The Project Gutenberg EBook of Gringalette, by Hugues Rebell

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Title: Gringalette

Author: Hugues Rebell

Release Date: September 21, 2013 [EBook #43782]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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HUGUES REBELL

Femmes chties.--Deuxime srie

Gringalette

_Un Jeu de Femme_

_Les Rvoltes de Brescia_

_La Comdie chez la Princesse_

_La Crinoline_

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES PARISIENS

13, Faubourg Montmartre, 13

1905




Il a t tir de cet ouvrage cinq exemplaires sur Japon imprial,
numrots de 1  5, et cinq cents sur papier de Hollande numrots de 6
 505

Le prsent est N


Droits de reproduction et de traduction rservs.




GRINGALETTE


Par suite d'un incendie qui s'tait dclar la veille, aprs le
spectacle, et qui promptement touff, avait caus quelques dgts, le
cirque Cusani faisait relche. Bichot Lagingeole, le clown favori du
public, dont le nom clatait en grosses lettres sur tous les programmes
comme s'il devait en tre l'attrait principal, Bichot qui ne pouvait
montrer son long corps dgingand et sa face ahurie, taille en sabre,
sans mettre en gaiet toute une salle, Bichot se reposait ce soir-l de
ses farces triomphales et fatigantes. Mais habitu  veiller fort tard
et ayant dormi tout le jour il n'avait point sommeil; aussi se leva-t-il
 peu prs  l'heure de la reprsentation, plus embarrass par ce cong
inattendu que par les exercices les plus difficiles. Il se demandait 
quoi il allait bien employer son temps.

--Si _nous nous_ promenions? dit-il enfin.

Il laissa son chapeau pointu et sa culotte bouffante  un clou de sa
logette, et revtit un costume de ville fort commun et dj rp, mais
qui ne laissait en rien deviner l'acrobate, puis il alla chercher la
petite Juzaine qui tait  l'curie auprs de la belle jument blanche
Reine-de-Mai.

--Allons, Juzaine, vite! mets-toi quelque chose sur la tte, prends ton
manteau. Nous allons en ballade.

--Oh! chic! s'cria la fillette qui bondit aussitt de l'curie dans le
couloir, s'lana lgrement vers la logette du clown et revint un
instant aprs, habille pour sortir.

Bichot lui prit la main et ils montrent les troites ruelles de la
butte Montmartre. Tout en haut, rue Gabrielle, Bichot connaissait un
petit restaurant o il allait quelquefois djeuner ou jouer  la
manille. Il se proposait d'y souper avec Juzaine.

Ils taient sans doute presss d'arriver et dans leur hte ils ne se
parlaient point, mais on remarquait chez le clown  sa manire de tenir
Juzaine, de rgler sa marche sur celle de l'enfant, de se pencher de
temps  autre vers elle, comme une affectueuse sollicitude.

Juzaine paraissait avoir une douzaine d'annes. Bien qu'elle ne vnt pas
mme  l'paule de son compagnon, elle tait dj grande, elle tait
surtout joliment grassouillette, et, sous ses beaux cheveux d'un blond
ple, son teint avait l'clat et la fracheur rose dont Rubens se plat
 embellir ses nymphes et Hoppner ses gracieux visages de jeunes filles.

Elle semblait aussi toute heureuse d'tre  ct de Bichot; sautait les
flaques d'eau et descendait les trottoirs avec des gambades et des lans
de plaisir.

Au cirque on prtendait qu'elle tait la fille du clown; la vrit est
qu'il l'avait ramene de Belgique; on ne savait rien de plus. Il lui
tmoignait une tendresse toute paternelle  laquelle il mlait peut-tre
une passion moins dsintresse et qui n'aurait pas t innocente si
Juzaine avait eu l'ge d'y rpondre.

A l'entre de la rue Gabrielle, Juzaine abandonna la main de son
compagnon et se mit  courir.

--Je vais en avant, cria-t-elle, je veux voir ce qu'ils vont nous donner
 briffer.

Bichot voulut courir derrire elle, mais  tait-elle arrive au
restaurant qu'elle revint sur ses pas.

--Tout est ferm, dit-elle, les volets sont sur les vitres.

--Il y a peut-tre du monde  l'intrieur, fit Bichot tonn, mais non,
je ne vois pas de lumire aux fentres.

A ce moment il aperut une ombre contre la porte. Une fillette tait
assise sur le seuil.

--Que fais-tu l, Gringalette? lui demanda le clown.

--J'fais rien, rpondit l'enfant avec un accent triste et dcourag.

--O sont ton papa et ta maman?

--J'sais pas. _Ils_ les ont emmens.

--Qui les a emmens?

--Les flics.[1]

  [1] Les sergents de ville.

--Et pourquoi, sang d'un taureau! Qu'ont-ils fait? Qu'est-il arriv?

--J'sais pas.

--Alors tu es toute seule dans la maison?

--J'suis pas dans la maison. J'suis dehors. Quand j'suis arrive de
l'cole, ce matin, tout tait barricad.

--Et o as-tu mang?

--J'ai pas mang... depuis hier.

--Pauvre gosse! s'cria Bichot mu. Eh bien, viens avec nous.

Gringalette ne demandait pas mieux. Juzaine et Bichot n'taient pas des
trangers pour elle. Souvent, le soir, lorsqu'elle venait leur servir de
la bire ou du lait, le clown la faisait asseoir  ses cts, malgr les
cris de la patronne qui ne voulait pas que sa fille fainantt, et les
deux enfants ouvraient de grands yeux, ou clataient de rire de
compagnie aux merveilleuses histoires que leur contait Bichot.

Il les fit entrer dans un caf, demanda des saucisses, de la choucroute,
du poulet, des oranges, une bouteille de vin; et Gringalette, aprs
s'tre jete sur les victuailles avec une voracit de chienne affame,
aprs avoir honor de ses jolies dents jusqu'aux os et aux corces,
oublia son chagrin, et montra la plus vive gaiet.

La soire se passa en plaisanteries qui, comme de coutume, gayrent aux
larmes Juzaine et Gringalette. Vers minuit, comme la plupart des clients
se retiraient et qu'on teignait le gaz ici et l, le clown demanda:

--O vas-tu coucher, ma petite Gringalette?

L'enfant ne souffla mot et redevint triste.

--Allons! dit Bichot, tu n'es pas grosse, et Juzaine, je pense, voudra
bien te faire une petite place dans son lit. N'est-ce pas, Juzaine?

Pour toute rponse, Juzaine se jeta au cou de Gringalette et l'embrassa
avec emportement.

--J'espre que vous serez de bonnes amies!

--Mais nous le sommes dj! rpliqua Juzaine.

--Et que vous ne vous disputerez pas trop, ajouta Bichot en souriant.

Ils rentrrent au Cirque Cusani et le clown assista  leur coucher.
Gringalette tait toute honteuse parce qu'elle ne savait comment cacher
toute la misre de ses vtements qui, croyait-elle, devait mieux
apparatre  la lumire de la lampe lectrique qui ne laissait dans
l'ombre aucun coin de la logette. Elle serrait ses jambes maigres et
gauchement dnouait ses bottines cules, s'imaginant toujours que les
yeux du clown et de Suzanne taient fixs sur les trous de ses bas et
les dchirures de son jupon. Enfin  demi dshabille et sur
l'invitation de Bichot, elle s'allongea dans le lit, et, un instant
aprs, Juzaine venait s'tendre  ct d'elle.

Le clown regarda les deux enfants dont les ttes se touchaient, comme
lies l'une  l'autre par leurs cheveux mls. Du mme ge  peu prs
que Suzanne, Gringalette tait loin d'avoir le charme rose et
grassouillet de sa compagne de lit; maigriotte, noiraude, elle n'offrait
rien d'agrable, au premier coup d'oeil, mais pour peu qu'on l'examint,
on tait attir par ses yeux singuliers; tantt d'une reposante douceur,
tantt d'un trange clat, ils n'avaient point la nave indiffrence de
leur ge, mais variaient sans cesse d'expression au point de laisser
tout ignorer de l'me qui les illuminait: me de femme dj, peut-tre
bonne, peut-tre perfide, certainement passionne.

Aprs les avoir contemples un instant, le clown se pencha vers Juzaine
et lui donna un long baiser qu'on lui rendit, puis il souhaita le
bonsoir  Gringalette. En se couchant, il les regarda encore. Dj
Juzaine tait endormie, quant  Gringalette il l'entendit sangloter. Il
revint  leur lit. Les joues de Gringalette taient humides de larmes.

--Voyons ma petite Gringalette, qu'as-tu  pleurer comme a?

Elle ne rpondit point d'abord; enfin, comme il la pressait:

--J'ai, j'ai... que tout  l'heure tu ne m'as pas embrasse!

Bichot ne voulut pas, pour si peu, prolonger la peine de Gringalette.

--Quelle gosse, tout de mme, rptait-il, quelle gosse, nom d'un
taureau!

                   *       *       *       *       *

Gringalette resta au cirque. En allant aux nouvelles Bichot apprit que
les parents de la petite taient souponns d'avoir particip  un vol,
suivi d'assassinat, qui avait eu lieu quelques mois plus tt. Que
deviendrait-elle s'il n'en prenait pas soin? Dans la rue, ou aux enfants
assists, son sort devait tre  peu prs le mme. Il gagnait assez pour
la nourrir; ce serait une camarade pour Juzaine, et plus tard peut-tre
deviendrait-elle une artiste.

En attendant que la vocation de Gringalette lui ft clairement rvle,
il s'occupait surtout de Juzaine. Mais  voir avec quelle exactitude
attentive il dirigeait les exercices, on n'et rien devin de la tendre
affection qui l'attachait  l'enfant. C'tait un matre sans indulgence,
soucieux seulement de dvelopper et de mettre en valeur les talents de
son lve. C'tait peut-tre aussi plus qu'un matre.

Chaque jour, dans l'aprs-midi, un valet d'curie amenait Reine de Mai,
la jument blanche, dans l'arne; elle s'arrtait brusquement en secouant
deux ou trois fois sa belle tte et en s'brouant pour se prparer  la
course. Alors, toute lgre, toute fine, sous une grosse robe en toile,
pliant sur ses jambes, puis bondissant trs haut, mue, et-on dit, par
des ressorts, arrivait Juzaine. Le valet lui tendait le creux de la main
pour qu'elle y mt le pied et sautt sur le cheval.

--Non! non! criait une voix. Pas de btises! Qu'elle monte toute seule!

C'tait Bichot qui arrivait un long fouet  la main.

Obissante, Juzaine s'appuyait sur le garrot de la jument, se haussait
sur la pointe du pied, puis d'un lan vif, elle tait monte. Reine de
Mai, bonne, docile, avant de sentir battre contre sa peau les petites
jambes de la cavalire, ne se serait pas d'elle-mme permis le moindre
mouvement, mais Bichot se montrait moins patient, et d'un claquement de
fouet il forait la jument  partir; parfois Juzaine n'avait pu encore
s'enlever et elle restait une ou deux minutes accroche  l'encolure ou
bien, mal assise, elle glissait trs vite  terre et il lui fallait
remonter sans que Reine de Mai interrompt sa course.

Juzaine accomplissait d'autres prouesses et devenait une trs habile
cuyre. Bichot voulait qu'elle se tnt debout sans selle sur Reine de
Mai, et qu'elle danst au trot de la jument. La fillette n'y arrivait
pas sans peine; d'autant que Bichot ne laissait passer aucune faute. Une
cinglade  la croupe de la jument, et une autre, dirige plus haut, plus
doucement, mais qu'une jeune chair devait nanmoins sentir, punissait 
la fois la bte et l'enfant comme s'ils ne formaient qu'une seule et
mme personne.

--Allons! recommenons! criait Bichot.

Et toute rouge de honte, la chevelure dnoue, les yeux pleins de
larmes, la jupe colle aux flancs, Juzaine essayait de faire mieux ou du
moins de contenter son professeur.

D'ordinaire les exercices se terminaient par une course aux cerceaux qui
rendait Juzaine comme folle. Folle du dsir de bien faire, folle de
s'agiter ainsi dans l'espace, folle de la peur de tomber, folle de la
crainte des coups de fouet. Et Bichot aussi semblait fou  ce moment.
Les claquements et les cinglades se succdaient au hasard, accompagnant
le trot rgulier de Reine de Mai.

--Plus haut, plus haut! criait-il aux valets d'curie perchs sur les
escabeaux qui levaient au passage de l'cuyre les grands cercles de
papier.

Et plus haut dans l'air s'lanait Juzaine; les mains colles au corps,
crevant et dchirant la soie des cerceaux, retombant tantt debout,
tantt assise sur la jument, et laissant une minute dans le vent de la
course entrevoir sous la robe souleve son joli derrire panoui o
l'exercice et les coups de fouet dessinaient peu  peu une double rose.

Soit conomie, soit svrit de matre qui tient  ce que ses lves
sentent bien ses remontrances, Bichot voulait que Juzaine rservt ses
maillots pour la reprsentation. Peut-tre aussi cette exigence
avait-elle une autre cause; on en tait mme persuad lorsqu'on voyait
de quels yeux brillants il suivait cette voltige et ces apparitions
blanches, puis pourpres, de la chair, tendue, arrondie, pareille  un
astre en feu environn de nuages, au milieu de la jupe envole et des
papiers pars.

Et de plus en plus insens il fouaillait et criait sans interruption
jusqu' ce que hors d'haleine il donnt d'un geste l'ordre de finir.

Alors Reine de Mai, s'arrtant brusquement, Juzaine, toute rouge, toute
haletante, sautait  terre et tombait dans les bras de Bichot qui
oubliant sa svrit de tout  l'heure l'treignait avec une tendresse
passionne, baisait les yeux en larmes et les joues tout humides de la
fillette.

--Une autre fois, par exemple, ma petite, disait-il, il ne faudra pas
attendre trois tours de cirque pour sauter.

Mais le reproche tait prononc d'une voix douce comme une caresse.

Gringalette assistait  ces exercices dans une complte immobilit. Elle
ne perdait pas de vue Juzaine un seul instant, les yeux illumins d'on
ne sait quel dsir.

Tous trois rentraient dans la logette o Bichot, quand il tait content,
versait  Juzaine un petit verre de malaga. Une fois Gringalette prit le
verre des mains de Juzaine et le tendit au clown pour qu'il le lui
remplt. Il eut un moment d'hsitation.

--En veux-tu, aussi, toi? C'est pas pour les fainantes, tu sais,
fit-il, en riant.

A ces mots Gringalette retirait son verre, sans souffler mot, demeurait
un instant la tte basse, puis clatait en sanglots. Bichot se
retournait vers elle et la considrait avec surprise.

--Je voudrais bien savoir quelle araigne trotte dans sa ciboule, par
exemple! Lui ai-je refus du malaga? Tiens, voil la bouteille; bois-la
toute, ma fille, et sole-toi. a m'est bien gal!

Mais Gringalette repoussait la bouteille en haussant les paules.

--Pourrais-je savoir quelle indisposition a Mademoiselle? demandait
Bichot de plus en plus tonn.

Gringalette ne rpondit rien.

--Laissons-la marronner, et allons manger un morceau avant la
reprsentation.

Il allait partir quand se ravisant:

--Tu ne viens pas, Gringalette? Nous n'avons pas le temps d'attendre!

La faim dcidait la petite  sortir avec ses compagnons, mais elle
marchait derrire eux, et au restaurant elle s'asseyait sans prononcer
une parole. Cependant elle essuya ses larmes et fit grand honneur 
l'omelette savoureuse que le garon venait de servir; aussi Bichot
crut-il le moment arriv d'obtenir une explication.

--Gringalette, nous direz-vous  prsent pourquoi vous tes ce soir
gentille comme un crin et riante comme une porte de prison?

Alors sans se presser, en regardant son assiette, et d'une voix
entrecoupe:

--Pourquoi que vous m'avez appele fainante?

--Moi, je t'ai appele fainante? C'tait donc pour plaisanter.

--Non, non, continua-t-elle, c'tait pas pour plaisanter. C'est vrai que
j'suis fainante, mais  qui la faute? Est-ce que je voudrais pas
turbiner comme Juzaine, est-ce que je ne voudrais pas m'cavaler, sur
Reine-de-Mai ou sur l'Arabe, est-ce que j'serais pas capable d'tre
cuyre, moi aussi?

--Ecuyre! ma pauvre Gringalette, mais c'est difficile d'tre cuyre:
tout le monde n'y arrive pas.

--Vous ne savez pas si je pourrais le devenir. Vous ne m'avez jamais
fait monter  cheval!

--Tu y monteras, je te promets. Et tu verras comme c'est agrable. Ton
derrire recevra le fouet plus souvent peut-tre qu'il ne le dsirerait.

--Je recevrai des coups... parce que a vous amusera de m'en donner.

--Oh! a ne m'amusera pas, mais je ne connais pas d'autre manire
d'apprendre... M. Cusani et n'importe quel cuyer serait  ma place
qu'il n'agirait pas diffremment.

--Eh bien, dit rsolument Gringalette, on me fouettera. Tant pis!

Juzaine se mit  rire.

--Mademoiselle Gringalette, dit-elle, je vois bien, consentirait  avoir
les fesses  vif pour venir tirer sa rvrence au public et faire la
gracieuse. C'est que Mademoiselle Gringalette aime les applaudissements
et les succs, et je comprends a, quand on est si jolie!

Elle s'arrta, effraye du regard tincelant de sa compagne.

--Oui, s'cria Gringalette, j'aimerais les succs et les bravos, et les
messieurs qui vous lancent des fleurs et des oranges. Est-ce que tu ne
les aimes pas, toi? Pourquoi ne les aimerais-je pas aussi, moi? Parce
que j'suis moins gironde? Mais tu ne t'es donc pas regarde, ma
pauv'petite, tu as une tte de veau, oui, je le rpte, une tte de
veau!

Et elle clata d'un rire forc et sonore tandis que Juzaine, les poings
menaants, se rapprochait d'elle et lui jetait  la face toutes les plus
grossires injures qu'elle connaissait.

--Espce de crve-la-faim, finit-elle par dire, on ira te boucler dans
le ballon,[2] avant qu'il soit longtemps, avec tes sales dab et
dabuche[3].

  [2] Prison.

  [3] Tes pre et mre.

--Allons, silence, Juzaine, dit Bichot, et toi, Gringalette,
asseois-toi, tout de suite!

--Elle insulte mes parents, la canaille, grondait Gringalette, qui
s'tait jete sur Juzaine, et, saisissant un couteau sur la table, le
brandissait contre elle.

Bichot dut lui arrter le bras.

--Du calme, voyons!

--Non j'me calmerai pas. Puis, c'est vous qui tes cause de tout a.
Pourquoi que vous m'avez prise et pourquoi que vous me gardez puisque
j'suis bonne  rien. Dites-le donc!

--Mais je te trouve bonne  quelque chose. J'ai parl hier de toi  M.
Cusani. On te fera danser la valse, le quadrille et les rondes dans la
pantomime du prochain carnaval.

Gringalette s'tait subitement radoucie.

--Vrai? je danserai au Carnaval?

--Puisque je te le dis.

--Et je monterai  cheval?

--Oui, mais plus tard. Attends un peu. A prsent il faut que nous
revenions au cirque pour la reprsentation. Mais avant vous allez me
faire le plaisir de vous embrasser gentiment, comme de bonnes camarades.

--Elle m'a appele tte de veau, fit Juzaine en pleurnichant.

--Elle a dit des cochonneries sur ma famille.

--Avec a que tu n'en disais pas autant sur ta sainte famille quand ils
venaient de te trousser le jupon devant nous pour te rincer le derrire!

--Qu'on parle mal de papa, j'le dfends pas, parce que d'abord, c'est
pas mon pre et puis y a d'autres raisons... mais maman, c'est pas la
mme chose, j'veux qu'on la respecte, et si Juzaine avait le malheur de
lcher un mot comme tout  l'heure!...

--Elle ne recommencera plus. Embrassez-vous maintenant. Il est tard. Il
faut que nous rentrions.

Les deux fillettes obirent  contre-coeur. Elles se tendirent et se
touchrent la joue en dtournant les yeux l'une de l'autre. C'tait la
paix que souhaitait le clown, mais une paix bien provisoire. Les
adversaires semblaient encore trop animes de colre pour suspendre
longtemps les hostilits.

Dans la nuit Bichot fut rveill par des cris; il claira aussitt la
logette: les cris cessrent, mais il vit le drap qui recouvrait le lit
des fillettes se soulever en des mouvements lents ou subits; les paules
sombres de Gringalette apparurent, puis la nuque blonde de Juzaine comme
si successivement elles se vautraient l'une sur l'autre pour s'touffer.

Le clown se leva, fut devant le lit d'un bond, dcouvrit les corps
enlacs; les dents qui mordent; les mains qui s'treignent enchanes,
ou libres vont pincer, gratigner, meurtrir la chair; les derrires
tendus, gonfls par l'effort ou aplatis par la dfaite. Les combattantes
taient d'gale force; en une minute tour  tour Juzaine tait sur
Gringalette; puis Gringalette sur Juzaine.

--Ah! saloperies! gronda-t-il.

Et, les tirant avec violence par les cheveux, il les eut bien vite
spares;  toutes deux avec une impartiale libralit, il gifla les
joues, claqua les fesses. Gringalette tait haletante, mais elle ne
paraissait ni surprise de la soudaine intervention du clown, ni fatigue
de la lutte. Elle ne songeait pour le moment qu' protger son derrire;
aux premiers coups du clown, elle s'tait vite place sur le dos, et les
cuisses, les reins colls au drap, elle luttait de toute sa force contre
Bichot qui avait entrepris de la retourner sur le ventre pour lui
administrer,  l'endroit le moins osseux de sa personne, une vigoureuse
correction.

--C'est Juzaine qui a commenc, disait-elle.

--Non, c'est elle, reprenait Juzaine, qui s'tait mise  pleurer.

Bichot, arrach  un sommeil dont il avait grand besoin, n'tait pas en
humeur de faire le justicier.

--Eh bien! que je vous entende encore, se contenta-t-il de dire, et je
vous promets que cette fois vous n'coperez pas!

Gringalette eut un coup d'oeil d'aspic pour sa compagne. Le clown
n'avait pas donn raison  Juzaine; cela lui parut un premier triomphe.

La nuit se passa sans autre incident.

Le lendemain, Mlle Amlia Cusani, la fille du directeur, devait monter
en haute cole. Comme le costume adopt pour ce genre d'exercice est
assez simple, Mlle Cusani tenait  le relever par le luxe de quelques
joyaux prcieux et d'une cravache  pomme d'or d'un travail dlicat et
enrichie de merveilleuses meraudes. Quelle ne fut pas sa surprise, au
moment de s'habiller pour la reprsentation, de ne pas voir  ct de sa
jupe d'amazone et de son haut-de-forme la cravache qu'elle venait d'y
placer quelques minutes auparavant. Elle la fit chercher par les
cuyers. Elle-mme courut en chemise par tout le cirque, comme affole
de cette perte. On ne la trouva point. Elle tait si dsole qu'elle ne
voulait pas paratre en public. Son pre dut l'y contraindre. Quel dpit
lorsqu'elle dut se montrer avec une cravache vulgaire de quelques
francs! Elle en pleurait de rage.

--Mademoiselle, dit un cuyer  la fin de la reprsentation, je viens de
retrouver votre cravache.

Le visage de la jeune fille s'illumina.

--O donc cela?

--Dans la loge de Bichot, sur le lit de Juzaine.

--La petite coquine! Elle voulait me la voler, c'est sr!

Et comme Juzaine passait dans un couloir, en toilette de cirque, elle
l'arrta brusquement par le bras.

--C'est vous qui avez pris ma cravache?

--Moi, Mademoiselle!

--Oui, vous. Ne faites pas l'tonne. Cela ne servirait  rien. Je suis
difie sur votre compte.

A ce moment, M. Cusani accourut.

--Ah! j'en apprends de belles. Vous tes une escroqueuse, il parat?

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Monsieur.

--Comment osez-vous, rpliqua Cusani, filouter vos matres, friponne que
vous tes! Vous tes aussi maladroite dans vos actes que dans vos
faons. Vous deviez bien penser qu'en volant ce soir la cravache de ma
fille sans la mieux cacher, vous seriez dcouverte.

Juzaine coutait avec stupeur; on et dit qu'on lui parlait une langue
inconnue dont elle n'entendait pas un mot. Quand M. Cusani eut achev,
elle rougit de honte: elle avait compris enfin!

--Monsieur, dit Juzaine, vous n'avez pas le droit de me souponner sans
raison, et je ne vous permets pas de m'accuser ainsi en public!

--Ah! tu ne me permets pas... je vais te demander la permission
peut-tre.

--Vous tes un insolent.

--Si tu le prends sur ce ton-l, nous allons voir a, par exemple! Comme
je vais te rabattre le caquet et moucher ton esbrouffe!

Tout en parlant de la sorte, le gros Cusani s'tait jet sur Juzaine
qui, vainement, avait essay de fuir, repousse vers lui par
Mademoiselle Cusani, par les cuyers et les valets. Il l'avait accule 
l'curie et, aprs une courte lune, il la fora de s'agenouiller et la
trana vers une stalle vide, la tte tourne vers le ratelier. Toute une
foule, parmi laquelle se trouvaient des spectateurs, les suivait, trs
intresse.

--Nous allons voir  prsent si tu fais la faraude, ma fille.

Et il releva les jupes lgres qui formrent au-dessus des reins comme
une vaste aurole. De Juzaine, dans cette attitude, la tte, les paules
taient compltement caches; les pieds disparaissaient presque sous la
paille de l'curie; on n'apercevait que les fesses grassouillettes, un
peu fonces par la clart du tulle qui les environnait, saillantes,
tendues malgr elles, et si bien en chair, si serres par la frayeur que
la fente s'en distinguait  peine sous le maillot collant et ros. On
et dit, sous les larges feuilles d'un arbuste des tropiques, un beau
fruit,  peine mr, mais qui ravit dj les yeux.

Mlle Cusani contemplait avec un visible plaisir ces grces secrtes que
Juzaine n'avait jamais laiss deviner qu'une seconde, dans une rapide
voltige, et qu'elle offrait en spectacle, ce soir-l, malgr elle, pour
qu'on les fltrt, et dans une posture qui les rendait ridicules.
Gringalette, se faufilant au milieu du public, tait arrive auprs de
sa jeune directrice et, comme elle, se dlectait  cette humiliante
exposition, non moins qu' la pense des svices cruels qu'annonaient
ces prparatifs. La lueur de leurs regards, le sourire qui desserrait
leurs lvres, exprimaient la joie froce et sans dguisement des jeunes
filles.

--Pas de maillot! criait-on dans le public.

--C'est a, pas de maillot! rpta Gringalette entre ses dents et avec
une crainte vague que Bichot ft prsent et l'entendt.

--Dculotte-la, papa, qu'elle le sente bien! glapissait Mlle Cusani.
Veux-tu un canif?

--Je crois, faisait Cusani en tenant Juzaine entre ses jambes, je crois
que, tout  l'heure, vous ne ferez plus la fire quand nous vous aurons
fourbi devant le monde le mdaillon.

Et il allait lui dchirer le maillot lorsque Mlle Cusani, tournant la
tte avec inquitude, dit  son pre:

--Papa, dpche-toi. Si la police allait arriver?

--Qu'elle arrive! repartit Cusani. Je n'en ai pas peur. J'ai bien le
droit de corriger une voleuse, je suppose.

Puis, comme s'il n'tait pas si tranquille qu'il essayait de le
paratre:

--Passe-moi un fouet, une cravache, vite!

Mlle Cusani lui tendit une lgre badine, qu'il leva sur les chairs
tremblantes de Juzaine; mais le coup qu'il voulait porter fut donn dans
le vide. Brusquement Bichot, surgissant du couloir, s'tait lanc sur
le directeur, lui avait arrt la main et, le repoussant du genou,
l'envoya tomber  quelques pas.

Il releva Juzaine et, se frayant un chemin  travers la foule, il rentra
avec la fillette tout en pleurs dans sa loge o il s'enferma.

--Arrtez les voleurs! criait M. Cusani qui s'tait relev. Je ne veux
pas que ces misrables passent la nuit sous mon toit.

Il fit grand bruit et, accompagn par sa fille, il profra nombre
d'injures  la porte de Bichot, mais n'obtenant aucune rponse et
fatigu de cette scne, il alla se coucher aprs avoir donn l'ordre 
deux valets d'curie d'empcher le clown de se sauver avant l'arrive de
la police. Mais soit qu'on et nglig de la prvenir, soit qu'elle ne
juget pas utile de se dranger, la police ne parut pas et laissa Bichot
pleurer  son aise avec la pauvre Juzaine qu'il essayait vainement de
consoler et dont il ne sut que partager le chagrin.

Ds le matin, M. Cusani, qu'un peu de sommeil avait calm, vint avec sa
fille frapper  la logette du clown. Bichot lui ouvrit. Il y eut une
explication, puis des excuses de la part du directeur, qui ne voulait
point se priver de deux artistes qui taient l'honneur de sa troupe.

--J'avais bu trop de champagne, dit-il en les quittant. Oubliez ma
brutalit... Certainement quelqu'un vous en veut et a essay de vous
faire passer pour des voleurs.

L'attitude de Gringalette tait si embarrasse et, la veille, elle avait
si bien encourag Monsieur Cusani  chtier Juzaine que les soupons du
clown s'taient ports aussitt sur elle, et il ne lui laissait
aucunement ignorer. Il n'tait pas sr qu'elle ft coupable; mais cette
incertitude, loin de l'apaiser, excitait d'autant plus son irritation.

Elle clata un beau jour que, rentrant dans sa loge  l'improviste, il
surprit Gringalette, des ciseaux aux doigts, occupe avec Juzaine d'une
faon fort singulire. Les exercices de la matine, la chaleur du jour,
avaient fatigu la petite cuyre, qui dormait profondment. Gringalette
profitait de ce sommeil pour couper les beaux cheveux blonds de la
fillette. Dj de longues boucles taient parses  terre et sur le lit.
L'tonnement, la colre du clown furent extrmes; et Gringalette, qui ne
s'attendait point  le voir, laissa, de stupeur, tomber ses ciseaux.

--Canaille! s'cria-t-il.

Elle voulut sourire, mais vite l'expression narquoise de son visage
disparut et fit place  de l'pouvante, tant la fureur de Bichot
semblait terrible. Il lui frappa la tte d'abord violemment,  lui
laisser croire qu'il allait l'assommer. Elle eut une voix si plaintive
pour demander grce qu'il s'arrta, mu de piti malgr lui; mais le
sourire qui revint sur les lvres de la fillette comme si, en dpit de
sa faiblesse corporelle, elle se sentait rellement la plus forte,
l'exaspra et lui rendit toute sa colre. Alors il se dcida  la
meurtrir d'une faon ignominieuse et qui brist son orgueil. Il la
courba vers la terre, puis la chevauchant  reculons, il la saisit par
le ventre, comme une enfant.

Ce fut un curieux spectacle que le corps  corps de cette fillette  la
face malicieuse et de ce grand clown dgingand, spectacle dont Juzaine,
qui venait de s'veiller, put jouir tout  son aise. Quand Bichot eut
trouss la courte jupe et la chemise, apparurent des fesses jaunes et
longues dont la fente ici et l se creusait en des replis sombres; des
fesses qui semblaient rire d'une gaiet railleuse. Bichot qui avait pris
sa ceinture, se mit  les fouetter vigoureusement. Alors les jambes de
la victime battirent l'air, et son corps souple se redressa, parut
s'enrouler comme un serpent. Sa figure, toute rouge, se retourna vers le
clown et lui fit mille grimaces pour le narguer. Mais vainement
Gringalette voulait-elle paratre moqueuse;  chaque coup, il lui
fallait faire un effort pour ne pas crier, tous ses traits se
contractaient, en mme temps que la douleur entr'ouvrait de force les
fesses qui essayaient de drober au supplice leur chair la plus
sensible.

Vaincue et chtie, mais non pas soumise, elle luttait, se dfendait
toujours. Etait-ce des larmes, tait-ce des clairs de colre qui
brillaient dans ses yeux? Elle essayait de saisir en arrire et  la
vole la ceinture du clown, ou encore de le mordre; elle parvenait  le
griffer.

Tout a coup, au milieu des valets et des cuyers qui taient venus
assister  cette froce fesse, Mlle Cusani montra son nez retrouss,
son visage rieur et curieux. Gringalette l'aperut, et alors toute la
rsistance qu'elle avait jusqu'ici oppose  son bourreau cessa; on et
dit qu'elle venait de sentir subitement la cruaut du fouet; elle poussa
des cris de bte et, sans plus essayer d'arrter le clown, elle
s'abandonna aux coups avec une sorte de dsespoir.

--Allons, Monsieur Bichot, dit Mlle Cusani, je ne sais pas ce qu'elle a
fait, mais elle en a assez; voyez comme elle saigne!

--C'est une infection, Mademoiselle. C'est elle qui vous a vole, il n'y
a plus de doute, et vous voyez ce qu'elle a fait  la pauvre Juzaine! Si
je n'tais arriv, elle lui rasait la tte ainsi qu' une galeuse.

Enfin, il lcha Gringalette, que Mlle Cusani fit coucher sur le lit
d'une loge voisine. Elle fermait  demi les yeux, comme si elle tait
prs de s'vanouir, et respirait avec difficult. Un verre de Porto que
lui apporta Mlle Cusani la rconforta un peu.

                   *       *       *       *       *

Elle resta au cirque, mais ne coucha plus dans la loge du clown. La
directrice lui offrit un lit dans un cabinet proche de sa chambre.

Cette correction publique l'avait profondment humilie; elle en avait
perdu son narquois et malicieux sourire. Elle ne pouvait rencontrer
Juzaine sans murmurer entre ses dents ou lui lancer quelque injure; au
contraire, elle ne semblait point garder rancune  Bichot; elle essayait
mme de lier la conversation avec lui, mais ses paroles n'obtenaient
aucune rponse.

Il avait refus, malgr la promesse faite nagure, de lui apprendre 
danser. Il ne voulait plus s'occuper d'elle, et c'tait Mlle Cusani qui
lui montrait la valse et certaines danses espagnoles pour qu'elle
figurt avec des jeunes filles et des enfants dans un grand bal donn au
cirque lors du Carnaval.

Cette fte dont elle esprait tant de plaisir ne lui causa que du dpit.
Elle fut vivement irrite, ainsi que Mlle Cusani, de voir que tous les
applaudissements taient alls aux danses questres de Juzaine.

Comme pour renouveler le triomphe de la petite cuyre, le cirque Cusani
donna le mme spectacle deux jours aprs. Mais au moment o Juzaine se
disposait  monter en selle, un valet d'curie accourut, effar.

--Eh bien, dit-elle, vous ne m'amenez pas Reine-de-Mai?

--Mademoiselle, Reine-de-Mai est couche dans sa stalle. Il n'y a pas
moyen de la faire lever. Elle doit tre malade.

Juzaine, qui prouvait pour sa jument toute l'affection d'une amie, fut
trs mue. Elle entra dans l'curie, s'approcha de Reine-de-Mai, lui
donna de petites tapes, lui caressa l'encolure, l'embrassa. Mais
Reine-de-Mai, qui savait si bien d'ordinaire reconnatre les attentions
de sa jeune matresse, parut cette fois insensible. Elle demeura
couche; son oeil tait terne et immobile, et Juzaine observa qu'elle
avait le ventre trs enfl.

--Pauvre Reine-de-Mai! rptait Juzaine qui avait les larmes aux yeux.
Il faut qu'on aille chercher le vtrinaire ds ce soir.

A ce moment, M. Cusani parut, suivi de sa fille en jupe d'amazone.

--Il ne s'agit pas de vtrinaire, dit le directeur, il s'agit de vous,
Juzaine. On vous attend. Si Reine-de-Mai est malade, prenez Frimousse
que vous avez dj monte.

--Ah! non, s'cria Mlle Cusani. Je garde Frimousse. Qu'elle monte Le
Kabyle.

--Mais Le Kabyle a trop de fougue. Elle ne pourra rien en faire.

--Tant pis! dit Mlle Cusani, moi je garde Frimousse.

Juzaine fut oblige de prendre Le Kabyle.

C'tait un magnifique cheval noir  la crinire et  la longue queue
flottante, vif, docile quand il se sentait conduit par une main solide,
mais prt  s'abandonner  toutes ses fantaisies ds que son cavalier
tait neuf, inexpriment, faible ou indulgent.

Juzaine, on l'a vu, n'tait point une novice dans l'art de l'quitation,
mais elle connaissait mal Le Kabyle. Elle sut pourtant le matriser
durant une partie de la reprsentation. Le spectacle se terminait par
une grande pantomime: _Scnes du Far-West_, o Juzaine figurait une
jeune Amricaine, fille d'un cowboy, que veulent enlever, puis que se
disputent des Pawnies. Prisonnire d'un Indien, qui l'emportait en
croupe du Kabyle, elle parvenait  rompre ses liens et, se dressant sur
le cheval, elle frappait son ravisseur. A ce moment, un Indien  pied,
qui n'avait point paru aux rptitions et dont la venue subite parut
surprendre les autres acteurs de la pantomime, s'approcha du cheval et
lui tira de ct, mais presque  bout portant, un coup de pistolet.
Devant ce jet de feu et de fume, Le Kabyle fit un cart et se leva sur
ses pattes de derrire. Ce mouvement fut si brusque et si inattendu que
Juzaine, qui se tenait alors tout debout sur le cheval, fut jete 
terre. La cavalerie des Indiens arrivait par derrire au galop. Ils ne
purent retenir leurs chevaux. Juzaine fut pitine. Un cri trange,  la
fois atroce et comique, cri d'oiseau bless et poursuivi, cri de
perroquet effarouch, remplit le cirque, et l'on vit attif en
burlesque, coiff de son petit chapeau pointu et vtu de sa culotte
bouffante seme de grenouilles noires, Bichot carter les Indiens et les
cuyers, se prcipiter entre les chevaux et se jeter sur Juzaine. Comme
les spectateurs n'attendent que du plaisir, et que la tournure et la
voix du clown avaient le don d'exciter l'hilarit, on crut pendant
quelques minutes  une nouvelle farce du comique, et il y eut une fuse
bruyante de rires; mais cette gaiet eut un arrt soudain, terrible,
lorsqu' la stupeur des cuyers, au dsarroi des mimes, aux hurlements
et aux lamentations de Bichot, il fallut bien que le public reconnt sa
mprise et un accident peut-tre mortel. Monsieur Cusani eut beau
paratre en habit noir, saluer le public et annoncer que la chute de
cheval de Mlle Juzaine tait sans gravit et que la reprsentation
allait continuer, sa venue ne dissipa point l'impression tragique de la
foule, non plus d'ailleurs que les danses les plus gracieuses de sa
fille et de Gringalette. La douleur du clown, s'arrachant les cheveux de
dsespoir, derrire Juzaine inanime, que deux cuyers se htaient de
transporter hors de la salle, tait un spectacle trop saisissant pour
qu'on pt, d'une minute  l'autre, l'oublier.

Juzaine tait rellement morte, et le pauvre clown qui la pleurait
ressentait davantage son malheur  la vue de ce visage si joli il n'y
avait qu'un instant et  prsent dfigur par les sabots des chevaux. Le
nez et l'oeil droit taient crass; il n'y avait plus de traces de
lvres, et les dents fines, dans cette bouche dcouverte, paraissaient
hideuses. Les beaux cheveux blonds eux-mmes taient clabousss de
sang. Jamais la mort ne fut plus cruellement profanatrice.

Le chagrin du clown touchait tout le monde, mais Bichot demeurait
indiffrent aux tmoignages d'intrt ou d'amiti que lui prodiguaient
ses camarades. Il semblait inconsolable.

                   *       *       *       *       *

Le soir de l'enterrement, comme il pleurait, agenouill devant le lit
vide de Juzaine, des cheveux effleurrent sa joue, et une voix douce lui
chuchota  l'oreille:

--Maintenant qu'Elle n'est plus l, veux-tu que je sois ta fille et
m'aimer un peu?

Il tressaillit  ces paroles et leva la tte avec une sorte de terreur.

Gringalette tait devant lui.

Il la regarda longtemps comme s'il cherchait  lire dans ce visage qui
voulait paratre triste pour lui complaire, mais dont les yeux,
involontairement, avaient un sourire. Sans doute une image effrayante
passa dans son esprit; il se couvrit le front, il carta Gringalette
avec horreur et sortit en courant comme un insens. Des cuyers qui le
rencontrrent ont rapport qu'il les arrtait en leur disant: Je suis
un misrable! J'ai recueilli, j'ai nourri moi-mme l'assassin de mon
enfant.

Et  chacun il rptait ces paroles.

Depuis on ne l'a plus jamais revu.




UN JEU DE FEMME


Mlle Trbuchet, l'une des plus ferventes dvotes de la paroisse
Saint-Jacques du Haut-Pas, qui venait chaque jour assister  la premire
messe, arrivait, par faute de sa pendule, un peu en retard ce matin-l,
et gagnait sa chaise avec plus de hte et moins de componction que
d'habitude, lorsque le bedeau l'arrta par le bord de son chle.

--Vous ne savez donc pas ce qui est arriv, Mademoiselle,
chuchocha-t-il?

Mlle Trbuchet parut trs tonne. Depuis des annes, la vie s'coulait
pour elle d'un flot si semblable qu'elle n'imaginait mme pas que le
lendemain pt diffrer de la veille.

--Un grand malheur! continua le bedeau qui se composa un visage de
circonstance et leva les yeux vers la vote de l'glise comme s'il et
espr y apercevoir le visage de Dieu, un grand malheur!

--M. l'abb Palloy ne dit pas la messe de sept heures?

Elle ne prvoyait pas dans le cours de son existence de rvolution plus
considrable.

--Non, rpondit le bedeau d'un ton d'infini ddain, l'abb Palloy ne dit
pas sa messe.

--Il est malade? demanda-t-elle avec inquitude.

--Il vaudrait mieux qu'il ft malade, et mme qu'il ft mort.

Alors se penchant  l'oreille de Mlle Trbuchet, il murmura d'une voix 
peine sensible:

--Il vient d'tre arrt par la police... pour affaire de moeurs... Il
parat que ce qu'il a commis est abominable.

--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira Mademoiselle Trbuchet qui chancela et dut
s'appuyer sur une chaise.

Elle crut qu'elle allait devenir folle. L'ide que le bon abb Palloy,
son confesseur, tait un criminel, qu'on pouvait le confondre  prsent
avec le mauvais larron ou le Judas de son chemin de Croix tait
insupportable  sa pense; elle et admis plus facilement la
simultanit du jour et de la nuit.

Ce ne fut qu'en rcitant machinalement des prires qu'elle parvint peu 
peu  dominer son trouble. Elle entendit la messe de huit heures et
demeura longtemps en oraison aprs que le prtre eut quitt l'autel.

Lorsqu'elle sortit de l'glise, elle se sentit plus calme, mais avec un
vif besoin de confidence. Elle ne pouvait garder pour elle seule le
secret d'une telle aventure. Volontiers elle l'et cri aux passants,
mais elle prfrait en instruire sa jeune amie Valentine Chassriau.

Comment Mlle Trbuchet, femme d'un ge mr, d'une dvotion scrupuleuse,
d'une vie modeste et tranquille, tait-elle lie avec cette petite
personne, coquette et vapore, qui souriait aux jeunes gens et dont
jasait tout le quartier? Une circonstance les avait rapproches. Le
tuteur de Valentine tait un parent de Mademoiselle Trbuchet, et comme
il habitait La Rochelle et que Valentine dsirait achever son ducation
 Paris, il lui avait confi sa pupille. Deux ans plus tard, Valentine
se mariait, malgr les conseils de Mlle Trbuchet, avec un professeur
connu pour son anticlricalisme. A cette occasion, Mlle Trbuchet avait
tent une rupture, mais son me tendre s'y tait refuse. Valentine et
l'abb Palloy taient ses seules attaches terrestres; elles en taient
d'autant plus fortes.

Mademoiselle se dirigea vers une haute maison de la rue Claude-Bernard.
Elle monta au second tage et fut introduite par une bonne, jeune, de
visage aimable et fort proprement vtue. L'appartement n'avait rien de
fastueux; les appointements de M. Chassriau ne permettaient pas  sa
femme d'tre aussi dpensire qu'elle l'et souhait; mais Valentine
tait de ces personnes qui, faute de pouvoir possder des meubles
vraiment beaux, prfrent  une simplicit qui ne tire point l'oeil
l'imitation banale et grossire du luxe. Il y avait de faux canaps
Louis XVI, de faux bahuts Henri II, de petites tables de Mapple achetes
aux ventes publiques, des lambeaux de tentures liberty, et, pour
harmoniser cet assemblage disparate, des rubans partout: aux fauteuils,
aux tapis, aux rideaux, aux cadres. La bibliothque, les livres mmes du
professeur en taient entours. On et dit l'intrieur d'une tudiante
ou d'une petite provinciale de la galanterie, et l'on juge que le chle
noir, la capeline sombre et le long visage jaune et osseux de Mlle
Trbuchet s'y trouvaient quelque peu dpayss.

Bien qu'il ft onze heures, Valentine tait encore au lit. En cette
chaude matine, elle avait rejet les draps  ses pieds et, tourne vers
l'ombre de la muraille, la chemise de soie noire retrousse sur les
reins, c'tait la mdaille fendue et poinonne de sa personne qu'elle
prsentait aux regards.

--Que tu es paresseuse, ma pauvre Valentine! s'cria Mlle Trbuchet en
entrant; mais voyant  quel interlocuteur inattendu elle avait affaire,
elle parut trs choque et dtourna pudiquement les yeux. Quelle
indcence! fit-elle, si au lieu d'une dame de mon ge, 'avait t son
mari ou sa bonne qui ft entre dans sa chambre; joli et difiant
spectacle, en vrit!

Les rflexions de Mlle Trbuchet, profres  haute voix, veillrent la
dormeuse.

Mouvant toute une vague d'odeurs: la senteur forte de sa chair unie aux
pntrants parfums des essences, Valentine se retourna brusquement et
montra son autre figure, un petit nez fin aux ailes palpitantes, aux
narines voluptueuses, des dents riantes dans une bouche large et molle
comme un fruit; des yeux brillants et calins sous leurs longs cils, et
une chevelure sombre, bouriffe, dont la double crinire cachait les
seins menus laisss  dcouvert par la chemise trop lche.

--Ah! c'est vous, Mademoiselle, s'cria Valentine. Vous tes bien
aimable de venir me voir; mais vous auriez bien d ne pas venir si tt.

--Si tt! Il y a cinq heures que je suis debout.

--Oh! vous, vous tes une sainte.

--Ce n'est pas un acte de saintet de se lever de bonne heure; seulement
on a tort de passer comme vous ses journes dans son lit, surtout quand
on a un mnage, un mari...

--Oh! mon mari, vous savez bien qu'il ne rentre que le soir, pour
dner...

--Vous avez d'autres obligations, vous le savez, que de prparer le
repas de votre mari... Il me semble, Valentine, que vous devenez bien
indiffrente  la religion, que vous ngligez vos devoirs de chrtienne.
Le matin, vous devriez assister  la messe...

--Mais vous-mme, Mademoiselle, il me semble que vous ne prchez pas
d'exemple.

--J'ai entendu la messe il y a deux heures et, si je ne m'occupe pas
aujourd'hui de mes oeuvres ordinaires, c'est que je suis pour le moment
incapable de penser  quoi que ce soit, sinon au grand malheur qui vient
de m'arriver.

--Vous avez perdu de l'argent?

--J'ai perdu, ce qui est bien plus douloureux pour moi, mon confesseur,
le vnrable abb Palloy, qui vient d'tre arrt sur une dnonciation
que j'ai toute raison de croire calomnieuse. Je venais vous demander un
conseil. Malgr votre jeunesse, vous connaissez bien mieux que moi les
choses de ce monde, et peut-tre sauriez-vous ce que je dois faire pour
le voir, et mme pour obtenir sa mise en libert. Au besoin votre mari,
qui est trs instruit, connu pour son savoir et son honorabilit,
pourrait nous aider. Il ne s'agit pas ici de combattre ou de dfendre la
religion, mais de sauver un innocent, accus  tort, j'en suis
persuade.

Valentine se mordit les lvres, se gratta la tte, rejeta sur son dos
les touffes de cheveux qui lui couvraient la gorge et ne rpondit pas.

--Qu'avez-vous! s'cria Mlle Trbuchet surprise. Le service que je vous
demande n'a rien d'extraordinaire.

--Il m'est impossible de vous le rendre, rpliqua vivement Valentine.

--Et pourquoi cela?

--Parce que c'est mon mari lui-mme qui a fait arrter l'abb Palloy.

--Votre mari! mais c'est donc un monstre. Et quels griefs peut-il avoir
contre notre malheureux vicaire?

--Mais comment voulez-vous que je le sache?

--Vous le savez, j'en ai la conviction. Votre mari ne s'est pas
dtermin  un acte pareil sans vous en avertir.

--Pourquoi m'aurait-il averti? Il ne me parle pas de ses affaires.

--Ce ne sont pas ses affaires, mais les vtres. Vous avez vu l'abb
Palloy chez moi, vous avez entendu sa messe, peut-tre vous tes-vous
confesse  lui. Si votre mari a song  ce digne prtre, c'est que vous
lui en avez parl. Qu'avez-vous pu lui dire?

--Je ne lui ai rien dit  son sujet, je vous assure. Seulement, Victor,
depuis quelque temps, est devenu trs jaloux; il s'est imagin que
l'abb Palloy fleuretait avec moi.

--Voyons, votre mari n'a pas encore perdu la raison. Comment se
serait-il imagin de lui-mme que l'abb Palloy vous courtisait? Si
l'abb Palloy est venu vous voir, ce n'est que dans la journe; il ne
sort jamais aprs six heures. Or, vous m'avez dit plusieurs fois que
votre mari ne rentrait que fort tard dans la soire  cause de ses cours
et de ses leons.

--Il est rentr une fois dans l'aprs-midi; l'abb tait venu quter
chez moi pour une oeuvre de charit. Cette visite a donn des soupons 
Victor.

--Et c'est sur de pareils soupons qu'il aurait pu le faire arrter!
Valentine, vous me trompez. Vous savez la vrit et vous ne voulez pas
me la dire; mais vous me la direz, je vous le promets; et je ne m'en
irai pas d'ici que vous ne me l'ayez dite compltement!

Valentine, petite crature faible, se sentit vaincue par la volont de
Mlle Trbuchet; elle eut une mine craintive, imploratrice; puis d'une
voix gmissante:

--Je vous assure, Mademoiselle, que je ne suis pas coupable. Il ne faut
pas m'en vouloir... C'est une aventure bien singulire.

--Pour le moment, il s'agit de ne me rien cacher, dit Mlle Trbuchet en
s'asseyant tout prs du lit; si vous avez commis une faute, vous devez
la rparer. Qu'est-il arriv, voyons!

Aprs une courte hsitation, Valentine se dcida enfin  des aveux. Sa
confession fut d'abord timide; mais peu  peu elle s'enhardit jusqu'
prendre des allures cyniques dont ne russirent pas  la corriger les
appels indigns et frquents de son interlocutrice.

--Un jour, fit-elle, ou plutt une nuit, j'tais si pique de
l'indiffrence, de la froideur de Victor que je cherchais tous les
moyens de lui tre dsagrable. Au dner, il avait attaqu les ordres
religieux et le clerg avec la fureur qu'il montre d'ordinaire lorsqu'il
aborde ce sujet.

--Ces prtres que tu ne peux souffrir, lui dis-je tout  coup, n'ont
pas votre me sche et brutale d'universitaires. Ils sont tendres,
prvenants, amoureux.

--Comment peux-tu le savoir? me demanda-t-il.

--Mais tu sais bien, lui rpondis-je, que j'ai t leve par des
religieuses. Je voyais--c'est tout naturel--l'aumnier du couvent. Je me
confessais  lui. Je l'aimais beaucoup, et il me tmoignait lui-mme la
plus vive affection. Ah! je l'ai bien regrett, je le regrette encore!

Ce fut tout ce que je lui dis ce soir-l, mais je sentis bien que je
l'avais offens, quoiqu'il ne m'et souffl mot. La blessure tait
faite, et j'allais, souvent sans le vouloir, l'largir.

Le lendemain, au repas, il n'eut pas pour moi une parole. Il paraissait
fort proccup. Comme nous nous dshabillions pour nous mettre au lit:

--Qu'as-tu donc ce soir? lui demandai-je.

Alors, sans rpondre  ma question:

--Tu m'as parl hier de l'aumnier du couvent o l'on t'a leve. Tu
m'as avou qu'il te tmoignait une grande affection. Est-ce qu'il
t'embrassait?

--Oui, quelquefois, comme un pre peut embrasser un enfant.

--Seulement ce n'tait pas ton pre, et il n'en avait pas les droits...
Et il te caressait?

--Il me donnait de petites tapes sur les joues, et aussi par dessus ma
robe.

--Ah! il te donnait de petites tapes... A propos, il tait ton
confesseur; quelles pnitences t'infligeait-il?

--Quelles pnitences?... Mais le chapelet  rciter, quelquefois tout
entier, quand je n'avais pas t sage.

--Et il ne te battait pas?

J'eus grande envie de lui clater de rire  la face, mais je me
contins, et me ravisant:

--Oh! s'il me battait! tu connais le proverbe: qui aime bien chtie
bien.

--Il t'a battue souvent?

--Plusieurs fois.

--Et  quel ge as-tu quitt le couvent?

--A seize ans.

--Et il te battait encore?

--Sans doute. Pour dire vrai, je ne m'en souviens plus.

Cette fois encore nous en restmes l, mais je pris dans la suite un
malin plaisir  irriter sa jalousie.

Un jour que je m'attardais en dshabill devant mon miroir, il me
reprocha ma lenteur et me dit de presser ma toilette. Je fus fort
dpite de son observation et qu'il n'eut pas eu un regard pour ce que
je lui laissais voir de ma personne.

--Ah! tu ne ressembles gure  notre ancien aumnier, m'criai-je. Ce
n'est pas lui qui serait rest indiffrent  ce que je te montrais tout
 l'heure.

Voil mon mari rouge de colre.

--Qu'est-ce que tu viens de dire? Qu'est-ce que tu viens de dire?
Rpte-le.

--Calme-toi d'abord, je te prie.

--Je veux avoir des explications. Avoue-le; il t'a prise, il t'a eue
avant moi.

--Tu sais bien que non, rpliquai-je en souriant.

--Enfin que signifie ta phrase de tout  l'heure?

--Que notre aumnier cherchait toutes les occasions de nous voir... de
contempler notre beaut.

--Le misrable!

--Ce n'tait pas un misrable. J'en aurais fait tout autant  sa place.
C'tait si facile pour lui! Je me rappelle le cours d'instruction
religieuse. Un jour, je me frottais sur mon banc le derrire qui me
dmangeait. A la fin de la classe, l'abb m'appelle, me conduit dans le
petit cabinet o l'on mettait les livres d'tude. Vous souffrez, mon
enfant? me demanda-t-il.--Non, Monsieur l'abb.--Vous ne pouviez tenir
en place tout  l'heure. Je rougissais et ne rpondais rien.
Dshabillez-vous, me dit-il, et comme je dboutonnais ma plerine: non,
par en bas! Relevez votre robe et tendez-vous sur ce banc. Juge si
j'tais honteuse. Il m'carte les jambes. Petite coquine, que
faisiez-vous tout  l'heure? Que faites-vous la nuit? Vous n'tes pas
sage. Vous allez tre punie. Retournez-vous! Cette fois, je dois me
coucher sur le ventre, les jupons retrousss, et comme je me demande,
toute palpitante d'motion, ce qui va m'arriver, je reois un coup sur
les fesses qui m'arrache un cri de douleur. Je sens les ongles de
l'aumnier s'incruster aux creux et aux pleins de ma chair, tandis qu'il
me recommande de ne plus crier si je ne veux pas augmenter la rigueur de
mon chtiment. Il continue  me frapper, d'abord de ses larges paumes,
puis de la souple baguette qui sert au matre de gographie pour montrer
les cartes. Je lui obis, je retiens mes cris, mais,  demi-voix, je le
supplie de me pardonner: Monsieur l'abb! Monsieur l'abb! je vous en
prie, ne me battez plus! J'ai trop mal! Mais il ne s'arrtait pas. Ah!
comme il me cinglait. Il ne m'eut pas plutt dit de me rajuster que
j'clatai en sanglots. Je n'osais pas rentrer dans la cour de
rcration, les yeux rouges et comme meurtris. Quelque colire
indiscrte avait surpris la scne et tait venue la raconter  mes
condisciples; les grandes chuchotaient en me regardant; si je
m'approchais, elles faisaient semblant de ne pas me voir, comme si la
fesse que j'avais reue m'avait dshonore et rendue infrquentable.
L'abb, lui, me considrait en souriant. Il m'appela: Ecoutez-moi, mon
enfant. C'est pour votre bien que je vous ai punie. Dites-moi que vous
ne m'en voulez pas. Et donnez-moi un baiser de paix.--Non, Monsieur
l'abb, lui rpondit-je en lui tendant la joue, je ne vous en veux pas.
C'tait vrai. Mme aprs une fesse aussi rude, je n'avais pas de haine
pour lui. S'il m'administrait un jour des claques sur le derrire, une
autre fois, pour me rcompenser, il m'apportait des bonbons. Et puis,
quoique gosse, je sentais bien qu'il s'amusait  me corriger, et de
temps  autre je me rsignais ainsi  lui faire plaisir.

--L'infme!... L'infme! rptait mon mari tout troubl, et comme je
prenais ma figure nave, il haussait les paules.

                   *       *       *       *       *

--Vraiment, s'cria Mlle Trbuchet fort surprise, cela le divertissait
tant, votre aumnier, de vous donner le fouet?

--Mais non! rpliqua Valentine; seulement je m'amusais  conter des
histoires  Victor pour l'agacer un peu. J'ai t leve par une
institutrice, et j'avais alors pour confesseur le cur de Saint-Michel
dont je n'apercevais le visage que par le guichet du confessionnal.

--Alors, vous mentiez ainsi, par plaisir!... Mais c'est indigne!

--On voit bien que vous n'avez jamais eu de mari!

--Enfin! quel rapport peut avoir ce rcit avec l'arrestation de notre
malheureux vicaire?

--Vous allez le voir, rpondit Valentine... Toutes ces confidences
avaient exaspr la jalousie de Victor bien plus que je ne me serais
imagine. En lui donnant de vagues soupons, je ne songeais qu' lui
enlever quelque peu de sa belle assurance,  le rendre moins confiant
dans ses propres mrites, moins sr de mon affection et, par l mme,
plus amoureux. Quand je m'aperus qu'il tait si mu de mes fausses
confidences, je fus trs effraye, mais il tait trop tard.

--Il n'est jamais trop tard, observa Mademoiselle Trbuchet, pour se
repentir et rparer le mal que l'on a fait.

--Je me serais dshonore  ses yeux, dit Valentine, en lui avouant que
j'avais menti. Il s'imaginait rellement que l'aumnier ne s'tait pas
born  me dcouvrir le derrire, que les corrections qu'il m'infligeait
n'taient qu'un prtexte pour prendre avec moi les plus grandes
liberts. Jure-moi, me disait-il, qu'il n'a pas t ton amant. Je le
lui jurai. Mon serment ne russissait pas  le convaincre. Tu ne me
feras pas croire, disait-il, que ce prtre n'a pas essay de te revoir 
Paris depuis que tu es marie. Pour le persuader, je dus inventer
encore une histoire et mentir  nouveau.

--Malheureuse enfant! soupira Mademoiselle Trbuchet.

--Je ne pouvais pas agir autrement. Il me fallait  tout prix le
rassurer, endormir cette jalousie du pass que j'avais irrite si
tourdiment. Surtout, je ne voulais pas qu'il me juget coupable. En
reconnaissant que ses soupons n'taient pas illusoires, en flattant sa
manie d'anticlricalisme, je pensais qu'il me croirait plus volontiers.
Je ne te cacherai pas, dis-je un soir  Victor, que mon ancien aumnier
a essay de me revoir; il est venu sonner  cette porte, et malgr moi
il a pntr ici. Aprs s'tre inform de ma vie et de mes dvotions,
peu  peu il m'a parl du couvent; il m'en a rappel les exercices, les
actes de pit, quelquefois sur un ton grave et religieux, mais le plus
souvent avec des familiarits insinuantes, des sous-entendus libertins
qui m'ont tellement choque que je lui ai ordonn de se taire, le
menaant, s'il continuait ses propos inconvenants, d'appeler la femme de
chambre pour le mettre dehors. Sans m'couter, dcid sans doute  tout
se permettre, il a essay de m'enlacer; par bonheur je suis parvenue 
me dgager de son treinte,  gagner la chambre voisine,  m'y enfermer,
le laissant dans un vritable tat de folie amoureuse ou sensuelle. Mes
trois petites nices, Henriette, ge de douze ans; Lise, qui a onze
ans, et Emilie qui en a neuf, taient  jouer  la maison; elles
couraient de chambre en chambre et firent irruption en se bousculant
dans la pice o il tait demeur. Comme les deux plus grandes fillettes
avaient renvers leur cousine, ce lui fut une raison suffisante pour les
gronder; voyant qu'elles se moquaient de lui, il n'hsita pas  les
gifler et  les battre. Etait-ce fureur de n'avoir pas russi, besoin de
trouver  cet amour tromp une compensation luxurieuse? Il saisit
Henriette, la dculotta et  l'aide d'une embrasse de rideau il se mit 
la fouetter avec une telle violence que la pauvre enfant, qui est trs
courageuse, poussa des hurlements que la bonne entendit de la cave. Elle
reconnut la voix d'Henriette et remonta vite. J'tais si effraye que je
n'avais os sortir de la chambre. Madame, madame, me cria cette fille,
le cur qui est  martyriser Mademoiselle Henriette! A ct de ma bonne
je repris courage, toutes deux nous arrachmes ma petite nice  ce
barbare et nous le jetmes  la porte. Henriette gmissait et de temps 
autre portait la main  ses fesses qui saignaient jusque sur le
plancher. Tandis que nous pansions la pauvre petite, Lise nous dit que
l'abb, avant de fouetter sa soeur, l'avait attache  un fauteuil et
qu'il l'avait pince sous ses jupes  deux reprises et en des endroits
qu'elle n'osait dsigner: Attends, s'tait-il cri, que j'en aie fini
avec ta camarade, et je reviens accorder ta guitare. Nous dcouvrmes
au haut de ses cuisses et sur son derrire des meurtrissures profondes.
Les ongles du prtre avaient labour, dchir cette peau tendre et lisse
comme un ptale de rose. Lorsque j'eus fini mon rcit, je regardai
Victor avec inquitude: il ne m'avait pas interrompue une seule fois, il
n'avait coute sans un geste et d'un visage impassible. Allait-il ne
croire? Quel monstre! s'cria-t-il enfin, et imaginerait-on qu'il
puisse exister de telles passions! Et quand je songe que les pauvres
enfants de tes soeurs ont failli tre victimes de cette cruaut
bestiale!... Ecoute, Valentine, tu vas crire tout ce que tu viens de me
raconter. Et tu demanderas aussi  la bonne et aux fillettes d'crire ce
qu'on leur a fait et ce qu'elles ont vu. L'infme ne pourra repousser
ces cinq accusations!... Je vais d'ailleurs moi-mme interroger la bonne
et les enfants. Un rsultat si imprvu m'atterra. Vainement dis-je 
Victor que cette aventure regrettable n'aurait pas de suite et qu'il
valait mieux l'oublier, je ne russis pas  le dtourner de ses projets
de vengeance. La bonne ni les fillettes n'taient pas  la maison, mais
il allait les voir le lendemain. Aurais-je le temps de le prvenir, et
au reste voudraient-elles, sauraient-elles rpter mes mensonges?
Qu'arriverait-il s'il venait  s'apercevoir que tout ce que je lui avais
racont tait faux? Je passai une nuit d'angoisses, sans un instant de
sommeil. Ds le matin j'tais leve et je me trouvais  l'arrive de la
domestique. Je lui dis... ce que j'attendais de sa complaisance. Cette
fille, qui comprenait mal mes raisons et craignait de s'engager dans une
fcheuse affaire, se refusa longtemps  se mettre dans mon jeu. Enfin ma
bourse, que je vidai dans ses mains, la dcida. Je courus aussitt chez
mes nices. Henriette et Emilie, ravies des bonbons que je leur
apportai, crivirent tout ce que je voulus; mais Lise fit des faons:
Pisque z'ai pas vu l'cur, disait-elle... pisque z'ai pas eu le fouet.

--Si tu ne l'as pas eu, tu vas l'avoir! m'criai-je en la courbant
vers la table et en la forant  se lever de la chaise o elle tait
assise, comme si je me prparais rellement  la fesser. Elle eut peur,
implora son pardon et se mit  crire,  l'exemple de sa soeur et de sa
cousine, ce que je lui dictai. Je commenais  tre un peu plus rassure
et je ne fus pas trop mue quand mon mari rentra le soir et me demanda
ma dposition ainsi que celles de la bonne et des enfants. C'est bien,
dit-il froidement,  prsent il faut m'avouer le nom.--Le nom, quel nom?
m'criai-je de nouveau effraye.--Le nom du misrable qui est venu ici,
qui a essay de te prendre de force et de souiller tes pauvres petites
nices!--Mais je ne sais pas son nom.--Tu ne sais pas son nom! Tu ne
sais pas le nom de ton ancien aumnier! Prends garde, Valentine, je vais
croire que tu es son complice.--Mais je vous jure!...

Je ne trouvais plus une parole tant j'tais pouvante. Il me serrait le
bras si fort que je poussai des cris. Je crus qu'il allait me tuer: On
peut parfois pardonner  un adultre, disait-il, mais non pas une
trahison pareille, et je serai sans piti, sois-en sre, pour une
coquine qui s'est prostitue  un cabotin immonde comme ton
galant.--Mais ce n'est pas mon amant, m'criais-je, dsespre.--Ce
n'est pas ton amant, alors pourquoi ne veux-tu pas me dire son nom? Si
tu as piti d'un tel sclrat, tu es digne d'aller avec lui. Je sentis
qu'il fallait parler, et je dis le nom que j'avais sur mes lvres, le
seul nom que ma mmoire m'offrit  ce moment; le nom du prtre que vous
me parliez sans cesse, le nom de l'abb Palloy. Je vous assure que je le
lanai par hasard, sans mauvaise intention, ne cherchant qu' me
disculper devant mon mari. Vous savez le reste!

                   *       *       *       *       *

Mademoiselle Trbuchet avait cout avec stupeur cette confession sans
repentir. Elle ne trouva qu'un mot pour exprimer son trouble.

--C'est abominable! C'est abominable! rptait-elle en levant les yeux
et en joignant les mains; soudain elle se tourna vers Valentine dans un
lan de colre si inattendu que la jeune femme, malgr l'apparence
faible et vnrable de son interlocutrice, prit peur et eut un geste
comme pour implorer sa grce.

--C'est donc le diable qui est en toi, mauvaise fille! s'cria
Mademoiselle Trbuchet.

--Je vous assure... je vous assure que c'est bien malgr moi que j'ai
fait ces mensonges. Mon mari m'y a, pour ainsi dire, force.

--Tu mriterais qu'on te battt, qu'on t'assommt! continuait
Mademoiselle Trbuchet en la menaant de ses poings levs.

Enfin, les supplications, les yeux en larmes de Valentine ne la
trouvrent pas impitoyable; elle se calma un peu.

--Je veux bien te pardonner, dit-elle, mais  une condition: c'est que
tu vas rtracter par crit toutes les calomnies infmes que tu as os
lancer contre notre saint vicaire, et tu feras rtracter aussi toutes
celles qu'ont profres,  ton instigation, ta domestique et tes petites
nices.

--Oh! Mademoiselle, que me demandez-vous?

--Rien que de juste et de naturel. Tu as obtenu de quatre personnes
qu'elles mentent pour t'tre agrable; tu obtiendras bien qu'elles
disent la vrit pour sauver un innocent.

--Mais que dira mon mari? Je vais tre perdue!

--Tant pis. Tu l'auras voulu. Mais je ne permettrai pas qu'un bon prtre
comme l'abb Palloy soit victime de tes mensonges... Allons, je ne
partirai que lorsque tu m'auras donn ta confession, et bien sincre!
Dpche-toi, et sois persuade que tu n'as rien  gagner en faisant la
fourbe avec moi. Je dirai  ton mari toute la vrit, si tu m'y
contrains.

--Ah! gmit Valentine, je le connais, il me tuera!

--Il ne saura rien. Mais avoue que s'il te battait un peu, tu ne
l'aurais pas vol!

Valentine comprit qu'elle n'avait qu' obir; elle se leva, s'enveloppa
vivement de sa robe de chambre et se mit  crire sous les yeux de Mlle
Trbucher; puis elles allrent ensemble trouver la bonne et les
fillettes. Lorsque la vieille dvote quitta Valentine, elle emportait
avec elle les cinq rtractations.

Elle ne perdit point de temps; malgr les lenteurs de la justice, elle
commena aussitt ses dmarches en faveur de l'abb Palloy, et, trois
jours plus tard, elle obtenait la libration du vicaire.

                   *       *       *       *       *

Quand M. Chassriau vit dans les journaux que l'abb Palloy, comme si
rien ne s'tait pass, avait repris ses fonctions  Saint-Jacques du
Haut-Pas, il ne put contenir sa colre. C'tait un samedi soir qu'il
apprit cette nouvelle; il passa toute la nuit du dimanche dans une
agitation trange. Il se promenait dans sa chambre en lanant des
imprcations, ou, se jetant dans un fauteuil, il semblait ruminer je ne
sais quels projets, puis reprenait vite sa marche folle. Vainement
Valentine se leva plusieurs fois, vtue seulement d'une chemise fine et
souple qui, sans rien voiler de ses grces, en rehaussait la sduction
par la soie obscure et lumineuse qui ne les couvrait un instant que pour
en donner, la minute d'aprs, une vision soudaine et blouissante; elle
se montrait un instant  la porte du cabinet de travail, avec un
clignement amoureux vers son lit dfait dont elle apportait l'odeur
chaude; et par les plus charmantes, les plus libres attitudes, appelait
son mari au plaisir.

--Eh bien, mon ami, tu ne veux donc pas te coucher?

--Non, non, laisse-moi, rpondait-il d'une voix hargneuse.

Il n'avait pas ferm l'oeil lorsque l'aube vint clairer la chambre,
mais il avait sans doute pris une rsolution, car il se mit  crire
plusieurs lettres et rveilla sa femme.

--Habille-toi vite, lui ordonna-t-il d'un ton autoritaire, nous allons
aujourd'hui  la grand messe.

Valentine fut bien tonne.

--Comment, mon ami, toi, un impie, qui ne crois  rien, tu veux aller 
une messe qui va durer prs d'une heure. Mais tu vas t'ennuyer.
Moi-mme, qui suis pieuse, cela ne m'amuse gure...

--Il ne s'agit pas de s'amuser. Nous allons ce matin  la grand'messe 
Saint-Jacques du Haut-Pas.

--Mais, mon ami, implora Valentine.

--Pas de rplique. C'est une chose dcide. Lve-toi!

Et comme elle demeurait hsitante, la tte appuye sur son oreiller, il
rejeta le drap qui couvrait le lit et tira sa femme sans prcaution.
Valentine se sentit aussi pntre de honte et de crainte que si elle
et t une fillette menace du fouet; mme elle eut peur pour ses
grasses, indolentes et voluptueuses fesses que son mari regardait sans
sourire, d'un oeil dur, impitoyable. Dompte, elle ne rsista plus, se
leva et s'habilla avec soin, mais sans ses flneries habituelles.

Elle tait bien tremblante lorsqu'ils partirent. Son mari, d'ordinaire
insoucieux de sa toilette, s'tait vtu avec une grande recherche
d'lgance; il lui donnait le bras crmonieusement sans lui parler,
sans tourner la tte de son ct,  la faon d'un sergent de ville qui
entranerait le malfaiteur qu'il vient d'arrter.

Ils arrivrent  Saint-Jacques-du-Haut-Pas; elle trempa sa main dans le
bnitier et fit le signe de la croix avec une dvote lenteur, puis elle
offrit de l'eau du bout des doigts  son mari, qui refusant de toucher
son gant humide, passa devant elle et fendit la foule. L'glise tait
pleine de monde, mais M. Chassriau cartait vivement tous ceux qui se
trouvaient sur son passage. Sa femme le suivait soumise, domine par
lui.

Tout  coup l'orgue dchana ses temptes; des enfants calotts de
rouge, des hommes obses ou dgingands, en surplis troits ou trop
courts, dfilrent; des prtres portant des chapes tincelantes parurent
au milieu du rayonnement des cierges allums. La messe commenait.
L'abb Palloy tait parmi les officiants. A ce moment Valentine tourna
la tte et vit tout prs d'elle Mademoiselle Trbuchet agenouille sur
son prie-dieu et le front inclin vers son paroissien. Mademoiselle
l'aperut cependant par suite de ce don singulier qu'ont les dvotes de
pouvoir  la fois lire des prires et ne rien perdre de ce qui se passe
autour d'elles; elle eut un petit signe de tte discret auquel Valentine
s'apprtait  rpondre quand tout  coup quatre dtonations retentirent
tout prs d'elle. Elle n'eut pas le temps de s'pouvanter. Aprs
quelques secondes de silence, de stupeur, un grand mouvement et une
rumeur norme se produisirent. Valentine fut carte presque
brutalement, rejete sur Mademoiselle Trbuchet, puis repousse,
emporte plus loin jusqu'en dehors de la nef. Alors avec des battements
de coeur prcipits elle regarda ce qui se passait. Sauf le prtre qui
disait la messe et qui tait adoss  l'autel, tous les autres taient
groups  droite de la balustrade devant un groupe trs agit. Elle vit
le bedeau, le suisse, et deux assistants qui emmenaient un homme dont, 
cause de la distance, elle ne put distinguer les traits. Cependant
l'orgue clatait  nouveau; les chants montaient vers les votes. La
messe continuait. Ne pouvant changer de place Valentine ouvrit un
paroissien, en tourna les pages, s'assit, se leva, se signa suivant les
prescriptions, puis  la fin de la crmonie, comme on commenait 
sortir, elle gagna la porte, pensant qu'elle allait retrouver M.
Chassriau. A ce moment Mademoiselle Trbuchet passa prs d'elle et lui
dit:

--Il est donc insens, votre mari?

--Mais qu'a-t-il fait? Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.

On ne lui rpondit pas; Mademoiselle Trbuchet tait dj loin.

Alors abordant le sacristain elle l'interrogea et put enfin apprendre
l'vnement.

--C'est un fou qui a tir quatre coups de revolver sur M. l'abb Palloy.

Cela lui suffisait. Elle tait sre  prsent que le coupable tait son
mari. Elle fut quelques minutes assez mue. Cependant personne ne lui
disait rien, le soleil brillait dans les feuillages clairs, une chaude
odeur de printemps, de poussire, d'toffe neuve et de parfums lui
venaient aux narines. Elle eut faim, et se dirigea tranquillement vers
un restaurant o elle djeuna de mets dlicats et d'un fort bon apptit.

De retour  la maison elle eut peur. Il est arrt, se dit-elle, et
peut-tre va-t-on m'arrter moi-mme. Elle attendait  chaque instant
l'arrive d'un commissaire de police. Il ne vint personne. A la monte
de la nuit elle songea qu'elle tait libre de passer sa soire selon son
caprice; elle s'habilla de sa plus belle robe, mit son chapeau neuf, ses
bijoux, alla dner dans un restaurant assez cher du quartier latin o
son mari l'avait mene une fois, et se fit conduire ensuite aux
Nouveauts, o elle rit et s'gaya de tout coeur. Un jeune homme, assez
bien fait de sa personne, qui tait assis prs d'elle lui fit la cour;
ils causrent durant les entractes et  la fin de la reprsentation il
l'invita  souper.

--Non, dit-elle, aprs un moment d'hsitation, ce ne serait pas
convenable.

Elle lui laissa toutefois son adresse et lui permit de lui crire.

Elle eut une petite frayeur en rentrant dans son logis solitaire, mais
son dner copieux, le plaisir du thtre, les motions de la journe lui
avaient donn quelque lassitude et  peine couche, elle s'endormit.

Le lendemain elle fut mande chez le juge d'instruction. Elle ressentit
quelque trouble en apercevant ce magistrat, mais il fut si poli, si
aimable qu'elle retrouva vite son assurance. Son mari apparut, ple,
affaiss.

--Mon pauvre ami, dit-elle en lui tendant la main, comment as-tu pu
faire cela!

--Vous connaissiez depuis longtemps l'abb Palloy, madame? demanda le
juge d'instruction.

--Nullement, monsieur, rpondit Valentine, je le voyais seulement  la
messe et aux offices de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mais je ne lui avais
jamais parl.

--Mais il tait votre confesseur?

--Non, monsieur. Je ne me confesse qu'une fois par an, et  un
dominicain.

--Pourquoi alors avez-vous racont  votre mari qu'il s'tait permis des
liberts excessives  votre gard, qu'il vous avait fouette comme une
enfant,  nu, aprs avoir retrouss vos jupes, et que plus tard mme il
avait essay de devenir votre amant?... Non seulement vous l'avez
racont, mais vous l'avez crit. Ce manuscrit, en effet, est bien de
votre criture, vous le reconnaissez?

Et il lui montrait le cahier qu'elle avait donn  son mari.

--Mon Dieu, monsieur, dit-elle simplement, je griffonne parfois du
papier pour me distraire: cela n'a aucune importance. Je me suis amuse
 crire un conte que je destinais  une revue o collaborent
quelques-unes de mes amies.

--Mais pourquoi nommez-vous l'abb Palloy?

--Je parlais de l'abb Palloy comme j'aurais parl de l'abb Durand. Je
ne savais mme pas qu'il y avait un prtre qui portt ce nom.

--Tout cela est bien trange... Enfin!... signez votre dposition.

Valentine signa d'une criture ferme et entoura son nom d'une lgante
arabesque.

--Vous pouvez vous retirer  prsent, madame, dit le juge d'instruction.

Elle tendit alors dignement la main  son mari qui n'eut pas un mot ni
un geste, puis elle s'loigna d'un pas lger avec une allure de petite
innocente.

Les balles de M. Chassriau n'avaient atteint personne; cependant pour
sa tentative de meurtre et malgr une loquente plaidoirie de son avocat
il fut condamn  deux ans de prison. A l'audience Valentine ne chargea
point son mari, mais ne le disculpa point non plus. Elle eut d'ailleurs
une attitude que tout le monde s'accorda  trouver excellente. Quand
elle entendit la condamnation de M. Chassriau elle faillit s'vanouir.

Son appartement lui paraissait bien vide  prsent que son mari ne
l'habitait plus. Elle eut des heures de mlancolie, et comme le jeune
homme qu'elle avait rencontr aux Nouveauts tait venu la voir, elle
l'accueillit avec empressement, tel qu'un consolateur. Que pouvait
devenir une pauvre femme toute seule? Elle prit un amant.

Mademoiselle Trbuchet le sut; elle alla trouver aussitt Valentine pour
la confesser et la gronder un peu, mais l'ayant trouve docile,
attentive aux conseils, toute dispose  reprendre les pratiques
religieuses, elle jugea convenable de ne point se montrer trop svre.

--Que veux-tu, ma chre enfant, lui dit-elle en la quittant, je ne
t'approuve pas, mais ce Chassriau l'a bien mrit!




LES RVOLTES DE BRESCIA.

(_Rcit d'un ancien diplomate_)


En mai 1852 je me trouvais  Gra, chez le prince de Reuss, avec les
gnraux Haynau et Herbillon. Haynau tait clbre par la manire
nergique et cruelle dont il avait conduit la guerre et rprim diverses
insurrections en Hongrie et en Italie. Herbillon avait eu la confiance
de Saint Arnaud et du prince prsident qui, au coup d'Etat de dcembre
1851, lui donna l'ordre de combattre l'meute au quartier Saint-Antoine.

Par une aprs-midi charmante nous nous promenions dans les jardins que
venait d'arroser une lgre onde matinale; le soleil en buvait la
fracheur, fondait les perles suspendues aux branches, rpandues sur les
pelouses et les feuilles. Nous gotions avec dlices la douceur de
l'air quand un cri suivi de gmissements, vint troubler notre plaisir.

--C'est un de mes jardiniers, nous dit le prince, qui est en train de
corriger sa petite servante. Il la fouette souvent car elle a un fort
mauvais naturel; elle est aussi insolente et dsobissante que gourmande
et paresseuse. Aussi je ne lui reproche point de la chtier; si on ne
lui donnait de temps  autre sur le derrire, cette enfant deviendrait
avec l'ge une coquine accomplie. Je vous avouerai que je ne suis point
oppos aux chtiments corporels. J'imagine que c'est le seul moyen de
mettre en harmonie avec les lois sociales la cruaut inhrente 
l'homme. J'ai observ que mon jardinier avait un vritable agrment 
trousser les jupons de la petite insubordonne; il n'en est pas moins
vrai qu'en satisfaisant sa passion il corrige cette fille et lui est
utile. S'il avait pris une servante douce et soumise, il aurait tort de
la maltraiter; au contraire avec cette mchante crature il se conduit
comme il doit. Par ce choix il justifie son instinct qui, en ralit,
n'est nuisible que s'il s'exerce  contre-temps.

Moi-mme je vous avoue que j'ai t parfois aussi cruel qu'amoureux. Il
y a quelques annes je m'tais pris d'une princesse allemande fort
jolie, mais qui montrait une froideur, une insensibilit exasprantes.
Je sus bientt que si elle paraissait indiffrente  mes dclarations,
elle entretenait le commerce le plus ignoble avec un de ses valets; je
trouvai un motif pour me plaindre de ce valet et le faire enfermer;
quant  la princesse je la dnonai  son mari et j'eus le plaisir de
voir l'adultre chtie sous mes yeux, avant un dner de gala. Dans
l'troit boudoir o je lui fis la confidence, attenant au grand salon de
rception, le prince, sans songer  ses invits qui attendaient dans les
pices voisines, dchira la robe et les jupons de l'pouse coupable, et
parmi les dentelles et la soie en lambeaux, il brandissait sa canne, un
jonc souple, et en cinglait de toutes ses forces les paules, les
jambes, le derrire de la princesse qui courait perdue autour de la
chambre, dont elle cherchait vainement  ouvrir les portes. Quand enfin
elle y russit, ses chairs taient en sang et l'on put voir sa nudit
rouge traverser vivement le grand corridor du palais, tranant aprs
elle les loques d'une toilette de deux mille florins!

Ce n'tait pas un spectacle sans agrment pour un amoureux rebut. Je
vous avoue, toutefois, que j'eusse prfr tenir entre mes bras le corps
sans blessure de la belle, mais pour cela il et fallu lui imposer mon
amour, lui faire violence; il en serait rsult un scandale que je
voulais viter. Je me contentai donc d'assister  la punition de cette
grossire amoureuse qui prfrait les baisers d'un rustre  une liaison
lgante et profitable. A voir ma physionomie impassible, le mari ne
souponna point que je n'tais rien moins que justicier et que beaucoup
plus qu' son honneur conjugal je m'intressais aux grces charnelles de
sa femme.

                   *       *       *       *       *

--Vous avez agi sagement, monseigneur, dit Herbillon, en vous abstenant
d'aimer une femme qui ne vous aimait point. Si elle s'tait froidement
donne  vous, vous vous seriez attendri sur elle; vous n'auriez pas eu
le courage ensuite de punir ses trahisons, ses ddains, son
indiffrence, et le mal que vous auriez pargn  sa chair, elle vous
l'aurait fait elle-mme  votre coeur.

L'anne dernire j'ai commis une grande sottise. Mes soldats venaient
d'enlever la barricade de la rue Tiquetonne. Ils avaient saisi plusieurs
gamins de quatorze  quinze ans dont les mains noires de poudre
montraient qu'ils avaient tir sur nous. Mes hommes taient exasprs;
ils voulaient passer grands et petits par les armes. Je m'interposai.
Les crivains rvolutionnaires ne m'ont point reproch une frocit
extrme. Je dis aux soldats: Faites grce aux mmes; ils sont plus
btes que mchants; dculottez-les et donnez-leur une fesse un peu
rude, qui leur servira de leon; c'est tout ce qu'ils mritent. Ce
genre de punition amusa les soldats et les rendit moins cruels. Je ne
dis pas toutefois que leurs mains furent douces aux coupables qui en
voyant abaisser leur pantalon poussaient des cris indigns comme si on
les et pour toujours dshonors.

En procdant  cette excution d'un genre plus familial que militaire,
voil un soldat qui dit tout  coup: Ah! il en a, celui-l, des
coussins pour s'asseoir, on n'aura pas besoin de viser avec lui... mais
c'est pas Dieu possible! c'est une fille! Je m'approche. C'tait en
effet une fille, les cheveux ramasss sous une casquette d'ouvrier,
culotte et emblouse comme un garon. Elle avait de beaux yeux vifs, un
nez qui flairait les aventures et une bouche charnue ouverte sur les
plus jolies dents du monde. Au milieu des mains d'hommes qui la tenait,
elle se dbattait avec une fureur qui semblait infatigable. Allons,
laissez-la, dis-je aux soldats. Vous n'allez pas vous attaquer aux
filles  prsent. Je prends celle-ci sous ma protection. Ils
grondaient, et j'eus de la peine  leur arracher leur proie. Sans doute
ils eussent fouett cette petite avec des verges de leur faon.

Je l'avais confie  l'un de mes aides de camp, et lorsque je revins 
ma garonnire de la rue d'Alger, je l'emmenai avec moi.

Elle tait blesse et je ne savais pas trop ce que j'allais en faire;
mais la grce qu'elle conservait dans son costume masculin, en dpit de
ses allures d'insurge, m'avait mu; je ne pouvais  prsent
l'abandonner.

A mon arrive je la couchai, je lui donnai les premiers soins, et le
lendemain un mdecin que j'appelai, aprs un examen srieux me dclara
la blessure de la fillette sans gravit, caus seulement par
l'effleurement d'une balle qui avait dchir la peau sans pntrer dans
le corps. Elle se remit vite; quelques jours aprs elle tait sur pied.

Allais-je la renvoyer? Je ne pouvais m'y dcider. A la voir chaque jour
je m'tais attach  elle,  son joli visage,  ses gestes gentils; il
me paraissait difficile de m'en passer. Elle pouvait avoir quinze ou
seize ans au plus; je sentais un ardent dsir d'treindre son corps; je
me dcidai  lui demander de rester comme femme de chambre. Jacques, mon
valet, lui dis-je, a besoin d'aide dans son service. En ralit ce
n'tait qu'un prtexte pour la garder.

Mais ma proposition l'indigna. Etre servante? Elle, Irne Bureau?
Vraiment, que lui demandait-on? Elle me dbita alors des phrases de son
catchisme rvolutionnaire. Qui l'avait donc si bien instruite? A force
d'tre indiscret je finis par la pousser aux dernires confidences; elle
m'avoua que c'tait son ami Charlot qui lui avait fait son ducation.
Charlot avait le mme ge qu'Irne.

--Eh bien, lui dis-je, si votre ami Charlot consentait  venir habiter
avec vous, consentiriez-vous  rester ici?

Elle eut un sourire narquois.

--Oh! fit-elle, je sais bien qu'il n'y consentirait pas.

--N'importe! rpliquai-je, crivez-lui de venir vous trouver.

J'avais mon projet qui n'tait pas mauvais, comme vous allez le voir,
si j'avais eu la constance de l'excuter compltement. Lorsque Charlot
arriva, je le pris  part. Je lui dis comment j'avais recueilli chez moi
sa petite amie et que je dsirais, s'ils le voulaient bien, les garder
chez moi comme domestiques. Leurs gages seraient assez levs. Mais tout
dpendait d'Irne. C'tait  lui, Charlot, de la dcider.

Je n'eus pas de peine  remarquer que mon amoureux rvolutionnaire
tenait bien moins  la gentille Irne et  ses ides politiques qu'
l'argent que je lui offrais, et comme il avait alors sur elle beaucoup
d'influence, il l'eut vite dcide  rester.

--Ecoute, lui dis-je, Irne me parat une excellente fille, mais elle
est trs jeune, trs enfant; elle a besoin qu'on la surveille et mme
qu'on l'duque un peu. Ne me cache rien de sa conduite. Si elle agit
bien ou mal, je veux le savoir. Tu me diras chaque soir comment elle se
sera comporte dans la journe. Au reste je te paierai pour cette facile
surveillance. Si tu me trompes, et je le saurai un jour ou l'autre, je
te mets aussitt  la porte.

Deux jours ne s'taient pas couls que dj Charlot me faisait son
premier rapport pour lequel je lui donnai un louis de rcompense: Irne
avait dcouvert la cave  liqueurs et avait bu tout un flacon d'anisette
russe. J'appelai Irne et quand je fus seul avec elle, je lui reprochai
sa gourmandise et son vol. Elle mentit.

--Ce n'est pas moi! Ce n'est pas moi! rptait-elle avec des
trpignements.

--Je vois, Irne, dis-je, ce dont vous avez besoin.

Sans peut-tre deviner ce que je lui voulais, elle me laissa rabattre
sur ses bottines son pantalon d'ouvrier, mais quand j'eus retrouss sa
chemise et qu'elle me vit lever ma cravache, elle eut une rage folle et
essaya de lutter avec moi. Je dus lui attacher les mains et alors,
malgr les bonds et les contorsions de son corps, malgr les hurlements
dont elle remplissait la maison, je lui donnai une cinglade qui lui
marbra convenablement la peau.

Enfin je la laissai aller pleurant, sanglotant, gmissant. Charlot, par
la porte entrouverte, avait assist  la correction et riait sous cape
d'avoir vu corcher le derrire de sa bonne amie.

Pendant deux jours elle se tint  l'cart, triste et boudeuse; elle
n'obissait aux ordres de Jacques ni aux miens; elle ne parlait 
personne. Le soir du second jour elle s'approcha de moi et me dit trs
vite comme si elle n'tait pas sre d'elle-mme et craignait une seconde
plus tard de manquer d'audace:

--Ce n'est pas Jacques, c'est Charlot qui vous a dnonc  moi. Eh
bien, c'est un fourbe, ce Charlot, je le dteste! C'est pour boire avec
lui que j'ai pris le carafon de liqueur; et puis il vous vole vos
cigares...

Mais il m'tait indiffrent qu'elle accust Charlot et mme que Charlot
ft coupable de m'avoir vol des cigares. L'important pour moi, c'est
qu'Irne et Charlot, d'amoureux fussent devenus des ennemis acharns.
Irne sentait en Charlot un espion et ne pouvait plus le souffrir;
Charlot trouvait son intrt  dnoncer Irne et il ne l'aimait plus
depuis qu'il l'avait vue courber le derrire sous ma cravache. Ce
difficile amant la trouvait ridicule.

Pour consoler Irne je lui commandai de jolis costumes d'homme: un pour
la maison, deux pour sortir le jour, et un habillement complet pour
m'accompagner le soir au cabaret et aux petits thtres. J'avais aussi
command des costumes pour Charlot.

Le premier soir que nous dinmes tous trois ensemble dans un salon du
Caf Anglais, Irne tait si sduisante dans son travesti que je ne pus
y tenir. Ds qu'on eut servi le champagne, je l'entranai sur le canap,
et je dboutonnai ses vtements. Je n'ai pas besoin de dire que ce ne
fut pas pour la fouetter. Quelle joie de caresser son ventre lisse et de
sentir sous mes mains la plnitude et la cambrure de ses fesses! Les
yeux d'Irne brillaient de plaisir; ses joues taient empourpres par le
vin, l'motion de la fte. Je l'embrassais comme un fou et elle me
rendait au double mes baisers. Devant nous, Charlot faisait semblant de
ricaner, mais au vrai il tait furieux contre son ancienne matresse.

Nous recommenmes plusieurs fois ces dinettes; nous terminions la
soire au thtre. Le joli visage d'Irne lui valait des succs de
toutes sortes; des hommes, des femmes lui crivaient; beaucoup se
trompaient ou feignaient de se tromper sur son sexe. Par ses
espigleries et aussi ses faons coquettes elle provoquait ces
dclarations passionnes; souvent mme de notre baignoire, debout ou la
tte penche au dehors, elle rpondait aux galanteries par des gestes,
des oeillades nullement quivoques.

--Regardez donc Irne, me chuchotait Charlot, en me poussant le coude.

--Irne, m'criai-je, tu sais ce qui t'attend au retour.

Elle me regardait, se rasseyait, et tait prise sur son fauteuil d'un
grand tremblement. Son derrire, dont la culotte talait bien l'ampleur,
se ramassait et semblait se rapetisser de crainte. Je jouissais vivement
de son trouble qui durait tout le temps du spectacle. Cette angoisse
augmentait quand nous montions en voiture. A peine rentrs, je la jetais
sur un divan, je la faisais tenir par Charlot et aprs l'avoir  demi
dshabille, je la fessais vigoureusement avec une cravache. Elle
criait, sanglotait. Elle se calmait ensuite dans mon lit entre mes bras.

Elle tait devenue tout  fait ma matresse; laissant  Jacques et 
Charlot les soins de la maison, elle ne s'occupait plus que de se vtir
et de se promener.

Un jour Charlot me montra une lettre qu'elle venait d'crire et qu'elle
avait remise  un commissionnaire. Elle rpondait  un inconnu et lui
donnait un rendez-vous.

--Qu'est-ce que cette lettre? dis-je  Irne en colre.

Elle plit, se troubla, mais vite elle eut domin son motion; et,
haussant les paules:

--Une invention de Charlot, fit-elle. Il me hait parce que je ne l'aime
plus. Il a imit mon criture, ce qui n'tait pas difficile puisque
c'est lui qui m'apprit  crire, et qui autrefois me traait les modles
que je m'efforais ensuite de bien reproduire.

Je feignis de me contenter de cette explication, mais je n'tais point
rassur sur la fidlit d'Irne.

Le lendemain mme, j'avais besoin de Charlot pour une commission; je le
sonne, il ne vient pas et Jacques m'apprend qu'il est sorti  la hte il
y a plus d'une heure. Cela me cause une certaine surprise car je lui
avais dfendu de quitter la maison sans m'en demander la permission.

J'entre dans mon cabinet de travail pour crire une lettre; et l que
vois-je? Irne tendue tout de son long sur le parquet et paraissant
vanouie.

--Ah! c'est vous, fait-elle, d'une voix teinte, entrouvrant les yeux.
Oh! secourez-moi, sauvez-moi. Je crois que je vais mourir.

Trs effray, je la prends dans mes bras.

--Mais qu'avez-vous, mon enfant, qu'avez-vous?

--Oh! je ne sais pas, je me sens malade... tourdie. Il me semble qu'on
m'a donn un grand coup... Ah oui! C'est lui... Charlot.

Sa tte retombe comme si elle n'avait plus la force de parler et
qu'elle ft sur le point de perdre connaissance, mais un moment aprs
elle revient  elle, elle me parle de nouveau.

--J'tais l, dans ce fauteuil, quand Charlot est entr avec vos clefs.
Il a ouvert le petit meuble. Comme il prenait des billets de banque, je
me suis lance sur lui: Tu ne feras pas cela devant moi, je ne le
permettrai pas! Alors il m'a donn sur la tte un coup terrible qui m'a
jete  la renverse, et je ne sais plus ce qui est arriv.

Avec l'aide de Jacques je transportai Irne sur son lit, je fis venir
un mdecin, qui trouva que le coup avait pu tre donn avec violence
mais qu'il n'aurait pas de suites, et que la victime ne s'en
ressentirait nullement. Rassur, j'allai inspecter mon secrtaire et
j'eus l'ennui de constater le vol qu'Irne venait de m'annoncer: deux
mille francs avaient disparu de mon secrtaire.

Le lendemain Irne tait remise de son tourdissement et toute
radieuse. Je ne l'avais jamais vue si gaie. Comme nous tions 
djeuner, Charlot,  ma grande surprise, revint. Il me dit que la
veille, une lettre o on lui annonait la mort de son pre l'avait fait
quitter brusquement la maison, mais qu'au moment o il allait prendre le
chemin de fer pour se rendre dans sa famille et assister 
l'enterrement, il avait rencontr par hasard un de ses parents qui lui
avait donn des nouvelles de son pre qu'il venait de voir, qui tait 
Paris et se portait  merveille.

--Cette histoire m'intresse peu, m'criai-je, mais veux-tu me dire ce
que tu as fait de mes deux mille francs?

Il carquilla les yeux et parut plus tonn encore que je ne l'avais
t de son retour.

--Vos deux mille francs? balbutia-t-il.

--Oui, mes deux mille francs, qu'en as-tu fait, coquin, voleur! Je vais
te faire arrter.

--Mais, s'cria-t-il, je ne vous ai jamais rien pris, je vous le jure,
mon gnral, je vous le jure sur la tte de mon pre!

Sans prendre garde  ses protestations je dis  Irne d'envoyer Jacques
chercher des sergents de ville.

Alors il comprit qu'il perdait sa peine  vouloir me convaincre; voyant
Irne se lever il tourne les talons et, sans qu'il me soit possible de
l'arrter, traverse en courant le corridor, le vestibule; quelques
secondes aprs il tait dehors, au loin. Jacques essaya inutilement de
le rattraper.

--La vue de cet homme me fait mal, me dit alors Irne. Elle tait toute
ple et j'entendais battre son coeur.

--Sois tranquille, ma chrie, nous le retrouverons et nous le ferons
mettre dans un endroit d'o il ne sortira plus pour t'ennuyer.

Ce jour-l j'tais invit  l'Elyse et, comme j'avais  faire
auparavant quelques visites officielles, je me mis de bonne heure en
uniforme: je ne devais rentrer que fort tard  la maison. Par hasard je
n'avais pris qu'une paire de gants; il m'en fallait d'autres pour me
prsenter devant le prince. Je rentrai chez moi. Ah! quelle surprise m'y
attendait!

Dans mon lit j'aperus Irne  demi dshabille et toute dcouverte
auprs d'un homme dont elle ne laissait voir, dans sa posture, que les
jambes et les bras, mais au juron que je profrai, l'homme se souleva du
lit et me montra la figure effare de mon aide de camp. Avec quelle
colre je me jetai sur le couple! Je saisis le ceinturon de mon amoureux
pour les cingler, et je les frappai  tour de bras. La tte dans
l'oreiller, Irne hurlait comme une chienne. Quant  son complice, il se
sauva en chemise dans la rue; je lui lanai par la fentre son sabre,
son shako, ses bottes, sa culotte. Il dut se rhabiller dans une alle.
Je revins  Irne; aprs lui avoir donn des coups de cravache par le
visage et lui avoir bott le derrire de la bonne faon, je la fis
dgringoler mon escalier et je la jetai  la porte avec une jupe et une
blouse sur les bras. J'tais comme affol de ce qui venait de m'arriver;
j'tais si sot, si naf que j'avais fini par avoir confiance dans cette
fille; j'avais beau tre jaloux, je ne m'imaginais pas qu'elle pt me
tromper.

Je regrettai bientt d'avoir trait si durement Charlot. Je retrouvai
l'un de mes billets de mille francs dans un coffret d'Irne, et, dans
son buvard, le brouillon de la fausse lettre qu'elle lui avait envoye
pour lui annoncer la mort de son pre et le tenir loign de la maison
au moment o elle l'accuserait de m'avoir vol. Ainsi elle avait invent
toute cette mise en scne de l'vanouissement pour m'mouvoir! Tant
d'astuce me paraissait inconcevable; j'tais surtout dsespr qu'elle
m'et tromp avec un officier, avec un des miens. Une pareille trahison
m'tait doublement douloureuse.

--Ah! me disais-je, pourquoi n'ai-je pas laiss cette crature aux
mains de mes soldats, le 3 dcembre! Quand ils lui auraient dchir son
derrire de voleuse, quand ils l'auraient viole, ne valait-il pas mieux
qu'elle subt tous les outrages et qu'elle ne vnt pas dshonorer mon
uniforme, en me donnant des faons de niais et d'amoureux transi.

Pourquoi n'ai-je pas t cruel! Pourquoi me suis-je laiss attendrir?

                   *       *       *       *       *

--Mais, fit Herbillon aprs une pause et en essuyant une larme, c'est
assez de regrets.

Et se tournant vers Haynau:

--A vous, gnral,  vous de nous conter vos exploits de guerre et
d'amour.

--Permettez-moi un aveu, rpliqua Haynau. Je ne conois pas que dans nos
relations avec une femme nous oubliions notre orgueil plus que notre
plaisir. Monseigneur, dans l'aventure qu'il a bien voulu nous faire
connatre, s'est souvenu surtout de son autorit: je ne puis lui donner
tort. Vous, Herbillon, il me semble qu' la mode de nombre de vos
compatriotes, aprs avoir affect de traiter votre petite prisonnire en
conqurant, vous l'avez laisse devenir un peu trop votre matresse.
Vous vous tes plac dans un tat d'infriorit fcheux  l'gard de vos
subordonns qui n'ignoraient pas vos faons d'agir; le prince, lui,
s'est seulement priv d'une jouissance. Je ne prtends pas m'offrir en
exemple, mais je crois avoir russi quelquefois  contenter mes dsirs
d'homme sans rien perdre de mon prestige sur mes soldats et mes
officiers qui, soyez-en persuads, connaissent la vie prive de leur
chef et lui refusent, dans les circonstances prilleuses, pleine
obissance, lorsqu'ils savent qu'il a faibli ou s'est rendu le moins du
monde ridicule devant une femme.

Je vais vous dire ce qui m'est arriv  Brescia en avril 1849.

D'abord je tiens  me justifier des reproches que m'ont lancs les
journalistes rvolutionnaires. A les entendre nul bourreau n'a surpass
mes cruauts; je ne suis pas un homme, mais un monstre. Ces messieurs
eussent voulu me voir panser les blesss et soigner les malades
italiens, comme si j'tais un mdecin ou une soeur de charit!

Je suis gnral, aux ordres de Sa Majest l'empereur d'Autriche; mon
devoir tait d'obir  mon souverain qui me commandait de pacifier ses
tats par les moyens les plus rapides et en pargnant autant que je
pourrais la vie de ses soldats. Il me fallait choisir entre l'arme dont
j'avais le soin et les bandes des insurgs qui s'attaquaient au pouvoir
de mon matre. Quant aux reprsailles dont j'ai us  l'gard des
rebelles, les Franais, durant la guerre d'Espagne, les Russes, durant
la guerre de Pologne, m'en ont donn l'exemple; elles sont invitables
dans ces luttes de partisans; aprs un assaut pareil  celui de Brescia,
o chaque rue avait une barricade, o chaque maison tait une
forteresse, mes troupes se seraient rvoltes si je leur avais demand
d'tre misricordieuses; elles taient exaspres par une rsistance
aussi farouche, aussi meurtrire; elles avaient soif de vengeance.

On me reproche surtout, je le sais, d'avoir t impitoyable pour les
femmes; mais si, comme moi, on les avait vues prcher l'assassinat, si
on avait dcouvert leur complicit dans plusieurs empoisonnements
d'officiers autrichiens, on s'abstiendrait de me blmer. J'ai vit
d'ailleurs presque toujours de les condamner  mort, les regardant comme
des enfants qu'il faut plutt punir que supprimer. Les fusiller est un
mauvais moyen de leur faire expier un crime; la plupart en apprenant
leur sort perdent connaissance; on n'excute que des cadavres. Au
contraire, frapper leur orgueil, humilier leur beaut, dgrader,
endolorir leurs chairs prcieuses, voil un chtiment sr et que je ne
me fis point faute de leur infliger...

Mais ce n'est point mon apologie que vous souhaitez entendre. Voici
donc, sans plus tarder, l'aventure que je vous ai promise.

Je venais seulement d'entrer  Brescia.

A peine m'tais-je install, avec mon tat-major,  la maison de ville
qu'un jeune homme fort lgamment vtu vint se prsenter devant moi.
Assez bien fait, il avait un de ces jolis visages un peu effmins dont
Raphal nous a laiss le portrait. Il me dit sans prambule:

--Son Excellence dsire-t-elle connatre le nom des conspirateurs?

--Quels conspirateurs? lui demandai-je.

--Ceux qui ont jur d'anantir l'arme autrichienne. Son Excellence ne
doit pas croire qu'elle en a dj fini avec Brescia?

--Je ne le pense pas non plus, rpliquai-je, et je fais bonne garde.
Mais, comment sais-tu qu'il y a une conspiration?

--J'ai surpris le secret d'un des conjurs.

--Tu es donc un tratre ou un espion?

--Ni l'un ni l'autre.

--Un dlateur en tout cas!

--Je n'ai qu'un moyen de me venger.

--Enfin quel est ce secret?

--Je ne puis pas le dire.

--Tu attends que je te donne de l'argent. Prends garde plutt que je te
fasse fusiller?

--Je ne dirai pas ce secret, parce que je n'en sais que ce que je viens
de vous apprendre; il y a un complot; quel est ce complot? je l'ignore;
mais je connais le nom de la personne chez qui se runissent les
conjurs.

--Nomme-la donc.

--Emma Camporesi. Elle habite Contrada della Palata.

--C'est bien. Reviens demain au Municipe, et si tu n'as pas menti, tu
auras ta rcompense: tout service en mrite une, quoique j'aie pu dire
tout  l'heure...

--Oh! fit-il, je ne veux aucune rcompense. Il suffit  mon plaisir
d'tre veng.

J'eus lieu de voir, dans la suite, que ce mpris de l'argent, comme il
arrive en pareils cas, n'tait nullement sincre.

Cependant mon jeune homme s'loigna et, absorb par l'installation de
mes troupes, je ne m'inquitai point de sa dnonciation. Souvent on m'en
a fait de semblables dont je reconnaissais bientt la fausset et qui
n'taient inspires que par la cupidit ou un besoin servile de montrer
du zle au vainqueur. J'avais mme tout  fait oubli le personnage et
sa dmarche quand le soir, en dnant avec les principaux officiers de
l'arme, je sentis l'enivrement froce qu'on prouve en quittant les
champs de bataille, cette griserie du sang o l'on oublie les fatigues
de la lutte et o on sent natre, violent et terrible, le dsir de
l'treinte comme si du carnage s'levait un appel vers la vie. Mes
compagnons, jeunes, ou dans la force de l'ge, subissaient, comme moi,
cette ivresse. Au-dessus des verres on entendait  chaque instant se
croiser les mmes mots prononcs par cent voix diffrentes: Les
femmes... Les filles de Brescia... Ces putes-l!... Il parat qu'il y en
a de jolies... J'ai vu une frimousse tout  l'heure en sortant du
Municipe... Et toujours revenaient dans la conversation les mots de
femme, de fille, de crature.

Soudain le colonel Zichy dit  son voisin:

--Il y a dans cette ville une trs belle courtisane: Emma Camporesi.

Je me souvins du jeune dlateur.

--C'est, prtend-on, m'criai-je en souriant, un de nos plus terribles
adversaires.

--Allons donc!

--Il n'y a qu' l'envoyer chercher: nous apprcierons.

J'avais inscrit l'adresse d'Emma. J'envoyai une lettre fort galante que
je fis porter par l'ordonnance du colonel Zichy. J'invitais la dame 
venir boire du champagne le soir mme en notre compagnie. La demande
tait peut-tre un peu brusque, mais j'avais observ qu'en Italie,
d'ordinaire, les princesses d'amour, mme les plus huppes, ne se
choquent point de faons vives et gaillardes.

L'ordonnance revint bientt. Emma se trouvait  l'adresse indique. Elle
habitait, au dire de notre soldat, un vieux palais trs luxueusement
meubl; l'abord majestueux, mais le visage gracieux et joli, elle ne
mentait point  sa rputation. Seulement ce friand morceau n'tait point
pour notre bouche.

--Madame, nous dit l'ordonnance, a fait rpondre qu'elle refusait
d'assister  une fte donne par les ennemis de sa patrie. Il ne lui
convient pas, a-t-elle ajout, de se rjouir au moment o l'Italie est
en deuil.

--Peste! m'criai-je, si nous avons affaire  des hrones, nous n'avons
pas fini!

--Voulez-vous la voir? ce n'est pas difficile!

La personne qui venait de parler ainsi tait une femme grande, blonde et
rose, aux hanches fortes, aux yeux gris, aux traits fins, le type de ces
beauts du Nord qui vous charment d'autant plus qu'on a got longtemps
aux mridionales langoureuses, dont l'amabilit facile mais commune du
visage, le corps d'ordinaire mal fait,  la taille longue et aux jambes
courtes, vous lassent bien vite.

--Est-ce que cette dame est entre par le plafond? demandai-je  Schwab.

--Mais non! rpondit Schwab, vous n'avez pas vu la tte de Hartmann
quand il l'a amene  son bras?

--Est-ce donc sa matresse?

--Vous savez bien, me rpliqua Schwab, que Hartmann n'a pas une fortune
 s'offrir une pareille femme.

J'examinai la nouvelle venue; sa toilette d'une lgance recherche,
surtout les diamants de ses bracelets et de ses bagues, et les joyaux
splendides qui tincelaient dans ses cheveux, qui chargeaient son cou et
sa poitrine, tout annonait en elle une femme qui met un haut prix  ses
faveurs.

--Pourriez-vous nous amener votre amie, madame? lui demandai-je.

--Oh! ce n'est point mon amie, se hta-t-elle de rpondre, mais je vous
l'amnerai tout de mme.

--Vous aurez de la peine!

--Et pourquoi donc ne viendrait-elle pas o je vais bien, moi? Ne
suis-je pas aussi riche et aussi distingue que cette demoiselle?

--Vous n'tes sans doute pas une italienne?

--Par bonheur! N'importe! elle viendra, qu'elle le veuille ou non.

--Vous avez l'air de lui en vouloir. Seriez-vous jalouse?

--Moi, jalouse d'elle? Ah! ce serait drle par exemple. Si je n'habite
pas, comme elle, un palais, mes amants sont plus riches que les siens,
sans compter que j'ai une autre tournure!

Elle se cambrait et nous voyions se dessiner au milieu des fines
batistes sa gorge aux pommes hautes et fermes et, sous la jupe serre,
les fesses amples et magnifiques.

--Avouez que vous avez une petite rancune  satisfaire.

--Certes! rpliqua-t-elle, je dteste cette femme, je la dteste  mort.

--Mais tout le monde a donc pour elle de la haine?

Elle me regarda d'un oeil interrogateur. Je lui contai la visite que
j'avais reue dans l'aprs-midi.

--Ah! ah! fit-elle, je sais: c'est Casacietto, son ancien amant ou
plutt son maq...

--C'est qu'il n'a pas l'air du tout de lui vouloir du bien!

--Je vous crois! il s'imagine que la signora a un prfr, qui n'est pas
lui, simplement parce que la Camporesi depuis quelque temps ne lui donne
plus de galette et devient avare. On raconte qu'elle met de l'argent de
ct pour qu'on lui dise des messes aprs sa mort.

--Vous tes mchante. Que vous a-t-elle donc fait?

--Une petite chose que je ne lui pardonnerai jamais... Elle m'a battue
quand je servais chez elle.

Elle fit cet aveu avec une sorte de fiert qui surprit tout l'entourage.

--Eh bien oui! dit-elle, j'ai t servante. Cela ne m'empche pas d'tre
la matresse de ceux que je choisis pour m'adorer... Tenez, ce grand
blanc qui est l, devant moi, avec sa poitrine couverte de plaques et de
rubans, il sera  mes pieds quand je voudrai.

C'tait  moi qu'elle s'adressait.

--Doucement, doucement, ma fille, lui dis-je en lui pinant le derrire
et je la secouai un peu rudement.

--Voulez-vous me lcher, criait-elle en se dbattant.

L'ancienne servante reparaissait toute dans ses faons grossires qui
taient en violent dsaccord avec sa beaut gracieuse et l'lgance de
sa toilette d'une richesse trop clatante, mais pourtant de coupe et de
nuances harmonieuses.

--Savez-vous que nous sommes les matres, dis-je, et que nous pouvons
vous forcer  nous obir?

Changeant alors subitement de ton, elle prit une attitude cline, une
voix caressante et mielleuse, o il y avait pourtant comme un
arrire-got d'ironie.

--Pourquoi prtendez-vous me contraindre, susurrait-elle, quand je suis
toute aux ordres du vainqueur de Brescia? Esther Bettington, dont la
mre tait autrichienne, est une admiratrice du gnral Haynau. Tout 
l'heure je voulais plaisanter. Je sais bien qu'on n'est point la
matresse du gnral, mais son humble servante. Que me commande votre
Excellence?

--Ce que vous dsirez vous-mme, ma charmante Esther Bettington,
rpliquai-je, radouci. Nous voudrions voir comment votre beaut efface
toutes les grces si vantes de la Signera Camporesi.

--Je vais m'empresser de vous satisfaire. J'ai justement une lettre de
Casacietto qui lui donne rendez-vous dans cette salle. Je vais envoyer
porter cette lettre par une femme de chambre que la Camporesi ne connat
pas pour qu'elle vienne ici sans dfiance.

--Vous croyez qu'elle viendra?

--Je n'en doute pas. Ds que son Casacietto l'appelle, elle accourt. Et
l'imbcile s'imagine qu'elle ne l'aime plus! Il est vrai qu'elle n'a
plus pour lui ses prodigalits d'autrefois. Aussi lui ai-je conseill
d'irriter un peu son amour et sa jalousie afin de la rendre plus
gnreuse. Les amours trop confiantes deviennent gostes... Mon
Casacietto lui donne donc aujourd'hui,  cette maison de ville, un
rendez-vous auquel il ne viendra point.

--Mais pourquoi l'accuse-t-il de conspirer contre nous?

--Par intrt. Il espre obtenir ainsi une double rcompense, de vous,
pour l'avoir dnonce; d'elle pour l'avoir sauve, car il croit  son
innocence et pense qu'aprs quelques jours de prison il sera facile
d'obtenir sa mise en libert. Il compte, pour cette grce, sur sa
parent avec une dame qui accompagne l'arme autrichienne, pouse de la
main gauche d'un colonel... mais je dois tre discrte.

--Et vous pensez sans doute, comme Casacietto, que la Signora Camporesi
n'est pas coupable?

--Je pense tout au contraire qu'elle est l'instigatrice du complot form
 Brescia pour massacrer les troupes autrichiennes. C'est moi qui ai dit
 Casacietto d'aller la dnoncer, laissant croire  ce niais qu'il n'y
avait  cela nul danger pour sa matresse et du profit pour lui-mme.

--Mais parlera-t-elle?

Esther Bettington eut un atroce sourire.

--Vous savez, mieux que moi, dit-elle, les moyens de la rendre bavarde.

--Envoyez-lui donc porter la lettre de Casacietto!

Esther aussitt prit un papier dans son corsage, et le remit 
l'ordonnance de Zichy pour sa domestique. La salle devint alors presque
silencieuse. Malgr le vin bu en abondance, l'excitation des batailles
rcentes, du danger proche, et la vue de cette belle fille dont la
personne n'avait rien de pudique, l'ide de cette Emma Camporesi nous
avait rendus anxieux. Seul le colonel Hartmann, fier d'avoir amen
Esther, ne cessait de chuchoter des plaisanteries  l'oreille de sa
prtendue conqute, qui, assise sur le bord de la table, l'air
indiffrent, les yeux distraits, les accueillait par un petit rire de
politesse, en s'ventant de son mouchoir parfum.

Une heure se passa dans cette attente. Nous entendmes un pas vif monter
l'escalier.

--Je suis sre que c'est elle, dit Esther en prtant l'oreille, loignez
les lumires: cela vaudra mieux. Elle n'entrerait pas ici. Vous les
rapporterez ensuite.

Les ordonnances emportrent les candlabres de la salle qui demeura dans
une pnombre. Une petite lampe qui brlait dans l'escalier glissait
seulement par la porte entrebille une mince lueur. Esther se couvrit
le visage de sa sortie de bal et s'avana sur le palier; puis
contrefaisant sa voix:

--Vous cherchez sans doute Casacietto, Madame, dit-elle; il va venir 
l'instant. Il m'a pri de vous dire de l'attendre dans cette salle.

Emma Camporesi, la figure voile, entra, suivie d'Esther. Aussitt on
rapporte les candlabres et on ferme les portes. Emma aperut les
officiers attabls, Esther qui avait rejet sa sortie de bal et moi qui
m'avanais vers elle pour lui faire les honneurs de la fte.

--C'est une indignit, s'criait-elle, un pareil guet-apens!... C'est
toi, coquine, lana-t-elle  Esther, c'est toi qui m'as attire ici!

--Il m'a sembl, ma chre Emma, rpliqua Esther, qu'on ne pouvait se
rjouir  Brescia en votre absence.

--Ce n'est pas le moment de se rjouir, dit Emma, mais de se lamenter.

--Voil des paroles bien graves, signora, rpondis-je, pour une bouche
aussi jeune.

Je la regardai. Sans tre petite elle avait la taille courte et assez
forte; un visage aux grces mignonnes, gentilles, presque enfantines,
contrastait avec l'embonpoint naissant de son corps. Elle portait une
mantille  l'espagnole et une jupe de satin noir; aucun bijou, sauf une
broche orne d'une grosse meraude dont les feux verts taient pour ses
amis un symbole d'esprance.

--Qu'on me laisse partir! s'cria-t-elle comme mes officiers s'taient
approchs d'elle et l'entouraient. Qu'on me laisse partir! Je ne veux
pas rester ici une minute de plus.

--Et pourquoi tes-vous venue, cara signora?

--Un doux coeur et une bourse plus douce encore sans doute l'attendaient
ici, chuchota Esther.

--Taisez-vous! rpliqua Emma indigne, si je me suis donne, c'est
librement et  un italien.

--Si distingu que soit votre ami, madame, dit le colonel Zichy
srieusement, les officiers qui vous entourent ne lui cdent en rien en
noblesse. Vous avez ici devant vous les reprsentants de la meilleure
aristocratie autrichienne, et vous pouvez faire un choix parmi eux,
j'imagine, sans vous croire dshonore.

--F... moi la paix, s'cria Emma, et laissez-moi sortir.

Je crus qu'il tait temps d'intervenir.

--Si vous avez refus, dis-je, une invitation qui vous tait adresse
avec courtoisie, du moins vous ne vous droberez pas  mon
interrogatoire.

Elle me regarda et plit. Elle vit que je n'avais nulle intention de
plaisanter.

--Je sais, continuai-je, qu'on se runit chez vous en secret, pour des
desseins qui n'ont rien d'amoureux ni de divertissant. Pourriez-vous
nous en faire part? Pourriez-vous nous nommer quelques-uns de ces
mystrieux affilis?

Elle eut un tremblement, mais reprit d'une voix ferme.

--Je ne vous dirai rien. Je ne vous dirai rien parce que je n'ai rien 
vous dire.

--Vous oubliez qu'on peut vous faire parler.

--Vous pouvez seulement me faire fusiller.

--Oh! oh! ma chre, dcidment vous tiez ne pour la tragdie. Quel
malheur que je gote peu ce genre, et que je prfre le comique, qui,
j'en suis sr, vous divertit beaucoup moins. Vous faire fusiller? faire
fusiller la plus belle femme de Brescia? Dieu m'en garde. L'Autriche se
reprocherait une pareille cruaut; elle tient seulement  justifier au
moins une fois le nom que vous lui donnez si frquemment: L'Autriche
n'est pas une mre, dites-vous, c'est une martre. Or une martre,
avouez-le, est bien excusable si  une fille toujours en rvolte elle
administre  la fois une copieuse fesse. Ce chtiment est peut-tre
moins dcoratif qu'une fusillade, mais il est aussi plus bnin et il
aurait pour nous de plus srieux avantages. Nous ne voulons pas votre
mort, chre madame, mais des aveux, des aveux sincres. Hein, dites-moi,
belle signora Camporesi, que penseriez-vous d'une fesse, d'une fesse
administre d'une main un peu rude, mais juste?

Emma Camporesi avait peine  se soutenir.

--C'est cela! qu'on lui donne la fesse! s'cria Esther en
applaudissant.

--Oui! oui! qu'on la fouette! qu'on la fouette! rugirent les officiers.

--Vous entendez, chre amie! dis-je, vos hommes politiques soutiennent
l'excellence du suffrage universel; vous accepterez donc une sentence
qui a reu une approbation aussi gnrale.

Emma tomba  mes pieds.

--Je supplie votre Excellence!... faites-moi grce, laissez-moi me
retirer sans outrage. Vous tes un homme brave; vous devez avoir la
gnrosit des soldats et ne pouvez prendre plaisir  dshonorer une
femme!

--Vous dshonorer, ma chre? mais je n'en ai nullement l'intention.
Est-ce que votre maman, ou votre institutrice vous dshonoraient en vous
corrigeant? Vous n'allez pas vous calomnier en vous proclamant trop
vieille pour avoir le fouet, je suppose. Il me semble en vous regardant
que vous sortez du pensionnat. Ne vous plaignez donc pas si je vous
traite en pensionnaire. C'est un hommage que je rends  votre jeunesse.

--Grce! piti! rptait la malheureuse Emma en treignant mes jambes.

--Allons! m'criai-je. En voil assez!

Et faisant signe  des ordonnances qui taient l pour nous servir les
rafrachissements et les liqueurs.

--Saisissez-la, dis-je, entranez-la jusqu'au fauteuil; vous la forcerez
de s'agenouiller sur les bras o vous l'attacherez par les pieds; l'un
de vous lui inclinera le haut du corps sur le dossier tandis qu'un
autre, par derrire, lui tiendra les mains.

L'ordre s'excute malgr la fureur d'Emma qui ne suppliait plus, mais
luttait dsesprment comme un animal affol. Enfin elle est lie sur le
fauteuil.

--Allez donc, dis-je  Esther, ils vont lui dchirer ses jupes.

--Oh non! rpond-elle, avec une moue, en s'ventant de son mouchoir
parfum, je craindrais ses mauvaises odeurs; je l'ai approche de trop
prs; je sais comment elle soigne ses dessous.

--Comme je regrette, ma chre, fis-je  Emma en prenant un air apitoy,
comme je regrette que votre femme de chambre ne soit pas l pour vous
dshabiller.

A ce moment elle poussa un cri de rage; ses jupons de soie craquaient;
et on lui relevait sa chemise sur les paules. Les officiers poussrent
des och! och! de plaisir. Pour moi j'tais  la fois surpris et amus
que cette petite tte mignonne et srieuse de fillette pt appartenir 
la mme personne que cette croupe vraiment monumentale.

Jamais femme n'eut plus de honte. Emma, parat-il, avait pos autrefois
devant des peintres idalistes fort pris de sa figure virginale et
ingnue, mais que choquait le dveloppement de ses charmes infrieurs.
Ces artistes lui avaient persuad que ses hanches et ses fesses
n'taient pas en harmonie avec le reste de sa personne. Aussi, sans
parler de l'effroi qu'inspirait  cette courtisane douillette l'ide
d'une peine physique, c'tait dj pour elle un supplice atroce de subir
ce dshabillage et d'tre contrainte d'taler aux yeux d'une centaine
d'hommes, cette partie de son corps qu'elle croyait imparfaite et
qu'elle drobait mme  ses amoureux.

--Voil donc les grces qui ont passionn l'Italie, s'cria Hartmann.

--Je ne sais, dit Esther, si divulgues, elles ne perdront pas de leur
valeur et si demain on paiera comme hier cent florins pour les voir.

--Les galants suivront notre exemple dsormais et s'en offriront le
spectacle gratuit.

--A moins qu'ils ne les jugent trop connues pour leur plaire.

Rduite  l'humiliation extrme, la Camporesi qui n'avait plus rien 
mnager, retrouvait ses liberts anciennes de fille publique pour
insulter et braver ses bourreaux. Et elle lanait les pires grossirets
 l'adresse de l'empereur, des officiers, de moi-mme.

--Ah! fi donc, ma chre, disait Hartmann, on m'avait vant vos talents
de cantatrice, mais je croyais que vous les manifestiez d'une autre
faon.

--Allons, dis-je aux ordonnances, prenez vos sangles, et qu'on se mette
 la fouetter vigoureusement.

Sous les cinglons des soldats, des pois de pourpre apparurent sur les
chairs qui nous taient offertes, puis des raies sombres; bientt la
croupe de la Camporesi fut pareille  une grande compote de fraises,
d'un rouge violac. Elle retenait ses cris; mais la douleur fut plus
forte que son courage;  une cinglade plus coupante, des hurlements
montrent de sa gorge, suivis de rugissements, et les injures
alternrent avec les supplications.

Je me penchai vers elle:

--Consentirez-vous maintenant  parler,  nommer vos complices?

Sans me rpondre elle se mit  pousser des gmissements.

--Arrtez un instant, commandai-je aux ordonnances; dliez-la et
donnez-lui un verre de champagne. Si tout  l'heure elle refuse de faire
des aveux, vous recommencerez  la sangler.

Elle avait un moment de rpit. Comme l'endolorissement de ses fesses ne
permettait pas de l'asseoir sur le fauteuil, on la coucha sur des
coussins. Elle eut beaucoup de peine  boire car ses mains tremblaient,
et son corps tait secou par de grands sanglots.

Esther Bettington contemplait sa rivale d'un oeil froce; elle avait
suivi le supplice sans en perdre le moindre dtail:

--Je vois, me dit-elle, que ce ne sera pas facile de la faire parler
sous le fouet. Il y aurait peut-tre un autre moyen de lui arracher des
paroles.

--Lequel?

--Je vous prviens qu'il sera assez coteux.

--Je paierai ce qu'il faut si ce moyen me parat effectif et praticable.

--Oui, il vous donnera un rsultat. Il s'agit d'acheter Casacietto.

Je sus plus tard qu'il s'agissait aussi d'acheter Esther Bettington.

--Et il demande un prix si lev pour se vendre?

--Vous comprenez que cet homme tire de beaux revenus de l'amour de la
Camporesi; et il ne pourra plus gure y compter.

--Naturellement. Et combien voudra-t-il?

--Dix mille florins au moins.

--Voil des aveux que je n'aurai pas  bon march!

--Mais songez donc que la Camporesi est  la tte des conjurs, qu'elle
sait tout ce qu'ils prparent, et qu'en prvenant leur complot vous
sauvez votre arme et peut-tre votre propre existence!

--Evidemment, dis-je, ce n'est pas trop cher. Et une fois que mon homme
est achet, qu'arrivera-t-il?

--Vous le verrez tout  l'heure.

--Vous allez amener ici Casacietto?

--Dans un instant.

--Allez donc le chercher!

--J'attends que vous ayez vers l'argent.

--Vous avez ma parole.

--Je voudrais au moins un acompte et votre signature.

Je promis de lui remettre le soir mme le papier qu'elle demandait et
cinq cents florins que j'avais sur moi. Aprs quelques hsitations et
m'avoir  plusieurs reprises regard comme si elle craignait d'tre ma
dupe, elle partit  la recherche de Casacietto.

Elle le trouva promptement car elle connaissait les habitudes du beau
sire. Chaque soir il allait jouer  la taverne de Saint Pilastre
l'argent que lui avait procur ses amours.

Voil l'entretien qu'Esther eut avec ce rufian, d'aprs ce qu'elle m'a
rapport:

--Veux-tu venir  la maison de ville o le gnral Haynau fait subir un
interrogatoire  la Camporesi?

Dans l'effroi que lui causa cette demande, Casacietto laissa tomber le
cornet de ds qu'il tenait  la main.

--Aller  la maison de ville, s'cria-t-il, et pourquoi?

--Pour y gagner quelques milliers de florins.

Il fut rassur et se mit  sourire.

--Ce n'est pas  ddaigner.

--Alors tu viens?

--Encore dois-je savoir ce que l'on attend de moi.

--Que tu aies l'air d'tre mon amant!... Oh! seulement l'air,
ajouta-t-elle en riant. Je ne tiens pas d'ordinaire,  ce que tu frles
ton sale museau contre ma figure, mais pour une fois et quelques
florins, j'y consens.

--Comment, s'cria cette brute, mais je n'ai pas l'intention de te
donner quoi que ce soit.

--Sois rassur, ladre! rplique Esther, on nous paie tous deux.

Et lui prenant le bras, elle me l'amena; puis,  voix basse, elle me dit
le rle qu'elle se proposait de jouer tout  l'heure aux yeux de son
ancienne matresse et quel langage je devais lui tenir moi-mme: cette
femme, dans sa haine et sa soif de vengeance, me dictait mes actes et je
me laissais conduire par elle.

La laissant  l'cart avec Casacietto au fond de la salle et bien
dissimule par un groupe d'officiers je m'approchai de la Camporesi qui
ne cessait de sangloter.

--Eh bien, cara signora! lui dis-je, ces coups sur votre beau derrire
vous ont-ils amende? tes-vous dcide enfin  vous confesser?

Elle secoua la tte au milieu de ses larmes.

--Vous tenez donc  ce qu'on vous donne encore le fouet?

Et comme elle me considrait d'un regard pouvant:

--Oui! nous sommes dcids  vous fouetter jusqu' ce que vous soyez
dcide  parler... Ecoutez, lui dis-je, en m'asseyant auprs d'elle,
nous ne vous voulons point de mal. Soyez seulement un peu raisonnable!
Nous savons que vous conspirez contre sa Majest l'Empereur, que vous
complotez avec plusieurs fous le massacre de nos troupes et pourquoi
cela, je vous le demande? Simplement, pour vous donner une rputation de
femme hroque, dvoue  la patrie, qui fasse oublier votre ancien
renom de beaut facile, et si vous tenez tant  entrer dans la classe
des femmes vnrables, avant l'ge! c'est que vous dsirez pouser
certain marquis florentin, et pourquoi dsirez-vous pouser ce marquis
trs riche, il est vrai, mais laid, vieux, infirme, plein de manies et
d'exigences? Est-ce donc que vous avez besoin d'argent pour vous-mme?
Nullement. C'est que Casacietto devient chaque jour plus exigeant, et
que vous voyez dans la fortune du marquis le moyen de satisfaire la
cupidit de votre amant. Est-ce vrai?

Je lui dbitais tout ce que venait de m'apprendre sur son compte Esther
Bettington. Elle parut trs surprise que je fusse si bien inform.

--Vous voyez que je connais votre histoire, repris-je. Je sais aussi des
choses que vous ignorez, et je vais vous les apprendre. Vous
compromettez votre fortune et votre existence non seulement pour un
homme qui ne vous aime pas, mais pour un ingrat, pour un tratre.

--Que dites-vous! s'cria-t-elle en se redressant vers moi.

--Votre bien-aim Casacietto vous trompe avec Esther Bettington.

--C'est faux. Vous mentez!

Et, malgr la douleur qu'elle prouvait, elle bondit vers moi, et sans
les soldats qui la gardaient, elle m'et frapp au visage.

--Calmez-vous, cara signora. Je puis vous prouver tout de suite que je
ne mens pas. Regardez derrire vous.

Esther Bettington s'approchait au bras de Casacietto  la grande fureur
du colonel Hartmann qui tenait  passer auprs des autres officiers pour
tre l'amant d'Esther.

--Eh bien ma chre, dit la Bettington, comment avez-vous support le
fouet tout  l'heure? Quel triomphe c'et t pour vous, quand on vous a
dcouvert le derrire, si vous aviez suivi mes conseils et pris des
bains de lait qui donnent  la peau un clat incomparable. Vous eussiez
enflamm d'amour tous les officiers! Mais vous ngligez trop votre
personne, je vous le dis franchement, et puis que la musique plaintive
que vous nous avez soupire tait monotone. Cet accompagnement de
sanglades, si original, aurait d pourtant vous inspirer et nous valoir
quelque brillante cavatine.

En mme temps elle prenait la main de Casacietto qui lui entourait la
taille.

La Camporesi eut un tremblement de colre.

--Combien lui donnes-tu,  ce porc, rpliqua-t-elle pour qu'il te
caresse ta peau... si avare que tu sois avec lui, je t'en avertis, tu
perds ton argent, car il n'a pas de c...

--Un homme peut bien tre impuissant avec une femme comme toi qui
empestes!

--Tu ne sens donc pas ton odeur, bouche d'gout?

--Et tu ne vois donc pas ton derrire en marmelade et tes seins qui
dgringolent, vieille rouleuse!

Les deux femmes continurent ainsi  se jeter d'immondes injures  la
face. Je dus m'interposer et loigner Esther.

--Donnez-moi du papier, une plume, dit alors la Camporesi d'une voix
sourde. Je suis dcide  tout vous dire. A prsent cela m'est bien
gal!

Je m'empressai de lui apporter ce qu'elle me demandait. Elle crivit
d'une main ferme et sans s'arrter deux grandes pages de dnonciations
qui compromettaient les principaux nobles de Brescia et plusieurs femmes
de l'aristocratie.

--Puis-je  prsent me retirer? demanda-t-elle.

--Ne voulez-vous pas avoir, dans ces moments de trouble, chre amie, un
sauf-conduit qui vous assure la protection de nos troupes? Les soldats
quelquefois peuvent pcher par excs de zle. Venez donc avec moi. Vous
avez d'ailleurs besoin de rparer le dsordre de votre toilette.

Je la conduisis jusqu' ma chambre qui tait au second tage de la
maison de ville. J'avoue que la vue de son joli visage d'enfant, que les
larmes rendaient encore plus gracieux, que l'offre force, tardive de
cette amoureuse qui s'tait refuse  mon invitation galante et auquel
j'avais impos un chtiment ignominieux, tout enfin m'incitait  achever
ma victoire. Je la poussai vers mon lit, je l'y fis rouler sous mon
corps en rut, et j'treignis, j'embrassai sa chair. J'eus le temps de
prendre mon plaisir; mais tout  coup avec brusquerie elle rompit
l'enlacement et me mordit la bouche.

--Ah! coquine! m'criai-je, et je voulus la frapper.

Mais avec plus de vivacit que je n'en eusse attendue d'une femme aussi
grasse et qu'avaient d fatiguer les motions et les peines de cette
soire, elle s'chappa.

--Monstre! fit-elle du palier.

Le colonel Zichy dont la chambre tait prs de la mienne sortit  ce
moment et la voyant s'enfuir:

--Vous la laissez s'en aller, me dit-il, vous ne craignez pas sa
vengeance?

--Je laisse  d'autres, lui rpondis-je, le soin de se venger sur elle.

J'allais rentrer chez moi quand apparut la figure de Casacietto, basse
de sournoiserie et de servilit.

--Que veux-tu?

--Votre Excellence, je viens demander la rcompense promise.

La morsure de la Camporesi dont je souffrais encore m'avait exaspr. Je
n'tais pas en humeur de libralits.

--Ta rcompense? tu oses demander ta rcompense? Mais la rcompense d'un
espion et d'un rufian de ton espce c'est une bonne bastonnade et le
repos forc au fond d'un cul de basse-fosse. Les dsires-tu?

Il n'en demanda pas davantage, descendit les escaliers trs vivement et
avec une grande peur qu'on ne le laisst pas sortir; il fut tout surpris
et tout heureux de pouvoir respirer l'air libre.

Esther Bettington ne se contenta pas si aisment. Ds le lendemain
matin, et lorsque j'tais encore au lit, elle demanda  me voir, et mon
ordonnance croyant que j'attendais sa visite, eut le tort de la faire
entrer dans ma chambre.

--Je pense que votre Excellence tiendra sa promesse, me dit-elle aprs
m'avoir salu.

--Vous pouvez y compter, ma belle, rpondis-je, mais approchez-vous
donc; les chaises sont un peu rudes ici; dans ce lit vous serez mieux
pour causer.

--Votre Excellence me pardonnera, rpliqua-t-elle froidement, mais j'ai
mes mois aujourd'hui et ne puis la satisfaire.

--Est-ce que vous croyez que je tiens  vos bonnes grces? vous vous
trompez, ma chrie; je ne dsire pas avoir les restes de vos souteneurs!

--Je ne suis pas venue pour entendre vos insultes mais pour recevoir les
dix mille florins que vous m'aviez promis.

--On est dj venu les rclamer hier soir.

--C'est  moi que vous deviez les remettre.

--Sa Majest l'Empereur d'Autriche ne m'a pas nomm gnral de ses
armes pour entendre les rcriminations des catins. Vous allez me faire
le plaisir de tourner les talons.

--Je ne m'en irai pas avant d'avoir mon d.

--Oh! oh! si vous le prenez sur ce ton, nous allons voir, par exemple!

Et je sonnai mes ordonnances.

--Prenez cette femme par le bras, agenouillez-la devant mon lit, et
troussez-lui ses jupons.

Esther Bettington eut un cri de colre, mais elle eut beau se dbattre,
ruer, mordre, donner des coups de poing, les deux soldats qui la
maintenaient l'eurent bientt fait tomber au pied de mon lit.

--Dtachez vos ceintures, dis-je alors, puis me tournant vers Esther:
regardez ces sangles, ma belle; ce sont celles qui ont fouett hier soir
votre amie Emma; elles portent encore les traces de son sang. Vous allez
bientt, si vous y tenez, les marquer  votre tour; j'imagine en effet
que les ceintures feront de fort jolis dessins rouges sur vos grosses
fesses dont la peau me parat plus blanche et plus fine encore que celle
de votre amie.

--Grce! s'cria Esther prte  pleurer.

J'tais fatigu, avais envie de dormir et je ne me montrai pas
impitoyable.

--Relevez-la, dis-je  mes ordonnances et menez-la  la porte.

A mes paroles, elle se releva elle-mme et s'enfuit aussi rapide que
l'clair. Elle quitta le soir mme Brescia o elle avait tout  redouter
de nos ennemis et o les officiers de mon arme eussent peut-tre abus
de ses grces.

J'appris peu de temps aprs, que sans gard pour la peine que je lui
avais inflige on avait assassin la Camporesi en reprsailles de sa
trahison.

C'est ainsi que mes relations avec ces deux femmes fort sduisantes
l'une et l'autre, mais toutes deux d'une vertu peu recommandable,
n'eurent pas de suite. Mes amours ne me donnrent que le dlice d'un
moment; du moins ne me laissrent-elles pas d'pines.

Le prince de Reuss avait cout Haynau fort attentivement.

--Gnral, dit-il, je vous flicite de votre aventure; mais laissez-moi
vous dire que s'il y avait une meute  Gra, je ne vous chargerais pas
de la rprimer.

--Pourquoi, monseigneur?

--Parce que vous la feriez dgnrer en rvolution. Herbillon au
contraire saurait la traiter doucement et l'apaiser.

Comme Haynau paraissait fort bless de cette remarque tandis que son
compagnon se rengorgeait, le prince eut un sourire, et pour attnuer
l'effet dsobligeant de ses paroles:

--Soyez-en persuad! dit-il, si des passions froces soulvent mon
peuple, et qu'il faille une main de fer pour le chtier, nous penserons
 vous, Haynau.

--Vous aurez raison, monseigneur, rpondit simplement le gnral, je ne
suis jamais si heureux que lorsque dans une ville tumultueuse en proie
aux fureurs dchanes de la foule je parviens  rtablir l'ordre et 
faire rgner la paix.

--Avouez, observa Herbillon, que vous ne craignez pas de ramener cette
bonne desse sur des ruines fumantes et des monceaux de cadavres.

--Ce sont les accidents invitables de la guerre, rpliqua Haynau. Ce
n'est pas pour des jeux bnins que les peuples fabriquent des canons et
quipent des armes.




LA COMDIE CHEZ LA PRINCESSE


Jamais la princesse Daschkoff ne s'tait trouve plus belle qu' cette
petite rception intime, o elle voyait les yeux de ses visiteurs
s'allumer de dsirs en la regardant. Dans son vaste et magnifique
chteau de Glinno elle jouissait de tout le confort et de tout le luxe
qu'elle avait  Ptersbourg, et elle se sentait plus adore par les
fonctionnaires et les chtelains oisifs du district, plus reine au
milieu de cette arme de serviteurs attentifs  ses moindres dsirs,
prts  satisfaire ses caprices les plus extravagants. Elle tait digne
aussi d'inspirer l'amour et l'admiration. Elle n'avait point cette
stature massive de certaines Vnus slaves qui semblent avoir chang les
grces de leur sexe contre une force trop apparente et masculine; mais
fine, souple, lance, elle mouvait les hanches les mieux arrondies, et
dans ses libres attaches sa jupe laissait deviner des formes amples et
cambres que n'annonce pas d'ordinaire une taille aussi mince. Au soleil
couchant qui illuminait ses cheveux blonds, et mettait sur sa tte comme
une aurole, toute droite sous une tole tincelante d'meraudes, elle
avait parfois quelque chose d'une sainte de vitrail ou d'une prtresse 
l'autel, mais vite un geste vif, un sourire malicieux corrigeait
l'expression svre ou orgueilleuse de son visage, et volontiers, malgr
ses vingt-deux ans, elle devenait pour ses htes une gamine joueuse et
espigle,  condition que seule elle ft libre et que ses plus grandes
audaces de paroles ne fissent point oublier le respect d  son rang et
 sa beaut.

A ct de la princesse se tenait comme son ombre, Madame Narischkin,
petite, noirtre, heureuse de tout ce qui pouvait rejaillir sur elle de
son charme, de son luxe, de sa richesse, ayant renonc par suite d'une
humilit excessive au moindre succs personnel.

Parmi les visiteurs se trouvaient deux chtelains des environs, le
gnral Kapieff, et l'aide-de-camp du nouveau gouverneur de Kalouga, M.
Soubotchef qui s'tait assis sur un sige trs bas, tout prs de la
princesse et semblait un prtre en extase devant son Dieu.

--Messieurs, dit-elle, en changeant soudain la conversation, profitons
de ce que mon mari fait la sieste et n'est pas l  nous raser avec les
rformes de l'administration et la politique du sultan pour organiser un
complot.

--Un complot! s'crirent ces messieurs avec surprise.

--Oui, un complot, mais avant que je vous explique ce dont il s'agit, il
serait bon de prendre des forces. Vous en aurez besoin. Maria Pawlovna,
ajouta-t-elle en se tournant vers Madame Narischkin, verse donc du Xrs
et offre des gteaux  ces messieurs... Que penseriez-vous, pour charmer
les loisirs ou plutt distraire les ennuis de Glinno, d'une comdie que
nous jouerions, que nous inventerions nous-mmes?

On se regarda en souriant; on tait rassur.

--C'est l le complot?

--Mais c'en est un, reprit la princesse. Je n'ai pas l'intention
d'crire une pice, mais de contraindre par une sorte de suggestion des
gens  la jouer autour de moi et comme je le voudrais.

--Nous entrons dans le domaine de la sorcellerie.

--Nullement. Certaines circonstances en dterminent d'autres pour ainsi
dire forcment; vous vous rappelez la pice de Gogol et comment le
gouverneur et les principaux officiers d'une petite ville prennent ce
farceur de Khlestakof pour un inspecteur gnral et le forcent ainsi 
en usurper les faons. Eh bien, il faut que nous trouvions parmi nos
voisins un homme auquel nous composions un rle sans qu'il s'en doute,
et qui le joue au naturel pour notre plus grand plaisir.

--Ce n'est pas un divertissement facile, princesse, que vous imaginez
l!

--Le plus ais du monde au contraire. Par exemple, prenons M.
Soubotchef. Approchez, M. Soubotchef. Agenouillez-vous et tendez le
museau. Bien! comme cela. Donnez-moi un biscuit, Maria Pawlovna.
Ecoutez, vous Soubotchef. Vous allez garder le biscuit sur votre museau.
Et prenez bien garde de le faire tomber jusqu' ce que je fasse un
signe. Attention. Une, deux, trois! hop! Mangez le biscuit maintenant.
Vous voyez, messieurs, comme M. Soubotchef fait bien le chien, et sans
sortir de son caractre!

Tout le monde clata de rire, mme M. Soubotchef qui s'tait relev et
avait repris sa place sur le sige bas, auprs de la princesse.

--L'important, pour la ralisation de notre projet, c'est que la
personne choisie par nous n'ait pas  sortir de son caractre.
Trouvez-moi donc quelqu'un auquel on puisse faire changer brusquement
son genre de vie sans qu'il change pour cela de nature.

--Le gouverneur, insinua Kapieff.

--Le nouveau gouverneur? Je ne le connais pas.

--Il m'a dit qu'il avait eu l'honneur de vous tre prsent par le
prince  la gare de Kalouga.

--Je ne me le rappelais pas. Il tait nuit, j'avais froid, je n'ai pas
fait attention  lui, et il n'a pas d non plus me trouver bien
charmante, car j'avais relev mon collet, baiss ma voilette et je
m'tais emmitoufle de fourrures: on ne pouvait seulement dcouvrir le
bout de mon nez.

--Il a d garder cependant bon souvenir de cette entrevue puisqu' peine
install  Kalouga il compte venir vous voir aujourd'hui.

--Simple visite de politesse! Cela m'amuserait bien, moi, qu'il se
dranget pour rien. Maria Pawlovna, veuillez donner l'ordre de ne pas
recevoir le gouverneur, ou lui dire que je suis souffrante.

--Et s'il voit nos voitures dans la cour du chteau?

--Tant pis! il pensera ce qu'il voudra.

--Ce serait pourtant un acteur excellent pour votre comdie.

--Je le regrette. Seulement je ne suis pas en humeur de voir de nouveaux
visages.

Mais il tait trop tard. Madame Narischkin n'eut pas le temps de gagner
l'antichambre que le matre d'htel, soulevant les draperies du salon,
annonait l'arrive de l'importun.

--Son Excellence M. le gouverneur de Kalouga!

Grand et gros, correct et lgant, les yeux fureteurs, les lvres fines,
avec quelque chose de hautain et d'insolent, apparut M. le gouverneur.
Devant la princesse il devint humble.

--Je n'ai pas voulu, madame, dit-il en s'inclinant, m'tablir  Kalouga
sans venir aussitt vous prsenter mes hommages. Il m'a sembl que de
vous voir  mon arrive serait non seulement un grand plaisir mais un
gage de bonheur pour mon nouveau gouvernement. Je suis fort
superstitieux et, en certaines circonstances, la vue d'une personne
belle et aimable m'apparat comme un heureux prsage.

Ces compliments n'eurent aucun effet. Ds qu'elle avait aperu le
gouverneur, la princesse avait pli, et tandis qu'il parlait, sans
paratre se soucier de ces dmonstrations de respect, elle le regardait
avec stupeur.

--Je vous remercie, dit-elle froidement. Je suis en vrit trs
satisfaite de vous inspirer tant de confiance dans les agrments d'un
sjour en notre district.

Le ton de ses paroles tait d'une ironie si blessante, tmoignait si
videmment de quelque ressentiment ancien que le gouverneur qui,
jusque-l avait tenu les yeux baisss, leva la tte d'un mouvement
brusque et regarda son interlocutrice: ce fut  son tour d'tre surpris,
mais il se remit vite de son tonnement; un sourire narquois effleura
ses lvres, et il commena  examiner la princesse de la tte aux pieds
avec l'attention injurieuse d'un fteur en qute d'une compagne nocturne
ou le souci minutieux d'un matre musulman qui veut acheter une esclave
saine, solide et bien conforme.

Sous ce regard impudique et retroussent qui dtaillait son corps, en
violait les charmes secrets, et lui donnait l'impression, malgr jupes,
fourrures, tole, d'tre nue comme une pauvre crature que le besoin
d'une pice d'or contraint  se livrer aux caprices brutaux d'un
dbauch, la princesse serrait les dents de rage et pouvait  peine
matriser sa colre. Elle essaya toutefois, pour donner le change  ses
visiteurs, de jouer l'indiffrence et de lancer la causerie sur les
plaisirs et les ennuis de Kalouga, mais son esprit, si brillant
d'ordinaire, parut terne ou distrait; ses paroles devinrent tranges; et
comme on n'y rpondait que par politesse, la conversation tranait. Il y
eut de longs et pnibles silences.

Elle se leva tout  coup.

--Messieurs, je vous prie de m'excuser: je suis un peu souffrante.
Madame Narischkin, par bonheur, est l et me remplacera auprs de vous
avec avantage.

L-dessus elle sortit vivement, laissant ses visiteurs effars, trs
mus du malaise mystrieux que venait de lui causer l'arrive du
gouverneur, et torturant leur imagination pour dcouvrir les motifs de
cette scne inattendue.

Le prince, peu aprs, fit dire que l'tat de la princesse l'obligeait 
demeurer auprs d'elle et qu'il ne paratrait pas de la soire. Au lieu
du magnifique repas qu'il donnait chaque semaine aux jours de rception,
ses visiteurs durent se contenter ce soir-l de sandwiches au caviar, de
viandes froides et de quelques verres de kwas et de Champagne, pris en
compagnie de la triste Madame Narischkin qui tentait vainement de
paratre gaie, et risquait des plaisanteries dont pas une n'arrivait 
faire rire.

                   *       *       *       *       *

On remonta trs tt en voiture. M. Soubotcheff prit place dans
l'automobile du gouverneur pour retourner avec lui  Kalouga. Le trajet
fut court. Le gouverneur paraissait triomphant, mais n'adressa pas une
parole  son compagnon qui n'osait par dfrence l'interroger, quoiqu'il
en et grande envie. Enfin, au bout d'un quart d'heure, comme on entrait
 Kalouga, le gouverneur fit arrter l'automobile devant le grand htel.

--Vous dnez avec moi, n'est-ce pas? Cette maudite collation de Glinno,
loin de calmer mon apptit, m'a donn une faim de tigre.

M. Soubotcheff et jug malhonnte de refuser l'invitation, et
d'ailleurs il tait trop content de l'accepter. Il pensait bien que le
gouverneur, excit par le vin et la bonne chre, se laisserait
facilement aller aux confidences. Son attente ne fut pas trompe.

A peine  table le gouverneur se frotta les mains.

--Voil une visite, dit-il, qui me promet des journes assez
divertissantes. Jamais je ne me serais imagin ce matin qui j'allais
voir!

Et comme Soubotcheff carquillait les yeux:

--J'aurai la princesse quand il me plaira. Je connais un secret de sa
belle jeunesse qui me rend absolument son matre... Vous tenez  le
savoir, vous aussi, curieux!... Eh bien, je vais vous le dire. Vous
pouvez en profiter aprs moi, si bon vous semble, et cela m'amusera,
moi, de vous le confier. Je revivrai ainsi en imagination une soire ou
plutt une nuit qui vraiment ne me parut pas du tout ennuyeuse.
Permettez-moi seulement de goter encore  ces sterlets  la sauce
impriale qui sont vraiment exquis.

Il mit sur son assiette tout ce qui restait dans le plat, et l'engloutit
en quelques bouches.

Alors il s'essuya la moustache, reprit haleine et conta ce qui suit:

                   *       *       *       *       *

Il y a de cela cinq ans. On venait de dcouvrir un terrible attentat
nihiliste. Le train imprial avait t min. L'explosion devait se
produire quelques minutes aprs le dpart. Le Czar, la Czarine et tous
ceux qui les accompagnaient auraient t tus. Ce fut le matre d'htel,
que l'un des conjurs avait cru pouvoir mettre dans le complot, qui le
dnona. Il y eut des arrestations en masse, et la police reut les
ordres les plus svres. Elle devait tendre partout sa surveillance et
non seulement arrter les suspects, mais punir sans jugement les
moindres dlits. Une parole imprudente ou irrespectueuse tait  ce
moment considre comme une provocation.

J'appartenais alors au bureau de Santousky et je fus charg d'assister
 un bal que donnait la princesse Youssoupoff, connue pour ses opinions
librales, mme rvolutionnaires, et ses relations avec la socit
cosmopolite de Ptersbourg.

Dlaissant les salons de danse et de jeu, j'avais pntr avec deux ou
trois officiers dans une sorte de boudoir o causaient plusieurs jeunes
femmes. L'une d'elles, que sa beaut, ses dentelles, ses joyaux,
notamment un merveilleux collier de perles grises et roses, me firent
aussitt remarquer, avait une singulire hardiesse de langage, et
tonnait, amusait tout l'entourage par l'esprit et parfois l'tourderie
impertinente de ses rparties. On vint  parler du dernier attentat.

--Oh! s'cria-t-elle, si nous n'avions plus notre petit pre[4], ce ne
serait pas un grand malheur. On en trouverait toujours un autre de sa
force.

  [4] Le Czar.

--Vous tes un peu anarchiste, avouez-le, insinua quelqu'un.

--Moi, rpliqua-t-elle, je ne trouve pas du tout absurdes les thories
des rvolutionnaires... J'en connais d'ailleurs quelques-uns. Ce sont de
trs honntes gens.

--A part leurs assassinats, rpliqua un interlocuteur ironique, je ne
vois pas en effet ce qu'on pourrait leur reprocher.

--Oh! leurs assassinats, parlons-en! dit la jeune femme. Si un homme ou
mme plusieurs hommes doivent, en mourant, procurer  l'humanit le
bonheur, pourquoi hsiterait-on  sacrifier leur existence?

--Voici, fis-je  mon voisin, une bien aimable sectaire.

--C'est la comtesse Pougatscheff, me rpondit-il. Son mari n'a pas eu
le temps de faire son ducation, car il est mort l'anne dernire. Il y
avait trois mois qu'il l'avait pouse.

--Voil comment elle le pleure!

--Pougatscheff tait vieux et maniaque, et elle avait  peine seize
ans.

--Son pre aurait mieux fait, au lieu de la marier, de l'envoyer 
l'cole.

Durant tout le bal la comtesse Pougatscheff tint des propos aussi
extravagants. Elle y prenait got car elle ne sortit du boudoir que pour
le souper, et ne quitta la fte que vers quatre heures du matin. On me
dit qu' l'ordinaire elle prfrait de beaucoup la danse  la causerie,
mais que cette fois, une lgre entorse qu'elle s'tait donne en
descendant de voiture l'avait contrainte  renoncer  l'un de ses plus
grands plaisirs.

J'attendis son dpart, la devanai  la sortie, montai avec l'ivoschik
et, ds qu'elle fut en voiture, j'ordonnai d'aller au bureau de police
de Santousky. Elle ne s'aperut du changement de direction qu' l'arrt
de la voiture devant le couloir du bureau, d'aspect assez misrable.
Comme elle s'attendait  voir l'lgant escalier du palais Pougatscheff
elle crut  une erreur du cocher et eut un violent accs de colre.

--Brute, stupide imbcile! criait-elle, vous vous tes encore gris
sans doute! Ne connaissez-vous plus le chemin du palais? Allez-vous
m'arrter deux heures devant cette maison infecte et par un froid
pareil. Vous mriteriez qu'on vous dchirt la peau!

--Permettez, madame, dis-je en m'avanant vers elle et en lui offrant
le bras, c'est moi qui ai dit  votre cocher de vous conduire au bureau
de police. Nous aurions un petit renseignement  vous demander.

Elle fut si tonne et mme, malgr son assurance de tout  l'heure, si
effraye que je pus l'entraner sans peine jusqu'au cabinet de travail
de Santousky. Un vagabond, la face ensanglante, et deux rdeuses de la
dernire classe, arrts le soir mme, considraient avec tonnement
cette femme couverte de diamants, enveloppe des plus magnifiques
fourrures et dont le passage laissait dans l'escalier une odeur fine et
enivrante.

Je chuchotai quelques mots  l'oreille de Santousky qui, aprs un court
salut, demanda vivement et d'un ton assez autoritaire  ma comtesse:

--Vous connaissez des nihilistes?

Elle rpondit en balbutiant:

--Mais non, monsieur, je vous assure.

--Pourquoi donc, il n'y a qu'un instant, chez la princesse Youssoupoff,
disiez-vous que vous tiez lie avec des rvolutionnaires...

--Et mme que c'taient de braves gens, ajoutai-je.

Je la vis plir et trembler. Elle cherchait du regard une chaise pour
s'y reposer, mais il n'y avait dans le cabinet de Santousky d'autre
sige que le fauteuil o tait assis le chef de police.

--Oh! fit-elle, je ne sais pas ce que j'ai dit tout  l'heure. Je
m'amusais, je plaisantais.

--Il y a des plaisanteries qui ne sont pas seulement inconvenantes,
mais criminelles, reprit Santousky. Vous avez manqu de respect  Sa
Majest, vous avez excus, bien mieux! exalt l'assassinat. De tels
discours tenus dans un salon plein de monde, sont une vritable
provocation au meurtre. Flicitez-vous que votre rang et votre jeunesse
ne vous vaillent cette fois qu'un avertissement.

Elle regardait la porte avec angoisse, et pensa qu'on allait lui
permettre, aprs cette admonestation honteuse, de se retirer, mais une
humiliation autrement cruelle l'attendait.

--Veuillez, je vous prie, me dit Santousky, dbarrasser madame de ses
fourrures.

Je lui enlevai son manteau. Elle tait si mue que chef de police dut
la soutenir pour l'empcher de tomber. Soulevant alors une draperie, il
l'introduisit dans un petit salon obscur qui se trouvait derrire son
fauteuil. Il sonna. J'entendis presque aussitt un cri touff. Je
m'approchai. Je n'oublierai jamais le spectacle qui s'offrit  mes yeux:

Santousky venait de donner l'lectricit et l'troit salon tait en
pleine lumire. D'abord je me demandai o tait la comtesse. Et voici
dans quelle situation je l'aperus. Sa tte apparaissait au ras du
parquet, le cou rentr dans les paules; ses bras taient tendus, ses
doigts accrochs aux planches. On et dit qu'on venait de lui trancher
le haut du corps et qu'on avait jet au loin la partie infrieure de sa
personne, ou bien encore qu'un enchanteur l'avait prive de ses membres
infrieurs, la rendant assez semblable  ces anges qu'on voit sur les
rtables des anciennes glises.

Tandis que je me demandais o taient passes ses superbes hanches
qu'une heure plus tt, au palais Youssoupoff, j'avais tant admires, je
compris l'aventure. Assez banale au temps de Nicolas, elle est d'un
caractre plus surprenant  notre poque, sans tre cependant unique. Je
l'ai vue, moi qui vous parle, deux fois se renouveler, toujours il est
vrai dans des moments de trouble, alors que les diffrents pouvoirs se
trouvent sans contrle et que les autorits peuvent se permettre les
mesures les plus arbitraires pour ramener l'ordre.

Par excs de zle, peut-tre aussi par vengeance, car j'ai su qu'il
avait eu  se plaindre autrefois de la comtesse, Santousky l'avait
soumise  une de ces corrections prives, qu'on n'administre plus gure
qu' des filles rvoltes, en tat d'ivresse ou coupables d'avoir frapp
un policier. A un coup de sonnette, le gardien qui se trouvait dans le
sous-sol avait fait descendre la trappe du petit salon o Santousky
venait de mener la comtesse, de telle sorte que notre belle avait les
reins au-dessous du parquet et les paules au-dessus.

Je vous assure que je n'ai point assist  une comdie plus
voluptueuse. Figurez-vous, au niveau du plancher, cette tte jeune et
aimable dont l'effroi largissait les yeux et rapetissait le front, la
bouche entrouverte montrant les dents fines et claires, et le contraste
surprenant d'une expression d'pouvante et d'une tenue de fte: les
cheveux savamment crps, en boucles sur les tempes, en casque par
derrire, illumins de diamants; le cou entour d'un collier de quatre
rangs de perles; les bras cercls de bracelets; les doigts chargs de
bagues tincelantes, et les traits figs de la face, les crispations des
mains, et ce sein soulev d'motion! Santousky, les mains colles aux
genoux, se penchait sur sa victime et approchait de cette peau nue
blouissante ses souliers mouchets de boue comme s'il et voulu en
essuyer le cuir sur la chair satine, comme s'il et exig qu'elle y
post ses lvres!

Tout  coup ce visage encore charmant malgr sa frayeur, s'allongea
puis se contracta en une srie de grimaces comiques: les paupires
voilaient  demi et dcouvraient aussitt les yeux vagues: comme si la
comtesse s'attendait  un ternuement qui ne venait pas. Successivement
elle serrait les dents, se mordait les lvres, poussait un soupir. Enfin
le cri qu'elle essayait de retenir s'chappa malgr elle, perant,
lamentable. Les yeux taient grands ouverts, les sourcils arqus
jusqu'aux cheveux et, de la bouche  prsent, des hurlements montaient
toutes les demi-minutes: il semblait qu'en bas le flagellateur voult
mettre un intervalle assez long entre chaque coup, de manire  produire
une douleur lente et successive que doublaient les angoisses de
l'attente. Santousky sans doute press ou qui tait d'une cruaut moins
raffine que son bourreau, me dit:

--Allez donc voir ce que fait cet animal. Je crois qu'il s'endort sur
l'ouvrage.

Je descendis dans la pice qui tait au-dessous du petit salon, aussi
basse qu'une cave. L'abat-jour d'une lampe tait dispos de faon 
rserver toute la lumire pour le milieu de la chambre o de petits
pieds chausss de satin blanc se dbattaient, se perdaient dans une
longue jupe  trane qui semblait pendue au plafond. Mais je vis, en
m'approchant, que les pieds et la jupe reposaient sur la trappe
descendue  quelques centimtres du sol et soutenue par quatre fortes
chanes en fer. Derrire, apparut un homme court et trapu,  la barbe
bien fournie et qui tenait une verge pineuse  la main.

--Y a pas moyen de fouetter cette gaupe-l, excellence, me dit-il. La
robe est si lourde qu'elle lui retombe  chaque coup sur le derrire.

--Eh bien, dis-je, appelle Serge Paulovitch et Ermele Serghitch. L'un
tiendra les pieds et l'autre retroussera les jupons, tandis que tu la
cingleras.

Les deux hommes arrivrent un instant aprs. Il y eut un violent
soubresaut de la comtesse lorsque Serge lui saisit les jambes; ses reins
alors se tendirent et nous vmes se dessiner sous la jupe collante le
double relief et le creux profond de la croupe; mais c'est  peine si
Ermele me laissa le temps d'admirer ce tableau sous son voile  demi
transparent, tant il avait hte probablement de l'taler en pleine
lumire.

Quand il releva la robe et les dessous neigeux je crus voir s'ouvrir un
riche crin tandis que se rpandait dans l'air une onde de parfums. Dj
rouges et pareilles  deux cornalines spares par un onyx, apparurent
les fesses de la Pougatscheff bien prsentes par Serge qui, de la tte,
 la faon d'un taureau qui assaille une cavale, lui repoussait le
ventre de toute sa force et lui tirait les jambes pour qu'elle offrt
largement son derrire aux piqres des verges. Il n'tait point si petit
que la mignonne tte de la comtesse l'eut fait prvoir; l'exercice du
cheval l'avait dvelopp, il et inspir l'admiration  des hommes moins
rudes que ces policiers si la manire dont Serge l'offrait au regard ne
lui avait donn un aspect quasi bouffon.

Cependant les verges se levrent, la croupe rougit encore, des gouttes
de sang perlaient. Sans retenue dans son supplice, la vaste face lunaire
s'agitait, et aux senteurs fines d'essence de fleurs qu'exhalaient les
pantalons de dentelles, se mlait une odeur forte et animale. Les
mignons souliers blancs de la victime se levaient comme pour prvenir
les coups ou implorer ses bourreaux, et retombaient ensuite avec une
lassitude dsespre.

Je voulus voir l'autre figure et je remontai dans le petit salon. Ce
n'tait plus le visage audacieux et fier que j'avais contempl au palais
Youssoupoff, mais une mine honteuse et effare de petite fille. Les
larmes faisaient paratre cette face de la comtesse aussi rouge et
bouffie que son revers; le fard des lvres et des joues, le noir des
cils se mlaient  la poudre de riz et formaient ici et l de longues
rigoles multicolores. Rien ne subsistait de cette beaut en dtresse que
son impeccable chevelure blonde dont, par un contraste plaisant, pas une
boucle n'tait dfaite.

Santousky tait toujours pench sur sa victime. Elle lui avait saisi
les pieds, les treignait de ses bras nus et entre deux cris arrachs
par le fouet qu'on ne cessait de lui administrer, elle murmurait d'une
voix entrecoupe:

--Grce! piti!

Le chef de police enfin agita une sonnette et le supplice fut arrt.
La comtesse remonta avec sa jupe releve et ses jupons en dsordre,
laissant voir sa peau sanglante sur laquelle Santousky ne put s'empcher
de jeter un coup d'oeil.

Remarquant les souillures qui tachaient ses dessous, il la conduisit
haletante, secoue de sanglots, jusqu' son cabinet de toilette et lui
apporta un verre de Xrs.

--Que cette leon vous profite, madame! lui dit-il.

Tout en pleurant elle se lava et s'arrangea tant bien que mal. Je dus
lui offrir mon bras pour la conduire jusqu' sa voiture, et dans
l'escalier elle eut  supporter les railleries ignobles des prostitues
qui s'amusaient de ses yeux rouges, de ses joues luisantes de larmes, de
ses jupons qui tranaient jusque sous ses souliers de satin mouchets de
sang. Santousky nous suivait  quelques pas.

Lorsqu'elle fut dehors il parut qu'elle ne conservait plus de cette
sance si pnible qu'un horrible dsir de vengeance; elle reprit son
attitude fire, et nous jeta,  Santousky et  moi, un de ces regards
qui fixent les traits d'un visage dans la mmoire comme pour les graver.
Elle nous en voulait certes!  tous deux, mais bah! il a bien fallu
qu'elle nous oublit. D'ailleurs Santousky est mort comme vous savez, et
quelques jours aprs cette aventure...

                   *       *       *       *       *

--Voudriez-vous dire?... demanda Soubotcheff effray.

--Que la comtesse fut pour quelque chose dans cette fin? Non, rpliqua
le gouverneur en souriant. Il est presque prouv que Santousky a t
assassin par les nihilistes. Je n'ai jamais eu  me plaindre de la
comtesse, et j'ai t bien tonn aujourd'hui de rencontrer  Glinno ma
touchante fouette de Ptersbourg.

--Alors cette comtesse Pougatscheff serait...?

--La princesse Daschkoff. Elle a pous le prince l'anne dernire.
J'tais alors malade, en cong  Menton. Je n'ai pas assist  leur
mariage. Je n'avais fait qu'entrevoir la princesse, si bien voile et
cache dans son costume de voyage, qu'elle rendait mconnaissable cette
beaut captivante dont j'avais pu dcouvrir au bureau de police,
jusqu'aux charmes les plus secrets, jusqu'aux mystres les moins
fastueux de son corps. Vous devez penser si je suis satisfait de cette
rencontre, car une connaissance aussi intime n'est pas sans donner
quelques droits  une possession complte et je compte bien en user!

--En vrit? s'cria Soubotcheff d'un ton si insolent que le gouverneur
frona les sourcils.

--Mais certainement j'en userai, reprit-il, et vous, mon cher, que cela
vous plaise ou non, vous me cderez la place comme c'est le devoir d'un
subordonn  l'gard de son suprieur. Vous prendrez plus tard votre
revanche. Vous pouvez attendre, vous! moi j'ai quarante ans. Il faut me
dpcher de jouir de la vie.

A ces paroles Soubotcheff se leva, salua froidement le gouverneur et les
deux hommes se sparaient.

                   *       *       *       *       *

Depuis plus d'un mois Soubotcheff tait l'amant heureux de la princesse
Daschkoff. La jeune femme savait se donner  un homme sans rien perdre
de son autorit ni de ses avantages sur lui. En ralit elle ne se
donnait point, elle se livrait  des baisers,  des caresses, et
demeurait tout de mme une matresse indpendante, railleuse, parfois
impitoyable, toujours sans gratitude pour celui qui lui procurait du
plaisir. Oblige  la suite d'un scandale, et pour compenser des
prodigalits excessives, d'aller vivre quelque temps sur les terres de
son mari, elle avait essay de retrouver aux environs de Kalouga les
amusements de Ptersbourg et choisi Soubotcheff parmi tous les jeunes
gens du voisinage pour tre le serviteur docile de ses fantaisies.
Habitu  l'existence monotone d'une ville de province, Soubotcheff ne
se sentait pas d'orgueil d'avoir t distingu par une telle femme. Elle
n'avait pas eu besoin d'un effort pour le plier  son caprice; il lui
obissait naturellement; il tait devenu avec dlices son esclave.

Mais le zle n'empche point la maladresse, et Soubotcheff tait un
amant aussi inhabile que dvou. La princesse, pensa-t-il, se doutera de
l'indiscrtion du gouverneur et il est de mon devoir de lui en parler.
Il profita d'une aprs-midi de cong pour se rendre  Glinno.

Le prince tait  la chasse et la princesse le reut avec l'empressement
d'une amoureuse longtemps prive. Ils s'embrassrent et se rjouirent
jusqu'au soir. Comme Soubotcheff quittait enfin le lit de sa matresse,
il contempla un instant les beauts majestueuses qu'elle offrait  la
vue. Lasse d'treintes elle s'tait tourne vers la muraille pour
reposer; sa lgre chemisette s'tait enroule sur son dos, et elle
prsentait ses larges fesses dans toute leur ampleur.

--O belles chairs! s'cria Soubotcheff. Comment des mains barbares
ont-elles os vous dchirer!

La princesse, qui avait un sommeil trs lger, se rveilla aux paroles
de son amant, et, se tournant vers lui:

--Que dites-vous? fit-elle avec une vague inquitude comme si elle
pressentait que Soubotcheff allait lui avouer quelque chose de
dsagrable.

--J'admirais, reprit-il avec une sotte assurance, j'admirais votre
beaut si parfaite et je me demandais comment il avait pu se trouver sur
terre un rustre assez grossier, assez barbare pour se permettre de
dchirer ces chairs divines d'une forme et d'un clat incomparables.

Elle se redressa brusquement:

--Etes-vous fou?

Il sentit bien sa maladresse, mais il tait trop tard pour la rparer.

--On m'a cont, balbutia-t-il...

Elle lui mit les mains sur les paules et le secouant:

--On vous a cont! Qui vous a cont?

--Le gouverneur.

--Et que vous a-t-il cont, le gouverneur?

A prsent il n'osait plus rpondre.

--Allons, parlez donc, dites-moi les belles choses que son excellence le
gouverneur vous a contes.

Il se dcida enfin et s'arrtant aprs chaque mot:

--Mais il m'a dit qu'aprs un bal... o vous aviez tenu des propos...
imprudents... il vous avait conduite au bureau de police et que l...

--Achevez donc! en vrit vous tes impatientant.

--Eh bien! il a prtendu qu'il vous avait vue fouetter.

La princesse devint ple, mais elle ne voulut pas laisser voir son
motion, et avec une colre qui n'tait nullement joue mais qu'on
pouvait attribuer aussi bien qu'au ressentiment d'une injure relle, 
l'indignation qu'inspire une calomnie:

--Vous tes un sot, mon pauvre garon, oui, un sot, pour croire, comme
parole d'vangile, les propos stupides que vous tient le gouverneur. Ah!
ce monsieur a beaucoup d'imagination; seulement il devrait s'en servir
pour conter des histoires de fes aux petits enfants et non pour essayer
de noircir ses contemporains. Ses inventions en vrit sont trop
absurdes! Me voyez-vous fouette, mon pauvre ami, et dans un bureau de
police, moi, la princesse Daschkoff, qui suis  la tte de
l'aristocratie russe! Moi qui ai du sang royal dans les veines! En
vrit M. le gouverneur a des plaisanteries bien amusantes, mais tout de
mme un peu grosses.

Et comme Soubotcheff restait abasourdi.

--Habillez-vous vite, dit-elle, mon cher, mon mari va rentrer de la
chasse et je ne voudrais pas qu'il vous rencontrt dans cette chambre.
Ce serait l une mauvaise farce, presque aussi mauvaise que celles de M.
le gouverneur.

Soubotcheff en partant voulut l'embrasser, mais elle ne lui laissa mme
pas baiser sa main.

--Au revoir, au revoir, fit-elle, en le poussant dans le vestibule.

Il s'en alla dsol.

Il tait  peine sorti que la princesse fit appeler par un domestique
Mme Narischkin alors occupe  lire dans la bibliothque. Mme Narischkin
laissa son livre et accourut aussitt, comme pour montrer son obissance
et son empressement  se rendre utile.

--Maria Pawlowna, demanda la princesse  demi-voix, as-tu de l'affection
pour moi?

--Comment peux-tu m'adresser une pareille question, ma chre Alexandra
Mikhailowna, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour mon pauvre
pre et comment tu m'as retire moi-mme de la pauvret, m'offrant en
partage ton bien-tre, ton luxe, tes plaisirs. Oh! oui, je t'aime, tu
peux en tre sre!

--Alors, me chre Maria, je vais faire appel  ta reconnaisance.
J'attends de toi un grand service.

--Sans savoir ce que c'est, je suis prte  te le rendre, si seulement
j'en suis capable!

--Ecoute. On m'a dit qu'autrefois tu accompagnais ton pre  la chasse,
et que tu tais toi-mme une vritable Diane, que tu ne manquais jamais
un coup de fusil.

--C'est vrai. Mon frre prtendait qu'il n'avait jamais rencontr
d'aussi bon tireur que moi.

--Alors Maria Pawlowna, voil ce que je veux... je veux mettre ton
adresse  l'preuve.

Et se penchant contre elle, la princesse pendant quelques instants lui
parla  voix basse, en tournant de temps  autre des yeux inquiets vers
la porte. Madame Narischkin coutait avec stupeur. Et quand son
interlocutrice eut cess ses chuchotements, elle ne trouva point de
rponse.

--Eh bien! demanda la princesse qui parut trs anxieuse.

Madame Narischkin eut une hsitation, puis rsolument:

--Je t'ai promis, Alexandra, de faire ce que tu voudrais. Dispose de
moi!

--Ne t'effraie pas  l'avance, reprit la princesse. Le bois qui entoure
le pavillon o tu demeures est vaste. Et sur la lisire habite le vieux
Vladimir. On le dit affili  je ne sais quelle mauvaise secte; le
staroste (maire du village) ne pense point de bien de lui. C'est lui
qu'on souponnera. Je voudrais qu'on ost t'accuser.

--Ce serait possible, Alexandra!

--Non, non. Je suis l, moi, pour te dfendre, moi, la princesse
Daschkoff. S'il t'arrivait la moindre chose, je parlerais au Czar. Je
n'aurais qu'un mot  dire pour te sauver. N'aie donc pas peur! Seulement
cette lettre que tu dois remettre au gouverneur...

--Quelle lettre?

--C'est vrai, je ne t'en ai pas parl! J'ai crit hier soir, pendant que
le prince dormait, une lettre au gouverneur. Tu la porteras  Kalouga;
mais, une fois dans la ville, tu descendras dans une petite auberge, tu
prendras un cocher et tu l'enverras avec la lettre au gouverneur en lui
recommandant de ne pas la laisser et de te la rapporter.

--Mais le gouverneur ne voudra jamais la rendre!

--Si! si! Je lui demande de me rpondre au crayon par un mot  diverses
questions que je lui pose et sur le papier mme que je lui adresse.
C'est une mesure de prudence qu'il doit comprendre et je pense qu'il n'y
fera pas d'objection. Voici la lettre et des roubles pour le cocher. Va
maintenant, et aie confiance!

--Que Dieu nous protge! soupira Madame Narischkin.

Les deux femmes s'treignirent avant de se sparer.

                   *       *       *       *       *

La princesse savait se dominer et cacher  l'entourage ses plus fortes
impressions. Elle tait pourtant inquite et fbrile lorsque le matre
d'htel vint annoncer la visite du gouverneur. Elle eut dans les yeux un
clair de joie puis donna l'ordre de l'introduire aussitt dans le petit
salon de rception. Une toilette fort simple en apparence, mais d'une
lgance calcule et sductrice, en rvlant tous ses charmes, rpandait
sur son passage les plus violents dsirs qu'irritait son attitude
altire et que l'expression orgueilleuse de son regard promettait de
laisser inassouvis.

Le gouverneur sourit en apercevant la princesse, mais il lui fit le
salut le plus respectueux, et s'avana vers elle d'un pas dgag.

--Je ne vous cacherai pas, princesse, dit-il, que j'ai t quelque peu
surpris de l'honneur et du plaisir que vous avez bien voulu me faire en
m'invitant aujourd'hui  venir vous voir aprs votre rception plutt
froide de l'autre jour.

--Rception plutt froide! Vous avouerez, mon cher gouverneur, que je ne
pouvais pas, aprs ce qui s'tait pass entre nous  Ptersbourg, me
montrer trs empresse, avant de savoir quelles taient vos nouvelles
dispositions  mon gard.

Il eut l'air embarrass et son visage se tendit en une grimace des moins
galantes.

--Oh! fit-elle, rassurez-vous, je ne vous en veux pas.

Et comme pour tmoigner qu'elle lui pardonnait, elle lui tendit la main
qu'il prit aprs une courte hsitation tout en regardant son
interlocutrice d'un oeil observateur et dfiant. Il paraissait redouter
une mauvaise plaisanterie. Enfin il se rassura et en balbutiant:

--Vous tiez une enfant  cette poque. Imaginez que Santousky et moi
tions vos professeurs. Ce n'tait qu'une pnitence comme on la donne
quelquefois aux colires, une petite leon...

--Et la leon n'a pas t perdue comme vous allez le voir, reprit-elle,
et c'est mme pour prvenir un chtiment plus grave que je vous ai fait
venir aujourd'hui si brusquement, car en autres circonstances, malgr
tout le plaisir que j'prouve  vous voir, je ne me serais pas permis de
vous arracher de la sorte  vos occupations de Kalouga.

Il sourit assez niaisement, ne sachant trop si elle se moquait de lui.

--Et que dsirez-vous donc de moi, parlez! Le gouverneur de Kalouga ne
ngligera rien pour vous faire oublier le policier de Ptersbourg.

--Vous avez agi comme vous le deviez, dit-elle, en me punissant d'une
parole imprudente. Aujourd'hui c'est moi qui remplis un devoir en venant
vous dnoncer une conspiration des plus dangereuses et que j'ai surprise
par hasard. Je ne veux pas que l'on me confonde avec des criminels.

--Comment vous souponnerait-on, princesse!

--J'ai le malheur de recevoir chez moi l'un des conjurs et mme ce
misrable, par ses ridicules propos, m'a fort compromise.

--En vrit! Alors ce n'est pas seulement le souci de sauver le
gouvernement qui vous a donn l'ide de m'crire, mais aussi le dsir de
venger une injure personnelle?

--J'ai pens  l'Etat, mais aussi  moi-mme; cela ne doit pas vous
tonner?

--Nullement. Et quel serait le... misrable?

--Vous voulez savoir son nom?

--Oui.

--Vous vous rappelez que tout  l'heure vous vous tes mis  mes ordres?

--Quels sont-ils?

--De faire arrter  l'instant les coupables.

--Comme vous y allez!

--Vous les relcherez ensuite si vous jugez que je me suis trompe. Vous
allez entrer dans ce cabinet qui est devant vous. J'ai le tlphone.
Vous communiquerez avec le bureau central de police.

--Et si vous vous jouiez de moi? demanda-t-il toujours dfiant, en la
regardant avec attention.

Mais la princesse demeurait trs srieuse, et on ne pouvait surprendre
dans son visage aucune intention d'ironie.

--Enfin je sers vos rancunes.

--Peut-tre, mais vous sauvez aussi votre existence.

Il ne sut pas cacher une soudaine motion.

--Pourquoi voudraient-ils me tuer?

--N'tes-vous pas un gouverneur assez svre, et pensez-vous qu'on ne se
souvienne plus du policier? S'il vous faut d'autres dtails pour mettre
votre vie en sret, je puis vous les donner.

Et elle lui dit quelques mots  l'oreille.

Il tait de plus en plus inquiet.

--Les noms... les noms de ces brigands, vite! s'cria-t-il, rouge de
colre.

--Voici le tlphone, dit-elle, vous allez les mettre sous bonne garde,
j'espre.

--Vous pouvez m'en croire! je ne vais pas les mnager. Quels sont leurs
noms?

--Je n'en connais que deux, mais je pourrai sans doute probablement vous
donner les autres d'ici peu; le premier est... on vous a mis en
communication avec le bureau de police!

--Vous m'avez entendu. Je viens de vous obir. On vous attend.

--Le premier coupable est Soubotcheff.

--Mon secrtaire!

--Lui-mme. En tes-vous surpris?

--Pas trop. J'ai reu dj des lettres sur lui qui me le prsentent
comme un homme suspect en qui je ne dois avoir aucune confiance. Et quel
est l'autre bandit?

--Un fanatique, un paysan de Glinno, un certain Vladimir. Dans le
village on vous montrera sa demeure.

Le gouverneur lana quelques paroles au tlphone, puis s'approchant
doucement de la princesse.

--Vous pensez m'avoir sauv la vie, dit-il, et cependant aprs vous
avoir vue si bonne et si rayonnante de beaut, il me semble que je ne
puis plus vivre si je n'obtiens de vous ce don suprme sans lequel ceux
qui vous ont connue ne peuvent plus esprer le bonheur.

--Comme vous tes galant aujourd'hui!

Il fut tout dmont de cette rplique.

--Ah! vous raillez encore?

--Pas le moins du monde. Je vous admire.

--Vous me raillez. Vous ne pouvez oublier cette aventure de Ptersbourg.
Santousky seul pourtant en tait cause.

--Je n'en ai voulu ni  Santousky, ni  vous, croyez-le bien, mon cher
gouverneur. Au contraire! Les femmes, vous le savez, aiment parfois
qu'on les brutalise et ne gardent point rancune  leurs vainqueurs.

--Hlas! je ne suis pas un vainqueur, il s'en faut!

--N'est-ce donc rien de m'avoir eue en votre pouvoir? Il me semble-que
si j'tais homme, j'aimerais tre de la police. Contraindre une femme 
se dshabiller, et lui infliger le traitement qui vous plat, n'est-ce
pas une belle victoire?

--Une victoire dont je me serais bien pass. Si vous croyez que je ne
souffrais pas de voir meurtrir de si parfaites beauts!

--Souffrance bnigne, lgre; et que, si vous tes franc, vous
appelleriez un plaisir... Je m'tonne que m'ayant ainsi  votre
discrtion, vous vous soyez satisfait si vite et  si bon compte.

Il crut pouvoir commencer une dclaration et sottement, sur un ton de
prire:

--Oh! princesse, je n'ai voulu jamais devoir qu' votre gnrosit une
si prcieuse faveur!

--A ma gnrosit! s'cria-t-elle, eh bien, mon cher, vous l'attendrez
longtemps!

Il sentit soudain la colre et le persiflage de la princesse; il en fut
mu un instant, mais songeant combien tait grande son autorit et que
cette femme, malgr son rang, pouvait tre de nouveau  sa merci, il
retrouva toute son assurance.

--Vous oubliez trop, dit-il, que les pouvoirs d'un gouverneur surpassent
de beaucoup ceux d'un simple policier et que plus ambitieux dans ses
dsirs il peut se satisfaire moins aisment.

Elle laissa passer entre ses lvres une sifflante injure, il n'y prit
pas garde et avec plus d'insolence:

--Qui m'empche de vous mettre vous aussi dans ce complot que vous venez
de me rvler si imprudemment?

La princesse eut un rire triomphant.

--Le complot! fit-elle. Et si je l'avais invent, ce complot? Si je
m'tais joue de vous! Si j'avais voulu ridiculiser et compromettre
votre toute puissante autorit!

--Je m'en doutais, murmura-t-il entre ses dents.

--Vous vous en doutiez. Seulement vous avez tlphon tout  l'heure 
Kalouga; vos ordres ont t excuts. Soubotcheff est arrt en ce
moment. C'tait ce que je voulais.

--Mais je vais le faire relcher  l'instant!

--Si vous le pouvez, dit-elle en se mettant entre lui et la chambrette
du tlphone. Il voulut l'carter, mais elle saisit un revolver et le
dirigea contre lui, prte  tirer. Vainement essaya-t-il de lui saisir
le bras, de dtourner l'arme; la princesse ne cda pas.

--Ne tirez pas, au nom de Dieu! fit-il ple d'effroi.

--Agenouillez-vous, dit-elle, et demandez-moi pardon.

Il tomba tout tremblant aux pieds de la princesse.

--Ah! ah! dit-elle, tu es moins fier lorsque tu es seul avec moi. Tu as
besoin pour matriser une femme de sentir derrire toi tous tes
policiers!

--Grce! implora-t-il.

--Relve-toi, dit-elle, en lui lanant des coups de pied, relve-toi
donc, misrable! Et maintenant pars. Mais va-t-en donc, coquin! va-t-en
donc.

Elle lui ouvrit une petite porte par laquelle il sortit effar, sans
prononcer une parole. Il se trouva dans un troit escalier qui dpendait
des appartements de la princesse et donnait sur un bois de pins. Un
chemin qui traversait le bois conduisait au village de Glinno. Le
gouverneur le prit, croyant que c'tait une alle de parc. Avant de s'y
engager il se retourna vers la princesse qui d'une fentre observait son
dpart.

--Tu entendras parler de moi! cria-t-il. Sois sre que je ne t'oublierai
pas ds que je serai  Kalouga!

--Il faudrait pour cela y arriver, mon cher, rpartit la princesse.

Et elle le regarda s'loigner sous les grands arbres. Dj la nuit
tombait et le chemin devenait obscur. Bientt elle le perdit de vue.
Elle resta  la fentre ne pouvant dominer son impatience fbrile,
prtant l'oreille au moindre bruit et tambourinant sur les vitres avec
une sorte de rage. Soudain une dtonation retentit au loin.

--Enfin! dit-elle.

Elle rentra dans son salon, alla s'tendre sur un canap, les mains sur
son coeur qui battait  coups prcipits.

La nuit vint; un valet de chambre apporta des flambeaux allums et donna
l'lectricit; le matre d'htel annona le dner; la princesse
demeurait toujours dans la mme position; seulement de temps  autre
elle tournait la tte vers la porte du petit escalier et elle coutait.

Un pas monta vivement; elle se leva, courut ouvrir: Mme Narischkin entra
en toute hte; ses cheveux en dsordre, ses traits altrs, sa mise
d'ordinaire si soigne et qui paraissait cette fois improvise
brusquement et comme  l'aventure la rendaient mconnaissable.

--C'est fait! dit-elle d'une voix assourdie.

La princesse lui saisit les mains avec effusion.

--Ah! Merci, merci! s'cria-t-elle. Et comment est-il mort, le
misrable?

--Je l'ai atteint  la tte. Il a tourn sur lui-mme et est tomb. Il a
certainement t tu sur le coup.

--Tant pis!

--Pourquoi tant pis?

--J'aurais voulu qu'il souffrt mille fois ce qu'il m'a fait lui-mme
souffrir et qu'il vt lentement la mort s'approcher.

--Oui, mais 'aurait t plus dangereux pour nous. S'il avait appel au
secours et parl, un domestique, un paysan peut-tre aurait pu
l'entendre. Tandis qu'avec cette balle dans la tte, qui a fait de sa
figure une bouillie sanglante, personne ne peut plus reconnatre son
cadavre. J'ai eu soin de le dshabiller, d'emporter chez moi ses
vtements et de les brler. Mais n'as-tu pas commis quelque imprudence
quand il tait avec toi?

La princesse raconta la scne qui s'tait passe entre elle et le
gouverneur.

--Oh! s'cria Madame Narischkin, pourquoi faire arrter Soubotcheff?

--Parce que dans un assassinat bien organis, il faut d'avance choisir
le faux coupable sur lequel iront s'garer les soupons.

--Mais s'il te dnonce,  son tour?

--Je suis tranquille. Il n'osera jamais rien dire contre moi.

--Pauvre Soubotcheff! fit Madame Narischkin pensive.

--Tu le plains?

--Certes! Il tait innocent et il avait pour toi un grand amour.

--Il savait mon secret, dit la princesse.

                   *       *       *       *       *

A quelques jours de l, il y avait grande rception au chteau de
Glinno. Le gnral Kapief, qui tait parmi les invits, s'approcha de
la princesse.

--Eh bien, dit-il, cette fameuse comdie o vous deviez suggrer son
rle au personnage principal, quand donc la jouerons-nous?

--Mais gnral, rpartit le prince Daschkoff qui, par hasard, ce
soir-l, se trouvait au chteau, vous savez que nous sommes maintenant
en plein drame: le secrtaire Soubotcheff est arrt. On le souponne
d'avoir fait assassiner le gouverneur. On souponne aussi divers paysans
du district.

--Ah! ce Soubotcheff, dit le gnral. J'avais toujours prdit qu'il
finirait mal. Il tait trop adonn aux femmes! N'importe. Ce sont de
vilaines histoires pour notre tranquille Kalouga.

--Elle tait trop tranquille, rpliqua la princesse, et le procs qui
s'annonce nous promet des sances mouvementes. Je tcherai d'avoir des
cartes pour vous, messieurs.




LA CRINOLINE


Le souper auquel prenaient part de jolies femmes, de dlicats
jouisseurs, quelques entremetteuses fires de leur exprience et
quelques antiques fashionables, vieux habitus de Compigne et de
Fontainebleau, farcis d'anecdotes et de souvenirs, se continuait
joyeusement mais sans tumulte comme entre gens qui connaissent l'art du
plaisir et jugent que le bruit empche de goter l'esprit d'une
conversation, la saveur des mets, le fin bouquet des vins, l'clat et la
lumire des paules nues et des chevelures diamantes. On parlait des
toilettes de l'anne et du retour qui s'annonait dj aux modes du
second empire, quand le marquis de Clrambault s'cria tout  coup:

--Mesdames, permettez-moi d'abominer la crinoline: elle m'a fait rater
mon mariage!

--Mais alors, observa quelqu'un, vous devriez avoir pour elle de la
dvotion: ne vous a-t-elle pas rendu aux amours libres et volages?

--Les amours libres et volages, si charmantes qu'elles soient, ne m'ont
pas encore consol de m'tre spar de ma femme, pour ainsi dire avant
d'en avoir got, car le fruit me paraissait exquis.

--Mon cher ami, si vous devenez lgiaque, nous nous en allons.

--Oh! je n'ai pas l'intention de vous conter mon histoire.

--Si! si! cria la voisine de Clrambault, une petite blonde  l'oeil
narquois et au nez joliment retrouss, contez-nous la!

--Oui! oui! contez-nous la, reprirent en choeur toutes les femmes,
dugnes et amoureuses.

--Puisque vous le dsirez, dit Clrambault, qui tait en veine de
paroles ce soir-l, je vais vous satisfaire: du moins essaierais-je
d'tre le moins triste et le plus joyeux que je pourrai.

--Quand vous deviendrez trop lugubre, on vous donnera une coupe de
champagne pour vous rendre la gaiet.

--Soit, fit Clrambault qui commena aussitt le rcit de son infortune
conjugale:

Elle s'appelait Alix. Il est inutile que je vous donne son nom de
famille. Elle tait riche et de vieille ligne, orpheline et sous la
gouverne d'une grand'mre dont elle faisait l'enchantement et qui, en
retour, tait soumise  tous ses caprices. Elle sortait du couvent,
avait l'air modeste qui alors tait de mode chez les jeunes filles, mais
cependant ne se montrait ni gauche, ni embarrasse; elle n'tait mme
pas dpourvue d'une certaine coquetterie, s'habillait avec le got d'une
femme exprimente et prenait de temps  autre des allures fires qui ne
dplaisaient point  un chasseur de femmes de mon genre, ddaigneux des
proies faciles, cherchant le gibier qui se drobe et qu'on n'atteint
qu' force d'art et d'habilet.

On commenait alors  porter des crinolines, et Alix en avait une
monumentale, tant  un ge o l'on se fait un point d'honneur
d'exagrer tout ce qui parat neuf, comme si on tait fier de montrer
ainsi sa jeunesse et d'insulter aux vieilles faons. Malgr ses
proportions inusites, je vous avoue que cette crinoline ne me
paraissait nullement ridicule et que je trouvais au contraire qu'elle
convenait  merveille  la beaut d'Alix.

Imaginez une petite tte fine sans maigreur, encadre de beaux cheveux
chtain clair dont les yeux bruns, un peu myopes, semblaient de loin par
leur clignement vous regarder avec insolence et devenaient plus larges
et plus doux lorsque vous approchiez; une peau fort blanche de blonde,
pourtant bien enlumine aux joues d'une rougeur de sant; la taille
assez mince et orne, pour tout joyau, d'une croix d'or suspendue par
une longue chane de cou: cette figure o l'on trouvait  la fois les
traits d'une madone et l'expression d'une petite fille espigle; ce
buste vraiment virginal aux paules et aux bras chastement couverts, aux
seins menus et  peine accuss sous la mousseline; cette image d'autel
retouche par un peintre un peu sensuel et irrvrencieux, mais malgr
cela, grave, convenable, voquant les vertus de famille, vous la voyiez
se dresser comme au-dessus d'une estrade d'toffes, et tandis que cette
figure, ce corsage et ces mains restaient si parfaitement honntes, les
cent volants de la jupe se mouvaient, s'agitaient, s'talaient,
tourbillonnaient avec une coquetterie, une impertinence, une impudeur
extraordinaire. Vous asseyiez-vous devant, derrire,  ct, loin de
cette jupe crinolise? Vous tiez sr de l'avoir dans le dos, sur les
paules,  vos pieds ou mme sous le nez. Vous ne pouviez pas y
chapper. Elle vous entourait, vous enveloppait de soie et de parfums.
On et dit que la femme, telle qu'une trange sirne, tait parvenue 
grandir monstrueusement le bas de son corps pour prendre les hommes
comme dans une nasse norme qui avait fini par s'adapter si bien  sa
personne qu'elle en faisait partie, qu'on ne l'imaginait plus sans cela.
Et quand sur un canap, ou dans une voiture, vous tiez battu,
soufflet, press par ces vagues d'toffe, lourdes ou cumeuses, il vous
semblait que c'tait une chair fminine qui vous opprimait ainsi et
c'tait pour vos dsirs mles une irritation dlicieuse. Enervante
aussi. Devant la crinoline au repos d'Alix, il m'arrivait souvent de me
demander quelle sorte de malicieux animal, grassouillet, large, cambr,
palpitait au milieu de cette cage blouissante. J'avais l'envie qu'on
prouve de briser un crin pour avoir un diamant, de lacrer les
feuilles d'un arbuste afin d'en cueillir le fruit.

L'innocente grand'mre s'tonnait en voyant sa mignonne petite fille se
mouvoir avec aisance au milieu de ces jupes grossies, bouffantes,
tendues, qui vous mettaient  chaque instant dans l'attente d'un
malheur: la prise et l'arrt d'une femme dans l'embrasure d'une porte,
le renversement d'une table  th ou d'une console. Mais Alix passait
partout comme une sylphide et sans autre clat qu'un long bruissement
d'toffes comme si elle courait sur des feuilles sches, et elle n'avait
 se reprocher jusqu'ici ni le bris d'une porcelaine, ni la dchirure
d'un volant. Ce qui n'empchait pas la grand'mre de s'crier:

--Ah! ma pauvre enfant, comme ces modes nouvelles sont extravagantes! Si
nous avions port ces robes-l dans notre temps!

Observation qui amenait un sourire sur les lvres d'Alix, et le sourire
persistait au mot de la grand'mre:

--J'avoue qu'elles sont bien plus convenables pour une jeune fille que
les jupes troites.

Pauvre dame! Qu'importe l'troitesse ou la largeur d'une jupe! Le Diable
travaille toujours avec les couturires au grand bnfice des
amoureuses.

La vrit, c'est qu'avec ces robes qui remplissaient un salon et ces
crinolines qui les dfendaient contre toute entreprise, les femmes
prenaient une importance, un orgueil, une hardiesse inimaginables. Sous
la protection de pareilles cuirasses elles devenaient d'une libert
effrne et elles s'exposaient au pril, avec la srnit la plus
complte, persuades qu'elles pourraient y chapper sans aucun dommage.

Ma fiance, sortie  peine du couvent, n'avait pas encore l'audace d'une
femme habitue  la vie mondaine, mais  ses intemprances de langage, 
ses rparties trop vives, au ton dcid, imprieux, tranchant de ses
confidences qui avaient pour but principal de m'initier  ses fantaisies
et  ses volonts, je sentais qu'en dpit de sa gentillesse et de sa
grce, elle allait tre pour moi, si je n'y mettais ordre, un inlassable
despote. Cela excitait bien mon dsir de conqurant, mais effaait
toutes mes ides matrimoniales; elle se ft peut-tre rvle la plus
charmante des matresses; au contraire elle promettait  un mari
l'existence la moins unie et les plus ennuyeuses aventures.

Seulement elle savait si bien corriger ses paroles imprudentes par une
manire chaste d'abaisser les yeux, et une expression d'ineffable
modestie, que mes craintes se dissipaient et que je me laissais aisment
persuader par mon amour qu'elle tait aussi douce que jolie.

--Ce sont, me disais-je, ces pimpantes toilettes, si nouvelles pour une
fille qui sort du pensionnat, qui la grisent; elle a l'impression de
figurer dans un bal costum; comme un masque elle se croit tout permis.
Plus habitue  ces robes, ou moins fastueusement vtue, elle sera par
l mme moins vaniteuse, moins volontaire; elle perdra son effronterie
et adoptera le maintien qui convient  une femme marie.

Ayant hte de voir cette transformation s'accomplir, je fus d'accord
avec sa grand'mre pour dcider que nous irions passer les premiers
jours de notre union en Anjou, dans une vieille proprit de famille et
qui faisait partie de sa dot.

Ds que nos noces furent clbres, immdiatement aprs la collation,
Alix dpouilla son tincelante robe et revtit un costume de voyage,
mais, hlas! s'il tait de teinte plus sombre et d'toffe moins fine, il
avait une coupe aussi complique, des formes aussi embarrassantes que
des toilettes de ville; enfin la jupe tait soutenue par
l'indispensable, l'invitable crinoline.

Ce qui m'effraya davantage, ce furent les malles normes dont on chargea
la voiture. Une troupe de thtre n'emporte pas plus de bagages.

--Mais, demandai-je, nous n'allons pas l-bas donner des rceptions?

--Rassurez-vous, dit-elle, c'est pour nous!

Nous arrivmes assez tard et assez fatigus dans ce chteau de La
Chesnaye o, malgr la lettre de la grand'mre, on ne nous attendait
point. Il fallut rveiller les domestiques, prparer des chambres  la
hte. Alix feignit l'embarrasse quand elle vit qu'il n'y avait qu'un
lit pour nous deux, mais, comme elle tait assez lasse, elle cessa vite
ses minauderies et se dcida  se dshabiller, tandis que j'allais dans
une chambre voisine procder  ma toilette nocturne.

Elle tait dj couche lorsque je revins la trouver. Elle ne parut pas
trop effarouche quand je me glissai  ses cts, mais  peine tais-je
dans le lit qu'elle se redressa et souffla vivement la bougie qui
brlait prs de nous.

Rien ne pouvait m'tre plus dsagrable. Les jouissances de la vue sont
pour moi les principales, et puis j'aime  savoir o je suis; d'un
cloaque ou d'un jardin parfum parfois les dehors sont les mmes. Enfin
j'esprai que le contact de cette peau blouissante compenserait le
chagrin que j'avais de ne point la contempler, et j'treignis avidement
Alix. Hlas! si mon pouse n'tait pas en crinoline, cela n'en valait
pas mieux pour moi. Une chemise empese, aussi dure qu'une cuirasse, lui
montait jusqu'au cou et lui descendait jusqu'aux pieds; vainement
j'essayais de la soulever, Alix se mit  se dbattre,  gratigner les
mains qui la caressaient,  mordre les lvres qui la voulaient baiser, 
envoyer de furieux coups de genou dans ces jambes qui essayaient de la
presser amoureusement. Bref cette nuit fut pour moi une rvoltante
dfaite. Je perdis sans effet des flots d'loquence. J'tais las de mon
effort; elle criait toujours en me repoussant: Laissez-moi, mais
laissez-moi donc! Je l'abandonnai; elle me tourna son derrire, protg
comme le reste de sa personne, et j'accueillis en sauveur le sommeil qui
me fermait les paupires.

En m'veillant  la lumire le lendemain, avec le vague souvenir de
cette nuit humiliante, je me promenais de mieux employer les heures de
la journe et de venger l'affront qu'on venait de me faire. Je fus bien
surpris de ne point voir Alix  ct de moi; je me levai, j'allai dans
les deux cabinets de toilette, dans le petit salon qui formait l'entre
de notre appartement nuptial: personne! L'oiseau s'tait envol! Tout
confus d'une pareille aventure, je me dcidai pourtant  m'habiller et,
une fois vtu,  me mettre  la recherche de mon pouse, je ne pouvais
dire encore de ma femme! Il n'tait pas probable qu'elle et quitt La
Chesnaye. J'errai donc une grande heure  travers le chteau, ne
laissant pas un coin inexplor. Je ne dcouvris point Alix; seulement,
comme j'entrais dans une chambre, il me semblait entendre un trot lger
dans la pice voisine. Jugeant cette chasse inutile et ne voulant pas me
risquer dans le parc o une pluie battante, comme pour narguer nos
pousailles, s'tait mise  tomber, je retournai  notre chambre. Mais
je ne pus en ouvrir la porte qui tait ferme  clef. De l'intrieur
j'entendis la voix d'Alix qui me criait: On n'entre pas! On n'entre
pas! Elle avait jou, mais sans rire,  cache-cache avec moi. Comme je
priais et suppliais,  la fin sous la porte on glissa un papier. Il
tait  mon adresse. Voici ce que j'y lus:


Vous vous tes conduit hier soir en goujat. Je vous dteste. Je ne vous
reparlerai jamais.

N'essayez pas de me voir. Je vais rester dans ma chambre jusqu'
l'arrive de ma grand'mre avec laquelle je retournerai  Paris.

  ALIX


Je ne le cacherai point: j'tais furieux; et je ne sais  quelles
violences je me laissais emporter quand survint une vieille servante
portant le chocolat de Mademoiselle. Une ide me vint alors 
l'esprit, fort inconvenante, mais qui me calma et me rjouit pleinement.
Attendez, dis-je  la servante, mademoiselle a toujours coutume de
mettre dans son chocolat un peu de vanille et je n'en sens pas le
parfum. La bonne femme s'arrta docilement; aussitt, courant  la
petite pharmacie qui tait renferme dans une de mes valises, je retirai
d'une bote quelques pinces de poudre que je laissai tomber au milieu
de la tasse: Cela remplace la vanille! ajoutai-je; la servante n'en
demanda pas davantage, frappa chez sa matresse: Mademoiselle, voici
votre chocolat! La porte s'entrebilla, une main prit vivement la
tasse, puis on referma aussitt.

La comdie commenait et j'attendis que mon tour ft venu d'y jouer un
rle.

Une heure ne s'tait pas coule que voici mon Alix toute ple, toute
effare qui sort de sa chambre.

--Je savais bien, me dis-je, que je t'en dlogerais, petite obstine!

Je n'eusse point os souhaiter un pareil nglig. Les cheveux en
torsade, bouriffs, et non seulement point de crinoline, mais point de
robe: une camisole lgre comme les femmes alors en portaient la nuit,
par-dessus la chemise longue il est vrai, mais libre et flottante sous
le large et court jupon: c'tait l toute sa toilette.

Elle passa trs vite et s'enferma prcipitamment dans une petite pice
du vestibule.

J'attendis son retour  la porte de sa chambre.

--Ah! monsieur, c'est lche! Profiter de ce que je suis malade pour
venir ici... Mais vous n'entrerez pas!

--J'entrerai!

Et aprs des pousses et des repousses, je parvins  ouvrir, puis, lui
saisissant les mains, je l'entranai avec moi et verrouillai la porte.
Elle tait ma prisonnire.

--Ah! ah! c'est affreux, c'est infme, s'cria-t-elle.

J'tais tellement irrit que j'oubliai avec elle les galanteries
ordinaires. Le moment des prires, des chatteries tait pass; il
fallait bien lui parler d'un ton rude, et mme, je le devinai de suite,
il fallait plus encore pour la soumettre.

Alix, lui dis-je, je suis votre mari depuis hier. Vous devez m'obir
comme vous obissiez  votre grand'mre.

Du fauteuil o elle s'tait laisse tomber, elle eut cette riposte:

Je ne lui obissais pas.

--Vous aviez tort, lui rpliquai-je  mon tour, mais croyez bien que je
ne serai pas aussi indulgent que cette bonne dame.

Elle prit une attitude de dfi.

--Pensez-vous que je vous supporterai?

--Je vois ce dont vous avez besoin, m'criai-je, et je m'lanai sur
elle.

--Grand'mre! grand'mre! appela-t-elle, comme si sa grand'mre, de
Paris, pouvait l'entendre et voler  son secours.

Elle avait une frayeur extrme, et, cependant, par des coups de pied et
des coups de dents, elle essayait de se dfendre. Je parvins pourtant 
la lever de son fauteuil,  la jeter en travers du lit,  la retourner
sur le ventre; en dpit de ses jambes qui les tenaient serrs entre
leurs chairs, j'arrachai de sa peau jupon et chemise; je dnouai et
abaissai jusqu' ses chevilles son pantalon, puis, m'asseyant  ct de
son derrire, je lui enserrai la taille, et, de la main reste libre, je
commenai  faire prendre  ses joues infrieures l'empreinte de mes
cinq doigts.

Ce qui me surprit, c'est que sa main, durant toute la correction,
demeura obstinment plaque sur le haut de sa fesse droite, et que je ne
pus l'en chasser. Enfin, j'avais un champ assez vaste pour la chtier;
elle devait sentir mes coups, et elle le tmoignait bien par ses soupirs
et le battement de ses jambes.

Quand ma colre se fut un peu dissipe, j'prouvai le besoin de regarder
ces beauts secrtes que, durant plusieurs mois, je n'avais mme pu
deviner sous la robe  crinoline. A la vrit, la petite obstine 
taille mince qui tait ma femme possdait des hanches vastes et une
croupe large, plus grasse que n'en ont d'ordinaire les jeunes filles,
croupe honnte, pleine de gravit bourgeoise et diffrant fort du reste
de sa personne vapore, croupe qui, honteuse, et-on dit, de ses
proportions, dissimulait sa fente et ses mystres, en rapprochant ses
vastes joues.

Par malheur, la main qui me cachait le ct droit des reins, le jour
pluvieux, les arbres qui, devant les fentres, interceptaient la
lumire, les lourds meubles qui emplissaient la chambre, le lit garni de
rideaux, la posture de ma victime, tout tait runi pour drober ces
fesses joliment repltes et m'empcher de bien jouir de leur aimable
vue. Cependant, si imparfait que ft le spectacle, faute d'tre clair
suffisamment, je tenais  le prolonger. Aussi, comme je demandais  la
douce pouse si elle tait prte dsormais  m'obir et qu'elle me
rpondait par des injures en me traitant de lche ou de misrable,
je trouvai dans ces paroles un prtexte  reprendre la correction.
J'aperus contre la chemine un balai de gents verts, et il me parut
qu'en la cinglant de ces verges piquantes je rendrais la leon pour elle
plus profitable qu'en lui administrant une simple fesse.

De fait, elle ne les et pas plus tt reues que sans retirer la main de
sa fesse droite, elle se mit  pousser les hauts cris: Au secours!
Grand'mre! grce! ah! c'est affreux! grce! grce! au secours! Voyant
sa peau rouge et meurtrie, et n'tant pas un bourreau impitoyable, je
jugeai qu'elle en avait assez et je jetai les verges.

Quand elle ne sentit plus les cinglons, elle rabattit sa chemise et son
jupon, remonta sa culotte et se coucha sur le lit. Je m'tendis  ct
d'elle.

--Serez-vous obissante, maintenant, lui demandai-je, reconnatrez-vous
que je suis votre mari?

Elle ne rpondit que par des sanglots; alors je l'treignis et,
jouissant du souvenir tout frais de ses grces secrtes et de la vue de
sa jolie figure rouge de larmes, je l'pousai rellement, cette fois, ce
dont elle ne parut pas trop se plaindre, puisqu' la fin du jour elle me
rendait au double mes baisers.

--Oh! dit-elle, pourquoi m'avez-vous ainsi maltraite?

--Pourquoi m'avez-vous ferm votre porte?

--J'tais toute blesse de ce que vous aviez fait hier soir.

--Qu'avais-je donc fait de si horrible?

--Vous m'avez regarde  la lumire; vous avez soulev ma chemise! Dites
que vous ne le ferez plus!

--Je ne le ferai plus, mais alors vous ne vous barricaderez plus dans
votre chambre?

--Non, mais jurez-moi de ne plus me maltraiter.

--Je le jure...

Puis, me penchant  l'oreille de ma petite femme:

--Jamais vous n'avez eu le fouet?

--Jamais on ne m'a _battue_, dit-elle.

Il est  remarquer que les enfants admettent qu'on peut les battre, mais
non pas les fouetter. Le battu en effet rend les coups, tandis que le
fouett subit sa peine avec une passivit dshonorante. Ainsi une
fillette qu'on a trousse, dculotte, et qui a les yeux encore rouges
de la fesse qu'elle vient de recevoir, reconnat avoir t battue; elle
n'avouera jamais qu'on l'a corrige. Les enfants comme les hommes font
tenir leur orgueil dans des mots et des paroles.

                   *       *       *       *       *

Satisfait sottement de ce premier acte d'autorit, que je croyais
suffire  assurer mon autorit de mari, je ne voulus pas blesser ma
femme par mes exigences. Je pensais que peu  peu elle accommoderait ses
habitudes aux miennes et que ses caprices cderaient quelquefois devant
mes gots. Mais il n'en fut rien. Je ne pouvais l'embrasser que dans les
tnbres, couverte de cette trange chemise dont j'ai dj parl; et 
peine nous tions-nous enlacs qu'elle quittait mon lit pour aller
dormir dans une chambre voisine dont elle fermait la porte  clef. Ds
le matin elle tait habille, protge par sa crinoline inattaquable, et
elle retrouvait cette expression orgueilleuse, ces faons d'inconnue et
d'trangre qui prvenaient de ma part toute tendresse, toute expansion,
toute familiarit. Sauf, en ces courts moments de la nuit o elle
voulait bien s'tendre  ct de moi et recevoir mes caresses, dans une
telle obscurit, un silence si bien gard et en si grand secret qu'elle
aurait pu aisment se faire remplacer pour cet office par une autre
femme, j'tais moins pour elle un mari qu'un voisin de table, l'habitu
d'une mme maison  qui on adresse des phrases polies et indiffrentes
sans jamais s'abandonner devant lui  une confidence. Ce n'est pas ainsi
que je conois le mariage, ni mme une cohabitation avec une femme.
Aussi je ne tardai pas  reprendre ma libert; mais ce ne fut pas sans
regret que nous nous sparmes.

                   *       *       *       *       *

L-dessus M. de Clrambault poussa un soupir et nous dit:

--Croyez-vous maintenant que je puisse adorer la crinoline?

--Mais, observa quelqu'un, je ne vois pas trop comment cette pauvre
crinoline peut avoir caus vos malheurs conjugaux.

--Il n'y eut pourtant pas d'autre coupable. Avec sa crinoline, la femme
ne peut plus tre soumise, ni bonne, ni douce; elle perd mme toutes ses
grces enfantines; elle cesse d'tre joueuse et espigle; elle a
l'impression d'tre loigne des autres tres, cuirasse contre les
attaques des hommes; elle est porte au srieux,  la solennit;
convaincue d'tre une puissance, elle se croit le devoir de se montrer
un despote. La crinoline est un symbole; elle reprsente bien le besoin
qu'ont les femmes du monde moderne d'tre toujours--comment
dirais-je?--sous les armes, de n'apparatre qu'en toilette et pares; la
crainte aussi qu'elles prouvent de laisser voir une boucle dfrise 
leur chevelure, un mauvais pli  leur jupe, une dfaillance  leur
orgueil.

--Accusez encore la crinoline. Elle peut tre, comme vous le prtendez,
un conseiller d'orgueil, mais aussi un dguisement, un moyen de cacher
quelque dfaut.

--Que voulez-vous dire? demanda Clrambault prt  se mettre en colre.

--C'est sr! dit la petite blonde au nez retrouss qui, en sa qualit de
femme galante, se croyait tout permis et ne redoutait nullement
d'irriter Clrambault. C'est sr! Ne nous as-tu pas cont que lorsque tu
as trouss ta femme pour la fesser, elle plaquait la main sur le ct
droit de son c...?

--Oh! je ne prtends pas, s'cria l'interlocuteur mle de Clrambault,
que votre femme eut rien  cacher, mais les crinolines du jour, les
chemises longues de la nuit ont t inventes bien moins par la pudeur
et l'orgueil que par une coquetterie savante, soucieuse de dissimuler
les imperfections du corps fminin. Ecoutez plutt ce qui est arriv 
un de mes amis:

J'tais, me disait-il,  Biarritz en septembre 186., au moment o la
prsence de l'empereur attirait sur cette plage les femmes les plus
lgantes de Paris et de Madrid.

Elles s'y disputaient les hommes d'amour, non seulement aux bals et
concerts du Casino, mais aussi le matin,  l'heure du bain, o, aprs
s'tre montres la veille au soir, enveloppes jusqu'aux paules, le
corps drob par les jupes amples, les voiles de soie et de crpe de
Chine, la peau couverte par les fleurs et les diamants, elles rvlaient
subitement des charmes inattendus, dans un costume simple et serr qui
moulait leurs formes, laissait clater la cambrure et l'ampleur de leur
croupe; la fermet ronde de leurs seins; la sveltesse de leur taille;
des chevilles fines, des jambes hautes, de larges cuisses, des hanches
fortes, une chair lumineuse et pleine;--bref, toutes les sductions d'un
corps bien fait. Plus que les ftes du Casino le bain tait le triomphe
des beauts jeunes et accomplies. Les femmes qui n'taient pas sres de
leurs grces n'osaient s'y risquer. Et telles qui s'taient faites
remarquer l'hiver prcdent par une physionomie expressive, langoureuse,
espigle, passionne; par les traits rguliers de leur visage; par l'art
de se bien vtir et de porter avec aisance une toilette somptueuse; se
voyaient avec tonnement ddaignes, laisses en oubli pour des
cratures de nom, de figure et de tenue moins nobles, mais d'une solide
et harmonieuse charpente, d'une chair riche, claire, qui rjouit et la
main et l'oeil.

Aux bals du Casino, une jeune femme me sduisit fort par sa mutinerie,
son enjouement, ce qu'il y avait de gai et de naturel dans sa causerie.
Bien qu'avec leurs crinolines, il est fort difficile de juger un corps
fminin, elle me parut bien faite; d'ailleurs, de formes ingrates ou
admirables, je m'imaginais qu'elle devait tre assez exempte de
coquetterie pour affronter toutes les critiques et mme s'en gausser au
besoin; aussi je fus assez surpris de ne point la voir se baigner. Je
pensai qu'il fallait attribuer cette abstention  la crainte de
certaines promiscuits, ou peut-tre  l'une de ces tranges et
excessives pudeurs qui se rencontrent quelquefois chez les femmes les
plus libres et les plus hardies. Cela ne m'empcha donc point de lui
montrer qu'elle me plaisait, de lui faire la cour et d'avoir bientt
avec elle les relations les plus amicales. Mais bien que je ne sois
point un timide, j'tais arrt dans mes entreprises amoureuses par la
colre soudaine et l'nergie de sa dfense; protge comme elle tait
par sa toilette complique, vritable gele pour son corps, dont elle
seule connaissait les sorties et les chappes secrtes, il me
paraissait inutile de l'attaquer; que sa rsistance ft feinte ou
relle, je ne pouvais rellement pas le savoir, tant qu'elle serait
ainsi vtue. Comme mon dsir devenait de jour en jour violent et qu'il
tait bien improbable qu'elle changet tout  coup sa manire de
s'habiller, voici le stratagme que j'imaginai pour avoir bon gr mal
gr cette hsitante ou cette moqueuse; je ne la voyais en effet qu'avec
l'un ou l'autre de ces caractres. Rien alors ne m'expliquait sa
conduite avec moi que la crainte religieuse qu'elle pouvait avoir de
commettre un pch ou le plaisir orgueilleux de se jouer d'un amant.

Une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes de notre connaissance
avaient arrang pour le lendemain une excursion assez lointaine et nous
tions invits tous deux  y prendre part.

Mon amie se rjouissait  l'ide de changer de place et de voir du
nouveau; j'tais heureux  l'ide que cette promenade favoriserait mes
desseins, car alors il me serait facile de me trouver seul avec elle, en
un de ces abandons qui sont frquents, mme chez les prudes, en pareille
circonstance, et dans un endroit assez isol pour qu'elle ne songe point
 s'y dfendre; seulement mon projet n'avait quelques chances de
russite que si elle renonait  ces robes-forteresses qu'elle portait
toujours, mme en nglig. Naturellement elle ne s'y dciderait pas
d'elle-mme; je devais donc l'y contraindre.

Dans la nuit qui prcda l'excursion, pendant qu'elle tait au Casino,
je fis enlever de chez elle et transporter chez moi toutes ses
toilettes. Le lendemain sa femme de chambre que j'avais achete, ce qui
n'avait pas t sans peine, ni sans gros dbours, devait au moment o
elle ferait sa toilette lui apprendre le vol; il tait vraisemblable que
Madame serait au dsespoir. L-dessus la femme de chambre avec douceur
insinuerait notre proposition:

--Si Madame voulait sortir quand mme aujourd'hui, il y aurait bien un
moyen.

--Lequel?

--La bonne de la villa voisine,  qui j'ai cont la chose, m'a dit que
sa matresse tait prte  mettre  la disposition de Madame un costume
de chasse tout neuf, qu'elle n'a pas encore port.

--Mais il ne m'irait pas, ce costume!

--Elle a la mme taille que Madame.

--Et puis, c'est une personne de la galanterie?

--Oh! elle est tout  fait comme il faut.

Bref la femme de chambre, par de chaleureux discours, triompherait des
rpugnances de mon amie qui finirait par accepter le costume de sa
voisine, une de mes anciennes matresses, reste en fort bons termes
avec moi et qui s'tait prte avec beaucoup de plaisir  cette petite
intrigue.

Tout se passa comme je l'avais dsir, et mon amie, avec des soupirs
mensongers et une joie relle, revtit cet habillement de Diane moderne
qui la changeait des robes  volants et des jupes monumentales.

Vous n'imagineriez rien de plus gracieux que ce costume demi-masculin,
si bien ajust  la taille de mon amie qu'on et dit qu'il avait t
fait pour elle. Je la dcouvrais plus jolie que je ne l'eusse rve sous
cette veste lgrement flottante qui laissait voir le souple et ample
dessin des paules, la nuque longue et fine; dans ce gilet qui ne
dguisait rien de la beaut ronde de sa gorge; dans cette culotte
bouffante aux genoux, serre sur le derrire large aux courbes hardies,
qui, disproportionn chez une autre femme, au contraire tait glorieux
chez elle, port par des cuisses fortes et de hautes jambes. Un chapeau
tyrolien, orn d'une aigrette de plumes de coq, pos de ct sur les
cheveux chatain clair donnait  mon amie quelque chose de brave ou de
fanfaron, qui rendait son charme encore plus irritant.

Sa beaut, que cette tenue rendait clatante, et  laquelle on ne
s'attendait point; puis le rcit du vol dont elle avait t victime, lui
valurent un grand succs. Les femmes lui lancrent des regards envieux,
les jeunes gens s'empressrent autour d'elle; les compliments, les
oeillades, l'ardeur amoureuse de son entourage la mirent en des
dispositions excellentes pour mes projets, mais j'eus mille peines,
lorsque nous descendmes de notre char--bancs,  l'isoler de son
cortge d'adorateurs. Il fallut, avec l'aide du guide, garer les uns
aprs les autres, ces messieurs, qui ne voulaient pas la quitter.

Enfin ils nous avaient laisss dans cette campagne assez sauvage, o je
n'apercevais ni une maison, ni un tre humain: ni rien qui pt arrter
mon dsir, lorsque tout  coup, ple de gne, et peut-tre de la
contrainte qu'elle s'imposait depuis quelques instants, elle me dit
qu'elle voulait arranger ses dessous, ngligs par sa femme de chambre,
et me pria de la laisser seule un instant. Je feignis seulement de lui
obir. Le chemin que nous suivions, trs ombrag, faisait un coude 
quelques mtres de l'endroit o nous tions. J'allai jusqu' ce tournant
de route, et, au risque de m'entendre crier les pires injures, je revins
sur mes pas en me cachant derrire les arbres jusqu' la place o je
l'avais quitte. Dans la violence de mon dsir, je ne craignais ni sa
honte, ni sa surprise, ni sa colre; je voulais l'treindre et j'avais
hte de la tenir dans mon embrassement.

Je l'aperus de dos. La culotte aux chevilles et la tte courbe vers
ses bas comme pour les rajuster, elle me tendait les reins.

A mon approche une bouffe de vent souleva sa courte et lche
chemisette; et pareille  une large jatte de lait qu'on me lancerait au
visage, je vis jaillir sa croupe vaste. Mon regard allait s'en dlecter
quand tout  coup j'aperus au bas des reins,  droite, sur le haut
d'une de ses fesses magnifiques, une inscription et un dessin qui
formaient sur la peau claire des arabesques d'un bleu noirtre. Ces
tatouages taient alors fort mal ports. Ils n'taient en usage que chez
les femmes  matelot et les rdeuses de barrire; si pris que je fusse,
la dcouverte de ces caractres et de ce grossier croquis furent pour
mon dsir comme une douche d'eau glace. Je n'en voulus pas voir
davantage. Je dtournai les yeux. Je m'enfuis. Laissant l mes amours et
leur cortge, je revins seul  Biarritz et repartis le soir mme pour
Paris.

                   *       *       *       *       *

--Si elle tait si jolie, dit un convive, votre ami n'tait pas
excusable.

--Que voulez-vous? J'avais... mon ami avait pris une aventurire de la
dernire catgorie pour une femme du meilleur monde. La dsillusion
tait cruelle. Trouver une pierreuse qui s'tait donne peut-tre pour
quarante sous sur les fortifs quand on s'attendait, aprs une attaque
difficile,  conqurir la comtesse de Pommereuil!

--Comment s'appelait-elle? demanda avec anxit M. de Clrambault.

--La comtesse de Pommereuil, rpta le conteur, Alix de Pommereuil.

--Mais c'tait ma femme! s'cria Clrambault en levant les bras au ciel.
Malheureux! vous avez os faire la cour  ma femme!

--Ce n'tait pas moi, c'tait mon ami. D'ailleurs, vous le voyez! il l'a
respecte!

--Jolie faon de respecter une personne vertueuse et du meilleur monde!
C'tait un goujat, votre ami, le dernier des goujats.

--Mais puisque vous tiez spars?

--Peu importe. C'tait un insolent pour oser prtendre  l'amour de Mme
de Pommereuil, et un sot pour s'imaginer ensuite qu'elle tait une
aventurire. Qu'y avait-il donc d'inscrit sur sa peau?

--Vous devez bien le savoir puisque vous avez t son mari.

--Sauf pendant la querelle dont je vous ai parl je n'ai jamais vu ma
femme, le jour, qu'en crinoline; la nuit, je vous l'ai dit, elle avait
une chemise qui lui tombait jusqu'aux pieds. Encore me forait-elle de
souffler les bougies ds qu'elle s'tait couche. J'ai toujours ignor
qu'elle portt sur son corps une inscription. Mais quel tait donc ce
tatouage?

--Je vais vous le dire, moi, s'cria tout  coup une dame majestueuse,
presqu'imposante sous le harnais,  la faveur du henn qui lui teignait
les cheveux, et qui ressemblait  sa voisine, la petite blonde au nez
retrouss, comme une vieille chromo peut ressembler  une frache
peinture, je vais vous dire aussi pourquoi on lui a fait a!

--Vous connaissez Mme de Pommereuil, vous! lana ddaigneusement
Clrambault.

--Certainement, je la connais, Alix de Pommereuil, et je l'ai connue
avant vous, avant son mariage.

Et, sans attendre qu'on l'en prit, la dame imposante nous fit ce rcit:

J'tais alors toute gamine et j'avais un petit ami que j'aimais bien,
qu'on appelait Totor. Totor et moi nous faisions des promenades  n'en
plus finir dans la banlieue de Paris, mme que nos paternels ne nous
arrangeaient pas au retour pour cracher comme a sur l'ouvrage et passer
en ballade les trois quarts de la journe et la moiti de l'autre quart.
Une fois, un jeudi que je crois, nous tions partis toute une bande.
Chacun de nous, Gisle, Henriette, Clmentine, avait son ami. Il y avait
mme un garon de trop, le petit Riri, qui tait vieux d' peine quinze
ans et qui ne promenait point de demoiselle  son bras, quoiqu'il ne lui
et p't'tre pas march su'l'pied s'il en avait trouv une  sa
convenance, vu qu'y nous regardait toutes avec des mirettes en braise 
chacun de nos tourniquets. Seulement Totor lui avait dit en partant:
Riri, n'te fais pas de bile! Nous te trouverons une gosse gironde et
nous te marierons en route. Or nous voil tous envols sur les
hauteurs, l-bas,  Montmartre, qui n'tait point un quartier de rupins
comme aujourd'hui, mais pour ainsi dire la campagne perdue. Totor nous
conduisit chez La Mre Michel, un petit caboulot on l'on sirotait pour
un rond une prune  l'eau-de-vie. Comme nous tions l  rire, 
buvocher et  chanter, nous voyons dfiler des rgiments de demoiselles,
des petites et des grandes et des moyennes, avec des soeurs dont les
grandes coiffes claquaient en l'air et de longs chapelets qui leur
battaient les cuisses avec le bruit d'un sabre de cavalerie, et toutes
ces chres soeurs se remuaient et se trmoussaient et allaient de droite
 gauche et alignaient les unes et morignaient les autres, et
avanaient celles-ci, et reculaient celles-l, que toutes baissaient les
yeux et se laissaient mettre en place comme un troupeau de baudets.
Qu'est-ce que toute cette bondieuserie, Mre Michel? demanda
Totor.--M'sieur Totor, rpondit la bonne femme qui tait une copine
pour lui, tout a vient de Saint-Pierre. Y a fte et, je crois bien,
plerinage. Enfin comme le soir venait, toutes les chres soeurs se
remisrent avec les petites oies qu'elles conduisaient. Y faut rentrer
aussi nous, dit Totor, et il paya, en grand seigneur, la Mre Michel.
Nous tions encore  souhaiter le bonsoir  la bonne femme quand voil
une grande demoiselle de quatorze, quinze ans, qui passe  ct de nous,
effare et toute niaise, comme si elle cherchait son esprit qu'elle
avait perdu en chemin: Messieurs, Mesdemoiselles, le chemin de Paris,
s'il vous plat?

--Le chemin de Paris, le voil! s'crie Totor, et nous descendons avec
vous. Elle voulait se sauver, mais nous la rejoignons. Tiens! dit
Totor  Riri, voici la femme que tu cherchais. Donne-lui le bras. Et
nous le poussions dans les jupons de la petite qui faisait toujours son
effarouche, d'autant mieux que Riri, qui n'avait point l'air moins
penaud, ne pouvait gure lui donner confiance. Enfin, comme nous
poussions toujours Riri et que nous nous moquions de sa timidit, mon
Riri, d'un coup, s'enhardit, parle  Mademoiselle. Ce qu'il lui raconte,
je n'en sais rien, mais a ne devait pas tre des oraisons, car la
frimousse de Mademoiselle devient rouge comme un panier de cerises. Riri
n'en reste pas l. Il lui prend la taille et l'embrasse. Pour le coup,
Mademoiselle se fche. Elle le gifle. Riri lui rpond par une claque.
Mademoiselle lui lance une ruade. Riri lui botte le fessier. Ils se
prennent aux cheveux, se griffent, se mordent, se donnent des coups de
poing. Nous les sparons, mais, comme Mademoiselle faisait toujours sa
renchrie, Clmentine, qui venait d'avoir une roule de sa belle-mre et
la sentait encore dans les jambes, propose, histoire de se venger, de
flanquer le fouet  Mademoiselle. C'est a! c'est a! crient toutes les
filles et les garons qui mouraient d'envie de voir le derrire d'une
personne du monde, fichons-lui le fouet. Nous entrons dans un autre
rince-gueule, du genre de celui que nous venions de quitter, et, au
milieu de la cour, la demoiselle a beau jouer des pieds et des mains,
ses cotillons et sa chemise sont bientt par-dessus sa tte, et nous y
allons chacun d'une claque sur sa fesse, avec un entrain tel qu'on nous
aurait pays nous n'y aurions pas mis plus de coeur! Quand son sant a
t rouge comme une culotte de soldat, elle s'est cache la tte contre
le mur, dans son jupon, mais alors Riri s'est mis  lui parler
doucement, doucement, et, comme elle tait toute tremblante et qu'elle
n'aurait pas fait de mal  une mouche, je crois bien que mon Riri s'est
conduit avec elle comme un petit homme. En tout cas, il en tait fort
capable, le sclrat! Totor, qui les avait laisss s'expliquer en
tte--tte un moment, est revenu avec nous et, voyant Riri embrasser la
fillette, il lui a dit: Riri,  prsent, tu as une femme, c'est bien,
mais ton mariage n'est pas sign! Faut que tu passes devant Monsieur le
Maire! Il appelait ainsi un grand maigre, un ancien matelot, qui tait
toujours dans la boutique et qui faisait mtier de dessiner et d'crire
des devises sur la peau. Cet homme est venu. Et il a demand  la
demoiselle quel tait son nom. Alix, a-t-elle rpondu. Alors Totor a
command au dessinateur de lui crire ceci: Alix est  Riri pour la
vie.

--Et o faut-il lui crire a?

--Sur le c...! dit Totor que nous avons tous applaudi pour cette ide.

L-dessus on a couch Alix sur le lit, on l'a retrousse encore une
fois, et on lui a grav en haut de la fesse droite deux coeurs percs
d'une flche avec cette inscription: _Alix est  Riri pour la vie_.

Quand l'opration lui causait trop de mal, nous lui apportions pour la
calmer un verre d'anisette. Je crois bien qu'elle tait ivre  la fin de
la sance; elle n'en dut pas moins assister  l'inscription de son mari
auquel on grava sur le bras le mme dessin avec cette devise:

_Riri est pour toute la vie  Alix._

Puis nous banquetmes en l'honneur des nouveaux poux et toute la nuit
se passa dans cette maison nuptiale.

Le lendemain Alix errait, dgrise, d'une chambre  l'autre, comme une
folle, criant sans cesse:

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Que vais-je devenir! que m'a-t-on fait! Mon
Dieu! mon Dieu! prenez piti de moi! Que vont dire les soeurs?

Ses supplications nous murent:

--Faut la ramener, dit Totor, mais o demeures-tu, la gosse?

--Chez les soeurs de Marie, gmit Alix.

--Et o logent-elles, ces soeurs de Marie?

--Au coin de la rue de Bourgogne et de la rue de Varennes.

--C'est bien, et comme Totor agissait toujours en grand seigneur, il
prit une voiture pour reconduire Alix  son couvent.

On fut bientt arriv, Totor descendit avec la fillette et sonna  une
grande porte; une vieille tourire vint ouvrir.

--Dites donc, madame! c'est une demoiselle qui s'est gare de notre
ct, qui tait quasiment perdue et que nous vous ramenons. Y a-t-il une
rcompense?

Pour toute rponse, la tourire prit Alix par le bras, la fit entrer
dans le couvent et ferma la porte violemment.

--Eh bien, y sont rien pingres, dans cette bote, observa Totor en
rglant la voiture avec les quarante sous qui lui restaient.

A prsent, je crois bien que Alix de Pommereuil,--car c'est bien le nom
que j'ai vu inscrit sur le livret que la gosse avait laiss tomber de
son jupon,--Alix de Pommereuil n'a point fait de boniments sur cette
histoire, et si les chres soeurs en ont su quelque chose, elles se sont
bien gardes d'en souffler mot  sa grand mre.

                   *       *       *       *       *

--Allez donc vous fier aux jeunes filles, dclara Clrambault en matire
de conclusion.

--Tu parais tout triste, mon vieux, dit la petite blonde au nez
retrouss.

--On le serait  moins!

--Mais puisque tu t'es spar de ta femme, que l'importent  prsent les
aventures qui lui sont arrives avant ou aprs toi?

--Je pensais que j'avais pous une fire et chaste jeune fille, soupira
Clrambault, et c'est navrant de perdre  mon ge ses illusions.

--Tout a ce sont des fadaises! s'cria la petite blonde qui, grise,
allume par le champagne, monta sur le canap du salon et releva ses
jupes. Tiens! contemple! Tu n'auras pas d'illusions  perdre avec moi.
Tu peux me regarder  gauche,  droite, de haut en bas, tu ne
dcouvriras pas un dfaut.

Et frappant sur ses fesses avec orgueil:

--J'ai pos pour Dalou, pour Falguire, pour Rodin, mon cher! Il n'y a
pas beaucoup de femmes qui pourraient s'en vanter! Et j'en suis plus
fire, moi, que d'avoir eu sur le dos des diamants et des frusques pour
cinq cent mille francs!




TABLE DES MATIRES


  Gringalette                           1
  Un jeu de femme                      47
  Les Rvoltes de Brescia             93
  La Comdie chez la Princesse        165
  La Crinoline                        225


ALENON.--IMP. VEUVE FLIX GUY ET Cie






End of the Project Gutenberg EBook of Gringalette, by Hugues Rebell

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