengale paralysa nos adversaires et nous
donna un instant de rpit qui nous permit de recharger nos armes et de
faire un affreux carnage parmi nos ennemis. La lueur qui se projetait au
loin nous montrait  une trs-petite distance de nous l'entre de la
passe. Nous mmes aussitt toutes voiles dehors pour forcer le passage,
et, pour clairer notre route, nous allummes quelques autres feux de
Bengale,  la grande stupfaction des sauvages, qui poussaient des
hurlements de surprise et de rage en voyant que malgr tous leurs
efforts nous allions leur chapper.

Cependant quelques-uns des plus tmraires continuaient  nous lancer
des flches. Nous tions presque hors de la baie et nous nous prparions
 replier nos voiles pour faire face  la tempte, lorsque le pauvre
Walton, poussant un grand cri, tomba mort, le coeur perc d'une flche
gare.

La barre du gouvernail se mit  osciller et faillit me renverser lorsque
j'accourus. Avant que j'eusse pu m'en emparer, un bruit horrible se fit
entendre; nous touchions, et les vagues, dont l'cume eut en un instant
teint nos lumires, dferlaient sur nous. Mes compagnons accoururent,
mais ce ne fut que pour voir combien notre dsastre tait complet.

Cher et brave Walton! les effroyables dangers qui nous entouraient ne
purent m'empcher de donner libre carrire  mon motion depuis si
longtemps comprime. Je ne pouvais en ce moment penser qu' lui,  lui
qui, pendant toute cette affaire, tait rest si bravement  son poste.
Pench sur son cadavre, je pleurais comme un enfant, en pensant  sa
mre,  ses soeurs, dont il m'avait si souvent parl prs du feu de
notre petite cabine, et le coeur me manquait lorsque je me demandais
comment je m'y prendrais pour leur annoncer cette affreuse nouvelle.

Cette pense me rappela  l'horrible ralit. N'tions-nous pas perdus,
perdus sans retour?

Notre situation tait dsespre. Ce n'est pas que nous eussions pour le
moment rien  craindre des Indiens, qui n'oseraient pas s'aventurer
jusqu'ici avant le jour; mais d'ici l notre petit navire serait bris
en mille morceaux sur les cueils.

Eh bien, capitaine, me dit Jemmy (je vous appelle capitaine, maintenant
que le pauvre monsieur Walton est mort), je ne vois pas que nous
puissions faire autre chose que de rester o nous sommes jusqu' ce que
la tempte se calme; si le vent tournait un peu et soufflait de terre,
nous pourrions nous mettre dans le petit canot et nous en aller en
ctoyant le bord.

Le bruit des flots qui battaient furieusement les flancs de notre navire
nous empchait presque de nous entendre.

Croyez-vous, lui criai-je, qu'avec le vent qu'il fait nous puissions
passer la nuit entire sans tre mis en pices?

--Ce serait bien possible, car le navire est solide; mais nous aurons de
nouveau les sauvages  nos trousses. Nous n'avons qu'une chose  faire,
c'est de partir aussitt que nous aurons la moindre chance de le faire.
J'ai bien peur cependant que ce pauvre petit canot ne tienne pas la mer
une minute.

Le canot, abrit par le navire, flottait sous le vent, dansant comme un
bouchon sur les vagues. Nous parvnmes, non sans peine,  runir
quelques provisions (biscuits, eau-de-vie, etc.) et des couvertures que
nous nous tnmes prts  jeter dans le canot; nous trouvmes aussi
quelques avirons de rechange, et je serrai prcieusement dans ma
ceinture quelques allumettes chimiques enveloppes dans un morceau de
toile cire. Alors chacun de nous mit dans sa ceinture ce qu'il avait de
plus prcieux, ceignit son revolver et attendit le moment favorable pour
se confier  la lgre et frle embarcation.

Au bout d'une heure, le vent, comme Jemmy l'avait espr, se calma un
peu, puis recommena  souffler, mais du rivage. Nous cessmes d'tre
secous violemment sur l'cueil, et je conus mme l'espoir de sauver le
navire quand la mare serait tout  fait haute, car la coque ne semblait
pas fort endommage et nous n'avions pas plus d'un pied d'eau dans la
cale.

Ayant trouv un de nos feux de Bengale, je l'allumai pour me rendre
compte aussi bien que possible de notre position, et je vis alors qu'il
n'y avait absolument aucun espoir de sauver le navire. Nous avions t
pousss trs-loin du chenal, au milieu de brisants, et il et fallu un
remorqueur pour nous en tirer. Les Indiens avaient compltement disparu.

La mer s'tant un peu calme, nous plames dans la chaloupe le corps du
pauvre Walton, ainsi que quelques objets de premire ncessit, et nous
nous embarqumes. Une fois hors du chenal, nous pmes doubler un cap,
derrire lequel la mer se trouvait relativement calme. La tempte
s'tait apaise, de sorte que nous pmes gagner la haute mer et faire
au pauvre Walton les funrailles du marin.

Au bout de huit ou dix jours, nous arrivmes  Victoria, puiss de
fatigue, n'ayant que la plus triste des histoires  raconter, et la
perspective d'un long hiver  passer non dans la misre, car nous avions
eu soin de faire assurer notre schooner, mais avec la dsolante pense
qu'avec notre navire nous avions perdu la petite fortune que nous avions
si pniblement gagne.

L'hiver se passa sans incident remarquable. Pat et moi, dsormais
insparables, le passmes ensemble, et ds le retour du printemps nous
rsolmes de tenter une dernire fois la fortune aux mines, nous
promettant que ce serait notre dernier effort, et que si le sort nous
tait encore dfavorable, nous quitterions le pays.




CHAPITRE XVII

A LA DCOUVERTE DE L'OR


Nous tions dcids  abandonner dfinitivement Jack of Clubs Creek, et
 faire notre dernire tentative sur un terrain vierge o nul homme
blanc n'et encore mis le pied. A cet effet, sitt arrivs  William's
Creek, nous achetmes pour un mois environ de farine, de lard et
d'autres provisions; nous nous munmes d'une pioche, d'une pelle, d'une
pole  laver le minerai, et nous prmes la direction de la _Bear River_
(rivire de l'Ours), ayant chacun sur notre dos une centaine de livres.

Bien que nous fussions  la fin de mai, la neige n'avait pas entirement
disparu, et nous en trouvions encore de deux  trois pieds dans les bois
que nous traversions; ce qui, chargs comme nous tions, rendait notre
marche trs-pnible. Il n'y avait point de chemin trac, et tout ce que
nous pouvions faire tait de suivre d'aussi prs que possible le cours
de la rivire, qui tantt se prcipitait imptueusement  travers les
caons, tantt se perdait dans des marais couverts d'osiers. Le seul
instant du jour o la fatigue du voyage ft tolrable tait l'heure
matinale o la neige tait encore dure par suite du froid intense de la
nuit. Aussitt que le soleil se montrait, la surface de la neige fondait
et il devenait impossible de faire plus d'une douzaine de pas sans
enfoncer et buter contre les troncs d'arbre cachs sous la nappe
blanche. Puis de temps en temps nous avions  escalader des pentes
escarpes ou  suivre la crte de prcipices s'levant  pic au-dessus
de torrents coulant  une profondeur vertigineuse.

Un matin, en me laissant glisser sur une pente couverte de neige, je
faillis prir. Ne voyant, en regardant du haut de la montagne, qu'un
talus trs-uni prsentant une pente  l'inclinaison d'environ 45 degrs:
Parbleu, dis-je, voil une magnifique occasion de se reposer: je vais
me laisser glisser jusqu'en bas. Viens-tu, Pat?

Ce projet ne lui souriant point, Pat assujettit son fardeau sur ses
paules et se mit  descendre prudemment en mettant lentement un pied
devant l'autre.

Je tiendrai le djeuner prt pour quand tu arriveras au bas de la
montagne, dis-je  Pat; et m'tendant sur le dos, mon paquet sous moi,
je me laissai glisser rapidement sur la surface unie.

Soudain,  peu prs  mi-cte, j'aperus  30 mtres devant moi le
sommet d'un sapin se montrant au-dessus de la nappe blanche, et en
regardant plus attentivement, je vis que, sur une assez grande tendue,
les sommets d'autres arbres couverts d'une paisse couche de neige
formaient comme une continuation du talus sur lequel je glissais
rapidement. Le prcipice, mesur du sommet  la base de ces sapins,
devait tre d'environ deux cents pieds, et quelques secondes de plus de
cette glissade devaient m'y prcipiter. A une trs-petite distance de
moi, un peu sur la gauche, tait un jeune pin. Ne pouvant m'arrter, je
russis  donner  ma course la direction de cet arbre, et, en passant,
je l'embrassai et m'y cramponnai de toutes mes forces. L'impulsion
acquise, double par le poids du fardeau que je portais, tait si forte
que l'arbre plia et que je craignis un instant qu'il ne cdt; mais il
tint bon et je fus sauv. Cet instant critique fut suivi chez moi d'une
raction nerveuse qui me laissa aussi faible qu'un enfant. Je remontai
avec prcaution, et j'aperus bientt Pat qui avait trouv un peu plus
loin un chemin que ne coupait point le prcipice o j'avais failli
tomber; j'tais compltement puis et je tremblais si fort que, ne
pouvant plus porter mon paquet, je me mis  le faire rouler devant moi
jusqu' ce que nous emes atteint le bas de la montagne, o je calmai
mes nerfs  l'aide d'un bol de th que Pat s'empressa de me prparer.

Plusieurs jours de suite nous marchmes ainsi, n'avanant que bien
lentement,  travers un pays aussi accident. Nous tions dj bien loin
de toute habitation des blancs et seuls avec la nature, dans sa
grandeur, sa beaut et sa sauvagerie primitives. La rivire
s'largissait ainsi que la valle, et sur son cours s'entassaient  et
l des piles de bois mort, charri et blanchi par les eaux. Des prairies
naturelles s'tendaient sur les deux rives jusqu'au pied des montagnes,
sur les flancs desquelles croissait une vgtation qui du pin et du
sapin allait, en diminuant sans cesse de force et de grandeur, se perdre
dans les rgions des neiges ternelles o rien ne rompait l'uniforme
monotonie de cette blancheur blouissante que quelques pics noirs et
pointus, trop escarps pour que les flocons de neige pussent s'y
arrter. Bien loin  l'est,  travers l'atmosphre limpide des
montagnes, on pouvait distinguer sous toute espce de formes, chteaux,
pointes d'aiguille, les prodigieux sommets des montagnes Rocheuses. A la
lumire d'un brillant lever ou d'un clatant coucher de soleil, cette
vue dpassait de beaucoup par son inexprimable grandeur tout ce que le
pinceau de l'artiste peut rendre, tout ce que la parole du pote peut
exprimer.

A mesure que la valle s'largissait, l'air devenait plus chaud, la
vgtation changeait de caractre et la strilit faisait place  la
fertilit. Le climat tait de deux mois en avance sur l'inhospitalire
rgion du Caribou que nous venions de quitter. La neige avait depuis
longtemps disparu dans les plaines: arbres, arbustes, fleurs sauvages,
tout poussait ou s'ouvrait  la chaleur du bienfaisant soleil, et de
tous cts des baies se gonflaient sur les buissons. Le gibier abondait
dans les bois autant que le poisson dans les rivires. La nuit nous
entendions le cri de l'lan, le grognement de l'ours et l'aboiement du
coyote (chien sauvage); et le jour la gelinotte et la perdrix
traversaient presque  chaque pas notre chemin. Si l'on et pu y arriver
sans risquer cent fois par jour de se casser le cou, ce pays et t un
vrai paradis pour le chasseur ou l'amateur de la nature vierge. Nous
faisions bombance avec tout le gibier et le poisson que nous tuions avec
notre vieux revolver, ou que nous prenions avec un petit filet que nous
avions fabriqu. Du reste la chasse ne nous faisait pas perdre de vue le
but de notre voyage, et toutes les fois que nous rencontrions un endroit
o il y avait la moindre probabilit de trouver de l'or, notre pole 
laver entrait en jeu. Nous obtnmes ainsi  plusieurs reprises de
petites quantits du prcieux mtal, mais jamais assez pour nous faire
esprer une exploitation fructueuse.

Un matin, aprs une marche fatigante de quatre ou cinq milles, nous
apermes sur le versant oppos de la valle un ruisseau dont les bords
nous offraient des apparences favorables  notre entreprise, et nous
rsolmes de passer la rivire pour explorer le lit de ce cours d'eau.

Il ne fallait pas penser  traverser la rivire  l'endroit o nous
tions. Un incendie avait dtruit jusqu'au dernier morceau de bois sur
un espace de plusieurs milles et il tait impossible de faire un radeau.

A environ deux milles, au-dessus de nous,  un endroit o, la valle se
rtrcissant, la rivire se prcipitait entre ses rives avec une
rapidit terrible, nous avions observ un long et mince rable que
l'incendie avait pargn et qui tait rest couch en travers d'une rive
 l'autre, dans la position o un ou deux ans auparavant,  en juger par
les apparences, quelque Indien l'avait fait tomber pour effectuer le
passage de la rivire. Mais ce long arbre tait si mince! Figurez-vous
une longue perche, la plus longue que l'on puisse imaginer, et encore
toute hrisse d'un inextricable fouillis de branches.

Nous hsitions  nous aventurer sur ce pont troit et fragile, car notre
poids, auquel s'ajoutait celui des lourds fardeaux que nous portions,
devait le faire balancer de bas en haut comme une corde mal tendue, et
le moindre faux pas, le moindre coup de pied contre une des branches
latrales nous aurait prcipits dans le torrent imptueux o nous
aurions infailliblement pri; nous suivmes donc le cours de la rivire
dans l'espoir de trouver plus bas assez d'arbres pour faire un radeau.

La fortune nous favorisa plus tt que nous ne l'esprions, car deux ou
trois milles plus bas nous vmes au milieu de la rivire une le, et
tout prs du bord, de notre ct, un immense pin qui, se trouvant tout 
fait seul, avait chapp  l'incendie.

Nous nous mmes aussitt  jouer de la hache, et nous le fmes tomber de
telle faon que sa tte porta en plein dans l'le et qu'il nous offrit
un pont trs-solide. Le bras de la rivire, de l'autre ct de l'le,
n'tait pas trs-large et n'avait que trois pieds de profondeur; nous
pmes donc le traverser  gu, mais plus d'une fois la force du courant
nous fit perdre pied; nous russmes cependant  gagner sans encombre la
rive oppose. Nous nous htmes de remonter le cours de la rivire
jusqu'au ruisseau que nous avions observ, et comme la nuit approchait,
nous fmes du feu et soupmes, aprs quoi nous allummes nos pipes, et
ayant tendu nos couvertures sur des jeunes branches de pin, nous nous
tendmes les pieds contre le foyer.

Aprs nous tre entretenus de nos esprances, chacun de nous s'tendit
sur sa couverture, et nous fmes bientt plongs dans un profond
sommeil. Environ deux heures aprs, autant que j'en pus juger  la
hauteur de la lune, nous fmes rveills en mme temps par un fort
grognement pouss tout prs de nous. Me levant en sursaut, je saisis la
hache qui se trouvait  porte de ma main, pendant que Pat tirait le
vieux revolver de dessous le sac de farine qui lui servait d'oreiller.
L'clat de notre feu qui brlait encore nous empchait de rien
distinguer; mais nous entendions le bruit de pas lourds et mesurs. Nos
yeux s'habituant peu  peu  l'obscurit, nous apermes un norme ours
brun qui tournait autour de nous.

Cet animal, trs-rare et d'une grande frocit, s'tait probablement
rveill depuis peu de sa torpeur hivernale, et sentant, au sortir de sa
caverne, l'odeur de notre cuisine, il tait accouru pour satisfaire son
apptit bien justifiable aprs une si longue abstinence.

Nous l'observmes pendant quelques minutes, nous tenant sur le qui-vive,
comme on le pense bien. Il continuait  tourner autour de nous, se
maintenant  une distance d'une vingtaine de mtres. Que n'aurions-nous
donn, Pat et moi, pour avoir en cet instant une bonne carabine! Nous
suivions d'un oeil circonspect les pas de l'animal, et voyant qu'il
restait toujours  la mme distance de nous, nous reprmes quelque
confiance et discutmes le plan de dfense que nous devrions adopter en
cas d'attaque.

D'abord nous savions parfaitement que, tant que le feu brlerait, il ne
se risquerait pas  s'avancer jusque sur nous; mais sur un espace de
plus de 100 mtres il ne restait pas un copeau de bois pour entretenir
notre foyer, qui ncessairement devait s'teindre au bout d'une heure ou
de deux au plus. Il tait vident, d'aprs l'obstination de matre
Martin, qu'il tait bien dtermin  ne pas s'en retourner bredouille et
 se rgaler de nos provisions ou de nos personnes. Or l'existence de
ces dernires dpendait des premires, car, dans les pays montagneux et
arides que nous avions  traverser, nous serions morts de faim en route
si nous avions perdu nos provisions. Il fallait donc nous prparer  la
lutte. Nos seules armes taient le vieux revolver dj mentionn, une
hache et une pioche. Nous devions bien nous garder de provoquer notre
ennemi par un coup de feu de nature  le blesser seulement et  lui
faire surmonter mme son horreur du feu. Il fallait attendre l'attaque
et ne tirer que lorsque nous serions srs de le frapper dans un de ses
organes vitaux. Avec quel soin j'examinai notre vieil engin de
destruction, j'en graissai les rouages, et je m'assurai qu'il ne nous
jouerait pas de mauvais tours! car s'il nous avait rat dans la main,
comme cela lui tait arriv plus d'une fois, cela et trs-bien pu
coter la vie  l'un de nous.

[Illustration: Il fit feu sur l'ours.]

Il y avait aussi des conditions stratgiques  considrer.
Immdiatement derrire nous se trouvait une petite lvation de terrain
d'environ trois pieds de hauteur, qui avait la forme d'un fer  cheval
et qui pendant notre sommeil nous avait abrits contre le vent. Ce
pouvait tre, pour le cas o nous aurions  faire de l'escrime avec
matre Martin, une position avantageuse.

Je proposai d'abord un plan qui ne pchait pas par le manque de
hardiesse: c'tait d'aller, en s'approchant de l'ours aussi prs que
possible, lui lancer un brandon enflamm  la figure, et de revenir se
placer de nouveau sous la protection du feu avant qu'il et le temps de
se remettre de son motion. Si le coup portait en pleine figure, cela
pourrait l'effrayer assez pour qu'il se retirt; et si nous avions
seulement le temps d'aller ramasser du bois pour faire un grand feu qui
pt durer jusqu'au jour, nous serions sauvs. D'un autre ct, cela
pourrait le jeter dans une rage folle et nous mettre dans une attitude
de dfense moins calme que si nous attendions patiemment qu'il nous
attaqut. Mais la tte de Pat, en dpit de sa nationalit, tait plus
froide que la mienne.

J'ai notre affaire, s'cria-t-il. Je reste o je suis et j'attends mon
gentleman avec le vieux revolver. Quand il ne sera plus qu' 10 mtres,
je lui envoie une cheville dans le coffre, et je saute prs de vous sur
la leve. Vous, si je ne le tue pas du coup et qu'il s'lance aprs moi,
vous vous tiendrez prt  lui fendre la tte avec votre hache, et cela
me donnera le temps de lui servir une autre drage qui cette fois fera,
j'espre, son affaire.

Je me rangeai  l'avis de Pat, me contentant de substituer  la hache la
pioche, arme plus lourde et tournant moins facilement dans la main, et
nous nous assmes prs du feu, attendant les vnements, mais en proie,
je dois l'avouer,  de vives inquitudes. A mesure que le feu baissait,
le cercle que l'ours continuait  dcrire se rtrcissait, et lorsque la
dernire langue de flamme s'vanouit, il n'tait plus qu' une douzaine
de mtres. Nous le suivions en tournant dans un cercle plus petit et
gardant toujours le brasier entre nous et lui. A la fin, il s'arrta, se
leva lourdement sur ses pattes de derrire et, avec sa gaucherie
apparente, fit vers nous quelques pas.

Tire, Pat! m'criai-je en levant ma pioche, prt  la laisser tomber de
tout son poids sur le crne de matre Martin.

--Oui, mon ami, rpondit Pat, voil! et faisant feu sur l'ours, qu'il
atteignit en pleine poitrine, il courut se placer aussitt sur la leve
 ct de moi.

L'animal chancela; puis, avec un rugissement de fureur, s'lana vers
Pat. Je le frappai sur le crne avec la pioche; mais, comme j'avais d
frapper de ct, le fer, au lieu de lui entrer dans la tte, lui
traversa l'paule et s'enfona dans la poitrine. Au mme instant, Pat
fit feu pour la seconde fois, et le monstre, touch au coeur, alla
rouler prs des cendres de notre foyer.

Ce fut avec un inexprimable sentiment de soulagement et de joie que nous
contemplmes notre ennemi gisant  nos pieds. Nous nous htmes de
rassembler tout le bois ncessaire pour entretenir un grand feu, rsolus
 nous assurer contre toute visite nocturne du mme genre, et notamment
contre celle de la femelle de l'ours, qui aurait bien pu venir  la
recherche de son seigneur. Le feu flamba bientt de nouveau, et,
fatigus tout  la fois par la surexcitation de la lutte et la longue
veille qui l'avait prcde, nous nous roulmes dans nos couvertures et
dormmes d'un sommeil de plomb jusqu'au milieu du jour suivant.




CHAPITRE XVIII

LA DERNIRE CHANCE


Notre premire occupation, le lendemain, fut de dpouiller l'ours de sa
peau, que nous voulions porter en trophe  William's Creek. Puis, ayant
creus un trou, nous y plames les pattes de matre Martin, et nous
allummes un grand feu par-dessus. Nous recommandons ce procd indien 
nos lecteurs: il n'y a pas de mets recherch qui puisse se comparer 
des pattes d'ours cuites de cette faon.

Cette agrable besogne termine, nous reprmes notre travail sur les
rives du ruisseau; mais n'ayant rien trouv, nous revnmes dner un peu
dcourags. Aprs ce repas, nous rsolmes de faire une dernire
tentative  environ deux milles plus haut vers les sources du ruisseau.

[Illustration: Il se mit  excuter une danse folle.]

Quelques coups de pioche nous amenrent au rocher, et pendant que je
continuais  creuser, Pat prit une bonne pellete de la terre que
nous venions d'extraire et descendit au bord du ruisseau pour procder
au lavage.

Tout  coup, j'entendis sa voix joyeuse qui m'appelait. Je laissai
tomber ma pioche et me mis  courir vers lui. Il tait assis par terre,
la bote  laver entre les jambes.

Eh bien, qu'y a-t-il? As-tu vu un autre ours? lui dis-je en regardant
autour de moi, tout essouffl par ma course aprs les rochers.

--Au diable l'ours, rpondit-il; tenez! Et prenant dans ses doigts une
poigne de terre humide, il se leva et se mit  excuter une danse folle
et bizarre.

Je crus qu'il perdait la raison, et je l'apostrophai avec vhmence. Il
se contenta de hausser les paules en me disant de regarder dans la
bote.

J'examinai attentivement l'intrieur et n'y vis rien que de la boue. Pat
continuait  battre des entrechats autour de moi. Fatigu enfin, hors
d'haleine, il vint se rasseoir prs de la bote.

Remuez donc un peu cette boue avec vos doigts, me dit-il.

Je fis ce qu'il dsirait; je retirai un grand nombre de pierres, et au
bout d'un instant j'aperus comme un clair jaune dans la masse; c'tait
un petit lingot de la grosseur d'une noix. Presque aussi mu que Pat, je
ne pus que me jeter par terre et fermer les yeux, tant tait forte la
sensation de joie que j'prouvais. Bientt me relevant, je courus au
bord de l'eau avec la bote, je lavai compltement tout ce qu'elle
contenait, et je trouvai au fond un petit lingot avec plusieurs ppites.
Nous restions l, absorbs dans cette vision extatique, trop mus l'un
et l'autre pour pouvoir parler.

Mais si tout cela, dis-je enfin, n'tait que le contenu d'une petite
poche gare dans le rocher, et si nous allions ne plus rien trouver?

--C'est ce que je craindrais aussi, rpondit Pat, si nous n'avions que
le gros morceau; mais regardez ces jolies ppites; c'est une preuve que
nous tenons un filon.

Nous reprmes notre travail avec courage, et chaque lavage nous donna
non plus de gros morceaux, mais une foule de petits.

Le succs n'tant plus douteux, nous rsolmes de retourner
immdiatement  William's Creek pour chercher des outils et des
provisions. Je coupai avec l'aide de Pat un jeune sapin, dont je fis six
poteaux; puis ayant trac sur le sol un carr de deux cents pieds de
ct pour chacun de nous (c'est l'tendue accorde  ceux qui dcouvrent
de nouveaux gisements), je plantai les poteaux en terre et j'y crivis
nos noms en grosses lettres.

Il plut  torrents pendant toute la nuit, mais nous tions parfaitement
abrits sous les branches d'un sapin gant qui formait au-dessus de nous
un vritable parapluie. Nous entendions la rivire mugir de plus en plus
fort  mesure qu'elle se gonflait sous l'orage; mais que nous
importaient le temps et la rivire et l'endroit perdu, ignor du monde,
o nous tions? Nous n'avions de pense que pour la fortune qui enfin
nous souriait.

Le matin,  notre rveil, nous trouvmes que la rivire avait cr de
trois pieds durant la nuit, et qu'il tait plus difficile que jamais de
la traverser. L'arbre sur lequel nous tions parvenus  atteindre l'le,
quelques milles plus bas, avait t emport par la crue, et en tout cas
il nous et t impossible de passer  gu le petit bras qui nous
sparait de l'le. A un mille de nous, entre les deux branches
principales de la rivire, s'levait un rocher au pied duquel tait
tomb, en travers du courant, un arbre long et mince qui semblait tre
notre dernire ressource. Le temps avait dsormais pour nous une telle
valeur que nous dcidmes de tenter le passage au moyen de cet arbre.

Cet arbre, qui semblait tre notre dernire ressource,  moins que nous
ne descendissions beaucoup plus bas jusqu' un endroit o nous
trouverions des arbres pour faire un radeau. Nous tions si pleins du
sentiment de notre richesse prochaine, que la valeur de notre existence
avait augment  nos yeux de mille pour cent depuis l'instant o, de
l'autre bord, nous avions examin d'un oeil souponneux ce mme arbre
et l'avions ddaign. Le temps, d'un autre ct, avait dsormais pour
nous une telle valeur que nous ne nous sentions pas d'humeur  perdre
trois ou quatre jours pour descendre le cours de la rivire: nous nous
dcidmes donc  tenter le passage sur l'arbre, dont la souche fort
heureusement tait de notre ct.

Nous cachmes,  la manire des Indiens, la moiti de nos provisions et
les outils dont nous n'avions pas besoin; et, chargs de nos paquets
beaucoup plus lgers cette fois, nous nous mmes en route.

L'endroit nous parut terrible vu de prs. Au centre de la rivire, le
poids seul de l'arbre lui faisait subir une dpression de deux ou trois
pieds, et l'eau se brisait contre ce frle obstacle; il tait vident
que le poids d'un homme le ferait encore plus enfoncer. Le courant, dans
sa rapidit furieuse, dtachait de temps  autre de la rive de gros
rochers qui tombaient dans l'eau avec un bruit sourd, et il tait 
craindre que quelque dbris flottant n'entrant le frle sapin qui
devait nous servir de passerelle.

[Illustration: L'endroit nous parut terrible vu de prs.]

Cependant le rapide au-dessus de nous tait long d'un mille et en droite
ligne, de sorte que nous pouvions voir assez loin pour tre srs
qu'aucun accident de ce genre n'arriverait pendant que nous serions en
train de passer. Pour ne ngliger aucune chance de salut, nous
changemes la disposition de nos paquets et les attachmes en travers de
la poitrine.

Nous tenions notre couteau  la main, prts  couper la corde dans le
cas o le pied nous aurait manqu et o nous serions tombs  l'eau.

Les chances de Pat eussent  coup sr t assez minces, car il ne savait
pas nager; mais mme pour un bon nageur la question tait de savoir si
le courant le pousserait vers le bord ou l'entranerait vers quelque
gouffre.

Comme nous tions ainsi  dlibrer sur la rive, peu ravis de la
perspective qui s'offrait  nous, Pat regarda en amont et s'cria:
Pardieu! voici venir quelque chose qui va faire cesser nos
hsitations!

En effet, vers le haut du rapide commenait  paratre une masse informe
d'arbres, de souches et de branches entremls. A chaque instant cette
espce d'le flottante s'accrochait  quelque projection de la rive,
s'arrtait quelques secondes, et, l'obstacle vaincu par la force du
courant, reprenait sa marche.

Je me risque, Dick! s'cria Pat. Et, retroussant son pantalon,
enfonant son chapeau sur sa tte, il monta sur le tronc renvers et
s'avana d'un pas ferme, vitant habilement les petites branches qu'il
rencontrait  et l. Nous ne pouvions passer en mme temps, et
j'attendis sur le bord, surveillant Pat, qui bientt arriva au centre de
la rivire o, l'arbre s'enfonant sous lui, l'eau lui monta jusqu'
mi-jambes. Il chancela un instant; mais il reprit son quilibre, et
bientt je le vis,  ma grande joie, atteindre la rive oppose sain et
sauf.

Alors vint mon tour. Tant que je fus sur la partie la plus grosse de
l'arbre, tout alla bien; mais lorsque j'arrivai au centre, et que
sentant l'eau me battre les jambes, je ne pus voir bien distinctement o
placer le pied, la sensation que j'prouvai fut absolument le contraire
d'agrable. Comme Pat, je m'arrtai quelques secondes pour reprendre
haleine; mais, en levant les yeux, je vis que l'le flottante
approchait; je ne pouvais rester l une minute de plus; je repartis
donc; mais juste au moment o je venais de passer l'endroit le plus
difficile et o j'approchais de la rive, je butai contre une de ces
maudites branches latrales et faillis tomber. Le coeur en cet instant
fut prs de me manquer, toutefois je russis  regagner mon quilibre;
mais cela me causa un tremblement nerveux, et je sentis que je ne
pouvais continuer  marcher d'un pas aussi sr qu'auparavant; je me
dcidai donc  courir, et, tant arriv ainsi tout prs de la rive, je
tombai moiti  terre, moiti dans l'eau; mais Pat, qui m'attendait, me
saisit par les paules et m'arracha  l'treinte mortelle du courant o
j'avais t si prs de prir. Quelques minutes plus tard arrivait
l'norme masse d'arbres dracins, brisant comme une paille l'arbre qui
nous avait servi de pont.

Une fois la rivire derrire nous, nous nous sentmes fort  l'aise, et,
marchant d'un pas rapide, nous arrivmes en peu de jours  William's
Creek.

La premire chose que nous fmes fut de faire enregistrer notre _claim_
chez le commissaire du gouvernement. Il nous fallut dcrire aussi
exactement que possible l'emplacement et payer les droits de cinq
dollars. Nous nous occupmes ensuite de runir les provisions et les
outils ncessaires. Nous ne dsirions pour le moment nous associer
personne, le travail de deux hommes tant suffisant pour l'exploitation
d'un claim o il n'tait pas ncessaire de creuser de puits profonds;
mais nous ne manqumes pas de faire part en secret de notre dcouverte 
nos anciens associs de Jack of Clubs Creek, et nous les engagemes fort
 venir aussitt que possible choisir des terrains et s'tablir auprs
de nous.

Ce qui nous causait le plus d'embarras tait de savoir comment
transporter nos outils et nos provisions. Notre claim tait  plusieurs
journes de marche, et c'tait tout ce qu'un homme pouvait faire que de
porter jusque-l de quoi se nourrir en chemin. Il tait donc vident que
nous ne pouvions nous passer de mulets, et pour cela il nous fallait
l'aide d'un marchand. Je frappai  plusieurs portes et n'essuyai que des
refus. A la fin, je trouvai un juif allemand nomm Schwartz, qui avait
ouvert rcemment boutique et venait de recevoir du bas pays un certain
nombre de mulets. Nos rcits et la vue de notre or, qui ne ressemblait
nullement  celui qu'il avait vu jusque-l (les marchands et les mineurs
expriments savent trs-bien dire  premire vue de quelle creek du
voisinage vient l'or qu'on leur montre), l'excitrent au plus haut
point; mais nous emes de la peine  nous entendre. Il voulait d'abord
avoir, en change des provisions et des outils qu'il fournirait, la
moiti de tout ce que nous trouverions. Nous n'entendions point de cette
oreille, et il eut beau nous raconter comment il avait t maintes fois
victime de sa confiance, cela ne nous toucha nullement.

Enfin, aprs bien des dbats, notre juif devenant plus raisonnable, nous
conclmes l'arrangement suivant: il s'engageait  nous fournir dix
mulets avec leur chargement de provisions et d'outils, et  nous
accompagner avec un seul homme qu'il laisserait avec nous pour veiller 
ses intrts; de notre ct, nous nous engagions  prendre 100 mtres
carrs de terrain pour lui prs des ntres,  ne faire des 300 mtres
carrs qu'un seul _claim_, et  payer, sur le produit brut de notre
travail, 10 dollars par jour  l'homme qui le reprsenterait.

[Illustration: Le chemin devint trs-mauvais.]

Nous nous gardmes bien de dire  cet homme o nous allions, de crainte
qu'il ne commt quelque indiscrtion; et le lendemain matin, aprs avoir
charg nos mulets de tout ce qui nous tait ncessaire, nous partmes en
suivant le cours de la William's Creek pour gagner Antler Creek, source
de la rivire de l'Ours, par une route diffrente et moins connue que la
route ordinairement suivie. Nous ne manqumes pas cette fois d'emporter
deux bonnes carabines que Schwartz nous procura et une provision de
poudre, de balles et d'autres munitions.

Le premier jour, le chemin fut assez praticable; mais les deux jours
suivants il devint trs-mauvais; nous ne pmes faire qu'une douzaine de
milles, et malgr cela nos pauvres animaux taient horriblement
fatigus. Nous arrivmes enfin  un endroit situ  deux milles
au-dessus de notre creek, sur le bord oppos du cours d'eau principal.
Pendant notre absence, la neige avait fondu dans le haut pays et la
rivire avait repris son niveau habituel: nous n'prouvmes aucune
difficult  construire un radeau. Nous emes deux ou trois traverses 
faire pour transporter nos animaux et nos provisions de l'autre ct, ce
qui, avec les alles et venues, nous prit encore quelques jours.

Une fois arrivs  notre claim, nous abattmes des arbres pour
construire une confortable hutte qui fut btie en trois jours; puis,
comme c'tait convenu, je laissai Pat et le reprsentant de Schwartz
complter la cabine, couper des planches pour les vannes et creuser un
foss pour amener une rigole  l'endroit o nous voulions travailler, et
je retournai  William's Creek pour y reconduire les mules. Cela fait,
je revins en hte me remettre au travail.

A mon retour, je trouvai la cabine finie, et l'eau amene sur les lieux
par une suite d'cluses compltes le jour prcdent et dans lesquelles
Pat et Jim (l'homme de Schwartz) jetaient  tour de rle des pelletes
de cette boue dans laquelle tait cache notre fortune future. Ils
avaient, durant mon absence, travaill comme des ngres.

Pendant trois mois nous ne vmes personne; mais  la fin du troisime
mois Schwartz vint accompagn d'un homme, nous amenant cinq chevaux
chargs de provisions fraches et d'outils neufs dont nous commencions 
avoir grand besoin. Nous avions amass un joli tas de poussire d'or;
Pat partit avec Schwartz pour placer notre trsor  la banque.

[Illustration: Exploitation des mines d'or, dans le Caribou.]

Plusieurs de ces individus qui sont toujours  l'afft des nouvelles
eurent vent de cette seconde expdition, et peu aprs le retour de Pat
nous emes une invasion de vingt  trente mineurs,  la tte desquels
je reconnus l'homme mme que Schwartz avait amen avec lui. Mais il ne
nous molestrent en aucune faon, et se mirent diligemment au travail.
Au reste, il y avait amplement de la place pour nous tous, et nous fmes
plutt satisfaits que contraris de les voir s'tablir prs de nous.
Notre petite colonie, avec ses six ou sept huttes de troncs d'arbres, ne
manquait pas d'animation; les bords du ruisseau offraient mme le
spectacle d'une grande activit; tous les travailleurs taient 
l'ouvrage, piochant la terre, lavant les roches, triant le minerai.

A la fin de la saison, notre claim tant presque puis, nous cdmes
notre terrain  un prix trs-modr  quelques-uns de nos anciens amis
qui taient venus s'tablir auprs de nous.

Par un hasard assez frquent dans la recherche aventureuse des gisements
aurifres, la partie de la creek sur laquelle tait tomb notre choix se
trouva de beaucoup la plus riche du voisinage, et au bout de cinq mois
de travail nous avions amass une somme trs-considrable.

Lorsqu'on sut que nous tions devenus riches, on nous fit  Victoria
l'accueil le plus sympathique et l'on nous entoura d'un respect tout
particulier. Le journal auquel j'avais autrefois collabor publia
quelques articles o Pat et moi tions dsigns comme deux des
principaux et des plus entreprenants pionniers; mais lorsqu'on sut que
nous n'avions point l'intention de semer sur les lieux les richesses que
nous venions d'acqurir, on changea de ton, et le journal se livra  une
vritable explosion d'indignation contre ces avides et ingrats
personnages qui viennent faire leur fortune dans le pays et s'en vont la
dpenser ailleurs.




CONCLUSION


Pat fut de beaucoup le plus sage de nous deux. L'ambition n'tait point
un des traits dominants de son caractre; et c'est pourquoi, se voyant
dsormais riche pour la vie, il se fit habiller convenablement, se munit
de tout ce qui pouvait lui tre utile ou agrable durant la traverse,
et prit un passage de premire classe sur un navire qui retournait en
Irlande. Deux ans plus tard il m'crivit pour m'apprendre que sa fiance
Brigitte et lui taient maris et possdaient une jolie petite proprit
situe non loin du lieu de sa naissance. Il m'engageait fort  l'imiter,
et ajoutait, dans le langage imag d'un vieux mineur, que si je voulais
abandonner l'exploration des montagnes du Far West pour celle de sa
proprit, j'tais sr d'y trouver, sans longues recherches, le roc
solide de sa vieille affection. Il me faisait les amitis de Brigitte,
et me disait qu'en dpit du regret qu'elle avait eu de donner  son
premier enfant le nom saxon et paen de Richard, elle l'avait
cependant ainsi baptis en souvenir de moi et de mon amiti pour son
mari.

Pour ma part, je n'avais nullement le dsir de rentrer de sitt au pays
et de faire une fin. Je me livrais alors avec acharnement  la
spculation, et j'avais dj amass une grande fortune; mais le sort ne
me fut pas longtemps favorable et je perdis une grande partie de mon
avoir. J'eus le bonheur toutefois de retrouver mon vieil ami le
capitaine, qui n'avait pas t fort heureux dans ses dernires
entreprises; et ce fut pour moi une grande joie de pouvoir lui tmoigner
ma reconnaissance et lui venir en aide  mon tour.

Aprs un hiver agrable  Victoria, je partis, avec un de mes vieux
amis, pour San-Francisco, d'o je comptais aller explorer le riche
district argentifre de Washoe, et c'est au moment d'entreprendre cette
nouvelle expdition que je ferme ce volume et dis adieu  ceux de mes
lecteurs qui ont bien voulu me suivre jusqu'ici.

FIN

PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.




TABLE DES MATIRES


CHAP. Ier. Le dpart                               1

II. San-Francisco                               18

III. L'arrive                                  32

IV. L'le Vancouver                             46

V. En remontant le Fraser                       55

VI. En route pour les mines                     68

VII. La valle de la Thompson                   84

VIII. Les voleurs de bestiaux                   91

IX. William's creek                            100

X. Navigation sur le Fraser                    116

XI. Nos vacances                               128

XII. Une expdition dangereuse                 139

XIII. Un hiver  Victoria                      151

XIV. Seconde saison aux mines                  160

XV. Nouvelles aventures                        174

XVI. Une triste aventure                       189

XVII. A la dcouverte de l'or                  208

XVIII. La dernire chance                      222

Conclusion                                     243

FIN DE LA TABLE DES MATIRES

PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2




LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, A PARIS

LE JOURNAL DE LA JEUNESSE

NOUVEAU RECUEIL HEBDOMADAIRE

POUR LES ENFANTS DE 10 A 15 ANS

PUBLI

PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

Et trs-richement illustr par les plus clbres artistes


PROSPECTUS

Ce nouveau recueil hebdomadaire est spcialement destin aux jeunes gens
et aux jeunes filles de dix  quinze ans.

Il forme, chaque semaine, une magnifique livraison de seize pages
imprimes sur deux colonnes, contenant environ 1200 lignes de texte et
de belles gravures d'aprs nos meilleurs artistes. La premire partie
est consacre aux oeuvres d'imagination, aux voyages; l'autre,  ces
mille notions de science, d'art, d'industrie, qu'il est si utile de
prsenter  la jeunesse et qui l'intressent d'autant plus, qu'elles lui
sont prsentes avec tout l'attrait de l'actualit.

Les trois premiers semestres du _Journal de la Jeunesse_ forment trois
magnifiques volumes in-8, richement illustrs par les plus clbres
artistes.

Ces volumes sont les livres les plus attrayants et les plus instructifs
que l'on puisse mettre entre les mains de la jeunesse. Il suffira de
jeter un coup d'oeil sur le rapide nonc des principaux articles qui
les composent pour se convaincre que le _Journal de la Jeunesse_ a
fidlement observ le programme qu'il s'tait propos.


MATIRES CONTENUES DANS LES PREMIERS VOLUMES DU

JOURNAL DE LA JEUNESSE

     NOUVELLES, CONTES, RCITS.--Les Braves gens, la Ferme des Quatre
     Chnes, Panade, la Terre de Servitude, par J. Girardin; Une
     soeur, par Mme de Witt; En cong, par Mlle Fleuriot;
     Gertrude, par la comtesse de Sannois; la Rcompense partage, le
     Marchand de Venise, le Sultan et les Fauvettes, le Chasseur indien,
     par t. Leroux; le Chien de Newton, l'nigme du sphinx, une
     Rhabilitation, une Mouche qui vole, par Mlle Marie Marchal; la
     Fille aux pieds nus, les Hirondelles de mon oncle, par Eug. Muller;
     le Tailleur de pierres, Tamerlan et la fourmi, le Cadi du Caire,
     par P. Vincent; le Poisson d'avril, le Parapluie omnibus, par J.
     Levoisin; le Violoneux de la Sapinire, la fille de Carils, par
     Mme Colomb, etc.

     CAUSERIES.--Le Jury, Incendies et pompiers, Oberkampf, les Oranges,
     une Croisade d'enfants, Copernic, la Monnaie, Bonjour, les Jeux
     floraux, l'Htel de Ville, les coliers soldats, la Jambe de bois,
     par l'oncle Anselme, le Parapluie, le Jeu d'checs, par P. Vincent;
     le Bal costum, par J. Levoisin; le Panorama des Champs-lyses,
     une Chasse aux crocodiles en Cochinchine, par Claparot; l'Htel des
     Invalides, par Louis Rousselet, etc.

     GOGRAPHIE, VOYAGES, AVENTURES.--Dans l'extrme Far-West, par
     Johnson; Livingstone, par R. Cortambert; la Marine franaise et les
     pirates chinois, ruption du Mauna Loa, Henry Stanley, les Mines de
     diamants du Cap, les Sources du Nil, Sir S. Baker, le Turkestan, la
     Guine, l'Indo-Chine, par Louis Rousselet; les Naufrags du dtroit
     de Magellan, le Sahara algrien, un Nouveau Robinson Cruso, les
     Modocs, les Indes hollandaises, par t. Leroux; les Premiers
     explorateurs des rgions arctiques, l'Expdition du capitaine Hall
     au ple Nord, l'quipage du _Polaris_, les Naufrags au Spitzberg,
     le royaume de Dahomey, par Lucien d'Elne; la Grotte d'Adelsberg,
     par Louis nault, etc.

     HISTOIRE NATURELLE, ZOOLOGIE, BOTANIQUE.--Le Cormoran, le Plican,
     l'Amour maternel chez les oiseaux, par E. Menault; l'Hippopotame du
     Jardin zoologique, le Hamster, l'Autruche, le Bouquetin du Tyrol,
     les Invasions de sauterelles en Algrie, la Taupe, la Pche du
     hareng, le Dpart des hirondelles, l'lphant, le Calmar, par Th.
     Lally; un Perroquet centenaire, le Cresson, le Mgathrium, par H.
     Norval; le Jardinage de la jeunesse, par L. Chtenay; les Oiseaux
     gigantesques, par Marcel Devic; la Mer chez soi, l'Aquarium d'eau
     douce, par H. de la Blanchre; le Phylloxera, par Albert Lvy, etc.

     ASTRONOMIE.--La Terre rencontre par une comte, la Plante Vnus,
     l'clipse du 26 mai, Comment on mesure la distance du soleil  la
     terre, par A. Guillemin.

     INVENTIONS, DCOUVERTES.--Les Bateaux  vapeur de la Manche, par A.
     Guillemin; les Dpches microscopiques et les Pigeons voyageurs,
     Impressions de voyage en ballon, le Professeur Charles, par G.
     Tissandier; la Boue de l'esprance, par t. Leroux; un Nouvel
     appareil de sauvetage, le Pyrophone, par A. Lvy; un Fanal
     inextinguible, une Mine de gaz d'clairage, les Omnibus, par P.
     Vincent; les Navires cuirasss, par Lon Renard; le Chemin de fer
     du Rigi, le Scaphandre, par H. Norval, etc.

     CAUSERIES INDUSTRIELLES.--La Laine, le Coton, Thomas Highs ou le
     Mtier  filer le chanvre, par Eug. Muller; Comment on obtient la
     glace dans l'Inde, par Louis Rousselet; Les Huiles de ptrole, par
     G. Tissandier; Comment se fait une aiguille, les Vendanges, Emploi
     de l'air comprim, les Eaux de Paris, par P. Vincent; les Bonbons,
     par H. Norval.

     ACTUALITS, CONTEMPORAINS, VARITS.--Les Inondations, par A.
     Guillemin l'Incendie de Boston, par R. Cortambert; le Naufrage du
     _Northfleet_, la Famille Durand  l'Exposition de Vienne, par Eug.
     Muller; Dcouvertes au Forum romain, par Fr. Wey; les Cyclones, par
     G. Tissandier; l'Exposition de Vienne, les Bohmiens, une Rception
      Pking, par L. Rousselet; le Naufrage de l'_Atlantic_, le
     Tremblement de terre de San-Salvador, Horace Greeley, le Voyage du
     chah de Perse, par P. Vincent; l'Ouverture de la chasse,
     l'Exposition des races canines, par Th. Lally; les Funrailles d'un
     roi indien, Agassiz, Livingstone, Latour d'Auvergne, Kamhamha V,
     par t. Leroux; l'Arc, par H. de la Blanchre; Paganini, Nlaton et
     Coste, par H. Norval, etc.


CONDITIONS ET MODE DE LA PUBLICATION

LE JOURNAL DE LA JEUNESSE parat le samedi de chaque semaine  partir du
7 dcembre 1872. Chaque numro, imprim sur deux colonnes par M.
MARTINET, contient 16 pages de texte et de gravures, et est protg par
une couverture.--Le prix du numro est de 40 centimes.

Chaque anne de la publication forme deux beaux volumes in-8 richement
illustrs. Prix de chaque vol.: broch, 10 fr., cartonn en percaline
rouge, tranches dores, 13 fr.


PRIX DE L'ABONNEMENT

POUR PARIS ET LES DPARTEMENTS

  UN AN (2 volumes)        20 FRANCS
  SIX MOIS (1 volume)      10   --

_Les abonnements ne se prennent que pour un an ou six mois, du 1er
dcembre et du 1er juin_


ON S'ABONNE A PARIS

_A la Librairie HACHETTE et Cie, boulevard Saint-Germain, 79_

ET CHEZ TOUS LES LIBRAIRES DE LA FRANCE ET DE L'TRANGER

PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2

[Illustration]

Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9,  Paris.


FOOTNOTES:

[A] Le _Far West_ (Grand Ouest) est le nom donn en anglais aux pays qui
s'tendent du Mississipi et des grands Lacs jusqu'au rivage de l'ocan
Pacifique.

[B] Sorte de thon  ventre ray qu'on trouve dans les mers
intertropicales.

[C] Le lecteur doit se souvenir qu'en Amrique les wagons, au lieu
d'tre des voitures fermes et spares les unes des autres comme sur
les lignes d'Europe, communiquent ensemble au moyen de passerelles et
sont traverss par un couloir qui permet aux voyageurs de circuler d'une
extrmit  l'autre du train.

[D] Boisson faite d'eau glace, de sucre, d'eau-de-vie et de feuilles de
menthe que l'on y laisse infuser pendant quelques minutes.

[E] _Oncle Sam_ et _cousin Jonathan_ sont les sobriquets donns aux
Amricains des tats-Unis par les Anglais, qui portent eux-mmes celui
de _John Bull_.

[F] Cette loi, ou plutt cette coutume sauvage, n'est que l'application
par la collectivit du droit primitif de dfense individuelle. A dfaut
de tribunal, le peuple s'assemble, constate le flagrant dlit et pend le
coupable sans autre forme de procs. Il n'est pas rare que, dans les
pays nouvellement occups, on soit oblig d'avoir recours  cette
justice sommaire.

[G] Les _touts_ ou _touters_ sont les commissionnaires qui se trouvent 
l'arrive des trains ou bateaux pour recommander les htels aux
voyageurs.

[H] C'est le nom que les habitants donnent, par abrviation, 
San-Francisco.

[I] Chapeau espagnol  larges bords.

[J] Manteau amricain fait d'une couverture de couleur au milieu de
laquelle on a mnag une ouverture pour la tte.

[K] _Caon_, en espagnol, signifie tuyau et s'emploie aujourd'hui, dans
l'Amrique du Nord, pour dsigner les _gorges_, _cols_ ou _dfils_ des
montagnes.

[L] Ce procd nous parat ressembler fort, sauf l'usage de la _Yeast
powder_, levre en poudre,  celui que, de temps immmorial, suivent nos
paysans de la Bretagne et du Limousin, pour faire leurs galettes de
farine de bl noir. (_Note du traducteur._)

[M] _Placer_, nom donn par les Espagnols aux gisements de mtaux
prcieux, et appliqu depuis aux mines d'or.

[N] Le pied anglais n'a que 0m,30.

[O] Abrviation de _Peter_, Pierre.

[P] Le verbe _to rustle_ signifie _frler_, _braire_, et, au figur, _se
pavaner_. _Rustle_, driv de _to rustle_, veut dire, au fond, _en
imposer_, _gagner sa vie en faisant croire  des ressources que l'on n'a
point_. (_Note du traducteur._)

       *       *       *       *       *


On a effectu les corrections suivantes:

se destination=> sa destination {pg 6}

retourner de ce pas en Califournie=> retourner de ce pas en Californie
{pg 38}

lui demandai s'ii avait examin=> lui demandai s'il avait examin {pg
106}

ceux qui provienait=> ceux qui proviennait {pg 143}

cette avanture=> cette aventure {pg 182}

marche trs-penible=> marche trs-pnible {pg 208}

 Wiliam's Creek=>  William's Creek {pg 222}

nous fmes plutt satisfait=> nous fmes plutt satisfaits {pg 241}

haranguait une une foule=> haranguait une foule {pg 190}






End of Project Gutenberg's Dans l'extrme Far West, by Richard Byron Johnson

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DANS L'EXTRME FAR WEST ***

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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