The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19), by 
Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1440-1465 (Volume 7/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: May 11, 2013 [EBook #42694]

Language: French

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                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




                 NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                            TOME SEPTIME




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                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1876

         Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




LIVRE XI




CHAPITRE II

RFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE

1439-1448


La longue et confuse priode des dernires annes de Charles VII peut
nanmoins se rsumer ainsi: la gurison de la France.--Elle gurit, et
l'Angleterre tombe malade.

La gurison semblait improbable; mais l'instinct vital qui se rveille
 l'extrmit, ramassa, concentra les forces. Tout ce qui souffrait se
serra.

Ceux qui souffraient, c'tait d'une part la royaut rduite  rien;
de l'autre, les petits, bourgeois ou paysans. Ceux-ci avisrent que le
roi tait le seul qui n'et pas intrt au dsordre, et ils
regardrent vers lui. Le roi sentit qu'il n'avait de sr que ces
petits. Il confia la guerre aux hommes de paix, qui la firent 
merveille. Un marchand paya les armes; un homme de plume dirigea
l'artillerie, fit les siges, fora dans les places les ennemis, les
rebelles.

On fit si rude guerre  la guerre qu'elle sortit du royaume.
L'Angleterre, qui nous l'avait jete, la reprit  bord.

Les grands, sans appui, vont se trouver petits en face du roi, 
mesure que ce roi grandira par le peuple; ils seront obligs peu  peu
de compter avec lui. Pour cela, il faut du temps, quarante ans et deux
rgnes. Le travail se fait  petit bruit sous Charles VII et il ne
finit pas. Il doit durer tant qu' ct du roi subsiste un roi, le duc
de Bourgogne.

Le 2 novembre 1439, Charles VII, aux tats d'Orlans, ordonne,  la
prire des tats: Que dsormais le roi seul nommera les capitaines;
que les seigneurs, comme les capitaines royaux, seront responsables de
ce que font leurs gens; que les uns et les autres doivent rpondre
galement devant les gens du roi, c'est--dire que dsormais la guerre
sera soumise  la justice. Les barons ne prendront plus rien au del
de leurs droits seigneuriaux[1], sous prtexte de guerre. La guerre
devient l'affaire du roi; pour douze cent mille livres par an que les
tats lui accordent, il se charge d'avoir quinze cents lances de six
hommes chacune. Plus tard, nous le verrons,  l'appui de cette
cavalerie, crer une nouvelle infanterie des communes.

[Note 1: Simon, le roi: Dclare ds  prsent la terre et seigneurie
commise et confisque envers le Roy et  jamais sans restitution.
Ordonnances, XIII.]

Les contrevenants n'obtiendront aucune grce; si le roi pardonnait,
les gens du roi n'y auront nul gard. L'ordonnance ajoute une menace
plus directe et plus efficace: La dpouille des contrevenants
appartient  qui leur court sus[2].--Ce mot tait terrible; c'tait
armer le paysan, sonner, pour ainsi dire, le tocsin des villages.

[Note 2: Les chevaux, harnois et autres biens qui seront prins sur
lesdits capitaines et autres gens faisans contre cette prsente loy et
ordonnance... (_appartiendront_)...  ceux qui les auront conquis.
Ibidem.]

Que le roi ost dclarer ainsi la guerre au dsordre, lorsque les
Anglais taient encore en France; qu'il tentt une telle rforme en
prsence de l'ennemi, n'tait-ce pas une imprudence? Quoique dans le
prambule, il dise que l'ordonnance a t faite sur la demande des
tats, il est douteux que les princes et la noblesse qui y sigeaient
aient bien srieusement sollicit une rforme qui les atteignait.

Ce qui explique en partie la hardiesse de la mesure, c'est que les
capitaines soi-disant royaux, les pillards, les corcheurs, venaient
de s'affaiblir eux-mmes. Ils avaient tent une course vers Ble,
comptant ranonner le concile, et, tout au contraire, ils furent
eux-mmes sur la route fort malmens par les paysans de l'Alsace;
puis, voyant les Suisses prts  les recevoir[3], ils revinrent
l'oreille basse. Le roi, qui avait pris Montereau vaillamment et de sa
personne[4] (1437), prit Meaux par son artillerie (1439). Alors, se
sentant fort, il vint siger  Paris; il couta les plaintes contre
les gens de guerre, entendit les pleurs et les lamentations des bonnes
gens. On fit des justices rapides; le conntable de Richemont, qui de
conntable se faisait volontiers prvt, pendait, noyait tout sur son
chemin. Son frre, le duc de Bretagne, ne tarda pas  frapper ce grand
coup, de juger et brler le marchal de Retz. Cette premire justice
sur un seigneur ne se fit qu'au nom de Dieu, et avec l'aide de
l'glise. Mais elle n'en fut pas moins un avertissement pour la
noblesse, qu'il n'y aurait plus d'impunit.

[Note 3: Sur les craintes o ces brigands tinrent la Suisse pendant
plusieurs annes, V. particulirement les lettres des magistrats de
Berne: Der Schweitzerische Geschichtforscher, V. 321-488 (1437-1450).]

[Note 4: Auquel assaut, le Roy, nostre seigneur, s'est expos en
personne et vaillamment s'est mis dans les fosss en l'eaue jusques
au-dessus de la ceinture, et mont par une chelle durant l'assaut,
l'pe au poing, et entr dedans que encore y avoit trs-peu de ses
gens. Registres du Parlement, 11 oct. 1437.]

Quels furent les hardis conseillers qui poussrent le roi dans cette
route? Quels serviteurs ont pu lui inspirer ces rformes, lui faire
donner le nom que lui donnent les contemporains: Charles _le bien
servi_?

Dans le conseil de Charles VII, nous voyons  ct des princes, du
comte du Maine, du cadet de Bretagne, du btard d'Orlans, siger de
petits nobles, le brave Xaintrailles, les sages et politiques Brz,
nobles, mais n'tant rien que par le roi[5]. Nous y voyons deux
bourgeois, l'argentier Jacques Coeur, le matre de l'artillerie Jean
Bureau, deux petits noms bien roturiers[6]. Cette roture est place en
lumire par leur anoblissement et leurs armoiries. Coeur mit dans son
blason trois coeurs rouges et l'hroque rbus: _ vaillans_ (coeurs)
_riens impossible_[7]. Bureau prit pour armes trois burettes ou
fioles; mais le peuple prfrant l'autre tymologie, tout aussi
roturire, tira _bureau_ de _bure_, et en fit le proverbe: _Bureau
vaut escarlate_.

[Note 5: D'autre part, ils sentaient parfaitement combien le roi avait
besoin d'eux.  la mort de Charles VII, le nouveau roi, mortel ennemi
de Pierre de Brz, avait mis sa tte  prix; mais cela tait inutile,
il alla la porter lui-mme, et Louis XI, qui avait beaucoup d'esprit,
le reut  merveille. Voir le beau rcit de Chastellain.]

[Note 6: Le pre des frres Bureau tait un petit cadet de Champagne,
venu  Paris. En cherchant bien, ils trouvrent qu'ils descendaient
d'un serf, affranchi et anobli en 1171. (Godefroy.)]

[Note 7: C'est la devise qu'on lit encore sur la maison de Jacques
Coeur  Bourges.  la place du mot _coeurs_, il y a deux coeurs.]

Ce Bureau tait un homme de robe, un matre des comptes. Il laissa l
la plume, montrant par cette remarquable transformation qu'un bon
esprit peut s'appliquer  tout. Henri IV rforma les finances par un
homme de guerre; Charles VII fit la guerre par un homme de finance.
Bureau fit le premier un usage habile et savant de l'artillerie.

La guerre veut de l'argent; Jacques Coeur sut en trouver. D'o venait
celui-ci? Quels furent ses commencements; on regrette de le savoir si
peu. Seulement, ds 1432, nous le voyons commerant  Beyrouth en
Syrie[8]; un peu plus tard, nous le trouvons  Bourges argentier du
roi. Ce grand commerant eut toujours un pied dans l'Orient, un pied
en France. Ici, il faisait son fils archevque de Bourges; l-bas, il
mariait ses nices ou autres parentes aux patrons de ses galres.
D'autre part, il continuait le trafic en gypte; de l'autre, il
spculait sur l'entretien des armes, sur la conqute de Normandie.

[Note 8: J'y trouvai ( Damas) plusieurs marchands gnois, vnitiens,
catalans, florentins et franais. Ces derniers taient venus y acheter
diffrentes choses, spcialement des pices, et ils comptaient aller 
Barut s'embarquer sur la galre de Narbonne, qu'on y attendait. Parmi
eux, il y avait un nomm _Jacques Coeur_, qui depuis a jou un grand
rle en France, et a t argentier du roi. Extrait du Voyage de
Bertrandon de la Brocquire en Terre-Sainte et en Syrie, accompli par
ordre du duc de Bourgogne, en 1432-1433; Mmoires de l'Acadmie des
sciences morales et politiques, V. 490.

_Archives, Trsor des chartes_, Reg. 191, n{os} 233, 242.]

Telles furent les habiles et modestes conseillers de Charles VII.
Maintenant si l'on veut savoir qui les approcha de lui, quelle
influence le rendit docile  leurs conseils, on trouvera, si je ne me
trompe, que ce fut celle d'une femme, de sa belle-mre, Yolande
d'Anjou. Ds le commencement de ce rgne, nous la voyons puissante;
c'est elle qui fait accueillir la Pucelle; c'est avec elle, dans une
occasion, que le duc d'Alenon s'entend sur les prparatifs de la
campagne. Cette influence, balance par celle des favoris, semble
avoir t sans rivale, du moment que la vieille reine eut donn  son
gendre une matresse, qu'il aima vingt annes (1431-1450).

Tout le monde connat le petit conte: Agns dit un jour au roi que,
toute jeune, elle a su d'un astrologue qu'elle serait aime d'un des
plus vaillants rois du monde; elle avait cru que c'tait Charles, mais
elle voit bien que c'est plutt le roi d'Angleterre, qui lui prend
tant de belles villes  sa barbe; donc elle ira le trouver... Ces
paroles piquent si fort le roi, qu'il se met  pleurer, et, quittant
sa chasse et ses jardins, il prend le frein aux dents, si bien qu'il
chasse les Anglais du royaume[9].

[Note 9: Brantme.]

Les jolis vers[10] de Franois Ier prouvent que cette tradition
remonte plus haut que Brantme. Quoi qu'il en soit, nous trouvons un
loge quivalent d'Agns dans une bouche ennemie, celle du chroniqueur
bourguignon,  peu prs contemporain: Certes, Agnez estoit une des
plus belles femmes que je vis oncques, et fit en sa qualit _beaucoup
de bien au royaulme_. Et encore: Elle prenoit plaisir  avancer
devers le roy, jeunes gens d'armes et gentils compaignons, dont le roy
fut depuis bien servi[11].

[Note 10:

  Gentille Agns, plus de los en mrite
  (La cause estant de France recouvrer),
  Que ce que peut, dedans un cloistre, ouvrer
  Close nonnain ou bien dvt ermite.]

[Note 11: Olivier de la Marche.]

Agns la Sorelle ou Surelle (elle prit pour armes un sureau d'or)
tait fille d'un homme de robe[12], Jean Sureau, mais elle tait noble
de mre. Elle naquit dans cette bonne Touraine o le paysan mme
parle encore notre vieux gaulois dans tout son charme, mollement,
comme on le sait, lentement et avec un semblant de navet. La navet
d'Agns fut de bonne heure transplante dans un pays de ruse et de
politique, en Lorraine; elle fut leve prs d'Isabelle de Lorraine,
avec laquelle Ren d'Anjou pousa ce duch. Femme d'un prisonnier,
Isabelle vint demander secours au roi, menant ses enfants avec elle,
et de plus sa bonne amie d'enfance, la demoiselle Agns. La belle-mre
du roi, Yolande d'Anjou, belle-mre aussi d'Isabelle, tait comme une
tte d'homme; elles avisrent  lier pour toujours Charles VII aux
intrts de la maison d'Anjou-Lorraine. On lui donna pour matresse la
douce crature,  la grande satisfaction de la reine, qui voulait 
tout prix loigner la Trmouille et autres favoris.

[Note 12: Conseiller du comte de Clermont.]

Charles VII trouva la sagesse aimable dans une telle bouche; la
vieille Yolande parlait vraisemblablement par Agns, et sans doute
elle eut la part principale dans tout ce qui se fit. Plus politique
que scrupuleuse, elle avait accueilli galement bien les deux filles
qui lui vinrent si  propos de Lorraine, Jeanne Darc et Agns, la
sainte et la matresse, qui toutes deux, chacune  leur manire,
servirent le roi et le royaume.

Ce conseil de femmes, de parvenus, de roturiers, n'imposait pas
beaucoup, il faut le dire; la figure peu royale de Charles VII n'en
tait pas grandement releve. Pour siger comme juge du royaume sur le
trne de saint Louis, pour se faire comme lui le gardien de la Paix de
Dieu, il semblait qu'il fallt s'entourer d'autres gens. La ligue des
trois dames, la vieille reine, la reine et la matresse, n'difiait
personne. Qu'tait-ce que Richemont? un bourreau. Jacques Coeur? un
trafiquant en pays sarrasins... Un Jean Bureau? un robin, une
escriptoire[13], qui s'tait fait capitaine; il chevauchait avec ses
canons par tout le royaume, sans qu'il y et forteresse qui tint
devant lui; n'tait-ce pas une honte pour les gens d'pe?... Ainsi
les renards s'taient faits des lions. Il fallait dsormais que les
chevaliers rendissent compte aux _chevaliers s-loix_. Les plus nobles
seigneurs, les hauts justiciers, devaient dsormais avoir peur des
gens de justice. Pour une poule qu'un page aura prise, le baron sera
oblig de faire vingt lieues et de parler chapeau bas au singe en robe
accroupi dans son greffe.

[Note 13: Mot d'Henri IV: Je sais, d'une escriptoire, faire un
capitaine.]

C'tait l si bien la pense des nobles, de ceux qui entouraient de
plus prs Charles VII, qu'aprs la fameuse ordonnance, Dunois mme
quitta le conseil. Le froid et attremp seigneur[14], se repentit
d'avoir trop bien servi.

[Note 14: Un des beaux parleurs en France qui fust de la langue de
France... Voulant persuader aux Anglais de rendre Vernon-sur-Seine, il
leur rcita en beau style aussi prudemment qu'eust quasi sceu faire un
docteur en thologie le faict et l'estat de la guerre entre le roy et
celui d'Angleterre. Jean Chartier.]

Ce btard d'Orlans avait commenc sa fortune en dfendant la ville
d'Orlans, apanage de son frre; il avait employ fort habilement la
simplicit hroque de la Pucelle. Aprs avoir grandi par le roi, il
voulait grandir contre le roi. Le malheur, c'est que le duc, son
frre, tait encore en Angleterre; l'ancien ennemi de la maison
d'Orlans, le duc de Bourgogne (sans doute converti par Dunois),
travaillait  tirer des mains des Anglais ce chef futur des
mcontents.

Le duc d'Alenon se jeta tte baisse dans l'affaire; les Bourbon et
Vendme y donnrent les mains. L'ancien favori la Trmouille, chass
par Richemont, ne manqua pas de s'engager. Les plus ardents de tous
taient les chefs des corcheurs, le btard de Bourbon, Chabannes, le
Sanglier;  vrai dire, la chose les touchait de prs; pour les
seigneurs, il s'agissait d'honneur et de juridiction; mais pour eux,
il y allait de leur col, ils voyaient de prs la potence.

Il ne manquait plus qu'un chef; au dfaut du duc d'Orlans, on prit le
dauphin, un enfant,  en juger par l'ge; mais on pensa qu'un nom
suffirait.

Celui qu'on croyait un enfant, et qui tait dj Louis XI, avait
justement fait ses premires armes (comme il fit ses dernires) contre
les seigneurs.  quatorze ans, il avait t charg de pacifier les
Marches de Bretagne et de Poitou[15]. Sa premire capture fut celle
d'un lieutenant du marchal de Retz; un tel commencement ne promettait
pas aux grands un ami bien sr.

[Note 15: _Mss. Legrand, Histoire de Louis XI._]

Ami ou non, il accepta leurs offres. Le trait dominant de son
caractre, c'tait l'impatience. Il lui tardait d'tre et d'agir. Il
avait de la vivacit et de l'esprit  faire trembler; point de coeur,
ni amiti, ni parent, ni humanit, nul frein. Il ne tenait  son
temps que par le bigotisme, qui, loin de le gner, lui venait toujours
 point pour tuer ses scrupules.

Il ne faisoit que subtilier jour et nuit diverses penses... Tous
jours il avisoit soudainement maintes trangets[16]. Chose bizarre,
parmi le radotage des petites dvotions, il y avait dans cet homme un
vif instinct de nouveaut, le dsir de remuer, de changer, dj
l'inquitude de l'esprit moderne, sa terrible ardeur d'aller (o?
n'importe), d'aller toujours, en foulant tout aux pieds, en marchant
au besoin sur les os de son pre.

[Note 16: Chastellain.]

Ce dauphin de France n'avait rien de Charles VII; il tenait plutt de
sa grand'mre, issue des maisons de Bar et d'Aragon; plusieurs traits
de son caractre font penser  ses futurs cousins les Guises. Comme
les Guises, il commena par se porter pour chef des nobles, les
laissant volontiers agir en sa faveur, puisqu'il leur tardait tant
d'avoir pour roi celui qui devait leur couper la tte.

Le roi faisait ses Pques  Poitiers; il tait  table et dnait,
lorsqu'on lui apprend que Saint-Maixent a t saisi par le duc
d'Alenon et le sire de la Roche. Sur quoi, Richemont lui dit  la
bretonne: Vous souvienne du roi Richard II, qui s'enferma dans une
place et se fit prendre. Le roi trouva le conseil bon; il monta 
cheval et galopa avec quatre cents lances jusqu' Saint-Maixent. Les
bourgeois s'y battaient depuis vingt-quatre heures pour le roi,
lorsqu'il vint  leur secours. Les gens de la Roche furent, selon
l'usage de Richemont, dcapits, noys, mais ceux d'Alenon renvoys;
on esprait dtacher celui-ci, qui aprs tout tait prince du sang, et
qui n'tait pas plus ferme pour la rvolte qu'il ne l'avait t pour
le roi[17].

[Note 17: Cette mobilit de caractre ressort partout de son procs.
_Procs ms. du duc d'Alenon_, 1456.]

Les petites places du Poitou ne tinrent pas; Richemont les enleva une 
une. Dunois commena alors  rflchir. Le bourgeois tait pour le roi,
qui voulait la sret des routes, autrement dit l'approvisionnement
facile, le bon march des vivres. Le paysan, sur qui les gens de guerre
taient retombs, n'y voyaient que des ennemis. Le seigneur ne tirait
plus rien de son paysan ruin. L'corcheur mme, qui ne trouvait pas
grand'chose, et qui, aprs avoir couru tout un jour, couchait dans les
bois sans souper, en venait  songer qu'aprs tout il serait mieux de
faire une fin, de se reposer et d'engraisser  la solde du roi dans
quelque honnte garnison.

Dunois comprit tout cela; il calcula aussi que le premier qui
laisserait les autres aurait un bon trait. Il vint, fut bien reu, et
se flicita du parti qu'il avait pris quand il vit le roi plus fort
qu'il ne croyait, fort de quatre mille huit cents cavaliers et de deux
mille archers, sans avoir t oblig de dgarnir les Marches de
Normandie.

Plus d'un pensa comme Dunois. Maint corcheur du Midi vint gagner
l'argent du roi en combattant les corcheurs du Nord. Charles VII
poussa le duc de Bourbon vers le Bourbonnais, s'assurant des villes
et chteaux, ne permettant pas qu'on pillt. Il assembla les tats
d'Auvergne et fit dclarer hautement que les rebelles n'en voulaient
au roi que parce qu'il protgeait les pauvres gens contre les
pillards. Les princes, abandonns et n'obtenant nul appui du duc de
Bourgogne, vinrent faire leur soumission; Alenon d'abord, puis le duc
de Bourbon et le dauphin. Pour la Trmouille et deux autres, le roi ne
voulait pas les recevoir; le dauphin hsita s'il accepterait un pardon
qui ne couvrait pas ses amis. Il dit au roi: Monseigneur, il faut
donc que je m'en retourne, car ainsi leur ai promis. Le roi rpondit
froidement: Louis, les portes vous sont ouvertes, et si elles ne vous
sont assez grandes, je vous en ferai abattre seize ou vingt toises de
mur[18].

[Note 18: Le chroniqueur bourguignon met encore dans la bouche du roi
un mot fort douteux, mais qui devait plaire  l'ambition de la maison
de Bourgogne: Au plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de notre
sang, qui nous aideront mieux  maintenir et entretenir notre honneur
et seigneurie, qu'encore n'avez fait jusques  ci. Monstrelet.]

Cette guerre, si bien conduite, ne fut pas moins sagement termine. On
ta au duc de Bourbon ce qu'il avait au centre (Corbeil, Vincennes,
etc.), et l'on loigna le dauphin; on lui donna un tablissement sur
la frontire, le Dauphin; c'tait l'isoler, lui faire sa part; on ne
pouvait en tre quitte qu'en lui donnant, par avance d'hoirie, une
petite royaut[19].

[Note 19: _Mss. Legrand._]

Cette _praguerie_ de France (on la baptisa ainsi du nom de la grande
_praguerie_ de Bohme) n'en eut pas moins, quoique finie si vite, de
tristes rsultats. La rforme militaire fut ajourne.

Les Anglais enhardis prirent Harfleur et le gardrent. Ils lchrent
le duc d'Orlans,  la prire du duc de Bourgogne[20]. L'ancien ennemi
de sa maison s'employant ainsi pour le tirer de prison, le roi ne put
dcemment se dispenser de garantir aussi la ranon et d'aider  la
dlivrance du dangereux prisonnier. Il descendit tout droit chez le
duc de Bourgogne, qui lui passa au col la chane de la Toison-d'Or et
lui fit pouser une de ses parentes. Contre qui se faisait une si
troite union de deux ennemis, sinon contre le roi? Il se tint pour
averti.

[Note 20: Malgr l'opposition du duc de Glocester. La raison qu'il
donne pour retenir le duc d'Orlans est assez curieuse. Elle prouve
que les Anglais croyaient alors le roi et le dauphin (Louis XI) tout 
fait incapables. (Rymer, 2 juin.)]

D'abord, il obtint des tats un dixime  lever sur tous les
ecclsiastiques du royaume. Il rappela Tanneguy du Chtel, l'ennemi
capital de la maison de Bourgogne. Puis, portant toutes ses forces
vers le nord, il vint le long de la frontire faire justice des
capitaines bourguignons, lorrains et autres qui dsolaient le pays.
Parmi ceux qui firent leur soumission se trouvait un homme de trouble,
le plus hardi des pillards, hardi parce qu'il tait l'agent commun des
ducs de Bourbon et Bourgogne; c'tait le btard de Bourbon. Le roi le
livra, tout Bourbon qu'il tait, au prvt qui lui fit son procs
comme  tout autre voleur; bien et dment jug, il fut mis dans un sac
et jet  la rivire. Le chroniqueur bourguignon avoue lui-mme que
cet exemple fut d'un excellent effet[21]; les capitaines soi-disant
royaux, qui couraient les champs, eurent srieusement peur et crurent
qu'il tait temps de s'amender.

[Note 21: Monstrelet.]

Autre leon non moins instructive. Le jeune comte de Saint-Pol, se
fiant  la protection du duc de Bourgogne, osa enlever sur la route
des canons du roi; le roi lui enleva deux de ses meilleures
forteresses. Saint-Pol accourut et demanda grce, mais il n'obtint
rien qu'en se soumettant au Parlement pour l'affaire litigieuse de la
succession de Ligny. La duchesse de Bourgogne, qui vint en personne
prsenter au roi une longue liste de griefs, fut reue poliment,
poliment renvoye, sans avoir rien obtenu.

Cependant les Anglais, toujours si prs de Paris, si puissamment
tablis sur la basse Seine, l'avaient remonte, saisi Pontoise. Celui
qui avait surpris ce grand et dangereux poste, lord Clifford, le
gardait lui-mme; l'acharnement et l'opinitret de Clifford ne se
sont que trop fait connatre dans les guerres des Roses. Outre les
Anglais, il y avait dans Pontoise nombre de transfuges qui savaient
bien qu'il n'y aurait pas de quartier pour eux. Ce n'tait pas chose
facile de reprendre une telle place; mais comment laisser ainsi les
Anglais  la porte de Paris?

Des deux cts on fit preuve d'une inbranlable volont. Le sige de
Pontoise fut comme un sige de Troie. Le duc d'York, rgent de France,
qui devait plus tard faire tuer Clifford dans la guerre civile, vint
 son secours. Il amena une arme de Normandie, ravitailla la place,
offrit bataille (juin); Talbot tait avec lui. Les Anglais croyaient
toujours avoir affaire au roi Jean; mais les sages et froids
conseillers de Charles VII se souciaient fort peu du point d'honneur
chevaleresque. La guerre tait dj pour eux une affaire de simple
tactique. Le roi laissa donc passer les Anglais, s'carta, revint.
Talbot revint  son tour, et fit entrer encore des vivres (juillet).
Le duc d'York ramena de nouveau son arme, et n'obtint pas encore la
bataille. On le laissa, tant qu'il voudrait, courir l'le-de-France
ruine et se ruiner lui-mme dans ces vaines volutions. Le roi ne
lchait pas prise; il avait fortifi prs de la ville une formidable
bastille que les Anglais ne purent attaquer. Quand ils se furent
puiss, harasss pour ravitailler quatre fois Pontoise, Charles VII
reprit srieusement le sige; Jean Bureau battit la ville en brche
avec une activit admirable[22]; deux assauts meurtriers, cinq heures
durant, furent livrs; d'abord une glise qui faisait redoute fut
emporte, puis la place elle-mme (16 sept. 1441). Ainsi des gens qui
n'osaient combattre les Anglais en plaine les foraient dans un
assaut.

[Note 22: Tellement s'y conforta qu'il en est digne de recommandation
perptuelle. Jean Chartier.]

La reprise de Pontoise tait une dlivrance pour Paris et pour tout le
pays d'alentour; la culture pouvait ds lors recommencer; les
subsistances taient assures. Les Parisiens n'en surent nul gr au
roi. Ils ne sentaient que leur misre prsente, le poids des taxes;
elles atteignaient les confrries mme, les glises, qui se
plaignaient fort.

La bonne volont ne manquait pas aux princes pour profiter de ces
mcontentements. Le duc de Bourgogne, sans paratre lui-mme, les
rassembla chez lui  Nevers (mars 1442). Le duc d'Orlans, dont il
faisait ce qu'il voulait, depuis qu'il l'avait dlivr, prsidait pour
lui l'assemble, les ducs de Bourbon et d'Alenon, les comtes
d'Angoulme, d'tampes, de Vendme et de Dunois. Le roi envoya
bonnement son chancelier  ce conciliabule qui se tenait contre lui,
lui faisant dire qu'il les couterait volontiers.

Leurs demandes et dolances laissaient voir trs-bien le fond de leur
pense. La _praguerie_ ayant chou, parce que les villes taient
restes fidles au roi, il s'agissait cette fois de les tourner contre
lui, de faire en sorte que le peuple s'en prt au roi seul de tout ce
qu'il souffrait. Les princes donc, dans leur amour du bien public et
du bon peuple de France, remontraient au roi la ncessit de faire _la
paix_; et c'taient eux justement qui avaient recul la paix, en nous
faisant perdre Harfleur. Ils demandaient la _rpression des brigands_;
mais les brigands n'taient que trop souvent leurs hommes, comme on
vient de le voir par le btard de Bourbon. Pour rprimer les brigands,
il fallait des troupes, et des tailles, des aides, pour payer les
troupes; or les princes demandaient en mme temps la _suppression des
aides et des tailles_. Aprs ces demandes hypocrites, il y en avait de
sincres, chacun rclamant pour soi telle charge, telle pension.

La rponse du roi, qu'on eut soin de rendre publique, fut d'autant
plus accablante qu'elle tait plus douce et plus modre[23]. Il
rpond spcialement sur l'article des impts: Que les aides ont t
consenties par les seigneurs chez qui elles taient leves; quant aux
tailles, le roi les a fait savoir aux trois tats, quoique, dans les
affaires si urgentes, lorsque les ennemis occupent une partie du
royaume et dtruisent le reste, il ait bien droit de lever les tailles
de son autorit royale. Pour cela, ajoute-t-il, il n'est besoin
d'assembler les tats; ce n'est que charge pour le pauvre peuple qui
paye les dpenses de ceux qui y viennent; plusieurs notables personnes
ont requis qu'on cesst ces convocations.--Une autre raison que le roi
s'abstint de dire, c'est qu'il et t souvent difficile d'obtenir des
tats, o les grands dominaient, un argent qui devait servir  faire
la guerre aux grands mme.

[Note 23: Rponse singulirement habile et qui fait beaucoup d'honneur
 la sagesse des conseillers de Charles VII. Elle mrite d'tre lue en
entier dans Monstrelet.]

La _praguerie_ cette fois s'en tint aux dolances, aux cahiers. Le
roi, les laissant perdre le temps  leur assemble de Nevers, faisait
alors un grand et utile voyage  travers tout le royaume, de la
Picardie  la Gascogne, mettant partout la paix sur la route,
notamment dans les Marches, en Poitou, Saintonge et Limousin. Affermi
dans le Nord par la prise de Pontoise, il allait tenir tte aux
Anglais dans le Midi. Le comte d'Albret, press par eux, avait promis
de se rendre, si le roi ne venait le 23 juin _tenir sa journe_ et
les attendre sur la lande de Tartas. La condition leur plut. Ils ne
croyaient pas qu'il pt venir  temps, encore moins qu'il offrt la
bataille. Au jour dit, ils virent sur la lande le roi de France et son
arme (21 juin 1442).

Cent vingt bannires, cent vingt comtes, barons, seigneurs, se
trouvrent sur cette lande autour de Charles VII. Tous ces Gascons qui
s'taient crus loin du roi, dans un autre monde, commenaient  sentir
qu'il tait partout. Ils venaient rendre hommage, faire service
fodal, et le roi leur rendait justice.

Il en fit une grande et solennelle, l'anne suivante (mars 1443).
Entre les deux tyrans des Pyrnes, Armagnac et Foix, le petit comt
de Comminges tait cruellement tiraill. L'hritire de Comminges
avait pous d'abord, de gr ou de force, un Armagnac, puis le comte
de Foix. Celui-ci, qui ne voulait que son bien, se fit faire par elle
donation, et il la jeta dans une tour. Il l'y tenait encore vingt ans
aprs, sous prtexte de jalousie; elle tait, disait-il, trop galante.
La pauvre femme avait quatre-vingts ans. Les tats du Comminges
implorrent Charles VII, qui reut gracieusement leur requte, fit
peur au comte de Foix, dlivra la vieille comtesse, partagea entre les
deux poux l'usufruit du Comminges et s'en adjugea la proprit. Cette
justice hardie donna beaucoup  penser  tous ces seigneurs, jusque-l
si indpendants.

Ce ne fut pas tout. Le roi, pour rester toujours parmi eux, comme
juge, leur donna un parlement royal qui rsiderait  Toulouse. Cette
royaut judiciaire du Midi n'avait rien  voir avec le Parlement de
Paris; elle jugeait selon le droit du pays, le droit crit, elle ne
dpendait de personne, se recrutant elle-mme. En attendant que ce
grand corps pt rtablir l'ordre et la justice dans le Languedoc,
Charles VII autorisa les pauvres gens  se faire justice eux-mmes, 
courir sus aux brigands, aux soldats vagabonds[24].

[Note 24: D. Vaissette.]

Il ne pouvait s'loigner longtemps du Nord. Dieppe, qui avait t
repris par un heureux coup d'audace, risquait d'tre encore perdu. Un
capitaine franais, sans le secours du roi, s'tait avis d'escalader
les murs  la mare basse, les bourgeois aidant, et il avait pris les
Anglais au lit. Dieppe, fortifi  la hte des trois tours qu'on voit
encore, tait devenu le port de tous les corsaires de terre, qui
faisaient la course dans la haute Normandie. Ces braves tenaient en
chec toutes les petites places anglaises qui,  la fin, tombaient
l'une aprs l'autre. Qui n'a pas Dieppe n'a rien sur la cte; les
Anglais, qui tenaient encore Arques, ne dsesprrent pas de reprendre
l'importante petite ville. Ils envoyrent l, comme partout o il
fallait de la vigueur, leur vieux lord Talbot. Il prit poste au-dessus
du Pollet sur la falaise; il y tablit une bonne bastille, une tour
avec force canons et bombardes, pour rpondre au fort et craser la
ville qui est entre. Une grande flotte, une arme allait venir
d'Angleterre; on l'attendait de moment en moment; il fallait la
prvenir. Le dauphin obtint d'tre envoy avec Dunois; beaucoup de
gentilshommes picards et normands voulurent tre de la partie. Le
soir de son arrive, il fit les premires approches. Il ne prit pas
mme le temps de mettre en batterie l'artillerie qu'il avait amene;
il fit des ponts de bois pour franchir les fosss de la bastille, et
tenta tout d'abord l'escalade. Au second assaut, pendant que la ville
en alarme faisait une procession  la Vierge et que les cloches
taient en branle, la bastille fut emporte.

La grande flotte apparut enfin majestueusement,  temps pour tre
tmoin des ftes de la dlivrance. Il en resta pour Dieppe les folles
farces des _mitouries de la mi-aot_, qu'on faisait dans les glises.
Le dauphin eut aussi sa fte (dj  la Louis XI), la pendaison d'une
soixantaine de vieux Bourguignons pris dans la bastille, et le
lendemain encore, il passa les Anglais en revue pour bien reconnatre
ceux qui lui avaient _chant pouille_ du haut des murs et les faire
accrocher aux pommiers du voisinage[25].

[Note 25: Voir l'intressant rcit de M. Vitet, Histoire de Dieppe, et
_Legrand, Histoire de Louis XI_, p. 41-33, _Bibliothque royale,
mss._, p. 41-43.]

Tout le rsultat qu'eut la grande et coteuse expdition anglaise, ce
fut pour le commandant, le lord duc de Somerset, l'honneur d'une
promenade chevaleresque de Normandie en Anjou. Ayant runi tout ce
qu'il y avait de forces disponibles, il s'en alla sans obstacle, sans
mauvaise rencontre (sauf une affaire de nuit o il tua trente hommes),
assiger la petite place de Pouanc; mais n'ayant pas t plus heureux
 prendre Pouanc qu' reprendre Dieppe, il revint  Rouen se reposer
de ses travaux et prendre ses quartiers d'hiver[26].

[Note 26: Jean Chartier.]

Cet hiver, pendant que Somerset jouissait de ce victorieux repos, le
dauphin Louis traversait brusquement tout le royaume pour ruiner et
dtruire le meilleur ami des Anglais. Le comte d'Armagnac, mcontent
de l'arrangement du Comminges, o on ne lui faisait point part, avait
essay de prendre le tout; il dfendit  ses sujets de rien payer
dsormais au roi Charles, et leva sa bannire d'Armagnac contre la
bannire de France[27]. Il comptait sur les Anglais, sur le duc de
Glocester, qui voulait en effet marier Henri VI avec une fille du
comte. La chose se serait peut-tre arrange pour le printemps;
l'hiver mme il n'y eut plus d'Armagnac; la fille et le pre, tout fut
pris. Le dauphin, qui tait un pre chasseur, se chargea encore de
cette chasse au loup. Il part en janvier, franchit les neiges, les
fleuves grossis, et trouve la proie au gte, tout ce qu'il y avait
d'Armagnac enferm dans une place. La place tait forte; il fallait
les tirer de l. Le dauphin parla doucement, comme parent, et fit si
bien que _son beau cousin_ (il l'appelait ainsi), vint se livrer avec
les siens, croyant en tre quitte pour cette parole, que ds lors il
tait au roi de France. Le dauphin le prit au mot, emmena tous ces
Armagnac et les mit sous bonne garde. Ils ne furent lchs que deux
ans aprs, lorsque Henri VI tait mari dans la maison de France, et
que l'Angleterre, occupe de ses discordes, ne pouvait ranimer les
ntres[28].

[Note 27: L'une des principales ressources du comte pour la guerre
tait la monnaie, bonne ou mauvaise, qu'il fabriquait dans tous ses
chteaux. _Archives, Trsor des Chartes, Registre_ 177, n 222.]

[Note 28: V. la rmission accorde  Armagnac en 1445. J'y trouve
entre autres choses, qu'il avait jet la bannire du roi dans le
Tarn. _Archives, Trsor des chartes, Registre_ 177, n 127.]

Glocester et le parti de la guerre avaient bien pu encourager
Armagnac, mais non le dfendre. Ils avaient assez de peine  se
dfendre eux-mmes en Angleterre contre les vques, contre les
partisans de la paix, Winchester et Suffolk, qui avaient pris le
dessus. Ceux-ci, aprs la vaine et ruineuse expdition de Somerset,
furent dcidment les matres, et, quoi qu'il en cott  l'orgueil
anglais, ils ngocirent une trve, un mariage qui rapprocht, sinon
les deux peuples, au moins les deux rois.

Mais il y avait un troisime peuple bien embarrassant pendant la
trve, le peuple des gens de guerre. Que faire de cette tourbe
d'hommes de toutes nations qui taient depuis si longtemps en
possession de dsoler le pays? Ni les Anglais, ni les Franais, ne
pouvaient esprer de contenir les leurs. Ce qu'on pouvait, c'tait de
les dcider  aller voler ailleurs,  quitter la France ruine pour
visiter la bonne Allemagne, pour faire un plerinage au concile de
Ble, aux saintes et riches villes du Rhin, aux grasses principauts
ecclsiastiques.

Le roi, justement alors, recevait deux propositions, deux demandes de
secours, l'une de l'empereur contre les Suisses, l'autre de Ren, duc
de Lorraine, contre les villes d'Empire. Le roi fut galement
favorable et promit gnreusement des secours pour et contre les
Allemands.

_Les Allemagnes_, comme on disait trs-bien, tout grandes, grosses,
populeuses, qu'elles taient, semblaient pouvoir tre envahies avec
avantage. Le Saint-Empire tait tomb par pices; chaque pice se
divisait. Les Lorrains, les Suisses, par exemple, taient en guerre,
et avec les autres Allemands, et avec eux-mmes.

Les deux demandes qu'on faisait au roi taient au fond moins opposes
qu'il ne semblait; des deux cts il s'agissait de dfendre la
noblesse contre les villes et communes. Ces communes, aprs avoir
admirablement conquis leur libert, en usaient souvent assez mal. Metz
et autres villes de Lorraine, affranchies de leurs vques et devenues
de riches rpubliques marchandes, soldaient les meilleurs hommes
d'pe, les plus braves aventuriers du pays[29], et se trouvaient
souvent compromises par eux avec les seigneurs et mme avec le duc.
Ceux de Metz, ayant ainsi querelle avec un gentilhomme de la duchesse
Isabelle, s'en prirent  elle-mme. Ils l'attendirent, entre Nancy et
Pont--Mousson o elle allait en plerinage, se jetrent sur ses
bagages, ouvrirent tout, pillrent tout, joyaux et nippes de femme,
contre toute chevalerie.

[Note 29: Dedans laquelle ville de Metz estoient plusieurs compagnons
de guerre souldoyez, ainsi que de longtemps ils ont accoustum
d'avoir. Mathieu de Coucy, p. 538.]

Cette violence particulire n'tait qu'un accident d'une grande
querelle qui durait toujours en Lorraine. Metz et les autres villes
taient-elles franaises ou allemandes? _Quelle tait la vraie et
lgitime frontire de l'Empire?_

Cette question des droits de l'Empire tait dbattue plus violemment
encore du ct de la Suisse. Les cantons comptaient s'tre
dfinitivement spars de l'Allemagne, et nanmoins Zurich venait de
s'allier de nouveau  l'empereur, duc d'Autriche; elle soutenait que
la confdration suisse tait toujours un membre de l'Empire. Les
autres cantons tenaient Zurich assige, et, selon toute apparence,
allaient la dtruire. C'tait une guerre sans quartier. Les
montagnards, dj matres de Greiffensee, en avaient fait passer la
garnison par la main du bourreau. On assurait qu'aprs un combat ils
avaient bu le sang de leurs ennemis et mang leur coeur[30].

[Note 30: Fugger, Spiegel des Erzhauses Oesterreich, p. 539.

Cet excellent chroniqueur, n en 1503, par consquent postrieur aux
vnements dont il s'agit ici, ne devait pas tre suivi avec une
docilit servile. Il est important, comme tmoin de la tradition, mais
on aurait d lui prfrer les chroniqueurs contemporains. V. Egidius
Tschudi's leben und schriften, von Ildephons Fuchs, St. Gallen, 1805.

Son histoire sera continue, pour les deux derniers sicles, avec une
critique suprieure, par MM. Monnard et Vuillemin. M. Monnard a donn
de plus une intressante biographie de Jean de Mller. Lauzanne,
1839.]

Toute cette rude histoire a t obscurcie en bien des points par les
deux grands historiens qui l'ont crite, au XVIe et au XVIIIe sicles.
L'honnte Tschudi, dans sa partialit nave, a recueilli
religieusement les menteries patriotiques qui circulaient de son temps
sur l'ge d'or des Suisses; toutefois, il n'a pas cach ce que leur
hrosme avait de barbare. Puis est venu le bon et loquent Jean de
Mller, grand moraliste, grand citoyen, tout occup de ranimer le
sentiment national: dans ce louable but, il choisit, il arrange; s'il
ne nie point la barbarie, il la couvre, tant qu'il peut, des fleurs de
sa rhtorique. J'en suis fch; une telle histoire pouvait se passer
d'ornements; pre, rude, sauvage, elle n'en tait pas moins grande.
Que penser d'un homme qui se chargerait de parer les Alpes!

Et il y a en Suisse quelque chose de plus grand que les Alpes, de plus
haut que la Iungfrau, de plus majestueux que la majest sombre du lac
de Lucerne... Entrez dans Lucerne mme, pntrez dans ses noires
archives; ouvrez leurs grilles de fer, leurs portes de fer, leurs
coffres de fer, et touchez (mais doucement) ce vieux lambeau de soie
tache... C'est la plus ancienne relique de la libert en ce monde; la
tache est le sang de Gundolfingen, la soie c'est le drapeau o il
s'enveloppa pour mourir  la bataille de Sempach.

Nous reviendrons sur tout cela, lorsque nous aurons  montrer la
Suisse en lutte avec Charles le Tmraire. Qu'il nous suffise ici de
dire qu'en cette histoire il faut distinguer les poques.

Au XIVe sicle, les Suisses s'affranchirent par trois ou quatre
petites batailles d'ternelle mmoire. Ils firent connatre, au mme
temps que les Anglais, ce que pouvait le fantassin; toutefois avec
cette diffrence, les Anglais de loin, comme archers, les Suisses de
prs avec la lance ou la hallebarde; de prs, car cette lance, ils la
tenaient _par le milieu_[31], c'est--dire d'une main sre, c'est le
secret de leurs victoires.

[Note 31: Tandis que gnralement on tenait la lance par le bout.
(Tillier.)]

Depuis ces belles batailles, ce fut pour eux une ferme foi, que le
Suisse en corps de canton, poussant devant lui la hallebarde, se
lanant les yeux ferms, comme le taureau cornes basses, tait plus
fort que le cheval, et ne pouvait manquer de jeter bas le cavalier
bard de fer. Ils avaient raison de le croire; mais dans leur orgueil
stupide, ils attribuaient volontiers ces grands effets d'ensemble  la
force individuelle. Ils faisaient l-dessus des contes que tout le
monde rptait. Les Suisses,  les entendre, avaient tant de vie et de
sang, que mortellement blesss ils combattaient longtemps encore. Ils
buvaient comme ils combattaient; en cela, ils taient de mme
invincibles. Dans maintes guerres d'Italie, on avait, sur leur
passage, pris soin d'empoisonner les vins; peine perdue, tout passait,
vin et poison, les Suisses ne s'en portaient que mieux[32].

[Note 32: V. les Mmoires du Loyal serviteur du chevalier sans paour
et sans reprouche.]

[Note 33: Il en prit tout un bateau en 1476, dans l'expdition de
Strasbourg.]

Ce brutal orgueil de la force eut son rsultat naturel; ils se
gtrent de trs-bonne heure. Il ne faut pas tout croire,  beaucoup
prs, dans ce qu'on se plat  dire de la puret de ces temps.  la
fin du XVe sicle, le saint homme, Nicolas de Flue, pleurait dans son
ermitage sur la corruption de la Suisse. Au milieu du mme sicle,
nous voyons leurs soldats mener avec eux des bandes de femmes et de
filles[33]. Tout au moins leurs armes tranaient beaucoup de bagages,
d'embarras, de superfluits; en 1420, une arme suisse de cinq mille
hommes, entreprenant de passer les Alpes par un passage alors
difficile, ne s'en faisait pas moins suivre de quinze cents mulets
pesamment chargs[34].

[Note 34: Tillier.]

L'avidit des Suisses tait l'effroi de leurs voisins. Il n'y avait
gure d'annes o ils ne descendissent pour chercher quelque querelle.
Tout dvots qu'ils taient (aux saints de la montagne, 
Notre-Dame-des-Ermites[35]), ils n'en respectaient pas davantage le
bien du prochain. Allemands ennemis de l'Allemagne, ayant bris le
droit de l'Empire sans en avoir d'autres, leur droit, c'tait la
hallebarde, pointue, crochue, qui perait et ramenait....

[Note 35: Sur l'importance de ce plerinage, la grandeur fodale de
l'abbaye dont les plus grands barons de la Suisse taient dignitaires,
etc. V. la curieuse Chronique du Moine. En 1440, la foule des plerins
qui y venaient des Pays-Bas fut si grande, qu'on crut que c'tait une
arme ennemie, et l'on sonna la cloche d'alarme. Chronique
d'Einsidlen, par le Religieux, p. 178-184.]

De force ou d'amiti, avec ou sans prtexte, sous ombre d'hritage,
d'alliance, de combourgeoisie, ils prenaient toujours. Ils ne
voulaient rien connatre aux critures, aux traits, bonnes et simples
gens qui ne savaient lire... Un de leurs moyens ordinaires pour
dpouiller les seigneurs voisins, c'tait de protger leurs vassaux,
c'est--dire d'en faire les leurs[36]; ils appelaient cela
affranchir; les prtendus affranchis regrettaient souvent le matre
hrditaire sous cette rude et mobile seigneurie de paysans[37].

[Note 36: De trs-bonne heure, la Suisse ouvrit asile aux trangers de
conditions diverses. V., entre autres preuves, Kindlinger, Hoerigkeit,
296; et l'important ouvrage de Bluntschli, Histoire politique et
judiciaire de Zurich, II, 414, note 161.]

[Note 37: Par exemple, les gens de Gaster et de Sargans regrettaient
fort la domination autrichienne. (Mller, 1436.)]

Les Magnifiques Seigneurs, vachers de la montagne ou bourgeois de la
plaine, se disputaient leurs sujets. Les bourgeois abusaient
volontiers de ce que les montagnards, si souvent affams dans leurs
neiges, taient obligs de venir acheter du bl aux marchs d'en bas.
Souvent ils refusaient d'en vendre, dussent les autres crever de faim.
Hommes d'Uznach, disait un bourgmestre, vous tes  nous, vous, votre
pays, votre avoir, jusqu' vos entrailles; leur reprochant durement
le pain que Zurich leur vendait.

Dans la guerre contre les autres cantons[38], Zurich avait l'alliance
de l'empereur, mais non l'appui de l'Empire. Les Allemagnes ne se
mettaient pas aisment en mouvement. Consultes par l'empereur, elles
rpondirent froidement que se mler de ses affaires entre villes
suisses, c'tait mettre la main entre la porte et les gonds[39].

[Note 38: Berne resta trangre  cette guerre contre Zurich. V. les
lettres du magistrat: Der Schweitzerische Geschichtforscher, VI,
321-480.]

[Note 39: Fugger.]

Quelques nobles allemands se jetrent dans la ville pour la dfendre;
nanmoins les autres cantons l'attaquaient avec tant d'acharnement
qu'elle ne pouvait gure rsister. L'empereur s'adressa au roi de
France, dont son cousin Sigismond allait pouser la fille; le
margrave de Bade invoqua l'appui de la reine, sa parente; la noblesse
souabe envoya prs de Charles VII le plus violent ennemi des Suisses,
Burckard Monck, pour lui reprsenter que la chose tait dangereuse,
qu'elle pouvait gagner de proche en proche, que toute noblesse tait
en danger. Le roi, le dauphin, dj en route, reurent je ne sais
combien d'ambassades coup sur coup,  Tours,  Langres,  Joinville, 
Montbliard,  Altkirch[40]. La chose pressait en effet, Zurich tait
assige depuis deux mois; on pouvait apprendre d'un moment  l'autre
qu'elle tait prise, saccage, passe au fil de l'pe.

[Note 40: _Bibliothque royale, mss. Legrand, Histoire de Louis XI,
fol. 76._ Son rcit est excellent, et gnralement fond _sur les
actes_.]

L'arme tait en mouvement; mais ce n'tait pas une opration facile
que mener si loin, en toute sagesse et modestie, ce grand troupeau de
voleurs. Il y avait quatorze mille Franais, huit mille Anglais, des
cossais, toutes sortes de gens. Chaque nation marchait  part sous
ses chefs. Le dauphin avait le titre de commandant gnral. Sur le
passage de ces bandes, les Bourguignons, fort inquiets, taient sur
pied, en armes, et tout prts  tomber dessus. Elles arrivrent
pourtant sans grand dsordre en Alsace.

Ble avait beaucoup  craindre. Avant-garde des cantons, elle savait
de plus que le pape avait offert de l'argent au dauphin pour que,
chemin faisant, il le dbarrasst du concile. Les bourgeois, les
Pres, fort effrays, avertirent les Suisses en toute hte, numrant
les troupes de toute nation qui approchaient de la ville, et rptant
les terribles histoires que l'on contait partout sur les brigands
armagnacs. Les Suisses, tout acharns qu'ils taient au sige,
rsolurent, sans le quitter, d'envoyer quelques milliers d'hommes[41],
pour voir ce qu'taient ces gens-l.

[Note 41: Les historiens ne s'accordent pas sur le nombre; ils disent
quatre mille, trois mille, seize cents, huit cents. Ces nombres
peuvent se concilier; je suppose volontiers que les Suisses envoyrent
trois ou quatre mille hommes, que seize cents passrent la rivire,
que huit cents ou mille parvinrent jusqu'au cimetire et y firent
rsistance. Les savants traducteurs et continuateurs de Mller, MM.
Monnard et Vuillemin, sont nanmoins ports  croire que le nombre
total n'excdait pas deux mille hommes, et que cette petite arme
donna tout entire.

Selon un chroniqueur contemporain encore indit, ce fut une simple
affaire d'avant-garde: Ledit comte de Dampmartin qui estoit de
l'avant-garde, log  deux lyeues de monseigneur le Dauphin, estoit
all vers luy pour savoir quel estoit son bon plaisir qu'il voulloit
que on fist contre ceulx de Balle; et  son retour, trouva que les
Suisses les allrent assaillir... Et quand ledit comte vit lesdits
Suysses qui commencrent  escarmoucher, il fist saillir sur eulx vint
et ung hommes d'armes... Ledit comte... avoit  ladite journe soubz
son enseigne six ou sept vingt hommes d'armes, sans d'autres qu'il
envoya qurir par vingt hommes de ses archiers... _Bibl. royale,
cabinet des titres, ms. communiqu par M. Jules Quicherat._]

La grande arme tournait le Jura et venait, corps par corps,  la
file, vers la petite rivire (la Birse). Dj un corps avait pass;
les Suisses se rurent dessus; ce choc de deux ou trois mille lances 
pied tonna fort des gens qui, dans leurs guerres anglaises, n'avaient
jamais rencontr le fantassin que comme archer. Ils reculrent en
dsordre et repassrent l'eau, laissant leurs bagages; l'arme ainsi
avertie, on dtacha des troupes du ct de la ville, afin que les
bourgeois ne pussent aider les Suisses, ni ceux-ci se jeter dans Ble.

Les deux mille ignoraient si bien  quelles forces ils avaient
affaire, qu'ils voulurent pousser en avant. On leur avait dfendu en
partant d'aller plus loin que la Birse; ils n'en tinrent pas compte;
ces bandes taient menes dmocratiquement, les capitaines par les
soldats. Un messager vint de Ble, qui les avertit du grand nombre de
leurs ennemis, les conjurant au nom de leur salut de ne point passer
la rivire. Mais, telle tait leur ivresse et leur brutalit froce,
qu'ils turent le messager[42].

[Note 42: Tschudi.]

Ils passrent, furent crass; les gens d'armes en poussrent cinq
cents dans une prairie, d'o ils ne sortirent jamais. Mille environ,
croyant gagner Ble, se trouvrent heureux de rencontrer une tour, un
cimetire, o les haies, les vignes, une vieille muraille arrtaient
la cavalerie. Ils tinrent l en dsesprs; ils n'avaient pas plus de
quartier  esprer qu'ils n'en avaient fait  Greiffensee; Burckard
Monck, leur ennemi, tait l pour solder ce compte. Les gens d'armes,
laissant leurs chevaux, forcrent la muraille, mirent le feu  la
tour. Les Suisses furent tus jusqu'au dernier.

Un historien franais leur rend ce tmoignage:

Les nobles hommes qui avoient est en plusieurs journes, contre les
Anglois et autres, m'ont dit qu'ils n'avoient vu ni trouv aucune
gens de si grande dfense, ni si outrageux et tmraires pour
abandonner leur vie[43].

[Note 43: Mathieu de Coucy.]

C'tait une dfaite honorable, une leon toutefois, la seconde
qu'eussent reue les Suisses; la premire leur avait t donne par le
Pimontais Carmagnola. Il faut voir aussi avec quels efforts, quelles
adresses maladroites, quel flot de phrases et de rhtorique leurs
historiens ont tch de couvrir la ralit du fait; ils diminuent le
nombre des Suisses, augmentent celui de leurs ennemis; ils tchent de
faire entendre que toute l'arme des Armagnacs fut engage; ils
peignent l'admiration du dauphin (_qui n'y tait pas_[44], et qui de
sa nature n'admirait pas aisment); enfin, pour que rien ne manque au
merveilleux, ils ajoutent ce petit conte. Le Souabe Burckard Monck se
promenait sur le champ de bataille, riant aux clats  la vue de ces
cadavres, et se mit  dire: Nous nageons dans les roses. Mais, parmi
tous ces gens quasi-morts, en voil un qui ressuscite et qui, d'une
pierre roidement lance, frappe Burckard  la tte; il en meurt trois
jours aprs[45].

[Note 44: Le dauphin ne se trouva point en personne  cette besogne,
ny aucuns des plus grands et principaux de son conseil. Mathieu de
Coucy.--C'est l'historien _contemporain_; il a _parl aux combattants_
mme; historien peu suspect d'ailleurs, puisqu'il loue le courage des
Suisses. Et c'est justement le seul que le savant Mller s'obstine 
ignorer; il ne le cite pas une fois. Il va chercher partout ailleurs,
dans les _on dit_ d'neas Sylvius, qui n'tait plus  Ble, dans la
chronique de Tschudi, crite cent ans aprs, etc.]

[Note 45: Tschudi.]

Le dauphin, ajoutent-ils, fut si effray de la valeur des Suisses,
qu'_il se retira_  la hte et ne leur demanda plus que leur amiti.
Et justement le contraire est exact et parfaitement prouv. Ce sont
les Suisses qui brusquement _se retirrent_, laissrent Zurich[46] et
rentrrent dans les montagnes. Le dauphin voulut bien traiter avec
Ble et le concile; le parti que les Suisses avaient dans Ble, et qui
tait tout prt  faire main basse sur les nobles, n'osa remuer; les
troupes se rpandirent sans obstacle dans la Suisse, entre le Jura et
l'Aar; enfin, aprs avoir bien vu qu'il n'y avait pas grand'chose 
prendre chez leurs ennemis, elles retombrent sur leurs amis, et se
mirent  piller l'Alsace et la Souabe.

[Note 46: Ceux de Zurich disaient aux assigeants: Allez  Ble
faire saler des viandes; la chair ne vous manquera pas. Les autres,
ne sachant pas encore pourquoi les assigs se rjouissaient, leur
crirent: Le vin a donc baiss de prix chez vous, combien la
mesure?--Aussi bon march qu' Ble la mesure de sang. Tschudi.

Les Autrichiens ne se rjouirent pas moins que ceux de Zurich. Ils
firent sur la bataille une mchante complainte, dit le chroniqueur
ennemi: Les Suisses ont march vers Ble  grands cris,  grand
bruit, mais ils ont trouv le dauphin, etc. Tschudi.]

Les Allemands jetrent les hauts cris. Mais les autres rpondaient
qu'on leur avait promis des vivres, une solde, et qu'ils n'avaient
rien reu[47]. Enfin le duc de Bourgogne, craignant de voir les
Franais s'habituer en Suisse et en Alsace, se porta pour mdiateur.
Le dauphin, qui se plaignait d'avoir sauv des ingrats, fit
volontiers la paix avec les Suisses. Il sentit, en homme avis, tout
ce qu'on pouvait faire avec ces braves, qui se vendaient aisment, qui
n'avaient peur de rien et frappaient sans raisonner. Il les encouragea
 venir en France. Il se montra leur ami contre la noblesse, qu'il
tait venu secourir, dclarant que si les nobles de Ble ne voulaient
pas s'arranger, il se joindrait  la ville pour leur faire la guerre.
Il aimait tant cette ville de Ble, qu'il aurait voulu qu'elle fut
franaise. De leur ct les Suisses, qui ne demandaient qu' gagner,
lui offrirent amicalement de lui louer quelques mille hommes.

[Note 47: L'empereur rpliquait qu'il avait demand un secours de six
mille hommes, et non de trente mille. On pouvait lui rpondre que six
mille hommes n'auraient servi  rien, que les Suisses n'auraient pas
t intimids, ni Zurich dlivre. V. la discussion dans _Legrand,
Histoire de Louis XI_ (_ms. de la Bibl. royale_), d'aprs les actes
originaux.

_Bibl. royale, ms. Legrand_, folio 71.

Ceci ne se trouve, si je ne me trompe, que dans les historiens
suisses, Mller, Geschichte, B. IV, c. II.

Je ne puis retrouver la source o j'ai puis ce fait, qui n'est pas
invraisemblable, mais que je n'ose garantir.]

Le retour du dauphin et le bruit de l'chec des Suisses avancrent
fort les affaires de Lorraine. Les villes qui se couvraient du nom de
l'Empire comprirent que si l'empereur et la noblesse allemande avaient
appel les Franais au fond des pays allemands pour sauver Zurich, ils
ne viendraient pas se battre contre les Franais sur les Marches de
France. Toul et Verdun reconnurent le roi comme protecteur[48].

[Note 48: _Archives, Trsor des chartes, Reg. 177_, n{os} 54, 55.]

Metz seule rsistait. Cette grande et orgueilleuse ville avait
d'autres villes dans sa dpendance, et autour d'elle vingt-quatre ou
trente forts. Cependant, ds le commencement, pinal avait saisi
l'occasion de s'affranchir et s'tait jete dans les bras du roi[49].
Les forts s'tant rendus ensuite, les Messins se dcidrent 
ngocier; ils reprsentrent au roi qu'ils n'toient point de son
royaume ni de sa seigneurie; mais que dans ses guerres avec le duc de
Bourgogne et autres, ils avoient toujours reu et confort ses gens.
Alors, par ordre du roi, matre Jean Rabateau, prsident du Parlement,
proposa  l'encontre plusieurs raisons, savoir: Que le Roy prouveroit
suffisamment, si besoin toit, tant par des chartes que chroniques et
histoires, qu'ils toient et avoient t de tout temps pass sujets du
Roy et du royaume; que le Roy toit bien averti qu'ils toient
coutumiers de faire et trouver telles cauteles et cavillations, et
comment, quand l'empereur d'Allemagne toit venu  grande puissance et
intention de les contraindre  obir  lui, pour leur dfense ils se
disoient pour lors tre _dpendans du royaume de France et tenans de
la couronne_; semblablement, quand aucuns roys des prdcesseurs du
Roy de France toient venus pour les faire obir  eux, ils se
disoient tre _de l'Empire et sujets de l'Empereur_[50].

[Note 49: D. Calmet.]

[Note 50: Mathieu de Coucy.]

Le grand procs des limites de la France et de l'Empire ne pouvait se
rgler aussi incidemment et pendant une trve de la guerre
d'Angleterre. La chose resta indcise. Le roi se contenta de faire
financer cette riche ville de Metz.

Au reste, il avait fait tout ce qu'il pouvait dsirer, occup ses
troupes, relev  bon march la rputation des armes franaises. Les
capitaines, jusque-l disperss et  peine dpendants du roi, avaient
suivi son drapeau. Le moment tait venu d'accomplir la grande rforme
militaire que la Praguerie avait fait ajourner.

L'opration tait dlicate; elle fut habilement conduite[51]; le roi
chargea les seigneurs qui lui taient le plus dvous de sonder les
principaux capitaines et de leur offrir le commandement de quinze
compagnies de gendarmerie rgulire. Ces compagnies, chacune de cent
lances (600 hommes), furent rparties entre les villes; mais on eut
soin de les diviser, de sorte que dans chaque ville (mme dans les
plus grandes, Troyes, Chlons, Reims) il n'y avait que vingt ou trente
lances. La ville payait sa petite escouade et la surveillait; partout
les bourgeois taient les plus forts et pouvaient mettre les soldats 
la raison. Les gens de guerre qui ne furent pas admis dans les
compagnies se trouvrent tout  coup isols, sans force; ils se
dispersrent. Les Marches et pays du royaume devinrent plus srs et
mieux en paix, ds les deux mois qui suivirent, qu'ils n'avaient t
trente ans auparavant[52].

[Note 51: On n'a pu retrouver l'ordonnance relative  cette
organisation militaire.--Quant  la taille, elle fut consentie par les
tats d'aprs l'ordonnance de 1439, sans qu'il fut spcifi qu'elle
tait _permanente_ et _perptuelle_. Cette grave innovation fut
introduite par un _sous-entendu_. Ordonnances, XIII.]

[Note 52: Mathieu de Coucy.]

Il y avait trop de gens qui gagnaient au dsordre pour que cette
rforme se fit sans obstacle. Elle en rencontra de timides, il est
vrai, dans le conseil mme du roi. Les objections ne manqurent pas:
les gens de guerre allaient se soulever; le roi n'tait pas assez
riche pour de telles dpenses, etc.

La rforme financire, qui seule rendait l'autre possible, fut due,
selon toute apparence,  Jacques Coeur. Dans la belle et sage
ordonnance de 1443, qui rgle la comptabilit[53], on croit
reconnatre, comme dans celle de Colbert, la main d'un homme form aux
affaires par la pratique du commerce, et qui applique en grand au
royaume la sage et simple conomie d'une maison de banque.

[Note 53: Les officiers de finances exercent un contrle les uns sur
les autres. Les receveurs rendront compte au receveur gnral tous les
deux ans, celui-ci tous les ans  la chambre des comptes; les grands
officiers (l'argentier, l'cuyer, le trsorier des guerres et le
matre de l'artillerie) compteront tous les mois avec le roi mme.
Ordonnances, XIII, 377. Pour mesurer le chemin parcouru, il est
curieux de rapprocher de cette vieille ordonnance l'important ouvrage
de M. de Montcloux: De la Comptabilit publique, 1840.

Cette remarque judicieuse est de notre grand historien conomiste M.
de Sismondi, Histoire des Franais, XIII, 447.]

L'argent donne la force. En 1447, le roi prend la police dans sa main;
il attribue au prvt de _Paris_ la juridiction sur tous les vagabonds
et malfaiteurs du _royaume_[54]. Cette haute justice prvtale tait
le seul moyen d'atteindre les brigands, de les soustraire  leurs
nobles protecteurs,  la connivence,  la faiblesse des juridictions
locales.

[Note 54: Ds 1438, le roi avait nomm le prvt de Paris espcial et
gnral rformateur...]

On trouva ce remde dur, on se plaignit fort; mais l'ordre et la paix
revinrent, les routes furent enfin praticables. Les marchands
commencrent de divers lieux  travers de pays  autres faire leur
ngoce... Pareillement les laboureurs et autres gens du plat pays
s'efforoient  labourer et rdifier leurs maisons,  essarter leurs
terres, vignes et jardinages. Plusieurs villes et pays furent remis
sus et repeuplez. Aprs avoir t si longtemps en tribulation et
affliction, il leur sembloit que Dieu les et enfin pourvus de sa
grce et misricorde[55].

[Note 55: Mathieu de Coucy.]

Cette renaissance de la France fut signale par une chose grande et
nouvelle, la cration d'une infanterie nationale.

L'institution militaire sortit d'une institution financire. En 1445,
le roi avait ordonn que les _lus_ chargs de rpartir la taille
seraient appoints par lui[56]; que ces lus ne seraient plus les
juges seigneuriaux, les serviteurs des seigneurs, mais les agents
royaux, les agents du pouvoir central, dpendant de lui seul, par
consquent plus libres des influences locales, plus impartiaux.

[Note 56: Et n'auront plus doresnavant les juges et chastellains des
_Seigneurs_ particuliers (ne autres juges ordinaires) la cognoissance
des tailles et aides... Plusieurs juges desdictes chatellenies
champtres ne sont pas expers ne cognoissans en telles matires,
ainois sont les aucuns simples gens mchaniques qui tiennent  ferme
desdicts _Sieurs_ particuliers, les receptes, judicatures et prevostez
de leurs seigneuries, et lesquels, soubz ombre de l'autorit qui par
ce moyen leur seroit donn, se voudroient par aventure affranchir,
avec les mtoyers et autres familiers serviteurs, du payement des
tailles et aydes, qui tourneroit  grande folle et charge des manans
et habitans des chastellenies... parce qu'il y auroit moins de
personnes contribuables... aussi pour ce que lesdits juges et
chastellains ne tiennent leur judicature que de quinzaine en
quinzaine... et ne vouldroient laisser leurs affaires pour vacquer 
l'expdition desdictes causes, se ils n'avoient gaiges ou salaires
pour ce faire. Ordonnances, XIII, 241-7.]

En 1448, ces _lus_ reoivent ordre d'lire un homme par paroisse,
lequel sera franc et exempt de la taille, s'armera  ses frais et
s'exercera les dimanches et ftes  tirer de l'arc. Le franc-archer
recevra une solde seulement en temps de guerre.

Les lus devaient, selon l'ordonnance, choisir de prfrence dans la
paroisse un bon compagnon qui auroit fait la guerre[57].

[Note 57: Au cas que les commissaires et esleuz trouveront en aucune
bonne paroisse ung bon compaignon usit de la guerre, et qu'il n'eust
de quoy se mettre sus de habillemens... et fust propice pour estre
archer, lesdicts commissaires et esleuz sauront aux habitans s'ils
luy voudront aidier  soi mettre sus...--Se trois ou quatre
parroissiens povoient faire un archer, ce demeure  la discrtion des
commissaires et esleuz. Les parroissiens de chascune parroisse seront
tenuz d'eulx donner garde de l'archer... qu'il n'ose soy absenter,
vendre ou engaiger son habillement.--Le seigneur chastellain, ou son
capitaine pour luy, sera tenu de visiter tous les moys les archers de
sa chastellenie, et se faulte y trouve, sera tenu de le faire savoir
aux commissaires ou esleuz du Roy. Ordonnances, XIV, 2, 5.--Selon un
auteur qui parat avoir vcu dans la familiarit de Charles VII, il y
aurait eu un archer _par cinquante feux_, Amelgardus, dans les Notices
des mss., I. 423.

V. la diatribe de l'historien connu sous le nom d'Amelgard, contre les
compagnies d'ordonnances et les francs-archers. Notices des mss., I,
423.]

Nanmoins on s'gaya fort sur la nouvelle milice; on prtendait que
rien n'tait moins guerrier; on en fit des satires; il en est rest le
_Franc-Archer de Bagnolet_[58].

[Note 58: C'est une des meilleures satires qu'on attribue  Villon:
Apperoit le franc-archer un espoventail... faict en faon d'un
gendarme, et il lui demande grce:

  En l'honneur de la Passion
  De Dieu, que j'aie confession!
  Car, je me sens j fort malade....]

Plus d'un en riait qui n'avait pas envie de rire. La noblesse
entrevoyait combien l'innovation tait grave. Ces essais plus ou moins
heureux, francs-archers de Charles VII, _lgions_ de Franois Ier,
devaient amener le temps o la force, la gloire du pays seraient aux
roturiers.

L'archer de Bagnolet n'en tait pas moins l'aeul du terrible soldat
de Rocroi, d'Austerlitz.

Au reste, les francs-archers semblent avoir t plus guerriers que la
satire ne veut le faire croire. Ils aidrent fort utilement l'arme,
qui reconquit la Normandie et la Guienne.

Eussent-ils t inutiles, une telle institution et toujours tmoign
une grande chose, savoir: que le roi n'avait rien  craindre de ses
sujets; qu'ils taient bien  lui, les petits surtout, bourgeois et
bonnes gens des villages.

Le XIIIe sicle avait t celui de la _paix du roi_; il avait fallu
alors qu'il dfendit la guerre aux communes comme aux seigneurs; qu'il
leur tt  tous les armes dont ils se servaient mal.

Mais maintenant la guerre sera la _guerre du roi_. Il arme lui-mme
ses sujets; le roi se fie au peuple, la France  la France.

Elle a retrouv son unit au moment o l'Angleterre perd la sienne.
Nous allons voir tout  l'heure (1453) le Parlement anglais voter une
arme, mais on n'osera la lever; ce serait convoquer la discorde de
toutes les provinces, amener des soldats  la guerre civile, les
mettre aux prises; ils commenceraient par se battre entre eux.




CHAPITRE III

TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSS DE FRANCE

1442-1453


C'est une opinion tablie en Angleterre ds le XVe sicle, adopte par
les chroniqueurs, consacre par Shakespeare[59], que ce pays dut la
perte de ses provinces de France et tous ses malheurs au malheur
d'avoir eu une reine franaise, Marguerite d'Anjou. Historiens et
potes, tous voient la fatalit, le mauvais gnie de l'Angleterre
dbarquer avec Marguerite.

[Note 59: Disons mieux, par le nom de Shakespeare. En mettant son nom
 plusieurs tragdies mdiocres qu'il arrangeait un peu, le grand
pote a immortalis toutes les erreurs et les non-sens des
chroniqueurs et dramaturges du XVIe sicle, qui parlent au hasard du
XVe.]

Qui aurait pu le souponner? Marguerite tait une enfant, elle n'avait
que quinze ans; elle sortait de l'aimable maison d'Anjou, qui plus
qu'aucune autre avait contribu  rapprocher tous les princes
franais,  rconcilier la France avec elle-mme. Cette jeune reine
tait la fille du plus doux des hommes, _du bon roi Ren_, l'innocent
peintre et pote, qui finit par vouloir se faire berger[60]; elle
tait nice de Louis d'Anjou, qui laissa  Naples une si chre
mmoire[61].

[Note 60: Sur cette bergerie du vieux roi et de sa jeune femme, V.
Villeneuve-Bargemont.]

[Note 61: M. de Sismondi, justement svre pour tous les rois, fait
une exception en faveur de celui-ci: Histoire des rpubliques
italiennes, IX, 54.]

Le ct maternel tait moins rassurant peut-tre. La maison de
Lorraine, remuante et guerrire s'il en fut, n'en devait pas moins,
adoucie par le sang d'Anjou, sduire, ensorceler les peuples... La
France fut folle des Guise, car c'est trop peu dire amoureuse. On
sait quel souvenir a laiss leur nice, Marie Stuart?... Hros de
roman autant que d'histoire, ces princes de Lorraine devaient en deux
sicles essayer, manquer tous les trnes[62].

[Note 62: On ne peut voir sans intrt, prs de la mer, dans la petite
glise des jsuites de la petite ville d'Eu, la triste et rveuse
effigie de Henri de Guise. Dans les plis infinis de ce front, il n'y a
pas seulement la tragdie personnelle, il y a le long et pnible
imbroglio des destines de la famille, les couronnes de France,
d'cosse, de Naples, de Jrusalem, d'Aragon, revendiques, touches,
manques toujours... Cependant,  la fin, ces Lorrains ont pu se
consoler, ils ont fait fortune, en laissant la Lorraine pour pouser
l'hritire d'Autriche; mais cela n'est arriv que lorsqu'ils ont
perdu l'esprit de la famille et rassur l'Europe par une sage et
honnte mdiocrit.]

La jeune Marguerite tait ne parmi les plus tranges, les plus
incroyables aventures, en plein roman. Son pre tait prisonnier, une
de ses soeurs en otage, marie d'avance  l'ennemi de la maison
d'Anjou. Ren reut dans sa captivit la couronne de Naples et
commena son rgne en prison. Son rival, Alphonse d'Aragon, tait
lui-mme captif  Milan. C'tait une guerre entre deux prisonniers. La
femme de Ren, Isabelle de Lorraine, sans troupes, sans argent,
chasse de son duch, s'en va conqurir un royaume. Elle trouve
Alphonse libre et plus fort que jamais; elle lutte trois ans, se ruine
pour racheter son mari et le faire venir. Il ne vient que pour
chouer[63].

[Note 63: V. Simonet lib. IV; et Giornali Napolitani, ap. Muratori,
XXI, 270, 1108.]

La vaillante Lorraine n'emmena pas sa fille plus loin que Marseille;
elle la laissa sur ce bord avec son jeune frre, parmi les Provenaux
qu'aimait Ren, qui le lui rendaient bien, et dont l'enthousiasme
facile s'animait de l'intrpidit d'Isabelle et de la beaut de ses
enfants. La petite Marguerite, Provenale d'adoption, eut pour
ducation les prils de sa mre, les haines d'Anjou et d'Aragon; elle
fut nourrie dans ces mouvements dramatiques de guerre et d'intrigues;
elle grandit d'esprit, de passion, au souffle des factions du Midi.

C'tait, dit un chroniqueur anglais et peu ami, c'tait une femme de
grand esprit, de plus grand orgueil, avide de gloire, d'honneur; elle
ne manquait pas de diligence, de soin, d'application; elle n'tait pas
dnue de l'exprience des affaires. Et parmi tout cela, c'tait bien
une femme, il y avait en elle une pointe de caprice; souvent, quand
elle tait anime et toute  une affaire, le vent changeait, la
girouette tournait brusquement[64].

[Note 64: Like to a wethercock, mutable and turning. Hall and
Grafton.]

Avec cet esprit violent et mobile, elle tait trs-belle. La furie, le
dmon, comme l'appellent les Anglais, n'en avait pas moins les traits
d'un ange[65], au dire du chroniqueur provenal. Mme ge, accable
de malheurs, elle fut toujours belle et majestueuse. Le grand
historien de l'poque, qui la vit  la cour de Flandre, bannie et
suppliante, n'en fut pas moins frapp de cette imposante figure: La
Reine, avec son maintenir, se montroit, dit-il, un des beaulx
personnages du monde, reprsentant dame[66].

[Note 65: On admiroit son fils et sa fille (Marguerite), comme s'ils
eussent est deux anges de divers sexes, descendus du palais cleste.
Chronique de Provence.]

[Note 66: Chastellain. L'ensemble du passage prouve que c'est bien du
corps, de la personne physique qu'il s'agit.]

Marguerite ne pouvait apparemment pouser qu'une grande infortune.
Elle fut deux fois promise, et deux fois  de clbres victimes du
sort,  Charles de Nevers dpouill par son oncle, et  ce comte de
Saint-Pol avec lequel la fodalit devait finir en Grve. Elle fut
marie plus mal encore; elle pousa l'anarchie, la guerre civile, la
maldiction...  tort ou  droit, cette maldiction dure encore dans
l'histoire.

Tout ce qu'elle avait de brillant, d'minent, et qui l'et servie
ailleurs, devait lui nuire en Angleterre. Si les reines franaises
avaient toujours dplu, sous Jean, sous douard II, sous Richard II,
combien davantage celle-ci, qui tait plus que Franaise! Le contraste
des deux nations devait ressortir violemment. Ce fut comme un coup du
soleil de Provence dans le monotone brouillard. Les ples fleurs du
Nord, comme les appelle leur pote, ne purent qu'tre blesses de
cette vive apparition du Midi.

Avant mme qu'elle vnt, lorsque son nom n'avait pas encore t
prononc, on travaillait dj contre elle, contre la reine qui
viendrait. Tant que le roi n'tait pas mari, la premire dame du
royaume tait lonore Cobham, duchesse de Glocester, femme de l'oncle
du roi; l'oncle tait jusque-l l'hritier prsomptif du neveu. Une
reine arrivant, la duchesse allait descendre  la seconde place; qu'il
survnt un enfant, Glocester n'tait plus l'hritier, il ne lui
restait qu' s'en aller,  mourir de son vivant, en s'enterrant dans
quelque manoir. Le seul remde, c'tait que le bon roi, trop bon pour
cette terre, ft envoy tout droit au ciel[67].... Ds lors, Glocester
rgnait, et lady Cobham, qui avait dj eu l'habilet de se faire
duchesse, se faisait reine et recevait la couronne dans l'abbaye de
Westminster.

[Note 67: Entended to destroy the King... By examination convict.
Hall and Grafton.]

La dame, peu scrupuleuse, eut certainement ces penses; on ne sait
trop jusqu'o elle alla dans l'excution. Elle tait entoure des gens
les plus suspects. Son directeur en ces affaires tait un certain
Bolingbroke, grand clerc[68], surtout dans les mauvaises sciences.
Elle consultait aussi un chanoine de Westminster, et se servait d'une
sorcire, la Margery, dont nous avons parl.

[Note 68: Notabilissimus clericus unus illorum in toto mundo.
Wyrcester.]

Le but tant la mort du roi, on avait fait un roi de cire, lequel
fondant, Henri fondrait aussi. Le grand magicien, Bolingbroke,
sigeait pendant l'opration sur une sorte de trne, tenant en main le
sceptre et l'pe de justice; des quatre coins du sige, partaient
quatre pes, diriges contre autant d'images de cuivre[69]. Mais tout
cela n'avanait pas beaucoup; la duchesse elle-mme, folle de passion
et de dsir, s'tait hasarde la nuit  entrer dans le sanctuaire de
la noire abbaye... Qu'y venait-elle faire? Voulait-elle, de ses
ongles, fouiller la royaut au fond des tombes, ou dj, femme vaine,
s'asseoir dans le trne sur la fameuse pierre des rois?

[Note 69: C'taient probablement les figures du roi, du cardinal et
des deux princes qui avaient chance d'arriver au trne, York et
Somerset.]

L'occasion tait belle pour frapper Glocester, pour perdre sa femme,
_infamer_[70] sa maison. Mais d'aller dans cette forte maison, parmi
tant de vassaux arms et de nobles amis, chercher jusqu' la chambre
conjugale, dans les bras de Glocester, celle qu'il avait tant aime,
son pouse qui portait son nom, c'tait plus de courage qu'on n'en et
attendu du vieux Winchester et de ses vques. Ils ne s'y seraient pas
hasards, s'ils n'eussent t soutenus, suivis de la populace qui
criait _ la sorcire!_ Ce mot tait terrible; il suffisait de le
prononcer pour que toute une ville ft comme ivre et ne se connt
plus... Le peuple, en ces moments, devenait d'autant plus furieux
qu'il avait peur lui-mme; il laissait tout pour faire la guerre au
diable; tant que le feu n'en avait pas fait raison, il croyait sentir
sur lui-mme la griffe invisible...

[Note 70: Pourquoi l'historien du XVe sicle n'emploierait-il pas un
mot qui revient si souvent dans nos chroniques de ce temps?]

La duchesse fut saisie et examine par le primat, ses gens pendus,
brls. Pour elle, par une grce cruelle, elle fut rserve.
L'ambitieuse avait rv une _entre_ solennelle, une marche pompeuse
dans Londres; elle l'eut en effet. Elle fut promene comme pnitente,
et la torche au poing, par les rues, au milieu des drisions froces,
la canaille, les _apprentis_ de la Cit aboyant aprs... Si, comme il
faut le croire, les ennemis de la victime ne lui pargnrent pas les
durets ordinaires de la pnitence publique, elle tait en chemise,
tte nue, au brouillard de novembre... Elle subit l'horrible promenade
par trois jours, par trois quartiers[71]. Et ensuite, comme elle
n'tait pas morte, on la remit  la garde d'un lord, et on l'envoya
pour pleurer toute sa vie au milieu de la mer, dans l'le lointaine de
Man.

[Note 71: Tribus diebus... pertransiens cum uno cero in manu... et
feria sexta cum cero... et die sabbati... simili modo. Wyrcester.]

On serait tent de croire que cette scne avait t arrange pour
pousser  bout Glocester, lui faire perdre toute mesure, lui faire
prendre les armes et rompre la _paix de la Cit_; il aurait eu cette
fois contre lui les gens de Londres, il et t tu peut-tre,  coup
sr perdu. Au grand tonnement de tout le monde, le duc ne bougea[72].
Ses ennemis en furent pour leur cruelle comdie. Il laissa faire, il
abandonna sa femme plutt que sa popularit, il resta pour le peuple
_le bon duc_. Cette patience d'un homme si fougueux, et dans une si
terrible preuve, donna fort  rflchir; pour se contenir ainsi
lui-mme, il avait selon toute apparence des desseins profonds. Par
deux fois il avait essay de se faire souverain dans les Pays-Bas[73],
et il avait chou. Mais la chose tait certainement plus facile en
Angleterre; il n'tait spar du trne que par une vie d'homme, tant
que le roi n'tait pas mari, n'avait pas d'enfants.

[Note 72: Toke all things paciently and sayde little. Hall and
Grafton.]

[Note 73: Rcemment encore,  la rupture de 1436, il s'tait fait
faire par Henri VI, comme roi de France, le don impolitique, insens,
du comt de Flandre. (Rymer, 1436, 30 juil.)]

Donc, il fallait marier le roi au plus vite, le marier en France,
faire la paix avec la France. L'Angleterre avait assez de la sourde et
terrible guerre qui dj grondait en elle-mme.

Cette raison tait bonne, et il y en avait une autre non moins forte:
c'est que l'Angleterre s'puisait  faire une guerre inutile, qu'elle
n'en pouvait plus, que les dpenses croissaient d'heure en heure, que
les possessions franaises cotaient, loin de rapporter. Dans un
temps bien meilleur, en 1427, on en tirait 57,000 livres sterling, et
l'on y dpensait 68,000[74].

[Note 74: Turner, d'aprs un document ms.]

Si ces provinces rapportaient, ce n'tait pas au roi. Ceci demande
d'tre expliqu avec quelque dtail.

Le rgent de France, peu secouru, toujours aux expdients, ne sachant
comment faire face  mille embarras, avait infod aux lords tous les
meilleurs fiefs; il leur avait mis entre les mains les chteaux, les
places, dans l'espoir qu'ils les dfendraient avec leurs bandes de
vassaux. Cela crait aux lords des intrts trs-divers, souvent
opposs entre eux, souvent peu d'accord avec l'intrt du roi. Ainsi,
Glocester avait des places en Guienne, et il tait l'alli des
Armagnacs; mais le duc de Suffolk, mariant sa nice dans la maison
rivale de Foix, fit passer au mari les fiefs de Glocester. Au nord,
Talbot avait Falaise; le duc d'York, devenu rgent, prit pour lui une
ville capitale, royale, la grande ville de Caen.

Le pis, c'est que ces lords, sentant toujours qu'ici ils n'taient pas
chez eux, ne faisaient rien pour les fiefs qu'ils s'taient chargs de
dfendre. Ils laissaient tout tomber, murs et tours, en ruine. Ils n'y
auraient pas mis un penny; tout ce qu'ils pouvaient tirer, extorquer,
ils l'envoyaient vite au manoir, _home_... Le _home_ est l'ide fixe
de l'Anglais en pays tranger. Tout allait donc s'enfouir dans les
constructions de ces monstrueux chteaux, aujourd'hui trop grands pour
des rois. Mais les Warwick, les Northumberland, les jugeaient trop
petits pour la grandeur future qu'ils rvaient  leur famille, pour
l'_an_, l'hritier, quand _Sa Grce_ sigerait  Nol dans un
banquet de quelques mille vassaux... Ils ne devinaient gure que
bientt, pre, an et puns, vassaux, biens et fiefs, tout allait
prir dans la guerre civile; tout, sauf le paisible et vrai possesseur
de ces tours, le lierre qui ds lors commenait  les vtir, et qui a
fini par envelopper l'immensit de Warwick castle.

Quiconque parlait de traiter avec la France, allait avoir contre lui
tous ces lords; ils trouvaient bon que le pays se ruint pour leur
conserver leurs fiefs du continent, leurs fermes, pour mieux dire, ils
n'y voyaient rien autre chose. Il tait tout simple qu'ils y tinssent.
Ce qui tait plus surprenant, c'est que la guerre avait tout autant de
partisans parmi ceux qui n'avaient rien en France, chez ceux que la
guerre ruinait; ces pauvres diables avaient sur le continent une
richesse d'orgueil, une royaut d'imagination; au moindre mot
d'arrangement, le _fellow_ sans chausses entrait en fureur, on voulait
lui rogner son royaume de France, lui voler ce que la vieille
Angleterre avait si lgitimement gagn  la bataille d'Azincourt.

Les vques rgnants (Winchester, Cantorbry, Salisbury et
Chichester), dans le dsir qu'ils avaient de la paix, dans leurs
craintes que les dpenses de la guerre ne fissent toucher aux biens
d'glise, ngociaient toujours, mais n'osaient conclure. Ils n'en
seraient peut-tre jamais venus l, s'ils n'eussent eu avec eux dans
le conseil un homme d'pe, lord Suffolk, qui les entrana; il fallait
un homme de guerre pour oser faire la paix.

Suffolk n'tait pas d'une famille ancienne. Les Delapole (c'tait leur
vrai nom) taient de braves marchands et marins. L'aeul fut anobli
pour avoir fourni des vivres  douard Ier dans la guerre d'cosse. Le
grand-pre, factotum du violent Richard II, le servit comme amiral,
gnral, chancelier; loin de faire ainsi sa fortune, il fut poursuivi
par le Parlement et il alla mourir  Paris. Le pre, pour relever sa
maison, tourna court et se donna aux ennemis de Richard, se donna
corps et me; il se fit tuer, lui et trois de ses fils, pour la maison
de Lancastre.

Le dernier fils, celui dont nous parlons, avait fait trente-quatre ans
les guerres de France avec beaucoup d'honneur. Les revers d'Orlans et
de Jargeau n'avaient fait aucun tort  sa rputation de bravoure.
Cette dernire place tant force, il se dfendait encore; enfin, se
voyant presque seul, il avise un jeune Franais: Es-tu chevalier? lui
dit-il.--Non.--Eh bien! sois-le de ma main. Ensuite il se rendit 
lui.

Il revint en Angleterre, ruin par une ranon de deux ou trois
millions. Nanmoins, loin de garder rancune  la France, il conseilla
la paix, s'attacha au parti de la paix; malheureusement il portait
dans ce parti la duret, l'insolence de la guerre.

La pense du cardinal Winchester, c'et t de faire pouser au roi
d'Angleterre une fille du roi de France; pense timide qu'il osa 
peine exprimer dans les ngociations[75]. La fille tant impossible,
on se contenta d'une nice. Le choix tomba sur la fille d'un prince
pauvre, Ren, qui ne pouvait porter ombrage aux Anglais. Il y avait
encore cet avantage que, si l'on tait oblig, pour diminuer les
dpenses, d'abandonner les deux provinces non maritimes, le Maine et
l'Anjou, on les rendrait  Ren et  son frre, non  Charles VII, ce
qui serait peut-tre moins blessant pour l'orgueil anglais[76].

[Note 75: Rymer, 1433, 21 mai.]

[Note 76: Le Maine devait tre remis  Ren, et non au roi de France:
Henri VI demande expressment  Charles VII qu'il en soit ainsi par sa
lettre originale du 28 juillet 1447. _Mss. Du Puy._]

Le trait de mariage et de cession tait raisonnable, et nanmoins
d'un extrme pril pour celui qui oserait le conclure. Suffolk, qui ne
l'ignorait pas, ne se contenta point de l'autorisation du conseil, il
eut la prcaution de se faire pardonner d'avance par le roi les
erreurs de jugement dans lesquelles il pourrait tomber. Ce singulier
pardon des fautes  commettre fut ratifi par le Parlement[77].

[Note 77: Le Parlement anglais dgage le roi de la promesse qu'il
avait faite,  l'exemple du roi de France, de ne point faire de paix
sans l'aveu des trois tats de la nation, 1445.--Le 24 avril 1446,
le Parlement dclare que le trait a t fait du propre mouvement du
roi, _sans qu'il ait t conseill_. _Mss. Brquigny._]

Rendre une partie pour consolider le reste, c'tait faire justement ce
que fit saint Louis, lorsque, malgr ses barons, il restitua aux
Anglais quelques-unes des provinces que Philippe-Auguste avait
confisques sur Jean sans Terre.

Mais ici, il n'y avait mme pas restitution dfinitive pour le Maine.
Le roi d'Angleterre accordait, non la souverainet, mais l'_usufruit
viager_ du Maine au frre de Ren. Encore, pour cet usufruit, les
Franais devaient payer aux Anglais, qui tenaient dans ce comt des
fiefs de la Couronne, le _revenu de dix annes_[78]; pour une
possession si prcaire, ces feudataires allaient recevoir une somme
ronde, en argent, plus sre, et probablement plus forte que tout ce
qu'ils en auraient tir jamais.

[Note 78: Moyennant rcompensation de la valeur desdites terres pour
dix ans. Rymer, 1448, 11 mars.]

Suffolk de retour trouva contre lui une unanimit terrible. Jusque-l,
on tait divis sur la question; bien des gens voyaient que pour
garder ces possessions ruineuses, il faudrait aller jusqu'au fond de
toutes les bourses, et ils ne savaient pas trop s'ils voulaient garder
 ce prix: l'orgueil disait _oui_, l'avarice _non_. Le trait de
Suffolk ayant tranquillis l'avarice, l'orgueil parla seul. Les moins
disposs  financer pour la guerre se montrrent les plus guerriers,
les plus indigns. Le caractre morose et bizarre de la nation ne
parut jamais mieux. L'Angleterre ne voulait rien faire ni pour garder
ni pour rendre avec avantage. Elle allait tout perdre sans
ddommagement; la plus vulgaire prudence et suffi pour le prvoir. Et
le ngociateur qui, pour assurer le reste, rendait une partie avec
indemnit, fut ha, conspu, poursuivi jusqu' la mort.

Tels furent les tristes auspices sous lesquels Marguerite d'Anjou
dbarqua en Angleterre. Elle y trouva un soulvement universel contre
Suffolk, contre la France et la reine franaise, une rvolution toute
mre, un roi chancelant, un autre roi tout prt. Glocester avait
toujours eu pour lui le parti de la guerre, les mcontents de diverses
sortes; mais voil que tout le monde tait pour la guerre, tout le
monde mcontent. Lorsqu'il marchait, selon sa coutume, avec un grand
cortge de gens arms qui portaient ses couleurs, lorsque les petites
gens suivaient et saluaient _le bon duc_, on sentait bien que la
puissance tait l, que cet homme si humili allait se trouver matre
 son tour, qu'il devait rgner, comme _protecteur_ ou comme roi... Il
en tait moins loin  coup sr que le duc d'York, qui pourtant en vint
 bout plus tard.

De l'autre part, que voyait-on? de vieux prlats, riches et timides,
un octognaire, le cardinal Winchester, une reine toute jeune, un roi
dont la saintet semblait simplicit d'esprit. Les alarmes croissant,
un Parlement fut convoqu et le peuple requis de prendre les armes et
de veiller  la sret du roi. Le Parlement fut ouvert par un sermon
de l'archevque de Cantorbry et du chancelier, vque de Chichester,
sur la paix et le bon conseil; le lendemain Glocester fut arrt (11
fvrier); on rpandit qu'il voulait tuer le roi pour dlivrer sa
femme. Peu de jours aprs, le prisonnier mourut (23 fvrier). Sa mort
ne fut ni subite ni imprvue; elle avait t prpare par une maladie
de quelques jours[79]. Depuis longtemps, d'ailleurs, il tait loin
d'tre en bonne sant, si nous en croyons un livre crit plusieurs
annes auparavant par son mdecin[80].

[Note 79: In tam arcta custodia, quod pr tristitia decideret in
lectum _gritudinis_, et _infra paucos dies_ posterius secederet in
fata. Whethamstede, apud Hearne, Script. Angl. II, 365.]

[Note 80: Dans ce curieux ouvrage que le mdecin adresse au duc, il
lui dcrit avec les plus grands dtails l'tat o se trouvent les
divers organes de Sa Grce. Il n'en compte pas moins de _sept_ qui
sont fort altrs: le cerveau, la poitrine, le foie, la rate, les
nerfs, les reins et genitalia. Il observe, entre autres choses, que le
noble malade est puis par l'usage immodr des plaisirs de l'amour,
qu'il a le flux de ventre une fois par mois, etc. Quand mme on
supposerait que le mdecin a voulu effrayer, pour obtenir un peu plus
de sobrit et de modration, cet inventaire d'infirmits, de maladies
naissantes, mme rduit de moiti, serait encore peu rassurant.
(Hearne.)]

Toute l'Angleterre n'en resta pas moins convaincue qu'il avait pri de
mort violente. On arrangeait ainsi le roman: la reine avait pour amant
Suffolk (un amant de cinquante ou soixante ans pour une reine de
dix-sept!) tous deux s'taient entendus avec le cardinal; le soir,
Glocester se portait  merveille; le matin il tait mort[81]!...
Comment avait-il t tu? Ici les rcits diffraient; les uns le
disaient trangl, quoiqu'il et t expos et ne portt aucune
marque; les autres reproduisaient l'histoire lugubre de l'autre
Glocester, oncle de Richard II, touff, disait-on, entre deux
matelas. D'autres, enfin, plus cruels, prfraient l'horrible
tradition d'douard II, et le faisaient mourir empal.

[Note 81: Vespere sospes et incolumis, mane (proh dolor!) mortuus
elatus est et ostensus. Hist. Croyland. continuatio, apud Gale, I,
521. Cette version plus dramatique est reproduite servilement par tous
les autres: Hall and Grafton, I, 629; Holinshed, p. 1257 (d. 1577);
Shakespeare, etc.]

Il est rare qu'une femme de dix-sept ans ait dj le courage atroce
d'un tel crime; il est rare qu'un vieillard de quatre-vingts ans
ordonne un meurtre, au moment de paratre devant Dieu. Je crains
qu'il n'y ait ici erreur de date, qu'on n'ait jug Winchester mourant
par le Winchester d'un autre ge; et que, d'autre part, on n'ait dj
vu dans une reine enfant,  peine sortie de la cour de Ren, cette
terrible Marguerite, qui, dans la suite, effarouche de haine et de
vengeance, mit une couronne de papier sur la tte sanglante d'York.

Quant  Suffolk, l'accusation tait moins invraisemblable. Il avait eu
le tort d'autoriser d'avance tout ce qu'on pourrait dire, en se
donnant, par un arrangement odieux, un intrt pcuniaire  la mort de
Glocester. Cependant, ses ennemis les plus acharns, dans l'acte
d'accusation qu'ils lancrent contre lui de son vivant, ne font nulle
mention de ce crime. On ne le lui a jamais reproch en face, mais plus
tard, aprs sa mort, lorsqu'il n'tait plus l pour se dfendre.

Le crime, au reste, s'il y en eut un, ne pouvait qu'tre inutile. Il
restait un prtendant dans la ligne de Lancastre, le duc de Somerset;
et il en restait un hors de cette ligne, et plus lgitime. Les
Lancastre ne descendaient que du _quatrime_ fils d'douard III; et le
duc d'York descendait du _troisime_. Donc son titre tait suprieur,
et la mort de Glocester ne faisait que produire sur la scne un
prtendant plus dangereux.

Winchester, selon toute apparence, tait malade au moment de la mort
de Glocester, car il mourut un mois aprs. Sa mort fut un vnement
grave. Il avait t cinquante ans le chef de l'glise, et alors, tout
vieux qu'il tait, son nom en faisait l'unit. Suffolk n'tait pas
vque pour remplacer Winchester; homme d'pe, et dans une telle
crise, il ne pouvait gure suivre une politique de prtres. Les
prlats qui, pour dfendre l'_tablissement_, avaient fait la royaut
des Lancastre, qui s'en taient servis et avaient rgn avec elle,
s'en loignrent  temps[82] et se rsignrent pieusement  la laisser
tomber.

[Note 82: L'vque de Chichester ne peut plus venir au Parlement pour
cause de vieillesse, mauvaise vue, etc. L'vque d'Hereford donne sa
dmission, etc. (Rymer, 1449, 9 et 19 dcembre.)]

Pourquoi, d'ailleurs, l'glise aurait-elle mis au hasard un
_tablissement_ dj fort menac pour sauver ce qui ne servait plus,
ce qui nuisait plutt? Suffolk commenait  prendre de l'argent, aux
moines d'abord, il est vrai; mais il allait en venir aux vques. Si
l'ami agissait ainsi, que pouvait faire de plus l'ennemi?

Et en effet, sa dtresse augmentant, le Parlement lui refusant tout,
il vendit des vchs[83]. C'tait le sr moyen de mettre contre soi,
non-seulement l'glise, mais les lords, qui souvent pouvaient payer
leurs dettes avec des bnfices, faire vques leurs chapelains, leurs
serviteurs. Les grands taient blesss doublement  leur endroit le
plus sensible; on leur tait leur influence sur l'glise, au moment o
ils perdaient leurs fiefs de France. L'indemnit promise pour les
terres qu'ils avaient dans le Maine se rduisit  rien; elle fut
change par un nouveau trait pour certaines sommes que les Marches
anglaises de Normandie payaient jusque-l aux Franais; le roi
d'Angleterre se chargeait d'indemniser ses sujets du Maine; c'est dire
assez qu'ils ne reurent pas un sol.

[Note 83: Episcopatus et beneficia regia pro pecuniis conferendo.
Hist. Croyland. Continuatio, apud Gale, I, 521.

 prendre sur les deniers qu'il (le roi de France) a coustume lever
pour le remboursement des appatis sur les subgetz dudit trs-hault et
puissant nepveu du paiis de Normandie, afin que sur lesdicts deniers,
lesdits subgetz d'iceluy, laissans lesdites terres (du Maine), soit
par lui contemptez. Rymer, V. 189, 1448, 11 mars.--Je n'ai pu trouver
le trait original de la cession de l'Anjou et du Maine. On ne le
connat que par cet arrangement ultrieur qui tire les ddommagements
d'une source odieuse, douteuse, et en laisse la rpartition 
l'arbitraire du roi d'Angleterre, c'est--dire de Suffolk.--Les
_appatis_ ou _pactiz_ taient ordinairement des contributions que les
gens d'un pays payaient aux garnisons voisines pour labourer
paisiblement. Ducange, I, 577.]

Un pouvoir qui blessait les grands dans leur fortune, le peuple en son
orgueil, et que l'glise ne soutenait plus, ne pouvait subsister. 
qui sa ruine allait-elle profiter? c'tait la question.

Les deux princes les plus prs du trne taient York et Somerset.
Suffolk crut s'assurer de tous deux. Il ta au plus dangereux, au duc
d'York, l'arme principale, celle de France, et il le relgua
honorablement dans le gouvernement d'Irlande. Somerset qui, aprs
tout, tait Lancastre et proche parent du roi, eut le poste de
confiance, la rgence de France, l'arme la plus nombreuse. Mais il
n'en fut pas moins hostile. Il crut, il dit du moins qu'on l'avait
envoy en France pour le dshonorer, pour le laisser prir sans
secours, lorsque les places taient ruines, dmanteles, lorsque la
Normandie l'tait elle-mme par l'abandon du Maine qui dcouvrait ses
flancs.

Au mois de janvier 1449, le Parlement reut de Somerset une plainte
solennelle: la trve allait expirer, le roi de France, disait-il,
pouvait attaquer avec soixante mille hommes[84]; sans un prompt
secours, tout tait perdu. Cette plainte tait le testament de
l'Angleterre franaise, les paroles dernires... Le sage Parlement les
accueille, mais uniquement pour nuire  Suffolk; il ne vote pas un
homme, pas un shelling; ce serait voter pour Suffolk; la grande guerre
maintenant est contre lui et non contre la France; prisse Suffolk, et
avec lui, s'il le faut, la Normandie, la Guienne, l'Angleterre
elle-mme!

[Note 84: Somerset assurait que le roi avait ordonn que chaque
trentaine d'hommes en armerait un. (Rolls Parl.)]

Somerset avait admirablement prophtis le soufflet qu'il allait
recevoir. La trve fut rompue. Le Maine tant livr, un capitaine
aragonais, au service d'Angleterre[85], vint de cette province
demander refuge aux villes normandes. Il trouva toute porte ferme,
aucune garnison ne voulait s'affamer en partageant avec ces fugitifs.
Alors il fallut bien que l'Aragonais devnt sa providence  lui-mme;
il trouva sur les marches deux petites villes, mais dsertes,
dpourvues; de l, la faim pressant, il se jeta, avec sa bande, sur
une bonne grosse ville bretonne, sur Fougres. Voil la guerre
recommence[86].

[Note 85: De l'ordre de la Jartire... et signal capitaine. Jean
Chartier.]

[Note 86: Sur la rupture de la trve, V. la _ballade_ patriotique _du
bedeau de l'universit d'Angers_, publie par M. Mazure, Revue
Anglo-Franaise, avril 1835 (Poitiers).]

Le roi, le duc de Bretagne, s'adressent  Somerset, lui redemandent
la ville, avec indemnit[87]. Mais, quand il aurait pu donner
satisfaction, il n'et os le faire; il avait peur de l'Angleterre
encore plus que de la France. N'obtenant pas d'indemnit, les Franais
en prennent. Le 15 mai, ils saisissent Pont-de-l'Arche  quatre lieues
de Rouen; un mois aprs, Verneuil. L'arme royale, sous Dunois, entre
par vreux, les Bretons par la Basse-Normandie, les Bourguignons par
la Haute. Le comte de Foix attaquait la Guienne. Tout le monde voulait
part dans cette cure.

[Note 87: Le roi de France se plaignait aussi des courses que les
Anglais faisaient contre les vaisseaux de son alli le roi de
Castille, et de leurs brigandages sur les grandes routes de France:
Et se nommoient les _faux visages_,  cause qu'ils se dguisoient
d'habits dissolus. Jean Chartier.]

Le roi coupa toute communication entre Caen et Rouen, reut la
soumission de Lisieux, de Mantes, de Gournai, fit paisiblement son
entre  Verneuil,  vreux et  Louviers, o Ren d'Anjou le joignit.
Enfin, runissant toutes ses forces, il vint sommer Rouen de se
rendre. La ville tait dj toute rendue de coeur; sous la croix
rouge, tout tait franais. Quoique Somerset y ft en personne avec le
vieux Talbot, il dsespra de dfendre cette grande population qui ne
voulait pas tre dfendue. Il se retira dans le chteau, et en un
moment toute la ville eut pris la croix blanche[88]. Somerset avait
avec lui sa femme et ses enfants; nul espoir de sortir; les bourgeois
taient comme une seconde arme pour l'assiger; il se dcida 
traiter. Pour lui, pour sa femme et ses enfants, pour sa garnison, le
roi se contentait de recevoir une petite somme de 50,000 cus; c'tait
une bien faible ranon  cette poque; celle de Suffolk tout seul
avait t de 2,400,000 francs. Somerset payait le surplus, il est
vrai, de son honneur, de sa probit; pour ne pas se ruiner, il ruinait
le roi d'Angleterre; il s'engageait, lui rgent,  livrer aux Franais
le fort d'_Arques_ (ce qui leur assurait Dieppe),  leur donner toute
la basse Seine, _Caudebec_, _Lillebonne_, _Tancarville_, l'embouchure
de la Seine, _Honfleur_!

[Note 88: Mathieu de Coucy, p. 444, et Jacques Du Clercq (qui copie
Mathieu), I, 344, d. Reiffenberg.--V. les dtails de la capitulation,
de l'entre, etc., dans M. Chruel, p. 125-134, d'aprs les documents
authentiques. Le roi rtablissait la juridiction ecclsiastique dans
les prrogatives qu'elle avait perdues sous les Anglais; il maintenait
l'chiquier, la Charte aux Normands, la Coutume de Normandie, etc. Il
ne tarda pas  dclarer les gens de Rouen francs, quictes et exempts
de la compaignie _franaise_ et de tout ce que ceux de _Paris_ peuvent
demander  cette cause. Cette guerre commerciale entre Rouen et
Paris, qui durait depuis si longtemps, ne finit effectivement qu'
l'avnement de Louis XI, qui renouvela l'ordonnance de son pre
(communiqu par M. Chruel, d'aprs les _Archives de Rouen_, II,  2,
_7 juillet 1450_, _5 janvier 1461_).--V. aussi sur l'_entre_ une
pice publie par M. Mazure dans la Revue Anglo-Franaise, avril 1835
(Poitiers).]

Mais on pouvait douter qu'il et pouvoir pour faire de tels prsents;
il ne le fit croire qu'en donnant mieux encore; il mit en gage son
bras droit, lord Talbot, le seul homme qui inspirt confiance aux
Anglais... Et il ne put le dgager, ni remplir son trait; Honfleur
dsobit; en sorte que Talbot resta  la suite de l'arme franaise,
pour tre tmoin de la ruine des siens[89]. Les Anglais d'Honfleur
restrent sans secours; ils virent en face la grosse ville d'Harfleur,
bien autrement forte, force en plein hiver par l'artillerie de Jean
Bureau (dc. 1449)[90]; alors, ayant encore appel en vain Somerset 
leur aide, ils finirent par se rendre aussi (18 fv. 1450).

[Note 89:  l'entre de Charles VII dans Rouen: Estoient aux
fenestres la femme du comte de Dunois et celle du duc de Somerset pour
voir le mystre et cette grande crmonie, avec lesquelles estoient le
sire de Talbot et les autres Anglois dtenus en ostage, qui estoient
fort pensifs, et marris. Jean Chartier.]

[Note 90: S'abandonna et hasarda fort le roi, allant en personne s
fossez et aux mines... D'icelles artillerie et mines estoit gouverneur
matre Jean Bureau, trsorier de France, lequel estoit fort subtil et
ingnieux en telles matires et en plusieurs autres choses. Ibidem.]

Si l'on songe que la seule Harfleur avait seize cents hommes, une
petite arme pour garnison, il ne semble pas que la Normandie ait t
aussi dgarnie que Somerset voulait le faire croire. Mais les troupes
taient disperses, dans chaque ville quelques Anglais au milieu d'une
population hostile. Qu'auraient-ils fait, mme plus forts, contre ce
grand et invincible mouvement de la France qui voulait redevenir
franaise?

Personne ne comprenait cela en Angleterre. La Normandie avait t
dsarme  dessein, trahie, vendue. N'avait-on pas vu le pre de la
reine dans l'arme du roi de France?... Tous les revers de cette
campagne, la Seine perdue, Rouen rendue, l'pe de l'Angleterre, lord
Talbot, mis en gage, toute cette masse de malheurs et de honte retomba
d'-plomb sur la tte de Suffolk.

Le 28 janvier 1450, la chambre basse prsente au roi une humble
adresse: Les pauvres communes du royaume sont tendrement,
passionnment et de coeur portes au bien de sa personne, autant que
jamais communes le furent pour leur souverain lord[91].... Toutes ces
tendresses pour demander du sang... Dans cette trange pice, les
choses les plus contradictoires taient affirmes en mme temps:
Suffolk vendait l'Angleterre au roi de France et _au pre de la
reine_; il tenait un chteau tout plein de munitions pour l'ennemi qui
devait faire une descente. Et pourquoi appelait-il les Franais, les
parents et amis de la reine? _Pour faire roi son fils_[92]  lui
Suffolk, en renversant le roi et la reine. Cela parut logique et bien
li; John Bull n'eut pas un doute!

[Note 91: As lovingly, as heartily, and as tenderly... Turner.]

[Note 92: Il avait fait pouser  son fils la fille de l'an des
Somerset, laquelle avait le premier droit au trne, aprs Henri VI,
dans la ligne de Lancastre. Marie  tout autre qu'au fils du
ministre, confident de la reine, cette hritire et t infiniment
dangereuse. Nul doute que ce mariage ne se soit fait par la volont de
Marguerite.]

Le contradictoire et l'absurde tant admis comme vidents, il n'y
avait rien  rpondre. Suffolk essaya nanmoins. Il numra les
services de sa famille, tous ses parents tus pour le pays, il rappela
que lui-mme il avait pass trente-quatre ans  faire la guerre en
France, dix-sept hivers de suite sous les armes sans revoir le
foyer[93], puis sa fortune ruine par sa ranon, puis douze annes
dans le Conseil. tait-il bien probable qu'il voult couronner tant de
services, une vie si avance, par une trahison?

[Note 93: Ceci fait penser  l'honorable exil de lord Collingwood,
qui, pendant toute la guerre continentale, n'obtint pas la permission
de mettre une fois le pied  terre ni de revoir ses filles.]

Il avait beau dire;  chaque mot de justification survenait, comme
une charge de plus, quelque mauvaise nouvelle. Il n'abordait plus de
bateau qu'il n'apprt un malheur, Harfleur aujourd'hui, Honfleur
demain, puis une  une, toutes les villes de la Basse-Normandie; puis
(chose plus sensible encore), la dfense de vendre les draps anglais
en Hollande[94]... Ainsi les bruits lugubres se succdaient sans
intervalle; c'tait comme une cloche funbre qui de l'autre rivage
sonnait la mort de Suffolk... On peut juger de la rage du peuple par
une ballade du temps[95] o l'on mle ironiquement son nom et ceux de
ses amis aux paroles consacres de l'office des morts.

[Note 94: Proceedings and ordinances of the Privy Council, vol. VI, p.
69, 75, 85 (1837).]

[Note 95: Cette excrable parodie dpasse 93; vous diriez les litanies
chantes par Marat. Ritson's ancient Songs. Je regrette fort que la
publication des Political Songs du savant M. Wright ne s'tende pas
encore jusqu' cette poque (1841).]

La reine essaya d'un moyen pour sauver la victime; ce fut de faire
prononcer par le roi contre Suffolk un bannissement de cinq annes. Il
sortit de Londres  grand'peine,  travers une meute altre de sang;
mais ce ne fut pas pour passer en France; il et justifi les
accusations. Il resta dans ses terres, sans doute pour attendre
l'effet d'une tentative o il avait mis son dernier enjeu. Il avait
fait passer trois mille hommes  Cherbourg, avec le brave Thomas
Kyriel, qui devait faire tout le contraire de ce qui avait perdu
Somerset, concentrer les troupes, tenter un coup. Une belle bataille
et peut-tre sauv Suffolk. Kyriel russit d'abord; il assigea et
prit Valognes. De l, il voulait joindre Somerset en suivant le long
de la mer. Mais les Franais le tenaient, le comte de Clermont en
queue, Richemont en tte, pour lui barrer le passage ( Formigny, 15
avril 1450). Kyriel se battit vaillamment et fut cras. On sut, 
partir de ce jour, que les Anglais pouvaient tre battus en plaine. Il
n'y eut pas quatre mille morts[96], mais avec eux gisait l'orgueil
anglais, la confiance, l'espoir; Azincourt ne fut plus dans la mmoire
des deux nations _la dernire bataille_.

[Note 96: Trois mille sept cent soixante-quatorze, au dire des
hrauts. D'aprs leur rapport, l'arme anglaise et t forte de six 
sept mille hommes, et les Franais n'auraient eu que trois mille
combattants. Jean Chartier, 197. Mathieu de Coucy, 45. Jacques Du
Clercq, I, 266, d. Reiffenberg. Il est vrai que, ces historiens se
copiant, les trois tmoignages ne peuvent gure compter que pour un
seul.]

C'tait l'arrt de Suffolk; il le comprit et se prpara. Il crivit 
son fils une belle lettre, sans faiblesse, noble et pieuse, lui
recommandant seulement de craindre Dieu, de dfendre le roi, d'honorer
sa mre. Puis il fit venir ce qu'il y avait de gentlemen dans le
voisinage, et en leur prsence, jura sur l'hostie qu'il mourait
innocent. Cela fait, il se jeta dans un petit btiment,  la garde de
Dieu. Mais il y avait trop de gens intresss  ce qu'il n'chappt
point. York voyait en lui le champion intrpide de la maison de
Lancastre; Somerset craignait un accusateur, au retour de sa belle
campagne; l'Angleterre aurait eu  juger, entre lui et Suffolk, qui
des deux avait perdu la Normandie.

Selon Monstrelet et Mathieu de Coucy, qui par les Flamands pouvaient
savoir trs-bien les affaires d'Angleterre, celles de mer surtout, ce
fut un vaisseau des amis de Somerset qui le _rencontra_[97]. Ils lui
firent son procs  bord; rien ne manqua pour que la chose et l'air
d'une vengeance populaire; le pair du royaume eut pour pairs et jurs
les matelots qui l'avaient pris. Ils le dclarrent coupable, lui
accordant pour toute grce, vu son rang, d'tre dcapit. Ces jurs
novices ne l'taient pas moins comme bourreaux; ce ne fut qu'au
douzime coup qu'ils parvinrent  lui dtacher la tte avec une pe
rouille.

[Note 97: Estant sur la mer, fut rencontr des gens du duc de
Somerset. Mathieu de Coucy.]

Cette mort ne finit rien. L'agitation, la fureur sombre qu'avait mises
partout la dfaite, taient bonnes  exploiter. Les puissants s'en
servirent; ils savaient parfaitement, dans ce pays dj vieux
d'exprience, tout ce qu'on pouvait faire du peuple quand il tait
ainsi malade; le mal anglais, l'orgueil, l'orgueil exaspr, en
faisait une bte aveugle. On pouvait, pendant cet accs, le tirer 
droite ou  gauche, sans qu'il devint la main ni la corde, sans qu'il
sentt qu'on le tirt.

Avant tout, un coup de terreur fut frapp sur l'glise, un coup
efficace, aprs lequel toute puissante qu'elle tait, elle ne bougea
plus, laissant les lords faire ce qui leur plairait. Il suffit pour
cela qu'il y et deux vques tus, deux des prlats qui avaient
gouvern avant Suffolk ou avec lui. Tus par qui? On ne le sut trop.
Par leurs gens, par la populace, le _mob_ des ports?  qui s'en
prendre[98].

[Note 98: Henri VI reprocha ouvertement au duc d'York d'avoir fait
tuer par ses gens l'vque de Chichester, chancelier d'Angleterre.
Lingard, d'aprs les documents conservs par Stow, 393-395. L'auteur,
connu sous le nom d'Amelgard prtend, avec moins de vraisemblance, que
l'vque se fit tuer par conomie, en disputant sur le prix du passage
avec les matelots qui le ramenaient de France. Notice des mss., I,
417.]

Cela fait, on opra en grand. On combina un soulvement, une leve
_spontane_ du peuple, un de ces vagues mouvements qu'une main savante
peut tourner ensuite en rvolution dtermine. Les petits cultivateurs
de Kent, ces masses  vues courtes, ont toujours t propres 
commencer n'importe quoi; il y a l des lments tout particuliers
d'agitation, mobilit d'esprit, vieille misre, et de plus une
facilit d'entranement fanatique qu'on ne s'attendait gure  trouver
sur la grande route du monde, entre Londres et Paris[99].

[Note 99: Nous les avons vus (en 1839!) suivre sans difficult ce
brave Courtney, qui leur donnait parole de ressusciter toutes les fois
qu'on le tuerait.]

En tte, il fallait un meneur, un homme de paille; non pas tout  fait
un fripon, le vrai fripon ne joue pas si gros jeu. On trouva l'homme
mme, un Irlandais[100], un btard, qui avait fait jadis un assez
mauvais coup; puis, il avait servi en France; il revenait lger et ne
sachant que faire; du reste, jeune encore, brave, de belle
taille[101], spirituel et passablement fol.

[Note 100: Shakespeare lui fait dire  tort qu'il est du comt de Kent.
V. Proceedings and Ordinances of the Privy Council, vol. VI (1837),
preface of sir Harris Nicolas, p. XXVII.]

[Note 101: A certaine yong man of a goodly stature, and pregnant
wit. Hall and Grafton.]

Cade, c'tait son nom, trouva plaisant de faire le prince pour
quelques jours; il dclara s'appeler Mortimer. Cela tait d'une audace
incroyable, le personnage tant connu, et tout le monde sachant que
Mortimer, le petit-fils d'douard III, tait bien et dment enterr.
N'importe, il n'en ressuscita pas moins facilement; le nouveau
Mortimer russit  merveille, il tait amusant, entranant, il jouait
son rle avec la vivacit irlandaise, bon prince, ami des braves gens,
mais grand justicier... Il faisait les dlices du peuple.

Avec le tact parfait qu'ont souvent les fols parlant  des fols, il
fit une proclamation habilement absurde, et qui fut d'un effet
excellent. Il y disait, entre autres choses que, selon le bruit
public, on voulait dtruire tout le pays de Kent et en faire une fort
pour venger la mort de Suffolk sur les innocentes communes. Puis,
venaient des protestations de dvouement au roi; on souhaitait
seulement que ce bon roi daignt s'entourer de ses vrais lords et
conseillers naturels, les _ducs d'York, d'Exeter, de Buckingham et de
Norfolk_. Cela tait fort clair; on voyait d'ailleurs parmi la
canaille de Kent un hraut du duc d'Exeter et un gentilhomme du duc de
Norfolk, qui suivaient le mouvement et avaient l'oeil  tout.

Cade eut tout d'abord vingt mille hommes, et davantage en avanant. On
envoya quelques troupes contre lui; il les battit; puis d'illustres
parlementaires, l'archevque de Cantorbry, le duc de Buckingham; il
les reut avec aplomb, sagesse et dignit, modr dans la discussion,
mais sobre de communication, inbranlable[102].

[Note 102: Sober in communication, wise in disputyng. Ibidem.]

Cependant les soldats du roi criaient que le duc d'York devrait bien
revenir pour s'entendre avec son cousin Mortimer, et mettre  la
raison la reine et ses complices. On essaya de les calmer en leur
disant qu'il serait fait justice, et l'on mit  la Tour lord Say,
trsorier d'Angleterre.

Le faubourg tant occup dj, le lord maire consulte les bourgeois:
Faut-il ouvrir la Cit? Un seul ose dire _non_, on l'emprisonne. La
foule entre... Cade, avec beaucoup de prsence d'esprit, coupe
lui-mme de son pe les cordes du pont-levis, s'assurant qu'ainsi on
ne le relvera pas. De son pe il frappe la vieille pierre de
Londres, en disant gravement: Mortimer est lord de la Cit. Dfense
de piller sous peine de mort; la dfense tait srieuse, il venait de
faire dcapiter un de ses officiers pour dsobissance. Il se piquait
fort de justice. Il tira lord Say de la Tour pour le faire mourir;
mais auparavant il le fit juger dans la rue,  Cheapside, par le lord
maire et les aldermen demi-morts de peur. Il tait assez adroit de
s'associer ainsi, de gr ou de force, le magistrat de Londres.

Aprs le spectacle de ce jugement de carrefour, aprs l'excution, on
ne pouvait empcher les gens de Kent de se rpandre par la ville. Les
voil qui courent les rues, admirent, regardent les portes closes; ils
commencent  flairer le butin; les mains dmangent, ils pillent. Le
prince lui-mme, tout prince et Mortimer qu'il est, ne peut tellement
dominer ses vieilles habitudes des guerres de France, qu'il ne vole
aussi, tant soit peu, dans la maison o il a dn.

Les respectables bourgeois de Londres, marchands, gens de boutique et
autres, avaient jusque-l assez bien pris la chose, y compris les
excutions. Mais, quand ils virent que les chres boutiques, les
prcieux magasins, allaient tre viols, alors ils s'animrent contre
ces brigands d'une vertueuse fureur. Ils prirent les armes, eux, leurs
ouvriers, leurs apprentis; une furieuse batterie eut lieu dans les
rues et au pont de Londres.

Les gens de Kent, rejets au faubourg, y passrent la nuit, un peu
tourdis de l'accueil qu'ils avaient reu dans la Cit. Ils
rflchirent, ils se refroidirent. C'tait le bon moment pour
parlementer avec eux; ils taient dcourags, crdules. Le primat et
l'archevque d'York passrent de la Cit  Southwark dans un batelet,
porteurs du sceau royal. Ils leur scellrent des pardons, tant qu'ils
en voulurent, et les braves gens s'en allrent, chacun de son ct,
sans dire adieu au capitaine Cade[103]. Lui, intrpide, il essaya
d'abord de diriger la retraite de ceux qui lui restaient; puis, voyant
qu'ils ne songeaient qu' se battre pour le butin, il monta  cheval
et s'enfuit; mais sa tte tait mise  prix, il n'alla pas loin
(juillet 1450).

[Note 103: Without bydding farewell to their capitaine. Ibidem.]

Cette terrible farce, toute terrible qu'elle pt sembler, n'tait
qu'un prlude. La grossire supposition d'un Mortimer que tout le
monde connaissait pour Cade avait cette utilit de donner un premier
branlement aux esprits, de faire songer le peuple... C'tait, comme
dans _Hamlet_, une pice dans la pice pour aider  comprendre, une
fiction pour expliquer l'histoire, un commentaire en action pour
mettre  la porte des simples l'abstruse question de droit.

L'homme de paille ayant fini, le prtendant srieux pouvait commencer.
Le duc d'York accourt d'Irlande pour travailler sur le texte que lui
fournissait Somerset. Ce triste gnral venait de rpter  Caen son
aventure de Rouen; pour la seconde fois, il s'tait fait prendre; mais
cette fois la faiblesse ressemblait encore plus  la trahison. Tel fut
du moins le bruit qui courut. Le rgent, comme faisaient, comme font
volontiers les Anglais, tranait partout avec lui sa femme et ses
enfants, dangereux et trop cher bagage qui dans plus d'une occasion
peut amollir l'homme de guerre, faire de l'homme une femme. Celle de
Somerset, dans les horreurs du sige, lorsque les pierres et les
boulets pleuvaient, vit une pierre tomber entre elle et ses enfants;
elle courut se jeter aux genoux de son mari[104], le suppliant d'avoir
piti des pauvres petits... Le malheureux, ds ce moment, eut peur
aussi, il voulut se rendre. Mais la ville tait au duc d'York; un
capitaine y commandait pour lui et prtendait dfendre  toute
extrmit la ville de son matre. Alors, Somerset (s'il faut en croire
ses accusateurs) fit par faiblesse une chose audacieuse, coupable; il
s'entendit avec les bourgeois, les encouragea sous main  demander
qu'on se rendt; la ville fut livre[105]. Le capitaine chappa et
s'en alla rendre compte, non pas  Londres, mais droit en Irlande, au
duc d'York. Celui-ci, brusquement et sans ordre, quitte l'Irlande,
traverse l'Angleterre avec une bande arme, et prsente au roi une
plainte humblement insolente.

[Note 104: Kneeling on his knees, to have mercy and compassion of his
smalle infantes. Holinshed.]

[Note 105: De plus, Somerset abandonna son artillerie. (Mathieu de
Coucy.)]

Personne ne parlait encore du droit d'York, tout le monde y pensait.
La reine ne pouvait se fier qu' un seul homme,  celui qui avait
droit dans la branche de Lancastre,  l'hritier prsomptif du roi.
Mais cet hritier tait justement Somerset; elle le fit conntable,
lui mit en main l'pe du royaume au moment o il venait de rendre la
sienne aux Franais. Ce dfenseur du roi avait assez de mal  se
dfendre, ayant perdu la Normandie. Il et fallu du moins qu'il
rpart; pour rparation, on perdit la Guienne.

Charles VII, ayant complt sa Normandie par Falaise et
Cherbourg[106], avait envoy, l'hiver, son arme au midi. La milice
nationale des francs-archers commenait  figurer avec quelque
honneur. Jean Bureau conduisait de place en place son infaillible
artillerie; peu de villes rsistaient. Les petits rois de Gascogne,
Albret, Foix, Armagnac, voyant le roi si fort, venaient  son
secours, dans leur zle et leur loyaut; ils poussaient tant qu'ils
pouvaient  cette saisie des dpouilles anglaises, prenaient, aidaient
 prendre, dans l'espoir que le roi leur en laisserait bien quelque
chose. Quatre siges furent ainsi commencs  la fois.

[Note 106: L'artillerie franaise, toujours dirige par Jean Bureau,
fit preuve  Cherbourg d'une habilet toute nouvelle. Il tablit _ses
batteries dans la mer_ mme, au grand tonnement des Anglais: Elle
venoit l deux fois le jour; nanmoins, par le moyen de certaines
peaux et graisses dont les bombardes estoient revestues, onques la mer
ne porta dommage  la poudre; mais aussitost que la mer estoit
retire, les canonniers levoient les manteaux, et tiroient et
jettoient, comme auparavant, contre ladite place, dequoy les Anglois
estoient fort esbahis. Jean Chartier.]

Dans cette rapide conversion des Gascons, Bordeaux seul rsistait;
ville capitale jusque-l, elle ne pouvait que dchoir; les Anglais la
mnageaient fort[107], ils l'enrichissaient, achetaient, buvaient ses
vins; Bordeaux n'esprait pas trouver des matres qui en bussent
davantage[108]. Aussi les bourgeois y taient tellement Anglais qu'ils
voulurent tirer l'pe pour le roi d'Angleterre, faire une sortie; ce
fut, il est vrai, pour fuir  toutes jambes. Bureau, qui dj avait
pris Blaye, et dans Blaye le maire et le sous-maire de Bordeaux, fut
nomm, avec Chabannes et autres, pour faire un arrangement. Ils se
montrrent singulirement faciles, ne demandant ni taxe aux villes, ni
ranon aux seigneurs, confirmant, amplifiant les privilges. Ceux qui
ne voulaient pas rester Franais pouvaient partir; les marchands en ce
cas auraient six mois pour rgler leurs affaires[109] les seigneurs
transmettraient leurs fiefs  leurs enfants. Il n'y avait pas
d'exemple de guerre si douce, si clmente[110]. Le roi voulut bien
encore accorder un dlai  Bordeaux; enfin, n'tant pas secourue, elle
ouvrit ses portes (23 juin); Bayonne s'obstina et tint deux mois de
plus (21 aot).

[Note 107: Voir, aux prcieuses _Archives municipales de Bordeaux_, le
livre des privilges (depuis _la Philippine_, 1295), et le livre dit
_des Bouillons_ (actes et traits, depuis 1259). Celui-ci tait
autrefois enchan  une table, et il en porte encore la chane. J'en
ai parl dj dans mon _Rapport au ministre de l'instruction publique
sur les bibliothques et archives du sud-ouest de la France_, 1836.]

[Note 108: De plus, la Guienne et la Gascogne perdaient un commerce de
transit; les draps anglais traversaient ces provinces pour entrer en
Espagne. Amelgard.]

[Note 109: Il en partit un si grand nombre que Bordeaux en fut,
dit-on, presque dpeupl pour quelques annes. (Chronique
Bourdeloise).]

[Note 110: Le roi avait ordonn aux soldats de payer tout ce qu'ils
prendraient; s'ils prenaient sans payer, ils devaient rendre et
_perdre leur solde pour quinze jours_. Cette pnalit, fort douce, dut
tre plus efficace que les plus rigoureuses, parce qu'elle put tre
srieusement applique. V. Jean Chartier et Mathieu de Coucy, p. 216,
251, 406, 432, 457, 610. Voir particulirement _Bibl. royale, mss.
Doat, 217, fol. 328. Ordre de punir les gens de guerre qui, en
Rouergue, ont pris des vivres sans payer, 29 septembre 1446._]

La perte de ces villes dvoues, opinitres dans leur fidlit, et
abandonnes sans secours, c'tait une arme terrible pour York. Ses
partisans calculaient emphatiquement qu'en perdant l'Aquitaine,
l'Angleterre avait perdu trois archevchs, trente-quatre vchs,
quinze comts, cent deux baronnies, plus de mille capitaineries, etc.,
etc. Puis on rappelait la perte de la Normandie, du Maine, de l'Anjou,
on annonait celle de Calais; le tratre Somerset l'avait dj vendue,
disait-on, au duc de Bourgogne.

York se crut si fort, qu'un de ses hommes, dput des communes,
proposa de le dclarer _hritier prsomptif_. L'intention tait
claire, mais elle tait avoue trop tt; il y avait encore de la
loyaut dans le pays. Ce mot rvolta les communes; l'imprudent fut mis
 la Tour.

Une tentative d'York  main arme ne fut pas plus heureuse; il
rassembla des troupes, et arriv en face du roi, il se trouva faible;
il vit que les siens hsitaient, les licencia lui-mme et se livra. Il
savait bien qu'on n'oserait le faire prir, qu'il en serait quitte, et
il le fut en effet, pour un serment de loyaut, serment solennel, 
Saint-Paul, sur l'hostie. Mais qu'importe? dans ces guerres anglaises,
nous voyons les chefs de factions jurer sans cesse, et le peuple n'en
parat pas scandalis.

La reine, en ce moment, avait l'espoir de regagner le coeur des
Anglais, de leur prouver que la Franaise ne les trahissait pas; elle
voulait reprendre aux Franais la Guienne. Ce pays tait dj las de
ses nouveaux matres; il ne voulait point se soumettre  la loi
gnrale du royaume, selon laquelle les villes logeaient et payaient
les compagnies d'ordonnance; il trouvait fort mauvais que le roi
gardt la province avec ses troupes, qu'il ne se repost pas sur la
foi gasconne[111]. Les seigneurs aussi, qui avaient laiss leurs fiefs
et qui avaient hte de les revoir, assuraient  Londres[112] que les
Anglais n'avaient qu' se montrer en mer et que tout serait  eux. La
reine et Somerset avaient grand besoin de ce succs, ils dsiraient
sincrement russir; ils envoyrent Talbot. Cet homme de
quatre-vingts ans tait, de coeur et de courage, le plus jeune des
capitaines anglais, homme loyal surtout et dont la parole inspirerait
confiance; on lui donna pouvoir pour traiter, pardonner, aussi bien
que pour combattre.

[Note 111: Le pseudonyme Amelgard, tout Bourguignon de coeur et peu
favorable  Charles VII, avoue toutefois que c'tait l l'unique objet
des plaintes de la Guienne.  ces plaintes, les gens du roi
rpondaient que l'argent pay pour les troupes tait dpens par elles
dans les villes mmes qui payaient. Notice des mss., I, 432.]

[Note 112: V. le chroniqueur connu sous le nom d'Amelgard. Notice des
mss., I, 431.]

Les Bordelais mirent eux-mmes Talbot dans leur ville, lui livrant la
garnison, qui ne se doutait de rien. En plein hiver, il reprit les
places d'alentour. Le roi, occup ailleurs et comptant trop sans doute
sur les troubles de l'Angleterre, avait dgarni la province de
troupes. Ce ne fut qu'au printemps qu'une arme vint disputer le
terrain  Talbot. Les Franais, suivant la direction de Bureau,
voulurent d'abord se rendre matres de la Dordogne et assigrent
Chtillon,  huit lieues de Bordeaux. Talbot les y trouva bien
retranchs, et dans ces retranchements une formidable artillerie. Il
n'en tint pas grand compte, et les Franais le confirmrent  dessein
dans ce mpris. Le matin, pendant qu'il entendait sa messe, on vient
lui dire que les Franais s'enfuient de leurs retranchements. Que
jamais je n'entende la messe, dit le fougueux vieillard, si je ne
jette ces gens-l par terre[113]! Il laisse tout, messe et chapelain,
pour courir  l'ennemi; un des siens l'avertit de l'erreur, il le
frappe et va son chemin.

[Note 113: Jamais je n'oiray la messe, ou aujourdhuy jauray ru jus
la compagnie des Franois, estant en ce parc icy devant moy. Mathieu
de Coucy.]

Cependant, derrire les retranchements, derrire les canons, le sage
matre des comptes, Jean Bureau, attendait froidement ce paladin du
moyen ge[114]. Talbot arrive sur son petit cheval, signal entre tous
par un surtout de velours rouge.  la premire dcharge, il voit tout
tomber autour de lui; il persiste, il fait planter son tendard sur la
barrire. La seconde dcharge emporte l'tendard et Talbot. Les
Franais sortent; on se bat sur le corps, il est pris et repris[115];
dans la confusion, un soldat lui met, sans le connatre, sa dague
dans la gorge. Le dsastre des Anglais fut complet; au rapport des
hrauts, chargs de compter les morts, ils en laissrent quatre mille
sur la place.

[Note 114: Non pas toutefois tellement _paladin_, qu'il n'ait soign,
en vritable Anglais, ses intrts d'argent et de fortune. Nous avons
plusieurs actes relatifs aux grands biens qu'il se laissa donner:
comt de Shrewsbury, comt de Clermont-en-Beauvaisis, capitainerie de
Falaise, etc. V. aussi, sur les dons faits  Talbot, M.
Berriat-Saint-Prix, Histoire de Jeanne d'Arc, p. 159, d'aprs les
Registres du Trsor des chartes, 173-175.--Ce qui n'est pas moins
caractristique, c'est qu'en arrivant  Bordeaux, Talbot commence par
faire donner  Thomas Talbot (quelque petit parent, ou btard?)
l'office lucratif de _clerc du marchi_. Rymer, V. 1455, 17 janvier.]

[Note 115: Il fut dfigur, ce qui donna lieu  une scne touchante
que l'historien franais raconte dans tous ses dtails avec une noble
compassion: Auquel herault de Tallebot il fut demand: s'il voyoit
son maistre, s'il le reconnoistroit bien.  quoi il respondit
joyeusement, croyant qu'il fust encore vivant... Et sur ce, il fut
men au lieu... et on luy dist: Regardez si c'est l vostre maistre.
Lors il changea tout  coup de couleur, sans de prime face donner
encore son jugement... Neantmoins il se mit  genoux, et dit
qu'incontinent on en sauroit la vrit; et lors il lui fourra l'un
des doigts de sa main dextre dans sa bouche, en disant ces mots:
Monseigneur mon maistre, Monseigneur mon maistre, ce estes-vous! je
prie  Dieu qu'il vous pardonne vos meffaits! J'ay est vostre
officier d'armes quarante ans, ou plus; il est temps que je vous le
rende!... en faisant piteux crys et lamentations, et en rendant eau
par les yeux trs-piteusement. Et lors, il devestit sa cotte d'armes
et la mit sur son dict maistre. Mathieu de Coucy.]

La Guienne fut reprise, moins Bordeaux, que l'on resserra en occupant
tout ce qui l'environnait. Du ct mme de la mer, la flotte anglaise
et bordelaise ne put empcher celle du roi de venir fermer la Gironde.
 vrai dire, il n'y avait pas de flotte royale; mais la rivale de
Bordeaux, La Rochelle, avait envoy seize vaisseaux arms[116]; la
Bretagne en avait prt d'autres, auxquels s'taient joints quinze
gros navires hollandais[117], sans compter ceux que le roi avait pu
emprunter en Castille.

[Note 116: Arcre, Histoire de La Rochelle, I, 275.]

[Note 117: Mathieu de Coucy dit  tort que ces vaisseaux appartenaient
au duc de Bourgogne; le duc avait en ce moment, ainsi qu'on le verra,
des intrts tout opposs  ceux du roi, il tait fort mcontent de
lui. Il est probable que les Hollandais, sujets fort indpendants de
Philippe, envoyrent ces vaisseaux malgr lui.]

Cette grande ville de Bordeaux avait pour garnison toute une arme,
anglaise et gasconne; mais le nombre mme tait un inconvnient pour
une ville qui ne recevait plus de vivres; d'autre part, entre ces
dfenseurs l'intrt tait divers, le danger ingal; la ville prise,
les Anglais ne risquaient rien autre chose que d'tre prisonniers de
guerre; les Gascons avaient fort  craindre d'tre traits comme
rebelles. Ils se mfiaient les uns des autres. Dj les Anglais des
places voisines avaient fait leur trait  part[118].

[Note 118: Id.]

Les Bordelais alarms envoyrent au roi, ne demandant rien de plus
que les biens et la vie. Mais il voulait faire un exemple; il ne
promit rien. Les dputs s'en allaient assez tristes, lorsque le grand
matre de l'artillerie, Jean Bureau, s'approchant du roi, lui dit:
Sire, je viens de visiter tous les alentours pour choisir les places
propres aux batteries; si tel est votre bon plaisir, je vous promets
sur ma vie qu'en peu de jours j'aurai dmoli la ville.

Cependant le roi lui-mme dsirait un arrangement; la fivre tait
dans son camp; il se relcha de sa svrit, se contenta de cent mille
cus et du bannissement de vingt coupables; tous les autres avaient
leur grce; les Anglais s'embarquaient librement. La ville perdit ses
privilges[119]; mais elle resta une capitale; elle ne dpendit point
des Parlements de Paris ni de Toulouse; le Parlement de Bordeaux ne
tarda pas  tre institu, et il tendit son ressort jusqu'au
Limousin, jusqu' la Rochelle.

[Note 119: Quant  son commerce, Bordeaux ne le perdit pas pour
longtemps. L'esprit mercantile, plus fort chez les Anglais que
l'orgueil mme, ne leur permit pas de renoncer au commerce de vins de
Guienne. Ils subirent toutes les humiliations qu'on voulut. Il faut
voir les conditions auxquelles les anciens matres du pays obtenaient
de venir commercer dans leur capitale de Guienne. Ils devaient porter
tous ostensiblement la croix rouge; ils ne pouvaient aller dans la
banlieue sans avoir la permission crite du maire. S'ils voulaient
traverser la province, aller  Bayonne, les gouverneurs les y
faisaient conduire  leurs dpens, sous la garde d'un archer.
_Archives, Supplment au Trsor des chartes, J. 925._]

       *       *       *       *       *

L'Angleterre avait perdu en France, la Normandie, l'Aquitaine, tout,
except Calais...

La Normandie, une autre elle-mme, une terre anglaise d'aspect, de
productions, qu'elle devait toujours voir en face pour la
regretter;--l'Aquitaine, son paradis de France, toutes les
bndictions du Midi, l'olivier, le vin, le soleil.

Il y avait presque trois sicles que l'Angleterre avait pous
l'Aquitaine avec lonore, plus qu'pouse, aime, souvent prfre 
elle-mme. Le Prince noir se sentait chez lui  Bordeaux; il tait
comme tranger  Londres.

Plus d'un prince anglais tait n en France, plus d'un y tait mort et
avait voulu y tre enseveli. Le sage rgent de France, le duc de
Bedford, fut ainsi enterr  Rouen. Le coeur de Richard Coeur de Lion
resta  nos religieuses de l'abbaye de Fontevrault.

Ce n'tait pas de la terre seulement que l'Angleterre avait perdue,
c'taient ses meilleurs souvenirs, deux ou trois cents ans d'efforts
et de guerres, la vieille gloire et la gloire rcente. Poitiers et
Azincourt, le Prince noir et Henri V... Il semblait que ces morts
s'taient jusque-l survcu en leurs conqutes, et qu'alors seulement
ils venaient de mourir.

Le coup fut si douloureusement ressenti par l'Angleterre, qu'on put
croire qu'elle en oublierait ses discordes, qu'au moins elle y ferait
trve. Le Parlement vota des subsides, non pour trois ans, comme
c'tait l'usage, mais pour la vie du roi. Il vota une arme presque
aussi forte que celle d'Azincourt, vingt mille archers.

Le difficile tait de les lever. Il n'y avait partout dans le peuple
qu'abattement, dcouragement, peur des guerres lointaines... une peur
orgueilleuse qui se faisait mcontente, indigne; le coeur avait
baiss, non l'orgueil. Il y avait pril  claircir ce triste
mystre... Le Parlement se rabattit de vingt mille archers  treize
mille[120], et on n'en leva pas un.

[Note 120: Turner; Parl. Rolls.]

La main de Dieu pesait sur l'Angleterre. Aprs avoir tant perdu au
dehors, elle semblait au moment de se perdre elle-mme. La guerre
qu'elle ne faisait plus en France, elle l'avait dans son sein, une
guerre sourde jusque-l, sans bataille, sans victoire pour personne;
il n'y avait pas mme ce triste espoir que le pays retrouvt l'unit
pour le triomphe d'un parti. Somerset tait fini, et York ne pouvait
commencer. La royaut n'tait pas abolie, mais elle tombait chaque
jour davantage dans la solitude et le dlaissement. Le roi, ayant
distribu, engag son domaine et ne recevant rien du Parlement, tait
le plus pauvre homme du royaume. La nuit des Rois, au banquet de
famille, le roi et la reine se mirent  table, et l'on n'eut rien 
leur servir[121].

[Note 121:  l'heure du disner, quand ils penserent seoir  table, il
n'y avoit rien comme de prest, dautant que les officiers qui avoient
accoustum de les servir et faire leurs provisions ne savoient o
avoir et recouvrer argent; car on ne vouloit plus rien leur bailler et
dlivrer sans argent comptant. Mathieu de Coucy.]

Le bon Henri prenait tout en patience. Humble au milieu de ses
orgueilleux lords, vtu comme le moindre bourgeois de Londres[122],
ami des pauvres et charitable, tout pauvre qu'il tait lui-mme. Tout
le temps qu'il ne passait pas au conseil, il l'employait  lire les
anciennes histoires[123],  mditer la sainte criture. Cet ge dur le
nomma un simple; au moyen ge, c'et t un saint. Il parut
gnralement au-dessous de la royaut, et quelquefois il tait
au-dessus; en ddommagement de la prudence vulgaire qui lui manquait,
il semble avoir t, en certains moments, clair d'un rayon d'en
haut[124].

[Note 122: Obtusis sotularibus et ocreis... ad instar coloni. Togam
etiam longam cum capucio rotulato, ad modum burgensis. Blakman, De
Virtutibus et Miraculis Henri VI, ap. Hearne, p. 298.]

[Note 123: Aut in regni negotiis cum consilio suo tractandis, aut in
Scripturarum lectionibus vel in scriptis aut chronicis legendis.
Ibidem, p. 299.]

[Note 124: Lorsqu'il tait enferm  la Tour, il crut voir une femme
qui voulait noyer son enfant; il avertit; on trouva la femme, et
l'enfant fut sauv.]

Ce fut le sort de cet homme de paix[125] de passer toute sa vie au
milieu des discordes, d'assister  une interminable discussion sur son
propre droit. On voit, par quelques sages paroles qui restent de lui,
qu'il ne rassurait sa conscience que _par la longue possession_[126].
Il avait rgn quarante ans; son pre avait rgn avant lui et encore
son grand-pre Henri IV... Mais si le grand-pre avait usurp,
pouvait-il transmettre? Il y avait l de quoi faire songer le saint
roi, dans ses longues heures de mditation et de prire... Les revers
de France n'taient-ils pas une sorte de jugement de Dieu, un signe
contre la maison de Lancastre?... Cette maison avait rgn longtemps
par l'glise et avec elle; mais voil que l'glise s'en loignait peu
 peu. Dieu retirait  lui les grands prlats qui avaient gouvern le
royaume, le cardinal Winchester, le chancelier vque de Chichester,
celui enfin  qui le roi se confiait, comme  l'un des plus sages
lords, le primat d'Angleterre, archevque de Cantorbry.

[Note 125: Cet esprit de paix se montre  merveille dans le fait
suivant: Edmond Gallet dit qu'il fut envoy au roy d'Angleterre pour
l'inviter  faire une descente en Normandie pendant que le roy de
France toit occup contre son fils en Dauphin. Sur quoy le roy
d'Angleterre demanda quelle personne estoit son oncle de France, et
l'envoy rpondit qu'il ne l'avoit vu qu'une fois  cheval et luy
sembla gentil prince, et une autre fois en une abbaye de Caen, o il
lisoit une chronique, et lui sembla estre le mieux lisant qu'il vist
oncques. Aprs quoy le roy d'Angleterre dit qu'il s'tonnoit comment
les princes de France avoient si grande volont de luy faire
desplaisir; puis il ajouta: Au fort, autant m'en font ceux de mon
pays. Dposition rapporte par Dupuy dans la notice qu'il a donne du
procs de Jean d'Alenon,  la suite de celui des Templiers, in-12, p.
419.]

[Note 126: Mon pre a rgn paisiblement jusqu'au bout de sa vie. Son
pre, mon aeul, fut aussi roi. Et moi, ds le berceau, j'ai t
couronn, reconnu par tout le royaume; j'ai port quarante ans la
couronne, et tous m'ont fait hommage...--Au reste, quel que ft son
droit, il n'et pas consenti, pour le dfendre,  la mort d'un seul
homme. Entrant un jour  Londres, il vit les membres d'un tratre que
l'on avait exposs: tez, tez, dit-il;  Dieu ne plaise qu'un
chrtien soit trait si cruellement pour moi! Blakman, ap. Hearne.]

Les pacifiques s'en allaient; mais les violents ne manquaient pas
moins; Suffolk avait pri, Somerset tait enferm  la Tour, la reine
tait malade; elle allait mettre au monde un prince, une victime pour
la guerre civile[127]. Le pauvre roi, dlaiss de tous ceux qui
jusque-l le soutenaient, qui voulaient pour lui, finit par
s'abandonner lui-mme; son faible esprit dserta et s'en alla ds lors
vers de meilleures rgions[128].

[Note 127: Je regrette de n'avoir pu consulter sur Marguerite le
curieux ouvrage de miss Agns Strickland: Lifes of the Queens of
England.]

[Note 128: Tenait-il uniquement cette disposition de la folie de son
grand-pre, Charles VI? Son pre, Henri V, qui fit preuve d'un
jugement si ferme, tait toutefois fort excentrique dans sa jeunesse;
on se rappelle qu'il se prsenta un jour  son pre dans le costume
d'un fol. Son portrait a quelque chose de bizarre et de bat, si j'en
juge du moins par la belle gravure que M. Endell Tyler a donne,
d'aprs l'original de Kensington, en tte de ses Memoirs of Henry the
fifth.]

En cela, fort innocemment, il embarrassa ses ennemis. On sait que dans
la subtile thorie de la loi anglaise le roi est parfait, qu'il ne
peut ni mourir ni se tromper[129], ni oublier, ni tre en
dmence[130]. Il fallait donc obtenir de lui un mot contre lui, tout
au moins un signe[131] par lequel il semblerait approuver la cration
d'un rgent, et la nomination d'un primat. Chez ce peuple formaliste,
il n'y avait pas moyen de passer outre; si le roi ne faisait entendre
sa volont, il n'y avait point de gouvernement civil ni
ecclsiastique, point de magistrat ni d'vque, point de _paix du
roi_ ni de Dieu; il n'y avait plus l'tat, l'Angleterre tait morte
lgalement.

[Note 129: Sir Edward Coke admet  grand'peine que le roi, immortel
_in genere_, meure pourtant _in individuo_. Howell' state trials, II,
624.--Blakstone, I, 247. Allen, Prerogative, passim.]

[Note 130: C'est comme une sorte de vertu magique, attribue par les
jurisconsultes au grand sceau royal: sa possession rendait lgal tout
gouvernement... Richard II, g de dix ans et demi, fut suppos en
tat de rgner sans l'assistance d'une rgence. (Hallam.)]

[Note 131: Il nous reste un compte terrible de tous les mdicaments
que le Parlement employa pour essayer de remettre le roi en tat
d'exprimer une volont: Clisteria, suppositoria, caputpurgia,
gargarismata, balnea, emplastra, emoroidarum provocationes, etc.
Rymer, 6 april, 1454.]

Une dputation de douze paires laques et ecclsiastiques fut envoye
 Windsor. Ils attendirent que le roi et dn, et ensuite l'vque
de Chester lui prsenta respectueusement les premiers articles de la
demande; mais il ne rpondit pas. Le prlat expliqua le reste; mais
pas un mot, pas un signe. Les lamentations, les exhortations des lords
n'eurent pas plus d'effet. Ils allrent dner, et revinrent ensuite
prs du roi. Ils le touchrent, le remurent, sans obtenir ni parole,
ni attention. Ils le firent conduire par deux hommes de cette salle
dans une autre, le remurent encore et travaillrent  le tirer de
cette insensibilit lthargique. Tout fut inutile; la personne royale
pouvait encore respirer et manger, mais elle ne parlait plus,
n'entendait plus, ne comprenait plus[132].

[Note 132: Parl. rolls.]

       *       *       *       *       *

Arrtons-nous en prsence de cette muette image d'expiation. Ce
silence parle haut; tout homme, toute nation l'entendra:  vrai dire,
il n'y a plus de nation devant de tels spectacles, ni Franais, ni
Anglais, mais seulement des hommes.

Si pourtant nous voulions l'envisager au point de vue de la France, ce
serait seulement pour nous demander de sang-froid, sans rancune, ce
qui reste de tout ceci.

Les Anglais, nous l'avons dit, laissent peu sur le continent, si ce
n'est des ruines. Ce peuple srieux et politique, dans cette longue
conqute, n'a presque rien fond[133].--Et avec tout cela ils ont
rendu au pays un immense service qu'on ne peut mconnatre.

[Note 133: Quelques glises, surtout en Guienne, ont un assez grand
nombre de tours et de bastilles. Les villes et bastilles anglaises
sont trs-reconnaissables; elles ont t fondes, non sur les
montagnes, mais prs des eaux, en plaine; elles se composent
ordinairement de huit rues qui se coupent  angle droit; il y a au
centre une place avec des portiques grills qu'on pouvait fermer dans
un danger. Telle est encore Sainte-Foix-la-Longue, et quelques petites
villes du Prigord et de l'Agnois. Il semble que sous Louis XI on ait
imit cette disposition. (Observation de M. Dessalles.)

Voil pour les constructions. Quant aux institutions, je n'en vois
point ici qui aient le caractre anglais. Nos _francs archers_ ne
furent pas prcisment imits des archers anglais; une institution si
naturelle sortait d'elle-mme du besoin de la dfense.--De toutes les
provinces conquises par les Anglais, la Normandie est, je crois, la
seule o ils aient montr quelque esprit d'administration.]

La France jusque l vivait de la vie commune et gnrale du moyen ge
autant et plus que de la sienne; elle tait catholique et fodale
avant d'tre franaise. L'Angleterre l'a refoule durement sur
elle-mme, l'a force de rentrer en soi. La France a cherch, a
fouill, elle est descendue au plus profond de sa vie populaire; elle
a trouv, quoi? la France. Elle doit  son ennemi de s'tre connue
comme nation.

Il ne fallait pas moins, pour nous calmer, qu'une pense si grave, que
cette forte et virile consolation, lorsque souvent ramens vers la
mer, nous portions sur la plage, de la Hogue  Dunkerque, tout ce
pesant pass... Eh bien! dposons-le aux marches de la nouvelle
glise, sur cette pierre d'oubli, qu'une bonne et pieuse Anglaise a
place  Boulogne[134], pour relever ce qu'ont dtruit nos pres. Qui
de l ne dira volontiers  cette mer, aux dunes opposes: My curse
shall be forgiveness[135]!

[Note 134: Peu de temps avant 1830, une demoiselle anglaise vint
trouver M. l'abb Haffreingnes, directeur d'un collge  Boulogne:
Monsieur l'abb, lui dit-elle, je sais que vous songez  rebtir la
cathdrale de Boulogne; les Anglais, mes anctres, en ont commenc la
ruine; comme Anglaise, je voudrais expier ce qu'ils ont fait, autant
qu'il est en moi; voil ma souscription, c'est bien peu de chose,
vingt-cinq francs!--Mademoiselle, rpondit le prtre, votre foi me
dcide. Ds demain, on commencera les travaux; vos vingt-cinq francs
achteront la premire pierre. Aussitt il commanda soixante mille
francs de travaux, et depuis il y a mis cinq cent mille francs de sa
fortune. V. la brochure de M. Francis Nettement:  la ville de
Boulogne.]

[Note 135: Ma maldiction sera... le pardon. Byron.]

On voit mieux de ce point... On y voit l'Ocan rouler sa vague
impartiale de l'une  l'autre rive. On y distingue le mouvement
alternatif de ces grandes eaux et de ces grands peuples. Le flot qui
porta l-bas Csar et le christianisme rapporte Plage et Colomban. Le
flux pousse Guillaume, lonore et les Plantagenets; le reflux ramne
douard, Henri V. L'Angleterre imite au temps de la reine Anne; sous
Louis XVI, c'est la France. Hier, la grande rivale nous enseigna la
libert; demain, la France reconnaissante lui apprendra l'galit...
Tel est ce majestueux balancement, cette fconde alluvion qui alterne
d'un bord  l'autre... Non, cette mer n'est pas _la mer strile_[136].

[Note 136: Homre.]

Dure l'mulation, la rivalit! sinon la guerre... Ces deux grands
peuples doivent  jamais s'observer, se jalouser, s'imiter, se
dvelopper  l'envi: Ils ne peuvent cesser de se chercher ni de se
har. Dieu les a placs en regard, comme deux aimants prodigieux qui
s'attirent par un ct et se fuient par l'autre; car ils sont  la
fois ennemis et parents[137].

[Note 137: De Maistre.]




LIVRE XII




CHAPITRE PREMIER

CHARLES VII. PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE.

1436-1453


Au moment o l'on apprit  la cour de Bourgogne que Talbot dbarquait
en Guienne, un confident de Philippe le Bon ne put s'empcher de dire:
Plt  Dieu que les Anglais fussent aussi bien  Rouen et dans toute
la Normandie[138].

[Note 138: M. de Croy lui avoit dit que M. de Bourgogne savoit
certainement que se n'eusse est l'empeschement de Bourdeaux, l'arme
du Roy tournoit sur luy. Et aussi, quant les nouvelles allrent en
Flandre... que Bourdeaux estoit anglois, plusieurs chevaliers et
escuyers dudit pays... dirent ces mots, au moins l'ung d'eulx, qu'on
dit estre des plus prouchains de mondit seigneur de Bourgogne: Pleust
 Dieu que les Anglois fussent aussi bien  Rouen et par toute
Normandie comme  Bourdeaux; car, se n'eust est la prinse de
Bourdeaux, nous eussions eu  besogner. _Bibl. royale, fonds Baluze,
ms. A, fol. 45._]

C'est qu' ce moment mme le roi avait  Gand des envoys, il essayait
d'intervenir entre le duc et les Flamands en armes; sans le
dbarquement de Talbot, il allait peut-tre, comme suzerain et
protecteur, venir en aide  la ville de Gand.

Au reste, la msintelligence avait commenc bien avant, ds le trait
d'Arras; la guerre diplomatique datait de la paix mme. La maison de
Bourgogne, cette branche cadette de France, devient peu  peu ennemie
de la France, anglaise de volont; bientt elle le sera d'alliance et
de sang. La duchesse de Bourgogne, la srieuse et politique Isabelle,
qui est Lancastre du ct de sa mre, viendra  bout de marier son
fils  une Anglaise, Marguerite d'York; celle-ci,  son tour, donnera
sa belle-fille  l'Autrichien Maximilien, qui compte les Lancastre
parmi ses aeux maternels; en sorte que leur petit-fils, l'trange et
dernier produit de ces combinaisons, Charles-Quint, Bourguignon,
Espagnol, Autrichien, n'en est pas moins trois fois Lancastre[139].

[Note 139: Le vieux chroniqueur de la maison de Bourgogne, qui en
avait bien la tradition, dit au pre de Charles-Quint: Quant  la
ligne de Portugal, dont le roy vostre pre et vous estes issus,
n'estes pas ou serez (vous ou les vostres) sans querelle du royaume
d'Angleterre, et principalement de la duch de Lancastre. Et plus
loin: Quand je pense  ce quartier d'Angleterre o par droit vous
vous devez appuyer et soustenir en vos affaires... Olivier de la
Marche. Introd., ch. IV.]

Tout cela se fit doucement, lentement, un long travail de haine par
des moyens d'amour, par alliances, mariages, et de femmes en femmes.
Les Isabelle, les Marguerite et les Marie, ces rois en jupes des
Pays-Bas (qui n'en souffraient gure d'autres), ont pendant plus d'un
sicle ourdi de leurs belles mains la toile immense o la France
semblait devoir se prendre[140].

[Note 140: Il est bien entendu qu'il n'y eut pas conspiration
expresse, ni plan, ni dessein fixe, mais seulement action constante
d'une mme passion, haine et jalousie persvrante.]

Ds maintenant la lutte est entre Charles VII d'une part, de l'autre
Philippe le Bon et sa femme Isabelle, lutte entre le roi et le duc,
entre deux rois plutt, et Philippe n'est pas le moins roi des deux.

Il a certainement plus de prise sur le roi que Charles VII n'en a sur
lui. Il tient toujours Paris de prs par Auxerre et Pronne, tandis
que, tout autour, ses beaux cousins, ses chevaliers de la Toison,
occupent les postes de Nemours, de Monfort et de Vendme. Au centre
mme de la France, s'il y voulait entrer, le duc d'Orlans lui
donnerait passage sur la Loire. Partout, les grands sont ses amis; ils
l'aiment davantage  mesure que le roi devient matre. O il n'agit
pas, il influe; tandis que sur toute la frontire, il acquiert, prend,
hrite, achte et cerne peu  peu le royaume, il est dj partout au
coeur.

Le roi, quelle arme a-t-il contre le duc de Bourgogne? Sa haute
juridiction; mais les provinces franaises de son adversaire, bien
loin de rclamer cette juridiction, craignent de se rattacher au
royaume, de partager ses extrmes misres. La Bourgogne, par exemple,
 qui son duc ne demandait gure que des hommes, presque point
d'argent, n'et voulu pour rien au monde avoir affaire au roi[141].

[Note 141: Item, ils appellent les subjez du Roy qui vont es pas de
mondit seigneur de Bourgogne: Tratres, vilains, serfs, allez, _allez
payer vos tailles_, et plusieurs autres villenies et injures.
_Archives du royaume, Trsor des chartes_, J. 258, n 25.]

Les pays, au contraire, qui se croyaient bien srs de n'tre pas
franais, qui ne craignaient pas les empitements de la fiscalit
franaise, hsitaient moins  recourir au roi,  invoquer, sinon sa
juridiction, au moins son arbitrage. Lige et Gand taient en
correspondance habituelle avec la France; le roi y avait un parti, il
y tenait des gens pour profiter des mouvements, pour les exciter
quelquefois. Ces formidables machines populaires lui servaient, quand
son adversaire avanait trop sur lui,  le tirer en arrire et
l'obliger de tourner la tte.

C'tait la force et la faiblesse du duc de Bourgogne d'avoir ces
grosses villes, ces populations si nombreuses, si riches, mais si
agites. Dans cette mort du XVe sicle, lui, il gouvernait des
vivants. Quoi de plus beau que la vie, mais quoi de plus inquiet, de
plus difficile  rgler?... Une vie puissante bouillonnait dans les
Flandres.

       *       *       *       *       *

Que ce pays ait contenu tant de germes de troubles, on peut s'en
tonner. La Flandre, c'est le travail; le travail, n'est-ce pas la
paix?... Le laborieux tisserand de Flandre semble au premier coup
d'oeil le frre des _humiliati_ lombards, l'imitateur des pieux
ouvriers de saint Antoine et de saint Pacme, de ces bndictins
auxquels saint Benot dit: tre moine, c'est travailler[142]. Quoi
de plus saint et de plus pacifique?... Ce tisserand parat presque
plus moine que le moine; seul, dans l'obscurit de l'troite rue, de
la cave profonde, crature dpendante des causes inconnues, qui
allongent le travail, diminuent le salaire, il se remet de tout 
Dieu. Sa foi, c'est que l'homme ne peut rien par lui-mme, sinon aimer
et croire. On appelait ces ouvriers _beghards_ (ceux qui prient) ou
_lollards_[143], d'aprs leurs pieuses complaintes, leurs chants
monotones, comme d'une femme qui berce un enfant[144]. Le pauvre
reclus se sentait bien toujours mineur, toujours enfant, et il se
chantait un chant de nourrice pour endormir l'inquite et gmissante
volont aux genoux de Dieu.

[Note 142: Tunc vere monachi sunt, si labore manuum suarum vivunt.
S. Benedicti regula.]

[Note 143: Lollhardus, lullhardus, lollert, lullert. Mosheim, De
Beghardis et Beguinabus, append. p. 583.]

[Note 144: En anglais, _to lull_, bercer; en sudois, _lulla_,
endormir; en vieil allemand, _lullen_, _lollen_, _lallen_, chanter 
voix basse; en allemand moderne, _lallen_, balbutier.]

Doux et fminin mysticisme. Aussi y eut-il encore plus de bguines que
de beghards. Quelques-unes, de leur vivant, furent tenues pour
saintes; tmoin celle de Nivelle que le roi de France, Philippe le
Hardi, envoya consulter. Gnralement, elles vivaient ensemble dans
des bguinages o se trouvaient unis des ateliers et des coles, et 
ct il y avait l'hpital o elles soignaient les pauvres. Ces
bguinages taient d'aimables clotres, non clotrs. Point de voeux,
ou trs-courts; la bguine pouvait se marier; elle passait, sans
changer de vie, dans la maison d'un pieux ouvrier. Elle la
sanctifiait; l'obscur atelier s'illuminait d'un doux rayon de la
grce.

Il ne faut pas que l'homme soit seul. Cela est vrai partout, bien
plus en ces contres, dans ce pluvieux Nord (qui n'a pas la posie du
Nord des glaces), sous ces brouillards, dans ces courtes journes...
Qu'est-ce que les Pays-Bas, sinon les dernires alluvions, sables,
boues et tourbires, par lesquels les grands fleuves, ennuys de leur
trop long cours, meurent, comme de langueur, dans l'indiffrent
Ocan[145]?

[Note 145: Tout cela est peut-tre plus frappant encore en Hollande
qu'en Flandre. Combien la famille m'y semblait touchante, quand je
voyais dans les basses prairies, au-dessous des canaux, ces doux
paysages de Paul Potter, dans un ple soleil d'aprs-midi ces bonnes
gens si paisibles, ces bestiaux, ces vaches laitires parmi les
enfants... J'aurais voulu exhausser leurs digues; je craignais que ces
eaux ne se trompassent un jour, comme fit l'Ocan quand il couvrit
d'une nappe soixante villages, et mit  la place la mer
d'Harlem...--Chose curieuse, l mme o la terre manque, la famille
continue. Le gros bateau hollandais (dont l'tranger inintelligent se
moque) ne doit pas tre jug comme un bateau, mais bien comme une
maison, une arche, o la femme, les enfants, les animaux domestiques
vivent commodment ensemble. La Hollandaise y est chez elle et
parfaitement tablie, soignant les enfants, tendant le linge,
souvent, au dfaut du mari, dirigeant le gouvernail. L'tre aquatique,
vivant l dans une lente et perptuelle migration, s'y est fait un
monde  lui; pourvu qu'il ne compromette pas ce petit monde, peu lui
importe d'aller vite; jamais il ne changera la forme (lourde, mais
sre) de cette embarcation de famille, jamais il ne se htera.  voir
sa lenteur, vous diriez plutt qu'il craint d'arriver. V. dans le tome
XVI le chapitre sur la Hollande (Louis XIV, 1860).]

Plus la nature est triste, plus le foyer est cher. L, plus
qu'ailleurs, on a senti le bonheur de la vie de famille, des travaux,
des repos communs... Il y a peu d'air et peu de jours peut-tre sous
ces tages qui surplombent, et pourtant la Flamande trouve encore
moyen d'y lever une ple fleur. Il n'importe gure que la maison soit
sombre, l'homme ne peut s'en apercevoir; il est prs des siens, son
coeur chante... Qu'a-t-il besoin de la nature? Dans quelle campagne
verrait-il plus de soleil que dans les yeux de sa femme et de ses
enfants?[146]

[Note 146: Douceurs infinies du travail en famille! celui-l seul les
sent bien, dont le foyer s'est bris... Cette larme sera pardonne (
l'homme? non),  l'historien au moment o ce travail va finir, o la
famille elle-mme est compromise dans plus d'un pays, lorsque la
machine  lin va supprimer nos fileuses, celles de la Flandre (1841).

Il y aura un rayon de soleil pour toi dans les yeux de ta
grand'mre... Je trouve ceci dans une admirable petite histoire (_La
Fe hirondelle_), qui serait devenue un livre du peuple, si l'auteur
ne l'et cache parmi ses traductions. ducation familire, traduction
de l'anglais, par mesdames Belloc et Montgolfier, t. IV.]

La famille, le foyer, c'est l'amour. Et c'est aussi le nom d'amour ou
d'_amiti_[147] qu'ils donnaient  la famille de choix,  la grande
confrrie ou commune. L'on disait l'_amiti_ de Lille, l'_amiti_
d'Aire, etc. Cela s'appelait encore (et plus souvent) _ghilde_[148],
ou contribution, sacrifice mutuel[149]. Tous pour chacun, chacun pour
tous, leur mot de ralliement  Courtrai: Mon ami, mon bouclier.

[Note 147: V. Ducange, verb. AMICITIA. Ordonn. XII, 563, etc.]

[Note 148: V. l'trange formule du _sang vers sous la terre_, dans
mes Origines du droit, p. 195, d'aprs une note de P. E. Muller sur le
Laxdaela-Saga (1826, in-4, p. 59): ...Ils vinrent au promontoire
Eyrarhval, et l couprent une bande de gazon, assez longue pour que
les deux extrmits tant attaches  la terre, le milieu pt tre
soutenu par un javelot cisel dont ils touchaient le clou de leurs
mains. Tout quatre, se plaant sous le gazon, firent couler leur sang,
qui se rpandit sur la terre d'o le gazon avait t coup; et lorsque
leur sang se fut ml, ils flchirent le genou, et, unissant leurs
mains droites, jurrent par tous les dieux de venger la mort l'un de
l'autre comme celle d'un frre...--V. aussi les dissertations de
Kofod Ancher (1780), de Wilda (1831), et de C. J. Fortuyn (1834).]

[Note 149: Je traduis ici avec proprit et selon le sens primitif. Le
sens ordinaire est _association_, le sens primitif est _don_,
_contribution_ (prstatio). Que donne-t-on dans la forme originaire de
la ghilde? soi-mme, son sang.]

Simple et belle organisation. Chaque homme, chaque famille est
reprsente dans la cit par sa maison qui paye et rpond pour lui; le
comte, tout comme un autre, doit avoir sa maison qui rponde  son
petit nom d'Hanotin de Flandre. Chaque famille d'amis ou confrrie a
de mme sa maison qu'elle orne et pare  l'envi, qu'elle sculpte et
peint au dehors, au dedans. Combien plus orneront-ils la maison de
l'_Amiti_ gnrale, la maison de ville! Nulle dpense ne cotera, nul
effort pour en largir le portail, en exhausser le beffroi, en sorte
que les villes voisines le voient de dix lieues sur les grandes
plaines, et que leurs tours fassent la rvrence  la dominante tour.

Telle apparat au loin celle de Bruges, svelte et majestueuse tout
ensemble, par-dessus la forte halle qui gardait le trsor des dix-sept
nations. Telle s'tend, plus large de cent pieds que toute la
longueur de Notre-Dame de Paris, l'incomparable faade de la halle
d'Ypres... Celui qui rencontre dans une petite ville dserte ce
monument, digne des plus puissants empires, reste muet devant une
telle grandeur... Et la grandeur n'est pas ce qu'il faut admirer ici;
mais bien l'identit des formes, l'harmonie, l'unit de plan, celle de
volont qui dut gouverner la ville pendant cette longue
construction[150]; vous croyez y voir un peuple voulant comme un
homme, une concorde persvrante, un sicle au moins d'_amiti_.

[Note 150: De 1200  1304.--Selon M. Lambin, archiviste d'Ypres, dans
son prcieux Mmoire sur l'origine de la halle aux draps (couronn par
la Socit des antiquaires de la Morinie), Ypres, 1836. Nous venons de
perdre ce savant homme, qui sera difficilement remplac (1841).]

Vraie cathdrale du peuple, aussi haute que sa voisine, la cathdrale
de Dieu[151]. Si la premire et rempli sa destine, si ces villes
eussent suivi jusqu'au bout leur ide vitale, la maison de l'_amiti_
et fini par contenir tous les amis, toute la ville; elle n'et pas
t seulement le comptoir des comptoirs, mais l'atelier des
ateliers[152], le foyer des foyers, la table des tables, de mme
qu'en son beffroi semblent s'tre runies les cloches des quartiers,
des confrries, des _justices_[153]. Par-dessus toutes ces voix, qu'il
accorde et qu'il domine, se joue souverainement le carillon de la
_loi_, avec son Martin ou Jacquemart. Cloche de bronze, homme de fer;
celui-ci est le plus vieux bourgeois de la ville, le plus gai, le plus
infatigable, avec sa femme Jacqueline... Que chantent-ils nuit et
jour, d'heure en heure, de quart en quart? un seul chant, celui du
psaume: Quam jacundum est fratres habitare in unum?

[Note 151: Voir dans la cathdrale, la pierre de Jansnius, au milieu
mme du choeur, mais si ingnieusement dissimule.]

[Note 152: C'est ce qui existait effectivement pour une partie des
fabricants d'Ypres; ils travaillaient dans la halle mme: L'tage
principal contenait les mtiers des tisserands de draps et de serge...
Les diffrents locaux du rez-de-chausse contenaient les peigneurs,
cardeurs, fileurs, tondeurs, foulons, teinturiers... Lambin.]

[Note 153: Droits de cloche, de ban, de justice, sont synonymes au
moyen ge. Le carillon n'aurait-il pas t originairement la simple
centralisation des cloches, c'est--dire des justices? Les dissonances
trop choquantes auront forc  y mettre une harmonie quelconque, qui
peu  peu se sera adoucie. Le premier carillon de couvent parat tre
de 1404. Buschius, Chronicon Windesemense, p. 535, anno 1404.]

Voil l'idal, le rve? un peuple travaillant dans l'amour... Mais le
diable en est jaloux.

Il ne lui faut pas grand'place; il aura toujours bien un coin dans la
plus sainte maison. Au sanctuaire mme de pit, dans cette cellule de
bguine (d'o Lucas de Leyde a tir son aimable Annonciation), il
trouvera prise. O donc? Au petit mnage, au petit jardin[154].
Pour le cacher, il suffirait d'une feuille de ce beau lis[155].

[Note 154: Passage charmant de Sainte-Beuve: Nous avons tous un petit
jardin, et l'on y tient souvent plus qu'au grand. Port-Royal, I. Voir
dans les discours de M. Vinet, celui qui a pour titre: _Des idoles
favorites_. L'ide premire est le verset: Et le jeune homme s'en
alla triste, car il avait un _petit_ bien. Dans les bguinages
flamands, l'esprit d'individualit est trs-marqu. En France et en
Allemagne, le bguinage tait un seul couvent divis en cellules; dans
les Pays-Bas, c'tait comme un village qui comptait autant de maisons
isoles qu'il y avait de bguines. Mosheim. Aujourd'hui, il y en a
ordinairement plusieurs dans chaque maison, mais chaque bguine a sa
petite cuisine; dans une maison o il y avait vingt filles, je
remarquai (chose minutieuse  dire, mais trs-caractristique) vingt
petits fourneaux, vingt petits moulins  caf, etc. Je demande pardon
aux saintes filles d'une rvlation peut-tre indiscrte.]

[Note 155: V. au Muse du Louvre l'Annonciation de Lucas de Leyde.]

Moins qu'une feuille, un souffle, un chant... Dans la pieuse
complainte du tisserand que nous coutions nagure, est-il sr que
tout soit de Dieu?... Le chant qu'il se chante  lui-mme ne rappelle
ni les airs rituels de l'glise[156], ni les airs officiels[157] des
confrries... Ce solitaire de la banlieue, ce _buissonnier_[158],
comme on l'appelle, quelles sont ses secrtes penses? Ne peut-il pas
lui arriver de lire quelque jour dans son vangile que le plus petit
sera le plus grand? Rejet du monde, adopt de Dieu, s'il s'avisait de
rclamer le monde, comme hritage de son pre?... On sait qu'il menait
la vie de lollard, qu'il pchait[159], tout en rvant, dans l'Escaut,
ce Philippe Artevelde qui jeta l un matin son filet pour prendre la
tyrannie des Flandres. Le roi tailleur de Leyde[160] songea, en
taillant son drap, que Dieu l'appelait  tailler les royaumes... En
ces ouvriers mystiques, en ces doux rveurs, rsidait un lment de
trouble, vague et obscur encore, mais bien autrement dangereux que le
bruyant orage communal qui clatait  la surface; des ateliers
souterrains, des caves, s'entendait, pour qui et su entendre, un
sourd et lointain grondement des rvolutions  venir.

[Note 156: C'taient des hymnes en langue vulgaire. (Mosheim.)]

[Note 157: Un caractre particulier de la posie et de la musique des
confrries allemandes (et, je crois, des confrries en gnral), c'est
la servilit de la tradition. V. les rgles _Falsche melodie_,
_Falsche blumen_, qui proscrivent tout changement, tout
embellissement: Wagenseil, De Civitate Noribergensi; accedit de Der
Meister Singer Institutis liber, 1697, p. 531. Mon illustre ami, J.
Grimm, n'a pas insist sur ce point de vue, peu important pour l'objet
particulier qu'il avait en vue. Ueber den altdeutschen Meistergesang,
von Jacob Grimm, Goettingen 1811.]

[Note 158: Quos _dumicos_ vocant. Meyer. Je traduis _dumicos_
par un mot consacr dans l'histoire du protestantisme: coles
_buissonnires_.--Les ouvriers _buissonniers_ pourraient bien tre des
lollards. Le pape Grgoire XI nous reprsente ceux-ci comme vivant
originairement en ermites. (Mosheim.) Saint Bernard nous dit que des
prtres quittaient leurs glises et leurs troupeaux pour aller vivre
Inter textores et textrices. Serm. in Canticum cantic.]

[Note 159: Reiffenberg. Notes de son dit. de Barante, d'aprs Olivier
de Dixmude, IV. 165.]

[Note 160: V. mes Mmoires de Luther. Toutefois l'originalit de Jean
de Leyde fut de porter dans le mysticisme l'esprit anti-mystique de
l'Ancien Testament.]

Ce que le lollard est pour l'glise et la commune, le tisserand
_buissonnier_ pour la confrrie[161], la campagne en gnral l'est
pour la ville, la petite ville pour la grande[162]. Que la petite
prenne garde d'lever trop haut sa tour, qu'elle n'aille pas fabriquer
ou vendre sans expresse autorisation... Cela est dur. Et pourtant,
s'il en et t autrement, la Flandre n'et pu subsister; disons
mieux, selon toute apparence, elle n'et exist jamais.

[Note 161: Nous trouvons les ouvriers de confrrie et de commune en
guerre avec les _buissonniers_ de la banlieue et avec les _lollards_
(deux mots peut-tre identiques): ils se plaignent au magistrat de la
concurrence qu'ils ne peuvent soutenir. Le magistrat, leur lu, se
prte  gner, paralyser l'industrie des lollards. L'empereur Charles
IV, en dpouillant les lollards, attribue un tiers de leurs dpouilles
aux _corporations_ locales (universitatibus ipsorum locorum). Cf.
Mosheim. Les perscutions ecclsiastiques obligrent aussi souvent les
lollards  se dire Mendiants et  se rfugier sous l'abri du
tiers-ordre de saint Franois. Ceux d'Anvers ne se dcidrent  vivre
en commun qu'en 1445. En 1468, ils prirent l'habit de moines _et
laissrent le mtier de tisserands_; c'est ce qu'on lisait sur un
tableau suspendu dans leur glise d'Anvers.]

[Note 162: Les preuves surabondent ici. Je remarquerai seulement que
la domination des grandes villes tait souvent encore appesantie par
le despotisme tracassier des mtiers: ainsi les tisserands de Damme
taient rglements, surveills par ceux de Bruges; les chandeliers de
Bruges exeraient la mme tyrannie sur ceux de l'cluse, etc.
(Delpierre.)]

Ceci demande explication.

La Flandre s'est forme, pour ainsi dire, malgr la nature; c'est une
oeuvre du travail humain. L'occidentale a t en grande partie
conquise sur la mer qui, en 1251, tait encore tout prs de
Bruges[163]. Jusqu'en 1348, on stipulait dans les ventes de terres,
que le contrat serait rsili si la terre tait reprise par la mer
avant dix ans[164].

[Note 163: Reiffenberg. Statistique ancienne de la Belgique, dans les
Mmoires de l'Acadmie de Bruxelles, VII, 34, 44.]

[Note 164: C'est du moins ce qu'affirme Guichardin dans sa Description
de la Flandre.]

La Flandre orientale a eu  lutter tout autant contre les eaux douces.
Il lui a fallu resserrer, diriger, tant de cours d'eaux qui la
traversent. De polder en polder[165], les terres ont t endigues,
purges, raffermies; les parties mmes qui semblent aujourd'hui les
plus sches, rappellent par leurs noms[166] qu'elles sont sorties des
eaux.

[Note 165: Inclinat animus ut _Flandra_, nescio qua lingua fuisse
putem _stuaria_, ea forma qua _poldras_ vocamus.--Je n'adopte pas
l'tymologie; mais l'opinion de M. Meyer sur le fond mme est
considrable.]

[Note 166: Beaucoup finissent en _dyck_, en _dam_, etc.]

La faible population de ces campagnes, alors noyes, malsaines, n'et
jamais fait  coup sr des travaux si longs et si coteux. Il fallait
beaucoup de bras, de grandes avances, surtout pouvoir attendre. Ce ne
fut qu' la longue, lorsque l'industrie eut entass les hommes et
l'argent dans quelques fortes villes, que la population dbordante put
former des faubourgs, des bourgs, des hameaux, ou changer les hameaux
en villes. Ainsi gnralement la campagne fut cre par la ville, la
terre par l'homme; l'agriculture fut la dernire manufacture ne du
succs des autres.

L'industrie ayant fait ce pays de rien, mritait bien d'en tre
souveraine[167]. Les trois grands ateliers, Gand, Ypres et Bruges,
furent les trois membres de Flandre. Ces villes considraient la
plupart des autres comme leurs colonies, leurs dpendances; et en
effet,  regarder ce vaste jardin o les habitations se succdent sans
interruption, les petites villes autour d'une cit apparaissent comme
ses faubourgs, un peu loignes d'elle, mais en vue de sa tour,
souvent mme  porte de sa cloche. Elles profitaient de son
voisinage, se couvrant de sa bannire redoute, se recommandant de son
industrie clbre. Si la Flandre fabriquait pour le monde, si Venise
d'une part, de l'autre Bergen ou Novogorod, venaient chercher les
produits de ses ateliers, c'est qu'ils taient marqus du sceau[168]
rvr de ses principales villes. Leur rputation faisait la fortune
du pays, y accumulait la richesse, sans laquelle on n'et jamais pu
accomplir l'norme travail de rendre cette terre habitable, en sorte
qu'elles pouvaient dire, avec quelque apparence: Nous gouvernons la
Flandre, mais c'est nous qui l'avons faite.

[Note 167: Cela se trouva fait au XIVe sicle. Jacques Artevelde n'eut
qu' crire cette rvolution dans les lois. L'ouvrier, _l'ongle bleu_
(c'est le nom que lui donnaient dans le Nord les bourgeois et les
marchands), se trouva  cette poque avoir tellement multipli, que la
commune primitive fut presque absorbe dans les confrries de mtiers.
Le gouvernement des _arts_, comme on disait  Florence, prvalut
presque partout. Je parlerai ailleurs, et tout  mon aise, de la
vitalit diverse des communes. Jusqu'ici on a dissert beaucoup sur ce
sujet, mais en insistant plutt sur les formes qu'on prenait pour le
fond. Sans doute, il est intressant pour l'antiquaire de fouiller le
mur primitif de la commune, le cadre de pierre qui l'entoure, plus
intressant pour l'historien d'en retrouver le cadre politique, la
constitution. Mais la constitution n'est pas la vie encore. Telle
commune a grandi par sa constitution, telle autre en dpit de la
sienne.]

[Note 168: J'ai vu encore aux archives d'Ypres le sceau rprobateur de
la ville, o on lit ces mots franais: Condamn par Ypres.-- Gand,
la toile, condamne comme dfectueuse et _blme_ par les experts, est
attache  un anneau de fer,  la tour du March du vendredi, puis
distribue aux hospices.]

Ce gouvernement, pour tre une gloire, n'en tait pas moins une
charge. L'artisan payait cher l'honneur d'tre de Messieurs de Gand.
Sa souverainet lui cotait bien des journes de travail; la cloche
l'appelait aux assembles, aux lections, frquemment aux armes.
L'assemble arme, le _wapening_, ce beau droit germanique qu'il
maintenait si firement, n'en tait pas moins un grand trouble pour
lui. Il travaillait moins, et d'autre part, dans ces populeuses
villes, il payait les vivres plus cher. Aussi, quantit de ces
ouvriers souverains aimaient mieux abdiquer et s'tablir modestement
dans quelque bourg voisin, vivant  bon march, fabriquant  bas prix,
profitant du renom de la ville, dtournant ces pratiques. Celle-ci
finissait par interdire le travail  la banlieue. La population se
portait plus loin, dans quelque hameau qui devenait une petite ville,
dont la grande brisait les mtiers[169]. De l des haines terribles,
d'_inexpiables_ violences, des siges de Troie ou de Jrusalem autour
d'une bicoque[170], l'infini des passions dans l'infiniment petit.

[Note 169: V. particulirement la curieuse brochure de M. Altmeyer:
Notices historiques sur la ville de Poperinghen, Gand, 1840; et, sur
les rapports gnraux des villes, la grande et importante chronique
flamande (dont le savant M. Schays a bien voulu m'claircir les
passages les plus difficiles): Olivier van Dixmude, uitgegeven door
Lambin (1377-1443), Ypres, 1835, in-4.]

[Note 170: La plus terrible de ces histoires n'est pas, il est vrai,
flamande, mais du pays wallon: c'est la guerre de Dinan et de Bovines
sur la Meuse. V. le tome suivant.]

Les grandes villes, malgr les petites, malgr le comte, auraient
maintenu leur domination, si elles taient restes unies. Elles se
brouillrent pour diverses causes, d'abord  l'occasion de la
direction des eaux, question capitale en ce pays. Ypres entreprit
d'ouvrir au commerce une route abrge, en creusant l'Yperl, le
rendant navigable, et dispensant ainsi les bateaux de suivre l'immense
dtour des anciens canaux, de Gand  Damme, de Damme  Nieuport. De
son ct, Bruges voulait dtourner la Lys, au prjudice de Gand.
Celle-ci, place au centre naturel des eaux, au point o se
rapprochent les fleuves, souffrait de toute innovation. Malgr les
secours que les Brugeois tirrent de leur comte et du roi de France,
malgr la dfaite des Gantais  Roosebeke, Gand prvalut sur Bruges;
elle lui donna une cruelle leon, et elle maintint l'ancien cours de
la Lys. Elle eut moins de peine  prvaloir sur Ypres; par menace ou
autrement, elle obtint du comte sentence pour combler l'Yperl[171].

[Note 171: Le comte reconnut, aprs enqute, qu'Ypres avait bon droit,
et n'en dcida pas moins qu'on planterait des pieux dans l'Yperl, de
sorte qu'il n'y pt passer qu'une petite barque. (Olivier van Dixmude,
ann. 1431.)]

Dans cette question des eaux qui remplit le XIVe sicle, la dispute
fut entre les villes; le comte y tait auxiliaire autant ou plus que
partie principale. Au XVe, la lutte fut directement entre les villes
et le comte; la dsunion des villes les fit succomber. Bruges ne fut
point soutenue de Gand (1436), et il lui fallut se soumettre. Gand ne
fut pas soutenue de Bruges (1453), et Gand fut brise.

L'occasion de la rvolte de 1436 fut le sige de Calais. Les Flamands,
irrits alors contre l'Angleterre, qui maltraitait leurs marchands et
se mettait  fabriquer elle-mme, avaient pris ce sige  coeur; ils
en avaient fait une croisade populaire, y avaient t en corps de
peuple, bannires par bannires, apportant avec eux quantit de
bagages, de meubles, jusqu' leurs coqs, comme pour indiquer qu'ils y
_lisaient domicile_[172] jusqu' la prise de Calais... Et tout 
coup, ils taient revenus. Ils allguaient pour excuse, et non sans
apparence, qu'ils n'avaient point t soutenus des autres sujets du
comte, ni des Hollandais par mer, ni par terre de la noblesse
wallonne. L'expdition ayant manqu par la faute des autres, ils
rclamaient leur droit ordinaire d'armement gnral, _une robe par
homme_; on se moqua de la rclamation.[173]

[Note 172: C'est l le vrai sens qui n'avait pas t saisi. Le coq est
un des principaux symboles de la maison, il est tmoin de la vie
domestique, etc. V. mes Origines du droit.]

[Note 173: Nihil accepturos; non vestem, sed restem, potius
meruisse. Meyer, fol. 286.]

Les voil irrits et honteux, accusant tout le monde. Gand mit  mort
un doyen des mtiers qui avait command la retraite. Bruges accusait
ses vassaux, les gens de l'cluse, de n'avoir pas suivi sa bannire;
elle accusait la noblesse des ctes,  qui elle payait pension pour
garder la mer et repousser les pirates. Loin de les repousser, les
ports avaient vendu des vivres aux Anglais, au moment mme o ils
enlevaient dans la campagne (chose horrible) cinq mille enfants[174];
les paysans furieux mirent  mort l'amiral de Horn et le trsorier de
Zlande, qui avaient assist  la descente sans y mettre obstacle.
Zlandais, Hollandais, s'taient visiblement arrangs avec les
Anglais, ils ne bougrent point[175].

[Note 174: Puerorum quinque millia. Meyer, fol. 286. Le mot _puer_
ne peut pas tre interprt autrement. Ces enlvements d'enfants
semblent au reste avoir t ordinaires dans les guerres anglaises. V.
notre t. VI et Monstrelet, t. IV, p. 115.]

[Note 175: Les milices hollandaises furent appeles en vain  la
dfense des ctes; et M. de Lannoy ayant demand aux tats s'ils
avaient un trait secret avec l'Angleterre, ils rpondirent qu'ils
n'avaient pas pouvoir pour s'expliquer. (Dujardin et Sellius. Histoire
des Provinces unies.)]

Bruges clata; les forgerons crirent que tout irait mal tant qu'on
ne tuerait pas les grosses ttes qui trahissaient, qu'il fallait
_faire comme ceux de Gand_. Ce dernier mot semblait devoir peu russir
 Bruges, o, depuis l'affaire de la Lys, on dtestait les Gantais.
Mais il se trouva cette fois que les tout-puissants marchands de
Bruges, les hansatiques, qui ordinairement calmaient les rvoltes,
avaient justement alors intrt  la rvolte; le duc leur faisait la
guerre en Hollande et plus tard en Frise, ils trouvrent bon sans
doute de l'occuper en Flandre, d'unir contre lui Bruges et Gand. Ce
qui est sr, c'est que le peuple de Bruges reut d'une seule ville de
la Hanse cinq mille sacs de bl[176].

[Note 176: Sur les rapports des Flamands et de la Hanse, V. l'ouvrage
trs-instructif de M. Altmeyer: Histoire des relations commerciales et
diplomatiques des Pays-Bas avec le Nord de l'Europe, Bruxelles, 1840.
L'auteur a tir des Archives une foule de faits curieux.]

Gand avait commenc avant Bruges, elle finit avant. Une population
d'ouvriers avait moins d'avances, moins de ressources qu'une ville de
marchands qui, d'ailleurs, taient soutenus du dehors. Quand les
Gantais eurent chm quelque temps, ils commencrent  trouver que
c'tait trop souffrir, et pourquoi? pour conserver  Bruges sa
domination sur la cte. Les Brugeois s'taient donn un tort, dans
lequel les Gantais, gens formalistes et scrupuleux, devaient trouver
prtexte pour abandonner leur parti. Le serment fodal engageait le
vassal  respecter la vie de son seigneur, son corps, ses membres, sa
femme, etc. Le duc, ayant compt l-dessus, s'tait jet dans Bruges
et avait failli y prir. La duchesse, non moins hardie, avait cru
imposer en restant, et le peuple avait arrach d'auprs d'elle la
veuve de l'amiral. Nous trouvons ainsi cette princesse mle de sa
personne dans toutes ces terribles affaires, en Hollande comme en
Flandre. Elle se chargea, en 1444, de calmer la rvolte des cabliaux,
qui voulaient tuer leur gouverneur, M. de Lannoy, et ils le
cherchrent jusque sous sa robe.

Un jour donc, le doyen des forgerons de Gand plante la bannire des
mtiers sur le march, et dit que, puisque personne ne s'occupe de
rtablir la paix et le commerce, il faut y pourvoir soi-mme. Chacun
s'effraye et craint un mouvement de la populace. Mais c'tait tout le
contraire; prs des forgerons vinrent se ranger les orfvres, les gros
de la ville, les _mangeurs de foie_[177]; ils avaient imagin de faire
commencer par les pauvres une raction aristocratique. Les tisserands
mmes, fort diviss, mais qui aprs tout mouraient de faim depuis que
la laine anglaise ne leur venait plus, finirent par se mettre du ct
de la paix  tout prix.

[Note 177: Jecoris esores. Meyer. Cette qualification haineuse
dsigne videmment les gros fabricants, les entrepreneurs, les
_exploiteurs d'hommes_.]

Un honorable bourgeois fut fait capitaine, et ce qui flatta fort la
ville, c'est qu'avec l'autorisation du comte, il exera une sorte de
dictature dans la Flandre, menant les milices vers Bruges, et lui
signifiant qu'elle et  se soumettre  l'arbitrage du comte, 
reconnatre l'indpendance de l'cluse et du Franc. Bruges indigne,
par reprsailles, envoya des missaires  Courtrai et autres villes
dpendantes de Gand, pour les engager  s'en affranchir. Le capitaine
de Gand fit dcapiter ces missaires; il dfendit qu'on portt des
vivres  Bruges, et donna ordre que partout o les Brugeois
paratraient, on sonnt contre eux la cloche d'alarme. Il fallut bien
que Bruges cdt, qu'elle reconnt le Franc pour quatrime membre de
Flandre.

C'tait un beau succs pour le comte d'avoir bris l'ancienne trinit
communale, un plus grand d'avoir fait cela par les mains de Gand,
d'avoir cr contre elle une ternelle haine, de l'avoir isole pour
toujours. Gand restait plus faible en ralit, par suite de cette
triste victoire, plus faible et plus orgueilleuse, persuade qu'elle
tait que le comte n'et jamais pacifi la Flandre sans elle. La
bannire souveraine de Flandre tait-elle dsormais celle de Gand ou
celle du comte? cela devait tt ou tard se rgler par une bataille.

Quoi qu'aient pu dire les chroniqueurs gags de la maison de Bourgogne
contre les Gantais, cette population ne parat pas avoir t indigne
du grand rle qu'elle joua. Ces gens de mtier, fort renferms,
connaissant peu le monde (en comparaison des marchands de Bruges), de
plus, proccups des petits gains et des petites dvotions qui ne
peuvent tendre l'esprit[178], n'en montrrent pas moins souvent un
vritable instinct politique, toujours du courage, assez d'esprit de
suite, parfois de la modration. Gand, aprs tout, est le coeur,
l'nergie des Flandres, comme leur grand centre pour les eaux, pour
les populations. Ce n'est pas sans raison que tant de rivires y
viennent dposer vingt-six villes en une cit et se marier ensemble au
_pont du Jugement_.

[Note 178: Nombre de passages que je pourrais citer prouvent que, ds
ce temps, les Gantais taient fort dvots. Dans la terrible guerre de
1453, ils ne brlrent pas une glise, quoique les glises fussent
souvent des forts dont pouvait profiter l'ennemi.-- Gand, les moeurs
taient trs-pures. Nous lisons dans les registres criminels qu'un
tribunal bannit un citoyen distingu, pour avoir offens de propos
indcents les oreilles d'une petite fille.--La _Keurc_ des savetiers
de 1304 porte que celui qui vit dans une union illgitime ne peut ni
concourir aux lections ni assister aux dlibrations. (Lenz.)]

Le jugement suprme de la Flandre orientale rsidait en effet dans
l'chevinage de Gand. Les villes voisines, qui elles-mmes taient des
capitales, des tribunaux suprieurs (la seule Alost pour cent
soixante-dix cantons, deux principauts, une foule de baronnies[179]),
taient obliges d'y _ressortir_. Courtrai et Oudenarde, si grandes et
si fortes, Alost et Dendermonde[180], fiefs d'Empire, libres alleux ou
_fiefs du soleil_[181], n'en taient pas moins forces d'aller
dfendre leurs appels  Gand, de rpondre  la _loi_ de Gand, de
reconnatre en elle un juge, et ce juge n'tait que trop souvent,
comme dit la vieille formule allemande, un _lion courrouc_[182].

[Note 179: Sanderi Gandavensium Rerum libri sex, p. 14.]

[Note 180: Wielant, dans le recueil des Chroniques belges, t. I, p.
XLVII.]

[Note 181: Ces mots taient souvent synonymes dans les pays allemands
et wallons. Michelet. Origines du droit, p. 191-193.]

[Note 182: Gris grimmender loewe. Jacob Grimm, Deutsche Rechts
alterthmer, p. 763.]

Chose bizarre, et qui ne s'explique que par l'extrme attachement des
Flamands aux traditions de familles et de communes, ces grandes
villes d'industrie, loin d'avoir la mobilit que nous voyons dans les
ntres, se faisaient une religion de rester fidles  l'esprit du
droit germanique, si peu en rapport avec leur existence industrielle
et mercantile. Il ne s'agit donc pas ici, comme on pourrait croire,
d'une querelle spciale entre le comte et une ville; c'est la grande
et profonde lutte de deux droits et de deux esprits.

Les hommes de basse Allemagne, comme d'Allemagne en gnral, n'avaient
jamais eu beaucoup d'estime pour nous autres Welches, pour le droit
scribe, paperassier, chicaneur, dfiant, du Midi. Le leur tait,  les
entendre, un droit simple et libre, fond sur la bonne foi, sur la
ferme croyance  la vracit de l'homme. En Flandre, les grandes
assembles judiciaires s'appelaient _vrits, franches et pacifiques
vrits_[183], parce que les hommes libres y sigeaient pour
chercher[184] le vrai en commun. Chacun disait, ou devait dire le
vrai, mme contre soi. Le dfendeur pouvait se justifier par sa propre
affirmation, jurer son innocence, puis tourner le dos et aller son
chemin. Tel tait l'idal de ce droit[185], sinon la pratique.

[Note 183: _Generaele waerheden, stille waerheden_;--_coies vrits_,
_franches vrits_, _communes vrits_, ou simplement _vrits_.
(Warnkoenig, trad. de Gheldoff.)]

[Note 184: Dans le droit allemand, dont le droit flamand est une
manation (au moins dans sa partie la plus originale), le juriste et
le pote ont le mme nom: _Finder_, trouveur ou trouvre. Grimm, et
mes Origines du droit.]

[Note 185: Cet idal germanique s'est conserv dans la formule du
franc-juge westphalien. Grimm, 860. Michelet, Origines, 335: Si le
franc-juge westphalien est accus, il prendra une pe, la placera
devant lui, mettra dessus deux doigts de la main droite, et parlera
ainsi: Seigneurs francs-comtes, pour le point principal, pour tout ce
dont vous m'avez parl et dont l'accusateur me charge, j'en suis
innocent; ainsi me soient en aide Dieu et tous ses saints! Puis il
prendra un pfenning marqu d'une croix (Kreutz-pfenning), et le
jettera en preuve au franc-comte; ensuite il tournera le dos et ira
son chemin.]

Le peuple ne pouvant rester toujours assembl, les jugements se
faisaient par quelques-uns du peuple que l'on appelait la _loi_. La
_loi_ se runissait, prononait, excutait par son _vorst_ ou
prsident, qui tenait l'pe de justice. _Vorst_ est en Flandre le
propre nom du comte[186]. Il ne devait prsider qu'en personne; s'il
commettait un lieutenant, ce lieutenant tait rput la propre
personne du comte, de mme que la _loi_, si peu nombreuse qu'elle ft,
tait comme le peuple entier. Aussi, il n'y avait point d'appel[187];
les jugements taient excuts immdiatement[188].  qui et-on
appel? au comte, au peuple? Mais tous deux avaient t prsents. Le
peuple mme avait jug, il tait infaillible; la voix du peuple est,
comme on sait, celle de Dieu.

[Note 186: Que les Franais avaient traduit au hasard par un mot qui
sonnait  peu prs de mme: Forestier, le forestier de Flandre.]

[Note 187: En Flandre, comme dans les autres provinces des Pays-Bas,
les sentences capitales taient sans appel ni rvision, jusqu' la fin
du dernier sicle. Cf. l'importante discussion de MM. Jules de
Saint-Genois et Gachard, sur le jugement d'Hugonet et Humbercourt
(particulirement Gachard, p. 43), Bruxelles, 1839.

 Gand, le condamn ne pouvait tre graci que du consentement des
chevins (communiqu par M. de Lenz, de Gand).

Les affaires taient relates sommairement dans les Registres
criminels des chevins, comme on le voit aux Archives de Gand
(observation communique par M. de Saint-Genois).]

[Note 188: Le comte ne pouvait grcier les condamns par l'chevinage,
qu'autant qu'ils prouvaient que la partie adverse y consentait.]

Le comte et ses lgistes bourguignons et francs-comtois ne voulaient
rien comprendre  ce droit primitif. Comme il nommait les magistrats,
choisissait la _loi_, il croyait la crer. Ce mot la _loi_, employ
par les Flamands pour dsigner simplement les hommes qui doivent
attester et appliquer la coutume, le comte le prenait volontiers au
sens romain, qui place la loi, le droit, dans le souverain, dans les
magistrats, ses dlgus. Les deux principes taient contraires. Les
formes ne l'taient pas moins. Les procdures des Flamands taient
simples, peu coteuses, orales le plus souvent; en cela elles
convenaient fort  des travailleurs qui sentaient le prix du temps. De
plus, contrairement aux procdures crites, si sches et pourtant si
verbeuses, surtout prosaques, ces vieilles formes allemandes
s'exprimaient en potiques symboles, en petits drames juridiques o
les parties, les tmoins, les juges mme devenaient acteurs.

Il y avait des symboles gnraux et communs, employs presque partout,
comme la paille rompue dans les contrats[189], la glbe de tmoignage
dpose  l'glise, l'pe de justice, la cloche, ce grand symbole
communal auquel vibraient tous les coeurs. De plus, chaque localit
avait quelques signes spciaux, quelque curieuse comdie juridique,
par exemple,  Lige, l'anneau de la porte rouge[190], le chat
d'Ypres, etc.[191]. Celui qui regarde ces vieux usages flamands du
haut de la sagesse moderne n'y verra sans doute qu'un jeu dplac dans
les choses srieuses, les amusements juridiques d'un peuple artiste,
des tableaux en action, souvent burlesques, les Tniers du droit...
D'autres, avec plus de raison, y sentiront la religion du pass, la
protestation fidle de l'esprit local... Ces signes, ces symboles,
c'tait pour eux la libert, sensible et tangible; ils la serraient
d'autant plus qu'elle allait leur chapper: Ah! Freedom is a noble
thing[192]!...

[Note 189: En Hollande, la tradition s'est faite par le ftu jusqu'en
1764. En Flandre, le matre du fonds donn ou vendu y coupait une
motte de gazon de forme circulaire et large de quatre doigts; il y
fichait un brin d'herbe, si c'tait un pr; si c'tait un champ, une
petite branche de quatre doigts de haut, de manire  reprsenter
ainsi le fonds cd, et il mettait le tout dans la main du nouveau
possesseur. Jusqu'aujourd'hui, dit Ducange, on a conserv dans
beaucoup d'glises des signes de ce genre; on en voit  Nivelle et
ailleurs, de forme carre ou semblables  des briques. Ducange,
Gloss. III, 1522. Voir aussi Michelet, Origines du droit, p. 40, 42,
191, 194, 228, 236, 245, 255, 289, 326, 441, etc., etc.]

[Note 190: Celui qui demandait justice se rendait  la Porte rouge du
palais de l'vque, et, soulevant un anneau qui s'y trouvait fix, il
le faisait fortement retentir  trois reprises diffrentes; l'vque
devait venir et l'couter sur-le-champ (communiqu par M. Polain de
Lige).]

[Note 191: Chaque anne, le premier mercredi d'aot, on jetait un chat
par les fentres d'Ypres, et le peuple le brlait; pendant ce temps,
la cloche du beffroi tintait, et tant qu'on pouvait l'entendre, les
gens bannis de la ville trouvaient les portes ouvertes et pouvaient
rentrer (comme si la victime expiatoire se ft charge de leur faute).
On a continu de jeter le chat jusqu'en 1837 (communiqu par Mme
Millet van Popelen).]

[Note 192: Ah! la noble chose que la libert! Voir ces beaux vers de
Barbour dans M. de Chateaubriand, Essai sur la littrature
anglaise.--Comparez les vers de Ptrarque, qui ont t retranchs de
plusieurs ditions:

  Liberta, dolce e desiato bene, etc.]

Des villages aux villes, des villes  la grande cit, de celle-ci au
comte, du comte au roi,  tous les degrs, le droit d'appel tait
contest;  tous, il tait odieux, parce qu'en loignant les jugements
du tribunal local, il les loignait aussi de plus en plus des usances
du pays, des vieilles et chres superstitions juridiques. Plus le
droit montait, plus il prenait un caractre abstrait, gnral,
prosaque, antisymbolique; caractre plus rationnel, quelquefois moins
raisonnable, parce que les tribunaux suprieurs daignaient rarement
s'informer des circonstances locales, qui, dans ce pays, plus que
partout ailleurs, peuvent expliquer les faits et les placer dans leur
vrai jour.

La guerre de juridiction avait commenc au moment o finissait la
guerre des armes, le conflit aprs le combat (1385). Philippe le
Hardi ayant vu, par son inutile victoire de Roosebeke, qu'il tait
plus ais de battre la Flandre que de la soumettre, lui jura ses
franchises et se mit en mesure de les violer tout doucement. Il fonda
chez lui, du ct franais,  Lille, un modeste tribunal[193], une
toute petite chambre, deux conseillers de justice, deux matres des
comptes pour faire rentrer les recettes arrires (les menues sommes
seulement), pour informer au besoin contre les officiers du comte,
pour protger contre les gens de guerre et les nobles, les glises,
les veuves, les pauvres laboureurs et autres personnages misrables;
enfin, pour composer aussy les dlicts _dont la vrit ne polra
clairement estre enfonchi_. Du reste, nul appareil, peu de formes,
point de procureur.

[Note 193: Wielant, dans le recueil des chroniques belges, I, LIII.]

Il se trouva peu  peu que la petite chambre attirait tout, que toute
affaire se trouvait tre de celles _dont la vrit ne pouvait tre
clairement enfonce_. Mais les Flamands ne se laissaient pas faire; au
lieu de dbattre leurs droits contre ce tribunal franais[194], ils
aimaient mieux embarrasser le duc, alors tuteur du roi de France, en
se faisant plus Franais que lui et en disant qu'ils ressortissaient
directement au Parlement de Paris.

[Note 194: Disoient qu'ilz estoient nuement sous le Parlement.
Ibid., LIV.]

Au fond, ils ne voulaient dpendre ni de la France, ni de l'Empire.
L'un et l'autre,  peu prs dissous au temps de Charles VI, n'taient
gure en tat de rclamer leur suzerainet. Les embarras continuels de
Jean sans Peur et de Philippe le Bon les firent longtemps serviteurs
plutt que matres des Flamands. Le premier pourtant, au moment o il
crut avoir tu Lige aussi bien que le duc d'Orlans, en ce moment
terrible de violence et d'audace, il osa aussi mettre la main sur les
liberts flamandes. Il tablit sa justice  Gand, un conseil suprme
de justice[195], o l'on porterait les appels, qui jugerait les
Flamands en flamand, mais _parlerait franais  huis clos_.

[Note 195: En la chambre  l'uys-clos ilz parlassent langaige
franchois. Ibid., LV.]

Ce conseil, plac  Gand, au milieu mme du peuple contre la
juridiction duquel on l'tablissait, ne put faire grand'chose, et
finit de lui-mme  la mort de Jean. Mais ds que Philippe le Bon eut
acquis le Hainaut et la Hollande, et qu'il tint ainsi la Flandre
serre de droite et de gauche, il ne craignit point de rtablir le
conseil. Peu de gens osrent s'y adresser; Ypres, toute dchue qu'elle
tait, punit une petite ville d'y avoir port un appel.

Seigneur pour seigneur, les Flamands prfraient quelquefois le plus
loign, le roi. Les villages en querelle avec Ypres la citrent
devant les gens du roi qui se trouvaient  Lille. Ypres et Cassel,
dans une autre occasion, s'adressrent tout droit  Paris[196]. Le duc
de Bourgogne se trouva de plus en plus engag dans un double procs
avec ses deux suzerains, la France et l'Empire, procs complexe, 
titre diffrent. L'Empire rclamait _hommage_, non _jurisdiction_. La
France rclamait _jurisdiction_, mais non _hommage_ (le trait de 1435
en dispensait)[197]. Le Parlement de Paris devait, selon lui, recevoir
les appels de Flandre; Lyon avait reu jadis ceux de Mcon, Sens ceux
d'Auxerre. Ces prtentions juridiques taient d'autant plus difficiles
 admettre que derrire venaient les rclamations fiscales. Le roi
soutenait qu'il n'avait point abandonn sur les provinces franaises
du duc les droits inalinables de la couronne; monnaie, taille,
collation et rgale, ici la gabelle, l certains droits sur les vins.
La Bourgogne[198] tait si peu dispose  reconnatre ces droits,
qu'elle tenait, dit-on, des hommes dguiss en marchands pour tuer les
sergents royaux qui s'aventuraient  franchir la limite. D'autre part,
les gens du roi ne permettaient plus aux Francs-Comtois de venir
faucher sur les terres qu'ils avaient de ce ct-ci; ils leur
faisaient payer un droit de passage. De l, des plaintes, des
violences, une querelle infinie, interminable, sur toute la frontire.

[Note 196: Olivier van Dixmude, 103, 123 (ann. 1423-1427).]

[Note 197: Wielant insiste sur la distinction de l'_hommage_ et du
_ressort_. Il semble pourtant que, sans le ressort, l'hommage a peu
d'importance; le vassal reste  peu prs indpendant.]

[Note 198: Ils ont donn XVI ou XVIII compaignons en habiz de
marchans et autres en habiz dissimulez... lesquelz ont ordonnance de
tuer touz officiers du Roy qu'ilz trouveront sur les limites dudit
pais de Bourgogne. _Archives du royaume, Trsor des chartes, J. 258,
n 25, ann. 1445._]

J'ai dit comment, aprs le mauvais succs de la Praguerie, Philippe le
Bon avait cru embarrasser le roi en rachetant le duc d'Orlans, en lui
faisant tenir l'assemble des grands  Nevers, laquelle, faute
d'audace ou de force, ne russit qu' prsenter des dolances.  cette
guerre d'intrigues contre la France, ajoutez celle des armes que le
duc faisait  l'Allemagne, en se saisissant du Luxembourg[199]. Ces
embarras se compliqurent et d'une manire alarmante, en 1444, lorsque
d'une part la guerre civile clata en Hollande[200], et que de l'autre
les bandes franaises et anglaises, sous la bannire du dauphin,
traversrent les Bourgognes pour aller en Suisse.

[Note 199: Et en se brouillant ainsi avec les maisons d'Autriche et de
Saxe.]

[Note 200: Sur les querelles infiniment diverses et compliques des
_Morues_ et des _Hameons_ de Hollande, des _Marchands de graisse_ et
des _pcheurs d'anguilles_ de Frise (Wetkoopers, Schieringers), V,
Dujardin et Sellius, IV, 28-31, Ubbo Emmius, lib. XVII-I, etc.]

Elles auraient bien pu ne pas aller jusqu'en Suisse, la maison d'Anjou
poussait le roi  la guerre. Mais la commencer contre la Bourgogne,
lorsqu'on n'tait encore sr de rien du ct de l'Angleterre, c'et
t folie. La maison d'Anjou ne pouvant agir contre son ennemi,
s'arrangea avec lui comme avaient fait les ducs d'Orlans, de Bourbon
et tant d'autres, comme allait faire le duc de Bretagne. La duchesse
de Bourgogne eut en grande partie le mrite de ces ngociations[201].

[Note 201: Elle remit grande somme au roi de Sicile. Mathieu de
Coucy.]

Elle obtint du roi que les appels de Flandre seraient ajourns pour
neuf ans[202]. Mais les Flamands ne pouvaient lui en savoir gr, cet
ajournement devant profiter au conseil du comte,  ce tribunal qui
sigeait contre eux, chez eux, et duquel ils se dfendaient bien plus
difficilement que des empitements lointains du Parlement de Paris.
L'indpendance que le comte se faisait ainsi contre la France et
l'Empire, il ne l'obtenait que par des armements, des intrigues
coteuses, par des dpenses qui retombaient principalement sur la
Flandre. La question de juridiction et tous les embarras qu'elle
entranait rendaient de plus en plus grave la question des subsides;
tandis que la cit souffrait chaque jour dans son indpendance et son
orgueil, l'individu souffrait dans ses intrts, dans son argent,
c'est--dire dans son travail, car les guerres, les ftes, les
magnificences, devaient ajouter des heures  la journe de l'ouvrier.

[Note 202: _Archives du royaume, Trsor des chartes, J. 257, n 38, 4
juillet 1445._]

L'impt tait non-seulement lourd, mais singulirement variable[203];
de plus, rparti entre les provinces avec une odieuse ingalit[204].
La Bourgogne et le Hainaut payaient peu d'argent; il est vrai qu'ils
payaient en hommes, qu'ils fournissaient une superbe gendarmerie. Mais
c'tait encore l ce qui blessait les Flamands; tandis que les Wallons
s'acquittaient ainsi en _aides nobles_, avec des hommes et du sang, on
traitait les Flamands en manouvriers, on ne leur demandait que de
l'argent, _aide servile_, qu'on tournait au besoin contre eux.

[Note 203: Jusqu' doubler ou tripler, dans les annes 1436, 1440,
1443, 1445, 1452, 1457. Je dois ce renseignement et ceux qu'on
trouvera plus loin,  l'extrme obligeance de M. Edward Le Glay (fils
du savant archiviste), qui a bien voulu extraire pour moi les
documents financiers que possdent les _Archives de Lille_, _Chambre
des comptes_, _Recette gnrale_.]

[Note 204: Ainsi, en 1406, au premier sige de Calais, la Flandre paye
47,000 cus et 8,000 fr., tandis que le duch de Bourgogne paye 12,000
livres, le comt de Bourgogne 3,000 livres!--Au second sige de
Calais, en 1436, la Flandre, qui alla au sige en corps de peuple, et
qui dut fournir normment en nature, paya de plus 120,000 livres,
tandis que les deux Bourgognes ne payrent que 58,000 livres et 600
saluts. _Archives de Lille_ (_notes communiques par M. Edward Le
Glay_).]

En 1439, en pleine paix, l'impt fut norme. C'tait, disait-on, pour
racheter le duc d'Orlans. La ranon du seigneur tait bien un cas
d'aide fodale, mais non,  coup sr, la ranon du cousin du seigneur.
Une bonne partie de l'argent se mangea dans une fte, et la fte fut
pour Bruges[205], pour les marchands et les trangers.

[Note 205: Cette fte fut un triomphe pour le duc de Bourgogne sur
Bruges elle-mme et sur la Flandre occidentale, un triomphe en
esprance sur la France, qu'il croyait dsormais dominer par son union
avec le duc d'Orlans. Mais ce ne fut pas moins un triomphe pour les
marchands hansatiques qui avaient profit du mouvement de la Flandre
pour forcer le duc de leur sacrifier l'intrt des Hollandais, alors
leurs ennemis et leurs concurrents. Le duc avait condamn la Hollande
 indemniser la hanse. Ces tout-puissants marchands du Nord parurent 
la fte dans la majest sombre de leurs vtements rouges et noirs.
(Meyer, Altmeyer, Dujardin.)]

De l, le duc alla passer prs de deux ans dans les ftes et les
tournois de Bourgogne, dans la guerre de Luxembourg. La Flandre paya
pour cette guerre; elle paya pour les armements qui protgrent la
Bourgogne au passage des Armagnacs. Enfin, le duc vint  Gand, au
foyer du mcontentement, tenir une solennelle assemble de la Toison
d'or, faire en quelque sorte par devant les Flamands une revue des
princes et seigneurs qui le soutenaient, leur montrer quel redoutable
souverain tait leur comte de Flandre. Une crmonie coteuse tale
devant ce peuple conome, un tournoi magnifique au March des vieux
habits, la Toison d'or donne  un de ces Zlandais qui avaient fait
manquer le sige de Calais, qui aidrent  la chute de Bruges, et
bientt  celle de Gand, rien de tout cela, sans doute, ne pouvait
calmer les esprits. Il y avait  parier qu' la premire vexation
fiscale, il y aurait explosion.

Cette anne mme, 1448[206], le duc se crut assez fort pour risquer la
chose. Il essaya d'un droit sur le sel, droit odieux pour bien des
causes, mais spcialement en ceci, qu'il portait sur tous, annulait
tout privilge; pour les privilgis, nobles et bourgeois, payer un
tel impt, c'tait droger.

[Note 206: Date rectifie par M. Gachard (d. Barante, II, 85, note
8), d'aprs le _Registre ms. de la collace de Gand_.]

Il faut savoir pourquoi le duc se croyait assez tranquille du ct du
roi pour faire en Flandre ces tentatives hardies. C'est qu'il avait un
bon ami en France pour troubler le pays, un roi en esprance, contre
le roi rgnant. Le dauphin, nous l'avons dit, n'avait eu ni jeunesse
ni enfance; il tait n Louis XI, c'est--dire singulirement inquiet,
spirituel et malfaisant. Ds quatorze ans, il faisait ce qu'il fit
pendant son rgne, la chasse aux grands, aux Retz, aux Armagnacs. 
seize ans, il voulait dtrner son pre, qui le dsarma et lui donna
le Dauphin. Nous l'avons vu ensuite  Dieppe, en Guienne, en Suisse,
se faisant donner le Comminges, partie du Rouergue, Chteau-Thierry.
Cet tablissement considrable, mais faible, en ce qu'il tait
dispers, ne lui faisait que dsirer davantage la possession d'une
grande province, Normandie, Guienne ou Languedoc, avec quoi il et
pris le reste.

Il y aurait russi peut-tre, si Charles VII n'et eu prs de lui le
sage, ferme et courageux Brz[207], qui, reprenant la politique de la
vieille Yolande d'Anjou, le gouvernait par Agns Sorel et lui faisait
vouloir le bien du royaume. Le dauphin, dsesprant de se faire un
instrument d'un tel homme, essaya en 1446 de le faire tuer[208].
Dcouvert, mais non convaincu, il se fortifie dans son Dauphin, se
fait protecteur du comtat et gonfalonier de l'glise, ami des Suisses,
de la Savoie, de Gnes, qui le demande au roi pour gouverneur[209]; il
se lie surtout avec le duc de Bourgogne. En 1448, il semble avoir eu
le projet de venir en force avec les Bourguignons, pour s'emparer du
roi et du royaume[210]. Lorsque Agns mourut, en 1450, tout le monde
crut que le dauphin l'avait empoisonne. Dans cette mme anne, o la
Normandie venait d'tre reconquise, il osa la demander, non au roi,
mais  elle-mme, aux prlats et seigneurs normands[211]. Visiblement,
il se sentait soutenu. On le vit mieux encore l'anne suivante,
lorsque, malgr les dfenses expresses de son pre, il pousa la
fille du duc de Savoie[212]. Ni ce petit prince, ni le dauphin, ne s'y
seraient hasards, s'ils n'avaient cru avoir l'appui du duc de
Bourgogne.

[Note 207: Pierre de Brz,  qui appartient la grande rforme
militaire et tant d'autres actes de ce rgne, me parat tre l'homme
le plus complet de l'poque, politique, homme de guerre, littrateur
(De la Rue). Il gouverna son matre sans lui plaire (_Legrand, Hist.
ms. de Louis XI_). Il ne fut point favori de Charles VII, mais
l'_homme du roi_. Le roi mort, il alla trouver le roi, qui avait voulu
l'assassiner, qui le cherchait pour lui faire couper la tte, et qui
changea au point de lui donner sa confiance (V. le beau rcit de
Chastellain). La vie de M. de Brz, fort difficile  crire, recevra
sans nul doute un jour nouveau des travaux de M. Jules Quicherat. M.
Chruel a extrait aussi beaucoup de documents indits, relatifs  M.
de Brz, comme capitaine de Rouen et grand snchal de Normandie:
_Archives de la ville de Rouen, Registre des dlibrations du conseil
municipal, vol. VI et VII, passim, ann. 1449-1465_.]

[Note 208: V. le dtail dans _Legrand, Histoire de Louis XI, livre I,
fol. 97-105, ms. de la Bibl. royale_.]

[Note 209: Dans cette demande adresse au roi, les Gnois font du
dauphin un loge dont son pre dut tre effray; ils s'attendent  lui
voir faire des choses qu'on n'a encore vues, ni entendues, etc.
_Legrand_.]

[Note 210: Le dnonciateur tomba malade, et le dauphin tenait tant 
claircir la chose qu'il lui envoya son mdecin et son apothicaire. Le
malade eut si peur du mdecin de Louis XI qu'il chappa au traitement.
Il se sauva  Lyon, fut amen  Paris, ne put prouver son accusation
et eut la tte tranche. _Ibidem._]

[Note 211: Bazin, vque de Lisieux, remit la lettre du dauphin au
roi.]

[Note 212: La veille des noces, arriva le hraut de Normandie de la
part du Roy, etc. On fit la clbration avant d'ouvrir ses lettres.
_Legrand_.]

Justement cet appui manqua. Loin de pouvoir faire la guerre au roi,
Philippe le Bon lui adressait supplique pour qu'il n'voqut point
l'affaire de Gand (29 juillet 1451)[213]. Cette affaire devenait une
guerre et une guerre gnrale de Flandre. Sans renoncer  la
gabelle[214], il voulait frapper d'autres droits plus vexatoires
encore: droit sur la laine, c'est--dire sur le travail; droit sur les
consommations les plus populaires, le pain, le hareng; des pages sur
les canaux entravaient les communications et mettaient tout le pays
comme en tat de sige. Le droit de mouture, qui indirectement
atteignait tout le monde, directement le paysan, eut cet effet,
nouveau en Flandre, de mettre les campagnes du mme parti que les
villes.

[Note 213: La lettre est trs-humble: J'escrips par devers Vous et
Vous en advertis en toute humilit... Que je ne soye oy pralablement
en mes raisons. _Bibl. royale, mss. Baluze_, B. 9675, fol. 19; 1451,
29 juillet.]

[Note 214: Prter salis tributum, in quo mordicus persistebat, exegit
vectigal tritici. Meyer, fol. 302. De ce que ces mesures ne sont
point relates dans le registre de la collace de Gand, on ne peut
conclure d'une manire absolue qu'elles n'ont pas t prises; elles
frappaient plus directement les campagnes.]

Le duc s'aperut alors de sa folie, il retira sa gabelle, il donna de
bonnes paroles, caressa Bruges et l'apaisa. Les marchands, comme 
l'ordinaire, aidrent  calmer le peuple. Gand resta seule, et le duc
crut ne venir jamais  bout de cette ternelle rsistance, s'il ne
changeait la ville mme en ce qu'elle avait de plus vital, s'il n'y
dtruisait la prpondrance qu'y avaient prise les mtiers[215], s'il
ne la ramenait  la constitution qu'elle avait subie pendant
l'invasion de Philippe le Bel; la commune ainsi brise, il et bris
les confrries, y introduisant peu  peu des faux-frres, des artisans
des campagnes, en sorte que, non-seulement l'esprit de la cit, mais
la population mme changet  la longue.

[Note 215: Qui pouvait s'tonner que ceux qui faisaient la force de la
ville, sa grandeur, qui contribuaient le plus en argent et en hommes,
eussent la part principale au pouvoir? Les deux chefs doyens des
mtiers influrent peu  peu sur l'lection des chevins, et en
vinrent jusqu' juger avec eux. Sans une part  la puissance
judiciaire, il n'y avait nulle puissance dans une telle ville,
peut-tre mme nulle sret pour un corps et pour un parti. Voir
Diericx, Mmoires sur Gand.]

En 1449, tout cela semblait possible, parce que la guerre recommenant
entre la France et l'Angleterre, le duc croyait n'avoir rien 
craindre du ct du roi. Il barra les canaux, mit des garnisons autour
de Gand, cassa la _loi_. La ville dclara hardiment que la _loi_
serait maintenue. Le duc suivit la politique qui lui avait russi en
1436, lorsqu'il s'tait servi de Gand contre Bruges; il recourut cette
fois  l'intervention des Brugeois et autres Flamands contre les
Gantais. Les tats de Flandre se chargrent de _lire_ les privilges
de Gand; ils y lurent que la _loi_ tait _nomme_ par le comte; s'en
tenant ainsi  la lettre morte, ils firent semblant de croire que
_nomme_ voulait dire _cre_.

Cette dcision ne dcidait rien. Les nouveaux doyens des mtiers
trouvrent par enqute qu'on avait furtivement enregistr des
_buissonniers_ dans le mtier des tisserands[216]; ils prononcrent le
bannissement des officiers qui, en introduisant ainsi des trangers
parmi les bourgeois, avaient viol le droit de cit. Le duc, par
reprsailles, voulut bannir ceux qui avaient prononc ce bannissement;
il les cita  comparatre  Termonde.

[Note 216: Quod externos (_dumicos_ vocant) quosdam cives pecunia
corrupti in numerum admisissent textorum; quas quidem connivente
Philippo quidam factas fuisse putabant. Meyer, f. 302 verso. Un peu
plus loin, il semble indiquer le contraire; selon toute apparence, le
second passage est altr.]

Si les magistrats de Gand pouvaient ainsi tre attirs hors de la
ville, jugs pour leurs jugements, il n'y avait plus ni commune, ni
magistrats. Ceux-ci nanmoins, sur la promesse que le duc se
contenterait de leur comparution et leur ferait grce, vinrent se
prsenter humblement  lui. Et il n'y eut point de grce; il bannit
l'un  _vingt lieues_ pour _vingt annes_, l'autre  _dix lieues_ pour
_dix annes_, etc.[217]

[Note 217: Ceci doit tre une vieille formule de condamnation.]

Cette rude sentence indique assez que le duc ne demandait qu'une
rvolte, esprant craser la ville, si le roi n'intervenait pas. Il
agissait tout  la fois contre le roi et prs du roi. Il lui adressait
une supplique pour qu'il n'voqut point l'affaire. Mais, par
derrire, il poussait le duc de Bretagne et probablement le dauphin.
Le roi voyait et savait tout.  ce moment mme, il fit arrter
Jacques Coeur (31 juillet), qui prtait de l'argent au dauphin[218] et
qu'on souponnait de l'avoir dlivr d'Agns.

[Note 218: Le roi fut persuad: Qu'il avoit intelligence avec luy, et
que sous main il l'aydoit de conseil et l'_assistoit d'argent_.
Godefroy.]

Si l'on en croit les Gantais, l'exaspration du duc et t si
furieuse[219] que ses dputs  Gand crurent lui faire plaisir en y
prparant un massacre. La ville les lui dnona, et sur son refus de
les rappeler, elle les jugea elle-mme et leur fit trancher la tte.
Les rsolutions de ce peuple irrit, souffrant, sans travail, devaient
tre violentes et cruelles. Je vois cependant qu'un ex-chevin de
Gand, un grand seigneur, ayant t pris lorsqu'il coupait les canaux
pour affamer la ville, le peuple ajourna son supplice,  la prire de
la noblesse, et finit par lui permettre de se racheter.

[Note 219: Depuis... ont envoy en cette ville quatre malvaix
garons... qu'ils avoient eu propost de y faire de nuit ung cry par
eulz advis pour tuer leurs adversaires... eurent _lettres
patentes_... contenant sauve-garde de leurs personnes... Les deux des
quatre furent prins... et par l'absence des baillis et officiers...
recognoissans leurs mauvaisets, dcapits. Lettre des Gantais au
roi, ap. Blommaert, Causes de la guerre, p. 12 (Gand. 1839).]

Le bailli du comte ayant t rappel et la justice ne pouvant tre
suspendue dans cette grande population en effervescence, on cra
grand-justicier un _maon_, Lievin Boone. Si j'en juge par la guerre
savante et par l'emploi des machines que firent les Gantais sous sa
conduite, celui-ci devait tre un de ces _maons_ architectes et
ingnieurs, qui btissaient les cathdrales, de ceux que l'Italie
faisait venir des loges maonniques du Rhin pour fermer les votes du
duomo de Milan.

Le vendredi-saint (7 avril 1452), une dernire tentative fut faite
auprs du duc pour le flchir; mais il voulait qu'on dsarmt. Alors
le grand-justicier de Gand, faisant sonner le _wapening_ (l'assemble
arme), emporta tout par un moyen populaire, par la simple vue d'un
signe[220]. Il montra des clefs dans un sac: Voici, dit-il, les clefs
d'Audenarde. Audenarde, c'tait l'Escaut suprieur, la route des
vivres, l'approvisionnement du Midi; en mme temps, une ville sujette
et ennemie de Gand, dvoue au comte.

[Note 220: Olivier de la Marche, qui n'a aucune intelligence du monde
allemand et flamand, dfigure tout cela et le tourne en ridicule.]

Ce mot et ce signe suffirent pour enlever trente mille hommes. Chacun
rentra chez soi pour prendre ses armes et ses vivres. Toutefois, un si
grand mouvement ne put se faire si vite qu'un des Lalaing ne ft
averti et ne se jett dans Audenarde avec quelques gentilshommes; il
l'approvisionna  sa manire, engageant les paysans  y retirer leurs
troupeaux, leurs vivres, gardant vivres et troupeaux, chassant les
hommes. Il tint du 14 au 30 avril, et fut enfin secouru. Mais il en
cota un rude combat, o les chevaliers s'lanant imprudemment entre
les piques, y auraient pri, si les archers de Picardie n'avaient pris
les Gantais en flanc. Les vaincus furent poursuivis jusqu'aux portes
de Gand, o huit cents firent tte avec intrpidit; les chevaliers
admirrent surtout un boucher qui portait la bannire du mtier, fut
bless aux jambes et se battait encore  genoux. Ces bouchers de Gand
se prtendaient de meilleure maison que toute la noblesse; ils
descendaient, disaient-ils, du btard d'un comte de Flandre; ils
s'appelaient: _Enfants de prince_, Prince-Kinderen.

Audenarde dlivre, le duc prit l'offensive et pntra dans le pays de
Was, entre la Lys et l'Escaut, pays tout coup de canaux, d'accs
difficile, dont les Gantais se croyaient aussi srs que de leur ville.
La gendarmerie y tait arrte  chaque pas par les eaux, par les
haies, derrire lesquelles s'embusquaient les paysans. Dans une
affaire, le brave Jacques de Lalaing ne ramena ses cavaliers engags
au-del d'un canal, qu'avec des efforts incroyables, et il eut,
dit-on, cinq chevaux tus sous lui.

Nanmoins,  la longue, le duc ne pouvait manquer d'avoir l'avantage.
Les Gantais ne trouvaient qu'une froide sympathie dans les Pays-Bas.
Bruxelles intercda pour eux, mais mollement. Lige leur conseilla
d'apaiser leur seigneur. Mons et Malines n'taient rien moins
qu'amies; le duc y assemblait sa noblesse, y faisait ses prparatifs,
expliquait aux gens de ces villes ses projets de guerre et leur
demandait des secours[221]. Quant aux Hollandais, ds longtemps
ennemis des Flamands, ils se runirent sans distinction de
partis[222], remontrent l'Escaut avec une flotte, dbarqurent une
arme dans le pays de Was, et firent ce qu'eux seuls pouvaient faire,
une guerre habile parmi les canaux.

[Note 221: Gachard, notes sur Barante, passim, d'aprs le _Registre
ms. du conseil de la ville de Mons_.]

[Note 222: Avec le mme empressement que montrrent les Hollandais,
Frisons et autres populations du Nord, en 1832.]

Abandonne des uns, accable par les autres, Gand ne faiblit point.
Elle ne fit que deux choses et trs-dignes. D'une part, avec douze
mille hommes, traversant tout le pays en armes, elle fit une sommation
dernire  la ville de Bruges. Mais rien ne bougea; la noblesse et les
marchands continrent le peuple; les Brugeois se contentrent de faire
boire et manger les douze mille hommes hors de leurs murs[223].

[Note 223: Le duc remercia les Brugeois. Beaucourt, Tableau fidle des
troubles (d'aprs les documents mss.), p. 124-125.]

D'autre part, Gand avait crit au roi de France une belle et noble
lettre[224], o elle exposait le mauvais gouvernement des gens du
comte de Flandre; la lettre, fort obscure vers la fin, semble insinuer
que le roi pourrait intervenir, mais ce qui, dans un tel pril, est
hroque et digne de mmoire, c'est qu'il n'y a pas un mot d'appel,
pas un mot qui implique reconnaissance de la juridiction royale.

[Note 224: Dans Blomaert, Causes de la guerre, p. 14.]

Cependant cet isolement, ce grand danger extrieur, produisait 
l'intrieur son effet naturel; le pouvoir descendait aux petites gens,
aux violents. Outre les compagnies ordinaires des _Blancs chaperons_,
une confrrie s'organisa, qui s'appelait de la _Verte tente_, parce
qu'une fois sortis de la ville, ils se vantaient, comme ces anciens
barbares du Nord, _de ne plus coucher sous un toit_[225]. Le petit
peuple avait alors pour chef un homme d'un mtier infrieur, un
coutelier, d'un courage farouche, d'une taille et d'une force normes.
Il leur plaisait tant, qu'ils disaient: S'il gagne, nous le ferons
comte de Flandre. L'aveugle vaillance du coutelier tourna mal;
surpris, lorsqu'il croyait surprendre, accabl par les Hollandais, il
fut men au duc avec ses braves, et tous, plutt que de crier merci,
aimrent mieux mourir.

[Note 225: C'est une vieille vanterie germanique, celle mme des
Suves dans leur guerre contre Csar.]

Cette dfaite, la rduction du pays de Was, l'approche de l'arme
ennemie, une pidmie qui clata, tout donnait force aux partisans de
la paix. Le peuple se rassembla au March des vendredis; sept mille
osrent voter pour la paix, contre douze mille qui tinrent pour la
guerre. Les sept mille obtinrent que, sans poser les armes, on
accepterait l'arbitrage des ambassadeurs du roi.

Le chef de l'ambassade, le fameux comte de Saint-Pol, qui commenait
alors sa longue vie de duplicit, trompa tout  la fois le roi et
Gand. Il avait du roi mission expresse de saisir cette occasion pour
obtenir du duc le rachat des villes de la Somme[226]; mais il et t
probablement moins indpendant dans sa Picardie; il s'obstina  n'en
point parler. D'autre part, contrairement aux promesses qu'il avait
faites aux Gantais, il donna, sans leur communiquer, et tout 
l'avantage du duc de Bourgogne, une sentence d'arbitre[227] qui lui
et livr la ville.

[Note 226: Se mondit sire de Bourgogne est content que lesdicts
commissaires s'employent  la pacification desdictes questions... se
transporteront  Gand... et leur exposeront que le Roy vouldroit faire
et administrer  tous ses bons sujets toute raison et justice et les
prserver et garder des oppressions, nouvelletez et inconvniens... Se
mondit sire de Bourgogne ne fust content... nanmoins lesdits
ambassadeurs pourront par bons moyens faire savoir auxdits de Gand que
l'entremise du Roy est de leur faire bonne justice, s'ils la luy
requrent. Et si mondit sire de Bourgogne mectoit du tout en rompture
ou difficult le faict de restitucion desdictes terres de Picardie,
lesdicts ambassadeurs pourront aller par devers lesdicts de Gand... et
leur signifier que le Roy a toujours est est prest de leur faire...
bonne raison et justice. (Si les deux parties refusaient de prendre
le roi pour arbitre, les ambassadeurs leur dfendront de passer
outre): le plus doulcement qu'ils pourront. _Instruction du 5
juillet 1452, Bibliothque royale, mss. Baluze, A. 9675, fol. 77-81._]

[Note 227: Le duc leur paya leur sentence. Il leur alloua la somme,
norme alors, de 24,000 livres, pour cause de leurs vacations, frais
et dpens. Gachard, notes sur Barante, p. 106, d'aprs le _Compte de
la recette gnrale des finances de 1452_.]

Un tel arbitrage ne pouvait tre accept. Ce qui servait mieux le duc,
ce qui, selon toute apparence, avait t sollicit par lui, pay
peut-tre aux Anglais[228], c'est qu' ce moment mme Talbot dbarque
en Guyenne (21 octobre 1452), Bordeaux tourne; tous les ennemis du
roi, le duc, le dauphin, la Savoie, sont sauvs du mme coup.

[Note 228: Un peu plus tard, les ambassadeurs informent le roi que le
duc va faire venir six ou huit mille Anglais en Flandre. _Mss. Dupuy,
28 mars 1453._]

Il faut voir ici l'insolence et les drisions avec lesquelles furent
reus les nouveaux ambassadeurs que le roi envoya en Flandre. On les
fit attendre longuement, on leur dit que le duc ne voulait point
qu'ils se mlassent de ses affaires; enfin les Bourguignons se
lchrent en paroles aigres, comme elles viennent  des gens qui n'ont
plus rien  mnager; par exemple, qu'on savait bien que le peuple de
France tait mcontent du roi pour les tailles et les aides, pour la
_mangerie_ qui s'y faisait, etc.  quoi les ambassadeurs rpliqurent
que la seule aide du vin montait plus haut dans une seule ville du duc
que dans deux du roi; que pour les tailles, le roi n'en mettait que
pour les gens d'armes, en tout quatorze ou quinze sols par feu, ce qui
tait peu de chose[229].

[Note 229: Et en parlant de plusieurs choses, le sire de Charny me
dist que le peuple de France estoit mal content du Roy pour les
tailles et aides qui couroient et la mangerie qui se y faisoit, et
qu'il y avoit grant dengier.  quoy je lui respondy, au regart des
aydes, que laide du vin s pays de Mondit Seigneur de Bourgogne
montent plus en une seule ville que toutes les aydes du Roy en deux
villes; et au regart des tailles, que le Roy ne faisoit tailles que
pour ses gens d'armes, qui ne montoit que  XIIII ou XVI sols par feu,
qui nestoit pas grant chose; et au regart des mangeries que la
provision y est bien aise  mectre et que le Roy y avoit bonne
voulount... _Bibliothque royale, mss. Baluze_ (dcembre, 1452), _A.
fol. 45._]

Ce qui rendait bien triste la situation des ambassadeurs qui venaient
s'interposer et comme offrir leur justice, c'est que ni d'un ct ni
de l'autre on ne voulait la recevoir, pas plus la ville que le duc.
Ils firent alors la ridicule et hasardeuse dmarche d'envoyer sous
main un barbier[230] pour tter les gens de Gand et leur insinuer
timidement qu'ils devaient envoyer  Paris _pour demander provision_.
Les Gantais, impatients de ces dmarches obliques, rpondirent
durement qu'ils n'estoient pas dlibrez de rescripre  aucune
personne du monde.

[Note 230: En mme temps, un Franais, Pierre Moreau, vint se mettre 
la solde des Gantais, leur inspira de la confiance et les mena
plusieurs fois au combat.]

Ainsi cette fire ville ne songeait plus qu' combattre, seule avec
son droit. L'audace croissait par le danger; les ttes se prenaient
d'un vertige de guerre, comme il arrive alors dans les grandes masses,
toutes les motions, la peur mme, tournant en tmrit. Ces vastes
mouvements de peuple comprennent mille lments divers; divers ou non,
tous vont tourbillonnant ensemble. D'abord, le brutal orgueil de la
force et du bras, dans les mtiers o l'on frappe, forgerons,
bouchers. Puis, dans les mtiers populeux, chez les tisserands par
exemple, le fanatisme du nombre, qui s'blouit de lui-mme, se croit
infini, un vague et sauvage orgueil, comme l'aurait l'Ocan de ne
pouvoir compter ses flots.  ces causes gnrales, ajoutez les
accidentelles, l'lment capricieux, le dsoeuvr, le vagabond, le
plus malfaisant de tous, peut-tre, l'enfant, l'apprenti dchan...
Cela est partout de mme. Mais il y avait une chose toute spciale
dans les soulvements de ces villes du Nord, chose originale et
terrible, et qui y tait indigne, c'tait l'ouvrier mystique, le
lollard illumin, le tisserand visionnaire, chapp des caves, effar
du jour, ple et hve, comme ivre de jene. L, plus qu'ailleurs, se
trouve naturellement l'homme qui doit marquer alors d'une manire
sanglante, celui qui, ce jour-l, se sent tout  coup hardi, court au
meurtre et dit: C'est mon jour!... Un seul de ces frntiques, un
ouvrier moine, gorgea quatre cents hommes dans le foss de Courtrai.

Dans ces moments, il suffisait qu'une bannire de mtier part sur la
place, pour que toutes d'un mouvement invincible vinssent se poser 
ct. Confrries, peuple, bannires, tout branlait au mme son, un son
lugubre qu'on n'entendait que dans les grandes crises, au moment de
la bataille ou quand la ville tait en feu. Cette note uniforme et
sinistre de la monstrueuse cloche tait: Roland! Roland! Roland[231]!
C'tait alors un profond trouble, tel que nous ne pouvons gure le
deviner aujourd'hui. Nous, nous avons le sentiment d'une immense
patrie, d'un empire; l'me s'lve en y songeant... Mais l, l'amour
de la patrie, d'une petite patrie, o chaque homme tait beaucoup,
d'une patrie toute locale, qu'on voyait, entendait, touchait, c'tait
un pre et terrible amour... Qu'tait-ce donc, quand elle appelait ses
enfants de cette pntrante voix de bronze; quand cette me sonore,
qui tait ne avec la commune, qui avait vcu avec elle, parl dans
tous ses grands jours, sonnait son danger suprme, sa propre agonie...
Alors, sans doute, la vibration tait trop puissante pour un coeur
d'homme; il n'y avait plus en tout ce peuple ni volont, ni raison,
mais sur tous un vertige immense... Nul doute qu'ils auraient dit
alors comme les Isralites  leur dieu: Que d'autres parlent  ta
place, ne parle pas ainsi toi-mme, car nous en mourrons! Tous
prirent les armes  la fois, de vingt ans jusqu' soixante; les
prtres, les moines ne voulurent point tre excepts. Il sortit de la
ville quarante-cinq mille hommes.

[Note 231: V. t. IV.]

Ce grand peuple alla ainsi  la mort, dans sa simplicit hroque,
vendu d'avance et trahi[232]. Un homme  qui ils avaient confi la
dfense de leur chteau du Gavre, se chargea de les attirer. Il se
sauva de la place et vint dire  Gand que le duc de Bourgogne tait
presque abandonn, qu'il n'avait plus avec lui que quatre mille
hommes. Deux capitaines anglais, au service de la ville, parlrent
dans le mme sens, et avec l'autorit que devaient avoir de vieux
hommes d'armes[233]. Arrivs devant l'ennemi, les Anglais passrent au
duc, en disant: Nous amenons les Gantais, ainsi que nous l'avions
promis[234].

[Note 232: Le bastard de Bourgongne eut moyen de parlementer
secrtement  un qui estoit chef desdits Anglois et se nommoit Jehan
Fallot... Celuy Jehan Fallot remonstra  ses compaignons qu'ils ne
pouvoient avoir honneur de servir celle commune contre leur seigneur,
et aussi qu'ils estoient en danger de ce puissant peuple, et que
communment le guerdon du peuple est de tuer et assommer ceux qui
mieux le servent. Olivier de la Marche.]

[Note 233: M. Lenz pense que les Flamands ont devanc toutes les
autres nations au XIVe sicle pour l'organisation de l'infanterie. Ce
qui est sr, c'est que leur obstination  ne rien changer  cette
organisation fut pour eux une cause de dfaites,  Roosebeke,
peut-tre  Gavre, etc.]

[Note 234: Olivier de la Marche.]

Cette dfection alarmante ne les fit pas sourciller; ils avancrent en
bon ordre[235], en faisant trois haltes pour mieux garder leurs rangs.
L'artillerie lgre du duc et ses archers les mouvaient peu encore;
mais voil qu'au milieu d'eux un chariot de poudre clate, le chef de
leur artillerie, soit prudence, soit trahison, crie: Prenez garde!
prenez garde! Un vaste dsordre commence, les longues piques
s'embarrassent; la seconde bataille, forme d'hommes mal arms, la
troisime de paysans et de vieilles gens, s'enfuient  toutes jambes;
les archers picards ne leur laissent d'autre route que l'Escaut; ils
nagent, ils plongent, enfoncent sous leurs armes, reviennent et
trouvent au rivage les archers qui, jetant leurs arcs, n'employaient
plus que les massues; il tait recommand de ne prendre personne en
vie.

[Note 235: Tant d'armes, tant de vaillance et d'outrage, que si telle
adventure estoit advenue  un homme de bien, et que je le sceusse
nommer, je m'aquiteroye de porter honneur  son hardement. Olivier de
la Marche.]

Deux mille furent pousss dans une prairie, entoure de trois cts
par un dtour de l'Escaut, par un foss et une haie. Les Bourguignons,
reus vivement aux approches, hsitaient; le duc s'lana, son fils
aprs lui. On dit que les pauvres gens furent saisis et s'arrtrent
lorsque, dans ce cavalier, tout d'or, ils reconnurent _leur seigneur_,
celui  qui ils avaient jur par le serment fodal de respecter _sa
vie, ses membres_... Mais ils avaient eux aussi une vie  dfendre;
ils fondirent piques baisses. Le duc fut en danger, entour, son
cheval bless. Les chevaliers ne furent encore cette fois sauvs que
par les archers picards... Ils convinrent que ces vilains de Gand
avaient bien gagn noblesse, et qu'il y avait eu parmi eux tel homme
sans nom qui fit assez d'armes ce jour-l pour illustrer  jamais un
_homme de bien_.

Vingt mille hommes prirent, parmi lesquels on trouva deux cents
prtres ou moines. Ce fut le lendemain une scne  crever le coeur,
lorsque les pauvres femmes vinrent retourner tous les morts pour
reconnatre chacune le sien, et qu'elles les cherchaient jusque dans
l'Escaut. Le duc en pleura. On lui parlait de sa victoire: Hlas!
dit-il,  qui profite-t-elle? c'est moi qui y perds; vous le voyez, ce
sont mes sujets.

Il fit son entre dans la ville, sur le mme cheval qui,  la
bataille, avait reu quatre coups de piques. Les chevins et doyens,
nu-pieds, en chemise, suivis de deux mille bourgeois en robe noire,
vinrent crier: Merci! Ils entendirent leur condamnation, leur
grce... La grce tait rude. Sans parler de ce qu'elle payait, la
ville perdait sa juridiction, sa domination sur le pays d'alentour;
elle n'avait plus de justes; ce n'tait plus qu'une commune, et cette
commune entrait en tutelle; deux portes  jamais mures durent lui
rappeler ce grave changement d'tat. La souveraine bannire de Gand,
celles des confrries de mtiers, furent livres au hraut Toison d'or
qui, sans autre crmonie, les mit dans un sac et les emporta.




CHAPITRE II

GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE. SES FTES--LA RENAISSANCE

1453-1454


La bataille de Gavre eut lieu le 21 juillet; Talbot avait t tu le
17 en Guienne. Si cette nouvelle et pu venir  temps, si les Gantais
avaient su que le roi de France tait vainqueur, les choses auraient
bien pu se passer tout autrement.

Quoi qu'il en soit, la Flandre tait soumise, la guerre finie, et
mieux qu' Roosebeke. Gand, cette fois, avait t vaincue sous ses
propres murs,  Gand mme. Le duc de Bourgogne tait dcidment comte
de Flandre, sans contestation et pour toujours.

Aussi l'orgueil fut sans mesure[236]. La noblesse crut avoir vaincu,
non la ville de Gand, mais le roi et l'empereur; c'tait  eux  se
tenir paisibles,  ne plus se mler de la Flandre, ni du Luxembourg, 
remercier Dieu de ce que Monseigneur de Bourgogne tait un homme doux
et pacifique.

[Note 236: Et cet orgueil alla jusqu' la folie, si l'on en juge par
le fait suivant: Le duc, ayant t oblig, par une maladie, de se
faire raser la tte, fit Un edict, que tous les nobles hommes se
feroyent faire leurs testes comme lui; et se trouvrent plus de cinq
cents nobles hommes, qui, pour l'amour du duc, firent comme luy; et
aussi fut ordonn messire Pierre Vacquembac et autres, qui prestement
qu'ils veoyent un noble homme, lui ostoient ses cheveux. Olivier de
la Marche.]

Et en effet qu'y avait-il dsormais de difficile ou d'impossible? Du
ct de l'Orient ou de l'Occident, qui et rsist?

La duchesse, qui tait Lancastre par sa mre, regardait volontiers du
ct de l'Angleterre, alors ouverte par la guerre civile. Elle voulait
(et elle en vint  bout plus tard) marier son fils dans la branche
d'York, pour unir les droits des deux branches, en sorte que l'enfant
qui viendrait et fini peut-tre par tenir en une mme main les
Pays-Bas et l'Angleterre (plus que n'eut Guillaume III).

Ces ides, toutes hardies et ambitieuses qu'elles pouvaient tre,
taient encore trop sages pour un tel moment. Le Nord brumeux,
l'Angleterre, charmait peu l'imagination. Elle se tournait bien plus
volontiers vers le Midi, vers les tranges et merveilleux pays dont on
faisait tant de contes; elle voyageait plutt du ct des terres
d'or, des hommes d'bne, des oiseaux d'meraude[237]... Il y avait l
bien d'autres duchs, d'autres royaumes  prendre. N'avait-on pas vu
la singulire fortune des Braquemont et des Bthencourt[238]? Ce
Braquemont de Sedan, qui n'tait qu'un arrire-vassal de l'vque de
Lige, ayant pass en Espagne, couru les mers, _cherch son
aventure_, avait fini par lguer  son neveu, au Normand Bthencourt,
la royaut des les Fortunes!... Plus loin encore, les pilotes de
Dieppe avaient fait sur la grande terre d'Afrique, parmi les hommes
noirs, un Rouen, un Paris[239]. Le propre frre de la duchesse de
Bourgogne, don Henri, prince moine[240], s'tait bti son couvent sur
la mer, dirigeant de l ses pilotes, leur traant la route, et dans sa
longue vie, fondant peu  peu des forts portugais sur les ruines des
comptoirs normands.

[Note 237: V. au muse de Bruges, l'_Offrande de la perruche 
l'enfant Jsus_, un des tableaux les plus originaux de Van Eyck.
Plusieurs intermdes du Banquet du faisan (1454) indiquent aussi que
les imaginations taient fort proccupes des contres nouvellement
dcouvertes.]

[Note 238: Au quatrime sicle, les Braquemont de Sedan se marirent
aux Bthencourt de Normandie, qui prtendaient descendre d'un
compagnon du Conqurant; ainsi, au douzime sicle, les Bouillon
s'taient maris aux Boulogne, les Ardennes  la cte, d'o vint
Godefroi de Bouillon. La course de terre et de mer dans les Marches ou
le long des rivages ne suffisait pas  l'ambition de ces aventuriers.
Les Braquemont, ayant transmis par mariage aux fameux _sangliers_ (aux
La Marck), leur tanire ardenaise, allrent avec les Bthencourt
_chercher leur aventure_, comme on disait, sous ce bon capitaine
breton Duguesclin, qui aimait les gens de guerre, les laissait piller,
s'enrichir, et parfois en faisait de grands seigneurs. Un Bthencourt
fut tu en se battant pour Duguesclin,  Cocherel. Un Robin de
Braquemont le suivit  cette belle et profitable guerre d'Espagne, o
ils furent tous combls par le btard de Castille qu'ils avaient fait
roi. Robin devint un grand d'Espagne, pousa une Mendoza, se fit faire
amiral de Castille et, comme tel, se donna le plaisir de dtruire des
flottes anglaises avec les vaisseaux castillans. Mais tout grand qu'il
tait en Espagne, devenu vieux, il voulut revoir la France, et il fit
un march avec son neveu Bthencourt qui s'ennuyait  Paris d'tre
chambellan d'un roi fol; Bthencourt engageait au vieux Robin ses
bonnes terres de Normandie, et prenait en change de prtendus droits
de l'amiral de Castille sur les les Fortunes; trange march o le
jeune Normand semblait dupe, mais ce fut lui qui y gagna.

Le march surprend moins, quand on songe que l'imagination, la
puissance de foi et de croyance, fort calme alors du ct mystique,
s'taient tournes avec une singulire vivacit vers les voyages
lointains. L'_homme aux millions_, Marco Polo avait troubl les mes
par ses rcits prodigieux de l'Asie. Nos Dieppois racontaient mille
choses merveilleuses de l'Afrique, de la cte d'Or. Sur cette route,
les les Fortunes, les fameuses Hesprides, avaient un immense
prestige; autour du pic de Tnriffe, ce gant des montagnes, on
aimait  placer une population de gants.--Dans cette potique
conqute, Bthencourt montra une prudence hardie, mais froide, un
admirable sens normand. Il ne s'adressa d'abord ni au roi de France ni
au roi d'Espagne; tous deux auraient peut-tre prtendu quelque chose
du chef de Louis La Cerda, infant de Castille et petit-fils de saint
Louis, qui jadis s'tait fait nommer l'_infant de la Fortune_ et
couronner roi des Canaries par le pape. Bthencourt embarqua quelques
Normands; mais, pour que l'affaire ne devnt pas toute normande, il
prit aussi des gens du Languedoc, un Gadifer, entre autres, chevalier
de l'ancienne roche, qui servit utilement de sa chevalerie l'habile
spculateur. Celui-ci eut  peine pris pied que, sans s'inquiter de
l'associ, il passa en Espagne et se fit reconnatre roi des Canaries
sous la suzerainet espagnole. Mais en mme temps, il resta
indpendant de l'Espagne sous le rapport ecclsiastique, et obtint du
pape qu'il aurait un vque  lui. Cela fait, il procda tout
doucement  l'expulsion de l'ami Gadifer, le paya de paroles, tranant
en longueur les choses promises, jusqu' ce qu'il perdit patience et
retourna en Gascogne aussi lger qu'il tait venu.--Bthencourt parat
avoir eu le vrai gnie de la colonisation. Quand il revint chercher
des hommes en Normandie, tout le monde voulait le suivre, les grands
seigneurs s'offraient; il ne voulut que des laboureurs. Ce qui prouve
au reste que son gouvernement tait doux et juste, c'est qu'il ne
craignit pas d'armer les gens du pays. Voir l'Histoire de la premire
dcouverte et conqute des Canaries, faite ds l'an 1402 par messire
Jean de Bthencourt, escrite par Bontier, religieux, et le Verrier,
prestre, domestiques dudit sieur. In-12, 1630. M. Ferdinand Denis
possde un ms. important de ce livre.--V. Godefroy, Charles VI, p.
685, sur les rapports de Louis d'Orlans avec Robert ou Robinet de
Braquemont; et sur _Bthencourt_ et _Gadefer de la Salle_. _Archives,
Trsor des Chartes, J. 645._]

[Note 239: Vitet.]

[Note 240: Grand-matre de l'ordre d'Avis. Il avait pris pour devise
ces paroles franaises que les Portugais gravrent dans tous leurs
tablissements: Talent de bien faire.]

Cette patience n'allait pas  un si grand souverain que le duc de
Bourgogne, tout cela tait lent et obscur. L'Orient seul tait digne
de lui, l'Orient, la croisade!... Qui devait dfendre la chrtient,
sinon le premier prince chrtien? L'Antchrist tait  la porte, on ne
pouvait gure en douter. Nul signe n'y manquait. Le Turc, ses
effroyables bandes de rengats habills en moines, sous leur barbare
et burlesque attirail[241], ce monstre, n'tait-ce pas la Bte?...

[Note 241: Je parle surtout du corps qui fit la force relle des
armes turques, des janissaires; ils taient, comme on sait, affilis
aux Derviches, ils en portaient  peu prs le costume. De plus, comme
commensaux du sultan, ils avaient sur la tte des cuillers au lieu de
plumets; le palladium de chaque corps tait sa marmite, les chefs
s'appelaient _cuisiniers_, _faiseurs de soupes_, etc.]

Les Grecs venaient de succomber, Constantinople avait t prise par
Mahomet II, justement deux mois avant la bataille de Gavre. Quel
avertissement pour les chrtiens d'en finir avec leurs discordes!
quelle menace de Dieu!... Aprs Constantinople, que restait-il, sinon
de prendre Rome?... Chaque nouveau sultan qui allait ceindre le sabre
 la caserne des janissaires, quand il avait bu dans leur coupe, et la
leur rendait pleine d'or, leur disait: Au revoir,  Rome[242]!

[Note 242: Nous nous reverrons  la Pomme rouge. C'est ainsi que les
Ottomans nomment la ville de Rome. (Hammer.)]

Les Italiens, tout tremblants, s'assemblaient et dlibraient; le pape
se mourait de peur, il appelait toute la chrtient, _le grand duc_
surtout. Pour avoir son secours, il et tout fait pour lui; il
l'aurait fait roi... Mais si les Flamands prenaient cette fois
Constantinople, comme ils l'avaient dj fait sous leur comte Baudoin,
leur comte allait, sans avoir besoin du pape, se trouver encore
empereur, et d'un bien autre empire que celui d'Allemagne, lequel est
tout simplement lectif, tandis que l'empire d'Orient est hrditaire;
tous les jaloux, Allemands et Franais, en crveraient srement de
dpit.

Et dj, quelque part que soit le duc de Bourgogne,  Dijon,  Bruges,
l est le centre du monde chrtien. Qu'il dresse sa tente dans une
fort de la Comt, les ambassadeurs des princes y viendront de
l'Orient et de l'Occident, les princes eux-mmes, les lgats du
Saint-Sige. O trouver le roi, l'empereur?  grand'peine on pourrait
le dire; dans quelque obscur manoir apparemment, Charles VII  Mehun.
Le rendez-vous de la chevalerie, l'_hostel de toute gentillesse_, la
cour, c'est la cour du duc de Bourgogne; l'_ordre_, c'est son ordre,
l'ordre galant et magnifique de la Toison d'or. Personne ne se soucie
de celui qu'a fond l'empereur, de l'ordre de la Sobrit; triste
empereur, qui, lorsqu'il pleut, remet ses vieux habits. Notre Charles
VII, Charles _de Gonesse_[243], comme disaient les Flamands, n'tait
gure plus splendide; il montait ordinairement un bas cheval trottier
d'entre deux selles. Son serment doux et modeste tait: _Sainct-Jean!
Sainct-Jean!_[244] Le duc de Bourgogne jurait militairement, 
l'anglaise: _Par Sainct-George!_

[Note 243: C'est le nom drisoire qu'ils donnaient quelquefois  nos
rois.]

[Note 244: Ms. anonyme, intitul: De la Vie, Complexion et Condition
dudit Roy Charles VII, ap. Godefroy, p. 1.]

Pour mieux prparer la guerre, on fit  Lille une fte qui cota
autant qu'une guerre, fte nombreuse, immense et fabuleux gala, d'une
dpense telle que ceux qui en avaient fait l'ordonnance en frmirent
eux-mmes.

Ces grandes ftes flamandes de la maison de Bourgogne ne ressemblent
gure  nos froides solennits modernes. On ne savait pas encore ce
que c'tait que de cacher les prparatifs, les moyens de jouissances,
pour ne montrer que les rsultats; on montrait tout, nature et art, et
tout art ml, tout plaisir. On jouissait, non pas tant de la petite
part que chacun prend en une fte, mais bien plus de l'abondance
tale, du superflu, du trop-plein. Ostentation, sans doute, lourde
pompe, sensualit barbare et par trop nave... Mais les sens ne s'en
plaignaient pas.

Dans ce prodigieux gala, les intervalles des services taient remplis
par d'tranges spectacles, chants, comdies, reprsentations fictives
mles de ralits. Parmi les acteurs, il y en avait d'automates, il
y avait des animaux, par exemple un ours chevauch par un fol, un
sanglier par un lutin.  un poteau, l'on voyait, bien tenu par une
chane, un lion vivant qui gardait une belle figure de femme nue,
vtue de ses cheveux par derrire, par devant enveloppe pour cacher
o il appartenoit d'une serviette dlie... escripte de lettres
grecques[245]... Cette figure de femme jetait de l'hypocras par la
mamelle droite.

[Note 245: Tout ceci est d'Olivier de la Marche, qui fut un des
principaux acteurs de la fte, qui fit les vers, etc.]

Trois tables taient dresses dans la salle: Sur la moyenne, une
glise croise, verre, de gente faon, o il y avoit une cloche
sonnante et quatre chantres... Il y avoit un autre entremets d'un
petit enfant tout nu qui pisoit eau rose continuellement[246]. Sur la
seconde table, qui devait tre prodigieusement longue, on voyait neuf
entremets ou petits spectacles avec leurs acteurs; l'un des neuf
entremets tait un past, dedans lequel avoit vingt-huit personnages
vifs, jouant de divers instruments.

[Note 246: Tout le monde connat le Mannekenpiss, chri des gens de
Bruxelles, comme _le plus vieux bourgeois_ de la ville.--Nulle part,
l'inconvenance n'est plus frappante que dans la premire miniature du
magnifique Quinte-Curce, ms. de la Bibliothque royale. Le traducteur
portugais fait la ddicace du livre  Charles le Tmraire; on voit au
loin la mre du duc, portugaise aussi et protectrice du traducteur;
mais la prsence de cette princesse n'a pas empch l'artiste de
reprsenter au premier plan une fontaine dont le Mannekenpiss est un
singe d'or; au-dessous un fol lappe et boit. _Bibliothque royale, ms.
n 6727._]

Le grand spectacle mondain fut celui de Jason, conqurant de la Toison
d'or, domptant les taureaux, tuant le serpent, gagnant sa bataille de
Gavre sur les monstres mythologiques. Cela fait, commena l'acte pieux
de la fte, l'entremets pitoyable, comme l'appelle Olivier de la
Marche.

Un lphant entra dans la salle, conduit par un gant sarrasin... Sur
son dos s'levait une tour, aux crneaux de laquelle on voyait une
nonne plore, vtue de satin blanc et noir; ce n'tait pas moins que
la sainte glise. Notre chroniqueur Olivier, alors jeune et joyeux
compre, s'tait charg du personnage. L'glise, dans une longue et
peu potique complainte, implora les chevaliers, et les pria de _jurer
sur le faisan_ qu'ils viendraient  son secours. Le duc jura, et tous
aprs lui. Ce fut  qui se signalerait par le voeu le plus bizarre;
l'un jura de ne plus s'arrter qu'il n'et pris le Turc mort ou vif;
l'autre de ne plus porter d'armure au bras droit, de ne plus se mettre
 table les mardis. Tel jura de ne pas revenir avant d'avoir jet un
Turc les jambes en l'air; un autre, un cuyer tranchant, voua
impudemment que s'il n'avait pas les faveurs de sa dame avant le
dpart, il pouserait au retour la premire qui aurait vingt mille
cus... Le duc finit par les faire taire.

Alors commena un bal o dansrent avec les chevaliers douze Vertus,
en satin cramoisi; c'taient les princesses elles-mmes, les plus
hautes dames. Le lendemain, le jeune comte de Charolais ouvrit un
tournoi. Ces exercices, innocents dans le sicle o les armures
taient assez parfaites pour rendre l'homme invulnrable[247],
inutiles aussi  une poque de grandes armes et dj de tactique,
taient pourtant fort encourags par la maison de Bourgogne. Quoique
le spectacle ft peu dangereux, il n'en tait pas moins une occasion
de vives motions, plus sensuelles qu'on ne croirait. Au moment mme
du choc, quand les trompettes se taisant tout  coup, les chevaux
lancs se heurtaient, quand les lances fragiles se brisaient sur
l'impntrable armure, le coup frappait ailleurs encore, les dames se
troublaient et devenaient vraiment belles... Que s'il n'y avait rien
de fait, s'il fallait recommencer, si le cavalier revenait  la
charge, plus d'une ne se connaissait plus; il n'y avait plus alors de
mnagement, de respect humain... On jetait, pour encourager celui
qu'on croyait en pril, gant, bracelet, tout; on aurait jet son
coeur[248]...

[Note 247: Il est curieux de voir combien il y a peu de blessures et
combien lgres dans les interminables histoires de tournois que fait
Olivier de la Marche.--Tout cela commenait  paratre assez puril.
Le pauvre Jacques de Lalaing, dernier hros de cette gymnastique,
avait peine  trouver des gens qui voulussent le _dlivrer de son
emprise_. Son fameux pas d'armes de la Dame de pleurs auprs de Dijon,
 la rencontre des routes de France, d'Italie, etc., et dans l'anne
du jubil, lui fournit peu d'adversaires: Personne n'a piti de la
Dame de pleurs, et n'y veut toucher. Le Btard de Saint-Pol a beau
suspendre prs de Saint-Omer l'cu de Tristan et de Lancelot du Lac,
son pas de la Belle plerine est peu frquent.--Le dernier fol en ce
genre, comme il est juste, est un lord anglais, qui va se poster au
pont de l'Arno, pour forcer les pacifiques Toscans de se battre avec
lui; cet Anglais est  peu prs contemporain de Cervants.]

[Note 248: Ces dchirantes volupts de la peur ont t observes de
tout le monde en Espagne dans les combats de taureaux. Mais elles ne
sont nulle part exprimes de faon plus nave et plus charmante que
dans le roman de Percefort, qui est ici une histoire:  la fin du
tournoi, les dames se trouvoient quasi nues de leurs atours; elles
s'en alloient leurs cheveux d'or flottant sur leurs paules, de plus,
les cottes sans manches; elles avoient jet aux chevaliers guimpes et
chaperons, mantel et camise... Quand elles se virent en ce point,
elles en furent toutes honteuses; puis, chacune s'apercevant que la
voisine toit de mme, elles se mirent  rire de leur aventure; elles
n'avoient plus song qu'elles alloient se trouver nues, tant elles
donnoient de bon coeur!]

Il y avait aussi des ftes politiques, plus graves, mais non moins
brillantes, les assembles de la Toison d'or. Aux chapitres solennels
de l'ordre, le duc de Bourgogne apparaissait comme chef de la noblesse
chrtienne. Qui n'en et pris cette ide,  l'Assemble de 1446 par
exemple, lorsque dans l'glise de Saint-Jean, majestueusement
tapisse, parmi les triomphantes peintures de Van Eyck et la musique
d'Ockenheim, le noble chapitre fut reu par le clerg, et que chaque
chevalier alla s'asseoir sous le large tableau o brillait son blason
en vives couleurs? Les tableaux vides ou noirs indiquaient les morts
ou les expulss, les svres justices de l'ordre. Un ciel de drap d'or
marquait la place d'un membre minent, du roi d'Aragon.

Le tableau commun de l'ordre de la Toison, son symbole, tait sur
l'autel, l'Agneau de Jean Van Eyck[249], qu'on venait voir des plus
lointaines contres. Le grand peintre et chimiste[250], qui fut pour
la peinture un Albert le Grand, qui seul entre les hommes eut, dit-on,
la puissance d'infuser dans ses couleurs les rayons du soleil, avait
laiss l l'inachevable Cologne[251], le vieux symbolisme, la rverie
allemande, et dans le plus mystique des sujets, dans l'Agneau mme de
saint Jean, l'audacieux gnie sut introniser la nature.

[Note 249: Son vrai nom est Jean le _Wallon_, Joannes _Gallicus_.
Facius, De Viris illustribus, p. 46 (crit en 1466). Le dessin du
muse de Bruges est sign de ces mots: Johes _de_ Eyck me fecit 1437.
Il a crit _de_ et non _van_. C'est donc  tort qu'on l'appelle Van
Eyck, ou Jean _de Bruges_. Dans son oeuvre capitale de l'_Agneau_, il
a plac au loin les tours de sa ville natale, pour constater qu'il
tait un enfant de la Meuse, et pour protester peut-tre indirectement
contre la Flandre, qui volait sa gloire. N  Maas-Eyck, sur la limite
mme des langues, Allemand par la patience, ce violent et hardi
novateur est encore bien plus Wallon.

Albert Durer alla le voir; il en parle avec enthousiasme dans ses
notes de voyages.--Ce chef-d'oeuvre fut demand en vain par Philippe
II au clerg de Saint-Jean. Il le fut par les commissaires de la
Convention, qui en enlevrent quatre volets; les huit autres furent
cachs par des gens de coeur, au pril de leur vie. En 1815, les
volets, transports  Paris, revinrent  Gand, mais plusieurs ont t
vendus et sont  Berlin.]

[Note 250: Peu importe que Van Eyck ait trouv la peinture  l'huile.
La gloire appartient  celui qui s'est empar, par le gnie, d'une
chose jusque-l inutile et obscure.]

[Note 251: Voir au muse de Bruges un admirable dessin  la plume, qui
reprsente une Vierge pensive au pied de la tour de Cologne (?)
inacheve. Goethe a dit, non sans apparence, que ce tableau tait le
pivot de l'histoire de l'art. Voir le Journal de l'art sur le Rhin,
et Keversberg, Ursula, 181-182; Waagon, 182; Rumohr, vol. II,  13,
etc. etc.]

Ce tableau, ce grand pome, qui date si bien le moment de la
Renaissance, est gothique encore dans sa partie suprieure[252], mais
tout moderne dans le reste. Il comprend un nombre innombrable de
figures, tout le monde d'alors, et Philippe le Bon, et les serviteurs
de Philippe le Bon, et les vingt nations qui venaient rendre hommage 
l'agneau de la Toison d'or. De cette toison vivante, de l'agneau plac
sur l'autel partent des rayons qui vont illuminer la foule pieuse; par
un bizarre allgorisme, les rayons touchent les hommes  la tte, les
femmes au sein; leur sein semble arrondi[253], fcond du divin
rayon[254].

[Note 252: Ce sont trois figures immobiles avec leurs auroles d'or;
mais dans cette immobilit rayonne dj la vie moderne. Elle clate
dans la partie infrieure du tableau, la vie, la nature, la varit;
c'est un vaste paysage et trois cents figures habilement groupes.
Ainsi l'harmonie commence dans la peinture, presque en mme temps que
dans la musique; le moyen ge n'avait connu que l'unisson monotone ou
la mlodie individuelle. V. t. IX, la note sur la musique au moyen
ge. (Rforme, 1835.)]

[Note 253: Ceci est favoris par le costume du temps, dont les modes
du ntre se sont un moment rapproches.]

[Note 254: C'est la pense mme de la Renaissance. Dans la femme, dans
la Vierge-mre, le moyen ge a surtout honor la _virginit_, le XVe
sicle la _maternit_; la Vierge alors est Notre-Dame. V. Introduction
 Renaissance (tome VIII, 1855).]

Cette flamboyante couleur de Van Eyck blouit l'Italie elle-mme; le
pays de la lumire s'tonna de trouver la lumire au Nord. Le secret
fut surpris, vol par un crime[255], le secret, mais non le gnie.
Aussi les Mdicis aimrent mieux s'adresser au matre lui-mme. Le roi
de Naples, Alfonse le Magnanime, me potique, qui, dit-on, consumait
ses jours dans la pure contemplation de la beaut[256], pria le
magicien des Pays-Bas de lui doubler son plaisir, de lui reproduire
une femme, les longs et doux cheveux surtout[257] que les Italiens ne
savaient peindre, la toison d'or de ce beau chef, la fleur de cette
fleur humaine.

[Note 255: Tout le monde connat l'histoire, ou le conte, d'Antonello
de Messine qui, ayant vu un tableau de Van Eyck, court  Bruges, sous
le costume d'un noble amateur, et tire de lui le secret de la peinture
 l'huile. De retour en Italie, ce furieux Sicilien, jaloux comme on
l'est en Sicile, poignarda celui qui et partag avec lui sa matresse
chrie, la peinture.]

[Note 256: C'est  un pape que nous devons le souvenir de ce pur et
potique amour. Pie II raconte que la dernire passion d'Alfonse fut
une noble jeune fille, Lucrezia d'Alagna. En sa prsence, il semblait
hors de lui-mme; ses yeux taient toujours fixs sur elle, il ne
voyait, n'entendait qu'elle; et nanmoins cette ardente passion ne
cota rien  sa vertu.]

[Note 257: Capillis naturam vincentibus. Keversberg.]

Quel charme pour l'heureux fondateur de la Toison d'or, pour le bon
duc, si tendre aux belles choses, d'avoir  lui[258] justement celui
qui savait les saisir dans le mouvement de la vie, et les empcher de
passer! celui qui le premier fixa l'iris capricieuse qui nous flatte
et nous fuit sans cesse...

[Note 258: Il semble que Philippe le Bon ait montr Van Eyck aux
nations trangres, comme Philippe IV leur montrait Rubens dans les
ambassades: Parmi les personnes attaches  l'ambassade qui alla
chercher l'infante de Portugal, se trouvait Jehan Van Eyck, varlet de
chambre de mondit seigneur de Bourgoingne, et excellent maistre en art
de peinture, qui peignit bien au vif la figure de l'infante
Isabelle. V. Gachard. Documents indits, t. II, p. 63-91,
Reiffenberg, Notes sur Barante, IV, 289.]

Dans l'empire de ce roi de la couleur et de la lumire, venaient se
pacifier les teintes voyantes, les oppositions de figures, de
costumes, de races, que prsentait l'htrogne empire de la maison de
Bourgogne. L'art semblait un trait dans cette guerre intrieure de
peuples mal unis. La grande cole flamande des trois cents peintres
de Bruges[259], avait pour matre Jean Van Eyck, un enfant de la
Meuse. Et c'tait tout au contraire un Flamand, Chastellain, qui,
portant dans le style la violence de Van Eyck et de Rubens, domptait
notre langue franaise, la forait, sobre et pure qu'elle tait
jusque-l, de recevoir d'un coup tout un torrent de mots, d'ides
nouvelles, et de s'enivrer, bon gr, mal gr, aux sources mles de la
Renaissance.

[Note 259: C'est sans doute par ces nombreux lves que Van Eyck fit
excuter la plupart des miniatures d'un beau ms. que M. de Paulmy
croit avoir t orn entirement de sa main. La premire miniature
doit tre du matre. Elle reprsente le duc de Bourgogne, avec le
collier de la Toison, recevant le ms. des mains de l'artiste
agenouill. Le peintre est srieux, dj g, mais fort. Le duc, en
robe noire fourre, plus g, ple, vieux, reoit sans regarder autre
chose que sa pense; regard politique, fin, mticuleux. Derrire,  la
gauche du prince, un des officiers semble faire signe au lecteur qu'il
fasse attention au grand prince devant lequel il est.  la droite, un
jeune homme en robe de velours fourr doit tre Charles le Tmraire,
ou le grand btard de Bourgogne. Les autres miniatures sont bien
infrieures; elles ne le sont pas moins  celles du beau Quinte Curce
de la Bibliothque royale. Elles sont videmment de _fabrique_. On
sent que les gravures remplaceront bientt les miniatures.
_Bibliothque de l'Arsenal, ms. de Renaud de Montauban, par Huon de
Villeneuve, mis en prose sous Philippe de Valois, orn de miniatures
postrieures, l'anne 1430._]




CHAPITRE III

RIVALIT DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON--JACQUES COEUR--LE
DAUPHIN LOUIS

1452-1456


Les brillantes et voluptueuses ftes de la maison de Bourgogne avaient
un ct srieux. Tous les grands seigneurs de la chrtient, y venant
jouer un rle, se trouvaient pour quelques semaines, pour des mois
entiers, les commensaux, les sujets volontaires du _grand duc_. Ils ne
demandaient pas mieux que de rester  sa cour. Les belles dames de
Bourgogne et de Flandre savaient bien les retenir ou les ramener. Ce
fut, dit-on, l'adresse d'une dame de Croy qui dcida la trahison du
conntable de Bourbon et faillit dmembrer la France.

Le duc de Bourgogne faisait au roi une guerre secrte et prilleuse
pour laquelle il n'avait mme pas besoin d'agir expressment. Tout ce
qu'il y avait de mcontents parmi les grands regardait vers le duc,
tait ou croyait tre encourag de lui, intriguait sourdement sur la
foi de la rupture prochaine. Charles VII eut ainsi plus d'une secrte
pine, une surtout, terrible, dans sa famille, dont il fut piqu toute
sa vie et mourut  la longue.

Dans toutes les affaires, grandes ou petites, qui troublrent, vers la
fin, ce rgne, se retrouve toujours le nom du dauphin. Accus en
toutes, jamais convaincu, il reste pour tel historien (qui plus tard
le traitera fort mal comme roi) le plus innocent prince du monde.
Quant  lui, il s'est mieux jug. Tout vindicatif qu'il pt tre, il
fit assez entendre,  son avnement, que ceux qui l'avaient dsarm et
chass de France, les Brz et les Dammartin, avaient agi en cela
comme loyaux serviteurs du roi, et il se les attacha, persuad qu'ils
serviraient non moins loyalement le roi, quel qu'il ft.

Le bon homme Charles VII aimait les femmes, et il en avait quelque
sujet. Une femme hroque lui sauva son royaume. Une femme, bonne et
douce, qu'il aima vingt annes[260], fit servir cet amour 
l'entourer d'utiles conseils,  lui donner les plus sages ministres,
ceux qui devaient gurir la pauvre France. Cette excellente influence
d'Agns a t reconnue  la longue la Dame de beaut, mal vue, mal
accueillie du peuple tant qu'elle vcut, n'en est pas moins reste un
de ses plus doux souvenirs.

[Note 260: Aprs la mort d'Agns, il eut d'autres amours, moins
excusables. tat de 1454-5:  mademoiselle de Villequier pour lui
aider  entretenir son estat, II M livres. Beaucoup de dons  des
femmes, veuves, etc.--1454-5.  Marguerite de Salignac, damoiselle,
pour don  elle fait par le roi pour lui aider  une chambre _pour sa
gsine_.--1454-5.  madame de Montsoreau pour don III C livres.
_Bibliothque royale, mss. Bthune, vol. V. n 8442._]

Les Bourguignons criaient fort au scandale, quoique, pendant les vingt
annes o Charles VII fut fidle  Agns, leur duc ait eu justement
vingt matresses. Il y avait scandale, sans nul doute, mais surtout en
ceci, qu'Agns avait t donne  Charles VII par la mre de sa femme,
par sa femme peut-tre. Le dauphin se montra de bonne heure plus
jaloux pour sa mre que sa mre ne l'tait. On assure qu'il porta la
violence jusqu' donner un soufflet  Agns. Quand la Dame de beaut
mourut (par suite de couches, selon quelques-uns), tout le monde crut
que le dauphin l'avait fait empoisonner. Au reste, ds ce temps, ceux
qui lui dplaisaient vivaient peu; tmoin sa premire femme, la trop
savante et spirituelle Marguerite d'cosse, celle qui est reste
clbre pour avoir bais en passant le pote endormi[261].

[Note 261: Alain Chartier est un Jrmie pour cette triste poque.
Voir, dans son Quadrilogue invectif, ce qu'il dit au nom du peuple sur
la lchet des nobles, sur leur indiscipline, etc., p. 417, 447. Je
trouve dans ses posies peu de choses qui aient pu lui mriter d'tre
bais d'une reine; peut-tre le fut-il pour ces vers mlancoliques et
gracieux:

  Oblier?... Las! il n'entr'oublie
  Par ainsi son mal, qui se deult (_dolet_).
  Chacun dit bien: Oblie! oblie!
  Mais il ne le fait pas qui veult!

                       Alain Chartier, p. 494, in-4, 1617.]

Tous les gens suspects au roi devenaient infailliblement amis du
dauphin. Cela est frappant surtout pour les Armagnacs. Le dauphin
tait n leur ennemi; il commena sa vie militaire par les
emprisonner, et il devait finir par les exterminer. Eh bien! dans
l'intervalle, ils lui plaisent comme ennemis de son pre, il se
rapproche d'eux et prend pour factotum, pour son bras droit, le btard
d'Armagnac.

Autant qu'on peut juger cette poque assez obscure, les intrigues des
Armagnacs, du duc d'Alenon, se rattachent  celles du dauphin, aux
esprances que leur donnait  tous cette guerre en paix du duc de
Bourgogne et du roi. L'affaire mme de Jacques Coeur s'y rapporte en
partie; on l'accusa d'avoir empoisonn Agns et d'avoir prt de
l'argent  l'ennemi d'Agns, au dauphin. Un mot sur Jacques Coeur.

Il faut visiter  Bourges la curieuse maison de ce personnage
quivoque, maison pleine de mystres, comme fut sa vie. On voit, 
bien la regarder, qu'elle montre et qu'elle cache; partout on y croit
sentir deux choses opposes, la hardiesse et la dfiance du parvenu,
l'orgueil du commerce oriental, et en mme temps la rserve de
l'_argentier_ du roi. Toutefois, la hardiesse l'emporte; ce mystre
affich est comme un dfi au passant.

Cette maison, avance un peu dans la rue, comme pour regarder et voir
venir, se tient quasi toute close;  ses fausses fentres, deux valets
en pierre ont l'air d'pier les gens. Dans la cour, de petits
bas-reliefs offrent les humbles images du travail, la fileuse,
la balayeuse, le vigneron, le colporteur[262]; mais, par-dessus
cette fausse humilit, la statue questre du banquier plane
imprialement[263]. Dans ce triomphe  huis clos, le grand homme
d'argent ne ddaigne pas d'enseigner tout le secret de sa fortune; il
nous l'explique en deux devises. L'une est l'hroque rbus: _
vaillans_ (coeurs) _riens impossible._ Cette devise est de l'homme, de
son audace, de son naf orgueil. L'autre est la petite sagesse du
marchand au moyen ge: _Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire.
Taire._ Sage et discrte maxime, qu'il fallait suivre en la taisant.
Dans la belle salle du haut, le vaillant Coeur est plus indiscret
encore; il s'est fait sculpter, pour son amusement quotidien, une joute
burlesque, un tournoi  nes, moquerie durable de la chevalerie qui dut
dplaire  bien des gens.

[Note 262: Je crois pouvoir appeler ainsi l'homme qui parat tenir un
hoyau, et celui qui est en manteau.]

[Note 263: _Planait_ serait plus exact.]

Le beau portrait que Godefroi donne de Jacques Coeur d'aprs
l'original, et qui doit ressembler, est une figure minemment
roturire (mais point du tout vulgaire), dure, fine et hardie. Elle
sent un peu le trafiquant en pays sarrasin, le marchand d'hommes. La
France ne remplit que le milieu de cette aventureuse vie[264], qui
commence et finit en Orient; marchand en Syrie en 1432, il meurt en
Chypre amiral du Saint-Sige. Le pape, un pape espagnol, tout anim du
feu des croisades, Calixte Borgia, l'accueillit dans son malheur et
l'envoya combattre les Turcs.

[Note 264: N  Bourges, mais, je crois, originaire de Paris.--Un Jean
Cuer, _monnoier  la Monnoie de Paris_, obtient rmission en 1374,
pour avoir pris part  une batterie de gens de la maison du roi contre
les bouchers. _Archives, Registre_ J. 106, n{os} 77, 207.]

C'est ce que rappelle  Bourges la chapelle funraire des Coeurs[265].
Jacques y parat transfigur dans les splendides vitraux sous le
costume de saint Jacques, patron des plerins; dans ses armes, trois
coquilles de plerinage, triste plerinage, les coquilles sont noires;
mais entre sont posts firement trois coeurs rouges, le triple coeur
du hros marchand. Le registre de l'glise ne lui donne qu'un titre
Capitaine de l'glise contre les infidles[266]. Du roi, de
l'argentier du roi, pas un mot, rien qui rappelle ses services si mal
reconnus; peut-tre, en son amour-propre de banquier, a-t-il voulu
qu'on oublit cette mauvaise affaire qui sauva la France[267], cette
faute d'avoir pris un trop puissant dbiteur, d'avoir prt  qui
pouvait le payer d'un gibet.

[Note 265: V. la Description de l'glise patriarcale, primatiale et
mtropolitaine de Bourges, par Romelot, p. 182-190.]

[Note 266: 29 juin 1462 (?) obiit generosi animi Jacobus Cordis,
miles, Ecclesi capitaneus generalis contra infideles, qui sacristiam
nostram extruxit et ornamentis decoravit, aliaque plurima ecclesi
procuravit bona. Ibidem, 177.]

[Note 267: Il ne faut pas oublier dans quelle misre s'tait trouv
Charles VII. La chronique raconte qu'un cordonnier tant venu lui
apporter des souliers, et lui en ayant dj chauss un, s'enquit du
payement, et comprenant qu'il tait fort incertain, dchaussa
bravement le roi et emporta la marchandise; on en fit une chanson,
dont voici les quatre premiers vers:

  Quant le Roy s'en vint en France,
  Il feit oindre ses houssiaulx,
  Et la Royne lui demande:
  O veut aller cest damoiseaulx?

La savante ditrice de Fenin et de Commines,  qui je dois cette note,
l'a tire du _Ms. 122 du fonds Cang, Bibl. royale_.

Il n'tait pas le seul qui et fait cette faute. Un bourgeois de
Bourges, Pierre de Valenciennes, fournit  lui seul trois cents
milliers de traits d'arbalte, etc. Le roi lui donna la haute, moyenne
et basse justice  Saint-Oulechart, prs Bourges. _Archives, Registre
182, J. CLXXIX, 10 bis, ann. 1447._]

Il y avait pourtant dans ce qu'il fit ici une chose qui valait bien
qu'on la rappelt; c'est que cet homme intelligent[268] rtablit les
monnaies, inventa en finances la chose inoue, la justice, et crut que
pour le roi, comme pour tout le monde, le moyen d'tre riche, c'tait
de payer.

[Note 268: Le premier peut-tre qui ait senti le besoin de connatre
les ressources du royaume, et qui ait fait l'essai, il est vrai,
inexcutable alors, d'une statistique.--Quant aux changements qu'il
fit dans les monnaies, V. Leblanc.]

Cela ne veut pas dire qu'il ait t fort scrupuleux sur les moyens de
gagner pour lui-mme. Sa double qualit de crancier de roi et
d'argentier du roi, ce rle trange d'un homme qui prtait d'une main et
se payait de l'autre, devait l'exposer fort. Il parat assez probable
qu'il avait durement pressur le Languedoc, et qu'il faisait l'usure
indiffremment avec le roi et avec l'ennemi du roi, je veux dire avec le
dauphin. Il avait en ce mtier pour concurrents naturels les Florentins
qui l'avaient toujours fait. Nous savons par le journal de Pitti[269],
tout  la fois ambassadeur, banquier et joueur gag, ce que c'taient
que ces gens. Les rois leur reprenaient de temps en temps en gros, par
confiscation, ce qu'ils avaient pris en dtail. La colossale maison des
Bardi et Peruzzi avait fait naufrage au XIVe sicle, aprs avoir prt 
douard III de quoi nous faire la guerre, cent vingt millions[270]. Au
XVe, la grande maison, c'taient les Mdicis, banquiers du Saint-Sige,
qui risquaient moins, dans leur occulte commerce de la daterie,
changeant bulles et lettres de change, papier pour papier. L'ennemi
capital de Jacques Coeur, qui le ruina[271] et prit sa place, Otto
Castellani, trsorier de Toulouse, parat avoir t parent des Mdicis.
Les Italiens et les seigneurs agirent de concert dans ce procs, et en
firent _une affaire_. On ameuta le peuple en disant que l'argentier
faisait sortir l'argent du royaume, qu'il vendait des armes aux
Sarrasins[272] qu'il leur avait rendu un esclave chrtien, etc. L'argent
prt au dauphin pour troubler le royaume fut peut-tre son vritable
crime. Ce qui est sr, c'est que Louis XI,  peine roi, le rhabilita
fort honorablement[273].

[Note 269: Cit par Delcluse, Histoire de Florence, II, 362.]

[Note 270: On ne peut estimer  moins de seize millions de ce temps-l
(?).]

[Note 271: En 1459, le roi accorde rmission  matre Pierre Mignon,
qui, aprs avoir tudi s-arts et dcret  Toulouse et  Barcelone, a
grav de faux sceaux et s'est occup de magie. Il a fait  Octo
Castellan, depuis argentier du roi, deux images de cire: L'_un pour
mectre feu Jacques Cuer_, nostre argentier lors, en nostre male grce,
et lui faire perdre son office d'argentier; l'autre, pour faire que
ledit Octo Castellan, Guillaume Gouffier et ses compagnons, fussent en
nostre bonne grce et amour. _Archives, Registre J. CXC, 14, ann.
1459._

Un Jaco de _Mdicis_, de Florence, g de vingt-cinq ans (_parent
d'Octo Catesllain_, trsorier de Toulouse), sortant de l'htel de la
Trsorerie o il exerce fait de marchandise, rencontre Bertrand
Btune, ruffian, qui le frappe, sans avoir eu auparavant nulle parole
avec lui; de l un combat et une rmission accorde  Mdicis. Je dois
la dcouverte de cette pice  M. Eugne de Stadler. _Archives,
Registre J. 179, n 134. dc. 1448_; V. _aussi ann. 1467_.]

[Note 272: Une telle accusation devait faire une grande impression, au
moment de la prise de Constantinople. La condamnation de Jacques Coeur
est justement date du jour de la prise de cette ville, 29 mai
1453.--Jacques Coeur aurait probablement pri s'il n'et t sauv par
les patrons de ses galres, auxquels il avait donn ses nices ou
parentes en mariage. V. les rmissions accordes  Jean de Village et
 la veuve de Guillaume de Gimart, tous deux natifs de Bourges.
_Archives, Registre_ J. 191, n{os} 233, 242.]

[Note 273: Ayans en mmoire les bons et louables services  Nous
faits par ledit feu Jacques Coeur. Lettres de Louis XI pour
restitution des biens, etc. Godefroy, Charles VII, p. 862.]

Un autre ami du dauphin, encore plus dangereux, c'tait le duc
d'Alenon, dont la ruine entrana, prcda du moins de bien prs la
sienne; Alenon fut arrt le 21 mai 1456, et le dauphin s'enfuit de
Dauphin, de France, le 31 aot, mme anne.

Ce prince du sang, qui avait bien servi le roi contre les Anglais, et
qui se trouvait petitement rcompens[274], ngociait sans trop de
prudence  Londres et  Bruges; il tait en correspondance avec le
dauphin. Tout cela, pour avoir t ni, n'en parat pas moins
indubitable[275]. Il avait des places en Normandie, une artillerie
plus forte, selon lui, que celle du roi. Il s'offrait au duc
d'York[276], qui pour le moment tait trop occup par la guerre
civile, mais qui, s'il et trouv un moment de rpit, s'il et pu
faire une belle course ici, par exemple occuper Granville, Alenon,
Domfront et le Mans, qu'on se faisait fort de lui livrer, n'aurait
plus eu besoin de guerre civile pour prendre l-bas la couronne;
l'Angleterre tout entire se serait leve pour la lui mettre sur la
tte.

[Note 274: Il semble mme qu'il ait eu contre le roi une haine
personnelle: Icellui seigneur se complaignit  lui qui parle, en lui
disant qu'il savoit bien que le Roy ne l'aimeroit jamais et qu'il
estoit mal content de lui... Si je pouvais avoir _une pouldre_ que je
sais bien et la mettre en la bue o les draps-linges du roy seroient
mis, je le ferois _dormir tout sec_...--Le duc avait envoy  Bruges
pour faire acheter chez un pharmacien de cette ville une herbe appele
martagon qui avait, disait-il, de nombreuses et merveilleuses
proprits, mais on n'tait point parvenu  se procurer cette herbe.
_Procs du duc d'Alenon, dpositions de son valet de chambre anglais
et du premier tmoin entendu._]

[Note 275: Les dpositions des tmoins au _Procs_ sont pleines de
dtails nafs qui ne peuvent gure tre invents.]

[Note 276: Robert Holgiles, natif de Londres et hraut d'armes du duc
d'Excestre, dpose que le duc d'Alenon lui dit qu'il pouvoit ds ce
moment mettre  la disposition du roi d'Angleterre plus de _neuf
cents bombardes, canons et serpentines_; mais qu'il feroit ses efforts
pour en avoir mille; qu'il faisoit construire, entre autres pices
d'artillerie, deux bombardes, les plus belles du roiaulme de France,
dont l'une estoit de mestail, lesquelles il donneroit au duc d'York
avec deux coursiers... que monseigneur le _dauphin lui devait
envoier_... Ibidem.]

Le dauphin, mme aprs l'affaire d'Alenon, croyait tenir en Dauphin.
Il tait en correspondance intime et tendre avec son oncle de
Bourgogne[277]. Il comptait sur la Savoie, un peu sur les Suisses. Il
se faisait reconnatre par le pape, et lui faisait hommage des comts
de Valentinois et de Diois. Enfin, chose hardie, il ordonna une leve
gnrale, de dix-huit ans jusqu' soixante.

[Note 277: Il venait de lui envoyer des arbaltes en prsent; le duc
de Bourgogne,  qui probablement le roi en crivit, crut devoir
s'excuser. Ce dtail et presque tous ceux qui suivent sont tirs du
savant ouvrage indit o j'ai puis si souvent: _Bibliothque royale,
mss. Legrand, Histoire de Louis XI, livre II, folio 89_.

Rien ne caractrise mieux l'ardente ambition de ces Savoyards que
l'aveu qu'ils en firent au duc de Milan: Nous deistes: Par le saint
Dyex! ne reurra un an que je ayra plus de pas que not mais nul de mes
encesseurs, et qu'il sera plus parl de moy que ne fut mais de nul de
notre lignage, ou que je mourrai en la poine! Lettre de Galas
Visconti  Amde VI, 1373. Cibrario e Promis, Documenti, monete et
sigilli, 289.]

Cela lui tourna mal. Le Dauphin tait fatigu; ce tout petit pays,
qui n'tait pas riche, devenait, sous une main si terriblement active,
un grand centre de politique et d'influence[278], insigne honneur,
mais un peu cher. Tout le pays tait debout, en mouvement; l'impt
avait doubl; une foule d'amliorations s'taient faites[279], il est
vrai, plus que le pays n'en voulait payer. La noblesse, qui ne payait
pas, aurait soutenu le dauphin; mais, dans son impatience de se faire
des cratures, d'abaisser les uns, d'lever les autres, il faisait
tous les jours des nobles; il en fit d'innombrables, force
gentilshommes qui pouvaient, sans droger, commercer, labourer la
terre. Ce mot: _Noblesse du dauphin Louis_, est rest proverbial. Elle
ne venait pas toujours par de nobles moyens; tel, disait-on, n'avait
pour titre que d'avoir tenu l'chelle, largi la haie par o le
dauphin entrait la nuit chez la dame de Sassenage.

[Note 278: Les Anglais disaient que de tous les hommes de France, le
dauphin tait celui qu'ils redoutaient le plus. _Procs du duc
d'Alenon, dposition de son missaire, le prtre Thomas Gillet._]

[Note 279: V. le Registre Delphinal de Mathieu Thomassin, fait par
commandement du dauphin Louis, 1456, _Bibliothque royale, mss.
Colbert, 3657_ (_sous le titre de Chronique du Dauphin_).]

L'intervention du duc de Bourgogne, du duc de Bretagne, suffirent plus
tard pour sauver le duc d'Alenon; mais le dauphin tait trop
dangereux. Nulle intervention n'y fit, ni celle du roi de Castille,
qui crivit pour lui, et mme approcha de la frontire, ni celle du
pape qui et sans doute parl pour son vassal, s'il en et eu le
temps. Le dauphin comptait peut-tre aussi mettre en mouvement le
clerg. Nous avons vu son trange dmarche auprs des vques de
Normandie. Dans son dernier danger, il fit maint plerinage et envoya
des voeux, des offrandes aux glises qu'il ne pouvait visiter,
Saint-Michel, Clry, Saint-Claude, Saint-Jacques de Compostelle. Et 
peine eut-il pass chez le duc de Bourgogne qu'il crivit  tous les
prlats de France.

C'tait un peu tard. Il avait inquit l'glise, en empitant sur les
droits des vques du Dauphin. Ses ennemis, Dunois, Chabannes,
jugrent avec raison qu'il ne serait point soutenu, que ni son oncle
de Bourgogne, ni son beau-pre le Savoyard, ni ses sujets du Dauphin,
ni ses amis secrets de la France, ne tireraient l'pe pour lui. Ils
agirent avec une vivacit extrme, frapprent coup sur coup.

D'abord, le 27 mai (1456) le duc d'Alenon fut arrt par Dunois
lui-mme, la terreur imprime dans les Marches d'ouest, la porte
ferme au duc d'York, que les malveillants auraient appel sans nul
doute _in extremis_.

Un second coup (7 juillet) frapp sur les Anglais, mais tout autant
sur le duc de Bourgogne, fut la rhabilitation de la Pucelle
d'Orlans[280], condamnation implicite de ceux qui l'avaient brle,
de celui qui l'avait livre. Ce ne fut pas une oeuvre mdiocre de
patience et d'habilet d'amener le pape  faire rviser le procs et
les juges d'glise  rformer un jugement d'glise, de renouveler
ainsi ce souvenir peu honorable pour le duc de Bourgogne, de le
dsigner aux rancunes populaires, comme ami des Anglais, ennemi de la
France.

[Note 280: Le peuple ne pouvait croire  la mort de la Pucelle; elle
ressuscita plusieurs fois.--En attendant la publication intgrale que
prpare M. Jules Quicherat, voir les extraits d'Averdy (Notices des
mss., t. III). Note de 1841.

En 1436, une fausse Pucelle se fit reconnatre par les deux frres de
Jeanne  Metz. Elle s'attacha  la comtesse de Luxembourg, puis suivit
 Cologne le comte de Wirnembourg. L elle se conduisit si mal que
l'inquisiteur la fit arrter; mais le comte intercda; elle revint en
Lorraine, o elle se maria  un seigneur des Harmoises. Elle alla 
Orlans, o la ville lui fit des prsents. Symphorien Guyon, Histoire
d'Orlans (1650). IIe partie, p. 265.--En celluy temps (1440)
en amenrent les gens d'armes une, laquelle fut  Orlans
trs-honorablement receue, et quand elle fut prs de Paris, la grant
erreur recommena de croire fermement que c'estoit la Pucelle, et pour
cette cause on la fit venir  Paris et fut monstre au peuple au palays
sur la pierre de marbre et l fut presche, et dit qu'elle n'estoit pas
pucelle et qu'elle avoit t marie  ung chevalier, dont elle avoit eu
deux filx, et avec ce disoit qu'elle avoit fait aucune chose dont il
convint qu'elle allast au Saint-Pre, comme de main mise sur son pre ou
mre, prestre ou clerc violentement. Elle y alla vestue comme un homme,
et fut comme souldoyer en la guerre du Saint-Pre Eugne, et fist
homicide en ladite guerre par deux foys, et quand elle fut  Paris
encore retourna en la guerre, et fust en garnison et puis s'en alla.
Journal du Bourgeois de Paris, 185-6, ann. 1440.--La troisime Pucelle,
amene  Charles VII en 1441, le reconnut  une botte faulve qu'il
portait alors pour un mal de pied. Le roi lui dit: Pucelle, ma mie,
vous soyez la trs-bien revenue, au nom de Dieu qui scet le secret qui
est entre vous et moi. Elle se jeta  genoux en lui avouant son
imposture. _Exemple de hardiesse_, _mss. Bibliothque royale_, _n 180_,
cit par Lenglet, II, 155.]

Ces actes de vigueur avertirent tout le monde. Les nobles de
l'Armagnac et du Rouergue comprirent que le dauphin, avec ses belles
paroles, ne pourrait les soutenir, et ils se dclarrent loyaux et
fidles sujets. Le beau-pre du dauphin, le duc de Savoie, voyant
venir une arme du ct de la France, rien du ct de la Bourgogne,
couta les paroles qui lui furent portes par l'ancien _corcheur_
Chabannes, qui avait pris joyeusement la commission de recors dans
cette affaire, et se faisait fort d'_excuter_ le dauphin. Chabannes
exigea du Savoyard qu'il abandonnt son gendre, et pour plus de sret
il en tira un gage, la seigneurie de Clermont en Genevois. Ainsi le
dauphin restait seul, et il voyait son pre avancer vers Lyon. La
bonne volont ne lui faisait pas faute pour rsister, on peut l'en
croire lui-mme: Si Dieu ou fortune, crivait ce bon fils[281], m'et
donn d'avoir moiti autant de gens d'armes comme le roi mon pre, son
arme n'eut pas eu la peine de venir; je la fusse all combattre ds
Lyon[282].

[Note 281: Lorsqu'il sollicitait Dammartin d'enlever Charles VII,
quelques annes auparavant, il ajoutait: Et y veux estre en personne,
car chacun craint la personne du roi quand on le voit; et quand je n'y
seroye en personne, je doute que le coeur ne faillit  mes gens, quand
ils le verraient, et en ma prsence chacun fera ce que je voudrai.
Dposition de Dammartin. (Duclos.)]

[Note 282: Ces dtails et tous ceux qui concernent mme indirectement
Chabannes, se trouvent, avec les lettres originales (fol.
CCXCVII-CCCII), dans: La Chronique Martinienne de tous les papes qui
furent jamais et finist jusques au pape Alexandre derrenier dcd en
1503, et avecques ce les additions de plusieurs chroniqueurs. (Et  la
fin:) Imprime  Paris pour Antoyne Vrard, marchant libraire.]

La leve en masse qu'il avait ordonne contre son pre n'ayant rien
produit, les nobles ne remuant pas plus que les autres, il ne lui
restait qu' fuir, s'il pouvait. Chabannes croyait ne rien faire en
prenant le Dauphin, s'il ne prenait le Dauphin; il lui avait dress
une embuscade et croyait bien le tenir. Mais il chappa par le Bugey,
qui tait  son beau-pre; sous prtexte d'une chasse, il envoya tous
ses officiers d'un ct, et passa de l'autre. Lui septime, il
traversa au galop le Bugey, le Val-Romey, et par cette course de
trente lieues, il se trouva  Saint-Claude en Franche-Comt, chez le
duc de Bourgogne.




CHAPITRE IV

SUITE DE LA RIVALIT DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON

1456-1461


Charles VII dit, en apprenant la fuite du dauphin et l'accueil qu'il
avait trouv chez le duc de Bourgogne: Il a reu chez lui un renard
qui mangera ses poules.

C'et t en effet un curieux pisode  ajouter au vieux roman de
Renard. Cette grande farce du moyen ge tant de fois reprise, rompue,
reprise encore, aprs avoir fourni je ne sais combien de pomes[283],
semblait se continuer dans l'histoire. Ici, c'tait Renard chez
Isengrin, se faisant son hte et son compre, Renard amend, humble et
doux, mais tout doucement observant chaque chose, tudiant d'un regard
oblique la maison ennemie.

[Note 283: Roman du Renart, publi par Mon, 1826, 4 vol. Supplment,
par Chabailles, 1835. Reinardus Vulpes, carmen epicum seculis IX et
XII conscriptum, ed. Mone, 1832. Reinard Fuchs, von Jacob Grimm,
1834.]

D'abord, ce bon personnage, tout en laissant  ses gens l'ordre de
tenir ferme contre son pre[284], lui avait crit respectueusement,
pieusement: Qu'tant, avec l'autorisation de son seigneur et pre,
gonfalonier de la sainte glise romaine, il n'avait pu se dispenser
d'obtemprer  la requte du pape, et de se joindre  son bel oncle de
Bourgogne, qui allait partir contre les Turcs pour la dfense de la
foi catholique. Par une autre lettre adresse  tous les vques de
France, il se recommandait  leurs prires pour le succs de la sainte
entreprise.

[Note 284: Il retint prisonnier et voulait faire mourir un
gentilhomme, dont le neveu avait rendu une de ses places au roi. _Ms.
Legrand._]

 l'arrive, ce fut entre lui, la duchesse et le duc un grand combat
d'humilit[285]; ils lui cdaient partout et le traitaient presque
comme le roi; lui, au contraire, de se faire d'autant plus petit et le
plus pauvre homme du monde. Il les fit pleurer au rcit lamentable des
perscutions qu'il avait endures. Le duc se mit  sa disposition,
lui, ses sujets, ses biens, toutes choses[286], sauf la chose que
voulait le dauphin, une arme pour rentrer dans le royaume et mettre
son pre en tutelle. Le duc n'avait nulle envie d'aller si vite; il se
faisait vieux; ses tats, ce vaste et magnifique corps, ne se
portaient pas bien non plus; il tait toujours endolori du ct de la
Flandre, et il avait mal  la Hollande. Ajoutez que ses serviteurs,
qui taient ses matres, MM. de Croy, ne l'auraient pas laiss faire
la guerre. Elle et ramen les grosses taxes[287], les rvoltes. Et
qui et conduit cette guerre? l'hritier, le jeune et violent comte de
Charolais, c'est--dire que tout ft tomb dans les mains de sa mre,
qui aurait chass les Croy.

[Note 285: Reiffenberg, Mmoire sur le sjour du dauphin Louis XI aux
Pays-Bas, dans les Mmoires de l'acadmie de Bruxelles, t. V, p.
10-15.]

[Note 286: Il se contenta d'intercder quelquefois assez aigrement. Il
dit au roi, dans une lettre, que le dauphin a fait demandes bonnes et
raisonnables... et a escript que lui aviez faict bien estrange
response. _Mss. Baluze._]

[Note 287: Sous l'influence pacifique des Croy, de 1458  1464, les
taxes diminuent sensiblement. Comptes annuels (communiqus par M.
Edward Le Glay). _Archives de Lille, Chambre des comptes. Recette
gnrale._]

Les conseillers de Charles VII n'ignoraient rien de tout cela. Ils
taient si persuads que le duc n'oserait faire la guerre, que si le
roi les et crus, ils auraient hasard un coup de main pour enlever le
dauphin au fond du Brabant. Ils avaient dcid le roi  marier sa
fille au jeune Ladislas, roi de Bohme et de Hongrie, issu de la
maison de Luxembourg, et  occuper le Luxembourg comme hritage de son
gendre. Dj le roi avait dclar prendre Thionville et le duch sous
sa protection. Dj l'ambassade hongroise tait  Paris, et elle
allait emmener la jeune princesse, lorsqu'on apprit que Ladislas
venait de mourir.

Ce hasard ajournait la guerre[288], que d'ailleurs les deux ennemis
taient loin de dsirer. Ils s'en firent une qui allait mieux  deux
vieillards, une aigre petite guerre d'crits, de jugements, de
conflits de tribunaux. Avant d'entrer dans ce dtail, il faut
expliquer, une fois pour toutes, ce que c'tait que la puissance de la
maison de Bourgogne et faire connatre en gnral le caractre de la
fodalit de ce temps.

[Note 288: Le roi ne lcha pas prise; il acheta du duc de Saxe les
droits sur le Luxembourg qu'il tenait de l'hritire de Ladislas. V.
les dtails dans _Legrand, fol. 31-24, mss. de la Bibliothque
royale_.

Voir les instructions donnes  Thierri de Lenoncourt. _Bibliothque
royale, mss. Du Puy, 760; 6 avril 1458._]

Le duc de Bourgogne tait chez lui, tait en France mme, le chef
d'une fodalit politique qui n'avait rien de vraiment fodal. Ce qui
avait fait le droit de la fodalit primitive, ce qui l'avait fait
respecter, aimer, de ceux mme sur qui elle pesait, c'est qu'elle
tait profondment _naturelle_, c'est que la famille seigneuriale, ne
de la terre, y tait enracine, qu'elle vivait d'une mme vie, qu'elle
en tait, pour ainsi parler, le _genius loci_[289]. Au XVe sicle,
les mariages, les hritages, les dons des rois, ont tout boulevers.
Les familles fodales, qui avaient intrt  fixer et concentrer les
fiefs, ont travaill elles-mmes  leur dispersion. Spares par de
vieilles haines, elles se sont rarement allies au voisin; le voisin,
c'est l'ennemi; elles ont plutt cherch, jusqu'au bout du royaume,
l'alliance du plus lointain tranger. De l des runions de fiefs,
bizarres, tranges, comme Boulogne et Auvergne; d'autres mme
odieuses; ainsi, dans la France du Nord, o les Armagnacs ont laiss
tant d'affreux souvenirs, o leur nom mme est un blasphme, ils s'y
sont tablis, y ont acquis le duch de Nemours.

[Note 289: C'est elle, le plus souvent, qui avait en quelque sorte
fait la terre; elle y avait bti des murs, un asile contre les paens
du Nord, o l'agriculteur pouvait se retirer, ramener ses troupeaux.
Les champs avaient t dfrichs, cultivs aussi loin qu'on pouvait
voir la tour. La terre tait fille de la seigneurie, et le seigneur
tait fils de la terre; il en savait la langue et les usages, il en
connaissait les habitants, il tait des leurs. Son fils, grandissant
parmi eux, tait l'enfant de la contre.--Le blason d'une telle
famille devait tre compris du moindre paysan. Il n'tait
ordinairement autre chose que l'histoire mme du pays. Ce _champ_
hraldique tait visiblement le champ, la terre, le fief; ces tours
taient celles que le premier anctre avait bties contre les
Normands; ces besans, ces ttes de Mores, taient un souvenir de la
fameuse croisade o le seigneur avait men ses hommes et qui faisait
l'entretien du pays.

Mmes blasons au XVe sicle, tout autres familles. Il serait facile de
prendre tous les fiefs de France et de montrer que la plupart sont
alors entre les mains de familles trangres, que tous les noms, tous
les blasons sont faux. _Anjou n'est pas Anjou_; ce ne sont plus les
Foulques, les infatigables batailleurs de la lande bretonne; ce ne
sont plus les Plante gents, plants dans la Loire, transplants
glorieusement en Normandie, en Aquitaine, en Angleterre. _Bretagne
n'est pas Bretagne_; la race indigne du vieux clan, Nomno, s'est
marie en Capet, et les Capets bretons en Montfort; vrai vaisseau de
Thse, o toute pice change et le nom subsiste. _Foix n'est plus
Foix_; la dynastie des Phbus, gracieuse, spirituelle,  la barnaise;
ce sont les rudes Graillis de Buch, farouches capitaines, mls de
l'pret des landes et d'orgueil anglais.]

Ces rapprochements de populations diverses, hostiles, sous une mme
dnomination, ne sont nulle part plus choquants que dans cet trange
empire de la maison de Bourgogne. Nulle part, pas mme en Bourgogne,
le duc n'tait vraiment le seigneur _naturel_[290]. Ce mot si fort au
moyen ge et qui imposait tant de respect, tait ici trop visiblement
un mensonge. Les sujets de cette maison la regrettrent tombe; mais
tant qu'elle fut debout, elle ne maintint gure que par force ce
discordant assemblage de pays si divers, cette association d'lments
indigestes.

[Note 290: Le blason de la maison de Bourgogne n'a nul rapport  ses
destines, ni  son caractre. La croix de Saint-Andr rappelait des
souvenirs austres, l'poque de ferveur o un duc, se faisant moine de
Cluny, malgr le pape, trente de ses vassaux prirent l'habit, l'poque
o Cteaux, prchant la croisade par toute la terre, les princes
bourguignons allrent combattre avec le Cid et fonder des royaumes sur
la terre des Maures.--Le lion noir sur or de la Flandre rappelait aux
Flamands leurs vieux comtes, qui fortifirent les villes, tracrent le
foss entre France et Empire, fondrent la paix publique, ou bien
encore leur aimable dynastie de Hainaut, qui sut _dire_ aussi bien que
_faire_, qui fit et conta la croisade, s'y dvoua deux fois et
couronna la tour de Bruges du dragon de Sainte-Sophie.]

Partout d'abord deux langues, et chacune de vingt dialectes, je ne
sais combien de patois franais que les Franais n'entendent pas;
quantit de jargons allemands, inintelligibles aux Allemands; vraie
Babel, o, comme dans celle de la Gense, l'un demandant la pierre, on
lui donnait le pltre; dangereux quiproquo, o les procs flamands se
traduisant bien ou mal en wallon ou en franais[291], les parties
s'entendant peu, le juge ne comprenant pas, il pouvait, en bonne
conscience, condamner, pendre, rouer l'un pour l'autre.

[Note 291: Je parle surtout du Conseil suprieur.]

Ce n'est pas tout. Chaque province, chaque ville ou village, fier de
son patois, de sa coutume, se moquant du voisin; de l force
querelles, batteries de kermesses, haines de villes, interminables
petites guerres.

Entre les Wallons seuls, que de diversits! De Mzires et Givet 
Dinan, par exemple, du fodal Namur  la rpublique piscopale de
Lige. Du ct de la langue allemande, on peut juger de la violence
des antipathies par l'empressement avec lequel les Hollandais, au
moindre signe, accouraient arms dans les Flandres.

Chose trange qu'en ces contres uniformes et monotones, sur ces
terres basses, vagues, o toute diffrence s'adoucit et se pacifie, o
les fleuves languissants semblent s'oublier plutt que finir, que l,
justement dans l'indistinction gographique, les oppositions sociales
se prononcent si fortement!

Mais les Pays-Bas n'taient point le seul embarras du duc de
Bourgogne. Le mariage qui fit la fortune de son grand-pre l'avait
tabli  la fois sur la Sane, la Meuse et l'Escaut. Du mme coup, il
s'tait trouv triple, multiple  l'infini. Il avait acquis un empire,
mais aussi cent procs, procs pendants, procs  venir, relations
avec tous, discussions avec tous, tentations d'acqurir, occasions de
batailler, de la guerre pour des sicles. Il avait, en ce mariage,
pous l'incompatibilit d'humeur, la discorde, le divorce
permanent... Mais cela ne suffisait pas. Les ducs de Bourgogne
allrent augmentant toujours et compliquant l'imbroglio: Plus ils
toient embrouills, plus ils s'embrouilloient[292].

[Note 292: Ils essayrent pourtant de simplifier par des moyens
violents, par exemple en dpouillant la maison de Nevers. V. surtout
_Bibliothque royale, mss. S. Victor, 1080. fol. 53 96_.--Sur la
politique de cette absorbante maison de Bourgogne, il est curieux de
lire aussi le procs d'un btard de Neufchtel, qui, dans l'intrt de
cette maison, fabriquait des actes contre Fribourg. Der
Schweitzerische Geschichtforscher, I. 403.

La ruine de Lige, en 1468, me donnera occasion d'en parler au long.
Quant aux rapports de nos rois avec les La Marck, voir, entre autres
choses, l'autorisation que Charles VII leur donne de fortifier Sedan,
novembre 1455. _Bibliothque royale, mss. Du Puy, 435, 570._]

Par le Luxembourg, la Hollande et la Frise, ils avaient entam un
interminable procs avec l'Empire, avec les Allemagnes, les vastes,
lentes et pesantes Allemagnes, dont on pouvait se jouer longtemps,
mais pour perdre  la fin, comme dans toute dispute avec l'infini.

Du ct de la France, les affaires taient bien plus mles encore.
Par la Meuse, par Lige et les La Marck, la France remuait  volont
une petite France wallonne entre le Brabant et le Luxembourg. Vers la
Flandre, le Parlement avait droit de justice; il le faisait sentir
rarement, mais rudement.

La France avait encore sur le duc une prise plus directe. Avec quoi ce
cadet de France, cr par nous, guerroyait-il la France? avec des
Franais. Il demandait de l'argent aux Flamands, mais s'il s'agissait
d'un conseil ou d'un coup d'pe, c'tait aux Wallons, aux Franais,
qu'on avait recours. Les conseillers principaux, Raulin, Hugonet,
Humbercourt, les Granvelle, furent toujours des deux Bourgognes. Le
valet confident de Philippe le Bon, Toustain, tait un Bourguignon;
son chevalier, son Roland, Jacques de Lalaing, tait un homme du
Hainaut.

Si le duc de Bourgogne n'emploie que des Franais, que feront-ils? ils
contreferont la France. Elle a une chambre des comptes; ils font une
chambre des comptes. Elle a un Parlement; ils font un Parlement ou
conseil suprieur. Elle parle de rdiger ses coutumes (1453); vite,
ils se mettent  rdiger les leurs (1459).

Comment se fait-il que cette France pauvre, ple, puise, entrane
cette flore Bourgogne, cette grosse Flandre, dans son tourbillon?...
Cela tient sans doute  la grandeur d'un tel royaume, mais bien plus 
son gnie de centralisation,  son instinct gnralisateur, que le
monde imite de loin. De bonne heure chez nous la langue, le droit, ont
tendu  l'unit. Ds 1300, la France a tir de cent dialectes une
langue dominante, celle de Joinville et de Beaumanoir. En mme temps,
tandis que l'Allemagne et les Pays-Bas erraient au gr de leur rverie
par les mille sentiers du mysticisme, la France centralisait la
philosophie dans la scolastique, la scolastique dans Paris.

La centralisation des coutumes, leur codification, loigne encore,
tait prpare lentement, srement, sinon par la lgislation, au moins
par la jurisprudence. De bonne heure, le Parlement dclara la guerre
aux usages locaux, aux vieilles comdies juridiques, aux symboles
matriels si chers  l'Allemagne et aux Pays-Bas; il avoua hautement
ne connatre nulle autorit au-dessus de l'quit et de la
raison[293].

[Note 293: Le caractre rationaliste et _anti-symbolique_ de nos
lgistes n'est marqu nulle part plus fortement que dans l'acte
suivant, adress  la ville de Lille: Clarissima virtutum justitia,
qua redditur unicuique quod suum est, si judiciali quandoque indigeat
auctoritate fulciri, non _frivolis_ aut _inanibus_ tractari, mediis
_ratione carentibus_, et quibus a recto possit diverti tramite, sed in
vi veritatis su fidelis ministr, debet fideliter exhiberi. Si vero
contrarium quodvis antiquitas aut _consuetudo_ tenuerit, regalis
potentia corrigere seu reformare tenetur. Ea propter notum facimus...
quod, cum ex parte... scabinorum, burgensium, communitatis, et
habitatorum vill nostr Insulensis, nobis fuerit declaratum quod in
dicta villa ab antiquo viguit observantia seu _consuetudo_ talis: Quod
si quis clamorem exposuerit, seu legem petierit dict vill contra
personam quamcunque super debito vel alias de mobili qu denegetur
eidem, dicti scabini (ad excitationem baillivi vel prpositi
nostri...) per judicium juxta prdictam legem antiquam pronunciant
quod actor et reus procedant ad Sancta, proferendo verba...: Nescimus
aliquid propter quod non procedant ad Sancta, si sint ausi. Et
ordinatio, seu modus procedenti ad dicta Sancta, quod est dictu
facile, juramentum fieri solet ab utraque partium, sub certis
_formulis_ ac in idiomate extraneis, et insuetis, ac difficillimis
observari. Super quibus... si quoquo modo defecerit in idiomate, vel
in forma, sive fragilitate lingu, juranti sermo labatur, sive _manum
solito plus elevet, aut in palma pollicem firmiter non teneat_, et
alia plura frivola et inania... non observet, causam suam penitus
amittit. Nos considerantes quod talis observantia seu consuetudo,
nulla potest ratificari temporem successione longva, sed quanto
diutius justiti paravit insidias, tanto debet attentius radicitus
exstirpari, Constituimus... aboleri... ordinantes quod ad faciendum ad
sancta Dei Evangelia juramentum solemne modo et forma quibus in
Parlamente nostro, Parisiis et aliis regni nostri curiis, est fieri
consuetum... per dictos scabinos admittantur. Anno 1350, mense
martii. Ord. II 399-400.]

Telle fut l'invincible attraction de la France; le duc de Bourgogne,
qui s'efforait de s'en dtacher, de devenir Allemand, Anglais, fut de
plus en plus franais malgr lui. Vers la fin, lorsque les vchs
impriaux d'Utrecht et de Lige repoussrent ses vques, la Frise
appela l'empereur, Philippe-le-Bon cda dfinitivement  l'influence
franaise. Il tomba sous la domination d'une famille picarde, des
Croy, et leur confia, non-seulement la part principale au pouvoir,
mais ses places frontires, les clefs de sa maison, qu'ils purent 
volont ouvrir au roi de France. Enfin, il reut, pour ainsi dire, la
France elle-mme, l'introduisit chez lui, se la mit au coeur et se
l'inocula en ce qu'elle avait de plus inquiet, de plus dangereux, de
plus possd du dmon de l'esprit moderne.

Cet humble et doux dauphin, nourri chez Philippe le Bon des miettes de
sa table, tait justement l'homme qui pouvait le mieux voir ce qu'il y
avait de faible dans le brillant chafaudage de la maison de
Bourgogne. Il avait bien le temps d'observer, de songer, dans son
humble situation: il attendait patiemment  Genappe, prs Bruxelles.
Malgr la pension que lui payait son hte,  grand'peine pouvait-il
subsister, avec tant de gens qui l'avaient suivi. Il vivotait de sa
dot de Savoie, d'emprunts faits aux marchands; il tendait la main aux
princes, au duc de Bretagne, par exemple, qui refusa schement. Avec
cela, il lui fallait plaire  ses htes; il lui fallait rire et faire
rire, tre bon compagnon, jouer aux petits contes, en faire lui-mme,
payer sa part aux Cent Nouvelles et drider ainsi son tragique cousin
Charolais.

Les Cent Nouvelles, les contes sals renouvels des fabliaux, lui
allaient mieux que les Amadis et tous les romans que l'on traduisait
de nos pomes chevaleresques[294] pour Philippe le Bon. La pesante
rhtorique[295] devait peu convenir  un esprit net et vif comme celui
du dauphin. Et tout tait rhtorique dans cette cour: il y avait,
non-seulement dans les formes du style mais dans le crmonial et
l'tiquette[296], une pompe, une enflure ridicules. Les villes
imitaient la cour; partout il se formait des confrries bourgeoises
de parleurs et de beaux diseurs qui s'intitulaient navement de leurs
vrais noms: _Chambres de rhtorique_[297]. Les vaines formes,
l'invention d'un symbolisme vide[298], taient bien peu de saison, au
moment o l'esprit moderne, jetant ses enveloppes, les signes, les
symboles, clatait dans l'imprimerie[299]. On conte qu'un rveur,
errant au vent du nord dans une ple fort de Hollande, vit l'corce
ride des chnes se dtacher en lettres mobiles et vouloir
parler[300]. Puis, un _chercheur_ des bords du Rhin trouva le vrai
mystre; le profond gnie allemand communiqua aux lettres la fcondit
de la vie; il en trouva la gnration: il fit qu'elles s'engendrassent
et se fcondassent de mle en femelle, de poinons en matrices: le
monde, ce jour-l, entra dans l'infini.

[Note 294: Le faible mrite de ces romans, chroniques, etc., ne doit
diminuer en rien notre reconnaissance pour Philippe le Bon et pour son
fils, qui ont t les vritables fondateurs de la prcieuse
Bibliothque de Bourgogne. Un contemporain crit en 1443: Nonobstant
que ce soit le prince sur tout autres, garni de la plus riche et noble
librairie du monde, si est il enclin et dsirant de chascun jour
l'accroistre comme il fait; pourquoi il a journellement et en diverses
contres, grands clercs, orateurs, translateurs et escripvains  ses
propres gages occupez, etc. Chronique de David Aubert, _Bibliothque
royale, mss. 6766_, cit par Laserna-Santander, Mmoire sur la
Bibliothque de Bourgogne (1809), p. 11. V. aussi sur le mme sujet la
Notice de M. Florian-Frocheur, 1839; et l'Histoire des Bibliothques
de la Belgique, par M. Namur. 1840.]

[Note 295: C'est le dfaut du plus grand crivain de l'poque, de
l'loquent Chastellain. Commines, tout autrement fin et subtil, ne put
tenir  la cour de Bourgogne; il alla prendre sa place naturelle, prs
de Louis XI.]

[Note 296: Cette tiquette, toute diffrente du crmonial symbolique
des temps anciens, n'en a pas moins servi de modle  toutes les cours
modernes. On en trouve le dtail dans les Honneurs de la cour, crits
par une grande dame, et imprims par Sainte-Palaye,  la suite de ses
Mmoires sur l'ancienne chevalerie, II, 171-267. Le fait suivant
montre combien l'tiquette tait inflexible. Au mariage du duc de
Bourgogne: Je vis que madame d'Eu souffrit que monsieur d'Antony, son
pre (Jean de Melun, sire d'Antoing),  nue tte lui tnt la
serviette, quand elle lava devant souper, et s'agenouillt presque
jusqu' terre devant elle; dont j'ouis dire aux sages que c'toit
folie  monsieur d'Antony de le faire et encore plus grande  sa fille
de le souffrir. Crmonial de la cour de Bourgogne, dit. de Dunod,
p. 747.]

[Note 297: Les _Rederiker_, comme Grimm l'a parfaitement tabli, ne
sont pas des _Meistersaenger_. Leurs Chambres n'offrent qu'un
travestissement des moeurs franaises; leurs noms de fleurs semblent
emprunts  nos Jeux floraux. Dans le Meistergesang, point de prix
propos; point de hirarchie; au contraire, les Chambres de rhtorique
avaient des empereurs, des princes, des doyens, etc. Elles proposaient
des prix  ceux qui amneraient le plus de monde  leurs ftes, aux
potes qui improviseraient  genoux sans se relever, etc.
Laserna-Santander, Bibliothque de Bourgogne, 152-200. Jacob-Grimm,
Ueber den altdeutschen Meistergesang, 156.]

[Note 298: Rien ne caractrise mieux le triste esprit de cette poque
que les devises en rbus. La ville de Dle met un soleil d'or dans ses
armes, supposant que _Dle_ rappelle _Dlos_, l'le du soleil. La
maison de Bourbon ajoute  ses armes le _chardon_ (cher don).
Batissier, Bourbonnais, II, 264. Un Vergy qui possde les terres de
Valu, Vaux et Vaudray, prend pour devise: J'ai valu, vaux et vaudray.
Reiffenberg. Histoire de la Toison d'or, p. 2-4. Voir aussi mes
Origines du droit trouves dans les formules et symboles, p. 214-222.]

[Note 299: Au milieu du sicle, lorsqu'on se remit, aprs les guerres,
 songer,  chercher,  lire, des livres commencrent  circuler qu'on
croyait encore manuscrits, mais d'une rgularit d'criture
extraordinaire, de plus,  bon march, en grand nombre: plus on en
achetait, plus il en venait. Ils se trouvaient (chose merveilleuse)
identiques, c'est--dire que les acheteurs en comparant leurs bibles,
leurs psautiers, y trouvaient mmes formes, mmes ornements, mmes
initiales sanglantes, comme la griffe du diable. Mais, tout au
contraire, c'tait la moderne rvlation de l'esprit de Dieu. Le Verbe
attach d'abord aux murailles, fix aux fresques byzantines, s'tait
de bonne heure dtach en tableaux, en images de Christ, dcalqu de
vroniques en vroniques. L'esprit tait muet encore; captif dans la
peinture, il faisait signe, et ne parlait pas. De l d'incroyables
efforts, de gauches essais pour faire dire aux images ce qu'elles ne
peuvent dire; la rveuse Allemagne surtout subit la torture d'un
symbolisme impuissant. Van Eyck finit par s'en lasser; il laissa les
Allemands suer  peindre l'esprit, se mit  peindre navement des
corps, et s'enfona dans la nature. La peinture tant convaincue en
ceci d'impuissance, un art nouveau devenait ncessaire pour exprimer
l'esprit, pour le suivre dans ses transformations, ses analyses, ses
poursuites varies. Je reprendrai ailleurs cette grande histoire.]

[Note 300: C'est la tradition hollandaise que je ne crois devoir ni
adopter ni rejeter.

V. Lambinet, Daunou, Schwaab, et d'autre part Meerman, Lon Delaborde,
etc. Au reste, des deux dcouvertes (la mobilit des caractres et la
fonte), la premire tait une chose naturelle, ncessaire, amene par
un progrs invincible, ainsi que je le montrerai. La grande invention,
c'est la fonte; l fut le gnie, la rvolution fconde.]

Dans l'infini de l'examen. Cet art humble et modeste, sans forme ni
parure, agit partout, remua tout avec une puissance rapide et
terrible. Il avait beau jeu sur un monde bris. Toute nation l'tait,
l'glise autant qu'aucune nation; il fallait que tous fussent briss
pour se voir au fond et bien se connatre. Grain d'orge ne saurait,
sans la meule, ce qu'il a de farine[301].

[Note 301: On connat la ballade anglaise du martyre de _Grain
d'orge_, moulu, noy, rti, etc.]

Notre dauphin Louis, liseur insatiable, avait fait venir sa librairie
de Dauphin en Brabant[302]; il dut y recevoir les premiers livres
imprims. Nul n'aurait mieux senti l'importance du nouvel art, s'il
tait vrai, comme on l'a dit, qu' son avnement il et envoy 
Strasbourg pour faire venir des imprimeurs. Ce qui est sr, c'est
qu'il les protgea contre ceux qui les croyaient sorciers[303].

[Note 302: _Ms. Legrand._]

[Note 303: Taillandier, Rsum historique de l'introduction de
l'imprimerie  Paris, Mmoires des antiquaires de France, t. XIII.
Acadmie des inscriptions, t. XIV, p. 237.]

Ce gnie inquiet reut en naissant tous les instincts modernes, bons
et mauvais, mais par-dessus tout l'impatience de dtruire, le mpris
du pass; c'tait un esprit vif, sec, prosaque,  qui rien
n'imposait, sauf un homme peut-tre, le fils de la fortune, de l'pe
et de la ruse, Francesco Sforza[304]. Pour les radotages
chevaleresques de la maison de Bourgogne, il n'en tenait grand compte;
il le montra ds qu'il fut roi.

[Note 304: Sforza et le dauphin, son admirateur, s'entendaient 
merveille. Sforza ne ddaigna point de faire un trait avec ce fugitif
(6 octobre 1460). _Ms. Legrand._]

Au grand tournoi que le duc de Bourgogne donna  Paris, quand tous les
grands seigneurs eurent couru, jout, parad, un inconnu parut en
lice, un rude champion, pay tout exprs, qui les dfia tous et les
jeta par terre. Louis XI, cach dans un coin, jouissait du spectacle.

Revenons  Genappe. Dans cette retraite, il partageait son loisir
forc entre deux choses, dsesprer son pre et miner tout doucement
la maison qui le recevait. Le pauvre Charles VII se sentait peu  peu
entour d'une force inquite et malveillante; il ne trouvait plus rien
de sr[305]. Cette fascination alla si loin, que son esprit
s'affaiblissant, il finit par s'abandonner lui-mme[306]. De crainte
de mourir empoisonn, il se laissa mourir de faim[307].

[Note 305: Lire dans la Chronique de Martinienne, si curieuse pour ce
rgne, une lettre que le dauphin crivait, pour qu'elle tombt entre
les mains de son pre: J'ai eu des lectres du comte de Dampmartin que
je faingtz de hayr. Dictes luy qu'il me serve toujours bien.]

[Note 306: Quelques-uns disent que Charles VII songeait  placer la
couronne sur la tte de son second fils. Le comte de Foix assura
nanmoins qu'il n'a pas mme voulu lui donner la Guienne en apanage.
Il crivit  Louis XI  son avnement: L'anne passe, estant le Roy
vostre pre  Mehun, les ambassadeurs du Roy d'Espagne y estoient qui
traictoient le mariage de mondit sieur vostre frre avec la soeur du
roy d'Espagne; il fut ouvert que les Espagnols requroient que le Roy
vostre pre donnast et transportast le duch de Guyenne  monsieur
vostre beau-frre;  quoy le Roy vostre dit pre respondist qu'il ne
luy sembloit pas bien raisonnable et que vous estiez absent, que
estiez frre aisn et que estiez celuy  qui la chose touchoit le plus
prs aprs lui. Lenglet.]

[Note 307: Charles VII fut singulirement regrett des gens de sa
maison: Et disoit on lors que lung desditz paiges avoit est par
quatre jours entiers sans boire et sans manger. Chronique
Martiniane.]

Le duc de Bourgogne ne mourut pas encore; mais il n'en tait gure
mieux. Il devenait de plus en plus maladif de corps et d'esprit. Il
passait sa vie  mettre d'accord les Croy avec son fils et sa femme.
Le dauphin pratiquait les deux partis; il avait un homme sr prs du
comte de Charolais. Son exemple (sinon ses conseils) suscitait au duc
un ennemi dans son propre fils; les choses en vinrent au point, entre
le fils et le pre, que l'imptueux jeune homme faillit imiter le
dauphin, et fit demander  Charles VII s'il le recevrait en France.

La lutte du duc et du roi n'est donc pas prs de finir. Que Charles
VII meure, que Louis XI soit ramen en France par le duc, sacr par
lui  Reims, il n'importe, la question restera la mme. Ce sera
toujours la guerre de la France ane, de la grande France homogne
contre la France cadette, mle d'Allemagne. Le roi (qu'il le sache ou
non), c'est toujours le roi du peuple naissant, le roi de la
bourgeoisie, de la petite noblesse, du paysan, le roi de la Pucelle,
de Brz, de Bureau, de Jacques Coeur. Le duc est surtout un haut
suzerain fodal, que tous les grands de la France et des Pays-Bas se
plaisent  reconnatre pour chef; ceux qui ne sont pas ses vassaux ne
veulent pas moins dpendre de lui, comme du suprme arbitre de
l'honneur chevaleresque. Si le roi a contre le duc sa juridiction
d'appel, son instrument lgal, le Parlement[308], le duc a sur les
grands seigneurs de France une action moins gale, mais peut-tre
plus puissante, dans sa cour d'honneur de la Toison d'Or.

[Note 308: V. entre autres pices curieuses, l'assignation au comte
d'Armagnac qui aurait tenu ses enfants en prison jusqu' leur mort
pour s'emparer de leur bien, _Bibliothque royale, mss. Doat, 218,
fol. 128_.]

Cet ordre de confrrie, d'galit entre seigneurs, o le duc, tout
comme un autre, venait se faire admonester, _chapitrer_[309], ce
conseil auquel il faisait semblant de communiquer ses affaires[310],
c'tait au fond un tribunal o les plus fiers se trouvaient avoir le
duc pour juge, o il pouvait les honorer, les dshonorer par une
sentence de son ordre. Leur cusson rpondait d'eux; appendu 
Saint-Jean de Gand, il pouvait tre biff, noirci. C'est ainsi qu'il
fit condamner le sire de Neufchtel et le comte de Nevers, refuser,
exclure, comme indignes, le prince d'Orange et le roi de Danemark. Au
contraire, le duc d'Alenon, condamn par le Parlement, n'en fut pas
moins maintenu avec honneur parmi les membres de la Toison d'Or. Les
grands se consolaient aisment d'tre dgrads  Paris par des
procureurs, lorsqu'ils taient glorifis chez le duc de Bourgogne,
dans une cour chevaleresque, o sigeaient des rois.

[Note 309: La plus curieuse remontrance est celle que fit l'Ordre 
Charles le Tmraire et qu'il couta avec beaucoup de patience: Que
Monseigneur, saulf sa bnigne correction et rvrence, parle parfois
un peu aigrement  ses serviteurs, et se trouble aulcune fois, en
parlant des princes. Qu'il prend trop grande peine, dont fait 
doubter qu'il en puist pis valoir en ses anciens jours. Que, quand il
faict ses armes, lui pleust tellement drechier son faict que ses
subjects ne fuissent plus ainsi travaillez ne foulez, comme ils ont
t par ci-devant. Qu'il veuille estre bnigne et attremp et tenir
ses pays en bonne justice. Que les choses qu'il accorde lui plaise
entretenir, et estre vritable en ses paroles. Que le plus tard qu'il
pourra il veuille mettre son peuple en guerre et qu'il ne le veuille
faire sans bon et meur conseil. Reiffenberg.]

[Note 310: Les chevaliers avaient entre au conseil. En 1491, ils se
plaignent de ce que le duc ne les appelle pas  dlibrer sur ses
affaires. (Raynouard.)]

Le chapitre de la Toison le plus glorieux, le plus complet peut-tre
et qui marque le mieux l'apoge de cette grandeur, est celui de 1446.
Tout semblait paisible. Rien  craindre de l'Angleterre. Le duc
d'Orlans, rachet par son ennemi, par le duc de Bourgogne, sigeait
prs de lui en chapitre; personne ne se souvenait de la vieille
rivalit. Orlans et Bourgogne devenant confrres, et le duc de
Bretagne entrant aussi dans l'ordre, la France, d'ailleurs fort
occupe, devait tre trop heureuse qu'on la laisst tranquille. Les
Pays-Bas l'taient, entre les deux ruptions de Bruges et de Gand.
Dans ce mme chapitre, le duc de Bourgogne, armant chevalier l'amiral
de Zlande, semblait finir les vieilles disputes de Zlande et de
Flandre, marier les deux moitis ennemies des Pays-Bas, et consolider
sa puissance sur les rivages du Nord.

Le bon Olivier de la Marche conte avec admiration comment, alors tout
jeune et simple page, il suivit de point en point tout ce long
crmonial, dont le vieux roi d'armes de la Toison d'or voulait bien
lui expliquer les mystres. Chacun des chevaliers allait en grande
pompe  l'offrande, les absents mme et les morts par reprsentants.

Avant tous, le duc fut appel  l'autel o l'attendait son carreau de
drap d'or. Le poursuivant d'armes, Fusil, prit le cierge du duc,
fondateur et chef, le baisa et le donna au roi d'armes de la Toison
d'or, lequel, en s'agenouillant par trois fois, vint devant le duc et
dit:

Monseigneur le duc de Bourgogne, de Lotrich, de Brabant, de Lembourg
et de Luxembourg, comte de Flandre, d'Artois et de Bourgongne, palatin
de Hollande, de Zlande et de Namur, marquis du Sainct Empire,
seigneur de Frise, de Salins et de Malines, chef et fondateur de la
noble ordre de Toison d'or, allez  l'offrande!

Ce jour mme, au banquet de l'ordre, lorsque tous les chevaliers, en
leurs manteaux, en la gloire et solennit de leur estat, allaient
s'asseoir  la table de velours tincelante de pierreries, lorsque le
duc, qui sembloit moins duc qu'empereur, prenait l'eau et la
serviette de la main d'un de ses princes, un petit homme en noir jupon
se trouva l, on ne sait comment, et se jetant  genoux, lui prsenta
 lire... une supplique?... non, un exploit[311]! un exploit, bien en
forme, du Parlement de Paris, un ajournement en personne pour lui,
pour son neveu, le comte d'tampes, pour toute la haute baronnie qui
se trouvait l... Et cela, pour un quidam, dont le Parlement dclarait
voquer l'affaire... Comme si l'huissier fut venu dire: Voici le
flau de cette fire lvation que vous avez prise, qui vous vient
corriger ici, pincer, montrer qui vous tes[312]!

[Note 311: Iceluy huissier, gardant son exploit jusque au jour
Saint-Andrieu, le jour principal de la feste de son ordre... George
Chastellain.]

[Note 312: Quelque effront que l'huissier puisse sembler au
chroniqueur, je ne puis  cette occasion m'empcher d'admirer
l'intrpidit des hommes qui se chargeaient de tels messages, qui sans
armes, en jaquette noire, n'ayant pas, comme le hraut, la protection
de la cotte armorie et du blason de leur matre, s'en allaient
remettre au plus fier prince du monde, au baron le plus froce,  un
Armagnac,  un Retz, dans son funbre donjon, le tout petit parchemin
qui brisait les tours... Remarquez que l'huissier ne russissait gure
 faire un bon ajournement, rgulier, lgal, _en personne_, qu'en
cachant sa qualit et risquant d'autant plus sa vie. Il fallait qu'il
pntrt comme marchand, comme valet; il fallait que sa figure ne le
ft point deviner, qu'il et mine plate et bonasse, dos de fer et
coeur de lion... Ces gens taient, je le sais, puissamment encourags
par cette ferme croyance que chaque coup leur reviendrait en argent;
mais cette foi au _tarif_ ne suffit pas pour expliquer en tant
d'occasions ces dvouements audacieux, cet abandon de la vie. Il y a
l aussi, si je ne me trompe, le fanatisme de la loi.

Sur l'histoire hroque des huissiers, voir entre autres choses:
Information sur un excs fait  Courtray en la personne d'un sergent
du Roy. _Archives du royaume, J. 573, ann. 1457._]

Une autre fois, c'est encore un de ces hardis sergents qui s'en vient
dans Lille, le duc tant en cette ville, battre et rompre  marteau de
forge la porte de la prison, pour en tirer un prisonnier.

Grand esclandre et clameur du peuple; il fallut que le duc vnt: Le
gracieux exploitant toujours mailloit et frappoit; il avoit dj rompu
les serrures et grosses barres[313]. Le duc se retint et ne parla
pas, il arrta ses gens qui voulaient jeter l'homme  la rivire.

[Note 313: Chastellain.]

Cette apparition de l'homme noir au banquet de la Toison d'or,
qu'tait-ce, sinon le _memento mori_ d'une faible et fausse
rsurrection de la fodalit? Et ce marteau de forge, dont l'homme de
loi frappait si ferme, que brisait-il, sinon le fragile, l'artificiel,
l'impossible empire, form de vingt pices ennemies, qui ne
demandaient qu' rentrer dans leur dispersion naturelle?




LIVRE XIII




CHAPITRE PREMIER

LOUIS XI

1461-1463


Ce roi mendiant, si longtemps nourri par le duc de Bourgogne, ramen
sur ses chevaux, mangeant encore dans sa vaisselle au sacre[314], fit
pourtant voir ds la frontire qu'il y avait un roi en France, que ce
roi ne connatrait personne, ni Bourgogne, ni Bretagne, ni ami, ni
ennemi.

[Note 314: Se dire il se soeffre... Castellain, p. 135, 142. On sent
que, sous cette fausse rserve, le coeur bourguignon tressaille
d'aise.]

L'ennemi, c'taient ceux qui avaient gouvern, le comte du Maine, le
duc de Bourbon, le btard d'Orlans, Dammartin et Brz; l'ami,
c'tait celui qui croyait gouverner dsormais, le duc de Bourgogne.
Aux premiers, le roi tout d'abord ta Normandie, le Poitou, la
Guienne, c'est--dire la cte, la facilit d'appeler l'Anglais. Quant
au duc de Bourgogne, son tuteur officieux, il commena par faire
arrter un Anglais[315] qui venait, sans sauf-conduit royal, ngocier
avec lui. Lui-mme, il fit bientt alliance avec les intraitables
ennemis de la maison de Bourgogne, avec les Ligeois.

[Note 315: C'tait le duc de Somerset qui dbarquait avec toute une
charge de lettres pour les grands du royaume. Il fut pris  table par
l'habile Jean de Reilhac, qui avait rencontr, dpass le messager du
comte de Charolais; quand ce messager arriva, tout ce qu'il obtint de
Reilhac, ce fut de saluer Somerset. _Bibl. royale, mss. Legrand,
preuves, carton 2, 3 aot 1461._ Je dois reconnatre ici, je
reconnatrai souvent, mais jamais assez, tout ce que je dois  la
patience de Legrand, dont la volumineuse collection nous permet de
voir ce grand rgne en pleine lumire. Malheureusement les pices
qu'il a recueillies sont des copies souvent trs-fautives, dont il
faut chercher les originaux, soit dans la prcieuse collection
Gaignires de la Bibliothque royale, soit au Trsor des chartes, etc.
Pour l'histoire que Legrand a tire de ces pices, elle est plus
savante qu'intelligente: elle et pu nanmoins mieux guider Lenglet et
Duclos. J'aurais voulu attendre les publications, tout autrement
srieuses, de Mlle Dupont et de M. Jules Quicherat.]

Les grands pleurrent le feu roi; ils se pleuraient eux-mmes. Les
funrailles de Charles VII taient leurs funrailles[316]; avec lui
finissaient les mnagements de l'autorit royale. Le cri: Vive le Roi!
cri sur le cercueil, ne trouva pas beaucoup d'cho chez eux. Dunois,
qui avait vu et fait tant de guerres et de guerres civiles, ne dit
qu'un mot  voix basse: Que chacun songe  se pourvoir.

[Note 316: Tannegui Duchtel (neveu de l'autre), ne trouvant pas la
crmonie digne de son maitre, y mit du sien trente mille cus. Thuani
Hist. liv. XXVI ann. 1560. Louis XI les lui fit rembourser en 1470;
les mandats subsistent.]

Chacun y songeait sans le dire, mais en prenant au plus vite les
devants prs du roi, en laissant l le mort pour le vivant. Celui qui
galopa le mieux fut le duc de Bourbon, qui avait en effet beaucoup 
perdre, beaucoup  conserver[317]; il lui manquait l'pe de
conntable, il croyait l'aller prendre. Ce qu'il trouva, tout au
contraire, c'est qu'il avait perdu son gouvernement de Guienne.

[Note 317: De Bordeaux jusqu'en Savoie, il tait chez lui. Duc de
Bourbon et d'Auvergne, comte de Forez, seigneur de Dombes, de
Beaujolais, etc., il tait de plus gouverneur de Guienne. Un de ses
frres tait archevque de Lyon, un autre vque de Lige.]

Les grands s'taient cru forts, mais le roi, pour leur lier les mains,
n'eut qu' parler aux villes. En Normandie, il remet Rouen  la garde
de Rouen[318]; en Guienne, il appelle  lui les notables[319]; en
Auvergne, en Touraine, il autorise les gens de Clermont[320] et de
Tours  s'assembler par cri public, sans consulter personne. En
Gascogne, son messager, en passant, fait ouvrir des prisons.  Reims,
et dans plus d'une ville, le bruit court que sous le roi Louis, il n'y
aura plus ni taxe ni taille[321].

[Note 318: Ds le 29 juillet fut apporte  Rouen une lettre du roi,
qui confiait la garde de la ville, chteaux et palais,  douze
notables; les lieutenants de Brz leur remirent les clefs qu'ils
gardrent jusqu'au 10 octobre, poque des rvoltes de Reims, d'Angers,
etc. (Communiqu par M. Chruel.) _Archives de Rouen, registres du
conseil municipal, vol. VII, fol. 189._]

[Note 319: Faites assembler tous les habitants, nobles, gens d'glise
et autres... De ce que fait aura est, nous faictes faire rponse par
deux des plus notables bourgeois des principales villes de Guyenne.
Maubeuge, 27 juillet (Lenglet). La lettre adresse aux gens de Rouen
doit tre aussi du 26 ou 27, puisqu'elle arriva  Rouen le 29. Charles
VII tait mort le 22. L'arrestation de Somerset est du 3 aot.]

[Note 320: Ordonnances, XV, XVIII.]

[Note 321: Voir plus bas les rvoltes des villes.--Ses povres
subjects cuidoient avoir trouv Dieu par les pieds... Chastellain.]

Ds son entre dans le royaume, sur la route, et sans perdre de temps,
il change les grands officiers; en arrivant, tous les snchaux et
baillis, les juges d'pe. Il fait poursuivre son ennemi
Dammartin[322], l'ancien chef d'_corcheurs_, qui avait fait tous les
capitaines royaux, et pouvait tout sur eux. M. de Brz, grand
snchal de Normandie et de Poitou, n'tait pas moins puissant du ct
de la mer; lui seul tenait en main le fil brouill des affaires
anglaises; il avait toujours des agents l-bas qui suivaient la guerre
civile, assistaient aux batailles[323]. Les Anglais l'estimaient,
parce qu'il leur avait fait beaucoup de mal. Il aurait fort bien pu,
se voyant perdu, les faire descendre dans sa Normandie, o il avait 
commandement les vques et les seigneurs[324].

[Note 322: Voir le beau et naf rcit dans les preuves de Comines, de
Lenglet-Dufresnoy.--Rien de plus curieux. Les sots croient le pauvre
homme dcidment  terre, et ils se mettent  piaffer dessus; le
trs-fin Reilhac, qui connat mieux le matre, sait bien que la
rancune cdera  l'intrt, qu'un homme si utile sera relev tt ou
tard; il accueille le messager du proscrit, secrtement, bien entendu,
et sans se compromettre.]

[Note 323: Particulirement son agent Doucereau, qui fut pris  la
bataille de Northampton. _Mss. Legrand._]

[Note 324: Surtout (selon toute apparence) les vques de Bayeux et de
Lisieux.--Un de ceux qui poursuivaient Brz crit au roi: Je trouve
par information... que ledit snchal a est en la terre du patriarche
(_vque de Bayeux_), et que l il y a est recl, et que depuis il
s'en est retourn enmy les bois de Mauny, et que l _est venu devers
luy ledit patriarche en habit dissimul_... Maistre Guy parle du
mariage du filx de M. de Calabre et de la fille de M. de Charolais, et
aussi parle du mariage du filx dudit snchal et de la fille de M. de
Croy... (Le snchal) s'est adress au maistre d'escole dudit lieu, et
lui a dit, comme en confession, qu'il estoit le comte de Maulevrier,
et qu'il se estoit eschapp du chasteau de Vernon, mais qu'il ne se
vouloit point monstrer, _tant qu'il eust assembl ses gens_... _Bibl.
royale, mss. Legrand, preuves, c. 2; 19 nov. 1461, 9 janvier 1462._]

Il se trouvait justement que l'Angleterre pouvait agir. La rose rouge
venait d'tre abattue  Towton; que restait-il  faire au vainqueur
pour affermir la Rose blanche? Ce qui avait consacr la Rouge et le
droit de Lancastre, une belle descente en France. Il fallait seulement
que le jeune douard, ou son _faiseur de rois_, Warwick, trouvt un
moment pour passer  Calais. Il n'y eut pas un grand obstacle: le
vieux duc de Bourgogne, hte et ami d'douard, et qui lui levait ses
frres, et fait comme Jean sans Peur, il et rclam plutt que
rsist. L'Anglais, tout en parlementant, et avanc jusqu'
Abbeville, jusqu' Pronne, jusqu' Paris peut-tre... Que cette route
des guerres o les haltes s'appellent Azincourt et Crcy, que notre
faible gardienne, la Somme, et elle-mme pour gardien le duc de
Bourgogne, l'ami de l'ennemi, c'tait l une terrible _servitude_...
Tant que la France tait ainsi ouverte,  peine pouvait-on dire qu'il
y et une France.

Le roi de ce royaume si mal gard dehors n'avait lui-mme nulle sret
au dedans. Il apprit de bonne heure  connatre, non la malveillance
de ses ennemis, mais celle de ses amis. Ses intimes, ceux qui
l'avaient suivi, n'taient rien moins que srs[325]. Ceux qu'il grcia
 son avnement, les Alenon, les Armagnac, furent bientt contre lui.
Ds le commencement, et de plus en plus, il sentit bien qu'il tait
seul, que, dans le dsordre o l'on voulait tenir le royaume, le roi
serait l'ennemi commun, partant qu'il ne devait se fier  personne.
Tous les grands taient au fond contre lui, et les petits mme
allaient tourner contre ds qu'il demanderait de l'argent.

[Note 325: Voir les Preuves de Duclos, IV, 281. On peut tirer la mme
induction du rapport d'un agent du roi: Ledit snchal... savoit par
eulx toutes nouvelles de vostre maison. Ibidem. _Eulx_ veut dire ici
le comte du Maine, M. de Chaumont, etc.; mais eux-mmes ne pouvaient
gure savoir ces nouvelles que par les gens de la maison du dauphin.]

La premire charge du nouveau rgne, la plus lourde  porter, c'tait
l'amiti bourguignonne. Dans ce roi qu'ils ramenaient, les gens du duc
de Bourgogne ne voyaient qu'un homme  eux, au nom duquel ils allaient
prendre possession du royaume. Comment leur et-il rien refus?
N'tait-il pas leur ami et compre? N'avait-il pas caus avec
celui-ci, chass avec celui-l[326]?... C'taient l, sans nul doute,
des titres  tout obtenir; seulement il fallait se hter, demander des
premiers... Chacun montait  cheval.

[Note 326: L'honnte Chastellain avoue lui-mme l'insupportable
exigence des Bourguignons: Moult en y avoit des pays du duc qui
estoient gens importuns, gens sots et hardis, demandant sans
discrtion... pour aulcune privaut que avoient, chaant ou _vollant_
aveucques lui... Chastellain, p. 156.]

Le duc y tait bien mont, malgr son ge; il se sentait tout rajeuni
pour cette expdition de France. Il voyait arriver tout ce qu'il y
avait de nobles de Bourgogne et des Pays-Bas; il en venait
d'Allemagne. Ils n'avaient pas besoin d'tre somms de leur service
fodal, ils accouraient d'eux-mmes. Je me fais fort, disait-il, de
mener le roi sacrer  Reims avec cent mille hommes.

Le roi trouvait que c'tait trop d'amis, il n'avait pas l'air de se
soucier qu'on lui ft tant d'honneur. Il dit assez schement  l'homme
de confiance du duc, au sire de Croy: Mais pourquoi bel oncle veut-il
donc amener tant de gens? Ne suis-je pas roi? de quoi a-t-il peur?

Au fait, il n'tait pas besoin d'une croisade ni d'un Godefroi de
Bouillon.

La seule arme qu'on risquait de rencontrer  la frontire et sur
toute la route, c'tait celle des harangueurs, complimenteurs et
solliciteurs qui accouraient au-devant, barraient le passage. Le roi
avait assez de mal  s'en dfendre. Aux uns, il faisait dire de ne pas
approcher; les autres, il leur tournait le dos. Tel qui avait su 
prparer une docte harangue, n'en tirait qu'un mot: Soyez bref.

Il semble pourtant avoir cout patiemment un de ses ennemis
personnels, Thomas Bazin, vque de Lizieux[327], qui a crit depuis
une histoire, une satire de Louis XI. Le malveillant prlat lui fit un
grand sermon sur la ncessit d'allger les taxes, c'est--dire de
dsarmer la royaut, comme le souhaitaient les grands. Le roi n'en
reut pas moins bien la leon, et pria l'vque de la lui coucher par
crit, afin qu'il pt la lire en temps et lieu, et s'en rafrachir la
mmoire.

[Note 327: crivain, dit fort bien Legrand (_Hist. ms. IV, 9_)
trs-envenim contre Louis XI, et qui, pour ses dsobissances
continuelles, fut oblig de se dmettre de son vch. Sa chronique
est celle qu'on connat sous le nom d'Amelgard; c'est ce que doit
prouver M. Jules Quicherat, dans une dissertation encore indite.
_Bibl. royale, mss. Amelgardi_, n{os} 5962, 5963.]

Le sacre de Reims fut le triomphe du duc de Bourgogne; le roi n'y
brilla que par l'humilit. Le duc, du haut de son cheval et dominant
la foule de ses pages, de ses archers  pied, avoit la mine d'un
empereur; le roi, pauvre figure et pauvrement vtu, allait devant,
comme pour l'annoncer. Il semblait tre l pour faire valoir par le
contraste cette pompe orgueilleuse. On dmlait  peine les nobles
Bourguignons, les gras Flamands, enterrs qu'ils taient, hommes et
chevaux, dans leur pais velours, sous leurs pierreries, sous leur
pesante orfvrerie massive. En tte,  la premire entre, sonnaient
des sonnettes d'argent au col des btes de somme, habilles
elles-mmes de velours aux armes du duc; ses bannires flottaient sur
cent quarante chariots magnifiques qui portaient la vaisselle d'or,
l'argenterie, l'argent  jeter au peuple, et jusqu'au vin de Beaune
qui devait se boire  la fte[328]. Dans le cortge figurait, marchant
et vivant, le banquet du sacre, petits moutons d'Ardennes, gros boeufs
de Flandre; la joyeuse et barbare pompe flamande sentait quelque peu
sa kermesse.

[Note 328: Ces dtails et tous ceux qui suivent sont tirs de
Chastellain. Il s'excuse  chaque instant avec une modestie amusante
(p. 148, 154) de parler de ces belles choses: il baisse les yeux
hypocritement. Mais on voit bien que le grand chroniqueur est bloui,
comme le peuple.]

Le roi, tout au revers, semblait homme de l'autre monde. Il se
montrait fort humble, pnitent, prement dvt. Ds minuit, la veille
du sacre, il alla our matines, communia. Le matin il tait au choeur,
il attendait la sainte ampoule qui devait venir de Saint-Remi,
apporte sous un dais.  peine sut-il qu'elle tait aux portes, vite
il y courut, et se rua  genoux.  deux genoux, mains jointes, il
adora. Il accompagna le saint vase jusqu' l'autel, et il se rua
encore  genoux. L'vque de Laon le relevait pour la lui faire
baiser, mais trop grande tait sa dvotion, il restait sur les genoux,
toujours en oraison, les yeux fixs sur la sainte ampoule.

Il endura en roi chrtien tous les honneurs du sacre. Les pairs
prlats et les pairs princes l'ayant plac entre des rideaux, il fut
dpouill, puis, dans sa naturelle figure d'Adam, prsent  l'autel.
Il s'y rua  genoux, et reut l'onction des mains de l'archevque;
il fut, selon le rituel, oint au front, aux yeux,  la bouche, de plus
au pli des bras, au nombril, aux reins. Alors ils lui passrent la
chemise, l'habillrent en roi et l'assirent sur son sige royal.

Ce sige tait lev  la hauteur de vingt-sept pieds. Tous se
tinrent un peu en arrire, sauf le premier pair, le duc de Bourgogne:
Lequel lui assit en tte son bonnet; puis il prit la couronne, et la
levant en haut  deux mains afin que tout chacun la vt, la soutint un
peu longuement au-dessus de la tte du roi, puis lui assit bien
doucement au chef, criant: Vive le roi! Montjoie Saint-Denis! La
foule cria aprs le duc de Bourgogne.

Toute la crmonie se faisait par le duc de Bourgogne, comme de le
mener  l'offrande, de lui ter et remettre sa couronne  l'heure du
lever-dieu, puis de le descendre en bas et le ramener au grand-autel.
Longue et laborieuse crmonie; le plus pnible, c'est que le roi,
voulant faire des chevaliers, dut l'tre d'abord de la main de son
oncle. Il fallut qu'il se mt  genoux devant lui, qu'il ret de lui
le coup de plat d'pe... Le roi enfin se tanna.

Au banquet, il dna couronne en tte; mais comme cette couronne du
sacre tait large et ne tenait pas juste, il la mit tout bonnement sur
la table, et, sans faire attention aux princes, il causa tout le temps
avec Philippe Pot, qui tait au dos de sa chaise, un gentil et subtil
esprit. Cependant  grand bruit arrivrent, au travers du banquet, des
gens chargs qui portaient des nerfs, drageoir et tasses d'or;
c'tait le don que faisait le duc de Bourgogne pour le joyeux
avnement. Il ne s'en tint pas l; il voulut faire hommage au roi de
ce qu'il avait au royaume, et promit service mme pour ce qui tait
terre d'Empire[329]. Il risquait peu de faire hommage  celui chez qui
il avait garnison si prs de Paris.

[Note 329: ... Vous en promets obissance et service, et
non-seulement d'icelles, mais de la duchi de Brabant, de Luxembourg,
de Lauthrich, Limbourg, de la comt de Bourgoingne, de Haynault, de
Zlande, de Namur et de toutes les terres, lesquelles ne sont point du
royaulme de France, et que je ne tiens point de vous. Jacques Du
Clercq, liv. IV, c. XXXII.]

Et Paris mme n'tait-il pas  lui? Quoiqu'il n'y et pas t depuis
vingt-neuf ans, le vieux quartier des halles, o il avait son htel
d'Artois, ne l'avait jamais oubli.  l'entre, un boucher lui cria:
 franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu en la ville de
Paris! il y a longtemps que vous n'y ftes quoiqu'on vous ait bien
dsir.

Le duc fit justice  Paris par son marchal de Bourgogne, et sans
appel; mais il fit bien plus grce et plaisir. Il donna tant  tant de
gens, qu'on aurait dit qu'il tait venu acheter Paris et le royaume.
Tous venaient demander, comme si Dieu ft descendu sur terre.
C'taient de bonnes dames ruines, des glises en mauvais tat, des
couvents de Mendiants, tout ce qu'il y avait de souffreteux chez les
nobles et les gens d'glise. On voyait comme une procession  la porte
de l'htel d'Artois;  toute heure, table ouverte, et trois chevaliers
pour recevoir tout le monde honorablement. Cet htel tait une
merveille pour les meubles, la riche vaisselle, les belles
tapisseries. Le peuple de Paris de toute condition, dames et
damoiselles, depuis le matin jusqu'au soir, y venait  la file,
voyait, bait... Il y avait, entre autres choses, la fameuse
tapisserie de Gdon, la plus riche de toute la terre, le fameux
pavillon de velours, qui contenait salle, vestibule, oratoire et
chapelle.

Toutes ces magnificences flamandes taient trop  l'troit; il fallut,
pour dployer la splendeur de la maison de Bourgogne et des princes du
Nord, un grand et solennel tournoi. Rare bonheur pour les Parisiens.
Le duc de Bourgogne y enleva les coeurs. Au dpart de l'htel
d'Artois, son cheval n'tant pas prt, il monta sans faon sur la
haquene de sa nice, la duchesse d'Orlans, ayant sa nice derrire
lui, mais devant (le joyeux compre) une fille de quinze ans, qui
tait  la duchesse et qu'elle avait prise pour sa jolie figure.

Il trotta ainsi jusqu'aux lices de la rue Saint-Antoine. Tout le
peuple criait: Et vel un humain prince! vel un signeur dont le
monde seroit heureux de l'avoir tel! Que benot soit-il et tous ceux
qui l'aiment! Et que n'est tel notre roi et ainsi humain, qui ne se
vte que d'une pauvre robe grise avec un mchant chapelet, et ne hat
rien que joie[330].

[Note 330: Chastellain.]

Ils avaient tort, le roi Louis avait ses joies aussi. Quand le comte
de Charolais, messire Adolphe de Clves, le btard de Bourgogne,
Philippe de Crvecoeur, toute la haute seigneurie flamande et
wallonne, eurent jout et ravi la foule, un rude homme d'armes parut,
que le roi payait tout exprs, sauvagement houss et couvert, homme
et cheval, de peaux de chevreuils arms de bois, mais firement
mont, lequel vint riflant parmi les jouteurs... et ne dura rien
devant lui. Le roi regardait, cach,  une fentre, derrire
certaines dames de Paris.

Il tait trange qu'il ne se montrt pas; le tournoi se donnait
justement  sa porte, tout contre les Tournelles o il rsidait.
Apparemment le triste htel s'gayait peu de ces bruits de ftes. Le
roi y vivait seul et chichement; petit tat, froide cuisine. Il avait
eu la bizarrerie de s'en tenir aux quelques serviteurs qu'il amenait
de Brabant; il vivait l comme  Genappe. Au fait, il n'avait pas
besoin d'tablissement; sa vie devait tre un voyage, une course par
tout le royaume.  peine roi, il prit l'habit de plerin, la cape de
gros drap gris, avec les housseaux de voyage, et il ne les ta qu' la
mort. Camp plus que log dans ce vaste htel des Tournelles,
s'agitant[331], s'ingniant de mille sortes, subtiliant jour et nuit
nouvelles penses, personne ne l'et pris pour l'hritier dans la
maison de ses pres. Il avait plutt l'air d'une me en peine qui, 
regret, hantait le vieux logis;  regret, loin d'tre un revenant, il
semblait bien plutt possd du dmon de l'avenir.

[Note 331: On aurait pu l'appeler, comme on appelait cet Auguste de
Thou,  qui Richelieu coupa la tte: _Votre inquitude_.--C'est le
vrai nom de l'esprit moderne.]

S'il sortait des Tournelles, c'tait le soir, en hibou, dans sa triste
cape grise. Son compre, compagnon et ami (il avait un ami), tait un
certain Bische, qu'il avait mis jadis comme espion prs de son pre,
et qu'alors il tenait prs du comte de Charolais pour lui faire
trahir aussi son pre, le duc de Bourgogne, pour faire consentir le
vieux duc au rachat des places de la Somme. Louis XI aimait
incroyablement ce fils, il le choyait, le couvait. Bische, qui avait
plus d'un talent, les menait la nuit, tous les deux, le comte et le
roi, voir les belles dames. Ce cher Bische, l'intime ami du roi,
pouvait entrer chez lui jour et nuit; les sergents et huissiers en
avaient l'ordre pour lui; pour nul autre; c'tait le seul homme pour
qui le roi ft toujours visible, pour qui il ne dormt jamais.

Ce qui l'empchait de dormir, c'taient les villes de la Somme. De
Calais, qui alors tait Angleterre, le duc de Bourgogne pouvait amener
l'ennemi sur la Somme en deux jours; les logis taient prts, les
tapes prvues. Par cela seul que le duc avait ces places, il
commandait, menaait sans mot dire, tenait l'pe leve. Comment
esprer que jamais il voult la rendre, cette pe? Qui et os lui
donner le conseil de se dessaisir d'une telle arme, de lcher cette
forte prise par o il tenait le royaume. Le roi ne dsespra pas; il
s'adressa au fils, au favori, il tta le sire de Croy, le comte de
Charolais. Il offrit, donna des choses normes, terres, pensions,
charges de confiance. Ds son avnement, il nomma Croy grand matre de
son htel, livrant la clef de sa maison pour avoir celle de la France,
hasardant presque le roi pour l'affranchissement du royaume. Quant au
comte de Charolais, il lui fit faire un voyage triomphal dans les
pays du centre[332], lui donna  Paris htel et domicile[333], lui
assigna une grosse pension de trente-six mille livres; il alla jusqu'
lui donner (de titre au moins) le gouvernement de la Normandie, et
flatta sa vanit d'une royale entre dans Rouen[334].

[Note 332: Le roi alla jusqu' lui laisser exercer le droit de grce.
En passant  Troyes, le comte de Charolais donne des lettres de
rmission  Pierre Servant qui, le jour prcdent, a tu son
beau-frre. _Archives du royaume, J. registre 198_, n 81.]

[Note 333: L'htel de Nesle. (_Archives, Mmoriaux de la chambre des
comptes_, III, 18 septembre 1461).]

[Note 334: Le 19 dcembre 1461, notable compagnie va  sa rencontre,
de par la ville, ainsi que le roi l'avait avertie. On lui porte trois
penchons de vin, l'un de Bourgogne, l'autre de Paris et le troisime
de vin blanc de Beaune; de plus, trois draps, l'un carlate, l'autre
pers, le troisime gris, tous trois faits  Rouen... Communiqu par M.
Chruel, d'aprs les Dlibrations du conseil de ville. _Archives de
Rouen, vol. VII, fol. 197._ Le vin ne s'offrait qu'au seigneur. V.,
dans Chastellain, l'indignation qu'excitrent les Croy en se faisant
donner le vin  Valenciennes.]

La grande affaire intrieure ne pouvait que mrir lentement: il
fallait attendre. Mais il s'en prsentait d'autres autour du royaume,
o il semblait qu'il y et  gagner.

La maison d'Anjou se chargeait de continuer, dans ce sage XVe sicle,
les folies hroques du moyen ge. Le monde ne parlait que du frre et
de la soeur, de Jean de Calabre et de Marguerite d'Anjou, de leurs
fameux exploits, qui finissaient toujours par des dfaites; la soeur
tranant dans vingt batailles son pacifique poux, dressant les
chafauds au nom d'un saint, s'acharnant malgr lui  lui regagner son
royaume. Le frre en rclamait quatre ou cinq  lui seul, les royaumes
de Jrusalem, de Naples, de Sicile, de Catalogne et d'Aragon; esprit
mobile, d'esprance lgre, partout appel, partout chass, courant,
sans argent ni ressources, d'une aventure  l'autre... Louis XI parut
prendre intrt  ces guerres romanesques, dont il comptait bien
profiter. Les chevaliers, les paladins, plaisaient  l'homme
d'affaires, comme des _prodigues_, sur lesquels on pouvait faire de
beaux bnfices. De toutes parts, il y avait  gagner avec eux. Gnes
tait un si beau poste vers l'Italie, Perpignan une si bonne barrire
vers l'Espagne; mais quoi! si l'on et pris Calais!

Calais tait une trop belle affaire; on osait  peine esprer. Pour
que la fire Marguerite en vnt  vendre ce premier diamant de la
Couronne,  trahir l'Angleterre, il fallait que, de misre ou de
fureur, elle perdt l'esprit. Louis XI crut avoir ce bonheur. Le parti
de Marguerite fut extermin  Towton; elle n'eut plus de ressource que
chez l'tranger.

Cette bataille de Towton n'avait pas t comme les autres, une
rencontre de grands seigneurs; ce fut une vraie bataille, et la plus
sanglante peut-tre que l'Angleterre ait livre jamais. Il resta sur
la place trente-six mille sept cent soixante-seize morts[335]. Ce
carnage indique assez qu'ici le peuple combattit pour son compte, non
pas tant pour York ou pour Lancastre, mais chacun pour soi.
Marguerite, l'anne d'avant, pour accabler son ennemi, avait appel 
la guerre, au pillage, les bandits du _Border_[336], les affams
d'cosse; dans une course d'York  Londres, ils raflrent tout,
jusqu'aux vases d'autel. Alors la forte Angleterre du midi, tout ce
qui possdait, se leva et marcha au nord, douard et Warwick en tte;
tous aimaient mieux prir que d'tre pills une seconde fois. Nulle
grce  faire ni demander; et c'tait pourtant la semaine sainte... Le
temps tait celui d'un vrai printemps anglais, affreux; la neige
aveuglait, on ne voyait goutte  midi, on se tuait  ttons. Ils n'en
continurent pas moins consciencieusement leur sanglante besogne, le
jour, la nuit et tout le second jour. L'ide fixe de la proprit en
pril, le _home and property_ les tint inbranlables. Au soir enfin,
les gens de la Rose sanglante, quand les bras leur tombaient, virent
venir encore un gros bataillon de ples Roses, et ils comprirent
qu'ils taient morts; ils reculrent lentement, mais ils reculaient
dans une rivire; le Corck roulait derrire eux.

[Note 335: Hall; Turner.]

[Note 336: Il semble que le parti d'Henri VI ait essay de rejeter sur
celui d'York l'odieux de cet appel aux hommes du Nord. Le conseil
priv crit au nom d'Henri, que le roi a connaissance, que les gens
du Nord, outrageux et sans frein, accourent pour votre destruction et
le bouleversement de votre pays. Rot. Parl., vol. V., p. 307-310, 28
jan. 1461.]

douard fut roi. Ds lors celui qui l'avait fait roi, Warwick, se
fiant peu  sa reconnaissance, regarda au dehors et se mit  calculer
s'il trouverait mieux son compte  le servir ou  le vendre.

Louis XI avait une sincre estime pour les hommes de ruse, pour ceux
du moins qui russissaient; il semble avoir aim Warwick,  sa
manire, comme il aimait Sforza. L'Anglais, selon toute apparence,
reut de solides gages de cette amiti. Qui fouillerait bien Warwick
castle trouverait peut-tre dans cette royale fondation l'argent de
Louis XI. On le croirait volontiers quand on voit celui-ci peu inquiet
de l'immense armement que l'Angleterre faisait contre lui, deux cents
vaisseaux, quinze mille hommes; Henri V n'en avait gure eu davantage
pour conqurir la France. Mais le roi savait longtemps d'avance le
jour o Warwick ferait sortir la flotte. Il alla paisiblement voyager
dans tout le midi, ne craignit pas d'engager une arme en Catalogne et
fit fort  son aise sa belle affaire de Roussillon[337].

[Note 337: L'expdition avait t rsolue le 13 fvrier. Le 20 mars,
Warwick se fait donner les pouvoirs les plus tendus; par exemple, il
peut traiter avec toute place de la cte de France, pour en tirer
ranon ou tribut: Auctoritatem qucumque loca _appatisandi_. Il peut
prendre un fort et le _perdre_, sans avoir  craindre d'tre inquit,
ni poursuivi. Rymer, t. V (3 dit.), p. 110, 20 mart. 1362.

Faites que vous ayez achev devant que le comte de Warwick soit sur
la mer, qui sera _le premier jour de may_. Lettre de Louis XI, crite
au comte de Foix, avant l'expdition de Roussillon. _Bibliothque
royale, mss. Legrand, preuves_, c. II.]

Il se passait en Espagne une tragdie qui promettait d'tre lucrative,
elle devait sourire  Louis XI. Le monde en pleurait; des peuples
entiers avaient couru aux armes, d'indignation et de piti. Un pre
remari, don Juan d'Aragon, pour plaire  la martre, avait dpouill
son fils[338], don Carlos de Viana, hritier de Navarre; il l'avait
emprisonn, tu de chagrin, peut-tre de poison. Le pauvre prince,
qui, vivant, ne s'tait gure plaint, se plaignit mort; les Catalans
l'entendaient la nuit dans les rues de Barcelone. Le mauvais pre eut
tous les coeurs contre lui; il vit comme la terre se soulever et
crier les pierres du chemin... Le misrable eut peur; il appela les
Franais, puis, ayant peur des Franais, il appela les Anglais contre
eux. Son gendre, le comte de Foix, qui, avec ses grandes esprances
d'Espagne, n'en avait pas moins jusque-l tout son bien en France, ne
pouvait s'adresser qu'au roi; sans son aide, il ne pouvait gure
hriter de l'autre ct des monts. Il avertit donc Louis XI, qui
profita de l'avis pour son compte. Les Catalans, encourags sous
main[339], vinrent  Paris dire au roi que don Carlos de Viana,
poursuivi par son pre, ainsi qu'il l'avait t lui-mme par Charles
VII, le priait en mourant d'avoir piti d'eux, de prendre leur
dfense. Le roi accepta ce legs pieux, et dclara qu'il dfendrait
envers et contre tous les sujets de son ancien ami.

[Note 338: Et quel fils! Un des hommes les plus aimables de l'Espagne,
qui respecta toujours son pre, mme en luttant contre lui, et qui, si
son parti l'et permis, aurait laiss l la Navarre, comme il refusa
le trne de Naples, oubliant le monde avec son Homre et son Platon,
dans un monastre au pied de l'Etna.--Il tait pote, ami des potes
du temps; il a traduit l'thique d'Aristote, et fait une chronique de
Navarre. (Prescott.)]

[Note 339: Le roi lui-mme semble l'avouer; il crit aux Catalans:
Avant (mme) la rception de vos lettres, nous avons envoy par
devers vous nostre am et fal conseiller et maistre de nostre
htel... qui est l'un de nos serviteurs  qui nous avons plus grande
confidence, comme les aucuns de vous savent assez. Octobre 1461.
_Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. II. Il est probable
qu'averti par Juan II, en septembre, de la mort de son fils, il avait
espr s'emparer de tous les tats catalans, mais qu'il se rabattit
sagement sur le Roussillon.]

La partie tait bien engage; seulement il fallait des avances, une
arme, de l'argent, de l'argent  l'heure mme. Il fallait, pour
joyeuses prmices du nouveau rgne, frapper des taxes, et cela au
moment o les bonnes gens, pleins d'esprance, disaient qu'on ne
payerait plus rien, au moment o le duc de Bourgogne priait
solennellement le roi de mnager le pauvre peuple, tout en exigeant de
grosses pensions pour les grands.

Le roi, aux expdients, s'en prit  la vendange qu'on allait faire, et
mit un impt sur les vins, pour tre peru aux portes des villes.
Reims, Angers, d'autres villes encore n'en voulurent rien croire[340],
et soutinrent que l'dit tait controuv.  Reims, les vignerons, le
petit peuple et les enfants, pillrent les receveurs, brlrent les
registres et les bancs des lus[341]. Le roi, sans bruit, coula des
soldats dguiss dans la ville, fit justice, puis vendit son pardon.
Il pardonna lorsqu'on eut coup les oreilles aux uns, la tte aux
autres, sans compter les pendus. Et ils pendent encore au clocher de
la cathdrale, o leur triste effigie, registres au col, fut mise aux
frais de la ville, en mmoire de la clmence du roi[342].

[Note 340: Voir le dtail fort naf dans les lettres de rmission:
Ordonnances, XV, 297-301, dc. 1461.]

[Note 341: Un tailleur attacha un crit  la porte du receveur,
disant que si la justice de Reims ne cessoit, on brleroit toutes les
maisons que les bourgeois ont  la campagne. Il semble d'aprs les
autres dispositions que les _enfants_ aient tout fait, brl le sige
et les papiers des lus, dvast l'htel du receveur. (_Bibl. royale,
mss. Legrand, c. I, 1461, septembre_).--Ceci me rappelait les bizarres
et sinistres figures de gamins qui souffltent Jsus dans les
tapisseries du sacre que l'on garde  Reims.]

[Note 342: V. les _mss. de Rogier_, et les preuves de la savante
histoire de M. Varin.]

Une taxe sur les vins, assez mal paye, tait peu de chose. Les
villes n'taient pas riches. Les campagnes taient aux seigneurs. Le
clerg seul et pu aider. Au lieu de disputer avec les bnficiers
pour quelque faible don gratuit, le roi imagina de mettre la main sur
les bnfices mmes, de s'arranger avec le pape pour faire entre eux
les nominations[343]. La Pragmatique, les lections o dominaient les
grands, il les supprima hardiment par une simple lettre. Il comptait
avoir prs de lui un lgat de Rome, au moyen duquel il disposerait des
bnfices[344], les emploierait  acquitter ses dettes,  contenter
ses serviteurs, payant, par exemple, le chancelier d'un vch, le
prsident d'une abbaye, parfois un capitaine d'une cure ou d'un
canonicat.

[Note 343: Le roi esprait aussi que Pie II l'aiderait  reprendre
Gnes. Tout ce qu'il tira du spirituel pontife, ce fut une pe bnite
et quatre vers  sa louange.]

[Note 344: Le cardinal vque d'Arras, pour dcider le roi  abolir la
Pragmatique, lui avoit promis que le pape envoieroit un lgat en
France qui donneroit les bnfices. _Bibl. royale, mss. Legrand,
preuves, c. I._--Pie II lui crivait: Si les prlats et universits
dsirent quelque chose de nous, c'est  vous qu'ils doivent
s'adresser. Pii secundi epist. 2 oct. 1461.]

L'abolition de la Pragmatique fut une bonne scne. Le roi, en
Parlement, devant le comte de Charolais et les grands du royaume,
dclara que cette horrible Pragmatique, cette guerre au Saint-Sige,
pesait trop  sa conscience, qu'il ne voulait plus seulement en
entendre le nom. Il exhiba ensuite la bulle d'abolition, la lut
dvotement, l'admira, la baisa, et dit qu' tout jamais il la
garderait dans une bote d'or[345].

[Note 345: Tuas litteras... admiratur et osculatur... Intra thesauros
suos in aurea arcula recludi jussit, exemplariaque per Galliam totam
disseminari. _Lettre du cardinal d'Arras au pape, nov. 1461,
Legrand, Ibidem._]

Il avait prpar cette farce dvote par une autre, impie et tragique,
o le mauvais coeur n'avait que trop paru. Il crut ou parut croire que
son pre tait damn pour la Pragmatique; il pleura sur cette pauvre
me[346]. Le mort,  peine refroidi, eut  Saint-Denis l'outrage
public d'une absolution pontificale; il fut, qu'il le voult ou non,
absous sur sa tombe par le lgat. Acte grave, qui dsignait au simple
peuple, comme damns d'avance, tous ceux qui avaient t pour quelque
chose dans la Pragmatique: or c'taient  peu prs tous les grands et
prlats du royaume, c'taient tous les bnficiers nomms sous ce
rgime, c'taient toutes les mes qui, depuis vingt ans, auraient reu
la nourriture spirituelle d'un clerg entach de schisme. Il tait
difficile de produire une plus gnrale agitation.

[Note 346: Et sy dict-on qu'il pleura moult tendrement. Jacques Du
Clercq, liv. IV, c. XXXII.--In quo non modo defuncti cineres
infamavit, quatenus in se erat, ac sepulchrum, sed et universam pene
Gallicanam Ecclesiam hac ignominia percellebat. Amelgardus, cit dans
les Libertez de l'glise Gallicane, Preuves, I, 148. Cf. _Bibl. roy.,
Amelgardi mss._, n{os} 5962, 5963.]

Le Parlement rclamait, Paris tait mu. D'autre part, le duc de
Bourgogne s'en allait fort mal content[347]: le roi semblait s'tre
moqu de lui; il l'avait remerci, caress, combl, accabl; mais rien
que des paroles, pas un effet. Il lui fit par honneur nommer
vingt-quatre conseillers au Parlement, dont aucun ne sigea. Il lui
accorda le libre cours des marchandises d'une frontire  l'autre;
mais le Parlement n'enregistra point. Il lui donna la grce d'Alenon,
mais en gardant au graci ses places et ses enfants. Ainsi le
magnifique duc, de sa croisade de Reims et de Paris, ne rapportait
rien que l'honneur. Pour l'honorer encore, ds qu'il fut hors Paris,
le capitaine de la Bastille courut aprs lui dans les champs, et lui
offrit de la part du roi les clefs du fort. C'tait un peu tard.

[Note 347: Les compagnons de l'exil semblent s'tre entendus avec
Bureau et autres pour conduire les Bourguignons: En la ville de
Paris, deux jours avant le partement du Roi, M. de Montauban et le
Bastard d'Armignac, estoient de plain jour en une alle derrire
l'eschanonnerie... Ledit de Montauban dit: Ces Bourguignons
cuident... le Roi, ainsi qu'ils l'ont gouvern par de l, mais non
feront. Et en outre dirent que le duc de Bourgogne n'avoit que M. de
Ch(_arolais_) et que pourroit avenir telle chose qu'ils ne seroient
pas si grands maistres... Et incontinent appelrent Me Jehan Bureau
auquel ils dirent: Venez a; nous autres, bons..., nous avons
conclu... Et il leur rpondit: Vraiment oui, je serai... _Rapport de
Jean le Denois dit Trasignies, soi-disant cuyer_, etc. _Bibl. royale,
mss. Legrand, preuves_, c. I, 1461 (septembre?)--Le roi donna-t-il au
duc de Bourgogne les enclaves du Maonnais et de l'Auxerrois, lui
paya-t-il effectivement les anciennes dettes, comme quelques-uns le
disent? J'en croirais plus volontiers Chastellain, selon lequel il ne
donna que des paroles.]

Le duc de Bourgogne tait rest assez pour voir  Paris ses ennemis
de Lige[348], et le roi traiter avec eux. Ces rudes Ligeois
s'taient mal conduits avec Louis XI quand il tait dauphin. Devenu
roi, il avait dit contre eux de grosses paroles, envoy mme des
troupes du ct de Lige; il voulait seulement leur montrer qu'il
avait les bras longs, qu'il tait fort. Les Ligeois l'aimrent
d'autant plus; ils envoyrent  Paris, et les envoys furent reus 
merveille. Le roi dit qu'il tait leur compre, qu'il les protgerait
envers et contre tous.

[Note 348: Qu'on juge s'ils avaient sujet de l'tre. Nostre vesque
fut mand par le duc Philippe  la Haye... o il alla en bon estat et
fust reeu par le duc  la manire de la cour, et aprs l'avoir est
quelque espace de temps, faisant bonne chre sans autre chose, demanda
cong de revenir  Lige, ce qui lui fut _refus_ et il _fut
contraint_, avant de partir, de lui promettre et jurer de rsigner
l'vesch au profit de Louis de Bourbon. _Chronique ms. de Jean de
Stavelot, ann. 1455, n 183 de la Bibliothque de Lige._--Je lis dans
un autre manuscrit de la mme bibliothque qu'Heinsberg rsigna: au
proffit de noble sieur Louys de Bourbon, quy estoit jeune et bel
homme; quelques jours aprs qu'il eust ce fait, il pensa  ce qu'il
avoit fait en pleurant amrement, puis retourna  Lige; mais quand la
commune sceut sa rsignation, ils furent moult dsols et en menrent
grand deuil, et  lui fut demand pour quelle raison il avoit ce fait
et s'il avoit est contraint. Mais il leur rpondit qu'il l'avoit fait
de son bon gr. _Bibl. de Lige, mss. 180, fol. 152._]

 force de pousser ainsi la maison de Bourgogne, il tait probable
qu'elle finirait par se rapprocher de la maison de Bretagne. Il ne
manquait pas de gens pour s'entremettre de ce rapprochement, sous les
yeux mmes du roi. Il n'imagina d'autre moyen pour l'empcher que de
nommer le duc de Bretagne son lieutenant pour huit mois (pendant sa
tourne du midi) dans les provinces entre Seine et Loire; c'tait lui
mettre entre les mains moiti de la Normandie qu'il avait fait
semblant de donner tout entire au comte de Charolais.

Il essayait du mme moyen pour brouiller les maisons de Bourbon et
d'Anjou. La Guienne, qu'il retirait au duc de Bourbon, il la donna au
comte du Maine, frre de Ren d'Anjou, et, comme ce comte tait un
homme peu  craindre, il lui donna encore le Languedoc. Tout cela au
reste de titre et d'honneur; quant  la force, il croyait la garder:
il tait sr des grandes villes de la plaine, Toulouse et Bordeaux; il
avait achet l'amiti des deux maisons de la montagne, Armagnac et
Foix; enfin, dans la Guienne, dans le Comminges, il avait mis un homme
 lui, qui n'tait que par lui, le btard d'Armagnac.

Toutes choses ainsi prpares, avant de mettre la main aux affaires du
midi, il commena par le vrai commencement, par Dieu et les saints,
les intressant dans ses affaires, leur faisant part d'avance, par de
belles offrandes, qui tmoignaient partout de la dvotion du roi
trs-chrtien: offrandes  sainte Ptronille de Rome pour aider 
btir l'glise; offrandes  saint Jacques en Galice; offrandes  saint
Sauveur de Redon,  Notre-Dame de Boulogne. Notre-Dame ne fut pas
ingrate, comme on verra plus tard.

Les plerinages bretons, hants d'une si grande foule et si dvote,
avaient pour Louis XI un merveilleux attrait. Situs, la plupart, sur
les Marches de France, ils lui donnaient l'occasion de rder tout
autour, au grand effroi du duc de Bretagne. Tantt c'tait
Saint-Michel-en-Grve qu'il voulait visiter, tantt Saint-Sauveur de
Redon. Cette fois, de Redon il alla  Nantes, et le duc crut qu'il
voulait enlever la douairire de Bretagne, la marier, s'approprier son
bien[349].

[Note 349: Du moins en le donnant  un prince de Savoie, dont il
voulait se servir. Legrand s'obstine  en douter, pour l'honneur de
Louis X, malgr Lobineau, XVIII, 678, malgr D. Morice, XII, 78.]

Le moyen pourtant de se dfier? le plerin voyageait presque seul, ne
voulant pas tre troubl dans ses dvotions[350]. Au dpart (18 dc.),
il s'tait dbarrass un peu rudement de l'amour des sujets, en
faisant crier  son de trompe que personne ne s'avist de suivre le
roi, sous peine de mort. Pour aller remercier son patron, saint
Sauveur de Redon, qui l'avait protg dans ses infortunes, il voulait
cheminer tel qu'il avait t alors, comme un pauvre homme, avec cinq
pauvres serviteurs, mal vtus comme lui, tous six portant au col de
grosses patentres de bois. Si sa garde suivait, c'tait de loin; de
loin suivaient aussi canons et couleuvrines[351], paisiblement, sans
bruit, sous Jean Bureau, le bon matre des comptes. Tout cela filait
vers le midi. Le roi allait toujours. De Nantes, il voulut voir cette
petite rpublique de La Rochelle.  La Rochelle, il eut envie de voir
Bordeaux, une belle ville; mais comme il la regardait du ct de la
Gironde, il fut lui-mme aperu d'un vaisseau anglais qui heureusement
ne put suivre son batelet dans les eaux basses. Pour voir et savoir
par lui-mme, il hasardait tout.

[Note 350: Que nul, sus peine de mort, ne s'avanchast de le sieuvir.
Chastellain, p. 189.--Pour considration de la grant dvocion que de
tout temps nous avons eue  monsieur Saint-Sauveur, lequels nous avons
tous jours par cy devant pri et rclam en tous nos faiz et
affaires. _Archives du royaume, J. registre 198, 91, 14 octobre
1461._]

[Note 351: Cette artillerie tait formidable,  en juger par
l'inventaire qu'on en fit l'anne suivante: _Inventaire de
l'artillerie du Roy et dclaration des lieux o elle est de prsent
fait en aoust 1463_: Et premirement  Paris, bombardes: La grosse
bombarde de fer, nomme Paris, la vole de La plus du monde; de la
Daulphine, de la Ralle, de Londres, de Mortreau, la vole Mde, la
vole Jason. Canons: Barbazan, La Hyre (de fer d'une pice), Flavy,
Boniface (de fer de deux pices), etc., etc. _Bibl. royale, mss.
Legrand, preuves, c. I, aot 1463._]

Sur le chemin, de Tours jusqu' Bayonne, il allait confirmant,
augmentant les franchises des villes, caressant les bourgeois,
anoblissant les consuls, les chevins; pour tous, enfin, bon homme et
facile[352]. Les gens de la Guienne, traits par Charles VII  peu
prs comme Anglais, eurent lieu d'tre surpris de la bont de Louis
XI. Ds son avnement, il avait appel  lui leurs notables; venu chez
eux lui-mme, il sembla se remettre  eux, rendit  Bordeaux toutes
ses liberts. Il dit de plus qu'il n'tait pas juste que Bordeaux
plaidt  Toulouse, qu'il voulait que dsormais on vnt plaider chez
elle de toute la Guienne, de la Saintonge, de l'Angoumois, du Quercy,
du Limousin. Il fit de Bayonne un port franc. Il rappela le comte de
Candale, Jean de Foix, banni comme ami des Anglais; il lui rendit ses
biens.

[Note 352: Cette facilit remplit dans le recueil des Ordonnances de
cent  deux cents pages in-folio, et tout n'est pas imprim  beaucoup
prs. Ordonnances, XV, p. 137, 212, 332, 360-458, 649, etc., etc.]

Ayant ainsi assur ses derrires, il put agir srieusement vers
l'Espagne. Il avait dj trait, chemin faisant, avec le gendre du roi
d'Aragon, le comte de Foix, en avait pris des arrhes. Le beau-pre,
troubl de sa mauvaise conscience, tergiversait, appelait, renvoyait
les Franais, les menaait de la descente anglaise. Le roi, pour en
finir, crivit durement au gendre qu'il savait tout, que les Anglais
se moquaient de lui; que quand mme ils viendraient, ils ne
resteraient pas, tandis que le roi de France sera toujours l pour le
chtier... Il faut que vous sachiez sa volont, qu'il ne nous amuse
pas jusqu' ce que le comte de Warwick soit en mer... Au reste, le
comte de Warwick ne nous peut dranger; notre artillerie est toute 
la Role.

Il avanait toujours, et plus il avanait, plus les Catalans
encourags serraient leur roi; il n'en pouvait plus[353]. La martre,
avec ses enfants, s'tait jete dans Girone; elle y fut assige,
affame. Il fallut bien alors que don Juan vnt o l'attendait Louis
XI (3 mai); il engagea pour un secours le Roussillon qui n'tait pas 
lui, mais bien aux Catalans. L'horreur du pacte, c'est que pour
chapper  la punition d'un premier crime, le coupable en faisait un
autre; aprs avoir tu son fils, il tuait sa fille, la livrait 
l'autre fille, du second lit,  la comtesse de Foix. La pauvre
Blanche, hritire de Navarre aprs don Carlos, fut attire par son
pre, qui voulait, disait-il, lui faire pouser le frre de Louis XI,
et elle pousa un cachot du donjon d'Orthez, o sa soeur l'empoisonna
bientt.

[Note 353: Un capitaine de Louis XI lui fait  peu prs une triste
peinture de l'Aragonais, mme aprs le secours qu'il reut: Je vous
certiffie par ma foy que c'est grand'piti de les veoir, tant sont
deffaiz et  pi la plupart. Vous tes bien en voye d'avoir Roy, Reyne
et filz sur les bras, se vous n'y donnez bon remde. Lettre de
Garguesalle au Roy de France. _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 15
nov. 1462._--Voir sur tout ceci Zurita. Anales de la Corona d'Aragon,
XVII, 30 et seq.]

L'Aragonais ne dsesprait pas de duper Louis XI, d'avoir le secours
sans remettre le gage. Mais le roi, qui connaissait son homme, ne fit
rien sans tre nanti. Marchal, crit-il, avant tout, requrez au roi
d'Aragon Perpignan et Collioures; s'il les refuse, allez les
prendre[354].

[Note 354: Il ajoute: Je voudrois qu'il m'eust coust dix mille escus,
et que j'eusse la possession des deux chasteaux et le roy d'Arragon
eust fait son appointement et tous fussiez par dea sains et sauves.
_Bibl. royale, mss. Legrand, c. I_ (_14 aot 1462_.)]

Ainsi se fit l'affaire de Roussillon. Elle tait assure et le roi
revenu dans le nord, quand s'branla enfin la fameuse flotte anglaise.
Cette flotte avait attendu qu'il et loisir de s'occuper d'elle. Des
falaises, il la vit passer, lui fit la conduite par terre, en
Normandie et jusqu'en Poitou. Tout le long de la cte, les villes
taient garnies, gardes, tout le monde arm. Les Anglais, voyant ce
bel ordre, crurent prudent de rester en mer[355]. Seulement Warwick,
pour qu'il ne ft pas dit qu'il n'et rien fait, fit une petite
descente  ct de Brest. De tout cet orage qui devait craser Louis
XI, ce qui tomba, tomba sur le duc de Bretagne; les Bretons en
restrent furieux contre les Anglais.

[Note 355: Pas un mot dans Lingard, ni dans Turner.]

Une lettre que le roi crit vers cette poque, aprs sa capture du
Roussillon, respire la joie sauvage du chasseur. Pas un mot de
Warwick, qui apparemment l'inquitait peu: Je m'en vais bien bagu,
dit-il, je n'ai pas perdu mon estoc; je pique des deux; il faut que je
me rcompense de la peine que j'ai eue, que je fasse bonne chre!...
La reine d'Angleterre est arrive[356]...

[Note 356: Il crit  l'amiral: ... Que, incontinent mes lettres
reues, vous en veniez  Amboise, l o vous me trouverez. Car je m'en
vais dlibr de faire bonne chre et de me rcompenser de la payne
que j'ay eu tout cest yver en ce pays... La Royne d'Angleterre est
arrive... Je vous prie que vous faciez diligence, pour adviser ce que
j'aye  faire... Je m'en vais mardi, et picquer bien. Se vous avez
rien de beau  mectre en foire, se le dployez; car je vous asseure
que je m'en voys bien bagu... Je me semble que je n'ay pas perdu mon
estoc. _Bibl. royale, mss. Legrand, c. II, 1462._]

La _bonne chre_, c'et t de reprendre Calais, de le reprendre au
moins par mains anglaises, au nom d'Henri VI et de Marguerite. La
triste reine d'Angleterre, malade de honte et de vengeance, depuis sa
grande dfaite, suivait partout le roi,  Bordeaux,  Chinon, mendiant
un secours. Elle n'avait rien  attendre de son pre ni de son frre,
qui,  ce moment, perdaient l'Italie. Louis XI le savait bien et n'en
faisait que mieux la sourde oreille: il la laissait languir[357]...
Qu'avait-elle  donner? rien que l'honneur et l'esprance. Elle promit
pour quelque argent que, si jamais elle reprenait Calais, elle en
nommerait capitaine un Anglo-Gascon qui tait au roi[358], et qui, 
dfaut de payement, remettrait le gage au prteur. Nul doute qu'en
signant ce contrat de Shylock, cette dernire folie de joueur, elle
n'ait senti qu'elle mettait contre elle ses amis, comme sa conscience,
qu'elle prissait, et, qui pis est, mritait de prir.

[Note 357: J'ay appris de vous, monsieur, qu'il faut manger les
viandes lorsqu'elles sont mortifies, et profiter sur les hommes,
quand ils sont attendris par leurs misres. D'Aubign, Confession de
Sancy.]

[Note 358: Cet Anglo-Gascon tait Jean de Foix, comte de Candale, que
Louis XI venait d'acheter. Nos Archives du royaume possdent l'acte:
Nos Margareta, regina... fatemur nos recepisse... vigenti milia
libras... ad quorum solutionem... obligamus villam et castrum
Calesie... Quam cito rex Angli recuperaverit antedictam villam...
constituet ibi prdilectum fratrem nostrum comitem Pembrochie, vel
dilectum consanguineum nostrum, _Johannem de Foix, comitem de Kendale_
in capitaneum, qui jurabit et promittet tradere antedictam villam in
manus... cognati nostri Francie infra annum. Jun. 23, 1462. _Archives
du royaume, Trsor des Chartes, J. 648, 2._]

Tout en tirant de Marguerite ce gage contre les Anglais, le roi ne
voulait pas se fcher avec l'Angleterre, avec son bon ami Warwick. Il
ne donnait rien  Marguerite, il prtait. Et combien? Vingt mille
livres, une aumne, du neveu  la tante; il est vrai qu'il lui fit
donner soixante mille cus par la Bretagne. Il ne lui donnait pas un
soldat; qu'elle en levt si elle voulait. Par qui en levait-elle? Par
un homme qui passait pour l'ennemi du roi, par M. de Brz, nagure
grand snchal de Normandie, qui sortait  peine de prison. Sans
mission et comme aventurier, il menait en cosse les nobles et les
marins normands; c'tait une affaire normande, cossaise,  peine
franaise; si Brz voulait se faire tuer l-bas, le roi s'en lavait
les mains[359].

[Note 359: Chastellain y est pris; il croit que le roi l'envoyait
ainsi que Peleus Jason en Colcos, pour en estre quitte.]

Franaise ou non, l'affaire venait  point pour la France. Tandis que
l'Angleterre en masse se tournait vers le nord, tandis que cette
dsespre Marguerite se faisait tuer ou pendre, le roi prenait
Calais. Il intimidait les Anglais de la garnison sans espoir de
secours; il leur montrait la signature de Marguerite, lui offrait un
prtexte _lgal_ (ce qui est grave dans toute affaire anglaise); il
mettait surtout en avant et jetait dans la place son Anglo-Gascon, qui
tait un des leurs, et qui, d'amiti ou de force, se serait fait leur
capitaine, ou pour Louis XI, ou pour Henri VI.

 tout cela il manquait une chose. C'tait que Louis XI dispost de
quelques vaisseaux de Hollande pour fermer Calais, comme Charles VII
en avait eu pour fermer Bordeaux. Il en demanda au duc de Bourgogne,
qui ne voulut pas se brouiller avec la maison d'York, et refusa net.
Tout fut manqu. Non-seulement le roi n'eut point Calais, mais, de
l'avoir espr seulement, d'avoir cru que Warwick, alors capitaine de
cette place pour la maison d'York, la laisserait surprendre, cela dut
compromettre l'quivoque personnage, dj suspect depuis sa promenade
maritime[360]. Il l'tait d'ailleurs par les siens, par son frre et
son oncle[361], deux vques, dont l'un avait des relations avec
Brz. Warwick ne pouvait se laver qu'en faisant la guerre, et une
guerre heureuse. Il y russit par ses moyens ordinaires[362]. Brz,
ayant perdu partie de ses vaisseaux, brl les autres, s'tait jet
dans une place et attendait le secours de Douglas et de Somerset.
Warwick les pratiqua habilement[363]. Il acheta Douglas. Il gagna
(pour cela il ne fallait pas moins qu'un miracle du diable) Lancastre
mme contre Lancastre, je veux dire Somerset, qui tait de cette
branche, qui avait intrt  la dfendre, puisque par elle il avait
droit au trne. Il l'amena  combattre son droit, son honneur, le
drapeau qu'il tenait depuis quarante ans. Puis le misrable changea
encore, et on lui coupa la tte.

[Note 360: douard IV semble marquer sa dfiance  l'gard de Warwick
en crant,  son retour, un grand amiral d'Angleterre. (Rymer, 30
juillet 1462.)]

[Note 361: Ce bon vque voulant travailler, disait-il,  la
canonisation de saint Osmond, avait obtenu un passeport pour venir en
Normandie chercher des renseignements sur la naissance et la vie du
bienheureux.

Il rencontra  point un nomm Doucereau, le secrtaire intime de M. de
Brz, et son agent en Angleterre, qui avait t pris  la bataille de
Northampton, tait rest quelque temps prisonnier, et revenait par
Calais. L'vque, lui ayant fait jurer le secret sur l'vangile, lui
dit que les Anglais ne se fiaient pas au duc de Bourgogne, qu'ils
aimeraient mieux l'alliance du roi, etc. (Rapport de Doucereau, cit
par _Legrand_).]

[Note 362: Rien de plus hroque que cette campagne,  en croire la
lettre qu'crit l'ami d'douard, lords Hastings,  M. de Lannoy (l'un
des Croy); cette lettre est pleine de lgret et de vanterie; c'est
bien le Hastings de Shakespeare. Marguerite, dit-il, est venue avec
toute l'cosse, et il a suffi du comte de Warwick avec les marchiers
seulement... Le roi d'cosse s'en est enfui, et laditte Marguerite,
sans targier, outre la mer, avec son capitaine, sire Piers de Brz...
N'est pas effray mon souverain seigneur, ce pendant estant en ses
dparts et esbatements en la chasse, sans aucuns doubte ou
effrayement... Depuis, Montaigu, le frre de Warwick, est entr en
cosse, et a fait la plus grande journe sur eulx que ne fut oye
estre faite de plusieurs ans passs, ainsi que je me doubte qu'ilz ne
s'en repentent, et jusqu'au jour du Jugement. _Bibl. royale, mss.
Legrand, Preuves, c. II, 7 aot 1463._]

[Note 363: Sur l'opposition des deux grands chefs de clans, Douglas
tout-puissant dans le midi, le Lord des les dans le nord, le premier
li avec Lancastre, l'autre avec York. V. Pinkerton, vol. I, p. 246;
lire aussi les _Instructions  messire Guillaume de Menypeny de ce
qu'il a  dire  trs-haut, trs-puissant chrtien prince, le Roy de
France, de par l'vesque de Saint-Andrieu en cosse._ L'vque dit
lui-mme qu'il fit les fianailles du fils d'Henri VI et de la fille
du roi d'cosse: Quasi contre la volont de tous les grands seigneurs
du royaume, lesquels disoient que pour complaire au Roy de France,
j'estois taill de mettre le royaume d'cosse en perdition... Le roy
Henry dsiroit, pour la seuret de sa personne, venir en ma place de
Saint-Andry, l o il fust bien recueilli, selon ma petite
puissance..., et tout ce luy feis pour l'honneur dudit trs-chrestien
Roy de France... lequel m'avoit sur ce trs-gracieusement crit et
requis, et si, savoye bien que ledit roy Henry n'avoit de quoy me
rcompenser... Et aprs toutes ces choses, nous avons entendu comme
ledit trs-chrestien Roy de France avoit prins abstinence de guerre
avec ledit roy douard, sans que ledit royaume y fust compris.
_Bibliothque royale, mss. Baluze_, n 475.]

Les affaires du roi de France allaient mal. Il avait provoqu
l'Angleterre, manqu Calais. Ses plus faibles ennemis s'enhardissaient,
jusqu'au roi d'Aragon. Le Roussillon se refit espagnol. Il fallut que le
roi y court en personne: il reprit Perpignan[364], intimida
l'Aragonais, qui envoya vite faire des soumissions. Louis XI menaait de
rgler l'Espagne  ses dpens, de concert avec la Castille; il parlait
d'occuper la Navarre[365]. Il avait achet, homme  homme, tout le
conseil du roi de Castille, Henri l'_Impuissant_. Ils le lui amenrent
jusqu'en France, de ce ct de la Bidassoa. Ce fut un trange spectacle.
De toute la plaine on vit sur une minence les deux rois, l'Impuissant,
dans un faste incroyable, entour des grandesses, de sa brillante et
barbare garde moresque; et  ct, houss de sa cape grise, sigeait le
roi de France, partageant les royaumes (23 avril 1463).

[Note 364: Le roi se fit envoyer les habitants suspects d'avoir
commenc la rvolte. Il crit: Vous pourrez adviser ceux de qui vous
avez suspection, et incontinent me les envoyer sous ombre de se venir
excuser... et aussi bien de chiefs de peuple que seroient gens de
mestier; n'ayez point de honte d'envoyer devers moy soit paillars ou
autres, sous couleur de se venir excuser. _Bibl. royale, mss.
Legrand, Preuves_, c. II, 1463.]

[Note 365: ... Leur dira qu'ils essayent que le roi d'Aragon soit
content qu'ils se viennent _loger en Navarre_... Si ce n'estoit trop
le dommage du roy d'Aragon, tcheront de s'y venir loger. _Mmoire
pour MM. les comtes de Foix, de Comminges, snchal de Poitou, de
Monglat et autres chefs de guerre, estant en Aragon de par le roy.
Bibl. royale, ibidem,_ c. I, 1463 (janvier?).]

Les envoys d'Angleterre, de Milan et de Bourgogne, attendaient
curieusement, pour voir comment il se tirerait de cet imbroglio
d'Espagne. Il s'en tira par un partage. C'tait par un partage qu'il
et voulu finir l'affaire de Naples[366], qu'il avait fini celle de
Catalogne, en dtachant le Roussillon. Cette fois il coupait la
Navarre, en donnait part  la Castille. La Navarre cria d'tre coupe;
l'Aragon cria ne n'avoir pas tout; combien plus le comte de Foix, qui
avait si bien travaill pour le roi dans l'affaire du Roussillon! Ce
Roussillon, Louis XI, au grand tonnement de tout le monde, parut n'y
pas tenir; il le donna au comte de Foix. Il le lui donna par crit,
s'entend, lui laissant, pour l'amuser, la jouissance d'un beau morceau
de Languedoc[367].

[Note 366: Il avait propos une sorte de partage du royaume de Naples
entre la maison d'Anjou, le neveu du pape et le fils naturel
d'Alphonse. Cette combinaison effraya le duc de Milan, qui s'unit au
pape, et tous deux, en vrais Italiens, appuyrent le candidat qui
semblait le moins dangereux, le fils naturel. Ce fait curieux n'est,
je crois, que dans Legrand; mais ordinairement il parle d'aprs les
actes. _Ibidem, Histoire, livre IV_, p. 52.

Rien ne fait mieux comprendre la situation de l'Italie  cette poque
que les Commentaires de Pie II. Voir surtout le passage o le pape
explique si bien  Cme de Mdicis pourquoi Florence aurait tort
d'aider les Franais contre Ferdinand le Btard, bien moins dangereux
pour l'indpendance italienne. Cme, vieux, goutteux, goste, se
rsigne volontiers  l'inaction, et finit par demander le chapeau de
cardinal pour son neveu. Gobellini Commentarii, lib. IV, p. 96.]

[Note 367: Le roi engage Carcassonne au comte de Foix, jusqu' ce
qu'il l'ait mis en possession du Roussillon. _Archives, registre, 199,
23 mai 1463._]

Il tait dans un moment de gnrosit admirable. Il donna au Dauphin
exemption des rglements sur la chasse;  Toulouse incendie exemption
de tailles pour cent annes[368]. En passant  Bordeaux, il fit grce
de la mort  Dammartin, qui vint se jeter  ses genoux[369]. Ce qui
surprit bien plus, c'est qu'il fit  un ennemi,  celui qui chassait
d'Italie la maison d'Anjou,  celui qui dtenait le patrimoine des
Visconti contre la maison d'Orlans, il fit, dis-je,  Sforza, cadeau
de Savone et de Gnes[370]; lui permettant en outre de racheter Asti
au vieux Charles d'Orlans, fils de Valentine. C'tait se fermer
l'Italie, en mme temps qu'il semblait se fermer l'Espagne. Tout cela
de sa tte, sans consulter personne. Ses conseillers taient
dsesprs.

[Note 368: D. Vaissette.]

[Note 369: Voulez-vous justice ou grce? dit le roi  son
ennemi.--Justice.--Eh bien! je vous bannis, et vous donne 1,500 cus
d'or pour aller en Allemagne. Dammartin venait d'tre condamn  mort
par le Parlement; ce qu'il avait acquis ou vol fut en partie rendu
aux hritiers de sa victime, Jacques Coeur, en partie vol par son
juge et commissaire, Charles de Melun. (Bonamy.) L'ancien _corcheur_,
qui tait un homme ferme, ne se tint pas pour battu, il ne laissa pas
le champ libre  ses ennemis. Au lieu de se rendre en Allemagne, il
vint se remettre en prison, et il attendit.]

[Note 370: Un agent de Sforza s'tait avanc jusqu' Vienne en
Dauphin et attendait les nouvelles d'Espagne. Il lui crit le 10 mai
que le roi de Castille a quitt assez brusquement le roi de France,
que tout n'est pourtant pas rompu; que Louis XI, malgr les affaires
de Naples, n'est pas loign de traiter avec le duc de Milan, et mme
de lui cder Savone; que le duc doit au plus vite dsavouer toute
relation avec Philippe de Savoie, et se faire appuyer du marchal de
Bourgogne auprs du roi. 1463, 10 mai. Le 28, Sforza suit ce conseil.
Le 21 novembre, il prie le duc de Bourgogne et Croy de l'aider auprs
du roi pour l'affaire d'Asti; le 21 et le 23, il crit au roi mme
que, lui ayant tant d'obligations pour Gnes et Savone, il donnera au
duc d'Orlans deux cent mille ducats pour Asti; mais il lui faut du
temps pour payer. Le 22 dcembre, l'ambassadeur de Sforza lui fait
savoir qu'il a reu hier du roi l'investiture de Gnes et de Savone.
_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves_, c. II.]

Et rien pourtant n'tait plus raisonnable.

Une crise allait clater dans le nord; l'Angleterre, la Bourgogne et
la Bretagne[371] semblaient prs de s'unir. Le roi devait tourner le
dos au midi: seulement, aux Pyrnes, tenir le Roussillon; aux Alpes,
s'assurer de la Savoie, qu'il pratiquait de longue date, obtenir que
le duc de Milan ne s'en mlerait point. Sforza, s'avouant son vassal
pour Gnes et Savone, allait lui prter ses excellents cavaliers
lombards. Le roi avait besoin de l'amiti du tyran italien, dans un
moment o il fallait peut-tre qu'il prt lui-mme ou devnt tyran.

[Note 371: C'est le rapport et la crance de messire Guillaume de
Menypeny: Les ambassadeurs d'cosse ont rapport que le duc de
Bretagne requiroit (les Anglois), qu'ils lui voulsissent aider de six
mille archiers, en cas que le Roy lui feroit guerre, et aussi offroit
le duc de Bretagne au roi douard, que quand il voudroit venir en
France et y amener arme, il lui donneroit passaige et entre par
toutes ses terres pour ce faire... Et  la parfin, _les Anglois ont
accord audit duc de Bretagne trois mille archiers_... dont le sieur
de Montaigu devoit avoir la charge de mille archiers, James Douglas de
mille... Le sieur de Montaigu a refus... pour ce que le comte de
_Warwick, son frre, ne veut pas_ qu'il se dsempare du royaume
d'Angleterre, s'il ne voit les choses... (lacune). Il ajoute ce bruit
absurde, que Louis XI, mcontent des cossais, disait qu'il aiderait
les Anglais  les soumettre. _Bibl. royale, mss. Baluze_, n 475.]

Il prit ainsi son parti vivement, contre l'avis de tout le monde.
Cette rsolution hardie, cette gnrosit habile, si diffrente de la
petite politique chicaneuse du temps[372], lui donna une grande force;
il pesa d'autant plus au nord. Il emporta d'emble son affaire
capitale, le rachat de la Somme.

[Note 372: Elle fut admire de Sforza. Son remercment, tout
emphatique qu'il est et quelque intresse qu'y soit la flatterie, ne
laisse pas d'avoir un ct srieux. Le froid et ferme esprit, italien
pourtant, et, comme tel, artiste en politique, dut prendre plaisir 
voir une politique si nouvelle: Animi magnitudine, sapientia,
justitia, felicitate et mente prope coelesti... _Archives, Trsor des
chartes_, J. 496.]




CHAPITRE II

LOUIS XI--SA RVOLUTION

1462-1464


Depuis longtemps, il suivait l'affaire de la Somme avec une ardente
passion, si ardente qu'elle se nuisait et manquait son but. Il
caressait, tourmentait le vieux duc, pressait les Croy. Si le vieil
homme, d'asthme ou de goutte, leur mourait dans les mains, tout tait
fini. On le crut un moment, quand le duc revenu de Paris, las de
ftes, de repas et de faire le jeune homme, tomba tout d'un coup et
se mit au lit[373]. Son excellente femme sortait du bguinage o elle
vivait, pour soigner son mari; le fils accourut pour soigner son pre.
Ils le soignrent si bien, que s'il ne se ft remis, les Croy
prissaient, et les affaires du roi devenaient fort malades.

[Note 373: Le duc tomba malade au plus tard en janvier (1462). Le 11
mars, le conseil de ville de Mons nomme une dputation pour aller le
complimenter sur son rtablissement. Note de Gachard sur Barante, t.
II, p. 195 de l'dition belge, d'aprs les _Archives de Mons, deuxime
registre aux rsolutions du conseil de ville_.--Cependant, selon Du
Clercq: Il fut _plus de demi an_ ains qu'il feut gury; et se tint
tousdis la duchesse avec luy; et _la laissa ledict duc gouverner_
avecque sondit fils; et par ainsy ladicte duchesse laissa son
hermitage. Jacques Du Clercq, liv, IV, c. XL.]

Le duc avait beaucoup  faire entre son fils et Louis XI, deux tyrans.
Le roi, mcontent pour Calais, impatient pour la Somme, le vexait, le
rendait misrable, rveillant toutes les vieilles querelles de
salines, de juridiction[374]. Par cette imprudente pret, il
compromettait ainsi ses amis de Flandre, comme il avait fait de ceux
d'Angleterre. L'un des Croy vint  Paris se plaindre, et parla
durement, comme peut faire un homme indispensable[375]. Le roi eut le
bon esprit de bien recevoir la leon; il se mit  l'amende, cdant au
duc le peu qu'il avait dans le Luxembourg; au duc toutefois moins
qu'aux Croy, lesquels occuprent les places par eux ou par des gens 
eux.

[Note 374: Il lui fit une sorte de petite guerre sur toutes ses
frontires. Du ct de la comt, il dfendit qu'on achett du sel 
ses salines. En Bourgogne, il poussa prement contre lui la vieille
chicane des juridictions, lui volant ses sujets, comme _bourgeois
royaux_. Au Nord, il fit crier des ordonnances royales dans les pays
cds au duc. Le prsident de Bourgogne vint se plaindre au Parlement,
on lui rit au nez; il insista, on le jeta en prison; le pauvre homme y
serait rest, si les Bourguignons n'eussent enlev un lieutenant du
bailli de Sens; il sortit de prison, mais malade, et il en mourut.
Voir sur ces brutalits de Louis XI les lamentations des Bourguignons,
Chastellain, Du Clercq, etc.]

[Note 375: Et sy disoit-on que le roy Loys de prime face dict au
seigneur de Chimay...: Quel homme est-ce le duc de Bourgoingne?
est-il aultre ou d'aultre nature et mtail que les autres princes et
seigneurs du royaulme d'environ?  quoi ledict seigneur de Chimay lui
rpondit... que oui, et que le duc estoit d'aultre mtail..., car il
l'avoit gard, port et soustenu contre la vollont du roy Charles,
son pre, et touts ceux du royaulme... Prestement que le Roy ouyt ces
paroles, sy se partit sans mot dire et rentra dans sa chambre. Du
Clercq.]

Ce qui les rendait si forts prs du vieux matre, c'est qu'il avait
peur de retomber sous le gouvernement de ses gardes-malades, de son
fils et de sa femme; celle-ci, une sainte sans doute, mais avec toute
sa dvotion et son bguinage, la mre du Tmraire, la fille des
violents, btards de Portugal ou cadets de Lancastre[376]. La mre et
le fils prirent le moment o le malade,  peine rtabli, n'avait pas
la tte bien forte, pour le faire consentir  la mort d'un valet de
chambre favori[377], qu'ils prtendaient vouloir empoisonner le fils.
Ceci n'tait qu'un commencement. Le valet tu, on allait essayer
davantage; on accusa bientt le comte d'tampes. Les Croy voyaient
venir leur tour. Heureusement pour eux, leur ennemi alla trop vite; on
prit le secrtaire du comte de Charolais qui courait la Hollande, et,
profitant de la haine hollandaise contre les favoris wallons[378],
engageait doucement les villes  prendre le fils pour seigneur du
vivant du pre[379].

[Note 376: Fille de Jean le Btard, roi de Portugal, et de Philippe de
Lancastre. Voyez notre sixime volume, livre XII, ch. I, et celui-ci,
plus bas.]

[Note 377: C'tait un valet, serf d'origine, grossier, et qui, sans
doute par sa grossiret mme, dlassait le duc de la fadeur des
cours. Le comte de Charolais vint se jeter aux pieds de son pre, le
pria de sauver son fils unique que ce valet voulait empoisonner. Il
lui arracha ainsi son consentement  la mort du pauvre diable, et fit
excuter en mme temps (chose trange) celui qui l'avait dnonc. Voir
le rcit de Chastellain, rcit violent, cre, horriblement passionn
contre le parvenu.]

[Note 378: La rivalit normande et bretonne indisposait de longue date
les Hollandais et Flamands de la cte contre la France, et par suite
contre le gouvernement des favoris franais. Voir dans les _mss.
Legrand_, _la Response faicte aux ambaxeurs de M. de Bourgoingne,
juillet 1450_.]

[Note 379: Philippe le Bon tmoigna son mcontentement en transfrant
 Bruxelles la chambre des comptes de la Haye. _Archives gnrales de
Belgique; Brabant, n 3, folio 155, lettres du 24 mai et 22 juin
1463._]

Mais on connaissait trop d'avance ce que serait le nouveau matre pour
laisser aisment l'ancien. Le peuple, ds qu'il le sut malade, montra
une extrme frayeur. Dans certaines villes, la nouvelle tant arrive
la nuit, tout le monde se releva; on courut aux glises, on exposa les
reliques; beaucoup pleuraient. Cela faisait assez entendre ce qu'on
pensait du successeur. Quand le bon homme un peu remis fut montr en
public, conduit de ville en ville, une joie folle clata; on fit des
feux, comme  la Saint-Jean, des danses. Il fallait se hter de danser
et de rire; un autre allait venir, rude et sombre, sous lequel on ne
rirait gure. Le malade, ayant perdu ses cheveux, avait exprim la
fantaisie bizarre de ne plus voir que des ttes tondues;  l'instant
chacun se fit tondre; on se serait vieilli volontiers pour le
rajeunir. C'est que celui-ci tait l'homme du bon temps qui s'en
allait, l'homme des ftes et des galas passs; en voyant ce bon vieux
mannequin de kermesse[380] qu'on promenait encore, et qui bientt ne
paratrait plus, on croyait voir la paix elle-mme, souriante et
mourante, la paix des anciens jours.

[Note 380: Est-il ncessaire de rappeler la tendresse des Flamands
pour leurs poupes municipales, leurs gants d'osier, leurs
mannekenpiss, etc.?]

Que de choses pendaient  ce fil us! La vie des Croy d'abord. Ils le
savaient. Srs de ne pas vivre plus que le vieillard, ils suivaient
leur chance en dsesprs, jouaient serr,  mort, contre l'hritier.
Ils ne s'amusaient plus  prendre de l'argent; ils prenaient des armes
pour se dfendre, des places o se rfugier. Leur pril les forait
d'augmenter leur pril, de devenir coupables; ils prissaient s'ils
restaient loyaux sujets du duc; mais s'ils devenaient ducs eux-mmes?
S'ils dfaisaient  leur profit la maison qui les avait faits?...
Certainement le dmembrement des Pays-Bas, une petite royaut wallonne
qui, sous la sauve-garde du roi, se serait tendue le long des
Marches, laissant la Hollande aux Anglais[381], la Picardie et
l'Artois aux Franais, c'et t chose agrable  tous. Ce qui est
sr, c'est que les Croy l'avaient dj presque, cette royaut; ils
occupaient toutes les Marches, l'allemande, le Luxembourg, l'anglaise,
Boulogne et Guines, la franaise enfin sur la Somme. Leur centre, le
Hainaut, la grosse province aux douze pairs, tait tout  fait dans
leurs mains;  Valenciennes, ils se faisaient donner le vin royal et
seigneurial.

[Note 381: Voix couroit par toutes terres que le duc, en ordonnant de
son voyage que faire debvoit en Turquie, devoit lessier les pays et
seignories de dech la mer en la main du Roy et en la gouvernance du
seigneur de Cymay dessoubs ly, et les pays de Hollande et Zellande en
la main du roy duard d'Angleterre. Chastellain, c. LXXIX, p. 295.]

Presque tout cela leur tait venu en deux ans, coup sur coup; le roi y
avait pouss violemment[382]; sous son souffle invisible, ils
avanaient sans respirer; c'tait comme un ouragan de bonne fortune.
Volant plutt qu'ils ne marchaient, ils se trouvrent un matin sur le
prcipice o il fallait sauter, sinon s'appuyer, tout autre appui
manquant, sur la froide main de Louis XI.

[Note 382: En 1461, il leur donne Guisnes; en 1462, il leur livre ce
qu'il a dans le Luxembourg; en 1463, il ajoute  Guisnes, Ardre,
Angle, et ce que le comte de Guisnes avait sur Saint-Omer, etc. Dans
la mme anne (mai 1463), il leur donne encore Bar-sur-Aube.
_Archives du royaume, J. Registres 193-199, et Mmoriaux de la Chambre
des comptes, III, 91._]

 quel prix? Cette main ne faisait rien gratis. Il fallait d'abord
qu'ils se dclarassent, demandant protection du roi et s'avouant de
lui. Ce pas fait, tout retour impossible, il exigeait d'eux les villes
de la Somme. Comme ils faisaient encore les difficiles et les
vertueux, le roi sut lever leurs scrupules. Il profita du
mcontentement qu'excitaient les nouveaux impts. L'Artois tait
inquiet de ce qu'on avait demand  ses tats de voter les tailles
pour dix ans[383]. Les villes de la Somme, jusque-l mnages,
caresses, habitues  ne donner presque rien, s'tonnaient fort qu'on
leur parlt d'argent[384]. La colrique et formidable Gand, sans doute
bien travaille en dessous, ne voulait plus payer et prenait les
armes[385]. Le roi avait trouv moyen de gagner (pour un temps) le
principal capitaine et seigneur des Marches picardes, le mortel ennemi
des Croy, le comte de Saint-Pol. Ce fut lui qu'il leur dtacha, pour
les terrifier, en leur dnonant que le roi se portait pour arbitre,
pour juge, entre le duc et Gand.

[Note 383: Il requroit au pays d'Artois, _dix ans durant_, chacun an
deux tailles, avec l'aide ordinaire qu'on prendroit pour la gabelle du
sel... Laquelle requestre ne luy feut point accorde, mais on luy
accorda lever seulement deux aydes pour ledict an, desquels le comte
de Charollois auroy demy ayde pour luy et  son prouffit. Du Clercq,
liv. IV, c. XLIV.]

[Note 384: Ledit de Reliac m'a dit qu'on lui a dit que M. de
Bourgogne a remis les impositions et quatrime es pas qu'il tient en
gaige qui sont de vostre couronne. _Lettre de Vauveau au Roi, 31
octobre, Bibl. royale, mss. Legrand, preuves_, c. I.]

[Note 385: Les chroniqueurs n'en font pas mention, mais la chose est
constate par celui mme qui avait le plus d'intrt  la savoir, et
qui probablement l'avait prpare, je veux dire par Louis XI. D'aprs
ses instructions, le comte de Saint-Pol et autres commissaires chargs
du rachat des places de la Somme: Se transporteront  Gand... et leur
exposeront comment le Roy a t adverty des questions et dbats
d'entre M. de Bourgoingne et lesdits de Gand, et comment ils se sont
_mis en armes_ les uns contre les autres, et que j y a eu de grandes
_invasions et voyes de fait_... Et si M. de B. mettoit du tout en
rompture et difficult le fait de restitution des terres de Picardie,
ou si M. de B. ne vouloit entendre  la pacification de luy et desdits
de Gand, pourront aller par devers lesdits de Gand et leur prsenter
des lettres closes du Roy, et leur signifier que le Roy a toujours
est et est prest de leur faire et administrer bonne raison et
justice. _Instruction du Roy, Bibl. royale, mss. Du Puy, 762._]

Les Croy perdirent coeur entre ces deux dangers; leur ami Louis XI,
leur ennemi le comte de Charolais, agissaient  la fois contre eux.
Celui-ci, au moment mme, commenait un affreux procs de sorcellerie
contre son cousin, Jean de Nevers. La terreur gagnait; videmment le
violent jeune homme voulait le sang de ses ennemis; s'il demandait la
mort d'un prince du sang, son parent, les pauvres Croy avaient bien
sujet d'avoir peur.

Livrs au roi par cette peur, brids par lui et sous l'peron, ils
allrent en avant. Ils tchrent de faire croire au duc qu'il tait de
son intrt de perdre le plus beau de son bien, de laisser le roi
reprendre la Somme. Il n'en crut rien, et il y consentit,  la longue,
vaincu d'ennui, d'obsession; il signa, on lui mena la main. Encore,
s'il signa, c'est qu'il esprait que l'affaire tramerait, que l'argent
ne pourrait venir. Il ne fallait pas moins de quatre cent mille cus;
o trouver tant d'argent?

Louis XI en trouva ou en fit. Il courut, mendia par les villes, mendia
en roi, mettant hardiment la main aux bourses. Les uns s'excutrent
de bonne grce; Tournai,  elle seule, donna vingt mille cus.
D'autres, comme Paris, se firent tirer l'oreille; les bourgeois
avaient tous des raisons de ne pas payer, tous avaient privilge. Mais
le roi ne voulait rien entendre. Il ordonna  ses trsoriers de
trouver l'argent, disant que, sur une telle affaire, on prterait sans
difficult; s'il manquait quelque chose, il lui semblait qu'on dt le
trouver _en un pas d'ne_[386]... Ce pas, c'tait d'aller 
Notre-Dame, d'en fouiller les caveaux, d'en tirer les dpts de
confiance que l'on faisait au Parlement et qu'il dposait lui-mme
sous l'autel  ct des morts[387].

[Note 386: tienne Chevalier, charg du paiement, crit au trsorier:
Il a despch M. l'admiral et moy tant lgirement et  si petite
dlibration que  grand'peine avons-nous eu loisir de prendre nos
housseaulx, et m'a dit que puisqu'il y a bon fonds, il scet bien que
ne lui faudriez point et que vous luy presteriez ce que vous aurez, et
aussy que nous trouverons des gens  Paris qui nous presteront. Et,
pour abrger, c'est tout ce que j'en ai pu tirer de lui, et lui semble
que lesdits 35,000 francs d'une part, et 10,000 d'autre, se doivent
trouver en ung pas d'ne. (Communiqu par M. J. Quicherat.) _Lettre
de Me Estienne Chevalier  M. Bourr, matre des comptes, 19 mai 1463;
Bibl. royale, mss. Gaignires, fol. 92._

Magnam auri quantitatem pro viduis, pupillis, litigatoribus, aliisque
variis causis apud dem sacram Parisiensem publice ex ordinatione
justiti Curiarum supremarum regni depositam. _Bibl. royale, mss.
Amelgardi_, lib. XXI, 121-122.]

[Note 387: Louis XI s'en excuse fort habilement dans sa Commission du
2 novembre (Preuves de Commines, d. Lenglet Dufresnoy). Il explique
qu'il s'est puis pour acqurir le Roussillon, qu'il n'a pu trouver
le premier paiement du rachat des places de la Somme qu'en retenant un
trimestre de la solde des gens de guerre, que, s'ils ne sont pays,
ils vont piller le pays, etc.  vrai dire, il s'agissait de la ranon
de la France.]

Le premier payement arriva en un moment,  la grande surprise du duc
(12 septembre), le second suivit (8 octobre), chaque fois deux cent
mille cus sonnants et bien compts. Il n'y avait rien  dire; il ne
restait qu' recevoir. Le duc s'en prit doucement  ses gouverneurs:
Croy, Croy, disait-il, on ne peut servir deux matres. Et il
emboursait tristement.

Les bons amis de Louis XI rgnaient en Angleterre, comme aux Pays-Bas:
ici les Croy, l-bas les Warwick. Ceux-ci avaient pris le dessus, sans
doute avec l'appui de l'piscopat, des propritaires, de ceux qui ne
voulaient pas payer la guerre plus longtemps. douard savait ce qu'il
en avait cot  la fin aux Lancastre pour n'avoir plus mnag
l'_tablissement_. Il caressa les vques, reconnut l'indpendance de
leurs justices[388], et laissa l'vque d'Exeter, frre de Warwick,
traiter d'une trve  Hesdin. La trve mnage par les Croy, fut
signe entre douard et Louis XI par devant le duc de Bourgogne (27
octobre 1463).

[Note 388: Rymer, 2 nov. 1462.]

En signant une trve, Louis XI commenait une guerre. Rassur du ct
de l'tranger, il agissait d'autant plus hardiment  l'intrieur,
heurtant la Bretagne aprs la Bourgogne, et de cette querelle
bretonne, faisant un vaste procs des grands, des nobles, de l'glise,
moins un procs qu'une Rvolution.

La Bretagne, sous forme de duch, et comme telle, classe parmi les
grands fiefs, tait au fond tout autre chose, une chose si spciale,
si antique, que personne ne la comprenait. Le fief du moyen ge s'y
compliquait du vieil esprit de clan. Le vasselage n'y tait pas un
simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation
intime entre le chef et ses hommes, non sans analogie avec le
_cousinage_ fictif des _highlander_ cossais. Dans une relation si
personnelle, nul n'avait rien  voir. Chaque seigneur, tout en rendant
hommage et service, sentait au fond qu'il _tenait_ de Dieu[389]. Le
duc,  plus forte raison, ne croyait _tenir_ de nul autre, il
s'intitulait duc par la grce de Dieu. Il disait: Nos pouvoirs
_royaux_ et ducaux[390]. Il le disait d'autant plus hardiment que
l'autre royaut, la grande de France, avait t sauve,  en croire
les Bretons, non par la Pucelle, mais par leur Arthur (Richemont). Le
duc de Bretagne ayant raffermi la couronne, portait couronne aussi, il
ddaignait le chapeau ducal. Cette majest bretonne ayant son
parlement de barons, ne souffrait pas l'appel au parlement du roi;
comment pouvait-elle prendre ce que lui soutenait Louis XI, que la
haute justice ducale devait tre juge par les simples baillis royaux
de la Touraine et du Cotentin?

[Note 389: Sicut heremita in deserto, dit admirablement le
Cartulaire de Redon.]

[Note 390: C'tait l'un des principaux griefs du roi. (_Mss.
Legrand._)]

Cette question de juridiction, de souverainet, n'tait pas simplement
d'honneur ou d'amour propre; c'tait une question d'argent. Il
s'agissait de savoir si le duc payerait au roi certains droits que le
vassal, en bonne fodalit, devait au suzerain, l'norme droit de
rachat, par exemple, d par ceux qui succdaient en ligne collatrale,
de frre  frre, d'oncle  neveu, et le cas s'tait prsent
plusieurs fois dans les derniers temps; cette famille de Bretagne,
comme la plupart des grandes familles d'alors, tendait  s'teindre;
peu d'enfants, et qui mouraient jeunes.

Ce n'est pas tout: les vques de Bretagne,  raison de leur temporel,
sigeaient parmi les barons du pays; taient-ils vraiment barons,
vassaux du duc et lui devant hommage? Ou bien, comme le roi le
prtendait, les vques taient-ils gaux au duc, et relevaient-ils du
roi seul? Dans ce cas, le roi ayant supprim la Pragmatique et les
lections, aurait confr les vchs de Bretagne comme les autres,
donn en Bretagne, comme ailleurs, les bnfices vacants en rgale,
administr dans les vacances, peru les fruits, etc. Il soutenait
l'vque de Nantes qui refusait l'hommage au duc. Le duc, sans se
soucier du roi, s'adressait directement au pape pour mettre son vque
 la raison.

La plus grande affaire du royaume tait sans nul doute celle de
l'glise et des biens d'glise. En supprimant les lections o
dominaient les grands, Louis XI avait cru disposer des nominations
d'accord avec le pape[391]. Mais ce pape, le rus Silvio (Pie II),
ayant une fois soustrait au roi l'abolition de la Pragmatique, s'tait
moqu de lui, rglant tout sans le consulter, donnant ou vendant,
attirant les appels, voulant juger entre le roi et ses sujets, entre
le Parlement et le duc de Bretagne. Le roi, au retour des Pyrnes,
chemin faisant et de halte en halte (24 mai, 19 juin, 30 juin), lana
trois ou quatre ordonnances, autant de coups sur le pape et sur ses
amis. Il y reproduit et sanctionne en quelque sorte du nom royal les
violentes invectives du Parlement contre l'avidit de Rome, contre
l'migration des plaideurs et demandeurs qui dsertent le royaume,
passent les monts par bandes, et portent tout l'argent de France au
grand march spirituel. Il dclare hardiment que toutes questions de
possessoire en matire ecclsiastique seront rgles par lui-mme, par
ses juges; que pour les bnfices donns en rgale (confr par le roi
pendant la vacance d'un vch), on ne plaidera qu'au Parlement,
autant dire devant le roi mme. Ainsi le roi prenait, et, si l'on
contestait, le roi jugeait qu'il avait bien pris.

[Note 391: Louis XI, si l'on en croit les Parlementaires, leur demanda
lui-mme des remontrances sur les inconvnients de l'abolition: En
obissant... au bon plaisir du Roi, notre Sire, qui... _a mand_ puis
nagures  sa Cour de Parlement, l'advertir des plaintes et dolances
que raisonnablement on pourroit faire... Remonstrances faites au roi
Louis XI en 1465 (et non en 1461). Libertez de l'glise Gallicane, t.
I, p. 1.]

Quelque vifs et violents que fussent en tout ceci les actes du roi,
personne ne s'tonnait; on n'y voyait qu'une reprise de la vieille
guerre gallicane contre le pape. Mais au 20 juillet un acte parut qui
surprit tout le monde, un acte qui ne touchait plus le pape ni le duc
de Bourgogne, mais tout ce qu'il y avait d'ecclsiastiques, une foule
de nobles.

 ce moment, le roi se sentait fort, il avait bien regard tout
autour, il croyait tenir tous les fils des affaires par Warwick, Croy
et Sforza; il venait de s'assurer des soldats italiens, il pratiquait
les Suisses.

Ordre aux gens d'glise de donner sous un an dclaration des biens
d'glise[392], en sorte qu'ils n'empitent plus sur nos droits
seigneuriaux et ceux de nos vassaux. Ordre aux vicomtes et receveurs
de percevoir les fruits des fiefs, terres et seigneuries, qui seront
mis en main du roi, faute d'hommage et droits non pays. Ces grandes
mesures furent prises par simple arrt de la Chambre des comptes.
Celle qui regardait les gens d'glise devint une Ordonnance, adresse
(sans doute comme essai) au prvt de Paris. Quant  l'autre, le roi
envoya dans les provinces des commissaires pour faire recherche de la
noblesse[393], c'est--dire apparemment pour soumettre les faux nobles
aux taxes, pour s'enqurir des fiefs qui devaient les droits, pour
s'informer des nouveaux acquts, des rachats, etc., pour lesquels on
oubliait de payer.

[Note 392: Ordonnances, XVI, 45; 20 juillet 1463. Selon Amelgard, il
voulait un cadastre exact des biens du clerg, o auraient figur
jusqu'aux plus petits morceaux de terre: _Minimas vel minutissimas
partes_, avec les titres de proprit, les preuves d'acquisitions, les
rentes qu'on en tirait, etc. _Bibl. royale, mss. Amelgardi, lib. I, c.
XXII, fol. 123._]

[Note 393: _Ms. Legrand._]

Cette nouveaut au nom du vieux droit, cette audacieuse inquisition,
produisit d'abord un effet. On crut que celui qui osait de telles
choses tait bien fort; les Croy se donnrent ouvertement  lui, comme
on a vu, et lui livrrent la Somme; le duc de Savoie se jeta dans ses
bras, les Suisses lui envoyrent une ambassade, le frre de Warwick
vint traiter avec lui. On crut l'embarrasser en lanant dans la
Catalogne un neveu de la duchesse de Bourgogne, D. Pedro de Portugal,
qui prit le titre de roi et vint tter le Roussillon[394]; mais rien
ne bougea.

[Note 394: Ce neveu de la duchesse de Bourgogne se plaignait assez
ridiculement  Louis XI de ce qu'il ne laissait pas entrer en
Roussillon les Bourguignons et Picards que sa tante et son cousin lui
envoyaient. _Bibl. royale, ms. Legrand, Histoire, liv. VII, fol. 5, 17
fvrier 1464._ Les Catalans, dit-il, voulant se mettre _en
rpublique_, il vaudrait mieux leur donner un roi, etc. _Ibidem,
Preuves, 28 fvrier._]

Il allait grand train dans sa guerre d'glise[395]. D'abord, pour
empcher l'argent de fuir  Rome, il bannit les collecteurs du pape.
Puis il attaque et met la main sur trois cardinaux, saisit leur
temporel. Justice lucrative. Avec un simple arrt de son Parlement, un
petit parchemin, il faisait ainsi telle conqute en son propre
royaume, qui valait parfois le revenu d'une province. L'attrait de
cette chasse aux prtres allait croissant. Du seul cardinal d'Avignon,
un des plus gras bnficiers, le roi eut les revenus des vchs de
Carcassonne, d'Usez, de l'abbaye de Saint-Jean-d'Angeli, je ne sais
combien d'autres. Il ne tint pas au neveu du cardinal[396] que le roi
ne prt Avignon mme; le bon neveu donnait avis que son oncle, lgat
d'Avignon pour le pape, tait vieux, maladif, quasi mourant, qu' son
agonie on pourrait saisir.

[Note 395: Peut-tre cet esprit inquiet, qui remuait tout, songeait-il
 rformer le clerg, du moins les moines. Dans une occasion, il
reproche grossirement aux prtres: leurs grosses grasses ribauldes.
Chastellain, c. LXI, p. 190. De 1462, il autorise son cousin et
conseiller, Jean de Bourbon, abb de Cluny,  rformer l'ordre de
Cluny. _Archives, registre 199, n 436, dc. 1462._]

[Note 396: C'tait Jehan de Foix, comte de Candale.--D'autre part,
Sire, M. le cardinal, mon oncle, est en grant aage et tousjours
maladif, mesmement a est puis nagures en tel point qu'il a cuid
morir, et est  prsumer qu'il ne vivra gure; je fusse voulentiers
all par devers luy pour le voir, et m'eust valu plus que je n'ay
gaign piea... Je ne scay, Sire, si vous avez jamais pens d'avoir
Avignon en vostre main, lequel,  mon avis, vous seroit bien sant. Et
qui pourroit mettre au service de mondit sieur le cardinal, ou par la
main de M. de Foix, ou autrement, quelque homme, de faon qu'il fist
rsidence avec luy, ne fauldroit point avoir le palais, incontinent
que ledit M. le cardinal seroit trespass. Vous y adviserez, Sire,
ainsi que vostre plaisir sera; nonobstant que je parle un peu contre
conscience, attendu que c'est fait qui touche l'glise; mais la grant
affection que j'ay de vous, Sire, me le fait dire. 31 aoust 1464.
_Lettre de Jehan de Foix au Roy. Bibl. royale, mss. Legrand, preuves,
c. I._]

Louis XI se trouvait engag dans une trange voie, celle d'un
squestre universel; il y allait de lui-mme sans doute et par l'pre
instinct du chasseur. Mais quand il et voulu s'arrter, il ne
l'aurait pu. Il n'avait pu largir le duc d'Alenon, l'ami des
Anglais, qu'en s'assurant des places qu'il leur aurait ouvertes. Il
n'avait pu s'aventurer dans la Catalogne qu'en prenant pour sret au
comte de Foix une ville forte. Les Armagnacs,  qui il avait fait 
son avnement le don norme du duch de Nemours, le trahissaient au
bout d'un an; le comte d'Armagnac, sachant que le roi en avait vent,
craignit de sembler craindre, il vint se justifier, jura, selon son
habitude, et, pour mieux se faire croire, offrit ses places:
J'accepte, dit le roi. Et il lui prit Lectoure et Saint-Sever.

Il prenait souvent des gages, souvent des otages. Il aimait les gages
vivants. Jamais ni roi, ni pre, n'eut tant d'enfants autour de lui.
Il en avait une petite bande, enfants de princes et de seigneurs,
qu'il levait, choyait, le bon pre de famille, dont il ne pouvait se
passer. Il gardait avec lui l'hritier d'Albret, les enfants
d'Alenon, comme ami de leur pre, qu'il avait rhabilit; le petit
comte de Foix, dont il avait fait son beau-frre, et le petit
d'Orlans qui devait tre son gendre. Il ne pouvait gure l'tre de
longtemps, il naissait; mais le roi avait cru plus sr de tenir
l'enfant entre ses mains, au moment o il irritait toute sa maison,
livrant son hritage au del des monts pour s'assurer  lui-mme ce
ct-ci des monts, la Savoie. Il aimait cette Savoie de longue date,
comme voisine de Son Dauphin: il y avait pris femme, il y maria sa
soeur; il tenait prs de lui tout ce qu'il y avait de princes ou
princesses de Savoie; il fit enfin venir le vieux duc en personne. Des
princes savoyards, un lui manquait, et le meilleur  prendre, le jeune
et violent Philippe de Bresse, qui, d'abord caress par lui, avait
tourn au point de chasser de Savoie son pre, beau-pre de Louis XI.
Il attira l'tourdi  Lyon, et, le mettant sous bonne garde, il le
logea royalement  son chteau de Loches.

Au moyen d'une de ces Savoyardes, il comptait faire une belle capture,
rien moins que le nouveau roi d'Angleterre. Ce jeune homme, vieux de
guerres et d'avoir tant tu, voulait vivre  la fin. Il fallait une
femme. Non pas une Anglaise, ennuyeusement belle, mais une femme
aimable qui fit oublier. Une Franaise et russi, une Franaise de
montagnes, comme sont volontiers celles de Savoie, gracieuse, nave et
ruse. Une fois pris, enchan, musel, l'Anglais, tout en grondant,
et t ici, l, partout o le roi et le _Faiseur de Rois_ auraient
voulu le mener.

 cette Franaise de Savoie, le parti Bourguignon opposa une Anglaise
de Picardie, du moins dont la mre tait Picarde, sortant des
Saint-Pol de la maison de Luxembourg[397]. La chose fut videmment
prpare, et d'une manire habile; on arrangea un hasard romanesque,
une aventure de chasse o ce rude chasseur d'hommes vint se prendre 
l'aveugle. Entr dans un chteau pour se rafrachir, il est reu par
une jeune dame en deuil qui se jette  genoux avec ses enfants; ils
sont, la dame l'avoue, du parti de Lancastre; le mari a t tu, le
bien confisqu, elle demande grce pour les orphelins. Cette belle
femme qui pleurait, cette figure touchante de l'Angleterre aprs la
guerre civile, troubla le vainqueur; ce fut lui qui pria... Nanmoins,
ceci tait grave; la dame n'tait pas de celles qu'on a sans mariage.
Il fallait rompre la ngociation commence par Warwick, rompre avec
Warwick, avec ce grand parti, avec Londres mme; le lord-maire avait
dit: Avant qu'il l'pouse, il en cotera la vie  dix mille hommes.
Mais dt-il lui en coter la vie  lui-mme, il passa outre, il
pousa. C'tait se jeter dans la guerre, dans l'alliance du comte de
Charolais contre Louis XI. Le comte, pour le faire savoir  tous et le
dire bien haut, envoya aux noces l'oncle de la reine, Jacques de
Luxembourg, frre du comte de Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne,
avec une magnifique troupe de cent chevaliers.

[Note 397: La mre d'lisabeth Rivers tait fille du comte de
Saint-Pol; elle avait pous  dix-sept ans le duc de Bedford qui en
avait plus de cinquante.  sa mort, elle s'en ddommagea en pousant,
malgr tous ses parents et amis, un simple chevalier, le beau Rivers,
qui tait son _domestique_. V. Du Clercq, liv. V, c. XVIII. Le comte
de Charolais envoya aux noces l'oncle de la reine, frre du comte de
Saint-Pol et de la duchesse de Bretagne, Jacques de Luxembourg. Cet
oncle, qui avait t lev en Bretagne et qui tait capitaine de
Rennes (Chastellain, p. 308), doit avoir t le principal
intermdiaire entre le comte de Charolais, le duc de Bretagne et
l'Angleterre. Les historiens anglais n'ont rien vu de tout ceci.]

Ainsi, quelque part qu'il se tournt, en Angleterre, en Bretagne, en
Espagne, le roi trouvait toujours devant lui le comte de Charolais.
Que lui servait donc d'avoir les Croy, de gouverner par eux le duc de
Bourgogne? Il voulut faire un grand effort, s'emparer lui-mme de
l'esprit du vieux duc, et s'tant rendu matre du pre, avec le pre
craser le fils.

Il ne bougea plus gure de la frontire du Nord, allant, venant, le
long de la Somme, poussant jusqu' Tournai[398], puis se confiant,
s'en allant tout seul chez le duc en Artois, lui rendant  tout moment
visite, l'attirant par la douce et innocente sduction de la reine,
des princesses et des dames. Elles vinrent surprendre un matin le
bonhomme, rchauffrent le vieux coeur, l'obligrent de se montrer
galant, de leur donner des ftes. Il en fut si aise et si rajeuni
qu'il les retint trois jours de plus que le roi ne le permettait.

[Note 398: Tournai se montre singulirement franais, en haine des
Flamands et Bourguignons. Trois cents notables en robes blanches
reoivent le roi, lesquelles robes chascun fit faire  ses dpens,
sur lesquelles furent faites deux grandes fleurs de lys de soye et de
brodure, l'une sur le lez de devant au cost dextre, et l'autre par
derrire... _Archives de Tournay, extrait du registre intitul:
Registre aux Entres._]

Charm d'tre dsobi, il prit ce bon moment prs de l'oncle, accourut
 Hesdin, l'enveloppa, tournant tout autour, l'blouissant de sa
mobilit, avec cent jeux de chat ou de renard...  la longue, le
croyant tourdi, fascin, il se hasarda  parler, il demanda Boulogne.
Puis, la passion l'emportant, il avoua l'envie qu'il aurait d'avoir
Lille... C'tait dans une belle fort; le roi promenait le duc, qui le
laissait causer... Enfin, enhardi par sa patience, il lcha le grand
mot: Bel oncle, laissez-moi _mettre  la raison_ beau-frre de
Charolais; qu'il soit en Hollande ou en Frise, par la Pque-Dieu, je
vous le ferai venir  commandement... Ici il allait trop loin; le
mauvais coeur avait aveugl le subtil esprit. Le pre se rveilla, et
il eut horreur... Il appela ses gens pour se rassurer, et sans dire
adieu il prit brusquement un autre chemin de la fort[399].

[Note 399: Chastellain embellit probablement la scne. Il suppose que
Louis XI amusait le vieillard maladif du grand voyage d'outre-mer, des
souvenirs du voeu du faisan. Il lui fait dire: Bel oncle, vous avez
entrepris une haute, glorieuse et sainte chose; Dieu vous la laisse
bien mettre  fin! je suis joyeux,  cause de vous, que l'honneur en
revienne  votre maison. Si j'avois entrepris la mme chose, je ne la
ferois que sous confiance de vous, je vous constituerais rgent, vous
gouverneriez mon royaume; et que n'en ai-je dix pour vous les confier!
J'espre bien aussi que vous en ferez autant si vous partez;
laissez-moi gouverner vos pays, je vous les garderai comme miens, et
vous en rendrai bon compte.-- quoi le duc aurait rpondu assez
froidement: Il n'est besoin, monseigneur. Quand il faudra que je m'en
aille, je les recommanderai  Dieu et  la bonne provision que j'y
aurai mise.]

Au reste, on ne ngligeait rien pour augmenter ses dfiances et
l'loigner de la frontire. On lui assurait que s'il restait  Hesdin,
il y mourrait, les astres le disaient ainsi; le roi, qui le savait,
tait l pour guetter sa mort. Son fils lui donnait avis, en bon fils,
de bien prendre garde  lui, le roi voulait s'emparer de sa personne.
Rien de moins vraisemblable; Louis XI apparemment n'avait pas hte de
dtrner les Croy pour faire succder Charolais.

Une chose,  vrai dire, accusait le roi, c'est qu'il venait d'tablir
gouverneur entre Seine et Somme, sur cette frontire reprise d'hier,
l'ennemi capital de la maison de Bourgogne, cet homme noir, ce
sorcier, cet _envoteur_; c'taient les noms que le comte de Charolais
donnait  son cousin Jean de Nevers, dit le comte d'tampes, et mieux
dit Jean _sans terre_.

Jean tait n dans un jour de malheur, le jour de la bataille
d'Azincourt, o son pre fut tu. Son oncle, Philippe le Bon, se hta
d'pouser la veuve pour avoir la garde des deux orphelins qui
restaient. Cette garde consista  les frustrer de la succession du
Brabant, en leur assignant une rente qu'ils ne touchrent point, puis,
 la place de la rente, tampes, Auxerre, Pronne enfin, qu'on ne leur
donna pas[400]. Ils n'en servirent pas moins leur oncle avec zle;
l'un lui conquit le Luxembourg, l'autre lui gagna sa bataille de
Gavre. Pour rcompense, le comte de Charolais voulait encore, sur leur
pauvre hritage de Nevers et de Rethel, avoir Rethel, fort  sa
convenance. Puis il voulut leur vie, celle de Jean du moins, auquel il
intenta cette horrible accusation de sorcellerie. Il le jeta ainsi,
comme les Croy, dans les bras de Louis XI, qui le mit  son
avant-garde, et qui ds lors, par Nevers, par Rethel, par la Somme,
montra  la maison de Bourgogne, sur toutes ses frontires, un ennemi
acharn.

[Note 400: Quelquefois le revenu, mais non la possession.]

Ce n'taient pas des guerres seulement qu'on avait  attendre de
haines si furieuses, c'taient des crimes. Il ne tenait pas au comte
de Charolais que les Croy ne fussent tus, Jean de Nevers brl. Le
duc de Bretagne essayait de perdre le roi par une atroce calomnie;
dans un pays tout plein encore de l'horreur des guerres anglaises, il
l'accusait d'appeler les Anglais, tandis que lui-mme il leur
demandait sous main six mille archers. Pour appuyer les archers par
des bulles, il faisait venir de Rome un nonce du pape qui devait juger
entre le roi et lui; ce juge fut reu, mais comme prisonnier; expdi
au Parlement pour siger, mais sur la sellette. Le roi fit arrter en
mme temps,  la prire du duc de Savoie, son fils Philippe qui
l'avait chass. Il et bien voulu que le duc de Bourgogne lui fit la
mme prire. Mais,  ce moment mme, un vnement s'tait pass qui
rompait tout entre eux.

Sur la frontire de la Picardie, dans ce pays de dsordres,  peine
revenu au roi et o l'homme du roi, Jean de Nevers, ramassait les gens
de guerre, les _bravi_ du temps, il y en avait un, un btard, un
aventurier amphibie, qui, rdant sur la Marche ou vaguant par la
Manche, cherchait son aventure. Ce bandit tait de bonne maison, frre
d'un Rubempr, cousin des Croy. Un jour, prenant au Crotoy un petit
baleinier, il s'en alla, non pcher la baleine, mais prendre, s'il
pouvait, en mer un faux moine, un Breton dguis qui portait le trait
de son duc avec les Anglais. Ayant manqu son moine et revenant 
vide, cet homme de proie, plutt que de ne rien prendre, se hasarda 
flairer le gte mme du lion, un chteau de Hollande, o se tenait le
grand ennemi des Croy, de Jean de Nevers, du roi, le comte de
Charolais. Le btard n'avait que quarante hommes; ce n'tait pas avec
cela qu'il aurait emport la place. Il laissa ses gens, dbarqua seul,
entra dans les tavernes, s'informa: Le comte allait-il quelquefois se
promener en mer? Sortait-il bien accompagn?  quelle heure?... Et il
ne s'en tint pas  cette enqute, il alla au chteau, entra, monta sur
les murailles, reconnut la cte. Il en fit tant qu'il fut remarqu et
suivi; jusque-l sottement hardi, il prit sottement peur, s'accusa
lui-mme en se jetant  quartier dans l'glise. Interrog, il varia
pitoyablement; il revenait d'cosse, il y allait, il passait pour voir
sa cousine de Croy; il ne savait que dire.

Le comte de Charolais et achet l'aventure  tout prix; elle le
servait  point contre Louis XI; le roi semblait avoir voulu
l'enlever, comme le prince de Savoie. Il envoya vite son serviteur
Olivier de la Marche avertir son pre du danger qu'il avait couru,
l'effrayer pour lui-mme. Cela russit si bien que le vieux duc manqua
au rendez-vous du roi, quitta la frontire, et ne se crut en sret
que lorsqu'il fut dans Lille.

La grande nouvelle, l'enlvement du comte, l'infamie du roi, furent
partout rpandus, cris, comme  son de trompe, prchs en chaire, 
Bruges, par un frre Prcheur; ces Mendiants taient fort utiles pour
colporter et crier les nouvelles. Le roi, qui sentit le coup, se
plaignit  son tour; il demanda rparation, somma le duc de condamner
son fils. Les Croy auraient voulu qu'il laisst assoupir l'affaire;
cela allait  leurs intrts, non  ceux du roi, qui se voyait perdu
d'honneur. Il envoya au contraire une grande ambassade pour accuser,
rcriminer hautement. D'une part, le chancelier Morvilliers, de
l'autre le comte de Charolais, plaidrent en quelque sorte par-devant
le vieux duc. Le chancelier demandait si l'on pouvait dire que le
btard, avec sa barque, ft arm, quip, comme il fallait pour un tel
coup, si c'tait avec quelques hommes qu'il aurait emport un fort,
saisi un tel seigneur au milieu d'un monde de gens qui l'entouraient.
Puis, le prenant de haut, il disait que le duc aurait d s'adresser au
roi pour avoir justice du btard. On ne pouvait lui donner
satisfaction,  moins de lui livrer ceux qui avaient sem la nouvelle,
dfigur l'affaire, Olivier de la Marche et le frre Prcheur[401].

[Note 401: Le duc, bien instruit, rpondit que le btard avait t
pris en pays non sujet au roi, qu'il ne savait pas certainement, mais
par ou-dire, quels bruits Olivier avait pu rpandre; quant au moine,
il n'en pouvait connatre, n'tant que prince sculier, il respectait
l'glise. Puis, il ajouta en badinant: Je suis parti d'Hesdin par un
beau soleil, et le premier jour n'ai t qu' Saint-Pol, ce n'est pas
signe de hte... Le Roi, je le sais bien, est mon souverain seigneur;
je ne lui ai point fait faute, ni  homme qui vive, mais peut-tre
parfois aux dames. Si mon fils est souponneux, cela ne lui vient pas
de moi; il tient plutt de sa mre; c'est la plus mfiante que j'aie
jamais connue. Jacques Du Clerq, livre V, ch. XV.]

Le chancelier allait loin, dans l'excs de son zle. Il accusait le
comte mme du crime de lse-majest, pour avoir trait avec le duc de
Bretagne et le roi d'Angleterre, pour appeler l'Anglais. Plus il avait
raison, plus le bouillant jeune homme s'irrita; au dpart, il dit 
l'un des ambassadeurs,  l'archevque de Narbonne: Recommandez-moi
trs-humblement  la bonne grce du roi, et dites-lui qu'il m'a bien
fait laver la tte par le chancelier, mais qu'avant qu'il soit un an,
il s'en repentira[402].

[Note 402: Commines, livre I, ch. I. On y trouve cette circonstance
essentielle, omise dans le procs-verbal des ambassadeurs, d.
Lenglet-Dufresnoy, II, 417-40.]

Il n'et pas laiss chapper cette violente parole s'il ne se ft cru
en mesure d'agir. Dj, selon toute apparence, les grands s'taient
donn parole. Le moment semblait bon. Les trves anglaises allaient
expirer; Warwick baissait; Croy baissait. Warwick avait perdu son
pupille; Croy gardait encore le sien, commandait toujours en son nom,
et peu  peu l'on n'obissait plus, tous regardaient vers l'hritier.
En France, l'hritier prsomptif tait jusque-l le jeune frre du
roi; le roi prtendait que la reine tait grosse; s'il naissait un
fils, le frre descendait et devenait moins propre  servir les vues
des seigneurs; il fallait se hter.

Si l'on en croit Olivier de la Marche, chroniqueur peu srieux, mais
qui enfin joua alors, comme on l'a vu, son petit rle:

Une journe fut tenue  Notre-Dame de Paris, o furent envoys les
scells de tous les seigneurs qui voulurent faire alliance avec le
frre du roi; et ceux qui avoient les scells secrtement portoient
chacun une aiguillette de soie  la ceinture,  quoi ils se
connoissoient les uns les autres. Ainsi fut faite cette alliance dont
le roi ne put rien savoir; et toutefois il y avoit plus de cinq cents,
que princes, que dames et damoiselles, et escuyers, qui toient tous
acertens de cette alliance.

Que les agents de la noblesse se soient runis dans la cathdrale de
Paris, dont le roi avait rcemment mconnu la franchise, enlev les
dpts, cela en dit beaucoup. L'vque[403] et le chapitre ne peuvent
gure avoir ignor qu'une telle runion et lieu dans leur glise.
Louis XI venait de fermer son Parlement aux vques; il devait peu
s'tonner qu'ils ouvrissent leurs glises aux ligus[404].

[Note 403: L'un des agents principaux de Louis XI lui crit ces
paroles significatives: Plust  Dieu que le pape eust translat
l'vesque de Paris en l'vesch de Jrusalem. Preuves de Commines,
d. Lenglet-Dufresnoy, II, 334.]

[Note 404: Le Parlement dcida, videmment sous l'influence du roi,
que les vques _n'entreraient point au conseil_ sans le cong des
chambres, ou si mandez n'y estoient, except les pairs de France et
ceux qui par privilge ancien doivent et ont accoustum y entrer.
_Archives du royaume, Registre du Parlement, Conseil, janvier 1461._]

Ce roi qui, pour donner les bnfices, s'tait pass d'abord des
lections de chapitres, puis des nominations pontificales, qui d'abord
avait au nom du pape condamn le clerg du pape, puis saisi le nonce
du pape, les cardinaux, eut naturellement le clerg contre lui,
non-seulement le clerg, mais tout ce qu'il y avait de conseillers
clercs, juges clercs, au Parlement, dans tous les siges de
judicature, tous les clercs de l'Universit[405], tout ce qui dans la
bourgeoisie, par confrries, offices, par petits profits, comme
marchands, clients, parasites, mendiants honorables, tenait 
l'glise; tout ce que le clerg confessait, dirigeait... Or, c'tait
tout le monde.

[Note 405: Louis XI,  son avnement, avait t les sceaux 
l'archevque de Reims, et avait supprim deux places de
conseillers-clercs. _Ibidem_, 1461.]

Dans les longs sicles du moyen ge, dans ces temps de faible mmoire
et de demi-sommeil, l'glise seule veilla; seule elle crivit, garda
ses critures. Quand elle ne les gardait pas, c'tait tant mieux; elle
refaisait ses actes en les amplifiant[406]. Les terres d'glise
avaient cela d'admirable qu'elles allaient gagnant toujours; les haies
saintes voyageaient par miracle. Puis l'antiquit venait tout couvrir
de prescription, de vnration. On sait la belle lgende: Pendant que
le roi dort, l'vque, sur son petit non, trotte, trotte, et toute la
terre dont il fait le tour est pour lui; en un moment, il gagne une
province. On veille le roi en sursaut: Seigneur, si vous dormez
encore, il va faire le tour de votre royaume[407].

[Note 406: La plupart des actes ecclsiastiques qu'on a taxs de faux
et qui sont d'une criture postrieure  leur date me paraissent tre,
non prcisment faux, mais _refaits_ ainsi. Des actes refaits sans
contrle, peut-tre de mmoire, devaient tre aisment altrs,
amplifis, etc.--V. Marini, I, Papiri, p. 2; Scriptores rerum Fr., VI,
461, 489, 523, 602, etc. VIII, 422, 423, 428, 429, 443, etc. Voir
aussi la Diplomatique des Bndictins, et les lments de M. Natalis
de Wailly, qui, sous ce titre modeste, sont un livre plein de science
et de recherches.]

[Note 407: V. le texte dans ma Symbolique du droit (Origines, etc., p.
XXIV et 79.)]

Ce brusque rveil de la royaut, c'est prcisment Louis XI. Il arrte
l'glise en train d'aller; il la prie d'indiquer ce qui est  elle,
autrement dit, de s'interdire le reste. Ce qu'elle a, il veut qu'elle
prouve qu'elle a le droit de l'avoir.

Avec les nobles, autre compte  rgler. Ceux-ci n'auraient jamais
pens qu'on ost compter avec eux. De longue date, ils ne savaient
plus ce que c'taient qu'aides nobles, que rachats dus au roi. Ils se
faisaient payer de leurs vassaux, mais ne donnaient plus rien au
suzerain.  leur grand tonnement, ce nouveau roi s'avise d'attester
la loi fodale. Il rclame, comme suzerain et seigneur des seigneurs,
les droits arrirs, non ce qui vient d'choir seulement, mais toute
somme chue, en remontant. Il prsenta ainsi un compte norme au duc
de Bretagne.

Si les nobles, les seigneurs des campagnes, n'_aidaient_ plus le roi,
qui donc aidait? Les villes. Et cela tait d'autant plus dur qu'elles
payaient fort ingalement, au caprice de tous ceux qui ne payaient
pas. Ceux qui savent de quel poids pesaient au XVe sicle la noblesse
et l'glise ne peuvent douter que les bourgeois _lus_ pour rpartir
les taxes n'aient t leurs dociles et tremblants serviteurs, qu'ils
n'aient obi sans souffler, rayant du rle quiconque tenait de prs ou
de loin  ces hautes puissances, parent ou serviteur, cousin de
cousin, btard de btard. Au reste, les _lus_ taient rcompenss de
leur docilit, en ce qu'ils n'taient plus vraiment _lus_, mais
toujours les mmes et de mmes familles; ils formaient peu  peu une
classe, une sorte de noblesse bourgeoise, unie  l'autre par une sorte
de connivence hrditaire. Entre nobles et notables bourgeois, la rude
affaire des taxes se rglait  l'amiable et comme en famille; tout
tombait d'aplomb sur le pauvre, tout sur celui qui ne pouvait payer.

Charles VII avait essay de remdier  ces abus en nommant les lus
lui-mme; mais probablement il n'avait pu nommer que les hommes
dsigns par les puissances locales. Louis XI n'eut point d'gard 
ces arrangements. Il dclare durement dans son ordonnance que tous
les _lus_ du royaume sont destitus par leurs fautes et ngligences.
Par grce, il les commet encore pour un an. Nomms dsormais d'anne
en anne, ils sont responsables devant la chambre des comptes. Ils
dcident, mais on appelle de leurs dcisions aux gnraux des aides.
Leur importance tombe  rien; leur dignit de petites villes est
annule.

Il ne faut pas s'tonner si les gens d'glise, les hommes d'pe, les
notables bourgeois, se trouvrent ligus avant d'avoir parl de ligue.
Les gens mme du roi taient contre le roi, ses ams et faux du
Parlement, ces hommes qui avaient fait la royaut, pour ainsi dire,
aux XIIIe et XIVe sicles, qui l'avaient suivie par del leur
conscience, par del l'autel, ils s'arrtrent ici. Ce n'tait pas l
le roi auquel ils taient accoutums, leur roi grave et rus, le roi
des prcdents, du pass, de la lettre, qu'il maintenait, sauf 
changer l'esprit. Celui-ci ne s'en informait gure, il allait seul,
sans consulter personne, par la voie scabreuse des nouveauts,
tournant le dos  l'antiquit, s'en moquant. Aux solennelles harangues
de ses plus vnrables reprsentants, il riait, haussait les paules.

C'est ce qui arriva  l'archevque de Reims, chancelier de France, qui
le complimentait  son avnement; il l'arrta au premier mot. Le pape,
s'imaginant faire sur lui grand effet, lui avait envoy son fameux
cardinal grec Bessarion, la gloire des deux glises. Le docte byzantin
lui dbitant sa pesante harangue, Louis XI trouva plaisant de le
prendre  la barbe,  sa longue barbe orientale... Et pour tout
compliment, il lui dit un mauvais vers technique de la grammaire[408],
qui renvoyait le pauvre homme  l'cole.

[Note 408:

  Barbara grca genus retinent quod habere solebant.

Brantme, qui rapporte ce fait, n'est pas une autorit grave. Mais
nous avons,  l'appui, le tmoignage contemporain du cardinal de Pavie
(lettre du 20 octobre 1473): Regi coepit esse suspectus, progredi ad
eum est vetitus, menses duos ludibrio habitus...; uno atque eodem
ingrato colloquio finitur legatio.]

Il y renvoya l'Universit elle-mme, en lui faisant dfendre par le
pape de se mler dsormais des affaires du roi et de la ville,
d'exercer son bizarre _veto_ de fermeture des classes[409].
L'Universit finit, comme corps politique; elle finissait d'ailleurs
comme cole, perdant ce qui avait t son me, sa vie, l'esprit de
dispute.

[Note 409: Flibien, Histoire de Paris, Preuves du t. II, partie III,
p. 707. Cette pice si importante, qui est l'extrait mortuaire de
l'Universit, ne se trouve pas dans la grande Histoire de
l'Universit, par Du Boulay.]

Si Louis XI aimait peu les scolastiques, ce n'tait pas seulement par
mpris pour leur radotage, mais c'est qu'il connaissait la tendance de
tous ces tonsurs  se faire valets des seigneurs, des patrons des
glises, pour avoir part aux bnfices. Il les affranchit malgr eux
de cette servitude en supprimant les lections ecclsiastiques, que
leurs nobles protecteurs rglaient  leur gr. Les lections taient
le point dlicat o les parlementaires eux-mmes, nagure si pres
contre les grands, semblaient faire leur paix avec eux. Sous le nom de
_liberts gallicanes_, ils se mirent  dfendre de toute leur faconde
la tyrannie fodale sur les biens d'glise; ils y trouvrent leur
compte. Les deux noblesses, d'pe et de robe, se rapprochaient pour
le profit commun.

Louis XI, tout en se servant des parlementaires contre le pape,
mnagea peu ces rois de la basoche. Il limita leur royaut, d'abord en
proclamant l'indpendance, la souverainet rivale de l'honnte et
paisible chambre des comptes[410]. Puis il restreignit les
juridictions monstrueusement tendues des Parlements de Paris et de
Toulouse, tendues jusqu' l'impossible; des appels qu'il fallait
porter  cent lieues,  cent cinquante lieues dans un pays sans
routes, ne se portaient jamais. Le roi ramena ces vastes souverainets
judiciaires  des limites plus raisonnables; aux dpens de Paris et de
Toulouse, il cra Grenoble et Bordeaux, auxquels d'heureuses
acquisitions ajoutrent Perpignan, Dijon, Aix, Rennes. L'chiquier de
Normandie reut, nonobstant toute clameur normande, son procureur du
roi[411].

[Note 410: Ordonnances, XVI, 7 fvrier 1464.]

[Note 411: Le 6 septembre 1463, Louis XI cre et donne  Crisay,
vicomte de Carentan, l'office du procureur-gnral du Roy en son
eschiquier, s assemble des estats et conventions, et par tous les
siges et auditoires de son pays de Normandie o il se trouveroit et
besoing seroit. Les avocats et procureurs du Roi prs les bailliages
se lvent tous ensemble et protestent, disant que la cration dudit
office estoit nouvelle...  quoi Guillaume de Crisay rpondit:
qu'il protestait au contraire; que ce n'estoit point cration
nouvelle, mais y en avoit eu anciennement. _Registres de
l'chiquier._ Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, I, 246.]

Ce n'tait pas seulement les primitives vieilleries du moyen ge,
c'taient les parlements et universits, secondes antiquits, ennemies
des premires, que ce rude roi maltraitait. Nagure importants,
redoutables, ces corps se voyaient carts, bientt peut-tre, comme
outils rouills, jets au garde-meuble... Les machines rvolutionnaires
les plus utiles aux sicles prcdents risquaient fort d'tre  la
rforme sous un roi qui tait lui-mme la Rvolution en vie.

Et pourtant de les laisser l, de repousser (dans un temps o tout
tait privilges et corps) les corps et les privilgis, c'tait
vouloir tre tout seul. Mfiant, non sans cause, pour les gens
classs, les _honntes gens_, il lui fallait, dans la foule inconnue,
trouver des hommes, y dmler quelque hardi compre, de ces gens qui,
sans avoir appris, russissent d'instinct, ayant plus d'habilet que
de scrupules, jamais d'hsitation, marchant droit, mme  la potence.
Pour tant de choses nouvelles qu'il avait en tte, il voulait de tels
hommes, tout neufs et sans pass. Il n'aimait que ceux qu'il crait,
et qui autrement n'taient point; pour lui plaire, il fallait n'tre
rien, et que de ce rien il ft un homme, une chose  lui, o, tout
tant vide, il remplt tout de sa volont.

Au dfaut d'un homme neuf, un homme ruin, perdu, ne lui dplaisait
pas; souvent, tel qu'il avait dfait, il trouvait bon de le refaire.
Il releva ainsi ses deux ennemis capitaux qui l'avaient chass du
royaume, Brz et Dammartin. Ils avaient un titre auprs de cet homme
singulier, d'avoir t assez habiles, assez forts pour lui faire du
mal; il estimait la force[412]. Quand il eut bien prouv la sienne 
ceux-ci, qu'il leur eut fait sentir la griffe, il crut les tenir et
les employa.

[Note 412: Louis XI savait oublier  propos. Rien n'indique qu'il ait
t rancuneux, au moins dans cette premire poque. Il se rconcilia,
ds qu'il y eut intrt, avec tous ceux dont il avait eu  se
plaindre, avec Lige et Tournai, qui, pour plaire  son pre,
s'taient mal conduites avec lui pendant son exil. Il s'arrangea sans
difficult avec Sforza, qui, depuis deux ans, tenait en chec la
maison d'Anjou et l'empchait lui-mme de reprendre Gnes; il lui
livra Savone et lui cda ses droits sur Gnes mme, etc.-- peine
fut-il sur le trne que les chanoines de Loches, croyant lui faire
leur cour, le prirent de faire enlever le monument de leur
bienfaitrice Agns Sorel. J'y consens, dit-il, mais vous rendrez tout
ce que vous tenez d'elle. Ils n'insistrent plus.]

Parfois, quand il voyait un homme en pril et qui enfonait, il
prenait ce moment pour l'acqurir; il le soulevait de sa puissante
main, le sauvait, le comblait. Un homme d'esprit et de talent, un
lgiste habile, Morvilliers, avait une fcheuse affaire au Parlement;
ses confrres croyaient le perdre en l'accusant de n'avoir pas les
mains nettes. Louis XI se fait remettre le sac du procs; il fait
venir l'homme: Voulez-vous justice ou grce?--Justice.--Sur cette
rponse, le roi jette le sac au feu, et dit: Faites justice aux
autres, je vous fais chancelier de France. C'tait chose incroyable
de remettre ainsi les sceaux  un homme non lav, de faire ainsi
siger un accus parmi ses juges et au-dessus. Le roi avait l'air de
dire que tout droit tait en lui, dans sa volont, et cette volont il
la mettait  la place suprme de justice dans l'odieuse figure de son
me damne.

Avec cette manire de choisir et placer ses hommes, qui parfois lui
russissait, parfois aussi il se trouvait avoir pris des gens de sac
et de corde, des voleurs. Ne pouvant les payer, il les laissait voler;
s'ils volaient trop, on dit qu'il partageait[413]. Il n'tait pas
difficile sur les moyens de faire de l'argent[414]; il se trouvait
toujours  sec. Avec la faible ressource d'un roi du moyen ge, il
avait dj les mille embarras d'un gouvernement moderne; mille
dpenses, publiques, caches, honteuses, glorieuses. Peu de dpenses
personnelles; il n'avait pas le moyen de s'acheter un chapeau, et il
trouva de l'argent pour acqurir le Roussillon, racheter la Somme.

[Note 413: Par exemple, si l'on en croit le faux Amelgard, il aurait
partag avec un certain Bores, qui faisait et expdiait les collations
d'office et en tirait profit: Et communiter ferebatur talium
emolumentorum ipsum regem inventorem atque participem fore. _Bibl.
royale, mss. Amelgardi_, lib. I, c. VII, 108.]

[Note 414: Touchant Jehan Marcel, nous le tenons au petit Chastellet,
et n'est jour que les commissaires n'y besognent; et touchant ses
biens-meubles, j'ay entendu dire que l'inventaire se monte  dix ou
douze mille livres parisis, et _se Dieu veut qu'il soit condamn_,
Sire, on en trouvera beaucoup plus...  mon souverain Seigneur, le
bailly de Sens (Charles de Melun). Lenglet Dufresnoy.]

Ses serviteurs vivaient comme ils pouvaient, se payaient de leurs
mains.  la longue, un jour de bonne humeur, ils tiraient de lui
quelque confiscation[415], un vch, une abbaye. Maintes fois,
n'ayant rien  donner, il donnait une femme. Mais les hritires ne se
laissaient pas toujours donner; la douairire de Bretagne chappa; une
riche bourgeoise de Rouen, dont il voulait payer un sien valet de
chambre, ajourna, luda, en Normande[416].

[Note 415: Le roi avait promis  Charles de Melun de lui donner les
biens de Dammartin si celui-ci tait condamn. La chose ne pouvait
manquer, Charles de Melun tant un des commissaires qui jugeaient.
Cependant il ne put pas attendre le jugement pour entrer en
possession; il enleva tous les biens-meubles de l'accus, jusqu' une
grille de fer qu'il emporta sur des charrettes et qu'il fit servir 
sa maison de Paris. La comtesse de Dammartin fut contrainte de vivre
chez un de ses fermiers pendant trois mois. (Lenglet.)]

[Note 416: La rponse de la mre au roi est jolie et adroite; son mari
est absent, dit-elle,  la foire du Lendit. Elle remercie
trs-humblement de ce qu'il Vous a plu nous escripre de l'advancement
de nostre dicte fille; toutefois, Sire, il y a longtemps que... elle a
faict response qu'elle n'avoit aucun voulloir de soy marier...]

Ces procds violents sentaient leur tyran d'Italie. Louis XI, fils de
sa mre bien plus que de Charles VII, tait par elle de la maison
d'Anjou, c'est--dire, comme tous les princes de cette maison, un peu
Italien. De son Dauphin, il avait longtemps regard, par-dessus les
monts, les belles tyrannies lombardes, la gloire du grand Sforza[417].
Il admirait, comme Philippe de Commines, comme tout le monde alors, la
sagesse de Venise. La _Dominante_ tait, au XVe sicle, ce que
l'Angleterre devint au XVIIIe, l'objet d'une aveugle imitation. Ds
son avnement, Louis XI avait fait venir deux _sages_ du snat de
Venise, selon toute apparence, deux matres en tyrannie[418].

[Note 417: Si l'on en croit un de ses ennemis, il aurait exprim un
jour dans son exil, en prsence des chanoines de Lige, combien il
enviait  Ferdinand le Btard et  douard IV leurs immenses
confiscations, l'extermination des barons de Naples et d'Angleterre,
etc. (_Ms. Amelgardi._)]

[Note 418: Fist deux chevaliers de Venise  grand mistre venir.
Chastellain.]

Ces Italiens diffraient du Franais en bien des choses, en une
surtout: ils taient patients. Venise alla toujours lentement,
srement; le sage et ferme Sforza ne se hta jamais. Louis XI, moins
prudent, moins heureux, plus grand peut-tre comme rvolution, aurait
voulu, ce semble, dans son impatience, anticiper sur la lenteur des
ges, supprimer le temps, cet indispensable lment, dont il faut
toujours tenir compte. Il avait ce grave dfaut en politique, d'avoir
la vue trop longue, de trop prvoir[419]; par trop d'esprit et de
subtilit, il voyait comme prsentes et possibles les choses de
lointain avenir.

[Note 419: C'est l'histoire de l'illustre et infortun Jean de Witt,
qui vit trs-bien dans l'avenir que la Hollande finirait par n'tre
qu'une chaloupe  la remorque de l'Angleterre, et qui, tout proccup
de cette ide lointaine, s'obstina  croire que la France suivrait son
vritable intrt, qu'elle mnagerait la Hollande.]

Rien n'tait mr alors; la France n'tait pas l'Italie. Celle-ci, en
comparaison, tait dissoute, en poudre; il y avait des classes et des
corps en apparence; en ralit, ce n'tait plus qu'individus.

La France, au contraire, tait toute hrisse d'agglomrations
diverses, fiefs et arrire-fiefs, corps et confrries. Si par-dessus
ces associations, gothiques et surannes, mais fortes encore,
par-dessus les privilges et tyrannies partielles, on essayait
d'lever une haute et impartiale tyrannie (seul moyen d'ordre alors),
tous allaient s'unir contre; on allait voir immanquablement les
discordances concorder un instant, et la ligue unanime contre un
pouvoir vivant de tous ceux qui devaient mourir.

Nous avons dit combien, en un moment, il avait dj squestr, amorti
dans ses mains de seigneuries et de seigneurs, de bnfices et de
bnficiers, de choses et d'hommes. Chacun craignait pour soi; chacun,
sous ce regard inquiet, rapide, auquel rien n'chappait, se croyait
regard. Il semblait qu'il connt tout le monde, qu'il st le royaume,
homme par homme... Cela faisait trembler.

Le moyen ge avait une chose dont plusieurs remerciaient Dieu, c'est
que, dans cette confusion obscure, on passait souvent ignor; bien des
gens vivaient, mouraient inaperus... Cette fois, l'on crut sentir
qu'il n'y aurait plus rien d'inconnu, qu'un esprit voyait tout, un
esprit malveillant. La science qui,  l'origine du monde, apparut
comme Diable, reparaissait telle  la fin.

Cette vague terreur s'exprime et se prcise dans l'accusation que le
fils du duc de Bourgogne porta contre Jean de Nevers, l'homme de Louis
XI, qui, disait-il, sans le toucher, le faisait mourir, fondre  petit
feu, lui perait le coeur[420]... Il se sentait malade, impuissant,
li et pris de toutes parts au filet invisible de l'universelle
araigne[421].

[Note 420: Les actes ne donnent rien qui s'carte de la forme banale
de ces accusations; un moine noir, des images de cire baptises d'une
eau bruiant d'un sault de molin, l'une perce d'aiguilles, etc.
_Bibl. royale, mss. Baluze_, 165.]

[Note 421: Ce mot violent est de Chastellain. Il fait dire au lion de
Flandre: J'ay combattu l'universel araigne.]

Cette puissance nouvelle, inoue, le roi, ce dieu? ce diable? se
trouvait partout. Sur chaque point du royaume il pesait du poids d'un
royaume. La paix qu'il imposait  tous  main arme, leur semblait une
guerre. Les batailleurs du Dauphin (_l'carlate des gentilshommes_)
ne lui pardonnrent pas d'avoir interdit les batailles. La mme
dfense souleva le Roussillon; Perpignan dclara vouloir garder ses
bons usages; la franchise de l'pe, la libert du couteau, surtout
cette belle justice qui donnait pour pices au noble juge le tiers de
l'objet disput.

Les compagnies, les confrries non nobles, ne furent gure plus amies
que les nobles. Pourquoi, au lieu d'avoir recours  celles de Dieppe
ou de La Rochelle, se mlait-il de construire des vaisseaux, d'avoir
une marine[422]? Pourquoi, dans sa malignit pour l'Universit de
Paris, en fondait-il une autre  Bourges qui arrtait comme au passage
tous les coliers du midi? Pourquoi faisait-il venir des ouvriers
trangers dans le royaume, des marchands de tous pays  ses nouvelles
foires de Lyon, supprimant pour les Hollandais et Flamands le droit
d'aubaine, qui jusque-l les empchait de s'tablir en France?

[Note 422: Simon de Phares, qui vivoit alors, dit que le vice-amiral
de Louis XI, Coulon, n'acquit pas moins de rputation par mer que
Bertrand Duguesclin par terre. _Ms. Legrand._]

On lui avait reproch en Dauphin la foule des nobles qu'il avait
tirs de la basoche, de la gabelle, de la charrue peut-tre, ces
_nobles du Dauphin_, ayant pour fief la _rouillarde_ au ct. Que
dut-on penser, quand on le vit ds son premier voyage dcrasser tout
un peuple de rustres, qui, comme consuls des bourgades, des moindres
bastilles du Midi[423], venaient le haranguer; lorsqu'il jeta la
noblesse aux marchands,  tous ceulx qui voudroient marchander au
royaulme. Toulouse, la vieille Rome gasconne, se crut prise d'assaut
quand elle vit des soudards entrer de par le roi dans ses honorables
corporations, des marchaux ferrants, des cordonniers, monter au
Capitole[424].

[Note 423: Voir prsent vol., liv. XI, ch. III.]

[Note 424: Les tats du Languedoc se plaignent en 1467 de ce que le
roi nomme aux charges des cordonniers, marchaux et arbaltriers.
Paquet, Mmoire sur les institutions provinciales, communales, et les
corporations  l'avnement de Louis XI (couronn par l'Acadmie des
inscriptions).]

Anoblir les manants, c'tait dsanoblir les nobles. Et il osa encore
davantage. Sous prtexte de rglementer la chasse, il allait toucher
la _seigneurie_ mme en son point le plus dlicat, gner le noble en
sa plus chre libert, celle de vexer le paysan.

Rappelons ici le principe de la seigneurie, ses formules
sacramentelles: Le seigneur enferme ses manants, comme sous portes et
gonds, du ciel  la terre... Tout est  lui, fort chenue, oiseau dans
l'air, poisson dans l'eau, bte au buisson, l'onde qui coule, la
cloche dont le son au loin roule[425]...

[Note 425: Ces lignes rsument les formules allemandes; elles disent
avec plus de posie ce qui, du reste, se retrouvait partout. V. Grimm,
Deutsche Rechts Alterthmer, 46. Voir aussi ma Symbolique du droit:
Origines, etc., p. 42 et 228-30.]

Si le seigneur a droit, l'oiseau, la bte ont droit, puisqu'ils sont
du seigneur. Aussi tait-ce un usage antique et respect que le gibier
seigneurial manget le paysan. Le noble tait sacr, sacre la noble
bte. Le laboureur semait; la semence leve, le livre, le lapin des
garennes, venaient lever dme et censive. S'il rchappait quelques
pis, le manant voyait, chapeau bas, s'y promener le cerf fodal. Un
matin, pour chasser le cerf,  grand renfort de cors et de cris,
fondait sur la contre une tempte de chasseurs, de chevaux et de
chiens, la terre tait rase.

Louis XI, ce tyran qui ne respectait rien, eut l'ide de changer cela.
En Dauphin, il avait hasard de dfendre la chasse[426].  son
avnement, il trahit imprudemment l'intention d'tendre la dfense au
royaume, sauf  vendre sans doute les permissions  qui il voudrait.
Le sire de Montmorenci, ayant l'honneur de recevoir le roi chez lui,
voulait le rgaler d'une grande chasse, et pour cela il avait
rassembl de toutes parts des filets, des pieux, toutes sortes
d'armes, d'instruments de ce genre. Au grand tonnement de son hte,
Louis XI fit tout ramasser en un tas, tout brler.

[Note 426: Il rvoqua la dfense,  l'approche de sa grande crise:
Nagure, par le maistre des eaux et forest... a est faicte deffense
gnrale audit pays de chasser  aucunes bestes... S'il vous appert
que lesdiz nobles ayent de toute anciennet accoustum chasser et
pescher en nostre dit pays de Dauphin, que les habitans ayent droit
ou leur ait autrefois par nous est permis de chasser et pescher,
moyennant le payement de ladicte rente ou droicts... permettez et
souffrez... Ordonnances, XVI, I; 11 juin 1463.]

Si l'on en croit deux chroniqueurs hostiles, mais qui souvent sont
trs-bien instruits, il aurait ordonn que sous quatre jours tous ceux
qui avaient des filets, des rets ou des piges, eussent  les remettre
aux baillis royaux, il aurait interdit les forts aux princes et
seigneurs, et dfendu expressment la chasse aux personnes _de toute
condition_, sous peines corporelles et pcuniaires. L'ordonnance peut
avoir t faite, mais j'ai peine  croire qu'il ait os la
promulguer[427]. Les mmes chroniqueurs assurent qu'un gentilhomme de
Normandie, ayant, au mpris de la volont du roi, chass et pris un
livre, il le fit prendre lui-mme et lui fit couper l'oreille. Ils ne
manquent pas d'assurer que le pauvre homme n'avait chass que sur sa
propre terre, et pour rendre l'histoire plus croyable, ils ajoutent
cette glose absurde, que le roi Louis aimait tant la chasse qu'il
voulait dsormais chasser seul dans tout le royaume.

[Note 427: Elle ne se trouve point.--Unum edixit, quod, sub poena
confiscationis corporis et bonorum..., omnes qui plagas, retia, vel
laqueos quoscumque venatorios haberent... baillivis deferrent... Ipse
in domo domini de Momorensi... _Bibliothque royale, ms. Amelgardi_,
lib. I, XXI, 122. Chastellain parle comme si l'ordre du roi et t
excut; il se sert du mot _harnois_ qui indiquerait plus que les
instruments de chasse, et il ajoute une circonstance grave,
l'_interdiction des forts_: Par toutes villes et pays fit bler et
ardoir et consumer en feu _tous les harnois_ du royaulme, et fit
_dfendre toutes forests_  tous princes et seigneurs, et toutes
manires de chasses  qui qu'elles fussent, sinon soubs son cong et
octroy. Chastellain, p. 215. Du Clercq affirme la mme chose, mais
avec une mesure judicieuse: il dit que le roi: Feit _par toute l'Isle
de France_ et environ brusler tous les rests, etc. Et pareillement,
comme on disoit, avoit faict faire par tout son royaulme et _l o il
avoit est_; et moy estant  Compigne, en veis plusieurs ardoir. Du
Clercq, liv. V, ch. I.]

Que les gens du roi, comme on le dit encore, aient fait ce que le roi
dfendait aux seigneurs, qu'ils aient vex les pauvres gens, c'est
chose assez probable. Ce qui est authentique et certain, ce sont les
articles suivants qu'on lit dans les comptes de Louis XI (dans le peu
de registres qui en restent encore): Un cu  une pauvre femme dont
les lvriers du roi ont trangl la brebis;-- une femme dont le chien
du roi a tu une oie;-- une autre dont les chiens et lvriers ont tu
le chat. Autant  un pauvre homme dont les archers ont gt le bl en
traversant son champ[428].

[Note 428: Au Roy nostre seigneur, baill par le sire de Montaigu, un
escu pour donner  ung pouvre home, de qui ledit Seigneur fist prandre
de lui ung chien, au mois de dcembre derrenier pass; et ung escu
pour donner  une pouvre femme, de qui les lvriers dudit Seigneur
estranglrent une brebis, prs Notre-Dame-de-Vire.--Ung escu pour
donner  une femme, en rcompense d'une oye, que le chien du Roy,
appel Muguet, tua auprs de Blois.--Au Roy encores, baill par
Alexandre Barry, homme d'armes des archiers de la garde pour donner 
ung pouvre homme prs le Mans, en rcompense de ce que les archiers de
sa garde avoient gast son bl, en passant par ung champ, pour eulx
aller joindre droit au grand chemin, ung escu.--Au Roy, un escu, pour
donner  une pouvre femme, en rcompense de ce que ses chiens et
lvriers lui turent ung chat prs Montloys,  aller de Tours 
Amboise. (Communiqu par M. Eugne de Stadler.) _Archives du royaume,
registres des comptes, K. 294, fol. 15, 43, 48, 49-50, annes
1469-1470._]

Ces petits articles en disent beaucoup. D'aprs de telles rparations
aux pauvres gens, d'aprs les nombreuses charits qu'on trouve dans
les mmes comptes, on serait tent de croire que ce politique avis
aura eu souvent vellit, dans sa guerre contre les grands, de se
faire le roi des petits. Ou bien, faudrait-il supposer que dans ses
spculations dvotes, o il prenait pour associs les saints et
Notre-Dame, tenant avec eux compte ouvert et travaillant ensemble 
perte et gain, il aura cru, par des charits, de petites avances, les
intresser dans quelque grosse affaire? Peut-tre enfin, et cette
explication en vaut une autre, le mchant homme tait parfois un
homme[429], et parmi ses iniquits politiques, ses cruelles justices
royales, il se donnait la rcration d'une justice prive, qui aprs
tout ne cotait pas grand'chose.

[Note 429: Il faut distinguer les poques. Louis XI n'tait pas alors
ce qu'il fut depuis; c'tait encore un homme. Il aimait beaucoup sa
mre, et la pleura sincrement. Il avait annonc des intentions douces
et pacifiques. On lui a souvent entendu dire que, comme il tiroit
beaucoup de ses peuples, il vouloit, en puisant leurs bourses,
_pargner leur sang_. _Legrand, Hist. mss., IV, 31._ Pie II, dans son
loge (il est vrai, fort intress), numre toutes les vertus de
Louis XI, son _humanit_, etc. Aprs avoir rappel son enfance
studieuse, ses malheurs, il ajoute: Audiamus quid agat Ludovicus in
paterno solio collocatus. An ludit et choreis indulget, an vino madet,
an crapula dissolvitur, an marcet voluptatibus. An rapinas meditatur,
_an sanguinem sitit_? Nihil horum... O beatum Franci regnum cui talis
rex prsidet!  felix exilium quod talet remisit prsidium! nc
Silvii opra, p. 859, 17 martii 1462.]

Quoi qu'il en soit, d'avoir menac le droit de chasse, touch  l'pe
mme, cela suffisait pour le perdre. C'est, selon toute apparence, ce
qui donna aux princes une arme contre lui. Autrement, il est douteux
que les nobles et petits seigneurs eussent suivi contre le roi la
bannire des grands, une bannire depuis bien des annes roule,
poudreuse. Mais ce mot, _plus de chasse_, les forts interdites,
l'historiette surtout de l'oreille coupe[430], c'tait un pouvantail
 faire sortir de chez lui le plus paresseux hobereau; il se voyait
attaqu dans sa royaut sauvage, dans son plus cher caprice, chass
lui-mme sur sa terre, dj forc au gte... Quoi, aux dernires
Marches, aux landes de Bretagne ou d'Ardenne, partout le roi, toujours
le roi! Partout,  ct du chteau, un bailli qui vous force 
descendre,  rpondre aux clabauderies d'en bas, qui poussera au
besoin vos hommes  parler contre vous... jusqu' ce que, de guerre
lasse, vous ayez tu chiens et faucons, renvoy vos vieux
serviteurs...

[Note 430: Le dernier souvenir de la libert fodale (qui tait
pourtant la servitude du peuple) s'est rattach d'une manire assez
bizarre au rgne qui prcda celui de Louis XI. Charles VII est devenu
ainsi le roi de l'ge d'or. Lire les charmants vers de Martial de
Paris, charmants, absurdes historiquement: Du temps du feu Roy, etc.

V. dans les notes de mon Introduction  l'Histoire universelle, la
traduction des chansons de chasse, de l'appel des chasseurs, etc.
C'est la fracheur de l'aube.]

Ds lors, ni cor, ni cris, toujours mme silence, sauf la grenouille
du foss qui coasse aprs vous... Toute la joie du manoir, tout le sel
de la vie, c'tait la chasse; au matin le rveil du cor, le jour la
course au bois et la fatigue; au soir, le retour, le triomphe, quand
le vainqueur sigeait  la longue table avec sa bande joyeuse. Cette
table o le chasseur posait la tte superbement rame, la hure norme,
o il refaisait son courage avec la chair des nobles btes[431], tues
 son pril, qu'y servir dsormais?... Qu'il fasse donc pnitence, le
triste seigneur, qu'il descende aux viandes roturires, ou bien qu'il
mange la chair blanche[432] avec les femmes et vive de basse-cour...

[Note 431: Telle est partout la croyance barbare ou hroque. Achille
fut, comme on sait, nourri de la moelle des lions. Les Carabes
mangeaient de la chair humaine, malgr leur rpugnance, afin de
s'approprier la bravoure de leurs plus braves ennemis. V. aussi le
sublime chant grec, o l'aigle dialogue avec la tte du clephte dont
il se repat: Mange, oiseau, c'est la tte d'un brave, mange ma
jeunesse, mange ma vaillance, etc. J'ai traduit ce chant dans une
note de mon Introduction  la Symbolique du droit (Origines du droit
trouves dans les formules et symboles).]

[Note 432: Le hros ne doit manger que de la viande rouge, afin
d'avoir le coeur rouge, comme l'ont les braves. Le lche a le coeur
ple, dans les traditions barbares.]

Qui s'y ft rsign se serait senti dchu de noblesse. Quiconque
portait l'pe, devait tirer l'pe.




LIVRE XIV




CHAPITRE PREMIER

CONTRE-RVOLUTION FODALE: BIEN PUBLIC

1465


Louis XI voyait venir la crise[433], et il se trouvait seul, seul dans
le royaume, seul dans la chrtient.

[Note 433:  ce moment solennel, il se fait comme un silence dans les
monuments de l'histoire. Pas une ordonnance royale en dix mois, de
mars 1464 en mai 1465 (sauf deux ordonnances sans date qu'on a places
l sans raison). Les trois annes prcdentes viennent de remplir un
norme volume.]

Il fallait qu'il sentt bien son isolement pour aller chercher, comme
il le fit, l'alliance lointaine du Bohmien et de Venise; alliance
contre le Grand Turc, assez bizarre dans un pareil moment. Mais en
ralit, si les affaires n'eussent march trop vite, le Bohmien et
probablement attaqu le Luxembourg[434], Venise et fourni des
galres[435].

[Note 434: Comme il offrit de le faire plus tard.]

[Note 435: Pour juger ce trait, il faut peut-tre encore tenir compte
du droit du moyen ge, qui (dans l'esprit du peuple au moins) n'tait
pas encore effac: c'tait chose injuste, impie, d'attaquer un crois.
Louis XI se mettait sous la protection de ce droit, en dclarant
s'unir contre le Turc avec Venise et la Bohme.--Dans cet acte
curieux, les parties contractantes semblent prtendre  faire un
triumvirat de l'Europe; elles parlent hardiment pour des allis qui
n'en savent rien, pour leurs ennemis mme, Venise pour les Italiens,
le Bohmien pour les Allemands, Louis XI pour les princes franais. Et
ce n'est pas une ligue temporaire: c'est le plan d'une confdration
durable qui rgle dj le vote entre les nations et dans chaque
nation, on pourrait y voir une bauche des fameux projets de
Rpublique chrtienne, de Paix europenne. Preuves de Commines, d.
Lenglet, II, 431.]

Nos grands amis et allis, les cossais, nous menacrent, loin de nous
secourir. Et les Anglais semblaient prs d'attaquer. Warwick seul
peut-tre sauva  la France une descente anglaise, et  douard la
folie d'une guerre trangre aprs la guerre civile; folie trop
vraisemblable, au moment o nos ennemis venaient de marier ce jeune
douard, de placer dans son lit et  son oreille une douce
solliciteuse pour mettre la France  feu et  sang.

Louis XI craignait fort que le pape, lui gardant rancune, n'autorist
la ligue. Il se hta de lui crire que ses ennemis taient ceux du
saint-sige, que les princes et les seigneurs voulaient, par-dessus
tout, rtablir la Pragmatique, les lections, disposer  leur gr des
bnfices. Le pape, sans se dclarer, lui rpondit gracieusement, et
lui envoya, pour lui et la reine, des _Agnus Dei_[436].

[Note 436: Lettre de matre Pierre Gruel au Roy. _Mss. Legrand_, 14
septembre 1465.]

Les seuls secours que reut Louis XI lui vinrent de Milan et de
Naples. Sforza et Ferdinand le Btard[437] comprirent trs-bien que si
les Provenaux suivaient Jean de Calabre, comme ils prtendaient le
faire,  la conqute de la France, le tour de l'Italie viendrait.
Sforza envoya dans le Dauphin son propre fils Galas avec huit cents
hommes d'armes et quelques mille pitons. Ferdinand fit croiser des
galres qui, passant et repassant le long des ctes, tinrent les
Provenaux en alerte. Faibles secours, indirects, mais non sans
efficacit.

[Note 437: Les intelligences que le roi entretenait avec Ferdinand, en
opposition aux intrts de Jean de Calabre, furent une des causes de
la Ligue: Un messager du royaume allait de par le Roy, lequel au roy
Fernand rescrivoit, que de luy ne se donna soulcy au duc Jean, il ne
l'aideroit mye. Le messager fut arrestez; on trouva sur luy la lettre,
qui de la main du roy Louys estoit signe. La chronique de Lorraine,
Preuves de D. Calmet, III, XXIII. Pierre Gruel, prsident au Parlement
de Grenoble, crit au roi: Sire, ce pays du Dauphin est esmeu pour
le retournement qu'ont fait ses seigneurs de Velai, et aussi pour ce
que tout le pas de Provence est en armes, et l'on doubte, pour ce
qu'ilz ont monseigneur de Calabre comme leur Dieu; combien que avons
nouvelles que l'arme du roy Fernand par mer a couru la costire de
Provence. (Communiqu par M. J. Quicherat.) _Bibl. royale, mss. Du
Puy, 596, 14 septembre 1465._]

Les Italiens de Lyon rendirent au roi un autre service: ce fut de
fournir des armures aux gentilshommes qui lui venaient du
Dauphin[438], de Savoie et de Pimont ces armures se tiraient surtout
de Milan. Il est probable aussi que les Mdicis lui firent passer
quelque argent par leurs commis de Lyon[439]. Sa flatteuse lettre 
Pierre de Mdicis, son ami et fal conseiller, o il lui permet de
mettre les lis de France dans ses armes, a bien l'air d'une quittance.

[Note 438: S'ils ont besoin de harnois et de brigandines, qu'ils en
facent bailler par les marchands qui les ont, et le receveur en
respondra. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, 1465._]

[Note 439: Autrement, je ne vois pas trop pourquoi il aurait pris ce
moment pour parer de nos fleurs de lis les boules des _medici_. Le roi
ne donne qu'un motif peu srieux: Ayans en mmoire la grande, louable
et recommandable renomme que feu Cosme de Medici a eue en son
vivant..., et en obtemprant  la supplication et requeste qui faite
nous est de la part de nostre am et fal conseilleur Pierre de
Medici. _Archives du royaume, J. Registre 194, n 23, mai 1465._]

Au dedans, les ressources du roi taient faibles, incertaines. Sur les
vingt-sept provinces du royaume, il n'en avait que quatorze; dans ces
quatorze mme, il tait probable que l'appel fodal du ban et de
l'arrire-ban grossirait l'arme des princes plutt que la sienne. Il
avait  et l des francs-archers; il avait quelques compagnies
d'ordonnance bien-armes, bien montes et lestes. Seulement, ces
compagnies, formes par Dunois, Dammartin et autres ennemis du roi, ne
reconnatraient-elles pas en bataille la voix de leurs vieux chefs?...
Il venait de faire une belle ordonnance qui protgeait l'homme d'armes
contre la tyrannie du capitaine, l'habitant contre celle de l'homme
d'armes. Mais ce bon ordre mme semblait tyrannie.

Autre nouveaut peu agrable aux troupes. Il mit prs d'elles des
inspecteurs qui tous les trois mois inspecteraient hommes, chevaux et
armes, et qui informeraient le roi de tout, principalement des
dispositions et volonts[440].

[Note 440: Ils devaient noter les absents, informer le roi et du
nombre, et de l'tat matriel, et _des dispositions et volonts_.
Dfense aux capitaines d'affaiblir leurs compagnies, en laissant aller
leurs hommes, de profiter sur les absents, de recevoir la paie des
soldats sur papier. L'homme d'armes est protg contre son capitaine,
qui ne peut plus lui faire de retenue, l'habitant contre l'homme
d'armes qui ne loge plus qu'en payant. Le commissaire des guerres doit
faire signer ses rles par le juge du lieu. Ordonnance du 6 juin 1464,
_Bibl. royale, Legrand, Hist. mss._, VII, 55.]

Le premier besoin, dans une telle crise, c'tait de savoir tout, de
savoir vite. Il tablit la poste[441]: de quatre lieues en quatre
lieues un relais, o l'on fournirait des chevaux aux courriers du roi,
 nul autre, sous peine de mort. Grande et nouvelle chose! ds lors,
tout allait retentir au centre; le centre pouvait ragir  temps[442].

[Note 441: Non plus la poste de tortue, les messagers boteux, au
moyen desquels l'Universit tranait ses coliers. La poste royale
tait plutt imite des anciennes postes de l'empire romain. Louis XI
assura le service en payant au matre de poste le prix, alors norme,
de dix sols par cheval pour une course de quatre lieues. (Duclos, 19
juin 1464.)]

[Note 442: Pour la poste, pour l'arme, pour mille besoins, il fallait
de l'argent. N'osant augmenter les taxes, il voulut assurer les
rentres, y suppler par des expdients. Il rtablit le haut tribunal
des finances, la cour des Aides. Il essaya (d'abord en Languedoc) une
meilleure rpartition d'impts; il obligea les clercs et les nobles
qui acquraient des biens roturiers,  payer la taille, mesure fiscale
mais fort utile; les gens exempts d'impts, achetant avec avantage des
biens qui devenaient exempts, auraient fini par tout acheter. Le
bourgeois n'aurait plus rien possd, pas mme sa banlieue.]

 l'appui de ces moyens matriels, il ne ddaigna pas d'en employer
un moral, tout nouveau, et qui parut trange: il fit sa justification
publique, s'adressa  l'opinion, au peuple. Mais alors y avait-il un
peuple?

Outre la prtendue tentative d'enlvement, on l'accusait d'un crime
absurde, d'un guet-apens envers lui-mme. On disait, on rptait qu'il
appelait l'Anglais dans le royaume. Pour se laver de ces imputations,
il convoqua  Rouen les envoys des villes du nord, surtout des villes
de la Somme. Il fit son apologie par devant ces bourgeois; il en tira
promesse qu'ils se fortifieraient et se dfendraient. Seulement ils
stipulrent qu'on ne les appellerait pas hors de leurs murs, qu'ils
seraient dispenss du ban et de l'arrire-ban.

La Guienne, si bien traite par Louis XI, se montra assez froide. Les
Bordelais prirent ce moment pour crire que le frre du roi n'tait
pas suffisamment apanag; ils n'osaient dire expressment qu'il
fallait refaire un roi d'Aquitaine, un autre Prince noir, dont
Bordeaux et t la capitale. Plus tard, craignant de s'tre
compromis, ils adressrent au roi une lettre touchante, lui offrirent
deux cents arbaltriers, pays pour un quartier, s'offrirent
eux-mmes et restrent chez eux.

Si les villes furent peu sensibles  l'apologie royale, combien moins
les princes! Il les assembla pourtant, leur parla comme  ses parents,
avec une effusion  laquelle ils ne s'attendaient gure. Il rappela
toute sa vie, son exil, sa misre, jusqu' son avnement. Il dit que
le roi son pre avait laiss, vers la fin, tellement appauvrir la
chose publique qu'il devait bien remercier Dieu de l'avoir pu relever.
Il n'ignorait pas ce que pesait la couronne de France, et que, sans
les princes qui en taient les appuis naturels, il n'y avait roi pour
la soutenir. Au reste, il n'oubliait pas ce qu'il avait jur  son
sacre: De garder ses sujets, les droicts aussy et prrogatives de sa
couronne, _et de faire justice_[443].

[Note 443: Voir les lettres, manifestes et discours de Louis XI dans
Du Clercq, livre V, chap. XXIII, dans les Preuves de Commines, dition
Lenglet-Dufresnoy, II, 445, et dans les actes de Bretagne, d. D.
Morice, II, 90.]

Dans ce discours et dans ses manifestes, il prend les princes  tmoin
de la scurit et du bon ordre qu'il a tablis; il a tendu le
royaume, l'a augment du Roussillon et de la Cerdagne; il a rachet
les villes de Somme[444], grandes fortifications  la couronne. Tout
cela, _sans tirer du peuple plus que ne faisoit le Roi son pre_.
Enfin, grce  Notre-Seigneur, il a pein et travaill, en visitant
toutes les parties de son royaume, plus que ne fit jamais, en si peu
de temps, aucun roi de France, depuis Charlemagne.

[Note 444: Mmoire  dire et remonstrer de par le Roy aux prlats,
nobles et villes d'Auvergne: Ils donnent  entendre au peuple qu'ilz
veuillent le descharger de tailles et aydes... Faict bien  considrer
ces autres divisions passes, tant du Roy de Navarre, des Maillets
(_Maillotins_), et ce qui feut dict et sem par avant l'an 1418... Le
peuple depuis s'en trouva deceu... Au regard des tailles et aydes, n'y
a est _riens mis ny creu de nouvel_, qui ne fust du temps du Roy son
pre. _Bibl. royale, ms. Legrand, Preuves, avril? 1465._]

Ce discours loquent tait trs-propre  confirmer les princes dans
leur mauvais vouloir. Il avait, disait-il, relev la royaut; mais
c'tait l justement ce qu'ils lui reprochaient tout bas. Le comte de
Saint-Pol ne lui savait aucun gr apparemment d'avoir repris la
Picardie, ni les Armagnacs d'avoir mis  ct d'eux, au-dessus d'eux,
le Parlement de Bordeaux.

Il avait prouv dans ce discours que le vrai coupable, celui qui
appelait l'Anglais, c'tait le duc de Bretagne. Nul n'alla 
l'encontre; seulement, le vieux Charles d'Orlans, enhardi par son
ge, hasarda quelque excuse en faveur du duc, son neveu. Le pauvre
pote n'tait plus de ce monde, s'il en avait t jamais; cinquante
ans auparavant, son corps avait t retir de dessous les morts
d'Azincourt; son bon sens y tait rest. Louis XI ne lui rpondit
qu'un mot, mais tel que le faible vieillard, frapp au coeur, en
mourut quelques jours aprs.

Les autres, mieux appris, applaudirent le roi: On n'avoit jamais vu
homme parler en franois mieux ni plus honnestement... Il n'y en avoit
pas de dix l'un qui ne plorast. Tous ces pleureurs avaient en poche
leur trait contre lui[445]... Ils lui jurrent, par la voix du vieux
Ren[446], qu'ils taient  lui, corps et biens.

[Note 445: Le faux Amelgard, l'ami des princes, nous apprend lui-mme
que le vieux Dunois refusait d'aller ngocier en Bretagne pour le roi,
la goutte le retenait:  peine parti, il se trouva si bien que
personne ne montra plus d'activit pour faire entrer tout le monde
dans la ligue: Per varios nuntios et epistolas, etc.]

[Note 446: Ren d'Anjou rpondit pour tous, avec beaucoup de chaleur.
L'innocent acteur rptait la pice toute faite que lui avait apprise
son faiseur, l'vque de Verdun, pay par le roi.]

Cependant le duc de Bretagne, pour endormir encore le roi quelques
moments, lui envoya une grande ambassade, son favori en tte. Le roi
caressa fort le favori, et il croyait l'avoir gagn lorsqu'il apprit
que cet honnte ambassadeur tait parti, lui enlevant son frre, un
mineur, un enfant.

Le petit prince, charm d'tre important, tait entr de tout son
coeur dans le rle qu'on lui faisait jouer. Le roi lui avait dj
pourtant donn le Berri et promis mieux; il venait d'ajouter  sa
pension dix mille livres par an.

Des lettres, des manifestes coururent, sous le nom du jeune duc, o il
faisait entendre que son frre, dont il tait l'unique hritier, en
voulait  sa vie[447]. Il disait que le royaume, faute de bon
gouvernement, de justice et police, allait se perdre,  moins que lui
(ce garon de dix-huit ans!) n'y apportt remde. Il sommait ses
vassaux de prendre les armes pour faire des remonstrances. Il
invitait les princes et seigneurs  pourvoir (par l'pe) au
soulagement du pauvre peuple, au bien de la chose publique.

[Note 447: Le roi rpond: Comme chascun peut connoistre et a veu par
exprience, le Roi, depuis son advnement  la couronne, _n'a monstr
aucune cruaut_  personne, quelque faute ou offense qu'on eust faite
envers luy.--Lenglet. Cependant, dans une lettre de Louis XI o il
parle de la fuite de son frre, il lui chappe ce mot sinistre, qui
semble une menace: S'il a bien fait, _il le trouvera_. Du Clercq.]

Le manifeste du duc de Berri est du 15 mars; le 22, le Breton se
dclare ennemi de tout ennemi du Bourguignon, sans en excepter
Monseigneur le roi. Ds le 12, le comte de Charolais avait fini le
rgne des Croy, saisi le pouvoir. Longtemps ballott par l'hsitation
du malade, qui se livrait aujourd'hui  son fils, demain aux Croy, il
perdit patience, leur dclara guerre  mort dans un manifeste qu'il
rpandit partout. Il fit dire au dernier, qui s'obstinait  rester
encore, que s'il ne partait au plus vite, il ne lui en viendroit
bien. Croy se sauve aux genoux du vieux matre, qui s'emporte, prend
un pieu, sort, crie... Mais personne ne vient. Son fils, son matre
dsormais, voulut bien pourtant lui demander pardon. Le vieillard
pardonna, pleura... Tout est fini pour Philippe le Bon; nous n'avons 
parler maintenant que de Charles le Tmraire.

Ce Tmraire ou ce Terrible, comme on l'appela d'abord, commena son
violent rgne par le procs et la mort d'un trsorier de son pre, par
une brusque demande aux tats, une demande du 24 avril pour payer en
mai. Ordre  toute la noblesse de Bourgogne et des Pays-Bas d'tre
prsente et sous bannire au 7 mai... Et pourtant, peu firent faute;
on savait  quel homme on avait affaire. Il eut quatorze cents gens
d'armes, huit mille archers, sans compter tout un monde de
couleuvriniers, cranequiniers, les coutiliers, les gens du charroi,
etc.

Il fallut du temps au duc de Bretagne pour faire entendre l'affaire
aux ttes bretonnes; il en fallut  Jean de Calabre pour ramasser ses
hommes des quatre coins de la France. Le duc de Bourbon trouva si peu
de zle dans sa noblesse qu'il put  peine bouger.

Louis XI avait vu parfaitement que la grosse et incohrente machine
fodale ne jouerait pas d'ensemble; il crut qu'il aurait le temps de
la briser, pice  pice. Il comptait que, s'il arrtait seulement
deux mois le Bourguignon sur la Somme, le Breton sur la Loire, il
pourrait accabler le duc de Bourbon, l'touffer comme dans un cercle,
le serrant entre ses Italiens, ses Dauphinois et ce qu'on lui
enverrait du Languedoc; les Gascons d'Armagnac portaient le dernier
coup, et le roi revenait  temps pour combattre le Bourguignon seul,
pendant que le Breton tait encore en route. Tout cela supposait une
clrit inoue; mais le roi la rendait possible par l'ordre qu'il
mettait dans les troupes[448].

[Note 448: Au regard de son arme, elle n'est pas trop grande, mais
pour douze ou treize cents combatants, je croy que oncques homme ne
vit le semblable, ne garder plus bel ordre, tant en bataille en forme
de chevaucher, que  ne dommaiger point le peuple; ne il n'y a
laboureur qui s'enfuie, ne homme d'glise, ne marchand, et est tout le
monde en son ost, comme il seroit en la ville de Paris... Oncques ne
fut si gracieuse guerre. _Lettre de Cousinot au chancelier, Bibl.
royale, mss. Legrand, Preuves, 24 juin 1465._]

Le duc de Bourbon croyait que le roi allait, selon la vieille routine
de nos guerres, s'embourber devant Bourges, qu'il s'endormirait au
sige, n'osant laisser derrire lui une telle place. Donc, le duc
garnit Bourges. Mais le roi passa  ct, poussa en Bourbonnais,
emporta Saint-Amand. Le commandant de Saint-Amand s'enfuit  Montrond,
et il y est pris en vingt-quatre heures. Montrond tait une place
rpute trs-forte et qui devait arrter. Avant qu'ils se remettent de
leur surprise, le roi, en vingt-quatre heures encore, prend
Montluon, malgr sa rsistance; il n'en traite pas moins la ville
avec douceur, renvoie les troupes avec armes et bagages. Cette douceur
tente et gagne Sancerre. Au bout d'un mois de guerre, au 13 mai, tout
semble fini en Bourbonnais, en Auvergne, en Berri, moins Bourges; et
tout tait fini effectivement, si le marchal de Bourgogne n'tait
venu garder Moulins avec douze cents cavaliers.

Le roi attendait encore les Gascons, qui n'arrivaient pas. Il comptait
sur eux. Ds le 15 mars, il avait crit au comte d'Armagnac, et le
Gascon avait rpondu vivement que les comtes d'Armagnac avaient
toujours bien servi la couronne de France; que, certes, il ne
dgnrerait pas; seulement, il avait encore peu de gens et mal
habills; il allait assembler ses tats.

Louis XI avait fait beaucoup de bien  la Guienne et aux Gascons. Il
se fiait en eux beaucoup trop. Dans son premier voyage du midi, il
n'avait voulu confier sa personne qu' une garde gasconne. Il avait eu
quinze ans pour compagnon et confident le btard d'Armagnac; il lui
avait donn le Comminges, tant disput entre Armagnac et Foix, de plus
les deux grands gouvernements de Guienne et de Dauphin, nos
frontires des Pyrnes et des Alpes. Il avait, ds son avnement,
sign au comte d'Armagnac une grce de tous ses crimes, qui elle-mme
tait un crime; il avait, sans souci du droit ni de Dieu, accord
abolition complte  cet homme effroyable, condamn pour meurtre et
pour faux, mari publiquement avec sa soeur. Et au bout d'un an, le
brigand mettait les Anglais dans ses places, si le roi n'en et pris
les clefs.

Tout cela n'tait rien en comparaison des folies qu'il avait faites
pour les cadets d'Armagnac, se dpouillant pour leur faire une
monstrueuse fortune, dtachant du domaine en leur faveur ce qui avait
t donn  la branche de Champagne-Navarre en ddommagement de tant
de provinces: le duch de Nemours. Sous le nom de Nemours, c'taient
des biens infinis autour de Paris, et dans tout le nord[449]. Mais ce
ne fut pas assez; ce qui avait suffi  un roi ne suffit pas au favori
gascon; il fallut que Nemours devnt duch-pairie, que ce duc d'hier
et sige entre Bourgogne et Bretagne. Le parlement rclama, rsista;
le roi s'entta  croire que ce grand domaine royal serait mieux dans
des mains si dvoues.

[Note 449: Dans les diocses de Meaux, de Chlons, de Langres, de
Sens, etc.]

Ce Nemours, cet ami du roi tant attendu, arrive enfin. Il arrive, mais
 distance. Il lui faut une sret, un sauf-conduit; il envoie au camp
royal comme pour le demander, mais en ralit pour s'entendre avec
l'vque de Bayeux. Celui-ci, qui tait le prtre le plus intrigant du
royaume, tait venu comme pour voir la guerre; il s'tait fait soldat
du roi, pour le livrer. Normand et Gascon, ils s'entendent entre eux,
et avec le duc de Bourbon, avec M. de Chteauneuf, un intime de Louis
XI, qui de longue date vendait ses secrets. Ils se faisaient fort de
le surprendre dans Montluon; si les habitants avaient remu pour lui,
l'vque aurait prch de la fentre et jur que tout se faisait par
ordre de Sa Majest. Le duc de Bourbon, trouvant ce plan trop hardi,
le bon vque ouvrit l'avis trange de mettre le feu aux poudres; mais
les hommes d'pe eurent horreur de l'ide du prtre, ils se
rabattirent sur une autre; ils crurent qu'ils pourraient faire peur au
roi, lui remontrer qu'il avait trop d'ennemis, qu'il n'chapperait
pas, qu'il lui fallait se livrer lui-mme avec l'le-de-France au duc
de Nemours, donner la Normandie  Dunois, la Picardie  Saint-Pol, la
Champagne  Jean de Calabre, Lyon et le Nivernais au duc de Bourbon.
Le roi et t mis sous la tutelle d'un conseil ainsi compos: deux
vques (dont l'vque de Bayeux), huit matres des requtes et douze
chevaliers[450].

[Note 450: Legrand (_Histoire ms._ VIII, 48) tire tout ceci, dit-il,
d'une chronique favorable  Dammartin et peut-tre trop hostile  ses
ennemis. Cette observation ne me parat pas suffire pour faire rejeter
un rcit aussi vraisemblable, d'aprs la connaissance que nous avons
d'ailleurs du caractre des acteurs, de l'vque de Bayeux, de
Chteauneuf, etc.]

Pour rver un pareil trait, il fallait qu'ils se crussent vainqueurs,
et le roi sans ressources. Tout le monde, en effet, le jugea perdu,
lorsque, aprs la trahison de Nemours, on vit le comte d'Armagnac
amener aux princes son arme de six mille Gascons. Chose remarquable,
celle du roi n'en fut point dcourage. Il alla son chemin, prit
Verneuil, le rasa, emporta Gannat en quatre heures, atteignit les
princes  Riom et leur offrit bataille. Ils furent bien tonns. Le
duc de Bourbon alla se cacher dans Moulins. Les Armagnacs s'en
tirrent en jurant, comme d'habitude, en protestant de leur fidlit.
Ils mnagrent une trve gnrale du midi, jusqu'en aot; tout devait
alors s'arranger  Paris. Jusque-l personne ne pouvait porter les
armes contre le roi.

       *       *       *       *       *

Cette petite campagne, qui n'avait russi que par miracle, devait
bien donner  penser. Si le duc de Nemours avait trahi, tous devaient
trahir.

Le roi tait dans les mains de deux hommes peu srs, du duc de Nevers
et du comte du Maine. Il pouvait prir, avec tout son succs du midi,
si l'un n'arrtait quelque temps les Bourguignons, l'autre les
Bretons, si l'ennemi, oprant sa jonction, entrait avant lui dans
Paris.

Le comte du Maine s'tait pay d'avance, en se faisant donner les
biens de Dunois. Il avait gard la meilleure part de l'argent qu'il
recevait pour armer la noblesse; et avec tout cela, il agit mollement,
 moiti,  regret. Il n'avait garde de faire la guerre dans l'Anjou,
sur les terres de sa famille; il recula tout le long de la Loire
devant le duc de Bretagne, en sorte que les Bretons qui servaient dans
l'arme royale, voyant toujours en face la bannire bretonne, leurs
parents et amis, leur seigneur _naturel_, finirent par aller le
rejoindre.

Le duc de Nevers ne dfendit pas mieux la Somme. Il se souvint
qu'aprs tout il tait de la maison de Bourgogne, neveu de Philippe le
Bon, cousin du comte de Charolais. Il crut sottement qu'il ferait sa
paix  part. Avant mme que la campagne comment, ds le 3 mai, il
envoya prier pour lui. C'tait dcourager tout le monde; les villes
qui se fortifiaient furent refroidies; les grands seigneurs terriens
craignirent pour leurs terres et s'y tinrent, ou bien ils allrent
trouver le comte de Charolais. Tout ce que ce malheureux Nevers tira
du comte, ce fut un ordre de ne pas mettre garnison dans Pronne,
c'est--dire de se laisser prendre. Il avisa alors un peu tard que son
cousin tait son ennemi mortel, son perscuteur, son accusateur, et il
n'osa se livrer  lui; il n'eut pas mme le courage de sa lchet.

Le comte de Charolais avanait avec sa grosse arme, sa formidable
artillerie, mais sans trouver sur qui tirer[451]. Les villes ouvraient
sans peine[452], recevaient ses gens, en petit nombre il est vrai, et
leur donnaient des vivres pour leur argent. Il ne prenait rien sans
payer. Partout, sur son passage, il faisait crier qu'il venait pour le
bien du royaume; qu'en sa qualit de lieutenant du duc de Berri, il
abolissait les tailles, les gabelles.  Lagny, il ouvrit les greniers
 sel, brla les registres des taxes. Ce fut le plus grand exploit de
cette arme qui, le 5 juillet, occupa Saint-Denis.

[Note 451: Except  Beaulieu prs Nesle.]

[Note 452: Tournai, cette sentinelle avance du royaume, perdue en
pays ennemi, resta obstinment fidle.]

Le 10, les ducs de Berri et de Bretagne taient encore  Vendme. Le
11, le roi, qui revenait en toute hte, n'avait atteint que Clry. Il
tait  croire qu'avant l'arrive des uns et des autres, le
Bourguignon finirait tout, que le roi n'arriverait jamais  temps pour
sauver Paris.

Paris voulait-il tre sauv? c'tait douteux. Le roi lui avait refus
une exemption qu'il accordait aux villes de la Somme. Il eut beau
crire du Bourbonnais mille tendresses pour cette chre ville; il
voulait, disait-il, confier la reine aux Parisiens, et qu'elle
accoucht chez eux; il aimait tant Paris qu'il perdrait plus
volontiers moiti du royaume. Paris fut peu touch. L'Universit,
presse d'armer ses coliers, maintint son privilge. Ce qu'on accorda
libralement, ce furent des processions, des sermons; on sortit la
chsse de sainte Genevive; le fameux docteur L'Olive prcha,
recommanda de prier pour la reine, pour le fruit de la reine, pour les
fruits de la terre... Ce n'tait sermon de croisade.

Voil les Bourguignons devant Paris. Commines, qui y tait, avoue avec
une navet malicieuse la confiance, l'outrecuidance de cette jeune
arme[453], qui n'avait jamais vu la guerre, mais qui se sentait
invincible sous le plus grand prince du monde.  peine  Saint-Denis,
ils voulurent faire peur  la ville; ils mirent en batterie deux
serpentines, firent grand bruit, un beau _hurtibilis_. Le lendemain,
tonns de voir que Paris n'envoyait pas les clefs, ils imaginrent
une fallacieuse tentative. Quatre hrauts vinrent pacifiquement  la
porte Saint-Denis, et demandrent vivres et passage, Monseigneur de
Charolais n'tant venu attaquer personne, ni prendre aucune ville du
roi, mais pour aviser avec les princes au bien public, et pour qu'on
lui livrt deux hommes[454]. Pendant que les capitaines bourgeois,
Poupaincourt et Lorfvre coutent  la porte Saint-Denis, les
Bourguignons attaquent  Saint-Lazare. Grande alarme dans la ville.
Cependant ils avaient trouv  qui parler; le marchal de Rouault, qui
s'tait jet dans Paris, les repoussa rudement.

[Note 453: La plupart n'taient jamais venus en France; c'tait pour
eux un voyage de dcouvertes.--Voir les vers cits par Jehan de Haynin
(imprim dans le Barante de M. de Reiffenberg, t. VI):

  De Dommartin en Goalle
  On voit de France la plus belle,
  On voit Paris, et Saint-Denis,
  Et Clermont-en-Beauvoisis;
  Et qui ung peu plus haut monteroit
  Saint-Estienne de Meaux verroit.]

[Note 454: Probablement le duc de Nevers et le chancelier Morvilliers,
qui avait manqu au comte Charolais.]

Cela les fit songer. Ils trouvrent qu'ils taient loin de chez eux,
qu'ils avaient laiss bien du pays derrire, bien des rivires, la
Somme, l'Oise. M. de Charolais en avait fait assez; il avait tenu sa
journe devant Paris, et personne n'avait os sortir en bataille. S'il
n'en faisait davantage, c'tait la faute des Bretons qui n'taient pas
venus. Mais le roi venait, et au plus vite; on le savait pour sr, une
grande dame l'avait crit de sa main.

La retraite ne convenait pas aux intrts du grand meneur Saint-Pol,
qui avait pouss  la guerre pour se faire conntable[455]. Il n'avait
pas conduit le comte de Charolais jusqu' Paris pour retourner si
vite. Au dfaut des Bretons qui n'arrivaient pas, il avait prs du
comte un homme pour dire qu'ils arrivaient, un Normand trs-avis,
vice-chancelier du duc de Bretagne, qui, ayant des blancs-seings de
son matre, les remplissait pour lui et le faisait parler; chaque jour
le duc venait demain, aprs-demain, il ne pouvait tarder.

[Note 455: Les confdrs voulaient faire un rgent, ensemble un
conntable. _Response faite par le sieur de Crvecoeur, prisonnier,
aux interrogations  luy faites par M. l'admiral. Bibliothque royale,
mss. Legrand_, cartons 1 et 5.]

Saint-Pol gagna; il obtint qu'on irait au-devant, qu'on passerait la
Seine; aussi bien, cette dvorante arme ne pouvait rester l sans
vivres[456]. Il prit le pont de Saint-Cloud.

[Note 456: Mondit seigneur n'a pas fin, n'y peu avoir d'eux (_de
ceux de Paris_) pour un denier de vivres, et se ne fussent ceulx de
Saint-Denys, l'on eust eu faute de pain. L'on a grand disette
d'aveine... Car il n'est point  croire la compagnie de chevaux qui
est en cette arme. Escrit hastivement  Saint-Clou. _Preuves de
Legrand, 15 juillet._--Le 14, le comte de Charolais crit  son pre
en partant de Saint-Cloud: Jacoit ce, mon trs-redout seigneur, que
dernirement je vous eusse escrit que je passerois pas outre ledit
passaige de Saint-Clou jusqu' tant que j'aurois nouvelles de vous,
touchant les cent mille escus... dont par plusieurs mes lettres vous
ay escrit, esprant que vous aurez piti de nous tous...--Il ajoute
de sa main: Nous assemblerons cette semaisne  M. de Berry et  beau
cousin de Bretagne; pour quoy, se, en leur compagnie, le payement nous
failloit, sans le dangier qui en pourroit avenir, vous pouvez penser
quel deshonneur, esclandre et honte ce seroit, premirement  vous et
 toute la compagnie.--Autre lettre du mme jour  ses secrtaires:
Qu'ils l'avertissent _ tue cheval_, quand ils auront assembl les
cent mille escus. _Bibl. royale, mss. Du Puy, 595, 14 juillet 1465._]

Les Parisiens, effrays de n'avoir plus la basse Seine, de ne pouvoir
plus compter sur les arrivages d'en bas, se sentaient dj la faim
aux dents. Ils trouvrent bon ds lors qu'on ret les hrauts, qu'on
envoyt des gens honorables  qui M. de Charolais dclarerait en
confidence pourquoi il tait venu. Longuement, lentement
parlementaient les hrauts  la porte Saint-Honor, sous mille
prtextes; ils demandaient  acheter du papier, du parchemin, de
l'encre, puis du sucre, puis des drogues. Les gens du roi furent
obligs de faire fermer la porte.

Le roi, qui savait tout, se htait d'autant plus. Il crivit le 14
qu'il arrivait le 16. Il accourait pour se jeter dans Paris, sentant
qu'avec Paris, quoi qu'il arrivt, il serait encore roi de
France[457]. Il aimait mieux ne pas combattre, s'il pouvait, mais 
tout prix il voulait passer. Il prvoyait que les Bourguignons, plus
forts que lui d'un tiers, se mettraient entre lui et la ville. Il
avait mand de Paris deux cents lances (mille ou douze cents
cavaliers); son lieutenant-gnral, Charles de Melun, devait les lui
envoyer avec le marchal de Rouault[458]. Les Bourguignons campaient
fort loigns les uns des autres; leur avant-garde tait vers Paris, 
deux lieues des autres corps. Si le roi les prenait d'un ct, Rouault
de l'autre, ils taient dtruits; dtruits ou non, le roi passait.

[Note 457: Il disoit que S'il y pouvoit entrer le premier, il se
sauveroit, et avec sa couronne sur la tte. Plusieurs fois, m'a-t-il
dit, que s'il n'eust pu entrer dans Paris, et qu'il eust trouv la
ville mure, il se fust retir vers les Suisses, ou devers le duc de
Milan, Francisque, qu'il rputoit son grand amy. Commines.--Le duc de
Bedfort disait dj: De la possession de cette ville despend cette
seigneurie (de France).]

[Note 458: Charles de Melun empcha le marchal Rouault de sortir de
Paris, _quoique le roy luy eust escrit que le_ LENDEMAIN IL DONNEROIT
BATAILLE _au comte de Charolois, et qu'il vinst avec deux cens lances,
pour prendre l'ennemi par derrire_... Lenglet. La note de Louis XI
qui termine l'accusation de Charles de Melun prouve assez que ce
n'tait pas une vaine imputation de ses ennemis.]

Arriv  Montlhry le matin, il voit la route occupe par
l'avant-garde bourguignonne que le reste rejoint en toute hte.
Rouault ne parat pas. Le roi attend sur la hauteur, occupant la
vieille tour, se couvrant d'une haie et d'un foss. Il attend deux
heures, quatre heures (de six  dix), mais Rouault ne vient pas.

Le roi avait de meilleures troupes, plus aguerries, mais il n'tait
nullement sr des chefs. Le foss seul faisait leur loyaut; ils
n'osaient le passer sous l'oeil du roi. Mais une fois pass, M. de
Brz, qui menait l'avant-garde, et fort bien pu se trouver
bourguignon, auquel cas le comte du Maine, qui avait l'arrire-garde,
ft peut-tre tomb sur le roi[459]. Que Paris se dclart, qu'on vt
venir seulement cent cavaliers de ce ct, tous taient loyaux et
fidles.

[Note 459: Commines ne croit pas que le comte du Maine ni Charles de
Melun aient trahi, mais Louis XI le croit. Commines, qui tait alors
un jeune homme de dix-huit ans, a pu ne pas bien connatre les faits
de ce temps.]

Le roi envoie  Paris en toute hte; il est en prsence, il n'y a pas
un moment  perdre. Charles de Melun rpond froidement que le roi lui
a confi Paris, qu'il en rpond, qu'il ne peut dgarnir sa place[460].
Les messagers, en dsespoir de cause, s'adressent aux bourgeois,
courent les rues, crient que le roi est en danger, qu'il faut aller au
secours. Chacun ferme sa porte et reste chez soi[461].

[Note 460: Ce sont du moins les excuses qu'il fit valoir au procs.]

[Note 461: Mais oncques pour cris qu'ils fissent, la commune ne se
bougea. Du Clercq.]

Les Bourguignons, rangs en bataille, avaient, comme le roi, des
raisons pour attendre. Leurs amis, dans l'arme royale, ne se
dcidaient pas. Brz, le comte du Maine, restaient immobiles.
Celui-ci reut en vain un hraut de Saint-Pol.

Les Bourguignons sentaient qu' la longue cette grande ville qu'ils
avaient  dos pourrait bien s'branler; ils rsolurent de forcer la
main  leurs amis, d'aller  eux, puisqu'ils n'osaient venir. Ils
marchrent sur Brz, lequel, docile  cet appel, descendit en
bataille, contre l'ordre du roi.

Le roi croyait pourtant avoir gagn Brz. Il venait de lui rendre
l'autorit en Normandie, de le faire de nouveau capitaine de Rouen,
grand snchal, et plus grand que jamais, ses jugements tant
dsormais sans appel[462]. Il se l'tait attach de trs-prs, lui
donnant une de ses soeurs, fille naturelle de Charles VII, pour son
fils, avec une dot royale[463].

[Note 462: Chartes du 7 janvier 1465 (communiqu par M. Chruel),
_Archives municipales de Rouen, registre V-2, fol. 89._]

[Note 463: Payement de 4500 livres  compte, 26 mai 1464. _Archives du
royaume, 26 mai 1464, K, 70._]

Un moment avant la bataille, il le fait venir, et lui demande s'il est
vrai qu'il a donn sa signature aux princes. Brz, qui plaisantait
toujours, rpond en souriant[464]:

Ils ont l'crit, le corps vous restera. Il resta en effet; il fut le
premier homme tu[465].

[Note 464: Et le dit en gaudissant, car ainsi estoit-il accoustum de
parler. Au moment de la bataille, il dit encore: Je les mettray
aujourd'hui si prs l'un de l'autre, qu'il sera bien habile qui les
pourra desmesler. Commines.--Allait-il combattre pour ou contre Louis
XI, quand il fut tu? rien ne l'indique. Peut-tre ne le savait-il pas
lui-mme, les chances tant assez gales. Ce politique indiffrent,
qui avait tant vu et tant fait, n'en tait que plus dispos  se
moquer de tout. On cite un autre mot qu'il dit un jour au roi, le
voyant mont sur un petit cheval: Votre Majest est trs-bien monte;
car je ne pense pas qu'il se puisse trouver cheval de si grande force
que cette haquene.--Comment cela? dit le roi.--Pour ce que elle porte
Votre Majest et tout son conseil. Lenglet.]

[Note 465: Justice de Dieu, aide de Louis XI? (V. _Amelgard_)... J'ai
dj parl au tome prcdent de cet important personnage, politique,
gnral, lgislateur; du moins il voulait l'tre: sous Charles VII, il
s'tait fait donner un mmoire pour rformer la procdure. Il tait
pote aussi. De la Rue, III, 327.--Voir  la cathdrale de Rouen le
noble tombeau, simple et grave,  ct du monument thtral de Louis
de Brz, en face du triomphant spulcre des Amboise. Il y a l deux
sicles d'histoire.--L'inscription, qui n'existe plus, est dans M.
Deville, Tombeaux de Rouen, p. 60.]

Le mouvement donn, il fallait suivre; le roi chargea, il renversa
Saint-Pol qui, trouvant un bois derrire lui, s'y enfona, se rserva
et attendit la fin. Le comte de Charolais, avec le gros de la
bataille, ramena le roi vers la hauteur; puis, passant  ct, il
chargea violemment, sans s'arrter, une aile du roi, tout  la
dbandade; le comte du Maine, au lieu de soutenir, avait emmen
l'arrire-garde, huit cents hommes.

Le comte de Charolais alla, alla toujours, jusqu' ce qu'il et pass
d'une demi-lieue Montlhry et le roi; deux traits d'arc plus loin, il
tait pris. Et le retour ne fut pas sans danger; un piton serr de
trop prs lui porta un coup dans l'estomac. Puis, voil des hommes
d'armes qui tombent sur lui, il reoit un coup d'pe dans la gorge.
Il tait reconnu, entour, saisi, quand un de ses cavaliers, homme
lourd et sur un lourd cheval, donna tout au travers, et le dgagea. Il
se trouva que ce librateur tait un Jean Cadet, fils d'un mdecin de
Paris, qui s'tait donn au comte; il le fit chevalier sur place[466].

[Note 466: Olivier de la Marche le nomme autrement: Le fils de son
mdecin, nomm Robert Cotereau.]

La situation tait bizarre. Le roi tait sur Montlhry, n'ayant plus
que sa garde, le comte dans la plaine, si mal accompagn qu'il lui et
fallu fuir s'il tait venu seulement cent hommes contre lui. Les deux
princes taient rests, les deux armes s'taient enfuies.

Qui avait vaincu? on n'et pu le dire. Des Bourguignons, rallis en
petit nombre, serrs et clos de leurs charrois, voyaient  ct les
feux ennemis, et croyaient le roi en force. Plutt que de rester ainsi
sans vivres, entre le roi et Paris, ils voulaient partir, brler les
bagages. Saint-Pol lui-mme, qui avait tant pouss en avant, revenait
 cet avis. Ce fut une grande joie quand on sut que le roi avait
dlog[467].

[Note 467: Le rcit de Commines est bien malicieux: Environ minuit,
revindrent ceulx qui avoient est dehors, et pouvez penser qu'ils
n'estoient point alls loin; et rapportrent que le Roy estoit log 
ces feux. Incontinent on y envoya d'autres, et se remettoit chascun en
estat de combattre, mais la plupart avoit mieux envie de fuir. Comme
vint le jour, ceux qu'on avoit mis hors du camp, rencontrrent un
chartier qui apportoit une crusche de vin du village, et leur dit que
tout s'en estoit all... Dont la compagnie eut grant'joie; et y avoit
assez de gens qui disoient lors, qu'il falloit aller aprs, lesquels
faisoient bien maigre chre une heure devant. Commines, I, 4.]

Le roi, fort alarm de l'immobilit de Paris, et ne sachant plus mme
pour qui tait la ville, n'eut garde de s'y mettre. Il alla attendre 
Corbeil, s'informa. Si, dans ce moment dcisif, le comte de Charolais
et os aborder Paris, il finissait la guerre, selon toute apparence.
Il aima mieux prouver que le champ lui restait; il en prit possession,
 la vieille manire fodale et chevaleresque, faisant sonner et crier
aux carrefours du camp: Que, s'il estoit quelqu'un qui le requist de
bataille, il estoit prest de le recepvoir. Il passa le temps 
enterrer les morts; il reut, en vainqueur clment, la supplique de
ceux qui rclamaient le corps de M. de Brz.

Paris resta immobile; le roi y rentra et fut encore roi. Tous
revinrent  lui peu  peu, tous protestrent de leur fidlit. Il
reut les excuses, ne fit mauvaise mine  personne, fit semblant de
croire. En arrivant, il alla souper tout d'abord chez son fidle
Charles de Melun, avec force bourgeois et bourgeoises. Il leur conta
la bataille  sa manire, comment il avait attaqu le premier, gagn
la journe. Les Parisiens, de leur ct, se flicitaient d'avoir
achev la victoire[468]. En effet, la bataille finie, ils taient
alls, pleins d'ardeur, tomber sur les fuyards, ramasser les bagages:
Chariots, bahus, malles, boistes. Le greffier chroniqueur dit que ce
jour ils sortirent trente mille.

[Note 468: C'est le triomphant bulletin de la ville de Paris. Lire les
deux autres opposs entre eux, mais galement triomphants, celui du
comte de Charolais (vraiment homrique): Preuves de Commines, d.
Lenglet, II, 484-488, et celui de Louis XI; Lettres et bulletins des
armes de Louis XI, adresss aux officiers municipaux d'Abbeville et
publis par M. Louandre, 1837 (Abbeville).]

Le roi avait beau se dire vainqueur; on l'avait vu revenir bien mal
accompagn, cela enhardit la haute bourgeoisie. Tous les _honntes_
gens, serviteurs et valets des seigneurs, devinrent audacieux contre
le roi. Ils l'obligrent de garder pour lieutenant ce Charles de Melun
qui l'avait laiss sans secours  Montlhry[469]. L'vque, des
conseillers, des gens d'glise, vinrent le trouver aux Tournelles et
le prirent tout doucement de laisser conduire dsormais les affaires
par bon conseil. Ce conseil devait lui tre donn par six bourgeois,
six conseillers du parlement, six clercs de l'universit. Le roi
accorda tout, se montra confiant, plus mme que les bourgeois ne
voulaient, assurant qu'il allait les armer et prendre dix hommes par
dizaine.

[Note 469: Charles de Melun avait de longue date capt la popularit
Nous rencontrasmes au droit de l'hostel o pend l'enseigne du Dieu
d'amour en la rue Saint-Antoine... (_Matre_... _demanda_:) Qui nous
avoit meus requrir qu'il plust au Roy laisser  Paris messire Charles
de Melun, pour lors son lieutenant, attendu qu'il avoit est dlibr
en ladite ville le contraire...  quoy maistre Henry respondit que ce
qui en avoit est faict avoit est faict cuidans faire le proufit de
la ville, pource que ledit Charles de Melun avoit est moien envers le
Roy de faire abattre partie des aydes que ledit sieur prenoit en
icelle ville. _Dposition de maistre Henry de Livres et de Jehan de
Clerbourg. Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, juillet 1465._]

Ce fut son salut que pendant tout ce temps ses ennemis ne surent rien
faire. Le comte de Charolais n'approcha pas de Paris; il tait occup
 garder son champ de bataille,  sonner la victoire,  dfier l'air.
Les ducs de Berri et de Bretagne, jeunes princes, de sant dlicate,
venaient  petites journes. La jonction se fit  tampes. tampes
devait plaire au duc de Bretagne; c'tait son apanage de jeunesse dont
il avait longtemps port le nom, en dpit des cadets de Bourgogne qui
le portaient aussi. On s'y arrta quinze jours  y attendre le duc de
Bourbon et les Armagnacs. Puis il fallut attendre le marchal de
Bourgogne, qui, ayant t battu en route; tranait, boitait. L'on
attendit encore le duc de Calabre et les Lorrains, qui ne venaient
pas; ce n'tait pas leur faute, suivis de prs par les troupes du roi,
ils avaient t obligs d'viter la Champagne et de faire le tour par
Auxerre[470].

[Note 470: Le btard de Vendme ctoya si bien l'arme du duc de
Calabre et du marchal de Bourgogne, qui les empcha d'entrer en
Champagne, et les obligea d'aller passer prs d'Auxerre. Il menait
avec lui un couturier qui faisoit les hoquetons blancs et rouges,  2
cus pice, et donnoit le douzime audit btard (sans doute pour
engager sur la route les francs archers  recevoir cet uniforme royal
et  grossir sa troupe). _Archives, Trsor des chartes, Procdures
criminelles faites par Tristan l'ermite_, J. 950.]

Les voil runis, et leur runion leur apprend une chose, la
difficult de rester ensemble. Il n'y avait pas moyen de nourrir en
mme lieu cette immense cohue de cavalerie; il fallut tout d'abord,
pour ne pas s'affamer, qu'ils se tournassent le dos, et s'en
allassent, comme Abraham et Lot, patre l'un  l'orient, l'autre 
l'occident. Ils se rpandirent dans la Brie, jusqu' Provins, jusqu'
Sens et plus loin.

Avant d'avoir rien fait, ils semblaient avoir hte de se quitter. Ds
le premier coup d'oeil, tous dplaisaient  tous. Le monde fodal,
dans cette dernire revue qu'il faisait de lui-mme, s'tait trouv
tout autre qu'il ne se figurait, trange, baroque et monstrueux. Ces
quatre ou cinq armes taient autant de peuples; mais dans chaque
arme mme la varit de races et de langues, les bigarrures d'habits,
d'armes et d'armoiries, rveillaient les vieilles querelles. Sous le
seul nom de Bourguignons, le comte de Charolais amenait une Babel,
tout ce qu'il y avait de diversits, d'oppositions, de la Frise au
Jura. Ceux qu'on appelait les Calabrais, du nom de Jean de Calabre,
c'taient tout  la fois des Provenaux, des Lorrains, des Allemands,
de barbares hallebardiers et couleuvriniers suisses[471], aux
hoquetons bariols[472], corchant l'allemand  faire frmir
l'Allemagne,  quoi rpondaient dans leur douceur suspecte des
Italiens masqus d'acier.

[Note 471: Le greffier les appelle des _Lifrelofres_ calabriens et
suisses. Jean de Troyes, octobre 1465.

Estoient communment trois Suisses ensemble, un piquenaire, un
coulevrinier et un arbaltrier. Olivier de la Marche, Collection
Petitot, X, 245.]

[Note 472: Voir les vitraux de l'arsenal de Lucerne, et tant d'autres
monuments.]

Armagnacs et Bourguignons, ces noms juraient ensemble. La rancune de
parti tait-elle teinte? on peut en douter. Une chose,  coup sr,
subsistait, l'aversion instinctive du nord et du midi, le contraste
des habitudes. Les Gascons d'Armagnac, sales pitons, sans paye ni
discipline, demi-soldats, demi-brigands, semblrent si sauvages et si
effrns que personne ne voulut les souffrir prs de soi; il leur
fallut camper  part.

Mais l'opposition la plus dangereuse, et qui pouvait d'un moment 
l'autre mettre les allis aux prises, c'tait celle des Bourguignons
et des Bretons, des deux grands peuples et des deux grands princes.
Les Bretons venaient tard, aprs la bataille, et de mauvaise humeur.
Leur vieille rputation souffrait de la jeune gloire des Bourguignons.
Ceux-ci avaient parfaitement oubli leur fuite  Montlhry[473]; ils
triomphaient de bonne foi. Depuis que le comte de Charolais, rest
seul dans la plaine, avait cru gagner la bataille, on ne le
reconnaissait point; ce n'tait plus un homme, ou, si c'en tait un,
c'tait Nemrod, Nabuchodonosor. Il parlait  peine, ne riait plus,
tout au plus, quand on lui disait que les jeunes ducs de Berri et de
Bretagne portaient par dlicatesse des cuirasses de soie qui
simulaient le fer[474]. Les Bretons, peu plaisants, se demandaient
entre eux s'ils ne feraient pas bien de tomber sur ces Bourguignons,
de s'en dfaire, de ne pas partager dans ce grand butin du royaume;
car enfin,  qui le royaume, sinon  ceux qui amenaient avec eux le
futur rgent ou le futur roi?

[Note 473: Cependant, au moment mme, le duc crivait: Aux baillis de
Courtray, d'Ypres, d'Hesdin, au trsorier de Boulonnais, et autres
officiers, pour la confiscation des biens de ceux qui se sont enfouis
 la journe de Montlhry. _Compte de la recette gnrale des
finances_, 18 septembre 1465. Barante, d. Gachard, II, 24.]

[Note 474: Arms de petites brigandines fort lgres. Encore disoient
aucuns qu'il n'y avoit que petits cloux dors par dessus le satin,
afin de moins leur peser. Commines.]

Et comme tel, le duc de Berri tait suspect  tous; pour tous ses
confdrs, allis et amis, il tait dj l'ennemi commun. Le roi dont
ils se dfiaient, c'tait celui qui ne l'tait pas encore, qui pouvait
l'tre; ils semblaient avoir oubli Louis XI. Cela alla si loin que,
malgr l'aversion mutuelle, le Bourguignon fit secrtement une ligue
partielle avec le Breton (24 juillet), et lui paya comptant le secours
qu'il en pourrait tirer un jour contre le duc de Berri. C'est--dire
que, tout en le faisant, ils s'occupaient  le dfaire. Cette folle
imagination domina le comte de Charolais au point qu'il envoyait dj
demander secours aux Anglais contre ce roi possible.

Le vrai roi, pendant ce temps, se remettait et ressaisissait Paris. Il
eut d'abord deux cents lances, puis quatre cents lances, puis le comte
d'Eu, un prince du sang, qu'il mit  la place de Charles de Melun. Il
ddommagea celui-ci magnifiquement, ne pouvant encore lui couper la
tte.

Il avait fait venir de Normandie des francs-archers; mais la noblesse
ne venait pas, contenue qu'elle tait sans doute par les grands
seigneurs et les vques. Le roi prit le parti d'aller lui-mme
chercher les Normands (10 aot); rsolution hardie; Paris branlait;
mais justement, pour assurer Paris il fallait avoir un point d'appui
ailleurs. Au reste, les ligus, gars dans la Brie, dans la Champagne
et jusqu'en Auxerrois, avaient bien l'air, avec leurs longs dtours,
de n'arriver jamais.

Ils se rapprochrent nanmoins, plus tt qu'on n'aurait cru, avertis
sans doute du dpart du roi par leurs bons amis de Paris. Ds qu'ils
furent  Lagny, les parlementaires et notables bourgeois ne manqurent
pas de tter le nouveau lieutenant royal, le comte d'Eu, le priant
d'envoyer aux princes et de moyenner une bonne paix.  quoi il
rpondit que c'tait son devoir, et que, le cas chant, il
n'enverrait pas, il irait lui-mme.

Bientt arrivent aux portes les hrauts du duc de Berri, avec quatre
lettres, aux bourgeois,  l'Universit,  l'glise, au Parlement. Les
princes, venant pour aviser au bien du royaume, demandent que la ville
leur envoie six notables. Elle en envoya douze le jour mme; en tte,
l'vque Guillaume Chartier, le lieutenant civil, le fameux doyen de
Paris, Thomas Courcelles (l'un des pres de Ble et des juges de la
Pucelle), le prdicateur L'Olive, les trois Luillier, le thologien,
l'avocat, le changeur; sur douze dputs, six chanoines. Celui qu'on
mettait en avant et qui devait parler, c'tait l'vque, un peu idiot.

La pacifique dputation, prtres et bourgeois, fut admise devant le
duc de Berri au chteau de Beaut-sur-Marne. Il les reut assis, mais
debout prs de lui se tenait le farouche vainqueur de Montlhry, arm
de toutes pices. Pour surcrot de terreur, le hros populaire des
guerres anglaises, Dunois, tout vieux et goutteux qu'il tait, traita
ces pauvres gens comme et fait Suffolk ou Talbot. Il leur signifia
que si la ville avait le malheur de ne pas recevoir les princes avant
dimanche (on tait au vendredi), ils protestaient contre elle de tout
ce qui pouvait en advenir, mais que le lundi, sans faute, on donnerait
un assaut gnral.

Le samedi de bonne heure, grande assemble  l'htel de ville. Le
lieutenant civil rpte mot pour mot la terrible menace. L'effroi
gagne; plusieurs opinent que ce serait manquer au respect qu'on doit 
la personne des princes du sang, que de leur fermer malhonntement les
portes de la ville; on ne pouvait se dispenser de les recevoir
eux-mmes, bien entendu, et non leur arme, seulement une petite
garde, quatre cents hommes pour chacun des quatre princes, en tout
seize cents hommes d'armes.

Ce qui donnait le courage d'ouvrir un tel avis, c'est qu'on voyait
sous les fentres de l'htel de ville les archers et arbaltriers de
Paris, rangs en bataille, pour garder les oppinants d'oppression.
Ils taient dans la Grve. Mais plus loin que la Grve, les troupes
royales faisaient, le jour mme, une grande revue devant le comte
d'Eu; le prvt des marchands en fit part au conseil de ville, pour
gurir la peur par la peur; ce n'tait pas moins que cinq cents bonnes
lances (3,000 cavaliers), quinze cents pitons, archers  cheval,
archers  pied normands, etc. Il fallait prendre garde de rien faire
sans l'aveu du lieutenant royal; autrement, on courait risque de
causer dans Paris une horrible boucherie!

Cela rendit les bourgeois bien pensifs. Mais que devinrent-ils quand
ils entendirent dans la rue le petit peuple, qui courait, criait,
cherchant, pour leur couper la gorge, ces tratres dputs qui
voulaient mettre les pillards dans Paris?... Les dputs, plus morts
que vifs, se laissrent renvoyer aux princes, et parlrent, non plus
pour la ville, mais pour le comte d'Eu; l'vque dit ces propres
paroles: Il ne plat point aux _gens du roi_ qui sont  Paris de
prendre response, qu'ils n'aient su quel est le plaisir du roi.
Dunois rpta qu'alors il y aurait donc assaut le lendemain... Il n'y
eut rien du tout; ce furent, tout au contraire, les troupes royales
qui sortirent, allrent reconnatre l'ennemi, et ramenrent soixante
chevaux.

Il tait temps que le roi arrivt. Le 28 aot, il rentra avec toute
une arme, douze mille hommes, soixante chariots de poudre et
d'artillerie, sept cents muids de farine. Il connaissait Paris; il eut
soin que rien n'y manqut pendant tout ce temps, ni pain, ni vin,
aucune sorte de vivres. Les arrivages furent toujours abondants; deux
cents charges de mare en une fois, jusqu' des pts d'anguille qu'il
fit venir de Nantes et vendre  la crie du Chtelet.

C'taient les assigeants qui mouraient de faim. N'ayant su, avec leur
grand nombre, s'assurer la Seine d'en haut, ni mme celle d'en bas,
loin d'affamer Paris, ils ne pouvaient se nourrir. Les malheureux
erraient, vendangeant en aot les raisins verts. Il aurait fallu que
les assigs eussent la charit de les nourrir. Le comte du Maine
envoya  son neveu de Berri une charge de pommes, de choux et de
raves. Lorsqu'il y eut trve, le Parisien allait  Saint-Antoine
vendre des vivres, et ranonnait sans piti l'assigeant[475].

[Note 475: Ils ne marchandaient pas: Les joues velues, pendantes de
malheureuset, sans chausses ni souliers, pleins de poux et
d'ordure... ils avoient telle rage de faim aux dents qu'ils prenoient
fromage sans peler, mordoient  mme. Jean de Troyes.--La cit de
Paris... fist grandement son proffit de l'arme. Olivier de la
Marche.]

Le roi tait rsolu de laisser faire la faim et la division. Mais avec
ses deux mille cinq cents hommes d'armes et des milliers d'archers, il
fallait bien qu'il et l'air de vouloir combattre. Il alla 
Sainte-Catherine prendre l'oriflamme des mains du cardinal abb de
Saint-Denis; il en reut l'instruction d'usage en pareil cas, out la
messe et resta longtemps en prire. En sortant, il remit la fameuse
bannire, non au porte-tendard, mais  son aumnier, pour la bien
serrer aux Tournelles.

La prire de Louis XI, selon toute apparence, c'tait de pouvoir
diviser ses ennemis, les gagner un  un, et se moquer de tous: Ce qui
est, dit Commines, une grant grce que Dieu faict au prince qui le
sait faire. Les ngociations, publiques et secrtes, allaient leur
train; sous mille prtextes, on parlait et parlementait sans cesse
entre Charenton et Saint-Antoine. On appela ce lieu le March; l, en
effet, on marchandait les hommes, on brocantait les serments, on
ttait les fidlits. Un jour, il en passait dix du ct du roi, le
lendemain autant du ct des seigneurs. Le roi avait quelque raison de
croire qu'au total il gagnerait  ce ngoce. Humble en paroles et en
habits, donnant beaucoup, promettant davantage, achetant ou rachetant,
sans marchander, ceux dont il avait besoin, et ne les ayant en nulle
haine pour les choses passes.

Il y parut  son retour; les bourgeois de Paris, voyant le tyran
revenir en force, attendaient des vengeances de Marius et de Sylla.
Tout se borna  mettre hors de la ville deux ou trois dputs qui,
dans son absence, avaient si bien travaill  faire qu'il n'y revnt
jamais. Quant  l'vque, le roi ne lui dit pas un mot sa vie durant;
seulement, quand il mourut, il lui fit de sa main une malicieuse
pitaphe. Ses svrits tombrent sur des espions qu'il fit noyer. Au
grand amusement du populaire, on fouetta et battit au cul d'une
charrette un paillard de sergent  verge, qui, lors de la premire
alarme, avait couru les rues, en criant que l'ennemi tait rentr, de
quoi plus d'une femme accoucha de peur.

On croyait le roi si peu rancuneux, que les premiers qui lui
envoyrent ambassade furent justement ceux dont il avait le plus  se
plaindre, les Armagnacs. Eux-mmes se plaignaient des princes qui, les
tenant loigns de Paris, montraient assez qu'ils voulaient se passer
d'eux et leur faire petite part au butin. Aprs les Armagnacs vint le
comte de Saint-Pol, qui avait tout mis en mouvement, mais qui au fond
ne voulait qu'une chose, l'pe de conntable; il causa longuement
avec le roi, et sans doute en tira parole. Jean de Calabre n'tait pas
loin de faire aussi son trait  part, comme lui conseillait son pre,
et de laisser l les deux tyrans de la ligue, le Bourguignon et le
Breton.

Ce qui aidait  rendre bien des gens pacifiques, c'est qu'aprs tout
les plus terribles ne faisaient pas grand'chose. Une fois, un
capitaine vient tirer  leurs tranches et leur tuer un canonnier.
Tous s'arment, Jean de Calabre d'abord, et le comte de Charolais; ils
descendent en plaine, arms, bards de fer, le duc de Berri lui-mme,
tout faible qu'il tait. Le temps est un peu obscur, mais les
claireurs ont vu nombre de lances; ce sont toutes les bannires du
roi, toutes celles de Paris; un avis qu'ils avaient reu les portait
d'ailleurs  le croire. L'affaire devenant sre, Jean de Calabre,
comme tout hros de romans ou d'histoire[476], harangue sa chevalerie.
Nos chevaucheurs, dit Commines, avaient repris coeur un petit, voyant
que les autres taient faibles et qu'ils ne bougeaient pas. Le jour
s'claircissant, les lances se trouvrent n'tre que des chardons. Les
seigneurs, pour se consoler de la bataille, s'en allrent our messe
et dner.

[Note 476: C'est  ce prince chevaleresque qu'est ddi le Petit Jehan
de Saintr. C'est lui-mme qui l'avait fait crire. L'auteur, Antoine
De la Salle, lui dit: Pour obir  vos prires qui me sont entiers
commandemens...]

Le roi ne voulait nullement d'une bataille devant Paris. Il faisait la
guerre de plus loin. Ds le mois de juin, il avait trait avec les
Ligeois; le 26 aot, il leur fit passer de l'argent, et le 30, ils
dfirent le duc de Bourgogne  feu et  sang. Le contre-coup fut
ressenti  Paris. Le 4, le 10 septembre, les princes demandrent
trve, prolongation de trve. On songea  la paix; mais d'abord ils
demandaient des choses exorbitantes: pour le duc de Berri, la
Normandie ou la Guienne, une Guienne arrondie  leur faon, l'ancien
royaume d'Aquitaine; le comte de Charolais voulait toute la Picardie.

Les ngociations tranant, il devait arriver, ou que les princes
dcourags se laisseraient gagner aux belles paroles du roi; ou bien
que les amis si nombreux qu'ils avaient dans les villes
s'enhardiraient  travailler pour eux et trouveraient moyen de leur
livrer les places qui entouraient Paris, et Paris peut-tre. Le roi,
dans chaque ville, avait des soldats, mais les seigneurs y avaient les
habitants, du moins les principaux; ils y pesaient de leur antiquit,
de leurs grands biens, de leurs serviteurs, _domestiques_ et protgs;
leur protection onreuse y tait accepte de longue date. La gent
routinire des bourgeois les servait, quoi qu'ils fissent; vexe
remerciait, battue baisait la main.

Tout cela, sans doute, faisait croire aux habiles que les princes et
seigneurs prvaudraient sur le roi, qu'avec tout son esprit, toute sa
vigueur, il n'en tait pas moins un homme perdu. Le 21 septembre, un
gentilhomme qui commandait  Pontoise crit au marchal de Rouault
qu'il vient d'ouvrir sa place aux princes; il le prie de l'excuser
prs du roi, il a fait la chose  regret. En mme temps, le comte du
Maine, sans quitter le partie du roi, croit pourtant devoir s'assurer
ses charges, en se les faisant donner par le duc de Berri. Le sage
Doriole, gnral des finances, serviteur spcial du roi, quel qu'il
ft, crut que le roi, c'tait ds lors le frre du roi, et il alla
soigner ses finances.

Louis XI croyait tenir Rouen. Madame de Brz, qui gardait le chteau,
venait de lui crire qu'elle en avait fait sortir des gens suspects
qui l'auraient livr. Dans la ville, un homme avait une grande
influence, l'ancien gnral des finances de Normandie, un homme de
Dieu, qui, disait-on, ne couchait jamais dans un lit, portait la haire
 nu, et se confessait tous les jours. L'vque de Bayeux, patriarche
de Jrusalem, et qui de plus tait des Harcourt, fit tout ce qu'il
voult de la veuve et du dvot financier; ils livrrent le chteau et
la ville; le duc de Bourbon entra sans coup frir (27 septembre)[477].

[Note 477: Il semble qu'il y ait eu dans tout cela un reste de
patriotisme normand: Le lendemain que Pontoise fut pris par Loys
Sorbier, Lancelot de Haucourt envoia un cordelier de Paris devers
madame la grand'snchale... Lancelot dit qu'il estoit normand...
avoit fait serment sur l'autel Sainte-Anne  Qutenville. _Bibl.
royale, m. Legrand, Preuves, 1465._]

Rouen entrana vreux, puis Caen; puis, indirectement, ce qui tenait
encore sur la Somme. Le comte de Nevers, qui jusque-l attendait,
enferm dans Pronne, n'hsita plus; il n'ouvrit pas les portes, mais
il se fit escalader, surprendre, emmener prisonnier (7 octobre).

Ce que n'avaient pu tous les princes de France avec une arme de cent
mille hommes, un prtre, une femme, une trahison, l'avaient accompli.
 vrai dire, l'vque de Bayeux et madame de Brz mirent fin  la
guerre du Bien public.

Le roi se hta de traiter; autrement Paris suivait Rouen. Le jour o
le chteau de Rouen fut livr, la Bastille de Paris se trouva ouverte,
des canons enclous. La Bastille tait dans les mains trs-suspectes
du pre de Charles de Melun.

Qui agissait ici contre le roi? personne et tout le monde. L'glise de
Paris ne disait plus rien, depuis l'trange dmarche qu'elle avait
fait faire par son vque. Le Parlement, le Chtelet[478], ne
parlaient pas non plus; mais de temps  l'autre, tel et tel, un
conseiller, un notaire, un procureur, passaient aux princes. Sous les
masses sombres et muettes du Palais et de Notre-Dame, remuaient,
frtillaient, chaque jour plus hardis, les enfants perdus, procureurs,
petits clercs tonsurs et non tonsurs, qui disaient haut ce que
pensaient leurs matres; tout cela parlait, rimait contre le roi. La
Mnippe, le Lutrin, Voltaire mme, sont, comme on sait, ns dans
cette ombre humide et sale, tout prs de la Sainte-Chapelle. Le roi
avait l, dans Paris, une arme pour tirer sur lui par derrire[479].
Les chansons, les ballades satiriques, couraient la ville; on les
envoyait mme aux princes, comme encouragement, deux pices entre
autres, trs-cres, qu'on croirait crites au temps de la Ligue.

[Note 478: Les gens du roi, les officiers royaux, semblaient les plus
malveillants. Oblig dans son besoin pressant de leur demander un
emprunt, il n'en tira pas grand'chose. Ils auraient plutt donn 
l'ennemi. Un conseiller au Parlement et un avocat allrent joindre le
duc de Berri. Le clerc d'un autre conseiller tait all, avec un
notaire, chercher le duc jusqu'en Bretagne; clerc et notaire furent
noys pour l'exemple.]

[Note 479: Et par-devant quelquefois. La personne du roi ne leur
imposait gure,  en juger par le petit rcit du greffier chroniqueur.
Un jour qu'il revenait de confrer avec les princes, il dit  ceux qui
gardaient la barrire que dsormais les Bourguignons leur donneraient
moins de mal, qu'il saurait bien les en garder. Sur quoi, un procureur
du Chtelet dit hardiment: Voire, Sire, mais en attendant, ils
vendangent nos vignes et mangent nos raisins, sans y savoir
remdier. Mieux vaut, rpliqua Louis XI, qu'ils vendangent vos
vignes que de venir prendre ici vos tasses et l'argent que vous cachez
dans vos caves et celliers.]

Le roi avait pourtant fait de grandes caresses aux Parisiens. Quoique
l'Universit et refus d'armer pour lui, il lui rendit ses
privilges. Il se fit frre et compagnon de la grant'confrrie aux
bourgeois de Paris. Il appela les quarteniers, cinquanteniers, et six
notables par quartier,  our, avec le Parlement et les grands corps,
les conditions que proposaient les princes.

La ville n'en tait pas moins mcontente, agite. Ces Normands que le
roi avait mis dans Paris pourraient-ils bien jusqu'au bout contenir
leurs mains normandes? On craignait le pillage. Une nuit, les rues
s'illuminent; partout des feux; les bourgeois s'arment et courent 
leurs bannires. Qui a donn l'ordre, personne ne peut le dire. Le roi
mande sire Jehan Luillier, clerc de la ville[480], lequel dit
froidement et sans rien excuser, que tout cela se fait de bonne
intention. Le roi fait dire, de rue en rue, qu'on teigne et qu'on
aille se coucher; personne n'obit, tout reste arm. Une batterie
n'tait pas improbable entre les bourgeois et les troupes. Dj l'on
avait attaqu le soir l'vque Balue, le factotum du roi[481].

[Note 480: Jean de Troyes dit pourtant que le roi, loin de laisser
piller les Normands, fit punir svrement ceux d'entre eux qui avaient
manqu en paroles  la dignit de la ville de Paris: Vint  Paris
plusieurs des nobles de Normandie et injurirent les Parisiens; et,
veue la plainte des bourgeois, le principal malfaicteur et prononceur
desdites parolles fut condemn  faire amende honorable devant
l'hostel de ladicte ville, teste nue, desceint, une torche au poing,
en disant par luy que faulsement et mauvaisement il avoit menty en
disant lesdictes parolles... Et aprs eut la langue perce, et ce
fait, fut banny.]

[Note 481: Ce drle d'vque, qui tait propre  tout, servait au
besoin de capitaine. Il avait mcontent les Parisiens, en se mettant
une nuit  la tte du guet, et le menant tout autour des murs,  grand
renfort de clairons et de trompettes. Au moment o il fut attaqu, il
sortait de chez une femme.]

Il n'y avait pas un moment  perdre. Le roi demanda une entrevue,
alla trouver le comte de Charolais[482] et lui dit que la paix tait
faite: Les Normands veulent un duc; eh bien! ils l'auront.

[Note 482: Dans une premire entrevue, le roi avait essay de ramener
le comte de Charolais; il lui dit: Mon frre, je cognois que estes
gentilhomme, et de la maison de France.--Pourquoy, Monseigneur?--Pour
ce que, quant j'envoyay mes ambassadeurs  l'Isle devers mon oncle,
votre pre et vous, et que ce fol Morvillier parla si bien  vous,
vous me mandastes par l'archevesque de Narbonne (qui est gentilhomme,
et il le monstra bien, car chascun se contenta de luy), que je me
repentiroye des parolles que vous avoit dict ledict Morvillier, avant
qu'il fust le bout de l'an. Vous m'avez tenu promesse, et encores
beaucoup plus tost que le bout de l'an... Avec telz gens veulx-je
avoir  besongner, qui tiennent ce qu'ilz promettent. Et dsavoua
ledict Morvillier... Commines.]

Cder la Normandie, c'tait se ruiner. Cette province payait  elle
seule le tiers des impts du royaume[483]; seule, elle tait riche et
de toute richesse, pturage, labourage et commerce. La Normandie tait
comme la bonne vache nourricire qui allaitait tout  l'entour.

[Note 483: Attest par Louis XI lui-mme, dans une lettre au comte de
Charolais. _Bibl. royale, mss. Legrand, Histoire_, VIII, 28.]

Le roi, du mme trait de plume, livrait aux amis de l'Anglais nos
meilleurs marins, comme si, de sa main, il et combl, dtruit Dieppe
et Honfleur. L'ennemi dbarquait ds lors  volont, trouvait la Seine
ouverte, la grand'rue qui mne  Paris. Il pouvait se promener en
long et en large, par la Seine, par la cte, de Calais jusqu' Nantes.
Sur tout ce rivage, l'Anglais n'et rencontr que des amis ou des
vassaux de l'Angleterre.

Le Bourguignon acqurait Boulogne et Guines pour toujours; les villes
de Somme, sous la condition d'un rachat lointain, improbable. Le duc
de Bretagne, matre chez lui dsormais, matre de ses vques, comme
de ses barons, devenait un petit roi, sous protection anglaise. Il
demandait, en outre, la Saintonge pour les cossais[484], c'est--dire
pour les Anglais, qui dans ce moment gouvernaient l'cosse. Dans ce
cas, la Rochelle, prise  dos, n'aurait pas tenu longtemps, la Guienne
et suivi, tout l'ouest.

[Note 484: Les cossais, appels par les Bretons, vinrent, la guerre
faite, au partage des dpouilles; ils prirent ce moment pour rclamer
_leur_ comt de Saintonge, un don absurde de Charles VII, qui, dans sa
dtresse, avait donn une province pour une arme d'cosse, mais
l'arme ne vint pas.--Instruction du roi d'cosse  ses envoys: Vous
direz que vous doubtez que si on ne fait droict au roi d'cosse et
dlivrance de ladicte comt, pourroit estre occasion de plus grant
mal... et plus briefvement que on ne cuide. Suivent des menaces, au
cas que le roi de France attaque la duchesse de Bretagne, parente du
roi d'cosse et de la plupart des nobles cossais.--Un conseiller de
Louis XI fait observer, dans une note qui suit, que le don tait
conditionnel, etc. Il adresse ce conseil  son matre: Se vostre
plaisir estoit de prendre le duc d'Albanie en vostre service...
n'aroit jamais nul de la nation qui osast riens faire contre vous que
l'autre ne le fist pendre, ou luy fist cousper la teste incontinent,
et par ainsi romperis toutes les trafiques et petites alliances
qu'ils ont en Angleterre, Bretagne et ailleurs. _Bibl. royale, mss.
Baluze, 475, 13 nov. 1465._]

En crant un duc de Normandie, chacun des princes croyait travailler
pour lui-mme. Jeunes taient le duc et le duch, ils avaient besoin
d'un tuteur. Chacun prtendait l'tre. Diviss sur ce point, ils
s'entendaient mieux pour enrichir leur cration. Ils dotaient,
douaient, paternellement l'enfant nouveau-n. Chaque jour, ils
arrachaient quelque chose au roi pour y ajouter encore. Il fallut
qu'il dpouillt le comte du Maine, le comte d'Eu, de ce qu'ils
avaient dans le duch. Le dernier, tout pair qu'il tait, dpendit de
la Normandie et ressortit de l'chiquier. Le comte d'Alenon, qui, par
ses trahisons du moins, avait bien gagn que les ennemis du roi le
mnageassent, fut ajout comme accessoire  cet insatiable duch de
Normandie[485].

[Note 485: Les lus d'Alenon devaient payer  leur duc une pension
sur les taxes et aides, montrer aux gens du duc de Normandie ce qui
restait et le leur livrer.--Serait-ce  la vieille rsistance
d'Alenon contre la Normandie que faisait allusion la devise des
archers d'Alenon: Avoient jacquetes o estoit dessus escript de
broderie: _Audi partem_?--Ce qui, je crois, veut dire ici: coutez
aussi l'autre partie. Jean de Troyes, samedi 10 aot 1465.]

Ce n'tait pas seulement le royaume qui tait au pillage, c'tait la
royaut, les droits royaux. Le Normand eut les fruits des rgales et
la nomination aux offices, le Breton les rgales et les monnaies. Le
Lorrain ne rendit point hommage pour la Marche de Champagne que le roi
lui cdait.

On exigeait de lui qu'il livrt, non pas ses sujets seulement, mais
ses allis. Le duc de Lorraine se fit donner la garde des trois
vchs[486], la garde de ceux qui depuis des sicles se gardaient
contre lui.

[Note 486: Du moins, de Toul et de Verdun. Quant  Metz, le roi semble
avoir promis verbalement au duc de Lorraine de l'aider  la rduire.
On lit dans le projet du trait: Cent mille escus d'or comptant, pour
employer  la conqueste de Naples et de ceulx de Metz. Preuves de
Commines, d. Lenglet, II, 499.]

Le roi faisait bonne mine, mais il tait inquiet. Pendant qu'il
donnait tout, on prenait encore. Beauvais, Pronnet, furent surpris
pendant les ngociations.

O les exigences s'arrteraient-elles? on ne pouvait le dire. Chaque
jour on s'avisait d'un article oubli, on l'ajoutait. Le comte de
Charolais eut  peine conclu son trait pour Boulogne et la Somme,
qu'il en exigea un pour la cession des trois prvts qui lui taient
indispensables, disait-il, pour assurer la possession d'Amiens. Et il
ne s'en alla pas encore, qu'il n'et extorqu autre chose. Le 3
novembre, au moment o le roi lui disait adieu  Villers-le-Bel, il
lui fit signer un trange trait de mariage, entre lui, Charolais, qui
avait trente ans, et la fille ane du roi qui en avait deux. Elle
devait apporter en dot la Champagne, avec tout ce qu'on peut y
rattacher de prs ou de loin, Langres et Sens, Laon et le Vermandois!
Pour consoler l'poux d'attendre si longtemps sa future, le roi ds ce
moment lui donnait le Ponthieu.

Les ligus, en partant, n'oubliaient que deux choses, les deux
principales, la grande question ecclsiastique[487] et les tats
gnraux.

[Note 487: Le roi, dans une instruction qu'il donne  ses
ambassadeurs, prs du Pape, prsente l'abolition de la Pragmatique
comme la cause principale de la guerre du Bien public. Il prouve par
la trahison de l'vque de Bayeux, qui a termin cette guerre, qu'il
importe infiniment de savoir  qui l'on confie les vchs. Le roi,
dit-il, a, ds son avnement, restitu obdience au Sige apostolique:
Qu res peperit secretiora in Regem odia et illas flammas incendit,
ex quibus ortum est flebile regni incendium...; allicere nitebantur
parlamentos, _quasi reducturi Pragmaticam_, fingentes omnes Francioe
pecunias exhauriri... Excusabunt mandatum quoddam publicatum in regno;
illud nempe dolls et fraude Bajocensis episcopi surreptum...; perfidus
apostolic Sedi, vulneravit illius auctoritatem, quo tempore...
insperatus hostis erupit ac sceteratissimus proditor... Quantopere
intersit Regis promotum iri in regno suo prlatos spectat et
explorat in ipsum fidei, jam satis constat ob id quod unius
Bajocensis episcopi scelus potuit totam Normanniam et pene regni
statum nuper pervertere, ob munitissimas arces, prclara oppida et
inexpugnabiles locorum situs quos plerique in Francia prlati
possident... Flagitabunt obnixe quatenus in metropolitanis ecclesiis
ac excellentioribus episcopatibus eminentioribusque abbatiis...
expectare dignetur regias preces.]

De Pragmatique, plus un mot[488]. Les princes, devenant rois chez eux,
pensaient, comme le roi l'avait pens pour lui, qu'il valait mieux
s'entendre avec le pape pour la collation des bnfices que de courir
les chances des lections.

[Note 488: La seule mention qu'on en trouve se rencontre dans le
projet, et ne se retrouve dans aucun des traits. Lenglet, II, 249. Au
reste, le plus puissant des confdrs, le comte de Charolais, avait
besoin du pape pour l'affaire de Lige. Dans son trait avec le roi,
il exige que le roi se soumette. Pour l'accomplissement des choses
dessus dictes...,  la cohertion et contrainte de nostre sainct Pre
le Pape. Ibidem, 504.]

Les grands sacrifirent sans difficult les intrts de la noblesse,
ceux de la haute bourgeoisie, ceux des parlementaires, qui
n'arrivaient gure que par les lections  la jouissance des biens
d'glise.

Point d'tats gnraux[489]. Seulement trente-six notables, prsids
par Dunois, doivent aviser au bien public, our les remontrances,
dcider les rparations[490]. Leurs dcisions sont souveraines,
absolues; le roi les sanctionnera (pour la forme) quinze jours, sans
faute, aprs qu'elles auront t rendues. Ce rgne des trente-six doit
durer deux mois.

[Note 489: Les princes avaient jet vaguement cette promesse; on ne la
trouve nettement exprime que dans la sommation adresse par le frre
du roi au duc de Calabre. Il veut, dit-il: Oster et faire cesser les
aydes, impositions, quatriesme, huitiesme et toutes autres charges,
oppressions et exactions, _sur le pauvre peuple_, fors seulement la
taille ordinaire des gens d'armes, laquelle aura tant seulement cours,
jusqu' ce que les _estats du royaume, que brief esprons
assembler_..., soit advis. Preuves de Commines, d. Lenglet, II, 45.
Les autres princes s'en tiennent  des expressions plus gnrales:
_Meus de piti et compassion du pauvre peuple_, etc. Ibidem, 444. Ce
qui est singulier, c'est qu'ils accusent le roi de _les avoir
attaqus_, lorsqu'ils venaient rformer le royaume: Aucuns induisent
le Roy  prendre inimiti... contre les seigneurs de son sang... pour
grever et dommager... ainsy que par effect l'a,  son pouvoir, montr
par l'invasion qu'il fist  puissance d'armes le 16e jour de juillet
dernier pass  Montlhry sur nous qui, pour aider  pourvoir au bien
du royaume et de la chose publique d'iceluy... venions joindre avec
nostre trs-redout seigneur monseigneur de Berry, ledit beau cousin
de Bretaigne et autres seigneurs du sang. Ibidem, 490.]

[Note 490: Lesquels avis, dlibrations et conclusions, le Roi veut
et ordonne estre gardez, comme se luy-mme en sa personne les avoit
faicts; et d'abondant, dedans quinze jours, il les autorisera... et ne
seront bailles par le Roy lettres  rencontre... et se elles estoient
bailles, ne sera oby. Ibidem, 514-515.]

Voil le roi bien li. Pour plus de sret, il a des gardes: le
Bourguignon  Amiens, le Gascon  Nemours, le Breton  tampes, 
Montfort-l'Amaury. Il tait ainsi serr dans Paris, et il avait 
peine Paris, n'en tirant rien depuis l'abolition des taxes. Il ne
pouvait gure donner ni vendre de charges; le Parlement dsormais se
recrutait lui-mme, prsentant au roi les candidats parmi lesquels il
devait choisir[491].

[Note 491: Ordonnances, XVI, 12 novembre 1465.]

On ne voyait pas trop d'o il allait tirer les monstrueuses pensions
qu'il promettait aux grands. Il tait dans la position d'un pauvre
homme saisi, qui ne peut se relever ni payer, ayant chez lui, pour
vivre  discrtion, des huissiers, garnisaires et _mangeurs d'office_.

Mais, tout abattu qu'il part et dcidment ruin, les ligus prirent
contre lui en partant une trange prcaution; ils lui firent crire
que dsormais il ne pourrait les contraindre de venir le trouver, et
que s'il allait les voir, il les prviendrait trois jours au moins
d'avance. Cela fait, ils crurent pouvoir aller en repos se cantonner
chez eux.

Auparavant, le comte de Charolais promena le roi, venu sans garde,
aimable et souriant, par-devant les seigneurs et toute cette grande
arme, de Charenton jusqu' Vincennes, et il dit: Messieurs, vous et
moi, nous sommes au roi, mon souverain seigneur, pour le servir,
toutes les fois que besoin sera.


FIN DU SEPTIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES


LIVRE XI

                                                                Pages.

CHAPITRE II

  RFORME ET PACIFICATION DE LA FRANCE, 1439-1448                    1

    1439. (2 nov.) Ordonnance pour la rforme des gens de guerre     2

      Conseillers de Charles VII: Brz, Bureau, Jacques Coeur,
        etc.                                                         4

      Influence de la reine Yolande, d'Agns la Sorelle              6

    1440. Mcontentement des grands; le dauphin Louis; Praguerie    10

    1441. Le roi reprend Pontoise sur les Anglais                   15

    1442. et impose aux mcontents assembls chez le duc de
      Bourgogne                                                     18

    1443-1444. Il intervient dans les Pyrnes, frappe les
      Armagnacs allis des Anglais, reprend et garde Dieppe         19

      Il fait couler les bandes franaises et anglaises vers
        la Lorraine et la Suisse                                    23

      Des Suisses au XVe sicle; combat de Saint-Jacques            32

      Metz, Toul et Verdun reconnaissent le roi pour protecteur     35

    1443-1448. Rforme financire, rforme militaire; gendarmerie
      rgulire, francs-archers                                     37


CHAPITRE III

  TROUBLES DE L'ANGLETERRE.--LES ANGLAIS CHASSS
    DE FRANCE, 1442-1453                                            43

      Marguerite d'Anjou; caractre de la maison d'Anjou            44

    1442. tat de l'Angleterre; querelles de Winchester et de
      Glocester; la duchesse de Glocester condamne comme sorcire  47

      Ncessit d'un rapprochement entre l'Angleterre et la France  50

    1445-1447. Winchester et Suffolk ngocient le mariage du
      roi et une restitution partielle avec indemnit               52

    1447-1448. Mort de Glocester et de Winchester                   56

    1449-1450. Administration de Suffolk; Somerset prend la
      Normandie et accuse Suffolk, qui est mis  mort               60

      Le faux prtendant, Cade                                      69

      Le vrai prtendant, York                                      73

    1451. Charles VII prend la Guienne                              74

    1452. la perd et la reprend; mort de Talbot                     78

    1453. Rduction de Bordeaux et de Bayonne                       80

      Les Anglais ne conservent en France que Calais                81

    1454. Impuissance de l'Angleterre; Henri VI devient idiot       83

      La rivalit des deux nations a t leur vie mme              89


LIVRE XII

CHAPITRE PREMIER

  CHARLES VII.--PHILIPPE LE BON.--GUERRE DE FLANDRE, 1436-1453      90

      Rivalit des maisons de France, de Bourgogne et de
        Bourgogne-Autriche-Espagne, pendant le XVe et
        le XVIe sicles                                             93

       Guerre pacifique de Charles VII et de Philippe le
         Bon; puissance et faiblesse de celui-ci                    94

       Les Flandres; le travail, travail solitaire, travail en
         famille; confrries, ghildes et _amitis_ communales       95

       et nanmoins individualisme profond, mysticisme
         rvolutionnaire                                           100

       La Flandre elle-mme tant une cration de l'industrie,
         l'industrie devait y rgner                               104

       Au XIVe sicle, querelles entre les villes (pour la
         direction des eaux)                                       106

       Au XVe sicle, querelles entre les villes et le comte       106

    1436. Expdition de Calais; soulvement de Bruges; Gand
      aide le comte  rduire Bruges                               107

      Gand, dsormais isole, aura  dfendre les liberts
        de la Flandre, son droit symbolique, etc                   109

      Lutte des comtes contre les juridictions infrieures
        des villes, et contre les juridictions suprieures de
        la France et de l'Empire                                   112

    1448-1451. Philippe le Bon, croyant le roi embarrass par
      le dauphin, frappe la Flandre d'impts vexatoires            122

    1449-1450. Le duc fait agir la Flandre contre Gand             127

    1451-1452. Insurrection de Gand, guerre de Flandre             128

      Intervention timide du roi                                   133

    1453. (Juillet.) Dfaite des Gantais  Gavre, et leur
      soumission                                                   137


CHAPITRE II

  GRANDEUR DE LA MAISON DE BOURGOGNE.--SES FTES.--LA
    RENAISSANCE                                                    140

      tat du monde: Occident, Normands et Portugais,
        Bthencourt et don Henri                                   141

    1453. (29 mai.) Orient; le Turc; prise de Constantinople       145

      Grandeur de Philippe le Bon; projet de croisade              146

    1454. (9 fv.) Voeu du faisan                                  149

      Chapitres de la Toison d'or                                  150

      Le tableau de l'Agneau; cole de Bruges                      151

      Centralisation dans l'art; Jean van Eyck, Chastellain,
        etc.                                                       155


CHAPITRE III

  RIVALIT DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE LE BON.--JACQUES
    COEUR.--LE DAUPHIN LOUIS, 1452-1456                            156

      Le duc de Bourgogne s'appuie en France sur le dauphin;
        lutte du dauphin contre Brz, Agns, etc.                 157

      Ruine des amis du dauphin                                    158

    1452. Ruine de Jacques Coeur                                   159

    1456.  -- du duc d'Alenon                                     164

           -- du dauphin lui-mme, qui se retire chez le
              duc de Bourgogne                                     167


CHAPITRE IV

  SUITE DE LA RIVALIT DE CHARLES VII ET DE PHILIPPE
    LE BON, 1456-1461                                              170

      Tentative de Charles VII sur le Luxembourg                   173

      Splendeur et faiblesse du duc de Bourgogne; il tait
        le chef d'une fodalit qui n'tait plus fodale           174

      Le souverain d'un empire htrogne qui ne pouvait
        acqurir d'unit                                           176

      Il cda, malgr lui, de plus en plus  l'attraction de
        la France                                                  178

      Ses ministres franais; le dauphin son hte                  181

      nergie critique de l'esprit franais, influence de
        l'imprimerie, etc.                                         184

      Le Parlement; la Toison d'or, comme cour d'honneur           189


LIVRE XIII

CHAPITRE PREMIER

  LOUIS XI, 1461-1463                                              193

    1461. Il change les grands-officiers, les snchaux, baillis,
      etc.                                                         196

      Sacre de Louis XI                                            200

      Maison de Bourgogne: le duc  Paris                          203

      Maison d'Anjou                                               207

      Rvolutions d'Angleterre                                     208

      Rvolutions d'Espagne                                        210

      Pauvret du roi; il abolit la Pragmatique                    213

    1462. Il occupe le Roussillon                                  220

      neutralise l'Angleterre                                      223

    1463. et rgle les affaires d'Espagne                          227


CHAPITRE II

  LOUIS XI, SES TENTATIVES DE RVOLUTION, 1462-1464                231

    1462. Il profite de la lutte des Croy et de Charolais          234

      pour racheter les villes de la Somme                         236

      Il menace la fodalit et le clerg                          240

      le duc de Bretagne                                           241

      le duc de Bourgogne, qui s'appuie sur l'Angleterre           248

    1464. Rupture, accusation d'enlvement                         252

      Assemble secrte  Notre-Dame                               255

      Irritation du clerg, des nobles, du Parlement               257

      Esprit novateur du roi                                       258

      Il essaye d'abolir le droit de chasse, etc                   270


LIVRE XIV

    CONTRE-RVOLUTION FODALE: BIEN PUBLIC, 1465                   276

    1465. Isolement du roi                                         276

      Son apologie aux villes, aux grands                          281

      Mars. Dsertion de son frre, chute des Croy                 284

      Mai. Il accable Bourbon, trahison des Armagnacs              286

        trahisons de Maine, Nevers, Brz, Meluns                  290

      16 juillet. Bataille de Montlhry                            296

      Les ligus devant Paris, leurs divisions                     301

      Aot. Le roi en Normandie, Paris presque livr               305

      Diversion de Lige                                           311

      27 septembre. Rouen livr                                    312

      Octobre. Le roi subit le trait de Conflans, perd la
        Normandie, etc.                                            316


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.


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Les lettres suprieures inhabituelles sont places entre parenthses.]





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1440-1465 (Volume
7/19), by Jules Michelet

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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
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     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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