The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les
peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 2/6, by Pierre Dufour

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Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 2/6

Author: Pierre Dufour

Release Date: September 13, 2013 [EBook #43712]

Language: French

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  Note de transcription:

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  corriges. Il y a une note plus dtaille  la fin de ce livre.

  La translittration de texte en Grec est indique par +...+.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises et
    trangres.

    DITION ILLUSTRE
    Par 20 belles gravures sur acier,
    excutes par les Artistes les plus minents.

    TOME SECOND

    PARIS.--1851.

    SER, DITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI;
    ET CHEZ MARTINON, RUE DU COQ SAINT-HONOR, 4.

    TYPOGRAPHIE PLON FRRES,
    RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises et
    trangres.

    TOME DEUXIME.

    PARIS--1851

    SER, DITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
    ET
    P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONOR.




    HISTOIRE
    DE
    LA PROSTITUTION.




CHAPITRE XVII.

  SOMMAIRE. --Les lieux de Prostitution  Rome. --Leurs diffrentes
  catgories. --Les quarante-six lupanars d'utilit publique. --Les
  quatre-vingts bains de la premire rgion. --Le _petit snat des
  femmes_, fond par Hliogabale. --Les lupanars de la rgion Esquiline,
  de la rgion du grand Cirque, et de la rgion du temple de la Paix.
  --La Suburre. --Les _cellules_ votes du grand Cirque. --Les _Cent
  Chambres_ du port de Misne. --Description d'un lupanar. --Les
  cellules des prostitues. --L'criteau. --Ameublement des chambres.
  --Peintures obscnes. --Dcoration intrieure des cellules. --Lupanars
  des riches. --Origine du mot _fornication_. --Les _stabula_ ou
  lupanars du dernier ordre. --Les _pergul_ ou balcons. --Les
  _turturill_ ou colombiers. --Le _casaurium_ ou lupanar extra-muros.
  --Origine du mot _casaurium_. --Les _scruped_ ou pierreuses.
  --_Meritoria_ et _Meritorii_. --Les _gane_ ou tavernes souterraines.
  --Origine du mot _lustrum_. --Personnel d'un lupanar. --Le _leno_ et
  la _lena_. --Les _ancill ornatrices_. --Les _aquarii_ ou _aquarioli_.
  --Le _bacario_. --Le _villicus_. --_Adductores_, _conductores_ et
  _admissarii_. --Costume des _meretrices_ dans les lupanars. --Ftes
  qui avaient lieu dans les lupanars  l'occasion des filles qui se
  prostituaient pour la premire fois, et lors de l'ouverture d'un
  nouveau lupanar. --Loi Domitienne relative  la castration. --Les
  _castrati_, les _spadones_ et les _thlibi_. --Messaline au lupanar.
  --Le prix de la virginit de Tarsia, et le prix courant de ses
  faveurs. --Tableau d'un lupanar romain, par Ptrone. --Salaire des
  lupanars. --Dissertation sur l'criteau de Tarsia. --Prix de la
  location d'une cellule. --Les _quadrantari_ et les _diobolares_.


Les lieux de Prostitution  Rome taient, devaient tre aussi nombreux
que les prostitues; ils prsentaient aussi bien des varits, que leur
nom se chargeait de signaler ordinairement, de mme que les noms des
filles publiques caractrisaient galement les diffrents genres de leur
mtier. Il y avait, comme nous l'avons dit, deux grandes catgories de
filles, les sdentaires et les vagantes, les diurnes et les nocturnes;
il y avait aussi deux principales espces de maisons publiques, celles
qui n'taient destines qu' l'exercice de la Prostitution lgale, les
lupanars proprement dits, et celles qui, sous divers prtextes,
donnaient asile  la dbauche et lui offraient, pour ainsi dire, les
moyens de se cacher, comme les cabarets, les tavernes, les bains, etc.
On comprend que ces tablissements, toujours suspects et mal fams,
n'taient point entretenus sur le mme pied, et recevaient, de la
Prostitution qui s'y glissait sournoisement ou qui s'y installait avec
effronterie, un aspect particulier, une physionomie locale, une vie plus
ou moins anime, plus ou moins indcente.

Publius Victor, dans son livre des _Lieux et des Rgions de Rome_,
constate l'existence de quarante-six lupanars; mais il n'entend parler
que des plus importants, qui pouvaient tre regards comme des
fondations d'utilit publique et qui taient placs sous la surveillance
directe des diles. Il serait difficile d'expliquer autrement ce petit
nombre de lupanars, en comparaison du grand nombre des mrtrices.
Sextus Rufus, dans sa nomenclature des Rgions de Rome, n'numre pas
les lupanars qui s'y trouvaient, mais il le laisse assez entendre, en
comptant quatre-vingts bains dans la premire rgion, dite de la porte
Capne, outre les Thermes de Commode, ceux de Svre, et plusieurs bains
qu'il dsigne par les noms de leurs fondateurs ou de leurs
propritaires. Il ne cite, d'ailleurs, nominativement qu'un seul
lupanar; cr par Hliogabale dans la sixime rgion, sous l'insolente
dnomination de _petit snat des femmes_ (_senatulum mulierum_). Il n'y
a pas dans les auteurs latins une seule description complte de lupanar;
mais on peut la faire aisment, avec la plus scrupuleuse exactitude,
d'aprs cinq ou six cents passages des potes, qui conduisent sans faon
leurs lecteurs dans ces endroits, qu'ils supposaient sans doute leur
tre familiers. On doit penser que si l'organisation intrieure des
lupanars tait  peu prs la mme dans tous, ils diffraient
d'ameublement, en raison du quartier o ils taient situs. Ainsi, les
plus sales et les plus populaciers furent certainement ceux de la
cinquime rgion, dite Esquiline, et ceux de la onzime rgion, dite du
grand Cirque; les plus lgants et les plus convenables, ceux de la
quatrime rgion, dite du temple de la Paix, laquelle renfermait le
quartier de l'Amour et celui de Vnus. Quant  la Suburre, situe dans
la deuxime rgion, dite du mont Coelius, elle runissait autour du
grand march (_macellum magnum_) et des casernes de troupes trangres
(_castra peregrina_) une foule de maisons de Prostitution (_lupari_),
comme les qualifie Sextus Rufus dans sa nomenclature, et un nombre plus
considrable encore de cabarets, d'htelleries, de boutiques de barbiers
(_tabern_) et de boulangeries. Les autres rgions de la ville n'taient
point exemptes du flau des _lupari_, puisqu'elles possdaient aussi
des boulangers, des barbiers et des hteliers; mais ces mauvais lieux y
furent toujours rares et peu frquents: les diles avaient soin,
d'ailleurs, de les repousser autant que possible dans les rgions
loignes du centre de la ville, d'autant plus que la clientle
ordinaire de ces lieux-l habitait les faubourgs et les quartiers
plbiens. Ce fut, de tout temps, autour des thtres, des cirques, des
marchs et des camps, que les lupanars se groupaient  l'envi, pour
lever un plus large tribut sur les passions et la bourse du peuple.

Le grand Cirque parat avoir t entour de cellules votes (_cell_ et
_fornices_), qui ne servaient qu' la Prostitution pour l'usage du bas
peuple, avant, pendant et aprs les jeux; mais il ne faudrait pas faire
entrer ces asiles de dbauche, accrdits par l'usage, dans la catgorie
des lupanars rglements par la police dilienne. Prudentius, en
racontant le martyre de sainte Agns, dit positivement que les grandes
votes et les portiques qui subsistaient encore de son temps auprs du
grand Cirque, avaient t abandonns  l'exercice public de la dbauche;
et Panvinius, dans son trait _des Jeux_ du Cirque, conclut, de ce
passage, que tous les cirques avaient galement des lupanars, comme
annexes indispensables. On sait, en effet, que les mrtrices qui
assistaient aux solennits du cirque et aux reprsentations du thtre,
quittaient leur sige aussi souvent qu'elles taient appeles, pour
contenter des dsirs qui se multipliaient et s'chauffaient autour
d'elles. Le savant jsuite Boulenger, dans son trait _du Cirque_,
n'hsite pas  dclarer que la Prostitution avait lieu dans le Cirque,
dans le thtre mme, et il cite ce vers d'un vieux pote latin, en
l'honneur d'une courtisane bien connue au grand Cirque: _Delici populi,
magno notissima Circo Quintilia_. En effet, sous les gradins que le
peuple occupait, se croisaient des votes formant de sombres retraites,
favorables  la Prostitution populaire, qui ne demandait pas tant de
raffinements. On serait presque autoris  donner la mme destination
aux ruines d'une immense construction souterraine, qu'on voit encore
prs de l'ancien port de Misne, et qu'on appelle toujours les _Cent
Chambres_ (_centum camer_). Il est probable que ce singulier difice,
dont l'usage est rest ignor et incomprhensible, n'tait qu'un vaste
lupanar appropri aux besoins des quipages de la flotte romaine.

Mais habituellement les lupanars, loin d'tre tablis sur d'aussi
gigantesques proportions, ne contenaient qu'un nombre assez born de
cellules trs-troites, sans fentres, n'ayant pas d'autre issue qu'une
porte, qui n'tait ferme souvent que par un rideau. Le plan d'une des
maisons de Pomp peut donner une ide fort juste de ce qu'tait un
lupanar, quant  l'ordonnance des cellules, qui s'ouvraient sans doute
sous un portique et sur une cour intrieure, comme dans ces maisons o
les chambres  coucher (_cubiculi_), gnralement fort exigus et
contenant  peine la place d'un lit, ne sont claires que par une
porte, o deux personnes ne passeraient pas de front. Les chambres
taient seulement plus nombreuses et plus rapproches les unes des
autres dans les lupanars. Pendant le jour, l'tablissement tant ferm
n'avait pas besoin d'enseigne, et ce n'tait qu'un luxe inutile lorsque
le matre du lieu faisait peindre sur la muraille l'attribut obscne de
Priape: on en suspendait la figure  l'entre du repaire qui lui tait
ddi. Le soir, ds la neuvime heure, un pot  feu ou une grosse lampe
en forme de phallus servait de phare  la dbauche, qui s'y rendait
d'un pas hardi ou qui y tait quelquefois attire par hasard. Les filles
se rendaient chacune  son poste avant l'ouverture de la maison; chacune
avait sa cellule accoutume, et devant la porte de cette cellule, un
criteau sur lequel tait inscrit le nom d'emprunt (_meretricium nomen_)
que portait la courtisane dans l'habitude de son mtier. Souvent,
au-dessous du nom, se trouvait marqu le taux de l'admission dans la
cellule, pour viter des rclamations de part et d'autre. La cellule
tait-elle occupe, on retournait l'criteau, derrire lequel on lisait:
OCCUPATA. Quand la cellule n'avait pas d'occupant, on disait, dans le
langage de l'endroit, qu'elle tait _nue_ (_nuda_). Plaute, dans son
_Asinaria_, et Martial, dans ses pigrammes, nous ont conserv ces
dtails de moeurs. Qu'elle crive sur sa porte, dit Plaute: _Je suis
occupe_. Ce qui prouve qu'en certaines circonstances, l'inscription
tait trace  la craie ou au charbon par la courtisane elle-mme.
L'impudique _lena_, dit Martial, ferme la cellule dgarnie d'amateur
(_obscena nudam lena fornicem clausit_). Un passage de Snque, mal
interprt, avait fait croire que dans certains lupanars, les
mrtrices, qui se tenaient en dehors de la porte, portaient l'criteau
pendu au cou et mme attach au front; mais on a mieux compris cette
phrase: _Nomen tuum pependit in fronte; stetisti cum meretricibus_, en
voyant cet criteau suspendu devant la porte (_in fronte_), tandis que
les filles restaient assises  ct.

Les chambres taient meubles  peu prs toutes de la mme manire; la
diffrence ne consistait que dans le plus ou moins de propret du
mobilier et dans les peintures qui ornaient les cloisons. Ces peintures
 la dtrempe et  l'eau d'oeuf reprsentaient, soit en tableaux, soit
en ornements, les sujets les plus conformes  l'usage habituel du local:
c'taient, dans les lupanars du peuple, des scnes grossires de la
Prostitution; dans les lupanars d'un ordre plus relev, c'taient des
images rotiques tires de la mythologie; c'taient des allgories aux
cultes de Vnus, de Cupidon, de Priape et des dieux lares de la
dbauche. Le phallus reparaissait sans cesse sous les formes les plus
bouffonnes; il devenait tour  tour oiseau, poisson, insecte; il se
blottissait dans des corbeilles de fruits; il poursuivait les nymphes
sous les eaux et les colombes dans les airs; il s'enroulait en
guirlandes, il se tressait en couronnes: l'imagination du peintre
semblait se jouer avec le signe indcent de la Prostitution, comme pour
en exagrer l'indcence; mais ce qui est remarquable, dans ces peintures
si bien appropries  la place qu'elles occupaient, on ne voyait jamais
figurer isolment l'organe de la femme, comme si ce ft une convention
tacite de le respecter dans le lieu mme o il tait le plus mprisable.
Au reste, les mmes scnes, les mmes images, se rencontraient souvent
dans l'ornementation peinte des chambres  coucher conjugales: la pudeur
des yeux n'existait plus chez les Romains, qui avaient presque difi
la nudit. La dcoration intrieure des cellules du lupanar ne se
recommandait pas, d'ailleurs, par sa fracheur et par son clat: la
fume des lampes et mille souillures sans nom dshonoraient les
murailles qui portaient  et l les stigmates de leurs htes inconnus.
Quant  l'ameublement, il se composait d'une natte, d'une couverture et
d'une lampe. La natte, d'ordinaire grossirement tresse en jonc ou en
roseau, tait souvent dchiquete et toujours use, aplatie; on la
remplaait, dans quelques maisons, par des coussins et mme par un petit
lit en bois (_pulvinar_, _cubiculum_, _pavimentum_); la couverture,
hideusement tache, n'tait qu'un misrable assemblage de pices, en
toffes diffrentes, qu'on appelait,  cause de cela, _cento_ ou
rapiage. La lampe, en cuivre ou en bronze, rpandait une clart
indcise  travers une atmosphre charge de miasmes dltres qui
empchaient l'huile de brler et la flamme de s'lever au-dessus de son
aurole fumeuse. Ce misrable mobilier tait choisi exprs, pour que
personne n'et l'ide de se l'approprier: il n'y avait rien  voler dans
ces lieux-l.

Cependant il est certain, d'aprs les dsignations mmes des maisons de
dbauche, qu'elles n'taient pas toutes frquentes par la vile
populace, et qu'elles offraient par consquent de notables diffrences
en leur rgime intrieur. Dans les lupanars les mieux ordonns, une
fontaine et un bassin ornaient la cour carre, _impluvium_, autour de
laquelle on avait mnag les cellules ou chambres, _cell_; ailleurs,
ces chambres se nommaient _sell_, siges  s'asseoir, parce qu'elles
taient trop petites pour y mettre un lit. Mais dans les lupanars
rservs exclusivement  la plbe, et qui n'taient autres que des caves
ou des souterrains, chaque cellule, tant vote, se nommait _fornix_;
c'est de ce mot-l, devenu bientt synonyme de _lupanar_, qu'on a fait
_fornication_, pour exprimer ce qui se passait dans les tnbres des
_fornices_. L'odeur infecte de ces votes tait proverbiale, et ceux qui
y avaient pntr portaient longtemps avec eux cette odeur nausabonde
dans laquelle on ne sentait pas seulement la fume et l'huile: _Olenti
in fornice_, dit Horace, _redolet adhuc fuliginum fornicis_, dit
Snque. Il y avait des lupanars du dernier ordre, qu'on appelait
_stabula_, parce que les visiteurs y taient reus ple-mle sur la
paille, comme dans une curie. Les _pergul_ ou balcons devaient ce
surnom  leur genre de construction: ici, une galerie ouverte rgnait le
long du premier tage et surplombait la voie publique; les filles
taient mises en montre sur cette espce d'chafaud, et le lnon ou la
lna se tenait, en bas,  la porte; l, au contraire, lnon ou lna
occupait une fentre haute et dominait du regard son troupeau de garons
ou de filles. Quelquefois la _pergula_ n'tait qu'une petite maison
basse  auvent, sous lequel taient assises les victimes de l'un et de
l'autre sexe. Quand le _lupanar_ tait surmont d'une sorte de tour ou
de pyramide, en haut de laquelle on allumait le soir un fanal, on
l'appelait _turturilla_ ou colombier, parce que les tourterelles ou les
colombes y avaient leur nid; saint Isidore de Sville, en parlant de ces
nids-l, se permet un jeu de mots assez peu orthodoxe: _Ita dictus
locus, quo corruptel fiebant, quod ibi turturi opera daretur, id est
peni_. Le _casaurium_ tait le lupanar extra-muros, simple cabane
couverte de chaume ou de roseaux, qui servait de retraite  la troupe
errante des filles en contravention avec la police de l'dile. Le mot
_casaurium_, dans la bouche du peuple, ne semblait pas venir de plus
loin que _casa_, chaumire, hutte, ou baraque; mais les savants
retrouvaient dans ce mot-l l'tymologie grecque de +kassa+ ou de
+kasaura+, qui signifiait _meretrix_: +kasaura+ avait fait tout
naturellement _casaurium_. C'tait dans ces bouges que se rfugiaient
quelquefois les _scruped_ (_pierreuses_), que la Prostitution cachait
ordinairement au milieu des pierres et des dcombres.

Les lupanars avaient, en outre, des noms gnraux qui s'appliquaient 
tous sans distinction: _Meritoria_, dit saint Isidore de Sville, ce
sont les lieux secrets o se commettent les adultres. C'taient
surtout ceux consacrs  la Prostitution des hommes, des enfants, des
_meritorii_. _Gane_, dit Donatius, ce sont des tavernes souterraines,
o l'on fait la dbauche, et dont le nom drive du grec, +gas+, terre;
_Ganei_, dit le jsuite Boulenger, ce sont des boutiques de
Prostitution, ainsi nommes par analogie avec +ganos+, volupt, et
+gyn+, femme. On employait frquemment l'expression de _lustrum_ dans
le sens de lupanar, et ce qui n'avait t d'abord qu'un jeu de mots
tait devenu une locution usuelle o l'on ne cherchait plus malice.
_Lustrum_ signifiait  la fois _expiation_ et _bois sauvage_. Les
premiers errements de la Prostitution s'enfonaient dans l'ombre paisse
des forts, et depuis, comme pour expier ces moeurs de bte fauve, les
prostitues payaient un impt _lustral_ expiatoire: de l l'origine du
mot _lustrum_ pour _lupanar_. Ceux qui, dans les lieux retirs et
honteux, s'abandonnent aux vices de la gourmandise et de l'oisivet, dit
Festus, mritent qu'on les accuse de vivre en btes (_in lustris vitam
agere_). Le pote Lucilius nous fait encore mieux comprendre la
vritable porte de cette expression dans ce vers: Quel commerce
fais-tu donc en qutant autour des murs dans les endroits carts? (_in
lustris circum oppida lustrans_). On appliquait avec raison le nom de
_desidiabula_ aux lupanars, pour reprsenter l'oisivet de ses
malheureux habitants. S'il n'y avait que des femmes dans un
tablissement de Prostitution, il prenait les noms de _snat des
femmes_, de _conciliabule_, de _cour des mrtrices_ (_senatus
mulierum_, _conciliabulum_, _meretricia curia_, etc.); et selon que ces
noms taient pris en bonne ou en mauvaise part, les pithtes qu'on y
ajoutait en compltaient le sens; Plaute traite aussi de _conciliabule
de malheur_ un de ces lieux infmes. Quand l'une et l'autre Vnus,
suivant le terme latin le plus dcent, trouvait  se satisfaire dans ces
repaires, on les qualifiait pompeusement de _runion de tous les
plaisirs_ (_libidinum consistorium_).

Le personnel d'un lupanar variait autant que sa clientle. Tantt le
_leno_ ou la _lena_ n'avait dans son tablissement que des esclaves
achets de ses deniers et forms par ses leons; tantt ce personnage
n'tait que le propritaire du local et servait seulement
d'intermdiaire  ses clientes, qui lui laissaient une part dans les
bnfices de chaque nuit; ici, le matre ou la matresse du logis
suffisait  tout, prparait les criteaux, discutait les marchs,
apportait de l'eau ou des rafrachissements, faisait sentinelle et
gardait les cellules _occupes_; l, ces spculateurs ddaignaient de se
mler de ces menus dtails: ils avaient des servantes et des esclaves
qui vaquaient chacun  son emploi spcial; les _ancill ornatrices_
veillaient  la toilette des sujets, rparaient les dsordres de la
toilette et refardaient le visage; les _aquarii_ ou _aquarioli_
distribuaient des boissons rafrachissantes, de l'eau glace, du vin et
du vinaigre aux dbauchs qui se plaignaient de la chaleur ou de la
fatigue; le _bacario_ tait un petit esclave qui donnait  laver et
prsentait l'eau dans un vase (_bacar_)  long manche et  long goulot;
enfin, le _villicus_ ou fermier avait pour mission de dbattre les prix
avec les clients et de se faire payer, avant de retourner l'criteau
d'une cellule. Il y avait, en outre, des hommes et des femmes attachs 
l'tablissement, pour pratiquer en sous-ordre le _lenocinium_; pour
aller aux alentours du lupanar recruter des chalands; pour appeler, pour
attirer, pour entraner les jeunes et les vieux libertins: de l leurs
dnominations d'_adductores_, de _conductores_, et surtout
d'_admissarii_. Ces missaires de Prostitution tiraient ce nom de ce
qu'ils taient toujours prts, au besoin,  changer de rle et  se
prostituer eux-mmes, si l'occasion s'offrait d'exciter  la dbauche
pour leur propre compte. Au reste, dans la langue des leveurs et des
paysans romains, _admissarius_ tait tout simplement, tout navement,
l'talon, le taureau, qu'on amne  la vache ou  la jument. Cicron,
dans son discours contre Pison, nous donne une preuve de la monomanie de
ces chasseurs d'hommes et de ces chercheurs de plaisir: Or, cet
admissaire, ds qu'il sut que ce philosophe avait fait un grand loge de
la volupt, se sentit piqu au vif, et il stimula tous ses instincts
voluptueux,  cette pense qu'il avait trouv non pas un matre de
vertu, mais un prodige de libertinage.

Le costume des _meretrices_ dans les lupanars n'tait caractris que
par la coiffure, qui consistait en une perruque blonde; car la
courtisane prouvait par l qu'elle n'avait aucune prtention au titre de
matrone, toutes les Romaines ayant des cheveux noirs qui tmoignaient
pour elles de leur naissance _ingnue_. Cette perruque blonde, faite
avec des cheveux ou des crins dors et teints, semble avoir t la
partie essentielle du dguisement complet que la courtisane affectait en
se rendant au lupanar; o elle n'entrait mme qu'avec un nom de guerre
ou d'emprunt. Elle devait, d'ailleurs, sur d'autres points, viter toute
ressemblance avec les femmes honntes; ainsi, elle ne pouvait porter la
bandelette (_vitta_), large ruban avec lequel les matrones tenaient
leurs cheveux retrousss; elle ne pouvait revtir une stole, longue
tunique tombant sur les talons, rserve exclusivement aux matrones:
Ils appelaient _matrones_, dit Festus, celles qui avaient le droit
d'avoir des stoles. Mais les rglements de l'dile relatifs 
l'habillement des courtisanes ne concernaient pas celui qu'elles
adoptaient pour le service des lupanars. Ainsi, dans la plupart,
taient-elles nues, absolument nues ou couvertes d'un voile de soie
transparent, sous lequel on ne perdait aucun secret de leur nudit, mais
toujours coiffes de la perruque blonde, orne d'pingles d'or, ou
couronne de fleurs. Non-seulement elles attendaient nues dans leurs
cellules, ou bien se promenant sous le portique (_nudasque meretrices
furtim conspatiantes_, dit Ptrone), mais encore,  l'entre du lupanar,
dans la rue, sous le regard des passants: Juvnal, dans sa XIe satire,
nous montre un infme giton sur le seuil de son antre puant (_nudum
olido stans fornice_). Souvent,  l'instar des prostitues de Jrusalem
et de Babylone, elles se voilaient la face, en laissant le reste du
corps sans voile, ou bien elles ne couvraient que leur sein avec une
toffe d'or (_tunc nuda papillis prostitit auratis_, dit Juvnal). Les
amateurs (_amatores_) n'avaient donc qu' choisir d'aprs leurs gots.
Le lieu n'tait, d'ailleurs, que faiblement clair par un pot  feu ou
par une lampe qui brlait  la porte, et l'oeil le plus perant ne
dcouvrait dans le rayon lumineux que des formes immobiles et des poses
voluptueuses. Dans l'intrieur des cellules, on n'en voyait pas beaucoup
davantage, quoique les objets fussent rapprochs de la vue, et parfois
mme, la lampe s'teignant faute d'air ou d'huile, on ne savait pas
mme, dit un pote, si l'on avait affaire  Canidie ou  son aeule.

Lorsqu'une malheureuse, lorsqu'une pauvre enfant se sacrifiait pour la
premire fois, c'tait fte au lupanar; on appendait  la porte une
lanterne qui jetait une lumire inaccoutume sur les abords de ce
mauvais lieu; on entourait de branches de laurier le frontispice de
l'horrible sanctuaire: ces lauriers outrageaient la pudeur publique
pendant plusieurs jours; et quelquefois, le sacrifice consomm, l'auteur
de cette vilaine action, qu'il payait plus cher, sortait du bouge,
couronn lui-mme de lauriers. Cet impur ennemi de la virginit
s'imaginait avoir remport l une belle victoire, et la faisait clbrer
par des joueurs d'instruments qui appartenaient aussi au personnel de
la dbauche. Un tel usage, tolr par l'dile, tait un outrage d'autant
plus sanglant pour les moeurs, que les nouveaux maris conservaient,
surtout dans le peuple, une coutume analogue, et ornaient aussi de
branches de laurier les portes de leur demeure le lendemain des noces.
_Ornentur_, dit Juvnal, _postes et grandi janua lauro_. Tertullien
dit aussi en parlant de la nouvelle pouse: Qu'elle ose sortir de cette
porte dcore de guirlandes et de lanternes, comme d'un nouveau
consistoire des dbauches publiques. On pourrait aussi entendre que
l'tablissement et l'ouverture d'un nouveau lupanar donnaient lieu  ce
dploiement de lauriers et d'illuminations. En lisant Martial, Catulle
et Ptrone, on est forc, avec tristesse, avec horreur, d'avouer que la
Prostitution des enfants mles, dans les lupanars de Rome, tait plus
frquente que celle des femmes. Ce fut Domitien qui eut l'honneur de
dfendre cette excrable Prostitution, et si la loi qu'il dcrta pour
l'empcher ne fut pas rigoureusement observe, on doit croire qu'elle
arrta les progrs effrayants de ces monstruosits. Martial adresse 
l'empereur cet loge, qui nous permet de suppler au silence des
historiens sur la loi domitienne relative aux lupanars: Le jeune
garon, mutil autrefois par l'art infme d'un avide trafiquant
d'esclaves, le jeune garon ne pleure plus la perte de sa virilit, et
la mre indigente ne vend plus au riche entremetteur son fils, destin
 la Prostitution. La pudeur qui, avant vous, avait dsert le lit
conjugal, a commenc  pntrer jusque dans les rduits de la dbauche.
Ainsi donc, sous Domitien, on ne chtra plus les enfants, que l'on
changeait ainsi en femmes pour l'usage de la Prostitution, et Nerva
confirma l'dit de son prdcesseur; mais cette castration continua de
se faire, hors de l'empire romain, ou du moins hors de Rome, et des
marchands d'esclaves y amenaient sans cesse, sur le march public, de
jeunes garons mutils de diffrentes manires, que proscrivait la
jurisprudence romaine, tout en autorisant les prtres de Cyble  faire
des eunuques, et les matres,  retrancher, en partie du moins, la
virilit de leurs esclaves. On connaissait donc trois espces
d'eunuques, toutes trois utilises par la dbauche: _castrati_, ceux qui
n'avaient rien gard de leur sexe; _spadones_, ceux qui n'en avaient que
le signe impuissant; et _thlibi_, ceux qui avaient subi, au lieu du
tranchant de l'acier, la compression d'une main cruelle.

Nous ne trouvons dans les crivains latins que trois descriptions de
l'intrieur d'un lupanar et de ce qui s'y passait. Une de ces
descriptions, la plus clbre, nous introduit avec Messaline dans le
bouge obscne o elle se prostitue aux muletiers de Rome: Ds qu'elle
croyait l'empereur endormi, raconte Juvnal dans son admirable posie,
que la prose est incapable de rendre, l'auguste courtisane, qui osait
prfrer au lit des Csars le grabat des prostitues, et revtir la
cuculle de nuit destine  s'y rendre, se levait, accompagne d'une
seule servante. Cachant ses cheveux noirs sous une perruque blonde, elle
entre dans un lupanar trs-frquent, dont elle carte le rideau
rapic; elle occupe une cellule qui est la sienne; nue, la gorge
couverte d'un voile dor, sous le faux nom de Lysisca inscrit  sa
porte, elle tale le ventre qui t'a port, noble Britannicus! Elle
accueille d'un air caressant tous ceux qui entrent et leur demande le
salaire; puis, couche sur le dos, elle soutient les efforts de nombreux
assaillants. Enfin, quand le lnon congdie ses filles, elle sort
triste, et pourtant elle n'a ferm sa cellule que la dernire; elle
brle encore de dsirs qu'elle n'a fait qu'irriter, et, fatigue
d'hommes, mais non pas rassasie, elle se retire le visage souill, les
yeux teints, noircie par la fume de la lampe; elle porte au lit
imprial l'odeur du lupanar. La fire indignation du pote clate dans
ce tableau et en fait presque disparatre l'obscnit. Aprs Juvnal,
c'est tomber bien bas que de citer un simple commentateur, Symphosianus,
qui a crit sur l'_Histoire d'Apollonius de Tyr_ ce roman grec rempli de
fables, que toutes les littratures du moyen ge avaient adopt et
popularis: La jeune fille se prosterne aux pieds du lnon, dit
Symphosianus; elle s'crie: Aie piti de ma virginit et ne prostitue
pas mon corps en me dshonorant par un honteux criteau! Le lnon
appelle le fermier des filles, et lui dit: Qu'une servante vienne la
parer et qu'on mette sur l'criteau: Celui qui dflorera Tarsia donnera
une demi-livre d'argent (environ 150 fr. de notre monnaie); ensuite,
elle sera livre  tout venant, moyennant une pice d'or (20 fr.) Ce
passage serait encore plus prcieux pour l'histoire des moeurs romaines,
si l'on tait plus sr du sens exact des mots _mediam libram_ et
_singulos solidos_, qui tablissent, les uns, le prix particulier de la
virginit, les autres, le salaire commun de la Prostitution.

Ptrone, dans son _Satyricon_, nous a laiss un morceau trop curieux,
trop important, pour que nous ne le citions pas textuellement: c'est la
peinture d'un lupanar romain: Las enfin de courir et baign de sueur,
j'aborde une petite vieille qui vendait de grossiers lgumes:
Dites-moi, la mre, dis-je, est-ce que vous ne savez pas o j'habite?
Charme d'une politesse si nave: Pourquoi ne le saurais-je?
reprit-elle. Elle se lve et se met  marcher devant moi. Je pensais que
ce ft une devineresse; mais bientt, quand nous fmes arrivs dans un
lieu trs-cart, cette aimable vieille tira un mauvais rideau: C'est
ici, dit-elle, o vous devez habiter (_hic, inquit, debes habitare_).
Comme j'affirmais ne pas connatre la maison, je vis des gens qui se
promenaient entre des mrtrices nues et leurs criteaux. Je compris
tard, et mme trop tard, que j'avais t amen dans un lieu de
Prostitution. Dtestant les piges de cette maudite vieille, je me
couvris la tte avec ma robe, et je me mis  fuir, au milieu du lupanar,
jusqu' l'issue oppose (_ad alteram partem_). Ce dernier trait du
rcit sert  prouver qu'un lupanar avait d'ordinaire deux issues: l'une
par o l'on entrait, l'autre par o l'on sortait, sans doute sur deux
rues diffrentes, afin de mieux cacher les habitudes de ceux qui s'y
rendaient. On peut en conclure qu'il y avait pour un homme estim une
sorte de honte  frquenter ces lieux-l, malgr la tolrance des moeurs
romaines  cet gard. Il est certain, d'ailleurs, d'aprs diverses
autorits qui confirment le tmoignage de Ptrone, qu'on n'entrait pas
au lupanar et qu'on n'en sortait pas sans avoir la tte couverte ou le
visage cach; les uns portaient,  cet effet, un cuculle ou capuchon
rabattu sur les yeux; les autres s'enveloppaient la tte avec leur robe
ou leur manteau. Snque, dans la _Vie heureuse_, parle d'un libertin
qui frquentait les mauvais lieux non pas timidement, non pas en
cachette, mais mme  visage dcouvert (_inoperto capite_). Capitolinus,
dans l'_Histoire Auguste_, nous montre aussi un empereur dbauch,
visitant la nuit tavernes et lupanars, la tte couverte d'un cuculle
vulgaire (_obtecto capite cucullo vulgari_).

Quant au salaire des lupanars, il ne devait pas tre fixe, puisque
chaque fille avait un criteau indiquant son nom et son prix. Le passage
de Symphosianus, cit plus haut, a gar les commentateurs qui ont
cherch  valuer, chacun  sa manire, le tarif que le lnon avait
fix pour la dfloration de Tarsia et pour le prix courant de ses
faveurs; car les savants ne sont pas d'accord sur la valeur de la livre
et du sou dans l'antiquit. Symphosianus ne dit pas, d'ailleurs, s'il
s'agissait de la livre d'or ou de la livre d'argent. Dans le premier
cas, on a estim que la demi-livre demande sur l'criteau de Tarsia, 
titre de vierge, reprsentait 433 fr. de notre monnaie actuelle; ce ne
serait que 37 fr. 64 c., si le lnon voulait parler d'une demi-livre
d'argent. Nous avons fait d'autres calculs et nous sommes arriv  un
autre rsultat. Selon nous, le prix de la prlibation (_prim
aggressionis pretium_, disent les savants) aurait t de 150 fr.; quant
au taux des _stuprations_ suivantes, le docte Pierrugues le porte  11
fr. 42 c. pour le sou d'or, et  78 c. pour le sou d'argent. Nous avons
trouv, dans nos chiffres, que c'taient 20 fr. Au reste, ce salaire
n'avait rien d'uniforme, et comme il ne fut jamais soumis  aucun
contrle administratif, il variait suivant les mrites et la rputation
de la personne que faisait connatre son criteau nominatif. Cependant,
il y a dans Ptrone un dtail prcis qui nous permet de savoir  quel
prix on louait une cellule dans un lupanar: Tandis que j'errais, dit
Ascylte, par toute la ville, sans dcouvrir en quel endroit j'avais
laiss mon gte, je fus abord par un citoyen  l'air respectable, qui
me promit trs-obligeamment de me servir de guide. Entrant donc dans des
ruelles tortueuses, il me conduisit en ce mauvais lieu o il me fit ses
propositions malhonntes en tirant sa bourse. Dj la dame du lieu avait
touch un as pour la cellule (_jam pro cell meretrix assem exegerat_).
Si le louage d'une cellule cotait un as (un peu plus d'un sou), on doit
supposer que le reste ne se payait pas fort cher. En effet, quand
Messaline demande le salaire (_ra proposcit_), Juvnal nous fait
entendre clairement qu'elle se contente de quelque monnaie de cuivre.
Nous avons dj parl ailleurs des prostitues qui ne se taxaient qu'
deux oboles et  un quadrans, ce qui les avait fait surnommer
_quadrantari_ et _diobolares_. Festus explique ainsi le nom de
celles-ci: _Diobolares meretrices dicuntur, qu duobus obolis ducuntur._
C'tait la concurrence qui avait fait tomber si bas le salaire de la
Prostitution.

[Illustration:
  Alp. Cabasson del.
  Drouart imp.
  Alp. Leroy et F. Lefman. Sculp.

  LUPANAR ROMAIN
]




CHAPITRE XVIII.

  SOMMAIRE. --A quelle poque remonte l'tablissement de la Prostitution
  lgale  Rome. --De l'inscription des prostitues. --Ce que dit Tacite
  du motif de cette inscription. --Femmes et filles de snateurs
  rclamant la _licencia stupri_. --Avantages que l'tat et la socit
  retiraient de l'inscription des courtisanes. --Le taux de chaque
  prostitue fix sur les registres de l'dile. --Serment des
  courtisanes entre les mains de l'dile. --Pourquoi l'inscription
  matriculaire des _meretrices_ se faisait chez l'dile. --De la
  comptence de l'dile, en matire de Prostitution. --Police de la rue.
  --Les Prostitutions vagabondes. --Julie, fille d'Auguste. --Police de
  l'dile dans les maisons publiques. --Les diles plbiens et les
  grands diles patriciens. --Ce qui arriva  un dile qui voulut forcer
  la porte de la maison de la _meretrix_ Mamilia. --Des divers endroits
  o se pratiquait la Prostitution frauduleuse. --Les bains publics.
  --La femme du consul, aux bains de Teanum. --Luxe et corruption des
  bains de Rome. --Mlange des sexes dans les bains publics. --Le bain
  de Scipion. --Les _balneatores_ et les _aliptes_. --Les dbauchs de
  la cour de Domitien, aux bains publics. --Bains gratuits pour le bas
  peuple. --Bains de l'aristocratie et des gens riches. --Tolrance de
  la Prostitution des bains. --Les serviteurs et servantes des bains.
  --Les _fellatrices_ et les _fellatores_. --Le fellateur Blattara et la
  fellatrice Thas. --Zole. --La pantomime des _Attlanes_. --Les
  cabarets. --Infamie attache  leur frquentation. --Description d'une
  _popina_ romaine. --Le _stabulum_. --Les _caupon_ et les
  _diversoria_. --Visites domiciliaires nocturnes de l'dile. --Les
  caves des boulangeries. --Police dilitaire pour les lupanars.
  --Contraventions, amendes et peines afflictives. --A quoi s'exposait
  Messaline, en exerant le _meretricium_ dans un lupanar. --De
  l'installation d'une femme dans un mauvais lieu. --Les dlgus de
  l'dile. --Heures d'ouverture et de fermeture des lupanars et autres
  mauvais lieux publics. --Les _meretrices_ au Cirque. --La Prostitution
  des thtres. --Les crieurs du thtre. --La Prostitution errante.
  --Les murs extrieurs des maisons et des monuments, mis, par
  l'dilit, sous la protection d'Esculape pour les prserver des
  souillures des passants. --Impudicit publique des prostitues des
  carrefours et ruelles de Rome. --Catulle retrouve sa Lesbia parmi ces
  femmes. --Le tribunal de l'dile. --Distinction tablie par Ulpien,
  entre _appeler_ et _poursuivre_. --Pouvoirs donns par la loi aux
  pres et aux tuteurs sur leurs fils et pupilles qui se livraient  la
  dbauche. --Les _adventores_. --Les _venatores_. --La jeunesse
  d'Alcinos. --Les _salaputii_. --Le pote Horace _putissimum penem_.
  --Les _semitarii_. --_Adulter_, _scortator_ et _moechus_.
  --_Moechocindus_ et _moechisso_. --Hliogabale aux lupanars.
  --Ordonnances somptuaires relatives aux mrtrices. --Costume des
  courtisanes. --Leur chaussure. --Leur coiffure. --Dfense faite aux
  prostitues de mettre de la poudre d'or dans leurs cheveux. --Les
  cheveux bleus et les cheveux jaunes. --Costume national des
  prostitues de Tyr et de Babylone. --L'_amiculum_ ou petit ami.
  --_Galbanati_, _galbani_ et _galbana_. --La mitre, la tiare et le
  nimbe. --Origine de ces trois coiffures. --Dfense faite aux
  mrtrices d'avoir des litires et des voitures. --Carmenta,
  inventrice des voitures romaines. --La basterne et la litire. --La
  _cella_ et l'octophore. --Les lupanars ambulants. --La loi Oppia.


On ne saurait dire  quelle poque s'tablit rgulirement  Rome la
Prostitution lgale, ni quand elle fut soumise  des lois de police,
sous la juridiction spciale des diles. Mais il est probable que ces
magistrats, ds le commencement de l'dilit, qui remontait  l'an de
Rome 260, s'occuprent d'imposer certaines limites  la Prostitution
des rues, et de lui tracer une sorte de jurisprudence dans l'intrt du
peuple. Malheureusement, il n'est rest de cette jurisprudence que des
traits pars, douteux ou presque effacs, qui permettent toutefois d'en
apprcier la sagesse et l'quit. On pourrait presque assurer qu'aucune
des dispositions prvoyantes de la police moderne  l'gard des femmes
de mauvaise vie n'avait t nglige par l'dilit romaine. Cette
magistrature populaire avait reconnu qu'elle devait, en laissant  ces
femmes dgrades la plus grande libert possible, les empcher d'exercer
une sorte d'usurpation effronte sur les femmes de bien; voil pourquoi
elle s'tait attache surtout  donner en quelque sorte  la
Prostitution un caractre public,  lui infliger des marques
distinctives,  la noter d'infamie aux yeux de tous, afin de lui ter
l'envie et les moyens de s'approprier indment les privilges de la
vertu et de la pudeur. En ne tolrant pas qu'une courtisane pt tre
prise pour une matrone, on pargnait  la matrone l'injure de pouvoir
tre prise pour une courtisane. Le premier soin des diles fut donc de
forcer la courtisane  venir elle-mme devant eux avouer sa profession
infme, en leur demandant le droit de s'y livrer ouvertement avec cette
autorisation lgale qu'on appelait _licentia stupri_. Telle est
l'origine de l'inscription des filles publiques sur les registres de
l'dile.

On ne possde, du reste, aucun renseignement sur le mode de cette
inscription: il parat que toute femme qui voulait faire mtier de son
corps (_sui qustum facere_), tait tenue de se prsenter devant l'dile
et de lui dclarer ce honteux dessein, que l'dile essayait parfois de
combattre par quelques bons conseils. Si cette femme persistait, elle se
faisait enregistrer comme voue dsormais  la Prostitution; elle
indiquait son nom, son ge, le lieu de sa naissance, le nom d'emprunt
qu'elle choisissait dans son nouvel tat, et mme, s'il faut en croire
un commentateur, le prix qu'elle adoptait une fois pour toutes comme
tarif de son odieux commerce. Tacite dit, au livre II de ses _Annales_,
que cette inscription chez l'dile tait fort anciennement exige des
femmes qui voulaient se prostituer, et que le lgislateur avait pens ne
pouvoir mieux punir ces impudiques, que de les contraindre ainsi 
prendre acte de leur dshonneur (_more inter veteres recepto, qui satis
poenarum adversus impudicas in ips professione flagitii credebant_).
Mais ce qui fut un frein dans les temps austres de la rpublique,
devint sous les empereurs un jeu et une drision, puisqu'on vit alors
des filles et des femmes de snateurs rclamer de l'dile la _licentia
stupri_. On comprend, d'ailleurs, quelle tait l'utilit judiciaire de
l'inscription. D'une part, on avait obtenu de la sorte une liste
authentique de toutes les femmes qui devaient payer  l'tat l'impt de
la Prostitution, le vectigal attach comme une servitude  ce honteux
trafic; d'une autre part, dans tous les cas o une courtisane manquait
au devoir de sa profession, dans les rixes, les querelles, les
diffrends, les scandales, les contraventions, les dlits de toute
nature, auxquels cette honteuse profession donnait souvent lieu, on
n'avait qu' consulter les registres de l'dile, pour trouver l'tat
civil de la personne mise en cause. On savait de la sorte, non-seulement
le vritable nom de la coupable ou de la victime, mais encore son nom de
guerre, _luparium nomen_, sous lequel on la connaissait dans le monde de
la dbauche. Plaute, dans son _Poenulus_, parle de ces cratures avilies
qui changeaient de nom pour faire un indigne commerce de leur corps
(_namque hodie earum mutarentur nomina, facerentque indignum genere
qustum corpore_). Il n'tait pas moins ncessaire de consigner sur les
registres le taux que chacune fixait pour sa marchandise, car le savant
Pierrugues a recueilli ce fait, si trange qu'il soit, dans son
_Glossarium eroticum_: qu'on allait devant l'dile dbattre la valeur et
le payement d'une Prostitution, comme s'il se ft agi d'un pain ou d'un
fromage (_tanquam mercedis annonari, de pretio concubits jus dicebat
dilis_). La tche de l'dile tait donc multiple et souvent bien
dlicate, mais l'dile suffisait  tout.

L'inscription d'une courtisane sur les registres de la _licentia stupri_
tait indlbile, et jamais une femme qui avait reu cette tache ne
pouvait s'en laver ni la faire disparatre. Elle avait beau renoncer 
sa scandaleuse profession et se faire  elle-mme une espce d'amende
honorable, en vivant chastement, en se mariant, en mettant au jour des
enfants semi-lgitimes, il n'y avait pas de pouvoir social ou religieux
qui et le droit de la rhabiliter entirement et de rayer son nom dans
les archives de la Prostitution lgale. Elle restait, d'ailleurs, comme
nous l'avons dj dit, stigmatise par la note d'infamie, qu'elle avait
mrite  une poque quelconque de sa vie, sous l'empire de la
ncessit, de la misre ou mme de l'ignorance. Et pourtant, suivant
l'observation du savant Douza, aussitt que les _meretrices_ quittaient
le mtier, elles s'empressaient de reprendre leur vrai nom et de laisser
dans le lupanar le faux nom qu'elles avaient affich sur leur criteau.
Un jurisconsulte, qui ne cite pas ses autorits, a prtendu que toute
courtisane, au moment de son inscription, prtait serment dans les mains
de l'dile et jurait de n'abandonner jamais l'ignoble profession qu'elle
acceptait librement, sans contrainte et sans rpugnance; mais les
malheureuses, lies par ce serment monstrueux, en auraient t releves,
lorsqu'une loi de Justinien (_Novella LI_) eut dclar qu'un pareil
serment contre les bonnes moeurs n'engageait pas l'imprudente qui
l'aurait prt. Ce voeu de Prostitution, que l'histoire offre plus d'une
fois au point de vue religieux, entre autres chez les Locriens, dont les
filles jurrent de se prostituer  la prochaine fte de Vnus, si leurs
pres remportaient la victoire sur l'ennemi, ce voeu de Prostitution
lgale n'a rien d'invraisemblable et correspond mme avec la note
d'infamie qui en tait la consquence immdiate.

On s'est demand pourquoi l'inscription matriculaire des _meretrices_ se
faisait chez l'dile plutt que chez le censeur, qui avait dans ses
attributions la surveillance des moeurs. Juste-Lipse, dans ses
Commentaires sur Tacite, rpond  cette question purement spculative,
en faisant remarquer que l'dile tait charg de la police intrieure
des lupanars, des cabarets et de tous les lieux suspects qui servaient
d'asile  la Prostitution. C'est au sujet de la juridiction dilitaire
sur ces lieux-l, que Snque a pu dire: Tu trouveras la vertu dans le
temple, au forum, dans la curie, sur les murailles de la ville; la
volupt, tu la trouveras, se cachant le plus souvent et cherchant les
tnbres,  l'entour des bains et des tuves, dans des endroits o l'on
redoute l'dile (_ad loca dilem metuentia_). Juste-Lipse aurait d
ajouter, pour mieux expliquer la comptence de l'dile en matire de
Prostitution, que l'dile devait surtout comprendre, dans les
attributions de sa charge, la voie publique, _via publica_, qui
appartenait essentiellement  la Prostitution et qui en tait presque
synonyme. Personne ne dfend d'aller et de venir sur la voie publique,
dit Plaute, faisant allusion  l'usage que chacun peut faire d'une
femme publique, en la payant bien entendu. (_Quin quod, palam est
venale, si argentum est, emas. Nemo ire quemquam public prohibet vi_).
L'dile avait donc la police de la rue et de tout ce qui pouvait tre
considr comme tant de ses dpendances: ainsi, les lieux publics
tombaient naturellement sous la juridiction absolue de l'dile.

D'abord, et Justin le dit expressment, les femmes qui s'adonnaient  la
Prostitution sans s'tre fait inscrire chez l'dile et sans avoir achet
ainsi le libre exercice de la profession impudique, taient exposes 
payer une amende et mme  tre chasses de la ville, quand on les avait
surprises en flagrant dlit; mais ordinairement, celles qui se
trouvaient en faute, pourvu qu'elles fussent encore jeunes et capables
de gagner quelque chose, attiraient  elles une me charitable de lnon,
qui se chargeait des frais de leur amende et de leur inscription, et
qui, pour se rembourser de ses avances, les faisait travailler  son
profit, en les enfermant dans un mauvais lieu. Les Prostitutions
vagabondes, _erratica scorta_, n'taient donc pas permises  Rome, mais
il fallait bien fermer les yeux sur leur nombre et sur leurs habitudes
varies, qui auraient exig une arme de custodes pour garder les rues
et les difices, un snat d'diles pour juger les dlits, et une foule
de licteurs pour battre de verges les coupables et pour faire excuter
les condamnations. La ville de Rome offrait une multitude de temples, de
colonnes, de statues, de monuments publics, tels que des aqueducs, des
thermes, des tombeaux, des marchs, etc., dont la disposition
architecturale n'tait que trop favorable aux actes de la Prostitution;
il y avait,  chaque pas, une vote sombre, sous laquelle se tapissait
la nuit une prostitue ou un mendiant; tout endroit vot (_arcuarius_
ou _arquatus_) servait d'asile  la dbauche errante, que personne
n'avait droit de venir troubler, parce que tout le monde avait le droit
de dormir en plein air, _sub dio_. On pourrait mme infrer de plusieurs
faits consigns dans l'histoire, que certains lieux carts, dans le
voisinage de certaines chapelles et de certaines statues, taient le
thtre ordinaire de la Prostitution nocturne. C'est ainsi que Julie,
fille d'Auguste, allait se prostituer dans un carrefour, devant une
statue du satyre Marsyas, et la place o s'accomplissait cette espce de
sacrifice obscne tait toujours occupe, ds que la nuit couvrait d'un
dais toil la couche de pierre qui servait d'autel au hideux sacrifice.
Il suffisait d'une statue de Priape ou de quelque dieu gardien, arm du
fouet, du bton ou de la massue, pour protger toutes les turpitudes
nocturnes qui venaient se rfugier sous ses auspices et s'abriter sous
son ombre.

Ce n'tait donc que rarement que l'dile usait de rigueur  l'gard des
contraventions de cette nature; mais, en revanche, il exerait
quelquefois une police assez tracassire sur les maisons publiques qui
dpendaient de sa juridiction. Non-seulement il faisait des enqutes
continuelles pour rechercher les crimes qui pouvaient se commettre dans
ces maisons soumises particulirement  sa surveillance, mais il
s'assurait souvent par lui-mme que tout s'y passait d'une manire
conforme aux rglements de l'dilit. Nous avons cit plus d'une fois
les lieux suspects ou infmes qui ressortissaient  la juridiction
dilitaire: c'tait dans ces lieux-l, que la Prostitution se cachait
pour chapper  l'impt, et que le lenocinium se livrait  ses plus
basses ngociations. L'dile, prcd de ses licteurs, parcourait les
rues,  toute heure de jour et de nuit, pntrait partout o sa prsence
pouvait tre utile, et se rendait compte, par ses propres yeux, du
rgime intrieur de ces officines de dbauche. Aussi, quand on annonait
de loin l'approche d'un dile, les femmes de mauvaise vie, les
vagabondes, les joueurs, les esclaves en rupture de ban, les malfaiteurs
de tout genre s'empressaient de lever le pied, et aussitt les cabarets,
les htelleries, les boutiques mal fames taient vides. Cette police
urbaine appartenait aux diles plbiens, sur qui reposait tout le poids
de l'dilit active; les grands diles patriciens, assis sur leur chaise
curule, ne faisaient pas autre chose que de juger les causes qui leur
taient renvoyes par les tribuns, et qui rentraient dans leurs
attributions purement administratives. Cette division de pouvoirs et de
rles s'tablit naturellement vers l'an de Rome 388, quand aux deux
diles plbiens, le snat ajouta deux diles _curules_ ou patriciens.
Ceux-ci portaient seuls un habit distinctif, la robe _prtexte_, en
laine blanche, borde de pourpre, tandis que les autres n'taient
reconnaissables qu' leurs licteurs ou plutt  leurs appariteurs, sorte
d'huissiers qui marchaient devant eux et qui leur faisaient ouvrir les
portes, en nonant les noms et qualits de l'dile; car un dile ne
pouvait pntrer dans une maison particulire, qu'en vertu de sa charge
et pour en accomplir les devoirs. On parla beaucoup  Rome de la
dconvenue d'un dile curule,  qui une courtisane eut l'audace de tenir
tte, et qui n'eut pas l'avantage devant les tribuns du peuple.
Aulu-Gelle rapporte cet arrt mmorable tel qu'il l'avait trouv dans un
livre d'Atteius Capito, intitul _Conjectures_. A. Hostilius Mancinus,
dile curule, voulut s'introduire, pendant la nuit, chez une _meretrix_,
nomme Mamilia; celle-ci refusa de le recevoir, quoiqu'il dclint son
nom et ft valoir ses prrogatives; mais il tait seul, sans licteurs;
il ne portait pas la robe prtexte, et, de plus, il n'avait rien  faire
comme dile dans cette maison. Il s'irrita de rencontrer tant
d'obstacles de la part d'une fille publique; il menaa de briser les
portes et il essaya de le faire. Alors Mamilia, que ces violences ne
dconcertaient pas, fit semblant de ne pas reconnatre l'dile, et lui
jeta des pierres du haut d'un balcon (_de tabulato_). L'dile fut bless
 la tte. Le lendemain, il cita devant le peuple l'insolente Mamilia,
et l'accusa d'avoir attent  sa personne. Mamilia raconta comment les
choses s'taient passes; comment l'dile, en effet, avait essay
d'enfoncer la porte, et comment elle l'en avait empch  coups de
pierres. Elle ajouta que Mancinus, sortant d'un souper, s'tait offert 
elle, pris de vin et une couronne de fleurs au front. Les tribuns
approuvrent la conduite de Mamilia, en dclarant que Mancinus, en se
prsentant, la nuit,  moiti ivre et couronn de fleurs,  la porte
d'une courtisane, avait mrit d'tre chass honteusement. Ils lui
dfendirent donc de porter plainte devant le peuple, et la courtisane
eut ainsi raison de l'dile.

[Illustration:
  Castelli, del.
  Paris Imp. Drouart, 11, r. du Fouarre
  Outhwaite, sc.

  A. HOSTILIUS MANCINUS ET MANILIA
]

Ce fait curieux prouverait que Mamilia demeurait dans une maison
particulire qui chappait  la police des diles; car, dans les lieux
de libre pratique dpendant de leur autorit immdiate, on n'et pas os
rsister  ce point. Ainsi, ces magistrats renouvelaient-ils sans cesse
leurs visites dans les bains et les tuves, dans les cabarets et les
htelleries, dans les boutiques de boulanger, de boucher (_lanii_), de
rtisseur (_macellarii_), de barbier et de parfumeur. Ils auraient t
certainement embarrasss de constater, de poursuivre et de punir tous
les cas de Prostitution frauduleuse et prohibe, qu'ils rencontraient
sur leur passage. C'tait surtout dans les bains publics, que se
cachaient les dbauches les plus monstrueuses; et l'on peut dire que la
Prostitution s'augmenta toujours  Rome, en proportion des bains qu'on
y crait. Publius Victor compte huit cents bains, tant grands que
petits, dans l'enceinte de la ville. Et, comme on sait que les citoyens
riches se faisaient un point d'honneur de fonder par testament une
piscine ou une tuve destine  l'usage du peuple, on n'est pas tonn
de cette multitude de bains, parmi lesquels les plus considrables ne
contenaient pas moins de mille personnes  la fois. Dans les temps
austres de la Rpublique, le bain tait entour de toutes les
prcautions de pudeur et de mystre; non-seulement les sexes, mais
encore les ges taient spars; un pre ne se baignait pas avec son
fils pubre, un gendre avec son beau-pre; le service tait fait par des
hommes ou par des femmes, selon que le bain recevait exclusivement des
femmes ou des hommes. Ces tablissements n'taient pas encore
trs-nombreux, et il y avait des heures rserves pour les hommes et
pour les femmes, qui se succdaient dans les mmes bassins, sans pouvoir
jamais s'y rencontrer. Cicron raconte que le consul tant all  Teanum
en Campanie, sa femme dit qu'elle voulait se baigner dans les bains
destins aux hommes. En effet, le questeur fit sortir des bains tous
ceux qui s'y trouvaient, et, aprs quelques moments d'attente, la femme
du consul put se baigner; mais elle se plaignit  son mari des retards
qu'elle avait prouvs, et aussi de la malpropret de ces bains.
L-dessus, le consul ordonna de saisir M. Marius, l'homme le plus
distingu de la ville, et de le battre de verges sur la place publique,
comme s'il ft responsable de la malpropret des bains. Il est probable
que la femme du consul avait signal  son mari quelque fait plus grave,
et ce qui le donne  penser, c'est que le mme consul, passant 
Ferentinum, s'informa aussi de la situation des bains publics, et en fut
si mcontent, qu'il fit fouetter les questeurs de cette petite ville, o
les hommes se dshonoraient, sous prtexte de se baigner.

Les bains de Rome ne tardrent pas  ressembler  ceux que les Romains
avaient trouvs en Asie: on y admit tous les genres de luxe et de
corruption, presque sous les yeux de l'dile, qui tait charg d'y faire
respecter les moeurs, et qui ne s'occupait que d'amliorations
matrielles, imagines pour les amollir et les corrompre davantage.
D'abord, le bain devint commun pour les deux sexes, et quoiqu'ils
eussent chacun leur bassin ou leur tuve  part, ils pouvaient se voir,
se rencontrer, se parler, lier des intrigues, arranger des rendez-vous
et multiplier les adultres. Chacun menait l ses esclaves, mles ou
femelles, eunuques ou spadones, pour garder les vtements et pour se
faire piler, racler, parfumer, frotter, raser et coiffer. Ce mlange
des sexes eut d'invitables consquences de Prostitution et de dbauche.
Les matres des bains avaient aussi des esclaves dresss  toute sorte
de services, misrables agents d'impudicit, qui se louaient au public
pour diffrents usages. Dans l'origine, les bains taient si sombres,
que les hommes et les femmes pouvaient se laver cte  cte sans se
reconnatre autrement que par la voix; mais bientt on laissa la lumire
du jour y pntrer de toutes parts et se jouer sur les colonnes de
marbre et les parois de stuc. Dans ce bain de Scipion, dit Snque, il
y avait d'troits soupiraux plutt que des fentres, qui souffraient 
peine assez de clart pour ne point outrager la pudeur; mais maintenant
on dit que les bains sont des caves, s'ils ne sont pas ouverts de
manire  recevoir par de grandes fentres les rayons du soleil. Cette
indcente clart livrait la nudit aux yeux de tous, et faisait
resplendir les mille faces de la beaut corporelle. Outre la grande
tuve (_sudatorium_), outre les grandes piscines d'eau froide, d'eau
tide et d'eau chaude dans lesquelles on prenait le bain ple-mle, et
autour desquelles on se mettait entre les mains des esclaves,
_balneatores_ et _aliptes_, l'tablissement renfermait un grand nombre
de salles o l'on se faisait servir  boire et  manger, un grand nombre
de cellules o l'on trouvait des lits de repos, des filles et des
garons. Ammien Marcellin nous montre, dans un nergique tableau, les
dbauchs de la cour de Domitien, envahissant les bains publics et
criant d'une voix terrible: O sont-ils? o sont-ils? Puis, s'ils
apercevaient quelque _meretrix_ inconnue, quelque vieille prostitue,
rebut de la plbe des faubourgs, quelque ancienne louve au corps us par
la fornication, ils se jetaient dessus tous ensemble, et ils la
traitaient, cette malheureuse, comme une Smiramis: _Si apparuisse
subito compererint meretricem, aut oppidan quondam prostibulum plebis,
vel meritorii corporis veterem lupam, certatim concurrunt_, etc. Les
diles veillaient  ce que ces scandales n'eussent pas lieu dans les
bains qui avaient un poste de soldats au dehors, et qui permettaient 
tous les dsordres de s'y produire sans bruit, sans clat, sans trouble.
La Prostitution y avait donc un air dcent et mystrieux.

Il en tait des bains publics comme des lupanars: leur organisation
intrieure variait suivant l'espce de public qui les frquentait. Ici,
c'taient des bains gratuits pour le bas peuple; l, c'taient des bains
 bon march, puisque l'entre ne cotait qu'un quadrans, deux liards de
notre monnaie; ailleurs, c'taient des bains magnifiques, o
l'aristocratie et les gens riches, ft-ce des affranchis, se
rencontraient sur un pied d'galit. Tous ces bains s'ouvraient  la
mme heure,  la neuvime, c'est--dire vers trois heures aprs midi; 
cette heure-l, s'ouvraient aussi les lieux publics, les cabarets, les
auberges, les lupanars. Tous ces bains se fermaient  la mme heure
aussi, au coucher du soleil: _tempus lavandi_, lit-on dans Vitruve, _a
meridiano ad vesperam est constitutum_. Mais les lupanars seuls
restaient ouverts toute la nuit. Le rgne de la Prostitution lgale,
commenc en plein soleil, se prolongeait jusqu'au lendemain matin. Quant
 la Prostitution des bains, elle n'tait que tolre, et l'dile
faisait semblant, autant que possible, de l'ignorer, pourvu qu'elle
n'affectt point un caractre public. Les empereurs vinrent en aide 
l'dilit, pour obvier aux horribles excs qui se commettaient dans tous
les bains de Rome, o les deux sexes taient admis. Adrien dfendit
rigoureusement ce honteux mlange d'hommes et de femmes; il ordonna que
leurs bains fussent tout  fait spars: _Lavacra pro sexibus
separavit_, dit Spartien. Marc-Aurle et Alexandre-Svre renouvelrent
ces dits en faveur de la morale publique; mais, dans l'intervalle de
ces deux rgnes, l'excrable Hliogabale avait autoris les deux sexes 
se runir aux bains. Les serviteurs et les servantes de bains taient,
au besoin, les lches instruments des rcrations que les deux sexes y
venaient chercher. Les matrones ne rougissaient pas de se faire masser,
oindre et frotter, par ces baigneurs impudiques. Juvnal, dans sa
fameuse satire des Femmes, nous reprsente une mre de famille qui
attend la nuit pour se rendre aux bains, avec son attirail de pommades
et de parfums: Elle met sa jouissance  suer avec de grandes motions,
quand ses bras retombent lasss sous la main vigoureuse qui les masse,
quand le baigneur, anim par cet exercice, fait tressaillir sous ses
doigts l'organe du plaisir (_callidus et crist digitos impressit
aliptes_) et craquer les reins de la matrone. Un des commentateurs de
Juvnal, Rigatius, nous explique les procds malhonntes de ces
_aliptes_, avec une intelligence de la chose, qui se sert heureusement
du latin: _Unctor sciebat dominam suam hujusmodi titillatione et
contrectatione gaudere_. Il se demande ensuite  lui-mme, le plus
candidement du monde, si ce baigneur-l n'tait pas un infme sournois.

L'dile n'avait rien  voir l-dedans, si personne ne se plaignait. Les
bains taient des lieux d'asile pour les amours, comme pour les plus
sales volupts: Tandis qu'au dehors, dit l'_Art d'aimer_ d'Ovide, le
gardien de la jeune fille veille sur ses habits, les bains cachent
srement ses amours furtifs (_celent furtivos balnea tuta jocos_). Les
femmes devaient tre plus intresses que les hommes  conserver ces
privilges attachs aux bains publics: pour les unes, c'tait un terrain
neutre, un centre, un abri tutlaire, o elles pouvaient sans danger
satisfaire leurs sens; pour les autres, c'tait un march perptuel o
la Prostitution trouvait toujours  vendre ou  acheter. Quoique les
bains dussent tre ferms la nuit, ils restaient ouverts en cachette
pour les privilgis de la dbauche; tout tait sombre au dehors, tout
clair  l'intrieur, et les bains, les soupers, les orgies duraient
toujours, presque sans interruption. Le lenocinium se pratiquait sur une
vaste chelle dans ces endroits-l, et beaucoup venaient, sous prtexte
de se baigner, spculer sur la virginit d'une jeune fille ou d'un
enfant, sinon chercher pour eux-mmes le bnfice de quelque atroce
Prostitution. L'habitude des bains dveloppait chez les personnes des
deux sexes, qui l'avaient prise avec une sorte de passion, les instincts
et les gots les plus avilissants; en se voyant nus, en voyant toutes
ces nudits qui s'talaient dans les postures les plus obscnes, en se
sentant presss et touchs par les mains frmissantes des baigneurs, ils
contractaient insensiblement une rage de plaisirs nouveaux et inconnus,
 la poursuite desquels ils consacraient leur vie entire; ils s'usaient
et se consumaient lentement au milieu de cette impure Capoue des bains
publics. C'tait l que l'amour lesbien avait tabli son sanctuaire, et
la sensualit romaine renchrissait encore sur le libertinage des lves
de Sapho. Celles-ci se nommaient toujours Lesbiennes, quand elles
n'ajoutaient rien aux prceptes de la philosophie fminine de Lesbos;
mais elles prenaient le nom de _fellatrices_, quand elles rservaient 
des hommes ces ignobles caresses dont leur bouche ne craignait pas de se
souiller. Ce n'est pas tout: ces misrables femmes apprenaient leur art
excrable  des enfants,  des esclaves, qu'on appelait _fellatores_.
Cette impuret se rpandit tellement  Rome, qu'un satirique s'criait
avec horreur: O nobles descendants de la desse Vnus, vous ne
trouverez bientt plus de lvres assez chastes pour lui adresser vos
prires! Martial, dans ses pigrammes, revient sans cesse sur cette
abomination, qui faisait vivre une foule d'infmes et qui n'empchait
pas l'dile de dormir: nous n'oserions traduire l'pigramme
fltrissante qu'il adresse  un de ces tres vils, nomm Blattara; mais
il nous est plus ais de donner un  peu prs honnte de celle qui
regarde Thas, fellatrice  la mode en ce temps-l: Il n'est personne
dans le peuple, ni dans toute la ville, qui se puisse vanter d'avoir eu
les faveurs de Thas, quoique beaucoup la dsirent, quoique beaucoup la
pourchassent. Pourquoi donc Thas est-elle si chaste? C'est que sa
bouche ne l'est pas. (_Tam casta est, rogo, Thas? imm fellat._)
Martial ne pardonne pas aux excrables fellateurs qu'il trouve sur son
chemin; il les dteste et les maudit tous dans la personne de Zole: Tu
dis que les potes et les avocats sentent mauvais de la bouche; mais le
fellateur, Zole, pue bien davantage! Cette infme imagination de
luxure s'tait, sous les empereurs, tellement rpandue  Rome, que
Plaute et Trence, qui avaient fait pourtant allusion au vice des
fellateurs, semblaient n'en avoir rien dit, et que dans les _Attlanes_,
o la pantomime surpassa les plus grandes tmrits du dialogue, les
auteurs exprimaient sans cesse par un jeu muet les honteux mystres de
l'art fellatoire.

Et cependant les diles devaient rester aveugles en face de ces
horribles dbauches qui se produisaient presque sous leurs yeux! Ce
n'tait pas mme la Prostitution proprement dite; ce n'en taient que
les prludes ou les accessoires; c'tait surtout l'acte le plus
caractristique de l'esclavage, que de _prbere os_, suivant
l'expression usuelle qui se rencontre jusque dans les _Adelphes_ de
Trence; les diles n'avaient donc pas  se mler de la conduite
individuelle des esclaves, except en ce qui concernait les
_meretrices_. Il est remarquable que les ignobles artisans de ces
dbauches ne faisaient presque jamais partie du _collge_ des
courtisanes enregistres. On ne les rencontrait donc pas dans les
lupanars, mais dans les cabarets et dans tous les lieux suspects o l'on
allait boire, manger, jouer ou dormir. Quiconque entrait en ces
lieux-l, frquents par des gens perdus d'honneur, se voyait confondu
avec eux ou dgrad  leur niveau, lors mme qu'il ne se ft point
abandonn  leurs vices ordinaires. Il suffisait de la prsence d'un
homme ou d'une femme dans une taverne (_popina_), pour que cette femme
ou cet homme se soumt par l, en quelque sorte,  toute espce
d'outrages. Ainsi, le jurisconsulte Julius Paulus dit en propres termes
dans le Digeste: Quiconque se sera fait un jouet de mon esclave ou de
mon fils, mme du consentement de celui-ci, je serai cens avoir reu
une injure personnelle, comme si mon fils ou mon esclave et t conduit
dans un cabaret, comme si on l'et fait jouer  un jeu de hasard.
L'injure et le dommage existaient, du moment o le jeune homme avait mis
le pied dans le cabaret, car il n'tait jamais sr d'en sortir aussi
pur, aussi chaste, qu'il y tait entr. La police dilitaire surveillait
soigneusement les cabarets, qui devaient tre ferms pendant la nuit et
ne s'ouvrir qu'au point du jour: ils pouvaient recevoir toute sorte de
gens, sans s'inquiter de leurs htes, mais ils n'taient point
autoriss  leur donner un gte, et ils renvoyaient leur monde, quand la
cloche avait sonn dans les rues pour la fermeture des bains et de tous
les lieux publics. Ce seul fait indique la disposition intrieure d'une
_popina_ romaine, qui se composait, en gnral, d'une petite salle basse
au rez-de-chausse, toute garnie d'amphores et de grandes jarres pleines
de vin, sur le ventre desquelles on lisait l'anne de la rcolte et le
nom du cru: au fond de cette salle, humide et obscure, qui ne recevait
de jour que par la porte surmonte d'une couronne de laurier, une ou
deux chambres trs-resserres servaient  la rception des htes qui s'y
attablaient pour jouer et pour faire la dbauche. Aucune apparence de
lit, d'ailleurs, dans ces bouges infects de l'odeur du vin et de celle
des lampes: Les auberges, dit Cicron dans un passage qui tablit
clairement la diffrence de la _popina_ et du _stabulum_, les auberges
sont ses chambres  coucher; les tavernes, ses salles  manger. On ne
trouvait dans ces endroits-l, que des bancs, des escabeaux et des
tables, qui favorisaient peu la Prostitution ordinaire.

Il fallait aller dans les _caupon_ et les _diversoria_, pour y louer
une chambre et un lit. Le _diversorium_ n'tait destin qu' recevoir
des voyageurs, des trangers, qui y passaient la nuit, sans y souper;
la _caupona_ tenait, au contraire, de l'auberge et du cabaret: on y
logeait et l'on y soupait. On ne manquait pas de compagnes et de
compagnons, que le matre du lieu avait toujours en rserve pour l'usage
de ses locataires. La Prostitution, dans ces maisons de passage, avait
des allures plus dcentes, des habitudes moins excentriques, et pourtant
l'dile y venait souvent faire des visites nocturnes, pour rechercher
les femmes de mauvaise vie qui auraient pu se soustraire  l'inscription
sur les registres et celles qui se livraient hors des lupanars 
l'exercice de leur mtier. Elles s'enfuyaient  moiti nues; elles se
cachaient dans le cellier derrire les amphores d'huile et de vin; elles
se blottissaient sous les lits, lorsque l'appariteur de l'dile frappait
 la porte de la rue, lorsque les licteurs dposaient leurs faisceaux
devant la maison. L'objet de ces visites domiciliaires tait surtout de
punir les contraventions aux rglements, par de fortes amendes; aussi,
comme le dit Snque, tous les lieux suspects craignaient-ils la justice
de l'dile, et tous ces lieux-l taient plus ou moins consacrs  la
Prostitution. Snque, dans sa _Vie heureuse_, parle, avec dgot, de ce
plaisir honteux, bas, trivial, misrable, qui a pour sige et pour asile
les votes sombres et les cabarets (_cui statio ac domicilium fornices
et popin sunt_). L'dile visitait aussi les boulangeries et les caves
qui en dpendaient. Dans ces caves, quelquefois profondes et spares de
la voie publique, on ne se bornait pas  mettre des provisions de bl
dans d'normes vases de terre cuite, on ne se bornait pas  y faire
tourner la meule par des esclaves: il y avait souvent des cellules
souterraines o se rfugiait la Prostitution pendant le jour, aux heures
o les lupanars taient ferms et inactifs. Les _meretrices_, dit Paul
Diacre, demeuraient d'ordinaire dans les moulins (_in molis meretrices
versabantur_). Pitiscus, qui cite ce passage, ajoute que les meules et
les filles se trouvaient dans des caves communiquant avec la
boulangerie, de telle sorte que tous ceux qui entraient l n'y venaient
pas pour acheter du pain; la plupart ne s'y rendaient que dans un but de
dbauche (_alios qui pro pane veniebant, alios qui pro luxuri
turpitudine ibi festinabant_). C'tait une Prostitution drgle, que
l'dile ne se lassait pas de poursuivre: il descendait souvent dans les
souterrains o l'on crasait le bl en le pilant ou en le moulant, et il
y dcouvrait toujours une foule de femmes, non inscrites, les unes
attaches au service des meules, les autres simples locataires de ces
bouges tnbreux, au fond desquels la dbauche semblait se drober dans
l'ombre  sa propre ignominie.

Les lupanars taient galement sous la surveillance immdiate des
diles; mais ceux-ci n'avaient point  s'occuper de ce qui s'y passait,
pourvu qu'il n'y et ni tumulte, ni rixe, ni scandale au dedans comme au
dehors, pourvu que les portes en fussent ouvertes  la neuvime heure,
c'est--dire  trois heures aprs midi, et fermes le lendemain matin 
la premire heure. Le lnon ou la lna avait, pour ainsi dire, la
dlgation d'une partie des devoirs de l'dile, dans le rgime de
l'tablissement. Comme ce lupanaire de l'un ou de l'autre sexe se
chargeait de faire l'criteau de chacune de ses femmes, c'tait  lui
que revenait naturellement le soin de vrifier l'inscription rgulire
de chacune sur les registres de l'dilit; il devait tre responsable du
dlit, quand une _ingnue_ ou citoyenne libre, quand une femme marie et
adultre, quand une fille au pouvoir de pre ou de tuteur, quand une
malheureuse enfant se prostituait de gr ou de force; car la loi Julia
enveloppait dans la pnalit de l'adultre tous les complices qui
l'auraient favoris, mme indirectement. Les matres et entrepreneurs de
mauvais lieux avaient donc souvent  compter avec l'dile, d'autant plus
que le lnocinium ne respectait rien, ni naissance, ni rang, ni ge, ni
vertu. Toute infraction aux rglements donnait lieu  une amende, et les
amendes de cette nature, que l'dile appliquait  sa volont, taient
exigibles  l'instant mme. Un retard de payement amenait sur les
paules du condamn une librale provision de coups de verges. Cette
fustigation s'excutait en pleine rue, devant le lupanar, et ensuite le
patient, aprs avoir pay l'amende, sortait tout meurtri des mains du
licteur, pour aviser aux moyens de se rembourser  l'aide d'un nouveau
trafic de Prostitution. Tout, au reste, pouvait tre matire 
rprimande et  punition. Les matres de lupanar se sentaient trop  la
discrtion de l'dile pour ne pas se mnager, en cas de malheur, quelque
appui, quelque influence favorable; ils en trouvaient chez des snateurs
dbauchs, auxquels ils rservaient les prmices de certains sujets de
choix. L'dile lui-mme n'tait pas incorruptible, et le lnon savait
par quel genre de prsent on pouvait quelquefois le gagner et le rendre
favorable.

Il serait difficile d'tablir l'tat des contraventions et des dlits
qui avaient lieu dans les lupanars de Rome; ce n'tait pas sans doute
l'dile qui se chargeait de les constater par lui-mme; il se faisait
reprsenter par des officiers subalternes. Ceux-ci allaient vrifier la
gestion des lupanaires, couter et recueillir les plaintes qui pouvaient
s'lever contre eux, examiner les lieux, et relever surtout les listes
des mrtrices en cellule. La proccupation du lgislateur  l'gard de
la dbauche publique semble avoir t seulement d'empcher la
Prostitution des femmes patriciennes et des filles _ingnues_, et de
poursuivre l'adultre jusque sous ce masque infme. On ne devait
admettre dans les lupanars ouverts sous la garantie de la loi, que des
femmes  qui la loi ne dfendait pas de se vendre et de se prostituer.
Messaline, en exerant le _meretricium_ dans un lupanar, se donnait pour
Lysisca, courtisane, dont elle avait pris le nom de dbauche et qui
probablement vaquait ailleurs  son mtier. Messaline s'exposait donc,
sinon  tre reconnue, du moins  se voir accuse d'usurpation de nom et
de qualit; les filles inscrites chez l'dile ayant seules le droit
d'exercer dans les lupanars. Snque, dans deux passages diffrents de
ses _Controverses_, parle de l'installation d'une femme dans un mauvais
lieu, sans indiquer les diverses formalits qu'elle tait force de
subir auparavant: Tu t'es nomme _meretrix_, dit Snque; tu t'es
assise dans une maison publique; un criteau a t mis sur ta cellule;
tu t'es livre  tout venant. Et ailleurs: Tu t'es assise avec les
courtisanes; tu t'es aussi pare pour plaire aux passants, pare des
habits que le lnon t'a fournis; ton nom a t affich  la porte; tu as
reu le prix de ta honte. Il est certain que le lnon ne louait pas des
habits et une cellule  toutes les femmes qui se prsentaient pour le
service public: elles taient obliges, avant tout, de justifier de leur
qualit et de produire mme un certificat de _meretrix_, appel
_licentia stupri_. Un autre passage des _Controverses_ de Snque
laisserait entendre que ce certificat se dlivrait dans le lupanar mme,
et que le lnon avait un registre o il inscrivait les noms de ses
clientes: Tu as t amene dans un lupanar, dit Snque, tu y as pris
ta place; tu as fait ton prix: l'criteau a t dress en consquence.
C'est l tout ce qu'on peut savoir de toi. D'ailleurs, je veux ignorer
ce que tu nommes une cellule et un obscne lit de repos. Les dlgus
de l'dile ne se faisaient pas scrupule, au besoin, d'exiger de plus
grands dtails et d'interroger les mrtrices elles-mmes.

L'dile se montrait surtout trs-svre pour les infractions aux heures
d'ouverture et de fermeture des lupanars; car ces heures avaient t
fixes pour que les jeunes gens n'allassent pas ds le matin se fatiguer
et s'nerver dans des lieux de dbauche, au lieu de suivre les exercices
gymnastiques, les tudes scolaires et les leons civiques qui
composaient l'ducation romaine. Le lgislateur avait voulu aussi que la
chaleur du jour ft un obstacle  la Prostitution et que ceux qu'elle
accablerait ne fussent pas tents de chercher un surcrot de sueurs et
de lassitude. Il n'y avait d'exception, pour les heures assignes  la
libre pratique des lieux et des plaisirs publics, que les jours de fte
solennelle, quand le peuple tait invit aux jeux du Cirque. Ces
jours-l, la Prostitution se transportait l o tait le peuple, et
tandis que les lupanars restaient ferms et dserts dans la ville, ceux
du Cirque s'ouvraient en mme temps que les jeux; et sous les gradins o
se pressait la foule des spectateurs, les lnons organisaient des
cellules et des tentes, o affluait de toutes parts une procession
continuelle de courtisanes et de libertins qu'elles avaient attirs 
leur suite. Pendant que les tigres, les lions et les btes froces
mordaient les barreaux de leurs cages de fer; pendant que les
gladiateurs combattaient et mouraient; pendant que l'assemble branlait
l'immense difice par un tonnerre de cris et de battements de mains,
les _meretrices_, ranges sur des siges particuliers, remarquables par
leur haute coiffure et par leur vtement court, lger et dcouvert,
faisaient un appel permanent aux dsirs du public et n'attendaient pas,
pour les satisfaire, que les jeux fussent achevs. Ces courtisanes
quittaient sans cesse leur place et se succdaient l'une  l'autre
pendant toute la dure du spectacle. Les portiques extrieurs du Cirque
ne suffisant plus  cet incroyable march de Prostitution, tous les
cabarets, toutes les htelleries du voisinage regorgeaient de monde. On
comprend que ces jours-l la Prostitution tait absolument libre, et que
les appariteurs de l'dile n'osaient pas s'enqurir de la qualit des
femmes qui faisaient acte de _meretrix_. Voil pourquoi Salvien disait
de ces grandes orgies populaires: On rend un culte  Minerve dans les
gymnases;  Vnus, dans les thtres; et ailleurs: Tout ce qu'il y a
d'impudicits se pratique dans les thtres; tout ce qu'il y a de
dsordres, dans les palestres. Isidore de Sville, dans ses
_tymologies_, va plus loin, en disant que thtre est synonyme de
Prostitution, parce que dans le mme lieu, aprs la fin des jeux, les
_meretrices_ se prostituent publiquement. (_Idem vero theatrum, idem et
prostibulum, eo quod post ludos exactos meretrices ibi
prosternerentur_). Les diles n'avaient donc pas  s'occuper de la
Prostitution des thtres, comme si cette Prostitution faisait partie
ncessaire des jeux qu'on donnait au peuple. Gnralement, d'ailleurs
(on peut du moins le supposer d'aprs plusieurs endroits de l'_Histoire
Auguste_), les thtres taient exploits par une espce de femmes qui
logeaient sous les portiques et dans les galeries votes de ces
difices; elles avaient pour lnons ou pour amants les crieurs du
thtre, qu'on voyait circuler sans cesse de gradin en gradin pendant la
reprsentation; ces crieurs ne se bornaient pas  vendre au peuple ou 
lui distribuer gratis, aux frais du grand personnage qui donnait les
jeux, de l'eau et des pois chiches: ils servaient principalement de
messagers et d'interprtes pour lier les parties de dbauche. C'est donc
avec raison que Tertullien appelait le cirque et le thtre les
consistoires des dbordements publics, _consistoria libidinum
publicarum_.

Il est probable que l'dile, malgr son autorit presque absolue sur la
voie publique, ne troublait pas trop la Prostitution errante; on ne voit
nulle part, dans les potes et les moralistes qui parlent de ce genre
abject de Prostitution, l'apparence d'une mesure rpressive ou
prventive. L'dile se bornait sans doute  faire observer les
rglements relatifs au costume, et il punissait svrement les
mrtrices inscrites qui s'aventuraient dans les rues avec la robe
longue et les bandelettes des matrones; mais il ne devait pas surveiller
de fort prs les moeurs de la voie publique, quand la nuit les couvrait
d'un voile indulgent. La voie publique appartenait  tous les citoyens;
chacun en avait la libre disposition, et chacun y trouvait protection en
se plaant sous la sauvegarde du peuple. Il et donc t difficile
d'empcher un citoyen d'user de sa libert individuelle en pleine rue.
Ainsi, l'dilit,  l'poque de sa plus grande puissance, n'avait aucune
action coercitive contre les passants qui souillaient de leur urine les
murs extrieurs des maisons et des monuments; elle recourut alors, dans
l'intrt de la salubrit de Rome,  l'intervention du dieu Esculape, et
elle fit peindre deux serpents, aux endroits que l'habitude avait plus
particulirement consacrs  recevoir le dpt des immondices et des
urines. Ces serpents sacrs cartaient la malpropret, qui ne se ft pas
abstenue devant l'dile en personne, et qui n'avait garde de commettre
une profanation, puisque le serpent tait l'emblme du dieu de la
mdecine. Il n'y avait malheureusement pas de serpent que la
Prostitution vagabonde et  redouter sous les votes et dans les coins
obscurs o elle se rfugiait, ds que la rue devenait sombre et moins
frquente. Pitiscus, qui n'avance pas un fait sans l'entourer de
preuves tires des crits ou des monuments de l'antiquit, nous
reprsente les prostitues de Rome, celles de la plus vile espce,
occupant la nuit les carrefours et les ruelles troites de la ville,
appelant et attirant les passants et ne se conduisant pas avec plus de
pudeur que les chiens qui le jour tenaient la place: _Quos in triviis
venereis nodis cohrere scribit Lucretius_. L'dile ne pouvait que
relguer ces turpitudes dans des quartiers mal fams, o les honntes
gens ne pntraient jamais et qui n'avaient pour habitants que des
voleurs, des mendiants, des esclaves fugitifs et des femmes de mauvaise
vie. La police vitait de remuer cette fange de la population, et il
fallait un vol, un meurtre, un incendie, pour que les officiers de
l'dile descendissent au fond de ces repaires. La voie publique, dans
les faubourgs et aux abords des murailles de la ville, tait donc le
thtre nocturne des plus hideuses impurets. C'est l que Catulle
rencontra un soir cette Lesbie, qu'il avait aime plus que lui-mme,
plus que tous les siens; mais s'il la reconnut, combien elle tait
change, et quel horrible mtier elle pratiquait impunment dans
l'ombre! Il se dtourna, indign, les yeux obscurcis par les larmes et
souhaitant n'avoir rien vu; puis, cette plainte s'exhala de son coeur de
pote:

  Illa Lesbia quam Catullus unam
  Plus quam se atque suos amavit omnes,
  Nunc in quadriviis et angiportis
  Glubit magnanimos Remi nepotes!

Si l'dile laissait en paix les malheureuses instigatrices de
l'immoralit publique, il se mlait encore moins de la conduite de leurs
complices ordinaires; il n'avait pas, d'ailleurs, de censure  exercer
sur les moeurs, et il se gardait bien de porter atteinte aux privilges
des citoyens romains, sous prtexte de faire respecter la pudeur de la
rue. Il recevait seulement,  cet gard, les rclamations qui lui
taient adresses, et il citait directement devant sa chaise curule ceux
qui avaient donn lieu  ces rclamations. Elles taient quelquefois
fort graves; par exemple, lorsqu'une mre de famille se plaignait
d'avoir t insulte et traite comme une courtisane, c'est--dire
suivie et appele dans la rue. L'dile avait alors  examiner si, par
son costume, sa dmarche ou ses gestes, la matrone pouvait avoir motiv
une mprise injurieuse, et si l'auteur de l'insulte pouvait arguer de
son ignorance et de sa bonne foi. En gnral, les femmes qui eussent t
en droit de porter plainte au tribunal de l'dile prfraient s'pargner
le scandale d'un dbat semblable, et ne pas avoir  comparatre en
public pour faire condamner l'insulteur, surtout si elles se sentaient
rprhensibles au point de vue de leur toilette; car il suffisait d'une
tunique un peu trop courte, d'une coiffure trop haute, et de la nudit
du cou, des paules ou de la gorge, pour justifier un appel ou une
provocation. Appeler et poursuivre sont deux choses bien diffrentes,
dit Ulpien, au titre XV, _De injuriis et famosis libellis_; appeler,
c'est attenter  la pudeur d'autrui par des paroles insinuantes;
poursuivre, c'est suivre avec insistance, mais silencieusement. Quand
les libertins doutaient de la condition d'une femme qu'ils trouvaient
sur leur chemin, et dont ils convoitaient la possession, ils ne lui
parlaient pas d'abord, mais ils la suivaient par derrire, jusqu' ce
qu'elle et tmoign par un signe ou par un coup d'oeil que la poursuite
ne lui tait pas injurieuse ni dsagrable; ils se croyaient alors
autoriss  lui adresser des propositions verbales. On n'accostait pas
en pleine rue une femme trangre, si elle n'avait pas rpondu, de la
voix, du geste ou du regard,  la premire tentative d'appel, et cet
usage resta dans les moeurs des villes romaines longtemps aprs que la
corruption publique eut fait flchir les rigueurs de la loi. Cette
fille qui lui parle publiquement, dit Prudentius dans ses quatrains
moraux, il lui ordonne de s'arrter au dtour de la rue. Les mrtrices
seules taient, pour ainsi dire,  la discrtion du premier venu; chaque
passant avait le droit de les arrter dans la rue et de leur demander
une honteuse complaisance, comme si c'tait une marchandise offerte 
quiconque voulait la payer au taux fix.

Hormis les cas o le _sectateur_ (_sectator_), par libertinage ou par
erreur, se permettait de poursuivre ou d'appeler une _ingnue_ dont la
dmarche et l'habillement ne justifiaient pas ces attentats, la
recherche des plaisirs de la dbauche tait absolument libre pour les
hommes, sinon pour les jeunes gens. Ceux-ci seulement pouvaient tre
punis par leur pre ou leur tuteur; car la loi admettait le renoncement
 la paternit dans trois cas, o le pre avait le droit, non-seulement
de dshriter son fils, mais encore de le chasser de la famille et de
lui ter son nom: premirement, si ce fils couchait souvent hors de la
maison paternelle; secondement, s'il s'adonnait  des orgies infmes,
et, en dernier lieu, s'il se plongeait dans de sales plaisirs. C'tait
donc le pre qui, en certaines circonstances, runissait dans sa main
les pouvoirs de l'dile et du censeur contre son fils dbauch. Le
tuteur avait galement une partie de la mme autorit,  l'gard de son
pupille. Mais les jeunes gens n'taient pas les seuls provocateurs et
sectateurs de la Prostitution; les hommes d'un ge mr, les plus graves,
les plus barbus, se trouvaient souvent compris dans cette foule impure,
qui n'attendait pas la nuit pour se ruer  la dbauche. L'dile et
souvent rougi des grands noms et des nobles caractres, qu'il aurait pu
dcouvrir sous les capes de ces coureurs de mauvais lieux! Il y avait
aussi bien des catgories diverses parmi ces impudiques qui formaient
l'arme active de la Prostitution: les uns se nommaient _adventores_,
parce qu'ils allaient au-devant des femmes et des filles qui leur
semblaient d'un commerce facile; les autres se nommaient _venatores_,
parce qu'ils pourchassaient, sans avoir l'argent  la main comme les
prcdents, tout ce qui leur promettait une proie nouvelle; on appelait
_Alcinoi juventus_ (jeunesse d'Alcinos) ces beaux effmins, qui se
promenaient nonchalamment par la ville, en habit de fte, friss,
parfums, pars, en cherchant des yeux  et l ce qui pouvait
rveiller leurs dsirs, puiss par une nuit d'excs. Les _salaputii_
taient de petits hommes trs-ardents, trs-lubriques, qui ne payaient
pas d'apparence, mais qui avaient quelque motif de se dire les hritiers
d'Hercule. Le pote Horace se vantait d'tre un des mieux partags dans
la succession, et l'empereur Auguste l'avait surnomm,  cause de cela,
_putissimum penem_, qu'il traduisait lui-mme par _homuncionem
lepidissimum_ (le plus drle de petit bout d'homme)! Les _semitarii_
taient des espces de satyres, aux larges paules, au cou pais et
nerveux, aux bras robustes, au regard timide,  l'air sournois: ils
allaient se poster en embuscade dans les chemins creux, sur la lisire
des bois, au milieu des champs, et l ils guettaient le passage de
quelque misrable prostitue; ils s'emparaient d'elle, de vive force, et
malgr ses cris, malgr ses efforts, ils en avaient toujours bon march.
Comme ils ne s'adressaient qu' des femmes rputes communes, la loi des
Injures ne pouvait leur tre applique, et la malheureuse, en se
relevant toute meurtrie et toute poudreuse, ne trouvait que des rires et
des quolibets pour se consoler de sa msaventure. Enfin, tout homme
mari qui entrait dans un lupanar devenait un adultre (_adulter_);
celui qui frquentait les lieux de dbauches tait un _scortator_; celui
qui vivait familirement avec des courtisanes, qui mangeait avec elles
et qui se dshonorait dans leur compagnie, s'appelait _moechus_. Cicron
accuse Catilina de s'tre fait une cohorte prtorienne de
_scortateurs_; le pote Lucilius dit qu'un homme mari qui commet une
infidlit  l'gard de sa femme porte aussi la peine de l'adultre,
puisqu'il est _adultre_ de nom; et un vieux scoliaste de Martial donne
 entendre que le mot _adulter_ s'appliquait  un adultre par accident
ou par occasion, tandis que le mot _moechus_ exprimait surtout
l'habitude, l'tat normal de l'adultre. La langue latine aimait les
diminutifs autant que les augmentatifs; elle avait donc augment le
substantif _moechus_ en crant _moechocindus_, qui comprenait dans un
seul mot plusieurs sortes de dbauches; elle avait en mme temps cherch
le diminutif du verbe _moechor_, en disant _moechisso_, qui signifiait 
peu prs la mme chose, avec un peu plus de dlicatesse. Mais la langue
grecque, d'o _moechus_ avait t tir, possdait dix ou douze mots
diffrents, forms de la mme souche, pour exprimer les nuances et les
varits de +moicheu+ et de +moichos+.

Tout homme qui se respectait encore ne se rendait aux lieux de
Prostitution, que le visage cach et la tte enveloppe dans son
manteau. Personne n'avait, d'ailleurs,  lui demander compte du
dguisement qu'il jugeait  propos de prendre. Ainsi, quand Hliogabale
allait la nuit visiter les mauvais lieux de Rome, il n'y entrait que
couvert d'une cape de muletier, pour n'tre pas reconnu: _Tectus
cucullione mulionico, ne agnosceretur, ingressus_, dit Lampridius.
L'dile lui-mme ne se ft pas permis de lever ce capuchon, qui lui et
montr l'empereur; mais il faisait observer trs-rigoureusement, surtout
pendant le jour et sur la voie publique, les ordonnances somptuaires qui
dfendaient, aux mrtrices inscrites ou brevetes, l'usage de la stole
ou robe longue, des bandelettes de tte, des tuniques de pourpre, et
mme, en divers temps, des broderies et des joyaux d'or. Ces ordonnances
du snat furent renouveles par les empereurs,  plusieurs poques, et
leur application trouva parfois de la mollesse ou du relchement dans le
pouvoir des diles, qui ne punissaient pas galement toutes les
contraventions. Ainsi, voyait-on souvent au thtre et au cirque les
grandes courtisanes, vtues comme des reines, tincelantes d'or et de
pierreries; elles ne se soumettaient pas aisment  porter des toges ou
tuniques jaunes et des dalmatiques  fleurs: Qui porte des vtements
fleuris, dit Martial, et qui permet aux mrtrices d'affecter la pudeur
d'une matrone vtue de la stole? Une femme qui se vouait  la
Prostitution tait dchue de la qualit de matrone, et elle renonait
elle-mme  paratre en public avec la toge et les insignes des honntes
femmes: son inscription sur les registres de l'dile la rendait indigne
de la robe longue et ample, dite matronale. Aussi, Martial raille-t-il,
 l'occasion de cadeaux envoys  une prostitue (_moecham_): Vous
donnez des robes d'carlate et de pourpre violette  une fameuse
courtisane! Voulez-vous lui donner le prsent qu'elle a mrit?
Envoyez-lui une toge. La toge, dans l'origine des institutions
romaines, avait t commune aux deux sexes; mais, lorsque l'invasion des
femmes trangres dans la Rpublique eut ncessit l'adoption d'un
vtement particulier aux matrones, celles-ci prirent la stole, qui
tombait  longs plis jusqu'aux talons et qui cachait si pudiquement la
gorge, que les formes en taient  peine accuses sous la laine ou sous
le lin. La toge ou tunique sans manches resta le vtement des hommes et
en mme temps des femmes qui avaient perdu les privilges de leur sexe
avec les droits et les honneurs rservs aux matrones. Telle tait
probablement la principale rgle de costume,  laquelle les diles
tenaient la main.

Il y avait, en outre, bien des dfenses et bien des prescriptions moins
importantes concernant l'habillement des mrtrices, mais elles se
modifirent tant de fois, qu'il serait difficile de les fixer d'une
manire gnrale et de leur assigner une poque certaine. La chaussure
et la coiffure des courtisanes avaient t rgles comme leur vtement;
nanmoins, l'dilit se montrait moins rigoureuse au sujet de ces
parties de leur toilette. Les matrones s'tant attribu l'usage du
brodequin (_soccus_), les courtisanes n'eurent plus la permission d'en
mettre, et elles furent obliges d'avoir toujours les pieds nus dans des
sandales ou des pantoufles (_crepida_ et _solea_), qu'elles attachaient
sur le cou-de-pied avec des courroies dores. Tibulle se plat 
peindre le petit pied de sa matresse, comprim par le lien qui
l'emprisonne: _Ansaque compressos colligat arcta pedes_. La nudit des
pieds, chez les femmes, tait un indice de Prostitution, et leur
clatante blancheur faisait de loin l'office du lnon, puisqu'elle
attirait les regards et les dsirs. Parfois, leurs sandales ou leurs
pantoufles taient entirement dores: _Auro pedibus induto_, a dit
Pline, en parlant de cette splendide marque de dshonneur. Parfois, pour
imiter la couleur de l'or, elles se contentaient de chaussure jaune,
quoique cette chaussure et t primitivement celle des nouveaux maris:
Portant un brodequin jaune  son pied blanc comme la neige, a dit
Catulle. Mais les nouveaux maris se fussent bien gards de mettre des
sandales ou des pantoufles, et les courtisanes n'eussent point os
porter la couleur jaune en brodequins.

Les matrones avaient aussi adopt une coiffure qu'elles ne laissrent
point usurper par les courtisanes: c'tait une large bandelette blanche,
qui servait  la fois de lien et d'ornement  la chevelure. Cette
bandelette fut probablement, dans les temps hroques de Rome, une
rminiscence de celle qui ornait la tte des gnisses et des brebis
offertes en sacrifice aux divinits. La matrone se prsentait elle-mme,
en guise de victime, aux autels de la Pudeur, comme pour rappeler que le
culte des dieux gnrateurs,  une poque recule, avait reu en
offrande le tribut de la virginit. Ce ne furent pas les courtisanes,
mais les femmes chastes qui s'arrogrent le droit de ceindre de
bandelettes leurs cheveux lisss et brillants; on permit aux vierges la
bandelette simple, qui les faisait reconnatre, et la bandelette double
resta exclusivement l'apanage des matrones: Loin d'ici! s'crie Ovide
dans l'_Art d'aimer_, loin, bandelettes minces (_vitt tenues_), insigne
de la pudeur! Loin, tunique longue, qui couvre la moiti des pieds!
Cette stole ou longue robe (_insista_), ordinairement borde de pourpre
dans le bas, ne caractrisait pas moins la matrone romaine que ces
bandelettes qui encadraient si gracieusement une chevelure noire et qui
en retenaient derrire la tte les anneaux tresss. Hormis ces
bandelettes simples ou doubles, les courtisanes taient libres de
prendre la coiffure qui leur plaisait le mieux. Nous avons dit qu'elles
s'enveloppaient la tte avec leur _palliolum_, demi-mantelet d'toffe;
qu'elles abaissaient un capuce sur leur visage, tandis que les matrones
se montraient partout  visage dcouvert et la tte nue, pour faire
entendre qu'elles n'avaient rien  se reprocher, et qu'elles ne
rougissaient pas sous les regards du public, leur juge perptuel. Ces
fires Romaines, pendant plusieurs sicles, auraient cru se dshonorer
en cachant leur chevelure, en la teignant, en la poudrant, en dnaturant
sa couleur noire; elles ne se rsignaient mme  la diviser en tresses
qui venaient s'enrouler sur le sommet de la tte ou sur les tempes, que
pour se distinguer des jeunes filles non maries (_innupt_), que leur
chevelure frise ou boucle avait fait surnommer _cirrat_. Les
courtisanes ne se privrent pas de copier les diffrents genres de
coiffures adoptes par les matrones et les _cirrat_, mais elles en
changrent l'aspect par les nuances varies qu'elles donnaient  leurs
cheveux: tantt elles les teignaient en jaune avec du safran, tantt en
rouge avec du jus de betterave, tantt en bleu avec du pastel;
quelquefois elles affaiblissaient seulement l'clat de leurs cheveux
d'bne, en les frottant avec de la cendre parfume; puis, lorsque les
empereurs se firent une espce d'aurole divine en semant de la poudre
d'or dans leurs cheveux, les courtisanes furent les premires 
s'approprier une mode qu'elles regardaient comme leur appartenant, et
elles trnrent vis--vis des Csars, dans les ftes publiques et les
jeux solennels, le front ceint d'une chevelure dore, comme les desses
dans les temples. Mais leur divinit ne dura pas longtemps, et la poudre
d'or leur fut interdite; elles remplacrent cette poudre par une autre,
faite avec de la gaude, qui brillait moins au soleil, mais qui tait
plus douce  l'oeil. Celles que la couleur bleue avait sduites se
poudrrent  leur tour avec du lapis pulvris: Que tous les supplices
du Tnare punissent l'insens qui fit perdre  tes cheveux leur nuance
naturelle! s'crie Properce aux genoux de sa matresse. Rends-moi
souvent heureux, ma Cynthie;  ce prix, tu seras belle et toujours
assez belle  mes yeux. De ce qu'une folle se peint en bleu le visage et
la chevelure, s'ensuit-il que ce fard embellisse? L'dile faisait la
guerre aux chevelures dores chez les courtisanes; mais il ne les
empchait pas de faire teindre leurs cheveux en bleu ou en jaune, il les
y encourageait mme, car c'taient l leurs couleurs distinctives
(_crulea_ et _lutea_): le bleu, par allusion  l'cume marine, qui
avait engendr Vnus, et  certains poissons qui taient ns en mme
temps qu'elle; le jaune, par allusion  l'or, qui tait le vritable
dieu de leur industrie malhonnte.

Les diles auraient eu trop  faire, s'il leur et fallu constater,
juger et punir toutes les contraventions somptuaires que se permettaient
les mrtrices; ils fermaient les yeux sur une foule de petits dlits de
ce genre, qu'on pardonnait  la coquetterie fminine. Mais, en gnral,
les femmes inscrites n'avaient aucun intrt  se faire passer pour des
matrones, et elles prfraient suivre des modes trangres qui leur
taient propres et qui les signalaient de loin  l'attention de leur
clientle. C'est ainsi qu'elles portaient plus volontiers des vtements
qui n'avaient pas mme de nom dans la langue romaine: _babylonici
vestes_ et _seric vestes_. On appelait _babylonici vestes_ des espces
de dalmatiques tranant sur les talons et agrafes par devant, faites en
toffes peintes, barioles,  fleurs,  broderies et de mille couleurs.
Les courtisanes de Tyr et de Babylone avaient apport  Rome ce costume
national, cette antique livre de la Prostitution. On appelait _seric
vestes_ d'amples robes en tissu de soie, si lger et si transparent,
que, selon l'expression d'un tmoin oculaire, elles semblaient inventes
pour faire mieux voir ce qu'elles avaient l'air de cacher. Les
courtisanes de l'Inde ne s'habillaient pas autrement, et au milieu de la
gaze, on les voyait absolument nues. Vtements de soie, dit avec
indignation le chaste auteur du _Trait des bienfaits_, vtements de
soie, si tant est qu'on puisse les nommer des vtements, avec lesquels
il n'est aucune partie du corps que la pudeur puisse dfendre, avec
lesquels une femme serait fort embarrasse de jurer qu'elle n'est pas
nue; vtements qu'on dirait invents pour que nos matrones ne puissent
en montrer plus  leurs adultres dans la chambre  coucher, qu'elles ne
font en public! Snque en voulait particulirement  cette mode
asiatique, car il y revient encore dans ses _Controverses_: Un
misrable troupeau de servantes se donne bien du mal pour que cette
adultre tale sa nudit sous une gaze diaphane, et pour qu'un mari ne
connaisse pas mieux que le premier tranger venu les charmes secrets de
sa femme. Les robes babyloniennes, quoique plus dcentes que les tissus
de Tyr, qu'un pote latin compare  une vapeur (_ventus textilis_),
taient plus gnralement adoptes par les mrtrices; car il fallait
tre bien sr de ses perfections caches, pour en faire une montre
aussi complte. Cette impudique exhibition, dans tous les cas, n'avait
rien  craindre des rprimandes de l'dile, et les femmes inscrites ou
non, qui se permettaient ce costume arien, ne se piquaient pas de
singer les matrones. Il en tait de mme de celles qui s'habillaient 
la babylonienne, avec des dalmatiques orientales qu'une personne honnte
et rougi de porter en public, et qui resplendissaient des plus vives
couleurs: toffes peintes, tissues  Babylone, dit Martial, et brodes
par l'aiguille de Smiramis.

Les courtisanes qui se soumettaient docilement  la toge professionnelle
y ajoutaient l'_amiculum_, manteau court, fait de deux morceaux, cousus
par le bas et attachs sur l'paule gauche avec un bouton ou une agrafe,
de sorte qu'il y avait deux ouvertures mnages pour passer les bras.
Cet amiculum, dont le nom galant quivalut  _petit ami_, ne descendait
pas au-dessous de la taille; il avait  peu prs la mme apparence que
la chlamyde des hommes; il servait exclusivement aux femmes de mauvaise
vie. Isidore de Sville, dans ses _tymologies_, assure que ce vtement
tait si connu par sa destination, qu'on faisait prendre l'amiculum 
une matrone surprise en adultre, afin que cet amiculum attirt  lui
une partie de l'opprobre qui rejaillissait sur la stole romaine. Ce
mantelet, qui se nommait +kyklas+ (_cyclas_) en grec, et qui n'avait
jamais paru malhonnte aux femmes grecques, fut sans doute apport 
Rome par des htaires, qui lui lgurent leur infamie. La couleur de
l'amiculum parat avoir t blanche, puisque ce vtement tait de lin.
Quant  la toge qu'on portait par-dessous, elle tait presque toujours
verte: cette couleur tant celle de Priape, dieu des jardins. Les
commentateurs ont beaucoup crit sur la nuance de ce vert: les uns l'ont
fait ple, les autres fonc; ceux-ci lui ont donn un reflet dor,
ceux-l une nuance jauntre. Quoiqu'il en ft, ce vert-l (_galbanus_)
avait t accapar par les libertins des deux sexes,  tel point qu'on
les dsignait par le surnom de _galbanati_, habills de vert; on
appliquait l'pithte de _galbani_ aux moeurs dissolues; on appelait
_galbana_ une toffe fine et rase d'un vert ple. Vopiscus nous
reprsente un dbauch, vtu d'une chlamyde carlate et d'une tunique
verte  longues manches. Juvnal nous en montre un autre, habill de
bleu et de vert (_crulea indutus scutulata aut galbana rasa_). Enfin,
il s'tait fait une telle affinit entre la couleur verte et celui qui
la portait, que _galbanatus_ tait devenu synonyme de giton ou mignon.

Toutes les modes trangres appartenaient de droit aux courtisanes qui
avaient perdu le titre de citoyenne, et qui, d'ailleurs, venaient la
plupart des pays trangers. Leur coiffure d'apparat, car le capuce ou
cuculle (_cucullus_) ne leur servait que le soir ou le matin, pour aller
au lupanar et pour en sortir; la coiffure qu'elles portaient de
prfrence au thtre et dans les crmonies publiques, o leur
prsence tait tolre; cette coiffure, qui leur fut longtemps
particulire, tmoignait assez que la Prostitution avait commenc en
Orient, et que Rome lui laissait son costume national. On distinguait
trois sortes de coiffure ou d'habillements de tte spcialement rservs
aux mrtrices de Rome: la mitre, la tiare et le nimbe. Le nimbe parat
gyptien; c'tait une bande d'toffe plus ou moins large, qu'on ceignait
autour du front pour en diminuer la hauteur. Les Romains,  l'exemple
des Grecs, n'admiraient pas les grands fronts chez les femmes, et
celles-ci cherchaient  dissimuler le leur, qui tait plus lev et plus
prominent que le front des femmes grecques. Le nimbe ou bandeau frontal
tait quelquefois charg d'ornements en or, et ses deux bouts pendaient
de chaque ct de la tte, comme les bandelettes qui descendent sur les
mamelles d'un sphinx. La mitre venait videmment de l'Asie-Mineure, de
la Chalde ou de la Phrygie, selon qu'elle tait plus ou moins conique.
La tiare venait de la Jude et de la Perse. Cette tiare, en toffe de
couleur clatante, avait la forme d'un cylindre, et ressemblait aux
dmes pointus des temples de l'Inde; la mitre, au contraire, affectait
la forme d'un cne, et tantt celle d'un casque ou d'une coquille. Telle
tait la mitre phrygienne, que les peintres ont attribue par tradition
au berger troyen Pris jugeant les trois desses et donnant la pomme 
Vnus. Ces souvenirs mythologiques justifiaient assez l'adoption de ce
bonnet recourb, comme emblme de la libert du choix et du plaisir.
Quant  la mitre pyramidale, elle avait deux pendants comme le nimbe,
avec une bordure autour du front; aprs avoir t l'insigne des anciens
rois de Perse et d'Assyrie, elle couronnait encore d'une royaut
impudique les courtisanes de Rome, qui rgnaient mitres ou nimbes
(_nimbat_ et _mitrat_) aux reprsentations du thtre et aux jeux du
cirque, sans payer d'amende au censeur ni  l'dile. Plus tard, le nom
de cette coiffure orgueilleuse devint pour elles un sobriquet mprisant.

Mais les diles, qui souffraient que les mrtrices fussent vtues,
coiffes et chausses comme les reines de Tyr et de Ninive, tenaient la
main pourtant  ce qu'elles n'eussent pas de litire ni aucune espce de
voiture. Les matrones avaient seules le droit de se faire porter par des
vhicules, des chevaux ou des esclaves, et elles se montraient fort
jalouses de ce privilge. Dans les premiers sicles de Rome, elles se
servaient dj d'une voiture grossire dont l'invention tait attribue
 Carmenta, mre d'Evandre; et comme cette voiture, sorte de charrette
ferme, monte sur roues, rendait de grands services aux femmes grosses
incapables de marcher, son inventrice fut difie et charge de prsider
aux accouchements. Les Romains, en ce temps-l, ne tolraient pas mme
chez les femmes la mollesse et le luxe: le snat interdit l'usage des
voitures de Carmenta. Les femmes, surtout celles qui se voyaient
enceintes, protestrent contre l'arrt trop rigoureux du snat et
formrent un pacte entre elles, en jurant de se refuser au devoir
conjugal et de ne pas donner d'enfants  la patrie jusqu' ce que cet
arrt ft annul. Elles repoussrent si impitoyablement leurs maris, que
ceux-ci supplirent le snat de rapporter la malheureuse loi qui les
privait de leurs femmes. Celles-ci, satisfaites de leur triomphe, en
firent honneur  la desse Carmenta, et lui rigrent un temple sur le
penchant du mont Capitolin. Depuis cet vnement mmorable, dont Grvius
a recueilli plusieurs versions dans ses Antiquits Romaines, les
matrones restrent en possession de leurs voitures, qui avaient perdu
leurs roues et qui, au lieu de rouler sur le pav ingal, taient
doucement portes par des hommes ou par des chevaux. Ces voitures
taient de deux espces, la basterne (_basterna_) et la litire
(_lectica_); la premire, soutenue sur un brancard que deux mules
transportaient  petits pas, formait une sorte de cabinet suspendu,
ferm et vitr: Prcaution excellente, dit le pote qui nous fournit
cette description, pour que la chaste matrone, allant  travers les
rues, ne soit pas profane par le regard des passants. La litire,
galement couverte et ferme, tait porte  bras d'hommes. Il y en eut
de toutes formes et de toutes grandeurs, depuis la chaise, _cella_, qui
ne pouvait servir qu' une personne, jusqu' l'octophore qui se
balanait sur les paules de huit porteurs. Dans l'une, la femme tait
assise; dans l'autre, elle tait couche sur des coussins, et elle avait
souvent  ses cts deux ou trois compagnes de route. Le luxe envahit
les litires ainsi que tout ce qui contribuait  rendre la vie molle et
voluptueuse: ces litires furent peintes, dores en dehors, tapisses en
dedans de fourrures et d'toffes de soie. C'est alors que les
courtisanes voulurent s'en emparer pour leur propre usage.

Elles y russirent un moment, mais l'dile ne fit que se relcher de sa
svrit, en admettant quelques exceptions accordes  la faveur et  la
richesse. Sous plusieurs empereurs, on vit les _fameuses_ mrtrices en
litire. Ces privilgies ne se contentrent pas de la litire ferme,
qui passait silencieusement dans les rues sans laisser voir ce qu'elle
contenait. On perfectionna ce mode de transport: l'intrieur devint une
vritable chambre  coucher, et, suivant l'expression d'un commentateur,
ce furent des lupanars ambulants. Il y avait, en outre, des litires
ouvertes,  rideaux, dans lesquelles l'oeil du passant plongeait avec
convoitise. Parfois, les rideaux de cuir ou d'toffe taient tirs, mais
la femme en soulevait le coin pour voir et pour tre vue. Le relchement
des moeurs avait multipli les litires  Rome et en mme temps les
avantages qu'en retirait la Prostitution lgante. Les matrones
elles-mmes ne s'tonnaient plus qu'on les confondit avec les
courtisanes: Alors nos femmes, les matrones romaines, dit tristement
Snque, s'talaient dans leurs voitures comme pour se mettre 
l'encan! Les unes cherchaient ainsi les aventures; les autres allaient
au rendez-vous. La litire s'arrtait  l'angle d'une place ou dans une
rue carte; les porteurs la dposaient  terre et faisaient le guet 
l'entour; cependant la portire s'tait entr'ouverte, et un bel
adolescent avait pntr dans ce sanctuaire inviolable. On ignorait
toujours si la litire tait vide ou occupe. Les courtisanes,
d'ailleurs, donnaient l'exemple aux matrones; on ne les rencontrait pas
seulement en voiture ferme, on les voyait partout en chaise dcouverte,
_in patente sella_, dit Snque. Un scoliaste de Juvnal fait preuve
d'imagination plutt que de critique, en avanant que les filles qui se
prostituaient en voiture s'appelaient _sellari_, par opposition aux
_cellari_, qui taient les habitues cellulaires des lupanars. Juvnal
ne dit pas mme qu'on entrait dans la chaise de Chione, quand on avait
un caprice de passage; il dit au contraire: Tu hsites  faire
descendre de sa chaise  porteur la belle Chione! Mais Pierre
Schoeffer, dans son trait _De re vehiculari_, est d'avis qu'en
certaines circonstances la voiture se changeait en lieu mobile de
Prostitution. Ce fut sans doute pour cette raison que Domitien dfendit
l'usage de la litire non-seulement aux mrtrices inscrites, mais mme
 toutes les femmes notes d'infamie (_probrosis feminis_).

[Illustration:
  H Cabasson del.
  Drouart, imp., r. du Fouarre, 11, Paris
  A. Garnier, sc.

  MESSALINE.
]

Les diles eurent encore d'autres prohibitions  faire excuter 
l'gard de ces femmes-l; car il est certain qu' diffrentes poques la
pourpre et l'or leur furent interdits. Mais le rglement de police
s'usait bientt contre la tnacit d'un sexe qui aime la toilette et qui
supporte difficilement des privations de coquetterie. Plusieurs
antiquaires veulent qu'il y ait eu une loi  Rome, par laquelle l'usage
des ornements d'or et d'toffes prcieuses tait absolument dfendu aux
femmes de mauvaise vie, except dans l'intrieur des lieux de dbauche
et pour l'exercice de leur mtier  huis clos. Si cette loi exista, elle
ne fut pas longtemps en vigueur ou du moins elle reut de frquentes
atteintes, car les potes nous reprsentent souvent les courtisanes
vtues de pourpre et ornes de joyaux. Ovide, dans le _Remde d'amour_,
n'a pas l'air de se souvenir des lois somptuaires, en dcrivant la
toilette d'une courtisane ou du moins d'une femme de plaisir: Les
pierreries et l'or la couvrent tout entire, tellement que sa beaut est
la moindre partie de sa valeur. Plaute, dans une de ses comdies, met
en scne une mrtrice _dore_, mais il semble dire que c'est chose
nouvelle  Rome: _Sed vestita, aurata, ornata, ut lepide! ut concinne!
ut nove!_ Juvnal nous dpeint une courtisane d'htellerie, la tte nue
environne d'un nimbe d'or (_qu nudis longum ostendit cervicibus
aurum_); et pourtant, il fait videmment allusion au privilge
qu'avaient les matrones de porter seules des pierreries et des boucles
d'oreilles, dans ces vers o il dit qu'une femme qui a des meraudes
au cou et des perles aux oreilles se permet tout et ne rougit de rien:

    Nil non permittit mulier, sibi turpe putat nil,
  Cum virides gemmas collo circumdedit et cum
  Auribus externis magnos commisit elenchos.

Apule confirme le tmoignage de Juvnal: L'or de ses bijoux, l'or de
ses vtements, ici fil, l travaill, annonait tout d'abord que
c'tait une matrone. On sait nanmoins que la loi Oppia avait interdit
la pourpre  toutes les femmes, pour la rserver aux hommes. Nron
renouvela cette interdiction, qui ne fut leve dfinitivement que sous
le rgne d'Aurlien; mais elle aurait toujours subsist pour les
courtisanes et pour les femmes rputes infmes, dans l'opinion d'un
savant italien, Santinelli, qui n'a pas pris garde que les anciens
avaient plusieurs sortes de pourpre, et qu'une seule, la plus clatante,
tait l'insigne du pouvoir. La pourpre plbienne ou violette ne fut
certainement pas comprise dans les lois d'interdiction, que les
empereurs d'Orient restreignirent, en les exagrant,  la pourpre
impriale (_purpura_). Ferrarius, dans son trait _De re vestiaria_,
prtend, pour accorder ces autorits contradictoires, que les
courtisanes avaient la permission de porter de l'or et de la pourpre sur
elles, mme en public, pourvu que la pourpre ne ft point applique par
bandes  leurs vtements, pourvu que l'or ne s'enroult pas en
bandelettes dans leurs cheveux. Il vaut mieux croire que les rglements
somptuaires relatifs aux courtisanes subirent de frquentes variations,
dpendant tantt du snat, tantt de l'empereur, tantt de l'dile, et
qu'il suffisait de l'influence d'une de ces souveraines d'un jour ou
plutt du crdit d'un de leurs amants pour faire abandonner d'anciens
usages qui reprenaient force de loi sous une autre influence plus
honorable. A Rome, comme dans toutes les villes o la Prostitution fut
soumise  des ordonnances de police, les femmes de mauvaise vie, quoique
tolres et autorises, furent en butte  des mesures de rigueur qui
ressemblaient souvent  des perscutions, mais qui avaient toujours pour
objet de rprimer des excs et de corriger des abus dans les moeurs
publiques.




CHAPITRE XIX.

  SOMMAIRE. --La Prostitution lgante. --Les _bonnes_ mrtrices.
  --Leurs amants. --Diffrence des grandes courtisanes de Rome et des
  htaires grecques. --Cicron chez Cythris. --Les _precios_ et les
  _famos_. --Leurs _amateurs_. --La voie Sacre. --Promenades des
  courtisanes. --Promenades des matrones. --Cortge des matrones. --Ce
  que dit Juvnal des femmes romaines. --Ogulnie. --Portrait de Sergius,
  le favori d'Hippia, par Juvnal. --Le _gladiateur obscne_ de Ptrone.
  --Les suppts de Vnus _Averse_. --Ce qu' Rome on appelait _plaisirs
  permis_. --Langue muette du _meretricium_. --Le _doigt du milieu_.
  --Le _signum infame_. --Pourquoi le mdius tait vou  l'infamie chez
  les Grecs. --La _chasse  l'oeil_ et le _vol aux oreilles_. --Les
  _gesticulari_. --Pantomime amoureuse. --Rserve habituelle du langage
  parl de Rome. --De la langue rotique latine. --_Frre_ et _soeur_.
  --La _soeur du ct gauche_ et le _petit frre_. --Des crits
  rotiques et sotadiques ou _molles libri_. --Bibliothque secrte des
  courtisanes et des dbauchs. --Les livres lubriques de la Grce et de
  Rome dtruits par les Pres de l'glise.


Il y avait  Rome une Prostitution qui ne relevait certainement des
diles en aucune manire, pourvu qu'elle n'usurpt point les
prrogatives _vestiaires_ des matrones. C'tait la Prostitution que l'on
pourrait nommer voluptueuse et opulente, celle que la langue latine
qualifiait de _bonne_ (_bonum meretricium_). Les femmes qui la
desservaient se nommaient aussi _bonnes mrtrices_ (_bon mulieres_),
pour dsigner la perfection du genre; ces courtisanes, en effet,
pouvaient bien tre inscrites sur les registres de l'dilit, comme
trangres, comme affranchies, comme musiciennes, mais elles n'avaient
pas d'analogie avec les malheureuses esclaves de l'incontinence
publique; on ne les rencontrait jamais,  la neuvime heure du jour, la
tte enveloppe d'un palliolum ou cache sous un capuchon, courant au
lupanar ou cherchant aventure; jamais on ne les surprenait, dans les
rues et les carrefours, en flagrant dlit de dbauche nocturne; jamais
on ne les trouvait dans les htelleries, les tavernes, les bains
publics, les boulangeries et autres lieux suspects; jamais enfin,
quoiqu'elles fussent notes d'infamie comme les autres, on ne rougissait
pas de se montrer en public avec elles et de se dclarer leur amant, car
elles avaient la plupart des amants privilgis, _amasii_ ou _amici_, et
ces amants taient, en quelque sorte, des manteaux plus ou moins
brillants qui cachaient leurs amours mercenaires. Elles formaient
l'aristocratie de la Prostitution; et, de mme que dans la Grce, elles
exeraient  Rome une immense action sur les modes, sur les moeurs, sur
les arts, sur les lettres et sur toutes les circonstances de la vie
patricienne. Mais, dans aucun cas, elles n'avaient d'empire sur la
politique et sur les affaires de l'tat; elles ne se mlaient pas, ainsi
que les htaires grecques, des choses publiques et du gouvernement;
elles vivaient toujours en dehors du forum et du snat; elles se
contentaient de l'influence que leur donnaient leur beaut et leur
esprit dans le petit monde de la galanterie, monde parfum, lgant et
corrompu, dont Ovide rdigea le code sous le titre de l'_Art d'aimer_,
et qui eut pour potes historiographes Properce, Catulle et une foule
d'crivains rotiques, que l'antiquit semble avoir par pudeur condamns
 l'oubli.

Ces courtisanes en renom ressemblaient aux htaires d'Athnes, autant
que Rome pouvait ressembler  la ville de Minerve; autant que le
caractre romain pouvait se rapprocher du caractre athnien. Mais les
descendants d'vandre taient trop fiers de leur origine et trop
pntrs de la majest du titre de citoyen romain, pour accorder  des
femmes,  des trangres,  des infmes, si aimables qu'elles fussent
d'ailleurs, un culte d'admiration et de respect. Une courtisane qui
aurait voulu prendre et qui aurait pris de l'autorit sur un snateur
consulaire, sur un magistrat, sur un chef militaire, et dshonor celui
qui se serait soumis  cette honteuse dpendance,  cette ridicule
sujtion. Les hommes d'Etat les plus graves, les plus austres, ne se
privaient pas du plaisir de frquenter les courtisanes et de se mler
aux mystres de leur intimit; Cicron lui-mme soupait chez Cythris,
qui avait t esclave avant d'tre affranchie par Eutrapelus, et qui
devint la matresse favorite du triumvir Antoine. Mais ces rapports
continuels qui avaient lieu entre les courtisanes et les personnages les
plus considrables de la rpublique restaient ordinairement circonscrits
dans l'intrieur d'une maison de plaisance, d'une villa, o ne pntrait
pas l'oeil curieux du peuple. Dans les rues,  la promenade, au cirque,
au thtre, si les courtisanes  la mode, les _prcieuses_ et les
_fameuses_ (_famos_ et _precios_) paraissaient entoures d'une troupe
d'amateurs (_amatores_) empresss, c'taient de jeunes dbauchs, qui
faisaient honte  leur famille, c'taient des affranchis, que leur
richesse mal acquise n'avait pas lavs de la tache d'esclavage;
c'taient des artistes, des potes, des comdiens, qui se mettaient
volontiers au-dessus de l'opinion; c'taient des lnons dguiss, qui
recherchaient naturellement les meilleures occasions de trafic et de
lucre. Ainsi, chez les Romains, la courtisane la plus triomphante ne
voyait autour d'elle que des gens mal fams, except dans les soupers et
les _comessations_, o elle runissait parfois les premiers citoyens de
Rome, qui abusaient,  huis clos, des licences de la vie prive.

Il fallait aller, le soir, sur la voie Sacre, ce rendez-vous quotidien
du luxe, de la dbauche et de l'orgueil, pour voir combien tait
nombreuse, et combien tait brillante cette arme de courtisanes  la
mode, qui occupaient Rome en ville conquise, et qui y faisaient plus de
captifs et de victimes que n'en avaient fait les Gaulois de Brennus.
Elles venaient l tous les jours faire assaut de coquetterie, de
toilette et d'insolence, au milieu des matrones, qu'elles clipsaient de
leurs charmes et de leurs atours. Tantt, elles se faisaient porter par
de robustes Abyssins dans des litires dcouvertes, o elles taient
couches indolemment,  demi nues, un miroir d'argent poli  la main,
les bras chargs de bracelets, les doigts de bagues, la tte incline
sous le poids des boucles d'oreilles, du nimbe et des aiguilles d'or; 
leurs cts, de jolies esclaves rafrachissaient l'air avec de grands
ventails en plumes de paon; devant et derrire les litires, marchaient
des eunuques et des enfants, des joueurs de flte et des nains bouffons,
qui formaient cortge. Tantt, assises ou debout dans des chars lgers,
elles dirigeaient elles-mmes les chevaux avec rapidit, et cherchaient
 se dpasser l'une l'autre, comme si elles luttaient de vitesse dans la
carrire. Souvent, elles montaient de fins coursiers, qu'elles
conduisaient avec autant d'adresse que d'audace; ou de belles mules
d'Espagne, qu'un ngre menait par la bride. Les moins riches, les moins
ambitieuses, les moins turbulentes allaient  pied, toutes lgamment
vtues d'toffes barioles en laine ou en soie, toutes coiffes avec
art, leurs cheveux natts formant des diadmes blonds ou dors,
entrelacs de perles et de joyaux; les unes jouaient avec des boules de
cristal ou d'ambre pour se tenir les mains fraches et blanches; les
autres portaient des parasols, des miroirs, des ventails, quand elles
n'avaient pas des esclaves qui les leur portassent, mais chacune avait
au moins une servante qui la suivait ou qui l'accompagnait comme un
missaire indispensable. Ces courtisanes, on le voit, n'taient pas
toutes sur le mme pied de fortune et de distinction, mais elles se
ressemblaient par ce seul point, qu'elles ne figuraient pas sur les
registres de l'dile, et qu'elles se trouvaient ainsi exemptes des
rglements de police relatifs  la Prostitution, car elles n'avaient pas
un prix tax, un nom de guerre inscrit et reconnu, en un mot, le droit
d'exercer leur mtier dans les lupanars publics. Elles se gardaient bien
de demander  l'dile la dgradante _licentia stupri_, mais elles ne se
faisaient pas faute de se vouer  la Prostitution, comme si elles en
avaient obtenu licence. On ne les inquitait pas toutefois  cet gard,
 moins qu'elles n'insultassent trop ouvertement  la juridiction
dilitaire, en se livrant sans choix (_sine delectu_), dans les lieux
publics,  des oeuvres de dbauche vnale.

Ces mrtrices faciles abondaient sur la voie Sacre, et, si l'on en
croit Properce, elles ne s'en loignaient pas beaucoup, pour donner
satisfaction au passant qui leur faisait signe: Oh! que j'aime bien
mieux, dit-il dans ses lgies, cette affranchie qui passe la robe
entr'ouverte, sans crainte des argus et des jaloux; qui use incessamment
avec ses cothurnes crotts le pav de la voie Sacre, et qui ne se fait
pas attendre si quelqu'un veut aller  elle! Jamais elle ne diffrera,
jamais elle ne te demandera indiscrtement tout l'argent qu'un pre
avare regrette souvent d'avoir donn  son fils; elle ne te dira pas:
J'ai peur, hte-toi de te lever, je t'en prie! (_Nec dicet: Timeo!
propera jam surgere, quso!_) Cette coureuse de la voie Sacre, on le
voit, gagnait sa vie en plein jour, sans trop se soucier de l'dile et
des lois de police. Properce semble mme indiquer qu'elle prenait 
peine la prcaution de s'carter de la voie Sacre, qui commenait 
l'Amphithtre et conduisait au Colise, en longeant le temple de la
Paix et la place de Csar. Il y avait aux alentours du Colise assez de
bocages et de bois, sacrs ou non, dans lesquels l'amour errant ne
rencontrait qu'un peuple de statues et de termes qui ne le troublaient
pas. D'ailleurs, les bains, les auberges, les cabarets, les
boulangeries, les boutiques de barbier, offraient des asiles toujours
ouverts  la Prostitution anonyme, dont la voie Sacre tait le
rendez-vous gnral. Les matrones y venaient aussi, la plupart en
litire ou en voiture, surtout  certaines poques o elles avaient
obtenu le privilge exclusif des chaises et des litires (_sell_ et
_lectic_); elles n'affectaient pas, dans ces temps de corruption
inoue, une tenue beaucoup plus dcente que celle des courtisanes de
profession; elles taient, comme celles-ci, tendues sur des coussins de
soie, dans un costume, que ne rendaient pas moins immodeste les
bandelettes de leur coiffure et la pourpre de leur stole  longs plis
flottants, entoures d'esclaves et d'eunuques portant des ventails pour
chasser les mouches, et des btons pour loigner la foule. Ces matrones,
ces hritires des plus grands noms de Rome, ces pouses, ces mres de
famille, devant lesquelles la loi s'inclinait avec vnration, s'taient
bien relches, sous les empereurs, des vertus chastes et austres de
leurs anctres. Celles qui paraissaient dans la voie Sacre, pour y
taler la pompe de leur toilette et l'attirail de leur cortge, avaient
souvent pour objet de choisir un amant ou plutt un vil et honteux
auxiliaire de leur lubricit. Leurs servantes laides et vieilles, dit
M. Walkenaer dans sa belle _Histoire de la vie d'Horace_, s'cartaient
complaisamment  l'approche de jeunes gens effmins (_effeminati_),
dont les doigts taient chargs de bagues, la toge toujours lgamment
drape, la chevelure peigne et parfume, le visage bigarr par ces
petites mouches, au moyen desquelles nos dames, dans le sicle dernier,
cherchaient  rendre leur physionomie plus piquante. On remarquait
aussi, dans ces mmes lieux, des hommes, dont la mise faisait ressortir
les formes athltiques et qui semblaient montrer avec orgueil leurs
forces musculaires. Leur marche rapide et martiale offrait un contraste
complet avec l'air compos, les pas lents et mesurs de ces jeunes
jouvenceaux, aux cheveux soigneusement boucls, aux joues fardes,
jetant de ct et d'autre des regards lascifs. Ces deux espces de
promeneurs n'taient le plus souvent que des gladiateurs et des
esclaves; mais certaines femmes d'un haut rang choisissaient leurs
amants dans les classes infimes, tandis que leurs jeunes et jolies
suivantes se conservaient pures contre les attaques des hommes de leur
condition, et ne cdaient qu'aux sductions des chevaliers et des
snateurs.

Nous avons rapport en entier ce morceau pittoresque, dont le savant
acadmicien a pris les traits dans Martial, Aulu-Gelle, Cicron, Snque
et Horace; mais nous regrettons l'absence de beaucoup de dtails de
moeurs, que Juvnal, l'implacable Juvnal, aurait pu ajouter  cette
peinture des promenades de Rome: Nobles ou plbiennes, s'crie Juvnal
dans sa terrible satire contre les Femmes, toutes sont galement
dpraves. Celle qui foule la boue du pav ne vaut pas mieux que la
matrone porte sur la tte de ses grands Syriens. Pour se montrer aux
jeux, Ogulnie loue une toilette, un cortge, une litire, un coussin,
des suivantes, une nourrice, et une jeune fille  cheveux blonds,
charge de prendre ses ordres. Pauvre, elle prodigue  d'imberbes
athltes ce qui lui reste de l'argenterie de ses pres: elle donne
jusqu'aux derniers morceaux... Il en est que charment seuls les eunuques
impuissants et leurs molles caresses, et leur menton sans barbe; car
elles n'ont pas d'avortement  prparer. Les satires de Juvnal et de
Perse sont remplies des prostitutions horribles que les dames romaines
se permettaient presque publiquement, et dont les hros taient
d'infmes histrions, de vils esclaves, de honteux eunuques, d'atroces
gladiateurs. Juvnal fait un affreux portrait de Sergius, le favori
d'Hippia, pouse d'un snateur: Ce pauvre Sergius avait dj commenc 
se raser le menton (c'est--dire atteignait quarante-cinq ans), et ayant
perdu un bras, il tait bien en droit de prendre sa retraite. En outre,
sa figure tait couverte de difformits; c'tait une loupe norme, qui,
affaisse sous le casque, lui retombait sur le milieu du nez; c'taient
de petits yeux raills qui distillaient sans cesse une humeur
corrosive. Mais il tait gladiateur:  ce titre, ces gens-l deviennent
des Hyacinthe, et Hippia le prfre  ses enfants,  sa patrie,  sa
soeur et  son poux. C'est donc une pe que les femmes aiment. Il
faut voir dans Ptrone le rle abominable que joue le _gladiateur
obscne_; mais le latin seul est assez os pour exprimer tous les
mystres de la dbauche romaine. Il y a des femmes, dit ailleurs
Ptrone, qui prennent leurs amours dans la fange, et dont les sens ne
s'veillent qu' la vue d'un esclave, d'un valet de pied  robe
retrousse. D'autres raffolent d'un gladiateur, d'un muletier poudreux,
d'un histrion qui tale ses grces sur la scne. Ma matresse est de ce
nombre: elle franchit les gradins du snat, les quatorze bancs de
chevaliers, et va chercher au plus haut de l'amphithtre l'objet de ses
feux plbiens.

La voie Sacre, les portiques, la voie Appienne, et tous les lieux de
promenade  Rome taient donc frquents par les misrables agents de la
Prostitution matronale, autant que par les courtisanes et les femmes de
moeurs faciles, par les odieux suppts de Vnus _Averse_ (_Aversa_),
autant que par les libertins de toutes les coles et de tous les rangs.
Mais, il faut bien le reconnatre, en prsence de cette varit
d'enfants et d'hommes dpravs qui faisaient montre de leur turpitude,
les courtisanes semblaient presque honntes et respectables; elles
n'taient pas, d'ailleurs, aussi nombreuses ni aussi effrontes que ces
impurs _chattemites_, que ces sales _gitons_, que ces impudiques
_spadones_, que ces effmins de tout ge, qui, friss, pars, huils,
fards comme des femmes, n'attendaient qu'un signe ou un appel pour se
prter  tous les plus excrables trafics. Les lnons et les lnes ne
manquaient pas de se trouver l sur pied, aux aguets, prompts et dociles
aux dmarches, aux ngociations. Ils ne se bornaient pas  porter des
tablettes et des lettres d'amour: ils servaient d'intermdiaires directs
pour fixer un prix, pour dsigner un lieu de rendez-vous, pour lever
les obstacles qui s'opposaient  une entrevue, pour fournir un
dguisement, une cape de nuit, une chambre, une litire, tout ce qu'il
fallait aux amants. A chaque instant, une vieille s'approchait d'un beau
patricien et lui remettait en cachette des tablettes d'ivoire, sur la
cire desquelles le style avait grav un nom, un mot, un voeu: c'tait
une courtisane qui en voulait  ce noble et fier descendant des Caton et
des Scipion. Tout  coup, un Nubien allait toucher l'paule d'un mignon,
remarquable par ses grandes boucles d'oreilles et par ses longs cheveux:
c'tait un vieux snateur dbauch qui appelait  lui cet homme
mtamorphos en femme. Ailleurs, un robuste porteur d'eau, qui passait
l par hasard, tait convoit par deux grandes dames qui l'avaient
remarqu simultanment, et qui se disputaient  qui ferait la premire
le sacrifice de son honneur  ce manant: Si le galant fait dfaut, dit
Juvnal, qu'on appelle des esclaves; si les esclaves ne suffisent point,
on mandera le porteur d'eau (_veniet conductus aquarius_). Un geste, un
regard, un mot: gladiateur, eunuque, enfant, se prsentait et ne
reculait devant aucune espce de service. Et l'dile, que faisait
l'dile, pendant que Rome se dshonorait ainsi  la face du ciel par les
vices de ses habitants les plus considrables? Et le censeur, que
faisait le censeur, pendant que les moeurs publiques perdaient jusqu'aux
apparences de la pudeur? Le censeur et l'dile ne pouvaient rien l o
la loi se taisait, comme si elle et craint d'en avoir trop  dire. On
appelait _plaisirs permis_ ou _licites_,  Rome paenne, tout ce que le
christianisme rejeta dans le bourbier des plaisirs dfendus. C'est donc
en plaisantant que Plaute fait dire  un personnage de son _Charenon_
(_Curculio_): Pourvu que tu t'abstiennes de la femme marie, de la
veuve, de la vierge, de la jeunesse et des enfants ingnus, aime tout ce
qu'il te plat! Catulle, dans le chant nuptial de Julie et de Manlius,
nous montre le mariage comme un frein moral  de honteuses habitudes:
On prtend, dit le pote de l'amour physique, que tu renonces  regret,
poux parfum,  tes mignons (_glabris_); nous savons que tu n'as jamais
connu que des plaisirs permis; mais ces plaisirs-l, un mari ne saurait
plus se les permettre (_scimus hc tibi, qu licent sola cognita, sed
marito ista non eadem licent_). Il n'y avait donc que la philosophie
qui pouvait combattre les dbordements de cette ignoble licence, qui ne
rencontrait pas de digue dans la lgislation romaine.

Une partie des intrigues et des intelligences qui se nouaient sur la
voie publique avait lieu par signes. On sait que la pantomime tait un
art trs-raffin et trs-compliqu qui s'apprenait surtout au thtre,
et qui se perfectionnait selon l'usage qu'on en faisait. De l le talent
merveilleux des courtisanes, dans ce qui constituait la langue muette du
_meretricium_. Il y avait aussi les diffrents dialectes de la
pantomime amoureuse. Souvent l'expression la plus loquente de cette
langue lascive brillait ou clatait dans un regard. Les yeux se
parlaient d'autant mieux, qu'une excellente vue et une prodigieuse
spontanit d'esprit suivaient, devanaient mme les clairs de la
prunelle. Si l'oeil n'tait pas compris par l'oeil, les mouvements des
lvres et des doigts servaient de truchement plus intelligible, mais
moins dcent, entre des personnes qui eussent parfois rougi de faire
usage de la parole. Ainsi, le signe adopt gnralement par les
sectateurs de la plus infme dbauche masculine consistait dans
l'rection du doigt du milieu,  la base duquel les autres doigts de la
main se groupaient en faisceau, pour figurer le honteux attribut de
Priape. Sutone, dans la _Vie de Caligula_, nous reprsente cet empereur
qui offre sa main  baiser, en lui donnant une forme et un mouvement
obscnes (_formatam commotamque in obscenum modum_). Lampridius, dans la
_Vie d'Hliogabale_, nous dit que ce monstrueux dbauch ne se
permettait jamais une parole indcente, lors mme que le jeu de ses
doigts indiquait une infamie (_nec unquam verbis pepercit infamiam, quum
digitis infamiam ostentaret_). Ces gestes obscnes s'excutaient avec
une tonnante rapidit qui chappait d'ordinaire au regard des
indiffrents. On pourrait supposer, d'aprs plusieurs passages de
l'_Histoire d'Auguste_, que le _signum infame_ n'tait pas tolr sous
tous les empereurs, et que les plus clbres par leurs dsordres
avaient appliqu une pnalit svre  ce signe de dbauche, qui laissa
au doigt du milieu le surnom de _doigt infme_. Au reste, les Athniens
ne se montraient pas plus indulgents  l'gard de ce doigt, qu'ils
nommaient _catapygon_, et qu'ils auraient eu honte de rhabiliter en lui
confiant un anneau. Le mdius avait t vou  l'infamie, en Grce,
parce que les villageois s'en servaient pour savoir si leurs poules
avaient des oeufs dans le ventre, ce qui donna naissance au verbe grec
+skimalizein+, invent tout exprs pour qualifier le fait de ces
villageois. Moque-toi bien, Sextillus, dit Martial, moque-toi de celui
qui t'appelle _cinde_, et prsente-lui le doigt du milieu. La
prsentation de ce doigt indiquait  la fois la demande et la rponse,
dans le langage tacite de ces honteux dbauchs. Ils avaient encore un
autre signe d'intelligence o le doigt du milieu changeait de rle: ils
portaient ce doigt  leur tte, soit au front, soit au crne, et
faisaient mine de se gratter: Ce qui dnote l'impudique, dit Snque
dans sa cinquante-deuxime lettre, c'est sa dmarche, c'est sa main
qu'il remue, c'est son doigt qu'il porte  sa tte, c'est son clignement
d'yeux. Juvnal nous autorise  supposer que ce grattement de la tte
avec un doigt, avait remplac, dans la langue du geste, l'lvation du
mdius hors de la main ferme: Vois, dit-il, vois affluer de toutes
parts  Rome, sur des chars, sur des vaisseaux, tous ces effmins qui
se grattent la tte d'un seul doigt (_qui digito scalpunt uno caput_).
Mais les courtisanes parlaient plus volontiers de l'oeil que du doigt,
et rien n'galait l'loquence, la persuasion, l'attraction de leur
regard oblique (_oculus limus_). Le grave rhteur Quintilien veut que
l'orateur, en certaines occasions, ait les regards baigns d'une douce
volupt, obliques, et, pour ainsi dire, amoureux (_venerei_). Apule,
dans son roman rotique, peint une courtisane qui lance des coups d'oeil
obliques et mordants (_limis atque morsicantibus oculis_). C'tait l ce
que les courtisanes nommaient _chasser  l'oeil_ (_oculis venari_): La
vois-tu, dit le _Soldat_ de Plaute, faire la chasse au courre avec les
yeux, et la chasse au vol avec les oreilles? (_Viden' tu illam oculis
venaturam facere atque aucupium auribus?_)

Ce langage muet, que les courtisanes excellaient partout  parler et 
comprendre, tait devenu si familier  toutes les femmes de Rome, que
ces dernires n'en avaient pas d'autres pour les affaires de plaisir. Un
vieux pote latin compare cet change rapide de regards, de gestes, de
signes, entre une _prcieuse_ et ses amants,  un jeu de balle, dans
lequel un bon joueur renvoie de l'un  l'autre la pelote qu'il reoit de
toutes mains: Elle tient l'un, dit-il, et fait signe  l'autre; sa main
est occupe avec celui-ci, et elle repousse le pied de celui-l; elle
met son anneau entre ses lvres et le montre  l'un, pour appeler
l'autre; quand elle chante avec l'un, elle s'adresse aux autres en
remuant le doigt. Le grand matre de l'art d'aimer, Ovide, dans son
pome crit sur les genoux des courtisanes, et souvent sous leur dicte,
a mis dans la bouche d'une de ses muses ces leons de la pantomime
amoureuse: Regarde-moi, dit cette habile _gesticularia_, regarde mes
mouvements de tte, l'expression de mon visage, remarque et rpte aprs
moi ces signes furtifs (_furtivas notas_). Je te dirai, par un
froncement de sourcils, des paroles loquentes qui n'ont que faire de la
voix; tu liras ces paroles sur mes doigts, comme si elles y taient
notes. Quand les plaisirs de notre amour te viendront  l'esprit,
touche doucement avec le pouce tes joues roses; s'il y a dans ton coeur
quelque cho qui te parle de moi, porte la main  l'extrmit d'une
oreille. O lumire de mon me, quand tu trouveras bien ce que je dirai
ou ferai, promne ton anneau dans tes doigts. Touche la table avec la
main,  la manire de ceux qui font un voeu, lorsque tu souhaiteras tous
les maux du monde  mon maudit jaloux. Les potes sont pleins de ces
dialogues tacites des amants, et Tibulle surtout vante l'habilet de sa
matresse  parler par signes en prsence d'un tmoin importun, et 
cacher de tendres paroles sous une ingnieuse pantomime (_blandaque
compositis abdere verba notis_). Cette langue universelle tait d'autant
plus ncessaire  Rome, que souvent on n'aurait pu s'entendre autrement,
car la plupart des courtisanes taient trangres et beaucoup ne
trouvaient pas  parler leur langue natale au milieu de cette
population rassemble de tous les pays de l'univers connu. Un grand
nombre de ces femmes de plaisir n'avaient d'ailleurs reu aucune
ducation, et n'eussent pas su plaire en dfigurant le latin de Cicron
et de Virgile, quoique, selon un pote romain, l'amour ou le plaisir ne
fasse pas de solcismes. Il y avait aussi, dans l'habitude du langage de
Rome, une rserve singulire qui ne permettait jamais l'emploi d'un mot
ou d'une image obscne. Les crivains, potes ou prosateurs, mme les
plus graves, n'avaient garde de s'astreindre  cette chastet
d'expression, comme si l'oreille seule tait blesse de ce qui
n'offensait jamais les yeux. On vitait, dans la conversation la plus
libre, non-seulement les mots graveleux, mais encore les alliances de
mots qui pouvaient amener la pense sur des analogies malhonntes.
Cicron dit que si les mots ne sentent pas mauvais, ils affectent
dsagrablement l'oue et la vue: Tout ce qui est bon  faire, suivant
le proverbe latin, n'est pas bon  dire (_tam bonum facere quam malum
dicere_).

La langue rotique latine tait pourtant trs-riche et
trs-perfectionne; elle avait pris dans le grec tout ce qu'elle put
s'approprier sans nuire  son gnie particulier; elle se dveloppait et
s'animait sans cesse, en se prtant  toutes les fantaisies libidineuses
de ses potes amoureux; elle repoussait les nologismes barbares, et
elle procdait plutt par figures, par allusions, par double sens, de
sorte qu'elle faisait passer dans son vocabulaire celui de la guerre, de
la marine et de l'agriculture. Elle n'avait, d'ailleurs, qu'un petit
nombre de mots techniques, la plupart de racine trangre, qui lui
fussent propres, et elle prfrait dtourner de leur acception les mots
les plus honntes, les plus usuels, pour les marquer  son cachet, au
moyen d'un trope souvent ingnieux et potique. Mais cette langue-l,
qui ne connaissait pas de rticences dans les lgies de Catulle, dans
les pigrammes de Martial, dans les histoires de Sutone, dans les
romans d'Apule, n'tait rellement parle que dans les runions de
dbauche et dans les mystres du tte  tte. Il est remarquable que les
courtisanes, les moins dcentes dans leur toilette et dans leurs moeurs,
auraient rougi de profrer en public un mot indcent. Cette pudeur de
langage les empchait de paratre souvent ce qu'elles taient, et les
potes, qui faisaient leur cour ordinaire, pouvaient s'imaginer qu'ils
avaient affaire  des vierges. Les petits noms de tendresse que se
donnaient entre eux amants et matresses n'taient pas moins
convenables, moins chastes, moins innocente, quand la matresse tait
une courtisane, quand l'amant tait un pote rotique. Celui-ci la
nommait sa rose, sa reine, sa desse, sa colombe, sa lumire, son astre;
celle-ci rpondait  ces douceurs, en l'appelant son bijou
(_bacciballum_), son miel, son moineau (_passer_), son ambroisie, la
prunelle de ses yeux (_oculissimus_), son amnit (_amoenitas_), et
jamais avec interjections licencieuses, mais seulement _j'aimerai!_
(_amabo_), exclamation frquente qui rsumait toute une vie, toute une
vocation. Ds que des rapports intimes avaient exist entre deux
personnes de l'un et de l'autre sexe, ds que ces rapports commenaient
 s'tablir, on se traitait rciproquement de _frre_ et _soeur_. Cette
qualification tait gnrale chez toutes les courtisanes, chez les plus
humbles comme chez les plus fires. Qui te dfend de choisir une
soeur? dit une des hrones de Ptrone; et ailleurs, c'est un homme qui
dit  un autre: Je te donne mon _frre_. Quelquefois, en dsignant une
matresse qu'on avait eue, on la nommait _soeur du ct gauche_ (_lva
soror_, dit Plaute), et une mrtrice donnait le nom badin de _petit
frre_  quiconque faisait march avec elle.

On ne saurait trop s'tonner de la dcence, mme de la pudibonderie du
langage parl, contraste perptuel avec l'immodestie des gestes et
l'audace des actes. De l cette locution qui revenait  tout propos dans
le discours, en forme de conseil: _Respectez les oreilles_ (_parcite
auribus_). Quant aux yeux, on ne leur pargnait rien et ils ne se
scandalisaient pas de tout ce qu'on leur montrait. Ils n'avaient donc
pas de rpugnance  s'arrter sur les pages d'un de ces livres obscnes,
de ces crits rotiques ou sotadiques, en vers ou en prose, que les
libertins de Rome aimaient  lire pendant la nuit (_pagina nocturna_,
dit Martial). C'tait un genre de littrature trs-cultiv chez les
Romains, quoique peu got des honntes gens. Les auteurs de cette
littrature, chre aux courtisanes, semblaient vouloir, par leurs
ouvrages, se faire un nom dans les fastes de la dbauche et honorer par
l les dieux impudiques auxquels ils se consacraient. Mais ce n'taient
pas seulement des libertins de profession qui composaient ces livres
lubriques (_molles libri_); c'taient parfois les potes, les crivains
les plus estims, qui se laissaient entraner  ce dvergondage
d'imagination et de talent; c'tait ordinairement de leur part une sorte
d'offrande faite  Vnus; c'tait, en certains cas, un simple jeu
littraire, un sacrifice au got du jour. Pline, qui est gnralement
estim, dit Ausone (dans le _Centon Nuptial_), a fait des posies
lascives, et jamais ses moeurs n'ont fourni matire  la censure. Le
recueil de Sulpitia respire la volupt, et cette digne matrone ne se
dridait pourtant pas souvent. Apule, dont la vie tait celle d'un
sage, se montre trop amoureux dans ses pigrammes: la svrit rgne
dans tous ses prceptes, la licence dans ses lettres  Coerellia. Le
Symphosion de Platon contient des pomes qu'on dirait composs dans les
mauvais lieux (_in ephebos_). Que dirai-je de l'Erotopgnion du vieux
pote Lvius, des vers satiriques (_fescenninos_) d'nnius? Faut-il
citer Evenus, que Mnandre a surnomm _le sage_? Faut-il citer Mnandre
lui-mme et tous les auteurs comiques? Leur manire de vivre est
austre, leurs oeuvres sont badines. Et Virgile, qui fut appel
_Parthnie_,  cause de sa chastet, n'a-t-il pas dcrit dans le
huitime livre de son nide les amours de Vnus et de Vulcain, avec une
indcente pudeur? N'a-t-il pas, dans le troisime livre de ses
Gorgiques, accoupl aussi dcemment que possible des hommes changs en
btes? Pline, pour s'excuser d'une dbauche d'esprit qu'il n'avait pas
l'air de se reprocher, disait: Mon livre est obscne, ma vie est pure
(_lasciva est nobis pagina, vita proba_).

La bibliothque secrte des courtisanes et de leurs amis devait tre
considrable, mais  peine est-il rest le nom des principaux auteurs
qui la composaient. Chez les Romains de mme que chez les Grecs, ce sont
les rotiques qui ont eu le plus  souffrir des proscriptions de la
morale chrtienne. Vainement la posie demandait grce pour eux;
vainement ils se rfugiaient sous la protection claire et librale des
doctes amateurs de l'antiquit; vainement ils se perptuaient de bouche
en bouche dans la mmoire des voluptueux et des femmes galantes: le
christianisme les poursuivait impitoyablement jusque dans les souvenirs
de la tradition. Ils disparurent, ils s'effacrent tous,  l'exception
de ceux que protgeait, comme Martial et Catulle, l'heureux privilge de
leur rputation potique. Le scrupule religieux alla mme jusqu'
dchirer bien des pages dans les oeuvres des meilleurs crivains. Les
lettres latines ont perdu ainsi la plupart des potes de l'amour paen,
et cette destruction systmatique fut l'oeuvre des Pres de l'glise.
Nous ne possdons plus rien de Proculus, qui, suivant Ovide, avait
march sur les traces de Callimaque; rien des orateurs Hortensius et
Servius Sulpitius, qui avaient fait de si beaux vers licencieux; rien de
Sisenna, qui avait traduit du grec les Milsiennes (_Milesii libri_)
d'Aristide; rien de Mmonius et de Ticida, qui, au dire d'Ovide, ne
s'taient pas plus soucis de la pudeur dans les mots que dans les
choses; rien de Sabellus, qui avait chant les arcanes du plaisir, 
l'instar de la potesse grecque Elphantis; rien de Cornificius, ni
d'Eubius, ni de l'impudent Anser, ni de Porcius, ni d'dituus, ni de
tous ces rotiques qui faisaient les dlices des courtisanes et des
bonnes mrtrices de Rome. Les nouveaux chrtiens ne pardonnrent pas
davantage aux Grecs qu'ils comprenaient moins encore, ni  l'ignoble
Sotads, qui donna son nom aux posies inspires par l'amour contre la
nature; ni  Minnerme de Smyrne, dont les vers, dit Properce, valaient
mieux en amour que ceux d'Homre; ni  l'impure Hemiteon de Sybaris, qui
avait rsum l'exprience de ses dbauches dans un pome nomm
_Sybaritis_; ni  l'effronte Nico, qui avait mis en vers ses actes de
courtisane; ni au clbre Muse, dont la lyre, gale de celle d'Orphe,
avait voqu toutes les passions vnriques. Ainsi fut ananti presque
compltement le panthon de la Prostitution grecque et romaine, aprs
deux ou trois sicles de censure persvrante et d'implacable
proscription. Les courtisanes et les libertins furent moins acharns que
les savants pour dfendre leurs auteurs favoris; car libertins et
courtisanes, en devenant vieux, devenaient dvots et brlaient leurs
livres. Ce sont les savants qui nous ont conserv Horace, Catulle,
Martial et Ptrone.




CHAPITRE XX.

  SOMMAIRE. --Maladies secrtes et honteuses des anciens. --_Impura
  Venus._ --Les auteurs anciens ont vit de parler de ces maladies.
  --Invasion de la _luxure asiatique_  Rome. --A quelles causes on doit
  attribuer la propagation des vices contre nature chez les anciens.
  --Maladies sexuelles des femmes. --Les mdecins de l'antiquit se
  refusaient  traiter les maladies vnriennes. --Pourquoi. --Les
  enchanteurs et les charlatans. --La grande lpre. --La petite lpre ou
  _mal de Vnus_. --Importation de ce mal  Rome par Cneius Manlius.
  --Le _morbus indecens_. --La plupart des mdecins taient des esclaves
  et des affranchis. --Pourquoi, dans l'antiquit, les maladies
  vnriennes sont entoures de mystre. --L'existence de ces maladies
  constate dans le _Trait mdical_ de Celse. --Leur description.
  --Leurs curations. --Manuscrit du treizime sicle dcrivant les
  affections de la syphilis. --Apparition de l'_lphantiasis_  Rome.
  --Asclpiade de Bithynie. --T. Aufidius. --Musa, mdecin d'Auguste.
  --Mgs de Sidon. --Description effrayante de l'lphantiasis, d'aprs
  Arte de Cappadoce. --Son analogie avec la syphilis du quinzime
  sicle. --Le _campanus morbus_ ou mal de Campanie. --_Spinturnicium._
  --Les _fics_, les _marisques_ et les _chies_. --La _Familia ficosa_.
  --La _rubigo_. --Le _satyriasis_. --Junon-_Fluonia_. --Dissertation
  sur l'origine des mots _ancunnuent_, _bubonium_, _imbubinat_ et
  _imbulbitat_. --Les _clazomnes_. --Des maladies nationales apportes
   Rome par les trangers. --Les mdecins grecs. --Vettius Vales.
  --Themison. --Thessalus de Tralles. --Soranus d'Ephse. --Les
  empiriques, les antidotaires et les pharmacopoles. --Mncrate.
  --Servilius Damocrate. --Asclpiade Pharmacion. --Apollonius de
  Pergame. --Criton. --Andromachus et Dioscoride. --Les mdecins
  pneumatistes. --Galien et Oribase. --Archigne. --Hrodote. --Lonidas
  d'Alexandrie. --Les _archiatres_. --_Archiatri pallatini_ et
  _archiatri populares_. --L'institution des archiatres rgularise et
  complte par Antonin-le-Pieux. --Eutychus, mdecin des _jeux du
  matin_. --Les sages-femmes et les _medic_. --pigramme de Martial
  contre Lesbie. --Le _solium_ ou bidet, et de son usage  Rome.
  --Pourquoi les malades atteints de maladies honteuses ne se faisaient
  pas soigner par les mdecins romains. --Mort de Festus, ami de
  Domitien. --Des drogues que vendaient les charlatans pour la gurison
  des maladies vnriennes. --Superstitions religieuses. --Offrandes aux
  dieux et aux desses. --Les prtres mdecins. --La _Quartilla_ de
  Ptrone. --Abominable apophthegme des _pdicones_.


Cet pouvantable amas de Prostitutions de tous genres, dans la fange
desquelles se vautrait la socit romaine, ne pouvait manquer de
corrompre la sant publique. Quoique les potes, les historiens et mme
les mdecins de l'antiquit se taisent sur ce sujet, qu'ils auraient
craint de prsenter sous un jour dshonorant, quoique les fcheuses
consquences de ce qu'un crivain du treizime sicle appelle l'amour
impur (_impura Venus_) aient laiss fort peu de traces dans les crits
satiriques, comme dans les traits de matire mdicale, il est
impossible de mconnatre que la dpravation des moeurs avait multipli
chez les Romains le germe et les ravages des maladies de Vnus. Ces
maladies taient certainement trs-nombreuses, toujours fort tenaces et
souvent terribles; mais elles ont t  peu prs ngliges ou du moins
rejetes dans l'ombre par les mdecins et les naturalistes grecs et
romains. Nous ne pouvons hasarder que des conjectures philosophiques sur
les causes de cet oubli et de ce silence gnral. En l'absence de toute
indication claire et formelle  cet gard, nous sommes rduits 
supposer que des motifs religieux empchaient d'admettre parmi les
maladies ostensibles celles qui affectaient les organes de la gnration
et qui avaient pour origine une dbauche quelconque. Les anciens ne
voulaient pas faire injure aux dieux, qui avaient accord aux hommes le
bienfait de l'amour, en accusant ces mmes dieux d'avoir ml un poison
ternel  cette ternelle ambroisie; les anciens ne voulaient pas
qu'Esculape, l'inventeur et le dieu de la mdecine, entrt en lutte
ouverte avec Vnus, en essayant de porter remde aux vengeances et aux
chtiments de la desse. En un mot, les maladies des organes sexuels,
peu connues, peu tudies en Grce comme  Rome, se cachaient, se
dguisaient, comme si elles frappaient d'infamie ceux qui en taient
atteints et qui se soignaient en cachette avec le secours des
magiciennes et des vendeuses de philtres.

Les maladies vnriennes furent sans doute moins frquentes et moins
compliques chez les Grecs que chez les Romains, parce que la
Prostitution tait loin de faire les mmes ravages  Athnes qu' Rome.
Il n'y avait pas en Grce, comme dans la capitale du monde romain, une
effroyable promiscuit de tous les sexes, de tous les ges, de toutes
les nations. Le libertinage grec, que relevait un certain prestige de
sentiment et d'amour idal, n'avait pas ouvert les bras, comme le
libertinage romain,  toutes les dbauches trangres: le premier avait
toujours, mme dans ses plus grands excs, conserv ses instincts de
dlicatesse, tandis que le second s'tait abandonn  ses plus grossiers
apptits, et avait pouss aux dernires limites la brutalit matrielle.
On ne peut douter que de graves accidents de contagion secrte n'aient
accompagn l'invasion de la _luxure asiatique_ dans Rome. Ce fut vers
l'an de Rome 568, 187 ans avant Jsus-Christ, que cette luxure
asiatique, comme l'appelle saint Augustin dans son livre de la _Cit de
Dieu_, fut apporte en Italie par le proconsul Cneius Manlius, qui avait
soumis la Gallo-Grce et vaincu Antiochus-le-Grand, roi de Syrie. Cneius
Manlius, jaloux d'obtenir les honneurs du triomphe, qui ne lui fut
pourtant pas dcern, avait amen avec lui des danseuses, des joueuses
de flte, des courtisanes, des eunuques, des effmins et tous les
honteux auxiliaires d'une dbauche inconnue jusqu'alors dans la
Rpublique romaine. Les premiers fruits de cette dbauche furent
videmment des maladies sans nom qui attaqurent les organes de la
gnration, et qui se rpandirent dans le peuple, en s'aggravant, en se
compliquant l'une par l'autre: Alors, dit saint Augustin, alors
seulement, des lits incrusts d'or, des tapis prcieux apparaissent;
alors, des joueuses d'instruments sont introduites dans les festins, et
avec elles beaucoup de perversits licencieuses (_tunc, induct in
convivia psalteri et ali licentios nequiti_). Ces joueuses
d'instruments venaient de Tyr, de Babylone et des villes de la Syrie,
o, depuis une poque immmoriale, les sources de la vie taient gtes
par d'horribles maladies nes de l'impudicit. Les livres de Mose
tmoignent de l'existence de ces maladies chez les Juifs, qui les
avaient prises en gypte et qui les avaient retrouves plus redoutables
parmi les populations de la Terre promise. Les Hbreux dtruisirent
presque compltement ces populations ammonites, madianites,
chananennes; mais celles-ci, en disparaissant devant eux, leur avaient
lgu, comme pour se venger, une foule d'impurets qui altrrent  la
fois leurs moeurs et leur sang. Il n'y eut bientt pas au monde une race
d'hommes plus vicieuse et plus malsaine que la race juive. Les peuples
voisins de la Jude, ces antiques desservants de la Prostitution sacre,
mettaient du moins plus de raffinements et de dlicatesse dans leurs
dbordements, et, par consquent, chacun tait meilleur gardien de son
corps et de sa sant. La Syrie tout entire, nanmoins, il faut le
constater, renfermait un foyer permanent de peste, de lpre et de mal
vnrien (_lues venerea_). Ce fut  ce dangereux foyer que Rome alla
chercher des plaisirs nouveaux et des maladies nouvelles.

Nous avons dj soutenu cette thse, qui n'est point un paradoxe et que
la science appuierait au besoin sur des bases solides, le vice contre
nature, que Mose, seul entre tous les lgislateurs avant Jsus-Christ,
avait frapp de rprobation, n'existait, ne pouvait exister  l'tat de
tolrance dans toute l'antiquit, que par suite des prils frquents,
continus, qui troublaient l'ordre rgulier des plaisirs naturels. Les
femmes taient souvent malsaines, et leur approche, en certaines
circonstances, sous des influences diverses de temprament, de saison,
de localit, de genre de vie, entranait de fcheuses consquences pour
la sant de leurs maris ou de leurs amants. Les femmes les plus saines,
les plus pures, cessaient de l'tre tout  coup par des causes presque
inapprciables, qui chappaient aux prcautions de l'hygine comme aux
remdes de la mdecine. La chaleur du climat, la malpropret corporelle,
l'indisposition mensuelle du sexe fminin, les dgnrescences de cette
indisposition ordinaire, les flueurs blanches, les suites de couches et
d'autres raisons accidentelles produisaient des maladies locales qui
variaient de symptmes et de caractres, selon l'ge, l'organisation, le
temprament et le rgime du sujet. Ces maladies tranges, dont l'origine
restait  peu prs inconnue, et dont la gurison radicale tait fort
longue, fort difficile et mme impossible en diffrents cas,
entouraient d'une sorte de dfiance les rapports les plus lgitimes
entre les deux sexes. On regardait, d'ailleurs, comme une souillure
presque indlbile toute inflammation, toute infirmit, tout
affaiblissement des forces gnratrices. On mettait sur le compte des
mauvais sorts, des mauvais esprits et des mauvaises influences, ces
germes empoisonns, qui se cachaient dans les plus tendres caresses
d'une femme aime, et l'on en venait bientt  redouter ces caresses
qu'on avait tant dsires avant de connatre ce qu'elles renfermaient de
perfide et d'hostile. Voil comment la crainte et quelquefois le dgot
loignrent du commerce des femmes les hommes que l'exprience avait
clairs sur les phnomnes morbides qui semblaient attachs  ce
commerce; voil comment un honteux dsordre d'imagination avait essay
de changer les lois physiques de l'humanit et d'enlever aux femmes le
privilge de leur sexe, pour le transporter  des tres btards et
avilis, qui consentaient  n'tre plus d'aucun sexe, en devenant les
instruments dociles d'une hideuse dbauche. Il est vrai que d'autres
maladies d'un genre plus rpugnant et non moins contagieux
s'enracinrent parmi la population, avec le got dprav qui les avait
fait natre et qui les mtamorphosait sans cesse; mais ces maladies
taient moins rpandues que celles des femmes, et sans doute on pouvait
mieux s'en garantir. On comprend aussi que dans toutes ces maladies
mystrieuses, la lpre, endmique dans tout l'Orient, prenait figure et
se montrait sous les formes les plus capricieuses, les plus
inexplicables.

Les mdecins de l'antiquit, on a tout lieu de le croire, se refusaient
au traitement des maux de l'une et l'autre Vnus (_utraque Venus_),
puisque ces maux avaient,  leurs yeux, comme aux yeux de la foule, un
air de maldiction divine, un sceau d'infamie. Les malheureux qui en
taient atteints recouraient donc, pour s'en dbarrasser,  des
pratiques religieuses,  des recettes d'empirisme vulgaire,  des
oeuvres tnbreuses de magie. Ce fut l surtout ce qui fit la puissance
des sciences occultes et de l'art des philtres; ce fut l, pour les
prtres ainsi que pour les magiciens, un moyen de richesse et de crdit.
Cette contagion vnrienne, qui rsultait invitablement d'un commerce
impur, tait toujours considre comme un chtiment cleste, ou comme
une vengeance infernale; la victime de la contagion, loin de se plaindre
et d'accuser l'auteur de son infortune, s'accusait elle-mme et ne
cherchait qu'en soi les motifs de cette douloureuse preuve. De l, bien
des offrandes, bien des sacrifices dans les temples; de l, bien des
invocations magiques au fond des bois; de l, l'intervention officieuse
des vieilles femmes, des enchanteurs et de tous les charlatans
subalternes qui vivaient aux dpens de la Prostitution. Il est
impossible de comprendre autrement le silence des crivains grecs et
romains au sujet des maladies honteuses, qui taient autrefois plus
frquentes et plus hideuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Ces
maladies, les mdecins proprement dits ne les soignaient pas, except en
cachette, et ceux qui en taient infects, hommes et femmes, ne les
avouaient jamais, alors mme qu'ils devaient en mourir. La lpre,
d'ailleurs, cette affection presque incurable qui se transformait 
l'infini et qui  ses diffrents degrs offrait les symptmes les plus
multiples, la lpre servait de prtexte unique  toutes les maladies
vnriennes; la lpre, aussi, les engendrait, les modifiait, les
augmentait, les dnaturait et leur donnait essentiellement l'apparence
d'une affection cutane. Il est bien clair que la lpre et les maladies
vnriennes, en se confondant, en se combinant, en s'avivant
rciproquement, avaient fini par s'emparer de l'conomie et par laisser
un virus hrditaire dans tout le corps d'une nation; ainsi, la grande
lpre appartenait traditionnellement au peuple juif; la petite lpre ou
le mal de Vnus (_lues venerea_), au peuple syrien.

Quand ce mal vint  Rome avec les Syriennes que Cneius Manlius y avait
transplantes, comme pour fonder dans sa patrie une cole de plaisir,
Rome, dj victorieuse et matresse d'une partie du monde, Rome n'avait
pas de mdecins. On ne les avait tolrs dans l'intrieur de la ville,
que par des circonstances exceptionnelles, en temps de peste et
d'pidmie. Mais, une fois la sant publique hors de pril, les
mdecins grecs qu'on avait appels taient conduits avec ce ddain que
le peuple de Romulus, aux poques de sa grossire et sauvage
indpendance, tmoignait pour les arts qui fleurissent  la faveur de la
paix. Les Romains, il est vrai, avaient men jusque-l une vie rude,
laborieuse, austre, frugale; ils ne connaissaient gure d'autre maladie
que la mort, suivant l'expression d'un vieux pote, et leur robuste
nature, exerce de bonne heure aux fatigues et aux privations, ne
craignait d'infirmits que celles qui taient causes par des blessures
reues  la guerre. Toute la mdecine dont ils avaient besoin se bornait
donc  la connaissance des plantes vulnraires et  la pratique de
quelques oprations chirurgicales. Leur sobrit et leur continence les
mettaient alors  l'abri des maux qui sont produits par les excs de
table et par la dbauche. Ceux qu'un vice odieux, familier aux Faunes et
aux Aborignes leurs anctres, avait souills de quelque hideuse
maladie, se gardaient bien de la rpandre et en mouraient, plutt que
d'en chercher le remde et de rvler leur turpitude. Au reste, dans ces
temps d'innocence ou plutt de pudeur, toutes les maladies qui
s'attachaient aux parties honteuses, quels que fussent d'ailleurs leurs
diagnostics, taient confondues dans une seule dnomination, qui
tmoigne de l'horreur qu'elles inspiraient: _morbus indecens_. La pense
et l'imagination vitaient de s'arrter sur les particularits
distinctives de diffrentes affections qu'on dsignait de la sorte. Il
est permis cependant d'indiquer, sinon de dcrire et d'apprcier, celles
qui se montraient le plus frquemment. C'tait la _marisca_, tumeur
cancreuse ayant la grosseur d'une grande figue dont elle portait le nom
et obstruant le fondement ou mme quelquefois dbordant au dehors et se
propageant autour de l'anus. Quand cette tumeur tait moins grosse, on
l'appelait _ficus_ ou figue ordinaire; quand elle se composait de
plusieurs petites excroissances purulentes, on la nommait _chia_, qui
tait aussi le nom grec de la petite figue sauvage. Chez les femmes, ce
mal prenait souvent le caractre d'un coulement plus ou moins cre,
parfois sanguinolent, toujours ftide, dont le nom gnrique _fluor_
demandait une pithte que la nature du mal se chargeait de prescrire.
Mais le _morbus indecens_ prsentait encore peu de varits, et
lorsqu'il avait atteint une victime ou plutt un coupable, de l'un ou de
l'autre sexe, il n'allait pas se greffer ailleurs et engendrer d'autres
espces de fruits impurs: le mal, livr  lui-mme, faisait des ravages
incurables et dvorait secrtement le malade, dont les bains et les
frictions ne faisaient que prolonger le dplorable tat. Il arrivait
pourtant quelquefois que, chez un temprament nergique, le mal avait
l'air de cder et de disparatre pour un temps; il revenait ensuite  la
charge avec plus de tnacit et sous des formes plus malignes. Il n'y
avait, au reste, que la magie et l'empirisme qui osassent lutter contre
les tristes effets du _morbus indecens_. Les seuls mdecins, qui fussent
alors  Rome, taient de misrables esclaves, juifs ou grecs, dont toute
la pharmacope se composait de philtres, de philatres, de talismans et
de pratiques superstitieuses: cette mdecine-l semblait faite exprs
pour des maladies que les malades attribuaient volontiers, pour
s'pargner la honte d'en avouer la cause,  la fatalit,  l'influence
malfaisante des astres et des dmons,  la vengeance des dieux,  la
volont du destin.

Il ne faut pas ngliger de remarquer que la mdecine grecque s'tablit 
Rome presque en mme temps que la luxure asiatique; celle-ci date de
l'an de la fondation 588; celle-l, de l'an 600 environ. Soixante-dix
ans auparavant, vers 535, quelques mdecins grecs avaient essay de se
fixer dans la ville o les appelaient diffrentes maladies contre
lesquelles l'austrit romaine ne pouvait rien (on doit prsumer que le
_morbus indecens_ tait une de ces maladies chroniques et invtres);
mais ils prouvrent tant d'avanies, tant de difficults, tant de
rpugnances, qu'ils renoncrent  ce premier tablissement; ils ne
revinrent que quand Rome fut un peu moins fire de la sant de ses
habitants. La bonne chre et la dbauche avaient, dans l'espace de
quelques annes, cr, dvelopp, multipli un plus grand nombre de
maladies qu'on n'en avait vu depuis la fondation de la ville. Parmi ces
maladies, les plus communes et les plus varies furent certainement
celles que la dbauche avait produites; on les rapportait toujours  des
causes avouables, ou plutt on vitait d'en dclarer les causes, et le
mdecin avait soin de les couvrir d'un manteau dcent, en les rangeant
dans la catgorie des maladies honntes. Voil pourquoi les maladies
honteuses, dans les ouvrages de mdecine de l'antiquit, ne se montrent
nulle part ou bien se dguisent sous des noms qui en sauvaient
l'infamie. C'est dans l'immense et dgotante famille de la lpre que
nous devons rechercher presque tous les genres de maux vnriens, qui ne
faisaient pas faute  l'ancienne Prostitution plus qu' la moderne. La
plupart des mdecins taient des esclaves ou des affranchis: Je
t'envoie un mdecin choisi parmi mes esclaves, lit-on dans Sutone
(_mitto tibi prterea cum eo ex servis meis medicum_), et ce passage,
quoique diversement interprt par les commentateurs, prouve que le
mdecin n'tait souvent qu'un simple esclave dans la maison d'un riche
patricien. Chacun pouvait donc avoir un mdecin particulier, ds qu'il
l'achetait, sans doute fort cher; car la valeur vnale d'un esclave
dpendait de son genre de mrite, et un mdecin habile, qui devait tre
 la fois chirurgien adroit et savant apothicaire, ne se payait pas
moins cher qu'un musicien ou un philosophe grec. On comprend que le
mdecin, n'ayant pas d'autre rle que de soigner son matre et les gens
de la maison, exerait servilement son art, et, de peur des verges ou
de plus rudes chtiments, environnait d'une prudente discrtion les
maladies domestiques qu'il avait charge de gurir, sous peine des plus
cruelles reprsailles. Les mdecins affranchis n'taient pas dans une
position beaucoup plus libre  l'gard de leurs malades; ils ne
craignaient pas d'tre battus et mis aux fers, dans le cas o leur
traitement russirait mal, mais on pouvait les attaquer en justice et
leur faire payer une amende considrable, si le succs n'avait pas
rpondu  leurs efforts et si l'art s'tait reconnu impuissant contre la
maladie. Il est vident que dans cette situation dlicate le mdecin ne
s'adressait qu' des maladies dont il tait presque sr de triompher.
Cet tat de choses nous indique assez que, pour tre certain d'avoir des
soins en cas de maladie, il fallait avoir au moins un mdecin au nombre
des esclaves qui composaient le personnel de la maison, et ce mdecin,
dpositaire des secrets de la sant de son matre, tait surtout
ncessaire  celui-ci, lorsque Vnus ou Priape lui devenait tout  coup
dfavorable ou hostile.

Ce seul fait explique suffisamment,  notre avis, le mystre qui
entourait les maladies vnriennes dans l'antiquit, mystre que
recommandaient galement la religion et la pudeur publique. Les Romains
levrent un temple  la Fivre, un temple  la Toux; mais ils auraient
craint de faire honte  Vnus, leur divine anctre, en dcernant un
culte aux maladies qui dshonoraient cette desse. Ils niaient
peut-tre ces maladies, comme injurieuses pour l'humanit, et ils ne
voulaient pas mme que le _morbus indecens_ et un nom dans les annales
de la mdecine et de la rpublique romaine. L'existence de ce mal, de la
vritable syphilis, ou du moins d'une affection analogue, n'est pourtant
que trop bien constate dans le Trait mdical de Celse, qui seulement
n'ose pas l'attribuer  un commerce impur, et qui vite de remonter 
son origine suspecte. Celse, lve ou plutt contemporain d'Asclpiade
de Bithynie, le premier mdecin clbre qui soit venu de Grce  Rome,
Celse ne nous laisse aucun doute sur la prsence trs-caractristique du
mal vnrien chez les Romains, car il dcrit dans son livre, dans cet
admirable rsum des connaissances mdicales du sicle d'Auguste,
plusieurs affections des parties sexuelles, affections videmment
vnriennes, que la science moderne s'est obstine longtemps  ne pas
rapprocher des phnomnes identiques de la syphilis du quinzime sicle.
Ces affections sont peintes avec trop de vrit dans l'ouvrage latin
pour qu'on puisse se mprendre sur leur nature contagieuse et sur leur
transmission vnrique. C'est bien l le _morbus indecens_, la _lues
venerea_, quoique Celse ne leur donne pas ces noms gnriques, quoiqu'il
attribue des noms distinctifs, dont la cration semble lui appartenir,
aux varits du mal obscne. Les rflexions dont Celse fait prcder le
long paragraphe qu'il consacre aux maladies des parties honteuses, dans
le sixime livre de son trait de mdecine, ces rflexions confirment
notre sentiment au sujet des motifs de rserve et de convenance qui
s'opposaient au traitement public de ces maladies  Rome. Les Grecs,
dit Celse, ont, pour traiter un pareil sujet, des expressions plus
convenables, et qui d'ailleurs sont acceptes par l'usage, puisqu'elles
reviennent sans cesse dans les crits et le langage ordinaire des
mdecins. Les mots latins nous blessent davantage (_apud nos foediora
verba_), et ils n'ont pas mme en leur faveur de se trouver parfois dans
la bouche de ceux qui parlent avec dcence. C'est donc une difficile
entreprise de respecter la biensance, tout en maintenant les prceptes
de l'art. Cette considration n'a pas d cependant retenir ma plume,
parce que d'abord je ne veux pas laisser incomplets les utiles
renseignements que j'ai reus, et qu'ensuite il importe prcisment de
rpandre dans le vulgaire les notions mdicales relatives au traitement
de ces maladies, qu'on ne rvle jamais  d'autres que malgr soi.
(_Dein, quia in vulgus eorum curatio etiam prcipue cognoscenda, qu
invitissimus quisque alteri ostendit._) Celse s'excuse ainsi de publier
un traitement qui tait tenu secret, et il semble vouloir le mettre  la
porte de tout le monde (_in vulgus_) pour obvier aux terribles
accidents qui rsultaient de l'ignorance des mdecins et de la
ngligence des malades.

Il passe en revue ces maladies, qu'on retrouverait avec tous leurs
signes spciaux dans les monographies de la syphilis. Il parle d'abord
de l'inflammation de la verge (_inflammatio colis_), qui produit un tel
gonflement que le prpuce ne peut plus tre ramen en avant ou en
arrire; il ordonne d'abondantes fomentations d'eau chaude pour dtacher
le prpuce, et des injections adoucissantes dans le canal de l'urtre;
il recommande de fixer la verge sur l'abdomen, afin d'obvier  la
souffrance que cause la tension du prpuce, qui quelquefois, en se
dcouvrant, met  nu des ulcres secs ou humides. Ces sortes d'ulcres,
dit-il, ont surtout besoin de frquentes lotions d'eau chaude; on doit
aussi les couvrir et les soustraire  l'influence du froid. La verge, en
certains cas, est tellement ronge sous la peau, qu'il en rsulte la
chute du gland. Il devient alors ncessaire d'exciser en mme temps le
prpuce. Il indique pour la gurison de ces ulcres une prparation,
compose de poivre, de safran, de myrrhe, de cuivre brl et de minral
vitriolique broys ensemble dans du vin astringent. N'est-ce pas l une
gonorrhe syphilitique accompagne de chancres et d'ulcrations? Celse
mentionne ensuite des tubercules (_tubercula_), que les Grecs nomment
+phymata+, excroissances fongueuses qui se forment autour du gland et
qu'il faut cautriser avec le fer rouge ou des caustiques, en
saupoudrant avec de la limaille de cuivre la place des escarres, pour
empcher le retour de cette vgtation parasite. Celse, aprs avoir
clairement prsent ces phnomnes du virus vnrien, s'arrte 
certains cas exceptionnels, o les ulcres, rsultant d'un sang vici,
sinon d'une disposition particulire du malade, produisent la gangrne,
qui attaque mme le corps de la verge. Il faut alors pratiquer des
incisions, trancher dans le vif, enlever les chairs gangrenes et
cautriser avec des caustiques en poudre, notamment avec un compos de
chaux, de chalcitis et de piment. Le malade, qui a subi cette opration
souvent dangereuse, se voit condamn au repos et  l'immobilit jusqu'
ce que les escarres de la cautrisation soient tombes d'elles-mmes.
L'hmorrhagie est  craindre, quand il a t ncessaire d'abattre une
partie de la verge. Celse signale ensuite un chancre (_cancri genus_),
que les Grecs nomment +phagedaina+, chancre trs-malfaisant, dont le
traitement ne souffre aucun retard, et qui doit tre brl avec le fer
rouge, ds son apparition; autrement, ce _phagdnique_ s'empare de la
verge, contourne le gland, envahit le canal et plonge jusqu' la vessie;
il est accompagn, dans ce cas, d'une gangrne latente, sans douleur,
qui dtermine la mort malgr tous les secours de l'art. Est-il possible
de prtendre que cette espce de chancre n'tait pas l'indice local de
la syphilis la plus maligne? Celse ne fait que citer en passant une
sorte de tumeur calleuse, insensible au toucher, qui s'tend sur toute
la verge, et qui demande  tre excise avec prcaution. Quant au
charbon (_carbunculus_) qui se montre au mme endroit, il a besoin
d'tre dterg par des injections, avant d'tre cautris. On peut avoir
recours, aprs la chute de l'excroissance, aux mdicaments liquides
qu'on prpare pour les ulcres de la bouche.

Dans les inflammations lentes ou spontanes du testicule, qui ne sont
pas la suite d'un coup (_sine ictu orta_), et qui proviennent, par
consquent, d'un accident vnrien, Celse conseille la saigne du pied,
la dite et l'application de topiques mollients. Il donne la recette de
plusieurs de ces topiques, pour le cas o le testicule devient dur et
passe  l'tat d'induration chronique. Celse a grand soin de distinguer
le gonflement des testicules, produit par une cause interne, de celui
qui rsulte d'une violence extrieure, d'une pression ou d'un coup. Il
n'aborde qu'avec rpugnance les maladies de l'anus, qui sont, dit-il,
trs-nombreuses et trs-importunes (_multa tdiique plena mala_)! Il
n'en dcrit que trois: les fissures ou rhagades, le condylome et les
hmorrhodes, qui pouvaient tre souvent vnriennes. Les fissures de
l'anus, que les Grecs nomment +rhagadia+, et dont Celse n'explique pas
la honteuse origine, se traitaient avec des empltres, dans la
prparation desquelles entraient du plomb, de la litharge d'argent et de
la trbenthine. Quelquefois les rhagades s'tendaient jusqu'
l'intestin, et on les remplissait de charpie trempe dans la mme
solution antisyphilitique. Les affections de ce genre rclamaient une
alimentation douce, simple et glatineuse, avec un repos complet et
l'usage frquent des demi-bains d'eau tide. Quant au condylome, cette
excroissance qui nat ordinairement de certaines inflammations de l'anus
(_tuberculum, quod ex qudam inflammatione nasci solet_), il faut le
traiter, ds son dbut, de la mme manire que les rhagades: aprs les
demi-bains et les empltres fondants, on a recours, en certains cas, 
la cautrisation et aux caustiques les plus nergiques: l'antimoine, la
cruse, l'alun, la litharge sont les ingrdients ordinaires des topiques
destins  dtruire le condylome, aprs la disparition duquel il est
utile de prolonger le rgime adoucissant et rafrachissant. Celse, en
conseillant des remdes analogues contre les hmorrhodes ulcres et
tuberculeuses, laisse entendre qu'il les attribuait souvent  une cause
semblable. Il ne parle qu'avec beaucoup de rserve d'un accident que la
dbauche rendait plus frquent et plus dangereux, la chute du fondement
et de la matrice (_si anus ipse vel os vulv procidit_). Il vite aussi
de s'occuper des maladies honteuses qui se rencontraient galement chez
les femmes, et c'est  peine si, en terminant, il indique sommairement
un ulcre pareil  un champignon (_fungo quoque simile_), qui affectait
l'anus et la matrice. Il prescrit de fomenter cet ulcre avec de l'eau
tide en hiver et de l'eau froide en t, de le saupoudrer avec de la
limaille de cuivre, de la cire et de la chaux, et d'employer ensuite la
cautrisation, si le mal persiste malgr le premier traitement. Mais on
voit que Celse n'ose pas, par dfrence pour le sexe fminin, le
prsenter comme intress au mme titre que l'autre sexe dans les
maladies obscnes: il croirait lui faire injure que de le montrer expos
aux inflammations, aux ulcres, aux tubercules et aux hideux ravages du
mal vnrien.

Et maintenant, que le savant auteur du _Manuel des maladies vnriennes_
vienne nier ce qui est dans l'ouvrage de Celse, et fasse preuve d'une
obstination bien aveugle, en dclarant que: dans tout Celse on ne
trouve rien qui puisse faire souponner l'existence du virus
syphilitique, mais bien des maladies locales, et dues aussi le plus
souvent  des causes locales non virulentes; qu'il ajoute, aprs avoir
rsum le programme de Celse sur les maladies des parties gnitales: Il
est donc naturel de conclure, avec Astruc et de Lamettrie, que tous ces
maux prtendus vnriens, dont les anciens ont fait mention, taient des
maladies non syphilitiques. Notre conclusion sera entirement
contradictoire; et, aprs avoir compar les descriptions des mdecins
romains avec celles que l'observation moderne nous offre comme plus
exactes et plus compltes dans l'histoire de la syphilis; aprs nous
tre rendu compte des motifs de chacun des traitements prescrits par la
mdecine ancienne et moderne, nous n'avons pas eu de doute sur l'origine
et la nature du mal. La syphilis, la vritable syphilis, engendre par
la lpre et la dbauche, existait  Rome ainsi que dans la plupart des
pays o les moeurs taient corrompues par le mlange des populations
trangres. Le dernier traducteur de Celse, plus clair ou du moins
plus impartial que ses devanciers, nous apprend que le docte M. Littr a
dcouvert des manuscrits du treizime sicle o toutes les affections
des parties gnitales signales par les anciens, et mme les accidents
que nous regardons comme secondaires, sont formellement rapports au
cot impur; et cela, deux sicles avant l'poque qu'on veut assigner 
l'invasion de la maladie vnrienne.

Cette maladie avait fait son apparition  Rome sous le nom redoutable
d'_elephantiasis_, vers l'an 650 de Rome (105 ans avant notre re); et
l'lphantiasis, qui eut bientt infect l'Italie, donna des formes
tranges  toutes les maladies avec lesquelles il se compliquait.
Asclpiade de Bithynie dut en partie sa clbrit  cette terrible
affection, qu'il nommait le Prote du mal, et qu'il excellait  gurir,
pour l'avoir longtemps observe dans l'Asie-Mineure. Aussi, selon le
tmoignage de Pline, les Romains crurent-ils bnir en lui un gnie
bienfaisant envoy par les dieux. Asclpiade, qui avait appliqu  la
mdecine le systme philosophique d'picure, voulait voir dans toutes
les maladies un dfaut d'harmonie entre les atomes dont le corps humain
lui semblait compos. Le premier, il divisa les maladies en affections
aigus et en affections chroniques; le premier, il chercha les causes de
l'inflammation dans un engorgement quelconque: on devine qu'il avait
tudi spcialement les maladies vnriennes. Grand partisan des moyens
dittiques, il ordonnait souvent les frictions et les fomentations
d'eau; il avait imagin les douches (_balne pensiles_), et,  l'exemple
de son matre picure, il n'tait pas ennemi des plaisirs sensuels,
pourvu qu'on s'y adonnt avec modration. Ce mdecin grec devait russir
auprs des Romains, parce qu'il ne gnait pas trop leurs penchants, et
qu'il permettait mme  ses malades un sage emploi de leurs facults
physiques; c'tait, suivant lui, empcher l'me de s'endormir, puisqu'il
la faisait rsider dans les organes des cinq sens. A l'instar
d'Asclpiade, son disciple favori, T. Aufidius, recommanda l'usage des
frictions dans toutes les maladies, traita victorieusement la lpre et
toutes ses dgnrescences vnriennes, et mit au nombre de ses remdes
la flagellation et les plaisirs de l'amour, qu'il jugeait souverains
contre la mlancolie.

La lpre tait devenue,  Rome, de mme que chez les Juifs, la maladie
chronique, permanente, hrditaire; elle puisait de nouvelles forces et
de prodigieux lments dans l'abus et le drglement des jouissances
amoureuses; elle se transformait et se reproduisait sans cesse sous les
aspects les plus affligeants; elle tait environne d'un affreux
cortge d'ulcres et de bosses chancreuses; elle ne disparaissait sous
l'action nergique des remdes et des oprations chirurgicales, que pour
reparatre bientt avec des caractres plus sinistres, avec un principe
plus vivace. Musa, le mdecin d'Auguste, qu'il gurit d'une maladie que
les historiens n'ont pas nomme ni dcrite, maladie inflammatoire et
locale, puisque des bains tides en teignirent les ardeurs; Musa parat
s'tre vou plus particulirement  l'tude et au traitement des
maladies lpreuses, scrofuleuses et vnriennes. Il avait t esclave
avant d'tre affranchi par Auguste, et il devait connatre les
affections secrtes, qu'on traitait d'ordinaire  la drobe dans
l'intrieur des familles, affections graves et tenaces qui s'attaquaient
 toutes les parties de l'organisme, aprs avoir pris naissance dans un
cot impur. Musa inventa plusieurs prparations contre les ulcres de
mauvais caractre; et ces prparations, qui gardrent son nom en tombant
dans l'empirisme, taient rputes infaillibles dans la plupart des cas
vnriens que Celse a dcrits. Musa ne se bornait pas  des topiques
extrieurs: il soumettait le malade  un traitement dpuratif interne,
en lui ordonnant de boire des sucs de laitue et de chicore. Ce
traitement, inusit avant lui, dmontre assez qu'il regardait le mal
vnrien comme un virus qui se mlait au sang et aux humeurs en les
enflammant et en les corrompant. Il traitait avec le mme systme tous
les maux qu'il croyait, de prs ou de loin, drivs de ce virus: les
ulcrations de la bouche, les coulements de l'oreille, les affections
des yeux; infirmits si communes  Rome, qu'elles y taient devenues
endmiques, sous les empereurs. Mgs de Sidon, qui exerait dans le
mme temps que Musa, se distingua aussi en traitant les maladies
lpreuses, qui devaient tre souvent vnriennes. Mgs tait lve de
Themison, qui fonda l'cole mthodique, et qui, pour parvenir  la
gurison de la lpre, en avait d'abord recherch les causes, tudi les
caractres et dfini le principe.

Ce principe tait ou avait t vnrien dans l'origine. La lpre, de
quelque pays qu'on la fasse venir, de l'gypte ou de la Jude, de la
Syrie ou de la Phnicie, fut d'abord une affection locale, ne d'un
commerce impur, dveloppe, aggrave par le manque de soins mdicinaux,
favorise par des circonstances accidentelles, et transforme sans
cesse, graduellement ou spontanment, selon l'ge, le temprament, le
rgime et la constitution physique du malade. De l ces varits de
lpre que les mdecins grecs et romains semblent avoir vit de dcrire
dans leurs ouvrages, comme si la thorie au sujet de cette maladie
honteuse leur inspirait autant de rpugnance que la pratique. La
lpre-mre tait donc, suivant toute probabilit, la vritable syphilis
du quinzime sicle, et c'est dans l'lphantiasis que nous croyons
reconnatre  la fois la syphilis et la lpre-mre. Celse parle  peine
de l'lphantiasis, presque ignore en Italie, dit-il, mais
trs-rpandue dans certains pays. Il ne l'avait pas observe sans
doute, ou du moins il ne voulait pas s'tendre sur une hideuse maladie
qu'il regardait comme une rare exception. Ce mal, se borne-t-il  dire,
affecte la constitution tout entire, au point que les os mmes sont
altrs. La surface du corps est parseme de taches et de tumeurs
nombreuses, dont la couleur rouge prend par degrs une teinte noirtre.
La peau devient ingale, paisse, mince, dure, molle et comme
cailleuse; il y a amaigrissement du corps et gonflement du visage, des
jambes et des pieds. Quand la maladie a acquis une certaine dure (_ubi
vetus morbus est_), les doigts des pieds et des mains disparaissent, en
quelque sorte, sous ce gonflement; puis, une petite fivre se dclare,
qui suffit pour emporter le malade, accabl dj par tant de maux.
Cette description est bien ple, bien incomplte auprs de celle que
nous a laisse un contemporain de Celse, un illustre mdecin grec,
Arte de Cappadoce, qui avait probablement tudi la maladie dans
l'Asie-Mineure, o elle tait si frquente et si terrible.

Voici cette description effrayante, que nous rduisons des deux tiers en
supprimant beaucoup de traits mtaphoriques et potiques qui n'ajoutent
rien  la vrit et  l'horreur du tableau. Nous remarquerons,  l'appui
de notre opinion, qu'Arte confond dans l'lphantiasis plusieurs
maladies, telles que le satyriasis et la mentagre (_mentagra_), qui
n'auraient t, selon lui, que des symptmes ou des formes particulires
de l'lphantiasis. Il y a, dit-il, bien des rapports entre l'lphant
maladie et l'lphant bte fauve, et par l'apparence, et par la couleur,
et par la dure; mais ils sont l'un et l'autre uniques en leur espce:
l'animal ne ressemble  aucun autre animal, la maladie  aucune autre
maladie. Cette maladie a t aussi appele _lion_, parce qu'elle ride la
face du malade comme celle d'un lion; _satyriasis_,  cause de la
rougeur qui clate sur les pommettes des joues du malade, et en mme
temps  cause de l'impudence des dsirs amoureux qui le tourmentent;
enfin, _mal d'Hercule_, parce qu'il n'y en a pas de plus grand ni de
plus fort. Cette maladie est, en effet, la plus nergique pour abattre
la vigueur de l'homme, et la plus puissante pour donner la mort; elle
est galement hideuse  voir, redoutable comme l'animal dont elle porte
le nom, et invincible comme la mort; car elle nat de la cause mme de
la mort: le refroidissement de la chaleur naturelle. Cependant, son
principe se forme sans signes apparents: aucune altration, aucune
souillure, n'attaquent d'abord l'organisme, ne se montrent sur
l'habitude du corps, ne rvlent l'existence d'un mal naissant; mais ce
feu cach, aprs avoir demeur longtemps enseveli dans les viscres,
comme dans le sombre Tartare, clate enfin, et ne se rpand au dehors
qu'aprs avoir envahi toutes les parties intrieures du corps.

Ce feu dltre commence, chez la plupart des malades, par la face, qui
devient luisante comme un miroir; chez les autres, par les coudes, par
les genoux, par les articulations des mains et des pieds. Ds lors, ces
malheureux sont destins  prir, le mdecin, par ngligence ou par
ignorance, n'ayant pas essay de combattre le mal lorsqu'il tait encore
faible et mystrieux. Ce mal augmente; l'haleine du malade est infecte;
les urines sont paisses, blanchtres, troubles comme celles des
juments; les aliments ne se digrent pas, et le chyle, form par leur
mauvaise coction, sert moins  nourrir le malade que la maladie
elle-mme dont le bas-ventre est le centre. Des tubrosits y
bourgeonnent les unes auprs des autres; elles sont paisses et
raboteuses; l'espace intermdiaire de ces tumeurs ingales se gerce
comme le cuir de l'lphant; les veines grossissent, non par la
surabondance du sang, mais par l'paisseur de la peau. La maladie ne
tarde pas  se manifester: de semblables tubrosits apparaissent sur
tout le corps. Dj les poils dprissent et tombent; la tte se
dgarnit et le peu de cheveux, qui rsistent encore, blanchit; le menton
et le pubis sont bientt dpils. La peau de la tte est ensuite
dcoupe par des fentes ou gerures profondes, rigides et multiplies.
La face se hrisse de poireaux durs et pointus, quelquefois blancs 
leur sommet, verdtres  la base; la langue se couvre de tubercules en
forme de grains d'orge. Quand la maladie se dclare par une violente
ruption, des dartres envahissent les doigts, les genoux et le menton.
Les pommettes des joues enflent et rougissent; les yeux sont obscurcis
et de couleur cuivreuse; les sourcils chauves se rapprochent et se
contractent, en se chargeant de larges poireaux noirs ou livides, de
sorte que les yeux sont comme voils sous les rides profondes qui
s'entre-croisent au-dessus des paupires. Ce froncement de sourcils,
cette difformit, impriment sur la face humaine le caractre du lion et
de l'lphant. Les joues et le nez offrent aussi des excroissances
noirtres; les lvres se tumfient: la lvre infrieure est pendante et
baveuse; les dents sont dj noircies; les oreilles s'allongent,
mollasses et flasques comme celles de l'lphant; des ulcres rayonnent
autour et il en sort une humeur purulente. Toute la superficie du corps
est sillonne de rides calleuses et mme de fissures noires qui la
dcoupent comme un cuir: de l drive le nom de la maladie. Des
crevasses divisent aussi les talons et les plantes des pieds jusqu'au
milieu des orteils. Si le mal prend des accroissements, les tubrosits
des joues, du menton, des doigts, des genoux, se terminent en ulcres
ftides et incurables; ils s'lvent mme les uns au-dessus des autres,
de faon que les derniers semblent dominer et ronger les premiers. Il
arrive mme que les membres meurent avant le sujet, jusqu' se sparer
du reste du corps, qui perd ainsi successivement le nez, les doigts, les
pieds, les mains entires, les parties gnitales; car le mal ne tue le
malade, pour le dlivrer d'une vie horrible et de cruels tourments,
qu'aprs l'avoir dmembr.

Quand on rapprochera cet affreux tableau de celui que les mdecins du
quinzime sicle ont trac,  l'apparition de la syphilis en Europe, on
ne doutera pas que cette mme syphilis n'ait dj svi quinze sicles
auparavant sous le nom d'lphantiasis; on ne doutera pas non plus que
la lpre, de quelque espce qu'elle ft, n'ait puis sa source dans une
cohabitation impure. Tel parat tre le sentiment de Raimond, le savant
historien de l'Elphantiasis: Les lois conomiques tablies dans
l'Orient, dit-il au sujet des gonorrhes qui taient fort communes et au
sujet du commerce des femmes, prouvent que les maladies des organes
gnitaux et des aines, qui ont une si troite correspondance avec eux,
taient rellement vnriennes. C'est  la lpre, c'est aux maladies
syphilitiques, qu'il faut attribuer la haine et le mpris que les Juifs
qui en taient affligs inspiraient partout, et davantage chez les
Romains.

La lpre et le mal vnrien ne faisaient plus qu'un,  force de se
combiner ensemble; rien n'tait plus frquent que leur invasion; mais
aussi rien ne semblait plus dshonorant, et personne ne voulait s'avouer
malade, quand tout le monde l'tait ou l'avait t. La position des
mdecins entre ces mystres et ces rpugnances de l'opinion devait tre
toujours dlicate et difficile; ils ne traitaient que la lpre; ils
inventaient sans cesse des onguents, des panaces, des antidotes contre
la lpre, et les lpreux ne se montraient nulle part,  moins que le mal
ft irruption sur le visage ou sur les mains. De l ces ulcres des
doigts, que Celse prtendait gurir avec des lotions de lycium ou marc
d'huile bouillie; de l ces excroissances charnues, nommes en grec
+pterygion+, qui vgtaient  la base des ongles, et qui ne cdaient pas
toujours  l'emploi des caustiques minraux; de l cet _oscedo_ ou abcs
malin de la bouche, que Marcellus Empyricus, au quatrime sicle,
dcrivait navement sans en approfondir la source, mais en l'entourant
de ses indices syphilitiques; de l une autre maladie de la bouche,
mieux caractrise encore et plus rpandue dans le bas peuple, dans la
classe o se recrutaient les mrtrices errantes et les lches
complaisants de la dbauche fellatoire. Cette maladie repoussante se
nommait _campanus morbus_, parce qu'on accusait Capoue, cette reine de
la luxure et de l'infamie, comme l'appelle Cicron (_domicilium
superbi, luxuri et infami_), de l'avoir enfante. Il est certain que
la plupart des habitants de Capoue portaient sur la face les stigmates
honteux de ce mal infme. Horace, dans le rcit de son voyage  Brindes,
met en scne Sarmentus, affranchi d'Octave et un de ses mignons; il le
reprsente riant et plaisantant sur le mal campanien, et sur sa propre
figure que ce mal avait dshonore (_campanum in morbum, in faciem per
multa jocatus_). Sarmentus avait  la joue gauche une horrible
cicatrice qui grimaait sous les poils de sa barbe (_at illi foeda
cicatrix setosam lvi frontem turpaverat oris_). Un des commentateurs
d'Horace, Cruquius, a comment aussi le mal de Campanie, et il l'a
dpeint comme une excroissance livide qui hrissait les lvres et qui
finissait par obstruer l'orifice de la bouche. Plaute ne nous laisse pas
douter de la nature de cette excroissance, lorsque dans son _Trinummus_,
il proclame l'infamie de la race campanienne, qui, dit-il, surpasse en
patience les Syriens eux-mmes (_Campas genus multo Syrorum jam antidit
patientia_). Plaute avait appris de bien odieux mystres d'impudicit,
en tournant la meule chez un boulanger d'Ombrie.

Dans la plupart des maladies de Vnus, les tumeurs et les excroissances,
que les mdecins considraient comme le mal lui-mme au lieu de n'y voir
que les effets locaux d'un mal occulte, ces fcheux symptmes passaient
ordinairement  l'tat chronique, except dans les cas assez rares o
les frictions, les bains de vapeur et les boissons rafrachissantes
affaiblissaient le virus vnrien et le dtruisaient graduellement. On
ne sortait jamais d'un traitement long et douloureux, sans en porter les
marques, non-seulement sur le corps, mais souvent au visage. Ainsi, par
suite des ulcres de la bouche, les lvres se tumfiaient et devenaient
lippeuses, livides ou sanguinolentes; ce qui dformait tellement les
traits du visage, qu'on appelait _spinturnicium_ une femme que le mal
avait ainsi dfigure, et dont la lippe dgotante ressemblait  la
grimace d'une harpie (_spinturnix_). Les _fics_, les _marisques_ et les
_chies_, qui se produisaient sans cesse dans les affections de l'anus,
rsistaient au fer et au feu d'un traitement priodique; le malade
retombait bientt entre les mains de l'oprateur: De ton podex pil,
dit Juvnal, le mdecin dtache, en riant, des tubercules chancreux
(_podice levi cduntur humid, medico ridente, marisc_). Cette
honteuse production de la dbauche tait si multiplie, surtout parmi le
peuple, qui ngligeait de se soigner et qui voyait le mal se perptuer
de pre en fils, qu'on avait fait une pithte et mme un superlatif,
_ficosus_, _ficosissimus_, pour qualifier les personnes qu'on savait
affliges de ces ulcres et de ces tubercules. On voit, dans une ode des
_Priapes_, se promener firement le libertin le plus charg de fics qui
soit entre les potes (_inter eruditos ficosissimus ambulet poetas_).
Martial, dans une de ses pigrammes intitule _De familia ficosa_, nous
fait une effrayante peinture de cette famille, et en mme temps de tous
ses contemporains: La femme a des figues, le mari a des figues, la
fille a des figues, ainsi que le gendre et le petit-fils. Ni
l'intendant, ni le mtayer, ni le journalier, ni le laboureur, ne sont
exempts de ce honteux ulcre. Jeunes et vieux, tous ont des figues, et,
chose tonnante, pas un de leurs champs n'a de figuiers. Les
coulements purulents et les gonorrhes n'taient pas moins frquents
que ces tumeurs, qu'ils prcdaient ou accompagnaient; mais les
mdecins, du moins dans la thorie et dans la science crite, n'avaient
pas distingu, parmi ces affections inflammatoires de l'urtre et du
vagin, celles qui rsultaient d'un commerce impur. On peut supposer que
ces dernires se trahissaient par des accidents particuliers, notamment
par un ulcre qu'on appelait _rouille_ (_rubigo_). La rubigo, dit un
ancien commentateur des _Gorgiques_ de Virgile, est proprement, comme
l'atteste Varron, un mal du plaisir honteux, qu'on appelle aussi ulcre.
Ce mal nat ordinairement d'une abondance et d'une superfluit d'humeur,
qui se nomme en grec +satyriasis+. C'est le nom de cet ulcre, qu'on
avait appliqu  la rouille des bls altrs par l'humidit et la
moisissure. Le passage que nous avons cit de Servius, qui s'appuie sur
l'autorit de Varron, tablit suffisamment une opinion que nous avait
inspire l'examen du satyriasis des anciens. Cette maladie, si commune
chez eux, n'tait autre que la blennorrhagie aigu de nos jours. Il y
avait, d'ailleurs, une espce de satyriasis caus d'ordinaire par les
excs vnriens, et surtout par les stimulants dangereux qu'on employait
pour aider  ces excs. Ce satyriasis, dit Coelius Aurelianus, est une
violente ardeur des sens (_vehemens Veneris appetentia_); elle tire son
nom des proprits d'une herbe que les Grecs appellent +satyrion+. Ceux
qui usent de cette herbe sont provoqus aux actes de Vnus par
l'rection des parties gnitales. Mais il existe des prparations
destines  exciter les sens  l'acte vnrien. Ces prparations, qu'on
nomme satyriques, sont cres, excitantes et funestes aux nerfs. Coelius
Aurelianus caractrisait ainsi le satyriasis, d'aprs les leons de son
matre Themison, qui avait observ le premier cette maladie et qui la
traitait par des applications de sangsues, qu'on ne parat pas avoir
employes avant lui.

Les coulements sanguins, rouills et blanchtres, les pertes et les
flueurs de leucorrhe affligeaient si gnralement les femmes de Rome,
qu'elles invoquaient Junon sous le nom de _Fluonia_, pour que la desse
les dbarrasst de ces dsagrables incommodits, qui n'taient pas
toujours des suites de couches, et qui accusaient souvent un germe
impur. Les femmes affectes de ces coulements malsains se disaient
_ancunnuent_, mot bizarre qui parat form du substantif obscne,
_cunnus_, plutt que driv du verbe _cunire_, salir ses langes, comme
le prtend Festus. Ces diverses maladies amenaient presque toujours
l'engorgement des glandes inguinales, et, faute de soins ou de rgime,
la suppuration de ces glandes. On regardait l'aster comme un remde
efficace contre les affections des aines, et on appelait cette plante
_bubonium_, du grec +boubnion+. On appliqua bientt  la maladie, ou du
moins  un de ses symptmes, le nom du remde, et l'on confondit sous
ce nom de _bubon_ tous les genres de pustules, d'abcs et d'ulcres qui
avaient pour sige les aines. Nous croyons pouvoir faire un
rapprochement de mots, qui peut-tre jettera du jour sur les causes
ordinaires de cette maladie inguinale. Les Romains avaient fait le verbe
_imbubinare_ pour dire _souiller de sang impur_; ce verbe se rapportait
spcialement  l'tat des femmes pendant leur indisposition menstruelle.
On employait aussi la mme expression pour tout coulement cre, et un
vers clbre, dans les fragments du vieux Lucilius, compare l'une 
l'autre deux souillures diffrentes que subissait un dbauch  double
fin: _Hc te imbubinat et contra te imbulbitat ille_. Cependant, Jules
Csar Scaliger proposait de lire _imbulbinat_ au lieu d'_imbulbitat_, et
par consquent de traduire ainsi, sans pouvoir rendre toutefois le jeu
de mots latin: Elle te donne des bubons, et lui, au contraire, te rend
des tubercules.

Nous sommes tonn de ne pas trouver dans les potes plus d'allusions 
une maladie qui devait tre pourtant bien rpandue chez les Romains, aux
coulements du rectum,  cette infme souillure de la dbauche antique.
Il faut,  notre avis, chercher la description, ou du moins le
traitement de cette maladie honteuse, dans le paragraphe que Celse a
consacr aux hmorrhodes. Par pudeur, plutt que par ignorance, on
avait compris dans la classe des hmorrhodes tous les coulements
analogues, quelle que ft leur cause, quelle que ft leur nature. On ne
saurait en douter, quand on voit Celse prescrire dans certains cas
contre le flux hmorrhodal et contre les tumeurs qui l'accompagnaient
l'emploi des caustiques et des empltres astringents. Nous ne pensons
pas qu'on doive reconnatre la cristalline dans les _clazomnes_
(_clazomen_), que les savants ont rangs parmi les maladies de l'anus.
Selon Pierrugues, ce seraient les fissures ou dchirures du fondement
indiques par Celse, et leur surnom driverait du nom de la ville de
Clazomne en Ionie, o d'abominables moeurs avaient rendu presque
gnrale cette affection qui ne se concentra pas dans cette ville
dissolue. Nous voyons plutt dans les clazomnes certains tubercules
fongueux qui poussaient autour du pubis, et nous adopterons l'tymologie
propose par Facciolati, +klazomenos+, bris ou rompu. Voici d'ailleurs
la fameuse pigramme d'Ausone, o l'on dcouvre le vritable caractre
des clazomnes: Quand tu arraches les vgtations qui hrissent ton
podex baign dans l'eau chaude, quand tu frottes  la pierre ponce les
clazomnes qui sortent de tes reins, je ne vois pas la vritable cause
de ton mal, si ce n'est que tu as eu le courage de prendre une double
maladie, et que, femme par derrire, tu es rest homme par-devant.
Telle est l'horrible pigramme que l'abb Jaubert, traducteur de
Martial, n'a pas os traduire, et que les commentateurs ne paraissent
pas avoir comprise:

  Sed quod et elixo plantaria podice velles
      Et teris incusas pumice clazomenas;
  Causa latet; bimarem nisi quod patientia morbum
          Appetit, et tergo foemina, pube vir es.

Au reste, la prsence du mal de Clazomne  Rome n'avait rien de
surprenant; car Rome, sous les empereurs, fut envahie par les trangers,
qui y apportrent sans doute leurs maladies comme leurs moeurs. Je ne
puis souffrir, Romains, s'crie Juvnal, je ne puis souffrir Rome
devenue grecque; et pourtant, cette lie achenne ne fait qu'une faible
portion des habitants de Rome. Depuis longtemps l'Oronte de Syrie s'est
dvers dans le Tibre, et il nous a amen sa langue, ses moeurs, ses
harpes, ses fltes, ses tambours et ses courtisanes qui se prostituent
dans le Cirque. Allez  elles, vous qu'enflamme la vue d'une louve
barbare coiffe de sa mitre peinte! Les potes et les crivains latins
n'ont pas oubli de fltrir les htes trangers de Rome, qu'ils
accusaient surtout d'avoir corrompu ses moeurs en lui apportant leurs
vices et leurs dbauches nationales. C'tait la Phrygie, c'tait la
Sicile, c'tait Lesbos, c'tait la Grce entire, qui avaient pollu la
vieille austrit romaine. Lesbos apprit aux Romains toutes les
turpitudes de l'amour lesbien; la Phrygie leur livra ses effmins
(_Foemineus Phryx_, dit Ausone), ces jeunes esclaves aux longs cheveux
flottants, aux grandes boucles d'oreilles, aux tuniques  larges
manches, aux brodequins rouges et verts. Lacdmone, la fire Sparte,
envoya aussi une colonie de gitons et de tribades: Juvnal reprsente de
la sorte une infamie lacdmonienne, qui a tourment, sans rsultat
plausible, l'imagination des scoliastes et des traducteurs: _Qui
Lacedmonium pytismate lubricat orbem_; Martial cite les luttes
fminines inventes par Lda et mises en honneur par la licencieuse
Lacdmone (_libidinos Lacedmonis palstras_). Et Sybaris, et Tarente,
et Marseille! Sybaris s'est empare des sept collines! murmure
Juvnal, qui regrette toujours la simplicit romaine des premiers
sicles; Sybaris, la reine des volupts et des maladies vnriennes.
Tarente (_molle Tarentum_, dit Horace) tait l, en mme temps, avec ses
beaux garons  la peau parfume, aux membres pils, au corps nu sous
des vtements d'toffe transparente, comme si ce fussent des nymphes.
Marseille se prsentait galement avec ses enfants, exercs  la
dbauche, mais qui souvent ne vouaient que leur coupable main  la
Prostitution, tmoin ce passage d'une comdie de Plaute: O es-tu, toi
qui demandes  pratiquer les moeurs marseillaises? si tu veux me prter
ta main (_si vis subigitare me_), l'occasion est bonne. On ne finirait
pas d'numrer les villes et les pays trangers, qui avaient le plus
servi  la dpravation de Rome. Il ne faut pas oublier Capoue et les
Opiciens: ces derniers, qui peuplaient une partie de la Campanie,
s'taient dgrads  tel point que leur nom tait synonyme de la
Prostitution la plus humiliante. Ausone a fait une pigramme contre
Eunus Syriscus, _inguinum liguritor_, matre pass en l'art des Opiciens
(_Opicus magister_). On est effray de la quantit de maladies
invtres et mystrieuses qui devaient exister dans les basses rgions
des plaisirs honteux.

Il venait de la Grce autant de mdecins que de courtisanes; mais ces
mdecins, que le prjug romain poursuivait partout d'un mpris qui
allait jusqu' la haine, se proccupaient moins de faire des cures
radicales que de gagner de l'argent. Ils devenaient riches rapidement,
ds que leur rputation les dsignait au traitement d'une affection
particulire; mais la sant publique, en dpit des progrs de la
mdecine mthodique, ne s'amliorait pas. Il est permis d'en juger par
la nature des maladies qui s'offraient de prfrence aux tudes de la
science. C'tait toujours la lpre avec ses nombreuses varits. Chaque
praticien en renom inventait un nouveau remde contre quelque
manifestation locale de cette peste chronique, qui se mlait  toutes
les maladies. Il y eut une multitude de collyres pour les maux d'yeux,
de topiques pour les ulcres, de gargarismes pour les aphthes,
d'empltres pour les tumeurs, ce qui prouve que ces affections plus ou
moins lpreuses et vnriennes se reproduisaient  l'infini. Aprs Musa,
le mdecin en vogue fut Vettius Valens, moins connu encore par son
talent iatrique et chirurgical que par son commerce clandestin avec
Messaline. Il eut sans doute plus d'une occasion, grce  sa matresse,
de connatre les maladies de l'amour. En mme temps que lui, un autre
lve de Themison exerait  Rome: Mgs de Sidon gurissait surtout les
dartres lpreuses, et traitait avec succs le gonflement scrofuleux des
seins. Il fut clips par son condisciple Thessalus de Tralles, qui
n'avait ni son savoir ni son exprience, mais qui se vantait d'tre le
vainqueur des mdecins (+iatroniks+) anciens. Ce Thessalus, que Galien
qualifie de _fou_ et d'_ne_, avait l'audace de prtendre qu'il oprait
des gurisons subites, en usant des mdicaments les plus violents 
fortes doses. Il obtint, en effet, quelques brillants succs dans le
traitement de la lpre, des ulcres et des scrofules. Ce traitement
semblait alors constituer toute la mdecine; car la lpre, qui s'tait
incorpore partout, semblait tre la seule maladie. Le nombre des
malades augmentant, Thessalus trouva bon d'augmenter aussi le nombre des
mdecins, et comme il ne demandait que six mois pour faire des lves
aussi habiles que lui, ce fut  qui viendrait couter ses leons:
cuisiniers, bouchers, tanneurs et d'autres artisans renoncrent  leur
mtier pour se mettre  la suite de Thessalus, qui marchait environn
d'un cortge de disciples fanatiques. Les mdecins ne firent que dchoir
davantage en considration et en savoir. La grande affaire tait
toujours la gurison de la lpre. Soranus d'phse vint  Rome, sous
Trajan, et apporta diverses prparations qui russirent dans l'alopcie
et la mentagre. Moschion, un des rivaux de Soranus, s'occupa
particulirement des maladies de la femme et de l'tude de ses parties
sexuelles; il traitait les fleurs blanches par des moyens nergiques qui
les arrtaient sur-le-champ.

A ct de ces mdecins mthodistes, on voit en foule les empiriques, les
antidotaires et les pharmacopoles. Ils taient encore plus mpriss,
plus abhorrs que les mdecins. Horace ne croit pas leur faire injure,
en les plaant sur la mme ligne que les bateleurs, les mendiants, les
parasites et les prostitues (_ambubajarum collegia_, _pharmacopol_).
Ces charlatans avaient dans leur domaine les maladies honteuses qui
offraient un vaste champ  la pharmacope. Parmi ces empiriques, on
distingua pourtant plusieurs savants botanistes, plusieurs manipulateurs
ingnieux. Sous Tibre, Mncrate, l'inventeur du diachylon, composait
des empltres, souvent efficaces contre les dartres, les tumeurs et les
scrofules; Servilius Damocrate fabriquait d'excellents empltres
mollients; Asclpiade Pharmacion gurissait les ulcres de mauvais
caractre, Apollonius de Pergame, les aphthes; Criton, la lpre;
Andromachus, l'inventeur de la thriaque, et Dioscoride, l'auteur d'un
grand et clbre ouvrage sur la matire mdicale, paraissent avoir
attach plus d'importance  la morsure des serpents qu'au venin
vnrien, qui faisait cependant plus de victimes.

La recherche et le traitement de ce venin intressrent davantage
l'cole des mdecins pneumatistes qui florirent  Rome pendant le second
sicle de l're moderne et qui comptrent dans leurs rangs Galien et
Oribase. Un de ces mdecins, Archigne, parvint  combattre les
affections lpreuses et eut recours quelquefois  la castration pour
diminuer les accidents de la maladie, qui tait certainement vnrienne
dans les cas o il sacrifiait la virilit de son malade. Il avait
clairci avec bonheur la doctrine des ulcrations de la matrice. Un
autre pneumatiste, non moins habile, Hrodote, se montra partisan zl
des sudorifiques, qui, selon lui, dgageaient le pneuma de tout ce qu'il
pouvait contenir d'htrogne: l'emploi des sudorifiques tait sans
doute tout-puissant contre les maladies qui avaient un principe
syphilitique. Ces maladies commenaient  tre mieux observes et la
mdication devenait plus rationnelle. Un contemporain de Galien,
Lonidas d'Alexandrie, qui semble avoir t un praticien aussi heureux
qu'habile, s'tait fait distinguer dans le traitement des parties
gnitales; ses remarques sur les ulcres et les verrues de ces parties
sont encore du plus haut intrt, de mme que celles qui ont pour objet
le gonflement et l'inflammation des testicules. A la vrit, dit Kurt
Sprengel dans son _Histoire de la mdecine_, il ne fait pas mention du
commerce avec une femme impure; mais les bords calleux, qu'il indique
comme le caractre distinctif de ces sortes d'ulcres, tiennent
videmment  la prsence d'un virus interne. Ce virus, qu'on le nomme
_lpre_ ou _syphilis_, existait dans un grand nombre de maladies locales
que Galien et Oribase n'ont pas dcrites avec des symptmes vnriens,
mais qu'ils traitaient empiriquement, sur la foi des anciens topiques
qui venaient la plupart de l'Orient aussi bien que les maladies
elles-mmes, plus simples et moins mconnaissables  leur berceau.

Nous attribuons au dveloppement des maladies lpreuses ou vnriennes 
Rome, l'tablissement des archiatres ou mdecins publics. Le premier qui
ait port le titre d'_archiatre_ et qui en ait rempli les fonctions dans
l'intrieur du palais imprial, fut Andromachus l'ancien, qui vivait
sous Nron. Cet archiatre surveillait la sant, non-seulement de
l'empereur, mais encore de tous les officiers du palais. Cette charge
tait si complique, qu'un seul mdecin ne pouvait y suffire, et le
nombre des archiatres palatins (_archiatri palatini_) alla toujours
s'accroissant jusqu' Constantin. Ils taient parfois dcors de hautes
dignits, et l'empereur les qualifiait de _prsul spectabilis_,
honorable matre. On avait institu aussi, dans Rome et dans toutes les
villes de l'empire, des archiatres populaires (_archiatri populares_),
qui exeraient gratuitement leur art dans l'intrt du peuple et qui
prsidaient, pour ainsi dire,  une police de sant. Il y eut d'abord un
de ces archiatres dans chacune des rgions de Rome, c'taient donc
quatorze mdecins pour toute la ville; mais on doubla, on tripla ce
nombre, et bientt ils furent aussi nombreux que les prtresses de
Vnus. Antonin le Pieux rgularisa et complta cette noble institution;
il dcrta que l'on nommerait dix archiatres populaires dans les grandes
villes, sept dans les villes de second ordre et cinq dans les plus
petites. Les archiatres formaient dans chaque ville un collge mdical
qui avait des lves. Ce collge se recrutait lui-mme, en votant sur le
choix du candidat que lui prsentait la municipalit, en cas de vacance
d'un office d'archiatre. La municipalit s'assurait ainsi que la sant
et la vie des citoyens ne seraient confies qu' des hommes probes et
instruits. Ces archiatres jouissaient de divers privilges qui
tmoignent de la dfrence et de la protection que l'autorit leur
accordait. Ils taient pays aux frais de l'tat, par les soins du
dcurion, qui leur faisait dlivrer leur salaire sans aucune retenue.
L'tat leur donnait ce traitement, dit le Code Justinien, afin qu'ils
pussent fournir gratuitement des remdes aux pauvres et qu'ils ne
fussent pas obligs, pour vivre, d'exiger la rmunration de leurs
soins. Ils pouvaient cependant accepter la rcompense qu'un malade leur
offrait  titre de gratitude; mais ils devaient attendre pour cela que
le malade ft guri. Les archiatres taient exempts de loger des
troupes, de comparatre en justice dans la forme ordinaire, d'accepter
la charge de tuteur ou de curateur et de payer aucune contribution de
guerre, soit en argent, soit en bl, soit en chevaux. Enfin, quiconque
osait les injurier ou les offenser de quelque manire, se voyait expos
 une punition arbitraire et souvent  une amende considrable. Ces
mdecins des pauvres n'taient probablement pas de ces Grecs mal fams,
qui venaient  Rome vendre des antidotes, tailler et cautriser des
verrues, laver et panser des ulcres, quand ils ne s'acquittaient pas
des plus bas emplois du lnocinium et quand ils ne se soumettaient point
 de plus viles complaisances pour leurs malades.

Les archiatres populaires, il n'en faut pas douter, taient placs sous
l'autorit immdiate de l'dile: la mdecine lgale rsultait donc de
cette organisation, mais il est impossible de dire les matires qu'elle
embrassait et l'action qu'elle pouvait avoir dans la police des
prostitues. Nous n'avons pas mme,  ce sujet, un seul texte qui puisse
nous guider ou seulement nous clairer. Les probabilits ne manquent pas
pour nous faire supposer que ces mdecins d'arrondissement ou de rgion
avaient les yeux ouverts sur la sant des mrtrices inscrites.
Peut-tre, mme, ces mrtrices se trouvaient-elles astreintes  la
visite et  la surveillance de certains mdecins particuliers, puisque
les vestales et les gladiateurs avaient aussi leurs mdecins  part. Le
Code de Thodose parle formellement des vestales et des gymnases. Deux
inscriptions antiques constatent les fonctions des mdecins du Cirque;
l'une de ces inscriptions nous donne le nom d'Eutychus, mdecin des jeux
du matin (_medicus ludi matutini_). Il est donc tout naturel que les
mrtrices aient eu aussi leurs mdecins, plus expriments, plus
savants que les autres dans le traitement des maladies impures. Quant
aux courtisanes qui n'taient pas sous la tutelle de l'dile, elles
avaient prfr probablement aux mdecins ces vieilles femmes qu'on
nommait _medic_ et qui n'taient pas seulement sages-femmes
(_obstetrices_), car elles s'adonnaient autant  la magie qu' la
mdecine empirique. La qualit de _medica_ qu'elles prenaient dans
l'exercice de leur art prouve qu'elles le pratiquaient souvent avec
l'autorisation de l'dile et du collge des archiatres. Gruter rapporte
cette inscription: SECUNDA L. LIVILL MEDICA, mais il ne l'explique pas.
Cette L. Livilla avait-elle en sa maison deux femmes esclaves expertes
dans l'art de gurir, deux sages-femmes, deux faiseuses d'onguents et
d'antidotes? ou bien ne s'agit-il que d'une seule _medica_, heureuse
dans ses cures, _secunda_? On comprend, d'ailleurs, que les femmes qui
dans leurs accouchements ne recevaient pas les soins d'un mdecin, mais
ceux de l'_obstetrix_, ne voulaient pas davantage se confier aux regards
indiscrets d'un homme, lorsqu'elles taient affliges de quelque maladie
secrte ou honteuse (_pudenda_). Il fallait donc des femmes mdecins qui
traitassent les affections des femmes, et quand celles-ci taient assez
riches pour entretenir un certain nombre d'esclaves et de servantes, il
y avait parmi elles un mdecin domestique, qui se chargeait de diriger
et de surveiller la sant de sa matresse. Il y avait aussi certainement
des femmes, libres ou affranchies, qui pratiquaient la mdecine et la
chirurgie pour leur propre compte, et c'tait  elles que s'adressaient
les femmes du peuple qui avaient la pudeur de ne pas se mettre dans les
mains des mdecins.

Une pigramme de Martial, contre Lesbie, courtisane grecque qui avait eu
quelque vogue, fait allusion  une de ces maladies sexuelles, que les
femmes, mme les plus hontes, eussent rougi de divulguer  un mdecin
d'un autre sexe que le leur: Chaque fois que tu te lves de ta chaise,
j'ai souvent remarqu, malheureuse Lesbie, que ta tunique se colle  ton
derrire (_pdicant miseram, Lesbia, te tunic_), et que, pour la
dtacher, tu la tires  droite et  gauche, avec tant d'effort que la
douleur t'arrache des larmes et des gmissements; car l'toffe adhre 
tes fesses et pntre dans ton rectum, comme un vaisseau pris entre deux
rochers des Symplegades. Veux-tu obvier  ce honteux inconvnient? je
t'apprendrai un moyen, Lesbie: Ne te lve ni ne t'assieds! C'tait pour
des affections locales du mme genre, que les bains de sige sont
souvent recommands par Celse et par les mdecins romains. Le meuble qui
servait  prendre ces bains de sige, aussi frquents en bonne sant
qu'en tat de maladie, tait de diffrentes formes, carr, rond ou
ovale, en bois, en terre cuite, en bronze et mme en argent. On le
nommait _solium_, comme si une femme, en l'occupant, sigeait sur un
trne, avant ou aprs l'acte le plus dlicat de sa royaut. Un ancien
commentateur de Martial dit que les femmes de Rome, matrones ou
courtisanes,  l'poque du luxe et de la mollesse asiatique, auraient
tout refus  leurs amants ou  leurs maris, si on ne leur et pas
permis de se laver (_abluere_) dans un bidet d'argent. Ces ablutions
devinrent d'autant plus frquentes que les femmes taient moins saines
et que la sant des hommes se trouvait plus expose. On doit attribuer 
ces ablutions et  celles qui se renouvelaient sans cesse dans les bains
et les tuves, on doit attribuer aux frictions et aux fomentations qui
les accompagnaient toujours, une foule de gurisons des maladies
rcentes et lgres; en tous les cas, le dveloppement des affections
vnriennes rencontrait de puissants obstacles dans l'usage journalier
et presque continuel des bains sudorifiques.

Les mdecins, surtout ceux qui avaient une nombreuse et riche clientle,
ddaignaient certainement de s'abaisser au traitement des maladies
secrtes; ils ne l'entreprenaient qu'avec rpugnance, dans l'espoir
d'tre gnreusement rtribus. Ce ddain mdical  l'gard de ce genre
de maladies nous parat ressortir des habitudes mmes de ces mdecins
clbres qui arrivaient chez leurs malades avec un cortge de vingt, de
trente et quelquefois de cent disciples, comme le dit Martial. Le nombre
de ces disciples indiquait proportionnellement le mrite ou plutt la
rputation de leur matre; et tous venaient, aprs lui, tter le pouls
du malade et juger des diagnostics du mal. On n'a pas besoin de
dmontrer qu'un malade vnrien ne se livrait pas ainsi en spectacle aux
observations mdicales et aux quolibets de la suite d'un mdecin. Il y
avait donc des mdecins ou des pharmacopoles qui s'appropriaient le
traitement des maladies secrtes et qui entouraient de mystre et d'une
discrtion  l'preuve ce traitement, que la mdecine empirique se
voyait trop souvent force d'abandonner  la chirurgie. Un mal obscne,
longtemps nglig d'abord, puis largement trait par l'empirisme, se
terminait d'ordinaire par une opration terrible dont parle Martial dans
cette pigramme: Baccara, le Grec, confie la gurison de ses parties
honteuses  un mdecin, son rival; Baccara sera chtr. Une autre
pigramme de Martial, sur la mort de Festus, nous permet de supposer que
les malades dsespraient souvent de leur gurison, et se tuaient pour
chapper  d'incurables infirmits,  une agonie douloureuse. Telle fut
la fin de l'ami de l'empereur Domitien, du noble Festus, qui, atteint
d'un mal dvorant  la gorge, mal horrible envahissant dj son visage,
rsolut de mourir, et consola lui-mme ses amis avant de se frapper
stoquement d'un poignard, comme le grand Caton.

Les gurisons taient, devaient tre longues et difficiles, lorsque le
mal avait eu le temps de s'tendre et de s'enraciner. Les charlatans,
qui vendaient sans contrle une quantit de drogues en tablettes et en
btons portant leur cachet, profitaient ncessairement de l'embarras o
se trouvait le malade priv de mdecin. Dans bien des circonstances, la
superstition se chargeait seule de lutter contre la maladie, dont elle
n'arrtait gure les progrs. Le misrable patient allait de temple en
temple, de dieu en desse, avec des offrandes, des prires et des voeux.
Les malades qui avaient le moyen de se faire peindre des tableaux
votifs, faisaient suspendre ces tableaux dans les sanctuaires de Vnus,
de Priape, d'Hercule ou d'Esculape. Il est permis de croire que la
dcence tait respecte dans ces peintures allgoriques. Cependant on
suspendait aussi autour des autels de toutes les divinits les
reprsentations figures des organes malades, en pltre, en terre cuite,
en bois, en pierre ou en mtal prcieux. On offrait des sacrifices
expiatoires, dans lesquels figuraient toujours les gteaux de pur
froment (_coliphia_), qui avaient la forme des parties sexuelles et qui
affectaient les plus extravagantes proportions. Les prtres de certains
dieux et desses ne mangeaient pas d'autre pain que ces gteaux
obscnes, que les libertins rservaient aussi pour leur joyeuse table:
_Illa silegineis pinguescit adultera cunnis_, dit Martial, qui attribue
 cette ptisserie une action favorable  l'embonpoint. Les chapelles
et les temples qui voyaient affluer le plus de malades et d'offrandes
taient ceux dont les prtres se mlaient de mdecine. Au reste, tout le
monde avait le droit de se dire mdecin  Rome et de fabriquer des
drogues. Les maladies secrtes ouvraient un vaste champ aux spculations
du charlatanisme, et parmi ces spculateurs, les oculistes n'taient pas
les moins ingnieux; les barbiers ne se bornaient pas non plus  manier
le peigne et le rasoir; les barbiers, ces lnons astucieux qui tendaient
la main  tous les commerces de la Prostitution, regardaient comme leur
proprit les maladies qui en provenaient; les esclaves des bains, les
_unctores_, les _aliptes_ des deux sexes, connaissaient naturellement
tous les secrets de la sant de leurs clients, et aprs leur avoir
fourni des moyens de dbauche, ils leur fournissaient des moyens de
gurison; enfin, les maladies de Vnus taient si multiplies et si
ordinaires, que chacun s'tait fait une hygine  son usage, et pouvait
au besoin se traiter soi-mme sans prendre aucun confident et sans avoir
 craindre aucune indiscrtion.

Et pourtant ces maladies, si nombreuses, si varies, si singulires chez
les anciens, sont restes dans l'ombre, et les plus grands mdecins de
l'antiquit semblent s'tre entendus tacitement pour les tenir caches
sous le manteau d'Esculape. Mais on peut aisment s'imaginer ce qu'elles
taient, quand on songe  l'effroyable drglement des moeurs dans la
Rome des empereurs; quand on voit la Prostitution guetter les enfants au
sortir du berceau et s'en saisir avec une cruelle joie, avant qu'ils
aient atteint leur septime anne. Que mon bon gnie me confonde,
s'crie la Quartilla de Ptrone, si je me souviens d'avoir jamais t
vierge! (_Junonem meam iratam habeam, si unquam me meminerim virginem
fuisse!_) Le mal vnrien tait inhrent  la Prostitution et se
rpandait partout avec elle. Si la sant d'un matre devenait suspecte,
celle de tous ses esclaves courait de grands risques. Un orateur romain,
Acherius, contemporain d'Horace, n'avait-il pas os dire hautement en
plaidant une cause criminelle: La complaisance impudique est un crime
chez l'homme libre, une ncessit chez l'esclave, un devoir chez
l'affranchi (_Impudicitia, inquit Acherius, in ingenuo crimen est, in
servo necessitas, in libero officium_)! C'est Coelius Rhodiginus qui
rapporte, dans ses _Antiqu Lectiones_, cet abominable apophthegme des
_pdicones_.




CHAPITRE XXI.

  SOMMAIRE. --Les _medic jurat_. --Origine des sages-femmes.
  --L'Athnienne Agonodice. --Les _sag_. --Exposition des nouveau-ns 
  Rome. --Les _suppostrices_ ou changeuses d'enfants. --Origine du mot
  _sage-femme_. --Les avortements. --Julie, fille d'Auguste. --Onguents,
  parfums, philtres et malfices. --Pratiques abominables dont les
  _sag_ se souillaient pour fabriquer les philtres amoureux. --La
  parfumeuse Gratidie. --Horribles secrets de cette magicienne, dvoils
  par Horace, dont elle fut la matresse. --Le mont Esquilin, thtre
  ordinaire des invocations et des sacrifices magiques. --Gratidie et sa
  complice la vieille Sagana, aux Esquilies. --Le _noeud de
  l'aiguillette_. --Comment les _sag_ s'y prenaient pour oprer ce
  malfice, la terreur des Romains. --Comment on conjurait le _noeud de
  l'aiguillette_. --Philtres _aphrodisiaques_. --La _potion du dsir_.
  --Composition des philtres amoureux. --L'_hippomane_. --Profusion des
  parfums chez les Romains. --La _nicrotiane_ et le _foliatum_.
  --Parfums divers. --Cosmtiques. --Le bain de lait d'nesse de Poppe.
  --La courtisane Acco. --Objets et ustensiles  l'usage de la
  Prostitution, que vendaient les _sag_ et les parfumeuses. --Le
  _fascinum_. --Les _fibules_. --Comment s'oprait l'infibulation. --De
  la castration des femmes. --Les prtres de Cyble.


Nous ne savons rien des services que les _medic_ rendaient aux femmes,
dans des circonstances dlicates o la sant de celles-ci rclamait
l'oeil et la main d'une personne de leur sexe; nous en sommes rduits 
des conjectures, trs-plausibles, il est vrai, sur ce chapitre secret de
l'art de gurir, que les crivains de l'antiquit ont laiss couvert
d'un voile impntrable. Mais si nous ne pouvons apprcier, d'aprs des
autorits bien tablies, le rle que les _medic_ remplissaient dans la
thrapeutique des maladies de l'amour, nous n'aurons pas de peine 
constater leur utile et active intervention, non-seulement dans les cas
de grossesse et d'accouchement, mais encore dans la prparation
mystrieuse des cosmtiques, des parfums et des philtres. Il y avait
sans doute,  Rome et dans les principales villes de l'empire romain,
des _medic jurat_, comme les appelle Anianus dans ses Annotations au
Code thodosien: Toutes les fois qu'il y a doute sur la grossesse d'une
femme, cinq sages-femmes jures, c'est--dire ayant licence d'tudier la
mdecine (_medic_), reoivent l'ordre de visiter cette femme (_ventrem
jubentur inspicere_). Mais, outre ces praticiennes mrites, qui
subissaient probablement examen mdical et qui se soumettaient au
contrle des archiatres populaires, beaucoup de femmes, des trangres
surtout, des affranchies ou mme des esclaves, s'adonnaient  la
mdecine occulte et mlaient  cet art, qu'elles avaient tudi ou non,
le mtier de parfumeuse et les pratiques souvent criminelles de la
magie. Hygin, dans son recueil de fables mythologiques, nous raconte
ainsi  quelle occasion la mdecine fut exerce par une femme, pour la
premire fois, en Grce. Ds les temps les plus reculs, c'taient des
hommes qui assistaient les femmes en travail d'enfant, quoique la pudeur
et  souffrir des secours qu'elle tait oblige d'accepter. Mais une
jeune Athnienne, nomme Agonodice, rsolut d'affranchir son sexe d'une
sorte de servitude dshonorante, dont Junon s'indignait: elle coupe ses
cheveux, prend un habit d'homme, et va suivre les leons d'un clbre
mdecin, qui l'instruit dans l'art des accouchements et qui fait d'elle
une excellente sage-femme. Alors elle commence  suppler son matre et
 excuter son projet; elle se montre si adroite, si habile, si dcente
surtout, que les matrones en mal d'enfant ne veulent plus avoir d'autre
mdecin. Il est probable qu'Agonodice leur dclarait son sexe sous le
sceau du secret; car bientt aucune femme d'Athnes n'eut recours, pour
sa dlivrance, aux soins des mdecins. Ceux-ci s'en tonnrent d'abord;
ils s'irritrent et se ligurent ensuite contre le jeune rival qui leur
enlevait leur clientle. On ne voyait qu'Agonodice auprs du lit des
femmes en couches, qui lui souriaient et lui parlaient avec une trange
familiarit. Sa jeunesse, sa charmante figure, ses grces et son mrite
veillrent la calomnie: on prtendit qu'il savait l'art de changer en
jouissance les douleurs de l'enfantement; il fut dnonc aux magistrats
comme impudique et corrupteur de femmes honntes. Il ne rpondit pas 
ses accusateurs et comparut devant l'aropage. L, sans rien allguer
pour sa justification, il ouvrit sa tunique et rvla son sexe, qui le
fit absoudre. Les mdecins furent convaincus, et le peuple demanda
l'abrogation d'une ancienne loi qui dfendait aux femmes l'exercice de
l'art iatrique. Cette histoire prouverait que la mdecine fut toujours
exerce depuis par les hommes et par les femmes indistinctement, et que
celles-ci s'taient rserv, presque exclusivement,  Rome ainsi qu'
Athnes, le traitement des maladies de leur sexe.

Les femmes qui s'occupaient de mdecine, et surtout de mdecine secrte,
taient donc fort nombreuses et de diffrentes classes: les _medic_ les
plus considres par leur savoir et leur caractre touchaient sans doute
 toutes les branches de l'art; les _obstetrices_ se bornaient au rle
de sages-femmes; les _adsestrices_ n'taient que des aides ou des lves
de ces sages-femmes; puis, venait en dernier lieu la catgorie multiple
et varie des parfumeuses et des magiciennes, qui toutes ou presque
toutes appartenaient ou avaient appartenu  la Prostitution. C'tait l
le refuge des vieilles courtisanes; c'tait l l'emploi favori des
entremetteuses. On confondait sous le nom gnral de _sag_ les diverses
espces de ces vendeuses d'onguents et de philtres, qu'elles
fabriquaient souvent elles-mmes avec des crmonies magiques inventes
par la Thessalie. Mais les _sag_ n'taient pas toutes magiciennes; la
plupart mme ne connaissaient que les lments les plus simples et les
plus innocents de cet art excrable; beaucoup ignoraient absolument la
composition des drogues qu'elles vendaient, et qui causaient trop
souvent de funestes accidents, sur lesquels la justice fermait
volontiers les yeux; quelques-unes n'taient que des espces de
sages-femmes non autorises, qui se chargeaient d'oprer des avortements
et qui entouraient d'invocations et d'amulettes la naissance des enfants
illgitimes. On sait que le nombre de ces naissances tait considrable
 Rome, et que chaque matin on recueillait dans les rues, au seuil des
maisons, sous les portiques et dans les fours des boulangers, les
cadavres des nouveau-ns, qu'on vouait  une mort certaine en les
exposant nus sur la pierre au sortir du ventre maternel. C'tait la
_saga_ qui remplissait l'affreuse mission de l'infanticide, et qui
touffait dans les plis de sa robe les innocentes victimes que leurs
cris condamnaient  prir violemment. Souvent, il est vrai, la mre
avait piti du fruit de ses entrailles, et elle se contentait de faire
exposer l'enfant, envelopp dans ses langes, soit au bord de la mare du
Velabre (_lacus Velabrensis_), soit sur la place aux lgumes (_in Foro
olitorio_), au pied de la colonne du Lait (_Columna lactaria_); l, du
moins, ces malheureux orphelins taient recueillis et adopts aux frais
de l'tat, qui leur tenait lieu de tuteur, mais en leur infligeant le
stigmate de la btardise. Il arrivait aussi que des matrones striles,
des _suppostrices_ (infmes mgres qui faisaient mtier de changer les
enfants en nourrice), des citoyens, chagrins de n'avoir pas d'hritiers,
venaient choisir parmi ces pauvres petits abandonns ceux qui pouvaient
le mieux servir  leurs desseins honntes ou malhonntes. Souvent le
Velabre retentissait de vagissements dans l'ombre, et l'on voyait passer
comme des spectres les _sag_, les mres elles-mmes, qui apportaient
leur tribut  ce hideux minotaure qu'on appelait l'exposition
(_expositio_) des enfants sur la voie publique. Il est vident que
l'origine du mot _sage-femme_ doit se rapporter  celui de _saga_, qui
ne se prenait qu'en mauvaise part, et que Nonius emploie comme synonyme
d'instigatrice  la dbauche (_indagatrix ad libidinem_).

Ces _sag_ prtaient volontiers les mains aux avortements qui se
pratiquaient au dbut de la grossesse (_aborsus_), ou dans les derniers
mois de la gestation (_abortus_). Ces avortements, que la loi tait
cense punir et qu'elle vitait de rechercher, parce qu'elle aurait eu
trop  faire, devinrent si frquents sous les empereurs, que les femmes
les moins hontes ne craignaient pas d'empcher de la sorte
l'augmentation de leur famille. Il y avait certaines potions qui
procuraient, sans aucun danger, un avortement prompt et facile; mais on
usait aussi de drogues malfaisantes, qui tuaient  la fois la mre et
son fruit. Dans ce cas-l, on assimilait aussi  l'empoisonneuse
l'_obstetrix_ ou la _saga_, qui, par imprudence, par ignorance ou
autrement, avait commis un double meurtre: cette misrable tait
condamne au dernier supplice. Quant  celles qui administraient ces
potions abortives et qui n'agissaient pas  l'insu de la femme enceinte,
on pouvait confisquer une partie de leurs biens et les envoyer aux les,
parce que leur fait est de mauvais exemple, dit le jurisconsulte Paulus.
Mais la punition de ce dlit tait fort rare, et bientt elle fut
impossible; car tout le monde se rendait coupable au mme chef, et
l'impratrice donnait souvent l'exemple, de l'aveu de l'empereur, sans
avoir mme la pudeur de cacher cet outrage  la nature. Le motif le plus
ordinaire des avortements continuels n'tait que la crainte d'altrer la
puret d'un ventre poli et d'une belle gorge, en les sacrifiant aux
atteintes plus ou moins fcheuses d'une pnible grossesse et d'un
douloureux enfantement. Penses-tu, dit Aulu-Gelle avec indignation en
parlant de ces criminelles martres, que la nature ait donn les
mamelles aux femmes comme de gracieuses protubrances destines  orner
la poitrine et non  nourrir les enfants? Dans cette ide, la plupart de
nos merveilleuses (_prodigios mulieres_) s'efforcent de desscher et de
tarir cette fontaine sacre o le genre humain puise la vie, et risquent
de corrompre ou de dtourner leur lait, comme s'il gtait ces attributs
de la beaut. C'est la mme folie qui les porte  se faire avorter, 
l'aide de diverses drogues malfaisantes, afin que la surface polie de
leur ventre ne se ride pas et ne s'affaisse point sous le poids de leur
faix et par le travail des couches. L'avortement tait souvent motiv
par des raisons plus coupables encore: ici, une femme marie voulait
dtruire la preuve de son adultre; l, une femme libertine, sentant ses
dsirs et son ardeur amoureuse s'teindre sous l'empire d'une grossesse,
employait un moyen criminel, pour ne pas perdre ce qu'elle prfrait aux
joies de la maternit. Cet engourdissement de sens durant la gestation
n'tait pourtant pas gnral, et quelques femmes, au contraire, dont la
dbauche avait exalt l'imagination, ne se trouvaient jamais plus
ardentes en amour que dans le cours d'une grossesse, qui les rassurait,
d'ailleurs, contre des obstacles de la mme espce. Ainsi, Julie, fille
d'Auguste, ne se livrait  ses amants que quand elle tait grosse du
fait de son mari Agrippa, et le temps de sa grossesse ne mettait aucune
interruption  ses dsordres. Macrobe rapporte qu'elle rpondit  ceux
qui s'tonnaient de ce que ses enfants, malgr ces dbordements,
ressemblaient toujours  son mari: En effet, je n'accepte des passagers
 mon bord, que quand le navire est charg (_at enim nunquam nisi navi
plen tollo vectorem_). Ds qu'une femme devenait enceinte, les
conseils, les offres et les sductions ne lui manquaient pas pour la
dcider  faire  sa beaut le sacrifice de son enfant; elle tait
assaillie et circonvenue par les entremetteuses d'avortement: Elle te
cachait sa grossesse, dit un personnage du _Truculentus_ de Plaute, car
elle redoutait que tu ne lui persuadasses de consentir  un avortement
(_ut abortioni operam daret_) et  la mort de l'enfant qu'elle portait.

Les grossesses et les avortements donnaient donc beaucoup de besogne aux
_sag_ de Rome; mais ce n'tait l que le moindre des mystres de leur
art. Elles tiraient encore meilleur parti de leurs onguents, de leurs
parfums, de leurs philtres et de leurs malfices. Ces malfices
ressemblaient  ceux qui avaient lieu en Grce, en Thessalie surtout,
ds l'poque la plus ancienne, et le rcit que fait Horace, dans ses
_podes_, d'une incantation magique, ne diffre presque pas de la
peinture que Thocrite avait faite d'une pareille scne trois sicles
auparavant. Le but de ces superstitions abominables tait, d'ailleurs,
toujours le mme, dans tous les temps, chez tous les peuples. La
magicienne jetait des sorts ou composait des philtres. Ces philtres
avaient surtout pour objet de raviver les feux de l'amour et de lui
crer des ardeurs nouvelles, surhumaines, inextinguibles; ces philtres
devaient changer la haine en amour ou l'amour en haine, et vaincre
toutes les rsistances de la pudeur ou de l'indiffrence. Les sorts
servaient plus particulirement  des ressentiments et  des vengeances.
Ce genre de malfices tait sans doute plus rare chez les Romains que
chez les Grecs; mais, en revanche, nulle part la science des philtres
d'amour ne fut pousse plus loin ni plus rpandue qu' Rome sous les
Csars. Horace nous fait connatre les pratiques abominables dont les
_sag_ de son temps se souillaient pour fabriquer certains philtres
amoureux. Horace avait t l'amant d'une parfumeuse napolitaine, nomme
Gratidie, qu'il a voue  l'excration publique sous le nom de Canidie.
Horace, dans sa liaison avec cette Canidie, qu'il finit par dtester
autant qu'il l'avait aime, s'tait initi avec horreur aux plus noirs
secrets des magiciennes: Elles avaient des relations continuelles avec
les courtisanes, dit M. Walckenaer dans son excellente _Histoire de la
vie et des crits d'Horace_; elles taient de ce nombre et elles se
mlaient de toutes sortes d'intrigues d'amour. Gratidie fut une des
plus clbres parmi les _sag_ de Rome, grce  la colre potique
d'Horace, qui ne lui pardonnait pas de s'tre vendue  un vieux
libertin, appel Varus; cette parfumeuse tait donc assez jeune et assez
belle pour trouver encore  se vendre, et ses charmes mritaient d'tre
l'objet des regrets d'un amant dlaiss. Les scoliastes d'Horace ont
pens que le pote reprochait surtout  Gratidie d'avoir exerc sur lui
le funeste pouvoir des breuvages d'amour, et de lui avoir ainsi enlev
sa jeunesse, ses forces, ses illusions et sa sant. Horace, en effet,
fut sans cesse afflig d'un mal d'yeux, qu'on peut, sans faire injure 
Canidie, attribuer aux philtres et  la maladie de Vnus.

Le mont Esquilin tait le thtre ordinaire des invocations et des
sacrifices magiques. Ce monticule servait de cimetire aux esclaves,
qu'on enterrait ple-mle sans leur accorder un linceul; la nuit, il n'y
avait de vivants, dans cette solitude peuple de morts, que des voleurs
qui s'y trouvaient en sret, et des sorcires qui y venaient accomplir
des oeuvres de tnbres. A l'extrmit des Esquilies, prs de la porte
Mtia, entoure de gibets et de croix o pendaient les cadavres des
supplicis, le _carnifex_ ou bourreau avait sa demeure isole, comme
pour veiller sur ses sujets; une statue monstrueuse de Priape veillait
aussi sur cet infect et hideux repaire des _sag_ et des voleurs. L,
aux ples rayons de la lune, on voyait Canidie accourir, les pieds nus,
les cheveux pars, le sein dcouvert, le corps envelopp d'un ample
manteau, ainsi que sa complice, la vieille Sagana. Horace les avait
vues, ces horribles mgres, dchirant  belles dents une brebis noire,
versant le sang de l'animal dans une fosse, dispersant autour d'elles
les lambeaux de chair palpitante, voquant les mnes et interrogeant la
destine. Les chiens et les serpents erraient  l'entour du sombre
sacrifice, et la lune voila sa face sanglante pour ne pas clairer cet
affreux spectacle. Priape lui-mme eut horreur de ce qu'on lui montrait,
et il fit clater en deux le tronc de figuier dans lequel son image
tait grossirement taille. Au bruit du bois qui se fendait, les deux
magiciennes eurent peur et s'enfuirent, sans achever leur malfice,
perdues et semant sur la route: Canidie, ses dents; Sagana, sa perruque
pyramidale, et leurs herbes, et leurs anneaux constells. Elles
revinrent pourtant, une autre nuit, sur le mont Esquilin, pour un
mystre plus abominable: elles avaient enlev un jeune enfant  sa
famille; elles l'avaient enterr vif dans la fosse des esclaves, et la
tte seule de la victime s'levait au-dessus du sol; elles lui
prsentaient des viandes cuites, dont l'odeur irritait sa faim et son
agonie. L'enfant les conjure au nom de sa mre, au nom de leurs enfants,
Canidie et Sagana sont impitoyables; Canidie brle dans un feu magique
le figuier sauvage arrach sur des tombeaux, le cyprs funbre, les
plumes et les oeufs de la chouette tremps dans du sang de crapaud, les
herbes vnneuses que produisent Colchos et l'Ibrie, et des os ravis 
la gueule d'une chienne affame; Sagana, la crinire hrisse, danse
devant le bcher, en l'aspergeant d'eau lustrale: O Varus, s'crie
Canidie rongeant ses ongles avec sa dent livide,  Varus, que de larmes
tu vas rpandre! Oui, des philtres inconnus te forceront bien de revenir
 moi, et tous les charmes des Marses ne te rendront pas la raison. Je
prparerai, je verserai moi-mme un breuvage qui vaincra les dgots que
je t'inspire. Oui, les cieux s'abaisseront au-dessous des mers, la terre
s'lvera au-dessus des nues, o tu brleras pour moi, comme le bitume
dans ces feux sinistres. Mais l'enfant qui se lamente est prs
d'expirer; sa voix s'affaiblit; ses prunelles teintes se fixent
immobiles sur les mets exposs devant sa bouche; Canidie s'arme d'un
poignard et s'approche, pour lui ouvrir le ventre au moment o
s'exhalera son dernier soupir, car, de son foie dessch et de la moelle
de ses os, elle doit composer un breuvage d'amour (_exsucta uti medulla
et aridum jecur amoris esset poculum_): Je vous dvoue aux Furies,
s'crie l'infortun qui rle, et cette maldiction rien au monde ne
saurait la dtourner de vous. Je vais prir par votre cruaut; mais,
spectre nocturne, je vous apparatrai; mon ombre vous dchirera le
visage avec ses ongles crochus, qui sont la force des dieux mnes; je
pserai sur vos poitrines haletantes, et je vous priverai de sommeil, en
vous glaant d'effroi. Dans les rues, la populace vous poursuivra 
coups de pied, vieilles obscnes. Puis, les loups et les corbeaux des
Esquilies se disputeront vos membres privs de spulture!

Tous les malfices des _sag_ n'taient pas aussi terribles, et
ordinairement, ces faiseuses de philtres n'allaient la nuit sur le mont
Esquilin que pour y cueillir des plantes magiques au clair de la lune,
pour y chercher des cheveux et des os de morts, et pour y prendre de la
graisse de pendu. Il fallait aussi les payer fort cher pour obtenir
d'elles ces pratiques excrables, qui taient souilles de sang humain,
quoique la vie des enfants ft estime peu de chose  Rome; mais
l'enfant qu'on immolait, aprs l'avoir enterr vivant, devait avoir t
vol  sa nourrice ou  ses parents; autrement, son foie et sa moelle
n'auraient pas eu la mme puissance pour donner de l'amour. Or, le rapt
d'un enfant n libre ou ingnu pouvait tre puni du dernier supplice.
Les philtres magiques taient prpars en vue d'un des trois rsultats
suivants, que l'amour ou la haine sollicitait de l'art des _sag_: faire
aimer celui ou celle qui n'aimait pas; faire har celui ou celle qui
aimait; paralyser, glacer chez un homme toute l'ardeur, toute l'nergie
de son temprament. Ce troisime malfice, que le moyen ge a tant
redout sous le nom de _noeud de l'aiguillette_ et que la jurisprudence
criminelle a constamment poursuivi presque jusqu' nos jours, n'tait
pas moins dtest par les Romains, qui s'indignaient de se voir en butte
 ses tristes effets. Les _sag_ excellaient dans ce genre de malfice;
elles savaient frapper d'impuissance les natures les plus indomptables,
et il leur suffisait, pour cela, de faire des noeuds avec des cordes ou
des fils noirs, en prononant certaines paroles et certaines
invocations. C'tait l ce qu'on appelait _prligare_, quand il
s'agissait d'empcher les premiers rapports entre un amant et sa
matresse, entre une femme et son mari; _nodum religare_, quand on
voulait annihiler et suspendre ces rapports qui avaient dj exist. Le
noeud de l'aiguillette, qui fut de tout temps la terreur des amours, n'a
jamais pris son origine que dans un fantme de l'imagination; mais les
anciens, comme les modernes, en l'attribuant  une force invisible, se
faisaient au moins un refuge pour leur vanit d'homme. Les Romains
avaient une singulire peur de ce malfice, qui leur semblait une honte
pour celui qu'il privait des privilges de son sexe; ils le regardaient
comme si foudroyant et si tenace, qu'ils vitaient mme d'en parler; ils
croyaient sans cesse en tre menacs; et, pour le conjurer, s'ils
avaient l'amour en tte, ils formaient des noeuds, qu'ils dfaisaient
aussitt, avec des cordons ou des courroies qu'ils entortillaient
d'abord autour d'une statue d'Hercule ou de Priape. Ces sacrifices que
les hommes offraient  ces deux divinits, en secret, sur l'autel du
foyer domestique, ces sacrifices n'avaient pas d'autre objet que de
rompre les noeuds magiques qu'une main ennemie pouvait faire pour lier
les sens et tromper l'esprance du plaisir. La moindre allusion  ce
fatal complot de la magie tait rpute funeste, comme si on voquait un
gnie malfaisant, ds qu'on l'avait nomm. Les potes, les crivains, si
vieux qu'ils fussent, craignaient de toucher  ce sujet dlicat, qui
d'un jour  l'autre pouvait leur devenir personnel et les affliger 
leur tour; on se gardait donc bien de rire du malheur d'autrui. C'est
avec une extrme rserve que Tibulle, dans une lgie, s'associe  la
douleur d'un amant qui se cherche en vain et qui ne se trouve plus, mme
dans les bras de la belle Pholo: Quelque vieille, avec ses chants
magiques et ses philtres puissants, dit le pote de l'amour, aurait-elle
jet sur toi un sort, durant la nuit silencieuse? La magie fait passer
dans un champ la moisson du champ voisin; la magie arrte la marche du
serpent irrit; la magie essaie mme d'arracher la lune de son char.
Mais pourquoi accuser de ton malheur les chants d'une sorcire? Pourquoi
accuser ses philtres? La beaut n'a pas besoin des secours de la magie;
mais ce qui t'a rendu impuissant, c'est d'avoir trop caress ce beau
corps, c'est d'avoir trop prolong tes baisers, c'est d'avoir trop
press sa cuisse contre la tienne. (_Sed corpus tetigisse nocet, sed
longa dedisse oscula, sed femori conseruisse femur._) Tibulle a mis une
si grande rserve en abordant ce sujet de mauvais augure, que l'lgie
qu'il lui consacre est pleine de rticences et d'obscurits.

Mais les philtres les plus puissants et aussi les plus redoutables
furent ceux que les _sag_ et les vieilles courtisanes fabriquaient,
d'aprs des recettes inconnues, sans le secours de la magie. L'unique
destination de ces philtres tait d'chauffer les sens et d'accrotre
les transports amoureux. On en faisait  Rome un prodigieux usage,
malgr les dangers d'une pareille surexcitation de la nature. Tous les
jours un breuvage de cette espce causait la mort, ou la folie, ou la
paralysie, ou l'pilepsie; mais ce fatal exemple n'arrtait personne, et
la soif du plaisir imposait silence  la raison. Ces philtres,
d'ailleurs, n'taient pas tous galement funestes, et d'ordinaire, les
accidents qu'on leur attribuait  bon droit, provenaient surtout de
l'abus plutt que de l'usage modr. D'abord, les libertins se
contentaient d'une dose minime, qui leur rendait tous les feux de la
jeunesse; mais, ces feux diminuant, ils augmentaient graduellement cette
dose de poison, auquel ils devaient quelques simulacres de jouissance,
et bientt le philtre tait sans action sur une nature puise, qui
s'exhalait dans un dernier effort d'amour en dmence. C'est ainsi que
prirent avant l'ge, l'ami de Cicron, L. Licin. Lucullus, le modle
des prodigues et des voluptueux, le pote Lucrce, et tant d'autres qui
passrent de la folie  la mort. On appelait _aphrodisiaca_ tous ces
philtres, en gnral plus ou moins malfaisants, qui avaient pour objet
de raviver le foyer de Vnus. On les administrait aussi aux femmes qui
manquaient de sens, aux jeunes filles dont l'apptit amoureux ne s'tait
pas encore veill; mais les mdecins sages et honntes dsapprouvaient
hautement l'emploi de ces aphrodisiaques, surtout pour les jeunes
filles: Ces philtres, qui rendent le teint ple, s'crie Ovide dans son
_Remde d'amour_, ne profitent pas aux jeunes filles; ces philtres
nuisent  la raison et renferment le germe de la folie furieuse. La
plupart de ces philtres taient des potions qu'il fallait prendre de
confiance, sans en connatre les ingrdients que la superstition ou
l'empirisme avait combins. Le malheureux qui s'exposait  un
empoisonnement pour retrouver quelques instants de plaisir sensuel,
n'avait souvent pour garantie que la rputation bonne ou mauvaise de la
_saga_ chez laquelle il allait acheter ce plaisir. Souvent, il est vrai,
les potions n'taient composes que de jus et de dcoctions d'herbes:
Les plantes qui stimulent les sens, dit Celse, sont le calament, le
thym, la sarriette, l'hysope et surtout le pouliot, ainsi que la rue et
l'ognon (ou plutt le champignon, _cepa_); mais souvent aussi, dans ces
breuvages funestes, on faisait entrer des matires minrales et mme
animales, qui constituaient les _amatoria_ les plus terribles. Un
breuvage de cette espce, dont Canidie possdait la recette, se nommait
_poculum desiderii_, dit Horace, la _potion du dsir_. Il y avait aussi
des eaux naturelles, sulfureuses et ferrugineuses, qui passaient pour
favorables aux sens et inoffensives dans leurs effets rotiques.
C'taient l les philtres que la mdecine opposait  ceux des
parfumeuses et des magiciennes. Ces eaux excitantes, _aqu amatrices_,
comme on les qualifiait perdaient presque toute leur vertu, quand on les
prenait loin de la source. Martial dit dans une pigramme:
Hermaphrodite hait les eaux qui font aimer (_odit amatrices
Hermaphroditus aquas_); dans une autre pigramme, il semble faire
entendre que ces sortes d'eaux taient affermes ou possdes, par des
femmes, sans doute des courtisanes, qui les avaient mises en vogue et
qui les exploitaient: Quel est cet adolescent qui s'loigne des ondes
pures de la fontaine d'Yanthis et qui se rfugie auprs de la naade,
matresse de cette fontaine (_at fugit ad dominam Naiada_)? N'est-ce pas
Hylas? Trop heureux qu'Hercule, le demi-dieu de Tirynthe, soit ador
dans le bois qui entoure la fontaine, et qu'il veille de si prs sur ses
eaux amoureuses! Arginus, puise sans crainte  la source, pour nous
donner  boire; les nymphes ne te feront rien, mais prends garde
qu'Hercule ne s'empare de toi! Ces _aqu amatrices_ n'taient donc pas,
ainsi que plusieurs savants l'ont cru, des breuvages composs et
prpars de la main d'une _saga_, mais tout simplement des eaux
minrales, qui, en ranimant la vigueur d'un temprament fatigu, le
disposaient naturellement aux oeuvres de l'amour et semblaient voquer
une nouvelle jeunesse.

Des renseignements prcis sur la composition des philtres ne se trouvent
nulle part dans les crivains de l'antiquit. On comprend, au reste, le
mystre dont les vendeurs de philtres entouraient leur industrie souvent
coupable, mystre que la science n'essayait pas de pntrer. On ne se
souciait que des effets, qui taient vraiment prodigieux, on ne
s'occupait pas des causes. Le physiologiste Virey a rassembl, dans
Dioscoride, Thophraste, Pline, etc., tous les lments pars et indcis
qui lui ont permis de reconstruire l'histoire des aphrodisiaques chez
les anciens. Il les a diviss en deux classes principales: les vgtaux
et les animaux; parmi les premiers, on distinguait les stupfiants ou
narcotiques, les stimulants cres et aromatiques, les odorants et
spiritueux. La mandragore, la pomme pineuse, le chanvre sauvage, dans
lequel on reconnat le npenths d'Homre, causaient une ivresse
voluptueuse qui se prolongeait dans un infatigable redoublement de
sensations rotiques, et qui conduisait dlicieusement  la perte de la
mmoire,  la stupidit et  la mort. Les champignons, surtout les
phallus et les morilles, les agarics, les aristoloches, les rsines
cres, les herbes aromatiques et les graines de ces plantes stimulaient
puissamment les organes du plaisir; les liqueurs spiritueuses dans
lesquelles on avait fait infuser certaines fleurs odorantes,
dveloppaient aussi chez les deux sexes l'activit sensuelle. Mais ces
excitants, emprunts au rgne vgtal, n'avaient bientt plus d'empire
sur les monstrueux dbauchs qui se proposaient toujours de dpasser les
bornes de la force humaine, et qui cherchaient leurs modles parmi les
dieux de leur mythologie amoureuse. Ils avaient donc recours  des
philtres redoutables,  l'aide desquels ils pouvaient, pendant des nuits
entires, se persuader que Jupiter ou Hercule tait descendu de l'Olympe
pour se mtamorphoser en homme. Ils en mouraient parfois, sans tre
rassasis de volupt, et leur effrayant priapisme se continuait
longtemps aprs leur mort. Les insectes, les poissons, les substances
animales taient tour  tour appels  concourir  l'affreux mlange
qu'on dsignait sous le nom caractristique de _satyrion_. Cantharides,
grillons, araignes et bien d'autres coloptres, broys et rduits en
poudre ou seulement infuss dans du vin, agissaient avec violence sur
les organes sexuels et leur communiquaient immdiatement une violente
irritation, qui amenait frquemment de graves affections de la vessie.
On employait aussi avec le mme succs les oeufs de muge, de sche et de
tortue, en y mlant de l'ambre gris; mais, aprs des prodiges de
virilit, aprs de longs et frntiques emportements d'amour, la victime
de son propre libertinage tombait dans une maladie convulsive qui ne se
terminait que par la mort: De l, s'crie Juvnal, ces atteintes de
folie, de l cet obscurcissement de l'intelligence, de l ce profond
oubli de toute chose! Juvnal parle des philtres thessaliens, qu'une
pouse criminelle destinait  troubler la raison de son mari. Martial,
qui ne pardonne pas davantage  ces breuvages dangereux, conseille
seulement aux amants fatigus ou refroidis l'usage des bulbes (ognons,
suivant tel commentateur; champignons, suivant tel autre; pices, selon
nous): Que celui qui ne sait pas se conduire en homme dans la lutte
amoureuse, qu'il mange des bulbes et il sera invincible; vieillard, si
ton ardeur languit (_languet anus_), ne cesse pas de manger de ces
bulbes gnreuses, et la tendre Vnus sourira encore  tes exploits!

  Qui prstare virum Cypri certamine nescit,
      Manducet bulbos, et bene fortis erit.
  Languet anus: pariter bulbos ne mandere cesset,
      Et tua ridebit prlia blanda Venus.

Mais de tous les philtres amatoires que fabriquaient les _sag_, le plus
clbre et le plus formidable tait l'hippomane, sur la mixture duquel
les savants ne sont pas mme d'accord. Les crivains de l'antiquit
n'ont pas peu contribu  laisser planer le doute sur l'origine de
l'hippomane, puisqu'ils lui donnent deux sources totalement diffrentes.
Virgile, par exemple, appelle ainsi le virus cre et ftide, qui dcoule
de la vulve des cavales dans le temps du rut: Un virus gluant distille
de l'organe des juments; c'est l'hippomane que recueillent trop souvent
les martres odieuses, pour le mler  des herbes magiques avec des
conjurations. Juvnal, Lucain, Pline, Ovide, donnent, au contraire, le
nom d'_hippomane_  une excroissance de chair qui se montre quelquefois
sur le front du poulain nouveau-n, et que la cavale arrache avec ses
dents et dvore, avant de tendre les mamelles  son nourrisson. Cette
excroissance de chair noire, grosse comme une figue, les villageois
s'empressaient de la couper et de la garder prcieusement pour la vendre
aux _sag_, qui en faisaient usage dans leurs philtres. Il est probable,
d'aprs ces tmoignages si diffrents, que les _sag_ reconnaissaient
deux espces d'hippomane; le second est reprsent comme plus actif et
plus redoutable que le premier. Juvnal nous montre Csonia qui, pour
accrotre la violence de la potion, y fait entrer le front entier d'un
poulain naissant (_cui totam tremuli frontem Csonia pulli infudit_).
Enfin, Juvnal dpeint avec horreur les effrayants rsultats de
l'hippomane, qui produisit la dmence et la mort de Caligula, le rgne
de Nron et les crimes de ce rgne: _Tanti partus equ!_ s'crie-t-il.
Et tout cela est le fruit d'une jument, tout cela est l'oeuvre d'une
empoisonneuse!

C'taient de vritables empoisonneuses, ces vieilles sans remords, ces
femmes sans nom, ces hideux dbris de la Prostitution et de la dbauche,
qui mlangeaient  leurs philtres, non-seulement des matires excrtes
par les animaux, le castoreum, le musc, la civette, le sperme de cerf,
le membre du loup, du hrisson, etc., mais encore le sang menstruel des
femmes, mais encore la liqueur sminale des hommes. Ces horribles
mixtures engendraient des maladies pouvantables, qui ne suffisaient
pourtant pas pour effrayer le libertinage, pour arrter ses tranges
dsordres. Les magiciennes mrites ajoutaient toujours  leurs
prparations rotiques certains ingrdients emprunts  la nature
humaine, la moelle des os, le foie, les testicules, le fiel d'un enfant
ou d'un supplici, et surtout cette pellicule mince qui enveloppe
quelquefois la tte des nouveau-ns au sortir de la matrice. Les
sages-femmes arrachaient adroitement cette pellicule  laquelle on
attribuait tant de vertus singulires, et elles la vendaient fort cher
aux faiseuses de philtres amoureux, ou bien aux avocats, qui croyaient
devenir plus diserts en la portant sur eux comme un talisman. On peut
juger que le commerce des _sag_ tait trs-rpandu et trs-lucratif;
mais aucune de ces doctes opratrices ne nous a laiss le livre des
recettes, qui faisaient sa rputation et sa richesse. L'art des parfums
et des cosmtiques, que les _sag_ pratiquaient aussi avec d'incroyables
ressources de raffinement et d'invention, ne nous est pas plus connu.
Les potes et les crivains de tous les genres reviennent sans cesse sur
ces parfums, sur ces cosmtiques (_unguenta_), qui accompagnaient
partout l'une ou l'autre Vnus; mais ils ne sortent gure des
gnralits vagues, et ils ne nous initient jamais aux innombrables
secrets de la parfumerie antique, comme si ces secrets, dj connus du
temps d'Homre, qui en fait remonter l'origine aux dieux et aux desses,
ne se transmettaient de gnration en gnration que sous la foi du
serment. Chez les Romains, la passion des parfums tant devenue aussi
ardente, aussi effrne que la passion des plaisirs sensuels, le mtier
des parfumeuses et des _unguentaires_ avait fait des progrs
extraordinaires, et la famille si multiplie des essences, des huiles,
des baumes, des pommades, des poudres, des ptes, des ingrdients
cosmtiques et aromatiques, s'tait augmente encore  l'infini,
s'augmentait tous les jours et mettait  contribution les vgtaux, les
minraux, les animaux mme du monde entier, pour combiner et crer de
nouveaux mlanges odorifrants et, en mme temps, de nouvelles
jouissances au profit de la sensualit et de l'amour.

Les anciens, les Romains surtout, ne comprenaient pas l'amour sans
parfums, et, en effet, les parfums cres et stimulants, dont ils se
servaient  profusion dans l'habitude de la vie, les prparaient
merveilleusement  l'amour. On sait que le musc, la civette, l'ambre
gris et les autres odeurs animales qu'ils portaient avec eux dans leurs
vtements, dans leur chevelure, dans toutes les parties de leur corps,
ont une action trs-active sur le systme nerveux et sur les organes de
la gnration. Ils ne se bornaient pas  l'emploi extrieur de ces
parfums, car, sans parler des philtres nergiques rservs pour des
circonstances particulires, ils ne craignaient pas d'admettre les
aromates et les pices en quantit dans leur alimentation journalire.
C'est sans doute  ces causes permanentes qu'il faut attribuer
l'apptit, le prurit permanent, qui tourmentait la socit romaine et
qui la jetait dans tous les excs de l'amour physique. La luxure
asiatique avait apport ces parfums avec elle, et depuis lors il se fit
une si prodigieuse consommation de substances aromatiques,  Rome, qu'on
put croire que l'Arabie, la Perse et tout l'Orient n'y suffiraient pas.
Vainement, quelques philosophes, quelques hommes vertueux et simples,
des vieillards par malheur, essayrent de combattre cette mode, aussi
dangereuse pour la sant que pour les moeurs; vainement, leurs conseils
sages furent rpts dans des livres de morale, mme dans la posie et
jusque sur le thtre: on ne prit pas plus garde  leurs conseils qu'
leurs reproches et  leurs menaantes prdictions. Rome fut bientt
aussi parfume que Sybaris et Babylone. Plus on y estimait, plus on y
recherchait les parfums, plus on mprisait les parfumeurs et les
parfumeuses; ce n'taient que des courtisanes hors d'ge et des
entremetteuses; ce n'taient que de vieux cindes et d'infmes lnons.
Les honntes gens, qui avaient besoin de leurs services, n'entraient
dans leur boutique qu'en se cachant le visage, le soir ou de grand
matin. Cicron, Horace, ne les nomment qu'avec un profond ddain:
Ajoute encore, si tu veux, dit le premier dans son trait _de
Officiis_, ajoute tes onguentaires, les sauteurs et la misrable tourbe
des joueurs d'osselets. Horace fait marcher de pair le lnon (_auceps_)
et l'onguentaire, dans la vile population du bourg toscan (_tusci turba
impia vici_). Quant aux parfumeuses, leur nom seul tait la plus grande
injure qu'on pt adresser  une femme qui se piquait d'tre ne libre
(_ingenua_) et citoyenne. Les officines de parfumerie n'taient que des
entrepts de _lenocinium_ et des repaires de dbauche; aussi, les
personnes riches avaient-elles en leur propre maison un laboratoire,
dans lequel se fabriquaient tous les parfums dont elles faisaient usage,
et elles entretenaient un ou plusieurs parfumeurs parmi leurs esclaves
ou leurs affranchis.

Il y avait sans doute des parfums caractristiques qui annonaient de
loin la condition de la personne, son rang, ses moeurs et sa sant:
telle odeur forte et pntrante rvlait la ncessit de cacher quelque
mauvaise odeur naturelle; telle odeur suave et douce convenait aux
matrones lgantes, aux hommes de bon got et de vie dcente; telle
odeur enivrante dnonait la courtisane ou tout au moins la femme
coquette et lgre; telle odeur nervante et agaante accusait le
passage d'un giton; ici un parfum, l un autre, et de toutes parts, dans
les rues,  la promenade, dans les maisons, un mlange indfinissable
d'odeurs aromatiques qui absorbaient l'air. En effet, chaque homme,
chaque femme, chaque enfant se parfumait au sortir du lit, aprs le
bain, avant le repas, et en se couchant; on se frottait tout le corps
avec des huiles parfumes, on en versait aussi sur la chevelure, on
imprgnait d'essences les habits, on brlait nuit et jour des aromates,
on en mangeait dans tous les mets, on en buvait dans toutes les
boissons. Le satirique Lucilius, pour tourner en ridicule cette
pharmacomanie, feignait de s'tonner de ce que ses contemporains qui
prenaient tant de parfums n'en rendissent pas quelque chose. Une femme
sent bon, disait Plaute dans la _Mostellaria_, quand elle ne sent rien,
car ces vieilles qui se chargent de parfums, ces dcrpites dentes qui
couvrent de fard les ruines de leur beaut, ds que leur sueur s'est
mle  ces parfums, aussitt elles puent davantage, comme un cuisinier
qui fait un ragot de plusieurs sauces mlanges. C'tait
principalement dans les prludes de la palestre de Vnus, pour nous
servir de l'expression antique (_palestra venerea_), que les parfums
venaient en aide  la volupt. Les deux amants se faisaient oindre tout
le corps avec des spiritueux embaums, aprs s'tre lavs dans des eaux
odorifrantes; l'encens fumait dans la chambre, comme pour un sacrifice;
le lit tait entour de guirlandes de fleurs et sem de feuilles de
roses; le lit, ainsi que tous les meubles, recevait une pluie de nard et
de cynnamome. Les ablutions d'eaux aromatises se renouvelaient souvent
dans le cours de ces longues heures d'amour, au milieu d'une atmosphre
plus parfume que celle de l'Olympe.

Ces parfums, on le conoit, avaient t invents par des gens qui se
connaissaient en plaisir et qui savaient les moyens de l'exciter, de le
prolonger, de le dvelopper. Aussi, en vieillissant, les prostitus des
deux sexes s'adonnaient-ils de prfrence  ce genre de travail et de
commerce. Ils continuaient de la sorte  servir, quoique indirectement,
les gots du public; quand ils composaient quelque parfum, quelque
cosmtique nouveau, ils taient fiers de lui donner leur nom. Le
parfumeur Nicrotas inventa la _nicrotiane_, dont Martial vante l'odeur
stupfiante (_fragras plumbea nicerotiana_); Folia, la magicienne, amie
et complice de Canidie, trouva un procd ingnieux, pour prparer le
nard de Perse, qui fut depuis appel _foliatum_. Mais ordinairement le
parfum ou le cosmtique tirait son nom du pays qui avait fourni son
principal ingrdient: on avait le baume de Mends, originaire d'gypte;
l'onguent de Chypre; le nard d'Achmenium; l'huile d'Arabie, l'huile de
Syrie, le _malobathrum_ de Sidon, etc. La plupart des parfums, les plus
actifs du moins, venaient de l'Orient et spcialement de la pninsule
arabique; on s'tait donc accoutum  comprendre indistinctement tous
les produits de la parfumerie sous la dsignation gnrique de _parfum
arabe_ (_arabicum unguentum_): Brlons, dit Tibulle, brlons les
parfums que nous envoie de sa riche contre le voluptueux Arabe!
Cependant on appliquait plus particulirement cette dnomination,
_arabus_ ou _arabicus_,  une huile odorante dont les femmes et les
effmins oignaient leurs longs cheveux. On fabriquait aussi une autre
huile, non moins estime, avec les graines de myrobolan (_myrobolani_),
arbuste aromatique qui crot en Arabie. On tirait encore plusieurs
espces de parfums trs-recherchs, de l'arbre de Jude, dont la gomme
odorifrante s'appelait _opobalsamum_; de l'amome d'Assyrie, de la
myrrhe de l'Oronte, de la marjolaine de Chypre (_amaracus cyprinus_);
du cynnamome de l'Inde, etc. Mais, comme nous l'avons dit, on ignore 
peu prs les doses et les principes de ces mixtures balsamiques qui se
rapportaient gnralement  quelque besoin de la vie amoureuse.

Les cosmtiques, dont un parfum quelconque accompagnait toujours la
composition, sont encore plus inconnus que les parfums de toilette et
d'amour;  peine si la discrtion intresse des vendeurs et des
acheteurs a trahi les noms de quelques-uns de ces merveilleux secrets de
coquetterie conservatrice, dissimulatrice et ornatrice. De tout temps,
ces secrets-l ont t les mieux gards. Ainsi, on ne sait rien de la
poudre dpilatoire (_dropax unguentum_) avec laquelle on faisait tomber
tous les poils du corps, mme la barbe; rien de l'onguent pour les dents
(_odontotrimma_), destin  les rendre blanches et brillantes; rien du
_diapasmata_, fabriqu en pastilles par Cosmus, du temps de Martial,
contre la mauvaise haleine; rien du _malobathrum_, distill en huile
pour les cheveux, etc. Pline indique seulement quelques recettes, celle
de l'huile de coing (_melinum unguentum_), celle du _megalium_ et du
_telinum_, celle enfin de l'onguent royal, que les rois parthes avaient
appliqu  l'usage de leur majest; mais on est assez embarrass pour
dfinir les proprits et les avantages de chacun de ces cosmtiques
odorifrants. Tous les cosmtiques cependant ne se recommandaient pas
par leur bonne odeur; par exemple, voulait-on, jusqu' un ge avanc,
se maintenir le ventre ferme, poli et blanc, on le frottait,
non-seulement avec de la farine de fves, avec des feuilles de nielle
bouillies et sales, mais encore avec de l'urine; les femmes, aprs
leurs couches, ne manquaient pas, dit Pline, de faire disparatre avec
des fermentations d'urine les rides et les taches qui altraient la
puret de leur ventre (_quor ventris_). On avait aussi une confiance
absolue dans l'efficacit du lait d'nesse, pour blanchir la peau. On se
rappelait que Poppe prenait tous les jours un bain de lait, que lui
fournissaient cinquante nesses qui avaient mis bas depuis peu de jours,
et qu'on renouvelait sans cesse, afin que leur lait ft toujours
nouveau. Comme toutes les dames romaines ne pouvaient avoir des nesses
nourricires dans leur curie, les parfumeurs avaient imagin de
condenser le lait d'nesse en onguent et de le vendre en tablettes
solides qu'on faisait fondre pour l'tendre sur la peau: Cependant,
hideux  voir, dit Juvnal en faisant le portrait d'une riche coquette,
son visage est ridiculement couvert d'une sorte de pte; il exhale
l'odeur des gluants cosmtiques de Poppe, et l viennent se coller les
lvres de son pauvre mari. Elle se lave avec du lait, et pour se
procurer ce lait, elle mnerait  sa suite un troupeau d'nesses, si
elle tait envoye en exil au ple hyperboren. Mais cette face, sur
laquelle on applique tant de drogues diffrentes et qui reoit une
paisse crote de farine cuite et liquide, l'appelle-t-on un visage ou
un ulcre? Ces pigrammes, ces injures, ces maldictions des potes
n'empchaient pas les vieilles femmes de Rome de se farder, de se
couvrir de blanc et de rouge, de se teindre les cheveux, et de retenir
aussi longtemps que possible les restes de leur beaut fugitive; elles
se rattachaient donc avec une sorte de dsespoir aux dernires illusions
que l'art des cosmtiques leur offrait encore, et elles cherchaient 
s'abuser elles-mmes sur les dsastres irrparables de l'ge. Les
courtisanes  la mode, les _fameuses_ et les _prcieuses_ surtout, ne
savaient pas vieillir, et la vieillesse d'une femme commenait  trente
ans chez les Romains, qui ne faisaient cas que de l'extrme jeunesse et
mme de l'enfance. Une de ces prtresses de Vnus, nomme Acco, effraye
de la marche des annes qui emportaient avec elles la fracheur de son
teint, l'clat de sa chevelure, l'mail de ses dents et les grces de sa
taille, se flatta d'oublier sa propre mtamorphose en ne se regardant
plus dans le miroir; mais un jour un amant qu'elle fatiguait de plaintes
et de reproches lui prsenta ce fatal miroir o elle vit tout  coup sa
dcrpitude:  l'instant, ses cheveux achevrent de blanchir, sa bouche
dente demeura entr'ouverte, et ses yeux devinrent fixes en se
remplissant de larmes: elle tait folle, pouvante de son
enlaidissement; elle mourut de s'tre revue telle que la dcrpitude
l'avait faite. Son nom se perptua dans le souvenir des mres qui, pour
dshabituer leurs enfants de s'corcher le visage, de se tourmenter le
nez avec les doigts et de s'arracher les cils, les menaaient de la
colre d'Acco, comme d'un pouvantail.

Les _sag_ et les parfumeuses ne se bornaient pas  faire commerce de
cosmtiques et de parfums; elles vendaient encore tous les objets et
tous les ustensiles qui pouvaient servir  la Prostitution: les fouets,
les aiguilles, les fibules et les cadenas de chastet, les amulettes,
les phallus et une quantit d'affiquets de libertinage, que l'antiquit,
dans sa plus grande dpravation, n'a pas os dcrire. Si les Pres de
l'glise, saint Augustin, Lactance, Tertullien, Arnobe, etc., n'avaient
pas divulgu les turpitudes inoues de la dbauche romaine, nous
hsiterions  croire que ces raffinements monstrueux aient exist, sans
que les lois essayassent de les atteindre et de les punir. Ainsi, ce
n'tait pas seulement dans les lupanars qu'on employait le _fascinum_,
phallus factice en cuir, ou en linge, ou en soie, qui servait  tromper
la nature; c'tait dans les chambres  coucher des matrones que
dlaissaient leurs maris et qui n'osaient pas s'exposer aux prils de
l'adultre; c'tait dans les assembles secrtes de l'amour lesbien;
c'tait dans les bains publics, c'tait dans le sanctuaire du foyer
domestique. Saint Paul, en sa premire ptre aux Romains, atteste les
progrs que les doctrines de Sapho avaient faits  Rome, lorsqu'il dit
en parlant des indignes descendants de Scipion et de Caton: Dieu les a
livrs aux passions de l'ignominie; car les femmes ont chang l'usage
naturel des hommes en un usage qui est contre nature, et semblablement
les hommes, abandonnant l'usage naturel de la femme, se sont embrass
d'impurs dsirs les uns envers les autres, accomplissant l'infamie du
mle avec le mle, et recevant, comme il le fallait, en eux-mmes le
chtiment de leur erreur. (_Propterea tradidit illos Deus in passiones
ignomini. Nam foemin eorum immutaverunt naturalem usum in eum usum qui
est contra naturam. Similiter autem et masculi, relicto naturali usu
foemin, exarserunt in desideriis suis invicem, masculi in masculos
turpitudinem operantes, et mercedem quam oportuit erroris sui in
semetipsis recipientes_). Nous ferons remarquer,  l'occasion de ce
passage clbre de l'aptre, que cette rcompense ou plutt ce chtiment
que les coupables recevaient en eux-mmes ne pouvait tre qu'une de ces
affreuses maladies de l'anus, qui taient si communes parmi les
_pdicones_ et les _cindes_ de Rome. Enfin, les obscnes _fascina_, qui
se fabriquaient et qui se vendaient dans le quartier des parfumeurs,
chez les barbiers et chez les vieilles courtisanes, taient quelquefois
mis en oeuvre pour aiguillonner les sens paresseux des vieillards
dbauchs; nous ne nous sentons pas le courage de traduire ce texte de
Ptrone, mme en le dguisant: _Profert Enothea scorteum fascinum, quod
ut oleo et minuto atque urtic trito circumdedit semine, paulatim
coepit inserere ano meo_. Comment le libertinage avait-il pu imaginer
ce mlange irritant de poivre et de graine d'ortie rduits en poivre
et dtremps d'huile d'olive? On peut deviner tous les accidents
organiques qui devaient rsulter de cet infernal topique et qui se
trouvaient sans doute compris dans le chtiment que les coupables
recevaient en eux-mmes, selon saint Paul.

Il est permis de supposer que les _sag_ et les parfumeuses se
chargeaient aussi de certaines oprations, galement honteuses par leur
nature et par leur objet, quoiqu'on et essay de les faire autoriser
par la mdecine et excuter par des mdecins, la castration des femmes
et l'infibulation des deux sexes. Quelques chirurgiens, dit Celse, sont
dans l'usage de soumettre les jeunes sujets  l'infibulation, et cela
dans l'intrt de leur voix ou de leur sant. Cette opration se
pratique ainsi: on tire en avant le prpuce, et, aprs avoir marqu
d'encre les points opposs que l'on veut percer, on laisse les tguments
revenir sur eux-mmes. On traverse alors le prpuce,  l'endroit
dsign, avec une aiguille charge d'un fil dont on noue les deux bouts
et qu'on fait mouvoir chaque jour jusqu' ce que le pourtour de ces
ouvertures soit bien cicatris. Ce rsultat obtenu, on remplace le fil
par une boucle, et la meilleure sera toujours la plus lgre. Nanmoins
cette opration est plus souvent inutile que ncessaire. (_Sed hoc
quidem spius inter supervacua, quam inter necessaria est._) Celse n'ose
pas s'lever davantage contre cette dtestable invention, que la
jalousie la plus scandaleuse avait fait adopter sous prtexte de
conserver la voix de ces jeunes esclaves au moment de la pubert, et
parfois pour les prserver de la triste habitude des pollutions
nocturnes. Cette boucle (_fibula_), qui empchait le patient de faire
acte de virilit, tait en or ou en argent, tantt soude au feu, tantt
ferme par un ressort. Ce qui prouve la vritable destination de ces
fibules, c'est qu'on les adaptait galement  l'anus, par une opration
analogue  celle que Celse a dcrite. Quant  l'infibulation des femmes,
qui s'est modifie au moyen ge en crant les cadenas de chastet, elle
se pratiquait  peu prs de la mme manire que celle des hommes, et
l'anneau ou fibule, qui tenait  demi fermes les parties sexuelles,
traversait l'extrmit des grandes lvres, et ne s'ouvrait qu' l'aide
d'une clef. Rien n'tait plus commun que l'infibulation chez les
esclaves du sexe masculin; mais, pour les esclaves de l'autre sexe, on
se servait de prfrence d'un vtement particulier, nomm _subligar_ ou
_subligaculum_, qui se laait par derrire, et qui formait une espce
d'gide protectrice pour celles qu'on couvrait de cette ceinture de cuir
ou de crin rembourr. Une ancienne coutume exigeait que les acteurs ne
parussent pas sur la scne, par respect pour les spectateurs, sans tre
revtus de ce caleon qui obviait  tout accident et rassurait la
pudeur des matrones: _Scenicorum mos quidem tantam habet_, lisons-nous
dans le trait _de Officiis_, _vetere disciplin verecundiam, ut in
scenam sine subligaculo prodeat nemo_. Une pigramme de Martial nous
apprend que les femmes honntes se piquaient de prcaution, en portant
partout le subligar: La rumeur publique raconte, Chion, que tu n'as
jamais connu d'homme, et que rien n'est plus pur que ta virginit.
Cependant tu la caches plus qu'il ne faut, quand tu te baignes. Si tu as
de la pudeur, transporte le subligar sur ton visage! Martial parle
ailleurs d'une ceinture de cuir noir, que les esclaves mles
s'attachaient autour des reins, quand ils accompagnaient aux bains leur
matre ou leur matresse (_inguina succinctus nigr tibi servus alut
stat_); mais, dans une autre pigramme, il nous montre un esclave
infibul se baignant avec sa matresse: Le membre couvert d'une capsule
d'airain, un esclave se baigne avec toi, Coelia. Pourquoi cela, je te
prie, puisque cet esclave n'est ni citharoede ni chanteur? Tu ne veux
pas sans doute voir sa nature? Alors pourquoi se baigner avec tout le
monde? Sommes-nous donc tous, pour toi, des eunuques? Crains, Coelia, de
paratre jalouse de ton esclave: te lui sa fibule.

Enfin, comme nous l'avons dit, c'tait dans ces boutiques d'impurets et
de malfices, que s'oprait la castration des femmes. On n'a pas de
renseignements prcis sur ce genre de castration, qui avait pour but de
rendre striles les malheureuses qu'on mutilait. On a mme regard comme
une fable cette opration cruelle et inutile, qui fut d'abord en usage
chez les Lydiens, si l'on en croit l'historien Xanthus de Lydie. Suivant
un ancien scoliaste, l'opration consistait dans l'enlvement de petites
glandes places  l'entre du col de la matrice, glandes que les anciens
regardaient comme des testicules ncessaires  la gnration. Souvent on
supplait  la section de ces glandes, en les comprimant avec le doigt.
Les filles qu'on soumettait  ce traitement barbare, comme si c'taient
des poules qu'on voult engraisser pour la table (_simili modo_, dit
Pierrugues, _Itali et Gallo-provinciales gallinas eunuchant_), se
voyaient ainsi prives  jamais des douceurs de la maternit, mais en
revanche elles devenaient plus aptes aux travaux de Vnus, par cela mme
qu'elles ignoraient ceux de Junon. Au reste, cette espce de castration
tait peu frquente, except pour les filles qu'on destinait  la
Prostitution des lupanars et qu'on croyait mettre ainsi  l'abri des
grossesses et des avortements. Nous avons lu cependant, au sujet de
l'opration mystrieuse qu'on faisait subir aux femmes de plaisir ds
leur enfance, nous avons lu, dans un docte rhteur du seizime sicle,
que cette opration, pratique sur des sujets choisis en raison de leur
conformation particulire, changeait compltement le sexe de la victime
et faisait saillir hors de l'organe les parties qui y sont
ordinairement enfermes, en sorte que cette femme eunuque (_eunuchata_)
avait l'apparence, sinon le sexe d'un homme. La castration des hommes et
des enfants tait moins complique et infiniment plus rpandue; elle
devint mme tellement abusive, que Domitien se vit oblig de la
dfendre,  l'exception de certains cas privilgis. Ce n'taient pas
des mdecins, surtout des mdecins en renom, qui excutaient ces
hideuses mutilations, que la cupidit et la dbauche avaient tant
multiplies; c'taient les barbiers, c'taient les baigneurs, c'taient
plus spcialement les _sag_ et leur horrible squelle qui travaillaient
pour le compte des marchands d'esclaves, des lupanaires et des lnons.
On avait besoin d'une telle quantit d'eunuques  Rome pour satisfaire
aux exigences de la mode et du libertinage, que d'infmes lnes
n'avaient pas d'autre industrie que de voler des enfants pour en faire
des _castrati_, des _spadones_ ou des _thlibi_. Domitien, dit Martial,
ne supporta pas de telles horreurs: il empcha que l'impitoyable
libertinage ft une race d'hommes striles (_ne faceret steriles sva
libido viros_). Les odieux auteurs et complices de ces crimes furent
condamns aux mines,  l'exil et souvent  la mort.

Mais, chose trange, la superstition resta en possession de l'atroce
privilge que l'dit imprial refusait aux vendeurs d'esclaves et aux
agents de la dbauche: les prtres de Cyble continurent non-seulement
 se mutiler eux-mmes avec des tessons de pot, mais encore ils
exercrent les mmes violences sur les malheureux enfants qui tombaient
entre leurs mains. Ces _galli_, la plupart vils dbauchs perdus de
maladies honteuses, s'intitulaient _semiviri_, et prtendaient sacrifier
 leur desse les restes gangrens de leur virilit absente. Quand ils
n'avaient plus rien  offrir  Cyble, ils allaient chercher leurs
impures offrandes sur le premier venu qui se livrait sans dfiance 
leur couteau. Martial a mis en vers une aventure qui arriva de son temps
et qui tmoigne de la farouche superstition des _galli_. Nous empruntons
cette traduction  la grande collection des auteurs latins, publie par
M. Dsir Nisard, professeur  l'cole normale: Tandis que Misitius
gagnait le territoire de Ravenne, sa patrie, il joignit en chemin une
troupe de ces hommes qui ne le sont qu' moiti, des prtres de Cyble.
Il avait pour compagnon de route le jeune Achillas, esclave fugitif,
d'une beaut et d'une gentillesse des plus agaantes. Or, nos castrats
s'informent de la place qu'il doit occuper au lit; mais, souponnant
quelque ruse, l'enfant rpond par un mensonge. Ils le croient; chacun va
dormir, aprs boire. Alors la bande sclrate, saisissant un fer, mutila
le vieillard couch sur le devant du lit, tandis que le jeune garon,
cach dans la ruelle, tait  l'abri de leurs treintes. Ces
abominables prtres de Cyble prenaient part  toutes les infamies du
bourg toscan; tous les trafics leur taient bons, et, toujours pris de
vin, toujours furieux, toujours obscnes, ils semblaient avoir fait un
culte de la plus sale dbauche, et vouloir remplacer la Prostitution des
femmes par celle des eunuques. C'est ainsi que Juvnal nous reprsente
le grand spadon (_semivir_) entrant chez une matrone,  la tte d'un
choeur fanatique de galles, arms de tambours et de trompettes. Ce
personnage, dont la face vnrable s'est voue  d'obscnes
complaisances (_obscoeno facies reverenda minori_) et qui, ds
longtemps, a retranch avec un tesson la moiti de ses parties
gnitales, porte la tiare phrygienne des courtisanes, et se pique de
rivaliser avec celles-ci, en servant  la fois aux plaisirs des deux
sexes.

Les _sag_, les magiciennes, les empoisonneuses et tous les auxiliaires
fminins de la dbauche romaine taient moins coupables et moins
odieuses que ces prtres hermaphrodites qui dshonoraient la religion
paenne.




CHAPITRE XXII.

  SOMMAIRE. --La dbauche dans la socit romaine. --Ptrone _arbiter_.
  --Aphorisme de Trimalcion. --Le verbe _vivere_. --Extension donne 
  ce verbe par les _dlicats_. --La desse _Vitula_. --_Vitulari_ et
  _vivere_. --Journe d'un voluptueux. --Ptrone le plus habile
  _dlicat_ de son poque. --Les _comessations_ ou festins de nuit.
  --tymologie du mot _comessationes_. --Origine du mot _missa_, messe.
  --Infamies qui avaient lieu dans les comessations du palais des
  Csars. --Mode des comessations. --Lits pour la table. --La courtisane
  grecque Cytheris. --Bacchides et ses soeurs. --Reproches adresss 
  Sulpitius Gallus au sujet de sa vie licencieuse, par Scipion
  l'Africain. --Le repas de Trimalcion. --Les histrions, les bouffons et
  les _artalogues_. --Les baladins et les danseuses. --Danses obscnes
  qui avaient lieu dans les comessations, dcrites par Arnobe.
  --Comessations du libertin Zole. --Leur description par Martial.
  --pisode du festin de Trimalcion. --Services de table et tableaux
  lubriques. --Ameublement et dcoration de la salle des comessations.
  --Sants rotiques. --_Thesaurochrysonicochrysides_, mignon du fameux
  bouffon de table Galba. --Prsence d'esprit et cynisme de Galba  un
  souper o il avait t convi avec sa femme. --Rles que jouaient les
  fleurs dans les comessations. --Dieux et desses qui prsidaient aux
  comessations. --Les lares _Industrie_, _Bonheur_ et _Profit_. --Le
  verbe _comissari_. --Thogonie des dieux lares de la dbauche.
  --Conisalus, dieu de la sueur que provoquent les luttes amoureuses.
  --Le dieu Tryphallus. --Pilumnus et Picumnus, dieux gardiens des
  femmes en couches. --Deverra, Deveronna et Intercidona. --Viriplaca,
  desse des raccommodements conjugaux. --Domiducus. --Suadela et
  Orbana. --Genita Mana. --Postversa et Prorsa. --Cuba Dea. --Thalassus.
  --Angerona. --Fauna, desse favorite des matrones. --Jugatinus et ses
  attributions obscnes.


On ne peut se faire une ide exacte et complte de ce qu'tait la
dbauche dans la socit romaine, si l'on dtourne la vue des scnes
lubriques qui sont peintes avec une sorte de navet par l'auteur du
_Satyricon_. Ptrone a reprsent fidlement ce qui se passait tous les
jours, presque publiquement, dans la capitale de l'empire, quoiqu'il ait
plac  Naples, pour loigner les allusions, son roman trange et
pittoresque, consacr  l'histoire de la volupt et de la Prostitution
sous le rgne de Nron. Ptrone tait un voluptueux raffin, excellent
juge (d'o son surnom _arbiter_) en fait de choses de plaisir: il
raconte en style fleuri et figur les plus grandes turpitudes, et l'on
doit croire qu'il crivait d'aprs ses impressions et ses souvenirs
personnels. Il suffirait donc de relever tous les tableaux, tous les
enseignements, tous les mystres de libertinage qu'on trouve accumuls
dans les fragments de cette composition rotique et sodatique, pour
avoir sous les yeux une peinture fidle de la vie prive des jeunes
Romains. La philosophie pratique de ces infatigables dbauchs se
rsumait dans cette sentence de Trimalcion: _Vivamus, dum licet esse!_
C'est--dire: Menons joyeuse vie tant qu'il nous est donn de vivre!
Le verbe _vivere_ avait pris une signification beaucoup plus large et
moins spciale, qu' l'poque o il s'entendait seulement du fait
matriel de l'existence, et o il ne s'appliquait pas encore  un genre
de vie plutt qu' un autre. Les _dlicats_ de Rome (_delicati_)
n'eurent pas de peine  se persuader que ce n'tait pas vivre que vivre
sans jouissances, et que jouir toujours, c'tait vivre rellement,
_vivere_. Les femmes de moeurs faciles, dans la compagnie desquelles ils
vivaient de la sorte, ne comprirent pas autrement ce verbe  leur usage,
que les philologues accueillaient eux-mmes avec sa nouvelle acception.
Ce fut dans ce sens que Varron employa _vivere_, quand il dit:
Htez-vous de vivre, jeunes filles, vous  qui l'adolescence permet de
jouir, de manger, d'aimer et d'occuper le char de Vnus (_Venerisque
tenere bigas_). Pour mieux constater encore la belle extension du sens
de _vivere_, un voluptueux de l'cole de Ptrone crivit sur le tombeau
d'une compagne de plaisir: _Dum vivimus vivamus_, qu'il est presque
impossible de traduire: Tant que nous vivons, jouissons de la vie. Au
reste, cette vie de jouissances perptuelles tait devenue tellement
gnrale parmi la jeunesse patricienne, qu'on avait jug ncessaire de
lui donner une desse particulire pour la protger. Cette desse, si
l'on s'en rapporte  l'tymologie que lui applique Festus, tira son nom
_Vitula_, du mot _vita_ ou de la joyeuse vie  laquelle on la faisait
prsider. Vitula n'avait sans doute pas d'autre culte que celui qu'on
lui rendait, devant l'autel des dieux domestiques, dans le _cubiculum_
ou dans le _triclinium_, o l'on avait plus d'une occasion de
l'invoquer. Grce  la desse, on dit bientt _vitulari_ au lieu de
_vivere_, et nous penchons  supposer que _vitulari_ signifiait vivre
couch  table ou dans un lit, aussi paresseusement qu'une gnisse
(_vitula_) dans l'herbe des champs.

Les voluptueux, en effet, ne passaient pas leur vie autrement: Il
donnait le jour au sommeil, dit Tacite en parlant de Ptrone le type le
plus clbre de son espce, il donnait la nuit aux devoirs de la socit
et aux plaisirs. Il se fit une rputation par la paresse comme d'autres
 force de travail. A la diffrence de tous les dissipateurs qui se font
un renom de dsordre et de dbauche, Ptrone tait estim le plus habile
voluptueux. On est tonn que quelques natures nergiques et actives
aient pu mener de front les affaires, l'tude et la politique, avec ces
volupts incessantes qui dvoraient la vie. Quelle libert d'esprit et
d'action pouvaient avoir des hommes qui dormaient et se baignaient le
jour, qui la nuit s'puisaient en orgies effrayantes? Ces festins de
nuit, ces soupers, qui se prolongeaient jusqu'au lever du soleil et qui
ouvraient carrire aux excs les plus monstrueux, s'appelaient
_comessationes_ ou _comissationes_. Ce mot essentiellement latin, qui ne
drive pas du grec +komein+, nourrir, ni de +kom+, chevelure, ni de
+komid+, nourriture, etc., avait t form de _comes_, et voulait dire
proprement un compagnonnage, une runion d'amis et de bons compagnons.
Nous aurions honte d'avancer ici, avec beaucoup de probabilit, que ce
mot impur, toujours pris en mauvaise part, a t la source du mot
_missa_, messe, parce que les premiers chrtiens se rassemblaient la
nuit, dans des lieux secrets, pour clbrer les mystres sacrs de leur
culte, et pour s'approcher de la sainte table de la communion. Il est
certain que les comessations profanes, qui avaient lieu pendant la nuit,
et qui admettaient tous les procds de plaisir, toutes les formes de
jouissance, tous les essais de volupt, mritrent amplement l'horreur
qu'elles inspiraient aux hommes sages et aux mres de famille. Ce
n'taient pas seulement des festins succulents et copieux o l'on se
gorgeait de viandes et de vins, o l'on ne cessait de manger et de boire
que pour tomber ivre mort; c'taient trop souvent d'affreux
conciliabules de dbauche, des thtres et des arnes d'obscnit,
d'abominables sanctuaires de Prostitution. On ne saurait numrer, sans
dgot et sans stupeur, tout ce qui se passait pendant les longues
heures nocturnes qui voyaient la comessation se drouler et s'exalter au
milieu des concerts d'instruments, des chants lascifs, des danses
obscnes, des propos impudiques, des cris et des rires indcents.
Sutone, Tacite, les auteurs de l'_Histoire Auguste_, mettent en scne
 chaque instant les infamies qui avaient lieu dans les comessations du
palais des Csars. Cicron, dans son plaidoyer pour Coelius, range sur
la mme ligne les adultres et les comessations (_libidines_, _amores_,
_adulteria_, _convivia_, _comessationes_). Un honnte homme pouvait
s'oublier parfois dans une orgie de ce genre, mais il ne se vantait pas
d'y avoir pris part, et il rougissait souvent d'avoir t le spectateur,
quelquefois le complice de ces dbordements.

La mode des comessations fut contemporaine de l'invasion de la luxure
asiatique  Rome, elle commena, ds que les Romains,  l'instar des
peuples amollis de l'Orient, se couchrent sur des coussins et sur des
lits pour prendre leur repas. Jusque-l, tout le monde mangeait assis,
et mme le sige qu'on approchait de la table n'tait pas trop moelleux;
les femmes elles-mmes s'asseyaient sur des bancs ou des trpieds de
bois. On les appela siges (_sedes dict_), dit Isidore dans ses
tymologies, parce que chez les anciens Romains l'usage n'tait pas de
manger couch, mais de s'asseoir  table; mais bientt les hommes
commencrent  s'tendre sur des lits devant la table; les femmes seules
restaient assises, ce qui faisait dire  Valre-Maxime: Les moeurs
austres, la gnration actuelle les conserve plus scrupuleusement au
Capitole, lors du repas sacr qui s'y donne en l'honneur de Jupiter, que
dans l'intrieur des maisons. Les femmes qui se permettaient d'imiter
les hommes en se couchant  table, faisaient acte d'impudicit et
tmoignaient par l qu'elles ne s'arrtaient pas  cet oubli des
convenances. Dans le joyeux souper o Cicron ne ddaigna pas de prendre
place  ct de la courtisane grecque Cythris, cette belle _prcieuse_
ne fit aucune simagre pour se mettre sur un lit d'ivoire, sans
prtendre  la tenue grave et dcente d'une matrone qui se ft assise et
qui n'et pas mme os s'appuyer sur le coude. Plaute nous montre aussi
d'autres courtisanes, Bacchides et ses soeurs, occupant un seul lit 
table. Quelquefois, un mme lit recevait deux convives de sexes
diffrents, et dans ce cas, ils taient placs, tantt l'un contre
l'autre, mais chelonns, pour ainsi dire, de manire que l'un avait la
tte appuye sur la poitrine de l'autre; tantt tendus face  face,
chacun dans un sens oppos, mais tous deux si rapprochs l'un de
l'autre, qu'ils auraient pu manger dans la mme assiette. On voyait
ainsi l'amant et la matresse, le giton et son matre, soupant cte 
cte et se disputant les morceaux jusque sur les lvres. Souvent aussi,
la femme ou l'adolescent tait accroupi derrire l'homme qui occupait le
devant du lit, et qui avait soin que les mets et le vin arrivassent en
abondance  sa compagne mle ou femelle: celui ou celle qui se
dshonorait en acceptant le partage d'un lit de festin, prenait donc
place au fond ou au milieu de ce lit surcharg de coussins moelleux, et
cela se nommait _accumbere interior_, c'est--dire se coucher dans
l'intrieur du lit. Quelques scoliastes ont pens cependant qu'il
fallait lire _inferior_, et que ce mot faisait allusion  la position
infrieure que prenait la courtisane ou le cinde en appuyant sa tte
sur le sein de son amant (_in gremio amatoris_): Celui qui tous les
jours se parfume et s'ajuste devant un miroir, dit un jour amrement
Scipion l'Africain  Sulpitius Gallus en lui reprochant la mollesse
effmine de ses moeurs, celui qui se rase les sourcils, qui s'arrache
les poils de la barbe, qui s'pile les cuisses; qui, dans sa jeunesse,
vtu d'une tunique  longues manches, occupait dans les repas le mme
lit que son corrupteur; celui qui n'aime pas seulement le vin, mais
aussi les garons, doutera-t-on qu'un pareil homme n'ait fait tout ce
que les cindes ont l'habitude de faire? Aulu-Gelle, qui rapporte ces
paroles de Scipion l'Africain, nous apprend que la tunique  la
syrienne, _chiridota_, dont les manches couvraient tout le bras et
tombaient sur la main jusqu'au bout des doigts, tait le vtement
ordinaire des effmins dans les comessations, o ils abdiquaient
absolument tous les caractres de leur sexe.

Il faut lire dans Ptrone la description du repas de Trimalcion, pour se
reprsenter les pisodes multiplis d'une orgie qui durait une nuit
entire. On ne mangeait pas, on ne buvait pas sans interruption; il y
avait des intermdes de plusieurs sortes: d'abord, les conversations
provocantes, obscnes ou voluptueuses; puis, la musique, le chant, la
danse et les divertissements de toute espce; aprs ou mme pendant ces
intermdes, tous les dsordres que l'ivresse ou la luxure pouvait
inventer. On tait bientt las des histrions (_mimi_), qui jouaient des
pantomimes ou qui rcitaient des vers; des bouffons et des _aretalogues_
(_aretalogi_), qui dissertaient sur des sujets comiques; on n'coutait
plus qu'avec distraction, et les yeux, obscurcis par les fumes de
Bacchus, commenaient  se fermer. Mais tout  coup les baladins et les
danseuses venaient ranimer l'attention des convives fatigus, en
veillant leurs sens. Ces danseuses, la plupart venues d'Asie ou
d'gypte, n'taient autres que ces almes qui ont conserv dans l'Inde
la tradition de l'antique volupt; elles se prsentaient nues, sinon
couvertes de voiles dors ou argents, qui entouraient leur nudit comme
d'un voile diaphane; c'est ce que Ptrone appelait se vtir d'air tissu
(_induere ventum textilem_) et se montrer nue sous des nuages de lin
(_prostare nudam in nebula linea_). Les baladins n'taient pas vtus
plus dcemment et ils talaient leurs membres nus, frotts d'huile
odorante, tout chargs d'anneaux et de grelots dors. Ces baladins
reprsentaient des pantomimes, faisaient des sauts prilleux, des
grimaces et des tours de force extraordinaires; ils n'oubliaient jamais,
dans leurs poses, de faire saillir toutes les formes, tous les muscles
de leur corps; ils accompagnaient leurs mouvements, des gestes les plus
indcents; ils donnaient  leur bouche une expression obscne qu'ils
compltaient par le jeu rapide de leurs doigts (_micatio digitum_)  la
manire des trusques; ils changeaient ainsi des signes muets, qui
avaient toujours quelque rapport plus ou moins direct avec l'acte
honteux (_turpitudo_), et quelquefois enflamms de luxure, excits par
les applaudissements des convives, ils passaient des gestes aux faits et
se livraient d'impurs combats, en imitant les turpitudes des faunes,
qu'on voit sur les vases peints de l'trurie. Quant aux danseuses, elles
excutaient des danses qu'un Pre de l'glise chrtienne, Arnobe, a
dcrites dans son livre contre les Gentils: Une troupe lubrique formait
des danses dissolues, sautait en dsordre et chantait, tournait en
dansant, et  certaine mesure, soulevant les cuisses et les reins,
donnait  ses _nates_ et  ses lombes un mouvement de rotation qui
aurait embras le plus froid spectateur. Le jsuite Boulenger ne craint
pas de dire que ce tressaillement obscne et ces ondulations des reins
communiquaient  tous les convives une amoureuse dmangeaison (_modo
nud, et fluctuantibus lumbis obsceno motu, pruriginem spectantibus
conciliabant_).

Martial nous a laiss une esquisse des comessations d'un libertin qu'il
nomme Zole: cette esquisse, quoique bien affaiblie dans la traduction
classique, qui a t publie rcemment par les soins de M. D. Nisard,
est encore plus latine que toutes les descriptions dont nous pourrions
charger un tableau de fantaisie: Quiconque peut tre le convive de
Zole peut souper aussi avec les mrtrices du Summoenium et boire de
sang-froid dans le bidet brch de Lda. Je prtends mme qu'il serait
chez elles plus proprement et plus dcemment. Vtu d'une robe verte, il
est tendu sur le lit dont il s'est empar le premier: il foule des
coussins de soie carlate, et pousse,  droite et  gauche, avec les
coudes, ses voisins de table. Ds qu'il est repu, un de ses gitons,
averti par ses hoquets, lui prsente des coquillages roses et des
cure-dents de lentisque. S'il a chaud, une concubine, couche
nonchalamment sur le dos, le rafrachit doucement  l'aide d'un ventail
vert, tandis qu'un jeune esclave chasse les mouches avec une branche de
myrte. Une masseuse (_tractatrix_) lui passe avec rapidit la main sur
le corps et palpe avec art chacun de ses membres. Quand il fait claquer
ses doigts, un eunuque, qui connat ce signal et qui sait solliciter
avec adresse l'mission des urines, dirige la mentule ivre de son
matre, qui ne cesse de boire (_domini bibentis ebrium regit penem_).
Cependant celui-ci, se penchant vers la troupe des esclaves rangs  ses
pieds, parmi de petites chiennes qui lchent des entrailles d'oie,
partage entre ses valets de palestre des rognons de sanglier, et donne
des croupions de tourterelles  son camarade de lit (_concubino_). Et
tandis qu'on nous sert du vin des coteaux de Ligurie ou du mont enfum
de Marseille, il distribue  ses bouffons le nectar d'Opimius dans des
fioles de cristal et dans des vases murrhins. Lui-mme, tout parfum des
essences de Cosmus, il ne rougit pas de nous partager dans une coquille
d'or la pommade dont se servent les dernires prostitues. Succombant
enfin  ses libations multiplies, il s'endort. Quant  nous, nous
restons couchs sur nos lits, et, silencieux par ordre, tandis qu'il
ronfle, nous nous portons des sants par signes. Ptrone, dans son
festin de Trimalcion, nous montre un autre coin du sujet, les dsordres
des femmes entre elles dans les comessations: Fortunata, femme de
Trimalcion, arriva donc, la robe retrousse par une ceinture verte de
manire  laisser voir en dessous sa tunique cerise, ses jarretires en
torsades d'or et ses mules dores. S'essuyant les mains au mouchoir
qu'elle portait au cou, elle se campe sur le lit de la femme d'Habinnas,
Scintilla, qui bat des mains et qu'elle embrasse..... Ces deux femmes ne
font que rire et confondre leurs baisers avins, et Scintilla proclame
son amie la mnagre par excellence, et l'autre se plaint des mignons et
de l'insouciance maritale. Tandis qu'elles s'treignent de la sorte,
Habinnas se lve en tapinois, saisit Fortunata par les pieds, qu'elle
tient tendus, et la culbute sur le lit (_pedesque Fortunat porrectos
super lectum immisit_). Ah! ah! s'crie-t-elle en sentant sa tunique
glisser sur ses genoux; et se rajustant au plus vite, elle cache dans
le sein de Scintilla un visage que la rougeur rend plus indcent
encore.

Les comessations empruntaient, d'ailleurs, les caractres les plus
varis  l'imagination du prodigue dbauch qui donnait la fte et elles
refltaient plus ou moins les gots et les habitudes du matre du logis.
Mais elles avaient toujours pour objet principal d'exciter au plus haut
degr les sens des convives et de les entraner  d'incroyables excs.
Ainsi, quelquefois tout le service de table tait une provocation
effronte  l'acte de nature, et de quelque ct que les yeux se
fixassent, ils ne rencontraient que des images voluptueuses ou obscnes.
Les murailles taient couvertes de peintures, dans lesquelles l'artiste
avait reproduit sans voile toutes les inventions du gnie vnrien: Le
premier, dont la main peignit des tableaux obscnes, s'crie le tendre
Properce, et celui qui suspendit ces honteuses images dans une maison
honnte, celui-l corrompit l'innocence des regards de la jeunesse et ne
voulut pas qu'elle restt novice aux dsordres qu'il lui apprenait
ainsi: qu'il gmisse  jamais de son art, le peintre qui reproduisit aux
yeux ces luttes amoureuses dont le mystre fait tout le plaisir! Ces
peintures voquaient de prfrence les scnes les plus monstrueuses de
la mythologie; Pasipha et le taureau, Lda et le cygne, Ganymde et
l'aigle, Glaucus et les cavales, Dana et la pluie d'or. Dans ces sujets
consacrs, l'artiste avait cherch  traduire, sous des noms de dieux
et de desses, les grossires et matrielles sensations que les potes
de l'amour s'taient plu  dcrire: c'tait ordinairement le pome
infme d'lphantis, qui fournissait les postures et les couleurs  ces
pisodes mythologiques. L'ameublement de la salle et sa dcoration se
trouvaient souvent d'accord avec les peintures: des danses de satyres,
des bacchanales, des bergeries rotiques couraient en bas-relief autour
des corniches; des statues de bronze et de marbre mettaient encore aux
prises les satyres avec des nymphes, ces victimes ternelles de
l'incontinence des demi-dieux bocagers; les lits, les tables, les siges
avaient des pieds de bouc et des ttes de bouc pour ornements, comme par
allusion au fameux vers des bucoliques de Virgile: _tuentibus hircis_.
Les lampes suspendues au plafond, les candlabres placs sur la table du
souper, rappelaient par quelque forme ithyphallique, souvent plaisante
et ingnieuse, le but principal de la runion. Ici, c'est un Amour
chevauchant (_equitans_) sur un phallus norme pourvu d'ailes ou de
pattes; l, ce sont des oiseaux, des tourterelles becquetant un priape;
ailleurs, une guirlande forme avec les attributs du dieu de la
gnration; ailleurs, des animaux, des plantes, des insectes, des
papillons, qui participent  cette forme hiratique. Quant aux coupes,
aux amphores, aux ustensiles de table, qu'ils soient en verre, en terre
cuite ou en mtal, ils ont pris, pour ainsi dire, la livre gnrale et
ils se rapprochent de prs ou de loin, par leur configuration, de
l'emblme indcent qui prside  la comessation. Voil pourquoi Juvnal
nous montre un _comissator_ buvant dans un priape de verre (_vitreo
bibit ille priapo_). C'est l ce que Pline appelle gravement: boire en
commettant des obscnits, _bibere per obscenitates_. Le pain qu'on
mangeait dans ces repas libidineux n'avait garde d'adopter une figure
plus honnte que celle des vases  boire: les _coliphia_ et les _cunni
siliginei_, en pure farine de froment, se succdaient sous la dent des
convives, qui n'avaient bientt plus une pense trangre au dieu de la
fte: Vous savez, aurait pu leur dire l'hte de la comessation en se
servant des propres paroles de la Quartilla de Ptrone, vous savez que
la nuit tout entire appartient au culte de Priape. (_Sciatis Priapi
genio pervigilium deberi._)

On comprenait dans ce culte les sants rotiques que chacun portait 
son tour durant ces interminables orgies. On buvait presque toujours 
l'heureux succs des amours et aux grands exploits des amants. On vidait
autant de coupes qu'il y avait de lettres dans le nom de la personne
aime. Martial parle de cet usage gnral, dans une de ses plus jolies
pigrammes: Buvons cinq coupes  Nvia, sept  Justine, cinq  Lycas,
quatre  Lyd, trois  Ida; sablons le falerne autant de fois qu'il y a
de lettres dans le nom de chacune de ces dames. Mais, puisque aucune
d'elles ne vient, Sommeil, viens  moi. Un bouffon de table, le fameux
Galba, qui se chargeait d'gayer tous les soupers auxquels on
l'invitait, proposa une sant  son mignon, dont le nom, disait-il,
avait de quoi enivrer tous les dieux de l'Olympe; en effet, il et fallu
boire vingt-sept fois de suite, car il avait donn  cet esclave favori
le nom clbre forg par Plaute pour caractriser un avare:
_Thesaurochrysonicochrysides_. On ne pourrait dire si ce fut dans le
mme souper, que Galba fit preuve d'une prsence d'esprit et d'un
cynisme remarquables. Il avait t convi avec sa femme, qui tait fort
belle et de moeurs trs-complaisantes. Le matre de la maison avait fait
placer la dame auprs de lui, et sur la fin du repas, quand tous les
convives se furent endormis sous les lourds pavots de Bacchus, il se
rapprocha de cette dormeuse et fit tout ce qui tait ncessaire pour
l'veiller. Elle ne s'veilla pourtant pas et se livra sans rsistance.
Scurra ne dormait pas davantage, quoiqu'il ft semblant, et il laissait
le champ libre  son Mcne, lorsqu'un esclave, se fiant  ce sommeil
simul, se glissa prs du lit de Galba et se mit  boire dans son verre:
Je ne dors pas pour tout le monde! s'crie le bouffon en arrachant
l'oreille du fripon. Dans ces orgies nocturnes tout servait de prtexte
 de nouvelles sants et  de nouveaux coups de vin, qui taient souvent
les chos ou les prsages des combats amoureux du lendemain ou de la
veille. On comptait aussi le nombre de ces combats par les couronnes de
fleurs qu'on dposait devant une statuette d'Hercule, de Priape ou de
Vnus. Les couronnes de fleurs jouaient un grand rle dans toutes les
circonstances o l'ivresse du vin et des sens avait besoin  la fois
d'un aiguillon et d'un prservatif: l'odeur des fleurs temprait les
fumes du jus de la vigne, et, en mme temps, elle exaltait les
inspirations du plaisir. Pline assure que les grands buveurs, en se
couronnant de fleurs odorantes, se dlivraient des blouissements et des
pesanteurs de tte. Il n'y avait donc pas d'orgie sans couronnes sur les
ttes, sans fleurs jonchant la table et le plancher. On jugeait  la
beaut et  l'abondance des couronnes la libralit et le bon got du
_comissator_. Le lendemain d'un souper, les courtisanes et les enfants
_meritorii_, qui y avaient assist, envoyaient leurs couronnes fltries
et brises  leurs lnons, pour tmoigner qu'ils avaient bien fait leur
devoir (_in signum parat Veneris_, dit un vieux commentateur d'Apule).

Enfin, ces comessations et les actes honteux qu'elles favorisaient, se
plaaient, nanmoins, sous les auspices de certains dieux, de certaines
desses, qui avaient t dtourns, pour cet objet, de leurs
attributions dcentes, ou qui taient ns en pleine orgie d'une dbauche
d'imagination religieuse. Au festin de Trimalcion, deux esclaves, vtus
de tuniques blanches, entrent dans la salle et posent sur la table les
lares du logis, tandis qu'un troisime esclave, tenant une patre de
vin, fait le tour de la table en criant: _Soyez nos dieux propices_. Ces
lares se nomment Industrie, Bonheur et Profit. Mais Ptrone passe sous
silence les vritables divinits qui prsidaient  ces repas nocturnes
et qui y prenaient part  diffrents titres. C'tait d'abord, et avant
tous, Comus, qui retrouvait en partie son nom dans ces comessations
joyeuses, prpares et clbres sous ses auspices: il tait reprsent
jeune, la face enlumine, le front couronn de roses. Son nom avait t
form du mot _comes_, compagnon, qui eut naturellement son verbe
_comissari_, faire bonne chre entre compagnons. La jeunesse libertine,
qui s'en allait, la nuit, avec des torches et des haches briser les
portes et les fentres des courtisanes, invoquait Comus et se vantait de
s'enrler sous ses tendards bachiques; mais cette milice turbulente,
que l'dile condamnait  l'amende et mme au fouet, ne trouvait pas
d'excuse dans la mauvaise rputation du dieu qu'elle avait pris pour
chef. Vnus, Hercule, Priape, Isis, Hb et Cupidon taient aussi les
dieux tutlaires des comessations. Cupidon, qui diffrait de l'Amour,
fils de Vnus et de Mars; Cupidon, que saint Augustin difie avec le
titre de _Deus copulationis_, tait fils du Chaos et de la Terre, selon
Hsiode; de Vnus et du Ciel, selon Sapho; de la Nuit et de l'ther,
suivant Archsilas; de la Discorde et du Zphire, selon Alce; il
rgnait surtout  la fin des soupers. Hb, qui versait le nectar et
l'immortalit aux convives de l'Olympe, devait avoir quelque indulgence
pour les mortels runis  table. Isis, que les impies avaient surnomme
la desse (_prfecta_) tutlaire des mrtrices et des lnons, passait
pour la meilleure conseillre des deux amours. Vnus, Priape et Hercule
aidaient Isis dans la protection qu'elle octroyait aux amants. C'tait
Vnus _Volupia_, _Pandemos_ et _Lubentia_; c'tait Hercule _Bibax_,
_Buphagus_, _Pamphagus_, _Rusticus_; c'tait Priape, le dieu de
Lampsaque, _Pantheus_, l'me de l'univers.

A ct de ces grands dieux qui avaient place dans le Panthon du
paganisme et qui ne prsidaient aux festins que par complaisance, il y
avait un cortge de petits dieux obscurs, qui n'avaient pas de temple au
soleil et qui n'eussent pas os figurer ailleurs que sur l'autel des
lares du logis. Ces dieux-l ne devaient souvent leur existence fugitive
qu' une boutade d'ivrogne,  une fantaisie d'amant. Quant  leur
figure, elle tait ce que pouvait la faire le bon plaisir du fabricant,
qui puisait dans ses propres ides la physionomie et les attributs de
ces petites divinits, la plupart grotesques, ridicules et hideuses. Il
faudrait d'immenses recherches archologiques pour recomposer la
thogonie des dieux lares de la dbauche. Le premier qui s'offre  nous,
c'est Conisalus d'origine athnienne, diminutif de Priape, et prsidant
 la sueur (+Konisalos+) que provoquent les luttes amoureuses. On le
reprsentait sous la forme d'un phallus mont sur des pieds de bouc et
ayant une tte de faune cornu. Le dieu Tryphallus,  qui l'on
s'adressait dans les entreprises difficiles, n'tait qu'un petit bout
d'homme qui portait un _penis_ aussi haut que son bonnet, et qui avait
l'air de le tenir comme un pieu. Pilumnus et Picumnus, dieux gardiens
des femmes en couches, taient galement arms par la nature. Le
premier, dont le nom drivait de _pilum_, pilon, suivant saint Augustin,
personnifiait une obscnit; Picumnus, frre du prcdent, avait le nom
et la figure d'un pivert, oiseau  long bec qui creuse les troncs
d'arbre pour y cacher son nid. Trois desses infimes: Deverra, Deveronna
et Intercidona, auxquelles se recommandaient aussi les femmes enceintes,
n'taient pas indiffrentes dans les mystres de l'amour: Intercidona
tenait une cogne; Deverra, des verges; Deveronna, un balai. Viriplaca,
desse des raccommodements conjugaux, avait paru assez utile aux Romains
pour qu'on lui accordt les honneurs d'une chapelle  Rome; mais elle
tait adore surtout dans l'intrieur du mnage, et c'tait devant sa
statue que se terminaient les querelles d'poux et d'amants, sans qu'ils
eussent besoin d'aller sur le mont Palatin chercher la protection de
cette conciliante desse: on ignore entirement quelle tait sa figure
allgorique. Le dieu Domiducus, qui accompagnait les pouses  la
demeure de leurs poux, rendait le mme service aux matresses et aux
mignons. On croit qu'il faut reconnatre ce dieu complaisant dans une
petite statuette de bronze, qui reprsente un villageois vtu d'une cape
 cuculle, sous laquelle sa tte est entirement cache; cette cape
mobile se lve et laisse voir un priape  jambes humaines. La desse
Suadela, dont la mission tait de persuader; la desse Orbana, qui avait
les orphelins sous sa garde; la desse Genita-Mana, qui devait empcher
que les enfants naquissent difformes et contrefaits; les desses
Postversa et Prorsa, qui veillaient  la position du foetus dans le
ventre de sa mre; la desse Cuba-Dea, qui s'intressait  quiconque
tait couch; le dieu Thalassus ou Thalassio, qui avait dans son domaine
le lit et tout ce qu'il comprenait; une foule d'autres dieux et desses
recevaient des offrandes et des invocations, lorsque les voluptueux
croyaient avoir besoin de leur aide. Angerona, place  ct de
Vnus-Volupia, ordonnait le silence en mettant le doigt dans sa bouche;
et Fauna, la desse favorite des matrones, tait l pour couvrir d'un
voile discret tout ce qui devait n'tre pas vu par des profanes. Enfin,
s'il y avait union des deux sexes et accomplissement des lois
naturelles, on versait du vin sur la face obscne du dieu Jugatinus:
_Quum mas et foemina conjunguntur_, dit Flavius Blondus dans son livre
de _Rome triomphante_, _adhibetur deus Jugatinus_. Saint Augustin, dans
sa _Cit de Dieu_, restreint les attributions de Jugatinus 
l'assistance des poux dans l'oeuvre du mariage.




CHAPITRE XXIII.

  SOMMAIRE. --Le peuple romain, le plus superstitieux de tous les
  peuples. --Les libertins et les courtisanes, les plus superstitieux
  des Romains. --_Cldonistique_ de l'amour et du libertinage. --Fcheux
  prsages. --Pourquoi les paroles obscnes taient bannies mme des
  runions de dbauchs et de prostitues. --L'_urinal_ ou _pot de
  chambre_. --Priphrase dcente que les Romains employaient pour le
  dsigner. --Signe adopt pour demander l'urinal dans les comessations.
  --Prsages que les Romains tiraient du son que rendait l'urine en
  tombant dans l'urinal. --_Matula_, _matella_ et _scaphium_, usage
  respectif de chacun de ces vases urinatoires. --Double sens obscne du
  mot _pot de chambre_. --tymologie de _matula_. --Priphrases honntes
  employes par Snque pour dsigner l'urine. --Sens figur et obscne
  que prenait le mot _urina_. --Prsages urinatoires dans les
  comessations. --Hercule _Urinator_. --Prsages des ructations. --Rots
  de bon et de mauvais augure. --_Crepitus_, dieu des vents malhonntes.
  --Esclave charg d'interprter les rots des convives. --Le petit dieu
  Pet. --Son origine gyptienne. --Honneurs dcerns par les Romains au
  dieu Pet sous le nom de dieu Ridicule. --Prsages tirs du son du pet.
  --Origine de la qualification de _vesses_, donne aux filles dans le
  langage populaire. --Prsages tirs de la sternutation. --L'oiseau de
  Jupiter Conservateur. --Le dmon de Socrate. --Jupiter et Cyble,
  dieux des ternuments. --Heureux pronostics attribus aux ternuments
  dans les affaires d'amour. --Acm et Septimius. --Les tintements
  d'oreilles et les tressaillements subits, regards comme prsages
  malheureux. --La droite et la gauche du corps. --Prsages rsultant de
  l'inspection des parties honteuses. --Prsages tirs des bruits
  extrieurs. --Le craquement du lit. --_Lectus adversus_ et _lectus
  genialis_. --Le Gnie cubiculaire. --Le ptillement de lampe.
  --Habilet des courtisanes  expliquer les prsages. --Prsages
  divers. --Le coup de Vnus. --Prsages heureux ou malheureux, propres
  aux mrtrices. --L'empereur Proculus et les cent vierges Sarmates.
  --Rencontre d'un chien. --Rencontre d'un chat. --Superstitions
  singulires du peuple de Vnus. --Jenes et abstinence de plaisir que
  s'imposaient les matrones en l'honneur des solennits religieuses.
  --Privations du mme genre que s'imposaient les dbauchs et les
  courtisanes. --Voeu  Vnus. --Moyen superstitieux employ par les
  Romains pour constater la virginit des filles. --Offrande  la
  Fortune Virginale des bouts de fil qui avaient servi dans cette
  occasion. --Offrande des linges maculs et des noix. --La noix,
  allgorie du mariage.


Le peuple romain tait le plus superstitieux de tous les peuples, et,
chez lui, les plus superstitieux furent les hommes et les femmes qui,
par got, par habitude ou par profession, s'amollissaient le corps et
l'me dans les arts de la dbauche (_stupri artes_) et dans tous les
garements des moeurs. On comprend que la crainte des dieux et la
proccupation de l'avenir troublaient, au milieu de leurs orgies, ces
libertins, dont la conscience ne s'veillait que de loin en loin et
comme par hasard; on comprend que ces tres mercenaires, qui
trafiquaient honteusement d'eux-mmes, et qui attendaient de cet
horrible trafic un lucre quotidien, s'inquitaient de savoir si le jour
ou la nuit leur serait propice, et si le sort leur enverrait quelque
chance favorable. Quant aux amants, ils avaient sans cesse  prvoir
dans le vaste champ de leurs soucis et de leurs esprances; ils se
forgeaient mille chimres, et ils avaient besoin,  tout moment, de se
crer une scurit ou bien une anxit, galement factices, pour donner
satisfaction  la pense dominante qui les tourmentait. De l, cette
continuelle observation des prsages, cette constante recherche des
moyens de connatre et de diriger la destine, cette passion fanatique
pour toutes les sciences occultes et tnbreuses. Ce qu'on peut nommer
le monde de l'amour,  Rome, n'avait qu'une religion, la superstition la
plus crdule et la plus active; mais cette superstition, dans ce monde
de jouissances sensuelles et de dsordres sans nom, offrait des
caractres bien diffrents de ceux de la superstition gnrale, qui ne
rapportait pas  l'amour et au libertinage les auspices, les horoscopes,
les sorts et les malfices. Tous les Romains, depuis les enfants
jusqu'aux vieillards, les femmes ainsi que les hommes, les plus sages
comme les plus simples, taient galement sensibles aux prsages, et
subordonnaient  ces prsages, bons ou mauvais, les moindres actions de
leur vie. Les personnes qui faisaient de la volupt leur plus grande
affaire, avaient encore plus de susceptibilit vis--vis de ces
prtendus avertissements de la destine. La connaissance et
l'apprciation des prsages formaient un art vritable, qui avait ses
rgles et ses principes; on le nommait _cldonistique_
(_cledonistica_), et, dans cette science, pleine de nuances
imperceptibles, le chapitre des amours tait plus long et plus dtaill
que tous les autres.

C'tait fcheux prsage que de prononcer ou d'entendre des paroles
obscnes; voil pourquoi ces paroles taient bannies mme des runions
de dbauchs et de prostitues, suivant un proverbe, qu'on retrouverait
dans tous les temps et chez tous les peuples: Faire est bon, dire est
mauvais. On n'avait donc garde d'tre scrupuleux sur les actes; mais on
vitait avec soin de les exprimer en paroles; on ne les qualifiait pas,
on ne les nommait pas. Plaute dit, dans sa comdie de la _Servante_
(_Casina_): Profrer des discours obscnes, c'est porter malheur 
celui qui les coute. (_Obscenare, omen alicui vituperare_). Lucius
Accius avait dit aussi, dans sa tragdie d'_OEnomas_: Allez sur le
champ et publiez par la ville, avec le plus grand soin, que tous les
citoyens qui habitent la citadelle, pour appeler la faveur des dieux par
d'heureux prsages, aient  carter de leur bouche toute parole obscne
(_ore obscena segregent_). Il est donc bien certain que les plus viles
_pierreuses_, que les plus infmes _mascarpiones_, que les plus
effronts libertins s'abstenaient des obscnits orales; mais ils se
ddommageaient par les gestes qui avaient  Rome tant d'loquence, et
qui composaient un si riche vocabulaire muet. On avait une telle
horreur des mots obscnes, des expressions de mauvais augure, qu'on ne
prononait jamais le mot _urinal_ ou _pot de chambre_ (_vas urinarium_),
et que les mdecins eux-mmes employaient une priphrase dcente pour
parler de l'urine (_urina_), qui ose pourtant se glisser dans les
pigrammes de Martial. Dans les comessations o le vase urinaire jouait
un rle oblig, les convives, qui s'en servaient  table et sous les
yeux de tous, le demandaient  l'esclave par un claquement de doigts
(_digiti crepitantis signa_). Quelquefois, on faisait craquer un doigt,
dans son articulation, en le tirant avec intelligence, quand on ne
voulait pas attirer l'attention des voisins, et que l'esclave pouvait
voir ce signe, qui ne produisait qu'un trs-lger bruit. Puis, en
satisfaisant ce besoin naturel (_urinam solvere_, dit Pline), on prenait
garde de donner un prsage par le bruit de l'urine frappant les parois
du vase: ce prsage, suivant le son, qu'elle rendait en tombant, pouvait
tre interprt de diverses manires. Juvnal nous reprsente avec
mpris un riche gourmand qui se rjouit d'entendre rsonner le vase d'or
sous le jet de son urine. Ce vase, que Plaute se permet de nommer
souvent dans ses comdies pour faire rire la populace romaine, se
nommait _matula_, _matella_ et _scaphium_. Ce dernier tait surtout
destin aux femmes, qui le cachaient aux yeux de leurs maris et de leurs
amants: on n'est pas d'accord sur la forme du _scaphium_, qui fut sans
doute souvent obscne et ithyphallique. Quant  la _matula_, c'tait un
norme bassin de mtal, sur l'orifice duquel on pouvait s'asseoir et qui
tenait lieu de garde-robe. La _matella_, au contraire, ne servait qu'
des usages portatifs, et n'offrait qu'une mdiocre capacit, qu'un bon
buveur (_compotator_) remplissait plusieurs fois dans le cours d'un
souper. Les lexicographes ne font pas de distinction entre ces trois
sortes de vases, lorsqu'ils disent pour toute dfinition: Le vase dans
lequel nous nous soulageons la vessie, s'appelle tantt _matella_ et
tantt _scaphium_. Le nom de ce vase s'employait au figur, avec un
sens obscne qui, chose remarquable, a pass dans toutes les langues
modernes. Plaute avait accus trs-nettement cette image impure, quand
il dit dans sa _Mostellaria_: Par Hercule! si tu ne me donnes pas le
pot, je me servirai de toi (_tam Hercle! ego vos pro matula habebo, nisi
matulam datis_). Perse, par une autre allusion, emploie aussi au figur
le mot _matula_ dans le sens de _stupide_, parce que le pot de chambre
reoit tout et se plaint  peine: _Numquam ego tam esse matulam credidi_
(Je n'ai jamais cru que je fusse aussi pot de chambre! pour traduire
littralement avec l'esprit de notre langue). Pour ce qui est de
l'tymologie de _matula_, il faudrait sans doute la chercher dans
_mentula_. L'urine, que Snque dsigne par des priphrases honntes
(_aqua immunda_, _humor obscenus_), tait aussi matire  prsages,
selon qu'elle jaillissait roide, sans intermittence, par filets, par
saccades ou par nappes. Une vacuation abondante et facile de ce
_liquide obscne_, avant un sacrifice  Vnus, annonait l'heureux
accomplissement de ce sacrifice, dans lequel le mot _urina_ prenait un
nouveau sens figur et plus obscne encore. Juvnal est bien prs de lui
donner ce sens, lorsqu'il dit qu' la vue des danses lascives de
l'Espagne, la volupt s'insinue par les yeux et les oreilles, et met en
bullition l'urine que renferme la vessie: _Et mox auribus atque oculis
concepta urina movetur_.

Ces prsages urinatoires se produisaient surtout dans les comessations,
o retentissait  chaque instant le claquement d'un doigt impatient, et
o l'on apportait parfois sur la table une statuette d'Hercule
_urinator_, pour dtendre les reins et calmer la vessie des convives. On
n'attachait pas moins d'importance aux prsages des ructations, que nous
nommons des _rots_ dans la langue triviale o cette incongruit a t
relgue. Les Romains, les gros mangeurs surtout ne pensaient pas comme
nous l-dessus. Il y avait des rots de bon augure, que tous les convives
applaudissaient; il y en avait aussi qui suffisaient pour assombrir et
dranger un repas. Nous serions en peine aujourd'hui de dfinir quels
taient les rots de bon et de mauvais prsage; mais, dans aucun cas, le
_ructus_ ne passait pas pour un manque de savoir-vivre. On n'imposait
nulle contrainte  ces bruyantes et dsagrables explosions d'un orage
de l'estomac, puisqu'on avait divinis, sous le nom de _crepitus_, ces
vapeurs, ces vents intrieurs, qui s'chappaient avec clat par la
bouche ou par le fondement. Cicron, dans ses Lettres familires, ne
rougit pas de vanter la sagesse des stociens qui prtendaient que les
plaintes du ventre et de l'estomac ne doivent pas tre comprimes
(_stoici crepitus aiunt que liberos ac ructus esse oportere_). Les
anciens avaient,  cet gard, des ides bien diffrentes des ntres. Ils
jugeaient en bien ou en mal les bruits des rots, et ils en tiraient des
augures, avec une imperturbable gravit. Il fallait tre Romain pour ne
pas s'enfuir  ce vers d'une comdie de Plaute: _Quid lubet? Pergin'
ructare in os mihi?_ Plat-il? Continueras-tu  me roter dans la
bouche! L'interlocuteur rpond  cette vilenie: Roter me semble
trs-doux, ainsi et toujours. (_Suavis ructus mihi est, sic et sine
modo._) Dans les repas de nuit, les convives chargs de nourriture et de
boisson, se renvoyaient de l'un  l'autre les rots, et un esclave se
trouvait l exprs pour en noter les prsages. Chaque _ructator_ savait
 point nomm si les destins lui taient favorables, et s'il n'aurait
pas quelques contrarits dans ses affaires d'amour: Il y a l sans
cesse un complaisant prt  crier merveille, dit Juvnal, si
l'amphitryon a bien rot (_si bene ructavit_), s'il a piss droit (_si
rectum minxit_), si le bassin d'or a rsonn en recevant son offrande.

On attachait bien d'autres prsages, gnralement propices,  l'mission
des _flatus_ qui se rvlaient  l'oue ou  l'odorat; non-seulement on
tait plein d'indulgence rciproque pour ces accidents que le bruit ou
l'odeur trahissait d'ordinaire, mais encore on s'applaudissait
mutuellement de n'avoir pas mis d'obstacle aux volonts de la nature et
de ce dieu omnipotent qu'on appelait _Gaster_. Chaque fois qu'un
_crepitus_ se faisait entendre, les assistants se tournaient vers le
midi ou l'auster, patrie des vents, gonflaient leurs joues et faisaient
mine de souffler en serrant les lvres comme un Zphyr. Ce n'tait que
dans les assembles srieuses ou religieuses, que l'on devait imposer
silence  son derrire et tenir closes les outres de l'ole indcent.
Mais partout ailleurs, et surtout  table, libert entire et indulgence
absolue. Quand nous restons au logis, au milieu des esclaves et des
servantes, disait Caton, si quelqu'un d'entre eux a pet sous sa
tunique, il ne me fait aucun tort; s'il arrive qu'un esclave ou une
servante se permette de faire pendant son sommeil ce qu'on ne fait pas
en compagnie, il ne me fait pas de mal. Le petit dieu Pet figurait dans
toutes les comessations sous la figure d'un enfant accroupi, qui se
presse les flancs et qui parat tre dans l'exercice de ses fonctions
divines. Ce dieu-l avait t imagin par les gyptiens, qui, ce semble,
avaient grand besoin de l'invoquer souvent. Les gyptiens, dit Clment
d'Alexandrie, tiennent les bruits du ventre pour des divinits
(_gyptos crepitus ventri pro numinibus habent_); mais, suivant un
commentateur, il s'agirait plutt ici des murmures d'intestins, que
l'on nomme _borborygmes_ dans le langage technique. Saint Jrme est
plus explicite, en disant qu'il ne parlera pas du pet, qui est un culte
chez les gyptiens (_taceam de crepitu ventris inflati, qu pelusiaca
religio est_). Saint Csaire, dans ses _Dialogues_, ajoute mme que ce
culte inspirait une sorte de fanatisme aux paens qui le pratiquaient:
_Nisi forte de ethnicis gyptiis loquamur, qui flatus ventris non sine
furore quodam inter deos retulerunt_. Enfin, Minutius Flix ne veut
certainement pas plaisanter, en avanant que les gyptiens redoutent
moins Srapis que les bruits qui sortent des parties honteuses du corps
(_crepitus per pudenda corporis emissos_). Tout gyptien qu'il ft, le
dieu Pet s'tait naturalis chez les Romains, qui lui donnaient une
place honorable sur l'autel des dieux lares. Ils lui avaient mme
dcern les honneurs d'une chapelle, hors des murs, prs de la source
d'grie; mais ils l'adoraient en public sous le nom du dieu Ridicule et
sous la forme d'un petit monstre malin, reprsent dans la posture qui
convenait le mieux  ses faits et gestes. Le prsage rsidait dans le
son du pet (_peditum_, comme l'appelle Catulle) plutt que dans son
odeur; car la cldonistique s'attachait de prfrence aux bruits. Il
parat cependant que les femmes ne se permettaient pas ce genre de
libert, et qu'elles se refusaient ainsi  fournir des prsages de leur
cru; car Apule parle d'une figue dont les femmes s'abstenaient, parce
qu'elle cause des flatuosits (_quia pedita excitat_). Les femmes
vitaient donc avec prcaution de faire entendre les esprits de leur
ventre, qui parfois rompaient toute barrire dans les convulsions du
plaisir: le prsage devenait alors plus significatif. Lorsque, par
aventure, ces esprits avaient annonc une grossesse, le bruit promettait
un enfant mle, l'odeur, une fille. Telle est probablement l'nigme de
cette qualification malhonnte qu'on applique aux filles dans le langage
populaire, o on les traite de _vesses_. Au reste, la vesse (_visium_)
n'tait jamais prise en aussi bonne part que le pet (_crepitus_) chez
les Romains. Le mot _divisio_ est honnte, dit Cicron; mais il devient
obscne ds qu'on rplique: _intercapedo_. Ces prsages, dont la foi la
plus candide n'excuse pas la malpropret, venaient des Grecs en ligne
directe; car Aristophane nous montre dans ses _Chevaliers_ un personnage
que tire de sa rverie l'incongruit d'un impudique, et qui remercie les
dieux d'un si heureux prsage.

Il y avait encore d'autres bruits humains, qui se prtaient aux
capricieuses interprtations de la cldonistique: l'ternument, par
exemple, tait compris de bien des manires, selon qu'il se prsentait
retentissant, plaintif, clatant, burlesque, simple ou ritr. ternuer
le matin, ternuer le soir, ternuer la nuit, c'taient trois
significations distinctes: fcheuse, bonne, excellente. C'tait bien
plus significatif encore, si l'ternument arrivait tout  coup au
milieu des travaux de Vnus: la desse proclamait par l une
bienveillante protection  l'gard du sternutateur qui avait eu soin de
se tourner  droite pour ternuer. L'ternument, dans un repas, mettait
en joie les convives, qui saluaient  la fois et applaudissaient celui
que le dieu avait visit; car, d'aprs une antique croyance qui reparat
sans cesse dans les crivains grecs, on attribuait la sternutation au
passage invisible d'un dieu tutlaire: on l'avait surnomm l'oiseau de
Jupiter conservateur; Socrate disait que c'tait un dmon, et il se
vantait de comprendre le langage sternutatoire de ce dmon familier.
L'ternument tait moins bon chez les femmes que chez les hommes; et
elles le craignaient, d'ailleurs, au point de recourir, lorsqu'elles y
taient sujettes,  certains moyens prservatifs. ternuer trois fois de
suite ou en nombre impair, c'tait le meilleur des prsages. Les dieux
fassent que j'ternue sept fois, disait Opimius, avant d'entrer dans la
couche de ma desse! On expliquait toujours l'ternument par des causes
surnaturelles; on voulait voir, dans cette violente secousse des esprits
animaux, la sortie de quelque gnie qui avait travers la cervelle de
l'ternueur. La mythologie racontait que Pallas, engendre dans le front
de Jupiter, avait d'abord voulu se faire jour  la faveur d'un
ternument, qui faillit amener un nouveau chaos dans l'univers naissant.
La mythologie, toujours ingnieuse dans ses fables allgoriques,
supposait que Vnus n'avait jamais ternu de peur de se faire des
rides. Jupiter et Cyble prsidaient donc aux ternuments que l'on
regardait comme favorables et qui avaient t lancs  droite, avec le
plus de bruit possible. Ces ternuments n'taient pas chose indiffrente
en amour, et on leur attribuait une foule d'heureux pronostics. Lorsque
Catulle nous montre Acm et Septimius dans les bras l'un de l'autre, se
jurant un ternel amour: Ne servons qu'un dieu, s'crie Acm en dlire,
s'il est vrai que le feu qui coule dans mes veines est plus ardent que
le tien! Et le pote ajoute: L'Amour, qui avait jusque-l ternu 
gauche, marque son approbation en ternuant  droite (_Amor, sinistram
ut ante, dextram sternuit approbationem_). Properce ne peut mieux
rendre les bienfaits d'un pareil ternument, qu'en supposant que
l'Amour, le jour de la naissance de Cynthie, ternua de la sorte sur le
berceau de cette belle:

  Num tibi nascenti et primis, mea vita, diebus,
      Candidus argutum sternuit omen Amor.

On tait aussi trs-proccup, en amour, des tintements d'oreilles, des
tressaillements subits du corps (_sallisationes_) et des mouvements
incohrents d'un membre. Ces prsages, du moins gnralement, n'taient
pas heureux; on les regardait comme les indices d'une infidlit ou de
tout autre dlit qui outrageait l'amour. Pline n'tait pas si crdule
que ses contemporains; il affirme pourtant que les tintements
d'oreilles sont les chos du discours que tiennent les absents. La
jalousie avait foi surtout  ces pressentiments; et un amant dont les
oreilles tintaient ne doutait pas que la vertu de sa matresse ne ft en
pril. C'tait aussi quelquefois un symptme de l'amour qui se parlait
et qui se rpondait  lui-mme, comme dans ces vers attribus  Catulle:

  Garrula quid totis resonans mihi noctibus auris
      Nescio quem dicis nunc meminisse mei?

On cherchait toujours un effet surnaturel  une cause purement physique.
Il suffisait d'un tintement d'oreilles pour troubler le tte--tte des
amants, pour empcher leur rencontre, pour faire succder la froideur 
la passion la plus vive. Le tintement d'oreilles invitait  la dfiance
et annonait des malheurs, des larmes, une brouille, une trahison. Il en
tait de mme des vibrations nerveuses qui se faisaient sentir dans les
membres: celles de la main, du pied, des organes de la gnration, de
tout le corps, avaient chacune un prsage particulier plus ou moins
dfavorable. Aprs un tremblement de cette espce, celui qui l'avait
prouv restait glac et impuissant auprs de la plus belle courtisane
grecque, auprs du cinde le plus provoquant. Ces phnomnes de
l'conomie taient toujours plus menaants, lorsqu'ils affectaient la
partie gauche du corps; ainsi, pouvait-on expliquer en bonne part tout
ce qui s'oprait dans la partie droite. Il y avait encore de bien
tranges prsages que signalait l'inspection des parties honteuses et
que l'on consultait ordinairement au sortir du bain; mais ces
prsages-l ne se traduisant pas en franais, nous sommes forc de les
laisser sous le voile du latin: _Mentula torta, bonum omen; infaustum,
si pendula_, etc.

Outre les bruits du corps humain, on s'intressait  tous les bruits
extrieurs, pour leur donner un sens propice ou non; ces bruits taient
de diverses natures, en raison des personnes qui s'en proccupaient.
Ainsi, celui auquel les amis et les agents des plaisirs sensuels
attachaient le plus d'importance, c'tait, ce devait tre le craquement
du lit (_argutatio lecti_). Il y avait dans les murmures si varis de ce
meuble, qui crie, se plaint ou gmit, comme une me en peine; il y avait
l un langage mystrieux, plein de prsages et d'oracles amoureux.
Catulle ne peint pas les transports d'une courtisane en dlire
(_febriculosi scorti_), sans peindre la voix mue du lit qui tremble et
qui se dplace (_tremulique quassa lecti argutatio inambulatioque_).
Cette voix ressemblait tantt  un clat de bois qui se fend, tantt 
un grincement du fer contre le fer, tantt  une prire, tantt  une
menace, tantt  un soupir, tantt  une lamentation. Chaque bruit avait
un sens particulier, heureux ou malheureux, et bien souvent les plus
tendres caresses taient troubles, interrompues par ces avertissements
du gnie cubiculaire. Un lit qui gardait un silence absolu, et qui se
taisait sous les plus actives sollicitations, semblait rserver l'avenir
et suspecter l'amour. La place qu'occupait le lit n'tait pas non plus
indiffrente. On le nommait _lectus adversus_, quand on le dressait
devant la porte de la chambre, pour fermer cette porte aux divinits
malfaisantes. On le nommait _lectus genialis_, quand on le consacrait au
Gnie (_Genius_), pre de la Volupt. Ce Gnie, c'tait lui qui donnait
une me et une voix  l'ivoire,  l'bne, au cdre,  l'argent, qui
composaient le trne du plaisir. Juvnal nous reprsente un vil
complaisant, qui a consenti  suppler  la virilit absente d'un mari,
en le rendant pre: Durant toute une nuit, lui dit-il, je t'ai
rconcili avec ta femme, tandis que tu pleurais  la porte. J'en prends
 tmoin et le lit o s'est faite la rconciliation, et toi-mme aux
oreilles de qui parvenaient le craquement du lit et les accents
entrecoups de la dame. (_Testis mihi lectulus et tu, ad quem lecti
sonus et domin vox..._) Si le lit parlait aux amants en bonne ou en
mauvaise part, tout ce qui les entourait pendant les longues heures
employes sous les auspices de Vnus, tout prenait une voix persuasive
et imprieuse: le ptillement de la lampe tait surtout de favorable
augure, et les amants n'avaient rien  craindre, lorsque la flamme
jetait tout  coup une clart plus vive en s'levant plus haut. Ovide,
dans ses _Hrodes_, dit que la lumire ternue (_sternuit et lumen_),
et que cet ternument promet tout le bonheur, qu'on peut souhaiter en
amour.

Les courtisanes taient les plus habiles  expliquer ces prsages, qui
devaient tre surtout de leur comptence: tout le temps qu'elles ne
donnaient pas  l'amour, elles le passaient  interroger les sorts et
les augures; l'amour tait, d'ailleurs, le but unique de leurs
inquitudes et de leurs aspirations. Si le cours ordinaire des choses ne
leur fournissait pas des auspices naturels qu'elles pussent interprter
dans le sens de leur proccupation, elles avaient divers moyens de
prvoir les vnements et de forcer les destins  trahir leurs secrets
par certains bruits qu'elles provoquaient. L, elles faisaient claquer
des feuilles d'arbre sur leur poing  demi ferm; l, elles coutaient
le crpitement des feuilles de laurier sur des charbons ardents;
ailleurs, elles lanaient au plafond de leur cellule des pepins de pomme
ou de poire, des noyaux de cerise, des grains de bl, et cherchaient 
toucher le but o elles visaient; quelquefois, elles crasaient sur la
main gauche des ptales de roses, qu'elles avaient faonnes, de l'autre
main, en forme de bulle; d'autres fois, elles comptaient les feuilles
d'une tige de pavot ou les rayons de la corolle d'une marguerite; enfin,
elles jetaient quatre ds qui devaient en tombant leur offrir le coup de
Vnus, si tous quatre prsentaient des nombres diffrents. Les potes de
l'amour sont remplis de ces divinations, qui faisaient battre le coeur
des amants. Ceux-ci, tout en ayant des prsages  eux, se montraient
galement sensibles aux prsages qui s'adressaient  tout le monde. Une
mrtrice, qui se heurtait aux jambages de la porte ou qui faisait un
faux pas sur le seuil, en sortant pour se rendre au lupanar ou  la
promenade, s'empressait de rentrer chez elle, ne sortait pas de tout le
jour et s'abstenait ce jour-l des travaux de son mtier. Si, en se
levant le matin, elle s'tait choque au bois de son chlit, elle se
recouchait et ne tirait aucun parti de ce repos forc. Les _amasii_ et
les femmes voues  la Prostitution taient plus susceptibles que tout
autre,  l'observation des prsages qui s'offraient sur leur chemin, au
vol ou au cri des oiseaux, aux murmures de l'air, aux formes des nuages,
 la premire rencontre, au dernier objet dont leur regard tait frapp;
mais, en outre, elles s'attachaient  certains prsages qui n'avaient de
valeur que pour elles seules. Un pigeon ramier, une colombe, un moineau,
une oie, une perdrix, ces oiseaux chers  Vnus et  Priape, ne se
trouvaient pas sans raison sur le passage d'une personne, qui ne rvait
qu'amour et qui croyait ds lors pouvoir tout entreprendre avec succs.
L'empereur Proculus, aprs avoir vaincu les Sarmates, vit un jour sur le
fronton d'un temple de Junon deux passereaux qui s'battaient: il eut la
patience de compter leurs cris et leurs coups d'ailes; puis, il ordonna
qu'on lui ament cent filles sarmates qui n'eussent jamais connu
d'homme: au bout de trois jours, il les laissa toutes grosses de ses
oeuvres. Lorsqu'un coupable zlateur de la dbauche masculine entendait
crier une oie, il se sentait rempli d'ardeur et de force; si une femme
d'amour (_amasia_) voyait une tortue, en se promenant dans les champs,
elle faisait voeu de cder au premier homme qui lui demanderait d'adorer
Vnus avec elle. Il ne fallait que se rencontrer face  face avec un
chien, pour tre assur d'avance que tout russirait au gr de vos
dsirs libertins. Aviez-vous un chat devant vous, au contraire, c'tait
sage de remettre au lendemain la rcration amoureuse que vous vous
tiez propose et qui n'et tourn qu' votre confusion.

Il y avait aussi des superstitions trs-singulires, qui allaient
exclusivement  la crdulit du peuple de Vnus. Ce peuple-l, fantasque
et bizarre, n'observait pas les jenes et les abstinences de plaisir,
que les matrones s'imposaient en l'honneur de plusieurs solennits
religieuses; mais elles ne s'pargnaient pas des privations du mme
genre, pour satisfaire des scrupules de conscience, que les matrones ne
se fussent point avises d'avoir pour les mmes motifs. Une courtisane
qui avait eu la faiblesse de cohabiter avec un circoncis (_recutitus_),
se condamnait ensuite au repos pendant toute une lune. Un dbauch qui
voulait obtenir d'un garon ou d'une fille la faveur de l'une ou l'autre
Vnus, n'avait qu' formuler sa requte sous forme de voeu adress  la
desse, et il avait plus de chances d'tre exauc. O ma souveraine, 
Vnus! s'crie un personnage du roman d'Athne, tandis qu'il partageait
la couche d'un bel adolescent; si j'obtiens de cet enfant ce que j'en
dsire, et cela sans qu'il le sente, demain je lui ferai prsent d'une
paire de tourterelles. L'adolescent fit semblant de ronfler, et le
lendemain il avait une paire de tourterelles. Ce n'tait pas seulement
en affaire de mariage, que la question de virginit paraissait difficile
et importante  constater. Les libertins recherchaient  grands frais la
premire fleur des vierges, et c'tait l le commerce lucratif des
lnons et des lnes, qui prenaient parfois leurs victimes  l'ge de
sept ou huit ans, pour tre plus certains de la condition d'une
marchandise si fragile et si rare. L'acheteur demandait souvent des
preuves, qu'on et t fort en peine de lui fournir, si la superstition
n'avait pas accrdit un usage trange qui tait mme employ dans les
mariages du peuple pour authentiquer l'tat d'une vierge. Voici comment
la chose se passait: au moment o la fille, qui se donnait pour
_intacta_, allait entrer dans le lit o elle devait cesser de l'tre, on
lui mesurait le col avec un fil que l'on conservait prcieusement
jusqu'au lendemain; alors, on mesurait de nouveau avec le mme fil: si
le col tait rest de la mme grosseur depuis la veille et si le fil
l'entourait encore exactement, on en concluait que la perte de la
virginit chez cette fille remontait  une poque dj ancienne et ne
pouvait tre mise sur le compte de celui qui avait cru se l'attribuer;
mais, au contraire, cette virginit devenait incontestable pour les plus
incrdules, dans le cas o, le col ayant grossi aprs la dfloraison, le
fil se trouvait trop court pour en faire compltement le tour. C'est 
ce procd aussi simple que naf, que Catulle fait allusion dans son
pithalame de Thtis et de Ple, en disant: Demain, sa nourrice, au
point du jour, ne pourra plus entourer le cou de l'pouse avec le fil de
la veille.

  Non illam nutrix orienti luce revisens,
  Hesterno collum poterit circumdare collo.

Ce fil ou ce lacet qui avait prouv une virginit, souvent grce  la
complaisance de la personne charge de mesurer le cou de la vierge
devenue femme, on le suspendait dans le temple de la Fortune Virginale,
bti par Servius Tullius prs de la porte Capne; avec ce bienheureux
fil, on ddiait  la desse, nomme aussi _Virginensis Dea_, les autres
tmoignages de la virginit crits en caractres de sang sur les linges
de la victime: Tu offres  la Fortune Virginale les vtements maculs
des jeunes filles! s'crie Arnobe, avec une indignation que partage
saint Augustin dans la _Cit de Dieu_. Cette Fortune Virginale n'tait
autre que Vnus,  qui l'on offrait aussi des noix, pour rappeler que,
durant la premire nuit des noces, le mystre conjugal s'accomplissait
au bruit des _nuces_, que les enfants rpandaient  grand bruit sur le
seuil de la chambre des poux, afin d'touffer les cris de la virginit
expirante. Esclave, donne, donne des noix aux enfants! (_Concubine,
nuces da_), dit Catulle dans le chant nuptial de Julie et de Manlius.
Mari, n'pargne pas les noix! dit Virgile dans ses Bucoliques:
_Sparge, marite, nuces!_ Aux yeux des Romains, pour qui tout tait
allgorie, la noix reprsentait l'nigme du mariage, la noix, dont il
faut briser la coquille avant de savoir ce qu'elle renferme.




CHAPITRE XXIV.

  SOMMAIRE. --Les courtisanes de Rome n'ont pas eu d'historiens ni de
  pangyristes comme celles de la Grce. --Pourquoi. --Les potes
  commensaux et amants des courtisanes. --Amour des courtisanes. --C'est
  dans les potes qu'il faut chercher les lments de l'histoire des
  courtisanes romaines. --Les Muses des potes rotiques. --Leur
  vieillesse misrable. --Les amours d'Horace. --loignement d'Horace
  pour les galanteries matronales. --Cupiennus. --Serment de Salluste.
  --Marsus et la danseuse Origo. --Philosophie picurienne d'Horace.
  --Ses conseils  Cerinthus sur l'amour des matrones. --Comparaison
  qu'il fait de cet amour avec celui des courtisanes. --Nra, premire
  matresse d'Horace. --Serment de Nra. --Son infidlit. --Bon
  souvenir qu'Horace conserva de son premier amour. --Origo, Lycoris et
  Arbuscula. --Dbauches de la patricienne Catia. --Ses adultres.
  --Liaison d'Horace avec une vieille matrone qu'il abandonna pour
  Inachia. --Horribles pigrammes qu'il fit contre cette vieille
  dbauche. --On ne sait rien d'Inachia. --La _bonne_ Cinara.
  --Gratidie la parfumeuse. --Ses potions aphrodisiaques. --Rupture
  publique d'Horace avec Gratidie. --La courtisane Hagna et son amant
  Balbinus. --Amours d'Horace pour les garons. --Bathylle. --Lysiscus.
  --Amour d'Horace pour la courtisane trangre Lyc. --Ode  Lyc.
  --Horace, tromp par Lyc, fait des vers contre elle. --Pyrrha.
  --Horace, ayant surpris Phyrrha avec un jeune homme, adresse une ode
  d'adieu  cette courtisane. --Lalag. --Partage que fait Horace de
  cette affranchie avec son ami Aristius Fuscus. --Barine. --Tyndaris et
  sa mre. --Dclaration d'amour que fait Horace  Tyndaris. --La mre
  de Tyndaris, amie de Gratidie, s'oppose  la liaison de sa fille avec
  Horace. --Amende honorable d'Horace en faveur de Gratidie, pour
  obtenir les faveurs de Tyndaris. --Tyndaris se laisse toucher et
  rconcilie Horace avec Gratidie. --Lydie. --Cette courtisane trompe
  Horace pour Tlphe. --Ode d'Horace  Lydie sur son infidlit.
  --Myrtale. --Lydie quitte Tlphe pour Calas. --Rconciliation
  d'Horace et de Lydie. --Chlo. --Phyllis, esclave de Xanthias. --A
  quelle singulire circonstance Horace dut la rvlation de la beaut
  de cette esclave. --Ode  Xanthias. --Phyllis, affranchie par
  Xanthias, prend Tlphe pour amant. --Horace succde  Tlphe. --Ode
   Phyllis. --Glycre, ancienne matresse de Tibulle, accorde ses
  faveurs  Horace. --Amour passionn d'Horace pour cette courtisane.
  --Ode d'Horace  Tlphe devenu son ami. --Horace,  l'instigation de
  Glycre, crit des vers injurieux contre plusieurs de ses anciennes
  matresses. --Publication que fait Horace de ses odes. --Glycre
  congdie Horace. --Tentative d'Horace pour se rapprocher de Chlo et
  faire oublier  cette courtisane Gygs son amant. --Ddains de Chlo
  pour Horace, qui prend parti pour Astrie, sa rivale. --Adieux
  d'Horace aux amours. --La chanteuse Lyd, dernire matresse d'Horace.
  --Honteuse passion d'Horace pour Ligurinus.


Les courtisanes, surtout les courtisanes grecques, qui faisaient les
dlices des voluptueux de Rome, n'ont pas eu d'historien ni de
pangyriste, comme celles dont la Grce avait reconnu l'ascendant
politique, philosophique et littraire, en leur dcernant une espce de
culte d'enthousiasme et d'admiration. Les Romains, nous l'avons dj
dit, taient plus grossiers, plus matriels, plus sensuels aussi que
les Grecs du sicle de Pricls et d'Aspasie; ce qu'ils demandaient aux
femmes de plaisir,  ces trangres dont ils savaient  peine la langue,
ce n'tait pas une conversation brillante, solide, profonde,
spirituelle, un cho des leons de l'acadmie d'Athnes, une
rminiscence de l'ge d'or des htaires; non, ils ne cherchaient, ils
n'apprciaient que des jouissances moins idales et ils comptaient
seulement, au rang des auxiliaires de l'amour physique, la bonne chre,
les parfums, le chant, la musique, la danse et la pantomime. Ils
n'accordaient, d'ailleurs, aucune influence hors du _triclinium_ et du
_cubile_ (salle  manger et chambre  coucher) aux compagnes ordinaires
de leurs orgies et de leurs dbauches. La vie des courtisanes n'tait
donc jamais publique, et tout ce qu'elle avait d'intime transpirait 
peine dans la socit des jeunes libertins. Sans doute, cette socit,
tout occupe de ses plaisirs, comprenait des potes et des crivains qui
auraient pu consacrer leur prose ou leurs vers  la biographie des
courtisanes avec lesquelles ils vivaient en si bonne intelligence; mais
ce sujet lubrique leur semblait indigne de passer  la postrit, et, si
chacun d'eux consentait  chanter la matresse qu'il avait prise, en la
rhabilitant, pour ainsi dire, par l'amour, aucun, du moins parmi les
auteurs qui se respectaient, aucun n'et os se faire le pote des
courtisanes  Rome, de mme que les artistes, qui ne refusaient pas de
faire le portrait de ces _prcieuses_ et _fameuses_, eussent rougi de
s'intituler,  l'instar de certains artistes de la Grce, _peintres de
courtisanes_. Si quelques ouvrages, spcialement consacrs  l'histoire
et  l'usage des courtisanes clbres chez les Romains, furent composs
sous la dicte de ces sirnes, et dans le but de les immortaliser, on
peut supposer avec beaucoup de raison que de tels ouvrages n'manaient
pas de plumes distingues et qu'ils doivent avoir t dtruits avec les
_molles libri_ et tous ces crits obscnes que le paganisme n'essaya pas
de disputer aux justes anathmes de la morale vanglique.

Mais, en revanche, les potes, qui taient alors, comme de tout temps,
les commensaux et les amants des courtisanes, se montraient fort
empresss de leur accorder en particulier les hommages qu'ils auraient
eu honte de leur attribuer en gnral; leur amour relevait  leurs yeux
celle qui en tait l'objet: ce n'tait plus ds lors une femme perdue,
note d'infamie par les lois et stigmatise du nom de _meretrix_;
c'tait une femme aime et, comme telle, digne d'gards et de soins
dlicats. De son ct, la courtisane, en se sentant aime, oubliait
parfois elle-mme sa profession et ressentait rellement l'amour qu'elle
avait inspir, dont elle tait fire, et qui lui faisait la seule
rputation honorable  laquelle il lui ft permis de prtendre. Ainsi,
dit M. Walkenaer dans son _Histoire d'Horace_, que nous ne nous
lasserons pas de citer avec autant de confiance que les sources
originales; ainsi, malgr les prceptes donns aux jeunes filles
destines  la profession de courtisane par celles qui les levaient
pour cette profession, elles n'taient pas moins susceptibles d'un
vritable amour. C'est donc dans les recueils des potes classiques,
c'est donc dans les posies adresses par eux  des courtisanes, qu'il
faut retrouver les lments de l'histoire de ces coryphes de la
Prostitution romaine. Horace, Catulle, Tibulle, Properce et Martial nous
fournissent les seuls documents qui puissent nous servir  dresser un
inventaire trs-sommaire et trs-incomplet des courtisanes qui eurent
les honneurs de la vogue depuis l'lvation d'Auguste  l'empire
jusqu'au rgne de Trajan. (41 ans avant J.-C.--100 ans aprs J.-C.) Ces
courtisanes, que nous nommerons les Muses des potes rotiques,
appartenaient la plupart  la classe des _famos_ o leur esprit, leur
beaut et leur adresse leur avaient donn droit de cit; mais, en
vieillissant, elles retombaient la plupart dans la foule obscure des
mrtrices de bas tage, et quelques-unes, aprs avoir vu des consuls,
des prteurs, des gnraux d'arme s'asseoir  leur table et se disputer
des faveurs qu'ils payaient  des prix fabuleux, aprs avoir t
entoures de clients, d'esclaves, de lnons et de potes, aprs avoir
habit un palais et dpens, en festins, en prodigalits de tout genre,
l'or de plusieurs provinces conquises, arrivaient par degrs  un tel
abandon,  une telle misre, qu'on les retrouvait le soir, couvertes
d'un vieux centon ou manteau bariol, errant avec les louves du
Summoenium et offrant au passant inconnu les infmes services de leur
main ou de leur bouche. Ces honteux exemples de la dcadence des
courtisanes n'excitaient pas mme la piti de leurs anciens adulateurs,
et ceux-l qui les avaient le plus aimes se dtournaient avec horreur,
comme nous l'apprend Catulle, qui rencontra de la sorte, dans l'opprobre
de la Prostitution, une des matresses qu'il avait chantes au milieu
des splendeurs de la vie galante.

Nous passerons d'abord en revue les amours d'Horace, pour connatre les
grandes courtisanes de son temps; car Horace, sage et prudent jusque
dans les choses du plaisir, ne faisait cas que des amours faciles, dans
lesquels son repos ne pouvait pas tre compromis. La terrible loi Julia
contre les adultres n'existait pas encore; mais la jurisprudence
romaine, quoique tombe en dsutude sur ce point dlicat, ne laissait
pas moins des armes terribles dans les mains d'un mari tromp, ou d'un
pre, ou d'un frre, outrags par la conduite dissolue d'une fille ou
d'une soeur. Horace savait qu'on n'tait pas impunment amoureux d'une
matrone, et qu'un amant surpris en adultre courait risque d'tre puni
sur le thtre mme de son crime, soit que le mari se contentt de
couper le nez et les oreilles du coupable, soit que celui-ci y perdt
son caractre d'homme et ft priv des attributs de la virilit, soit
enfin qu'il prt gorg en prsence de sa complice. Horace, dans la
satire 2e du livre I,  l'occasion de Cupiennius, qui tait fort curieux
de l'amour des matrones (_mirator cunni Cupiennius albi_), numre les
victimes que cet amour avait faits, et dont le plaisir fut tristement
interrompu (_multo corrupta dolore voluptas_): L'un s'est prcipit du
haut d'un toit, l'autre est mort sous les verges; celui-ci, en fuyant,
est tomb parmi une bande de voleurs; celui-ci a rachet sa peau avec
ses cus; tel autre a t souill de l'urine de vils esclaves; bien
plus, il est advenu que le fer a tranch les parties viriles d'un de ces
paillards (_quia etiam illud accidit ut cuidam testes caudamque salacem
demeteret ferrum_). Horace rpte donc le serment que faisait souvent
Salluste: Moi, je ne touche jamais une matrone (_matronam nullam ego
tango_); mais il n'imitait pas les folies de Salluste, qui se ruinait
pour des affranchies; il n'imitait pas davantage Marsus, qui dissipa
son patrimoine et vendit jusqu' sa maison pour entretenir une danseuse
nomme Origo: Je n'ai jamais eu affaire aux femmes des autres, disait
Marsus  Horace. --Non, reprenait le pote, mais vous avez eu affaire
aux baladines, aux prostitues (_meretricibus_) qui ruinent la
rputation encore plus que la bourse.

Cependant, Horace ne ddaignait pas, pour son propre compte, les
courtisanes et les danseuses; mais il mnageait avec elles sa bourse et
sa sant. Il conservait l'usage de sa raison dans tous les drglements
de ses sens, et il tait toujours assez matre de lui-mme pour ne pas
se livrer  la merci d'une femme, en ft-il passionnment pris. Dans
ses passions les plus vives, partisan qu'il tait de la philosophie
picurienne, il suivait avant tout les inspirations de la volupt, et il
vitait soigneusement tout ce qui pouvait tre un embarras, une gne, un
ennui. Voil pourquoi, sans parler des honteuses dbauches que les
moeurs romaines autorisaient dans un ordre de plaisirs contraire  la
nature, il ne concentrait pas son affection sur un seul objet, mais il
la partageait d'ordinaire entre plusieurs amies qui taient
successivement ou simultanment ses matresses. Voil pourquoi, 
examiner la question avec une froide impartialit, il prfrait,  la
dangereuse promiscuit des galanteries matronales, la tranquille
possession des matresses mercenaires: Pour ne pas s'en repentir,
disait-il  un desservant idoltre des grandes dames, cesse de
pourchasser les matrones, car il y a dans ce travail plus de mal 
gagner que de profit  recueillir. Une matrone, si vous le permettez,
Cerinthus, malgr ses cames et ses meraudes, n'a pas d'ailleurs la
cuisse plus polie ni la jambe mieux faite; souvent mme, on rencontre
mieux chez une courtisane (_atque etiam melius perspe togat est_).
Ajoute encore que la marchandise de celle-ci n'est point farde: tout ce
qu'elle veut vendre, elle le montre  dcouvert; ce qu'elle a de beau,
elle ne s'en vante point, elle l'tale; elle avoue d'avance ce qu'elle
cache de dfectueux. C'est l'usage des cochers qui achtent des chevaux,
de les soumettre  une inspection gnrale... Chez une matrone, sauf le
visage, vous ne pouvez rien voir; le reste, si ce n'est chez Catia, est
cach jusqu' ce que la robe soit te. Si vous visez  ce fruit dfendu
qu'environnent tant de retranchements (et c'est l ce qui vous rend
fou), mille choses alors vous font obstacle: gardiens, litire,
coiffeurs, parasites, et cette stole qui descend jusqu'aux talons, et ce
manteau qui l'enveloppe par-dessus, ce sont autant de barrires qui ne
laissent point approcher du but.

Horace, dans cette satire o il se rvle avec ses gots comme avec ses
habitudes, compare ensuite  cette matrone si bien garde une courtisane
qui se livre elle-mme avant qu'on l'attaque: Avec elle, dit-il, rien
n'est obstacle; la gaze vous la laisse voir comme si elle tait nue;
vous pouvez presque la mesurer de l'oeil dans ses parties les plus
secrtes; elle n'a donc pas la jambe mal faite et le pied ignoble?
Aimeriez-vous mieux qu'on vous tendt un pige et qu'on vous arracht le
prix de la marchandise, avant de vous l'avoir montre? Puis, Horace
avoue qu'il n'a pas de patience quand le feu du dsir circule dans ses
veines (_tument tibi quum inguina_), et qu'il s'adresse alors  la
premire servante, au premier enfant, qui peut lui venir en aide:
J'aime, dit-il franchement, des amours faciles et commodes (_namque
parabilem amo Venerem facilemque_). Celle qui nous dit: Tout 
l'heure... Mais je veux davantage... Attendons que mon mari soit
sorti... je la laisse aux prtres de Cyble, comme dit Philon. Il
prendra celle qui ne se tient pas  si haut prix et qui ne se fait point
attendre lorsqu'on lui ordonne de venir. Qu'elle soit belle, bien faite,
soigne, mais non pas jusqu' vouloir paratre plus blanche ou plus
grande que la nature ne l'a faite. Celle-l, quand mon flanc droit
presse son flanc gauche, c'est mon Ilie et mon grie; je lui donne le
nom qu'il me plat. Et je ne crains pas, lorsque je fais l'amour (_dum
futuo_), que le mari revienne de la campagne, que la porte se brise en
clats, que le chien aboie, que la maison s'branle du haut en bas, que
la femme toute ple saute hors du lit, qu'elle s'accuse d'tre bien
malheureuse, qu'elle ait peur pour ses membres ou pour sa dot, et que
moi-mme je tremble aussi pour mon compte; car, en pareil cas, il faut
fuir, les pieds nus et les vtements en dsordre, sinon gare  vos cus,
 vos fesses et  votre rputation!... Malheureux qui est pris! Je m'en
rapporte  Fabius. Horace, dans son aimable picurisme, connaissait le
plaisir plutt que l'amour.

Sa premire matresse, celle du moins qu'il clbra la premire dans ses
posies, se nommait Nra. Il l'aimait, ou plutt il l'entretint pendant
plus d'une anne, sous le consulat de Plancus, l'an de Rome 714. Il
avait,  cette poque, vingt-cinq ans, et il ne s'tait pas encore fait
un nom parmi les potes; il tait donc trop pauvre pour payer bien cher
les faveurs de cette chanteuse, qui sans doute n'avait pas la vogue
qu'elle obtint plus tard dans les comessations. Une nuit, elle enlaa
dans ses bras son jeune amant et pronona ce serment, dont la lune fut
le tmoin muet: Tant que le loup poursuivra l'agneau; tant qu'Orion, la
terreur des matelots, soulvera les mers agites par la tempte; tant
que le zphyr caressera la longue chevelure d'Apollon, je te rendrai
amour pour amour! Mais le serment fut bientt oubli, et Nre prodigua
ses nuits  un amant plus riche qui les payait mieux. Elle ne voulait
cependant pas se brouiller avec Horace, qui rompit tout commerce avec
elle, en se disant: Oui, s'il y a quelque chose d'un homme dans Flaccus
(_si quid in Flacco viri est_), je chercherai un amour qui rponde au
mien! Il se dtacha donc de l'infidle Nre, et il prdit  son
heureux rival que lui-mme serait abandonn  son tour, possdt-il de
nombreux troupeaux et de vastes domaines, ft-il plus beau que Nire, et
ft-il rouler le Pactole chez sa matresse. Celle-ci se distingua depuis
dans son mtier de chanteuse, et lorsque Horace dut  ses posies
l'amiti de Mcne et les bienfaits d'Auguste, il se souvint de Nre,
et il l'envoya souvent chercher pour chanter dans les festins qu'il
donnait  ses amis: Va, jeune esclave, dit-il dans une ode sur le
retour de l'empereur aprs la guerre d'Espagne, apporte-nous des
parfums, des couronnes et une amphore contemporaine de la guerre des
Marses, s'il en est chapp une aux bandes de Spartacus. Dis  la
chanteuse Nre, qu'elle se hte de nouer ses cheveux parfums de
myrrhe. Si son maudit portier tarde  t'ouvrir la porte, reviens sans
elle. L'ge qui blanchit ma tte a teint mes ardeurs, qui nagure
redoutaient peu les querelles et les luttes; j'aurais t moins patient
dans ma chaude jeunesse, sous le consulat de Plancus! Il avait aim
Nre plus qu'il n'aima ses autres matresses; car il voulut se venger
d'elle, en lui montrant ce qu'elle avait perdu par son infidlit.

A l'poque o Horace entra dans le monde, dit M. Walkenaer dans
l'Histoire de son pote favori, il y avait  Rome trois courtisanes
renommes parmi toutes celles de leur profession; c'taient Origo,
Lycoris et Arbuscula. Malheureusement, les anciens scoliastes ne nous
en apprennent pas davantage  l'gard de ces trois _famos_, qu'ils se
contentent de nommer, et Horace, qui ne parat pas avoir eu de rapports
particuliers avec elles, raconte seulement que la premire avait rduit
 la pauvret l'opulent Marsus. Il affecte aussi de rapprocher de cette
courtisane avide et prodigue une patricienne, nomme Catia, connue par
ses dbauches et par l'affectation qu'elle mettait  relever indcemment
le bas de sa robe, lorsqu'elle se promenait sur la voie Sacre. Cette
Catia, qui ne rougissait pas de rivaliser en public avec les
courtisanes, fut un jour surprise en adultre dans le temple de Vnus
Thatine, prs du thtre de Pompe, et la populace la poursuivit 
coups de pierres. Son adultre, suivant le scoliaste Porphyrion, sortait
de l'ordinaire; car elle avait t trouve se livrant  la fois 
Valrius, tribun du peuple, et  un rustre sicilien (_Valerio ac siculo
colono_); d'autres scoliastes ne lui donnent pourtant qu'un seul
complice dans ce flagrant dlit. La msaventure de Catia servit encore 
confirmer les ides d'Horace sur la prfrence qu'il accordait  l'amour
des courtisanes. Il ne drogea qu'une seule fois  ses principes, et il
se laissa sduire par une vieille dbauche, qui appartenait  une
famille illustre, et qui l'avait charm par de faux airs de philosophe
et de savante. Il et volontiers born sa liaison avec cette stocienne
 un commerce purement littraire; mais il ne se soumit pas longtemps
aux exigences amoureuses qu'il ne se sentait pas le courage de
satisfaire. Il s'tait d'ailleurs attach  une belle courtisane, nomme
Inachia, et il aurait eu honte de lui opposer une indigne rivale.
Celle-ci s'irrita de se voir nglige d'abord, bientt dlaisse, puis
dteste et repousse; elle essaya sans doute de se venger d'Horace, en
chagrinant Inachia, et Horace prit fait et cause pour sa matresse, 
laquelle il sacrifia sans regret et sans piti l'odieuse libertine qui
le tenait comme une proie. Deux horribles pigrammes, qu'il avait
faites contre elle, coururent dans Rome et la firent montrer au doigt
par tout le monde: Tu me demandes, ruine sculaire, lui disait-il dans
la premire de ces deux pices, ce qui amollit ma vigueur, toi dont les
dents sont noires, dont le front est labour de rides, et dont le hideux
anus bille entre tes fesses dcharnes comme celui d'une vache qui a la
diarrhe? Sans doute que ta poitrine, ta gorge putride et semblable aux
mamelles d'une jument, sans doute que ton ventre flasque et tes cuisses
grles plantes sur des jambes hydropiques, devaient exciter mes
dsirs!... Mais qu'il te suffise d'tre opulente; qu'on porte  tes
funrailles les images triomphales de tes aeux; qu'il n'y ait pas une
femme qui se pavane charge de plus grosses perles que les tiennes...
Quoi! parce que des livres de philosophie sont tals sur tes coussins
de soie, crois-tu que c'est cela qui empche mes nerfs de se roidir, mes
nerfs assez peu soucieux des lettres, et qui fait languir mes amours
(_fascinum_)? Va, tu as beau me provoquer  te satisfaire (_ut superbe
provoces ab inguine_); il faut que ta bouche me vienne en aide (_ore ad
laborandum est tibi_). Dans sa seconde ode, Horace fait un tableau
encore plus hideux de cette impudique: Que demandes-tu,  femme digne
d'tre accouple  de noirs lphants? Pourquoi m'envoies-tu des
prsents, des lettres,  moi qui ne suis pas un gars vigoureux, et dont
l'odorat n'est point mouss?... Car, pour flairer un polype ou le bouc
immonde qui se cache sous tes aisselles velues, j'ai le nez plus fin que
celui du chien de chasse qui sent le gte du sanglier. Quelle sueur et
quels miasmes infects s'exhalent de tous ses membres fltris,
lorsqu'elle s'efforce d'assouvir une fureur insatiable que trahit son
amant puis (_pene soluto_), lorsque sa face est dgotante de craie
humide et de fard prpar avec les excrments du crocodile, lorsque,
dans ses emportements lubriques, elle brise sa couche et les courtines
de son lit! Il n'en fallut pas moins, pour qu'Horace se dlivrt des
jalousies et des poursuites de la femme aux lphants (_mulier nigris
dignissima barris_).

Malheureusement, on ne connat que le nom de cette Inachia, qu'Horace
proclamait, trois fois en une nuit, la desse du plaisir (_Inachiam ter
nocte potes!_ s'criait avec envie l'indigne rivale d'Inachia); mais,
presque dans le mme temps, Horace s'tait li avec une autre courtisane
qui ne le cdait pas en beaut  Inachia et qui pourtant se donnait
gratis  son pote. Horace la nomme, pour cette raison probablement, la
_bonne_ Cinara. Ce n'tait pas le moyen de la garder longtemps, et
bientt Cinara se mit en qute d'un amant plus prodigue. Elle n'eut pas
de peine  le trouver, et Horace, inconsolable, ne put l'oublier qu'en
se jetant dans les fumes de Bacchus. Cette courtisane dsintresse eut
la maladresse de devenir mre. Le pote Properce, qui tait auprs
d'elle pendant les douleurs de l'enfantement, lui conseilla de faire un
voeu  Junon, et aussitt, sous les auspices de cette desse
compatissante, Cinara fut dlivre. Ce voeu, fait  Junon, semble
motiver l'opinion des scoliastes, qui veulent que Cinara soit morte en
couches. Horace la regretta toute sa vie,  travers tous les amours qui
succdrent  celui qu'il se rappelait sans cesse. Cinara, la bonne
Cinara, se rattachait, dans les souvenirs de jeunesse d'Horace,  ses
plus douces illusions; Cinara l'avait aim pour lui-mme, sans intrt
et sans rcompense: Je ne suis plus ce que j'tais sous le rgne de la
bonne Cinara! disait-il tristement, en approchant de la cinquantaine.
Gratidie, qui remplaa Cinara, n'tait pas faite pour la condamner 
l'oubli: Gratidie avait t belle et courtise comme elle; mais les
annes, en dispersant la foule de ses adorateurs, lui avaient conseill
de joindre  son mtier de courtisane une industrie plus sre et moins
changeante. Gratidie tait parfumeuse et _saga_, ou magicienne: elle
vendait des philtres, elle en fabriquait aussi, et les commentateurs
d'Horace ont prtendu qu'elle avait essay le pouvoir de ses
aphrodisiaques sur cet amant, qu'elle croyait par l s'attacher
davantage et d'une manire plus invincible. Mais Horace, au contraire,
ne tarda pas  secouer un joug que les conjurations et les breuvages de
la magicienne n'avaient pas russi  lui rendre agrable et lger. Le
pote eut horreur des oeuvres tnbreuses dont son commerce avec une
_saga_ l'avait fait complice; il craignit aussi pour sa sant, que des
stimulants trop nergiques pouvaient compromettre, et il se spara
violemment de Gratidie. Celle-ci employa son art magique pour le
retenir, pour le ramener; tout fut inutile, et Horace, averti des
relations libidineuses que Gratidie entretenait secrtement avec un
vieux dbauch nomm Varus, s'autorisa de ce prtexte pour rompre avec
clat. Gratidie se plaignit alors hautement, l'accusa d'ingratitude, et
le menaa de terribles reprsailles. Horace savait ce dont elle tait
capable; il n'attendit donc pas une vengeance qui pouvait le frapper par
un empoisonnement plutt que par des malfices: il dnona, dans ses
vers,  l'opinion publique, les pratiques criminelles de l'art des
_sag_, et il dshonora Gratidie sous le nom transparent de Canidie.
Nous avons cit ailleurs les sinistres rvlations que fit Horace au
sujet des mystres du mont Esquilin. Gratidie fut peut-tre force de
s'expliquer et de se justifier devant les magistrats; elle obtint
d'Horace, on ignore par quelle influence et  quel prix, une espce de
rtractation potique dans laquelle perait encore une amre et
injurieuse ironie: Je reconnais avec humilit la puissance de ton art,
disait-il dans cette nouvelle ode destine  paralyser le terrible effet
des deux autres; au nom du royaume de Proserpine, de l'implacable Diane,
je t'en conjure  genoux, pargne-moi, pargne-moi! Trop longtemps j'ai
subi les effets de ta vengeance,  amante chrie des matelots et des
marchands forains! Vois, ma jeunesse a fui!... Tes parfums magiques ont
fait blanchir mes cheveux... Vaincu par mes souffrances, je crois ce que
j'ai ni longtemps.... Oui, tes enchantements pntrent le coeur... Ma
lyre que tu taxes d'imposture, veux-tu qu'elle rsonne pour toi? Eh
bien, tu seras la pudeur, la probit mme!... Non, ta naissance n'a rien
d'abject... non, tu ne vas pas, la nuit, savante magicienne, disperser,
neuf jours aprs la mort, la cendre des misrables... Ton me est
gnreuse et tes mains sont pures! A ce dsaveu forc, Canidie rpond
par des imprcations: Quoi! tu aurais impunment, nouveau pontife,
lanc des foudres sur les sortilges du mont Esquilin et rempli Rome de
mon nom! Tu pourrais, sans prouver mon courroux, divulguer les rites
secrets de Cotytto et te moquer des mystres du libre Amour! Ce passage
prouve videmment que Gratidie, de mme que la plupart des _sag_, se
prtait  d'incroyables dbauches et ne restait pas trangre 
certaines orgies nocturnes qui favorisaient une trange promiscuit des
sexes, comme pour renouveler le culte impur de Cotytto, la Vnus de
Thrace, l'antique desse hermaphrodite de la Syrie. La mort viendra
trop lente  ton gr! s'criait l'infernale Canidie; tu traneras une
vie misrable et odieuse, pour servir de pture  des souffrances
toujours nouvelles... Tantt, dans les accs d'un sombre dsespoir, tu
voudras te prcipiter du haut d'une tour ou t'enfoncer un poignard dans
le coeur; tantt, mais en vain, tu entoureras ton cou du lacet funeste.
Triomphante, je m'lancerai de terre et tu me sentiras bondir sur tes
paules.

Horace avait besoin de respirer, aprs un pareil amour, n au milieu des
potions rotiques et sous l'empire des invocations magiques: il ne
pardonnait pas toutefois  Canidie, car il dcocha depuis plus d'un
trait acr contre elle, et il put se rjouir d'avoir fait du surnom
qu'il lui donnait le pseudonyme d'empoisonneuse: Canidie a-t-elle donc
prpar cet horrible mets? disait-il longtemps aprs, en faisant la
critique de l'ail. Horace tait excessivement sensible aux mauvaises
odeurs qui agissaient sur son systme nerveux; il prit ainsi en aversion
une fort belle courtisane nomme Hagna, qui puait du nez et n'en tait
pas moins idoltre de son amant Balbinus. Nous passerons sous silence
les nombreuses distractions qu'Horace allait chercher dans les domaines
de Vnus masculine, et nous laisserons sur le compte de la dpravation
romaine les continuelles infidlits qu'il faisait  son Bathylle, en se
couronnant de roses et en buvant du ccube ou du falerne. Horace n'tait
pas plus moral que son sicle, et s'il aima prodigieusement les femmes,
il n'aima pas moins les garons, qu'il leur prfrait mme souvent: La
beaut, partout o il la rencontrait, dit le savant M. Walkenaer,
faisait sur lui une impression vive et brlante; elle absorbait ses
penses, troublait son sommeil, enflammait ses dsirs; il saisissait
toutes les occasions de les satisfaire, sans tre arrt par des
scrupules et des considrations qui n'avaient aucune force dans les
moeurs de son temps. Dans une de ses podes, adresse  Pettius, il
reconnat que l'amour s'acharne sans cesse aprs lui et l'enflamme pour
les adolescents et les jeunes filles: Maintenant, c'est Lysiscus que
j'aime, dit-il avec passion, Lysiscus plus beau et plus voluptueux
qu'une femme. Ni les reproches de mes amis, ni les ddains de cet
adolescent ne sauraient me dtacher de lui; rien, si ce n'est un autre
amour pour une blanche jeune fille ou pour un bel adolescent  la longue
chevelure. Lorsque le pote avouait ainsi sa faiblesse honteuse,
l'hiver avait trois fois dpouill les forts, dit-il dans la mme ode,
depuis que sa raison se trouvait hors des atteintes d'Inachia. Ce fut 
cette poque, dans le cours de sa trentime anne, qu'il devint
perdument amoureux de Lyc: c'tait une courtisane trangre, qui
exerait la Prostitution au profit de son prtendu mari, et qui eut
l'adresse de rsister d'abord aux pressantes sollicitations du pote.

Acron et Porphyrion, qui ont recueilli de prcieux dtails sur tous les
personnages nomms dans les posies d'Horace, ne nous font pas connatre
le vritable nom de cette Lyc, que le pote aima entre toutes ses
matresses; ils nous apprennent seulement qu'elle tait d'origine
tyrrhnienne, c'est--dire qu'elle avait pris naissance dans l'trurie,
o la population entire, si l'on s'en rapporte au tmoignage de
l'historien Thopompe, s'adonnait avec fureur  la dbauche la plus
effrne. Plaute fait entendre que les moeurs de ce pays n'avaient pas
beaucoup chang de son temps, lorsqu'il met ces paroles dans la bouche
d'un personnage de sa _Cistellaria_: Vous ne serez point contrainte
d'amasser une dot, comme les femmes de Toscane, en trafiquant
indignement de vos attraits. Lyc suivait donc les principes de sa
patrie, quand elle se vendait au plus offrant et que ses richesses,
honteusement acquises, lui permettaient de s'entourer des dehors d'une
femme honnte, de simuler un mariage et d'augmenter par l le prix de
ses complaisances. Horace y fut tromp comme tout le monde; il crut
avoir affaire  une vertu, et, malgr ses rpugnances  l'gard de
l'adultre, il se relcha de ce rigorisme jusqu' venir la nuit
suspendre des couronnes  la porte de l'astucieuse courtisane, qui ferma
d'abord les yeux et les oreilles. Il s'enhardit par degrs et alla
heurter  cette porte inexorable, qui s'ouvrait pour d'autres que pour
lui et que les prsents seuls avaient le privilge de rendre accessible.
Ce fut par une ode qu'il se fit recommander  la svrit feinte de la
belle trurienne, qui n'tait pas en puissance de mari, mais qui avait
auprs d'elle un lnon affid. Cette ode, compose dans un genre que les
Grecs nommaient _paraclausithyron_, tait un chant qu'on excutait en
musique devant la porte close d'une cruelle: Quand tu vivrais sous les
lois d'un poux barbare, aux sources lointaines du Tanas, dit le pote
amoureux, Lyc, tu gmirais de me voir, en butte aux aquilons, tendu
devant ta porte! coute comme cette porte est battue par les vents,
comme les arbres de tes jardins gmissent et font gmir les toits de ta
maison! Vois comme la neige qui couvre la terre se durcit sous un ciel
pur et glacial! Abaisse ta fiert hostile  Vnus!... Tu ne verras pas
toujours un amant expos, sur le seuil de ta demeure, aux intempries
des saisons.

Horace ignorait certainement que Lyc ft une courtisane, quand il lui
montrait, pour la flchir, son mari dans les bras d'une concubine
thessalienne nomme Piria; quand il lui disait que son pre, originaire
de Tyrrhne, n'avait pu engendrer une Pnlope rebelle  l'amour; quand
il avait recours  la prire et aux larmes pour suppler  l'inutilit
de ses dons. Mais bientt on n'eut plus rien  lui refuser, ds qu'il
accorda ce qu'on lui demandait; il tait gnreux; il fut aussi heureux
qu'on pouvait le faire, et il resta quelque temps l'amant en titre de
Lyc, qui ne le congdia que pour donner sa place  un plus jeune et 
un plus riche. Il ne se consola pas aisment d'avoir t quitt, et il
chercha en vain  renouer une liaison qu'il avait rompue  contre-coeur.
Son ressentiment contre Lyc se fit jour avec clat, quand la beaut de
cette courtisane se ressentit de l'usage immodr que la libertine en
avait fait: Les dieux, Lyc, ont entendu mes voeux! s'cria-t-il avec
une joie qui ne prouve pas que son amour ft alors teint. Oui, Lyc,
mes voeux s'accomplissent. Te voil vieille, et tu veux encore paratre
jeune, et d'une voix chevrotante, quand tu as bu, tu sollicites Cupidon,
qui te fuit: il repose sur les joues fraches de la belle Chias, qui
sait si bien chanter; il ddaigne en son vol les chnes arides; il
s'loigne de toi, parce que tes dents jaunies, tes rides, tes cheveux
blancs, lui font peur. Ni la pourpre de Cos, ni les pierres prcieuses
ne te rendront ces annes, que le temps rapide a comme ensevelies dans
l'histoire du pass. O sont, hlas! ta beaut, ta fracheur, tes grces
dcentes? Ce visage radieux, qui galait presque celui de Cinara et que
les arts avaient cent fois reproduit, qu'en reste-t-il maintenant? Que
reste-t-il de celle en qui tout respirait l'amour et qui m'avait ravi 
moi-mme? Mais les destins donnrent de courtes annes  Cinara, et ils
te laissrent vivre autant que la corneille centenaire, pour que
l'ardente jeunesse puisse voir, non sans rire, un flambeau qui tombe en
cendre. Il y a dans cette pice le dpit et le regret d'un amant
dlaiss, et l'on ne peut trop taxer d'hyperbole un portrait si
diffrent de celui qu'Horace avait peint avec enthousiasme peu d'annes
auparavant. Les femmes, et surtout les courtisanes, il est vrai, chez
les Romains, n'taient pas longtemps jeunes: le climat chaud, les bains
multiplis, les cosmtiques et les aphrodisiaques, les festins et les
excs en tout genre ne tardaient pas  fltrir la premire fleur d'un
printemps qui touchait  l'hiver et qui emportait avec lui les plaisirs
de l'amour. La vieillesse des femmes commenait  trente ans, et, si le
feu des passions rotiques couvait encore sous la cruse et sous le
fard, il fallait recourir, pour l'apaiser, aux eunuques, aux _spadones_,
aux gladiateurs, aux esclaves, ou bien aux secrtes et honteuses
compensations du _fascinum_.

Dans le temps mme qu'Horace tait possesseur des charmes de Lyc, il ne
se dfendit pas des sductions d'une autre enchanteresse, et il donna
l'exemple de l'inconstance  sa nouvelle matresse en traversant pour
ainsi dire le lit de Pyrrha: il ne l'aimait pas, il n'en tait pas
jaloux, car un jour il la surprit, dans une grotte o elle tait couche
sur les roses, dans les bras d'un bel adolescent  la chevelure
parfume. Il ne troubla pas les baisers de ces deux amants, qui ne
souponnaient pas sa prsence; il se contenta de les admirer, tous deux
enivrs d'amour et ptulants d'ardeur. Il se dlecta  ce spectacle
voluptueux, et il se retira sans bruit, avant que l'heureux couple ft
en tat de le voir et de l'entendre. Mais, le lendemain, il envoya une
ode d'adieu  Pyrrha, pour lui notifier ce dont il avait t tmoin et
ce qui l'avait guri d'un amour si mal partag: Malheur  ceux pour qui
tu brilles comme une mer qu'ils n'ont pas affronte! Quant  moi, le
tableau votif que j'attache aux parois du temple de l'Amour tmoignera
que j'ai dpos mes vtements humides, aprs mon naufrage! Les
naufrags suspendaient dans le temple de Neptune un tableau votif
rappelant le danger auquel ils avaient chapp: Horace faisait allusion
 cet usage, lorsqu'il remerciait le dieu des amants de l'avoir sauv au
milieu d'une tourmente de jalousie et d'infidlit. Il est remarquable
que le pote, qui ne se piquait jamais de constance pour son propre
compte, ne souffrait pas de la part d'une matresse la moindre perfidie,
et pourtant toutes ses matresses taient des courtisanes! On doit
attribuer  une vanit excessive plutt qu' une dlicatesse de moeurs
cette intolrance qui contrastait avec ses doctrines picuriennes. La
seule fois peut-tre o il ne fut pas jaloux et o il se prta mme  un
partage, c'est quand son ami Aristius Fuscus jeta les yeux sur une
affranchie, nomme Lalag, avec laquelle il se reposait, des plaisirs de
Rome et des courtisanes, dans sa villa de la Sabine. Cette Lalag
sortait  peine de l'enfance, et, ne sachant comment rsister aux
poursuites de Fuscus, elle prtexta son ge, et se dfendit ainsi de lui
cder immdiatement; mais Horace, sacrifiant l'amour  l'amiti, prit
lui-mme les intrts de son ami, en l'invitant  patienter quelque
temps, jusqu' ce qu'il et triomph des refus de Lalag: Ne cueille
pas la grappe encore verte, lui disait-il; attends: l'automne va la
mrir et nuancer de sa couleur de pourpre le noir raisin; bientt Lalag
te cherchera d'elle-mme, car le temps court malgr nous et lui apporte
les annes qu'il te ravit dans sa fuite; bientt, d'un oeil moins
timide, elle provoquera l'amour, plus chrie que ne furent jamais
Chloris et la coquette Pholo; elle montrera ses blanches paules et
rayonnera comme la lune au sein des mers. En attendant, il clbrait
dans ses vers voluptueux les charmes enfantins de Lalag, et il
parcourait la fort de Sabine en apprenant le nom de Lalag  tous les
chos. Il fut sans doute tromp par cette affranchie, comme il le fut
presque en mme temps par une autre, nomme Barine, moins enfant et
aussi charmante que Lalag. Selon les scoliastes, Barine se nommait
Julia Varina, parce qu'elle tait une des affranchies de la famille
Julia. Horace eut encore la monomanie de faire de cette courtisane une
amante fidle, et il s'aperut presque aussitt que les serments dont
elle l'avait berc n'taient qu'un moyen de tirer de lui plus de
prsents: Barine, lui crivit-il, je te croirais, si un seul de tes
parjures et t suivi d'un chtiment; si une seule de tes dents en ft
devenue moins blanche; si seulement un de tes ongles en et t dform;
mais, perfide,  peine as-tu, par des serments trompeurs, engag de
nouveau ta foi, que tu n'en parais que plus belle, que tu te montres
avec encore plus d'orgueil  cette jeunesse qui t'adore! Oui, Barine,
tu peux, avec de dcevantes paroles, prendre  tmoin les ondes de la
mer, les astres silencieux de la nuit, les dieux inaccessibles au froid
de la mort. Vnus rira de tes sacrilges; les nymphes indulgentes et le
cruel Cupidon, aiguisant sans cesse ses ardentes flches, en riront. Il
n'est que trop vrai, tous ces adolescents ne grandissent que pour
t'assurer de nouveaux esclaves. Ceux que tu retiens dans le servage te
reprochent tes trahisons et ne peuvent se rsoudre  s'loigner du foyer
d'une matresse impie!

Horace,  cette poque, g de trente-huit ans (27 ans avant J.-C.), se
livrait  toute la fougue de son temprament; il cherchait une matresse
fidle et il n'en trouvait pas, faute de la prcher d'exemple; il se
retirait souvent dans une de ses maisons de campagne,  Proeneste ou 
Ustica, et il emmenait avec lui, pour passer le temps, quelque belle
affranchie, qui se lassait bientt de cette espce de servitude et qui
le quittait pour retourner  Rome. Comme il allait partir pour Ustica,
son domaine de la Sabine, il rencontra sur la voie Sacre une jeune
femme, portant la toge et coiffe d'une perruque blonde: elle tait
d'une beaut si merveilleuse, que tous les regards la suivaient avec
admiration, mais cette beaut se trouvait encore releve par celle d'une
compagne plus ge qu'elle, quoique non moins resplendissante
d'attraits. La ressemblance de ces deux courtisanes, qui ne diffraient
que par l'ge, prouvait suffisamment que l'une tait la fille de
l'autre. Horace fut merveill et il se sentit sur-le-champ pris de
toutes deux  la fois; mais quand il sut que la mre avait pour amie
cette parfumeuse Gratidie,  laquelle il avait fait une si triste
clbrit, il rsolut de ne s'occuper que de la fille, nomme Tyndaris,
chanteuse de son mtier, entretenue par un certain Cyrus, jaloux et
colre, qui la battait. Il envoya cette dclaration d'amour  Tyndaris:
Les dieux me protgent, les dieux aiment mon encens et mes vers. Viens
auprs de moi, et l'Abondance te versera de sa corne fconde tous les
trsors des champs. L, dans une valle solitaire,  l'abri des feux de
la canicule, tu chanteras sur la lyre d'Anacron la fidle Pnlope, la
trompeuse Circ, et leur amour inquiet pour le mme hros. L, sous
l'ombrage, tu videras sans pril une coupe de Lesbos, et les combats de
Bacchus ne finiront pas comme ceux de Mars; tu n'auras plus  craindre,
qu'un amant colre et jaloux, abusant de ta faiblesse, ose porter sur
toi des mains brutales, arracher les fleurs de ta chevelure et dchirer
ton voile innocent. La chanteuse, en recevant cette ode, alla consulter
sa mre, qui lui raconta l'indigne conduite du pote  l'gard de
Gratidie, et qui lui conseilla de ne pas s'exposer  de pareils
traitements. Tyndaris rpondit donc  Horace qu'elle ne pouvait, sans
offenser sa mre, accepter les hommages de l'injurieux accusateur de
Gratidie. Alors, Horace essaya par la flatterie de mettre dans son
parti la mre de Tyndaris,  laquelle il crivit: O toi, d'une mre si
belle, fille plus belle encore, je t'abandonne mes coupables ambes;
ordonne, et qu'ils soient consums par la flamme ou ensevelis dans les
flots... Apaise ton me irrite. Moi aussi, au temps heureux de ma
jeunesse, je connus le ressentiment, et je fus entran, dans mon
dlire,  de sanglants ambes. Aujourd'hui je veux faire succder la
paix  la guerre: ces vers insultants, je les dsavoue, mais rends-moi
ton coeur et deviens ma matresse! Tyndaris se laissa toucher et
rconcilia Horace avec la vieille Gratidie, en faisant elle-mme les
frais du raccommodement.

C'est aprs Tyndaris, que Lydie inspira au pote volage une des passions
les plus vives qu'il et encore ressenties. Lydie tait prise d'un tout
jeune homme, qu'elle dtournait des exercices gymnastiques et des
laborieux travaux de son ducation patricienne: Horace lui reprocha de
perdre ainsi l'avenir de ce jeune homme, qu'il parvint  remplacer, en
se montrant plus libral que lui. Mais  peine avait-il succd  cet
imberbe Sybaris, que Lydie, aussi capricieuse qu'il pouvait l'tre
jamais, lui donna pour rival un certain Tlphe, qui s'tait empar
d'elle et qui la captivait par les sens. Horace n'tait pas homme 
soutenir une semblable rivalit; il tint bon cependant, et il essaya,
par la persuasion et par la tendresse, de lutter contre un robuste
rival, qui lui dfaisait le soir tous ses projets du matin. Sa posie la
plus amoureuse tait sans force vis--vis des faits et gestes de ce
copieux amant: Ah! Lydie! s'crie-t-il dans une ode charmante, qui
n'mut pas mme cette belle inhumaine: quand tu loues devant moi le
teint de rose, les bras d'ivoire de Tlphe, malheur  toi! mon coeur
s'enflamme et se gonfle de colre. Alors mon esprit se trouble, je
rougis et plis tour  tour; une larme furtive tombe sur ma joue et
trahit les feux secrets dont je suis lentement dvor. O douleur! quand
je vois tes blanches paules honteusement meurtries par lui dans les
fureurs de l'ivresse; quand je vois tes lvres o sa dent cruelle
imprime ses morsures! Non, si tu veux m'couter, ne te fie pas au
barbare, dont les baisers dchirent cette bouche divine o Vnus a
rpandu son plus doux nectar. Heureux, trois fois heureux, ceux qu'unit
un lien indissoluble, que de tristes querelles n'arrachent pas l'un 
l'autre, et que la mort seule vient trop tt sparer! Lydie ddaigna
les prires et les conseils d'Horace: elle ne congdia point l'amant qui
la mordait et qui la meurtrissait de coups, mais elle ferma sa porte 
l'importun conseiller.

Horace ne pouvait rester un seul jour sans matresse. Quoiqu'il aimt
avec plus de frnsie l'infidle qui le chassait, il voulut, par le
nombre de ses distractions galantes, touffer cet amour qui n'en tait
que plus vivace dans son coeur; il fit parade de ses nouvelles
matresses: Lorsqu'un plus digne amour m'appelait, dit-il dans une ode,
j'tais retenu dans les liens chris de Myrtale, l'affranchie Myrtale,
plus emporte que les flots de l'Adriatique quand ils creusent avec rage
les golfes de la Calabre. Mais il ne se consolait pas d'avoir perdu
Lydie. Il revint  Rome, et il apprit avec joie que le brutal Tlphe
avait un successeur, et que Lydie tait entretenue par Calas, fils
d'Ornythus de Thurium; Calas, jeune et beau, ne devait pas craindre de
rival. Horace alla voir Lydie, et elle ne le vit pas sans motion: ils
tombrent dans les bras l'un de l'autre. Le pote a chant sa
rconciliation dans cet admirable dialogue: Tant que j'ai su te plaire
et que nul amant prfr n'entourait de ses bras ton cou d'ivoire, je
vivais plus heureux que le grand roi. --Tant que tu n'as pas brl pour
une autre et que Lydie ne passait point aprs Chlo, Lydie vivait plus
fire, plus glorieuse que la mre de Romulus. --Chlo rgne aujourd'hui
sur moi; j'aime sa voix si douce, marie aux sons de sa lyre; pour elle,
je ne craindrais pas la mort, si les Destins voulaient pargner sa vie.
--Je partage les feux de Calas, fils d'Ornythus de Thurium; pour lui,
je souffrirais mille morts, si les Destins voulaient pargner sa vie.
--Quoi! s'il revenait, le premier amour? s'il ramenait sous le joug nos
coeurs dsunis? si je fuyais la blonde Chlo et que ma porte s'ouvrt
encore  Lydie? --Bien qu'il soit beau comme le jour, et toi plus lger
que la feuille, plus irritable que les flots, c'est avec toi que
j'aimerais vivre, avec toi que j'aimerais mourir!

Les amours des courtisanes taient changeants: Lydie retourna bientt 
Calais, et Horace,  Chlo, tout en regrettant Lydie, tout en
s'affligeant de n'avoir pas su la fixer. La blonde Chlo tait encore
enfant, lorsqu'elle vendit sa fleur au pote, qui la ngligea bientt
pour s'attacher  deux autres matresses plus mres et moins ignorantes,
 Phyllis, affranchie de Xanthias, et  Glycre, l'ancienne amante de
Tibulle. Ce fut dans une singulire circonstance, qu'il eut rvlation
des beauts caches de Phyllis et qu'il se sentit jaloux de les
possder. Un jour, il alla faire visite  un ami, nomm Xanthias, jeune
Grec de Phoce, picurien et voluptueux comme lui; il ne voulut pas
qu'on avertt de sa prsence l'hte aimable qu'il venait voir et qu'on
lui dit tre enferm dans la bibliothque de sa maison, au milieu des
bustes et des portraits de ses anctres; il eut l'ide de le surprendre
et il le surprit, en effet, car il ne le trouva pas la tte penche sur
un livre: Xanthias avait cart tous ses domestiques, pour tre seul
avec une esclave dont il avait fait sa concubine. Horace, arrt sur le
seuil, ne troubla pas un tte--tte dont il observa curieusement les
pisodes et dont il partagea en quelque sorte les plaisirs. Xanthias
s'aperut qu'il avait un tmoin muet de son bonheur, lorsqu'il eut la
conscience de lui-mme et de sa situation; il rougit de honte et chassa
brutalement la belle Phyllis, qui se reprochait tout bas son abandon, et
qui se retira toute confuse devant la colre de son matre. Il y avait
chez les Romains un prjug trs-rpandu et trs-invtr, qui
reprsentait comme dshonorant le commerce intime d'un homme libre avec
une esclave. Xanthias ne se consolait pas d'avoir dvoil son secret
malgr lui, et il coutait  peine les raisonnements d'Horace, qui
cherchait  justifier aux yeux de son ami une faiblesse amoureuse qu'il
et volontiers prise pour son propre compte. Horace fit l'loge le moins
quivoque de la complice de Xanthias, et il laissa celui-ci sous
l'impression d'une sorte de jalousie qui rhabilitait Phyllis. D'aprs
le conseil d'Horace, Xanthias commena par affranchir cette esclave,
pour n'avoir plus  rougir de la rapprocher de lui. Horace lui avait
envoy une ode, dans laquelle il flattait Phyllis, de la manire la plus
dlicate, en la comparant  la blanche Brisis aime d'Achille, 
Tecmesse aime d'Ajax son matre,  la vierge troyenne dont Agamemnon
fut pris aprs la chute de Troie: Ne rougis pas d'aimer ton esclave, 
Xanthias! disait-il; sais-tu si la blonde Phyllis n'a pas de nobles
parents qui seraient l'orgueil de leur gendre? Sans doute, elle pleure
une naissance royale et la rigueur des dieux pnates. Non, celle que tu
as aime n'est pas d'un sang avili; si fidle, si dsintresse, elle
n'a pu natre d'une mre dont elle aurait  rougir. Si je loue ses
bras, son visage et sa jambe faite au tour, mon coeur n'y est pour rien.
Ne va pas souponner un ami dont le temps s'est ht de clore le
huitime lustre. Horace  quarante ans n'tait pas moins curieux qu'
vingt, et ce qu'il avait vu de Phyllis le tourmentait d'une secrte
impatience de revoir  son aise une si charmante fille. Le soin qu'il
prend, dans son ode  Xanthias, de se dire exempt de toute convoitise,
semblerait prouver le contraire, et il est probable que Phyllis lui sut
gr d'avoir contribu  la faire affranchir. Cet affranchissement la
dlivra de Xanthias qu'elle n'aimait pas, et une fois matresse
d'elle-mme, elle s'amouracha de Tlphe, qu'Horace avait eu dj pour
rival. Ce Tlphe ne lui resta pas longtemps attach et il cda la place
 Horace, qui adressa une ode consolatrice  la blonde Phyllis, pour
l'inviter  venir clbrer avec lui dans une de ses villas les ides
d'avril, mois consacr  Vnus Marine: Tlphe, que tu dsires, n'est
pas n pour toi; jeune, voluptueux et riche, une autre s'est empare de
lui et le retient dans un doux esclavage,  l'exemple de Phaton
foudroy et de Bellrophon, que Pgase, impatient du frein d'un mortel,
rejeta sur la terre: cet exemple doit rprimer des esprances trop
ambitieuses. Ne regarde pas au-dessus de toi, et tremblant d'lever trop
haut ton espoir, ne cherche que ton gal. Viens,  mes dernires amours,
car, aprs toi, je ne brlerai pour aucune autre. Apprends des airs que
me rptera ta voix adore: les chants adoucissent les noirs chagrins.
Phyllis tait devenue courtisane, et son talent d'aultride la faisait
distinguer entre les chanteuses qui se louaient dans les festins;
quoique Horace l'appelt ses dernires amours (_meorum finis amorum_),
il lui donna encore plus d'une rivale prfre.

Glycre fut celle qu'il aima davantage; il savait par Tibulle, qui
l'avait aime avant lui, ce qu'elle valait comme amante; il n'eut pas de
rpit qu'il ne remplat auprs d'elle Tibulle ou plutt le jeune
adolescent qui avait succd  Tibulle. Ne sois pas si triste, Albius,
au souvenir des rigueurs de Glycre? crivait-il  son ami Tibulle.
Faut-il soupirer d'ternelles lgies, parce qu'un plus jeune t'a
clips aux yeux de l'infidle? Horace tait assez riche et assez
aimable, pour que Glycre fermt les yeux sur les cheveux gris que lui
cachait une couronne de roses; elle accepta les offrandes et le culte
d'Horace; elle lui donna rendez-vous dans une dlicieuse maison o elle
avait tabli le centre de son empire amoureux; Horace lui envoya ce
billet, au moment o elle faisait sa toilette, au milieu de ses
_ancill_ et de ses _ornatrices_, pour recevoir son nouvel amant: O
Vnus, reine de Gnide et de Paphos, ddaigne le sjour chri de Chypre;
viens dans la brillante demeure de Glycre qui t'appelle avec des flots
d'encens! Amne avec toi le bouillant Amour, les Grces aux ceintures
dnoues, et les Nymphes, et Mercure, et la Jeunesse, qui sans toi n'a
plus de charmes! Cette Glycre avait toutes les qualits d'une
courtisane consomme; elle exera une irrsistible influence sur les
sens d'Horace, qui se livra aux ardeurs de sa passion avec tant
d'emportement, que sa sant en fut altre, et qu'il augmenta par ces
excs l'irritabilit de ses nerfs. Il tombait alors dans des crises
spasmodiques qui l'puisaient encore plus que ses transports amoureux,
et souvent, au sortir des bras de sa matresse, il s'abandonnait aux
sombres rveries d'une espce de maladie noire, que la jalousie avait
produite et qu'elle menaait d'aggraver tous les jours. Mais cette
jalousie lui avait t si souvent funeste dans ses amours, qu'il se
faisait violence pour la cacher et qu'il s'tourdissait au milieu des
festins: Je veux perdre la raison, disait-il  son ancien rival
Tlphe, devenu son ami et son compagnon de table. O sont les fltes de
Brcynthe? Que fait ce hautbois suspendu prs de la lyre muette? Je
hais les mains paresseuses: semez les roses! Que le bruit de nos folies
veille l'insens Lycus et la jeune voisine si mal unie  ce vieil
poux. Ta noire chevelure,  Tlphe, tes yeux doux et brillants comme
l'toile du soir, attirent l'amoureuse Rhod, et moi je languis, je
brle pour ma Glycre... En faisant allusion  la verte jeunesse de
Tlphe, il faisait un triste retour sur ses quarante-trois ans, sur sa
chevelure grisonnante, sur son crne chauve, sur ses yeux bords de
rouge, sur ses rides et sur son teint jauni. Glycre, en courtisane
adroite, vitait pourtant d'voquer ces fcheuses penses, et
quelquefois Horace, assis ou plutt couch  table avec elle, pouvait
croire qu'il n'avait pas plus perdu que son vin en vieillissant. Alors
sa verve de pote s'chauffait, et il redevenait jeune en chantant
Glycre: Le fils de Jupiter et de Sml, les dsirs voluptueux et leur
mre cruelle m'ordonnent de rendre mon coeur aux amours que je croyais
finies pour moi. Je brle pour Glycre! j'aime son teint blouissant et
pur comme un marbre de Paros; j'aime ses charmants caprices et la
vivacit dangereuse de ses regards. Vnus me poursuit et s'attache  moi
tout entire; au lieu de chanter les sauvages tribus de la Scythie et le
cavalier parthe, si redout dans sa fuite, ma lyre n'a plus que des
chants d'amour. Esclaves, posez, sur un autel de vert gazon, la
verveine, l'encens et une coupe de vin: le sang d'une victime dsarmera
la desse. Les commentateurs se sont beaucoup occups de ce sacrifice,
et ils n'ont eu garde de se mettre d'accord sur la desse  qui Horace
voulait l'offrir. C'tait Vnus, selon les uns; c'tait Glycre
divinise, selon les autres. On a beaucoup dbattu un autre point, aussi
difficile  claircir: quelle tait la victime que le pote se proposait
d'immoler (_mactata hostia_)? Le savant Dacier a prtendu que les Grecs
et les Romains ne souillaient jamais de sang les sacrifices offerts 
Vnus. En rponse  cette docte argumentation, le dernier historien
d'Horace a cit un passage de Tacite, d'aprs lequel on ne saurait
contester que les autels de Vnus furent ensanglants comme ceux des
autres dieux et desses: on avait soin seulement que les animaux qu'on
immolait, chvres, gnisses, colombes, ne fussent pas des mles. Le
sacrifice dont il est question dans l'ode d'Horace  Glycre, pourrait
bien tre d'une espce plus rotique, car un amant qui apprhendait les
malfices et qui voulait surtout se garantir du noeud d'impuissance,
brlait de l'encens et de la verveine sur l'autel de ses dieux lares,
versait une patre de vin dans la flamme et transformait ensuite sa
matresse en victime qu'il immolait  Vnus.

Pendant sa liaison avec Glycre, Horace se brouilla impitoyablement avec
plusieurs matresses qu'il avait eues et qui comptaient rester ses
amies. On peut supposer avec raison que ce fut  l'instigation de
Glycre, qu'il ne fit grce ni  Chloris, ni  Pholo, ni  Chlo, ni
mme  sa chre Lydie. Il outragea dans ses vers celles qu'il avait
chantes nagure avec le plus de tendresse. Il est impossible de ne pas
reconnatre la haine de Glycre contre Lydie dans cette ode injurieuse:
Les jeunes dbauchs viennent moins souvent frapper  coups redoubls
tes fentres et troubler ton sommeil; ta porte reste enchane au seuil,
elle qui roulait si facilement sur ses gonds. Dj tu entends de moins
en moins rpter ce refrain: Tandis que je veille dans les longues
nuits, Lydie, tu dors! Bientt, vieille et fltrie, au coin d'une rue
solitaire, tu pleureras  ton tour les ddains des plus vils amants.
Quand de brlants dsirs, quand cette chaleur qui met en rut les
cavales, s'allumeront dans ton coeur ulcr, tu gmiras de voir cette
joyeuse jeunesse, qui se couronne de myrte et de lierre verdoyant, et
qui ddie  l'Hbre glac les couronnes fltries. Horace, qui avait eu
le courage d'insulter Lydie et de la reprsenter _meretrix_ de
carrefour, provoquant les passants au coin des rues; Horace n'eut pas le
moindre remords, en sacrifiant  quelque ressentiment de Glycre la
vieille Chloris et sa fille Pholo, qui tait alors une des _fameuses_ 
la mode: Femme du pauvre Ibicus, mets donc enfin un terme  tes
dbauches et  tes infmes travaux. Quand tu es si proche de la mort,
cesse de jouer au milieu des jeunes filles et de faire ombre  ces
blanches toiles. Ce qui sied assez bien  Pholo ne te sied plus, 
Chloris! Que ta fille, comme une bacchante excite par les sons des
cymbales, assige les maisons des jeunes Romains; que, dans son amour
pour Nothus, elle foltre comme la chvre lascive. Quant  toi, vieille,
ce sont les laines de Luceria, et non les cythares qui te conviennent,
et non la rose aux couleurs purpurines: d'un tonneau de vin, on ne boit
pas la lie. Horace, au lieu de dchirer quelques pages dans ses livres
d'odes, en ajoutait de bien amres, de bien cruelles, qui n'effaaient
pas les chants d'amour de sa jeunesse. Il avait quarante-sept ans; il
tait follement pris de Glycre, et en publiant le recueil de ses odes,
il les mla de telle sorte, qu'on ne pouvait plus retrouver la suite
chronologique de ses matresses et de ses amours dans les pices de vers
qu'il avait composes pour les immortaliser; mais Glycre ne fut pas
encore satisfaite de la place que le pote lui avait rserve dans ce
recueil: elle s'irrita, elle congdia son trop docile amant, et quoi
qu'il ft pour rentrer en grce, elle ne voulut pas lui pardonner ses
torts imaginaires.

Horace essaya inutilement de lui inspirer de la jalousie et de lui
prouver qu'il pouvait se passer d'elle: il se tourna vers une ancienne
matresse, qu'il n'avait pas du moins injurie, et il n'pargna rien
pour redevenir son amant. Cette matresse tait Chlo, cette belle
esclave de Thrace, qu'il avait possde le premier et qui n'avait pas su
le retenir sous le prestige d'une nave tendresse d'enfant. La blonde
Chlo avait acquis de l'exprience, en devenant une courtisane en vogue;
elle se trouvait,  cette poque, dans tout l'clat de ses grces, de
ses talents et de sa rputation: elle avait autour d'elle une brillante
cour d'adorateurs empresss; elle se montrait partout avec eux,  la
promenade, au thtre, aux bains de mer; son luxe surpassait celui de
ses rivales, et elle n'tait entretenue nanmoins que par un jeune
marchand, nomm Gygs. Ce Gygs, elle l'aimait sans doute parce qu'il
n'avait pas d'gal en beaut, mais elle lui tait surtout attache 
cause de l'immense fortune de ce jeune homme. Ils vivaient donc ensemble
comme mari et femme, lorsque Gygs rencontra une autre courtisane,
appele Astrie: il l'aima aussitt et il ne songea plus qu' se sparer
de Chlo, qui veillait sur lui comme sur un trsor. Il prtexta un
voyage en Bithynie, o, disait-il, l'appelaient ses affaires de
commerce. Il partit et promit  Astrie de ne revenir que pour elle. Ds
qu'il fut loign, son amour pour Astrie clata par des prsents qui la
dnoncrent  l'inquite jalousie de Chlo. Sans cesse Astrie recevait
des lettres du voyageur; Chlo n'en recevait aucune; elle ignorait mme
en quel pays il se trouvait, plus rsolu que jamais  ne reparatre 
Rome que pour ne plus quitter son Astrie. Chlo tait hors d'elle,
furieuse et dsole  la fois; elle apprit que Gygs tait all de
Bithynie en pire: elle lui envoya un missaire charg de lettres
suppliantes et passionnes.

Le moment tait mal choisi pour faire oublier  Chlo l'absence de
Gygs; Horace fut repouss par cette belle dlaisse, qui ne lui pargna
pas les ddains. Horace se vengea, non-seulement par une pigramme
contre la superbe Chlo, mais encore en prenant fait et cause pour
Astrie, dont il se fit l'ami et le protecteur. Il lui adressa une ode,
dans laquelle il l'encourageait  rester fidle  son fidle Gygs, et
 ne rien craindre des intrigues de sa rivale abandonne: Astrie,
prends garde que ton voisin nipe te plaise plus qu'il ne faut?
Personne, il est vrai, ne manie au Champ-de-Mars un cheval avec plus
d'adresse, et ne fend plus vite  la nage les eaux du Tibre. Le soir,
ferme ta porte, aux sons de la flte plaintive; ne jette pas les yeux
dans la rue, et quand il t'appellerait cent fois cruelle, reste
inflexible! Il lui apprenait que l'missaire de Chlo avait tent
vainement d'mouvoir le coeur de Gygs, ce coeur qui appartenait
dsormais  la seule Astrie; il put jouir du dsespoir de Chlo, mais
le mauvais succs de ses tentatives amoureuses auprs de cette
courtisane avait laiss dans son propre coeur un amer dcouragement; il
crut se rendre justice, en invoquant une dernire fois Vnus, qui lui
avait t si souvent favorable: J'ai joui nagure de mes triomphes sur
les jeunes filles, et j'ai servi non sans gloire sous les drapeaux de
l'Amour. Aujourd'hui, je consacre  Vnus Marine mes armes et ma lyre,
qui n'est plus faite pour ces combats; je les suspends,  gauche de la
desse, aux parois de son temple. Mettez-y galement les flambeaux, les
leviers et les haches qui menaaient les portes fermes. O desse, qui
rgnes dans l'le fortune de Chypre et dans Memphis, o l'on ne connut
jamais les neiges de Sithonie,  souveraine des amours, touche seulement
de ton fouet divin l'arrogante Chlo!

Mais Horace disait adieu trop tt  Vnus: il reconnut avec joie qu'il
pouvait encore avoir droit aux faveurs de la desse. Il vit ou peut-tre
il revit Lyd, habile chanteuse qui jouait de la lyre dans les festins;
il ne fut pas longtemps  lier avec elle une partie amoureuse, et il
emprunta certainement  sa bourse les plus grands moyens de sduction.
Il mit d'abord ses projets sous les auspices de Mercure, dieu des
potes, des voleurs et des marchands: Inspire-moi, dit-il  ce dieu des
courtisanes, inspire-moi des chants qui captivent l'oreille de la
sauvage Lyd! Comme la jeune cavale bondit en se jouant dans la plaine
et fuit l'approche du coursier, Lyd me fuit et l'amour l'effarouche
encore. Mais elle ne tarda pas  s'apprivoiser, et elle venait souvent
chanter dans les festins o Horace puisait au fond de ses vieilles
amphores sa philosophie sceptique et insouciante. Les odes qu'il adresse
 Lyd sont surtout des invitations  boire: Que faire de mieux le jour
consacr  Neptune? Allons, Lyd, tire le ccube cach au fond du
cellier, et force ta sobrit dans ses retranchements... Nous chanterons
tour  tour, moi, Neptune et les vertes chevelures des Nrides; toi,
sur ta lyre d'ivoire, Latone et les flches rapides de Diane. Nos
derniers chants seront pour la desse qui rgne  Gnide et aux
brillantes Cyclades, et qui vole  Paphos sur un char attel de cygnes.
Nous redirons aussi  la Nuit les hymnes qui lui sont dus. Dans une ode
 Quintus Hirpinus, Horace, qui a des cheveux blancs et qui les
couronne de roses, compte encore sur la chanteuse Lyd, pour gayer le
repas o Bacchus dissipe les soucis rongeurs: Esclave, fais rafrachir
promptement l'ardent falerne dans cette source qui fuit loin de nous? Et
toi, fais sortir de la maison de Lyd le galant qu'elle y a recueilli au
passage (_quis devium scortum eliciet domo Lyden_)? Dis-lui de se hter.
Qu'elle vienne avec sa lyre d'ivoire, les cheveux ngligemment nous 
la manire des femmes de Sparte!

C'en est fait, la carrire amoureuse d'Horace se ferme des mains de
Lyd: il ne recherche plus la socit des courtisanes; il n'aime plus
les femmes; il sait qu'il n'a plus rien de ce qu'il faut pour leur
plaire, il ne s'exposera donc plus  leurs ddains et  leurs refus;
mais il invoque encore Vnus: Aprs une longue trve,  Vnus, tu me
dclares de nouveau la guerre! Je ne suis plus ce que j'tais sous le
rgne de l'aimable Cinara, je vais compter dix lustres; n'essaie plus,
mre cruelle des tendres amours, de courber sous ton joug, autrefois si
doux, un coeur devenu rebelle! Va o t'appellent les voeux passionns de
la jeunesse; transporte, sur l'aile de tes cygnes blouissants, les
plaisirs et la volupt dans la demeure de Maxime, si tu cherches un
coeur fait pour l'amour... Pour moi, adieu les garons, les femmes, le
crdule espoir d'un tendre retour! adieu les combats du vin et les
fleurs nouvelles dont j'aimais  parer ma tte! Mais, hlas! pourquoi,
Ligurinus, pourquoi ces larmes furtives qui coulent de ma joue? pourquoi
au milieu de mon discours ma voix expire-t-elle dans le silence de
l'embarras? La nuit, dans mes songes, c'est toi que je tiens embrass;
toi que je poursuis sur le gazon du Champ-de-Mars, cruel, et dans les
eaux du Tibre! Horace est amoureux du beau Ligurinus, et cette honteuse
passion remplira ses dernires annes. Le favori des courtisanes, le
pote des grces et des amours, dshonore ses cheveux blancs et
s'abandonne aux plus hideux garements de la Prostitution romaine.




CHAPITRE XXV.

  SOMMAIRE. --Catulle. --Licence et obscnit de ses posies. --Le
  _patient_ Aurlius et le cinde Furius. --pigramme contre ses
  dtracteurs. --Ses matresses et ses amies. --Clodia ou Lesbie, fille
  du snateur Mtellus Cler, matresse de Catulle. --Le moineau de
  Lesbie. --Pourquoi Clodia reut de Catulle le surnom de Lesbie. --Ce
  que c'tait que le moineau de Lesbie. --Mort de ce moineau chante par
  Catulle. --Dsespoir de Lesbie. --Passion violente de Catulle pour
  Lesbie. --Rupture des deux amants. --Rsignation de Catulle. --La
  matresse de Mamurra. --Mariage concubinaire de Lesbie. --Catulle
  revoit Lesbie en prsence de son mari. --Subterfuges employs par
  Lesbie pour ne pas veiller la jalousie de son mari. --La courtisane
  Quintia au thtre. --Vers de Catulle contre Quintia. --Catulle n'a
  pas donn de rivale dans ses posies,  Lesbie. --La courtisane
  grecque Ipsithilla. --Billet galant qu'adressa Catulle  cette
  courtisane. --pigramme de Catulle aux habitus d'une maison de
  dbauche o s'tait rfugie une de ses matresses. --Il ne faut pas
  reconnatre Lesbie dans l'hrone de ce mauvais lieu. --Colre de
  Catulle contre Aufilena. --La _catin pourrie_. --Vieillesse prmature
  de Catulle. --Lesbie au lit de mort de son amant. --Properce.
  --Cynthie ou Hostilia, fille d'Hostilius. --Son amour pour Properce.
  --Statilius Taurus, riche prteur d'Illyrie, entreteneur de Cynthie.
  --Rsignation de Properce  l'endroit des amours de sa matresse avec
  Statilius Taurus. --Les oreilles de Lygdamus. --Conseils de Properce 
  sa matresse. --La _docte_ Cynthie. --lgies de Catulle sur les
  attraits de sa matresse. --Axiome de Properce. --Nuit amoureuse avec
  Cynthie. --Les galants de Cynthie. --Ses nuits  Isis et  Junon.
  --Gmissements de Properce sur la conduite de Cynthie. --Les bains de
  Baes. --Les amours de Gallus. --Properce se jette dans la dbauche
  pour oublier sa matresse. --Rconciliation de Properce avec Cynthie.
  --Changement de rles. --Acanthis l'entremetteuse. --Jalousie de
  Cynthie. --Lycinna. --Subterfuge qu'employa Cynthie pour s'assurer de
  la fidlit de son amant. --Les joyeuses courtisanes. Phyllis et Ta.
  --Properce pris au pige. --Fureur de Cynthie. --L'empoisonneuse
  Nomas. --Funrailles prcipites de Cynthie. --Mort de Properce. --Ses
  cendres runies  celles de Cynthie.


Horace tait  peine n, que Catulle, ce grand pote de l'amour ou
plutt de la volupt, venait de mourir,  l'ge de trente-six ans,
victime de l'abus des plaisirs, selon plusieurs de ses historiens; mais,
selon les autres, n'ayant succomb qu' la faiblesse de sa nature
dlicate et maladive, malgr les prcautions d'une vie calme et chaste.
Cette vie-l, dans tous les cas, n'avait pas toujours t telle, puisque
les posies de Catulle, si mutiles et si expurges que les ait faites
la censure des premiers sicles du christianisme, respirent encore la
licence rotique et la philosophie picurienne. Le pote, ami de
Cornlius Npos et de Cicron, a compos ses vers au milieu des
libertins et des courtisanes de Rome; il parle mme leur langage dans
ces vers, orns de toutes les grces du style; il ne recule jamais
devant le mot obscne, qu'il fait sonner avec effronterie dans une
phrase lgante et harmonieuse; il se plat aux images et aux mystres
de la dbauche la plus hardie, mais il a l'excuse d'tre naf dans ce
qu'il ose dire et dpeindre. On voit que ses voyages et son sjour en
Asie, en Grce et en Afrique, ne lui avaient laiss ignorer rien de ce
qui devait servir  composer l'impure mosaque de la Prostitution
romaine. Et pourtant, dans une pigramme contre ses dtracteurs, le
_patient_ Aurlius et le cinde Furius (_pathice_), qui, d'aprs ses
vers voluptueux (_molliculi_), ne le supposaient pas trop pudique, il
n'hsite point  dfendre sa pudeur: Un bon pote, dit-il, doit tre
chaste; mais est-il ncessaire que ses vers le soient? ils ont assez de
sel et d'agrment, tout voluptueux et peu dcents qu'ils sont, quand ils
peuvent veiller les sens, non-seulement des jeunes garons, mais encore
de ces barbons qui ne savent plus remuer leurs reins puiss. Catulle
tait trop instruit des secrets de Vnus, pour n'avoir pas acquis ce
savoir et cette exprience, aux dpens de sa pudeur et de sa sant.

Il nous fait connatre, dans ses posies, dont la moiti n'est pas venue
jusqu' nous, trois ou quatre courtisanes grecques qui furent ses
matresses et ses amies; elles taient  la mode de son temps (50  60
ans avant J.-C.), mais leur rputation de beaut, d'esprit, de talents
et de grces, si clatante qu'elle ait t dans la priode de leurs
amours, n'a pas dur assez longtemps pour qu'on en trouve un reflet dans
les oeuvres d'Horace. Il n'y a que Lesbie, dont le nom, immortalis par
Catulle, ait survcu au moineau qu'elle avait tant pleur; et encore,
suivant les commentateurs, cette Lesbie, fille d'un snateur, Mtellus
Cler, s'appelait Clodia, et n'appartenait pas  la classe des
courtisanes. Au reste, le pote semble avoir vit, dans les vers
adresss  Lesbie ou  son moineau, d'admettre un dtail qui aurait pu
la dsigner personnellement: il ne fait pas le portrait de cette belle;
il ne nous rvle pas seulement la couleur de ses cheveux; il se borne 
des numrations de baisers, mille fois donns et rendus, dont il
embrouille tellement le nombre, que les envieux ne puissent jamais les
compter: Tu me demandes, Lesbie, combien il me faudrait de tes baisers,
pour que j'en eusse assez et trop? Autant qu'il y a de grains de sable
amoncels en Libye, dans les dserts de Cyrne, depuis le temple de
Jupiter Ammon jusqu'au tombeau sacr du vieux Battus; autant qu'il y a
d'toiles qui, dans le silence de la nuit, sont tmoins des amours
furtifs du genre humain! Cette Lesbie, que Catulle avait surnomme
ainsi par allusion  ses gots lesbiens, et qu'il a compare  Sapho en
traduisant pour elle l'ode de la clbre philosophe de Lesbos, est plus
connue par son moineau que par ses moeurs galantes. Ce moineau, dlices
de Lesbie, qui jouait avec elle, qu'elle cachait dans son sein, qu'elle
agaait avec le doigt, et dont elle aimait  provoquer les morsures,
lorsqu'elle attendait son amant et cherchait  se distraire de l'ennui
de l'attente; ce moineau, dont Catulle a chant la mort, n'tait pas un
oiseau, si l'on s'en rapporte  la tradition conserve par les
scoliastes; c'tait une jeune fille, compagne de Lesbie qui l'aimait 
l'gal de son amant: Pleurez,  Grces, Amours, et vous tous qui tes
beaux entre les hommes! il est mort le moineau de ma matresse, moineau
qui faisait ses dlices et qu'elle aimait plus que la prunelle de ses
yeux! Mais les scoliastes de Catulle ont peut-tre abus des privilges
de l'interprtation, en se fondant sur sa belle imitation de l'ode de
Sapho, que le pote n'a pas craint de ddier  Lesbie; nous ne
soutiendrons pas contre eux que Catulle n'a entendu pleurer qu'un
moineau: O misrable moineau! voil donc ton ouvrage: les yeux de ma
matresse sont enfls et rouges d'avoir pleur.

Catulle tait si passionnment pris de Lesbie, qu'il ne prvoyait pas
la fin de cette passion qu'elle partageait aussi: Vivons,  ma Lesbie!
s'criait-il, vivons et aimons! Mais la jeune fille, quoique plus aime
que nulle ne le sera jamais, se lassa la premire d'un tel amour, et
congdia son amant. Celui-ci n'essaya pas de regagner un coeur, dont il
tait rejet; il ne se plaignit pas de cette rupture, qu'il regardait
comme invitable; il rsolut seulement d'oublier Lesbie, et de ne plus
aimer  l'avenir avec la mme abngation: Adieu, Lesbie! dit-il
tristement; dj Catulle s'est endurci le coeur; il ne te poursuivra
plus, il ne te suppliera plus; mais, toi, tu gmiras, infidle, quand
tes nuits se passeront sans qu'on t'adresse de prires. Maintenant quel
sort t'est rserv? qui te recherchera?  qui paratras-tu belle? qui
aimeras-tu?  qui seras-tu? qui aura tes baisers? quelles lvres
mordras-tu? Et toi, Catulle, puisque c'est la destine, endurcis-toi!
Catulle s'aperut bientt qu'il avait trop compt sur sa force d'me, et
qu'il ne se consolerait pas de l'inconstance de Lesbie; il l'aimait
absente; il l'aima toujours  travers cent matresses: O dieux!
murmurait-il en essuyant ses larmes, si votre nature divine vous permet
la piti, et si jamais vous avez port secours  des malheureux dans les
angoisses de la mort, voyez ma misre, et, pour prix d'une vie qui a t
pure, tez-moi ce mal, ce poison, qui, se glissant comme une torpeur
dans la moelle de mes os, a chass de mon coeur toutes mes joies!
Longtemps aprs, il ne se rappelait pas sans motion, et son amour, et
celle qui le lui avait inspir; il s'indigna un jour de voir comparer 
Lesbie la matresse de Mamurra, qui n'avait ni le nez petit, ni le pied
bien fait, ni les yeux noirs, ni les doigts longs, ni la peau douce, ni
la voix sduisante, comme la vritable Lesbie: O sicle stupide et
grossier! rptait-il en soupirant.

Lesbie s'tait marie, ou plutt elle avait form une de ces liaisons
concubinaires que la loi romaine rangeait dans la catgorie des mariages
par usucapion. Elle vivait donc avec un homme qu'on appelait son mari
(_maritus_) et qui n'tait peut-tre qu'un matre jaloux. Elle ne
laissait pas que de recevoir quelquefois Catulle en prsence de ce mari,
qu'elle n'osait tromper, bien qu'elle en et belle envie. Pour mieux
feindre l'oubli du pass et pour tranquilliser l'esprit de l'poux
qu'elle regrettait secrtement d'avoir prfr  l'amant, elle adressait
tout haut des reproches et mme des injures  Catulle: C'est une grande
joie pour cet imbcile! dit le pote, qui se consolait en faisant une
pigramme contre le mari. Ane, tu n'y entends rien! Si elle se taisait
et qu'elle oublit nos amours, elle en serait gurie; quand elle gronde
et m'invective, c'est non-seulement qu'elle se souvient, mais encore, ce
qui est bien plus srieux, qu'elle est irrite; c'est qu'elle brle
encore et ne s'en cache pas! On ne voit pourtant pas, dans les posies
de Catulle, qu'il ait demand  Lesbie des preuves plus positives de la
passion qu'elle conservait pour lui. Si c'tait une illusion, il ne fit
rien qui pt la lui enlever, et il se contenta de voir Lesbie en
puissance de mari, sans essayer de la rendre infidle. Un jour, au
thtre, un murmure d'admiration accompagna l'arrive d'une courtisane,
nomme Quintia, qui vint se placer sur les gradins auprs de Lesbie,
comme pour l'clipser et la vaincre en beaut; tous les yeux, en effet,
se fixrent sur la nouvelle venue, et l'on ne regarda plus Lesbie,
except Catulle, qui n'avait des yeux que pour elle. Indign de
l'injuste prfrence que le peuple accordait  Quintia, il prit ses
tablettes et improvisa cette pice de vers, qu'il fit circuler parmi les
spectateurs, pour venger Lesbie: Quintia est belle pour le plus grand
nombre; pour moi, elle est blanche; longue et roide. J'avouerai
volontiers qu'elle a quelques avantages, mais je nie absolument qu'elle
soit belle; car, dans ce grand corps, il n'y a nulle grce, nul attrait.
Lesbie, au contraire, est belle, et si belle de la tte aux pieds,
qu'elle semble avoir drob aux autres toutes les grces.

  Lesbia formosa est: qu quum pulcherrima tota est,
  Tum omnibus una omnes surripuit veneres.

On peut dire que Catulle n'a pas donn de rivale dans ses posies, 
cette Lesbie, qu'il ne cessa d'aimer, lorsqu'il eut cess de la
possder. On et dit que sa muse aurait rougi de prononcer le nom d'une
autre matresse. On ne trouve qu'un seul nom, celui d'Ipsithilla, qui
brille un moment auprs de Lesbie, et qui disparat comme un mtore
aprs une journe de folie amoureuse. Cette Ipsithilla tait,  en juger
par son nom, une courtisane grecque, et pour faire passer dans notre
langue le billet galant que Catulle lui envoya un jour, il ne faut pas
moins que la traduction discrte d'un professeur de l'Universit: Au
nom de l'amour, douce Ipsithilla, mes dlices, charme de ma vie,
accorde-moi le rendez-vous que j'implore pour le milieu du jour; et, si
tu me l'accordes, ajoutes-y cette faveur, que la porte soit interdite 
tout le monde. Surtout, ne va pas sortir!... Reste  la maison, et
prpare-toi  voir se renouveler neuf fois mes exploits amoureux
(_paresque nobis novem continuas futationes_). Mais, si tu dis oui,
dis-le de suite; car, tendu sur mon lit, aprs un bon dner, je foule
dans mon ardeur et ma tunique et ma couverture. Cette pigramme, qui
nous fait comprendre pourquoi Catulle est mort si jeune, est la seule o
il dsigne nominativement une de ses matresses. Dans une autre
pigramme qu'il adresse aux habitus d'un mauvais lieu, il se plaint
amrement de la perte d'une matresse qu'il ne nomme pas, qu'il avait
aime comme on n'aimera jamais, et pour laquelle il s'tait battu bien
des fois. Cette femme l'avait quitt pour se rfugier dans une maison de
dbauche, la neuvime qu'on rencontrait en sortant du temple de Castor
et Pollux. L, elle se prostituait indiffremment aux ignobles htes de
ce lupanar (_omnes pusilli, et semitarii moechi_), qui s'entendaient
pour garder leur proie et qui ne permettaient pas  Catulle d'entrer
dans la maison, o ils taient au nombre d'une centaine: Pensez-vous
tre seuls des hommes? leur criait-il en colre (_solis putatis esse
mentulas vobis?_). Croient-ils avoir seuls le droit de frquenter les
filles publiques et de regarder le reste du monde comme des castrats?
Il les dfie, il les menace d'crire la violence qu'on lui fait, sur les
murs mmes du mauvais lieu, dans lequel on lui refuse ce qu'on y obtient
toujours  prix d'argent; il est prt  se mesurer contre deux cents
adversaires. Mais il a beau insister, crier, prier, en coutant la voix
de son amante qui se livre aux _contubernales_, il se morfond toute la
nuit  la porte.

Certes, il ne faut pas reconnatre Lesbie dans l'hrone de ces
dbauches, dans la scandaleuse htesse de cette taverne mal fame. Le
mari de Lesbie, ce Lesbius que Catulle traite avec tant de mpris, la
vendait peut-tre  tour de rle; mais il ne l'avait pas laisse tomber
 ce degr de prostitution. Catulle avait beau dire  Lesbie qu'il
l'estimait moins, il tait forc d'avouer en gmissant qu'il l'aimait
davantage: _Amantem injuria talis cogit amare magis, sed bene velle
minus_. Il continuait cependant  user sa vie dans la socit des
courtisanes, et il tait souvent victime de leurs tromperies: ainsi, le
voit-on fort irrit contre une certaine Aufilena, qui avait exig de lui
 l'avance le prix des faveurs qu'elle lui avait ensuite refuses:
L'honneur veut, Aufilena, qu'on tienne sa parole, comme la pudeur
voulait que tu ne me promisses rien; mais voler en fraudant, c'est pis
encore que le fait d'une courtisane avare qui se prostitue  tout
venant. Ailleurs, il s'indigne contre une honteuse prostitue qui lui
avait drob ses tablettes; il l'appelle _catin pourrie_ (_putida
moecha_); il l'accable d'injures, sans obtenir la restitution des
tablettes. Elle ne s'meut pas, et ne fait qu'en rire; il finit par rire
lui-mme et par changer de ton: Chaste et pure jeune fille, lui dit-il,
rends-moi donc mes tablettes? Catulle se sentait  bout de ses forces
physiques;  peine g de trente-quatre ans, il touchait  la
dcrpitude: il dut renoncer  tout ce qui l'avait conduit, en si peu
d'annes,  une vieillesse prmature; mais il ne renona pas  Lesbie.
Ce n'tait plus qu'un souvenir avec lequel il retrouvait les jouissances
de son ardente jeunesse; c'tait encore de l'amour qu'il panchait en
vers tendres ou passionns: quelquefois il maudissait Lesbie, il allait
jusqu' l'outrager; puis, aussitt, comme pour obtenir son pardon, il
l'admirait, il l'exaltait, il l'invoquait  l'instar d'une divinit:
Nulle femme n'a pu se dire aussi tendrement aime que tu le fus de moi,
 ma Lesbie! Jamais la foi des traits n'a t plus religieusement
garde que nos serments d'amour le furent par moi! Mais vois o tu m'as
conduit par ta faute, et quel sacrifice est impos  ma fidlit!... Car
je ne pourrai jamais t'estimer, quand tu deviendrais la plus vertueuse
des femmes, ni cesser de t'aimer, quand tu serais la plus dbauche!
Les sens faisaient silence chez Catulle; le coeur parlait seul, et cette
voix suprme retentit dans l'me de Lesbie. Elle apprit que son ancien
amant n'avait plus que peu de temps  vivre; elle crut que le chagrin
tait tout son mal, elle voulut le gurir: elle revint auprs de lui,
les bras ouverts; Catulle s'y prcipita, en oubliant tout le reste.
Lesbie l'avait revu mourant; Catulle s'tait ranim pour crire d'une
main tremblante ces admirables vers:

  Restituis cupido, atque insperanti ipsa refers te
      Nobis. O lucem candidiore not!
  Quis me uno vivit felicior, aut magis hc quid
      Optandum vita, dicere quis poterit!

Tu te rends  moi, qui te dsire! tu reviens  moi qui t'esprais sans
cesse! O jour qu'il faut marquer du caillou le plus blanc! Qui donc est
plus heureux que moi sur la terre, et qui pourrait dire qu'il y a dans
la vie quelque chose de prfrable  ce bonheur? Catulle n'avait que
des vers pour exprimer sa joie et sa reconnaissance; son oeil teint
s'tait rallum; une rougeur inusite avait brill sur ses joues creuses
sillonnes de larmes; il pressait contre sa poitrine cette matresse
chrie qui pleurait en le regardant. Il exhala son dernier soupir, dans
des vers o il se flattait encore de vivre en aimant Lesbie: Tu me
promets,  ma vie, que notre amour sera plein de charmes et durera
toujours? Grands dieux! faites qu'elle puisse promettre et tenir, et que
ce soit sincrement, et du coeur, qu'elle me le dise! Ainsi, nous
pourrions donc faire durer autant que notre vie ce lien sacr d'une
amiti ternelle! Quelles devaient tre ces courtisanes, qui savaient
se faire aimer avec cette exquise dlicatesse, avec ce dvouement
presque religieux! Catulle mourut  trente-six ans, heureux d'avoir
retrouv sa Lesbie (56 ans av. J.-C.). Le plus bel loge qu'on puisse
faire de cette Lesbie, c'est de rappeler l'amour si tendre et si
constant qu'elle avait inspir  un pote libertin, qui la respecte
toujours dans les vers qu'il lui adresse, et qui ne craint pas ailleurs
de promener sa muse dans les fanges les plus secrtes de la Prostitution
romaine.

Properce tait n avant que Catulle ft mort. Properce, qui devait tre
aussi, suivant l'expression bizarre d'un rhteur, un des triumvirs de
l'amour, vit le jour en trurie, dans la ville de Prouse ou dans celle
de Mvanie, l'an 702 de Rome, 52 avant J.-C. Properce, en lisant les
posies de Catulle, devint pote; il tait devenu amoureux, en voyant
Cynthie. Le vritable nom de cette belle tait Hostia ou Hostilia. Ses
flatteurs prtendirent mme qu'elle descendait de Tullus Hostilius,
troisime roi de Rome; mais, quoi qu'il en ft, elle pouvait se vanter,
avec plus de certitude, de descendre en ligne directe de son pre
Hostilius, crivain rudit, qui composa une histoire de la guerre
d'Istrie. Cette Hostilia, que sa beaut, ses grces et ses talents
avaient mise au rang des femmes les plus remarquables de son temps,
n'tait pourtant qu'une courtisane. Elle aimait vritablement Properce,
mais nanmoins elle ne se faisait aucun scrupule de lui donner autant de
rivaux qu'elle en pouvait satisfaire. Elle n'avait garde de lui
permettre d'en user aussi librement de son ct; lui prescrivait mme la
fidlit la plus rigoureuse. Cependant, elle vivait publiquement avec un
riche prteur d'Illyrie, nomm Statilius Taurus, qui avait bti  ses
frais un amphithtre, et qui dpensait autant d'argent pour elle que
pour les combats de btes froces. Properce, que la posie
n'enrichissait pas, et t bien en peine de subvenir aux prodigalits
de sa Dlie; il acceptait donc, comme une ncessit, la concurrence peu
redoutable que lui faisait le prteur d'Illyrie dans les bonnes grces
d'Hostilia; il fermait les yeux et les oreilles, par habitude, chaque
fois qu'il pouvait voir ou entendre ce rival permanent; mais il n'en
souffrait pas d'autres, ou, du moins, il faisait mauvais visage  ceux
qui partageaient en passant les faveurs de sa matresse avec lui. Ainsi,
en revenant un soir,  l'improviste, de Mvanie, impatient de se
retrouver dans les bras de sa matresse, il entend les sons de la flte,
il voit la maison resplendissante de lumires. Il approche avec
inquitude, il entre avec stupeur: les esclaves se cachent  son aspect;
aucun n'ose l'arrter, et tous voudraient l'empcher d'avancer. On est
en fte dans le triclinium; on y danse, on y chante, on y brle des
aromates; il appelle un affranchi qui ne lui rpond pas. Il saisit par
les oreilles un esclave, Lygdamus, qui tente de s'enfuir; il demande
d'une voix imprieuse quel est l'hte magnifique qui reoit chez
Cynthie un pareil accueil? Est-ce un consul? est-ce un snateur? est-ce
un histrion, un gladiateur, un eunuque? Lygdamus garde le silence; il se
laissera, plutt que d'ouvrir la bouche, arracher les deux oreilles;
mais Properce n'a que faire des oreilles de Lygdamus; il va droit au
triclinium, carte les rideaux de la porte et plonge ses regards dans la
salle, o l'odeur des mets et des aromates lui a rvl ce qui s'y
passe. En effet, devant une table somptueusement servie, un lit
d'ivoire, de pourpre et d'argent, runit sur les mmes coussins Hostilia
et Statilius Taurus, se tenant embrasss et se souriant l'un  l'autre.
A cette vue il redevient calme et grave; il referme le rideau et se
retire d'un pas tranquille: Sot! dit-il  Lygdamus qui craint encore
pour ses oreilles, pourquoi ne m'avertissais-tu pas tout de suite que le
prteur tait arriv d'Illyrie? Il retourna chez lui et passa la nuit,
qu'il avait rserve  un plus doux emploi, dans le commerce des muses,
seule infidlit qu'il se permt  l'gard de son infidle. Le lendemain
il lui envoyait une lgie qui commence ainsi: Le voil revenu
d'Illyrie, ce prteur, ta riche proie, Cynthie, et mon plus grand
dsespoir! Que n'a-t-il laiss sa vie au milieu des rocs acrocrauniens?
Ah! Neptune, quelles offrandes alors je t'eusse prsentes!...
Aujourd'hui, et sans moi, on festine  pleine table, et toute la nuit,
except pour moi seul, ta porte est ouverte. Oui, si tu es sage, ne
quitte pas un moment cette moisson qui t'est offerte, et dpouille de
toute sa toison cette stupide brebis. Ensuite, ds que, ses richesses
dissipes, il restera pauvre et sans ressources, dis-lui de faire voile
vers d'autres Illyries. Ces conseils, de la part d'un amant, ne
tmoignaient pas de son extrme dlicatesse.

Cynthie n'tait pas seulement belle; son amant l'appelle _docte_, et
parle plusieurs fois de son instruction, de son esprit et de ses
talents; on sait aussi qu'elle tait pote, et son got pour la posie
devait tre le principal lien qui l'attachait  Properce. Celui-ci, en
effet, ne pouvait la payer qu'en vers. Dans ses lgies, il esquisse
souvent le portrait de cette courtisane distingue; il nous apprend
qu'elle avait la taille majestueuse, les cheveux blonds, la main
admirable. Ah! ses attraits, crit-il  un ami, sont le moindre aliment
de ma flamme! O Bassus! elle a bien d'autres perfections, pour
lesquelles je donnerais jusqu' ma vie: c'est sa rougeur ingnue; c'est
l'clat de mille talents; ce sont ces dlicieuses volupts caches sous
sa robe discrte (_gaudia sub tacit ducere veste libet_). Il trouvait
sa Cynthie assez parfaite pour qu'elle se passt de toilette et mme de
voile, quand il avait le bonheur de la possder, soit le jour, soit la
nuit: Chre me, lui disait-il avec transport, pourquoi donc taler
tant d'ornements dans ta chevelure? Pourquoi cette myrrhe de l'Oronte
que tu rpands sur ta tte? Pourquoi cette tude  faire jouer les plis
de cette robe dlie, tissue dans l'le de Cos? Pourquoi te vendre  ce
luxe des barbares? Pourquoi, sous une parure si chrement achete,
touffer les beauts de la nature, et ne point laisser tes charmes
briller de leur propre clat? Crois-moi, tu es trop belle pour recourir
 de tels artifices. L'Amour est nu: il n'aime point le prestige des
ajustements. L'axiome de Properce tait toujours celui d'un amant
tendre et sensible: Fille qui plat  un seul est assez pare. Mais
Cynthie s'obstinait  conserver, dans le tte--tte le plus intime, le
gnant attirail de ses vtements et de ses joyaux. Properce, en nous
initiant aux mystres d'une nuit amoureuse, se plaint amrement de cette
habitude de pudeur ou de pruderie, qu'il aurait pu expliquer par la
dcouverte de quelque difformit ou de quelque imperfection cache; il
nous reprsente Cynthie ramenant sans cesse sa tunique sur son sein,
quoique la lampe ft teinte: A quoi bon, lui dit-il, condamner Vnus 
s'battre dans les tnbres? Si tu l'ignores, les yeux sont nos guides
en amour. C'est nue, et lorsqu'elle sortait de la couche de Mnlas,
qu'Hlne,  Sparte, alluma au coeur de Pris le feu qui le consuma;
c'est nu, qu'Endymion captiva la soeur d'Apollon; c'est nue aussi que la
desse dormit avec lui (_nud concubuisse de_). Si donc tu persistes 
coucher vtue, tu verras si mes mains sont habiles  mettre en pices
une tunique. Bien plus, si tu pousses  bout ma colre, tu montreras le
lendemain  ta mre tes bras meurtris. Est-ce que ta gorge pendante
t'empche de te livrer  ces bats? Cela pourrait tre, si tu avais
honte de montrer les traces de la maternit. Cynthie ne tenait compte
de ces beaux raisonnements, et Properce tait bien forc de se contenter
de ce qu'on lui offrait: Qu'elle veuille bien m'accorder quelques nuits
semblables, disait-il avec enivrement, et ma vie sera longue dans une
seule anne; qu'elle m'en donne beaucoup d'autres, et dans ces nuits-l
je me croirai immortel. En une nuit chacun peut tre dieu!

Cet amour n'tait pourtant pas sans nuages. Cynthie se devait
journellement aux exigences de son mtier; car, sans compter son prteur
d'Illyrie, elle avait des galants qui subvenaient  la dpense de la
maison. Elle n'accordait donc pas  Properce toutes les faveurs qu'il
rclamait  titre d'amant dclar; elle le tenait souvent  l'cart,
elle lui fermait sa porte, du moins la nuit, qui appartenait aux amours
mercenaires; mais elle couvrait autant que possible de prtextes
honntes la malhonnte vrit, qui blessait le coeur du pote; elle
mettait sur le compte des ftes d'Isis, de Junon ou de quelque desse,
la continence qu'elle s'imposait, disait-elle,  regret: Dj sont
encore revenues ces tristes solennits d'Isis! crivait un jour
Properce. Dj Cynthie a pass dix nuits loin de moi! Prisse la fille
d'Inachus, qui des tides rivages du Nil a transmis ses mystres aux
matrones de l'Ausonie, elle qui tant de fois spara deux amants avides
de se rejoindre! Quelle que ft cette desse, elle a toujours t fatale
 l'amour! Cependant Properce ne doutait pas qu'Isis ft seule coupable
des scrupules et des refus de Cynthie, qu'il essayait en vain
d'attendrir, en lui disant: Certes nulle femme n'entre avec plaisir
dans son lit solitaire; il est quelque chose que l'amour vous force  y
souhaiter. La passion est toujours plus vive pour les amants absents;
une longue jouissance nuit toujours aux amants assidus. Cynthie le
laissait dire et ne changeait rien  son genre de vie. Non-seulement
elle rservait pour les rivaux de Properce les nuits qu'elle prtendait
donner  Isis, mais encore elle passait une partie de ses nuits  boire,
 chanter,  jouer aux ds. Properce ne pouvait ignorer d'ailleurs ce
qui faisait l'opulence de sa matresse, et, comme il n'avait pas les
trsors d'Attale pour payer ce luxe dont il savait l'origine impure, il
en tait rduit  gmir le plus potiquement du monde: Corinthe
vit-elle jamais dans la maison de Las une telle affluence, lorsque
toute la Grce soupirait  sa porte! s'crie-t-il, en avouant que sa
Cynthie n'tait qu'une courtisane  la mode. Fut-il jamais une cour plus
nombreuse aux pieds de cette Thas mise en scne par Mnandre et qui
gaya si longtemps les loisirs du peuple d'richte! Cette Phryn, qui
aurait pu relever Thbes de ses cendres, eut-elle la joie de compter
plus d'admirateurs! Non,  Cynthie, tu les surpasses toutes, et, de
plus, tu te fais une parent selon tes caprices, afin de lgitimer des
baisers dont tu as si peur de manquer! Ces reproches, assez obscurs,
signifient sans doute que Cynthie faisait passer ses amants pour des
parents qu'elle recevait avec la plus touchante hospitalit. Au reste,
Properce tait si jaloux d'elle, qu'il la souponnait parfois de cacher
un amant dans sa robe (_et miser in tunic suspicor esse virum_).

Ce n'tait pas seulement  Rome que Cynthie runissait autour d'elle
cette foule de concurrents plus ou moins pris et plus ou moins
gnreux; c'tait aussi aux bains de Baes o elle tenait sa cour
pendant la saison des eaux thermales. La ville de Baes et les environs
voyaient affluer alors l'lite de la richesse, de la corruption et du
plaisir. Les courtisanes grecques en renom se seraient regardes comme
dchues, si elles n'eussent tal leur luxe insolent au milieu des
orgies de ce lieu de dlices; elles y venaient chercher de nouvelles
intrigues et de nouveaux profits. Properce tait donc jaloux de Baes,
comme il l'et t de dix rivaux  la fois: O Cynthie! as-tu quelque
souci de moi? lui crivait-il pendant ses absences, o il ne se
nourrissait que des souvenirs du pass et des esprances de l'avenir. Te
rappelles-tu toutes les nuits que nous avons passes ensemble? Quelle
est la place qui me reste en ton coeur? Peut-tre, en ce moment, un
rival ennemi veut-il que j'efface ton nom de mes vers. Properce, qui
n'avait pas le droit ni peut-tre les moyens de la rejoindre  Baes,
s'indignait contre cette Baes corrompue, contre ces rivages tmoins de
tant de brouilles amoureuses, contre cet cueil de la chastet des
femmes: Ah! prissent  jamais, s'criait-il, prissent Baes et ses
eaux, qui engendrent tous les crimes de l'amour! Au reste, il ne
pouvait gure se faire illusion sur l'objet du voyage de Baes; il
n'ignorait pas, d'ailleurs, que Cynthie n'avait pas d'autre revenu que
celui de ses charmes; il la connaissait mme, pour l'avoir vue 
l'oeuvre: Cynthie ne recherche pas les faisceaux, publia-t-il dans un
moment de dpit; elle ne fait nul cas des honneurs: c'est toujours la
bourse des amateurs qu'elle pse... Ainsi donc, on peut faire trafic de
l'amour! O Jupiter!  infamie! Et nos filles s'avilissent par ce trafic!
Ma matresse m'envoie sans cesse lui pcher des perles dans la mer; elle
me commande d'aller pour elle butiner  Tyr! Oh! plt aux dieux que
personne  Rome ne ft riche! Lorsque Properce se laissait emporter 
cet accs de mauvaise humeur, il est vrai que Cynthie, accapare par son
vilain prteur, avait interdit sa couche  l'amant de coeur, pendant
sept nuits conscutives.

Cynthie avait t la premire matresse de Properce: il lui jurait
qu'elle serait la dernire. On doit croire, en effet, qu'il lui donna
longtemps et vainement l'exemple de la constance. Il dclare, en
plusieurs endroits de ses lgies, qu'il tait rest fidle  cette
charmante infidle, et l'on voit qu'il lui pardonnait tout, ds qu'elle
lui permettait de rentrer dans ce lit o la veille encore un autre
rgnait  sa place; il se faisait si peu d'illusion  cet gard, qu'il
lui disait, tout en l'embrassant: Toi, sclrate, tu ne peux une seule
nuit coucher seule ni passer seule un seul jour! Il y eut entre eux
cependant plusieurs brouilles, plusieurs sparations, qui aboutirent 
un raccommodement et  un redoublement d'amour. Dans une de ces
querelles d'amoureux, Properce, le svre Properce voulut oublier
Cynthie, en se jetant  corps perdu dans la dbauche, en frquentant les
courtisanes les plus abordables; il avait perdu sa pudeur ordinaire,
depuis le jour o son ami Gallus, dans l'intention de le distraire et de
faire trve  ses chagrins de coeur, l'avait rendu tmoin, pendant une
nuit entire, de ses propres amours avec une nouvelle matresse: O nuit
dont il m'est si doux de me souvenir! avait dit le pote, lectris par
ce spectacle:  nuit que j'voquerai souvent dans mes voeux ardents,
nuit voluptueuse o je t'ai vu, Gallus, pressant dans tes bras ta jeune
matresse, mourir d'amour en lui adressant des paroles entrecoupes! Au
sortir de cette dangereuse sance, Properce tait infidle  Cynthie. Il
ne songea pas  lui donner une rivale, choisie parmi les matrones; il
tait trop soucieux de son repos pour dsirer autre chose que des
plaisirs faciles. Il se mit, comme il le dit lui-mme,  suivre les
sentiers battus par le vulgaire et  s'abreuver  longs traits aux
sources impures de la prostitution publique (_ipsa petita lacu nunc mihi
dulcis aqua est_); il adopta une maxime bien contraire  celle de
l'amour: Malheur  ceux qui se plaisent  assiger une porte ferme!
Il tait rsolu  ne plus aimer,  ne plus abdiquer sa libert: Que
toutes les filles que l'Oronte et l'Euphrate semblent avoir envoyes
pour moi  Rome, que ces sirnes s'emparent de moi! Et pourtant il ne
se consolait pas d'avoir quitt Cynthie, et il continuait  la chanter,
en la maudissant: Jamais la vieillesse ne me dtachera de mon amour,
murmurait-il tout bas, quand je devrais tre un Tithon ou un Nestor! Il
apprit tout  coup que Cynthie tait tombe malade; il courut chez elle:
il ne quitta plus le chevet du lit; il la soigna si tendrement, qu'il
crut l'avoir arrache  la mort. Quand elle fut convalescente: O
lumire de ma vie, lui dit-il, puisque tu es hors de danger, porte tes
offrandes sur les autels de Diane! Rends aussi hommage  la desse qui
fut change en gnisse (Io): dix nuits d'abstinence pour cette desse et
dix d'amour pour moi!

A la suite de cette rconciliation, les rles changrent entre les
amants; la jalousie se calma dans le coeur de Properce, pour s'allumer
dans celui de Cynthie. Il venait d'tre dlivr enfin de l'odieuse
malveillance qui s'acharnait  troubler ses amours: Acanthis,
l'entremetteuse, qui avait tant d'empire sur Cynthie, qui lui procurait
des parfums, des philtres, des cosmtiques, qui se chargeait de ses
messages, qui tait la protectrice ne des riches adorateurs et
l'ennemie implacable d'un pote dshrit, Acanthis, cette terrible
mgre, avait exhal sa vilaine me dans un accs de toux; elle n'tait
plus l, l'infme conseillre, pour dire  Cynthie: Que ton portier
veille pour ceux qui apportent; si l'on frappe les mains vides, qu'il
dorme comme un sourd, le front appuy sur la serrure ferme. Ne repousse
pas la main calleuse du matelot, si elle est pleine d'or, ni les rudes
caresses du soldat qui paye, ni mme celles de ces esclaves barbares,
qui, l'criteau suspendu au cou, gambadent au milieu du march. Regarde
l'or, et non la main qui le donne. Que te restera-t-il des vers qu'on te
chante? Sois sourde  ces vers que n'accompagne pas un prsent d'toffes
splendides,  cette lyre dont les accords ne se mlent pas aux sons de
l'or. Properce assista aux derniers moments d'Acanthis et  ses
honteuses funrailles, qui mirent en vidence les bandelettes de ses
rares cheveux, sa mitre dcolore et enduite de crasse, sa chienne si
bien apprise  faire le guet  la porte des courtisanes: Qu'une vieille
amphore au col tronqu soit l'urne cinraire de cette abominable
sorcire, s'cria Properce, et qu'un figuier sauvage l'treigne dans ses
racines! Que chaque amant vienne assaillir son tombeau  coups de
pierres, et que les pierres soient accompagnes de maldictions!
Cynthie, qui n'coutait plus la voix empoisonne d'Acanthis, donna libre
cours  sa tendresse pour Properce et en mme temps  sa jalousie. Elle
le fit pier, elle l'pia elle-mme; elle l'accusa de torts qu'il
n'avait pas envers elle, et lui supposa autant de matresses qu'elle
avait eu d'amants. Properce attestait en vain son innocence. Elle
l'accablait de reproches et d'injures; elle le mordait, le battait,
l'gratignait, et finissait par se martyriser elle-mme, comme pour se
punir de n'tre plus assez belle ni assez aime.

Cette jalousie vague s'tait fixe sur une courtisane, nomme Lycinna,
dont Properce avait t l'amant, avant de devenir le sien. Cynthie se
porta bientt  de telles fureurs contre la pauvre Lycinna, que Properce
fut oblig de la conjurer de faire grce  cette ancienne rivale, qui
n'avait rien  se reprocher envers elle; il avoua qu'il avait eu dans sa
jeunesse quelques rapports avec cette Lycinna, mais qu'il se souvenait 
peine de l'avoir connue, quoique Lycinna lui et enseign, dans ces
nuits d'amour, une science qui ne lui tait que trop familire. Ton
amour, ma Cynthie, disait-il sans la convaincre, a t le tombeau de
tous mes autres amours!... Cesse-donc tes perscutions contre Lycinna,
qui ne les a pas mrites. Quand votre ressentiment,  femmes, s'est
donn carrire, il ne revient jamais! Properce, pour avoir cette paix
si ncessaire aux travaux de l'esprit, vitait de rien faire, que
Cynthie pt interprter dans le sens de sa jalousie; mais, comme il
avait cess de se montrer jaloux lui-mme, il avait l'air indiffrent,
et sa matresse n'en tait que plus empresse  dcouvrir les causes de
cette indiffrence. Un jour, elle prtexta un voeu qu'elle avait fait,
d'offrir un sacrifice  Junon Argienne dans son temple de Lanuvium. Ce
temple tait situ sur la droite de la voie Appienne, non loin des murs
de Rome; dans le bois sacr qui entourait le temple, il y avait un antre
profond, qui servait de retraite  un dragon, auquel les vierges
apportaient tous les ans des gteaux de froment, qu'elles lui
prsentaient, les yeux couverts d'un bandeau; quand elles taient pures,
le monstre acceptait leur offrande; sinon, il la rejetait avec
d'effroyables sifflements. Cynthie n'avait rien  porter  ce dragon:
elle ne pouvait avoir affaire qu' la desse. Son voyage n'tait,
d'ailleurs, qu'une manire de s'absenter, en laissant le champ libre 
son amant. Properce la vit partir dans un char attel de mules  la
longue crinire, conduit par un effmin au visage ras, et prcd par
des molosses aux riches colliers. Aprs tant d'outrages faits  ma
couche, dit le pote en racontant son aventure, je voulus, changeant
aussi de lit, porter mon camp sur un autre terrain. Il fit donc avertir
deux joyeuses courtisanes, Phyllis, peu sduisante  jeun, mais
charmante ds qu'elle avait bu, et Ta, blanche comme un lis, mais dont
l'ivresse ne se contentait pas d'un seul amant. La premire demeurait
sur le mont Aventin, prs du temple de Diane; la seconde, dans les
bosquets du Capitole. Elles vinrent toutes deux dans le quartier des
Esquilies, o tait situe la petite maison de Properce. Tout avait t
prpar pour les recevoir d'une manire digne d'elles. Properce se
promettait d'adoucir ainsi ses chagrins, et de raviver ses sens dans des
volupts qui lui taient inconnues (_et venere ignot furta novare
mea_).

Le festin tait servi sur l'herbe, au fond du jardin; rien n'y manquait,
ni le vin de Mthymne, ni les aromates, ni les potions glaces, ni les
roses effeuilles; Lygdamus prsidait aux bouteilles. Il n'y avait qu'un
lit de table, mais assez grand pour contenir trois convives. Properce se
plaa entre les deux invites. Un gyptien jouait de la flte, Phyllis
jouait des crotales, un nain difforme soufflait dans un flageolet de
buis. Mais cette musique ne faisait qu'accrotre la distraction du
pote, qui suivait en pense Cynthie au temple de Lanuvium. Phyllis et
Ta taient pourtant ivres, et la lumire des lampes dclinait; on
renversa la table pour jouer aux ds. Properce n'amenait que des nombres
funestes, tels que celui qu'on nommait _les chiens_; la chance ne
daignait pas lui envoyer le coup de Vnus, c'est--dire le numro un.
Phyllis avait beau dcouvrir sa gorge et Ta retrousser sa tunique,
Properce tait aveugle et sourd (_cantabant surdo, nudabant pectora
cco_). Tout  coup, la porte d'entre a cri sur ses gonds, et des pas
lgers retentissent dans le vestibule. C'est Cynthie qui accourt, ple,
les cheveux en dsordre, les poings ferms, les yeux pleins d'clairs:
c'est la colre d'une femme, et l'on dirait une ville prise d'assaut
(_spectaculum capt nec minus urbe fuit_). D'une main forcene, elle
jette les lampes  la figure de Phyllis; Ta, pouvante, crie au feu
et demande de l'eau; Cynthie les poursuit l'une et l'autre, dchire
leurs robes, arrache leurs cheveux, les frappe et les injurie. Elles lui
chappent  grand' peine et se rfugient dans la premire taverne
qu'elles rencontrent. Cependant le bruit a veill tout le quartier; on
accourt avec des flambeaux; on voit Cynthie, semblable  une bacchante
en fureur, qui s'acharne sur Properce, qui le soufflette, qui le mord
jusqu'au sang, et qui veut lui crever les yeux. Properce, qui se sent
coupable, accepte son chtiment avec une secrte joie; il embrasse les
genoux de Cynthie, il la conjure de s'apaiser, il rclame son pardon;
elle le lui accorde,  condition qu'il ne se promnera plus, richement
par, sous le portique de Pompe ni dans le Forum; qu'il ne tournera
plus ses regards vers les derniers gradins de l'amphithtre, o sigent
les courtisanes, et que son Lygdamus sera vendu, comme un esclave
infidle, les pieds chargs d'une double chane. Properce consent 
tout, pour expier son impuissante tentative d'infidlit; il baise les
mains de sa despotique matresse, qui sourit  ce triomphe. Ensuite,
elle brle des parfums, et lave avec de l'eau pure tout ce que le
contact de Phyllis et de Ta laissait empreint d'une souillure  ses
yeux; elle ordonne  Properce de changer de vtements, surtout de
chemise, et d'exposer trois fois ses cheveux  une flamme de soufre.
Enfin, elle fait mettre des couvertures fraches dans le lit, o elle se
couche avec son amant: c'est l que la paix s'achve entre eux (_et toto
solvimus arma toro_).

Properce devait survivre  sa Cynthie. Une rivale, une vile courtisane,
nomme Nomas, qui vendait ses nuits  vil prix sur la voie publique,
versa le poison, qu'un de ses amants avait fait apprter par une
magicienne, pour se venger d'un affront qu'il avait reu de cette fire
matresse. Properce tait absent alors; il ne put diriger les
funrailles, qui furent faites  la hte et sans pompe: on ne jeta pas
de parfums dans le bcher; on ne brisa pas un vase plein de vin sur la
cendre fumante de la victime d'un si noir attentat: on avait l'air de
vouloir effacer les traces du crime. Lorsque Properce revint  Rome,
Cynthie avait t inhume au bord de l'Anio, sur la route de Tibur, dans
l'endroit mme qu'elle avait choisi pour sa spulture. Properce resta
foudroy par cette mort soudaine, mais il ne chercha pas  en punir les
auteurs; il tait jour et nuit poursuivi par le spectre de Cynthie, qui
lui demandait vengeance; mais il n'osa pas se faire l'accusateur de
l'empoisonneur. Ce devait tre un personnage puissant, car Nomas, qui
avait t l'instrument du crime, se vit tout  coup enrichie, et balaya
la poussire avec sa robe broche d'or; en revanche, les amies de
Cynthie, qui levrent la voix pour la regretter ou pour la dfendre,
furent impitoyablement traites, on ne sait par quel ordre ni par quel
pouvoir: pour avoir port quelques couronnes sur sa tombe, la vieille
Ptal fut attache  la chane de l'infme billot; la belle Lalag,
suspendue par les cheveux, fut battue de verges, pour avoir invoqu le
nom de Cynthie. Enfin, Properce, assig par sa conscience, et par les
fantmes qui troublaient son sommeil, rigea une colonne et grava une
pitaphe sur la tombe de sa chre matresse; il accomplit aussi les
dernires volonts de cette infortune, en recueillant chez lui la
vieille nourrice et l'esclave bien-aime de Cynthie; mais, en dpit des
avertissements suprmes qui lui venaient par la porte des songes, il ne
brla pas les vers qu'il avait consacrs  ses amours. Une nuit, l'ombre
mlancolique de Cynthie lui apparut et lui dit: Sois  d'autres
maintenant. Bientt tu seras  moi seule; tu seras  moi, et nos os
confondus reposeront dans le mme tombeau. A ces mots, l'ombre
plaintive s'vanouit dans les embrassements du pote, qui avait cru la
saisir et l'enlever au royaume des mnes. Properce ne survcut pas
longtemps  celle qu'il ne cessait de pleurer: il mourut  l'ge de
quarante ans, et fut runi  Cynthie dans le tombeau qu'il lui avait
lev dans un des sites les plus riants des cascades de Tibur. Cynthie,
qui partage l'immortalit de son pote, ne fut pourtant qu'une
courtisane fameuse.




CHAPITRE XXVI.

  SOMMAIRE. --Tibulle. --Sa vie voluptueuse. --L'affranchie Plania ou
  Dlie. --Le mari de cette courtisane. --La mre de Dlie protge les
  amours de sa fille avec Tibulle. --Tendresse platonique de Tibulle.
  --Recommandations du pote  la mre de son amante. --Philtres et
  enchantements. --Ennuye des sermons de Tibulle, Dlie lui ferme sa
  porte. --Tibulle dnonce au mari de Dlie l'inconduite de sa femme.
  --Nmsis. --L'amant de cette courtisane. --Amour de Tibulle pour
  Nmsis. --Prix des faveurs de cette prostitue. --Cerinthe empche
  Tibulle de se ruiner pour Nmsis. --Tibulle amoureux de Nre.
  --Refus de Nre d'pouser Tibulle. --Nre prend un amant.
  --Dsespoir de Tibulle. --Dclaration d'amour  Sulpicie, fille de
  Servius. --Sulpicie accorde ses faveurs  Tibulle. --Infidlits de
  Tibulle. --Glycre. --Amour srieux de Tibulle pour cette courtisane
  grecque. --Ddains de Glycre. --Ode consolatrice d'Horace  Tibulle.
  --Mort de Tibulle. --Dlie et Nmsis  ses funrailles. --Citheris.
  --Cornelius Gallus. --Citheris. --Lycoris. --Gallus  la guerre des
  Parthes. --Son pome  Lycoris. --Retour de Gallus. --Infidlits de
  Lycoris. --Gentia et Chlo. --Lydie. --La Lycoris de Maximianus,
  ambassadeur de Thodoric. --Ovide. --Corinne. --Conjectures sur le
  vrai nom de cette courtisane. --Le mari de Corinne. --On n'a jamais su
  positivement ce que c'tait que cette courtisane. --Manges amoureux
  que conseille Ovide  Corinne. --Corinne chez Ovide. --Jalousie et
  brutalit d'Ovide. --Son dsespoir d'avoir frapp Corinne.
  --L'entremetteuse Dipsas. --Insinuations de cette horrible vieille.
  --L'eunuque Bagoas. --Nap et Cypassis, coiffeuses de Corinne.
  --Amours d'Ovide et de Cypassis. --Avortement de Corinne.
  --Indignation d'Ovide  la nouvelle de cet odieux attentat.
  --Empressement de Corinne pour regagner le coeur d'Ovide. --Froideur
  d'Ovide. --Honte et dpit de Corinne. --Ovide est mis  la porte.
  --Plaintes et insistances d'Ovide pour obtenir le pardon de sa
  conduite. --Corinne et le capitaine romain. --Gmissements d'Ovide.
  --Ovide se retire dans le pays des Falisques. --Son retour  Rome.
  --Corinne devenue courtisane honte. --Dernire lettre d'Ovide 
  Corinne. --Ovide compose son pome de l'_Art d'aimer_, sous les yeux
  et d'aprs les inspirations des courtisanes. --Sa liaison secrte
  suppose avec la fille d'Auguste. --Ovide est exil au bord du
  Pont-Euxin. --Son exil attribu  sa passion adultre suppose.
  --Ovide apprend que Corinne est descendue au dernier degr de la
  Prostitution. --Il meurt de chagrin et sa dernire pense est pour
  Corinne.


L'amour des courtisanes fut aussi toute la vie et toute la renomme d'un
contemporain de Properce: Tibulle aima et chanta ses matresses.
Tibulle, ami de Virgile, d'Horace et d'Ovide, fut comme eux un grand
pote et un tendre amant. Il tait n  Rome, quarante-trois ans avant
l're chrtienne, le mme jour qu'Ovide. Son got pour la posie se
rvla de bonne heure, et, ds l'ge de dix-sept ans, il reconnut qu'il
n'tait pas fait pour suivre la carrire des armes, mais que son
temprament le portait  se jeter dans celle des plaisirs: C'est l que
je suis bon chef et bon soldat! s'crie-t-il dans une de ses lgies.
En effet, la vie voluptueuse, qui tait sa vocation, ne tarda pas 
puiser ses forces physiques et  dvelopper sa sensibilit nerveuse; il
ne possdait pas une complexion assez nergique pour rsister longtemps
 l'abus de ces plaisirs, que la corruption romaine avait si
monstrueusement perfectionns: au milieu des jeunes dbauchs dont il
partageait les orgies, il s'attristait tous les jours de son infriorit
matrielle et il s'aperut bientt de son impuissance. Ds lors, il
rsolut de retrouver par le coeur les jouissances que sa nature dlabre
n'tait plus capable de lui procurer. Jusque-l, il avait parpill
entre cent matresses toute l'activit de ses passions vagabondes; il
les concentra dsormais sur une seule femme. Cette femme ne pouvait tre
qu'une courtisane, car,  Rome, la loi et les moeurs s'opposaient  tout
amour illgitime, qui s'adressait  une femme de condition libre, et qui
n'aboutissait pas au mariage. Tibulle ne se souciait pas de se marier,
et il ne cherchait pas une liaison mystrieuse et coupable, qu'il et
t oblig de cacher aux yeux mme de ses amis; bien au contraire, il
voulait prendre le public pour tmoin et confident de ses occupations
amoureuses.

Il arrta d'abord son choix sur une courtisane, qu'il nomme Dlie dans
le premier livre de ses lgies, et qui portait certainement un autre
nom. Suivant l'opinion la plus probable, c'tait une affranchie, nomme
Plania, dont le mari complaisant exploitait habilement la beaut et la
coquetterie. Tibulle n'tait point assez riche pour tre accept ou
mme tolr par cet avare mari, qui n'avait de jalousie qu' l'gard
d'une infidlit improductive; mais la mre de Dlie, indigne des
honteuses servitudes qu'on imposait  sa fille, prit le parti de Tibulle
auprs de celle-ci qu'il aimait et qu'il ne payait pas. Ce fut elle, qui
amena Dlie  Tibulle dans les tnbres, et qui, craintive et
silencieuse, unit en secret leurs mains tremblantes; ce fut elle, qui
prsidait aux rendez-vous nocturnes, qui attendait l'amant  la porte et
qui reconnaissait le bruit lointain de ses pas. Ces rendez-vous
n'taient peut-tre pas, il est vrai, trs-dangereux pour la vertu de la
femme et pour l'honneur du mari; car Tibulle raconte lui-mme qu'avant
d'avoir touch le coeur de Dlie, il n'tait dj plus homme: Plus
d'une fois, dit-il, je serrai dans mes bras une autre beaut; mais,
quand j'allais goter le bonheur, Vnus me rappelait ma matresse et
trahissait mes feux; alors cette belle quittait ma couche, en disant que
j'tais sous le pouvoir d'un malfice, et publiait, hlas! ma triste
impuissance. Il est permis de croire que Tibulle n'avait pas chang, en
devenant l'amant de Dlie. Voil sans doute pourquoi, mcontent de
lui-mme et inquiet de son impuissance, il recommande  la vieille mre
de Dlie, qu'elle lui apprenne la chastet (_sit modo casta doce_),
bien que le saint bandeau ne relve pas ses cheveux, bien que la robe
tranante ne cache pas ses pieds. C'tait donc de la part du pote un
amour plus idal que matriel, et le coeur en faisait presque tous les
frais. Cependant les deux amants se voyaient quelquefois la nuit, 
l'insu du mari, et Tibulle, exalt par sa tendresse toute platonique,
attendait patiemment  la porte de Dlie, que cette porte, souvent
muette et immobile, tournt furtivement sur ses gonds, quand le jaloux
tait absent ou endormi: Je ne ressens aucun mal, du froid
engourdissant d'une nuit d'hiver, disait-il aprs avoir maudit la porte
inexorable; aucun mal, de la pluie qui tombe par torrents. Ces rudes
preuves me trouvent insensible, pourvu que Dlie tire enfin les verrous
et que le tacite signal de son doigt m'appelle  ses cts.

Cet amour eut toutes les pripties des autres amours, les jalousies,
les ruptures, les raccommodements, les larmes et les baisers; mais le
pote avait bien de la peine  s'accoutumer au mtier que faisait sa
matresse. Il sentait bien pourtant qu'il ne pouvait pas lui donner le
prix de ses caresses et qu'il devait fermer les yeux ou rompre avec
elle: O toi qui le premier enseignas  vendre l'amour, s'criait-il
avec rage, qui que tu sois, puisse la pierre funraire peser sur tes
os! Il n'avait pas d'or, pour satisfaire la vnalit de l'infme poux
de sa Dlie; il eut recours aux philtres et aux enchantements, dans
l'espoir de repousser ses rivaux et de forcer sa matresse  lui tre
fidle, mais enchantements et philtres ne lui russirent pas: J'ai
tout fait, tout, crivait-il  Dlie, et c'est un autre qui possde ton
amour, un autre qui jouit, qui est heureux du fruit de mes
incantations! Dlie, fatigue des plaintes et des reproches qu'elle
savait trop mriter, ferma sa porte au pote dsol: Ta porte ne
s'ouvre point, disait-il avec amertume, c'est la main pleine d'or, qu'il
faut y frapper! Dans son dsespoir, il alla jusqu' dnoncer ses
propres amours au mari, qui feignait de les ignorer, et il lui offrit de
l'aider  garder sa femme, comme aurait pu le faire un esclave dvou.
Dlie, que l'habitude du vice avait rendue astucieuse, ne fit que rire
des dnonciations de Tibulle et soutint effrontment qu'elle ne lui
avait jamais accord que de la piti. Le mari affecta de la croire et
imposa silence  son accusateur; mais celui-ci, piqu au jeu et irrit
de recevoir un pareil dmenti, entra dans les dtails les plus
circonstancis au sujet de sa liaison avec la perfide: Souvent,
raconta-t-il au mari narquois, en feignant d'admirer ses perles et son
anneau, j'ai su, sous ce prtexte, lui serrer la main; souvent, avec un
vin pur, je te versais le sommeil, tandis que, dans ma coupe plus sobre,
une eau furtive m'assurait la victoire! Le mari haussait les paules et
souriait sans rpondre, comme pour dire: Que ces potes sont fous!
Tibulle, tourment par la jalousie, s'avisait de donner des conseils 
ce mari tromp et heureux de l'tre: Prends garde, lui disait-il,
qu'elle n'accorde aux jeunes gens la faveur de frquents entretiens;
qu'une robe aux larges plis ne laisse, quand elle reposera, son sein
dcouvert; que ses signes d'intelligence ne t'chappent, et qu'avec son
doigt mouill elle ne trace sur la table d'amoureux caractres! Tibulle
oubliait que c'tait de lui-mme que Dlie avait appris l'art de tromper
son Argus: il lui avait mme donn le secret des sucs et des herbes qui
effaaient l'empreinte livide que fait la dent d'un amant dans les
combats de Vnus (_livor quem facit impresso mutua dente Venus_).

Tibulle avait trop offens Dlie pour qu'elle pt lui pardonner ses
outrages; la rupture entre eux tait dfinitive, et le mari y trouvait
son compte, puisque sa femme ne serait plus dtourne d'autres amours
plus lucratifs. Quand Tibulle fut convaincu de l'impossibilit d'une
rconciliation, il ne s'obstina pas  la poursuivre en vain; il aima
ailleurs. C'tait encore une courtisane, plus avide et plus inflexible
que Dlie. Il se mit pourtant en frais de posie pour elle; il se flatta
d'arriver  ce coeur avare, par les sductions de la vanit: il fit
fumer son encens potique aux pieds de la belle ddaigneuse, qu'il
adorait sous le nom de Nmsis. Cette courtisane tait entretenue par un
riche affranchi, qui avait t plusieurs fois vendu au march des
esclaves et qui devait sa richesse  de mprisables industries. Elle ne
faisait aucun cas de ce parvenu, que la fortune avait  peine dcrass;
mais elle n'avait aucun got pour des amours qui ne lui rapporteraient
rien: Hlas! s'criait tristement Tibulle, ce sont les riches, je le
vois, qui plaisent  la beaut! Eh bien! que la rapine m'enrichisse,
puisque Vnus aime l'opulence! que Nmsis nage dsormais dans le luxe,
et s'avance par la ville, en talant mes largesses aux regards blouis!
qu'elle porte ces tissus transparents o la main d'une femme de Cos
entrelaa des fils d'or! qu'elle attache  ses pas ces noirs esclaves
que l'Inde a brls et que le soleil, dans sa course plus rapproche de
la terre, a fltris de ses feux! que, lui offrant  l'envi leurs plus
belles couleurs, l'Afrique lui donne l'carlate, et Tyr, la pourpre! Ce
n'tait l que des projets de pote, et Tibulle, aprs les avoir
pompeusement retracs dans une lgie, ne se htait pas de les mettre 
excution. Il attendit un an, un an tout entier, les faveurs de cette
Nmsis, qui sans doute les lui fit payer d'une manire ou d'autre, mais
qui ne lui inspira gure le dsir de les demander et de les obtenir une
seconde fois au mme prix. Il fut sur le point de vendre le modeste
hritage de ses anctres, pour satisfaire aux importunits de sa
nouvelle matresse; son ami Cerinthe l'empcha de faire cette folie, et
il essaya de ne payer qu'en monnaie de pote: il fut congdi
ddaigneusement. C'est une vile entremetteuse, crivait-il  ses amis
Cerinthe et Macer, qui met obstacle  mes amours, car Nmsis est bonne.
C'est l'infme Phryn qui m'carte sans piti; elle porte et rapporte
en secret, dans son sein, de furtifs messages d'amour. Souvent, lorsque,
du seuil o je l'implore en vain, je reconnais la voix de ma matresse,
elle me dit que Nmsis est absente; souvent, quand je rclame une nuit
qui me fut promise, elle m'annonce que ma belle est souffrante et tout
pouvante d'un prsage menaant. Alors je meurs d'inquitude; alors mon
imagination gare me montre un rival dans les bras de Nmsis et de
combien de manires il varie ses plaisirs; alors, infme Phryn, je te
voue aux Eumnides! Ses amis le consolrent et lui firent comprendre
que Rome ne manquait pas de courtisanes qui seraient fires d'tre
aimes et chantes par un pote comme lui.

Aussitt, voil Tibulle amoureux de la jeune et chaste Nre, qui
n'tait probablement pas celle d'Horace. Tibulle, dans le troisime
livre de ses lgies, qu'il lui a consacr, la reprsente comme une
innocente enfant, leve par la plus tendre des mres et par le plus
aimable des pres. C'tait, ce ne pouvait tre qu'une fille
d'affranchis, et cependant Tibulle offrit de l'pouser, ou, du moins, de
la prendre chez lui en concubinage. Quoique des cheveux blancs n'eussent
point encore fait invasion dans sa noire chevelure, quoique la
vieillesse au dos courb et  la marche tardive ne ft pas venue pour
lui, il se sentait prs de sa fin: c'tait une lampe puise d'huile,
qui jetait un dernier rayon. La chaste Nre, comme il l'appelle sans
cesse, refusa d'unir sa frache et ardente jeunesse  cette jeunesse
refroidie et ravage. Elle voyait avec plaisir les attentions dont elle
tait l'objet de la part du noble pote; elle coutait ses vers et ses
soupirs; elle n'exigeait pas d'autres prsents que le recueil des
lgies de Tibulle, crites sur un blanc vlin et revtues d'une reliure
dore. Mais elle tait dans l'ge de l'amour; elle se donna donc un
amant, sans retirer son amiti  Tibulle, qui avait espr mieux:
Fidle ou constante, lui disait-il, tu seras toujours ma chre Nre!
Ce ne fut pas sans larmes et sans luttes, qu'il se rsigna enfin 
n'tre plus que le frre de sa Nre; il crut mourir de chagrin; il
voulait qu'on gravt ces mots sur sa tombe: La douleur et le dsespoir
de s'tre vu arracher sa Nre ont caus son trpas! Ses amis, ses
anciens compagnons de table et de plaisir, les potes de l'amour et des
courtisanes, l'entranrent encore, pour le distraire, dans leurs
joyeuses runions; ils l'invitrent  chanter les louanges de Bacchus,
qui vient en aide aux souffrances des amants: Oh! qu'il me serait doux,
murmurait Tibulle en vidant son verre, de reposer prs de toi pendant la
longueur des nuits, de veiller prs de toi pendant la longueur des
jours! Infidle  qui mritait son amour, elle l'a donn  qui n'en est
pas digne! Perfide!... Mais, bien que perfide, elle m'est chre encore!
Bacchus, qui s'emparait de lui par degrs, faisait vanouir le fantme
de Nre: Allons, esclave, allons! s'criait Tibulle en tendant sa
coupe  l'chanson: que le vin coule  flots plus presss! Il y a
longtemps que j'aurais d arroser ma tte avec les parfums de la Syrie
et ceindre mon front de couronnes de fleurs!

Tibulle savait bien qu'il ne devait plus attendre d'une matresse ce
doux change de sentiments, dans lequel son imagination rvait encore le
bonheur: La jeunesse et l'amour, disait-il nagure en regrettant d'tre
encore jeune et de ne plus tre amoureux, la jeunesse et l'amour, ce
sont les vritables enchanteurs! Il n'avait plus recours  la magie et
 des philtres impuissants, pour suppler  tout ce que lui avait enlev
sa maladie d'puisement et de langueur; il essaya de prouver  Nre
qu'il tait capable de devenir un mari, et mme, au besoin, un amant; il
fit une dclaration d'amour  Sulpicie, fille de Servius, et il esquissa
le portrait de cette nouvelle divinit: La grce compose en secret
chacun de ses gestes, chacun de ses mouvements, et s'attache  tous ses
pas. Dnoue-t-elle sa chevelure, on aime  voir flotter les tresses
vagabondes; les relve-t-elle avec art, cette coiffure sied encore  sa
beaut. Elle nous enflamme, quand elle s'avance enveloppe d'un manteau
de pourpre tyrienne; elle nous enflamme, quand elle vient  nous vtue
d'une robe blanche comme la neige. Sulpicie eut piti du pote mourant;
elle lui accorda plus qu'il ne demandait, et elle recueillit les
dernires lueurs de ce coeur qui s'teignait: Nulle autre femme, lui
disait-il avec enthousiasme, ne pourra me ravir  ta couche!... C'est la
premire condition que mit Vnus  notre liaison! Seule tu sais me
plaire, et aprs toi, il n'est plus dans Rome une femme qui soit belle 
mes yeux... Dt le Ciel envoyer  Tibulle une autre amante, il la lui
enverrait en vain et Vnus elle-mme serait sans pouvoir! Mais, 
l'heure mme o le pote prononait ce serment de fidlit, il tait
infidle, et Glycre, une des plus dlicieuses courtisanes grecques qui
fussent  Rome, avait voulu aussi se faire une petite part d'immortalit
dans les vers de Tibulle. Celui-ci, tonn d'une bonne fortune qu'il
n'avait pas cherche, pensait la devoir  quelqu'un de ses mrites
personnels, et il se mit en devoir d'aimer srieusement Glycre, qui
n'aimait que ses lgies. Tibulle, pour la premire fois de sa vie,
s'avisa d'aimer comme un amant et non plus comme un pote; il ne composa
pas un seul vers pour Glycre, qui n'eut pas la patience d'attendre une
vellit potique et qui tourna le dos au pauvre moribond. Cette cruaut
affecta profondment Tibulle, dont la frle sant en fut altre au
point que ses amis comprirent qu'il avait reu le coup de la mort.
Horace lui adressa une ode consolatrice, o il le suppliait d'oublier la
cruelle Glycre (_ne doleas plus nimio memor immitis Glycer_) et
Tibulle apprit presqu'aussitt, qu'Horace lui avait succd dans les
bonnes grces de cette capricieuse. Tibulle ne s'en releva pas; il
succomba enfin,  l'ge de vingt-quatre ans. Sa mre et sa soeur lui
avaient ferm les yeux, et, le jour de ses funrailles, on vit
apparatre ses deux matresses, Dlie et Nmsis, vtues d'habits de
deuil et donnant les marques de la plus vive douleur: ces deux rivales
suivirent le cortge funbre ensemble et confondirent leurs larmes sur
le bcher de leur amant, chacune se disputant la gloire d'avoir t la
plus aime.

Cette poque du rgne d'Auguste fut le triomphe des potes et des
courtisanes, qui s'entendaient si bien entre eux, qu'ils semblaient
insparables: l o tait une courtisane, il y avait toujours un pote
amoureux, du moins dans ses vers. La brillante Glycre partageait la
vogue et les adorateurs avec la charmante Citheris, autre courtisane
grecque, qui pourrait bien tre la fille de celle que Jules Csar avait
aime. Horace avait aim aussi une Citheris, dans laquelle nous n'osons
reconnatre ni celle de Csar ni celle de Cornelius Gallus. Ce dernier,
ami de Tibulle, d'Ovide et de Virgile, pote comme eux et comme eux
trs-recherch dans la socit des courtisanes, s'tait attach 
Citheris, qu'il chanta sous le nom de Lycoris, et il clbra ses amours
dans un pome en quatre chants, dont nous n'avons plus que quelques
fragments passionns: Que veut cette entremetteuse, s'criait-il
indign, lorsqu'elle essaie de nuire  mes amours et quand elle porte
de riches prsents cachs dans son sein? Elle vante le jeune homme qui
envoie ces prsents; elle parle de son noble caractre, de son frais
visage que nul duvet n'ombrage encore, de sa blonde chevelure qui se
rpand autour de sa tte en boucles ondoyantes, de son talent  jouer de
la lyre et  chanter!... Oh! combien je tremble que ma matresse ne soit
infidle!... La femme est de sa nature changeante et toujours mobile; on
ne sait jamais si elle aime ou si elle hait! Gallus tait absent de
Rome, et la guerre l'avait entran avec les aigles romaines chez des
peuples lointains, contre lesquels il combattait en voquant le souvenir
de sa bien-aime: Ma Lycoris, s'criait-il, ne sera pas sduite par un
frais visage de jeune homme ni par des prsents; l'autorit d'un pre et
les ordres rigoureux d'une mre la solliciteront en vain de m'oublier:
son coeur reste inbranlable dans son amour! Dans cette disposition
amoureuse, il ne tardait pas  penser que la plus glorieuse victoire
remporte sur les Parthes ne valait pas une nuit passe dans les bras de
sa matresse: Que m'importe  moi la guerre! disait-il en gmissant:
qu'ils combattent, ceux qui cherchent dans les travaux de Mars des
richesses ou des conqutes! Quant  nous, nous livrons des combats avec
d'autres armes: c'est l'amour qui sonne le clairon et qui donne le
signal de la mle, et moi, si je ne combats en brave depuis le lever du
soleil jusqu' son coucher, que Vnus me traite comme un lche en
m'arrachant mes armes! mais, si mes voeux s'accomplissent et si les
choses tournent  mon honneur, que la femme qui m'est chre soit le prix
de mon triomphe, que je la presse sur mon sein, que je la couvre de
baisers, tant que je me sens la force d'aimer et que je n'en ai pas
honte! Alors, que des vins gnreux, mls de nard et de roses, viennent
enflammer mon ardeur! que ma chevelure, couronne de fleurs, soit
arrose de parfums! Certes, je ne rougirai pas de dormir dans les bras
de ma matresse et de ne sortir du lit qu'au milieu du jour!

Lorsque Gallus revint de la guerre des Parthes avec quelques blessures
et quelques cheveux gris de plus, il ne retrouva plus sa Lycoris telle
qu'il l'avait laisse: elle ne lui avait pas brod, comme il l'esprait,
un autre manteau pour la campagne prochaine, car elle et t assez
embarrasse de se reprsenter, dans ce travail d'aiguille, les yeux en
larmes, ple et dsespre. Elle avait pris des amants; elle ne songeait
mme pas que Gallus dt lui revenir. Celui-ci s'aperut qu'il ne vivait
plus au temps de l'ge d'or, o, comme il l'avait dit lui-mme, la
femme tait assez chaste, quand elle savait se taire en public sur ses
faiblesses. Il ne brla pas les vers qu'il avait faits pour Lycoris, et
qui taient, d'ailleurs, dans la mmoire de tous les amants; mais il
rpondit  l'infidlit par l'infidlit, et il trouva de quoi se
consoler dans la classe des courtisanes. Il voulait que Lycoris le
regrettt, et il mit  la mode, par ses lgies d'amour, plusieurs
jeunes filles que leur beaut n'avait pas encore rendues fameuses. Ce
furent d'abord deux soeurs, Gentia et Chlo, qu'il possdait  la fois:
Ne disputez plus avec envie, leur disait-il pour les mettre d'accord,
ne disputez plus pour savoir laquelle des deux a la peau la plus blanche
ou la moins brune; disputez sur ce seul point: Laquelle embrase
davantage son amant, l'une par ses yeux, l'autre par ses cheveux? Les
cheveux de Gentia taient blonds comme de l'or; les yeux de Chlo
lanaient mille clairs. Ensuite, Gallus aima une belle et nave enfant,
nomme Lydie, dont il se fit le prcepteur amoureux: Montre, jeune
fille, lui disait-il avec admiration, montre tes cheveux blonds qui
brillent comme de l'or pur; montre, jeune fille, ton cou blanc qui
s'lve avec grce sur tes blanches paules; montre, jeune fille, tes
yeux toils sous l'arc de tes sourcils noirs; montre, jeune fille, ces
joues roses, o clate parfois la pourpre de Tyr; tends-moi tes lvres,
tes lvres de corail; donne-moi de doux baisers de colombe! Ah! tu suces
une partie de mon me enivre, et tes baisers me pntrent au fond du
coeur! N'aspires-tu pas mon sang et ma vie? Cache ces pommes d'amour,
cache ces boutons qui distillent le lait sous ma main! Ta gorge
dcouverte exhale une odeur de myrrhe: il n'y a que dlices en toute ta
personne! Cache donc ce sein qui me tue par sa splendeur de neige et
par sa beaut! Cruelle, ne vois-tu pas que je me pme?... Je suis 
moiti mort, et tu m'abandonnes! Gallus eut beau faire; il ne donna pas
de rivale, dans ses vers,  cette Lycoris qu'il avait si amoureusement
chante et dont le nom resta en faveur parmi les femmes de plaisir. Plus
de quatre sicles plus tard, une autre Lycoris inspira encore la muse
d'un pote, Maximianus, qui mrita d'tre confondu avec Cornelius
Gallus, de mme que sa Lycoris tait confondue avec celle que Gallus
aima et chanta. Mais ce Maximianus, tout ambassadeur de Thodoric qu'il
ait t, ne fut qu'un vieillard impuissant, qui se plaignait d'tre le
jouet de sa matresse et qui se rfugiait dans les souvenirs lointains
de sa jeunesse, pour se rchauffer le coeur, et pour tre moins ridicule
 ses propres yeux: La voil, cette belle Lycoris que j'ai trop aime,
disait le pote en se lamentant, celle  qui j'avais livr mon coeur et
ma fortune! Aprs tant d'annes que nous avons passes ensemble, elle
repousse mes caresses! Elle s'en tonne, hlas! Dj, elle recherche
d'autres jeunes gens et d'autres amours; elle m'appelle vieillard faible
et dcrpit, sans vouloir se souvenir des jouissances du pass, sans se
dire que c'est elle-mme qui a fait de moi un vieillard!

Un ami du vritable Gallus, en apprciateur des charmes de la vritable
Lycoris, un grand pote consacra aussi  l'amour les premires
inspirations de sa muse: on peut dire qu'Ovide, le chantre, le
lgislateur de l'art d'aimer, avait appris son mtier dans le commerce
des courtisanes. Ovide appartenait  la famille Naso: la prominence des
nez tait le caractre distinctif et l'attribut rotique des mles de
cette famille. Le nom de _Naso_ leur resta de pre en fils, avec ce
terrible nez qui avait fait la clbrit d'un de leurs aeux. Sous ce
rapport, comme sous tous les autres, le dernier des Nasons n'avait pas
dgnr. C'tait un voluptueux qui commena de bonne heure  vivre
selon ses gots: Mes jours, dit-il lui-mme en rappelant l'origine de
son surnom potique, mes jours s'coulaient dans la paresse; le lit et
l'oisivet avaient dj nerv mon me, lorsque le dsir de plaire  une
jeune beaut vint mettre un terme  ma honteuse apathie! Cette jeune
beaut n'tait pas, comme on a voulu le soutenir avec des suppositions
gratuites, la fille d'Auguste, Julie, veuve de Marcellus et pouse de
Marcus Agrippa; ce fut videmment une simple courtisane qu'il a chante
sous le nom de Corinne. Corinne, c'est Ovide lui-mme qui nous
l'apprend, avait un mari, ou plutt un lnon (_lenone marito_); ce mari,
ainsi que tous ceux des courtisanes, se faisait un revenu malhonnte
avec les galanteries de sa femme. Ovide, qui n'tait pas plus riche que
les potes ne le furent en tout temps, plaisait sans doute  la femme,
mais il tait sr de dplaire au mari. Sa situation auprs de Corinne
tait donc celle de Tibulle vis--vis de Dlie et de Nmsis;
seulement, sa rputation de pote l'avait mis au-dessus des autres, et
par consquent, les courtisanes se disputaient, pour devenir fameuses,
le bnfice de son amour et de ses vers. On peut croire qu'il donna de
nombreuses rivales  sa Corinne; mais il ne remplit les voeux d'aucune
d'elles, puisque Corinne fut seule nomme dans les lgies, qu'elle
n'avait pas seule inspires sans doute. Il ne faut pas oublier,
toutefois, pour expliquer cette singularit, qu'Ovide avait compos cinq
livres d'lgies, et qu'il en brla deux en corrigeant les pices qu'il
laissait subsister. Quoi qu'il en soit, on n'a jamais su positivement
quelle tait cette Corinne mystrieuse, et ce secret fut si bien gard
du temps d'Ovide, que ses amis lui en demandaient en vain la rvlation
et que plus d'une courtisane, profitant de la discrtion de l'amant de
Corinne, avait usurp le surnom de cette belle inconnue et se faisait
passer publiquement pour l'hrone des chants du pote. Suivant une
opinion qui n'est pas la moins vraisemblable, Corinne ne serait que la
personnification imaginaire de plusieurs courtisanes qu'Ovide avait
aimes  la fois ou successivement.

Si l'on s'en tient au rcit d'Ovide, l'amour l'avait merveilleusement
dispos  recevoir l'impression qui lui alla au coeur, quand il
rencontra Corinne: Qui pourrait me dire, se demandait-il, pourquoi ma
couche me parat si dure? pourquoi ma couverture ne peut rester sur mon
lit? pourquoi cette nuit, qui m'a paru si longue, l'ai-je passe sans
goter le sommeil? pourquoi mes membres fatigus se retournent-ils en
tous sens, sous l'aiguillon de vives douleurs? Il avait vu Corinne, il
l'aimait, il la dsirait. Il devait se trouver avec elle dans une de ces
comessations, o la bonne chre, le vin, les parfums, la musique et les
danses favorisaient les intelligences des coeurs et les faiblesses des
sens. Mais le mari, le lnon de Corinne, devait aussi l'accompagner, et
la jalousie s'veilla chez Ovide, avant que la possession de son amante
lui et donn le droit d'tre jaloux d'elle. Il lui crivit donc pour
lui transmettre de tendres instructions sur la conduite qu'elle aurait 
tenir durant ce souper; il lui enseigne une foule de petits manges
amoureux, qu'elle connaissait peut-tre mieux que lui: Quand ton mari
sera couch sur le lit de table, tu iras d'un air modeste te placer 
ct de lui, et que ton pied alors touche en secret le mien. Il la prie
de lui faire passer la coupe o elle aura bu, pour qu'il applique ses
lvres  l'endroit mme que les siennes auront touch: Ne souffre pas,
lui dit-il, que ton mari te jette les bras au cou; ne pose pas sur sa
poitrine velue ta tte charmante; ne lui permets pas de mettre la main
dans ta gorge et de profaner le bout de ton sein; surtout, garde-toi de
lui donner aucun baiser, car si tu lui en donnais un seul, je ne
pourrais plus dissimuler que je t'aime. Ces baisers sont  moi!
m'crierais-je, et je viendrais les prendre. Ces baisers, du moins, je
puis les voir; mais les caresses qui se cachent sous la nappe (_qu bene
pallia celant_), voil ce que redoute mon aveugle jalousie. N'approche
pas ta cuisse de sa cuisse, ne joins pas ta jambe  la sienne, ne mle
pas  ses pieds grossiers tes pieds dlicats. Mais le pauvre amant, qui
se cre autant de tourments que de prvisions, s'attriste, s'indigne des
liberts que le mari chauff par le vin pourrait prendre en sa prsence
et  son insu, sans que la patiente ost souffler mot: Pour m'pargner
tout soupon, dit-il  la belle, loigne de toi cette nappe qui serait
complice de ce que j'apprhende pour l'avoir vingt fois expriment
moi-mme avec mes matresses.

  Spe mihi dominique me properata voluptas
      Veste sub inject dulce peregit opus.
  Hoc tu non facies; sed ne fecisse puteris,
      Conscia de gremio pallia deme tuo.

Ovide espre profiter, dans l'intrt de son amour, et de l'ivresse et
du sommeil de ce mari qui les espionne; mais tout  coup il a conscience
de l'inutilit de tant de prcautions raffines: le repas fini, le mari
emmnera sa femme et sera matre de disposer d'elle sans contrainte et
sans tmoin! Ne te donne au moins qu' regret, tu le peux, s'crie-t-il
douloureusement, et comme cdant  la violence. Que tes caresses soient
muettes et que Vnus lui soit amre! Mais, le lendemain mme, Corinne
crut devoir quelque ddommagement au donneur de conseils; elle alla le
trouver chez lui,  l'heure o, tendu sur son lit, il se reposait de la
chaleur du jour: Voici Corinne qui arrive, la tunique releve, la
chevelure flottante sur son cou d'albtre. Telle la belle Smiramis
marchait, dit-on, vers la couche nuptiale; telle encore Las, clbre
par ses nombreux amants. J'arrachai un vtement, qui pourtant ne me
cachait rien de ses appas; elle rsistait toutefois et voulait garder sa
tunique; mais, comme sa rsistance tait celle d'une femme qui ne veut
pas vaincre, elle consentit bientt sans regret  tre vaincue.
Lorsqu'elle parut devant mes yeux sans aucun voile, je ne remarquai pas
dans tout son corps la moindre imperfection! Quelles paules, quels bras
ai-je vus et touchs! Quelle admirable gorge il me fut donn de presser!
Sous cette poitrine irrprochable, quel ventre poli et blanc! Quels
larges flancs, quelle cuisse juvnile! Pourquoi m'arrter sur chaque
dtail? Je ne vis rien qui ne ft digne d'loge, et je la tenais nue
serre contre mon corps. Qui ne devine le reste? Nous nous endormmes
tous deux de fatigue. Puiss-je avoir souvent de pareilles mridiennes!

Il possde sa matresse, mais il n'est pas encore heureux: il est
jaloux; il a des rivaux qui payent cher un bonheur que, lui, ne paye
pas; il querelle, il injurie, il maltraite sa Corinne; il l'a frappe!
La fureur m'a fait lever sur elle une main tmraire, dit-il en se
dtestant, elle pleure maintenant, celle que j'ai blesse dans mon
dlire! Il ne se pardonnera jamais cette brutalit: J'ai eu l'affreux
courage de dpouiller son front de sa chevelure, raconte-t-il lui-mme,
et mon ongle impitoyable a sillonn ses joues enfantines. Je l'ai vue
ple, anantie, le visage dcolor, semblable au marbre que le ciseau
drobe aux montagnes de Paros; j'ai vu ses traits inanims et ses
membres aussi tremblants que la feuille du peuplier agit par le vent,
que le faible roseau qui s'incline sous la douce haleine du zphyr, que
l'onde dont le souffle du Notus ride la surface; ses larmes, longtemps
retenues, coulrent le long de ses joues, ainsi que l'eau  la fonte des
neiges! C'est que Corinne avait souvent auprs d'elle une vieille
entremetteuse, nomme Dipsas, qui employait toutes sortes d'artifices
pour la brouiller avec Ovide, pour carter du moins celui-ci et pour
vendre  des amants plus riches les moments qu'elle lui volait:
Dis-moi, demandait Dipsas en ricanant, que te donne ton pote, si ce
n'est quelques vers? Eh! tu en auras des milliers  lire; le dieu des
vers lui-mme, couvert d'un splendide manteau d'or, pince les cordes
harmonieuses d'une lyre dore. Que celui qui te donnera de l'or soit 
tes yeux plus grand que le grand Homre? Crois-moi, c'est chose assez
ingnieuse, que de donner. Ovide entendit les perfides insinuations de
cette hideuse vieille, et il eut peine  s'empcher de s'en prendre 
ses rares cheveux blancs,  ses yeux pleurant le vin,  ses joues
sillonnes de rides; il se contenta de la maudire en ces termes: Que
les dieux te refusent un asile, t'envoient une vieillesse malheureuse,
des hivers sans fin et une soif ternelle! Le pote avait besoin de
toute son loquence, et surtout de sa tendresse pour combattre la
dtestable influence de Dipsas, qui travaillait  pervertir davantage la
nave Corinne: Ne demande au pauvre que ses soins, ses services et sa
fidlit, crivait-il  sa matresse qu'il avait laisse pensive; un
amant ne peut donner que ce qu'il possde. Clbrer dans mes vers les
belles que j'en crois dignes, voil ma fortune;  celle que j'aurai
choisie, mon art fera un nom qui ne mourra point; on verra se dchirer
les toffes, l'or et les pierres prcieuses se briser, mais la renomme
que procureront mes vers sera ternelle. Cette considration n'tait
pas indiffrente aux yeux de Corinne, qui se voyait avec orgueil, dans
les promenades, au thtre, au cirque, dsigne comme la muse d'Ovide.

Son mari avait mis  ses cts un eunuque, nomm Bagoas, qui
l'accompagnait partout et qui ne se laissait jamais sduire sans avoir
consult son matre. Ovide ne russit pas  endormir ce cerbre; mais il
avait gagn les deux coiffeuses de Corinne, Nap, qui remettait ses
lettres, et Cypassis, qui l'introduisait en cachette. Cette dernire
tait jolie et bien faite; un jour, Ovide s'en aperut, tandis qu'il
attendait sa matresse, et il abrgea l'attente en se permettant tout ce
que Cypassis voulut bien lui permettre. Corinne,  son retour, remarqua
quelque dsordre accusateur dans sa chambre  coucher; la rougeur de
Cypassis sembla confirmer des soupons que ne dmentait pas la
contenance d'Ovide: Tu la souponnes d'avoir souill avec moi le lit de
sa matresse! s'cria-t-il en s'efforant de reprendre son assurance.
Que les dieux, si l'envie d'tre coupable me vient jamais, que les dieux
me prservent de l'tre avec une femme d'une condition mprisable! Quel
est l'homme libre qui voudrait connatre une esclave et serrer dans ses
bras un corps sillonn de coups de fouet! Il n'eut pas de peine 
persuader Corinne, et le soir mme il crivait  Cypassis pour lui
demander un nouveau rendez-vous. Corinne, il est vrai, ne se gnait pas
davantage de son ct, et plus d'une fois son amant jugea qu'elle en
savait plus qu'il ne lui en avait appris: De telles leons ne se
donnent qu'au lit (_illa nisi in lecto nusquam potuere doceri_), se
disait-il tout bas en savourant un baiser qu'il trouvait tranger  ses
habitudes: je ne sais quel matre a reu l'inestimable prix de ces
leons-l!

Corinne le tint  distance sous diffrents prtextes de religion, de
sant et d'humeur. Ovide cherchait dans une nouvelle galanterie la cause
de son loignement, et il prenait le temps en patience, avec plusieurs
chambrires qui n'taient pas moins belles que leur matresse, mais avec
qui le coeur n'tait pas en jeu. Tout  coup il sut par ces filles que
Corinne s'tait fait avorter et que cet avortement avait mis ses jours
en pril; Ovide s'indigna de l'odieux attentat qu'elle avait exerc sur
elle-mme: Celle qui la premire essaya de repousser de ses flancs le
tendre fruit qu'ils portaient, lui dit-il svrement, celle-l mritait
de prir victime de ses propres armes. Quoi! de peur que ton ventre ne
soit gt par quelques rides, il faut ravager le triste champ des luttes
amoureuses! Depuis cet vnement, Corinne redoublait de prvenances et
de tendresse pour son pote; elle n'tait jamais assez souvent ni assez
longtemps avec lui; l'eunuque Bagoas fermait les yeux ou dtournait la
tte; le mari ne se montrait pas; les chiens n'aboyaient plus: on
envoyait chercher Ovide absent, on le retenait presque; on ne lui
laissait rien demander, encore moins rien dsirer. Il se lassa d'tre
ainsi accapar par sa matresse: De tranquilles et trop faciles amours
me deviennent insipides, lui dit-il durement; ils sont pour mon coeur ce
qu'est un mets trop fade. Si une tour d'airain n'et jamais renferm
Dana, Jupiter ne l'aurait point rendue mre. Corinne fut bien tonne
de ce langage capricieux et brutal; elle n'eut pas la force d'y
rpondre; elle pleura en silence: Qu'ai-je besoin, lui dit Ovide avec
plus de duret encore, qu'ai-je besoin d'un mari complaisant, d'un mari
lnon? Corinne comprit qu'on ne l'aimait plus.

En effet, bientt elle eut la preuve irrcusable du refroidissement
d'Ovide: une nuit, toute une nuit, il resta glac et mort sous les
baisers qu'elle lui prodiguait. Ovide fut surpris et inquiet lui-mme de
cette subite incapacit: Nagure pourtant, se disait-il  part lui,
j'acquittai deux fois ma dette avec la blanche Childis, trois fois avec
la blanche Pitho, trois fois avec Libas, et, pour satisfaire aux
exigences de Corinne, j'ai pu, il m'en souvient, livrer neuf assauts
dans l'espace d'une courte nuit (_me memini numeros sustinuisse
novem_). Mais plus Ovide se cherchait en lui-mme, moins il tait
capable de se retrouver: Pourquoi te jouer de moi? s'cria Corinne
rouge de honte et de dpit. Qui te forait, pauvre insens,  venir
malgr toi t'tendre sur ma couche? Il faut qu'une magicienne d'a t'ait
ensorcel en nouant de la laine; sinon, tu sors puis des bras d'une
autre (_aut alio lassus amore venis_)! A ces mots, elle s'lana hors
du lit en rattachant sa tunique, et s'enfuit pieds nus; pour cacher 
ses femmes l'affront qu'elle avait subi de son amant, elle n'en fit pas
moins ses ablutions (_dedecus hoc sumpt dissimulavit aqu_), et elle se
retrancha dans une chambre loigne, comme dans un fort. Ovide ne se
sentait pas en tat de rparer sa honteuse dfaite, et il se retira sans
oser reparatre sur le champ de bataille. Ds qu'il fut sorti, Corinne
ordonna de ne plus le recevoir, et le lendemain la porte lui fut
ferme. Il se plaignit, il insista, il adressa des vers suppliants 
l'invisible Corinne; on lui fit rpondre que dsormais, au lieu de vers,
on lui demandait des espces sonnantes. Il se mit  errer autour de la
maison de la courtisane, et une coiffeuse vint lui apprendre que, le
matin mme, Corinne avait accueilli un capitaine romain qui arrivait des
guerres d'Asie, tout couvert de blessures et tout charg de butin. Il
n'en fallut pas davantage pour qu'Ovide, piqu de se voir conduit pour
faire place  un nouveau venu, s'obstint davantage  heurter  la porte
qu'on lui fermait. L'eunuque Bagoas vint ouvrir, et le menaa d'appeler
le chien qui gardait le logis. Ovide s'en prit aux soldats enrichis qui
ont de l'or, et aux femmes qui prfrent ces robustes soldats  des
potes pauvres et dbiles; il voua aux dieux vengeurs femmes et soldats;
il comparait alors le vritable ge d'or, o l'amour ne se vendait pas,
 cet ge de fer o l'on achetait tout, mme l'amour, avec de l'or:
Aujourd'hui, une femme, disait-il amrement, et-elle l'orgueil
farouche des Sabines, obit comme une esclave  celui qui peut donner
beaucoup. Son gardien me dfend d'approcher; elle craint pour moi la
colre de son mari: mais, si je veux donner de l'or, poux et eunuque me
livreront toute la maison. Ah! s'il est un dieu vengeur des amants
ddaigns, puisse-t-il changer en poussire des trsors si mal acquis!

Ovide n'tait pas encore guri de son amour: cette rsistance, au
contraire, ne faisait que l'accrotre. Il passait les nuits, couch sur
le seuil de Corinne; il gmissait; il rptait son nom, avec des larmes,
des soupirs et des prires. Il fut plus d'une fois consol par la belle
Cypassis, qui vint le rchauffer et lui porter  boire. Mais ce n'tait
pas elle qui pouvait faire oublier Corinne, et le pote voulait mourir
devant cette porte inflexible. Un matin, avant l'aube, elle s'ouvrit
doucement, et un homme sortit. Quoi! s'cria l'amant dconvenu, quoi!
j'ai pu, quand tu pressais je ne sais quel amant dans tes bras, j'ai pu,
comme un esclave, me faire le gardien d'une porte qui m'tait ferme! Je
l'ai vu, cet amant, sortir de chez toi, fatigu et d'un pas tranant,
comme celui d'un artisan us par le service; mais j'ai encore moins
souffert de le voir, que d'en tre vu moi-mme! Ovide se croyait libre
d'un amour qui lui semblait dsormais une honte; mais il ne pouvait
oublier Corinne, Corinne infidle, Corinne livre  des caresses
vnales, Corinne vendue et marchande comme une mrtrix de carrefour!

Il quitta Rome pour chercher l'oubli dans l'absence; il se retira dans
le pays des Falisques, o sa femme tait ne, et il attendit que les
chos de son coeur fissent silence; mais le nom de Corinne lui arrivait
 travers tous les bruits, de l'air et de la nature champtre. Il revint
 Rome et il se retrouva plus amoureux que jamais devant la porte de
Corinne. Ses amis avaient couru  sa rencontre: ils le rejoignirent; ils
l'entourrent; ils lui apprirent que Corinne tait devenue une
courtisane honte, et qu'elle descendait tous les jours la pente du
vice et du mpris public. Elle se montrait partout avec ses galants;
elle portait des costumes indcents, dans les rues, et au thtre; elle
donnait et recevait des baisers, en face de tout le monde, et sous les
yeux de son mari dshonor: ses cheveux taient souvent en dsordre; son
cou portait l'empreinte des morsures; ses bras blancs avaient t
meurtris; on racontait d'elle une foule de traits d'impudicit,
d'avarice et d'effronterie. Ovide refusait d'ajouter foi  ce qu'il
entendait; on lui fit voir la dgradation dans laquelle sa matresse
tait tombe. Il lui crivit une dernire fois: Je ne prtends pas,
censeur austre, lui disait-il, que tu sois chaste et pudique; mais ce
que je te demande, c'est de chercher du moins  me tromper sur la
vrit. Elle n'est pas coupable celle qui peut nier la faute qu'on lui
impute; c'est l'aveu qu'elle en fait, qui seul peut la rendre infme.
Quelle fureur de rvler au jour les mystres de la nuit, et de dire
ouvertement ce que l'on fait en secret! Avant de se livrer au premier
venu, la mrtrix met du moins une porte entre elle et le public, et,
toi, tu divulgues partout l'opprobre dont tu te couvres, et dnonces
toi-mme tes fautes honteuses! Mais Corinne tait perdue pour elle-mme
comme pour Ovide; elle marchait  grands pas dans le sentier le plus
bas de la Prostitution.

Ovide n'effaa pas toutefois le nom de Corinne dans les vers qu'il lui
avait ddis; sous ce nom il l'avait aime, sous ce nom il l'avait
chante: Cherche un nouveau pote, desse des amours! s'cria-t-il en
mettant la dernire main  ses livres d'lgies. En effet, s'il eut
encore des matresses, il n'en chanta aucune, parce qu'aucune ne lui
inspira de l'amour. Il vcut toutefois plus que jamais dans l'intimit
des courtisanes, et, pour les rcompenser du plaisir qu'elles lui
avaient procur, il composa sous leurs yeux, et d'aprs leurs
inspirations, son pome de l'_Art d'aimer_, ce code de l'amour et de la
volupt. Dans ses nombreuses posies, il donna toujours une large place
 ses rminiscences amoureuses, mais il n'avoua pas une seule de ses
matresses, en la nommant dans des vers composs pour elle; ce qui fit
supposer qu'il avait une liaison secrte, avec la fille de l'empereur,
et qu'il se contentait de son bonheur sans le divulguer. On attribua son
exil  cette passion adultre, qu'Auguste n'osait pas punir autrement;
selon d'autres bruits, qui coururent  Rome, Ovide aurait surpris
Auguste commettant un inceste avec sa propre fille. Quoi qu'il en ft,
Ovide, le tendre Ovide, exil au bord du Pont-Euxin, parmi les barbares,
mourut de douleur, aprs avoir essay de dtruire tous ses ouvrages,
mme les lgies de ses _Amours_: il venait d'apprendre, par des
lettres de Rome, que Corinne, vieille et ride, vtue d'une toge
dteinte et rapice, tait servante dans un cabaret o les bateliers du
Tibre allaient faire la dbauche: Mieux et valu qu'elle se ft
magicienne ou parfumeuse! pensait-il avec stupeur. Il rendit l'me, en
collant  ses lvres glaces une bague qui renfermait des cheveux de
Corinne.




CHAPITRE XXVII.

  SOMMAIRE. --Marcus Valerius Martial, pote complaisant des
  libertinages de Nron et de ses successeurs. --Vogue immense
  qu'obtinrent les _pigrammes_ de Martial. --Rponse de Martial  son
  critique Cornlius qui lui reprochait l'obscnit de ses posies.
  --Quelles taient les victimes ordinaires des sarcasmes de Martial.
  --Moeurs drgles de ce pote. --Abominable pigramme que Martial eut
  l'impudeur d'adresser  sa femme Clodia Marcella. --Quels taient les
  lecteurs habituels des oeuvres de Martial. --Le libraire Secundus.
  --Portraits de courtisanes. --Lesbie. --Libertinage hont de cette
  prostitue. --Les louves errantes Chion et Hlide. --Vieillesse
  ignoble de Lesbie. --pigramme que fit Martial contre Lesbie. --Chlo.
  --Avidit de Lupercus, amant de cette courtisane. --La _pleureuse des
  sept maris_. --Thas. --Injures qu'adressa Martial  cette courtisane
  qui l'avait ddaign. --Hideux portrait qu'il en publia pour se venger
  de ses mpris. --Philenis et son concubinaire Diodore. --Horrible
  dpravation de Philenis. --pitaphe que fit Martial pour cette infme
  prostitue. --Galla. --Injustice de Martial  l'gard de cette
  courtisane. --pigrammes qu'il fit contre elle. --D'o lui venait la
  haine qu'il lui avait voue. --Les vieilles amoureuses. --Effrayant
  cynisme de Phyllis. --pigrammes contradictoires de Martial contre
  cette courtisane. --Lydie. --Comment Martial se conduisit envers
  Paulus, qui lui avait demand des vers contre Lysisca. --Aversion et
  dgot de Martial pour les vieilles prostitues. --Fabulla. --Lila.
  --Vetustilla. --Gallia. --Saufeia. --Marulla. --Thelesilla. --Pontia.
  --Lecanie. --Ligella. --Lyris. --Fescennia. --Senia. --Galla. --Egl.
  --Les fausses courtisanes grecques. --Celia. --pigramme de Martial
  contre cette prtendue fille de la Grce. --Lycoris. --Glycre.
  --Chion et Phlogis. De quelle faon grossire Martial accueillit une
  gracieuse invitation  l'amour que lui avait envoye Polla. --Honteuse
  profession de foi qu'il eut le triste courage d'adresser  sa femme
  Clodia Marcella. --Son retour en Espagne. --Par quels moyens Clodia
  Marcella dcida Martial  abandonner Rome. --pigramme expiatoire de
  Martial. --Sa fin champtre. --Honorable sortie de Martial contre
  Lupus. --Ptrone. --Son _Satyricon_, tableau des moeurs impures de
  Rome impriale. --Ascylte et Giton. --La prtresse du dieu nothe et
  sa compagne Proselenos. --L'entremetteuse Philomne. --Eumolpe. --Les
  pigrammes de Ptrone. --Sestoria. --Martia. --Dlie. --Arthuse.
  --Bassilissa. --Suicide de Ptrone.


Aprs Ovide, il faut aller jusqu' Martial pour retrouver en quelque
sorte la filiation interrompue des courtisanes de Rome; pendant plus
d'un demi-sicle, la posie fait silence sur leur compte, mais on peut
prsumer qu'elles n'attendirent pas Martial pour faire parler d'elles,
et que, si les potes rotiques nous manquent pour constater les faits
et gestes de ces _fameuses_, la faute n'en est pas  un temps d'arrt
dans les progrs de la Prostitution antique. Loin de l, les successeurs
d'Auguste avaient pris sous leurs auspices la dmoralisation de la
socit romaine, et ils offraient avec impudeur l'exemple de tous les
raffinements de la dbauche. Les moeurs publiques s'taient alors si
profondment altres, que, parmi les potes, on n'en et pas trouv un
qui se donnt le ridicule de chanter l'pope de ses amours, comme
l'avaient fait Tibulle, Properce et Ovide. De mme, on n'et pas trouv
une courtisane qui perdt sa jeunesse  fournir des sujets d'lgies 
un pote amoureux et jaloux. La jalousie, comme l'amour, semblait passe
de mode, et l'on vivait trop vite pour consacrer des annes entires 
une seule passion, que la dure rendait presque respectable et qui
participait, pour ainsi dire, du concubinage matrimonial. Lorsque Marcus
Valerius Martial, n  Bilbilis, en Espagne, vers l'an 43 de l're
chrtienne, vint  Rome,  l'ge de dix-sept ans, pour y chercher
fortune, il n'eut garde d'imiter les potes de l'amour, qui avaient
rencontr un Mcne au sicle d'Auguste: il se fit, au contraire, le
pote complaisant des libertinages du rgne de Nron et des empereurs
qui se succdrent si rapidement jusqu' Trajan. Martial dut ses succs
littraires  l'obscnit mme de ses pigrammes.

Il a l'air d'avoir pris pour modles les honteuses pigrammes de
Catulle, qui les avait crites, du moins, avec une sorte de grossire
navet; Martial, au contraire, pour plaire aux dbauchs de la cour
impriale, s'exerait  renchrir, en fait de licence, sur les posies
les plus effrontes de son temps; il y mettait mme une recherche
monstrueuse de lubricit, et il ne jetait seulement pas le voile des
expressions dcentes sur des images immondes. Les applaudissements qu'il
recueillait de toutes parts taient son excuse et son encouragement;
chaque livre nouveau de ses pigrammes, demand, attendu avec impatience
par tous les lecteurs qui savaient par coeur les livres prcdents, se
multipliaient  l'infini dans les mains des libraires, et les scribes,
qui en prparaient des exemplaires richement orns et relis, ne
pouvaient suffire  l'empressement des acheteurs. Cet accueil
enthousiaste, accord  des vers licencieux, n'tait pas fait sans doute
pour inviter Martial  changer de genre et de ton. Aussi, quand un
censeur austre lui conseillait de s'imposer quelques rserves dans les
mots, sinon dans les ides, il n'acceptait pas plus un conseil qu'un
reproche, et il avait mille raisons toutes prtes pour dmontrer  ses
critiques, qu'il avait bien fait de composer justement les vers
malhonntes qu'on voulait retrancher de ses oeuvres: Tu te plains,
Cornlius, disait-il  un de ses censeurs, que mes vers ne sont point
assez svres et qu'un magister ne les voudrait pas lire dans son cole;
mais ces opuscules ne peuvent plaire, comme les maris  leurs femmes,
s'ils n'ont pas de mentule... Telle est la condition impose aux posies
joyeuses: elles ne peuvent convenir, si elles ne chatouillent les sens.
Dpose donc ta svrit et pardonne  mes badinages,  mes joyeusets,
je te prie. Renonce  chtier mes livres: rien n'est plus mprisable que
Priape devenu prtre de Cyble.

Martial avait pour lui les suffrages des empereurs et des libertins; il
se souciait peu de ceux des gens de got, et il se contentait de la
vogue irrsistible de ses pigrammes les plus ordurires, qui, en
passant par la bouche des courtisanes et des gitons, taient arrives
graduellement aux oreilles de la populace des carrefours. De l, cette
renomme clatante que le pote avait acquise avec des salets, que
n'excusaient pas l'esprit et la malice qu'il savait y jeter  pleines
mains; renomme qui faillit clipser celles de Virgile et d'Horace, et
qui balana les triomphes satiriques de Juvnal. En effet, toute la
chronique scandaleuse de Rome tait dpose, pour ainsi dire, dans une
multitude de petites pices, faciles  retenir et  faire circuler; dans
ces pices de vers, le pote avait grav, sous des pseudonymes
transparents, les noms des personnages qu'il tournait en ridicule ou
qu'il marquait au fer rouge. Il avait beau dclarer qu'il n'abusait pas
des noms vritables et qu'il respectait toujours les personnes dans ses
plaisanteries; on ne lui savait pas mauvais gr des injures graves qu'il
se permettait  l'gard d'une foule de gens, que tout le monde
reconnaissait dans des portraits, o ils n'taient pas nomms, mais
peints avec une hideuse vrit. Il ne se hasardait pas, il est vrai, 
diffamer des hommes honorables et  poursuivre de calomnies perfides la
vie prive des citoyens. Les victimes ordinaires de ses sarcasmes
taient toujours de mchants potes, d'insolentes courtisanes, de viles
prostitues, des lnons criminels, des prodigues et des avares, des
hommes tars et des femmes perdues. Il parle donc souvent la langue des
ignobles personnages qu'il met en scne et comme au pilori; il a soin de
prvenir ses lecteurs qu'ils ne trouveront chez lui ni rserve ni
pruderie dans l'expression: Les pigrammes, dit-il, sont faites pour
les habitus des Jeux-Floraux. Que Caton n'entre donc pas dans notre
thtre, ou, s'il y vient, qu'il regarde!

Martial frquentait certainement la mauvaise socit qu'il a dpeinte
avec des couleurs si fltrissantes: il a laiss voir, en deux ou trois
passages, que ses moeurs n'taient pas beaucoup plus rgles que celles
qu'il condamne chez les autres; car il ne se bornait pas  promener ses
amours parmi les courtisanes: il se livrait quelquefois  des dsordres,
que n'excusait pas la corruption gnrale de son temps, et qu'il s'est
mme efforc de justifier pour rpondre aux amers reproches de sa femme
Clodia Marcella. Et pourtant, malgr ces habitudes de dbauche contre
nature, il affecte, dans plus d'une pigramme, de faire sonner bien haut
l'honntet, la puret de sa vie. En jugeait-il si favorablement, par la
comparaison qu'il faisait,  son avantage, de ses moeurs prives avec
celles de ses contemporains, surtout avec celles des empereurs  qui il
ddiait ses livres: Mes vers sont libres, dit-il  Domitien, mais ma
vie est irrprochable: (_Lasciva est nobis pagina, vita proba est_).
Pour expliquer cette contradiction apparente, il suffit peut-tre de
dater les pices o Martial vante sa moralit et celles o il en fait si
bon march: les premires appartiennent  sa jeunesse, les secondes 
son ge mr. On ne doit pas oublier que les onze premiers livres de son
recueil reprsentent un intervalle de trente-cinq annes, qu'il passa,
presque sans interruption,  Rome. Martial,  vingt-cinq ans, pouvait
vivre chastement, tout en caressant dans ses vers la sensualit de ses
protecteurs. A cinquante ans, il tait devenu libertin,  force d'tre
tmoin du libertinage de ses amis, et on remarque, en effet, que, dans
les derniers livres de ses pigrammes, il ne s'avise plus de prtendre 
la rputation de chastet que ses crits licencieux lui avaient fait
perdre depuis longtemps. C'est dans le onzime livre, qu'il a eu
l'impudeur d'insrer l'abominable pigramme adresse  sa femme, qui
l'avait surpris avec son mignon et qui et voulu se sacrifier elle-mme
pour le dshabituer de ces gots infmes: Combien de fois Junon
a-t-elle fait le mme reproche  Jupiter? rpliquait Martial en riant,
et il s'autorisait de l'exemple des dieux et des hros pour persister
dans ses coupables habitudes et pour repousser les maussades
complaisances de sa femme:

  Parce tuis igitur dare mascula nomina rebus;
      Teque, puta cunnos, uxor, habere duos.

Le pote, il est vrai, ne se faisait pas illusion sur le caractre de
son recueil, et il savait bien pour quels lecteurs il composait des
posies toujours libres et souvent obscnes. Aucune page de mon livre
n'est chaste, dit-il avec franchise; aussi, ce sont les jeunes gens qui
me lisent; ce sont les filles de moeurs faciles, c'est le vieillard qui
lutine sa matresse. Il se compare alors  son mule Cosconius, qui
faisait comme lui des pigrammes, mais si chastes qu'on n'y voyait
jamais un nuage impudique (_inque suis nulla est mentula carminibus_);
il le loue de cette chastet, mais il lui dclare que des crits si
pudibonds ne peuvent tre destins qu' des enfants et  des vierges. Il
ne se pique donc pas d'imiter Cosconius, et il se moque des vnrables
matrones qui lisaient ses ouvrages en cachette, et qui l'accusaient de
n'avoir pas crit pour les femmes honntes: J'ai crit pour moi, leur
dit-il sans rticence. Le gymnase, les thermes, le stade, sont de ce
ct: retirez-vous donc! Nous nous dshabillons: prenez garde de voir
des hommes nus? Ici, couronne de roses, aprs avoir bu, Terpsichore
abdique la pudeur, et, dans son ivresse, ne sait plus ce qu'elle dit:
elle nomme sans dtour et franchement ce que Vnus triomphante reoit
dans son temple au mois d'aot, ce que le villageois place en sentinelle
au milieu de son jardin, ce que la chaste vierge ne regarde qu'en
mettant la main devant ses yeux. On est averti, par cette pigramme,
que les vers de Martial ne cherchaient pas des matrones pour lectrices
ordinaires, et qu'il fallait, pour se plaire  ce dvergondage d'ides
et d'expressions, avoir vcu de la vie des libertins et de leurs
aimables complices. Le recueil complet du pote des comessations
figurait dans la bibliothque de tous les voluptueux, et, comme il tait
d'un format qui permettait de le tenir tout entier dans la main, on le
lisait partout, aux bains, en litire,  table, au lit. Le libraire, qui
le vendait  trs-bas prix, se nommait Secundus, affranchi du docte
Lucensis, et demeurait derrire le temple de la Paix et le march de
Pallas; ce libraire vendait aussi tous les livres lubriques, ceux de
Catulle, de Pedo, de Marsus, de Getulicus, qui n'taient pas moins
recherchs par les jeunes et les vieux dbauchs, mais que les
courtisanes affectaient de ne pas estimer autant que les lgies de
Tibulle, de Properce et d'Ovide. Dans tous les temps, les femmes, mme
les plus dpraves, ont t sensibles  la peinture de l'amour tendre et
dlicat. Martial offrait pourtant  ses lecteurs un intrt d'-propos,
que nul pote n'avait su donner  ses vers: c'tait, pour ainsi dire,
une galerie de portraits, si ressemblants que les modles n'avaient qu'
se montrer pour tre aussitt reconnus, et si malicieusement touchs,
que le vice ou le ridicule de l'original passait en proverbe avec le nom
que le pote avait attach  l'pigramme. Nous allons, parmi ces
portraits, rarement flatteurs, choisir ceux des courtisanes que Martial
s'est amus  peindre, souvent  plusieurs reprises et  des poques
diffrentes, comme pour mieux juger des changements que l'ge et le sort
apportaient dans l'existence ou dans la personne de ces cratures; nous
laisserons de ct, avec dgot, la plupart des portraits de cindes et
de gitons, que la Prostitution romaine plaait sur le mme pied que les
femmes de plaisir, et que Martial ne s'est pas fait scrupule de mettre
en regard de celles-ci dans sa collection rotique et sotadique.

Voici Lesbie; ce n'est pas celle de Catulle; elle n'a point de moineau
apprivois dont elle pleure la mort, mais elle a des amants et tout le
monde le sait, parce qu'elle ouvre ses fentres et ses rideaux, quand
elle est avec eux; elle aime la publicit; les plaisirs secrets sont
pour elle sans saveur (_nec sunt tibi grata gaudia si qua latent_);
aussi, sa porte n'est-elle jamais ferme ni garde, lorsqu'elle
s'abandonne  sa lubricit; elle voudrait que tout Rome et les yeux sur
elle en ce moment-l, et elle ne se trouble ni ne se drange, si
quelqu'un entre, car le tmoin de son libertinage lui procure plus de
jouissance que ne fait son amant; elle n'a pas de plus grand bonheur que
d'tre prise sur le fait (_deprehendi veto te, Lesbia, non futui_).
Prends au moins des leons de pudeur de Chion et d'Hlide! lui crie
Martial indign. Chion et Hlide taient des louves errantes, qui
cachaient leurs infamies  l'ombre des tombeaux. Cette Lesbie, en
vieillissant, arriva au dernier degr de la Prostitution, et se voua
plus particulirement aux turpitudes de l'art fellatoire (liv. II,
pigr. 50). Elle tait devenue laide, et elle s'tonnait, en dpit des
avertissements de son miroir, que ses amants d'autrefois n'eussent pas
conserv pour elle leurs dsirs et leur ardeur. Elle gourmandait,  ce
sujet, la paresse glace de Martial, qui finit par lui dire, pour
excuser son impuissance obstine: Ton visage est ton plus cruel ennemi
(_contra te facies imperiosa tua est_). Longtemps aprs, rduite  des
souvenirs qui se rveillaient chez elle au milieu de son abandon, Lesbie
se rappelait avec orgueil les nombreux adorateurs qu'elle avait eus;
elle les faisait comparatre, avec leurs noms, leurs qualits, leurs
caractres et leurs figures, devant l'aropage des vieilles
entremetteuses, qui l'coutaient en ricanant: Je n'ai jamais accord
mes faveurs gratis! disait-elle firement (_Lesbia sejurat gratis
nunquam esse fututam_), et, pendant qu'elle parlait ainsi du pass, les
portefaix, qu'elle soudoyait maintenant  tour de rle, se battaient 
sa porte pour savoir lequel d'entre eux serait pay cette nuit-l.

Voici Chlo; ce n'est pas celle d'Horace; elle ne se soucie mme pas de
rappeler les grces de sa clbre homonyme; elle n'est plus jeune, mais
elle est toujours galante; elle se console, comme Lesbie, de n'tre plus
recherche, en se donnant du plaisir pour son argent. Il n'en faut pas
moins, pour qu'elle s'accoutume aux ddains qui l'accueillent partout,
quand elle a encore la prtention de se faire payer. Martial lui dit
avec duret: Je puis me passer de ton visage, et de ton cou, et de tes
mains, et de tes jambes, et de tes ttons, et de tes _nates_; enfin,
pour ne pas me fatiguer  dcrire tout ce dont je peux me passer, Chlo,
je puis me passer de toute ta personne. Mais Chlo tait riche, et, 
son tour, elle pouvait se passer du prix de ses galanteries; elle en
faisait mme les frais, avec une gnrosit bien rare chez ses
pareilles. Elle s'tait prise d'un jeune garon qui n'avait pas d'autre
fortune que sa beaut et ses paules. Martial le nomme Lupercus, par
allusion  ces prtres de Pan, qui couraient tout nus dans les rues de
Rome, aux ftes des Lupercales, et qui passaient pour rendre fcondes
toutes les femmes qu'ils touchaient avec des lanires de peau de bouc.
Le Lupercus de Chlo tait aussi nu et aussi pauvre qu'un luperque, et
Chlo se dpouillait pour le vtir, pour le parer; elle lui avait donn
en prsent des toffes de Tyr et d'Espagne, un manteau d'carlate, une
toge en laine de Tarente, des sardoines de l'Inde, des meraudes de
Scythie et cent pices d'or nouvellement frappes. Elle ne pouvait rien
refuser  cet avide et besogneux amant, qui demandait sans cesse.
Malheur  toi, brebis tondue! lui criait Martial. Malheur  toi, pauvre
fille! Ton Lupercus te mettra toute nue! La prdiction ne se ralisa
pas. Chlo avait assez gagn dans son bon temps, pour rendre aux amants
une partie de l'or qu'elle en avait reu; elle ne lsina pas avec eux;
mais, depuis qu'elle les payait au lieu de se faire payer, elle tait
plus difficile  contenter; elle dvorait, comme une larve, la jeunesse
et la sant de ses pensionnaires: elle en eut sept, qui moururent l'un
aprs l'autre, et tous, de la mme cause; elle leur fit lever des
tombeaux trs-honorables avec une inscription o elle disait navement:
C'est Chlo qui a fait ces tombeaux. On ne l'appela plus que la
_Pleureuse des sept maris_.

Martial, il faut l'avouer, ne fut pas toujours impartial dans ses
pigrammes; ainsi, les injures qu'il adresse  la courtisane Thas ne
partent que d'un accs de ressentiment personnel: il accuse ici Thas de
ne refuser personne et de se donner  tout venant, comme si ce ft la
chose la plus simple du monde (Liv. IV, p. 12), et l, il gourmande les
refus de Thas, qui lui a dit qu'il tait trop vieux pour elle (Liv. IV,
p. 50). Thas ne voulut pas sans doute se rendre  la preuve
ignominieuse qu'il proposait de fournir en tmoignage de virilit, car
il se vengea d'elle par le plus hideux portrait qu'on ait jamais fait
d'une femme: Thas sent plus mauvais que le vieux baril d'un foulon
avare, qui s'est bris dans la rue; qu'un bouc qui vient de faire
l'amour; que la gueule d'un lion; qu'une peau de chien corch dans le
faubourg au del du Tibre; qu'un foetus qui s'est putrfi dans un oeuf
pondu avant terme; qu'une amphore infecte de poisson corrompu. Afin de
neutraliser cette odeur par une autre, chaque fois que Thas quitte ses
vtements pour se mettre au bain, elle s'enduit de psilothrum, ou se
couvre de craie dtrempe dans un acide, ou se frotte trois et quatre
fois avec de la pommade de fves grasses. Mais, lorsqu'elle se croit
dlivre de sa puanteur par mille artifices de toilette, quand elle a
tout fait, Thas sent toujours Thas (_Thada Thas olet_). Cette
horrible peinture est encore moins repoussante que celle qui concerne
Philnis, contre laquelle Martial avait sans doute d'autres griefs plus
rels et plus graves. Philnis, d'ailleurs, n'tait pas d'un ge 
inspirer un caprice, puisque le pote la fait mourir presque aussi
vieille que la sibylle de Cumes. Elle avait un mari ou plutt un
concubinaire, nomm Diodore, qui parat avoir marqu dans quelque
expdition lointaine, et qui, en revenant  Rome, o l'attendaient les
honneurs du triomphe, fit naufrage dans la mer de Grce: il parvint  se
sauver  la nage, et Martial attribue ce bonheur inou  un voeu
indcent de Philnis, qui, pour obtenir des dieux le retour de son
Diodore, avait promis  Vnus une fille simple et candide, comme les
aiment les chastes Sabines (_quam cast quoque diligunt Sabin_). Cette
Philnis, espce de virago qui se targuait d'tre  moiti homme, avait
une passion effrne pour les femmes: Elle va dans ses emportements,
dit Martial, jusqu' dvorer en un jour onze jeunes filles, sans
compter les jeunes garons. La robe retrousse, elle jouait  la paume,
et, les membres frotts de poudre jaune, elle lanait les pesantes
masses de plomb que manient les athltes; elle luttait avec eux, et,
toute souille de boue, recevait comme eux les coups de fouet du matre
de la palestre. Jamais elle ne soupait, jamais elle ne se mettait 
table, avant d'avoir vomi sept mesures de vin, et elle se croyait en
droit d'en avaler autant, aprs avoir mang seize pains ithyphalliques.
Ensuite, elle se livrait aux plus sales volupts, sous prtexte de faire
l'homme jusqu'au bout (_Non fellat: Putat hoc parum virile; sed plane
medias vorat puellas_). Et nanmoins, cette abominable gladiatrice tait
 la fois magicienne et entremetteuse; elle avait une voix de stentor et
elle faisait plus de bruit  elle seule que mille esclaves exposs en
vente et qu'un troupeau de grues au bord du Strymon: Ah! quelle langue
est rduite au silence! s'criait Martial, lorsqu'elle fut enleve par
la mort  ses exercices gymnastiques,  ses sortilges et  son infme
mtier. Que la terre te soit lgre! dit l'pitaphe que le pote lui
dcerna: qu'une mince couche de sable te recouvre, afin que les chiens
puissent dterrer tes os!

Philnis avait probablement nui  Martial dans ses amours; car, d'aprs
le portrait qu'il fait d'elle, on ne saurait supposer qu'il l'et jamais
vue de meilleur oeil; mais on peut assurer qu'il n'avait pas t
toujours aussi ddaigneux pour Galla, qu'il ne mnage pourtant pas
davantage; aprs l'avoir injurie avec acharnement, aprs s'tre moqu
de sa dcrpitude et de son dlaissement, il se laisse aller  un aveu
qui tmoigne de son injustice  l'gard de cette courtisane. Il raconte
qu'autrefois elle demandait 20,000 sesterces (environ 5,000 fr.) pour
une nuit, et ce n'tait pas trop, comme il se plat  le reconnatre.
Au bout d'un an, elle ne demandait plus que 10,000 sesterces: C'est
plus cher que la premire fois! pensa Martial, qui ne conclut pas le
march. Six mois plus tard, elle tait tombe  2,000 sesterces: Martial
n'en offrit que mille, qu'elle n'accepta pas; mais,  quelques mois de
l, elle vint elle-mme se proposer pour quatre pices d'or. Martial
refuse  son tour. Galla se pique au jeu et se montre gnreuse: Va
donc pour cent sesterces! dit-elle. Martial, dont l'envie se passe tout
 fait, trouve encore la somme exorbitante. Galla fait la moue et lui
tourne le dos. Un jour elle le rencontre; il vient de recevoir une
sportule de 100 quadrants ou de 25 livres: elle veut avoir cette
sportule, et elle offre en change ce dont elle demandait nagure 20,000
sesterces. Martial lui rpond schement que la sportule est destine 
son mignon et s'en va. Galla n'a pas de rancune; elle a retrouv Martial
et lui veut donner tout pour rien: Non, il est trop tard! lui rpond
le pote capricieux. Faut-il croire, sur la foi de cette pigramme, que
Galla tait devenue si mprisable et si diffrente d'elle-mme, en si
peu d'annes? Martial la reprsente d'abord comme ayant pous six ou
sept gitons, dont la chevelure et la barbe bien peignes l'avaient
sduite et qui avaient misrablement tromp son attente amoureuse:

  Deind experta latus, madidoque simillima loro
      Inguina, nec lass stare coacta manu,
  Deseris imbelles thalamos, mollemque maritum.

Martial lui conseille de se ddommager, en faisant un choix parmi ces
rustres, robustes et velus, qui ne parlent que Fabius et Curius; mais il
l'avertit pourtant de ne pas se fier aux apparences, parce qu'il y a
aussi des eunuques parmi eux: Il est difficile, Galla, de se marier
avec un vritable homme? lui dit-il en raillant. On excuse les
impuissants, on approuve les effmins, quand on assiste  la toilette
de Galla, qui n'tait plus que l'ombre de ce qu'elle avait t: Tandis
que tu es  la maison, tes cheveux sont absents et se font friser dans
une boutique du quartier de Suburra; la nuit, tu dposes tes dents,
ainsi que ta robe de soie, et tu te couches, barbouille de cent
pommades, et ton visage ne dort pas avec toi (_nec facies tua tecum
dormiat_). Elle regrettait toujours d'avoir fait la sourde oreille aux
propositions de Martial et cherchait une occasion de se rconcilier avec
lui; elle lui promettait des merveilles, elle lui faisait mille
agaceries; mais le pote, rancunier, tait sourd (_mentula surda est_)
et ne retrouvait pas ses anciennes dispositions, vis--vis de cette face
ride, de ces appas fltris et de ces cheveux grisonnants, plus capables
d'inspirer le respect que l'amour (_cani reverentia cunni_).

Il semble se complaire  mordre sur les vieilles amoureuses, et il
n'pargne pas celles qui ne l'avaient pas pargn. Ainsi, aprs nous
avoir montr avec un effrayant cynisme Phyllis, qui s'efforce de
satisfaire deux amants  la fois (Livre X, p. 81), il ne nous cache pas
que ses sens ne parlent plus en tte  tte avec cette Phyllis, qui lui
donne les noms les plus tendres, les baisers les plus passionns, les
caresses les plus ardentes, et qui ne parvient pas  le tirer de sa
torpeur (Liv. XI, p. 29). C'est par ironie sans doute qu'il lui indique
une manire plus sre d'agir sur un jeune homme, toute vieille qu'elle
soit; il lui souffle ce qu'elle doit dire alors: Tiens, voil cent
mille sesterces, des terres en plein rapport sur les coteaux de Stia,
du vin, des maisons, des esclaves, de la vaisselle d'or, des meubles!
Cette Phyllis tait donc bien riche, si Martial ne s'est pas servi d'une
plaisante hyperbole pour exprimer les promesses folles que les vieilles
faisaient  leurs amants au milieu du vertige de la volupt. Quoi qu'il
en soit, Phyllis, ou une autre du mme nom, reparat (Liv. XI, p. 50),
et Martial, qui ne l'outrage plus, mais qui a l'air de la supplier, se
plaint de ses mensonges et de sa rapacit: Tantt c'est ta ruse
soubrette qui s'en vient pleurer la perte de ton miroir, de ta bague ou
de ta boucle d'oreille; tantt ce sont des soies de contrebande qu'on
peut acheter  bon compte; tantt des parfums dont il me faut remplir ta
cassolette; puis, c'est une amphore de Falerne vieux et moisi, pour
faire expier tes insomnies  une sorcire babillarde; puis, un loup de
mer monstrueux ou un mulet de deux livres pour rgaler l'opulente amie 
qui tu donnes  souper. Par pudeur,  Phyllis, sois vraie et sois juste
en mme temps: je ne te refuse rien, ne me refuse pas davantage?
Comment cette Phyllis, dont la vieille main tait si glace tout 
l'heure, est-elle devenue tout  coup une belle qu'on dsire et qu'on
s'efforce de contenter cote que cote? La mtamorphose continue et
Martial est au comble de ses voeux: La belle Phyllis, pendant toute une
nuit, s'tait prte  toutes mes fantaisies (_se prstitisset omnibus
modis largam_), et je songeais le matin au prsent que je lui ferais,
soit une livre de parfums de Cosmus ou de Niceros, soit une bonne charge
de laine d'Espagne, soit dix pices d'or  l'effigie de Csar. Phyllis
me saute au cou, me caresse, me baise aussi longuement que les colombes
dans leurs amours, et finit par me demander une amphore de vin. Phyllis
subissait-elle une nouvelle transformation  son dsavantage, et Martial
reconnaissait-il qu'il s'tait trop press de rtracter tout le mal
qu'il avait dit d'elle, avant de la possder. Tout s'expliquerait mieux
si ce nom de Phyllis dsignait deux ou trois courtisanes diffrentes,
que Martial aurait traites bien diffremment, en commenant par le
ddain, en passant par l'amour et en arrivant  l'insouciance.

Les autres courtisanes qu'on rencontre  et l dans les douze livres
des pigrammes de Martial n'y figurent pas plus de deux fois chacune; et
souvent une seule fois; mais nous nous garderions bien d'assurer
qu'elles avaient fait une impression moins vive et moins durable sur
l'esprit mobile et fantasque du pote. Il ne faut jamais prendre  la
lettre les durets qu'il leur adresse, et qui n'taient peut-tre qu'une
menace de guerre pour arriver plus vite  signer la paix. Ainsi, la
premire fois qu'il s'attaque  la pauvre Lydie (Liv. XI, p. 21), il la
dpeint comme incapable d'inspirer de l'amour et de donner du plaisir
(_Lydia tam laxa est, equitis quam culus aheni_); il pousse son
imagination libertine jusqu'aux plus monstrueuses folies, et l'on
pourrait rester bien convaincu qu'il ne pense pas  revenir sur ses
jugements tmraires; mais ce n'tait l qu'une entre en matire un peu
brutale, il est vrai: son sentiment va changer, ds qu'il aura vu Lydie
de prs, ds qu'il lui reconnatra certaines qualits qui en impliquent
d'autres; il ne se rend pas sur tous les points, en effet, et il
continue la guerre, pour n'avoir pas l'air de mettre bas les armes trop
tt: On ne ment pas, Lydie, quand on affirme que tu as un beau teint,
sinon la figure belle. Cela est vrai, surtout si tu restes immobile et
muette comme une figure de cire ou comme un tableau; mais, sitt que tu
parles, Lydie, tu perds ce beau teint, et la langue ne nuit  personne
plus qu' toi. C'tait une faon adroite de faire entendre  Lydie,
qu'il ne demandait qu' lui apprendre  parler, et qu'au besoin il
parlerait pour elle. Martial avait fait sa profession de foi  l'gard
de ses gots amoureux: Je prfre une fille de condition libre,
disait-il avec gaiet; mais,  dfaut de celle-ci, je me contenterai
bien d'une affranchie. Une esclave serait mon pis-aller; mais je la
prfrerai aux deux autres, si par sa beaut elle vaut pour moi une
fille de condition libre. On voit que Martial n'tait pas difficile sur
la question de l'origine de ses matresses, et qu'elles n'avaient pas
besoin de justifier de leur naissance avec lui, puisqu'il ne partageait
pas le prjug des vieux Romains, qui voyaient un dshonneur dans le
commerce d'un homme libre avec une esclave. Il ne s'rige pas en
dfenseur des courtisanes, qui taient souvent des esclaves exploites
et vendues par un matre tyrannique et avare; mais il les couvre souvent
d'un manteau d'indulgence. Quand un chevalier romain, nomm Paulus, le
prie de faire contre Lysisca des vers qui la fassent rougir et dont elle
soit irrite, il refuse de se prter  une lche vengeance et il tourne
la pointe de son pigramme contre Paulus lui-mme. Cette Lysisca tait
peut-tre la mme que celle dont Messaline prenait le nom pour se faire
admettre dans le lupanar o elle se prostituait aux muletiers de Rome. A
l'poque o Paulus tait si acharn contre elle, on ne la comptait plus
que parmi les fellatrices, qui se recrutaient chez les courtisanes hors
de mode et sans emploi.

Ces immondes complaisantes taient si nombreuses du temps de Martial,
qu'on les rencontra  chaque pas dans ses pigrammes, o elles se
heurtent au passage avec de vilains hommes et des enfants qui
pratiquaient le mme mtier. Le pote a l'air de les fltrir les uns et
les autres, mais il ne manifeste nulle part  leur sujet une indignation
qui et t un anachronisme dans les moeurs romaines. Il s'indigne
davantage contre les vieilles prostitues qui persistaient  ne pas
disparatre de la scne des amours et qui offensaient les regards de la
jeunesse voluptueuse: Tu n'as pour amies, Fabulla, que des vieilles ou
des laides, et plus laides encore que vieilles; tu t'en fais suivre, tu
les tranes aprs toi dans les festins, sous les portiques, aux
spectacles. C'est ainsi, Fabulla, que tu parais jeune et jolie. A
trente ans, chez les Romains, une femme n'tait plus jeune; elle tait
vieille  trente-cinq, dcrpite  quarante. Martial laisse clater
partout son aversion et son dgot pour les femmes qui avaient pass
l'ge des jeux et des plaisirs: il est froce, impitoyable contre
elles; il les poursuit de sarcasmes amers; il ne leur offre pas d'autre
alternative que de sortir du monde, o elles ne peuvent plus servir que
d'pouvantail. Sila veut l'pouser  tout prix, Sila qui possde en dot
un million de sesterces; mais Sila est vieille, vieille du moins aux
yeux de Martial. Il lui impose alors les conditions les plus dures, les
plus humiliantes: les poux feront lit  part, mme la premire nuit; il
aura des matresses et des mignons, sans qu'elle puisse s'en formaliser;
il les embrassera devant elle, sans qu'elle y trouve  redire;  table,
elle se tiendra toujours  distance, de sorte que leurs vtements mmes
ne se touchent pas; il ne lui donnera que de rares baisers; elle ne lui
rendra que des baisers de grand'mre: si elle consent  tout cela, il
consent  l'pouser, elle et ses sesterces. Cette horreur de la
vieillesse est une monomanie chez Martial, qu'elle poursuit et qu'elle
attriste sans cesse: il voudrait n'tre entour que de frais visages de
femmes et d'enfants; l'ide seule d'une amoureuse suranne lui te 
l'instant la facult d'aimer, et, s'il fait l'pitaphe d'une vieille qui
va rejoindre son amant au tombeau, il se la reprsente aussitt invitant
le mort  lui payer sa bienvenue (_hoc tandem sita prurit in sepulchro
calvo Plotia, cum Melanthione_), et cette odieuse image le glace
lui-mme dans les bras de sa matresse. Cependant, malgr son horreur
pour tout ce qui n'est plus jeune, il semble se complaire  peindre la
vieillesse sous ses traits les plus rvoltants; il a toujours des
couleurs nouvelles  broyer sur sa palette, quand il veut faille un
portrait de vieille femme; il imite les gens qui ont peur des spectres
et qui en parlent sans cesse, comme pour s'aguerrir contre eux. Jamais
pote n'a fait des figures de vieilles plus grimaantes, plus hideuses,
plus originales; Horace lui-mme est surpass. Le chef-d'oeuvre de
Martial, en ce genre, est l'pigramme suivante, dont nous dsesprons de
rendre l'effrayante nergie: Quand tu as vcu sous trois cents consuls,
Vetustilla; quand il ne te reste plus que trois cheveux et quatre dents;
quand tu as une poitrine de cigale, une jambe de fourmi, un front plus
pliss que ta stole, des ttons pareils  des toiles d'araignes; quand
le crocodile du Nil a la gueule troite en comparaison de tes mchoires;
quand les grenouilles de Ravenne babillent mieux que toi, quand le
moucheron de l'Adriatique chante plus doucement, quand tu ne vois pas
plus clair que les chouettes au matin, quand tu sens ce que sentent les
mles des chvres, quand tu as le croupion d'une oie maigre; quand le
baigneur, sa lanterne teinte, t'admet parmi les prostitues de
cimetire; quand le mois d'aot est pour toi l'hiver et que la fivre
pernicieuse ne pourrait mme te dgeler; eh bien! tu te rjouis de te
remarier, aprs deux cents veuvages, et tu cherches dans ta folie un
mari qui s'enflamme sur tes cendres! N'est-ce pas vouloir labourer un
rocher? Qui t'appellera jamais sa compagne ou sa femme, toi que
Philomlus appelait jadis son aeule! Mais, si tu exiges qu'on dissque
ton cadavre, que le chirurgien Coricles dresse le lit!... A lui seul
appartient de faire ton pithalame, et le brleur de morts portera
devant toi les torches de la nouvelle marie (_intrare in ipsum sola fax
potest cunnum_).

Martial, au reste, ne se piquait pas souvent de galanteries envers les
courtisanes; il n'tait bien inspir que par les mauvais compliments
qu'il pouvait leur adresser. Gallia, qui sans doute ne sent pas bon de
son fait, ressemble  la boutique de Cosmus, o les flacons se seraient
briss et les essences renverses: Ne sais-tu pas, lui dit Martial,
qu' ce prix-l mon chien pourrait sentir aussi bon? (Liv. III, p.
55). Saufeia, la belle Saufeia, consent  se donner  lui, mais elle
refuse opinitrement de se baigner avec lui. Ce refus parat suspect 
Martial, qui en cherche la cause et qui se demande si Saufeia n'a pas la
gorge pendante, le ventre rid, et le reste:

  Aut infinito lacerum patet inguen iatu;
      Aut aliquid cunni prominet ore tui.

Mais, aprs avoir ouvert la carrire  son imagination, il vient 
penser que Saufeia est bgueule (_fatua es_), et il la laisse l (Liv.
III, p. 72). Quant  Marulla, elle n'accueille les gens qu'aprs s'tre
assure de ce qu'ils psent (Liv. X, p. 55). Il ne s'arrte 
Thlesilla, que pour lui faire affront et pour se louer lui-mme: il a
fait ses preuves en amour, et pourtant il n'est pas sr de pouvoir en
quatre ans prouver une seule fois  Thlesilla qu'il est homme (Liv. XI,
p. 97). Pontia lui envoie du gibier et des gteaux, en lui crivant
qu'elle s'te les morceaux de la bouche pour les lui offrir: Ces
morceaux, je ne les enverrai  personne, dit le cruel Martial qui se
rappelle que Pontia pue de la bouche, et  coup sr je ne les mangerai
pas (Liv. VI, p. 75). Lecanie se fait servir au bain par un esclave,
dont le sexe est dcemment cach par une ceinture de cuir noir, et
cependant jeunes et vieux se baignent tout nus avec elle: Est-ce que
ton esclave, lui demande Martial, est le seul qui soit vraiment homme?
(Liv. VII, p. 35). Ligella pile ses appas suranns, Ligella qui a
l'ge de la mre d'Hector et qui se croit encore dans l'ge des amours:
S'il te reste quelque pudeur, lui crie Martial; cesse d'arracher la
barbe  un lion mort! (Liv. X, p. 90). Lyris est une ivrognesse et une
fellatrice abominable (Liv. II, p. 73). Fescennia boit encore plus que
Lyris, mais elle mange des pastilles de Cosmus pour neutraliser les
vapeurs empoisonnes de son estomac (Liv. I, p. 88). Snia racontait
que, passant un soir dans un chemin dsert, elle avait t mise  mal
par des voleurs qui ne s'taient pas contents de la voler: Tu le dis,
Snia, reprend Martial, mais les voleurs le nient. (Liv. XII, p. 27).
Galla, en prenant des annes et des amants, est devenue riche et
savante; Martial le reconnat, mais il la fuit, de peur de ne pas savoir
lui parler d'amour comme il faut (_spe solecismum mentula nostra
facit_). Enfin, gl, qui plat aux vieux comme aux jeunes, et qui rend
aux premiers la vigueur des seconds, en apprenant  ceux-ci tout ce que
les autres peuvent savoir (Liv. XI, p. 91), gl vend ses baisers et
donne gratis ses faveurs les plus secrtes (Liv. XII, p. 55): Qui veut
que vous vous donniez gratis, jeune fille, s'crie Martial, celui-l est
le plus sot et le plus perfide des hommes!... Ne donnez rien gratis,
except des baisers!

La plupart de ces courtisanes, comme l'indiquent leurs noms, n'taient
pas grecques; elles ne venaient pas de si loin, et beaucoup sortaient
des faubourgs de Rome, o leurs mres les avaient vendues  la
Prostitution. Le temps tait pass des scrupules et des prjugs de la
vieille Rome, qui autrefois n'et pas souffert que ses enfants la
dshonorassent en se mettant  l'encan. On recherchait encore les
courtisanes grecques, en les payant plus cher que d'autres; mais on en
trouvait d'autant moins qui fussent rellement originaires de la Grce,
que toutes, afin de se renchrir, se faisaient passer pour telles, mme
en conservant leur nom latin. Les unes cependant ne savaient pas un mot
de grec; les autres n'avaient rien de la beaut grecque; celles qui
parlaient grec pour l'avoir appris, faisaient des fautes  chaque
phrase; celles qui portaient le costume grec pour l'avoir adopt, lui
attribuaient les noms des modes romaines. Une de ces prtendues filles
de la Grce, nomme Celia, croyait se grciser davantage en refusant de
frayer avec les Romains: Tu te donnes aux Parthes, lui dit Martial,
qu'elle avait trait en Romain; tu te donnes aux Germains, tu te donnes
aux Daces; tu ne ddaignes pas les lits du Cilicien et du Cappadocien;
il t'arrive un amant gyptien, de la ville de Crs; un amant indien, de
la mer Rouge; tu ne fuis pas les caresses des Juifs circoncis; l'Alain,
sur son cheval sarmate, ne passe pas devant ta maison, sans s'y arrter.
Comment se fait-il que toi, fille de Rome, tu ne veux pas te plaire avec
les Romains?

  Qu ratione facis, quum sis romana puella,
      Quod romana tibi mentula nulla placet?

Cette mme Celia, qu'une mauvaise leon appelle _Lelia_ dans une autre
pigramme (Liv. X, p. 68), s'tait grav dans la mmoire quelques mots
grecs qu'elle rptait  tout propos avec un accent romain: Quoique tu
ne sois ni d'phse, ni de Rhodes, ni de Mytilne, mais bien d'un
faubourg de Rome; quoique ta mre, qui ne se parfume jamais, soit de la
race des trusques basans, et que ton pre soit un rustre des campagnes
d'Aricie, tu prodigues ces mots voluptueux: +z+ et +psych+. O pudeur!
toi, concitoyenne d'Hersilie et d'grie! Ces mots ne se disent qu'au
lit, et encore tous les lits ne doivent pas les entendre!... c'est
affaire au lit qu'une amante a dress elle-mme pour son tendre amant.
Tu dsires savoir quel est le langage d'une chaste matrone en pareille
occurrence; mais en serais-tu plus charmante dans les mystres du
plaisir (_numquid, quum, crissas blandior esse potes_)? Va, tu peux
apprendre et retenir par coeur tout Corinthe, et pourtant, Celia, tu ne
seras jamais tout  fait Las! Il y a du dpit dans ces pigrammes, et
Martial ne dissimule pas qu'il et souhait tre aim  la grecque par
cette Las romaine. Quand il n'accuse pas une courtisane d'tre
dcrpite, de sentir le vin, d'tre trop rapace, de dvorer trop
d'amants, de n'avoir plus d'amateurs, on peut dire, avec quelque
certitude, qu'il a quelques projets sur elle et qu'il est bien prs de
russir; mais il est, d'ordinaire, sans gard et sans piti pour la
matresse qu'il quitte. C'est donc de sa part une extrme dlicatesse
que de ne pas injurier ou diffamer Lycoris, en se sparant d'elle pour
aller  Glycre. Il n'tait pas de femme qu'on pt te prfrer,
Lycoris, lui dit-il: adieu! Il n'est pas de femme qu'on puisse prfrer
 Glycre! Elle sera ce que tu es maintenant; tu ne peux plus tre ce
qu'elle est; ainsi fait le temps: je t'ai voulue, je la veux. Il ne dit
pas alors plus de mal de Lycoris, qui tait brune de teint et qui, pour
le blanchir, allait s'tablir  Tibur, dont l'air vif passait pour
favorable  la peau (Liv. VII, p. 13). Quand elle revint de la
campagne, il remarqua qu'elle n'tait pas plus blanche et il s'aperut
aussi qu'elle louchait: Lycoris, il est vrai, avait pris,  la place du
pote, un enfant beau comme le berger Pris (Liv. III, p. 39). Martial
semble viter d'avouer ses matresses: il les proclame assez, quand il
les loue. Ainsi, en prsence de Chion et de Phlogis, il se demande
laquelle des deux est la mieux faite pour l'amour (Liv. XI, p. 60).
Chion est plus belle que Phlogis; mais celle-ci a des sens qui
redonneraient de la jeunesse au vieux Nestor, des sens que chacun
voudrait rencontrer chez sa matresse (_ulcus habet, quod habere suam
vult quisque puellam_). Chion, au contraire, n'prouve rien (_at Chione
non sentit opus_), ni plus ni moins que si elle tait de marbre: O
dieux! s'crie Martial, s'il m'est permis de vous faire une grande
prire et si vous voulez m'accorder le plus prcieux des biens, faites
que Phlogis ait le beau corps de Chion, et que Chion ait les sens de
Phlogis!

Les libertins de Rome ne se faisaient pas faute de souhaiter: le voeu de
leur imagination lubrique tait toujours en opposition avec une ralit
dont ils taient las ou qui ne les contentait plus. La carrire ouverte
 ces fantaisies spculatives du libertinage s'entourait d'horizons
voluptueux, vers lesquels Martial aimait  porter ses regards. Entre
toutes les matresses qu'il avait, celle qu'il n'avait pas excitait
toujours chez lui des dsirs plus ardents. Une courtisane plus dlicate
que ses pareilles, Polla, prouve pour le pote un sentiment tendre
qu'il n'a pas cherch  lui inspirer: elle ne se dfend pas contre ce
sentiment; elle s'y abandonne avec passion; elle n'hsite pas  le
dclarer, et, pour que Martial en soit averti, elle lui envoie des
couronnes de fleurs qui doivent parler pour elle. Martial reoit les
couronnes et ne les suspend pas  son lit, selon l'usage des amoureux:
Pourquoi, Polla, m'envoyer des couronnes toutes fraches? lui crit-il;
j'aimerais mieux des roses que tu aurais fanes (_ te malo vexatas
tenere rosas_). Martial, en change d'une gracieuse invitation 
l'amour, que lui apportaient ces fleurs brillantes, n'adressait  Polla
qu'une pense libertine et repoussante; car il lui demandait de lui
faire connatre, par l'envoi des couronnes qu'elle avait portes dans
les festins, le nombre d'assauts qu'elle avait eus  y soutenir.
Martial, on le voit, ne se piquait pas de ces dlicatesses, de ces lans
du coeur qui distinguent les potes grecs, et qui se retrouvent comme un
cho affaibli dans les rotiques latins du sicle d'Auguste. Veut-il,
dans un moment de satit sensuelle, se reprsenter la femme qu'il
souhaiterait avoir pour matresse, il ne va pas la chercher en ide
parmi les vierges et les matrones: Celle que je veux, ce dit-il sans
rougir de ses gots, c'est celle qui, facile en amour, erre  et l,
voile du palliolum; celle que je veux, c'est celle qui s'est donne 
son mignon, avant d'tre  moi; celle que je veux, c'est celle qui se
vend tout entire pour deux deniers; celle que je veux, c'est celle qui
suffit  trois en mme temps. Quant  celle qui rclame des cus d'or et
qui fait sonner de belles phrases, je la laisse en possession  quelques
citoyens de Bordeaux! Martial tait devenu grossier de sentiments,
sinon de langage, en se plongeant de plus en plus dans le bourbier de la
dbauche impriale. Cette mprisable socit de courtisanes et de gitons
qui l'entourait avait fini par lui ter le sens moral et par lui gter
le coeur.

Il en tait venu jusqu' ne plus respecter sa femme, cette Clodia
Marcella, Espagnole comme lui, et la compagne de sa fortune depuis
trente-cinq ans. Peu de temps avant de retourner avec elle dans leur
pays natal, il eut le triste courage de lui adresser cette honteuse
profession de foi, bien digne d'un libertin consomm et incorrigible:
Ma femme, allez vous promener, ou accoutumez-vous  mes moeurs! Je ne
suis ni un Curius, ni un Numa, ni un Tatius. Les nuits passes  vider
de joyeuses coupes me charment: toi tu te htes de te lever de table,
aprs avoir bu de l'eau tristement; tu te plais dans les tnbres, moi
j'aime qu'une lampe claire mes plaisirs et que Vnus s'batte au grand
jour; tu t'enveloppes de voiles, de tuniques et de manteaux pais: pour
moi, une femme couche  mes cts n'est jamais assez nue; les baisers 
la manire des tourterelles me dlectent: ceux que tu me donnes
ressemblent  ceux que tu reois de ta grand'mre chaque matin. Tu ne
daignes jamais seconder mon ardeur amoureuse, ni par des paroles, ni
avec les doigts, ni du moindre mouvement, comme si tu prsentais le vin
et l'encens dans un sacrifice. Les esclaves phrygiens se souillaient
derrire la porte, chaque fois qu'Andromaque tait dans les bras
d'Hector...

  Masturbabantur Phrygii post ostia servi,
  Hectoreo quoties sederat uxor equo.
  Et, quamvis Ithaco stertente, pudica solebat
  Illic Penelope semper habere manum.
  Pdicare negas: dabat hoc Cornelia Graccho;
  Julia Pompeio; Porcia, Brute, tibi!
  Dulcia dardanio nondum miscente ministro
  Pocula, Juno fuit pro Ganymede Jovi.

Martial ne rougit pas d'invoquer l'exemple de ces infamies, que les
grands noms qu'il cite devaient absoudre aux yeux de l'antiquit; mais
sa femme ne se soucie pas plus d'imiter Junon que Porcie ou Cornlie.
Alors le pote, indign de trouver si peu de complaisance dans le lit
conjugal, s'crie avec duret: S'il vous convient d'tre une Lucrce
tout le long du jour, la nuit je veux une Las. Mais Lucrce ne tarda
pas  reprendre son empire, celui qu'une honnte femme ne demande jamais
aux caprices des sens. Il est permis de supposer que l'influence
salutaire de Marcella dcida Martial  retourner  Bilbilis, en Espagne;
elle y avait des biens qu'elle tenait de sa famille: ces biens, elle en
fit abandon  son mari, et elle parvint  l'entraner hors de l'abme
des dpravations romaines, au milieu desquelles il s'oubliait depuis
trente-cinq ans. Martial se trouva comme purifi, lorsqu'il ne respira
plus le mme air que ces courtisanes, ces cindes, ces entremetteuses,
ces lnons, ces vils agents de la luxure, ces odieux ministres de
dbauche qui composaient presque toute la population de Rome. Il ne
brla pas ses livres d'pigrammes, o il avait enregistr, pour ainsi
dire, les actes de la Prostitution sous les rgnes de sept empereurs;
mais il y ajouta une pigramme expiatoire, dans laquelle il
reconnaissait implicitement qu'il avait mal vcu jusque-l et que le
bonheur tait dans la vie champtre, auprs d'une pouse estimable et
bien-aime: Ce bois, ces sources, cette treille sous laquelle on est 
l'ombre, ce ruisseau d'eau vive qui arrose les prs, ces champs de roses
qui ne le cdent pas  celles de Pestum, qu'on voit fleurir deux fois
l'an; ces lgumes qui sont verts en janvier et qui ne glent jamais, ces
viviers o nage l'anguille domestique, cette tour blanche qui abrite de
blanches colombes: ce sont l des prsents de ma femme, aprs sept
lustres d'absence. Marcella m'a donn ce domaine, ce petit royaume. Si
Nausicaa m'abandonnait les jardins de son pre, je pourrais dire 
Alcinos: --J'aime mieux les miens! Cette simple et rustique pigramme
repose l'esprit et le coeur, aprs toutes les impurets que Martial
semble avoir accumules avec plaisir dans son recueil, o l'on est tout
tonn de trouver quelques nobles et vertueuses indignations de pote.

Voici une de ces honorables sorties, que fait Martial contre les vices
impunis que trane aprs elle la Prostitution: Tu dis que tu es pauvre
 l'gard des amis, Lupus? tu ne l'es pas avec ta matresse; il n'y a
que ta mentule qui ne se plaigne pas de toi. Elle s'engraisse,
l'adultre, de conques de Vnus en fleur de farine, tandis que ton
convive se repat de pain noir! Le vin de Stia, qui enflammerait la
neige mme, coule dans le verre de cette matresse, et nous, nous buvons
la liqueur trouble et empoisonne des tonneaux de Corse. Tu achtes une
nuit ou une partie de nuit avec l'hritage de tes pres, et ton
compagnon d'enfance laboure solitairement des champs qui ne sont pas les
siens. Ta prostitue brille charge de perles d'rythre, et, pendant
que tu t'enivres d'amour, on mne en prison ton client. Tu donnes 
cette fille une litire porte par huit Syriens, et ton ami sera jet nu
dans la bire. Va maintenant, Cyble, chtier de misrables gitons; la
mentule de Lupus mritait mieux de tomber sous tes sacrs couteaux!

Nous n'avons pas le courage de faire parler Martial au sujet de la
Prostitution masculine, qui a l'air de l'occuper beaucoup plus que celle
des femmes. On a peine  se rendre compte de l'tat de dmoralisation o
l'ancienne Rome tait tombe  l'gard des monstrueux garements de la
dbauche anti-physique. Il faut lire Martial pour avoir une ide de ces
moeurs dgotantes, qui avaient presque dtrn en amour le sexe
fminin, et qui avaient fait des jeunes garons ou des effmins un sexe
nouveau consacr  de honteux plaisirs. Il faut lire Martial pour
comprendre que l'poque de corruption, o il vivait aussi mal que ses
contemporains, osait regarder en face et sans horreur les hideux
dsordres de la promiscuit des sexes entre eux. Quand on voit, dans ce
recueil d'pigrammes, obscnes la plupart, le pangyrique de l'empereur
Domitien suivre ou prcder l'loge des mignons; quand on rencontre dans
la mme page une invocation  la vertu, une prire  quelque divinit,
et une excitation  la pdrastie la plus effronte, on reste convaincu
que le sens moral tait perverti dans la socit romaine. Chez les
Grecs, du moins, s'il n'y avait pas plus de retenue dans les faits, il y
avait plus de dcence, moins de grossiret dans leurs expressions. Sans
doute on n'attachait pas plus de rpugnance  certains actes
rprhensibles au double point de vue de la dignit humaine et des lois
naturelles; mais on relevait cette dgradation sensuelle, par le
prestige du dvouement, de l'amiti et de la passion idale. Chez les
Romains, au contraire, pour tout raffinement, le vice s'tait
matrialis en rejetant toute espce de voile et de pudeur. Les oreilles
n'taient pas plus respectes que les yeux, et le coeur semblait avoir
perdu ses instincts de dlicatesse, dans cet endurcissement moral qui
lui donnait l'habitude des choses honteuses. Nous ne voulons pas
pntrer dans ces chemins dtourns de la Prostitution, qui ne nous
offriraient que des objets rpulsifs et attristants, en prsence
desquels notre imagination s'arrterait pouvante. Nous prfrons
renvoyer le lecteur  Martial lui-mme et aux satiriques de son sicle,
Juvnal et Ptrone. Le premier n'a rien dit de moins que Martial, mais
il s'est renferm dans une concision qui souvent le rend obscur et par
cela mme plus rserv; les commentateurs seuls ont suppl  ses
rticences, ont port le flambeau dans ses tnbres les plus discrtes:
on y pntre d'un pas sr, et on est effray de tout ce que le pote a
rassembl de turpitudes dans cet enfer des Csars. Le second, sous la
forme d'un roman comique et licencieux, a fait une peinture des excs de
son temps; ce roman est comme un long hymne en l'honneur de Giton, son
horrible hros.

Ptrone tait pourtant un voluptueux des plus habiles et des plus
raffins; Tacite l'appelle l'arbitre du bon got, et ce surnom lui est
rest (_arbiter_), sans impliquer une approbation de ses moeurs, que la
cour de Nron pouvait seule justifier. Ptrone, il est vrai, ne se
piquait pas, comme Juvnal, d'tre un sage incorruptible: il ne nombrait
pas du doigt les infamies de son temps, pour en loigner ceux qui n'y
trempaient pas encore; il ne s'indignait nullement des scandales que
chacun talait avec cynisme; il s'en amusait, au contraire; il en riait
le premier, et il avait l'air de regretter de n'en pas dire davantage.
Son livre est un affreux tableau de la licence de Rome, et, quand on
songe que nous ne possdons pas la dixime partie de ce roman
d'aventures obscnes, il est facile de supposer que nous avons perdu les
pisodes les plus rvoltants, les descriptions les plus infmes, les
salets les plus caractrises, puisque l'oeuvre de Ptrone a t
mutile par la censure chrtienne, qui n'a pas russi  l'anantir
entirement. Il reste assez d'impurets de tout genre dans les fragments
que nous avons conservs, pour juger  la fois l'ouvrage qui faisait les
dlices de la jeunesse romaine, l'auteur qui avait excut cet ouvrage
d'aprs ses propres souvenirs et au reflet de ses impressions
personnelles, enfin l'poque elle-mme qui formait de tels auteurs et
qui tolrait de tels livres. Il y a vingt passages dans le _Satyricon_
qui sembleraient avoir t crits dans un mauvais lieu, et la verve,
l'entrain, la ptulance du romancier, accusent encore l'excitation qu'il
avait cherche dans les bras de l'amour, avant de prendre sa plume. Nous
ne rappellerons pas les principales scnes de ce drame rotique et
sotadique, ni l'orgie de Quartilla, ni celle de Trimalcion, ni celle de
Circ; car, en cet trange roman, l'orgie succde  l'orgie avec une
terrible puissance, et les personnages se meuvent constamment dans une
atmosphre embrase de luxure! Ascylte et Giton, que Ptrone s'est plu
 reprsenter sous les couleurs les plus sduisantes, sont pourtant des
types de bassesse et de perversit. L'un, suivant les expressions mmes
de l'auteur, est un jeune adolescent que toutes les dbauches ont
souill, affranchi par la Prostitution, citoyen par elle (_stupro liber,
stupro ingenuus_), dont le sort des ds disposait comme d'un enjeu et
qui se louait pour fille  ceux mmes qui le croyaient homme; l'autre,
l'excrable Giton, prit la robe de femme en guise de toge virile, dit
Ptrone, et, croyant devoir ds le berceau n'tre point de son sexe, fit
oeuvre de prostitue dans un bouge d'esclaves (_opus muliebre in
ergastulo fecit_). Aprs de semblables portraits, on ne peut que
s'tonner de ne pas les trouver tenant mieux parole et rpondant  ce
qu'ils avaient promis. Ainsi, le mariage de la petite fille de sept ans
Pannychis, avec Giton, offrait sans doute des dtails extraordinaires,
qui auront empch de dormir quelque rhteur devenu Pre de l'glise, et
que sa chaste main aura fait disparatre sans faire grce 
l'originalit et  la richesse du rcit. Il est possible de juger ce qui
manque  cet endroit, par la prodigieuse scne qui se passa dans le
sanctuaire du temple de Priape, lorsque le hros du lieu, ayant eu
l'imprudence de tuer les oies sacres qui le harcelaient, se voit  la
merci de la prtresse du dieu nothe et de sa compagne Proselenos. Le
latin seul a le privilge incontest de mettre en relief de pareilles
horreurs, que le franais rougirait de reproduire mme en les
enveloppant de gaze transparente. Voici les singulires et malhonntes
reprsailles que les deux vieilles tirent du pauvre tueur d'oies:
_Profert nothea scorteum fascinum, quod ut oleo et minuto pipere,
atque urtic trito circumdedit semine, paulatim coepit inserere ano meo.
Hoc crudelissima anus spargit subinde humore femina mea. Masturisi
succum cum abrotono miscet, perfusisque inguinibus meis, viridis urtic
fascem comprehendit, omniaque infra umbilicum coepit lenta manu._ C'est
peut-tre le seul passage d'un auteur ancien dans lequel il soit
question, au point de vue rotique, de la flagellation avec des orties
vertes. On ne s'explique pas que les moines des premiers sicles, qui
faisaient une si aveugle guerre aux oeuvres profanes de l'antiquit,
aient laiss subsister dans Ptrone ce passage effroyable.

Presque tous les aspects de la Prostitution antique se retrouvent dans
le _Satyricon_, o l'on ne rencontre que prostitues, mignons, courtiers
d'amour, tout ce qu'il y a d'impur dans le trafic de la femme et de
l'homme. Parmi les entremetteuses, figure une matrone des plus
respectes nomme Philumne qui, grce aux complaisances de sa jeunesse,
avait escroqu plus d'un testament; qui, aprs que l'ge eut fltri ses
charmes, prodiguait son fils et sa fille aux vieillards sans postrit,
et soutenait par ces successeurs l'honneur de son premier mtier. Cette
Philumne envoya les deux enfants dans la maison d'Eumolpe, grave
personnage plein d'ardeur et de caprice, qui aurait pris des liberts
avec une vestale, et qui ne balana pas  inviter la petite aux mystres
de Vnus Callipyge (_non distulit puellam invitare ad Pygisiaca sacra_).
Puis, le narrateur, qui parle latin, par bonheur, entre dans les
dtails, que nous ne traduisons pas en style pudique et incolore.
Eumolpe avait dit  tout le monde, qu'il tait goutteux et perclus des
reins: _Itaque, ut constaret mendacio fides, puellam quidem exoravit,
ut sederet supra commendatam bonitatem. Coraci autem imperavit, ut
lectum, in quo ipse jacebat, subiret, positisque in pavimento manibus,
dominum lumbis suis commoveret. Ille lento parebat imperio, puellque
artificium pari motu remunerabat._ Tel est, en quelque sorte, le
tableau final du roman. Les petites pices de vers, qu'on a recueillies
 la suite et qui faisaient partie, prtend-on, du texte en prose
supprim ou perdu, renferment quelques pices amoureuses adresses
videmment  des courtisanes, qu'elles nous font connatre par des
loges plutt que par des pigrammes  la manire de Martial. Ptrone
tait trop ami des choses douces et agrables pour s'envenimer l'esprit
 l'endroit de ces cratures, auprs desquelles il ne cherchait que son
plaisir. Sertoria est la seule qu'il maltraite un peu, et peut-tre dans
une bonne intention, pour la corriger de se farder sans en avoir besoin:
C'est perdre en mme temps, lui dit-il, ton fard et ton visage! Quand
Martia lui envoie de la campagne et chtaignes pineuses et oranges
parfumes, il lui crit d'apporter elle-mme ses prsents ou de joindre
un envoi de baisers  celui des fruits: Je les mangerai ensemble
(_vorabo lubens_), dit-il  cette aimable campagnarde. Mais une autre
est  ses cts, une autre qu'il ne nomme pas; elle porte une rose sur
sa gorge: Cette rose, dit-il galamment, tire de ton sein une rose
d'ambroisie, et c'est alors qu'elle sentira vraiment la rose. La nuit,
il s'veille  demi, sous le charme d'un songe charmant; il entend la
voix de Dlie, qui lui parle d'amour et qui lui laisse un baiser imprim
sur le front; il l'appelle  son tour, il tend les bras; mais il ne
trouve plus autour de lui que la nuit et le silence: Hlas!
murmure-t-il, c'tait un cho de mon coeur et de mon oreille! Mais 
Dlie succde Arthuse, l'ardente Arthuse aux cheveux dors, qui
pntre  pas discrets dans la chambre de son amant et qui est dj
frmissante auprs de lui; elle ne s'endormira pas, la folle matresse!
elle imite curieusement les poses et les inventions voluptueuses qu'elle
a tudies dans le fameux code du plaisir et dans les dessins qui
l'accompagnent (_dulces imitata tabellas_): Ne rougis de rien, lui dit
Ptrone, qui l'encourage, sois plus libertine que moi! (_Nec pudeat
quidquam, sed me quoque nequior ipsa._) Bassilissa ne lui en offrait pas
autant: elle n'accordait ses faveurs, qu'ayant t prvenue  l'avance
(_et nisi prmonui, te dare posse negas_). Ptrone lui vante les
dlices de l'imprvu: Les plaisirs ns du hasard, lui dit-il avec
humeur, valent mieux que ceux qui ont t prmdits par lettres. Ce
fut probablement pour se venger des rsistances calcules de Bassilissa,
qu'il lui reprochait de mettre trop de rouge  ses joues et trop de
pommade dans ses cheveux: Se dguiser sans cesse, lui dit-il rudement,
n'est pas se fier  l'amour (_fingere te semper non est confidere
amori_). Ptrone, riche et gnreux, beau et bien fait, impatient de
jouissances et infatigable, multipliait ses amours et changeait tous les
jours de matresse. Il serait mort d'puisement et de dbauche, si la
colre de Nron ne l'avait contraint  se faire ouvrir les veines pour
chapper  la crainte du supplice qui troublait sa vie menace; il et
prfr une mort plus lente et plus voluptueuse, car il avait coutume de
rpter cet axiome, qu'il mettait si largement en pratique: Les bains,
les vins, l'amour dtruisent la sant du corps, et ce qui fait le
bonheur de la vie, ce sont les bains, les vins et l'amour.

  Balnea, vina, Venus, corrumpunt corpora sana;
      Et vitam faciunt balnea, vina, Venus.




CHAPITRE XXVIII.

  SOMMAIRE. --Les empereurs romains. --Influence perverse de leurs
  moeurs dpraves. --Rigueur des lois relatives  la moralit publique
  avant l'avnement des empereurs. --L'dile Quintus Fabius Gurgs.
  --Les diles Vilius Rapullus et M. Fundanius. --Le consul Postumius.
  --Le chevalier Ebutius et sa matresse, la courtisane Hispala Fecenia.
  --Jules Csar. --Dportements de cet empereur. --Femmes distingues
  qu'il sduisit. --Ses matresses Euno et Cloptre. --Infamie de ses
  adultres. --Csar et Nicomde, roi de Bithynie. --Chanson des soldats
  romains contre Csar. --Octave, empereur. --Son impudicit. --pisode
  singulier des amours tyranniques d'Auguste. --Rpugnance d'Auguste
  pour l'adultre. --Son inceste avec sa fille Julie. --Son got
  immodr pour les vierges. --Sa passion pour le jeu. --Ses femmes
  Claudia, Scribonia et Livia Drusilla. --Le _Festin des douze
  divinits_. --Apollon _bourreau_. --Tibre, empereur. --Son penchant
  pour l'ivrognerie. --Svrit de ses lois contre l'adultre.
  --tranges contradictions qu'offrirent la vie publique et la vie
  prive de cet empereur. --Tibre _Caprineus_. --Abominable vie que
  menait ce monstre dans son repaire de l'le de Capre. --Le tableau de
  Parrhasius. --Portrait physique de Tibre. --Caligula, empereur. --Ses
  amours infmes avec Marcus Lpidus et le comdien Mnester. --Sa
  passion pour la courtisane Pyrallis. --Comment cet empereur agissait
  envers les femmes de distinction. --Le _vectigal_ de la Prostitution.
  --Ouverture d'un lupanar dans le palais imprial. --Le prfet des
  volupts. --Claude, empereur. --Honteuses dbauches de ses femmes
  Urgulanilla et Messaline. --Nron, empereur. --Sa jeunesse. --Ses
  soupers publics au Champ-de-Mars et au grand Cirque. --Les htelleries
  du golfe de Baes. --Ptrone, _arbitre du plaisir_. --Abominables
  impudicits de Nron. --Son mariage avec Sporus. --Sa passion
  incestueuse pour sa mre Agrippine. --Les _mtamorphoses des dieux_.
  --Act, concubine de Nron. --Galba, empereur. --Infamie de ses
  habitudes. --Othon, empereur. --Ses moeurs corrompues. --Vitellius,
  empereur. --Ses dbordements. --Son amour pour l'affranchi Asiaticus.
  --Son insatiable gloutonnerie. --Vespasien, empereur. --Retenue de ses
  moeurs. --Cnis, sa matresse. --Titus, empereur. --Sa jeunesse
  impudique. --Son rgne exemplaire. --Domitia et l'histrion Pris.
  --Domitien, empereur. --Ses dportements. --Peines terribles contre
  l'inceste des Vestales. --Nerva, Trajan et Adrien, empereurs.
  --Antonin-le-Pieux et Marc-Aurle.


Ce fut sous les empereurs, ce fut par l'influence perverse de leurs
moeurs dpraves, ce fut par leur exemple et  leur instigation
malfaisante, que la socit romaine fit d'effrayants progrs dans la
corruption, qui acheva de la dsorganiser et de prparer les voies au
triomphe de la morale chrtienne. Cette pure et sainte morale avait bien
jet quelques clairs prcurseurs dans la philosophie du paganisme; mais
ses conseils taient sans force et sans porte, parce qu'ils n'manaient
pas encore de l'autorit religieuse, parce qu'ils ne dcoulaient pas du
dogme lui-mme, parce qu'ils restaient trangers au culte. La religion
des faux dieux, au contraire, semblait donner un dmenti permanent aux
doctrines philosophiques, qui tendaient  rendre l'homme meilleur, en
lui apprenant  se laisser diriger par l'estime de soi et  mriter
aussi l'estime des autres. Cette religion, toute matrielle et toute
sensuelle, ne pouvait suffire aux esprits levs et aux nobles coeurs,
que l'vangile du Christ allait trouver tout prts  le comprendre; mais
il fallait des sicles de travail mystrieux dans les mes, pour les
approprier, en quelque sorte,  la foi nouvelle,  la morale. Tous les
excs du luxe, tous les dbordements des passions, toutes les recherches
du plaisir furent le rsultat d'une extrme civilisation qui n'avait pas
de frein religieux et qui n'aspirait pas  un autre but qu' la
satisfaction de l'gosme le plus brutal. Jamais cet gosme ne fut
pouss si loin qu' l'poque des Csars, qui en ont t, pour ainsi
dire, la monstrueuse personnification.

Le vice est  son comble! s'criait tristement Juvnal effray des
infamies qu'il dnonait dans ses satires: _Omne in prcipiti vitium
stetit_. Dans vingt endroits de son recueil, ce farouche stocien maudit
les turpitudes de son temps et regrette les vertus austres des Romains
de la Rpublique: Voil, malheureux,  quel point de dcadence nous
sommes parvenus! dit-il avec amertume... Nous avons, il est vrai, port
nos armes aux confins de l'Hibernie, nous avons tout rcemment soumis
les Orcades et la Bretagne, o les nuits sont si courtes; mais ce que
fait le peuple vainqueur dans la Ville ternelle, les peuples vaincus
ne le font pas! L'histoire de Rome, en effet, avant la dpravation
impriale, est pleine de faits qui tmoignent, sinon de la puret des
moeurs, du moins de la rigueur des lois relatives  la moralit
publique. L'an 457 de la fondation de Rome, Quintus Fabius Gurgs, fils
du consul, signala son dilit en accusant au tribunal du peuple
certaines matrones qui se livraient  la dbauche (_matronas stupri
damnatas_), et les fit condamner  une amende norme dont le produit fut
employ  riger un temple  Vnus, auprs du grand Cirque. L'an 539,
les diles populaires, Vilius Rapullus et M. Fundanius intentrent une
accusation semblable  des matrones coupables de pareils dsordres, et
les envoyrent en exil. L'an 568, le consul Postumius, ayant t averti
des hideuses obscnits qui se commettaient dans la clbration des
Bacchanales, prit des mesures vigoureuses pour extirper le mal dans sa
racine, et pour anantir la secte impudique qui se propageait dans
l'ombre, sous le vain prtexte des mystres de Bacchus. Un jeune
chevalier romain, nomm Ebutius, tait venu se plaindre au consul qu'on
avait entran sa matresse aux Bacchanales. Cette matresse n'tait
pourtant qu'une courtisane appele Hispala Fecenia; esclave dans sa
jeunesse, depuis son affranchissement elle continuait son ancien mtier,
au-dessus duquel la plaait l'lvation de ses sentiments. Elle avait
contract avec Ebutius une liaison qui ne nuisait pas  la rputation
du jeune homme, quoiqu'il vct aux dpens de cette affranchie
(_meretricul munificenti continebatur_). Hispala demeurait sur le mont
Aventin, o elle tait bien connue (_non ignotam vicini_). Le consul
pria sa belle-mre Sulpicia de mander cette courtisane, qui ne fut pas
peu tonne d'tre introduite chez une matrone respectable. L,
Postumius l'interrogea en prsence de sa belle-mre, et il obtint la
rvlation complte de toutes les horreurs qui avaient lieu dans les
assembles nocturnes des Bacchanales. Le lendemain, il alla au snat, et
il demanda les moyens d'exterminer une secte infme qui comptait dj
sept mille initis  Rome et aux environs. Le snat partagea
l'indignation de Postumius et pronona des peines terribles contre les
abominables auteurs des Bacchanales. Quant  Ebutius et  sa compagne,
ils furent gnreusement rcompenss: le snatus-consulte dclara que la
belle Hispala, malgr son origine et malgr son mtier, pourrait pouser
un homme de condition libre, sans que ce mariage pt compromettre en
rien la fortune et la rputation de son mari. Elle pousa Ebutius et
prit le rang de matrone, sous la sauvegarde des consuls et des prteurs,
qui devaient la garantir de toute insulte. Les Bacchanales, fltries et
proscrites par arrt du snat, n'osrent reparatre  Rome que sous le
rgne des empereurs.

Les moeurs publiques furent perdues, dans tout l'empire romain, du jour
o le chef de l'tat cessa de les respecter lui-mme, et donna le
signal des vices qu'il tait appel  rprimer. Jules Csar, ce grand
homme dont le gnie leva si haut la puissance romaine, par les armes,
la politique et la lgislation; Jules Csar fut le premier  offrir aux
Romains le spectacle corrupteur de ses dportements. On et dit qu'il
voulait prouver par l que son anctre ne lui avait transmis quelque
chose du sang de Vnus. Tous les historiens, Sutone, Plutarque, Dion
Cassius, s'accordent  reconnatre qu'il tait trs-port aux plaisirs
de l'amour, et qu'il n'y pargnait pas la dpense: _pronum et sumptuosum
una in libidines fuisse_, dit Sutone. Il sduisit un grand nombre de
femmes distingues, telles que Postumia, femme de Servius Sulpicius;
Lollia, femme d'Aulus Gabinius; Tertulla, femme de Marcus Crassus; et
Marcia, femme de Cneius Pompe; mais il n'aima aucune femme plus que
Servilie, mre de Brutus. Il lui donna, pendant son premier consulat,
une perle qui avait cot six millions de sesterces (1,162,500 fr.), et,
 l'poque des guerres civiles, outre les riches prsents dont il la
combla, il lui fit adjuger  vil prix les plus beaux domaines, qu'on
vendait alors aux enchres. Comme on s'tonnait du bon march de ces
acquisitions, Cicron rpondit par cette pigramme: Le prix est
d'autant plus avantageux, qu'on a fait dduction du tiers. Le jeu de
mots signifiait aussi: _On a livr Tertia._ On souponnait, en effet,
Servilie de favoriser elle-mme un commerce scandaleux entre sa fille
Tertia et son propre amant. Csar ne respectait pas davantage le lit
conjugal dans les provinces o il passait avec son arme; aprs la
conqute des Gaules, le jour de son triomphe, ses soldats chantaient en
choeur:

  Urbani, servate uxores, moechum calvum adducimus!
  Aurum in Galli effutuisti; at hic sumsisti mutuum.

Citadins, gardez bien vos pouses, voici que nous ramenons le libertin
chauve! Csar, tu as rpandu en amour dans les Gaules tout l'or que tu
as pris  Rome! Jules Csar fut l'amant de plusieurs reines trangres,
entre autres d'Euno, femme du roi de Mauritanie. Il aima surtout avec
passion la voluptueuse Cloptre, reine d'gypte, qui lui donna un fils
qu'il et voulu choisir pour hritier.

Ses ardeurs vnriennes s'taient tellement accrues, au lieu de diminuer
avec les annes, qu'il convoitait toutes les femmes de l'empire romain,
et qu'il et souhait pouvoir en disposer  son choix. Il avait rdig
un singulier projet de loi, qu'il eut honte pourtant de prsenter  la
sanction du snat: par cette loi, il se rservait le droit d'pouser
autant de femmes qu'il voudrait, pour avoir autant d'enfants qu'il tait
capable d'en produire. L'infamie de ses adultres tait si notoire,
raconte Sutone, que Curion le pre, dans un de ses discours, l'avait
qualifi _mari de toutes les femmes_ et _femme de tous les maris_. La
seconde partie de cette sanglante pigramme tombait  faux, car, suivant
l'histoire, Csar ne pcha qu'une seule fois dans sa vie par
_impudicit_, c'est--dire en s'adonnant au vice contre nature (ce vice
seul tait aux yeux des Romains un outrage  la pudeur); mais ce honteux
garement de Csar eut un si fcheux clat, qu'un opprobre ineffaable
en rejaillit sur son nom dans le monde entier. La calomnie s'empara sans
doute d'un fait, qui n'avait t qu'un accident de dbauche, et qui
aurait pass inaperu, si les deux coupables n'eussent pas t Jules
Csar et le roi Nicomde. Cicron rapporte, dans ses lettres, que Csar
fut conduit par des gardes dans la chambre du roi de Bithynie; qu'il s'y
coucha, couvert de pourpre, sur un lit d'or, et que ce descendant de
Vnus prostitua sa virginit  Nicomde (_floremque tatis  Venere orti
in Bithynia contaminatum_). Depuis cette infme complaisance, Csar se
vit en butte aux ironies les plus amres, et il les supporta patiemment,
sans y rpondre et sans les dmentir. Tantt Dolabella l'appelait en
plein snat: la _concubine d'un roi_, la _paillasse de la couche
royale_; tantt le vieux Curion le traitait de _lupanar de Nicomde_ et
de _prostitue bithynienne_. Un jour, comme Csar s'tait fait le
dfenseur de Nysa, fille de Nicomde, Cicron l'interrompit, avec un
geste de dgot, en disant: Passons, je vous prie, sur tout cela; on
sait trop ce que vous avez reu de Nicomde, et ce que vous lui avez
donn! Une autre fois, un certain Octavius, qui se permettait tout
impunment, parce qu'il passait pour fou, salua Csar du titre de
_reine_, et Pompe, du titre de _roi_. C. Memmius racontait  qui
voulait l'entendre, qu'il avait vu le jeune Csar servant Nicomde 
table et lui versant  boire, confondu qu'il tait avec les eunuques du
roi. Enfin, quand Csar montait au Capitole, aprs la soumission des
Gaules, les soldats chantaient gaiement autour de son char de triomphe:
Csar a soumis les Gaules, Nicomde a soumis Csar. Voici que Csar
triomphe aujourd'hui pour avoir soumis les Gaules; Nicomde ne triomphe
pourtant pas, lui qui a soumis Csar.

Octave ne resta point au-dessous de Csar, en fait d'impudicit: Sa
rputation fut fltrie ds sa jeunesse par plus d'un opprobre, lit-on
dans Sutone. Sextus Pompe le traita d'effmin; Marc-Antoine lui
reprocha d'avoir achet, au prix de son dshonneur, l'adoption de son
oncle; Lucius, frre de Marc-Antoine, prtendit qu'Octave, aprs avoir
livr la fleur de son innocence  Csar, la vendit une seconde fois en
Espagne  Hirtius pour 300,000 sesterces (58,225 fr.); Lucius ajoutait
qu'Octave avait coutume alors de se brler le poil des jambes avec des
coquilles de noix ardentes, afin que ce poil repousst plus doux. Tout
le peuple lui appliqua un jour, avec une joie maligne, un vers prononc
sur la scne pour dsigner un prtre de Cyble jouant du tambourin:
_Viden, ut cindus orbem digito temperat?_ L'quivoque roulait sur le
mot _orbem_, qui pouvait s'entendre  la fois du tambourin, de l'univers
et des parties dshonntes que gouvernait aussi le doigt d'un vil
cinde. Mais plus tard Octave rfuta ces accusations, peut-tre
calomnieuses, par la chastet de ses moeurs  l'gard d'un vice qu'on
n'eut pas  lui reprocher davantage, lorsqu'il eut atteint l'ge
d'homme. Quant  ses moeurs, sous un autre rapport, elles taient loin
d'tre chastes ou mme rserves. Il semblait avoir hrit de la fureur
amoureuse de Jules Csar pour toutes les femmes. En dpit de ses lois
contre l'adultre, il ne fut point aussi svre pour lui-mme, qu'il
l'tait pour les autres, et il n'pargna pas, pour son propre compte,
l'honneur nuptial de ses sujets. Marc-Antoine prtendait avoir t
tmoin d'un pisode singulier des amours tyranniques de l'empereur: au
milieu d'un festin, Auguste fit passer, de la salle  manger dans une
chambre voisine, la femme d'un consulaire, quoique le mari de celle-ci
ft au nombre des invits; et, lorsqu'elle revint avec Auguste, aprs
avoir donn aux convives le temps de vider plus d'une coupe  la gloire
de Csar, la dame avait les oreilles rouges et les cheveux en dsordre.
Le mari seul n'y prit pas garde. Avant que Marc-Antoine se ft dclar
son ennemi et son comptiteur, il lui crivait familirement: Qui t'a
donc chang? Est-ce l'ide que je possde une reine? Mais Cloptre est
ma femme, et ce n'est pas d'hier, car il y a neuf ans. Mais tu ne te
contentes pas de Livie? Oui, tu es un tel homme, que, quand tu liras
cette lettre, je te crois capable d'avoir pris Tertulla, ou Trentilla,
ou Ruffilla, ou Salvia Titiscnia, ou peut-tre toutes. Peu t'importe en
quel lieu et pourquoi tes dsirs s'veillent? (_Anne refert ubi et in
quam arrigas?_)

Quelle que ft nanmoins l'incontinence d'Auguste, il avait certaine
rpugnance pour l'adultre, qui lui semblait une plaie sociale, et qu'il
essaya inutilement de combattre par des lois rigoureuses. Quand il se
permettait d'enfreindre lui-mme sa lgislation  cet gard, il
n'pargnait aucune prcaution pour cacher une faiblesse dont il
rougissait, et qu'il n'avouait pas  ses plus chers confidents. Ainsi,
le pote Ovide paya de sa disgrce clatante le malheur d'avoir t
tmoin des amours incestueux de l'empereur avec sa fille Julie. Auguste
n'avait pas  craindre sans doute une indiscrtion, de la part de ce
fidle serviteur, qui tait son rival ou qui passait pour l'tre; mais
il ne voulait pas s'exposer  voir en face,  tout moment, un homme
devant lequel il s'tait dshonor. Dans sa jeunesse, ces scrupules ne
le tourmentaient pas, puisque ses amis, selon Sutone, ne s'occupaient
qu' lui chercher des femmes maries et des filles nubiles, qu'ils
faisaient mettre nues devant eux, pour les examiner comme des esclaves
en vente au march de Toranius. Ces tristes objets de la luxure
impriale devaient, avant d'tre choisis et approuvs, remplir
certaines conditions requises par les caprices d'Auguste, qui se
montrait curieux des plus secrets dtails de leur beaut. C'est ainsi
que les commentateurs ont interprt ces mots _conditiones qusitas_,
que l'historien a laisss, en quelque sorte, sous un voile transparent.
L'ardeur d'Auguste pour les plaisirs des sens ne se refroidit pas avec
l'ge, mais il cessa de prendre ses matresses parmi les mres de
famille, qui ne lui inspiraient plus les mmes dsirs, et il se rejeta
exclusivement sur les vierges (_ad vitiandas virgines promtior_); on lui
en amena de tous cts, et sa femme mme se prtait  les introduire
auprs de lui. Cette espce de fureur ne pouvait toujours durer, et la
vieillesse y mit bon ordre. Ce fut alors qu' la passion des femmes
succda celle du jeu, moins fatigante et non moins insatiable que
l'autre. Auguste, en jouant aux ds, souriait encore au coup de Vnus
(trois six) qui faisait rafle, comme il le dit gaiement dans une lettre
 Tibre.

Le got immodr qu'il avait pour les vierges, dans la dernire partie
de sa vie, ne lui tait venu qu'au dclin de sa virilit. Lorsqu'il se
sentait jeune et vigoureux, il avait vcu avec sa premire femme
Claudia, qui tait  peine nubile, sans rclamer l'usage de ses droits
de mari; car elle n'tait pas moins vierge que la veille de son mariage,
quand il se spara d'elle pour pouser Scribonia, veuve de deux
consulaires. Il rpudia galement Scribonia,  cause de la perversit
des moeurs de cette mre de famille. Il se maria en troisimes noces
avec Livia Drusilla, qu'il avait enleve  Tibre Nron, dont elle tait
enceinte; il l'aima constamment, malgr les infidlits perptuelles
qu'il ne prenait pas seulement la peine de lui cacher. Satisfaite d'tre
aime par-dessus tout, Livie ne regardait pas comme des rivales toutes
ces femmes vnales qui se succdaient dans les bras de son mari. Si
normes que fussent les excs d'Auguste en cheveux gris, ils taient
toujours effacs, dans l'opinion publique, par ceux de sa jeunesse. On
avait beaucoup parl surtout d'un souper mystrieux, qu'on appelait
vulgairement le _Festin des douze divinits_, souper o les convives,
habills en dieux et en desses, imitrent les scnes indcentes que la
posie antique a places dans l'Olympe, sous l'influence de l'ambroisie
qu'Hb et Ganymde y versaient  la ronde. Dans cette orgie, Octave
avait reprsent Apollon, et un satirique anonyme immortalisa le
souvenir de ces impits obscnes dans ces vers fameux: Lorsque Csar
osa prendre le masque d'Apollon et clbrer dans un festin les adultres
des dieux, ces dieux indigns s'loignrent du sjour des mortels et
Jupiter lui-mme abandonna ses temples dors. Ce souper, dont les
particularits ne furent jamais bien connues, concidait avec la disette
 laquelle Rome tait alors en proie: Les dieux ont mang tout le bl!
dirent les Romains, en apprenant que l'Olympe avait soup dans le
palais de Csar: Si Csar est, en effet, le dieu Apollon, murmuraient
les plus hardis, c'est Apollon bourreau. Le dieu tait ador sous le
nom de _Tortor_, dans un quartier de la ville o l'on vendait les
instruments de supplice, entre autres les verges. Suivant un scholiaste,
cette injurieuse qualification applique  Auguste faisait allusion au
rle qu'il avait jou dans cette fte nocturne.

Les orgies d'Auguste taient naves et innocentes auprs de celles qui
faisaient la distraction du vieux Tibre. Cet empereur, que son penchant
pour l'ivrognerie avait conduit par degrs  tous les vices les plus
hideux, se piquait pourtant de rformer les moeurs des Romains; il
renchrit sur la svrit des lois que son prdcesseur avait faites
contre l'adultre; il rtablit l'ancien usage de faire prononcer, par
une assemble de parents,  l'unanimit des voix, le chtiment des
femmes qui auraient manqu  la foi conjugale; quant aux maris qui
fermaient les yeux sur le scandale de la conduite de leurs pouses, il
les fora de rpudier avec clat ces impudiques; il exila dans les les
dsertes des patriciennes qui s'taient fait inscrire sur les listes de
la Prostitution pour se livrer sans danger  leurs dportements; il
bannit de Rome les jeunes libertins de condition libre, qui, pour
obtenir le droit de paratre sur le thtre ou dans l'arne, avaient
volontairement requis d'un tribunal la note d'infamie. Mais il ne
tenait pour lui-mme aucun compte des austres prescriptions de sa
jurisprudence, et il avait l'air de chercher  commettre des crimes ou
des turpitudes que nul avant lui n'et os imaginer. Ses actes de
magistrat suprme et son genre de vie prsentaient sans cesse les plus
tranges contradictions; un jour, dans le snat, il apostropha durement
Sestius Gallus, vieillard prodigue et libidineux, qui avait t fltri
par Auguste, et peu d'instants aprs, en sortant, il s'invita lui-mme 
souper chez ce vieux libertin,  condition que rien ne serait chang aux
habitudes de la maison, et que le repas serait servi comme  l'ordinaire
par de jeunes filles nues (_nudis puellis ministrantibus_). Une autre
fois, pendant qu'il travaillait  la rformation des moeurs, il passa
deux jours et une nuit  table avec Pomponius Flaccus et L. Pison, qu'il
rcompensa de leurs infmes complaisances, en nommant l'un gouverneur de
Syrie et l'autre prfet de Rome, et en les appelant, dans ses lettres
patentes, ses plus dlicieux amis de toutes les heures. Il punissait
de mort quiconque, homme ou femme, ne se prtait pas aussitt  ses
sales dsirs. C'est pour se venger d'un refus de cette espce, qu'il fit
accuser par ses dlateurs la belle Mallonia, qui prfra la mort  la
honte. Durant les dbats du procs, il la conjurait de se repentir, mais
elle se pera d'une pe, aprs l'avoir trait tout haut de vieillard 
la bouche obscne, velu et puant comme un bouc. Aussi, aux premiers
jeux qui furent clbrs depuis cette tragique aventure, tous les
spectateurs applaudirent, en appliquant  Tibre ce passage d'une
atellane: Tel on voit un vieux bouc lcher les chvres (_hircum vetulum
capreis naturam ligurire_). Le peuple avait surnomm l'empereur
_Caprineus_, en faisant allusion en mme temps  ses moeurs de bouc et 
son sjour habituel dans l'le de Capre.

Voici comment Sutone a racont l'abominable vie que menait ce monstre
au fond de son repaire: Il imagina une grande chambre, dont il fit le
sige de ses plus secrtes dbauches. L, des troupes choisies de jeunes
filles et de jeunes garons, diriges par les inventeurs d'une
monstrueuse Prostitution, qu'il appelait _spinthries_ (tincelles),
formaient une triple chane, et, mutuellement enlaces, passaient devant
lui, pour ranimer par ce spectacle ses sens puiss. Il avait aussi
plusieurs chambres diversement arranges pour le mme usage; il les orna
de tableaux et de bas-reliefs reprsentant les sujets les plus lascifs;
il y rassembla les livres d'lphantis, afin que le modle ne manqut
pas  la circonstance (_ne cui in opera edenda exemplar imperat schem
deesset_). Dans les bois et dans les forts il ne vit que des asiles
consacrs  Vnus, et il voulut que les grottes et les creux des rochers
offrissent sans cesse  ses regards des couples amoureux en costumes de
nymphes et de satyres... Il poussa la turpitude encore plus loin, et
jusqu' des excs qu'il est aussi difficile de croire que de rapporter:
il avait dress des enfants de l'ge le plus tendre, qu'il appelait ses
_petits poissons_, --_ut natanti sibi inter femina versarentur ac
luderent, lingu morsuque sensim appetentes, atque etiam, quali infantes
firmiores, necdum tamen lacte depulsos, inguini ceu papill admoveret_;
--genre de plaisir, auquel son ge et son temprament le portaient le
plus. Ainsi, quelqu'un lui ayant lgu le tableau de Parrhasius, o
Atalante prostitue sa bouche  Mlagre, et le testament lui donnant la
facult de recevoir,  la place de ce tableau, si le sujet lui
dplaisait, un million de sesterces (193,750 fr.), il prfra le tableau
et le fit placer, comme un objet sacr, dans sa chambre  coucher. On
dit aussi qu'un jour, pendant un sacrifice, il s'prit de la beaut d'un
jeune garon qui portait l'encens; il attendit  peine que la crmonie
ft acheve, pour assouvir  l'cart son ignoble passion,  laquelle dut
se prter aussi le frre de ce malheureux, qu'il avait remarqu jouant
de la flte; ensuite, comme ils se reprochaient l'un  l'autre leur
opprobre, il leur fit casser les jambes  tous deux. Le portrait
physique de Tibre achvera de caractriser ses moeurs: Il tait gros
et robuste, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, large des paules et
de la poitrine, bien fait et bien proportionn. Il tait plus adroit et
plus fort de la main gauche, que de l'autre main: les articulations en
taient si vigoureuses, qu'il perait du doigt une pomme encore verte,
et que d'une chiquenaude il blessait la tte d'un enfant ou mme d'un
jeune homme... Son visage tait beau, mais sujet  se couvrir subitement
de boutons...

Caligula, encore moins rserv que Tibre, qu'il s'tudiait  imiter,
afficha effrontment ses amours infmes avec Marcus Lpidus, le comdien
Mnester et plusieurs otages avec lesquels il avait un commerce
rciproque (_commercio mutui stupri_). Valrius Catullus, fils d'un
consulaire, lui reprocha un jour d'avoir abus de sa jeunesse
(_stupratum  se ac latera sibi contubernio ejus defessa, etiam
vociferatus est_); mais, grossier et brutal dans ses plaisirs, il ne les
variait par aucun raffinement de volupt, et la gourmandise, plutt que
la luxure, inspirait les drglements de son imagination. Il chercha
l'extraordinaire, le monstrueux, except en amour, qui ne fut pas mme
un prtexte  ses prodigalits. Sans parler de ses incestes avec ses
soeurs et de sa passion bien connue pour la courtisane Pyrallis, raconte
Sutone, il ne respecta aucune femme de la plus haute distinction (_non
temere ull illustriore femin abstinuit_). Ordinairement il invitait 
souper ces dames avec leurs maris, et l, les faisant passer devant lui,
il les examinait longuement et minutieusement,  la faon des marchands
d'esclaves. Puis,  plusieurs reprises, sortant de la salle du festin
avec celle qui lui avait plu, il la ramenait bientt, sans cacher les
souillures rcentes de sa dbauche, et louait ou critiquait tout haut
cette malheureuse, dont il numrait les beauts ou les imperfections
corporelles, ainsi que ses propres exploits. Il en rpudia quelques-unes
au nom de leurs poux absents, et il fit insrer ces divorces dans les
actes publics. Au reste, Caligula fit, en quelque sorte, oublier ses
dsordres par ses ingnieuses cruauts, par ses folles dpenses et par
ses impitoyables exactions. Parmi les impts bizarres et ignobles qu'il
tablit  Rome, il faut citer le _vectigal_ de la Prostitution: chaque
prostitue tait taxe au prix qu'elle exigeait elle-mme en vendant son
corps (_ex capturis prostitutarum, quantum quque uno concubitu
mereret_). L'empereur ajouta depuis,  ce chapitre de la loi, qu'un
pareil droit serait exig de tous ceux, hommes et femmes, qui avaient
vcu du _lenocinium_ et du _meretricium_. On comprend que la fixation de
cet impt ne pouvait tre qu'arbitraire et facultative.

Mais un des faits les plus singuliers du rgne de Caligula, c'est la
fondation et l'ouverture d'un lupanar dans le palais des Csars. Ce fait
monstrueux, qui est rapport par Dion Cassius et par Sutone, a paru si
peu vraisemblable  quelques critiques, qu'ils ont voulu voir une
altration du texte dans ce passage, que Dion,  leur avis, aurait copi
de confiance, d'aprs Sutone, en l'amplifiant et en le potisant. Selon
ces critiques, il s'agirait d'un tripot et non d'un lupanar. Dion ajoute
seulement au rcit de l'historien latin, que Caligula avait pris dans
les Gaules l'ide de son lupanar imprial. Afin qu'il n'y et aucun
genre d'exactions qui ne ft mis en pratique, il tablit un lupanar dans
le palais: l, un grand nombre de cellules furent construites et ornes
suivant la convenance du lieu, et des matrones, des ingnus, occuprent
ces cellules. L'empereur envoyait ses nomenclateurs autour des places et
des basiliques, pour inviter  la dbauche (_in libidinem_) jeunes gens
et vieillards. Les arrivants trouvaient  emprunter de l'argent  usure,
et l'on prenait les noms de ceux qui payaient largement leur cot, comme
s'ils souscrivaient ainsi pour l'accroissement des revenus de Csar.
Ces dtails sont, en effet, trs-vagues et trs-obscurs; on les
appliquerait plutt  un tripot qu' un lupanar, et l'on ne se rend pas
compte surtout de cet emprunt qui attendait les nouveaux venus que les
nomenclateurs avaient recruts sur la voie publique. Sutone veut-il
faire entendre par l que le prix de cette Prostitution, sous la
garantie de l'empereur, tait si considrable que nul n'avait assez
d'argent sur soi pour la payer? Ce qui nous fait prsumer que ce
prtendu lupanar n'tait qu'une maison de jeu, dirige par des matrones
et des fils de famille (_ingenui_), c'est que Sutone ajoute
immdiatement des particularits qui ne peuvent se rapporter qu'aux jeux
de hasard (_alea_), dans lesquels Caligula usait de fraude et de parjure
pour tre toujours matre de la chance.

Quoi qu'il en soit, si l'emploi de prfet des volupts (_
voluptatibus_), cr par Tibre, subsista jusqu'au rgne de Nron, il
est certain que le lupanar imprial ne survcut pas  Caligula, qui
l'avait invent et qui en tirait de gros bnfices. Son successeur
Claude ne fut pas moins cruel ni moins sanguinaire que lui, mais il n'en
arriva pas  de semblables excs d'impudeur. Il eut trop de femmes
lgitimes pour avoir beaucoup de matresses, et celles qu'il se donna,
par caprice plutt que par amour, n'eurent point assez de notorit et
d'clat pour que l'histoire ait parl d'elles. Sutone, qui a soin
d'enregistrer les mariages et les divorces de Claude, en fltrissant les
honteuses dbauches (_libidinum probra_) de sa premire femme,
Urgulanilla, et les clatants dbordements de la troisime, Messaline,
Sutone formule un jugement gnral  l'gard des moeurs de cet
empereur: Il aima passionnment les femmes, mais il n'eut aucun
commerce avec les hommes (_libidinis in feminas profusissim, marium
omnino expers_). Quels que fussent d'ailleurs les dsordres de Claude,
ils taient loin d'galer ceux de cette Messaline qui a t immortalise
par Juvnal (voy. le fameux morceau de la Satire VI, page 22 du prsent
volume), et dont le nom est devenu, dans toutes les langues, le synonyme
de la Prostitution la plus effronte. Il faut chercher dans Tacite le
rcit des crimes et des impudicits de cette impratrice (Liv. XI), qui
avait os, du vivant de l'empereur, se marier publiquement avec Silius
et clbrer ce mariage adultre par une orgie o elle joua le rle de
bacchante. Malgr l'identit d'une courtisane nomme Lysirca, qui
ressemblait  Messaline, et qui avait pu se faire passer pour elle dans
l'exercice de son mtier de prostitue, nous n'entreprendrons pas de
prouver que Messaline a t calomnie par l'histoire, et qu'une fatale
ressemblance a fait seule son infme clbrit.

L'exemple de Messaline semblait avoir encourag Nron  surpasser ses
prdcesseurs dans la carrire des crimes de la Prostitution. Ds qu'il
eut lev le masque qui dguisait ses mauvais penchants, il se jeta dans
tous les excs que le raffinement du libertinage avait pu imaginer et il
donna satisfaction  tous ses vices. Dans les premiers temps, il
s'imposait encore quelque contrainte en se livrant  la dbauche,  la
luxure et  ses passions ptulantes, qu'on pouvait faire passer pour des
erreurs de jeunesse. Ds que le jour tombait, il se couvrait la tte du
bonnet des affranchis ou d'une cape de muletier pour courir les cabarets
et les lieux suspects; il vagabondait dans les rues, insultant les
femmes, injuriant les hommes et frappant tout ce qui lui rsistait. Il
se compromettait alors avec les plus viles mrtrices, avec les plus
indignes lnons; il battait souvent et se faisait battre quelquefois.
C'tait, suivant lui, une manire adroite d'tudier le peuple sur le
fait, et d'apprendre  vivre en simple citoyen. Comme les lupanaires,
les matres d'esclaves, les cabaretiers et les boulangers menaaient de
lui casser les reins, il ne sortit plus sans tre suivi  distance par
des gens arms, qui venaient au besoin lui prter main-forte. Mais il
ddaigna bientt de cacher ses moeurs, et il se plut, au contraire, 
les afficher devant tout le monde, sans s'inquiter du scandale et du
blme. Ainsi, le voit-on souper en public, soit au Champ-de-Mars, soit
au grand Cirque, et il se faisait servir par toutes les prostitues de
Rome et par des joueuses de flte trangres (_inter scortorum totius
urbis ambubaiarumque ministeria_).

Ce n'est pas tout; toutes les fois qu'il se rendait  Ostie par le Tibre
ou qu'il naviguait autour du golfe de Baes, on tablissait, tout le
long du rivage, des htelleries et des lieux de dbauche o des
matrones, jouant le rle des matresses d'auberge, avec mille
cajoleries, l'invitaient  s'arrter. Il s'arrtait frquemment, et son
voyage se prolongeait ainsi pendant des semaines. Un prfet des volupts
ne lui suffisant pas, il institua, en outre, un arbitre du plaisir, et
ce fut Ptrone qui parat avoir rempli cette charge difficile, au
contentement de Nron. Il tait non-seulement l'arbitre du plaisir, mais
encore de l'lgance (_eleganti arbiter_, dit Tacite), et Tigellin ne
lui pardonna pas d'tre si habile dans la science des volupts
(_scienti voluptatum potiorem_). On ne saurait croire nanmoins que
Ptrone _arbiter_ ait approuv les abominables impudicits que
l'empereur se permettait sans la moindre hsitation, ds que l'ide lui
en venait. Tacite, Sutone, Xiphilin, Aurelius Victor, ont parl de ces
infamies; mais ils ont vit de les peindre en dtail et de faire
comparatre dans ce hideux tableau les lches complaisants qui
partageaient l'orgie impriale ou qui en secondaient les turpitudes.
Sutone, aprs avoir signal le commerce pdagogique de Nron avec des
ingnus (_ingenuorum pdagogia_) et ses adultres avec des femmes
maries, l'accuse simplement d'avoir viol la Vestale Rubria. Il est
plus explicite sur son mariage excrable avec Sporus, et sur son inceste
avec sa mre.

Sporus tait un jeune garon, d'une beaut incomparable; Nron en devint
perdument amoureux, et il souhaita que Sporus ft une femme; il essaya,
par un dtestable garement d'imagination, de changer le sexe du jeune
homme, qu'il fit mutiler (_ex sectis testibus etiam in muliebrem
transfigurare conatus_). Alors, lui ayant constitu une dot et le parant
du voile nuptial comme une fiance, il fit clbrer avec pompe la
crmonie d'un mariage, o il pousa son Sporus (_celeberrimo officio
deductum ad se pro uxore habuit_), sous les regards d'une nombreuse
assemble qui applaudit  cette odieuse mascarade. Quelqu'un qui
assistait  la fte se permit un bon mot qui aurait pu lui coter cher:
Il aurait t fort heureux pour le genre humain, que le pre de Nron,
Domitius, et pous une pareille femme! Nron resta longtemps pris de
Sporus, qu'il avait revtu du costume des impratrices et qu'il n'avait
pas honte de laisser paratre  ses cts en public; il voyagea en Grce
avec ce mignon, et de retour  Rome, il se montra en litire avec lui
pendant les ftes sigillaires, et on les voyait  chaque instant
s'embrasser (_identidem exosculans_). Quant  sa mre, Agrippine, ce fut
elle, selon Tacite, qui sollicita la premire les sens de Nron pour se
faire un crdit fond sur une liaison impudique; mais Nron, tout en
s'abandonnant  ces criminelles amours, n'accorda pas  sa complice le
pouvoir qu'elle convoitait, et il ne tarda pas  se lasser des
importunits qu'il s'tait attires comme un chtiment de son inceste.
Selon Sutone, il aurait aim follement Agrippine, sans arriver 
l'accomplissement de ses dsirs coupables, soit qu'Agrippine et
l'adresse et la force de les tenir en respect, soit plutt qu'il en et
t dtourn par ses confidents qui lui firent comprendre le danger de
se mettre ainsi sous la sujtion d'une femme imprieuse. Il conserva
toutefois  l'gard de sa mre une intention libertine, qui se
traduisait par des actes impurs, lorsqu'il se promenait en litire avec
elle. (_Olim etiam, quoties lectica cum matre veheretur, libidinatum
inceste, ac maculis vestis proditum, affirmant._) Bien plus, pour que
l'illusion lui prsentt mieux les apparences de la ralit, il admit au
nombre de ses concubines une courtisane qui ressemblait singulirement
 Agrippine.

Nron se piquait d'tre pote, et il tait entran par les fictions de
la posie  d'incroyables caprices de fureur rotique: ainsi,
essayait-il d'imiter les mtamorphoses des dieux en se revtant de peaux
de btes et en s'lanant, tantt loup, tantt lion, tantt cygne,
tantt taureau, sur des femmes ou des hommes enchans ou libres, qu'il
mordait, gratignait, mutilait,  son plaisir (_suam quidem pudicitiam
usque adeo prostituit, ut contaminatis pne omnibus membris, novissime
quasi genus lusus excogitaret, quo fer pelle contectus emitteretur e
cavea, virorumque ac foeminarum ad stipitem deligatorum inguina
invaderet_). Il renouvelait de la sorte la fable d'Andromde, de Lda,
d'Io, et de tant d'autres contemporains des ges hroques. Puis, exalt
par ces obscnes mascarades, il se persuadait que les dieux favorables
l'avaient chang en femme, et il se livrait  son affranchi Diophore en
contrefaisant les cris d'une jeune vierge perdue. (_Et quum affatim
desvisset, conficeretur  Doryphoro liberto, cui etiam, sicut ipsi
Sporus, ita ipse denupsit, voces quoque et ejulatus vim patientium
virginum imitatus._) Un pareil monstre n'tait arriv  ce comble de
turpitude, qu'en faisant rejaillir sur l'humanit tout entire le mpris
qu'il avait pour lui-mme; il tait convaincu qu'aucun homme n'est
absolument chaste ni exempt de quelque souillure corporelle (_neminem
hominem pudicum, aut ulla corporis parte purum esse_), mais il pensait
que la plupart savaient dissimuler le vice et le cacher habilement:
Aussi, ajoute Sutone, pardonnait-il tous les autres dfauts 
quiconque avouait sa lubricit devant lui. Ce misrable empereur tait
bien digne de mourir, en pleurant, dans les bras de l'infme Sporus, qui
ne mla pas son sang  celui de ce compagnon de dbauches, qu'il
dtestait, car Nron avait le corps tout couvert de taches et d'ulcres
qui exhalaient une odeur infecte et qui provenaient de ses oeuvres.
Cependant ce fut sa concubine Act qui dposa ses cendres, en les
arrosant de larmes, dans le tombeau des Domitius.

Galba, quoiqu'il ft remonter son origine  Pasipha et  son taureau,
n'avait pas le temprament et la sant propres  continuer les normes
dbordements de Nron. Il tait d'une maigreur excessive, malgr les
promesses de son nom, qui signifiait _gros_ en langage gaulois, et cette
maigreur tique accusait l'infamie de ses habitudes: il prfrait aux
jeunes gens les hommes robustes et mme dj vieux (_libidinis in mares
pronioris, et eos, non nisi prduros, exoletosque_). Quand Icilus, un
de ses anciens concubins (_veteribus concubinis_), vint lui annoncer en
Espagne la mort de Nron, on raconte que, non content de l'embrasser
indcemment devant tout le monde, il le fit piler, et l'emmena coucher
avec lui (_non modo artissimis osculis palam exceptum ab eo, sed, ut
sine mor velleretur, oratum atque seductum_).

Othon, qui ne laissa pas le temps  Galba de _jouir de sa jeunesse_,
comme disaient les goujats de l'arme en promenant sa tte au bout d'une
lance, tait un lve et un complaisant de Nron; ds son enfance, il
avait t prodigue et dbauch, coureur de mauvais lieux et adonn 
tous les excs. Dans l'ge de l'ambition, il s'attacha, pour se mettre
en crdit,  une affranchie de cour, qui en avait beaucoup, et il
feignit mme d'tre amoureux d'elle, quoiqu'elle fut vieille et
dcrpite. Ce fut par ce canal qu'il s'insinua dans les bonnes grces de
Nron, auquel il rendit d'ignominieux services. Mais il se brouilla
pourtant avec cet empereur,  cause de Poppe, qu'ils se disputaient
l'un  l'autre et qu'Othon fut oblig d'abandonner au droit du plus
fort. On doit supposer que ses moeurs ne firent que se corrompre
davantage avec les annes; et son genre de vie peut tre apprci
d'aprs la description de sa toilette, qui tmoigne de ses gots
effmins: Il se faisait piler tout le corps, et portait sur sa tte 
peu prs chauve de faux cheveux fixs et arrangs avec tant d'art, que
personne ne s'en apercevait. Il se rasait tous les jours la figure avec
beaucoup de soin, et se la frottait avec du pain dtremp, habitude
qu'il avait contracte ds que son menton se couvrit d'un lger duvet,
afin de ne jamais avoir de barbe.

Mais Othon, proclam empereur  Rome, eut  peine le loisir d'ordonner
quelques secrtes orgies dans le palais des Csars: il se vit contraint
de marcher  la rencontre de Vitellius, qui venait lui disputer
l'empire, et il se tua de sa propre main, aprs trois dfaites
successives, quoique sa petite taille et son extrieur fminin ne
rpondissent point  tant de courage. Vitellius, son vainqueur et son
successeur, s'tait dshonor dans sa jeunesse par sa passion pour une
affranchie, dont il avalait la salive mle de miel comme un remde
souverain contre les maux de gorge auxquels il tait sujet. Il avait t
d'ailleurs lev  l'cole de la Prostitution; car il passa son enfance
 Capre parmi les favoris de Tibre, et il resta fltri du nom de
_Spinthria_, parce qu'il dirigeait les spintries du vieil empereur. Il
continua de se souiller des mmes infamies, lorsqu'il eut pris l'ge
d'un vieux taureau, comme il le disait en plaisantant, et il devint tour
 tour l'impur familier de Caligula, de Claude et de Nron. Mais ds
lors il tait violemment pris d'un affranchi, nomm Asiaticus, qui
avait t son compagnon obscne  Capre (_mutua libidine
constupratum_), et qui cherchait toujours  lui chapper sans parvenir,
 se faire oublier. Vitellius le retrouvait, tantt vendant de la
piquette aux muletiers, tantt combattant parmi les gladiateurs, et, ds
qu'il l'avait revu, il se sentait mu de ses honteux souvenirs de
jeunesse; il s'emparait de nouveau de cette victime peu docile, et il
cherchait  se l'attacher par des prsents et des honneurs: il fit de
son Asiaticus un gouverneur de province et un chevalier! Comme l'ge
l'avait rendu obse, il sacrifia sa luxure  la gourmandise, en
dclarant que l'estomac tait la partie du corps la plus complaisante et
la plus forte; contrairement aux autres, qui s'affaiblissent par l'usage
qu'on en fait. Il dveloppa tellement la capacit de son estomac, qu'il
mangeait presque sans interruption, lorsqu'il ne dormait pas, et son
insatiable gloutonnerie se renouvelait  toute heure, par l'habitude
qu'il avait de ne pas attendre, pour vomir, que le travail de la
digestion ft commenc: il pouvait ainsi, tous les jours, faire quatre
repas qui remplissaient la journe et une partie de la nuit. Ses sens
s'alourdirent, et ne se rveillrent plus que par intervalles au milieu
de ces festins continuels o il invoquait rarement Vnus en vidant des
coupes normes et en dvorant des lamproies entires. Sa monstrueuse
corpulence, son visage rouge et bourgeonn, son ventre prominent et ses
jambes grles tmoignaient qu'il avait pass  table tout le temps de
son rgne et qu'il ne s'tait pas fatigu  courir aprs les jouissances
fugitives de l'amour.

Aprs avoir eu un empereur vorace, Rome eut un empereur avare, qui
s'abstint des ruineux excs de ses prdcesseurs et qui ne tomba point
dans leur dconsidration. Vespasien, tout en perscutant les chrtiens,
ne laissa pas que de subir malgr lui l'influence du christianisme: il
comprit que la dignit de l'homme exigeait une certaine retenue dans les
moeurs, et que le chef de l'empire devait jusqu' un certain point
donner l'exemple du respect que chacun est tenu d'avoir  l'gard de
l'opinion publique. La raison d'tat fut le principe de cette
philosophie quasi chrtienne que Vespasien mit en pratique; son
temprament froid et austre lui permit d'tre consquent avec la
morale. Il combattit la dbauche par quelques sages rglements, et
surtout par son genre de vie dcent et rgulier. Il vivait pourtant en
concubinage, depuis la mort de sa femme, Flavia Domitilla, avec une
ancienne matresse nomme Cnis, affranchie d'Antonia, mre de Claude, 
qui elle avait servi de secrtaire; mais cette liaison illgitime tait
devenue avec le temps aussi respectable qu'un mariage sanctionn par la
loi, et Cnis tenait auprs de l'empereur le rang d'une vritable
pouse. Vespasien mme lui resta fidle, non-seulement parce qu'il
l'aimait, mais encore parce qu'il n'en aimait pas d'autre. Cependant
Sutone raconte qu'une femme feignit pour lui une violente passion, et
finit par triompher de ses ddains, en lui persuadant qu'elle mourrait
invitablement si elle n'obtenait de sa part une preuve de tendresse.
Cette preuve accorde, Vespasien se relcha de son avarice ordinaire, au
point de faire payer  la dame 400,000 sesterces (77,500 fr.), et cela
en l'honneur de la nouveaut du fait. Son intendant lui ayant demand
comment il fallait inscrire la somme dans les comptes de dpense
impriale: Mettez, dit Vespasien: _Pour une passion inspire par
l'empereur_ (_Vespasiano, ait, adamato_). Tout chaste qu'il ft dans
ses moeurs, Vespasien descendait parfois  de grossires plaisanteries
et ne s'abstenait pas mme des plus sales expressions (_prtextatis
verbis_).

Titus, avant de succder  son pre Vespasien, s'tait fait la plus
mauvaise rputation dans Rome, o sa cruaut et son intemprance lui
avaient alin les sympathies populaires: il prolongeait jusqu'au milieu
de la nuit ses dbauches de table avec les plus dissolus de ses
familiers; on le voyait toujours entour d'un troupeau d'eunuques ou de
gitons (_exoletorum et spadonum greges_); on l'accusait aussi de
rapacit, et l'on disait ouvertement que ce serait un autre Nron; mais
il changea tout  coup ds qu'il fut mont sur le trne, et il rgna
comme un philosophe en se conformant sans le savoir aux prceptes de
l'vangile de Jsus-Christ:  l'instar de son pre, il ne perscutait
pas les chrtiens, qui admiraient en lui le modle de toutes les vertus
chrtiennes. Aussi, fut-il pleur par tout son peuple, quand il mourut
prmaturment, en dclarant qu'il n'avait fait dans toute sa vie qu'une
seule action dont il dt se repentir. Sutone prtend que c'tait une
liaison coupable avec Domitia, la femme du frre de Titus mais que
celle-ci protesta toujours de son innocence en prenant les dieux 
tmoin: Elle n'tait pas femme  nier un tel commerce, ajouta-t-il,
s'il et exist, elle s'en serait plutt vante la premire, comme de
toutes ses infamies.

Domitia, en revanche, ne nia pas ses rapports adultres avec l'histrion
Pris, qu'elle aimait perdment, et Domitien, proclam empereur, se vit
oblig de la rpudier ou du moins de l'loigner quelque temps, pour
satisfaire  l'indignation publique. Il la reprit bientt, en avouant
que, malgr tous les dportements de cette autre Messaline, il ne savait
pas se passer d'elle, et qu'elle lui tenait lieu de cent matresses. Il
avait donn cependant une rivale  Domitia: c'tait la propre fille de
son frre Titus; il l'avait sduite et enleve  son mari, du vivant
mme de Titus; il manifesta pour elle la passion la plus effrne, et il
fut cause de sa mort, en la contraignant  se faire avorter, dans le
doute o il tait de sa monstrueuse paternit. Il n'tait que trop port
d'ailleurs aux plaisirs de l'amour, qu'il appelait la _gymnastique du
lit_ (_libidinis nimi, assiduitatem concubitus, velut exercitationis
genus_, +klinopaln+ _vocabat_). On assure qu'il s'amusait  piler
lui-mme ses concubines, lorsqu'il n'enfilait pas des mouches avec un
poinon, et il se baignait dans de vastes piscines avec les plus viles
prostitues (_nataretque inter vulgatissimas meretrices_). Toutefois, en
dpit de ces libertinages, Domitien s'occupa de rformer les moeurs, et
rclama l'application de plusieurs anciennes lois de police tombes en
dsutude: ainsi pendant que Clodius Pollion, surnomm le Borgne,
faisait circuler la copie d'un billet autographe, dans lequel Domitien,
alors jeune et adonn  des vices infmes, lui promettait une nuit
(_noctem sibi pollicentis_), l'empereur faisait condamner, en vertu de
la loi Scantinia, plusieurs chevaliers romains convaincus du crime de
pdrastie. Ce fut lui qui dfendit aux femmes dshonores l'usage de la
litire (_probosis feminis lectic usum ademit_), et qui tablit des
peines terribles contre l'inceste des Vestales; il fit enterrer vive la
grande vestale, Cornlie, qui avait eu plus d'un complice, et ceux-ci
furent battus de verges jusqu' ce que mort s'ensuivt; d'autres
vestales, les soeurs Ocellata, Varronilla, eurent la libert de choisir
leur genre de mort, et leurs sducteurs allrent en exil. Enfin,
Domitien, honteux sans doute en faisant un retour sur lui-mme, raya du
tableau des juges un chevalier romain qui avait repris sa femme, aprs
l'avoir rpudie et trane devant les tribunaux comme adultre.

Mais la morale vanglique dborde de toutes parts, et le paganisme
semble rougir de ses prostitutions, que justifiait l'histoire des faux
dieux. La philosophie chrtienne s'infiltre dans la doctrine de Platon,
et les empereurs, qui tiennent  honneur d'tre philosophes,
s'appliquent  corriger leurs vices et  mettre un frein  leurs
passions. Ainsi, le vieux Nerva qui, au dire de Sutone, avait corrompu
la jeunesse de Domitien; Trajan, qui aimait les jeunes garons, ce que
Xiphilin ne condamne pas; Adrien, qui et sacrifi l'empire  son favori
Antinos, qu'il difia, et qui passait pour un voluptueux  toutes fins
(_qu adultorum amore ac nuptarum adulteriis, quibus Adrianus laborasse
dicitur, asserunt_); ces trois empereurs rgnrent comme des sages, et
travaillrent  reconstituer la socit romaine sur des bases
d'honntet, de justice, de pudeur et de religion, qui manaient de la
foi nouvelle. Antonin le Pieux et Marc-Aurle furent vraiment des
empereurs chrtiens, et sous leurs rgnes glorieux, on put croire que
l'vangile allait devenir le code universel de l'humanit. Mais le
paganisme, conspu dans ses tendances matrielles et fltri dans sa
dpravation organique, devait tenter un dernier effort sous Commode et
sous Hliogabale, pour entraner le monde romain dans les dernires
saturnales de la Prostitution.




CHAPITRE XXIX.

  SOMMAIRE. --Commode, empereur. --Sa jeunesse impudique. --Son mignon
  Anterus. --Comment Commode employait ses jours et ses nuits. --Anterus
  assassin  l'instigation des prfets du prtoire. --Ses trois cents
  concubines et ses trois cents cindes. --Ses orgies monstrueuses.
  --Incestes qu'il commit. --Hideuses complaisances auxquelles il
  soumettait ses courtisans. --L'affranchi Onon. --Commode se fait
  dcerner par le snat le surnom d'_Hercule_. --Horribles dbauches de
  ce monstre. --Comment Marcia, concubine de Commode, dcouvrit le
  projet qu'avait l'empereur de la faire prir, ainsi qu'un grand nombre
  des officiers de la maison impriale. --_Philocommode._ --Mort de
  Commode. --Hliogabale, empereur. --Clbrit unique d'infamie laisse
  par lui dans l'histoire. --Hliogabale, grand-prtre du soleil. --Luxe
  macdonien des vtements d'Hliogabale. --Semiamire _clarissima_.
  --Petit snat fond par l'empereur, pour complaire  sa mre. --Ce que
  c'tait que le _petit snat_ et de quoi l'on s'y occupait. --Gots
  infmes d'Hliogabale. --Pantomimes indcentes qu'il faisait
  reprsenter et rle qu'il jouait lui-mme. --Quelle sorte de gens il
  choisissait de prfrence pour compagnons de ses dbauches. --Comment
  il clbrait les Florales. --Les _monobles_. --Plaisir qu'il
  trouvait  se mler incognito aux actes de la Prostitution populaire.
  --Sa sympathie et sa tendresse pour les prostitues. --Convocation
  qu'il fit de toutes les courtisanes inscrites et de tous les
  entremetteurs de profession. --Comment il se conduisit devant cette
  tourbe infme qu'il prsida et don qu'il fit  chacun des assistants.
  --L'empereur _courtisane_. --Comment Hliogabale clbrait les
  vendanges. --Femmes lgitimes qu'eut cet empereur hermaphrodite. --La
  veuve de Pomponius Bassus. --Cornelia Paula. --La prtresse de Vesta.
  --Maris d'Hliogabale. --Le conducteur de chariot, Jrocle. --Aurelius
  Zoticus, dit le _cuisinier_. --Mariage des dieux et des desses.
  --Festins feriques d'Hliogabale. --Petites loteries qu'il faisait
  tirer  ces festins. --Droits qu'avaient les courtisanes dans le
  palais imprial. --Mort d'Hliogabale. --Alexandre Svre, empereur.
  --Bienfaisante influence de son rgne. --Gallien, empereur. --Ses
  dbauches. --Le _divin_ Claude, empereur. --Aurlien, empereur.
  --Tacite, empereur. --Les mauvais lieux sont dfendus dans l'intrieur
  de Rome. --Probus, empereur. --Carin, empereur. --Sa vie infme.
  --Diocltien, empereur. --C'est sous son rgne que semble s'arrter
  l'histoire de la Prostitution romaine.


La famille des Antonins, aprs avoir mis sur le trne imprial deux
grands philosophes qui essayrent de rgnrer le monde paen par la
morale, devait produire l'infme Commode et s'teindre avec Hliogabale.
Les abominations de ces deux derniers rgnes font un contraste
attristant avec les belles vertus d'Antonin et de Marc-Aurle, qui
avaient mme fait oublier leurs glorieux prdcesseurs Trajan et Adrien.
Marc-Aurle avait prvu que son fils Commode ressemblerait un jour 
Nron,  Caligula et  Domitien: il regretta de n'tre pas mort, avant
d'avoir vu cette prvision fatale s'accomplir. Si Commode n'avait eu
que de mauvaises moeurs, son pre et ferm les yeux sur ce qui n'tait
qu'un fait ordinaire de la jeunesse et du temprament; ainsi Marc-Aurle
tolrait-il la vie licencieuse de son fils adoptif Lucius Vrus, qu'il
avait associ  l'empire et qu'il savait pourtant adonn  tous les
plaisirs sensuels; mais Lucius Vrus, en se livrant  la dbauche avec
des danseurs, des bouffons et des courtisanes, avait soin de se
renfermer dans l'intrieur de son palais, et n'apportait au dehors
qu'une habitude dcente, honorable et presque austre. Les excs de sa
vie prive n'influaient nullement sur sa vie publique, et il pouvait se
montrer auprs de Marc-Aurle, sans faire rejaillir sur ce vertueux
empereur le scandale de ses propres vices.

Mais Commode, au contraire, n'et pas t satisfait, si ses turpitudes
n'avaient eu mille tmoins et mille chos: c'tait pour lui un plaisir
et un besoin que de s'avilir aux yeux de tous. De plus, l'abus de la
luxure avait surexcit ses sens  ce point que, pour les contenter, il
eut recours  l'effusion du sang: il tait naturellement cruel, et chez
lui la cruaut se dveloppa jusqu' devenir une passion brutale qui se
mlait  tous les emportements de la fureur rotique. Ds sa plus
tendre enfance, raconte Lampride, qui a crit d'aprs des historiens
grecs et latins aujourd'hui perdus, il fut impudique, mchant, cruel,
libidineux, et il souilla mme sa bouche. (_Turpis, improbus, crudelis,
libidinosus, ore quoque pollutus, constupratus fuit._) Cependant, peu
de temps aprs avoir pris la robe virile, au retour de l'expdition
d'gypte o il avait accompagn son pre, il partagea les honneurs du
triomphe avec le divin Marc-Aurle. Il carta les sages et dignes
prcepteurs qu'on lui avait donns et il s'entoura des hommes les plus
corrompus: un moment on les loigna de lui; mais, comme le chagrin de ne
plus les voir l'avait fait tomber malade, on les lui rendit, et depuis
lors il ne mit plus de frein  ses impudicits. Il fit du palais une
taverne et un lieu de dbauche (_popinas et ganeas in palatinis semper
dibus fecit_); il attira dans ce lieu-l les femmes les plus
remarquables par leur beaut, comme des esclaves attaches aux lupanars,
pour les faire servir  tous ses impurs caprices (_mulierculas form
scitioris, ut prostibula mancipia lupanarium, ad ludibrium pudiciti
contraxit_). Enfin, il vivait avec les gladiateurs et les mrtrices; il
hantait les maisons de Prostitution et, dguis en eunuque, il pntrait
dans les cellules pour y porter de l'eau ou des rafrachissements
(_aquam gessit ut lenonum magister_).

Lorsque Marc-Aurle mourut  Rome, Commode faisait la guerre aux
Barbares sur les bords du Danube, o il soupirait sans cesse aprs les
dlices de l'Italie; il se hta donc de quitter les soldats qui
l'avaient salu empereur, et il fut reu avec acclamation par les
Romains, qui ne se souvinrent pas des turpitudes de sa jeunesse, en le
voyant si beau et si bien fait: Son air n'avait rien d'effmin, dit
Hrodien, son regard tait doux et vif tout ensemble; ses cheveux friss
et fort blonds: lorsqu'il marchait au soleil, sa chevelure jetait un
clat si blouissant, qu'il semblait qu'on l'et poudr avec de la
poudre d'or. Mais cette beaut radieuse, qui n'avait pas d'gale, si
l'on en croit Hrodien, ne tarda pas  se fltrir dans les orgies, o
Commode consultait moins ses forces que ses dsirs insatiables; sa
constitution robuste ne rsista pas  des assauts continuels, et il se
trouva bientt dbile, le dos vot, la tte tremblante, le teint
bourgeonn, les yeux rouges et les lvres baveuses. Il eut mme, par
suite de plusieurs maladies honteuses, une tumeur si considrable aux
aines, qu'elle paraissait  travers ses vtements de soie. Le jour de
son entre  Rome, pendant que l'enthousiasme du peuple s'adressait
surtout  sa figure charmante et  sa bonne mine, il avait fait monter
derrire lui, sur son char, son mignon (_subactore suo_) Antrus, et,
pendant toute la crmonie du triomphe, il se retournait  chaque
instant pour donner des baisers  ce vil personnage: leurs ignobles
caresses continurent en plein thtre, aux applaudissements des
spectateurs.

Commode reprit d'abord le train de vie qu'il menait du vivant de son
pre: le soir, il courait les tavernes et les mauvais lieux (_vespera
etiam per tabernas ac lupanaria volitavit_); la nuit, il buvait jusqu'au
jour, en compagnie de son Antrus et de ses autres favoris. Quant aux
affaires de l'empire, il en laissait le soin  Prennis, qui l'engageait
 ne s'occuper que de ses plaisirs et qui le dlivrait du fardeau de son
gouvernement: ce fut une convention faite entre eux, lorsque Commode
perdit Antrus, que les prfets du prtoire firent assassiner pour
chapper aux caprices tyranniques de ce favori. Commode ne se consola de
cette perte, qu'en se plongeant dans des volupts plus tranges encore:
il ne se montrait presque plus en public; il vivait enferm dans le
palais, o il avait rassembl trois cents concubines, que leur beaut
dsigna au choix de ses pourvoyeurs, et qui furent choisies
indiffremment parmi les matrones et les prostitues. A ces concubines,
il avait adjoint, pour son usage, trois cents jeunes cindes choisis
galement dans la noblesse et dans le peuple, et non moins remarquables
que les femmes par la perfection de leurs formes corporelles. Ces six
cents convives taient assis  sa table et s'offraient tour  tour  ses
impures fantaisies (_in palatio per convivia et balneas bacchatur_).
Quand la force physique lui faisait dfaut, il appelait  son aide toute
la puissance de l'imagination: il obligeait ses concubines  se livrer
sous ses yeux aux plaisirs qu'il n'tait plus capable de partager avec
elles (_ipsas concubinas suas sub oculis suis stuprari jubebat_). Ces
tableaux voluptueux avaient le pouvoir de ranimer ses sens puiss, et
il redevenait encore une fois acteur dans ces obscnes bacchanales, o
les sexes taient confondus, o la Prostitution avait recours aux plus
horribles artifices (_nec irruentium in se juvenum carebat infamia, omni
parte corporis atque ore in sexum utrumque pollutus_).

Ce n'tait plus, comme chez Tibre et Nron, l'ardeur d'assouvir
d'normes passions matrielles; c'tait plutt l'infatigable recherche
d'une imagination dprave qui n'aspirait qu' rendre la vie  des sens
dfaillants. Ainsi, Commode se mettait l'esprit  la torture pour
inventer, en guise de philtres, les plus odieuses combinaisons
d'obscnits. Aprs avoir viol ses soeurs et ses parentes, il donna le
nom de sa mre  une de ses concubines, afin de se persuader qu'il
commettait un inceste avec elle. Il n'pargna aucun des affids qui
l'entouraient, et il les soumit  de honteuses complaisances, sans
refuser de s'y prter lui-mme (_omne genus hominum infamavit quod erat
secum et ab ominibus est infamatus_). Malheur  qui se permettait alors
de rire ou de se moquer: il envoyait aux btes le plaisant malavis.
Il aimait de prfrence, dit Lampride, ceux qui portaient les noms des
parties honteuses de l'un ou de l'autre sexe, et il les embrassait de
prfrence. (_Habuit in deliciis homines appellatos nominibus
verendorum utriusque sexus, quos libentius suis osculis applicabat_).
Une variante du texte latin, _oculis_ au lieu d'_osculis_, attnue ce
passage, en donnant  entendre qu'il se contentait de les regarder avec
plus d'intrt et de curiosit que les porteurs de noms honntes. Parmi
ses familiers, il avait distingu un affranchi qu'il appelait Onon
(+onos+, ne),  cause de certaine analogie obscne avec cet animal: il
l'enrichit et il le fit grand-prtre d'Hercule des Champs, pour le
rcompenser de ses mrites. (_Habuit et hominem pene prominente ultra
modum animalium, quem Onon appellavit, sibi charissimum_). Lui-mme
s'tait fait appeler _Hercule_ par le snat, qui lui avait dcern dj
les surnoms de _pieux_ et d'_heureux_.

On ne saurait se reprsenter sans horreur les dbauches, souilles de
sang humain, que ce monstre difi mettait en oeuvre avec une sorte de
gnie infernal; il ne respectait pas mme les temples des dieux (_deorum
templa stupris polluit et humano sanguine_). Il aimait  porter des
vtements de femme et  prendre des airs fminins; souvent il
s'habillait en Hercule, avec une veste broche d'or et une peau de lion:
C'tait une chose ridicule et bizarre, dit Hrodien, que de le voir
faire parade en mme temps de l'affterie des femmes et de la force des
hros. Dans ses festins, il mlait souvent des excrments aux mets les
plus dlicats, et il n'hsitait pas  y goter lui-mme, pour avoir le
plaisir d'en faire manger aux autres (_dicitur spe pretiosissimis
cibis humana stercora miscuisse, nec abstinuisse gustu, aliis, ut
putabat, irrisis_). Les grimaces que faisaient les convives en l'imitant
lui procuraient un malin divertissement auquel il ne se bornait pas. Un
jour, il ordonna au prfet du prtoire Julien de se dpouiller de ses
habits et de danser nu, le visage barbouill, en jouant des cimbales,
devant les concubines et les gitons, qui l'applaudissaient; ensuite, il
le fit jeter dans un vivier, o les lamproies le dvorrent. Il ne
manquait pas de faire inscrire solennellement dans les actes publics de
Rome tout ce qu'il faisait de honteux, d'impur, de cruel, en un mot
toutes ses prouesses de gladiateur et de dbauch (_omnia qu turpiter,
qu impure, qu crudeliter, qu gladiatorie, qu lenonice faceret_).

Enfin, cet excrable empereur, aprs avoir chapp  plusieurs
conspirations trames contre sa vie, prit assassin  l'instigation de
Marcia, celle de ses concubines qu'il aimait le plus. Marcia l'aimait
aussi malgr ses crimes, et elle veillait sur ses jours, comme une mre
attentive, peut-tre par piti plutt que par amour. Commode eut l'ide
de clbrer le premier jour de l'anne par une fte dans laquelle il
irait au Cirque, arm de sa massue et prcd de tous les gladiateurs.
Marcia le conjura de n'en rien faire, et tous les officiers de la maison
impriale le supplirent aussi de ne pas s'exposer de la sorte aux
poignards des assassins. L'empereur, irrit de l'opposition qu'il
rencontrait de la part de ses plus fidles serviteurs, rsolut de se
dbarrasser d'eux en les condamnant  mort. Il crivit les noms des
condamns sur une corce de tilleul, qu'il oublia sous son chevet. Il
avait  sa cour, rapporte Hrodien, un de ces petits enfants qui
servent aux plaisirs des Romains voluptueux, qu'on tient  demi nus et
dont on relve la beaut par l'clat des pierreries. Il aimait celui-ci
perdment et le faisait appeler _Philocommode_. L'enfant entra dans la
chambre, trouva par terre la liste de proscription et l'emporta comme un
jouet. Marcia vit cette liste dans les mains de l'enfant et la lui
enleva, en le caressant: Courage! Commode, ne te dmens point,
s'cria-t-elle en lisant son nom et ceux des proscrits. Voil donc la
rcompense de ma tendresse et de la longue patience avec laquelle j'ai
support tes brutalits et tes dbauches!... Mais il ne sera pas dit
qu'un homme toujours enseveli dans le vin prviendra une femme sobre et
qui a toute sa raison! En effet, elle alla sur-le-champ avertir ceux
qui devaient partager son sort et elle versa de sa main le poison dans
la coupe de Commode qui, menaant de vivre, fut trangl par un esclave,
nomm Narcisse, que Marcia avait gagn  sa cause en promettant de
s'abandonner  lui. Commode fut plus cruel que Domitien, plus impur que
Nron! acclama le snat qui voulait que le cadavre ft tran avec un
croc, au spoliaire, o l'on entassait les corps morts des gladiateurs.

On pouvait croire que Commode ne serait jamais surpass dans les annales
de la Prostitution, mais on avait compt sans Hliogabale, qui a laiss
dans l'histoire une souillure ineffaable et une clbrit unique
d'infamie. Lampride, en crivant la vie impure (_impurissimam_) de ce
monstre d'aprs les contemporains grecs et latins qui l'avaient crite
avant lui, a eu presque honte de son ouvrage, quoiqu'il ait pass sous
silence une foule de dtails que la pudeur ne lui permit pas de
recueillir (_quum multa improba reticuerim et qu ne dici quidem sine
maximo pudore possunt_), et quoiqu'il ait voil sous des termes honntes
(_prtextu verborum adhibito_) ceux qu'il osait conserver dans son rcit
adress  l'empereur Constantin. Hrodien et Xiphilin, qui ont survcu
seuls  la perte des historiens originaux, nous fournissent
quelques-unes de ces particularits odieuses que Lampride (d'autres
disent Spartien) n'a pas voulu reproduire. On s'tonne, rpterons-nous
avec Lampride, qu'un pareil monstre ait t lev  l'empire, et qu'il
l'ait gouvern prs de trois ans, sans qu'il se soit trouv personne qui
en ait dlivr la socit romaine, lorsque jamais un tyrannicide n'a
manqu aux Nron, aux Vitellius, aux Caligula et aux autres princes de
cette espce. Le rgne d'Hliogabale est vraiment la dernire
convulsion du paganisme qui se meurt et qui, en mourant, se roule avec
dsespoir au milieu de toutes les fanges du monde antique.

Hliogabale, dont le nom originaire tait Avitus, prit celui qui
dsignait son premier tat de prtre du soleil, et ensuite il adopta
celui d'Antonin, parce qu'il prtendait descendre de cette famille
antonine,  laquelle l'empire devait Antonin-le-Pieux et Marc-Aurle,
mais que l'excrable Commode avait dj dshonore. Selon Hliogabale,
sa mre Semiamire, qui vcut en courtisane et qui commit  la cour des
empereurs toutes sortes de turpitudes (_quum ipsa meretricio more
vivens, in aul omnia turpia exerceret_), avait eu avec Antonin
Caracalla un commerce honteux, dont il tait le fruit. Son origine fut
cependant conteste par ceux qui l'avaient surnomm _Varius_ ou bigarr,
 cause des nombreux amants qui partagrent  cette poque les faveurs
de sa mre. Quoi qu'il en ft de sa naissance, quand Macrin eut fait
assassiner Caracalla, Hliogabale craignit d'tre compris dans le
meurtre de l'empereur qu'il se donnait pour pre, et il chercha un asile
inviolable dans le temple du soleil. Ce fut de ce temple qu'il sortit,
l'anne suivante, pour se faire proclamer empereur par les soldats, qui
le surnommrent l'Assyrien et le Sardanapale: Il portait des habits
trs-somptueux, raconte Hrodien, couverts d'or et de pourpre, avec des
bracelets, un collier et une couronne en manire de tiare enrichie de
perles et de pierres prcieuses. Son habillement tenait de celui des
prtres de Phnicie et empruntait quelque chose du luxe de la Macdoine:
il mprisait celui des Romains et des Grecs, qui n'tait que de laine,
et il ne faisait cas que des toffes de soie. Il eut l'ide, pour
accoutumer les Romains  son luxe barbare et  ses parures effmines,
de se faire peindre en costume de prtre du soleil et d'envoyer ce
portrait  Rome, avant d'y venir lui-mme. Mais ce n'tait rien que sa
figure auprs de ses moeurs, qui inspirrent de l'effroi aux Romains les
plus dbauchs: _Quis enim ferre posset principem per cuncta cava
corporis libidinem recipientem, quum ne belluam quidem talem quisquam
ferat?_ Hliogabale n'tait pas arriv par l'enivrement du pouvoir  cet
excs de dpravation sensuelle: l'empire l'avait trouv ainsi corrompu
et dgrad dans le sanctuaire de son dieu phnicien. On peut donc dire
qu'en devenant empereur, il ne devint pas plus pervers ni plus infme,
sinon plus cruel. Qu'attendre d'un misrable insens, qui n'avait aucune
notion de l'honnte, et qui faisait consister le principal avantage de
la vie  tre digne et capable de satisfaire l'ignoble passion de
plusieurs (_cum fructum vit prcipuum existimans si dignus atque aptus
libidini plurimorum videretur_)? On comprend que les chrtiens aient
reprsent cet empereur comme une incarnation du diable.

Ds la premire assemble du snat, il y parut avec sa mre, cette
vieille courtisane que plus d'un snateur se rappelait avoir connue dans
l'exercice de son abject mtier. Semiamire prit place auprs des
consuls, et signa le snatus-consulte rdig dans cette circonstance. Ce
fut la seule femme qui sigea, en qualit de _clarissima_, dans le snat
romain. Hliogabale fonda aussi, pour plaire  sa mre, un petit snat
(_senaculus_), compos de matrones qui s'assemblaient,  certains jours,
sur le mont Quirinal, pour discuter des lois somptuaires relatives aux
femmes: on dtermina quels habillements elles porteraient en public; qui
aurait entre elles la prsance; quelles personnes elles admettraient au
baiser d'usage; qui d'elles se servirait de voitures suspendues; qui, de
chevaux de selle; qui, d'nes; qui, d'un chariot tran par des boeufs
ou par des mules; qui, de litire, et si ces litires seraient garnies
de peau et ornes d'or, d'ivoire ou d'argent; on rgla, par
snatus-consulte, la forme et les ornements de la chaussure que chaque
classe de femmes aurait le privilge de porter. Semiamire semblait
s'tre rserv l'autorit suprme sur son sexe exclusivement;
Hliogabale, sur le sien, comme s'il bornait son rle d'empereur 
commander aux hommes. Pendant l'hiver qu'il passa  Nicomdie, avant de
s'tablir  Rome, Hliogabale donna carrire  ses gots infmes;
tellement que les soldats qui l'avaient lu rougirent de leur ouvrage,
en voyant leur empereur confondu avec de vils gitons (_omnia sordide
ageret, inireturque  viris et subaret_). Il n'eut garde de changer de
genre de vie, lorsqu'il fut  Rome. Toutes ses occupations, dit
Lampride, se bornrent  choisir des missaires chargs de chercher
partout et d'amener  sa cour les hommes qui devaient remplir certaines
conditions favorables  ses plaisirs. Xiphilin explique quelles taient
ces conditions que la nature avait dparties plus libralement  un
petit nombre de privilgis. Ceux qu'on jugeait dignes d'tre prsents
 l'empereur figuraient dans les pantomimes indcentes, qu'il faisait
reprsenter, et dans lesquelles il jouait toujours un rle de desse de
la fable. Il aimait surtout  mettre en action les amours de Vnus, et
pour faire ce personnage, il se peignait le visage et il se frottait
tout le corps avec des aromates. Souvent il renouvelait, sous le
dguisement de Vnus, la scne principale du jugement de Pris: tout 
coup ses vtements tombaient  ses pieds, et on le voyait nu, une main
devant son sein et l'autre devant le signe de la virilit qu'il cachait
entirement, _posterioribus eminentibus in subactorem rejectis et
oppositis_.

Hliogabale choisissait, au thtre et dans le cirque, les compagnons de
ses dbauches, parmi les athltes les plus robustes et les gladiateurs
les plus membrus. C'est l qu'il distingua les cochers Protogne,
Gordius et Hirocls, qui eurent part  toutes ses turpitudes: il avait
une telle passion pour Hirocls qu'il lui donnait publiquement les
baisers les plus hideux (_Hieroclem vero sic amavit ut eidem oscularetur
inguina_); il nommait cela clbrer les Florales. Il avait fait
construire des bains publics dans le palais, et il n'avait pas honte de
se baigner au milieu du peuple, afin de mieux dcouvrir par lui-mme les
qualits particulires qu'il aimait dans les hommes (_ut ex eo
conditiones bene vasatorum hominum colligeret_). Il parcourait aussi
les carrefours et les bords du Tibre, pour chercher ceux qu'il appelait
des _monobles_, c'est--dire des hommes complets (_viriliores_). Il n'y
avait de crdit et d'honneurs, que pour ces sortes de gens (_homines ad
exercendas libidines bene vasatos et majoris peculii_). Hliogabale
leva aussi aux premires dignits de l'empire certains personnages qui
n'avaient pas d'autres titres  ses prfrences, que leurs normes
attributs virils (_commendatos sibi pudibilium enormitate membrorum_).
Dans les festins il les plaait  ses cts le plus prs possible, et il
se dlectait  leur contact et  leurs attouchements (_eorumque
attrectatione et tactu prcipue gaudebat_); c'tait de leurs mains qu'il
voulait prendre la coupe o il buvait en l'honneur de leurs hauts faits
et des siens.

A l'exemple de Nron et de Commode, il trouvait un plaisir infini  se
mler incognito  tous les actes de la Prostitution populaire: Couvert
d'un bonnet de muletier, afin de n'tre pas reconnu, raconte Lampride,
il visita, en un seul jour, dit-on, les courtisanes du Cirque, du
Thtre, de l'Amphithtre et de tous les quartiers de Rome; s'il ne se
livra pas  la dbauche avec toutes ces filles (_sine effectu
libidinis_), il leur distribua pourtant des pices d'or, en disant:
--Que personne ne sache qu'Antonin vous a fait ce don! Il se sentait
plein de sympathie et de tendresse pour ces malheureuses instigatrices
de la dbauche publique. Un jour, il convoqua dans une basilique de la
ville toutes les courtisanes inscrites sur les registres de la police
dilitaire, et il prsida lui-mme cette trange assemble, dans
laquelle il admit les entremetteuses de profession, tous les dbauchs
connus, les enfants et les jeunes gens vendus  la luxure (_lenones,
exoletos, undique collectos et luxuriosissimos puerulos et juvenes_).
D'abord il se prsenta en costume de grand-prtre du soleil, pour mieux
imposer  cette tourbe infme, et il pronona un discours de
circonstance, commenant par ce mot: _Camarades_ (_commilitones_), qui
revenait  chaque instant dans son allocution impudique. Ensuite il
ouvrit la discussion sur plusieurs questions abstraites de volupt et de
libertinage (_disputavitque de generibus schematum et voluptatum_). Son
immodeste auditoire battait des mains et poussait des acclamations,
chaque fois qu'il rencontrait quelque effroyable imagination de
dbauche. Enivr de son succs, il sortit un moment et reparut habill
en femme, portant la toge et la perruque blonde des courtisanes,
dcouvrant une gorge postiche et montrant sa jambe nue, avec les
allures, les gestes, les agaceries et les paroles d'une prostitue de
carrefour. Sous ce costume, il s'approcha de celles  qui son caprice
avait emprunt la livre mrtricienne, et il leur prouva qu'il savait
leur mtier aussi bien qu'elles. Puis, se dbarrassant de sa gorge
d'emprunt (_papill eject_), il prit les airs et l'habit des enfants
qu'on vendait  la Prostitution (_habitu puerorum qui prostituuntur_),
et il se tourna vers les dbauchs, pour leur faire voir qu'il n'tait
pas moins expert qu'eux dans leur art honteux. Enfin il termina la
sance, en prononant une nouvelle harangue plus monstrueuse que la
premire, en promettant  chaque assistant un donatif de trois pices
d'or, et en se recommandant  leurs prires pour obtenir que les dieux
lui accordassent la sant, la vigueur et le plaisir dont il avait besoin
jusqu' sa mort.

Ce ne fut pas la seule marque de bienveillance spciale qu'il accorda,
par amour du mtier,  la classe des courtisanes. On le vit souvent
racheter de ses deniers toutes celles qui taient esclaves au pouvoir
des lnons, et les affranchir ensuite, afin qu'elles pussent continuer 
leur profit l'odieux trafic qu'elles avaient appris  exercer. On
raconte mme,  ce sujet, qu'ayant rachet ainsi au prix de cent mille
sesterces (19,375 fr.) une courtisane fort belle et trs-fameuse, il ne
la toucha pas et la respecta comme une vierge (_velut virginem
coluisse_). Quand il voyageait, il se faisait suivre de six cents
chariots, remplis de lnons, d'appareilleuses, de mrtrices et de
cindes bien pourvus (_causa vehiculorum erat lenonum, lenarum,
meretricum, exoletorum, subactorum etiam bene vasatorum multitudo_). Il
avait toujours des femmes avec lui dans ses bains, et c'tait lui-mme
qui les pilait. Il se servait aussi, pour sa barbe, d'une pte
pilatoire (_psilothro_), et il employait de prfrence  cet usage
celle qui avait dj servi  l'pilation de ses femmes. Il employait
galement, pour faire sa barbe, le mme rasoir avec lequel il avait ras
le poil des parties honteuses de ses gitons (_rasit et virilia
subactoribus suis novacula manu su, qua postea barbam fecit_). Il n'y
a personne, dit Xiphilin, qui puisse faire ni couter le rcit des
abominables salets qu'il fit ou qu'il souffrit en son corps. Xiphilin
rpugne  entrer dans ces dtails, que Dion Cassius avait minutieusement
recueillis et que la langue grecque couvrait d'une sorte de voile qui
les rendait plus tolrables; mais l'histoire originale de Dion Cassius
n'a pas conserv le rgne d'Hliogabale, comme si les pages consacres 
ce rgne abominable avaient t dchires par une main pudique. Lampride
dit aussi qu'on avait runi, dans les histoires de cette poque, un
grand nombre d'obscnits, qu'il a cru devoir passer sous silence, parce
qu'elles ne sont pas dignes de rester dans la mmoire des hommes (_digna
memoratu non sunt_): Il inventa, dit-il, plusieurs nouveaux genres de
dbauche, et il surpassa les exploits des anciens dbauchs, car il
connaissait toutes les pratiques de Nron, de Caligula et de Tibre
(_libidinum genera qudam invenit, ut spinthrias veterum malorum
vinceret, et omnes apparatus Tiberii et Caligul et Neronis norat_).

On doit surtout regretter le texte original de Dion Cassius, en citant
ce curieux passage de l'Abrg de Xiphilin, prudemment affaibli dans la
traduction du prsident Cousin: Hliogabale allait aux lieux de
Prostitution, en chassait les courtisanes, et s'y plongeait dans les
plus infmes volupts. Enfin il destina  l'incontinence un appartement
de son palais,  la porte duquel il se tenait, tout nu, debout  la
faon des courtisanes, en tirant un rideau attach  des anneaux d'or et
appelant les passants d'un ton mou et effmin. Il avait d'autres
personnes attaches au mme emploi, dont il se servait pour aller
chercher des gens dont l'impudicit pt lui donner du plaisir. Il tirait
de l'argent des complices de ses dbauches, et se glorifiait d'un gain
aussi infme que celui-l. Quand il tait avec les compagnons de ses
dbordements, il se vantait d'avoir un plus grand nombre d'amants qu'eux
et d'amasser plus d'argent; il est vrai qu'il en exigeait indiffremment
de tous ceux auxquels il se prostituait. Il y en avait un, entre autres,
d'une taille fort avantageuse, et qu'il avait dessein, pour ce sujet, de
dsigner Csar. Le prsident Cousin, dans cette ple traduction, a
vit de rendre la navet cynique du texte grec, qui n'avait pas 
mnager la susceptibilit des beaux-esprits franais.

Si les apptits sensuels d'Hliogabale taient immodrs, son
imagination dprave avait encore plus de puissance et d'activit.
Ainsi, ce qu'il cherchait sans cesse avec une impatiente curiosit,
c'taient de nouvelles manires de souiller ses yeux, ses oreilles et
son me, en souillant aussi la pudeur d'autrui. Les prodigieux festins
qu'il offrait  ses mignons et  ses gladiateurs, mettaient entre leurs
mains des coupes aux formes obscnes, et faisaient circuler devant eux
des amphores et des vases d'argent surchargs d'images rotiques
(_schematibus libidinosissimis inquinata_). Toute cette argenterie
effronte brillait surtout dans les soupers d'apparat, qu'il donnait 
l'occasion des vendanges, et dans lesquels il s'amusait  dshonorer les
citoyens les plus recommandables et les vieillards les plus majestueux.
Il leur demandait, pour les embarrasser, s'ils avaient fait preuve dans
leur jeunesse d'autant de vigueur qu'il en dployait lui-mme, et ces
questions, il les leur adressait avec une impudence inoue
(_impudentissime_), car jamais il ne s'abstint des expressions les plus
infmes et il y joignait souvent des gestes et des signes plus infmes
encore (_neque enim unquam verbis pepercit infamibus, quum et digitis
impudicitiam ostentaret, nec ullus in conventu, et audiente populo,
esset pudor_). Voil comme il entendait clbrer la libert des
vendanges. Il interrogeait brusquement un vieux  barbe blanche et au
maintien solennel: Es-tu fidle au culte de Vnus (_an promptus esset
in Venerem_)? Si le vieillard rougissait,  cette impertinente
question: Il a rougi! s'criait-il, la chose va bien (_salva res
est_). Le silence et la rougeur quivalaient pour lui  un aveu. Il
s'autorisait alors  parler de ses propres actes, et si tous les
vieillards baissaient les yeux en rougissant, il faisait appel  ses
jeunes complices, pour les inviter  rpondre sans dtour sur le sujet
qu'il avait pos: ceux-ci obissaient aussitt et tchaient de renchrir
encore sur la turpitude de leur matre, qui se rjouissait de les
entendre et qui leur portait d'ignobles dfis. La flatterie dliait
souvent la langue des vieillards, qui se vantaient  leur tour de
commettre les mmes ignominies et d'avoir des maris (_qui improba
qudam pati se dicerent, qui maritos se habere jactarent_). L'empereur,
 ces rvlations inattendues, exultait de joie et ne s'apercevait point
que ces misrables feignaient des vices qu'ils n'avaient pas, pour lui
complaire et le divertir.

Cet empereur hermaphrodite voulut avoir plusieurs femmes lgitimes et
plusieurs maris. Il pousa d'abord la veuve de Pomponius Bassus, qu'il
avait fait condamner  mort en l'accusant de s'tre fait le censeur de
la conduite prive de l'empereur. Cette femme, aussi belle que noble,
tait petite-fille de Claude Svre et de Marc-Antonin. Hliogabale, qui
eut recours  la violence pour lui faire subir une odieuse union, la
dlaissa bientt pour ses rivales: Il ne les recherchait pourtant pour
aucun besoin qu'il en et, dit Xiphilin, mais par le dsir d'imiter les
dbauches de ses amants. Il se maria ensuite avec Cornlia Paula, dans
l'espoir, disait-il, d'tre plus tt pre, lui qui n'tait pas homme,
ajoute Xiphilin, comme pour mettre  la torture les commentateurs. Ce
mariage fut clbr par des jeux et des ftes publiques, mais bientt il
rpudia sa nouvelle pouse, sous prtexte qu'elle avait une tache sur le
corps. La vritable cause de cette rpudiation tait un autre mariage
qu'il souhaitait contracter avec plus d'clat que les prcdents. Il
avait pntr dans le temple de Vesta, et peu s'en fallut qu'il ne
laisst s'teindre le feu sacr (_ignem perpetuum extinguere voluit_),
pendant qu'il profanait le sanctuaire par un inceste. Il enleva la
vestale Aquila Svra et l'pousa insolemment  la face du ciel, en
disant que les enfants qui natraient du grand-prtre du soleil et de la
prtresse de Vesta auraient sans doute quelque chose de sacr et de
divin. Mais Hliogabale n'eut pas plus d'enfants de ce mariage sacrilge
que des autres, et il se dgota bientt de sa vestale, qu'il remplaa
par deux ou trois femmes successivement jusqu' ce qu'il et repris
Aquila Svra.

Mais, pour parler de ses mariages avec des hommes, c'est  peine si nous
oserons nous en tenir  la traduction de Xiphilin, que le prsident
Cousin n'a point os reproduire avec une fidlit scrupuleuse.
Hliogabale se maria donc en qualit de femme, et se fit appeler
_madame_ et _impratrice_. Il travaillait en laine, portait quelquefois
un rseau et se frottait les yeux de pommade. Il se rasa le menton et en
fit une fte, prit soin qu'il ne lui part aucun poil, pour tre plus
semblable  une femme, et reut, tant couch, les snateurs qui
l'allaient saluer. Son mari tait un esclave natif de Carie, nomm
Jrocle, conducteur de chariots. Il avait remarqu Jrocle, un jour
que, tombant de son chariot, ce cocher avait laiss voir ses cheveux
boucls et son menton sans barbe: Jrocle avait une abondante chevelure
blonde, une peau lisse et blanche, des traits fins et un regard
chatoyant, mais il joignait  ces apparences effmines une taille de
gant et des formes athltiques. Hliogabale le fit enlever tout couvert
de sueur et de poussire; puis, il l'installa dans sa chambre  coucher,
au sortir du bain, et le lendemain il l'pousa solennellement. Il se
faisait maltraiter par son mari, raconte Xiphilin ou plutt le prsident
Cousin, dire des injures et battre avec une si grande violence qu'il
avait quelquefois au visage des marques des coups qu'il avait reus. Il
ne l'aimait point d'une ardeur faible et passagre, mais d'une passion
forte et constante, tellement qu'au lieu de se fcher des mauvais
traitements qu'il recevait de lui, il l'en chrissait plus tendrement.
Il l'et fait dclarer csar, si sa mre et son aeule ne s'taient pas
opposes  cet acte de dmence impudique.

Jrocle eut pourtant un rival qui balana un moment le crdit dont il
jouissait auprs de l'empereur. C'tait Aurlius Zoticus, dit le
_Cuisinier_, parce que son pre l'avait lev dans les cuisines, o tout
enfant il tournait la broche. Zoticus renona de bonne heure au mtier
paternel pour embrasser l'tat de lutteur: il l'emportait en bonne mine
et en vigueur corporelle sur tous les athltes avec lesquels il se
mesurait dans les jeux du cirque. Les pourvoyeurs d'Hliogabale
reconnurent avec admiration les singuliers mrites de ce robuste
champion et s'emparrent de lui pour le mener  Rome avec une pompe
triomphale. Sur l'loge qu'on avait fait de lui  Hliogabale, qui
brlait de le voir, il avait t nomm chambellan (_cubicularius_) de
l'empereur. Celui-ci l'attendait avec une impatience qui clata de la
faon la plus indcente, quand le nouveau chambellan fut introduit dans
le palais  la clart des flambeaux. Ds que cet infme prince
l'aperut, raconte Xiphilin en conservant les termes mmes du rcit de
Dion Cassius, il accourut  lui avec beaucoup de rougeur sur le visage;
et, parce que Zotique en le saluant l'avait appel _seigneur_ et
_empereur_ selon la coutume, il lui rpondit, en tournant la tte d'un
air plein de mollesse comme une femme et en jetant sur lui des regards
lascifs: --Ne m'appelez point _seigneur_, puisque je suis une _dame_!
Il l'emmena baigner  l'heure mme avec lui; et l'ayant trouv tel qu'on
le lui avait reprsent, il soupa entre ses bras comme sa matresse.
Jrocle, jaloux de ce rival, eut l'adresse de lui faire verser par les
chansons un breuvage rfrigratif qui lui ta toute sa vigueur et qui
le frappa d'impuissance. Hliogabale, loin de souponner le complot dont
Zoticus tait victime, le regarda ds lors avec autant de colre et de
mpris qu'il lui avait tmoign d'estime et d'affection auparavant. Peu
s'en fallut qu'il l'envoyt aux btes, et Zoticus, dans sa disgrce, fut
encore trop heureux de se voir seulement dpouill de ses honneurs et
chass du palais, de Rome et de l'Italie.

Hliogabale, qui se jouait ainsi scandaleusement de l'institution du
mariage au double point de vue de la morale et des lois, eut la pense
bizarre de marier aussi les dieux et les desses. Il commena par donner
une femme  son dieu phnicien, comme si ce dieu avait eu besoin de
femme et d'enfant, dit Xiphilin. La femme qu'il lui avait choisie tait
Pallas, et pour accomplir cette union divine, il fit apporter dans sa
chambre le palladium, cette statue vnre, que les Romains
considraient comme la sauvegarde de Rome, et qui n'avait pas t
change de place une seule fois, except lorsque le feu avait pris au
temple de la desse. Mais le lendemain de cette profanation trange et
ridicule, qu'il avait pousse aussi loin que possible en couchant les
deux statues dans le mme lit, il dclara qu'une desse si guerrire ne
convenait pas  un dieu si pacifique, et il fit apporter,  Rome, pour
ce dieu, la statue de Vnus Uranie, la divinit des Carthaginois.
Uranie, qui prsidait  l'incubation des tres dans le travail
mystrieux de la nature, et qui personnifiait la lune et les autres de
la nuit, devait naturellement tre l'pouse d'Hliogabale, dieu du
soleil et de la gnration. L'empereur clbra donc leurs noces avec
splendeur, et il fit contribuer tous les sujets de l'empire aux prsents
magnifiques qu'il offrit aux poux; lui-mme, le visage peint et fard,
il dansa, en tunique de soie, autour des deux statues places cte 
cte dans un lit de pourpre, et enchanes l'une  l'autre avec des
bandelettes de lin. Cet incroyable mariage de statues donna lieu  de
grandes rjouissances  Rome et dans toute l'Italie. Hliogabale
s'identifiait, en quelque sorte, au dieu dont il portait le nom; il se
faisait un devoir religieux de lui soumettre, de lui sacrifier tous les
dieux, mme celui des chrtiens; car il souilla leurs temples de ses
impurets et il fit dposer leurs images dans le panthon du soleil:
c'tait l qu'il venait, au sortir de ses monstrueuses dbauches,
remplir son ministre de grand-prtre. Il ne refusait pas nanmoins de
prendre part au culte des autres divinits, surtout s'il avait un rle 
jouer dans les mystres de ce culte. Ainsi, on le vit agiter sa tte
chevele parmi les prtres mutils de Cyble; il se lia comme eux les
parties gnitales (_genitalia sibi devinxit_), et il fit tout ce que ces
impurs fanatiques avaient l'habitude de faire. Il s'associa galement
aux rites bizarres et obscnes d'Isis, de Priape, de Flore et de
Cotytto.

Rien ne peut prsenter une ide exacte et complte de ces festins
feriques, dans lesquels il rassemblait tout ce que le luxe, la
prodigalit, la gourmandise et le caprice pouvaient inventer, pour
satisfaire ses passions, ses sens et ses instincts pervers. Il ne
vivait, pour ainsi dire, que pour dcouvrir des volupts nouvelles
(_exquirere novas voluptates_). Lampride a numr quelques-unes des
folles merveilles de ces repas, o il tait toujours assis sur des
fleurs ou sur des essences prcieuses, vtu de pourpre ou d'toffes
d'or, surcharg de pierreries sous le poids desquelles il disait
succomber de plaisir (_quum gravari se diceret onere voluptatis_), et la
tte coiffe d'un lourd diadme oriental. Ces fabuleux repas duraient
des jours entiers, des nuits entires, sans autre interruption que les
intervalles consacrs  la dbauche, comme des repos accords 
l'estomac, qui ne se lassait pas plus que l'ardeur des sens. Les
convives alors n'taient plus des hommes, mais des btes fauves: ils
s'efforaient  l'envi d'imiter leur empereur, sans espoir de l'galer.
Celui-ci, chauff par le vin et les parfums, rejetait tous ses
vtements, se couronnait de rayons d'or, suspendait un carquois sur ses
paules, et nu, les cheveux flottants, le corps frott d'huile
aromatique, il montait sur un char, resplendissant de pierres prcieuses
et de mtaux, attel de trois ou quatre femmes absolument nues, qui le
tranaient autour de la salle du banquet. (_Junxit et quaternas mulieres
pulcherrimas et binas ad papillam, vel ternas et amplius, et sic
vectatus est: sed plerunque nudus quum illum nud traherent._) Sa
gnrosit  l'gard de ses compagnons de table se traduisait en
prsents gigantesques ou ridicules, que le sort distribuait souvent au
hasard des lots; il riait beaucoup, quand la fortune aveugle avait fait
tomber dans les mains d'un vieux dbauch une coquille portant ces mots
qui taient un ordre: Se conduire en homme devant l'empereur; il riait
davantage, si, par une de ces chances qu'il aimait  provoquer, une
vieille dcrpite devenait la matresse d'un beau jeune garon. Souvent
les billets cachets, que ses convives tiraient de l'urne, leur
ordonnaient les douze travaux d'Hercule ou les condamnaient  des
services ignobles et dgradants. Ces espces de loteries conviviales, o
il mettait en frais son imaginative, entranaient parfois avec elles
l'exil, la confiscation et mme la mort pour ceux que le sort n'avait
pas favoriss. Heureux celui qui en tait quitte pour dix mouches, dix
oeufs, dix toiles d'araigne,  fournir ou  recevoir! Les femmes,
quelquefois les prostitues ramasses dans les rues, qui assistaient 
ces orgies et qui en subissaient toutes les vicissitudes, taient
ordinairement les mieux partages et se retiraient, puises de
lassitude, le visage dcompos, le corps meurtri, les vtements en
lambeaux, mais charges de butin. La plus misrable, et la plus dchue,
que sa bonne toile avait amene  la table de l'empereur, pouvait se
vanter d'avoir t un moment presque impratrice, car Hliogabale
prenait son plaisir partout, pourvu qu'il n'et pas affaire deux fois 
la mme femme (_idem mulieres nunquam iteravit, prter uxorem_). Enfin,
les courtisanes de Rome avaient le droit de venir se prostituer, au
lupanar imprial qui restait ouvert jour et nuit dans l'intrieur du
palais (_lupanaria domi amicis, clientibus et servis exhibuit_).
Courtisanes et gitons se recommandaient d'eux-mmes  sa sollicitude
paternelle: un jour, il leur fit distribuer la septime partie des
approvisionnements de bl que Trajan et Svre avaient accumuls dans
les greniers publics, et qui pouvaient subvenir  sept annes de
disette.

Ce monstre  face humaine dshonora l'Empire pendant un rgne de quatre
ans o il entassa toutes les extravagances, toutes les atrocits, toutes
les dbauches, toutes les abominations qui peuvent outrager la nature.
Il se glorifiait d'imiter Apicius dans sa vie prive, et, sur le trne,
Nron, Othon et Vitellius. Il n'avait pourtant que dix-huit ans,
lorsqu'il fut tu par des bouffons dans les latrines o il s'tait
cach. Les soldats, qui avaient conspir pour dlivrer Rome et le monde
d'un pareil empereur, svirent aussi contre ses complices et leur firent
endurer diffrents supplices, arrachant aux uns les entrailles et
empalant les autres, afin, disaient-ils, que leur mort ressemblt  leur
vie (_ut mors esset vit consentiens_). Le _tran_, l'_impur_, comme le
surnommrent ceux qui tranaient son corps dans les fanges de la ville,
ne devait pas avoir d'gal dans l'histoire des empereurs, et, aprs lui,
l'humanit sembla se reposer, sous la bienfaisante influence
d'Alexandre Svre, en ouvrant les yeux  la lumire de la morale
vanglique. Mais, avant que le christianisme, qui envahissait de toutes
parts la socit paenne, et mis un frein aux passions sensuelles et
constitu la police des moeurs dans les gouvernements, on vit encore les
empereurs qui se succdaient sur le trne, comme les histrions sur un
thtre, donner au peuple l'exemple contagieux de tous les carts de la
Prostitution. Presque tous s'adonnrent  la dbauche, presque tous se
laissrent aller  de monstrueux raffinements de dpravation. Gallien,
qui ne vcut que pour son ventre et ses plaisirs (_natus abdomini et
voluptatibus_), imitait quelquefois Hliogabale: il invitait un grand
nombre de femmes  ses festins, et alors il choisissait pour lui les
plus jeunes et les plus belles, laissant les laides et les vieilles 
ses convives. Si le _divin_ Claude, comme pour faire oublier aux Romains
l'impur Gallien (_prodigiosum_), rgna en philosophe chaste et modeste;
si Aurlien rprima le luxe par des lois somptuaires et punit
rigoureusement l'adultre, mme parmi les esclaves; si l'empereur Tacite
dfendit d'tablir des mauvais lieux dans l'intrieur de Rome, dfense
qui ne put tre maintenue (_meritoria intra urbem, stare vetuit, quod
quidem diu tenere non potuit_); s'il fit fermer les bains publics
pendant la nuit; s'il interdit les habits de soie et les profusions du
luxe effmin; si Probus a t vraiment digne de son nom; Carin,
prdcesseur de Diocltien, fut, en revanche, suivant les termes de
Flavius Vopiscus, le plus dbauch de tous les hommes, le plus effront
des adultres et des corrupteurs de la jeunesse, et poussa l'infamie
jusqu' se prostituer lui-mme (_homo omnium contaminatissimus, adulter,
frequens corruptor juventutis, ipse quoque male usus genio sexus sui_).
Il avait pour prfet du prtoire un vieil entremetteur, nomm Matronien;
pour secrtaire, un impur (_impurum_), avec lequel il faisait toujours
sa mridienne; pour amis, les tres les plus pervers. Il se souilla des
vices les plus infects (_enormibus se vitiis et ingenti foeditate
maculavit_), et il ne respecta rien (_moribus absolutus_). Mais
Diocltien balaya toutes ces immondices qui avaient fait du palais des
empereurs un lupanar; et Diocltien, qui fut un chrtien par la chastet
de ses moeurs et par la moralit de ses lois, quoiqu'il ait cruellement
perscut les chrtiens, Diocltien le sage, l'austre, le philosophe,
eut pourtant l'odieux courage de faire de la Prostitution un des
supplices qu'on infligeait aux vierges et aux matrones chrtiennes!
C'est pourtant sous Diocltien que semble s'arrter l'histoire de la
Prostitution romaine.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE ET DU TOME DEUXIME.




    TABLE DES MATIRES
    DU DEUXIME VOLUME.


    _PREMIRE PARTIE._

    ANTIQUIT. --Grce. --Rome.

    (SUITE ET FIN.)


  CHAPITRE XVII.                                                Page 5

  SOMMAIRE. --Les lieux de Prostitution  Rome. --Leurs diffrentes
  catgories. --Les quarante-six lupanars d'utilit publique. --Les
  quatre-vingts bains de la premire rgion. --Le _petit snat des
  femmes_, fond par Hliogabale. --Les lupanars de la rgion Esquiline,
  de la rgion du grand Cirque, et de la rgion du temple de la Paix.
  --La Suburre. --Les _cellules_ votes du grand Cirque. --Les _Cent
  Chambres_ du port de Misne. --Description d'un lupanar. --Les
  cellules des prostitues. --L'criteau. --Ameublement des chambres.
  --Peintures obscnes. --Dcoration intrieure des cellules. --Lupanars
  des riches. --Origine du mot _fornication_. --Les _stabula_ ou
  lupanars du dernier ordre. --Les _pergul_ ou balcons. --Les
  _turturill_ ou colombiers. --Le _casaurium_ ou lupanar extra-muros.
  --Origine du mot _casaurium_. --Les _scruped_ ou pierreuses.
  --_Meritoria_ et _Meritorii_. --Les _gane_ ou tavernes souterraines.
  --Origine du mot _lustrum_. --Personnel d'un lupanar. --Le _leno_ et
  la _lena_. --Les _ancill ornatrices_. --Les _aquarii_ ou _aquarioli_.
  --Le _bacario_. --Le _villicus_. --_Adductores_, _conductores_ et
  _admissarii_. --Costume des _meretrices_ dans les lupanars. --Ftes
  qui avaient lieu dans les lupanars  l'occasion des filles qui se
  prostituaient pour la premire fois, et lors de l'ouverture d'un
  nouveau lupanar. --Loi Domitienne relative  la castration. --Les
  _castrati_, les _spadones_ et les _thlibi_. --Messaline au lupanar.
  --Le prix de la virginit de Tarsia, et le prix courant de ses
  faveurs. --Tableau d'un lupanar romain, par Ptrone. --Salaire des
  lupanars. --Dissertation sur l'criteau de Tarsia. --Prix de la
  location d'une cellule. --Les _quadrantari_ et les _diobolares_.


  CHAPITRE XVIII.                                              Page 29

  SOMMAIRE. --A quelle poque remonte l'tablissement de la Prostitution
  lgale  Rome. --De l'inscription des prostitues. --Ce que dit Tacite
  du motif de cette inscription. --Femmes et filles de snateurs
  rclamant la _licencia stupri_. --Avantages que l'tat et la socit
  retiraient de l'inscription des courtisanes. --Le taux de chaque
  prostitue fix sur les registres de l'dile. --Serment des
  courtisanes entre les mains de l'dile. --Pourquoi l'inscription
  matriculaire des _meretrices_ se faisait chez l'dile. --De la
  comptence de l'dile, en matire de Prostitution. --Police de la rue.
  --Les Prostitutions vagabondes. --Julie, fille d'Auguste. --Police de
  l'dile dans les maisons publiques. --Les diles plbiens et les
  grands diles patriciens. --Ce qui arriva  un dile qui voulut forcer
  la porte de la maison de la _meretrix_ Mamilia. --Des divers endroits
  o se pratiquait la Prostitution frauduleuse. --Les bains publics.
  --La femme du consul, aux bains de Teanum. --Luxe et corruption des
  bains de Rome. --Mlange des sexes dans les bains publics. --Le bain
  de Scipion. --Les _balneatores_ et les _aliptes_. --Les dbauchs de
  la cour de Domitien, aux bains publics. --Bains gratuits pour le bas
  peuple. --Bains de l'aristocratie et des gens riches. --Tolrance de
  la Prostitution des bains. --Les serviteurs et servantes des bains.
  --Les _fellatrices_ et les _fellatores_. --Le fellateur Blattara et la
  fellatrice Thas. --Zole. --La pantomime des _Attlanes_. --Les
  cabarets. --Infamie attache  leur frquentation. --Description d'une
  _popina_ romaine. --Le _stabulum_. --Les _caupon_ et les
  _diversoria_. --Visites domiciliaires nocturnes de l'dile. --Les
  caves des boulangeries. --Police dilitaire pour les lupanars.
  --Contraventions, amendes et peines afflictives. --A quoi s'exposait
  Messaline, en exerant le _meretricium_ dans un lupanar. --De
  l'installation d'une femme dans un mauvais lieu. --Les dlgus de
  l'dile. --Heures d'ouverture et de fermeture des lupanars et autres
  mauvais lieux publics. --Les _meretrices_ au Cirque. --La Prostitution
  des thtres. --Les crieurs du thtre. --La Prostitution errante.
  --Les murs extrieurs des maisons et des monuments, mis, par
  l'dilit, sous la protection d'Esculape pour les prserver des
  souillures des passants. --Impudicit publique des prostitues des
  carrefours et ruelles de Rome. --Catulle retrouve sa Lesbia parmi ces
  femmes. --Le tribunal de l'dile. --Distinction tablie par Ulpien,
  entre _appeler_ et _poursuivre_. --Pouvoirs donns par la loi aux
  pres et aux tuteurs sur leurs fils et pupilles qui se livraient  la
  dbauche. --Les _adventores_. --Les _venatores_. --La jeunesse
  d'Alcinos. --Les _salaputii_. --Le pote Horace _putissimum penem_.
  --Les _semitarii_. --_Adulter_, _scortator_ et _moechus_.
  --_Moechocindus_ et _moechisso_. --Hliogabale aux lupanars.
  --Ordonnances somptuaires relatives aux mrtrices. --Costume des
  courtisanes. --Leur chaussure. --Leur coiffure. --Dfense faite aux
  prostitues de mettre de la poudre d'or dans leurs cheveux. --Les
  cheveux bleus et les cheveux jaunes. --Costume national des
  prostitues de Tyr et de Babylone. --L'_amiculum_ ou petit ami.
  --_Galbanati_, _galbani_ et _galbana_. --La mitre, la tiare et le
  nimbe. --Origine de ces trois coiffures. --Dfense faite aux
  mrtrices d'avoir des litires et des voitures. --Carmenta,
  inventrice des voitures romaines. --La basterne et la litire. --La
  _cella_ et l'octophore. --Les lupanars ambulants. --La loi Oppia.


  CHAPITRE XIX.                                                Page 83

  SOMMAIRE. --La Prostitution lgante. --Les _bonnes_ mrtrices.
  --Leurs amants. --Diffrence des grandes courtisanes de Rome et des
  htaires grecques. --Cicron chez Cythris. --Les _precios_ et les
  _famos_. --Leurs _amateurs_. --La voie Sacre. --Promenades des
  courtisanes. --Promenades des matrones. --Cortge des matrones. --Ce
  que dit Juvnal des femmes romaines. --Ogulnie. --Portrait de Sergius,
  le favori d'Hippia, par Juvnal. --Le _gladiateur obscne_ de Ptrone.
  --Les suppts de Vnus _Averse_. --Ce qu' Rome on appelait _plaisirs
  permis_. --Langue muette du _meretricium_. --Le _doigt du milieu_.
  --Le _signum infame_. --Pourquoi le mdius tait vou  l'infamie chez
  les Grecs. --La _chasse  l'oeil_ et le _vol aux oreilles_. --Les
  _gesticulari_. --Pantomime amoureuse. --Rserve habituelle du langage
  parl de Rome. --De la langue rotique latine. --_Frre_ et _soeur_.
  --La _soeur du ct gauche_ et le _petit frre_. --Des crits
  rotiques et sotadiques ou _molles libri_. --Bibliothque secrte des
  courtisanes et des dbauchs. --Les livres lubriques de la Grce et de
  Rome dtruits par les Pres de l'glise.


  CHAPITRE XX.                                                Page 107

  SOMMAIRE. --Maladies secrtes et honteuses des anciens. --_Impura
  Venus._ --Les auteurs anciens ont vit de parler de ces maladies.
  --Invasion de la _luxure asiatique_  Rome. --A quelles causes on doit
  attribuer la propagation des vices contre nature chez les anciens.
  --Maladies sexuelles des femmes. --Les mdecins de l'antiquit se
  refusaient  traiter les maladies vnriennes. --Pourquoi. --Les
  enchanteurs et les charlatans. --La grande lpre. --La petite lpre ou
  _mal de Vnus_. --Importation de ce mal  Rome par Cneius Manlius.
  --Le _morbus indecens_. --La plupart des mdecins taient des esclaves
  et des affranchis. --Pourquoi, dans l'antiquit, les maladies
  vnriennes sont entoures de mystre. --L'existence de ces maladies
  constate dans le _Trait mdical_ de Celse. --Leur description.
  --Leurs curations. --Manuscrit du treizime sicle dcrivant les
  affections de la syphilis. --Apparition de l'_lphantiasis_  Rome.
  --Asclpiade de Bithynie. --T. Aufidius. --Musa, mdecin d'Auguste.
  --Mgs de Sidon. --Description effrayante de l'lphantiasis, d'aprs
  Arte de Cappadoce. --Son analogie avec la syphilis du quinzime
  sicle. --Le _campanus morbus_ ou mal de Campanie. --_Spinturnicium._
  --Les _fics_, les _marisques_ et les _chies_. --La _Familia ficosa_.
  --La _rubigo_. --Le _satyriasis_. --Junon-_Fluonia_. --Dissertation
  sur l'origine des mots _ancunnuent_, _bubonium_, _imbubinat_ et
  _imbulbitat_. --Les _clazomnes_. --Des maladies nationales apportes
   Rome par les trangers. --Les mdecins grecs. --Les empiriques, les
  antidotaires et les pharmacopoles. --Les mdecins pneumatistes. --Les
  _archiatres_. --_Archiatri pallatini_ et _archiatri populares_.
  --L'institution des archiatres rgularise et complte par
  Antonin-le-Pieux. --Eutychus, mdecin des _jeux du matin_. --Les
  sages-femmes et les _medic_. --pigramme de Martial contre Lesbie.
  --Le _solium_ ou bidet, et de son usage  Rome. --Pourquoi les malades
  atteints de maladies honteuses ne se faisaient pas soigner par les
  mdecins romains. --Mort de Festus, ami de Domitien. --Des drogues que
  vendaient les charlatans pour la gurison des maladies vnriennes.
  --Superstitions religieuses. --Offrandes aux dieux et aux desses.
  --Les prtres mdecins. --La _Quartilla_ de Ptrone. --Abominable
  apophthegme des _pdicones_.


  CHAPITRE XXI.                                               Page 161

  SOMMAIRE. --Les _medic jurat_. --Origine des sages-femmes.
  --L'Athnienne Agonodice. --Les _sag_. --Exposition des nouveau-ns 
  Rome. --Les _suppostrices_ ou changeuses d'enfants. --Origine du mot
  _sage-femme_. --Les avortements. --Julie, fille d'Auguste. --Onguents,
  parfums, philtres et malfices. --Pratiques abominables dont les
  _sag_ se souillaient pour fabriquer les philtres amoureux. --La
  parfumeuse Gratidie. --Horribles secrets de cette magicienne, dvoils
  par Horace, dont elle fut la matresse. --Le mont Esquilin, thtre
  ordinaire des invocations et des sacrifices magiques. --Gratidie et sa
  complice la vieille Sagana, aux Esquilies. --Le _noeud de
  l'aiguillette_. --Comment les _sag_ s'y prenaient pour oprer ce
  malfice, la terreur des Romains. --Comment on conjurait le _noeud de
  l'aiguillette_. --Philtres _aphrodisiaques_. --La _potion du dsir_.
  --Composition des philtres amoureux. --L'_hippomane_. --Profusion des
  parfums chez les Romains. --La _nicrotiane_ et le _foliatum_.
  --Parfums divers. --Cosmtiques. --Le bain de lait d'nesse de Poppe.
  --La courtisane Acco. --Objets et ustensiles  l'usage de la
  Prostitution, que vendaient les _sag_ et les parfumeuses. --Le
  _fascinum_. --Les _fibules_. --Comment s'oprait l'infibulation. --De
  la castration des femmes. --Les prtres de Cyble.


  CHAPITRE XXII.                                              Page 203

  SOMMAIRE. --La dbauche dans la socit romaine. --Ptrone _arbiter_.
  --Aphorisme de Trimalcion. --Le verbe _vivere_. --Extension donne 
  ce verbe par les _dlicats_. --La desse _Vitula_. --_Vitulari_ et
  _vivere_. --Journe d'un voluptueux. --Ptrone le plus habile
  _dlicat_ de son poque. --Les _comessations_ ou festins de nuit.
  --tymologie du mot _comessationes_. --Origine du mot _missa_, messe.
  --Infamies qui avaient lieu dans les comessations du palais des
  Csars. --Mode des comessations. --Lits pour la table. --La courtisane
  grecque Cytheris. --Bacchides et ses soeurs. --Le repas de Trimalcion.
  --Les histrions, les bouffons et les _artalogues_. --Les baladins et
  les danseuses. --Danses obscnes qui avaient lieu dans les
  comessations. --Comessations de Zole. --pisode du festin de
  Trimalcion. --Services de table et tableaux lubriques. --Ameublement
  et dcoration de la salle des comessations. --Sants rotiques.
  --_Thesaurochrysonicochrysides_, mignon du bouffon de table Galba.
  --Rles que jouaient les fleurs dans les comessations. --Dieux et
  desses qui prsidaient aux comessations. --Les lares _Industrie_,
  _Bonheur_ et _Profit_. --Le verbe _comissari_. --Thogonie des dieux
  lares de la dbauche. --Conisalus, dieu de la sueur que provoquent les
  luttes amoureuses. --Le dieu Tryphallus. --Pilumnus et Picumnus, dieux
  gardiens des femmes en couches. --Deverra, Deveronna et Intercidona.
  --Viriplaca, desse des raccommodements conjugaux. --Domiducus.
  --Suadela, Orbana, Genita Mana, etc., etc. --Fauna, desse favorite
  des matrones. --Jugatinus et ses attributions.


  CHAPITRE XXIII.                                             Page 225

  SOMMAIRE. --Le peuple romain, le plus superstitieux de tous les
  peuples. --Les libertins et les courtisanes, les plus superstitieux
  des Romains. --_Cldonistique_ de l'amour et du libertinage. --Fcheux
  prsages. --Pourquoi les paroles obscnes taient bannies mme des
  runions de dbauchs et de prostitues. --L'_urinal_ ou _pot de
  chambre_. --Prsages que les Romains tiraient du son que rendait
  l'urine en tombant dans l'urinal. --_Matula_, _matella_ et _scaphium_.
  --Double sens obscne du mot _pot de chambre_. --tymologie de
  _matula_. --Prsages urinatoires dans les comessations. --Hercule
  _Urinator_. --Prsages des ructations. --_Crepitus_, dieu des vents
  malhonntes. --Le petit dieu Pet. --Prsages tirs du son du pet.
  --Origine de la qualification de _vesses_, donne aux filles dans le
  langage populaire. --Prsages tirs de la sternutation. --Jupiter et
  Cyble, dieux des ternuments. --Heureux pronostics attribus aux
  ternuments dans les affaires d'amour. --Les tintements d'oreilles et
  les tressaillements subits. --La droite et la gauche du corps.
  --Prsages rsultant de l'inspection des parties honteuses. --Prsages
  tirs des bruits extrieurs. --Le craquement du lit. --_Lectus
  adversus_ et _lectus genialis_. --Le Gnie cubiculaire. --Le
  ptillement de lampe. --Habilet des courtisanes  expliquer les
  prsages. --Prsages divers. --Le coup de Vnus. --Prsages heureux ou
  malheureux, propres aux mrtrices. --L'empereur Proculus et les cent
  vierges Sarmates. --Rencontre d'un chien. --Rencontre d'un chat.
  --Superstitions singulires du peuple de Vnus. --Jenes et abstinence
  que s'imposaient les dbauchs et les courtisanes en l'honneur des
  solennits religieuses. --Voeu  Vnus. --Moyen superstitieux employ
  par les Romains pour constater la virginit des filles. --La noix,
  allgorie du mariage.


  CHAPITRE XXIV.                                              Page 247

  SOMMAIRE. --Pourquoi les courtisanes de Rome n'ont pas eu d'historiens
  ni de pangyristes comme celles de la Grce. --Les potes commensaux
  et amants des courtisanes. --Amour des courtisanes. --C'est dans les
  potes qu'il faut chercher les lments de l'histoire des courtisanes
  romaines. --Les Muses des potes rotiques. --Leur vieillesse
  misrable. --Les amours d'Horace. --loignement d'Horace pour les
  galanteries matronales. --Serment de Salluste. --Philosophie
  picurienne d'Horace. --Ses conseils  Cerinthus sur l'amour des
  matrones. --Comparaison qu'il fait de cet amour avec celui des
  courtisanes. --Nra, premire matresse d'Horace. --Origo, Lycoris et
  Arbuscula. --Dbauches de la patricienne Catia. --Ses adultres.
  --Liaison d'Horace avec une vieille matrone. --La _bonne_ Cinara.
  --Gratidie la parfumeuse. --Ses potions aphrodisiaques. --Rupture
  publique d'Horace avec Gratidie. --La courtisane Hagna et son amant
  Balbinus. --Amours d'Horace pour les garons. --La courtisane Lyc.
  --Pyrrha. --Lalag. --Barine. --Tyndaris et sa mre. --Lydie.
  --Myrtale. --Chlo. --Phyllis, esclave de Xanthias. --A quelle
  singulire circonstance Horace dut la rvlation de la beaut de cette
  esclave. --Glycre, ancienne matresse de Tibulle, accorde ses faveurs
   Horace. Adieux d'Horace aux amours. --La chanteuse Lyd, dernire
  matresse d'Horace. --Honteuse passion d'Horace pour Ligurinus.


  CHAPITRE XXV.                                               Page 293

  SOMMAIRE. --Catulle. --Licence et obscnit de ses posies. --Ses
  matresses et ses amies. --Clodia ou Lesbie, fille du snateur
  Mtellus Cler, matresse de Catulle. --Le moineau de Lesbie. --Ce que
  c'tait que ce moineau. --Passion violente de Catulle pour Lesbie.
  --Rupture des deux amants. --Rsignation de Catulle. --Mariage
  concubinaire de Lesbie. --Catulle revoit Lesbie en prsence de son
  mari. --Subterfuges employs par Lesbie pour ne pas veiller la
  jalousie de son mari. --La courtisane Quintia au thtre. --Vers de
  Catulle contre Quintia. --La courtisane grecque Ipsithilla. --Billet
  galant qu'adressa Catulle  cette courtisane. --pigramme de Catulle
  aux habitus d'une maison de dbauche o s'tait rfugie une de ses
  matresses. --Colre de Catulle contre Aufilena. --La _catin pourrie_.
  --Vieillesse prmature de Catulle. --Lesbie au lit de mort de son
  amant. --Properce. --Cynthie ou Hostilia. --Son amour pour Properce.
  --Statilius Taurus, entreteneur de Cynthie. --Rsignation de Properce
   l'endroit des amours de sa matresse avec Statilius Taurus. --Les
  oreilles de Lygdamus. --Conseils de Properce  sa matresse. --La
  _docte_ Cynthie. --lgies de Catulle sur les attraits de sa
  matresse. --Axiome de Properce. --Nuit amoureuse avec Cynthie. --Les
  galants de Cynthie. --Ses nuits  Isis et  Junon. --Gmissements de
  Properce sur la conduite de Cynthie. --Les bains de Baes. --Properce
  se jette dans la dbauche pour oublier sa matresse. --Rconciliation
  de Properce avec Cynthie. --Changement de rles. --Acanthis
  l'entremetteuse. --Jalousie de Cynthie. --Lycinna. --Subterfuge
  qu'employa Cynthie pour s'assurer de la fidlit de son amant.
  --Phyllis et Ta. --Properce pris au pige. --Fureur de Cynthie.
  --L'empoisonneuse Nomas. --Funrailles prcipites de Cynthie. --Mort
  de Properce. --Ses cendres runies  celles de Cynthie.


  CHAPITRE XXVI.                                              Page 325

  SOMMAIRE. --Tibulle. --Sa vie voluptueuse. --L'affranchie Plania ou
  Dlie. --Le mari de cette courtisane. --La mre de Dlie protge les
  amours de sa fille avec Tibulle. --Tendresse platonique de Tibulle.
  --Recommandations du pote  la mre de son amante. --Philtres et
  enchantements. --Ennuye des sermons de Tibulle, Dlie lui ferme sa
  porte. --Tibulle dnonce au mari de Dlie l'inconduite de sa femme.
  --Amour de Tibulle pour Nmsis. --Prix des faveurs de cette
  prostitue. --Cerinthe empche Tibulle de se ruiner pour Nmsis.
  --Tibulle amoureux de Nre. --Refus de Nre d'pouser Tibulle.
  --Nre prend un amant. --Dsespoir de Tibulle. --Dclaration d'amour
   Sulpicie, fille de Servius. --Sulpicie accorde ses faveurs 
  Tibulle. --Infidlits de Tibulle. --Glycre. --Amour srieux de
  Tibulle pour cette courtisane grecque. --Ddains de Glycre. --Mort de
  Tibulle. --Dlie et Nmsis  ses funrailles. --Cornelius Gallus.
  --Lycoris. --Gallus  la guerre des Parthes. --Son pome  Lycoris.
  --Retour de Gallus. --Infidlits de Lycoris. --Gentia et Chlo.
  --Lydie. --La Lycoris de Maximianus, ambassadeur de Thodoric.
  --Ovide. --Corinne. --Conjectures sur le vrai nom de cette courtisane.
  --Le mari de Corinne. --Manges amoureux que conseille Ovide 
  Corinne. --Corinne chez Ovide. --Jalousie et brutalit d'Ovide. --Son
  dsespoir d'avoir frapp Corinne. --L'entremetteuse Dipsas.
  --L'eunuque Bagoas. --Nap et Cypassis, coiffeuses de Corinne.
  --Amours d'Ovide et de Cypassis. --Avortement de Corinne.
  --Indignation d'Ovide  la nouvelle de cet odieux attentat.
  --Empressement de Corinne pour regagner le coeur d'Ovide. --Froideur
  d'Ovide. --Honte et dpit de Corinne. --Ovide est mis  la porte.
  --Corinne et le capitaine romain. --Gmissements d'Ovide. --Corinne
  devenue courtisane honte. --Dernire lettre d'Ovide  Corinne.
  --Ovide compose son pome de l'_Art d'aimer_, sous les yeux et d'aprs
  les inspirations des courtisanes. --Sa liaison secrte suppose avec
  la fille d'Auguste. --Ovide est exil au bord du Pont-Euxin. --Mort
  d'Ovide.


  CHAPITRE XXVII.                                             Page 357

  SOMMAIRE. --Marcus Valerius Martial, pote complaisant des
  libertinages de Nron et de ses successeurs. --Vogue immense
  qu'obtinrent les _pigrammes_ de Martial. --Rponse de Martial  son
  critique Cornlius qui lui reprochait l'obscnit de ses posies.
  --Quelles taient les victimes ordinaires des sarcasmes de Martial.
  --Moeurs drgles de ce pote. --Quels taient les lecteurs habituels
  des oeuvres de Martial. --Portraits de courtisanes. --Lesbie.
  --Libertinage hont de cette prostitue. --Chlo et son amant
  Lupercus. --La _pleureuse des sept maris_. --Thas. --Philenis et son
  concubinaire Diodore. --Horrible dpravation de Philenis. --pitaphe
  que fit Martial pour cette infme prostitue. --Galla. --Injustice de
  Martial  l'gard de cette courtisane. --pigrammes qu'il fit contre
  elle. --D'o lui venait la haine qu'il lui avait voue. --Les vieilles
  amoureuses. --Effrayant cynisme de Phyllis. --pigrammes
  contradictoires de Martial contre cette courtisane. --Lydie.
  --Aversion et dgot de Martial pour les vieilles prostitues.
  --Fabulla, Lila, Vetustilla, etc. --Les fausses courtisanes grecques.
  --Celia. --pigramme de Martial contre cette prtendue fille de la
  Grce. --Lycoris. --Glycre. --Chion et Phlogis. De quelle faon
  grossire Martial accueillit une gracieuse invitation  l'amour que
  lui avait envoye Polla. --Honteuse profession de foi qu'il adressa 
  sa femme Clodia Marcella. --Son retour en Espagne. --pigramme
  expiatoire de Martial. --Sa fin champtre. --Ptrone. --Son
  _Satyricon_, tableau des moeurs impures de Rome impriale. --Les
  pigrammes de Ptrone. --Suicide de Ptrone.


  CHAPITRE XXVIII.                                            Page 401

  SOMMAIRE. --Les empereurs romains. --Influence perverse de leurs
  moeurs dpraves. --Rigueur des lois relatives  la moralit publique
  avant l'avnement des empereurs. --Le chevalier Ebutius et sa
  matresse, la courtisane Hispala Fecenia. --Jules Csar.
  --Dportements de cet empereur. --Femmes distingues qu'il sduisit.
  --Ses matresses Euno et Cloptre. --Infamie de ses adultres.
  --Csar et Nicomde, roi de Bithynie. --Chanson des soldats romains
  contre Csar. --Octave, empereur. --Son impudicit. --pisode
  singulier des amours tyranniques d'Auguste. --Rpugnance d'Auguste
  pour l'adultre. --Son inceste avec sa fille Julie. --Son got
  immodr pour les vierges. --Sa passion pour le jeu. --Ses femmes
  Claudia, Scribonia et Livia Drusilla. --Le _Festin des douze
  divinits_. --Apollon _bourreau_. --Tibre, empereur. --Son penchant
  pour l'ivrognerie. --tranges contradictions qu'offrirent la vie
  publique et la vie prive de cet empereur. --Tibre _Caprineus_. --Le
  tableau de Parrhasius. --Caligula, empereur. --Ses amours infmes avec
  Marcus Lpidus et le comdien Mnester. --Sa passion pour la courtisane
  Pyrallis. --Comment cet empereur agissait envers les femmes de
  distinction. --Le _vectigal_ de la Prostitution. --Ouverture d'un
  lupanar dans le palais imprial. --Le _prfet des volupts_. --Claude,
  empereur. --Honteuses dbauches de ses femmes Urgulanilla et
  Messaline. --Nron, empereur. --Sa jeunesse. --Ses soupers publics au
  Champ-de-Mars et au grand Cirque. --Les htelleries du golfe de Baes.
  --Ptrone, _arbitre du plaisir_. --Abominables impudicits de Nron.
  --Son mariage avec Sporus. --Sa passion incestueuse pour sa mre
  Agrippine. --Les _mtamorphoses des dieux_. --Galba, empereur.
  --Infamie de ses habitudes. --Othon, empereur. --Ses moeurs
  corrompues. --Vitellius, empereur. --Ses dbordements. --Son amour
  pour l'affranchi Asiaticus. --Son insatiable gloutonnerie.
  --Vespasien, empereur. --Retenue de ses moeurs. --Titus, empereur.
  --Sa jeunesse impudique. --Son rgne exemplaire. --Domitia et
  l'histrion Pris. --Domitien, empereur. --Ses dportements. --Nerva,
  Trajan et Adrien, empereurs. --Antonin-le-Pieux et Marc-Aurle.


  CHAPITRE XXIX.                                              Page 437

  SOMMAIRE. --Commode, empereur. --Ses turpitudes et ses cruauts. --Ses
  impurs caprices. --Son mignon Anterus. --Comment Commode employait ses
  jours et ses nuits. --Mort d'Anterus. --Douleur de Commode. --Ses
  trois cents concubines et ses trois cents cindes. --Ses orgies
  monstrueuses. --Ses incestes. --Hideuses complaisances auxquelles il
  soumettait ses courtisans. --L'affranchi Onon. --Commode se fait
  dcerner par le snat le surnom d'_Hercule_. --Horribles dbauches de
  ce monstre. --Comment Marcia, concubine de Commode, dcouvrit le
  projet qu'avait l'empereur de la faire prir, ainsi qu'un grand nombre
  des officiers de la maison impriale. --_Philocommode._ --Mort de
  Commode. --Hliogabale, empereur. --Clbrit unique d'infamie laisse
  par lui dans l'histoire. --Hliogabale, grand-prtre du Soleil. --Sa
  mre Semiamire. --Luxe macdonien des vtements d'Hliogabale.
  --Semiamire _clarissima_. --Petit snat fond par l'empereur pour
  complaire  sa mre. --Ce que c'tait que le _petit snat_ et de quoi
  l'on s'y occupait. --Gots infmes d'Hliogabale. --Quelle sorte de
  gens il choisissait de prfrence pour compagnons de ses dbauches.
  --Comment il clbrait les Florales. --Les _monobles_. --Plaisir
  qu'il trouvait  se mler incognito aux actes de la Prostitution
  populaire. --Sa sympathie et sa tendresse pour les prostitues.
  --Convocation qu'il fit de toutes les courtisanes inscrites et de tous
  les entremetteurs de profession. --Comment il se conduisit devant
  cette tourbe infme qu'il prsida et don qu'il fit  chacun des
  assistants. --L'empereur _courtisane_. --Argenterie rotique de ses
  festins. --Comment Hliogabale clbrait les vendanges. --Femmes
  lgitimes qu'eut cet empereur hermaphrodite. --La veuve de Pomponius
  Bassus. --Cornelia Paula. --La prtresse de Vesta. --Maris
  d'Hliogabale. --Le conducteur de chariot, Jrocle. --Aurelius
  Zoticus, dit le _cuisinier_. --Comment Jrocle se dbarrassa de ce
  rival. --Mariage des dieux et des desses. --Festins feriques
  d'Hliogabale. --Petites loteries qu'il faisait tirer  ces festins.
  --Droits qu'avaient les courtisanes dans le palais imprial. --Meurtre
  d'Hliogabale par les soldats. --Alexandre Svre, empereur.
  --Bienfaisante influence de son rgne. --Gallien, empereur. --Ses
  dbauches. --Le _divin_ Claude, empereur. --Aurlien, empereur.
  --Tacite, empereur. --Les mauvais lieux sont dfendus dans l'intrieur
  de Rome. --Probus, empereur. --Carin, empereur. --Sa vie infme.
  --Diocltien, empereur. --C'est sous son rgne que semble s'arrter
  l'histoire de la Prostitution romaine.


  FIN DE LA TABLE.


Note de transcription dtaille:

En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le
typographe, les erreurs suivantes ont t corriges:

  p. 14: appellait corrig en appelait (qu'on appelait stabula),
  p. 16: fermeture des guillemets avant On appliquait avec raison,
  p. 20: fermeture des guillemets aprs aeule,
  p. 26: Pierruges corrig en Pierrugues (le docte Pierrugues),
  p. 30 et 471, moechocinoedus corrig en moechocindus,
  p. 75: prominant corrig en prominent (et plus prominent),
  p. 86: commessations corrig en comessations
          (except dans les soupers et les _comessations_,),
  p. 98: fermeture des guillemets aprs aucupium auribus?,
  p. 100: fermeture des guillemets aprs quam malum dicere).,
  p. 104: clair corrig en claire (la protection claire),
  p. 104: fermeture des guillemets aprs pagina, vita proba_).,
  p. 126: ingrdiens corrig en ingrdients
          (les ingrdients ordinaires),
  p. 155: tout corrig en tous (en tous les cas),
  p. 186: remplace ? par . (des joueurs d'osselets.),
  p. 186 et 366: cinoedes corrig en cindes
          (des portraits de cindes),
  p. 195, utic corrig en urtic,
  p. 230: fermeture des guillemets aprs matulam datis).,
  p. 234: pelusiciaca corrig en pelusiaca,
  p. 237: fermeture des guillemets aprs sternuit approbationem).,
  p. 308: fermeture des guillemets aprs ducere veste libet_).,
  p. 351: fermeture des guillemets aprs numeros sustinuisse novem_).,
  p. 358: Alcylle corrig en Ascylte (Ascylte et Giton.),
  p. 362: fermeture des guillemets aprs vita proba est_).,
  p. 363: Parace corrig en Parce (Parce tuis igitur),
  p. 394: Alcylte corrig en Ascylte (Ascylte et Giton,),
  p. 396: testamenat corrig en testament
          (escroqu plus d'un testament),
  p. 406: sumpluosum corrig en sumptuosum,
  p. 409: fermeture des guillemets aprs par plus d'un opprobre,,
  p. 409: sexterces corrig en sesterces, comme dans l'dition Belge
          de la mme anne,
  p. 426: deliagtorum corrig en deligatorum.

Certaines expressions latines, contenant de possibles erreurs de
typographie, ou ayant une ortographe non usuelle, n'ont pas t
corriges:

  p. 237: sallisationes pour salisationes,
  p. 301: futationes pour fututiones,
  p. 345: dominique pour dominque,
  p. 367: sejurat pour se jurat,
  p. 381: iatu pour hiatu,
  p. 383: solecismum pour soloecismum,
  p. 464: plerunque pour plerumque.

En pages 195 et 396, les citations de Ptrone sont crites diffremment.
La premire commence par Profert Enothea et ne contient pas le mot
pipere, alors que la seconde commence par Profert nothea.

Il y avait plusieurs erreurs de typographie dans les mots grecs. Celles
n'affectant pas la translittration ne sont pas notes ici:

  p. 65: moichen corrig en moicheu,
  p. 207: komis corrig en komid,
  p. 433: klyopalen corrig en klinopaln.










End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 2/6, by Pierre Dufour

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 2/6 ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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