The Project Gutenberg EBook of La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne, by 
Gustave Reynier

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Title: La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne

Author: Gustave Reynier

Release Date: July 21, 2013 [EBook #43277]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    LA VIE UNIVERSITAIRE
    DANS
    L'ANCIENNE ESPAGNE




[Illustration]




    _Bibliothque Espagnole._

    LA
    VIE UNIVERSITAIRE
    DANS
    L'ANCIENNE ESPAGNE

    PAR
    Gustave REYNIER

    PARIS
    ALPHONSE PICARD ET FILS
    Libraires-diteurs
    82, RUE BONAPARTE

    TOULOUSE
    DOUARD PRIVAT
    Libraire-diteur
    45, RUE DES TOURNEURS

    1902




AVANT-PROPOS


_Je n'ai pas song  rsumer en un si court volume l'Histoire de
l'Enseignement suprieur en Espagne: j'ai tent seulement d'esquisser,
aussi exactement que je l'ai pu, quelques tableaux de la vie
universitaire d'autrefois._

_J'ai d'abord voulu expliquer ce que c'tait qu'une Universit
espagnole, comment elle tait organise, quelle situation y avaient
les matres, quelle existence y menaient les tudiants. J'ai
naturellement choisi comme exemple l'Universit la plus ancienne et
la plus clbre, celle de Salamanque, et je l'ai reprsente dans le
moment o, en apparence du moins, elle fut le plus prospre,
c'est--dire  la fin du seizime sicle._

_Dans la seconde partie de ce travail, j'ai montr sommairement
comment s'est propage en Espagne cette vie universitaire, dont je
venais, en quelque sorte, de tracer le cadre,  quelle poque et par
quelles influences elle est devenue active et fconde, quelles raisons
en ont trop vite arrt le dveloppement. J'en ai suivi le dclin
jusqu'au milieu du dix-huitime sicle, o la dcadence est dj
complte._

_J'ai marqu fort librement ce qu'avait eu d'attristant cette
dcadence. L'Enseignement suprieur est aujourd'hui assez_
_brillamment reprsent en Espagne pour qu'on puisse voquer de son
pass d'autres souvenirs que les souvenirs de gloire._

_Les dimensions de ce petit livre ne m'ont malheureusement pas permis
de donner toutes mes rfrences; je tiens  m'en excuser._

_Je serais enfin bien ingrat de ne pas dire ici tout ce que je dois de
prcieux renseignements et d'utiles conseils  l'inpuisable
obligeance de M. Alfred Morel-Fatio._

    _Avril 1902._




PREMIRE PARTIE.

La vie d'une Universit: Salamanque.




CHAPITRE PREMIER.

SALAMANQUE ET SON UNIVERSIT.


On voudrait trouver des mots rares, des mots prcieux pour rendre la
beaut de Salamanque. Dans la plaine nue qu'entoure un cercle de ples
collines, couronne de tours, de dmes et de clochers, elle se dresse
comme une cit souveraine. Et, teinte de fines couleurs, qui vont du
rose tendre au jaune d'or, lumineuse sous ce ciel clair et dans cet
air lger, elle s'panouit comme une fleur.

Nulle part peut-tre on ne pourrait rencontrer, resserrs dans un si
petit espace, tant d'oeuvres exquises, tant d'difices somptueux. La
magnificence de la nouvelle cathdrale et la grce robuste de
l'ancienne, les lignes harmonieuses des glises, des vieux collges;
les palais chargs d'armoiries illustres o l'on voit briller le
soleil des Solis, les toiles des Fonseca, les cinq lis des Maldonado;
tant d'antiques maisons dont les portes ouvertes laissent entrevoir
des cours dalles de marbre, d'lgants portiques, de fines
colonnades, les margelles uses des vieux puits, tout cela forme un
ensemble vritablement unique o la posie d'un pass lointain se mle
aux impressions d'art les plus dlicates.

Lorsqu'on erre dans ces rues, souvent silencieuses, on est arrt
presque  chaque pas: une grille en fer forg, un bouquet d'oeillets
sculpt sur une porte, un mdaillon encastr dans un mur, une Vierge
ou un saint dans une niche, une frise o se poursuivent des animaux
fabuleux, un balcon d'o retombent des guirlandes, mille dtails
charmants attirent et retiennent. Certaines faades sont de pures
merveilles, des chefs-d'oeuvre de cet art minutieux et compliqu que
l'on appelle l'art _plateresque_. Les pierres y sont ciseles comme
des bijoux, dcoupes comme de la dentelle; elles sont d'un grain si
fin et si serr que le temps en a respect les plus fragiles
arabesques; elles sont aussi, ces pierres de Salamanque, jaunes comme
l'or ou roses comme la fleur de pcher, et toujours d'une couleur si
chaude que dans les plus grises matines d'hiver on les croirait
encore claires par le soleil. Le palais des Monterey, la Maison
des Morts, la Maison des Coquilles, le couvent du Saint-Esprit, que
de monuments dlicieux dont on ne peut dtacher ses regards, dont on
voudrait emporter dans ses yeux la claire, la riante image! Mais ce
qui laisse encore l'impression la plus forte, la plus complte, c'est,
 coup sr, la place de l'Universit.

Quand on s'arrte au pied de la statue de Fray Luis, le matre trs
illustre et trs bon, on a,  sa droite, l'antique hpital des
Etudiants, le ravissant portail des coles Mineures, leur clotre
lgant et leur petit jardin;  gauche, les vieilles maisons que
l'Universit louait  ses libraires; en face, l'incomparable faade
des Grandes coles, les aigles, les larges blasons, les profils des
Rois Catholiques, les statues de la Force et de la Beaut; sur le
ciel se dtachent le campanile et les deux cloches de la chapelle de
San Jernimo. Rien n'a chang l depuis trois sicles: les petits
pavs ronds sur lesquels on marche sont les mmes qu'ont fouls tant
de graves docteurs, tant d'adolescents ivres de savoir, d'ambition et
de jeunesse; les murs, ici comme dans toute la ville, laissent voir
encore aussi vifs, aussi nets qu'au premier jour, les fameux
_vtores_, ces inscriptions en lettres rouges qui relatent les succs
scolaires des temps anciens. Dans ce dcor charmant, tout porte encore
l'empreinte de la vie universitaire d'autrefois, tout en voque les
scnes familires et les brillants souvenirs.

       *       *       *       *       *

Qu'il ft de riche ou de pauvre maison, qu'il arrivt en carrosse, 
cheval ou sur une mule de louage, l'tudiant qui, vers la fin du
seizime sicle, passait les fosss de Salamanque, devait se trouver
tout d'abord bloui. Vingt-cinq paroisses, vingt-cinq couvents
d'hommes, vingt-cinq couvents de femmes, vingt-cinq collges; tout
cela domin par l'imposante masse de la cathdrale nouvelle, dont les
trois nefs taient dj debout; sept mille tudiants, dix-huit mille
ouvriers ou marchands vivant  l'ombre de l'Universit et vivant
d'elle; cinquante-deux imprimeries et quatre-vingt-quatre librairies
dans un seul quartier, occupant trois mille six cents personnes. Dans
les rues, sur les places, un mouvement incessant, une rumeur qui ne
s'teignait pas. On tait bien dans une capitale, et Salamanque tait
vraiment reine. La reine du Torms: c'est le nom qu'on lui avait
donn et dont aujourd'hui encore elle est fire. O Salamanque, disait
un vieux pote, il n'est pas sous le ciel de cit aussi hroque ni
d'den aussi prcieux; tu t'es leve plus haut que ne peut atteindre
le vol hardi du faucon. Salamanque, mtropole du monde[1].

  [1] No hay cosa tan heroyca baxo el cielo;
      No hay eliseo campo ans preciado.
      No hay garza, ni nebl tan alto en vuelo
      Que llegue adonde t te has sublimado...
      Metrpoli del mundo...

      (Bartolom de Villalba y Estaa, _El Pelegrino
      Curioso y Grandezas de Espaa_, 1577.)

Si l'tudiant tait riche, il n'avait pas  se mettre en qute d'un
gte: sa famille avait eu soin de lui retenir un logis et de monter
d'avance sa maison. tait-il de trs haut rang, il devait mener un
train magnifique et qui ft honneur  ses parents: quand arriva, par
exemple, le jeune Don Gaspar de Guzmn, qui fut plus tard comte-duc
d'Olivares, il avait avec lui un gouverneur, un prcepteur, huit
pages, trois valets de chambre, quatre laquais, un chef de cuisine,
sans compter les servantes et les valets d'curie.

Pour les coliers de plus modeste fortune, s'ils n'taient pas
boursiers de quelque Collge et s'ils n'avaient point dans la ville de
parents qui les voulussent recueillir, ils s'adressaient  quelques
bacheliers de pupilles. On appelait ainsi des matres de pension
qui, avec l'autorisation de l'Universit et sous son contrle,
logeaient et nourrissaient les tudiants des provinces ainsi que leurs
valets: un tarif officiel fixait les prix qu'ils pouvaient exiger, et
ces prix taient des plus modiques, surtout pour les jeunes gens qui
apportaient de la maison paternelle leur provision de pois chiches, de
saucissons et de lard fum. Mais, en revanche, on faisait chez eux
bien maigre chre. La corporation des bacheliers de pupilles ne
brillait pas en gnral par une libralit excessive et elle abusait
un peu de la situation privilgie qui lui tait faite. La
Constitution de l'Universit lui assurait en effet un vritable
monopole. Toute personne qui et log des tudiants sans avoir obtenu
l'autorisation, sans avoir subi l'examen de capacit et de moralit,
se serait expose  payer une amende de mille maravdis et  tre
expulse, en cas de rcidive[2].

  [2] _Estatutos hechos por lo muy insigne Universidad de
  Salamanca, recopilados nuevamente por su comisin._ Salamanca,
  1625. C'est un volume, grand in-4, d'une belle impression. Sur
  la premire page est reprsent un professeur dans sa chaire
  entour de quelques tudiants: nous avons donn, en tte de ce
  livre, une reproduction de cette gravure. J'ai eu entre les mains
  l'dition enrichie d'additions manuscrites qui appartient  la
  bibliothque de l'Universit de Salamanque.

  J'aurais d citer plus souvent encore que je n'ai fait cet
  intressant recueil. Je n'ai pas pu, je le rpte, donner ici
  toutes mes rfrences. Sans parler des histoires de Salamanque, de
  Dvila, de Chacn, de Villar, la trs rudite _Historia de las
  Universidades_ de V. La Fuente et les trois excellents volumes de
  D. Antonio Gil de Zrate, _De la Instruccin Pblica en Espaa_,
  m'ont t naturellement d'un trs grand secours.

Le rglement imposait, d'ailleurs,  ces matres de pension des
obligations multiples; ils devaient monter, ds le matin, dans la
chambre de leurs coliers pour s'assurer qu'ils taient au travail,
les empcher de jouer aux cartes et aux ds, ne jamais laisser
prononcer sous leur toit de parole impie ou dshonnte, fermer  clef
la porte de leur maison  six heures du soir, l'hiver,  neuf heures,
l't, et ne la rouvrir sous aucun prtexte, sinon en cas de maladie
ou de visite des parents, signaler au juge de l'Universit les jeunes
gens qui auraient pass la nuit dehors. Pour que la surveillance ft
plus exacte, il leur tait dfendu d'avoir chez eux plus de vingt
pupilles. La Constitution avait tout prvu: si on l'avait toujours
respecte, Salamanque aurait t vraiment, comme elle se piquait de
l'tre, le jardin de toutes les vertus. Mais le nombre toujours
croissant des coliers rendit bientt impossible un contrle un peu
rigoureux. Pour attirer la clientle, les matres de pension
rivalisrent de complaisance, ne voulant point lutter de prodigalit,
et la Constitution finit par avoir le sort de tous les rglements.

       *       *       *       *       *

Ds que le nouvel tudiant s'tait install, dans sa petite chambre ou
dans sa riche maison, son premier devoir tait d'aller se prsenter
aux grands dignitaires de l'Universit. Le premier de tous tait
l'coltre (_Maestrescuela_), qui portait aussi le titre de
chancelier: reprsentant de l'autorit papale, nomm  vie[3], il
tait charg de faire respecter les Statuts, de diriger les tudes,
de juger au criminel comme au civil tous ceux, matres, tudiants ou
officiers, qui dpendaient de la juridiction universitaire. A ct de
lui, le Recteur, lu seulement pour une anne, reprsentait plus
directement les professeurs des coles: il veillait au maintien du bon
ordre, gouvernait les biens de la communaut, touchait les revenus,
rglait les dpenses. Comme il tait gnralement de trs noble
famille, il relevait par son prestige personnel l'autorit d'une
magistrature de trop courte dure[4]. C'est ainsi qu'au commencement
du dix-septime sicle Salamanque fut fire d'avoir pour Recteur le
jeune Gaspar de Guzmn, dont nous avons dj cit le nom et qui devait
tre plus tard comte d'Olivares et ministre de Philippe IV. Ce premier
honneur lui fut dcern alors qu'il tait encore sur les bancs de
l'Universit, car on n'hsitait jamais  confier un si grand pouvoir
mme  un simple tudiant lorsqu'on le jugeait capable de le bien
exercer[5].

  [3] Pendant un certain temps, il fut lu par l'assemble des
  professeurs ou _Claustro_. En 1463, le _Claustro_ de Salamanque
  nomma ainsi Alonso de Aponte, docteur en droit canon, et, en
  1525, D. Pedro Manrique, qui fut plus tard vque de Cordoue et
  cardinal. Mais le plus souvent le _Maestrescuela_ ou _Cancelario_
  tait choisi par le pape ou par le roi. Dans d'autres
  Universits, ces fonctions revenaient de droit  l'vque de la
  ville.

  [4] Sur la liste des Recteurs de Salamanque on pourrait retrouver
  des reprsentants des plus illustres maisons d'Espagne: marquis
  de Spnola, de Villena, de Pomar, de Santa Cruz, de
  Villamanrique, de Pozas, de Aguilar...; comtes de Uceda, de
  Benavente, de Altamira, de La Fuente, de Lezo, de Oate, de
  Montalvo, de Campo Real...; ducs de Sessa, de Terranova, de
  Cardona, de Segorbe, de Villahermosa, de Bjar,
  d'Alburquerque...--On trouvera la liste de ces Recteurs dans la
  _Memoria histrica de la Universidad de Salamanca_, de D.
  Alejandro Vidal y Diaz, Salamanque, 1869.

  [5] Le premier Recteur de l'Universit d'Alcal fut aussi un tout
  jeune homme qu'on avait fait venir exprs de Salamanque o il
  tudiait le droit.

Aprs avoir salu ces deux grands personnages, le jeune tudiant va
donner son nom aux secrtaires des coles. On l'inscrit sur le grand
registre, s'il est roturier, sur le registre d'honneur (_matricula
generosorum_), s'il est noble, et,  partir de ce moment, il fait
partie de l'Universit; il jouit de ses avantages et privilges.

Dornavant, il achtera tout moins cher que les autres habitants de la
ville: car les objets ncessaires  son entretien,  sa subsistance ou
 son travail sont exempts de toute espce de droits. S'il tombe
malade et s'il est pauvre, il sera soign gratuitement  l'Hpital
des coles. Il chappe dsormais  l'autorit sculire: si la police
le poursuit pour quelque dlit, il trouvera toujours un asile sur le
territoire franc de l'Universit et, derrire les chanes qui en
marquent les limites, il pourra braver impunment les alguazils. S'il
se laisse prendre, c'est  ses juges naturels qu'il devra tre dfr
et il pourra presque toujours compter sur leur indulgence. Arrt pour
les plus graves mfaits, vol  main arme ou mme homicide, dans
Salamanque, hors de Salamanque et jusque dans une province lointaine,
il sera toujours ramen devant le _Maestrescuela_ qui seul dcidera de
son sort.--Enfin, et ce n'est pas l le plus mdiocre avantage, il a
l'honneur d'appartenir  un corps illustre entre tous, dj vieux de
quatre sicles[6], respect de l'Europe entire et que l'Espagne
considre comme une de ses gloires. L'Universit de Salamanque est
alors  l'apoge de sa grandeur; elle ne le cde qu' Paris et elle a
t appele la seconde lumire du monde. Les matres qu'elle a
forms sont recherchs par les coles les plus lointaines. Christophe
Colomb est venu lui soumettre ses projets et en a reu de prcieux
encouragements[7]. Les princes et les prlats la consultent sur
l'interprtation des lois et mme sur des points de dogme. Les papes
lui font la faveur de lui notifier leur lection par des lettres
particulires. Tout monarque montant sur le trne d'Espagne lui
demande de le reconnatre par une dclaration solennelle. Quand le roi
leur rend visite, les matres et les docteurs le reoivent assis et la
tte couverte. Lorsque Charles-Quint tait venu  Salamanque, o l'on
avait dpens, pour lui faire une rception grandiose, plus d'argent
qu'il n'en aurait fallu pour fonder une ville, il avait avou que
rien ne lui avait fait autant d'impression qu'un acte public de
l'Universit.--Tous les coliers pouvaient prendre pour eux une petite
part de ces hommages: quelque honneur en rejaillissait sur le plus
humble d'entre eux; c'tait un titre, mme aux yeux des plus
ignorants, d'avoir tudi  Salamanque.

  [6] L'Universit de Salamanque avait t fonde au dbut du
  treizime sicle par Alphonse IX de Lon. Le 12 avril 1242, le
  clbre saint Ferdinand, celui qui reconquit Sville, avait
  confirm et tendu la fondation de son pre. Par un bref d'avril
  1255, le pape Alexandre avait compt Salamanque, avec Paris,
  Bologne et Oxford, parmi les quatre grands _Estudios generales_
  du monde.

  L'antique _Studium_ de Palencia n'ayant dur que peu d'annes,
  Salamanque tait, de fait, la premire Universit d'Espagne, comme
  elle fut aussi la plus glorieuse.

  [7] Cf. Bartolom Leonardo de Argensola, _Anales de Aragn_,
  Part. I, X, 10.--Fernando Pizarro, _Varones Ilustres del Nuevo
  Mundo_ (_Vida de Coln_, cap. III).




CHAPITRE II.

PHYSIONOMIE DES COLES.


Une fois immatricul, comme on disait, le nouveau venu pouvait
commencer  suivre les cours. Il revtait la soutane brune et le
collet, se coiffait du bonnet carr et, tenant  la main son
portefeuille et son critoire, il se dirigeait ds le matin vers les
coles.

De chaque rue dbouchaient des troupes bruyantes de jeunes gens. Dans
la _Rua_, qui tait le quartier des libraires, le tumulte devenait
assourdissant: entre les talages o s'empilaient les in-folios, o se
dressaient les rouleaux de parchemin, toute une foule se pressait.
Criant, chantant, s'interpellant, les groupes se htaient vers les
btiments de l'_Estudio_, se rpandaient sur la place du Vieux
Collge, remplissaient le _patio_ des coles Mineures, assigeaient
les portes de l'Universit, s'crasaient sous le portique du clotre.
Toutes les provinces de l'Espagne taient l reprsentes, depuis
l'Estramadure jusqu' la Navarre et  la Catalogne, et mme des
nations trangres, comme la France et l'Italie. On pouvait
reconnatre les Andalous  leurs rires,  leurs gestes exubrants, les
Valenciens  leur allure indolente, les Galiciens  leur tournure
rustique, les Castillans  leur air de noblesse et  leur gravit.

A mesure qu'approchait l'heure des cours, le flot montait encore. Les
Collges, presque tous tablis dans le voisinage de l'Universit,
ouvraient en mme temps leurs portes, et leurs lves, s'avanant en
bon ordre, sous la conduite d'un rgent, se frayaient un passage au
travers de la foule.

Presque tous taient vtus d'un long manteau brun, et les divers
tablissements ne se distinguaient les uns des autres que par la
couleur de la _beca_, pice de drap longue de trois aunes qui formait
un pli sur la poitrine et, passant par les deux paules, retombait par
derrire jusqu'aux talons.

Voil qu'arrivaient, portant la _beca_ brune, les dix-sept boursiers
du Collge de San Bartolom, le plus ancien de tous et le plus
respect. Derrire eux marchaient les vingt-deux lves du Collge de
l'Archevque et leurs deux chapelains: leur manteau tait largement
chancr et la bande tait carlate. Voil les boursiers d'Oviedo,
avec la _beca_ bleue, et ceux de Cuenca avec le manteau violet. Ces
quatre Collges taient les fameux _Colegios Mayores_. Installs dans
des btiments magnifiques, richement dots par d'illustres fondateurs,
ils ne recevaient que des jeunes gens de trs grandes familles. Ds
qu'une place y devenait vacante, elle tait brigue par vingt
concurrents. Beaucoup de pres pensaient alors, comme le Don Beltran
de la _Vrit suspecte_ que, le chemin des lettres est celui qui
conduit le plus srement  la fortune et que pour un fils cadet c'est
la meilleure porte qui mne aux honneurs de ce monde[8]. Et ils ne se
trompaient gure: dans l'lite privilgie qui s'tait forme en ces
maisons, l'Universit choisissait ses Recteurs, le roi ses conseillers
et ses juges, l'glise ses prlats.

  [8] Lope de Vega dit de mme dans la _Dorotea_ qu'il n'y a pour
  l'homme que trois moyens d'arriver: la Science, la Mer et la
  Maison du Roi, _ciencia y mar y casa Real_ (_Jorn. I, escena
  VIII_). Cervantes (_D. Quij._, I, 39) cite le mme proverbe.

Voici maintenant les collgiens des Ordres Militaires, qui galent
en importance les _Mayores_ et leur disputent le premier rang
dans les crmonies: les dix-huit tudiants de Santiago portent
brode sur la poitrine la rouge croix de Saint-Jacques; ceux de
Saint-Jean-de-Jrusalem se reconnaissent  leur croix de Malte et 
leur bonnet plat, ceux d'Alcntara et de Calatrava aux insignes de
l'Ordre.

Voici enfin l'interminable dfil des Collges Mineurs: Monte Olivete,
Santa Mara de los ngeles, San Lzaro, San Elas, San Milln, Santa
Cruz de Caizares, la Magdalena, Santo Toms, Pan y Carbn, San Pedro
y San Pablo, etc.; et puis la troupe noire des moines, frres et
autres rguliers qui sortent des Collges ecclsiastiques, les
Hironymites, les Minimes, les Carmlites chausss, les Augustins, les
Franciscains, les Prmontrs de Santa Susana, les Dominicains de San
Esteban, les Bndictins de San Vicente.--Sur ce fond sombre se
dtachent quelques costumes de couleurs plus vives: le manteau jaune
et la _beca_ violette des collgiens de Santa Mara de Burgos, la
soutane blanche et la _beca_ bleue des Orphelins de la Conception, qui
vont toujours tte nue, mme sous la pluie. Voici encore les Verts
de l'Insigne Collge de San Pelayo, les Jolis Garons, du Collge de
San Miguel, dont les dames de Salamanque admirent fort le brillant
uniforme: manteau bleu de ciel coup par une bande carlate. Ces
jeunes gens roux, au teint clair, qu'on remarque au milieu de toutes
ces faces brunes, ce sont les Irlandais qui viennent se faire
instruire des vrits de la foi catholique dans un collge que
Philippe II a fond: ils ont tous jur d'aller plus tard prcher 
leurs frres la loi vanglique et de s'offrir au martyre pour les
racheter; ils excitent l'tonnement par le soin minutieux qu'ils
prennent de leur toilette et parce qu'ils vont se baigner dans le
Torms, hiver comme t.

       *       *       *       *       *

Cependant l'heure sonne: le ngre de l'horloge monumentale frappe neuf
fois le timbre de son marteau; les deux bliers se redressent et
retombent; les anges et les rois mages se prosternent au pied de la
statue de la Vierge: avant mme que soit arrte l'ingnieuse
mcanique, les salles de cours sont envahies.

Quelques-unes de ces salles sont toutes petites: ce sont celles o
l'on enseigne des matires trs spciales comme l'hbreu, le chalden
ou la musique. D'autres, comme celle de droit canon, peuvent contenir
plus de deux mille auditeurs. Toutes ces salles sont fort obscures,
claires par deux ou trois petites fentres. L'installation est peu
confortable: on s'assied sur une poutre fort troite, on crit sur une
poutre un peu plus large, tache d'encre, charge d'inscriptions. La
chaire du matre est d'une simplicit extrme; il a pour sige un
coffre de bois noir dans lequel il enferme ses livres quand la leon
est finie. Au pied de la chaire est le tabouret de l'_actuante_,
l'tudiant qui lira les textes.

Les retardataires se htent, poursuivis par le bedeau porte-verge, et
se pressent dans le fond de la salle, o ils resteront debout. Le
cours commence.

Ces cours sont aussi nombreux que dans la mieux pourvue de nos
Universits modernes. Il n'y a pas moins de soixante-dix chaires: dix
de droit canon, dix de lois, c'est--dire de droit civil, sept de
mdecine, sept de thologie, onze de philosophie, une d'astrologie,
une de musique, une de langue chaldenne, une d'hbreu, quatre de
grec, dix-sept de rhtorique et de grammaire. Les juristes tiennent le
premier rang, et de beaucoup: ce sont eux qui ont le plus d'lves et
qui reoivent les plus forts salaires. Un docteur de droit canon
touche deux cent soixante-douze florins, tandis qu'un professeur de
logique ou de philosophie morale n'en a que cent, un professeur de
rhtorique ou de mathmatiques soixante-dix.

A ct des professeurs titulaires (_ctedras de propiedad_) qui ont le
traitement complet, il y a des professeurs stagiaires, des aspirants
(_pretendientes_) qui sont beaucoup moins rtribus et mme le plus
souvent n'ont autre chose que l'esprance.

Quelques-uns de ces matres sont des hommes de grand savoir, dont le
nom est connu dans toute l'Espagne. Mais la plupart se soucient assez
peu de faire oeuvre personnelle. Surveills de prs par l'glise,
proccups surtout de ne rien dire qui soit contraire  la doctrine de
saint Augustin et de saint Thomas, ils s'en tiennent aux explications
fixes par les programmes et se bornent  lire et  commenter les
ouvrages de texte. A dfaut de la gloire, qu'ils n'ambitionnent
pas, ils ont la certitude d'tre appels un jour dans un des
Conseils royaux, d'obtenir un canonicat ou quelque haute dignit
ecclsiastique, ou d'arriver, tout au moins,  la _jubilacin_,
c'est--dire  l'honorable retraite que l'Universit assure  ses bons
serviteurs[9].

  [9] Ce droit  la retraite (aprs vingt annes d'enseignement)
  avait t garanti aux professeurs titulaires par une bulle du
  pape Eugne IV (1491).

Pendant la leon, les tudiants prennent peu de notes: ils coutent,
les coudes sur la table. Plusieurs sortent au milieu du cours;
d'autres arrivent des salles voisines: ce va-et-vient continuel
provoque naturellement un certain dsordre. Quand, par hasard, la
leon se prolonge au del de l'heure, les auditeurs ne manquent jamais
de manifester leur impatience en frottant bruyamment leurs pieds
contre le plancher[10]. Beaucoup de matres font leur cours au milieu
du bruit; quelques-uns, qui sont impopulaires ou qui manquent
d'autorit, sont assez frquemment l'objet de manifestations d'autant
plus tumultueuses que l'imposante masse des juristes est toujours
dispose  prter son concours aux tapageurs. Il se produit parfois
de tels scandales qu'il faut aller qurir le Recteur, et que
l'coltre lui-mme arrive accompagn de son alguazil, de son
procureur fiscal et du greffier de l'Audience ecclsiastique.

  [10] Mal-Lara, _Filosofa vulgar_, Centuria dcima, fo
  380.--Pierre Martyr, _Epist._ 57.

Plutt que de recourir  ces interventions assez humiliantes, certains
matres emploient, pour se faire respecter, des procds quelque peu
brutaux. Torres, qui fut professeur  Salamanque, raconte en ses
Mmoires que chaque anne, dans sa leon d'ouverture, il intimidait
les mauvais plaisants en les menaant de leur rompre la tte. Et ce
n'tait pas l une menace en l'air:

Un soir, dit-il[11], une lourde brute, un garon de trente ans,
tudiant en thologie et en grossiret, me hurla je ne sais quelle
ordure. Voici la rcompense que reut son audace: je pris sur le
rebord de ma chaire un norme compas de bronze qui pesait trois ou
quatre livres pour le moins et je le lui jetai au museau. Par bonheur
pour lui, et pour moi, il esquiva le coup, sans quoi je lui aurais
srement fait jaillir la cervelle...--A partir de ce jour-l, ajoute
Torres, ce garon se tint tranquille.

  [11] _Vida, Ascendencia, Crianza... del Doctor D. Diego de
  Torres_, p. 84.

La leon finie, tandis que s'coule bruyamment le flot des coliers,
le matre sort de sa classe et va, ainsi que l'y obligent les
rglements, _asistir al poste_, c'est--dire s'adosser au
pilier[12]. Appuy contre une des colonnes du clotre, il attend que
les plus studieux de ses lves viennent lui soumettre leurs doutes ou
lui demander sur la matire du cours un supplment d'informations.

  [12] _Estatutos hechos por la muy insigne Universidad de
  Salamanca._--_Nic. Clenardi Epist._, I, 2 (1535).

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, l'tudiant frachement dbarqu s'engage
imprudemment au travers des groupes qui s'attardent sous le portique;
il admire les pompeuses inscriptions dont les murs sont couverts, les
fresques o sont reprsentes Minerve, l'Astronomie, la Justice,
l'Occasion et la Fortune; les armoiries de l'Universit qui s'abritent
sous la tiare pontificale et sont entoures de l'orgueilleuse devise:
Dans toutes les sciences, Salamanque est la premire.--_Omnium
scientiarum princeps Salmantica docet._ Il monte l'escalier, dont
les riches sculptures reprsentent des chevaliers combattant des
taureaux, il pntre dans la bibliothque, o sont ouverts sur des
pupitres d'normes in-folios attachs avec des chanes de fer, il
s'gare dans le clotre suprieur et s'arrte enfin merveill devant
la vieille horloge.

L'endroit est connu: s'ils ne se sont pas encore trahis par leur
dmarche hsitante et leur air embarrass, les nouveaux venus se
signalent toujours  l'attention des anciens par l'tonnement qu'ils
manifestent en face de ce chef-d'oeuvre de mcanique.

A peine une victime s'est-elle ainsi dsigne que les deux clotres se
remplissent de cris, d'appels, de vocifrations. En un instant,
l'tudiant novice est entran dans la rue ou dans le _patio_ des
coles Mineures, et l commence un jeu assez barbare. Tout d'abord, on
forme le cercle autour du malheureux: quelques plaisants s'en
dtachent, le saluent avec d'excessives dmonstrations de politesse et
lui demandent fort civilement des nouvelles de sa famille, s'il a bien
pleur en la quittant et si on ne lui a pas donn, au moment des
adieux, quelques botes de raisin sec et quelques pots de
confitures[13]. Ils le flicitent ironiquement sur la coupe de sa
soutane et sur la qualit du drap et, pour en mieux essayer la
qualit, ils en tirent les manches  les arracher; ils admirent la
forme lgante de son bonnet neuf, se le passent de main en main, en
crasent les quatre pointes et ne manquent pas, en le remettant sur sa
tte, de le lui enfoncer jusqu'aux oreilles. Ils rentrent enfin dans
le rang, tandis que le pauvre garon se dgage et rajuste son col
dchir; et ici il faut donner la parole au hros de Quevedo, Don
Pablos de Sgovie:

Ils taient plus de cent autour de moi. Ils commencrent  renifler,
 tousser, et, au mouvement de leurs lvres, je vis qu'il se prparait
des crachats. Le premier, un mauvais gamin catarrheux, me visa, en
disant: Voil le mien!--Je jure Dieu, m'criai-je, que tu me la...
Une vritable pluie tomba sur moi de toutes parts et m'empcha de
finir ma phrase. Je m'tais couvert la figure avec un pan de mon
manteau; tous m'avaient pris pour cible, et il fallait voir comme ils
pointaient bien. Quand ils s'loignrent, j'tais tout blanc de la
tte aux pieds... Je ressemblais au crachoir d'un vieil
asthmatique[14].

  [13] El doctor Jernimo de Alcal, _Alonso, mozo de muchos amos_,
  d. Rivadeneyra, p. 494.

  [14] Quevedo, _Vida del Gran Tacao_, cap. V.

Surez de Figueroa, dans son _Pasagero_[15], nous rapporte les
plaintes d'une autre victime dont, sous la grle paisse des
crachats, dans le ronflement odieux des appels de gorge, le beau
manteau neuf fut couvert en un instant des plus horribles
expectorations qu'eussent jamais vomies des poumons malades et se
trouva, comme on disait, pass  la neige.

  [15] _El Pasagero, Alivio III_, fo 106.--Dans le _Don Quichotte_
  de d'Avellaneda (chap. XXV), la mme msaventure arrive  Sancho,
  tomb aux mains des tudiants de Saragosse.

Plusieurs jours de suite, le nouveau venu doit subir ce rpugnant
supplice du _gargajeo_. Quand il a chapp  un premier groupe de
perscuteurs, d'autres mettent la main sur lui, l'tourdissent de
leurs sifflets et de leurs hues, dansent des rondes autour de lui, le
poussent dans une classe vide, le hissent dans la chaire avec une
mitre en papier sur la tte[16] et l'obligent  prononcer un discours.

  [16] C'est ce qu'on appelle _hacer de Obispillos_ (Aleman,
  _Alfarache_, liv. III, part. II, ch. IV.)

Il n'chappe  ces brimades qu'en achetant au prix de quelques dners
des protections efficaces; il finit par convier un certain nombre de
camarades  un banquet[17], dont la tradition a fix le menu: du
mouton, des perdrix, et la moiti d'un poulet pour chaque convive. Au
dessert, on confre au nouveau le titre d'ancien et on lui en dcerne
pompeusement les lettres patentes.

  [17] Ce repas de bienvenue se nomme _la patente_ (_Alfarache,
  loc. cit._).




CHAPITRE III.

  LA VIE DES TUDIANTS: TUDIANTS RICHES ET TUDIANTS PAUVRES;
    _pupilos_, _camaristas_ ET _capigorrones_.


Voil le _novato_ sacr tudiant: pour lui commence cette vie
universitaire qui, suivant la route qu'on a choisie, mne  tout ou ne
mne  rien, mais qui pour tous est si pleine et si joyeuse que ceux
qui l'ont connue en regrettent toujours l'indpendance et les
plaisirs.

Quelle que soit sa fortune et quels que soient ses gots, le nouvel
colier est certain de ne pas manquer de compagnons. Dans cette grande
rpublique que forme l'Universit[18], les antiques Constitutions ont
voulu que tous les tudiants soient gaux: pour effacer les
distinctions de classes, elles ont impos  tous le mme costume.
Tous, sans exception, dit le voyageur Monconys, ils sont vtus de
long comme des prtres, rass, et le bonnet en tte, qu'ils portent
non seulement dans l'Universit, mais encore par toute la ville et en
tout temps, hors de la pluye: car pour lors on peut porter le chapeau.
Il ne leur est pas permis de porter aucun habit de soie ni de se
servir d'aucune vaisselle d'argent[19]. A les voir de loin, en effet,
on ne distinguerait gure le fils d'un grand seigneur du fils d'un
mdecin de village ou d'un marchand: toutes les soutanes se
ressemblent et les plus respectables sont les plus vieilles, parce
qu'elles attestent que leur possesseur n'en est pas  ses dbuts. Mais
cette galit n'est qu'apparente; si le vtement est uniforme, si, aux
yeux de cette Universit dmocratique, tous les tudiants ont les
mmes obligations et les mmes droits, dans la vie extrieure, les
diffrences de condition s'accusent  chaque instant.

  [18] La repblica llamada Universidad (_Estatutos hechos por la
  Universidad de Salamanca_).

  [19] _Voyage fait en l'anne 1628_ (_Journal des Voyages de M. de
  Monconys_, IIIe partie, Lyon, 1666).

Pour le jeune gentilhomme l'existence est rgulire et facile: tout y
est dispos pour lui pargner les proccupations matrielles, pour
lui mnager  propos les satisfactions de vanit qui sont si douces 
cet ge, pour rappeler aux autres et  lui-mme la supriorit de son
rang.

Le matin, quand il s'veille, toute sa maison est dj sur pied: le
barbier et les pages attendent  la porte de sa chambre pour venir le
raser et l'habiller au premier signal; les valets de chambre brossent
et nettoient ses vtements; dans les curies, les laquais trillent et
harnachent les mules. Lorsque arrive l'heure du cours, il monte sur
une bte de prix caparaonne de velours et tout un cortge
l'accompagne aux coles. Dans la salle o il doit se rendre, il trouve
sa place garde par un domestique uniquement charg de ce soin; on y a
d'avance apport son portefeuille ou _vade-mecum_ et son critoire. La
leon finie, il rencontre  la porte son _pasante_ ou rptiteur, qui
se tient  ses cts, tandis qu'il cause avec les matres et docteurs
ou avec des camarades de sa condition, et l'empche de se mler aux
mauvaises compagnies. Puis, il va rejoindre sa suite qui l'attend au
coin d'une rue et il rentre chez lui dans le mme quipage qu'il tait
venu. Aprs le djeuner, il quitte une table abondamment servie pour
aller jouer aux boules ou  l'_argolla_, le jeu  la mode, qui
ressemble  notre croquet. Il travaille un peu, fait quelques
lectures, revoit avec son prcepteur quelques rgles de la grammaire
latine qu'il importe de ne pas oublier, retourne au cours au milieu
de l'aprs-midi, et enfin, le soir venu, il repasse les leons du
jour ou s'entretient avec le gouverneur de sa maison, l'_ayo_,
qui est toujours un personnage de bonne famille et de moeurs
recommandables[20].

  [20] _Instruccin que di D. Enrique de Guzmn, Conde de
  Olivares, Embajador de Roma,  D. Laureano de Guzmn, ayo de D.
  Gaspar de Guzmn, su hijo, cuando le embi  estudiar 
  Salamanca,  7 de Enero de 1601_, cit par La Fuente, _Historia
  de las Universidades_, 1885, t. II, p. 429 et sq.

Les jours de cong apportent quelques distractions  cette existence
un peu svre; mais ces plaisirs restent des plaisirs de gentilhomme:
ils ne vont point sans quelque solennit et le jeune seigneur, dj
rserv  de hauts emplois, est gard par le sentiment prcoce de sa
dignit des frquentations douteuses et des amusements vulgaires.

A ct de ces fils de Grands d'Espagne ou de _ttulos_ de Castille, on
voit briller aussi des jeunes gens d'origine plus modeste, fils de
bourgeois enrichis par la banque ou le ngoce,  qui la vanit de
leurs parents assure un train presque aussi magnifique. Car, ainsi
que dit Cervantes, c'est l'honneur et coutume des marchands de faire
talage de leurs richesses et de leur crdit non en leurs personnes,
mais en celles de leurs enfants, et c'est pourquoi ils les traitent et
les rehaussent  tout prix, comme s'ils taient des fils de
prince[21]. Mais la grande majorit des tudiants de Salamanque vit
sans faste et plutt pauvrement.

  [21] _Coloquio de los perros._

Nous avons vu que ceux d'entre eux qui ne trouvaient pas asile dans
les Collges s'installaient le plus souvent dans les maisons des
_pupileros_ ou bacheliers de pupilles. Or, on y tait trs
mdiocrement log, dans des chambres troites et fort mal ares. De
plus, malgr les Rglements qui les obligeaient de donner chaque jour
 chacun de leurs htes une livre de viande ou de poisson[22], 
Salamanque comme dans d'autres Universits, les bacheliers
imposaient de rudes preuves aux robustes apptits de leurs
pensionnaires. Les romans picaresques sont remplis des plaintes de
leurs victimes, d'imprcations contre leur avarice et leur rapacit.

  [22] _Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca._

On connat, par les descriptions de Don Pablos de Sgovie[23], la
maison du licenci Cabra[24], dit _Vigile-Jene_, et l'on sait quelles
sortes de repas on faisait  sa table:

Aprs le _Benedicite_, on apporta dans des cuelles de bois un
bouillon fort clair... les maigres doigts des convives poursuivaient 
la nage quelques pois orphelins et solitaires. Rien ne vaut le
pot-au-feu, s'criait Cabra  chaque gorge; qu'on dise ce qu'on
voudra, tout le reste n'est que vice et gourmandise!--Alors entra un
jeune domestique qui ressemblait  un fantme, tant il tait dcharn:
on aurait pu croire qu'on lui avait enlev sur le corps la viande
qu'il apportait. Un seul navet flottait dans le plat,  l'aventure:
Comment! dit le matre, voil des navets! Pour moi, il n'y pas de
perdrix qui vaille un bon navet! Mangez, mes amis; je me rjouis de
vous voir  l'oeuvre! Il dcoupa le mouton en si menus morceaux que
tout disparut dans les ongles ou dans les dents creuses. Mangez,
mangez, rptait Cabra; vous tes jeunes et votre apptit fait plaisir
 voir! Hlas! quel rconfort pour de pauvres diables qui billaient
de faim!

  [23] Quevedo, _El Gran Tacao_, ch. III.

  [24] Il parat que Quevedo l'avait peint d'aprs nature: le
  personnage s'appelait D. Antonio Cabreriza (_Biblioteca de
  Autores Espaoles_, t. XXIII, p. 489). Ce type fut bientt
  clbre et passa en proverbe. Dans l'intermde intitul _El
  Doctor Borrego_, au matre avare qui leur reproche leur apptit:
  Insatiables gloutons! Un oeuf en quatre jours!... Je ne sais
  comment vous chappez  mille apoplexies! Les domestiques
  rpondent: Nous partons, _licenci Cabra_! (_Intermdes
  espagnols_, traduits par Lo Rouanet, p. 243.)

Il ne resta bientt plus dans le plat que quelques os et quelques
morceaux de peau: Cela, c'est pour les domestiques, nous dit le
matre; car il faut bien qu'ils mangent et nous ne pouvons pas tout
avaler. Allons, cdons-leur la place, et vous autres, allez prendre un
peu d'exercice jusqu' deux heures, si vous voulez que votre djeuner
ne vous fasse pas du mal.

Le docteur Caizares, chez qui Estevanille Gonzlez[25] avait pris
pension, ne traitait pas mieux ses lves. Un oignon, un peu de pain
moisi formaient chez lui le fond du repas: une fricasse de pieds de
chvre y passait pour un rgal extraordinaire[26].

  [25] _Vida de Estebanillo Gonzlez._

  [26] Voir aussi ce que dit Vicente Espinel du _pupilage_ de
  Glvez  Salamanque (_Relacin primera de la vida del Escudero
  Marcos de Obregn: Descanso XII_).

Guzmn d'Alfarache[27] ne se louait pas davantage des _pupileros_ et
de leurs menus: un bouillon plus clair que le jour et si transparent
qu'on aurait pu voir courir un pou au fond de l'cuelle, des oeufs
achets au rabais pendant la bonne saison et conservs cinq ou six
mois dans la cendre ou dans le sel, une sardine par personne; pendant
l'hiver, une tranche de fromage mince comme des copeaux de
menuisier; pendant l't, quatre cerises ou trois prunes comptes
exactement, parce que les fruits donnent la fivre, voil de quoi
devait se contenter cette faim invtre, cette faim d'tudiant,
_hambre veterana y estudiantina_, qui dans toute l'Espagne tait
passe en proverbe.

  [27] Mateo Aleman, _Vida y Hechos de Guzmn de Alfarache_, lib.
  III, part. II, cap. IV.

De toutes parts s'lve contre les matres de pension le mme concert
de maldictions et de plaintes. Des couplets d'tudiants nous montrent
des tables de pauvres diables dvorant des yeux la soupire o fume
le brouet noy d'eau chaude[28], et serrant des deux mains leur ventre
maigre o les boyaux chantent de faim[29]. Ils nous parlent encore
du pain dur comme le ciment, des portions si adroitement coupes
qu'on voit le jour au travers et qu'au moindre souffle elles
s'envoleraient au plafond, du vin mesur dans un d  coudre, baptis
et rebaptis tour  tour par le marchand, le _pupilero_ et le
dpensier[30].

  [28] _La sopa de aadido_, comme on dit  Salamanque. (Mal-Lara,
  _Filosofa vulgar_, Lrida, 1621, fo 237.) Cf. _ibid._, _Centur._
  V. 93; _Centur._ VII, 88; _Centur._ X, 59.

  [29] _Cancionero_ de Horozco, p. 5: las tripas cantan de
  hambre. (_La vida pupilar de Salamanca que escribi el auctor 
  un amigo suyo._)--Cf. Bartolom Palau, _La Farsa llamada
  Salamantina_ (1552), publie et annote par M. Alfred
  Morel-Fatio, dans le _Bulletin Hispanique_ d'octobre-dcembre
  1900, v. 474 et sq.

  [30] _Ibid._--Cf. _Floresta Espaola_ (1618), IV, 8.

Il faut videmment tenir compte de l'habituelle exagration de ces
sortes de morceaux; mais ce qui prouve bien que les matres de pension
abusaient par trop de leur monopole, c'est qu'au bout d'un certain
temps l'Universit ne se soucia plus de faire respecter les privilges
qu'elle leur avait d'abord assurs. Ds lors, bien des coliers
s'empressrent de se drober  une tutelle importune: ils s'allrent
loger dans les maisons de la ville o ils taient srs de jouir d'une
honnte libert et ils prirent eux-mmes la direction de leur petit
mnage.

Mais l encore ils couraient grand risque d'tre exploits. Les
servantes d'tudiants ne passaient point pour des modles de probit
ni de vertu; elles avaient toujours quelque amant pour qui elles
crmaient le potage et dtournaient les plus belles tranches du rti;
Guzman d'Alfarache en essaya cinq ou six  la file dont la probit lui
parut douteuse et la propret incertaine[31]. Plus d'une ressemblait
sans doute  la vieille dont parle Quevedo, qui demandait  Dieu de
lui pardonner ses larcins en disant son chapelet au-dessus de la
marmite: un beau jour, le fil du rosaire se rompit et les grains
tombrent dans le potage: Cela fit le bouillon le plus chrtien du
monde.--Des pois noirs! s'cria un tudiant, sans doute ils viennent
d'Ethiopie?--Des pois en deuil! rpliquait un autre, quel parent
ont-ils donc perdu?--Un autre se cassa une dent en y voulant mordre.
Plus d'une fois, cette estimable vieille prit la pelle  feu pour la
cuiller  pot et distribua ainsi des morceaux de charbon au fond des
cuelles. Il n'tait point rare qu'on trouvt dans la soupe des
insectes, des clats de bois, des paquets d'toupes ou de cheveux; les
convives avalaient tout, sans fausse dlicatesse: Cela tenait tout de
mme de la place dans l'estomac[32].

  [31] Mateo Aleman, _Guzmn de Alfarache_, part. II, lib. III,
  cap. IV.

  [32] _Gran Tacao_, cap. III.

Les fournisseurs ne valaient pas mieux que les servantes; les
bouchers, par exemple, ne se faisaient pas faute de vendre de la
viande pourrie; quelquefois, les coliers s'indignaient et se
faisaient eux-mmes justice: pendant l'hiver de 1642, ils promenrent
par les rues attache sur un ne, en la rouant de coups et en
l'assommant de boules de neige, une femme qui avait ainsi manqu de
les empoisonner[33]; mais le plus souvent leurs estomacs complaisants
se rsignaient aux pires nourritures[34]; ils taient dans l'ge
heureux o l'on supporte allgrement ces petites misres: car, ainsi
que le dit le bon matre Vicente Espinel, l'insouciante jeunesse sait
tourner les chagrins en joie: les pires preuves ne sont pour elles
que sujets de rires et d'amusement[35].

  [33] _Memor. Histr._, XVI, 244.

  [34] Aussi nous dit-on que les apothicaires taient plus nombreux
   Salamanque que partout ailleurs. Laguna parle d'une certaine
  Clara, famosa clystelera de Salamanca qui avait des recettes 
  elle pour enxugar los infelices vientres de aquellos pupilos
  infortunados que jams se vieron llenos sino de viandas
  pestilentiales. (_Dioscrides_, p. 498.)

  [35] _Relacin primera de la vida del Escudero Marcos de Obregn,
  Descanso XII._

       *       *       *       *       *

Tous ces tudiants, les _pupilos_ qui vivent chez les matres de
pension, et les _camaristas_[36] qui habitent en chambre garnie,
forment ensemble la grande corporation des _manteistas_, ainsi appels
du nom de leur grand manteau. Au-dessous d'eux sont les
_capigorristas_ ou _capigorrones_, dont la vie est bien plus dure.

  [36] Mateo Aleman, _Guzmn de Alfarache_, lib. III, part. II,
  cap. IV.

Leur nom leur vient de leur costume qui n'est pas tout  fait pareil
 celui des autres coliers: ils ont comme eux la soutane de laine
noire, mais ils portent sur les paules, au lieu de l'ample _manteo_,
une cape d'toffe grossire (_capa_ ou _bernia_), et sur la tte, au
lieu du bonnet carr, la _gorra_, qui est une espce de casquette[37].
On les reconnat aussi  leurs gros souliers ferrs, qui leur font la
dmarche lourde, et c'est pourquoi les latinistes les appellent
ddaigneusement la bande _de calceo ferrato_[38].

  [37] Covarrubias, _Tesoro_, aux mots: _capigorrista_, _gorra_,
  _bernia_.

  [38] Covarrubias, _Tesoro_, au mot: _apato_.

Ce sont les valets d'tudiants, tudiants eux aussi, inscrits comme
leurs matres sur les registres de l'Universit, mais qui ne sont pas
naturellement traits avec les mmes gards.

Au mois d'octobre, quelques jours avant l'ouverture des cours, sur les
routes qui mnent  Salamanque, derrire les mules de louage qui
portent les coliers[39] et leur mince bagage envelopp de serge
verte[40], on voit, trottant  pied dans la poussire, des jeunes
gens pauvrement vtus. Ils accompagnent dans la grande cit
universitaire des camarades plus fortuns et vont les servir pendant
toute la dure de leurs tudes. Fils de petits marchands ou de
laboureurs, instruits des premiers lments par quelque cur
charitable, ils sont, eux aussi, attirs par la grande renomme des
coles et ils ont pris le seul moyen qui leur ft offert de tenter la
fortune et d'essayer de s'lever au-dessus de leur condition. Ils
seront logs, habills et nourris, et leur mtier ne sera pas bien
pnible: aller aux provisions, balayer le logis, brosser les bonnets
et les manteaux, voil quel sera  peu prs tout leur office[41]. Le
temps ne leur manquera pas pour travailler et ils pourront suivre,
s'il leur plat, les mmes leons que leurs matres. Ceux-ci, du
reste, les traiteront avec douceur: des tudes communes ont bien vite
rapproch les distances et le valet passe assez tt au rang de
confident, quelquefois de conseiller et presque d'ami[42]. Mais aux
heures de disette, qui ne sont pas rares, la vie devient presque
insupportable pour ces malheureux: pendant les nuits d'hiver, on
grelotte dans les galetas mal clos, et, quand les matres eux-mmes
souffrent de la faim, les domestiques jenent. Comment compulser
Galien ou Bartole, quand les dents claquent de froid et qu'il faut par
raison dmonstrative persuader  son estomac qu'il a dn[43]? On se
dcourage, on cesse de frquenter les Ecoles ou l'on n'y reparat qu'
de longs intervalles, allant d'un cours  l'autre au gr de sa
fantaisie, passant de la thologie  la mdecine ou au droit canon, et
recueillant ainsi de droite et de gauche quelques bribes d'un inutile
savoir. Pour quatre valets tombs dans une riche maison o l'on peut
manger tous les jours et dormir toutes les nuits, o l'on profite en
mme temps que le jeune matre des leons du rptiteur, o l'on
s'assure pour l'avenir de puissantes protections[44], il y en a cent
que l'excs de misre finit par dtourner pour toujours des tudes.

  [39] Ils vont souvent deux et quelquefois trois sur la mme mule.
  (Juan de Mal-Lara, _Filosofa Vulgar_, 1621: _Centur._ X, 25).

  [40] _Don Quichotte_, IIe partie, ch. XIX.

  [41] _Alonso, mozo de muchos amos_, d. Rivadeneyra, p. 495 _a_.

  [42] _Ibid._

  [43] _El Gran Tacao_, cap. III.

  [44] _Instruccin que di D. Enrique de Guzmn..._ (1601).--Cf.
  aussi le dbut de la nouvelle de Cervantes, _Le Licenci
  Vidriera_.

Sans doute, il y a des exceptions, des exceptions infiniment rares
qu'on a toujours cites pendant deux sicles dans les pays
d'Universits et qui, encore exagres par la lgende, ont sans doute
dcid de bien des vocations et soutenu bien des courages. C'en est
une que ce Juan Martnez Siliceo qui, venu  Salamanque comme simple
valet, arriva,  force d'intelligence et de zle, on peut dire
hroque,  attirer sur lui l'attention du haut personnel des Ecoles,
russit  obtenir la _beca_ si envie du Grand Collge de San
Bartolom et devint plus tard prcepteur de Philippe II, archevque de
Tolde et cardinal. C'en est une autre que ce Gaspar de Quiroga qui,
un peu aprs, trouva le moyen de poursuivre dans la mme Universit le
cours complet des tudes thologiques, sans avoir pour exister d'autre
pcule que le _real_ quotidien que lui avait assur pour sa vie
entire la libralit de la reine Jeanne: en 1593, il tait, lui
aussi, cardinal et archevque de Tolde, ses rentes s'levaient  deux
cent mille ducats, et il continuait tous les jours  toucher son
_real_ qui lui tait, disait-il, plus prcieux que tout le
reste[45]. Il fallait pour russir de la sorte, avec des mrites
extraordinaires, une chance miraculeuse. Les pauvres _capigorristas_
n'en demandaient pas tant: un office d'avocat ou quelque prbende et
abondamment combl leurs dsirs; mais, pour presque tous, cette
ambition mme tait chimrique. Les uns, lasss de lutter contre la
misre, s'loignaient tristement de l'Universit et regagnaient le
_pueblo_ natal  peu prs comme ils en taient venus; quant aux
autres, les plus nombreux, incapables de se dtacher de Salamanque,
mais dgots pour toujours d'une domesticit qui ne leur rapportait
rien, aimant mieux, puisqu'il fallait ne pas manger, souffrir la faim
en libert qu'en servage, ils reprenaient leur indpendance et
allaient se perdre dans la bande tumultueuse qu'on voyait grouiller de
jour et de nuit sur les places et dans les rues de la ville, la bande
des tudiants qui avaient mal tourn.

  [45] Clemencin (d. de _Don Quichotte_, t. III, p. 129).




CHAPITRE IV.

LES TUDIANTS QUI TRAVAILLENT ET LES TUDIANTS QUI S'AMUSENT.


A Salamanque ainsi qu'ailleurs, comme il y a des tudiants riches et
des tudiants pauvres, il y a de bons et de mauvais tudiants.

Du bon tudiant on ne nous parle gure: sa vie est rgulire et calme
et son histoire est vite conte. Il est naturellement assidu aux cours
et aux offices; il visite souvent ses matres, le cur de sa paroisse,
les suprieurs des couvents voisins; son divertissement est
d'assister, les jours de fte, aux tragdies latines qui se jouent
dans le prau du Collge Trilingue et d'crire des vers pieux pour les
concours qui s'ouvrent chaque anne en l'honneur du Trs
Saint-Sacrement[46].

  [46] Mateo Lujn de Sayavedra (Juan Mart), _Segunda parte de la
  Vida del pcaro Guzmn de Alfarache_, cap. VI.

La grande majorit des coliers ne se contentent pas de ces plaisirs
austres: ils se soucient beaucoup moins de commenter les _Smulas_ ou
les _Institutes_ que de jouir de leur libert et de leur jeunesse.
C'est une opinion bien tablie parmi eux qu'une heure de travail par
jour doit suffire[47]. Ils vivent donc, pour la plupart, dans une
oisivit qui ne leur pse gure. Les cartes et les ds, les quilles et
la pelote[48], les longs bavardages sur le march de la _Verdura_ ou
sous les galeries de la place de Saint-Martin, les promenades aux
bords riants du Torms qui fuit entre les peupliers, les flneries sur
le vieux pont romain, aux pieds du lgendaire taureau de granit, les
srnades sous les balcons des jolies filles, les combats avec les
jaloux qui viennent troubler les concerts, les bruyantes mles o
l'on se casse les guitares sur la tte[49], tous ces joyeux
passe-temps remplissent agrablement les journes.

  [47] Figueroa, _El Pasagero_, _alivio_ III, fo 105.

  [48] Mal-Lara, _Fil. Vulg._, _Cent._ VII, fo 307.

  [49] Mateo Lujn de Sayavedra, _op. cit._, VII.

Pour ces jeunes gens pleins de feu les bagarres ont surtout un attrait
toujours nouveau. Ces qualits dominantes de leur race: le culte
exagr du point d'honneur et le got des excentricits dangereuses,
ne les portent que trop aux rixes sanglantes et aux coups de main; les
vieilles traditions de la vie universitaire dveloppent encore chez
eux cette humeur belliqueuse.

S'ils veulent s'pargner, au dbut, des familiarits blessantes, les
nouveaux venus doivent avoir le verbe haut et le ton agressif, marcher
droit  qui les regarde un peu fixement et tirer au moindre propos
l'pe que presque tous ces tudiants au costume pacifique dissimulent
sous leur long manteau: on ne se fait respecter qu' ce prix[50].
Aussi les duels sont-ils frquents, surtout au commencement de
l'anne, et, comme les amis des combattants rsistent rarement 
l'envie de soutenir leurs champions, presque toujours ces duels se
terminent par une bataille gnrale.

  [50] Figueroa, _El Pasagero_, _alivio_ III, fo 105.

D'autres fois, par les belles nuits d't o l'on se couche tard et o
l'on sent le besoin de dpenser le trop plein de sa force, une troupe
fait partie d'en aller attendre une autre au coin d'une rue et l'on
s'allonge joyeusement de grands coups d'estoc, sans motif le plus
souvent, pour le seul plaisir de donner et de recevoir des coups.
Enfin,  Salamanque comme  Paris, c'est un devoir pour les coliers
de rosser de temps en temps le guet, c'est--dire l'alguazil et son
escorte, n'y ayant pas, dit-on, d'amusement plus savoureux que de
faire rsistance aux gens de justice[51].

  [51] _Alonso, mozo de muchos amos_, d. Rivad., p. 495 _b_.--_El
  Pasagero_, fo 106.

Ces prouesses aventureuses sont un usage si bien tabli que la
juridiction universitaire renonce  peu prs  les rprimer: elles
entrent en quelque sorte dans le programme d'une vie normale
d'tudiant. Presque dans chaque chambre on voit accroches au mur,
au-dessus du lit, l'pe, la rondache et la casaque de buffle qui
s'endosse, le soir, par-dessus la soutane. Le jeune Espagnol qui va
suivre les cours de l'Universit oublie rarement d'emporter dans son
bagage un bouclier, un baudrier et une bonne rapire signe de quelque
armurier en renom, de Toms de Ayala, de Sebastin Hernndez ou de
Sahagn le Vieux. Le bel quipage, dit l'un d'eux, pour aller couter
des leons de philosophie!--Les dieux que nous allions servir, dit
un autre, ce n'taient ni Minerve, ni Mercure, c'tait Mars, et
c'tait aussi Vnus.

On peut supposer en effet que les femmes tiennent quelque place dans
les proccupations de cette jeunesse bouillante, fantasque, libre,
emporte, amie du plaisir[52]. L'amour et la galanterie font encore
plus de tort aux bonnes tudes que le got des rixes et des bagarres.
Tandis que les coliers pauvres, se contentant de succs faciles, mais
peu flatteurs, courtisent les servantes d'auberge et les cuisinires
qui les aident  vivre[53], les tudiants fortuns aspirent
d'ordinaire  des conqutes plus glorieuses. Certains s'prennent de
jolies filles de Salamanque, en qute d'pouseurs, qu'ils ont
rencontres  l'glise,  la promenade ou dans quelque partie de
campagne: les familles indulgentes favorisent les rendez-vous, et il
arrive plus d'une fois que le jouvenceau se laisse prendre et se
trouve un beau matin mari  une coquette[54].

  [52] Cervantes, _La Ta Fingida_.

  [53] Mateo Aleman, _Alfarache_, part. II, lib. III, cap. IV.

  [54] C'est la sottise que commet Guzman d'Alfarache 
  l'Universit d'Alcal.

D'autres, moins nafs ou plus raffins, passent agrablement leurs
aprs-midis dans les couvents de femmes o la rgle n'est pas trop
austre. Ils apportent sous le manteau quelques menues friandises[55]:
des sucreries, des botes de confitures sches, des flacons de ce vin
_del Santo_, le plus rput de Castille, que rcoltent sur leurs
coteaux arides les moines de l'Escurial; tout en faisant honneur  la
collation, on devise pendant de longues heures avec les nonnes et
leurs invites: et les conversations qui s'engagent l, autour du
brasero, dans la solennit des grands parloirs, roulent quelquefois
sur des sujets assez brlants. On y discute volontiers des questions
de morale galante; l'on se demande, par exemple, ce qui vaut le mieux,
en amour, de la possession ou de l'esprance, et les jeunes
religieuses ne sont pas les dernires  dire leur mot[56]. De telles
liberts nous paraissent aujourd'hui tranges et mme choquantes:
elles taient presque admises autrefois et Mlle de Montpensier nous
raconte sur les nonnes de Perpignan, ville alors tout espagnole, des
histoires bien plus singulires[57]. L'autorit ecclsiastique
n'intervenait gure que lorsqu'il s'tait produit quelque clat
fcheux[58]. Or, les petits manges des _galanes de monjas_ ne
tiraient gnralement pas  consquence: c'tait pour l'ordinaire un
amusement platonique, assez semblable au commerce de galanterie de nos
prcieux et de nos prcieuses, mais qui devait paratre plus savoureux
aux mes hardies parce qu'il scandalisait les esprits simples[59] et
frisait l'impit.

  [55] Mateo Lujn de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida del
  pcaro Guzmn de Alfarache_, VI.

  [56] _Ibid._

  [57] _Mmoires_, III, p. 440.

  [58] C'est ainsi qu'en 1564 un dit de l'vque de Lrida
  constate que han sucedido de la conversacin de los estudiantes
  y otras personas algunos peligros y escndalos et fait dfense
  aux tudiants gs de plus de quatorze ans de pntrer dans les
  couvents de femmes sous peine d'excommunication. (D. Jaime
  Villanueva, _Viage literario  las Iglesias de Espaa_, XVII
  (1851), pp. 277, 278.)

  [59] Voir les protestations indignes de Guzman d'Alfarache, _op.
  cit._, VI.

Pour ceux, plus nombreux, qui ne se contentent pas de ces idylles
romanesques et un peu perverses, ils n'ont que trop d'occasion de
satisfaire leur got pour les ralits. Malgr les terribles menaces
des rglements universitaires, Salamanque est remplie d'aimables
personnes d'abord engageant et de vertu peu farouche. Elles sont
loges pour l'ordinaire dans la ville basse, aux bords du Torms et en
ce quartier des tanneries o la fameuse Clestine exera, dit-on, son
mtier. On peut les rencontrer le matin aux offices o elles ne
manquent gure; elles se tiennent, l'aprs-midi, sur leur balcon,
exposant aux regards un visage fard et une gorge fort dcouverte; le
soir venu, on va les retrouver  la taverne; parfois mme on russit 
les introduire dans les pensions ou dans les Collges, et ce sont
alors des ftes inoubliables, dont l'inquitude double le plaisir.

On voit parfois apparatre d'autres toiles plus brillantes, toiles
parties on ne sait d'o, qui souvent ont dj jet quelques feux en
Italie ou dans les Flandres et qui disparatront aussi brusquement
qu'elles sont venues[60]. Ces belles trangres ne se montrent pas en
toutes les saisons: elles viennent  Salamanque au moment o les
vacances viennent de finir et o les tudiants ont encore la bourse
pleine, de mme qu'elles vont  Sville pour l'arrive des galions.
Elles louent une maison srieuse et de belle apparence; elles n'en
sortent que rarement et toujours en pompeux quipage. A leur ct
marche quelque dugne ou quelque tante d'emprunt, vnrable matrone,
dont la mante sombre, les larges coiffes blanches, le chapelet  gros
grains et la longue canne en jonc des Indes ne peuvent inspirer que le
respect; un vieil cuyer va derrire,  qui sa golille empese, sa
rapire et son baudrier donnent des airs de gentilhomme. On voit tout
de suite qu'une telle proie n'est point pour ces jeunes corbeaux qui
s'abattent sans discernement sur toute espce de chair[61], pour ces
chtifs _vade-mecum_[62] qui ne peuvent runir pour une srnade que
quatre musiciens de voix et de guitare, une harpe, un psalterion et
quelques joueurs de sonnailles[63]. Il faut pour la conqurir autre
chose que ces maigres prsents dont se contentent les pauvres filles,
limons, oublies, pastilles de bouche, bijoux en argent dor,
dentelles de bas prix venues de Lorraine ou de Provence. Elle ne cde
qu'aux colliers de perles, aux belles guipures de Hollande, aux
chanes d'or de cent ducats. Quand elle a pris, comme dit Cervantes,
 ses appeaux quelqu'un de ces beaux galants, riches comme des
Pruviens et qui savent jeter les doublons par les fentres, de ceux
qu'on appelle  Salamanque les _Generosos_[64], elle a vite fait de le
dpouiller et elle s'envole vers d'autres cieux,-- moins
qu'intervenant  propos le Corregidor ne confisque un bien mal acquis
et ne condamne l'aventurire  demeurer tout un jour sur une des
places de la ville, attache  une chelle, coiffe du bonnet pointu,
expose aux rises du petit peuple.

  [60] Cervantes, _El Licenciado Vidriera_.

  [61] Cervantes, _La Ta Fingida_.

  [62] Ce surnom des tudiants leur vient de leur portefeuille, ou
  _vade-mecum_.

  [63] _Cencerros_, colliers de grelots, qui faisaient
  l'accompagnement.

  [64] Cierto caballero..., mozo, rico, gastador, enamorado..., de
  los que llaman Generosos en Salamanca. (_La Ta Fingida._)

       *       *       *       *       *

En de tels passe-temps, les coliers, riches ou pauvres, ont vite
puis leurs ressources. Quand la bourse est  sec, quand, au risque
d'tre excommuni par le _Juez del Estudio_, on a vendu ou engag
meubles, livres, habits et bonnets, tout ce qui peut s'engager ou se
vendre[65], on n'a plus qu' adresser aux parents des appels
dsesprs et l'on attend avec angoisse le retour des muletiers qui
servent de courriers et de commissionnaires[66]. Si les parents
impitoyables ne rpondent que par de bons conseils, si l'_arriero_
n'apporte au lieu des ducats esprs qu'une douzaine de saucisses et
un sac de pois, on fltrit solennellement la barbarie des pres en
brlant  la flamme d'une chandelle la lettre dcevante, et tous les
camarades entonnent en choeur le chant traditionnel qui s'appelle la
_Paulina_: Parents cruels et froces, parents, nouveaux Nrons, pres
qui n'envoyez pas la portion quotidienne, puissiez-vous souffrir,
chaque semaine, notre faim de chaque jour, et, comme brle ce papier,
puisse l'argent que vous nous refusez se changer en charbon dans vos
coffres. Amen[67]!

  [65] _Cortes_ de Valladolid (1542 et 1555), _Cuaderno_ gothique,
  fo 1703, _a_ et _b_.

  [66] _Relacin primera de la Vida del Escudero Marcos de Obregn,
  Descanso_ XII.--Jernimo de Alcal, _Alonso, mozo de muchos
  amos_, d. Rivadeneyra (_Novelistas posteriores  Cervantes_), I,
  p. 495 _a_.--Bartolom Palau, _La Farsa llamada Salamantina_
  (1552), publie et annote par M. Alfred Morel-Fatio, v. 564 et
  sq.

  [67] Rojas, _Lo que quera ver el Marqus de Villena, Jorn._ III:

    ... Vaya la _Paulina_, pues;
    El candil apropinquad... etc.

  Cf. _Alfarache_ de Lujn, chap. VI.--_Alonso, mozo de muchos
  amos_, d. Rivad., 495 _b_.

  On peut galement rapprocher de ce passage la scne suivante de
  _L'Invit_ de Lope de Rueda:

  LE LICENCI.--Ah! Seigneur Juan Gmez, embrassez-moi! Et ma mre
  vous a-t-elle donn quelque chose pour moi?

  LE VOYAGEUR.--Oui, Seigneur.

  LE LICENCI.--Embrassez-moi encore, seigneur Juan Gmez. Que vous
  a-t-elle donn? Est-ce quelque chose d'importance?

  LE VOYAGEUR.--Pourquoi pas?

  LE LICENCI.--Ah! seigneur Juan Gmez, soyez le bienvenu!
  Montrez-moi ce que c'est.

  LE VOYAGEUR.--C'est une lettre, seigneur, qu'elle m'a charg de
  vous remettre.

  LE LICENCI.--Une lettre, seigneur? Et madame ma mre vous
  remit-elle aussi quelque argent?

  LE VOYAGEUR.--Non, seigneur.

  LE LICENCI.--Alors, que me fait une lettre sans argent!

Cet espoir vanoui, les fils de famille peuvent encore trouver quelque
crdit auprs des usuriers qui pullulent  Salamanque et que la police
traque vainement: les tudiants de petite maison n'ont plus qu'
apprendre les secrets de _andar sin blanca_[68], c'est--dire de vivre
sans sou ni maille, et le premier de ces secrets, c'est d'aller
courir, autrement dit: de voler  l'talage.

  [68] LAZARO.--Que aprend en Salamanca.
       La ciencia infusa de _andar sin blanca_.

       (_Entrems del hambriento._)

  La _blanca_ est une petite monnaie qui valait la moiti d'un
  maravdis.

C'est l, d'ailleurs, un jeu fort  la mode et qui n'a rien de
dshonorant. Tous les hros de romans picaresques se vantent d'avoir
pratiqu ce genre d'exercice et voici, par exemple, en quels termes
notre Don Pablos conte ses prouesses:

Je passais un soir dans la grand'rue; il y avait fort peu de monde: 
l'talage d'un confiseur, j'aperois une caisse de raisins secs. Je
prends mon lan, je mets la main sur la bote et je me sauve. Le
confiseur se prcipite aprs moi, et, derrire lui, ses domestiques et
ses voisins. La caisse tait lourde: malgr mon avance, je vis qu'ils
allaient m'atteindre. Au coin d'une rue, je jette ma bote  terre, je
m'assieds dessus, je roule mon manteau autour de ma jambe et, la
tenant  deux mains, je me mets  crier: Ah! que Dieu lui pardonne!
Il a march sur moi! Toute la bande accourt en hurlant: Frre, me
disent-ils, un homme n'a-t-il pas pass par ici?--Il est dj loin!
il m'a foul aux pieds; mais lou soit le Seigneur! Ils repartent au
plus vite, et tranquillement j'emporte la bote au logis.

Mes camarades,  qui je contai l'aventure, me flicitrent chaudement
de mon succs; mais ils ne voulaient pas croire que les choses se
fussent passes comme je le disais. Piqu au jeu, je les conviai 
venir le lendemain me voir courir une autre bote.

Ils furent exacts au rendez-vous; mais cette fois les botes taient
ranges dans l'intrieur de la boutique et on ne pouvait songer  en
saisir une avec la main: l'entreprise paraissait donc impossible,
d'autant plus qu'averti, le confiseur se tenait sur ses gardes. A
quelques pas du magasin, je tire mon pe dont la lame tait solide,
je me prcipite dans la maison en criant: Meurs! Meurs! et je porte
une pointe dans la direction du marchand. Il tombe  la renverse en
demandant confession; je pique une bote, je l'enfile avec mon estoc
et je dcampe. Les camarades taient merveills de mon adresse et
mouraient de rire en voyant la mine que faisait le confiseur; il
suppliait qu'on l'examint: Je suis bless, disait-il, c'est un homme
avec qui j'ai eu une querelle. Mais, quand il leva les yeux, le
dsordre que j'avais mis parmi les autres botes lui fit deviner le
larcin et il se mit  faire tant de signes de croix qu'on crut qu'il
n'en finirait point[69]. Jamais, je l'avoue, aucun succs ne me donna
autant de joie.

  [69] Quevedo, _El Gran Tacao_, VI.--Cf. _Alonso_, d. Rivad., 495
  _a_.

Ces continuelles rapines inspirent aux marchands une lgitime
mfiance: ils redoublent de prcautions, mais les coureurs
redoublent d'ingniosit et d'audace; l'exaspration des gens de
police, les mois de prison et les centaines de coups de fouet
prodigus aux maladroits qui se font prendre, les menaces si redoutes
de l'glise, tout cela, en accroissant le pril, ne fait que rendre le
jeu plus passionnant, et entre les boutiquiers et la race aventureuse
des tudiants le duel se continue pendant plusieurs sicles.




CHAPITRE V.

LES COLIERS MENDIANTS OU CHEVALIERS DE LA _Tuna_.


Mme aux heures de grande ncessit la plupart des coliers se bornent
 ces espigleries un peu fortes. Mais certains se laissent aller  de
pires indlicatesses et, de chute en chute, ils en viennent  mener la
vie de ces _pcaros_ ou mauvais garons qui, suivant le mot de
Cervantes, semblent venus  Salamanque moins pour apprendre les lois
que pour les enfreindre. Ces tudiants famliques et vagabonds,
_gorrones_ ou chevaliers de la _Tuna_[70], forment comme une vaste
corporation, o rgne l'galit la plus parfaite, o s'efface toute
distinction sociale et dont tous les membres sont indissolublement
unis par les souvenirs de leurs communes misres et la complicit de
cent mfaits[71]. Parmi les sujets de ce royaume de gueuserie, on
compte beaucoup d'anciens pages ou valets d'tudiants qui se sont
lasss d'une telle dpendance; d'autres, dont le sort tait plus doux
et qui avaient jadis quitt leur famille pleins de nobles ambitions et
de rsolutions vertueuses, ont t gts par les mauvaises compagnies;
d'autres, enfin, sont des jeunes gens riches qui, d'eux-mmes, par
fantaisie et par got, ont prfr, ds le premier jour,  une
condition paisible et  un bien-tre assur l'imprvu d'une existence
errante et son inquite libert[72].

  [70] La _Tuna_, c'est la vie de paresse et d'aventures.

  [71] Ils ressemblent fort aux _vagi scolares_, aux goliards de
  nos Universits du Moyen Age, ou encore  ces coliers mendiants
  de l'Universit de Bologne dont Buoncompagno nous a laiss, dans
  son _Antiqua Rhetorica_ (1215), un si triste portrait. (Sutter,
  _Aus Leben und Schriften des Magisters Buoncompagno_, Fribourg,
  1894.)

  [72] Cervantes, _La Ilustre Fregona_.

Tous, draps dans un manteau trou ou serrs dans une vieille soutane
dont les pans dchirs pendent comme des bras de pieuvre[73], ils se
promnent firement par les rues de Salamanque, esprant quelque
heureux hasard ou mditant quelque tour de main. On les voit ds le
matin attendant sur le seuil des couvents la distribution des cuelles
de soupe, et c'est de l que leur vient leur surnom de _sopistas_.
Quand les frres leur apportent l'norme marmite o nagent tous les
lgumes de la terre, choux, navets, courges et laitues, assaisonns de
noyaux d'olives, d'escargots et de ttes de poissons, quant apparat
le frre portier charg de rpartir l'aumne,  peine la prire dite,
tous se bousculent et jouent des coudes pour n'tre pas les derniers
servis: quelquefois on en vient aux coups et, pour rtablir l'ordre,
le _fraile_ frappe de droite et de gauche avec sa grande cuiller[74].
Dans la journe ils courent la campagne et, malgr les chiens de
garde, dvalisent jardins et vergers[75], ou bien ils trompent leur
faim en allant demander aux nonnes quelques gobelets d'une boisson
rafrachissante qu'elles fabriquent et dont elles ne sont pas avares,
et souvent mme ils emportent la tasse, au risque de dcourager la
charit[76]. Mais, pour assurer le repas du soir, ils ne peuvent
compter que sur la gnrosit d'un riche camarade, sur la crdulit
d'un dbutant et, plus srement, sur leur propre savoir-faire. Les
pains du boulanger, les melons et les piments du march aux lgumes,
les pralines et les nougats du confiseur, les outres de vin accroches
 la porte des tavernes, ce qui se mange et ce qui se boit, tout leur
est d'une bonne prise: les marchands de marrons connaissent par de
fcheuses expriences la rapidit de leurs jambes et la dextrit de
leurs mains[77]; les rtisseurs et les ptissiers les voient avec
inquitude respirer l'odeur de leurs talages.

  [73] _Rabos de pulpo_ (_Don Quichotte_, II, ch. XIX).

  [74] _Romance nuevo del modo de vivir de los pobres estudiantes_,
  Valencia.

  [75] _El Gran Tacao_, VI.

  [76] Entr Merlo Daz, hecha la pretina una sarta de bcaros y
  vidrios los quales pidiendo de beber en los tornos de las Monjas
  avia agarrado con poco temor de Dios. (_Gran Tacao_, II part.,
  cap. III.)

  [77] _Alonso_, Rivadeneyra, 455 _a_.

S'ils paraissent rarement dans le clotre des Ecoles, s'ils sont mal
renseigns sur les livres de texte, ils connaissent parfaitement
cent manires et faons de soutirer l'argent d'autrui[78].

  [78] _Lazarillo de Tormes._

Tricher au jeu, faire l'office de spadassin ou d'entremetteur, jouer
auprs des filles galantes le rle du frre qui veille sur l'honneur
du nom et duper ainsi l'amoureux novice, mendier sous le porche des
glises, un empltre sur l'oeil et le rosaire  la main, fabriquer de
fausses clefs, rompre les cadenas, piller les dpenses des collges et
dvaliser les chambres des boursiers, transformer les _cuartos_[79]
simples en _cuartos_ doubles en les largissant  coups de marteau,
voil le vrai fond de leur savoir.

  [79] Le _cuarto_ est une monnaie de cuivre qui valait quatre
  maravdis.

Quoiqu'ils soient passs matres en de telles malices et dignes, comme
dit Cervantes, d'occuper une chaire en ces facults[80], quoiqu'une
lutte constante contre les incommodits de la fortune aiguise leur
entendement et rende tous les jours leur esprit plus subtil[81], il
leur arrive pourtant plus d'une fois de se coucher sans avoir rien pu
se mettre sous la dent. Ils vont passer la nuit dans le gte que le
hasard leur offre, quelquefois dans les hpitaux[82], quelquefois dans
un grenier, souvent  la belle toile, et le bon sommeil, les
enveloppant comme d'un manteau[83], les console de leurs misres.

  [80] _La Ilustre Fregona._

  [81] Mateo Aleman, _Guzmn de Alfarache_.

  [82] _Estebanillo Gonzlez_, d. Rivad., 305 _b_.

  [83] C'est le mot de Sancho Panza.

Ces misres d'ailleurs leur paraissent bien plus supportables que la
monotonie d'une existence consacre au travail. Sans la faim et sans
la gale, flau commun des tudiants[84], ils s'estimeraient les plus
heureux des hommes. Ni le froid, ni la chaleur ne les gnent: toutes
les saisons de l'anne sont pour eux comme un doux printemps; ils
dorment d'aussi bon coeur sur des gerbes de bl que sur un matelas;
ils s'enfoncent dans la paille des auberges avec autant de volupt que
si leur lit tait fait de fine toile de Hollande[85]. Comme
Estevanille Gonzlez, ils sont tous garons de bonne humeur, et
cette naturelle gat les rend insensibles  bien des maux. On
retrouve en eux ce fatalisme presque oriental et cette admirable
_conformidad_ qui ont aid les Espagnols de tous les temps  tout
supporter et  se rsigner  tout. Pourquoi s'indigneraient-ils contre
des maux que leur a imposs le destin? Pour eux-mmes, ils sont
persuads, comme la vieille Clestine, qu'ils sont comme Dieu l'a
voulu. Ils n'ont par consquent ni regret ni remords et ils ne
dsesprent pas de pouvoir, quand viendra l'heure fatale, crocheter
la porte du Paradis[86] comme ils en ont crochet bien d'autres.

  [84] Cervantes, _Coloquio de los Perros_.

  [85] Cervantes, _La Ilustre Fregona_.

  [86] _Lazarillo de Tormes._

Ces gueux sont d'ailleurs fiers de leur condition et se tiennent les
uns les autres en trs haute estime, se traitant avec considration et
ne s'appelant jamais que _Votre Grce_ ou _Votre Seigneurie_. Il n'est
pas de mtier qui vaille  leurs yeux cette glorieuse libert auprs
de laquelle tout l'or et toutes les richesses de la terre sont de peu
de prix.

Ils sont donc enivrs de leur indpendance, orgueilleux de leur
paresse, et ils ont aussi la prtention et la fiert de rester des
tudiants, du moins par le costume et par le nom, d'tre encore
immatriculs dans le corps glorieux de l'antique Universit.

Quoique leurs vies soient presque pareilles, ils rougiraient d'tre
confondus avec les mendiants du _Zocodover_ de Tolde, les coupeurs de
bourses de la _Plaza Mayor_ de Madrid, les portefaix de Sville ou
les rufians de Zahara.

Lorsque,  la suite d'une bataille avec le guet ou de quelque grave
friponnerie, l'air de la ville leur parat malsain, ils s'en vont
courir la campagne, emportant tous, pendue  leur ceinture, la
_hortera_, l'cuelle de bois qui ne les quitte gure[87]. Les uns
chantent dans les bourgs au sortir des offices[88] et tendent le
bonnet aux personnes charitables; les autres s'associent  des
montreurs de singes,  des joueurs de gobelets ou  des porteurs de
fausses bulles. Certains, qui savent autant d'oraisons que de vieux
aveugles[89], les rcitent  un demi-maravdis la pice, et celle de
sainte Lucie qui gurit les maux d'yeux[90], comme celle de saint Blas
qui gurit les maux de gorge[91], leur sont surtout d'un merveilleux
profit. Quelques-uns font mtier de connatre les proprits et vertus
des plantes et des racines, et, pour se donner plus de crdit, ils
assaisonnent leurs ordonnances de quelques mots latins qui leur sont
rests dans la mmoire; d'autres font des pronostics, tirent des
horoscopes, lisent l'avenir dans les lignes de la main[92]. D'autres
portent toujours soigneusement roul dans leur collet ce livre non
reli, qu'ont coutume de lire les Espagnols de toute condition, 
savoir un jeu de cartes[93], cartes sales et crasseuses, il est vrai,
uses des quatre coins, mais qui ont, pour qui sait s'en servir,
cette admirable vertu qu'on ne coupe jamais sans laisser un as par
dessous[94]; comment mourir de faim avec cela quand il y a  la
porte des htelleries tant de muletiers passionns pour le
vingt-et-un, le lansquenet et le quinola? De ces _gorrones_ en rupture
de ban, on en voit mme qui se dguisent en captifs chapps des
bagnes d'Alger: ils attendrissent les villageois en leur faisant voir
sur un tableau grossirement enlumin quels tourments endurent les
pauvres chrtiens quand ils tombent aux mains des Maures
infidles[95].

  [87] Francisco de Castro, _Entrems de la Casa de Posadas_.

  [88] Quelques-uns de ces chants ressemblent, sans doute,  la
  vieille complainte que nous pouvons lire dans le _Libro de
  Cantares_ de l'Archiprtre de Hita (1389):

  _De Como los escolares demandan por Dios._

    Sennores, dat al escolar,
    Que vos bien demandar,
    Dat limosna, o raion,
    Far por vos oraion,
    Que Dios vos de salvaion,
    Quered por Dios a mi dar..., etc.

    (Ed. Rivad., pp. 278b, 279a, 281, 282.)

  [89] C'taient, en effet, les aveugles qui faisaient surtout
  trafic de ces oraisons ou _ensalmos_: le matre de Lazarillo de
  Tormes en savait cent et tant. Un hros d'une comdie de
  Cervantes, Pedro de Urdemalas, sait l'oraison de l'me seule,
  l'oraison de saint Pancrace, celle des engelures, celle qui
  gurit la jaunisse, celle qui fait fondre les crouelles.

  [90] _Pcara Justina_, fo 11.

  [91] Lope de Vega, _Peribaez_, II, 23.

  [92] Lian y Verdugo, _Gua de Forasteros_, Valencia, 1635, fo
  92.

  [93] C'est Covarrubias (_Tesoro_) qui donne cette dfinition.

  [94] Cervantes, _Rinconete y Cortadillo_.

  [95] Cervantes, _Historia de los Trabajos de Persiles y
  Sigismunda_, lib. III, cap. X.

Ds qu'ils croient pouvoir affronter impunment les regards du
Corregidor, ils rentrent  Salamanque avec quelques _blancas_ dans
leur poche et ne tardent point  y reprendre le mtier, le saint et
bon mtier, qui finira peut-tre par les conduire aux galres,  la
prison ou mme aux _finibus terr_, c'est--dire  la potence.




CHAPITRE VI.

PISODES DE LA VIE UNIVERSITAIRE: FTES ET CONGS, _oposiciones_ ET
_grados_.


Pour le commun des tudiants, qui ne vont pas au del des ordinaires
espigleries et qui se privent des fortes motions de l'existence
picaresque, la vie de Salamanque offre encore assez d'imprvu. Mille
vnements y rompent la monotonie des jours.

Tout d'abord, les ftes religieuses sont une perptuelle occasion de
congs. Sans parler de Nol, de la semaine sainte, de la Pentecte et
de la Fte-Dieu, dix fois au moins dans l'anne l'Universit ferme ses
portes en l'honneur de la Sainte Vierge: pour la Conception de
Notre-Dame, l'Expectation de Notre-Dame, la Nativit de Notre-Dame, la
Prsentation, la Purification, l'Annonciation, la Visitation,
l'Assomption de Notre-Dame, etc. Les grands saints et les saints
locaux sont chms aussi avec une singulire exactitude[96]: et ce
sont alors des crmonies magnifiques, d'interminables processions
serpentant dans les rues troites de la ville, tandis que sonnent les
cent clochers, de longues files de pnitents, nus jusqu' la ceinture,
se dchirant la peau avec les boules de verre de leurs martinets et
bombant le dos pour mieux faire jaillir le sang; des expositions
d'images et de reliques, des plerinages vers des chapelles loignes
ou vers des lieux qu'ont illustrs des miracles, des foires, des repas
sur l'herbe, des troupes chantantes, des bals dans les carrefours:
_danses de soulier_ o l'on marque la mesure en frappant de la main sa
semelle, danses de _cascabel menudo_ o l'on s'attache aux jarrets des
colliers de grelots, _danses des pes_ o s'escriment des quadrilles
habills en toile blanche; des tournois, des jeux de cannes o, sur
leurs chevaux andalous caparaonns de drap d'or, des seigneurs en
costume jaune et blanc simulent des combats contre des chevaliers
vtus de satin cramoisi; des concerts o le psaltrion, le
hautbois[97], la mandore et la cornemuse de Zamora associent leurs
sons aux mtalliques accords de la guitare.

  [96] _Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca._

  [97] _Chirimia_, hautbois  douze trous, instrument d'origine
  arabe.

La fte de San Marcos est l'occasion d'un divertissement trange. Les
tudiants achtent, aux frais de la cit, un taureau de belle
apparence[98], ils le conduisent  la cathdrale o il coute la messe
fort dvotement; aprs l'office, ils le promnent dans la ville en
demandant l'aumne  chaque porte; ils lui attachent enfin entre les
cornes des fuses auxquelles ils mettent le feu, et le lchent affol
dans les rues o il renverse tout et met les passants en droute.

  [98] La lgende prtend que lorsque, la veille de la fte, les
  tudiants vont faire leur choix au pturage, ils crient:
  Marcos! et qu'alors la bte qui plat le mieux au saint sort
  d'elle-mme du troupeau. (Padre Feijoo, _Obr. Escog._, d.
  Rivadeneyra, p. 382.)

Le jour de la Saint-Martin, toute la ville est en joie: c'est  cette
date qu'a lieu l'lection du nouveau Recteur. Au sortir du clotre de
l'Universit, o l'on vient de proclamer son nom, il fait au travers
de Salamanque la traditionnelle promenade, le _paseo_. Le cortge est
d'une extraordinaire magnificence: le nouvel lu appartient presque
toujours  l'une de ces illustres familles qui ont donn 
l'Universit tant de brillants lves et tant de puissants
protecteurs: les Mendoza, les Guzmn, les Pimentel, les Crdova, les
Sandoval, les Pacheco, les Fonseca; il n'hsite pas  dpenser des
sommes considrables pour effacer par l'clat de son quipage les
souvenirs laisss par ses prdcesseurs. Derrire lui dfilent les
docteurs, les matres, les officiers, les tudiants. Il est d'usage
qu' cette occasion chaque colier renouvelle sa garde-robe et que les
jeunes gens riches habillent de neuf leurs pages et leurs valets[99].
Tous les couvents, tous les Collges ont orn leur faade; tous les
habitants ont suspendu  leurs fentres des tapisseries, des
couvertures, des toffes de couleur. Ce jour-l, la cit entire
tmoigne son attachement  l'Universit qui fait sa prosprit et sa
gloire.

  [99] _Instruccin que di D. Enrique de Guzmn, conde de
  Olivares,  D. Laureano de Guzmn._

En dehors de ces solennits, divers vnements viennent encore jeter
dans la vie scolaire une singulire animation. Ce sont d'abord les
_oposiciones_. Ds qu'une chaire devient vacante, un concours est
aussitt ouvert et dans tout le royaume le Recteur adresse un appel
aux _opositores_ ou candidats. Les preuves de ce concours sont
publiques; elles comprennent gnralement une leon d'une heure sur un
sujet fix d'avance, une critique de la leon par les concurrents, une
rponse du candidat  ces critiques, et enfin une srie de discussions
improvises sur divers points du programme[100]. A Salamanque, o
l'organisation de l'_Estudio_ est essentiellement dmocratique, ce ne
sont pas les docteurs qui choisissent leur futur collgue, ce sont les
tudiants de la Facult qui dsignent leur futur matre. Quoique ces
jeunes gens fassent tous leurs efforts pour rester dignes d'un tel
privilge et pour juger avec quit, on devine cependant qu'il y a
bien des comptitions, bien des intrigues, et que tout ce monde
remuant et passionn est violemment agit par l'approche d'une
_oposicin_. On voit se former des partis, de vritables
factions[101]. Chaque concurrent peut compter sur l'appui de ses
compatriotes; il fait d'ordinaire, quelques jours avant les preuves,
un certain nombre de cours o il attire le plus d'auditeurs qu'il
peut et o se comptent ses amis et ses adversaires[102], il trouve
toujours  la sortie un groupe d'admirateurs pour l'acclamer et lui
faire escorte. Il arrive que des _opositores_ plus fortuns recourent
 des manoeuvres peu dlicates pour assurer un succs qu'ils jugent
douteux. Ils tiennent table ouverte pendant une ou deux semaines, et
c'est l une bonne aubaine pour les pauvres _sopistas_; leurs plus
chauds partisans vont attendre aux portes de la ville les nouveaux
tudiants qui arrivent de leur province; ils leur font mille
civilits, les conduisent dans une htellerie et les rgalent
plusieurs jours de suite, pour obtenir leurs voix[103].

  [100] _Vida, ascendencia, nacimiento, crianza y aventuras de el
  Doctor D. Diego de Torres Villaroel, catedrtico de prima de
  matemticas en la Universidad de Salamanca, Salamanca_, 1752, p.
  79 et sq.

  [101] Mateo Aleman, _Alfarache_, Part. II, lib. III, cap. IV.

  [102] _Instruccin que di D. Enrique de Guzmn..._

  [103] Mateo Lujn de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida de
  Guzmn de Alfarache_, lib. II, cap. V.--Figueroa, _El Pasagero_,
  _Alivio_ III, fo 106.

Malgr tout, il ne parat pas que l'Universit de Salamanque ait
jamais vu d'lection vraiment scandaleuse, au moins pendant les
premiers sicles de son existence[104]. C'est que l, comme dans la
plupart des grandes coles du Moyen-Age, les jeunes tudiants
finissent presque toujours, malgr les brigues et les cabales, par
subir l'influence de ceux de leurs camarades plus gs et plus srieux
qui, ayant souvent pass la trentaine, dj licencis ou mme docteurs
et futurs candidats aux mmes chaires, sont  la fois capables de bien
juger les aspirants et intresss  faire rcompenser le vrai mrite.

  [104] Avant que se soit tablie la tyrannie des Grands Collges.
  (Voir plus loin, _Deuxime Partie_, II, p. 181-188.)

Ds que le rsultat du vote est connu, les amis du nouvel lu se
prcipitent vers sa maison et remplissent sa rue de cris
assourdissants; mais cette victoire que tant de voix lui annoncent
n'est pas officielle encore, et il doit en savourer silencieusement le
plaisir. La tradition veut qu'il ne se montre point avant que le
Recteur lui ait fait tenir le _testimonium delat cathedr_,
c'est--dire l'acte de nomination. Quand on voit apparatre au bout de
la rue le bedeau de l'Universit avec le rouleau de parchemin, le
tumulte augmente encore: la porte est enfonce, on arrache au
vainqueur son bonnet, on le couronne de laurier, on le soulve de
terre, et un vrai torrent l'entrane jusqu'aux coles, renversant sur
sa route les trteaux des marchands. Suant, essouffl, la soutane au
vent, le nouveau matre fait son entre dans le clotre sur les
paules de ses admirateurs; on le porte jusqu' la chaire qu'il vient
de conqurir et il en prend possession au milieu d'acclamations
enthousiastes. Pendant ce temps, les plus riches de ses amis ont lou
des montures: aprs avoir fait des courses folles dans les rues en
criant son nom  tous les chos, ils pntrent dans la cour de
l'Universit, tournent autour des colonnes, comme pris de vertige, et
font entrer leurs chevaux jusque dans les classes. Tout le jour, le
vacarme continue.

Quand la nuit est tombe, un cortge se forme. Tenant  la main des
torches et des lanternes, agitant au-dessus de leurs ttes des palmes
et des branches de laurier, plusieurs centaines d'tudiants vont
reprendre chez lui le hros de la journe et lui font faire le tour de
Salamanque. D'immenses criteaux, ports au bout d'une perche, font
connatre au peuple son nom, le nom de son pays et son nouveau titre.
A chaque instant partent des coups de pistolet, clatent des ptards;
des fuses montent dans le ciel. La ville est illumine: les gens les
plus pauvres ont mis sur le rebord de leur fentre une lampe ou une
chandelle; les religieuses mme ont allum des flambeaux  la porte
de leurs couvents[105].

  [105] _Apparatus latini sermonis, auctore Melchiore de la Cerda,
  S. J., eloquenti professore_, Sville, 1598.--Torres Villaroel,
  _loc. cit._

Parfois le cortge s'arrte devant une glise, un collge, une maison
btie en pierres de taille; on dresse une chelle, un tudiant y monte
et trace avec une encre rouge, faite d'huile et de sang de boeuf, une
inscription admirative, comme on en voit encore des milliers sur les
murs de Salamanque. Puis la troupe reprend sa marche, toujours plus
nombreuse et plus bruyante. Aux chants, aux sons de la musique se
mlent les airs de triomphe qui glorifient  la fois le nouveau matre
et sa province: _Vtor Don Pedro, Vtor Castilla!_ ou _Vtor Don Luis
Vtor Navarra! Vtor!_ Les clameurs emplissent la ville, elles
s'tendent jusqu'aux plus misrables ruelles, et le petit peuple, 
l'me enfantine et obscure, est bloui par cette apothose du
savoir[106].

  [106] Dans d'autres Universits et particulirement  Alcal, ces
  rjouissances prennent un autre caractre et tournent un peu  la
  mascarade. Dans le _Don Quichotte_ de d'Avellaneda, le Chevalier
  et son fidle Sancho arrivent  Alcal au moment o l'Universit
  clbrait la rception d'un nouveau matre de thologie. Il
  faisait le tour de la ville dans un char de triomphe, et plus de
  deux mille coliers l'accompagnaient, les uns  pied, et les
  autres  cheval ou sur des mules. Don Quixotte et Sancho
  rencontrrent bientt les coliers qui marchaient deux  deux, la
  tte couronne de fleurs, et chacun une branche de laurier  la
  main. Au milieu d'eux paraissait un char de triomphe d'une
  grandeur prodigieuse. Le devant tait occup par un nombre infini
  de chanteurs et de joueurs d'instruments. On voyait dedans
  plusieurs Ecoliers habills en femmes, dont les uns
  reprsentaient les vertus et les autres les vices; et chaque
  personnage portait une inscription qui le dsignait. Ceux qui
  reprsentaient les vices taient chargs de chanes et assis aux
  pieds des autres, et ils affectaient un air triste et convenable
  au malheur de l'esclavage. Dans le fond du char paraissait par
  dessus tout le nouveau Professeur sur un trne et vtu d'une
  longue robe d'carlate avec une couronne de laurier sur la tte.
  (_Nouvelles Aventures de Don Quixotte_, traduction de Lesage, d.
  de 1707, p. 256.)

Dans la grande cit universitaire, la collation de certains grades
excite un enthousiasme pareil. Le baccalaurat n'a qu'une assez mince
importance: ce n'est gure qu'un certificat d'assiduit, que l'on peut
quelquefois obtenir sur le simple tmoignage du bedeau. La licence et
mme le diplme de matre s arts se confrent sans grande pompe. Mais
l'Universit a tenu  entourer d'un clat incomparable les crmonies
du doctorat, qui est l'acte le plus considrable de la vie scolaire
et comme le terme normal des tudes: elle a vu l un moyen de
maintenir son prestige, de rendre manifestes aux yeux de tous sa
richesse, sa puissance et sa majest.

La veille de l'examen, un tudiant  cheval, prcd de tambours et de
trompettes, va distribuer  tous les docteurs la liste des conclusions
qui seront soutenues. Aussitt aprs, tout le corps universitaire se
rassemble pour la procession solennelle. En tte, les musiciens,
l'Alguazil du Chancelier, les Matres des crmonies, les Rois
d'armes, les deux Secrtaires de l'_Estudio_; derrire, les
professeurs en grand costume: robe noire garnie de dentelles blanches,
camail de couleur, toque noire orne d'une houppe qui retombe en
franges autour du bonnet; d'abord les matres s arts en camail bleu
de ciel, puis les thologiens en camail blanc, les mdecins en jaune,
les canonistes en vert, les lgistes en rouge[107]. Aprs eux, le
candidat; les bedeaux avec leurs masses, l'coltre, ayant  sa
gauche le Recteur,  sa droite le docteur qui servira de parrain au
rcipiendaire; enfin les juges et les officiers de l'Universit, les
pages, les valets et les domestiques. Le candidat va tte nue; il
monte un cheval richement harnach, couvert d'un caparaon qui trane
jusqu' terre, il est vtu de velours ou de soie avec le collet 
l'espagnole et des bottes de maroquin; il est arm de l'pe et de la
dague. Les cloches sonnent: au bourdon sourd de la cathdrale se
mlent les notes claires du clocher de Saint-Martin, les tintements
des glises lointaines. Derrire le cortge se presse en dsordre la
foule innombrable des tudiants, toute la jeunesse de Salamanque, les
artisans qui ont interrompu leur travail, les marchands qui ont ferm
leurs boutiques, et les paysans des alentours, accourus comme pour une
fte, villageoises en robe brode, _charros_[108] pars de leurs
boutons d'argent, serrs dans leur large ceinture de cuir.

  [107] Lope de Vega, _La Inocente Sangre_, II, 1:

    _Como ya se ve mirando
    En los colores que veis,
    Rojo, verde, azul y blanco,
    Cnones, leyes, maestros
    Telogos y hombres sabios..._

  [108] Les paysans de la plaine de Salamanque.

La journe du lendemain est encore plus remplie. Aprs avoir t
longuement interrog dans le Paranymphe, qui est la salle d'honneur
de l'Universit, le candidat est livr  ses camarades qui lui font
expier par des moqueries un peu fortes les satisfactions
d'amour-propre qu'il a dj gotes et les honneurs qui l'attendent.
Cette crmonie bouffonne s'appelle le _vejamen_, et l'on nomme
_gallos_ les traits malicieux qui, ce jour-l, tombent un peu sur tout
le monde.

Nous trouvons dans un recueil assez curieux et assez ignor la
description d'une de ces crmonies caractristiques[109]. Cette
crmonie eut un clat particulier parce qu'on y voyait, au premier
rang des spectateurs, le roi Philippe III et la reine Marguerite[110].
Le principal orateur tait un matre de l'Universit et la victime
dsigne tait un religieux, de l'ordre des Carmlites.

  [109] Gaspar Lucas Hidalgo, _Dilogos de apacible
  entretenimiento_, Barcelona, 1609: _Noche Primera_, cap. II, _Que
  contiene unos gallos que se dieron en Salamanca en presencia de
  los Reyes_.

  [110] Le roi et la reine taient arrivs  Salamanque dans les
  premiers jours de juillet 1600; ils y avaient t reus
  magnifiquement, particulirement par les marchands d'habits de la
  ville qui avaient t  leur rencontre dguiss en _soldados
  galanes_. Leurs Majests visitrent longuement l'Universit et
  aussi le Colegio Viejo, dont ils admirrent la Bibliothque.
  (_Dilogos de apacible entretenimiento_, _Noche_ II, cap. I.)
Dans sa harangue, fort travaille et qui sentait un peu trop
l'apprt, le _maestro_ commena par se moquer, d'ailleurs assez
doucement, de quelques-uns de ses collgues, rapportant quelques
anecdotes rcentes ou faisant allusion  quelque innocente manie. A
l'un, chanoine de la sainte Cathdrale, la langue avait fourch, le
jour de Pques, tandis qu'il officiait, et il avait dit  la fin de
la messe: _Requiescant in pace! Alleluya! Alleluya!_ Un autre, en
apprenant la mort d'un ami, s'tait cri machinalement: _Ite,
missa est!_ Il reprochait  un troisime de porter toujours sur la
tte une calotte de drap noir, pour dissimuler sa calvitie. Il
dsignait assez clairement un docteur qui affectait, quoique mari,
de porter le costume ecclsiastique et un religieux, matre de
thologie, qu'on aurait pu prendre pour un tailleur parce qu'il
n'tait jamais assis que sur ses talons et remuait sans cesse sa
main, de bas en haut, comme s'il tirait l'aiguille.--Il en venait
enfin au hros de la fte, qui attendait son tour avec inquitude,
et naturellement celui-l tait moins mnag: ses travers moraux et
ses dfauts physiques, son attitude et sa physionomie, la couronne
touffue de ses cheveux bouffant autour de sa tonsure, sa
prtention  un savoir universel, tout cela tait relev sans
bienveillance, et ces traits runis finissaient par former un
portrait fort grotesque et sans doute peu ressemblant.

Ce mauvais moment pass, une tradition charitable voulait que le
prsident de la crmonie ft, en manire de contre-partie, le
pangyrique du rcipiendaire. Il n'tait pas inutile en effet de le
relever dans sa propre estime et dans celle de ses futurs collgues,
surtout quand la verve satirique de ses perscuteurs s'tait dchane
sans contrainte; et, en temps ordinaire, quand la prsence d'un
monarque ne lui imposait pas quelque retenue, cette verve se portait,
nous dit-on,  de telles liberts que les tudiants ecclsiastiques
restaient, ce jour-l, au couvent[111].

  [111] Cette coutume du _Vejamen_ tait si gnralement admise que
  Cisneros lui fit sa place dans les Statuts mme de l'Universit
  d'Alcal: Tandem aliquis de Universitate praefata faciet vexamen
  jocosum.

Le _Vejamen_ achev, le cortge officiel vient reprendre le candidat
et le conduit dans la nef de la cathdrale, o doit avoir lieu la
rception solennelle. Une immense estrade y a t dresse, o prennent
place les hauts dignitaires, les docteurs et les matres, tandis que
jouent les haut-bois, les trompettes et les tambourins[112]. Le
candidat prononce, en latin, un discours soigneusement travaill. Le
parrain lui rpond par une autre harangue latine qu'il coute, 
genoux sur un coussin; puis, s'approchant de lui, il lui confre les
insignes du grade. Il lui passe au doigt l'anneau d'or en disant: Cet
anneau est le gage de l'union indissoluble que contracte avec toi la
Science: applique toi  te montrer digne poux d'une telle pouse. Il
lui met un livre entre les mains en prononant ces mots: Voici le
livre. Je l'ouvre pour te faire entendre que tu pntreras les
mystres du savoir humain; je le ferme pour que tu apprennes  les
tenir enferms, quand il le faudra, au plus profond de ton me[113].
Il le coiffe ensuite du bonnet de docteur, il le fait monter dans une
chaire, toujours en rcitant les formes consacres; il l'embrasse
enfin en lui disant: Viens donc dans mes bras, reois ce baiser de
paix et d'amour; que ce tmoignage de tendresse te lie ternellement 
moi et  l'Universit, notre mre.

  [112] Lope de Vega a encore clbr dans une autre de ses pices,
  _El Bobo del Colegio_ (II, 4), la pompe de ces crmonies:

    FABIO.--No pienso yo que el Imperio,
    Cuando  su eleccin se hallan
    Los prncipes electores,
    Ya con mitras, ya con armas,
    Resplandece en mayor vista
    Que cuando ocupan sus gradas
    Tantas borlas de colores
    Verdes, azules y blancas,
    Carmeses y amarillas...

  [113] A l'Universit d'Alcal, les docteurs en droit civil ou
  canon reoivent en outre le ceinturon avec la dague, les perons
  et l'pe. (La Fuente, _Historia de las Universidades_, II, p.
  621; _Appendice_.)

Le nouveau docteur s'avance alors au milieu de l'estrade, rcite 
voix haute son acte de foi et prte serment. La crmonie est
termine. Dans toute l'glise les acclamations clatent, tandis que
sur des plateaux d'argent les huissiers vont offrir les cadeaux
d'usage:  chacun des docteurs et matres, des gants, une barrette et
deux doublons; au parrain et au chancelier, cinquante florins; cent
raux au bedeau et au notaire des coles.

La cathdrale se vide, et toute l'assistance se rend sur la vaste
place de Saint-Martin--qui est devenue aujourd'hui la _Plaza
Mayor_.--Le matre des crmonies l'a fait disposer pour la course de
taureaux, qui est dj  cette poque l'accompagnement oblig de
toutes les ftes, mme des ftes de canonisation[114]. Les arcades
ont t fermes par une haute barrire derrire laquelle le peuple
s'entasse. Les magistrats de la ville, les corps constitus se sont
installs aux fentres des maisons que doivent leur cder en ces
occasions-l leurs lgitimes propritaires. Un large balcon est
rserv  l'Universit: ds que le cortge s'y est assis, les
trompettes sonnent, le Corregidor fait en voiture le tour de la
_plaza_, et la course commence.

  [114] Il y eut, par exemple, des courses  Salamanque pour la
  canonisation de sainte Thrse, en 1622, et pour celle de san
  Juan de Sahagn. (Villar, _Historia de Salamanca_.)

Cinq taureaux, pour le moins, doivent paratre dans l'arne; une
commission nomme par le Clotre des Docteurs[115] a t les choisir
quelques jours auparavant dans une _ganadera_ voisine. Les toreros de
profession sont fort rares en ce temps-l: chacun peut aller,  son
gr, montrer son courage et son adresse.

  [115] L'assemble des professeurs titulaires.

Le premier jeu consiste  attirer le taureau,  le dtourner  droite
ou  gauche par un brusque mouvement de la cape rouge et  viter les
cornes redoutables, sans remuer les pieds, par une lgre inclinaison
du corps. Quand l'animal commence  se lasser, un signal est donn
par le prsident de la course: Pour lors, raconte un voyageur, tous
ceux qui sont dans le clos accourent, l'pe  la main, et tchent de
lui couper les jarrets pour le mettre bas et le faire mourir. Il y a
alors, ajoute-t-il, bien du dsordre et du danger[116]. Ce premier
jeu est plutt l'affaire des gens de peu et de nulle considration.

  [116] _Voyage d'Espagne de M. de Monconys_ (1628).

Le second jeu est, au contraire, rserv  la noblesse: quelques
seigneurs monts sur des chevaux bien harnachs, suivis de trente ou
quarante laquais vtus d'une mme livre, tournent en saluant autour
de la _plaza_ et vont se ranger en face de la porte du toril. Quand
l'animal fond sur eux, ils le frappent d'un coup de pique entre les
deux cornes et se drobent aussitt en faisant faire une volte  leur
cheval. Si leur main a trembl, si leur arme a dvi, ils sont obligs
de mettre l'pe  la main, de suivre  pied le taureau et de le tuer
sans aucun secours.

Le troisime jeu s'appelle la lanade. Celui qui la veut donner fait
bander les yeux  son cheval: il attend l'attaque et, lorsque le
taureau court  lui avec furie, il lui passe la lance au travers du
corps. Quand il manque le taureau, le taureau ne le manque pas.

Ces courses taient, on le voit, beaucoup plus dangereuses que les
courses d'aujourd'hui[117], elles laissaient plus de place 
l'initiative personnelle et offraient infiniment plus d'imprvu. Rien
ne pouvait tre plus passionnant qu'un tel spectacle dont les
pripties taient si brusques et si prcipites, o le plus souvent
l'extrme hardiesse supplait  l'exprience et o tant de braves gens
exposaient tour  tour leur vie, sans profit et pour le plaisir. Ce
spectacle enfivrait la jeunesse des coles; sur le balcon d'honneur,
les vnrables juristes, les austres thologiens en savouraient sans
scrupule les poignantes motions, et le peuple de Salamanque bnissait
l'antique tradition qui consacrait par de telles ftes l'investiture
d'une dignit si grave et si pacifique.

  [117] Un grand seigneur bohmien qui passa  Salamanque, en 1467,
  vit des courses donnes dans des conditions  peu prs pareilles:
  Le troisime taureau, dit-il, tua deux hommes et en blessa huit
  autres, plus un cheval. _Viaje del noble Boemio Len de Rosmital
  de Blatna por Espaa y Portugal._ (_Viajes por Espaa: Libros de
  Antao._ Madrid, 1879, p. 81.)

Malheureusement, ces ftes cotaient fort cher. Aprs la course, dont
les frais taient naturellement considrables, il fallait encore
offrir une collation qui ne devait pas comprendre moins de cinq
services, et ajouter aux prsents dj distribus dans la cathdrale
une quantit d'autres cadeaux: des caisses de fruits secs et des
sucreries, des drages, des confitures, des cierges et mme des paires
de poulets[118]. On ne pouvait, sans tre riche, suffire  tant
d'obligations. Plus d'un licenci plein de savoir, nourri de Baldus ou
des _Dcrtales_, se trouvait ainsi arrt au terme de ses tudes.
Assez souvent des tudiants de fortune modeste s'arrangeaient pour se
faire graduer le mme jour, et la dpense s'en trouvait diminue; mais
il fallait, dans ce cas, faire paratre sur la place un plus grand
nombre de taureaux: dix pour trois docteurs, davantage encore si les
docteurs taient plus nombreux. On en courut jusqu' vingt-trois dans
une mme journe. D'autres candidats, plus pauvres ou plus aviss,
attendaient pour solliciter le diplme qu'un deuil de Cour vnt
proscrire toute fte et simplifier la crmonie.

  [118] _Estatutos hechos por la Universidad de
  Salamanca._--Villar, _Historia de Salamanca_.

       *       *       *       *       *

Tels taient les principaux vnements de cette vie de Salamanque, si
indpendante, si varie, si joyeuse, o se coudoyaient de jeunes
hommes de tous pays et de toutes conditions, o chacun avait la
libert de rgler son existence suivant son temprament et suivant ses
gots, o la vertu tait indulgente aux amusements et mme aux folies,
o les paresseux et les ignorants respectaient en retour le travail et
le savoir, o la communaut des privilges et l'galit des droits
craient des liens solides et rendaient supportable l'ingalit des
fortunes. Sans doute,  mesure que venaient les annes, cette
ingalit ne faisait que s'accentuer davantage. D'anciens camarades de
cours pouvaient se trouver ports aux deux extrmits de la hirarchie
sociale, et la rcompense n'tait pas toujours proportionne au mrite
et  l'effort. Les jeunes gentilshommes s'levaient naturellement aux
hautes charges de l'Etat; bien soutenus et bien dirigs, des
tudiants de plus humble origine s'assuraient d'honorables destines,
devenaient conseillers, juges, chanoines, matres dans une Universit
ou recteurs dans un Collge. Pendant ce temps de pauvres diables, 
qui tout secours avait manqu, puiss par une lutte trop dure,
finissaient garons d'apothicaire, clercs de procureur, barbiers,
sacristains ou marchands[119]. Mais ces injustices du sort sont de
tous les temps, et ceux mmes que la chance avait trahis gardaient
encore  l'antique _Estudio_ un attachement fidle; ils emportaient,
comme un bien inestimable et comme une consolation, le souvenir des
annes qu'ils avaient passes  l'ombre de ses murs, des joies qu'ils
y avaient gotes et des misres qu'ils y avaient gaiement supportes:
Salamanque restait pour eux la Ville Insigne, Mre des vertus, des
sciences et des arts, et ils l'aimaient tous du mme amour.

  [119] _Romance nuevo del modo de vivir de los pobres
  estudiantes._ Valencia.




DEUXIME PARTIE.

I.

Origines et Progrs des Universits Espagnoles.




CHAPITRE PREMIER.

  ANCIENNES UNIVERSITS ET FONDATIONS NOUVELLES; MULTIPLICATION DES
    CENTRES D'ENSEIGNEMENT.


La gloire de Salamanque, avec le besoin croissant d'instruction, avait
contribu  faire natre d'autres Universits sur divers points de la
Pninsule.

Pendant prs d'un sicle, l'Universit Salmantine avait t l'unique
centre des tudes, le seul asile du savoir: car les premires coles
d'Espagne, celles qu'avait fondes  Palencia Alphonse VIII de
Castille, n'avaient eu qu'une destine phmre[120]. Pendant toute la
dure du treizime sicle, seule elle s'tait dveloppe et enrichie.

  [120] Les faibles ressources de cet _Estudio_, l'hostilit des
  habitants et des autorits ecclsiastiques, la rivalit de deux
  puissants collges, l'un de Dominicains, l'autre de Franciscains,
  l'avaient oblig de fermer ses portes ds le milieu du treizime
  sicle. L'Universit de Salamanque prtendait tre sa lgitime
  hritire. Lope de Vega fait allusion  cette prtention dans _La
  Inocente Sangre_, II, I.

Aprs Alphonse IX de Lon, son vritable fondateur, saint Ferdinand,
le conqurant de Sville, avait augment le nombre de ses chaires;
Alphonse le Savant avait pay ses matres sur sa propre cassette[121].
Dans le mme temps, le pape Alexandre IV avait confirm et tendu ses
privilges[122]. Boniface VIII lui avait accord des rentes[123]. Sur
elle seule s'taient ainsi concentres les faveurs des papes et les
libralits des rois.

  [121] Cdule de Badajoz (nov. 1252).

  [122] Bref dat de Naples (avril 1255).

  [123] Il lui avait en mme temps adress le recueil nouveau de
  ses Dcrtales (livre VI), en lui demandant de crer une chaire
  spciale pour l'explication de ce livre. Aprs lui, Jean XXII,
  Benot XIII, Martin V (auteur d'un plan complet d'tudes en
  trente-cinq chapitres), Eugne IV furent tour  tour les
  bienfaiteurs de l'Universit de Salamanque.

  [124] On ne peut gure tenir compte de l'Universit de Murcie,
  fonde en 1310 dans un couvent de Dominicains, et qui dura peu.

Puis, en l'anne 1300, parat l'Universit de Lrida, o le roi Jaime
II ouvre ds l'abord quinze chaires pour que la _Corona_ d'Aragon
cesse d'tre tributaire, en matire de science, de Castille et de
Lon.

Un demi-sicle encore se passe[124] et Alphonse XI de Castille fait
consacrer par une bulle pontificale[125] une institution nouvelle:
l'Universit de Valladolid, qui commence avec dix chaires et qui, cent
cinquante ans aprs, en aura trente-quatre, dont les rentes finirent
par s'lever jusqu' 36,000 maravdis d'or et qui sera une des trois
_Universidades mayores_ d'Espagne.

  [125] Bulle de Clment XI, date d'Avignon (1346).

Quelques annes aprs, Pierre IV d'Aragon, pour ne pas demeurer en
reste, cre l'Universit d'Huesca (1354).

Puis, pendant plus d'un sicle, les fondations s'interrompent ou sont
sans importance[126]. Et tout d'un coup, aux approches du seizime
sicle, le mouvement s'acclre, prend une ampleur vraiment
surprenante. Il semble que l'Espagne soit alors possde d'une fivre
de savoir: comme si elle avait le pressentiment de sa future grandeur,
elle s'efforce par avance de s'en rendre digne.

  [126] Luchente (1423), Barcelone (1430), Grone (1446).

Les princes, tout les premiers, se laissent emporter par ce grand lan
et les papes n'y mettent pas obstacle.--Car l'Universit est une
institution pontificale aussi bien que royale; elle est mme surtout,
 son origine, un instrument de la puissance romaine. Comme les grades
qu'elle confre ne se limitent pas aux bornes du royaume et conservent
leur valeur dans toute la chrtient, la papaut s'est naturellement
arrog le droit de discuter ses statuts, de fixer ses privilges, de
contrler son enseignement[127]. Or, jusqu' ce moment, le Saint-Sige
a sembl peu dsireux de multiplier ces centres d'instruction, par
peur sans doute de ne pouvoir plus les dominer aussi absolument s'ils
devenaient plus nombreux, de les voir se soustraire insensiblement 
sa surveillance. Jusqu'ici les rois n'ont pu lui arracher qu'aprs de
longues et laborieuses ngociations les autorisations et confirmations
ncessaires. Et tout d'un coup il cde au courant. A mesure que les
princes d'Espagne deviennent plus forts,  mesure que, dans
l'agitation du reste de l'Europe, leur fidlit lui devient plus
prcieuse, il sent le besoin de se montrer plus libral et plus
conciliant. Non seulement il sanctionne sans difficult les
fondations nouvelles, mais encore il en assure gnralement la dure
en leur attribuant une part des rentes ecclsiastiques, sans craindre
de diminuer ainsi les ressources des vchs et des paroisses. Les
rois compltent ces donations en se dpouillant au profit des jeunes
Universits de certains de leurs revenus, particulirement des
_tercias_, c'est--dire des deux neuvimes qu'ils prlvent sur les
dmes. En mme temps, de grands seigneurs, particulirement de grands
seigneurs d'Eglise, archevques et cardinaux, mettent leur honneur 
lever dans leur diocse ou dans leur ville natale des btiments
souvent magnifiques,  y ouvrir des coles ou des Collges qu'ils
dotent richement, auxquels ils laissent, en mourant, tous leurs biens
en hritage. Ailleurs, particulirement dans les pays d'Aragon, o la
vie municipale a gard toute sa puissance, ce sont les corps communaux
qui rclament des Universits, qui les crent, qui les font vivre:
c'est ainsi que les jurs de Saragosse et ceux de Valence veulent
avoir leurs Ecoles, comme les paheres de Lrida et les conseillers
de Barcelone avaient eu les leurs. Et alors, sur tous les points du
royaume, l'on voit, comme en une floraison superbe, s'aligner les
colonnades, se dresser les portiques, monter dans les airs les
coupoles et les clochers. Les tailleurs de pierres sculptent encore
sur les imposantes faades les attributs mythologiques, les emblmes
et les blasons, que dj les salles de cours s'ouvrent et se
remplissent: dj se construisent autour de l'Universit naissante les
pensions, les Collges, les maisons d'tudiants; dj la ville prend
une physionomie particulire, ranime par l'afflux de toute cette
jeunesse, vivifie par cet lment de prosprit, et le corps nouveau
grandit, conscient de sa force, socit indpendante au sein de la
socit civile, formant comme une cit libre avec son organisation
spciale, ses privilges, ses exemptions, ses immunits.

  [127] Il en est de mme  Paris, o l'autorit pontificale cre
  ou supprime  son gr les chaires de l'Universit et y interdit
  mme l'enseignement du droit civil.

En 1472, se fonde l'Universit de Sigenza; deux ans aprs, celle de
Saragosse; en 1482, celle d'vila; en 1500, celle de Valence[128]; en
1504, celle de Santiago[129]; en 1508, celle d'Alcal; en 1516, celle
de Sville; en 1520, celle de Tolde; en 1533, celle de Lucena; en
1534, celle de Sahagn, bientt transfre  Irache; en 1537, celle
de Grenade[130]; en 1542, celle d'Oate; en 1547, celle de
Ganda[131]; en 1548, celle d'Osuna[132]; en 1551, celle d'Osma[133];
en 1553, celle d'Almagro, et,  peu prs  la mme poque, celle
d'Oropesa[134]; en 1565, celle de Baeza; en 1568, celle
d'Orihuela[135]; en 1572, celle de Tarragone[136].

  [128] Favorise, ds son origine, par le pape Alexandre VI
  (Rodrigo Borgia), n aux environs de Valence et ancien vque de
  cette ville.

  [129] Bulle de Jules II (1504).

  [130] En 1526, Charles-Quint avait dj fond  Grenade le
  _Colegio de Santa Cruz de la Fe_ et le _Imperial de San Miguel_.

  [131] Fonde par saint Franois de Borgia, duc de Ganda.

  [132] Fonde par D. Juan Tllez Girn, quatrime comte d'Urea.

  [133] Fonde par D. Pedro lvarez de Acosta, vque de Osma.

  [134] Fonde par D. Francisco lvarez de Toledo, natif de cette
  ville et vice-roi du Prou.

  [135] Fonde par D. Fernando de Loaces, archevque de Valence et
  patriarche d'Antioche.

  [136] Fonde par le cardinal D. Melchor Cervantes de Gaeta,
  archevque de Tarragone.

Vingt Universits en cent ans, alors qu'autrefois il en tait n
quatre en deux sicles! Dans la suite, l'Espagne n'en verra plus que
cinq ou six nouvelles[137]: il semble qu'elle ait fait  ce moment
tout son effort.

  [137] Vich (1599), Oviedo (1604), Pampelune (1619), Tortosa
  (1645), Mayorque (1691): nous ne comptons ni Madrid, hritire de
  l'Universit d'Alcal (1836), ni Cervera, forme en 1714 par la
  runion des Universits de Catalogne.

Et ce qui est encore plus surprenant que le nombre de ces
tablissements, c'est leur extrme varit. Chacun a son individualit
propre et comme sa personnalit. L'on n'en trouverait pas deux qui
aient eu la mme origine, les mmes constitutions, qui aient donn le
mme enseignement, qui aient vcu des mmes ressources.

Les uns, nous l'avons dit, doivent leur existences et les moyens de la
soutenir  des papes, d'autres  des rois, d'autres  de grands
seigneurs, d'autres  des vques, d'autres  des assembles
municipales.

Les uns, comme avaient fait Salamanque et Lrida, empruntent aux
Universits italiennes, et particulirement  Bologne, leur
organisation dmocratique et semblent s'tre inspirs dans leurs
statuts des _Habita_ de Frdric Ier et des diplmes de Frdric II.
D'autres, comme Saragosse et Alcal, se modlent sur Paris; d'autres,
comme Barcelone, sur Toulouse; d'autres, comme Huesca, sur
Montpellier.

Les uns sont indpendants et laques, quoique souvent entretenus par
les rentes de l'Eglise. D'autres sont des sortes de sminaires qui
appartiennent  des ordres monastiques, sont installs dans leurs
couvents, relvent directement de leurs suprieurs: telles, par
exemple, l'Universit de Luchente, fonde dans un couvent de
Franciscains, ou celle de Ganda, qui est aux Jsuites, ou celles
d'Almagro et d'Orihuela, qui sont aux Dominicains.

Les uns sont de grands centres d'instruction suprieure, o les
chaires sont nombreuses, o sont reprsentes toutes les matires du
savoir, o les libres recherches ont leur place  ct de
l'enseignement professionnel. Les autres, comme Sigenza, comme
Sville, comme Oate, comme Osuna, comme Osma, sont des
Collges-Universits, sortes d'institutions hybrides, dont les
ressources sont gnralement mdiocres, l'enseignement limit, dont
l'existence est intimement lie  celle d'un Collge qui leur fournit
 la fois ses tudiants et ses matres.

Parmi les grandes Universits nes dans cette brillante poque des
Rois Catholiques et de Charles-Quint, la plus intressante est Alcal:
elle a exerc sur la culture espagnole une influence certaine et
l'histoire de sa naissance est aussi significative que celle de ses
progrs.




CHAPITRE II.

UNE GRANDE UNIVERSIT: ALCAL.


A six lieues de Madrid, sur la rive droite du Hnars, au milieu d'une
vaste plaine assez nue, coupe par le ruisseau d'une ligne de verdure,
la vieille Alcal abritait dans son enceinte massive, couronne de
tours, une population pacifique et une vie silencieuse, lorsque le
grand Jimnez de Cisneros, moine franciscain, confesseur de la reine
Isabelle, archevque de Tolde, primat d'Espagne et chancelier de
Castille, rsolut d'y fonder,  la place du petit Collge o il avait
jadis tudi la grammaire et les humanits, une Universit immense et
magnifique, capable de rivaliser avec Salamanque[138], digne de la
gloire des temps nouveaux.

  [138] C'est cependant  Salamanque que Cisneros avait continu
  ses tudes. Il y avait t, en 1450,  l'ge de quatorze ans, il
  y avait tudi  la fois le droit civil et le droit canon et il
  avait obtenu le baccalaurat dans l'une et dans l'autre Facult.

Tandis que les coles Salmantines avaient cr lentement, d'anne en
anne, de sicle en sicle, l'Universit nouvelle fut une cration
subite, que pouvait seule raliser une volont aussi puissante et
aussi tenace: elle fut l'oeuvre d'un homme, et d'un homme qui, ayant
dj dpass les limites ordinaires de la vie, sentait qu'il devait se
hter s'il voulait voir de ses yeux l'achvement de son entreprise.

En moins d'une anne, Cisneros choisit l'emplacement, achte les
terrains, fait dresser par l'architecte Pedro Gumiel les plans du
futur difice. Le 14 mars 1498, il en pose solennellement la premire
pierre. Pendant que les murs s'lvent, il quitte souvent son palais
de Tolde, interrompt ses graves occupations et, comme fera plus tard
Philippe II pour son Escurial gigantesque, il vient regarder grandir
son ouvrage; on le voit quelquefois prenant lui-mme des mesures, la
rgle et l'querre en main, et distribuant de l'argent aux ouvriers
pour stimuler leur zle.

Ds l'anne 1499, il a obtenu du pape Alexandre VI deux bulles qui
concdent  l'institution nouvelle des rentes et des privilges.

Cependant les travaux matriels n'avancent pas assez vite  son gr.
Il ordonne que l'on achve les murs en torchis, et comme le roi
Ferdinand s'tonne de la pauvret de la btisse: Je laisserai, lui
rpond-il, assez d'or  cette Universit pour que ses fils puissent la
refaire de marbre. Et aprs sa mort on la refera de marbre en effet:
on sculptera dans la pierre dure la belle faade de style plateresque
d'aprs les dessins de Gil de Hontan; en souvenir de Cisneros on y
fera courir, au-dessous de l'cusson royal, autour des balcons, la
cordelire  gros noeuds des Franciscains; on lvera les arceaux du
magnifique clotre, on dcorera somptueusement la vaste salle du
Paranymphe et, au-dessus de son plus beau portique, l'Universit
attestera par cette inscription qu'elle a ralis le voeu de son
fondateur: _Olim lutea, nunc marmorea_, Autrefois de boue, maintenant
de marbre.

Le 26 juillet 1508, des cours dj s'inaugurent dans les btiments
encore inachevs et on y fait en grande crmonie une leon sur
l'_Ethique_ d'Aristote.

En 1509, Cisneros semble oublier quelque temps son oeuvre prfre: il
part sur la flotte qu'il a quipe  ses frais pour enlever Oran aux
Barbaresques; mais,  peine revenu de cette brillante expdition,
alors que la Cour le presse d'aller recevoir  Valladolid les
tmoignages de la reconnaissance publique, il se rend tout droit 
Alcal. Les habitants ont ouvert pour son entre une brche dans leurs
murailles: il se dtourne modestement de cette voie triomphale et,
pntrant dans la ville par la porte ordinaire, il va tout de suite
dposer dans le trsor de l'Universit les trophes de sa victoire
qu'apportent des chameaux et des esclaves africains: des vases d'or et
d'argent, des bijoux pris dans les mosques et une collection de
manuscrits arabes encore plus prcieuse.

En 1513, il publie les fameux Statuts qu'on peut voir encore revtus
de sa signature, dans l'_Archivo Histrico_ d'Alcal. Il a alors prs
de quatre-vingts ans; depuis la mort de la reine Isabelle son autorit
n'a fait que s'accrotre. Il est maintenant cardinal, Grand
Inquisiteur. Il organise les tribunaux du Saint-Office, il porte le
poids des grandes affaires de la monarchie: et pourtant il a trouv le
temps de prparer lui-mme pour le corps qui commence  natre une
Constitution, une Charte, des programmes, de tout prvoir et de tout
rgler.

Si Alcal jouit des mmes _fueros_, des mmes immunits que
Salamanque, son organisation est tout  fait diffrente. Alors que
Salamanque est essentiellement dmocratique et conserve encore les
liberts du Moyen-Age, on voit se manifester dans les Statuts d'Alcal
ce pouvoir centralisateur qui est en train de s'tendre sur toute
l'Espagne et qui plus tard s'affirmera jusqu' l'exagration. Toute
l'Universit gravite autour d'un centre, qui est le Grand Collge de
San Ildefonso, et ce Collge est gouvern par un seul homme, le
Recteur que nomme l'archevque de Tolde et qui est le reprsentant
direct des rois de Castille. Les boursiers de San Ildefonso n'ont pas
besoin de sortir de leur maison, comme leurs collgues des _Mayores_
de Salamanque, pour aller suivre les cours de l'Universit: ces cours
se font chez eux, dans la demeure magnifique qui leur appartient, o
les professeurs et les tudiants libres ne sont que leurs htes. C'est
le Collge qui paye les salaires, qui administre les biens de la
communaut. Une aristocratie domine tout le corps universitaire,
matres et coliers, et cette aristocratie elle-mme est soumise  une
volont unique, qui a tous les pouvoirs, mme celui d'excommunier.

Quant aux programmes, ils sont visiblement calqus sur ceux de
l'Universit de Paris; le fondateur le rappelle lui-mme  chaque
instant: Cela se fera, dit-il, suivant la coutume de Paris, _more
parisiensi_.

La licence, grade moyen, intermdiaire entre le baccalaurat et le
doctorat, et dont la plupart des tudiants se contentent, la licence
est  Salamanque relativement facile; l'preuve orale, ou
_repeticin_, s'y rduit  une argumentation et  un discours. Ici la
prparation en est longue et, comme  la Sorbonne, elle comporte une
srie d'examens redoutables. Pour tre licenci de thologie, par
exemple, il faut dix ans de cours[139]. Quand on est bachelier, qu'on
a subi la _tentativa_, le _primero_, le _segundo_ et le _tercero
principio_, il faut affronter tour  tour les quatre grandes preuves:
le _Quod libet_, la _Parva Ordinaria_, la _Magna Ordinaria_ et
l'_Alfonsina_. Le dernier de ces _actos_ est le plus terrible: il
ressemble  ce qu' Paris on appelle la _Sorbonica_. Pendant tout un
jour, quelquefois deux jours durant, le candidat doit rpondre devant
le clotre plein des professeurs et des docteurs  cent vingt
questions de thologie, chacun tant libre d'argumenter contre lui, en
latin, s'entend, dans la forme syllogistique ou socratique[140].

  [139] _Non nisi duobus lustris peractis_, dit lvaro Gmez.

  [140] De fait, cette preuve parut si dure que, lorsqu'une fois
  on y avait chou, on ne s'y reprsentait plus: on prfrait
  aller se faire graduer  Tolde ou ailleurs.

Naturellement le doctorat est encore moins abordable.

Le dsir de crer en Espagne un centre de fortes tudes thologiques
semble avoir t la premire proccupation du fondateur: c'est pour
stimuler les efforts des tudiants qu'il avait ainsi multipli les
preuves difficiles. En mme temps il prenait soin de tenir en haleine
le zle des matres en tablissant que leur traitement serait
proportionn au nombre de leurs auditeurs, et aussi qu'ils seraient
tous, au bout de quatre annes d'enseignement, soumis  la rlection.
Enfin en proscrivant l'enseignement du droit civil[141], videmment il
se proccupait bien moins de donner une nouvelle preuve de son
respect pour les traditions parisiennes que de tourner exclusivement
vers la thologie et le droit canon des activits qu'auraient pu
solliciter des carrires plus lucratives[142]. Tout fait donc supposer
que, dans la pense de Cisneros, la fondation de son Universit tait
le complment naturel des mesures qu'il avait dj prises pour
rformer le clerg sculier et les ordres monastiques[143].

  [141] Il resta interdit  Alcal jusqu' l'anne 1771, o deux
  chaires furent consacres  l'tude des _Institutes_ de
  Justinien.

  [142] C'est sans doute le mme motif qui avait dtermin le pape
  Honorius III  supprimer le droit civil  Paris (bulle de 1219).
  Voir Luchaire, _L'Universit de Paris sous Philippe-Auguste_,
  1899, p. 58.

  [143] De fait, la thologie resta pendant assez longtemps 
  Alcal la Facult matresse. Nous lisons en tte d'un curieux
  petit livre publi par l'Universit en 1560: La principal
  profesin desta Universidad es teologa. (_El Recibimiento que
  la Universidad de Alcal de Henares hizo  los Reyes, nuestros
  seores_, Alcal de Henares, 1560, p. 1).

Ses Statuts publis, approuvs par l'autorit royale et l'autorit
pontificale, l'Universit d'Alcal existe officiellement. La vaste
usine de travail a maintenant tous ses rouages. Le cardinal a dj
choisi le Recteur du grand collge, qui administrera aussi les coles:
c'est un jeune tudiant, dsign par des mrites exceptionnels et
qu'on a fait venir exprs de Salamanque; il s'appelle Pedro Campos. A
peine cres, les chaires ont t pourvues: elles sont occupes par
des matres minents qu'on a pris un peu partout dans la Pninsule et
dans les autres Universits d'Europe. Il y en a quarante-deux: six de
thologie, six de droit canon, quatre de mdecine, deux d'anatomie et
de chirurgie, huit de _artes_, une de philosophie morale, une de
mathmatiques, quatorze de langues, grammaire et rhtorique. On a
recueilli en quelques annes les lments d'une riche bibliothque o
l'on compte dj un grand nombre de manuscrits, particulirement de
manuscrits arabes. C'est l que se prpare cette fameuse _Bible
Polyglotte_, la Bible d'Alcal (_Complutensis_), qui sera publie en
quatre langues: latin, grec, hbreu et chalden, suivant le plan conu
autrefois par Origne.

Pour mener  bonne fin cet immense travail, le cardinal ne regarde
point  la dpense. Il envoie copier  la bibliothque du Vatican,
dans toutes les grandes bibliothques d'Italie et mme d'Europe, tous
les manuscrits un peu importants; il en achte d'autres  des prix
dmesurs[144]; il fait rechercher parmi les juifs d'Espagne les
versions les plus authentiques de l'Ancien Testament.

  [144] Nous savons, par exemple, qu'il paya 4,000 couronnes d'or
  sept manuscrits trangers, qui arrivrent mme trop tard pour
  qu'on pt s'en servir. (lvaro Gmez de Castro, _De rebus gestis
  Ximenii_, lib. II.)

Il runit pour colliger tous ces documents, tablir le texte,
contrler les traductions, un groupe de savants remarquables: le vieux
Nebrija, qui a quitt Salamanque pour Alcal; Fernando Nez (le
_Pinciano_), professeur de langue grecque dans l'Universit nouvelle;
Lpez de Ziga, Bartolom de Castro, Juan de Vergara, le fameux grec
Demetrius de Crte, Alonso de Alcal, Pablo Coronel et Alfonso Zamora,
juif converti, merveilleusement instruit dans les langues hbraque et
chaldenne. Cisneros lui-mme assiste aux dlibrations et presse les
collaborateurs. Comme aucun imprimeur d'Espagne ne possde de
caractres orientaux, il en fait fondre par des ouvriers venus
d'Allemagne. Quand paraissent enfin les six gros volumes in-folio, ils
lui ont cot, tout compte fait, plus de 52,000 ducats. Et comme si ce
n'tait pas assez pour assurer la rputation philologique de la jeune
Alcal, il songe encore  publier, avec un soin tout pareil, les
oeuvres compltes d'Aristote!

Autour de l'Universit commencent  s'lever les Collges. A ct du
_Mayor_ de San Ildefonso, rserv  une lite, Cisneros aurait voulu
en crer dix-huit autres, ayant chacun douze _becarios_ ou boursiers:
deux cent seize tudiants pauvres auraient pu ainsi poursuivre leurs
tudes  l'abri du besoin.

Sur ces dix-huit, deux seulement ouvrent d'abord leurs portes, celui
de San Eugenio et celui de San Isidoro. Mais on en voit bientt
paratre sept autres. Tous les ordres religieux un peu prospres se
htent de venir profiter du nouvel enseignement. Pour faire montre de
leur richesse et de leur puissance et en mme temps pour faire leur
cour au vritable matre de l'Espagne, certains fondent  la fois deux
tablissements. Avant de devenir ville universitaire, Alcal ne
comptait qu'un monastre, celui des Franciscains: elle en aura bientt
dix-neuf, couvents ou Collges monastiques.

En 1513, le roi Ferdinand, qui voyage pour rtablir sa sant, vient
visiter les nouvelles coles. Le Recteur va le recevoir  la porte du
Grand Collge, prcd des massiers de l'Universit. Les gardes
veulent arracher les masses d'argent, jugeant que des sujets ne
doivent point conserver en prsence du souverain de tels emblmes de
puissance. Mais le prince, sans tre fort instruit lui-mme, n'ignore
pas le prix de l'instruction: Non, non, s'crie-t-il, qu'on garde les
masses! Cette maison est la maison des Muses, et ceux-l seuls ont le
droit d'y tre rois qu'elles ont initis  leurs secrets. Puis il va
de salle en salle, assiste  des examens, prside  des discussions
et, merveill de tout ce qu'il voit et entend, il exprime  Cisneros
sa surprise.

La ville ne l'tonne pas moins que l'Universit. Il ne la reconnat
plus! On a dssch des marais, on a pav les rues, dmoli de vieux
btiments, on a perc des rues. De nouvelles glises se construisent:
Pedro Gumiel, l'architecte des coles, rebtit l'antique sanctuaire de
San Justo, dont les canonicats seront rservs aux docteurs du clotre
universitaire; on rajeunit Santa Mara la Mayor[145]; sur
l'emplacement de la mosque des Maures, presque tous convertis ou
chasss, on construit Santiago. Des hpitaux s'lvent de terre. Les
vieilles gens du pays finissent par trouver que le grand cardinal leur
change trop leur ville et ils disent, en riant, qu'il n'y a jamais eu
 Tolde d'archevque plus _difiant_.

  [145] O sera plus tard baptis Cervantes.

Dans la cit renaissante on voit affluer tous les corps de mtier que
les Universits attirent et font vivre: libraires, imprimeurs,
hteliers, matres de pension, marchands d'habits et de comestibles.
Par la porte de Madrid qui regarde vers l'Occident, par la porte de
Guadalajara qui s'appellera plus tard la porte des Martyrs[146],
arrivent sans cesse des compagnies d'tudiants, venant les uns de
Castille, les autres d'Aragon ou de Catalogne: il y en a bientt prs
de deux mille.

  [146] Quand on aura ramen par l dans la ville les reliques des
  Enfants-Martyrs, San Justo et San Pastor (1568).

Plus tard, ce chiffre mme sera dpass.

Alcal s'enrichira et s'embellira encore. Les tudes y prospreront:
sa renomme s'tendra dans toute l'Europe. Erasme l'appellera le
trsor de toutes les sciences; le cardinal Wolsey citera ses coles
comme un modle. Quand Philippe II aura dfinitivement choisi Madrid
pour capitale, le voisinage de la Cour, source unique des faveurs,
fera prfrer aux jeunes gens ambitieux le sjour d'Alcal  celui de
Salamanque; les tourdis y seront attirs par la proximit des
plaisirs. Le mme Philippe II y fondera le Collge du Roi pour les
enfants des serviteurs de la famille royale. On verra les sculpteurs
Covarrubias et Berruguete travailler  la pompeuse dcoration du
palais des archevques. On verra encore s'ouvrir le _Telogo_ et le
_Trilinge_[147]. Il y aura alors vingt-et-un collges monastiques et
autant de sculiers[148]. Une vie puissante bouillonnera dans
l'troite enceinte, et Mateo Aleman, disciple reconnaissant et fidle,
pourra entonner le fameux couplet: O mre Alcal, que dirai-je de toi
qui soit digne de ta gloire!...

  [147] Mateo Aleman, _Guzmn de Alfarache_, Part. II, lib. III,
  cap. IV.

  [148] L'Italien Confalonieri, qui vint  Alcal en 1592, prtend
  qu'on y comptait alors cinq mille tudiants et qu'il en avait vu
  huit cents  un cours de thologie prenant des notes sur leurs
  genoux. (_Mmoire sur quelques questions notables_, publi par
  Palmieri, t. I du _Spicilegio Vaticano_.) Mais ces chiffres sont
  bien exagrs.

Quand la mort vint le frapper, le grand Cisneros pouvait prvoir de
telles destines. Son oeuvre tait dj assez forte et assez belle.
Par son testament il ajouta aux revenus dont jouissait dj
l'Universit une rente de 14,000 ducats[149], et il concda pour
toujours au Recteur du Grand Collge le prieur de San Tuy avec ses
avantages et bnfices. Il voulut qu'on dpost dans l'glise des
coles les trophes qu'il avait rapports de la conqute d'Oran, son
tendard de guerre, sa croix piscopale et ses insignes cardinalices.
Il dsira aussi que son corps ft enseveli dans cette mme chapelle,
au coeur de sa maison. Le clbre Domenico de Florence lui sculpta
dans le marbre un tombeau magnifique, orn de mdaillons et de
feuillages, que gardent des griffons aux ailes tendues. A travers
l'admirable grille de bronze dont Nicolas de Vergara, matre ciseleur,
entoura ce riche monument, on peut lire encore cette inscription
grave au pied du lit funbre:

    Condideram Musis, Franciscus, grande lycaeum,
    Condor in exiguo nunc ego sarcophago...

Moi, Franois, qui avais, en l'honneur des Muses, lev ce lyce
superbe, j'y repose maintenant dans un troit sarcophage.

  [149] Plus tard, les revenus de l'Universit s'levrent  42,000
  ducats.

Quelques annes plus tard, aprs sa dfaite de Pavie, Franois Ier,
qu'on emmenait prisonnier  Madrid, dut traverser la ville d'Alcal.
Les professeurs, les collgiaux et les tudiants furent le recevoir
respectueusement aux portes de la cit et le conduisirent aux coles.
Le monarque dchu parcourut silencieusement les clotres, les salles
d'honneur et toutes les dpendances du vaste difice. Il ne parla qu'
la fin de la visite, au moment de prendre cong du Recteur et des
autres dignitaires, et il jugea d'un mot cette oeuvre, si vite
panouie, d'une seule pense et d'un unique effort: En vrit, on
n'appliquera pas  votre fondateur le mot de l'vangile: _Hic homo
coepit dificare et non potuit consummare_, Cet homme a commenc 
construire et il n'a pas termin son ouvrage. Votre Jimnez a fait 
lui seul plus que n'ont fait en France une suite de rois.




CHAPITRE III.

LES PETITES UNIVERSITS ET LES UNIVERSITS SILVESTRES.


A ct d'Alcal,  ct de Salamanque,  laquelle sa nouvelle rivale
ne porte point ombrage et qui atteint mme en ce temps-l le plus haut
point de sa prosprit,-- ct de Valladolid, magnifiquement dote,
fortement appuye sur son _Colegio Mayor de Santa Cruz_, sur son
collge dominicain de San Gregorio et sur tant d'autres qui ont cr de
toutes parts dans cette grande ville, illustre par son pass, sjour
prfr des rois, vritable centre de la monarchie;-- ct de
Valence, galement opulente et frquente, pourvue de chaires de
toutes sortes et particulirement clbre par la valeur de ses tudes
mdicales, quelques-unes des Universits qu'a fait natre si
subitement le mouvement intellectuel de l'Espagne se dveloppent
rgulirement, mais sans grand clat.

Celle de Saragosse est servie par une situation particulirement
favorable; elle prospre au sein d'une population laborieuse. Celle de
Santiago se soutient aisment par les rentes ecclsiastiques qui ne
manquent jamais dans une cit enrichie par les plerinages; celle
d'vila dispose d'un capital considrable, prlev par Ferdinand et
Isabelle sur les sommes qu'ils ont confisques aux juifs.

D'autres se heurtent ds le dbut  des difficults de diverse nature.
Les Universits de Catalogne sont trop voisines les unes des autres
pour ne pas se faire de tort. Tolde ne peut gure lutter avec Alcal
et, quand la Cour se transporte  Madrid, la vie s'en va des coles,
comme de la capitale dcouronne. A Sville, o cependant les
ressources abondent, o les esprits sont vifs et les intelligences
faciles, o les hautes classes de la socit ne manquent pas de
culture, le Collge-Universit de Santa Mara de Jess[150] se trouve
ds l'abord en concurrence avec le Collge de Santo Toms, fond par
l'archevque Fr. Diego Deza, soutenu par l'ordre puissant de
Saint-Dominique; il ne russit mme pas  s'agrger l'antique Collge
de San Miguel, o s'entretient le culte des humanits et
particulirement des lettres latines, et, somme toute, cette
Universit reste fort indigne du centre important o elle s'est
fonde[151].

  [150] On l'appelait communment _Colegio de Maese Rodrigo_, du
  nom de son fondateur, l'archidiacre Rodrigo Fernndez de
  Santaella.

  [151] Antonio Martn Villa, _Resea Histrica de la Universidad
  de Sevilla_. (Sociedad de Biblifilos Andaluces, Sevilla, 1886.)

Un bon nombre d'autres tablissements sont trop pauvrement pourvus ou
organiss d'une faon trop incomplte pour affirmer fortement leur
existence et exercer sur les contres avoisinantes la force
d'attraction ncessaire. Telle, par exemple, l'Universit d'Orihuela.
A deux pas de la cit de Murcie, non loin de la mer, ne dans un pays
admirable, un des plus fertiles qui soient au monde, o jamais ne
manquent les rcoltes[152], o croissent des forts superbes de
palmiers, de grenadiers et d'orangers, elle se cantonne dans une
maison triste et sombre, o par les petites fentres grilles entre 
peine un peu de jour; elle distribue  quelques rares tudiants un
enseignement mdiocre et limit: elle tourne de bonne heure au
couvent ou au sminaire.

  [152] On connat le proverbe: _Llueva  no llueva, trigo 
  Orihuela_: Qu'il pleuve ou qu'il ne pleuve pas, toujours du bl
   Orihuela.

Dans le petit bourg de Baeza, o la vie est presque nulle, la
toute-puissance d'un Cisneros aurait  peine russi  crer un centre
universitaire important. Par un sentiment de patriotisme local,  la
fois naf et touchant, une famille originaire de cet endroit s'y
emploie pendant prs d'un demi-sicle avec une ardeur extraordinaire.
Vers 1535, un certain D. Rodrigo Lpez, possesseur de quelques
opulents bnfices, les rsigne tous entre les mains du pape Paul III
pour qu'il fonde des coles dans sa ville natale, et comme la donation
n'est pas juge suffisante, il y ajoute encore 1,000 ducats d'or, qui
sont presque tout son bien. Il meurt sans achever son oeuvre. Trois de
ses parents, Rodrigo de Molina, archidiacre de Campos, Bernardino de
Castabal, Pedro Fernndez de Crdoba, puisent leur fortune 
continuer son entreprise: ils font construire un vaste difice, une
chapelle;  force de dmarches, longues et coteuses, ils obtiennent
de Pie V pour leur fondation commune le titre d'Universit, avec les
privilges et prrogatives ordinaires. Mais tous ces frais
d'tablissement ont presque puis leurs ressources, et lorsqu'il
s'agit d'attirer dans ces beaux btiments matres et coliers, c'est
tout au plus s'ils peuvent assurer  huit professeurs une maigre
allocation.

       *       *       *       *       *

Parmi ces crations  demi avortes, trois ont spcialement joui en
Espagne d'une sorte de renom ridicule. Ce sont les Universits
_silvestres_, les Universits rustiques de Sigenza, d'Osuna et
d'Oate.

On se souvient peut-tre que, dans le temps o le bon Sancho
administrait l'le de Barataria, le mdecin insulaire et
gouvernemental attach  sa personne voulut lui prouver par raison
dmonstrative qu'ayant trs faim il avait grand tort de manger.
Entendant ce discours, Sancho se renversa sur le dossier de sa
chaise, regarda le mdecin dans le blanc des yeux et lui demanda
gravement comment il s'appelait et en quel endroit il avait fait ses
tudes: Seigneur Gouverneur, rpondit l'autre, je suis le docteur
Pedro Recio de Agero, natif de Tirteafuera... et mon grade, je le
tiens de l'Universit d'Osuna[153]!

  [153] Don Quijote, parte II, cap. XLVII.

Dans le mme _Don Quichotte_, au chapitre premier de la seconde
partie, le barbier commence ainsi son histoire: A l'hpital des fous
de Sville, il y avait un homme que ses parents avaient enferm l
parce qu'il avait perdu la raison. Il tait gradu en droit canon de
l'Universit d'Osuna; mais l'et-il t de celle de Salamanque, au
dire de beaucoup de gens, il n'en et pas t moins fou.

Au moment o Madrid clbra par de grandes ftes la canonisation de
San Isidro, envoyant au concours potique qui s'ouvrit alors un
recueil de vers burlesques, Lope de Vega les signa ironiquement: Tom
de Burguillos, matre s arts de l'Universit d'Oate.

Dans le _Gran Tacao_, Quevedo nous montre un camarade de Don Pablos 
moiti assomm  coups de pots de terre et d'cuelles de bois par une
bande de mendiants famliques, parce qu' la grille du couvent de San
Jernimo, de Madrid, il s'est fait attribuer injustement une double
part de soupe: Voyez ce dguenill, criait un des gueux les plus
acharns  le poursuivre (mchant tudiant _gorrn_, de ceux qui vont
frapper aux portes avec un cabas), voyez ce loqueteux qu'on prendrait
pour une poupe de chiffons, plus triste qu'une ptisserie en Carme,
plus trou qu'une flte, plus bigarr qu'une pie, plus tach que le
jaspe, piqu de plus de points qu'une page de musique, il ose manger
la soupe du Saint Bienheureux  ct d'un homme qui pourra devenir un
jour vque ou quelque chose de pareil. Ne suis-je pas bachelier s
arts de l'Universit de Sigenza[154]!

  [154] _Vida del Gran Tacao_, parte II, cap. II.

La plaisanterie tait courante et toujours bonne.

Ces _Universidades Menores_, qu'on s'amusait ainsi  opposer aux
grandes, dont on raillait ainsi l'enseignement et les prtentions,
elles taient nes pourtant d'une pense gnreuse, elles avaient eu
leurs esprances et leurs ambitions.

       *       *       *       *       *

Quand, allant de Sville  Grenade, on voit se dresser au pied d'une
colline aride, entre les oliviers et les alos, la silhouette grise
d'Osuna, avec ses dix clochers, son glise massive, son lourd chteau
flanqu de tours grles, on aime  s'imaginer que sur cette terre si
semblable  la terre africaine, dans cet air lger, imprgn d'une
poussire subtile, une civilisation a jadis fleuri o l'Orient et
l'Occident se seraient mls, que des coles ont prospr l,
hritires de la science arabe, l'accommodant  des besoins nouveaux.
La famille des ducs d'Osuna tait peut-tre assez riche et assez
puissante pour raliser une oeuvre si originale. S'ils n'en eurent pas
l'ide, du moins avaient-ils rv pour leur fondation un plus brillant
avenir que la mdiocrit o elle languit, tyrannise par les couvents
qui la tinrent tour  tour en tutelle[155].

  [155] Tout rcemment, un des meilleurs rudits d'Espagne,
  Francisco Rodrguez Marn, qui est originaire d'Osuna, a
  gnreusement pris la dfense de la vieille Universit de sa
  ville natale. Il a rappel que le Colegio Mayor de la Santa
  Concepcin y Universidad de Osuna avait eu jusqu' quatorze
  chaires et, en 1599, jusqu' trois cent trente deux tudiants. Il
  a donn les noms de quatre-vingts personnages forms par cette
  Universit, dont aucun malheureusement n'est illustre.
  (_Cervantes y la Universidad de Osuna._--_Homenaje  Menndez y
  Pelayo, Estudios de erudicin espaola_, 1899, t. II, p. 757 et
  sq.)

Perdue dans une des rgions les plus montagneuses de la Castille,
comprime entre ses murailles paisses, troitement serre contre la
masse norme de sa cathdrale, la triste petite ville de Sigenza put
croire un jour qu'elle allait devenir un foyer de savoir, de lumire
et de vie. Elle avait son vaste collge de San Martn et, prs des
bords du Hnars, son Collge de San Antonio, qui se prtendait l'gal
de tous les Grands Collges d'Espagne et qui,  dfaut du titre de
_Mayor_, que toujours on lui refusa, portait officiellement celui de
_Grande_. Son climat tait sain, son air salubre; par sa situation,
elle pouvait attirer  la fois les tudiants d'Aragon et ceux de
Castille. La chance ne lui fut pas favorable. Le cardinal Jimenez alla
justement choisir pour y difier son Universit magnifique une ville
voisine, riveraine du mme ruisseau et bien plus proche de Madrid.
Alcal tua Sigenza ou plutt, ce qui est pis encore, la laissa
lentement mourir dans une piteuse agonie.

Oate est une humble cit de Guipzcoa, qui touche presque aux limites
de l'lava. Eloign de la mer, loign des grandes voies de
communication, enferm dans le creux profond d'une valle, entre de
hautes cimes abruptes et dpouilles, ce petit coin de terre semblait
le dernier que l'on dt choisir pour en faire un des centres
intellectuels du pays. Et de fait, Oate n'aurait jamais t connue du
reste de l'Espagne que par ses cantharides et par sa bourrache[156],
et aussi peut-tre par ses luttes sculaires et sanglantes contre ses
seigneurs, si le hasard n'y avait fait natre D. Rodrigo de Mercado y
Zuazola. Ce personnage n'avait point videmment le gnie d'un
Cisneros, et il joua un rle plus effac; il devint seulement vque
d'vila et vice-roi de Navarre. Mais sa fortune tait belle, ses
bnfices considrables, et, par une gnreuse mulation, il voulut
faire pour sa ville natale ce que le grand cardinal avait fait pour
Alcal.

  [156] La bourrache s'appelle aujourd'hui encore _jarrillos de
  Oate_.

Sur les bords de l'Arnzazu, en face de la charmante glise de San
Miguel, qui dj s'difiait  ses frais, tendant jusque par-dessus la
rivire les frles arceaux de son clotre et refltant dans l'eau les
longs fts de ses colonnes, il souhaita d'lever une maison digne de
la Science qu'elle allait abriter. Tandis que lui-mme sollicitait 
la Cour pour assurer le patronage royal  son Universit future,
tandis qu' Rome il multipliait les dmarches et finissait par obtenir
du pape Paul III des _fueros_ et des privilges gaux  ceux de
Bologne, de Paris, de Salamanque et d'Alcal[157], l'architecte
franais Pierre Picard traait les plans du Collge qui devait servir
d'asile aux coles.

  [157] Bulle du 23 avril 1540.

Les vastes btiments s'levaient autour d'une cour intrieure: au
rez-de-chausse, les salles d'enseignement, la bibliothque et la
chapelle; au premier tage, les salons du Recteur, du _Claustro_
professoral, le Paranymphe, les chambres des boursiers. Les sculpteurs
taillaient la pierre de la faade, ornaient les fentres de guirlandes
fleuries, ciselaient finement les piliers, qui, des deux cts du
portique, soutiennent des guerriers arms de lances, creusaient des
niches, les peuplaient de statues de femmes et de dieux, et mlaient
partout aux armes impriales de Charles-Quint les deux soleils d'or
qui brillaient au blason du fondateur. Au centre, au-dessus de la
porte, on voyait l'image de l'vque Mercado, agenouill devant un
crucifix, soutenu par une divinit souriante qui semble reprsenter la
Sagesse. A la base de l'difice couraient des bas-reliefs d'un travail
particulirement dlicat: enfants terrassant des lions, luttant
contre des dragons et des chimres, symbole vident de la Renaissance
des lettres victorieuse de l'ancienne barbarie.

Quand le monument fut achev, quand on eut scell dans les murs les
fers forgs des balcons et des grilles, qu'on eut orn les plafonds du
vestibule et des salles d'honneur de boiseries  caissons, d'un art
ingnieux et patient, qu'on eut inscrit sur les murs de fires
devises: _Universitas Onnatensis semper semperque fidelis; Sapientia
dificavit sibi domum_..., on fit venir quelques matres, on choisit
quelques boursiers, et l'Universit Pontificale et Royale ouvrit ses
cours.

Sur les pentes raides des montagnes, o ds le mois d'octobre tranent
dj de blanches nues, on vit arriver par les petits chemins, sur
leurs nes ou sur leurs mules, ayant en croupe leur valet ou portant
quelques sacs de provisions attachs  leur selle, les petits
tudiants de Guipzcoa et de Biscaye. Le pays Basque n'avait pas
encore d'coles: Santiago ou Valladolid taient bien loin. La
fondation de l'vque Mercado paraissait rpondre  un besoin
pressant; il pouvait croire sans fatuit qu'il avait bien mrit de sa
province aussi bien que de sa ville. Quand il mourut, quelques annes
aprs, s'tant d'avance command un tombeau presque aussi beau que
celui de Cisneros, entour, comme celui de Cisneros, d'une clture de
bronze minutieusement cisele, il s'imagina sans doute qu'il laissait
 l'Espagne une nouvelle Alcal.

L'Universit Pontificale et Royale ne fut digne, hlas! ni de son
titre pompeux ni des esprances qu'elle avait fait natre. Les lettres
grecques et latines ne fleurirent pas sous ce ciel brumeux. On
n'essaya mme pas d'y acclimater les sciences. L'enseignement resta
rduit  la philosophie et au droit. L'insuffisance de la bibliothque
interdisait aux matres tout travail srieux: la petite ville, dnue
de ressources, avait peine  nourrir ses tudiants et ne leur offrait
ni distractions ni plaisirs.

Ce qui tait plus grave encore, c'est que le fondateur avait, comme
souvent il arrive, dpens tout son bien en btiments et en
dcorations. Sa vanit imprvoyante s'tait complue  ces
manifestations visibles de son opulence et de sa libralit et il
n'avait pas calcul que, tous ces frais pays, les rentes qu'il allait
laisser en mourant devaient  peine suffire  rtribuer cinq ou six
professeurs et  entretenir une douzaine de boursiers.

Aprs lui, ces rentes, mal administres, diminurent encore. Pour
faire vivre les matres et mme le Recteur, il fallut leur attribuer
les bourses qui devenaient vacantes et, par suite, les loger et les
nourrir dans le Collge[158]. Cette dtresse trop apparente mit les
coliers en droute: l'enseignement devint de plus en plus troit et
lamentable. L'Universit d'Oate aurait pu prir de misre; elle ne
prit pas cependant, parce qu'en Espagne les fondations les plus
prcaires se soutiennent par la force de l'habitude et qu' vrai dire
rien n'y meurt compltement; mais pendant longtemps elle ne put se
soutenir que par les moyens douteux qui avaient dj valu  Sigenza
et  Osuna un renom assez ridicule.

  [158] _Oracin inaugural (1870) que ley en la Universidad
  literaria de Oate D. Casimiro de Egaa, catedrtico decano._

L'tudiant qu'a mis en scne Figueroa dans son _Pasagero_[159] raconte
qu'aprs avoir pass  Alcal six belles annes  ne rien faire, il
revint, aux environs de Pques, dans l'auberge qui nous est fournie
par la nature, c'est--dire chez ses parents. Son pre, qui soignait
tant bien que mal les malades de son village, voulut,  la fin d'un
repas, pour s'assurer qu'il avait bien profit de ces tudes,
l'interroger sur quelque point de mdecine. L'tudiant rpondit comme
aurait pu le faire une mule avec sa bride, sa selle et sa housse et,
si peu docte qu'il ft lui-mme, le pre connut que son fils en savait
encore beaucoup moins que lui. Aprs s'tre indign, comme il
convenait, et lui avoir fait les reproches attendus, il se calma
cependant assez vite, et quelques heures aprs, l'ayant fait venir
dans son cabinet: Ton ignorance est extrme, lui dit-il, mais le mal
n'est peut-tre pas irrparable et il ne sera pas dit que j'aurai
dpens tant d'argent pour rien. Fort heureusement il n'est pas
ncessaire d'tre un savant pour exercer l'art de la mdecine. Il
suffit qu'on se soit meubl la mmoire d'un certain nombre de
sentences et d'aphorismes qui sont les lieux communs de notre science.
Pour ce qui est du grade, tu trouveras bien quelque Universit
_silvestre_ o l'on ne se montre difficile ni sur les preuves de
scolarit ni sur la soutenance et o la Facult s'crie d'une seule
voix: _Accipiamus pecuniam et mittamus asinum in patriam suam_:
Prenons l'argent et renvoyons cet ne dans son pays.

  [159] _Alivio III_, fo 110.

Voil pourquoi on se moquait tant en Espagne des licencis et des
docteurs de Sigenza, d'Osuna ou d'Oate. Non sans en prouver quelque
honte, ces Universits ncessiteuses en taient rduites  trafiquer
des grades: elles rivalisaient de complaisance et se disputaient les
candidats.

Le rsultat, sans doute, tait pitoyable, et si leurs fondateurs
avaient pu le prvoir, ils auraient assurment fait un autre emploi de
leurs largesses. Mais, si mal qu'il ait russi, leur zle n'en parat
pas moins honorable. Ils avaient cru bien servir les lettres et leur
patrie. L'ardeur inconsidre qui leur avait fait multiplier les
centres d'instruction, sans tenir compte des situations ni des
circonstances, sans mesurer leurs propres ressources, c'est, en somme,
une preuve de plus que la science avait alors en Espagne un
merveilleux prestige et qu'elle exerait une sorte de fascination sur
toute me un peu gnreuse.




CHAPITRE IV.

  LE MOUVEMENT INTELLECTUEL EN ESPAGNE AU COMMENCEMENT DU SEIZIME
    SICLE: LA RENAISSANCE ESPAGNOLE ET LES PROGRS DE
    L'ENSEIGNEMENT.


Ce grand mouvement intellectuel qui, pendant les dernires annes du
quinzime sicle et pendant la premire moiti du seizime a fait
natre en Espagne tant d'Universits nouvelles et sensiblement accr
la prosprit des anciennes, c'est assurment de la reine Isabelle de
Castille qu'il est parti: c'est  elle qu'il faut en rapporter
l'honneur.

Cette femme remarquable,  laquelle aucun don n'a manqu, tenait de
son pre, Jean II, le got des lettres et de l'tude. Elle honora le
savoir; elle fit tout ce qui dpendait d'elle pour rpandre
l'instruction dans ses tats et particulirement dans sa noblesse,
dont les moeurs taient encore rudes et l'esprit peu cultiv.

Elle-mme donnait l'exemple. Elle demanda  Diego Valera de composer
pour elle une Histoire d'Espagne et d'y joindre une description des
trois parties du monde alors connues. Quand elle allait  Salamanque,
elle ne manquait pas d'y assister aux disputes et exercices de
l'Universit, et elle pouvait s'y intresser; elle avait en effet
appris le latin[160], qui lui tait d'ailleurs indispensable, puisque
c'tait non seulement la langue des coles et de l'rudition, mais
aussi la langue de la diplomatie; elle le savait mme si bien que son
confesseur pouvait mler dans ses lettres le latin et l'espagnol; elle
lisait Snque et le _De Officiis_.

  [160] Aprs la guerre de Portugal. Ce fut une femme qui le lui
  enseigna, Doa Beatriz Galindo, surnomme la Latine.

Elle voulut aussi qu'on enseignt le latin  ses deux filles, qui le
parlrent et l'crivirent parfaitement[161], et elle leur choisit
comme matres deux savants, Antoine et Alexandre Geraldino, qu'elle
avait fait venir d'Italie.

  [161] Luis Vives, _De Christiana Femina_, cap. IV.

Mais ce fut surtout l'instruction du prince Don Juan qui fut l'objet
de tous ses soins. F. Diego de Deza, qui fut dans la suite archevque
de Tolde, lui donna les premires leons de grammaire et
d'humanits[162]. Quand il fut plus grand, pour le faire bnficier en
quelque manire des avantages de l'ducation publique, la reine donna
 son fils dix compagnons d'tudes, cinq du mme ge, cinq plus gs.
Ces jeunes gens, qui appartenaient aux plus hautes familles, eurent
tous plus tard de brillantes destines: seul le jeune prince, sur qui
taient fondes tant d'esprances, fut frapp prmaturment par la
mort[163].

  [162] Dans le catalogue des papiers de la reine qui se trouve aux
  archives de Simancas on voit mentionns les cahiers du petit
  prince et les brouillons de ses compositions latines (D. Diego
  Clemencn, _Elogio de la Reina Catlica; Memorias de la Real
  Academia de la Historia_, t. VI, 1821).

  [163] Il mourut, comme on le sait,  Salamanque. Pierre Martyr
  nous a rapport tous les dtails de cette fin douloureuse
  (_Epist. 182_).

A ct de cette cole privilgie, la reine en cra une autre, plus
largement ouverte aux nobles, sorte d'cole palatine assez semblable 
celle qu'avait voulu instituer Alphonse le Savant et qui suivait la
Cour dans ses dplacements, tantt  Tolde, tantt  Valladolid,
tantt  Saragosse.

Pour diriger ce collge nomade on appela en Espagne un clbre rudit
milanais, Pierre Martyr d'Angleria, qui russit presque ds le
commencement  inspirer le got des lettres  ces jeunes seigneurs,
autrefois ddaigneux de tout ce qui ne touchait pas au mtier des
armes[164]. Ma maison, crivait-il quelques annes aprs son
arrive[165], ma maison est pleine, du matin au soir, d'adolescents
pleins de feu. Notre reine, modle de toutes les vertus, a voulu que
son proche parent le duc de Guimaraens[166] et le duc de Villahermosa,
neveu du roi, restent toute la journe sous mon toit. Cet exemple a
t suivi par les principaux cavaliers de la Cour, qui assistent  mes
leons en compagnie de leurs prcepteurs et les repassent le soir avec
eux dans leurs propres quartiers.

  [164] Pierre Martyr, _Epist._ 102 (avril 1492).

  [165] _Epist._ 115 (1er sept. 1492).

  [166] D. Juan de Portugal, duc de Braganza y Guimaraens.

Ces principaux cavaliers de la Cour, nous les connaissons par la
correspondance suivie qu'ils entretinrent dans la suite avec leur
matre: c'taient D. lvaro de Silva, le marquis de Mondejar et ses
frres, D. Garca de Toledo, D. Pedro Girn, D. Pedro Fajardo,
seigneur de Carthagne, les plus grands noms d'Espagne. Aussi Pierre
Martyr pouvait-il crire plus tard, avec plus de conviction que de
got: Les premiers seigneurs de Castille se sont presque tous
abreuvs  mes mamelles littraires[167].

  [167] _Suxerunt mea litteralia ubera Castellae principes fere
  omnes._--_Epist._ 662 (1520).

Vers 1496, la reine adjoint  Pierre Martyr un autre humaniste
italien, dont la collaboration lui fut prcieuse et qui devait lui
succder. Lucio Marineo avait t ramen de Sicile, douze ans
auparavant, par l'amiral D. Fadrique Enrquez et il avait jusque-l
enseign les lettres latines  l'Universit de Salamanque. Il continue
cet enseignement dans le Collge Noble et il y a, entre autres lves
de marque, D. Diego de Acebedo, comte de Monterey, et D. Juan
d'Aragon, proche parent du Roi Catholique.

Cette cole du Palais modifie trs rapidement les moeurs et les
dispositions des gens de cour. A l'imitation d'Isabelle qui continue
d'encourager les travaux de l'esprit et qui honore toutes les formes
du savoir[168], toute la haute socit commence  se piquer
d'humanisme: On s'habitue  ne plus tenir pour noble quiconque montre
de l'aversion pour les tudes[169].

  [168] Antonio de Nebrija lui ddie sa _Grammaire latine_ et sa
  _Grammaire espagnole_, Rodrigo de Santaella son _Vocabulaire_,
  Alonso de Crdoba ses _Tables astronomiques_.

  [169] Paul Jove, _loge de Nebrija_.

Parmi ceux qui s'appliquent, suivant l'exemple des anciens Romains, 
associer la gloire littraire  la gloire des armes[170], on compte
le duc d'Albe D. Fadrique de Toledo, le marquis de Denia D. Bernardo
de Rojas, qui se met,  soixante ans,  apprendre le latin; D.
Francisco de Ziga, comte de Miranda; D. Diego Sarmento, comte de
Salinas. Diego Lpez de Toledo, commandeur de l'ordre d'Alcntara,
traduit les _Commentaires_ de Csar, Diego Guilln de vila les
_Stratagmes_ de Frontin, Alonso de Palencia les _Vies_ de Plutarque,
tous ouvrages bien faits pour plaire  des gentilshommes guerriers.
D'autres mettent en espagnol Juvnal, Ptrarque et le Dante: car la
posie aussi fleurit  la Cour, et parmi les auteurs du _Cancionero
general_ on pourrait retrouver presque tous les grands noms de cette
poque.

  [170] Juan Gins de Seplveda, Prologue du _Democrates_.

Les dames,  leur tour, se prennent d'une belle ardeur pour l'tude.
Clemencn a donn la liste, qui est fort longue, de celles qui
poussrent alors leur instruction bien au del des limites
ordinaires[171]. On y relve les noms de Doa Mara de Mendoza, qui
sut le latin, mme le grec; de la comtesse de Monteagudo et de Doa
Mara Pacheco, qui toutes deux n'avaient qu' suivre des exemples
domestiques, puisqu'elles taient les petites-filles du marquis de
Santillane; de Doa Juana de Contreras, qui fut l'lve et l'amie de
l'rudit Lucio Marineo.

  [171] _Elogio de la Reina catlica_ (_Bibl. de la R. Acad. de la
  Hist._, t. VI.)

Aprs la reine Isabelle, personne n'a plus favoris ces progrs de
l'humanisme que les grands prlats qui ont alors honor le clerg
espagnol. Stimuls par l'exemple des vques et des cardinaux
italiens, ayant quelquefois pris eux-mmes en Italie l'amour des
lettres et des arts[172], ils comprennent des premiers ce que
l'Espagne peut gagner  cette renaissance et aussi quel intrt
l'glise peut avoir  la diriger. Leurs normes revenus leur
permettent de jouer aisment le rle de Mcnes: ils collectionnent
les manuscrits et les livres, encouragent l'tablissement des
imprimeries, stimulent les recherches scientifiques, comme D. Fernando
de Talavera, archevque de Grenade, comme D. Juan de Ziga,
grand-matre de l'ordre d'Alcntara, protecteur et ami de Nebrija; ils
fondent des Collges, comme le cardinal de Mendoza[173], ou des
Universits, comme le cardinal Jimnez.

  [172] Comme, par exemple, D. Alonso de Fonseca, archevque de
  Santiago.

  [173] D. Pedro Gonzlez de Mendoza, que la faveur des Rois
  Catholiques fit appeler le troisime roi d'Espagne. Lettr du
  premier mrite, form ds sa jeunesse par les plus srieuses
  tudes, ce fut lui qui fonda  Valladolid le magnifique _Colegio
  mayor de Santa Cruz_.

       *       *       *       *       *

Ces puissantes influences, ces exemples venus de si haut propagent
rapidement dans la Pninsule le got et le respect des tudes.
L'Espagne accueille avec confiance la nouvelle culture que la Cour
honore, que l'glise protge et qui lui arrive de cette Italie 
laquelle une sorte de parent l'attache, qu'elle s'est habitue 
respecter comme le centre du monde chrtien. La prosprit dont jouit
alors le royaume favorise cette diffusion de l'humanisme et du savoir.
La jeunesse, riche ou pauvre, est porte, comme par un courant trs
fort, vers les coles dont le nombre s'accrot sans cesse et mme,
nous l'avons vu, au del des besoins. Dans ces coles un souffle
nouveau ranime les ardeurs et rajeunit l'antique doctrine. C'est le
moment, unique dans l'histoire, o l'Espagne semble vouloir rivaliser
d'activit scientifique avec les grandes nations.

Des matres comme le franciscain Fr. Luis de Carvajal, comme
l'augustin Fr. Lorenzo de Villavicencio, comme le dominicain Francisco
de Vitoria, s'appliquent  rformer les mthodes d'enseignement de la
thologie et annoncent les Domingo de Soto, les Melchor Cano, les Luis
de Granada, les Luis de Len.

Des juristes comme Juan Lpez de Palacios Rubios, Antonio de Nebrija,
Antonio Agustn, Antonio Gouvea, Diego de Covarrubias y Leyva, des
canonistes comme Antonio de Burgos, Francisco de Torres (_Turriano_),
J. Gins de Seplveda, apportent dans l'tude du droit des ides plus
leves et une critique plus exacte.

La philologie classique progresse encore plus sensiblement. De grands
travailleurs, entreprenants et originaux, explorent tour  tour tous
les domaines de l'rudition et laissent des oeuvres durables.

Tel cet Antonio de Nebrija qui fut le plus grand ouvrier de la
Renaissance espagnole, esprit vritablement encyclopdique que
nous avons dj cit parmi les restaurateurs de la science du
droit, que l'on pourrait encore compter, pour son _Lexicon artis
medicamentariae_, parmi les rnovateurs des sciences mdicales, mais
qui se consacra plus spcialement  l'tude des langues hbraque,
grecque, latine et castillane, le premier des lexicographes et des
grammairiens de son temps, sorte de Pic de la Mirandole qui aurait pu
traiter, lui aussi, _De omni re scibili_.

Aprs avoir tudi cinq ans  Salamanque, proccup, nous dit-il
lui-mme, de sortir de l'ornire commune et d'aller puiser aux vraies
sources du savoir, il partit pour l'Italie, non pas pour y gagner
des rentes ecclsiastiques ou pour en rapporter les formules de l'un
et l'autre droit, mais pour en ramener dans sa terre natale ces nobles
exils: les grands matres de l'antiquit classique[174].

  [174] _Dictionarium ex Hispaniensi in Latinam sermonem,
  interprete Aelio Antonio Nebrissensi_, Salamanque, 1494: Ddicace
  (_Cl. Johanni Stunicae epistola hispano-latina_).
Pendant dix ans, de 1452  1462, il y travailla avec la ferveur
heureuse et passionne d'un nophyte qui a retrouv ses dieux.
Boursier du fameux collge Saint-Clment de Bologne, ouvert depuis
un sicle dj  la jeunesse espagnole, il y reut particulirement
les leons de Galeotto Marzio. Il ne revint dans son pays que
lorsqu'il se sentit capable d'y rpandre la bonne parole.

Il professa quelque temps  Sville, o l'avait appel l'archevque
Fonseca; mais de mme que Pierre et que Paul, princes des Aptres,
allaient combattre la religion des gentils, non pas dans les bourgs et
dans les campagnes, mais dans Athnes, dans Antioche et dans Rome,
c'est dans la capitale intellectuelle de l'Espagne,  Salamanque,
qu'il voulut faire triompher sa doctrine et draciner la
barbarie[175].

  [175] _Ibid._

Ce fut l en effet que, pourvu d'une double chaire, il engagea un long
combat contre l'antique routine et russit enfin  faire prvaloir les
mthodes et l'esprit des grands humanistes italiens, de Georges
Merula, de Philelphe le Jeune, de Franois de Noles. Malgr les
protestations qui s'levrent un peu partout, et surtout  Valence, il
arracha des mains de la jeunesse les rudiments gothiques, la grammaire
de Pastrana, celle d'Alexandre de Villedieu, le _Catholicon_ et le
grcisme monstrueux d'brard de Bthune[176]. Sa grammaire castillane,
qui fixait une langue moderne, sa grammaire latine, qui marquait une
rvolution dans l'tude des langues anciennes, parurent toutes deux
avant la fin du quinzime sicle, alors qu'rasme n'tait encore qu'un
enfant[177].

  [176] L. Massebieau, _Les colloques scolaires du seizime
  sicle_. Paris, 1878, p. 161.

  [177] On trouvera un tableau  peu prs complet de son norme
  production dans le _Specimen Bibliothecae Hispano-Majansianae_,
  sive Idea Novi Calalogi critici operum scriptorum hispanorum...,
  Hanoverae, 1753.--Cf. Antonio, _Bibliotheca hispana nova_, et
  Menndez y Pelayo, _Ciencia Espaola_, III.

Aprs Nebrija, un autre esprit universel, c'est ce Francisco Snchez,
_el Brocense_, dont Salamanque ne fut pas moins fire. Non content
d'enseigner la rhtorique et l'art de traduire, de classer d'aprs un
plan nouveau les rgles des syntaxes grecque et latine, il rdigea
dans son _Commentaire sur Horace_, une trs intelligente potique,
interprta pictte, entra fort heureusement dans le vritable esprit
de la philosophie picurienne et, abordant enfin la logique avec une
indpendance qui tonne, avec un beau ddain de l'opinion vulgaire, il
protesta vigoureusement contre les puriles traditions de la
scolastique[178].

  [178] Menndez y Pelayo, _Ideas Estticas_, II.

D'autres savants de moins haute envergure travaillent avec autant de
conscience dans des champs un peu plus limits. A Salamanque, le
Portugais Arias Barbosa explique les auteurs grecs et fonde une petite
cole d'hellnistes. Aprs lui, Hernn Nez, le Commandeur grec,
apporte aux mmes travaux tant de mthode et de prcision que de bons
juges[179] ont pu le compter parmi les grands philologues du seizime
sicle; il faut joindre  son nom celui de Juan de Mal-Lara, l'auteur
de la _Filosofa vulgar_, qui, aussi passionn que lui pour la
littrature classique, sait s'intresser comme lui  la posie
populaire et  la sagesse populaire de son pays.

  [179] Entre autres, M. Charles Graux.

L'Universit d'Alcal a aussi ses grcisants: Dmtrius de Crte,
tout d'abord, et le _Pinciano_, qui lui succde, Diego Lpez de
Ziga, Lorenzo Balbo de Lillo, les deux frres de Vergara.

Tous ces hellnistes sont naturellement aussi des latinistes et de
bons cicroniens, le latin tant essentiellement la langue
universitaire et le fondement mme des tudes. Ils sont aussi des
philosophes: car il n'est pas alors d'humaniste qui n'essaye
d'interprter  sa manire Platon et Aristote, ou mme de les
concilier, comme fera Sebastin Fox Morcillo de Sville. Aristote
surtout est une matire inpuisable; il reste le ple de toute
science, et longtemps encore il attirera avec la mme force les
esprits mme les plus opposs: aussi bien les exgtes, comme Arias
Montano, que les historiens, comme Seplveda.

Le mouvement scientifique est sans doute moins brillant. Dans ce
seizime sicle, qui vit tant de savants de gnie, tant d'initiateurs,
aux Cardan, aux Copernic, aux Corneille Agrippa, aux Paracelse,
l'Espagne ne peut opposer que des renommes de second ordre. Si Michel
Servet est Aragonais de naissance, c'est  Paris qu'il a tudi,
c'est  Vienne en Dauphin qu'il a dcouvert la petite circulation
du sang. Si Andr Vsale est le premier mdecin de la Cour d'Espagne,
c'est en Italie qu'il a poursuivi ses recherches et conquis la gloire.
Si Pedro Ciruelo et Juan Martnez Siliceo se font un nom dans les
mathmatiques, c'est  Paris qu'ils ont t les apprendre. Seule
l'histoire naturelle,  laquelle la dcouverte du Nouveau Monde ouvre
un immense domaine, prend alors dans la Pninsule un dveloppement
original et intressant.

Malgr ces lacunes, et quoique la tutelle de l'glise ne lui laisse
peut-tre pas toujours l'indpendance ncessaire, on peut dire qu'
cette poque privilgie l'enseignement suprieur a, comme les autres
forces de l'Espagne, puissamment manifest sa vitalit. Il faudra de
longues annes de despotisme troit et dprimant pour ralentir le
mouvement qui alors s'inaugure.

Et ce mouvement ne se limite pas absolument aux frontires du royaume.
Pendant un temps, d'ailleurs trop court, l'Espagne est en communition
intellectuelle avec les autres nations. Elle appelle des matres
trangers, de Grce, d'Italie, de France. Elle envoie des tudiants
dans les grandes Universits d'Europe, particulirement dans le
Collge form  Bologne par le cardinal Albornoz, et surtout  Paris.
Elle y envoie mme des matres:  Oxford et  Cambridge,  Padoue et 
Rome,  Paris,  Bordeaux,  Toulouse, dans les Pays-Bas, en Lithuanie
et en Bohme on peut trouver alors des professeurs espagnols.

Le plus clbre de tous est Luis Vives qui enseigna  Louvain, 
Oxford et  Bruges et fut avec rasme et Bud une des premires
lumires du sicle, esprit critique et conciliant, humaniste
aimable[180], pdagogue avis, un des prcurseurs de la psychologie
cossaise, rnovateur de la mthode avant Bacon et Descartes, dont on
a pu dire que par lui l'Espagne eut,  une certaine heure, la
prpondrance sur la rpublique des lettres latines comme elle l'avait
sur l'Europe politique[181].

  [180] Ses _Dialogues_ eurent dans toute l'Europe un succs au
  moins gal  celui des _Colloques_ d'Erasme.

  [181] L. Massebieau, _Les Colloques scolaires du seizime
  sicle_, p. 159.

Salamanque et les autres grandes Universits sont le centre de cette
vie dbordante. Toutes les classes de la socit leur donnent le
meilleur de leur jeunesse. Dans les archives de Salamanque, sur les
registres o s'inscrivent alors, chaque anne, sept mille tudiants,
on peut voir reprsentes toutes les grandes maisons d'Espagne: Lon,
Castille, Aragon, Tolde, Cordoue, Pimentel, Mendoza, Manrique, Lara,
Sandoval, Silva, Luna, Dvalos, Villena, Pacheco, Padilla, Maldonado,
Fonseca.

Ces jeunes seigneurs croient s'honorer en briguant les charges
universitaires, les fonctions de Recteur ou d'coltre[182]. Certains
mme se prsentent aux concours et montent dans les chaires. A
Salamanque, un petit-fils du bon comte de Haro, D. Pedro Fernndez
de Velasco, qui sera conntable de Castille, explique Ovide et Pline.
Plus tard, D. Alonso Manrique, fils du comte de Paredes, enseignera le
grec  Alcal.

  [182] En 1488, le _Maestrescuela_ tait un fils du duc d'Albe.

Des jeunes filles vont s'asseoir sur les bancs des Universits et
quelques-unes y professent, comme cette Doa Luca de Medrano que
Marineo entendit commenter des textes latins  Salamanque, ou cette
Francisca de Nebrija, fille de l'illustre rudit, qui, aux coles
d'Alcal, suppla quelque temps son pre dans la chaire de
rhtorique[183]. Les tudiants pauvres apportent aux tudes un zle
inaccoutum depuis que, par une mesure librale, qui malheureusement
ne sera pas longtemps observe, les Rois Catholiques les ont dispenss
des _propinas_ ou frais d'examen[184].

  [183] Nebrija avait en effet pass, nous l'avons dit, de
  l'Universit de Salamanque  celle d'Alcal.

  [184] En 1496.

Une lettre de Pierre Martyr nous montre quelle belle ardeur enflammait
cette jeunesse[185].

  [185] _Epist._ 57.

On l'avait souvent press de venir enseigner  Salamanque: il s'y
tait toujours refus; mais sur les instances de quelques professeurs,
dont deux au moins, Antonio Blaniardo et Lucio Marineo, taient ses
compatriotes et ses amis, il consentit  y faire une leon.

A deux heures de l'aprs-midi, nous raconte-t-il, on envoie des
crieurs annoncer dans la ville qu'un tranger va parler sur Juvnal.
C'tait un jeudi, jour o d'habitude il n'y a pas de cours 
l'Universit. Les tudiants accourent cependant en si grand nombre que
j'ai toutes les peines du monde  pntrer dans les coles. Il faut
que des docteurs s'arment de btons et de piques pour aider le bedeau
 m'ouvrir un passage. A force de cris, de menaces et de coups on
parvient  me faire un chemin jusqu'aux portes. L, je suis soulev de
terre par ces jeunes hommes et port jusqu' la chaire au-dessus des
ttes.

La bagarre a t si forte que bien des gens--Pierre Martyr rapporte
firement leurs noms--ont t  moiti touffs; on ne compte pas les
bonnets perdus, les manteaux dchirs. Le bedeau lui-mme a eu son
camail de pourpre arrach, et, ne pouvant le retrouver, il veut se le
faire rembourser par le professeur tranger, occasion de tout ce
dsordre.

Cependant, la leon commence. Pour mieux blouir son public, Pierre
Martyr demande  l'assistance de choisir le sujet qui lui plaira le
mieux. Lucio Marineo, avec qui a t arrange cette comdie, lui
dsigne la deuxime satire de Juvnal. Pierre Martyr parle donc de la
deuxime satire, et ce commentaire en latin d'un texte latin assez
difficile est cout pendant plus d'une heure avec un religieux
respect. Vers la fin pourtant, quelques trs jeunes gens, trouvant que
le professeur dpasse trop les limites ordinaires, commencent 
manifester leur impatience en frottant, suivant l'usage, leurs
souliers contre le plancher; mais les anciens les rappellent
violemment au respect des convenances. La proraison de Pierre Martyr
provoque un applaudissement universel, des trpignements
enthousiastes. Matres et tudiants le reconduisent jusqu' sa maison
comme un hros vainqueur, comme un dieu descendu de l'Olympe.

Quel triomphe pour l'humanisme! Aussi, en quittant Salamanque, ce
dvot fervent des bonnes lettres s'crie-t-il dans un grand mouvement
de gratitude: J'ai cru voir une nouvelle Athnes, j'ai cru voir un
nouveau Snat!

Son succs le rendait sans doute trop optimiste. Salamanque ne
ressemblait que de bien loin  la cit de Pricls et l'on n'y parlait
pas le latin comme dans la curie romaine. Lucio Marineo et Arias
Barbosa, qui la connaissaient mieux, se plaignaient au contraire qu'on
y maltraitait trop la langue de Cicron. Mais il est bien certain que
la jeunesse espagnole faisait en ce temps un gnral effort pour se
cultiver, pour s'intresser aux choses de l'esprit.

Elle ne devait pas s'entretenir bien longtemps dans ces dispositions
gnreuses.

Elle considrera bientt la science comme un moyen plutt que comme un
but, et on la verra s'attacher aux tudes plutt pour les carrires
qu'elles peuvent ouvrir que pour les joies qu'elles donnent. Ce n'en
est pas moins le grand honneur des Rois Catholiques d'avoir rompu pour
un temps une longue tradition d'indiffrence et d'indolence, et
l'Universit de Salamanque ne faisait que leur rendre un hommage bien
lgitime quand elle faisait sculpter leur image sur la grande porte de
ses _Aulas_.




II.

La Dcadence.




CHAPITRE PREMIER.

CAUSES DE DCADENCE: LE DESPOTISME DES ROIS ET LA TYRANNIE DE
L'GLISE.


Si l'on s'en tient aux apparences, le rgne de Charles-Quint et mme
celui de Philippe II semblent encore marquer pour les Universits
espagnoles un accroissement de prosprit.

On continue  ouvrir de nouvelles coles, qui ne font point de tort
aux anciennes, et dans les grands centres les Collges ne cessent de
se multiplier[186]. Les tudiants sont plus nombreux que jamais:
l'norme extension de la monarchie en augmentant le nombre des places
a augment aussi le nombre des candidats. Des matres remarquables
soutiennent encore le bon renom de l'enseignement et, somme toute, la
science espagnole ne se montre point indigne des grandes ambitions qui
soulvent alors tout le pays.

  [186] Voici, par exemple, la liste des Collges fonds, pendant
  ces deux rgnes, de 1516  1598, dans la seule ville de
  Salamanque:

   1517: _Colegio Mayor de Oviedo._--_Colegio de San Milln._

   1521: _Colegio Mayor del Arzobispo._

   1528: _Colegio de Santa Mara de Burgos._

   1534: Fondation par l'Empereur du Collge de l'Ordre de
   Santiago.--_Colegio de Santa Cruz de Caizares._--Collge militaire
   de l'Ordre de Saint-Jean.--Fondation du _Colegio Trilinge_ par
   l'Universit.

   1536: _Colegio de la Magdalena._

   1545: _Colegio de Santa Cruz de San Adrin._--_Colegio de la
   Concepcin (Hurfanos)._

   1552: Fondation des Collges militaires des Ordres de Calatrava et
   d'Alcntara.

   1560: _Colegio de Santa Mara de los ngeles._

   1567: _Colegio de los Verdes._

   1572: _Colegio de Guadalupe._

   1576: _Colegio de San Miguel._

   1592: Fondation par Philippe II du Collge des Nobles Irlandais.

Mais sous ces brillants dehors on peut dj deviner les germes de
dcadence. Le mouvement intellectuel se continue en vertu de la force
acquise; mais il va peu  peu se ralentir  mesure que la libert lui
manquera davantage. Les deux forces qui avaient le plus contribu 
donner une si forte impulsion aux esprits, la royaut et l'Eglise,
commencent, ds qu'clate la Rforme,  s'inquiter des progrs de
leur oeuvre. Une surveillance de plus en plus troite rprime toute
recherche un peu indpendante. Le Suprme Conseil de l'inquisition
tend sur l'enseignement un contrle qui le paralyse.

Ferdinand et Isabelle avaient exempt de tous droits les livres
trangers qui pntraient en Espagne, par la raison qu'ils
rapportaient  la fois honneur et profit au royaume en permettant aux
hommes de s'instruire. Le Saint-Office s'impose la tche d'examiner
tous les ouvrages imprims et fait publier en 1550 par l'Empereur son
premier _Index Expurgatoire_. A partir de ce moment, aucun ouvrage ne
peut plus tre publi dans la Pninsule sans une licence spciale:
aucun livre de France ou d'Allemagne ne peut passer la frontire sans
un permis de circulation. L'dit de 1558 punit de mort toute personne
qui vendra, achtera ou gardera en sa possession un volume prohib.
Plus tard encore, toujours pour viter la contagion du luthranisme,
Philippe II interdit  tout Espagnol d'aller tudier en pays tranger.

Comme l'hrsie a commenc  se propager dans le royaume parmi les
gens de savoir, c'est sur les matres les plus doctes que se portent
surtout les soupons. On voit avec effroi la perscution s'abattre sur
un homme comme Fray Luis de Len, pote minent, hellniste distingu,
hbrasant du premier mrite, une des gloires de Salamanque.

Dnonc  l'inquisition pour avoir reu des Flandres quelques livres
suspects, accus d'avoir voulu dpouiller le _Cantique de Salomon_ de
son sens mystique et surnaturel, il est conduit dans la prison de
Valladolid; aprs cinq annes d'examens et d'interrogatoires, il est
soumis  la question; relch enfin, faute de preuves, il vient
reprendre ses leons avec la mme quitude et la mme allgresse
d'me et, pour effacer d'un mot le souvenir de la dure preuve,
simplement, il recommence son cours par les paroles consacres: Ainsi
que je vous le disais hier...

De tels exemples sont bien faits pour rprimer tout esprit
d'initiative. Une inquitude universelle pse sur la pense. Les purs
rudits, dont les travaux semblent pourtant bien loigns des
questions de dogme, tremblent d'avoir, sans s'en douter, port quelque
atteinte  l'orthodoxie: de timides humanistes, en soumettant leurs
livres  l'examen du Saint-Office, s'excusent d'y avoir fait trop
d'allusions  la mythologie. Mme dans le domaine scientifique, toute
innovation semble dangereuse. En 1568, on s'tait avis d'ouvrir pour
la premire fois,  Salamanque, une salle de dissection: on la ferme
prudemment huit ans aprs et l'on supprime du mme coup l'enseignement
de l'anatomie.

Le rsultat d'une telle suspicion et d'une telle crainte, c'est que
l'enseignement se rtrcit, s'interdit toute libre chappe.

Au dehors rien n'est chang. Les Statuts ne sont pas modifis, ni la
forme des examens, ni les modes de recrutement des professeurs. Le
grand corps universitaire continue sa vie normale, il accomplit ses
fonctions avec la mme rgularit solennelle. Mais la flamme
intrieure s'est teinte, et aprs le trop court affranchissement
d'une Renaissance phmre on en revient insensiblement aux traditions
de l'enseignement scolastique. De nouveau le principe d'autorit
domine et strilise. Au commencement du dix-septime sicle, il y a
beaucoup plus d'tudiants en Espagne qu'il n'y en avait au
commencement du quinzime, il y a dix fois plus d'Universits; mais
pour les mthodes d'instruction il n'y a pas grande diffrence entre
ces deux poques: on a renou les deux bouts de la chane.

Au commencement du quinzime sicle, la raret et le prix lev des
manuscrits obligeaient le matre  dicter aux tudiants le livre de
texte dont il tait seul  possder l'exemplaire[187]. Au
dix-septime sicle, quoique l'imprimerie ait multipli les volumes,
on dicte de mme et le texte et le commentaire.

  [187] C'est pourquoi dans le langage des Ecoles le mot _lire_ est
  l'quivalent du mot _enseigner_.

On lisait dans les anciens Statuts: Chaque professeur est
formellement oblig d'interprter dans son cours l'esprit de l'auteur
dont sa chaire porte le nom: le professeur d'_Aristote_, l'esprit
d'Aristote; le professeur de _Saint-Thomas_, l'esprit de saint Thomas;
le professeur de _Scot_, l'esprit de Scot...--Dans les Statuts
rforms d'Alcal, nous retrouvons des instructions  peu prs
pareilles: Nous ordonnons que les rgents de philosophie soient tenus
de lire le texte mme d'Aristote, qu'ils doivent apporter en chaire et
lire  la lettre--sous peine d'amende--et qu'ils lisent d'une faon
mesure, sans trop de prcipitation ni de lenteur.

Cet troit assujettissement  des textes imposs qu'on subissait au
Moyen-Age par esprit de routine, on s'y rsigne maintenant par
prudence. Les anciens programmes, qu'on avait interprts plus
librement pendant un demi-sicle, sont appliqus de nouveau dans toute
leur rigueur: ils psent lourdement sur les tudes.

Prenons un colier espagnol, contemporain de Philippe III, qui vient
suivre les cours d'une grande Universit, Valladolid, Alcal ou
Salamanque. Il sait dj un peu de latin et a quelque teinture des
humanits. Il s'inscrira d'abord dans la Facult d'Arts, sorte de
Facult prparatoire, o on lui inculquera les prceptes de la
rhtorique, et il recevra pendant quatre ans les leons des
philosophes: la premire anne, il apprendra les _Smulas_ (ou _Petite
Logique_) de Pedro Hispano; la seconde anne, la suite de la Logique
dans les _Prdicables_ de Porphyre et les _Topiques_ d'Aristote; la
troisime anne, la Philosophie naturelle dans la _Physique_
d'Aristote, dans ses _Mtores_, dans son _Trait de l'me_; la
quatrime anne, il tudiera la _Mtaphysique_, du mme auteur[188].

  [188] Programmes d'Alcal.

Le voil imbu de tous les systmes aristotliques, embrouills
d'ailleurs par la manie scolastique des divisions et des subdivisions,
fausss par la proccupation constante de mettre d'accord cette
philosophie avec les principes de la religion rvle.

S'il passe en thologie, il y retrouvera Aristote, mais encore plus
dform, interprt en sens divers par des coles opposes. Selon ses
prfrences il pourra choisir entre les Dominicains qui suivent saint
Thomas, les Franciscains qui suivent Scot Erigne et les Jsuites qui
suivent Surez.

S'il prfre le droit civil ou le droit canon, il lui faudra, l
aussi, apprendre par coeur textes, gloses et commentaires.

S'il s'est tourn vers la mdecine, o l'on est encore fidle 
Hippocrate,  Galien et  Avicenne, c'est par les principes
d'Avicenne, d'Hippocrate et de Galien qu'il devra s'instruire dans
l'art de reconnatre les maladies et de les gurir.

Partout la mme tyrannie des textes, partout le mme enseignement,
servile pour le fond, minutieux dans la forme, plein de chicanes et
d'arguties. C'est cet enseignement qu'avaient condamn avec tant de
chaleur les grands humanistes comme Vives et le _Brocense_: il avait
repris ses traditions et son autorit. Incompatible par essence avec
toute libert d'examen, hostile  toute ide de progrs, il allait
pendant prs de deux sicles tenir les Universits espagnoles 
l'cart du monde, des progrs de la science, des grands mouvements de
la pense: il allait prolonger pour elles le Moyen-Age.




CHAPITRE II.

LA CONCURRENCE DE LA COMPAGNIE.


Des causes plus particulires ont ht en Espagne la dcadence des
Universits.

Une des premires, c'est la concurrence qu'a commenc  leur faire,
presque ds sa naissance, la puissante Compagnie de Jsus. Elle
s'introduit peu  peu dans toutes les villes importantes et y ouvre
ses coles. Avec une tnacit extraordinaire, malgr des rsistances
presque unanimes, elle s'efforce de prendre pied dans les grands
centres d'instruction et, au contraire des autres ordres qui profitent
des cours de l'Universit et augmentent le nombre de ses tudiants,
elle garde avec un soin jaloux, pour mieux leur imprimer sa forte
discipline, les jeunes gens qu'elle a conquis.

C'est le 27 septembre 1540 qu'une bulle de Paul III avait approuv la
fondation d'Ignace de Loyola. Ds 1544, la Socit de Jsus ouvre 
Valence une maison d'enseignement.

Elle lve  Alcal un superbe Collge qui domine les autres difices
par ses vastes proportions, par la majest de sa faade dcore de
statues et de colonnes. A Sville, elle achve de ruiner l'Universit
dj chancelante en fondant une maison non moins magnifique, que
Cervantes a pompeusement clbre[189] et un autre Collge dit des
_Becas coloradas_.

  [189] _Coloquio de los Perros._

A Salamanque, la Compagnie s'insinue plus discrtement et triomphe
avec plus de peine. Elle commence  s'tablir assez loin de la ville,
 Villamayor, puis plus prs,  Villasendin, dans les faubourgs;
quelques annes aprs, elle a franchi les murs, mais reste encore tout
prs de l'enceinte,  ct de la porte de San Bernardo. L'Universit,
les Collges, les communauts surveillent avec inquitude ses travaux
d'approche, et quand enfin, sre de son pouvoir, elle veut s'installer
 deux pas des coles, au coeur mme de la cit, elle se heurte  une
opposition formidable.

Mais elle a pour elle Philippe III et surtout la reine Marguerite qui
lui a dj promis 40,000 ducats pour sa future fondation[190]. Le roi
et la reine viennent eux-mmes  Salamanque pour essayer de dsarmer
les rsistances, et enfin, en 1617, malgr le Recteur et malgr le
Clotre des Docteurs, malgr les couvents, malgr le Chapitre, malgr
le Corps municipal et la noblesse, on pose la premire pierre du futur
Collge.

  [190] Elle en ajoutera 16,000, au moment de sa mort. (D. Diego de
  Guzmn, _Vida y muerte de D Margarita de Austria, reyna de
  Espaa_, Madrid, in-4, II Parte, p. 213.)

On a dmoli, pour lui faire une place, deux rues et deux glises; on a
failli dmolir aussi la ravissante maison _de las Conchas_, pour
laquelle les Jsuites avaient offert autant d'onces d'or qu'elle a de
coquilles sculptes sur sa faade; et sur cet espace immense on btit
le plus vaste difice de Salamanque. Il cotera 27 millions de raux,
aura plus de cinq cents portes, prs de mille fentres et pourra loger
pour le moins trois cents coliers.

Mais c'est  Madrid, dans la capitale mme du royaume, que la
Compagnie porte  l'enseignement universitaire le coup le plus
dangereux. En 1625, elle obtient de Philippe IV l'autorisation d'y
fonder son fameux Collge Imprial.

Il est assez curieux de voir par quelles raisons elle avait dmontr
au prince la ncessit d'un tel tablissement. Ce Collge,
disait-elle dans sa requte, ne fera pas double emploi avec les
Universits dj existantes parce que les grands personnages de la
Cour n'envoient aux Universits que leurs fils cadets qui ont besoin
de s'assurer des moyens d'existence en suivant la carrire des
lettres. Ils n'y envoient pas leurs fils ans, qui hriteront de
leurs biens et de leurs charges, et comme ceux-l sont destins 
servir l'Etat dans les grands emplois, ils ont, plus encore que les
autres, besoin d'tre bien instruits. Un autre argument, c'tait que
les Universits, s'attachant exclusivement aux tudes suprieures,
ngligeaient l'rudition et les langues qui sont un si bel ornement
pour les cavaliers et gens de noblesse[191].

  [191] _Fundacin de los estudios generales en el Colegio Imperial
  de los Jesutas de Madrid, hecha por Felipe IV en 1625. (Copia
  que se halla en el archivo del Exemo Sr. Duque de Frias.)_

Pour ces raisons et aussi pour la singulire dvotion qu'il portait 
saint Ignace, Philippe IV approuva pleinement le projet et accorda
expressment son patronage au nouvel tablissement en lui confrant le
titre d'_Estudios Reales_.

Les grandes Universits protestrent, comme on pouvait s'y attendre.

Au nom de leurs collgues de Salamanque et au leur, les professeurs
d'Alcal firent remettre au Roi un mmoire de quarante-deux pages o
ils affirmaient que la fondation d'un _Estudio general_ dans la
capitale mme du royaume tait dplace et dangereuse et qu'elle
aurait srement pour rsultat de ruiner l'enseignement universitaire.

Le Roi fit rpondre que cette plainte tait inconvenante et que rien
ne la justifiait, puisque le nouvel tablissement ne devait pas avoir
le droit de confrer les grades: il ordonna de dtruire immdiatement
tous les exemplaires du mmoire, dont on avait fait deux tirages[192].

  [192] La Fuente, _Historia de las Universidades_, III, p. 66.

Salamanque et Alcal n'eurent plus qu' se rsigner et  subir une
rivalit qui tait, quoi qu'on et dit, redoutable.

Avec ses six chaires de grammaire et de rhtorique, avec ses dix-sept
chaires d'enseignement suprieur, le Collge Imprial tait bien, en
effet, une Universit vritable. Mais au lieu d'tre comme les autres
Universits une corporation relativement indpendante et autonome, il
n'tait qu'une partie d'un tout troitement uni, soumis  une
direction unique. Il devait tre bien moins un centre de culture qu'un
instrument de domination.

Entre les habiles mains des Pres Jsuites, il devint rapidement
prospre, il fut bientt l'tablissement  la mode o, loin des
promiscuits fcheuses, la fine fleur de la noblesse vint se former
aux belles manires et chercher, sinon la science, du moins les
apparences du savoir. Ce fut la ppinire des hommes de Cour et des
politiques, des bons serviteurs du roi, dociles et point trop
scrupuleux[193]. Ainsi il enleva aux grandes Universits une bonne
part de cette aristocratique clientle dont elles taient si fires et
on peut dire qu'il les dcouronna.

  [193] La douzime chaire avait pour programme: d'interprter la
  _Politique_ et l'_Economique_ d'Aristote de manire  concilier
  la raison d'Etat avec la conscience, la religion et la foi
  catholique. (_Fundacin de los Estudios generales_... etc.) On
  avait dj beaucoup tir d'Aristote: mais ceci est assez nouveau.




CHAPITRE III.

INFLUENCE DES GRANDS COLLGES.


Une autre cause du dclin des coles, c'est,  n'en pas douter,
l'influence croissante et enfin tyrannique des Grands Collges,
_Colegios Mayores_, qui s'taient fonds sous leurs propres auspices.

Les prlats qui avaient cr ces riches tablissements avaient eu les
intentions les plus honorables et mme les plus touchantes. Ils
avaient voulu ouvrir une maison hospitalire  une lite de jeunes
gens pauvres et studieux, les mettre  l'abri des dures preuves et
des tentations de la vie d'tudiant, leur assurer au milieu des cits
bruyantes un asile confortable, silencieux, propice au travail, et
leur rendre ainsi abordable la carrire des places et des honneurs.

Leurs sages Constitutions avaient prvu les abus possibles, fix les
principes qui devaient prsider au choix des postulants, impos une
stricte discipline. Ces Constitutions n'taient pas seulement
prudentes, elles taient librales. Elles laissaient  l'tablissement
une autonomie trs relle, elles intressaient les boursiers  ses
destines en leur confiant le soin de veiller  sa prosprit et les
mrissaient ainsi par une responsabilit prcoce. Le Collge tait
comme une petite rpublique, qui se gouvernait, s'administrait, se
recrutait elle-mme. Il tait la demeure privilgie o l'aristocratie
du talent pouvait prendre conscience de sa valeur et s'opposer 
l'aristocratie de naissance, fire de ses pompeux cortges et de ses
palais.

Quand, par exemple, le haut et puissant seigneur D. Diego de Anaya
Maldonado, ancien vque de Tuy, d'Orense, de Salamanque, et enfin
archevque de Sville, fonda en 1401,  l'ombre des coles
Salmantines, le Collge de San Bartolom, il prescrivit
expressment[194] de n'attribuer la _beca_ de laine brune, signe
distinctif des futurs boursiers, qu' des jeunes gens de plus de
dix-huit ans, ayant dj fait preuve d'heureuses dispositions et de
qualits srieuses, pauvres (ils ne devaient pas possder plus de cent
ducats de rente) et enfin _limpios_, c'est--dire fils de vieilles
familles chrtiennes, ne pouvant pas tre mme souponnes d'avoir
jamais ml leur sang  celui des Maures ou des Juifs. Un boursier
n'tait admis qu'aprs qu'une minutieuse enqute avait t faite sur
ses origines, dans le lieu mme de sa naissance[195].

  [194] _Ordinationes et Constitutiones Reverendissimi in Christo
  Patris ac Domini Didaci de Anaya, Archiepiscopi Hispalensis,
  constituentis nobile collegium in Parochia Sancti Sebastiani
  situm._

  [195] La mme qualit de _limpieza_ tait d'ailleurs exige de
  tous les serviteurs de la maison: majordomes, secrtaires,
  procureur, mdecin, et mme du cuisinier et du porteur d'eau.

Pour assurer une rpartition plus gale, le fondateur recommandait
qu'on ne choist jamais plus d'un boursier dans la mme famille et
mme dans la mme ville.

La vie du Collge devait tre modeste et la table frugale. On prenait
les repas en commun; on se runissait galement le matin pour entendre
la messe dans la chapelle et au coucher du soleil pour y chanter le
_Salve_. Pendant la journe, on allait suivre les cours de
l'Universit ou l'on coutait les matres particuliers du Collge.
Tous les samedis, les quinze boursiers[196] s'exeraient ensemble 
la dispute. Chaque soir, avant de remonter dans leur chambre, ils se
groupaient un moment dans le salon: les anciens s'asseyaient, les plus
jeunes restaient debout et recevaient respectueusement les
observations de leurs ans sur les fautes qu'ils avaient pu
commettre.

  [196] Dix canonistes et cinq thologiens, y compris le Recteur et
  les trois conseillers qu'on lui donnait comme auxiliaires.

On ne pouvait sortir dans la ville sans tre accompagn d'un camarade
ou d'un domestique. Dans la maison et hors de la maison, on ne devait
parler que le latin, mme dans les conversations familires.

Chaque anne, les boursiers nommaient eux-mmes leur Recteur dont les
pouvoirs taient fort tendus, puisqu'il runissait dans ses mains
l'administration financire et la direction morale et qu'il avait, en
cas de faute grave, le droit d'exclusion[197].

  [197] La hirarchie des peines tait, il faut en convenir, assez
  mal tablie. Le premier et le second avertissements comportaient
  la privation de vin pendant une semaine; le troisime,
  l'exclusion dfinitive.

Tout d'ailleurs dans ce groupement dmocratique tait galement soumis
 l'lection: on lisait jusqu'au dpensier et jusqu'au cuisinier.
Enfin, privilge infiniment honorable, les boursiers taient chargs
de pourvoir eux-mmes aux vacances qui se produisaient parmi eux:
aprs avoir assist  la messe et discut les titres des candidats,
ils s'engageaient par serment  voter pour le plus digne et
choisissaient leur nouveau collgue dans la libert de leur
conscience.

Quand expiraient les huit annes, qui taient la dure ordinaire de la
bourse et le temps normal des tudes, le plus pauvre pouvait
rechercher les grades coteux de la licence et mme du doctorat: la
communaut payait encore pour lui toutes les dpenses[198].

  [198] Est-il besoin de faire remarquer combien ces Constitutions
  se rapprochent de celles qui rgissaient, au Moyen-Age, les
  Collges parisiens et particulirement la premire maison de
  Robert Sorbon?

C'est  peu prs sur ce modle que se constiturent dans la suite les
cinq autres grands Collges:  Salamanque, celui de Cuenca[199], celui
d'Oviedo[200], celui de l'Archevque[201];  Valladolid, celui de
Santa Cruz[202];  Alcal, celui de San Ildefonso.

  [199] Fond, en 1500, par D. Diego Ramrez de Villaescusa, vque
  de Cuenca.

  [200] Fond, en 1517, par D. Diego Minguez de Bendaa Oanes,
  vque d'Oviedo.

  [201] Fond, en 1521, par D. Alonso de Fonseca, archevque de
  Santiago, puis de Tolde.

  [202] Fond, en 1484, par le cardinal D. Pedro Gonzlez de
  Mendoza, archevque de Tolde.

Rgis par ces principes intelligents, soumis  ces austres
disciplines, ils eurent tous les six d'heureuses destines, fournirent
aux coles d'excellents lves et d'excellents matres,  l'glise des
prlats insignes et aux rois de bons serviteurs.

Pour ne parler que de ceux de Salamanque, en un demi-sicle, le
Collge de Cuenca donna  l'Espagne six cardinaux, vingt archevques,
huit vice-rois; le Collge d'Oviedo, trois gouverneurs de royaumes,
quatre Grands Inquisiteurs, soixante-sept vques, dix-neuf
archevques, quatre cardinaux et un saint.

Le Collge de San Bartolom put s'enorgueillir d'avoir nourri dans ses
murs San Juan de Sahagn, Aptre de Salamanque, Ange de paix et
Martyr de la Pnitence, et le fameux Tostado, le premier Salomon
d'Espagne et le deuxime du monde.

Au milieu du dix-septime sicle, sur cinq cents collgiaux qu'il
avait alors forms, il comptait: six cardinaux, quatre-vingt-quatre
archevques et vques, six Pres du Concile de Trente, huit
gouverneurs, neuf vice-rois, dix prsidents de Castille, vingt-quatre
prsidents de divers Conseils, sept Grands Inquisiteurs, douze
capitaines gnraux, dix-huit ambassadeurs, sans compter les
conseillers et auditeurs de la Sainte Rote, chanoines, grands
d'Espagne, _ttulos_ de Castille, commandeurs et chevaliers des Ordres
militaires[203]. Un proverbe disait: Bartolom remplit le monde,
_Todo el mundo est lleno de Bartolomicos_[204].

  [203] D. Francisco Ruiz de Vergara y lava, _Historia del Colegio
  Viejo de S. Bartolom, Mayor de la clebre Universidad de
  Salamanca_ (1661).--_Corregida y aumentada por_ D. Joseph de
  Roxas y Contreras. Madrid, 1766.

  [204] _Tesoro_ de Covarrubias, au mot _Bartolomico_.--Cf. Lope de
  Vega, _El Bobo del Colegio_, II, 4: FABIO. Quatre Collges, que
  l'on nomme les _Mayores_, portent au ciel cet difice
  (L'Universit de Salamanque).--GARCERN. Que de personnages
  fameux et insignes, qui se sont illustrs dans les Conseils du
  Roi ou dans les saints Ordres, sont sortis de ces maisons!

Malheureusement, pendant ces longues annes de prosprit, les Grands
Collges se modifirent profondment. On peut suivre dans leurs
Rglements les changements successifs qui finirent par en transformer
compltement le caractre.

C'est d'abord l'esprit mme de l'institution qui s'altre. On cesse
peu  peu d'imposer aux postulants la condition de pauvret. On
commence par accorder qu'ils pourront avoir deux cents ducats, puis
davantage. Des jeunes gens riches finissent par solliciter des bourses
et, comme ils sont bien soutenus, ils les obtiennent.--C'est alors la
discipline qui perd de sa rigueur: la vie devient plus luxueuse et
plus libre. De nouvelles prescriptions insres dans les Statuts, et
qui ne devaient pas tre inutiles, laissent deviner que le Collge
n'est plus comme autrefois une maison d'humilit et de vertu: Dfense
aux boursiers d'avoir des chevaux et des appartements dans la
ville.--Dfense aux boursiers de faire entrer dans le Collge aucune
femme suspecte, seule ou accompagne.--Dfense aux boursiers de
visiter les couvents de nonnes o ils n'ont pas une soeur ou pour le
moins une parente du troisime degr[205]... Naturellement, l'on
travaille moins depuis que la rgle est devenue plus indulgente; mais
les boursiers s'arrangent bientt de telle sorte qu'ils n'ont plus
besoin de travailler pour russir.

  [205] _Constitutiones et Statuta Collegii Divi Bartholomaei in
  Salmantina Universitate Majoris antiquiorisque._

Ils ont pris l'habitude d'entretenir  la Cour des reprsentants
attitrs ou _hacedores_, qui sont tous d'anciens lves du Collge et
restent en communication constante avec lui. Ces _hacedores_ sont en
gnral des personnages considrables. Par une sorte de contrat
tacite, ils s'engagent  rserver tout leur crdit  leurs jeunes
camarades,  les soutenir exclusivement quand une bonne charge se
trouve vacante, et, par contre, les jeunes camarades se font un devoir
de n'attribuer les _becas_[206] qui deviennent libres qu'aux fils,
parents ou protgs des _hacedores_.

  [206] La _beca_ est, on s'en souvient, l'charpe de drap de
  couleur, signe distinctif du boursier de Collge.

Le rsultat de cette ingnieuse convention, c'est, d'une part, que les
tudiants de famille modeste n'osent mme plus solliciter les bourses
des Grands Collges, certains qu'ils sont de ne pas tre choisis;
c'est, d'autre part, que les tudiants libres les plus mritants se
voient privs, par les intrigues des Collges et de leurs
reprsentants, de presque tous les emplois avantageux auxquels ils
auraient pu prtendre. C'est ainsi que des fondations qui avaient t
primitivement destines  corriger l'ingalit des fortunes et  aider
le mrite obscur finissent par favoriser la paresse, l'intrigue et le
npotisme et par devenir pour les riches et pour les puissants un
nouveau moyen de tout accaparer.

Ce n'est pas tout encore. Les _hacedores_ ne peuvent, quel que soit
leur zle, assurer chaque anne  tous les Collgiaux dont la bourse
expire une situation suffisamment avantageuse. Or, les Collges ne
veulent pas admettre qu'un des leurs dgrade, comme on dit, la
_beca_ en acceptant un poste de second ordre, tel qu'une cure, une
charge d'avocat ou quelque mdiocre office de judicature. Ils aiment
mieux le garder auprs d'eux et veiller  son entretien jusqu' ce
qu'on lui ait trouv quelque position plus honorable. L'ancien
boursier ne peut plus revenir au milieu de ses compagnons, puisque son
temps est fini. Mais on l'installe dans une maison voisine, loue ou
construite  cet effet, qu'on nomme _hospedera_ et o il prend place
parmi d'autres boursiers non pourvus qui sont les _huspedes_, les
htes[207].

  [207] D. Antonio Gil de Zrate, _De la Instruccin pblica en
  Espaa_, Madrid, 1855.

Ces _huspedes_, qu'entretient ainsi chaque Collge, mnent, en somme,
la vie la plus douce et la plus facile. Ils ont le vivre et le
couvert, ne vont  l'Universit que s'il leur plat, ne travaillent
qu' leur fantaisie, sortent et rentrent  leur heure. Beaucoup
trouvent l'auberge bonne et ne songent plus  en sortir. On en cite
qui y sont rests jusqu' l'ge de cinquante ans.

Or, ces ternels candidats, en raison mme de leur ge, exercent une
autorit considrable sur les jeunes boursiers, pour lesquels ils sont
cependant une lourde charge, et cette influence est tout  fait
fcheuse. Sans parler des mauvais exemples que parfois ils leur
donnent, ils dcouragent par leur scepticisme ceux qui arrivent avec
des intentions louables, ils leur persuadent qu'on ne peut se pousser
dans le monde que par la flatterie et les trafics d'influence, et ils
leur rptent le proverbe: _Ventura ayas, hijo, que poco saber te
basta_[208], autrement dit: Chance vaut mieux que savoir. Plus
encore, ils dveloppent outre mesure chez leurs cadets cette vanit
et cet esprit de corps qui leur assurent,  eux, une existence si
privilgie. Le plus vieux d'entre eux, qu'on appelle l'An, finit
par devenir le vrai chef du Collge. C'est lui qui suscite et dirige
les cabales. C'est lui qui mne la campagne lectorale lorsqu'un
boursier ou un ancien boursier se prsente pour une chaire des coles.

  [208] Mal-Lara, _Filosofa vulgar, Centuria novena_, 36. Mal-Lara
  commente ainsi ce dicton: Mon fils, aie des relations utiles,
  envoie des prsents aux seigneurs de la Cour, aie des lettres de
  recommandation, apprends  te faufiler: cela vaut mieux que
  d'tre savant.

A Salamanque, il arrive souvent qu'au moment des _Oposiciones_ les
quatre Grands Collges se coalisent. On en vient  ne plus considrer
le mrite des candidats, mais seulement leur origine. Tous ceux de la
maison qui sont dj entrs dans la place aident les autres sans
scrupule.

On retrouve  Alcal le mme sentiment de camaraderie mal comprise.
tant  l'article de la mort, un docteur de l'Universit, qui avait
t jadis collgial, fait venir son confesseur: Dans les affaires
d'lections, lui dit le saint homme, Votre Seigneurie n'a-t-elle pas 
se reprocher quelque injustice?--Mais non, mon Pre, lui rpond le
mourant avec une admirable inconscience: en ces cas-l, j'ai toujours
pris parti pour mon Collge!

Forts de leur solidarit, de leurs moyens d'action, de leurs relations
et de leurs patronages, les _Mayores_ commencent  vouloir rgenter la
rpublique universitaire.

A Alcal, San Ildefonso, qui avait ds le dbut une situation
prpondrante, prtend grer  sa guise les biens de l'Universit,
rgler les traitements des professeurs, crer ou supprimer des
chaires: son jeune Recteur s'arroge presque tous les pouvoirs
piscopaux et reconnat  peine la suprmatie de l'archevque de
Tolde.--A Valladolid, Santa Cruz est en guerre avec les matres et
docteurs et trouve un appui constant dans la Chancellerie royale, dont
presque tous les membres sont d'anciens lves de ce Collge.

A Salamanque, San Bartolom, Cuenca, Oviedo et l'_Arzobispo_
s'associent pour tyranniser les coles. Ils sont continuellement en
procs avec les petits Collges qu'ils veulent mener  leur fantaisie,
et surtout avec les Collges militaires qui osent s'galer  eux. Mais
c'est surtout avec les hauts dignitaires de l'Universit qu'ils se
querellent sans cesse sur des questions d'tiquette et de prsance.
Un jour, au cours d'un de ces conflits, on voit leurs boursiers
envahir, l'pe  la main, l'glise du couvent de Sainte-Ursule o se
trouvait runi le Clotre des docteurs, planter de force leurs
bannires sur le grand autel, blesser des officiers et des religieux.

En 1633, le _Maestrescuela_ Jernimo Manrique, pour le punir de
quelque mfait, consigne dans sa chambre un Collgial d'Oviedo.
L'tudiant s'insurge ouvertement contre cet arrt et s'en va se
promener en plein jour dans les rues de Salamanque. Le _Maestrescuela_
le rencontre et veut le faire apprhender au corps: mais il appelle 
son secours quelques camarades qui le dlivrent et rouent de coups
l'Ecoltre et ses officiers: le soir venu, ils vont mme dmolir sa
porte et envahir sa maison, o par bonheur il ne se trouvait pas.

Ces fcheux incidents sont souvent suivis de longues priodes
d'hostilit o toute la ville se divise en deux camps: d'un ct, le
gros des tudiants, les Collges militaires, les petits Collges et
presque tous les couvents, de l'autre les _Mayores_ et, avec eux,
l'aristocratie et les Jsuites.

Dcourag de voir sans cesse se renouveler de tels combats, un vieux
professeur de l'Universit s'cria un jour: Si maintenant je voyais
un ne entrer dans la chapelle de Santa Brbara[209] avec la _beca_
d'un grand Collge, je n'oserais plus le trouver mauvais!

  [209] C'est une chapelle de la Vieille Cathdrale de Salamanque
  o avaient lieu les examens de licence.

Ces grandes communauts sculires, qui avaient t pour les
Universits des auxiliaires prcieux, devinrent ainsi pour elles une
perptuelle occasion de trouble et de discrdit: elles y
introduisirent de fatales tendances, elles contriburent  en diminuer
le prestige.




CHAPITRE IV.

LUTTES INTRIEURES DES UNIVERSITS ET DSORDRES DES TUDIANTS.


Une dernire raison de la dcadence des Universits ce sont les luttes
et les dsordres qui commencent ds la fin du seizime sicle  y
dsorganiser les tudes.

Ici, les matres et les docteurs ont de longs dmls avec les
Municipalits, les vques et les Chapitres. L, les ordres religieux
bataillent les uns contre les autres et se disputent des chaires. A
Valence,  Valladolid,  Salamanque, les Thomistes et les Suaristes
engagent des combats sans fin. A Saragosse, une chaire de philosophie,
qualifie d'indiffrente, et qui n'tait rserve spcialement 
aucune cole, est convoite galement par toutes. Les Franciscains ou
Scotistes, qui n'ont pas de cours  eux, la rclament assez justement.
Mais les Jsuites[210] et les Dominicains, qui ont dj un
professeur, aimeraient bien en avoir deux. Tout le monde prend parti
dans la querelle, les tudiants, les bourgeois, les autorits et mme
la Cour; elle ne se termine qu'au bout d'un sicle, par le triomphe
des Franciscains[211].

  [210] C'est seulement pendant la minorit de Charles II que la
  reine rgente, Marie-Anne d'Autriche, laissa pntrer dans les
  grandes Universits l'enseignement des Jsuites: elle fit crer
  pour eux des chaires o l'on devait expliquer la doctrine de
  Surez.

  [211] Gil de Zrate. _De la Instruccin Pblica en Espaa._

Depuis que les bons emplois s'obtiennent surtout par la faveur et
deviennent en quelque faon le monopole d'un petit nombre de
privilgis, les tudiants ne travaillent plus gure: ils aiment mieux
jouir agrablement d'une vie indpendante, s'en remettant au hasard ou
 leurs protecteurs du soin de leur fortune. Ils arrivent d'ailleurs
de plus en plus jeunes aux coles, quelques-uns ds l'ge de treize
ans. Ces adolescents ne sont gure capables de rsister aux
tentations. Ils deviennent de bonne heure grands donneurs de srnades
et, comme dit Cervantes, grands escaladeurs de toute fentre o se
montre une coiffe[212]. A Alcal, o le voisinage de la capitale
exerce un attrait bien fort[213], les tudiants sont toujours sur la
route: les jours o il y a  Madrid courses de taureaux ou de _caas_,
il n'y a plus un seul colier dans les clotres[214].

  [212] _La Ta Fingida._

  [213] L'Universit d'Alcal, dira plus tard Torres, ne pourra
  jamais vivre pure ni saine, parce que les vapeurs de la Cour lui
  feront toujours le teint blme et l'humeur cacochyme. (_Obras_,
  t. II: _Sueos morales_, p. 124.)

  [214] Lujn de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida del pcaro
  Guzmn de Alfarache_, cap. VI.

La race entreprenante des _pcaros_ crot en nombre et en audace. Le
centre de leurs oprations est  Alcal la porte de Madrid, 
Salamanque le quartier des abattoirs; c'est l qu'ils mditent les
bons coups et organisent les rapines. Leur conduite devient si
intolrable qu'en 1645, on nomme une Commission charge de suspendre
pour eux les privilges universitaires et de les soumettre au droit
commun[215]. Mais les mesures auxquelles elle s'arrte reoivent 
peine un commencement d'excution et les chevaliers de la _Tuna_
continuent  poursuivre leurs prouesses et  faire des proslytes.

  [215] Attendu, dit la Commission dans son Rapport, attendu qu'on
  voit s'inscrire sur les registres des Universits beaucoup de
  jeunes gens de plus de vingt ans qui n'ont aucune intention
  d'tudier et qui, en effet, n'tudient jamais; attendu que ces
  jeunes gens ne se soucient que de faire les bravaches et de mener
  une vie de dsordre et d'aventure, qu'ils peuvent ainsi corrompre
  les tudiants d'un ge plus tendre.....

  Par ces motifs, la Commission met l'avis qu'on ne puisse se faire
  immatriculer sans prsenter un certificat de grammaire, que les
  coliers de plus de vingt ans soient tenus de passer un examen, de
  montrer leurs cahiers de cours et de prouver qu'ils savent le
  latin,--sous peine d'tre livrs au Corregidor pour qu'il les
  arrte comme vagabonds et les envoie servir aux armes.

  Cit par La Fuente, _Historia de las Universidades_, III, p. 95.
  Ces faits sont maintes fois confirms par les lettres qu'crivait
  alors de Salamanque le Pre Jsuite Andrs Mendo au P. Pereira, de
  Sville.

D'autres tudiants, plus authentiques, provoquent de temps en temps de
terribles scandales. En un pays o les passions sont si vives et
l'amour-propre si irritable, tant de jeunes gens d'origines si
diffrentes ne pouvaient toujours vivre en parfait accord. Ds que
l'Universit cesse d'tre assez forte pour modrer leur ardeur
turbulente, on voit se multiplier les guerres de nations[216].

  [216] Chaque nation avait son cri de ralliement. Les tudiants
  de Castille criaient: _Viva la espiga!_ (Vive l'pi!), ceux
  d'Andalousie: _Viva la aceituna!_ (Vive l'olive!), ceux de
  l'Estremadure: _Viva el chorizo!_ (Vive le saucisson!).

Les Andalous, querelleurs et vantards, ne peuvent jamais s'entendre
avec les gens du Nord: leurs ennemis naturels sont les Biscayens,
froids, lourds et rancuneux. Une plaisanterie, un mchant propos
suffisent  mettre aux prises les coliers des deux provinces: ils se
battent pendant des journes entires; le lendemain, chaque parti
recueille ses blesss, ensevelit ses morts, et souvent, au retour des
funrailles, les deux troupes rivales en viennent encore aux mains.

Quelquefois aussi ce sont des rvoltes gnrales qui clatent. Il y en
eut une  Salamanque,  la fin du seizime sicle, parce que le bruit
avait couru qu'on allait transporter  Rome les dossiers des archives
universitaires. Mais les faits les plus graves, ceux qui font le plus
de tort aux coles, ce sont les luttes sanglantes des tudiants et des
bourgeois.

Depuis des sicles, les tudiants vivaient en assez mauvais termes
avec la population civile. On raconte que le vieil _Estudio_ de
Palencia avait jadis clos ses portes  la suite d'une bagarre entre
les coliers et les habitants. A Valence,  Saragosse,  Valladolid,
cits riches et fortes, qui n'avaient pas besoin des coles pour
prosprer, les tudiants n'auraient pas os troubler trop ouvertement
la tranquillit publique. Mais  Salamanque et  Alcal, o une bonne
partie de la ville vivait de l'Universit et bnficiait de ses
privilges[217], ils se considraient comme des matres absolus et
leur insolence ne connaissait pas de limites. Au milieu du
dix-septime sicle, quand rien ne les retint plus, ils allrent si
loin que l'on songea srieusement, et  deux reprises,  fermer
l'Universit d'Alcal. A Salamanque, les bourgeois, dont la patience
n'tait pas moins lasse, se rsolurent  se dfendre eux-mmes. Ils
rpondirent assez brutalement aux ordinaires provocations. Les
coliers essayrent de se venger et il arriva que, plusieurs jours de
suite, on se battit dans les rues.

  [217] Ce n'taient pas seulement les serviteurs des tudiants qui
  profitaient du _faero_ universitaire, mais aussi leurs logeurs,
  leurs fournisseurs de toute sorte, les muletiers et les
  voituriers qui leur apportaient des vivres. Du temps o il y
  avait  Salamanque sept mille tudiants, dix-huit mille noms
  taient inscrits sur le registre-matricule des coles. (Gil de
  Zrate, _op. cit._, II, p. 264.)

En 1644, les deux nations de Biscaye et de Guipzcoa, traversant la
_Plaza Mayor_, se prennent de querelle avec les gens de la ville. Le
Corregidor intervient: il reoit une balle dans une jambe. Les
tudiants sont poursuivis par la foule jusqu' la place de la _Yerba_
et, de l, jusqu'au couvent de la _Madre de Dios_. L ils s'arrtent,
font face  leurs adversaires et tuent deux bourgeois; mais un des
leurs est saisi, entran en prison et soumis aussitt  la torture.

Le lendemain, les habitants fort excits font sonner le tocsin: ils
marchent sur les coles, pntrent violemment dans le clotre,
poursuivent sous le portique et jusque dans les salles de cours les
tudiants surpris. Pour les calmer, l'coltre se montre  une
fentre: on tire sur lui plusieurs coups de pistolet. D'autres bandes,
pendant ce temps, vont casser les vitres des Grands Collges et font
la chasse  tous les coliers qui se risquent dans les rues.

L'tudiant pris dans la premire chauffoure est livr en hte  la
justice civile, contrairement au privilge universitaire, et condamn
 mort, malgr l'intervention de l'vque. Le malheureux subit le
supplice du garrot, sur le balcon du Corregidor, en prsence d'une
foule immense et sans qu'on lui ait voulu donner le viatique.

Un grand nombre de ses camarades s'arment pour le venger, tandis que
les plus craintifs s'enfuient de Salamanque. Pendant toute une
semaine, les deux partis continuent  changer des coups de pistolet
et des coups de couteau jusqu' ce qu'arrive de Madrid un alcade de la
Cour qui fait pendre ou fouetter de verges les batailleurs les plus
acharns et rtablit ainsi la paix.

On devine quel discrdit pouvaient jeter sur les Universits d'aussi
graves dsordres, bientt connus dans tout le royaume. Les familles
s'effrayaient de toutes ces scnes de violence et les Jsuites
opposaient  de pareils tableaux la paix sereine de leurs maisons.




CHAPITRE V.

  DCLIN RAPIDE DES UNIVERSITS.--L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE AU
    DIX-SEPTIME ET AU DIX-HUITIME SICLES.

La surveillance de plus en plus troite et mfiante de l'glise,
l'absolutisme des rois qui abaisse le niveau intellectuel de la
nation, l'hostilit de la Compagnie de Jsus, la tyrannie des Grands
Collges, les querelles intrieures et le relchement de la
discipline, voil bien, semble-t-il, les principales raisons qui ont
prcipit la dcadence des Universits espagnoles.

Ds la fin du dix-septime sicle, cette dcadence est complte.

Le nombre des tudiants a prodigieusement diminu. Salamanque en
comptait, en 1566, sept mille huit cents; en 1620, elle en avait
encore quatre mille. En 1700, elle n'en a plus que deux mille, et vers
le milieu du dix-huitime sicle, il n'en restera gure plus de quinze
cents. On peut juger par l de la dchance des autres coles qui,
elles, ne sont pas soutenues par les souvenirs d'un long pass de
gloire.

L'enseignement, dj fort espac, est coup par des congs de plus en
plus nombreux. Dans certaines Universits, les cours vaquent une fois
de plus par semaine, pour que les tudiants puissent se raser (_da
de barba_).

D'ailleurs, quand les coles sont ouvertes, on n'y va que de temps 
autre; c'est  peine si l'on est plus rgulier pendant les mois qui
prcdent les examens: pour obtenir les certificats d'assiduit qui
sont alors ncessaires, il suffit de faire attester par trois
camarades complaisants qu'on a suivi les cours en leur compagnie.

Aussi l'ignorance est-elle extrme. Dj, au dix-septime sicle, l'on
connaissait des tudiants qui, aprs quinze ans d'inscriptions, ne
savaient ni lire ni crire[218]. Un sicle plus tard, il y en a bien
davantage.

  [218] Lujn de Sayavedra, _Alfarache_, II, cap. VI.

On pourrait cependant citer quelques rares Collges o l'on travaille
un peu; mais le seul exercice auquel on s'y livre est l'argumentation
ou dispute, exercice scolastique fait pour fausser le jugement plus
que pour aiguiser l'esprit et que les humanistes avaient jadis
violemment condamn. On le pratique exactement comme au Moyen-Age[219]
et on s'y intresse encore parce qu'il stimule fortement
l'amour-propre et tourne mme au jeu violent[220].

  [219] On met son honneur  trouver des questions sur les
  propositions les plus simples. Sur ces seuls mots: _scribe mihi_,
  on posera une question de grammaire, de dialectique, de physique,
  de mtaphysique. On ne laisse pas l'adversaire s'expliquer. S'il
  entre dans quelques dveloppements, on lui crie: Au fait! au
  fait! Rponds catgoriquement! On ne s'inquite pas de la
  vrit; on ne cherche qu' dfendre ce qu'on a une fois avanc.
  Est-on press trop vivement? on chappe  l'objection  force
  d'opinitret; on nie insolemment; on abat aveuglment tous les
  obstacles en dpit de l'vidence. Aux objections les plus
  pressantes, qui poussent aux consquences les plus absurdes, on
  se contente de rpondre: Je l'admets, car c'est la consquence
  de ma thse. Pourvu qu'on se dfende consquemment, on passe
  pour un homme habile.

  La dispute ne gte pas moins le caractre que l'esprit. On crie 
  s'enrouer, on se prodigue les grossirets, les injures, les
  menaces... Quelquefois la dispute dgnre en rixe et la rixe en
  combat... (Luis Vives, _De causis Corr. Art._ (d. Basil., I, p.
  345), rsum par Ch. Thurot, _De l'Organisation de l'enseignement
  dans l'Universit de Paris au Moyen-Age_; Paris, 1850, p. 89.)

  [220] On peut trouver un exemple d'un tel jeu dans _El Bobo del
  Colegio_, de Lope de Vega, o deux tudiants, Gerardo et Riselo,
  argumentent l'un contre l'autre sur la question de savoir si les
  corps clestes sont anims ou non.

Les professeurs ne sont gure plus instruits que leurs lves.

Pour le grec, il y a longtemps qu'on en a abandonn presque
compltement l'tude. A l'poque de Lope de Vega, les ignorants se
vantaient volontiers de pouvoir le lire, parce que, personne ne
l'entendant, on ne pouvait les prendre en flagrant dlit de
mensonge[221]. Le mme Lope nous raconte qu'un professeur de grec
d'Alcal, originaire du Guipzcoa, vit un jour entrer dans sa classe
une compagnie de gens de la Cour. Fort gn par cette visite, il se
risqua  parler devant eux, non le grec, puisqu'il l'ignorait, mais le
basque que ces cavaliers ne devaient pas connatre davantage. Il fut,
en effet, si peu compris, qu'on allait lui faire un renom
d'hellniste, quand le secrtaire d'un des seigneurs, qui tait, par
malheur, des Provinces, rvla la supercherie[222]. Au dix-huitime
sicle, les professeurs de grec n'auraient peut-tre pas eu autant de
prsence d'esprit, mais ils ne savaient pas mieux leur langue.

  [221] Lope de Vega, _Pobreza no es vileza_ (_Comed._ IV, 248.)

  [222] _El Verdadero Amante_, ddicace.

L'on enseigne encore le latin parce que les tudiants ecclsiastiques
ne peuvent pas s'en passer: mais c'est un latin barbare qui convient
tout au plus aux disputes et controverses. Il n'y a presque plus de
cours de philosophie. Il n'y a plus de cours de droit civil ni de
droit canon[223], du moins de cours rgulier et srieux.

  [223] Prez Bayer, _Memorial por la libertad de la literatura
  espaola.--Diario histrico_. (Ms. de la _Biblioteca Nacional_ de
  Madrid.)

Les dominicains, bndictins, jsuites et franciscains, qui occupent
rgulirement les chaires attribues aux diverses coles thologiques,
sont presque seuls  reprsenter l'enseignement littraire[224].

  [224] _Ibid._

Quant  l'enseignement scientifique, il est plus pitoyable encore. Les
cours de mdecine, que l'on suit toujours, puisqu'il faut bien qu'il y
ait des mdecins, ne sont qu'une suite de dfinitions, de divisions,
d'aphorismes emprunts aux anciens, de recettes et de superstitions
ridicules, d'incertitudes et d'erreurs[225]. On ose  peine croire
 la circulation du sang et on est encore persuad que la nature
a horreur du vide. Salamanque reste pendant cent cinquante ans
sans pouvoir trouver un professeur capable d'enseigner les
mathmatiques[226].

  [225] _Vida, Ascendencia, Crianza..... de el doctor Don Diego de
  Torres_; Salamanca, 1752, p. 141.

  [226] _Ibid._, p. 58.

Celui qu'elle rencontre  la fin est l'tre le plus singulier du
monde. Comme, avant notre Rousseau, il a pris soin de livrer au public
ses _Confessions_, nous sommes trs bien renseigns sur son ducation,
sur la nature de ses travaux, sur tous les incidents de sa carrire.
Comme d'ailleurs il passa dans toute l'Espagne pour un homme
suprieur, on peut voir par cet exemple comment on se prparait dans
ce temps-l aux hautes tudes et  quel prix l'on pouvait se faire une
rputation de savoir.

N,  Salamanque mme, d'une famille plus que modeste, nomm, par
charit, boursier d'un petit Collge, D. Diego de Torres se montre ds
l'abord l'colier le plus paresseux et le plus rebelle. On lui
inculque pniblement,  grands coups de verges, les rudiments de la
grammaire. Il passe ensuite aux mains du matre de rhtorique. Ce
vnrable docteur n'avait que trois lves: il employait l'anne 
leur dicter mot pour mot un manuel rdig en langue espagnole. Par
malheur il perd son livre, un beau matin, en se rendant aux coles.
Voil le cours suspendu: les heures de classe ne se passent plus qu'en
conversations et en plaisanteries. Torres profite de l'occasion pour
interrompre tout travail et frquenter les joyeuses compagnies. En
quelques mois, il devient aussi habile que le premier _pcaro_ venu 
escalader les murs,  forcer les serrures,  dvaliser les talages et
 piller, les jours d'examens de licence, les tables prpares pour
les docteurs dans la chapelle de Santa Brbara. Il se lie d'amiti
avec les toreros des faubourgs, apprend la danse et la mandoline et
oublie le peu qu'il savait.

Un jour, son caprice le pousse  quitter la maison paternelle et 
courir un peu le monde. Il s'en va jusque sur les frontires du
Portugal, couchant dans les granges ou  la belle toile, recevant de
ci de l quelque aumne et soupant, d'autres fois, comme le brave Don
Sanche, d'un air de guitare tout sec. Il sert pendant trois mois un
ermite, uniquement occup  panser son ne et  entretenir la lampe
de la chapelle. De l il se rend  Combre o il vit quelque temps en
donnant des leons de danse et des consultations de mdecine. Les
suites d'une affaire d'honneur l'obligent  quitter la ville: il
s'engage dans une compagnie de soldats portugais, reste treize mois au
service, puis dserte pour suivre une troupe de hardis compagnons qui
vont courir le taureau  Lisbonne.

Revenu enfin  Salamanque, le hasard fait tomber sous ses yeux
quelques traits relatifs  la magie et  la transmutation des mtaux.
Il les lit avec passion et, trouvant enfin sa voie, il se promet de se
consacrer aux sciences. Pendant six mois, sans guide et sans
instruments, il tudie les mathmatiques, l'astronomie et
l'astrologie. Aprs un si bel effort, sr d'en savoir sur ces matires
plus qu'aucun de ses contemporains, il sollicite et il obtient de
l'Universit l'autorisation de faire un cours public.

Il allait peut-tre apprendre son mtier quand la malice du sort
l'arrache  ses premiers travaux pour le jeter dans de nouvelles
aventures. On le voit tour  tour prisonnier  Salamanque  la suite
d'une bagarre, gueux  Madrid, associ d'un moine contrebandier,
exil en France pour avoir voulu faire assassiner un prtre, rendu 
son pays, puis exil encore en Portugal. Une comtesse l'hberge
quelque temps pour lui faire guetter les apparitions qui troublent une
maison hante.

Aprs bien d'autres incidents qui ne seraient pas dplacs dans la vie
d'un Lazarille ou d'un Guzman d'Alfarache, il regagne enfin les bords
du Torms, confus de tant d'extravagances et rsolu  se contenter
dsormais des paisibles occupations de la vie universitaire. Toute
chaire lui semblant galement bonne,  condition qu'elle ait son
traitement complet, il se tourne d'abord vers un enseignement auquel
sa vie prcdente semblait l'avoir mal prpar: celui de la thologie
morale. Mais un peu plus tard, faisant rflexion que cet enseignement
est le plus encombr, et peu dispos  attendre dix ans une vacance,
il revient brusquement aux mathmatiques, non pas par got, ni en
souvenir de ses premiers essais, mais uniquement parce que depuis un
temps infini la chaire est inoccupe et qu'il n'aura pas de
comptiteur[227].

  [227] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 78.

On organise pour lui un simulacre d'_Oposicin_, on lui suscite un
concurrent ridicule qu'il crase sans effort devant un jury d'ailleurs
incomptent; on lui dcerne solennellement le titre convoit et,
respectueuse des traditions, la bonne ville de Salamanque clbre
joyeusement cette facile victoire comme elle le faisait jadis pour des
succs plus glorieux.

On devine ce que put tre l'enseignement d'un matre ainsi prpar.

Il occupa pourtant de son mieux les annes qui lui restaient  vivre.
Quoique son travail ft un peu trop souvent interrompu par des voyages
 Madrid et des plerinages un peu longs, il rdigea fort
soigneusement ses Mmoires, aussi remarquables par l'abondance des
dtails que par la varit des rflexions morales; il publia chaque
anne un almanach o il marquait avec une grande exactitude les phases
de la lune et prdisait si heureusement les clipses, les morts des
princes et les autres catastrophes publiques, qu'il fit connatre son
nom de toute l'Espagne et gagna, avec ces petits papiers, 40,000
ducats[228]; il composa un nombre respectable d'ouvrages instructifs
et divertissants: _Anatomie du Monde visible et du Monde invisible_;
_Voyage fantastique dans l'une et l'autre sphres_; _Visions et Songes
moraux_, crits dans la manire de Quevedo; _Mdecine physique et
morale_; _Trait des tremblements de terre et recettes domestiques_;
_Trait de la Pierre philosophale_; deux recueils de _Posies
varies_: sonnets, ptres, couplets, pigrammes, _sainetes_,
intermdes et divertissements; trois recueils de biographies
difiantes; une quantit de satires ou de pamphlets o se dpensa son
humeur batailleuse.

  [228] _Pronsticos de el Gran Piscator de Salamanca._

Non content d'avoir ainsi rempli quatorze gros volumes imprims sur
deux colonnes[229], il se livra  d'autres occupations moins
intelligentes, sans doute, mais galement absorbantes: il broda de ses
mains un tapis de trente pieds de long et de quinze pieds de large; un
panneau de dimensions  peu prs pareilles; un frontal et une chasuble
destins aux Pres Capucins; dix vestes; une couverture et quelques
autres morceaux[230]. tant d'humeur allgre et sociable, il ne
manqua jamais ni une fte, ni une comdie, ni une course de
taureaux[231]; il accepta toutes les invitations et en rendit
quelques-unes. Le reste de son temps, il le consacra aux
mathmatiques.

  [229] _Obras de el Doctor D. Diego de Torres Villaroel, de el
  Gremio y Claustro de la Universidad de Salamanca, y su
  Catedrtico de Prima de Matemticas_; Salamanca, 1752, 14 vol.
  in-8.

  [230] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 163.

  [231] _Ibid._, p. 124.

Si Torres n'tait pas le mieux quilibr des professeurs de son temps,
il tait encore un des plus intelligents. Il eut quelques lves.
L'Universit de Combre voulut le disputer  celle de Salamanque. On
peut juger par le srieux et la prcision de ses tudes de la valeur
des autres enseignements.

Il s'est d'ailleurs charg lui-mme de nous reprsenter, avec sa
franchise un peu brutale, la vie intellectuelle d'une Universit de
cette poque. Dans un de ses _Songes moraux_[232], il nous montre des
matres paresseux et ignorants, uniquement occups  s'pier,  se
jalouser,  mdire les uns des autres,  se disputer les chaires et
les prbendes[233]; des salles de cours vides ou occupes par des
bandes de mauvais garons qui viennent y attendre le professeur pour
le huer, le siffler et l'empcher de dicter la leon[234]; des
clotres dserts o l'on ne voit passer que quelques robes de moines.
Et  ce tableau d'une Universit qu'il ne nomme pas, mais qui ne peut
tre que l'Universit de Salamanque, il oppose une flatteuse peinture
du Collge Imprial des Jsuites, maison admirable qui a rendu la
Cour plus chrtienne et moins inculte la nation, sminaire glorieux
des sciences et des vertus.

  [232] Obras, t. II: _Sueos Morales (Visin y Visita undcima)_,
  p. 116 et sq.

  [233] _Ibid._, p. 120.

  [234] _Obras_, t. II: _Sueos Morales_, p. 121.

Les Universits taient condamnes mme par ceux qui vivaient d'elles.

       *       *       *       *       *

Au milieu du dix-huitime sicle, la situation de ces Universits est
 ce point dplorable qu'elle choque la vue des visiteurs les moins
prvenus.

L'un d'eux nous montre Alcal devenu un foyer de dsordre et de
confusion: Tout le monde crie et personne ne s'entend[235]. Un
autre y a vu tondre des moutons dans une salle de cours[236]. A la
fin du dix-septime sicle, il y avait encore plus de seize cents
tudiants: en 1750, il n'y en a plus que mille; en 1880, il y en aura
 peine sept cents[237].

  [235] D. Antonio Ponz, _Viaje de Espaa_, t. I (3e dit., Madrid,
  1787), p. 297. Ponz avait vu Alcal en 1769.

  [236] Prez-Bayer, Ms. de la _Biblioteca Nacional_ (1747).

  [237] Ce sont les chiffres donns par Vicente de la Fuente,
  _Historia de las Universidades_, III, p. 199.

On ne trouve plus un seul Collge o le nombre des boursiers soit au
complet.

On s'aperoit, en 1733, que le Collge de Lon ne renferme plus qu'un
tudiant, qui est  la fois Recteur et Collgial et constitue  lui
seul tout le Collge. Il n'y a plus galement qu'un seul boursier dans
le Collge de Santa Justa y Santa Rufina. On se dcide  les abriter
tous les deux sous le mme toit.

Les petites Universits sont presque compltement dsertes. Il a dj
fallu runir en une seule les six Universits de Catalogne. Le
Collge-Universit d'Osma finit par ne plus compter que trois
boursiers, qui ne font rien: on leur promet que, s'ils veulent bien
s'en aller, on leur accordera  chacun un bnfice; ils quittent alors
la maison, et on la ferme[238].

  [238] La Fuente, _Hist. de las Univ._, III, p. 299.

A Oate, il n'y a plus, depuis longtemps, que quatre professeurs.
L'Universit, qui peut rarement les payer, les nourrit, nous l'avons
vu, dans son Collge, avec l'argent qui aurait d faire vivre des
tudiants. Mais la dtresse est devenue si grande que, pour mnager
les rentes de l'tablissement, on les renvoie, chaque anne, passer
quatre mois dans leur famille.

Plus que jamais ces malheureuses coles trafiquent des diplmes et
vendent  des prix de plus en plus modestes les certificats de
scolarit. Malgr les dnonciations, malgr les protestations
indignes d'Alcal et de Salamanque[239], elles continuent par
ncessit ce triste commerce, qui d'ailleurs ne les enrichit pas.

  [239] C'est surtout Sigenza qui est dsigne dans ces
  protestations. Mais les autres Universits _Silvestres_ et mme
  Almagro et vila ne soutiennent pas autrement leur existence.

Grandes et petites, presque toutes les Universits d'Espagne donnent 
ce moment une impression de misre. Depuis bien des annes dj, en
mme temps que la jeunesse se dtournait de leurs _Aulas_, leurs
rentes diminuaient, subissant fatalement le contre-coup de
l'appauvrissement gnral du royaume. Pour subvenir aux frais de la
Guerre de Succession, Philippe V avait d imposer aux moins
ncessiteuses d'assez lourdes contributions[240] et ce dernier coup
avait achev de compromettre leur situation financire. Une
administration singulirement ngligente avait encore augment leurs
embarras. Au moment o nous sommes arrivs, elles souffrent de plus en
plus de cet tat de gne qui dcourage les matres et paralyse les
dernires bonnes volonts.

  [240] L'Universit de Salamanque versa en une fois mille doublons
  et prleva, en plus, une retenue sur le traitement de tous les
  matres.

       *       *       *       *       *

La vie intellectuelle des coles n'est ni moins rduite, ni moins
misrable.

L'expulsion des Jsuites, qui aura lieu en 1767, les dlivrera d'une
concurrence redoutable sans rveiller leur activit. Les rformes
gnrales du 14 fvrier 1769, du 6 septembre 1770, du 22 fvrier 1771
tenteront inutilement de modifier l'organisation matrielle de ces
vieux corps, esclaves de la tradition, obstinment hostiles  toute
nouveaut, incapables de s'accommoder eux-mmes aux ncessits du
temps prsent: le remde arrivera trop tard[241].

  [241] Ferrer del Ro, _Hist. del reinado de Carlos III_, t. III.
  p. 186 et sq.--G. Desdevises du Dzert, _Les Colegios Mayores et
  leur rforme en 1771_. _Revue hispanique_, t. VII, p. 223 et
  sq.--_L'Enseignement public en Espagne au dix-huitime sicle._
  _Revue d'Auvergne_, aot 1901.

Dsormais, tout ce qu'il y a en Espagne de pense libre et de
curiosit intelligente se rfugie dans ces Acadmies qui, 
l'imitation des quatre Acadmies royales[242], se constituent, par
l'initiative prive, sur tous les points de la Pninsule[243].

  [242] Acadmie de la Langue (1714), Acadmie de Mdecine (1734),
  Acadmie de l'Histoire (1738), Acadmie des Nobles Arts de San
  Fernando (1752).

  [243] Sans parler de toutes les Acadmies qui se fondent  Madrid
  (Acadmie de droit espagnol, Acadmie de jurisprudence thorique
  et pratique et de droit royal pragmatique, Acadmie de droit
  civil, canonique et national; Acadmie latine, etc...), l'on peut
  citer, parmi les Compagnies savantes qui se crent dans les
  provinces: l'_Academia de los desconfiados_, de Barcelone (1731),
  Acadmie gographique et historique de Valladolid (1746),
  Acadmie des Belles-Lettres et Socit mdicale de Sville,
  Acadmie de Jurisprudence et Socit de Mdecine pratique de
  Barcelone, Acadmie de Mathmatiques et des Beaux-Arts, de
  Valladolid (1779); Acadmie de l'Histoire Nationale, de Jerz,
  etc... (G. Desdevises du Dezert, _L'Enseignement public en
  Espagne au dix-huitime sicle_, p. 43).

Les antiques _Estudios_ sont encore debout: mais lentement la pense y
meurt, l'me se retire.

Un voyageur italien, qui parcourt l'Espagne un peu aprs 1750, le Pre
Norberto Caimo[244], trouve qu'il n'y a rien au monde de plus
pitoyable que l'Universit de Sigenza et que ses trois Collges.
Personne n'y a entendu parler de Newton ni de Descartes. J'ai
assist, dit-il,  une thse publique de mdecine et d'anatomie. La
principale question qui y fut agite fut de savoir de quelle utilit
ou de quel prjudice serait  l'homme d'avoir un doigt de plus ou un
doigt de moins.

  [244] _Lettere d'un Vago italiano ad un suo amico_; Pittburgo
  (Milano), 1759-1767, 4 vol. in-8. Je cite la traduction abrge
  du P. de Livoy, barnabite, publie  Paris, 1772, 2 vol. in-12,
  sous ce titre: _Voyage d'Espagne, fait en l'anne 1755_.

Passe encore pour Sigenza qui tait depuis longtemps ridicule! Mais,
quand il arrive  Salamanque, le Pre Caimo se dsole de voir tombes
presque aussi bas ces coles vnrables.

Tandis qu' ce moment, dans tout le reste de l'Europe, les sciences
progressent, que partout la raison fait effort pour s'affranchir, ici
l'enseignement recule, et dans ce mouvement de raction, il remonte
bien en arrire du quinzime sicle. Il se limite plus que jamais aux
subtilits et aux arguties de la philosophie scolastique, vide de
sens, purement formelle.

Comme dans les Universits du Moyen-Age, l'activit intellectuelle ne
s'emploie plus que dans la dialectique; la logique est redevenue
l'_art_ par excellence. On voit encore dans les couvents quelques
tudiants laborieux; mais ils ne savent qu'une chose: dfinir,
diviser, distinguer et faire des syllogismes sur la substance et sur
les accidents, sur ce qui est univoque, quivoque ou analogue, sur la
transmutabilit, la composibilit, la rsolubilit[245].

  [245] _Voyage d'Espagne, fait en l'anne 1755_, t. II, p. 105 et
  sq.

C'est surtout sur des questions de dvotion ou sur des points
d'histoire sacre que s'exerce cette purile sophistique.

Le P. Caimo assiste  une thse publique de thologie. Pour vous
donner une ide de la manire d'argumenter et de la force avec
laquelle on le fait, je vous dirai seulement qu'on sent l'air
s'agiter, les murailles trembler et tous les meubles frmir au bruit
des tonnerres redoubls d'une multitude intarissable d'_Ergo_, dont
les dcharges se suivent sans interruption. Et quelle est la
proposition hardie qui se discute avec tant de violence? Il s'agit de
Nuestra Seora de Races, Notre-Dame-des-Racines, une des nombreuses
Vierges que les Espagnols ont honores d'une dvotion particulire, et
il faut dmontrer si, oui ou non, cette Dame-des-Racines est
_enracine_ dans le coeur de tous les hommes[246].

  [246] Pour donner une ide de la navet d'un tel exercice, qui
  ne reposait en somme que sur un jeu de mots, le P. Caimo a pris
  soin de reproduire le programme de la soutenance qu'on
  distribuait  tous les arrivants. En voici le dbut:

    _Q. P. D.
    Utrum B. M. de Races
    Dicta sit in corde omnium radicata._

   _Radicavit B. Maria Virgo de Races et de Mercede in oppidulo
   Rayces dicto, sed radicavit postea in populo honorificato, in suo
   conventu de Mercede magnifice radicavit in primis, et radices misit
   inter suos mercenarios milites et filios in arena et littore
   maris..... (Voyage d'Espagne, fait en l'anne 1755_, t. II,
   p. 117 et sq.)

Un autre jour, le voyageur est invit  une crmonie o l'on doit
donner le bonnet de docteur  un moine de l'ordre de Cteaux: Cette
crmonie commena par une longue procession de religieux qui vinrent
 l'Universit d'un air magistral, au son assez dplaisant d'un petit
tambour de la forme d'une marmite. Lorsqu'ils furent entrs dans la
salle..., le candidat dbuta par un compliment en vers, dans lequel il
donna de l'encens  profusion  toute l'assemble; aprs quoi il
rcita une dissertation sur Nabuchodonosor, o il tait question de
savoir s'il avait t vritablement chang en bte. Tout fut dbit
dans le latin usit  Salamanque;  la vrit, je ne suis pas rest 
l'entendre jusqu' la fin[247]...

  [247] _Voyage d'Espagne fait en l'anne 1755_, t. II, p. 105 et
  sq.

L'assistance, parat-il, tait assez nombreuse. Tous les matres
avaient pris place sur l'estrade, vtus de leur costume de crmonie,
avec leur bonnet frang de soie, avec le camail rouge, vert, blanc ou
bleu. A la fin, le cortge se reforma derrire le mme petit
tambourin. De tels dbats devaient paratre encore plus misrables
dans ce cadre d'une solennit un peu enfantine o la tradition
essayait de faire revivre quelques apparences de grandeur.

L'Universit ne pouvait plus sauver que des apparences.

Peu  peu s'teignait l'ancien foyer de vie et de pense. En attendant
l'heure d'un rveil alors bien lointain, comme ses rivales et ses
soeurs cadettes, la premire cole d'Espagne s'endormait doucement,
dans le silence de son clotre dsert, entre ces murs dors qui
semblaient encore illumins des reflets de l'ancienne gloire, 
l'ombre du vieux laurier qui avait t longtemps son emblme.




TABLE DES MATIRES


    PREMIRE PARTIE.

    La Vie d'une Universit: Salamanque.

    CHAPITRE PREMIER.--Salamanque et son Universit                  3

    CHAPITRE II.--Physionomie des coles                            16

    CHAPITRE III.--La vie des tudiants. tudiants
    riches et tudiants pauvres. _Pupilos_,
    _camaristas_ et _capigorrones_                                  30

    CHAPITRE IV.--Les tudiants qui travaillent et
    les tudiants qui s'amusent                                     47

    CHAPITRE V.--Les coliers mendiants ou chevaliers
    de la _Tuna_                                                    62

    CHAPITRE VI.--pisodes de la vie universitaire:
    ftes et congs, _oposiciones_ et
    _grados_                                                        72


    DEUXIME PARTIE.

    I.

    Origines et progrs des Universits
    espagnoles.

    CHAPITRE PREMIER.--Anciennes Universits et
    fondations nouvelles; multiplication des
    centres d'enseignement                                          97

    CHAPITRE II.--Une grande Universit: Alcal                    106

    CHAPITRE III.--Les petites Universits et les
    Universits silvestres                                       122

    CHAPITRE IV.--Le mouvement intellectuel en
    Espagne au commencement du seizime
    sicle: la Renaissance espagnole et les
    progrs de l'enseignement                                      138

    II.

    La Dcadence.

    CHAPITRE PREMIER.--Causes de dcadence: le
    despotisme des Rois et la tyrannie de
    l'glise                                                       161

    CHAPITRE II.--La concurrence de la Compagnie                 170

    CHAPITRE III.--Influence des Grands Collges                   176

    CHAPITRE IV.--Luttes intrieures des Universits
    et dsordres des tudiants                                     191

    CHAPITRE V.--Dclin rapide des Universits.
    L'enseignement universitaire au dix-septime
    et au dix-huitime sicles                                     199


    Toulouse, imp., ED. PRIVAT, rue des Tourneurs, 45.--632





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Espagne, by Gustave Reynier

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
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permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
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