The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 2), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 2)
       Un Entretien par Mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: February 25, 2014 [EBook #45012]

Language: French

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  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  REVUE MENSUELLE.

  II.




  Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob, 56.




  COURS FAMILIER
  DE
  LITTRATURE

  UN ENTRETIEN PAR MOIS

  PAR
  M. A. DE LAMARTINE

  TOME SECOND.


  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
  RUE DE LA VILLE-L'VQUE, 43.

  1856

  L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
  l'tranger.





VIIe ENTRETIEN.

I


Interrompons-nous un instant pour rpondre  ce sourd dnigrement du
sicle, qui s'lve dans tous les sicles, du sein des mdiocrits,
pour accuser le temps et la nation de strilit ou de dcadence.
Certes nous avons assez prouv jusqu'ici notre admiration presque
filiale pour l'antiquit, nous la prouverons bientt  propos de la
littrature de la Chine; nous allons nous confirmer dans ce culte de
la littrature antique  propos de la Perse, de la Grce et de Rome:
qu'on nous permette de confesser aussi ce mme culte de l'immortalit
de l'intelligence dans le prsent et dans l'avenir.


II

L'esprit humain n'a point une marche ternellement progressive et
ascensionnelle, comme le soutient contre moi, hlas! et contre
l'vidence, un ami littraire dans ses belles _Lettres  un homme
tomb_ (il aurait mieux fait peut tre de dire _ un homme sorti_).

Mais l'esprit humain, comme toute chose humaine, n'a pas non plus
d'clipse permanente. Comme l'astre de la lumire matrielle, qui est
son image, l'esprit humain a des crpuscules, des aurores, des midis,
des dclins, des heures, en un mot des jours et des nuits; mais il
n'a ni jours ternels ni nuits ternelles. Il est toujours vieux
et il est toujours jeune. Cette caducit l'empche de se confondre
avec la Divinit, dont il n'est que l'oeuvre et l'ouvrier, mais
jamais l'gal. C'est l l'erreur de ces _Gubres_ modernes du feu
intellectuel, inextinguible et toujours croissant en lumire. Que ces
anciens amis me le pardonnent: en bonne amiti, on est oblig d'avoir
tous les jours le mme coeur que ses amis; mais on n'est pas tenu
d'avoir toutes les nuits le mme rve.


III

D'un autre ct, cette jeunesse ternelle de l'esprit humain,
renouvele de gnration en gnration et de race en race, l'empche
de tomber dans ce dcouragement de lui-mme et dans ce dnigrement
de son temps, qui est une erreur aussi commune mais moins noble
que le rve du progrs continu, illimit et indfini sur la terre.
Celui qui a fait le jour et la nuit pour le globe terrestre a
fait aussi le jour et la nuit pour l'esprit humain. Il y a eu un
commencement de l'humanit; M. Pelletan et ses amis le confessent.
Le monde a-t-il commenc par un jour? a-t-il commenc par une nuit?
Nous croyons qu'il a commenc par une aurore. Ces philosophes
croient qu'il a commenc par les tnbres. Question insoluble et
purile!..... L'esprit humain a-t-il commenc par l'imbcillit
et la barbarie? a-t-il commenc par l'intelligence? Nous croyons,
sans l'affirmer, qu'il a commenc par l'intelligence. Question
de got, d'imagination et de prfrence!... Mais l'esprit humain
a-t-il march sans discontinuit, sans dcadence, sans vicissitude,
sans chute et rechute, sans clipse, de progrs illimits en
progrs illimits, jusqu' son progrs suprme, sa divinisation
sur la terre?... Question de nature, d'histoire, d'vidence, que
la nature, l'histoire, l'vidence, rsolvent malheureusement par
l'croulement perptuel et par la renaissance perptuelle de toutes
les choses humaines, et qu'elles rsolvent contre ce beau rve de ces
philosophes de l'ascension continue. L'chelle de Jacob tait un beau
rve aussi, mais on n'y montait qu'endormi; et de plus,  l'chelle
de Jacob, il manquait malheureusement un chelon: c'est celui qui
montait du fini  l'infini. Heureux les hommes qui croient l'avoir
retrouv! Quant  nous, nous restons tristement au pied de l'chelle,
bien convaincu qu'elle porte  faux, et que son sommet n'est qu'un
vertige.


IV

Mais, si nous ne croyons pas le moins du monde  un progrs continu,
illimit et indfini pour une crature si prcaire, si limite et
si finie que l'homme ici-bas, nous ne croyons pas davantage 
ces dcadences irrmdiables,  ces tnbres croissantes,  cet
puisement organique de l'esprit humain avant le temps.

On nous dit et on nous crit tous les jours: Comment
entreprenez-vous une oeuvre de haute critique littraire dans un
sicle et dans un pays qui n'ont plus de littrature; dans une nation
qui s'est puise de grands esprits pendant deux grands sicles, le
dix-septime et le dix-huitime, sicle franais par excellence? dans
un temps o la dcadence intellectuelle et morale marche en sens
inverse du progrs matriel et industriel? dans une poque o tout
se fait matire et se ptrifie  force de regarder la pierre, le
fer, le tissu, et de se dsintresser des ides? Ne voyez-vous pas
que le niveau de l'intelligence de l'Europe baisse  proportion que
cette intelligence se rpand sur la multitude et se concentre moins
sur les sommits? Les valles sont plus claires, mais les hauteurs
ont moins de lumire. La dmocratie, si sainte en morale parce
qu'elle est la justice, est ignoble en littrature parce qu'elle
est la mdiocrit; elle a le sens de l'utile; elle n'a pas form ni
exerc encore en elle le sens du beau. Laissez la posie, laissez la
parole, laissez la philosophie! Ainsi que vous l'avez dit vous-mme
dans un vers dsespr:

  Abandonnez ce monde  son courant de boue!

Le jour baisse en Europe, et surtout en France. Ramenez votre
manteau sur vos yeux, comme Csar mourant, pour ne pas voir mourir la
littrature franaise. Nous sommes en impuissance et en dcadence:
l'esprit humain s'en va, comme on a dit des rois et des dieux. N'y
pensons plus!


V

Je rponds:

D'abord est-il bien vrai que l'intelligence littraire baisse 
mesure qu'elle se rpand sur de plus grandes multitudes d'tres
pensants, et que la dmocratie soit l'extinction fatale du gnie des
lettres? Si cela tait vrai, il faudrait maudire la dmocratie; car
c'est le gnie qui fait le jour sur les peuples vivants, comme il
fait la splendeur sur leur mmoire. Et la pense exprime, autrement
dit littrature, tant la plus noble fonction de l'homme, un seul
groupe d'hommes pensants dans un sicle vaut mieux pour l'histoire
que des multitudes qui sment et qui broutent:

  _Fruges consumere nati!_

Mais, si vous voulez nous permettre,  titre de pote, une image
trs-peu neuve, mais trs-frappante, nous vous rpondrons que cette
prtendue diminution de lumire intellectuelle et morale,  mesure
qu'un plus grand nombre d'hommes participe  la clart, est tout
simplement un effet ou plutt un mensonge d'optique. Vous croyez voir
moins d'clat sur les sommets, parce qu'il y a plus de jour dans
les plaines. Un ver luisant pendant la nuit attire plus les yeux
que mille toiles au firmament pendant le jour. Quand le soleil se
lve et quand son disque, suspendu un moment au-dessus des Alpes,
blouit le premier regard du voyageur matinal, le soleil parat un
million de fois plus tincelant qu' midi, quand sa pluie de lumire
s'infiltre jusqu'au fond des gorges les plus tnbreuses et noie
tout un hmisphre dans un ocan uniforme de clart. S'ensuit-il
que le soleil ait plus de clart  son lever sur le bord du ciel
qu' son midi sur l'universalit de l'espace? Non; il s'ensuit
seulement que le contraste de l'obscurit des valles, le matin, avec
le rayonnement des sommets qu'il frappe de ses rayons, vous fait
apparatre l'astre plus lumineux et les hauteurs plus splendides;
mais, en ralit, il y a un million de fois plus de lumire sur la
terre au milieu du jour qu' l'aube du jour.

Cette image est tout un argument. La dmocratie intellectuelle et
littraire vous blouit moins, parce qu'elle rpercute  peu prs
uniformment et de tous les points la lumire; mais, en ralit, il y
a plus de gnie humain rparti entre de plus vastes multitudes dans
un peuple que dans une acadmie d'hommes de gnie.


VI

Quant  la possibilit d'une dcadence finale pour un sicle,
pour une nation, pour une langue, pour une littrature, je ne nie
nullement cette possibilit en principe. Si je la niais, l'histoire
du genre humain tout entier serait l devant moi, comme elle est l
devant les progressistes indfinis, pour me donner le triste dmenti
des ralits aux imaginations. Nous ne marchons dans le pass que
sur la cendre des langues mortes avec leurs chefs-d'oeuvre et sur
les cadavres des littratures. Le monde entier n'est compos que de
deux mots: PROGRS et DCADENCE. L'erreur des optimistes est de n'en
lire qu'un, PROGRS; l'erreur des pessimistes est de n'en lire qu'un,
DCADENCE. Lisons-les tous les deux, nous serons dans le vrai de
l'histoire et de la destine du genre humain, en littrature comme en
politique.


VII

Mais, s'il est vrai que l'Europe, et que la France en particulier,
doivent tomber un jour en dcadence de gnie, de langue et de
littrature, est-il vrai, ou du moins est-il vraisemblable que ce
triste moment de descente aprs le sommet et de caducit aprs la
jeunesse soit arriv pour l'Europe et pour la France? La main sur
la conscience, et sans vouloir flatter personne ni nous flatter
nous-mme, nous ne le pensons pas. Nous pensons plutt que ces belles
parties vivantes du monde n'ont pas encore atteint leur maturit, et
qu'elles jettent encore, comme nous disons nous autres contemplateurs
des vagues, la folle cume de leur longue jeunesse. Oui, nos temps,
qui nous semblent vieux, sont jeunes.

 quel symptme, nous dit-on, le prsumez-vous?

Nous allons le dire.

Premirement,  la prodigieuse fcondit de la nature humaine en
Europe, en Asie et en Amrique dans ces derniers temps. Quand la
nature veut mourir dans des peuples, elle n'enfante pas avec cette
prodigalit; elle se repose comme la vieillesse, elle s'puise,
elle languit, elle devient strile, ou bien elle ne produit que
des avortons ou des monstres. Nous avons vu cela aux Indes, quand
Alexandre, et plus tard Gengiskhan ou Timour, y sont accourus du fond
de la Macdoine et de la Tartarie avec des nues de barbares, comme
des btes de proie allches par l'odeur de la mort.

Nous avons vu cela en Grce, en gypte et en Perse, quand les
Romains, ces brigands de l'univers, y sont venus balayer des trnes
et des rpubliques vermoulues, et emporter des dpouilles dans la
caverne agrandie de Romulus.

Nous avons vu cela quand les empereurs ont prcipit Rome de libert
en servitude et de servitude en lchet, jusqu' l'inondation de Rome
et de Byzance par les jeunes barbares d'Attila, au lieu des vieux
barbares de Marius.

Nous avons vu cela dans le moyen ge, quand l'esprit humain,
dsorient par la disparition du vieil univers religieux,
intellectuel et politique, se sauva dans les thbades d'Orient et
dans les monastres d'Europe, pour s'y suicider mystiquement dans le
mpris de la vie et dans les frissons de l'ternit.

Oui, le genre humain eut,  ces poques, des tonnements, des
lassitudes, des dprissements, des dcadences littraires o les
langues mmes s'anantissaient avec les ides. On comprend que les
hommes qui vivaient dans ces annes striles de l'Europe aient cru
un moment  la strilit finale et  la caducit irrmdiable des
littratures.

Les sicles qui sont venus aprs, Charlemagne, Charles-Quint, Lon
X, Louis XIV, le dix-huitime sicle, le dix-neuvime lui-mme, nous
ont appris et nous apprennent assez qu'il n'y a ni progrs continu
ni dcadence irrmdiable dans l'esprit humain. Mais savez-vous
ce qu'il y a? Il y a cette intermittence, cette alternative, cette
jeunesse et cette vieillesse, cette fin et ce recommencement qui
sont la condition et la loi de toutes choses intellectuelles ou
matrielles. Ce monde, qui a commenc lui-mme, finira, parce qu'il
a commenc; mais personne ne connat ni sa vieillesse dans le pass,
ni sa longvit dans l'avenir, except celui qui compte d'avance le
nombre des rvolutions de soleil dans les cieux, et le nombre des
pulsations du pouls dans l'artre de l'homme.


VIII

Mais, s'il ne nous est pas permis de substituer nos calculs au calcul
divin, et de dire avec certitude: Voici le soir, car la lumire
baisse dans les esprits, il nous est permis de faire usage de notre
raison, de notre exprience historique, et de conjecturer avec plus
ou moins de vraisemblance si nous sommes au lever ou au coucher d'une
poque,

  L'HEURE QU'IL EST AU CADRAN DES GES.

Eh bien! plus je considre les pas de cette aiguille de l'esprit
humain sur ce cadran, moins je puis comprendre ces prophtes
de malheur qui menacent l'Europe littraire de vieillesse, de
dcrpitude, de silence et de strilit.

O donc voient-ils ces symptmes de dcadence?--Dans les rvolutions
intellectuelles, disent-ils, ces grandes perturbations du
monde.--Mais les rvolutions intellectuelles, au contraire, ne
sont-elles pas les secousses que l'esprit humain se donne  lui-mme
pour enfanter dans le travail et dans la douleur ce qu'il porte en
lui? J'aimerais autant appeler dcrpitude et strilit les secousses
que donne au sein de sa mre fconde le fruit qu'elle va enfanter et
qui demande  natre. Tout le monde sent que l'Europe est en travail
d'enfantement; nul ne sait ce que sera le fruit: les uns disent
prodige, les autres monstre. Quant  nous, nous ne croyons nullement
au monstre, car l'Europe est grosse de l'esprit divin.

Sans dire ici (ce n'est pas la place) ce que nous croyons entrevoir
sur le rsultat de cet enfantement de plusieurs sicles, nous sommes
convaincu que l'Europe souffre pour mettre au monde, quoi? Ce qui y
est dj, c'est--dire l'ternel nouveau-n de l'esprit humain, la
raison: la raison un peu plus dveloppe dans les choses divines,
la raison un peu plus explique dans les choses humaines, la raison
un peu plus associe  la loi dans la politique, en un mot, une
rvlation par le sens commun. _Ni plus, ni moins,_ comme disait un
oracle de tribune il y a quelques annes; mais ce _plus_ sera une
poque d'accroissement de jour dans le ciel et sur la terre, et ce
_moins_ serait une poque d'accroissement de tnbres. Mais, encore
une fois, pourquoi marcherions-nous aux tnbres? Il y a un nuage,
j'en conviens, et le jour baisse; mais ce n'est pas le soir, et un
nuage n'est pas la nuit!

Or, plus le rgne de la raison s'accrotra, plus la littrature
vritable, qui est l'expression de la pense humaine, s'accrotra
en oeuvres de tout genre, et dans ces oeuvres il y aura des
chefs-d'oeuvre. La philosophie n'a pas dit son dernier axiome, la
posie n'a pas chant son dernier hymne.


IX

Considrez d'un coup d'oeil rapide, et sans rien dtailler
aujourd'hui, tout ce qui proteste depuis un sicle seulement en
Europe contre cette prtendue dcrpitude de l'esprit humain. Ttez
le pouls du monde intellectuel, et dites s'il est prt  mourir.

Il n'y a pas un sicle que Goethe, l'Orphe et l'Horace allemand
runis dans un mme homme, a attir vers l'Allemagne, muette depuis
les _Niebelungen_, l'attention et l'enthousiasme de toute l'Europe.
Nous l'avons vu de nos jours vieillir sans faiblir, comme les dieux
de l'Olympe vieillissaient; puis se transformer dans sa srnit
en gloire nationale plutt que mourir, tellement divinis par ses
compatriotes, qu'on est tent de chercher son spulcre parmi les
toiles du firmament plutt que sous les cyprs de Weimar.

Klopstock et Schiller, l'un l'Homre de la _Messiade_, l'autre
l'Euripide de la scne allemande, lui faisaient cortge; ils vivaient
encore quand nous sommes ns. De tels gnies fraternels, groups
dans quelques lieues carres de l'Allemagne du nord, sont-ils un
symptme d'puisement sur cette terre o toute petite bourgade est
une Athnes?

Il n'y a pas trente ans que lord Byron, en Angleterre, aussi grand
 lui seul que toute la littrature de son pays,  l'exception de
Shakspeare, trop grand pour tre mesur; il n'y a pas trente ans
que lord Byron donnait le frisson et le vertige  l'imagination de
l'Europe entire, par chacun de ses vers qui traversaient l'Ocan
comme des langues de feu rpercutes sur les murs de craie de son le.

Il n'y a pas vingt-cinq ans que Walter Scott, ce _trouvre posthume_
de notre sicle, ce Boccace srieux et pique de notre ge, composait
ses cent nouvelles, puises dans l'histoire d'cosse, et devenait
ainsi, par le roman, le prosateur pique de la Grande-Bretagne.

Dickens et Thackeray, ses mules, vivent et produisent encore tous
les jours de nouveaux chefs-d'oeuvre de peintures de moeurs et
de sensibilit. L'esprit humoriste de Sterne et le pathtique de
Richardson se mlent en eux pour faire sourire ou pleurer toute
l'Europe. Dans un autre genre, plus monumental, l'histoire, Macaulay
rdige plutt qu'il ne grave les annales de son pays. Historien trop
parlementaire, selon moi, Macaulay, semblable en cela  l'cole
dogmatique de la France, discute plus qu'il ne raconte, et instruit
plus qu'il n'meut; il fait des systmes dans l'histoire, au lieu
de faire des drames; il s'adresse  l'esprit plus qu'au coeur; il
veut prouver au lieu de tmoigner. Cette histoire raisonneuse et
systmatique n'aura que le second rang dans le rcit des choses
humaines; elle passera avec les systmes, les sectes, les thories
qu'elle reprsente. La nature seule est ternelle; l'histoire est
un rcit, et non une polmique descendue de la tribune dans la
bibliothque. Macaulay crit l'histoire pour ses amis de telle ou
telle coterie politique, au lieu de l'crire pour le genre humain;
mais son livre n'en est pas moins un grand signe de vie dans la
littrature contemporaine de la Grande-Bretagne. L'Angleterre est
digne d'avoir un jour son Shakspeare dans l'histoire comme elle l'a
eu dans le drame.


X

En Espagne, l'hrosme et la posie se touchent par le grandiose
du caractre et par l'orientalisme de l'imagination. L'Espagne
n'a plus depuis longtemps ses chantres du Cid, ses Cervants, ses
Caldron et ses Lop de Vga. Le quitisme somnolent de sa cour et
de ses monastres avait assoupi son gnie naturel; mais l'invasion
rvoltante de son territoire, en 1810, par Napolon, lui a rendu le
patriotisme par l'indignation. Ses corts lui ont rendu la libert;
ses secousses rvolutionnaires de 1820, et les contre-coups prolongs
de ces secousses jusqu' ce jour, lui ont rendu ce qui se rveille
avant tout dans un peuple en bullition, l'loquence. Les orateurs
prcdent les potes; l'ge de la posie commence  renatre; la
libert, une fois conquise et une fois rgularise, fconde le
gnie. Le gnie n'tait pas mort en Espagne, il sommeillait. Voil
le rveil! Attendons-nous  de grandes choses, non-seulement dans
l'Espagne continentale, mais dans les Amriques espagnoles. Ces
Amriques espagnoles ressemblent  ces colonies grecques de l'Asie,
devenues libres par la distance, mais restes grecques par la vigueur
des caractres et par l'lgance du gnie natal.

Il en est de mme du Portugal et du Brsil. L, une imagination plus
latine et une langue plus belle encore que l'espagnol, la langue des
_Lusiades_, attend d'autres Camons, dont les chants seront rpts
par deux mondes, de _Cintra_  _Rio-Janeiro_.


XI

L'Amrique du Nord, jusqu'ici absorbe par la conqute et le
dfrichement du nouveau monde, n'tait pas parvenue encore  son ge
littraire. C'est l'ge de la maturit et du loisir qui succde 
l'ge de croissance chez les peuples neufs. Mais voil l'Amrique du
Nord qui y touche par la science, par l'histoire, par la posie, par
le roman, cette posie domestique. Les noms de ses publicistes, de
ses orateurs, de ses hommes d'tat, de ses potes, de ses romanciers
naissants, et dj rivaux de leurs modles dans le vieux monde,
traversent dj l'Atlantique; ils nous apportent les chos d'un grand
sicle de pense aprs un grand sicle d'action. Ce pays en est 
son re fabuleuse d'indpendance, de libert, d'institutions, de
crations; les mes y ont la vigueur du sol, la grandeur des fleuves,
la profondeur des solitudes, la hauteur dmesure des montagnes,
l'infini des horizons. Qui peut dire, si elle ne se dchire pas dans
l'enfantement, ce qu'enfantera en Amrique cette posie de la raison
et de la libert, aprs la posie des traditions?

Y a-t-il moins de littrature dans la libert et dans la vrit que
dans la servitude et dans les routines d'esprit? Attendons, pour le
dire, le pome pique de la raison humaine et le drame de la vrit
qui se prparent  natre dans ce nouveau monde.

Il ne chante pas encore, il agit, mais son action est plus potique
que nos pomes.


XII

La Russie elle-mme, jeune race sur une vieille terre, entre dans
son poque littraire par un historien et par un pote (Karamsin et
Pouskin); ils rivalisent du premier coup avec leurs modles anglais,
Hume et Byron. Cette langue russe, combine d'nergie tartare, de
mlodie grecque, de mollesse slave, de rverie allemande, de clart
franaise, instrument  mille voix, comme l'orgue des basiliques,
est minemment propre au lyrisme, au gmissement de la mlancolie
du Nord, comme  l'enthousiasme religieux du Midi. L'alluvion des
sicles et le mlange des races semblent l'avoir faonne lentement
pour une littrature _composite_ dont nous entendons  peine les
premiers balbutiements. Le gnie divers, prompt, souple, fort,
fantastique des peuples qui parlent cette langue promet prochainement
de grands sicles littraires  la Russie.

Nous ne parlons point ici de l'Orient, parce qu'il dort; il
dort aprs des sicles de fcondit littraire, religieuse et
philosophique. Ces sicles ont puis pour un temps ses forces. Mais
respectons ce sommeil de l'Asie! On a le droit de se reposer quand
on a produit pour l'esprit humain cent pomes, dix thtres, dix
philosophies et cinq religions; quand on a t l'Inde, la Chine,
l'Arabie, la Perse, l'gypte, la Grce, la Jude, l'cole et le
sanctuaire de l'univers.


XIII

Nous en dirons autant de l'Italie, terre  laquelle nous devons tant,
et  laquelle nous ne restituerons que son bien en lui restituant
la libert, la posie et l'loquence, ses fruits naturels. Sa
littrature  elle n'est pas morte. Elle y est seulement dans cette
sublime langueur qui prcde les renaissances. Moi qui l'ai habite
si longtemps, qui l'aime comme une mre, qui lui dois le peu de
posie dont son ciel, ses mers, ses paysages, ses ruines, ont imbib
mon imagination, il m'est impossible de ne pas sentir battre dans
ses membres encore enchans le pouls immortel de son gnie, le
gnie initiateur de l'Europe. Je n'ai encore qu'ge d'homme, et
j'y ai vu de mes yeux ensevelir Alfieri dans le marbre de _Santa
Croce_, sculpt par Canova; j'y ai entendu Monti rciter ses pomes
aussi dantesques que le Dante; j'y ai serr la main de Manzoni, qui
venait d'crire ses mles cantates; j'y ai t l'ami de Nicolini,
qui agitait de l'accent de Machiavel les fibres toscanes; j'y ai
entrevu Ugo Foscolo, ce _Savonarola_ de la libert, qui prtait ses
rugissements de douleur patriotique aux lettres de Jacobo Ortis; j'y
ai vcu en familiarit avec Canova, cet mule de Phidias  Rome;
enfin j'y ai entendu les premiers accents de Rossini, cet homme
sans parallle parmi les hommes vivants, qui a plus de posie, de
vibration, de littrature inarticule dans une de ses notes que son
sicle entier dans toutes ses oeuvres! Et combien d'autres que je ne
nomme pas, mais en qui j'ai senti la divinit de l'Italie parler 
mon me!...

Non, une telle terre n'est pas morte au gnie littraire sous toutes
les formes, elle qui fut, comme le dit un de ses fils, la nourrice
intellectuelle et artistique de l'Europe, elle qui m'inspirait, quand
je foulais son sol sacr, ces vers, hlas! moins potiques que sa
poussire:

  Italie! Italie! ah! pleure tes collines,
  O l'histoire du monde est crite en ruines!
  O l'empire, en passant de climats en climats,
  A grav plus avant l'empreinte de ses pas;
  O la gloire, qui prit ton nom pour son emblme,
  Laisse un voile clatant sur ta nudit mme!
  Voil le plus parlant de tes sacrs dbris!
  Pleure! un cri de piti va rpondre  tes cris!
  Terre que consacra l'empire et l'infortune,
  Source des nations, reine, mre commune,
  Tu n'es pas seulement chre aux nobles enfants
  Que ta verte vieillesse a ports dans ses flancs:
  De tes ennemis mme envie et chrie,
  De tout ce qui nat grand ton ombre est la patrie!
  Et l'esprit inquiet, qui dans l'antiquit
  Remonte vers la gloire et vers la libert,
  Et l'esprit rsign qu'un jour plus pur inonde,
  Qui, ddaignant ces dieux qu'adore en vain le monde,
  Plus loin, plus haut encor, cherche un unique autel
  Pour le Dieu vritable, unique, universel,
  Le coeur plein tous les deux d'une tristesse amre,
  T'adorent dans ta poudre, et te disent: Ma mre!
  Le vent, en ravissant tes os  ton cercueil,
  Semble outrager la gloire et profaner le deuil!
  De chaque monument qu'ouvre le soc de Rome,
  On croit voir s'exhaler les mnes d'un grand homme!
  Et dans le temple immense, o le Dieu du chrtien
  Rgne sur les dbris du Jupiter paen,
  Tout mortel en entrant prie, et sent mieux encore
  Que ton temple appartient  tout ce qui l'adore!...

  Sur tes monts glorieux chaque arbre qui prit,
  Chaque rocher min, chaque urne qui tarit,
  Chaque fleur que le soc brise sur une tombe,
  De tes sacrs dbris chaque pierre qui tombe,
  Au coeur des nations retentissent longtemps,
  Comme au coup plus hardi de la hache du temps;
  Et tout ce qui fltrit ta majest suprme
  Semble, en te dgradant, nous dgrader nous-mme!
  Le malheur pour toi seule a doubl le respect;
  Tout coeur s'ouvre  ton nom, tout oeil  ton aspect!
  Ton soleil, trop brillant pour une humble paupire,
  Semble pancher sur toi la gloire et la lumire;
  Et la voile qui vient de sillonner tes mers,
  Quand tes grands horizons se montrent dans les airs,
  Sensible et frmissante  ces grandes images,
  S'abaisse d'elle-mme en touchant tes rivages.
  Ah! garde-nous longtemps, veuve des nations,
  Garde au pieux respect des gnrations
  Ces titres mutils de la grandeur de l'homme,
  Qu'on retrouve  tes pieds dans la cendre de Rome!
  Respecte tout de toi, jusques  tes lambeaux!
  Ne porte point envie  des destins plus beaux!
  Mais, semblable  Csar  son heure suprme,
  Qui du manteau sanglant s'enveloppa lui-mme,
  Quel que soit le destin que couve l'avenir,
  Terre, enveloppe-toi de ton grand souvenir!
  Que t'importe o s'en vont l'empire et la victoire?
  Il n'est point d'avenir gal  ta mmoire!

Et ailleurs:

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Mais, malgr tes malheurs, pays choisi des dieux,
  Le ciel avec amour tourne sur toi les yeux;
  Quelque chose de saint sur tes tombeaux respire,
  La barbarie en vain morcelle ton empire,
  La nature, immuable en sa fcondit,
  T'a laiss deux prsents: ton soleil, ta beaut;
  Et, noble dans son deuil, sous tes pleurs rajeunie,
  Comme un fruit du climat enfante le gnie.
  Ton nom rsonne encore  l'homme qui l'entend,
  Comme un glaive tomb des mains du combattant;
   ce bruit impuissant, la terre tremble encore,
  Et tout coeur gnreux te regrette et t'adore.


XIV

Il nous est impossible de ne pas augurer une troisime renaissance
littraire pour une contre aussi inpuisable en fcondit
intellectuelle qu'en fcondit matrielle. Le gnie italien n'a
pas baiss d'une ide ou d'une image de Virgile  Dante, d'Horace
 Ptrarque, de Snque  Machiavel, de Lucain au Tasse. Il est
vident pour quiconque a habit une partie de sa vie cette terre et
frquent ses esprits suprieurs, que ce niveau n'a pas baiss non
plus de Dante, de Machiavel, de Ptrarque, de Tasse  aujourd'hui.
L'Italie est pleine d'hommes de la mme trempe de coeur et d'esprit,
auxquels il ne manque que la voix. L'unit est brise, mais l'nergie
individuelle subsiste. Que l'unit fdrale, la seule unit possible
aujourd'hui en Italie, vienne  se renouer, et le monde sera tonn
de la supriorit intellectuelle dans tous les genres de culture
d'esprit dont la nature a dou les Italiens modernes. Mais cette
unit fdrale de l'Italie ne se renouera jamais que sous la pression
d'un grand danger commun  toutes les nationalits morceles dont
la Pninsule se compose. Cela ne suffit pas; il y faudra encore la
tutelle au moins dcennale d'une puissance arme, dsintresse de
territoire et mdiatrice. C'est--dire que l'unit ne se renouera
que dans le sang pendant une grande collision, lutte europenne
dont les plaines de la Lombardie et du Pimont seront une centime
fois le champ de bataille. Ce n'est pas tout encore: il y faudra la
magnanimit gnreuse de la puissance libratrice et mdiatrice.
L'me d'un Washington europen pourra seule accomplir ce miracle.
Avoir l'hrosme de protger sans avoir l'ambition de conqurir,
voil la condition prodigieusement rare du librateur futur de
l'Italie!




DIGRESSION HISTORIQUE.

XV


Ici, permettez-moi une digression involontaire, mais que l'occasion
amne sans que je l'aie cherche sous ma plume.

On me dit quelquefois, avec un reproche que je trouve plus mal
inform qu'injuste: TU ES ILLE VIR! _Tu tais cet homme!_ ou plutt,
Pourquoi, en 1848, n'as-tu pas su tre cet homme?

Pour comprendre pourquoi je n'ai pas t cet homme, il faudrait tre
au fond de mes penses les plus intimes  cette poque, et connatre
en mme temps les mystres de la situation vraiment trange o la
France elle-mme tait haletante pendant la rvolution soudaine,
imprvue et cerne de prils du commencement de la rpublique. Je
vais, en peu de mots, vous introduire au fond de mes penses les
plus secrtes, comme au fond de la situation qu'une rvolution
si soudaine faisait  la France, dont je dirigeais la politique
extrieure. Vous jugerez aprs si j'tais dans les conditions voulues
pour soulever, garantir et mdiatiser l'Italie,  moi tout seul.
L'Italie elle-mme saura si elle doit me condamner ou m'absoudre.
Je confesserai tout pour moi et contre moi. Les rticences sont des
mensonges en histoire. Qui ne sait pas tout ne sait rien. Je vais
tout dire.


XVI

Premirement, il faut bien m'apprcier moi-mme, et bien entrer dans
ma nature personnelle et dans l'esprit de mon rle au moment  la
fois terrible et grandiose o la rpublique sortit du nuage avec la
promptitude et l'blouissement de l'clair.

Un gouvernement dont je n'estimais pas l'origine, mais contre lequel
je ne conspirais pas, venait de s'abmer et de disparatre en trois
heures, sans dfense. Une heure aprs, surpris comme tout le monde,
je crus (comme je crois encore) que le seul moyen de raffermir d'un
mot le sol fondamental tait de proclamer sur les ruines de cette
monarchie disparue une rpublique de ncessit et de salut, pour
l'interposer entre tout le monde et pour donner au peuple la patience
d'attendre une assemble nationale souveraine, seule puissance
toujours lgale qu'on pt voquer pour imposer l'ordre et le respect
d'elle-mme  la France.

Je n'tais pas un rpublicain radical, un rpublicain subversif, un
rpublicain chimrique rvant de bouleverser les fondements de la
politique et de la socit civile, pour faire clore du sang ou du
feu un monde nouveau clos en trois heures.

Les mondes nouveaux ne naissent que de la gestation lente et
de l'enfantement laborieux des sicles. J'tais un rpublicain
improvis, un rpublicain politique, un rpublicain conservateur de
tout ce qui doit tre conserv sous peine de mort dans une socit,
ordre, vies, religion libre, fortunes, industrie, libert lgale,
respect de toutes les classes de citoyens les unes envers les autres,
paix des nations entre elles dans leur indpendance rciproque et
dans l'esprit de leurs traits, droit public de l'Europe.


XVII

Ai-je eu tort d'tre rpublicain conservateur? les rpublicains d'un
autre temprament le disent; mais enfin j'tais ce que j'tais. On ne
se fait ni sa nature, ni sa conviction, ni sa conscience:  tort ou 
raison, j'tais rpublicain conservateur.

Si j'avais t autre chose, il n'y avait rien de si rationnel et
de si ais que de laisser le feu de la France prendre, par le seul
courant du vent qui soufflait,  l'univers. D'une combustion gnrale
il serait sorti ce qui pouvait, un monceau de cendre touff sous
une pluie de sang, et foul bientt aprs aux pieds par une tyrannie
militaire. Les rpublicains auraient t, aux yeux de l'avenir, les
incendiaires du vieux monde. Triste titre  l'estime et  l'amour des
peuples incendis, et livrs, aprs l'oeuvre des rostrates,  la
merci des Marius du Nord ou du Midi!

Dans ce systme, le premier cri de la rpublique devait tre: Aux
armes! Deux couplets ajouts  la _Marseillaise_, l'un contre les
classes suprieures, l'autre contre les proprits, auraient fait
l'affaire. La France souleve de son lit aurait dbord de ses
frontires comme de ses lois, et malheur au monde!


XVIII

Ce n'tait pas ce que je voulais pour la rpublique nouvelle.
Je voulais qu'elle montrt une fois  l'Europe qu'il y avait
compatibilit complte entre la France libre et les puissances
gographiques voisines, respectes dans leurs frontires comme dans
leur indpendance.

L'inviolabilit mutuelle est la base de paix sur laquelle repose le
monde. Violer cette base, ce n'tait pas seulement une iniquit,
c'tait la guerre, c'tait le meurtre en masse, c'tait le sang
humain jet au hasard et  pleine main sur la terre d'Europe! Et de
quel droit? Du droit d'une opinion, d'un systme, d'une fantaisie,
d'une vanit, d'une boutade de Danton (et encore Danton lui-mme ne
proclamait que la guerre dfensive et traitait avec la Prusse).

J'avoue ma faiblesse. Ma conscience d'homme timor devant Dieu
rpugnait  ce jeu de sang humain dont l'enjeu est la vie de ses
cratures. Qu'on me mprise, mais qu'on m'absolve! J'cartais la
guerre offensive de la rpublique comme un crime envers l'humanit et
envers Dieu; je n'acceptais dans mes penses pour la rpublique que
la guerre dfensive et patriotique. C'est ce scrupule de conscience
seul qui me fit faire le manifeste  l'Europe.

Scrupule, dira-t-on! Je ne le nie pas, mais quelquefois un scrupule
de conscience est la plus habile politique. Souvenez-vous de ce
qui se passa. Les ligues des cours furent dsarmes de tout droit
d'agression contre la rpublique; les peuples, respects et rassurs
sur leur territoire, passrent du ct de nos principes, et la
diplomatie franaise fut l'arbitre du monde en six semaines de temps,
sans avoir violent une nation ni brl une amorce.


XIX

Je ne me dissimulais pas le moins du monde cependant que l'Italie
aurait des frmissements et des secousses, que l'Allemagne s'armerait
pour y maintenir sa puissance _non nationale_, mais habituelle,
en Lombardie. Je connaissais de jeunesse le caractre hsitant,
repentant, puis rcidivant, _extemporan_ enfin, pour me servir
du mot latin, de Charles-Albert. Je me dfiais de l'entranement
inopportun qu'il donnerait  son arme ou qu'il subirait de ses
peuples. Je devais dans cette prvision, trop vite vrifie, faire
prendre une position de forte expectative  la rpublique sur les
Alpes. Je fis dcrter l'arme des Alpes de soixante mille hommes,
chelonns de Lyon  la frontire du Var.

Quelle tait la signification de l'arme des Alpes?--Elle tait
double dans mon esprit: premirement, tre prte  descendre en
Pimont, au premier signal de pril de cette puissance; secondement,
tre prte  rprimer les agitations religieuses, civiles,
socialistes et dmagogiques qui pouvaient clater  chaque instant
dans le midi de la France, plus passionn que le nord,  Lyon, 
Avignon,  Marseille,  Toulon, dans tout le bassin de la Sane et du
Rhne.

Ainsi l'arme des Alpes, par sa seule existence, dominait
inoffensivement l'Italie de son front, pacifiait par son flanc droit
le midi de la France.


XX

Or que devait-elle faire en Italie, cette arme des Alpes, si
la tmrit inopportune de Charles-Albert dclarait la guerre 
l'Autriche, si, comme j'en tais convaincu, Charles-Albert subissait
des revers, et si l'Autriche victorieuse s'avanait pour envahir le
Pimont?

Dans notre droit alors, et dans l'intrt lgitime de la scurit
de nos propres frontires au midi et  l'est, notre arme devait
descendre des Alpes en Pimont, couvrir ce royaume, rallier les
dbris de la valeureuse arme pimontaise, faire face  l'arme
autrichienne, et combattre, s'il tait ncessaire de combattre, pour
l'vacuation et pour l'indpendance de la Pninsule tout entire.

Mais il n'tait pas mme ncessaire de combattre dans ce moment: la
rvolution combattait pour nous en Hongrie, en Prusse,  Francfort, 
Rome,  Naples, en Toscane,  Vienne, et l'Autriche, qui n'existait
plus que dans son unique arme d'Italie, ne songeait pas  se
jouer elle-mme dans une seule bataille; elle ne songeait qu'
se mnager des conditions honorables de retraite. Elle proposait
elle-mme de ngocier cette retraite jusqu'au pied du Tyrol; elle
ne demandait, pour vacuer l'Italie lombarde, que le prix de cet
abandon par le payement de sa dette italienne par l'Italie. Dans
de telles extrmits, il est peu douteux que cent mille Franais
couvrant soixante mille Pimontais dans les plaines du Pimont
n'eussent opr, ou par leur seule prsence, ou par un coup d'clat,
la libration du sol italique. Cela est moins douteux encore quand
on songe que Turin, Milan, Gnes, Parme, Plaisance, Bologne, Venise,
Florence, Livourne, Rome, Naples, la Calabre et la Sicile avaient
dj couru avec plus ou moins de patriotisme aux armes; que ce
mouvement militaire encore hsitant dans un pays dshabitu des armes
se serait accru, multipli, organis sous le flanc droit de l'arme
franaise, et que l'Italie, en six mois, n'aurait t qu'une fort de
baonnettes inhabiles peut-tre, mais hroques comme le sentiment
qui armait ses milices.


XXI

Que se serait-il pass alors en Italie?--Nous n'avons pas le secret
du destin; mais nous pouvons affirmer qu'il se serait pass ce que
la France aurait conseill, et ce que la vieille constitution des
cinq ou six Italies comporte, c'est--dire une fdration patriotique
unanime de toutes ces Italies sous leurs diffrentes natures
politiques et sous la mdiation protectrice de la France. L'unit
nationale et militaire de ces diversits politiques et t quelque
chose d'analogue  la confdration hellnique des villes, royaumes,
rpubliques du Ploponse et des les sous la garantie des phalanges
macdoniennes.

Sans doute il y et eu des oscillations, des ttonnements, des
anomalies, des inexpriences, des froissements, des rivalits,
des excs d'impulsion, des excs de rsistance; mais la mdiation
prsente et arme de la France aurait t une dictature de
salut commun, accepte par la ncessit jusqu' l'heure o cet
amphictyonage des allis aurait fait place  l'amphictyonage des
Italiens constitus et arms dans leurs propres villes. L'Italie,
depuis le moyen ge, est plus municipale que nationale; une
confdration municipale est sa forme oblige de constitution. On ne
prvaut pas contre la nature. Mais quelle confdration municipale
que celle qui a pour municipalits des capitales, Milan, Turin au
pied des Alpes, Gnes  droite, Venise  gauche, Florence, Livourne,
Bologne au pied des Apennins, Rome au centre, Naples au sommet,
Palerme et Messine dans ses eaux? Et quelle renaissance politique,
militaire, oratoire et littraire l'mulation de toutes ces capitales
entre elles ne promettait-elle pas  une nation de vingt millions
d'hommes dous d'autant de gnie et de plus raison que la lgre
Athnes?


XXII

Telle tait ma pense sur l'Italie. Je sais qu'elle paratra une
offense aux Italiens, qui professaient  contre-temps une unit sans
lien, et une mancipation sans mancipateurs. Il ne s'agissait pas
de flatter l'Italie, mais de la sauver. Je ne l'ai pas flatte, je
ne l'ai pas provoque aux soulvements intempestifs de 1848; j'en
atteste ses ambassadeurs et ses patriotes de cette poque! Qu'ils
disent si je n'ai pas plutt fait mes efforts loyaux pour dtourner
le roi Charles-Albert de son agression, o je pressentais sa perte?
Qu'ils se souviennent de mon mot trop significatif  la tribune;
TOUTES LES CANTATES NE SONT PAS DES MARSEILLAISES! Je dis avec la
mme sincrit aujourd'hui ma pense  ce grand peuple: mr pour
l'indpendance, mr pour la libert, mr pour l'loquence, mr pour
le gnie, il ne l'est pas pour les armes. La libert lui mettait
ces armes dans la main, mais il lui fallait un peuple soldat et
vtran de gloire comme la France pour lui en apprendre l'usage.
On improvise la libert, on n'improvise pas les armes qui la
dfendent. Or il faut des armes autour du berceau d'une libert
qui vient de natre. Que l'avenir me dmente si j'ai tort, mais que
les patriotes srieux de l'Italie ne m'accusent pas! Ma pense de
prudence et de temporisation pour eux tait plus italienne que celle
de Charles-Albert; elle est la mme encore aujourd'hui, mais pour
d'autres causes.


XXIII

Mais, reprennent les Italiens aigris par l'exil; mais, disent les
radicaux de la guerre rvolutionnaire en France, pourquoi donc
l'arme des Alpes n'est-elle pas descendue en Italie aprs le revers
de Charles-Albert, pour y prendre le beau rle de mdiateur arm
ou de combattant italien que vous aviez assign  sa cration, et
que vous aviez ajourn  l'heure o le Pimont serait envahi par
l'arme autrichienne?... Hlas! ce n'est pas moi qui vous rponds
ici; c'est une triste date. Le jour o les revers de Charles-Albert
furent pressentis  Paris, l'ordre de marche de l'arme des Alpes fut
prpar sans hsiter par le gouvernement de la rpublique. La fatale
insurrection communiste ou dmagogique de juin entrana la retraite
de ce gouvernement.

Pendant que ce gouvernement combattait dans les rues de Paris
pour le salut de la rpublique et de l'assemble; pendant qu'il
triomphait par l'arme qu'il avait prpare, par le gnral qu'il
avait nomm, par ses propres mains, chef et soldat lui-mme, offrant
sa vie au feu pour dfendre la reprsentation nationale, cette mme
reprsentation nationale le souponnait odieusement d'une complicit
souterraine avec ses ennemis, et lui redemandait en hte le pouvoir
excutif pour le dcerner  un dictateur aussi patriote, mais pas
plus dvou que lui  la France.

La fatale concidence de la bataille de Paris et de la dfaite du
Pimont engloutit tous les plans et tous les rves dans le mme
abme. tranger depuis ce jour au gouvernement, j'ignore quelles
furent,  l'gard de l'Italie, les penses et les ncessits des
gouvernements successifs de la rpublique. Tout ce que je puis
affirmer, c'est que les vnements de juin, malgr leur gravit, ne
m'auraient pas empch de faire descendre en Pimont l'arme des
Alpes. La France civique tout entire tait debout et arme pour
dfendre sa civilisation, ses familles, ses proprits, ses foyers,
sa souverainet reprsentative contre des poignes de dmolisseurs
anantis dans leur dmence. La puissance intrieure de la France
tait centuple; sa puissance militaire tait reconstitue depuis
cinq mois d'une rorganisation nergique de ses armes; la France
n'avait pas besoin de cent mille hommes en faction sur les Alpes ou
en Algrie pour se prserver des communistes qui lui font horreur:
l'Italie en avait besoin pour rester l'Italie.


XXIV

Voil ce que j'ai voulu pour l'Italie; voil ce que j'ai fait  son
insu pour elle; voil ce que la destine contraire a dcid d'elle
et de moi dans les journes de juin 1848. Ce n'est pas seulement la
France qui a saign dans ces journes, c'est l'Italie qui y a pri.
Pleurons ensemble sur la dmence de ces meurtriers de la libert et
d'eux-mmes, mais ne nous accusons pas, l'Italie et nous! Nous sommes
innocents; c'est le sort qui est coupable.

Si j'avais t Italien de sang comme je le suis de coeur, aurais-je
pu concevoir pour l'Italie une pense plus filiale? aurais-je
pu lui rouvrir inoffensivement pour les autres puissances, et
plus lgitimement pour elle-mme, une plus belle perspective de
renaissance nationale, politique et littraire? Je laisse  la
rflexion et  la conscience  prononcer.


XXV

Et comment n'aurais-je pas aim l'Italie? Comment n'aurais-je pas
eu foi, je ne dis pas dans les armes (une longue dsutude les a
rouilles), mais dans la vie et dans la fcondit de son gnie en
tout genre? N'avais-je pas respir par tous les pores ce gnie
italien, avant mme d'avoir respir celui de ma propre patrie? La
patrie n'est pas seulement celle o l'on a suc le lait de sa mre,
c'est aussi celle o l'on a reu de la nature, des monuments, des
hommes, des choses, ses premires impressions et ses premires
images. La premire jeunesse des yeux de l'imagination et du coeur
est la naturalisation pour le pote comme pour l'homme. C'est 
l'intensit des sensations que la vie de l'me se mesure, ce n'est
pas  la longueur des annes. L'Italie pour moi n'est pas un pays,
c'est un mirage! Ce n'est pas de l'air qu'on y respire, c'est de
l'me! une me de feu, de langueur, d'enthousiasme, d'antiquit, de
jeunesse, de mlancolie et d'hrosme  la fois! On s'y fait dans
la mme minute pote, amant, citoyen, contemplateur, cnobite.
Les sensations n'y parlent pas en vous, elles y chantent; elles y
parcourent en une heure la gamme entire de toute une vie! Il n'y a
pas de prose dans cet air, tout y est musique, mlodie, extase ou
pome. C'est sans doute pour cela que Rossini ou Mozart transportent
au del des Alpes, dans tout l'univers, une langue de mlodies
qu'aucune autre partie du monde n'a ni invente ni entendue. Ces
hommes sont la vibration vivante et note de tous les sens de cette
terre de sensations, sensations qu'aucune autre langue ne peut rendre
en paroles, tant ces lyrismes intrieurs dpassent les langues
parles! _Ce qu'on ne peut pas dire, on le chante_; la musique,
peut-on dire aussi, est la posie des sensations. Rossini est le
Ptrarque de cette musique; il a aspir l'air de sa patrie, et il
l'a souffl sur tout l'univers. La brise mlodieuse qui court sur
l'Italie fait corps avec l'Italie elle-mme. C'est le son de voix
d'une personne aime, insparable de l'enchantement produit sur nous
par la personne elle-mme. Ds qu'on met le pied sur le sol italien,
on entend cette voix dans tous les murmures, dans tous les arbres,
dans toutes les vagues, dans tous les vents, comme dans tous les
vers. L'Italie n'est pas seulement une terre; c'est un instrument de
musique, c'est l'orgue du monde. Il suffit qu'un sentiment souffle
dans les mes pour que tout y rsonne! Faut-il s'tonner que cette
langue ait pour paroles des lueurs, des images et des mlodies?

On se scandalisera peut-tre de ce qu' cette priode grave de ma
vie, je retrouve en moi de tels regrets et de tels amours pour
l'Italie de mes premires annes; mais, si mon me est universelle,
si mon berceau est franais, mes sens sont italiens. L'imagination
et l'amour ont aussi leur patriotisme; c'est le patriotisme de
l'imagination et de la posie qui m'attachait  cette patrie
d'adoption o je fus jet avant l'ge o l'on pense  s'attacher 
sa patrie natale. Comment pouvait-il en tre autrement? Je voyais
le monde et l'Italie du mme premier regard; je savourais l'air
respirable et l'air d'Italie de la mme premire aspiration. Je
devais devenir Italien de sensation avant d'avoir t Franais de
coeur.


XXVI

Mais, puisqu'il est convenu, entre mes lecteurs et moi, que ce _Cours
familier de littrature_ n'est qu'un entretien  vol d'ides et 
coeur ouvert, laissez-moi vous dire par quel hasard de jeunesse et de
situation je fus initi de si bonne heure, et pour jamais, aux livres
et aux lettres de ce beau pays.

--Encore une digression, encore une personnalit, me diront quelques
critiques svres. Encore une vanit s'talant complaisamment dans un
livre o toute vanit vivante doit disparatre pour ne laisser parler
que des morts?

--Je jure en toute conscience,  ces critiques, qu'il n'y a pas
l'ombre de vanit ni de ridicule complaisance pour moi-mme dans ce
procd de mon esprit, qui se met quelquefois ici en scne, coeur et
me, pour faire comprendre et sentir aux autres ce que j'ai senti et
compris moi-mme en traversant la vie, les hommes et les livres. Je
suis l'instrument, bon ou mauvais, qui a reu le premier souffle du
sicle  travers ses cordes, et qui rend le son juste ou faux, mais
sincre, et qui le rend, non pour que les autres s'accordent  sa
note, mais pour qu'ils la jugent et la rectifient s'ils ont un autre
diapason dans leur me.

D'ailleurs j'ai toujours remarqu, depuis saint Augustin, Mme de
Svign, J. J. Rousseau, la correspondance de Cicron, celle de
Voltaire, que les livres qu'on lit et qu'on relit le plus sont des
livres personnels. Ce qui intresse l'homme dans le livre, ce n'est
pas le livre, c'est l'homme. Et pourquoi cela? Parce que le livre n'a
que des ides, et que l'homme a un coeur. Or, dans le livre personnel
l'homme ouvre son coeur, il n'ouvre que son esprit dans ses autres
oeuvres; il ne donne ainsi que la moiti de lui-mme. Je pense comme
Montaigne: _Je veux l'homme tout entier_.

Mais de plus, si l'on veut tre lu et instruire, il faut intresser.
Point de salut sans intrt pour l'crivain, point d'instruction pour
le lecteur.

Or c'est une loi de notre nature morale, que l'intrt ne s'attache
jamais aux abstractions et toujours aux personnes. L'esprit humain
veut donner un visage aux ides, un nom, un coeur, une me, une
individualit aux choses. Si quelqu'un voulait crire l'histoire des
ides, je vous dfierais de le lire; mais qu'il crive l'histoire
des hommes qui ont reprsent ces ides, il sera lu d'un bout de la
terre  l'autre. Dieu lui-mme a fait les cratures sensibles pour
personnifier ses ides. Ce qui ne se personnifie pas n'est pas. Nous
ne changerons pas la nature humaine, nous ne ferons pas une humanit
d'algbristes. Les algbristes raisonnent avec des abstractions, les
hommes comme nous raisonnent ou sentent avec des tres rels.

Ce n'est donc pas, quoi que mes critiques en pensent, par vanit
que je me mets et que je me mettrai souvent en scne dans ces
entretiens: c'est par connaissance de la nature humaine. Ce n'est
pas l'homme en moi qui parle de lui, c'est l'artiste. Ah! si vous
me connaissiez mieux, dirai-je  ces critiques, combien vous seriez
loin de m'accuser de cette purile vanit, morte en moi depuis bien
des annes! De la vanit! Et de quoi? Si j'en ai eu quelquefois,
comme tout le monde,  la fleur de ma vie, l'ge, les vnements, les
rflexions, les humiliations de coeur et d'esprit dont ma vie est
pleine, ont assez pris le soin de l'abattre. J'ose affirmer qu'il
n'y a pas un homme sur la terre qui sente plus son nant que moi, et
qui dsirt plus sincrement disparatre, me, corps et nom, de toute
scne ici-bas.

Est-ce que cette scne politique ou littraire du monde a quelque
prix encore pour celui qui a vu sur quels trteaux on y monte, et par
quels trteaux on en descend?... Non, non, je vous le jure encore
devant celui qui lit dans les coeurs, je n'ai pas les vanits qu'on
me suppose; mais j'ai de moi-mme et de ce monde les dgots qu'on ne
me suppose pas! Laissez-moi donc vous parler encore de moi, et n'en
accusez que mon art. Vous voulez sentir, il faut bien vous montrer un
coeur.




PAGES DE VOYAGE.

XXVII


C'tait au printemps de 1810; j'avais dix-neuf ans, une taille
lance, de beaux cheveux non boucls, mais onduls par leur
souplesse naturelle autour des tempes, des yeux o l'ardeur et
la mlancolie se mariaient dans une expression indcise et vague
qui n'tait ni de la lgret ni de la tristesse. Une impatience
juvnile de vivre, de voir, de sentir, de me plonger dans une mer
d'impressions tout  la fois redoutes et attrayantes, tait le fond
de mon caractre d'alors: du feu qui couvait encore, qui craignait
et qui aspirait le vent; un coeur de jeune fille entre l'ge o
l'on rve et l'ge o l'on aime. J'en avais aussi la candeur et
la timidit sur la physionomie. J'tais trs-hardi d'aspirations,
trs-timide de manires. lev dans la solitude et dans la simplicit
de la campagne, la grande nature et la grande foule me donnaient des
blouissements. Un silence modeste et rveur cachait ordinairement
cette timidit. Je sortais des livres, et je ne voyais, dans tout ce
qui frappait mes regards, qu'un autre grand livre vivant  lire. Je
croyais qu'il me dirait le mot de mille mystres de mon ignorance.
Mon coeur tait une nigme dont je cherchais la clef!

Comment on m'avait lanc seul, si jeune et presque encore enfant,
dans un voyage d'Italie, avant d'avoir vu Paris et de connatre la
France, je l'ai dit ailleurs (_Confidences et Graziella_); je ne
le redis pas ici. C'tait tmraire, mais c'tait peut-tre sage.
Une rose artificielle toute poudreuse et toute fane, tombe d'une
guirlande de robe aprs une nuit de bal, foule aux pieds des
danseurs, puis enveloppe dans un morceau de gaze et cache au fond
de ma malle comme un talisman, avec quelques mauvais vers, n'tait
qu'une purilit; mais cette purilit avait veill les craintes
d'une tendre mre. Il fallait donner une diversion aux rves: il n'y
en a point de plus forte qu'un voyage. L'homme en changeant d'horizon
change de pense; qu'est-ce donc de deux enfants? J'ai encore, sur un
papier tout jauni par la poussire des grandes routes d'Italie, ces
mauvais vers de dix-huit ans qui enveloppaient la rose fane.

  Es-tu tombe au vent qui fait plier la tige,
       rose qui meurs sur mon sein?
  Du tendre rossignol qui sur les fleurs voltige
      Es-tu le nocturne larcin?

  Non, d'une robe, au bal, tu tombas de toi-mme
      Sous les pas distraits des danseurs,
  Dans une nuit d'ivresse,  triste et ple emblme
      De ces fleurs vivantes, tes soeurs!

  Ils foulrent aux pieds la fleur venant de natre,
      Et la danseuse avec ddain,
  Se courbant, te jeta ple par la fentre,
      Comme un vil dbris du jardin.

  Mais moi, glaneur d'pis briss prs de la gerbe,
      Je te recueillis sur mon coeur,
  Pour chercher sous ta feuille,  fleur morte sur l'herbe,
      Une autre ivresse que l'odeur!

  Ah! repose  jamais dans ce sein qui t'abrite,
      Rose qui mourus sous ses pas,
  Et compte sur ce coeur combien de fois palpite
      Un rve qui ne mourra pas!

Il tait dj mort, comme meurent tous les sentiments prmaturs de
l'enfance; mais enfin je lui devais mon exil en Italie.


XXVIII

Le 29 mai 1810, au lever du jour, je descendais, dans une chaise de
poste o l'on m'avait accord une petite place sur le sige de la
voiture, les dernires pentes de l'Apennin qui se prcipitent vers
Florence. Le ciel tait un cristal sans fond, lgrement terni de
cette brume chaude qui donne le vague aux horizons dont sans cela
on toucherait de l'oeil les bords. Les chevaux  demi sauvages
galopaient dans des flots de poussire aromatique, remplissant l'air
du bruit joyeux et prcipit de leurs clochettes. Il me semblait
entendre d'avance les castagnettes des jeunes filles de Naples,
conviant les danseurs  l'ivresse des tarentelles. Les collines,
les chtaigniers, les clochers, les torrents, les fumes de volcans
de l'Apennin fuyaient derrire moi comme dans une ronde magique
de la terre. Les hauts et immobiles cyprs qui commencent l 
vgter, jetaient  et l sur la route l'ombre allonge et noire
de ces oblisques de la vgtation; les figuiers, semblables  des
spectateurs accouds autour d'un cirque, appuyaient leurs larges
feuilles poudreuses sur les murs blancs qui bordaient le chemin; les
oliviers tamisaient d'une lgre verdure les rayons du soleil qui
tremblaient entre leurs branches sur les sillons. On respirait une
odeur d'herbes inconnues  nos climats dlavs du Nord. L'air tait
tide et savoureux comme un parfum vapor sur un charbon de feu, ou
comme le myrte du paysan  la gueule d'un four qui ptille dans un
village de Calabre.

J'tais ivre de sensations avant d'tre ivre de penses. De temps
en temps, du haut d'une colline, une chappe de vue me laissait
entrevoir au fond d'un bassin de verdure les dmes resplendissants
mais encore lointains de Florence. J'aurais voulu franchir d'un
lan la distance considrable qui nous en sparait encore. Nous n'y
entrmes qu' la nuit tombe. Une lune clatante, se rflchissant
dans les ondes sinueuses et encaisses de l'Arno, brillait comme un
fanal sur les murailles grises de la ville des Mdicis.


XXIX

Quand j'entendis la voiture qui venait de franchir la porte de la
ville rouler avec un bruit sourd et grave sur les larges dalles
dont les rues de Florence sont paves, il me sembla entrer dans la
socit de ces grands Toscans qui remplissaient mon imagination d'une
sorte de terreur sacre. Dante, Ptrarque, Machiavel, les Pazzi, les
Mdicis, les Politien, les Michel-Ange, et mille autres dont les noms
surgissaient dans ma mmoire, me paraissaient regarder aux fentres
de ces palais sombres dont les rues sont bordes et obscurcies. Pour
ajouter  l'illusion, je ne sais quelle odeur de cdre dont les
charpentes de ces palais sont construites embaumait les rues. On et
dit l'odeur spulcrale de ce bois incorruptible dont on faisait les
cercueils et qui embaumait de lui-mme les morts.

Les rares habitants qui circulaient sur les places ou qui respiraient
le frais autour des fontaines donnaient  la ville un air de
magnifique champ des morts, entrecoup de monuments et peupl de
fantmes. Jamais je n'oublierai cette premire entre de nuit dans la
ville de Dante.

La voiture, qui devait continuer sa route jusqu' Sienne et jusqu'
Rome, me laissa descendre dans une petite htellerie sans nom, cache
au fond d'une ruelle sur les derrires du palais Corsini, non loin
du pont de la Trinit. J'y fus log dans une mansarde nue sous les
toits, sans autre meuble qu'une couchette de fer, une table, une
chaise et une cruche d'eau. Mais je ne fis pas mme attention  la
nudit et  l'indigence de cette htellerie: j'allais m'endormir et
me rveiller dans la ville des grandes mmoires; c'tait assez pour
un jeune homme qui ne vivait que d'imagination.


XXX

Je n'oublierai jamais non plus ce rveil. Un ciel d't, d'un bleu
sombre comme un plafond de lapis, s'apercevait par ma fentre
au-dessus de la rue troite, entre ma chambre haute et les murs
monumentaux du palais Corsini. Les larges portes de ce palais
taient ouvertes  deux battants, et laissaient voir les cours, les
escaliers, les portiques. Les nombreux domestiques de cette opulente
maison taient en grands costumes d'apparat, chacun  son poste. Ils
semblaient attendre quelque crmonie ou quelque hte illustre.

De grandes rumeurs de la foule, mles de mugissements de boeufs,
de blements de brebis, de hennissements de chevaux, se faisaient
entendre  l'extrmit de la petite rue du ct du pont de la
Trinit. Bientt des bergers  cheval, une longue houlette termine
en lance  la main, et vtus de costumes pittoresques en cuir et
en peaux de mouton, apparurent. Ils taient prcds et suivis de
l'lite de leurs troupeaux. Ils dfilrent avec une gravit antique
sous mes yeux pour entrer dans la cour du palais.

Ils taient accompagns de chars rustiques de forme trusque. Les
jantes des roues massives de ces chariots taient enroules de
fleurs et de feuillages; les jougs des boeufs qui y taient attels
avaient t dcors de branches de cyprs et d'oliviers qui, en se
balanant au mouvement des attelages, chassaient les mouches et
rafrachissaient de leur ombre le front des boeufs.

Chacun de ces chars portait la famille d'un des laboureurs des
vastes domaines du prince Corsini. Le chef de la famille ou le plus
g des fils marchait en avant d'un pas consulaire, tenant d'une
main le mince aiguillon, et s'appuyant firement de l'autre main
sur la corne dore de ses boeufs. Lu mre, les fils, les filles
taient debout sur le plancher du char, se tenant de la main aux
ridelles pour garder leur quilibre contre les secousses que les
larges dalles du pav imprimaient aux roues. Il y avait l, sous
les plis lourds des toffes rouges et vertes des vtements de ces
villageoises, des beauts, des majests, des grces svres que je
n'ai jamais retrouves qu'en parcourant les montagnes de la Sabine
et du Vulturne, ou dans l'incomparable tableau des _Moissonneurs_ de
Lopold Robert, ce Virgile du pinceau, qui a gal le Virgile des
_Gorgiques_.


XXXI

Cette procession rurale dfila lentement en silence, et se groupa
tout entire dans la cour du palais. C'taient les opulents
cultivateurs des nombreux domaines du prince dans les maremmes de
Pise et dans les valles du Vulturne, qui venaient, le jour de la
fte de la princesse, dfiler annuellement devant leurs matres, et
taler sous leurs yeux le luxe de leurs tables ou de leurs sillons.
L'air tait assourdi du son des musettes toscanes, et la rue tait
embaume par les masses de fleurs qui dbordaient en gerbes ou qui
tranaient sur les dalles derrire les chariots. Je ne me lassais pas
de contempler ces nobles figures de paysans ou de paysannes, qui me
rappelaient les scnes patriarcales de la Bible dans l'opulence de la
cit des arts. J'tais enivr avant d'avoir entrevu seulement un seul
des monuments de cette capitale du gnie moderne.

Je me htai de m'habiller, pour parcourir  loisir, sous la conduite
d'un domestique attach  l'htellerie, plus semblable  un mendiant
qu' un interprte, les quais, les places, les jardins, les palais de
Florence.

Mes deux premires journes ne furent qu'un long blouissement. En
peu de jours j'tais dj assez familier avec les quais de l'Arno,
les avenues des _Cacines_, les galeries, les glises, les palais
fameux, pour n'avoir plus besoin de guide. Quant  la langue, je
la parlais couramment, quoique avec un accent trop latin, grce 
Dante,  Ptrarque,  Alfieri,  Monti, dont j'avais dj tant lu
et relu les vers. Seulement on devait  mon accent me prendre pour
un Toscan de bibliothque qui n'tait jamais descendu dans la rue
pour causer avec les vivants, et qui rapportait  la langue parle
les constructions et la prononciation des morts. J'tais un volume
plus qu'un homme. Mais en peu de jours la souplesse de mon oreille
m'eut bien vite naturalis Toscan de ce sicle. Dans cette cage de
rossignols la musique de la langue entrait par tous les pores. Je ne
demandais qu' oublier le rude franais.


XXXII

Je n'prouvais dans mon isolement complet sur une terre trangre
aucun besoin de socit. Cependant, aprs quelques jours de
vagabondage solitaire dans les rues, dans les campagnes et dans
les thtres de Florence, je me souvins que j'avais quelques
lettres de recommandation dans ma malle. J'aurais bien dsir
ne pas les avoir, car l'embarras de les prsenter dpassait de
beaucoup, dans mon esprit, l'agrment que je pouvais attendre de ces
nouvelles connaissances. J'ai toujours t trs-timide devant les
nouveaux visages; je l'tais bien davantage  dix-neuf ans. Mais
l'inconvenance de rapporter ces lettres  ceux qui me les avaient
obligeamment donnes, sans en avoir fait usage, me forait malgr moi
 y penser. Une autre circonstance me fit, pour ainsi dire, violence,
et triompha de ma rpugnance  porter ces lettres et  dcliner mon
nom au seuil d'un palais.

J'entrai un matin dans la fameuse glise de _Santa Croce_, sorte de
_Campo Santo_ ou de cimetire monumental de Florence, Westminster des
Toscans.

Il tait midi; le soleil brlait la poussire de la place nue et
dserte qui prcde cette glise sans faade. J'y entrai plutt pour
y chercher l'ombre que pour y visiter des statues ou des tableaux.
J'en avais les yeux las et l'esprit satur; j'avais tant vu que je ne
regardais plus rien.

L'glise tait aussi compltement dserte que la place; on n'y
voyait que les ombres des piliers s'allongeant immobiles et noires
sur les dalles; on n'y entendait que ce bruit rpercut des pas
des voyageurs errant sous les votes, bruit qui fait seul souvenir
qu'on existe dans ces grandes catacombes de la prire et de la mort.
Je m'avanai lentement d'arceaux en arceaux, dchiffrant,  l'aide
de mon livre indicateur des monuments de Florence, les inscriptions
graves sur le socle des mausoles. C'taient tous les grands morts
de la rpublique, Galile, Machiavel, except _Dante_, qui dort exil
dans un carrefour de Ravenne. Je donnais un souvenir, un moment, une
commmoration, une piti, un enthousiasme de jeune homme studieux
 chacune de ces ombres, plus vivantes peut-tre dans la pense
des sicles qui foulent leurs cendres que dans la pense de leurs
contemporains et de leurs compatriotes.


XXVI

Un monument plus lev et plus vaste que les autres attirait depuis
quelques instants mes regards  droite vers le centre de l'glise.
J'y fus instinctivement attir. J'y lus inscrit en lettres de bronze
dor: _Aloysia, comtesse d'Albany, ne comtesse de Stolberg, 
Vittorio Alfieri_, et plus bas: _Canova sculpsit_.

 ces mots le livre tomba de mes mains, et je restai immobile et
absorb dans la contemplation de ce tombeau. Le Phidias vnitien
y a reprsent l'Italie romaine, c'est--dire virile et svre,
pleurant, une couronne effeuille  la main, sur le mdaillon de
son pote. Je croyais alors qu'Alfieri tait un pote; j'tais
 l'ge o l'on adore le nom sans savoir s'il est vritablement
mrit. J'avais achet, quelques annes avant,  Lyon, une dition
de Milan de ce Corneille italien, en douze volumes. Ces volumes, qui
contenaient ses quatorze tragdies, taient tellement feuillets
par mes mains, que les couvertures en lambeaux n'en laissaient plus
lire les titres. J'avais lu aussi ses mmoires, qui venaient d'tre
publis par la comtesse d'Albany, peu de temps aprs la mort de son
ami. Comme pote, comme amant, comme citoyen, le comte Alfieri tait
pour moi une triple illusion de jeunesse qu'aucune rflexion n'avait
encore dissipe. C'tait  mes yeux l'homme du sicle, l'homme de la
passion, l'homme de la libert, le dernier des Romains, une espce
de Brutus potique, crivant  la pointe du poignard des sonnets  sa
Batrix, des pages de Tacite, des imprcations de Machiavel contre
les tyrannies.

 ces trois titres, je croyais devoir un culte  ce nom. Sa mort
rcente et prmature, sa tombe  peine ferme par les mains de
l'amour, et cette tombe illustre par un chef-d'oeuvre de Canova,
lui-mme immortel, ajoutaient  mon motion,  l'aspect inattendu de
ce spulcre.

Pour la premire fois de ma vie, j'eus le sentiment de la gloire, et
je crus que la vie entire tait assez bien employe  mriter un
tel tombeau. Hlas! je ne savais pas encore que le marbre n'est pas
plus chaud que l'herbe sur un cercueil; qu'aucun bruit ne retentit
sous la terre; que la dernire de nos vanits, c'est la vanit de nos
mmoires, et que le vrai juge de nos oeuvres ici-bas n'est pas la
gloire, mais la conscience. Mais que sait-on avant d'avoir rflchi?


XXVII

Quoi qu'il en soit, je restai plusieurs heures assis au pied du
monument d'Alfieri, mditant en moi-mme sur la majest de cette
tombe, et concevant l'mulation vague de consacrer ma propre vie 
me construire  moi-mme une illustre tombe. Rve d'enfant, dont je
suis bien dtromp aujourd'hui! La tombe la plus ignore, sous un
peu d'herbe, sans pierre et sans nom, est la plus dsirable.  quoi
bon des traces sur une terre et dans des mmoires qui ne conservent
rien ternellement? La mort, c'est l'oubli. Reculer de quelques
annes sa mort, c'est toujours mourir. Il n'y a pas de remde  notre
nant, pas mme dans notre vanit. Il vaut mieux accepter franchement
le nant d'ici-bas que de lutter ridiculement et pniblement avec
l'impossible. Mais je ne pensais pas ainsi alors, et le tombeau de
marbre d'Alfieri, sculpt par Canova, et contempl par Florence,
me paraissait une apothose suffisante pour payer toute une longue
existence de travail, de vertu et de gnie. Je prenais devant ce
monument une vritable ivresse d'immortalit.

Tout  coup le nom d'_Aloysia de Stolberg, comtesse d'Albany_, me
rappela que j'avais dans ma malle une lettre de recommandation pour
une dame de ce nom  Florence, lettre que j'avais jusque-l nglig
de porter  son adresse. La rougeur me monta au visage, et mon coeur
battit d'motion  l'ide de voir cette femme clbre, dont cette
inscription sur le tombeau venait de me faire retrouver le nom et la
renomme dans ma mmoire. Qui n'a lu les mmoires d'Alfieri? qui ne
sait sa passion, son culte, son idoltrie potique pour celle qu'il
appelle _la mia donna_, autre _Laure_ de cet autre Ptrarque, autre
_Batrice_ de cet autre Dante, autre _Vittoria Colonna_ de cet autre
Michel-Ange? Elle survivait  son pote; elle habitait Florence;
j'tais  quelques pas de son palais; j'avais un accs naturel et
presque oblig auprs d'elle, et je pouvais voir, le soir mme, celle
dont la beaut, le coeur, les aventures, les disgrces et la gloire
potique avaient tant occup ma premire imagination. La passion de
connatre cette femme historique l'emporta sur la timidit. Je sortis
 grands pas de _Santa Croce_, et je rentrai  mon htellerie pour
chercher dans mes lettres de recommandation la lettre adresse  la
comtesse d'Albany.


XXVIII

On sait que la comtesse d'Albany tait la veuve du dernier des
Stuarts, prtendants  la couronne d'Angleterre. Ce prince, exil 
Rome par les rvolutions de son pays, avait pous tard la jeune et
belle comtesse de Stolberg, fille d'une illustre maison princire de
la Belgique allemande. Cette charmante personne, devenue ainsi reine
lgitime de la Grande-Bretagne, avait consol pendant quelques annes
le prtendant, son mari, de ses malheureuses expditions en cosse
et de sa dchance du trne sur le continent. Retir  Rome dans
l'oisivet d'une vie dsormais sans but, l'infortun prince avait
cherch, dit-on, dans l'ivresse l'oubli de son hrosme inutile,
de son rang perdu et de son ge avanc. Le comte Alfieri avait
t touch profondment des infortunes d'une jeune femme nglige
et souvent offense par un poux abruti. Son culte potique avait
consol cette malheureuse victime de l'indiffrence de son poux.

Le pape,  la requte du cardinal d'York, frre du prtendant, avait
spar, par un acte de sa toute-puissance, la comtesse d'Albany de
son mari. Elle avait vcu quelque temps dans un couvent de Rome, sous
la protection du souverain pontife et du cardinal d'York. Alfieri
avait t admis une ou deux fois dans le clotre o languissait son
idole. Elle avait fini par s'vader de Rome avec la tolrance tacite
du pape; elle avait voyag en Espagne, en France, en Allemagne.
Alfieri s'tait rencontr partout sur ses pas. Enfin le prtendant
tait mort de tristesse et de dgot plus que d'annes  Rome; cette
mort avait rendu la libert  la comtesse d'Albany. Elle recevait
une pension de l'Angleterre, elle ne pouvait quitter son nom; mais
elle tait matresse de sa main; elle la donna au pote qui possdait
depuis longtemps son coeur.

Alfieri et la comtesse d'Albany, maris secrtement, habitaient
ensemble un petit palais au bord de l'Arno, sur le quai de Florence.
C'est l que le pote avait achev ses oeuvres et cach sa vie.
L'inquitude qui l'avait promen pendant vingt ans dans toutes les
capitales de l'Europe s'tait change, depuis sa runion avec la
comtesse, en une rclusion absolue et presque sauvage. Sa _dame_
et ses livres, ses vers et ses chevaux taient devenus ses seules
penses. On le voyait tous les jours,  la mme heure, sortir 
cheval, seul, de son palais sur l'Arno, le front charg de soucis et
de rancunes, s'loigner des murs de la ville et s'garer jusqu'au
soir dans les sentiers les plus dserts, sur les collines d'oliviers
et de cyprs qui cernent le bassin de Florence.

Il inspirait  ceux qui le rencontraient un respect ml d'une
superstitieuse terreur; on voyait en lui un spectre rajeuni de Dante
et de Machiavel. Il avait t un ardent fauteur de la rvolution
franaise dans ses commencements; il tait devenu l'ennemi le
plus implacable de la cause franaise  la fin. C'tait un de ces
rvolutionnaires aristocrates, pleins de contradictions entre leur
nature et leurs ides, comme il en existait tant  cette poque, qui
adoraient les principes et qui dtestaient les consquences.

Il venait de mourir avant le temps, malade de dgot pour les choses
humaines et de mpris pour l'humanit: la mauvaise humeur l'avait
tu. Triste mort pour celui que l'on croyait un grand homme! Mais ce
n'tait pas un grand homme en ralit: c'tait un grand dclamateur
en posie et un grand humoriste en prose. Il n'y avait eu de vraiment
grand en lui que sa passion pour la libert et son amour. Mais moi
j'tais encore sous l'illusion de son caractre et de son gnie;
c'tait pour moi un Sophocle et un Tacite! Qu'on le pardonne  ma
jeunesse! et qu'on se figure mon motion fbrile en me prparant 
voir celle qu'il avait divinise dans ses vers.


XXIX

Je n'avais rien de ce qui tait convenable pour paratre avec une
certaine distinction dans le monde, except ma figure et ma modestie.
Tout mon bagage consistait dans une petite malle de bois au fond
de laquelle tait cach mon trsor, pargne de ma mre, qui ne
dpassait pas soixante louis d'or. Mon costume tait aussi restreint
que ma finance: je n'avais, en outre de l'habit et du manteau que
je portais sur moi, qu'un petit habit neuf prcieusement envelopp
d'un linge et rserv pour les grandes occasions. C'tait un habit
d't gris bleu, comme on les portait alors, et dont la forme et la
couleur me sont rests dans la mmoire, depuis que j'en ai us tant
d'autres, comme un monument de toilette et d'lgance qu'aucun autre
n'a jamais gal  mes yeux. Je l'endossai, en m'admirant, sur un
pantalon de nankin jaune et sur un gilet de mme toffe, brod en
soie par une tante, et je pris, ainsi vtu, le quai qui conduisait
au petit palais de la comtesse d'Albany. C'tait le soir; je tremble
encore en y pensant des efforts d'nergie qu'il me fallait faire pour
triompher de ma timidit. J'avais  la main la lettre d'introduction
qui m'avait t donne par un gentilhomme notre voisin, ami de mon
pre. Il se nommait M. de Santilly; il avait t gnral au service
d'Espagne sous Charles IV; il avait connu intimement  Madrid
la comtesse d'Albany et sa soeur, la princesse de Castelfranco.
Apprenant par mon pre qu'on m'envoyait voyager en Italie, il m'avait
offert des lettres amicales pour ces deux dames, ses amies, dont
l'une vivait  Florence et l'autre  Naples.


XXX

Bien que marchant trs-lentement dans la terreur de ce que j'allais
voir et dire, je fus en quelques pas  la porte du petit palais sur
l'Arno.

Ce qu'on appelle _palais_ dans cette langue qui grandit tout ce
qu'elle prononce, n'tait qu'une petite maison sans cour ni jardin,
compose d'un rez-de-chausse et d'un demi-tage, dont la faade,
sans aucune architecture, ouvrait par quelques fentres basses et
closes sur le quai troit de l'Arno. Les persiennes de la chambre
du pote, fermes depuis sa mort, donnaient  la maison un air de
mystre et de deuil qui imprimait une certaine terreur; je croyais
encore entrer dans un spulcre.

Je frappai le marteau d'une porte leve de deux marches au-dessus
du quai. La porte s'ouvrit, et je me trouvai tout balbutiant en face
d'un serviteur vtu de noir, dans un petit corridor qui conduisait
 un escalier tournant. La comtesse tait sortie pour aller, comme
c'est l'usage de tous les soirs  Florence, se promener en calche
dcouverte, avec quelques abbs de sa socit, sous les belles ombres
des _Cacines_, ce parc de Florence. Je remis ma lettre au valet de
chambre, et je rentrai dans mon htellerie, trs-heureux au fond
d'avoir ajourn ma prsentation  cette reine d'Angleterre, mais bien
plus imposante  mes yeux pour avoir t la reine du coeur du pote.


XXXI

Le lendemain  mon rveil, je reus un billet trs-poli et
trs-empress de la comtesse d'Albany (billet que je garde encore,
quoique j'aie reu depuis d'autres lettres d'elle). Elle m'y parlait
de son ami M. de Santilly, de qui elle serait heureuse d'avoir des
nouvelles, et elle m'invitait  dner pour le jour suivant.

Je me rendis avec le mme habit, le mme pantalon et le mme gilet,
que j'avais rservs pour ce grand jour de son invitation. Je frappai
avec plus d'assurance; trois domestiques en deuil me reurent dans le
corridor. Je montai l'escalier, puis je redescendis quelques marches
qui conduisaient  une espce d'entre-sol dont la comtesse avait
fait son cabinet de _conversation_, comme on dit en Italie, et je me
trouvai en face de la reine dtrne de la Grande-Bretagne.

Rien ne rappelait en elle,  cette poque dj un peu avance de
sa vie, ni la reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'tait
une petite femme dont la taille, un peu affaisse sous son poids,
avait perdu toute lgret et toute lgance. Les traits de son
visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes
lignes pures de beaut idale; mais ses yeux avaient une lumire,
ses cheveux cendrs une teinte, sa bouche un accueil, toute sa
physionomie une intelligence et une grce d'expression qui faisaient
souvenir, si elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses
manires sans apprt, sa familiarit rassurante, levaient tout de
suite ceux qui l'approchaient  son niveau. On ne savait si elle
descendait au vtre ou si elle vous levait au sien, tant il y
avait de naturel dans sa personne. En peu de minutes d'entretien,
encourageant de son ct, timide du mien, je me sentis aussi  l'aise
devant elle que si je l'avais vue tous les jours. M. de Santilly
me mande que vous crivez des vers, me dit-elle en souriant de ma
jeunesse et de ma confusion. Vous tes sans doute curieux de visiter
la chambre et la bibliothque du grand homme que l'Italie a perdu.
Je vais vous y faire conduire. Puis elle fit signe  un vieil abb,
dont j'ai oubli le nom, de m'accompagner dans deux pices voisines.

Nous remontmes les marches que j'avais descendues, et je me
trouvai au premier tage, de plain-pied avec la chambre et avec
la bibliothque d'Alfieri. Les volets ferms ne laissaient entrer
qu'un demi-jour dans l'appartement. On pouvait se figurer que le
grand homme l'habitait encore. J'tais transi; je ne pouvais parler,
 peine regarder. Ces livres tant de fois feuillets par une main
magistrale, cette table sur laquelle quelques volumes grecs et
quelques pages de la mme langue non acheves attestaient que la mort
l'avait surpris dans ces fortes tudes, le lit o il avait rv, la
plume avec laquelle il avait crit, tous ces meubles qui semblaient
attendre leur matre, cette ombre de la chambre sur les murs, dans
laquelle on pouvait s'imaginer voir encore l'ombre colossale du pote
(Alfieri tait un gant), enfin ce tapis us par ses pas pendant
ses longues insomnies potiques, me remplissaient de stupeur et de
silence. La prsence de l'abb m'empcha seule de m'agenouiller sur
le plancher pour baiser ces traces. J'ai toujours craint de paratre
affect en me montrant mu. Je me contentai d'arracher furtivement
une barbe de plume encore noircie de l'encre du matre, et de la
glisser dans mon chapeau pour emporter au moins cette relique de
posie. Je la possde encore, avec une feuille du laurier de Virgile
au Pausilippe et un grain de la brique rouge du cachot du Tasse 
Ferrare; monuments pieux de mes nombreux plerinages aux tombeaux des
grands esprits.


XXXII

Le dner fut sobre et court; il n'y avait  table que l'abb et trois
ou quatre amis de la maison. J'y fus trait par la comtesse en enfant
gt qu'on veut flatter en l'levant  la dignit d'homme fait, pour
ne pas le faire rougir de son ge. Aprs le dner, on rentra dans le
cabinet de conversation, o un cercle d'hommes minents de Florence
et d'trangers des diffrentes capitales d'Italie se forma autour
de la comtesse. J'coutais avec recueillement les noms de chaque
nouveau visiteur, annoncs par les domestiques. C'taient quelques
noms de la haute aristocratie de Rome, de Naples, de Florence,
de Venise, de Bologne, qui m'taient familiers par l'histoire,
et quelques autres noms de potes, de professeurs, d'crivains,
encore nouveaux et nigmatiques pour moi.  mesure que ces hommes
d'lite taient introduits, ils s'asseyaient en demi-cercle en
face d'une petite table charge de livres, derrire laquelle la
comtesse d'Albany tait  demi-couche sur un canap. La socit,
peu nombreuse, n'avait rien de ce libre dsordre qui dissmine en
plusieurs groupes une conversation franaise; c'tait plutt une
acadmie qu'un cercle. L'entretien, entirement sevr de politique ou
d'allusions aux choses du temps,  cause de l'ombrageuse vigilance
de la police franaise en Italie, ressemblait plus  un dialogue
des morts qu' un entretien des vivants; il roula entirement sur
la prminence que chaque contre de l'Italie moderne pouvait
revendiquer sur les contres rivales. Chacune de ces contres
paraissait avoir son reprsentant dans un des interlocuteurs qui
plaidait la cause de sa capitale devant la reine dtrne d'un pays
que les Romains appelaient, il y a peu de sicles, barbare.

Depuis Sannazar  Naples, Dante, Politien, Boccace en Toscane, tout
le sicle de Lon X  Rome, tout celui des Mdicis  Florence, toute
la priode des princes littraires de la maison d'Est, jusqu'
Alfieri  Turin, Goldoni  Venise, Monti, Parini, Beccaria  Milan,
la multitude innombrable de noms justement sculaires qui se droula
dans cet entretien, les citations prsentes  la mmoire comme si les
livres eussent t sous les yeux, les observations fortes et fines,
les rivalits balances, les enthousiasmes raisonns, la science
prsente et unanime de tous les monuments de la pense italienne dans
les hommes qui composaient ce cnacle, me jetrent dans un vritable
vertige d'admiration pour ce gnie italien que l'on peut fouler aux
pieds des armes, mais que l'on ne peut jamais rendre improductif:
plante qui vgte comme les ronces du Colise, plus vivace dans les
ruines que dans les sillons.

Quelqu'un cita  la fin de la conversation cette phrase d'Alfieri:
_La pianta uomo nasce pi forte e pi robusta in Italia_, etc.,
etc. La plante homme nat plus forte et plus robuste en Italie
qu'ailleurs! mot fier mais vrai. La cendre des sicles est fconde
comme celle des incendies.


XXXIII

J'tais rest, comme on le pense bien,  l'cart, envelopp du
silence et de la modestie qui convenaient  mon ge, pendant cette
longue et loquente excursion  travers tous les ges, tous les
noms, toutes les oeuvres de l'Italie littraire moderne. Il me
semblait assister  une de ces causeries classiques du _Dcamron_,
 l'ombre d'un des cyprs de _Fiesole_, entre les grands esprits et
les femmes lettres de son temps. Les fentres ouvertes et la lune
resplendissante qui semblait rouler dans le courant bleutre de
l'Arno ajoutaient  l'illusion. Le toit d'Alfieri sous lequel cette
scne se passait  quelques marches de sa chambre encore sacre, la
prsence de celle qui avait t la vie unique de son coeur, et qui
maintenant vivait elle-mme de sa gloire, me remplirent d'une espce
de superstition de clbrit et d'un respect qui ne s'altra jamais
depuis pour l'Italie. Je sentis que l'air mme de cette contre tait
littraire, et qu'on pouvait lui enlever la libert, mais jamais le
gnie.

Je rentrai silencieux et recueilli, en suivant les bords du fleuve
resplendissant sous les palais qui se refltaient dans ses ondes,
rsolu  tudier srieusement les chefs-d'oeuvre de cette belle
littrature dont je venais d'entendre pendant cinq heures, chez la
comtesse d'Albany, une si riche nomenclature et de si loquents
commentaires.

Dix ans aprs cette soire, j'ai revu souvent la veuve du dernier
des Stuarts et d'Alfieri, et j'ai connu intimement tous les hommes
distingus d'Italie qui m'avaient aperu, dans mon obscurit, sans
prvoir mon nom futur.




VIIIe ENTRETIEN.

I


Revenons  l'Europe littraire actuelle:

On dit:--Mais l'Europe moderne a cette infriorit vidente devant
l'antiquit, qu'il n'y a point eu de vritable pome pique depuis
Homre ou depuis les grandes popes indiennes.--Je l'accorde;
l'_nide_ de Virgile lui-mme n'est qu'un pome historique; la
_Divine Comdie_ de Dante n'est qu'une fantaisie de gnie, un pome
moiti thologique, moiti populaire; la _Jrusalem dlivre_ du
Tasse n'est qu'un pome de chevalerie, un roman d'aventures en
strophes touchantes; le _Paradis perdu_ de Milton n'est qu'une
paraphrase potique de la Bible; la _Henriade_ n'est qu'une chronique
rime sur Henri IV; le _Roland furieux_ d'Arioste n'est qu'une
dlicieuse factie en vers inimits et inimitables. Tout cela est
de la posie, mais ce n'est pas le pome. On en fera encore des
milliers sans parvenir, quel que soit le talent des potes,  lever
ce monument auquel aspirent vainement toutes les langues et qu'on
appelle un pome pique. Homre lui-mme, s'il renaissait de nos
jours, ne pourrait plus faire pour les nations modernes ce qu'il a
fait pour les Grecs de son poque.


II

Or, pourquoi l'Europe moderne n'a-t-elle point de pome pique? Nous
sommes tonn que tant de critiques minents, qui ont crit des
volumes sur cette question, ne se soient point fait la rponse que le
simple bon sens suggrerait  un enfant rflchi sur cette matire:

L'EUROPE MODERNE N'A POINT DE POME PIQUE ET N'EN AURA JAMAIS.
POURQUOI?--PARCE QU'ELLE A LA BIBLE.

Analysons un peu cet axiome:

Qu'est-ce que le pome pique? Il faut faire  cette interrogation la
rponse que le Tasse fit  un de ses amis, lorsque, voyageant  pied
dans le royaume de Naples et parvenu au fate d'une haute montagne
des Abruzzes, il montra du doigt,  cet ami, la terre, la mer, le
ciel, les cits, les campagnes, les fleuves qui se droulaient dans
leur immensit sous ses yeux, et lui dit:--VOILA MON POME! Cela
voulait dire: Un pome pique, c'est le monde! Mais ce n'est pas
assez dire; un pome pique, ce sont les deux mondes, c'est--dire le
monde matriel et le monde surnaturel, le fini et l'infini.

Il est convenu en effet, dans tous les sicles et chez tous les
peuples, que le pome pique se compose non-seulement de ce qui est
dans la nature, mais de ce qui est au-dessus de la nature, ou du
_surnaturel_, de ce que les critiques appellent le _merveilleux_.

Or pourquoi encore le merveilleux ou le surnaturel fait-il partie
essentielle et ncessaire du pome pique? Nous allons essayer de le
dire en quelques lignes, et ici nous serons oblig d'entrer un moment
dans la mtaphysique. Nous vous en demandons mille fois pardon; mais
tranquillisez-vous; notre mtaphysique n'empruntera point ces termes
d'cole et de pdagogie qui ne servent qu' cacher le vide des ides
sous le prestige des mots, et  obscurcir ce qu'il faut claircir;
notre mtaphysique n'est que du bon sens exprim en langue vulgaire.
Vous nous accuserez peut-tre de vous porter un peu plus haut que
terre, mais ce qui s'lve dans le ciel n'est-il pas aussi clair que
ce qui rampe?

Voici donc notre rponse  cette question: Pourquoi le merveilleux ou
le surnaturel fait-il partie essentielle du pome pique?


III

Nous avons dit tout  l'heure: Le pome pique, c'est le monde.

Or le monde est double, ou plutt il y a dans le monde deux mondes:
le monde qu'on voit, et le monde invisible; l'un est aussi certain
que l'autre, quoiqu'il ne tombe pas sous les sens, parce qu'il tombe
sous le sens des sens, l'INTELLIGENCE!

Que nous dit cet oracle intrieur qu'on nomme l'vidence? Il nous dit:

La matire existe. Nous la voyons, nous la palpons, nous la foulons
sous nos pieds sous forme de terre, nous la contemplons sur nos ttes
sous forme d'air, de lumire, de feu, d'astres, de firmament. Ou il
faut nier tous nos sens et nous suicider mentalement nous-mme, ou il
faut confesser que la matire existe.

Mais il existe autre chose que la matire; cela est d'un autre
ordre d'vidence, mais cela est tout aussi vident. Il y a en nous
et hors de nous un tre qui ne tombe pas sous nos sens, c'est ce
que nous appelons l'_esprit_. L'esprit divin, incr, illimit,
infini, tout-puissant et tout parfait, si nous appliquons ce mot 
Dieu, l'tre des tres; l'esprit cr, born, fini, impuissant et
imparfait, si nous appliquons ce mot  l'me de la nature,  l'me
de l'homme, ou  toutes les autres espces d'mes dont il a plu 
Dieu de douer les diffrents tres sortis de sa cration  divers
degrs. L'intelligence, la pense, la volont, la conscience,
la moralit ou l'immoralit, le choix entre le bien et le mal,
la libert, la perversit ou la saintet des actes, sont des
phnomnes intellectuels de cet tre appel esprit; phnomnes aussi
inexplicables, mais aussi incontestables pour l'homme de bonne foi,
que les phnomnes matriels le sont pour nos sens. C'est le _mens
agitat molem_ des potes, le ressort surnaturel, cach mais sensible,
qui remue, qui rgit, qui gouverne le monde divin.


IV

Or que s'ensuit-il encore pour tout tre pensant? Il s'ensuit qu'il
y a pour l'homme deux destines. Une destine sur la terre, qui
commence  sa naissance et qui finit  sa dernire respiration, 
sa petite place sur ce petit atome en mouvement qu'on appelle le
globe, destine toute correspondante  cette matire dont nos sens,
emprunts pour quelques jours  la terre, sont forms. Il s'ensuit,
avec la mme certitude, qu'il y a pour l'homme immatriel, ou pour
l'me incorporelle de l'homme enfin dlivre de ses sens, une
autre destine, destine immatrielle toute correspondante aussi 
la nature intellectuelle et morale de cet tre cr appel homme
ici-bas, et on ne sait de quel nom divin ailleurs.

Si cela n'tait pas ainsi, les trois grands tmoins de Dieu:
l'intelligence, la conscience, l'vidence intrieure, auraient menti
en nous, c'est--dire que ces trois grands tmoins, suborns par la
vrit suprme, Dieu, auraient t chargs par Dieu de se jouer en
son nom de l'intelligence, de l'vidence, de la conscience, de la
vrit, de la foi, de l'esprance de l'homme! Absurdit ou blasphme,
qui ferait tomber les cailles des yeux et les toiles du firmament!

Il existe donc un monde invisible o l'homme, aprs avoir achev sa
destine matrielle, poursuit sa destine intellectuelle et morale.
Rien n'est fini quand tout est fini; car tout s'enchane et tout
recommence. Les cieux, les limbes, les purgatoires, les enfers, dans
toutes les religions, sont les noms divers des CONSQUENCES de la
vie matrielle que nous retrouvons dans la vie immatrielle, aprs
ce monde, pour nous purifier, nous punir, nous rcompenser dans un
autre monde.

Je plains, sans les accuser, ceux qui ne croient pas au monde
invisible. Quant  moi, j'y crois mille fois plus fermement qu' ce
monde visible; car je crois  l'oeil de l'intelligence mille fois
plus qu' l'oeil de chair! On peut aveugler les sens, mais qui peut
aveugler l'vidence en moi? L'vidence, c'est l'oeil de Dieu en nous.


V

Il s'ensuit enfin que tous les peuples, depuis l'origine des peuples,
ont imagin un monde invisible, surnaturel et ternel, faisant suite
et complment au monde passager o nous agissons. Il s'ensuit que les
potes, ces organes rputs divins de l'imagination du genre humain,
ont t forcs d'introduire dans le pome pique, ce grand rsum
chant des deux mondes, un monde invisible  ct et au del du monde
visible, la matire et l'esprit, l'homme complet, hros ou martyr sur
la terre, demi-dieu dans les olympes, ou supplici dans les enfers.

Voil pourquoi le surnaturel ou le merveilleux fait partie oblige
du pome pique. Sans ce monde de l'esprit superpos au monde de la
matire, l'imagination ou la pit de l'homme n'est pas satisfaite.
On ne lui montre qu'un monde, il en veut deux; et il a raison
d'en vouloir deux, car il y en a deux dans un. Le pome qui finit
au tombeau finit dans une nigme, et l'humanit ainsi n'a pas de
dnoment.


VI

J'en ai fini avec la mtaphysique; mais vous allez voir qu'elle
tait ncessaire mme pour vous expliquer pourquoi l'Europe moderne
n'avait pas et ne pouvait pas avoir de pome pique. Et maintenant
je reprends, et je dis: L'Europe moderne ne peut pas avoir de pome
pique, parce qu'elle en a un.

Et o est-il, ce pome pique que l'Europe lit  son insu depuis des
sicles sans que ses potes s'en soient aperus?

Il est dans sa _Bible_, ou plutt il est sa _Bible_ elle-mme.

Nous ne comprenons pas que M. de Chateaubriand, qui a fait un si beau
livre et un livre souvent si sophistique sur les beauts potiques
de la religion chrtienne, se soit acharn  prtendre que le
christianisme avait enfant des foules de pomes prtendus piques,
tantt avec le merveilleux des contes arabes, comme dans le Tasse;
tantt avec le merveilleux mixte de l'vangile et de l'Olympe, comme
dans le Dante; tantt avec le merveilleux des froides allgories,
comme dans Voltaire, sans s'apercevoir que tous ces pomes n'taient
pas les vritables popes nationales du monde chrtien, mais que la
Bible tait la seule pope, et que _Mose_ tait le seul _Homre_
des sicles et des peuples qui datent de la Bible.

Comment voulez-vous, en effet, qu'il y ait pour les peuples ns
dans la thogonie hbraque ou chrtienne, des potes de fantaisie
qui puissent lutter avec cette posie devenue dogme, et avec ce
merveilleux devenu foi? C'est impossible.

Quoi! voil un livre rput vieux comme le monde, crit, selon les
Hbreux et selon les chrtiens, sous la dicte de l'crivain dont
les mots sont des astres et dont les pages sont firmaments! Ce livre
raconte en versets, dont chacun est un vers qui trouve son cho dans
un autre vers, les penses de Dieu, la cration du monde en six
grandes journes de l'ouvrier divin, qui sont peut-tre des semaines
de sicles; la naissance du premier homme, son ennui solitaire dans
l'isolement de son tre, qui n'est qu'un morne ennui sans l'amour;
l'closion nocturne de la femme, qui sort, comme le plus beau
des rves, du coeur de l'homme; les amours de ces deux cratures
compltes l'une par l'autre dans ce premier couple dont le fils et
les filles seront le genre humain; leurs dlices dans un jardin 
demi cleste; leur pastorale enchante sous les bocages de l'den;
leur fraternit avec tous les animaux aimants qui parlaient alors;
leur libert encore exempte de chute; leur tentation allgorique de
trop savoir le secret de la science divine, secret rserv seul au
Crateur, inhrent  sa divinit; leur faute, de curiosit lgre
chez la femme, de complaisance amoureuse chez l'poux; leur tristesse
aprs le pch, premier rveil de la conscience, cette rvlation par
sentiment du bien et du mal; leur citation au tribunal divin; les
excuses de l'homme pour rejeter lchement le crime sur sa complice,
le silence de la femme, qui s'avoue coupable par les premires
larmes verses dans le monde; leur expulsion; leur plerinage sur
la terre devenue rebelle; la naissance de leurs enfants dans la
douleur; le travail sous toutes les formes, premier supplice de
l'humanit; le premier meurtre faisant boire  la terre le sang de
l'homme par la main d'un frre; puis la multiplication de la race
pervertie dans sa source; puis le dluge couvrant les sommets des
montagnes; une arche sauvant un juste, sa famille, tous les animaux
innocents; puis la vie patriarcale, en familiarit avec des esprits
intermdiaires appels des anges, esprits tellement familiers qu'ils
se confondent  chaque instant sur la terre avec les hommes, auxquels
ils apportent les messages de Dieu; puis un peuple choisi de la
semence d'Abraham; des pisodes nafs et pathtiques, comme ceux de
Joseph, de Tobie, de Ruth; une captivit amre chez les gyptiens; un
librateur, un lgislateur, un rvlateur, un prophte, un pote, un
historien inspir dans Mose; puis des annales pleines de guerres, de
conqutes, de politique, de libert, de servitude, de larmes et de
sang; puis des prophtes moiti tribuns, moiti lyriques, gouvernant,
agitant, subjuguant le peuple par l'autorit des inspirations, la
majest des images, la foudre de la langue, la divinit de la parole;
puis des grandeurs et des dcadences qui montent et descendent de
Salomon  Hrode; puis l'assujettissement aux Romains; puis un
Calvaire, o un prophte plus surnaturel monte sur un autre arbre de
science pour proclamer l'abolition de l'ancienne loi, et promulguer
pour l'homme, sans acception de tribus, Juifs et paens, une loi plus
douce scelle de son sang;

Puis une autre terre et un autre ciel pour l'univers romain devenu
l'Europe.

N'est-ce pas l un pome  la fois merveilleux, philosophique,
populaire, qui s'empare d'avance de toutes les imaginations dont
le pote pique chercherait vainement  s'emparer aprs celui-l?
La place n'est-elle pas prise? Pome immense qui commence par une
pastorale dans un ciel terrestre, qui se poursuit par des pithalames
comme le Cantique des cantiques, par des lgies dans les Psaumes de
David, par des odes dans les versets des prophtes, par une tragdie
dans l'holocauste d'une victime pure sur le Golgotha, et dans des
apothoses dans le ciel final des esprits!... En sorte que toute
l'humanit naissante, dchue, gmissante, priante, chancelante,
vivante, morte, ressuscite, est contenue et exprime dans cette
pope des races hbraques; que le prtre et le pote n'est qu'un
seul homme pour les peuples de cette thogonie; et que toutes les
fois que le peuple assiste  ses mystres dans les temples, il entend
le pontife rciter ses annales, chanter ses hymnes, commmorer
ses drames, et qu'il assiste ainsi  sa propre pope en action!
Quel rle reste-t-il au merveilleux des potes piques dans des
contres o l'on apprend par coeur ce livre aux gnrations qui se
renouvellent, pendant que le lait des mres coule encore sur les
lvres des enfants?

N'accusons donc pas l'Europe moderne de n'avoir pas de pome pique.
Ce n'est pas la faute de sa posie, c'est la consquence de sa Bible,
plus potique et plus merveilleuse que ses pomes. Il n'y a dans ce
fait aucun symptme de dprissement de son gnie ni de strilit
dans sa sve; il y a, au contraire, le symptme d'une soif d'infini
et de merveilleux qui atteste la jeunesse d'imagination dans les
peuples. Nous reviendrons l'anne prochaine sur ce sujet, quand
nous tudierons littrairement, et non thologiquement, les pomes
hbraques dans la Bible: Bossuet lui-mme les a tudis  ce point
de vue.


VII

Nous convenons nanmoins, avec ceux qui signalent en ce moment
une certaine strilit momentane dans le gnie littraire de
l'Europe moderne, qu'en effet ce gnie semble non pas dcrotre,
mais se reposer comme d'une trop nergique production d'hommes et
d'oeuvres, depuis la mort de Goethe, de Schiller, de Klopstock en
Allemagne, et depuis la mort de Byron, de Walter Scott, de Fox, de
Pitt, de Canning, de Sheridan, de Peel en Angleterre. Ces potes,
ces orateurs, ces hommes d'tat, bien que remplacs sur les trois
scnes par des hommes qui soutiennent le nom de leur patrie, semblent
avoir puis pour un temps la prodigieuse fcondit de l'esprit
humain dans le commencement de ce sicle. Il y a des saisons pour
ces grands phnomnes de vgtation intellectuelle comme pour les
plantes. Oui, quand on jette un regard sur les tats de l'Europe
moderne aujourd'hui, on se demande en vain o sont les hommes qu'ont
vus nos pres ou que nous avons vus nous-mme dans notre jeunesse?
O sont ces noms qui remplissaient l'oreille dans la posie, dans
l'loquence,  la tribune, dans les conseils des peuples ou des rois?
Qui est-ce qui dpasse aujourd'hui du front la taille ordinaire, en
Russie, en Prusse (except pourtant Humboldt, qui vit encore), en
Allemagne, en Angleterre? Est-ce qu'il n'y a pas une grande lacune,
non pas dans les masses, mais dans les supriorits? Est-ce qu'on ne
dirait pas que toutes les toiles de premire grandeur de ces groupes
de l'Europe ont pli tout  coup et n'ont t remplaces que par des
reflets affaiblis de leur splendeur nationale?

La complaisance et la flatterie rpondraient en vain: Non;
l'impartialit en convient. En promenant son regard sur l'Europe,
on voit des peuples, on ne voit plus d'hommes dmesurs au sommet
des institutions ou des littratures. J'en excepte les nations o,
comme en Espagne, en Italie, en Portugal, au Brsil, en Amrique, les
secousses des rvolutions et les enfantements de l'indpendance ou
de la libert ont redonn aux forces intellectuelles endormies une
vitalit qui commence par l'hrosme et qui finit par la posie.

Ce sont des pays qui naissent ou qui renaissent. La nature,
sollicite par le patriotisme, y concentre sa vigueur pour faire
d'abord des citoyens, puis des hommes d'tat, puis des orateurs, puis
des potes. Dans tous ces pays on peut s'attendre  des prodiges
prochains d'intelligence applique aux lettres. Quand il y a une
grande oeuvre  faire, elle fait natre les instruments.


VIII

Mais, en France, est-il vrai que le niveau de l'esprit humain,
politique, scientifique, potique, oratoire, littraire, ait
baiss dans cette premire moiti du sicle? Est-il vrai qu'il y
ait pnurie d'hommes, disette de gnie, affaissement du ressort,
abaissement du niveau? Est-il vrai que ces dtracteurs rtrospectifs
de l'intelligence franaise soient fonds  nous convaincre d'une
prtendue dcadence qui n'existe que dans leurs courtes penses?
Est-il vrai que l'ge des grandes choses, des grands esprits et des
grandes paroles soit pass pour nous et pour nos descendants, et que
nous n'ayons plus qu' nous rsigner  la strilit et  couvrir nos
fronts, comme les prophtes de malheur, de la cendre de nos pres?


IX

Nous ne sommes ni optimiste ni pessimiste de caractre, ni infatu
de notre part de temps dans la petite priode de sicles que notre
nation et nous nous avons  vivre, ni ddaigneux de la part de temps
que nos pres de toutes les dates ont eue  vivre avant nous. Nous
n'avons pas  un trs-haut degr cette vanit collective, la plus
vaine des vanits, qu'on appelle la vanit nationale; nous n'avons ni
excs de svrit ni excs d'estime pour le pays dont nous portons le
nom. S'il fallait tout dire, peut-tre nous a-t-on justement accus
quelquefois de n'avoir pas assez de ce patriotisme de mappemonde
qui s'arrte aux frontires, et d'avoir trop de penchant pour ce
patriotisme universel ou cosmopolite qui s'honore d'tre n homme par
le don de Dieu beaucoup plus que d'tre n Franais par l'effet du
hasard.

_Homo sum!_ voil ma patrie! Nous l'avons dit dans ces vers qui nous
ont t assez reprochs, et que nous ne dsavouons pas, dans un temps
o une mesquine politique voulait nous agacer contre l'Allemagne et
nous ameuter contre l'Angleterre:

  Et pourquoi nous har, et mettre entre les races
  Ces bornes de nos coeurs qu'abhorre l'oeil de Dieu?
  De frontires au ciel voyons-nous quelques traces?
  Sa vote est-elle un mur, une borne, un milieu?
  Nations, mot pompeux pour dire barbarie,
  L'esprit s'arrte-t-il o s'arrtent vos pas?
  Dchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:
  L'gosme et la haine ont seuls une patrie;
      La fraternit n'en a pas!

  Ce ne sont plus des mers, des degrs, des rivires,
  Qui bornent l'hritage entre l'humanit:
  Les bornes des esprits sont leurs seules frontires;
  Le monde en s'clairant s'lve  l'unit.
  Ma patrie est partout o rayonne la France,
  O son gnie clate aux regards blouis!
  Chacun est du climat de son intelligence;
  Je suis concitoyen de toute me qui pense:
      La vrit, c'est mon pays!

  Pourquoi nous disputer la montagne ou la plaine?
  Notre tente est lgre, un vent va l'enlever.
  La table o nous rompons le pain est encor pleine,
  Que la Mort, par nos noms, nous dit de nous lever.
  Quand le sillon finit, le soc le multiplie.
  Aucun oeil du soleil ne tarit les rayons;
  Sous le flot des pis la terre inculte plie,
  Le linceul, pour couvrir leur race ensevelie,
      Manque-t-il donc aux nations?

  Amis, voyez l-bas! la terre est grande et plane!
  L'Orient dlaiss s'y droule au soleil;
  L'espace y lasse en vain la lente caravane,
  La solitude y dort son immense sommeil!
  L des peuples taris ont laiss leurs lits vides;
  L d'empires poudreux les sillons sont couverts;
  L, comme un stylet d'or, l'ombre des pyramides
  Mesure l'heure morte  des sables livides
      Sur le cadran nu des dserts?
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'homme qui a crit ces vers ne peut pas tre suspect de partialit
nationale. Mais notre titre de Franais du dix-neuvime sicle ne
doit pas nous empcher cependant de rendre justice  notre patrie et
 notre temps. Eh bien! je le dis avec une conviction qui n'emprunte
rien au patriotisme et rien  l'illusion, pendant que la grande
littrature, l'expression de l'esprit humain par la parole, baisse
depuis quelques annes en Europe, elle monte en France.

Pour le prouver, il faut envisager d'un regard le caractre de la
littrature franaise, depuis ses premiers balbutiements jusqu' nos
jours.


X

Et d'abord, rptons-le bien ici: tels peuples, tels livres; le
caractre d'une littrature, c'est tout simplement le caractre de la
nation. Or, qu'est-ce que la France?

La France est gographiquement comme moralement un pays de fusion
et de contraste dans l'unit. Aprs avoir t longtemps la Gaule
semi-barbare sous ses druides, caste sanguinaire dont un systme
historique faux veut faire aujourd'hui une acadmie de platoniciens;
aprs avoir succomb sous les Romains, le flot des races orientales
et des migrations du Nord l'envahit, et la mlange d'un sang plus
pur et plus raffin que le sang gaulois. Les Francs, ces croiss de
la conqute, s'en emparent et lui donnent son nom; les Bretons, les
Normands s'tablissent sur ses ctes du nord; les Lombards et les
Germains inondent les rives de son Rhin et de sa Sane; les Goths
y dbordent des Pyrnes sur ses versants franais, les Liguriens
et les Grecs sur ses Provences; les Sarrasins eux-mmes pntrent
jusqu'au coeur du pays, et y laissent, en refluant vers l'Espagne,
des colonies, des moeurs, des langues, des imaginations orientales.
Le Gaulois proprement dit disparat sous le flot successif de ces
invasions, ou ne se conserve plus que dans les peuplades tout  fait
serviles et illettres des groupes de montagnes, qui sont le noyau
central de sa gographie. La Gaule a disparu sous la France; et la
France elle-mme n'est plus qu'une grande mle de races, de sang,
de langues, de moeurs, de lgislations, de cultes, qui fond tout ce
qu'elle a de divers dans une lente et laborieuse unit. On assiste
pour ainsi dire  ce travail des sicles et de la mer, qui jette
des alluvions de sable et de coquillages sur des falaises, et qui
solidifie ce sable devenu granit en le polissant.


XI

La diversit est donc le caractre essentiel et fondamental de la
France nationale. Son caractre n'est pas un caractre, c'est un
amalgame. Voil pourquoi on l'accuse de ne pas avoir de caractre;
cela est vrai; mais cela est bien plus beau, car elle en a plusieurs.
C'est la pauvret des autres races nationales de l'Europe, de n'avoir
qu'un caractre national; c'est le gnie, c'est l'aptitude, c'est
la grandeur, c'est la gloire de la France, d'en avoir plusieurs.
C'est par l qu'elle tait prdestine par la Providence  cette
universalit qui est son signe entre tous les peuples. Lorsque le
travail intestin du temps, du culte, des rois, des ministres, des
vnements eut fondu toutes ces diversits dans une unit de plus
en plus parfaite et qui n'est pas acheve encore, il en sortit la
France, c'est--dire la race multiple et une tout  la fois, le
caractre, non plus franais, non plus gaulois, non plus germain,
non plus breton, non plus italien, non plus occitanien, non plus
armoricain, non plus burgunde, mais le caractre europen par
excellence, la nationalit cosmopolite, l'quilibre de toutes les
facults; autrement dit, le bon sens moderne.


XII

Sans doute cette fusion de toutes ces races, de tous ces caractres
et de toutes ces facults opposes qui s'est opre dans le bassin
franais entre les Alpes, les Pyrnes, les deux mers, en effaant
ces divers gnies, a d en mme temps effacer quelque chose des
facults dominantes de chacune de ces races. Nous ne le nions pas.
C'est par l que la France est plus police, c'est par l qu'elle est
moins originale; c'est par l qu'en politique elle a Montesquieu et
qu'elle n'a pas Machiavel; c'est par l qu'en posie elle a Racine
et qu'elle n'a pas Shakspeare; c'est par l qu'en philosophie elle a
Voltaire et qu'elle n'a pas Bacon, Newton ou Leibnitz.

Mais, si elle a moins d'originalit et moins de profondeur, elle a
aussi bien plus de convenance, de choix et de got dans l'esprit.
Voil pourquoi nous ne pouvons nous empcher de reconnatre dans la
littrature franaise les trois grands caractres qui finissent par
dominer un monde et une re de l'esprit humain. Ces trois grandes
qualits, selon nous, sont:

L'_universalit_, le _bon sens_ et le _bon got_.

Ce n'est pas par ces trois caractres qu'on tonne de loin en loin
l'univers, mais c'est par ces trois caractres qu'on le conquiert
lentement et qu'on le possde longtemps. Ce n'est pas par l qu'on a
les plus grands hommes littraires, mais c'est par l qu'on a la plus
grande littrature parmi les nations lettres.

Ceci vous deviendra plus vident l'anne prochaine, quand je prendrai
devant vous corps  corps les potes, les philosophes, les orateurs,
les crivains franais depuis l'origine des lettres chez nous, et
que je les comparerai, en les analysant, aux matres des autres
littratures de l'Europe moderne. Ce ne sont pas nos potes et nos
crivains qui auront le plus de facults excellentes, mais ce sont
eux qui auront le moins d'imperfections et de vices dans la pense;
ce ne sont pas eux qui auront la grande imagination, mais ce sont eux
qui auront le grand discernement. Les miracles seront ailleurs; la
perfection relative et continue sera ici.

Nous ne croyons, en sentant ainsi, ni dprcier les autres races
europennes, ni flatter la France. Dieu partage ses dons, et le
peuple qui croit tout avoir  lui tout seul n'a que son ignorance
et sa vanit. Ce don du bon sens, du bon got et de l'universalit
est assez beau pour qu'on s'en contente. D'ailleurs c'est celui qui
promet le plus long avenir  une nation littraire. L'imagination
vieillit et tarit, le bon sens et le bon got ne vieillissent pas;
ils se perfectionnent avec les sicles. La France parat destine 
hriter de l'Europe.


XIII

Ce caractre de diversit prodigieuse des races qui composrent
peu  peu la nationalit franaise fut ncessairement un obstacle
 la formation prompte d'une littrature nationale. Ce fut pendant
longtemps une littrature de peuplades, et nullement une littrature
de nation. Comment y aurait-il eu une littrature? il n'y avait
pas mme de langue. On parlait latin, celte, normand, italien,
espagnol, arabe, allemand, breton, provenal, languedocien; de
toutes ces langues mal comprises et mal fondues se formait un patois
semi-barbare, qui ne pouvait servir encore de forme logique et de
vhicule  une pense littraire. Si les penses font les langues,
comme nous l'avons dit au commencement, les langues aussi font
les penses. L o il n'y a pas de mot, la pense meurt, ou nat
embarrasse et confuse dans ses langes. Ceux qui pensaient ou qui
sentaient un peu plus fortement que les autres ne savaient dans
quelle langue parler. Les prdicateurs prchaient en latin, les
premiers potes chantaient en italien ou en langue romane, patois
italien; ou en languedocien, patois mridional; ou en langue celtique
corrompue, patois des deux Bretagnes ou du pays de Galles. Nous
examinerons rapidement, sans nous y arrter, les premiers romans en
vers de ces potes sans langues, dont on a voulu faire des Homres
et des Tasses inconnus. Ils ne sont, selon nous, que des bardes
paysans rcitant en patois rims des lgendes populaires, mlant le
merveilleux des _Mille et une nuits_ arabes aux exploits fabuleux
de Roland et aux galanteries manires des potes de la basse
Italie, prcurseurs de l'Arioste; c'tait une littrature ambulante,
gagne-coeurs des _troubadours_ dans les chteaux, et gagne-pain des
trouvres dans les veilles des chaumires. Il pouvait y avoir l
quelque navet, mais il n'y avait point de gnie. Le gnie ne nat
point avant les langues. On dit qu'il les fait, cela est faux; ce
sont les peuples qui font les langues, ce sont les hommes de gnie
qui les consacrent en les faisant parler. Quand Dante crivit son
pome toscan en Italie, soyez srs que Florence avait fait sa langue
avant son pote.


XIV

Le malheur de la littrature franaise, si tardive  natre et qui
date  peine d'hier (deux sicles, c'est hier pour une littrature);
le malheur de la littrature franaise fut prcisment cette
diversit de langues ou plutt de patois entre lesquels elle avait
 choisir en naissant. Aussi (et remarquez bien ici un fait qui
nous explique le peu d'originalit dont on accuse trs-justement la
littrature franaise), quand il fallut choisir dfinitivement sa
langue, au moment o, sous les Valois, la nation fut assez forme
et assez police pour avoir une littrature, que fit-elle? Dans
l'embarras de ce choix, elle rejeta tous ces patois et toutes ces
bauches de littrature romane, celtique, languedocienne, qui lui
auraient donn du moins un caractre plus original, plus libre, plus
propre  ses ides comme  ses moeurs, comme  son climat, et elle
choisit le latin, souche commune et vieillie de tous ces idiomes,
pour latiniser son mauvais franais.

De ce jour-l, son originalit fut perdue pour longtemps; car, en
se dcidant pour le latin et pour le grec, beaux modles de langues
sans doute, elle se dcida du mme coup pour l'imitation servile des
littratures sorties du latin et du grec, l'imitation, ce flau des
littratures originales!

Fut-ce un bien, fut-ce un mal, que ce caractre servilement imitateur
du latin et du grec dans la littrature franaise naissante? C'est un
curieux problme  examiner et  rsoudre. Nous le ferons ailleurs;
mais nous penchons, contre nos instincts mmes,  rpondre que ce fut
un bien.

Sans doute, la littrature franaise de notre grand sicle et jusqu'
nos jours y a beaucoup perdu, potiquement parlant, en vrit, en
spontanit, en navet, en originalit. Corneille et Racine ont t
des potes plus grecs et plus latins que franais; Bossuet lui-mme
a t plus hbraque que gaulois. Deux sicles ont t perdus 
calquer avec un gnie fourvoy les littratures grecque et romaine;
nous ne saurions assez le dplorer pour ces grands hommes qui ont
consum ainsi leurs forces et leur nom  tre des reflets et des
satellites de littratures teintes, au lieu d'tre les phares et les
lueurs d'une pense franaise et originale.

Mais, d'un autre ct, on ne peut se dissimuler que l'imitation
d'abord purile, puis libre, de deux langues aussi bien construites,
aussi rationnelles, aussi mres que le grec et le latin (drivant
presque en entier elles-mmes du _sanscrit_, la source indienne de
toutes langues); on ne peut se dissimuler, disons-nous, que cette
imitation n'ait t un travail trs-perdu pour nos crivains et nos
potes, mais trs-utile pour notre langue franaise elle-mme; on ne
peut mconnatre qu'en se calquant sur ce grec, sur ce latin, sur
ce sanscrit, langues toutes faites et presque parfaites, la langue
franaise n'y ait contract une rigueur de construction, une solidit
de membrures, une disposition de parties du discours, une proprit
de verbe, une logique de sens, une clart de tours et une maturit
de mots qui en ont fait,  l'heure o nous sommes, un des plus
parfaits instruments de pense donns  un peuple pour crer et pour
rpandre son esprit dans l'univers et pour le propager loin dans la
postrit.

Ainsi consolons-nous d'tre les fils de ces deux ou trois sicles
qui ont perdu leur temps  calquer des langues et des littratures
mortes. Ces littratures mortes avaient quelque chose d'excellent 
prendre dans leurs spulcres, c'taient leurs ossements; revtons-les
d'une nouvelle chair, animons-les d'un nouvel esprit, et nous aurons
renou, grce  nos anctres imitateurs, les deux plus belles choses
dont puisse se composer une littrature parfaite, les langues
anciennes et la pense moderne. Nos potes et nos crivains ont perdu
leur temps, mais la nation a gagn une langue; c'est  nous et  nos
neveux de rendre  cette langue le caractre d'originalit, non plus
purile, mais virile, que chaque grand peuple trouve tt ou tard 
l'ge de sa maturit.

Ce triple caractre, nous l'avons dit, c'est le _bon sens_, le _bon
got_ et l'_universalit_.


XV

Sans adopter le ddain vritablement blasphmatoire que les
littrateurs de l'cole appele romantique ont manifest il y a
quelques annes contre le grand sicle littraire de la France (le
sicle de Louis XIV), nous ne pouvons nous dissimuler cette tendance
servile  l'imitation des Grecs et des Romains qui a guid, mais qui
a enchan en mme temps le gnie littraire franais depuis Malherbe.

Il y eut un moment o l'on pouvait esprer une littrature franaise
ne d'elle-mme.

L'infme cynique Rabelais, cet Aristophane gaulois, crait une langue
avec de la boue, comme l'antiquit avait cr une Vnus avec de
l'cume. Le sceptique Montaigne, le candide Amyot, rajeunissaient
le latin et le grec franciss, en donnant  leur style la navet,
la grce, la souplesse et, pour ainsi dire, l'enfance de la nation;
l'audacieux Ronsard, cette imagination attique, avortait dans
l'enfantement d'une posie nationale, mille fois plus libre, plus
aile, plus moderne et plus franaise que la posie importe
aprs lui d'Athnes et de Rome. Ces prosateurs et ces potes
faillirent imprimer  la langue, aux ides, aux vers, ce caractre
d'originalit qui manqua aprs eux  notre littrature. Nous avons
dit ce que nous pensons de cet avortement. Ce fut un malheur pour
notre gnie immdiat, ce fut peut-tre un bonheur pour notre gnie
futur. Nous aurions eu plus tt de la gloire littraire, mais nous
l'aurions eue moins universelle et moins consolide plus tard. Cette
navet originale de ce style gaulois aurait produit sans doute des
chefs-d'oeuvre de grce, de finesse, de _clinerie_ de langue, si
l'on peut se servir de ce mot; mais cette langue et ce style seraient
rests entachs et comme nous d'une certaine purilit irrmdiable,
qui aurait enlev au gnie franais la maturit, la majest, la force
dont ce gnie avait besoin pour parler plus tard  l'univers, soit
dans sa chaire sacre, soit dans ses tribunes politiques, soit sur
son thtre, soit dans ses pomes.

_Os magna sonaturum!_ Bouche prdestine  parler avec accent des
grandes choses.

Ainsi, encore une fois, ne nous plaignons pas. Nous aurions eu des
Rabelais, des Montaigne, des Ronsard; aurions-nous eu des Bossuet,
des Pascal, des Mirabeau? J'en doute.


XVI

Nous donnons ces consolations en passant  ceux qui dplorent,
comme les romantiques, que la littrature franaise, prte  natre
originale  cette poque, se soit tout  coup dnationalise
elle-mme en s'absorbant dans l'imitation superstitieuse de
l'antiquit. Cela dit, nous convenons avec eux que le plus grand
nombre de nos crivains et de nos potes, dans ce que nous appelons
avec raison notre grand sicle, ont t aussi peu Franais qu'on peut
l'tre en France.

Malherbe imite Pindare sans avoir ses ailes.

Boileau imite Horace dans tout ce qu'un homme d'esprit peut imiter
d'un homme de grce; il n'est original que dans le _Lutrin_,
chef-d'oeuvre de badinage potique, mais badinage enfin. Une nation
srieuse ne fonde pas sa posie sur une factie. Le srieux en tout
fait partie du beau. L'humanit n'est pas une bouffonnerie; l'homme
n'est pas n pour le rire.

Corneille imite surtout les Espagnols, et Snque; c'est un Romain,
si l'on veut, mais un Romain d'Ibrie; Romain exagr, dclamatoire,
qui donne  l'hrosme l'attitude, le geste, l'accent du matamore.
On peut admirer tout de lui, except le caractre naturel, vrai,
proportionn et sobre de son pays. Corneille est tout ce qu'on
voudra, except Franais. Supposez qu'on trouve aprs mille ans, dans
une catacombe, un volume de Corneille, et qu'on se demande de quelle
nation tait ce pote enfl comme un Castillan, tendu comme un Latin,
sublime comme un Africain, pompeux comme un Gascon, raisonneur comme
un Anglais,  coup sr on ne devinera pas en mille que ce grand homme
tait du pays de la Fontaine, de Molire ou de Boileau!

Racine imite, ou plutt calque les tragiques grecs, Euripide et
Sophocle, dans ses tragdies. Dans sa comdie des _Plaideurs_, il
imite jusqu' Aristophane dans la scne burlesque des petits chiens;
mais pourtant il imite en matre, c'est--dire en transformant. Il
fait de la langue potique de la France une musique o le sens,
l'image et l'harmonie confondus donnent au mot la magie du son, au
son le sentiment du mot. Imitateur dans les sujets, dans la langue
il est crateur: la posie et lui s'incarnent dans le mme nom. Le
vers est reconstruit grand comme celui d'Homre, pur comme celui de
Virgile. En diction potique, aprs lui on peut descendre, mais on ne
peut plus remonter,  moins de monter plus haut que nature.

Mais, s'il est Grec dans _Andromaque_, Latin dans _Britannicus_ et
dans _Phdre_; dans _Athalie_ il est lui-mme, il est Franais.
Pourquoi? Parce qu'il s'inspire de sa propre religion, qui n'avait
encore inspir que des hymnes. Ce chef-d'oeuvre incomparable de la
scne franaise et de toutes les scnes, que nous analyserons bientt
devant vous, peut soutenir le parallle avec toutes les popes et
tous les drames, avec toutes les langues de l'Inde, de la Grce
et de Rome. _Athalie_ est le Parthnon des littratures modernes.
Aprs avoir imit trente ans, le Phidias de la posie, Racine se
hasarde enfin  tenter son chef-d'oeuvre, et, en signant de son nom
son premier monument original, il signe en mme temps le nom de la
France. Elle a fait _Athalie_, comme Athnes a fait le Parthnon;
car Athnes avait fait Phidias, et la France avait fait Racine. Le
pays qui a produit _Athalie_, n'et-il produit que ces quinze cents
vers, serait encore le premier pays littraire parmi les nations de
l'Europe.

Malheureusement ce chef-d'oeuvre est unique et il est isol; il est
construit de matriaux bibliques, et ses dimensions n'galent pas sa
beaut. Mais le temple de Thse  Athnes est petit aussi, et il
n'en est pas moins le modle accompli des temples. La beaut dans
les oeuvres de l'homme ne se mesure pas, elle se sent. C'est  la
sensation qu'on mesure la grandeur. La sensation d'_Athalie_ est
grande comme le temple de Salomon, plein de la prsence de Jhovah.
Le Dieu n'tait pas contenu dans le temple, mais il y tait conclu et
senti. Il en est ainsi du gnie potique et religieux de Racine; il
n'est pas contenu dans _Athalie_, mais il y est manifest dans son
originalit, dans sa majest et dans sa puissance. Plaignons ceux qui
ne respirent pas l'immortalit dans de tels vers!


XVII

Bossuet imite les prophtes hbraques. Prophte lui-mme, il donne
 sa langue la hauteur, l'autorit, l'antiquit et quelquefois la
divinit du Vieux Testament. L'accent de l'hbreu et ses pres images
passent avec lui dans le franais, et en fait une langue d'airain.
Il la faonne  son insu pour la grande histoire et pour la grande
rvolution oratoire. Le franais se moule, au besoin, rude, pre,
disproportionn, colossal, fruste, sur le gnie incorrect et dmesur
de ce Michel-Ange de notre langue.


XVIII

Fnelon imite Homre, Virgile et Platon, jusqu' la souplesse
dsosse d'un vtement qui se plie au nu et aux formes des membres.
C'est le plus mlodieux des chos de l'antiquit potique. Il donne
nanmoins aux doctrines vangliques dont il est le ministre quelque
chose de lui-mme, la posie de son platonisme, le vague de son
imagination, la mlancolie de son coeur. Il effmine avec grce cette
langue trop durcie par la trempe de Bossuet; il la rend mallable et
propre aux plus tendres panchements de la pit, de la rverie et
de l'amour.

Pascal n'imite rien, parce qu'il ne trouve rien  imiter dans
l'antiquit. Except dans l'Inde qui tait compltement inconnue
alors, l'antiquit ne creuse pas comme ce penseur; aussi n'a-t-elle
pas de ces cris d'horreur, de ces agonies du nant qui sont dans
la langue de Pascal. Il se place  l'extrme bord des mystres
chrtiens, il regarde au fond d'un oeil effar, il y prend le
vertige, et il se parle  lui-mme presque par monosyllabes.
Sa langue n'est qu'une logique dsespre, un radicalisme
d'anantissement de l'homme devant sa destine; il ne raisonne mme
plus, il s'abdique. C'est le grand suicide de la mtaphysique, qui
s'anantit dans la foi. Algbriste lui-mme, il abrge sa pense et
sa langue pour la convertir en formules: les mots lui sont importuns;
il voudrait crire avec des chiffres. De l son dsordre, sa vigueur
et sa rigueur de termes, sa foudroyante brivet. La langue lui doit
en prcision sentie tout ce qu'il fait perdre de droits et de bon
sens  la raison humaine. Comme Gilbert, en posie, il n'a jamais
autant de gnie d'expression que quand il dlire! Mais qui voudrait
retrancher Pascal et Gilbert de la langue franaise?


XIX

La Fontaine, selon nous, est un prjug de la nation. Le caractre
tout  fait gaulois de ce pote lui a fait trouver grce et faveur
dans sa postrit gauloise comme lui, malgr ses ngligences, ses
immoralits, ses imperfections et ses pauvrets d'invention. Celui-l
est un imitateur ou plutt un traducteur sans scrupule de tout ce
qui lui tomba sous la plume. Il n'y a pas, d'aprs les commentateurs
les plus fanatiques de ce plagiaire amnisti  si bon march, une
seule de ses fables ni un seul de ses contes qui lui appartienne. Les
fables sont toutes de Lokman, d'sope, de Phdre; les contes sont
tous des potes licencieux de l'Italie ou de Boccace.

On dit: Mais ces fables lui appartiennent par droit de conqute et de
naturalisation par son gnie. Nous ne voulons pas trop contester ce
prtendu gnie. C'est le gnie de l'incurie, de la purilit et de
la licence, trois choses qui seraient des vices dans un autre et qui
ont du moins quelquefois en lui la grce peu dcente de ses vices.
C'est par l qu'au grand dtriment de la morale de la nation, la
routine l'honore, et l'indulgence lui pardonne. Mais la grande posie
ne le comptera jamais au nombre des potes sculaires.  l'exception
de quelques prologues courts et vritablement inimitables de ses
fables, le style en est vulgaire, inharmonieux, disloqu, plein de
constructions obscures, baroques, embarrasses, dont le sens se
dgage avec effort et par circonlocutions prosaques. Ce ne sont pas
des vers, ce n'est pas de la prose, ce sont des limbes de la pense.

Ses contes sont infiniment suprieurs par la versification, mais
ils sont obscnes quand ses modles italiens ne sont que glissants.
Boccace, son matre, a mille fois plus d'imagination, plus de
souplesse, plus de pittoresque, plus de sourire fin dans le rcit.
L'Arioste est l'Homre du badinage, la Fontaine le contrefait sans
jamais l'galer. Pour quiconque a lu le _Joconde_ original et le
_Joconde_ de la Fontaine, il y a entre ces deux pomes la distance
de la grce  la corruption. Mais la Fontaine cependant, tout en
corrompant la morale de l'enfance et les coeurs de la jeunesse, a
bien mrit de la langue en lui restituant quelques-uns de ces tours
gaulois qui sont les dates de son origine et les familiarits de son
gnie. On l'a appel le vieil enfant de son sicle. La Fontaine, en
effet, est l'enfant de notre littrature franaise, mais c'est un
enfant vicieux.


XX

Les prdicateurs clbres de ce temps, tels que Bourdaloue et
Massillon aprs, n'ont rien imit; ils sont originaux dans la forme
comme dans le fond. L'antiquit n'avait pas cette loquence sereine
et imprieuse parlant  la conscience au nom du ciel. Ces prophtes
raisonneurs de l'glise devenue littraire ont donn  la langue,
avec la priode de Cicron, la gravit, la majest, l'autorit de
l'accent qui manquaient, jusqu' eux, au gnie gaulois de leur
patrie. La langue s'est faite dans les livres, elle s'est polie
dans les cours, elle s'est virilise dans les chaires; elle n'tait
que spirituelle dans la conversation, harmonieuse dans les vers,
nergique sur les thtres, elle est devenue loquente dans les
cathdrales. Les prdicateurs ont prpar l'auditoire et l'oreille
aux orateurs.


XXI

Quant  l'histoire, elle n'avait encore ni assez d'ge, ni assez
d'indpendance, ni assez de profondeur, ni surtout assez de
politique; elle ne connaissait dans le rcit que le conte, le pome
ou la chronique: son Tacite inculte, Saint-Simon, trop passionn
pour tre imitateur de personne, lui donna tout  coup l'originalit
de son propre caractre. Ni la Grce, ni Rome, ni les nations de
l'Europe moderne, n'ont un pareil monument de langue et d'histoire.
Ce n'est plus le rcit, c'est le drame; ce n'est plus la draperie,
c'est le nu; ce n'est plus le portrait, c'est l'homme; l'homme avec
tous ses traits vivants, calqus sur les beauts comme sur les
difformits de sa nature; la photographie du sicle; un roi, une
cour, des flatteurs, des courtisans, des ambitieux, des hypocrites,
des hommes de bien, des mchants, des femmes, des pontifes, une
nation tout entire saisie au passage dans son mouvement le plus
acclr, et reproduite, non pas seulement par l'art, mais par la
passion. Le plus grand coloriste, c'est la passion, parce qu'elle ne
prend pas ses couleurs sur une palette, mais dans son propre coeur.
Le plus grand peintre (nous ne disons pas le plus vrai) est celui qui
aime ou qui hait le plus ses modles.

Tel est Saint-Simon, historien par hasard, moraliste par explosion,
philosophe par colre, satirique par humeur, vertueux par dgot.
Tacite et Juvnal dans la mme page, il cre une langue  la
vigueur de ses aversions et de ses amours. Son style de coups et de
contre-coups brise en mille pices la priode ou l'panche en un
flot intarissable et cumant de phrases qui entranent l'me de ses
lecteurs dans le dbordement de ses impressions.

Aprs lui, la langue historique est faite, mais elle est en
poussire. Il n'y a plus qu' en ramasser les morceaux, et  en
recomposer la structure pour en faire la langue la plus historique,
c'est--dire la plus lapidaire et la plus sculpturale qu'un peuple
ancien ou moderne ait jamais crite pour la postrit.


XXII

Molire, quoique ami et disciple de l'imitateur Boileau, n'imite
personne non plus. La raison de cette complte originalit de
Molire est toute simple. La comdie est la peinture des moeurs.
Un pote tragique ou pique, comme Corneille ou comme Racine, peut
imiter l'antiquit, parce qu'il peint la fable ou l'histoire,
choses antiques qui se prtent aux costumes et aux passions hors du
temps; mais un pote comique n'est comique qu' la condition d'tre
vrai, d'tre actuel et de prendre ses modles, ses couleurs et ses
aventures, non dans des moeurs mortes, mais dans des moeurs vivantes.

Aussi est-il ramen forcment  l'originalit par la ncessit de
copier, non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu sous ses yeux dans les
moeurs de son pays et de son poque. Quel peuple s'intresserait 
une comdie de Mnandre ou de Trence? Il y faudrait un parterre
d'rudits et d'acadmiciens. Aussi, malgr le caractre minemment
classique et souvent latin de sa diction en vers, Molire devint-il
dans ses comdies compltement Franais, et par cela mme
compltement original.

Nous n'examinerons pas aujourd'hui s'il doit tre compt au rang
des potes? s'il suffit, pour mriter ce nom de pote, d'avoir
crit spirituellement la satire ou la comdie de son sicle en
vers? si la peinture de moeurs et la posie ne sont pas deux choses
trs-dissemblables dans le fond, quoique se ressemblant en apparence
par la langue rhythme et rime? Nous essayerons de rsoudre cette
question littraire quand nous examinerons les oeuvres du plus grand
comique de tous les temps et de toutes les nations. Il nous suffit
aujourd'hui de constater que dans ce sicle de Louis XIV, o le
gnie franais flottait encore indcis entre la servile imitation
et l'indpendante originalit, la tragdie imitait et la comdie
inventait. Molire n'est si grand que parce qu'il fut lui-mme. La
nation lui sait gr de lui avoir enseign  oser croire  son propre
gnie. Si ce n'est pas le pote, c'est au moins pour elle le peintre
et le moraliste national.

On peut en dire autant, quoiqu' une immense distance, de la
Bruyre, ce Molire en maximes et ce Saint-Simon en miniature. Il
n'imite rien qu'un peu Snque dans la pense et un peu Thophraste
dans la brivet, mais il fortifie la langue en la resserrant, comme
on fortifie la corde trop lche dans le noeud pour en centupler la
force. Le franais, depuis la Bruyre, devint propre  tre au besoin
l'algbre des penses. C'est un mrite nul pour l'loquence et pour
la posie, mais capital pour la philosophie et pour la science. Or
le franais tait destin  devenir aussi un jour la langue de la
science, de l'industrie et de l'conomie politique, et  tout abrger
en formulant tout. Nous devons donc de la reconnaissance  la Bruyre.


XXIII

Mais le plus incontestable des crivains originaux qui donnrent une
langue propre  la France et une langue au coeur plus encore qu'
l'esprit, c'est une femme. Vous avez dj nomm madame de Svign.
Qu'aurait-elle imit? Le coeur est ternellement original, mme quand
l'esprit est plagiaire.

C'tait un crivain de coeur, un gnie du foyer, un esprit
domestique. Elle tait ne pour rendre au franais, trop majestueux
et trop tendu par les efforts des imitateurs des langues classiques,
la dtente, l'lasticit et la volubilit de sens, de mots et de
tours. Le franais tait devenu, sous la main virile des crivains
de son sicle, la langue des chaires sacres, des affaires d'tat
et des livres; elle devait en faire la langue par excellence de
la conversation et de la familiarit. Les langues ne servent pas
seulement  crire, elles servent surtout  causer. L'entretien
est une de leurs fonctions les plus usuelles. Elle cra la langue
de l'entretien. L'entretien avec les personnes absentes, c'est la
correspondance. Les lettres de madame de Svign sont un entretien
fix.

Ce style de madame de Svign, dont on retrouve  chaque instant
l'esprit et la forme dans la langue de la France depuis la
publication de ses volumes de lettres, est le chef-d'oeuvre le plus
vritablement original que la littrature franaise puisse prsenter,
sans craindre de rivalit,  toutes les littratures anciennes et
modernes. C'est le cachet de la France mis sur le style de son plus
grand sicle.


XXIV

Nous dfinissons ainsi nous-mme le style, et surtout celui de madame
de Svign, le style franais, dans ces paroles.

Buffon a dit: Le style est l'homme. Buffon a dit, dans ce mot, ce
que le style devrait tre bien plutt que ce qu'il est; car, bien
souvent, le style est l'crivain, plus qu'il n'est l'homme. L'art
s'interpose entre l'crivain et ce qu'il crit; ce n'est plus l'homme
que vous voyez, c'est le talent. Le chef-d'oeuvre des vritables
grands crivains, c'est d'anantir en eux le talent et de n'exprimer
que l'homme; mais, pour cela, il faut que la sensibilit soit plus
accomplie en eux que l'art, c'est--dire il faut qu'ils soient plus
grands hommes encore par le coeur que par le style.

Combien y a-t-il de livres par sicle, et mme dans tous les
sicles, qui portent ce caractre et qui vous donnent de l'me une
impression plus vivante que du gnie? Trois ou quatre. Le livre
masque presque toujours l'auteur; pourquoi? Parce que le livre est
une oeuvre d'art et de volont, o l'auteur se propose un but, et o
il se montre, non ce qu'il est, mais ce qu'il veut paratre.

Ce n'est pas dans les livres qu'il faut chercher le vritable style;
il n'est pas l. Je me trompe, il est l; mais c'est dans les livres
que l'homme a crits sans penser qu'il faisait un livre, c'est--dire
dans ses lettres. Les lettres, c'est le style  nu; les livres, c'est
le style habill. Les vtements voilent les formes; en style comme
en sculpture, il n'y a de beau que la nudit. La nature a fait la
chair, l'homme a fait l'toffe et la draperie. Voulez-vous voir le
chef-d'oeuvre, dpouillez la statue; cela est aussi vrai de l'esprit
que du corps.

Ce que nous aimons le mieux des grands crivains, ce ne sont pas
leurs ouvrages, c'est eux-mmes; les oeuvres o ils ont mis le plus
d'eux-mmes sont donc pour nous les meilleures. Qui ne prfre mille
fois une lettre de Cicron  une de ses harangues? une lettre de
Voltaire  une de ses tragdies? une lettre de madame de Svign 
tous les romans de mademoiselle de Scudry, qu'elle appelait _Sapho_,
et dont elle regardait d'en bas briller la gloire sans oser lever
son ambition si haut? Ces grands esprits ont eu du talent dans leurs
ouvrages prmdits d'artistes; mais ils n'ont eu de vritable style
que dans leur correspondance; pourquoi encore? Parce que l ils ne
pensaient point  en avoir ou  en faire. Ils prenaient, comme madame
de Svign, leur sensation sur le fait; ils n'crivaient pas, ils
causaient; leur style n'est plus le style, c'est leur pense mme.


XXV

De toutes les facults de l'esprit, la plus indfinissable, selon
nous, c'est le style; et, si nous avions  notre tour  le dfinir,
nous ne le dfinirions que par son analogie avec quelque chose qui
n'a jamais pu tre dfini, la physionomie humaine. Nous dirions donc:
Le style est la physionomie de la pense.

Regardez bien un visage, et tchez de vous expliquer  vous-mme
pourquoi ce visage vous charme ou vous repousse, ou vous laisse
indiffrent; le secret de cette indiffrence, de ce charme ou de
cette rpulsion est-il dans tel ou tel trait du visage? dans l'ovale
plus ou moins rgulier du contour? dans la ligne plus ou moins
grecque du front? dans le globe plus ou moins enfonc des yeux?
dans leur couleur? dans leur regard? dans le dessin plus ou moins
correct des lvres? dans les nuances plus ou moins vives du teint?
Vous ne sauriez le dire, vous ne le saurez jamais; l'impression
gnrale est un mystre, et ce mystre s'appelle _physionomie_.
C'est la contre-preuve du caractre tout entier sur le front; c'est
le rsum vivant et combin de tous les traits flottant comme une
atmosphre de l'me sur la figure. Tant de nuances concourent 
former cette atmosphre qu'il est impossible  l'homme qui la sent
de la dcomposer; il aime ou il n'aime pas, voil toute son analyse;
le jugement n'est qu'une impression aussi rapide qu'un instinct, et
aussi infaillible en nous que l'impression que nous ressentons en
plongeant la main dans une eau brlante, tide ou froide. Nous avons
chaud ou nous avons froid  l'me en regardant cette physionomie:
voil tout ce qu'il est permis de conclure.


XXVI

Eh bien! il en est de mme du style: nous sentons s'il nous charme
ou s'il nous laisse languissants, s'il nous rchauffe ou s'il nous
glace; mais il est compos de tant d'lments indfinissables de
l'intelligence, de la pense et du coeur, qu'il est un mystre pour
nous comme la physionomie, et qu'en le ressentant dans ses effets, il
nous est impossible de l'analyser dans ses causes. Les rhteurs n'ont
jamais pu l'enseigner ni le surprendre, pas plus que les chimistes
n'ont pu saisir le principe de vie qui fuit sous leurs doigts dans
les lments qu'ils laborent: on sait ce qu'il produit, on ne sait
pas ce qu'il est. Et comment le saurait-on? l'crivain ne le sait pas
lui-mme; c'est un don de sa nature, comme la couleur de ses cheveux
ou comme la sensibilit de son tact.

numrez seulement quelques-unes des conditions innombrables de ce
qu'on nomme style, et jugez s'il est au pouvoir de la rhtorique de
crer dans un homme ou dans une femme une telle runion de qualits
diverses:

       *       *       *       *       *

Il faut qu'il soit vrai, et que le mot se modle sur l'impression,
sans quoi il ment  l'esprit, et l'on sent le comdien de parade au
lieu de l'homme qui dit ce qu'il prouve;

Il faut qu'il soit clair, sans quoi la parole passe dans la forme des
mots, et laisse l'esprit en suspens dans les tnbres;

Il faut qu'il jaillisse, sans quoi l'effort de l'crivain se fait
sentir  l'esprit du lecteur, et la fatigue de l'un se communique 
l'autre;

Il faut qu'il soit transparent, sans quoi on ne lit pas jusqu'au fond
de l'me;

Il faut qu'il soit simple, sans quoi l'esprit a trop d'tonnement et
trop de peine  suivre les raffinements de l'expression, et, pendant
qu'il admire la phrase, l'impression s'vapore;

Il faut qu'il soit color, sans quoi il reste terne, quoique juste,
et l'objet n'a que des lignes et point de reliefs;

Il faut qu'il soit imag, sans quoi l'objet, seulement dcrit, ne se
reprsente dans aucun miroir et ne devient palpable  aucun sens;

Il faut qu'il soit sobre, car l'abondance rassasie;

Il faut qu'il soit abondant, car l'indigence de l'expression atteste
la pauvret de l'intelligence;

Il faut qu'il soit modeste, car l'clat blouit;

Il faut qu'il soit riche, car le dnment attriste;

Il faut qu'il soit naturel, car l'artifice dfigure par ses
contorsions la pense;

Il faut qu'il coure, car le mouvement seul entrane;

Il faut qu'il soit chaud, car une douce chaleur est la temprature de
l'me;

Il faut qu'il soit facile, car tout ce qui est pein est pnible;

Il faut qu'il s'lve et qu'il s'abaisse, car tout ce qui est
uniforme est fastidieux;

Il faut qu'il raisonne, car l'homme est raison;

Il faut qu'il se passionne, car le coeur est passion;

Il faut qu'il converse, car la lecture est un entretien avec les
absents ou avec les morts;

Il faut qu'il soit personnel et qu'il ait l'empreinte de l'esprit,
car un homme ne ressemble pas  un autre;

Il faut qu'il soit lyrique, car l'me a des cris comme la voix;

Il faut qu'il pleure, car la nature humaine a des gmissements et des
larmes;

Il faut... Mais des pages ne suffiraient pas  numrer tous ces
lments dont se compose le style. Nul ne les runit jamais dans une
langue crite, dans une telle harmonie que madame de Svign. Elle
n'est pas un crivain, elle est le style. Son livre n'est pas un
livre, c'est une vie.


XXVII

Ainsi une femme achevait la langue de Bossuet et prparait celle de
Voltaire. On dirait qu'une faveur secrte de la destine faonnait
ainsi, tantt sur l'enclume, tantt sur les genoux d'une mre, le
plus divers, le plus mallable et le plus universel instrument de
communication de sentiments et d'ides pour la littrature franaise.
Nous avons t injuste quelquefois envers cette langue dans notre
jeunesse, en l'accusant d'tre trop rebelle  la posie et trop avare
pour l'imagination. Nous nous en repentons maintenant  la rflexion.
Elle n'est rebelle et avare que pour les faibles ou pour faire
accomplir de plus vigoureux efforts  l'esprit. Elle veut qu'on lui
arrache ce qu'elle donne, c'est--dire que, comme les instruments de
musique les plus parfaits, elle ne souffre pas la mdiocrit; elle
veut des chefs-d'oeuvre ou rien.

Heureux les hommes qui parlent ou qui crivent en franais!


XXVIII

Nous ne pouvons terminer cet aperu rapide sur la langue du sicle
de Louis XIV, sans nous arrter un moment sur le principal caractre
de la littrature de ce sicle. Ce caractre distinctif, selon nous,
et qui contribue le plus  lui donner son originalit, c'est le
caractre religieux et, pour ainsi dire, SACERDOTAL. C'est l'glise
qui inspire, c'est le prtre qui se pose en pontife des lettres.
 l'exception de Corneille, de Racine, de la Fontaine, de Pascal,
de Nicolle, de Boileau, de Saint-Simon, presque tous les grands
fondateurs du style sont des crivains ou des orateurs sortis du
sanctuaire; et encore Racine, Pascal, Nicolle, Boileau, Saint-Simon
lui-mme, taient-ils des espces de lvites affilis  la secte
ecclsiastique et asctique de _Port-Royal_, cette solitude sacre
des esprits absorbs dans les mditations de la foi. Ce caractre
sacerdotal de la haute littrature de ce sicle devait crer un
genre de style compltement propre au christianisme, souverainement
original et qui n'avait d'exemple dans aucune des littratures
antiques. Nous voulons parler de la littrature ecclsiastique,
le sermon, l'homlie, l'oraison funbre. C'est dans l'oraison
funbre surtout que s'aperoit pour la premire fois le confluent
de l'loquence sacre et de l'loquence profane, de la chaire et de
l'acadmie, du pontife et de l'homme de lettres. Le prtre, par son
privilge de parler dans l'glise et sur les tombes, devait tre
l'inventeur de ce nouveau genre d'loquence, loquence entre ciel et
terre, pourrions-nous dire. Cette double situation du prtre orateur
tait une nouveaut que nous avons signale ailleurs en ces termes:

Bossuet en est le personnage culminant.

Cet homme, disions-nous, tait form pour le sacerdoce, pour le
pontificat, pour l'autel, pour le parvis, pour la chaire, pour
la robe tranante, pour la tiare. Aucun autre lieu, aucune autre
fonction, aucun autre costume ne sient  cette nature. L'imagination
ne saurait se reprsenter Bossuet sous l'habit laque. Il est n
pontife. La nature et la profession sont si indissolublement lies et
confondues en lui que la pense mme ne peut les sparer. Ce n'est
pas un homme, c'est un oracle.


XXIX

Nous ne voulons ni flatter ni dnigrer ici le sacerdoce. Nous ne
voulons parler du prtre qu'en qualit de littrateur. La thologie
est, comme la conscience, du domaine priv de chaque communion. Nous
n'y entrons pas; mais, en laissant de ct la thologie du prtre, et
ne considrant ici que la profession sacerdotale dans ses rapports
avec le monde, nous devons reconnatre les supriorits morales et
les privilges inhrents  cette profession pour l'homme de gnie et
de vertu qui s'y consacre.

Et d'abord un prjug de pit, de force et de vertu se rpand 
l'instant sur le prtre. La saintet du sanctuaire prcde, en
quelque sorte, dans le lieu saint. Ce prjug n'est pas purement
imaginaire. Nous connaissons les faiblesses, les vices, les
ambitions, les orgueils, les hypocrisies d'tat, emmaillotts de
bure ou de lin; l'vangile lui-mme lve la pierre des _spulcres
blanchis_ pour dcrditer les saintes apparences. Oui, la robe ne
transforme pas les difformits du corps. Il y a des vices dans les
sacerdoces, et ces vices mmes sont plus vicieux que dans les autres
conditions, parce qu'ils jurent plus avec la saintet de Dieu et avec
la puret de la morale.

Mais, en ne concdant  cet gard aucun privilge aux sacerdoces, il
nous est impossible de ne pas reconnatre qu'il y a dans le caractre
sacerdotal une autorit de prestige sur les hommes rassembls.

Eux seuls ils ont la parole  la tribune des mes; ils sont les
orateurs de la morale; la chaire est leur trne. Ce trne, pour
le prtre de gnie, est plus haut que celui des rois: c'est de l
qu'il rgne sur le monde des consciences. De toutes les places o
un mortel peut monter sur la terre, la plus haute pour un homme de
gnie est incontestablement une chaire sacre. Si cet homme est
_Bossuet_, c'est--dire s'il runit dans sa personne la conviction
qui assure l'attitude, la puret de vie qui prconise le Verbe, le
zle qui dvore, l'autorit qui impose, la renomme qui prdispose,
le pontificat qui consacre, la vieillesse qui est la saintet du
visage, le gnie qui est la divinit de la parole, l'ide rflchie
qui est la conqute de l'intelligence, l'explosion soudaine qui
est l'assaut de l'esprit, la posie qui est le resplendissement de
la vrit, la gravit de la voix qui est le timbre des penses,
les cheveux blancs, la pleur mue, le regard lointain, la bouche
cordiale, les gestes enfin qui sont les attitudes visibles de
l'me; si cet homme sort lentement de son recueillement ainsi que
d'un sanctuaire intrieur; s'il se laisse soulever peu  peu par
l'inspiration, comme l'aigle d'abord pesant, dont les premiers
battements d'ailes ont peine  embrasser assez d'air pour lever
son vol; s'il prend enfin son souffle et son essor, s'il ne sent
plus la chaire sous ses pieds, s'il respire  plein souffle l'esprit
divin, et s'il panche intarissablement de cette hauteur dmesure
l'inspiration ou ce qu'on appelle la parole de Dieu  son auditoire,
cet homme n'est plus un homme, c'est une voix.

Et quelle voix!... Une voix qui ne s'est jamais enroue, casse,
aigrie, irrite, profane dans nos rixes mondaines et passionnes
d'intrts ou du sicle; une voix qui, comme celle du tonnerre dans
les nues ou de l'orgue dans les basiliques, n'a jamais t qu'un
organe de puissance ou de persuasion divine  nos mes! une voix
qui ne parle qu' des auditeurs  genoux! une voix qu'on coute en
silence,  laquelle nul ne rpond que par une inclination de front
ou par des larmes dans les yeux, applaudissements muets de l'me!
une voix qu'on ne rfute et qu'on ne contredit jamais, mme quand
elle tonne ou qu'elle blesse! une voix enfin qui ne parle ni au nom
de l'opinion, chose fugitive; ni au nom de la philosophie, chose
discutable; ni au nom de la patrie, chose locale; ni au nom de la
souverainet du prince, chose temporelle; ni au nom de l'orateur
lui-mme, chose transforme; mais au nom de Dieu, autorit de langage
qui n'a rien d'gal sur la terre, et contre laquelle le moindre
murmure est impit et la moindre protestation blasphme!

Voil la tribune du sacerdoce! voil le trpied du prophte, voil
la chaire de l'orateur sacr! On ne veut y voir que Bossuet. Son
histoire n'est que l'histoire de cette loquence. L'homme tait digne
de sa tribune: les autres loquences ne montent pas  ces hauteurs.
Les noms qui la reprsentent restent grands; mais Bossuet, qui
les gale par le gnie, les dpasse par la porte de sa tribune.
Ils parlaient de la terre, il parle du nuage. Cicron n'a pas plus
de culture et d'abondance; Dmosthne n'a pas plus de violence de
persuasion; Chatam n'a pas plus de posie oratoire; Mirabeau n'a pas
plus de courant; Vergniaud n'a pas plus d'images. Tous ont moins
d'lvation, d'tendue et de majest dans la parole. Ce sont des
orateurs humains; l'orateur divin, c'est Bossuet. Pour l'entendre, il
faut d'abord monter  son niveau, le ciel.

Il naquit, il vcut, il mourut dans le temple. Son existence ne fut
qu'un discours. L'homme de lettres disparat en lui dans le prtre.
Il leva le premier l'oraison funbre  la hauteur des prophtes.
Sa langue, jusque-l heurte par la pense, et hte par la
prcipitation qui ne lui laissait pas le temps de rien polir, y prit
l'ampleur de Cicron.

La mort du prince de Cond lui fournit le plus grand de ses textes.
Ce fut la dernire et la plus sublime de ses oraisons funbres. Il
semble qu'en approchant du tombeau lui-mme, son gnie en contractait
la solennit. La mort du prince de Cond, son premier protecteur et
son admirateur le plus constant, lui disait que toute clbrit doit
mourir.

Ces deux plus grandes gloires du sicle, l'un dans la guerre, l'autre
dans les lettres et dans la religion, semblaient s'entraner l'une
et l'autre. Bossuet entendit l'avertissement dans son coeur, et le
rpercuta dans sa voix. La proraison de ce discours est le sommet de
l'loquence moderne. Les anciens n'ont pas de tels accents.

La vieillesse, la contemporanit, l'galit de niveau entre
l'orateur et le hros couch  ses pieds, compltaient l'loquence.
Le spectacle tait aussi grand que le discours.

Jetez les yeux de toutes parts, dit Bossuet: voil ce qu'a pu
faire la magnificence et la pit pour honorer un hros: des titres,
des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures
qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et de fragiles images
d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes
qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique tmoignage
de notre nant; et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs, que
celui  qui on les rend.

Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine! Pleurez sur
cette triste immortalit que nous donnons aux hros! Mais approchez
en particulier,  vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrire
de la gloire, mes guerrires et intrpides! Quel autre fut plus
digne de vous commander? Mais dans quel autre avez-vous trouv le
commandement plus honnte?

Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gmissant: Voil celui
qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont forms tant de
renomms capitaines que ses exemples ont levs aux premiers honneurs
de la guerre: son ombre et pu encore gagner des batailles; et voil
que, dans son silence, son nom mme nous anime, et ensemble il nous
avertit que, pour trouver  la mort quelque reste de nos travaux et
n'arriver pas sans ressources  notre ternelle demeure, avec le roi
de la terre il faut encore servir le roi du ciel.

Servez donc ce roi immortel et si plein de misricorde, qui vous
comptera un soupir et un verre d'eau donn en son nom, plus que tous
les autres ne feront jamais tout votre sang rpandu; et commencez 
compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez
donns  un matre si bienfaisant.

Et vous, ne viendrez-vous pas  ce triste monument, vous, dis-je,
qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en
quelque degr de sa confiance qu'il vous ait reus, environnez ce
tombeau; versez des larmes avec des prires; et, admirant dans un si
grand prince une amiti si commode et un commerce si doux, conservez
le souvenir d'un hros dont la bont avait gal le courage. Ainsi
puisse-t-il vous tre toujours un cher entretien; ainsi puissiez-vous
profiter de ses vertus; et que sa mort, que vous dplorez, vous serve
 la fois de consolation et d'exemple.

Pour moi, s'il m'est permis aprs tous les autres de venir rendre
les derniers devoirs  ce tombeau,  prince! le digne sujet de nos
louanges, de nos regrets, vous vivrez ternellement dans ma mmoire:
votre image y sera trace, non point avec cette audace qui promettait
la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y
efface. Vous aurez dans cette image des traits immortels: je vous y
verrai tel que vous tiez  ce dernier jour sous la main de Dieu,
lorsque sa gloire sembla commencer  vous apparatre. C'est l que je
vous verrai plus triomphant qu' Fribourg et  Rocroi; et, ravi d'un
si beau triomphe, je dirai en action de grces ces belles paroles du
bien-aim disciple: _Et hc est victoria qu vincit mundum, fides
nostra_ (la victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier,
c'est notre foi).

Jouissez, prince, de cette victoire; jouissez-en ternellement par
l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agrez ces derniers efforts d'une
voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin  tous ces discours.
Au lieu de dplorer la mort des autres, grand prince, dornavant,
je veux apprendre de vous  rendre la mienne sainte; heureux si,
averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon
administration, je rserve au troupeau que je dois nourrir de la
parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui
s'teint.


XXX

La langue franaise prit dans cette bouche un accent qu'elle ne
retrouva pas aprs lui; mais il en reste un certain cho dans la voix
des grands orateurs de la chaire qui lui succdent sans l'galer.
Ce n'est pas en vain qu'on lve le diapason de l'loquence d'un
peuple. La voix s'teint, l'orateur passe, mais le diapason reste.
L'instrument survit  l'artiste souverain qui l'a touch, et, quand
il nat un autre artiste, il trouve l'instrument tout mont sous sa
main. C'est ce qui eut lieu en France pour l'loquence de la chaire,
cette haute littrature sacerdotale.


XXXI

C'est de la chaire sacre principalement que naquit, sous Louis XIV,
ce got lev pour la haute littrature. On n'a pas assez remarqu la
puissance de cette institution de la chaire sur l'esprit littraire
d'une nation. C'est la seule loquence accessible au peuple sous les
gouvernements qui n'ont pas de forum ou de tribune populaire. Elle
grandit l'auditoire autant que l'orateur.

Rassembler le peuple de toute condition  une heure donne, et le
rassembler o? dans un temple plein d'avance de la majest des
penses qu'on va traiter devant lui; s'abandonner  l'inspiration,
tantt polmique, tantt lyrique, souvent mme extatique, de ses
plus sublimes penses; parler sans contrle et sans contradiction
des choses les plus augustes, les plus intellectuelles, les plus
saintes, devant des foules recueillies qui ne voient plus l'homme
dans l'orateur, mais la parole incarne; entraner  son gr ces
auditeurs du ciel  la terre, de la terre au ciel; tre soi-mme,
dans cette tribune leve au-dessus de ces milliers de ttes
inclines, l'intermdiaire transfigur entre le fini et l'infini;
formuler des dogmes, sonder des mystres, promulguer des lois aux
consciences, tourner et retourner tout le coeur humain dans ses
mains, pour lui imprimer les terreurs, les esprances, les angoisses,
les ravissements d'un monde surnaturel; descendre de l tout
rayonnant des foudres ou des misricordes divines avec lesquelles
on vient d'exciter les frissons ou de faire couler les larmes de
tout ce peuple: n'y a-t-il pas l de quoi transporter un orateur
sacr au-dessus de ses facults naturelles, et de lui donner ce _mens
divinior_, cette divinit de la posie et de l'loquence, dernier
chelon du gnie humain? N'y a-t-il pas l aussi de quoi imprimer
 la langue une ampleur, une dignit, une force, une sublimit de
tons et d'images qui dpassent mille fois ce que toutes les autres
tribunes comportent de grandeur, de solennit et d'lvation? Tout
ce qui nous tonne, c'est que, dans de pareilles conditions de lieu,
d'heure, d'auditoire, de libert et d'autorit surhumaines, il n'y
ait pas autant de Bossuets qu'il y a d'orateurs dans les chaires
de Bossuet. Ni Socrate, ni Platon, ni Confucius, ni Cicron, ni
Dmosthne, ne parlaient de si haut au peuple assembl.

Mais le peuple lui-mme, dans ces civilisations antiques, n'avait
pas de telles tribunes  couter. Cette tribune sacre du sacerdoce
moderne fut en ralit  cette poque, et  son insu, la plus
puissante institution littraire qui pt initier le peuple illettr
au sentiment, au got et mme au jugement des lettres. Il tait
dans la nature que ces foules convoques dans les temples, au pied
de ces tribunes, y prissent l'habitude d'un certain discernement
des choses d'esprit; qu'un orateur leur part suprieur  un autre;
qu'un langage leur ft fastidieux, un autre langage sympathique;
qu'elles s'entretinssent en sortant du temple des impressions
qu'elles avaient reues; que leur intelligence et leur oreille se
faonnassent insensiblement  la langue, aux ides,  l'art de ces
harangues sacres, et qu'entres sans lettres dans ces _portiques_
de la philosophie des prdicateurs chrtiens, elles n'en sortissent
pas illettres. La premire littrature du peuple en France fut
donc sa prdication. Sa seconde littrature fut son thtre; car le
peuple lit peu, mais il coute. Ce furent ses deux coles de langue
et de littrature. L'invention des journaux devait leur en ouvrir,
longtemps aprs, une troisime. Nous examinerons bientt les effets
de cette littrature quotidienne et usuelle, grande montisation de
la pense, phnomne qui transformera insensiblement le monde.

Nous esprions terminer ce premier aperu sur le caractre de la
littrature franaise dans ces deux entretiens. Le mouvement et la
richesse de ce sicle de Louis XIV nous ont entran au del des
limites que nous nous tions fixes. L'espace nous manque; nous le
prendrons dans l'entretien suivant, et nous dirons pourquoi nous
ne dsesprons pas d'une littrature qui a peut-tre autant de
chefs-d'oeuvre dans l'avenir qu'elle en a dans le pass.

                                                       LAMARTINE.




IXe ENTRETIEN.

Suite de l'aperu prliminaire sur la prtendue dcadence de la
littrature franaise.


I

Nous avons vu, dans les deux entretiens prcdents, comment la
littrature franaise ne tardivement, longtemps indcise entre
l'originalit gauloise et l'imitation classique, s'tait d'abord
voue tout entire  l'imitation; comment cette littrature avait
perdu son originalit native dans cette servile imitation des
anciens; comment cependant cette imitation servile lui avait profit
pour construire une langue littraire plus rgulire et plus lucide
que la langue un peu purile de son enfance; comment, aprs avoir
beaucoup copi, les crivains et les potes du sicle de Louis XIV
avaient fini par crer eux-mmes une littrature _composite_, moiti
latine, moiti franaise; comment chacun de ces grands crivains,
depuis Corneille jusqu' madame de Svign, avaient apport  la
littrature et  la langue de la France une des qualits de leur
gnie divers; comment enfin, de toutes ces alluvions des gnies
particuliers de chacun de ces crivains, la France, grce 
l'imitation d'un ct, grce  l'originalit de l'autre, s'tait
faonn une langue littraire, propre  tous les usages de son
universelle intelligence, depuis la chaire sacre jusqu' la tribune,
depuis la tragdie jusqu' la familiarit du style pistolaire. De
l ce mot qui dfinit seul la littrature franaise: la France n'a
pas un caractre, elle en a plusieurs; la France n'a pas un style,
elle en a mille; de l aussi sa puissance sur l'esprit humain,
l'universalit.


II

Aprs le sicle de Louis XIV, il y eut en France, comme dans toutes
les choses humaines, un moment d'intermittence et de repos du
gnie franais; puis ce caractre de _bon sens_, de _bon got_
et d'_universalit_ qui caractrise, selon nous, la littrature
nationale, se reproduit, se concentre et se manifeste tout  coup
dans un seul homme, Voltaire. Voltaire, philosophe, historien,
critique, rudit, commentateur, pote pique, pote dramatique,
pote satirique, pote burlesque et scandaleux, pote lger et rival
en grce d'Horace son matre; Voltaire surtout, correspondant de
l'univers et rpandant dans ses lettres familires, chef-d'oeuvre
insoucieux de soixante-dix ans de vie, plus de naturel, d'atticisme,
de souplesse, de grce, de solidit et d'clat de style qu'il n'en
faudrait pour illustrer toute une autre littrature. Il ne manque
qu'un caractre  cette grandeur, le srieux.

On s'est souvent tonn, depuis que nous pensons tout haut dans ce
sicle, de notre admiration continue et persvrante pour ce grand
crivain, si peu pote dans la grande acception du terme, et surtout
si peu lyrique, si peu loquent, si peu enthousiaste.

C'est que Voltaire est plus qu'un crivain et plus qu'un pote 
nos yeux, c'est une date; c'est la fin du moyen ge. C'est plus
encore, c'est la France elle-mme incarne avec toutes ses misres,
ses imperfections, ses vices et ses qualits d'esprit dans un seul
homme; en sorte que notre got, ou si l'on veut notre faiblesse pour
la nature diverse, sense, raisonnable, universelle de notre pays,
se trouve satisfait et flatt dans ce Prote moderne, et que notre
admiration pour ce rsum vivant, spirituel, multiple de la France
est une espce de patriotisme de notre esprit, qui contemple et qui
aime sa patrie intellectuelle dans ce reprsentant presque universel
de la nation littraire. Voltaire est la mdaille de son pays.


III

Dire que Voltaire fut la France de son poque, c'est dire assez
qu'il fut compltement original, non en vers, mais en prose. Il ne
donna pas de chef-d'oeuvre littraire  la langue, except dans le
badinage, mais il lui donna la libert de style, et avec la libert,
dix langues pour une. Il lui donna l'instrument de la polmique.

Non pas de la polmique lourde, scolastique, pdante, doctorale,
oratoire qui avait appesanti jusqu' lui la discussion entre les
sectes et entre les partis, mais de la polmique lgre, badinage
du bon sens, qui _fait son mtier gaiement_, selon l'expression
de Mirabeau. Il transporta la conversation dans les lettres et
dans l'histoire, et il en chassa l'ennui, ce flau des livres. Le
mouvement et le courant de son esprit empchrent l'ennui de germer
dans les eaux vives de l'intelligence franaise.

Les polmistes et les historiens venus aprs lui ont rhabilit
l'ennui comme une qualit de la pense, le poids. Mais plus la pense
est pense, moins elle pse! Les styles pesants sont le tmoignage
des esprits lourds qui ne peuvent se dbarrasser de la lourdeur des
mots. Le gnie ne pse pas, il soulve.

Voltaire serait un grand crateur en style, ne ft-ce que pour avoir
purg de l'ennui la polmique, et pour avoir crit ce vers, le plus
franais de tous les vers:

  Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Il cra la langue improvise, rapide, concise du journalisme, et
avec la langue du journalisme il cra cette puissance moderne de la
multiplication de l'intelligence d'un seul dans l'esprit de tous; il
cra le dialogue universel, incessant de l'esprit humain. Sans la
langue de Voltaire, le journalisme n'aurait pas pu natre, le monde
aurait continu  tre sourd; il fit l'cho qui rpercute partout les
ides. Ce seul service rendu  la langue franaise ferait aussi de
lui un grand inventeur.

Mais arrtons-nous, et n'anticipons pas sur l'analyse du caractre
et des talents de ce littrateur universel; nous lui consacrerons
l'anne prochaine deux ou trois de ces entretiens, juste et svre
quelquefois contre le philosophe, implacable contre le cynique,
ddaigneux souvent du pote, enthousiaste toujours pour le grand
montisateur de l'esprit humain.


IV

Voltaire tait un crivain original par tude; Jean-Jacques Rousseau
le fut par nature: c'est vritablement par lui que commence la
complte originalit de la littrature moderne. Comment aurait-il
imit? il ne connaissait pas les modles. Il tait n de lui-mme,
fils de ses oeuvres, comme on a dit plus tard; crivain de sentiment,
il tirait tout de son propre coeur.

Aussi la littrature franaise prend-elle tout  coup sous sa
plume un caractre d'tranget, d'indpendance sauvage, de rverie
germanique, de mlancolie septentrionale, d'amertume plaintive et de
nature alpestre. Les oeuvres de Rousseau rappellent le Genvois, le
rpublicain, le proltaire, le pasteur arcadien, le philosophe aigri
contre la mdiocrit inique du sort, se vengeant, par des utopies,
de l'ingalit force des conditions sociales. Elles rappellent
surtout le coloriste helvtien, n dans les montagnes, important
dans la littrature artificielle de Paris les images, les harmonies,
les couleurs de ces solitudes; un _ranz des vaches_ sublime,
chant pendant trente ans  la France et  l'Europe par le fils de
l'horloger des Alpes.


V

La France commenait  s'puiser de gnie et d'esprit franais aprs
les sicles de Louis XIV et de Voltaire; elle sentait le besoin
d'une sve trangre, plus jeune et plus europenne, pour germer
de nouvelles ides et de nouveaux sentiments. J.-J. Rousseau la
rajeunit du premier mot; elle se prcipite  lui avec un enthousiasme
qui ressemble au dlire; elle l'adopte, elle adore tout de lui,
jusqu' ses dmences et  ses injures; elle en fait son favori, son
philosophe, son lgislateur, son aptre, son cynique, son Diogne,
son Socrate dans un seul homme. Il l'inonde pendant trente ans
de sentiments vrais, d'ides fausses, de romans systmatiques et
de systmes politiques plus romanesques que ses romans; mais il
l'enivre en mme temps du plus beau style qu'aucune langue ait jamais
parl depuis les Dialogues de Platon. Par lui la prose franaise,
trop molle dans Fnelon, trop brusque dans Bossuet, trop pompeuse
dans Buffon, trop lgre dans Voltaire, prend une vigueur, une
gravit mle, une majest digne, mais toujours naturelle, qui donne
l'autorit  la pense, la plnitude  l'oreille, l'motion  la
conscience du lecteur. C'est le style loquent dans l'acception la
plus haute du mot. Quand on lit J.-J. Rousseau dans la polmique,
dans le _Vicaire savoyard_, dans quelques pages des _Confessions_,
on entend la voix, on voit le geste de l'orateur platonique ou
cicronien derrire la priode accentue de l'orateur invisible. Ce
style, c'est l'loquence parle par la page muette; c'est la plume
prenant la voix.

Aussi devons-nous  J.-J. Rousseau l'loquence de nos tribunes; il
tait le matre de diction des orateurs qui allaient natre et parler
aprs sa mort. Sa mission littraire tait de faonner la littrature
civile de la France  l'usage de la rvolution et des discussions
politiques.


VI

Un autre crivain de la mme date, Buffon, accomplissait au mme
moment pour la littrature franaise une autre mission presque
parallle: c'tait la mission de faonner la langue littraire  la
science. La science et l'industrie, cette consquence applique de la
science, allaient devenir une des branches de notre littrature. Pour
cette littrature froide, il n'tait pas ncessaire alors d'avoir la
chaleur qui vient du coeur; il suffisait de la clart qui vient de
l'esprit. Buffon y ajoutait le coloris qui vient de l'imagination
et qui sert  peindre ce que le naturaliste sans couleur se borne 
dcrire. La France doit  ce grand coloriste sa langue littraire
mise au service de la science de la nature. Trop majestueux, trop
monotone, trop ostentatoire, surtout trop peu sensible, Buffon dcrit
et n'meut jamais.

Il a t bien surpass depuis en vrit descriptive, en pittoresque,
et surtout en sentiment dans la langue de la science, par deux
trangers de nos jours, _Herschell_ en astronomie et _Audubon_ en
histoire naturelle. Ceux-l semblent avoir crit et mesur avec le
doigt de Dieu les astres, la nature, les animaux, les grandeurs,
les formes, les mes rpandues dans les tres de la cration, toute
pleine pour eux d'vidence divine, d'intelligence animale et d'amour
universel. Mais c'est que Buffon leur avait prpar leur langue
dans un autre idiome. Ils ont sur lui l'avantage de voir Dieu plus
clairement  travers ses oeuvres, et de sentir palpiter partout l'me
de la nature.

Le temps approche de l'union plus complte de la science et de la
littrature, temps o l'homme ne chantera plus avec l'imagination
seulement, mais avec la science, le pome de la nature. Les chiffres
eux-mmes apprendront  chanter le Crateur et la cration, quand
ce ne seront plus des athes qui s'en serviront pour arpenter les
astres, sans y dcouvrir le Suprme Mathmaticien des mondes anims.


VII

Ainsi la littrature franaise compltait rapidement la langue
destine  remuer par toutes ses fibres l'esprit de l'Europe moderne.

Une institution nouvelle, l'_Acadmie franaise_, contribuait
puissamment, contre l'intention de Richelieu son fondateur, sinon 
crer (car ce ne sont pas les grammairiens qui crent les langues, ce
sont les ignorants), du moins  conserver et  purer le langage.

L'Acadmie franaise avait t, dans le principe, un hochet
littraire de la vanit de Richelieu, puis un luxe de cour, puis un
moyen de discipliner les lettres et de dorer le joug que voulait
leur imposer le despotisme. Cette institution, plus forte que la
main qui prtendait la faonner  la servitude, n'avait pas tard
 crer contre tout despotisme une force ingouvernable par tout
autre puissance que l'opinion. Avant l'poque des reprsentations
nationales, elle s'tait constitue par sa nature et  son insu le
corps reprsentatif de la pense. Elle avait cr, en face du corps
de la noblesse, du corps parlementaire, du corps ecclsiastique,
la corporation des hommes de lettres. De ces crivains isols dans
leur faiblesse individuelle, elle avait fait une caste pensante,
un parlement de l'intelligence, une sorte d'glise laque, trois
choses bien contraires  l'esprit de Richelieu, de Louis XIV et de la
monarchie.

Il y a deux faces  cette institution tant controverse de l'Acadmie
franaise, et deux manires de la juger, selon qu'on la considre au
point de vue de l'mulation qu'elle tait destine  donner au gnie
national, ou au point de vue de l'ascendant et de l'autorit qu'elle
peut donner  la pense.

Sous ce premier rapport, c'est--dire comme corps destin  faire
natre et  lever le niveau du gnie dans la nation, c'est  nos
yeux une institution purile; nous dirons plus, c'est une institution
compltement contraire  son but. Ce ne sont pas les corps qui font
natre le gnie, c'est la nature; ce ne sont pas mme les corps
qui reconnaissent, qui constatent, qui honorent le gnie, c'est la
postrit.

Si vous voulez rabaisser, touffer, absorber, perscuter mme un
homme de gnie, faites-le membre d'un corps littraire ou politique.
S'il a du caractre, il brise  l'instant le cadre trop troit dans
lequel sa trop grande individualit ne peut se renfermer; il fait
clater le cadre, il devient ennemi-n de ce qui le rtrcit, et il
a bientt pour ennemis lui-mme tous les membres du corps, offusqus
par sa supriorit.


VIII

S'il n'a point de caractre, il se plie, il se ravale, il s'abaisse
au niveau de la mdiocrit commune; il abdique son gnie, il lui
substitue l'esprit de corps: ce n'est qu' cette condition qu'il y
est souffert ou honor. Cette loi est sans exception; car quelle que
soit la supriorit relative des hommes lus  titre d'intelligence
dans un corps intellectuel, c'est une loi de la nature que l'empire
y appartient toujours  la mdiocrit. Pourquoi, nous dira-t-on?
Parce que la nature ne cre pas quarante ou mille supriorits de
la mme taille d'esprit dans une nation ou dans un sicle, et que
dans un corps, qu'il soit compos de mille ou qu'il soit compos de
quarante esprits minents, la supriorit culminante est toujours en
minorit, et la mdiocrit relative toujours en majorit. Dans toutes
les dlibrations parlementaires, la supriorit individuelle sera
donc invitablement opprime, et la mdiocrit nombreuse toujours
triomphante. C'est ce que l'on voit clairement dans la conduite
des choses humaines: le niveau de l'intelligence s'y abaisse en
proportion exacte du nombre des dlibrants. Ce n'est la faute de
personne, c'est celle de la nature, elle a plus de surface que
de sommits dans ses crations; il se forme ce qu'on appelle en
gomtrie une _moyenne_ d'intelligence et de volont qui est la
rsultante du nombre des tres dous de pense et de volont dans le
corps, et cette moyenne est toujours  gale distance du gnie et de
l'imbcillit; c'est ce qu'on appelle mdiocrit. On peut dire, avec
une parfaite exactitude, que la mdiocrit gouverne le monde. Voil
sans doute pourquoi il est si souvent mal gouvern.

On peut dire avec la mme certitude que la mdiocrit gouverne
les acadmies. Le gnie, qui est la supriorit naturelle et
transcendante, n'a donc rien  bnficier des corps acadmiques; car
il n'y entre qu' la condition de se niveler, et il n'y conserve sa
place en surface qu' la condition de la perdre en hauteur. Aussi la
gloire littraire force-t-elle quelquefois les portes des acadmies;
mais elle y entre toute faite, elle n'en vient pas.

Ce n'est donc pas aux acadmies que les nations doivent leur gloire
littraire. S'il fallait tout dire, je croirais plutt que les
acadmies nuisent  la formation de ces phnomnes toujours isols
d'intelligence qui deviennent les lustres des peuples sur la nuit
des temps. Homre, Virgile, Dante, Shakspeare, Milton, Camons,
Cervants, n'taient membres d'aucun corps privilgi des lettres.
Les hommes de cette taille font leur gloire, ils ne la reoivent pas.
On peut affirmer mme sans se tromper qu'ils ont t d'autant plus
originaux qu'ils ont t plus isols et moins asservis  la routine
des corps et des prceptes de leur temps. Le gnie n'est gnie que
parce qu'il est seul, et il est seul parce qu'il est gnie. Son
indpendance fait partie de sa supriorit, il ne peut perdre l'une
sans diminuer l'autre. Ce n'est pas le gnie qui a cr l'Acadmie
franaise, c'est Richelieu, c'est--dire une des plus grandes
mdiocrits littraires qui aient jamais t associes dans un grand
favori du sort  un caractre tyrannique; un Cottin dans un Machiavel
qui voulait illuminer d'un reflet de belles-lettres sa pourpre teinte
de sang.

Remarquez bien que nous ne parlons ici que des lettres et non des
sciences. Dans les sciences, les acadmies sont utiles  grouper les
faits et  populariser les dcouvertes.


IX

Mais si nous considrons l'institution littraire de l'Acadmie
franaise  un autre point de vue, c'est--dire au point de vue de
l'autorit morale, de l'indpendance et de la dignit de la pense en
France, l'institution de l'Acadmie change d'aspect et mrite la plus
srieuse considration dans l'esprit public.

On ne peut se dissimuler en effet que cette institution purement
disciplinaire des lettres dans l'esprit de son fondateur, le cardinal
de Richelieu, n'ait t compltement trompe, et que l o le
cardinal de Richelieu voulait crer une institution de servilit, il
n'ait cr, sans le prvoir, une institution de force collective et
d'indpendance. C'est ce qui arrive toutes les fois que l'on cre
un corps: on croit crer un instrument, et l'on cre un obstacle;
on veut organiser une rgle, et on organise une libert; c'est ce
qui devait arriver aussi, et c'est ce qui est arriv en effet de
l'Acadmie franaise. En concentrant dans un seul foyer toutes les
individualits littraires parses et isoles dans la nation, on leur
a donn ainsi le sentiment de leur force, de leur dignit et de leur
ascendant sur l'opinion et mme sur le pouvoir politique. La pense
isole, en devenant collective, est devenue puissance; les hommes de
lettres ont pris confiance en eux-mmes; ils ont impos considration
 la nation, respect aux gouvernements; ils ont donn  la raison
publique, muette ou intimide dans l'individu, une audace modre,
mais efficace dans le corps; ils sont devenus le concile laque et
permanent de la littrature nationale; ils ont donn du caractre
au gnie franais. L'homme de lettres est devenu homme public; la
force de tous a rsid par l'Acadmie dans chacun; la littrature
s'est constitue par eux en fonction nationale; la France a emprunt
par ses acadmies, et bientt par ses hautes coles peuples
d'acadmiciens, quelque chose de cette institution dmocratique et si
librale de la Chine, o les mmes degrs littraires lvent  la
capacit et  l'autorit publique. Les fondateurs de l'Acadmie ont
de plus, en formant ce faisceau de gnie, de talent, d'illustration,
condenss dans un mme nom et dans un mme corps, donn  la France
un grand sentiment de sa valeur littraire, et donn  l'Europe un
grand respect des lettres franaises. Quelle que soit la valeur
intrinsque des acadmies, on ne peut nier que l'Acadmie franaise
n'ait contribu puissamment  la considration extrieure de la
nation littraire dans le monde. L'Acadmie est au dehors plus encore
qu'au dedans une popularit de la France en Europe.


X

Aussi ce corps littraire est-il devenu, malgr les pigrammes qui
s'moussent ternellement contre ses portes, une habitude qu'il est
presque impossible de dcrditer et de draciner dans notre pays.
Moi-mme, dans une circonstance suprme o toutes les institutions
monarchiques taient sondes pour les remplacer par des institutions
rpublicaines, quand des voix s'levrent en dehors du gouvernement
pour demander l'abolition de cette aristocratie lective des lettres,
je ne la dfendis que par ce mot: C'est plus qu'une institution,
c'est une habitude de la France; respectons les habitudes d'un
peuple, surtout quand elles sont morales, littraires, glorieuses
pour la nation. La plus rellement rpublicaine des institutions
franaises sous la monarchie, c'tait peut-tre l'Acadmie, la
rpublique des lettres.

Seulement, je l'avoue, si le temps avait t donn  la rpublique,
je voulais enfoncer les portes de l'Acadmie franaise pour faire
entrer en plus grande proportion et pour de plus dignes rmunrations
l'arme des lettres, de la science, des arts dans cette vtrance
du travail intellectuel, le plus mal rmunr et souvent le plus
indigent des travaux humains. Je voulais que la France crt le
budget des lettres; je voulais que l'crivain, le savant, l'artiste
de tous les genres de culture d'esprit, aprs avoir consacr
onreusement sa vie  l'utilit ou  la gloire, cette utilit suprme
de son pays, ne ret pas pour tout salaire de cette noble abngation
de vie, un misrable subside de douze cents francs, infrieur aux
gages d'un mercenaire, et distribu parcimonieusement  quarante
privilgis de la dtresse  la porte d'une acadmie ouverte de temps
en temps par la mort. L'abandon dans lequel la nation laisse les
ouvriers de son intelligence et de sa gloire est un opprobre pour le
pays des lettres.

Mais poursuivons ce coup d'oeil sur la formation de la langue et de
la littrature de la France.


XI

Ce n'tait pas impunment que Voltaire, Rousseau, Buffon, et les
disciples minents de ces diffrentes coles et de ces diffrents
styles, rpandaient en Europe la connaissance, le got et la passion
mme de notre langue; cette littrature et cette langue contenaient
l'ide moderne, l'ide franaise.

On s'est beaucoup rcri sur la signification un peu emphatique et
trs-ambitieuse de ce mot si souvent et si trangement interprt
depuis en faveur de tous les systmes d'ides plus ou moins
aventurs, plus ou moins solides qui se sont disput l'esprit
humain; on a eu raison. L'ide, considre dans sa grande acception
humaine, n'est ni franaise, ni anglaise, ni nationale, ni locale;
le monde pense et produit partout; chaque nation civilise et
littraire apporte son contingent  ce qu'on appelle l'ide.
Pourquoi l'a-t-on appele l'ide moderne? Parce qu'elle date de la
renaissance de la philosophie et des littratures laques en Europe
 la fin du moyen ge, dont le sicle de Louis XIV fut  la fois
l'apoge et la clture. Pourquoi l'a-t-on appele l'ide franaise?
Parce que la France, en vertu de son activit impatiente et de son
ardeur naturelle, fut la premire  en tenter la propagation et
l'application dans ses livres et dans ses institutions.

Or, qu'est-ce en effet que l'ide, l'ide moderne, l'ide franaise?
C'est tout simplement la raison humaine dveloppe par le temps,
par l'tude, par l'examen, par la lecture, par la science, par
l'histoire, par la rflexion, par la libert de penser; la raison
discute se substituant en toutes choses  l'ide impose, et ne
demandant sa sanction qu' l'vidence, au lieu de la demander 
l'autorit.

On sent ce qu'une pareille rvolution dans les esprits portait en
elle de rvolutions dans les philosophies, dans les civilisations et
dans les institutions du globe.

Cette rvlation par la raison, cette ide moderne, quoique appele
l'ide franaise, ne datait ni de Descartes ni de Malebranche,
ces philosophes franais; elle datait, selon nous, de _Bacon_, en
Angleterre, ce vritable Archimde de la philosophie raisonne.
Bacon, appuyant le levier de son raisonnement sur l'vidence,
s'apprtait  soulever le monde, comme l'autre Archimde, s'il avait
trouv en mcanique le point d'appui que Bacon avait trouv en
raisonnement.

L'_Encyclopdie_, ce catchisme universel des connaissances humaines,
ce livre progressif par excellence, comme on dit aujourd'hui, fut une
grande et belle ide de la littrature franaise et de l'Acadmie,
pour renouveler la face du monde intellectuel en rectifiant beaucoup
de notions fausses sur toutes les matires, et en universalisant
les connaissances acquises jusque-l. Malheureusement les ouvriers
manqurent  l'oeuvre; il y aurait fallu un atelier de Bacon, de
Descartes, de Fnelon, de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de
Franklin, de tous les hommes de littrature, de philosophie, d'arts,
de sciences, de mtiers runis en un seul esprit, dont chaque membre
et t un matre de l'esprit humain. Un sicle ne fournit pas 
lui tout seul, encore moins une nation, une telle collection de
supriorits; l'esprit de secte s'empara du monument, et le ravala
aux proportions d'une oeuvre de secte. Diderot, Helvtius et leurs
amis infectrent d'athisme, draison suprme, le livre par lequel
la raison humaine devait lever par tous les degrs son temple
 la souveraine intelligence. Le livre avorta; mais, malgr cet
avortement, il contribua par sa popularit en Europe  rpandre,
avec la littrature franaise, l'aspiration aux doctrines et aux
institutions de raison et de libert, premires conditions de vrit
dans les esprits et dans les choses.


XII

Ainsi la philosophie, ce rsum des littratures et ce suc des
langues, dissminait la langue franaise dans tout l'univers lettr.
Cette langue tait accepte partout comme celle de ce qu'on appelait
l'ide; elle l'tait galement comme la langue de la diplomatie 
cause de sa clart qui se refuse  l'amphibologie et  l'quivoque.
L'Europe faisait ses traits et ses affaires en franais, comme
autrefois elle les avait faits en latin. Le franais tait devenu
une monnaie courante et une mdaille monumentale qui avait, d'un
consentement commun, cours dans tout l'univers. Le vhicule des ides
gnrales tait cr et il s'appelait la littrature franaise.
En peut-on douter quand on lit la correspondance de l'impratrice
Catherine II de Russie avec Voltaire, Diderot, d'Alembert? quand
on voit le vaste empire de Moscovie abandonner sa filiation
littraire slave et grecque, et adopter le franais pour sa langue
aristocratique, en laissant au vulgaire sa langue russe plus riche et
plus harmonieuse cependant? En peut-on douter, surtout quand on voit
le grand Frdric, ce Denys hroque et pdantesque de la Prusse,
rougir de sa belle langue natale, crire, parler, rimer, causer,
correspondre en franais avec l'Aristote de la France, et n'employer
l'allemand qu'avec ses casernes?


XIII

Mais un vnement plus grand que tous ceux qui avaient influ,
depuis l'origine de la nation, sur sa langue, allait faire faire 
la littrature franaise une explosion dans le monde, comparable 
l'explosion de la langue grecque quand elle rpandit les premires
rumeurs du christianisme de Constantinople sur toutes les ctes
de l'Asie et de l'Afrique: cet vnement, c'tait la rvolution
franaise, littrature d'abord, philosophie aprs, politique ensuite,
croulement et conqute tour  tour, retentissement immense et
universel; le plus grand bruit des temps europens!

Nous ne savons pas pourquoi, ou plutt nous le savons trop, on
s'tudie depuis quelque temps  rapetisser les causes de cette
rvolution; c'est sans doute pour en rapetisser la porte. Certes,
personne plus que nous, quoi qu'on en ait dit, n'a moins confondu
dans la rvolution franaise l'erreur et la vrit, l'excs et la
mesure, la justice et l'iniquit, l'hrosme et le terrorisme;
personne n'a fait un plus svre triage du sang et des vrits,
des victimes et des bourreaux; mais personne aussi ne s'est moins
dissimul la puissance de l'impulsion et la grandeur du but que
l'ide franaise (puisqu'on l'appelle ainsi) portait en elle en
commenant, en poursuivant, hlas! et en n'achevant pas cette
gnreuse tentative de rnovation du monde intellectuel, moral et
politique.

Un crivain grave, dont nous avons signal un des premiers la
pntration et la puissance d'analyse dans les autopsies des nations,
M. de Tocqueville, vient de retomber, ce me semble, dans cette
erreur de point de vue, en crivant hier son beau livre sur l'ancien
rgime et la rvolution. Il donne trop  entendre que la rvolution
franaise n'tait point une rvolution morale, intellectuelle, mais
un simple redressement d'abus, redressement d'abus entran hors de
sa voie et au del de son but par une force d'impulsion gare et par
les passions souleves en chemin dans le tumulte d'une rforme.

Il nous est difficile de comprendre comment un esprit d'un si grand
sang-froid, et comment un coup d'oeil d'une si habituelle justesse
ont sembl mconnatre  cet gard le caractre, les causes, la
porte du plus vaste vnement de l'histoire moderne.

Non, la rvolution franaise n'est point un accident; c'est la
mconnatre et la rtrcir, que d'appeler hasard ou malheur ce
qui fut rflexion et volont en elle. Sa cause ne fut point dans
des hasards; elle fut dans une pense: cette pense, rapide et
universelle comme tous les mouvements intellectuels de ce pays o
la main est si prs de la tte, s'tait dveloppe d'abord dans
sa littrature. Ce pays est si intellectuel, que ses crivains le
gouvernent plus vritablement que ses ministres. Ses rois donnent
leurs noms aux monnaies, mais ce sont ses crivains qui donnent
leur esprit aux rgnes. Il y a une rpublique dans cette monarchie;
c'est la rpublique de la pense. La France bien considre est
le gouvernement des lettres. Voil pourquoi il ne faut jamais y
dsesprer de la libert. Les baonnettes elles-mmes, comme on l'a
dit, sont intelligentes; les armes y obissent  leur insu  la tte
plutt qu' la main.


XIV

Ne remontons pas, en risquant de nous garer, plus haut qu'un sicle
dans la recherche des causes de la rvolution. Les uns la trouvent
dans la rforme protestante, les autres dans la destruction de la
grande fodalit par Richelieu, ceux-ci dans les parlements, ceux-l
dans la bourgeoisie. Admettons toutes ces causes secondaires, sans
trop y croire.

La rforme protestante, selon nous, ne fut qu'un mouvement intestin
du moyen ge contre lui-mme, mouvement qui ne portait en soi qu'une
rvolte, mais point de lumire et peu de libert.

L'esprit des parlements n'est  nos yeux qu'un esprit de corps qui
bornait son indpendance  lui-mme.

L'extinction de la grande fodalit par les rois ne fut qu'une
concentration ambitieuse et sanglante de la monarchie contre des
vassaux trop puissants pour la couronne.

La bourgeoisie ne fut qu'une croissance naturelle qui donne une
tte aux peuples quand le corps est form; elle portait en elle
le travail, l'aisance, le commerce, les industries, toutes choses
matrielles; elle ne portait pas encore la pense.

Or, la rvolution tait une pense.

Quelle tait cette pense? On la voit crotre d'crivain en
crivain, de livre en livre avec la littrature jusque dans
l'antichambre du plus antirvolutionnaire des rois, Louis XIV. Cette
pense, c'est la rvision pice  pice de toutes les institutions du
moyen ge et la reconstruction de l'esprit humain sur un plan neuf et
raisonn. Sous le moyen ge, la raison gnrale tait ecclsiastique;
elle voulait devenir laque, elle tendait, pour employer le mot des
juristes,  la _grande scularisation de l'esprit humain_.

Elle voulait agir sur la pense humaine plus encore que sur les
institutions civiles de la France. Ce n'tait pas le Franais qui
tait son principal objet, c'tait l'homme.

Aussi nous parat-il tout  fait erron de rechercher aujourd'hui les
causes de cette rvolution dans tel ou tel abus ou dans tel ou tel
vice de constitution, d'administration, de rpartition d'impt, de
luxe de cour, de mesquines jalousies entre un clerg, une noblesse,
des parlements, une bourgeoisie, un peuple demandant  la monarchie
quelques rformes administratives ou quelques satisfactions de
vanits rciproques au moyen desquelles tout ce grand mouvement
des esprits et des mes se serait apais comme une mauvaise humeur
d'enfant qui brise un de ses hochets pour qu'on lui en donne un
autre!...

Sans doute il fallait bien, pour contresser le peuple et toutes
les classes suprieures au peuple,  ce mouvement intestin, que le
temps et les vices du gouvernement se prtassent  ce besoin de
rformes purement matrielles qui furent l'occasion et non la cause
de la rvolution; les apptits matriels sont la solde des masses,
qui servent les grandes penses sans les comprendre, et qui, selon
l'expression de Mirabeau, changeraient leur libert pour un morceau
de pain.

Sans doute il fallait bien que le fanatisme de quelque bnfice
immdiat matriel et palpable enflammt d'un goste enthousiasme
chacune des classes, mme privilgies, qui allaient conspirer leur
propre ruine en croyant conspirer leur propre avantage; que le clerg
infrieur s'ameutt contre l'opulence et la tyrannie de ses pontifes;
que la noblesse militaire des provinces s'indignt contre les
favoris de la cour; que les favoris de cour se soulevassent contre
l'arbitraire du favoritisme royal; que le parlement se constitut
en esprance corps reprsentatif souverain, rival de la royaut; que
la bourgeoisie se rvoltt contre ces prtentions ambitieuses des
parlements, et le peuple enfin des campagnes contre l'orgueil des
ennoblis et des bourgeois. C'est de la masse et du concours de toutes
ces mesquines satisfactions matrielles que devait se recruter, pour
l'action politique simultane et collective, cette grande force
motrice, capable de remuer jusque dans ses fondements le moyen ge
et de faire place  l'ge intellectuel. Les instruments taient
des hommes, il leur fallait en perspective un salaire humain; mais
la rvolution n'tait rien de tout cela; elle n'tait pas corps,
elle tait ide; elle n'tait pas intrt, elle tait dvouement;
elle n'tait pas civile, elle tait morale. Vous auriez donn, par
toutes ces petites rformes, satisfaction  chacun de ces misrables
intrts purement civils ou administratifs de la France, que vous
n'auriez pas apais la commotion de l'esprit moderne, auquel la
littrature et la philosophie franaises avaient mis le feu. Il
s'agissait bien de la France! La bouche du volcan s'tait ouverte
en France, mais la lueur se rverbrait sur l'Europe, et la lave
coulait sur tout l'univers.


XV

Si la rvolution, comme on le dit, avait eu pour cause principale
et pour but lgitime un intrt purement franais, comment
s'expliquerait cet intrt passionn, et pour ainsi dire personnel,
qu'elle inspirait dans ses premiers symptmes  l'Europe entire
et mme jusqu' Constantinople, et jusqu'aux Indes orientales? Il
nous importerait peu  nous aujourd'hui que la Russie modifit les
conditions civiles entre sa noblesse, sa bourgeoisie, ses serfs; que
l'Angleterre rtrct ou relcht ses liens civils avec l'Irlande,
les Indes et ses colonies; que l'Autriche modifit ses rapports
intrieurs avec les tats fdratifs de Hongrie ou de Bohme;
que la Suisse ou les tats-Unis introduisissent plus ou moins
l'aristocratie helvtique ou de dmocratie amricaine dans leurs
rpubliques. Qu'importait donc  l'Europe que la cour, le clerg,
les parlements, la noblesse, le peuple se donnassent en France telle
ou telle galit, ou telle ou telle supriorit rciproque, qui ne
touchait en rien aux intrts personnels ou matriels des diffrents
tats du continent? Les petits intrts, purement locaux, matriels
ou nationaux, n'auraient pas pass les frontires de France. Les
intrts ne les passent pas, mais l'esprit passe par-dessus les
fleuves et les montagnes. L'esprit de la rvolution franaise les
avait franchis dans nos livres avant que la rvolution elle-mme
souponnt en France, ce qu'elle portait de rnovation d'ides dans
sa langue et dans sa main. Je ne voudrais d'autre preuve de cette
_immatrialit_ de la rvolution franaise au commencement, que ceci:
c'est que le jour o cette rvolution donna son premier signe de vie
en France, elle ne fut plus franaise, elle fut europenne et mme
universelle; c'est que l'Europe tout entire, attentive, haletante,
passionne, ne fut plus en Europe, mais  Paris; c'est que chaque
grand esprit de chaque nation trangre, Fox, Burke, Pitt lui-mme en
Angleterre; Klopstok, Schiller, Gothe en Allemagne; Monti, Alfieri
en Italie, la salurent dans leurs discours, dans leurs pomes ou
dans leurs hymnes, comme l'aurore non d'un jour franais, mais
d'un jour nouveau et universel, qui allait se lever sur le monde
et dissiper les tnbres paissies depuis des sicles de barbarie
sur l'esprit humain? Est-ce que ces crivains, ces orateurs, ces
philosophes, ces potes, trangers  nos petits dbats de cour, de
noblesse et de clerg, de parlement et de bourgeoisie ou de peuple,
auraient t saisis sur leurs tribunes ou sur leurs trpieds de cet
enthousiasme vritablement europen et fatidique, pour quelques
misrables rformes d'abus fiscaux ou administratifs en France?
Non, mais ils furent saisis tout entiers du vertige universel de
l'esprance d'une re nouvelle, dont le crpuscule apparaissait tout
 coup sur l'horizon de la France.

D'ailleurs, nous n'aimons pas qu'on donne de si petites causes aux
grands effets: c'est toujours une erreur, quand ce n'est pas un
paradoxe. Quand vous voyez une haute mare assiger les falaises et
surmonter les digues de l'Ocan aux quinoxes d'automne, soyez srs
que ce n'est pas la main d'un enfant qui a fait rouler un caillou
de l'autre ct de l'Atlantique dans le bassin des mers, mais que
c'est un grand vent ou un grand astre qui psent de tout leur poids
invisible sur l'lment dont vous voyez les convulsions sans les
comprendre.

La meilleure preuve que la rvolution tait une explosion d'ide
bien plus qu'une rforme administrative, fiscale, ou politique,
c'est que la rvolution alors ne songeait pas mme  rpudier la
dynastie ou la monarchie. Le rouage politique lui tait parfaitement
indiffrent, il lui tait mme prcieux comme une habitude des
peuples, pourvu qu'il n'empcht pas le mcanisme de sonner les
heures de la rnovation des ides par la libert de l'esprit.


XVI

Quoi qu'il en soit, cette rvolution, pour laquelle la France
depuis deux sicles semblait avoir faonn sa langue claire, forte,
polmique, oratoire, se concentra tout  coup avec toutes ses ides
et ses nobles passions intellectuelles dans l'Assemble Constituante,
assemble la plus littraire qui ait jamais exist, vritable concile
oecumnique de la raison humaine en ce moment.

Le clerg dans ses chaires, la noblesse dans ses tats provinciaux,
le parlement dans ses sessions, la bourgeoisie dans ses bureaux, la
littrature dans ses acadmies, lui avaient prpar les lus de
l'esprit du sicle. Tous ces grands talents s'lurent pour ainsi dire
d'acclamation. Les hommes taient dignes du rle, la cause digne des
hommes.

Ce jour-l toute littrature cessa et devint philosophie, lgislation
et politique. L'Europe fit silence pour couter ces reprsentants
d'un sicle nouveau  qui des vnements inattendus venaient de
donner la parole, non pour la France, rptons-le bien, mais pour
l'esprit humain.

Le gnie littraire et oratoire de la France rpondit  l'attente du
monde. L'Assemble Constituante fut une sorte de _Sina_ des peuples;
Mirabeau en fut la voix; l'univers entier en fut l'auditoire. Notre
langue porta notre philosophie politique d'oreille en oreille et de
bouche en bouche dans toute l'Europe. Chaque vrit proclame ou
dcrte devenait un morceau de notre langue. Le dcalogue de la
raison moderne et de la libert fut crit en franais: la langue
ainsi devint monumentale en mme temps qu'elle devint vhicule
d'loquence, de lgislation et de philosophie chez tous les
peuples. Elle prit dans les discours de l'Assemble Constituante
une lvation, une solennit, une autorit, un accent qui dpasse
tout ce que nous connaissons des discussions antiques d'Athnes et
de Rome. Dmosthne et Cicron ne parlaient que pour eux, de leurs
affaires ou de leur nation: nous parlions pour l'humanit tout
entire; notre affaire tait l'affaire de la raison gnrale, la
cause de l'homme et de l'esprit humain. L'loquence raisonne ne va
pas plus haut. Le monde s'tait fait tout cho pour l'entendre. Ce
fut le point culminant de notre littrature. Le Verbe s'tait fait
peuple, pour nous servir d'une expression sacre, et ce peuple tait
la France.


XVII

Aprs de telles explosions de raison et de gnie, les esprits
s'affaissent. Un peuple ne vit pas plus longtemps qu'un pote sur le
trpied. L'Assemble Lgislative, d'o les orateurs de l'Assemble
Constituante s'taient exclus eux-mmes, abaissa de cent coudes le
niveau de la littrature politique. Une nation n'a pas deux ttes:
quand elle se dcapite, il ne reste que le tronc. La mdiocrit,
l'envie, le verbiage, l'mulation de popularit des favoris du
peuple, remplacrent la majest grandiose des orateurs politiques
et des philosophes. La littrature s'teignit dans la poussire et
au vent des factions les plus mesquines. La France, hier si grande
d'ides, de coeur et de langue, ne fut plus que l'ombre d'elle-mme.

Il en est toujours ainsi des assembles qui suivent la premire
assemble sortie d'une grande rvolution. Pourquoi? parce que c'est
l'enthousiasme qui nomme la premire, et parce que c'est le dgot
qui nomme la seconde. Il y a, dans toutes les choses humaines et
surtout dans les rvolutions, une part d'illusion et une part de
dception invitables. Les gnreuses illusions sont toutes brlantes
au premier moment dans l'me du peuple; elles animent les premiers
orateurs qui sortent du sein de ce peuple; elles lvent un instant
ce peuple au-dessus de lui-mme. C'est l'heure de l'inspiration. La
nation est plus grande que nature; les obstacles disparaissent, on ne
voit que le but, on ne proclame que des principes; ils sont vrais et
divins comme les thories: on ne foule pas la terre, on marche sur
les nues. C'est la belle destine des assembles constituantes.


XVIII

Les assembles lgislatives sont l'expression de cette part de
dception, de raction, de difficults et de dcouragement, qui,
chez les peuples mobiles et impatients, comme nous, marquent le
lendemain des grandes motions nationales. On ne reconnat plus le
peuple de la veille: exagration ou dfaillance, c'est le nom de ces
secondes assembles. Pourquoi encore? C'est que les premires sont
lues en enthousiasme, et que les secondes sont lues en haine de la
rvolution accomplie.

C'est ce que nous avons vu en 1791, c'est ce que nous avons vu en
1849, c'est ce que nous reverrons toujours. L'assemble constituante
de 1848 n'avait pas reu du temps et de la Providence les grandes
ncessits d'initiation et de promulgation de principes de
l'assemble constituante de 1790, mais elle en avait le courage, le
patriotisme, la haute raison, la vertu publique, souvent l'loquence.
Ce fut la plus probe, la plus honnte, la plus impartiale, la plus
dvoue de nos assembles nationales. Son rle tait de sauver la
France en constituant une dmocratie sans crime. Ce rle, elle en
avait accompli la moiti quand elle fit, en abdiquant avant l'heure,
la gnreuse faute de se retirer devant d'autres lections.

L'assemble lgislative de 1849, nomme comme nous l'avons dit
en exagration ou en haine de la dmocratie, fut ainsi la perte
de la rpublique. La fausse montagne, volcan sans flamme et sans
lave, n'eut que les bruits creux du tremblement de terre sur un
sol qui ne voulait pas trembler. Elle fit les gestes de la terreur
sans en avoir ni la colre dans le coeur ni le glaive dans la
main. Cette pseudo-terreur de paroles, purile plagiat de la
Convention, n'intimida personne et servit de prtexte aux ennemis
de la dmocratie constitue; ils prirent la socit tremblante sous
leur gide, ils lui montrrent du doigt les faux terroristes comme
les Spartiates montraient aux enfants les ilotes ivres pour les
dgoter de l'ivresse. Les socits ont un tel instinct d'ordre et de
conservation, qu'en les menant au bord de l'anarchie on est sr de
les faire reculer dans le despotisme. Un homme qui se noie saisit le
fer rouge; une socit qui a peur d'tre pille ou gorge, saisit la
lame du sabre ou les pointes des baonnettes. Tout est bon, mme la
force brutale,  une nation effare par la terreur.

Trois ou quatre rveurs, enivrs d'utopies antisociales, vinrent
achever la terreur des esprits faibles en lanant des axiomes contre
la proprit dans un pays o la proprit est la religion du sol. Les
uns proposrent aux hommes le communisme des brutes; les autres, la
multiplication du salaire par la suppression du capital d'o coule
tout salaire; les autres, l'galit du salaire force entre les
travailleurs et les paresseux; les autres enfin, l'anantissement
de la monnaie, cette invention presque divine de la civilisation,
cette langue universelle du commerce, et le retour  la barbarie de
l'change en nature sous le nom de banque du peuple. Ces dlires
trs-individuels de quelques sectaires sans sectateurs, parurent
des partis menaants quand ce n'tait que des jeux d'esprit sans
ide, des purilits ou des dbauches de chimres. Il n'y avait qu'
rire: on frmit, tout fut perdu; la dmocratie avait laiss parler
les fous, on la crut folle elle-mme. Ainsi prit la seconde de nos
assembles lgislatives. Mais revenons  la premire dj remplace
par la _Convention_, et voyons son influence sur la littrature
franaise.


XIX

C'est la mode, c'est la grce du style, c'est l'affectation de force
d'esprit, ou c'est la faiblesse de conscience aujourd'hui d'excuser,
d'innocenter, de glorifier la Convention. Nous-mme, on nous a accus
de cette molle complaisance dans l'_Histoire des Girondins_: _Il va
nous dorer la guillotine_, disait M. de Chateaubriand  l'apparition
de ce livre. C'tait une calomnie par anticipation. J'en appelle 
ceux qui ont lu le livre. O la justice a-t-elle t plus faite de la
moindre lchet de conscience, ou de la moindre goutte de sang livr
par cette assemble? La Convention ne sauva rien par ses meurtres,
et perdit pour longtemps la rpublique en associant son nom  la
Terreur. Voil la vrit.

Les institutions, pour renatre, ont besoin de bonne renomme; elle
perdit de renomme la dmocratie en la souillant du sang de ses
milliers de victimes; elle jeta des ttes sans compter  la Terreur,
comme on jette des lambeaux de ses vtements  la bte froce par
qui on est poursuivi pour lui chapper; elle appela le peuple au
spectacle quotidien de la mort sur la place publique; elle commena
par un massacre de trois mille prisonniers sans jugement aux journes
de septembre, cette Saint-Barthlemy de la panique; elle finit par
un massacre le 9 thermidor: sa seule institution fut l'chafaud en
permanence. Nul parmi cette assemble ne fut assez courageux pour
le renverser. La terrible machine fonctionnait encore d'elle-mme
quand ses moteurs taient dj des cadavres sans tte couchs dans
son panier. Elle s'arrta d'elle-mme aussi quand il n'y eut plus
personne pour envoyer personne au tombereau. Voil la lugubre vrit
sur la Convention. Quelle influence pouvait-elle avoir sur la langue
et sur la littrature franaise? L'influence du cinquime acte d'une
tragdie  flots de sang sur un auditoire sans haleine, la piti,
l'horreur, les vocifrations du choeur sanguinaire, les rugissements
des bourreaux, le cri prolong et renaissant des victimes; elle eut
tout cela, mais ce n'tait plus de la langue: c'tait des hoquets et
des sanglotements d'agonie, _Vox faucibus hret_! Plus on aime la
rvolution plus on doit fltrir la Convention.


XX

Deux hommes seuls conservrent jusqu' la mort, dans cet abattoir
d'hommes, des accents d'loquence tragique et mme littraire 
la proportion de ces terribles scnes, _Danton_ et _Vergniaud_.
Danton, le seul homme d'tat de la Convention s'il n'avait pas 
jamais souill son gnie en le laissant tremper dans les massacres
de septembre et dans l'institution du tribunal rvolutionnaire, dont
il aiguisa pour sa propre tte le couteau; mais grand du moins par
son remords, grand par ses roulements de foudre humaine et par ses
clairs d'inspiration patriotique, grand mme par ses frustes excs
de style, qui rappelaient en lui le Michel-Ange du peuple brchant
le marbre, mais creusant  grands coups d'images la physionomie.

Le second est Vergniaud.

Vergniaud, le plus sublime lyrique d'loquence qui ait jamais
prophtis sa propre mort et la mort de ses ennemis sur une tribune
les pieds dans le sang; orateur pathtique de la piti, de la
justice, de la modration, des remords, de la supplication  un
peuple charm mais sourd, chant du cygne de la littrature et de
l'loquence franaises expirantes, fait pour parler en prsence de la
mort, et  qui on ne peut supposer une autre tribune que l'chafaud.

L'Europe coutait encore avec un frisson de ravissement, _morituri te
salutant_!

Ces deux hommes morts, on n'entendit et on n'couta plus rien.
Quelques mots sublimes d'ironie et brefs de temps en temps, comme
celui de _Lanjuinais_ au boucher Legendre: Avant de m'immoler, fais
dcrter que je suis un boeuf! ou l'apostrophe antique du mme
orateur  l'assemble meurtrire, qui le couvrait d'outrages avant
de le frapper: Quand les anciens avaient choisi une victime pour le
sacrifice, ils l'ornaient de bandelettes et la couronnaient de fleurs
avant de la frapper; et vous, pires que ces sacrificateurs, vous
couvrez d'insultes et vous tranez dans la boue vos victimes! etc.


XXI

Quand l'Europe, d'abord si passionne sous l'Assemble Constituante
pour notre philosophie, notre littrature, notre langue, notre
rvolution, vit la France, saisie tout  coup comme d'une dmence
d'Oreste, immoler son roi innocent, sa reine trangre, ses orateurs,
ses philosophes, ses potes, ses femmes, ses enfants, ses vieillards,
et jusqu' ces jeunes vierges tranes en groupe  l'chafaud,
comme pour composer  la mort des bouquets de cadavres, l'Europe
dtourna la tte, elle retira son intrt  une cause si belle mais
si honteusement profane; elle crut  une dmence de la nation; elle
la prit en piti, puis en terreur, puis en horreur. Elle rpudia
du coeur la langue, les ides, la littrature d'un peuple dont le
gouvernement avait pour premier ministre le bourreau.

Mais cependant cette tragdie mme avait par sa nature pathtique,
pour le coeur humain, l'intrt palpitant et passionn qui
attache l'me aux combats du cirque, aux grands crimes, comme aux
grandes vertus sur la scne o les peuples jouent les drames de
Dieu. La France tait la tragdienne en action du monde moderne:
on frmissait, mais on ne pouvait pas s'empcher de regarder.
Elle se gravait par ses convulsions comme par ses exploits dans
l'imagination fascine de l'Europe. Il y a de la fascination dans
les calamits mme du peuple, quand ces calamits dpassent les
proportions ordinaires du crime et s'lvent jusqu' l'impossible du
forfait. Les proscriptions de Rome sous les Marius et sous les Sylla
sont atroces, mais ces proscriptions mmes font partie de l'histoire
de Rome et dfient la mmoire d'oublier le nom de cette tragdienne
du vieux monde. Il en fut ainsi de la France sous la Convention;
elle donna quinze mois le frisson de l'horreur  l'Europe, et dfia
l'imagination de l'Europe de se dtacher du spectacle de sang qu'elle
donnait aux nations.


XXII

Mais peut-on louer en conscience et en humanit une assemble
qui gouvernait  coups de hache, comme si le meurtre tait un
gouvernement? Peut-on mme l'excuser sur la prtendue ncessit du
crime en grande politique? Le crime est prcisment l'inverse de
toute politique; car toute politique n'est que la morale divine
applique par la grande conscience des hommes d'tat au gouvernement
des nations: le crime au contraire n'est que l'immoralit humaine
applique par l'impuissance ou par la perversit de la fausse
conscience des ambitions au succs de leur cause ou de leur
fanatisme. Le crime n'est que le sophisme de la politique; c'est
la morale qui en est la vrit. Les Machiavel, les Robespierre,
les Danton ne sont au fond que des dupes qui ont mis leur gnie 
la torture pour chercher dans le crime ce que Dieu a cach dans la
conscience et dans la vertu. La suprme habilet politique, c'est
la suprme innocence. L'histoire finira peut-tre par apprendre
aux hommes d'tat ce simple axiome qui les fait sourire de piti
aujourd'hui.


XXIII

On a t jusqu' innocenter, que dis-je? jusqu' glorifier les
membres de la Convention d'avoir suivi comme un vil troupeau les
proscripteurs du comit de _salut public_, et d'avoir, les yeux
ferms, donn leurs signatures de confiance ou de complaisance sur
ces listes de proscriptions qui dcimaient tous les matins la
vieillesse et la jeunesse, l'infirmit, l'imbcillit, l'enfance, le
ple-mle de la contre-rvolution, de la rvolution.

J'avoue que ma raison s'est toujours souleve en moi contre cette
amnistie en masse, jete comme un manteau, non sur les proscrits,
mais sur les proscripteurs. De deux choses l'une, me suis-je
toujours dit  moi-mme: ou ces membres en masse de la Convention
qui signaient de complaisance les arrts de mort de tant de milliers
d'innocents taient dans leur coeur complices des proscriptions, et
alors ils taient aussi criminels que leur comit de proscription; ou
ces hommes n'taient pas complices dans leur coeur de ces immolations
en masse, et alors ils taient donc les plus lches des juges, des
lgislateurs et des hommes, puisqu'ils concdaient ces milliers
de ttes aux proscripteurs, de peur d'exposer leur propre tte,
en disant oui par leur signature ou par leur silence, quand leur
conscience disait non?

Complice de meurtre, ou complaisante de l'chafaud, quel dilemme pour
la Convention? Elle n'en sortira pas quand la vraie postrit sera
leve pour cette assemble tragique. Elle n'est pas encore leve. La
conscience de la France est encore intimide, ou muette, ou capte;
mais le temps lui dliera les lvres.


XXIV

Les politiques acerbes de 1848 nous reprochent d'avoir dsarm la
dmocratie et aboli la peine de mort politique, de peur que le
peuple ne ft tent d'imiter un jour les svices sanguinaires de
la Convention, dont nous voulions  jamais sparer la nouvelle
rpublique par un abme de magnanimit. Nous avons, disent-ils,
nerv ainsi la dmocratie, nous avons fait rpudier au peuple sa
seule force, la terreur; nous avons rassur et encourag d'avance par
l'impunit les ractions de ses ennemis. Ah! nous acceptons firement
le reproche, et nous en appelons au temps pour prononcer entre nos
accusateurs et nous! Si jamais l'heure de la dmocratie sonne pour
la nation (et quelle heure ne revient pas sur ce cadran mobile d'une
nation, o les heures ne sont que des minutes?), on verra combien
les souvenirs nfastes de la Convention portent d'ombres sanglantes
aprs soixante ans sur l'imagination de la nation et sur le nom de
rpublique; on verra combien la moindre ressemblance tragique avec
la Convention ferait fuir  l'instant cette nation jusque sous le
sabre par peur de la hache! On verra combien il faudra de rpubliques
magnanimes, dsarmes, innocentes, victimes mme de leur innocence,
pour apprivoiser ce peuple avec la libert qui eut le malheur de
s'appeler une fois la terreur!

Nous ajournons sans hsitation et sans crainte ceux qui nous
reprochent notre innocence aux preuves et au jugement des
dmocraties  venir. Si c'tait  refaire, nous le referions mille
fois. Le plus grand danger pour la rpublique n'est pas dans
l'institution, il est dans son nom; et la peur que ce nom inspirait
avant 1848, elle la doit tout entire  la Convention. On pouvante
le monde avec la peur, mais on ne le gouverne qu'avec la justice et
la magnanimit!


XXV

Aprs cette _terreur_, il n'y eut plus de littrature, parce que la
France avait tu ou proscrit tous ses potes et tous ses crivains,
et parce qu'il n'y avait plus ni sang-froid, ni loisir, ni attention
dans les mes pour ce luxe de l'esprit qu'on appelle les lettres.

Il tait sorti seulement de temps en temps des prisons quelques
chants du cygne, quelques plaintes mlodieuses; ces posies avaient
l'accent des brises de nuit qui traversent les ifs ou les cyprs
des cimetires, elles donnrent  la langue potique, et mme  la
prose franaise d'aprs la rvolution, les premires notes de cette
mlancolie tragique, inconnues jusque-l  la langue. C'tait une
corde nouvelle, corde trempe de sang et de larmes, que la mort avait
ajoute  la lyre moderne: cela ressemblait aux voix des pleureuses
qu'on entend de loin en Orient suivre en chantant les cercueils au
bord de la mer derrire les oliviers ou les cyprs des champs des
morts. Mais cela conservait nanmoins quelque chose de grave, de mle
et d'hroque qui, tout en pleurant sur sa propre mort, insultait
courageusement aux bourreaux. Les plus fires et les plus touchantes
de ces lamentations de l'chafaud sont _d'Andr Chnier_, cet Orphe
rpublicain du Bosphore dchir pour sa modration par les femmes
thraces de la Terreur.

coutez ces dernires ironies du rpublicain mourant tu par les
dmagogues de la Convention, dans la voix d'Andr Chnier.


PRISON DE SAINT-LAZARE.


  Quand au mouton blant la sombre boucherie
      Ouvre ses cavernes de mort,
  Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie
      Ne s'informe plus de son sort.

  Les enfants qui suivaient ses bats dans la plaine,
      Les vierges aux belles couleurs
  Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
      Entrelaaient rubans et fleurs,

  Sans plus penser  lui, le mangent s'il est tendre.
      Dans cet abme enseveli
  J'ai le mme destin. Je m'y devais attendre.
      Accoutumons-nous  l'oubli.

  Oublis comme moi dans cet affreux repaire,
      Mille autres moutons, comme moi
  Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,
      Seront servis au peuple roi.

  Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chrie
      Un mot,  travers ces barreaux,
  A vers quelque baume en mon me fltrie;
      De l'or peut-tre  mes bourreaux...

  Mais tout est prcipice. Ils ont eu droit de vivre.
      Vivez, amis; vivez contents
  En dpit de Bavus, soyez lents  me suivre;
      Peut-tre, en de plus heureux temps

  J'ai moi-mme,  l'aspect des pleurs de l'infortune,
      Dtourn mes regards distraits;
   mon tour aujourd'hui mon malheur importune.
      Vivez, amis; vivez en paix.

Voici la sainte colre du pote mourant rsign  la stupide frocit
des hommes.

Maintenant voici quelques strophes de sa dernire lgie, crite
la veille de son supplice, pour dplorer le prochain supplice de
mademoiselle de Coigny, sa compagne de captivit. Jusqu'alors la
France n'avait jamais pleur ainsi. Ce sanglot donna le ton de
l'lgie moderne  madame de Stal,  Bernardin de Saint-Pierre,
 Chateaubriand,  moi peut-tre  mon insu. La tristesse fait
maintenant partie de la langue; c'est un don de la mort trouv sur
tant de tombeaux.


LA JEUNE CAPTIVE.

                  Saint-Lazare.

  --L'pi naissant mrit de la faux respect;
  Sans crainte du pressoir, le pampre tout l't
      Boit les doux prsents de l'aurore;
  Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
  Quoi que l'heure prsente ait de trouble et d'ennui,
      Je ne veux pas mourir encore.

  Qu'un stoque aux yeux secs vole embrasser la mort,
  Moi je pleure et j'espre; au noir souffle du nord
      Je plie et relve ma tte.
  S'il est des jours amers, il en est de si doux!
  Hlas! quel miel jamais n'a laiss de dgots?
      Quelle mer n'a point de tempte?

  L'illusion fconde habite dans mon sein.
  D'une prison sur moi les murs psent en vain,
      J'ai les ailes de l'esprance:
  chappe aux rseaux de l'oiseleur cruel,
  Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
      Philomle chante et s'lance.

  Est-ce  moi de mourir? Tranquille je m'endors,
  Et tranquille je veille; et ma veille aux remords
      Ni mon sommeil ne sont en proie.
  Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux,
  Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux
      Ranime presque de la joie.

  Mon beau voyage encore est si loin de sa fin!
  Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
      J'ai pass les premiers  peine.
  Au banquet de la vie  peine commenc,
  Un instant seulement mes lvres ont press
      La coupe en mes mains encor pleine.

  Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson;
  Et comme le soleil, de saison en saison,
      Je veux achever mon anne.
  Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,
  Je n'ai vu luire encor que les feux du matin,
      Je veux achever ma journe.

   Mort! tu peux attendre; loigne, loigne-toi;
  Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,
      Le ple dsespoir dvore.
  Pour moi Pals encore a des asiles verts,
  Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
      Je ne veux pas mourir encore.--

  Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
  S'veillait, coutant ces plaintes, cette voix,
      Ces voeux d'une jeune captive;
  Et secouant le joug de mes jours languissants,
  Aux douces lois des vers je pliais les accents
      De sa bouche aimable et nave.

  Ces chants, de ma prison tmoins harmonieux,
  Feront  quelque amant des loisirs studieux
      Chercher quelle fut cette belle:
  La grce dcorait son front et ses discours,
  Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
      Ceux qui les passeront prs d'elle.

Une posie qui inventait de tels accents en mourant ne pouvait
manquer de revivre.

                                                       LAMARTINE.




Xe ENTRETIEN.

I


La Convention avait fauch tout ce qui se trouvait sous le couteau.
La littrature franaise n'tait pas seulement muette, elle tait
morte. On ne sait pas assez combien meurt vite une civilisation
littraire sous la hache d'une assemble ou sous la faux d'un Attila.
Les croyants au progrs continu et indfini des civilisations par les
livres ne se sont jamais rendu compte de la rapidit avec laquelle
s'vanouirent en cendre, au vent de l'incendie des bibliothques,
les prodigieuses littratures de l'gypte ancienne, de la Perse,
de l'Inde lettre, de la Grce acadmique, de la Rome latine sous
les pas de leurs conqurants barbares ou sous les anarchies de leurs
propres dchirements. Les langues elles-mmes, du moment qu'on ne
les crit plus, s'vanouissent avec une promptitude qui tient du
prodige. Ne croyez pas tant  l'immortalit de ce chiffon empreint
de noir qu'on appelle du papyrus ou du papier. On en chauffe les
bains d'Alexandrie, et au bout de deux gnrations on ne sait plus
les lire. Supposez dix ans de Convention, une invasion tartare de
Souvarof, un changement de religion, une subversion gnrale de la
socit, un nivellement communiste de la proprit en Europe, et
soyez srs qu'en vingt ans il n'y aurait plus ni posie, ni thtre,
ni littrature, ni langue lettre en France. Il faut du loisir, de
l'lgance de moeurs, du superflu de temps et d'aisance pour les arts
de l'esprit; quand il n'y a plus de lecteurs, o sont les crivains?


II

La Convention avait mis la France bien prs de cette extinction des
lettres. C'tait dj une terrible dsignation  mort que d'tre
suspect de gnie. Cette aristocratie de la pense n'tait gure
moins innocente que l'aristocratie de naissance, de fortune, ou
mme de costume. A quel orateur,  quel pote,  quel philosophe
la Convention avait-elle pardonn? Vergniaud, Danton, Camille
Desmoulins, Bailly, Condorcet, Lavoisier, Roucher, Chnier et
cent autres avaient teint dans leur sang les dernires voix. Les
supriorits taient des crimes. On aspirait  la mdiocrit pour
vivre. Qu'as-tu fait pour vivre pendant la Convention? demandait-on
 Sieys. Je me suis fait petit et je me suis tu! Toute la nation
aurait pu bientt en dire autant. Or, une nation oblige de se
rapetisser et de se taire pour vivre perd bientt sa langue avec ses
ides.


III

Cependant une raction terrible du sentiment civilis en Europe
contre la France, sa philosophie, sa rvolution, ses ides, sa
Terreur, sa langue (et c'est encore ici un des funestes services
de la Convention), se dclarait chez tous les peuples. Un cri de
vengeance contre le terrorisme de la Convention s'levait de tous
les coeurs. Ceux-l mmes qui avaient ador nos ides rpudiaient
nos excs et se repentaient  haute voix d'avoir bien espr de
nos principes. Goethe, Klopstock, Schiller, en Allemagne; Monti,
en Italie; Fox et Pitt, en Angleterre, retournaient leur loquence
contre nous. Burke surtout crivait avec le fer rouge de l'invective
contre nos barbaries une srie de harangues qui rappelaient les
philippiques d'un nouveau Cicron contre les bourreaux d'une autre
Rome. La Convention, en quinze mois, avait dpopularis les deux
sicles de la littrature franaise. On ne voulait plus ni lire, ni
crire, ni parler la langue des proscripteurs de leur propre gnie.

Un phnomne trs-inattendu sauva la littrature et la langue de
cette proscription par le dgot. Ce phnomne fut l'migration:
cent mille familles franaises, l'lite littraire de la nation
par le rang, le nom, l'lgance, les moeurs, le langage, s'taient
disperses dans toutes les cours et dans toutes les villes de la
Suisse, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Angleterre, tranant
avec elles la haine qu'elles portaient  la rvolution et la piti
qui s'attache aux proscrits. Ces colonies de nouveaux _Messniens_,
favoris des cours, htes des chteaux, suppliants des villes et
des campagnes, semaient et entretenaient partout cette langue
proscrite dans les bourreaux, amnistie et aime dans les victimes.
Ces princes, ces vieillards, ces femmes, ces courtisans, cette
jeune noblesse, ces militaires, ces hommes de lettres, ces potes
expatris, ces jeunes filles qui croissaient en ge et en grce
dans l'exil, pntraient dans toutes les familles, y payaient
l'hospitalit en enseignant la langue et les lettres de leur patrie
aux enfants de leurs htes, racontaient leurs malheurs, intressaient
 leur ruine et naturalisaient en Europe une France errante et
fugitive qui devenait plus chre par les asiles qu'on lui prodiguait.
Cette migration fut pour la littrature de la France quelque chose
comme la captivit de Babylone qui sema le dieu, le livre et la
langue des Hbreux jusqu'aux extrmits de l'Asie.

Cette migration tranait aprs elle ses orateurs de l'Assemble
constituante chapps en petit nombre  la mort, ses potes, ses
publicistes, ses pamphltaires, ses crivains, ses journalistes
expatris. Ce fut le moment o se forma entre ces crivains
antirvolutionnaires de l'Europe cette littrature de raction
contre la philosophie franaise qui entrana l'esprit humain tout
entier dans son contre-courant d'ides et de principes, et qui dure
malheureusement encore (autre service funeste de la Convention, qui,
comme Carthage, avait ralli des ennemis  la littrature franaise
dans tout l'univers).

Cette littrature migre couvait de grands talents connus ou
inconnus dans son sein. On y comptait Delille, pote aujourd'hui trop
raval, mais qui fut en ralit l'_Ovide_ de la France. Comme Ovide,
il crivait alors ses _Tristes_ dans le pome de _la Piti_. Ses vers
taient la complainte redite partout de l'migration. On y comptait
Chateaubriand, encore invisible, mais qui mrissait son gnie dans un
grenier de Londres; M. de Talleyrand, puissance d'esprit qui laissait
passer l'orage en Amrique pour revenir au premier vent maniable
dans sa patrie; le comte de Maistre alors en Russie, qui se posait,
dans ses _Considrations sur la Rvolution franaise_, en confident
intime de la Providence, et qui prophtisait  coup sr la ruine 
une Convention qui s'entretuait; Mme de Stal,  Coppet; Mallet du
Pan, crivain de combat,  Ble; Rivarol, pigrammatiste blouissant,
 Hambourg; M. de Fontanes,  Genve; M. de Bonald, gentilhomme
philosophe du Rouergue, menant  pied ses petits-enfants par la main
sur les grandes routes de la Hollande, et mditant sa _Lgislation
primitive_, thocratie biblique et absolue invente en haine et en
vengeance de notre terrorisme. Bientt cette littrature, cette
posie et cette philosophie migres s'allirent par la sympathie du
malheur avec tout ce qui avait survcu des lettres en France. Cette
littrature prpara par ses doctrines l'avnement d'un Machabe ou
d'un Cromwel, s'il y en avait un dans les armes de la France.


IV

Nous n'crivons pas ici l'histoire de France, nous notons seulement
l'influence de la rvolution franaise sur la langue et la
littrature franaises. Nous franchissons le Directoire, qui ne fut
qu'une re de journalisme et de victoires de nos armes au dehors,
de dbats sans loquence au dedans. La littrature migre avait
seule la voix; elle s'essayait  des thories et  des audaces qui
tendaient  ramener plus que la monarchie.

Le Consulat et l'Empire ne furent pas des poques littraires. Des
bulletins emphatiques, des ordres du jour d'une brivet soldatesque,
des harangues officielles de M. de Fontanes qui rappelaient les
prosternements d'loquence de Cicron courtisan devant Csar, enfin
quelques posies de collge, sans me, sans virilit dans l'accent,
effminrent et aplatirent la langue comme le despotisme effmine
les coeurs et aplatit les ides. Toute cette gloire militaire ne
produisit que l'cho du canon qui faisait crouler d'abord l'Europe,
puis enfin la France elle-mme pice  pice. Mais dix ans de
combats, de victoires, de dsastres promenant les armes et le nom
de dix armes depuis les extrmits de l'gypte, de l'Italie, de
l'Allemagne, de l'Espagne, jusqu' Moscou, et ramenant deux fois sur
leurs pas le reflux de l'Europe sur Paris, ne sont pas perdus pour
la langue et pour la littrature d'un peuple. Bonaparte fut le plus
funeste mais le plus grand pote des temps modernes. Il fit du monde
une tragdie de dix ans. Il y fit jouer  la France le principal
personnage dans tous les excs et dans tous les dsastres de sa
gloire. Il n'y avait point d'ide, mais il y avait un mouvement, un
intrt immenses dans son drame. Homme tout oriental comme son le,
et nullement homme europen de son sicle, tout son rle semblait
tre de dplacer violemment la rvolution de son centre, de changer
le courant des ides en courant de conqutes, et de faire une longue
diversion  la philosophie et  la libert pour faire oublier  la
France sa mission et  l'Europe sa rgnration par la pense libre.

Il n'a que trop bien accompli ce rle; il a ajourn l'esprit humain
de trois sicles. Mais quel pome il a crit en trophes et en
dsastres militaires, de Memphis  Moscou, de Paris  Saint-Hlne,
pour nos descendants! C'est avoir fait quelque chose pour la langue
et pour la littrature d'un peuple que d'avoir fait ce peuple non pas
le pote, mais le sujet du plus grand drame de l'univers.  ce pome
gigantesque il ne manquera que la moralit. Mais Alexandre et Csar
ne cherchaient d'autre moralit que le bruit de leurs pas dans le
monde et dans l'histoire. C'tait un homme de leur race; il ne faut
pas lui demander un but; son but, c'tait son nom. Qu'il en jouisse,
puisque le monde a plus d'cho que d'intelligence, et confondra
toujours le bruit avec la gloire!--Passons!--ou plutt mourons, car
il n'y a plus qu' dsesprer des peuples qui n'ont d'estime que pour
ceux qui les ont le plus mpriss!

C'est encore l un dernier funeste service de la Convention. Toutes
les fois que vous donnerez  choisir  une socit entre un chafaud
ou un trne, elle choisira le trne; et qui osera s'en tonner?

La chute de l'Empire fut tout  coup une renaissance des lettres, de
l'loquence, de la posie, des tribunes, du journalisme. On manquait
d'air dans cette glorieuse caserne. La libert souffla un nouveau
gnie franais. Ce ne fut pas seulement la restauration des Bourbons,
cette dynastie lettre, ce fut la restauration de l'intelligence.




UNE NUIT DE SOUVENIRS.

V


Il y a peu de jours qu'un de ces dnigreurs acharns du temps
prsent, qui croient constater leur supriorit personnelle par un
superbe mpris de leur sicle, vint passer la soire au coin de
mon feu. Il avait de l'humeur contre les choses, et il l'panchait
contre les hommes. Il avait oubli ce mot si sens et si profond
de M. de Talleyrand, qui rsume en une plaisanterie la philosophie
exprimentale d'une longue vie. Il ne faut jamais se fcher contre
les choses, car cela ne leur fait jamais rien du tout.

Le petit cercle d'amis qui causaient  coeur ouvert autour de mes
tisons fit cho par complaisance  ce mcontent de la nature et de
la Providence.  les entendre, le dix-neuvime sicle tait la lie
des sicles, l'homme, cette oeuvre ternellement jeune de Dieu, 
chaque gnration, se rapetissait dans ses mains. Chaque nom d'homme
politique ou littraire de ce demi-sicle, en passant sur leurs
lvres, en sortait aminci et aplati comme une mdaille mal dore de
mauvais aloi, qui sonne le cuivre en tombant  terre.

J'tais attrist. Je protestais seul en moi-mme contre cette
dprciation systmatique d'une poque qui m'a paru quelquefois
pauvre en circonstances, mais jamais en hommes.

Que le temps ait t malheureux et que de grandes choses y aient
avort faute de bonne fortune, je ne le niais pas; mais que la nature
humaine n'y ait pas t trs-fconde en grandes intelligences, en
grands talents, en grands caractres, plus fconde peut-tre qu'
aucune autre poque de notre histoire intellectuelle, c'est  quoi je
ne pouvais consentir. Cela me paraissait une ingratitude envers la
nature.

Je me tus cependant, parce que je n'aime pas les grands dbats dans
les petites chambres et les harangues au coin du feu. Quand la
pendule sonna minuit, chacun s'en alla satisfait d'avoir raval son
poque au niveau des plus abjectes dcadences, et fier de fouler un
pav qui ne portait plus que la boue des sicles.


VI

Quand j'eus repos la tte sur l'oreiller, j'attendis en vain le
sommeil. L'agitation fbrile de l'entretien survivait  la soire. Ne
pouvant dormir, je voulus du moins occuper agrablement mon insomnie
par l'vocation de tous les souvenirs d'hommes minents dans la
littrature ou dans la politique que j'avais rencontrs, entrevus,
connus ou aims dans ma vie pendant les trente ou trente-cinq annes
o j'avais t plus ou moins ml  la foule du sicle. Je n'avais
jamais fait  loisir cette revue, parce que je n'avais jamais eu
besoin de me grouper  moi-mme en faisceau cette multitude de
talents et de caractres pour donner un dmenti  ce prtendu
appauvrissement de la nature en France. Se ressouvenir ainsi, c'est
revivre! La mmoire est l'ubiquit de l'me.

Pendant les courtes heures nocturnes o je tirai un  un ces
souvenirs, ces noms, ces figures de ma mmoire avec toutes les
circonstances qui marquaient leur rencontre, leur apparition, leur
intimit dans ma vie passe, je puis dire que je vivais deux fois.
Jamais sommeil de jeune homme avec ses plus beaux rves ne valut
pour moi cette dlicieuse insomnie. C'tait la rsurrection des
morts par la divinit de l'imagination qui possde la vie et qui la
rend  qui elle veut. Il me semblait me promener dans un ciel tout
scintillant de souvenirs,  travers une vritable _voie lacte_ de
noms charmants ou de noms illustres que j'avais traverse pendant
ma courte apparition dans le temps, et qui avaient t autrefois ou
qui taient encore mes contemporains, mes compatriotes, mes amis,
mes mules, mes rivaux, mme mes ennemis. Je dis mme mes ennemis;
car,  une certaine distance de temps et  une certaine hauteur
d'me, l'impartialit rconcilie tout. Les inimitis ne sont que des
froissements: quand on ne se repousse plus, on s'attire, et quand on
ne se heurte plus, on s'aime. Or la solitude et l'isolement complet
du monde dans lesquels je me suis exil ont produit sur moi l'effet
de distance, d'lvation et de temps qui donnent l'impartialit
presque divine au coeur des hommes solitaires.


VII

Parmi les noms qui se prsentaient  ma mmoire, il y en a pour
lesquels j'avais de l'enthousiasme et de l'attrait, et d'autres pour
lesquels j'prouvais ou j'prouve encore une froide indiffrence
ou une aversion instinctive; il y en a mme qui m'ont outrag
gratuitement et auxquels j'ai remis gratuitement aussi leurs
outrages. Mais il n'y en a aucun pour qui j'prouve de la haine. Je
puis dire avec vrit qu'on tordrait aujourd'hui mon coeur comme
une ponge sans qu'une goutte de haine ou mme de fiel en tombt
sur aucun nom vivant! Je n'en dis pas autant des morts; mais la
haine contre les morts n'est pas de la haine contre les hommes,
c'est la haine de la vrit contre le mensonge, de la justice contre
l'iniquit, de la libert contre la tyrannie. Une telle haine n'est
pas de la passion, c'est de la justice.

Je parlerai seulement ici des hommes de mon temps que j'ai
personnellement connus et qui me parurent marqus entre tous les
autres d'un signe de haute intelligence, de grandeur d'esprit ou
de supriorit de talent dont se compose l'lite d'un sicle. La
vie est une foule, on la traverse en courant; mais on y connat
seulement ceux que le mouvement de cette foule a jets prs de vous
et qui bordent votre sentier. Parmi cette fort de ttes, il y a
peut-tre des milliers d'hommes qui sont suprieurs  ce que vous
avez rencontr, mais vous ne les connaissez pas. Vous n'avez aucun
titre pour les nommer. Vous ne pouvez dire de cette foule que ce
que le pote anglais Gray dit des morts inconnus ensevelis dans son
cimetire de village:

Ici dorment peut-tre des hros, des potes, des grands hommes
ignors qui ne connurent jamais leur propre gnie, et que le monde ne
connatra pas, etc., etc. Mais Dieu les connat.


VIII

J'tais n avec un grand attrait naturel pour les facults
suprieures de l'me et de l'esprit, et par consquent avec un grand
got littraire, le plus noble exercice de ces facults: ds le
collge, il y avait de la littrature dans mes amitis. Aussitt
que j'entrevis le monde, mes regards y cherchrent d'abord et avant
tout ce qui, selon moi, en tait l'me, c'est--dire les hommes qui
illustraient ou qui cultivaient le gnie humain par leurs oeuvres,
ou du moins par leurs gots intellectuels. Au sortir de mon berceau
et pendant que je suais encore le lait de ma mre, une circonstance
tout accidentelle semblait m'avoir prdestin  ce commerce de
prdilection avec les grands esprits de mon sicle. Mon pre et ma
mre m'ont trop souvent racont depuis ce singulier hasard de mon
enfance pour qu'il ne se soit pas grav dans ma mmoire et pour que
je ne le compte pas au nombre des bonnes fortunes de ma vie.

On sait que le grand crivain et le grand philosophe anglais Gibbon,
auteur du chef-d'oeuvre historique de son pays et peut-tre de
l'Europe, s'tait retir et recueilli pendant dix annes  Lausanne,
pour y penser  l'abri de toute distraction son livre. Tout le monde
connat le sublime et pathtique pilogue, le _Nunc dimittis_ de
l'historien qui a achev son monument et qui remercie la Providence
d'avoir soutenu son gnie jusqu' sa dernire page. C'est l'_Exegi
monumentum_ d'Horace; c'est l'hymne de l'ouvrier de l'esprit qui
s'assied sur sa tche  la fin de sa journe et qui attend le soir sa
solde de gloire des mains du temps.


IX

Mon pre et ma mre s'taient tablis pour quelques mois  Lausanne
pendant la seconde anne de leur mariage. Ils habitaient une de ces
charmantes maisons qui descendent d'tage en tage de la colline de
Montbenon jusqu' la grve du lac. _Gibbon_ en habitait une contigu.
Les deux jardins se touchaient, spars seulement par une haie de
jasmin. Ma mre qui commenait  me sevrer de son sein, me faisait
essayer mes premiers pas dans les alles sables de gravier du lac,
le long du buisson. _Gibbon_, crivant ou lisant dans une charmille
 l'angle de son propre jardin, admirait et coutait ces jeux et ces
voix d'une jeune Franaise et de son enfant. Il regarda par-dessus la
haie et crut reconnatre ma mre, qu'il avait vue avant son mariage,
chez ma grand'mre  Paris au Palais-royal et  Saint-Cloud. Ma
mre le reconnut  l'instant aussi,  sa prodigieuse laideur et  la
bonhomie proverbiale de sa physionomie. Depuis ce jour et pendant un
long t, les deux maisons n'en faisaient qu'une. Mon pre, ma mre,
Gibbon, et quelques amis des deux voisins, furent une seule famille.

Soit pour flatter la charmante mre dans son fils, soit par un got
naturel des hommes d'tude et de solitude pour l'enfance, le grand
historien passait ses heures de soire  jouer avec moi. Ses genoux,
me disait ma mre, taient devenus mon berceau.

La fin de l'automne spara tout; Gibbon repartit pour l'Angleterre,
mon pre et ma mre pour la France. Le vieillard pleura en me
remettant pour la dernire fois aux bras de ma mre. Il lui fit
toutes sortes d'heureux prsages sur ma destine, qui n'tait encore
crite que dans mes sourires. Je ne crois pas aux prsages, mais je
ne peux jamais m'empcher de penser que cette aimable paternit du
clbre crivain avait jet une bonne influence d'esprit sur ma vie,
et que c'tait  cette bndiction du grand historien que je devais
peut-tre ma prdilection passionne pour la haute histoire, le seul
pome vritablement pique des ges de raison.


X

Quoi qu'il en soit, j'tais  peine rentr du collge dans la maison
paternelle, que je cultivais dj avec mes condisciples les plus
lettrs, devenus mes amis, les affections de coeur et les parents
d'esprit que nous avions conues les uns pour les autres pendant nos
annes d'tude.

Mes trois amis  peu prs galement chers taient alors trois jeunes
adolescents de la plus dlicate race d'esprit et de la plus haute
nature d'me. De ces natures le sort peut faire  son gr des hommes
obscurs ou des hommes clbres, mais on peut le dfier de faire des
hommes ordinaires.

Le premier tait Aymon de Virieu, fils unique du clbre comte
de Virieu, l'orateur de l'Assemble constituante; son pre tait
mort dans la dernire sortie du sige de Lyon o il commandait la
cavalerie; sa mre habitait, avec les dbris de sa fortune, dans un
village du Dauphin.

Le second tait Louis de Vignet, neveu par sa mre du fameux comte de
Maistre, dont j'aurai bientt  parler. Il habitait Chambry, cette
ville la plus pittoresque des Alpes, que l'ombre, les torrents, les
lacs et les noyers font ressembler aux villes des valles d'Argos
et d'Arcadie. Elle tait bien plus clbre  nos yeux par la petite
maison des Charmettes, cette thbade de l'amour et de la jeunesse de
J.-J. Rousseau, que par son titre d'ancienne capitale de la Savoie.

Louis de Vignet avait reu de la nature une me de Werther qui
se dvorait elle-mme, une imagination ardente et fatigue avant
d'avoir produit, un dgot qui venait de l'exquise exigence de son
got, un talent potique et un style d'crivain qui l'auraient gal
aux plus grands potes et aux plus vigoureux prosateurs, mais une
mlancolie pre et maladive qui fltrissait en lui le fruit de son
gnie avant qu'il ft mr. Son extrieur tait beau, mais sombre,
pein, dcourag, _prostr_ comme son me. C'tait la figure d'une
passion; grand, maigre, ple, creus de joues, serr de lvres,
fivreux d'accent, un feu terne et un peu oblique dans l'oeil,
cherchant toujours la solitude et s'y fuyant bientt lui-mme, puis
fuyant le monde aussitt qu'il l'avait entrevu. Nous le regardions
comme trs-suprieur  nous par l'esprit comme il l'tait par l'ge,
et je crois que nous avions raison. C'tait celui que j'aimais le
mieux; mais il y avait cependant toujours une certaine amertume dans
ses affections, une certaine demi-ombre sur son me; c'tait un
homme nocturne, si l'on peut parler ainsi; nous tions des hommes de
lumire.

L'autre tait Prosper de Bienassis, fils d'une veuve qui n'avait que
cet enfant et qui vivait retire dans un petit chteau du Dauphin,
sur la lisire des grands bois, auprs de la petite ville de
Crmieux. C'tait un coeur toujours en flamme que le rve, l'amour,
la posie, l'amiti prcoce consumaient en bois vert et qui ne devait
laisser, aprs une longue vie, que des lueurs teintes et une tide
cendre. Il a t et il est encore le plus heureux d'entre nous, car
il en reste le plus inconnu.

C'est  lui que j'ai adress, il y a beaucoup d'annes, ces vers o
l'on sent si profondment le regret tardif d'avoir cherch le bruit
ou la gloire:

   champs de Bienassis! maison, jardin, prairies,
  Treilles qui flchissaient sous leurs grappes mries,
  Ormes qui sur le seuil tendaient leurs rameaux
  Et d'o sortait le soir le choeur des passereaux,
  Vergers o de l't la teinte monotone
  Plissait jour  jour aux rayons de l'automne,
  O la feuille en tombant sous les pleurs du matin
  Drobait  nos pieds le sentier incertain,
  Pas gars au loin dans les frais paysages,
  Heures tides du jour coulant sous des ombrages,
  Sommeils rafrachissants gots au bord des eaux,
  Songes qui descendaient, qui remontaient si beaux,
  Pressentiments divins, intimes confidences,
  Lectures, rverie, entretiens, doux silences,
  Table riche des dons que l'automne talait,
  O les fruits du jardin, o le miel et le lait,
  Assaisonns des soins d'une mre attentive,
  De leur luxe champtre enchantaient le convive;
  Silencieux rduit o des rayons de bois
  Par l'ge vermoulus, et pliant sous le poids,
  Nous offraient ces trsors de l'humaine sagesse
  O nos yeux altrs puisaient jusqu' l'ivresse,
  O la lampe avec nous veillant jusqu'au matin
  Nous guidait au hasard comme un phare incertain,
  De volume en volume; hlas! croyant encore
  Que le livre savait ce que l'auteur ignore,
  Et que la vrit, trsor mystrieux,
  Pouvait tre cherche ailleurs que dans les cieux!
  Scnes de notre enfance, aprs quinze ans rves,
  Au plus pur de mon coeur impressions graves,
  Lieux, noms, demeure, et vous, aimables habitants,
  Je vous revois encore aprs un si long temps,
  Aussi prsents  l'oeil que le sont des rivages
   l'onde dont le cours reflte les images,
  Aussi frais, aussi doux, que si jamais les pleurs
  N'en avaient de mes yeux altr les couleurs;
  Et vos riants tableaux sont  mon me aimante
  Ce qu'au navigateur battu par la tourmente
  Sont les songes dors qui lui montrent de loin
  Le rivage chri de son bonheur tmoin,
  L'ondoyante moisson que sa main a seme,
  Et du toit paternel le seuil, ou la fume!
  Tu n'as donc pas quitt ce port de ton bonheur;
  Ce soleil du matin qui rjouit ton coeur,
  Comme un arbre au rocher fix par sa racine,
  Te retrouve toujours sur la mme colline;
  Nul adieu n'attrista le seuil de ta maison,
  Jamais, jamais tes yeux n'ont chang d'horizon,
  L'arbre de ton aeul, l'arbre qui t'a vu natre
  N'a jamais reverdi sans ombrager son matre;
  Jamais le voyageur en voyant du chemin
  Ta demeure ferme aux rayons du matin,
  Trouvant l'herbe grandie, ou le sentier plus rude,
  N'a demand, surpris de cette solitude,
  Sur quels bords trangers, dans quels lointains sjours
  Le vent de l'inconstance avait pouss tes jours.
  Ton verger ne voit pas une main mercenaire
  Cueillir ces fruits greffs par ta main tutlaire,
  Et ton ruisseau, content de son lit de gazon,
  Comme un hte fidle  la mme maison,
  Vient murmurer toujours au seuil de ta demeure,
  Et de la mme voix t'endort  la mme heure!
  Ainsi tu vieilliras sans que tes jours pareils
  Soient compts autrement que par leurs doux soleils,
  Sans que les souvenirs de ton heureuse histoire
  Laissent d'autres sillons gravs dans ta mmoire
  Que le cercle ingal des diverses saisons,
  Des printemps plus tardifs, de plus riches moissons,
  Tes pampres moins chargs, tes ruches plus fcondes
  Ou la source sevrant ton jardin de ses ondes,
  Sans avoir dissip des jours trop tt compts,
  Dans la poudre, ou le bruit, ou l'ombre des cits,
  Et sans avoir sem, de distance en distance,
   tous les vents du ciel ta strile esprance!

  Ah! rends grce  ton sort de ce flot lent et doux
  Qui te porte en silence o nous arrivons tous,
  Et, comme ton destin si born dans sa course,
  Dans son lit ignor s'endort prs de sa source;
  Ne porte point envie  ceux qu'un autre vent
  Sur les routes du monde a conduits plus avant,
  Mme  ces noms frapps d'un peu de renomme!
  Du feu qu'elle rpand toute me est consume;
  Notre vie est semblable au fleuve de cristal
  Qui sort humble et sans nom de son rocher natal;
  Tant qu'au fond du bassin que lui fit la nature,
  Il dort, comme au berceau dans un lit sans murmure,
  Toutes les fleurs des champs parfument son sentier,
  Et l'azur d'un beau ciel y descend tout entier;
  Mais,  peine chapps des bras de ses collines,
  Ses flots s'panchent-ils sur les plaines voisines,
  Que du limon des eaux dont il enfle son lit
  Son onde en grossissant se corrompt et plit;
  L'ombre qui les couvrait s'carte de ses rives,
  Le rocher nu contient ses vagues fugitives,
  Il ddaigne de suivre, en se creusant son cours,
  Des vallons paternels les gracieux dtours;
  Mais, fier de s'engouffrer sous des arches profondes,
  Il y reoit un nom bruyant comme ses ondes.
  Il emporte en fuyant  bonds prcipits
  Les barques, les rumeurs, les fanges des cits;
  Chaque ruisseau qui l'enfle est un flot qui l'altre
  Jusqu'au terme o, grossi de tant d'onde adultre,
  Il va, grand, mais troubl, dpassant un vain nom,
  Rouler au sein des mers sa gloire et son limon!
  Heureuse au fond des bois la source pauvre et pure!
  Heureux le sort cach dans une vie obscure!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Et plus loin:

  Non, tu ris avec moi de l'erreur o nous sommes;
  Tu sais de quel linceul le temps couvre les hommes;
  Tu sais que tt ou tard, dans l'ombre de l'oubli,
  Sicles, peuples, hros, tout dort enseveli;
  Qu' cette paisse nuit qui descend d'ge en ge
   peine un nom par sicle obscurment surnage;
  Que le reste, clair d'un moins haut souvenir,
  Disparat par tage  l'oeil de l'avenir;
  Comme, en quittant la rive, un navire  la voile,
   l'heure o de la nuit sort la premire toile,
  Voit  ses yeux dus disparatre d'abord
  L'cume du rivage et le sable du port,
  Puis les tours de la ville o l'airain se balance,
  Puis les phares teints qu'abaisse la distance,
  Puis les premiers coteaux sur la plaine ondoyants,
  Puis les monts escarps sous l'horizon fuyants;
  Bientt il ne voit plus au loin qu'une ou deux cimes,
  Dont l'ternel hiver blanchit les pics sublimes,
  Reflter au-dessus de cette obscurit
  Du jour qui va les fuir la dernire clart,
  Jusqu' ce qu'abaisss de leur niveau cleste,
  Ces sommets dcroissants plongent comme le reste,
  Et qu'tendue enfin sur la terre et les mers,
  L'universelle nuit pse sur l'univers.
  De la gloire et du temps voil l'image sombre;
  loigne-toi d'un sicle, et tout rentre dans l'ombre;
  Laisse pour fuir l'oubli tant d'insenss courir;
  Que sert un jour de plus  ce qui doit mourir?

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


XI

Aprs nous tre crit tous les hivers d'innombrables lettres et
des volumes de vers sur nos impressions, sur nos lectures, sur nos
philosophies, sur nos rves d'adolescents, nous nous runissions tout
l't et tout l'automne, tantt au _Grand-Lemps_, dans la svre
maison de madame de Virieu, semblable en tout  un clotre autour
d'un tombeau, plein de tristesse, de mditation et de silence; tantt
dans la valle de Chambry, dans la petite maison de Bissy, chez une
tante hospitalire de Louis de Vignet; plus habituellement et plus
longuement chez Prosper de Bienassis. Sa mre prtait avec plus de
complaisance sa maison, ses jardins, ses bois,  toutes nos licences
d'enfants.

Le fond de nos plaisirs tait toujours et exclusivement littraire.
Les livres taient jour et nuit en socit avec nous. Nous avions
drob, par la main de son fils, la clef d'une trs-riche et
trs-libre bibliothque  madame de Monlevon (c'tait le nom de cette
aimable veuve). Cette bibliothque, ferme depuis la mort de son mari
par prudence, n'avait pas t forme pour des adolescents. Sans tre
licencieuse, elle tait hasardeuse. Il y avait de tout, depuis les
classiques jusqu'aux Pres de l'glise, et depuis les sermonnaires
jusqu'aux philosophes du dernier sicle et jusqu'aux potes fards,
fades et mphitiques de l'cole de _Dorat_ et de _Parny_, qui nous
paraissaient des dieux inconnus dcouverts sous cette poussire.

Enferms pendant des soires entires dans cette chambre haute dont
nous avions soin de retirer la clef, pendant qu'on nous croyait
dans les bois ou dans les plaines, couchs  terre sur le plancher
poudreux, entours chacun de piles de livres, nous lisions tout
en causant  demi-voix des impressions de ces lectures. Histoire,
posie, philosophie, romans, thtres, journaux, libelles: c'tait un
vritable pillage de l'esprit humain.

Chacun de nous se choisissait ensuite ses volumes de prdilection
pour les savourer  loisir dans sa chambre pendant la nuit ou dans
les bois pendant le jour. Le livre de Prosper de Bienassis, c'tait
J.-J. Rousseau, la dclamation sonore et oratoire; celui de Louis
de Vignet, c'tait les _Nuits de Young_, le _Cimetire de campagne_
de Gray, le _Jour des morts_ de Fontanes, la mlancolie; celui
d'Aymon de Virieu, c'tait les _Essais_ de Montaigne, le scepticisme
jouissant de son propre doute, le balancement ironique de l'esprit
humain sur l'abme des sottises humaines, avec le sourire du mpris
pour toute conclusion.

Le mien,  moi, c'tait Tacite, la haute politique et la haute morale
dans la haute posie de l'action et du style. Chacun de nous, 
son insu, trahissait ainsi son caractre dans ses prfrences. Nous
n'avons gure chang depuis.

Le reste de l'anne, la frquente correspondance entre nous n'tait
gure qu'un commentaire familier de nos innombrables lectures, un
cours de philosophie et de littrature pistolaires entre quatre amis
qui croyaient dcouvrir chacun de son ct un monde intellectuel
nouveau pour son ignorance.


XII

Cette passion de littrature et ce culte pour les grands esprits
vivants ou morts ne s'amortit pas en moi pendant le long voyage
d'Italie que je fis avant l'ge. J'avais vcu seul  Rome avec
les livres pendant tout un hiver. Aymon de Virieu me rejoignit 
Naples au printemps. On a pu voir, dans mon pisode si rpandu de
_Graziella_, que mme dans les premiers frmissements de mon me, au
premier souffle d'une passion presque enfantine, la littrature et
l'amour se confondaient presque indissolublement en moi, que nous
avions toujours un pote ou un historien dans notre barque, et que
nous lisions Tacite ou Paul et Virginie le soir sous les figuiers de
la maison du pcheur de l'le,  la lueur de la lampe de la belle
enfant d'Ischia.


XIII

La restauration des Bourbons m'avait rappel  Paris. Ces premiers
amis taient disperss. J'en avais d'autres: nous nous tions attirs
sans prmditation par ce got inn des lettres, langue commune entre
nos jeunes esprits.

Ces trois amis, moins intimes que les premiers, dont le souvenir
m'est rest cher et prsent, taient l'un de mes camarades des gardes
du corps, M. de Vaugelas, qui vit aujourd'hui dans le loisir toujours
studieux des champs,  _Die_, dans la belle valle du Rhne.

L'autre tait un jeune homme du Dauphin aussi, nomm M. Rocher,
qui a t depuis secrtaire du ministre de la justice et membre
de la cour de cassation, et qu'une maladie heureusement gurie a
loign passagrement des grandes affaires. Il avait un got gal au
mien pour l'loquence et pour la posie; il crivait alors, avant
que j'crivisse moi-mme des vers, un pome sur l'_Immortalit de
l'me_, qu'il me rcitait dans nos promenades; ce pome n'a jamais
t imprim, mais ces vers me sont rests toute la vie dans l'oreille
comme un tintement d'me sonore et sensible. Cela ressemblait
aux meilleurs vers de M. de Fontanes rcits sous les chnes de
Fontainebleau et rests dans la mmoire de Chateaubriand.

Le troisime tait un jeune homme de Lyon, compagnon gar,
puis retrouv, d'tude, nomm Auguste Bernard. Figure rveuse,
physionomie plus que belle, car elle tait ineffaable; me molle
comme l'attitude; caractre qui se pliait  tous ceux de ses amis
comme une toffe moelleuse  laquelle l'artiste n'a point donn de
forme, mais dont on se drape au gr de la saison; voix musicale
qui rsonnait jusqu'au fond de l'me; imagination potique que la
langueur des sensations empchait de produire, mais toujours prte 
rver mieux que vous vos propres rves et  ruminer mieux que vous
vos propres vers; un homme-cho enfin, si l'on peut se servir de
cette expression, mais un cho sensible, intelligent, qui ne restait
muet que par paresse, et inerte que par amour du sommeil. On et dit
que sa nourrice avait ml  son lait trop de pavots. C'est le plus
sduisant des hommes que j'aie jamais rencontrs dans ma vie. Il a
inspir de grandes passions et de longues amitis. Qu'on le demande
 M. Thiers, dont il fut l'ami aprs avoir t le mien. Nous l'avons
perdu il y a quelques annes; il n'a rien laiss qu'une ou deux
traces dans quelques coeurs. Que laisse-t-on de mieux aprs avoir
beaucoup agi?


XIV

Nous passions  Paris nos journes ensemble  feuilleter
nonchalamment nos propres imaginations sans nous arrter  aucune
page. Il m'aidait  penser, je l'aidais  rver. Il avait comme moi
les grands pressentiments de la vie, il n'en avait pas l'lan. Il
tait n fatigu.

C'est avec lui que je satisfis pour la premire fois ce sentiment
passionn et enthousiaste de curiosit qui me poussait  contempler
de prs les grands hommes. Il n'y en avait qu'un alors auquel nous
donnions ce nom, parce que c'tait un grand homme de jeunesse, un
grand sducteur d'imagination, un grand enivreur d'esprit, M. de
Chateaubriand.

Je n'avais encore mis le pied dans aucun salon de Paris; j'tais trop
inconnu, trop tranger dans cette capitale, trop peu entreprenant,
trop timide, trop indpendant, trop fier et trop humble pour chercher
 m'introduire entre deux portes dans un monde o je n'tais pas
n. Le monde pour moi c'taient les livres, la rue, les thtres et
quelques amis qui n'avaient comme moi que le ciel et le pav  eux,
dans leur pays.

Mais si ma situation ne me permettait pas d'approcher, dans un salon,
de ces grands hommes et de ces femmes clbres dont j'entendais
retentir le nom dans les journaux, je pouvais du moins, et c'tait
assez pour moi, en approcher du regard et emporter dans mes yeux
l'image d'une de ces divinits terrestres.


XV

M. de Chateaubriand venait d'tre nomm ambassadeur  Berlin; on
disait qu'il allait partir, bien qu'il ne soit jamais parti. On
murmurait qu'il tait exil dans cet honorable exil par la jalousie
de ses ennemis et par l'ingratitude des Bourbons, son texte ternel.
Il avait crit pour eux une brochure aprs la victoire; c'tait
jusque-l son seul service. Mais le gnie grossit tout. On le disait
perscut; il a toujours aim ce rle. Nous prenions alors sa
perscution au srieux. Avant que cette victime de la restauration
quittt pour jamais sa patrie, nous avions soif de l'apercevoir.

Nous apprmes qu'il passait les derniers jours de sa rsidence en
France dans une espce de thbade de bon got, qu'on appelait
la _Valle aux loups_, au milieu des bois d'Aulnay, prs de
Fontenay-aux-Roses. Nous rsolmes d'aller y passer autant de jours
qu'il serait ncessaire pour qu'un heureux hasard nous fournt enfin
l'occasion d'entrevoir cette grande figure vivante de notre sicle,
soit quand il sortirait de son ermitage pour venir  Paris, soit
quand il y rentrerait  la fin du jour, soit enfin par-dessus le mur
de son parc, quand il se promnerait dans ses alles avec son ombre
et ses penses tristes et sombres comme son nom.

C'tait au mois de mai ou de juin. Fontenay tait blouissant et
enivrant de ses champs de roses. La Valle aux loups, tout assombrie
de ses forts en feuilles, et toute rsonnante de ses rossignols,
ressemblait  l'avenue d'un mystre. Sa verte nuit retentissait sous
nos pas; nous n'avions personne pour nous conduire; nous marchions 
la lueur de la gloire qui devait nous dsigner d'elle-mme la maison
du pote. Nous ne tardmes pas  la dcouvrir.

 gauche du chemin creux que nous suivions sous les chnes, un long
mur blanc, perc d'une petite porte close, enserrait une troite
gorge en pente, encaisse entre des collines boises. C'tait la
seule clairire de la fort.

Une maisonnette lgante, semblable  un petit temple des nymphes au
milieu d'un bois de Thessalie, s'levait devant une pelouse au centre
de la clairire. Il n'en sortait ni serviteur, ni bruit, ni fume, ni
mme l'aboiement d'un chien fidle, ou ce gloussement de poules au
soleil, signes ordinaires d'une maison habite.

Nous n'osmes pas frapper  la petite porte verte. Qu'aurions-nous
dit, quand on nous aurait demand nos noms? Ils taient aussi
inconnus que ceux des plerins qui essuient leur sueur sur le bord
du chemin de ces saints de la gloire humaine! Nous fmes le tour des
murs; nous nous accoudmes en dchirant nos habits sur les tessons
de verre de bouteille pil qui en garnissaient peu hospitalirement
la crte; nous grimpmes sur les arbres de la colline qui dominaient
le jardin. Nous restmes en vain assis sur ces branches tendues
et cachs dans ces feuillages depuis midi jusqu'au soir; nous ne
vmes d'autre mouvement dans le parc que celui d'un filet d'eau qui
scintillait en sortant d'un bassin de stuc, et celui de l'ombre
qui tournait et s'allongeait sur les gazons aux pieds des saules
pleureurs.

Nous retournmes tristes, mais non dcourags,  Paris.


XVI

Le lendemain, nous reprmes  pied la route de la Valle aux loups,
et nos postes sur les grands chnes.

La moiti du jour s'coula dans le mme silence et dans la mme
dception que la veille. Enfin, au soleil couchant, la porte de la
maisonnette tourna lentement et sans bruit sur ses gonds, un petit
homme en habit noir,  fortes paules,  jambes grles,  noble tte,
sortit suivi d'un chat auquel il jetait des pelotes de pain pour le
faire gambader sur l'herbe; l'homme et le chat s'enfoncrent bientt
dans l'ombre d'une alle. Les arbustes nous les drobrent. Un moment
aprs, l'habit noir reparut sur le seuil de la maison, et referma la
porte. Nous n'avions eu que cette apparition de l'auteur de _Ren_;
mais c'tait assez pour notre superstition potique. Nous rentrmes 
Paris avec un blouissement de gloire littraire dans les yeux.

Depuis, j'ai revu peu, mais j'ai revu quelquefois, M. de
Chateaubriand de prs dans ses salons de ministre ou d'ambassadeur
 Paris,  Londres,  Rome. Mais le Chateaubriand de la _Valle aux
loups_ a toujours t pour moi le vritable Chateaubriand. L'un tait
un rle, l'autre tait un homme. Je n'aime les acteurs que hors de la
scne. Le costume annule pour moi le personnage; la nature est nue.

Du reste, nous n'avons jamais eu d'attraits l'un pour l'autre. Il
a toujours t crmonieux, contraint, muet ou affect avec moi. De
ce Rubens de style je n'ai jamais moi-mme estim trs-haut que la
palette. Il n'tait pas assez simple de coeur et de gnie pour moi.
Il semblait toujours avoir des planches sous les pieds; la nature
pour lui tait un thtre; la mort mme, comme on le voit dans ses
Mmoires, ne fut qu'un rideau tir sur la pice; mais c'tait une
grande sensibilit littraire, et le plus grand style qu'un homme
puisse avoir en dehors du naturel, le gnie des ignorants.


XVII

L'anne prcdente j'avais satisfait presque aussi malheureusement ma
passion, bien plus vive encore, d'apercevoir madame de Stal et de
graver cette Sapho du sicle dans un souvenir immortel de mes yeux.

Assis pendant une journe entire sur le revers d'un foss, entre
_Nyons_ et _Coppet_, en Suisse, pour la voir passer en voiture, je
l'avais entrevue enfin entre la poussire de ses roues. C'tait un
clair, mais cet clair tait pour moi celui de la gloire.

Cette seconde image d'une des plus hautes personnifications de
l'esprit humain sous la forme d'une femme m'inspira un second respect
pour la fcondit de mon sicle. On mesure la hauteur des montagnes 
leurs sommets les plus levs, et les sicles  leurs individualits
culminantes. Il n'y aurait qu'une de ces individualits, comme M. de
Chateaubriand et madame de Stal, dans un pays et dans un sicle,
qu'on dirait avec raison: Le sicle est grand!


XVIII

L't suivant, des circonstances qui n'ont rien de littraire me
forcrent  chercher une solitude ignore dans les montagnes et dans
les valles les plus ombreuses de la Savoie pastorale.  la fin
d'octobre, j'en redescendis sous le costume d'un tudiant allemand,
un sac sur l'paule, des gutres de cuir aux pieds, un livre  la
main, pour me rapprocher de Genve. Je demandai l'hospitalit  un
chalet abandonn du Chablais, situ au bord des grands bois, sur
la grve la plus dserte du lac Lman. Le foin parfum de l'odeur
enivrante des simples de ces montagnes tait ma couche. Qu'on juge
de mes songes dans une telle atmosphre et dans un si hermtique
isolement! J.-J. Rousseau, aux _Charmettes_, avait un cho vivant de
ses rves auprs de lui, mais moi je n'avais qu'une ombre!

J'allais prendre mon seul et frugal repas du jour  plus d'une
demi-heure de marche, dans un cabaret de village, sur la grande
route de Genve, en Valais, de l'autre ct des bois. Le repas ne
consistait qu'en laitage, en oeufs, en salade, et quelquefois le
dimanche en quelques poissons frits des torrents du Chablais.

En sortant de table,  deux heures aprs midi, j'allais faire seul,
pour abrger les jours, de longues promenades solitaires sur la
grve mouille du lac. Je suivais toutes les sinuosits des anses,
je doublais tous les caps, je marquais du creux de mes pas le sable
fin et allong de tous les promontoires. Il ne m'est jamais arriv
de rencontrer personne sur ces grves dsertes qui correspondaient
aux steppes les plus inhabits de ce littoral de la Savoie. Je ne
m'entretenais qu'avec les flots et les brises du lac qui n'avaient 
me dire que ce que leur disaient les _vagues_ et les _mlancolies_
de la nature, moins vagues et moins mlancoliques que mon coeur o
ils rsonnaient.

Un soir je fus surpris par un grand orage ml de tonnerre et de
vent. Il clata tout  coup sur les hauteurs de Thonon et d'vian: il
souleva en quelques minutes sur le lac des lames plus courtes, mais
aussi creuses et aussi cumantes que celles de l'Ocan. Je cherchai
un abri contre les premires ondes de pluie sous un petit rocher
qui s'avanait en demi-vote le long du rivage; deux petits bergers
du pays, et un vieux mendiant de Genve qui regagnait la ville, sa
besace pleine de chtaignes et de morceaux de pain, s'y taient
abrits avant moi. Ils se rangrent pour me faire un peu de place.
Nous nous assmes sur nos talons pour attendre la fin de l'orage. La
mince vote de rocher tremblait au coup du tonnerre, et les lames
pulvrises en brouillards par le vent montaient jusqu' nous et nous
mouillaient presque autant que la pluie de leur cume.

Tout  coup j'entendis,  trs-peu de distance du cap, les voix
sonores et confuses de quelques hommes auxquels un danger donnait
l'accent grave de l'motion contenue, puis le bruit sec d'une rame
ou d'un gouvernail qui se rompt et dont on jette le manche sur les
planches sonores d'une embarcation en dtresse. La poudre des lames
nous drobait tout, except les voix. Mais au mme instant un immense
clair, qui sembla entr'ouvrir le ciel derrire nous sur la _dent de
Jaman_, pera la brume et vint se rpercuter sur l'coute blanche
d'un petit yacht qui cinglait  travers ces montagnes d'cumes, la
proue sur Genve, comme un goland, une aile dans la lame, l'autre
dans le nuage.

Un beau jeune homme, d'une figure trangre et d'un costume un peu
bizarre, tait assis sur le banc du yacht. Il tenait d'une main la
corde de la voile d'coute, de l'autre le manche du gouvernail;
quatre rameurs, ruisselants d'cume, taient courbs sur les rames.

Le jeune homme, quoique ple et les cheveux fouetts par le vent,
semblait plus attentif  la majest de la scne qu'au danger de sa
barque.

L'clair prolong qui me l'avait montr le droba, en s'teignant,
 ma vue. Nous n'entendmes que le bouillonnement frmissant du
sillage, qui creusait les lames avec la rapidit du vent.

Quelques secondes aprs, tout avait disparu, et la moiti d'une rame
brise vint s'chouer et clapoter  quelques pas de nous sur la grve.

--Qui donc ose affronter le lac et le ciel dans une telle
tourmente? m'criai-je tout haut, sans songer aux paysans qui se
collaient au rocher  ct de moi.

--Je le sais bien, moi, dit alors le mendiant qui n'avait pas
encore pris la parole; c'est un lord anglais qui fait des livres,
et dont les Anglais, rsidant ou passant  Genve, vont visiter la
maison de campagne prs de la ville, sans jamais y entrer. On en
parle en bien et en mal dans son pays, comme de tout le monde. Quant
 moi, je n'ai que du bien  en dire, car il me jette une pice
blanche et quelquefois mme une pice jaune toutes les fois qu'il me
rencontre sous les pieds de son cheval.

--Savez-vous son nom? dis-je au mendiant.

--Je ne le sais pas bien, reprit-il; nous autres, nous ne savons
jamais comment se nomment les trangers qui viennent dpenser leur
temps et leur argent  Genve; nous savons seulement s'ils sont de
bon coeur ou de mauvais coeur pour les pauvres; les bons ont toujours
la main ouverte; les mauvais, toujours la main ferme. Celui-l est
bon, je vous le garantis, et je serais bien fch qu'il lui arrivt
malheur dans cette bourrasque.

Puis le mendiant essaya d'articuler un nom anglais inintelligible,
mais qui ressemblait  un nom historique franais. Je lus quelques
jours aprs, dans le _Journal de Genve_, que c'tait un jeune et
grand pote, du nom de Byron, qui avait couru un grand danger pendant
cette soire de tempte.


XIX

Je n'avais fait que l'entrevoir  une lueur de la foudre, mais cette
lueur me l'avait imprim dans les yeux. Il me parut beau comme la
jeunesse jouant sa vie avec la mort, ou comme la sibylle voquant les
lments en fureur pour leur arracher l'inspiration. Je n'oserais
pas nanmoins crire son portrait sur un simple coup d'oeil, mais
voici quelques lignes indites de ce portrait. Ces lignes nous ont
t communiques rcemment par une personne qui lui fut chre, et
qui revoit sa physionomie  travers le temps,  travers la mort.
Lisez-les.

Je crois que Dieu a cr des tres d'une beaut tellement
harmonieuse et idale qu'ils chappent  toute analyse et  toute
description. De ce nombre privilgi tait lord Byron, dont la
beaut absolue, dans les limites d'une beaut cre, n'a jamais pu
tre saisie ni par le pinceau ni par le ciseau de l'artiste. Elle
rsumait dans un type parfait tous les genres de beaut. Si son gnie
et son grand coeur avaient pu se choisir une forme, il n'aurait pas
pu en choisir une qui le satisft davantage. On y voyait resplendir
son gnie, sa grande me et son coeur bon et sensible. Cette beaut
runissait en elle tous les contrastes; ses regards traduisaient tous
les sentiments qui l'animaient avec une rapidit et une transparence
qui avaient fait dire  sir Walter Scott que sa belle tte
ressemblait  un vase d'albtre clair par une lampe intrieure.
Aussi il suffisait de le voir pour sentir la fausset des bruits
rpandus sur sa vie. La foule s'tait compos un lord Byron factice,
d'aprs quelques excentricits de sa jeunesse, d'aprs quelques
audaces de pense et d'expression, mais surtout par son obstination 
identifier le pote avec les personnages imaginaires de ses pomes,
types qui ne ressemblaient en rien au Byron que j'ai connu. Des
calomnies, qu'il avait malheureusement couvertes de son ddaigneux
silence, ont circul comme des vrits acceptes; le temps a dj
fait justice de plusieurs de ces calomnies. Lord Byron se taisait,
parce qu'il comptait sur le temps. J'en appelle  tous ceux qui l'ont
vu; car tous ont d subir le charme qui l'enveloppait comme d'une
atmosphre sympathique qui lui gagnait tous les coeurs.

Voici ce qu'en dit le pote _Moore_:

La beaut de lord Byron tait du premier ordre, runissant la
rgularit des formes avec l'expression la plus varie et la plus
intressante. Ses yeux taient susceptibles de toutes les expressions
les plus extrmes, depuis la gaiet la plus enjoue jusqu' la
tristesse la plus profonde, depuis la bienveillance la plus radieuse
jusqu'au mpris et  la colre la plus concentre, et c'est alors
qu'on pouvait dire de ses yeux ce qu'on avait dit de ceux de
Chatterton, que _le feu roulait au fond de leurs orbites._ Mais
c'tait surtout dans la bouche et dans le menton que rsidait sa plus
grande beaut, ainsi que la plus puissante expression de sa belle
physionomie. L'extrme beaut de ses lvres a toujours chapp  tous
les peintres et  tous les sculpteurs. Dans leur mobilit, elles
reprsentaient toutes les motions, soit que la colre les ft plir,
que le ddain les resserrt, que le triomphe les ft sourire, ou que
la tendresse et l'amour les levt en un arc gracieux. Sa tte tait
remarquablement petite; son front, plus haut que large, le paraissait
d'autant plus qu'il rasait ses cheveux vers les tempes, les laissant
se jouer sur le sommet de la tte en une profusion de boucles
naturelles brillantes, soyeuses, du plus beau chtain fonc; ses
dents taient d'une parfaite rgularit et d'une grande blancheur.
Sa peau avait cette pleur mate particulire aux personnes pensives.
Sa taille tait moyenne; mais il paraissait grand, tant ses membres
taient bien proportionns. Ses mains taient d'une extrme blancheur
et de la forme dlicate qui indique (selon ses propres ides) la
naissance aristocratique.

_Bayle_ crit de lui:

Je rencontrai lord Byron au thtre de la _Scala_, en 1816. Je fus
frapp de ses yeux pendant qu'il coutait un sestetto de l'opra
d'_Elena_, de Mayer. Je n'ai vu de ma vie rien de plus beau ni
de plus expressif. Encore aujourd'hui, si je viens  penser 
l'expression qu'un grand peintre devrait donner au gnie, cette tte
sublime reparat tout  coup devant moi. Et dans une autre occasion:
J'eus un instant d'enthousiasme. Je n'oublierai jamais l'expression
divine de ses traits; c'tait l'air serein de la puissance et du
gnie.


XX

Ces trois figures de Chateaubriand, de madame de Stal, de lord
Byron, vues  mon premier regard sur la vie, augmentaient dj
beaucoup  mes yeux le groupe d'esprits plus ou moins immortels que
chaque temps prsente  la postrit. Je me sentais fier de respirer
le mme air dont ils vivaient sur la mme minute de temps.

 mon retour en France, le hasard, que je ne cherchais dj plus, me
prodigua tout  coup l'occasion de voir et de frquenter l'lite de
l'intelligence europenne. Une femme ge, mais charmante d'esprit,
qui avait t avant la Rvolution la compagne et l'amie de Madame
lisabeth, soeur et compagne d'chafaud de Louis XVI, entendit
parler de moi par un de mes amis, confident de mes premiers vers.
C'tait madame la marquise de Raigecourt. Elle supplia mon ami de
me prsenter dans sa maison. Ma sauvagerie naturelle rpugnait
invinciblement  ces ostentations de moi-mme dans un monde dont je
ne voulais ni les faveurs ni les mpris. Elle dompta cette sauvagerie
en venant elle-mme un matin me forcer dans ma solitude.

J'habitais alors, avec mon chien pour tout compagnon et pour tout
serviteur, une mansarde leve et assez lgante du magnifique htel
du marchal de Richelieu, entre la rue Neuve-Saint-Augustin et de
grands jardins qui s'tendaient sous ma fentre jusqu'aux boulevards.
Elle y monta, malgr son grand ge, par un escalier de cent marches.
Elle me parla de ma mre, qu'elle avait connue  la cour dans son
enfance; de mes vers, qui rvlaient, disait-elle, une fibre malade
dans un coeur sain; du danger de la solitude absolue  mon ge,
qui fausse ou qui aigrit les impressions, ces sens du gnie; du
bonheur qu'elle aurait  remplacer pour moi ma famille loigne et
 m'introduire dans la sienne comme un enfant de plus parmi les
charmants enfants dont la Providence avait orn son foyer et consol
ses vieux jours. Je fus d'abord contrari de cette violence d'amiti,
puis touch, puis vaincu, et cette maison devint la mienne.

Toute la socit aristocratique, politique et littraire du faubourg
Saint-Germain et de la cour, traversait, pendant les hivers, ce
salon. Je m'y tenais dans l'ombre et dans le silence, mais madame de
Raigecourt ne manquait pas une occasion de m'y faire apercevoir et
d'inspirer aux hommes ou aux femmes clbres de la socit le dsir
de me connatre.

C'est ainsi que je fus prsent malgr moi, un  un,  tout ce qu'il
y avait d'illustre, de puissant et d'aimable dans l'ancienne et dans
la jeune socit franaise. C'est ainsi que je me trouvai, sans m'en
douter et toute faite, une rputation de talent bien suprieure 
mon mrite; rputation de chuchotements fonde tout entire sur
quelques vers indits que les femmes et les jeunes gens se redisaient
de la bouche  l'oreille. Cette clbrit  demi-voix m'tait au fond
plus importune qu'agrable. J'avais beau trouver le monde prvenu et
accueillant pour moi, ce n'tait pas mon air natal. Je m'en chappais
sans cesse comme un oiseau mal apprivois qui revole  ses forts, et
je prfrais mille ibis ma mansarde avec un ami ou le dsert avec un
rve.


XXI

On m'y ramenait cependant toujours. C'est l que je connus Mathieu
de Montmorency, l'ami de madame de Stal, le plus aimable et le plus
attrayant des hommes. Quoique si ingal  moi de rang et d'annes,
il se fit mon ami pour avoir le droit d'tre mon protecteur sans
humilier ma fiert; il se passionna pour mes vers. Il me groupa  mon
insu un auditoire parmi ses innombrables amis de toutes les opinions
et de tous les ges. Il m'amena lui-mme dans ma retraite devenue
foule, le prince de Lon, ce jeune duc de Rohan que la dvotion
enlevait dj au monde, mais qui gotait encore dans la posie et
dans l'amiti les dernires et les plus pures illusions de la vie.
Le duc de Rohan m'amena M. de Genoude, jeune crivain d'une me
active, qui se dvouait  l'aristocratie et  l'glise avec d'autant
plus d'ardeur qu'il voulait se naturaliser par ses services dans
des conditions sociales plus hautes que son berceau. Il avait le
mouvement et la chaleur du gnie, s'il n'en avait pas la flamme. Il
traduisait alors la Bible; il adorait les vers; sa mmoire heureuse
et sa voix sonore furent la premire dition des miens. C'est par lui
que je connus M. de Lourdoueix, disciple alors de nos plus grands
crivains monarchiques, fidle au malheur comme au talent.

Il connaissait aussi M. de Lamennais, alors l'_Athanase_ implacable
de l'glise. Il lui rcita quelques strophes d'une ode de moi sur
l'enthousiasme. M. de Lamennais, qui tait au lit, se leva sur son
sant en s'criant: _Eurka_, nous avons trouv un pote!! Il dsira
me connatre. Je lui fus prsent par son ami.

Je trouvai un petit homme presque imperceptible, ou plutt une
flamme que le vent de sa propre inquitude chassait d'un point
de sa chambre  l'autre, comme un de ces feux phosphoriques qui
flottent sur l'herbe des cimetires et que les paysans prennent
pour l'me des trpasss. Il tait non pas vtu, mais couvert d'une
redingote sordide, dont les basques tires de vtust battaient ses
pantoufles; il penchait la tte vers le plancher comme un homme qui
cherche  lire des caractres mystrieux sur le sable. Il regardait
obliquement, il ricanait sans cesse, il parlait avec une volubilit
intarissable. L'ironie tait sa figure favorite de conversation. On
sortait aigri contre les hommes, de son entretien. L'arrire-got de
son me tait amer.

Je me sentis peu d'attrait pour ce grand homme de style. Il venait
d'crire son livre sur l'Indiffrence en matire de religion.
Depuis J.-J. Rousseau et jusqu' madame Sand on n'avait rien lu
d'une telle diction oratoire et polmique. Ces phrases taient
moules sur l'_Hlose_; mais c'tait Rousseau sans onction et
sans pathtique. M. de Lamennais raisonnait avec une logique aussi
savamment membre qu'une charpente de fer; il dclamait avec une
majest de voix, une vigueur de gestes, une insolence de conviction,
une audace d'apostrophes qui imitaient admirablement l'loquence.
C'tait un grand disciple et un grand modle de l'art d'crire; mais
le vritable art d'crire n'est pas un art, c'est une me. L'me
manquait aux mots, ce n'tait que la draperie du gnie.

Plus tard, il tomba de cheval, non pas sur la route de Damas, mais
sur la route de Rome; il devint le saint Paul d'une autre religion;
comme l'aptre, il avait gard les manteaux des bourreaux pendant
qu'ils lapidaient les justes. Il y eut un grand courage dans cette
transfiguration. Renier la premire moiti de sa vie pour l'homme qui
n'a qu'une vie  vivre, c'est un martyre d'esprit dont peu d'esprits
sont capables.

Le malheur de M. de Lamennais fut d'tre aussi acerbe et aussi
impitoyable avec ses anciens amis qu'il l'avait t autrefois avec
les nouveaux. Har en tout tait son talent; son inspiration tait
la colre; son quilibre tait l'alternative entre deux excs; son
humeur chagrine et ses doctrines de fraternit mielleuse juraient
perptuellement et presque comiquement ensemble. Il grinait des
dents en parlant d'amour; s'il avait t loquent  la tribune, il
aurait t un _Savonarole_. L'esprit de parti tait sa nature; il en
voulait dans le ciel comme sur la terre. Quand les deux esprits de
parti dont il fut tour  tour l'organe seront morts, il ne restera de
lui dans la langue que ce qui reste de _Savonarole_  Florence, la
renomme d'un grand agitateur de style qui fanatisa tour  tour des
thologiens et des radicaux dans sa patrie, sans avoir donn une ide
aux uns, une modration et un bon conseil aux autres.

Nous nous sommes revus de loin en loin dans la vie sans pouvoir
nous lier jamais d'une amiti intime. Quand j'tais royaliste de
sentiment, il tait absolutiste, et quand j'tais rpublicain, il
tait dmagogue. Il y avait toujours un excs entre nous; comment
nous entendre? Aussi j'y avais compltement renonc sur la fin de sa
vie. Homme qui n'tait bon pour moi qu' lire!


XXII

Ce fut dans la mme anne qu'une personne qui m'tait bien chre
me prsenta dans son salon  M. de Bonald. J'avais adress  cet
crivain, sur la foi de cette amie, une ode de complaisance. Je ne
l'avais pas lu, mais je savais qu'il tait l'honnte et loquent
aptre d'une espce de thocratie sublime et nuageuse qui serait la
posie de la politique, si Dieu daignait nommer ses vice-rois et ses
ministres sur la terre.

Cette doctrine, tout orientale et toute biblique, fascinait alors
ma jeune imagination. Elle tait sincre chez M. de Bonald, homme
honnte, pieux, convaincu, qui ne cherchait  tromper personne. Il
employait un grand esprit et un bon style du dix-septime sicle  se
peindre lui-mme dans ses propres sophismes. Je fus frapp et attir
par sa noble figure de gentilhomme de campagne qui me rappelait celle
de mon pre. Il m'accueillit comme un jeune homme dont on espre
bien, mais qu'on ne cherche ni  flatter ni  blouir. Je l'aimai et
je l'estimai jusqu' sa mort. Il y avait de la simplicit dans son
gnie, et de la divinit au moins dans son systme.


XXIII

C'est dans la mme maison et par la mme personne que je connus un
autre homme d'lite qui eut une plus srieuse influence sur ma vie.
C'est M. Lain, le plus antique, selon moi, des hommes modernes. Non
pas un homme de Plutarque, comme on dit vulgairement, mais un homme
dtach d'une page de Tacite quand il peint la vertu sur un fond de
crimes, et s'incarnant devant vous corps et me pour personnifier le
grand citoyen.

M. Lain en avait l'extrieur comme il en avait l'me. Grand, mince,
grave et modeste de maintien, le profil maigre et aquilin comme un
buste de Cicron, le front lev, les tempes creuses, les joues
nerveuses dont on voyait trembler les fibres, la bouche fine, les
lvres modeles pour la rflexion comme pour la parole, le geste
sobre et serr au corps comme celui d'un homme qui pense plus qu'il
ne dclame, prodigieusement instruit dans tout ce qui claire et
ennoblit l'esprit humain, n'estimant dans la vie que le vrai, le
juste, l'honnte, sans ambition pour lui-mme et n'aspirant en
secret au sein des grandeurs qu' l'ombre d'un des pins-lige de sa
mtairie, dans les landes de Bordeaux, o il aimait  s'ensevelir, un
livre  la main, M. Lain gotait la posie autant que l'histoire et
l'loquence.

Il n'crivait pas et il parlait peu; mais c'est le seul orateur qui
m'ait laiss l'impression de la souveraine loquence, celle qui vient
de l'me, et qui va  l'me parce qu'elle en vient.

Il montait rarement  la tribune aux harangues, il craignait sa
propre motion; elle tait si forte qu'elle serrait ses lvres et
qu'elle touffait sa voix.

Mais quand l'absolue ncessit de parler l'avait fait surmonter
_cette horreur sacre_ du trpied qui carte si souvent de la tribune
le vritable orateur lyrique, c'tait alors un spectacle qu'aucun
drame de scne ou de cirque ne peut galer.

On voyait un grand homme extnu par sa flamme intrieure, le corps
droit, le visage ple, le front humide de moiteur, les deux mains
amaigries immobiles sur la tribune, les bras colls au buste comme
ceux d'un stocien, les lvres tremblantes, rflchir longtemps  ce
qu'il allait dire, puis arracher avec effort de sa poitrine une voix
profonde et palpitante d'motion contenue, puis couler en phrases
entrecoupes de silences, puis rpandre  flots lents ou prcipits,
non de vains arguments ou de sonores priodes, mais une me toute
nue et toute chaude de grand homme sensible, de grand homme d'tat,
de grand homme de bien qui forait d'abord l'auditoire au silence,
bientt  l'admiration, peu  peu aux acclamations,  la fin aux
larmes, ce triomphe de la nature sur les factions.

Il ne parlait plus alors, il chantait et il parlait  la fois;
lyrique comme l'ode, dramatique comme la scne, lgislateur comme la
loi, pathtique surtout comme le coeur humain  nu sur la tribune.
On tait convaincu sans avoir eu besoin de rflchir: il n'y a pas
de sophisme contre la nature. On avait respir l'haleine de l'homme
de bien, on avait t transfigur par l'apparition de la vertu, on
votait d'entranement, on sortait en silence. J'ai vu ce spectacle
deux fois dans ma jeunesse.

Malgr la diffrence d'annes, ce grand homme se sentit inclin de
coeur vers moi; je me sentis lev  lui par un respect ml de
tendresse. Il fut mon matre en loquence, mon modle en politique.
Je n'eus jamais dans ma vie publique un autre type pour me modeler de
bien loin sur l'antique que lui. Il m'aima jusqu' la fin. Il mourut
littralement en balbutiant deux de mes vers.

Je voudrais mourir comme Chatham en retrouvant sur mes lvres pour
ma patrie une de ses harangues. Quand on a connu de tels hommes,
l'humanit s'agrandit; on mprise en secret ceux qui affectent de
mpriser l'argile qui contient de telles mes.


XXIV

Je cherchais  entrevoir ainsi une  une toutes les grandes figures
de mon temps.

Bientt ma propre clbrit, quoique ce ft encore une clbrit
sur parole, me les fit voir en masse dans les trois salons les plus
aristocratiques, les plus politiques et les plus littraires de Paris.

Ces salons taient ceux de la duchesse de Broglie, de madame de
Saint-Aulaire et de madame de Montcalm. Ma rputation naissante me
les ouvrit d'eux-mmes sans que j'eusse  m'incliner trop bas pour y
entrer.

Madame de Montcalm tait la soeur du duc de Richelieu, qui avait
gouvern si sagement les annes les plus ingrates de la Restauration;
grand seigneur charg de rconcilier une dynastie et une nation qui
taient ncessaires l'une  l'autre, mais qui se regardaient avec
ombrage, l'une craignant des vengeances contre la Rvolution, l'autre
des rcidives contre les rois.

C'est chez elle que j'approchais de prs, dans un cercle intime
resserr et quotidien, les personnages consulaires les plus notables
du temps, qui faisaient alors leur nom et qui l'ont laiss depuis
 l'histoire: M. Mol, qui portait l'lgance et l'atticisme de
sa figure dans la politique; M. Pasquier, esprit le plus facile
et le plus habile aux transitions qui pt glisser avec grce d'un
gouvernement  l'autre, pourvu que ce ft un gouvernement; Pozzo di
Borgo, esprit grec au service des Russes, dont la belle tte, la
physionomie et la parole transportaient l'imagination  Athnes,
du temps d'Alcibiade; le marchal Marmont, toujours avec une ombre
de tristesse sur le visage, cherchant  se soulager d'un souvenir
dans la socit des femmes et des potes; quelquefois le prince de
Talleyrand, homme d'assez d'esprit pour reprsenter  lui seul trois
sicles.


XXV

Madame de Saint-Aulaire, femme jeune mais srieuse, n'avait de son
ge que la beaut; elle avait t lie avec madame de Stal; elle
en conservait le culte et l'lvation d'me. Elle m'accueillait
comme elle aurait accueilli non un pote, mais la posie elle-mme
sous la figure d'un jeune inconnu. Son salon ne s'ouvrait qu'
des aristocraties de la nature; peu y importait le rang, elle ne
s'informait que du choix. Elle aimait  deviner la gloire dans
l'obscurit. Son salon tait plein de promesses, presque toutes ont
t justifies depuis; elle avait le tact de l'avenir d'un homme.
C'est l que je connus M. de Cazes, qui allait devenir son gendre,
favori spirituel, beau et sduisant, de Louis XVIII, qui ne demandait
qu' tre un nouveau Mcne d'un nouvel Auguste, si les Horace et les
Virgile avaient surgi au gr du prince et du ministre.

C'est l aussi que j'entrevis pour la premire fois M. Cousin:
il importait alors en France la philosophie de l'enthousiasme; il
ressemblait plus  un prophte tourment par l'inspiration qu' un
disciple de Platon. Nous croyions qu'il allait nous dire enfin le
mot de Dieu retenu sur ses lvres. Hlas! il ne nous dit que des
demi-mots, mais il les disait dans une langue de feu.

C'est l encore que je me sentis attir par M. Villemain, le
_Politien_ franais de ce sicle, l'esprit le plus riche, le plus
cultiv, le plus universel de notre ge. Une littrature  lui tout
seul! sensible comme un pote  toute posie, rompu comme un orateur
 toute loquence, homme d'tat par la justesse de l'intelligence,
admir sans orgueil, admirant sans rivalit, parce qu'il se sentait
toujours au niveau de tout ce qu'il admirait. Le gnral Foy, encore
muet; M. Cuvier; M. Beugnot, le Rivarol de la conversation; M. de
Custine, l'lve de M. de Chateaubriand; M. de Feletz, le prcurseur
de J. Janin dans la littrature du _Journal des Dbats_; les deux
Bertin, fondateurs de ce journal, deux puissances occultes faisant
les renommes. Ils renversaient les ministres, sans vouloir tre
eux-mmes ni clbres ni puissants sous leur propre nom. Ils se
trompaient rarement dans ces coups de vent qu'ils imprimaient du fond
d'un bureau de journal aux noms, aux hommes, aux choses. Nous les
regardions comme les gyptiens regardaient le Sphinx. Ils gardaient
la porte de la gloire et de l'opinion. On ne passait pas sans leur
aveu.

Ils me furent clments. J'en garde mmoire malgr la longue inimiti
de leur journal depuis contre moi, quand ce journal, aprs 1830,
tomba aux mains d'une secte. Cette secte de lettrs et d'minents
politiques fit alors de ce journal son vangile, sorte de calvinisme
genvois dont le premier dogme fut _le moi_, sans place  d'autres.


XXVI

Madame la duchesse de Broglie tait la fille de madame de Stal.
Elle avait pous M. le duc de Broglie, jeune homme en qui le nom
historique, le caractre lev, l'loquence studieuse, les opinions
librales se runissaient pour faire une grande figure de snat ou de
gouvernement sous un rgime reprsentatif.

Madame la duchesse de Broglie jetait encore sur tout ce bonheur de
situation et sur tout ce mrite personnel le prestige du plus grand
nom littraire du sicle. Elle y ajoutait le prestige plus solide
d'une des plus pieuses vertus qui aient jamais consacr une beaut
de sainte. Tout le gnie de sa mre s'tait fait me dans la fille;
toute cette me s'tait faite encens pour monter  Dieu. La sibylle
sacre du Dominiquin avait seule cette inspiration de pit mystique
dans les traits. Cette concentration de ses penses dans le ciel
n'tait rien  sa tendresse pour sa famille et  sa grce srieuse
pour les trangers. Cette maison m'accueillit avec bont.

C'tait le confluent de toutes les opinions et de toutes les
illustrations en France, en Angleterre, en Italie, en Amrique;
tous les hommes qui n'taient pour moi que des noms y devinrent
des ralits, depuis les Lafayette jusqu'aux Montmorency. J'y
entrevis pour la premire fois M. Guizot, un de ces hommes qui se
caractrisent assez par leurs noms. Je ne suffirais pas  nommer
toutes les clbrits, tous les talents, tous les engouements mme
qui traversrent sous mes yeux ce salon. J'en sortais quelquefois
bloui. C'tait la gloire, l'esprit, le gnie, l'loquence en foule.

Depuis ces heureuses annes, la rvolution dynastique de 1830,
 laquelle je n'adhrai jamais, et des situations politiques
diffrentes, me rendirent tranger  cette noble famille, mais jamais
hostile. Le seuil qui vous fut ouvert une fois doit rester sacr
toujours. Je n'ai pas cess de porter reconnaissance et respect  ce
nom, et quand, dans ces derniers temps, le fils m'a coudoy d'un mot
injurieux ou inique dans un de ses crits, j'ai lu l'injure et je me
suis tu. Dans le fils je n'ai vu que le pre et la mre. Tu peux me
frapper tant que tu voudras, au visage ou au coeur, me suis-je dit
en lisant le nom de ce jeune crivain au bas de la page; je ne me
dfendrai pas contre toi; tu n'es pas un homme pour moi, tu es un
respect et une reconnaissance. Je ne violerai pas pour me dfendre la
vnration que je porte  ton nom.


XXVII

Bientt aprs je passai quelques heures mmorables pour moi
dans l'intimit de M. de Serres, le vritable Dmosthne de la
Restauration, si la Providence lui avait laiss poursuivre sa
carrire oratoire.

J'tais alors secrtaire d'ambassade de France  Naples. M. de
Serres, tomb du ministre, venait de recevoir pour retraite cette
ambassade. Je fus charg de l'initier aux vnements de la rvolution
de Naples et de Pimont qu'il allait avoir  manier. Je trouvai en
lui, comme toujours, la simplicit dans la vraie grandeur. J'tais
fier d'entendre dans la confidence du coin du feu cette me qui
venait de remplir la tribune et l'Europe entire de sa voix. Il tait
bris par la lutte. Sa poitrine haletante et les gouttes de sueur qui
suintaient sur ses tempes, quoique colores d'une maladive fracheur,
me donnaient le pressentiment d'une courte vie. Je djeunai avec
lui aprs la confrence. Il partit et ne revint plus. Victime de
l'loquence, ses accents lui survivront. Il n'y en eut jamais de si
enflamms, depuis Vergniaud,  la tribune franaise. Il brlait parce
qu'il tait brl; son feu tait sans mlange d'lments humains. Il
voulait l'honntet et la libert affermies l'une par l'autre sur les
ruines de son pays dans les Bourbons rgnrs par le sang de Louis
XVI. Cette pense de son ge mr tait alors celle de ma jeunesse. Il
mourut  l'oeuvre. L'oeuvre a pri avec l'ouvrier. Le temps a couru.


XXVIII

C'est pendant ce mme voyage  Paris que je connus un de ces hommes
qui, par leur puissante originalit, ne peuvent se grouper avec
personne, mais qui forment  eux seuls _un genre_ de grandeur morale
et intellectuelle qu'on ne peut classer dans aucune catgorie.
C'tait M. Royer-Collard, philosophe par nature, orateur par
rflexion, homme d'tat par dsoeuvrement. Il me rechercha et
m'ouvrit, comme  un disciple, son cabinet de la rue d'Enfer, qui
prenait jour sur les alles studieuses du Luxembourg.

M. Royer-Collard tait dj profondment dtach de ce petit groupe
politique de disciples qui s'taient pars de ses doctrines, mais qui
n'avaient fait de son nom qu'un marchepied de principes pour leur
domination. De tous les hommes que j'ai connus, c'est celui qui
mprisait le plus le vulgaire. Le mpris tait sa puissance, il le
portait jusqu'au sublime. Il aimait en moi mon isolement des partis.
Son front chauve, son sourcil superbe, ses joues affaisses de
vieillard, ses yeux profonds et limpides, sa lvre infrieure releve
par le pli du ddain, sa voix grave et lente qui semblait distiller
les syllabes en les prononant, donnaient une autorit physique  sa
personne. On croyait converser avec un anctre.

Il m'aima  cause de mon dsintressement des systmes et de mon
isolement des factions. Je le cultivai sans en faire mon modle
jusqu' sa mort. Nos deux natures ne concordaient pas plus que
nos ges. Il voulait trop discuter et moi trop agir. Il portait
 la tribune le style lapidaire, et moi la premire expression
que le coeur mu prtait  mes lvres. Ses discours n'taient pas
des discours, mais des oracles rdigs dans une sorte d'algbre
loquente. On ne les comprenait qu' la seconde et  la troisime
lecture, mais plus on comprenait, plus on admirait. Il y avait un
abme de rflexion dans chaque phrase. Si Pascal et t orateur
politique, c'est ainsi qu'il aurait parl. Aussi l'Europe et la
postrit compteront M. Royer-Collard au nombre des plus parfaits
crivains de tribune qui aient jamais agit les questions de leur
temps. Beaucoup de ses phrases sont restes maximes de la langue, et
quelques-unes de ses harangues sont des monuments: c'est une de ces
figures qu'on est fier d'avoir rencontres pendant sa vie. On ne les
voit ordinairement que dans l'histoire ou dans les bibliothques.

Ce fut lui, M. Lain son ami, et M. Cuvier, qui se ligurent  mon
insu, en 1830, dans une cabale de grands hommes, pour me faire entrer
 l'Acadmie franaise.


XXIX

Chaque fois que je revenais de l'tranger  Paris, le dsir ou le
hasard me faisait connatre ou aimer quelques nouveaux venus  la
clbrit ou au gnie pendant ces fertiles annes de 1820  1830.

Je n'oublierai jamais ma premire rencontre avec Victor Hugo, que M.
de Chateaubriand appelait l'enfant sublime.

Quelques-uns de ses beaux vers m'avaient frapp l'oreille d'un timbre
racinien. Le duc de Rohan, son admirateur et mon ami, me proposa
d'aller voir la merveille. Je revois encore la scne, le jour, le
lieu.

C'tait une petite rue studieuse et dserte des alentours de
Saint-Sulpice. Nous traversmes une cour et nous entrmes dans un
appartement bas et obscur au niveau du sol, au fond d'un corridor.
Une porte ouverte laissait voir une salle d'tude. Une femme d'un
ge indcis, d'un costume brun, d'une figure ptrie par les soucis
du veuvage et les tendresses maternelles, tait occupe  surveiller
deux ou trois de ses fils encore enfants. Ils prenaient leurs leons
les uns sur ses genoux, les autres autour de la table. Elle se leva
au bruit de nos pas, elle accueillit avec respect le duc de Rohan,
elle s'inclina lgrement  mon nom, et nous ouvrit une autre chambre
o son fils Victor travaillait seul. La moiteur de l'inspiration
collait sur son grand front les boucles de ses longs cheveux. La
pleur de la posie frissonnait sur ses tempes. Sa voix d'adolescent
avait la gravit et l'motion des fibres fortes de l'ge mr. Notre
entretien fut ce qu'il devait tre, celui de deux compatriotes de
l-haut, qui parlent la mme langue, et qui se rencontrent en pays
tranger, ce vil monde de prose. La convenance l'abrgea; j'avais vu
l'enfant, c'tait assez. Il faut voir les fleuves  leur source et
les grands potes dans leur obscurit.

  _Non licuit populis parvum_ te Nile _videre!_ (LUCAIN.)


XXX

Quelques annes aprs, sa renomme s'tait agrandie avec son ge et
avec ses oeuvres. Il tait mari, il avait dj plusieurs berceaux
autour de son foyer. Je passais un cong diplomatique dans ma masure
 peine recrpie de la valle de Saint-Point, dans mes montagnes
natales. Je vis descendre par les rudes sentiers, en face de ma
fentre,  travers les chtaigniers, une caravane de voyageurs,
hommes, femmes et enfants, les uns  pied, les autres sur des _mules
au pied rflchi_, comme dit le pote. Bientt la caravane eut
atteint le pied sablonneux des montagnes, gay le ruisseau, travers
les prs et regravi le mamelon du chteau. C'tait Victor Hugo et
Charles Nodier, suivis de leurs charmantes jeunes femmes et de beaux
enfants. Ils venaient me demander l'hospitalit de quelques jours en
allant en Suisse.

Charles Nodier tait l'ami n de toute gloire. Aimer le grand
c'tait son tat. Il ne se sentait de niveau qu'avec les sommets. Son
indolence l'empchait de produire lui-mme des oeuvres acheves, mais
il tait capable de tout ce qu'il admirait. Il se contentait de jouer
avec son gnie et avec sa sensibilit, comme un enfant avec l'crin
de sa mre. Il perdait les pierres prcieuses comme le sable.

Cette incurie de sa richesse le rendait le _Diderot_, mais le
_Diderot_ sans charlatanisme et sans dclamation, de notre poque.
Nous nous aimions pour notre coeur et non pour nos talents. C'tait
un de ces hommes du coin du feu, un gnie familier, un confident de
toutes les mes, dont la perte ne parat pas faire un si grand vide
que les grandes renommes. Mais ce vide se creuse toujours davantage.
Il est dans le coeur.

Pendant que les femmes et les enfants jouaient dans le verger, nous
gotmes Hugo, Nodier et moi, l'ombre des bois, le frisson du vent,
la fracheur des sources, les silences de la valle, le balbutiement
des vers futurs qui dormaient et qui chantaient en rvant en nous
comme les enfants des deux jeunes mres sur leurs genoux.

La caravane potique reprit sa route vers les Alpes. Je la vis
disparatre derrire la montagne. Depuis cette halte, nous sommes
rests amis en dpit des systmes, des opinions, des rvolutions,
des politiques diverses. Tout cela est du domaine du temps et se
transfigure avec lui. Mais la posie et l'amiti sont du domaine
rserv des choses ternelles. _C'est la cit de Dieu._ On secoue en
y entrant la poussire des cits terrestres.


XXXI

Il y eut en ce temps-l un autre grand pote, Alfred de Vigny,
qui chanta sur des modes nouveaux des pomes _non pris audita_
en France. Les grves d'cosse, terre d'Ossian, n'ont pas plus de
mlodies dans leurs vagues que ses vers; et son Mose a des coups
de ciseau du Mose de Michel-Ange. C'est de plus un de ces hommes
sans tache qui se placent sur l'isoloir de leur posie pour viter
le coudoiement des foules. Il faut regarder en haut pour les voir.
Je l'aimai de l'amiti qu'on a pour un beau ciel. Il y a de l'ther
bleu-vague et sans fond dans son talent.

Il y en eut un autre que j'aimai, qui m'aima, que j'aime encore
et qui ne m'aime plus. C'est M. de Sainte-Beuve. On a raill ses
_Consolations_, posies un peu tranges, mais les plus pntrantes
qui aient t crites en franais depuis qu'on pleure en France.
Quant  moi, je ne puis les relire sans attendrissement. Attendrir,
n'est-ce pas plus qu'blouir? Si Werther avait crit un pome la
veille de sa mort, ce serait certainement celui-l. C'est la posie
de la maladie; hlas! la maladie n'est-elle pas un tat de l'me pour
lequel Dieu devait crer sa posie et son pote? Sainte-Beuve fut ce
pote de la nostalgie de l'me sur la terre. Que les bien portants le
raillent: quant  moi, je suis malade et je le relis.

Depuis, il a laiss les vers; il a donn  la prose des inflexions,
des contours, des _inattendus_ d'expression, des finesses et des
souplesses qui rendent son style semblable  des chuchotements
inarticuls entre des tres dont la seule langue serait le tact.

Il a crit  la loupe, il a rendu visibles des mondes sur un brin
d'herbe, il a miniatur le coeur humain; il a t le _Rembrandt_
des demi-jours et des demi-nuances. Il a effmin le style  force
d'analyser la sensation.

Puis tout  coup il a chang de plume, comme on change d'outil sur
l'tabli du lapidaire, selon qu'on veut graver sur l'_onyx_ en
lettres illisibles ou en lettres majuscules, et il a crit alors dans
un style simple, clair, solide, tantt en creux, tantt en relief,
sur la vie et les oeuvres des hommes et des femmes de lettres, des
_tudes_ qui lvent la critique littraire presque  la hauteur de
l'histoire. Qui sait quelle mtamorphose n'attend pas encore cet
crivain que les annes transfigurent au lieu de le ptrifier? Madame
Rcamier l'adorait; je le crois bien; mme entre Ballanche, Briffaut,
le duc de Noailles, M. de Chateaubriand, Ampre, madame de Girardin,
gloires familires de son salon, o aurait-elle trouv un plus
fin et plus causeur pour les commodits ou pour les dlices de la
conversation? Combien je regrette cette conversation, le plus indit
et le plus ineffaable de ses livres?


XXII

Un autre gnie autrement crateur traversa une ou deux fois ma route;
j'aurais bien voulu l'arrter, mais c'tait moins un homme qu'un
esprit. On n'avait de lui que des apparitions. C'tait Balzac.

Je l'aperus pour la premire fois chez madame mile de Girardin, 
un de ces _petits couverts_ de rois sans sujets qu'elle rassemblait
 sa table. L s'asseyaient Hugo; Alexandre Dumas, gal  tout ce
qu'il tente; Balzac, trop peu apprci pendant qu'il vivait, et
qui cachait, comme le premier Brutus, son gnie  peine souponn
sous un gros rire d'enfant; Eugne Sue; Jules Janin, aprs Diderot
le seul critique lyrique, mais mille fois plus sens, plus pote
et plus improvisateur que Diderot; Ponsard, qui retrouvait le
neuf dans l'antique; Thophile Gautier, Cabarrus, Morpurgo, le
charmant d'Orsay, dont les grces d'esprit surpassaient celles de
la figure, et qui employait toute une vie  demander grce pour
un jour de jeunesse; moi-mme, enfin, silencieux au bruit de ces
esprits entrechoqus dans de doux entretiens. C'est au comte d'Orsay
que j'adressai rcemment ces vers presque indits sur un buste de
moi qu'il avait sculpt  mon insu et dont il m'avait envoy un
exemplaire en bronze.


AU COMTE D'ORSAY.

  Quand le bronze cumant dans ton moule d'argile,
  Lguera par ta main mon image fragile
   l'oeil indiffrent des hommes qui natront,
  Et que, passant leurs doigts dans ces tempes rides
  Comme un lit dvast du torrent des ides,
  Pleins de doute, ils diront entre eux: de qui ce front?

  Est-ce un soldat debout frapp pour la patrie?
  Un pote qui chante, un pontife qui prie?
  Un orateur qui parle aux flots sditieux?
  Est-ce un tribun de paix soulev par la houle,
  Offrant, le coeur gonfl, sa poitrine  la foule,
  Pour que la libert remontt pure aux cieux?

  Car dans ce pied qui lutte et dans ce front qui vibre,
  Dans ces lvres de feu qu'entr'ouvre un souffle libre,
  Dans ce coeur qui bondit, dans ce geste serein,
  Dans cette arche du flanc que l'extase soulve,
  Dans ce bras qui commande et dans cet oeil qui rve
  Phidias a ptri sept mes dans l'airain!

  Sept mes, Phidias! et je n'en n'ai plus une!
  De tout ce qui vcut je subis la fortune,
  Arme cent fois brise entre les mains du temps,
  Je sme de tronons ma route vers la tombe,
  Et le sicle hbt dit: Voyez comme tombe
   moiti du combat chacun des combattants!

  Celui-l chanta Dieu, les idoles le tuent!
  Au mpris des petits les grands le prostituent.
  Notre sang, disent-ils, pourquoi l'pargnas-tu?
  Nous en aurions tach la griffe populaire!.....
  Et le lion couch, lui dit avec colre
  Pourquoi m'as-tu calm? ma force est ma vertu!

  Va, brise,  Phidias, ta dangereuse preuve;
  Jettes-en les dbris dans le feu, dans le fleuve,
  De peur qu'un faible coeur, de doute confondu.
  Ne dise en contemplant ces affronts sur ma joue,
  Laissons aller le monde  son courant de boue,
  Et que faute d'un coeur, un sicle soit perdu!

  Oui, brise,  Phidias!... Drobe ce visage
   la postrit, qui ballotte une image
  De l'Olympe  l'gout, de la gloire  l'oubli;
  Au pilori du temps n'expose pas mon ombre!
  Je suis las des soleils, laisse mon urne  l'ombre:
  Le bonheur de la mort, c'est d'tre enseveli.

  Que la feuille d'hiver au vent des nuits seme,
  Que du coteau natal l'argile encore aime
  Couvrent vite mon front moul sous son linceul,
  Je ne veux de vos bruits qu'un souffle dans la brise,
  Un nom inachev dans un coeur qui se brise!
  J'ai vcu pour la foule, et je veux dormir seul.


XXXIII

Balzac,  cette poque, panchait, en clats de voix et de grands
gestes, un feu d'esprit accumul pendant des semaines de solitude et
de silence dans je ne sais quel antre de Paris, o il drobait son
temps aux importuns, son lit et sa table de travail  ses cranciers.
Son loquence tait plus originale que juste. Il avait, sur toute
chose, des ides _solitaires_, c'est--dire en contradiction avec le
sens vulgaire de ce bas monde, qu'on appelle le bon sens, dont il
est aussi dangereux d'tre trop loin que d'tre trop prs sur cette
terre. On voyait que le jugement tait moins sr que l'imagination
n'tait vaste dans cette cration. Balzac tait un sublime miroir,
qui retrace tout, mais qui ne sait pas ce qu'il retrace.

Son extrieur tait aussi inculte que son gnie. C'tait la figure
d'un lment: grosse tte, cheveux pars, sur son collet et sur ses
joues comme une crinire que le ciseau n'mondait jamais, traits
obtus, lvres paisses, oeil doux mais de flamme, costume qui
jurait avec toute lgance, habit triqu sur un corps colossal,
gilet dbraill, linge de gros chanvre, bas bleus, souliers qui
creusaient le tapis, apparence d'un colier en vacances qui a grandi
pendant l'anne et dont la taille fait clater les vtements. Voil
l'homme qui crivait  lui seul une bibliothque de son sicle, le
Walter Scott de la France, non le Walter Scott des paysages et des
aventures, mais, ce qui est bien plus prodigieux, le Walter Scott
des caractres, le _Dante_ des cercles infinis de la vie humaine, le
Molire de la comdie lue, moins parfait, mais aussi crateur et plus
fcond que le Molire de la comdie joue.

Pourquoi le style en lui n'gale-t-il pas la conception? la France
aurait deux Molires, et le plus grand ne serait pas le premier.


XXXIV

C'est dans le cours de ces dernires annes de la restauration et de
ces premires annes du rgne illettr de 1830 que je fus bloui ou
attir tour  tour par cette foule de noms clatants o s'garent les
souvenirs, tant l'esprit, le talent, le gnie, y font foule: Casimir
Delavigne; Augustin Thierry; Michelet, le Shakspeare du rcit, qui
introduit la comdie dans l'histoire; Rmusat; Mignet; Alexandre
Soumet; Aim-Martin, qui aurait mrit la gloire par sa passion des
lettres; Henri Martin, qui change les chroniques en histoire; les
deux Deschamps; Ozanam, qui traduisait la mtaphysique du Dante;
Boulay-Paty, qui traduisait l'amour et le platonisme de Ptrarque;
Musset, le Corrge du coloris sur les dessins trop voluptueux de
l'Albane; Alphonse Karr, le _Sterne_ du bon sens et du bon coeur;
Mry et Barthlemy, deux improvisateurs en bronze qui ont fait faire
 la langue des miracles de prosodie; Laprade, qui donne  la posie
religieuse et philosophique la srnit splendide des marbres de
Phidias; Autran, qui chante la mer comme un Phocen et la campagne
comme Hsiode; Lacretelle l'historien, qui devint pote avec les
annes sous les arbres de son jardin voisin du mien, comme le bois
de l'instrument  corde qui devient plus sonore et plus harmonieux
en vieillissant; Sgur, le pote pique de la campagne de Russie;
Dargaud, le second Ronsard de _Marie Stuart_; Barbier, dont l'ambe
vengeur, en 1830, dpasse en virilit l'ambe d'Andr Chnier 
l'chafaud; Saint-Marc Girardin, un de ces esprits dlicats qui se
trempent au feu des rvolutions et qui passent de plain-pied d'une
chaire  une tribune, transportant l'homme de lettres dans l'homme
politique et l'homme politique dans l'homme de lettres en les
grandissant tous les deux; une foule d'autres, dont je n'ai pas le
droit de parler parce que je ne les ai connus que par leurs noms, ou
que j'ai trop aims pour que j'en parle sans partialit! Est-ce l de
l'indigence dans un quart de sicle?


XXXV

Mais voici une date pour moi:

Un jour, c'tait quelques mois avant la rvolution de 1830, un de
mes amis, dont j'ai parl au commencement de cette revue, Auguste
Bernard, qui revenait riche et lev en dignit des Antilles, me
dit:--Je voudrais rapprocher une fois les deux hommes que j'ai le
plus aims et dont j'ai le mieux espr dans ma vie, c'est toi et M.
Thiers. Il crit dans le _National_ et tu sers la cause des Bourbons,
mais nous ne prendrons pas une nappe pour un drapeau, et nous
laisserons la politique sous la table. Ce ne sont pas deux opinions,
ce sont deux natures que je veux rapprocher.

J'avais du got pour M. Thiers comme on a des prfrences dans le
camp ennemi. J'acceptai.

Nous dnmes tous trois dans un salon neutre du restaurateur Vry, au
Palais-Royal. Je vis un petit homme taill en force par la nature,
dispos, d'aplomb sur tous ses membres comme s'il et t toujours
prt  l'action, la tte bien en quilibre sur le cou, le front ptri
d'aptitudes diverses, les yeux doux, la bouche ferme, le sourire
fin, la main courte mais bien tendue et bien ouverte comme ceux
qui, selon l'expression plbienne, ont le coeur sur la main. Les
hommes vulgaires auraient pu prendre cette physionomie pour de la
laideur. Mais je ne m'y trompai pas un instant. C'tait la beaut
intellectuelle triomphant des traits et forant un corps rebelle 
exprimer une splendeur d'esprit.

Cet esprit tait, comme ce corps, d'aplomb sur toutes ses faces,
robuste et dispos. Peut-tre, comme un homme du Midi, avait-il
seulement un sentiment un peu trop en saillie de ses forces. La
modestie est une vertu du Nord ou un fruit exquis de l'ducation.
Il parlait le premier, il parlait le dernier, il coutait peu
les rpliques: mais il parlait avec une justesse, une audace, une
fcondit d'ides qui lui faisaient pardonner la volubilit de ses
lvres. On voyait qu'il avait t accoutum de bonne heure par ses
condisciples  tre cout. Cette parole, parfaitement familire
et approprie  l'abandon de l'heure et du lieu, n'avait du reste
ni prtention ni loquence. C'tait l'esprit et le coeur qui
coulaient. Nous avions en vain exclu la politique de l'entretien;
elle rentrait avec l'air par la fentre ouverte. Il s'abandonna au
courant du jour; il jugea sans haine, mais avec une svrit tempre
seulement par ses gards pour moi, la situation de Charles X et
celle du duc d'Orlans, dont il me montrait de la main les fentres
de l'autre ct du jardin. On voyait qu'en secouant le vieux tronc
il tenait dj une monarchie dynastique en rserve dans ce palais
des rvolutions. Il semblait l'voquer du geste, dans la certitude
anticipe de la gouverner, mais sans prvoir qu'il contribuerait
galement  la perdre! Quant  moi, j'avoue que je prvis galement
l'un et l'autre; il y avait assez de salptre dans cette nature pour
faire sauter dix gouvernements. Mais ce qui me frappa surtout et,
oserai-je le dire, ce qui me convainquit de la supriorit immense
de ce jeune homme sur toutes les mdiocrits de l'opposition aux
Bourbons, c'est ce mpris de son propre parti, vertu de vieillesse
 laquelle on arrive ordinairement avec les annes, mais qu'il
professait hautement avant l'ge par la seule justesse et par la
seule fiert de son esprit.

Je sortis plus convaincu de la perte de la Restauration que jamais,
puisque la Providence lui avait suscit un tel ennemi! Mais je sortis
en mme temps charm d'avoir rencontr enfin un ennemi digne d'tre
combattu, un esprit brave et rsolu dans une lgion d'hommes de parti
mdiocres.

Je ne doutai pas un instant de sa grande fortune; il y a des
hommes qui se prophtisent au premier regard; c'est l'vidence de
la supriorit. Jamais elle ne fut crite pour moi en traits plus
lisibles, et j'ajoute franchement en traits plus sduisants; car
le courage et la franchise d'esprit sont pour moi la premire des
sductions.


XXXVI

Tout s'croula, et je retrouvai, en revenant  Paris quelques
mois aprs, M. Thiers s'agitant au milieu des ruines et des
reconstructions. Il essayait la tribune; on dsesprait de lui aux
premiers essais. La nature ne lui avait pas donn de voix, mais une
volont qui se passe de la nature. Il fallait tre orateur, il le
fut. Je refusai de me rattacher  un gouvernement qui n'avait ni mon
coeur ni mon estime. J'allai voyager en Angleterre.

C'est l que je connus le prince de Talleyrand, le dernier ami de
Mirabeau, le dbris toujours imposant de dix gouvernements et de
dix principes. Il m'accueillit et me rechercha, comme il faisait
tout, avec naturel et convenance. J'eus avec lui des entretiens qui
tiennent plus de la prophtie politique que de la perspicacit de
l'homme d'tat.

Il m'attira un soir sur un canap, dans un arrire-salon clair
d'un demi-jour. Je dsire causer avec vous sans tmoin, me dit-il
de sa voix la plus creuse. Vous ne voulez pas vous rallier  nous,
bien que l'oeuvre de reconstruire un gouvernement avec des matriaux
quelconques soit le chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Je n'insiste
pas. Je crois vous comprendre. Vous voulez vous rserver pour quelque
chose de plus entier et de plus grand que la substitution d'un
oncle  un neveu, sur un trne sans base. Vous y parviendrez. La
nature vous a fait pote, la posie vous fera orateur, le tact et la
rflexion vous feront politique.

Je me connais en hommes; j'ai quatre-vingts ans, je vois plus
loin que ma vue; vous aurez un grand rle dans les vnements qui
succderont  ceci. J'ai vu les manges des cours; vous verrez les
mouvements bien autrement imposants du peuple. Laissez les vers,
bien que j'adore les vtres. Ce n'est plus l'ge; formez-vous  la
grande loquence d'Athnes et de Rome. La France aura des scnes
de Rome et d'Athnes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau
d'avant, tchez d'tre celui d'aprs. C'tait un grand homme, mais
il lui manquait le courage d'tre impopulaire; sous ce rapport,
voyez, je suis plus homme que lui; je livre mon nom  toutes les
interprtations et  tous les outrages de la foule. On me croit
immoral et machiavlique, je ne suis qu'impassible et ddaigneux.
Je n'ai jamais donn un conseil pervers  un gouvernement ou  un
prince; mais je ne m'croule pas avec eux. Aprs les naufrages il
faut des pilotes pour recueillir les naufrags. J'ai du sang-froid
et je les mne  un port quelconque, peu m'importe le port, pourvu
qu'il abrite; que deviendrait l'quipage, si tout le monde se
noyait avec le pilote? M. Casimir Prier est maintenant un grand
pilote, je le seconde; nous voulons prserver l'Europe de la guerre
rvolutionnaire, nous y parviendrons; on me maudira dans les journaux
en France; on me bnira plus loin et plus tard. Ma conscience
m'applaudit: je finis bien ma vie publique. J'cris mes mmoires; je
les cris vrais, je veux qu'ils ne paraissent que longtemps aprs
moi. Je ne suis pas press pour ma mmoire; j'ai brav la sottise
des jugements de l'opinion toute ma vie; je puis la braver quarante
ans dans ma tombe. Souvenez-vous de ce que je vous prdis, quand je
ne serai plus; vous tes du bien petit nombre des hommes de qui je
dsire tre connu. Il y a pour les hommes d'tat bien des manires
d'tre honnte; la mienne n'est pas la vtre, je le vois; mais vous
m'estimerez plus que vous ne pensez un jour. Mes prtendus crimes
sont des rves d'imbciles. Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin
de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est
comme le reflux de cette mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai
eu des faiblesses, quelques-uns disent des vices; mais des crimes? fi
donc!

Aprs cette prdiction, il passa au sujet du jour, et il droula
pendant un quart d'heure devant moi un tableau politique et social
de l'Europe qui clairait la situation extrieure de 1830 d'un jour
qui ne laissait aucune ombre sur le dernier recoin des cours et des
nations. C'tait une leon de diplomatie donne par un vieux ministre
 un jeune pote. Elle se prolongea longtemps dans la nuit. On a
fait de moi un diseur de bons mots, me dit-il  la fin de la soire;
qu'en pensez-vous? Je n'ai jamais dit un bon mot de ma vie; mais je
tche de dire, aprs beaucoup de rflexions, sur beaucoup de choses,
le mot juste!

C'tait la vrit. Ce grand homme d'esprit ne faisait jamais
d'esprit. Sa conversation, lente et intermittente, avait la monotonie
grave de sa voix. On voyait que c'tait de la pense filtre sur ses
lvres. Cette conversation tait trs-littraire, comme il convenait
 un ami de Mirabeau et  un habitu des cours. Je m'y plaisais
comme  la lecture d'une page de Pascal. Malgr nos diffrences
d'ge et d'opinion, je le revis de temps en temps  Paris dans sa
vieillesse. Je dnai chez lui quatre jours avant sa mort. Il n'y
avait ni altration dans son sourire, ni affaiblissement dans son
esprit. Il fut diplomate jusqu'avec la mort. Je serais bien fch de
ne pas l'avoir connu. Il n'y a pas beaucoup de ttes plus au-dessus
de la foule et de la banalit dans un sicle. C'tait l'_Odi profanum
vulgus_ personnifi. Le mpris du vulgaire lev  cette hauteur
fait presque l'illusion d'une vertu. Cependant il y a une lumire
qui vient de l'esprit et une lumire qui vient de la conscience. Il
n'avait que l'une des deux et ce n'tait pas la meilleure.


XXXVII

L'homme de lettres qui me le rappelle davantage, que j'aime bien
plus et que j'estime autant que je l'aime (on sera bien surpris de
trouver son nom aprs celui de M. de Talleyrand), c'est le grand
pote Branger. Le hasard, et non la concordance de parti, me le fit
heureusement pour moi rencontrer dans ces dernires annes avant la
rpublique. Je ne parlerai point de ses oeuvres de peur d'offenser
mes dieux d'enfance ou de blesser les siens. Mes loges paratraient
des apostasies et mes blmes des rancunes. J'ai oubli le pote, et
j'ai trouv en lui l'homme, le politique et le philosophe suprieur
encore  l'artiste.

Je n'ai prouv qu'avec M. de Talleyrand seul le plaisir d'esprit que
me fait goter jusqu' l'ivresse la conversation de Branger. Elle
est aussi juste et aussi fine que celle du grand diplomate, mais on
s'y abandonne bien plus au plaisir d'intelligence qu'on prouve, car
on sent la conscience sous le gnie et le coeur sous le mot.

On s'tonnera de ce que je vais dire, et cependant c'est la vrit
la plus dmontre pour moi: le grand pote aurait t, s'il l'avait
voulu, le politique le plus accompli de notre ge. Justesse d'ide,
finesse de tact, sret de jugement, lvation de point de vue,
largesse d'horizon, dignit de but, moralit de moyen, sang-froid
dans le trouble, amour du peuple, ddain de la popularit, horreur de
l'anarchie, haine des dmagogues, piti des utopistes, constance et
modration dans le caractre, tout se runissait en lui pour rendre
cet homme rare digne et capable du rle de conseiller confidentiel
de la libert. Il n'avait qu'un dfaut, trop d'indiffrence pour
l'action, dfaut oppos au mien, le trop d'impatience d'agir.

Maintenant que je suis mort au monde et que je n'assiste plus qu'en
spectateur relgu sur les derniers gradins du cirque au drame du
monde, drame sans commencement et sans dnoment, quand je veux me
donner un de ces purs plaisirs d'esprit que les ombres se donnent
dans les champs lyses du Dante en causant des choses de la terre
avec ceux qui habitent encore le monde des vivants, je sors seul
vers le milieu du jour de ma retraite laborieuse, je m'achemine
vers l'extrmit presque suburbaine de la ville, et je monte
l'escalier de bois qui mne  la petite chambre du philosophe. Nous
causons; il m'accompagne ordinairement au retour, comme l'auteur
de _Paul et Virginie_ accompagnait l'auteur du _Contrat social_
dans ses herborisations au del du faubourg de Mnilmontant. Nous
nous confondons, parfaitement inconnus dans ce torrent d'hommes et
de femmes presss d'affaires, d'ambition, de plaisir, qui monte et
redescend sans cesse  cette heure les larges trottoirs du boulevard
depuis la Bastille jusqu' la Madeleine. Son chapeau de feutre gris 
longs bords rabattu sur ses yeux, ses cheveux blancs qui battent ses
joues, ses traits ptris d'annes, de penses, de sensibilit sous
ses fins sourires, le laissent passer ignor, s'arrter et causer
aussi librement que moi dans ce dsert de la foule o l'on s'isole
aussi compltement que dans le dsert des bois.

Rien n'gale ma secrte volupt d'esprit, quand je pense que ces
deux hommes, qui ont fait jadis tant de vain bruit dans ces murs,
se glissent maintenant impunment  l'abri de tout cho et de tout
regard  travers cette multitude qui ne connat plus leurs visages et
qui ne sait qu' peine leurs noms. Il y a dans cette sensation des
frissons intrieurs d'isolement posthume et de plaisir philosophique
que les hommes jeunes et avides de regards ne peuvent comprendre.
J'prouve, dans ce tte--tte avec Branger au milieu de Paris,
quelque chose de ce qu'on prouve en s'levant pendant l'automne de
colline en colline au-dessus du brouillard qui couvre les valles.
Sentir qu'on a la tte au-dessus du brouillard de ce triste monde,
juger et plaindre la foule qui s'agite dans l'obscurit de ses
prjugs, et entendre de temps en temps ce sage et compatissant
_misereor super turbam_ qui donne son coeur au monde et qui ne
l'accuse que d'tre le monde, c'est ce qu'on prouve avec Branger.
Il est un de ces deux ou trois hommes par sicle qui ont les pieds
sur cette fange, le coeur dans ce peuple, mais qui ont la tte
au-dessus des brouillards humains!

Que Dieu me conserve encore longtemps de telles heures avec un tel
homme!


XXXVIII

Dans les tristes dernires annes de ce sicle, la littrature,
presque sortie des livres, tait entre tout entire dans les
tribunes et dans les journaux. Penser n'tait plus un loisir, c'tait
un travail; la socit en bullition jetait toutes ses flammes dans
le mme foyer. Depuis Chateaubriand dans le _Conservateur_, jusqu'au
_Globe_, jusqu' M. Thiers dans le _Constitutionnel_, et jusqu'
Carrel et Armand Marrast dans le _National_,  M. Chambolle dans le
_Sicle_,  M. de Girardin seul contre tous dans la _Presse_; nommer
les crivains de la presse politique, ce serait nommer tous les
hommes de lettres. Tout ce qui avait une pense, une passion et un
rve avait une plume. On ne dira rien de trop en disant qu'un recueil
de tous les articles de revues ou de journaux de ces trente annes
serait sans contredit le plus beau livre du sicle.

Mais quel dmenti plus clatant aux dnigreurs de notre ge que la
_tribune_ de ces trente annes? Toute vanit de temps ou de nation
 part, voyez-vous en Europe, entrevoyez-vous dans l'antiquit, des
tribunes  comparer  celle qui vit passer en un si court espace de
lieu et de temps, dans l'loquence de M. Lain, le civisme? dans
l'loquence de M. de Serres la grande polmique? dans l'loquence
du gnral Foy le patriotisme? dans l'loquence de Casimir Prier
le courage? dans l'loquence de M. Royer-Collard les oracles? dans
l'loquence de M. Guizot la volont? dans l'loquence de M. Dupin
l'explosion? dans l'loquence de M. Barrot l'universalit? dans
l'loquence de M. Passy la science? dans l'loquence de M. Dufaure
la dialectique? dans l'loquence de M. Jules Favre le talent? dans
l'loquence de Michel de Bourges la rvolution? dans l'loquence de
M. de Montalembert la colre civique ou l'invective sacre? dans
l'loquence de Victor Hugo la posie jetant ses magnifiques lambeaux
de pourpre  la prose? dans l'loquence de M. Sauzet l'abondance?
dans l'loquence de M. de Tracy, le _Wilberforce_ de la France,
la magnanimit? dans l'loquence de M. Berryer le grandiose et le
pathtique? dans l'loquence de M. Thiers le prodige?... Oui, le
prodige; car celui-l avait tout cr en lui, jusqu' la parole et
au geste, ou plutt il se passait du geste et de la voix  force de
talent. Il dtaillait pendant des heures entires, et jamais longues,
la pense, le bon sens, quelquefois le sophisme, sans jamais puiser
ni son auditoire d'intrt, ni lui-mme de ressources. Il ne frappait
pas les grands coups, mais il en frappait une multitude de petits
avec lesquels il brisait les ministres, les majorits et les trnes.
Il n'avait pas les grands gestes d'me de Mirabeau, mais il avait sa
force en dtail; il avait pris la massue de Mirabeau sur la tribune,
et il en avait fait des flches. Il en perait  droite et  gauche
les assembles; sur l'une tait crit raisonnement; sur l'autre
sarcasme; sur celle-ci grce; sur celle-l passion! C'tait une
nue; on n'y chappait pas. Quant  moi, qui combattais souvent le
politique, il m'tait impossible de ne pas admirer le suprme artiste!

Je ne parle pas de ceux avec lesquels je combattis  une grande
poque. Nous fmes solidaires. Les nommer paratrait me dsigner
moi-mme. Le mme silence doit nous envelopper un moment.

De ces hommes, quelques-uns sont  peine morts, et leur cendre est
 peine refroidie dans nos cimetires; le plus grand nombre vit
encore, vieillit ou plutt mrit dans ce travail des lettres, qui
est l'ternelle jeunesse de l'esprit, parce qu'il est son ternelle
reproduction par l'tude. Ils sont l; une foule d'autres plus jeunes
croissent  leur ombre, derrire, en promettant  la France une
intarissable gnration de talents!... Osez parler, aprs de tels
noms, de la dcadence de la nature en France!


XXXIX

Mais descendons plus bas si vous voulez, et voyons, par un seul
exemple,  quel point le fond mme de la nation avait t en peu
d'annes polic, adouci et lettr par cette littrature universelle
des classes mme illettres! Voyons si, de la tte de la nation,
quelque chose de suprieur aux peuples antiques n'tait pas descendu
jusque dans les membres infrieurs!

Il y a quelques jours qu'en parcourant des textes pars d'histoire
romaine, je lisais dans _Lampride_ une grande convulsion de la
soldatesque et de la populace romaines aprs la mort tragique
de Commode et le couronnement de Pertinax. L'historien semble
avoir recueilli en une seule clameur les tumultes confus,
sourds et stridents qui sortent d'une foule  mille voix comme
l'entre-choquement des vagues dont chacune a son explosion en
frappant la rive, et dont toutes ensemble ne forment qu'un
mugissement. Ce morceau est la musique terrible d'une meute note en
cris de mort par un historien. Il n'y en a pas deux dans l'histoire.
La frocit brutale et sanguinaire du peuple romain, abrutie par le
Cirque, y clate tout entire. coutez, voil Lampride:

Qu'on arrache les signes de sa dignit  l'ennemi de la patrie...
l'ennemi de la patrie! le parricide! le gladiateur! qu'on prenne le
parricide!... qu'on le jette  la voirie... qu'il soit dchir...
l'ennemi des dieux, l'ennemi du snat, aux gouts!... aux gouts!...
qu'il soit mutil  coups de croc! il avait mdit notre mort, qu'on
le dchire!...

Tu as partag nos dangers,  Jupiter! conserve-nous Pertinax...
Gloire aux prtoriens!... gloire au snat! gloire aux soldats!
Pertinax, nous te le demandons, que le cadavre du parricide soit
tran... qu'il soit tran aux gouts... Dis comme nous... dis
avec nous: Que les dlateurs soient exposs aux lions... Dis avec
nous, dis comme nous, dis avec nous: Aux btes le parricide!
victoire  jamais au peuple romain! qu'on abatte le parricide, le
gladiateur!... qu'on brise ses statues!... partout! partout!... Tu
vis! tu vis! tu nous commandes! nous sommes heureux!... que les
dlateurs tremblent!... notre salut le veut!...  la hache!... aux
verges les dlateurs!... aux btes les dlateurs!...  la hache
les dlateurs!... aux gouts!... aux gouts les gladiateurs!...
Csar, ordonne le supplice des crocs!... qu'il soit dchir!...
qu'il soit tran!... qu'il soit tran!... il a mis le poignard
dans le sein de tous, qu'il soit tran!... il n'a pargn ni ge,
ni sexe, ni parents, ni amis, qu'il soit tran!... il a dpouill
les temples, qu'il soit tran!... il a viol les testaments, qu'il
soit tran!... il a mis les ttes  prix, qu'il soit tran!...
hors du snat ses espions!... aux lions les dlateurs!... Rpare les
maux qu'on nous a faits!... Nous avons trembl pour toi!... nous
avons ramp sous nos esclaves!... ordonne, ordonne le supplice du
parricide!... viens! montre-toi! nous t'attendons!... Hlas! les
innocents sont encore sans spulture!... Que le cadavre du parricide
soit tran aux gouts!... il a ouvert les tombeaux, il en a fait
arracher les morts!...  la voirie,  la voirie le parricide!... que
son cadavre soit tran!...


XL

coutez maintenant le peuple franais au milieu de la plus tragique
meute qui ait jamais amoncel une foule haletante et vocifrante sur
la place publique, au bruit du canon,  l'odeur du sang. C'est moi
ici qui suis _Lampride_:

C'tait dans la soire de la seconde journe de juin 1848. Une
poigne d'anarchistes griss d'encre le matin dans quelques feuilles
incendiaires et de la fume de clubs communistes le soir dans
quelques faubourgs, avait construit des barricades et assigeait
Paris, surpris dans son sommeil. Je dis une poigne (quoi qu'on en
pense) et je le dirai jusqu' la fin; sur quinze cent mille citoyens
de Paris et de la banlieue, je suis convaincu qu'il n'y avait pas
douze ou quinze cents fusils parricides tirant du haut des toits et
de derrire les barricades sur leurs concitoyens. Le reste flottait,
s'tonnait, regardait, pleurait, frmissait comme une masse d'eau
indcise entre deux courants.

Je revenais de l'attaque des grandes barricades du faubourg du
Temple, emportes  la fin du jour par la Garde mobile, par les
troupes et par l'artillerie. J'tais accompagn du brave Duclerc,
ministre des finances, aussi ardent au combat que judicieux aux
affaires, d'un jeune garde national  cheval du quartier, nomm
Lachaud, qui s'tait dvou  moi, sans me connatre, et de Pierre
Bonaparte, fils de Lucien, avec lequel j'avais des liens de parent
et qui venait d'avoir un de mes chevaux tu sous lui  ct de moi.

Justement inquiet de la nuit et de la journe qui allaient suivre,
parce que je ne voyais pas sur le terrain les troupes que nous
avions fait rapprocher de Paris depuis deux mois pour l'heure de
cette sdition trs-prvue, je voulus, quel que ft le danger, me
rendre compte  moi-mme du nombre et des dispositions du peuple
innombrable d'artisans et d'ouvriers qui courait les boulevards
depuis l'embouchure du faubourg du Temple jusque vers la Bastille.
Je franchis la haie de troupes qui contenait cette multitude  cette
hauteur, et je m'avanai seul avec ces trois hommes de coeur au
milieu de la chausse; la foule, replie sur les deux trottoirs,
s'tonnait de cette hardiesse, et se demandait qui j'tais; puis,
apprenant mon nom, elle se prcipita vers moi avec des bras levs,
des gestes, des physionomies, des cris d'effroi, qui firent cabrer
mon cheval dj effray du feu qu'il venait de subir. Mais des bras
nus et vigoureux le saisirent par la tte et par la crinire et le
flattrent en le contenant. Un brave garde de l'Assemble, nomm
Husson, ancien militaire, s'tait empar de la bride; il me faisait
jour et me couvrait de son corps pendant le long dialogue qui
s'tablissait entre le peuple et moi.


XLI

Nous faisions dix pas par minute. Cette foule se composait non pas de
ces hommes dsoeuvrs qui balayent de leurs pieds indcis tous les
ruisseaux, mais de quelques citoyens domicilis dans les boutiques
de ces quartiers, de ces honntes _artisans tablis_, la molle de
Paris, et d'une masse innombrable d'hommes faits, de jeunes gens,
de femmes et d'enfants du faubourg Saint-Antoine, accourus de leurs
ateliers et de leurs mansardes sur le boulevard au bruit du canon.
Cette foule avait en gnral l'oeil doux, la figure souffrante, le
visage ple, les lvres tremblantes d'motion. On voyait au costume
et  la maigreur l'extnuement d'une population  qui le travail
manque et  qui le pain est rare depuis plusieurs mois. Un sourd et
immense bourdonnement en sortait autour de moi et loin de moi comme
d'une ruche en bullition.

J'avais pri _Lachaud_, qui tait du quartier et qui me suivait 
distance, de noter dans sa mmoire et ensuite sur le papier, les
cris, les murmures, les vocifrations qu'il entendrait, afin de bien
connatre, par ce rapport, les griefs, les voeux, les reproches
du peuple, et de mesurer les forces  la nature du danger. Ils se
gravrent assez d'eux-mmes dans mes yeux et dans mon oreille. Or,
voici littralement les voix de cette immense sdition, telles que
ces voix m'assourdissaient en montant au ciel, et telles que je les
ai releves des notes de cet ami:

Quel est celui qui monte le cheval noir?... C'est un membre du
gouvernement?... Vive L***!..... je veux lui serrer la main..... je
veux toucher son cheval... Quelques voix d'hommes mieux vtus sur
les contre-alles: Mort  L***! Vive la rpublique dmocratique et
sociale!... Des millions de voix couvrent de hues ce cri de mort!
Des ouvriers en manches de chemise entouraient le cheval de L*** et
lui parlaient tous  la fois, les uns de prs, les autres de loin,
en tendant les bras vers lui! N'ayez pas peur... n'ayez pas peur,
L***... nous ne sommes pas des factieux!... nous ne sommes pas des
sclrats!... nous ne sommes pas des assassins!... Nous ne demandons
ni le meurtre ni le pillage!... Nous sommes d'honntes ouvriers,
descendus de nos maisons au bruit du canon, et dtestant comme vous
ceux qui tirent sur leurs frres!...

Nous ne demandons que l'ordre! du travail et du pain!... Tenez!
regardez nos femmes, nos filles, nos enfants qui sont l avec
nous!... Voyez! comme ils tremblent et comme ils pleurent!.....
Voyez comme ils sont ples, maigres, mal couverts!..... Avons-nous
l'air d'un peuple bien nourri?... avons-nous l'air d'un peuple bien
nourri?... Depuis cinq mois nous nous sommes mis  la ration pour
payer la libert ce qu'elle vaut!... Nous ne nous repentons pas!...
nous ne nous repentons pas!... Mais il faut que la libert aussi
nourrisse le peuple!... Renvoyez l'Assemble nationale!...  bas
l'Assemble nationale!... Elle ne sait rien faire!... Elle perd
notre temps!... Gouvernez-nous tout seul!... Oui, oui, reprenez le
gouvernement!... Gouvernez-nous tout seul!... Gouvernez-nous tout
seul!...

L***--Vous me demandez un crime! L'Assemble, c'est la France!
Donnez-lui du temps, on ne fonde pas un gouvernement en une sance!

_Mille voix._--Non, non, non, elle ne fait rien!... elle ne nous
comprend pas!... elle ne nous connat pas!... Gouvernez-nous tout
seul!... nous vous obirons!... nous le jurons!... Ne vous avons-nous
pas obi quand vous nous avez fait garder les portes des riches
pendant les nuits de Fvrier, et teindre l'incendie des Tuileries
et de Neuilly?... Ne vous avons-nous pas obi quand vous n'avez pas
voulu le drapeau rouge?... Ne vous avons-nous pas obi quand vous
nous avez dit de supprimer la peine de mort contre nos ennemis?...
Ne vous avons-nous pas obi quand vous nous avez appels, le 16
avril, pour vous dlivrer de l'htel de ville o vous tiez assig
par les communistes?... Ne nous sommes-nous pas levs cinq cent
mille contre eux  votre voix?... Ne vous avons-nous pas obi, le
15 mai, pour dlivrer l'Assemble nationale et pour marcher avec
vous contre l'htel de ville occup par le canon des insurgs?...
Dites!... dites!... Quand ne vous avons-nous pas obi?... Nous sommes
pauvres, mais nous sommes de bons citoyens, de bons enfants! nous
vous obirons toujours!... mais gouvernez-nous tout seul!... Un
gouvernement, c'est du pain!... Du pain!... du pain!... L'ordre et la
paix entre nous, voil ce que nous voulons!...

_Des milliers de voix sur toute la ligne._--Du pain et la
paix!... Du pain et la paix!... Du pain et la paix!... et point
de sang!... Nous ne voulons pas de sang!... Nous ne voulons pas
d'insurrection!... Mais renvoyez cette assemble de bavards!...
Faites cesser le combat!... Faites taire le canon!...

_L***_--Voulez-vous donc que nous laissions assassiner Paris et la
France sans dfendre les braves gens comme vous contre une poigne de
coupables?

_Des milliers de voix._--C'est vrai pourtant!... c'est vrai!...
Nous ne les approuvons pas!... nous ne marchons pas avec eux!...
nous ne les connaissons pas!... Ce sont de mauvais citoyens!... Mais
finissez vite, ou nous ne rpondons pas de nous-mmes!... Renvoyez
l'Assemble!... Du travail!... du pain!... du pain!... du pain!... La
paix!... mais pardon, pardon aux vaincus!... Nous ne reconnaissons
plus d'ennemis  terre!... Les blesss  l'hpital!... Grce aux
vaincus!... Les blesss  l'hpital!... Nous y avons port ensemble
les vtres et les ntres en Fvrier!... Point de vengeance!...
point d'chafaud!... Pardon aux vaincus!... Un gouvernement!... un
gouvernement!... Du travail!... du pain!... la libert et la paix!...
mais ne l'oubliez pas, grce aux vaincus!... grce aux vaincus!...
les blesss  l'hpital!... l'humanit pour tout le monde! nous
sommes des Franais!...

Voil, littralement copi sur place par M. Lachaud, le cri confus,
prolong, lamentable, mais humain cependant, de la plus grande
sdition du peuple franais, compar au cri froce, implacable
et sanguinaire du peuple romain dans la mme explosion d'me
populaire!... Comme on sent le coeur diffrent des deux peuples dans
leurs deux voix!... Le Cirque et la servitude avaient frocis la
populace romaine; la libert et la littrature, descendues depuis
trente ans jusque dans les masses, avaient humanis, adouci et
ennobli le peuple franais. Il tait capable d'garement, incapable
de cruaut en masse. Que ceux qui craignent pour la socit en France
se rassurent: ce peuple, assaini par sa littrature, est sain de
coeur comme de bon sens. Il peut avoir vingt rvolutions, il n'aura
pas de cataclysme social. C'est  la nature qu'il doit son bon coeur:
c'est  sa littrature et  ses tribunes qu'il doit son bon sens!

                                                       LAMARTINE.




XIe ENTRETIEN.

JOB LU DANS LE DSERT.

I


Voici, selon nous, le plus sublime monument littraire, non pas
seulement de l'esprit humain, non pas seulement des langues crites,
non pas seulement de la philosophie et de la posie, mais le plus
sublime monument de l'me humaine. Voici le grand drame ternel 
trois acteurs qui rsume tout; mais quels acteurs! DIEU, L'HOMME ET
LA DESTINE!

Nous n'hsitons pas  dire que, si l'espce humaine devait
disparatre tout entire de la terre (ce qui est possible) pour
faire place sur ce petit globe  une race plus parfaite et plus
intelligente, et qu'il ne dt y avoir qu'une seule oeuvre de l'homme
sauve de ce cataclysme, c'est le pome de Job qu'il faudrait sauver
de prfrence du naufrage ou de l'incendie. Il suffirait seul 
servir d'pitaphe  l'humanit morte et  immortaliser  jamais le
gnie humain devant sa postrit inconnue.

M. de Chateaubriand, qui ne lui consacre que deux pages, appelle
cela une lgie. Quelle lgie que ce rugissement de lion bless,
aux prises avec les angoisses de la vie, de la mort et du doute, et
interrogeant Dieu lui-mme pour le forcer  justifier sa justice
devant sa crature! Non, il n'y a pas de pote  ct de celui-l;
on pourrait le lire sur les ruines du monde, au bruit des plantes
fracasses hors de leurs orbites les unes contre les autres. La
majest de l'accent galerait celle de l'croulement de la cration.


II

Homre n'est qu'un divin conteur dont les chants dlassent les hros
fatigus assis sous leurs tentes aprs les champs de bataille. On
peut le cacher, comme Alexandre, sous son oreiller.

Les potes indiens ne sont que de merveilleux fabulistes qui
revtaient de formes fantastiques le Dieu unique et immortel. On peut
les lire dans les bibliothques.

Les potes chinois ne sont que des thologiens trs-sages,
mais trs-arides, qui font au peuple la concession de quelques
incarnations indiennes, qu'on peut lire dans le dsoeuvrement.

Virgile n'est qu'un acadmicien accompli de Rome, qu'on peut lire
dans les acadmies et dans les collges.

Horace n'est qu'un voluptueux insouciant, un Saint-vremont romain,
qu'on peut lire  table.

Dante n'est qu'un thologien populaire, en vers quelquefois
triviaux, quelquefois sublimes, qu'on peut lire en le feuilletant
comme on cherche une perle dans un tas d'cailles.

Le Tasse n'est qu'un pote de fantaisie et d'aventures amoureuses,
qu'on peut lire  la cour pour se donner des ftes d'esprit.

Camons et Milton ne sont que des chos magnifiques, l'un de Virgile,
l'autre de Mose, qu'on peut lire aprs leurs modles en les levant
au mme niveau.

Racine lui-mme, notre plus grand pote, n'est que le plus mlodieux
des symphonistes, qu'on peut entendre au thtre, ou qu'on peut lire
comme on coute, dans le silence de l'me, la musique des langues.


III

Mais Job, vous pouvez le lire devant Dieu lui-mme, sans vous
distraire de la majest et de la terreur divines; car ses vers
semblent crits sur la page avec la majest, la terreur et l'ombre
mme visible de Jhovah. Enfin vous pouvez le lire, devant la mort,
au chevet de sueurs de l'agonie, devant la pierre dj leve du
spulcre o vous allez dormir votre sommeil, car l'agonie n'a pas
plus de frissons, la mort n'a pas plus d'horreurs, le spulcre n'a
pas plus de tnbres que son livre. Quel pote que celui qui n'a pas
une chose mortelle ou immortelle  laquelle il ne soit gal! Quel
livre que celui qui peut passer dans votre main de la vie au nant,
du soleil sous la terre, du temps  l'ternit, sans plir  vos
yeux, et qu'on peut lire des deux cts de la tombe sans changer de
feuillet! Si on lit dans le spulcre et dans l'ternit, soyez srs
qu'on y lira ce livre. C'est le livre des deux mondes.

Pourquoi cela? Nous allons essayer de vous le dire.


IV

Je ne suis pas un homme de l'cole larmoyante des _Nuits_ d'Young
ou des lamentations de Jrmie. Ce parti pris de gmissement
sempiternel sur les choses humaines n'est bon  rien. Ces posies
toujours trempes de larmes me font l'effet de ces pleureuses gages
des obsques des anciens et des Orientaux d'aujourd'hui, qui ne
savent qu'un mtier, et qui meurent de faim si personne ne les loue 
tant le sanglot pour pleurer  l'heure. Les larmes sont pardonnables
deux ou trois fois dans la vie, le reste du temps elles effminent;
il faut les respecter quand elles coulent, car elles ont t donnes
 l'homme par la nature comme elle a donn la rose aux nuits des
climats trop chauds pour amollir la duret d'un ciel de feu. Elles
sont l'gouttement de la piti par l'ponge du coeur; mais elles ne
sont pas l'organe du courage. Or, si l'homme n'est pas courageux
contre l'adversit, il n'est plus l'homme. Donnez-lui une quenouille
et un lacrymatoire! Qu'il file son linceul, et qu'il compte combien
il y a de larmes dans l'oeil d'un lche pendant soixante ou
quatre-vingts ans de pleurnichement.


V

J'ai t dou, comme tous les potes, d'une fibre trs-sensible, qui
doit par consquent frissonner plus vite et vibrer plus profondment
au toucher le plus dlicat ou le plus rude des choses humaines. Peu
d'hommes vivants, je pense, ont plus souffert que moi dans une vie
o la souffrance ne m'a pas encore dit son dernier mot!... Mais,
j'en rends grce  cette mme nature, cette fibre trs-sensible
 la douleur l'est aussi aux impressions douces et enivrantes de
la vie. Cette fibre plie jusqu' la mlancolie, jamais jusqu' la
prostration; elle se redresse facilement, comme un ressort d'acier
bien tremp que son lasticit mme empche de se rompre. Son
quilibre, sans cesse troubl, sans cesse rtabli, donne  mon me
une certaine srnit gaie sur un fond triste. C'est la temprature
vraie de ce globe o l'on meurt, mais aussi de ce globe o l'on vit;
de ce globe o l'on souffre, mais aussi de ce globe o l'on aime!...

Aussi personne n'est plus flexible que moi aux vents tides et
alizs de cette terre qui soufflent quelquefois au printemps,
et mme en automne, sur l'piderme du coeur. Personne n'a puis
plus d'ivresse dans un regard, plus de miel dans un sourire, plus
d'enchantement dans un soleil, plus de rverie dans une nuit d't,
plus d'enthousiasme heureux ou pieux dans le spectacle d'une
montagne, d'une valle, d'une mer, et, faut-il le dire, plus de gat
oublieuse quelquefois dans l'panchement communicatif d'une table
d'amis laissant dborder la saillie de leur esprit comme l'cume de
leurs verres, et remettant les tristesses de la vie ou de la mort 
demain. Personne aussi, j'en suis sr, n'a autant joui de ses amis,
famille adoptive, parent de l'me, public intime, qui ne sont ni si
perfides, ni si indiffrents que le disent les coeurs tristes, et que
je n'ai jamais, au contraire, trouvs si fidles et si consolateurs
que dans l'infortune.

Oui, oui, soyons justes, il y a du mal, mais il y a du bien dans la
vie, et l'on peut dire de l'existence ce que j'ai dit moi-mme de
notre patrie il y a peu d'annes: La France a de beaux moments et
de vilaines annes.--Ni  sa patrie, ni  Dieu, ni aux hommes, il ne
faut nier les beaux moments! L'ingratitude n'est jamais justice, et
sans justice o serait la philosophie de la vie?


VI

Mais, malgr les dispositions quitables, quilibres, et je dirai
mme heureuses de ma nature, je le dirai avec la sincrit et avec
l'audace de Job, tout pes, tout balanc, tout calcul, tout pens et
tout repens, en dernier rsultat, la vie humaine (si on soustrait
Dieu, c'est--dire l'infini) est le supplice le plus divinement ou
le plus infernalement combin pour faire rendre, dans un espace
de temps donn,  une crature pensante, la plus grande masse de
souffrances physiques ou morales, de gmissements, de dsespoir, de
cris, d'imprcations, de blasphmes, qui puisse tre contenue dans un
corps de chair et dans une me de... Nous ne savons pas mme le nom
de cette essence par qui nous sommes!...

Jamais un homme, quelque cruel qu'on le suppose, n'aurait pu arriver
 cette infernale et sublime combinaison de supplice; il a fallu un
Dieu pour l'inventer!


VII

Analysez d'un seul regard la profondeur de cette combinaison vraiment
surhumaine, qui faisait invectiver _Job_ et dlirer _Pascal_, et qui
m'inspirait  moi-mme, ds ma jeunesse, les vers suivants, dans la
mditation du dsespoir.

  Lorsque du Crateur la parole fconde
  Dans une heure fatale eut enfant le monde
        Des germes du chaos,
  De son oeuvre imparfaite il dtourna sa face,
  Et, d'un pied ddaigneux le lanant dans l'espace,
        Rentra dans son repos.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Le mal ds lors rgna dans son immense empire;
  Ds lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
        Commena de souffrir;
  Et la terre, et le ciel, et l'me, et la matire,
  Tout gmit; et la voix de la nature entire
        Ne fut qu'un long soupir.

  Levez donc vos regards vers les clestes plaines,
  Cherchez Dieu dans son oeuvre, invoquez dans vos peines
        Ce grand consolateur.
  Malheureux! Sa bont de son oeuvre est absente;
  Vous cherchez votre appui: l'univers vous prsente
        Votre perscuteur.

  De quel nom te nommer?  fatale puissance!
  Qu'on t'appelle Destin, Nature, Providence,
        Inconcevable loi,
  Qu'on tremble sous ta main, ou bien qu'on la blasphme,
  Soumis ou rvolt, qu'on te craigne ou qu'on t'aime;
        Toujours, c'est toujours toi!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Si du moins au hasard il dcimait les hommes,
  Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes
        Avec d'gales lois!
  Mais les sicles ont vu les mes magnanimes,
  La beaut, le gnie, on les vertus sublimes
        Victimes de son choix.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Crateur tout-puissant, principe de tout tre!
  Toi pour qui le possible existe avant de natre!
        Roi de l'immensit!
  Tu pouvais cependant, au gr de ton envie,
  Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
        Dans ton ternit!

  Sans t'puiser jamais, sur toute la nature
  Tu pouvais  longs flots rpandre sans mesure
        Un bonheur absolu.
  L'espace, le pouvoir, le temps, rien ne te cote.
  Ah! ma raison frmit: tu le pouvais, sans doute;
        Tu ne l'as pas voulu.

  Quel crime avons-nous fait pour mriter de natre?
  L'insensible nant t'a-t-il demand l'tre.
        Ou l'a-t-il accept?
  Sommes-nous,  hasard! l'oeuvre de tes caprices?
  Ou plutt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
        Pour ta flicit?

  Montez donc vers le ciel, montez, encens qu'il aime,
  Soupirs, gmissements, larmes, sanglots, blasphme,
        Plaisirs, concerts divins!
  Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles.
  Montez! allez frapper les votes insensibles
        Du palais des destins.

  Terre, lve ta voix; cieux, rpondez; abmes,
  Noir sjour o la Mort entasse ses victimes,
        Ne formez qu'un soupir!
  Qu'une plainte ternelle accuse la nature,
  Et que la douleur donne  toute crature
        Une voix pour gmir!

  Du jour o la nature, au nant arrache,
  S'chappa de tes mains, comme une oeuvre bauche,
         Qu'as-tu vu cependant?
  Aux dsordres du mal la matire asservie,
  Toute chair gmissant, hlas! et toute vie
        Jalouse du nant!

  Des lments rivaux les luttes intestines,
  Le temps qui fltrit tout, assis sur les ruines
        Qu'entassrent ses mains,
  Attendant sur le seuil tes oeuvres phmres,
  Et la mort touffant, ds le sein de leurs mres,
        Les germes des humains!

  La vertu succombant sous l'audace impunie,
  L'imposture en honneur, et la vertu bannie;
        L'errante libert
  Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice;
  Et la force partout fondant de l'injustice
        Le rgne illimit!

  La valeur sans les dieux dcidant les batailles!
  Un Caton libre encor dchirant ses entrailles
        Sur la foi de Platon;
  Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu'il aime,
  Doute, au dernier moment, de cette vertu mme.
        Et dit: Tu n'es qu'un nom!...

  La fortune toujours du parti des grands crimes!
  Les forfaits couronns devenus lgitimes!
        La gloire au prix du sang!
  Les enfants hritant l'iniquit des pres!
  Et le sicle qui meurt racontant ses misres
        Au sicle renaissant!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Hritiers des douleurs, victimes de la vie,
  Non, non, n'esprez pas que sa rage assouvie
        Endorme le malheur,
  Jusqu' ce que la Mort, ouvrant son aile immense,
  Engloutisse  jamais dans l'ternel silence
        L'ternelle douleur!


VIII

Ceci n'est que la posie du malheur de notre destine; que serait-ce
si on l'analysait en prose? que serait-ce si on l'crivait en larmes?
que serait-ce si on la peignait en sang? que serait-ce si on la
sanglotait en sanglots rels? Job l'a fait; nous ne le referons pas
aprs lui. Mais trois choses ont toujours rsum pour nous l'horreur
indescriptible de cette destine de l'homme mortel ici-bas: les
conditions de la naissance, les conditions de la vie physique et les
conditions de la mort.


IX

Les conditions de la naissance.

Job en a senti l'iniquit apparente et vritablement atroce dans un
de ses versets, et je les ai moi-mme exprimes dans un seul vers:

  L'insensible nant t'a-t-il demand l'tre.
          Ou l'a-t-il accept?

En effet, y a-t-il quelque chose de plus monstrueux que d'appeler 
la vie (et quelle vie!) et de rveiller de la mort non sentie pour
remourir dans les tortures d'une seconde mort sentie, un tre qui ne
demandait ni ce bienfait ni ce supplice, et qui _dormait son sommeil
de nant_, comme dit Job? Vous allez voir comme ce pote tourne et
retourne ce reproche amer  la toute-puissance arbitraire, bonne ou
mauvaise, qui l'a rveill. On y sent le regret de la poussire, la
passion du nant, la haine franche et blasphmatoire de celui qui
a chang cet heureux nant en vie, et cette insensible poussire
en homme!... Jamais bouche mortelle ne porta au Crateur un dfi si
audacieux de rpondre; jamais homme, peut-tre, aprs Job, ne sentit
l'ingratitude et l'horreur de ce don forc de la vie plus que moi!
car je n'avais pas lu Job quand j'crivis ce vers jailli de mon
coeur, et qui n'y est jamais bien rentr:

  L'insensible nant t'a-t-il demand l'tre,
          Ou l'a-t-il accept?

Quel est donc, en effet, cet odieux contrat o l'on suppose le
consentement d'une des deux parties qui ne peut ni refuser ni
consentir, et o l'on condamne  un supplice qu'aucune langue
n'exprima jamais un tre innocent de sa naissance, _un tre qui
n'tait pas_?... Les politiques ont parl d'un _contrat social_, o
le peuple n'tait pas pralablement entendu; mais le contrat humain
et divin, mais ce contrat entre la vie et le nant, mais ce contrat
entre la victime et le supplice, qu'en dites-vous?

Pour moi (toujours l'immortalit  part), je sais trop ce que j'en
pense.  l'exception de quelques jours d'ivresse dans lesquels
l'homme ne raisonne pas prcisment parce qu'il est ivre, il y a
peu d'heures de ma vie o, si le Tout-Puissant m'et consult, je
ne lui eusse rejet avec horreur le don de la vie, et o je ne lui
eusse dit, comme Job: Reprenez votre fatal prsent; laissez-moi en
paix dans mon nant! Dans votre incomprhensible cration il n'y a
d'heureux que ce qui dort!...


X

Et que dire des conditions de la vie physique?

Je ne veux la juger et je ne la juge que par le trait dominant
gnral, universel, qui la caractrise, c'est--dire par la condition
du meurtre et de la dvoration d'une crature anime par une autre
crature anime, sous peine de mort, pour soutenir et alimenter la
vie de l'une par la mort de l'autre.

La mort nourrissant la vie, et la vie nourrissant la mort! La guerre
ternelle entre tout ce qui respire, pour se disputer un atome
d'espace, un instant de vie! comme si celui qui possde toutes
les dures et tous les espaces s'tait complu  accumuler des
myriades d'tres anims et aimants dans un cirque troit et mur
de ses ternits et de ses mondes, afin de jouir de cette affreuse
mle de sang, de ce combat sans trve et sans fin de gladiateurs
acharns tous arms d'une arme mortelle pour tuer, tous pourvus du
sentiment de leur conservation et de l'horreur de la mort pour bien
savourer la douleur et l'agonie de la mort!... Le lion dvorant le
taureau, l'aigle le faucon, le faucon l'hirondelle, l'hirondelle
la mouche, la mouche l'insecte, l'insecte poursuivant lui-mme sa
victime dans un rayon de soleil; la vipre laborant sous l'herbe
son venin et piant, comme l'empoisonneur, le nid de la colombe pour
se prparer des cadavres  dvorer! Des piges d'un gnie infernal
creuss ou tendus sur la route de tous les tres de la terre et de
la mer par les brigands de la cration pour y faire tomber leurs
victimes, depuis les filets de l'araigne jusqu'au puits en entonnoir
de la fourmi-lion, et jusqu'au miaulement du chat tigre imitant
le vagissement des mres pour appeler les petits sous sa griffe!
L'homme, enfin, le boucher ou le bourreau universel, faisant de
ses cits un vaste abattoir, o le sang coule avec la vie dans des
gots trop troits, pour aller rougir ses fleuves; l'homme, cet
impitoyable consommateur de vies, saignant la colombe qui se penche
apprivoise sur son paule, l'agneau caressant que ses enfants ont
lev pour jouer avec eux sur l'herbe, la poule qui chante sur son
seuil, l'hirondelle qui aime cet hte ingrat et qui lui confie ses
petits, le boeuf qui a aid le laboureur pendant dix ans  creuser
son sillon! et bientt (car tel est le progrs de barbarie dont les
pourvoyeurs de sang nous menacent depuis quelques mois) le cheval,
son compagnon de guerre, qui piaffe  sa voix, qui pleure sur son
corps, qui combat pour lui, qui meurt pour son salut ou pour sa
gloire! et bientt, sans doute aussi, le chien, cette incarnation
de l'amiti, qui donnerait mille fois son sang de lui-mme si on le
lui demandait; le chien, qui se rjouirait de mourir pour nourrir
les enfants de son matre, comme il n'hsite jamais  mourir pour le
dfendre.

Parlez-nous de lois d'amour, et chantez-nous les bergeries de la
nature et les maternits de la Providence!  potes!  naturalistes!
 philanthropes! en face de cette anthropophagie mutuelle qui est
le crime irrmissible de toutes les races de la cration, o il y a
un Can dans toutes les familles, dites-moi si cette anthropophagie
mutuelle n'est pas la fatalit de l'tre, la ranon de toute heure
de vie par un crime, l'exemple et le conseil du meurtre donn par la
puissance cratrice  ses cratures?

Quant  moi (toujours toute religion  part), cette condition de
la vie physique, cette anthropophagie de toute la nature aurait
suffi  elle seule pour me faire rejeter l'existence  un tel prix,
et si jamais un doute impie effleura mon me sur l'existence ou
sur la nature du premier principe, c'est en rflchissant  cette
dpravation vritablement surhumaine,  cette mchancet prmdite
et sanguinaire de la nature; c'est en me demandant avec une horreur
perdue, mais logique: Qui a donc invent cette loi suprme
de destruction? Est-ce une bont divine? est-ce une satanique
perversit? Est-ce qu'il y a une lutte l-haut entre la divinit du
bien et la divinit du mal? Est-ce qu'il y a un Dieu qui cre et un
Dieu qui tue, un Dieu de l'amour et un Dieu de la rage? Et si cela
est ainsi, qui l'emportera?...

Le combat serait-il ternel? ou bien n'y a-t-il rien qu'un mauvais
rve? et sommes-nous destins  tre les obsds sans rveil de ce
cauchemar du nant?

Dans ce cas le nant sans rve valait mieux, comme dit encore Job,
et _prisse la nuit o j'ai rv pour la premire fois dans les
entrailles d'une femme_!

Oh! que les Indiens sont sages de s'tre refuss seuls  tre les
complices de cette anthropophagie, et de dire: Nous mourrons, ou nous
soutiendrons notre vie par des aliments innocents. Il n'y aura pas de
sang volontaire sur notre pain quotidien.


XI

Voil pour les conditions de la naissance. Voici pour les conditions
de la mort.

Nous vivons trs-peu de temps, _aucun temps_ mme, si nous comparons
ce clignement d'oeil appel une vie  l'incommensurable dure des
ternits sans premier et sans dernier jour.

Vivre veut dire, pour les hommes qui sont le mieux partags en dure
de leur existence, respirer un certain nombre infiniment petit de
souffles avec un soufflet appel poumon, qui fait battre un organe
appel coeur, et circuler une sve rouge appele sang, puise dans ce
rservoir commun appel air.

Vivre veut dire, si vous l'aimez mieux, voir environ quarante mille
huit cents fois (si vous vivez quatre-vingts ans) se lever et se
coucher un grand globe lumineux appel soleil sur un globe tnbreux
appel terre. tez-en les nuits, qui en forment la moiti; vivre
veut donc dire vingt mille quatre cents jours. Mais tez-en encore
la moiti pour ceux qui ne vivent pas quatre-vingts ans, c'est tout
au plus, dix mille deux cents jours pour chacun dans ce dcompte des
ternits! Une goutte d'existence vapore  un rayon de soleil de
cet ocan de vie!... Il y a de quoi faire rire les tres ternels, ou
pleurer de piti mme les rochers.


XII

Et  quoi se passe ce clignement d'oeil d'existence?

 chanceler sans quilibre et  balbutier sans parole pendant les
premires annes, qu'on appelle heureuses parce qu'elles sont
celles o l'homme a le moins conscience de son tre, et qu'elles
ressemblent, en effet, le plus au nant;  grandir pendant quelques
autres annes, et  recevoir, par transmission de ses parents, une
certaine dose d'ides reues, les unes sagesse, les autres sottises,
dont se compose, pour l'homme, la pense de sa tribu, ce qu'on
appelle la civilisation, s'il est civilis, ou la barbarie, s'il ne
l'est pas: la diffrence n'est pas trs-sensible  qui contemple de
trs-haut et des sommets de la vrit ternelle ces deux conditions
de l'espce humaine. Du crpuscule  l'aurore, voil l'intervalle.


XIII

 vingt ans l'homme n'a pas encore vcu, et le tiers de sa vie est
coul.  l'exception du petit nombre qui trouve, comme dit le
peuple, son pain tout cuit, l'homme passe le reste de son existence
active  gagner trs-pniblement ce pain; et par quels mtiers? et
avec quelles sueurs?

Demandez-le au laboureur qui creuse sous le soleil et sous la pluie
le mme sillon sur la mme colline, pour y dposer, pendant soixante
ans, le mme grain d'herbe ou la mme racine qui contient sa pauvre
vie!

Demandez-le au matelot qui creuse d'un bout de l'Ocan  l'autre
ternellement les mmes vagues, et qui passe sa vie  orienter sans
cesse la mme toile et  poursuivre le mme vent pour rapporter,
au prix de son ternelle absence,  sa famille, une pince d'or
convertie en quelques bouches de pain!

Demandez-le au soldat qui consume les plus belles annes de sa
jeunesse  passer la mme arme de son bras droit  son bras gauche,
 mesurer son pas en cadence sur le pas d'un autre automate pensant,
 tuer sans haine,  tre tu sans que la gloire mme sache son nom,
ou  traner ses membres mutils sur un champ de bataille pour une
ration de pain trempe de son sang!

Demandez-le au mineur qui renonce mme au soleil des cieux et  l'air
des vivants pour creuser ternellement, comme la taupe, ses galeries
souterraines dans les flancs de fer, de cuivre ou de houille des
montagnes, et pour extraire chaque soir une poigne de mtal monnay
convertie en pain sur la table de sa femme et de ses enfants!

Demandez-le au tisseur d'toffes qui use sa vie, dans une cave
humide,  passer ternellement le mme fil  ct du mme fil sur le
mtier qui est  la fois son gagne-pain et son supplice!

Demandez-le  tous les mtiers manuels par lesquels l'immense
multitude humaine change sa sueur quotidienne contre son aliment
quotidien!

Hlas! demandez-le mme  toutes les professions librales qui
vous semblent plus douces parce que la poitrine du travailleur
intellectuel est moins haletante que celle du forgeron, mais qui ne
sont, au fond, que le mme travail chang de nom, sueur d'esprit au
lieu de sueur de corps!

Demandez-le au magistrat sans repos dans la conscience, au mdecin
sans sommeil sur son oreiller,  l'ambitieux sans limite dans sa
soif de domination et de primaut sur ses semblables,  l'orateur,
 l'crivain, au pote, dvors de l'insatiable dsir de surpasser
leurs rivaux ou de se surpasser eux-mmes, hommes tellement affams
de renomme, dont ils font du pain pour leurs enfants, que, s'ils
croyaient trouver une nouvelle veine de talent dans leur propre sang,
ils se saigneraient eux-mmes aux quatre membres pour jeter leur vie
au public en retour d'un peu de gloire ou d'un peu de pain!

Voil pourtant les conditions universelles de la vie physique. Non,
je ne crains pas d'affirmer, aprs les avoir tudies dans tous
les tats et dans tous les pays, que la vie ne vaut pas le prix de
travail, de misre, de peines, de supplices par lequel on achte la
vie, et que, si on mettait, au dernier jour, dans les deux bassins
d'une balance, d'un ct la vie physique, et de l'autre ce que cote
le pain qui a aliment la vie physique, le prix que l'existence
physique cote ne part suprieur  ce qu'elle vaut, et qu' fin de
compte ce ne ft la peine qui ft redevable  la vie!...

_Et propter vitam vivendi perdere causas!_... dit le pote,
c'est--dire: _Perdre, pour gagner sa vie, tout ce qui peut faire
dsirer de vivre!_ Tel est le sort de l'homme de travail. Or, qui
est-ce qui ne travaille pas, except quelques misrables qui sont
bien autrement travaills par leur oisivet et par leurs vices que
nous ne le sommes par nos rudes mtiers de corps ou d'esprit!

En d'autres termes, pesez le grain de bl que contient la vie, contre
la goutte de sueur que contient la peine; c'est la goutte de sueur
qui pse le plus!... Horreur!...


XIV

Mais ce n'est pas tout; les conditions que l'invitabilit et la
prsence perptuelle de la mort font  la vie suffiraient seules pour
empoisonner mille vies si on les runissait dans une. La condition du
bienfait serait pire que le bienfait.

 peine avez-vous respir quelques vagues d'air respirable qu'on
appelle vie,  peine avez-vous pris l'habitude de cet inexplicable
mystre appel l'existence,  peine vous tes-vous attach, par
l'habitude,  cette existence, comme le malade finit par s'attacher
mme  son lit de douleur en s'y retournant, qu'il faut penser  en
sortir. Le principe de destruction que vous portez en vous, comme
le fruit porte le ver, ou comme le temps porte la mort, ou comme le
commencement porte la fin, commence  vous disputer, pied  pied,
avec douleur, cette petite pince de matire organise, ce petit
point d'espace, et ce petit clair de dure que la nature a donns 
une me, assez grande pour contenir des ternits, et assez vivante
pour user des mondes. Vos sens s'moussent un  un comme de mauvais
outils incapables de creuser mme vos propres penses. De ce jour
vous portez en vous, dans vos rves, dans vos ambitions, dans vos
plans, dans vos joies, dans vos amours, dans vos vertus mme (si vous
avez des vertus), je ne sais quel pressentiment de la brivet et de
l'inanit de toute chose et de vous-mme, qui s'appelle mlancolie,
dgot de vivre, et qui n'est que l'ombre porte de la mort sur la
vie. Cette ombre s'accrot et s'paissit tous les jours avec la
rapidit d'un crpuscule des tropiques qui tombe sur le jour sans lui
laisser  peine la dgradation des heures du soir.  quoi bon tenir 
quelque chose quand tout va vous tre arrach  la fois?


XV

Encore, si le jour et l'heure de cette mort taient connus et fixs
d'avance, quelque courte que ft la vie, on pourrait prendre ses
mesures, on proportionnerait ses pas  l'espace qui reste, on
pourrait rgler ses penses sur son horizon; on n'aurait pas de
longues esprances pour un jour de dure, ni de courtes vues pour
de longues annes; on pourrait aimer, travailler, construire 
l'_heure_; on pourrait resserrer ou largir son sort  la mesure
de son temps. Ce serait triste, mais on ne serait du moins ni fou,
ni tromp devant la nature. L'homme pourrait faire un pacte avec
son sort; il pourrait finir peut-tre par s'accommoder avec son
nant; il connatrait son ennemi, il le verrait en face; la mort
serait toujours un abme, mais elle ne serait pas un pige; en s'en
rapprochant pas  pas, on pourrait s'y accoutumer; en lui enlevant
son imprvu, la nature lui enlverait la moiti de ses terreurs. Mais
non, tout est achev dans cette invention de la mort.

L'incertitude de son heure combine avec la certitude de son
avnement en fait pour l'homme qui pense non plus une mort future,
mais une mort prsente, une mort ternelle, une mort vivante, s'il
est permis d'employer ce monstrueux accouplement de mots! Soyez
jeune, soyez dans la force de l'ge, soyez dans le dclin de vos
annes, vous n'avez pas une chance de plus ou de moins pour tre
oubli par la mort. Quand vous commencez une respiration, vous n'tes
jamais sr que la mort ne la coupera pas en deux sur vos lvres.
La mort vous dfie de dire d'une seconde: Elle est  moi. Tout est
 elle, aussi bien le premier que le dernier soupir. L'avenir est
mort avant d'tre n pour vous: voil la perfection du supplice!
Humiliez-vous, tyrans de la terre, vous ne l'auriez pas invent!


XVI

Aussi voyez ce que cet imprvu de la mort fait de nos joies, de nos
esprances, de nos amours! Vous dposez votre coeur tout entier,
comme un fardeau qui pse  porter, dans le sein d'une pouse jeune
et adore qui ne doit vous le rendre qu' la tombe, la mort la
cueille dans vos bras, sous vos baisers, et le fossoyeur ensevelit
sans le voir deux coeurs dans un seul cercueil!... Ainsi de nos
pres, de nos mres, ainsi de nos enfants, ainsi de nos amis, ainsi
de nos contemporains, ces parents de temps auxquels nous nous
attachons par contigut de berceau, par voisinage de spulcre; tres
aims que nous esprions devoir nous survivre, et dont nous voyons
les rangs s'claircir prmaturment autour de nous, et nous laisser
seuls de nos dates comme des traneurs de la vie, dpayss dans des
gnrations inconnues!


XVII

Mais l'imprvu de la mort, ce n'est rien encore, non, rien, en
comparaison de l'inconnu du spulcre. O allons-nous? et allons-nous
mme quelque part par ce tnbreux chemin?

Quand cette heure du vide du coeur et de la solitude faite autour de
nous  l'improviste par la mort arrive, nous nous retournons avec
anxit vers l'ternel contemporain de nos mes, vers Dieu, et nous
cherchons dans la religion le secret de cet horrible inconnu de la
mort, le pire des supplices pour l'tre pensant, car il les renferme
tous. L'inconnu en effet, dit _Pascal_, n'est-ce pas l'infini de la
terreur?

Nous demandons donc par les religions de la terre au Dieu du ciel de
nous rvler le mystre de cet inconnu de la mort!

Mais ici commence un bien autre supplice, encore plus horrible,
plus raffin que la mort elle-mme et que l'inconnu de la mort: le
supplice de l'me qui les contient tous en suspens dans un mot: le
DOUTE! Le doute, cet inconnu suprme et final dans l'organe mme
destin  connatre! le doute, cette maladie de l'intelligence! le
doute, cette nuit qui n'est pas dans l'air, mais dans l'oeil! le
doute, cette irrmdiable ccit de l'esprit ( chef-d'oeuvre de
raffinement dans le supplice)! La lumire elle-mme est malade, et
l'homme en la regardant ne voit que des ombres; il y a des taches non
plus seulement sur le soleil, il y a des taches sur Dieu!... Que les
yeux tombent de leurs orbites; ils ne servent plus  rien!


XVIII

En effet, l'homme, ce misrable tromp par la vie, effar par la
mort, demande  ses religions au moins un Dieu, un seul Dieu, un Dieu
vident, juste, bon, sauveur, paternel, pour rfugier ses penses
et ses douleurs dans une misricorde sans fond; et voil que ses
religions elles-mmes au lieu d'un lui en ont fabriqu mille, et
qu'elles lui multiplient les angoisses du doute jusque dans le remde
mme du doute, la foi!

  DEVINE SI TU PEUX, ET CHOISIS SI TU L'OSES!...

S'il parcourt l'espace, s'il remonte les temps, il voit presque
autant de religions que de grandes divisions de temps ou que de
grandes divisions du globe: la foi de Wichnou et de Brama dans
l'Orient, celle de F et de Confutz dans la Chine, celle de
Zoroastre dans la Perse, celle de Pythagore dans l'Asie, celle
d'Osiris dans l'gypte, celle de Jupiter et de son Olympe, foi
d'enfants en nourrice, dans la Grce, celle de Tentats dans la
Gaule, celle des dieux scandinaves dans les Germanies, celle de
Jhovah dans la Jude, celle du Christ dans l'Asie et dans l'Europe
romaine, celle d'Allah dans l'Arabie, dans l'Inde moderne, dans
l'Asie Mineure, dans l'Afrique entire; et, parmi ces religions,
presque autant de subdivisions, de schismes, d'antipathies, de
rameaux divergents que de souches, se disputant les symboles et les
interprtations, et s'arrachant les unes aux autres les sectateurs,
la polmique acharne sur les lvres ou le glaive impitoyable dans
la main.  Babel de Dieu! presque aussi confuse que la Babel des
hommes! C'est l vritablement le profond de l'abme, le comble
de l'infirmit humaine, que, l o l'homme dgot de la vie se
prcipite dans la foi d'une autre vie, seule explication de l'nigme
de celle-ci, il trouve, quoi? un autre inconnu, plus terrible que
le premier, au del de l'inconnu de la tombe, et qu'il tremble de
n'embrasser qu'un rve fugitif dans ses bras dsesprs, en croyant
embrasser enfin l'ternelle ralit d'o il mane et  laquelle il
retourne!


XIX

Vous vous rcriez en vain contre cet excs improbable de supplice
mental de l'tre pensant. Ce supplice est sous vos yeux, peut-tre
mme dans votre me. Il est vident comme l'histoire, palpable dans
la gographie de ce triste globe. On pourrait faire une chronologie
d'tres suprmes comme on fait une chronologie de dynasties rgnantes
sur les diffrents empires de la terre; on pourrait construire
une gographie des croyances humaines comme on en fait une des
contres du globe. On dirait qu'il y a des climats aussi diffrents
en intelligence des choses divines qu'il y en a en tempratures
atmosphriques. On pourrait faire plus aujourd'hui, on pourrait,
en quelques instants, parcourir soi-mme ces diffrents climats
intellectuels du globe, et se rendre compte par sa propre sensation
des sensations diffrentes des races et des peuples qui vivent ou qui
meurent sous les diffrentes latitudes de la pense,--vrit en
de des Pyrnes, erreur au del,--s'criait le religieux Pascal
lui-mme en sondant cet horrible mystre des opinions et des doutes
des mortels! Qu'aurait-il dit aujourd'hui o une civilisation plus
acclre, et acclre presque jusqu' la suppression du temps et
des distances, permet  la pense de l'homme d'atteindre partout  la
fois?


XX

Supposons en effet qu'un philosophe d'Europe pt confier son me
pensante tout entire, pour un instant, au fil du tlgraphe
lectrique, qui fait le tour du globe en sept secondes. Supposons
que ce philosophe charge cette me de lui rapporter  son retour
les grands phnomnes intellectuels, philosophiques, religieux, qui
l'auraient frappe dans ce coup d'aile autour du globe terrestre.
Dans l'espace de quelques secondes, la pense, courant du mme vol
que l'lectricit, aura travers vingt ou trente zones religieuses
principales du globe, sans compter des subdivisions  l'infini de
culte, de foi, de divinits. Pauvre pense humaine! dans quel tat de
frissonnement, de terreur et d'horreur, reviendra-t-elle se rfugier
dans le sein d'o elle sera partie, aprs ce voyage  travers le
doute sur la premire des certitudes ncessaires  l'homme, la
certitude de son Dieu?

Cela fait frmir, cela fait vaciller les toiles dans le ciel, cela
jetait Job jusque dans l'athisme; il ne le dit pas prcisment en
termes textuels, mais il le dit implicitement dans ses griefs et dans
ses rcriminations amres contre la conduite de Dieu  l'gard des
hommes. On voit que, dans toutes ces injures poignantes qu'il adresse
insolemment au TOUT-PUISSANT, il ne s'arrte que devant la dernire
injure:--_Tu n'es pas!_ Et moi qui ai souvent cri comme Job, ou
comme Dante dans les cercles infernaux du supplice de la vie humaine,
j'avoue que je n'ai jamais t jusque-l.

Voil dans Job, et dans l'homme dont il est l'image, l'excs de
la douleur mortelle, de la sensation de la vie pousse jusqu'au
blasphme et jusqu'au trouble de l'entendement.

Mais rassurez-vous; ce n'est que l'instinct qui parle ainsi en lui et
en nous, ce n'est pas la raison; c'est encore moins la foi, quand on
a eu le bonheur de s'en former une.

Job remonte bientt, comme nous remontons toujours, tous tant que
nous sommes, de cet abme, si nous sommes senss; oui, comme nous
remontons jusqu' la foi, qui est la rverbration du Dieu vivant
sur notre me, jusqu' la rsignation qui est le _sacrifice_, le
sacrifice mritoire de la volont propre  la suprme volont,
enfin jusqu' la joie dans les larmes, qui est l'anticipation de
l'immortalit par la foi en Dieu sur la terre.

Nous allons voir tous ces phnomnes, intellectuels, humains et
divins, dans ce drame surnaturel du pome de Job, dont je vous ai
expos le sujet et les acteurs: DIEU, L'HOMME et LA DESTINE.

Je vais maintenant vous exposer le lieu de la scne, la dcoration du
drame, le dsert. Le pote de Dieu n'en pouvait pas choisir un plus
conforme  ce dialogue divin.


XXI

LE DSERT.


Job est le pote du dsert; c'est apparemment pour cela qu'il est le
plus grand de tous. Je prends ici le mot _grand_ dans son acception
la plus matrielle comme dans son acception la plus mtaphysique  la
fois. L'me de l'homme, selon moi, est incontestablement un principe
immatriel; je ne saurais pas le prouver, mais je le sens et je le
crois; c'est la meilleure des preuves. L'homme n'est sr que de ce
qu'il croit.

Cependant, malgr cette vidente immatrialit de l'me, il est
vident aussi qu'except la conscience, qui est inne en nous
(prcisment parce que la matire ne pouvait pas rvler  l'me la
moralit que la matire n'a pas, _nemo dat quod non habet_); il est
vident, dis-je, que l'me humaine, pendant qu'elle est associe
au corps, reoit toutes ses impressions et toutes ses notions par
les sens, ces lucarnes du cachot de l'me. Il est vident, en
consquence, que l'me n'est point indpendante du milieu habituel
dans lequel l'homme vit. Autant vaudrait dire que le spectateur n'est
point affect ou impressionn par le spectacle.

Ce petit mot de mtaphysique, jet en passant et dont je demande
pardon au lecteur, suffit  tablir que le grand philosophe pote ou
le grand pote philosophe prend ncessairement son caractre, ses
ides, ses images, dans la scne de la nature qu'il habite ou qu'il a
le plus habituellement sous les yeux. TELLE NATURE, TEL STYLE; voil,
selon moi, un incontestable axiome de haute littrature.

Ainsi David et les prophtes sont les potes de l'aride et monotone
Jude, ce rocher calcin des feux du soleil, o l'ombre du figuier et
la goutte d'eau dans le creux du ravin sont les rves des potes et
mme des rois, et o l'me,  dfaut de la nature, s'entretient avec
Dieu pour se consoler de la petitesse et de la strilit de la terre.

Ces potes sacrs n'ont que deux ou trois images, deux ou trois
notes sur la harpe, comme le torrent des larmes qui suintent dans
le coeur humain, et perantes comme les cris de l'aigle dont la
couleuvre vient d'enlacer les petits dans son nid. La mlancolie,
dont nous parlons tant, et qui est, en effet, la corde grave et la
note fondamentale de l'me mue, ne date ni de Virgile, ni de l'cole
romantique de notre temps, ni de M. de Chateaubriand, ni de nous:
elle date de la posie sacre de la Bible, ou plutt elle date de la
premire larme et de la premire contemplation de la misre infinie
de l'homme.

Chaque lment semble ainsi avoir son pote. Les Hbreux sont les
potes des rochers. Homre, n au milieu des anses, des les, des
cumes, des vagues, des voiles de la Grce maritime, est le pote de
la mer. Il n'y a pas un contre-coup de lames sur la grve, une ombre
de cap sur les flots, un sifflement de brise dans les cordages, un
bruit d'aviron sur les bordages du navire, qui ne soit retentissant
ou peint dans ses vers. La mer est  lui; il ne nous a laiss, ni 
nous, ni  personne, un coup de pinceau de plus  donner  l'Ocan.

Virgile et Thocrite sont les deux potes gaux de la terre habite
agricole ou pastorale; les pasteurs et les laboureurs ont l toute
leur posie dans des vers aussi dlicieux que les images, les ombres,
les eaux du paysage terrestre; les laboureurs et les pasteurs
devraient suspendre ternellement ces deux pomes au joug de leurs
boeufs, au double manche de la charrue, au cou du blier qui marche 
la tte de leurs troupeaux.

Dante est le pote de la nuit et des tnbres, des apparitions qui
hantent l'obscurit, des rves qui obsdent l'imagination de l'homme
pendant que l'ombre nocturne possde la terre.

Milton est le pote de l'air; il y plonge avec sa pense d'aveugle
comme l'oiseau qui ne craint pas de briser son aile aux parois de
l'ther. Il y peint sur une toile sans fond et sans fin la bataille
de Dieu et des esprits rebelles, corps ariens qui succombent sans
mourir et qui roulent du sommet des cieux dans les abmes des enfers
sans jamais se heurter aux asprits impalpables de l'lment ambiant
des mondes.

Camons, le grand chantre lusitanien, est le pote de la curiosit et
de l'audace de l'homme  achever la conqute du globe terrestre. Il
embarque avec lui son gnie descriptif, il fait le tour du monde, il
double le cap des Temptes, il chante au pied du mt que la foudre
brise; il sauve  la nage, de la fureur des flots, sa vie prissable
et sa vie immortelle avec son pome. C'est le chantre pique de la
grande navigation, comme Homre est le chantre de la petite, et le
pote de la gographie.

Celui de l'astronomie n'est pas encore n; Dieu le garde sans doute
dans les trsors de sa cration. Il sera le plus grand de tous.
Qu'est-ce que la terre auprs des astres du firmament?

Quant  Job, nous le rptons encore, c'est le pote du dsert. Or,
qu'est-ce que le dsert? C'est l'espace; et de quoi l'espace est-il
l'image? de l'infini.

En meilleurs termes, Job est donc le pote de l'infini.

Le dsert lui fournit son sujet, son immensit, ses couleurs, ses
images, son style. L'infini concentr et rpercut dans le creux de
la poitrine d'un homme, voil bien Job.


XXII

Nous avons voulu, dans nos voyages, nous rendre compte une fois 
nous-mme, par nos propres impressions, des impressions du spectacle
du dsert sur l'me de l'homme. Nous avons voulu faire l'preuve
de l'infini, s'il nous est permis de risquer une si audacieuse
expression. Mais l'preuve du dsert et de l'infini sur quel homme?
sur un homme d'Europe, sur un homme extnu et aminci par ce que
nous appelons civilisation! sur un homme d'intelligence ordinaire,
d'imagination borne, de fibres de chair au lieu de fibres de bronze!
sur un homme nourri de lait de femme au lieu d'avoir t nourri,
comme Job, de molle de lions! Qu'est-ce qu'un tel homme, auprs
du vieillard de la terre primitive, auprs du titan sur son fumier
apostrophant son crateur sur son trne d'astres? Rien!... N'importe;
je n'en avais point d'autre  soumettre  l'preuve. J'tais ce que
j'tais; mais le dsert tait toujours le dsert. _Je voulais voir,
j'ai vu_, comme dit le pote.


XXIII

Il faut lire les livres o ils ont t crits. J'avais dj depuis
longtemps cette ide dans l'esprit, avant de traverser la mer, pour
aller tremper ma pense dans d'autres vagues d'air que celles o nous
respirons dans notre petite Europe.

J'ai toujours t convaincu que changer d'air c'tait changer d'me;
que changer de point de vue, du moins, c'tait changer d'aspect dans
la contemplation et dans l'apprciation des choses; que l'espace
tait ncessaire  la pense comme aux yeux.

Dieu le savait bien, quand, en emprisonnant l'homme dans ce petit
navire de quelques pauvres mille pas d'tendue de la poupe  la
proue, il lui a donn du moins pour horizon cet espace sans fond
du firmament, qui provoque sans cesse la pense  se plonger dans
cet espace, et qui fait monter son me  l'ternelle poursuite de
l'infini, d'astres en astres, de voie lacte en voie lacte, comme
par les degrs clatants et successifs de son incommensurabilit.
Sans cet espace, d'o notre pense du moins peut fuir, la terre ne
serait pas habitable.

Je dirai plus; j'ai toujours t convaincu que le changement de
place, la diversit d'horizon ici-bas, la possession d'une certaine
proportion d'espace matriel, la locomotion, en un mot, tait
non-seulement une condition de grandeur dans l'imagination et dans
l'me, mais aussi une condition de justesse dans l'esprit de l'homme.

J'ai prouv mille fois, par moi-mme, que, si je ne changeais pas de
place, de rsidence, d'horizon, je ne changeais pas d'ides; que ces
ides, toujours les mmes par suite de la monotonie du mme milieu
dans lequel elles ont t conues, finissaient par se ptrifier ou
par croupir, et qu'en croupissant dans l'me elles finissaient enfin
par s'altrer et par se fausser.

Le mouvement, dans une certaine proportion, est aussi ncessaire 
l'intelligence que l'air.

Qui est-ce qui n'a pas expriment qu'au retour d'un voyage de long
cours, ou mme d'une simple promenade au grand air et sous le ciel,
on ne rapportait pas  sa demeure les ides qu'on en avait emportes,
mais qu'on sentait en soi-mme un certain renouvellement de pense et
de coeur qui faisait voir les choses sous un aspect plus tendu et
par consquent plus juste et plus vrai?... C'est que l'espace, cet
lment de grandeur et de vrit, cette optique mme des ides, tait
entr dans une certaine proportion en nous. C'est que l'tendue avait
modifi et rectifi le regard de notre me.

Dfiez-vous de la justesse des ides conues par un solitaire
isol de la grande nature dans un cachot, dans une cellule, dans
une bibliothque, entre quatre murs! Dfiez-vous mme de la
justesse des ides conues par un de ces hommes que nous appelons
_professionnels_, exclusivement renferms dans la monotonie d'une
tude ou d'une occupation unique? L'uniformit du point de vue
born d'o ils envisagent les choses finit presque toujours par
fausser mme leur regard et leur esprit; mathmaticiens abstraits,
mcaniciens de gnie, industriels consomms, prodigieux artistes,
hommes de lettres immortels par le style, comme J.-J. Rousseau,
artisans, inventeurs d'admirables procds dans les perfectionnements
de leurs mtiers spciaux, leur esprit cependant, faute de mouvement
et d'espace dans leur vie et dans leurs ides, se fausse souvent sur
tout le reste.

N'avez-vous pas remarqu que toutes les ides fausses, tous les
rves incohrents, toutes les utopies absurdes en politique,
en constitutions sociales de ces trente dernires annes, sont
sorties de la tte d'un de ces hommes sdentaires, concentrs dans
la contemplation exclusive d'une profession ou d'une occupation
unique, manquant d'air dans la poitrine, de mouvement dans les
pieds, d'espace dans les yeux, d'universalit dans le point de
vue! Hommes d'ateliers, de mcanisme, de chiffres, de comptoirs ou
de bibliothques; hommes _unius libri_, comme les appelaient les
anciens, _hommes ne sachant lire que dans un seul livre_, dont le
proverbe nous recommande de nous dfier.


XXIV

Le communisme, ce suicide en masse et d'un seul coup de l'humanit,
est n dans des ateliers; il est n de la pense troite de
quelques proltaires souffrants, injustement rpartis des dons de
Dieu, mais compltement ignorants des cinq cent mille formes de
salaires sur la terre, ne se doutant mme pas qu'en supprimant le
capital ils supprimaient d'avance tout salaire, qu'en supprimant
la proprit pour l'individu ils la supprimaient pour la masse,
qu'en la supprimant pour la masse ils supprimaient le travail,
qu'en supprimant le champ ils supprimaient la moisson, et qu'en
supprimant la moisson ils supprimaient la vie. Si ces hommes, qui
ne comprenaient que la navette et le poinon, avaient compris
seulement la charrue qui les fait vivre, le navire qui transporte
leurs produits, la monnaie qui les paye, le luxe qui les consomme,
la possession et l'hrdit de la possession qui donne aux choses
possdes leur seule valeur, jamais ils n'auraient laiss chauffer
leurs imaginations sdentaires par ces dlires de la communaut des
biens. Ils ont dlir faute d'horizon dans les yeux, d'espace dans
leurs ides. L'isolement d'une ide rend cette ide folle, comme
l'isolement d'un prisonnier rend ce prisonnier fou.


XXV

Le saint-simonisme est n de l'isolement de l'ide conomique,
abstraction faite de toute autre ide politique et morale, dans une
forte tte d'conomiste. Je suis bien loin de confondre cette ide
scientifique avec l'ide brutale du communisme et de l'galit de
biens et des salaires. Le saint-simonisme n'est qu'une dbauche de
science dans les adeptes de l'conomie politique. S'il n'tait pas
n, dans la bibliothque d'un savant, de l'accouplement strile de
l'utopie et du chiffre, il aurait rvl  l'administration publique,
au commerce et aux industries, une foule de vrits pratiques dont il
tait l'importateur en Europe; mais, au lieu de couver ses vrits
en plein air, il les a couves dans l'isolement des autres ides, et
cet isolement lui a fauss le jugement. Au lieu de faire jour il a
fait secte: l'espace a manqu galement aux regards de ses sectateurs.

Aussi remarquez que, du jour o ses aptres se sont rpandus pour
voyager sur toute la terre, en retrouvant l'espace ils ont retrouv
leur bon sens. Partis sectaires et utopistes, ils sont revenus de
leurs voyages les premiers conomistes et les premiers financiers de
leur sicle; l'espace les a pntrs de sa clart; en marchant ils
ont dpouill le vieil homme, ils ont revtu l'tendue.


XXVI

Le fourririsme est n, dans un comptoir, de l'isolement et de la
stagnation d'une ide exclusivement commerciale, dans son auteur
Fourrier. La socit,  ses yeux, n'a plus t qu'un livre en partie
double, se balanant par profits et pertes  la fin d'une ternelle
association de fabrique liquide par l'ternit. L'isolement de
cette ide a fini promptement par lui donner le dlire. Le fabricant
s'est fait thaumaturge. Son comptoir, ferm au grand air, s'est
peupl de visions. Il a promis  l'homme hbt de chiffres que
l'association transformerait jusqu' sa nature physique et jusqu'aux
lments immuables de la cration: la terre, l'ocan, l'air, l'eau,
le feu, les plantes mmes, ces crins clatants de Dieu. Enfin,
expirant sous le poids de ses miracles, il a laiss aprs lui une
autre utopie tout aussi funeste (car tout mensonge nuit): l'utopie de
la perfectibilit continue _et indfinie_ de l'homme sur la terre;
utopie dont le dernier rsultat logique, en marchant de consquence
en consquence, serait celui-ci: Ce n'est pas Dieu qui a cr
l'homme, mais ce pourrait bien tre l'homme qui aurait cr Dieu!...

Car o s'arrterait cette ascension indfinie et continue de l'homme,
si ce n'est au del mme de la Divinit?...

Ainsi des autres rves humains ns dans les cachots, dans les
cellules, dans les ateliers, dans les bibliothques, dans les
comptoirs, dans les laboratoires ferms au grand air. trange
phnomne! partout o manque l'espace manque la vrit. Il y
a analogie mystrieuse entre l'tendue des ides et l'tendue
des horizons. C'est bizarre, mais c'est simple. L'me n'est pas
indpendante de ses sens.

Voil, pour en revenir  Job, voil pourquoi le pote du dsert est
le plus vaste des potes!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


XXVII

J'exprimais dans ces vers, en m'embarquant pour la premire fois pour
l'Orient, il y a vingt-quatre ans, la curiosit passionne que je
ressentais d'prouver sur moi-mme les impressions du dsert:

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Je n'ai pas navigu sur l'ocan de sable,
  Au branle assoupissant du vaisseau du dsert;
  Je n'ai pas tanch ma soif intarissable,
  Le soir, au puits d'Hbron, de trois palmiers couvert;
  Je n'ai pas tendu mon manteau sous les tentes,
  Dormi dans la poussire o Dieu retournait Job.
  Ni la nuit, au doux bruit des toiles palpitantes.
      Rv les rves de Jacob.

  Des sept pages du monde une me reste  lire:
  Je ne sais pas comment l'toile y tremble aux cieux,
  Sous quel poids du nant la poitrine y respire,
  Comment le coeur palpite en approchant des Dieux!
  Je ne sais pas comment, au pied d'une colonne
  D'o l'ombre des vieux jours sur le barde descend,
  L'herbe parle  l'oreille, ou la terre bourdonne,
      Ou la brise pleure en passant.

  Je n'ai pas entendu dans les cdres antiques
  Le cri des nations monter et retentir,
  Ni vu du haut Liban les aigles prophtiques
  S'abattre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr.
  Je n'ai pas repos ma tte sur la terre
  O Palmyre n'a plus que l'cho de son nom,
  Ni fait sonner au loin, sous mon pied solitaire,
      L'empire vide de Memnon.

  Je n'ai pas entendu, du fond de ses abmes,
  Le Jourdain lamentable lever ses sanglots,
  Pleurant avec des pleurs et des cris plus sublimes
  Que ceux dont Jrmie pouvanta ses flots.
  Je n'ai pas cout chanter en moi mon me
  Dans la grotte sonore o le barde des rois
  Sentait, au sein des nuits, l'hymne  la main de flamme
      Arracher la harpe  ses doigts.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Voil pourquoi je pars, voil pourquoi je joue
  Quelque reste de jours inutile ici-bas.
  Qu'importe sur quel bord le vent d'hiver secoue
  L'arbre strile et sec, et qui n'ombrage pas!
  L'insens! dit la foule.--Elle-mme insense!
  Nous ne trouvons pas tous notre pain en tout lieu:
  Du barde voyageur le pain, c'est la pense;
      Son coeur vit des oeuvres de Dieu!

  Adieu donc, mon vieux pre! adieu, mes soeurs chries!
  Adieu, ma maison blanche  l'ombre du noyer!
  Adieu, mes beaux coursiers, oisifs dans mes prairies!
  Adieu, mon chien fidle! Hlas! seul au foyer,
  Votre image me trouble, et me suit comme l'ombre
  De mon bonheur pass qui veut me retenir.
  Ah! puisse se lever moins douteuse et moins sombre
      L'heure qui doit nous runir!

Six mois aprs, je parcourais pendant soixante jours, avec une
caravane, le dsert de Job.

Les impressions que je reus alors de ces solitudes se sont
reprsentes avec tant de force et de nettet  mon imagination, ces
jours-ci, que j'en ai reproduit une partie dans les vers suivants,
mditation potique tronque dont je copie seulement quelques
fragments pour mes lecteurs. Depuis ce plerinage dans le dsert,
j'ai parl tant d'autres langues que je dois demander indulgence pour
ces rminiscences de posie.




LE DSERT OU L'IMMATRIALIT DE DIEU

MDITATION POTIQUE.


I

  Il est nuit... Qui respire?... Ah! c'est la longue haleine,
  La respiration nocturne de la plaine!
  Elle semble,  dsert! craindre de t'veiller.

  Accoud sur ce sable, immuable oreiller,
  J'coute, en retenant l'haleine intrieure,
  La brise du dehors, qui passe, chante et pleure;
  Langue sans mots de l'air, dont seul je sais le sens,
  Dont aucun verbe humain n'explique les accents,
  Mais que tant d'autres nuits sous l'toile passes
  M'ont appris, ds l'enfance,  traduire en penses.
  Oui, je comprends,  vent! ta confidence aux nuits;
  Tu n'as pas de secret pour mon me, depuis
  Tes hurlements d'hiver dans le mt qui se brise,
  Jusqu' la demi-voix de l'impalpable brise
  Qui sme, en imitant des bruissements d'eau,
  L'cume du granit en grains sur mon manteau.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Quel charme de sentir la voile palpitante
  Incliner, redresser le piquet de ma tente,
  En donnant aux sillons qui nous creusent nos lits
  D'une mer aux longs flots l'insensible roulis!
  Nulle autre voix que toi, voix d'en haut descendue,
  Ne parle  ce dsert muet sous l'tendue.
  Qui donc en oserait troubler le grand repos?
  Pour nos balbutiements aurait-il des chos?
  Non; le tonnerre et toi, quand ton _simoun_ y vole,
  Vous avez seuls le droit d'y prendre la parole,
  Et le lion, peut-tre, aux narines de feu,
  Et Job, lion humain, quand il rugit  Dieu!.....

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Comme on voit l'infini dans son miroir, l'espace!
   cette heure o, d'un ciel poli comme une glace,
  Sur l'horizon dor la lune au plein contour
  De son disque rougi rverbre un faux jour,
  Je vois  sa lueur, d'assises en assises,
  Monter du noir Liban les cimes indcises,
  D'o l'toile, mergeant des bords jusqu'au milieu,
  Semble un cygne baign dans les jardins de Dieu.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


II

  Sur l'ocan de sable o navigue la lune,
  Mon oeil partout ailleurs flotte de dune en dune;
  Le sol, mal aplani sous ces vastes niveaux,
  Imite les grands flux et les reflux des eaux.
   peine la poussire, en vague amoncele,
  Y trace-t-elle en creux le lit d'une valle,
  O le soir, comme un sel que le bouc vient lcher,
  La caravane boit la sueur du rocher.
  L'oeil, tromp par l'aspect au faux jour des toiles,
  Croit que, si le navire, ouvrant ici ses voiles,
  Cinglait sur l'lment o la gazelle a fui,
  Ces flots ptrifis s'amolliraient sous lui,
  Et donneraient aux mts courbs sur leurs sillages
  Des lames du dsert les sublimes tangages!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Mais le chameau pensif, au roulis de son dos,
  Navire intelligent, berce seul sur ces flots;
  Dieu le fit,  dsert! pour arpenter ta face,
  Lent comme un jour qui vient aprs un jour qui passe,
  Patient comme un but qui ne s'approche pas,
  Long comme un infini travers pas  pas,
  Prudent comme la soif quarante jours trompe,
  Qui mesure la goutte  sa langue trempe;
  Nu comme l'indigent, sobre comme la faim,
  Ensanglantant sa bouche aux ronces du chemin;
  Sr comme un serviteur, humble comme un esclave,
  Dposant son fardeau pour chausser son entrave,
  Trouvant le poids lger, l'homme bon, le frein doux,
  Et pour grandir l'enfant pliant ses deux genoux!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


III

  Les miens, couchs en file au fond de la ravine,
  Ruminent sourdement l'herbe morte ou l'pine;
  Leurs longs cous sur le sol rampent comme un serpent;
  Aux flancs maigres de lait leur petit se suspend,
  Et, s'puisant d'amour, la plaintive chamelle
  Les lche en leur livrant le suc de sa mamelle.
  Semblables  l'escadre  l'ancre dans un port,
  Dont l'antenne plie attend le vent qui dort,
  Ils attendent soumis qu'au rveil de la plaine
  Le chant du chamelier leur cadence leur peine,
  Arrivant chaque soir pour repartir demain,
  Et comme nous, mortels, mourant tous en chemin!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


IV

  D'une bande de feu l'horizon se colore,
  L'obscurit renvoie un reflet  l'aurore;
  Sous cette pourpre d'air, qui pleut du firmament,
  Le sable s'illumine en mer de diamant.

  Htons-nous!... replions, aprs ce lger somme,
  La tente d'une nuit semblable aux jours de l'homme,
  Et, sur cet ocan qui recouvre les pas,
  Recommenons la route o l'on n'arrive pas!

  Eh! ne vaut-elle pas celles o l'on arrive?
  Car, en quelque climat que l'homme marche ou vive,
  Au but de ses dsirs, pens, voulu, rv,
  Depuis qu'on est parti qui donc est arriv?...

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Sans doute le dsert, comme toute la terre,
  Est rude aux pieds meurtris du marcheur solitaire,
  Qui plante au jour le jour la tente de Jacob,
  Ou qui creuse en son coeur les abmes de Job!
  Entre l'Arabe et nous le sort tient l'quilibre;
  Nos malheurs sont gaux... mais son malheur est libre!
  Des deux sjours humains, la tente ou la maison,
  L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison;
  Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchane,
  Il prend dans ses sillons racine comme un chne:
  L'homme dont le dsert est la vaste cit
  N'a d'ombre que la sienne en son immensit.
  La tyrannie en vain se fatigue  l'y suivre.
  tre seul, c'est rgner; tre libre, c'est vivre.
  Par la faim et la soif il achte ses biens;
  Il sait que nos trsors ne sont que des liens.
  Sur les flancs calcins de cette arne avare
  Le pain est graveleux, l'eau tide, l'ombre rare;
  Mais, fier de s'y tracer un sentier non fray,
  Il regarde son ciel et dit: Je l'ai pay!...

    Sous un soleil de plomb la terre ici fondue
  Pour unique ornement n'a que son tendue;
  On n'y voit pas bleuir, jusqu'au fond d'un ciel noir,
  Ces neiges o nos yeux montent avec le soir;
  On n'y voit pas au loin serpenter dans les plaines
  Ces artres des eaux d'o divergent les veines
  Qui portent aux vallons par les moissons dors
  L'ondoment des pis ou la graisse des prs;
  On n'y voit pas blanchir, couchs dans l'herbe molle,
  Ces gras troupeaux que l'homme  ses festins immole;
  On n'y voit pas les mers dans leur bassin changeant
  Franger les noirs cueils d'une cume d'argent,
  Ni les sombres forts  l'ondoyante robe
  Vtir de leur velours la nudit du globe,
  Ni le pinceau divers que tient chaque saison
  Des couleurs de l'anne y peindre l'horizon;
  On n'y voit pas enfin, prs du grand lit des fleuves,
  Des vieux murs des cits sortir des cits neuves,
  Dont la vaste ceinture clate chaque nuit
  Comme celle d'un sein qui porte un double fruit!
  Mers humaines d'o monte avec des bruits de houles
  L'innombrable rumeur du grand roulis des foules!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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V

  Rien de ces vtements, dont notre globe est vert,
  N'y revt sous ses pas la lpre du dsert;
  De ses flancs dcharns la nudit sans germe
  Laisse les os du globe en percer l'piderme;
  Et l'homme, sur ce sol d'o l'oiseau mme a fui,
  Y charge l'animal d'y mendier pour lui!
  Plier avant le jour la tente solitaire,
  Rassembler le troupeau qui lche  nu la terre;
  Autour du puits creus par l'errante tribu
  Faire boire l'esclave o la jument a bu;
  Aux flancs de l'animal, qui s'agenouille et brame,
  Suspendre  poids gaux les enfants et la femme;
  Voguer jusqu' la nuit sur ces vagues sans bords,
  En laissant le coursier brouter  jeun son mors;
  Boire  la fin du jour, pour toute nourriture,
  Le lait que la chamelle  votre soif mesure,
  Ou des fruits du dattier ronger les maigres os;
  Recommencer sans fin des haltes sans repos
  Pour pargner la source o la lvre s'tanche;
  Partir et repartir jusqu' la barbe blanche...
  Dans des milliers de jours,  tous vos jours pareils,
  Ne mesurer le temps qu'au nombre des soleils;
  Puis de ses os blanchis, sur l'herbe des savanes,
  Tracer aprs sa mort la route aux caravanes...
  Voil l'homme!... Et cet homme a ses flicits!
  Ah! c'est que le dsert est vide des cits;
  C'est qu'en voguant au large, au gr des solitudes,
  On y respire un air vierge des multitudes!
  C'est que l'esprit y plane indpendant du lieu;
  C'est que l'homme est plus homme et Dieu mme plus Dieu.

    Moi-mme, de mon me y dposant la rouille,
  Je sens que j'y grandis de ce que j'y dpouille,
  Et que mon esprit, libre et clair comme les cieux,
  Y prend la solitude et la grandeur des lieux!


VI

  Tel que le nageur nu, qui plonge dans les ondes,
  Dpose au bord des mers ses vtements immondes,
  Et, changeant de nature en changeant d'lment,
  Retrempe sa vigueur dans le flot cumant,
  Il ne se souvient plus, sur ces lames normes,
  Des tissus dont la maille emprisonnait ses formes;
  Des sandales de cuir, entraves de ses pis,
  De la ceinture troite o ses flancs sont lis,
  Des uniformes plis, des couleurs convenues
  Du manteau rejet de ses paules nues;
  Il nage, et, jusqu'au ciel par la vague emport,
  Il jette  l'Ocan son cri de libert!...
  Demandez-lui s'il pense, immerg dans l'eau vive,
  Ce qu'il pensait nagure accroupi sur la rive!
  Non, ce n'est plus en lui l'homme de ses habits,
  C'est l'homme de l'air vierge et de tous les pays.
  En quittant le rivage, il recouvre son me:
  Roi de sa volont, libre comme la lame!...

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


VII

  Le dsert donne  l'homme un affranchissement
  Tout pareil  celui de ce fier lment;
   chaque pas qu'il fait sur sa route plus large,
  D'un de ses poids d'esprit l'espace le dcharge;
  Il soulve en marchant,  chaque station,
  Les serviles anneaux de l'imitation;
  Il sme, en s'chappant de cette gypte humaine,
  Avec chaque habitude, un dbri de sa chane...

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Ces murs de servitude, en marbre difis,
  Ces balbeks tout remplis de dieux ptrifis,
  Pagodes, minarets, panthons, acropoles,
  N'y chargent pas le sol du poids de leurs coupoles;
  La foi n'y parle pas les langues de Babel;
  L'homme n'y porte pas, comme une autre Rachel,
  Cachs sous son chameau, dans les plis de sa robe,
  Les dieux de sa tribu que le voleur drobe!
  L'espace ouvre l'esprit  l'immatriel.
  Quand Mose au dsert pensait pour Isral,
   ceux qui portaient Dieu, de Memphis en Jude,
  L'Arche ne pesait pas... car Dieu n'est qu'une ide!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


VIII

  Et j'ai vogu dj, depuis soixante jours,
  Vers ce vague horizon qui recule toujours;
  Et mon me, oubliant ses pas dans sa carrire,
  Sans espoir en avant, sans retour en arrire,
  Respirant  plein souffle un air illimit,
  De son isolement se fait sa volupt.
  La libert d'esprit, c'est ma terre promise!
  Marcher seul affranchit, penser seul divinise!...

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  La lune, cette nuit, visitait le dsert;
  D'un brouillard sablonneux son disque recouvert
  Par le vent du _simoun_, qui soulve sa brume,
  De l'ocan de sable en transperant l'cume,
  Rougissait comme un fer de la forge tir;
  Le sol lui renvoyait ce feu rverbr;
  D'une pourpre de sang l'atmosphre tait teinte,
  La poussire brlait cendre au pied mal teinte;
  Ma tente, aux coups du vent, sur mon front s'croula,
  Ma bouche sans haleine au sable se colla;
  Je crus qu'un pas de Dieu faisait trembler la terre,
  Et, pensant l'entrevoir  travers le mystre,
  Je dis au tourbillon:-- Trs-Haut! si c'est toi,
  Comme autrefois  Job, en chair apparais-moi!...

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


IX

  Mais son esprit en moi rpondit: Fils du doute,
  Dis donc  l'Ocan d'apparatre  la goutte!
  Dis  l'ternit d'apparatre au moment!
  Dis au soleil voil par l'blouissement,
  D'apparatre en clin d'oeil  la ple tincelle
  Que le ver lumineux ou le caillou recle!
  Dis  l'immensit, qui ne me contient pas,
  D'apparatre  l'espace inscrit dans tes deux pas!

    Et par quel mot pour toi veux-tu que je me nomme?
  Et par quel sens veux-tu que j'apparaisse  l'homme?
  Est-ce l'oeil, ou l'oreille, ou la bouche, ou la main?
  Qu'est-il en toi de Dieu? Qu'est-il en moi d'humain?
  L'oeil n'est qu'un faux cristal voil d'une paupire
  Qu'un clair blouit, qu'aveugle une poussire;
  L'oreille, qu'un tympan sur un nerf tendu,
  Que frappe un son charnel par l'esprit entendu;
  La bouche, qu'un conduit par o le ver de terre
  De la terre et de l'eau vit ou se dsaltre;
  La main, qu'un muscle adroit, dou d'un tact subtil;
  Mais quand il ne tient pas, ce muscle, que sait-il?...
  Peux-tu voir l'invisible ou palper l'impalpable?
  Fouler aux pieds l'esprit comme l'herbe ou le sable?
  Saisir l'me? embrasser l'ide avec les bras?
  Ou respirer Celui qui ne s'aspire pas?...

    Suis-je opaque,  mortels! pour vous donner une ombre?
  ternelle unit, suis-je un produit du nombre?
  Suis-je un lieu pour paratre  l'oeil troit ou court?
  Suis-je un son pour frapper sur l'oreille du sourd?
  Quelle forme de toi n'avilit ma nature?
  Qui ne devient petit quand c'est toi qui mesure?...

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Dans quel espace enfin des abmes des cieux
  Voudrais-tu que ma gloire appart  tes yeux?
  Est-ce sur cette terre o dans la nuit tu rampes?
  Terre, dernier degr de ces milliers de rampes
  Qui toujours finissant recommencent toujours,
  Et dont le calcul mme est trop long pour tes jours?
  Petit charbon tomb d'un foyer de comte
  Que sa rotation arrondit en plante,
  Qui du choc imprim continue  flotter,
  Que mon oeil oublierait aux confins de l'ther
  Si, des sables de feu dont je sme ma nue,
  Un seul grain de poussire chappait  ma vue?

  Est-ce dans mes soleils? ou dans quelque autre feu
  De ces foyers du ciel, dont le grand doigt de Dieu
  Pourrait seul mesurer le diamtre immense?
  Mais, quelque grand qu'il soit, il finit, il commence.
  On calculerait donc mon orbite inconnu?
  Celui qui contient tout serait donc contenu?
  Les pointes du compas, inscrites sur ma face,
  Pourraient donc en s'ouvrant mesurer ma surface?
  Un espace des cieux, par d'autres limit,
  Emprisonnerait donc ma propre immensit?
  L'astre o j'apparatrais, par un honteux contraste,
  Serait plus Dieu que moi, car il serait plus vaste?
  Et le doigt insolent d'un vil calculateur
  Comme un nombre oserait chiffrer son Crateur?...

    Du jour o de l'den la clart s'teignit,
  L'antiquit menteuse en songes me peignit;
  Chaque peuple  son tour, idoltre d'emblme,
  Me fit semblable  lui pour m'adorer lui-mme.

    Le Gange le premier fleuve ivre de pavots,
  O les songes sacrs roulent avec les flots,
  De mon tre intangible en voulant palper l'ombre,
  De ma sainte unit multiplia le nombre,
  De ma mtamorphose blouit ses autels,
  Fit diverger l'encens sur mille dieux mortels;
  De l'lphant lui-mme adorant les paules,
  Lui fit porter sur rien le monde et ses deux ples,
  leva ses trteaux dans le temple indien,
  Transforma l'ternel en vil comdien,
  Qui, changeant  sa voix de rle et de figure,
  Jouait le Crateur devant sa crature!
  La Perse rougissant de cet ignoble jeu
  Avec plus de respect m'incarna dans le feu;
  Pontife du soleil, le pieux Zoroastre
  Pour me faire clater me revtit d'un astre.

    Chacun me confondit avec son lment:
  La Chine astronomique avec le firmament;
  L'gypte moissonneuse avec la terre immonde
  Que le _dieu-Nil_ arrose et le _dieu-boeuf_ fconde;
  La Grce maritime avec l'onde ou l'ther
  Que gourmandait pour moi Neptune ou Jupiter,
  Et, se forgeant un ciel aussi vain qu'elle-mme,
  Dans la Divinit ne vit qu'un grand pome!

  Mais le temps soufflera sur ce qu'ils ont rv,
  Et sur ces sombres nuits mon astre s'est lev.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


X

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,
  Vous prendrez-vous toujours au pige des images?
  Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus?
  J'apparais  l'esprit, mais par mes attributs!
  C'est dans l'entendement, que vous me verrez luire,
  Tout oeil me rtrcit qui croit me reproduire.
  Ne mesurez jamais votre espace et le mien,
  Si je n'tais pas tout je ne serais plus rien!

    Non ce second chaos qu'un panthiste adore
  O dans l'immensit Dieu mme s'vapore,
  D'lments confondus ple-mle brutal
  O le bien n'est plus bien, o le mal n'est plus mal;
  Mais ce tout, _centre-Dieu_ de l'me universelle,
  Subsistant dans son oeuvre et subsistant sans elle:
  Beaut, puissance, amour, intelligence et loi,
  Et n'enfantant de lui que pour jouir de soi!...

    Voil la seule forme o je puis t'apparatre!
  Je ne suis pas un tre,  mon fils! Je suis l'tre!
  Plonge dans ma hauteur et dans ma profondeur,
  Et conclus ma sagesse en pensant ma grandeur!
  Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre,
  Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un... MYSTRE.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  -- Mystre! lui dis-je, eh bien! sois donc ma foi...
  Mystre,  saint rapport du Crateur  moi!
  Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funbres;
  J'en relve mon front bloui de tnbres!
  Quand l'astre  l'horizon retire sa splendeur,
  L'immensit de l'ombre atteste sa grandeur!
   cette obscurit notre foi se mesure,
  Plus l'objet est divin, plus l'image est obscure.
  Je renonce  chercher des yeux, des mains, des bras,
  Et je dis: C'est bien toi, car je ne te vois pas!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


XI

  Ainsi, dans son silence et dans sa solitude,
  Le dsert me parlait mieux que la multitude.
   dsert!  grand vide o l'cho vient du ciel!
  Parle  l'esprit humain, cet immense Isral!
  Et moi puiss-je, au bout de l'uniforme plaine
  O j'ai suivi longtemps la caravane humaine,
  Sans trouver dans le sable lev sur ses pas
  Celui qui l'enveloppe et qu'elle ne voit pas,
  Puiss-je, avant le soir, las des _Babels_ du doute,
  Laisser mes compagnons serpenter dans leur route,
  M'asseoir au puits de Job, le front dans mes deux mains,
  Fermer enfin l'oreille  tous verbes humains,
  Dans ce morne dsert converser face  face
  Avec l'ternit, la puissance et l'espace:
  Trois prophtes muets, silences pleins de foi,
  Qui ne sont pas tes noms, Seigneur! mais qui sont toi,
  vidences d'esprit qui parlent sans paroles,
  Qui ne te taillent pas dans le bloc des idoles,
  Mais qui font luire, au fond de nos obscurits,
  Ta substance elle-mme en trois vives clarts.
  Pre et mre  toi seul, et seul n sans anctre,
  D'o sort sans t'puiser la mer sans fond de l'tre,
  Et dans qui rentre en toi jamais moins, toujours plus,
  L'tre au flux ternel,  l'ternel reflux!

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Et puiss-je, semblable  l'homme plein d'audace
  Qui parla devant toi, mais  qui tu fis grce,
  De ton ombre couvert comme de mon linceul,
  Mourir seul au dsert dans la foi du GRAND SEUL!


XXVIII

Maintenant, oublions ces faibles vers, et lisons Job; et voyons
par quel admirable circuit d'une pense qui fait le tour du monde
intellectuel le grand pote et le grand philosophe passe de la foi
au doute, du doute au blasphme, du blasphme  la certitude, et du
dsespoir d'esprit  cette rsignation raisonne,  ce consentement
de l'homme  Dieu, seule sagesse des vrais sages, seule vrit du
coeur comme elle est la seule vrit de l'esprit.

La lecture de Job n'est pas seulement la plus haute leon de posie,
elle est la plus haute leon de pit.

Mais d'abord disons ce que c'tait que Job.

                                                       LAMARTINE.




XIIe ENTRETIEN.

I


Nous nous sommes dit  la fin de notre dernier entretien: Qu'est-ce
que Job?

Personne n'en sait rien.

C'est aussi ce que se sont rpondu Bossuet, La Harpe, le rvrend
docteur Lowth, auteur du cours moderne le plus rudit de la posie
sacre, enfin M. Cahen lui-mme, le dernier et le plus hbraque des
traducteurs de _la Bible,_ dans ses recherches plus remarquables
encore que son texte.

Non, personne ne sait qui fut ce premier, et, selon moi, ce plus
sublime de tous les potes; personne ne connat le vritable auteur
de ce pome en quelque sorte surhumain. Ce pome n'a pas toujours
fait partie de la Bible proprement dite; il a t ensuite recueilli
dans le livre sacr; il lui est peut-tre antrieur, et il en
est indpendant. Le docteur Lowth, professeur de posie sacre 
l'universit d'Oxford,  qui nous devons deux volumes qui font
autorit sur ces matires, rfute parfaitement bien l'opinion qui
attribue le pome de Job  Mose lui-mme.

Ces opinions sont aussi celles du savant traducteur hbreu de la
Bible, M. Cahen.

Quant  nous-mme, voici franchement et hardiment ce que nous
pensons de l'auteur et du pome. L'inconnu est le champ libre des
conjectures; Bossuet lui-mme, le plus orthodoxe des commentateurs,
ne se les interdit pas. Mais nos conjectures personnelles sur
l'oeuvre de Job ne sont pas, comme on pourrait le croire, de
fantastiques excursions de l'imagination; elles sont motives et
autorises pour nous par une tude de trente ans des traditions, des
histoires des monuments, des philosophies et des posies de l'Orient
primitif. Si nous ne donnons pas ces conjectures pour des vrits,
nous les donnons du moins comme des vraisemblances aussi rapproches
de la vrit que l'ombre est rapproche du corps. Nous prions nos
lecteurs de les lire comme nous les leur donnons, c'est--dire comme
une opinion personnelle, non  croire sur parole, mais  examiner.

L'tranget de ces opinions, au premier abord, nous commande cette
prcaution oratoire; mais, quand on aura bien lu et relu avec nous
ce merveilleux pome de Job, peut-tre sera-t-on plus indulgent pour
l'tranget et pour la hardiesse de nos conjectures sur l'origine de
ce livre d'un caractre notablement antdiluvien.


II

Voici donc ce que nous pensons de Job.

D'abord on sait, par plusieurs passages de ces entretiens, que nous
diffrons compltement d'ide avec les philosophes modernes du
PROGRS INDFINI ET CONTINU DE L'ESPRIT HUMAIN.

Ces philosophes, pour flatter trs-sincrement leurs contemporains,
leur postrit, et pour se flatter eux-mmes, sont obligs de ne
voir que tnbres, ignorance, barbarie, dans les commencements de
l'humanit. Ils ferment les yeux aux monuments sublimes ou divins de
l'histoire de la sagesse, des thogonies, des posies primitives; ils
tiennent tout cela pour non avenu.

Cette ngation de tout le pass thologique, philosophique, potique,
architectural, historique mme, de l'humanit antrieure  nous, leur
est ncessaire; car, sans cela, comment pourraient-ils se justifier
 eux-mmes cette progressivit indfinie et continue de l'esprit
humain, progressant de Brahma, de Job, de l'gypte, de la Jude,
de la Grce et de Rome, jusqu' Paris, au sicle de Louis XV, et
au ntre? L'vidence les confondrait. On se demanderait, en lisant
les philosophes de l'Inde, en lisant le pome de Job, en lisant les
lgislations patriarcales de la Chine, en lisant la Bible, en lisant
Homre, en lisant Platon, en lisant l'vangile, en lisant Virgile ou
Cicron, en contemplant les Pyramides, les Palmyre, les Perspolis,
les Parthnon, les Panthon encore debout, en plissant d'admiration
devant les marbres vivants de Phidias, on se demanderait o sont donc
les traces de ce progrs indfini et continu des facults humaines.

Mais c'est gal: le systme le veut ainsi; il faut que le monde s'y
prte; il faut que l'homme antrieur  notre re n'ait t qu'une
informe bauche lui-mme de son Crateur, une espce de brute ou
de sauvage, perfectionn indfiniment et continment jusqu' la
perfection o ils se plaisent  le contempler en eux ou en nous, et
progressant aprs nous jusqu' une espce de divinisation indfinie
aussi, dont les toiles doivent nous dire quelque chose.

Nous ne croyons pas un mot de tout cela; nous sommes convaincu que
l'tat sauvage est une maladie de l'humanit, et nullement son tat
originaire et normal.

Nous sommes convaincu qu'il y a eu avant nous une humanit primitive
tout aussi bien doue, et, disons franchement notre pense, qui est
en cela la pense des livres sacrs, de toutes les grandes races
religieuses ou historiques du globe, qu'il y a eu une humanit mieux
doue de lumire, de vrits divines, de facults et de bonheur que
nous.

Nous sommes convaincu (sans pouvoir le dmontrer ni l'expliquer)
qu'au lieu du progrs indfini et continu il y a eu une dchance,
une clipse de Dieu sur l'homme, _un den perdu_, comme disent ces
livres sacrs partout.

Nous sommes convaincu que les progrs pars, souvent interrompus par
des rechutes, mais trs-rels et trs-mritoires, qui ont eu lieu
depuis cette mystrieuse dgradation de la premire humanit, ne sont
que des efforts gnreux et saints pour reconqurir ce qui a t
perdu, pour rentrer dans notre innocence, dans notre science et dans
notre flicit primitive.

On voit combien il y a de distance entre nous et les philosophes
actuels du progrs continu et indfini.

Nous ne nous rencontrons que dans nos voeux communs pour la flicit
et pour la saintet de l'homme, et dans nos efforts pour le faire
avancer d'un pas, eux vers un progrs indfini et continu, nous vers
un progrs rel, mais relatif.

Or, faut-il le dire? Un de nos principaux arguments contre le
progrs indfini et continu de l'esprit humain, un de nos principaux
monuments ou tmoignages d'une condition intellectuelle et morale
de l'homme primitif suprieure  notre condition prsente, c'est
prcisment ce livre mystrieux de Job. Cuvier le gologue trouvait
des _mastodontes_ dans les couches antdiluviennes du globe; Job
est pour nous un mastodonte intellectuel et philosophique dans les
couches antdiluviennes de l'esprit humain.

Il y a l dedans une philosophie qui n'a aucune analogie, avant la
renaissance vanglique, ni dans les philosophies indiennes, ni dans
les philosophies chinoises, ni dans le peu que nous savons de la
philosophie gyptienne, ni dans les philosophies paennes (except
Platon et pictte), ni mme dans les philosophies rationnelles qu'on
essaie de construire aujourd'hui avec des dbris.

D'o pouvait venir dans l'esprit d'un pasteur arabe du dsert de
_Hus_ une philosophie  la fois aussi hardie, aussi humaine, aussi
divine, aussi rvle, aussi mystrieuse, aussi raisonne, et aussi
sublimement discute, chante et crie, que celle que nous allons
lire dans ce pome crit sur le sable avec un roseau tremp dans une
larme d'homme?... Dpouillez toutes vos bibliothques plus rcentes,
et montrez-moi quelque chose d'gal  un de ces sanglots,  un de ces
blasphmes,  une de ces rsignations.

Je vous en dfie!


III

Eh bien! puisque rien ne vient de rien, je me suis toujours
demand d'o avait donc coul dans le sable du dsert cette source
souterraine et intarissable de vrit mtaphysique, de philosophie,
de thologie, d'loquence et de posie, dont ce pome de Job dborde,
pour qui sait lire, sentir, comprendre et prier sur cette terre.

Nous ne craignons pas de le dire:

Cela ne peut venir que d'une tradition antique au del de toute
antiquit connue, et d'une philosophie conserve et retrouve de
l'humanit primitive, philosophie remontant, de gnration en
gnration, jusqu' une gnration premire doue de communications
plus lumineuses et plus directes avec l'auteur de toute lumire, Dieu.

En contradiction avec le systme des philosophes du progrs continu
et indfini, il est certain que, plus on remonte de civilisation
en civilisation, de livres en livres, de traditions religieuses en
traditions religieuses, vers cette profondeur inconnue des temps
qu'on appelle les temps antdiluviens, plus on entrevoit de lueurs
divines ou de crpuscules d'aurore lumineuse dans l'esprit humain.

Que doit-on en conclure? Qu'il y a eu, avant ce dluge gnral ou
mme partiel, attest par toutes les traditions orientales, une
poque de civilisation suprieure  ce qui fut aprs ce cataclysme de
l'humanit; que cette poque de civilisation antdiluvienne touchait
de plus prs elle-mme  une autre poque encore suprieure en
innocence, en science, en facults, en flicits de l'homme ici-bas
avant cette grande et mystrieuse dchance, tradition universelle
aussi, qui chassa l'humanit primitive de ce demi-ciel appel l'den
ou le jardin; que des traditions de cette philosophie de l'den ou
du jardin avaient survcu dans l'humanit dchue, et qu'enfin, aprs
le second naufrage de l'humanit antdiluvienne, quelques grandes
vrits et quelques grandes philosophies, restes dans la mmoire de
quelques sages ou prophtes chapps  l'inondation universelle ou
partielle, avaient surnag, et inspiraient encore de temps en temps
l'esprit de l'homme dans l'Orient, scne encore humide de la grande
catastrophe.

Soit qu'on se rattache aux traditions indiennes, qui font chapper
quelques naufrags sur l'Hymalaa; soit qu'on se rattache aux
livres de la Chine, qui font rfugier un petit nombre de peuples
sur les montagnes centrales; soit qu'on se rattache aux monuments
de l'thiopie ou de la haute gypte, qui font creuser longtemps aux
_Troglodytes_ des cavernes dans les hauts lieux pour viter une
seconde inondation de la plaine; soit qu'on se rattache aux rcits
bibliques, qui font naviguer _No_ sur les eaux avec une lite de la
famille humaine, il est impossible de nier les traditions orientales
d'une grande submersion de cette partie du monde. Toutes ces
traditions profanes ou sacres s'accordent  constater qu'il chappa
un petit nombre d'hommes au naufrage, et que ces naufrags abordrent
ici ou l, sur l'Hymalaa, sur les montagnes centrales de la Chine,
sur les rochers de l'thiopie, sur les cimes de l'Armnie ou sur le
mont Ararat, et devinrent la souche de la troisime humanit.

La Perse, l'Arabie et la Bible leur donnent le nom de patriarches.

Ils avaient sauv quelques troupeaux; ils devinrent pasteurs en
Arabie. En Chine, ils descendirent des montagnes  mesure que les
eaux se retiraient des plaines; ils creusrent des canaux pour en
faciliter l'coulement; ils dfrichrent ces marais et devinrent
laboureurs. Dans la Msopotamie, ils btirent des Babylone, des
Babel, des villes, des difices refuges contre les eaux; en thiopie
et dans la haute gypte, des catacombes immenses et leves dans le
flanc des rochers, propres  contenir des populations entires. On ne
peut les visiter encore aujourd'hui sans tonnement; la grandeur de
l'pouvante explique seule la grandeur de l'oeuvre.

Mais ces survivants de l'poque antdiluvienne n'avaient pas
seulement sauv leur vie; ils avaient sauv aussi leur intelligence
et leur mmoire; ils avaient transmis aux patriarches leurs premiers
descendants, soit aux fils de No, si l'on admet la version biblique,
soit aux fils des races indiennes, thiopiennes, chinoises, si l'on
admet les traditions de ces peuples de l'extrme Orient, ils avaient
transmis quelques vestiges des vrits, de la rvlation, de la
philosophie, de la thologie que l'humanit antdiluvienne possdait
depuis sa sortie de ce qu'on appelle den; crpuscule du soir aprs
un jour clatant.

Job, selon moi, tait videmment un de ces fils de la famille
patriarcale et pastorale de l'Idume, plus imbu que ses contemporains
des traditions et des vrits de souvenir de la race primitive, et
parlant aux hommes, on ne sait combien d'annes aprs le dluge,
la langue philosophique, thologique et potique que nos premiers
anctres avaient comprise et parle avant le cataclysme physique
et moral de l'humanit. Je ne puis m'expliquer autrement cette
fulguration de lumire, de divinit, de science, de sagesse, et mme
de langage, dans une si complte obscurit de la terre! Job est pour
moi un Platon de cette philosophie tronque, mais surhumaine, que
j'appellerai la philosophie antdiluvienne.

Qu'on en pense ce qu'on voudra, c'est mon ide; il m'est impossible
d'en avoir une autre en trouvant ce diamant si divinement taill dans
ce sable sans traces du dsert de Hus. Et cette ide, elle n'est pas
en moi d'aujourd'hui, car voici ce que j'crivais sur Job  une autre
poque et dans une tude moins approfondie que celle-ci.


IV

J'ai lu aujourd'hui le livre entier de _Job_. Ce n'est pas la voix
d'un homme, c'est la voix d'un temps. L'accent vient du plus profond
des sicles. On dit qu' l'poque o l'homme s'exprimait ainsi le
monde tait dans son enfance; cependant tout indique, dans cette
pope de l'me, dans ce drame de penses, dans cette philosophie
lyrique, dans ce gmissement lgiaque, la sagesse et la mlancolie
des jours avancs. Pendant combien d'annes ou de sicles ne
fallait-il pas que l'humanit et accumul, remu, scrut ses penses
en elle-mme, pour arriver  de telles conclusions mtaphysiques
sur les misres de sa destine et sur les mystres de la Providence
divine! Quoi! du premier coup, du premier vagissement de son me,
l'homme aurait parl  la fois comme homme et comme Dieu! Ce premier
cri du coeur humain, qui clate de colre, de douleur, de plnitude;
ce premier rugissement de la fibre du lion tortur dans le coeur
humain par le sort aurait surpass tout ce que l'art le plus exerc
de la pense et du style a pu enfanter jusqu' nos jours! O donc Job
aurait-il pris sa science de la nature, son exprience des choses
humaines, sa lassitude de la vie, son suicide du dsespoir, si ce
n'tait dans le trsor de nos misres et de nos larmes dj accumul
depuis de longs sicles dans l'abme d'un temps dj vieux?

Si quelque livre a peint spcialement la posie du vieillard, le
dcouragement, l'amertume, l'ironie, le reproche, la plainte,
l'impit, le silence, la prostration, puis la rsignation, cette
impuissance qui se change forcment en vertu, puis la consolation
qui relve par la pit divine l'esprit abattu, c'est bien videmment
ce livre de _Job_, ce dialogue avec soi-mme, avec ses amis, avec
Dieu, ce Platon lyrique du dsert.

On ne sait ni prcisment en quel lieu, ni surtout en quel temps ce
pome ou cette histoire a jailli d'une fibre d'homme. On a dit que
c'tait peut-tre Mose; mais Mose, d'aprs la Bible elle-mme,
n'tait ni loquent, ni pote; il tait surtout homme d'tat,
historien, lgislateur. Job a la langue du plus grand pote qui
ait jamais articul la parole humaine. C'est l'loquence et la
posie fondues d'un seul jet et indivisibles dans tous les cris de
l'homme. Il raconte, il discute, il coute, il rpond, il s'irrite,
il interpelle, il apostrophe, il invective, il gronde, il clate, il
chante, il pleure, il se moque, il implore, il rflchit, il se juge,
il se repent, il s'apaise, il adore, il plane sur les ailes de son
religieux enthousiasme au-dessus de ses propres dchirements; du fond
de son dsespoir il justifie Dieu contre lui-mme; il dit: C'est
bien! C'est le _Promthe_ de la parole, lev au ciel tout criant
et tout saignant dans les serres mmes du vautour qui lui ronge le
coeur! C'est la victime devenue juge par l'impersonnalit sublime de
la raison, clbrant son propre supplice et jetant comme le Brutus
des Romains les gouttes de son sang vers le ciel, non comme une
insulte, mais comme une libation au Dieu juste!

Job n'est plus l'homme; c'est l'humanit! Une race qui peut sentir,
penser et s'exprimer avec cet accent, est vraiment digne d'changer
sa parole avec la parole surnaturelle et de converser avec son
Crateur.

Voici les notes retrouves sur les marges de la Bible de famille. Je
me borne  les copier.


V

Aujourd'hui je continue, j'analyse et je cite:

Il y avait un homme dans la terre de Hus; il s'appelait Job. C'tait
un homme juste. Ici tableau patriarcal et pastoral de la richesse,
de la considration, du bonheur domestique de cet homme puissant et
heureux. Puis, en quelques strophes rapides comme l'croulement
d'une maison ou d'une tente qui s'abme coup sur coup sur Job, ses
bergers et ses troupeaux sont enlevs par les ennemis de sa race;
la foudre tombe et brle ses rcoltes; les Chaldens tuent ses
chamelles; le _Simoun_, le vent du dsert, renverse sa tente sur ses
fils et ses filles et les touffe sous ses dbris pendant un festin.
Il dchire ses habits, il se rase la tte en signe de deuil; mais il
n'accuse pas le Matre du bien et du mal; il se prosterne et il adore.

Nu je suis sorti du sein de ma mre la terre, dit-il, nu j'y
rentrerai. Dieu m'a donn, Dieu m'a repris. Que sa volont soit
faite, et que son nom soit toujours lou!

Voil le sage, voil l'homme de raison et de pit! L'homme d'argile,
de chair et de sang, ne tarde pas  reparatre. Ce n'est pas au
moment du coup qu'on sent la douleur, c'est au contre-coup: il faut
du temps  tout, mme au supplice. Celui de Job s'aggrave; il tombe
malade et languit sur sa litire comme un animal immonde, objet de
dgot mme pour sa femme. Mourez donc! lui dit-elle. Mais son
pieux stocisme survit encore  cet outrage.

Vous tes des insenss, dit-il; pourquoi mourir? Si nous avons
reu le bien de la main de Dieu, pourquoi n'en recevrions-nous pas
avec le mme respect les maux?

Mais ses amis, instruits au loin de sa ruine et de ses plaies,
arrivent plutt pour contempler ce grand dbris de la fortune que
pour le consoler et le relever. Ils se rangent  la manire des
Arabes en cercle autour de lui, et, frapps d'horreur  la vue de
ses plaies, ils restent sept jours et sept nuits sans rompre le
morne silence de leur visite. Apparemment que leur prsence, leur
silence, leur physionomie sont pour Job un miroir dans lequel ses
propres misres se rflchissent et lui paraissent plus terribles
 contempler qu'en lui-mme. Il n'y rsiste plus, il clate en un
premier gmissement qui semble emporter les digues de son me. Ce
n'est encore que de la douleur. Nous avons traduit nous-mme ces
premires larmes de Job en vers bien affaiblis d'accent et bien
indignes du modle; mais il faut considrer, indpendamment de
la distance de temps, la faiblesse de l'crivain surajoute  la
faiblesse de la langue.

  Ah! prisse  jamais le jour qui m'a vu natre!
  Ah! prisse  jamais la nuit qui m'a conu,
    Et le sein qui m'a donn l'tre,
    Et les genoux qui m'ont reu!
  Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface!
  Que, toujours obscurci des ombres du trpas,
  Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place!
    Qu'il soit comme s'il n'tait pas!

  Maintenant dans l'oubli je dormirais encore,
    Et j'achverais mon sommeil
  Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore,
  Avec ces conqurants que la terre dvore,
  Avec le fruit conu qui meurt avant d'clore,
    Et qui n'a pas vu le soleil.

    Mes jours dclinent comme l'ombre;
    Je voudrais les prcipiter.
     mon Dieu! retranchez le nombre
    Des soleils que je dois compter!
    L'aspect de ma longue infortune
    loigne, repousse, importune
    Mes frres lasss de mes maux.
    En vain je m'adresse  leur foule:
    Leur piti m'chappe, et s'coule
    Comme l'onde au flanc des coteaux.

    Ainsi qu'un nuage qui passe
    Mon printemps s'est vanoui;
    Mes yeux ne verront plus la trace
    De tous ces biens dont j'ai joui.
    Par le souffle de la colre,
    Hlas! arrach de la terre,
    Je vais d'o l'on ne revient pas.
    Mes vallons, ma propre demeure,
    Et cet oeil mme qui me pleure,
    Ne reverront jamais mes pas!

    L'homme vit un jour sur la terre
    Entre la mort et la douleur;
    Rassasi de sa misre,
    Il tombe enfin comme la fleur.
    Il tombe! Au moins par la rose
    Des fleurs la racine arrose
    Peut-elle un moment refleurir;
    Mais l'homme, hlas! aprs la vie,
    C'est un lac dont l'eau s'est enfuie;
    On le cherche; il vient de tarir.

    Mes jours fondent comme la neige
    Au souffle du courroux divin;
    Mon esprance, qu'il abrge,
    S'enfuit comme l'eau de ma main.
    Ouvrez-moi mon dernier asile;
    L, j'ai dans l'ombre un lit tranquille,
    Lit prpar pour mes douleurs.
     tombeau, vous tes mon pre!
    Et je dis aux vers de la terre:
    Vous tes ma mre et mes soeurs.

    Mais les jours heureux de l'impie
    Ne s'clipsent pas au matin;
    Tranquille, il prolonge sa vie
    Avec le sang de l'orphelin.
    Il tend au loin ses racines;
    Comme un troupeau sur les collines
    Sa famille couvre Sgor:
    Puis dans un riche mausole
    Il est couch dans la valle,
    Et l'on dirait qu'il vit encor.

  C'est le secret de Dieu: je me tais et j'adore.
  C'est sa main qui traa les sentiers de l'aurore,
  Qui pesa l'Ocan, qui suspendit les cieux;
  Pour lui l'abme est nu, l'enfer mme est sans voiles.
  Il a fond la terre et sem les toiles;
    Et qui suis-je  ses yeux?

Les amis de Job, provoqus par ce long sanglot du patient, lui
donnent quelques-unes de ces consolations qui sont des reproches et
qui humilient l'homme malheureux, au lieu de pleurer avec lui.

Job sent l'outrage sous la feinte piti. Il commence  se revendiquer
avec un sentiment un peu orgueilleux de son innocence, et de la
disproportion entre ses fautes, s'il en a commises, et son chtiment.
On sent les premires reprsailles de l'homme contre Dieu. Oui,
dit-il, j'ai pch peut-tre; mais plt  Dieu que les fautes
qui m'ont attir la colre de mon juge fussent peses dans une
juste balance avec ce que je souffre! Le poids de mes infortunes
surpasserait celui des sables de la mer! Voil pourquoi mes paroles
sont grosses de gmissements. Croyez-vous donc que je me plaigne
pour le plaisir de me plaindre? Est-ce que l'ne du dsert rugit de
privation au milieu de l'herbe des collines? Est-ce que le taureau
mugit de faim quand il a les pieds plongs jusqu'aux genoux dans
l'paisseur des pturages? Ah! pourquoi Dieu ne m'accorde-t-il pas
ce que je souhaite? Mais, puisqu'il a commenc  me briser, qu'il
achve! Qu'il tende sa main, et qu'il m'arrache comme l'herbe!

Sa patience lui chappe, et il le sent. Suis-je donc de pierre?
s'crie-t-il, et ma chair est-elle donc d'airain?

Il reproche  son tour en images sublimes leur duret de coeur et
leur commisration accusatrice  ses faux amis: Vous ai-je pris
de venir? Il s'attendrit de nouveau sur son propre supplice; il
amollit son discours; il a piti de lui-mme, il essaye d'apitoyer
ses accusateurs.

Ils rpliquent par des banalits de sagesse vulgaire qui leur
donnent la supriorit facile de l'homme heureux sur le misrable.
Le dialogue s'anime et s'irrite. Tu parles comme la tempte, lui
disent-ils. Job lui-mme essaye de se modrer et de parler leur
langage, afin qu'on ne puisse pas le prendre par ses paroles. Sa
philosophie est irrprochable, mais elle est froide. On comprend
qu'il ne dit pas le dernier mot, qu'il dissimule le dernier cri,
qu'il comprime son coeur entre ses mains. Il soupire une lgie
touchante sur les misres et les instabilits humaines.

L'homme n de la femme vit un petit nombre de jours et il est
rassasi de peines. Il surgit comme la fleur de l'herbe et il est
foul aux pieds; il fuit comme l'eau, il glisse comme l'ombre. Est-il
digne de vous, Seigneur, de regarder ce je ne sais quoi qu'on
appelle un homme, et de vous mesurer avec lui dans un jugement entre
lui et vous? Retirez-vous au moins un peu de moi jusqu' ce que mon
heure vienne comme l'heure o le mercenaire reoit son salaire!
Hlas! l'arbre qu'on a coup n'est pas encore sans esprance; il
peut reverdir, il peut vgter de nouveau; lors mme que ses racines
auraient t dessches sous la poussire, l'humidit de l'eau lui
rendrait la sve, et ses feuilles renatront comme au jour o il fut
plant. Mais quand l'homme est mort et dissous, o est l'homme? Il
est comme l'eau coule d'un lac, comme le fleuve tari; il ne revient
plus. L'homme une fois mort, pensez-vous qu'il revive?

On sent  cette interrogation terrible le doute suprme qui commence
 blasphmer, l'immortalit qui chappe, l'athisme qui rde autour
du dsespoir. Les amis interrompent et crient  l'impit, au
scandale. Ils gourmandent svrement le blasphmateur. Job ne les
coute plus qu'avec ce mpris que l'excs de la souffrance donne
comme la dernire supriorit de l'homme sur le malheur.

Et moi aussi j'ai dj entendu souvent ces paroles! leur dit-il.
Allez, vos consolations me psent! Et moi aussi je pourrais parler
comme vous si vous tiez  ma place et moi  la vtre!

La fureur l'emporte. Terre! ne couvre pas mon sang, n'touffe pas
mon cri! Il veut prendre Dieu corps  corps. Pourquoi l'homme
ne peut-il pas entrer en jugement avec Dieu comme avec son gal?
s'crie-t-il. Pourquoi donc les impies vivent-ils dans l'opulence?
Leurs troupeaux sont multiplis; leurs petits enfants sortent de
leurs tentes comme un troupeau, et leurs enfants se rjouissent en
voyant leurs jeux. Parmi les hommes, les uns meurent pleins de jours,
riches et heureux, les autres dans l'amertume de leur me, sans avoir
got aucun bien; et cependant tous dorment ensuite galement dans la
poussire, et les vers rampent galement sur leurs cadavres!

Le dlire monte. Il oppose  ses amis la prosprit du mchant;
il n'ose en conclure, mais il laisse conclure l'indiffrence ou
l'iniquit de Dieu, par consquent l'athisme. Sa satire sanglante
contre l'humanit s'lve jusqu'au Crateur de l'humanit, complice
de ce qu'il ne punit pas en ce monde.

Mais, tout  coup, comme pour se faire pardonner par Dieu et par ses
amis ces blasphmes, il change de note, et il exhale l'hymne le plus
inspir et le plus majestueux que la bouche de l'homme ait jamais
balbuti au Tout-Puissant.

Eh quoi! dit-il, qui prtendez-vous donc gourmander? Est-ce Celui
qui vous a donn la vie et la parole? Devant la pense, les tnbres
de la mort palpitent, la mer frmit avec tous les habitants de ses
abmes. Il fait porter et il tend la vote des cieux sur le vide,
il fait flotter la terre sur le nant. Il condense les eaux dans les
nues, et les nues soutiennent leur propre poids, etc.

Puis, comme se repentant aussi d'avoir trop dgrad l'homme,
il entonne l'hymne de ses grandeurs, il les numre dans ses
innombrables industries, dont l'numration  cette poque atteste
que le travail humain avait dj transform le globe. Il divinise
l'intelligence ou ce qu'il appelle la sagesse de l'homme.

Il est un lieu o se forme l'argent; il est une retraite o se
trouve l'or.

Le fer est tir du sein de la terre, l'airain est arrach  la
pierre.

L'homme recule les confins des tnbres; il a dcouvert jusqu' ces
pierres tnbreuses qui avoisinent les ombres de la mort.

Il creuse dans les montagnes des valles qui n'ont jamais port
l'empreinte de ses pas; il s'enfonce dans les entrailles de la terre.

Cette terre, o s'lvent les moissons, est dchire intrieurement
par un incendie.

L crot le saphir; l se forme l'or.

Aucun oiseau n'a connu ces sentiers; l'oeil du vautour ne les a pas
aperus.

Ils sont ignors des btes sauvages; les lions n'y pntrent jamais.

L'homme brise les rochers, renverse les montagnes jusqu' leurs
racines.

Il ouvre un passage aux fleuves  travers la pierre et dcouvre
leurs trsors les plus cachs.

Il arrte leur cours et montre leur profondeur  la lumire.

Mais o trouver la sagesse? o est le sjour de l'intelligence?

L'homme ignore son prix; elle n'habite pas la terre des vivants.

L'abme dit: Elle n'est pas en moi; et la mer: Je ne la connais pas.

On ne l'achte pas au poids de l'or, on ne l'obtient pas pour
l'argent le plus pur.

L'or d'Ophir n'en gale pas le prix; elle surpasse l'onyx et le
saphir.

Le cristal, l'meraude ne sont rien auprs d'elle, ni les ornements
les plus beaux.

Le corail et le bril s'effacent  sa prsence; elle l'emporte sur
les perles de la mer.

On ne la compare pas  la topaze d'thiopie; on ne l'change pas
pour les tissus les plus prcieux.

D'o vient donc la sagesse? o est le sjour de l'intelligence?

Elle est cache aux yeux des mortels, elle est inconnue aux oiseaux
de l'air.

L'enfer et la mort ont dit: Nous en avons ou parler.

Dieu connat ses voies, et seul il sait o elle habite,

Lui qui voit jusqu'aux extrmits de la terre, qui contemple tout ce
qui est sous les cieux.

Quand il pesait la force des vents et qu'il mesurait les eaux de
l'abme,

Quand il donnait des lois  la pluie et qu'il marquait leur route 
la foudre et aux temptes,

Alors il vit la sagesse, alors il la montra; il la renfermait en
lui, il en sondait les profondeurs.

Et il a dit  l'homme: Craindre le Seigneur, voil la sagesse; fuir
le mal, voil l'intelligence.

Par une rminiscence naturelle, un retour sur lui-mme le ramne 
la contemplation de sa jeunesse et de son bonheur, dont il fait un
tableau embelli par le lointain et par le regret. Et maintenant
je suis le jouet et la rise des fils dont les pres mendiaient
une place parmi les gardiens de mes troupeaux. Scandalis de sa
dgradation et perverti par sa misre, il s'enfle du souvenir de sa
propre vertu. Qu'on ose m'accuser! dit-il avec orgueil; que le
Tout-Puissant me rponde!

_ Job! arrte-toi!_ s'crient ses amis pouvants de son
blasphme; mais leurs discours ne suffiraient pas  lui fermer les
lvres, quand le souverain interlocuteur, Dieu lui-mme, sous la
forme d'une inspiration sacre et irrsistible, intervient dans le
dialogue et crase tout, amis, ennemis, orgueil, murmure, doute,
plainte, blasphme, et le pote lui-mme, sous la majest foudroyante
de la parole intrieure qui gronde dans le sein de Job. Les hommes,
en effet, n'ont plus de tels accents: Platon, Socrate, Cicron sont
ples et nervs auprs de ce pote du dsert et des vieux jours.

Quel est celui qui obscurcit la sagesse par des discours insenss?

Ceins tes reins comme un guerrier; je t'interrogerai: rponds-moi.

O tais-tu quand je jetais les fondements de la terre? Dis-le-moi,
si tu as l'intelligence.

Qui en a tabli les mesures? le sais-tu? qui a tendu le cordeau sur
elle?

Sur quoi ses bases sont-elles affermies? qui en a pos la pierre
angulaire,

Lorsque tous les astres du matin me louaient et que tous les fils de
Dieu taient ravis de joie?

Qui a renferm la mer en ses digues, quand elle rompait ses liens
comme l'enfant qui sort du sein de sa mre,

Lorsque je l'enveloppai des nues comme d'un vtement, et que je
l'entourai des tnbres comme des langes de l'enfance?

Je lui ai marqu ses limites, je lui ai oppos des portes et des
barrires;

Et j'ai dit: Tu viendras jusque-l, et tu n'iras pas plus loin. Ici
tu briseras l'orgueil de tes flots.

Est-ce toi qui depuis tes jours commandes  l'toile du matin, qui
montres  l'aurore le lieu o elle se lve?

Qui claires les extrmits de l'univers et dissipes les impies par
la lumire?

La terre, comme une molle argile, prend une face nouvelle; elle se
pare d'un nouveau vtement.

teras-tu la lumire aux mchants? briseras-tu leurs bras dj levs?

As-tu pntr dans la profondeur des mers? as-tu march dans le sein
de l'abme?

Les portes de la mort se sont-elles ouvertes devant toi? as-tu vu
l'entre des tnbres?

As-tu considr l'tendue de la terre? Parle! Dis-moi si tu sais

Quel est le sentier de la lumire et le lieu des tnbres,

En sorte que tu puisses les conduire  leur terme et comprendre la
voix de leur demeure?

Sans doute tu savais que tu devais natre, tu connaissais le nombre
de tes jours?

Es-tu entr dans les rservoirs de la neige? As-tu vu les trsors de
la grle,

Que j'ai prpars pour le temps de la dsolation, pour le jour de la
guerre et du combat?

Par quelle voie se rpand la lumire? par quel chemin l'Aquilon
fond-il sur la terre?

Qui a ouvert un passage aux torrents des nues? qui a trac les
sillons de la foudre?

Qui verse la pluie sur les champs arides, sur le dsert o nul
mortel n'habite,

Pour dsaltrer les terres dsoles et y faire germer l'herbe de la
prairie?

Qui a cr la pluie? qui a form les gouttes de la rose?

D'o est sortie la glace? et les frimas du ciel, qui les produit?

Les eaux se durcissent comme la pierre, et la surface de l'abme
s'affermit.

Pourras-tu rapprocher les Pliades, ou disperser les toiles d'Orion?

Appelleras-tu en leur temps des signes dans les cieux, l'Ourse et
sa brillante race?

Connais-tu l'ordre du ciel et son influence sur la terre?

lveras-tu ta voix jusqu'aux nues? et des torrents d'eaux
descendront-ils sur toi?

Enverras-tu la foudre, et elle ira? et, revenant, te dira-t-elle: Me
voici?

Qui a prescrit des lois  sa marche irrgulire? qui donne
l'intelligence  des mtores?

Qui peut compter les nues et faire descendre les eaux du ciel

Quand la terre est durcie comme l'airain et que ses glbes ne
peuvent se diviser?

Est-ce toi qui prsentes sa pture  la lionne et qui rassasies les
lionceaux,

Lorsque, couchs dans leurs antres, ils pient leur proie du fond de
leurs tanires?

Est-ce toi qui prpares au corbeau sa nourriture, quand ses petits
errent  et l, et que, presss par la faim, ils crient vers le
Seigneur?

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Est-ce toi qui as donn au paon son plumage, au hron son aigrette,
 l'autruche ses ailes?

Elle abandonne sur la terre ses oeufs que le sable doit rchauffer;

Elle oublie qu'ils seront peut-tre fouls aux pieds ou briss par
les animaux.

Insensible pour ses petits, comme s'ils n'taient pas les siens,
elle ne craint pas de voir son enfantement inutile;

Car Dieu l'a prive de la sagesse et ne lui a pas donn
l'intelligence.

Mais, lorsqu'il en est temps, quand elle lve ses ailes, elle se
rit du cheval et du cavalier.

Est-ce toi qui as donn la force au cheval, qui as hriss son cou
d'une crinire mouvante?

Le feras-tu bondir comme la sauterelle? Son souffle rpand la
terreur;

Il creuse du pied la terre, il s'lance avec orgueil, il court
au-devant des armes.

Il se rit de la peur, il affronte le glaive.

Sur lui le bruit du carquois retentit, la flamme de la lance et du
javelot tincelle.

Il bouillonne, il frmit, il dvore la terre.

A-t-il entendu la trompette, il dit: Allons! et de loin il respire
le combat, la voix tonnante des chefs et le fracas des armes.

Est-ce  ton ordre que l'pervier s'lance dans les airs et qu'il
tend ses ailes vers le midi?

 ta voix l'aigle s'lvera-t-il jusqu'aux nues? et placera-t-il son
nid sur le sommet des rochers inaccessibles?

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Alors Job, rpondant au Seigneur, dit:

Que puis-je rpondre au Seigneur, moi, faible crature? J'adore et
je me tais.

Je n'ai que trop parl; je ne dirai plus rien; je ne veux pas
ajouter  ma faute.

Alors le Seigneur parla encore  Job du milieu d'un tourbillon:

Ceins tes reins comme un guerrier; je t'interrogerai: rponds-moi.

Oseras-tu anantir ma justice, et me condamneras-tu pour te
justifier?

Ton bras est-il comme celui de Dieu, et ta voix tonne-t-elle comme
ma voix?

Environne-toi de grandeur et de magnificence, revts-toi de gloire
et de majest.

Rpands les flots de ta colre sur l'orgueilleux; qu'un seul de tes
regards renverse le superbe.

Jette les yeux sur les impies, et qu'ils soient confondus; foule-les
aux pieds dans le lieu de leur gloire.

Cache-les dans la poussire, dfigure leurs corps dans le spulcre.

J'avouerai alors que ton bras a le pouvoir de sauver.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vois Lviathan (la baleine), sa force et la merveilleuse structure
de son corps.

Qui le dpouillera de l'armure qui le couvre? qui lui donnera un
double frein?

Qui ouvrira les portes de sa gueule? La terreur habite autour de ses
dents.

Son dos est couvert d'cailles comme des boucliers troitement
scells...

Ses frmissements font jaillir la lumire, ses yeux brillent comme
les rayons de l'aurore.

Des flammes sortent de sa gueule, et des tincelles volent autour de
lui.

La fume sort de ses narines comme d'un vase rempli d'eau bouillante.

Son souffle est semblable  des charbons brlants; le feu sort de sa
gueule.

La force est dans son cou, et la terreur s'lance devant lui.

Les muscles de sa chair sont tellement unis que rien ne peut les
branler.

Son coeur est dur comme le rocher, comme la meule qui crase le
grain.

Quand il se lve, les forts sont dans la crainte; dans leur terreur
ils chancellent.

En vain on l'attaque avec l'pe et la lance, les dards et les
javelots;

Le fer est comme la paille lgre; l'airain n'est qu'un bois aride.

Les flches ne le mettent pas en fuite; les pierres de la fronde
sont pour lui comme l'herbe des champs.

La massue est comme la paille lgre; il se rit de la lance.

Il repose sur les cailloux les plus durs; un lit de dards est pour
lui comme le limon.

Sous lui l'abme bouillonne comme l'eau sur le brasier; la mer
s'lve en vapeurs comme l'encens d'un vase d'or.

L'onde blanchit derrire lui comme la chevelure d'un vieillard.

Nul sur la terre n'a sa puissance; il a t cr pour ne rien
craindre.

Il envisage tout ce qu'il y a de superbe; il est le roi de tous les
enfants d'orgueil.

       *       *       *       *       *

Job, rpondant alors au Seigneur, dit:

Je sais que vous pouvez tout, et aucune pense ne vous est cache.

Quel est ce mortel qui obscurcit la sagesse par des discours
insenss? Oui, j'ai voulu expliquer des merveilles que je ne
comprenais pas, des prodiges qui surpassaient mon intelligence.
Inspirez-moi, et j'oserai parler! Laissez-moi vous interroger, et je
comprendrai la sagesse!

Mes oreilles avaient entendu parler de vous, mais maintenant les
yeux de mon me vous voient!

Oui, je m'accuse, je m'anantis moi-mme. Je vais expier mon
ignorance et mon audace dans la poussire et dans la cendre

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

       *       *       *       *       *

Ainsi tout rentre dans le silence, tout reprend sa place dans
l'esprit du pote arabe,  la voix de Dieu dont sa propre parole
est l'cho. La douleur crie, l'orgueil murmure, le dsespoir
doute, l'impit argumente, le dlire blasphme, l'amiti fausse
ou impuissante raisonne, l'homme condamne et nie son Dieu; Dieu
ni, mais indestructible, se lve de lui-mme et fait parler la
conscience par sa propre voix; la cration tout entire se lve en
tmoignage, la toute-puissance visible atteste la justice invisible,
l'homme se confond et rentre  la fois dans son nant et dans son
immortelle esprance. Le pome, commenc par un rcit, poursuivi
comme un drame, dialogu comme une argumentation, chant comme un
hymne, pleur comme une lgie, vocifr comme un blasphme, foudroy
par un clat de lumire surnaturelle, finit par une adoration, comme
tout doit finir entre l'homme et Dieu.

Cette lecture laisse dans l'me le long retentissement de l'airain
sonore suspendu entre le ciel et la terre, sur lequel le marteau
divin aurait frapp la gamme entire des grandeurs, des petitesses,
des peines d'esprit, des misres de corps, des flicits, des
tristesses, des esprances, des doutes, des murmures, des blasphmes,
des dsespoirs, des consolations humaines, retentissement dont les
vibrations, rpandues dans l'air immobile longtemps aprs le coup, se
confondent  jamais avec la respiration et avec la pense. C'est une
page dchire de quelque pome surhumain, crite par quelque gant
de la pense  l'poque o tout tait gigantesque dans le monde.
C'est une pierre de _Baalbeck_, dont on se demande, en la mesurant,
quelle main d'homme a pu remuer de telles masses de pierre et de
telles masses d'ides... Mystre!


VI

Voil ce que je pensais de Job avant l'heure o une tude plus
srieuse, plus philosophique et plus dveloppe, devait redoubler mon
tonnement et mon enthousiasme pour ce drame unique.

Je dis unique, et les commentaires du docteur Lowth ne me feront pas
revenir sur cette expression. Comment, en effet, mettre, comme il
le fait, en parallle avec ce drame, ceux de Sophocle ou d'Eschyle
que le docteur Lowth semble mme prfrer au drame de Job comme une
oeuvre d'art?

Il y regrette ce qu'Aristote appelle la fable d'un drame,
c'est--dire le mcanisme presque puril qui excite la curiosit
du spectateur ou du lecteur par l'artifice des situations dans
lesquelles le pote place ses personnages.

Mais le chef-d'oeuvre du drame de Job, selon nous, c'est prcisment
de n'avoir point de fable. Quoi! est-ce que cette sublime et
foudroyante vrit de la situation de l'homme qui doute et de Dieu
qui apparat dans ses oeuvres, de l'homme qui murmure et de Dieu qui
console, de l'homme qui blasphme et de Dieu qui foudroie, enfin de
l'homme qui se rsigne et de Dieu qui pardonne;

Est-ce que cette situation, qui est celle de l'humanit tout entire
depuis le commencement des sicles jusqu'au dernier jour du globe,
n'est pas la fable des fables, le drame des drames, l'intrt des
intrts, la curiosit des curiosits?

N'est-ce pas la fable de Dieu lui-mme, la fable qu'il a conue,
qu'il a ourdie, qu'il a varie pendant des milliers de jours sur des
myriades de cratures?

Est-ce que Dieu, dans cette fable, n'est pas un aussi grand pote,
un aussi grand dramatiste que l'Eschyle ou le Sophocle de ce
commentateur?

Est-ce que l'homme n'est pas un personnage aussi intressant que
l'_Oedipe roi_?

Est-ce qu'il y a une scne et un dialogue au monde comparables, en
majest tragique, en intrt personnel, en pathtique universel, 
cette scne et  ce dialogue entre le Crateur et sa crature?

Est-ce que ce n'est pas l cette _Divine Comdie_ dont Dante a donn
le titre  son pome du Ciel, du Purgatoire et de l'Enfer, mais pome
et drame que Job avait raliss bien avant lui?

Est-ce que cette exclamation tragique de l'_Oedipe roi_, dans
Sophocle:  Cithron, Cithron! pourquoi m'as-tu reu dans ton
sein? pourquoi, misrable que je suis, n'ai-je pas trouv la mort?
est-ce que cette exclamation dsespre du pote grec peut tre mise
en parallle avec ce flux blasphmatoire du coeur de Job, quand il
s'crie, dans une apostrophe aussi intarissable que les douleurs de
l'humanit:

Prisse le jour o il a t dit: Un homme a t conu! etc., etc.?

Est-ce que rien, dans Oedipe, est gal, en amertume et en souvenir de
sa grandeur et de sa flicit passes, qui remontent de son coeur
comme des bourreaux successifs, chargs de lui renouveler, par la
comparaison, le sentiment de ses humiliations prsentes?

Quand je m'avanais vers la porte de la ville, on me dressait un
trne au milieu des chefs du peuple.

Les jeunes gens me voyaient et se retiraient par dfrence; les
vieillards se tenaient debout devant moi.

Les orateurs suspendaient leur discours et se mettaient le doigt sur
la bouche!

Les principaux du peuple retenaient leurs paroles, et leur langue
adhrait  leur palais!


VII

Les souvenirs mme de sa vertu se tournaient comme des oeuvres
ingrates contre lui.

L'oreille qui m'coutait alors me batifiait, et l'oeil qui me
voyait me rendait hommage;

Parce que je secourais l'indigent qui n'a que sa voix pour crier sa
faim, et de ce que je servais de pre  l'orphelin qui n'avait point
de tuteur;

De ce que celui qui allait prir, secouru par moi, se rpandait
en bndictions, et de ce que le coeur dsol des veuves trouvait
consolation dans ma piti.

J'tais revtu d'une incorruptible justice, et je me dcorais de mon
quit et de mon impartialit comme d'une robe et comme d'un diadme
de roi.

J'tais l'oeil de l'aveugle et le pied du boiteux!

J'tais le pre des ncessiteux, et, quand la cause que j'avais 
juger m'tait obscure, je ne ngligeais aucune peine pour la bien
connatre.


VIII

Et le monde tout entier, tel qu'il est, avec ses injustices, ses
reproches, ses impatiences contre l'infortune qui se plaint, et mme
contre celle qui se tait, n'apparat-il pas dans toute sa vrit par
la voix des amis faux ou durs de l'homme juste, abattu devant eux
dans la poussire?

Jusques  quand parleras-tu ainsi? lui disent-ils; et les paroles
sortiront-elles de ta bouche comme un vent qui souffle des quatre
points de l'horizon?

Crois-tu que l'homme qui parle toujours sera justifi par sa parole?

Nous regardes-tu comme des brutes?

Ne faudrait-il pas que la terre devienne dserte pour s'affliger de
tes revers? que les rochers se meuvent d'indignation et changent de
place  cause de toi?


IX

Mais, si la scne et le drame surpassent en intrt toutes les scnes
et tous les drames de l'antiquit, que dirons-nous des passions,
et dans quel drame en trouverons-nous de si pathtiques et de si
pathtiquement exprimes, depuis les larmes jusqu' la colre? Quel
pote a donc chant, ou gmi, ou cri ainsi?

L'homme n de la femme vit trs-peu de temps, et ce petit espace de
temps est combl de beaucoup de misres.

Il clt comme une fleur et il est foul comme elle au pied; il
s'vanouit comme l'ombre, et il n'y a rien en lui de permanent!

Et c'est sur un pareil nant que vos yeux, Seigneur, daigneraient
s'arrter! et c'est avec un pareil atome que vous daigneriez entrer
en jugement!

Ah! retirez-vous seulement un peu de lui pour qu'il respire un
moment, jusqu' ce que vienne la fin tant dsire de sa journe,
semblable  la journe du mercenaire!...

Oh! amis cruels, reprend-il tout  coup en se dtournant de Dieu
vers l'homme, jusques  quand me perscuterez-vous comme Dieu de vos
discours, et vous complairez-vous  vous repatre de ma chair et de
mon sang?

Puis de ce mouvement de colre il retombe, comme retombe la nature,
dans une langueur de tristesse; et il se rappelle les rves de
flicit qu'il faisait dans sa jeunesse.

Et je me disais: Je mourrai dans mon petit nid comme le passereau,
et mes jours seront, avant ma mort, aussi nombreux et aussi fconds
que les rameaux du palmier.

Ma racine s'tend le long des eaux courantes, et la rose ne
s'vapore pas sur mes branches!

Quant au langage qu'il prte  Dieu et quant  l'nergie de son
pinceau dans les descriptions lyriques qui parsment le drame; tout
cela est  la hauteur du Crateur et de la cration. Ainsi, scne,
passion, style, tout est surhumain, et cependant la philosophie
dpasse encore la scne, la description, la passion, le drame.

Quelle est donc cette philosophie?

C'est tout l'homme, c'est--dire c'est la soumission intelligente
et raisonne  la suprme volont, qui n'est la suprme puissance
que parce qu'elle est en mme temps la suprme sagesse et la suprme
bont.

coutons, soit dans la bouche du jeune _lihu_, le moins g et par
consquent le moins endurci de ses amis, soit dans la bouche de Job
lui-mme, aprs son accs de blasphme, cette admirable philosophie
antdiluvienne, devenue la philosophie du dsert de Hus, philosophie
que l'homme n'aurait jamais invente si elle ne lui et t rvle
d'en haut par ses communications plus intimes et plus directes avec
la sagesse divine dans cette enfance de l'humanit, non encore dchue
 l'poque o Dieu lui-mme, comme un pre et comme une mre (selon
l'expression sanscrite), faisait dans un den quelconque l'ducation
de sa crature.


X

Aprs que Job a puis toute sa colre et dfi Dieu lui-mme de le
convaincre d'une seule faute dont le chtiment puisse justifier son
malheur, ce jeune _lihu_ se lve avec la modestie touchante qui
convient  ses annes.

Je suis plus jeune que vous, dit-il aux deux interlocuteurs de Job,
et vous avez sur moi l'autorit des jours avancs.

C'est pourquoi, la tte incline devant vous, j'ai craint de
profrer jusqu'ici devant vous ma pense;

Car j'esprais que l'ge, qui a le droit d'tre prolixe de paroles,
parlerait  ma place, et que le grand nombre des annes multipliait
et enseignait la vraie philosophie (la sagesse).

Mais, hlas! je le vois, l'esprit de l'homme n'est que du vent, et
c'est la seule inspiration de Dieu qui donne l'intelligence

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

       *       *       *       *       *

Je dirai donc  regret: coutez-moi  mon tour; je vous manifesterai
ma philosophie

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

       *       *       *       *       *

Car je vois qu'aucun de vous n'est capable de discuter avec Job et
de le confondre.

Mais je me sens plein de rponses, et l'inspiration qui m'oppresse
soulve mes flancs.

Je vais donc parler un peu et respirer un peu tour  tour;
j'ouvrirai mes lvres, puis j'attendrai la rponse.

Mais je ne prendrai pas le rle de l'homme qui interpelle son
Crateur, je n'galerai pas l'homme  Dieu;

Car je ne sais pas mme combien j'ai de moments  respirer, et si,
aprs un court moment de vie, celui qui m'a fait ne me dtruira pas
ou ne m'enlvera pas ailleurs.

Puis, mnageant avec une touchante compassion la douleur et la vanit
de Job:

Cependant,  Job! lui dit-il, que mon inspiration ne t'crase pas
dans ta poudre et que mon loquence ne t'humilie pas.

Mes discours couleront de la simplicit de mon coeur, et mes penses
seront pures de toute intention de t'affliger.

Mais Dieu m'a cr comme il t'a cr, et toi et moi nous avons t
ptris du mme limon.

Entrant ensuite dans le coeur de sa rplique:

Tu as dit: Je suis juste et sans pch, et il n'y a en moi aucune
tache, etc.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

       *       *       *       *       *

Je te rpondrai par un seul mot: Dieu est plus grand que l'homme.

Tu te plains de ce qu'il ne rplique pas  toutes tes paroles:

Sache que Dieu ne parle qu'une fois, et qu'il ne rpte pas deux
fois ce qu'il a dit.

Il parle aux hommes dans des entretiens nocturnes,  l'heure o le
sommeil se rpand sur eux et qu'ils se couchent sur leur lit pour
sommeiller.

C'est dans ce silence et dans ce recueillement qu'il ouvre leurs
oreilles  ses paroles, et qu'il leur enseigne ses lois dans la
conscience,

Afin de les dtourner du mal qu'ils sont tents de faire, et de leur
dconseiller lorsqu'ils coutent qui les gare.

Il les adjure aussi souvent par la douleur dans leur lit, et il y
dessche leurs os par la maladie.

Le got du pain leur devient amer, et ils cessent de dsirer leur
nourriture.

Leur substance se fond, et leurs os se dnudent de la chair qui les
recouvrait.

Mais s'il revient, en penses, aux jours de son adolescence, il
dira: J'ai pch!... et le Seigneur m'a rendu la vie!...

Tu devais donc,  Job! dire au Seigneur: Je me suis gar;
redressez-moi! Si j'ai mal parl, je n'ajouterai pas une parole  ma
faute!

Lve les yeux au ciel et regarde, et vois que les firmaments sont
au-dessus de ta porte.

Crois-moi, ne persvre pas dans le blasphme o le dsespoir de
tes misres t'a prcipit.


XI

Et Dieu lui-mme, par la voix d'lihu et par la voix intrieure de
Job (on ne discerne pas bien ici l'intention du pote), Dieu adresse
 Job cette foudroyante interpellation, ce dfi divin d'galer ou
de comprendre ses oeuvres, interpellation qui est l'hymne le plus
sublime que la Toute-Puissance puisse s'adresser  elle-mme!

Job, atterr et ananti par cette numration lyrique des oeuvres de
Dieu, cesse toute vaine discussion avec lui-mme ou avec l'loquence
vivante de la cration parlant en oeuvres sous ses yeux.

C'en est fait! dit-il; jusqu' prsent je n'avais entendu ta voix
que par les oreilles, maintenant mes yeux te voient _par tes oeuvres_!

C'est pourquoi je me repens, et je vais expier dans la poussire et
dans la cendre ce que j'ai dit.

Je te vois dans tes ouvrages: je me repens et j'expie. Voil toute
la philosophie de Job, et, selon nous, toute la philosophie humaine.

La conclusion de ce chant sublime se rsume ainsi, non en vain
cliquetis de strophes, mais en sagesse et en saintet. Le spectateur
de ce drame humain-divin ne sort pas mu seulement, il sort converti
et transform, le dernier but de toute oeuvre d'art! Si l'art n'est
pas le prophte de Dieu, qu'est il donc? le comdien de l'homme?


XII

Toute posie qui ne se rsume pas en philosophie n'est qu'un hochet,
toute philosophie qui ne se transforme pas en saintet n'est qu'un
sophisme. Examinons la philosophie de ce pome, et voyons si, aprs
tant et tant de sicles de rflexions, de discussions, de prtendus
progrs dans la voie de Dieu, nous avons fait un seul pas de plus
dans cette philosophie videmment inne, rvle ou inspire 
l'homme des anciens jours, et que nous appelions au commencement
de cet entretien la tradition antdiluvienne ou la philosophie du
Jardin (de l'den). Pour nous en rendre bien compte, rsumons-nous,
en nous-mme, notre propre philosophie naturelle, abstraction faite
de ce que nos croyances, nos dogmes, nos cultes divers peuvent y
ajouter de symboles de vrits ou de tnbres.

Quant  moi, voici la mienne. Vous verrez, en rentrant un moment dans
vos consciences, si cette philosophie est plus ou moins conforme 
la vtre, et si elle n'est pas surtout parfaitement conforme  la
philosophie du philosophe du dsert, Job!




MA PHILOSOPHIE PERSONNELLE.

XIII


Ce que je vais faire ici est trs-hardi: c'est pour ainsi dire la
confession gnrale, non de ma vie, mais de mon me. Mais  quoi
sert la parole crite, si ce n'est  rvler sa pense?  quoi sert
d'avoir vcu, si ce n'est  recueillir une philosophie pour ce monde
et pour l'autre? Je dis donc comme Job: JE PARLERAI!

Mon me est, comme la vtre, une mystrieuse trinit, compose
de trois facults distinctes et videmment immatrielles,
l'INTELLIGENCE, le SENTIMENT et la CONSCIENCE.

L'intelligence comprend et pense.

Le sentiment aime ou abhorre.

La conscience juge et gouverne.

L'intelligence seule est une facult froide, qui, semblable au regard
de notre oeil matriel, voit le feu sans s'embraser. Il n'y a point
de mrite dans l'intelligence seule; il n'y a qu'un don: elle n'est
pas libre de voir ou de ne pas voir, elle est pour ainsi dire fatale;
elle est un miroir, elle rflchit forcment la cration que Dieu
lui prsente  regarder. L'intelligence est de sa nature immobile;
elle resterait pendant l'ternit tout entire  contempler l'infini
sans faire un mouvement, si une autre facult ne lui imprimait pas ce
mouvement ou cette activit.

Le sentiment est une facult motrice de l'me. Par son attrait
instinctif et forc vers le beau, par son aversion galement
instinctive et force du laid, elle imprime une impulsion en tout
sens  l'me; elle la contraint  har ou  aimer,  rechercher ou 
fuir; elle lui donne ces impulsions sublimes sans lesquelles l'me
n'aurait ni sentiment de sa vie, ni action sur elle-mme, que nous
appelons les _passions_. Sans la victoire de l'me sur ses passions,
ou sans sa dfaite, l'me serait prive de ce qui fait sa principale
grandeur: la MORALIT.

La conscience est une facult inne, charge par le Crateur de juger
et de gouverner l'me. C'est de cet quilibre entre l'intelligence et
le sentiment, quilibre rompu sans cesse par la passion, rtabli sans
cesse par la conscience, que rsulte la moralit ou l'immoralit, la
force ou la faiblesse, le crime ou la vertu, en d'autres termes le
mrite ou le pch de l'me.


XIV

Qu'est-ce qui dit tout cela en vous? me demande-t-on.

C'est l'intelligence.

Et que vous dit de plus cette intelligence sur sa propre existence?
sur le monde intrieur et sur le monde extrieur dont elle est
enveloppe? sur l'Auteur de cet univers physique et moral? sur sa
nature? sur ses desseins? sur ses lois? sur le pass, le prsent
et l'avenir de tous ces tres, dont vous tes vous-mme un grain
d'tre, un atome imperceptible et fugitif, mais un atome pensant,
sentant et jugeant?

Ce qu'elle me dit, le voici: c'est  peu prs, en moins magnifique
langue, ce qu'elle disait  notre anctre Job.

Rien ne vient de rien; or, voil des univers de quoi remplir des
milliers de firmaments, des millions de regards et des millions de
penses comme la mienne; donc il y a un premier tre abme et source
de tout. Il n'y a pas  discuter sur cette existence, mre des
existences; il n'y a qu' ouvrir les yeux et  tendre la main, ou 
respirer: vous voyez, vous touchez, vous respirer par tous vos sens
matriels ce qu'on appelle un Dieu, c'est--dire une cause, et votre
sens intellectuel le conclut avec la mme certitude que vos sens
matriels le peroivent.


XV

Que conclut de plus mon intelligence en se repliant sur soi-mme?

Elle conclut, parce qu'elle le sent, que l'homme est  la fois,
pendant la dure de sa forme humaine, pense et corps, esprit et
matire, compos momentan, mystrieux et douloureux de deux natures;
que ces deux natures se rpugnent, se tiraillent et s'efforcent sans
cesse de rompre violemment le lien forc qui les unit, parce que
l'une, la matire, tend sans cesse  la dissolution et  la mort,
l'autre, la pense, tend sans cesse  l'affranchissement et  la vie.

Voil, dans l'me, le rle de l'intelligence pure: elle voit, elle
pense, elle apprcie sa situation, mais elle est impassible. Si l'me
n'avait que cette facult de comprendre, elle ne souffrirait pas,
elle ne s'agiterait pas, elle n'agoniserait pas dans sa peine, elle
ne se tourmenterait pas dans sa prison mortelle; elle verrait et
elle comprendrait; ou, si elle avait une douleur, elle n'en aurait
du moins qu'une, la douleur de ne pas pouvoir comprendre Dieu; car,
except Dieu, elle se sent capable de tout scruter, de tout pntrer,
de tout embrasser, de tout comprendre dans l'ordre matriel et dans
l'ordre moral des crations.

Mais comprendre Dieu, elle ne le peut pas; Dieu, c'est--dire _une
cause qui n'a pas eu de cause,_ et qui s'engendre de soi-mme. Cela
dpasse la porte de l'intelligence des hommes, des anges, et
vraisemblablement de tous les tres crs dans les rgles logiques
de l'intelligence. L'effet sans cause, ou Dieu, est absurde, et, si
cet tre sans cause n'tait pas ncessaire, on pourrait le nier;
mais, comme il est ncessaire et vident, il faut le reconnatre, et
reconnatre, par le mme acte de foi et d'humilit, que notre sublime
intelligence n'est cependant pas infinie, et que, toute vaste qu'elle
soit, cette intelligence a une borne, et que cette borne est Dieu.

Mais il est beau de ne s'arrter que devant Dieu, il est beau d'tre
gal  tout, except  celui qui ne saurait avoir d'gal.

C'est le sort de l'me considre comme pure intelligence.


XVI

Mais si l'me n'tait qu'intelligence, elle serait sans activit,
sans moralit, et par consquent sans mrite. Sa seule activit
serait de contempler, sa seule moralit serait de rverbrer les
lueurs de Dieu en elle; son seul mrite serait de faire un acte
perptuel, mais fatal et involontaire, de foi dans la cration et
dans le Crateur. Cela serait beau, mais cela ne serait pas saint,
car la volont seule est sainte; autrement le miroir qui rflchit la
lumire aurait autant de vertu que le feu qui la produit.

Dieu a donc associ, dans l'me,  la facult de comprendre, la
facult de sentir, ou le sentiment. C'est par l que l'me devient
humaine, et, si j'ose le dire, sans qu'on se mprenne  mon
expression matrielle, c'est--dire en contact par ses sensations
avec la matire, si infrieure cependant  l'intelligence. C'est par
l que cette me souffre, qu'elle jouit, qu'elle hait, qu'elle aime,
qu'elle rpugne, qu'elle dsire, en un mot qu'elle prouve en elle le
mystrieux contre-coup des passions, passions qui sont presque toutes
des sensations matrielles communiques  l'me immatrielle et
transformes en sentiments. Mais c'est par l aussi qu'elle prouve
la douleur toute intellectuelle de sa condition d'ici-bas et qu'elle
prend l'horreur de cette existence, la passion d'en sortir, l'amour
de la vraie vie, de la libert, de l'immortalit, de l'ternit de
Dieu enfin, jusqu'au dsespoir, jusqu'au dlire, jusqu'au suicide.


XVII

Mais puisque cette seconde facult, le sentiment, imprime  l'me,
par les passions, par le plaisir et par la douleur, une activit
organique qu'elle n'aurait pas eue si elle n'et t qu'intelligence,
il lui fallait, pour diriger et juger cette activit, une troisime
facult d'une nature suprieure  l'intelligence et au sentiment.
Cette troisime facult de l'me, c'est la conscience.

Cette troisime facult est celle qui achve vritablement notre me,
car elle lui donne ce que les deux autres facults, l'intelligence et
le sentiment, ne lui donnent pas: la moralit. De plus, cette facult
de la conscience est plus divine, en quelque sorte, en nous, que les
deux autres, car elle est indpendante de nous. Elle est, pour ainsi
dire, la justice de Dieu inne en nous, d'autant plus sainte qu'elle
n'est pas libre. L'intelligence peut se tromper, le sentiment peut
s'garer; la conscience ne peut flchir; c'est l'instinct absolu et
incorruptible du juste et de l'injuste, du bien ou du mal, du crime
ou de la vertu, instinct suprieur  nos passions mmes et  nos
fautes, et qui nous juge mme en flagrant dlit de nos faiblesses ou
de nos iniquits.

C'est par elle que nous sentons si nous agissons selon Dieu ou selon
l'homme; c'est par elle que nous nous levons  la vertu; c'est par
elle que nous mesurons nos chutes; c'est par elle que nous disons
ce mot sublime et rparateur de Job et de l'humanit: Je me repens!
c'est par elle enfin que nous nous condamnons nous-mmes, comme Job,
 expier volontairement le mal que nous avons fait et que nous avons
pens; c'est par elle que nous anticipons sur la justice de Dieu, par
cette expiation de corps et d'esprit que Job appelle pnitence.

Ce code de la conscience de l'humanit est tellement inn qu'il a t
rdig partout et de tout temps, par tous les lgislateurs sacrs
et profanes, avec des formes diffrentes de moeurs, mais avec la
mme uniformit de volont d'tre juste et saint. Ouvrez les codes
indiens, ouvrez les codes de la Chine, ouvrez les codes de la Perse,
ouvrez les codes de la Grce, ouvrez ceux de Bouddha, Zoroastre,
Confucius, Pythagore, Socrate, Platon, Mose, le dogme varie, les
moeurs changent; la conscience est inne et universelle.


XVIII

Voil les ides que la philosophie spculative me fait  moi-mme
sur la nature de mon me. C'taient  peu prs celles de Job,
ou de la philosophie antdiluvienne, transmise et comme filtre
traditionnellement depuis la grande aurore intellectuelle de
l'humanit dans l'den.

Ces ides sont pour moi vraisemblables; mais sont-elles vraies? Qui
oserait le dire? Il y a si loin des penses de Dieu  nos penses!
Le point de vue universel et infini du Crateur doit tre tellement
diffrent du point de vue troit, fini et tnbreux, de la crature,
que, par cela seul qu'une pense mtaphysique parat vrit pour
l'homme, elle peut paratre erreur, petitesse et chimre  Dieu.

Mais nous ne pouvons raisonner et sentir qu'avec l'intelligence, le
sentiment et la conscience que Dieu nous a donns pour converser avec
nous-mme et avec lui.


XIX

Maintenant, pour la pratique, que pouvons-nous prsumer
philosophiquement dans ces tnbres et dans ce lointain des volonts
divines du Crateur sur l'me humaine condamne par lui  ce supplice
et  cette demi-nuit de notre existence?

Nous pouvons et nous devons conjecturer d'abord qu'il l'a voulu
ainsi, puisque cela est ainsi, et que, puisqu'il l'a voulu ainsi,
c'est que cela est ncessaire et parfait; car rien que de ncessaire
et de parfait ne peut maner de la volont et de la perfection
suprmes.

Une fois cette conviction acquise (et cela n'est pas discutable),
nous pouvons faire philosophiquement les autres conjectures les plus
vraisemblables et les plus saintes, pour nous expliquer, autant que
possible,  nous-mmes, cette inexplicable existence de brivet de
misres, de mort et de tnbres,  laquelle Dieu nous a appels  son
heure sur ce point imperceptible de ses univers.

Quelles sont ces conjectures, selon la raison, selon la foi de
tous les grands esprits, depuis Job jusqu' nos jours, les plus
vraisemblables et les plus saintes? Les voici:

L'homme est une crature qui parat dchue de sa perfection primitive
par quelque grande catastrophe physique, ou par quelque grande
faute morale qui n'a laiss subsister que des dbris de la premire
humanit. Le _pch est entr dans le monde_, selon la tradition
chrtienne; avec le pch, la douleur et la mort. Peut-tre aussi
n'est-ce qu'une preuve. Par la raison seule, nous n'en savons rien.

Dans les deux cas cette vie est un supplice; il n'y faut pas chercher
autre chose que la douleur.

Mais ce supplice est une rhabilitation aprs la mort, s'il est
bien accept; nous en avons pour gage la justice de Dieu, une de ses
perfections, qui ne mentent pas.

Pour que cette rhabilitation ft possible, il fallait que l'homme
ft libre de mriter sa rhabilitation et son immortalit dans une
autre vie.

Pour qu'il ft libre, il fallait qu'il y et combat mritoire et 
armes gales entre son intelligence et ses passions; il fallait que
sa conscience ft en lui-mme le juge de la victoire ou de la dfaite.

Pour que ce combat, dont l'immortalit est le prix, ft possible, il
fallait qu'il y et assez de tnbres sur notre me pour autoriser le
doute, assez de lueurs pour clairer la foi.

Sans ces tnbres, l'vidence de Dieu aurait foudroy l'me de vrit
et de vertu, contraint l'quilibre entre le bien et le mal, entre
la lumire et les tnbres. N'existant plus dans l'homme, le pch
aurait cess d'tre possible, et la saintet aurait cess d'tre
mritoire. L'homme n'aurait plus eu sa part d'action propre dans
sa propre destine; en cessant d'tre libre il aurait cess d'tre
homme; sa vertu force l'aurait dgrad de sa vertu volontaire. La
volont et pri avec la libert. Or, qu'est-ce que la cration sans
volont? C'est la matire.

Voil, non pas sans doute le mot, mais l'ombre du mot divin de
l'nigme de nos misres et de nos tnbres dans notre condition
humaine. Le mot est dur et lourd, mais il est divin. Le soulever
depuis le berceau jusqu' la tombe, c'est le fardeau et l'effort de
l'homme. Un jour ce mystre nous sera rvl dans sa vrit et dans
sa plnitude. Il nous est permis de le dplorer jusque-l, mais alors
nous n'aurons qu' le bnir et  l'adorer!


XX

Dans cette condition, non accepte, mais force, que l'existence
tnbreuse et misrable fait  l'homme, dans cette vie de supplice ou
d'preuve, l'homme n'a le choix qu'entre deux philosophies:

La philosophie de la rvolte, comme celle du Satan biblique ou de
Job au commencement de son dialogue avec Dieu: c'est le crime et la
dmence de la volont de l'homme substitue  celle de Dieu.

Ou la philosophie de la rsignation, de la foi, de l'acceptation, du
repentir et de l'immortelle certitude.--_Scio quod Redemptor meus
vivit._--Je sais qu'il y a une justice et une rhabilitation dans le
ciel! C'est la philosophie de la raison, car Dieu, comme dit _lihu_
 Job, est plus grand que nous; c'est la philosophie de la ncessit,
car Dieu, comme ses oeuvres le disent  Job, est plus fort que nous;
c'est la philosophie de la saintet, car, comme dit l'vangile,
c'est la conformit de la misrable, fragile et perverse volont de
l'homme  la volont parfaite, sainte et divine de Dieu; c'est la
divinisation de la volont humaine, car notre volont devient Dieu en
s'assimilant contre elle-mme  Dieu!

Toute autre philosophie ne sert qu' verser un poison de plus dans ce
calice humain dj si amer et si sal de nos larmes.

Je comprends, comme Job, que l'me, irrite et indigne au
commencement de son supplice, sans savoir pourquoi elle l'a mrit,
appelle son Crateur en jugement devant l'ternelle quit rvolte
en elle, et qu'elle lui dise: Maudit soit la nuit o un homme a t
conu.

Le blasphme contre l'existence est un pch, mais c'est le plus
noble des pchs, car c'est le plus courageux et le plus fier; c'est
le cri du supplici interpellant et dfiant son bourreau dans le
supplice; c'est le pch des braves, et non des lches: il a sa
grandeur au moins dans sa folie. Hlas! hlas! qui de nous ne l'a
commis mille fois dans la vie, s'il a ces fibres fortes et sensibles
auxquelles les tortures de la vie et de la mort font rendre des
gmissements et des hurlements qui vont du suicide du corps jusqu'au
blasphme, ce suicide de l'me? Quant  moi, j'avoue avec honte et
douleur que c'est le crime qui m'a le plus tent dans ma vie; mais je
dis depuis longtemps comme Job: J'ai pch et je _me repens_. Ce sont
les deux mots de tout ce qui vit, de tout ce qui pense et de tout ce
qui pche ici-bas.

L'homme n'a qu'une vritable gloire: s'humilier! L'humilit est le
plus beau mot de Job et le plus saint mot de l'vangile. Celui qui
a invent ce prosternement intrieur de l'me a invent le seul
rapport de l'me  Dieu.


XXI

Nous l'crivions, il y a peu de jours,  propos d'un pote moderne
qui a eu  la bouche les blasphmes sublimes de Job, mais qui n'a pas
eu sa plus sublime humilit; nous le rptons aujourd'hui.

Quand on a vcu un certain nombre d'annes sur cette terre et qu'on a
sond jusqu'au tuf le sol de cette vie, il n'y a que deux conclusions
 tirer et deux partis extrmes  prendre: le mpris de soi-mme,
de l'homme et du monde cr, ou le respect de l'oeuvre divine et
l'adoration de l'ouvrier divin; en d'autres termes, le sarcasme, le
suicide, ou la rsignation et la prire. Et il ne faut pas croire que
ce soient des mes vulgaires que celles qui dlibrent un certain
temps avec elles-mmes avant de prendre le parti de l'esprance
contre celui du dsespoir, le parti de l'enthousiasme pieux contre
le parti du rire amer, le parti de la vie morale contre le parti
du suicide de l'me. Non, ce sont souvent des mes trs-grandes et
trs-altres du beau idal que leur grandeur et leur altration
mmes prcipitent dans ces impits d'esprit.

Plus un homme est dou par la nature d'une puissante facult
d'imaginer, de sentir, de penser, d'aimer, plus il est froiss, dans
son intelligence et dans sa sensibilit, par ce milieu humain _o
rien n'est de ce qui devrait tre_, avant d'arriver par la mort 
ce milieu divin _o tout ce qui doit tre sera_. L'homme ainsi dou
se sent une puissance de vie intrieure qui userait des milliers de
corps et des milliers de sicles sans avoir mouss seulement sa
facult d'tre, et il se sent accoupl par on ne sait quelle loi 
une pince d'argile corruptible, faonne en organes qui tombent en
ruines aprs un petit nombre de levers et de couchers de soleil,
malgr tous ses efforts pour les rparer sans cesse et pour leur
donner un peu de cette immortalit qu'il sent en lui.

Le besoin de penser le dvore, et, chaque fois qu'il pense  ce qui
est le plus digne d'tre pens, ses penses, comme des aigles  qui
l'oiseleur a laiss les ailes et crev les yeux, vont se heurter, se
briser, se confondre contre les limites de son horizon, le mystre,
l'inconnu, l'inexplicable.

L'aspiration de la flicit le tourmente, et chacun des organes qui
semblent avoir t crs pour lui demander et lui procurer du bonheur
ne lui rapportent que des dceptions, des souffrances, des tortures
de l'me et du corps.

Il aime, et il voit prir ce qu'il aime sous ses baisers. Il voudrait
aimer  jamais ce qu'il a aim une fois, et sa vie n'est qu'un adieu
souvent sans retour.

Si son sort est tolrable ou doux, la mort est l,  deux pas de
lui, qui change sa flicit mme en dsespoir par le sentiment de sa
brivet.

Si son sort est rude et intolrable, il ne sent l'existence que par
la douleur, et regrette le nant, o il dormait du moins sans rve.

S'il cherche par la pense, hors de lui et de ce monde visible, son
repos dans un monde meilleur, il trouve mme ce monde, son refuge,
peupl de terreurs et de supplices. Entre la superstition et
l'athisme, il marche, comme sur le tranchant de la lame, entre deux
abmes.

S'il se dsintresse de lui-mme pour se dvouer, en vue de
Dieu,  l'amlioration de sa race, au progrs de la raison et
des institutions humaines, il a la drision ou le martyre pour
rcompense; il s'aperoit que les hommes, forms, depuis le premier
jour jusqu'au dernier, de la mme fange, changent de forme sans
changer de nature; qu'on peut les ptrir diffremment de limon,
mais jamais transformer ce limon en bronze; que le progrs indfini
sur cette terre est le rve de l'argile qui veut tre Dieu et qui
ne sera jamais que poussire. Il est forc, ft-il demi-dieu,
ft-il Promthe, ft-il plus qu'homme, de reconnatre en mourant
son erreur, et de s'crier  Dieu, comme le Christ sur sa croix:
Pourquoi m'avez-vous abandonn dans mon oeuvre? Les hommes veulent
tre tromps, enchans, immols; ils divinisent leurs meurtriers,
ils bafouent ou ils tuent leurs librateurs. Cela est juste: le
mensonge et la servitude aiment ce qui leur ressemble. Un vritable
grand homme fait trop rougir son espce; il faut vite le retrancher
du monde pour que sa vertu n'humilie pas le genre humain. La coupe
de Socrate, le glaive de Caton, l'empire de Csar, c'est le monde!

En prsence d'un tel monde et sous la loi historique immuable d'un
tel destin, que reste-t-il  un homme de gnie et de bonne volont?
Il ne lui reste qu' prendre ce monde au srieux et  vivre avec
rsignation, ou bien  prendre ce monde en factie et  dire:

   Jupiter! tu fis en nous crant
    Une froide plaisanterie!

Quand on ne peut pas combattre corps  corps un destin plus fort que
nous et qui nous raille d'un bout  l'autre de l'histoire, il y a
encore un moyen de se venger de lui: c'est d'en rire; c'est de se
faire soi-mme le bouffon de cette destine, de se moquer des hommes
et de soi, de prendre sa part de cette rise universelle qui clate
depuis le commencement du monde jusqu' nous, derrire le rideau
de la scne humaine, et de dire, comme Salomon (ce faux sage) le
disait dj de son temps: Aimons, rions, buvons, amusons-nous; tout
le reste est vanit! Il y a un amer plaisir et un pre orgueil
 chanter ainsi son propre avilissement et sa propre honte. On se
venge du sort qui nous a fait fange en se barbouillant soi-mme de
sa propre boue et en lui disant, ainsi dfigur: Je te dfie de me
mpriser plus que je ne me mprise moi-mme, mais toi aussi je te
mprise. Et le rire s'ennoblit ainsi en devenant imprcation et
blasphme.

C'est l Cervants, c'est l Arioste, c'est l Rabelais, c'est l
Voltaire dans _la Pucelle_, c'est l Byron dans _Don Juan_. Ce
sont l tous les philosophes, tous les prosateurs, tous les potes
burlesques qui, profondment impressionns de la misre morale de
l'humanit, mais pas assez gnreux pour la plaindre, ont pris le
parti de la railler. On ne peut nier qu'il n'y ait une certaine
grandeur aussi dans ces facties et dans ces gambades de posie
sur un spulcre: il y a la grandeur du blasphme! C'est l'orgie
des sceptiques, c'est la _Danse des Morts_ de la posie; c'est le
blasphme hroque de Job traduit en gaulois, cette langue du rire!

Un peu de gnie mne  ces ironies et  ces blasphmes, beaucoup de
gnie en dtourne. Un sceptique n'est jamais qu'un homme d'esprit
qui n'a pas assez pens. Il est rest en chemin au milieu de sa
route. Quelquefois, cependant aussi, c'est un homme d'une profonde
sensibilit, qui n'a pas eu la force de supporter sa douleur.

Certes, si les grands esprits, au lieu de s'arrter  la surface, de
se scandaliser de l'apparence ou de se dcourager de la souffrance,
avaient t plus logiques et plus courageux, ils n'auraient pas ri
comme des fous dans leurs loges: ils auraient pri comme des sages ou
combattu comme des hros; ils ne se seraient pas faits les bouffons
de leur espce: ils se seraient faits ses consolateurs. Que leur en
cotait-il de se dire, comme Job:

Ce monde, oeuvre vidente d'une puissance sans bornes, ne peut pas
tre en mme temps l'oeuvre d'une puissance folle. Dieu, le _srieux_
et la saintet par essence, n'est pas un mauvais plaisant; il n'a pas
vou son oeuvre au mpris de lui-mme et des tres mans de lui,
mais  l'admiration de lui-mme et  l'adoration de ses cratures.
Derrire cette apparente drision des choses humaines il y a donc un
divin mystre; ce mystre, c'est la sagesse et la bont de Dieu.
L'adorer sans le comprendre encore, c'est notre devoir et notre
vertu! Si nous le comprenions, il n'y aurait plus de vertu, il y
aurait vidence. Dieu veut tre entrevu et non vu dans son oeuvre;
c'est le demi-jour qui fait travailler le regard, c'est le mystre
qui fait travailler la pense. Ce monde n'est qu'un crpuscule, la
pleine lumire n'est qu'au del du tombeau.

Ne rions donc pas de l'ouvrage de peur d'offenser l'ouvrier; le rire
ne comprend pas la nature, il la dgrade; le rire ne console pas la
souffrance, il l'attriste. Quand on adore, on est srieux; quand on
console, on est attendri. Amuser le monde aux dpens du monde, ce
n'est pas l'difier, c'est le corrompre. Laissons-lui au moins la
dignit de ses chanes et l'orgueil de sa douleur, et, si nous ne
respectons pas l'homme dans Dieu, respectons Dieu dans l'homme.

Voil le langage d'un pote ou d'un philosophe vritable; voil
la philosophie de Job aprs qu'il a raval son orgueil avec ses
blasphmes et ses larmes, et qu'il a cri le grand mot: Je m'humilie
et je me repens!

Je m'humilie et je me repens! Que ces deux mots soient aussi les
ntres, et ils nous conduiront au troisime mot, qui achve la
trinit humaine: _J'espre_.

Ces trois mots sont la philosophie du monde, comme ils furent la
philosophie du dsert. Job les a dits avant nous, nous les redirons
aprs lui.

Trouvez mieux!

                                                       LAMARTINE.

Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob, 56.







End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
2), by Alphonse de Lamartine

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***

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